The Project Gutenberg eBook of Du Kremlin au Pacifique
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Title: Du Kremlin au Pacifique
Author: Georges Ducrocq
Release date: June 21, 2026 [eBook #78904]
Language: French
Original publication: Paris: Honoré Champion, 1905
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78904
Credits: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DU KREMLIN AU PACIFIQUE ***
_Du Kremlin_
_au Pacifique_
_Du même auteur, à la même librairie_:
PAUVRE ET DOUCE CORÉE =2= francs
GEORGES DUCROCQ
_Du Kremlin
au Pacifique_
PARIS
HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
9, QUAI VOLTAIRE, 9
1905
_A nos amis
qui souffrent aux avant-postes de l'Occident,_
_aux seuls
qui nous aient tendu la main depuis la défaite._
[Illustration]
_L'AMULETTE_
Ceux qui disent que les Russes sont des Orientaux les jugent vite.
Est-il rien de plus vif et de plus crâne que leurs danses? Seul,
l'Espagnol danse avec un tel emportement. Ces brunes filles de Voronège
qui, le soir, sur les tréteaux des jardins d'été, sautent, les poings
sur les hanches, et provoquent la foule d'un air mutin, Moscou les
applaudit parce qu'elles sont de la race. Elles portent le naïf costume
d'autrefois, la jupe courte, le corsage clair, le tablier brodé, les
colliers de verre que chaque saut fait bondir, la tiare de perles et
ces longs rubans cerise qui flottent autour des tailles. Au rebours
de la danse orientale, lente et lascive, celle-ci est tout feu, nerf
et malice. Elle est paysanne et sans façon, elle piaffe, elle prend
le galop et se dérobe comme un cheval de steppe, elle est mobile et
charmeuse comme les tours du vent dans les avoines.
Il est vrai que, dans un recoin mystérieux du Kremlin, à l'écart, en
contre-bas, quelques tourelles dissimulées font songer à l'Orient.
Leurs bulbes d'or ressemblent à des casques sarrasins. Vermillonnées et
décorées de dessins ardents comme les tapis d'Asie, elles surmontent
une petite galerie aérienne dont les fenêtres grillées paraissent
cacher les jalousies d'un sérail; elles portent à leur cimier un
croissant d'or, surmonté d'une petite croix, mais le baptême semble
récent. Ces belles infidèles sont le dernier vestige des appartements
où vivaient les grands-ducs, sous la domination tartare. De ce
temps-là, quand le «petit père» partait pour la Horde payer tribut,
vers les grandes steppes de la Volga, Dieu seul savait quand il en
reviendrait. Il n'était qu'un fétu dans la main du païen. Pour lui
plaire, en bon vassal, il portait caftan brodé, tiare en poil de loup,
turquoises au sabre et logeait ses amours derrière des moucharabiehs.
Quand, à cheval et dédaigneux, le khan de Tartarie le recevait, le
tsar pliait le genou, baisait la poussière, et pour un crin de cheval
la tête lui volait des épaules. Toutes les bonnes gens de Moscou le
savaient et pleuraient à chaudes larmes en lui tenant l'étrier. De
ces épreuves, les minarets du Térem sont les témoins. Un Russe en les
voyant rit victorieusement dans sa barbe et se rappelle les affronts
essuyés par ses pères. On les conserve, quoique païens, au Kremlin dans
l'enclos sacré, pour que le peuple se souvienne, car la croisade n'est
pas finie.
Nulle part on ne sent mieux cette ferveur que devant la chapelle de
Notre-Dame de Géorgie, au seuil de la place Rouge. Pas plus grosse
qu'un œuf, c'est le reliquaire, l'icone favorite du peuple: les cierges
ne lui manquent jamais; c'est l'endroit le plus passant et la Dame
la plus saluée de Moscou. L'hiver, au retour du bal, au galop des
grands chevaux noirs, d'une si belle robe ténébreuse, les traîneaux
ralentissent, le cocher pelotonné dans sa capote lève son chapeau,
des peaux de renard et de zibeline sort une main qui tremble encore
de l'étreinte du valseur, et, tout bas, avec une petite prière, on
demande en passant une grâce à Notre-Dame. On la porte en carrosse aux
agonisants pour leur donner du courage; les mères dans l'inquiétude
viennent lui demander de garder leurs enfants du péril; celui qui meurt
aux frontières la revoit dans son cadre vermeil qui lui sourit et lui
promet le paradis.
Quand ils ont fait leurs dévotions aux saints de la ville basse, jeunes
mariés en pèlerinage, campagnards venus au marché, conscrits sur leur
départ, tous, ils montent au Kremlin. Ils passent la muraille rouge,
sous les dents du vieux rempart qu'on dirait teint avec du sang, par
la porte du Sauveur sous laquelle chacun se découvre et ils vont droit
aux cathédrales. Ces saintes églises, blanchies à la chaux, n'ont de
superbe que leur vieillesse: là reposent les premiers tsars de Moscou,
les rassembleurs de la terre russe. Un Slave monte au Kremlin comme
un Athénien à l'Acropole, il entre, le cœur grave, sous la voûte du
Sacre. D'abord, dans les ténèbres, il ne voit que des gouttes de feu,
des cires qui brûlent devant l'iconostase; puis, quand les yeux sont
faits à la pénombre, il distingue les bosses et les facettes des
icones enchâssées dans l'or, chargées de pierreries, la face brune de
la Vierge, et sa main polie par les baisers. Aux murs, les saints, la
légion dont la Russie chôme scrupuleusement les fêtes, sont peints avec
leurs auréoles, les fresques enveloppent les piliers et montent jusqu'à
la coupole d'où un grand christ en mosaïque regarde la foule d'un œil
sévère; tout au fond de l'église, rangés dans l'ombre, des cercueils en
argent sous des housses de velours, ce sont les tombeaux des empereurs.
Le pauvre moujik en grosses bottes, la petite vieille qui a de la boue
à ses pieds nus, tremblent de confusion de se sentir admis dans un lieu
aussi vénérable; un général, une femme de la noblesse s'agenouillent à
côté d'eux, sur la même dalle, saint Vladimir, quelle bonté! «Barine,
dit la vieille à son voisin décoré, aie la gentillesse de faire passer
mon cierge», et, comme une fragile étoile, le fil de suif allumé avance
de main en main jusqu'aux larges prunelles miséricordieuses de la
Vierge. Que de prières sont déjà montées dans ce petit espace, que de
fronts meurtris sur le pavé de fer!
Ces lampes qui brûlent au fond des nefs, ces femmes agenouillées, ces
milliers de signes de croix, remuent l'âme du plus indifférent: Moscou
a la beauté des grands lieux de pèlerinage. Et puis, il n'est pas
d'heure de la journée où les cloches ne sonnent, pimpantes aux matines,
plus lentes le soir, quand les sonneurs ont les bras rompus; les plus
grosses ont une voix caverneuse d'archimandrite, les plus petites, les
paroisses modestes, un son argentin. Sans trêve, par-dessus les toits,
elles s'appellent! Moscou sans carillons, on croirait que le cœur de la
Russie a cessé de battre.
[Illustration]
Dans les soirées d'été accablantes et dont la lueur s'éternise, la
seule promenade qui donne un peu de fraîcheur est de suivre les
détours de la Moskowa, la rivière à l'étrange sourire, jusqu'au mont
des Moineaux. C'est une petite colline boisée de bouleaux, d'où l'on
découvre à l'extrémité de la plaine tous les clochers de Moscou. De
cette butte, les soldats de Napoléon aperçurent pour la première fois
la ville dorée, promise à leur courage; les survivants en rapportèrent
une image fabuleuse, ils en parlaient comme les soldats d'Alexandre
des merveilles de l'Asie. Quand, perçant le ciel gris et les nuages de
poussière, les rayons du couchant frappent ce buisson étincelant de
croix, de chaînes et de coupoles, on dirait les feux d'un trésor. Par
un beau soir de juillet, dans l'air lourd et fumeux, ces mille flèches
qui scintillent, assiégées par les vapeurs de la nuit, évoquent un
château de fées. La captive murée dans ces tours, c'est l'âme russe.
Quelquefois le mirage dure une heure. A mesure que le soleil décline,
les flammes se resserrent et n'éclairent plus à la fin que les tulipes
du Kremlin; la dernière qui brille est la grande tour d'Ivan, un point
d'or dans la nuit brûlante.
La nuit tombe, les yeux conservent l'enchantement d'un diadème. Dans
tout vrai cœur de Russe, cette vision-là demeure profondément gravée.
[Illustration]
_DANS LE TRANSSIBÉRIEN_
A chaque départ, une légère fièvre règne dans la gare de Moscou. Ces
wagons qui roulent si loin et rapportent l'odeur du désert, laissent
toujours sur le quai des mouchoirs qui s'agitent, des femmes qui
pleurent; c'est une petite ville de province qu'ils transportent,
pleine d'intrigues et de romans. Onze jours, c'est long; l'ennui
rapproche et chacun veut savoir pourquoi l'autre voyage, à la poursuite
de quel merle bleu.
Celui-ci au nez cabossé, à la figure rougeaude, tiquetée de poils
roux, les cheveux rêches, l'œil d'un bleu pur, sous un front bas et
plissé, est un consul qui va rejoindre son poste. Sa face rayonne,
quand il dit, en se frappant la poitrine: «J'ai l'oukase de Sa Majesté
dans ma poche.» Une vraie pâte de Grand-Russe, opiniâtre, douce, née
pour le labeur et le service. A vingt-cinq ans, ayant mauvaise vue, il
a quitté la flotte, carrière brisée; il est redevenu docile étudiant,
s'est assimilé, avec cette mémoire souple des Slaves, les langues de
l'Asie; et de suite on l'a envoyé aux frontières: c'est sa place.
Renfrogné, grognon, un ours en tanière, bouleversé comme une vieille
femme par des présages, trois bougies allumées, deux mains en croix, il
donne de lui une piètre idée. Une minute après, c'est un autre homme,
un mot l'a fait sortir de sa coquille, l'enthousiasme le transfigure,
il raconte sa joie d'aller en Mandchourie. Puis, avec des Français, il
entre en confidences; des souvenirs de sa vie de matelot, l'enivrement
d'une fête à Marseille le rendent tout à coup éloquent. Et soudain,
volte-face, il rougit et se renfonce dans un silence bougon.
Le soutien de ce grand taciturne est une jeune femme, fluette, brune,
vive, deux grands yeux d'encre, élargis par la migraine, dans un étroit
visage fané, des yeux à aller jusqu'au bout du monde. L'alouette en
Orient gazouille pour le maître. Ils ont passé leur lune de miel au
Turkestan, elle avait des femmes sartes pour compagnes; il fallait
bien voir âme qui vive et ces grandes romanesques lui ont confié leurs
amours: il lui en reste dans les manières un léger abandon. Quand elle
chantonne, c'est en mineur, comme les mahométanes. Mais elle a du sang
de Cosaque dans les veines; elle sait, devant l'obstacle, donner le
coup de cravache et son rire balaye tous les nuages.
Deux beaux enfants, un domestique turc et un chien complétaient ce
ménage. Nés sur les frontières, élevés chez les nomades, le vent du
désert dans les cheveux, les polissons mettaient à une rude épreuve
la douceur de l'épagneul et la patience du Sarte. Katia avait des
yeux de velours dont ses petites amies du Turkestan lui avaient déjà
appris l'usage; le gamin enfourchait tout ce qu'il trouvait, coussin,
genou, le plus souvent la croupe du chien dont les yeux d'or ne
bronchaient pas. Le soir, pour calmer ces deux impatients, le musulman
cherchait dans sa mémoire un vieux conte de caravanier; ils fermaient
les paupières en croyant respirer des jasmins, et le chien, bourré
de chocolat, se couchait à leurs pieds, la patte sous son oreille
endolorie.
[Illustration]
_LES FRONTIÈRES D'EUROPE_
Un ciel gris qui refuse de s'ouvrir, la terre noire encore assombrie
par les nuées, des plaines et des plaines toutes tristes, des champs
de blé coupés, pas un arbre, quelques moulins dont les bras tendent
leur voilure au repos, une immense monotonie. Sur tous les visages
massés dans les gares, ennui et lassitude. Quelques types pourtant se
détachent: Michel aux grands yeux tristes, engourdi dans sa touloupe;
à côté, ricaneur, l'estropié au menton futé, la mauvaise langue du
village; le pope frisé ce matin par sa femme; la grosse servante
d'auberge qui lance généreusement des baisers aux soldats; tous les
autres sont gris, incolores, la vie a passé sur eux son rouleau.
Le train arrive au petit jour sur un pont de fer qui tremble et
résonne. Nous passons la Volga. L'eau grise coule doucement sous les
arches; de grosses barques descendent dans les vapeurs du matin, un
pêcheur jette son filet vers le soleil levant. Quel calme, quelle
puissance dans ce grand fleuve qui chemine! Maman Volga, disent les
Russes, oui, une vieille maman, mêlée à leur histoire, qui a versé à
ses enfants sa force et son insouciance.
Haï! Haï!
chantent les haleurs de la Volga,
Les Anglais astucieux ont inventé des machines;
Nous autres, moujiks, n'en avons pas,
Et nous tirons la corde,
Haï! Haï!
Petite chanson peu maligne, mais qui dit la persévérance du Russe,
obstiné dans sa voie comme le grand fleuve aux eaux troubles.
[Illustration]
Un air plus vif annonce l'Oural. C'est un pays vert, frais, riant
dans ses fonds de vallées, couvert d'un manteau de sapins sur ses
croupes, plein de sources et de ruisselets. Tout en haut des crêtes
trempées par les nuages, une isba, un carré de pommes de terre, une
jonchée de foin, un pré où dort une vache blanche. Le train gravit
lentement ces plateaux à peine ondulés, suit la courbe heureuse des
vallons, s'enfonce dans la forêt. Chaque col découvre un horizon de
chaînes arrondies, des abîmes bleutés, la goutte de mercure d'un
petit lac, le clocher vert d'un hameau de couteliers. Ici, pays du
fer et de l'acier, l'émigrant achète une bonne lame. Les flancs de
la montagne recèlent des pierres précieuses: aux stations on vous
met dans la main des poignées d'améthystes. C'est aussi la contrée
des fruits: un parfum de framboise s'attache aux vêtements, philtre
qui veut vous retenir. Parfois, sous les grandes herbes des talus,
sous les ronces et fougères, un couple de rieurs, garçon et fille,
interrompt sa cueillette pour regarder passer le train. Quels secrets
se racontent-ils au fond du bois, en mordant ces belles pommes rouges,
les dernières que nous montre l'Europe, la vieille ensorceleuse?
[Illustration]
_A LA CONQUÊTE DE L'ASIE_
La première station sibérienne est un rendez-vous de misères. Là, sous
des baraques, les émigrants attendent leur feuille de route, avec
des malles, des literies, des enfants, vêtus de blouses trop larges,
de casquettes qui leur entrent aux oreilles, les pieds meurtris par
d'affreuses bottines élastiques: une tribu campée sur ses hardes. La
douleur a marqué la plupart des visages; il y en a de pensifs et de
mornes, comme séchés par la foudre; une belle et grande jeune femme
promène un regard distrait autour d'elle, ses petits lui prennent la
main qui reste indifférente. Quel orage a courbé cette fleur magnifique?
Pour la première fois on entend le bruit des chaînes: une bande de
condamnés passe avec la livrée du bagne, l'habit de bure, les entraves
aux pieds. Un sous-officier fait l'appel: à la file les forçats sortent
du rang et montent dans le fourgon; femmes et enfants les suivent
chargés de paquets; sans les baïonnettes et ce bruit de ferraille, on
les prendrait pour des émigrants.
[Illustration]
Voilà donc la Sibérie. Elle apparaît d'abord comme une terre aride.
On dit qu'au printemps elle est toute en fleur: les chevaux en ont
jusqu'au poitrail; pour le moment, c'est un sol brûlé et décharné. Les
cours d'eau sans pente s'égarent et croupissent, l'herbe est grillée;
c'est l'image de la désolation, et l'odeur pénétrante et triste des
herbes brûlées vous poursuit jusque dans la nuit.
Quelques nomades y campent durant la belle saison, des Kirghiz aux
jambes torses, cuivrés, tannés, laids comme les cavaliers d'Attila.
Ils vivent sous la tente: on découvre à l'horizon, dans l'air chaud
qui brasille, leurs toits de feutre arrondis, on les voit galoper
dans la steppe. Demain, si leurs chevaux n'ont plus d'herbe, ils
décamperont. Au passage du train, viennent aussi des Bachkirs, drapés
dans des soieries voyantes, grands, barbus, solennels sous un turban de
mousseline, l'œil alangui. C'est déjà l'Asie, le chatoiement.
L'hiver, la steppe est atrocement nue. En glissant sur la neige, les
coups de vent ont laissé de merveilleux dessins, des sillages, des
traînées de moire, comme la trace d'un valseur. Quelle solitude!
Pourtant, d'un pli du sol, un filet de fumée bleue s'échappe: c'est
l'haleine d'un vivant, six mois bloqué, qui attend, au coin du feu,
avril et la délivrance.
[Illustration]
_LA TAÏGA_
Katia s'est mise à la portière et désignant du doigt un point argenté
à l'horizon, elle se retourne en criant: «Un arbre!» Cet arbre, c'est
un bouleau. Il est tout seul, en éclaireur, mais il en arrive d'autres,
au bout de la plaine, comme un rideau de troupes. Ils se massent sur le
champ de bataille. Duel à mort, en effet, entre la steppe et la forêt,
et chaque année les arbres gagnent du terrain. «On dirait un parc»,
dit Katia. Un parc naturel dont l'herbe ne serait jamais fauchée,
ni les massifs taillés, où les allées ne conduisent à aucun château,
des charmilles désertes, un superbe domaine abandonné. Le soir, dans
les larges espaces, les groupes de bouleaux éplorés ont une grâce
touchante: avec un peu de complaisance, quand le jour baisse et que les
feuillages se voilent, on peut se croire dans un parc à la Watteau: il
n'y manque que les pièces d'eau, les musiciens et les marquises.
Ces belles perspectives ne sont que le prélude de la taïga. Bientôt
on pénètre avec angoisse dans ses ténèbres. La forêt sibérienne est
extraordinairement touffue et sombre; elle n'a pas de spacieuses
futaies où l'air circule, c'est un amas confus de troncs tumultueux.
A peine, dans le noir, distingue-t-on le cierge fin d'un bouleau,
le candélabre d'un mélèze ou la dépouille d'un sapin culbuté par la
foudre, pâmé comme un héros dans les bras de ses compagnons. Un parfum
de terreau s'en exhale, ce sont des arbres qui pourrissent dans les
fondrières, aiguilles sèches, écorces vermoulues, graisse féconde où
des milliers de fleurs prennent racine, des fougères, des ciguës, des
marguerites. Le triste est que là-dessous, il n'y a pas d'oiseaux.
Vivent nos forêts sagement exploitées, nos anciens, nos modernes et nos
baliveaux, où bouvreuils, fauvettes, mésanges et roitelets font leurs
nids.
La taïga est un monde obscur. Elle n'est gaie que l'hiver: alors on y
voit plus clair; c'est la saison où les villages renouent connaissance;
par les matins de givre, les traîneaux filent, les chemins sont durs,
l'équipage a bon pied, la buée s'attache à la crinière des bêtes
et leur met des diamants sur le poil; avec de bonnes fourrures, on
supporte l'air glacial, un doux rayon de soleil glisse entre les
brindilles, les grelots sonnent. «Cours, mon cheval, vers l'isba où
nos amis nous attendent et te donneront du vin chaud.»
[Illustration]
Il y a dans le bois des espaces défrichés où l'on aperçoit le bulbe
d'un clocher, une masure d'un rouge vif, une jupe écarlate de faneuse,
un paysan à la charrue poussant ses trois chevaux, tandis que la
bergeronnette le suit dans le sillon. Bonne terre, semble-t-il. Les
fermières viennent au train avec des poulets, des œufs, des crêpes,
un teint frais. Leur petit œil éveillé ne craint pas ces messieurs de
Moscou. Blondes aux tresses lourdes comme les filles de Novgorod, ou
brunes alertes de l'Ukraine, de la Grande ou de la Petite-Russie, elles
ont cet air déluré, piquant, frondeur qu'on ne trouve qu'en Sibérie.
Pas de raison ici d'assourdir la voix. «Chez nous, dit le proverbe, on
a les cheveux sauvages», la parole aussi. Ce n'est pas une fleur pâle,
cette jeune Sibérienne qui vous offre en plaisantant un panier de
myrtilles dont on dirait qu'elle s'est barbouillé les joues.
Il n'est pour attrister le regard que les arbres abattus: on leur fait
une entaille dans le pied dont ils meurent; au lieu de les trancher en
pleine sève, on attend qu'ils soient secs, et le bûcheron paresseux les
coupe à hauteur d'homme, laissant sur le terrain quantité de souches
qui, à la longue, ressemblent à un cimetière. Rien n'est lugubre comme
ces troncs sans feuilles, qui languissent et implorent le coup de grâce.
Mais la terre est si jeune, si généreuse, on la sent remplie de
ferments qui travaillent. Il y a le long des fossés de grandes fleurs
d'un rose ardent, effréné, des massifs d'angéliques et de reines des
prés, courtisées par des milliers de papillons dorés, sanglants,
des semis de fleurettes blanches sur toutes les eaux dormantes. Les
moustiques virevoltent dans l'air chaud. Aux clairières, les bouleaux
s'entrelacent autour des mares que l'hirondelle frise en volant,
puis le bois ténébreux recommence, la nuit brune où l'on croit voir
des loups. Beau pays dont les forces s'éveillent: il vous donne des
sensations troubles et puissantes, de la fièvre et de l'étouffement.
Comme l'épervier qui plane dans l'azur et jette son cri triomphant, on
voudrait s'élancer, trouer ce manteau sur lequel on sent la lumière.
Perdu dans ces grands bois où l'on pourrait marcher des semaines, on
leur trouve tout de même une jeunesse qui sent bon.
[Illustration]
_IRKOUTSK_
Une petite ville fraîche et blanche apparaît dans la plaine inondée,
jolie comme une hermine au bord de l'eau; ses clochers brillent, deux
rivières passent sous ses fenêtres, un ciel immense la couve sous son
dôme, elle a l'air jeune et guilleret: c'est Irkoutsk, une petite
capitale. On y arrive par un pont de bois jeté sur l'Angara. La belle
rivière! Comme elle est souple et rapide! on voit les herbes et les
cailloux de son lit comme au travers d'une vitre. Elle accourt du
Baïkal, avec un courant qui fait trembler les amarres, entraîne barques
et radeaux: cependant elle est douce, elle glisse le long des rives, sa
brise est une caresse.
Ce qui passe sur le pont n'offre pas moins d'attrait. Le type qu'on
observe frappe par sa haute stature, son air délibéré. Les hommes ont
des yeux de loup, les femmes l'œillade effrontée; tous, charpentés
solidement, flânent en ouvriers du lundi. L'un joue de l'accordéon, un
autre grignote des graines de cèdre dont il jette les épluchures dans
la rivière, un groupe sur le quai semble comploter un mauvais coup.
Des chenapans, dit la rumeur publique. En tout cas, de beaux hommes,
bien carrés, qui feraient de merveilleux terrassiers, s'ils fêtaient
moins les saints du calendrier. Il est choquant de voir tant de
femmes peiner, gâcher du mortier, porter des briques, charretières au
besoin, debout sur un char antique, gardant leur équilibre et poussant
l'attelage comme des cochers de cirque, tandis que de grands flandrins,
la toque sur l'oreille, la blouse au vent, arpentent en zigzag les
trottoirs de bois et narguent les passants.
Dans cette foule un peu canaille, qui aime les violences, les
fichus rouges, passe quelquefois une rare beauté blanche et nacrée,
la Sibérienne des légendes, étiolée par de longs hivers, pensive,
un camélia éblouissant, deux yeux purs comme de l'eau de roche. A
l'heure où le ciel met un bandeau de pourpre, qu'on l'aperçoive à sa
fenêtre, derrière le rideau de mousseline et les géraniums, ou qu'elle
passe en voiture, insensible aux ardeurs du couchant, elle est pâle,
languissante, un air de contrainte et de souffrance, c'est une grande
fleur qui a poussé trop vite.
[Illustration]
_LE BAÏKAL_
La foule s'en va, le dimanche, respirer au bord du Baïkal. Par un matin
d'été, plein de promesses, il est doux, mêlé à ces cœurs simples, de
remonter lentement la belle vallée de l'Angara. La rivière que l'on
côtoie emporte en fuyant le reflet des sapins. Les îles, modelées par
le courant, ont pris la forme d'un glaive; des troupeaux de chevaux
s'ennuient dans leurs pâtures, les plus impatients viennent jusqu'à la
pointe, et n'osant se jeter à l'eau, la crinière agitée, frappent le
sol de détresse et se mettent à hennir.
La brèche où passe la rivière est majestueuse et l'eau coule
hâtivement. Dans ce couloir austère la montagne est si grave qu'elle
met une sourdine à la gaieté des voyageurs. Soudain le fond s'éclaire
sur un espace éblouissant, un cri de joie est parti du train: c'est le
Baïkal.
L'Angara a percé le rebord du lac. Deux petits villages gardent les
lèvres de la blessure, l'un caché sous les mélèzes, Listvennaïa,
l'endroit de plaisance où l'on envoie les belles anémiques, l'autre,
Baïkal, débarcadère pour les bateaux durant la belle saison. Entre ces
deux hameaux, un passeur conduit sa barque dont l'eau reste longtemps
troublée. Quelques martins-pêcheurs et des mouettes franchissent
aussi la passe et se perchent au milieu sur un rocher tout blanc
qu'on appelle la pierre des Chamanes, où le peuple s'imagine que les
sorciers, les nuits sans lune, font leurs incantations. Tout est
décidément extraordinaire dans l'Angara, même sa source, inépuisable,
c'est la fille d'un dieu.
Le Baïkal est cerné par les montagnes, d'où lui vient sa beauté: l'œil
brille sous un noir sourcil. Ses falaises élevées tombent à pic, ses
plages sont rares, et comme il ne touche que des roches, il est d'une
pureté sans pareille. Tout bon pèlerin gravit la montagne de marbre qui
se dresse au bord du lac, couverte de thym, de lavande et de grandes
fleurs sans odeur. Du sommet, on découvre, vers le sud, la rive de
Transbaïkalie; au nord, les rives se perdent dans une mer lumineuse.
L'après-midi est chaude, le marbre sur lequel on s'appuie brûle, le lac
luit comme du plomb fondu. Sur les eaux paresseuses, calme plat, et la
brume des beaux jours, saturée d'or. Une envie de sommeil et d'oubli
vous gagne. Délicieuses journées qui compensent les rigueurs de
l'hiver. De toutes les clartés répandues sur le lac on se remplit les
yeux à satiété, on rentre à la maison avec des brassées d'églantines:
tout n'est pas que douleur en Sibérie.
Les couchers de soleil, en été, se prolongent; le ciel ne peut se
résoudre à fermer son écrin, les couleurs y font des gammes veloutées
et voilées, dont la pureté de l'air permet de jouir et qui retentissent
dans une eau délicate et sensible à l'extrême. Puis les étoiles
s'allument, bien nettes, d'autres, au fond du lac, leur répondent.
C'est l'heure où le Baïkal revêt son aspect le plus religieux. Penché
sur l'abîme où vivent tant d'animaux étranges, comment l'indigène, le
pieux Bouriate ne l'aurait-il pas divinisé?
Lac sacré, saint Baïkal,
dit une petite chanson que l'on fredonne au bagne,
Lac sacré, saint Baïkal,
Fais que mon tonneau surnage;
Bargousin, bon vent du Nord,
Souffle sur les vagues et pousse-moi vers la côte.
Un vieux forçat m'a aidé dans mon évasion;
Quand je n'ai plus senti le poids de mes chaînes,
Je me suis senti revivre dans l'air de la liberté.
J'ai marché jour et nuit sous la forêt;
Je faisais le tour des villages par les petits sentiers:
Les filles des Cosaques m'ont donné du pain,
Les brigands m'ont donné du tabac.
Le tigre m'a épargné,
L'hiver ne m'a pas gelé,
La balle du Cosaque ne m'a pas atteint.
Lac sacré, saint Baïkal,
Fais que mon tonneau surnage,
Que je ne sombre pas près du rivage!
[Illustration]
_LES BORDS DE LA COUPE_
Un vieux Cosaque, l'«Ancien», nous gardait. La façon dont cet homme
comprenait son devoir était touchante. On lui avait commandé de veiller
sur les étrangers, il veillait. La nuit, dans les auberges, il couchait
en travers des portes; sa femme avait glissé du pain blanc dans son
bissac, il le donnait: toute sa préoccupation était de servir, d'obéir
et de contenter ses maîtres. On rougissait presque de lui adresser la
parole, car il se mettait aussitôt au port d'armes, le bonnet à la
main et il avait des cheveux blancs. Le voyage en carriole devait
le sortir de ses habitudes, c'était un vieil homme rangé qui avait
femme, enfants, un petit bien qu'il ne quittait jamais; il portait un
bel habit de velours et disait volontiers: «J'ai de quoi boire du thé
jusqu'au menton, Dieu merci!» A sa peau de mouton, à sa figure honnête,
on devinait qu'il arrivait droit de son village; mais les railleurs,
avec lui, n'avaient pas toujours le dessus.
Il est rare que l'étape arrive avant la nuit, la course est longue,
beaucoup de côtes, et le cocher, comme les papillons, a mille choses
à dire aux fleurs de la route. Ces trajets dans les bois ont leur
charme: grâce au lac qui embellit tout ce qui l'entoure, la forêt
semble habitée; sous les sapins, il y a de légers bouleaux, sous
les bouleaux, des noisetiers, des sorbiers, à terre des fougères,
des anémones, des digitales et des ailes de feu qui voltigent. Des
chapelets d'hirondelles au ventre blanc font la causette sur les fils
du télégraphe, les marmottes devant leurs terriers, de loin, font
la nique aux passants. L'extrême légèreté de l'air donne une grande
douceur aux feuilles mouillées. Quand on arrive en haut d'une côte, un
large horizon bleu se découvre, des chaînes tendues comme des voiles
aux plis légers, sur le front d'un ciel pâle, une suite de longues
vallées harmonieuses, un pays modulé, musical.
«Postillon, dépêche-toi, on n'y voit plus.--Oui, mais regarde le beau
ruban d'étoiles sur nos têtes.» C'est étonnant de rouler la nuit au
milieu des sapins; quelques-uns se penchent comme s'ils avaient à vous
parler; d'autres ont des diamants dans leur chevelure. Nous allons d'un
train de poste, montant, dévalant. Enfin, dans un creux noir, un point
d'or scintille, c'est l'auberge. Elle est en sapin neuf, petite, on
n'y trouve que des œufs durs et du thé, mais par la fenêtre ouverte la
nuit entre. Pas de lune, mais suffisamment d'étoiles pour voir entre
les arbres les vapeurs légères du crépuscule. Tout près, un murmure de
source. Au ciel, une grande fête, des lumières dont quelques-unes se
détachent, et, comme au bord d'une mer calme, un grand silence.
[Illustration]
Kultuk est un petit port au bout du lac, placé juste à l'endroit où
la rive décrit une courbe magnifique entre les montagnes du fond.
Les pêcheurs qui l'habitent ont l'immensité sous les yeux. Dans ce
malheureux village, quelques peaux de mouton séchaient au soleil,
personne dans la rue ni aux carreaux. Mais, sur la grève, des enfants
jouaient dans les épaves, ils prenaient ces morceaux de bois blanchis
par les eaux, les jetaient aussi loin qu'ils pouvaient avec leurs
petits bras et le Baïkal les leur ramenait, ne voulant pas de tache
sur son manteau. Ou bien ils regardaient jusqu'au fond du cristal les
galets dorés par le soleil.
A partir de Kultuk, la route longe le lac à flanc de coteau. Il
apparaît, entre le bout des feuilles de sureau et de noisetiers, gonflé
par une brise légère. Le Baïkal est surtout charmant, par une matinée
chaude, quand il est d'huile et que, de temps en temps, une mouette
se pose dessus. Un petit poisson saute en l'air et provoque de longs
frissons. De grands plis soulèvent le velours, comme une respiration
profonde.
Fraîches demeures entourées de vergers, prairies qui descendent vers
le Baïkal, église rustique, couverte d'écorce, tous ces hameaux nichés
dans un repli du rivage respirent la paix et le calme. Chacun vit
pauvrement avec du lait, des œufs, sur la pêche et la récolte, une
petite vie bien à l'écart, mais l'horizon lumineux devant soi: les yeux
des pêcheurs en gardent un brouillard bleu. Les fermes sont aménagées
pour l'hiver, doubles fenêtres, portes matelassées, grand poêle, crépi
à la chaux, et sous le manteau de la cheminée un berceau suspendu à une
perche.
Après les grandes pluies de l'été, tous les ruisseaux sont débordés.
On traverse des torrents déchaînés. Entre deux files de peupliers, la
rivière descend de la montagne en mugissant. Plus de pont, elle a tout
brisé et couché le long des berges des carcasses de sapins, les racines
en l'air. On la sent qui mousse dans la nuit et qui frémit comme un
cheval emporté. Cependant le passeur pousse son bac: sur l'autre rive,
une grande voiture de foin attend, le paysan à la tête des chevaux; une
jeune femme, assise tout en haut, mange des cerises. Comme l'air est
pur, les voix résonnent. Quel timbre juste ont les Sibériennes! Elle a
crié bonsoir. Le beau cri mélodieux sous les arbres avec les harmonies
profondes du torrent qui grondait!
[Illustration]
Quand la route est impraticable, il reste la voie du lac. Des pêcheurs
nous conduisent, très doucement, à quoi bon se hâter! sur l'eau
stagnante et pure. Le temps est lourd, le Baïkal couvert par une vapeur
d'étuve et les mouettes accablées nagent en dormant. Nos rameurs,
par intervalles, s'arrêtent, dans un religieux silence, presque une
angoisse, la barque est suspendue sur un palais de verre, les gouttes
tombent des avirons une à une. Vers le soir, le soleil perce: au ciel
qui n'avait pas souri de la journée, le couchant met un peu d'incarnat,
tardive aurore. Dans l'âme sibérienne, grise et morne d'ennui, il
arrive aussi qu'un beau sentiment jaillisse vers le soir.
Sur le bateau qui nous ramenait par une belle nuit d'étoiles, un violon
et une harpe jouaient des valses amoureuses. Un cercle de soldats
les écoutait, émus par ces airs flottants si bien d'accord avec les
langueurs d'un lac d'Orient. Ils ont chanté à pleine voix une mélodie
sibérienne, entraînante et naïve, et puis le violon a joué seul. Le
cœur tremble toujours quand un violon chante aux approches de la nuit.
Celui-là profitait du silence et comme un rossignol il se grisait de sa
douleur.
[Illustration]
_EN REMONTANT L'IRKOUT_
A mesure que le lac s'éloigne, les délicatesses du ciel s'estompent,
la ligne prend un accent plus mâle, la végétation se fortifie, l'air
durcit: nous approchons des hauts plateaux.
Nous sommes en pays cosaque. Les villages sont interminables parce
qu'autour de chaque maison, le soldat-laboureur a son champ, son
verger, sa pâture: aussi n'y circule-t-on qu'à cheval, même les femmes,
car le temps n'est plus où dans le camp des Zaporogues la mère du
Cosaque n'était pas admise.
Dans une colonie, où les hommes sont à la guerre, il n'est resté qu'une
vieille, humble et gercée, avec une petite fille sauvage comme une
chèvre. «Petite, va chercher des œufs pour les barines.» L'enfant,
tandis que la vieille allume ses cotrets, court pieds nus dans la
boue, et revient essoufflée avec des œufs plein son tablier. Mais
avant de rentrer, elle se lave les pieds au ruisseau. «Petite, mets la
nappe et le couvert.» L'enfant obéit comme un soldat, en faisant de
grandes enjambées et se mordant les lèvres quand elle passe, craintive,
devant l'étranger. La soupe fume, la chambre est clarteuse, un bégonia
fleurit la croisée. «Excusez-nous, dit la vieille, nous ne pouvons
faire mieux», et les deux femmes nous observent du coin de l'œil avec
anxiété. «Rassurez-vous, bonne-maman, l'omelette est délicieuse.»
[Illustration]
Les vallées qui descendent en pente douce de la Mongolie sont de
longues coulées d'herbages: un peuple curieux, les Bouriates, chassé
jadis du plateau mongol, a retrouvé ici ses pâturages, mais, devenus
sédentaires et charpentiers, ils ont mis des clôtures à leurs parcs. On
les reconnaît à leur habit bleu de ciel, à leur mauvaise petite pipe;
le couteau dans la ceinture, le briquet sur la cuisse, la langue sourde
et rauque, cuivrés, l'œil et les cheveux d'une noirceur diabolique,
on les prendrait pour des sauvages, mais jamais on ne les croise
qu'ils ne mettent pied à terre en soulevant leur feutre. Ils habitent
des maisons de bois, rondes comme des tentes, le foyer au milieu de
la chambre, un trou percé dans le toit; ils s'y accroupissent dans la
fumée parmi les écuelles et les outres de lait caillé. La maîtresse du
logis a des bottes, un caftan soyeux, un mouchoir de couleur autour des
cheveux et des bijoux dont le cliquetis égaye. Du plus loin qu'elle
aperçoit l'étranger, il est d'usage qu'elle coure au-devant de lui avec
une jatte dorée pleine d'eau-de-vie, pour lui souhaiter la bienvenue:
on n'entre pas dans le pays bouriate sans y tremper les lèvres.
[Illustration]
Ces Bouriates sont bouddhistes. Des prêtres éduqués dans les séminaires
du Thibet, rompus à cette liturgie, leur apportent des statues et
des bannières de Lhassa dont ils décorent leurs pagodes. Comme leurs
frères mongols, ils allument le bâton d'encens, offrent le gâteau
de beurre à des dieux accroupis. Aux grandes fêtes du désert qui
rassemblent les nomades, le Bouriate monte en pèlerinage, trouvant
sans doute qu'on respire et qu'on prie mieux là-haut, dans l'air
natal. Quoique lamaïtes, ils n'ont pas renoncé à leurs sorcelleries:
derrière la pagode officielle, ils dissimulent leurs fétiches, les
dieux monstrueux, démons, diables cornus, rouges, bleus, ricaneurs,
effrayants, qui gardent encore leur crédit près du peuple.
Prince ou caravanier, un Bouriate n'est heureux qu'à cheval. Manier ces
petits chevaux intrépides qui se nourrissent des écorces qu'ils mordent
le long de la route, courir la montagne, colporter des nouvelles aussi
rapidement qu'au désert, se griser de sa propre vitesse, c'est le
plaisir du Bouriate, sur ce point resté nomade. Un voyageur dans ce
pays de chevaliers errants trouve toujours une douzaine de compagnons
pour faire route avec lui, le tirer d'embarras, au gué, si la rivière
est dangereuse, polis, courtois et qui s'esquivent avec noblesse,
lorsqu'on veut les récompenser. Vers le milieu du jour, on fait
halte au milieu du bois, quelques éclats de bouleau allument le feu,
à l'antique, trois piquets joints maintiennent le chaudron où cuit
la soupe au thé, au gruau et au beurre. Le plus âgé fait la prière,
asperge le foyer, jette aux quatre points cardinaux les premières
cuillerées, libation qui n'est pas dénuée de grandeur, surtout lorsque
le vent bouleverse les sapins.
L'Irkout, qui arrose ce pays, est un mauvais torrent impétueux. Il
ne fait pas bon le traverser au temps des crues, le passeur dans sa
nacelle fait de grands signes de croix, le troupeau de bœufs entraîné
par le courant, atteint à grand'peine le rivage, des morceaux de la
berge se détachent et troublent les ondes. C'est que, là-haut, dans la
montagne, il a tourné longtemps avant de conquérir sa liberté. Dans ces
défilés encaissés, il roule en grondant, jamais plus beau que le soir,
quand son eau toute blême, qu'un peu d'écume blanchit, pousse ce chant
de révolte, sourd, menaçant, coupé de sanglots, qui emplit le ravin. La
nuit, sous les arbres, cette rumeur vous poursuit, c'est presque une
voix humaine, une captive qui souffre, un frémissement de colère.
Dans les pures clartés qui descendent du plateau, les montagnes se
détachent avec plus d'ardeur. L'immense plaine de Tounka est bordée par
une merveilleuse chaîne cisaillée. Sur ses pointes, s'accrochent, dans
les chaleurs d'orage, des nuages de pourpre, qui finissent par crever
la nuit en larges gouttes: chaque éclair qui fend les ténèbres montre
alors, avec un relief saisissant, cette bordure de pics, ce mur crénelé
qu'on ne peut comparer qu'à un vieil étendard frangé par les batailles.
C'est un beau drame à l'horizon.
[Illustration]
On chemine de longues journées par une allée forestière, percée dans
les bouleaux. Le fossé est fleuri de pivoines, la gentiane bleue se
montre sur les talus ainsi que le petit fuchsia qui sent bon, il
y a du thym et de la lavande qui embaument, des digitales et des
marguerites, baignées par un air salubre, merveilleusement ciselées,
la fougère épanouit sa dentelle, toutes les plantes, trempées par les
nuées, s'élancent avec cette vigueur que donnent la montagne et les
pluies salutaires. Les sapins atteignent une taille inconnue dans les
vallées, ce n'est plus la masse confuse de la taïga, mais de grandes
futaies où la lumière répand ses ondes, l'arbre a pris toute son
envergure. Des milliers d'écureuils badinent sur ces branches robustes,
ils vous regardent d'un air mutin; on s'approche, la fourrure zébrée
file comme un éclair. De grosses perdrix rouges, peu sauvages, viennent
jusqu'au bord du chemin. Des abeilles et des papillons passent dans
l'air. Les sapins ont un port vainqueur, les bouleaux une svelte
jeunesse; de l'humble capillaire à la cime des grands arbres, la même
sève généreuse circule.
Parfois les branches mouillées s'écartent, un bout de pré s'étale, clos
de longues perches, un étang sert d'abreuvoir aux bestiaux, une aire à
battre le grain, quelques huttes bien charpentées sous un toit de terre
et de mousse, signalent l'habitation d'un Bouriate. Il vit là sur son
bien, en indépendant, cultive son champ, coupe son foin, se nourrit de
laitage, se met le soir à l'affût pour tirer le canard et envoie ses
enfants cueillir framboises et myrtilles. La vie n'est pas toujours
gaie dans ces solitudes, mais, du moins, chacun est le maître, un
certain écart sépare les enclos; et quand l'isolement pèse, sur un bon
petit cheval on va voir les amis.
Le dernier poste russe avant la frontière est un hameau sur le bord
de l'Irkout, assourdi en toute saison par le bruit du ruisseau sur
les galets. Alimenté par le glacier du Moukou-Sardik dont la tête
majestueuse commence à barrer l'horizon, grossi par tous les ruisselets
de la forêt, le torrent se démène comme un beau diable. Les cavaliers
venus de Mongolie ou les maquignons russes qui montent jusqu'au
désert se regardent quelquefois plusieurs jours par-dessus les flots
mugissants. Le site est admirable, encaissé dans une âpre montagne,
sous le ciel limpide des grandes altitudes, et l'edelweiss, laineux
comme un bas de montagnard, brille au bord de l'eau glacée. La forêt
s'arrête net à la lisière du plateau: la Russie ne va pas plus loin.
[Illustration]
Dans ce village-frontière, un pope et sa femme, humbles, mystiques,
tentaient d'évangéliser les Bouriates. La tâche est rude, la Mongolie
et ses couvents sont trop près et le Bouriate ne voit dans l'icone
qu'un joli tableau à pendre au mur. Le clocher de l'église en planches
sonne en vain dans la bourrasque, les paroissiens ne l'entendent pas,
ils écoutent encore les dieux de la forêt, ceux qui bruissent dans les
sapins. «Rien à faire avec ces mauvaises têtes, dit le missionnaire,
tous des païens», et, montrant sa commune éparpillée dans les bois,
il ajoutait, dernier terme du découragement pour un Russe: «C'est une
vraie république.»
[Illustration]
Trois caravaniers vont nous conduire en Mongolie. L'un est un bel
insouciant de dix-huit ans qui n'aime que son cheval et sa liberté.
Son plaisir est de piquer des galops en plein bois, de casser des
branches le long du chemin, de siffler comme un merle, charmant
quand il court sous les arbres, avec l'audace de la jeunesse. Presque
toujours silencieux, sa bonne figure sourit à mille pensées vivaces,
comme une fontaine par un beau matin. Le second, marié, est un petit
fermier de la montagne; il a pris la tête de la caravane et presse
le pas, car on approche de la fin de l'automne et son foin n'est pas
coupé. Le troisième, le plus vieux et le plus respectable, est veuf:
des verres de lunettes troubles et fêlés protègent ses yeux malades, il
a des cheveux gris, la taille voûtée. Toujours à l'arrière-garde, il
chevauche gravement, échangeant avec les autres quelques mots sérieux,
suivis de longues réflexions. Un chien blanc bat le taillis à côté de
lui, il le prend sur l'arçon, aux pas difficiles, c'est un petit chien
d'aveugle, frétillant et malin. Ce vieux, peut-être à cause de ses
souffrances, respire la sainteté; le soir, à l'étape, les autres ne se
lassent pas des belles prières et des légendes dont il a la mémoire
garnie; en marche, quand il chante comme un prêtre à l'office, ils se
taisent pour l'écouter et sa voix triste résonne jusqu'au fond du bois.
[Illustration]
_EN MONGOLIE_
Les chevaux se sont mis à hennir comme s'ils sentaient l'air libre, on
les laisse errer à la lisière du bois, dans un grand pâturage, sous des
étoiles innombrables. Le lendemain, le soleil se lève, étincelant sur
d'immenses herbages fleuris d'edelweiss et de plantes inconnues, aux
parfums violents, c'est le plateau mongol. Une montagne fière décore
l'horizon, le Mounkou-Sardik, droit comme une tente; sa pointe a l'air
d'un sceptre; sa tête est dans la lumière. Dans un pli de son manteau,
une coulée de neige persiste comme une goutte de lait.
Ce pic a toujours eu le don d'attirer les Mongols; tout l'été la plaine
est semée de grands troupeaux errants et les pèlerins accourent de
plusieurs lieues à la ronde vers un petit couvent délicieusement placé
au bord d'un lac superbe, le Kosso-Gol, au pied de la montagne sainte.
Elle est la borne du royaume, la dernière citadelle du plateau, penchée
sur les vallées brumeuses où le Mongol ne descend pas. Sa vue a réjoui
nos Bouriates, les chevaux eux-mêmes semblent ravis de fouler l'herbe.
Le couvent lève, au milieu de la plaine, ses pavillons d'or. Déjà de
l'horizon accourent des cavaliers, le soleil fait miroiter l'acier, le
cuir des harnais, la soie des tuniques et les banderoles claires que
les femmes portent à leur chapeau. Les chefs de tente arrivent en grand
équipage, fiers de montrer leur avoir, une épouse plantureuse chargée
de bijoux et de nombreux enfants. Pour des nomades habitués à la
solitude, c'est un grand jour. Les vieilles femmes ouvrent la marche,
encadrant les jeunes, toutes bien en selle, et le nourrisson, serré par
une courroie autour des reins ou dans un petit berceau sur l'arçon,
apprend déjà les cahots du cheval.
Les ruelles du couvent, qui n'entendent que des psaumes le reste de
l'année, s'animent. Ces grosses princesses, parées comme des châsses,
ont besoin d'expansion et d'enjouement, ce sont filles de pasteurs,
amazones habituées au grand air, nourries de crème et de lait,
intrépides. La fête est une occasion de revoir ses cousines. On se
reconnaît de loin, on s'aborde selon l'étiquette pompeuse du désert,
et l'on échange avec noblesse saluts et baisers. Il en est de géantes,
d'une corpulence que le poids des jupes exagère encore, mais si lourde
que soit l'écuyère, elle garde, signe de race, les traits fins d'un
bijou. Cette beauté florissante, que de soins pour la mettre en relief!
Les cheveux noirs, huilés, raidis sous des courroies, encadrent le
visage, à l'égyptienne; sous le chapeau de velours aux grands bords
relevés, une coiffe de perles et de grains de corail descend sur le
front; un gilet chatoyant prend le buste; des colliers d'ambre; des
coquillages, des pièces d'argent sont cousus au corsage et au bout
des tresses; de grosses manches piquées, une ample crinoline ajoutent
à cette majesté: l'élégance est de faire du bruit en marchant, de
froisser des étoffes et du cuir. Écrasées par ce luxe, dépaysées, plus
douces et plus modestes, les femmes bouriates qui sont venues à la fête
se tiennent à l'écart, on les reconnaît à leurs vêtements bleu de ciel:
le charme des vallées est dans leur regard.
Les petits novices qui font le guet sur le toit du couvent poussent
un cri d'allégresse: le grand lama est signalé à l'horizon, on a vu
trembler sa plume de paon, et les sonneurs de conques le saluent d'un
mugissement. Un vieillard, fort affaissé, arrive en effet, sur un
cheval paisible, et les moines se précipitent pour lui tenir l'étrier.
Il est habillé de vieil or, une paire de sourcils blancs déborde ses
besicles: à peine a-t-il mis pied à terre qu'il tire un flacon de
jade, met sur sa paume flétrie quelques grains de tabac et prise. Le
supérieur du couvent s'approche avec cérémonie de ce grand personnage,
échange avec lui la tabatière et, pour fêter son arrivée, commande une
salve de gongs et une distribution de tartines de beurre.
La nuit d'attente qui précède une fête est toujours belle; les pèlerins
flânent, inoccupés, l'âme prête aux émotions. Il s'en offre une,
exquise, la vue que l'on découvre au bord du lac. Avant le coucher du
soleil, ils viennent donc, à cheval, jusqu'à la grève, le flot bleu
caressant chante sur les graviers, l'espace s'étend devant leurs yeux,
un beau glacis, frôlé par les mouettes. Est-ce le relief des montagnes,
fines comme les bords d'un calice, la pureté d'une eau que rien ne
trouble, même pas un nuage, le Kosso-Gol avec son visage transparent
soulève l'admiration. Même quand un frémissement l'agite sous les
flèches du couchant, il ne perd jamais ce calme, ce grave sourire qui
plaît tant aux Mongols.
[Illustration]
Sur un point du rivage, ils ont dressé, face au lac, des faisceaux de
perches: là reposent leurs vieux sorciers, ces chamanes qui reçoivent
encore, défunts, les prières et les offrandes. Le pèlerin ne manque
pas de leur apporter une écharpe, un pigeon, ou un éléphant en bois
sculpté. Le bouvier dans la plaine aperçoit ces tombeaux qui tranchent
sur le ciel clair.
Une vertu bienfaisante s'attache au Kosso-Gol: c'est un refuge. Les
oiseaux sauvages cessent de l'être sur ces rives où personne ne les
chasse, l'alouette se lève sans crainte à deux pas du cheval et il y a
tant d'hirondelles que c'est tous les soirs, sur le monastère, un lacis
de cris éperdus, qui durent jusqu'à la nuit close.
[Illustration]
_LA FÊTE_
De bon matin les conques ont mugi et les pèlerins sont déjà dehors,
en habits de fête. La pointe du Mounkou-Sardik s'éclaire, heureux
présage. Une procession se dirige vers la plaine; en tête quatre
jeunes figurants, déguisés en squelettes, avec de blanches têtes
de morts, puis les porteurs d'étendards et de parasols, la troupe
des devins bariolés d'amulettes, les yeux voilés sous un chapeau à
franges, les joueurs de trompette qui n'auront toute la journée que
deux notes plaintives, enfin, les moines, crâne, lèvre et menton rasé,
chantant des psaumes, en robes rouges ou vieil or, selon leur grade,
les officiants coiffés d'un grand casque à chenille. La foule, très
recueillie, suit ses prêtres, et la scène est éblouissante dans les
fines lueurs du matin. On s'arrête au milieu de la steppe, près d'un
grand feu autour duquel les squelettes dansent une ronde macabre. Et le
ton des cantiques s'élève, la plainte des cuivres se fait déchirante.
Soudain, le grand lama, tenant un magnifique château de beurre, le
jette dans les flammes, la foule pousse un cri, le cortège à la
débandade retourne au monastère, il ne reste à l'endroit du sacrifice
qu'un brasier qui fume: le diable est conjuré.
Les pèlerins consacrent la matinée à visiter les pagodes, il y en
a trois et chacune reçoit leurs dévotions. La confusion des jeunes
filles est charmante quand elles pénètrent dans le sanctuaire: elles y
trouvent une chaleur, une fumée épaisse, l'ardente litanie des moines
et la présence des idoles, bien faite pour troubler une âme innocente;
toutes rougissantes, elles touchent du front le socle des statues,
s'agenouillent derrière leurs parents et se relèvent avec une légèreté
surprenante pour des corps aussi robustes. Le passage devant le sceptre
du grand lama est encore une source d'émotions; elles ne respirent que
dans la cour et vont s'atteler joyeusement, une pivoine sur chaque
joue, dans les brancards du moulin à prières. Tous ces actes de piété
se font avec le plus grand sérieux; la main des vieux cavaliers tremble
quand ils allument le bâton d'encens, et les riches héritières, devant
l'autel, quittent l'air altier.
L'après-midi débute par un spectacle. Rien n'amuse les Mongols comme
la grosse pantomime, les masques, les figures de danse. Ils s'asseyent
en rond, dans l'herbe, devant la pagode, les enfants et les femmes
au premier rang, entourés des drapeaux et des parasols. Prêtres,
lamas, petits novices, sur une estrade; le char de Bouddha, son
cheval blanc caparaçonné de velours et son vieil écuyer assistent à la
représentation. Les danseurs sont horribles à voir: ils ont des têtes
de cerfs, de taureaux, de chimères, mais leurs pas cadencés excitent
une secrète terreur. Un comique donne le change, c'est un vieillard
grimé appuyé sur un enfant, il singe la danse des dieux et n'aboutit
qu'à des culbutes; de dépit, il tire une flèche et veut bander son arc.
Impossible. Et la foule rit sans pitié du vieil homme dont la force est
usée.
[Illustration]
[Illustration]
Le plus bel épisode de la fête est la procession qui se déroule, le
soir, aux lueurs inclinées du couchant dans les grands pâturages.
Escortant le char de Bouddha, suivis par une foule qui prie avec
ferveur, lamas, devins, porteurs d'oriflammes s'avancent à pas lents,
au son des tambours, des cloches et des trompettes qui donnent la
plénitude de leur souffle. Entre le Mounkou-Sardik qui pâlit et les
reflets du Kosso-Gol le cortège se déploie avec magnificence, la brise
fait onduler les bannières, les yeux des femmes élargis par la fatigue
ont un brillant magique, les riches vestes damassées resplendissent sur
le pré, l'herbe donne tout son parfum. La procession décrit un grand
carré. Aux quatre points cardinaux le char s'arrête et la tribu simule
un campement; les parents, les amis, par petits cercles s'installent
par terre, comme s'ils prenaient leurs quartiers pour la nuit, et, dans
ce bivouac improvisé, les lamas circulent avec de grands brocs de thé
bouillant. A quatre reprises, ils font cette halte que la tombée du
soir rend plus majestueuse. Assemblés autour des feux par petits tas
paisibles, les pasteurs sont là comme chez eux, à la belle étoile,
allument leur pipe et causent fraternellement, tandis que les femmes,
plus recueillies, viennent encore, d'un zèle inassouvi, se jeter sous
les pieds des devins entre les roues du char.
[Illustration]
La nuit est venue quand les grands parasols se baissent pour rentrer au
couvent. Demain, regagnant sa tente au galop, le nomade se souviendra
de ce beau soir de fête qui lui rappelle les cahots de sa vie vagabonde
et qu'un dieu le protège à chaque étape, le grand veilleur de nuit.
[Illustration]
_LA TRANSBAÏKALIE_
Après avoir goûté du désert, quel bonheur de retrouver la forêt
sibérienne, la fraîcheur d'un sous-bois de bouleaux, des rivières qui
marchent, des arbres humides, des nuages, et de ne plus sentir l'odeur
âcre de la steppe. C'est par les chemins du nord, rudes et brumeux,
sous le couvert des forêts, le long des lentes rivières, que les Russes
ont gagné l'océan.
Pour atteindre le fleuve Amour, il faut traverser la Transbaïkalie.
Elle a déjà la couleur blonde de l'Extrême-Orient, des vallées
sablonneuses où la rivière fait des détours, des flancs maigres et
séchés par le vent de Mongolie. Mais la lumière est incomparable.
Baigné par ce ciel étonnant, il suffit d'un beau pin vigoureux pour
peupler le désert. La plus mince fleur d'or brille sur sa tige. Mille
corolles cachées, bleues, violettes, d'un rouge brun, d'un soufre
ardent, gentianes et clochettes, myosotis, marguerites, et l'œillet du
poète, toutes fleurs naines, mais d'une rare élégance, respirent cet
air miraculeux. Hiver comme été, c'est une clarté dont rien n'approche.
Que de malades ressusciteraient si on pouvait les amener ici!
Il arrive aux stations des paysans d'un autre âge. Un vieux bonnet
surtout attire les regards; comme la coiffure crochue des doges de
Venise, il se relève en corne, drapé dans un châle voyant, cachemire
dont les franges encadrent un noble et sérieux visage. La femme, si
drôlement coiffée, porte cotillon court d'un rouge franc, tablier
pressant le buste, collier de grosses boules d'ambre, gorgerin de
perles et des boucles d'oreilles d'argent massif, comme dans l'ancien
temps. Tout en elle est suranné, ses manières dignes et calmes. Au
milieu de ses pots de crème, elle est le point de mire des quolibets
que lui décochent les voyageurs, mais qu'elle relève avec esprit. La
vente finie, vivement elle rajuste les bords de son turban, prend les
rênes, le fouet et s'en retourne droite comme un I, vers une isba
perdue dans la dune. C'est la fille d'un vieux-croyant, de ces moujiks
exilés pour avoir trop aimé leurs vieilles coutumes. Ils furent les
premiers colons de la Sibérie, les plus honnêtes, et la douceur même.
Aujourd'hui, les hommes s'en vont, l'été, s'embaucher à la mine, les
femmes, bonnes fermières, propres, accortes, viennent au train vendre
leurs denrées. Comme les premiers ermites, ces buveurs d'eau et de lait
ont défriché la terre: le vieux bonnet, le châle à fleurs et les bijoux
de famille ne sont donc pas si ridicules.
A une station isolée dans la montagne, le train s'arrête dans un grand
silence. Au bout d'un pâturage, on aperçoit une petite fille, qui
court, qui court, tant qu'elle peut, un panier de myrtilles à la main,
de l'autre, portant à bras tendu une écuelle de crème. Elle arrive
tout essoufflée et se met dans un coin en rougissant. La mauvaise
vendeuse! Heureusement sa marchandise parle pour elle, les fruits,
la crème s'enlèvent, et dans son poing fermé, elle tient des kopeks.
Quelle aubaine! Vite elle retourne à la maison, au galop cette fois, au
risque de casser son plat, fière d'avoir gagné sa journée; la mère sera
contente, mais quel événement dans cette petite tête que le passage du
train!
Dans les fonds, la rivière met toujours une coulée de verdure et les
colons ont échelonné leurs postes le long de ce chemin luisant. Un bel
été et de grandes pluies assurent au Cosaque son fourrage, au paysan
sa récolte de blé, de sarrasin, de millet, son carré de chanvre et de
pommes de terre, et des choux pour la soupe, de quoi vivre heureux dans
l'isba flanquée de grands tournesols. Par-dessus les pâquis, peuplés
de beaux troupeaux, les clochers se suivent tous bleus, tous en bulbe,
les églises crépies à la chaux, les isbas rouges comme des coquelicots.
Où poussent l'églantine, le cerisier à grappes, le bouleau, un Russe
n'est pas dépaysé. Pourtant, quand la famille augmente, il faut bien
que les jeunes s'en aillent. Une vieille femme conduit jusqu'au train
un couple de nouveaux mariés qui émigrent vers l'Orient, emportant
leur avoir dans un coffre clinquant; ils partent résolument: on leur a
dit merveilles des pays d'outre-monts, la Sibérie est grande, ils ne
lui demandent qu'un petit morceau fertile. Mais la vieille mère a moins
d'assurance, elle sait qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et puis,
c'est dur de quitter ses petits: les yeux rouges, elle les embrasse et
s'en va, sans tourner la tête, en mangeant ses larmes.
[Illustration]
_LA DESCENTE DU FLEUVE AMOUR_
C'est le chemin des émigrants. Ils encombrent le pont du bateau qui
descend la Chilka, ils dorment à la belle étoile, sous des couvertures.
Les coqs du bord les réveillent, mouillés par le brouillard, éblouis
par le matin; ils vont faire leur prière à l'avant, penchés sur la
rivière qui les entraîne, persuadés qu'ils marchent vers le bonheur.
Le soir, les soldats chantent et tous écoutent, ravis, les voix mâles
qui résonnent dans les couloirs de roches. Quelques-uns se tiennent
à l'écart, les malades, les tristes ou des amoureux peu bavards. Un
couple savoure sa lune de miel: c'est un robuste ouvrier des chantiers
de Vladivostok, qui est revenu au pays, à Tobolsk, chercher sa fiancée,
une blonde aux yeux pâles. Pour s'occuper, la femme a pris sa machine
à coudre et festonne de petits bonnets. Le gros lourdaud regarde sa
libellule avec émerveillement; par moments elle lève les yeux et pose
franchement sur lui son regard humide. Ceux-là ne doutent pas de
l'avenir.
Les Jaunes sont relégués dans l'entrepont, contre la machine. Les
Mandchous s'en consolent, il y fait chaud et la place importe peu,
pourvu qu'on puisse fumer et s'égayer en compagnie. Mais le Chinois
fait bande à part, froissé dans son orgueil. Un riche marchand de
Chang-Haï ou de Tientsin est outré de se voir confondu avec des
portefaix et de se morfondre, lui qui a chaussettes blanches, fins
souliers, gilet brodé, sous une écoutille. Un groupe de Coréens
en habits neigeux, rêvassent en fumant la longue pipe, paisibles
jardiniers venus au bord de l'Amour planter leurs choux. Enfin, dans la
cuisine, un Japonais, quand tout le monde est endormi, veille encore à
la chandelle sur sa grammaire russe, c'est le petit serpent à fond de
cale.
[Illustration]
Le bateau brûle du bois et refait tous les soirs sa provision de
bûches. Du train dont va le pillage, il n'y aura bientôt plus de
forêts, la fournaise croque à plaisir les chênes, les érables, les
peupliers. Par les nuits sombres, c'est un beau feu d'artifice, sur la
rivière, dans ces grands défilés où elle tourne. Le cirque de montagnes
qui nous entoure est plongé dans l'ombre, mais elles se devinent à
la pâleur du ciel sur leur crête, aux tournants où la lune apparaît,
fouillant dans les sapins et faisant jaillir des silhouettes d'arbres,
des bouleaux, des fantômes. La rencontre d'un bateau dans ces nuits
pâles tient du prodige: ses lampes rouges s'aperçoivent de loin,
elles arrivent comme les prunelles d'une bête, suivies d'une carcasse
phosphorescente. La cheminée lance des étincelles, on entend battre les
aubes, la sirène mugit, et le monstre s'éloigne dans la nuit, lent et
mystérieux, comme un spectre au travers duquel on aperçoit la lumière
de l'âme.
L'arrêt, nécessaire pour charger du bois, permet aux petits marchands
de framboises ou d'airelles d'exercer leur industrie. Ils apportent aux
passagers des pains de beurre, emmaillotés dans une feuille de chou,
de la crème aigre, des pommes sauvages, et les Cosaques rôdent autour.
Ces marchés d'occasion souvent tournent au tragique: le Cosaque vide
la corbeille, le bateau siffle et la paysanne bernée se lamente et se
tord les bras sur le rivage. Alors, bon prince, le soldat lui lance
son panier et son écu qui tombent à ses pieds, vite elle regarde si
la pièce est fausse et, souriant à travers ses larmes, elle envoie au
taquin un baiser qui lui pardonne.
Un charme imprévu de la route est la rencontre des îles qui sont
fréquentes au milieu du courant: c'est un point léger sur l'horizon,
une épave qui grossit et devient tout doucement un bout de terre
effilé, animé et couvert de grands arbres aux têtes bouclées. Ces
îles légères au milieu de l'eau, à la limite du ciel, ont une grâce
mélancolique; sur un déluge sans bornes, elles captivent le regard et
semblent venir à nous comme des navires chargés de feuillage. Jamais
leur charme n'est plus attrayant que dans ces matinées, faites exprès,
de brouillards et de transparences, où, dans un lointain vaporeux,
on les voit s'avancer, sveltes et souriantes. Le rivage est souligné
par une bordure de saules, fléchis par le courant, le soleil argente
toutes les feuilles, l'eau glisse entre les racines, et la verdure,
rajeunie par la rosée, scintille comme en avril. Ou le soir, quand le
coucher de soleil est d'une violence espagnole, une ville semble brûler
à l'horizon, du brasier s'élèvent des fumées noires, toute la largeur
du fleuve est en feu; alors comme des joyaux sombres l'archipel se
détache sur un fond d'or. Jardins secrets, impénétrables, qui recèlent
du bonheur: l'indigène, frappé de leur mine heureuse, les a surnommées
les «îles de la lune de miel».
[Illustration]
Fi du miel, pense la pauvre étudiante, calfeutrée dans sa cabine,
qui ne paraît même pas au dîner et relit dans la solitude son cher
Kropotkine. Un merveilleux pays se déroule sous ses yeux sans pouvoir
l'arracher à ses livres. A l'idée qu'elle n'a pas une pensée commune
avec les gens du bateau, elle s'enivre, pauvre fille de vingt ans,
abusée par des chimères. Pourtant de si bons yeux n'étaient pas faits
pour la haine, et tant qu'une femme n'a pas coupé ses cheveux, il n'en
faut pas désespérer.
Une jeune dame met la gaieté à bord: c'est le fruit savoureux issu
d'un Cosaque et d'une Mongole, marquée par les deux races. Du désert,
elle tient son port royal, sa rapide manière de tourner la tête, de
bouger les épaules et les hanches, de mouvoir le poignet, de cambrer
les reins, comme une écuyère assouplie; l'air indépendant, un front à
fendre l'espace et des yeux, des diamants noirs, dans un teint mat.
Qu'elle mènerait bien à cheval dans la steppe, avec un grand chapeau
de velours, les troupeaux de sa mère! Sa voix a des éclats nets et
cinglants. Quel élan dans tout ce qu'elle fait, quelle élégance! Les
Russes en sont ébahis; le capitaine, vieux philosophe, qui navigue
depuis trente ans, la regarde avec admiration quand elle jette à table
ce feu qui l'anime. Elle voyage pour son plaisir, pour voir du pays,
avec ses trois enfants chez qui le sang mongol a encore prédominé. Son
mari, capitaine, est à la guerre. Elle a mis à son garçon une tunique
et un képi, elle endort ses petites filles avec des chansons de route.
Pourtant, quand ils sont couchés, elle aime, enveloppée d'une peau de
chèvre, à monter sur la passerelle et à rêver entre le ciel et l'eau,
sur ce grand pays submergé, comme au lendemain d'un déluge; ses yeux
sont faits à ce large horizon, elle n'en a jamais vu d'autre, et, dans
ses moments de délassement, elle se souvient qu'elle est sibérienne.
Cependant les pays se succèdent, tous noyés. L'impression, déjà
ressentie dans la taïga, d'une grandeur accablante, vous poursuit. Le
fleuve a parfois plus de trois verstes de large, sans compter ses bras
errants et ses lagunes, où l'on se réfugie en cas de tempête. Sous les
roseaux, agités par le vent, un campement s'improvise, il se trouve
toujours dans l'équipage un joueur de guitare, les autres chantent; la
journée passe à l'abri. Le soir, la tempête apaisée, dans la savane qui
ne se courbe plus, un feu s'éteint: près des cendres, un jeune soldat
joue une mélodie d'une douceur infinie: «J'ai tant passé sous les
fenêtres de ma bien-aimée que mes talons en sont blessés!» Personne ne
l'écoute, il chante pour lui-même, il est bien loin d'ici.
[Illustration]
Du temps où il n'y avait pas de chemin de fer, le seul trait d'union
entre le Baïkal et le Pacifique était ce chemin d'eau, tortueux et
lent. Vers la fin de l'été, une kyrielle d'écueils qui affleurent
rendent la navigation pénible et tous les voyageurs gardent dans
l'oreille le cri du sondeur penché à l'avant, sur sa perche,
avertissant la nuit d'une voix monotone le pilote qui louvoie entre les
signaux. Mais ce long voyage était plein d'attrait, la rivière à chaque
coude réservait des surprises; tantôt, serrée comme une couleuvre entre
les pierres, elle menait à de grands cirques fermés où l'épervier
planait dans le silence; tantôt, quittant ces lieux sauvages, elle se
donnait du bon temps dans la plaine qu'elle couvrait de roseaux et de
saules, entravés dans ses bras. Les bateaux n'allaient pas vite mais
laissaient le loisir d'admirer. Les couchers de soleil se gravaient
dans les yeux, la couleur sombre des eaux, à la tombée du soir, brune
comme ces pensées de velours que les Russes appellent les «yeux
d'Annette». La nuit, si le brouillard se levait, le capitaine jetait
l'ancre; la halte dans la brume, pleine de murmures et d'étranges
parfums, le silence, le courant froissé sous la quille, c'était bien
émouvant. Les premiers rayons du matin dissipaient les nuées qui
s'enfuyaient, légères, et le bateau les chassait devant lui comme un
troupeau de fées.
[Illustration]
_KABAROVSK_
Par-dessus les eaux, les grands miroirs brillants, les archipels
luisants, une colline lève le front. L'Amour arrive jusqu'à sa base,
et reçoit l'Oussouri, avec lequel il bifurque vers le nord. Une fine
statue sur le terre-plein domine le spectacle étonnant de ces deux
larges fleuves qui s'embrassent, c'est la statue de Mouraviev, une
aiguille noire qui se détache, volontaire, sur ces grands horizons
noyés; l'homme a le piédestal qu'il rêvait, un beau tournant du fleuve
dont il fit la conquête.
Sur cette terrasse de Kabarovsk, il fait bon se promener le soir, quand
la musique militaire joue sous les feuilles et qu'il passe sous les
ombrages de jeunes cavaliers, des robes claires et des plumes blanches,
dans l'air sec et transparent d'une soirée d'automne. Le fleuve tourne
avec calme au pied de la falaise, ridé d'un friselis léger. Points
bruns perdus sur cette immensité, les barques n'ont pas l'air de
bouger, comme les îles engourdies sous le ciel tiède. La lumière est
enlaçante. Une seule fumée tache l'horizon, c'est une forêt qui brûle
et le vent nous apporte une odeur de roussi.
Kabarovsk est une ville militaire, tracée au cordeau, pleine de
bâtiments officiels, de casernes et d'écoles, et la population, où
le soldat domine, mène la vie élégante des petites garnisons, les
uniformes et les toilettes étincelant dans des flots de poussière.
L'estafette qui vole porter les ordres du gouverneur, le cadet qui
va au collège, les fillettes même, les «gymnasiarques», ont un air
martial, tout le monde ici marche à la baguette. C'est aujourd'hui la
rentrée des classes: il arrive des postes lointains des capitaines qui
amènent leur fille au pensionnat. Une de ces enfants nous frappe par
sa mine sérieuse et douce; la robe, simple, en serge, le chapeau de
fine paille et son bouquet de pâquerettes, le ruban de velours dans les
cheveux, révèlent la main soigneuse d'une maman et la petite a dans les
yeux un éclat franc, sage et discret: «Voilà, explique le capitaine
avec de grands gestes, j'ai épousé une Française et cette petite-là,
c'est une Française, tout le portrait de sa mère; elle parle mieux le
français que le russe, et adroite comme une petite fée; ça coud, ça
brode et ça dessine, voyez plutôt.» Gênée par ces éloges, la fillette,
cramponnée à son parapluie, baisse les yeux; elle est jolie. Que de
soins il a fallu à la mère pour donner à cette violette le parfum de
nos bois!
«Que seras-tu plus tard? demandons-nous à un écolier.
Soldat?--Officier, réplique vivement l'enfant.» C'est le même qui
passe ses soirées à lire les campagnes de Napoléon: tendre la main à
des Français lui paraît dur après Moscou et Sébastopol. Sa sœur, moins
farouche, est fière de nous réciter sa fable de La Fontaine et de
nous faire la révérence comme elle a lu dans un vieux livre qu'on la
faisait en France. Leurs parents sont le vrai type du ménage d'officier
sibérien, lui, bureaucrate en semaine, chasseur du samedi au lundi,
l'œil gai sous les lunettes, la lèvre fine dans une barbe bien fournie,
un être sain, naïf, tout près de la nature, dont il a les gaucheries
et les adresses; elle, au contraire, toute pâle et nerveuse, relevant
de maladie, mais si douce et prévenante que le foyer est embelli par
sa présence; elle a voulu que le français règne à la maison, elle le
parle sans accent avec une fragilité merveilleuse, les enfants l'ont
appris sur ses lèvres. Quels braves gens! Et fiers d'être sibériens,
parlant de leur terre avec émotion. Un de leurs amis a planté un jardin
où il fait pousser à grand'peine la mirabelle, l'abricot, la pêche,
des fruits d'Europe, une rareté ici. Nous nous sommes promené sous ces
ombrages soignés avec amour. Le maître du verger a détaché une pomme
pour nous l'offrir, elle avait de la poussière sur la peau, mais la
chair était succulente, et tous nous la regardaient croquer d'un air
d'orgueil; ils triomphaient devant les espaliers. «La Sibérie, disait
notre ami, c'est une belle jeune fille.»
Kabarovsk n'a qu'un port minuscule, animé par un va-et-vient de jonques
et de barques légères. Au grand soleil, les toiles carrées, les
oriflammes rouges sont d'un bel effet. Les Chinois, les plus nombreux,
détiennent le commerce des grains, des fèves, des pois, et leurs
débardeurs facétieux réjouissent le quai. De grand matin, on entend
piétiner dans les rues: les ouvriers du port descendent, les marchands,
les spéculateurs fiévreux, rongés par l'opium. Il faut gagner de
l'argent, voilà ce qu'un Chinois se répète. A l'âge où chez nous les
polissons montent aux cerisiers, il est dans les affaires; à quinze
ans, marié, considéré, il fonde des succursales, aucun peuple n'a la
bosse du commerce aussi jeune. C'est une race haletante. Enrichis, ils
ruminent de nouvelles affaires, la mort les surprend sur leurs livres
de comptes. Toute leur vie n'est qu'un long calcul. Leur cadavre même
est assuré, et s'ils meurent en exil, ils sont sûrs de retourner dans
un beau cercueil à la terre natale.
[Illustration]
Il arrive aussi le matin des barques chargées à pleins bords de piments
et de raisins, de minces pirogues maniées par de petits hommes fort
laids et des femmes dont les cris perçants s'élèvent sur les eaux: ce
sont des Goldes. Ils apportent en ville les légumes que les maraîchers
coréens ont fait pousser au bord du fleuve. Ces bateliers ne sont beaux
qu'à l'aviron, quand ils manœuvrent leur esquif avec la rame découpée
qui a la grâce d'un violon. Une fois amarrés, ils allument un feu par
terre et s'accroupissent autour pour fumer; quelques enfants jouent
dans la barque sur une peau de chien, la femme recoud au bas de sa
robe une breloque de cuivre, un coquillage. Vus de près, ces indigènes
semblent taillés à coups de hache; la tête énorme a de durs saillants,
la face est large, les pommettes et les os de la mâchoire proéminents,
la joue gonflée, les yeux perdus dans la graisse et tout le corps à
l'avenant, mal équarri et gauche. Ils s'habillent de peaux de saumon,
sur lesquelles ils peignent avec le suc des plantes, en rouge, en bleu,
les ondes et les spirales qu'ils ont vu frémir à la surface de l'eau.
Ce sont de vrais primitifs. On aime à songer que, depuis des siècles,
cette lourde race mène la vie du pêcheur, attendant que le fleuve
la nourrisse. Leur vie tient dans le creux d'une barque; l'enfant y
apprend à marcher; il en garde toute la vie la jambe torse. Autrefois,
ils voulaient être ensevelis dans un canot, persuadés qu'on n'entrait
au paradis qu'en donnant le coup d'aviron.
[Illustration]
_LE BAS AMOUR_
Pour descendre à l'océan, il n'y a qu'un chemin, celui du fleuve Amour.
S'il ne traversait ces terres énormes, elles pourraient dire adieu à la
vie, c'est la veine qui charrie le sang. A la fin de l'automne, ce pays
vous donne de la mélancolie, les forêts du bord de l'eau sont toutes
flétries, les gros nuages des mers du Nord s'amoncellent lourdement
dans le ciel; il fait déjà sombre comme à nos plus mauvaises journées
de décembre. Une pluie fine et tenace dissout les feuilles mortes. De
grands troupeaux d'oies sauvages filent à tire-d'aile sous les nuées,
avec de longs cris d'angoisse. Mais, tant que le fleuve n'est pas gelé,
les villages baignés par lui ne souffrent pas de l'abandon; les bateaux
les visitent, ils apportent les nouvelles, emportent les tonnes de
poisson: on vit. Arrivent les premiers glaçons, il faut allumer le
poêle, tirer la pelisse de l'armoire, le traîneau du hangar; la grande
nuit commence.
[Illustration]
Un fil de corail sur le rivage annonce une pêcherie; les saumons
écarlates, fraîchement écorchés, sèchent en plein air, gardés par les
chiens, et la brise apporte une forte odeur de saumure. Une flottille
de pirogues, les unes creusées dans des troncs de peuplier, les
autres en écorce de bouleau, voltige sur le fleuve; les Goldes, rusés
marchands, apportent aux passagers leurs salaisons, et c'est autour
du bateau un tapage assourdissant, car toutes les femmes crient à la
fois et elles ont la voix aigre. Un anneau passé dans le nez, une
pierre alourdissant l'oreille, la tunique en peau de saumon, ornée
d'enroulements gracieux, bleus et rouges, les bottes en peau de phoque,
elles sont parfois quatre ou six rivées au banc des rameurs, l'homme au
gouvernail. L'habitude de naviguer jeunes leur donne les bras forts,
la joue hâlée, la démarche pesante. Tous puisent dans une boîte ovale,
décorée d'entrelacs, des feuilles de tabac qu'ils roulent en cigare.
Pauvre peuple qui chasse encore avec des arcs et pêche au harpon; sa
hutte est en baguettes de saules, il vit de peu, ingénument, mais, si
l'on songe qu'ils passent dans les glaces les trois quarts de l'année,
on s'étonne de leur résistance.
[Illustration]
Dans ces pays ingrats, les nouveaux venus ont de la peine à
s'acclimater. Une femme d'officier arrive, encore jeune et vivante.
Jour par jour, le poison agit, la tristesse du ciel suinte sur sa
jeunesse; bientôt fanée et désemparée, elle implore six mois de répit
pour aller respirer l'air natal. «Vous ne pouvez vous imaginer dans
quel désespoir on sombre, disait une de ces nostalgiques. Les beaux
jours, ici, durent trois mois, coupés de pluies; quand le dernier
bateau quitte Nicolaievsk, le martyre commence. On supporte bien le
froid, mais l'ennui, les journées sans lumière, l'affreux délaissement.
Je n'étais pas mélancolique, je le suis devenue.» Cette jeune femme,
merveilleusement instruite, ardente musicienne, n'apportait plus aux
actes de la vie qu'une morne indifférence; autrefois régulier, le
visage, abreuvé de dégoûts, s'était plombé, elle avait la voix blanche
des malades qui ont touché aux frontières de la mort. Un soir qu'elle
avait joué au piano avec plus d'âme, étourdissant son mal incurable
dans un flot de mélodies, ses garçons réussirent à l'impatienter; tous
deux étaient habillés de même velours, coiffés de la même toque, mais
l'un, robuste et brutal, battait toujours l'autre frêle et charmant.
«Vous trouvez qu'ils ne se ressemblent pas, dit-elle avec un sourire
ambigu. Ce gamin-là n'est pas mon fils, c'est un enfant de paysan.
Sa famille est morte d'épidémie en une nuit, les voisins n'osaient
pénétrer dans la maison, ils disaient: «Quand personne ne bougera plus,
on les enterrera tous ensemble», et ils entre-bâillaient quelquefois la
porte. Ce petit est resté deux jours avec ses morts; il a eu si peur
que pendant un an il n'a plus parlé! Nous avons lu l'histoire dans
les journaux. J'ai dit à mon mari: Adoptons-le. Mais vous voyez quel
sauvage!» Et elle l'attire doucement dans ses bras, comme elle embrasse
l'autre, d'une bonne lèvre triste.
[Illustration]
Des indigènes d'un nouveau type abordent avec des cris étranges; ils
surprennent par leur carrure, leurs épaules massives, leur coffre, leur
tête rugueuse; les yeux ne sont ni en amande, ni bridés comme ceux des
Jaunes, mais, ouverts, ils regardent franchement, la barbe est fournie,
l'expression du visage simple et bonasse. Une calotte en cuir de chien
rabattue sur les oreilles; par-dessus, un chapeau pointu en écorce de
bouleau; un paletot de bure, un petit jupon, des bottes de peau, un
anneau dans l'oreille, forment avec la pipe le costume étonnant de
ces Ghiliaks. Ils habitent au bord de l'eau des maisons sur pilotis,
couvertes par un toit à pignon, de perches entre-croisées; chaque
cahute a son balcon d'où le pêcheur peut surveiller son barrage et ses
filets; les poissons qu'il a pris sèchent sur un échafaud, le vent les
balance, les chiens en dessous font bonne garde, car, s'il en tombe un,
c'est pour le gardien.
L'extrême laideur de ces arriérés soulève d'abord un sentiment de gêne,
puis leurs physionomies d'un autre âge attirent: l'homme lacustre est
devant nous. Comme le bateau se remet en marche, ils font une prière
en aspergeant les quatre points de l'horizon avec quelques gouttes
d'eau-de-vie, regardent le village qui s'éloigne, les barques fines
qui s'en retournent, portant, sculpté au bec de la proue, le canard
protecteur, puis ils se couchent sur une peau d'ours et se mettent à
boire démesurément.
Une matinée plus douce dégage parfois le ciel; un rayon timide
descend sur les joncs et les oseraies, réchauffe la dorure des bois,
crible l'Amour de gouttelettes d'argent et rayonne jusqu'aux chaînes
bleuissantes de l'horizon. Alors l'aspect des îles est charmeur; vers
des taillis de saules et des couronnes de peupliers le bateau navigue:
l'une passée, une autre émerge, c'est un chapelet sans fin qu'on
égrène, quelques mouettes commencent à croiser, un phoque montre son
échine, la laine des roseaux voltige. Furtive embellie entre deux jours
de deuil.
[Illustration]
_NICOLAIEVSK OU LE PARADIS DES ASSASSINS_
La petite ville montre une rangée de toits très bas sur le bord d'une
falaise, le poids des nuages a l'air de l'écraser. Elle fait face au
fleuve qui coule, à pleins bords, immense, d'une couleur grisâtre, et
va se perdre dans les brumes. Sur l'autre rive, une montagne revêche
la toise; autour, noyées sous la pluie, les forêts l'assiègent. Tout
rebute et chagrine dans les objets qu'on voit. Il pleut, le ciel est
triste. On trouve aux horizons une mine terreuse, un air désabusé.
Nicolaievsk, dit le proverbe, est une ville oubliée de Dieu. L'hiver
dure huit mois, dont quatre d'isolement absolu, où la poste chôme;
les journaux n'arrivent plus, les gens sont retranchés du reste des
humains. Toutes les journées se ressemblent, toutes grises, la maison
calfeutrée ne reçoit plus aucun bruit du dehors, il est dangereux
d'aller chez le voisin, car la tourmente peut vous bloquer. Longues
journées mélancoliques. La lampe reste toujours allumée; on lit, on
relit la lettre d'un ami de l'an passé, un journal vieux de six mois,
un livre qu'on sait par cœur; le givre colle ses algues au carreau,
le poêle ronronne, et l'esprit peu à peu sombre et s'endort comme une
mèche qui n'a plus d'huile.
Une troupe d'acteurs faméliques est venue jouer à Nicolaievsk et
personne ne s'est dérangé pour aller les entendre. On meurt ici de ne
plus vivre; qui pense à rire des ridicules de la vie? Les années de
service d'un fonctionnaire comptent double, l'âge de la retraite vient
plus tôt mais aussi les cheveux blancs. Pourtant, quand les forçats
traversent la ville, la dernière avant le bagne, ils voudraient bien ne
pas aller plus loin: à Sakaline ils rêveront de Nicolaievsk.
La récompense du bon forçat est d'y revenir séjourner l'été. Il aide
aux travaux du port, il se fait cocher et mène ces victorias un peu
délabrées, ces maigres chevaux qui donnent aux exilés l'illusion
de Moscou. Libérés, les galériens ne veulent plus retourner dans
leur village où ils seraient montrés au doigt. Ils restent donc à
Nicolaievsk, le faux monnayeur épouse l'empoisonneuse; ils font souche
d'honnêtes gens, car le crime chez les Russes n'est pas toujours
l'indice d'une nature dégradée; dans un coup de colère ou d'ivresse,
ils tuent, mais l'assassin peut être un bon ouvrier. On les emploie
dans les maisons, ils font d'excellents veilleurs de nuit, très
vigilants contre les voleurs, on leur met dans la main le coutelas
du cuisinier. «J'ai beau me dire qu'il est repenti, disait une jeune
femme; quand il vient prendre mes ordres, le matin, c'est plus fort que
moi, je me sauve et je m'enferme à double tour dans ma chambre.»
Bonne Sibérie! Elle ne repousse personne, elle ferme les yeux sur le
passé, n'ayant pas le droit d'être difficile, et finalement l'homme la
bénit, c'est la terre de salut où l'on refait sa vie. Ces condamnés,
qui ont tant à expier, créent des fils solides, opiniâtres et modestes,
qui lavent la tache du nom. Si triste que soit ce bout du monde, il
rend l'honneur à des hommes.
[Illustration]
Il rend aussi la santé aux lépreux. Une vieille femme, émue d'en voir
tant parmi ces pêcheurs, mal nourris, peu soigneux, a résolu de leur
construire un hôpital. Pour trouver les fonds nécessaires, elle est
allée, de porte en porte, quêter à travers la Sibérie. Au bord du
fleuve où les malheureux tombaient en miettes, ne connaissant d'autre
remède que l'ail sauvage, une maisonnette blanche maintenant les
recueille et quelquefois les sauve. Un ancien forçat garde l'hospice;
ces plaies rebutantes qui demandent un cœur aguerri, il les soigne:
«Ces mains-là, dit-il, ont fait assez de mal, je ne veux pas mourir
avant qu'elles n'aient fait un peu de bien.»
L'intérêt de tous les visages qu'on rencontre est qu'ils cachent un
secret. Cet officier, qui boit, mais conserve dans l'ivresse un air de
distinction, une parole toujours châtiée, est un désespéré, dont le
fils, voleur, a brisé la carrière; il a demandé ce poste perdu pour
ensevelir sa honte. Celui-ci a conspiré dans sa jeunesse et ronge son
frein depuis vingt ans; ce beau gentilhomme a fait trop de dettes.
Malades, naufragés, vieilles épaves, trouvant la nature encore moins
âpre que les hommes, ils forment dans ce désert une société étrange,
bigarrée, sans autre lien que le malheur. Voilà pourquoi ils ne vont
pas au théâtre: «Nous avons chez nous, disent-ils, bien assez de drames
et de comédies.»
[Illustration]
_LA MINE D'OR_
Un homme marche légèrement dans la rue, les cheveux gris, l'air
jeune et résolu, un corps maigre, élégant, dont tous les mouvements
sont rythmés, l'œil limpide: c'est le chercheur d'or. Les forêts des
alentours cachent dans leurs ombres d'anciens lits de rivières. Dès que
la neige permet de se faufiler sous les branches, dans le traîneau de
l'indigène, les aventuriers se mettent en chasse. C'est un rude métier,
des nuits glacées, des fatigues et des privations inouïes, de pénibles
sondages, les intrépides persévèrent, un jour la chance sourit et leur
met l'or dans la main. L'amour-propre de ces enrichis est moins flatté
par les dorures de leurs salons que lorsqu'ils retournent aux lieux où
ils ont peiné, longuement souffert et réussi.
Pour atteindre la mine, il faut remonter une rivière capricieuse qui
serpente entre deux rives de saules et couper à travers la forêt par un
chemin taillé dans les sapins. Entouré d'arbres silencieux, ce chantier
fait une trouée dans la solitude; les blouses des travailleurs, les
chariots, les plans inclinés du lavoir, mettent au cœur de la taïga une
laideur insolite. Demain, si le filon est épuisé, toutes ces baraques
s'envoleront et la forêt réparera l'accroc à sa robe. Pour l'instant,
la place est fiévreuse: on lave, on tamise, on cuit la précieuse
poudre. Chaque soir, les gendarmes, revolver au côté, sabre au poing,
escortent un nouveau sac, produit de la journée.
Cette richesse qui lui coule dans les mains est une tentation
pour l'ouvrier. Aux travaux d'épurement de l'or, on emploie les
vieux-croyants sibériens, cœurs honnêtes; au lavage, les pieds dans
l'eau, les patients Coréens; aux terrassements, à la pioche, les
forçats libérés; peu de Chinois, ils sont trop fraudeurs. Sous une
pierre, au fond d'une source, on découvre souvent la cachette où le
contrebandier fait sa pelote. Pour tous la vie est dure, les longues
pluies et les brouillards exhalent au-dessus des forêts humides des
vapeurs mortelles, un mal rongeur s'attaque aux os et les amollit comme
des éponges. Ce jeune ouvrier qui claque la fièvre dit: «Si je reste
un mois de plus, j'aurai ma croix au cimetière, mais je pars dans huit
jours pour Odessa.» Pauvre diable! il s'en allait, les poches pleines
d'or, peut-être pour un plus long voyage.
Il faut que cette vie de forêt ait de secrets appas, car le vrai
Sibérien n'en peut mener d'autre. Le directeur du chantier est un
enfant de la taïga, robuste, toujours gai, l'homme qu'il faut pour ces
grandes équipes d'ouvriers vicieux. Les cheveux, la barbe drus, il dit
de lui-même en riant: «Je suis un ours de la forêt.» Tandis que les
mineurs rêvent de la ville comme du fruit défendu et vont boire leur
salaire à Nicolaievsk, lui, reste fidèle au poste; son plaisir est
d'aller sur son cheval noir, le pied chaussé dans l'étrier mexicain,
à travers bois, guidé par un flair de sauvage. Les gélinottes, les
grives, les vieux arbres couverts de lichens, les gouttelettes de
brouillard suspendues aux aiguilles, le déroulement des pins sous la
brume, l'odeur des tourbières et des troncs vermoulus, tout lui plaît
dans ces lieux déserts où la terre est à l'homme. Dans une ville, il
étouffe. «J'aime mieux la bise que l'accordéon.»
Le maître de ces solitudes, avant les mineurs, était le chasseur
toungouse. Les chercheurs d'or ont suivi ses sentiers, marqués par des
entailles dans le tronc des bouleaux, ils ont dormi sous sa tente. Le
bateau qui nous ramène frôle un de leurs campements, dissimulé sous
les feuilles: un petit homme remarquable par la vivacité de ses yeux
et de ses mouvements, entouré de chiens, raccommode un arc; une hutte
de perches et d'écorces, meublée de quelques pelleteries, abrite sa
nombreuse famille, pétulante comme lui: bêtes et gens, dans cette
tribu, donnent l'impression de finesse, d'adresse et de courage.
Leurs habits sont en peaux de cerf, leur bonnet d'écureuil brodé de
perles bleues. Au lieu de faire visage de bois à l'étranger, ils
l'accueillent gentiment, et le Toungouse, aussitôt, d'un air éveillé,
commence une histoire; chasseur, il en a dans son carnier. Comme il
conte bien! C'est une aventure inouïe, un coup dont on n'a pas l'idée;
et le voilà parti, se croyant en forêt, mimant l'affût, la façon dont
il a rampé sous bois, l'attaque des chiens, leur course, leur désespoir
quand l'ours a grimpé à l'arbre, tout cela avec volubilité, des gestes
drôles, une voix mordante, émue, et le récit se termine par une caresse
au chien qui ferme les yeux de contentement.
[Illustration]
Pour mettre au cou d'une Parisienne un collet de zibeline, il a fallu
que le Toungouse s'ingénie. Il a bien étudié les habitudes de la bête,
l'heure de ses rentrées, et un jour il s'est posté. La zibeline en
tapinois rentre chez elle à pas menus: il faut frapper à la tête ou le
poil est gâté. Après une semaine d'angoisses et de ruses, il n'a pas
osé tirer; de tristesse il s'assied dans la neige et se met à pleurer.
La chasse pour lui n'est pas un passe-temps: une femme et des enfants
dans la hutte attendent son retour avec les dents longues.
Gentil chasseur, charmant conteur, espiègle, bon cœur incapable de
thésauriser, souverain des bois qui connaît tous les sentiers de
son royaume et prend plaisir à l'arpenter, hôte bienveillant et
courtois, fils de ces vieilles races aristocrates qui se passaient
de bien-être, mais non d'émotions, et cherchaient les plus vives et
les plus délicieuses, voilà comme nous imaginons dans ses forêts le
petit Toungouse, peuple alerte qui fournit de temps à autre aux races
épuisées de la Chine des conquérants pour la gouverner.
[Illustration]
_UN VIEUX PEUPLE_
Au ras du fleuve, dans un liséré de terrain entre la montagne, la
forêt et le flot magnifique, le village ghiliak lève son armature de
bouleau, ses perches en croix finement reflétées. Sur la grève, une
meute de chiens, découplés comme des loups, aux yeux laiteux, aboient
vers une barque immobile près d'un filet. Quelques femmes accroupies
sur le sable, autour de la flamme, cuisent dans un pot d'argile la
graisse d'un phoque fraîchement tué; sa peau, qui fera des bottes et
des gants, sèche sur un toit. Quatre pieux soutiennent le tréteau où
des jeunes filles écorchent vivement le saumon, jettent les branchies
aux chiens et suspendent ces magnifiques morceaux de pourpre, comme
des girandoles. C'est la grande semaine où l'on capture des milliers
de poissons; tout le village est sur pied, les barrages tendus
jusqu'au milieu du fleuve, les filets promptement relevés, et la pêche
miraculeuse s'entasse sur le rivage. Les vieux, assis sous leur pignon,
regardent, tout en reprisant les mailles usées, revenir les barques
pleines. C'est un bon temps pour la pêche, un matin gris cendré, le
fleuve file avec calme, les phoques au large font des culbutes et les
derniers rayons tremblant sur les bois ont une grâce langoureuse.
Bientôt les jours raccourciront, mais, des largesses de l'Amour, le
Ghiliak vivra tout l'hiver.
[Illustration]
[Illustration]
[Illustration]
Un vieux, grisonnant, marchant tout de travers, la lèvre abîmée par
la pipe, mais l'œil encore perçant, nous a mené dans le village,
gravement salué par tous les jeunes gens, car chez les Ghiliaks barbe
blanche est vénérable. Il habite une vieille maison sur pilotis, dont
le plancher, le toit et les parois en troncs de bouleaux reposent sur
quelques bonnes souches de sapins, toutes garnies d'un manchon de
métal, pour empêcher les rats d'y grimper. Une odeur rance de saumure
et d'huile règne dans cette cahute où vivent deux femmes: l'une, la
tête hérissée d'une crinière de lionne, recoud à son tablier de peau
des rondelles de cuivre d'un gracieux travail, l'autre allaite un
gros nourrisson. Emboîté dans une gaine, étroitement ligoté, le petit
malheureux suit d'un œil inquiet le chien qui lui lèche la figure et sa
mère qui l'amuse d'un jouet en bois blanc, un ours drôlement sculpté.
Le jour, par la porte basse, éclaire mal la chambre, mais on distingue,
au milieu, sur des pierres et des cendres brasillantes, une marmite à
trois oreilles; dans les solives obscures, sous la faîtière, les outils
suspendus du pêcheur, des filets, des harpons, du liège, des sacoches
en peau de poisson et dans la plus sombre encoignure trois statuettes
en paille torchée, le dieu du fleuve, le dieu de la forêt et celui
du foyer, couverts d'ex-voto en frisures de bouleau. Les deux femmes
portent à l'oreille une boucle de plomb chargée d'une pierre brute,
leur tunique s'attache par un anneau finement ciselé dans une dent de
morse. Petites et grasses, d'aspect huileux, elles jettent à l'étranger
de mauvais regards, tandis que l'homme, affectueux, confiant, montre
volontiers ses trésors, ses peaux de lynx ou de renard et ses plus
rares zibelines, celles qui ont le poil profond, sombre et soyeux.
[Illustration]
[Illustration]
Par une planche à crans, on descend de cette habitation aérienne et le
Ghiliak nous mène à sa maison d'hiver, celle-là construite en pisé,
à demi enterrée et solidement bardée: une banquette fait le tour de
la pièce, la cheminée est dehors, creusée dans un tronc d'arbre. Au
milieu, les chiens ont leur litière, quand ils rentrent, fourbus, des
longues courses en traîneau: d'aussi bons amis ne peuvent coucher
dehors. La lucarne, vitrée d'une peau de poisson, filtre un jour
orangé, bien bas quand le soleil s'éloigne. Aux femmes surtout l'hiver
doit paraître long: à la lueur d'un méchant lumignon, elles râpent
et polissent le cuir, taillent des habits, recousent avec du fil de
poisson la culotte déchirée, le bonnet de fourrure, font des arcs et
des flèches, radoubent le canot, dégrossissent des avirons, trient
les lichens et les herbes médicinales, mais surtout elles veillent au
feu, chaque nuit recouvert de cendres et ranimé chaque matin: c'est
leur sacerdoce. Dans la maison où il y a des filles, un jeune homme à
barbe noire vient quelquefois causer; la fiancée attend avec ardeur
les premières feuilles et songe au jour des noces où le mari apportera
devant le seuil paternel la marmite neuve, symbole du foyer, qu'il a
forgée lui-même: elle n'aura qu'à y mettre le pied pour devenir sa
femme.
[Illustration]
La dernière maison du village est celle du tonnelier, forçat libéré,
très occupé en cette saison à fabriquer ses douves, car la pêche est
bonne et il faut des barils. Son toit touche aux feuilles de la forêt,
où le cimetière se dissimule. Derrière les premiers taillis, au milieu
des fougères et des lis, sous un if où des ramiers roucoulent, une
maisonnette en miniature cache les cendres d'un mort. Ses parents
l'ont enseveli avec ses objets précieux, sa pelisse, ses filets, sa
pipe et son couteau, le tout brisé pour qu'il en ait l'âme. Une main
pieuse entretient sous ce petit toit de menues provisions, du poisson,
du tabac, de l'eau-de-vie. Le pêcheur dort content au milieu de tout ce
qu'il a aimé, son grand fleuve, sa forêt, son village. On parle souvent
de lui, car les sauvages n'ont guère d'idées; ils sentent la présence
des défunts presque aussi chaudement que celle des vivants; dans ces
cœurs simples, les souvenirs sont longs à s'effacer.
Une antique légende demeure chez les Ghiliaks: jadis il est venu,
de très loin, sur une jolie frégate, un capitaine blanc avec ses
compagnons; il n'était pas méchant. Une tempête, comme il s'en élève
dans ces mers maudites, l'a englouti: c'était La Pérouse, le premier
Européen qui abordait dans ces parages. Malheureux, disait André
Chénier,
Malheureux, tes amis, souvent dans leurs banquets,
Disent en soupirant: Reviendra-t-il jamais?
Il n'est pas revenu, mais, dans la nuit morose, où végétaient les
pauvres Ghiliaks, le navigateur a passé comme un astre étincelant. Ils
s'en souviennent encore.
[Illustration]
_LES JUNGLES DE L'OUSSOURI_
Cette mer glacée et inhospitalière était tout juste bonne à recevoir un
bagne. Sans se décourager, le Russe est revenu sur ses pas, cherchant
des eaux plus douces.
Nous remontons l'Oussouri, entre deux rives bien ombragées que
l'automne commence à piquer de taches de rousseur; les trembles, les
bouleaux, les chênes rougissants, tapissent le fond des vallées; sur la
berge, la cabane d'un Coréen sous un vieil arbre surveille le potager
et l'on croise sa barque massive en sapin mal raboté; plus loin une
cosaquie reflète dans l'eau grise ses maisons blanches et la boule
verte de son clocher.
L'Oussouri suit le pied des collines qui barrent l'horizon de
Kabarovsk: moins puissant que l'Amour, plus familier, plus riant, son
cours vagabonde dans des terres marécageuses. Les joncs, les roseaux,
les grandes herbes traînantes, rendent la navigation pénible, la
rivière s'égare dans des lagunes, des eaux dormantes. Les filets,
tendus par les riverains, créent un nouvel obstacle. Enfin, la nuit,
le brouillard se lève, le sondeur inquiet tâte dans les ténèbres les
fonds toujours perfides, le mieux est d'attendre au lendemain et de
jeter l'ancre dans ce pays qui sent le marais et la fièvre: attirés par
les lueurs du bord, d'énormes saumons, chose malaisée à croire, sautent
dans l'entrepont; les matelots les prennent à la main et nous les
apportent, vivants. Sur le rivage, des chiens, devinant notre présence,
ont aboyé toute la nuit.
Le lendemain, un soleil radieux met la brume en déroute et éclaire,
au pied d'une montagne fauve, un pays plat, enlizé dans les herbes.
Un ataman de Cosaques est venu, dès le matin, avec sa femme vêtue en
chasseresse et une paire de chiens maigres se joindre à la troupe; ce
Sibérien robuste, dur comme un rouvre, a soutenu dans sa jeunesse un
combat contre un ours: il est fier d'en montrer les cicatrices.
La gazelle de l'Oussouri est une jolie bête, aux pattes frêles, au
poil d'or bien uni qui se tient, le jour, couchée dans l'herbe chaude
et se lève le soir, se dirigeant dans l'obscurité avec ses grands yeux
poltrons. Il faut la surprendre à l'heure de la sieste, quand elle dort
au milieu de ses petits. Alors, dans le fourré plus haut qu'elle, une
tête fine, effarouchée, deux cornes gracieuses, un long corps ambré
cherche à fuir; le troupeau fait des bonds éperdus, les faons détalent
derrière la mère, qui tremble. On tire dans les herbes, la bête fauchée
s'abat comme une fleur et vous regarde en mourant d'un œil désespéré.
Mais la poursuite enivre dans cette plaine sauvage, sous un soleil
de feu. Le pied se blesse aux bosses du marais; l'air est plein de
moustiques grisés par la fin de l'été; on respire le long des étangs
des aromes mordants, l'herbe vous enlace à mi-corps; la soif brûle
et l'on a bien envie de boire aux mares fiévreuses. Le soir ramène,
brisés, tous les chasseurs vers une clairière, où les gazelles, les
oies sauvages sont amassées en trophée. La plaine rayonne sous la
violence du couchant; toutes les eaux sont troublées par des lueurs
de sang et l'automne met dans les teintes et les parfums une maturité
douloureuse.
La fraîcheur de la nuit est délicieuse après ces journées de fatigue.
Le bateau suit la rive si jeune et si peuplée. L'ataman de Cosaques,
excité par la chasse et quelques verres de vin, cause avec l'officier,
sur ce ton familier qui nous surprend toujours en Russie entre le chef
et le subalterne; il raconte avec exubérance sa vie de Cosaque, ses
grandes chasses, ses prouesses d'homme des bois. Le bateau l'a déposé
devant son village; le géant, sur la grève, poussait des hourras et
nous songions à sa large poitrine, à ses grosses mains qui avaient maté
l'ours. «Des hommes comme ceux-là, disait l'officier, c'est un plaisir
de les commander.»
[Illustration]
_VLADIVOSTOK_
Une forêt brûle, une belle forêt de chênes et de bouleaux où le feu
avance en demi-cercle, en tordant les buissons; le vent fait voler
les cendres et les étincelles, le train passe à travers l'incendie,
personne n'y prend garde: un trésor flambe au milieu d'insouciants.
Aux approches de l'océan, la brise souffle légère, le ciel, fouetté,
brille comme une soie; par l'échancrure d'une montagne, la nappe bleue
se découvre, semée de voiles, protégée par un écran de côtes, le golfe
est lisse comme un lac; dans une poche de ce rivage, découpé comme
ceux de la Grèce, dans un site admirable qui fait songer à Salamine,
Vladivostok a mis ses maisons blanches, son arsenal et ses bassins, à
huit mille verstes de Pétersbourg.
Le quai fourmille de Chinois occupés à décharger des sacs de riz ou
d'arachides, des bottes d'algues et de choux de mer, des caisses de
son remplies d'œufs qu'ils détachent délicatement de leur gangue, en
vérifiant par transparence si l'œuf est frais. La belle humeur de ces
drôles est intarissable. Au grand soleil, le torse reluisant, quand
ils déjeunent sur leurs jonques, se régalant de ces sucreries et de
ces pâtes fades qu'ils sont seuls à apprécier, ce sont des éclats de
rire qui n'en finissent plus. La mer est détestable, bousculée par des
typhons: ils s'aventurent quand même pour un tout petit gain. Rompus,
le soir, ils vont se délasser au théâtre: un pitre enfariné leur fait
passer un bon quart d'heure, les mots poivrés les font hennir, ils
écarquillent les yeux à la pantomime, la musique stridente des flûtes
et des cymbales les charme; ils reviennent en causant dans la nuit avec
animation; souvent la lune pâlit, ils n'ont pas dormi et se remettent à
l'ouvrage aussi dur que la veille.
Un village se cache humblement derrière la montagne. Des Coréens
l'habitent, vêtus de blanc comme chez eux, cultivant leurs laitues. Le
maraîcher n'est pas pressé; il s'en va, ruminant sous son chapeau de
paille, appuyé sur un long bâton de pâtre. Il dit bonjour à son voisin,
salue la femme qui passe, un fardeau sur la tête, la taille serrée
dans sa haute jupe blanche, un frais corsage lilas sur les épaules.
Les enfants habillés de soies multicolores jouent dans la rue comme
une bande de rouges-gorges. Près de l'échoppe du savetier qui lit son
almanach aux dernières clartés du jour, trois fillettes malicieuses
lancent de l'eau au bonhomme qui fait mine de se fâcher pour les faire
envoler. Les amis se promènent en se tenant par le petit doigt, à la
campagnarde; c'est à côté de la grande ville un hameau champêtre,
l'asile où des cœurs simples se réfugient, heureux de leur beau linge
et de leurs soies printanières.
[Illustration]
La ville russe, construite à la hâte, s'étage en éventail au flanc
d'une montagne, jusqu'au faîte couronné par des coupoles d'or. Elle
n'est animée que par le séjour de l'escadre. L'hirondelle n'est pas
mieux accueillie que les gros cuirassés, qui, chaque printemps,
reviennent, pavillon flottant, dans le chenal. C'est la joie qui rentre
en ville. Toutes les nuits d'été, les feux des projecteurs balayent les
ténèbres et voltigent sur les toits, agitant bien des cœurs.
Un coup de canon, par moments, retentit: c'est un bateau de guerre
qui rentre au port, un tir dans la rade ou le salut des forts à
quelque vaisseau étranger. L'écho des montagnes prolonge à l'infini
la détonation, l'air en est ébranlé, c'est la chanson que les gens de
Vladivostok connaissent le mieux; elle leur rappelle qu'ils sont aux
avant-postes de la Sibérie, citadelle et rempart.
Mais Vladivostok gèle tous les hivers.
[Illustration]
_CHEZ LES MANDCHOUS_
Le train s'emplit de gros rieurs, de faces campagnardes qui respirent
la santé. On les parque en troupeaux dans des wagons à ciel ouvert, ils
prennent l'aventure gaiement. Un bonnet en poil de loup, un mouchoir à
quatre cornes encadre drôlement leur visage en relief, rude et cuivré.
La tresse est nouée comme un câble autour du crâne. Le corps, taillé
en hercule, gros os, forte encolure, flotte à l'aise dans une veste
de toile bleue et des souliers ferrés: l'homme, en marchant, a une
façon de peser sur la terre qui sent le paysan. Ils disent de grosses
malices, encore un trait de la campagne: ce sont des Mandchous.
La maison qu'ils habitent au milieu des épis arbore au-dessus du
toit une oriflamme rouge; un vieil arbre, souvent, la prend sous ses
branches. Les bœufs peinent dans les labours, les chars montés sur des
roues antiques grincent le long des chemins. Tous les fonds de vallées,
les bords de ruisseaux sont cultivés. Dans les plaines, cernées par les
montagnes, les groupes d'arbres, égrenés, signalent par leur chevelure
la ferme isolée. Le soir, cette campagne baigne dans un air liquide,
sous une brûlante haleine; les toits, voilés par les feuilles, ont
une grâce légère et la voix du laboureur, qui regagne sa maison en
chantant, résonne avec magnificence.
[Illustration]
La nature est sauvage dans le nord de la Mandchourie: on y trouve des
coulées d'herbes fauves, jamais foulées, des recoins âpres et brûlés
où les chênes roux font à la montagne un diadème, et, sur les sommets,
des forêts silencieuses, de grands bois de cèdres majestueux. Ces
arbres sont admirables par leur robuste vieillesse; leur tronc puissant
monte si haut, si droit, que les chênes les plus vigoureux à côté de
ces rois sont des nains. Quand le Mandchou de la plaine tourne les
yeux vers ses montagnes, à l'automne, il voit, comme les marches d'un
escalier, les teintes dégradées des feuillages étagées sur le revers,
en bas les taillis vineux, plus haut l'or des bouleaux, la pourpre
des chênes, un riche manteau dont chaque semaine la couleur change,
mais sur la cime, le front des cèdres reste d'un beau vert immuable.
Un charme héroïque se dégage de cette vision: le Mandchou n'est qu'un
laboureur, mais d'une vieille race de conquérants, et d'un fer de
charrue on peut toujours forger une épée.
[Illustration]
_UN OFFICIER_
C'était un Courlandais flegmatique, austère comme un chevalier
porte-glaive. Il avait le type de la Baltique, froid, raide, un peu
gourmé, de ces gentilshommes pauvres qui n'ont hérité de leurs aïeux
qu'un sentiment très pur de l'honneur, une âme scrupuleuse et la
vieille ardeur des croisades; comme un moine guerrier du moyen âge, il
pensait que la Russie était à évangéliser et prenait son métier comme
un sacerdoce. Le front trop découvert était un miroir à rêveries. Don
Quichotte devait avoir ce long nez, ce crâne en pointe, cette taille
maigre, ces jambes de sept lieues, et cet air souverainement distrait
et détaché du monde. Il se perdait souvent dans des entretiens avec
lui-même si absorbants que personne ne le dérangeait. Tout présageait
en lui un original: la parole sourde et lente, écho de longues
réflexions, l'œil tout à coup brillant et illuminé, le front barré par
des convictions opiniâtres, la bouche encore jeune, douloureuse, d'un
enthousiaste à chaque instant blessé par la vie.
Sorti de l'École de guerre, amoureux de gloire, il avait sollicité
un poste en Mandchourie, espérant y trouver plus d'indépendance et
d'élan pour éduquer le soldat, son rêve. Mais il ne réussissait guère:
le peuple se méfie de ces natures inflexibles. Son regard rigoureux
écartait les sympathies, il lui manquait pour plaire cette bonhomie
liante à laquelle un aristocrate de la Baltique a toujours peine à
condescendre. «Dans ta famille, lui disait sa jeune femme, on n'a pas
de souplesse.»
Ces deux têtes rêveuses excitaient cependant au plus haut degré
l'intérêt et la compassion, on les sentait pleines d'inquiétudes, de
fièvres, d'espoirs, de chagrins et tout endolories par les coups du
malheur. Ils étaient venus en hiver, par un froid terrible, gagnant
leur garnison par des sentiers de montagne, à cheval; un des enfants
était mort en route. Plus tard, un Chinois auquel on avait confié la
plus petite, l'avait laissée tomber sur le feu. La terre promise a
commencé par les mettre en deuil.
Mais l'infortune les ancre davantage dans leurs chimères, ils veulent
vivre en justes et redresser des torts. La petite maison chinoise, où
ils logent, est devenue l'asile des indigènes molestés. Devant les
colonnes sculptées de la porte et les lionceaux de granit, une treille
étend ses sarments; un jour les Mandchous l'ont apportée timidement,
«pour que madame, disaient-ils dans leur parler rustique, s'asseye
sous le feuillage et se rafraîchisse avec les grappes». Les musiciens
venaient quelquefois jouer sous leurs fenêtres. Nos idéalistes ne
rêvaient pas d'autre récompense.
Affranchis, disaient-ils, de tous les préjugés de leur nation,
novateurs, esprits d'avant-garde, le passé les étreignait toujours.
Elle lisait les écrits des révolutionnaires, mais elle feuilletait
aussi ses cahiers de couvent; une fleur sèche l'attendrissait. Il ne
serait jamais parti en voyage sans se faire bénir par elle d'une petite
croix sur le front.
On ne pouvait s'empêcher de les plaindre, en dépit de leur raideur:
ils souffraient, durs martyrs d'eux-mêmes; ils voulaient sortir de
l'ornière sans trop savoir comment; l'injustice les révoltait, ils
s'enflammaient pour des rêves, ils allaient de l'avant, comme les
premiers croisés, ignorant leur chemin; c'étaient deux cœurs naïfs,
stoïques et malheureux.
[Illustration]
_LA VIE DE PROVINCE_
Les fouets claquent dans la grand'rue, c'est jour de marché, jour
de fête pour Ajé-Ké, et tous les magasins du bourg, large ouverts,
étalent leurs marchandises, pour attirer les campagnards. Ils viennent
avec leurs doigts noueux tâter les fourrures de lynx et de panthère,
la peau de chat ou de renard dont ils veulent fourrer leur pelisse,
la vaisselle de cuivre, les petits pots bien forgés, bien battus,
bien polis. Les femmes se laissent tenter par ces galons de village
qu'elles cousent au col et aux poignets de leurs robes. La rue est
pleine de monde, les rouliers poussent la charrette embourbée jusqu'à
l'essieu, jurent sur leurs huit chevaux, s'arrêtent chez le carrossier
à l'enseigne de la grosse roue, sous la gueule du dragon qui signale un
mont-de-piété ou à l'auberge des Trois-Couronnes.
[Illustration]
La place du marché fourmille de vestes bleues. Installés sous de grands
parasols, les vendeurs de pommes et de raisins chassent avec une queue
de cheval la poussière et les mouches, les petits pâtissiers crient
leurs noix confites d'une voix suraiguë, les marchands de grains,
les maraîchers hèlent le client; autour des montagnes de choux et
des jarres d'huile on discute, on rit, on se tape sur l'épaule. Le
charlatan débite sa drogue devant un cercle de badauds. Un condamné
traverse la foule, portant comme une collerette sa cangue, sans
vergogne. Des barbiers opèrent en plein vent: comme à nos marchés du
samedi, le villageois vient se faire beau, on lui renoue la tresse,
on lui passe le rasoir sur le crâne, non sans quelques balafres. Des
cuisines s'improvisent sur un réchaud de braise, les morceaux de mouton
rôtis à la brochette se dégustent aussitôt sous une toile volante.
Le soleil éclabousse cette foule remuante, vermillonne les grosses
joues. Le vieux marchand de lunettes, dont les yeux fatigués fuient la
lumière, se renfonce dans le coin le plus obscur et le plus frais de
sa boutique; il a mis sur son front un abat-jour en papier vert; il
est là, renfrogné, comme un sage qui médite; sa fille aux yeux rieurs
surveille les clients et la place inondée de soleil; une alouette
captive leur tient compagnie.
[Illustration]
Parmi les grosses fermières mandchoues, la femme d'un Chinois, menue,
vieillotte, chancelant sur ses pieds mutilés, excite la risée des
gamins. Elle est mise avec plus d'élégance, mais le peuple se moque
d'elle parce qu'il la sent incapable aux travaux des champs, femme de
marchand, de spéculateur, bonne à compter des piastres. Par une ruelle
déserte, elle se dirige vers une maison enfouie sous des peupliers, au
fond d'une cour encombrée de jarres. Le maître du logis est un grand
négociant d'Ajé-Ké: des centaines de charrettes emportent à la côte son
huile et ses fèves. Un ordre méticuleux règne chez lui; sur le parquet,
les nattes blondes étincellent; la tablette des aïeux, les vases, les
bibelots, ornent la pièce d'apparat; les boiseries ont des fleurs
sculptées, le verrou est une rose. Le plaisir du marchand, à la fin de
la journée, dans cette pièce qu'un jour voilé éclaire, est de déguster
dans une feuille de porcelaine son thé en fleur, régal de riche. Trois
femmes dans la salle voisine s'occupent à des soins de parure, se
coiffent, piquent un jasmin dans l'édifice, se fardent: la plus jeune
et la plus jolie a les autres comme dames d'atour. La toilette des
enfants n'exige pas moins d'apprêt, il faut qu'ils soient mignons,
costumés selon leur fortune; l'avarice du marchand n'a qu'une fissure,
l'orgueil qu'il éprouve à couvrir sa famille de robes et de bijoux.
Enrichi, le Céleste retourne dans son pays, mais il en vient un autre,
qui le remplace: le négoce, les opérations à longue échéance sont dans
leur tempérament; le Mandchou, bon enfant, laboure, et le fruit de la
récolte reste aux ongles du Chinois.
L'homme le moins satisfait de cette bourgade est sûrement le
gouverneur. Pour un mandarin, la Mandchourie c'est l'exil chez les
barbares. A qui confier le secret d'une pièce de vers que les parfums
d'une nuit d'été vous ont inspirée? Les finesses de l'esprit passent
inaperçues chez ces rustres. Ciseler un compliment est peine inutile.
Sur la tête du fonctionnaire, la présence des Russes est comme un orage
menaçant; il danse sur la corde raide entre Pétersbourg et Pékin, et,
ne sachant jamais auquel il est prudent d'obéir, pour s'épargner les
soucis, il se calfeutre dans son palais, ne sort plus, déclare qu'il
a la migraine; chaque matin, de ses yeux apeurés de fumeur d'opium,
il regarde dans la glace si sa tête est toujours sur ses épaules, il
tremble comme un lièvre au gîte.
[Illustration]
Blottie sous de vieux peupliers, Ajé-Ké possédait quelques pagodes;
leur cloche de bronze appelait les fidèles, chaque corps de métier
avait son autel et son dieu; les forgerons, les orfèvres, les
cuisiniers, priaient le leur. Mais tout s'est écroulé dans la
révolte des Boxeurs et les représailles; les idoles sont en poudre,
les brûle-parfums, les vases ont disparu, la cloche est fêlée, dans
les encoignures du toit les tourterelles seules chantent l'office.
Même abandon au cimetière: les sépulcres entr'ouverts montrent leurs
squelettes, bonnets de velours, boutons de jade, cigognes brodées que
la pluie et la neige diluent; les morts, richement parés le jour des
funérailles pour accomplir les rites, gisent maintenant, délaissés,
sous les vieux arbres, des nuées de corbeaux sur leurs coffres; la
piété filiale n'en demande pas davantage.
Dans un quartier éloigné, au bout d'une rue, près d'un étang au bord
duquel se font les exécutions capitales, une petite mosquée rassemble
tous les soirs ceux qui exercent un métier sanglant, les bouchers, les
assommeurs de bœufs. Se sentant honnis dans les pagodes, ils se sont
faits musulmans. Le salle est décorée de versets du Coran, le sol est
couvert de nattes; les Mandchous se déchaussent, coiffent un turban, se
prosternent vers l'alvéole creusée dans le mur du côté de La Mecque,
et l'appel à la prière du soir, que chante le muezzin de son minaret,
résonne singulièrement dans ce pays lointain.
La foule animée des soirs de marché s'est dispersée, la dernière
charrette s'éloigne, une mule rue dans les brancards; les bruits
s'éteignent et derrière les murs de terre et les carreaux de papier
commencent les chuchotements nocturnes, les lueurs tremblotantes
soufflées dès que la patrouille approche. D'un bouge illuminé
s'échappent des cris de détresse. Notre ami s'est élancé: un soldat bat
une femme, il veut l'arrêter: «De quoi vous mêlez-vous? crie du fond
du cabaret une voix d'ivrogne, cet homme est avec moi. Passez votre
chemin.» C'est un officier qui s'enivre avec son subalterne. «Vous
voyez un gradé de la dernière promotion, dit tristement le Courlandais.
On les a nommés trop vite. Ils ont les galons sans l'honneur.» Nous
sommes revenus, n'osant plus rien nous dire: les Chinois, terrifiés
par l'algarade, avaient soufflé leurs lanternes et filé prudemment, en
rasant les murailles.
[Illustration]
[Illustration]
_FIÉVREUSE CONQUÊTE_
Une ville neuve, informe, de pièces et de morceaux, éparpillée sur huit
verstes, sort de terre. Une nuée de terrassiers s'agitent, le fléau
sur l'épaule; les maçons grimpent d'un pied léger les plans inclinés
et transportent, comme plumes, d'énormes poutres en fer. Les chantiers
bourdonnent: déjà les restaurants, les cafés-chantants allument leurs
quinquets; un faux luxe s'étale, des flûtes de champagne sur des nappes
tachées, des fruits blets dans des coupes, des romances, du fard, des
beautés frelatées.
Karbine était jadis un petit village mandchou, quelques fermes sous
de vieux arbres, dont on a conservé les ombrages pour la promenade;
l'automne, ils sont superbes. Ce sont les seuls qui gardent leur
calme, leur naturel et leur sérénité dans cette ville où un flot
mouvant de marchands, d'aventuriers, de spéculateurs, d'escrocs passe
dans un bruit d'or. Un perruquier marseillais, venu il y a trois ans,
riche d'une boîte de sardines, est sur le chemin de la fortune. Les
brasseurs d'affaires lui achètent des flacons de chypre et d'opoponax
qu'ils versent dans leurs bottes avant d'entrer au théâtre. Le cafetier
monte une bibliothèque et prête le roman à la mode; le plus borgne
cabaret a des orgues puissantes; les cochers nagent dans l'opulence,
et restent au lit quand le temps est mauvais; l'hôtel refuse des
voyageurs; les loyers sont hors de prix; c'est une cohue dans les rues,
des calèches qui roulent, la fièvre dans tous les yeux.
[Illustration]
Un beau fleuve, devant Karbine, le Soungari, emporte les jonques vers
l'Amour et la Sibérie. On vient de lancer par-dessus un pont grandiose
aux arches légères, le dernier écrou est vissé et les travailleurs
s'en vont bras dessus bras dessous en chantant. La nuit tombe, noie
les berges et les voiles en route vers le nord. En écoutant le pas des
ouvriers qui résonne sur le tablier de fer et leur voix qui s'éloigne
comme un chant de triomphe, on songe avec émerveillement aux forces
immenses dont la Russie dispose.
[Illustration]
_RACE DE TRAVAILLEURS_
Un fleuve aux larges bords se présente à l'horizon, c'est le Soungari,
sablonneux, encombré de grandes îles jaunes; il tourne avec lenteur.
On ne juge de son étendue et de sa majesté que d'une falaise de sa
rive gauche. Là, sous un bouquet d'arbres, contre l'auberge, on peut,
des heures, contempler ce spectacle toujours noble. Il n'y a que les
fleuves d'Asie pour marcher de ce pas sacerdotal.
Les terrassiers de la voie ont construit un hameau pour l'hivernage;
ils n'y sont que la nuit, sur les nattes tiédies par un feu doux; de
jour, ils fourmillent dans le chantier, jettent bas, en plein hiver,
la grosse veste ouatée et travaillent nus. Ces rudes hommes n'ont qu'un
plaisir, la flânerie du soir, dans la fumée bleue qui sort des âtres.
Les petits métiers animent la rue, bonnetiers, sabotiers, fourreurs;
le jongleur de carrefour escamote ses souris blanches, le devin tire
l'horoscope, le scribe compose des épîtres, les restaurateurs crient
leur menu. Les jours de fête, dans un petit vallon protégé du vent, un
théâtre joue des farces, des pantomimes à grand spectacle. Ce n'est
qu'une troupe de village, mais dans l'air pur les voix ont de l'écho,
les acclamations emplissent la vallée. A la tombée de la nuit, chacun
allume sa lanterne et s'en retourne sagement, en suivant la rainure des
sillons.
Par les matinées limpides, les charrettes filent, nombreuses, à travers
champs. La glace craque sous les pas de la mule, la campagne est
ensoleillée et les fermes, dans le lointain, se détachent finement
sous les grands cheveux dorés des saules. Le temps de la récolte est
passé, c'est maintenant celui des charrois: sur la vieille route
mandarine, passe une foule de voitures chargées de grain, d'huile. Huit
mules traînent la charge et pour atteindre celles qui sont en flèche
les charretiers ont de longs fouets. Des piétons se joignent à ces
convois; on voyage par bandes, un violoneux pour charmer la route. La
chaussée, construite pour des empereurs, est spacieuse: il passe, comme
un ouragan dans la poussière, un escadron de troupes chinoises, ses
étendards au vent: on se gare. Les bêtes s'arrêtent, toutes seules, à
l'auberge, près de la margelle du vieux puits, car tout est vieux ici,
le pont de granit et ses balustres, les lions pétrifiés qui le gardent,
la figure blasée des passants et la terre brunie, estampée comme un
vieux cadre, chargée de souvenirs.
[Illustration]
La plaine a de grands arbres qui entourent des sépultures, personne n'y
touche, on les laisse vieillir, cela fait dans les champs des oasis,
des bouquets gracieux. Peupliers debout sur les sépulcres, ramures
caressantes, ils abritent l'aïeul enterré. Le cercueil est une borne
que la charrue n'ose franchir, et la terre en est ennoblie.
[Illustration]
_LA VILLE ALTIÈRE_
La plaine permet de voir très loin. Un mur fait bloc à l'horizon, l'œil
n'en peut faire le tour: Moukden, la vieille guerrière, serrée dans son
rempart comme une ville féodale, est restée hautaine et imposante.
Ses abords sont animés. Un marché aux légumes bariole l'esplanade de
taches vertes et d'habits bleus; la place, bordée de vieilles pagodes,
qui lèvent entre les feuilles leurs toits fourchus, exhale ce charme
pieux des vieilles places de marché, consacrées par l'usage. Puis
c'est un bruyant faubourg, pavoisé par des enseignes, éclairé par
des étalages, ici des robes brodées, des soieries, des bijoux, plus
loin la devanture d'un sellier, harnais ciselés, la vaisselle d'un
batteur de cuivre. Le tapage est assourdissant. Le cordonnier martèle
son cuir de bœuf, le fripier fait des discours, les chars embourbés se
heurtent et viennent buter à l'angle des rues, sur de grosses bornes,
merveilleusement polies; on tremble pour les aveugles qui traversent
cette cohue, sans qu'une roue les effleure.
Le rempart, dont la crête s'enlève hardiment sur le ciel, est couronné
de tours à double étage. Il faut y monter pour découvrir, dans son
ampleur, l'aspect de la ville, barricadée comme une citadelle, dans
un carré de murs. Moukden a conservé la ceinture impériale. On ferme
encore, à la tombée de la nuit, ses grandes portes voûtées. Dans la
cour intérieure, qui sépare les poternes comme un puits d'ombre, l'air
est toujours délicieusement frais. Les désœuvrés y viennent écouter
le boniment des charlatans, bâiller aux nouvelles, lire l'édit du
gouverneur, en lettres d'or sur un placard sang de bœuf. Des conteurs
populaires, accrochés à l'une des pierres d'angle, récitent d'une voix
entraînante, tout d'une haleine, leurs longues chansons de geste, le
roman national, et la foule scande la fin de chaque couplet d'un cri:
on se croirait au moyen âge. Le soir est l'heure où le rempart est le
plus majestueux; vers les murailles illuminées accourent de grands vols
de corbeaux qui tournent longtemps par-dessus la ville avant de trouver
leur gîte.
Déchue et désertée par les empereurs, l'ancienne capitale joue encore à
la souveraine, ses rues ont de belles perspectives, elles aboutissent
à de grandes tours sévères; Moukden a la beauté des résidences où
des rois ont vécu. Le quartier réservé au monarque montre au fond des
cours d'honneur les pavillons aux tuiles d'or, les rampes d'escalier
en porphyre sculpté, les temples et les colonnes enlacées par des
dragons fougueux. Dans les quartiers déserts enfouis sous des jardins,
le long des rues étroites, tortueuses, bordées de murs chagrins, que
déborde parfois un vieil arbre, près des étangs mélancoliques, on frôle
d'anciens palais, des gloires défuntes: le marchepied, qui servait aux
cavaliers pour se bouter en selle, brille à force d'avoir été usé.
Ces vieux hôtels verrouillés conservent à la ville sa grandeur: on
devine les parvis où les chaises se rangeaient, les vieux perrons aux
capricieux balustres, le toit d'émail étincelant, et ces charmants
logis, ornés de fines boiseries, où l'homme des Huit Bannières, sur
ses nattes, oubliait les fatigues de la guerre et songeait à des
passe-temps plus doux.
[Illustration]
Quelques métiers de luxe ont survécu: l'antiquaire, assis au coin d'une
rue, devant un carré de lustrine, manie avec amour des flacons de
pierre dure, des anneaux de jade, de minuscules figurines de marbre ou
d'agate, où jusqu'aux veines de la matière sont utilisées par une main
espiègle. Nulle part, les orfèvres n'ont plus de goût; ces lourdauds
de Mandchous mettent une adresse exquise à travailler l'argent. De
plusieurs lieues à la ronde, les fiancées viennent choisir à Moukden
leur parure de noces, le clou d'argent planté dans le chignon, le
papillon de filigrane, l'aigrette fragile, le paon ou le phénix d'un si
bel effet dans une jeune chevelure.
[Illustration]
L'empereur et sa cour ont quitté le pays, mais la plus humble femme
du peuple garde la mise discrète, le talon élégant, les grâces et la
fierté d'une époque où la ville était dans sa splendeur.
[Illustration]
_FEMMES DE CHEZ NOUS_
«Entrez, Messieurs», dit une voix claire sous la cornette. D'un préau
d'école, s'échappe un concert de voix qui épellent, réglées par celle
de la maîtresse, d'un pur accent, d'un beau velours. La classe s'est
levée d'un seul bond et a crié bonjour en chinois, et l'on chuchote,
on rit sous cape. Elles sont là, une centaine de fillettes, enfants
trouvées, recueillies par les sœurs, des infirmes, des malingres, le
rebut de la ville. Mais à force de soins on en a fait des ménagères,
elles ont appris à coudre et à tricoter, elles savent lire et écrire,
ce qui est rare pour une femme chinoise, on leur enseigne de beaux
cantiques; elles sont douces et si bien mises, un nœud rouge dans les
cheveux, qu'un jour un marchand les épouse. Il ne reste au couvent que
les aveugles qui chantent au lutrin.
Pour nous faire honneur, la communauté s'est réunie au parloir, dont
on a entre-bâillé les persiennes. C'est la grande chambre austère de
nos couvents, images aux murs, chaises de paille, et des traînettes en
tapisserie sur le parquet ciré. Un rayon de soleil, à la croisée, passe
à travers les bégonias, et poudroie sur les cornettes. Chaque visage
embéguiné évoque une de nos vieilles provinces: voilà des montagnardes,
des filles du Jura et des Vosges, taillées en bois de chêne, une
Picarde au nez malin, un front de Bretonne qui miroite, un visage du
Nord angélique: les plus nombreuses viennent d'Alsace et de Lorraine,
les provinces inépuisables; on les reconnaît à leur parler chantant.
[Illustration]
Monseigneur se plaint de la lenteur des trains en Mandchourie. «Les
Grandeurs voyagent lentement», dit sœur Mathilde sans avoir l'air d'y
toucher, et tout le parloir s'est déridé. Il y en a une, toute cassée,
sœur la Racine, comme on l'appelle, depuis cinquante-trois ans en
Mandchourie; elle a des yeux tout jeunes et clairs et des naïvetés qui
amusent les autres. Comme nous retournons en France, elle pourrait nous
confier une lettre pour sa famille. «Écrivez vite votre lettre, ma
sœur.--Permettez, dit la vieille religieuse en rougissant, si Mme la
supérieure m'y autorise.» Elle avait bien quatre-vingts ans.
[Illustration]
La cloche sonne le salut; les cornettes s'en vont à travers le petit
cimetière aux croix blanches. La mission, saccagée par les Boxeurs, ne
s'est pas relevée; les murs de la cathédrale restent marqués par les
boulets, les flammes de l'incendie; tout parle encore de cette nuit
tragique où l'évêque et son troupeau furent martyrisés. Cependant, dans
la chapelle provisoire, étroite et nue, des femmes prient de toute
leur âme: pas une qui ne pleure un deuil: du milieu des ruines leur
chant s'élève, pur et plaintif. Les premières communautés chrétiennes
devaient avoir ce recueillement, cette intimité et ces traces de larmes
sur des joues désolées.
[Illustration]
_LES ANCIENS MAITRES_
Sur le revers d'une colline, un bois solitaire se dresse au milieu des
labours. Son feuillage est sacré. C'est là, dans les champs paternels,
sous les retraites profondes d'un parc abandonné, que les empereurs
mandchous, fondateurs de la dynastie, ont fixé leur tombeau.
Une majesté s'attache à ces châteaux funèbres. Les murailles se
dissimulent dans les cèdres, quelques tuiles d'or se détachent dans
l'ombre, et cette grande masse lourde et sombre, faite de vieux arbres
et de ruines, convie à des rêves de gloire. On ne peut sans émotion
entrer dans cette forêt, immobile, sans oiseaux, sans lumière, voir
les monstres sculptés, granits aux formes effacées, rongés par les
lichens, qui gardent les abords du sépulcre et dorment sous les
branches, pétrifiés par une très longue attente; et cette futaie
mélancolique en impose comme une grande douleur.
[Illustration]
Une citadelle au bout de l'avenue barre d'un front militaire le sommet
de la butte. Elle se dresse tout à coup, parmi ces lourds ombrages,
comme l'image de la guerre: on la découvre avec surprise et trouble
comme un château perdu au fond des bois. Des avenues, des cours, des
préaux, maintiennent autour du souverain l'aspect d'un vrai palais où
l'on ne pénètre qu'avec lenteur. On franchit tours et remparts, des
pavillons pleins d'orgueil, la pagode dont les degrés de marbre et la
balustrade furent ciselés par un maître, toute une royale architecture
au milieu d'un désert.
[Illustration]
Le dernier mur passé, en haut de la colline, un simple mamelon, couvert
de chaux, voici la tombe d'un empereur. Elle est rude et sans art.
Chaque soldat y apporta son boisseau de terre, mais c'était la terre
natale, la plus légère aux morts.
[Illustration]
_LA MER LIBRE_
Un vent tiède souffle au visage, la mer sourit au large, l'air est
tendre et salé, de tous côtés on sent la présence des flots, deux
lignes de montagnes blondes, légères, s'élancent vers l'horizon,
le soleil chauffe délicieusement, c'est l'ardeur qu'on retrouve à
l'extrémité des grandes terres léthargiques: pour que la Sibérie
respire, il lui faut cette fenêtre.
Dorée par les feux du Midi, de mœurs plus légères, Port-Arthur n'est
plus la ville sibérienne. La poussière, qui sent l'Extrême-Orient,
a comme un parfum de décrépitude. Les coureurs qui vous hèlent en
pousse-pousse, les portefaix bronzés qui enfièvrent le quai, les
grandes rumeurs du port, les roches pâles et brûlées, les collines
de sable, annoncent un autre monde, inquiet, voluptueux. L'air est
translucide, la mer moirée, on se laisserait vivre sous un ciel
aimable.
Mais c'est une ville de guerre. Des collines qui l'entourent, on
la voit dans le sable, embusquée, ramassée sur elle-même comme une
lutteuse. Le bruit des marteaux n'arrête pas par-dessus ses chantiers.
Une patrouille de Cosaques, qui termine sa ronde, rentre en ville,
l'escadron chante; c'est un air religieux. Ici, sous le manteau des
forts, on le trouve solennel.
[Illustration]
Les voilà donc au but rêvé. Ce Port-Arthur dont le nom voltige sur
tous les bouleaux sibériens, la place forte enviée, le bijou qu'ils
ont voulu à tout prix conquérir, ils le tiennent enfin. Ces Russes si
mystérieux et fermés, on ne les reconnaît plus: un sourire de triomphe
s'épanouit sur leur lèvre, ils viennent au bord de la mer sans cacher
leur joie. Toute fatigue et dépense s'oublient devant cet enjeu qui en
valait la peine.
La nouvelle a couru qu'un bateau de guerre français arrivait dans la
rade. C'était vrai. Un grand œuf blanc, éblouissant, brillait sur la
mer qui le berçait comme un jouet neuf. Des matelots repeignaient sa
cuirasse; on les voyait. Le vent nous apportait leur voix. En haut
du mât flottaient les trois couleurs: jamais l'Asie ne nous en avait
montré de plus belles.
[Illustration]
_TABLE DES GRAVURES_
Le Kremlin 1
La Moskowa 5
Le transsibérien 7
La terre noire 11
Paysage de l'Oural 12
Cosaques sibériens 15
Sous la neige 16
La taïga 19
Paysage d'hiver 21
Irkoutsk 23
Le Baïkal 25
Un torrent qui se jette dans le Baïkal 29
Un marais dans la taïga 31
Kultuk, au sud du Baïkal 33
L'Irkout 35
Prêtre bouriate 36
Types bouriates 37
L'Irkout et les Alpes de Tounka 39
La frontière mongole 41
Caravanier bouriate 42
La steppe au pied du Mounkou-Sardik 45
Les bords du lac Kosso-Gol 48
Tombeaux de chamanes au bord du Kosso-Gol 51
Masques de la fête mongole 53
Danses sacrées chez les Mongols 54
La tente mongole 55
La rivière dans les sapins 57
La Chilka, affluent de l'Amour 61
Les bras de l'Amour 62
Les îles du fleuve Amour 64
L'Amour traversant les monts Khingan 66
Kabarovsk 69
Les Chinois sur la grève 72
Le bas Amour 75
Pêcheries indigènes au bord de l'Amour 76
Séchoirs de saumons 77
Barque ghiliak 79
L'Amour à Nicolaievsk 81
Paysage d'hiver 83
La taïga 85
Types toungouses 88
Femmes ghiliaks qui font cuire un phoque 91
La maison d'été du Ghiliak 92
Jouet ghiliak, ours en bois blanc 93
Tablier-talisman d'aïeule ghiliak 93
Phoque en bois, appareil à polir les
peaux de saumons 94
Dieu ghiliak, celui qui a donné naissance
à l'humanité 94
Tombe ghiliak 95
Les jungles de l'Oussouri 97
Cimetière coréen à Vladivostok 101
Les cuirassés 103
Mandchous en quatrième classe 105
Une bande de Kounghouses faisant sa
reddition 106
En pays conquis 109
Petits marchands mandchous 113
La cangue 114
Gros marchands chinois 115
L'hôtel du mandarin 117
Cimetière mandchou 119
Pont sur le Soungari 121
Marchand d'huile devant ses outres 122
Terrassiers 125
Bouquet d'arbres funéraires 127
Une porte de Moukden 129
Balustrade de pont 131
Noce mandchoue 132
L'orphelinat 133
Jeux d'enfants 134
La récréation 135
Gardien du tombeau 137
Les murs du tombeau 138
Tombe d'empereur 139
La mer libre 141
Port-Arthur 142
Types de Bouriates 145
Photographies: _Le Vérascope Richard_.
Graveurs: _MM. Ducourtioux et Huillard_.
Imp. J. Dumoulin, à Paris.--348-05
[Illustration]
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DU KREMLIN AU PACIFIQUE ***
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