Une page d'amour

By Émile Zola

The Project Gutenberg EBook of Une Page d'Amour, by Emile Zola

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.



Title: Une Page d'Amour

Author: Emile Zola

Release Date: July, 2005  [EBook #8561]
[This file was first posted on July 23, 2003]
Last Updated: May 17, 2015

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE PAGE D'AMOUR ***




Produced by Tonya Allen, Carlo Traverso, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team









LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE





UNE PAGE D'AMOUR

ÉMILE ZOLA






NOTE


Je me décide à joindre à ce volume l'arbre généalogique des
Rougon-Macquart. Deux raisons me déterminent.

La première est que beaucoup de personnes m'ont demandé cet arbre. Il
doit, en effet, aider les lecteurs à se retrouver, parmi les membres
assez nombreux de la famille dont je me suis fait l'historien.

La seconde raison est plus compliquée. Je regrette de n'avoir pas
publié l'arbre dans le premier volume de la série, pour montrer tout
de suite l'ensemble de mon plan. Si je tardais encore, on finirait par
m'accuser de l'avoir fabriqué après coup. Il est grand temps d'établir
qu'il a été dressé tel qu'il est en 1868, avant que j'eusse écrit une
seule ligne; et cela ressort clairement de la lecture du premier
épisode, la Fortune des Rougon, où je ne pouvais poser les origines de
la famille, sans arrêter avant tout la filiation et les âges. La
difficulté était d'autant plus grande, que je mettais face à face
quatre générations, et que mes personnages s'agitaient dans une
période de dix-huit années seulement.

La publication de ce document sera ma réponse à ceux qui m'ont accusé
de courir après l'actualité et le scandale. Depuis 1868, je remplis le
cadre que je me suis imposé, l'arbre généalogique en marque pour moi
les grandes lignes, sans me permettre d'aller ni à droite ni à gauche.
Je dois le suivre strictement, il est en même temps ma force et mon
régulateur. Les conclusions sont toutes prêtes. Voilà ce que j'ai
voulu et voilà ce que j'accomplis.

Il me reste à déclarer que les circonstances seules m'ont fait publier
l'arbre avec _Une page d'amour_, cette oeuvre intime et de demi-teinte.
Il devait seulement être joint au dernier volume. Huit ont paru, douze
sont encore sur le chantier; c'est pourquoi la patience m'a manqué.
Plus tard, je le reporterai en tête de ce dernier volume, où il fera
corps avec l'action. Dans ma pensée, il est le résultat des
observations de Pascal Rougon, un médecin, membre de la famille, qui
conduira le roman final, conclusion scientifique de tout l'ouvrage. Le
docteur Pascal l'éclairera alors de ses analyses de savant, le
complétera par des renseignements précis que j'ai dû enlever, pour ne
pas déflorer les épisodes futurs. Le rôle naturel et social de chaque
membre sera définitivement réglé, et les commentaires enlèveront aux
mots techniques ce qu'ils ont de barbare. D'ailleurs, les lecteurs
peuvent déjà faire une bonne partie de ce travail. Sans indiquer ici
tous les livres de physiologie que j'ai consultés, je citerai
seulement l'ouvrage du docteur Lucas: _l'Hérédité naturelle_, où les
curieux pourront aller chercher des explications sur le système
physiologique qui m'a servi à établir l'arbre généalogique des
Rougon-Macquart.

Aujourd'hui, j'ai simplement le désir de prouver que les romans
publiés par moi depuis bientôt neuf ans, dépendent d'un vaste
ensemble, dont le plan a été arrêté d'un coup et à l'avance, et que
l'on doit par conséquent, tout en jugeant chaque roman à part, tenir
compte de la place harmonique qu'il occupe dans cet ensemble. On se
prononcera dès lors sur mon oeuvre plus justement et plus largement.

ÉMILE ZOLA.

Paris, 2 avril 1878.

[Illustration: ARBRE GÉNÉALOGIQUE]





UNE PAGE D'AMOUR





PREMIÈRE PARTIE




I


La veilleuse, dans un cornet bleuâtre, brûlait sur la cheminée,
derrière un livre, dont l'ombre noyait toute une moitié de la chambre.
C'était une calme lueur qui coupait le guéridon et la chaise longue,
baignait les gros plis des rideaux de velours, azurait la glace de
l'armoire de palissandre, placée entre les deux fenêtres. L'harmonie
bourgeoise de la pièce, ce bleu des tentures, des meubles et du tapis,
prenait à cette heure nocturne une douceur vague de nuée. Et, en face
des fenêtres, du côté de l'ombre, le lit, également tendu de velours,
faisait une masse noire, éclairée seulement de la pâleur des draps.
Hélène, les mains croisées, dans sa tranquille attitude de mère et de
veuve, avait un léger souffle.

Au milieu du silence, la pendule sonna une heure. Les bruits du
quartier étaient morts. Sur ces hauteurs du Trocadéro, Paris envoyait
seul son lointain ronflement. Le petit souffle d'Hélène était si doux,
qu'il ne soulevait pas la ligne chaste de sa gorge. Elle sommeillait
d'un beau sommeil, paisible et fort, avec son profil correct et ses
cheveux châtains puissamment noués, la tête penchée, comme si elle se
fût assoupie en écoutant. Au fond de la pièce, la porte d'un cabinet
grande ouverte trouait le mur d'un carré de ténèbres.

Mais pas un bruit ne montait. La demie sonna. Le balancier avait un
battement affaibli, dans cette force du sommeil qui anéantissait la
chambre entière. La veilleuse dormait, les meubles dormaient; sur le
guéridon, près d'une lampe éteinte, un ouvrage de femme dormait.
Hélène, endormie, gardait son air grave et bon.

Quand deux heures sonnèrent, cette paix fut troublée, un soupir sortit
des ténèbres du cabinet. Puis, il y eut un froissement de linge, et le
silence recommença. Maintenant, une haleine oppressée s'entendait.
Hélène n'avait pas bougé. Mais, brusquement, elle se souleva. Un
balbutiement confus d'enfant qui souffre venait de la réveiller. Elle
portait les mains à ses tempes, encore ensommeillée, lorsqu'un cri
sourd la fit sauter sur le tapis.

--Jeanne!... Jeanne!... qu'as-tu? réponds-moi! demanda-t-elle.

Et, comme l'enfant se taisait, elle murmura, tout en courant prendre
la veilleuse:

--Mon Dieu! elle n'était pas bien, je n'aurais pas dû me coucher.

Elle entra vivement dans la pièce voisine où un lourd silence s'était
fait. Mais la veilleuse, noyée d'huile, avait une tremblante clarté
qui envoyait seulement au plafond une tache ronde. Hélène, penchée sur
le lit de fer, ne put rien distinguer d'abord. Puis, dans la lueur
bleuâtre, au milieu des draps rejetés, elle aperçut Jeanne raidie, la
tête renversée, les muscles du cou rigides et durs. Une contraction
défigurait le pauvre et adorable visage; les yeux étaient ouverts,
fixés sur la flèche des rideaux.

--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-elle, mon Dieu! elle se meurt!

Et, posant la veilleuse, elle tâta sa fille de ses mains tremblantes.
Elle ne put trouver le pouls. Le coeur semblait s'arrêter. Les petits
bras, les petites jambes se tendaient violemment. Alors, elle devint
folle, s'épouvantant, bégayant:

--Mon enfant se meurt! Au secours!... Mon enfant! mon enfant!

Elle revint dans la chambre, tournant et se cognant, sans savoir où
elle allait; puis, elle rentra dans le cabinet et se jeta de nouveau
devant le lit, appelant toujours au secours. Elle avait pris Jeanne
entre ses bras, elle lui baisait les cheveux, promenait les mains sur
son corps, en la suppliant de répondre. Un mot, un seul mot. Où avait-
elle mal? Désirait-elle un peu de la potion de l'autre jour? Peut-être
l'air l'aurait-il ranimée? Et elle s'entêtait à vouloir l'entendre
parler.

--Dis-moi, Jeanne, oh! dis-moi, je t'en prie!

Mon Dieu! et ne savoir que faire! Comme ça, brusquement, dans la nuit.
Pas même de lumière. Ses idées se brouillaient. Elle continuait de
causer à sa fille, l'interrogeant et répondant pour elle. C'était dans
l'estomac que ça la tenait; non, dans la gorge. Ce ne serait rien. Il
fallait du calme. Et elle faisait un effort pour avoir elle-même toute
sa tête. Mais la sensation de sa fille raide entre ses bras lui
soulevait les entrailles. Elle la regardait, convulsée et sans
souffle; elle tâchait de raisonner, de résister au besoin de crier.
Tout à coup, malgré elle, elle cria.

Elle traversa la salle à manger et la cuisine, appelant:

--Rosalie! Rosalie!... Vite, un médecin!... Mon enfant se meurt! La
bonne, qui couchait dans une petite pièce derrière la cuisine, poussa
des exclamations. Hélène était revenue en courant. Elle piétinait en
chemise, sans paraître sentir le froid de cette glaciale nuit de
février. Cette bonne laisserait donc mourir son enfant! Une minute
s'était à peine écoulée. Elle retourna dans la cuisine, rentra dans la
chambre. Et, rudement, à tâtons, elle passa une jupe, jeta un châle
sur ses épaules. Elle renversait les meubles, emplissait de la
violence de son désespoir cette chambre où dormait une paix si
recueillie. Puis, chaussée de pantoufles, laissant les portes
ouvertes, elle descendit elle-même les trois étages, avec cette idée
qu'elle seule ramènerait un médecin.

Quand la concierge eut tiré le cordon, Hélène se trouva dehors, les
oreilles bourdonnantes, la tête perdue. Elle descendit rapidement la
rue Vineuse, sonna chez le docteur Bodin, qui avait déjà soigné
Jeanne; une domestique, au bout d'une éternité, vint lui répondre que
le docteur était auprès d'une femme en couches. Hélène resta stupide
sur le trottoir. Elle ne connaissait pas d'autre docteur dans Passy.
Pendant un instant, elle battit les rues, regardant les maisons. Un
petit vent glacé soufflait; elle marchait avec ses pantoufles dans une
neige légère, tombée le soir. Et elle avait toujours devant elle sa
fille, avec cette pensée d'angoisse qu'elle la tuait en ne trouvant
pas tout de suite un médecin. Alors, comme elle remontait la rue
Vineuse, elle se pendit à une sonnette. Elle allait toujours demander;
on lui donnerait peut-être une adresse. Elle sonna de nouveau, parce
qu'on ne se hâtait pas. Le vent plaquait son mince jupon sur ses
jambes, et les mèches de ses cheveux s'envolaient.

Enfin, un domestique vint ouvrir et lui dit que le docteur Deberle
était couché. Elle avait sonné chez un docteur, le ciel ne
l'abandonnait donc pas! Alors, elle poussa le domestique pour entrer.
Elle répétait:

--Mon enfant, mon enfant se meurt!... Dites-lui qu'il vienne.

C'était un petit hôtel plein de tentures. Elle monta ainsi un étage,
luttant contre le domestique, répondant à toutes les observations que
son enfant se mourait. Arrivée dans une pièce, elle voulut bien
attendre. Mais, dès qu'elle entendit à côté le médecin se lever, elle
s'approcha, elle parla à travers la porte.

--Tout de suite, monsieur, je vous en supplie.... Mon enfant se meurt!

Et, lorsque le médecin parut en veston, sans cravate, elle l'entraîna,
elle ne le laissa pas se vêtir davantage. Lui, l'avait reconnue. Elle
habitait la maison voisine et était sa locataire. Aussi, quand il lui
fit traverser un jardin pour raccourcir en passant par une porte de
communication qui existait entre les deux demeures, eut-elle un
brusque réveil de mémoire.

--C'est vrai, murmura-t-elle, vous êtes médecin, et je le savais....
Voyez-vous, je suis devenue folle.... Dépêchons-nous.

Dans l'escalier, elle voulut qu'il passât le premier. Elle n'eût pas
amené Dieu chez elle d'une façon plus dévote. En haut, Rosalie était
restée près de Jeanne, et elle avait allumé la lampe posée sur le
guéridon. Dès que le médecin entra, il prit cette lampe, il éclaira
vivement l'enfant, qui gardait une rigidité douloureuse; seulement, la
tète avait glissé, de rapides crispations couraient sur la face.
Pendant une minute, il ne dit rien, les lèvres pincées. Hélène,
anxieusement, le regardait. Quand il aperçut ce regard de mère qui
l'implorait, il murmura:

--Ce ne sera rien.... Mais il ne faut pas la laisser ici. Elle a
besoin d'air.

Hélène, d'un geste fort, l'emporta sur son épaule. Elle aurait baisé
les mains du médecin pour sa bonne parole, et une douceur coulait en
elle. Mais à peine eut-elle posé Jeanne dans son grand lit, que ce
pauvre petit corps de fillette fut agité de violentes convulsions. Le
médecin avait enlevé l'abat-jour de la lampe, une clarté blanche
emplissait la pièce. Il alla entrouvrir une fenêtre, ordonna à Rosalie
de tirer le lit hors des rideaux. Hélène, reprise par l'angoisse,
balbutiait:


--Mais elle se meurt, monsieur!... Voyez donc, voyez donc!... Je ne
la reconnais plus!

Il ne répondait pas, suivait l'accès d'un regard attentif. Puis, il
dit:

--Passez dans l'alcôve, tenez-lui les mains pour qu'elle ne
s'égratigne pas.... Là, doucement, sans violence.... Ne vous inquiétez
pas, il faut que la crise suive son cours.

Et tous deux, penchés au-dessus du lit, ils maintenaient Jeanne, dont
les membres se détendaient avec des secousses brusques. Le médecin
avait boutonné son veston pour cacher son cou nu. Hélène était restée
enveloppée dans le châle qu'elle avait jeté sur ses épaules. Mais
Jeanne, en se débattant, tira un coin du châle, déboutonna le haut du
veston. Ils ne s'en aperçurent point. Ni l'un ni l'autre ne se voyait.

Cependant, l'accès se calma. La petite parut tomber dans un grand
affaissement. Bien qu'il rassurât la mère sur l'issue de la crise, le
docteur restait préoccupé. Il regardait toujours la malade, il finit
par poser des questions brèves à Hélène, demeurée debout dans la
ruelle.

--Quel âge a l'enfant?

--Onze ans et demi, monsieur.

Il y eut un silence. Il hochait la tête, se baissait pour soulever la
paupière fermée de Jeanne et regarder la muqueuse. Puis, il continua
son interrogatoire, sans lever les yeux sur Hélène.

--A-t-elle eu des convulsions étant jeune?

--Oui, monsieur, mais ces convulsions ont disparu vers l'âge de six
ans.... Elle est très-délicate. Depuis quelques jours, je la voyais
mal à son aise. Elle avait des crampes, des absences.

--Connaissez-vous des maladies nerveuses dans votre famille?

--Je ne sais pas.... Ma mère est morte de la poitrine.

Elle hésitait, prise d'une honte, ne voulant pas avouer une aïeule
enfermée dans une maison d'aliénés. Toute son ascendance était
tragique.

--Prenez garde, dit vivement le médecin, voici un nouvel accès.

Jeanne venait d'ouvrir les yeux. Un instant, elle regarda autour
d'elle, d'un air égaré, sans prononcer une parole. Puis, son regard
devint fixe, son corps se renversa en arrière, les membres étendus et
raidis. Elle était très rouge. Tout d'un coup elle blêmit, d'une
pâleur livide, et les convulsions se déclarèrent.

--Ne la lâchez pas, reprit le docteur. Prenez-lui l'autre main.

Il courut au guéridon, sur lequel, en entrant, il avait posé une
petite pharmacie. Il revint avec un flacon, qu'il fit respirer à
l'enfant. Mais ce fut comme un terrible coup de fouet, Jeanne donna
une telle secousse, qu'elle échappa des mains de sa mère.

--Non, non, pas d'éther! cria celle-ci, avertie par l'odeur. L'éther
la rend folle.

Tous deux suffirent à peine à la maintenir. Elle avait de violentes
contractions, soulevée sur les talons et sur la nuque, comme pliée en
deux. Puis, elle retombait, elle s'agitait dans un balancement qui la
jetait aux deux bords du lit. Ses poings étaient serrés, le pouce
fléchi vers la paume; par moments, elle les ouvrait, et, les doigts
écartés, elle cherchait à saisir des objets dans le vide pour les
tordre. Elle rencontra le châle de sa mère, elle s'y cramponna. Mais
ce qui surtout torturait celle-ci, c'était, comme elle le disait, de
ne plus reconnaître sa fille. Son pauvre ange, au visage si doux,
avait les traits renversés, les yeux perdus dans leurs orbites,
montrant leur nacre bleuâtre.

--Faites quelque chose, je vous en supplie, murmura-t-elle. Je ne me
sens plus la force, monsieur. Elle venait de se rappeler que la fille
d'une de ses voisines, à Marseille, était morte étouffée dans une
crise semblable. Peut-être le médecin la trompait-il pour l'épargner.
Elle croyait, à chaque seconde, recevoir au visage le dernier souffle
de Jeanne, dont la respiration entrecoupée s'arrêtait. Alors, navrée,
bouleversée de pitié et de terreur, elle pleura. Ses larmes tombaient
sur la nudité innocente de l'enfant, qui avait rejeté les couvertures.

La docteur cependant, de ses longs doigts souples, opérait des
pressions légères au bas du col. L'intensité de l'accès diminua.
Jeanne, après quelques mouvements ralenti, resta inerte. Elle était
retombée au milieu du lit, le corps allongé, les bras étendus, la tête
soutenue par l'oreiller et penchée sur la poitrine. On aurait dit un
Christ enfant. Hélène se courba et la baisa longuement au front.

--Est-ce fini? dit-elle à demi-voix. Croyez-vous à d'autres accès?

Il fit un geste évasif. Puis, il répondit:

--En tous cas, les autres seront moins violents.

Il avait demandé à Rosalie un verre et une carafe. Il emplit le verre
à moitié, prit deux nouveaux flacons, compta des gouttes, et, avec
l'aide d'Hélène, qui soulevait la tête de l'enfant, il introduisit
entre les dents serrées une cuillerée de cette potion. La lampe
brûlait très-haute, avec sa flamme blanche, éclairant le désordre de
la chambre, où les meubles étaient culbutés. Les vêtements qu'Hélène
jetait sur le dossier d'un fauteuil en se couchant, avaient glissé à
terre et barraient le tapis. Le docteur, ayant marché sur un corset,
le ramassa pour ne plus le rencontrer sous ses pieds. Une odeur de
verveine montait du lit défait et de ces linges épars. C'était toute
l'intimité d'une femme violemment étalée. Le docteur alla lui-même
chercher la cuvette, trempa un linge, l'appliqua sur les tempes de
Jeanne.

--Madame, vous allez prendre froid, dit Rosalie qui grelottait. On
pourrait peut-être fermer la fenêtre.... L'air est trop vif.

--Non, non, cria Hélène, laissez la fenêtre ouverte.... N'est-ce pas,
monsieur?

De petits souffles de vent entraient, soulevant les rideaux. Ella ne
les sentait pas. Pourtant le châle était complètement tomba de ses
épaules, découvrant la naissance de la gorge. Par derrière, son
chignon dénoué laissait pendre des mèches folles jusqu'à ses reins.
Elle avait dégagé ses bras nus, pour être plus prompte, oublieuse de
tout, n'ayant plus que la passion de son enfant. Et, devant elle,
affairé, le médecin ne songeait pas davantage à son veston ouvert, à
son col de chemise que Jeanne venait d'arracher.

--Soulevez-la un peu, dit-il. Non, pas ainsi.... Donnez-moi votre
main.

Il lui prit la main, la posa lui-même sous la tête de l'enfant, à
laquelle il voulait faire reprendra une cuillerée de potion. Puis, il
l'appela près de lui. Il se servait d'elle comme d'un aide, et elle
était d'une obéissance religieuse, en voyant que sa fille semblait
plus calme.

--Venez.... Vous allez lui appuyer la tête sur votre épaule, pendant
que j'écouterai.

Hélène fit ce qu'il ordonnait. Alors, lui, se pencha au-dessus d'elle,
pour poser son oreille sur la poitrine de Jeanne. Il avait effleuré de
la joue son épaule nue, et en écoutant le coeur de l'enfant, il aurait
pu entendre battre le coeur de la mère. Quand il se releva, son
souffle rencontra le souffle d'Hélène.

--Il n'y a rien de ce côté-là, dit-il tranquillement, pendant qu'elle
se réjouissait. Recouchez-la, il ne faut pas la tourmenter davantage.

Mais un nouvel accès se produisit. Il fut beaucoup moins grave. Jeanne
laissa échapper quelques paroles entrecoupées. Deux autres accès
avortèrent, à de courts intervalles. L'enfant était tombée dans une
prostration qui parut de nouveau inquiéter le médecin. Il l'avait
couchée, la tête très haute, la couverture ramenée sous le menton, et
pendant près d'une heure il demeura là, à la veiller, paraissant
attendre le son normal de la respiration. De l'autre côté du lit,
Hélène attendait également, sans bouger.

Peu à peu, une grande paix se fit sur la face de Jeanne. La lampe
l'éclairait d'une lumière blonde. Son visage reprenait son ovale
adorable, un peu allongé, d'une grâce et d'une finesse de chèvre. Ses
beaux yeux fermés avaient de larges paupières bleuâtres et
transparentes, sous lesquelles on devinait l'éclat sombre du regard.
Son nez mince souffla légèrement, sa bouche un peu grande eut un
sourire vague. Et elle dormait ainsi, sur la nappe de ses cheveux
étalés, d'un noir d'encre.

--Cette fois, c'est fini, dit le médecin à demi-voix. Et il se tourna,
rangeant ses flacons, s'apprêtant à partir. Hélène s'approcha,
suppliante.

--Oh! monsieur, murmura-t-elle, ne me quittez pas. Attendez quelques
minutes. Si des accès se produisaient encore.... C'est vous qui l'avez
sauvée.

Il fit signe qu'il n'y avait plus rien à craindre. Pourtant, il resta,
voulant la rassurer. Elle avait envoyé Rosalie se coucher. Bientôt, le
jour parut, un jour doux et gris sur la neige qui blanchissait les
toitures. Le docteur alla fermer la fenêtre. Et tous deux échangèrent
de rares paroles, au milieu du grand silence, à voix très-basse.

--Elle n'a rien de grave, je vous assure, disait-il. Seulement, à son
âge, il faut beaucoup de soins.... Veillez surtout à ce qu'elle mène
une vie égale, heureuse, sans secousse.

Au bout d'un instant, Hélène dit à son tour:

--Elle est si délicate, si nerveuse.... Je ne suis pas toujours
maîtresse d'elle. Pour des misères, elle a des joies et des tristesses
qui m'inquiètent, tant elles sont vives.... Elle m'aime avec une
passion, une jalousie qui la font sangloter, lorsque je caresse un
autre enfant.

Il hocha la tête, en répétant:

--Oui, oui, délicate, nerveuse, jalouse.... C'est le docteur Bodin qui
la soigne, n'est-ce pas? Je causerai d'elle avec lui. Nous arrêterons
un traitement énergique. Elle est à l'époque où la santé d'une femme
se décide.

En le voyant si dévoué, Hélène eut un élan de reconnaissance.

--Ah! monsieur, que je vous remercie de toute la peine que vous avez
prise!


Puis, ayant élevé la voix, elle vint se pencher au-dessus du lit, de
peur d'avoir réveillé Jeanne. L'enfant dormait, toute rose, avec son
vague sourire aux lèvres. Dans la chambre calmée, une langueur
flottait. Une somnolence recueillie et comme soulagée avait repris les
tentures, les meubles, les vêtements épars. Tout se noyait et se
délassait dans le petit jour entrant par les deux fenêtres.

Hélène, de nouveau, demeurait debout dans la ruelle. Le docteur se
tenait à l'autre bord du lit. Et, entre eux, il y avait Jeanne,
sommeillant avec son léger souffle.

--Son père était souvent malade, reprit doucement Hélène, revenant à
l'interrogatoire. Moi, je me suis toujours bien portée.

Le docteur, qui ne l'avait point encore regardée, leva les yeux, et ne
put s'empêcher de sourire, tant il la trouvait saine et forte. Elle
sourit aussi, de son bon sourire tranquille. Sa belle santé la rendait
heureuse.

Cependant, il ne la quittait pas du regard. Jamais il n'avait vu une
beauté plus correcte. Grande, magnifique, elle était une Junon
châtaine, d'un châtain doré à reflets blonds. Quand elle tournait
lentement la tête, son profil prenait une pureté grave de statue. Ses
yeux gris et ses dents blanches lui éclairaient toute la face. Elle
avait un menton rond, un peu fort, qui lui donnait un air raisonnable
et ferme. Mais ce qui étonnait le docteur, c'était la nudité superbe
de cette mère. Le châle avait encore glissé, la gorge se découvrait,
les bras restaient nus. Une grosse natte, couleur d'or bruni, coulait
sur l'épaule et se perdait entre les seins. Et, dans son jupon mal
attaché, échevelée et en désordre, elle gardait une majesté, une
hauteur d'honnêteté et de pudeur qui la laissait chaste sous ce regard
d'homme, où montait un grand trouble.

Elle-même, un instant, l'examina. Le docteur Deberle était un homme de
trente-cinq ans, à la figure rasée, un peu longue, l'oeil fin, les
lèvres minces. Comme elle le regardait, elle s'aperçut à son tour
qu'il avait le cou nu. Et ils restèrent ainsi face à face, avec la
petite Jeanne endormie entre eux. Mais cet espace, tout à l'heure
immense, semblait se resserrer. L'enfant avait un trop léger souffle.
Alors, Hélène, d'une main lente, remonta son châle et s'enveloppa,
tandis que le docteur boutonnait le col de son veston.

--Maman, maman, balbutia Jeanne dans son sommeil.

Elle s'éveillait. Quand elle eut les yeux ouverts, elle vit le médecin
et s'inquiéta.

--Qui est-ce? qui est-ce? demandait-elle.


Mais sa mère la baisait.

--Dors, ma chérie, tu as été un peu souffrante.... C'est un ami.

L'enfant paraissait surprise. Elle ne se souvenait de rien. Le sommeil
la reprenait, et elle se rendormit, en murmurant d'un air tendre:

--Oh! j'ai dodo!... Bonsoir, petite mère.... S'il est ton ami, il
sera le mien.

Le médecin avait fait disparaître sa pharmacie. Il salua
silencieusement et se retira. Hélène écouta un instant la respiration
de l'enfant. Puis, elle s'oublia, assise sur le bord du lit, les
regards et la pensée perdus. La lampe, laissée allumée, pâlissait dans
le grand jour.




II


Le lendemain, Hélène songea qu'il était convenable d'aller remercier
le docteur Deberle. La façon brusque dont elle l'avait forcé à la
suivre, la nuit entière passée par lui auprès de Jeanne, la laissaient
gênée, en face d'un service qui lui semblait sortir des visites
ordinaires d'un médecin. Cependant, elle hésita pendant deux jours,
répugnant à cette démarche pour des raisons qu'elle n'aurait pu dire.
Ces hésitations l'occupaient du docteur; un matin, elle le rencontra
et se cacha comme un enfant. Elle fut très-contrariée ensuite de ce
mouvement de timidité. Sa nature tranquille et droite protestait
contre ce trouble qui entrait dans sa vie. Aussi décida-t-elle qu'elle
irait remercier le docteur le jour même.

La crise de la petite avait eu lieu dans la nuit du mardi au mercredi,
et l'on était alors au samedi. Jeanne se trouvait complètement remise.
Le docteur Bodin, qui était accouru très-inquiet, avait parlé du
docteur Deberle avec le respect d'un pauvre vieux médecin de quartier
pour un jeune confrère riche et déjà célèbre. Il racontait pourtant,
en souriant d'un air fin, que la fortune venait du papa Deberle, un
homme que tout Passy vénérait. Le fils avait eu simplement la peine
d'hériter d'un million et demi et d'une clientèle superbe. Un garçon
très-fort, d'ailleurs, se hâtait d'ajouter le docteur Bodin, et avec
lequel il serait très honoré d'entrer en consultation, au sujet de la
chère santé de sa petite amie Jeanne.

Vers trois heures, Hélène et sa fille descendirent et n'eurent que
quelques pas à faire dans la rue Vineuse, pour sonner à l'hôtel
voisin. Toutes deux étaient encore en grand deuil. Ce fut un valet de
chambre en habit et en cravate blanche qui leur ouvrit. Hélène
reconnut le large vestibule tendu de portières d'Orient; seulement,
une profusion de fleurs, à droite et à gauche, garnissaient des
jardinières. Le valet les avait fait entrer dans un petit salon aux
tentures et au meuble réséda. Et, debout, il attendait. Alors, Hélène
lui donna son nom:

--Madame Grandjean.

Le valet poussa la porte d'un salon jaune et noir, d'un éclat
extraordinaire; et, s'effaçant, il répéta:

--Madame Grandjean.

Hélène, sur le seuil, eut un mouvement de recul. Elle venait
d'apercevoir, à l'autre bout, au coin de la cheminée, une jeune dame
assise sur un étroit canapé, que la largeur de ses jupes occupait tout
entier. En face d'elle, une personne âgée, qui n'avait quitté ni son
chapeau ni son châle, était en visite.

--Pardon, murmura Hélène, je désirais voir monsieur le docteur
Deberle.

Et elle reprit la main de Jeanne, qu'elle avait fait entrer devant
elle. Cela l'étonnait et l'embarrassait de tomber ainsi sur cette
jeune dame. Pourquoi n'avait-elle pas demandé le docteur? Elle savait
cependant qu'il était marié.

Justement, madame Deberle achevait un récit d'une voix rapide et un
peu aiguë:

--Oh! c'est merveilleux, merveilleux!... Elle meurt avec un
réalisme!... Tenez, elle empoigne son corsage comme ça, elle renverse
la tête et elle devient toute verte.... Je vous jure qu'il faut aller
la voir, mademoiselle Aurélie....

Puis, elle se leva, vint jusqu'à la porte en faisant un grand bruit
d'étoffes, et dit avec une bonne grâce charmante:

--Veuillez entrer, madame, je vous en prie.... Mon mari n'est pas
là.... Mais je serai très-heureuse, très-heureuse, je vous assure....
Ce doit être cette belle demoiselle qui a été si souffrante, l'autre
nuit.... Je vous en prie, asseyez-vous un instant.

Hélène dut accepter un fauteuil, pendant que Jeanne se posait
timidement au bord d'une chaise. Madame Deberle s'était enfoncée de
nouveau dans son petit canapé, en ajoutant avec un joli rire:

--C'est mon jour. Oui, je reçois le samedi.... Alors, Pierre introduit
tout le monde. L'autre semaine, il m'a amené un colonel qui avait la
goutte.

--Êtes-vous folle, Juliette! murmura mademoiselle Aurélie, la dame
figée, une vieille amie pauvre, qui l'avait vue naître.

Il y eut un court silence. Hélène donna un regard à la richesse du
salon, aux rideaux et aux sièges noir et or qui jetaient un
éblouissement d'astre. Des fleurs s'épanouissaient sur la cheminée,
sur le piano, sur les tables; et, par les glaces des fenêtres, entrait
la lumière claire du jardin, dont on apercevait les arbres sans
feuilles et la terre nue. Il faisait très-chaud, une chaleur égale de
Calorifère; dans la cheminée, une seule bûche se réduisait en braise.
Puis, d'un autre regard, Hélène comprit que le flamboiement du salon
était un cadre heureusement choisi. Madame Deberle avait des cheveux
d'un noir d'encre et une peau d'une blancheur de lait. Elle était
petite, potelée, lente et gracieuse. Dans tout cet or, sous l'épaisse
coiffure sombre qu'elle portait, son teint pale se dorait d'un reflet
vermeil. Hélène la trouva réellement adorable.

--C'est affreux, les convulsions, avait repris madame Deberle. Mon
petit Lucien en a eu, mais dans le premier âge.... Comme vous avez dû
être inquiète, madame! Enfin, cette chère enfant parait tout à fait
bien, maintenant.

Et, en traînant les phrases, elle regardait Hélène à son tour,
surprise et ravie de sa grande beauté. Jamais elle n'avait vu une
femme d'un air plus royal, dans ces vêtements noirs qui drapaient la
haute et sévère figure de la veuve. Son admiration se traduisait par
un sourire involontaire, tandis qu'elle échangeait un coup d'oeil avec
mademoiselle Aurélie. Toutes deux l'examinaient d'une façon si
naïvement charmée, que celle-ci eut comme elles un léger sourire.

Alors, madame Deberle s'allongea doucement dans son canapé, et prenant
l'éventail pendu à sa ceinture:

--Vous n'étiez pas hier à la première du Vaudeville, madame?

--Je ne vais jamais au théâtre, répondit Hélène.

--Oh! la petite Noëmi a été merveilleuse, merveilleuse!... Elle meurt
avec un réalisme!... Elle empoigne son corsage comme ça, elle
renverse la tête, elle devient toute verte.... L'effet a été
prodigieux.

Pendant un instant, elle discuta le jeu de l'actrice, qu'elle
défendait d'ailleurs. Puis, elle passa aux autres bruits de Paris, une
exposition de tableaux où elle avait vu des toiles inouïes, un roman
stupide pour lequel on faisait beaucoup de réclame, une aventure
risquée, dont elle parla à mots couverts avec mademoiselle Aurélie. Et
elle allait ainsi d'un sujet à un autre, sans fatigue, la voix
prompte, vivant là dedans comme dans un air qui lui était propre.
Hélène, étrangère à ce monde, se contentait d'écouter et plaçait de
temps à autre un mot, une réponse brève.

La porte s'ouvrit, le valet annonça:

--Madame de Chermette.... Madame Tissot....

Deux dames entrèrent, en grande toilette. Madame Deberle s'avança
vivement; et la traîne de sa robe de soie noire, très-chargée de
garnitures, était si longue, qu'elle l'écartait d'un coup de talon,
chaque fois qu'elle tournait sur elle-même. Pendant un instant, ce fut
un bruit rapide de voix flûtées.

--Que vous êtes aimables!... Je ne vous vois jamais....

--Nous venons pour cette loterie, vous savez?

--Parfaitement, parfaitement.

--Oh! nous ne pouvons nous asseoir. Nous avons encore vingt maisons à
faire.

--Voyons, vous n'allez pas vous sauver.

Et les deux dames finirent par se poser au bord d'un canapé. Alors,
les voix flûtées repartirent, plus aiguës.

--Hein? hier, au Vaudeville?

--Oh! Superbe!

--Vous savez qu'elle se dégrafe et qu'elle rabat ses cheveux. Tout
l'effet est là.

--On prétend qu'elle avale quelque chose pour devenir verte.

--Non, non, les mouvements sont calculés.... Mais il fallait les
trouver d'abord.

--C'est prodigieux.

Les deux dames s'étaient levées. Elles disparurent. Le salon retomba
dans sa paix chaude. Sur la cheminée, des jacinthes exhalaient un
parfum très-pénétrant. Un instant, on entendit venir du jardin la
violente querelle d'une bande de moineaux qui s'abattaient sur une
pelouse. Madame Deberle, avant de se rasseoir, alla tirer le store de
tulle brodé d'une fenêtre, en face d'elle; et elle reprit sa place,
dans l'or plus doux du salon.

--Je vous demande pardon, dit-elle, on est envahi....

Et, très-affectueuse, elle causa posément avec Hélène. Elle paraissait
connaître en partie son histoire, sans doute par les bavardages de la
maison, qui lui appartenait. Avec une hardiesse pleine de tact, et où
semblait entrer beaucoup d'amitié, elle lui parla de son mari, de
cette mort affreuse dans un hôtel, l'hôtel du Var, rue de Richelieu.

--Et vous débarquiez, n'est-ce pas? Vous n'étiez jamais venue à
Paris.... Ce doit être atroce, ce deuil chez des inconnus, au
lendemain d'un long voyage, et lorsqu'on ne sait encore où poser le
pied. Hélène hochait la tête lentement. Oui, elle avait passé des
heures bien terribles. La maladie qui devait emporter son mari s'était
brusquement déclarée, le lendemain de leur arrivée, au moment où ils
allaient sortir ensemble. Elle ne connaissait pas une rue, elle
ignorait même dans quel quartier elle se trouvait; et, pendant huit
jours, elle était restée enfermée avec le moribond, entendant Paris
entier gronder sous sa fenêtre, se sentant seule, abandonnée, perdue,
comme au fond d'une solitude. Lorsque, pour la première fois, elle
avait remis les pieds sur le trottoir, elle était veuve. La pensée de
cette grande chambre nue, emplie de bouteilles à potion, et où les
malles n'étaient pas même défaites, lui donnait encore un frisson.

--Votre mari, m'a-t-on dit, avait presque le double de votre âge?
demanda madame Deberle d'un air de profond intérêt, pendant que
mademoiselle Aurélie tendait les deux oreilles, pour ne rien perdre.

--Mais non, répondit Hélène, il avait à peine six ans de plus que moi.

Et elle se laissa aller à conter l'histoire de son mariage, en
quelques phrases: le grand amour que son mari avait conçu pour elle,
lorsqu'elle habitait avec son père, le chapelier Mouret, la rue des
Petites-Maries, à Marseille; l'opposition entêtée de la famille
Grandjean, une riche famille de raffineurs, que la pauvreté de la
jeune fille exaspérait; et des noces tristes et furtives, après les
sommations légales, et leur vie précaire, jusqu'au jour où un oncle,
en mourant, leur avait légué dix mille francs de rente environ.
C'était alors que Grandjean, qui nourrissait une haine contre
Marseille, avait décidé qu'ils viendraient s'installer à Paris.

--A quel âge vous êtes-vous donc mariée? demanda encore madame
Deberle.

--A dix-sept ans.

--Vous deviez être bien belle.

La conversation tomba. Hélène n'avait point paru entendre.

--Madame Manguelin, annonça le valet.

Une jeune femme parut, discrète et gênée. Madame Deberle se leva à
peine. C'était une de ses protégées qui venait la remercier d'un
service. Elle resta au plus quelques minutes, et se retira, avec une
révérence.

Alors, madame Deberle reprit l'entretien, en parlant de l'abbé Jouve,
que toutes deux connaissaient. C'était un humble desservant de
Notre-Dame-de-Grâce, la paroisse de Passy; mais sa charité faisait de
lui le prêtre le plus aimé et le plus écouté du quartier.

--Oh! une onction! murmura-t-elle avec une mine dévote.

--Il a été très-bon pour nous, dit Hélène. Mon mari l'avait connu
autrefois, à Marseille.... Dès qu'il a su mon malheur, il s'est chargé
de tout. C'est lui qui nous a installées à Passy.

--N'a-t-il pas un frère? demanda Juliette.

--Oui, sa mère s'était remariée.... M. Rambaud connaissait également
mon mari.... Il a fondé, rue de Rambuteau, une grande spécialité
d'huiles et de produits du Midi, et il gagne, je crois, beaucoup
d'argent.

Puis, elle ajouta avec gaieté:

--L'abbé et son frère sont toute ma cour.

Jeanne, qui s'ennuyait sur le bord de sa chaise, regardait sa mère
d'un air d'impatience. Son fin visage de chèvre souffrait, comme si
elle eût regretté tout ce qu'on disait là; et elle semblait, par
instants, flairer les parfums lourds et violents du salon, jetant des
coups d'oeil obliques sur les meubles, méfiante, avertie de vagues
dangers par son exquise sensibilité. Puis, elle reportait ses regards
sur sa mère avec une adoration tyrannique.

Madame Deberle s'aperçut du malaise de l'enfant.

--Voilà, dit-elle, une petite demoiselle qui s'ennuie d'être
raisonnable comme une grande personne.... Tenez, il y a des livres
d'images sur ce guéridon.

Jeanne alla prendre un album; mais ses regards, par-dessus le livre,
se coulaient vers sa mère, d'une façon suppliante. Hélène, gagnée par
le milieu de bonne grâce où elle se trouvait, ne bougeait pas; elle
était de sang calme et restait volontiers assise, pendant des heures.
Pourtant, comme le valet annonçait coup sur coup trois dames, madame
Berthier, madame de Guiraud et madame Levasseur, elle crut devoir se
lever. Mais madame Deberle s'écria:

--Restez donc, il faut que je vous montre mon fils.

Le cercle s'élargissait devant la cheminée. Toutes ces dames parlaient
à la fois. Il y en avait une qui se disait cassée; et elle racontait
que, depuis cinq jours, elle ne s'était pas couchée avant quatre
heures du matin. Une autre se plaignait amèrement des nourrices; on
n'en trouvait plus une qui fût honnête. Puis, la conversation tomba
sur les couturières. Madame Deberle soutint qu'une femme ne pouvait
pas bien habiller; il fallait un homme. Cependant, deux dames
chuchotaient à demi-voix, et comme un silence se faisait, on entendit
trois ou quatre mots: toutes se mirent à rire, en s'éventant d'une
main languissante.

--Monsieur Malignon, annonça le domestique.

Un grand jeune homme entra, mis très-correctement. Il fut salué par de
légères exclamations. Madame Deberle, sans se lever, lui tendit la
main, en disant:

--Eh bien! hier, au Vaudeville?

--Infect! cria-t-il,

--Comment, infect!... Elle est merveilleuse, quand elle empoigna son
corsage et qu'elle renverse la tête....

--Laissez donc! c'est répugnant de réalisme.

Alors, on discuta. Réalisme était bien vite dit. Mais le jeune homme
ne voulait pas du tout du réalisme.

--Dans rien, entendez-vous! disait-il en haussant la voix, dans rien!
ça dégrade l'art.

Ça finirait par voir de jolies choses sur les planches! Pourquoi Noëmi
ne poussait-elle pas les suites jusqu'au bout? Et il ébaucha un geste
qui scandalisa toutes ces dames. Fit l'horreur! Mais madame Deberle
ayant placé sa phrase sur l'effet prodigieux que l'actrice produisait,
et madame Levasseur ayant raconté qu'une dame avait perdu connaissance
au balcon, on convint que c'était un grand succès. Ce mot arrêta net
la discussion.

Le jeune homme, dans un fauteuil, s'allongeait au milieu des jupes
étalées. Il paraissait très-intime chez le docteur. Il avait pris
machinalement une fleur dans une jardinière et la mâchonnait. Madame
Deberle lui demanda:

--Est-ce que vous avez lu le roman....?

Mais il ne la laissa pas achever et répondit d'un air supérieur:

--Je ne lis que deux romans par an.

Quant à l'exposition du cercle des Arts, elle ne valait vraiment pas
qu'on se dérangeât. Puis, tous les sujets de conversation du jour
étant épuisés, il vint s'accouder au petit canapé de Juliette, avec
laquelle il échangea quelques mots à voix basse, pendant que les
autres dames causaient vivement entre elles.

--Tiens! il est parti, s'écria madame Berthier en se retournant. Je
l'avais rencontré, il y a une heure, chez madame Robinot.

--Oui, et il va chez madame Lecomte, dit madame Deberle. Oh! c'est
l'homme le plus occupé de Paris.

Et, s'adressant à Hélène, qui avait suivi cette scène, elle continua:

--Un garçon très-distingué que nous aimons beaucoup.... Il a un
intérêt chez un agent de change. Fort riche, d'ailleurs, et au courant
de tout.

Les dames s'en allaient.

--Adieu, chère madame, je compte sur vous mercredi.

--Oui, c'est cela, à mercredi.

--Dites-moi, vous verra-t-on à cette soirée? On ne sait jamais avec
qui on se trouve. J'irai, si vous y allez.

--Eh bien! j'irai, je vous le promets. Toutes mes amitiés à M. de
Guiraud.

Quand madame Deberle revint, elle trouva Hélène debout au milieu du
salon. Jeanne se serrait contre sa mère, dont elle avait pris la main;
et, de ses doigts convulsifs et caressants, elle l'attirait par
petites secousses vers la porte.

--Ah! c'est vrai, murmura la maîtresse de la maison.

Elle sonna le domestique.

--Pierre, dites à mademoiselle Smithson d'amener Lucien.

Et, dans le moment d'attente qui eut lieu, la porte s'ouvrit de
nouveau, familièrement, sans qu'on eût annoncé personne. Une belle
fille de seize ans entra, suivie d'un petit vieillard à la figure
joufflue et rose.

--Bonjour, soeur, dit la jeune fille en embrassant madame Deberle.

--Bonjour, Pauline...., bonjour, père...., répondit celle-ci.

Mademoiselle Aurélia, qui n'avait pas bougé du coin de la cheminée, se
leva pour saluer M. Letellier. Il tenait un grand magasin de soieries,
boulevard des Capucines. Depuis la mort de sa femme, il promenait sa
fille cadette partout, en quête d'un beau mariage.

--Tu étais hier au Vaudeville? demanda Pauline.

--Oh! prodigieux! répéta machinalement Juliette, debout devant une
glace, en train de ramener une boucle rebelle.

Pauline eut une moue d'enfant gâtée.

--Est-ce vexant d'être jeune fille, on ne peut rien voir!... Je suis
allée avec papa jusqu'à la porte, à minuit, pour apprendre comment la
pièce avait marché.

--Oui, dit le père, nous avons rencontré Matignon. Il trouvait ça
très-bien.

--Tiens! s'écria Juliette, il était ici tout à l'heure, il trouvait ça
infect.... On ne sait jamais avec lui.

--Tu as eu beaucoup de monde? demanda Pauline, sautant brusquement à
un autre sujet.

--Oh! un monde fou, toutes ces dames! Ça n'a pas désempli.... Je suis
morte....

Puis, songeant qu'elle oubliait de procéder à une présentation dans
les formes, elle s'interrompit:

--Mon père et ma soeur.... madame Grandjean....

Et l'on entamait une conversation sur les enfants et sur les bobos qui
inquiètent tant les mères, lorsque mademoiselle Smithson, une
gouvernante anglaise, se présenta, en tenant un petit garçon par la
main. Madame Deberle lui adressa vivement quelques mots en anglais,
pour la gronder de s'être fait attendre.

--Ah! voilà mon petit Lucien! cria Pauline qui se mit à genoux devant
l'enfant, avec un grand bruit de jupes.

--Laisse-le, laisse-le, dit Juliette. Viens ici, Lucien; viens dire
bonjour à cette demoiselle.

Le petit garçon s'avança, embarrassé. Il avait au plus sept ans, gros
et court, mis avec une coquetterie de poupée. Quand il vit que tout le
monde le regardait en souriant, il s'arrêta; et, de ses yeux bleus
étonnés, il examinait Jeanne.

--Allons, murmura sa mère.

Il la consulta d'un coup d'oeil, fit encore un pas. Il montrait cette
lourdeur des garçons, le cou dans les épaules, les lèvres fortes et
boudeuses, avec des sourcils sournois, légèrement froncés. Jeanne
devait l'intimider, parce qu'elle était sérieuse, pâle et tout en
noir.

--Mon enfant, il faut être aimable, toi aussi, dit Hélène, en voyant
l'attitude raidie de sa fille.

La petite n'avait point lâché le poignet de sa mère; et elle promenait
ses doigts sur la peau, entre la manche et le gant. La tête basse,
elle attendait Lucien de l'air inquiet d'une fille sauvage et
nerveuse, prête à se sauver, devant une caresse. Cependant, lorsque sa
mère la poussa doucement, elle fit à son tour un pas.

--Mademoiselle, il faudra que vous l'embrassiez, reprit en riant
madame Deberle. Les dames doivent toujours commencer avec lui.... Oh!
la grosse bête!

--Embrasse-le, Jeanne, dit Hélène.

L'enfant leva les yeux sur sa mère; puis, comme gagnée par l'air bêta
du petit garçon, prise d'un attendrissement subit devant sa bonne
figure embarrassée, elle eut un sourire adorable. Son visage
s'éclairait sous le flot brusque d'une grande passion intérieure.

--Volontiers, maman, murmura-t-elle.

Et prenant Lucien par les épaules, le soulevant presque, elle le baisa
fortement sur les deux joues. Il voulut bien l'embrasser ensuite.

--A la bonne heure! s'écrièrent tous les assistants.

Hélène saluait et gagnait la porte, accompagnée par madame Deberle.

--Je vous en prie, madame, disait-elle, veuillez présenter tous mes
remerciements à monsieur le docteur.... Il m'a tirée l'autre nuit
d'une inquiétude mortelle.

--Henri n'est donc pas là? interrompit M. Letellier.

--Non, il rentrera tard, répondit Juliette.

Et voyant mademoiselle Aurélia se lever pour sortir avec madame
Grandjean, elle ajouta:

--Mais vous restez à dîner avec nous, c'est convenu.

La vieille demoiselle, qui attendait cette invitation chaque samedi,
se décida à ôter son châle et son chapeau. On étouffait dans le salon.
M. Letellier venait d'ouvrir une fenêtre, devant laquelle il restait
planté, très occupé d'un lilas qui bourgeonnait déjà. Pauline jouait à
courir avec Lucien, au milieu des chaises et des fauteuils, débandés
par les visites.

Alors, sur le seuil, madame Deberle tendit la main à Hélène, dans un
geste plein de franchise amicale.

--Vous permettez, dit-elle. Mon mari m'avait parlé de vous, je me
sentais attirée. Votre malheur, votre solitude.... Enfin, je suis bien
heureuse de vous avoir vue, et je compte que nous n'en resterons pas
là.

--Je vous le promets et je vous remercie, répondit Hélène,
très-touchée de cet élan d'affection, chez cette dame qui lui avait
paru avoir la tête un peu à l'envers.

Leurs mains restaient l'une dans l'autre, elles se regardaient en
face, souriantes. Juliette avoua d'un air caressant la raison de sa
brusque amitié:

--Vous êtes si belle qu'il faut bien vous aimer!

Hélène se mit à rire gaiement, car sa beauté la laissait paisible.
Elle appela Jeanne, qui suivait d'un regard absorbé les jeux de Lucien
et de Pauline. Mais madame Deberle retint la fillette un instant
encore, en reprenant:

--Vous êtes bons amis désormais, dites-vous au revoir.

Et les deux enfants s'envoyèrent chacun un baiser du bout des doigts.




III


Chaque mardi, Hélène avait à dîner M. Rambaud et l'abbé Jouve.
C'étaient eux qui, dans les premiers temps de son veuvage, avaient
forcé sa porte et mis leurs couverts, avec un sans-gêne amical, pour
la tirer au moins une fois par semaine de la solitude où elle vivait.
Puis, ces dîners du mardi étaient devenus une véritable institution.
Les convives s'y retrouvaient, comme à un devoir, juste à sept heures
sonnant, avec la même joie tranquille.

Ce mardi-là, Hélène, assise près d'une fenêtre, travaillait à un
ouvrage de couture, profitant des dernières lueurs du crépuscule, en
attendant ses invités. Elle vivait là ses journées, dans une paix
très-douce. Sur ces hauteurs, les bruits se mouraient. Elle aimait
cette vaste chambre, si calme, avec son luxe bourgeois, son
palissandre et son velours bleu. Lorsque ses amis l'avaient installée,
sans qu'elle s'occupât de rien, elle avait un peu souffert, les
premières semaines, de ce gros luxe où M. Rambaud venait d'épuiser son
idéal d'art et de confort, à la vive admiration de l'abbé, qui s'était
récusé; mais elle finissait par être très heureuse dans ce milieu, en
le sentant solide et simple comme son coeur. Les rideaux lourds, les
meubles sombres et cossus, ajoutaient à sa tranquillité. La seule
récréation qu'elle prit pendant ses longues heures de travail, était
de donner un regard au vaste horizon, au grand Paris qui déroulait
devant elle la mer houleuse de ses toitures. Son coin de solitude
ouvrait sur cette immensité.

--Maman, je ne vois plus clair, dit Jeanne, assise près d'elle sur une
chaise basse.

Et elle laissa tomber son ouvrage, regardant Paris que de grandes
ombres noyaient. D'ordinaire, elle était peu bruyante. Il fallait que
sa mère se fâchât pour la décider à sortir; sur l'ordre formel du
docteur Bodin, elle l'emmenait pendant deux heures chaque jour au bois
de Boulogne; et c'était là leur unique promenade, elles n'étaient pas
descendues trois fois dans Paris en dix-huit mois. Nulle part l'enfant
ne semblait plus gaie que dans la grande chambre bleue. Hélène avait
dû renoncer à lui faire apprendre la musique. Un orgue jouant dans le
silence du quartier la laissait tremblante, les yeux humides. Elle
aidait sa mère à coudre des layettes pour les pauvres de l'abbé Jouve.
La nuit était complètement venue, lorsque Rosalie entra avec une
lampe. Elle paraissait toute retournée, dans son coup de feu de
cuisinière. Le dîner du mardi était le seul événement de la semaine
qui mettait en l'air la maison.

--Ces messieurs ne viennent donc pas ce soir, madame? demanda-t-elle.

Hélène regarda la pendule.

--Il est sept heures moins un quart, ils vont arriver.

Rosalie était un cadeau de l'abbé Jouve. Il l'avait prise à la gare
d'Orléans, le jour où elle débarquait, de façon qu'elle ne connaissait
pas un pavé de Paris. C'était un ancien condisciple de séminaire, le
curé d'un village beauceron, qui la lui avait envoyée. Elle était
courte, grasse, la figure ronde sous son étroit bonnet, les cheveux
noirs et durs, avec un nez écrasé et une bouche rouge. Et elle
triomphait dans les petits plats, car elle avait grandi au presbytère,
avec sa marraine, la servante du curé.

--Ah! voilà monsieur Rambaud! dit-elle en allant ouvrir, avant qu'on
eût sonné.

M. Rambaud, grand, carré, montra sa large figure de notaire de
province. Ses quarante-cinq ans étaient déjà tout gris. Mais ses gros
yeux bleus gardaient l'air étonné, naïf et doux d'un enfant.

--Et voilà monsieur l'abbé, tout notre monde y est! reprit Rosalie, en
ouvrant de nouveau la porte.

Pendant que M. Rambaud, après avoir serré la main d'Hélène, s'asseyait
sans parler, souriant en homme qui est chez lui, Jeanne s'était jetée
au cou de l'abbé.

--Bonjour, bon ami! dit-elle. J'ai été bien malade.

--Bien malade, ma chérie!

Les deux hommes s'inquiétèrent, l'abbé surtout, un petit homme sec,
avec une grosse tête, sans grâce, habillé à la diable, et dont les
yeux à demi fermés s'agrandirent et s'emplirent d'une belle lumière de
tendresse. Jeanne, lui laissant une de ses mains, avait donné l'autre
à M. Rambaud. Tous deux la tenaient et la couvaient de leurs regards
anxieux. Il fallut qu'Hélène racontât la crise. L'abbé faillit se
fâcher, parce qu'elle ne l'avait pas prévenu. Et ils là
questionnaient: au moins c'était bien fini, l'enfant n'avait plus rien
eu? La mère souriait.

--Vous l'aimez plus que moi, vous finiriez par m'effrayer, dit-elle.
Non, elle n'a plus rien ressenti, quelques douleurs dans les membres
seulement, avec des pesanteurs de tête.... Mais nous allons combattre
tout ça énergiquement.

--Madame est servie, vint annoncer la bonne.

La salle à manger était meublée en acajou, une table, un buffet et
huit chaises. Rosalie alla tirer les rideaux de reps rouge. Une
suspension très simple, une lampe de porcelaine blanche dans un cercle
de cuivre, éclairait le couvert, les assiettes symétriques et le
potage qui fumait. Chaque mardi, le dîner ramenait les mêmes
conversations. Mais, ce jour-là, on causa naturellement du docteur
Deberle. L'abbé Jouve en fit un grand éloge, bien que le docteur ne
fût guère dévot. Il le citait comme un homme d'un caractère droit,
d'un coeur charitable, très-bon père et très-bon mari, donnant enfin
les meilleurs exemples. Quant à madame Deberle, elle était excellente,
malgré les allures un peu vives, qu'elle devait à sa singulière
éducation parisienne. En un mot, un ménage charmant. Hélène parut
heureuse; elle avait jugé le ménage ainsi, et ce que lui disait l'abbé
l'engageait à continuer des relations, qui l'effrayaient un peu
d'abord.

--Vous vous enfermez trop, déclara le prêtre.

--Sans doute, appuya M. Rambaud.

Hélène les regardait avec son calme sourire, comme pour leur dire
qu'ils lui suffisaient et qu'elle redoutait toute amitié nouvelle.
Mais dix heures sonnèrent, l'abbé et son frère prirent leurs chapeaux.
Jeanne venait de s'endormir sur un fauteuil, dans la chambre. Ils se
penchèrent un instant, hochèrent la tête d'un air satisfait en voyant
la paix de son sommeil. Puis, ils partirent sur la pointe des pieds;
et, dans l'antichambre, baissant la voix:

--A mardi.

--J'oubliais, murmura l'abbé qui remonta deux marches. La mère Fétu
est malade. Vous devriez aller la voir.

--J'irai demain, répondit Hélène.

L'abbé l'envoyait volontiers chez ses pauvres. Ils avaient ensemble
toutes sortes de conversations à voix basse, des affaires à eux, sur
lesquelles ils s'entendaient à demi-mot, et dont ils ne parlaient
jamais devant le monde. Le lendemain, Hélène sortit seule; elle
évitait d'emmener Jeanne, depuis que l'enfant était restée deux jours
frissonnante, au retour d'une visite de charité chez un vieillard
paralytique. Dehors, elle suivit la rue Vineuse, prit la rue Raynouard
et s'engagea dans le passage des Eaux, un étrange escalier étranglé
entre les murs des jardins voisins, une ruelle escarpée qui descend
sur le quai, des hauteurs de Passy. Au bas de cette pente, dans une
maison délabrée, la mère Fétu habitait une mansarde, éclairée par une
lucarne ronde, et qu'un misérable lit, une table boiteuse et une
chaise dépaillée emplissaient.

--Ah! ma bonne dame, ma bonne dame...., se mit-elle à geindre,
lorsqu'elle vit entrer Hélène.

La mère Fétu était couchée. Toute ronde malgré sa misère, comme enflée
et la face bouffie, elle ramenait de ses mains gourdes le lambeau de
drap qui la couvrait. Elle avait de petits yeux fins, une voix
pleurarde, une humilité bruyante qu'elle traduisait par un flot de
paroles.

--Ah! ma bonne dame, je vous remercie!... Oh! la, la, que je souffre!
C'est comme si des chiens me mangeaient le côté.... Oh! bien sûr, j'ai
une bête dans le ventre. Tenez, c'est là, vous voyez. La peau n'est
pas entamée, le mal est dedans.... Oh! la, la, ça ne cesse pas depuis
deux jours. S'il est possible, bon Dieu! de tant souffrir.... Ah! ma
bonne dame, merci! Vous n'oubliez pas le pauvre monde. Ça vous sera
compté, oui, ça vous sera compté....

Hélène s'était assise. Puis, apercevant un pot de tisane fumant sur la
table, elle emplit une tasse qui était à côté, et la tendit à la
malade. Près du pot, il y avait un paquet de sucre, deux oranges,
d'autres douceurs.

--On est venu vous voir? demanda-t-elle.

--Oui, oui, une petite dame. Mais ça ne sait pas.... Ce n'est pas de
tout ça qu'il me faudrait. Ah! si j'avais un peu de viande! La voisine
mettrait le pot au feu.... La, la, ça me pince plus fort. Vrai, on
dirait un chien.... Ah! si j'avais un peu de bouillon....

Et, malgré les souffrances qui la tordaient, elle suivait de ses yeux
fins Hélène, occupée à fouiller dans sa poche. Quand elle lui vit
poser sur la table une pièce de dix francs, elle se lamenta davantage,
avec des efforts pour s'asseoir. Tout en se débattant, elle allongea
le bras, la pièce disparut, pendant qu'elle répétait:

--Mon Dieu! c'est encore une crise. Non, je ne puis plus durer comme
ça.... Dieu vous le rendra, ma bonne dame. Je lui dirai qu'il vous le
rende.... Tenez, ce sont des élancements qui me traversent tout le
corps.... Monsieur l'abbé m'avait bien promis que vous viendriez. Il
n'y a que vous pour savoir faire. Je vais acheter un peu de viande....
Voilà que ça me descend dans les cuisses. Aidez-moi, je ne peux plus,
je ne peux plus....

Elle voulait se retourner. Hélène retira ses gants, la saisit le plus
doucement possible et la recoucha. Comme elle était encore penchée, la
porte s'ouvrit, et elle fut si surprise de voir entrer la docteur
Deberle, qu'une rougeur monta à ses joues. Lui aussi avait donc des
visites dont il ne parlait pas?

--C'est monsieur le médecin, bégayait la vieille. Vous êtes tous bien
bons, que le ciel vous bénisse tous!

Le docteur avait salué discrètement Hélène. La mère Fétu, depuis qu'il
était entré, ne geignait plus si fort. Elle gardait seulement une
petite plainte sifflante et continue d'enfant qui souffre. Elle avait
bien vu que la bonne dame et le docteur se connaissaient, et elle ne
les quittait plus du regard, allant de l'un à l'autre, avec un sourd
travail dans les mille rides de son visage. Le docteur lui posa
quelques questions, percuta le côté droit. Puis, se tournant vers
Hélène qui venait de se rasseoir, il murmura:

--Ce sont des coliques hépatiques. Elle sera sur pied dans quelques
jours.

Et, déchirant une page de son carnet sur laquelle il avait écrit
quelques lignes, il dit à la mère Fétu:

--Tenez, vous ferez porter cela chez le pharmacien de la rue de Passy,
et vous prendrez toutes les deux heures une cuillerée de la potion
qu'on vous donnera.

Alors, de nouveau, elle éclata en bénédictions. Hélène restait assise.
Le docteur parut s'attarder, la regardant, lorsque leurs yeux se
rencontraient. Puis, il salua et se retira le premier, par discrétion.
Il n'avait pas descendu un étage, que la mère Fétu reprenait ses
gémissements.

--Ah! quel brave médecin!... Pourvu que son remède me fasse quelque
chose! J'aurais dû écraser de la chandelle avec des pissenlits, ça ôte
l'eau qui est dans le corps.... Ah! vous pouvez dire que vous
connaissez là un brave médecin! Vous le connaissez peut-être bien
depuis longtemps?... Mon Dieu! que j'ai soif! J'ai le feu dans le
sang.... Il est marié, n'est-ce pas? Il mérite bien d'avoir une bonne
femme et de beaux enfants.... Enfin, ça fait plaisir de voir que les
braves gens se connaissent.

Hélène s'était levée pour lui donner à boire.

--Eh bien! au revoir, mère Fétu, dit-elle. À demain.

--C'est cela.... Que vous êtes bonne!... Si j'avais seulement un peu
de linge! Voyez ma chemise, elle est en deux. Je suis couchée sur un
fumier.... Ça ne fait rien, le bon Dieu vous rendra tout ça.

Le lendemain, lorsque Hélène arriva, le docteur Deberle était chez la
mère Fétu. Assis sur la chaise, il rédigeait une ordonnance, pendant
que la vieille femme parlait avec sa volubilité larmoyante.

--Maintenant, monsieur, c'est comme un plomb.... Pour sûr, j'ai du
plomb dans le côté. Ça pèse cent livres, je ne peux pas me retourner.

Mais quand elle aperçut Hélène, elle ne s'arrêta plus.

--Ah! c'est la bonne dame.... Je le disais bien à ce cher monsieur:
Elle viendra, le ciel tomberait qu'elle viendrait tout de même.... Une
vraie sainte, un ange du paradis, et belle, si belle qu'on se mettrait
à genoux dans les rues pour la voir passer.... Ma bonne dame, ça ne va
pas mieux. À cette heure, j'ai un plomb là.... Oui, je lui ai raconté
tout ce que vous faisiez pour moi. L'empereur ne ferait pas
davantage.... Ah! il faudrait être bien méchant pour ne pas vous
aimer, bien méchant....

Pendant qu'elle lâchait ces phrases en roulant la tête sur le
traversin, ses petits yeux à demi clos, le docteur souriait à Hélène,
qui restait très-gênée.

--Mère Fétu, murmura-t-elle, je vous apportais un peu de linge....

--Merci, merci, Dieu vous le rendra.... C'est comme ce cher monsieur,
il fait plus de bien au pauvre monde que tous les gens dont c'est le
métier. Vous ne savez pas qu'il m'a soignée pendant quatre mois; et
des médicaments, et du bouillon, et du vin. On n'en trouve pas
beaucoup des riches comme ça, si honnêtes avec un chacun. Encore un
ange du bon Dieu.... Oh! la, la, c'est une vraie maison que j'ai dans
le ventre....

A son tour, le docteur parut embarrassé. Il se leva, voulut donner sa
chaise à Hélène. Mais celle-ci, bien qu'elle fût venue avec le projet
de passer là un quart d'heure, refusa en disant:

--Merci, monsieur, je suis très-pressée.

Cependant, la mère Fétu, tout en continuant à rouler la tête, venait
d'allonger le bras, et le paquet de linge avait disparu au fond du
lit. Puis, elle continua:

--Ah! on peut bien dire que vous faites la paire.... Je dis ça, sans
vouloir vous offenser, parce que c'est vrai.... Qui a vu l'un a vu
l'autre. Les braves gens se comprennent.... Mon Dieu! donnez-moi la
main, que je me retourne!... Oui, oui, ils se comprennent....

--Au revoir, mère Fétu, dit Hélène, qui laissa la place au docteur. Je
ne crois pas que je passerai demain.

Pourtant, elle monta encore le jour suivant. La vieille femme
sommeillait. Dès qu'elle s'éveilla et qu'elle la reconnut, tout en
noir, sur la chaise, elle cria:

--Il est venu.... Vrai, je ne sais pas ce qu'il m'a fait prendre, je
suis raide comme un bâton.... Ah! nous avons causé de vous. Il m'a
demandé toutes sortes de choses, et si vous étiez triste d'ordinaire,
et si vous aviez toujours la même figure.... C'est un homme si bon!

Elle avait ralenti la voix, elle semblait attendre sur le visage
d'Hélène l'effet de ses paroles, de cet air câlin et anxieux des
pauvres qui veulent faire plaisir au monde. Sans doute, elle pensa
voir, au front de la bonne dame, un pli de mécontentement, car sa
grosse figure bouffie, tendue et allumée, s'éteignit tout d'un coup.
Elle reprit en bégayant:

--Je dors toujours. Je suis peut-être bien empoisonnée.... Il y a une
femme, rue de l'Annonciation, qu'un pharmacien a tuée en lui donnant
une drogue pour une autre.

Hélène, ce jour-là, s'attarda près d'une demi-heure chez la mère Fétu,
l'écoutant parler de la Normandie, où elle était née, et où l'on
buvait de si bon lait. Après un silence:

--Est-ce que vous connaissez le docteur depuis longtemps?
demanda-t-elle négligemment.

La vieille femme, allongée sur le dos, leva à demi les paupières et
les referma.

--Ah! oui, par exemple! répondit-elle à voix presque basse. Son père
m'a soignée avant 48, et il l'accompagnait.

--On m'a dit que le père était un saint homme.

--Oui, oui.... Un peu braque.... Le fils, voyez-vous, vaut encore
mieux. Quand il vous touche, on croirait des mains de velours.

Il y eut un nouveau silence.

--Je vous conseille de faire tout ce qu'il vous dira, reprit Hélène.
Il est très-savant, il a sauvé ma fille.

--Bien sûr! s'écria la mère Fétu, qui s'animait. On peut avoir
confiance, il a ressuscité un petit garçon qu'on allait emporter....
Oh! vous ne m'empêcherez pas de le dire, il n'y en a pas deux comme
lui. J'ai la main chanceuse, je tombe sur la crème des honnêtes
gens.... Aussi, je remercie le bon Dieu tous les soirs. Je ne vous
oublie ni l'un ni l'autre, allez! Vous êtes ensemble dans mes
prières.... Que le bon Dieu vous protège et vous accorde tout ce que
vous pouvez souhaiter! Qu'il vous comble de ses trésors! Qu'il vous
garde une place dans son paradis!

Elle s'était soulevée, et, les mains jointes, elle semblait implorer
le ciel avec une ferveur extraordinaire. Hélène la laissa longtemps
aller ainsi, et même elle souriait. L'humilité bavarde de la vieille
femme finissait par la bercer et l'assoupir d'une façon très-douce.
Lorsqu'elle partit, elle lui promit un bonnet et une robe, pour le
jour où elle se lèverait.

Toute la semaine, Hélène s'occupa de la mère Fétu. La visite qu'elle
lui faisait chaque après-midi, entrait dans ses habitudes. Elle
s'était surtout prise d'une singulière amitié pour le passage des
Eaux. Cette ruelle escarpée lui plaisait par sa fraîcheur et son
silence, par son pavé toujours propre, que lavait, les jours de pluie,
un torrent coulant des hauteurs. Quand elle arrivait, elle avait, d'en
haut, une étrange sensation, en regardant s'enfoncer la pente raide du
passage, le plus souvent désert, connu à peine de quelques habitants
des rues voisines. Puis, elle se hasardait, elle entrait par une
voûte, sous la maison qui borde la rue Raynouard; et elle descendait à
petits pas les sept étages de larges marches, le long desquelles passe
le lit d'un ruisseau caillouté, occupant la moitié de l'étroit
couloir. Les murs des jardins, à droite et à gauche, se renflaient,
mangés d'une lèpre grise; des arbres allongeaient leurs branches, des
feuillages pleuvaient, un lierre jetait la draperie de son épais
manteau; et toutes ces verdures, qui ne laissaient voir que des coins
bleus de ciel, faisaient un jour verdâtre très-doux et très-discret.
Au milieu de la descente, elle s'arrêtait pour souffler, s'intéressant
au réverbère qui pendait là, écoutant des rires, dans les jardins,
derrière des portes qu'elle n'avait jamais vues ouvertes. Parfois, une
vieille montait, en s'aidant de la rampe de fer, noire et luisante,
scellée à la muraille de droite; une dame s'appuyait sur son ombrelle
comme sur une canne; une bande de gamins dégringolaient en tapant
leurs souliers. Mais presque toujours elle restait seule, et c'était
un grand charme que cet escalier recueilli et ombragé, pareil à un
chemin creux dans les forêts. En bas, elle levait les yeux. La vue de
cette pente si raide où elle venait de se risquer, lui donnait une
légère peur.

Chez la mère Fétu, elle entrait avec la fraîcheur et la paix du
passage des Eaux dans ses vêtements. Ce trou de misère et de douleur
ne la blessait plus. Elle y agissait comme chez elle, ouvrant la
lucarne ronde, pour renouveler l'air, déplaçant la table, lorsqu'elle
la gênait. La nudité de ce grenier, les murs blanchis à la chaux, les
meubles éclopés, la ramenaient à une simplicité d'existence qu'elle
avait parfois rêvée, étant jeune fille. Mais ce qui la charmait
surtout, c'était l'émotion attendrie dans laquelle elle vivait là: son
rôle de garde-malade, les continuelles lamentations de la vieille
femme, tout ce qu'elle voyait et sentait autour d'elle la laissait
frissonnante d'une pitié immense. Elle avait fini par attendre avec
une visible impatience la visite du docteur Deberle. Elle le
questionnait sur l'état de la mère Fétu; puis, ils causaient un
instant d'autre chose, debout l'un près de l'autre, se regardant bien
en face. Une intimité s'établissait entre eux. Ils s'étonnaient en
découvrant qu'ils avaient des goûts semblables. Ils se comprenaient
souvent sans ouvrir les lèvres, le coeur tout d'un coup noyé de la
même charité débordante. Et rien n'était plus doux, pour Hélène, que
cette sympathie, qui se nouait en dehors des cas ordinaires, et à
laquelle elle cédait sans résistance, tout amollie de pitié. Elle
avait eu peur du docteur d'abord; dans son salon, elle aurait gardé la
froideur méfiante de sa nature. Mais là, ils se trouvaient loin du
monde, partageant l'unique chaise, presque heureux de ces pauvres et
laides choses qui les rapprochaient, en les attendrissant. Au bout de
la semaine, ils se connaissaient comme s'ils avaient vécu des années
côte à côte. Le taudis de la mère Fétu s'emplissait de lumière, dans
cette communion de leur bonté.

Cependant, la vieille femme se remettait bien lentement. Le docteur
était surpris et l'accusait de se dorloter, lorsqu'elle lui racontait
que maintenant elle avait un plomb dans les jambes. Elle geignait
toujours, elle restait sur le dos, à rouler la tête; et elle fermait
les yeux, comme pour les laisser libres. Même, un jour, elle parut
s'endormir; mais, sous ses paupières, un coin de ses petits yeux noirs
les guettait. Enfin, elle dut se lever. Le lendemain, Hélène lui
apporta la robe et le bonnet qu'elle lui avait promis. Quand le
docteur fut là, la vieille s'écria tout d'un coup:

--Mon Dieu! et la voisine qui m'a dit de voir à son pot-au-feu!

Elle sortit, elle tira la porte derrière elle, les laissant tous deux
seuls. Ils continuèrent d'abord leur conversation, sans s'apercevoir
qu'ils étaient enfermés. Le docteur pressait Hélène de descendre
parfois passer l'après-midi dans son jardin, rue Vineuse.

--Ma femme, dit-il, doit vous rendre votre visite, et elle vous
renouvellera mon invitation.... Cela ferait beaucoup de bien à votre
fille.

--Mais je ne refuse pas, je ne demande pas qu'on vienne me chercher en
grande cérémonie, dit-elle en riant. Seulement, j'ai peur d'être
indiscrète.... Enfin, nous verrons.

Ils causèrent encore. Puis, le docteur s'étonna.

--Où diable est-elle allée? Il y a un quart d'heure qu'elle est sortie
pour ce pot-au-feu.

Hélène vit alors que la porte était fermée. Cela ne la blessa pas tout
de suite. Elle parlait de madame Deberle, dont elle faisait un vif
éloge à son mari. Mais, comme le docteur tournait continuellement la
tête du côté de là porte, elle finit par se sentir gênée.

--C'est bien singulier qu'elle ne revienne pas, murmura-t-elle à son
tour.

Leur conversation tomba. Hélène, ne sachant que faire, ouvrit la
Lucarne; et quand elle se retourna, ils évitèrent de se regarder. Des
rires d'enfant entraient par la lucarne, qui taillait une lune bleue,
très-haut, dans le ciel. Ils étaient bien seuls, cachés à tous les
regards, n'ayant que cette trouée ronde qui les voyait. Les enfants se
turent, au loin; un silence frissonnant régna. Personne ne serait venu
les chercher dans ce grenier perdu. Leur embarras grandissait. Hélène
alors, mécontente d'elle, regarda fixement le docteur.

--Je suis accablé de visites, dit-il aussitôt. Puisqu'elle ne reparaît
pas, je me sauve.

Et il s'en alla. Hélène s'était assise. La mère Fétu rentra
immédiatement, avec un flot de paroles.

--Ah! je ne puis pas me traîner, j'ai eu une faiblesse.... Il est donc
parti, le cher monsieur? Bien sûr, il n'y a pas de commodités ici.
Vous êtes tous les deux des anges du ciel, de passer votre temps avec
une malheureuse comme moi. Mais le bon Dieu vous rendra tout ça....
C'est descendu dans les pieds, aujourd'hui. J'ai dû m'asseoir sur une
marche. Et je ne savais plus, parce que vous ne faisiez pas de
bruit.... Enfin, je voudrais des chaises. Si j'avais seulement un
fauteuil! Mon matelas est bien mauvais. J'ai honte quand vous
venez.... Toute la maison est à vous, et je me jetterais dans le feu,
s'il le fallait. Le bon Dieu le sait, je le lui dis assez souvent....
O mon Dieu! faites que le bon monsieur et la bonne dame soient
satisfaits dans tous leurs désirs. Au nom du Père, du Fils, du Saint-
Esprit, ainsi soit-il!

Hélène l'écoutait, et elle éprouvait une singulière gêne. Le visage
bouffi de la mère Fétu l'inquiétait. Jamais non plus elle n'avait
ressenti un pareil malaise dans l'étroite pièce. Elle en voyait la
pauvreté sordide, elle souffrait du manque d'air, de toutes les
déchéances de la misère enfermées là. Elle se hâta de s'éloigner,
blessée par les bénédictions dont la mère Fétu la poursuivait.

Une autre tristesse l'attendait dans le passage des Eaux. Au milieu de
ce passage, à droite en descendant, se trouve dans le mur une sorte
d'excavation, quelque puits abandonné, fermé par une grille. Depuis
deux jours, en passant, elle entendait, au fond de ce trou, les
miaulements d'un chat. Comme elle montait, les miaulements
recommencèrent, mais si lamentables, qu'ils exhalaient une agonie. La
pensée que la pauvre bête, jetée dans l'ancien puits, y mourait
longuement de faim, brisa tout d'un coup le coeur d'Hélène. Elle
pressa le pas, avec la pensée qu'elle n'oserait de longtemps se
risquer le long de l'escalier, de peur d'y entendre ce miaulement de
mort.

Justement, on était au mardi. Le soir, à sept heures, comme Hélène
achevait une petite brassière, les deux coups de sonnette habituels
retentirent, et Rosalie ouvrit la porte, en disant:

--C'est monsieur l'abbé qui arrive le premier, aujourd'hui.... Ah!
voici monsieur Rambaud.

Le dîner fut très-gai, Jeanne allait mieux encore, et les deux frères,
qui la gâtaient, obtinrent qu'elle mangerait un peu de salade, qu'elle
adorait, malgré la défense formelle du docteur Bodin. Puis, lorsqu'on
passa dans la chambre, l'enfant encouragée se pendit au cou de sa mère
en murmurant:

--Je t'en prie, petite mère, mène-moi demain avec toi chez la vieille
femme.

Mais le prêtre et M. Rambaud furent les premiers à la gronder. On ne
pouvait pas la mener chez les malheureux, puisqu'elle ne savait pas
s'y conduire. La dernière fois, elle avait eu deux évanouissements, et
durant trois jours, même pendant son sommeil, ses yeux gonflés
ruisselaient.

--Non, non, répéta-t-elle, je ne pleurerai pas, je le promets.

Alors, sa mère l'embrassa, en disant:

--C'est inutile, ma chérie, la vieille femme se porte bien.... Je ne
sortirai plus, je resterai toute la journée avec toi.




IV


La semaine suivante, lorsque madame Deberle rendit à madame Grandjean
sa visite, elle se montra d'une amabilité pleine de caresses. Et, sur
le seuil, comme elle se retirait:

--Vous savez ce que vous m'avez promis.... Le premier jour de beau
temps, vous descendez au jardin et vous amenez Jeanne. C'est une
ordonnance du docteur.

Hélène souriait.

--Oui, oui, la chose est entendue. Comptez sur nous.

Trois jours plus tard, par une claire après-midi de février, elle
descendit en effet avec sa fille. La concierge leur ouvrit la porte de
communication. Au fond du jardin, dans une sorte de serre transformée
en pavillon japonais, elles trouvèrent madame Deberle, ayant auprès
d'elle sa soeur Pauline, toutes deux les mains abandonnées, avec des
ouvrages de broderie sur une petite table, qu'elles avaient posés là
et oubliés.

--Ah! que c'est donc aimable à vous! dit Juliette. Tenez, mettez-vous
ici.... Pauline, pousse cette table.... Vous voyez, il fait encore un
peu frais, lorsqu'on reste assis, et de ce pavillon nous surveillerons
très-bien les enfants.... Allons, jouez, mes enfants. Surtout, prenez
garde de tomber. La large baie du pavillon était ouverte, et de chaque
côté on avait tiré dans leurs châssis des glaces mobiles; de sorte que
le jardin se développait de plain-pied, comme au seuil d'une tente.
C'était un jardin bourgeois, avec une pelouse centrale, flanquée de
deux corbeilles. Une simple grille le fermait sur la rue Vineuse;
seulement, un tel rideau de verdure avait grandi là, que de la rue
aucun regard ne pouvait pénétrer; des lierres, des clématites, des
chèvrefeuilles se collaient et s'enroulaient à la grille, et, derrière
ce premier mur de feuillage, s'en haussait un second, fait de lilas et
de faux ébéniers. Même l'hiver, les feuilles persistantes des lierres
et l'entrelacement des branches suffisaient à barrer la vue. Mais le
grand charme était, au fond, quelques arbres de haute futaie, des
ormes superbes qui masquaient la muraille noire d'une maison à cinq
étages. Ils mettaient, dans cet étranglement des constructions
voisines, l'illusion d'un coin de parc et semblaient agrandir
démesurément ce jardinet parisien, que l'on balayait comme un salon.
Entre deux ormes pendait une balançoire, dont l'humidité avait verdi
la planchette.

Hélène regardait, se penchait pour mieux voir.

--Oh! c'est un trou, dit négligemment madame Deberle. Mais, à Paris,
les arbres sont si rares.... On est bien heureux d'en avoir une demi-
douzaine à soi.

--Non, non, vous êtes très-bien, murmurait Hélène. C'est charmant.

Ce jour-là, dans le ciel pâle, le soleil mettait une poussière de
lumière blonde. C'était, entre les branches sans feuilles, une pluie
lente de rayons. Les arbres rougissaient, on voyait les fins bourgeons
violâtres attendrir le ton gris de l'écorce. Et sur la pelouse, le
long des allées, les herbes et les graviers avaient des pointes de
clarté, qu'une brume légère, au ras du sol, noyait et fondait. Il n'y
avait pas une fleur, la gaieté seule du soleil sur la terre nue
annonçait le printemps.

--Maintenant, c'est encore un peu triste, reprit madame Deberle. Vous
verrez en juin, on est dans un vrai nid. Les arbres empêchent les gens
d'à côté d'espionner, et nous sommes alors complètement chez nous....

Mais elle s'interrompit pour crier:

--Lucien, veux-tu bien ne pas toucher à la fontaine!

Le petit garçon, qui faisait les honneurs du jardin à Jeanne, venait
de la conduire devant une fontaine, sous le perron, et là il avait
tourné le robinet, présentant le bout de ses bottines pour les
mouiller. C'était un jeu qu'il adorait. Jeanne, très-grave, le
regardait se tremper les pieds.

--Attends, dit Pauline qui se leva, je vais le faire tenir tranquille.

Juliette la retint.

--Non, non, tu es plus écervelée que lui. L'autre jour, on aurait cru
que vous aviez pris un bain tous tes deux.... C'est singulier qu'une
grande fille ne puisse pas rester deux minutes assise.... Et, se
tournant:

--Entends-tu, Lucien, ferme le robinet tout de suite!

L'enfant, effrayé, voulut obéir. Mais il tourna la clef davantage,
l'eau coula avec une raideur et un bruit qui achevèrent de lui faire
perdre la tête. Il recula, éclaboussé jusqu'aux épaules.

--Ferme le robinet tout de suite! répétait sa mère, dont un flot de
sang empourprait les joues.

Alors, Jeanne, muette jusque-là, s'approcha de la fontaine avec toutes
sortes de précautions, pendant que Lucien éclatait en sanglots, en
face de cette eau enragée dont il avait peur et qu'il ne savait plus
comment arrêter. Elle mit sa jupe entre ses jambes, allongea ses
poignets nus pour ne pas mouiller ses manches, et ferma le robinet,
sans recevoir une seule éclaboussure. Brusquement, le déluge cessa.
Lucien, étonné, frappé de respect, rentra ses larmes et leva ses gros
yeux sur la demoiselle.

--Vraiment, cet enfant me met hors de moi, reprit madame Deberle, qui
redevenait toute blanche et s'allongeait comme brisée de fatigue.

Hélène crut devoir intervenir.

--Jeanne, dit-elle, prends-lui la main, jouez à vous promener.

Jeanne prit la main de Lucien, et, gravement, ils s'en allèrent par
les allées, à petits pas. Elle était beaucoup plus grande que lui, il
avait le bras en l'air; mais ce jeu majestueux, qui consistait à
tourner en cérémonie autour de la pelouse, semblait les absorber l'un
et l'autre et donner une grande importance à leurs personnes. Jeanne,
comme une vraie dame, avait les regards flottants et perdus. Lucien ne
pouvait s'empêcher, par moments, de risquer un coup d'oeil sur sa
compagne. Ils ne se disaient pas un mot.

--Ils sont drôles, murmura madame Deberle, souriante et calmée. Il
faut dire que votre Jeanne est une bien charmante enfant.... Elle est
d'une obéissance, d'une sagesse....

--Oui, quand elle est chez les autres, répondit Hélène. Elle a des
heures terribles. Mais comme elle m'adore, elle tâche d'être sage pour
ne pas me faire de la peine.

Ces dames causèrent des enfants. Les filles étaient plus précoces que
les garçons. Pourtant, il ne fallait pas se fier à l'air bêta de
Lucien. Avant un an, lorsqu'il se serait un peu débrouillé, ce serait
un gaillard. Et, sans transition apparente, on en vint à parler d'une
femme qui habitait un petit pavillon en face, et chez laquelle il se
passait vraiment des choses....

Madame Deberle s'arrêta pour dire à sa soeur:

--Pauline, va donc une minute dans le jardin.

La jeune fille sortit tranquillement et resta sous les arbres. Elle
était habituée à ce qu'on la mît dehors, chaque fois que dans la
conversation se présentait quelque chose de trop gros dont on ne
pouvait parler devant elle.

--Hier, j'étais à la fenêtre, reprit Juliette, et j'ai parfaitement vu
cette femme.... Elle ne tire pas même les rideaux.... C'est d'une
indécence! Des enfants pourraient voir ça.

Elle parlait tout bas, l'air scandalisé, avec un mince sourire dans le
coin des lèvres pourtant. Puis, haussant la voix, elle cria:

--Pauline, tu peux revenir.

Sous les arbres, Pauline regardait en l'air, d'un air indifférent, en
attendant que sa soeur eût fini. Elle entra dans le pavillon et reprit
sa chaise, pendant que Juliette continuait, en s'adressant à Hélène:

--Vous n'avez jamais rien aperçu, vous, madame?

--Non, répondit celle-ci, mes fenêtres ne donnent pas sur le pavillon.

Bien qu'il y eût une lacune pour la jeune fille dans la conversation,
elle écoutait, avec son blanc visage de vierge, comme si elle avait
compris.

--Ah bien! dit-elle en regardant encore en l'air par la porte, il y a
joliment des nids dans les arbres!

Cependant, madame Deberle avait repris sa broderie comme maintien.
Elle faisait deux points toutes les minutes. Hélène, qui ne pouvait
rester inoccupée, demanda la permission d'apporter de l'ouvrage, une
autre fois. Et, prise d'un léger ennui, elle se tourna, elle examina
le pavillon japonais. Les murs et le plafond étaient tendus d'étoffes
brochées d'or, avec des vols de grues qui s'envolaient, des papillons
et des fleurs éclatantes, des paysages où des barques bleues nageaient
sur des fleuves jaunes. Il y avait des sièges et des jardinières de
bois de fer, sur le sol des nattes fines, et, encombrant des meubles
de laque, tout un monde de bibelots, petits bronzes, petites potiches,
jouets étranges bariolés de couleurs vives. Au fond, un grand magot en
porcelaine de Saxe, les jambes pliées, le ventre nu et débordant,
éclatait d'une gaieté énorme en branlant furieusement la tête, à la
moindre poussée.

--Hein? est-il assez laid! s'écria Pauline qui avait suivi les regards
d'Hélène. Dis donc, soeur, tu sais que c'est de la camelote, tout ce
que tu as acheté? Le beau Malignon appelle ta japonerie «le bazar à
treize sous».... À propos, je l'ai rencontré, le beau Malignon. Il
était avec une dame, oh! une dame, la petite Florence, des Variétés.

--Où donc, que je le taquine! demanda vivement Juliette.

--Sur le boulevard.... Est-ce qu'il ne doit pas venir, aujourd'hui?

Mais elle ne reçut pas de réponse. Ces dames s'inquiétaient des
enfants, qui avaient disparu. Où pouvaient-ils être? Et comme elles
les appelaient, deux voix aiguës s'élevèrent.

--Nous sommes là!

Ils étaient là, en effet, au milieu de la pelouse, assis dans l'herbe,
à demi cachés par un fusain.

--Qu'est-ce que vous faites donc?

--Nous sommes arrivés à l'auberge! cria Lucien. Nous nous reposons
dans notre chambre.

Un instant, elles les regardèrent, très-égayées. Jeanne se prêtait au
jeu, complaisamment. Elle coupait de l'herbe autour d'elle, sans doute
pour préparer le déjeuner. La malle des voyageurs était figurée par un
bout de planche, qu'ils avaient ramassé au fond d'un massif.
Maintenant, ils causaient. Jeanne se passionnait, répétant avec
conviction qu'ils étaient en Suisse et qu'ils allaient partir pour
visiter les glaciers, ce qui semblait stupéfier Lucien.

--Tiens! le voilà! dit tout d'un coup Pauline.

Madame Deberle se tourna et aperçut Malignon qui descendait le perron.
Elle lui laissa à peine le temps de saluer et de s'asseoir.

--Eh bien! vous êtes gentil, vous! d'aller dire partout que je n'ai
que de la camelote chez moi!

--Ah! oui, répondit-il tranquillement, ce petit salon.... Certainement,
c'est de la camelote. Vous n'avez pas un objet qui vaille la peine
d'être regardé.

Elle était très-piquée.

--Comment, le magot?

--Mais non, mais non, tout cela est bourgeois.... Il faut du goût. Vous
n'avez pas voulu me charger de l'arrangement....

Alors, elle l'interrompit, très-rouge, vraiment en colère.

--Votre goût, parlons-en! Il est joli, votre goût!... On vous a
rencontré avec une dame....

--Quelle dame? demanda-t-il, surpris par la rudesse de l'attaque.

--Un beau choix, je vous en fais mon compliment. Une fille que tout
Paris....

Mais elle se tut, en apercevant Pauline. Elle l'avait oubliée.

--Pauline, dit-elle, va donc une minute dans le jardin.

--Ah! non, c'est fatigant à la fin! déclara la jeune fille qui se
révoltait. On me dérange toujours.

--Va dans le jardin, répéta Juliette avec plus de sévérité.

La jeune fille s'en alla en rechignant. Puis, elle se tourna, pour
Ajouter:

--Dépêchez-vous au moins.

Dès qu'elle ne fut plus là, madame Deberle tomba de nouveau sur
Malignon. Comment un garçon distingué comme lui pouvait-il se montrer
en public avec cette Florence? Elle avait au moins quarante ans, elle
était laide à faire peur, tout l'orchestre la tutoyait aux premières
représentations.

--Avez-vous fini? cria Pauline, qui se promenait sous les arbres d'un
air boudeur. Je m'ennuie, moi.

Mais Malignon se défendait. Il ne connaissait pas cette Florence;
jamais il ne lui avait adressé la parole. On avait pu le voir avec une
dame, il accompagnait quelquefois la femme d'un de ses amis.
D'ailleurs, quelle était la personne qui l'avait vu? Il fallait des
preuves, des témoins.

--Pauline, demanda brusquement madame Deberle, en haussant la voix,
n'est-ce pas que tu l'as rencontré avec Florence?

--Oui, oui, répondit la jeune fille, sur le boulevard, en face de chez
Bignon.

Alors, madame Deberle, triomphante devant le sourire embarrassé de
Malignon, cria:

--Tu peux revenir, Pauline. C'est fini.

Malignon avait une loge pour le lendemain, aux Folies-Dramatiques. Il
l'offrit galamment, sans paraître tenir rancune à madame Deberle;
d'ailleurs, ils se querellaient toujours. Pauline voulut savoir si
elle pouvait aller voir la pièce qu'on jouait; et comme Malignon
riait, en branlant la tête, elle dit que c'était bien stupide, que les
auteurs auraient dû écrire des pièces pour les jeunes filles. On ne
lui permettait que la _Dame blanche_ et le théâtre classique.

Cependant, ces dames ne surveillaient plus les enfants. Tout d'un
coup, Lucien poussa des cris terribles.

--Que lui as-tu fait, Jeanne? demanda Hélène.

--Je ne lui ai rien fait, maman, répondit la petite fille. C'est lui
qui s'est jeté par terre.

La vérité était que les enfants venaient de partir pour les fameux
glaciers. Comme Jeanne prétendait qu'on arrivait sur les montagnes,
ils levaient tous les deux les pieds très-haut, afin d'enjamber les
rochers. Mais Lucien, essoufflé par cet exercice, avait fait un faux
pas et s'était étalé au beau milieu d'une plate-bande. Une fois par
terre, très-vexé, pris d'une rage de marmot, il avait éclaté en
larmes.

--Relève-le, cria de nouveau Hélène.

--Il ne veut pas, maman. Il se roule.

Et Jeanne se reculait, comme blessée et irritée de voir le petit
garçon si mal élevé. Il ne savait pas jouer, il allait certainement la
salir. Elle avait une moue de duchesse qui se compromet. Alors, madame
Deberle, que les cris de Lucien impatientaient, pria sa soeur de le
ramasser et de le faire taire. Pauline ne demandait pas mieux. Elle
courut, se jeta par terre à côté de l'enfant, se roula un instant avec
lui. Mais il se débattait, il ne voulait pas qu'on le prit. Elle se
releva pourtant, en le tenant sous les bras; et, pour le calmer:

--Tais-toi, braillard! dit-elle. Nous allons nous balancer.

Lucien se tut brusquement, Jeanne perdit son air grave, et une joie
ardente illumina son visage. Tous trois coururent vers la balançoire.
Mais ce fut Pauline qui s'assit sur la planchette.

--Poussez-moi, dit-elle aux enfants.

Ils la poussèrent de toute la force de leurs petites mains. Seulement,
Elle était lourde, ils la remuaient à peine.

--Poussez donc! répétait-elle. Oh! les grosses bêtes, ils ne savent
pas.

Dans le pavillon, madame Deberle venait d'avoir un léger frisson. Elle
trouvait qu'il ne faisait pas chaud, malgré ce beau soleil. Et elle
avait prié Malignon de lui passer un burnous de cachemire blanc,
accroché à une espagnolette. Malignon s'était levé pour lui poser le
burnous sur les épaules. Tous deux causaient familièrement de choses
qui intéressaient fort peu Hélène. Aussi cette dernière, inquiète,
craignant que Pauline, sans le vouloir, ne renversât les enfants,
alla-t-elle dans le jardin, laissant Juliette et le jeune homme
discuter une mode de chapeaux qui les passionnait.

Dès que Jeanne vit sa mère, elle s'approcha d'elle, d'un air câlin,
avec une supplication dans toute sa personne.

--Oh! maman, murmura-t-elle; oh! maman....

--Non, non, répondit Hélène, qui comprit très-bien. Tu sais qu'on te
l'a défendu.

Jeanne adorait se balancer. Il lui semblait qu'elle devenait un
oiseau, disait-elle. Ce vent qui lui soufflait au visage, cette
brusque envolée, ce va-et-vient continu, rythmé comme un coup d'aile,
lui causait l'émotion délicieuse d'un départ pour les nuages. Elle
croyait s'en aller là-haut. Seulement, cela finissait toujours mal.
Une fois, on l'avait trouvée cramponnée aux cordes de la balançoire,
évanouie, les yeux grands ouverts, pleins de l'effarement du vide. Une
autre fois, elle était tombée, raidie comme une hirondelle frappée
d'un grain de plomb.

--Oh! maman, continuait-elle, rien qu'un peu, un tout petit peu.

Sa mère, pour avoir la paix, l'assit enfin sur la planchette. L'enfant
rayonnait, avec une expression dévote, un léger tremblement de
jouissance qui agitait ses poignets nus. Et, comme Hélène la balançait
très-doucement:

--Plus fort, plus fort, murmurait-elle.

Mais Hélène ne l'écoutait pas. Elle ne quittait point la corde. Et
elle s'animait elle-même, les joues roses, toute vibrante des poussées
qu'elle imprimait à la planchette. Sa gravité habituelle se fondait
dans une sorte de camaraderie avec sa fille.

--C'est assez, déclara-t-elle, en enlevant Jeanne entre ses bras.

--Alors, balance-toi, je t'en prie, balance-toi, dit l'enfant, qui
était restée pendue à son cou.

Elle avait la passion de voir sa mère s'envoler, comme elle le disait,
prenant plus de joie encore à la regarder qu'à se balancer elle-même.
Mais celle-ci lui demanda en riant qui la pousserait; quand elle
jouait, elle, c'était sérieux: elle montait par-dessus les arbres.
Juste à ce moment; M. Rambaud parut, conduit par la concierge. Il
avait rencontré madame Deberle chez Hélène, et il avait cru pouvoir se
présenter, en ne trouvant pas cette dernière à son appartement. Madame
Deberle se montra très-aimable, touchée par la bonhomie du digne
homme. Puis, elle s'enfonça de nouveau dans un entretien très-vif avec
Malignon.

--Bon ami va te pousser! bon ami va te pousser! criait Jeanne en
sautant autour de sa mère.

--Veux-tu te taire! nous ne sommes pas chez nous, dit Hélène, qui
affecta un air de sévérité.

--Mon Dieu! murmura M. Rambaud, si cela vous amuse, je suis à votre
disposition. Quand on est à la campagne....

Hélène se laissait tenter. Lorsqu'elle était jeune fille, elle se
balançait pendant des heures, et le souvenir de ces lointaines parties
l'emplissait d'un sourd désir. Pauline, qui s'était assise avec Lucien
au bord de la pelouse, intervint de son air libre de grande fille
émancipée.

--Oui, oui, monsieur va vous pousser.... Après il me poussera.
N'est-ce pas, monsieur, vous me pousserez?

Cela décida Hélène. La jeunesse qui était en elle, sous la correction
froide de sa grande beauté, éclatait avec une ingénuité charmante.
Elle se montrait simple et gaie comme une pensionnaire. Surtout, elle
n'avait point de pruderie. En riant, elle dit qu'elle ne voulait pas
montrer ses jambes, et elle demanda une ficelle, avec laquelle elle
noua ses jupes au-dessus de ses chevilles. Puis, montée debout sur la
planchette, les bras élargis et se tenant aux cordes, elle cria
joyeusement:

--Allez, monsieur Rambaud.... Doucement d'abord!

M. Rambaud avait accroché son chapeau à une branche. Sa large et bonne
figure s'éclairait d'un sourire paternel. Il s'assura de la solidité
des cordes, regarda les arbres, se décida à donner une légère poussée.
Hélène venait, pour la première fois de quitter le deuil. Elle portait
une robe grise, garnie de noeuds mauves. Et, toute droite, elle
partait lentement, rasant la terre, comme bercée.

--Allez! allez! dit-elle.

Alors, M. Rambaud, les bras en avant, saisissant la planchette au
passage, lui imprima un mouvement plus vif. Hélène montait; à chaque
vol, elle gagnait de l'espace. Mais le rythme gardait une gravité. On
la voyait, correcte encore, un peu sérieuse, avec des yeux très-clairs
dans son beau visage muet; ses narines seules se gonflaient, comme
pour boire le vent. Pas un pli de ses jupes n'avait bougé. Une natte
de son chignon se dénouait.

--Allez! Allez!

Une brusque secousse l'enleva. Elle montait dans le soleil, toujours
plus haut. Une brise se dégageait d'elle et soufflait dans le jardin;
et elle passait si vite, qu'on ne la distinguait plus avec netteté.
Maintenant, elle devait sourire, son visage était rose, ses yeux
filaient comme des étoiles. La natte dénouée battait sur son cou.
Malgré la ficelle qui les nouait, ses jupes flottaient et découvraient
la blancheur de ses chevilles. Et on la sentait à l'aise, la poitrine
libre, vivant dans l'air comme dans une patrie.

--Allez! allez!

M. Rambaud, en nage, la face rouge, déploya toute sa force. Il y eut
un cri. Hélène montait encore.

--Oh! maman! oh! maman! répétait Jeanne en extase.

Elle s'était assise sur la pelouse, elle regardait sa mère, ses
petites mains serrées sur sa poitrine, comme si elle eût elle-même bu
tout cet air qui soufflait. Elle manquait d'haleine, elle suivait
instinctivement d'une cadence des épaules les longues oscillations de
la balançoire. Et elle criait:

--Plus fort! plus fort!

Sa mère montait toujours. En haut, ses pieds touchaient les branches
des arbres.

--Plus fort! plus fort! oh! maman, plus fort!

Mais Hélène était en plein ciel. Les arbres pliaient et craquaient
comme sous des coups de vent. On ne voyait plus que le tourbillon de
ses jupes qui claquaient avec un bruit de tempête. Quand elle
descendait, les bras élargis, la gorge en avant, elle baissait un peu
la tête, elle planait une seconde; puis, un élan l'emportait, et elle
retombait, la tête abandonnée en arrière, fuyante et pâmée, les
paupières closes. C'était sa jouissance, ces montées et ces descentes,
qui lui donnaient un vertige. En haut, elle entrait dans le soleil,
dans ce blond soleil de février, pleuvant comme une poussière d'or.
Ses cheveux châtains, aux reflets d'ambre, s'allumaient; et l'on
aurait dit qu'elle flambait tout entière, tandis que ses noeuds de
soie mauve, pareils à des fleurs de feu, luisaient sur sa robe
blanchissante. Autour d'elle, le printemps naissait, les bourgeons
violâtres mettaient leur ton fin de laque, sur le bleu du ciel.

Alors, Jeanne joignit les mains. Sa mère lui apparaissait comme une
sainte, avec un nimbe d'or, envolée pour le Paradis. Et elle
balbutiait encore:

«Oh! maman, oh! maman....» d'une voix brisée.

Cependant madame Deberle et Malignon, intéressés, s'étaient avancés
sous les arbres. Malignon trouvait cette dame très-courageuse. Madame
Deberle dit d'un air effrayé:

--Le coeur me tournerait, c'est certain.

Hélène entendit, car elle jeta ces mots, du milieu des branches:

--Oh! moi, j'ai le coeur solide!... Allez, allez donc, monsieur
Rambaud. Et, en effet, sa voix restait calme. Elle semblait ne pas se
soucier des deux hommes qui étaient là. Ils ne comptaient pas sans
doute. Sa natte s'était échevelée; la ficelle devait se relâcher, et
ses jupons avaient des bruits de drapeau. Elle montait.

Mais, tout d'un coup, elle cria:

--Assez, monsieur Rambaud, assez!

Le docteur Deberle venait de paraître sur le perron. Il s'approcha,
embrassa tendrement sa femme, souleva Lucien et le baisa au front.
Puis, il regarda Hélène en souriant.

--Assez, assez! continuait à dire celle-ci.

--Pourquoi donc? demanda-t-il. Je vous dérange?

Elle ne répondit pas. Elle était devenue grave. La balançoire, lancée
à toute volée, ne s'arrêtait point; elle gardait de longues
oscillations régulières qui enlevaient encore Hélène très-haut. Et le
docteur, surpris et charmé, l'admirait, tant elle était superbe,
grande et forte, avec sa pureté de statue antique, ainsi balancée
mollement, dans le soleil printanier. Mais elle paraissait irritée;
et, brusquement, elle sauta.

--Attendez! attendez! criait tout le monde.

Hélène avait poussé une plainte sourde. Elle était tombée sur le
gravier d'une allée, et elle ne put se relever.

--Mon Dieu! quelle imprudence! dit le docteur, la face très-pale.

Tous s'empressaient autour d'elle. Jeanne pleurait si fort, que M.
Rambaud, défaillant lui-même, dut la prendre dans ses bras. Cependant,
le docteur interrogeait vivement Hélène.

--C'est la jambe droite qui a porté, n'est-ce pas?... Vous ne pouvez
vous mettre debout?

Et, comme elle restait étourdie, sans répondre, il demanda encore:

--Vous souffrez?

--Une douleur sourde, là, au genou, dit-elle péniblement.

Alors, il envoya sa femme chercher sa pharmacie et des bandages. Il
répétait:

--Il faut voir, il faut voir.... Ce n'est rien sans doute.

Puis, il s'agenouilla sur le gravier. Hélène le laissait faire. Mais,
lorsqu'il avança les mains, elle se souleva d'un effort, elle serra
ses jupes autour de ses pieds.

--Non, non, murmura-t-elle.

--Pourtant, dit-il, il faut bien voir....

Elle avait un léger tremblement, et, d'une voix plus basse, elle
reprit:

--Je ne veux pas.... Ce n'est rien.

Il la regarda, étonné d'abord. Une teinte rose était montée à son cou.
Pendant un instant, leurs yeux se rencontrèrent et semblèrent lire au
fond de leurs âmes. Alors, troublé lui-même, il sa releva avec lenteur
et resta près d'elle, sans lui demander davantage à la visiter.

Hélène avait appelé M. Rambaud d'un signe. Elle lui dit à l'oreille:

--Allés chercher le docteur Bodin, racontez-lui ce qui m'arrive.

Dix minutes plus tard, quand le docteur Bodin arriva, elle se mit
debout avec un courage surhumain, et s'appuyant sur lui et sur M.
Rambaud, elle remonta chez elle. Jeanne la suivait, toute secouée de
larmes.

--Je vous attends, avait dit le docteur Deberle à son confrère. Venez
nous rassurer.

Dans le jardin, on causa vivement. Malignon s'écriait que les femmes
avaient de drôles de têtes. Pourquoi diable cette dame s'était-elle
amusée à sauter? Pauline, très-contrariée de l'aventure qui la privait
d'un plaisir, trouvait imprudent de se faire balancer si fort. Le
médecin ne parlait pas, semblait soucieux.

--Rien de grave, dit le docteur Bodin en redescendant, une simple
foulure.... Seulement, elle restera sur sa chaise longue au moins
pendant quinze jours.

M. Deberle tapa alors amicalement sur l'épaule de Malignon. Il voulut
que sa femme rentrât, parce que décidément il faisait trop frais. Et,
prenant Lucien, il l'emporta lui-même, en le couvrant de baisers.




V


Les deux fenêtres de la chambre étaient grande ouvertes, et Paris,
dans l'abîme qui se creusait au pied de la maison, bâtie à pic sur la
hauteur, déroulait sa plaine immense. Dix heures sonnaient, la belle
matinée de février avait une douceur et une odeur de printemps.

Hélène, allongée sur sa chaise longue, le genou encore emmailloté de
bandes, lisait devant une des fenêtres. Elle ne souffrait plus; mais,
depuis huit jours, elle était clouée là, ne pouvant même travailler à
son ouvrage de couture habituel. Ne sachant que faire, elle avait
ouvert un livre traînant sur le guéridon, elle qui ne lisait jamais.
C'était le livre dont elle se servait chaque soir pour masquer la
veilleuse, le seul qu'elle eût sorti en dix-huit mois de la petite
bibliothèque, garnie par M. Rambaud d'ouvrages honnêtes. D'ordinaire,
les romans lui semblaient faux et puérils. Celui-là, l'_Ivanhoé_ de
Walter Scott, l'avait d'abord fort ennuyée. Puis, une curiosité
singulière lui était venue. Elle l'achevait, attendrie parfois, prise
d'une lassitude, et elle le laissait tomber de ses mains pendant de
longues minutes, les regards fixés sur le vaste horizon.

Ce matin-là, Paris mettait une paresse souriante à s'éveiller. Une
vapeur, qui suivait la vallée de la Seine, avait noyé les deux rives.
C'était une buée légère, comme laiteuse, que le soleil peu à peu
grandi éclairait. On ne distinguait rien de la ville, sous cette
mousseline flottante, couleur du temps. Dans les creux, le nuage
épaissi se fonçait d'une teinte bleuâtre, tandis que, sur de larges
espaces, des transparences se faisaient, d'une finesse extrême,
poussière dorée où l'on devinait l'enfoncement des rues; et, plus
haut, des dômes et des flèches déchiraient le brouillard, dressant
leurs silhouettes grises, enveloppés encore des lambeaux de la brume
qu'ils trouaient. Par instants, des pans de fumée jaune se détachaient
avec le coup d'aile lourd d'un oiseau géant, puis se fondaient dans
l'air qui semblait les boire. Et, au-dessus de cette immensité, de
cette nuée descendue et endormie sur Paris, un ciel très-pur, d'un
bleu effacé, presque blanc, déployait sa voûte profonde. Le soleil
montait dans un poudroiement adouci de rayons. Une clarté blonde, du
blond vague de l'enfance, se brisait en pluie, emplissait l'espace de
son frisson tiède. C'était une fête, une paix souveraine et une gaieté
tendre de l'infini, pendant que la ville, criblée de flèches d'or,
paresseuse et somnolente, ne se décidait point à se montrer sous ses
dentelles.

Hélène, depuis huit jours, avait cette distraction du grand Paris
élargi devant elle. Jamais elle ne s'en lassait. Il était insondable
et changeant comme un océan, candide le matin et incendié le soir,
prenant les joies et les tristesses des cieux qu'il reflétait. Un coup
de soleil lui faisait rouler des flots d'or, un nuage l'assombrissait
et soulevait en lui des tempêtes. Toujours, il se renouvelait:
c'étaient des calmes plats, couleur orange, des coups de vent qui
d'une heure à l'autre plombaient l'étendue, des temps vifs et clairs
allumant une lueur à la crête de chaque toiture, des averses noyant le
ciel et la terre, effaçant l'horizon dans la débâcle d'un chaos.
Hélène goûtait là toutes les mélancolies et tous les espoirs du large;
elle croyait même en recevoir au visage le souffle fort, la senteur
amère; et il n'était pas jusqu'au grondement continu de la ville qui
ne lui apportât l'illusion de la marée montante, battant contre les
rochers d'une falaise.

Le livre glissa de ses mains. Elle rêvait, les yeux perdus. Quand elle
le lâchait ainsi, c'était par un besoin de ne pas continuer, de
comprendre et d'attendre. Elle prenait une jouissance à ne point
satisfaire tout de suite sa curiosité. Le récit la gonflait d'une
émotion qui l'étouffait. Paris, justement, ce matin-là, avait la joie
et le trouble vague de son coeur. Il y avait là un grand charme:
ignorer, deviner à demi, s'abandonner à une lente initiation, avec le
sentiment obscur qu'elle recommençait sa jeunesse.

Comme ces romans mentaient! Elle avait bien raison de ne jamais en
lire. C'étaient des fables bonnes pour les têtes vides, qui n'ont
point le sentiment exact de la vie. Et elle restait séduite pourtant,
elle songeait invinciblement au chevalier Ivanhoé, si passionnément
aimé de deux femmes, Rébecca, la belle juive, et la noble lady Rowena.
Il lui semblait qu'elle aurait aimé avec la fierté et la sérénité
patiente de cette dernière. Aimer, aimer! et ce mot qu'elle ne
prononçait pas, qui de lui-même vibrait en elle, l'étonnait et la
faisait sourire. Au loin, des flocons pâles nageaient sur Paris,
emportés par une brise, pareils à une bande de cygnes. De grandes
nappes de brouillard se déplaçaient; un instant, la rive gauche
apparut, tremblante et voilée, comme une ville féerique aperçue en
songe; mais une masse de vapeur s'écroula, et cette ville fut
engloutie sous le débordement d'une inondation. Maintenant, les
vapeurs, également épandues sur tous les quartiers, arrondissaient un
beau lac, aux eaux blanches et unies. Seul, un courant plus épais
marquait d'une courbe grise le cours de la Seine. Lentement, sur ces
eaux blanches, si calmes, des ombres semblaient faire voyager des
vaisseaux aux voiles roses, que la jeune femme suivait d'un regard
songeur. Aimer, aimer! et elle souriait à son rêve qui flottait.

Cependant, Hélène reprit son livre. Elle en était à cet épisode de
l'attaque du château, lorsque Rébecca soigne Ivanhoé blessé et le
renseigne sur la bataille, qu'elle suit par une fenêtre. Elle se
sentait dans un beau mensonge, elle s'y promenait comme dans un jardin
idéal, aux fruits d'or, où elle buvait toutes les illusions. Puis, à
la fin de la scène, quand Rébecca, enveloppée de son voile, exhale sa
tendresse auprès du chevalier endormi, Hélène de nouveau laissa tomber
le volume, le coeur si gonflé d'émotion, qu'elle ne pouvait continuer.

Mon Dieu! était-ce vrai, toutes ces choses? Et, renversée dans sa
chaise longue, engourdie par l'immobilité qu'il lui fallait garder,
elle contemplait Paris noyé et mystérieux, sous le soleil blond.
Alors, évoquée par les pages du roman, sa propre existence se dressa.
Elle se vit jeune fille, à Marseille, chez son père, le chapelier
Mouret. La rue des Petites-Mariés était noire, et la maison, avec sa
cuve d'eau bouillante, pour la fabrication des chapeaux, exhalait,
même par les beaux temps, une odeur fade d'humidité. Elle vit aussi sa
mère, toujours malade, qui la baisait de ses lèvres pâles, sans
parler. Jamais elle n'avait aperçu un rayon de soleil dans sa chambre
d'enfant. On travaillait beaucoup autour d'elle, on gagnait rudement
une aisance ouvrière. Pais, c'était tout; jusqu'à son mariage, rien ne
tranchait dans cette succession de jours semblables. Un matin, comme
elle revenait du marché avec sa mère, elle avait heurté le fils
Grandjean de son panier plein de légumes. Charles s'était retourné et
les avait suivies. Tout le roman de ses amours tenait là. Pendant
trois mois, elle le rencontra sans cesse, humble et gauche, n'osant
l'aborder. Elle avait seize ans, elle était un peu fière de cet
amoureux, qu'elle savait d'une famille riche. Mais elle le trouvait
laid, elle riait de lui souvent, et dormait des nuits paisibles dans
l'ombre de la grande maison humide. Puis, on les avait mariés. Ce
mariage l'étonnait encore. Charles l'adorait, se mettait par terre, le
soir, quand elle se couchait, pour baiser ses pieds nus. Elle
souriait, pleine d'amitié, en lui reprochant d'être bien enfant.
Alors, une vie grise avait recommencé. Pendant douze ans, elle ne se
souvenait pas d'une secousse. Elle était très-calme et très-heureuse,
sans une fièvre de la chair ni du coeur, enfoncée dans les soucis
quotidiens d'un ménage pauvre. Charles baisait toujours ses pieds de
marbre, tandis qu'elle se montrait indulgente et maternelle pour lui.
Rien de plus. Et elle vit brusquement la chambre de l'hôtel du Var,
son mari mort, sa robe de veuve étalée sur une chaise. Elle avait
pleuré comme le soir d'hiver où sa mère était morte. Ensuite, les
jours avaient coulé encore. Depuis deux mois, avec sa fille, elle se
sentait de nouveau très-heureuse et très-calme. Mon Dieu! était-ce
tout? et que disait donc ce livre, lorsqu'il parlait de ces grands
amours qui éclairent toute une existence? À l'horizon, sur le lac
dormant, de longs frissons couraient. Puis, le lac, tout d'un coup,
parut crever; des fentes se faisaient, et il y avait, d'un bout à
l'autre, un craquement qui annonçait la débâcle. Le soleil, plus haut,
dans la gloire triomphante de ses rayons, attaquait victorieusement le
brouillard. Peu à peu, le grand lac semblait se tarir, comme si
quelque déversoir invisible eût vidé la plaine. Les vapeurs, tout à
l'heure si profondes, s'amincissaient, devenaient transparentes en
prenant les colorations vives de l'arc-en-ciel. Toute la rive gauche
était d'un bleu tendre, lentement foncé, violâtre au fond, du côté du
Jardin des Plantes. Sur la rive droite, le quartier des Tuileries
avait le rose pâli d'une étoffe couleur chair, tandis que, vers
Montmartre, c'était comme une lueur de braise, du carmin flambant dans
de l'or; puis, très-loin, les faubourgs ouvriers s'assombrissaient
d'un ton brique, de plus en plus éteint et passant au gris bleuâtre de
l'ardoise. On ne distinguait point encore la ville tremblante et
fuyante, comme un de ces fonds sous-marins que l'oeil devine par les
eaux claires, avec leurs forêts terrifiantes de grandes herbes, leurs
grouillements pleins d'horreur, leurs monstres entrevus. Cependant,
les eaux baissaient toujours. Elles n'étaient plus que de fines
mousselines étalées; et, une à une, les mousselines s'en allaient,
l'image de Paris s'accentuait et sortait du rêve.

Aimer, aimer! pourquoi ce mot revenait-il en elle avec cette douceur,
pendant qu'elle suivait la fonte du brouillard? N'avait-elle pas aimé
son mari, qu'elle soignait comme un enfant? Mais un souvenir poignant
s'éveilla, celui de son père, que l'on avait trouvé pendu trois
semaines après la mort de sa femme, au fond d'un cabinet où les robes
de celle-ci étaient encore accrochées. Il agonisait là, raidi, la
figure enfoncée dans une jupe, enveloppé de ces vêtements qui
exhalaient un peu de celle qu'il adorait toujours. Puis, dans sa
rêverie, il y eut un brusque saut: elle songeait à des détails
d'intérieur, aux comptes du mois qu'elle avait arrêtés le matin même
avec Rosalie, et elle se sentait très-fière de son bon ordre. Elle
avait vécu plus de trente années dans une dignité et dans une fermeté
absolues. La justice seule la passionnait. Quand elle interrogeait son
passé, elle ne trouvait pas une faiblesse d'une heure, elle se voyait
d'un pas égal suivre une route unie et toute droite. Certes les jours
pouvaient couler, elle continuerait sa marche tranquille, sans que son
pied heurtât un obstacle. Et cela la rendait sévère, avec de la colère
et du mépris contre ces menteuses existences dont l'héroïsme trouble
les coeurs. La seule existence vraie était la sienne, qui se déroulait
au milieu d'une paix si large. Mais, sur Paris, il n'y avait plus
qu'une mince fumée, une simple gaze frémissante et près de s'envoler;
et un attendrissement subit s'empara d'elle. Aimer, aimer! tout la
ramenait à la caresse de ce mot, même l'orgueil de son honnêteté. Sa
rêverie devenait si légère, qu'elle ne pensait plus, baignée de
printemps, les yeux humides.

Cependant, Hélène allait reprendre son livre, lorsque Paris,
lentement, apparut. Pas un souffle de vent n'avait passé, ce fut comme
une évocation. La dernière gaze se détacha, monta, s'évanouit dans
l'air. Et la ville s'étendit sans une ombre, sous le soleil vainqueur.
Hélène resta le menton appuyé sur la main, regardant cet éveil
colossal.

Toute une vallée sans fin de constructions entassées. Sur la ligne
perdue des coteaux, des amas de toitures se détachaient, tandis que
l'on sentait le flot des maisons rouler au loin, derrière les plis de
terrain, dans des campagnes qu'on ne voyait plus. C'était la pleine
mer, avec l'infini et l'inconnu de ses vagues. Paris se déployait,
aussi grand que le ciel. Sous cette radieuse matinée, la ville, jaune
de soleil, semblait un champ d'épis mûrs; et l'immense tableau avait
une simplicité, deux tons seulement, le bleu pâle de l'air et le
reflet doré des toits. L'ondée de ces rayons printaniers donnait aux
choses une grâce d'enfance. On distinguait nettement les plus petite
détails, tant la lumière était pure. Paris, avec le chaos inextricable
de ses pierres, luisait comme sous un cristal. De temps à autre
pourtant, dans cette sérénité éclatante et immobile, un souffle
passait; et alors on voyait des quartiers dont les lignes mollissaient
et tremblaient, comme si on les eût regardés à travers quelque flamme
invisible.

Hélène, d'abord, s'intéressa aux larges étendues déroulées sous ses
fenêtres, à la pente du Trocadéro et au développement des quais. Il
fallait qu'elle se penchât, pour apercevoir le carré nu du Champ-de-
Mars, fermé au fond par la barre sombre de l'École militaire. En bas,
sur la vaste place et sur les trottoirs, aux deux côtés de la Seine,
elle distinguait les passants, une foule active de points noirs
emportés dans un mouvement de fourmilière; la caisse jaune d'un
omnibus jetait une étincelle; des camions et des fiacres traversaient
le pont, gros comme des jouets d'enfant, avec des chevaux délicats qui
ressemblaient à des pièces mécaniques; et, le long dos talus gazonnés,
parmi d'autres promeneurs, une bonne en tablier blanc tachait l'herbe
d'une clarté. Puis, Hélène leva les yeux; mais la foule s'émiettait et
se perdait, les voitures elles-mêmes devenaient des grains de sable;
il n'y avait plus que la carcasse gigantesque de la ville, comme vide
et déserte, vivant seulement par la sourde trépidation qui l'agitait.
Là, au premier plan, à gauche, des toits rouges luisaient, les hautes
cheminées de la Manutention fumaient avec lenteur; tandis que, de
l'autre côté du fleuve, entre l'Esplanade et le Champ-de-Mars, un
bouquet de grands ormes faisait un coin de parc, dont on voyait
nettement les branches nues, les cimes arrondies, teintées déjà de
pointes vertes. Au milieu, la Seine s'élargissait et régnait,
encaissée dans ses berges grises, où des tonneaux déchargés, des
profils de grues à vapeur, des tombereaux alignés, mettaient le décor
d'un port de mer. Hélène revenait toujours à cette nappe
resplendissante sur laquelle des barques passaient, pareilles à des
oiseaux couleur d'encre. Invinciblement, d'un long regard, elle en
remontait la coulée superbe. C'était comme un galon d'argent qui
coupait Paris en deux. Ce matin-là, l'eau roulait du soleil, l'horizon
n'avait pas de lumière plus éclatante. Et le regard de la jeune femme
rencontrait d'abord le pont des Invalides, puis le pont de la
Concorde, puis le pont Royal; les ponts continuaient, semblaient se
rapprocher, se superposaient, bâtissant d'étranges viaducs à plusieurs
étages, troués d'arches de toutes formes; pendant que le fleuve, entre
ces constructions légères, montrait des bouts de sa robe bleue, de
plus en plus perdus et étroits. Elle levait encore les yeux: là-bas,
la coulée se séparait dans la débandade confuse des maisons; les
ponts, des deux côtés de la Cité, devenaient des fils tendus d'une
rive à l'autre; et les tours de Notre-Dame, toutes dorées, se
dressaient comme les bornes de l'horizon, au delà desquelles la
rivière, les constructions, les massifs d'arbres n'étaient plus que de
la poussière de soleil. Alors, éblouie, elle quitta ce coeur triomphal
de Paris, où toute la gloire de la ville paraissait flamber. Sur la
rive droite, au milieu des futaies des Champs-Élysées, les grandes
verrières du Palais de l'Industrie étalaient des blancheurs de neige;
plus loin, derrière la toiture écrasée de la Madeleine, semblable à
une pierre tombale, se dressait la masse énorme de l'Opéra; et
c'étaient d'autres édifices, des coupoles et des tours, la colonne
Vendôme, Saint-Vincent de Paul, la tour Saint-Jacques, plus près les
cubes lourds des pavillons du nouveau Louvre et des Tuileries, à demi
enfouis dans un bois de marronniers. Sur la rive gauche, le dôme des
Invalides ruisselait de dorures; au delà, les deux tours inégales de
Saint-Sulpice pâlissaient dans la lumière; et, en arrière encore, à
droite des aiguilles neuves de Sainte-Clotilde, le Panthéon bleuâtre,
assis carrément sur une hauteur, dominait la ville, développait en
plein ciel sa fine colonnade, immobile dans l'air avec le ton de soie
d'un ballon captif.

Maintenant, Hélène, d'un coup d'oeil paresseusement promené,
embrassait Paris entier. Des vallées s'y creusaient, que l'on devinait
aux mouvements des toitures; la butte des Moulins montait avec un flot
bouillonnant de vieilles ardoises, tandis que la ligne des grands
boulevards dévalait comme un ruisseau, où s'engloutissait une
bousculade de maisons dont on ne voyait même plus les tuiles. À cette
heure matinale, le soleil oblique n'éclairait point les façades
tournées vers le Trocadéro. Aucune fenêtre ne s'allumait. Seuls, des
vitrages, sur les toits, jetaient des lueurs, de vives étincelles de
mica, dans le rouge cuit des poteries environnantes. Les maisons
restaient grises, d'un gris chauffé de reflets; mais des coups de
lumière trouaient les quartiers, de longues rues qui s'enfonçaient,
droites devant Hélène, coupaient l'ombre de leurs raies de soleil. A
gauche seulement, les buttes Montmartre et les hauteurs du
Père-Lachaise bossuaient l'immense horizon plat, arrondi sans une
cassure. Les détails si nets aux premiers plans, les dentelures
innombrables des cheminées, les petites hachures noires des milliers
de fenêtres, s'effaçaient, se chinaient de jaune et de bleu, se
confondaient dans un pêle-mêle de ville sans fin, dont les faubourgs
hors de la vue semblaient allonger des plages de galets, noyées d'une
brume violâtre, sous la grande clarté épandue et vibrante du ciel.

Hélène, toute grave, regardait, lorsque Jeanne entra joyeusement.

--Maman, maman, vois donc!

L'enfant tenait un gros paquet de giroflées jaunes. Et elle raconta,
avec des rires, qu'elle avait guetté Rosalie rentrer des provisions,
pour voir dans son panier. C'était sa joie, de fouiller dans ce
panier.

--Vois donc, maman! Il y avait ça, au fond.... Sens un peu, la bonne
odeur!

Les fleurs fauves, tigrées de pourpre, exhalaient une senteur
pénétrante, qui embaumait toute la chambre. Alors, Hélène, d'un
mouvement passionné, attira Jeanne contre sa poitrine, pendant que le
paquet de giroflées tombait sur ses genoux. Aimer, aimer! certes, elle
aimait son enfant. N'était-ce point assez, ce grand amour qui avait
empli sa vie jusque-là? Cet amour devait lui suffire, avec sa douceur
et son calme, son éternité qu'aucune lassitude ne pouvait rompre. Et
elle serrait davantage sa fille, comme pour écarter des pensées qui
menaçaient de la séparer d'elle. Cependant, Jeanne s'abandonnait à
cette aubaine de baisers. Les yeux humides, elle se caressait
elle-même contre l'épaule de sa mère, avec un mouvement câlin de son
cou délicat. Puis, elle lui passa un bras à la taille, elle resta là,
bien sage, la joue appuyée sur son sein. Entre elles, les giroflées
mettaient leur parfum.

Longtemps, elles ne parlèrent pas. Jeanne, sans bouger, demanda enfin
à voix basse:

--Maman, tu vois, là-bas, près de la rivière, ce dôme qui est tout
rose.... Qu'est-ce donc?

C'était le dôme de l'Institut. Hélène, un instant, regarda, parut se
consulter. Et, doucement:

--Je ne sais pas, mon enfant.

La petite se contenta de cette réponse, le silence recommença. Mais
elle posa bientôt une autre question.

--Et là, tout près, ces beaux arbres? reprit-elle, en montrant du
doigt une échappée du jardin des Tuileries.

--Ces beaux arbres? murmura la mère. À gauche, n'est-ce pas?... Je ne
sais pas, mon enfant.

--Ah! dit Jeanne.

Puis, après une courte rêverie, elle ajouta avec une moue grave:

--Nous ne savons rien.

Elles ne savaient rien de Paris, en effet. Depuis dix-huit mois
qu'elles l'avaient sous les yeux à toute heure, elles n'en
connaissaient pas une pierre. Trois fois seulement, elles étaient
descendues dans la ville; mais, remontées chez elles, la tête malade
d'une telle agitation, elles n'avaient rien retrouvé, au milieu du
pêle-mêle énorme des quartiers.

Jeanne, pourtant, s'entêtait parfois.

--Ah! tu vas me dire! demanda-t-elle. Ces vitres toutes blanches....?
C'est trop gros, tu dois savoir.

Elle désignait le Palais de l'Industrie. Hélène hésitait.

--C'est une gare.... Non, je crois que c'est un théâtre....

Elle eut un sourire, elle lissa les cheveux de Jeanne, en répétant sa
réponse habituelle:

--Je ne sais pas, mon enfant.

Alors, elles continuèrent à regarder Paris, sans chercher davantage à
le connaître. Cela était très-doux, de l'avoir là et de l'ignorer. Il
restait l'infini et l'inconnu. C'était comme si elles se fussent
arrêtées au seuil d'un monde, dont elles avaient l'éternel spectacle,
en refusant d'y descendre. Souvent, Paris les inquiétait, lorsqu'il
leur envoyait des haleines chaudes et troublantes. Mais, ce matin-là,
il avait une gaieté et une innocence d'enfant, son mystère ne leur
soufflait que de la tendresse à la face.

Hélène reprit son livre, tandis que Jeanne, serrée contre elle,
regardait toujours. Dans le ciel éclatant et immobile, aucune brise ne
s'élevait. Les fumées de la Manutention montaient toutes droites, en
flocons légers qui se perdaient très-haut. Et, au ras des maisons, des
ondes passaient sur la ville, une vibration de vie, faite de toute la
vie enfermée là. La voix hante des rues prenait dans le soleil une
mollesse heureuse. Mais un bruit attira l'attention de Jeanne. C'était
un vol de pigeons blancs, parti de quelque pigeonnier voisin, et qui
traversait l'air, en face de la fenêtre; ils emplissaient l'horizon,
la neige volante de leurs ailes cachait l'immensité de Paris.

Les yeux de nouveau levés et perdus, Hélène rêvait profondément. Elle
était lady Rowena, elle aimait avec la paix et la profondeur d'une âme
noble. Cette matinée de printemps, cette grande ville si douce, ces
premières giroflées qui lui parfumaient les genoux, avaient peu à peu
fondu son coeur.





DEUXIÈME PARTIE




I


Un matin, Hélène s'occupait à ranger sa petite bibliothèque, dont elle
bouleversait les livres depuis quelques jours, lorsque Jeanne entra en
sautant, en tapant des mains.

--Maman, cria-t-elle, un soldat! un soldat!

--Quoi? un soldat? dit la jeune femme. Qu'est-ce que tu me veux, avec
ton soldat?

Mais l'enfant était dans un de ses accès de folie joyeuse; elle
sautait plus fort, elle répétait: «Un soldat! un soldat!» sans
s'expliquer davantage. Alors, comme elle avait laissé la porte de la
chambre ouverte, Hélène se leva, et elle fut toute surprise
d'apercevoir un soldat, un petit soldat, dans l'antichambre. Rosalie
était sortie; Jeanne devait avoir joué sur le palier, malgré la
défense formelle de sa mère.

--Qu'est-ce que vous désirez, mon ami? demanda Hélène.

Le petit soldat, très-troublé par l'apparition de cette dame, si belle
et si blanche dans son peignoir garni de dentelle, frottait un pied
sur la parquet, saluait, balbutiait précipitamment:

--Pardon.... excuse....

Et il ne trouvait rien autre chose, il reculait jusqu'au mur, en
traînant toujours les pieds. Ne pouvant aller plus loin, voyant que la
dame attendait avec un sourire involontaire, il fouilla vivement dans
sa poche droite, dont il tira un mouchoir bleu, un couteau et un
morceau de pain. Il regardait chaque objet, l'engouffrait de nouveau.
Puis, il passa à la poche gauche; il y avait la un bout de corde, deux
clous rouillés, des images enveloppées dans la moitié d'un journal. Il
renfonça le tout, il tapa sur ses cuisses d'un air anxieux. Et il
bégayait, ahuri:

--Pardon.... excuse....

Mais, brusquement, il posa un doigt contre son nez, en éclatant d'un
bon rire. L'imbécile! il se souvenait. Il ôta deux boutons de sa
capote, fouilla dans sa poitrine, où il enfonça le bras jusqu'au
coude. Enfin, il sortit une lettre, qu'il secoua violemment, comme
pour en enlever la poussière, avant de la remettre à Hélène.

--Une lettre pour moi, vous êtes sur? dit celle-ci.

L'enveloppe portait bien son nom et son adresse, d'une grosse écriture
paysanne, avec des jambages qui se culbutaient comme des capucins de
cartes. Et dès qu'elle fut parvenue à comprendre, arrêtée à chaque
ligne par des tournures et une orthographe extraordinaires, elle eut
un nouveau sourire. C'était une lettre de la tante de Rosalie, qui lui
envoyait Zéphyrin Lacour, tombé au sort «malgré deux messes dites par
monsieur le curé». Alors, attendu que Zéphyrin était l'amoureux de
Rosalie, elle priait madame de permettre aux enfants de se voir le
dimanche. Il y avait trois pages où cette demande revenait dans les
mêmes termes, de plus en plus embrouillés, avec un effort constant de
dire quelque chose qui n'était pas dit. Puis, avant de signer, la
tante semblait avoir trouvé tout d'un coup, et elle avait écrit:
«Monsieur le curé le permet,» en écrasant sa plume au milieu d'un
éclaboussement de pâtés.

Hélène plia lentement la lettre. Tout en la déchiffrant, elle avait
levé deux ou trois fois la tête, pour jeter un coup d'oeil sur le
soldat. Il était toujours collé contre le mur, et ses lèvres
remuaient, il paraissait appuyer chaque phrase d'un léger mouvement du
menton; sans doute il savait la lettre par coeur.

--Alors, c'est vous qui êtes Zéphyrin Lacour? dit-elle.

Il se mit à rire, il branla le cou.

--Entrez, mon ami; ne restez pas là.

Il se décida à la suivre, mais il se tint debout près de la porte,
pendant qu'Hélène s'asseyait. Elle l'avait mal vu, dans l'ombre de
l'antichambre. Il devait avoir juste la taille de Rosalie; un
centimètre de moins, et il était réformé. Les cheveux roux, tondus
très-ras, sans un poil de barbe, il avait une face toute ronde,
couverte de son, percée de deux yeux minces comme des trous de vrille.
Sa capote neuve, trop grande pour lui, l'arrondissait encore; et les
jambes écartées dans son pantalon rouge, pendant qu'il balançait
devant lui son képi à large visière, il était drôle et attendrissant,
avec sa rondeur de petit bonhomme bêta, sentant le labour sous
l'uniforme.

Hélène voulut l'interroger, obtenir quelques renseignements.

--Vous avez quitté la Beauce il y a huit jours?

--Qui, madame.

--Et vous voilà à Paris. Vous n'en êtes pas fâché?

--Non, madame.

Il s'enhardissait, il regardait dans la chambre, très impressionné par
les tentures de velours bleu.

--Rosalie n'est pas là, reprit Hélène; mais elle va rentrer.... Sa
tante m'apprend que vous êtes son bon ami.

Le petit soldat ne répondit pas; il baissa la tête, en riant d'un air
gauche, et se remit à gratter le tapis du bout de son pied.

--Alors, vous devez l'épouser, quand vous sortirez du service?
continua la jeune femme.

--Bien sûr, dit-il en devenant très-rouge, bien sûr, c'est juré....

Et, gagné par l'air bienveillant de la dame, tournant son képi entre
ses doigts, il se décida à parler.

--Oh! il y a beau temps.... Quand nous étions tout petiots, nous
allions à la maraude ensemble. Nous avons joliment reçu des coups de
gaule; pour ça, c'est bien vrai.... Il faut vous dire que les Lacour
et les Pichon demeuraient dans la même traverse, côte à côte. Alors,
n'est-ce pas? la Rosalie et moi, nous avons été élevés quasiment à la
même écuelle.... Puis, tout son monde est mort. Sa tante Marguerite
lui a donné la soupe. Mais elle, la mâtine, elle avait déjà des bras
du tonnerre....

Il s'arrêta, sentant qu'il s'enflammait, et il demanda d'une voix
hésitante:

--Peut-être bien qu'elle vous a conté tout ça?

--Oui, mais dites toujours, répondit Hélène qu'il amusait.

--Enfin, reprit-il, elle était joliment forte, quoique pas plus grosse
qu'une mauviette; elle vous troussait la besogne, fallait voir! Tenez,
un jour, elle a allongé une tape à quelqu'un de ma connaissance, oh!
une tape! J'en ai gardé le bras noir pondant huit jours.... Oui, c'est
venu comme ça. Dans le pays, tout le monde nous mariait ensemble.
Alors, nous n'avions pas dix ans que nous nous sommes tapé dans la
main.... Et ça tient, madame, ça tient....

Il posait une main sur son coeur, on écartant les doigts. Hélène
pourtant était redevenue grave. Cette idée d'introduire un soldat dans
sa cuisine l'inquiétait. Monsieur le curé avait beau le permettre,
elle trouvait cela un peu risqué. Dans les campagnes, on est fort
libre, les amoureux vont bon train. Elle laissa voir ses craintes.
Quand Zéphyrin eut compris, il pensa crever de rire; mais il se
retenait, par respect.

--Oh! madame, oh! madame.... On voit bien que vous ne la connaissez
point. J'en ai reçu, des calottes!... Mon Dieu! les garçons, ça aime à
rire, n'est-ce pas? Je la pinçais, des fois. Alors, elle se
retournait, et v'lan! en plein museau.... C'est sa tante qui lui
répétait: «Vois-tu, ma fille, ne te laisse pas chatouiller, ça ne
porte pas chance.» Le curé aussi s'en mêlait, et c'est peut-être bien
pour ça que notre amitié tient toujours.... On devait nous marier après
le tirage au sort. Puis, va te faire fiche! les choses ont mal tourné.
La Rosalie a dit qu'elle servirait à Paris pour s'amasser une dot en
m'attendant.... Et voilà, et voilà....

Il se dandinait, passait son képi d'une main dans l'autre. Mais, comme
Hélène gardait le silence, il crut comprendre qu'elle doutait de sa
fidélité. Cela le blessa beaucoup. Il s'écria avec feu:

--Vous pensez peut-être que je la tromperai?... Puisque je vous dis
que c'est juré! Je l'épouserai, voyez-vous, aussi vrai que le jour
nous éclaire.... Et je suis tout prêt à vous signer ça.... Oui, si vous
voulez, je vais vous signer un papier.... Une grosse émotion le
soulevait. Il marchait dans la chambre, cherchant des yeux s'il
n'apercevait pas une plume et de l'encre. Hélène tenta vivement de le
calmer. Il répétait:

--J'aimerais mieux vous signer un papier.... Qu'est-ce que ça vous
fait? vous sériez bien tranquille ensuite.

Mais, juste à ce moment, Jeanne, qui avait disparu de nouveau, rentra
en dansant et on tapant des mains.

--Rosalie! Rosalie! Rosalie! chantait-elle sur un air sautillant
qu'elle composait.

Par les portes ouvertes, on entendit en effet l'essoufflement de la
bonne qui montait, chargée de son panier. Zéphyrin recula dans un coin
de la pièce; un rire silencieux fondait sa bouche d'une oreille à
l'autre, et ses yeux en trous de vrille luisaient d'une malice
campagnarde. Rosalie entra droit dans la chambre, comme elle en avait
l'habitude familière, pour montrer les provisions du matin à sa
maîtresse.

--Madame, dit-elle, j'ai acheté des choux-fleurs.... Voyez donc!...
Deux pour dix-huit sous, ce n'est pas cher....

Elle tendait son panier entr'ouvert, lorsqu'on levant la tête, elle
aperçut Zéphyrin qui ricanait. Une stupeur la cloua sur le tapis. Il
s'écoula deux ou trois secondes, elle ne l'avait sans doute pas
reconnu tout de suite sous l'uniforme. Ses yeux ronds s'agrandirent,
sa petite face grasse devint pâle, tandis que ses durs cheveux noirs
remuaient.

--Oh! dit-elle simplement.

Et, de surprise, elle lâcha son panier. Les provisions roulèrent sur
le tapis, les choux-fleurs, des oignons, des pommes. Jeanne,
enchantée, poussa un cri et se jeta par terre, au milieu de la
chambre, courant après les pommes, jusque sous les fauteuils et
l'armoire à glace. Cependant, Rosalie, toujours paralysée, ne bougeait
pas, répétait:

--Comment! c'est toi!... Qu'est-ce que tu fais la, dis? qu'est-ce que
tu fais la?

Elle se tourna vers Hélène et demanda:

--C'est donc vous qui l'avez laissé entrer?

Zéphyrin ne parlait pas, se contentait de cligner les paupières d'un
air malin. Alors, des larmes d'attendrissement montèrent aux yeux de
Rosalie, et pour témoigner sa joie de le revoir, elle ne trouva rien
de mieux que de se moquer de lui.

--Ah! va, reprit-elle en s'approchant, t'es joli, t'es propre, avec
cet habit-là!... J'aurais pu passer à côté de toi, je n'aurais pas
seulement dit: Dieu te bénisse!... Comme te voilà fait! T'as l'air
d'avoir ta guérite sur ton dos. Et ils t'ont joliment rasé la tête, tu
ressembles au caniche du sacristain.... Bon Dieu! que t'es laid, que
t'es laid!

Zéphyrin, vexé, se décida à ouvrir la bouche.

--Ce n'est pas ma faute, bien sûr.... Si on t'envoyait au régiment,
nous verrions un peu.

Ils avaient complètement oublié où ils se trouvaient, et la chambre,
et Hélène, et Jeanne, qui continuait à ramasser les pommes. La bonne
s'était plantée debout devant le petit soldat, les mains nouées sur
son tablier.

--Alors, tout va bien là-bas? demanda-t-elle.

--Mais oui, sauf que la vache des Guignard est malade, l'artiste est
venu, et il leur a dit comme ça qu'elle était pleine d'eau,

--Si elle est pleine d'eau, c'est fini.. À part ça, tout va bien?

--Oui, oui.... Il y a la garde champêtre qui s'est cassé le bras.. Le
père Canivet est mort.... Monsieur la curé a perdu sa bourse, où il y
avait trente sous, en revenant de Grandval.... Autrement tout va bien.

Et ils se turent. Ils se regardaient avec des yeux luisants, les
lèvres pincées et lentement remuées dans une grimace tendre. Ce devait
être leur façon de s'embrasser, car ils ne s'étaient pas même tendu la
main. Mais Rosalie sortit tout à coup de sa contemplation, et elle se
désola on voyant ses légumes par terre. Un beau gâchis! il lui faisait
faire de propres choses! Madame aurait dû le laisser attendre dans
l'escalier. Tout en grondant, elle se baissait, remettait au fond du
panier les pommes, les oignons, les choux-fleurs, à la grande
contrariété de Jeanne, qui ne voulait pas qu'on l'aidât. Et, comme
elle s'en allait dans sa cuisine, sans regarder davantage Zéphyrin,
Hélène, gagnée par la tranquille santé des deux amoureux, la retint
pour lui dire:

--Écoutez, ma fille, votre tante m'a demandé d'autoriser ce garçon à
venir vous voir le dimanche.... Il viendra l'après-midi, et vous
tacherez que votre service n'en souffre pas trop.

Rosalie s'arrêta, tourna simplement la tête. Elle était bien contente,
mais elle gardait son air grognon.

--Oh! madame, il va joliment me déranger! cria-t-elle.

Et, par-dessus son épaule, elle jeta un regard sur Zéphyrin et lui fit
de nouveau sa grimace tendre. Le petit soldat resta un moment
immobile, la bouche fendue par son rire muet. Puis, il se relira à
reculons, en remerciant et en posant son képi contre son coeur. La
porte était fermée, qu'il saluait encore sur le palier.

--Maman, c'est le frère de Rosalie? demanda Jeanne.

Hélène demeura tout embarrassée devant cette question. Elle regrettait
l'autorisation qu'elle venait d'accorder, dans un mouvement de bonté
subite, dont elle s'étonnait. Elle chercha quelques secondes, elle
répondit:

--Non, c'est son cousin.

--Ah! dit l'enfant gravement.

La cuisine de Rosalie donnait sur le jardin du docteur Deberle, en
plein soleil. L'été, par la fenêtre, très-large, les branches des
ormes entraient. C'était la pièce la plus gaie de l'appartement, toute
blanche de lumière, si éclairée même que Rosalie avait dû poser un
rideau de cotonnade bleue, qu'elle tirait l'après-midi. Elle ne se
plaignait que de la petitesse de cette cuisine, qui s'allongeait en
forme de boyau, le fourneau à droite, une table et un buffet à gauche,
Mais elle avait si bien casé les ustensiles et les meubles, qu'elle
s'était ménagé, près de la fenêtre, un coin libre où elle travaillait
le soir. Son orgueil était de tenir les casseroles, les bouilloires,
les plats dans une merveilleuse propreté. Aussi, lorsque le soleil
arrivait, un resplendissement rayonnait des murs; les cuivres jetaient
des étincelles d'or, les fers battus avaient des rondeurs éclatantes
de lunes d'argent; tandis que les faïences bleues et blanches du
fourneau mettaient leur note pâle dans cet incendie.

Le samedi suivant, dans la soirée, Hélène entendit un tel
remue-ménage, qu'elle se décida à aller voir.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-elle, vous vous battes avec les meubles?

--Je lave, madame, répondit Rosalie, ébouriffée et suante, accroupie
par terre, en train de frotter le carreau de toute la force de ses
petits bras.

C'était fini, elle épongeait. Jamais elle n'avait fait sa cuisine
aussi belle. Une mariée aurait pu y coucher, tout y était blanc comme
pour une noce. La table et le buffet semblaient rabotés à neuf, tant
elle y avait usé ses doigts. Et il fallait voir le bel ordre, les
casseroles et les pots par rangs de grandeur, chaque chose à son clou,
jusqu'à la poêle et au gril qui reluisaient, sans une tache de fumée.
Hélène resta là un instant, silencieuse; puis, elle sourit et se
retira.

Alors, chaque samedi, ce fut un nettoyage pareil, quatre heures
passées dans la poussière et dans l'eau. Rosalie voulait, le dimanche,
montrer sa propreté à Zéphyrin. Elle recevait ce jour-là. Une toile
d'araignée lui aurait fait honte. Lorsque tout resplendissait autour
d'elle, cela la rendait aimable et la faisait chanter. À trois heures,
elle se lavait encore les mains, elle mettait un bonnet avec des
rubans. Puis, tirant à demi le rideau de cotonnade, ménageant un jour
de boudoir, elle attendait Zéphyrin au milieu du bel ordre, dans une
bonne odeur de thym et de laurier.

A trois heures et demie, exactement, Zéphyrin arrivait; il se
promenait dans la rue, tant que la demie n'avait pas sonné aux
horloges du quartier. Rosalie écoutait ses gros souliers buter contre
les marches, et lui ouvrait, quand il s'arrêtait sur le palier. Elle
lui avait défendu de toucher au cordon de sonnette. Chaque fois, ils
échangeaient les mêmes paroles.

--C'est toi?

--Oui, c'est moi.

Et ils restaient nez à nez, avec leurs yeux pétillants et leur bouche
pincée. Puis, Zéphyrin suivait Rosalie; mais elle l'empêchait d'entrer
avant qu'elle l'eût débarrassé de son shako et de son sabre. Elle ne
voulait point de ça dans sa cuisine, elle cachait le sabre et le shako
au fond d'un placard. Alors, elle asseyait son amoureux, près de la
fenêtre, dans le coin ménagé là, et elle ne lui permettait plus de
remuer.

--Tiens-toi tranquille.... Tu me regarderas faire le dîner de madame,
si tu veux.

Mais il ne venait presque jamais les mains vides. Ordinairement, il
avait employé sa matinée à courir avec des camarades les bois de
Meudon, traînant les pieds dans des flâneries sans fin, oisif et
buvant le grand air, avec le regret vague du pays. Pour occuper ses
doigts, il coupait des baguettes, les taillait, les enjolivait en
marchant de toutes sortes d'arabesques; et son pas se ralentissait
encore, il s'arrêtait près des fossés, le shako sur la nuque, les yeux
ne quittant plus son couteau qui fouillait le bois. Puis, comme il ne
pouvait se décidera jeter ses baguettes, il les apportait l'après-midi
à Rosalie, qui les lui enlevait des mains, en criant un peu, parce que
cela salissait la cuisine. La vérité était qu'elle les collectionnait;
elle en avait, sous son lit, un paquet de toutes les longueurs et de
tous les dessins.

Un jour, il arriva avec un nid plein d'oeufs, qu'il avait placé dans
le fond de son shako, sous son mouchoir. C'était très-bon, disait-il,
les omelettes avec les oeufs d'oiseau. Rosalie jeta cette horreur,
mais elle garda le nid, qui alla rejoindre les baguettes. D'ailleurs,
il avait toujours ses poches plaines à crever. Il en tirait des
curiosités, des cailloux transparents, pris au bord de la Seine,
d'anciennes ferrures, des baies sauvages qui sa séchaient, des débris
méconnaissables dont les chiffonniers n'avaient pas voulu. Sa passion
était surtout les images. Le long des routes, il ramassait les papiers
qui avaient enveloppé du chocolat ou des savons, et sur lesquels on
voyait des nègres et des palmiers, des almées et des bouquets de
roses. Les dessus des vieilles bottes crevées, avec des dames blondes
et rêveuses, les gravures vernies et le papier d'argent des sucres de
pomme, jetés dans les foires des environs, étaient ses grandes
trouvailles, qui lui gonflaient le coeur. Tout ce butin disparaissait
dans ses poches; il enveloppait d'un bout de journal les plus beaux
morceaux. Et, le dimanche, quand Rosalie avait un moment à perdre,
entre une sauce et un rôti, il lui montrait ses images. C'était pour
elle, si elle voulait; seulement, comme le papier, autour, n'était pas
toujours propre, il découpait les images, ce qui l'amusait beaucoup.
Rosalie se fâchait, des brins de papier s'envolaient jusque dans ses
plats; et il fallait voir avec quelle malice de paysan, tirée de loin,
il finissait par s'emparer de ses ciseaux. Parfois, pour se
débarrasser de lui, elle les lui donnait brusquement.

Cependant, un roux chantait dans un poêlon. Rosalie surveillait la
sauce, une cuiller de bois à la main, pendant que Zéphyrin, la tête
penchée, le dos élargi par ses épaulettes rouges, découpait des
images. Ses cheveux étaient tellement ras, qu'on lui voyait la peau du
crâne; et, son collet jaune bâillait par derrière, montrant le hale du
cou. Pendant des quarts d'heure entiers, tous deux ne disaient rien.
Lorsque Zéphyrin levait la tête, il regardait Rosalie prendre de la
farine, hacher du persil, saler et poivrer, d'un air profondément
intéressé. Alors, de loin en loin, une parole lui échappait.

--Fichtre! ça sent trop bon!

La cuisinière, en plein coup de feu, ne daignait pas répondre tout de
suite. Au bout d'un long silence, elle disait à son tour:

--Vois-tu, il faut que ça mijote.

Et leurs conversations ne sortaient guère de la. Ils ne parlaient même
plus du pays. Lorsqu'un souvenir leur revenait, ils se comprenaient
d'un mot et riaient en dedans toute l'après-midi. Cela leur suffisait.
Quand Rosalie mettait Zéphyrin à la porte, ils s'étaient joliment
amusés tous les deux.

--Allons, va-t'en! Je vais servir madame.

Elle lui rendait son shako et son sabre, le poussait devant elle, puis
servait madame avec de la joie aux joues; tandis que lui, les bras
ballants, rentrait à la caserne, chatouillé à l'intérieur par cette
bonne odeur de thym et de laurier qu'il emportait.

Dans les premiers temps, Hélène crut devoir les surveiller. Elle
arrivait parfois à l'improviste, pour donner un ordre. Et toujours
elle trouvait Zéphyrin dans son coin, entre la table et la fenêtre,
près de la fontaine de grès, qui le forçait à rentrer les jambes. Dès
que madame paraissait, il se levait comme au port d'arme, demeurait
debout. Si madame lui adressait la parole, il ne répondait guère que
par des saluts et des grognements respectueux. Peu à peu, Hélène se
rassura, en voyant qu'elle ne les dérangeait jamais et qu'ils
gardaient sur le visage leur tranquillité d'amoureux patients.

Même Rosalie semblait alors beaucoup plus délurée que Zéphyrin. Elle
Avait déjà quelques mois de Paris, elle s'y déniaisait, bien qu'elle
ne connût que trois rues, la rue, de Passy, la rue Franklin et la rue
Vineuse. Lui, au régiment, restait godiche. Elle assurait à madame
qu'il «bêtisait»; car au pays, bien sûr, il était plus malin. Ça
résultait de l'uniforme, disait elle; tous les garçons qui tombaient
soldats devenaient bêtes à crever. En effet, Zéphyrin, ahuri par son
existence nouvelle, avait les yeux ronds et le dandinement d'une oie.
Il gardait sa lourdeur de paysan sous ses épaulettes, la caserne ne
lui enseignait point encore le beau langage ni les manières
victorieuses du tourlourou parisien. Ah! madame pouvait être
tranquille! ce n'était pas lui qui songeait à batifoler.

Aussi Rosalie se montrait-elle maternelle. Elle sermonnait Zéphyrin
tout en mettant la broche, lui prodiguait de bons conseils sur les
précipices qu'il devait éviter; et il obéissait, en appuyant chaque
conseil d'un vigoureux mouvement de tête. Tous les dimanches, il
devait lui jurer qu'il était allé à la messe et qu'il avait dit
religieusement ses prières matin et soir. Elle l'exhortait encore à la
propreté, lui donnait un coup de brosse quand il partait, consolidait
un bouton de sa tunique, le visitait de la tête aux pieds, regardant
si rien ne clochait. Elle s'inquiétait aussi de sa santé et lui
indiquait des recettes contre toutes sortes de maladies. Zéphyrin,
pour reconnaître ses complaisances, lui offrait de remplir sa
fontaine. Longtemps elle refusa, par crainte qu'il né renversât de
l'eau. Mais, un jour, il monta les deux seaux sans laisser tomber une
goutte dans l'escalier, et, dès lors, ce fut lui qui, le dimanche,
remplit la fontaine. Il lui rendait d'autres services, faisait toutes
les grosses besognes, allait très-bien acheter du beurre chez la
fruitière, si elle avait oublié d'en prendre. Même il finit par se
mettre à la cuisine. D'abord, il éplucha les légumes. Plus tard, elle
lui permit de hacher. Au bout de six semaines, il ne touchait point
aux sauces, mais il les surveillait, la cuiller de bois à la main.
Rosalie en avait fait son aide, et elle éclatait de rire parfois,
quand elle le voyait, avec son pantalon rouge et son collet jaune,
actionné devant le fourneau, un torchon sur le bras, comme un
marmiton.

Un dimanche, Hélène se rendit à la cuisine. Ses pantoufles
Assourdissaient le bruit de ses pas, elle resta sur le seuil, sans que
la bonne ni le soldat l'eussent entendue. Dans son coin, Zéphyrin
était attablé devant une tasse de bouillon fumant. Rosalie, qui
tournait le dos à la porte, lui coupait de longues mouillettes de
pain.

--Va, mange, mon petit! disait-elle. Tu marches trop, c'est ça qui te
creuse.... Tiens! en as-tu assez? en veux-tu encore?

Et elle le couvait d'un regard tendre et inquiet. Lui, tout rond, se
carrait au-dessus de la tasse, avalait une mouillette à chaque
bouchée. Sa face, jaune de son, rougissait dans la vapeur qui la
baignait. Il murmurait:

--Sapristi! quel jus! Qu'est-ce que tu mets donc là dedans?

--Attends, reprit-elle, si tu aimes les poireaux....

Mais, en se tournant, elle aperçut madame. Elle poussa un léger cri.
Tous deux restèrent pétrifiés. Puis, Rosalie s'excusa avec un flot
Brusque de paroles.

--C'est ma part, madame, oh! bien vrai.... Je n'aurais pas repris du
bouillon.... Tenez, sur ce que j'ai de plus sacré! Je lui ai dit: Si tu
veux ma part de bouillon, je vais te la donner.... Allons, parle donc,
toi; tu sais bien que ça s'est passé comme ça....

Et, inquiète du silence que gardait sa maîtresse, elle la crut fâchée,
elle continua d'une voix qui se brisait:

--Il mourait de faim, madame; il m'avait volé une carotte crue.... On
les nourrit si mal! Puis, imaginez-vous qu'il est allé au diable, le
long de la rivière, je ne sais où.... Vous-même, madame, vous m'auriez
dit: Rosalie, donnez-lui donc un bouillon....

Alors, Hélène, devant le petit soldat, qui restait la bouche pleine,
sans oser avaler, ne put rester sévère. Elle répondit doucement:

--Eh bien! ma fille, quand ce garçon aura faim, il faudra l'inviter à
dîner, voilà tout.... Je vous le permets.

Elle venait d'éprouver, en face d'eux, cet attendrissement qui, déjà
une fois, lui avait fait oublier son rigorisme. Ils étaient si
heureux, dans cette cuisine! Le rideau de cotonnade, à demi tiré,
laissait entrer le soleil couchant. Les cuivres incendiaient le mur du
fond, éclairant d'un reflet rose le demi-jour de la pièce. Et là, dans
cette ombre dorée, ils mettaient tous les deux leurs petites faces
rondes, tranquilles et claires comme des lunes. Leurs amours avaient
une certitude si calme, qu'ils ne dérangeaient pas le bel ordre des
ustensiles. Ils s'épanouissaient aux bonnes odeurs des fourneaux,
l'appétit égayé, le coeur nourri.

--Dis, maman, demanda Jeanne le soir, après une longue réflexion, le
cousin de Rosalie ne l'embrasse jamais, pourquoi donc?

--Et pourquoi veux-tu qu'ils s'embrassent? répondit Hélène. Ils
s'embrasseront le jour de leur fête.




II


Après le potage, ce mardi-là, Hélène tendit l'oreille, en disant:

--Quel déluge, entendez-vous?... Mes pauvres amis, vous allez être
trempés, ce soir.

--Oh! quelques gouttes, murmura l'abbé, dont la vieille soutane était
déjà mouillée aux épaules.

--Moi, j'ai une bonne trotte, dit M. Rambaud; mais je rentrerai à pied
tout de même; j'aime ça.... D'ailleurs, j'ai mon parapluie.

Jeanne réfléchissait, en regardant sérieusement sa dernière cuillerée
de vermicelle. Puis, elle parla lentement:

--Rosalie disait que vous ne viendriez pas, à cause du mauvais
temps.... Maman disait que vous viendriez.... Vous êtes bien gentil,
vous venez toujours.

On sourit autour de la table. Hélène eut un hochement de tête
affectueux, à l'adresse des deux frères. Dehors, l'averse continuait
avec un roulement sourd, et de brusques coups de vent faisaient
craquer les persiennes. L'hiver semblait revenu. Rosalie avait tiré
soigneusement les rideaux de reps rouge; la petite salle à manger,
bien close, éclairée par la calme lueur de la suspension, qui pendait
toute blanche, prenait, au milieu des secousses de l'ouragan, une
douceur d'intimité attendrie. Sur le buffet d'acajou, des porcelaines
reflétaient la lumière tranquille. Et, dans cette paix, les quatre
convives causaient sans hâte, attendant le bon plaisir de la bonne, en
lace de la belle propreté bourgeoise du couvert.

--Ah! vous attendiez, tant pis! dit familièrement Rosalie en entrant
avec un plat. Ce sont des filets de sole au gratin pour monsieur
Rambaud, et ça demande à être saisi au dernier moment.

M. Rambaud affectait d'être gourmand, pour amuser Jeanne et faire
Plaisir à Rosalie, qui était très-orgueilleuse de son talent de
cuisinière. Il se tourna vers elle, en demandant:

--Voyons, qu'avez-vous mis aujourd'hui?... Vous apportez toujours des
surprises quand je n'ai plus faim.

--Oh! répondit-elle, il y a trois plats, comme toujours; pas
davantage.... Après les filets de sole, vous allez avoir un gigot et
des choux de Bruxelles.... Bien vrai, pas davantage.

Mais M. Rambaud regardait Jeanne du coin de l'oeil. L'enfant s'égayait
beaucoup, étouffant des rires dans ses mains jointes, secouant la tête
comme pour dire que la bonne mentait. Alors, il fit claquer la langue
d'un air de doute, et Rosalie feignit de se fâcher.

--Vous ne me croyez pas, reprit-elle, parce que mademoiselle est en
train de rire.... Eh bien! fiez-vous à ça, restez sur votre appétit, et
vous verrez si vous n'êtes pas forcé de vous remettre à table, en
rentrant chez vous.

Quand la bonne ne fut plus là, Jeanne, qui riait plus fort, eut une
terrible démangeaison de parler.

--Tu es trop gourmand, commença-t-elle; moi, je suis allée dans la
cuisine....

Mais elle s'interrompit.

--Ah! non, il ne faut pas le lui dira, n'est-ce pas, maman?... Il n'y
a rien, rien du tout. C'est pour t'attraper que je riais.

Cette scène recommençait tous les mardis et avait toujours le même
succès. Hélène était touchée de la bonne grâce avec laquelle M.
Rambaud se prêtait à ce jeu, car elle n'ignorait pas qu'il avait
longtemps vécu, avec une frugalité provençale, d'un anchois et d'une
demi-douzaine d'olives par jour. Quant à l'abbé Jouve, il ne savait
jamais ce qu'il mangeait; on le plaisantait même souvent sur son
ignorance et ses distractions. Jeanne le guettait de ses yeux
luisants. Lorsqu'on fut servi:

--C'est très-bon, le merlan, dit-elle en s'adressant au prêtre.

--Très-bon, ma chérie, murmura-t-il. Tiens, c'est vrai, c'est du
merlan; je croyais que c'était du turbot.

Et, comme tout le monde riait, il demanda naïvement pourquoi. Rosalie,
qui venait de rentrer, paraissait très-blessée. Ah! bien, monsieur le
curé, dans son pays, connaissait joliment mieux la nourriture; il
disait l'âge d'une volaille, à huit jours près, rien qu'en la
découpant; il n'avait pas besoin d'entrer dans la cuisine pour
connaître à l'avance son dîner, l'odeur suffisait. Bon Dieu! si elle
avait servi chez un curé comme monsieur l'abbé, elle ne saurait
seulement pas à cette heure retourner une omelette. Et le prêtre
s'excusait d'un air embarrassé, comme si le manque absolu du sens de
la gourmandise fût chez lui un défaut dont il désespérait de se
corriger. Mais, vraiment, il avait trop d'autres choses en tête.

--Ça, c'est un gigot, déclara Rosalie en posant le gigot sur la table.

Tout le monde, de nouveau, se mit à rire, l'abbé Jouve le premier. Il
avança sa grosse tête, en clignant ses yeux minces.

--Oui, pour sûr, c'est un gigot, dit-il. Je crois que je l'aurais
reconnu.

Ce jour-la, d'ailleurs, l'abbé était encore plus distrait que de
coutume. Il mangeait vite, avec la hâte d'un homme que la table
ennuie, et qui chez lui déjeune debout; puis, il attendait les autres,
absorbé, répondant simplement par des sourires. Toutes les minutes, il
jetait sur son frère un regard dans lequel il y avait de
l'encouragement et de l'inquiétude. M. Rambaud, lui non plus, ne
semblait pas avoir son calme habituel; mais son trouble se trahissait
par un besoin de parler et de se remuer sur sa chaise, qui n'était
point dans sa nature réfléchie. Après les choux de Bruxelles, comme
Rosalie tardait à apporter le dessert, il y eut un silence. Au dehors,
l'averse tombait avec plus de violence, un grand ruissellement battait
la maison. Dans la salle à manger, on étouffait un peu. Alors, Hélène
eut conscience que l'air n'était pas le même, qu'il y avait entre les
deux frères quelque chose qu'ils ne disaient point. Elle les regarda
avec sollicitude, elle finit par murmurer:

--Mon Dieu! quelle pluie affreuse!... N'est-ce pas? cela vous
retourne, vous paraissez souffrants tous les deux?

Mais ils diront que non, ils s'empressèrent de la rassurer. Et comme
Rosalie arrivait, portant un immense plat, M. Rambaud s'écria, pour
cacher son émotion:

--Qu'est-ce que je disais! encore une surprise!

La surprise, ce jour-la, était une crème à la vanille, un des
triomphes de la cuisinière. Aussi fallait-il voir le rire large et
muet avec lequel elle la posa sur la table. Jeanne battait des mains,
en répétant:

--Je le savais, je le savais!... J'avais vu les oeufs dans la cuisine.

--Mais je n'ai plus faim! reprit M. Rambaud d'un air désespéré. Il
m'est impossible d'en manger.

Alors, Rosalie devint grave, pleine d'un courroux contenu. Elle dit
simplement, l'air digne:

--Comment! une crème que j'ai faite pour vous!... Eh bien! essayez de
ne pas en manger.... Oui, essayez....

Il se résigna, prit une grosse part de crème. L'abbé restait distrait.
Il roula sa serviette, se leva avant la fin du dessert, comme cela lui
arrivait souvent. Un instant, il marcha, la tête penchée sur une
épaule; puis, quand Hélène quitta la table à son tour, il lança à M.
Rambaud un coup d'oeil d'intelligence, et emmena la jeune femme dans
la chambre à coucher. Derrière eux, par la porte laissée ouverte, on
entendit presque aussitôt leurs voix lentes, sans distinguer les
paroles.

--Dépêche-toi, disait Jeanne à M. Rambaud qui semblait ne pouvoir
finir un biscuit. Je veux te montrer mon travail.

Mais il ne se pressait pas. Lorsque Rosalie se mit à ôter le couvert,
il lui fallut pourtant se lever.

--Attends donc, attends donc, murmurait-il, pendant que l'enfant
voulait l'entraîner dans la chambre.

Et il s'écartait de la porte, embarrassé et peureux. Puis, comme
l'abbé haussait la voix, il fut pris d'une telle faiblesse qu'il dut
s'asseoir de nouveau devant la table desservie. Il avait tiré un
journal de sa poche.

--Je vais te faire une petite voiture, dit-il.

Du coup, Jeanne ne parla plus d'aller dans la chambre. M. Rambaud
l'émerveillait par son adresse à tirer d'une feuille de papier toutes
sortes de joujoux. Il faisait des cocottes, des bateaux, des bonnets
d'évêque, des charrettes, des cages. Mais, ce jour-là, ses doigts
tremblaient en pliant le papier, et il n'arrivait pas à réussir les
petits détails. Au moindre bruit qui sortait de la pièce voisine, il
baissait la tête. Cependant, Jeanne, très-intéressée, s'était appuyée
contre la table, à côté de lui.

--Après, tu feras une cocotte, dit-elle, pour l'atteler à la voiture.

Au fond de la chambre, l'abbé Jouve était resté debout, dans l'ombre
claire dont l'abat-jour noyait la pièce. Hélène avait repris sa place
habituelle, devant le guéridon; et comme elle ne se gênait pas le
mardi avec ses amis, elle travaillait, on ne voyait que ses mains
pâles cousant un petit bonnet d'enfant, sous le rond de vive clarté.

--Jeanne ne vous donne plus aucune inquiétude? demanda l'abbé.

Elle hocha la tête avant de répondre.

--Le docteur Deberle paraît tout à fait rassuré, dit-elle. Mais la
pauvre chérie est encore bien nerveuse.... Hier, je l'ai trouvée sans
connaissance sur sa chaise.

--Elle manque d'exercice, reprit le prêtre. Vous vous enfermez trop,
vous ne menez pas assez la vie de tout le monde.

Il se tut, il y ont un silence. Sans doute il avait trouvé la
transition qu'il cherchait; mais, au moment de parler, il se
recueillait. Il prit une chaise, s'assit à côté d'Hélène, en disant:

--Écoutez, ma chère fille, je désire causer sérieusement avec vous
depuis quelque temps.... L'existence que vous menez ici n'est pas
bonne. Ce n'est point à votre âge qu'on se cloître comme vous le
faites; et ce renoncement est aussi mauvais pour votre enfant que pour
vous.... Il y a mille dangers, des dangers de santé et d'autres
dangers encore....

Hélène avait levé la tête, d'un air de surprise.

--Que voulez-vous dire, mon ami? demanda-t-elle.

--Mon Dieu! je connais peu le monde, continua le prêtre avec un léger
embarras, mais je sais pourtant qu'une femme y est très-exposée,
lorsqu'elle reste sans défense.... Enfin, vous êtes trop seule, et
cette solitude dans laquelle vous vous enfoncez, n'est pas saine,
croyez-moi. Un jour doit venir où vous en souffrirez.

--Mais je ne me plains pas, mais je me trouve très-bien comme je
suis! s'écria-t-elle avec quelque vivacité.

Le vieux prêtre branla doucement sa grosse tête.

--Certainement, cela est très-doux. Vous vous sentez parfaitement
heureuse, je le comprends. Seulement, sur cette pente de la solitude
et de la rêverie, on ne sait jamais où l'on va.... Oh! je vous
connais, vous êtes incapable de mal faire.... Mais vous pourriez y
perdre tôt ou tard votre tranquillité. Un matin, il ne serait plus
temps, la place que vous laissez vide autour de vous et en vous, se
trouverait occupée par quelque sentiment douloureux et inavouable.

Dans l'ombre, une rougeur était montée au visage d'Hélène. L'abbé
avait donc lu dans son coeur? Il connaissait donc le trouble qui
grandissait en elle, cette agitation intérieure qui emplissait sa vie,
maintenant, et qu'elle-même jusque-là n'avait pas voulu interroger?
Son ouvrage tomba sur ses genoux. Une mollesse la prenait, elle
attendait du prêtre comme une complicité dévote, qui allait enfin lui
permettre d'avouer tout haut et de préciser ces choses vagues qu'elle
refoulait au fond de son être. Puisqu'il savait tout, il pouvait la
questionner, elle tâcherait de répondre.

--Je me mets entre vos mains, mon ami, murmura-t-elle. Vous savez bien
que je vous ai toujours écouté.

Alors, le prêtre garda un moment le silence; puis, lentement,
gravement:

--Ma fille, il faut vous remarier, dit-il.

Elle resta muette, les bras abandonnés, dans la stupeur que lui
causait un pareil conseil. Elle attendait d'autres paroles, elle ne
comprenait plus. Cependant, l'abbé continuait, plaidant les raisons
qui devaient la décider au mariage.

--Songez que vous êtes jeune encore.... Vous ne pouvez rester
davantage dans ce coin écarté de Paris, osant à peine sortir, ignorant
tout de la vie. Il vous faut rentrer dans l'existence commune, sous
peine de regretter amèrement plus tard votre isolement.... Vous ne
vous apercevez point du lent travail de cette réclusion, mais vos amis
remarquent votre pâleur et s'en inquiètent.

Il s'arrêtait à chaque phrase, espérant qu'elle l'interromprait et
qu'elle discuterait sa proposition. Mais elle demeurait toute froide,
comme glacée par la surprise.

--Sans doute, vous avez une enfant, reprit-il. Cela telle un
cheval.... Tu ne sais donc pas faire les chevaux?

--Ah! non. Les chevaux, c'est trop difficile, répondit M. Rambaud.
Mois, si tu veux, je vais t'apprendre à foire les voitures.

C'était toujours par là que le jeu finissait. Jeanne, très-attentive,
regardait son bon ami plier le papier en une multitude de petits
carrés; puis, elle essayait à son tour; mais elle se trompait, tapait
du pied. Pourtant, elle savait déjà faire les bateaux et les bonnets
d'évêque.

--Tu vois, répétait patiemment M. Rambaud, tu fais quatre cornes comme
cela, puis tu retournes....

Depuis un instant, l'oreille tendue, il avait dû saisir quelques-unes
des paroles dites dans la pièce voisine; et ses pauvres mains
s'agitaient davantage, sa langue s'embarrassait tellement, qu'il
mangeait la moitié des mots.

Hélène, qui ne pouvait s'apaiser, reprit l'entretien.

--Me remarier, et avec qui? demanda-t-elle tout d'un coup au prêtre,
en replaçant son ouvrage sur le guéridon. Vous avez quelqu'un en vue,
n'est-ce pas?

L'abbé Jouve s'était levé et marchait lentement. Il fit un signe
affirmatif de la tête, sans s'arrêter.

--Eh bien! nommez-moi la personne, reprit-elle. Un instant, il se tint
debout devant elle; puis il haussa légèrement les épaules, en
murmurant:

--À quoi bon! puisque vous refusez?

--N'importe, je veux savoir, dit-elle; comment pourrais-je prendre une
décision, si je ne sais pas?

Il ne répondit point tout de suite, toujours debout et la regardant en
face. Un sourire un peu triste montait à ses lèvres. Ce fut presque à
voix basse qu'il finit par dire:

--Comment! vous n'avez pas deviné?

Non, elle ne devinait pas. Elle cherchait et s'étonnait. Alors, il fit
simplement un signe; d'un mouvement de tête, il indiqua la salle à
manger.

--Lui! s'écria-t-elle en étouffant sa voix.

Et elle devint toute grave. Elle ne protestait plus violemment. Il ne
restait sur son visage que de l'étonnement et du chagrin. Longtemps,
elle demeura les yeux à terre, songeuse. Non, certes, elle n'aurait
jamais deviné; et pourtant elle ne trouvait aucune objection. M.
Rambaud était le seul homme dans la main duquel elle aurait mis
loyalement la sienne, sans une crainte. Elle connaissait sa bonté,
elle ne riait pas de son épaisseur bourgeoise. Mais, malgré toute son
affection pour lui, l'idée qu'il l'aimait la pénétrait d'un grand
froid.

Cependant, l'abbé avait repris sa marche d'un bout de la pièce à
l'autre; et comme il passait devant la porte de la salle à manger, il
appela doucement Hélène.

--Tenez, venez voir.

Elle se leva et regarda.

M. Rambaud avait fini par asseoir Jeanne sur sa propre chaise. Lui,
d'abord appuyé contre la table, venait de se laisser glisser aux pieds
de la petite fille. Il était à genoux devant elle, et l'entourait d'un
de ses bras. Sur la table, il y avait la charrette attelée d'une
cocotte, puis des bateaux, des boîtes, des bonnets d'évêque.

--Alors, tu m'aimes bien? disait-il, répète que tu m'aimes bien.

--Mais oui, je t'aime bien, tu le sais.

Il hésitait, frémissant, comme s'il avait eu une déclaration d'amour à
risquer.

--Et si je te demandais à rester toujours ici, avec toi, qu'est-ce que
tu répondrais?

--Oh! je serais contente; nous jouerions ensemble, n'est-ce pas? ce
serait amusant.

--Toujours, entends-tu, je resterais toujours. Jeanne avait pris un
bateau, qu'elle transformait en un chapeau de gendarme. Elle murmura:

--Ah! il faudrait que maman le permît.

Cette réponse parut le rendre à toutes ses anxiétés. Son sort se
décidait.

--Bien sûr, dit-il. Mais si ta maman le permettait, tu ne dirais pas
non, toi, n'est-ce pas?

Jeanne, qui achevait son chapeau de gendarme, enthousiasmée, se mit à
chanter sur un air à elle:

--Je dirais oui, oui, oui.... Je dirais oui, oui, oui.... Vois donc
comme il est joli, mon chapeau!

M. Rambaud, touché aux larmes, se dressa sur les genoux et l'embrassa,
pendant qu'elle-même lui jetait les mains autour du cou. Il avait
chargé son frère de demander le consentement d'Hélène; lui, tâchait
d'obtenir celui de Jeanne.

--Vous le voyez, dit le prêtre avec un sourire, l'enfant veut bien.

Hélène resta grave. Elle ne discutait plus. L'abbé avait repris son
plaidoyer, et il insistait sur les mérites de M. Rambaud. N'était-ce
pas un père tout trouvé pour Jeanne? Elle le connaissait, elle ne
livrerait rien au hasard en se confiant à lui. Puis, comme elle
gardait le silence, l'abbé ajouta avec une grande émotion et une
grande dignité que, s'il s'était chargé d'une pareille démarche, il
n'avait point songé à son frère, mais à elle, à son bonheur.

--Je vous crois, je sais combien vous m'aimez, dit vivement Hélène.
Attendez, je veux répondre devant vous à votre frère.

Dix heures sonnaient. M. Rambaud entrait dans la chambre à coucher.
Elle marcha à sa rencontre, la main tendue, en disant:

--Je vous remercie de votre offre, mon ami, et je vous en suis très-
reconnaissante. Vous avez bien fait de parler....

Elle le regardait tranquillement en face et gardait sa grosse main
dans la sienne. Lui, tout frémissant, n'osait lever les yeux.

--Seulement, je demande à réfléchir, continua-t-elle. Il me faudra
beaucoup de temps peut-être.

--Oh! tout ce que vous voudrez, six mois, un an, davantage,
balbutia-t-il, soulagé, heureux de ce qu'elle ne le mettait pas tout
de suite à la porte.

Alors, elle eut un faible sourire.

--Mais j'entends que nous restions amis. Vous viendrez comme par le
passé, vous me promettez simplement d'attendre que je vous reparle la
première de ces choses.... Est-ce convenu?

Il avait retiré sa main, il cherchait fiévreusement son chapeau, en
acceptant tout d'un hochement de tête continu. Puis, au moment de
sortir, il retrouva la parole.

--Écoutez, murmura-t-il, vous savez maintenant que je suis là,
n'est-ce pas? Eh bien! dites-vous que j'y serai toujours, quoi qu'il
arrive. C'est tout ce que l'abbé aurait dû vous expliquer.... Dans dix
ans, si vous voulez, vous n'aurez qu'à faire un signe. Je vous
obéirai.

Et ce fut lui qui prit une dernière fois la main d'Hélène et la serra
à la briser. Dans l'escalier, les deux frères se retournèrent comme
d'habitude, en disant:

--A mardi.

--Oui, à mardi, répondit Hélène.

Lorsqu'elle rentra dans la chambre, le bruit d'une nouvelle averse qui
battait les persiennes, la rendit toute chagrine. Mon Dieu! quelle
pluie entêtée, et comme ses pauvres amis allaient être mouillés! Elle
ouvrit la fenêtre, jeta un regard dans la rue. De brusques coups de
vent soufflaient les becs de gaz. Et, au milieu des flaques pales et
des hachures luisantes de la pluie, elle aperçut le dos rond de M.
Rambaud qui s'en allait, heureux et dansant dans le noir, sans
paraître se soucier de ce déluge.

Jeanne, cependant, était très-sérieuse, depuis qu'elle avait saisi
quelques-unes des dernières paroles de son bon ami. Elle venait de
retirer ses petites bottines, elle restait en chemise sur le bord de
son lit, songeant profondément. Quand sa mère entra pour l'embrasser,
elle la trouva ainsi.

--Bonne nuit, Jeanne. Embrasse-moi.

Puis, comme l'enfant semblait ne pas entendre, Hélène s'accroupit
devant elle, en la prenant à la taille. Et elle l'interrogea à demi-
voix.

--Ça te ferait donc plaisir s'il habitait avec nous?

Jeanne ne parut pas étonnée de la question. Elle pensait à ces choses
sans doute. Lentement, elle dit oui de la tète.

--Mais, tu sais, reprit la mère, il serait toujours là, la nuit, le
jour, à table, partout.

Une inquiétude grandissait dans les yeux clairs de la petite fille.
Elle posa sa joue sur l'épaule de sa mère, la baisa au cou, finit par
lui demander à l'oreille, toute frissonnante:

--Maman, est-ce qu'il t'embrasserait?

Une teinte rose monta au front d'Hélène. Elle ne sut que répondre
d'abord à cette question d'enfant. Enfin, elle murmura:

--Il serait comme ton père, ma chérie.

Alors, les petits bras de Jeanne se raidirent, elle éclata brusquement
en gros sanglots. Ella bégayait:

--Oh! non, non, je ne veux plus.... Oh! maman, je t'en prie, dis-lui
que je ne veux pas, va lui dire que je ne veux pas....

Et elle étouffait, elle s'était jetée sur la poitrine de sa mère, elle
la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Hélène tacha de la
calmer, en lui répétant qu'on arrangerait cela. Mais Jeanne voulait
tout de suite une réponse décisive.

--Oh! dis non, petite mère, dis non.... Tu vois bien que j'en
mourrais.... Oh! jamais, n'est-ce pas? jamais!

--Eh bien! non, je te le promets; sois raisonnable, couche-toi.

Pendant quelques minutes encore, l'enfant muette et passionnée la
serra entre ses bras, comme ne pouvant se détacher d'elle et la
défendant contre ceux qui voulaient la lui prendre. Enfin, Hélène put
la coucher; mais elle dut veiller près d'elle une partie de la nuit.
Des secousses l'agitaient dans son sommeil, et, toutes les
demi-heures, elle ouvrait les yeux, s'assurait que si mère était là,
puis se rendormait en collant la bouche sur sa main.




III


Ce fut un mois d'une douceur adorable. Le soleil d'avril avait verdi
le jardin d'une verdure tendre, légère et fine comme une dentelle.
Contre la grille, les tiges folles des clématites poussaient leurs
jets minces, tandis que les chèvrefeuilles en boutons exhalaient un
parfum délicat, presque sucré. Aux deux bords de la pelouse, soignée
et taillée, des géraniums rouges et des quarantaines blanches
fleurissaient les corbeilles. Et le bouquet d'ormes, dans le fond,
entre l'étranglement des constructions voisines, drapait la tenture
verte de ses branches, dont les petites feuilles frissonnaient au
moindre souffle.

Pendant plus de trois semaines, le ciel resta bleu sans un nuage.
C'était comme un miracle de printemps qui fêtait la nouvelle jeunesse,
l'épanouissement qu'Hélène portait dans son coeur. Chaque après-midi,
elle descendait au jardin avec Jeanne. Sa place était marquée, contre
le premier orme, à droite. Une chaise l'attendait; et, le lendemain,
elle trouvait encore, sur le gravier de l'allée, les bouts de fil
qu'elle avait semés la veille.

--Vous êtes chez vous, répétait chaque soir madame Deberle, qui se
prenait pour elle d'une de ces passions, dont elle vivait six mois. A
demain. Tâchez de venir plus tôt, n'est-ce pas?

Et Hélène était chez elle, en effet. Peu à peu, elle s'habituait à ce
coin de verdure, elle attendait l'heure d'y descendra avec une
impatience d'enfant. Ce qui la charmait, dans ce jardin bourgeois,
c'était surtout la propreté de la pelouse et des massifs. Pas une
herbe oubliée ne gâtait la symétrie des feuillages. Les allées,
ratissées tous les matins, avaient aux pieds une mollesse de tapis.
Elle vivait là, calme et reposée, ne souffrant pas des excès de la
sève. Il ne lui venait rien de troublant de ces corbeilles dessinées
si nettement, de ces manteaux de lierre dont le jardinier enlevait une
à une les feuilles jaunies. Sous l'ombre enfermée des ormes, dans ce
parterre discret que la présence de madame Deberle parfumait d'une
pointe de musc, elle pouvait se croire dans un salon; et la vue seule
du ciel, lorsqu'elle levait la tête, lui rappelait le plein air et la
faisait respirer largement.

Souvent, elles passaient l'après-midi toutes les deux, sans voir
personne. Jeanne et Lucien jouaient à leurs pieds. Il y avait de longs
silences. Puis, madame Deberle, que la rêverie désespérait, causait
pendant des heures, se contentant des approbations muettes d'Hélène,
repartant de plus belle au moindre hochement de tête. C'étaient des
histoires interminables sur les dames de son intimité, des projets de
réception pour le prochain hiver, des réflexions de pie bavarde au
sujet des événements du jour, tout le chaos mondain qui se heurtait
dans ce front étroit de jolie femme; et cela mêlé à de brusques
effusions d'amour pour les enfants, à des phrases émues qui
célébraient les charmes de l'amitié. Hélène sa laissait serrer les
mains. Elle n'écoutait pas toujours; mais, dans l'attendrissement
continu où elle vivait, elle se montrait très-touchée des caresses de
Juliette, et elle la disait d'une grande bonté, d'une bonté d'ange.

D'autres fois, une visite se présentait. Alors, madame Deberle était
enchantée. Elle avait cessa depuis Pâques ses samedis, comme il
convenait à cette époque de l'année. Mais elle redoutait la solitude,
et on la ravissait en la venant voir sans façon, dans son jardin. Sa
grande préoccupation, alors, était de choisir la plage où elle
passerait le mois d'août. À chaque visite, elle recommençait la même
conversation; elle expliquait que son mari ne raccompagnerait pas à la
mer; puis, elle questionnait les gens, elle ne pouvait fixer son
choix. Ce n'était pas pour elle, c'était pour Lucien. Quand le beau
Malignon arrivait, il s'asseyait à califourchon sur une chaise
rustique. Lui, abhorrait la campagne; il fallait être fou, disait-il,
pour s'exiler de Paris, sous prétexte d'aller prendre des rhumes au
bord de l'Océan. Pourtant, il discutait les plages; toutes étaient
infectes, et il déclarait qu'après Trouville, il n'y avait absolument
rien d'un peu propre. Hélène, chaque jour, entendait la même
discussion, sans se lasser, heureuse même de cette monotonie de ses
journées qui la berçait et l'endormait dans une pensée unique. Au bout
du mois, madame Deberle ne savait pas encore où elle irait.

Un soir, comme Hélène se retirait, Juliette lut dit:

--Je suis obligée de sortir demain; mais que cela ne vous empêche pas
de descendre.... Attendez-moi, je ne rentrerai pas tard.

Hélène accepta. Elle passa une après-midi délicieuse, seule dans le
jardin. Au-dessus de sa tête, elle n'entendait que la bruit d'ailes
des moineaux, voletant dans les arbres. Tout la charme de ce petit
coin ensoleillé la pénétrait. Et, à partir de ce jour, ses plus
heureuses après-midi furent celles où son amie l'abandonnait.

De rapports de plus en plus étroits se nouaient entre elle et les
Deberle. Elle dîna chez eux, en amie que l'on retient au moment de se
mettre à table; lorsqu'elle s'attardait sous les ormes, et que Pierre
descendait le perron, en disant: «Madame est servie,» Juliette la
suppliait de rester, et elle cédait parfois. C'étaient des dîners de
famille, égayés par la turbulence des enfants. Le docteur Deberle et
Hélène paraissaient de bons amis, dont les tempéraments raisonnables,
un peu froids, sympathisaient. Aussi Juliette s'écriait-elle souvent:

--Oh! vous vous entendriez bien ensemble.... Moi, cela m'exaspère,
votre tranquillité.

Chaque après-midi, le docteur rentrait de ses visites vers six heures.
Il trouvait ces dames au jardin et s'asseyait près d'elles. Dans les
premiers temps, Hélène avait affecté de se retirer aussitôt, pour
laisser le ménage seul. Mais Juliette s'était si vivement fâchée de
cette brusque retraite, qu'elle demeurait maintenant. Elle se trouvait
de moitié dans la vie intime de cette famille qui semblait toujours
très-unie. Lorsque le docteur arrivait, sa femme lui tendait chaque
fois la joue, du même mouvement amical, et il la baisait; puis, comme
Lucien lui montait aux jambes, il l'aidait à grimper, il le gardait
sur ses genoux, tout en causant. L'enfant lui fermait la bouche de ses
petites mains, lui tirait les cheveux au milieu d'une phrase, se
conduisait si mal, qu'il finissait par le mettre à terre, en lui
disant d'aller jouer avec Jeanne. Et Hélène souriait de ces jeux, elle
quittait un instant son ouvrage pour envelopper d'un regard tranquille
le père, la mère et l'enfant. Le baiser du mari ne la gênait point,
les malices de Lucien l'attendrissaient. On eût dit qu'elle se
reposait dans la paix heureuse du ménage.

Cependant, le soleil se couchait, jaunissant les hautes branches. Une
sérénité tombait du ciel pâle. Juliette, qui avait la manie des
questions, même avec les personnes qu'elle connaissait le moins,
interrogeait son mari, coup sur coup, souvent sans attendre les
réponses.

--Où es-tu allé? qu'as-tu fait?

Alors, il disait ses visites, lui parlait d'une connaissance saluée,
lui donnait quelque renseignement, une étoffe ou un meuble entrevu à
un étalage. Et souvent, en parlant, ses yeux rencontraient les yeux
d'Hélène. Ni l'un ni l'autre ne détournait la tête. Ils se regardaient
face à face, sérieux une seconde, comme s'ils se fussent vus jusqu'au
coeur; puis, ils souriaient, les paupières lentement abaissées. La
vivacité nerveuse de Juliette, qu'elle noyait d'une langueur étudiée,
ne leur permettait pas de causer longtemps ensemble; car la jeune
femme se jetait en travers de toutes les conversations. Pourtant, ils
échangeaient des mots, des phrases lentes et banales, qui semblaient
prendre des sens profonds et qui se prolongeaient au delà du son de
leurs voix. À chacune de leurs paroles, ils s'approuvaient d'un léger
signe, comme si toutes leurs pensées eussent été communes. C'était une
entente absolue, intime, venue du fond de leur être, et qui se
resserrait jusque dans leurs silences. Parfois, Juliette arrêtait son
bavardage de pie, un peu honteuse de toujours parler.

--Hein? vous ne vous amusez guère? disait-elle. Nous causons de choses
qui ne vous intéressent pas du tout.

--Non, ne faites pas attention à moi, répondait Hélène gaiement. Je ne
m'ennuie jamais.... C'est un bonheur pour moi que d'écouter et de ne
rien dire.

Et elle ne mentait pas. C'était pendant ses longs silences qu'elle
Goûtait le mieux le charme d'être là. La tête penchée sur son ouvrage,
levant les yeux de loin en loin pour échanger avec le docteur ces
longs regards qui les attachaient l'un à l'autre, elle s'enfermait
volontiers dans l'égoïsme de son émotion. Entre elle et lui, elle
s'avouait maintenant qu'il y avait un sentiment caché, quelque chose
de très-doux, d'autant plus doux que personne au monde ne le
partageait avec eux. Mais elle portait son secret paisiblement, sans
un trouble d'honnêteté, car rien de mauvais ne l'agitait. Comme il
était bon avec sa femme et son enfant! Elle l'aimait davantage, quand
il faisait sauter Lucien et baisait Juliette sur la joue. Depuis
qu'elle le voyait dans son ménage, leur amitié avait grandi.
Maintenant, elle était comme de la famille, elle ne pensait pas qu'on
pût l'éloigner. Et, au fond d'elle, elle l'appelait Henri,
naturellement, à force d'entendre Juliette lui donner ce nom. Lorsque
ses lèvres disaient «monsieur», un écho répétait «Henri», dans tout
son être.

Un jour, le docteur trouva Hélène seule sous les ormes. Juliette
sortait presque toutes les après-midi.

--Tiens! ma femme n'est pas là? dit-il.

--Non, elle m'abandonne, répondit-elle en riant. Il est vrai que vous
rentrez plus tôt.

Les enfants jouaient à l'autre bout du jardin. Il s'assit près d'elle.
Leur tête-à-tête ne les troublait nullement. Pendant près d'une heure,
ils causèrent de mille choses, sans éprouver un instant l'envie de
faire une allusion au sentiment tendre qui leur gonflait le coeur. A
quoi bon parler de cela? ne savaient-ils pas ce qu'ils auraient pu se
dire? Ils n'avaient aucun aveu à se faire. Cela suffisait à leur joie,
d'être ensemble, de s'entendre sur tous les sujets, de jouir sans
trouble de leur solitude, à cette place même où il embrassait sa femme
chaque soir devant elle. Ce jour-la, il la plaisanta sur sa fureur de
travail.

--Vous savez, dit-il, que je ne connais seulement pas la couleur de
vos yeux; vous les tenez toujours sur votre aiguille.

Elle leva la tête, le regarda comme elle faisait d'habitude, bien en
face.

--Est-ce que vous seriez taquin? demanda-t-elle doucement.

Mais lui continuait:

--Ah! ils sont gris.... gris avec un reflet bleu, n'est-ce pas?

C'était là tout ce qu'ils osaient; mais ces paroles, les premières
venues, prenaient une douceur infinie. Souvent, à partir de ce jour,
il la trouva seule, dans le crépuscule. Malgré eux, sans qu'ils en
eussent conscience, leur familiarité devenait alors plus grande. Ils
parlaient d'une voix changée, avec des inflexions caressantes qu'ils
n'avaient pas quand on les écoutait. Et cependant, lorsque Juliette
arrivait, rapportant la fièvre bavarde de ses courses dans Paris, elle
ne les gênait toujours pas, ils pouvaient continuer la conversation
commencée, sans avoir à se troubler ni à reculer leurs sièges. Il
semblait que ce beau printemps, ce jardin où les lilas fleurissaient,
prolongeât en eux le premier ravissement de la passion.

Vers la fin du mois, madame Deberle fut agitée d'un grand projet. Tout
d'un coup, elle venait d'avoir l'idée de donner un bal d'enfants. La
saison était déjà bien avancée, mais cette idée emplit tellement sa
tête vide, qu'elle se lança aussitôt dans les préparatifs avec son
activité turbulente. Elle voulait quelque chose de tout à fait bien.
Le bal serait costumé. Alors, elle ne causa plus que de son bal, chez
elle, chez les autres, partout. Il y eut, dans le jardin, des
conversations interminables. Le beau Malignon trouvait le projet un
peu «bébête»; mais il daigna pourtant s'y intéresser, et il promit
d'amener un chanteur comique de sa connaissance. Une après-midi, comme
tout le monde était sous les arbres, Juliette pesa la grave question
des costumes pour Lucien et Jeanne.

--J'hésite beaucoup, dit-elle; j'ai songé à un Pierrot de satin blanc.

--Oh! c'est commun! déclara Malignon. Vous aurez une bonne douzaine de
Pierrots, dans votre bal.... Attendez, il faudrait quelque chose de
trouvé....

Et il se mit à réfléchir profondément, en suçant la pomme de sa
badine. Pauline, qui arrivait, s'écria:

--Moi, j'ai envie de me mettre en soubrette....

--Toi! dit madame Deberle avec surprise, mais tu ne te déguises pas!
Est-ce que tu te prends pour un enfant, grande bête?... Tu me feras
le plaisir de venir en robe blanche.

--Tiens! ça m'aurait amusée, murmura Pauline, qui, malgré ses dix-huit
ans et ses rondeurs de belle fille, adorait sauter avec les tout
petits enfants.

Hélène, cependant, travaillait au pied de son arbre, levant parfois la
tête pour sourire au docteur et à M. Rambaud, qui causaient debout
devant elle.

M. Rambaud avait fini par entrer dans l'intimité des Deberle.

--Et Jeanne, demanda le docteur, en quoi la mettrez-vous?

Mais il eut la parole coupée par une exclamation de Malignon.

--J'ai trouvé!... Un marquis Louis XV!

Et il brandissait sa badine, d'un air triomphant. Puis, comme on ne
s'enthousiasmait guère autour de lui, il parut étonné.

--Comment! vous ne comprenez point?... C'est Lucien qui reçoit ses
petits invités, n'est-ce pas? Alors, vous le plantez à la porte du
salon, en marquis, avec un gros bouquet de roses au côté, et il fait
des révérences aux dames.

--Mais, objecta Juliette, nous en aurons des douzaines de marquis.

--Qu'est-ce que ça fait? dit Malignon tranquillement. Plus il y aura
de marquis, plus ce sera drôle. Je vous dis que c'est trouvé.... Il
faut que le maître de la maison soit en marquis, autrement votre bal
est infect.

Il semblait tellement convaincu, que Juliette finit par se passionner,
elle aussi. En effet, un costume de marquis Pompadour en satin blanc
broché de petits bouquets, ce serait tout à fait délicieux.

--Et Jeanne? répéta le docteur.

La petite fille était venue s'appuyer contre l'épaule de sa mère, dans
cette pose câline qu'elle aimait à prendre. Comme Hélène allait ouvrir
les lèvres, elle murmura:

--Oh! maman, tu sais ce que tu m'as promis?

--Quoi donc? demanda-t-on autour d'elle.

Alors, pendant que sa fille la suppliait du regard, Hélène répondit en
Souriant:

--Jeanne ne veut pas que l'on dise son costume.

--Mais, c'est vrai! s'écria l'enfant. On ne fait plus d'effet du tout,
quand on a dit son costume.

On s'égaya un instant de cette coquetterie. M. Rambaud se montra
taquin. Depuis quelque temps, Jeanne le boudait; et le pauvre homme,
désespéré, ne sachant comment rentrer dans les bonnes grâces de sa
petite amie, en arrivait à la taquiner pour se rapprocher d'elle. Il
répéta à plusieurs reprises, en la regardant:

--Je vais le dire, moi, je vais le dire....

L'enfant était devenue toute pâle. Sa douce figure souffrante prenait
une dureté farouche, le front coupé de deux grands plis, le menton
allongé et nerveux.

--Toi, bégaya-t-elle, toi, tu ne diras rien.... Et, follement, comme
il faisait toujours mine de vouloir parler, elle s'élança sur lui, en
criant:

--Tais-toi, je veux que tu te taises!... Je veux!...

Hélène n'avait pas eu le temps de prévenir l'accès, un de ces accès de
colère aveugle qui parfois secouaient si terriblement la petite fille.
Elle dit sévèrement:

--Jeanne, prends garde, je te corrigerai!

Mais Jeanne ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas. Tremblant de la
tête aux pieds, trépignant, s'étranglant, elle répétait: «Je veux!...
je veux!...» d'une voix de plus en plus rauque et déchirée; et, de
ses mains crispées, elle avait saisi le bras de M. Rambaud, qu'elle
tordait avec une force extraordinaire. Vainement, Hélène la menaça.
Alors, ne pouvant la dompter par la sévérité, très-chagrine de cette
scène devant tout ce monde, elle se contenta de murmurer doucement:

--Jeanne, tu me fais beaucoup de peine.

L'enfant, aussitôt, lâcha prise, tourna la tête. Et quand elle vit sa
mère, la face désolée, les yeux pleins de larmes contenues, elle
éclata elle-même en sanglots et se jeta à son cou, en balbutiant:

--Non, maman.... non, maman....

Elle lui passait les mains sur la figure pour l'empêcher de pleurer.
Sa mère, lentement, l'écarta. Alors, le coeur crevé, éperdue, la
petite se laissa tomber à quelques pas sur un banc, où elle sanglota
plus fort. Lucien, auquel on la donnait sans cesse en exemple, la
contemplait, surpris et vaguement enchanté. Et comme Hélène pliait son
ouvrage, en s'excusant d'une pareille scène, Juliette lui dit que, mon
Dieu! On devait tout pardonner aux enfants; au contraire, la petite
avait très-bon coeur, et elle se lamentait si fort, la pauvre
mignonne, qu'elle était déjà trop punie. Elle l'appela pour
l'embrasser, mais Jeanne, refusant le pardon, restait sur son banc,
étouffée par les larmes.

M. Rambaud et le docteur, cependant, s'étaient approchés. Le premier
se pencha, demanda de sa bonne voix émue:

--Voyons, ma chérie, pourquoi es-tu fâchée? que t'ai-je fait?

--Oh! dit l'enfant, en écartant les mains et en montrant son visage
bouleversé, tu as voulu me prendre maman.

Le docteur, qui écoutait, se mit à rire. M. Rambaud ne comprit pas
tout de suite.

--Qu'est-ce que tu dis là?

--Oui, oui, l'autre mardi.... Oh! tu sais bien, tu t'es mis à genoux,
en me demandant ce que je dirais si tu restais à la maison.

Le docteur ne souriait plus. Ses lèvres décolorées eurent un
tremblement. Une rougeur, au contraire, était montée aux joues de M.
Rambaud, qui baissa la voix et balbutia:

--Mais tu avais dit que nous jouerions toujours ensemble.

--Non, non, je ne savais pas, reprit l'enfant avec violence. Je ne
veux pas, entends-tu!... N'en parle plus jamais, jamais, et nous
serons amis.

Hélène, debout, avec son ouvrage dans un panier, avait entendu ces
derniers mots.

--Allons, monte, Jeanne, dit-elle. Quand on pleure, on n'ennuie pas le
monde.

Elle salua, en poussant la petite devant elle. Le docteur, très-pâle,
la regardait fixement. M. Rambaud était consterné. Quant à madame
Deberle et à Pauline, aidées de Malignon, elles avaient pris Lucien et
le faisaient tourner au milieu d'elles, en discutant vivement, sur ses
épaules de gamin, le costume de marquis pompadour.

Le lendemain, Hélène se trouvait seule sous les ormes. Madame Deberle,
qui courait pour son bal, avait emmené Lucien et Jeanne. Lorsque le
docteur rentra, plus tôt que de coutume, il descendit vivement le
perron; mais il ne s'assit pas, il tourna autour de la jeune femme, en
arrachant aux arbres des brins d'écorce. Elle leva un instant les
yeux, inquiète de son agitation; puis, elle piqua de nouveau son
aiguille, d'une main un peu tremblante.

--Voici le temps qui se gâte, dit-elle, gênée par le silence. Il fait
presque froid, cette après-midi.

--Nous ne sommes encore qu'en avril, murmura-t-il en s'efforçant de
calmer sa voix.

Il parut vouloir s'éloigner. Mais il revint et lui demanda
brusquement:

--Vous vous mariez donc?

Cette question brutale la surprit au point qu'elle laissa tomber son
ouvrage. Elle était toute blanche. Par un effort superbe de volonté,
elle garda un visage de marbre, les yeux largement ouverts sur lui.
Elle ne répondit pas, et il se fit suppliant:

--Oh! je vous en prie, un mot, un seul.... Vous vous mariez?

--Oui, peut-être, que vous importe? dit-elle enfin, d'un ton glacé.

Il eut un geste violent. Il s'écria:

--Mais c'est impossible!

--Pourquoi donc? reprit-elle, sans le quitter du regard.

Alors, sous ce regard qui lui clouait les paroles aux lèvres, il dut
se taire. Un moment encore, il resta là, portant les mains à ses
tempes; puis, comme il étouffait et qu'il craignait de céder à quelque
violence, il s'éloigna, pendant qu'elle affectait de reprendre
paisiblement son ouvrage.

Mais le charme de ces douces après-midi était rompu. Il eut beau, le
lendemain, se montrer tendre et obéissant, Hélène paraissait mal à
l'aise, dès qu'elle demeurait seule avec lui. Ce n'était plus cette
bonne familiarité, cette confiance sereine qui les laissait côte à
côte, sans un trouble, avec la joie pure d'être ensemble. Malgré le
soin qu'il mettait à ne pas l'effrayer, il la regardait parfois,
secoué d'un tressaillement subit, le visage enflammé par un flot de
sang. Elle-même avait perdu de sa belle tranquillité; des frissons
l'agitaient, elle restait languissante, les mains lasses et
inoccupées. Toutes sortes de colères et de désirs semblaient s'être
éveillés en eux.

Hélène en vint à ne plus vouloir que Jeanne s'éloignât. Le docteur
trouvait sans cesse entre elle et lui ce témoin, qui le surveillait de
ses grands yeux limpides. Mais ce dont Hélène souffrit surtout, ce fut
de se sentir tout d'un coup embarrassée devant madame Deberle. Quand
celle-ci rentrait, les cheveux au vent, et qu'elle l'appelait «ma
chère», en lui racontant ses courses, elle ne l'écoutait plus de son
air souriant et paisible; au fond de son être, un tumulte montait, des
sentiments qu'elle se refusait à préciser. Il y avait là comme une
honte et de la rancune. Puis, sa nature honnête se révoltait; elle
tendait la main à Juliette, mais sans pouvoir réprimer le frisson
physique que les doigts tièdes de son amie lui faisaient courir à
fleur de peau. Cependant, le temps s'était gâté. Des averses forcèrent
ces dames à se réfugier dans le pavillon japonais. Le jardin, avec sa
belle propreté, se changeait en lac, et l'on n'osait plus se risquer
dans les allées, de peur de les emporter à ses semelles. Lorsqu'un
rayon de soleil luisait encore, entre deux nuages, les verdures
trempées s'essuyaient, les lilas avaient des perles pendues à chacune
de leurs petites fleurs. Sous les ormes, de grosses gouttes tombaient.

--Enfin, c'est pour samedi, dit un jour madame Deberle. Ah! ma chère,
je n'en puis plus.... N'est-ce pas? soyez là à deux heures, Jeanne
ouvrira le bal avec Lucien.

Et, cédant à une effusion de tendresse, ravie des préparatifs de son
bal, elle embrassa les deux enfants; puis, prenant en riant Hélène par
les bras, elle lui posa aussi deux gros baisers sur les joues.

--C'est pour me récompenser, reprit-elle gaiement. Tiens! je l'ai
mérité, j'ai assez couru! Vous verrez comme ce sera réussi.

Hélène resta toute froide, tandis que le docteur les regardait
par-dessus la tête blonde de Lucien, qui s'était pendu à son cou.




IV


Dans le vestibule du petit hôtel, Pierre se tenait debout, en habit et
en cravate blanche, ouvrant la porte à chaque roulement de voiture.
Une bouffée d'air humide entrait, un reflet-jaune de la pluvieuse
après-midi éclairait le vestibule étroit, empli de portières et de
plantes vertes. Il était deux heures, le jour baissait comme par une
triste journée d'hiver.

Mais, dès que le valet poussait la porte du premier salon, une clarté
vive aveuglait les invités. On avait fermé les persiennes et tiré
soigneusement les rideaux, pas une lueur du ciel louche ne filtrait;
et les lampes posées sur les meubles, les bougies brûlant dans le
lustre et les appliques de cristal, allumaient là une chapelle
ardente. Au fond du petit salon, dont les tentures réséda éteignaient
un peu l'éclat des lumières, le grand salon noir et or resplendissait,
décoré comme pour le bal que madame Deberle donnait tous les ans, au
mois de janvier.

Cependant, des enfants commençaient à arriver, tandis que Pauline,
très-affairée, faisait aligner des rangées de chaises dans le salon,
devant la porte de la salle à manger, que l'on avait démontée et
remplacée par un rideau rouge.

--Papa, cria-t-elle, donne donc un coup de main! Nous n'arriverons
jamais.

M. Letellier, qui examinait le lustre, les bras derrière le dos, se
hâta de donner un coup de main. Pauline elle-même transporta des
chaises. Elle avait obéi à sa soeur, en mettant une robe blanche;
seulement son corsage s'ouvrait en carré, montrant sa gorge.

--Là, nous y sommes, reprit-elle; on peut venir.... Mais à quoi songe
Juliette? Elle n'en finit plus d'habiller Lucien.

Justement, madame Deberle amenait le petit marquis. Toutes les
personnes présentes poussèrent des exclamations. Oh! cet amour!
Était-il assez mignon, avec son habit de satin blanc broché de
bouquets, son grand gilet brodé d'or et ses culottes de soie cerise!
Son menton et ses mains délicates se noyaient dans de la dentelle. Une
épée, un joujou à gros noeud rose, battait sur sa hanche.

--Allons, fais les honneurs, lui dit sa mère, en le conduisant dans la
première pièce.

Depuis huit jours, il répétait sa leçon. Alors, il se campa
cavalièrement sur ses petits mollets, sa tête poudrée un peu
renversée, son tricorne sous le bras gauche; et, à chaque invitée qui
arrivait, il faisait une révérence, offrait le bras, saluait et
revenait. On riait autour de lui, tant il restait grave, avec une
pointe d'effronterie. Il conduisit ainsi Marguerite Tissot, une
fillette de cinq ans, qui avait un délicieux costume de laitière, la
boîte au lait pendue à la ceinture; il conduisit les deux petites
Berthier, Blanche et Sophie, dont l'une était en Folie et l'autre en
Soubrette; il s'attaqua même à Valentine de Chermette, une grande
personne de quatorze ans, que sa mère habillait toujours en Espagnole;
et il était si fluet, qu'elle semblait le porter. Mais son embarras
fut extrême devant la famille Levasseur, composée de cinq demoiselles,
qui se présentèrent par rang de taille, la plus jeune âgée de deux ans
à peine, et l'aînée, de dix ans. Toutes les cinq, déguisées en
Chaperon-Rouge, avaient le toquet et la robe de satin ponceau, à
bandes de velours noir, sur laquelle tranchait le large tablier de
dentelle. Bravement, il se décida, jeta son chapeau, prit les deux
plus grandes à son bras droit et à son bras gauche, et fit son entrée
dans le salon, suivi des trois autres. On s'égaya beaucoup, sans qu'il
perdît le moins du monde son bel aplomb de petit homme.

Madame Deberle, pendant ce temps, querellait sa soeur, dans un coin.

--Est-il possible! te décolleter comme cela!

--Tiens! qu'est-ce que ça fait? papa n'a rien dit, répondait
tranquillement Pauline. Si tu veux, je vais me mettre un bouquet.

Elle cueillit une poignée de fleurs naturelles dans une jardinière et
se la fourra entre les seins. Mais des dames, des mamans en grandes
toilettes de ville, entouraient madame Deberle et la complimentaient
déjà sur son bal. Comme Lucien passait, sa mère ramena une boucle de
ses cheveux poudrés, tandis qu'il se haussait pour lui demander:

--Et Jeanne?

--Elle va venir, mon chéri.... Fais bien attention de ne pas
tomber.... Dépêche-toi, voici la petite Guiraud.... Ah! elle est en
Alsacienne.

Le salon s'emplissait, les rangées de chaises, en face du rideau
rouge, se trouvaient presque toutes occupées, et un tapage de voix
enfantines montait. Des garçons arrivaient par bandes. Il y avait déjà
trois Arlequins, quatre Polichinelles, un Figaro, des Tyroliens, des
Écossais. Le petit Berthier était en page. Le petit Guiraud, un petit
bambin de deux ans et demi, portait son costume de Pierrot d'une façon
si drôle, que tout le monde l'enlevait au passage pour l'embrasser.

--Voici Jeanne, dit tout d'un coup madame Deberle. Oh! elle est
adorable.

Un murmure avait couru, des têtes se penchaient, au milieu de légers
cris. Jeanne s'était arrêtée sur le seuil du premier salon, tandis que
sa mère, encore dans le vestibule, se débarrassait de son manteau.
L'enfant portait un costume de Japonaise, d'une singularité
magnifique. La robe, brodée de fleurs et d'oiseaux bizarres, tombait
jusqu'à ses petits pieds, qu'elle couvrait; tandis que, au-dessous de
la large ceinture, les pans écartés laissaient voir un jupon de soie
verdâtre, moirée de jaune. Rien n'était d'un charme plus étrange que
son visage fin, sous le haut chignon traversé de longues épingles,
avec son menton et ses yeux de chèvre, minces et luisants, qui lui
donnait l'air d'une véritable fille d'Yeddo, marchant dans un parfum
de benjoin et de thé. Et elle restait là, hésitante, ayant la langueur
maladive d'une fleur lointaine qui rêve du pays natal.

Mais derrière elle, Hélène apparut. Toutes deux, en passant
brusquement du jour blafard de la rue à ce vif éclat des bougies,
clignaient les paupières, comme aveuglées, souriantes pourtant. Cette
bouffée chaude, cette odeur du salon où dominait la violette, les
étouffaient un peu et rougissaient leurs joues fraîches. Chaque
invité, en entrant, avait le même air de surprise et d'hésitation.

--Eh bien! Lucien? dit madame Deberle.

L'enfant n'avait pas aperçu Jeanne. Il se précipita, lui prit le bras,
en oubliant de faire sa révérence. Et ils étaient l'un et l'autre si
délicats, si tendres, le petit marquis avec son habit à bouquets, la
Japonaise avec sa robe brodée de pourpre, qu'on aurait dit deux
statuettes de Saxe, finement peintes et dorées, tout d'un coup
vivantes.

--Tu sais, je t'attendais, murmurait Lucien. Ça m'embête, de donner le
bras.... Hein? nous restons ensemble.

Et il s'installa avec elle sur le premier rang des chaises. Il
oubliait tout à fait ses devoirs de maître de maison.

--Vraiment, j'étais inquiète, répétait Juliette à Hélène. Je craignais
que Jeanne ne fût indisposée.

Hélène s'excusait, on n'en finissait jamais avec les enfants. Elle
était encore debout, dans un coin du salon, parmi un groupe de dames,
lorsqu'elle sentit que le docteur s'avançait derrière elle. Il venait
en effet d'entrer en écartant le rideau rouge, sous lequel il avait
replongé la tête, pour donner un dernier ordre. Mais, brusquement, il
s'arrêta. Il devinait, lui aussi, la jeune femme, qui pourtant ne
s'était point tournée. Vêtue d'une robe de grenadine noire, elle
n'avait jamais eu une beauté plus royale. Et il frissonna, dans la
fraîcheur qu'elle apportait du dehors, et qui semblait s'exhaler de
ses épaules et de ses bras, nus sous l'étoffe transparente.

--Henri ne voit personne, dit Pauline en riant. Eh! bonjour, Henri.

Alors, il s'approcha et salua les dames. Mademoiselle Aurélie, qui se
trouvait là, le retint un instant, pour lui montrer de loin un neveu à
elle, qu'elle avait amené. Il restait complaisamment. Hélène, sans
parler, lui tendit sa main gantée de noir, qu'il n'osa serrer trop
fort.

--Comment! tu es là! s'écria madame Deberle, en reparaissant. Je te
cherche partout.... Il est près de trois heures; on pourrait
commencer.

--Sans doute, dit-il. Tout de suite.

A ce moment, le salon était plein. Autour de la pièce, sous la grande
clarté du lustre, les parents mettaient la bordure sombre de leurs
toilettes de ville; des dames, rapprochant leurs sièges, formaient des
sociétés à part; des hommes, immobiles le long des murs, bouchaient
les intervalles; tandis que, à la porte du salon voisin, les
redingotes, plus nombreuses, s'écrasaient et se haussaient. Toute la
lumière tombait sur le petit monde tapageur qui s'agitait au milieu de
la vaste pièce. Il y avait là près d'une centaine d'enfants,
pêle-mêle, dans la gaieté bariolée des costumes clairs, où le bleu et
le rose éclataient. C'était une nappe de têtes blondes, toutes les
nuances du blond, depuis la cendre fine jusqu'à l'or rouge, avec des
réveils de noeuds et de fleurs, une moisson de chevelures blondes, que
de grands rires faisaient onduler comme sous des brises. Parfois, dans
ce fouillis de rubans et de dentelles, de soie et de velours, un
visage se tournait; un nez rose, deux yeux bleus, une bouche souriante
ou boudeuse, qui semblaient perdus. Il y en avait de pas plus haute
qu'une botte, qui s'enfonçaient entre des gaillards de dix ans, et que
les mères cherchaient de loin, sans pouvoir les retrouver. Des garçons
restaient gênés, l'air bêta, à côté de fillettes en train de faire
bouffer leurs jupes. D'autres se montraient déjà très-entreprenants,
poussant du coude des voisines qu'ils ne connaissaient pas et leur
riant dans la figure. Mais les petites filles restaient les reines,
des groupes de trois ou quatre amies se remuaient sur leurs chaises à
les casser, en parlant si fort qu'on ne s'entendait plus. Tous les
yeux étaient fixés sur le rideau rouge.

--Attention! dit le docteur, en allant donner trois légers coups à la
porte de la salle à manger.

Le rideau rouge, lentement, s'ouvrit; et, dans l'embrasure de la
porte, apparut un théâtre de marionnettes. Alors, un silence régna.
Tout d'un coup, Polichinelle jaillit de la coulisse, en jetant un
«couic» si féroce, que le petit Guiraud y répondit par une exclamation
terrifiée et charmée. C'était une de ces pièces effroyables, où
Polichinelle, après avoir rossé le Commissaire, tue le Gendarme et
piétine avec une furieuse gaieté sur toutes les lois divines et
humaines. À chaque coup de bâton qui fendait les têtes de bois, le
parterre impitoyable poussait des rires aigus; et les coups de pointe
enfonçant les poitrines, les duels où les adversaires tapaient sur
leurs crânes comme sur des courges vides, les massacres de jambes et
de bras dont les personnages sortaient en marmelade, redoublaient les
fusées de rires qui partaient de tous côtés, sans pouvoir s'éteindre.
Puis, lorsque Polichinelle scia le cou du Gendarme, au bord du
théâtre, ce fut le comble, l'opération causa une joie si énorme, que
les rangées des spectateurs se bousculaient, tombant les unes sur les
autres. Une petite fille de quatre ans, rose et blanche, serrait
béatement ses menottes contre son coeur, tant elle trouvait ça gentil.
D'autres applaudissaient, tandis que les garçons riaient, la bouche
ouverte d'un ton grave qui accompagnait les gammes flûtées des
demoiselles.

--S'amusent-ils! murmura le docteur.

Il était revenu se placer près d'Hélène. Celle-ci s'égayait comme les
enfants. Et lui, derrière elle, se grisait de l'odeur qui montait de
sa chevelure. À un coup de bâton plus violent que les autres, elle se
tourna pour lui dire:

--Vous savez que c'est très-drôle!

Mais les enfants, excités, se mêlaient maintenant à la pièce. Ils
donnaient la réplique aux acteurs. Une fillette, qui devait connaître
le drame, expliquait ce qui allait se passer. «Tout à l'heure, il va
assommer sa femme.... À présent, on va le pendre....» La petite
Levasseur, la dernière, celle qui avait deux ans, cria tout d'un coup:

--Maman, est-ce qu'on le mettra au pain sec!

Puis, c'étaient des exclamations, des réflexions faites tout haut.
Cependant, Hélène cherchait parmi les enfants.

--Je ne vois pas Jeanne, dit-elle. Est-ce qu'elle s'amuse?

Alors, le docteur se pencha, avança la tête près de la sienne, en
murmurant:

--Tenez, là-bas, entre cet Arlequin et cette Normande, vous voyez les
épingles de son chignon.... Elle rit de bien bon coeur.

Et il resta courbé, sentant sur sa joue la tiédeur du visage d'Hélène.
Jusque-là, aucun aveu ne leur était échappé; ce silence les laissait
dans cette familiarité, qu'un trouble vague gênait seul depuis quelque
temps. Mais, au milieu de ces beaux rires, en face de ces gamins, elle
redevenait très-enfant, elle s'abandonnait, pendant que le souffle
d'Henri chauffait sa nuque. Les coups de bâton sonores lui donnaient
un tressaillement qui gonflait sa gorge; et elle se tournait vers lui,
les yeux luisants.

--Mon Dieu! que c'est bête! disait-elle chaque fois. Hein! comme ils
tapent!

Lui, frémissant, répondait:

--Oh! ils ont la tête solide.

C'était tout ce que son coeur trouvait. Ils descendaient l'un et
l'autre aux enfantillages. La vie peu exemplaire de Polichinelle les
alanguissait. Puis, au dénouement du drame, lorsque le diable parut et
qu'il y eut une suprême bataille, un égorgement général, Hélène, en se
renversant, écrasa la main d'Henri, posée sur le dossier de son
fauteuil; tandis que le parterre de bébés, criant et battant des
mains, faisait craquer les chaises d'enthousiasme.

Le rideau rouge était retombé. Alors, au milieu du tapage, Pauline
annonça Malignon, avec sa phrase habituelle:

--Ah! voici le beau Malignon.

Il arrivait, essoufflé, en bousculant les sièges.

--Tiens! quelle drôle d'idée d'avoir tout fermé! s'écria-t-il,
surpris, hésitant. On croirait entrer chez des morts.

Et, se tournant vers madame Deberle, qui s'avançait:

--Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait courir!... Depuis ce matin,
je cherche Perdiguet, vous savez, mon chanteur.... Alors, comme je
n'ai pu mettre la main sur lui, je vous amène le grand Morizot....

Le grand Morizot était un amateur qui récréait les salons en
escamotant des muscades. On lui abandonna un guéridon, il exécuta ses
plus jolis tours, mais sans passionner le moins du monde les
spectateurs. Les pauvres chers petits étaient devenus très-graves. Des
bambins s'endormaient, en suçant leurs doigts. D'autres, plus grands,
tournaient la tête, souriaient aux parents, qui eux-mêmes baillaient
avec discrétion. Aussi, fut-ce un soulagement général, lorsque le
grand Morizot se décida à emporter son guéridon.

--Oh! il est très-fort, murmura Malignon dans le cou de madame
Deberle.

Mais le rideau rouge s'était écarté de nouveau, et un spectacle
magique avait mis debout tous les enfants.

Sous la vive clarté de la lampe centrale et de deux candélabres à dix
branches, la salle à manger s'étendait, avec sa longue table, servie
et parée comme pour un grand dîner. Il y avait cinquante couverte. Au
milieu et aux deux bouts, dans des corbeilles basses, des buissons de
fleurs s'épanouissaient, séparés par de haute compotiers, sur lesquels
s'entassaient des «surprises», dont les papiers dorés et peinturlurés
luisaient. Puis, c'étaient des gâteaux montés, des pyramides de fruits
glacés, des empilements de sandwichs, et, plus bas, toute une symétrie
de nombreuses assiettes pleines de sucreries et de pâtisseries; les
babas, les choux à la crème, les brioches alternaient avec les
biscuits secs, les croquignoles, les petite fours aux amandes. Des
gelées tremblaient dans des vases de cristal. Des crèmes emplissaient
des jattes de porcelaine. Et les bouteilles de vin de Champagne,
hautes comme la main, faites à la taille des convives, allumaient
autour de la table l'éclair de leurs casques d'argent. On eût dit un
de ces goûters gigantesques comme les enfants doivent en imaginer en
rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes,
l'évocation féerique de la table des parents, sur laquelle on aurait
renversé la corne d'abondance des pâtissiers et des marchands de
joujoux.

--Allons, le bras aux dames! dit madame Deberle en souriant de
l'extase des enfants.

Mais le défilé ne put s'organiser. Lucien, triomphant, avait pris le
bras de Jeanne et marchait le premier. Les autres, derrière lui, se
bousculèrent un peu. Il fallut que les mamans vinssent les placer. Et
elles restèrent là, surtout derrière les marmots, qu'elles
surveillaient, par crainte des accidents. À la vérité, les convives
parurent d'abord fort gênés; ils se regardaient, ils n'osaient toucher
à toutes ces bonnes choses, vaguement inquiets de ce monde renversé,
les enfants à table et les parents debout. Enfin, les plus grands
s'enhardirent et envoyèrent les mains. Puis, quand les mamans s'en
mêlèrent, coupant les gâteaux montés, servant autour d'elles, le
goûter s'anima et devint bientôt très-bruyant. La belle symétrie de la
table fut bousculée comme par une rafale; tout circulait à la fois, au
milieu des bras tendus, qui vidaient les plats au passage. Les deux
petites Berthier, Blanche et Sophie, riaient à leurs assiettes où il y
avait de tout, de la confiture, de la crème, des gâteaux, des fruits.
Les cinq demoiselles Levasseur accaparaient un coin de friandises,
tandis que Valentine, fière de ses quatorze ans, faisait la dame
raisonnable en s'occupant de ses voisins. Cependant, Lucien, pour
montrer sa galanterie, déboucha une bouteille de champagne, et cela si
maladroitement, qu'il faillit en verser le contenu sur sa culotte de
soie cerise. Ce fut une affaire.

--Veux-tu bien laisser les bouteilles! criait Pauline. C'est moi qui
débouche le champagne.

Elle se donnait un mouvement extraordinaire, s'amusant pour son
compte. Dès qu'un domestique arrivait, elle lui arrachait la
chocolatière et prenait un plaisir extrême à emplir les tasses, avec
une promptitude de garçon de café. Puis, elle promenait des glaces et
des verres de sirop, lâchait tout pour bourrer quelque gamine qu'on
oubliait, repartait en questionnant les uns et les autres.

--Qu'est-ce que tu veux, toi, mon gros? hein? une brioche?...
Attends, ma chérie, je vais te passer les oranges.... Mangez donc,
grosses bêtes, vous jouerez après!

Madame Deberle, plus calme, répétait qu'on devait les laisser
tranquilles, et qu'ils s'en tireraient toujours bien. À un bout de la
pièce, Hélène et quelques dames riaient du spectacle de la table. Tous
ces museaux roses croquaient à belles dents blanches. Et rien n'était
drôle comme leurs manières d'enfant bien élevés, s'oubliant parfois
dans des incartades de jeunes sauvages. Ils prenaient leurs verres à
deux mains pour boire jusqu'au fond, se barbouillaient, tachaient
leurs costumes. Le tapage montait. On pillait les dernières assiettes.
Jeanne elle-même dansait, sur sa chaise, en entendant jouer un
quadrille dans le salon; et comme sa mère avançait, lui reprochant
d'avoir trop mangé:

--Oh! maman, je suis si bien aujourd'hui!

Mais la musique avait fait lever d'autres enfants. Peu à peu, la table
se dégarnit, et bientôt il ne resta plus qu'un gros bébé, au beau
milieu. Celui-là paraissait se moquer du piano. Une serviette au cou,
le menton sur la nappe, tant il était petit, il ouvrait des yeux
énormes et avançait la bouche, chaque fois que sa mère lui présentait
une cuillerée de chocolat. La tasse se vidait, il se laissait essuyer
les lèvres, avalant toujours, ouvrant des yeux plus grands.

--Fichtre! mon bonhomme, tu vas bien! dit Malignon qui le regardait
d'un air rêveur.

Ce fut alors qu'il y eut un partage des «surprises». Les enfants, en
quittant la table, emportaient chacun une des grandes papillotes
dorées, dont ils se hâtaient de déchirer l'enveloppe; et ils sortaient
de là des joujoux, des coiffures grotesques en papier mince, des
oiseaux et des papillons. Mais la grande joie, c'étaient les pétards.
Chaque «surprise» contenait un pétard que les garçons tiraient
bravement, heureux du bruit, tandis que les demoiselles fermaient les
yeux, en s'y reprenant à plusieurs fois. On n'entendit pendant un
instant que le pétillement sec de cette mousqueterie. Et ce fut au
milieu du vacarme que les enfants retournèrent dans le salon, où le
piano jouait sans arrêt des figures de quadrille.

--Je mangerais bien une brioche, murmura mademoiselle Aurélie en
s'asseyant.

Alors, devant la table restée libre, couverte encore de la débandade
de ce dessert colossal, des dames s'installèrent. Elles étaient une
dizaine qui avaient prudemment attendu pour manger. Comme elles ne
pouvaient mettre la main sur un domestique, ce fut Malignon qui
s'empressa. Il vida la chocolatière, consulta le fond des bouteilles,
parvint même à trouver des glaces. Mais, tout en se montrant galant,
il en revenait toujours à la singulière idée qu'on avait eue de fermer
les persiennes.

--Positivement, répétait-il, on est dans un caveau.

Hélène était restée debout, causant avec madame Deberle. Celle-ci
retournait au salon, et elle se disposait à la suivre, lorsqu'elle se
sentit toucher doucement. Le docteur souriait derrière elle. Il ne la
quittait pas.

--Vous ne prenez donc rien? demanda-t-il.

Et, sous cette phrase banale, il mettait une supplication si vive,
qu'elle éprouva un grand trouble. Elle entendait bien qu'il lui
parlait d'autre chose. Une excitation la gagnait peu à peu elle-même,
dans cette gaieté qui l'entourait. Tout ce petit monde sautant et
criant lui donnait de sa fièvre. Les joues roses, les yeux brillants,
elle refusa d'abord.

--Non, merci, rien du tout.

Puis, comme il insistait, prise d'une inquiétude, voulant se
débarrasser de lui:

--Eh bien! une tasse de thé.

Il courut, rapporta la tasse. Ses mains tremblaient, en la présentant.
Et, pendant qu'elle buvait, il s'approcha d'elle, les lèvres gonflées
et frémissantes de l'aveu qui montait de son coeur. Alors, elle
recula, lui tendit la tasse vide, et se sauva pendant qu'il la posait
sur un dressoir, le laissant seul dans la salle à manger avec
mademoiselle Aurélie, en train de mâcher lentement et d'inspecter les
assiettes d'une façon méthodique.

Le piano jouait très-fort, au fond du salon. Et, d'un bout à l'autre,
le bal s'agitait dans une drôlerie adorable. On faisait cercle autour
du quadrille où dansaient Jeanne et Lucien. Le petit marquis
brouillait un peu les figures; il n'allait bien que lorsqu'il lui
fallait empoigner Jeanne; alors, il la prenait à bras le corps, et il
tournait. Jeanne se balançait comme une dame, ennuyée de le voir
chiffonner son costume; puis, emportée par le plaisir, elle le
saisissait à son tour, l'enlevait du sol. Et l'habit de satin blanc
broché de bouquets se mêlait à la robe brodée de fleurs et d'oiseaux
bizarres, les deux figurines de vieux Saxe prenaient la grâce et
l'étrangeté d'un bibelot d'étagère. Après la quadrille, Hélène appela
Jeanne pour rattacher sa robe.

--C'est lui, maman, disait la petite. Il me frotte, il est
insupportable.

Autour du salon, les parents souriaient. Quand le piano recommença,
tous les bambins se remirent à sauter. Ils éprouvaient une méfiance,
pourtant, en voyant qu'on les regardait; ils restaient sérieux et se
retenaient de gambader, pour paraître comme il faut. Quelques-uns
savaient danser; la plupart, ignorant les figures, se remuaient sur
place, embarrassés de leurs membres. Mais Pauline intervint.

--Il faut que je m'en mêle.... Oh! les cruches!

Elle se jeta au milieu du quadrille, en prit deux par les mains, l'un
à gauche, l'autre à droite, et donna un tel branle à la danse, que les
lames du parquet craquèrent. On n'entendait plus que la débandade des
petits pieds tapant du talon à contre-temps, tandis que le piano
continuait tout seul à jouer en mesure. D'autres grandes personnes
s'en mêlèrent aussi. Madame Deberle et Hélène, apercevant des
fillettes honteuses qui n'osaient se risquer, les emmenèrent au plus
épais. Elles conduisaient les figures, poussaient les cavaliers,
formaient les rondes; et les mères leur passaient les tout petits
bébés, pour qu'elles les fissent sauter au instant, en les tenant des
deux mains. Alors, le bal fut dans son beau. Les danseurs s'en
donnaient à coeur joie, riant et se poussant, pareils à un pensionnat
pris tout d'un coup d'une folie joyeuse, en l'absence du maître. Et
rien n'était d'une gaieté plus claire, que ce carnaval de gamins, ces
bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là, dans un monde en
raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies du roman et
du théâtre. Les costumes empruntaient aux bouches roses et aux yeux
bleus, à ces mines si tendres, une fraîcheur d'enfance. On aurait dit
le gala d'un conte de fée, avec des Amours déguisés pour les
fiançailles de quelque prince Charmant.

--On étouffe, disait Malignon. Je vais respirer.

Il sortait, ouvrant la porte du salon toute grande. Le plein jour de
la rue entrait alors en un coup de lumière blafard, et qui attristait
le resplendissement des lampes et des bougies. Et, tous les quarts
d'heure, Malignon faisait battre la porte.

Mais le piano ne s'arrêtait pas. La petite Guiraud, avec son papillon
noir d'Alsacienne sur ses cheveux blonds, dansait au bras d'un
Arlequin deux fois plus grand qu'elle. Un Écossais faisait tourner si
rapidement Marguerite Tissot, qu'elle perdait en chemin sa botte de
laitière. Les deux Berthier, Blanche et Sophie, qui étaient
inséparables, sautaient ensemble, la Soubrette aux bras de la Folie,
dont les grelots tintaient. Et l'on ne pouvait jeter un coup d'oeil
sur le bal sans rencontrer une demoiselle Levasseur; les
Chaperons-Rouges semblaient se multiplier; il y avait partout des
loquets et des robes de satin ponceau à bandes de velours noir.
Cependant, pour danser à l'aise, de grands garçons et de grandes
filles s'étaient réfugiés au fond de l'autre salon. Valentine de
Chermette, enveloppée dans sa mantille d'Espagnole, faisait là des pas
savants, en face d'un jeune monsieur qui était venu en habit. Tout
d'un coup, il y eut des rires, on appela le monde, pour voir: c'était,
derrière une porte, dans un coin, le petit Guiraud, le Pierrot de deux
ans, et une petite fille de son âge, habillée en paysanne, qui se
tenaient embrassés, se serrant bien fort, de peur de tomber, et
tournant tout seuls comme des sournois, la joue contra la joue.

--Je n'en puis plus, dit Hélène en venant s'adosser à la porte de la
salle à manger.

Elle s'éventait, rouge d'avoir sauté elle-même. Sa poitrine se
soulevait sous la grenadine transparente de son corsage. Et elle
sentit encore sur ses épaules le souffle d'Henri, qui était toujours
là, derrière elle. Alors, elle comprit qu'il allait parler; mais elle
n'avait plus la force d'échapper à son aveu. Il s'approcha, il dit
très-bas, dans sa chevelure:

--Je vous aime! oh! je vous aime!

Ce fut comme une haleine embrasée qui la brûla de la tête aux pieds.
Mon Dieu! il avait parlé, elle ne pourrait plus feindre la pais si
Douce de l'ignorance. Elle cacha son visage empourpré derrière son
éventail. Les enfants, dans l'emportement des derniers quadrilles,
tapaient plus fort des talons. Des rires argentins sonnaient, des voix
d'oiseaux laissaient échapper de légers cris de plaisir. Une fraîcheur
montait de cette ronde d'innocents lâchés dans un galop de petits
démons.

--Je vous aime, oh! je vous aime! répéta Henri.

Elle frissonna encore, elle voulait ne plus entendre. La tête perdue,
elle se réfugia dans la salle à manger. Mais cette pièce était vide;
seul, M. Letellier dormait paisiblement sur une chaise. Henri l'avait
suivie. Il osa lui prendre les poignets, au risque d'un scandale, avec
un visage si bouleversé par la passion, qu'elle en tremblait. Il
répétait toujours:

--Je vous aime.... je vous aime....

--Laissez-moi, murmura-t-elle faiblement, laissez-moi, vous êtes
fou....

Et ce bal, à côté, qui continuait avec la débandade des petits pieds!
On entendait les grelots de Blanche Berthier accompagnant les notes
étouffées du piano. Madame Deberle et Pauline frappaient dans leurs
mains pour marquer la mesure. C'était une polka. Hélène put voir
Jeanne et Lucien passer en souriant, les mains à la taille.

Alors, d'un mouvement brusque, elle se dégagea, elle se sauva dans une
pièce voisine, une office où entrait le grand jour. Cette clarté
soudaine l'aveugla. Elle eut peur, elle était hors d'état de rentrer
dans le salon, avec cette passion qu'on devait lire sur son visage.
Et, traversant le jardin, elle monta se remettre chez elle, poursuivie
par les bruits dansants du bal.




V


En haut, dans sa chambre, dans cette douceur cloîtrée qu'elle
retrouvait, Hélène se sentit étouffer. La pièce l'étonnait, si calme,
si bien close, si endormie sous les tentures de velours bleu, tandis
qu'elle y apportait le souffle court et ardent de l'émotion qui
l'agitait. Était-ce sa chambre, ce coin mort de solitude où elle
manquait d'air? Alors, violemment, elle ouvrit une fenêtre, elle
s'accouda en face de Paris.

La pluie avait cessé, les nuages s'en allaient, pareils à un troupeau
monstrueux, dont la file débandée s'enfonçait dans les brumes de
l'horizon. Une trouée bleue s'était faite au-dessus de la ville,
s'élargissant lentement. Mais Hélène, les coudes frémissants sur la
barre d'appui, encore essoufflée d'avoir monté trop vite, ne voyait
rien, n'entendait que son coeur battant à grands coups contre sa
gorge, qu'il soulevait. Elle respirait longuement, il lui semblait que
l'immense vallée, avec son fleuve, ses deux millions d'existences, sa
cité géante, ses coteaux lointains, n'aurait point assez d'air pour
lui rendre la régularité et la paix de son haleine.

Pendant quelques minutes, elle resta là, éperdue, dans cette crise qui
la tenait tout entière. C'était, en elle, comme un grand ruissellement
de sensations et de pensées confuses, dont le murmure l'empêchait de
s'écouter et de se comprendra. Ses oreilles bourdonnaient, ses yeux
voyaient de larges taches claires voyageant avec lenteur. Elle se
surprit à examiner ses mains gantées, et à se souvenir qu'elle avait
oublié de recoudre un bouton au gant de la main gauche. Puis, elle
parla tout haut, elle répéta plusieurs fois, d'une voix de plus en plus
basse:

--Je vous aime.... Je vous aime.... Mon Dieu! je vous aime....

Et, d'un mouvement instinctif, elle posa la face dans ses mains
jointes, appuyant les doigts sur ses paupières closes, comme pour
augmenter la nuit où elle se plongeait. Une volonté de s'anéantir la
prenait, de ne plus voir, d'être seule au fond des ténèbres. Sa
respiration se calmait. Paris lui envoyait au visage son souffle
puissant; elle le sentait là, ne voulant point le regarder, et
cependant prise de peur à l'idée de quitter la fenêtre, de ne plus
avoir sous elle cette ville dont l'infini l'apaisait.

Bientôt, elle oublia tout. La scène de l'aveu, malgré elle,
renaissait. Sur le fond d'un noir d'encre, Henri apparaissait avec une
netteté singulière, si vivant, qu'elle distinguait les petits
battements nerveux de ses lèvres. Il s'approchait, il se penchait.
Alors, follement, elle se rejetait en arrière. Mais, quand même, elle
sentait une brûlure effleurer ses épaules, elle entendait une voix:
«Je vous aime.... je vous aime....» Puis, lorsque d'un suprême effort
elle avait chassé la vision, elle la voyait se reformer plus
lointaine, lentement grossie; et c'était de nouveau Henri qui la
poursuivait dans la salle à manger, avec les mêmes mots: «Je vous
aime.... je vous aime,» dont la répétition prenait en elle la sonorité
continue d'une cloche. Elle n'entendait plus que ces mots vibrant à
toute volée dans ses membres. Cela lui brisait la poitrine. Cependant,
elle voulait réfléchir, elle s'efforçait encore d'échapper à l'image
d'Henri. Il avait parlé, jamais elle n'oserait le revoir face à face.
Sa brutalité d'homme venait de gâter leur tendresse. Et elle évoquait
les heures où il l'aimait sans avoir la cruauté de le dire, ces heures
passées au fond du jardin, dans la sérénité du printemps naissant. Mon
Dieu! il avait parlé! Cette pensée s'entêtait, devenait si grosse et
si lourde, qu'on coup de foudre détruisant Paris devant elle ne lui
aurait pas paru d'une égale importance. C'était, dans son coeur, un
sentiment de protestation indignée, d'orgueilleuse colère, mêlé à une
sourde et invincible volupté qui lui montait des entrailles et la
grisait. Il avait parlé et il parlait toujours, il surgissait
obstinément, avec ces paroles brûlantes: «Je vous aime.... je vous
aime....», qui emportaient toute sa vie passée d'épouse et de mère.

Pourtant, dans cette évocation, elle gardait la conscience des vastes
étendues qui se déroulaient sous elle, derrière la nuit dont elle
s'aveuglait. Une vois haute montait, des ondes vivantes
s'élargissaient et l'enveloppaient. Les bruits, les odeurs, jusqu'à la
clarté lui battaient le visage, malgré ses mains nerveusement serrées.
Par moments, de brusques lueurs semblaient percer ses paupières
closes; et, dans ces lueurs, elle croyait voir les monuments, les
flèches et les dômes se détacher sur le jour diffus du rêve.

Alors, elle écarta les mains, elle ouvrit les yeux et demeura éblouie.
Le ciel se creusait, Henri avait disparu.

On n'apercevait plus, tout au fond, qu'une barre de nuages, qui
entassaient un écroulement de roches crayeuses. Maintenant, dans l'air
pur, d'un bleu intense, passaient seulement des vols légers de nuées
blanches, nageant avec lenteur, ainsi que des flottilles de voiles que
le vent gonflait. Au nord, sur Montmartre, il y avait un réseau d'une
finesse extrême, comme un filet de soie pâle tendu la, dans un coin du
ciel, pour quelque pêche de cette mer calme. Mais, au couchant, vers
les coteaux de Meudon qu'Hélène ne pouvait voir, une queue de l'averse
devait encore noyer le soleil, car Paris, sous l'éclaircie, restait
sombre et mouillé, effacé dans la buée des toits qui séchaient.
C'était une ville d'un ton uniforme, du gris bleuâtre de l'ardoise,
que les arbres tachaient de noir, très-distincte cependant, avec les
arêtes vives et les milliers de fenêtres des maisons. La Seine avait
l'éclat terni d'un vieux lingot d'argent. Aux deux bords, les
monuments semblaient badigeonnés de suie; la tour Saint-Jacques, comme
mangée de rouille, dressait son antiquaille de musée, tandis que le
Panthéon, au-dessus du quartier assombri qu'il surmontait, prenait un
profil de catafalque géant. Seul, le dôme des Invalides gardait des
lueurs dans ses dorures; et l'on eût dit des lampes allumées en plein
jour, d'une mélancolie rêveuse au milieu du deuil crépusculaire qui
drapait la cité. Les plans manquaient; Paris, voilé d'un nuage, se
charbonnait sur l'horizon, pareil à un fusain colossal et délicat,
très-vigoureux sous le ciel limpide.

Hélène, devant cette ville morne, songeait qu'elle ne connaissait pas
Henri. Elle était très-forte, à présent que son image ne la
poursuivait plus. Une révolte la poussait à nier cette possession qui,
en quelques semaines, l'avait emplie de cet homme. Non, elle ne le
connaissait pas. Elle ignorait tout de lui, ses actes, ses pensées;
elle n'aurait même pu dire s'il était une grande intelligence.
Peut-être manquait-il de coeur plus encore que d'esprit. Et elle
épuisait ainsi toutes les suppositions, se gonflant le coeur de
l'amertume qu'elle trouvait au fond de chacune, se heurtant toujours à
son ignorance, à ce mur qui la séparait d'Henri et qui l'empêchait de
le connaître. Elle ne savait rien, elle ne saurait jamais rien. Elle
ne se l'imaginait plus que brutal, lui soufflant des paroles de
flamme, lui apportant le seul trouble qui, jusqu'à cette heure, eût
rompu l'équilibre heureux de sa vie. D'où venait-il donc pour la
désoler de la sorte? Tout d'un coup, elle pensa que, six semaines
auparavant, elle n'existait pas pour lui, et cette idée lui fut
insupportable. Mon Dieu! n'être pas l'un pour l'autre, passer sans se
voir, ne point se rencontrer peut-être! Elle avait joint désespérément
les mains, des larmes mouillaient ses yeux.

Alors, Hélène regarda fixement les tours de Notre-Dame, très-loin. Un
rayon, dardant entre deux nuages, les dorait. Elle avait la tête
lourde, comme trop pleine des idées tumultueuses qui s'y heurtaient.
C'était une souffrance, elle aurait voulu s'intéresser à Paris,
retrouver sa sérénité, en promenant sur l'océan des toitures ses
regards tranquilles de chaque jour. Que de fois, à pareille heure,
l'inconnu de la grande ville, dans le calme d'un beau soir, l'avait
bercée d'un rêve attendri! Cependant, devant elle, Paris s'éclairait
de coups de soleil. Au premier rayon qui était tombé sur Notre-Dame,
d'autres rayons avaient succédé, frappant la ville. L'astre, à son
déclin, faisait craquer les nuages. Alors, les quartiers s'étendirent,
dans une bigarrure d'ombres et de lumières. Un moment, toute la rive
gauche fut d'un gris de plomb, tandis que des lueurs rondes tigraient
la rive droite, déroulée au bord du fleuve comme une gigantesque peau
de bête. Puis, les formes changeaient et se déplaçaient, au gré du
vent qui emportait les nuées. C'était, sur le ton doré des toits, des
nappes noires voyageant toutes dans le même sens, avec le même
glissement doux et silencieux. Il y en avait d'énormes, nageant de
l'air majestueux d'un vaisseau amiral, entourées de plus petites qui
gardaient des symétries d'escadre en ordre de bataille. Une ombre
immense, allongée, ouvrant une gueule de reptile, barra un instant
Paris, qu'elle semblait vouloir dévorer. Et, quand elle se fut perdue
au fond de l'horizon, rapetissée à la taille d'un ver de terre, un
rayon, dont les rais jaillissaient en pluie de la crevasse d'un nuage,
tomba dans le trou vide qu'elle laissait. On en voyait la poussière
d'or filer comme un sable fin, s'élargir en vaste cône, pleuvoir sans
relâche sur le quartier des Champs-Élysées, qu'elle éclaboussait d'une
clarté dansante. Longtemps, cette averse d'étincelles dura, avec son
poudroiement continu de fusée.

Eh bien! la passion était fatale, Hélène ne se défendait plus. Elle se
sentait à bout de force contre son coeur. Henri pouvait la prendre,
elle s'abandonnait. Alors, elle goûta un bonheur infini à ne plus
lutter. Pourquoi donc se serait-elle refusée davantage? N'avait-elle
pas assez attendu? Le souvenir de sa vie passée la gonflait de mépris
et de violence.

Comment avait-elle pu exister, dans cette froideur dont elle était si
fière Autrefois? Elle se revoyait jeune fille, à Marseille, rue des
Petites-Maries, cette rue où elle avait toujours grelotté; elle se
revoyait mariée, glacée près de ce grand enfant qui baisait ses pieds
nus, se réfugiant au fond de ses soucis de bonne ménagère; elle se
revoyait à toutes les heures de son existence, suivant du même pas le
même chemin, sans une émotion qui dérangeât son calme; et cette
uniformité, maintenant, ce sommeil de l'amour qu'elle avait dormi,
l'exaspérait. Dire qu'elle s'était crue heureuse d'aller ainsi trente
années devant elle, le coeur muet, n'ayant, pour combler le vide de
son être, que son orgueil de femme honnête! Ah! quelle duperie, cette
rigidité, ce scrupule du juste qui l'enfermaient dans les jouissances
stériles des dévotes! Non, non, c'était assez, elle voulait vivre! Et
une raillerie terrible lui venait contre sa raison. Sa raison! en
vérité, elle lui faisait pitié, cette raison qui, dans une vie déjà
longue, ne lui avait pas apporté une somme de joie comparable à la
joie qu'elle goûtait depuis une heure. Elle avait nié la chute, elle
avait eu l'imbécile vanterie de croire qu'elle marcherait ainsi
jusqu'au bout, sans que son pied heurtât seulement une pierre. Eh
bien! aujourd'hui, elle réclamait la chute, elle l'aurait souhaitée
immédiate et profonde. Toute sa révolte aboutissait à ce désir
impérieux. Oh! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout
ce qu'elle n'avait pas vécu!

Cependant, au fond d'elle, une grande tristesse pleurait. C'était un
serrement intérieur, avec une sensation de vide et de noir. Alors,
elle plaida. N'était-elle pas libre? En aimant Henri, elle ne trompait
personne, elle disposait comme il lui plaisait de ses tendresses.
Puis, tout ne l'excusait-il pas? Quelle était sa vie depuis près de
deux ans? Elle comprenait que tout l'avait amollie et préparée pour la
passion, son veuvage, sa liberté absolue, sa solitude. La passion
devait couver en elle, pendant les longues soirées passées entre ses
deux vieux amis, l'abbé et son frère, ces hommes simples dont la
sérénité la berçait; elle couvait, lorsqu'elle s'enfermait si
étroitement, hors du monde, en face de Paris grondant à l'horizon;
elle couvait, chaque fois qu'elle s'était accoudée à cette fenêtre,
prise d'une de ces rêveries qu'elle ignorait autrefois, et qui, peu à
peu, la rendaient si lâche. Et un souvenir lui vint, celui de cette
claire matinée de printemps, avec la ville blanche et nette comme sous
un cristal, un Paris tout blond d'enfance, qu'elle avait si
paresseusement contemplé, étendue dans sa chaise longue, un livre
tombé sur ses genoux. Ce matin-là, l'amour s'éveillait, à peine un
frisson qu'elle ne savait comment nommer et contre lequel elle se
croyait bien forte. Aujourd'hui, elle était à la même place, mais la
passion victorieuse la dévorait, tandis que, devant elle, un soleil
couchant incendiait la ville. Il lui semblait qu'une journée avait
suffi, que c'était là le soir empourpré de ce matin limpide, et elle
croyait sentir toutes ces flammes brûler dans son coeur. Mais le ciel
avait changé. Le soleil, s'abaissant vers les coteaux de Meudon,
venait d'écarter les derniers nuages et de resplendir. Une gloire
enflamma l'azur. Au fond de l'horizon, l'écroulement de roches
crayeuses qui barraient les lointains de Charenton et de
Choisy-le-Roi, entassa des blocs de carmin bordés de laque vive; la
flottille de petites nuées nageant lentement dans le bleu, au-dessus
de Paris, se couvrit de voiles de pourpre; tandis que le mince réseau,
le filet de soie blanche tendu au-dessus de Montmartre, parut tout
d'un coup fait d'une ganse d'or, dont les mailles régulières allaient
prendre les étoiles à leur lever. Et, sous cette voûte embrasée, la
ville toute jaune, rayée de grandes ombres, s'étendait. En bas, sur la
vaste place, le long des avenues, les fiacres et les omnibus se
croisaient au milieu d'une poussière orange, parmi la foule des
passants, dont le noir fourmillement blondissait et s'éclairait de
gouttes de lumière. Un séminaire, en rangs pressés, qui suivait le
quai de Billy, mettait une queue de soutanes, couleur d'ocre, dans la
clarté diffuse. Puis, les voitures et les piétons se perdaient, on ne
devinait plus, très-loin, sur quelque pont, qu'une file d'équipages
dont les lanternes étincelaient. À gauche, les hautes cheminées de la
Manutention, droites et roses, lâchaient de gros tourbillons de fumée
tendre, d'une teinte délicate de chair; tandis que, de l'autre côté de
la rivière, les beaux ormes du quai d'Orsay faisaient une masse
sombre, trouée de coups de soleil. La Seine, entre ses berges que les
rayons obliques enfilaient, roulait des flots dansants où le bleu, le
jaune et le vert, se brisaient en un éparpillement bariolé; mais, en
remontant le fleuve, ce peinturlurage de mer orientale prenait un seul
ton d'or de plus en plus éblouissant; et l'on eût dit un lingot sorti
à l'horizon de quelque creuset invisible, s'élargissant avec un
remuement de couleurs vives, à mesure qu'il se refroidissait. Sur
cette coulée éclatante, les ponts échelonnés, amincissant leurs
courbes légères jetaient des barres grises, qui se perdaient dans un
entassement incendié de maisons, au sommet duquel les deux tours de
Notre-Dame rougeoyaient comme des torches. À droite, à gauche, les
monuments flambaient. Les verrières du Palais de l'Industrie, au
milieu des futaies des Champs-Élysées, étalaient un lit de tisons
ardents; plus loin, derrière la toiture écrasée de la Madeleine, la
masse énorme de l'Opéra semblait un bloc de cuivre; et les autres
édifices, les coupoles et les tours, la colonne Vendôme,
Saint-Vincent-de-Paul, la tour Saint-Jacques, plus près les pavillons
du nouveau Louvre et des Tuileries, se couronnaient de flammes,
dressant à chaque carrefour des bûchers gigantesques. Le dôme des
Invalides était en feu, si étincelant, qu'on pouvait craindre à chaque
minute de le voir s'effondrer, en couvrant le quartier des flammèches
de sa charpente. Au delà des tours inégales de Saint-Sulpice, le
Panthéon se détachait sur le ciel avec un éclat sourd, pareil à un
royal palais de l'incendie qui se consumerait en braise. Alors, Paris
entier, à mesure que le soleil baissait, s'alluma aux bûchers des
monuments. Des lueurs couraient sur les crêtes des toitures, pendant
que, dans les vallées, des fumées noires dormaient. Toutes les façades
tournées vers le Trocadéro rougissaient, en jetant le pétillement de
leurs vitres, une pluie d'étincelles qui montaient de la ville, comme
si quelque soufflet eût sans cesse activé cette forge colossale. Des
gerbes toujours renaissantes s'échappaient des quartiers voisins, où
les rues se creusaient, sombres et cuites. Même, dans les lointains de
la plaine, du fond d'une cendre rousse qui ensevelissait les faubourgs
détruits et encore chauds, luisaient des fusées perdues, sorties de
quelque foyer subitement ravivé. Bientôt ce fut une fournaise. Paris
brûla. Le ciel s'était empourpré davantage, les nuages saignaient
au-dessus de l'immense cité rouge et or.

Hélène, baignée par ces flammes, se livrant à cette passion qui la
consumait, regardait flamber Paris, lorsqu'une petite main la fit
tressaillir en se posant sur son épaule. C'était Jeanne qui
l'appelait.

--Maman! maman!

Et, quand elle se fut tournée:

--Ah! c'est heureux!... Tu n'entends donc pas? Voila dix fois que je
t'appelle.

La petite, encore costumée en Japonaise, avait des yeux brillants et
des joues toutes roses de plaisir. Elle ne laissa pas à sa mère le
temps de répondre.

--Tu m'as joliment lâchée.... Tu sais qu'on t'a cherchée partout, à la
fin. Sans Pauline, qui m'a accompagnée jusqu'au bas de l'escalier, je
n'aurais point osé traverser la rue.

Et, d'un mouvement joli, elle approcha son visage des lèvres de sa
mère, en demandant sans transition:

--Tu m'aimes?

Hélène la baisa, mais d'une bouche distraite. Elle éprouvait une
surprise, comme une impatience à la voir rentrer si vite. Est-ce que
vraiment il y avait une heure qu'elle s'était échappée du bal? Et,
pour répondre aux questions de l'enfant qui s'inquiétait, elle dit
qu'en effet elle avait éprouvé un léger malaise. L'air lui faisait du
bien; il lui fallait un peu de tranquillité.

--Oh! n'aie pas peur, je suis trop lasse, murmura Jeanne. Je vais me
tenir là, tout plein sage.... Mais, petite mère, je puis parler,
n'est-ce pas?

Elle se posa près d'Hélène, se serrant contre elle, heureuse qu'on ne
la déshabillât pas tout de suite. Sa robe brodée de pourpre, son jupon
de soie verdâtre, la ravissaient; et elle hochait sa tête fine, pour
entendre claquer sur son chignon les pendeloques des longues épingles
qui le traversaient. Alors, un flot de paroles pressées sortit de ses
lèvres. Elle avait tout regardé, tout écouté et tout retenu, avec son
air bêta de ne rien comprendre. Maintenant, elle se dédommageait
d'être restée raisonnable, la bouche cousue et les yeux indifférents.

--Tu sais, maman, c'était un vieux bonhomme, la barbe grise, qui
faisait aller Polichinelle. Je l'ai bien vu, lorsque le rideau s'est
écarté.... Il y avait le petit Guiraud qui pleurait. Hein? est-il
bête! Alors, on lui a dit que le gendarme viendrait lui mettre de
l'eau dans sa soupe, et il a fallu l'emporter, tant il criait....
C'est comme au goûter, Marguerite s'est tout taché son costume de
laitière avec de la confiture. Sa maman l'a essuyée, en criant: «Oh!
la sale!» Marguerite s'en était fourré jusque dans les cheveux....
Moi, je ne disais rien, mais je m'amusais joliment à les regarder
tomber sur les gâteaux. Elles sont mal élevées, n'est-ce pas, petite
mère?

Elle s'interrompit quelques secondes, absorbée par un souvenir; puis,
elle demanda d'un air pensif:

--Dis donc, maman, est-ce que tu as mangé de ces gâteaux qui étaient
jaunes et qui avaient de la crème blanche dedans? Oh! c'était bon!
c'était bon!... J'ai gardé tout le temps l'assiette à côté de moi.

Hélène n'écoutait pas ce babil d'enfant. Mais Jeanne parlait pour se
soulager, la tête trop pleine. Elle repartit, avec une abondance
extraordinaire de détails sur le bal. Les moindres petits faits
prenaient une importance énorme.

--Tu ne t'es pas aperçue, toi, quand on a commencé, voilà ma ceinture
qui s'est défaite. Une dame, que je ne connais pas, m'a mis une
épingle. Je lui ai dit: «Je vous remercie bien, Madame....» Alors,
Lucien, en dansant, s'est piqué. Il m'a demandé: «Qu'est-ce que tu as
donc là devant qui pique?» Moi, je ne savais plus, je lui ai répondu
que je n'avais rien. C'est Pauline qui m'a visitée et qui a remis
l'épingle comme il faut.... Non! tu n'as pas idée! on se bousculait,
une grande bête de garçon a donné un coup dans le derrière à Sophie,
qui a failli tomber. Les demoiselles Levasseur sautaient à pieds
joints. Ce n'est pas comme ça qu'on danse, bien sûr.... Mais le plus
beau, vois-tu, ç'a été la fin. Tu n'étais plus la, tu ne peux pas
savoir. On s'est pris par les bras, on a tourné on rond; c'était à
mourir de rire. Il y avait de grands messieurs qui tournaient aussi.
Bien vrai, je ne mens pas!... Pourquoi ne veux-tu pas me croire,
petite mère?

Le silence d'Hélène finissait par la fâcher. Elle se serra davantage,
lui secoua la main. Puis, voyant qu'elle n'en tirait que des paroles
brèves, elle se tut peu à peu elle-même, glissant également à une
rêverie, songeant à ce bal qui emplissait son jeune coeur. Alors,
toutes deux, la mère et la fille, demeurèrent muettes, en face de
Paris incendié. Il leur restait plus inconnu encore, ainsi éclairé par
les nuées saignantes, pareil à quelque ville des légendes expiant sa
passion sous une pluie de feu.

--On a dansé en rond?, demanda tout d'un coup Hélène, comme réveillée
en sursaut.

--Oui, oui, murmura Jeanne absorbée à son tour.

--Et le docteur? est-ce qu'il a dansé?

--Je crois bien, il a tourné avec moi.... Il m'enlevait, il me
questionnait: «Où est ta maman? où est ta maman?» Puis, il m'a
embrassée.

Hélène eut un sourire inconscient. Elle riait à ses tendresses.
Qu'avait-elle besoin de connaître Henri? Il lui semblait plus doux de
l'ignorer, de l'ignorer à jamais, et de l'accueillir comme celui
qu'elle attendait depuis si longtemps. Pourquoi se serait-elle étonnée
et inquiétée? Il venait de se trouver à l'heure dite sur son chemin.
Cela était bon. Sa nature franche acceptait tout. Un calme descendait
en elle, fait de cette pensée qu'elle aimait et qu'elle était aimée.
Et elle se disait qu'elle serait assez forte pour ne pas gâter son
bonheur.

Cependant, la nuit venait, un vent froid passa dans l'air. Jeanne,
rêveuse, eut un frisson. Elle posa la tête sur la poitrine de sa mère;
et, comme si la question se fût rattachée à ses réflexions profondes,
elle murmura une seconde fois:

--Tu m'aimes?

Alors, Hélène, souriant toujours, lui prit la tête entre ses deux
mains et parut chercher un instant sur son visage. Puis, elle posa
longuement les lèvres près de sa bouche, au-dessus d'un petit signe
rose. C'était là, elle le voyait bien, qu'Henri avait baisé l'enfant.

L'arête sombre des coteaux de Meudon entamait déjà le disque lunaire
du soleil. Sur Paris, les rayons obliques s'étaient encore allongés.
L'ombre du dôme des Invalides, démesurément grandie, noyait tout le
quartier Saint-Germain; tandis que l'Opéra, la tour Saint-Jacques, les
colonnes et les flèches, zébraient de noir la rive droite. Les lignes
des façades, les enfoncements des rues, les îlots élevés des toitures,
brûlaient avec une intensité plus sourde. Dans les vitres assombries,
les paillettes enflammées se mouraient, comme si les maisons fussent
tombées en braise. Des cloches lointaines sonnaient, une clameur
roulait et s'apaisait. Et le ciel, élargi aux approches du soir,
arrondissait sa nappe violâtre, veinée d'or et de pourpre, au-dessus
de la ville rougeoyante. Tout d'un coup, il y eut une reprise
formidable de l'incendie, Paris jeta une dernière flambée qui éclaira
jusqu'aux faubourgs perdus. Puis, il sembla qu'une cendre grise
tombait, et les quartiers restèrent debout, légers et noirâtres comme
des charbons éteints.





TROISIÈME PARTIE




I


Un matin de mai, Rosalie accourut de sa cuisine, sans lâcher le
torchon qu'elle tenait à la main. Et, avec sa familiarité de servante
gâtée:

--Oh! Madame, arrivez vite.... Monsieur l'abbé qui est en bas, dans le
jardin du docteur, en train de fouiller la terre!

Hélène ne bougea pas. Mais Jeanne s'était déjà précipitée, pour voir.
Quand elle revint, elle s'écria:

--Est-elle bête, Rosalie! il ne fouille pas la terre du tout. Il est
avec le jardinier, qui met des plantes dans une petite voiture....
Madame Deberle cueille toutes ses roses....

--Ça doit être pour l'église, dit tranquillement Hélène, très-occupée
à un travail de tapisserie.

Quelques minutes plus tard, il y eut un coup de sonnette, et l'abbé
Jouve parut. Il venait annoncer qu'il ne fallait pas compter sur lui,
le mardi suivant. Ses soirées étaient prises par les cérémonies du
mois de Marie. Le curé l'avait chargé d'orner l'église. Ce serait
superbe. Toutes ces dames lui donnaient des fleurs. Il attendait deux
palmiers de quatre mètres pour les poser à droite et à gauche de
l'autel.

--Oh! maman.... maman...., murmura Jeanne, qui écoutait, émerveillée.

--Eh bien! vous ne savez pas, mon ami, dit Hélène en souriant, puisque
vous ne pouvez venir, nous irons vous voir.... Voilà que vous avez
tourné la tête à Jeanne, avec vos bouquets.

Elle n'était guère dévote, même elle n'assistait jamais à la messe,
prétextant la santé de sa fille, qui sortait toute frissonnante des
églises. Le vieux prêtre évitait de lui parler religion. Il disait
simplement, avec une tolérance pleine de bonhomie, que les belles âmes
font leur salut toutes seules, par leur sagesse et leur charité. Dieu
saurait bien la toucher un jour.

Jusqu'au lendemain soir, Jeanne ne songea qu'au mois de Marie. Elle
questionnait sa mère, elle rêvait l'église emplie de roses blanches,
avec des milliers de cierges, des voix célestes, des odeurs suaves. Et
elle voulait être près de l'autel, pour mieux voir la robe de dentelle
de la sainte Vierge, une robe qui valait une fortune, disait l'abbé.
Mais Hélène la calmait, en la menaçant de ne pas la mener, si elle se
rendait malade à l'avance.

Enfin, le soir, après le dîner, elles partirent. Les nuits étaient
encore fraîches. En arrivant rue de l'Annonciation, où se trouve
Notre-Dame de Grâce, l'enfant grelottait.

--L'église est chauffée, dit sa mère. Nous allons nous mettre près
d'une bouche de chaleur.

Quand elle eut poussé la porte rembourrée, qui retomba mollement, une
tiédeur les enveloppa, tandis qu'une vive lumière et des chants
éclataient. La cérémonie était commencée. Hélène, voyant la nef
centrale déjà pleine, voulut suivre l'un des bas-côtés. Mais elle eut
toutes les peines du monde à s'approcher de l'autel. Elle tenait la
main de Jeanne, elle avançait patiemment; puis, renonçant à aller plus
loin, elle prit les deux premières chaises libres qui se présentèrent.
Un pilier leur cachait la moitié du choeur.

--Je ne vois rien, maman, murmura la petite toute chagrine. Nous
sommes très-mal.

Hélène la fit taire. L'enfant alors se mit à bouder. Elle
n'apercevait, devant elle, que le dos énorme d'une vieille dame. Quand
sa mère se retourna, elle la trouva debout sur sa chaise.

--Veux-tu descendre! dit-elle en étouffant sa voix. Tu es
insupportable.

Mais Jeanne s'entêtait.

--Écoute donc, c'est madame Deberle.... Elle est là-bas, au milieu.
Elle nous fait des signes.

Une vive contrariété donna à la jeune femme un mouvement d'impatience.
Elle secoua la petite, qui refusait de s'asseoir. Depuis le bal,
pendant trois jours, elle avait évité de retourner chez le docteur, en
prétextant mille occupations.

--Maman, continuait Jeanne avec l'obstination des enfants, elle te
regarde, elle te dit bonjour.

Alors, il fallut bien qu'Hélène tournât les yeux et saluât. Les deux
femmes échangèrent un hochement de tête. Madame Deberle, en robe de
soie à mille raies, garnie de dentelles blanches, occupait le centre
de la nef, à deux pas du choeur, très-fraîche, très-voyante. Elle
avait amené sa soeur Pauline, qui se mit à gesticuler vivement de la
main. Les chants continuaient, la voix large de la foule roulait sur
une gamme descendante, tandis que des notes suraiguës d'enfant
piquaient ça et là le rythme traînard et balancé du cantique.

--Elles te disent de venir, tu vois bien! reprit Jeanne triomphante.

--C'est inutile; nous sommes parfaitement ici.

--Oh! maman, allons les retrouver.... Elles ont deux chaises.

--Non, descends, assieds-toi.

Pourtant, comme ces dames insistaient avec des sourires, sans se
préoccuper le moins du monde du léger scandale qu'elles soulevaient,
heureuses, au contraire, de voir les gens se tourner vers elles,
Hélène dut céder. Elle poussa Jeanne enchantée, elle tâcha de s'ouvrir
un passage, les mains tremblantes d'une colère contenue. Ce n'était
point une besogne facile. Les dévotes ne voulaient pas se déranger et
la toisaient furieuses, la bouche ouverte, sans s'arrêter de chanter.
Elle travailla ainsi pendant cinq grandes minutes, au milieu de la
tempête des voix, qui ronflaient plus fort. Quand elle ne pouvait
passer, Jeanne regardait toutes ces bouches vides et noires, et elle
se serrait contre sa mère. Enfin, elles atteignirent l'espace laissé
libre devant le choeur, elles n'eurent plus que quelques pas à faire.

--Arrivez donc, murmura madame Deberle. L'abbé m'avait dit que vous
viendriez, je vous ai gardé deux chaises.

Hélène remercia, en feuilletant tout de suite son livre de messe, pour
couper court à la conversation. Mais Juliette gardait ses grâces
mondaines; elle était là, charmante et bavarde comme dans son salon,
très à l'aise. Aussi se pencha-t-elle, continuant:

--On ne vous voit plus. Je serais allée demain chez vous.... Vous
n'avez pas été malade au moins?

--Non, merci.... Toutes sortes d'occupations....

--Écoutez, il faut venir dîner demain.... En famille, rien que
nous....

--Vous êtes trop bonne, nous verrons.

Et elle parut se recueillir et suivre le cantique, décidée à ne plus
répondre. Pauline avait pris Jeanne à côté d'elle, pour lui faire
partager la bouche de chaleur, sur laquelle elle cuisait doucement,
avec une jouissance béate de frileuse. Toutes deux, dans le souffle
tiède qui montait, se haussaient curieusement, examinant chaque chose,
le plafond bas, divisé en panneaux de menuiserie, les colonnes
écrasées, reliées par des pleins cintres d'où pendaient des lustres,
la chaire en chêne sculpté; et, par-dessus les têtes moutonnantes, que
la houle du cantique agitait, elles allaient jusque dans les coins
sombres des bas-côtés, aux chapelles perdues dont les ors luisaient,
au baptistère que fermait une grille, près de la grande porte. Mais
elles revenaient toujours au resplendissement du choeur, peint de
couleurs vives, éclatant de dorures; un lustre de cristal tout
flambant tombait de la voûte; d'immenses candélabres alignaient des
gradins de cierges, qui piquaient d'une pluie d'étoiles symétriques
les fonds de ténèbres de l'église, détachant en lumière le
maître-autel, pareil à un grand bouquet de feuillages et de fleurs. En
haut, dans une moisson de roses, une Vierge habillée de satin et de
dentelle, couronnée de perles, tenait sur son bras un Jésus en robe
longue.

--Hein! tu as chaud? demanda Pauline. C'est joliment bon.

Mais Jeanne, en extase, contemplait la Vierge au milieu des fleurs. Il
lui prenait un frisson. Elle eut peur de n'être plus sage, et elle
baissa les yeux, tâchant de s'intéresser au dallage blanc et noir,
pour ne pas pleurer. Les voix frêles des enfants de choeur lui
mettaient de petits souffles dans les cheveux.

Cependant, Hélène, le visage sur son paroissien, s'écartait chaque
fois qu'elle sentait Juliette la frôler de ses dentelles. Elle n'était
point préparée à cette rencontre. Malgré le serment qu'elle s'était
imposé d'aimer Henri saintement, sans jamais lui appartenir, elle
éprouvait un malaise en pensant qu'elle trahissait cette femme, si
confiante et si gaie à son côté. Une seule pensée l'occupait: elle
n'irait point à ce dîner; et elle cherchait comment elle pourrait
rompre peu à peu des relations qui blessaient sa loyauté. Mais les
voix ronflantes des chantres, à quelques pas d'elle, l'empêchaient de
réfléchir; elle ne trouvait rien, elle s'abandonnait au bercement du
cantique, goûtant un bien-être dévot, que jusque-là elle n'avait
jamais ressenti dans une église.

--Est-ce qu'on vous a conté l'histoire de madame de Chermette? demanda
Juliette, cédant de nouveau à la démangeaison de parler.

--Non, je ne sais rien.

--Eh bien! imaginez-vous.... Vous avez vu sa grande fille, qui est si
longue pour ses quinze ans? Il est question de la marier l'année
prochaine, et avec ce petit brun que l'on voit toujours dans les jupes
de la mère.... On en cause, on en cause....

--Ah! dit Hélène, qui n'écoutait pas.

Madame Deberle donna d'autres détails. Mais, brusquement, le cantique
cessa, les orgues gémirent et s'arrêtèrent. Alors, elle se tut,
surprise de l'éclat de sa voix, au milieu du silence recueilli qui se
faisait. Un prêtre venait de paraître dans la chaire. Il y eut un
frémissement; puis, il parla. Non, certes, Hélène n'irait point à ce
dîner. Les yeux fixés sur le prêtre, elle s'imaginait cette première
entrevue avec Henri, qu'elle redoutait depuis trois jours; elle le
voyait pâli de colère, lui reprochant de s'être enfermée chez elle; et
elle craignait de ne pas montrer assez de froideur. Dans sa rêverie,
le prêtre avait disparu, elle surprenait seulement des phrases, une
voix pénétrante, tombée de haut, qui disait:

--Ce fut un moment ineffable que celui où la Vierge, inclinant la
tête, répondit: Voici la servante du Seigneur....

Oh! elle serait brave, toute sa raison était revenue. Elle goûterait
la joie d'être aimée, elle n'avouerait jamais son amour, car elle
sentait bien que la paix était à ce prix. Et comme elle aimerait
profondément, sans le dire, se contentant d'une parole d'Henri, d'un
regard, échangé de loin en loin, lorsqu'un hasard les rapprocherait!
C'était un rêve qui l'emplissait d'une pensée d'éternité. L'église,
autour d'elle, lui devenait amicale et douce. Le prêtre disait:

--L'ange disparut. Marie s'absorba dans la contemplation du divin
mystère qui s'opérait en elle, inondée de lumière et d'amour....

--Il parle très-bien, murmura madame Deberle en se penchant. Et tout
jeune, trente ans à peine, n'est-ce pas?

Madame Deberle était touchée. La religion lui plaisait comme une
émotion de bon goût. Donner des fleurs aux églises, avoir de petites
affaires avec les prêtres, gens polis, discrets et sentant bon, venir
en toilette à l'église, où elle affectait d'accorder une protection
mondaine au Dieu des pauvres, lui procurait des joies particulières,
d'autant plus que son mari ne pratiquait pas et que ses dévotions
prenaient le goût du fruit défendu. Hélène la regarda, lui répondit
seulement par un hochement de tête. Toutes deux avaient la face pâmée
et souriante. Un grand bruit de chaises et de mouchoirs s'éleva, le
prêtre venait de quitter la chaire, en lançant ce dernier cri:

--Oh! dilatez votre amour, pieuses âmes chrétiennes. Dieu s'est donné
à vous, votre coeur est plein de sa présence, votre âme déborde de ses
grâces!

Les orgues ronflèrent tout de suite. Les litanies de la Vierge se
déroulèrent, avec leurs appels d'ardente tendresse. Il venait des
bas-côtés, de l'ombre des chapelles perdues, un chant lointain et
assourdi, comme si la terre eût répondu aux voix angéliques des
enfants de choeur. Une haleine passait sur les têtes, allongeait les
flammes droites des cierges, tandis que, dans son grand bouquet de
roses, au milieu des fleurs qui se meurtrissaient en exhalant leur
dernier parfum, la Mère divine semblait avoir baissé la tête pour rire
à son Jésus.

Hélène se tourna tout d'un coup, prise d'une inquiétude instinctive.

--Tu n'es pas malade, Jeanne? demanda-t-elle.

L'enfant, très-blanche, les yeux humides, comme emportée dans le
torrent d'amour des litanies, contemplait l'autel, voyait les roses se
multiplier et tomber en pluie. Elle murmura:

--Oh! non, maman.... Je t'assure, je suis contente, bien contente....

Puis, elle demanda:

--Où donc est mon ami?

Elle parlait de l'abbé. Pauline l'apercevait; il était dans une stalle
du choeur. Mais il fallut soulever Jeanne.

--Ah! je le vois.... Il nous regarde, il fait des petits yeux.

L'abbé «faisait des petits yeux,» selon Jeanne, quand il riait en
dedans. Hélène alors échangea avec lui un signe de tête amical. Ce fut
pour elle comme une certitude de paix, une cause dernière de sérénité
qui lui rendait l'église chère et l'endormait dans une félicité pleine
de tolérance. Des encensoirs se balançaient devant l'autel, de légères
fumées montaient; et il y eut une bénédiction, un ostensoir pareil à
un soleil, levé lentement et promené au-dessus des fronts abattus par
terre. Hélène restait prosternée, dans un engourdissement heureux,
lorsqu'elle entendit madame Deberle qui disait:

--C'est fini, allons-nous-en.

Un remuement de chaises, un piétinement roulaient sous la voûte.
Pauline avait pris la main de Jeanne. Tout en marchant la première
avec l'enfant, elle la questionnait.

--Tu n'es jamais allée au théâtre?

--Non. Est-ce que c'est plus beau? La petite, le coeur gonflé de gros
soupirs, avait un hochement de menton, comme pour déclarer que rien ne
pouvait être plus beau. Mais Pauline ne répondit pas; elle venait de
se planter devant un prêtre, qui passait en surplis; et, lorsqu'il fut
à quelques pas:

--Oh! la belle tête! dit-elle tout haut, avec une conviction qui fit
retourner deux dévotes.

Cependant, Hélène s'était relevée. Elle piétinait à côté de Juliette,
au milieu de la foule qui s'écoulait difficilement. Trempée de
tendresse, comme lasse et sans force, elle n'éprouvait plus aucun
trouble à la sentir si près d'elle. Un moment, leurs poignets nus
s'effleurèrent, et elles se sourirent. Elles étouffaient, Hélène
voulut que Juliette passât la première, pour la protéger. Toute leur
intimité semblait revenue.

--C'est entendu, n'est-ce pas? demanda madame Deberle, nous comptons
sur vous demain soir.

Hélène n'eut plus la volonté de dire non. Dans la rue, elle verrait.
Enfin, elles sortirent des dernières. Pauline et Jeanne les
attendaient sur le trottoir d'en face. Mais une voix larmoyante les
arrêta.

--Ah! ma bonne dame, qu'il y a donc longtemps que je n'ai eu le
bonheur de vous voir!

C'était la mère Fétu. Elle mendiait à la porte de l'église. Barrant le
passage à Hélène, comme si elle l'avait guettée, elle continua:

--Ah! j'ai été bien malade, toujours là, dans le ventre, vous
savez.... Maintenant c'est quasiment des coups de marteau.... Et rien
de rien, ma bonne dame.... Je n'ai pas osé vous faire dire ça.... Que
le bon Dieu vous le rende!

Hélène venait de lui glisser une pièce de monnaie dans la main, en lui
promettant de songer à elle.

--Tiens! dit madame Deberle restée debout sous le porche, quelqu'un
cause avec Pauline et Jeanne.... Mais c'est Henri!

--Oui, oui, reprit la mère Fétu qui promenait ses minces regards sur
les deux dames, c'est le bon docteur.... Je l'ai vu pendant toute la
cérémonie, il n'a pas quitté le trottoir, il vous attendait, bien
sûr.... En voilà un saint homme! Je dis ça parce que c'est la vérité,
devant Dieu qui nous entend.... Oh! je vous connais, Madame; vous avez
là un mari qui mérite d'être heureux.... Que le ciel exauce vos
désirs, que toutes ses bénédictions soient avec vous! Au nom du Père,
du Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-il!

Et, dans les mille rides de son visage, frisé comme une vieille pomme,
ses petits yeux marchaient toujours, inquiets et malicieux, allant de
Juliette à Hélène, sans qu'on pût savoir nettement à laquelle des deux
elle s'adressait en parlant du bon docteur. Elle les accompagna d'un
marmottement continu, où des lambeaux de phrases pleurnicheuses se
mêlaient à des exclamations dévotes.

Hélène fut surprise et touchée de la réserve d'Henri. Il osa à peine
lever les regards sur elle. Sa femme l'ayant plaisanté au sujet de ses
opinions qui l'empêchaient d'entrer dans une église, il expliqua
simplement qu'il était venu à la rencontre de ces dames, en fumant un
cigare; et Hélène comprit qu'il avait voulu la revoir, pour lui
montrer combien elle avait tort de redouter quelque brutalité
nouvelle. Sans doute, il s'était juré comme elle de se montrer
raisonnable. Elle n'examina pas s'il pouvait être sincère avec
lui-même, cela la rendait trop malheureuse de le voir malheureux.
Aussi, en quittant les Deberle, rue Vineuse, dit-elle gaiement:

--Eh bien! c'est entendu, à demain sept heures.

Alors, les relations se nouèrent plus étroitement encore, une vie
charmante commença. Pour Hélène, c'était comme si Henri n'avait jamais
cédé à une minute de folie; elle avait rêvé cela; ils s'aimaient, mais
ils ne se le diraient plus, ils se contenteraient de le savoir. Heures
délicieuses, pendant lesquelles, sans parler de leur tendresse, ils
s'en entretenaient continuellement, par un geste, par une inflexion de
voix, par un silence même. Tout les ramenait à cet amour, tout les
baignait dans une passion qu'ils emportaient avec eux, autour d'eux,
comme le seul air où ils pussent vivre. Et ils avaient l'excuse de
leur loyauté, ils jouaient en toute conscience cette comédie de leur
coeur, car ils ne se permettaient pas un serrement de main, ce qui
donnait une volupté sans pareille au simple bonjour dont ils
s'accueillaient. Chaque soir, ces dames firent la partie de se rendre
à l'église. Madame Deberle, enchantée, y goûtait un plaisir nouveau,
qui la changeait un peu des soirées dansantes, des concerts, des
premières représentations; elle adorait les émotions neuves, on ne la
rencontrait plus qu'avec des soeurs et des abbés. Le fond de religion
qu'elle tenait du pensionnat remontait à sa tête de jeune femme
écervelée, et se traduisait par de petites pratiques qui l'amusaient,
comme si elle se fût souvenue des jeux de son enfance. Hélène, grandie
en dehors de toute éducation dévote, se laissait aller au charme des
exercices du mois de Marie, heureuse de la joie que Jeanne paraissait
y prendre. On dînait plus tôt, on bousculait Rosalie pour ne pas
arriver en retard et se trouver mal placé. Puis, on prenait Juliette
en passant. Un jour, on avait emmené Lucien; mais il s'était si mal
conduit, que, maintenant, on le laissait à la maison. Et, en entrant
dans l'église chaude, toute brésillant de cierges, c'était une
sensation de mollesse et d'apaisement, qui peu à peu devenait
nécessaire à Hélène. Lorsqu'elle avait eu des doutes dans la journée,
qu'une anxiété vague l'avait saisie à la pensée d'Henri, l'église le
soir l'endormait de nouveau. Les cantiques montaient, avec le
débordement des passions divines. Les fleurs, fraîchement coupées,
alourdissaient de leur parfum l'air étouffé sous la voûte. Elle
respirait là toute la première ivresse du printemps, l'adoration de la
femme haussée jusqu'au culte, et elle se grisait dans ce mystère
d'amour et de pureté, en face de Marie vierge et mère, couronnée de
ses roses blanches. Chaque jour, elle restait agenouillée davantage.
Elle se surprenait parfois les mains jointes. Puis, la cérémonie
achevée, il y avait la douceur du retour. Henri attendait à la porte,
les soirées se faisaient tièdes, on rentrait par les rues noires et
silencieuses de Passy, en échangeant de rares paroles.

--Mais vous devenez dévote, ma chère! dit un soir madame Deberle en
riant.

C'était vrai, Hélène laissait entrer la dévotion dans son coeur grand
ouvert. Jamais elle n'aurait cru qu'il fût si bon d'aimer. Elle
revenait là comme à un lieu d'attendrissement, où il lui était permis
d'avoir les yeux humides, de rester sans une pensée, anéantie dans une
adoration muette. Chaque soir, pendant une heure, elle ne se défendait
plus; l'épanouissement d'amour qu'elle portait en elle, qu'elle
contenait toute la journée, pouvait enfin monter de sa poitrine,
s'élargir en des prières, devant tous, au milieu du frisson religieux
de la foule. Les oraisons balbutiées, les agenouillements, les
salutations, ces paroles et ces gestes vagues sans cesse répétés, la
berçaient, lui semblaient l'unique langage, toujours la même passion,
traduite par le même mot ou le même signe. Elle avait le besoin de
croire, elle était ravie dans la charité divine.

Et Juliette ne plaisantait pas seulement Hélène, elle prétendait
qu'Henri lui-même tournait à la dévotion. Est-ce que, maintenant, il
n'entrait pas les attendre dans l'église! Un athée, un païen qui
déclarait avoir cherché l'âme du bout de son scalpel et ne pas l'avoir
trouvée encore! Dès qu'elle l'apercevait, en arrière de la chaire,
debout derrière une colonne, Juliette poussait le coude d'Hélène.

--Regardez donc, il est déjà la.... Vous savez qu'il n'a pas voulu se
confesser pour notre mariage.... Non, il a une figure impayable, il
nous contemple d'un air si drôle! Regardez-le donc!

Hélène ne levait pas tout de suite la tête. La cérémonie allait finir,
l'encens fumait, les orgues éclataient d'allégresse. Mais, comme son
amie n'était pas femme à la laisser tranquille, elle devait répondre.

--Oui, oui, je le vois, balbutiait-elle sans tourner les yeux.

Elle l'avait deviné, à l'hosanna qu'elle entendait monter de toute
l'église. Le souffle d'Henri lui semblait venir jusqu'à sa nuque sur
l'aile des cantiques, et elle croyait voir derrière elle ses regards
qui éclairaient la nef et l'enveloppaient, agenouillée, d'un rayon
d'or. Alors, elle priait avec une ferveur si grande, que les paroles
lui manquaient. Lui, très-grave, avait la mine correcte d'un mari qui
venait chercher ces dames chez Dieu, comme il serait allé les attendre
dans le foyer d'un théâtre. Mais, quand ils se rejoignaient, au milieu
de la lente sortie des dévotes, tous deux se trouvaient comme liés
davantage, unis par ces fleurs et ces chants; et ils évitaient de se
parler, car ils avaient leurs coeurs sur les lèvres.

Au bout de quinze jours, madame Deberle se lassa. Elle sautait d'une
passion à une autre, tourmentée du besoin de faire ce que tout le
monde faisait. À présent, elle se donnait aux ventes de charité,
montant soixante étages par après-midi, pour aller quêter des toiles
chez les peintres connus, et employant ses soirées à présider avec une
sonnette des réunions de dames patronnesses. Aussi, un jeudi soir,
Hélène et sa fille se trouvèrent-elles seules à l'église. Après la
sermon, comme les chantres attaquaient le _Magnificat_, la jeune
femme, avertie par un élancement de son coeur, tourna la tête: Henri
était là, à la place accoutumée. Alors, elle demeura le front baissé
jusqu'à la fin de la cérémonie, dans l'attente du retour.

--Ah! c'est gentil d'être venu! dit Jeanne à la sortie, avec sa
familiarité d'enfant. J'aurais eu peur, dans ces rues noires.

Mais Henri affectait la surprise. Il croyait rencontrer sa femme.
Hélène laissa la petite répondre, elle les suivait, sans parler. Comme
ils passaient tous trois sous le porche, une voix se lamenta:

--La charité.... Dieu vous le rende....

Chaque soir, Jeanne glissait une pièce de dix sous dans la main de la
mère Fétu. Lorsque celle-ci aperçut le docteur seul avec Hélène, elle
secoua simplement la tête, d'un air d'intelligence, au lieu d'éclater
en remerciements bruyants, comme d'habitude. Et, l'église s'étant
vidée, elle se mit à les suivre, de ses pieds traînards, en marmottant
de sourdes paroles. Au lieu de rentrer par la rue de Passy, ces dames
quelquefois revenaient par la rue Raynouard, lorsque la nuit était
belle, allongeant ainsi le chemin de cinq ou six minutes. Ce soir-là,
Hélène prit la rue Raynouard, désireuse d'ombre et de silence, cédant
au charme de cette longue chaussée déserte, qu'un bec de gaz de loin
en loin éclairait, sans que l'ombre d'un passant remuât sur le pavé.

A cette heure, dans ce quartier écarté, Passy dormait déjà, avec le
petit souffle d'une ville de province. Aux deux bords des trottoirs,
des hôtels s'alignaient, des pensionnats de demoiselles, noirs et
ensommeillés, des tables d'hôte dont les cuisines luisaient encore.
Pas une boutique ne trouait l'ombre du rayon de sa vitrine. Et c'était
une grande joie pour Hélène et Henri que cette solitude. Il n'avait
point osé lui offrir le bras. Jeanne marchait entre eux, au milieu de
la chaussée, sablée comme une allée de parc. Les maisons cessaient,
des murs s'étendaient, au-dessus desquels retombaient des manteaux de
clématites et des touffes de lilas en fleurs. De grands jardins
coupaient les hôtels, une grille, par moments, laissait voir des
enfoncements sombres de verdure, où des pelouses d'un ton plus tendre
palissaient parmi les arbres; tandis que, dans des vases que l'on
devinait confusément; des bouquets d'iris embaumaient l'air. Tous
trois ralentissaient le pas, sous la tiédeur de cette nuit printanière
qui les trempait de parfums; et, lorsque Jeanne, par un jeu d'enfant,
s'avançait le visage levé vers le ciel, elle répétait:

--Oh! maman! vois donc, que d'étoiles!

Mais, derrière eux, le pas de la mère Fétu semblait être l'écho des
leurs. Elle se rapprochait; on entendait ce bout de phrase latine:
«_Ave Maria, gratia plena_», sans cesse recommencé sur le même
bredouillement. La mère Fétu disait son chapelet en rentrant chez
elle.

--Il me reste une pièce, si je la lui donnais? demanda Jeanne à sa
mère.

Et, sans attendre la réponse, elle s'échappa, courut à la vieille, qui
allait s'engager dans le passage des Eaux. La mère Fétu prit la pièce,
en invoquant toutes les saintes du paradis. Mais elle avait saisi en
même temps la main de l'enfant; elle la retenait, et changeant de
voix:

--Elle est donc malade, l'autre dame?

--Non, répondit Jeanne étonnée.

--Ah! que le ciel la conserve! qu'il la comble de prospérités, elle et
son mari!... Ne vous sauvez pas, ma bonne petite demoiselle. Laissez-
moi dire un _Ave Maria_ à l'intention de votre maman, et vous
répondrez: _Amen_, avec moi.... Votre maman le permet, vous la
rattraperez.

Cependant, Hélène et Henri étaient restés tout frissonnants de se
trouver ainsi brusquement seuls, dans l'ombre d'une rangée de grands
marronniers qui bordaient la rue. Ils firent doucement quelques pas.
Par terre, les marronniers avaient laissé tomber une pluie de leurs
petites fleurs, et ils marchaient sur ce tapis rose. Puis, ils
s'arrêtèrent, le coeur trop gonflé pour aller plus loin.

--Pardonnez-moi, dit simplement Henri.

--Oui, oui, balbutia Hélène. Je vous en supplie, taisez-vous.

Mais elle avait senti sa main qui effleurait la sienne. Elle recula.
Heureusement, Jeanne revenait en courant.

--Maman! maman! cria-t-elle, elle m'a fait dire un _Ave_, pour que ça
te porte bonheur.

Et tous trois tournèrent dans la rue Vineuse, pendant que la mère Fétu
descendait l'escalier du passage des Eaux, en achevant son chapelet.
Le mois s'écoula. Madame Deberle se montra aux exercices deux ou trois
fois encore. Un dimanche, le dernier, Henri osa de nouveau attendre
Hélène et Jeanne. Le retour fut délicieux. Ce mois avait passé dans
une douceur extraordinaire. La petite église semblait être venue comme
pour calmer et préparer la passion. Hélène s'était tranquillisée
d'abord, heureuse de ce refuge de la religion où elle croyait pouvoir
aimer sans honte; mais le travail sourd avait continué, et quand elle
s'éveillait de son engourdissement dévot, elle se sentait envahie,
liée par des liens qui lui auraient arraché la chair, si elle avait
voulu les rompre. Henri restait respectueux. Pourtant, elle voyait
bien une flamme remonter à son visage. Elle craignait quelque
emportement de désir fou. Elle-même se faisait peur, secouée de
brusques accès de fièvre. Une après-midi, en revenant d'une promenade
avec Jeanne, elle prit la rue de l'Annonciation, elle entra à
l'église. La petite se plaignait d'une grande fatigue. Jusqu'au
dernier jour, elle n'avait point voulu avouer que la cérémonie du soir
la brisait, tant elle y goûtait une jouissance profonde; mais ses
joues étaient devenues d'une pâleur de cire, et le docteur conseillait
de lui faire faire de longues courses.

--Mets-toi là, dit sa mère. Tu te reposeras.... Nous ne resterons que
dix minutes.

Elle l'avait assise près d'un pilier. Elle-même s'agenouilla, quelques
chaises plus loin. Des ouvriers, au fond de la nef, déclouaient des
tentures, déménageaient des pots de fleurs, les exercices du mois de
Marie étant finis de la veille. Hélène, la face dans ses mains, ne
voyait rien, n'entendait rien, se demandant avec anxiété si elle ne
devait pas avouer à l'abbé Jouve la crise terrible qu'elle traversait.
Il lui donnerait un conseil, il lui rendrait peut-être sa tranquillité
perdue. Mais, au fond d'elle, une joie débordante montait, de son
angoisse elle-même. Elle chérissait son mal, elle tremblait que le
prêtre ne réussît à la guérir. Les dix minutes s'écoulèrent, une heure
se passa. Elle s'abîmait dans la lutte de son coeur.

Et, comme elle relevait enfin la tête, les yeux mouillés de larmes,
elle aperçut l'abbé Jouve à côté d'elle, la regardant d'un air
chagrin. C'était lui qui dirigeait les ouvriers. Il venait de
s'avancer, en reconnaissant Jeanne.

--Qu'avez-vous donc, mon enfant? demanda-t-il à Hélène, qui se mettait
vivement debout et essuyait ses larmes.

Elle ne trouva rien à répondre, craignant de retomber à genoux et
d'éclater en sanglots. Il s'approcha davantage, il reprit doucement:

--Je ne veux pas vous interroger, mais pourquoi ne vous confiez-vous
pas à moi, au prêtre et non plus à l'ami.

--Plus tard, balbutia-t-elle, plus tard, je vous le promets.

Cependant, Jeanne avait d'abord patienté sagement, s'amusant à
examiner les vitraux, les statues de la grande porte, les scènes du
Chemin de la Croix, traitées en petits bas-reliefs, le long des nefs
latérales. Peu à peu la fraîcheur de l'église était descendue sur elle
comme un suaire; et, dans cette lassitude qui l'empêchait même de
penser, un malaise lui venait du silence religieux des chapelles, du
prolongement sonore des moindres bruits, de ce lieu sacré où il lui
semblait qu'elle allait mourir. Mais son gros chagrin était surtout de
voir emporter les fleurs. À mesure que les grands bouquets de roses
disparaissaient, l'autel se montrait, nu et froid. Ces marbres la
glaçaient, sans un cierge, sans une fumée d'encens. Un moment, la
Vierge vêtue de dentelles chancela, puis tomba à la renverse dans les
bras de deux ouvriers. Alors, Jeanne jeta un faible cri, ses bras
s'élargirent, elle se roidit, tordue par la crise qui la menaçait
depuis quelques jours.

Et, lorsque Hélène, affolée, put l'emporter dans un fiacre, aidée de
l'abbé qui se désolait, elle se retourna vers le porche, les mains
tendues et tremblantes.

--C'est cette église! c'est cette église! répétait-elle avec une
violence où il y avait le regret et le reproche du mois de tendresse
dévote qu'elle avait goûté là.




II


Le soir, Jeanne allait mieux. Elle put se lever. Pour rassurer sa
mère, elle s'entêta et se traîna dans la salle à manger, où elle
s'assit devant son assiette vide.

--Ce ne sera rien, disait-elle en tachant de sourire. Tu sais bien que
je suis une patraque.... Mange, toi. Je veux que tu manges.

Et elle-même, voyant que sa mère la regardait pâlir et grelotter, sans
pouvoir avaler une bouchée, finit par feindre une pointe d'appétit.
Elle prendrait un peu de confiture, elle le jurait. Alors, Hélène se
hâta, tandis que l'enfant, toujours souriante, avec un petit
tremblement nerveux de la tête, la contemplait de son air d'adoration.
Puis, au dessert, elle voulut tenir sa promesse. Mais des pleurs
parurent au bord de ses paupières.

--Ça ne passe pas, vois-tu, murmura-t-elle. Il ne faut point me
gronder.

Elle éprouvait une terrible lassitude qui l'anéantissait. Ses jambes
lui semblaient mortes, une main de fer la serrait aux épaules. Mais
elle se faisait brave, elle retenait les légers cris que lui
arrachaient des douleurs lancinantes dans le cou. Un moment, elle
s'oublia, la tête trop lourde, sa rapetissant sous la souffrance. Et
sa mère, en la voyant maigrie, si faible et si adorable, ne put
achever la poire qu'elle s'efforçait de manger. Des sanglots
l'étranglaient. Elle laissa tomber sa serviette, vint prendra Jeanne
entre ses bras.

--Mon enfant, mon enfant...., balbutiait-elle, le coeur crevé par la
vue de cette salle à manger, où la petite l'avait si souvent égayée de
sa gourmandise, lorsqu'elle était bien portante. Jeanne se redressait,
tachait de retrouver son sourire.

--Ne te tourmente pas, ce ne sera rien, bien vrai.... Maintenant que
tu as fini, tu vas me recoucher.... Je voulais te voir à table, parce
que je te connais, tu n'aurais pas avalé gros comme ça de pain.

Hélène l'emporta. Elle avait roulé son petit lit près du sien, dans la
chambre. Quand Jeanne fut allongée, couverte jusqu'au menton, elle se
trouva beaucoup mieux. Elle ne se plaignait plus que de douleurs
sourdes, derrière la tête. Puis, elle s'attendrit, son affection
passionnée paraissait grandir, depuis qu'elle souffrait. Hélène dut
l'embrasser, en jurant qu'elle l'aimait bien, et lui promettre de
l'embrasser encore, quand elle se coucherait.

--Ça ne fait rien si je dors, répétait Jeanne. Je te sens tout de
même.

Elle ferma les yeux, elle s'endormit. Hélène resta près d'elle, à
regarder son sommeil. Comme Rosalie venait sur la pointe des pieds lui
demander si elle pouvait se retirer, elle lui répondit affirmativement,
d'un signe de tête. Onze heures sonnèrent, Hélène était toujours là,
lorsqu'elle crut entendre frapper légèrement à la porte du palier.
Elle prit la lampe et, très-surprise, alla voir.

--Qui est là?

--Moi, ouvrez, répondit une voix étouffée.

C'était la voix d'Henri. Elle ouvrit vivement, trouvant cette visite
naturelle, sans doute, le docteur venait d'apprendre la crise de
Jeanne, et il accourait, bien qu'elle ne l'eût pas fait appeler, prise
d'une sorte de pudeur à la pensée de le mettre de moitié dans la santé
de sa fille.

Mais Henri ne lui laissa pas le temps de parler. Il l'avait suivie
dans la salle à manger, tremblant, le sang au visage.

--Je vous en prie, pardonnez-moi, balbutia-t-il on lui saisissant la
main. Il y a trois jours que je ne vous ai vue, je n'ai pu résister au
besoin de vous voir.

Hélène avait dégagé sa main. Lui, recula, les yeux sur elle,
continuant:

--Ne craignez rien, je vous aime.... Je serais resté à votre porte, si
vous ne m'aviez pas ouvert. Oh! je sais bien que tout cela est fou,
mais je vous aime, je vous aime....

Elle écoutait, très-grave, avec une sévérité muette qui le torturait.
Devant cet accueil, tout le flot de sa passion coula.

--Ah! pourquoi jouons-nous cette atroce comédie?... Je ne puis plus,
mon coeur éclaterait; je ferais quelque folie, pire que celle de ce
soir; je vous prendrais devant tous, et je vous emporterais....

Un désir éperdu lui faisait tendre les bras. Il s'était rapproché, il
baisait sa robe, ses mains fiévreuses s'égaraient. Elle, toute droite,
restait glacée.

--Alors, vous ne savez rien? demanda-t-elle.

Et, comme il avait pris son poignet nu sous la manche ouverte du
peignoir, et qu'il le couvrait de baisers avides, elle eut enfin un
mouvement d'impatience.

--Laissez donc! Vous voyez bien que je ne vous entends seulement pas.
Est-ce que je songe à ces choses!

Elle se calma, elle posa une seconde fois sa question.

--Alors, vous ne savez rien?... Eh bien! ma fille est malade. Je suis
contente de vous voir, vous allez me rassurer.

Prenant la lampe, elle marcha la première; mais, sur le seuil, elle se
retourna, pour lui dire durement, avec son clair regard:

--Je vous défends de recommencer ici.... Jamais, jamais!

Il entra derrière elle, frémissant encore, comprenant mal ce qu'elle
lui disait. Dans la chambre, à cette heure de nuit, au milieu des
linges et des vêtements épars, il respirait de nouveau cette odeur de
verveine qui l'avait tant troublé, le premier soir où il avait vu
Hélène échevelée, son châle glissé des épaules. Se retrouver là et
s'agenouiller, boire toute cette odeur d'amour qui flottait, et
attendre ainsi le jour en adoration, et s'oublier dans la possession
de son rêve! Ses tempes éclataient, il s'appuya au petit lit de fer de
l'enfant.

--Elle s'est endormie, dit Hélène à voix basse. Regardez-la.

Il n'entendait point, sa passion ne voulait pas faire silence. Elle
s'était penchée devant lui, il avait aperçu sa nuque dorée, avec de
fins cheveux qui frisaient. Et il ferma les yeux, pour résister au
besoin de la baiser à cette place.

--Docteur, voyez donc, elle brûle.... Ce n'est pas grave, dites?

Alors, dans le désir fou qui lui battait le crâne, il tâta
machinalement le pouls de Jeanne, cédant à l'habitude de la
profession. Mais la lutte était trop forte, il resta un moment
immobile, sans paraître savoir qu'il tenait cette pauvre petite main
dans la sienne.

--Dites, elle a une grosse fièvre?

--Une grosse fièvre, vous croyez? répéta-t-il.

La petite main chauffait la sienne. Il y eut un nouveau silence. Le
médecin s'éveillait en lui. Il compta les pulsations. Dans ses yeux,
une flamme s'éteignait. Peu à peu, sa face pâlit, il se baissa,
inquiet, regardant Jeanne attentivement. Et il murmura:

--L'accès est très-violent, vous avez raison.... Mon Dieu, la pauvre
enfant!

Son désir était mort, il n'avait plus que la passion de la servir.
Tout son sang-froid revenait. Il s'était assis, questionnait la mère
sur les faits qui avaient précédé la crise, lorsque la petite
s'éveilla en gémissant. Elle se plaignait d'un mal de tête affreux.
Les douleurs dans le cou et dans les épaules étaient devenues
tellement vives, qu'elle ne pouvait plus faire un mouvement sans
pousser un sanglot. Hélène, agenouillée de l'autre côté du lit,
l'encourageait, lui souriait, le coeur crevé de la voir souffrir
ainsi.

--Il y a donc quelqu'un, maman? demanda-t-elle en se tournant et en
apercevant le docteur.

--C'est un ami, tu le connais.

L'enfant l'examina un instant, pensive et comme hésitante. Puis, une
tendresse passa sur son visage.

--Oui, oui, je le connais. Je l'aime bien.

Et, de son air câlin:

--Il faut me guérir, Monsieur, n'est-ce pas? pour que maman soit
contente.... Je boirai tout ce que vous me donnerez, bien sûr.

Le docteur lui avait repris le pouls, Hélène tenait son autre main;
et, entre eux, elle les regardait l'un après l'autre, avec le léger
tremblement nerveux de sa tête, d'un air attentif, comme si elle ne
les avait jamais si bien vus. Puis, un malaise l'agita. Ses petites
mains se crispèrent et les retinrent:

--Ne vous en allez pas; j'ai peur.... Défendez-moi, empêchez que tous
ces gens ne s'approchent.... Je ne veux que vous, je ne veux que vous
deux, tout près, oh! tout près, contre moi, ensemble....

Elle les attirait, les rapprochait d'une façon convulsive, en
répétant:

--Ensemble, ensemble....

Le délire reparut ainsi à plusieurs reprises. Dans les moments de
calme, Jeanne cédait à des somnolences, qui la laissaient sans
souffle, comme morte. Quand elle sortait en sursaut de ces courts
sommeils, elle n'entendait plus, elle ne voyait plus, les yeux voilés
de fumées blanches. Le docteur veilla une partie de la nuit, qui fut
très-mauvaise. Il n'était descendu un instant que pour aller prendre
lui-même une potion. Vers le matin, lorsqu'il partit, Hélène
l'accompagna anxieusement dans l'antichambre.

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Son état est très-grave, répondit-il; mais ne doutez pas, je vous en
supplie; comptez sur moi.... Je reviendrai ce matin à dix heures.

Hélène, en rentrant dans la chambre, trouva Jeanne sur son séant,
cherchant autour d'elle d'un air égaré.

--Vous m'avez laissée, vous m'avez laissée! criait-elle Oh! j'ai peur,
je ne veux pas être toute seule....

Sa mère la baisa pour la consoler, mais elle cherchait toujours.

--Ou est-il? Oh! dis-lui de ne pas s'en aller.... Je veux qu'il soit
la, je veux....

--Il va revenir, mon ange, répétait Hélène, qui mêlait sas larmes aux
siennes. Il ne nous quittera pas, je te le jure. Il nous aime trop....
Voyons, sois sage, recouche-toi. Moi, je reste là, j'attends qu'il
revienne.

--Bien vrai, bien vrai? murmura l'enfant, qui retomba peu à peu dans
une somnolence profonde.

Alors, commencèrent des jours affreux, trois semaines d'abominables
angoisses. La fièvre ne cessa pas une heure. Jeanne ne trouvait un peu
de calme que lorsque le docteur était là et qu'elle lui avait donné
l'une de ses petites mains, tandis que sa mère tenait l'autre. Elle se
réfugiait, en eux, elle partageait entre eux son adoration tyrannique,
comme si elle eût compris sous quelle protection d'ardente tendresse
elle se mettait. Son exquise sensibilité nerveuse, affinée encore par
la maladie, l'avertissait sans doute que seul un miracle de leur amour
pouvait la sauver. Pendant des heures, elle les regardait aux deux
côtés de son lit, les yeux graves et profonds. Toute la passion
humaine, entrevue et devinée, passait dans ce regard de petite fille
moribonde. Elle ne parlait point, elle leur disait tout d'une pression
chaude, les suppliant de ne pas s'éloigner, leur faisant entendre quel
repos elle goûtait à les voir ainsi. Lorsque, après une absence, le
médecin reparaissait, c'était pour elle un ravissement, ses yeux qui
n'avaient pas quitté la porte s'emplissaient de clarté; puis,
tranquille, elle s'endormait, rassurée de les entendre, lui et sa
mère, tourner autour d'elle et causer à voix basse.

Le lendemain de la crise, le docteur Bodin s'était présenté. Mais
Jeanne avait boudé, tournant la tête, refusant de se laisser examiner.

--Pas lui, maman, murmurait-elle, pas lui, je t'en prie.

Et comme il revenait le jour suivant, Hélène dut lui parler des
répugnances de l'enfant. Aussi le vieux médecin n'entrait-il plus dans
la chambre. Il montait tous les deux jours, demandait des nouvelles,
causait parfois avec son confrère, le docteur Deberle, qui se montrait
déférent pour son grand age.

D'ailleurs, il ne fallait point chercher à tromper Jeanne. Ses sens
avaient une finesse extraordinaire. L'abbé et M. Rambaud arrivaient
chaque soir, s'asseyaient, passaient là une heure dans un silence
navré. Un soir, comme le docteur s'en allait, Hélène fit signe à M.
Rambaud de prendre sa place et de tenir la main de la petite, pour
qu'elle ne s'aperçût pas du départ de son bon ami. Mais, au bout de
deux ou trois minutes, Jeanne endormie ouvrit les yeux, retira
brusquement sa main. Et elle pleura, elle dit qu'on lui faisait des
méchancetés.

--Tu ne m'aimes donc plus, tu ne veux donc plus de moi? répétait le
pauvre M. Rambaud, les larmes aux yeux.

Elle le regardait sans répondre, elle semblait ne plus même vouloir le
reconnaître. Et le digne homme retournait dans son coin, le coeur
gros. Il avait fini par entrer sans bruit et se glisser dans
l'embrasure d'une fenêtre, où, à demi caché derrière un rideau, il
restait la soirée, engourdi de chagrin, les regards fixés sur la
malade. L'abbé aussi était là, avec sa grosse tête toute pâle, sur ses
épaules maigres. Il se mouchait bruyamment pour cacher ses larmes. Le
danger que courait sa petite amie le bouleversait au point qu'il en
oubliait ses pauvres.

Mais les deux frères avaient beau se reculer au fond de la pièce,
Jeanne les sentait là; ils la gênaient, elle se retournait d'un air de
malaise, même lorsqu'elle était assoupie par la fièvre. Sa mère alors
se penchait pour entendre les mots qu'elle balbutiait.

--Oh! maman, j'ai mal!... Tout ça m'étouffe.... Renvoie le monde, tout
de suite, tout de suite....

Hélène, le plus doucement possible, expliquait aux deux frères que la
petite voulait dormir. Ils comprenaient, ils s'en allaient en baissant
la tête. Dès qu'ils étaient partis, Jeanne respirait fortement, jetait
un coup d'oeil autour de la chambre, puis reportait avec une douceur
infinie ses regards sur sa mère et le docteur.

--Bonsoir, murmurait-elle. Je suis bien, restez la.

Pendant trois semaines, elle les retint ainsi. Henri était d'abord
venu deux fois par jour, puis il passa les soirées entières, il donna
à l'enfant toutes les heures dont il pouvait disposer. Au début, il
avait craint une fièvre typhoïde; mais des symptômes tellement
contradictoires se présentaient, qu'il se trouva bientôt
très-perplexe. Il était sans doute en face d'une de ces affections
chloro-anémiques, si insaisissables, et dont les complications sont
terribles, à l'âge où la femme se forme dans l'enfant. Successivement,
il redouta une lésion du coeur et un commencement de phtisie. Ce qui
l'inquiétait, c'était l'exaltation nerveuse de Jeanne qu'il ne savait
comment calmer, c'était surtout cette fièvre intense, entêtée, qui
refusait de céder à la médication la plus énergique. Il apportait à
cette cure toute son énergie et toute sa science, avec l'unique pensée
qu'il soignait son bonheur, sa vie elle-même. Un grand silence, plein
d'une attente solennelle, se faisait en lui; pas une fois, pendant ces
trois semaines d'anxiété, sa passion ne s'éveilla; il ne frissonnait
plus sous le souffle d'Hélène, et lorsque leurs regards se
rencontraient, ils avaient la tristesse amicale de deux êtres que
menace un malheur commun.

Pourtant, à chaque minute, leurs coeurs se fondaient davantage l'un
dans l'autre. Ils ne vivaient plus que de la même pensée. Dès qu'il
arrivait, il apprenait, on la regardant, de quelle façon Jeanne avait
passé la nuit, et il n'avait pas besoin de parler pour qu'elle sût
comment il trouvait la malade. D'ailleurs, avec son beau courage de
mère, elle lui avait fait jurer de ne pas la tromper, de dire ses
craintes. Toujours debout, n'ayant pas dormi trois heures de suite en
vingt nuits, elle montrait une force et une tranquillité surhumaines,
sans une larme, domptant son désespoir pour garder sa tête dans cette
lutte contre la maladie de son enfant. Il s'était produit un vide
immense en elle et autour d'elle, où le monde environnant, ses
sentiments de chaque heure, la conscience même de sa propre existence,
avaient sombré. Rien n'existait plus. Elle ne tenait à la vie que par
cette chère créature agonisante et cet homme qui lui promettait un
miracle. C'était lui, et lui seul, qu'elle voyait, qu'elle entendait,
dont les moindres mots prenaient une importance suprême, auquel elle
s'abandonnait sans réserve, avec le rêve d'être en lui pour lui donner
de sa force. Sourdement, invinciblement, cette possession
s'accomplissait. Lorsque Jeanne traversait une heure de danger,
presque chaque soir, à ce moment où la fièvre redoublait, ils étaient
là, silencieux et seuls, dans la chambra moite; et, malgré eux, comme
s'ils avaient voulu se sentir deux contre la mort, leurs mains se
rencontraient au bord du lit, une longue étreinte les rapprochait,
tremblants d'inquiétude et de pitié, jusqu'à ce qu'un faible soupir de
l'enfant, une haleine apaisée et régulière, les eût avertis que la
crise était passée. Alors, d'un hochement de tête, ils se rassuraient.
Cette fois encore, leur amour avait vaincu. Et chaque fois leur
étreinte devenait plus rude, ils s'unissaient plus étroitement. Un
soir, Hélène devina qu'Henri lui cachait quelque chose. Depuis dix
minutes, il examinait Jeanne, sans une parole. La petite se plaignait
d'une soif intolérable; elle étranglait, sa gorge séchée laissait
entendre un sifflement continu. Puis, une somnolence l'avait prise, le
visage très-rouge, si alourdie, qu'elle ne pouvait plus même lever les
paupières. Et elle restait inerte, on aurait cru qu'elle était morte,
sans le sifflement de sa gorge.

--Vous la trouvez bien mal, n'est-ce pas? demanda Hélène de sa voix
brève.

Il répondit que non, qu'il n'y avait pas de changement. Mais il était
très-pâle, il demeurait assis, écrasé par son impuissance. Alors,
malgré la tension de tout son être, elle s'affaissa sur une chaise, de
l'autre côté du lit.

--Dites-moi tout. Vous avez juré de tout me dire.... Elle est perdue?

Et, comme il se taisait, elle reprit avec violence:

--Vous voyez bien que je suis forte.... Est-ce que je pleure? est-ce
que je me désespère?... Parlez. Je veux savoir la vérité.

Henri la regardait fixement. Il parla avec lenteur.

--Eh bien, dit-il, si d'ici à une heure elle ne sort pas de cette
somnolence, ce sera fini.

Hélène n'eut pas un sanglot. Elle était toute froide, avec une horreur
qui soulevait sa chevelure. Ses yeux s'abaissèrent sur Jeanne, elle
tomba à genoux et prit son enfant entre ses bras, d'un geste superbe
de possession, comme pour la garder contre son épaule. Pendant une
longue minute, elle pencha son visage tout près du sien, la buvant du
regard, voulant lui donner de son souffle, de sa vie à elle. La
respiration haletante de la petite malade devenait plus courte.

--Il n'y a donc rien à faire? reprit-elle en levant la tête. Pourquoi
restez-vous là? Faites quelque chose....

Il eut un geste découragé.

--Faites quelque chose.... Est-ce que je sais? N'importe quoi. Il doit
y avoir quelque chose à faire.... Vous n'allez pas la laisser mourir.
Ce n'est pas possible!

--Je ferai tout, dit simplement le docteur.

Il s'était levé. Alors, commença une lutte suprême. Tout son
sang-froid et toute sa décision de praticien revenaient. Jusque-là, il
n'avait point osé employer les moyens violents, craignant d'affaiblir
ce petit corps déjà si pauvre de vie. Mais il n'hésita plus, il envoya
Rosalie chercher douze sangsues; et il ne cacha pas à la mère que
c'était une tentative désespérée, qui pouvait sauver ou tuer son
enfant. Quand les sangsues furent là, il lui vit un moment de
défaillance.

--Oh! mon Dieu, murmurait-elle, mon Dieu, si vous la tuez.... Il dut
lui arracher un consentement.

--Eh bien! mettez-les, mais qui le ciel vous inspire!

Elle n'avait pas lâché Jeanne, elle refusa de se relever, voulant
garder sa tête sur son épaule. Lui, le visage froid, ne parla plus,
absorbé dans l'effort qu'il tentait. D'abord, les sangsues ne prirent
pas. Les minutes s'écoulaient, le balancier de la pendule, dans la
grande chambre noyée d'ombre, mettait seul son bruit impitoyable et
entêté. Chaque seconde emportait un espoir. Sous le cercle de clarté
jaune qui tombait de l'abat-jour, la nudité adorable et souffrante de
Jeanne, au milieu des draps rejetés, avait une pâleur de cire. Hélène,
les yeux secs, étranglée, regardait ces petits membres déjà morts; et,
pour voir une goutte du sang de sa fille, elle eût volontiers donné
tout le sien. Enfin, une goutte rouge parut, les sangsues prenaient.
Une à une, elles se fixèrent. L'existence de l'enfant se décidait. Ce
furent des minutes terribles, d'une émotion poignante. Était-ce le
dernier souffle, ce soupir que poussait Jeanne? était-ce le retour de
la vie? Un instant, Hélène, la sentant se raidir, crut qu'elle
passait, et elle eut la furieuse envie d'arracher ces bêtes qui
buvaient si goulûment; mais une force supérieure la retenait, elle
restait béante et glacée. Le balancier continuait à battre, la chambre
anxieuse semblait attendre.

L'enfant s'agita. Ses paupières lentes se soulevèrent, puis elle les
referma, comme étonnée et lasse. Une vibration légère, pareille à un
souffle, passait sur son visage. Elle remua les lèvres. Hélène, avide,
tendue, se penchait, dans une attente farouche.

--Maman, maman, murmurait Jeanne.

Henri alors vint au chevet, près de la jeune femme, en disant:

--Ella est sauvée.

--Elle est sauvée...., elle est sauvée...., répétait Hélène,
bégayante, inondée d'une telle joie, qu'elle avait glissé par terre,
près du lit, regardant sa fille, regardant le docteur d'un air fou.

Et, d'un mouvement violent, elle se leva, elle se jeta au cou d'Henri.

--Ah! je t'aime! s'écria-t-elle.

Ella le baisait, elle l'étreignait. C'était son aveu, cet aveu si
longtemps retardé, qui lui échappait enfin, dans cette crise de son
coeur. La mère et l'amante se confondaient, à ce moment délicieux;
elle offrait son amour tout brûlant de sa reconnaissance.

--Je pleure, tu vois, je puis pleurer, balbutiait-elle. Mon Dieu! que
je t'aime, et que nous allons être heureux!

Elle le tutoyait, elle sanglotait. La source de ses larmes, tarie
depuis trois semaines, ruisselait sur ses joues. Elle était demeurée
entre ses bras, caressante et familière comme un enfant, emportée dans
cet épanouissement de toutes ses tendresses. Puis, elle retomba à
genoux, elle reprit Jeanne pour l'endormir contre son épaule; et, de
temps à autre, pendant que sa fille reposait, elle levait sur Henri
des yeux humides de passion.

Ce fut une nuit de félicité. Le docteur resta très-tard. Allongée dans
son lit, la couverture au menton, sa fine tête brune au milieu de
l'oreiller, Jeanne fermait les yeux sans dormir, soulagée et anéantie.
La lampe, posée sur le guéridon que l'on avait roulé près de la
cheminée, n'éclairait qu'un bout de la chambre, laissant dans une
ombre vague Hélène et Henri, assis à leurs places habituelles, aux
deux bords de l'étroite couche. Mais l'enfant ne les séparait pas, les
rapprochait au contraire, ajoutait de son innocence à leur première
soirée d'amour. Tous deux goûtaient un apaisement, après les longs
jours d'angoisse qu'ils venaient de passer. Enfin, ils se
retrouvaient, côte à côte, avec leurs coeurs plus largement ouverts;
et ils comprenaient bien qu'ils s'aimaient davantage, dans ces
terreurs et ces joies communes, dont ils sortaient frissonnants. La
chambre devenait complice, si tiède, si discrète, emplie de cette
religion qui met son silence ému autour du lit d'un malade. Hélène,
par moments, se levait, allait sur la pointe des pieds chercher une
potion, remonter la lampe, donner un ordre à Rosalie; pendant que le
docteur, qui la suivait des yeux, lui faisait signe de marcher
doucement. Puis, quand elle se rasseyait, ils échangeaient un sourire.
Ils ne disaient pas une parole, ils s'intéressaient à Jeanne seule,
qui était comme leur amour lui-même. Mais, parfois, en s'occupant
d'elle, lorsqu'ils remontaient la couverture ou qu'ils lui soulevaient
la tête, leurs mains se rencontraient, s'oubliaient un instant l'une
près de l'autre. C'était la seule caresse, involontaire et furtive,
qu'ils se permettaient.

--Je ne dors pas, murmurait Jeanne, je sais bien que vous êtes là.

Alors, ils s'égayaient de l'entendre parler. Leurs mains se
séparaient, ils n'avaient pas d'autres désirs. L'enfant les
satisfaisait et les calmait.

--Tu es bien, ma chérie? demandait Hélène, quand elle la voyait
remuer.

Jeanne ne répondait pas tout de suite. Elle parlait comme dans un
rêve.

--Oh! oui, je ne me sens plus.... Mois je vous entends, ça me fait
plaisir.

Puis, au bout d'un instant, elle faisait un effort, levant les
paupières, les regardant. Et elle souriait divinement, en refermant
les yeux.

Le lendemain, quand l'abbé et M. Rambaud se présentèrent, Hélène
laissa échapper un mouvement d'impatience. Ils la dérangeaient dans
son coin de bonheur. Et, comme ils la questionnaient, tremblant
d'apprendre de mauvaises nouvelles, elle eut la cruauté de leur dire
que Jeanne n'allait pas mieux. Elle répondit cela sans réflexion,
poussée par le besoin égoïste de garder pour elle et pour Henri la
joie de l'avoir sauvée et d'être seuls à le savoir. Pourquoi
voulait-on partager leur bonheur? Il leur appartenait, il lui eût
semblé diminué si quelqu'un l'avait connu. Elle aurait cru qu'un
étranger entrait dans son amour.

Le prêtre s'était approché du lit.

--Jeanne, c'est nous, tes bons amis.... Tu ne nous reconnais pas!

Elle fit un grave signe de tête. Elle les reconnaissait, mais elle ne
voulait pas causer, pensive, levant des regards d'intelligence vers sa
mère. Et les deux bonnes gens s'en allèrent, plus navrés que les
autres soirs. Trois jours après, Henri permit à la malade son premier
oeuf à la coque. Ce fut toute une grosse affaire. Jeanne voulut
absolument le manger, seule avec sa mère et le docteur, la porte
fermée. Comme M. Rambaud justement se trouvait là, elle murmura à
l'oreille de sa mère, qui étalait déjà une serviette sur le lit, en
guise de nappe:

--Attends, quand il sera parti.

Puis, dès qu'il se fut éloigné:

--Tout de suite, tout de suite.... C'est plus gentil, quand il n'y a
pas de monde.

Hélène l'avait assise, pendant qu'Henri mettait deux oreillers
derrière elle, pour la soutenir. Et, la serviette étalée, une assiette
sur les genoux, Jeanne attendait avec un sourire.

--Je vais te le casser, veux-tu? demanda sa mère.

--Oui, c'est cela, maman.

--Et moi, je vais te couper trois mouillettes, dit le docteur.

--Oh! quatre, j'en mangerai bien quatre, tu verras.

Elle tutoyait le docteur, maintenant. Quand il lui donna la première
mouillette, elle saisit sa main, et comme elle avait gardé celle de sa
mère, elle les baisa toutes deux, allant de l'une à l'autre avec la
même affection passionnée.

--Allons, sois raisonnable, reprit Hélène, qui la voyait près
d'éclater en sanglots; mange bien ton oeuf pour nous faire plaisir.

Jeanne alors commença; mais elle était si faible, qu'après la deuxième
mouillette, elle se trouva toute lasse. Elle souriait à chaque
bouchée, en disant qu'elle avait les dents molles. Henri
l'encourageait, Hélène avait des larmes au bord des yeux. Mon Dieu!
elle voyait son enfant manger! Elle suivait le pain, ce premier oeuf
l'attendrissait jusqu'aux entrailles. La brusque pensée de Jeanne,
morte, raidie sous un drap, vint la glacer. Et elle mangeait, elle
mangeait si gentiment, avec ses gestes ralentis, ses hésitations de
convalescente!

--Tu ne gronderas pas, maman.... Je fais ce que je peux, j'en suis à
ma troisième mouillette.... Es-tu contente?

--Oui, bien contente, ma chérie.... Tu ne sais pas toute la joie que
tu me donnes.

Et, dans le débordement de bonheur qui l'étouffait, elle s'oublia,
s'appuya contre l'épaule d'Henri. Tous deux riaient à l'enfant. Mais
celle-ci, lentement, parut prise d'un malaise: elle levait sur eux des
regards furtifs, puis elle baissait la tête, ne mangeant plus, tandis
qu'une ombre de méfiance et de colère blêmissait son visage. Il fallut
la recoucher.




III


La convalescence dura des mois. En août, Jeanne était encore au lit.
Elle se levait une heure ou deux, vers le soir, et c'était une immense
fatigue pour elle que d'aller jusqu'à la fenêtre, où elle restait,
allongée dans un fauteuil, en face de Paris incendié par le soleil
couchant. Ses pauvres jambes refusaient de la porter; comme elle le
disait avec un pâle sourire, elle n'avait point assez de sang pour un
petit oiseau, il fallait attendre qu'elle mangeât beaucoup de soupe.
On lui coupait de la viande crue dans du bouillon. Elle avait fini par
aimer ça, parce qu'elle aurait bien voulu descendre jouer au jardin.

Ces semaines, ces mois qui coulaient, passèrent, monotones et
charmants, sans qu'Hélène comptât les jours. Elle ne sortait plus,
elle oubliait le monde entier, auprès de Jeanne. Pas une nouvelle du
dehors n'arrivait jusqu'à elle. C'était, devant Paris emplissant
l'horizon de sa fumée et de son bruit, une retraite plus reculée et
plus close que les saints ermitages perdus dans les rocs. Son enfant
était sauvée, cette certitude lui suffisait, elle employait les
journées à guetter le retour de la santé, heureuse d'une nuance, d'un
regard brillant, d'un geste gai. À chaque heure, elle retrouvait sa
fille davantage, avec ses beaux yeux et ses cheveux qui redevenaient
souples. Il lui semblait qu'elle lui donnait la vie une seconde fois.
Plus la résurrection était lente, et plus elle en goûtait les délices,
se souvenant des jours lointains où elle la nourrissait, éprouvant, à
la voir reprendre des forces, une émotion plus vive encore
qu'autrefois, lorsqu'elle mesurait ses deux petits pieds dans ses
mains jointes, pour savoir si elle marcherait bientôt.

Cependant, une inquiétude lui restait. À plusieurs reprises, elle
avait remarqué cette ombre qui blêmissait le visage de Jeanne, tout
d'un coup méfiante et farouche. Pourquoi, au milieu d'une gaieté,
changeait-elle ainsi brusquement? Souffrait-elle, lui cachait-elle
quelque réveil de la douleur?

--Dis-moi, ma chérie, qu'as-tu?... Tu riais tout à l'heure, et te
voici le coeur gros. Réponds-moi, as-tu bobo quelque part?

Mais Jeanne, violemment, tournait la tète, s'enfonçait la face dans
l'oreiller.

--Je n'ai rien, disait-elle d'une voix brève. Je t'en prie,
laisse-moi.

Et elle gardait des rancunes d'une après-midi, les yeux fixés sur le
mur, s'entêtant, tombant à de grandes tristesses que sa mère désolée
ne pouvait comprendre. Le docteur ne savait que dire; les accès se
produisaient toujours lorsqu'il était là, et il les attribuait à
l'état nerveux de la malade. Surtout il recommandait qu'on évitât de
la contrarier.

Une après-midi, Jeanne dormait. Henri, qui l'avait trouvée très-bien,
s'était attardé dans la chambre, causant avec Hélène, occupée de
nouveau à ses éternels travaux de couture devant la fenêtre. Depuis la
terrible nuit, où, dans un cri de passion, elle lui avait avoué son
amour, tous deux vivaient sans une secousse, se laissant aller à cette
douceur de savoir qu'ils s'aimaient, insoucieux du lendemain, oublieux
du monde. Auprès du lit de Jeanne, dans cette pièce émue encore de
l'agonie de l'enfant, une chasteté les protégeait contre toute
surprise des sens. Cela les calmait, d'entendre son haleine
d'innocente. Pourtant, à mesure que la malade se montrait plus forte,
leur amour, lui aussi, prenait des forces; du sang lui venait, ils
demeuraient côte à côte, frémissants, jouissant de l'heure présente,
sans vouloir se demander ce qu'ils feraient, lorsque Jeanne serait
debout et que leur passion éclaterait, libre et bien portante.

Pendant des heures, ils se berçaient de quelques paroles, dites de
loin en loin, à voix basse, pour ne pas réveiller la petite. Les
paroles avaient beau être banales, elles les touchaient profondément.
Ce jour-là, ils étaient très attendris l'un et l'autre.

--Je vous jure qu'elle va beaucoup mieux, dit le docteur. Avant quinze
jours, elle pourra descendre au jardin.

Hélène piquait vivement son aiguille. Elle murmura:

--Hier, elle a encore été bien triste.... Mais, ce matin, elle riait;
elle m'a promis d'être sage.

Il y eut un long silence. L'enfant dormait toujours, d'un sommeil qui
les enveloppait l'un et l'autre d'une grande paix. Quand elle reposait
ainsi, ils se sentaient soulagés, ils s'appartenaient davantage.

--Vous n'avez plus vu le jardin? reprit Henri. Il est plein de fleurs
à présent.

--Les marguerites ont poussé, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

--Oui, la corbeille est superbe.... Les clématites sont montées jusque
dans les ormes. On dirait un nid de feuilles.

Le silence recommença. Hélène, cessant de coudre, l'avait regardé avec
un sourire, et leur pensée commune les promenait tous deux dans des
allées profondes, des allées idéales, noires d'ombre et où tombaient
des pluies de roses. Lui, penché sur elle, buvait la légère odeur de
verveine, qui montait de son peignoir. Mais un froissement de linge
les troubla.

--Elle s'éveille, dit Hélène qui leva la tête.

Henri s'était écarté. Il jeta également un regard du côté du lit.
Jeanne venait de prendre son oreiller entre ses petite bras; et, le
menton enfoncé dans la plume, elle avait à présent la face entièrement
tournée vers eux. Mais ses paupières restaient closes; elle parut se
rendormir, l'haleine de nouveau lente et régulière.

--Vous cousez donc toujours? demanda-t-il, en se rapprochant.

--Je ne puis rester les mains inoccupées, répondit-elle. C'est
machinal, ça règle mes pensées.... Pendant des heures, je pense à la
même chose sans fatigue.

Il ne dit plus rien, il suivait son aiguille qui piquait le calicot
avec un petit bruit cadencé; et il lui semblait que ce fil emportait
et nouait un peu de leurs deux existences. Pendant des heures, elle
aurait pu coudre, il serait resté là, à entendre le langage de
l'aiguille, ce bercement qui ramenait en eux le même mot, sans les
lasser jamais. C'était leur désir, des journées passées ainsi, dans ce
coin de paix, à se serrer l'un près de l'autre, tandis que l'enfant
dormait et qu'ils évitaient de remuer, afin de ne point troubler son
sommeil. Immobilité délicieuse, silence où ils entendaient leurs
coeurs, douceur infinie qui les ravissait dans une sensation unique
d'amour et d'éternité!

--Vous êtes bonne, vous êtes bonne, murmura-t-il à plusieurs reprises,
ne trouvant que cette parole pour exprimer la joie qu'il lui devait.

Elle avait de nouveau levé la tête, n'éprouvant aucune gêne à se
sentir si ardemment aimée. La visage d'Henri était près du sien. Un
instant, ils se contemplèrent.

--Laissez-moi travailler, dit-elle à voix très-basse. Je n'aurai
jamais fini.

Mais, à ce moment, une inquiétude instinctive la fit se tourner. Et
elle vit Jeanne, la face toute pale, qui les regardait, de ses yeux
grandis, d'un noir d'encre. L'enfant n'avait pas bougé, le menton dans
la plume, serrant toujours l'oreiller entre ses petits bras. Elle
venait seulement d'ouvrir les yeux, et elle les regardait.

--Jeanne, qu'as-tu? demanda Hélène. Es-tu malade? veux-tu quelque
chose?

Elle ne répondait pas, elle ne bougeait pas, n'abaissait même pas les
paupières, avec ses grands yeux fixes, d'où sortait une flamme.
L'ombre farouche était descendue sur son front, ses joues blêmissaient
et se creusaient. Déjà elle renversait les poignets, comme à
l'approche d'une crise de convulsions. Hélène se leva vivement, en la
suppliant de parler; mais elle gardait sa raideur entêtée, elle
arrêtait sur sa mère des regards si noirs, que celle-ci finissait par
rougir et balbutier:

--Docteur, voyez donc, que lui prend-il?

Henri avait reculé sa chaise de la chaise d'Hélène. Il s'approcha du
lit, voulut s'emparer d'une des petites mains qui étreignaient si
rudement l'oreiller. Alors, à ce contact, Jeanne parut recevoir une
secousse. D'un bond elle se tourna vers le mur, en criant:

--Laissez-moi, vous!... Vous me faites du mal!

Elle s'était enfouie sous la couverture. Vainement, pendant un quart
d'heure, tous deux essayèrent de la calmer par de douces paroles.
Puis, comme ils insistaient, elle se souleva, les mains jointes,
suppliante.

--Je vous en prie, laissez-moi.... Vous me faites du mal. Laissez-moi.

Hélène, bouleversée, alla se rasseoir devant la fenêtre. Mais Henri ne
reprit pas sa place auprès d'elle. Ils venaient de comprendre enfin,
Jeanne était jalouse. Ils ne trouvèrent plus un mot. Le docteur marcha
une minute en silence, puis il se retira, en voyant les regards
anxieux que la mère jetait sur le lit. Dès qu'il se fut éloigné, elle
retourna près de sa fille, l'enleva de force entre ses bras. Et elle
lui parlait longuement.

--Écoute, ma mignonne, je suis seule.... Regarde-moi, réponds-moi....
Tu ne souffres pas? Alors, c'est que je t'ai fait de la peine? Il faut
tout me dire.... C'est à moi que tu en veux? Qu'est-ce que tu as sur
le coeur?

Mais elle eut beau l'interroger, donner à ses questions toutes les
formes, Jeanne jurait toujours qu'elle n'avait rien. Puis,
brusquement, elle cria, elle répéta:

--Tu ne m'aimes plus.... tu ne m'aimes plus....

Et elle éclata en gros sanglots, elle noua ses bras convulsifs autour
du cou de sa mère, en lui couvrant le visage de baisers avides.
Hélène, le coeur meurtri, étouffant d'une tristesse indicible, la
garda longtemps sur sa poitrine, en mêlant ses larmes aux siennes et
en lui faisant le serment de ne jamais aimer personne autant qu'elle.

A partir de ce jour, la jalousie de Jeanne s'éveilla pour une parole,
pour un regard. Tant qu'elle s'était trouvée en danger, un instinct
lui avait fait accepter cet amour qu'elle sentait si tendre autour
d'elle et qui la sauvait. Mais, à présent, elle redevenait forte, elle
ne voulait plus partager sa mère. Alors, elle se prit d'une rancune
pour le docteur, d'une rancune qui grandissait sourdement et tournait
à la haine, à mesure qu'elle se portait mieux. Cela couvait dans sa
tête obstinée, dans son petit être soupçonneux et muet. Jamais elle ne
consentit à s'en expliquer nettement. Elle-même ne savait pas. Elle
avait mal là, quand le docteur s'approchait trop près de sa mère; et
elle mettait les deux mains sur sa poitrine. C'était tout, ça la
brûlait, tandis qu'une colère furieuse l'étranglait et la pâlissait.
Et elle ne pouvait pas empêcher ça; elle trouvait les gens bien
injustes, elle se raidissait davantage, sans répondre, lorsqu'on la
grondait d'être si méchante. Hélène, tremblante, n'osant la pousser à
se rendre compte de son malaise, détournait les yeux devant ce regard
d'une enfant de onze ans, où luisait trop tôt toute la vie de passion
d'une femme.

--Jeanne, tu me fais beaucoup de peine, lui disait-elle les larmes aux
yeux, lorsqu'elle la voyait dans un accès d'emportement fou, qu'elle
contenait et dont elle étouffait.

Mais cette parole, toute puissante autrefois, qui la ramenait en
larmes aux bras d'Hélène, ne la touchait plus. Son caractère
changeait. Dix fois dans une journée, elle montrait des humeurs
différentes. Le plus souvent, elle avait une voix brève et impérative,
parlant à sa mère comme elle aurait parlé à Rosalie, la dérangeant
pour les plus petits services, s'impatientant, se plaignant toujours.

--Donne-moi une tasse de tisane.... Comme tu es longue! On me laisse
mourir de soif.

Puis, lorsque Hélène lui donnait la tasse:

--Ce n'est pas sucré.... Je n'en veux pas.

Elle se recouchait violemment, elle repoussait une seconde fois la
tisane, en disant qu'elle était trop sucrée. On ne voulait plus la
soigner, on le faisait exprès. Hélène, qui craignait de l'affoler
davantage, ne répondait pas, la regardait, avec de grosses larmes sur
les joues.

Jeanne surtout réservait ses colères pour les heures où venait le
médecin. Dès qu'il entrait, elle s'aplatissait dans le lit, elle
baissait sournoisement la tête, comme ces animaux sauvages qui ne
tolèrent pas l'approche d'un étranger. Certains jours, elle refusait
de parler, lui abandonnant son pouls, se laissant examiner, inerte,
les yeux au plafond. D'autres jours, elle ne voulait même pas le voir,
et elle se cachait les yeux de ses deux mains, si rageusement, qu'il
aurait fallu lui tordre les bras, pour les écarter. Un soir, elle eut
cette parole cruelle, comme sa mère lui présentait une cuillerée de
potion:

--Non, ça m'empoisonne.

Hélène resta saisie, le coeur traversé d'une douleur aiguë, craignant
d'aller au fond de cette parole.

--Que dis-tu, mon enfant? demanda-t-elle. Sais-tu bien ce que tu
dis?... Les remèdes ne sont jamais bons. Il faut prendre celui-là.

Mais Jeanne garda son silence entêté, tournant la tête pour ne pas
avaler la potion. À partir de ce jour, elle fut capricieuse, prenant
ou ne prenant pas les remèdes, selon son humeur du moment. Elle
flairait les fioles, les examinait avec méfiance sur la table de nuit.
Et quand elle en avait refusé une, elle la reconnaissait; elle serait
plutôt morte que d'en boire une goutte. Le digne M. Rambaud pouvait
seul la décider parfois. Elle l'accablait maintenant d'une tendresse
exagérée, surtout lorsque le docteur était là; et elle coulait vers sa
mère des regards luisants, pour voir si elle souffrait de cette
affection qu'elle témoignait à un autre.

--Ah! c'est toi, bon ami! criait-elle dès qu'il paraissait. Viens
t'asseoir là, tout près.... Tu as des oranges?

Elle se soulevait, elle fouillait en riant dans ses poches, où il y
avait toujours des friandises. Puis, elle l'embrassait, jouant toute
une comédie de passion, satisfaite et vengée du tourment qu'elle
croyait deviner sur la face pale de sa mère. M. Rambaud rayonnait
d'avoir ainsi fait la paix avec sa petite chérie. Mais, dans
l'antichambre, Hélène, en allant à sa rencontre, venait de l'avertir,
d'un mot rapide. Alors, tout d'un coup, il semblait apercevoir la
potion sur la table.

--Tiens! tu bois donc du sirop?

Le visage de Jeanne s'assombrissait. Elle disait à demi-voix:

--Non, non, c'est mauvais, ça pue, je ne bois pas de çà!

--Comment! tu ne bois pas de ça? reprenait

M. Rambaud, d'un air gai. Mais je parie que c'est très-bon.... Veux-tu
me permettre d'en boire un peu?

Et, sans attendre la permission, il s'en versait une large cuillère et
l'avalait sans une grimace, en affectant une satisfaction gourmande.

--Oh! exquis! murmurait-il. Tu as bien tort.... Attends, rien qu'un
petit peu.

Jeanne, amusée, ne se défendait plus. Elle voulait bien de tout ce que
M. Rambaud avait goûté, elle suivait avec attention ses mouvements,
semblait étudier sur son visage l'effet de la drogue. Et le brave
homme, en un mois, se gorgea ainsi de pharmacie. Lorsque Hélène le
remerciait, il haussait les épaules.

--Laissez donc! c'est très-bon! finissait-il par dire, convaincu
lui-même, partageant pour son plaisir les médicaments de la petite.

Il passait les soirées auprès d'elle. L'abbé, de son côté, venait
régulièrement tous les deux jours. Et elle les gardait le plus
longtemps possible, elle se fâchait lorsqu'elle les voyait prendre
leurs chapeaux. À présent, elle redoutait d'être seule avec sa mère et
le docteur, elle aurait voulu qu'il y eût toujours du monde là, pour
les séparer. Souvent elle appelait Rosalie sans motif. Quand ils
restaient seuls, ses regards ne les quittaient plus, les poursuivaient
dans tous les coins de la chambre. Elle palissait, dès qu'ils se
touchaient la main. S'ils venaient à échanger une parole à voix basse,
elle se soulevait, irritée, voulant savoir. Même elle ne tolérait plus
que la robe de sa mère, sur le tapis, effleurât le pied du docteur.
Ils ne pouvaient se rapprocher, se regarder, sans qu'aussitôt elle fût
prise d'un tremblement. Sa chair endolorie, son pauvre petit être
innocent et malade avait une irritation de sensibilité extrême, qui la
faisait brusquement se retourner, lorsqu'elle devinait que, derrière
elle, ils s'étaient souri. Les jours où ils s'aimaient davantage, elle
le sentait dans l'air qu'ils lui apportaient; et, ces jours-là, elle
était plus sombre, elle souffrait comme souffrent les femmes
nerveuses, à l'approche de quelque violent orage.

Autour d'Hélène, tout le monde regardait Jeanne comme sauvée.
Elle-même s'était peu à peu abandonnée à cette certitude. Aussi
finissait-elle par traiter les crises comme des bobos d'enfant gâtée,
sans importance. Après les six semaines d'angoisse qu'elle venait de
traverser, elle éprouvait un besoin de vivre. Sa fille, maintenant,
pouvait se passer de ses soins pendant des heures; c'était une détente
délicieuse, un repos et une volupté que de vivre ces heures, elle qui
depuis si longtemps ne savait plus si elle existait. Elle fouillait
ses tiroirs, retrouvait avec joie des objets oubliés, s'occupait à
toutes sortes de menues besognes, pour reprendre le train heureux de
sa vie journalière. Et, dans ce renouveau, son amour grandissait,
Henri était comme la récompense qu'elle s'accordait d'avoir tant
souffert. Au fond de cette chambre, ils se trouvaient hors du monde,
ayant perdu le souvenir de tout obstacle. Rien ne les séparait plus
que cette enfant, secouée de leur passion. Alors, justement, ce fut
Jeanne qui fouetta leurs désirs. Toujours entre eux, avec ses regards
qui les épiaient, elle les forçait à une contrainte continuelle, à une
comédie d'indifférence dont ils sortaient plus frissonnants. Pendant
des journées, ils ne pouvaient échanger un mot, en sentant qu'elle les
écoutait, même lorsqu'elle paraissait prise de somnolence. Un soir,
Hélène avait accompagné Henri; dans l'antichambre, muette, vaincue,
elle allait tomber entre ses bras, lorsque Jeanne, derrière la porte
refermée, s'était mise à crier: «Maman! maman!» d'une vois furieuse,
comme si elle avait reçu le contre-coup du baiser ardent dont le
médecin effleurait les cheveux de sa mère. Vivement, Hélène dut
rentrer, car elle venait d'entendre l'enfant sauter du lit. Elle la
trouva, grelottante, exaspérée, accourant en chemise. Jeanne ne
voulait plus qu'on la quittât. À partir de ce jour, il ne leur resta
qu'une poignée de main, à l'arrivée et au départ. Madame Deberle était
depuis un mois aux bains de mer avec son petit Lucien; le docteur, qui
disposait de toutes ses heures, n'osait passer plus de dix minutes
auprès d'Hélène. Ils avaient cessé leurs longues causeries, si douces,
devant la fenêtre. Quand ils se regardaient, une flamme grandissante
s'allumait dans leurs yeux.

Ce qui surtout acheva de les torturer, ce furent les changements
d'humeur de Jeanne. Elle fondit en larmes, un matin, comme le docteur
se penchait au-dessus d'elle. Durant toute une journée, sa haine se
tourna en une tendresse fébrile; elle voulut qu'il restât près de son
lit, elle appela sa mère vingt fois, comme pour les voir côte à côte,
émus et souriants. Celle-ci, bien heureuse, rêvait déjà une longue
suite de jours semblables. Mais, dès le lendemain, lorsque Henri
arriva, l'enfant le reçut si durement, que la mère, d'un regard, le
supplia de se retirer; toute la nuit, Jeanne s'était agitée, avec le
regret furieux d'avoir été bonne. Et, à chaque instant, de pareilles
scènes se reproduisirent. Après les heures exquises que l'enfant leur
accordait, dans ses moments de caresses passionnées, les mauvaises
heures arrivaient comme des coups de fouet, qui leur donnaient le
besoin d'être l'un à l'autre.

Alors, un sentiment de révolte anima peu à peu Hélène. Certes, elle
serait morte pour sa fille. Mais pourquoi la méchante enfant la
torturait-elle à ce point, maintenant qu'elle était hors de danger?
Lorsqu'elle s'abandonnait à une de ces rêveries qui la berçaient,
quelque rêve vague où elle se voyait marcher avec Henri dans un pays
inconnu et charmant, tout d'un coup l'image raidie de Jeanne se
levait; et c'étaient de continuels déchirements dans ses entrailles et
dans son coeur. Elle souffrait trop de cette lutte entre sa maternité
et son amour.

Une nuit, le docteur vint, malgré la défense formelle d'Hélène. Depuis
huit jours, ils n'avaient pu échanger une parole. Elle refusait de le
recevoir; mais lui, doucement, la poussa dans la chambre, comme pour
la rassurer. Là, tous deux croyaient être sûrs d'eux-mêmes. Jeanne
dormait profondément. Ils s'assirent à leur place accoutumée, près de
la fenêtre, loin de la lampe; et une ombre calme les enveloppait.
Pendant deux heures, ils causèrent, rapprochant leurs visages pour
parler plus bas, si bas, qu'ils mettaient à peine un souffle dans la
grande chambre ensommeillée. Parfois, ils tournaient la tête, jetant
un coup d'oeil sur le fin profil de Jeanne, dont les petites mains
jointes reposaient au milieu du drap. Mais ils finirent par l'oublier.
Leur balbutiement montait. Hélène, tout d'un coup, s'éveilla, dégagea
ses mains qui brûlaient sous les baisers d'Henri. Et elle eut
l'horreur froide de l'abomination qu'ils avaient failli commettre là.

--Maman! maman! bégayait Jeanne, brusquement agitée, comme tourmentée
de quelque cauchemar.

Elle se débattait dans son lit, les yeux lourds de sommeil, en
cherchant à se mettre sur son séant.

--Cachez-vous, je vous en supplie, cachez-vous, répétait Hélène avec
angoisse. Vous la tuez, si vous restez là.

Henri disparut vivement dans l'embrasure de la fenêtre, derrière un
des rideaux de velours bleu. Mais l'enfant continuait à se plaindre.

--Maman, maman, oh! que je souffre!

--Je suis là, près de toi, ma chérie.... Où souffres-tu?

--Je ne sais pas.... C'est par là, vois-tu. Ça me brûle.

Elle avait ouvert les yeux, la face contractée, et elle appuyait ses
deux petites mains sur sa poitrine.

--Ça m'a pris tout d'un coup.... Je dormais, n'est-ce pas? J'ai senti
comme un grand feu.

--Mais c'est passé, tu ne sens plus rien?

--Si, si, toujours.

Et, d'un regard inquiet, elle faisait le tour de la chambre.
Maintenant, elle était complètement réveillée, l'ombre farouche
descendait et blêmissait ses joues.

--Tu es seule, maman? demanda-t-elle.

--Mais oui, ma chérie!

Elle secoua la tête, regardant, flairant l'air, avec une agitation qui
grandissait.

--Non, non, je le sais bien.... Il y a quelqu'un.... J'ai peur, maman,
j'ai peur! Oh! tu me trompes, tu n'es pas seule....

Une crise nerveuse se déclarait, elle se renversa dans le lit en
sanglotant, en se cachant sous la couverture, comme pour échapper à
quelque danger. Hélène, affolée, fit immédiatement sortir Henri. Il
voulait rester pour soigner l'enfant. Mais elle le poussa dehors. Elle
revint, elle reprit Jeanne entre ses bras, pendant que celle-ci
répétait cette plainte, qui résumait chaque fois ses grosses douleurs.

--Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus!

--Tais-toi, mon ange, ne dis pas cela, cria la mère. Je t'aime plus
que tout au monde.... Tu verras bien si je t'aime!

Elle la soigna jusqu'au matin, résolue à lui donner son coeur,
épouvantée de voir son amour retentir si douloureusement dans cette
chère créature. Sa fille vivait son amour. Le lendemain, elle exigea
une consultation. Le docteur Bodin vint comme par hasard et examina la
malade, qu'il ausculta en plaisantant. Puis, il eut un long entretien
avec le docteur Deberle, resté dans la pièce voisine. Tous deux
tombèrent d'accord que l'état présent n'offrait aucune gravité; mais
ils craignaient des complications, ils interrogèrent longuement
Hélène, en se sentant devant une de ces névroses qui ont une histoire
dans les familles et qui déconcertent la science. Alors, elle leur dit
ce qu'ils savaient déjà en partie, son aïeule enfermée dans la maison
d'aliénés des Tulettes, à quelques kilomètres de Plassans, sa mère
morte tout d'un coup d'une phtisie aiguë, après une vie d'affolement
et de crises nerveuses. Elle, tenait de son père, auquel elle
ressemblait de visage, et dont elle avait le sage équilibre. Jeanne,
au contraire, était tout le portrait de l'aïeule; mais elle restait
plus frêle, elle n'en aurait jamais la haute taille ni ta forte
charpente osseuse. Les deux médecins répétèrent une fois encore qu'il
fallait de grands ménagements. On ne pouvait trop prendre de
précautions avec ces affections chloro-anémiques, qui favorisent le
développement de tant de maladies cruelles.

Henri avait écouté le vieux docteur Bodin avec une déférence qu'il
n'avait jamais eue pour un confrère. Il le consultait sur Jeanne, de
l'air d'un élève qui doute de lui. La vérité était qu'il finissait par
trembler devant cette enfant; elle échappait à sa science, il
craignait de la tuer et de perdre la mère. Une semaine se passa.
Hélène ne le recevait plus dans la chambre de la malade. Alors, de
lui-même, frappé au coeur, malade, il cessa ses visites.

Vers la fin du mois d'août, Jeanne put enfin se lever et marcher dans
l'appartement. Elle riait soulagée; en quinze jours, elle n'avait pas
eu une crise. Sa mère, toute à elle, toujours auprès d'elle, avait
suffi pour la guérir. Dans les premiers temps, l'enfant restait
méfiante, goûtait ses baisers, s'inquiétait de ses mouvements,
exigeait sa main avant de s'endormir, et voulait la garder pendant son
sommeil. Puis, voyant que personne ne montait plus, qu'elle ne la
partageait plus, elle avait repris confiance, heureuse de recommencer
leur bonne vie d'autrefois, toutes deux seules à travailler devant la
fenêtre. Chaque jour, elle redevenait rose. Rosalie disait qu'elle
fleurissait à vue d'oeil.

Certains soirs, cependant, à la tombée de la nuit, Hélène
s'abandonnait. Depuis la maladie de sa fille, elle restait grave, un
peu pâle, avec une grande ride au front, qu'elle n'avait point
auparavant. Et lorsque Jeanne s'apercevait d'un de ces moments de
lassitude, d'une de ces heures désespérées et vides, elle-même se
sentait très-malheureuse, le coeur gros d'un vague remords. Doucement,
sans parler, elle se pendait à son cou. Puis, à voix basse:

--Tu es heureuse, petite mère?

Hélène avait un tressaillement. Elle se hâtait de répondre:

--Mais oui, ma chérie.

L'enfant insistait.

--Tu es heureuse, tu es heureuse?... Bien sûr?

--Bien sûr.... Pourquoi veux-tu que je ne sois pas heureuse?

Alors, Jeanne la serrait étroitement dans ses petits bras, comme pour
la récompenser. Elle voulait l'aimer si fort, disait-elle, si fort,
qu'on n'aurait pas pu trouver une mère aussi heureuse dans tout Paris.




IV


En août, le jardin du docteur Deberle était un véritable puits de
feuillage. Contre la grille, les lilas et les faux ébéniers mêlaient
leurs branches, tandis que les plantes grimpantes, les lierres, les
chèvrefeuilles, les clématites, poussaient de toutes parts des jets
sans fin, qui se glissaient, se nouaient, retombaient en pluie,
allaient jusque dans les ormes du fond, après avoir couru le long des
murailles; et, là, on aurait dit une tente attachée d'un arbre à
l'autre, les ormes se dressaient comme les piliers puissants et
touffus d'un salon de verdure. Ce jardin était si petit, que le
moindre pan d'ombre le couvrait. Au milieu, le soleil à midi faisait
une seule tache jaune, dessinant la rondeur de la pelouse, flanquée de
ses deux corbeilles. Contre le perron, il y avait un grand rosier, des
roses thé énormes qui s'épanouissaient par centaines. Le soir, quand
la chaleur tombait, le parfum en devenait pénétrant, une odeur chaude
de roses s'alourdissait sous les ormes. Et rien n'était plus charmant
que ce coin perdu, si embaumé, où les voisins ne pouvaient voir, et
qui apportait un rêve de forêt vierge, pendant que des orgues de
Barbarie jouaient des polkas dans la rue Vineuse.

--Madame, disait chaque jour Rosalie, pourquoi mademoiselle ne
descend-elle pas dans le jardin?... Elle serait joliment à son aise
sous les arbres.

La cuisine de Rosalie était envahie par les branches d'un des ormeaux.
Elle arrachait des fouilles avec la main, elle vivait dans la joie de
ce colossal bouquet, au fond duquel elle n'apercevait plus rien. Mais
Hélène répondait:

--Elle n'est pas encore assez forte, la fraîcheur de l'ombre lui
ferait du mal.

Cependant, Rosalie s'entêtait. Quand elle croyait avoir une bonne
idée, elle ne la lâchait point aisément. Madame avait tort de croire
que l'ombre faisait du mal. C'était plutôt que madame craignait de
déranger le monde; mais elle se trompait, mademoiselle ne dérangerait
pour sûr personne, car il n'y avait jamais âme qui vive, le monsieur
n'y paraissait plus, la dame devait rester aux bains de mer jusqu'au
milieu de septembre; cela était si vrai, que la concierge avait
demandé à Zéphyrin de donner un coup de râteau, et que, depuis deux
dimanches, Zéphyrin et elle y passaient l'après-midi. Oh! c'était
joli, c'était joli à ne pas croire!

Hélène refusait toujours. Jeanne semblait avoir une grosse envie
d'aller dans le jardin, dont elle avait souvent parlé pendant sa
maladie; mais un sentiment singulier, un embarras qui lui faisait
baisser les yeux, paraissait l'empêcher d'insister auprès de sa mère.
Enfin, le dimanche suivant, la bonne se présenta, tout essoufflée, en
disant:

--Oh! madame, il n'y a personne, je vous le jure.

Il n'y a que moi et Zéphyrin qui ratisse.... Laissez-la venir. Vous ne
pouvez pas vous imaginer comme on est bien. Venez un peu, rien qu'un
peu, pour voir.

Et elle était si convaincue, qu'Hélène céda. Elle enveloppa Jeanne
dans un châle et dit à Rosalie de prendre une grosse couverture.
L'enfant, ravie, d'un ravissement muet que témoignaient seuls ses
grands yeux brillants, voulut descendre l'escalier sans être aidée,
pour montrer sa force. Derrière elle, sa mère avançait les bras, prête
à la soutenir. En bas, lorsqu'elles mirent les pieds dans le jardin,
toutes deux poussèrent un cri. Elles ne le reconnaissaient pas, tant
ce fourré impénétrable ressemblait peu au coin propre et bourgeois
qu'elles avaient vu au printemps.

--Quand je vous le disais! répétait Rosalie triomphante.

Les massifs s'étaient élargis, changeant les allées en étroits
sentiers, dessinant tout un labyrinthe où les jupes s'accrochaient au
passage. On aurait cru l'enfoncement lointain d'une forêt, sous la
voûte des feuillages qui laissait tomber une lumière verte, d'une
douceur et d'un mystère charmants. Hélène cherchait l'orme au pied
duquel elle s'était assise en avril.

--Mais, dit-elle, je ne veux pas qu'elle reste là. L'ombre est trop
fraîche.

--Attendez donc, reprit la bonne. Vous allez voir.

En trois pas, on traversait la forêt. Et là, au milieu du trou de
verdure, sur la pelouse, on trouvait le soleil, un large rayon d'or
qui tombait, tiède et silencieux, comme dans une clairière. En levant
la tête, on ne voyait que des branches, se détachant sur la nappe
bleue du ciel, avec une légèreté de guipure. Les roses thé du grand
rosier, un peu fanées par la chaleur, donnaient sur leurs tiges. Dans
les corbeilles, des marguerites rouges et blanches, d'un ton ancien,
dessinaient des bouts de vieilles tapisseries.

--Vous allez voir, répétait Rosalie, laissez-moi faire. C'est moi qui
vais l'arranger.

Elle venait de plier et d'étaler la couverture au bord d'une allée, à
l'endroit où l'ombre finissait. Puis, elle fit asseoir Jeanne, les
épaules couvertes de son châle, en lui disant d'allonger ses petites
jambes. De cette façon, l'enfant avait la tête à l'ombre et les pieds
au soleil.

--Tu es bien, ma chérie? demanda Hélène.

--Oh! oui, répondit-elle. Tu vois, je n'ai pas froid. On dirait que je
me chauffe à un grand feu.... Oh! comme on respire, comme c'est bon!
Alors, Hélène, qui regardait d'un air inquiet les volets fermés de
l'hôtel, dit qu'elle remontait un instant. Et elle adressa toutes
sortes de recommandations à Rosalie: elle veillerait bien au soleil,
elle ne laisserait pas Jeanne là plus d'une demi-heure, elle ne la
quitterait pas du regard.

--N'aie donc pas peur, maman s'écria la petite, qui riait. Il ne passe
point de voitures, ici.

Quand elle fut seule, elle prit des poignées de graviers, à côté
d'elle, jouant à les faire tomber en pluie, d'une main dans l'autre.
Cependant, Zéphyrin ratissait. Lorsqu'il avait vu madame et
mademoiselle, il s'était hâté de remettre sa capote, pendue à une
branche; et il restait debout, ne ratissant plus, par respect. Durant
toute la maladie de Jeanne, il était venu à son habitude chaque
dimanche; mais il se glissait dans la cuisine avec tant de
précautions, qu'Hélène n'aurait jamais soupçonné sa présence, si
Rosalie, chaque fois, n'avait demandé des nouvelles de sa part, en
ajoutant qu'il partageait le chagrin de la maison.

Oh! il sa faisait aux belles manières, comme elle le disait; il se
décrassait joliment à Paris. Aussi, appuyé sur son râteau,
adressait-il à Jeanne un branlement de tête sympathique. Lorsqu'elle
l'aperçut, elle sourit.

--J'ai été bien malade, dit-elle.

--Je sais, Mademoiselle, répondit-il en mettant une main sur son
coeur.

Puis, il voulut trouver quelque chose de gentil, une plaisanterie qui
égayât la situation. Et il ajouta:

--Votre santé s'est reposée, voyez-vous. Maintenant, ça va ronfler.

Jeanne avait repris une poignée de cailloux. Alors, content de lui,
riant d'un rire silencieux qui lui fendait la bouche d'une oreille à
l'autre, il se remit à ratisser, de toute la force de ses bras. Le
râteau, sur le gravier, avait un bruit régulier et strident. Au bout
de quelques minutes, Rosalie, qui voyait la petite absorbée dans son
jeu, heureuse et bien tranquille, s'éloigna d'elle pas à pas, comme
attirée par le grincement du râteau. Zéphyrin était de l'autre côté de
la pelouse, en plein soleil.

--Tu sues comme un boeuf, murmura-t-elle. Ôte donc ta capote.
Mademoiselle ne sera pas offensée, va!

Il retira sa capote et la pendit de nouveau à une branche. Son
pantalon rouge, dont une courroie serrait la ceinture, lui montait
très-haut, tandis que sa chemise de grosse toile bise, tenue au cou
par un col de crin, était si raide, qu'elle bouffait et l'arrondissait
encore. Il retroussa ses manches en se dandinant, histoire de montrer
une fois de plus à Rosalie deux coeurs enflammés qu'il s'était fait
tatouer au régiment, avec cette devise: _Pour toujours_.

--Es-tu allé à la messe, ce matin? demanda Rosalie qui lui faisait
subir tous les dimanches cet interrogatoire.

--A la messe...., à la messe...., répéta-t-il en ricanant.

Ses deux oreilles rouges s'écartaient de sa tête tondue très-ras, et
toute sa petite personne ronde exprimait un air profondément
goguenard.

--Sans doute que j'y suis allé, à la messe, finit-il par dire.

--Tu mens! reprit violemment Rosalie. Je vois bien que tu mens, ton
nez remue!... Ah! Zéphyrin, tu te perds, tu n'as seulement plus de
religion.... Méfie-toi!

Pour toute réponse, d'un geste galant, il voulut la prendre à la
taille. Mais elle parut scandalisée, elle cria:

--Je te fais remettre ta capote, si tu n'es pas convenable!... Tu
n'as pas honte! Voila mademoiselle qui te regarde.

Alors, Zéphyrin ratissa de plus belle. Jeanne, en effet, venait de
lever les yeux. Le jeu la lassait un peu; après les cailloux, elle
avait ramassé des feuilles et arraché de l'herbe; mais une paresse
l'envahissait, elle jouait mieux à ne rien faire, à regarder le soleil
qui la gagnait petit à petit. Tout à l'heure, ses jambes seules,
jusqu'aux genoux, trempaient dans ce bain chaud de rayons; maintenant,
elle en avait jusqu'à la taille, et la chaleur montait toujours, elle
la sentait qui grandissait en elle comme une caresse, avec des
chatouilles bien gentilles. Ce qui l'amusait surtout, c'étaient les
taches rondes, d'un beau jaune d'or, qui dansaient sur son châle. On
aurait dit des bêtes. Et elle renversait la tète, pour voir si elles
grimperaient jusqu'à sa figure. En attendant, elle avait joint ses
deux petites mains dans du soleil. Comme elles paraissaient maigres!
comme elles étaient transparentes! Le soleil passait au travers, et
elles lui semblaient jolies tout de même, d'un rose de coquillage,
fines et allongées, pareilles aux menottes enfantines d'un Jésus.
Puis, le grand air, ces gros arbres autour d'elle, cette chaleur,
l'avaient un peu étourdie. Elle croyait dormir, et pourtant elle
voyait, elle entendait. Cela était très-bon, très-doux.

--Mademoiselle, si vous vous reculiez, dit Rosalie qui était revenue
près d'elle. Le soleil vous chauffe trop.

Mais Jeanne, d'un geste, refusa de remuer. Elle se trouvait trop bien.
A présent, elle ne s'occupait plus que de la bonne et du petit soldat,
cédant à une de ces curiosités d'enfant pour les choses qu'on leur
cache. Sournoisement, elle baissa les yeux, voulant faire croire
qu'elle ne regardait pas; et, entre ses longs cils, elle guettait,
pendant qu'elle semblait tout assoupie.

Rosalie demeura encore là quelques minutes. Elle était sans force
contre le bruit du râteau. De nouveau, elle rejoignit Zéphyrin, pas à
pas, comme malgré elle. Elle le grondait de ses nouvelles allures;
mais, au fond, elle était saisie, prise au coeur, pleine d'une sourde
admiration. Le petit soldat, dans ses longues flâneries avec les
camarades, au Jardin des Plantes et sur la place du Château-d'Eau, où
était sa caserne, acquérait les grâces balancées et fleuries du
tourlourou parisien. Il en apprenait la rhétorique, les
épanouissements galants, les entortillements de style, si flatteurs
pour les dames. Des fois, elle restait suffoquée de plaisir, en
écoutant des phrases qu'il lui rapportait avec un dandinement des
épaules, et dans lesquelles des mots qu'elle ne comprenait pas la
faisaient devenir toute rouge d'orgueil. L'uniforme ne le gênait plus:
il jetait les bras à se les décrocher, d'un air crâne; il avait
surtout une façon de porter son shako sur la nuque, qui découvrait sa
face ronde, le nez en avant, tandis que le shako, mollement,
accompagnait le roulis du corps. Puis, il s'émancipait, buvait la
goutte, prenait la taille au sexe. Bien sûr qu'il en savait plus long
qu'elle, maintenant, avec ses manières de ricaner et de ne pas en dire
davantage. Paris le dégourdissait trop. Et, ravie, furieuse, elle se
plantait devant lui, hésitant entre les deux envies de le griffer ou
de se laisser dire des bêtises.

Cependant, Zéphyrin, en ratissant, avait tourné l'allée. Il se
trouvait derrière un grand fusain, lançant à Rosalie des oeillades
obliques, pendant qu'il semblait l'amener contre lui, à petits coups,
avec son râteau. Quand elle fut tout près, il la pinça rudement à la
hanche....

--Crie pas, c'est comme je t'aime! murmura-t-il en grasseyant. Et mets
ça par-dessus!

Il la baisait au petit bonheur, sur l'oreille. Puis, comme Rosalie, à
son tour, le pinçait au sang, il lui colla un autre baiser, sur le nez
cette fois. Elle était écarlate, bien contente au fond, exaspérée de
ne pouvoir lui allonger un soufflet, à cause de mademoiselle.

--Je me suis piquée, dit-elle en revenant près de Jeanne, pour
expliquer le léger cri qu'elle avait jeté.

Mais l'enfant avait vu la scène, au travers des branches grêles du
fusain. Le pantalon rouge et la chemise du soldat faisaient une tache
vive, dans la verdure. Elle leva lentement les yeux sur Rosalie, la
regarda un instant, pendant qu'elle rougissait davantage, les lèvres
humides, les cheveux envolés. Puis, elle baissa de nouveau les
paupières, reprit une poignée de cailloux, n'eut pas la force de
jouer; et elle resta les deux mains dans la terre chaude, somnolente,
au milieu de la grande vibration du soleil. Un flot de santé remontait
en elle et l'étouffait. Les arbres lui semblaient gigantesques et
puissants, les roses la noyaient dans un parfum. Elle songeait à des
choses vagues, surprise et ravie.

--A quoi pensez-vous donc, mademoiselle? demanda Rosalie inquiète.

--Je ne sais pas, à rien, répondit Jeanne. Ah! si, je sais....
Vois-tu, je voudrais vivre très-vieille....

Et elle ne put expliquer cette parole. C'était une idée qui lui
venait, disait-elle. Mais, le soir, après le dîner, comme elle restait
songeuse et que sa mère l'interrogeait, elle posa tout à coup cette
question:

--Maman, est-ce que les cousins et les cousines se marient ensemble?

--Sans doute, dit Hélène. Pourquoi me demandes-tu ça?--Pour rien....
Pour savoir.

Hélène était d'ailleurs habituée à ses questions extraordinaires.
L'enfant se trouva si bien de l'heure passée dans le jardin, qu'elle y
descendit tous les jours de soleil. Les répugnances d'Hélène
disparurent peu à peu; l'hôtel demeurait fermé, Henri ne se montrait
pas, elle avait fini par rester et s'asseoir près de Jeanne, sur un
bout de la couverture. Mais, le dimanche suivant, elle s'inquiéta en
voyant, le matin, les fenêtres ouvertes.

--Pardi! on fait prendre l'air aux appartements, disait Rosalie, pour
l'engager à descendre. Quand je vous jure qu'il n'y a personne!

Ce jour-là, le temps était plus chaud encore. Une grêle de flèches
d'or criblait les feuillages. Jeanne, qui commençait à devenir forte,
marcha pendant près de dix minutes, appuyée au bras de sa mère. Puis,
fatiguée, elle revint sur sa couverture, en faisant à Hélène une
petite place. Toutes deux se souriaient, amusées de se voir ainsi par
terre. Zéphyrin qui avait fini de ratisser, aidait Rosalie à cueillir
du persil, dont des touffes perdues poussaient le long de la muraille
du fond.

Tout à coup il y eut un grand bruit dans l'hôtel; et, comme Hélène
songeait à se sauver, madame Deberle parut sur le perron. Elle
arrivait, en robe de voyage, parlant haut, très-affairée. Mais, quand
elle aperçut madame Grandjean et sa fille par terre, devant la
pelouse, elle se précipita, les combla de caresses, les étourdit de
paroles.

--Comment! c'est vous!... Ah! que je suis heureuse de vous voir!...
Embrasse-moi, ma petite Jeanne. Tu as été bien malade, n'est-ce pas,
mon pauvre chat? Mais ça va mieux, te voilà toute rose.... Que de fois
j'ai pensé à vous, ma chère! Je vous ai écrit, vous avez reçu mes
lettres? Vous avez dû passer des heures bien terribles. Enfin, c'est
fini.... Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

Hélène s'était mise debout. Elle dut se laisser poser deux baisers sur
les joues et les rendre. Ces caresses la glaçaient, elle balbutiait:

--Vous nous excuserez d'avoir envahi votre jardin.

--Vous voulez rire! reprit impétueusement Juliette. N'êtes-vous pas
ici chez vous?

Elle les quitta un instant, remonta le perron, pour crier à travers
les pièces toutes ouvertes:

--Pierre, n'oubliez rien, il y a dix-sept colis! Mais elle revint tout
de suite et parla de son voyage.

--Oh! une saison adorable. Nous étions à Trouville, vous savez. Un
monde sur la plage, à s'écraser! Et tout ce qu'il y a de mieux....
J'ai eu des visites, oh! des visites.... Papa est venu passer quinze
jours avec Pauline. N'importe, on est content de rentrer chez soi....
Ah! je ne vous ai pas dit.... Mais non, je vous conterai ça plus tard.

Elle se baissa, embrassa Jeanne de nouveau, puis devint sérieuse et
posa cette question:

--Est-ce que j'ai bruni?

--Non, je ne m'aperçois pas, répondit Hélène, qui la regardait.

Juliette avait ses yeux clairs et vides, ses mains potelées, son joli
visage aimable. Elle ne vieillissait pas; l'air de la mer lui-même
n'avait pu entamer la sérénité de son indifférence. Elle semblait
revenir d'une course dans Paris, d'une tournée chez ses fournisseurs,
avec le reflet des étalages sur toute sa personne. Pourtant, elle
débordait d'affection, et Hélène demeurait d'autant plus gênée,
qu'elle se sentait raide et mauvaise. Au milieu de la couverture,
Jeanne ne bougeait pas; elle levait seulement sa fine tête souffrante,
les mains serrées frileusement au soleil.

--Attendez, vous n'avez pas vu Lucien, s'écria Juliette. Il faut le
voir.... Il est énorme.

Et lorsqu'on lui eut amené le petit garçon, que la femme de chambre
débarbouillait de la poussière du voyage, elle le poussa, elle le
retourna, pour le montrer. Lucien, gros, joufflu, tout hâlé d'avoir
joué sur la plage, au vent du large, crevait de santé, un peu empâté
même, et l'air bourru, parce qu'on venait de le laver. Il était mal
essuyé, une joue humide encore, rose du frottement de la serviette.
Quand il aperçut Jeanne, il s'arrêta, surpris. Elle le regardait, avec
son pauvre visage maigri, d'une pâleur de linge, dans le ruissellement
noir de ses cheveux, dont les boucles tombaient jusqu'aux épaules. Ses
beaux yeux élargis et tristes lui tenaient toute la face; et, malgré
la forte chaleur, elle avait un petit tremblement, tandis que ses
mains frileuses se tendaient toujours comme devant un grand feu.

--Eh bien! tu ne vas pas l'embrasser? dit Juliette.

Mais Lucien semblait avoir peur. Il finit par se décider avec
précaution, en allongeant les lèvres, pour approcher de la malade le
moins possible. Puis, il se recula vite. Hélène avait de grosses
larmes au bord des yeux. Comme cet enfant se portait! Et sa Jeanne qui
était si essoufflée pour avoir fait le tour de la pelouse! Il y avait
des mères bien heureuses! Juliette, tout d'un coup, comprit sa
cruauté. Alors, elle se fâcha contre Lucien.

--Tiens, tu es une bête!... Est-ce qu'on embrasse les demoiselles
comme ça?... Vous n'avez pas idée, ma chère, il est devenu
impossible, à Trouville.

Elle s'embrouillait. Heureusement pour elle, le docteur parut. Elle
s'en tira par une exclamation.

--Ah! voilà Henri!

Il ne les attendait que le soir. Mais elle avait pris un autre train.
Et elle expliquait longuement pourquoi, sans parvenir à être claire.
Le docteur écoutait en souriant.

--Enfin, vous êtes ici, dit-il. C'est tout ce qu'il faut.

Il venait d'adresser à Hélène un salut muet. Son regard, un instant,
tomba sur Jeanne; puis, embarrassé, il détourna la tête. La petite
avait soutenu ce regard gravement; et, dénouant ses mains, d'un geste
instinctif, elle saisit la robe de sa mère, elle l'attira près d'elle.

--Ah! le gaillard! répétait le docteur, qui avait soulevé Lucien et
qui le baisait sur les joues. Il pousse comme un charme.

--Eh bien! et moi, on m'oublie? demanda Juliette.

Elle avançait la tête. Alors, il ne lâcha pas Lucien, il le garda sur
un bras, tout en se penchant pour baiser également sa femme. Tous
trois se souriaient.

Hélène, très-pâle, parla de remonter. Mais Jeanne refusa; elle voulait
voir, ses lents regards s'arrêtaient sur les Deberle, puis revenaient
vers sa mère. Lorsque Juliette avait tendu les lèvres au baiser de son
mari, une flamme s'était allumée dans les yeux de l'enfant.

--Il est trop lourd, continuait le docteur, en remettant Lucien par
terre. Alors, la saison a été bonne?... J'ai vu hier Malignon, il m'a
conté son séjour là-bas.... Tu l'as donc laissé partir avant vous?

--Oh! il est insupportable! murmura Juliette, qui devint sérieuse,
avec un air de figure embarrassé. Il nous a fait enrager tout le
temps.

--Ton père espérait pour Pauline.... Notre homme ne s'est pas
prononcé?

--Qui! lui, Malignon? cria-t-elle surprise et comme offensée.

Puis, elle eut un geste d'ennui.

--Ah! laisse donc, un toqué!... Que je suis heureuse d'être chez moi!

Et elle eut, sans transition apparente, une de ces effusions qui
surprenaient, avec sa nature d'oiseau charmant. Elle se serra contre
son mari, levant la tête. Lui, indulgent et tendre, la tint un instant
entre ses bras. Ils semblaient avoir oublié qu'ils n'étaient pas
seuls.

Jeanne ne les quittait pas des yeux. Une colore faisait trembler ses
lèvres décolorées, elle avait sa figure de femme jalouse et méchante.
La douleur dont elle souffrait était si vive, qu'elle dut détourner
les yeux. Et ce fût à ce moment qu'elle aperçut, au fond du jardin,
Rosalie et Zéphyrin qui continuaient à chercher du persil. Pour ne pas
déranger le monde sans doute, ils s'étaient coulés au plus épais des
massifs, accroupis l'un et l'autre. Zéphyrin, sournoisement, avait
pris un pied de Rosalie, pendant que celle-ci, sans parler, lui
allongeait des tapes. Jeanne, entre deux branches, voyait la face du
petit soldat, une lune bonne enfant, très-rouge, crevant d'un rire
amoureux. Il y eut une poussée, le petit soldat et la bonne roulèrent
derrière les verdures. Le soleil tombait d'aplomb, les arbres
dormaient dans l'air chaud, sans qu'une feuille remuât. Il venait de
dessous les ormes une odeur, l'odeur grasse de la terre que la bêche
ne retournait jamais. Lentement, les dernières roses thé laissaient
leurs pétales pleuvoir un à un sur le perron. Alors, Jeanne, la
poitrine gonflée, ramena les yeux sur sa mère; et, en la retrouvant
immobile et muette devant ce qui se passait là, elle eut pour elle un
regard de suprême angoisse, un de ces regards profonds d'enfant que
l'on n'ose interroger.

Cependant, madame Deberle s'était rapprochée, en disant:

--J'espère que nous allons nous voir.... Puisque Jeanne se trouve
bien, il faut qu'elle descende toutes les après-midi.

Hélène cherchait déjà une excuse, prétextait qu'elle ne voulait pas
trop la fatiguer. Mais Jeanne intervint vivement:

--Non, non, le soleil est si bon.... Nous descendrons, madame. Vous me
garderez ma place, n'est-ce pas?

Et comme le docteur restait en arrière, elle lui sourit.

--Docteur, dites donc à maman que l'air ne me fait pas de mal.

Il s'avança, et cet homme fait à la douleur humaine eut une rougeur
légère aux joues parce que cette enfant lui parlait avec douceur.

--Sans doute, murmura-t-il, le grand air ne peut que hâter la
convalescence.

--Ah! tu vois bien, petite mère, il faudra que nous venions, dit-elle
avec un adorable regard de tendresse, tandis que des larmes
s'étranglaient dans sa gorge.

Mais Pierre avait reparu sur le perron; les dix-sept colis de madame
étaient rentrés. Juliette, suivie de son mari et de Lucien, se sauva,
en déclarant qu'elle était sale à faire peur et qu'elle allait prendre
un bain. Quand elles furent seules, Hélène s'agenouilla sur la
couverture, comme pour renouer le châle autour du cou de Jeanne. Puis,
à voix basse:

--Tu n'es donc plus fâchée contre le docteur?

L'enfant fit un long signe de tète.

--Non, maman.

Il y eut un silence. Hélène, de ses mains tremblantes et maladroites,
semblait ne pouvoir serrer le noeud du châle. Jeanne alors murmura:

--Pourquoi en aime-t-il d'autres?... Je ne veux pas....

Et son regard noir devint dur, tandis que ses petites mains tendues
caressaient les épaules de sa mère. Celle-ci voulut se récrier; mais
elle eut peur des paroles qui lui venaient aux lèvres. Le soleil
baissait; toutes deux remontèrent. Cependant, Zéphyrin avait reparu,
avec un bouquet de persil, qu'il épluchait en lançant à Rosalie des
regards assassins. La bonne, à distance, se méfiait, maintenant qu'il
n'y avait plus personne; et comme il la pinçait, au moment où elle se
baissait pour rouler la couverture, elle lui appliqua un coup de poing
dans le dos, qui rendit un bruit de tonneau vide. Cela le remplit
d'aise. Il en riait encore en dedans, lorsqu'il rentra dans la
cuisine, épluchant toujours son persil.

A partir de ce jour, Jeanne mit une obstination à descendre dans le
jardin, dès qu'elle y entendait la vois de madame Deberle. Elle
écoutait avidement les cancans de Rosalie sur le petit hôtel voisin,
s'inquiétant de la vie qu'on y menait, s'échappant de la chambre
parfois et venant elle-même guetter à la fenêtre de la cuisine. En
bas, enfoncée dans un petit fauteuil que Juliette lui faisait apporter
du salon, elle paraissait surveiller la famille, réservée avec Lucien,
impatiente de ses questions et de ses jeux, surtout lorsque le docteur
était là. Alors, elle s'allongeait, comme lasse, les yeux ouverts,
regardant. C'était pour Hélène une grande souffrance que ces
après-midi. Elle revenait pourtant, elle revenait malgré les révoltes
de tout son être. Chaque fois qu'Henri, à son retour, mettait un
baiser sur les cheveux de Juliette, elle avait un élancement au coeur.
Et, à ces moments-là, si, pour cacher son visage bouleversé, elle
feignait de s'occuper de Jeanne, elle trouvait l'enfant plus pâle
qu'elle, avec ses yeux noirs grands ouverts, le menton convulsé d'une
colère contenue. Jeanne endurait ses tourments. Les jours où sa mère,
à bout de force, agonisait d'amour en détournant les yeux, elle-même
restait si sombre et si brisée, qu'il fallait la remonter et la
coucher. Elle ne pouvait plus voir le docteur s'approcher de sa femme
sans changer de visage, frémissante, le poursuivant du regard enflammé
d'une maîtresse trahie.

--Je tousse le matin, lui dit-elle un jour. Il faut venir, vous me
verrez.

Des pluies tombèrent. Jeanne voulut que le docteur recommençât ses
visites. Elle allait beaucoup mieux cependant. Sa mère, pour la
contenter, avait dû accepter deux ou trois dîners chez les Deberle.
L'enfant, le coeur si longtemps déchiré par un combat obscur, parut se
calmer, lorsque sa santé fut enfin complètement rétablie. Elle
répétait sa question:

--Tu es heureuse, petite mère?

--Oui, bien heureuse, ma chérie.

Alors, elle rayonnait. On devait lui pardonner ses anciennes
méchancetés, disait-elle. Elle en parlait comme d'une attaque
indépendante de sa volonté, d'un mal de tête qui l'aurait prise tout
d'un coup. Quelque chose se gonflait en elle, bien sûr elle ne savait
pas quoi. Toutes sortes d'idées se battaient, des idées vagues, de
vilains rêves qu'elle n'aurait seulement pu répéter. Mais c'était
passé, elle guérissait, ça ne reviendrait plus.




V


La nuit tombait. Du ciel pâli, où brillaient les premières étoiles,
une cendre fine semblait pleuvoir sur la grande ville, qu'elle
ensevelissait lentement, sans relâche. De grands tas d'ombre
emplissaient déjà les creux, tandis qu'une barre, comme un flot
d'encre, montait du fond de l'horizon, mangeant les restes de jour,
les lueurs hésitantes qui se retiraient vers le couchant. Il n'y avait
plus, au-dessous de Passy, que quelques nappes de toitures encore
distinctes. Puis le flot roula, ce furent les ténèbres.

--Quelle chaude soirée! murmura Hélène, assise devant la fenêtre,
alanguie par les souffles tièdes que Paris lui envoyait.

--Une belle nuit pour les pauvres gens, dit l'abbé, debout derrière
elle. L'automne sera doux.

Ce mardi-là, Jeanne s'était assoupie au dessert, et sa mère l'avait
couchée, en la voyant un peu lasse. Elle dormait déjà dans son petit
lit, pendant que, sur le guéridon, M. Rambaud s'occupait gravement à
raccommoder un joujou, une poupée mécanique parlant et marchant, dont
il lui avait fait cadeau, et qu'elle avait cassée; il excellait dans
ces sortes de travaux. Hélène, manquant d'air, souffrant de ces
dernières chaleurs de septembre, venait d'ouvrir la fenêtre toute
grande, soulagée par cette mer d'ombre, cette immensité noire qui
s'étendait devant elle. Elle avait poussé un fauteuil pour s'isoler,
elle fut surprise d'entendre le prêtre. Il continua doucement:

--Avez-vous bien couvert la petite?... L'air est toujours vif, à cette
hauteur.

Mais elle cédait à un besoin de silence, elle ne répondit pas. Elle
goûtait le charme du crépuscule, l'effacement dernier des choses,
l'assoupissement des bruits. Une lueur de veilleuse brûlait à la
pointe des flèches et des tours; Saint-Augustin s'éteignit d'abord, le
Panthéon un instant garda une lueur bleuâtre, le dôme éclatant des
Invalides se coucha comme une lune dans une marée montante de nuages.
C'était l'Océan, la nuit, avec son étendue élargie au fond des
ténèbres, un abîme d'obscurité où l'on devinait un monde. Un souffle
énorme et doux venait de la ville invisible. Dans la voix prolongée
qui ronflait, des sons montaient encore, affaiblis et distincts, un
brusque roulement d'omnibus sur le quai, le sifflement d'un train
traversant le pont du Point-du-Jour; et la Seine, grossie par les
derniers orages, passait très-large avec la respiration forte d'un
être vivant, allongé tout en bas, dans un pli d'ombre. Une odeur
chaude fumait des toits encore brûlants, tandis que la rivière, dans
cette exhalaison lente des ardeurs de la journée, mettait de petites
haleines fraîches. Paris, disparu, avait le repos rêveur d'un colosse
qui laisse la nuit l'envelopper, et reste là, immobile un moment, les
yeux ouverts. Rien n'attendrissait plus Hélène que cette minute
d'arrêt dans la vie de la cité. Depuis trois mois qu'elle ne sortait
pas, clouée près du lit de Jeanne, elle n'avait pas d'autre compagnon
de veillée au chevet de la malade que le grand Paris étalé à
l'horizon. Par ces chaleur de juillet et d'août, les croisées
restaient presque continuellement ouvertes, elle ne pouvait traverser
la pièce, bouger, tourner la tête, sans le voir avec elle développant
son éternel tableau. Il était là, par tous les temps, se mettant de
moitié dans ses douleurs et dans ses espérances, comme un ami qui
s'imposait. Elle l'ignorait toujours, elle n'avait jamais été si loin
de lui, plus insoucieuse de ses rues et de son peuple; et il
emplissait sa solitude. Ces quelques pieds carrés, cette chambre de
souffrance dont elle fermait si soigneusement la porte, s'ouvrait
toute grande à lui par ses deux fenêtres. Bien souvent, elle avait
pleuré en le regardant, lorsqu'elle venait s'accouder pour cacher ses
larmes à la malade; un jour, le jour où elle l'avait crue perdue, elle
était restée longtemps, suffoquée, étranglée, suivant des yeux les
fumées de la Manutention qui s'envolaient. Souvent aussi, dans les
heures d'espoir, elle avait confié l'allégresse de son coeur aux
lointains perdus des faubourgs. Il n'était plus un monument qui ne lui
rappelât, une émotion triste ou heureuse. Paris vivait de son
existence. Mais jamais elle ne l'aimait davantage, qu'au crépuscule,
lorsque, la journée finie, il consentait à un quart d'heure
d'apaisement, d'oubli et de songerie, en attendant que le gaz fût
allumé.

--Que d'étoiles! murmura l'abbé Jouve. Elles brillent par milliers.

Il venait de prendre une chaise et de s'asseoir près d'elle. Alors,
elle leva les yeux, regardant le ciel d'été. Les constellations
plantaient leurs clous d'or. Une planète, presque au ras de l'horizon,
luisait comme une escarboucle, tandis qu'une poussière d'étoiles
presque invisibles sablait la voûte d'un sable pailleté d'étincelles.
Le Chariot, lentement, tournait, son brancard en l'air.

--Tenez, dit-elle à son tour, cette petite étoile bleue, dans ce coin
du ciel, je la retrouve tous les soirs.... Mais elle s'en va, elle
recule chaque nuit.

Maintenant, l'abbé ne la gênait point. Elle le sentait à son côté,
comme une paix de plus. Ils échangèrent quelques paroles, espacées par
de longs silences. À deux reprises, elle le questionna sur des noms
d'étoiles; toujours la vue du ciel l'avait tourmentée. Mais il
hésitait, il ne savait pas.

--Vous voyez, demandait-elle, cette belle étoile qui a un éclat si
pur?

--A gauche, n'est-ce pas? disait-il, près d'une autre moins grosse,
verdâtre.... Il y en a trop, j'ai oublié.

Ils se turent, les yeux toujours levés, éblouis et pris, d'un léger
frisson en face de ce fourmillement d'astres qui grandissait. Derrière
les milliers d'étoiles, d'autres milliers d'étoiles apparaissaient, et
cela sans cesse, dans la profondeur infinie du ciel. C'était un
continuel épanouissement, une braise attisée de mondes brûlant du feu
calme des pierreries. La voie lactée blanchissait déjà, développait
ses atomes de soleil si innombrables et si lointains, qu'ils ne sont
plus, à la rondeur du firmament, qu'une écharpe de lumière.

--Cela me fait peur, dit Hélène à voix très-basse.

Et elle pencha la tête pour ne plus voir, elle ramena ses regards sur
le vide béant où Paris semblait s'être englouti. Là, pas une lueur
encore, la nuit complète également épandue; un aveuglement de
ténèbres. La voix haute et prolongée avait pris une douceur plus
tendre.

--Vous pleurez? demanda l'abbé, qui venait d'entendre un sanglot.

--Oui, répondit simplement Hélène.

Ils ne se voyaient point. Elle pleurait longuement, avec un murmure de
tout son être. Cependant, derrière eux, Jeanne mettait le calme
innocent de son sommeil, tandis que M. Rambaud, absorbé, inclinait sa
tête grisonnante au-dessus de la poupée, dont il avait démonté les
membres. Mais lui, par moments, laissait échapper des bruits secs de
ressorts qui se détendaient, des bégaiements d'enfant que ses gros
doigts tiraient le plus doucement possible du mécanisme détraqué. Et
quand la poupée avait parlé trop fort, il s'arrêtait net, inquiet et
fâché, regardant s'il ne venait pas de réveiller Jeanne. Puis, il se
remettait à son raccommodage avec précaution, n'ayant pour outils
qu'une paire de ciseaux et un poinçon.

--Pourquoi pleurez-vous, ma fille? reprit l'abbé. Ne puis-je donc vous
apporter aucun soulagement?

--Ah! laissez, murmura Hélène; ces larmes me font du bien.... Tout à
l'heure, tout à l'heure....

Elle étouffait trop pour répondre. Une première fois, à cette même
place, une crise de pleurs l'avait brisée; mais elle était seule, elle
avait pu sangloter dans les ténèbres, défaillante, attendant que la
source de l'émotion qui la gonflait se fût tarie. Pourtant, elle ne se
connaissait aucun chagrin: sa fille était sauvée, elle-même avait
repris le train monotone et charmant, de son existence. C'était
brusquement en elle comme le sentiment poignant d'une immense douleur,
d'un vide insondable qu'elle ne comblerait jamais, d'un désespoir sans
borne où elle sombrait avec tous ceux qui lui étaient chers. Elle
n'aurait su dire quel malheur la menaçait ainsi, elle était sans
espérance, et elle pleurait.

Déjà, dans l'église parfumée des fleurs du mois de Marie, elle avait
eu des attendrissements pareils. Le vaste horizon de Paris, au
crépuscule, la touchait d'une profonde impression religieuse. La
plaine semblait s'élargir, une mélancolie montait de ces deux millions
d'existences, qui s'effaçaient. Puis quand il faisait noir, quand la
ville s'était évanouie avec ses bruits mourants, son coeur serré
éclatait, ses larmes débordaient en face de cette paix souveraine.
Elle aurait joint les mains et balbutié des prières. Un besoin de foi,
d'amour, d'anéantissement divin, lui donnait un grand frisson. Et
c'était alors que le lever des étoiles la bouleversait d'une
jouissance et d'une terreur sacrées.

Au bout d'un long silence, l'abbé Jouve insista.

--Ma fille, il faut vous confier à moi. Pourquoi hésitez-vous?

Elle pleurait encore, mais avec une douceur d'enfant, comme lasse et
sans force.

--L'église vous effraie, continua-t-il. Un instant, je vous ai crue
conquise à Dieu. Mais il en a été autrement. Le ciel a ses desseins....
Eh bien! puisque vous vous défiez du prêtre, pourquoi refuseriez-vous
plus longtemps une confidence à l'ami?

--Vous avez raison, balbutia-t-elle, oui, je suis affligée et j'ai
besoin de vous.... Il faut que je vous confesse ces choses. Quand
j'étais petite, je n'entrais guère dans les églises; aujourd'hui, je
ne puis assister à une cérémonie sans être profondément troublée.... Et
là, tenez, tout à l'heure, ce qui m'a fait sangloter, c'est cette voix
de Paris qui ressemble à un ronflement d'orgues, c'est cette immensité
de la nuit, c'est ce beau ciel.... Ah! je voudrais croire. Aidez-moi,
enseignez-moi.

L'abbé Jouve la calma en posant légèrement la main sur la sienne.

--Dites-moi tout, répondit-il simplement.

Elle se débattit un instant, pleine d'angoisse.

--Je n'ai rien, je vous jure.... Je ne vous cache rien.... Je pleure
sans raison, parce que j'étouffe, parce que mes larmes jaillissent
d'elles-mêmes.... Vous connaissez ma vie. Je n'y trouverais à cette
heure ni une tristesse, ni une faute, ni un remords.... Et je ne sais
pas, je ne sais pas....

Sa voix s'éteignit. Alors, le prêtre laissa tomber lentement cette
parole:

--Vous aimez, ma fille.

Elle tressaillit, elle n'osa protester. Le silence recommença. Dans la
mer de ténèbres qui dormait devant eux, une étincelle avait lui.
C'était à leurs pieds, quelque part dans l'abîme, à un endroit qu'ils
n'auraient pu préciser. Et, une à une, d'autres étincelles parurent.
Elles naissaient dans la nuit avec un brusque sursaut, tout d'un coup,
et restaient fixes, scintillantes comme des étoiles. Il semblait que
ce fût un nouveau lever d'astres, à la surface d'un lac sombre.
Bientôt elles dessinèrent une double ligne, qui partait du Trocadéro
et s'en allait vers Paris, par légers bonds de lumière; puis, d'autres
lignes de points lumineux coupèrent celle-ci, des courbes
s'indiquèrent, une constellation s'élargit, étrange et magnifique.
Hélène ne parlait toujours pas, suivant du regard ces scintillements,
dont les feux continuaient le ciel au-dessous de l'horizon, dans un
prolongement de l'infini, comme si la terre eût disparu et qu'on eût
aperçu de tous côtés la rondeur céleste. Et elle retrouvait là
l'émotion qui l'avait brisée quelques minutes auparavant, lorsque le
Chariot s'était mis lentement à tourner autour de l'axe du pôle, le
brancard en l'air. Paris, qui s'allumait, s'étendait, mélancolique et
profond, apportant les songeries terrifiantes d'un firmament où
pullulent les mondes.

Cependant, le prêtre, de cette voix monotone et douce que lui donnait
l'habitude du confessionnal, chuchotait longuement à son oreille. Il
l'avait avertie un soir, il lui avait bien dit que la solitude ne lui
valait rien. On ne se mettait pas impunément en dehors de la vie
commune. Elle s'était trop cloîtrée, elle avait ouvert la porte aux
rêveries dangereuses.

--Je suis bien vieux, ma fille, murmura-t-il, j'ai vu souvent des
femmes qui venaient à nous, avec des larmes, des prières, un besoin de
croire et de s'agenouiller.... Aussi ne puis-je guère me tromper
aujourd'hui. Ces femmes, qui semblent chercher Dieu si ardemment, ne
sont que de pauvres coeurs troublés par la passion. C'est un homme
qu'elles adorent dans nos églises....

Elle ne l'écoutait pas, au comble de l'agitation, dans l'effort
qu'elle faisait pour voir enfin clair en elle. L'aveu lui échappa,
bas, étranglé.

--Eh bien! oui, j'aime.... Et c'est tout. Ensuite, je ne sais plus, je
ne sais plus....

Maintenant, il évitait de l'interrompre. Elle parla dans la fièvre,
par petites phrases courtes; et elle prenait une joie amère à
confesser son amour, à partager avec ce vieillard son secret qui
l'étouffait depuis si longtemps.

--Je vous jure que je ne puis lire en moi.... Cela est venu sans que je
le sache. Peut-être bien tout d'un coup. Pourtant, je n'en ai senti la
douceur qu'à la longue.... D'ailleurs, pourquoi me faire plus forte que
je ne suis? Je n'ai pas cherché à fuir, j'étais trop heureuse;
aujourd'hui, j'ai encore moins de courage.... Voyez, ma fille a été
malade, j'ai failli la perdre; eh bien! mon amour a été aussi profond
que ma douleur, il est revenu tout-puissant après ces jours terribles,
et il me possède, et je me sens emportée....

Elle reprit haleine, frissonnante.

--Enfin je suis à bout de force.... Vous aviez raison, mon ami, cela me
soulage de vous confier ces choses.... Mais, je vous en prie, dites-moi
ce qui se passe au fond de mon coeur. J'étais si calme, j'étais si
heureuse. C'est un coup de foudre dans ma vie. Pourquoi moi? pourquoi
pas une autre? car je n'avais rien fait pour cela, je me croyais bien
protégée.... Et si vous saviez! Je ne me reconnais plus.... Ah!
aidez-moi, sauvez-moi!

Voyant qu'elle se taisait, le prêtre, machinalement, avec sa liberté
accoutumée de confesseur, posa une question.

--Le nom, dites-moi le nom?

Elle hésitait, lorsqu'un bruit particulier lui fit tourner la tête.
C'était la poupée qui, entre les doigts de M. Rambaud, reprenait peu à
peu sa vie mécanique; elle venait de faire trois pas sur le guéridon,
avec le grincement des rouages fonctionnant mal encore; puis, elle
avait culbuté à la renverse, et, sans le digne homme, elle
rebondissait par terre. Il la suivait, les mains tendues, prêt à la
soutenir, plein d'une anxiété paternelle. Quand il vit Hélène se
tourner, il lui adressa un sourire confiant, comme pour lui promettre
que la poupée allait marcher. Et il se remit à fouiller le joujou avec
ses ciseaux et son poinçon. Jeanne dormait.

Alors, Hélène, détendue par ce milieu de paix, murmura un nom à
l'oreille du prêtre. Celui-ci ne bougea pas. Dans l'ombre, on ne
pouvait voir son visage. Il parla, au bout d'un silence.

--Je le savais, mais je voulais recevoir votre aveu.... Ma fille, vous
devez beaucoup souffrir.

Et il ne prononça aucune phrase banale sur les devoirs. Hélène,
anéantie, triste à mourir de cette pitié sereine de l'abbé, suivait de
nouveau les étincelles qui pailletaient d'or le manteau sombre de
Paris. Elles se multipliaient à l'infini. C'était comme ces feux qui
courent dans la cendre noire d'un papier brûlé. D'abord, ces points
lumineux étaient partis du Trocadéro, allant vers le coeur de la
ville. Bientôt, un autre foyer apparut à gauche, vers Montmartre;
puis, un autre à droite, derrière les Invalides, et un autre encore,
plus en arrière, du côté du Panthéon. De tous ces foyers à la fois
descendaient des vols de petites flammes.

--Vous vous souvenez de notre conversation, reprit l'abbé lentement.
Je n'ai pas changé d'opinion.... Il faut vous marier, ma fille.

--Moi! dit-elle, écrasée. Mais je viens de vous avouer.... Vous savez
bien que je ne peux pas....

--Il faut vous marier, répéta-t-il avec plus de force. Vous épouserez
un honnête homme....

Il semblait avoir grandi dans sa vieille soutane. Sa grosse tête
ridicule, qui se penchait d'ordinaire sur une épaule, les yeux à demi
clos, se relevait, et ses regards étaient si larges et si clairs,
qu'elle les voyait luire dans la nuit.

--Vous épouserez un honnête homme qui sera un père pour votre Jeanne
et qui vous rendra à toute votre loyauté.

--Mais je ne l'aime pas.... Mon Dieu! je ne l'aime pas....

--Vous l'aimerez, ma fille.... Il vous aime et il est bon.

Hélène se débattait, baissait la voix, en entendant le petit bruit que
M. Rambaud faisait derrière eux. Il était si patient et si fort, dans
son espoir, que, depuis six mois, il ne l'avait pas importunée une
seule fois de son amour. Il attendait avec une tranquillité confiante,
naturellement prêt aux abnégations les plus héroïques. L'abbé fit le
mouvement de se tourner.

--Voulez-vous que je lui dise tout?... Il vous tendra la main, il vous
sauvera. Et vous le comblerez d'une joie immense.

Elle l'arrêta, éperdue. Son coeur se révoltait. Tous deux
l'effrayaient, ces hommes si paisibles et si tendres, dont la raison
gardait cette froideur, à côté des fièvres de sa passion. Dans quel
monde vivaient-ils donc, pour nier ainsi ce dont elle souffrait tant?
Le prêtre eut un geste large de la main, montrant les vaste espaces.

--Ma fille, voyez cette belle nuit, cette paix suprême en face de
votre agitation.... Pourquoi refusez-vous d'être heureuse?

Paris entier était allumé. Les petites flammes dansantes avaient
criblé la mer des ténèbres d'un bout de l'horizon à l'autre, et
maintenant leurs millions d'étoiles brûlaient avec un éclat fixe, dans
une sérénité de nuit d'été. Pas un souffle de vent, pas un frisson
n'effarait ces lumières qui semblaient comme suspendues dans l'espace.
Paris, qu'on ne voyait pas, en était reculé au fond de l'infini, aussi
vaste qu'un firmament. Cependant, en bas des pentes du Trocadéro, une
lueur rapide, les lanternes d'un fiacre ou d'un omnibus, coupait
l'ombra de la fusée continue d'une étoile filante; et là, dans le
rayonnement des bacs de gaz, qui dégageaient comme une buée jaune, on
distinguait vaguement des façades brouillées, des coins d'arbres, d'un
vert cru de décor. Sur le pont des Invalides, les étoiles se
croisaient sans relâche; tandis que, en dessous, le long d'un ruban de
ténèbres plus épaisses, se détachait un prodige, une bande de comètes
dont les queues d'or s'allongeaient en pluie d'étincelles; c'étaient,
dans les eaux noires de la Seine, les réverbérations des lanternes du
pont. Mais, au delà, l'inconnu commençait. La longue courbe du fleuve
était indiquée par un double cordon de gaz, que rattachaient d'autres
cordons, de place en place; on eût dit une échelle de lumière, jetée
en travers de Paris, posant ses deux extrémités au bord du ciel, dans
les étoiles. À gauche, une autre trouée descendait, les Champs-Élysées
menaient un défilé régulier d'astres de l'Arc-de-Triomphe à la place
de la Concorde, où luisait le scintillement d'une pléiade; puis, les
Tuileries, le Louvre, les pâtés de maisons du bord de l'eau,
l'Hôtel-de-Ville tout au fond, faisaient des barres sombres, séparées
de loin en loin par le carré lumineux d'une grande place; et, plus en
arrière, dans la débandade des toitures, les clartés s'éparpillaient,
sans qu'on pût retrouver autre chose qu'un enfoncement de rue, un coin
tournant de boulevard, un élargissement de carrefour incendié. Sur
l'autre rive, à droite, l'Esplanade seule se dessinait nettement, avec
son rectangle de flammes, pareil à quelque Orion des nuits d'hiver,
qui aurait perdu son baudrier; les longues rues du quartier
Saint-Germain espaçaient des clartés tristes; au delà, les quartiers
populeux braisillaient, allumés de petits feux serrés, luisant dans
une confusion de nébuleuse. C'étaient, jusqu'aux faubourgs, et tout
autour de l'horizon, une fourmilière de becs de gaz et de fenêtres
éclairées, comme une poussière qui emplissait les lointains de la
ville de ces myriades de soleils, de ces atomes planétaires que
l'humain ne peut découvrir. Les édifices avaient sombré, pas un falot
n'était attaché à leur mâture. Par moments, on aurait pu croire à
quelque fête géante, à un monument cyclopéen illuminé, avec ses
escaliers, ses rampes, ses fenêtres, ses frontons, ses terrasses, son
monde de pierre, dont des lignes de lampions traceraient en traite
phosphorescents l'étrange et énorme architecture. Mais la sensation
qui revenait était celle d'une naissance de constellations, d'un
grandissement continu du ciel.

Hélène, en suivant le geste large du prêtre, avait promené sur Paris
allumé un long regard. Là aussi, elle ignorait le nom des étoiles.
Volontiers elle aurait demandé quelle était cette lueur vive, là-bas,
à gauche, qu'elle regardait tous les soirs. D'autres l'intéressaient.
Il y en avait qu'elle aimait, tandis que certaines la laissaient
inquiète et fâchée.

--Mon père, dit-elle, employant pour la première fois ce nom de
tendresse et de respect, laissez-moi vivre.... C'est la beauté de cette
nuit qui m'agite.... Vous vous êtes trompé, vous ne sauriez à cette
heure me donner de consolation, car vous ne pouvez m'entendre.

Le prêtre ouvrit les bras, puis les laissa retomber avec une lenteur
résignée. Et après un silence il parla à voix basse.

--Sans doute, cela devait être ainsi.... Vous appelez au secours, et
vous n'acceptez pas la salut. Que d'aveux désespérés j'ai recueillis,
et que de larmes je n'ai pu empêcher!... Écoutez, ma fille,
promettez-moi une seule chose: si jamais la vie devient trop lourde
pour vous, songez qu'un honnête homme vous aime et qu'il vous
attend.... Vous n'aurez qu'à mettre votre main dans la sienne pour
retrouver le calme.

--Je vous le promets, répondit Hélène avec gravité.

Et, comme elle faisait ce serment, il y eut, dans la chambre, un léger
rire. C'était Jeanne qui venait de se réveiller et qui regardait sa
poupée marcher sur le guéridon. M. Rambaud, enchanté de son
raccommodage, avançait toujours les mains de peur de quelque accident.
Mais la poupée était solide; elle tapait ses petits talons, elle
tournait la tête en lâchant à chaque pas les mêmes mots, d'une voix de
perruche.

--Oh! c'est une niche! murmurait Jeanne, encore ensommeillée. Qu'est-
ce que tu lui as donc fait, dis? Elle était cassée, et la voilà en
vie.... Donne un peu, fais voir.... Tu es trop gentil....

Cependant, sur Paris allumé, une nuée lumineuse montait. On eût dit
l'haleine rouge d'un brasier. D'abord, ce ne fut qu'une pâleur dans la
nuit, un reflet à peine sensible. Puis, peu à peu, à mesure que la
soirée s'avançait, elle devenait saignante; et, suspendue en l'air,
immobile au-dessus de la cité, faite de toutes les flammes et de toute
la vie grondante qui s'exhalaient d'elle, elle était comme un de ces
nuages de foudre et d'incendie qui couronnent la bouche des volcans.





QUATRIÈME PARTIE




I


On avait servi les rince-bouche, et les dames, délicatement,
s'essuyaient les doigts. Il y eut un moment de silence autour de la
table. Madame Deberle jeta un regard, pour voir si tout le monde avait
fini; puis, elle se leva sans parler, tandis que ses invités
l'imitaient, au milieu d'un grand remuement de chaises. Un vieux
monsieur, qui se trouvait à sa droite, s'était hâté de lui offrir le
bras.

--Non, non, murmura-t-elle en le menant elle-même vers une porte. Nous
allons prendre le café dans le petit salon.

Des couples la suivirent. Au bout, venaient deux dames et deux
messieurs, qui continuaient une conversation, sans songer à se joindre
au défilé. Mais, dans le petit salon, la gêne cessa, la gaieté du
dessert reparut. Le café était déjà servi sur un guéridon, dans un
vaste plateau de laque. Madame Deberle tourna autour, avec la bonne
grâce d'une maîtresse de maison qui s'inquiète des goûts différents de
ses convives. À la vérité, c'était Pauline qui se remuait le plus et
qui se réservait de servir les messieurs. Il y avait là une douzaine
de personnes, le nombre à peu près réglementaire que les Deberle
invitaient chaque mercredi, à partir de décembre. Le soir, vers dix
heures, il venait beaucoup de monde.

--Monsieur de Guiraud, une tasse de café, disait Pauline, arrêtée
devant un petit homme chauve. Ah! non, je sais, vous n'en prenez
pas.... Alors, un verre de chartreuse?

Mais elle s'embrouillait dans son service, elle apportait un verre de
cognac. Et, souriante, elle faisait le tour des invités, avec son
aplomb, regardant les gens dans les yeux, circulant à l'aise avec sa
longue traîne. Elle portait une superbe robe blanche de cachemire de
l'Inde, garnie de cygne, ouverte en carré sur la poitrine. Lorsque
tous les hommes furent debout, leur tasse à la main, buvant à petites
gorgées en écartant le menton, elle s'attaqua à un grand jeune homme,
le fils Tissot, auquel elle trouvait une belle tête.

Hélène n'avait pas voulu de café. Elle s'était assise à l'écart, l'air
un peu las, vêtue d'une robe de velours noir, sans garniture, qui la
drapait sévèrement. On fumait dans le petit salon, les boîtes de
cigares étaient près d'elle, sur une console. Le docteur s'approcha,
choisit un cigare, en lui demandant:

--Jeanne va bien?

--Très-bien, répondit-elle. Nous sommes allées au Bois aujourd'hui,
elle a joué comme une perdue.... Oh! elle doit dormir, à cette heure.

Tous deux causaient amicalement, avec une familiarité souriante de
gens qui se voyaient tous les jours. Mais la voix de madame Deberle
s'éleva.

--Tenez, madame Grandjean peut vous le dire....

N'est-ce pas, je suis revenue de Trouville vers le dix septembre? Il
pleuvait, la plage était insupportable. Trois ou quatre dames
l'entouraient, tandis qu'elle parlait de son séjour au bord de la mer.
Hélène dut se lever et se joindre au groupe.

--Nous avons passé un mois à Dinard, raconta madame de Chermette. Oh!
un pays délicieux, un monde charmant!

--Il y avait un jardin derrière le chalet, puis une terrasse sur la
mer, continuait madame Deberle. Vous savez que je m'étais décidée à
emmener mon landau et mon cocher.... C'est bien plus commode pour les
promenades.... Mais madame Levasseur est venue nous voir....

--Oui, un dimanche, dit celle-ci. Nous étions à Cabourg.... Oh! vous
aviez là une installation tout à fait bien, un peu chère, je crois....

--A propos, interrompit madame Berthier, en s'adressant à Juliette,
est-ce que monsieur Malignon ne vous a pas appris à nager?

Hélène remarqua sur le visage de madame Deberle une gêne, une
contrariété subite. Déjà plusieurs fois elle avait cru s'apercevoir
que le nom de Malignon, prononcé à l'improviste devant elle,
l'ennuyait. Mais la jeune femme s'était remise.

--Un beau nageur! s'écria-t-elle. Si jamais celui-là donne des leçons
à quelqu'un!... Moi, j'ai une peur affreuse de l'eau froide. Rien que
la vue des gens qui se baignent me fait grelotter. Et elle eut un joli
frisson, en remontant ses épaules potelées, comme un oiseau mouillé
qui se secoue.

--Alors, c'est un conte? dit madame de Guiraud.

--Mais bien sûr. Je parie que c'est lui qui l'a inventé. Il m'exècre
depuis qu'il a passé là-bas un mois avec nous.

Du monde commençait à arriver. Les dames, une touffe de fleurs dans
les cheveux, les bras arrondis, souriaient avec un balancement de
tète; les hommes, en habit, le chapeau à la main, s'inclinaient,
tachaient de trouver une phrase. Madame Deberle, tout en causant,
tendait le bout des doigts aux familiers de la maison; et beaucoup ne
disaient rien, saluaient et passaient. Cependant, mademoiselle Aurélie
venait d'entrer. Tout de suite, elle s'extasia sur la robe de
Juliette, une robe de velours frappé bleu marine, garnie de faille.
Alors, les dames, qui se trouvaient là, parurent seulement apercevoir
la robe. Oh! délicieuse, vraiment délicieuse! Elle sortait de chez
Worms. On en causa cinq minutes. Le café était pris, les invités
avaient reposé les tasses vides un peu partout, sur le plateau, sur
les consoles; seul, le vieux monsieur n'en finissait pas, s'arrêtant à
chaque gorgée pour causer avec une dame. Une odeur chaude, l'arôme du
café mêlé aux légers parfums des toilettes, montait.

--Vous savez que je n'ai rien eu, dit le fils Tissot à Pauline, qui
lui parlait d'un peintre chez lequel son père l'avait conduite voir
des tableaux.

--Comment! vous n'avez rien eu?... Je vous ai apporté une tasse de
café.

--Non, mademoiselle, je vous assure.

--Mais je veux absolument que vous ayez quelque chose.... Attendez,
voici de la chartreuse!

Madame Deberle avait appelé discrètement son mari d'un signe de tête.
Le docteur comprit, ouvrit lui-même la porte du grand salon, où l'on
passa, tandis qu'un domestique enlevait le plateau. Il faisait presque
froid dans la vaste pièce, que six lampes et un lustre à dix bougies
éclairaient d'une vive lumière blanche. Des dames étaient déjà là,
rangées en cercle devant la cheminée; il n'y avait que deux ou trois
hommes, debout au milieu des jupes étalées. Et, par la porte du
salon réséda laissée ouverte, on entendit la voix aiguë de Pauline,
restée seule avec le fils Tissot.

--Maintenant que je l'ai versé, vous allez le boire, bien sûr....
Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Pierre a emporté le plateau.

Puis, on la vit paraître, toute blanche, dans sa robe garnie de cygne.
Elle annonça, avec un sourire qui montrait ses dents entre ses lèvres
Fraîches:

--Voici le beau Malignon.

Les poignées de mains et les salutations continuaient. M. Deberle
s'était mis près de la porte. Madame Deberle, assise au milieu des
dames sur un pouf très-bas, se levait à chaque instant. Quand Malignon
se présenta, elle affecta de tourner la tète. Il était très-correctement
mis, frisé au petit fer, les cheveux séparés par une raie qui lui
descendait jusqu'à la nuque. Sur le seuil, il avait fixé dans son oeil
droit un monocle, d'une légère grimace, «pleine de chic,» comme le
répétait Pauline; et il promenait un regard autour du salon.
Nonchalamment, il serra la main au docteur, sans rien dire, puis
s'avança vers madame Deberle, devant laquelle il plia sa longue
taille, pincée dans son habit noir.

--Ah! c'est vous, dit-elle de façon à être entendue. Il paraît que vous
nagez maintenant.

Il ne comprit pas, mais il répondit tout de même, pour faire de
l'esprit:

--Sans doute.... Un jour, j'ai sauvé un terre-neuve qui se noyait.

Les dames trouvèrent cela charmant. Madame Deberle elle-même parut
désarmée.

--Je vous permets les terre-neuve, répondit-elle. Seulement, vous
savez bien que je ne me suis pas baignée une seule fois, à Trouville.

--Ah! la leçon que je vous ai donnée! s'écria-t-il. Eh bien! est-ce
qu'un soir, dans votre salle à manger, je ne vous ai pas dit qu'il
fallait remuer les pieds et les mains?

Toutes ces dames se mirent à rire. Il était délicieux. Juliette haussa
les épaules. On ne pouvait pas causer sérieusement avec lui. Et elle
se leva pour aller au-devant d'une dame qui avait un grand talent de
pianiste, et qui venait pour la première fois chez elle. Hélène,
assise près du feu, avec son beau calme, regardait et écoutait.
Malignon surtout semblait l'intéresser. Elle lui avait vu faire une
évolution savante pour se rapprocher de madame Deberle, qu'elle
entendait causer derrière son fauteuil. Tout d'un coup, les voix
changèrent. Elle se renversa, afin de mieux entendre. La voix de
Malignon disait:

--Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? Je vous ai attendue jusqu'à six
heures.

--Laissez-moi, vous êtes fou, murmurait Juliette.

Ici, la voix de Malignon s'éleva, grasseyante.

--Ah! vous ne croyez pas l'histoire de mon terre-neuve. Mais j'ai reçu
une médaille, je vous la montrerai.

Et il ajouta très-bas:

--Vous m'aviez promis.... Rappelez-vous....

Toute une famille arrivait, madame Deberle éclata en compliments,
tandis que Malignon reparaissait au milieu des dames, son monocle dans
l'oeil. Hélène resta toute pale des paroles rapides qu'elle venait de
surprendre. C'était un coup de foudre pour elle, quelque chose
d'inattendu et de monstrueux. Comment cette femme si heureuse, d'un
visage si calme, aux joues blanches et reposées, pouvait-elle trahir
son mari? Elle lui avait toujours connu une cervelle d'oiseau, une
pointe d'égoïsme aimable qui la gardait contre les ennuis d'une
sottise. Et avec un Malignon encore! Brusquement, elle revit les
après-midi du jardin, Juliette souriante et affectueuse sous le baiser
dont le docteur effleurait ses cheveux. Ils s'aimaient pourtant.
Alors, par un sentiment qu'elle ne s'expliqua pas, elle fut pleine de
colère contre Juliette, comme si elle venait d'être personnellement
trompée. Cela l'humiliait pour Henri, une fureur jalouse l'emplissait,
son malaise se lisait si clairement sur sa face, que mademoiselle
Aurélie lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez?... Vous êtes souffrante?

La vieille demoiselle s'était assise près d'elle, en l'apercevant
seule. Me lui témoignait une vive amitié, charmée de là façon
complaisante dont cette femme si grave et si belle écoutait pendant
des heures ses commérages.

Mais Hélène ne répondit pas. Elle avait un besoin, celui de voir
Henri, de savoir à l'instant ce qu'il faisait, quelle figure il avait.
Elle se souleva, le chercha dans le salon, finit par le trouver. Il
causait, debout devant un gros homme blême, et il était bien
tranquille, l'air satisfait, avec son sourire fin. Un moment, elle
l'examina. Elle éprouvait pour lui une commisération qui le
rapetissait un peu, en même temps qu'elle l'aimait davantage, d'une
tendresse où il entrait une vague idée de protection. Son sentiment,
très-confus encore, était qu'elle devait à cette heure compenser
autour de lui le bonheur perdu.

--Ah bien! murmurait mademoiselle Aurélie, cela va être gai, si la
soeur de madame de Guiraud chante.... C'est la dixième fois que
j'entends les _Tourterelles_. Elle n'a que ça, cet hiver.... Vous savez
qu'elle est séparée de son mari. Regardez ce monsieur brun, là-bas,
près de la porte. Ils sont au mieux. Juliette est bien forcée de le
recevoir, sans cela elle ne viendrait pas....

--Ah! dit Hélène.

Madame Deberle, vivement, allait de groupe en groupe, priant qu'on fît
silence pour écouter la soeur de madame de Guiraud. Le salon s'était
empli, une trentaine de dames en occupaient le milieu, assises,
chuchotant et riant; deux, cependant, restaient debout, causant plus
haut, avec de jolis mouvements d'épaules; tandis que cinq ou six
hommes, très à l'aise, semblaient là chez eux, comme perdus sous les
jupes. Quelques Chut! discrets coururent, le bruit des voix tomba, les
visages prirent une expression immobile et ennuyée; et il n'y eut plus
que le battement des éventails, dans l'air chaud.

La soeur de madame de Guiraud chantait, mais Hélène n'écoutait pas.
Maintenant, elle regardait Malignon qui semblait goûter les
_Tourterelles_, en affectant un amour immodéré de la musique. Était-ce
possible! ce garçon-là! Sans doute, c'était à Trouville qu'ils avaient
joué quelque jeu dangereux. Les paroles surprises par Hélène,
semblaient indiquer que Juliette n'avait pas cédé encore; mais la
chute paraissait prochaine. Devant elle, Malignon marquait la mesure
d'un balancement ravi; madame Deberle avait une admiration
complaisante, pendant que le docteur se taisait, patient et aimable,
attendant la fin du morceau pour reprendre son entretien avec la gros
homme blême.

De légers applaudissements s'élevèrent, lorsque la chanteuse se tut.
Et des voix se pâmaient.

--Délicieux! ravissant!

Mais le beau Malignon, allongeant les bras pardessus les coiffures des
dames, tapait ses doigts gantés, sans faire de bruit, en répétant:
«_Brava! Brava!_» d'une voix chantante qui dominait les autres.

Tout de suite, cet enthousiasme tomba, les visages détendus se
sourirent, quelques dames se levèrent, tandis que les conversations
repartaient, au milieu du soulagement général. La chaleur grandissait,
une odeur musquée s'envolait des toilettes sous le battement des
éventails. Par moments, dans le murmure des causeries, un rire perlé
sonnait, un Mot dit à voix haute faisait tourner les têtes. À trois
reprises déjà, Juliette était allée dans le petit salon, pour supplier
les hommes qui s'y réfugiaient, de ne pas abandonner ainsi les dames.
Ils la suivaient; et, dix minutes après, ils avaient encore disparu.

--C'est insupportable, murmurait-elle d'un air fâché, on ne peut en
retenir un.

Cependant, mademoiselle Aurélie nommait les dames à Hélène, qui venait
seulement aux soirées du docteur pour la seconde fois. Il y avait là
toute la haute bourgeoisie de Passy, des gens très-riches. Puis, se
penchant:

--Décidément, c'est fait.... Madame de Chermette marie sa fille à ce
grand blond avec lequel elle est restée dix-huit mois.... Au moins,
voilà une belle-mère qui aimera son gendre.

Mais elle s'interrompit, très-surprise.

--Tiens! le mari de madame Levasseur qui cause avec l'amant de sa
femme!...

Juliette avait pourtant juré de ne plus les recevoir ensemble.

Hélène, d'un regard lent, faisait le tour du salon. Dans ce monde
digne, parmi cette bourgeoisie d'apparence si honnête, il n'y avait
donc que des femmes coupables? Son rigorisme provincial s'étonnait des
promiscuités tolérées de la vie parisienne. Et, amèrement, elle se
raillait d'avoir tant souffert, lorsque Juliette mettait sa main dans
la sienne. Vraiment! elle était bien sotte de garder de si beaux
scrupules! L'adultère s'embourgeoisait là d'une béate façon, aiguisé
d'une pointe de raffinement coquet. Madame Deberle, maintenant,
semblait remise avec Malignon; et, petite, pelotonnant dans un
fauteuil ses rondeurs de jolie brune douillette, elle riait des mots
d'esprit qu'il disait. M. Deberle vint à passer.

--Vous ne vous disputez donc pas ce soir? demanda-t-il.

--Non, répondit Juliette très-gaiement. Il dit trop de bêtises.... Si
tu savais toutes les bêtises qu'il nous dit....

On chanta de nouveau. Mais le silence fut plus difficile à obtenir.
C'était le fils Tissot qui chantait un duo de la _Favorite_ avec Une
dame très-mûre, coiffée à l'enfant. Pauline, debout à une des portes,
au milieu des habits noirs, regardait le chanteur d'un air
d'admiration ouverte, comme elle avait vu regarder des oeuvres d'art.

--Oh! la belle tête! laissa-t-elle échapper, pendant une phrase
étouffée de l'accompagnement, et si haut, que tout le salon
l'entendit. La soirée s'avançait, une lassitude noyait les figures.
Des dames, assises depuis trois heures sur le même fauteuil, avaient
un air d'ennui inconscient, heureuses pourtant de s'ennuyer là. Entre
deux morceaux, écoutés d'une oreille, les causeries reprenaient, et il
semblait que ce fût la sonorité vide du piano qui continuât. M.
Letellier racontait qu'il était allé surveiller une commande de soie à
Lyon; les eaux de la Saône ne se mélangeaient pas aux eaux du Rhône,
cela l'avait beaucoup frappé. M. de Guiraud, un magistrat, laissait
tomber des phrases sentencieuses sur la nécessité d'endiguer le vice à
Paris. On entourait un monsieur qui connaissait un Chinois et qui
donnait des détails. Deux dames, dans un coin, échangeaient des
confidences sur leurs domestiques. Cependant, dans le groupe de femmes
où trônait Malignon, on causait littérature: madame Tissot déclarait
Balzac Illisible; il ne disait pas non, seulement il faisait remarquer
que Balzac avait, de loin en loin, une page bien écrite.

--Un peu de silence! cria Pauline. Elle va jouer.

C'était la pianiste, la dame qui avait un si beau talent. Toutes les
têtes se tournèrent par politesse. Mais, au milieu du recueillement,
on entendit de grosses voix d'homme discutant dans le petit salon.
Madame Deberle parut désespérée. Elle se donnait un mal infini.

--Ils sont assommants, murmura-t-elle. Qu'ils restent là-bas,
puisqu'ils ne veulent pas venir; mais, au moins, qu'ils se taisent! Et
elle envoya Pauline, qui, enchantée, courut faire la commission.

--Vous savez, messieurs, on va jouer, dit-elle, avec sa tranquille
hardiesse de vierge, dans sa robe de reine. On vous prie de vous
taire.

Elle parlait très-haut, elle avait la vois perçante. Et comme elle
resta là, avec les hommes, à rire et à plaisanter, le bruit devint
beaucoup plus fort. La discussion continuait, elle donnait des
arguments. Dans le salon, madame Deberle était au supplice.
D'ailleurs, on avait assez de musique, on resta froid. La pianiste se
rassit, les lèvres pincées, malgré les compliments exagérés que la
maîtresse de la maison crut devoir lui adresser.

Hélène souffrait. Henri ne semblait pas la voir. Il ne s'était plus
approché d'elle. Par moments, il lui souriait de loin. Au commencement
de la soirée, elle avait éprouvé un soulagement à le trouver si
raisonnable. Mais, depuis qu'elle connaissait l'histoire des deux
autres, elle aurait souhaité quelque chose, elle ne savait quoi, une
marque de tendresse, quitte même à être compromise. Un désir
l'agitait, confus, mêlé à toutes sortes de sentiments mauvais. Est-ce
qu'il ne l'aimait plus, pour rester si indifférent? Certes, il
choisissait son heure. Ah! si elle avait pu tout lui dire, lui
apprendre l'indignité de cette femme qui portait son nom! Alors,
tandis que le piano égrenait de petites gammes vives, un rêve la
berçait: Henri avait chassé Juliette, et elle était avec lui comme sa
femme, dans des pays lointains dont ils ignoraient la langue.

Une voix la fit tressaillir.

--Vous ne prenez donc rien? demandait Pauline.

Le salon était vide. On venait de passer dans la salle à manger, pour
le thé. Hélène se leva péniblement. Tout se brouillait dans sa tête.
Elle pensait qu'elle avait rêvé cela, les paroles entendues, la chute
Prochaine de Juliette, l'adultère bourgeois, souriant et paisible. Si
ces choses étaient vraies, Henri serait près d'elle, tous deux
auraient déjà quitté cette maison.

--Vous prendrez bien une tasse de thé?

Elle sourit, elle remercia madame Deberle, qui lui avait gardé une
place à la table. Des assiettes de pâtisseries et de sucreries
couvraient la nappe, tandis qu'une grande brioche et deux gâteaux
s'élevaient symétriquement sur des compotiers; et, comme la place
manquait, les tasses à thé se touchaient presque, séparées de deux en
deux par d'étroites serviettes grises, à longues franges. Les dames
seules étaient assises. Elles mangeaient du bout de leurs mains
dégantées des petits fours et des fruits confits, se passant le pot à
crème, versant elles-mêmes avec des gestes délicats. Pourtant, trois
ou quatre s'étaient dévouées et servaient les hommes. Ceux-ci, debout
le long des murs, buvaient, en prenant toutes sortes de précautions
pour se garer des coups de coude involontaires. D'autres, restés dans
les deux salons, attendaient que les gâteaux vinssent à eux. C'était
l'heure où Pauline triomphait. On causait plus fort, des rires et des
bruits cristallins d'argenterie sonnaient, l'odeur de musc se
chauffait encore des parfums pénétrants du thé.

--Passez-moi donc la brioche, dit mademoiselle Aurélie, qui se
trouvait justement auprès d'Hélène. Toutes ces sucreries ne sont pas
sérieuses.

Elle avait déjà vidé deux assiettes. Puis, la bouche pleine:

--Voilà le monde qui se retire.... On va être à son aise. Des dames
s'en allaient en effet, après avoir serré la main de madame Deberle.
Beaucoup d'hommes étaient partis, discrètement. L'appartement se
vidait. Alors, des messieurs s'assirent à leur tour devant la table.
Mais mademoiselle Aurélie ne lâcha pas la place. Mie aurait bien voulu
un verre de punch.

--Je vais vous en chercher un, dit Hélène qui se leva.

--Oh! non, merci.... Ne prenez pas cette peine.

Depuis un instant, Hélène surveillait Malignon. Il était allé donner
une poignée de main au docteur, il saluait maintenant Juliette, sur le
seuil de la porte. Elle avait son visage blanc, ses yeux clairs, et, à
son sourire complaisant, on aurait pu croire qu'il la complimentait au
sujet de sa soirée. Comme Pierre versait le punch sur un dressoir,
près de la porte, Hélène s'avança et manoeuvra de façon à se trouver
cachée derrière le retour de la portière. Elle écouta.

--Je vous en prie, disait Malignon, venez après-demain.... Je vous
attendrai à trois heures....

--Vous ne pouvez donc pas être sérieux? répondait madame Deberle en
riant. En dites-vous, des bêtises!

Mais il insistait, répétant toujours:

--Je vous attendrai.... Venez après-demain.... Vous savez où?

Alors, rapidement, elle murmura:

--Eh bien, oui, après-demain.

Malignon s'inclina et partit. Madame de Chermette se retirait avec
madame Tissot. Juliette, gaiement, les accompagna dans l'antichambre,
en disant à la première, de son air le plus aimable:

--J'irai vous voir après-demain.... J'ai un tas de visites, ce jour-là.

Hélène était restée immobile, très-pâle. Cependant, Pierre, qui avait
versé le punch lui tendait le verre. Elle le prit machinalement, elle
le porta à mademoiselle Aurélie, qui attaquait les fruits confits.

--Oh! vous êtes trop gentille, s'écria la vieille demoiselle. J'aurais
fait signe à Pierre.... Voyez-vous, on a tort de ne pas offrir de punch
aux dames.... Quand on a mon âge....

Mais elle s'interrompit, en remarquant la pâleur d'Hélène.

--Vous souffrez décidément.... Prenez donc un verre de punch.

--Merci, ce n'est rien.... La chaleur est si forte....

Elle chancelait, elle retourna dans le salon désert, et se laissa
tomber sur un fauteuil. Les lampes brûlaient, rougeâtres; les bougies
du lustre, très-basses, menaçaient de faire éclater les bobèches. On
entendait venir de la salle à manger les adieux des derniers invités.
Hélène avait oublié ce départ, elle voulait rester là, pour réfléchir.
Ainsi, ce n'était pas un rêve, Juliette irait chez cet homme.
Après-demain; elle savait le jour. Oh! elle ne se gênerait plus,
c'était le cri qui revenait en elle. Puis, elle pensa que son devoir
était de parler à Juliette, de lui éviter la faute. Mais cette bonne
pensée la glaçait, et elle l'écartait comme importune. Dans la
cheminée, qu'elle regardait fixement, une bûche éteinte craquait.
L'air alourdi et dormant gardait l'odeur des chevelures.

--Tiens! vous êtes là, cria Juliette en entrant. Ah! c'est gentil, de
ne pas être partie tout de suite.... Enfin, on respire!

Et comme Hélène, surprise, faisait mine de se lever:

--Attendez donc, rien ne vous presse.... Henri, donne-moi mon flacon.

Trois ou quatre personnes s'attardaient, des familiers. On s'assit
devant le feu mort, on causa avec un abandon charmant, dans la
lassitude déjà ensommeillée de la grande pièce. Les portes étaient
ouvertes, on apercevait le petit salon vide, la salle à manger vide,
tout l'appartement encore éclairé et tombé à un lourd silence. Henri
se montrait d'une galanterie tendre pour sa femme; il venait de monter
prendre dans leur chambre son flacon, qu'elle respirait en fermant
lentement les yeux; et il lui demandait si elle ne s'était pas trop
fatiguée. Oui, elle éprouvait un peu de fatigue; mais elle était
ravie, tout avait bien marché. Alors, elle raconta que, les soirs où
elle recevait, elle ne pouvait s'endormir, elle s'agitait dans son lit
jusqu'à six heures du matin. Henri eut un sourire, on plaisanta.
Hélène les regardait, et elle frissonnait, dans cet engourdissement du
sommeil qui semblait peu à peu prendre la maison entière.

Cependant, il n'y avait plus la que deux personnes. Pierre était allé
chercher une voiture. Hélène demeura la dernière. Une heure sonna.
Henri, ne se gênant plus, se haussa et souffla deux bougies du lustre
qui chauffaient les bobèches. On eût dit un coucher, les lumières
éteintes une à une, la pièce se noyant dans une ombre d'alcôve.

--Je vous empêche de vous mettre au lit, balbutia Hélène en se levant
brusquement. Renvoyez-moi donc.

Elle était devenue très-rouge, le sang l'étouffait. Ils
raccompagnèrent dans l'antichambre. Mais là, comme il faisait froid,
le docteur s'inquiéta pour sa femme, dont le corsage était
très-ouvert.

--Rentre; tu prendras du mal.... Tu as trop chaud.

--Eh bien! adieu, dit Juliette, qui embrassa Hélène, comme cela lui
arrivait dans ses heures de tendresse. Venez me voir plus souvent.

Henri avait pris le manteau de fourrure, le tenait élargi, pour aider
Hélène. Quand elle eut glissé ses deux bras, il remonta lui-même le
collet, l'habillant ainsi avec un sourire, devant une immense glace
qui couvrait un mur de l'antichambre. Ils étaient seuls, ils se
voyaient dans la glace. Alors, tout d'un coup, sans se tourner,
empaquetée dans sa fourrure, elle se renversa entre ses bras. Depuis
trois mois, ils n'avaient échangé que des poignées de main amicales;
ils voulaient ne plus s'aimer. Lui, cessa de sourire; sa figure
changeait, ardente et gonflée. Il la serra follement, il la baisa au
cou. Et elle plia la tête en arrière pour lui rendre son baiser.




II


Hélène n'avait pas dormi de la nuit. Elle se retournait, fiévreuse, et
lorsqu'elle glissait à un assoupissement, toujours la même angoisse la
réveillait en sursaut. Dans le cauchemar de ce demi-sommeil, elle
était tourmentée d'une idée fixe, elle aurait voulu connaître le lieu
du rendez-vous. Il lui semblait que cela la soulagerait. Ce ne pouvait
être le petit entresol de Malignon, rue Taitbout, dont on parlait
souvent chez les Deberle. Où donc? où donc? Et sa tête travaillait
malgré elle, et elle avait tout oublié de l'aventure pour s'enfoncer
dans cette recherche pleine d'énervement et de sourds désirs. Quand le
jour parut, elle s'habilla, elle se surprit à dire tout haut:

--C'est pour demain.

Un pied chaussé, les mains abandonnées, elle songeait maintenant que
c'était peut-être dans quelque hôtel garni, une chambre perdue, louée
au mois. Puis, cette supposition lui répugna. Elle s'imaginait un
appartement délicieux, avec des tentures épaisses, des fleurs, de
grands feux clairs brûlant dans toutes les cheminées. Et ce n'était
plus Juliette et Malignon qui se trouvaient là, elle se voyait avec
Henri, au fond de cette molle retraite, où les bruits du dehors
n'arrivaient point. Elle frissonna dans son peignoir mal attaché. Où
donc était-ce? où donc?

--Bonjour, petite mère! cria Jeanne, qui s'éveillait à son tour.

Elle couchait de nouveau dans le cabinet, depuis qu'elle était bien
portante. Elle vint pieds nus et en chemise, comme tous les jours, se
jeter au cou d'Hélène. Puis, elle repartit en courant, elle se fourra
encore un instant dans son lit chaud. Cela l'amusait, elle riait sous
la couverture. Une seconde fois, elle recommença.

--Bonjour, petite mère!

Et elle repartit. Cette fois, elle riait aux éclats, elle avait rejeté
le drap par-dessus sa tête, elle disait là-dessous, d'une grosse voix
étouffée:

--Je n'y suis plus.... je n'y suis plus....

Mais Hélène ne jouait pas comme les autres matins. Alors, Jeanne,
ennuyée, se rendormit. Il faisait trop petit jour. Vers huit heures,
Rosalie se montra et se mit à conter sa matinée. Oh! un beau gâchis
dehors, elle avait failli laisser ses souliers dans la crotte, en
allant chercher son lait. Un vrai temps de dégel; l'air était doux
avec ça, on étouffait. Puis, brusquement, elle se souvint: il était
venu une vieille femme pour madame, la veille.

--Tiens! cria-t-elle en entendant sonner, je parie que la voilà!

C'était la mère Fétu, mais très-propre, superbe, avec un bonnet blanc,
une robe neuve et un tartan croisé sur la poitrine. Elle gardait
pourtant sa voix pleurarde.

--Ma bonne dame, c'est moi, je me suis permis.... C'est pour quelque
chose que j'ai à vous demander....

Hélène la regardait, un peu surprise de la voir si cossue.

--Vous allez mieux, mère Fétu?

--Oui, oui, je vais mieux, si on peut dire.... Vous savez, j'ai
toujours quelque chose de bien drôle dans le ventre; ça me bat, mais
enfin ça va mieux.... Alors, j'ai eu une chance. Ça m'a étonnée, parce
que, voyez-vous, la chance et moi.... Un monsieur m'a chargée de son
ménage. Oh! c'est une histoire....

Sa voix se ralentissait, ses petits yeux vifs tournaient dans les
mille plis de son visage. Elle semblait attendre qu'Hélène la
questionnât. Mais celle-ci, assise près du feu que Rosalie venait
d'allumer, n'écoutait que d'une oreille distraite, l'air absorbé et
souffrant.

--Qu'avez-vous à me demander, mère Fétu? dit-elle.

La vieille ne répondit pas tout de suite. Elle examinait la chambre,
les meubles de palissandre, les tentures de velours bleu. Et, de son
air humble et flatteur de pauvre, elle murmura:

--C'est joliment beau chez vous, madame, excusez-moi.... Mon monsieur a
une chambre comme ça, mais la sienne est rose.... Oh! toute une
histoire! Imaginez-vous un jeune homme de la bonne société, qui est
venu louer un appartement dans notre maison. Ce n'est pas pour dire,
mais au premier et au second, les appartements chez nous sont
très-gentils. Et puis, c'est si tranquille! pas une voiture, on se
croirait à la campagne.... Alors, les ouvriers sont restés plus de
quinze jours; ils ont fait de la chambre un bijou....

Elle s'arrêta, voyant qu'Hélène devenait attentive.

--C'est pour son travail, reprit-elle en traînant la voix davantage;
il dit que c'est pour son travail.... Nous n'avons pas de concierge,
vous savez. C'est ça qui lui plaît. Il n'aime pas les concierges, cet
homme, et, vrai! il a raison....

Mais, de nouveau, elle s'interrompit, comme frappée d'une idée subite.

--Attendez donc! vous devez le connaître, mon monsieur.... Il voit une
de vos amies.

--Ah! dit Hélène toute pâle.

--Bien sûr, la dame d'à côté, celle avec qui vous alliez à l'église....
Elle est venue, l'autre jour.

Les yeux de la mère Fétu se rapetissaient, en guignant l'émotion de la
bonne dame. Celle-ci tâcha de poser une question d'un ton calme.

--Elle est montée chez lui?

--Non, elle s'est ravisée, elle avait peut-être oublié quelque
chose.... Moi, j'étais sur la porte. Elle m'a demandé monsieur Vincent;
puis, elle s'est refourrée dans son fiacre, en criant au cocher: Il
est trop tard, retournez.... Oh! c'est une dame bien vive, bien
gentille, bien comme il faut. Le bon Dieu n'en met pas des masses
comme ça sur la terre. Après vous, il n'y a qu'elle.... Que le ciel
vous bénisse tous!

Et elle continuait, enfilant les phrases vides, avec une aisance de
dévote rompue à l'exercice du chapelet. D'ailleurs, le travail sourd
qui se faisait dans les rides de sa face, n'en était pas interrompu.
Elle rayonnait à présent, très-satisfaite.

--Alors, reprit-elle sans transition, je voudrais bien avoir une paire
de bons souliers. Mon monsieur a été trop gentil, je ne puis pas lui
demander ça.... Tous voyez, je suis couverte; seulement, il me faudrait
une paire de bons souliers. Les miens sont troués, regardez, et, par
ces temps de boue, on attrape des coliques.... Vrai, j'ai eu des
coliques hier, je me suis tortillée toute l'après-midi.... Avec une
paire de bons souliers....

--Je vous en porterai une paire, mère Fétu, dit Hélène, en la
congédiant d'un geste.

Puis, comme la vieille s'en allait à reculons, avec des révérences et
des remerciements, elle lui demanda:

--A quelle heure vous trouve-t-on seule?

--Mon monsieur n'y est jamais après six heures, répondit-elle. Mais ne
vous donnez pas cette peine, je viendrai moi-même, je prendrai les
souliers chez votre concierge.... Enfin, ce sera comme vous voudrez.
Vous êtes un ange du paradis. Le bon Dieu vous rendra tout ça.

On l'entendit qui s'exclamait encore sur le palier. Hélène, assise,
restait dans la stupeur du renseignement que cette femme venait de lui
apporter, avec un si étrange à-propos. Elle savait où, maintenant. Une
chambre rose dans cette vieille maison délabrée! Elle revoyait
l'escalier suintant l'humidité, les portes jaunes, à chaque étage,
noircies par des mains grasses, toute cette misère qui l'apitoyait
l'hiver précédent, lorsqu'elle montait visiter la mère Fétu; et elle
tâchait de s'imaginer la chambre rose au milieu de ces laideurs de la
pauvreté. Mais, comme elle restait plongée dans une profonde rêverie,
deux petites mains tièdes se posèrent sur ses yeux rougis par
l'insomnie, tandis qu'une voix rieuse demandait:

--Qui est-ce?... qui est-ce?

C'était Jeanne qui venait de s'habiller toute seule. La voix de la
mère Fétu l'avait réveillée; et, voyant qu'on avait fermé la porte du
cabinet, elle s'était vite dépêchée, pour attraper sa mère.

--Qui est-ce?... qui est-ce?... répétait-elle, gagnée de plus en plus
par le rire.

Puis, comme Rosalie entrait, apportant le déjeuner:

--Tu sais, ne parle pas.... On ne te demande rien.

--Finis donc, folle! dît Hélène. Je me doute bien que c'est toi.

L'enfant se laissa glisser sur les genoux de sa mère, et là,
renversée, se balançant, heureuse de son invention, elle continuait
d'un air convaincu:

--Dame! ça aurait pu être une autre petite fille.... Hein? une petite
fille qui t'aurait apporté une lettre de sa maman pour t'inviter à
dîner.... Alors, elle t'aurait bouché les yeux....

--Ne fais pas la bête, reprit Hélène, en la mettant debout. Qu'est-ce
que tu racontes?... Servez-nous, Rosalie.

Mais la bonne examinait la petite, en disant que mademoiselle s'était
drôlement attifée. Jeanne, en effet, dans sa hâte, n'avait pas même
mis ses souliers. Elle était en jupon, un court jupon de flanelle,
dont la fente laissait passer un coin de la chemise. Sa camisole de
molleton, dégrafée, montrait sa nudité de gamine, une poitrine plate
et d'une finesse exquise, où des lignes tremblées s'indiquaient, avec
les taches à peine rosées du bout des seins. Et, les cheveux
embroussaillés, marchant sur ses bas entrés de travers, elle était
adorable ainsi, toute blanche dans ses linges à la diable.

Elle se pencha, se regarda, puis éclata de rire.

--Je suis gentille, maman, vois donc!... Dis, veux-tu? je vais rester
comme ça.... C'est gentil!

Hélène, réprimant un geste d'impatience posa la question de tous les
Matins:

--Est-ce que tu es débarbouillée?

--Oh! maman, murmura l'enfant, subitement chagrine, oh! maman.... Il
pleut, il fait trop laid....

--Alors, tu n'auras pas à déjeuner.... Débarbouillez-la, Rosalie.

D'ordinaire, c'était elle qui veillait à ce soin. Mais elle éprouvait
un véritable malaise, elle se serrait contre la flamme, grelottante,
bien que le temps fût très-doux. Rosalie venait d'approcher de la
cheminée le guéridon, sur lequel elle avait mis une serviette et posé
deux bols de porcelaine blanche. Devant le feu, le café au lait, dans
une bouillotte d'argent, un cadeau de M. Rambaud, frémissait. À cette
heure matinale, la chambre défaite, assoupie encore et pleine du
désordre de la nuit, avait une intimité souriante.

--Maman, maman! criait Jeanne du fond du cabinet, elle me frotte trop
fort, ça m'écorche.... Oh! la, la, que c'est froid!

Hélène, les yeux fixés sur la bouillotte, rêvait profondément. Elle
voulait savoir, elle irait. Cela l'irritait et la troublait, de penser
au mystère du rendez-vous, dans ce coin sordide de Paris. Elle
trouvait ce mystère d'un goût détestable, elle reconnaissait l'esprit
de Malignon, une imagination de roman, une toquade de faire revivre à
bon compte les petites maisons de la Régence. Et pourtant, malgré ses
répugnances, elle restait enfiévrée, attirée, les sens occupés du
silence et du demi-jour qui devaient régner dans la chambre rose.

--Mademoiselle, répétait Rosalie, si vous ne vous laissez pas faire,
je vais appeler madame....

--Tiens! tu me mets du savon dans les yeux, répondait Jeanne, dont la
voix était grosse de larmes.

J'en ai assez, lâche-moi.... Les oreilles, ce sera pour demain.

Mais le ruissellement de l'eau continuait, on entendait l'éponge
s'égoutter dans la cuvette. Il y eut un bruit de lutte. L'enfant
pleura. Presque aussitôt, elle reparut, très-gaie, criant:

--C'est fini, c'est fini....

Et elle se secouait, les cheveux mouillés encore, toute rose d'avoir
été frottée, d'une fraîcheur qui sentait bon. En se débattant, elle
avait fait glisser sa camisole; son jupon se dénouait; ses bas
tombaient, montrant ses petites jambes. Pour le coup, comme disait
Rosalie, mademoiselle ressemblait à un Jésus. Mais Jeanne était
très-fière d'être propre; elle ne voulait pas qu'on la rhabillât.

--Regarde un peu, maman, regarde mes mains, et mon cou, et mes
oreilles.... Hein! laisse-moi me chauffer, je suis trop bien.... Tu ne
diras pas, j'ai mérité de déjeuner, aujourd'hui.

Elle s'était pelotonnée devant le feu, dans son petit fauteuil. Alors,
Rosalie versa le café au lait. Jeanne prit son bol sur ses genoux,
trempant sa rôtie gravement, avec des mines de grande personne.
Hélène, d'habitude, lui défendait de manger ainsi. Mais elle demeurait
préoccupée. Elle laissa son pain, se contenta de boire le café. À la
dernière bouchée, Jeanne eut un remords. Un chagrin lui gonflait le
coeur, elle posa le bol et se jeta au cou de sa mère, en la voyant si
pâle.

--Maman, est-ce que tu es malade à ton tour?... Je ne t'ai pas fait
de la peine, dis?

--Non, ma chérie, tu es bien gentille au contraire, murmura Hélène,
qui l'embrassa. Mais je suis un peu lasse, j'ai mal dormi.... Joue, ne
t'inquiète pas.

Elle pensait que la journée serait terriblement longue. Qu'allait-elle
faire, en attendant la nuit? Depuis quelque temps, elle ne touchait
plus à une aiguille, le travail lui semblait d'un poids énorme.
Pendant des heures, elle restait assise, les mains abandonnées,
étouffant dans sa chambre, ayant le besoin de sortir pour respirer, et
ne bougeant pas. C'était cette chambre qui la rendait malade; elle la
détestait, irritée des deux années qu'elle y avait vécues; elle la
trouvait odieuse avec son velours bleu, son immense horizon de grande
ville, et rêvait un petit appartement dans le tapage d'une rue, qui
l'aurait étourdie. Mon Dieu! comme les heures étaient lentes! Elle
prit un livre, mais l'idée fixe qui battait dans sa tête, levait
continuellement les mêmes images entre ses yeux et la page commencée.
Cependant, Rosalie avait fait la chambre, Jeanne était coiffée et
habillée. Alors, au milieu des meubles rangés, tandis que sa mère,
devant la fenêtre, s'efforçait de lire, l'enfant, qui était dans un de
ses jours de gaieté bruyante, commença une grande partie. Elle était
toute seule; mais cela ne l'embarrassait guère, elle faisait très-bien
trois et quatre personnes, avec une conviction et une gravité fort
drôles. D'abord, elle joua à la dame qui va en visite. Elle
disparaissait dans la salle à manger; puis, elle rentrait en saluant,
en souriant, en tournant la tête d'une façon coquette.

--Bonjour, madame.... Comment allez-vous, madame?... Il y a si
longtemps qu'on ne vous a vue. C'est un miracle, vraiment.... Mon
Dieu! j'ai été souffrante, madame. Oui, j'ai eu le choléra, c'est
très-désagréable.... Oh! ça ne paraît pas du tout, vous rajeunissez,
ma parole d'honneur. Et vos enfants, madame? Moi, j'en ai eu trois,
depuis l'été dernier....

Elle continuait ses révérences devant le guéridon, qui représentait
sans doute la dame chez laquelle elle était en visite. Puis, elle
approchait des sièges, soutenait une conversation générale qui durait
une heure, avec une abondance de phrases vraiment extraordinaire.

--Ne fais pas la bête, Jeanne, disait sa mère de loin en loin, lorsque
le bruit l'impatientait.

--Mais, maman, je suis chez mon amie.... Elle me parle, il faut bien
que je lui réponde.... N'est-ce pas que, lorsqu'on sert du thé, on ne
met pas des gâteaux dans ses poches?

Et elle repartait:

--Adieu, madame. Il était délicieux, votre thé.... Bien des choses à
monsieur votre mari....

Tout d'un coup, ce fut autre chose. Elle sortait en voiture, elle
allait faire des emplettes, à califourchon sur une chaise, comme un
garçon.

--Jean, pas si vite, j'ai peur.... Arrêtez-moi donc! nous sommes
devant la modiste.... Mademoiselle, combien ce chapeau? Trois cents
francs, ce n'est pas cher. Mais il n'est pas joli. Je voudrais un
oiseau dessus, un oiseau gros comme ça.... Allons, Jean, conduisez-moi
chez l'épicier. Vous n'avez pas du miel? Si, madame, en voilà. Oh!
qu'il est bon! Je n'en veux pas; donnez-moi deux sous de sucre....
Mais, faites donc attention, Jean! Voilà que la voiture a versé!
Monsieur le sergent de ville, c'est la charrette qui s'est jetée sur
nous.... Vous n'avez pas de mal, madame? Non, monsieur, pas du
tout.... Jean, Jean! nous rentrons. Hope là! Hope là! Attendez, je
vais commander des chemises. Trois douzaines de chemises pour
madame.... il me faut aussi des bottines et un corset.... Hope là!
Hope là Mon Dieu, on n'en finit plus!

Et elle s'éventait, elle faisait la dame qui rentre chez elle et qui
Gronde ses gens. Jamais elle ne restait à court; c'était une fièvre,
un épanouissement continu d'imaginations fantasques, tout le raccourci
de la vie bouillant dans sa petite tête et sortant par lambeaux. La
matinée, l'après-midi, elle tourna, dansa, bavarda; quand elle était
lasse, un tabouret, une ombrelle aperçue dans un coin, un chiffon
ramassé par terre, suffisaient pour la lancer dans un autre jeu, avec
de nouvelles fusées d'invention. Elle créait tout, les personnages,
les lieux, les scènes; elle s'amusait comme si elle avait eu avec elle
douze enfants de son âge.

Enfin, la nuit arriva. Six heures allaient sonner. Hélène, s'éveillant
de la somnolence inquiète où elle avait passé l'après-midi, jeta
vivement un châle sur ses épaules.

--Tu sors, maman? demanda Jeanne étonnée.

--Oui, ma chérie, une course dans le quartier. Je ne resterai pas
longtemps.... Sois sage.

Dehors, le dégel continuait. Un fleuve de boue coulait sur les
chaussées. Hélène entra, rue de Passy, dans un magasin de chaussures,
où elle avait déjà conduit la mère Fétu. Puis, elle revint rue
Raynouard. Le ciel était gris, un brouillard montait du pavé. La rue
s'enfonçait devant elle, déserte et inquiétante, malgré l'heure peu
avancée, avec ses rares becs de gaz, qui, dans la buée d'humidité,
faisaient des taches jaunes. Elle pressait le pas, rasant les maisons,
se cachant comme si elle fût allée à un rendez-vous. Mais, lorsqu'elle
tourna brusquement dans le passage des Eaux, elle s'arrêta sous la
voûte, prise d'une véritable peur. Le passage s'ouvrait sous ses pieds
comme un trou noir. Elle n'en voyait pas le fond, elle apercevait
seulement, au milieu de ce boyau de ténèbres, la lueur tremblotante au
seul réverbère qui l'éclairait. Enfin, elle se décida, elle prit la
rampe de fer pour ne pas tomber. Du bout des pieds, elle tâtait les
larges marches. À droite et à gauche, les murs se resserraient,
allongés démesurément par la nuit, tandis que les branches dépouillées
des arbres, au-dessus, mettaient vaguement des profils de bras
gigantesques, aux mains tendues et crispées. Elle tremblait à la
pensée que la porte d'un des jardins allait s'ouvrir et qu'un homme se
jetterait sur elle. Personne ne passait, elle descendait le plus vite
possible. Tout d'un coup, une ombre sortit de l'obscurité; un frisson
la glaçait, lorsque l'ombre toussa; c'était une vieille femme qui
montait péniblement. Alors, elle se sentit rassurée, elle releva plus
soigneusement sa robe dont la queue traînait dans la crotte. La boue
était si épaisse, que ses bottines restaient collées sur les marches.
En bas, elle se tourna d'un mouvement instinctif. L'humidité des
branches s'égouttait dans le passage, le réverbère avait une clarté de
lampe de mineur, accrochée au flanc d'un puits que des infiltrations
ont rendu dangereux.

Hélène monta droit au grenier où elle était venue si souvent, en haut
de la grande maison du passage. Mais elle eut beau frapper, rien ne
bougea. Elle redescendit alors, très-embarrassée. La mère Fétu se
trouvait sans doute à l'appartement du premier. Seulement, Hélène
n'osait se présenter là. Elle resta cinq minutes dans l'allée, qu'une
lampe à pétrole éclairait. Elle remonta, hésita, regarda les portes;
et elle s'en allait, lorsque la vieille femme se pencha sur la rampe.

--Comment, vous êtes dans l'escalier, ma bonne dame! cria-t-elle. Mais
entrez donc! ne restez pas à prendre du mal.... Oh! il est traître,
une vraie petite mort....

--Non, merci, dit Hélène, voici votre paire de souliers, mère Fétu....

Et elle regardait la porte que la mère Fétu avait laissée ouverte
derrière elle. On apercevait le coin d'un fourneau.

--Je suis toute seule, je vous jure, répétait la vieille. Entrez....
C'est la cuisine par ici.... Ah! vous n'êtes pas fière avec le pauvre
monde. Ça, on peut bien le dire....

Alors, malgré sa répugnance, honteuse de ce qu'elle faisait là, Hélène
la suivit.

--Voici votre paire de souliers, mère Fétu....

--Mon Dieu! comment vous remercier?... Oh! les bons souliers!...
Attendez, je vais les mettre. C'est tout mon pied, ça entre comme un
gant.... À la bonne heure! au moins, on peut marcher avec ça, on ne
craint pas la pluie.... Vous me sauvez, vous me prolongez de dix ans,
ma bonne dame.... Ce n'est pas une flatterie, c'est ce que je pense,
aussi vrai que voilà une lampe qui nous éclaire. Non, je ne suis pas
flatteuse....

Elle s'attendrissait en parlant, elle avait pris les mains d'Hélène et
les baisait. Du vin chauffait dans une casserole; sur la table, près
de la lampe, une bouteille de bordeaux à moitié vide allongeait son
cou mince. D'ailleurs, il n'y avait là que quatre assiettes, un verre,
deux poêlons, une marmite. On sentait que la mère Fétu campait dans
cette cuisine de garçon, dont elle n'allumait les fourneaux que pour
elle. En voyant les yeux d'Hélène se diriger vers la casserole, elle
toussa, elle se fit dolente.

--Ça me reprend dans le ventre, gémit-elle. Le médecin a beau dire, je
dois avoir un ver.... Alors, une goutte de vin me remet.... Je suis
bien affligée, ma bonne dame. Je ne souhaite mon mal à personne, c'est
trop mauvais.... Enfin, je me dorlote un peu, maintenant; lorsqu'on en
a vu de toutes les couleurs, il est permis de se dorloter, n'est-ce
pas?... J'ai eu la chance de tomber sur un monsieur bien aimable. Que
le ciel le bénisse!

Et elle mit deux gros morceaux de sucre dans son vin. Elle engraissait
encore, ses petits yeux disparaissaient sous la bouffissure de son
visage. Une félicité béate ralentissait ses mouvements. L'ambition de
toute sa vie semblait enfin satisfaite. Elle était née pour ça. Comme
elle serrait son sucre, Hélène aperçut au fond d'une armoire des
gourmandises, un pot de confiture, un paquet de biscuits, jusqu'à des
cigares volés au monsieur.

--Eh bien! adieu, mère Fétu, je m'en vais, dit-elle.

Mais la vieille poussait la casserole sur le coin du fourneau, en
murmurant:

--Attendez donc, c'est trop chaud, je boirai ça tout à l'heure....
Non, non, ne sortez pas par ici. Je vous demande pardon de vous avoir
reçue dans la cuisine.... Faisons le tour. Elle avait pris la lampe,
elle s'était engagée dans un étroit couloir. Hélène, dont le coeur
battait, passa derrière elle. Le couloir, lézardé, enfumé, suait
l'humidité. Une porte tourna, elle marchait maintenant sur un épais
tapis. La mère Fétu avait fait quelques pas, au milieu d'une chambre
close et silencieuse.

--Hein? dit-elle en levant la lampe, c'est gentil.

C'étaient deux pièces carrées qui communiquaient entre elles par une
porte dont on avait enlevé les vantaux; une portière seulement les
séparait. Toutes deux étaient tendues de la même cretonne rose à
médaillons Louis XV, avec des Amours joufflus s'ébattant parmi des
guirlandes de fleurs. Dans la première pièce, il y avait un guéridon,
deux bergères, des fauteuils; dans la seconde, plus petite, un lit
immense tenait toute la place. La mère Fétu fit remarquer au plafond
une veilleuse de cristal, suspendue par des chaînes dorées. Cette
veilleuse représentait, pour elle, le comble du luxe. Et elle donnait
des explications.

--Vous ne vous imaginez pas le drôle de corps. Il allume tout en plein
midi, il reste là, à fumer un cigare, en regardant en l'air.... Ça
l'amuse, paraît-il, cet homme.... N'importe, il a dû en dépenser, de
l'argent!

Hélène, sans parler, faisait le tour des pièces. Elle les trouvait
inconvenantes. Elles étaient trop roses, le lit était trop grand, les
meubles trop neufs. On sentait là une tentative de séduction blessante
dans sa fatuité. Une modiste aurait succombé tout de suite. Et,
cependant, un trouble peu à peu agitait Hélène, tandis que la vieille
continuait, en clignant les yeux:

--Il se fait appeler monsieur Vincent.... Moi, ça m'est égal. Du
moment qu'il paie, ce garçon....

--Au revoir, mère Fétu, répéta Hélène qui étouffait.

Elle voulut s'en aller, ouvrit une porte et se trouva dans une
enfilade de trois petites pièces d'une nudité et d'une saleté
horribles. Les papiers arrachés pendaient, les plafonds étaient noirs,
des plâtras traînaient sur les carreaux défoncés. Une odeur de misère
ancienne suintait.

--Pas par là, pas par là! criait la mère Fétu. D'ordinaire, cette
porte est fermée pourtant.... Ce sont les autres chambres, celles
qu'il n'a point fait arranger. Dame! ça lui avait déjà coûté assez
cher.... Ah! c'est moins joli, bien sûr.... Par ici, ma bonne dame,
par ici....

Et, lorsque Hélène repassa dans le boudoir aux tentures roses, elle
l'arrêta pour lui baiser la main de nouveau.

--Allez, je ne suis pas ingrate.... Je me souviendrai toujours de ces
souliers-là. C'est qu'ils me vont, et qu'ils sont chauds, et que je
marcherais trois lieues avec!... Qu'est-ce que je pourrais donc
demander au bon Dieu pour vous? O mon Dieu, entendez-moi, faites
qu'elle soit la plus heureuse des femmes! Vous qui lisez dans mon
coeur, vous savez ce que je lui souhaite. Au nom du Père, du Fils, du
Saint-Esprit, ainsi soit-il!

Une exaltation dévote l'avait subitement prise, elle multipliait les
signes de croix, elle envoyait des génuflexions au grand lit et à la
veilleuse de cristal. Puis, ouvrant la porte qui donnait sur le
palier, elle ajouta à l'oreille d'Hélène, d'une voix changée:

--Quand vous voudrez, frappez à la cuisine: j'y suis toujours.

Hélène, étourdie, regardant derrière elle comme si elle sortait d'un
lieu suspect, descendit l'escalier, remonta le passage des Eaux, se
retrouva rue Vineuse, sans avoir conscience du chemin parcouru. Là
seulement, la dernière phrase de la vieille femme l'étonna. Certes,
non, elle ne remettrait pas les pieds dans cette maison. Elle n'avait
plus d'aumônes à y porter. Pourquoi donc aurait-elle frappé à la
cuisine? À présent, elle était satisfaite, elle avait vu. Et elle
éprouvait un mépris contre elle et contre les autres. Quelle vilenie
d'être allée la! Les deux chambres, avec leur cretonne, reparaissaient
sans cesse devant ses yeux; elle en avait emporté dans un regard les
moindres détails, jusqu'à la place occupée par les sièges et aux plis
des rideaux qui drapaient le lit. Mais, toujours, à la suite, les
trois autres petites pièces, les pièces sales, vides et abandonnées,
défilaient; et cette vision, ces murs lépreux cachés sous les Amours
joufflus, soulevaient en elle autant de colère que de dégoût.

--Ah bien! madame, cria Rosalie, qui guettait dans l'escalier, le
dîner sera bon! Voilà une demi-heure que tout brûle!

Jeanne, à table, accabla sa mère de questions. Où était-elle allée?
qu'avait-elle fait? Puis, comme elle ne recevait que des réponses
brèves, elle s'égaya toute seule en jouant à la dînette. Près d'elle,
sur une chaise, elle avait assis sa poupée. Fraternellement, elle lui
passait la moitié de son dessert.

--Surtout, mademoiselle, mangez proprement.... Essuyez-vous donc....
Oh! la petite sale, elle ne sait pas seulement mettre sa serviette....
La, vous êtes belle.... Tenez, voici un biscuit. Qu'est-ce que vous
dites? Vous voulez de la confiture dessus?... Hein! c'est meilleur
comme ça.... Laissez-moi vous peler votre quartier de pomme....

Et elle posait la part de la poupée sur la chaise. Mais, lorsque son
assiette fut vide, elle reprit une à une les friandises, elle les
mangea, en parlant pour la poupée.

--Oh! c'est exquis!... Jamais je n'ai mangé d'aussi bonne confiture.
Où donc prenez-vous cette confiture-là, madame? Je dirai à mon mari de
m'en apporter un pot.... Est-ce que c'est dans votre jardin, madame,
que vous cueillez ces belles pommes?

Elle s'endormit en jouant, elle tomba dans la chambre avec sa poupée
entre les bras. Depuis le matin, elle ne s'était pas arrêtée. Ses
petites jambes n'en pouvaient plus, la fatigue du jeu l'avait
foudroyée; et, endormie, elle riait encore, elle devait rêver qu'elle
jouait toujours. Sa mère la coucha, inerte, abandonnée, en train de
faire quelque grande partie avec les anges.

Maintenant, Hélène était seule dans la chambre. Elle s'enferma, elle
passa une soirée affreuse, près du feu mort. Sa volonté lui échappait,
des pensées inavouables faisaient en elle un travail sourd. C'était
comme une femme méchante et sensuelle qu'elle ne connaissait point et
qui lui parlait d'une voix souveraine, à laquelle elle ne pouvait
désobéir. Lorsque minuit sonna, elle se coucha péniblement. Mais, au
lit, ses tourments devinrent intolérables. Elle dormait à moitié, se
retournait comme sur une braise. Des images, grandies par l'insomnie,
la poursuivaient. Puis, une idée se planta dans son crâne. Elle avait
beau la repousser, l'idée s'enfonçait, la serrait à la gorge, la
prenait tout entière. Vers deux heures, elle se leva avec la raideur
et la pâle résolution d'une somnambule, elle ralluma la lampe et
écrivit une lettre, en déguisant son écriture. C'était une
dénonciation vague, un billet de trois lignes priant le docteur
Deberle de se rendre le jour même, à tel lieu, à telle heure, sans
explication, sans signature. Elle cacheta l'enveloppe, mit la lettre
dans la poche de sa robe, jetée sur un fauteuil. Et, quand elle se fut
couchée, elle s'endormit tout de suite, elle resta sans souffle,
anéantie par un sommeil de plomb.




III


Le lendemain, Rosalie ne put servir le café au lait que vers neuf
heures. Hélène s'était levée tard, courbaturée, toute pâle du
cauchemar de la nuit. Elle fouilla dans la poche de sa robe, sentit la
lettre, la renfonça et vint s'asseoir devant le guéridon, sans parler.
Jeanne aussi avait la tête lourde, la mine grise et inquiète. Elle
quittait son petit lit à regret, n'ayant pas le coeur au jeu, ce
matin-là. Le ciel était couleur de suie, une lumière louche attristait
la chambre, tandis que de brusques averses, de temps à autre,
cinglaient les vitres.

--Mademoiselle est dans ses noirs, disait Rosalie, qui causait toute
seule. Elle ne peut pas être dans ses roses deux jours de suite....
Voilà ce que c'est que d'avoir tant sauté hier!

--Est-ce que tu es malade, Jeanne? demanda Hélène.

--Non, maman, répondit la petite. C'est ce vilain ciel.

Hélène retomba dans son silence. Elle acheva son café, resta là,
absorbée, les yeux sur la flamme. En se levant, elle venait de se dire
que son devoir lui commandait de parler à Juliette, de la faire
renoncer au rendez-vous de l'après-midi. Comment? elle l'ignorait;
mais la nécessité de sa démarche l'avait tout d'un coup frappée, et il
n'y avait plus, dans sa tête, que la pensée de cette tentative, qui
s'imposait, et l'obsédait. Dix heures sonnèrent, elle s'habilla.
Jeanne la regardait. Lorsqu'elle la vit prendre son chapeau, elle
serra ses petites mains, comme si elle avait eu froid, tandis qu'une
ombre de souffrance descendait sur son visage. D'habitude, elle se
montrait très-jalouse des sorties de sa mère, ne voulant pas la
quitter, exigeant d'aller partout avec elle.

--Rosalie, dit Hélène, dépêchez-vous de finir la chambre.... Ne sortez
pas. Je reviens à l'instant. Et elle se pencha, embrassa rapidement
Jeanne, sans remarquer son chagrin. Dès qu'elle fut partie, l'enfant,
qui avait mis sa dignité à ne pas se plaindre, eut un sanglot.

--Oh! que c'est laid, mademoiselle! répétait la bonne en manière de
consolation. Pardi! on ne vous la volera pas, votre maman. Il faut
bien lui laisser faire ses affaires.... Vous ne pouvez pas être
toujours pendue à ses jupes. Cependant, Hélène avait tourné le coin de
la rue Vineuse, filant le long des murs, pour se protéger contre une
averse. Ce fut Pierre qui lui ouvrit; mais il parut embarrassé.

--Madame Deberle est chez elle?

--Oui, madame; seulement, je ne sais pas....

Et comme Hélène, en intime, se dirigeait vers le salon, il se permit
de l'arrêter.

--Attendez, madame, je vais voir.

Il se coula dans la pièce, en entrouvrant la porte le moins possible,
et l'on entendit aussitôt la voix de Juliette qui se fâchait.

--Comment, vous avez laissé entrer! Je vous avais formellement
défendu.... C'est incroyable, on ne peut être tranquille une minute.

Hélène poussa la porte, résolue à accomplir ce qu'elle croyait être
son devoir.

--Tiens, c'est vous! dit Juliette, en l'apercevant. J'avais mal
entendu.... Mais elle gardait son air contrarié. Évidemment, la
visiteuse la gênait.

--Est-ce que je vous dérange? demanda celle-ci.

--Non, non.... Vous allez comprendre. C'est une surprise que nous
ménageons. Nous répétons le _Caprice_, pour le jouer à un de mes
mercredis. Précisément, nous avions choisi le matin, afin que personne
ne pût se douter.... Oh! restez maintenant. Vous serez discrète, voilà
tout.

Et, tapant dans ses mains, s'adressant à madame Berthier, qui était
debout au milieu du salon, elle reprit, sans plus s'occuper d'Hélène:

--Voyons, voyons, travaillons.... Vous ne mettez pas assez de finesse
dans cette phrase: «Faire une bourse en cachette de son mari, cela
passerait, aux yeux de bien des gens, pour un peu plus que
romanesque....» Répétez cela.

Hélène, très-étonnée de l'occupation où elle la trouvait, s'était
assise en arrière. On avait poussé contre les murs les sièges et les
tables, le tapis restait libre. Madame Berthier, une blonde délicate,
disait son monologue, en levant les yeux au plafond, pour chercher les
mots; tandis que la forte madame de Guiraud, une belle brune, qui
s'était chargée du rôle de madame de Léry, attendait dans un fauteuil
le moment de faire son entrée. Ces dames, en petite toilette du matin,
n'avaient retiré ni leurs chapeaux ni leurs gants. Et, devant elles,
tenant à la main le volume de Musset, Juliette, ébouriffée, enveloppée
dans un grand peignoir de cachemire blanc, prenait des airs convaincus
de régisseur qui indique aux artistes des inflexions de voix et des
jeux de scène. Comme le jour était très-bas, les petits rideaux de
tulle brodé, relevés et croisés sur le bouton de l'espagnolette,
laissaient voir le jardin, qui s'enfonçait, noir d'humidité.

--Vous n'êtes pas assez émue, déclarait Juliette. Mettez plus
d'intention, chaque mot doit porter. «Nous allons donc, ma chère
petite bourse, vous faire votre dernière toilette....» Recommencez.

--Je serai très-mauvaise, dit languissamment madame Berthier. Pourquoi
ne jouez-vous pas ça à ma place? Vous feriez une Mathilde délicieuse.

--Oh! moi, non.... Il faut une blonde d'abord. Ensuite, je suis un
très-bon professeur, mais je n'exécute pas.... Travaillons,
travaillons.

Hélène restait dans son coin. Madame Berthier, tout à son rôle, ne
s'était pas même tournée. Madame de Guiraud lui avait adressé un léger
signe de tête. Et elle sentait qu'elle était de trop, qu'elle aurait
dû refuser de s'asseoir. Ce qui la retenait, ce n'était plus tant la
pensée d'un devoir à accomplir, qu'un singulier sentiment, profond et
confus, qu'elle avait parfois éprouvé là. Elle souffrait de la façon
indifférente dont Juliette la recevait. Il y avait, chez celle-ci, de
continuels caprices d'amitié; elle adorait les gens pendant trois
mois, se jetait à leur cou, ne semblait vivre que pour eux; puis, un
matin, sans dire pourquoi, elle ne paraissait plus les connaître. Sans
doute, elle obéissait, en cela comme en toutes choses, à une mode au
besoin d'aimer les personnes qu'on aimait autour d'elle. Ces brusques
sautes de tendresse blessaient beaucoup Hélène, dont l'esprit large et
calme rêvait toujours d'éternité. Elle était souvent sortie de chez
les Deberle très-triste, emportant un véritable désespoir du peu de
fondement qu'on pouvait faire sur les affections humaines. Mais, ce
jour-là, dans la crise qu'elle traversait, c'était une douleur plus
vive encore.

--Nous passons la scène de Chavigny, dit Juliette. Il ne viendra pas,
ce matin.... Voyons l'entrée de madame de Léry. À vous, madame de
Guiraud.... Prenez la réplique.

Et elle lut:

--«Figurez-vous que je lui montre cette bourse....»

Madame de Guiraud s'était levée. Parlant d'une voix de tête, prenant
un air fou, elle commença:

--«Tiens, c'est assez gentil. Voyons donc.»

Lorsque le domestique lui avait ouvert, Hélène s'imaginait une tout
autre scène. Elle croyait trouver Juliette nerveuse, très-pâle,
frissonnant à la pensée du rendez-vous, hésitante et attirée; et elle
se voyait elle-même la conjurant de réfléchir, jusqu'à ce que la jeune
femme, étranglée de sanglots, se jetât dans ses bras. Alors, elles
auraient pleuré ensemble, Hélène se serait retirée avec la pensée
qu'Henri désormais était perdu pour elle, mais qu'elle avait assuré
son bonheur. Et, nullement, elle tombait sur cette répétition, à
laquelle elle ne comprenait rien; elle trouvait Juliette le visage
reposé, ayant bien dormi à coup sûr, l'esprit assez libre pour
discuter les gestes de madame Berthier, ne se préoccupant pas le moins
du monde de ce qu'elle pourrait faire l'après-midi. Cette
indifférence, cette légèreté glaçaient Hélène, qui arrivait toute
brûlante de passion.

Elle voulut parler. Elle demanda, au hasard:

--Qui est-ce qui fait ce Chavigny?

--Malignon, dit Juliette, en se tournant d'un air étonné. Il a joué
Chavigny tout l'hiver dernier.... L'ennuyeux, c'est qu'on ne peut pas
l'avoir aux répétitions.... Écoutez, mesdames, je vais lire le rôle de
Chavigny. Sans cela, nous n'en sortirons jamais.

Et, dès lors, elle aussi joua, faisant l'homme, avec un grossissement
involontaire de la voix et des airs cavaliers qu'elle prenait,
entraînée par la situation. Madame Berthier roucoulait, la grosse
madame de Guiraud se donnait une peine infinie pour être vive et
spirituelle. Pierre entra mettre du bois au feu; et, d'un regard en
dessous, il examinait ces dames, qu'il trouvait drôles.

Cependant, Hélène, toujours résolue, malgré le serrement de son coeur,
essaya de prendre Juliette à l'écart.

--Une minute seulement. J'ai quelque chose à vous dire.

--Oh! impossible, ma chère.... Vous voyez bien, je suis prise....
Demain, si vous avez le temps.

Hélène se tut. Le ton détaché de la jeune femme l'irritait. Elle
sentait une colère, à la voir si paisible, lorsque elle-même endurait
depuis la veille une si douloureuse agonie. Un instant, elle fut sur
le point de se lever et de laisser aller les choses. Elle était bien
sotte de vouloir sauver cette femme; tout son cauchemar de la nuit
recommençait; sa main, qui venait de chercher la lettre dans sa poche,
la serrait, brûlante de fièvre. Pourquoi donc aurait-elle aimé les
autres, puisque les autres ne l'aimaient pas et ne souffraient pas
comme elle?

--Oh! très-bien, cria tout d'un coup Juliette.

Madame Berthier appuyait la tête à l'épaule de madame de Guiraud, en
sanglotant, en répétant:

--«Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre.»

--Vous aurez un succès fou, dit Juliette. Prenez un temps, n'est-ce
pas?... «Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre....» Et laissez
votre tête. C'est adorable.... À vous, madame de Guiraud.

--«Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, une
fantaisie....», déclama la grosse dame.

--Parfait! Mais la scène est longue. Hein? reposons-nous un
instant.... Il faut que nous réglions bien ce mouvement-là.

Alors, toutes trois, elles discutèrent l'arrangement du salon. La
porte de la salle à manger, à gauche, servirait pour les entrées et
les sorties; on placerait un fauteuil à droite, un canapé au fond, et
l'on pousserait la table près de la cheminée. Hélène, qui s'était
levée, les suivait, comme si elle se fût intéressée à cette mise en
place. Elle avait renoncé au projet de provoquer une explication, elle
voulait simplement faire une dernière tentative, en empêchant Juliette
de se trouver au rendez-vous.

--Je venais, lui dit-elle, vous demander si ce n'est pas aujourd'hui
que vous faites une visite à madame de Chermette.

--Oui, cette après-midi.

--Alors, si vous le permettez, je viendrai vous prendre, car il y a
longtemps que j'ai promis à cette dame d'aller la voir.

Juliette eut une seconde d'embarras. Mais elle se remit tout de suite.

--Certainement, je serais très-heureuse.... Seulement, j'ai un tas de
courses, je passe chez des fournisseurs d'abord, je ne sais vraiment
pas à quelle heure j'arriverai chez madame de Chermette.

--Ça ne fait rien, reprit Hélène; ça me promènera.

--Écoutez, je puis vous parler franchement.... Eh bien! n'insistez
pas, vous me gêneriez.... Ce sera pour l'autre lundi.

Cela était dit sans une émotion, si nettement, avec un si tranquille
sourire, qu'Hélène, confondue, n'ajouta rien. Elle dut donner un coup
de main à Juliette, qui voulait tout de suite porter le guéridon près
de la cheminée. Puis, elle se recula, tandis que la répétition
continuait. Après la fin de la scène, madame de Guiraud, dans son
monologue, lança avec beaucoup de force ces deux phrases:

--«Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi, nous
valons mieux qu'eux!»

Que devait-elle faire, maintenant? Et Hélène, dans le tumulte que
cette question soulevait en elle, n'avait plus que des pensées
confuses de violence. Elle éprouvait l'irrésistible besoin de se
venger du beau calme de Juliette, comme si cette sérénité était une
injure à la fièvre qui l'agitait. Elle rêvait sa perte, pour voir si
elle garderait toujours le sang-froid de son indifférence. Puis, elle
se méprisait d'avoir eu des délicatesses et des scrupules. Vingt fois,
elle aurait dû dire à Henri: «Je t'aime, prends-moi, allons-nous-en,»
et ne pas frissonner, et montrer le visage blanc et reposé de cette
femme, qui, trois heures avant un premier rendez-vous, jouait la
comédie chez elle. À cette minute encore, elle tremblait plus qu'elle;
c'était là ce qui l'affolait, la conscience de son emportement au
milieu de la paix rieuse de ce salon, la peur d'éclater tout d'un coup
en paroles passionnées. Elle était donc lâche?

Une porte s'était ouverte, elle entendit tout d'un coup la voix
d'Henri qui disait:

--Ne vous dérangez pas.... Je passe seulement.

La répétition allait finir. Juliette, qui lisait toujours le rôle de
Chavigny, venait de saisir la main de madame de Guiraud.

--«Ernestine, je vous adore!» cria-t-elle, dans un élan plein de
conviction.

--«Vous n'aimez donc plus madame de Blainville?» récita madame de
Guiraud.

Mais Juliette refusa de continuer, tant que son mari resterait là. Les
hommes n'avaient pas besoin de savoir. Alors, le docteur se montra
très-aimable pour ces dames; il les complimenta, il leur promit un
grand succès. Ganté de noir, très-correct avec son visage rasé, il
rentrait de ses visites. En arrivant, il avait simplement salué Hélène
d'un petit signe de tête. Lui, avait vu, à la Comédie-Française, une
très-grande actrice dans le rôle de madame de Léry; et il indiquait à
madame de Guiraud des jeux de scène.

--Au moment où Chavigny va tomber à vos pieds vous vous approchez de
la cheminée, vous jetez la bourse au feu. Froidement, n'est-ce pas?
sans colère, en femme qui joue l'amour....

--Bon, bon, laisse-nous, répétait Juliette. Nous savons tout ça.

Et, comme il poussait enfin la porte de son cabinet, elle reprit le
mouvement.

--Ernestine, je vous adore!

Henri, avant de sortir, avait salué Hélène du même signe de tête. Elle
était restée muette, s'attendant à quelque catastrophe. Ce brusque
passage du mari lui semblait plein de menaces. Mais lorsqu'il ne fut
plus là, il lui apparut ridicule, avec sa politesse et son
aveuglement. Lui aussi s'occupait de cette comédie imbécile! Et il
n'avait pas eu une flamme dans le regard en la voyant là! Alors, toute
la maison lui devint hostile et glaciale. C'était un écroulement, rien
ne la retenait plus, car elle détestait Henri autant que Juliette. Au
fond de sa poche, elle avait repris la lettre entre ses doigts
crispés. Elle balbutia un «au revoir», elle s'en alla, dans un vertige
qui faisait tourner les meubles autour d'elle; tandis que ces mots
prononcés par madame de Guiraud retentissaient à ses oreilles
sonnantes:

--«Adieu. Vous m'en voudrez peut-être aujourd'hui, mais vous aurez
demain quelque amitié pour moi, et, croyez-moi, cela vaut mieux qu'un
caprice.»

Sur le trottoir, lorsque Hélène eut refermé la porte, elle tira la
lettre d'un geste violent et comme mécanique, elle la glissa dans la
botte. Puis, elle demeura quelques secondes, stupide, à regarder
l'étroite lame de cuivre qui était retombée.

--C'est fait, dit-elle à demi-voix.

Elle revoyait les deux chambres tendues de cretonne rose, les
bergères, le grand lit; il y avait là Malignon et Juliette; tout d'un
coup le mur se fendait, le mari entrait; et elle ne savait plus, elle
était très-calme. D'un regard instinctif, elle regarda si personne ne
l'avait aperçue mettant la lettre. La rue était vide. Elle tourna le
coin, elle remonta.

--Tu as été sage, ma chérie? dit-elle en embrassant Jeanne.

La petite, assise sur le même fauteuil, leva son visage boudeur. Sans
répondre, elle jeta ses deux bras autour du cou de sa mère, elle la
baisa, en poussant un gros soupir. Elle avait bien du chagrin. Au
déjeuner, Rosalie s'étonna.

--Madame a donc fait une longue course?

--Pourquoi donc? demanda Hélène.

--C'est que madame mange d'un tel appétit.... Il y a longtemps que
madame n'a si bien mangé....

C'était vrai. Elle avait très-faim, un brusque soulagement lui
creusait l'estomac. Elle se sentait dans une paix, dans un bien-être
indicibles. Après les secousses de ces deux derniers jours, un silence
venait de se faire en elle, ses membres étaient délassés, assouplis
comme au sortir d'un bain. Elle n'éprouvait plus que la sensation
d'une lourdeur quelque part, un poids vague qui l'appesantissait.

Lorsqu'elle rentra dans la chambre, ses regards allèrent droit à la
pendule, dont les aiguilles marquaient midi vingt-cinq minutes. Le
rendez-vous de Juliette était pour trois heures. Encore deux heures et
demie. Elle fit ce calcul machinalement. D'ailleurs, elle n'avait
aucune hâte, les aiguilles marchaient, personne au monde, maintenant,
n'avait le pouvoir de les arrêter; et elle laissait les faits
s'accomplir. Depuis longtemps, un bonnet d'enfant commencé traînait
sur le guéridon. Elle le prit et se mit à coudre devant la fenêtre. Un
grand silence endormait la chambre. Jeanne s'était assise à sa place
habituelle; mais elle restait les mains lasses, abandonnées.

--Maman, dit-elle, je ne peux pas travailler, ça ne m'amuse pas.

--Eh bien, ma chérie, ne fais rien.... Tiens, tu enfileras mes
aiguilles.

Alors, l'enfant, muette, s'occupa avec des gestes ralentis. Elle
coupait soigneusement des bouts de fil égaux, mettait un temps infini
à trouver le trou de l'aiguille; et elle n'arrivait que juste, sa mère
usait une à une les aiguillées qu'elle lui préparait.

--Tu vois, murmura-t-elle, ça va plus vite.... Ce soir, mes six petits
bonnets seront terminés.

Et elle se tourna pour regarder la pendule. Une heure dix minutes.
Encore près de deux heures. Maintenant, Juliette devait commencer à
s'habiller. Henri avait reçu la lettre. Oh! certainement, il irait.
Les indications étaient précises, il trouverait tout de suite. Mais
ces choses lui semblaient très-loin encore et la laissaient froide.
Elle cousait à points réguliers, avec une application d'ouvrière. Les
minutes, une à une, s'écoulaient. Deux heures sonnèrent.

Un coup de sonnette l'étonna.

--Qui est-ce donc, petite mère? demanda Jeanne, qui avait tressailli
sur sa chaise.

Et comme M. Rambaud entrait:

--C'est toi!... Pourquoi sonnes-tu si fort? Tu m'as fait peur.

Le digne homme parut consterné. Il avait eu la main un peu lourde, en
effet.

--Je ne suis pas gentille aujourd'hui, j'ai mal, continuait l'enfant.
Il ne faut pas me faire peur.

M. Rambaud s'inquiéta. Qu'avait donc la pauvre chérie? Et il ne
s'assit, rassuré, qu'en apercevant Hélène lui adresser un léger signe,
pour l'avertir que l'enfant était dans ses noirs, comme disait
Rosalie. D'ordinaire, il venait très-rarement dans la journée. Aussi
voulut-il expliquer tout de suite sa visite. C'était pour un
compatriote, un vieil ouvrier qui ne trouvait plus de travail, à cause
de son grand âge, et qui avait sa femme paralytique, dans une petite
chambre, grande comme la main. On ne se figurait pas une pareille
misère. Le matin même, il était monté chez eux, afin de se rendre
compte. Un trou sous les toits, avec une fenêtre à tabatière, dont les
vitres cassées laissaient tomber la pluie; là dedans, une paillasse,
une femme enveloppée dans un ancien rideau, et l'homme hébété,
accroupi par terre, n'ayant même plus le courage de donner un coup de
balai.

--Oh! les malheureux, les malheureux! répétait Hélène, émue aux
larmes.

Ce n'était pas le vieil ouvrier qui embarrassait M. Rambaud. Il le
prendrait chez lui, il trouverait bien à l'occuper. Mais la femme,
cette paralytique que son mari n'osait laisser un instant seule et
qu'il fallait rouler comme un paquet, où la mettre, qu'en faire?

--J'ai songé à vous, continua-t-il, il faut que vous la fassiez entrer
tout de suite dans un hospice.... Je serais allé directement chez
monsieur Deberle, mais j'ai pensé que vous le connaissez davantage,
que vous auriez plus d'influence.... S'il veut bien s'en occuper,
l'affaire sera arrangée demain.

Jeanne avait écouté, toute pâle, tremblante d'un frisson de pitié.
Elle joignit les mains, elle murmura:

--Oh! maman, sois bonne, fais entrer la pauvre femme....

--Mais bien sûr! dit Hélène, dont l'émotion grandissait. Dès que je
vais pouvoir, je parlerai au docteur, il s'occupera lui-même des
démarches.... Donnez-moi les noms et l'adresse, monsieur Rambaud.

Celui-ci écrivit une note sur le guéridon. Puis, se levant:

--Il est deux heures trente-cinq, dit-il. Vous pourriez peut-être
trouver le docteur chez lui.

Elle s'était levée également, elle regarda la pendule, avec un sursaut
de tout son corps. Il était bien deux heures trente-cinq, et les
aiguilles marchaient. Elle balbutia, elle dit que le docteur devait
être parti pour ses visites. Ses regards ne quittaient plus la
pendule. Cependant, M. Rambaud, son chapeau à la main, la tenait
debout, recommençait son histoire. Ces pauvres gens avaient tout
vendu, jusqu'à leur poêle; depuis le commencement de l'hiver, ils
passaient les jours et les nuits sans feu. À la fin de décembre, ils
étaient restés quatre jours sans manger. Hélène eut une exclamation
douloureuse. Les aiguilles marquaient trois heures moins vingt. M.
Rambaud mit encore deux grandes minutes à partir.

--Eh bien! je compte sur vous, dit-il.

Et, se penchant pour embrasser Jeanne:

--Au revoir, ma chérie.

--Au revoir.... Sois tranquille, maman n'oubliera pas, je lui ferai
souvenir.

Lorsque Hélène revint de l'antichambre, où elle avait accompagné M.
Rambaud, l'aiguille était aux trois quarts. Dans un quart d'heure,
tout serait fini. Immobile devant la cheminée, elle eut la brusque
vision de la scène qui allait se passer: Juliette se trouvait déjà là,
Henri entrait et la surprenait. Elle connaissait la chambre, elle
percevait les moindres détails avec une netteté effrayante. Alors,
secouée encore par l'histoire lamentable de M. Rambaud, elle sentit un
grand frisson qui lui montait des membres à la face. Et un cri
éclatait en elle. C'était une infamie, ce qu'elle avait fait, cette
lettre écrite, cette dénonciation lâche. Cela lui apparaissait tout
d'un coup ainsi, dans une lueur aveuglante. Vraiment, elle avait
commis une infamie pareille! Et elle se rappelait le geste dont elle
avait jeté la lettre dans la boîte, avec la stupeur d'une personne qui
en aurait regardé une autre faire une mauvaise action, sans avoir eu
l'idée d'intervenir. Elle sortait comme d'un rêve. Que s'était-il donc
passé? pourquoi était-elle là, à suivre toujours les aiguilles sur ce
cadran? Deux minutes nouvelles s'étaient écoulées.

--Maman, dit Jeanne, si tu veux, nous irons voir le docteur ensemble,
ce soir.... Ça me promènera. J'étouffe aujourd'hui.

Hélène n'entendait pas. Encore treize minutes. Elle ne pouvait
pourtant pas laisser s'accomplir une telle abomination. Il n'y avait
plus en elle, dans ce réveil tumultueux, qu'une volonté furieuse
d'empêcher cela. Il le fallait, elle ne vivrait plus. Et, folie, elle
courut dans la chambre.

--Ah! tu m'emmènes! cria Jeanne joyeusement. Nous allons voir le
docteur tout de suite, n'est-ce pas, petite mère?

--Non, non, répondait-elle, cherchant ses bottines, se baissant pour
regarder sous le lit.

Elle ne les trouva pas; elle eut un geste de suprême insouciance, en
pensant qu'elle pouvait bien sortir avec les petits souliers
d'appartement qu'elle avait aux pieds. Maintenant, elle bouleversait
l'armoire à glace pour trouver son châle. Jeanne s'était approchée,
très-câline.

--Alors, tu ne vas pas chez le docteur, petite mère?

--Non.

--Dis, emmène-moi tout de même.... Oh! emmène moi, tu me feras tant
plaisir!

Mais elle avait enfin son châle, elle le jetait sur ses épaules. Mon
Dieu! plus que douze minutes, juste le temps de courir. Elle irait
là-bas, elle ferait quelque chose, n'importe quoi. En chemin, elle
verrait.

--Petite mère, emmène-moi, répétait Jeanne d'une voix de plus en plus
basse et touchante.

--Je ne puis t'emmener, dit Hélène. Je vais quelque part où les
enfants ne vont pas.... Donne-moi mon chapeau.

Le visage de Jeanne avait blêmi. Ses yeux noircirent, sa voix devint
brève. Elle demanda:

--Où vas-tu?

La mère ne répondit pas, occupée à nouer les brides de son chapeau.
L'enfant continuait:

--Tu sors toujours sans moi, à présent.... Hier, tu es sortie;
aujourd'hui, tu es sortie; et voilà que tu t'en vas encore. Moi, j'ai
trop de peine, j'ai peur ici, toute seule.... Oh! je mourrai, si tu me
laisses.... Entends-tu, je mourrai, petite mère....

Puis, sanglotante, prise d'une crise de douleur et de rage, elle se
cramponna à la jupe d'Hélène.

--Voyons, lâche-moi, sois raisonnable, je vois revenir, répétait
celle-ci.

--Non, je ne veux pas.... non, je ne veux pas.... bégayait l'enfant.
Oh! tu ne m'aimes plus, sans cela tu m'emmènerais.... Oh! je sens bien
que tu aimes mieux les autres.... Emmène-moi, emmène-moi, ou je vais
rester là par terre, tu me retrouveras par terre....

Et elle nouait ses petits bras autour des jambes de sa mère, elle
pleurait dans les plis de sa robe, s'accrochant à elle, se faisant
lourde pour l'empêcher d'avancer. Les aiguilles marchaient, il était
trois heures moins dix. Alors, Hélène pensa que jamais elle
n'arriverait assez tôt; et, la tête perdue, elle repoussa Jeanne
violemment, en criant:

--Quelle enfant insupportable! C'est une vraie tyrannie!... Si tu
pleures, tu auras affaire à moi!

Elle sortit, referma rudement la porte. Jeanne avait reculé en
chancelant jusqu'à la fenêtre, les larmes coupées par cette brutalité,
raidie et toute blanche. Elle tendit les bras vers la porte, cria
encore à deux reprises: «Maman! maman!» Et elle resta là, retombée sur
sa chaise, les yeux agrandis, la face bouleversée par cette pensée
jalouse que sa mère la trompait.

Dans la rue, Hélène hâtait le pas. La pluie avait cessé; seules, de
grosses gouttes, coulant des gouttières, lui mouillaient lourdement
les épaules. Elle s'était promis de réfléchir dehors, d'arrêter un
plan. Mais elle n'avait plus que le besoin d'arriver. Lorsqu'elle
s'engagea dans le passage des Eaux, elle hésita une seconde.
L'escalier se trouvait changé en torrent, les ruisseaux de la rue
Raynouard débordaient et s'engouffraient. Il y avait, le long des
marches, entre les murs resserrés, des rejaillissements d'écume;
tandis que des pointes de pavé miroitaient, lavées par l'averse. Un
coup de lumière blafarde, tombant du ciel gris, blanchissait le
passage, entre les branches noires des arbres. Elle retroussa à peine
sa jupe, elle descendit. L'eau montait à ses chevilles, ses petits
souliers manquèrent de rester dans les flaques; et elle entendait
autour d'elle, le long de la descente, un chuchotement clair, pareil
au murmure des petites rivières qui coulent sous les herbes, au fond
des bois.

Tout d'un coup, elle se trouva dans l'escalier, devant la porte. Elle
demeura là, haletante, torturée. Puis, elle se souvint, elle préféra
frapper à la cuisine.

--Comment, c'est vous! dit la mère Fétu.

Elle n'avait pas sa voix larmoyante. Ses yeux minces luisaient,
pendant qu'un rire de vieille complaisante frétillait dans les mille
rides de son visage. Elle ne se gênait plus, elle lui tapota dans les
mains, en écoutant ses paroles entrecoupées. Hélène lui donna vingt
francs.

--Dieu vous le rende! balbutia la mère Fétu par habitude. Tout ce que
vous voudrez, ma petite.




IV


Malignon, renversé dans un fauteuil, allongeant les jambes devant le
grand feu qui flambait, attendait tranquillement. Il avait eu le
raffinement de fermer les rideaux des fenêtres et d'allumer les
bougies. La première pièce, où il se trouvait, était vivement éclairée
par un petit lustre et deux candélabres. Dans la chambre, au
contraire, une obscurité régnait; seule la suspension de cristal
mettait là un crépuscule à demi éteint. Malignon tira sa montre.

--Fichtre! murmura-t-il, est-ce qu'elle me ferait encore poser
aujourd'hui?

Et il eut un léger bâillement. Il attendait depuis une heure, il ne
s'amusait guère. Cependant, il se leva, donna un coup d'oeil aux
préparatifs. L'arrangement des fauteuils ne lui plut pas, il roula une
causeuse devant la cheminée. Les bougies brûlaient avec des reflets
roses dans les tentures de cretonne, la pièce se chauffait,
silencieuse, étouffée; tandis que, au dehors, soufflaient de brusques
coups de vent. Puis, il visita une dernière fois la chambre, et là il
goûta une satisfaction de vanité: elle lui paraissait très-bien, tout
à fait «chic», capitonnée comme une alcôve, le lit perdu dans une
ombre voluptueuse. Au moment où il donnait une bonne tournure aux
dentelles des oreillers, on frappa trois coups rapides. C'était le
signal.

--Enfin, dit-il tout haut, d'un air triomphant.

Et il courut ouvrir. Juliette entra, la voilette baissée, empaquetée
dans un manteau de fourrures. Pendant que Malignon refermait doucement
la porte, elle resta un instant immobile, sans qu'on pût voir
l'émotion qui lui coupait la parole. Mais, avant que le jeune homme
ait eu le temps de lui prendre la main, elle releva sa voilette, elle
montra son visage souriant, un peu pâle, très-calme.

--Tiens! vous avez allumé, s'écria-t-elle. Je croyais que vous
détestiez ça, les bougies en plein jour.

Malignon, qui s'apprêtait à la serrer dans ses bras, d'un geste
passionné qu'il avait médité, fût décontenancé et expliqua que le jour
était trop laid, que ses fenêtres donnaient sur des terrains vagues.
D'ailleurs, il adorait la nuit.

--On ne sait jamais avec vous, reprit-elle en le plaisantant. Le
printemps dernier, à mon bal d'enfants, vous m'avez fait toute une
affaire: on était dans un caveau, on aurait cru entrer chez un
mort.... Enfin, mettons que votre goût a changé.

Elle semblait en visite, affectant une assurance qui grossissait un
peu sa voix. C'était le seul indice de son trouble. Par moments, elle
avait une légère contraction du menton, comme si elle eût éprouvé une
gêne dans la gorge. Mais ses yeux brillaient, elle goûtait le vif
plaisir de son imprudence. Cela la changeait, elle songeait à madame
de Chermette, qui avait un amant. Mon Dieu! c'était drôle tout de
même.

--Voyons votre installation, reprit-elle.

Et elle fit le tour de la pièce. Il la suivait, réfléchissant qu'il
aurait dû l'embrasser tout de suite; maintenant, il ne pouvait plus,
il devait attendre. Pourtant, elle regardait les meubles, examinait
les murs, levait la tête, se reculait, tout en parlant.

--Je n'aime guère votre cretonne. Elle est d'un commun! Où avez-vous
trouvé ce rose abominable?... Tiens, voilà une chaise qui serait
gentille, si le bois n'était pas si doré.... Et pas un tableau, pas un
bibelot; rien que votre lustre et vos candélabres qui manquent de
style.... Ah bien! mon cher, je vous conseille de vous moquer encore
de mon pavillon japonais!

Elle riait, elle se vengeait de ses anciennes attaques, dont elle lui
avait toujours tenu rancune.

--Il est joli, votre goût, parlons-en!... Mais vous ne savez pas que
mon magot vaut mieux que tout votre mobilier!... Un commis de
nouveautés n'aurait pas voulu de ce rose-là. Vous avez donc fait le
rêve de séduire votre blanchisseuse?

Malignon, très-vexé, ne répondait rien. Il essayait de la conduire
dans la chambre. Elle resta sur le seuil, en disant qu'elle n'entrait
pas dans les endroits où il faisait si noir. D'ailleurs, elle voyait
suffisamment, la chambre valait le salon. Tout ça sortait du faubourg
Saint-Antoine. Et ce fut surtout la suspension qui l'égaya. Elle fut
impitoyable, elle revenait sans cesse à cette veilleuse de camelote,
le rêve des petites ouvrières qui ne sont pas dans leurs meubles. On
trouvait des suspensions pareilles dans tous les bazars pour sept
francs cinquante.

--Je l'ai payée quatre-vingt-dix francs, finit par crier Malignon,
impatienté.

Alors, elle parut enchantée de l'avoir mis en colère. Il s'était
calmé, il lui demanda sournoisement:

--Vous ne retirez pas votre manteau?

--Si, répondit-elle; il fait une chaleur chez vous!

Elle ôta même son chapeau, qu'il alla porter avec la fourrure sur le
lit. Quand il revint, il la trouva assise devant le feu, regardant
encore autour d'elle. Elle était redevenue sérieuse; elle consentit à
se montrer conciliante.

--C'est très-laid, mais vous n'êtes tout de même pas mal. Les deux
pièces auraient pu être très-bien.

--Oh! pour ce que je veux en faire! laissa-t-il échapper, avec un
geste d'insouciance.

Il regretta tout de suite cette parole stupide. On ne pouvait pas être
plus grossier ni plus maladroit. Elle avait baissé la tête, reprise
d'une gêne douloureuse à la gorge. Pendant un instant, elle venait
d'oublier pourquoi elle était là. Il voulut au moins profiter de
l'embarras où il l'avait mise.

--Juliette, murmura-t-il en se penchant vers elle.

Elle le fit asseoir d'un geste. C'était aux bains de mer, à Trouville,
que Malignon, ennuyé par la vue de l'Océan, avait eu la belle idée de
tomber amoureux. Depuis trois années déjà, ils vivaient dans une
familiarité querelleuse. Un soir, il lui prit la main. Elle ne se
fâcha pas, plaisanta d'abord. Puis, la tête vide, le coeur libre, elle
s'imagina qu'elle l'aimait. Jusqu'à ce jour, elle avait à peu près
fait tout ce que faisaient ses amies, autour d'elle; mais une passion
lui manquait, la curiosité et la besoin d'être comme les autres la
poussèrent. Dans les commencements, si le jeune homme s'était montré
brutal, elle aurait infailliblement succombé. Il eut la fatuité de
vouloir vaincre par son esprit, il la laissa s'habituer au jeu de
coquette qu'elle jouait. Aussi, dès sa première violence, une nuit
qu'ils regardaient la mer ensemble, comme des amants d'opéra-comique,
l'avait-elle chassé, étonnée, irritée de ce qu'il dérangeait ce roman
dont elle s'amusait. À Paris, Malignon s'était juré d'être plus
habile. Il venait de la reprendre dans une période d'ennui, à la fin
d'un hiver fatigant, lorsque les plaisirs connus, les dîners, les
bals, les premières représentations, commençaient à la désoler par
leur monotonie. L'idée d'un appartement meublé tout exprès dans un
quartier perdu, le mystère d'un pareil rendez-vous, la pointe d'odeur
suspecte qu'elle flairait, l'avaient séduite. Cela lui semblait
original, il fallait bien tout voir. Et elle avait, au fond d'elle, un
si beau calme, qu'elle n'était guère plus troublée chez Malignon que
chez les peintres où elle montait quêter des toiles pour ses ventes de
charité.

--Juliette, Juliette, répétait le jeune homme, en cherchant des
inflexions de voix caressantes.

--Allons, soyez raisonnable, dit-elle simplement.

Et elle prit un écran chinois sur la cheminée, elle continua, très à
l'aise, comme si elle se trouvait dans son propre salon:

--Vous savez que nous avons répété ce matin.... Je crains bien de
n'avoir pas eu la main heureuse en choisissant madame Berthier. Elle
fait une Mathilde pleurnicheuse, insupportable.... Ce monologue si
joli, quand elle s'adresse à sa bourse: «Pauvre petite, je te baisais
tout à l'heure....» eh bien! elle le récite comme une pensionnaire qui
a préparé un compliment.... Je suis très-inquiète.

--Et madame de Guiraud? demanda-t-il, en rapprochant sa chaise et en
lui prenant la main.

--Oh! elle est parfaite.... J'ai déniché là une excellente madame de
Léry, qui aura du mordant, de la verve....

Elle lui abandonnait sa main qu'il baisait entre deux phrases, sans
qu'elle parût s'en apercevoir.

--Mais le pis, voyez-vous, disait-elle, c'est que vous ne soyez pas
là. D'abord, vous feriez des observations à madame Berthier; ensuite,
il est impossible que nous arrivions à un bon ensemble, si vous ne
venez jamais.

Il avait réussi à lui passer un bras derrière la taille.

--Du moment où je sais mon rôle...., murmura-t-il.

--Oui, c'est très-bien; seulement, il y a la mise en scène à régler....
Vous n'êtes guère gentil, de ne pas nous consacrer trois ou quatre
matinées.

Elle ne put continuer, il lui mettait une pluie de baisers sur le cou.
Alors, elle dut remarquer qu'il la tenait dans ses bras, elle le
repoussa, en le souffletant légèrement avec l'écran chinois qu'elle
avait gardé. Sans doute elle s'était juré de ne pas le laisser aller
plus loin. Son visage blanc rougissait sous l'ardent reflet du feu,
ses lèvres s'amincissaient dans la moue d'une curieuse que ses
sensations étonnent. Vraiment, ce n'était que cela! Il aurait fallu
voir jusqu'au bout; et une peur la prenait.

--Laissez moi, balbutia-t-elle en souriant d'un air contraint, je vais
encore me fâcher....

Mais il crut l'avoir touchée. Il pensait très-froidement: «Si je la
laisse sortir d'ici comme elle est entrée, elle est perdue pour moi.»
Les paroles étaient inutiles, il lui reprit les mains, voulut remonter
aux épaules. Un instant, elle parut s'abandonner. Elle n'avait qu'à
fermer les yeux, elle saurait. Cette envie lui venait, et elle la
discutait au fond d'elle, avec une grande lucidité. Cependant, il lui
sembla que quelqu'un criait non. C'était elle qui avait crié, avant
même de s'être répondu.

--Non, non, répétait-elle. Lâchez-moi, vous me faites du mal.... Je ne
veux pas, je ne veux pas.

Comme il ne disait toujours rien, la poussant vers la chambre, elle se
dégagea violemment. Elle obéissait à des mouvements singuliers, en
dehors de ses désirs; elle était irritée contre elle-même et contre
lui. Dans son trouble, des paroles entrecoupées lui échappaient. Ah!
certes, il la récompensait bien mal de sa confiance. Qu'espérait-il
donc en montrant cette brutalité? Elle le traita même de lâche. Jamais
de la vie elle ne le reverrait. Mais il la laissait parler pour
s'étourdir, il la poursuivait avec un rire méchant et bête. Elle finit
par balbutier, réfugiée derrière un fauteuil, tout d'un coup vaincue,
comprenant qu'elle lui appartenait, sans qu'il eût encore avança les
mains pour la prendre. Ce fut une des minutes les plus désagréables de
son existence.

Et ils étaient là, face à face, le visage changé, honteux et violent,
lorsqu'un bruit éclata. Ils ne comprirent pas d'abord. On avait ouvert
une porte, des pas traversaient la chambre, tandis qu'une voix leur
criait:

--Sauvez-vous, sauvez-vous.... Vous allez être surpris.

C'était Hélène. Tous deux, stupéfiés, la regardaient. Leur étonnement
était si grand, qu'ils en oubliaient l'embarras de leur situation;
Juliette n'eut pas un mouvement de gêne.

--Sauvez-vous, répétait Hélène. Votre mari sera ici dans deux minutes.

--Mon mari, bégaya la jeune femme, mon mari.... Pourquoi ça? à propos
de quoi?

Elle devenait imbécile. Tout se brouillait dans sa tête. Cela lui
paraissait prodigieux qu'Hélène fût là et qu'elle lui parlât de son
mari. Mais celle-ci eut un geste de colère.

--Ah! si vous croyez que j'ai le temps de vous expliquer.... Il va
venir. Vous voilà avertie. Partez vite, partez tous les deux.

Alors, Juliette entra dans une agitation extraordinaire. Elle courait
au milieu des pièces, bouleversée, lâchant des mots sans suite:

--Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu.... Je vous remercie. Où est mon manteau?
Que c'est bête, cette chambre toute noire! Donnez-moi mon manteau,
apportez une bougie que je trouve mon manteau.... Ma chère, ne faites
pas attention, si je ne vous remercie pas.... Je ne sais où sont les
manches; non, je ne sais plus, je ne peux plus.... La peur la
paralysait, il fallut qu'Hélène l'aidât à mettre son manteau. Elle
posa son chapeau de travers, ne noua pas même les brides. Mais le pis
fut qu'on perdit une grande minute à chercher sa voilette, qui était
tombée sous le lit.... Elle balbutiait, les mains éperdues et
tremblantes, tâtant sur elle si elle n'oubliait rien de compromettant.

--Quelle leçon! quelle leçon!... Ah! c'est bien fini, par exemple!
Malignon, très-pale, avait une figure sotte. Il piétinait, se sentant
détesté et ridicule. La seule réflexion nette qu'il fût en état de
faire, était que décidément il n'avait pas de chance. Il ne lui vint
aux lèvres que cette pauvre question:

--Alors, vous croyez que je dois m'en aller aussi?

Et comme on ne lui répondait pas, il prit sa canne, en continuant de
causer, pour affecter un beau sang-froid. On avait tout le temps.
Justement, il existait un autre escalier, un petit escalier de service
abandonné, mais où l'on pouvait passer encore. Le fiacre de madame
Deberle était resté devant la porte; il les emmènerait tous deux par
les quais. Et il répétait:

--Calmez-vous donc. Ça s'arrange très-bien.... Tenez, c'est par ici.

Il avait ouvert une porte, on apercevait l'enfilade des trois petites
pièces, noires et délabrées, laissées dans toute leur crasse. Une
bouffée d'air humide entra. Juliette, avant de s'engager dans cette
misère, eut une dernière révolte, demandant tout haut:

--Comment ai-je pu venir! Quelle abomination!... Jamais je ne me
pardonnerai.

--Dépêchez-vous, disait Hélène, aussi anxieuse qu'elle.

Elle la poussa. Alors, la jeune femme se jeta à son cou en pleurant.
C'était une réaction nerveuse. Une honte la prenait; elle aurait voulu
se défendre, dire pourquoi on l'avait trouvée chez cet homme. Puis,
d'un mouvement instinctif, elle retroussa ses jupons, comme si elle
allait traverser un ruisseau. Malignon, qui était passé le premier,
déblayait du bout de sa botte les plâtras encombrant l'escalier de
service. Les portes se refermèrent.

Cependant, Hélène était restée debout au milieu du petit salon. Elle
écoutait. Un silence s'était fait autour d'elle, un grand silence,
chaud et enfermé, que troublait seul le pétillement des bûches
réduites en braise. Ses oreilles sonnaient, elle n'entendait rien.
Mais, au bout d'un temps qui lui parut interminable, il y eut un
brusque roulement de voiture. C'était le fiacre de Juliette qui
partait. Alors, elle soupira, elle eut toute seule un geste muet de
remerciement. La pensée qu'elle n'aurait pas l'éternel remords d'avoir
bassement agi, la noyait d'un sentiment plein de douceur et de vague
reconnaissance. Elle était soulagée, très-attendrie, mais tout d'un
coup si faible, après la crise atroce dont elle sortait, qu'elle ne se
sentait plus la force de s'éloigner à son tour. Au fond, elle songeait
qu'Henri allait venir et qu'il devait trouver quelqu'un là. On frappa,
elle ouvrit tout de suite.

Ce fut d'abord une grande surprise. Henri entrait, préoccupé de cette
lettre sans signature qu'il avait reçue, le visage blêmi d'inquiétude.
Mais, quand il l'aperçut, un cri lui échappa.

--Vous!... Mon Dieu! c'était vous!

Et il y avait, dans ce cri, encore plus de stupeur que de joie. Il ne
comptait guère sur ce rendez-vous donné avec tant de hardiesse. Puis,
tous ses désirs d'homme furent éveillés par une offre si imprévue,
dans le mystère voluptueux de cette retraite.

--Vous m'aimez, vous m'aimez, balbutia-t-il, Enfin, vous voilà, et moi
qui n'avais pas compris!

Il ouvrit les bras, il voulait la prendre. Hélène lui avait souri à
son entrée. Maintenant, elle reculait, toute pâle. Sans doute, elle
l'attendait, elle s'était dit qu'ils causeraient ensemble un instant,
qu'elle inventerait une histoire. Et, brusquement, la situation lui
apparaissait. Henri croyait à un rendez-vous. Jamais elle n'avait
voulu cela. Elle se révoltait.

--Henri, je vous en supplie.... Laissez-moi....

Mais il lui avait saisi les poignets, il l'attirait lentement, comme
pour la vaincre tout de suite d'un baiser. L'amour grandi en lui
pendant des mois, endormi plus tard par la rupture de leur intimité,
éclatait d'autant plus violent, qu'il commençait à oublier Hélène.
Tout le sang de son coeur montait à ses joues; et elle se débattait,
en lui voyant cette face ardente, qu'elle reconnaissait et qui
l'effrayait. Déjà deux fois il l'avait regardée avec ces regards fous.

--Laissez moi, vous me faites peur.... Je vous jure que vous vous
trompez.

Alors, il parut surpris de nouveau.

--C'est bien vous qui m'avez écrit? demanda-t-il. Elle hésita une
seconde. Que dire, que répondre?

--Oui, murmura-t-elle enfin.

Elle ne pouvait pourtant pas livrer Juliette après l'avoir sauvée.
C'était comme un abîme où elle se sentait glisser elle-même. Henri, à
présent, examinait les deux pièces, s'étonnant de l'éclairage et de
leur décoration. Il osa l'interroger.

--Vous êtes ici chez vous?

Et comme elle se taisait.

--Votre lettre m'a beaucoup tourmenté.... Hélène, vous me cachez
quelque chose. De grâce, rassurez-moi.

Elle n'écoutait pas, elle songeait qu'il avait raison de croire à un
rendez-vous. Qu'aurait-elle fait là, pourquoi l'aurait-elle attendu?
Elle ne trouvait aucune histoire. Elle n'était même plus certaine de
ne pas lui avoir donné ce rendez-vous. Une étreinte l'enveloppait,
dans laquelle elle disparaissait lentement.

Lui, la pressait davantage. Il la questionnait de tout près, les
lèvres sur les lèvres, pour lui arracher la vérité.

--Vous m'attendiez, vous m'attendiez?

Alors, s'abandonnant, sans force, reprisa par cette lassitude et cette
douceur qui la brisaient, elle consentit à dire ce qu'il dirait, à
vouloir ce qu'il voudrait.

--Je vous attendais, Henri....

Leurs bouches se rapprochaient encore.

--Mais pourquoi cette lettre?... Et je vous trouve ici!... Où
sommes-nous donc?

--Ne m'interrogez pas, ne cherchez jamais à savoir.... Il faut me
jurer cela.... C'est moi, je suis près de vous, vous le voyez bien.
Que demandez-vous de plus?

--Vous m'aimez?

--Oui, je vous aime.

--Vous êtes à moi, Hélène, à moi tout entière?

--Oui, tout entière.

Les lèvres sur les lèvres, ils s'étaient baisés. Elle avait tout
oublié, elle cédait à une force supérieure. Cela lui semblait
maintenant naturel et nécessaire. Une paix s'était faite en elle, il
ne lui venait plus que des sensations et des souvenirs de jeunesse.
Par une journée d'hiver semblable, lorsqu'elle était jeune fille, rue
des Petites-Maries, elle avait manqué mourir, dans une pièce sans air,
devant un grand feu de charbon allumé pour un repassage. Un autre
jour, en été, les fenêtres étaient ouvertes, et un pinson égaré dans
la rue noire avait d'un coup d'aile fait le tour de sa chambre.
Pourquoi donc songeait-elle à sa mort, pourquoi voyait-elle cet oiseau
s'envoler? Elle se sentait pleine de mélancolie et d'enfantillage,
dans l'anéantissement délicieux de tout son être.

--Mais tu es mouillée, murmura Henri. Tu es donc venue à pied?

Il baissait la voix pour la tutoyer, il lui parlait à l'oreille, comme
si on avait pu l'entendre. Maintenant qu'elle se livrait, ses désirs
tremblaient devant elle, il l'entourait d'une caresse ardente et
timide, n'osant plus, retardant l'heure. Un souci fraternel lui venait
pour sa santé, il avait le besoin de s'occuper d'elle, dans quelque
chose d'intime et de petit.

--Tu as les pieds trempés, tu vas prendre du mal, répétait-il. Mon
Dieu! s'il y a du bon sens à courir les rues avec des souliers
pareils!

Il l'avait fait asseoir devant le feu. Elle souriait, sans se
défendre, lui abandonnant ses pieds pour qu'il la déchaussât. Ses
petits souliers d'appartement, crevés dans les flaques du passage des
Eaux, étaient lourds comme des éponges. Il les retira, les posa aux
deux côtés de la cheminée. Les bas, eux aussi, restaient humides,
marqués d'une tache boueuse jusqu'à la cheville. Alors, sans qu'elle
songeât à rougir, d'un geste fâché et plein de tendresse dans sa
brusquerie, il les lui enleva, en disant:

--C'est comme ça qu'on s'enrhume. Chauffe-toi. Et il avait poussé un
tabouret.

Les deux pieds de neige, devant la flamme, s'éclairaient d'un reflet
rose. On étouffait un peu. Au fond, la chambre avec son grand lit
dormait; la veilleuse s'était noyée, un des rideaux de la portière,
détaché de son embrasse, masquait à moitié la porte. Dans le petit
salon, les bougies, qui brûlaient très-hautes, avaient mis l'odeur
chaude d'une fin de soirée. Par moments, on entendait au dehors le
ruissellement d'une averse, un roulement sourd dans le grand silence.

--Oui, c'est vrai, j'ai froid, murmura-t-elle avec un frisson, malgré
la grosse chaleur.

Ses pieds de neige étaient glacés. Alors, il voulut absolument les
prendre dans ses mains. Ses mains brûlaient, elles les réchaufferaient
tout de suite.

--Les sens-tu? demandait-il. Tes pieds sont si petits que je puis les
envelopper tout entiers.

Il les serrait dans ses doigts fiévreux. Les bouts roses passaient
seulement. Elle haussait les talons, en entendait le léger frôlement
des chevilles. Il ouvrait les mains, les regardait quelques secondes,
si fins, si délicats, avec leur pouce un peu écarté. La tentation fut
trop forte, il les baisa. Puis, comme elle tressaillait:

--Non, non, chauffe-toi.... Quand tu auras chaud.

Tous deux avaient perdu la conscience du temps et des lieux. Ils
éprouvaient la vague sensation d'être très-avant dans une longue nuit
d'hiver. Ces bougies qui s'achevaient dans la moiteur ensommeillée de
la pièce, leur faisaient croire qu'ils avaient dû veiller pendant des
heures. Mais ils ne savaient plus où. Autour d'eux, un désert se
déroulait; pas un bruit, pas une voix humaine, l'impression d'une mer
noire où soufflait une tempête. Ils étaient hors du monde, à mille
lieues des terres. Et cet oubli des liens qui les attachaient aux
êtres et aux choses, était si absolu, qu'il leur semblait naître là, à
l'instant même, et devoir mourir là, tout à l'heure, lorsqu'ils se
prendraient aux bras l'un de l'autre.

Même ils ne trouvaient plus de paroles. Les mots ne rendaient plus
leurs sentiments. Peut-être s'étaient-ils connus ailleurs, mais cette
ancienne rencontre n'importait pas. Seule, la minute présente
existait, et ils la vivaient longuement, ne parlant pas de leur amour,
habitués déjà l'un à l'autre comme après dix ans de mariage.

--As-tu chaud?

--Oh! oui, merci.

Une inquiétude la fit se pencher. Elle murmura:

--Jamais mes souliers ne seront secs.

Lui, la rassura, prit les petits souliers, les appuya contre les
chenets, en disant à voix très-basse:

--Comme cela, ils sécheront, je t'assure.

Il se retourna, baisa encore ses pieds, monta à sa taille. La braise
qui emplissait l'âtre les brûlait tous les deux. Elle n'eut pas une
révolte devant ces mains tâtonnantes, que le désir égarait de nouveau.
Dans l'effacement de tout ce qui l'entourait et de ce qu'elle était
elle-même, le seul souvenir de sa jeunesse demeurait encore, une pièce
où il faisait une chaleur aussi forte, un grand fourneau avec des
fers, sur lequel elle se penchait; et elle se rappelait qu'elle avait
éprouvé un anéantissement pareil, que cela n'était pas plus doux, que
les baisers dont Henri la couvrait ne lui donnaient pas une mort lente
plus voluptueuse. Lorsque, tout d'un coup, il la saisit entre ses
bras, pour l'emmener dans la chambre, elle eut pourtant une anxiété
dernière. Elle croyait que quelqu'un avait crié, il lui semblait
qu'elle oubliait quelqu'un sanglotant dans l'ombre. Mais ce ne fut
qu'un frisson, elle regarda autour de la pièce, elle ne vit personne.
Cette pièce lui était inconnue, aucun objet ne lui parla. Une averse
plus violente tombait avec une clameur prolongée. Alors, comme prise
d'un besoin de sommeil, elle s'abattit sur l'épaule d'Henri, elle se
laissa emporter. Derrière eux, l'autre rideau de la portière s'échappa
de son embrasse.

Quand Hélène revint, les pieds nus, chercher ses souliers devant le
feu qui se mourait, elle pensait que jamais ils ne s'étaient moins
aimés que ce jour-la.




V


Jeanne, les yeux sur la porte, restait dans le gros chagrin du brusque
départ de sa mère. Elle tourna la tête, la chambre était vide et
silencieuse; mais elle entendait encore le prolongement des bruits,
des pas précipités qui s'en allaient, un froissement de jupe, la porte
du palier refermée violemment. Puis, il n'y avait plus rien. Et elle
était seule. Toute seule, toute seule. Sur le lit, le peignoir de sa
mère, jeté à la volée, pendait, la jupe élargie, une manche contre le
traversin, dans l'attitude étrangement écrasée d'une personne qui
serait tombée là sanglotante et comme vidée par une immense douleur.
Des linges traînaient. Un fichu noir faisait par terre une tache de
deuil. Dans le désordre des sièges bousculés, du guéridon poussé
devant l'armoire à glace, elle était toute seule, elle sentait des
larmes l'étrangler, en regardant ce peignoir où sa mère n'était plus,
étiré dans une maigreur de morte. Elle joignit les mains, elle appela
une dernière fois: «Maman! maman!» Mais les tentures de velours bleu
assourdissaient la chambre. C'était fini, elle était seule.

Alors, le temps coula. Trois heures sonneront à la pendule. Un jour
bas et louche entrait par les fenêtres. Des nuées couleur de suie
passaient, qui assombrissaient encore le ciel. À travers les vitres,
couvertes d'une légère buée, on apercevait un Paris brouillé, effacé
dans une vapeur d'eau, avec des lointains perdus dans de grandes
fumées. La ville elle-même n'était pas là pour tenir compagnie à
l'enfant, comme par ces claires après-midi, où il lui semblait qu'en
se penchant un peu, elle allait toucher les quartiers avec la main.

Qu'allait-elle faire? Ses petits bras désespérés se serrèrent contre
sa poitrine. Son abandon lui apparaissait noir, sans bornes, d'une
injustice et d'une méchanceté qui l'enrageaient. Elle n'avait jamais
rien vu d'aussi vilain, elle pensait que tout allait disparaître, que
rien ne reviendrait jamais plus. Puis, elle aperçut près d'elle, dans
un fauteuil, sa poupée, assise le dos contre un coussin, les jambes
allongées, en train de la regarder, comme une personne. Ce n'était pas
sa poupée mécanique, mais une grande poupée avec une tête de carton,
des cheveux frisés, des yeux d'émail, dont le regard fixe la troublait
parfois; depuis deux ans qu'elle la déshabillait et la rhabillait, la
tête s'était écorchée au menton et aux joues, les membres de peau rose
bourrés de son avaient pris un alanguissement, une mollesse
dégingandée de vieux linges. La poupée, pour le moment, était en
toilette de nuit, vêtue d'une seule chemise, les bras disloqués, l'un
en l'air, l'autre en bas. Alors, Jeanne, en voyant que quelqu'un était
avec elle, se sentit un instant moins malheureuse. Elle la prit entre
ses bras, la serra bien fort, tandis que la tête sa balançait en
arrière, le cou cassé. Et elle lui parlait, elle était la plus sage,
elle avait bon coeur, jamais elle ne sortait et ne la laissait toute
seule. C'était son trésor, son petit chat, son cher petit coeur. Toute
frémissante, se retenant pour ne pas pleurer encore, elle la couvrit
de baisers.

Cette furie de caresses la vengeait un peu, la poupée retomba sur son
bras comme une loque. Elle s'était levée, elle regardait dehors, le
front appuyé contre une vitre. La pluie avait cessé, les nuages de la
dernière averse, emportés par un coup de vent, roulaient à l'horizon,
vers les hauteurs du Père-Lachaise que noyaient des hachures grises;
et Paris, sur ce fond d'orage, éclairé d'une lumière uniforme, prenait
une grandeur solitaire et triste. Il semblait dépeuplé, pareil à ces
villes des cauchemars que l'on aperçoit dans un reflet d'astre mort.
Bien sûr, ce n'était guère joli. Vaguement, elle songeait aux gens
qu'elle avait aimés, depuis qu'elle était au monde. Son bon ami le
plus ancien, à Marseille, était un gros chat rouge, qui pesait
très-lourd; elle le prenait sous le ventre en serrant ses petits bras,
elle le portait comme ça d'une chaise à une autre, sans qu'il se mit
en colère; puis, il avait disparu, c'était la première méchanceté dont
elle se souvînt. Ensuite, elle avait eu un moineau; celui-là était
mort, elle l'avait ramassé un matin par terre, dans la cage; ça
faisait deux. Elle ne comptait pas ses joujoux qui se cassaient pour
lui causer du chagrin, toutes sortes d'injustices dont elle souffrait
beaucoup, parce qu'elle était trop bête. Une poupée surtout, pas plus
haute que la main, l'avait désespérée en se laissant écraser la tête;
même elle la chérissait tant, qu'elle l'avait enterrée en cachette
dans un coin de la cour; et plus tard, prise du besoin de la revoir et
l'ayant déterrée, elle s'était rendue malade de peur, en la retrouvant
si noire et si laide. Toujours les autres cessaient de l'aimer les
premiers. Ils s'abîmaient, ils partaient; enfin, il y avait de leur
faute. Pourquoi donc? Elle ne changeait pas, elle. Quand elle aimait
les gens, ça durait toute la vie. Elle ne comprenait pas l'abandon.
Cela était une chose énorme, monstrueuse, qui ne pouvait entrer dans
son petit coeur sans le faire éclater. Un frisson la prenait, aux
pensées confuses, lentement éveillées en elle. Alors, on se quittait
un jour, on s'en allait chacun de son côté, on ne se voyait plus, on
ne s'aimait plus. Et les yeux sur Paris, immense et mélancolique, elle
restait toute froide, devant ce que sa passion de douze ans devinait
des cruautés de l'existence.

Cependant, son baleine avait encore terni la vitre. Elle effaça de la
main la buée qui l'empêchait de voir. Des monuments, au loin, lavés
par l'averse, avaient des miroitements de glaces brunies. Des files de
maisons, propres et nettes, avec leurs façades pâles, au milieu des
toitures, semblaient des pièces de linge étendues, quelque lessive
colossale séchant sur des prés à l'herbe rousse. Le jour blanchissait,
la queue du nuage qui couvrait encore la ville d'une vapeur, laissait
percer le rayonnement laiteux du soleil; et l'on sentait une gaieté
hésitante au-dessus des quartiers, certains coins où le ciel allait
rire. Jeanne regardait en bas, sur le quai et sur les pentes du
Trocadéro, la vie des rues recommencer, après cette rude pluie, qui
tombait par brusques averses. Les fiacres reprenaient leurs cahots
ralentis, tandis que les omnibus, dans le silence des chaussées encore
désertes, passaient avec un redoublement de sonorité. Des parapluies
se fermaient, des passants abrités sous les arbres se hasardaient d'un
trottoir à l'autre, au milieu du ruissellement des flaques coulant aux
ruisseaux. Elle s'intéressait surtout à une dame et à une petite fille
très-bien mises, qu'elle voyait debout sous la tente d'une marchande
de jouets, près du pont. Sans doute, elles s'étaient réfugiées là,
surprises par la pluie. La petite dévalisait la boutique, tourmentait
la dame pour avoir un cerceau; et toutes deux s'en allaient
maintenant, l'enfant qui courait, rieuse et lâchée, poussait le
cerceau sur le trottoir. Alors, Jeanne redevint très-triste, sa poupée
lui parut affreuse. C'était un cerceau qu'elle voulait, et être
là-bas, et courir, pendant que sa mère, derrière elle, aurait marché à
petits pas, en lui criant de ne pas aller si loin. Tout se brouillait.
A chaque minute, elle essuyait la vitre. On lui avait défendu d'ouvrir
la fenêtre; mais elle se sentait pleine de révolte, elle pouvait
regarder dehors au moins, puisqu'on ne l'emmenait pas. Elle ouvrit,
elle s'accouda comme une grande personne, comme sa mère, lorsqu'elle
se mettait là et qu'elle ne parlait plus.

L'air était doux, d'une douceur humide, qui lui semblait très-bonne.
Une ombre, peu à peu étendue sur l'horizon, lui fit lever la tête.
Elle avait, au-dessus d'elle, la sensation d'un oiseau géant, les
ailes élargies. D'abord, elle ne vit rien, le ciel restait clair; mais
une tache sombre se montra à l'angle de la toiture, déborda, envahit
le ciel. C'était un nouveau grain, poussé par un terrible vent
d'ouest. Le jour avait baissé rapidement, la ville était noire, dans
une lueur livide qui donnait aux façades un ton de vieille rouille.
Presque aussitôt la pluie tomba. Les chaussées furent balayées. Des
parapluies sa retournèrent, des promeneurs, fuyant de tous côtés,
disparurent comme des pailles. Une vieille dame tenait à deux mains
ses jupons, tandis que l'averse s'abattait sur son chapeau avec une
raideur de gouttière. Et la pluie marchait, on pouvait suivre le vol
du nuage à la course furieuse de l'eau vers Paris; la barre des
grosses gouttes enfilait les avenues des quais, dans un galop de
cheval emporté, soulevant une poussière, dont la petite fumée blanche
roulait au ras du sol avec une vitesse prodigieuse; elle descendait
les Champs-Élysées, s'engouffrait dans les longues rues droites du
quartier Saint-Germain, emplissait d'un bond les larges étendues, les
places vides, les carrefours déserts. En quelques secondes, derrière
cette trame de plus en plus épaisse, la ville pâlit, sembla se fondre.
Ce fut comme un rideau tiré obliquement du vaste ciel à la terre. Des
vapeurs montaient, l'immense clapotement avait un bruit assourdissant
de ferrailles remuées.

Jeanne, étourdie par la clameur, se reculait. Il lui semblait qu'un
mur blafard s'était bâti devant elle. Mais elle adorait la pluie, elle
revint s'accouder, allongea les bras, pour sentir les grosses gouttes
froides s'écraser sur ses mains. Cela l'amusait, elle se trempait
jusqu'aux manches. Sa poupée devait, comme elle, avoir mal à la tête.
Aussi venait-elle de la poser à califourchon sur la barre, le dos
contre le mur. Et, en voyant les gouttes l'éclabousser, elle pensait
que ça lui faisait du bien. La poupée, très-raide, avec l'éternel
sourire de ses petites dents, avait une épaule qui ruisselait, tandis
que des souffles de vent enlevaient sa chemise. Son pauvre corps, vide
de son, grelottait.

Pourquoi donc sa mère ne l'avait-elle pas emmenée? Jeanne trouvait,
dans cette eau qui lui battait les mains, une nouvelle tentation
d'être dehors. On devait être très-bien dans la rue. Et elle revoyait,
derrière le voile de l'averse, la petite fille poussant un cerceau sur
le trottoir. On ne pouvait pas dire, celle-là était sortie avec sa
mère. Même elles paraissaient joliment contentes toutes les deux. Ça
prouvait qu'on emmenait les petites filles, quand il pleuvait. Mais il
fallait vouloir. Pourquoi n'avait-on pas voulu? Alors, elle songeait
encore à son chat rouge qui s'en était allé, la queue en l'air, sur
les maisons d'en face, puis à cette petite bête de moineau, qu'elle
avait essayé de faire manger, quand il était mort, et qui avait fait
semblant de ne pas comprendre. Ces histoires lui arrivaient toujours,
on ne l'aimait pas assez fort. Oh! elle aurait été prête en deux
minutes; les jours où ça lui plaisait, elle s'habillait vite; les
bottines que Rosalie boutonnait, le paletot, le chapeau, et c'était
fini. Sa mère aurait bien pu l'attendre deux minutes. Quand elle
descendait chez ses amis, elle ne bousculait pas comme ça ses
affaires; quand elle allait au bois de Boulogne, elle la promenait
doucement par la main, elle s'arrêtait avec elle à chaque boutique de
la rue de Passy. Et Jeanne ne devinait pas, ses sourcils noirs se
fronçaient, ses traits si fins prenaient cette dureté jalouse qui lui
donnait un visage blême de vieille fille méchante. Elle sentait
confusément que sa mère était quelque part où les enfants ne vont pas.
On ne l'avait pas emmenée, pour lui cacher des choses. À ces pensées,
son coeur se serrait d'une tristesse indicible, elle avait mal.

La pluie devenait plus fine, des transparences se faisaient à travers
le rideau qui voilait Paris. Le dôme des Invalides reparut le premier,
léger et tremblant, dans la vibration luisante de l'averse. Puis, des
quartiers émergèrent du flot qui se retirait, la ville sembla sortir
d'un déluge, avec ses toits ruisselants, tandis que des fleuves
emplissaient encore les rues d'une vapeur. Mais, tout d'un coup, une
flamme jaillit, un rayon tomba au milieu de l'ondée. Alors, pendant un
instant, ce fut un sourire dans des larmes. Il ne pleuvait plus sur le
quartier des Champs-Élysées, la pluie sabrait la rive gauche, la Cité,
les lointains des faubourgs; et l'on en voyait les gouttes filer comme
des traits d'acier, minces et drus dans le soleil. Vers la droite, un
arc-en-ciel s'allumait. À mesure que le rayon s'élargissait, des
hachures roses et bleues peinturluraient l'horizon d'un bariolage
d'aquarelle enfantine. Il y eut un flamboiement, une tombée de neige
d'or sur une ville de cristal. Et le rayon s'éteignit, un nuage avait
roulé, le sourire se noyait dans les larmes, Paris s'égouttait avec un
long bruit de sanglots, sous le ciel couleur de plomb.

Jeanne, les manches trempées, eut un accès de toux. Mais elle ne
sentait pas le froid qui la pénétrait, occupée maintenant de la pensée
que sa mère était descendue dans Paris. Elle avait fini par connaître
trois monuments, les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques;
elle répétait leurs noms, elle les désignait du doigt, sans s'imaginer
comment ils pouvaient être, quand on les regardait de près. Sans doute
sa mère se trouvait là-bas, et elle la mettait au Panthéon, parce que
celui-là l'étonnait le plus, énorme et planté tout en l'air comme le
panache de la ville. Puis, elle se questionnait. Paris restait pour
elle cet endroit où les enfants ne vont pas. On ne la menait jamais.
Elle aurait voulu savoir, pour se dire tranquillement: «Maman est là,
elle fait ceci.» Mais ça lui semblait trop vaste, on ne retrouvait
personne. Ses regards sautaient à l'autre bout de la plaine.
N'était-ce pas plutôt dans ce tas de maisons, à gauche, sur une
colline? ou tout près, sous les grands arbres dont les branches nues
ressemblaient à des fagots de bois mort? Si elle avait pu soulever les
toitures! Qu'était-ce donc, ce monument si noir? et cette rue, où
courait quelque chose de gros? et tout ce quartier dont elle avait
peur, parce que bien sûr on s'y battait. Elle ne distinguait pas
nettement; mais, sans mentir, ça remuait, c'était très-laid, les
petites filles ne devaient pas regarder. Toutes sortes de suppositions
vagues, qui lui donnaient envie de pleurer, troublaient son ignorance
d'enfant. L'inconnu de Paris, avec ses fumées, son grondement continu,
sa vie puissante, soufflait jusqu'à elle, par ce temps mou de dégel,
une odeur de misère, d'ordure et de crime, qui faisait tourner sa
jeune tête, comme si elle s'était penchée au-dessus d'un de ces puits
empestés, exhalant l'asphyxie de leur boue invisible. Les Invalides,
le Panthéon, la tour Saint-Jacques, elle les nommait, elle les
comptait; puis, elle ne savait plus, elle restait effrayée et
honteuse, avec la pensée entêtée que sa mère était dans ces vilaines
choses, quelque part qu'elle ne devinait point, tout au fond, là-bas.

Brusquement, Jeanne se tourna. Elle aurait juré qu'on avait marché
dans la chambre; même une main légère venait de lui effleurer
l'épaule. Mais la chambre était vide, dans le lourd désordre où Hélène
l'avait laissée; le peignoir pleurait toujours, allongé, écrasé sur le
traversin. Alors, Jeanne, toute blanche, fit d'un regard le tour de la
pièce, et son coeur se brisa. Elle était seule, elle était seule. Mon
Dieu! sa mère, en partant, l'avait poussée, et très-fort, à la jeter
par terre. Cela lui revenait dans une angoisse, la douleur de cette
brutalité la reprenait aux poignets et aux épaules. Pourquoi
l'avait-on battue? Elle était gentille, elle n'avait rien à se
reprocher. On lui parlait si doucement d'ordinaire, cette correction
la révoltait. Elle éprouvait cette sensation de ses peurs d'enfant,
lorsqu'on la menaçait du loup et qu'elle regardait, sans l'apercevoir;
c'était dans l'ombre comme des choses qui allaient l'écraser.
Pourtant, elle se doutait, la face blêmie, peu à peu gonflée d'une
colère jalouse. Tout d'un coup, la pensée que sa mère devait aimer
plus qu'elle les gens où elle avait couru, en la bousculant si fort,
lui fit porter les deux mains à sa poitrine. Elle savait à présent. Sa
mère la trahissait.

Sur Paris, une grande anxiété s'était faite, dans l'attente d'une
nouvelle bourrasque. L'air obscurci avait un murmure, d'épais nuages
planaient. Jeanne, à la fenêtre, toussa violemment; mais elle se
sentait comme vengée d'avoir froid, elle aurait voulu prendre du mal.
Les mains contre la poitrine, elle sentait là grandir son malaise.
C'était une angoisse, dans laquelle son corps s'abandonnait. Elle
tremblait de peur, et n'osait plus se retourner, toute froide à l'idée
de regarder encore dans la chambre. Quand on est petite, on n'a pas de
force. Qu'était-ce donc, ce mal nouveau, dont la crise l'emplissait de
honte et d'amère douceur? Lorsqu'on la taquinait, qu'on la
chatouillait malgré ses rires, elle avait eu parfois ce frisson
exaspéré. Toute raidie, elle attendait dans une révolte de ses membres
innocents et vierges. Et, du fond de son être, de son sexe de femme
éveillé, une vive douleur jaillit comme un coup reçu de loin. Alors,
défaillante, elle poussa un cri étouffé: «Maman! maman!» sans qu'on
pût savoir si elle appelait sa mère à son secours, ou si elle
l'accusait de lui envoyer ce mal dont elle se mourait.

À ce moment, la tempête éclatait. Dans le silence lourd d'anxiété, au-
dessus de la ville devenue noire, le vent hurla; et l'on entendit le
craquement prolongé de Paris, les persiennes qui battaient, les
ardoises qui volaient, les tuyaux de cheminée et les gouttières qui
rebondissaient sur le pavé des rues. Il y eut un calme de quelques
secondes; puis, un nouveau souffla passa, emplit l'horizon d'une
baleine si colossale, que l'océan des toitures, ébranlé, sembla
soulever ses vagues et disparut dans un tourbillon. Pendant un
instant, ce fut le chaos. D'énormes nuages, élargis comme des taches
d'encre, couraient au milieu de plus petits, dispersés et flottants,
pareils à des haillons que le vent déchiquetait et emportait fil à
fil. Un instant, deux nuées s'attaquèrent, se brisèrent avec des
éclats, qui semèrent de débris l'espace couleur de cuivre; et chaque
fois que l'ouragan sautait ainsi, soufflant de tous les points du
ciel, il y avait en l'air un écrasement d'armées, un écroulement
immense dont les décombres suspendus allaient écraser Paris. Il ne
pleuvait pas encore. Tout à coup, un nuage creva sur le centre de la
ville, une trombe d'eau remonta le cours de la Seine. Le ruban vert du
fleuve, criblé et sali par le clapotement des gouttes, se changeait en
un ruisseau de boue; et, un à un, derrière l'averse, les ponts
reparaissaient, amincis, légers dans la vapeur; tandis que, à droite
et à gauche, les quais déserts secouaient furieusement leurs arbres,
le long de la ligne grise des trottoirs. Au fond, sur Notre-Dame, le
nuage se partagea, versa un tel torrent, que la Cité fut submergée;
seules, en haut du quartier noyé, les tours nageaient dans une
éclaircie, comme des épaves. Mais, de toutes parts, le ciel s'ouvrait,
la rive droite à trois reprises parut engloutie. Une première ondée
ravagea les faubourgs lointains, s'élargissant, battant les pointes de
Saint-Vincent-de-Paul et de la tour Saint-Jacques qui blanchissaient
sous le flot. Deux autres, coup sur coup, ruisselèrent sur Montmartre
et sur les Champs-Élysées. Par instants, on distinguait les verrières
du Palais de l'Industrie fumant dans le rejaillissement de la pluie,
Saint-Augustin dont la coupole roulait au fond d'un brouillard comme
une lune éteinte, la Madeleine qui allongeait sa toiture plate,
pareille aux dalles lavées à grande eau de quelque parvis en ruine;
pendant que, en arrière, la masse énorme et sombrée de l'Opéra faisait
penser à un vaisseau démâté, la carène prise entre deux rocs,
résistante aux assauts de la tempête. Sur la rive gauche, que voilait
une poussière d'eau, on apercevait le dôme des Invalides, les flèches
de Sainte-Clotilde, les tours de Saint-Sulpice mollissant, se fondant
dans l'air trempé d'humidité. Un nuage s'élargit, la colonnade du
Panthéon lâcha des nappes qui menaçaient d'inonder les quartiers bas.
Et, dès ce moment, les coups de pluie frappèrent la ville à toutes
places; on eût dit que le ciel se jetait sur la terre; des rues
s'abîmaient, coulant à fond et surnageant, dans des secousses dont la
violence semblait annoncer la fin de la cité. Un grondement continu
montait, la voix des ruisseaux grossis, le tonnerre des eaux se vidant
aux égouts. Cependant, au-dessus de Paris boueux, que ces giboulées
salissaient du même ton jaune, les nuages s'effrangeaient, devenaient
d'une pâleur livide, également épandue, sans une fissure ni une tache.
La pluie s'amincissait, raide et pointue; et quand une rafale
soufflait encore, de grandes ondes moiraient les hachures grises, on
entendait les gouttes obliques, presque horizontales, fouetter lus
murs avec un sifflement, jusqu'à ce que, le vent tombé, elles
redevinssent droites, piquant la sol dans un apaisement obstiné, du
coteau de Passy à la campagne plate de Charenton. Alors, l'immense
cité, comme détruite et morte à la suite d'une suprême convulsion,
étendit son champ de pierres renversées, sous l'effacement du ciel.

Jeanne, affaissée à la fenêtre, avait de nouveau balbutié: «Maman!
maman!» et une immense fatigue la laissait toute faible, en face de
Paris englouti. Dans cet anéantissement, les cheveux envolés, le
visage mouillé de gouttes de pluie, elle gardait le goût de l'amère
douceur dont elle venait de frissonner, tandis que le regret de
quelque chose d'irrémédiable pleurait en elle. Tout lui semblait fini,
elle comprenait qu'elle devenait très-vieille. Les heures pouvaient
couler, elle ne regardait même plus dans la chambre. Cela lui était
égal, d'être oubliée et seule. Un tel désespoir emplissait son coeur
d'enfant, qu'il faisait noir autour d'elle. Si on la grondait comme
autrefois, quand elle était malade, ce serait très-injuste. Ça la
brûlait, ça la prenait comme un mal de tête. Sûrement, tout à l'heure,
on lui avait cassé quelque part une chose. Elle ne pouvait empêcher
ça. Il lui fallait bien se laisser faire ce qu'on voulait. À la fin,
elle était trop lasse. Sur la barre d'appui, elle avait noué ses deux
petits bras, et une somnolence la prenait, la tête appuyée, ouvrant de
temps à autre ses yeux très-grands, pour voir l'averse.

Toujours, toujours la pluie tombait, le ciel blême fondait en eau. Un
dernier souffle avait passé, on entendait un roulement monotone. La
pluie souveraine battait sans fin, au milieu d'une solennelle
immobilité, la ville qu'elle avait conquise, silencieuse et déserte.
Et c'était, derrière le cristal rayé de ce déluge, un Paris fantôme,
aux lignes tremblantes, qui paraissait se dissoudre. Il n'apportait
plus à Jeanne qu'un besoin de sommeil, avec de vilains rêves, comme si
tout son inconnu, le mal qu'elle ignorait, se fut exhalé en brouillard
pour la pénétrer et la faire tousser. Chaque fois qu'elle ouvrait les
yeux, des hoquets de toux la secouaient, et elle restait là quelques
secondes à le regarder; puis, en laissant retomber la tête, elle en
emportait l'image, il lui semblait qu'il s'étalait sur elle et
l'écrasait.

La pluie tombait toujours. Quelle heure pouvait-il être, maintenant?
Jeanne n'aurait pas pu dire. Peut-être la pendule ne marchait-elle
plus. Cela lui paraissait trop fatigant de se retourner. Il y avait au
moins huit jours que sa mère était partie. Elle avait cessé de
l'attendre, elle se résignait à ne plus la revoir. Puis, elle oubliait
tout, les misères qu'on lui avait faites, le mal étrange dont elle
venait de souffrir, même l'abandon où le monde la laissait. Une
pesanteur descendait en elle avec un froid de pierre. Elle était
seulement bien malheureuse, oh! malheureuse autant que les petits
pauvres perdus sous les portes, auxquels elle donnait des sous. Jamais
ça ne s'arrêterait, elle serait ainsi pendant des années, c'était trop
grand et trop lourd pour une petite fille. Mon Dieu! comme on
toussait, comme on avait froid, quand on ne vous aimait plus! Elle
fermait ses paupières appesanties, dans le vertige d'un assoupissement
fiévreux, et sa dernière pensée était un vague souvenir d'enfance, une
visite à un moulin, avec du blé jaune, des graines toutes petites, qu
coulaient sous des meules grosses comme des maisons.

Des heures, des heures passaient, chaque minute apportait un siècle.
La pluie tombait sans relâche, du même train tranquille, comme ayant
tout le temps, l'éternité, pour noyer la plaine. Jeanne dormait. Près
d'elle, sa poupée, pliée sur la barre d'appui, les jambes dans la
chambre et la tête dehors, semblait une noyée, avec sa chemise qui se
collait à sa peau rose, ses yeux fixes, ses cheveux ruisselants d'eau;
et elle était maigre à faire pleurer, dans sa posture comique et
navrante de petite morte. Jeanne, endormie, toussait; mais elle
n'ouvrait plus les yeux, sa tête roulait sur ses bras croisés, la toux
s'achevait en un sifflement, sans qu'elle s'éveillât. Il n'y avait
plus rien, elle dormait dans le noir, elle ne retirait même pas sa
main, dont les doigts rougis laissaient couler des gouttes claires,
une à une, au fond des vastes espaces qui se creusaient sous la
fenêtre. Cela dura encore des heures, des heures. À l'horizon, Paris
s'était évanoui comme une ombre de ville, le ciel se confondait dans
le chaos brouillé de l'étendue, la pluie grise tombait toujours,
entêtée.





CINQUIÈME PARTIE




I


Il faisait nuit depuis longtemps, lorsque Hélène rentra.

Pendant qu'elle montait péniblement l'escalier en s'aidant de la
rampe, son parapluie s'égouttait sur les marches. Devant sa porte,
elle resta quelques secondes à souffler, encore étourdie du roulement
de l'averse autour d'elle, du coudoiement des gens qui couraient, du
reflet des réverbères dansant le long des flaques. Elle marchait dans
un rêve, dans la surprise de ces baisers qu'elle venait de recevoir et
de rendre; et, tandis qu'elle cherchait sa clef, elle songeait qu'elle
n'avait ni remords ni joie. Cela était ainsi, elle ne pouvait faire
que cela fût autrement. Mais elle ne trouvait pas sa clef; sans doute
elle l'avait oubliée dans la poche de son autre robe. Alors, elle fut
très-contrariée, il lui sembla qu'elle s'était mise à la porte de
chez elle. Elle dut sonner.

--Ah! c'est madame, dit Rosalie en ouvrant. Je commençais à être
inquiète. Et, prenant le parapluie pour le porter à la cuisine, sur la
pierre de l'évier:

--Hein? quelle pluie!... Zéphyrin, qui vient d'arriver, était trempé
comme une soupe.... Je me suis permis de le retenir à dîner, madame. Il
a la permission de dix heures.

Hélène, machinalement, la suivait. Elle semblait avoir le besoin de
revoir toutes les pièces de son appartement, avant d'ôter son chapeau.

--Vous avez bien fait, ma fille, répondit-elle.

Un instant, elle se tint sur le seuil de la cuisine, regardant les
fourneaux allumés. D'un geste instinctif, elle ouvrit une armoire et
la referma. Tous les meubles étaient à leur place; elle les
retrouvait, cela lui causait un plaisir. Cependant, Zéphyrin s'était
levé respectueusement. Elle sourit, en lui adressant un léger signe de
tête.

--Je ne savais plus si je devais mettre le rôti, reprit la bonne.

--Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.

--Mais bientôt sept heures, madame.

--Comment! sept heures!

Et elle resta très-étonnée. Elle avait perdu la conscience du temps.
Ce fut pour elle un réveil.

--Et Jeanne? dit-elle.

--Oh! elle a été bien sage, madame. Même je crois qu'elle s'est
endormie, car je ne l'ai plus entendue.

--Vous ne lui avez donc pas donné de la lumière?

Rosalie resta embarrassée, ne voulant pas raconter que Zéphyrin lui
avait apporté des images. Mademoiselle n'avait pas bougé, c'était que
mademoiselle n'avait besoin de rien. Mais Hélène ne l'écoutait plus.
Elle entra dans la chambre, où un grand froid la saisit.

--Jeanne! Jeanne! appela-t-elle.

Aucune voix ne répondait. Ella se heurta contra un fauteuil. La porte
de la salle à manger, qu'elle avait laissée entre-bâillée, éclairait
un coin du tapis. Elle eut un frisson, on aurait dit que la pluie
tombait dans la pièce, avec ses souffles humides et son ruissellement
continu. Alors, en se tournant, elle aperçut le carré pâle que la
fenêtre taillait dans le gris du ciel.

--Qui donc a ouvert cette fenêtre! cria-t-elle. Jeanne! Jeanne!

Toujours pas de réponse. Une inquiétude mortelle la serrait au coeur.
Elle voulut voir à cette fenêtre; mais, en tâtant, elle sentit une
chevelure, Jeanne était là. Et, comme Rosalie arrivait avec une lampe,
l'enfant apparut, toute blanche, dormant la joue sur ses bras croisés,
tandis que l'éclaboussement des gouttes tombant du toit la mouillait.
Elle ne soufflait plus, abattue de désespoir et de fatigue. Ses
grandes paupières bleuâtres retenaient dans leurs cils deux grosses
larmes.

--Malheureuse enfant! balbutiait Hélène, s'il est permis!... Mon Dieu,
elle est toute froide!... S'endormir là, et par un pareil temps,
lorsqu'on lui avait défendu de toucher à la fenêtre!... Jeanne,
Jeanne, réponds-moi, réveille-toi! Rosalie s'était prudemment
esquivée. La petite, que sa mère avait enlevée entre ses bras,
laissait aller sa tête, comme ne pouvant secouer le sommeil de plomb
qui s'était emparé d'elle. Pourtant, elle ouvrit enfin les paupières;
et elle restait engourdie, hébétée, les yeux blessés par la lampe.

--Jeanne, c'est moi.... Qu'as-tu? Regarde, je viens de rentrer.

Mais elle ne comprenait pas, murmurant d'un air de stupeur:

--Ah!... ah!...

Elle examinait sa mère, comme si elle ne l'eût pas reconnue. Pois,
tout d'un coup, elle grelotta, elle parut sentir le grand froid de la
chambre. Ses idées revenaient, les larmes de ses cils roulèrent sur
ses joues. Elle se débattait, voulant qu'on ne la touchât pas.

--C'est toi, c'est toi.... Oh! laisse, tu me serres trop. J'étais si
bien.

Et, glissée de ses bras, elle avait peur d'elle. D'un regard inquiet,
elle remontait de ses mains à ses épaules; une des mains était
dégantée, elle reculait devant le poignet nu, la paume moite, les
doigts tièdes, de l'air sauvage dont elle fuyait devant la caresse
d'une main étrangère. Ce n'était plus la même odeur de verveine, les
doigts avaient dû s'allonger, la paume gardait une mollesse; et elle
restait exaspérée au contact de cette peau qui lui semblait changée.

--Voyons, je ne te gronde pas, continuait Hélène. Mais, vraiment,
est-ce raisonnable?... Embrasse-moi.

Jeanne reculait toujours. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu cette
robe, ni ce manteau à sa mère. La ceinture était lâche, les plis
tombaient d'une façon qui l'irritait. Pourquoi donc revenait-elle si
mal habillée, avec quelque chose de très-laid et de si triste dans
toutes ses affaires? Elle avait de la boue à son jupon, ses souliers
étaient crevés, rien ne lui tenait sur le corps, comme elle le disait
elle-même, lorsqu'elle se fâchait contre les petites filles qui ne
savaient pas s'habiller.

--Embrasse-moi, Jeanne.

Mais l'enfant ne reconnaissait pas davantage la voix, qui lui
paraissait plus forte. Elle était montée au visage, elle s'étonnait de
la petitesse lassée des yeux, de la rougeur fiévreuse des lèvres, de
l'ombre étrange dont la face entière était noyée. Elle n'aimait pas
ça, elle recommençait à avoir du mal dans la poitrine, comme lorsqu'on
lui faisait de la peine. Alors, énervée par l'approche de ces choses
subtiles et rudes qu'elle flairait, comprenant qu'elle respirait là
l'odeur de la trahison, elle éclata en sanglots.

--Non, non, je t'en prie.... Oh! tu m'as laissée seule, oh! j'ai été
trop malheureuse....

--Mais puisque je suis rentrée, ma chérie.... Ne pleure pas, je suis
rentrée.

--Non, non, c'est fini.... Je ne te veux plus.... Oh! j'ai attendu, j'ai
attendu, j'ai trop de mal.

Hélène l'avait reprise et l'attirait doucement, tandis que l'enfant
s'entêtait, répétant:

--Non, non, ce n'est plus la même chose, tu n'es plus la même.

--Comment? Qu'est-ce que tu dis là, mon enfant?

--Je ne sais pas, tu n'es plus la même.

--Tu veux dire que je ne t'aime plus?

--Je ne sais pas, tu n'es plus la même.... Ne dis pas non.... Tu ne sens
plus la même chose. C'est fini, fini, fini. Je veux mourir.

Toute pâle, Hélène la tenait de nouveau dans ses bras. Ça se voyait
donc sur son visage? Elle la baisa, mais la petite frissonnait, d'un
air de si profond malaise, qu'elle ne lui mit pas au front un second
baiser. Elle la garda pourtant. Ni l'une ni l'autre ne parlait plus.
Jeanne pleurait tout bas, dans la révolte nerveuse qui la raidissait.
Hélène songeait qu'il ne fallait pas donner d'importance aux caprices
des enfants. Au fond, elle avait une sourde honte, le poids de sa
fille sur son épaule la faisait rougir. Alors, elle posa Jeanne par
terre. Toutes deux furent soulagées.

--Maintenant, sois raisonnable, essuie tes yeux, reprit Hélène. Nous
arrangerons tout ça.

L'enfant obéit, se montra très-douce, un peu craintive, avec des
regards en dessous. Mais, brusquement, une quinte de toux la secoua.

--Mon Dieu! te voila malade, maintenant. Je ne puis vraiment
m'absenter une seconde.... Tu as eu froid?

--Oui, maman, dans le dos.

--Tiens! mets ce châle. Le poêle de la salle à manger est allumé. Tu
vas avoir chaud.... Est-ce que tu as faim?

Jeanne hésita. Elle allait dire la vérité, répondre non; mais elle eut
un nouveau regard oblique, et se recula, en disant à mi-voix:

--Oui, maman.

--Allons, ce ne sera rien, déclara Hélène, qui avait besoin de se
rassurer. Mais, je t'en prie, méchante enfant, ne me fais plus de ces
peurs.

Comme Rosalie revenait annoncer que madame était servie, elle la
gronda vivement. La petite bonne baissait la tête, en murmurant que
c'était bien vrai, qu'elle aurait dû veiller sur mademoiselle. Puis,
pour calmer madame, elle l'aida à se déshabiller. Bon Dieu! madame
était dans un joli état! Jeanne suivait les vêtements qui tombaient un
à un, comme si elle les eût interrogés, en s'attendant à voir glisser
de ces linges trempés de boue les choses qu'on lui cachait. Le cordon
d'un jupon surtout ne voulait pas céder; Rosalie dut travailler un
instant pour en défaire le noeud; et l'enfant se rapprocha, attirée,
partageant l'impatience de la bonne, se fâchant contre ce noeud, prise
de la curiosité de savoir comment il était fait. Mais elle ne put
rester, elle sa réfugia derrière un fauteuil, loin des vêtements dont
la tiédeur l'importunait. Elle tournait la tête. Jamais sa mère
changeant de robe ne l'avait gênée ainsi.

--Madame doit se sentir à son aise, disait Rosalie. C'est joliment
bon, du linge sec, lorsqu'on est mouillé.

Hélène, dans son peignoir de molleton bleu, poussa un léger soupir,
comme si elle eût en effet éprouvé un bien-être. Elle se retrouvait
chez elle, allégée, n'ayant plus à ses épaules le poids de ces
vêtements qu'elle avait traînés. La bonne eut beau lui répéter que le
potage était sur la table, elle voulut même se laver le visage et les
mains à grande eau. Quand elle fut toute blanche, humide encore, le
peignoir boutonné jusqu'au menton, Jeanne revint près d'elle, lui prit
une main et la baisa.

A table pourtant, la mère et la fille ne parlèrent point. Le poêle
ronflait, la petite salle à manger s'égayait avec son acajou luisant
et ses porcelaines claires. Mais Hélène semblait retombée dans cette
torpeur qui l'empêchait de penser; elle mangeait machinalement, d'un
air d'appétit. Jeanne, en face d'elle, levait ses regards par-dessus
son verre, sournoisement, ne perdant pas un de ses gestes. Elle
toussa. Sa mère, qui l'oubliait, s'inquiéta tout d'un coup.

--Comment! tu tousses encore!... Tu ne te réchauffes donc pas?

--Oh! si, maman, j'ai bien chaud.

Elle voulut lui tâter la main, pour voir si elle mentait. Alors, elle
s'aperçut que son assiette restait pleine.

--Tu disais que tu avais faim.... Tu n'aimes donc pas ça?

--Mais si, maman. Je mange.

Jeanne faisait un effort, avalait une bouchée. Hélène la surveillait
un instant, puis son souvenir retournait là-bas, dans cette chambre
pleine d'ombre. Et l'enfant voyait bien qu'elle ne comptait plus. Vers
la fin du repas, ses pauvres membres brisés s'étaient affaissés sur la
chaise, elle ressemblait à une petite vieille, avec les yeux pâles des
filles très-âgées que jamais plus personne n'aimera.

--Mademoiselle ne prend pas de la confiture? demanda Rosalie. Alors,
je puis ôter le couvert?

Hélène restait les yeux perdus.

--Maman, j'ai sommeil, dit Jeanne, d'une voix changée; veux-tu me
permettre de me coucher?... Je serai mieux dans mon lit.

De nouveau, sa mère parut s'éveiller en sursaut.

--Tu souffres, ma chérie! Où souffres-tu? parle donc!

--Mais non, quand je te dis!... J'ai sommeil, il est bien l'heure de
dormir.

Elle quitta sa chaise et se redressa, pour faire croire qu'elle
n'avait pas de mal. Ses petits pieds engourdis butaient sur le
parquet. Dans la chambre, elle s'appuya aux meubles, elle eut le
courage de ne pas pleurer, malgré le feu qui la brûlait partout. Sa
mère venait la coucher; et elle ne put que nouer ses cheveux pour la
nuit, tellement l'enfant avait mis de hâte à ôter elle-même ses
vêtements. Elle se glissa toute seule entre les draps, elle ferma vite
les yeux.

--Tu es bien? demandait Hélène, en remontant les couvertures et en la
bordant.

--Très-bien. Laisse-moi, ne me remue pas.... Emporte la lumière.

Elle ne désirait qu'une chose, être dans le noir pour rouvrir les yeux
et sentir son mal, sans que personne la regardât. Quand la lampe ne
fut plus là, elle ouvrit les yeux tout grands. Cependant, à côté, dans
la chambre, Hélène marchait. Un singulier besoin de mouvement la
tenait debout, la pensée de se coucher lui était insupportable. Elle
regarda la pendule; neuf heures moins vingt, qu'allait-elle faire?
Elle fouilla dans un tiroir, ne se souvint plus de ce qu'elle
cherchait. Puis, elle s'approcha de la bibliothèque, jeta un coup
d'oeil sur les livres, sans se décider, ennuyée par la seule lecture
des titres. Le silence de la chambre bourdonnait à ses oreilles; cette
solitude, cet air lourd lui devenaient une souffrance. Elle aurait
souhaité du bruit, du monde, quelque chose qui la tirât d'elle-même. A
deux reprises, elle écouta à la porte de la petite pièce où Jeanne ne
mettait pas un souffle. Tout dormait, elle tourna encore, déplaçant et
replaçant les objets qui lui tombaient sous la main. Mais elle eut une
pensée brusque, elle songeait que Zéphyrin devait être encore avec
Rosalie. Alors, soulagée, heureuse à l'idée de n'être plus seule, elle
se dirigea vers la cuisine, en traînant ses pantoufles.

Comme elle était dans l'antichambre et qu'elle poussait déjà la porte
vitrée du petit couloir, elle surprit le claquement sonore d'un
soufflet lancé à toute volée. La voix de Rosalie criait:

--Hein! tu me pinceras encore, peut-être!... À bas les pattes!

Tandis que Zéphyrin murmurait en grasseyant:

--Ça ne fait rien, ma belle, c'est comme je t'aime.... Et ça y est..

Mais la porte avait craqué. Lorsque Hélène entra, le petit soldat et
la cuisinière, attablés bien tranquillement, avaient tous les deux le
nez dans leur assiette. Ils jouaient l'indifférence, ce n'étaient pas
eux. Seulement, ils étaient très-rouges, leurs yeux luisaient comme
des chandelles, des frétillements les faisaient sauter sur leurs
chaises de paille. Rosalie se leva, se précipita.

--Madame désire quelque chose?

Hélène n'avait pas préparé de prétexte. Elle venait pour les voir,
pour causer, pour être avec du monde. Mais une honte la prit, elle
n'osa pas dire qu'elle ne voulait rien.

--Vous avez de l'eau chaude? demanda-t-elle enfin.

--Non, madame, et mon feu s'éteignait.... Oh! ça n'empêche pas, je vais
vous donner ça dans cinq minutes. Ça bout tout de suite.

Elle remit du charbon, posa la bouillotte. Puis, voyant que sa
maîtresse restait là, sur le seuil:

--Dans cinq minutes, madame, je vous porte ça. Alors, Hélène eut un
geste vague.

--Je ne suis pas pressée, j'attendrai.... Ne vous dérangez pas, ma
fille; mangez, mangez.... Voilà un garçon qui va être obligé de rentrer
à la caserne.

Rosalie consentit à se rasseoir. Zéphyrin, qui se tenait debout, salua
militairement et coupa de nouveau sa viande, en élargissant les
coudes, pour montrer qu'il savait se conduire. Quand ils mangeaient
ainsi ensemble, après le dîner de madame, ils ne tiraient même pas la
table au milieu de la cuisine, ils préféraient se mettre côte à côte,
le nez tourné vers la muraille. De cette façon, ils pouvaient se
donner des coups de genoux, se pincer, s'allonger des claques, sans
perdre un morceau; et, s'ils levaient les yeux, ils avaient la vue
réjouissante des casseroles. Un bouquet de laurier et de thym pendait,
la boîte aux épices avait une odeur poivrée. Autour d'eux, la cuisine,
qui n'était pas rangée encore, étalait la débandade de la desserte;
mais elle restait bien agréable tout de même pour des amoureux de bel
appétit, se payant là des choses dont on ne servait jamais à la
caserne. Ça sentait surtout le rôti, relevé d'une pointe de vinaigre,
le vinaigre de la salade. Les reflets du gaz dansaient dans les
cuivres et dans les fers battus. Comme le fourneau chauffait
terriblement, ils avaient entr'ouvert la fenêtre, et des souffles de
vent frais, venus du jardin, gonflaient le rideau de cotonnade bleue.

--Vous devez rentrer à dix heures précises? demanda Hélène.

--Oui, madame, sauf votre respect, répondit Zéphyrin.

--C'est qu'il y a une belle course!... Vous prenez l'omnibus?

--Oh! madame, des fois.... Voyez-vous, avec un bon petit trot
gymnastique, ça va encore mieux.

Elle avait fait un pas dans la cuisine, elle s'appuyait contre le
buffet, les mains tombées et nouées sur son peignoir. Elle causa
encore du vilain temps de la journée, de ce qu'on mangeait au
régiment, de la cherté des oeufs. Mais chaque fois qu'elle avait posé
une question et qu'ils avaient répondu, la conversation cessait. Elle
les gênait, ainsi derrière leurs dos; ils ne se retournaient plus,
parlant dans leurs assiettes, pliant les épaules sous ses regards,
tandis qu'ils avalaient de toutes petites bouchées, pour être propres.
Elle, calmée, se trouvait bien là.

--Ne vous impatientez pas, madame, dit Rosalie, voilà déjà l'eau qui
chante.... Si le feu était plus vif....

Hélène l'empêcha de se déranger. Tout à l'heure. Elle éprouvait
seulement une grande lassitude dans les jambes. Machinalement, elle
traversa la cuisine, alla près de la fenêtre, où elle voyait la
troisième chaise, une chaise de bois, très-haute, qui se transformait
en escabeau, lorsqu'on la renversait. Mais elle ne s'assit pas tout de
suite. Elle avait aperçu, sur un coin de la table, un tas d'images.

--Tiens! dit-elle en les prenant, avec le désir d'être agréable à
Zéphyrin.

Le petit soldat eut un rire silencieux. Il rayonnait, suivant les
images du regard, hochant la tête, quand un beau morceau passait sous
les yeux de madame.

--Celle-là, dit-il tout d'un coup, je l'ai trouvée rue du Temple....
C'est une belle femme, qui a des fleurs dans son panier....

Hélène s'était assise. Elle examinait la belle femme, un couvercle de
boîte à pastilles, doré et verni, que Zéphyrin avait essuyé avec soin.
Sur le dossier de la chaise, un torchon l'empêchait de s'appuyer. Elle
le repoussa, s'absorba de nouveau. Alors, les deux amoureux, en voyant
madame si bonne, ne se gênèrent plus. Ils finirent même par l'oublier.
Hélène avait laissé, une à une, tomber les images sur ses genoux; et,
vaguement souriante, elle les regardait, elle les écoutait.

--Dis donc, mon petit, murmurait la cuisinière, tu ne reprends pas du
gigot?

Il ne répondait ni oui ni non, se balançait comme si on l'eût
chatouillé, puis s'élargissait d'aise, lorsqu'elle lui mettait une
épaisse tranche sur son assiette. Ses épaulettes rouges sautaient,
tandis que sa tête ronde, aux grandes oreilles écartées, avait le
branlement d'une tête de magot, dans son collet jaune. Il riait du
dos, éclatant dans sa tunique, qu'il ne déboutonnait jamais à la
cuisine, par respect pour madame.

--Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet, finit-il par dire, la
bouche pleine.

Ça, c'était un souvenir du pays. Tous deux crevèrent de rire; et
Rosalie se retint après la table, pour ne pas tomber. Un jour, c'était
avant leur première communion, Zéphyrin avait volé trois raves au père
Rouvet; elles étaient dures, les raves, oh! dures à se casser les
dents; mais Rosalie, tout de même, avait croqué sa part, derrière
l'école. Alors, toutes les fois qu'ils mangeaient ensemble, Zéphyrin
ne manquait pas de dire:

--Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet.

Et, toutes les fois, Rosalie crevait si fort, qu'elle cassait le
cordon de son jupon. On entendit le cordon qui partait.

--Hein! tu l'as cassé? dit le petit soldat triomphant.

Il envoya les mains, il voulait savoir. Mais il reçut des tapes.

--Reste tranquille, tu ne le raccommoderas pas, peut-être.... C'est
bête, de me casser mon cordon. J'en remets un chaque semaine. Puis,
comme il tâtait tout de même, elle lui prit entre ses gros doigts une
pincée de chair sur la main et la tortilla. Cette gentillesse allait
encore l'exciter, lorsque, d'un coup d'oeil furieux, elle lui montra
madame, qui les regardait. Sans trop se troubler, il se gonfla la joue
d'une énorme bouchée, clignant les paupières de son air de troupier
dégourdi, faisant mine de dire que les femmes ne détestent pas ça,
même les dames. Bien sûr, quand les gens s'aiment, on a toujours du
plaisir à les voir.

--Vous avez encore cinq ans à rester soldat? demanda Hélène, affaissée
sur la haute chaise de bois, s'oubliant dans une grande douceur.

--Oui, madame, peut-être quatre seulement, si on n'a pas besoin de
moi.

Rosalie comprit que madame songeait à son mariage. Elle s'écria, en
affectant d'être en colère:

--Oh! madame, il peut rester dix ans encore, ce n'est pas moi qui irai
le réclamer au gouvernement.... Il devient trop chatouilleur. Je crois
bien qu'on le débauche.... Oui, tu as beau rire. Mais, avec moi, ça ne
prend pas. Quand monsieur le maire sera là, nous verrons à plaisanter.

Et, comme il ricanait plus fort, pour se poser en séducteur devant
madame, la cuisinière se fâcha tout à fait.

--Va, je te conseille!... Au fond, vous savez, madame, qu'il est aussi
godiche. On n'a pas idée comme l'uniforme les rend bêtes. Ce sont des
airs qu'il se donne avec les camarades. Si je le mettais à la porte,
vous l'entendriez pleurer dans l'escalier.... Je me fiche de toi, mon
petit! Quand je voudrai, est-ce que tu ne seras pas toujours là, pour
savoir comment mes bas sont faits?

Elle le regardait de tout près; mais, à le voir ainsi, avec sa bonne
figure couleur de son qui commençait à être inquiète, elle fut
brusquement attendrie. Et, sans transition apparente:

--Ah! je ne t'ai pas dit, j'ai reçu une lettre de la tante.... Les
Guignard voudraient vendre leur maison. Oui, presque pour rien.... On
pourra peut-être, plus tard....

--Bigre! dit Zéphyrin épanoui, on serait chez soi là dedans.... Il y a
de quoi mettre deux vaches.

Alors, ils se turent. Ils étaient au dessert. Le petit soldat léchait
du raisiné sur son pain avec une gourmandise d'enfant, tandis que la
cuisinière pelait une pomme, soigneusement, d'un air maternel. Lui,
pourtant, avait fourré sous la table sa main restée libre, et il lui
faisait des minettes le long des genoux, mais si doucement, qu'elle
feignait de ne pas les sentir. Quand il restait honnête, elle ne se
fâchait point. Même elle devait aimer ça, sans l'avouer, car elle
avait de légers sauts de contentement sur sa chaise. Enfin, ce
jour-là, c'était un régal complet.

--Madame, voilà votre eau qui bout, dit Rosalie après un silence.

Hélène ne bougeait pas. Elle se sentait comme enveloppée dans leur
tendresse. Et elle continuait pour eux leurs rêves, elle se les
imaginait là-bas, dans la maison des Guignard, avec leurs deux vaches.
Cela la faisait sourire, de le voir si sérieux, la main sous la table,
tandis que la petite bonne se tenait très-raide, pour ne pas avoir
l'air. Toutes les distances se trouvaient rapprochées, elle n'avait
plus une conscience nette d'elle ni des autres, du lieu où elle était
ni de ce qu'elle venait y faire. Les cuivres flambaient sur les murs,
une mollesse la retenait, le visage noyé, sans qu'elle fût blessée du
désordre de la cuisine. Cet abaissement d'elle-même lui donnait la
profonde jouissance d'un besoin contenté. Elle avait seulement très-
chaud, le fourneau mettait des gouttes de sueur à son front pâle; et,
derrière elle, la fenêtre entr'ouverte soufflait sur sa nuque des
frissons délicieux.

--Madame, votre eau bout, répéta Rosalie. Il ne va rien rester dans la
bouillotte.

Et elle posa la bouillotte devant elle. Hélène, un instant surprise,
dut se lever.

--Ah! oui.... Je vous remercie.

Elle n'avait plus de prétexte, elle s'en alla lentement, à regret.
Dans sa chambre, la bouillotte l'embarrassa. Mais toute une passion
éclatait en elle. Cet engourdissement qui l'avait tenue comme
imbécile, se fondait en un flot de vie ardente, dont le ruissellement
la brûlait. Elle frissonnait de la volupté qu'elle n'avait point
éprouvée. Des souvenirs lui revenaient, ses sens s'éveillaient trop
tard, avec un immense désir inassouvi, Droite au milieu de la pièce,
elle eut un étirement de tout son corps, les mains levées et tordues,
faisant craquer ses membres énervés. Oh! elle l'aimait, elle le
voulait, elle se donnerait comme ça, la fois prochaine.

Et, au moment où elle ôtait son peignoir en regardant ses bras nus, un
bruit l'inquiéta, elle crut que Jeanne avait toussé. Alors, elle prit
la lampe. L'enfant, les paupières closes, semblait endormie. Mais,
lorsque sa mère tranquillisée eut tourné le dos, elle ouvrit ses yeux
tout grands, des yeux noirs qui la suivaient, pendant qu'elle
retournait dans la chambre. Elle ne dormait pas encore, elle ne
voulait pas qu'on la fit dormir. Une nouvelle crise de toux lui
déchira la gorge, et elle enfonça la tête sous la couverture, elle
l'étouffa. Maintenant, elle pouvait s'en aller, sa mère ne s'en
apercevrait plus. Elle gardait ses yeux ouverts dans la nuit, sachant
tout, comme si elle venait de réfléchir, et mourant de ça, sans une
plainte.




II


Hélène, le lendemain, eut toutes sortes d'idées pratiques. Elle
s'éveilla avec l'impérieux besoin de veiller elle-même sur son
bonheur, frissonnante à la crainte de perdre Henri par quelque
imprudence. À cette heure frileuse du lever, tandis que la chambre
engourdie dormait encore, elle l'adorait, elle le désirait, dans un
élan de tout son être. Jamais elle ne s'était connu ce souci d'être
habile. Sa première pensée fut qu'elle devait voir Juliette le matin
même. Elle éviterait ainsi des explications fâcheuses, des recherches
qui pouvaient tout compromettre.

Lorsqu'elle arriva chez madame Deberle, vers neuf heures, elle la
trouva déjà levée, pâle et les yeux rougis comme une héroïne de drame.
Et, dès qu'elle l'aperçut, la pauvre femme se jeta dans ses bras en
pleurant, en l'appelant son bon ange. Elle n'aimait pas du tout ce
Malignon, oh! elle le jurait! Mon Dieu! quelle aventure stupide! Elle
en serait morte, c'était certain! car, maintenant, elle ne se sentait
pas faite le moins du monde pour ces machines-là, les mensonges, les
souffrances, les tyrannies d'un sentiment toujours le même. Comme cela
lui semblait bon de se retrouver libre! Elle riait d'aise; puis, elle
sanglota de nouveau en suppliant son amie de ne pas la mépriser. Au
fond de sa fièvre, il y avait de la peur, elle croyait que son mari
savait tout. La veille, il était rentré agité. Elle accabla Hélène de
questions. Alors, celle-ci, avec une audace et une facilité qui
l'étonnaient elle-même, lui conta une histoire dont elle inventait les
détails un à un, abondamment. Elle lui jura que son mari ne se doutait
de rien. C'était elle qui, ayant tout appris et voulant la sauver,
avait imaginé d'aller ainsi troubler le rendez-vous. Juliette
l'écoutait, acceptait ce roman, le visage éclairé d'une joie
débordante, au milieu de ses larmes. Elle se jeta une fois encore à
son cou. Et Hélène n'était nullement gênée par ses caresses, elle
n'éprouvait aucun des scrupules de loyauté dont elle avait souffert
autrefois. Lorsqu'elle la quitta, après lui avoir fait promettre
d'être calme, elle riait au fond d'elle de son adresse, elle sortait
ravie.

Quelques jours se passèrent. Toute l'existence d'Hélène se trouvait
déplacée; elle ne vivait plus chez elle, elle vivait chez Henri, par
ses pensées de chaque heure. Plus rien n'existait que le petit hôtel
voisin, où son coeur battait. Dès qu'elle trouvait un prétexte, elle
accourait, elle s'oubliait, satisfaite de respirer le même air. Dans
ce premier ravissement de la possession, la vue de Juliette
l'attendrissait comme une dépendance d'Henri. Pourtant celui-ci
n'avait pu encore la rencontrer un instant seule. Elle semblait mettre
un raffinement à retarder l'heure du second rendez-vous. Un soir,
comme il la reconduisait jusqu'au vestibule, elle lui avait seulement
fait jurer de ne pas revoir la maison du passage des Eaux, en ajoutant
qu'il la compromettrait. Tous deux frémissaient dans l'attente de
l'étreinte passionnée dont ils se reprendraient, ils ne savaient plus
où, quelque part, une nuit. Et Hélène, hantée de ce désir, n'existait
désormais que pour cette minute-là, indifférente aux autres, passant
ses journées à l'espérer, très-heureuse et ayant seulement dans son
bonheur la sensation inquiète que Jeanne toussait autour d'elle.

Jeanne toussait d'une petite toux sèche, fréquente, qui s'accentuait
davantage vers le soir. Elle avait alors de légers accès de fièvre;
des sueurs l'affaiblissaient pendant son sommeil. Lorsque sa mère
l'interrogeait, elle répondait qu'elle n'était pas malade, qu'elle ne
souffrait pas. C'était sans doute une fin de rhume. Et Hélène,
tranquillisée par cette explication, n'ayant plus la conscience nette
de ce qui se passait à ses côtés, gardait pourtant, dans le
ravissement où elle vivait, le sentiment confus d'une douleur, comme
un poids dont la meurtrissure la faisait saigner à une place qu'elle
n'aurait pu dire. Parfois, au milieu d'une de ces joies sans cause qui
la baignaient de tendresse, une anxiété la prenait, il lui semblait
qu'un malheur était derrière elle. Elle se retournait et elle
souriait. Quand on est trop heureuse, on tremble toujours. Personne
n'était là. Jeanne venait de tousser, mais elle buvait de la tisane,
ce ne serait rien.

Cependant, une après-midi, le vieux docteur Bodin, qui montait en ami
de la maison, avait fait traîner sa visite, préoccupé, étudiant Jeanne
du coin de ses petits yeux bleus. Il l'interrogeait en ayant l'air de
jouer avec elle. Ce jour-là, il ne dit rien. Mais, deux jours après,
il reparut; et, cette fois, sans examiner Jeanne, avec la gaieté d'un
vieillard qui a vu beaucoup de choses, il mit la conversation sur les
voyages. Autrefois, il avait servi comme chirurgien militaire; il
connaissait toute l'Italie. C'était un pays superbe qu'il fallait
admirer au printemps. Pourquoi madame Grandjean n'y menait-elle pas sa
fille? Il en vint ainsi, après d'habiles transitions, à conseiller un
séjour là-bas, au pays du soleil, comme il le disait. Hélène le
regardait fixement. Alors, il se récria; ni l'une ni l'autre n'était
malade, certes! seulement, cela rajeunissait de changer d'air. Elle
était devenue toute blanche, prise d'un froid mortel, à la pensée de
quitter Paris. Mon Dieu! s'en aller si loin, si loin! perdre Henri
tout d'un coup, laisser leurs amours sans lendemain! C'était en elle
un tel déchirement, qu'elle se pencha vers Jeanne, pour cacher son
trouble. Est-ce que Jeanne voulait partir? L'enfant avait noué
frileusement ses petits doigts. Oh! oui, elle voulait bien! elle
voulait bien aller dans du soleil, toutes seules, elle et sa mère, oh!
toutes seules; et sur sa pauvre figure maigrie, dont la fièvre brûlait
les joues, l'espoir d'une vie nouvelle rayonnait. Mais Hélène
n'écoutait plus, révoltée et méfiante, persuadée maintenant que tout
le monde s'entendait, l'abbé, le docteur Bodin, Jeanne elle-même, pour
la séparer d'Henri. En la voyant si blême, le vieux médecin crut qu'il
avait manqué de prudence; il se hâta de dire que rien ne pressait,
décidé à revenir sur cet entretien.

Justement, madame Deberle devait rester chez elle, ce jour-là. Dès que
le docteur fut parti, Hélène se hâta de mettre son chapeau. Jeanne
refusait de sortir; elle était mieux auprès du feu; elle serait bien
sage et n'ouvrirait pas la fenêtre. Depuis quelque temps, elle ne
tourmentait plus sa mère pour l'accompagner, elle la suivait seulement
d'un long regard. Puis, lors-qu'elle était seule, elle se rapetissait
sur sa chaise et demeurait ainsi des heures, sans bouger.

--Maman, est-ce loin, l'Italie? demanda-t-elle, quand Hélène
s'approcha pour l'embrasser.

--Oh! très-loin, ma mignonne.

Mais Jeanne la tenait par le cou. Elle ne la laissa pas se relever
tout de suite, murmurant:

--Hein? Rosalie garderait ici tes affaires. Nous n'aurions pas besoin
d'elle.... Vois-tu, avec une malle pas grosse.... Oh! ce serait bon,
petite mère! Rien que nous deux!... Je reviendrais engraissée, tiens!
comme ça.

Elle gonflait les joues et arrondissait les bras. Hélène dit qu'on
verrait; puis, elle s'échappa, en recommandant à Rosalie de bien
veiller sur mademoiselle. Alors, l'enfant se pelotonna au coin de la
cheminée, regardant le feu brûler, enfoncée dans une rêverie. De temps
à autre, elle avançait machinalement les mains, pour les chauffer. Le
reflet de la flamme fatiguait ses grands yeux. Elle était si perdue
qu'elle n'entendit pas entrer M. Rambaud. Il multipliait ses visites,
il venait, disait-il, pour cette femme paralytique que le docteur
Deberle n'avait pu encore faire entrer aux Incurables. Quand il
trouvait Jeanne seule, il s'asseyait à l'autre coin de la cheminée, il
causait avec elle comme avec une grande personne. C'était bien
ennuyeux, cette pauvre femme attendait depuis une semaine; mais il
descendrait tout à l'heure, il verrait le docteur, qui lui donnerait
peut-être une réponse. Pourtant, il ne bougeait pas.

--Ta mère ne t'a donc pas emmenée? demanda-t-il.

Jeanne eut un mouvement des épaules, plein de lassitude. Cela la
dérangerait trop d'aller chez les autres. Plus rien ne lui plaisait.

Elle ajouta:

--Je deviens vieille, je ne peux pas jouer toujours.... Maman s'amuse
dehors, moi, je m'amuse dedans; alors, nous ne sommes pas ensemble.

Il y eut un silence. L'enfant frissonna, présenta les deux mains au
brasier qui brûlait avec une grande lueur rose; et elle ressemblait,
en effet, à une bonne femme, emmitouflée dans un immense châle, un
foulard au cou, un autre sur la tête. Au fond de tous ces linges, on
la sentait pas plus grosse qu'un oiseau malade, ébouriffé et soufflant
dans ses plumes. M. Rambaud, les mains nouées sur ses genoux,
contemplait le feu. Puis, se tournant vers Jeanne, il lui demanda si
sa mère était sortie la veille. Elle répondit d'un signe affirmatif.
Et l'avant-veille, et le jour d'auparavant. Elle disait toujours oui,
d'un hochement du menton. Sa mère sortait tons les jours. Alors, M.
Rambaud et la petite se regardèrent longuement, avec des figures
blanchies et graves, comme s'ils avaient à mettre en commun un grand
chagrin. Ils n'en parlaient point, parce qu'une gamine et un homme
vieux ne pouvaient causer de cela ensemble; mais ils savaient bien
pourquoi ils étaient si tristes et pourquoi ils aimaient à rester
ainsi à droite et à gauche de la cheminée, quand la maison était vide.
Cela les consolait beaucoup. Ils se serraient l'un contre l'autre,
pour sentir moins leur abandon. Des effusions de tendresse leur
venaient, ils auraient voulu s'embrasser et pleurer.

--Tu as froid, bon ami, j'en suis sûre.... Approche-toi du feu.--Mais
non, ma chérie, je n'ai pas froid.

--Oh! tu mens, tes mains sont glacées.... Approche-toi ou je me fâche.

Puis, c'était lui qui s'inquiétait.

--Je parie qu'on ne t'a pas laissa de tisane.... Je vais t'en faire,
veux-tu? Oh! je sais très-bien la faire.... Si je te soignais, tu
verrais, tu ne manquerais de rien.

Il ne se permettait pas des allusions plus claires. Jeanne, vivement,
répondait que la tisane la dégoûtait on lui en faisait trop boire.
Pourtant, des fois, elle consentait à ce que M. Rambaud tournât autour
d'elle, comme une mère; il lui glissait un oreiller sons les épaules,
lui donnait sa potion qu'elle allait oublier, la soutenait dans la
chambre, pendue à son bras. C'étaient des gâteries qui les
attendrissaient tous deux. Comme Jeanne le disait avec ses regards
profonds dont la flamme troublait tant le bonhomme, ils jouaient au
papa et à la petite fille, pendant que sa mère n'était pas là. Tout
d'un coup, des tristesses les prenaient, ils ne parlaient plus,
s'examinant à la dérobée, avec de la pitié l'un pour l'autre.

Ce jour-là, après un long silence, l'enfant répéta la question qu'elle
avait déjà posée à sa mère:

--Est-ce loin, l'Italie?

--Oh! je crois bien, dit M. Rambaud. C'est là-bas, derrière Marseille,
au diable.... Pourquoi me demandes-tu ça?

--Parce que, déclara-t-elle gravement.

Alors, elle se plaignit de ne rien savoir. Elle était toujours malade,
on ne l'avait jamais mise en pension. Tous deux se turent, la grande
chaleur du feu les endormait.

Cependant, Hélène avait trouvé madame Deberle et sa soeur Pauline dans
le pavillon japonais, où elles passaient souvent les après midi. Il y
faisait très-chaud, une bouche de calorifère y soufflait une haleine
étouffante. Les larges glaces étaient fermées, on apercevait l'étroit
jardin en toilette d'hiver, pareil à une grande sépia traitée avec un
fini merveilleux, détachant sur la terre brune les petites branches
noires des arbres. Les deux soeurs se disputaient vertement.

--Laisse-moi donc tranquille! criait Juliette, notre intérêt bien
entendu est de soutenir la Turquie.

--Moi, j'ai causé avec un Russe, répondit Pauline tout aussi animée.
On nous aime à Saint-Pétersbourg, nos alliés véritables sont de ce
côté.

Mais Juliette prit un air grave, et, croisant les bras:

--Alors, qu'est-ce que tu fais de l'équilibre européen?

La question d'Orient passionnait Paris, la conversation courante était
là, toute femme un peu répandue ne pouvait décemment parler d'autre
chose. Aussi, depuis deux jours, madame Deberle se plongeait-elle avec
conviction dans la politique extérieure. Elle avait des idées très-
arrêtées sur les différentes éventualités qui menaçaient de se
produire. Sa soeur Pauline l'agaçait beaucoup, parce qu'elle se
donnait l'originalité de soutenir la Russie, contrairement aux
intérêts évidents de la France. Elle voulait la convaincre, puis elle
se fâchait.

--Tiens! tais-toi, tu parles comme une sotte.... Si seulement tu avais
étudié la question avec moi....

Elle s'interrompit, pour saluer Hélène, qui entrait.

--Bonjour, ma chère. Vous êtes bien gentille d'être venue.... Vous ne
savez rien: On parlait ce matin d'un ultimatum. La séance de la
Chambre des Communes a été très-agitée.

--Non, je ne sais rien, répondit Hélène, que la question stupéfiait.
Je sors si peu!

D'ailleurs, Juliette n'avait pas attendu la réponse. Elle expliquait à
Pauline pourquoi il fallait neutraliser la mer Noire, tout en nommant
de temps à autre des généraux anglais et des généraux russes,
familièrement, avec une prononciation très-correcte. Mais Henri venait
de paraître, tenant à la main un paquet de journaux. Hélène comprit
qu'il descendait pour elle. Leurs yeux s'étaient cherchés, ils avaient
appuyé fortement leurs regards l'un sur l'autre. Ensuite ils
s'enveloppèrent tout entiers dans la longue et silencieuse poignée de
main qu'ils se donnèrent.

--Qu'y a-t-il dans les journaux? demanda fiévreusement Juliette.

--Dans les journaux, ma chère? dit le docteur; mais il n'y a jamais
rien.

Alors, on oublia un instant la question d'Orient. Il fut, à plusieurs
reprises, question de quelqu'un sur qui l'on comptait et qui
n'arrivait pas. Pauline faisait remarquer que trois heures allaient
sonner. Oh! il viendrait, affirmait madame Deberle; il avait trop
formellement promis; et elle ne nommait personne. Hélène écoutait sans
entendre. Tout ce qui n'était pas Henri ne l'intéressait point. Elle
n'apportait plus d'ouvrage, elle faisait des visites de deux heures,
étrangère à la conversation, la tête occupée souvent du même rêve
enfantin, imaginant que les autres disparaissaient par un prodige et
restait seule avec lui. Cependant, elle répondit à Juliette qui la
questionnait, tandis que le regard d'Henri, toujours posé sur le sien,
la fatiguait délicieusement. Il passa derrière elle, comme pour
relever un des stores, et elle sentit bien qu'il exigeait un
rendez-vous, un frisson dont il effleura sa chevelure. Elle
consentait, elle n'avait plus la force d'attendre.

--On a sonné, ce doit être lui, dit Pauline tout d'un coup. Les deux
soeurs prirent un air indifférent. Ce fut Matignon qui se présenta,
plus correct encore que de coutume, avec une pointe de gravité. Il
serra les mains qui se tendaient vers lui; mais il évita ses
plaisanteries habituelles, il rentrait en cérémonie dans la maison où
il n'avait plus paru depuis quelque temps. Pendant que le docteur et
Pauline se plaignaient de la rareté de ses visites, Juliette se pencha
à l'oreille d'Hélène, qui, malgré sa souveraine indifférence, restait
surprise.

--Hein? cela vous étonne?... Mon Dieu! je ne lui en veux pas. Au fond,
il est si bon garçon qu'on ne peut rester fâché.... Imaginez-vous qu'il
a déterré un mari pour Pauline. C'est gentil, vous ne trouvez pas?

--Sans doute, murmura Hélène par complaisance.

--Oui, un de ses amis, très-riche, qui ne songeait pas du tout à se
marier, et qu'il a juré de nous amener.... Nous l'attendions
aujourd'hui pour avoir la réponse définitive.... Alors, vous comprenez,
j'ai dû passer par-dessus bien des choses. Oh! il n'y a plus de
danger, nous nous connaissons maintenant.

Elle eut un joli rire, rougit un peu au souvenir qu'elle évoquait;
puis, elle s'empara vivement de Matignon. Hélène souriait également.
Ces facilités de l'existence l'excusaient elle-même. On avait bien
tort de rêver des drames noirs, tout se dénouait avec une bonhomie
charmante. Mais, pendant qu'elle goûtait ainsi un lâche bonheur à se
dire que rien n'était défendu, Juliette et Pauline venaient d'ouvrir
la porte du pavillon et d'entraîner Malignon dans le jardin. Tout d'un
coup, elle entendit, derrière sa nuque, la voix d'Henri, basse et
ardente:

--Je vous en prie, Hélène, oh! je vous en prie....

Elle tressaillit, regarda autour d'elle avec une soudaine inquiétude.
Ils étaient bien seuls, elle aperçut les trois autres marchant à
petits pas dans une allée. Henri avait osé la prendre aux épaules, et
elle tremblait, et sa terreur était pleine d'ivresse.

--Quand vous voudrez, balbutia-t-elle, comprenant bien qu'il lui
demandait un rendez-vous.

Et, rapidement, ils échangèrent quelques paroles.

--Attendez-moi ce soir, dans cette maison du passage des Eaux.

--Non, je ne puis pas.... Je vous ai expliqué, vous m'avez juré....

--Autre part alors, où il vous plaira, pourvu que je vous voie.... Chez
vous, cette nuit?

Elle se révolta. Mais elle ne put refuser que d'un geste, reprise de
peur, en voyant les deux femmes et Malignon qui revenaient. Madame
Deberle avait feint d'emmener le jeune homme pour lui montrer une
merveille, des touffes de violettes en pleine fleur, malgré le temps
froid. Elle hâta le pas, elle rentra la première, rayonnante.

--C'est fait! dit-elle.

--Quoi donc? demanda Hélène, encore toute secouée, ne se rappelant
plus.

--Mais ce mariage!... Ah! quel débarras! Pauline commençait à ne pas
être commode.... Le jeune homme l'a vue et la trouve charmante. Demain,
nous dînerons tous chez papa.... J'aurais embrassé Malignon pour sa
bonne nouvelle.

Henri, avec un sang-froid parfait, avait manoeuvré de façon à
s'éloigner d'Hélène. Lui aussi trouvait Malignon charmant. Il parut se
réjouir beaucoup avec sa femme de voir enfin leur petite soeur placée.

Puis, il avertit Hélène qu'elle allait perdre un de ses gants. Elle le
remercia. Dans le jardin, on entendait la vois de Pauline qui
plaisantait; elle se penchait vers Malignon, lui chuchotait des mots
entrecoupés, et éclatait de rire, lorsqu'il lui répondait également à
l'oreille. Sans doute il lui faisait des confidences sur le futur. Par
la porte du pavillon laissée ouverte, Hélène respirait l'air froid
avec délices.

C'était à ce moment, dans la chambre, que Jeanne et M. Rambaud se
taisaient, engourdis par la grosse chaleur du brasier. L'enfant sortit
de ce long silence, en demandant tout d'un coup, comme si cette
demande eût été la conclusion de sa rêverie:

--Veux-tu que nous allions à la cuisine?... Nous verrons si nous
n'apercevons pas maman.

--Je veux bien, répondit M. Rambaud.

Elle était plus forte, ce jour-là. Elle vint, sans être soutenue,
appuyer son visage à une vitre. M. Rambaud, lui aussi, regardait dans
le jardin. Il n'y avait pas de feuilles, on distinguait nettement
l'intérieur du pavillon japonais, par les grandes glaces claires.
Rosalie, en train de soigner un pot-au-feu, traita mademoiselle de
curieuse. Mais l'enfant avait reconnu la robe de sa mère; et elle la
montrait, elle s'écrasait la face contre la vitre, pour mieux voir.
Cependant, Pauline levait la tête, faisait des signes. Hélène parut,
appela de la main.

--On vous a aperçue, mademoiselle, répétait la cuisinière. On vous dit
de descendre.

Il fallut que M. Rambaud ouvrit la fenêtre. On le priait d'amener
Jeanne, tout le monde la demandait. Jeanne s'était sauvée dans la
chambre, refusant violemment, accusant son bon ami d'avoir fait exprès
de taper contre la vitre. Elle aimait bien regarder sa mère, mais elle
ne voulait plus aller dans cette maison-là; et, à toutes les questions
suppliantes que lui adressait M. Rambaud, elle lui répondait par son
terrible «parce que», qui expliquait tout.

--Ce n'est pas toi qui devrais me forcer, dit-elle enfin, d'un air
sombre.

Mais il lui répétait qu'elle causerait beaucoup de peine à sa mère,
qu'on ne pouvait pas faire des sottises aux gens. Il la couvrirait
bien, elle n'aurait pas froid; et, en parlant, il nouait le châle
autour de sa taille, il ôtait le foulard qu'elle avait sur la tête,
pour la coiffer d'une petite capeline en tricot. Quand elle fût prête,
elle protesta encore. Enfin, elle se laissa emmener, à la condition
qu'il la remonterait tout de suite, si elle se sentait trop malade. La
concierge leur ouvrit la porte de communication, on les accueillit
dans le jardin par des exclamations joyeuses. Madame Deberle surtout
témoigna beaucoup d'affection à Jeanne; elle l'installa dans un
fauteuil, près de la bouche de chaleur, voulut qu'on fermât tout de
suite les glaces, en faisant remarquer que l'air était un peu vif pour
la chère enfant. Malignon était parti. Et, comme Hélène rentrait les
cheveux ébouriffés de la petite, un peu honteuse de la voir ainsi chez
le monde, emmaillottée dans un châle et coiffée d'une capeline,
Juliette s'écria:

--Laissez donc! est-ce que nous ne sommes pas en famille?... Cette
pauvre Jeanne! elle nous manquait.

Elle sonna, elle demanda si mademoiselle Smithson et Lucien n'étaient
pas rentrés de leur promenade quotidienne. Ils n'étaient pas rentrés.
D'ailleurs, Lucien devenait impossible, il avait fait pleurer la
veille les cinq demoiselles Levasseur.

--Voulez-vous que nous jouions à pigeon vole? demanda Pauline, que
l'idée de son prochain mariage affolait. Ce n'est pas fatigant.

Mais Jeanne refusa d'un signe de tête. Longuement, entre ses cils
baissés, elle promenait son regard sur les personnes qui
l'entouraient. Le docteur venait d'apprendre à M. Rambaud que sa
protégée était enfin admise aux Incurables, et celui-ci, très-ému, lui
serrait les mains, comme s'il avait reçu un grand bienfait personnel.
Chacun s'allongea dans un fauteuil, la conversation prit une intimité
charmante. Les voix se ralentissaient, des silences se faisaient par
moments. Comme madame Deberle et sa soeur causaient ensemble, Hélène
dit aux deux hommes:

--Le docteur Bodin nous a conseillé un voyage en Italie.

--Ah! c'est pour cela que Jeanne m'a questionné! s'écria M. Rambaud.
Ça te ferait donc plaisir d'aller là-bas?

L'enfant, sans répondre, mit ses deux petites mains sur sa poitrine,
tandis que sa face grise s'illuminait. Son regard s'était coulé vers
le docteur, avec crainte; car elle avait compris que sa mère le
consultait. Il avait eu un léger tressaillement, il restait
très-froid. Mais, brusquement, Juliette se jeta dans la conversation,
voulant comme d'habitude être à tous les sujets.

--De quoi? vous parlez de l'Italie?... Est-ce que vous ne disiez pas
que vous partez pour l'Italie!... Ah bien! la rencontre est drôle!
Justement, ce matin, je tourmentais Henri pour qu'il me menât à
Naples.... Imaginez-vous que, depuis dix ans, je rêve de voir Naples.
Tous les printemps, il me promet, puis il ne tient pas sa parole.

--Je ne t'ai pas dit que je ne voulais pas, murmura le docteur.

--Comment, tu ne m'as pas dit?... Tu as refusé carrément, en
m'expliquant que tu ne pouvais quitter tes malades.

Jeanne écoutait. Une grande ride coupait son front pur, pendant que,
machinalement, elle tordait ses doigts, les uns après les autres.

--Oh! mes malades, reprit le médecin, pour quelques semaines, je les
confierais bien à un confrère.... Si je croyais te faire un si grand
plaisir....

--Docteur, interrompit Hélène, est-ce que vous êtes aussi d'avis qu'un
pareil voyage serait bon pour Jeanne?

--Excellent, cela la remettrait complètement sur pied.... Les enfants
se trouvent toujours bien d'un voyage.

--Alors, s'écria Juliette, nous emmenons Lucien, nous partons tous
ensemble.... Veux-tu?

--Mais, sans doute, je veux tout ce que tu voudras, répondit-il avec
un sourire.

Jeanne, baissant la tête, essuya deux grosses larmes de colère et de
douleur qui lui brûlaient les yeux. Et elle se laissa aller au fond du
fauteuil, comme pour ne plus entendre et ne plus voir, pendant que
madame Deberle, ravie de cette distraction inespérée qui se présentait
à elle, éclatait en paroles bruyantes. Oh! que son mari était gentil!
Elle l'embrassa pour la peine. Tout de suite elle causa des
préparatifs. On partirait la semaine suivante. Mon Dieu! jamais elle
n'aurait le temps de tout apprêter! Puis, elle voulut tracer un
itinéraire; il fallait passer par là; on resterait huit jours à Rome,
on s'arrêterait dans un petit pays charmant dont madame de Guiraud lui
avait parlé; et elle finit par se disputer avec Pauline, qui demandait
qu'on retardât le voyage, pour être en avec son mari.

--Ah! non, par exemple! disait-elle. On fera la noce à notre retour.

On oubliait Jeanne. Elle examinait fixement sa mère et le docteur.
Certes, maintenant, Hélène acceptait ce voyage, qui devait la
rapprocher d'Henri. C'était une grande joie: s'en aller tous les deux
au pays du soleil, vivre les journées côte à côte, profiter des heures
libres. Un rire de soulagement montait à ses lèvres, elle avait eu si
peur de le perdre, elle était si heureuse de pouvoir partir avec tous
ses amours! Et, pendant que Juliette déroulait les contrées qu'ils
traverseraient, tous les deux croyaient déjà marcher dans un printemps
idéal, se disaient d'un regard qu'ils s'aimeraient là, et là encore,
partout où ils passeraient ensemble.

Cependant, M. Rambaud, qu'une tristesse avait peu à peu rendu
silencieux, s'aperçut du malaise de Jeanne.

--Est-ce que tu n'es pas bien, ma chérie? demanda-t-il à mi-voix.

--Oh! non, j'ai trop de mal.... Remonte-moi, je t'en supplie.

--Mais il faut prévenir ta mère.

--Non, non, maman est occupée, elle n'a pas le temps.... Remonte-moi,
remonte-moi.

Il la prit dans ses bras, il dit à Hélène que l'enfant se sentait un
peu fatiguée. Alors, elle le pria de l'attendre en haut, elle les
suivait. La petite, quoique bien légère, lui glissait des mains, et il
dut s'arrêter au second étage. Elle avait appuyé la tête à son épaule,
tous deux se regardaient avec beaucoup de chagrin. Pas un bruit ne
troublait le silence glacé de l'escalier. Il murmura:

--Tu es contente, n'est-ce pas, d'aller en Italie?

Mais elle éclata en sanglots, balbutiant qu'elle ne voulait plus,
qu'elle préférait mourir dans sa chambre. Oh! elle n'irait pas, elle
tomberait malade, elle le sentait bien. Nulle part, elle n'irait nulle
part. On pouvait donner ses petits souliers aux pauvres. Puis, au
milieu de ses pleurs, elle lui parla tout bas.

--Tu te rappelles ce que tu m'as demandé, un soir?

--Quoi donc, ma mignonne?

--De rester toujours avec maman, toujours, toujours.... Eh bien! si tu
veux encore, moi je veux aussi.

Des larmes vinrent aux yeux de M. Rambaud. Il la baisa tendrement,
tandis qu'elle ajoutait en baissant la voix davantage:

--Tu es peut-être fâché parce que je me suis mise en colère. Je ne
savais pas, vois-tu.... Mais c'est toi que je veux. Oh! tout de suite,
dis? tout de suite.... Je t'aime mieux que l'autre....

En bas, dans le pavillon, Hélène s'oubliait de nouveau. On causait
toujours du voyage. Elle éprouvait un besoin impérieux d'ouvrir son
coeur gonflé, de dire à Henri tout le bonheur qui l'étouffait. Alors,
tandis que Juliette et Pauline discutaient le nombre de robes à
emporter, elle se pencha vers lui, elle lui donna le rendez-vous
qu'elle avait refusé une heure auparavant.

--Venez cette nuit, je vous attendrai.

Et, comme elle remontait enfin, elle rencontra Rosalie, bouleversée,
qui descendait l'escalier en courant. Dès qu'elle aperçut sa
maîtresse, la bonne cria:

--Madame! madame! dépêchez-vous!... Mademoiselle n'est pas bien. Elle
crache le sang.




III


Au sortir de table, le docteur parla à sa femme d'une dame en couches,
auprès de laquelle il serait sans doute forcé de passer la nuit. Il
partit à neuf heures, descendit au bord de l'eau, se promena le long
des quais déserts, dans la nuit noire; un petit vent humide soufflait,
la Seine grossie roulait des flots d'encre. Lorsque onze heures
sonnèrent, il remonta les pentes du Trocadéro et vint rôder autour de
la maison, dont la grande masse carrée paraissait un épaississement
des ténèbres. Mais les vitres de la salle à manger luisaient encore.
Il fit le tour, la fenêtre de la cuisine jetait aussi une clarté vive.
Alors, il attendit, étonné, peu à peu inquiet. Des ombres passaient
sur les rideaux, une agitation semblait emplir l'appartement.
Peut-être M. Rambaud était-il resté à dîner? Jamais pourtant le digne
homme ne s'oubliait au delà de dix heures. Et il n'osait monter, que
dirait-il, si c'était Rosalie qui lui ouvrait? Enfin, vers minuit, fou
d'impatience, négligeant toutes les précautions, il sonna, il passa
sans répondre devant la loge de madame Bergeret. En haut, ce fut
Rosalie qui le reçut.

--C'est vous, monsieur. Entrez. Je vais dire que vous êtes arrivé....
Madame doit vous attendre.

Elle ne témoignait aucune surprise de le voir à cette heure. Pendant
qu'il entrait dans la salle à manger, sans trouver une parole, elle
continua, bouleversée:

--Oh! mademoiselle est bien mal, bien mal, monsieur.... Quelle nuit!
Les jambes me rentrent dans le corps.

Elle le quitta. Le docteur, machinalement, s'était assis. Il oubliait
qu'il était médecin. Le long du quai, il avait rêvé de cette chambre
où Hélène allait l'introduire, en posant un doigt sur ses lèvres, pour
ne pas réveiller Jeanne, couchée dans le cabinet voisin; la veilleuse
brûlerait, la pièce serait noyée d'ombre, leurs baisers ne feraient
pas de bruit. Et il était là, comme en visite, avec son chapeau devant
lui, à attendre. Derrière la porte, une toux opiniâtre déchirait seule
le grand silence.

Rosalie reparut, traversa rapidement la salle à manger, une cuvette à
la main, en lui jetant cette simple parole:

--Madame a dit que vous n'entriez pas.

Il demeura assis, ne pouvant s'en aller. Alors, le rendez-vous serait
pour un autre jour? Cela l'hébétait, comme une chose impossible. Puis,
il faisait une réflexion: cette pauvre Jeanne manquait vraiment de
santé; on n'avait que du chagrin et des contrariétés avec les enfants.
Mais la porte se rouvrit, le docteur Bodin se présenta, en lui
demandant mille pardons. Et, pendant un moment, il enfila des phrases:
on était venu le chercher, il serait toujours très-heureux de
consulter son illustre confrère.

--Sans doute, sans doute, répétait le docteur Deberle, dont les
oreilles bourdonnaient.

Le vieux médecin, tranquillisé, affecta d'être perplexe, d'hésiter sur
le diagnostic. Baissant la voix, il discutait les symptômes avec des
expressions techniques qu'il interrompait et terminait par un
clignement d'yeux. Il y avait une toux sans expectoration, un
abattement très-grand, une forte fièvre. Peut-être avait-on affaire à
une fièvre typhoïde. Cependant, il ne se prononçait pas, la névrose
chloro-anémique pour laquelle on soignait la malade depuis si
longtemps, lui faisait redouter des complications imprévues.

--Qu'en pensez-vous? demandait-il après chaque phrase.

Le docteur Deberle répondait par des gestes évasifs. Pendant que son
confrère parlait, il se sentait peu à peu honteux d'être là. Pourquoi
était-il monté?

--Je lui ai posé deux vésicatoires, continua le vieux médecin.
J'attends, que voulez-vous!... Mais vous allez la voir. Vous vous
prononcerez ensuite.

Et il l'emmena dans la chambre. Henri entra, frissonnant. La chambre
était très-faiblement éclairée par une lampe. Il se rappelait d'autres
nuits pareilles, la même odeur chaude, le même air étouffé et
recueilli, avec des enfoncements d'ombre où dormaient les meubles et
les tentures. Mais personne ne vint à sa rencontre, les mains tendues,
comme autrefois. M. Rambaud, accablé dans un fauteuil, semblait
sommeiller. Hélène, debout devant le lit, en peignoir blanc, ne se
retourna pas; et cette figure pâle lui parut très-grande. Alors,
pendant une minute, il examina Jeanne. Sa faiblesse était si grande,
qu'elle n'ouvrait plus les yeux sans fatigue. Baignée de sueur, elle
restait appesantie, la face blême, allumée d'une flamme aux pommettes.

--C'est une phtisie aiguë, murmura-t-il enfin, parlant tout haut sans
le vouloir, et ne témoignant aucune surprise, comme s'il eût prévu le
cas depuis longtemps.

Hélène entendit et le regarda. Elle était toute froide, les yeux secs,
dans un calme terrible.

--Vous croyez? dit simplement le docteur Bodin, en hochant la tête, de
l'air approbatif d'un homme qui n'aurait pas voulu se prononcer le
premier.

Il ausculta l'enfant de nouveau. Jeanne, les membres inertes, se prêta
à l'examen, sans paraître comprendre pourquoi on la tourmentait. Il y
eut quelques paroles rapides échangées entre les deux médecins. Le
vieux docteur murmura les mots de respiration amphorique et de bruit
de pot fêlé; pourtant, il feignait d'hésiter encore, il parlait
maintenant d'une bronchite capillaire. Le docteur Deberle expliquait
qu'une cause accidentelle devait avoir déterminé la maladie, un
refroidissement sans doute, mais qu'il avait observé déjà plusieurs
fois la chloro-anémie favorisant les affections de poitrine. Hélène,
debout derrière eux, attendait.

--Écoutez vous-même, dit le docteur Bodin en cédant la place à Henri.

Celui-ci se pencha, voulut prendre Jeanne. Elle n'avait pas soulevé
les paupières, elle s'abandonnait, brûlée de fièvre. Sa chemise
écartée montrait une poitrine d'enfant où les formes naissantes de la
femme s'indiquaient à peine; et rien n'était plus chaste ni plus
navrant que cette puberté déjà touchée par la mort. Elle n'avait eu
aucune révolte sous les mains du vieux docteur. Mais, dès que les
doigts d'Henri l'effleurèrent, elle reçut comme une secousse. Toute
une pudeur éperdue l'éveillait de l'anéantissement où elle était
plongée. Elle fit le geste d'une jeune femme surprise et violentée,
elle serra ses deux pauvres petits bras maigres sur sa poitrine, en
balbutiant d'une voix frémissante:

--Maman.... maman....

Et elle ouvrit les yeux. Quand elle reconnut l'homme qui était là, ce
fut de la terreur. Elle se vit nue, elle sanglota de honte, en
ramenant vivement le drap. Il semblait qu'elle eût vieilli tout d'un
coup de dix ans dans son agonie, et que, près de la mort, ses douze
années fussent assez mûres pour comprendre que cet homme ne devait pas
la toucher et retrouver sa mère en elle. Elle cria de nouveau,
appelant à son secours:

--Maman.... maman.... je t'en prie....

Hélène, qui n'avait point encore parlé, vint tout près d'Henri. Elle
le regardait fixement, avec sa face de marbre. Quand elle le toucha,
elle lui dit ce seul mot d'une voix étouffée:

--Allez-vous-en!

Le docteur Bodin tâchait de calmer Jeanne, qu'une crise de toux
secouait dans le lit. Il lui jurait qu'on ne la contrarierait plus,
que tout le monde allait partir, pour la laisser tranquille.

--Allez-vous-en, répéta Hélène, de sa voix basse et profonde, à
l'oreille de son amant. Vous voyez bien que nous l'avons tuée.

Alors, sans trouver un mot, Henri s'en alla. Il resta encore un
instant dans la salle à manger, attendant il ne savait quoi, quelque
chose qui peut-être arriverait. Puis, voyant que le docteur Bodin ne
sortait pas, il partit, il descendit l'escalier à tâtons, sans que
Rosalie prit seulement le soin de l'éclairer. Il songeait à la marche
foudroyante des phtisies aiguës, un cas qu'il avait beaucoup étudié:
les tubercules miliaires se multiplieraient avec rapidité, les
étouffements augmenteraient, Jeanne ne passerait certainement pas
trois semaines. Huit jours s'écoulèrent. Le soleil se levait et se
couchait sur Paris, dans le grand ciel élargi devant la fenêtre, sans
qu'Hélène eût la sensation nette du temps impitoyable et rythmique.
Elle savait sa fille condamnée, elle restait comme étourdie, dans
l'horreur du déchirement qui se faisait en elle. C'était une attente
sans espoir, une certitude que la mort ne pardonnerait pas. Elle
n'avait point de larmes, elle marchait doucement dans la chambre,
toujours debout, soignant la malade avec des gestes lents et précis.
Parfois, vaincue de fatigue, tombée sur une chaise, elle la regardait
pendant des heures. Jeanne allait en s'affaiblissant; des vomissements
très-douloureux la brisaient, la fièvre ne cessait plus. Quand le
docteur Bodin venait, il l'examinait un instant, laissait une
ordonnance; et son dos rond, en se retirant, exprimait une telle
impuissance, que la mère ne l'accompagnait même pas pour l'interroger.
Dès le lendemain de la crise, l'abbé Jouve était accouru. Lui et son
frère arrivaient chaque soir, échangeaient une poignée de main
silencieuse avec Hélène, n'osant lui demander des nouvelles. Ils
avaient offert de veiller à tour de rôle, mais elle les renvoyait vers
dix heures, elle ne voulait personne dans la chambre pour la nuit. Un
soir, l'abbé, qui semblait très-préoccupé depuis la veille, l'emmena à
l'écart.

--J'ai songé à une chose, murmura-t-il. La chère enfant a été retardée
par sa santé.... Elle pourrait faire ici sa première communion....

Hélène sembla d'abord ne pas comprendre. Cette idée où, malgré sa
tolérance, le prêtre reparaissait tout entier avec son souci des
intérêts du ciel, la surprenait, la blessait même un peu. Elle eut un
geste d'insouciance, en disant:

--Non, non, je ne veux pas qu'on la tourmente.... Allez, s'il y a un
paradis, elle y montera tout droit.

Mais, ce soir-là, Jeanne éprouvait un de ces mieux trompeurs qui
illusionnent les mourants. Elle avait entendu l'abbé, avec ses fines
oreilles de malade.

--C'est toi, bon ami, dit-elle. Tu parles de la communion.... Ce sera
bientôt, n'est-ce pas?

--Sans doute, ma chérie, répondit-il.

Alors, elle voulut qu'il s'approchât, pour causer. Sa mère l'avait
soulevée sur l'oreiller, elle était assise, toute petite; et ses
lèvres brûlées souriaient, tandis que, dans ses yeux clairs, la mort
passait déjà.

--Oh! je vais très-bien, reprit-elle, je me lèverais, si je
voulais.... Dis? j'aurais une robe blanche avec un bouquet?... Est-ce
que l'église sera aussi belle que pour le mois de Marie?

--Plus belle, ma mignonne.

--Vrai? il y aura autant de fleurs, on chantera des choses aussi
douces?... Bientôt, bientôt, tu me le promets?

Elle était toute baignée de joie. Elle regardait devant elle les
rideaux du lit, prise d'une extase, en disant qu'elle aimait bien le
bon Dieu, et qu'elle l'avait vu, quand on chantait des cantiques. Elle
entendait des orgues, elle apercevait des lumières qui tournaient,
pendant que les fleurs des voyageaient comme des papillons. Mais une
toux violente la secoua, la rejeta dans le lit. Et elle continuait de
sourire, elle ne semblait pas savoir qu'elle toussait, répétant:

--Je vais me lever demain, j'apprendrai mon catéchisme sans une faute,
nous serons tous très-contents.

Hélène, au pied du lit, eut un sanglot. Elle qui ne pouvait pleurer,
sentait un flot de larmes monter à sa gorge, en écoutant le rire de
Jeanne. Elle suffoquait, elle se sauva dans la salle à manger pour
cacher son désespoir. L'abbé l'avait suivie. M. Rambaud s'était levé
vivement; afin d'occuper la petite.

--Tiens! maman a crié, est-ce qu'elle s'est fait du mal? demandait-
elle.

--Ta maman? répondit-il. Mais elle n'a pas crié, elle a ri, au
contraire, parce que tu te portes bien.

Dans la salle à manger, Hélène, la tête tombée sur la table, étouffait
ses sanglots entre ses mains jointes. L'abbé se penchait, la suppliait
de se contenir. Mais, levant sa face ruisselante, elle s'accusait,
elle lui disait qu'elle avait tué sa fille; et toute une confession
s'échappait de ses lèvres, en paroles entrecoupées. Jamais elle
n'aurait cédé à cet homme, si Jeanne était restée auprès d'elle. Il
avait fallu qu'elle le rencontrât dans cette chambre inconnue. Mon
Dieu! le ciel aurait dû la prendre avec son enfant. Elle ne pouvait
plus vivre. Le prêtre, effrayé, la calmait en lui promettant le
pardon.

On sonna, un bruit de voix vint de l'antichambre. Hélène essuyait ses
yeux, lorsque Rosalie entra.

--Madame, c'est le docteur Deberle....

--Je ne veux pas qu'il entre.

--Il demande des nouvelles de mademoiselle.

--Dites-lui qu'elle va mourir.

La porte était restée ouverte, Henri avait entendu.

Alors, sans attendre la bonne, il redescendit. Chaque jour, il
montait, recevait la même réponse et s'en allait.

Ce qui brisait Hélène, c'étaient les visites. Les quelques dames dont
elle avait fait la connaissance chez les Deberle, croyaient devoir lui
apporter des consolations. Madame de Chermette, madame Levasseur,
madame de Guiraud, d'autres encore, se présentèrent; et elles ne
demandaient pas à entrer, mais elles questionnaient Rosalie si haut,
que le bruit de leurs voix traversait les minces cloisons du petit
appartement. Alors, prise d'impatience, Hélène les recevait dans la
salle à manger, debout, la parole brève. Elle restait toute la journée
en peignoir, oubliant de changer de linge, ses beaux cheveux
simplement tordus et relevés. Ses yeux se fermaient de lassitude dans
son visage rougi, sa bouche amère et empâtée ne trouvait plus les
mots. Quand Juliette montait, elle ne pouvait lui fermer la chambre,
elle la laissait s'installer un instant près du lit.

--Ma chère, lui dit un jour amicalement celle-ci, vous vous abandonnez
trop. Ayez un peu de courage.

Et Hélène devait répondre, lorsque Juliette cherchait à la distraire,
en parlant des événements qui occupaient Paris.

--Vous savez que décidément nous allons avoir la guerre.... Je suis
très-ennuyée, j'ai deux cousins qui partiront.

Elle montait ainsi au retour de ses courses à travers Paris, animée
par toute une après-midi de bavardage, apportant le tourbillon de ses
longues jupes dans cette chambre recueillie de malade; et elle avait
beau baisser la voix, prendre des mines apitoyées, sa jolie
indifférence perçait, on la voyait heureuse et triomphante d'être
elle-même en bonne santé. Hélène, abattue devant elle, souffrait d'une
angoisse jalouse.

--Madame, murmura Jeanne un soir, pourquoi Lucien ne vient-il pas
jouer?

Juliette, un moment embarrassée, se contenta de sourire.

--Est-ce qu'il est malade, lui aussi? reprit la petite.

--Non, ma chérie, il n'est pas malade.... Il est au collège.

Et, comme Hélène l'accompagnait dans l'antichambre, elle voulut lui
expliquer son mensonge.

--Oh! je l'amènerais bien, je sais que ce n'est pas contagieux....
Mais les enfants s'effrayent tout de suite, et Lucien est si bête! Il
serait capable de pleurer en voyant votre pauvre ange....

--Oui, oui, vous avez raison, interrompit Hélène, le coeur crevé à la
pensée de cette femme si gaie, qui avait chez elle son enfant bien
portant.

Une seconde semaine avait passé. La maladie suivait son cours,
emportait à chaque heure un peu de la vie de Jeanne. Elle ne se hâtait
point, dans sa foudroyante rapidité, mettant à détruire cette frêle et
adorable chair toutes les phases prévues, sans la gracier d'une seule.
Les crachats sanglants avaient disparu; par moments, la toux cessait.
Une telle oppression étouffait l'enfant, qu'à la difficulté de son
haleine on pouvait suivre les ravages du mal, dans sa petite poitrine.
C'était trop rude pour tant de faiblesse, les yeux de l'abbé et de M.
Rambaud se mouillaient de larmes à l'écouter. Pendant des jours,
pendant des nuits, le souffle s'entendait sous les rideaux, la pauvre
créature qu'un heurt semblait devoir tuer, n'en finissait pas de
mourir, dans ce travail qui la mettait en sueur. La mère, à bout de
force, ne pouvant plus supporter le bruit de ce râle, s'en allait dans
la pièce voisine appuyer sa tête contre un mur.

Peu à peu, Jeanne s'isolait. Elle ne voyait plus le monde, elle avait
une expression de visage noyée et perdue, comme si elle eût déjà vécu
toute seule, quelque part. Quand les personnes qui l'entouraient
voulaient attirer son attention et se nommaient, pour qu'elle les
reconnût, elle les regardait fixement, sans un sourire, puis se
retournait vers la muraille d'un air de fatigue. Une ombre
l'enveloppait, elle s'en allait avec la bouderie irritée de ses
mauvais jours de jalousie. Pourtant, des caprices de malade
l'éveillaient encore. Un matin, elle demanda à sa mère:

--C'est dimanche, aujourd'hui?

--Non, mon enfant, répondit Hélène. Nous ne sommes qu'au vendredi....
Pourquoi veux-tu savoir?

Elle ne paraissait déjà plus se rappeler la question qu'elle avait
posée. Mais, le surlendemain, comme Rosalie était dans la chambre,
elle lui dit à demi-voix:

--C'est dimanche.... Zéphyrin est là, prie-le de venir.

La bonne hésitait; mais Hélène, qui avait entendu, lui adressa un
signe de consentement. L'enfant répétait:

--Amène-le, venez tous les deux, je serai contente.

Lorsque Rosalie entra avec Zéphyrin, elle se souleva sur l'oreiller.
Le petit soldat, tête nue, les mains élargies, se dandinait pour
cacher sa grosse émotion. Il aimait bien mademoiselle, cela l'embêtait
sérieusement de lui voir passer l'arme à gauche, comme il le disait
dans la cuisine. Aussi, malgré les avertissements de Rosalie, qui lui
avait recommandé d'être gai, demeura-t-il stupide, la figure
renversée, en l'apercevant si pâle, réduite à rien du tout. Il était
resté sensible, avec ses allures conquérantes. Il ne trouva pas une de
ces belles phrases, comme il savait les tourner maintenant. La bonne,
par derrière, le pinça pour le faire rire. Mais il parvint seulement à
balbutier:

--Je vous demande pardon.... mademoiselle et la compagnie....

Jeanne se soulevait toujours sur ses bras amaigris. Elle ouvrait ses
grands yeux vides, elle avait l'air de chercher. Un tremblement
agitait sa tête, sans doute la grande clarté l'aveuglait, dans cette
ombre où elle descendait déjà.

--Approchez, mon ami, dit Hélène au soldat. C'est mademoiselle qui a
demandé à vous voir.

Le soleil entrait par la fenêtre, une large trouée jaune, dans
laquelle dansaient les poussières du tapis. Mars était venu, au dehors
le printemps naissait. Zéphyrin fit un pas, apparut dans le soleil; sa
petite face ronde, couverte de son, avait le reflet doré du blé mûr,
tandis que les boutons de sa tunique étincelaient et que son pantalon
rouge saignait comme un champ de coquelicots. Alors, Jeanne l'aperçut.
Mais ses yeux s'inquiétèrent de nouveau, incertains, allant d'un coin
à un autre.

--Que veux-tu, mon enfant? demanda sa mère. Nous sommes tous là.

Puis, elle comprit.

--Rosalie, approchez.... Mademoiselle veut vous voir.

Rosalie, à son tour, s'avança dans le soleil. Elle portait un bonnet
dont les brides, rejetées sur les épaules, s'envolaient comme des
ailes de papillon. Une poudre d'or tombait sur ses durs cheveux noirs
et sur sa bonne face au nez écrasé, aux grosses lèvres. Et il n'y
avait plus qu'eux, dans la chambre, le petit soldat et la cuisinière,
coude à coude, sous le rayon. Jeanne les regardait.

--Eh bien, ma chérie, reprit Hélène, tu ne leur dis rien?... Les
voilà ensemble.

Jeanne les regardait, avec le tremblement de sa tête, un léger
tremblement de femme très-vieille. Ils étaient là comme mari et femme,
prêts à se prendre bras dessus bras dessous, pour retourner au pays.
La tiédeur du printemps les chauffait, et désireux d'égayer
mademoiselle, ils finissaient par se rire dans la figure, d'un air
bête et tendre. Une bonne odeur de santé montait de leurs dos
arrondis. S'ils avaient été seuls, bien sûr que Zéphyrin aurait
empoigné Rosalie et qu'il aurait reçu d'elle un fameux soufflet. Ça se
voyait dans leurs yeux.

--Eh bien! ma chérie, tu n'as rien à leur dire?

Jeanne les regardait, étouffant davantage. Elle ne dit pas un mot.
Brusquement, elle éclata en larmes. Zéphyrin et Rosalie durent quitter
tout de suite la chambre.

--Je vous demande pardon...., mademoiselle et la compagnie...., répéta
le petit soldat ahuri en s'en allant.

Ce fut là un des derniers caprices de Jeanne. Elle tomba dans une
humeur sombre, dont rien ne la tirait plus. Elle se détachait de tout,
même de sa mère. Quand celle-ci se penchait au-dessus du lit, pour
chercher son regard, l'enfant gardait un visage muet, comme si l'ombre
des rideaux seule eût passé sur ses yeux. Elle avait les silences, la
résignation noire d'une abandonnée qui se sent mourir. Parfois, elle
restait longtemps les paupières à demi closes, sans qu'on pût deviner
dans son regard aminci quelle idée entêtée l'absorbait. Plus rien
n'existait pour elle que sa grande poupée, couchée à son côté. On la
lui avait donnée une nuit, pour la distraire de souffrances
intolérables; et elle refusait de la rendre, elle la défendait d'un
geste farouche, dès qu'on voulait la lui enlever. La poupée, sa tête
de carton posée sur le traversin, était allongée comme une personne
malade, la couverture aux épaules. Sans doute l'enfant la soignait,
car de temps à autre, de ses mains brûlantes, elle tâtait les membres
de peau rose, arrachés, vides de son. Pendant des heures, ses yeux ne
quittaient pas les yeux d'émail, toujours fixes, les dents blanches,
qui ne cessaient de sourire. Puis, des tendresses la prenaient, des
besoins de la serrer contre sa poitrine, d'appuyer la joue contre la
petite perruque, dont la caresse semblait la soulager. Elle se
réfugiait ainsi dans l'amour de sa grande poupée, s'assurant, au
sortir de ses somnolences, qu'elle était encore là, ne voyant qu'elle,
causant avec elle, ayant parfois sur le visage l'ombre d'un rire,
comme si la poupée lui avait murmuré des choses à l'oreille.

La troisième semaine s'achevait. Le vieux docteur, un matin,
s'installa. Hélène comprit, son enfant ne passerait pas la journée.
Depuis la veille, elle était dans une stupeur qui lui ôtait la
conscience même de ses actes. On ne luttait plus contre la mort, on
comptait les heures. Comme la malade souffrait d'une soif ardente, le
médecin avait simplement recommandé qu'on lui donnât une boisson
opiacée, pour lui faciliter l'agonie; et cet abandon de tout remède
rendait Hélène imbécile. Tant que des potions traînaient sur la table
de nuit, elle espérait encore un miracle de guérison. Maintenant, les
fioles et les bottes n'étaient plus là, sa dernière foi s'en allait.
Elle n'avait plus qu'un instinct, être près de Jeanne, ne pas la
quitter, la regarder. Le docteur, qui voulait l'enlever à cette
contemplation affreuse, tâchait de l'éloigner, en la chargeant de
petits soins. Mais elle revenait, attirée, avec le besoin physique de
voir. Toute droite, les bras tombés, dans un désespoir qui lui
gonflait le visage, elle attendait.

Vers une heure, l'abbé Jouve et M. Rambaud arrivèrent. Le médecin alla
à leur rencontre, leur dit un mot. Tous deux pâliront. Ils restèrent
debout de saisissement; et leurs mains tremblaient. Hélène ne s'était
pas retournée.

La journée était superbe, une de ces après-midi ensoleillées des
premiers jours d'avril. Jeanne, dans son lit, s'agitait. La soif qui
la dévorait lui donnait par instants un petit mouvement pénible des
lèvres. Elle avait sorti de la couverture ses pauvres mains
transparentes, et elle les promenait doucement dans le vide. Le sourd
travail du mal était terminé, elle ne toussait plus, sa voix éteinte
ressemblait à un souffle. Depuis un moment, elle tournait la tête,
elle cherchait des yeux la lumière. Le docteur Bodin ouvrit la fenêtre
toute large. Alors, Jeanne ne s'agita plus et resta la joue contre
l'oreiller, les regards sur Paris, avec sa respiration oppressée qui
se ralentissait.

Pendant ces trois semaines de souffrances, bien des fois elle s'était
ainsi tournée vers la ville étalée à l'horizon. Sa face devenait
grave, elle songeait. À cette heure dernière, Paris souriait sous le
blond soleil d'avril. Du dehors venaient des souffles tièdes, des
rires d'enfants, des appels de moineaux. Et la mourante mettait ses
forces suprêmes à voir encore, à suivre les fumées volantes qui
montaient des faubourgs lointains. Elle retrouvait ses trois
connaissances, les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques;
puis, l'inconnu commençait, ses paupières lasses se fermaient à demi,
devant la mer immense des toitures. Peut-être rêvait-elle qu'elle
était peu à peu très-légère, qu'elle s'envolait comme un oiseau.
Enfin, elle allait donc savoir, elle se poserait sur les dômes et sur
les flèches, elle verrait, en sept ou huit coups d'aile, les choses
défendues que l'on cache aux enfants. Mais une inquiétude nouvelle
l'agita, ses mains cherchaient encore; et elle ne se calma que
lorsqu'elle tint sa grande poupée dans ses petits bras, contre sa
poitrine. Elle voulait l'emporter avec elle. Ses regards se perdaient
au loin, parmi les cheminées toutes roses de soleil.

Quatre heures venaient de sonner, le soir laissait déjà tomber ses
ombres bleues. C'était la fin, un étouffement, une agonie lente et
sans secousse. Le cher ange n'avait plus la force de se défendre. M.
Rambaud, vaincu, s'abattit sur les genoux, secoué de sanglots
silencieux, se traînant derrière un rideau pour cacher sa douleur.
L'abbé s'était agenouillé au chevet, les mains jointes, balbutiant les
prières des agonisants.

--Jeanne, Jeanne, murmura Hélène, glacée d'une horreur qui lui
soufflait un grand froid dans les cheveux.

Elle avait repoussé le docteur, elle se jeta par terre, s'appuya
contre le lit pour voir sa fille de tout près. Jeanne ouvrit les yeux,
mais elle ne regarda pas sa mère. Ses regards, toujours, allaient
là-bas, sur Paris qui s'effaçait. Elle serra davantage sa poupée, son
dernier amour. Un gros soupir la gonfla, puis elle eut encore deux
soupirs plus légers. Ses yeux pâlissaient, son visage un instant
exprima une angoisse vive. Mais, bientôt, elle parut soulagée, elle ne
respirait plus, la bouche ouverte.

--C'est fini, dit le docteur on lui prenant la main.

Jeanne regardait Paris de ses grands yeux vides. Sa figure de chèvre
s'était encore allongée, avec des traits sévères, une ombre grise
descendue des sourcils qu'elle fronçait; et elle avait ainsi dans la
mort son visage blême de femme jalouse. La poupée, la tête renversée,
les cheveux pendants, semblait morte comme elle.

--C'est fini, répéta le docteur qui laissa retomber la petite main
froide.

Hélène, la face tendue, serra son front entre ses poings, comme si
elle sentait son crâne s'ouvrir. Elle ne pleurait pas, elle promenait
devant elle des regards fous. Puis, un hoquet se brisa dans sa gorge;
elle venait d'apercevoir, au pied du lit, une petite paire de
souliers, oubliée là. C'était fini, Jeanne ne les mettrait jamais
plus, on pouvait donner les petits souliers aux pauvres. Et ses pleurs
coulaient, elle restait par terre, roulant son visage sur la main de
la morte qui avait glissé. M. Rambaud sanglotait. L'abbé avait haussé
la voix, tandis que Rosalie, dans la porte entre-bâillée de la salle à
manger, mordait son mouchoir, pour ne pas faire trop de bruit.

Juste à cette minute, le docteur Deberle sonna. Il ne pouvait
s'empêcher de monter prendre des nouvelles.

--Comment va-t-elle? demanda-t-il.

--Ah! monsieur, bégaya Rosalie, elle est morte.

Il demeura immobile, étonné de ce dénouement qu'il attendait de jour
en jour. Puis, il murmura:

--Mon Dieu! la pauvre enfant! quel malheur!

Et il ne trouva que cette parole bête et navrante. La porte s'était
refermée, il descendit.




IV


Lorsque madame Deberle apprit la mort de Jeanne, elle pleura, elle eut
un de ces coups de passion qui la mettaient en l'air pendant quarante-
huit heures. Ce fut un désespoir bruyant, hors de toute mesure. Elle
monta se jeter dans les bras d'Hélène. Puis, sur un mot entendu,
l'idée de faire à la petite morte des funérailles touchantes, s'empara
d'elle et bientôt l'occupa tout entière. Elle s'offrit, elle se
chargeait des moindres détails. La mère, épuisée de larmes, restait
anéantie sur une chaise. M. Rambaud, qui agissait en son nom, perdait
la tête. Il consentit avec des effusions de reconnaissance. Hélène
s'éveilla un instant pour dire qu'elle voulait des fleurs, beaucoup de
fleurs.

Alors, sans perdre une minute, madame Deberle se donna un mal infini.
Elle employa la journée du lendemain à courir chez toutes ces dames,
pour leur apprendre l'affreuse nouvelle. Son rêve était d'avoir un
défilé de petites filles en robe blanche. Il lui en fallait au moins
trente, et elle ne rentra que lorsqu'elle eut son compte. Elle avait
passé elle-même à l'administration des Pompes funèbres, discutant les
classes, choisissant les draperies. On tendrait les grilles du jardin,
on exposerait le corps au milieu des lilas, déjà couverts de fines
pointes vertes. Ce serait charmant.

--Mon Dieu! pourvu qu'il fasse beau demain! laissa-t-elle échapper le
soir, après ses courses faites.

La matinée fut radieuse, un ciel bleu, un soleil d'or, avec cette
haleine pure et vivante du printemps. Le convoi était pour dix heures.
Dès neuf heures, les tentures furent posées. Juliette vint donner aux
ouvriers des conseils. Elle voulait qu'on ne couvrit pas complètement
les arbres. Les draperies blanches, à frange d'argent, ouvraient un
porche entre les deux battants de la grille, rabattus dans les lilas.
Mais elle rentra vite au salon, elle vint recevoir ces dames. On se
réunissait chez elle, pour ne pas encombrer les deux pièces de madame
Grandjean. Seulement, elle était bien ennuyée, son mari avait dû
partir le matin pour Versailles: une consultation qu'on ne pouvait
remettre, disait-il. Elle restait seule, jamais elle ne s'en tirerait.

Madame Berthier arriva la première, avec ses deux filles.

--Croyez-vous, s'écria madame Deberle, Henri qui me lâche!... Eh
bien! Lucien, tu ne dis pas bonjour?

Lucien était là, tout prêt pour l'enterrement, avec des gants noirs.
Il parut surpris à la vue de Sophie et de Blanche, habillées comme si
elles allaient à une procession. Un ruban de soie serrait leur robe de
mousseline, leur voile, qui tombait jusqu'à terre, cachait leur petit
bonnet de tulle-illusion. Pendant que les deux mères causaient, les
trois enfants se regardèrent, un peu raides dans leur toilette. Puis,
Lucien dit:

--Jeanne est morte.

Il avait le coeur gros, mais il souriait pourtant, d'un sourire
étonné. Depuis la veille, l'idée que Jeanne était morte le rendait
sage. Comme sa mère ne lui répondait pas, trop affairée, il avait
questionné les domestiques. Alors, on ne bougeait plus, lorsqu'on
était mort?

--Elle est morte, elle est morte, répétèrent les deux soeurs, toutes
roses dans leurs voiles blancs. Est-ce qu'on va la voir?

Un moment, il réfléchit, et, les regards perdus, la bouche ouverte,
comme cherchant à deviner ce qu'il y avait là-bas, au delà de ce qu'il
savait, il dit à voix basse:

--On ne la verra plus.

Cependant, d'autres petites filles entraient. Lucien, sur un signe de
sa mère, allait à leur rencontre. Marguerite Tissot, dans son nuage de
mousseline, avec ses grands yeux, semblait une vierge enfant; ses
cheveux blonds s'échappaient du petit bonnet, mettaient comme une
pèlerine brochée d'or sous la blancheur du voile. Un sourire discret
courut, à l'arrivée des cinq demoiselles Levasseur; elles étaient
toutes pareilles, on aurait dit un pensionnat, l'aînée en tête, la
plus jeune à la queue; et leurs jupes bouffaient tellement, qu'elles
occupèrent un coin de la pièce. Mais, lorsque la petite Guiraud parut,
les voix chuchotantes montèrent; on riait, on se la passait pour la
voir et la baiser. Elle avait une mine de tourterelle blanche
ébouriffée dans ses plumes, pas plus grosse qu'un oiseau, au milieu du
frisson des gazes qui la faisaient énorme et toute ronde. Sa mère
elle-même ne trouvait plus ses mains. Le salon, peu à peu,
s'emplissait d'une tombée de neige. Quelques garçons, en redingote,
tachaient de noir cette pureté. Lucien, puisque sa petite femme était
morte, en cherchait une autre. Il hésitait beaucoup, il aurait voulu
une femme plus grande que lui, comme Jeanne. Pourtant, il paraissait
se décider pour Marguerite, dont les cheveux l'étonnaient. Il ne la
quittait plus.

--Le corps n'a pas encore été descendu, vint dire Pauline à Juliette.

Pauline s'agitait, comme s'il se fût agi des préparatifs d'un bal. Sa
soeur avait eu beaucoup de peine à obtenir qu'elle ne vint pas en
blanc.

--Comment! s'écria Juliette, à quoi songent-ils? Je vais monter. Reste
avec ces dames.

Elle quitta vivement le salon, où les mères en toilette sombre
causaient à demi-voix, tandis que les enfants n'osaient risquer un
mouvement, de peur de se chiffonner. En haut, lorsqu'elle entra dans
la chambre mortuaire, un grand froid la saisit. Jeanne était encore
couchée, les moins jointes; et comme Marguerite, comme les demoiselles
Levasseur, elle avait une robe blanche, un bonnet blanc, des souliers
blancs. Une couronne de roses blanches, posée sur le bonnet, faisait
d'elle la reine de ses petites amies, fêtée par tout ce monde qui
attendait en bas. Devant la fenêtre, la bière de chêne, doublée de
satin, s'allongeait sur deux chaises, ouverte comme un coffret à
bijoux. Les meubles étaient rangés, un cierge brûlait; la chambre,
close, assombrie, avait l'odeur et la paix humides d'un caveau muré
depuis longtemps. Et Juliette, qui venait du soleil, de la vie
souriante du dehors, restait muette, arrêtée tout d'un coup, n'osant
plus dire qu'on se dépêchât.

--Il y a déjà beaucoup de monde, finit-elle par murmurer.

Puis, n'ayant pas reçu de réponse, elle ajouta, pour parler encore:

--Henri a dû aller en consultation à Versailles, vous l'excuserez.

Hélène, assise devant le lit, levait sur elle des yeux vides. On ne
pouvait l'arracher de cette pièce. Depuis trente-six heures, elle
était là, malgré les supplications de M. Rambaud et de l'abbé Jouve,
qui veillaient avec elle. Les deux nuits surtout l'avaient brisée dans
une agonie sans fin. Puis, il y avait eu la douleur affreuse de la
dernière toilette, les souliers de soie blanche dont elle s'était
obstinée à chausser elle-même les pieds de la petite morte. Elle ne
bougeait plus, à bout de force, comme endormie par l'excès de son
chagrin.

--Vous avez des fleurs? bégaya-t-elle avec effort, les yeux toujours
levés sur madame Deberle.

--Oui, oui, ma chère, répondit celle-ci. Ne vous tourmentez pas.
Depuis que sa fille avait rendu le dernier soupir, elle n'avait plus
que cette préoccupation: des fleurs, des moissons de fleurs. À chaque
nouvelle personne qu'elle voyait, elle s'inquiétait, elle semblait
craindre qu'on ne trouvât jamais assez de fleurs.

--Vous avez des roses? reprit-elle après un silence.

--Oui.... Je vous assure que vous serez contente.

Elle hocha la tête, elle retomba dans son immobilité. Pourtant, les
employés des Pompes funèbres attendaient sur le palier. Il fallait en
finir. M. Rambaud, qui lui-même chancelait comme un homme ivre, fit un
signe suppliant à Juliette, pour qu'elle l'aidât à emmener la pauvre
femme. Tous deux la prirent doucement sous les bras; ils la levaient,
ils la conduisaient vers la salle à manger. Mais quand elle comprit,
elle les repoussa, dans une crise suprême de désespoir. Ce fut une
scène navrante. Elle s'était jetée à genoux devant le lit, cramponnée
aux draps, emplissant la chambre du tumulte de sa révolte; tandis que
Jeanne, étendue dans l'éternel silence, raidie et toute froide,
gardait un visage de pierre. La face avait un peu durci, la bouche
prenait une moue d'enfant vindicative; et c'était ce masque sombre et
sans pardon de fille jalouse qui affolait Hélène. Elle l'avait bien
vue, depuis trente-six heures, se glacer dans sa rancune, devenir plus
farouche à mesure qu'elle se rapprochait de la terre. Quel
soulagement, si Jeanne, une dernière fois, avait pu lui sourire!

--Non, non! criait-elle. Je vous en supplie, laissez-la un instant....
Vous ne pouvez pas me la prendre. Je veux l'embrasser.... Oh! un
instant, un seul instant....

Et, de ses bras tremblants, elle la tenait, elle la disputait à ces
hommes qui se cachaient dans l'anti-chambre, le dos tourné, d'un air
d'ennui. Mais ses lèvres n'échauffaient pas le froid visage, elle
sentait Jeanne s'entêter et se refuser. Alors, elle s'abandonna aux
mains qui l'entraînaient, elle tomba sur une chaise de la salle à
manger, avec cette plainte sourde, répétée vingt fois:

--Mon Dieu.... mon Dieu....

L'émotion avait épuisé M. Rambaud et madame Deberle. Après un court
silence, quand celle-ci entre-bâilla la porte, c'était fini. Il n'y
avait pas en un bruit, à peine un léger froissement. Les vis, huilées
à l'avance, fermaient à jamais le couvercle. Et la chambre était vide,
un drap blanc cachait la bière.

Alors, la porte resta ouverte, on laissa Hélène libre. Lorsqu'elle
rentra, elle eut un regard éperdu sur les meubles, autour des murs. On
venait d'emporter le corps. Rosalie avait tiré la couverture pour
effacer jusqu'au poids léger de celle qui était partie. Et, ouvrant
les bras dans un geste fou, les mains tendues, Hélène se précipita
vers l'escalier. Elle voulait descendre. M. Rambaud la retenait,
pendant que madame Deberle lui expliquait que cela ne se faisait pas.
Mais elle jurait d'être raisonnable, de ne pas suivre l'enterrement.
On pouvait bien lui permettre de voir; elle se tiendrait tranquille
dans le pavillon. Tous deux pleuraient en l'écoutant. Il fallut
l'habiller. Juliette cacha sa robe d'appartement sous un châle noir.
Seulement elle ne trouvait pas de chapeau; enfin, elle en découvrit
un, dont elle arracha un bouquet de verveines rouges. M. Rambaud, qui
devait conduire le deuil, prit Hélène à son bras. Quand on fut dans le
jardin:

--Ne la quittez pas, murmura madame Deberle. Moi, j'ai un tas
d'affaires....

Et elle s'échappa. Hélène marchait péniblement, cherchant du regard
devant elle. En entrant dans le grand jour, elle avait eu un soupir.
Mon Dieu! quelle belle matinée! Mais ses yeux étaient allés droit à la
grille, elle venait d'apercevoir la petite bière sous les tentures
blanches. M. Rambaud ne la laissa approcher que de deux ou trois pas.

--Voyons, soyez courageuse, disait-il, tout frissonnant lui-même.

Ils regardèrent. L'étroit cercueil baignait dans un rayon. Sur un
coussin de dentelle, aux pieds, était posé un crucifix d'argent. A
gauche, un goupillon trempait dans un bénitier. Les grands cierges
brûlaient sans une flamme, tachant seulement le soleil de petites âmes
dansantes qui s'envolaient. Sous les tentures, des branches d'arbre
faisaient un berceau, avec leurs bourgeons violâtres. C'était un coin
de printemps, où tombait, par un écartement des draperies, la
poussière d'or du large rayon qui épanouissait les fleurs coupées,
dont la bière était couverte. Il y avait la un écroulement de fleurs,
des gerbes de roses blanches en tas, des camélias blancs, des lilas
blancs, des oeillets blancs, toute une neige amassée de pétales
blancs; le corps disparaissait, des grappes blanches glissaient du
drap, par terre des pervenches blanches, des jacinthes blanches
avaient coulé et s'effeuillaient. Les rares passants de la rue Vineuse
s'arrêtaient, avec un sourire ému, devant ce jardin ensoleillé où
cette petite morte dormait sous les fleurs. Tout ce blanc chantait,
une pureté éclatante flambait dans la lumière, le soleil chauffait les
tentures, les bouquets et les couronnes, d'un frisson de vie.
Au-dessus des roses, une abeille bourdonnait.

--Les fleurs.... les fleurs...., murmura Hélène, qui ne trouva pas
d'autres paroles.

Elle appuyait son mouchoir sur ses lèvres, ses yeux s'emplissaient de
larmes. Il lui semblait que Jeanne devait avoir chaud, et cette pensée
la brisait davantage, d'un attendrissement où il y avait de la
reconnaissance pour ceux qui venaient de couvrir l'enfant de toutes
ces fleurs. Elle voulut s'avancer, M. Rambaud ne songea plus à la
retenir. Comme il faisait bon sous les tentures! Un parfum montait,
l'air tiède n'avait pas un souffle. Alors, elle se baissa et ne
choisit qu'une rose. C'était une rose qu'elle venait chercher, pour la
glisser dans son corsage. Mais un tremblement la prenait, M. Rambaud
eut peur.

--Ne restez pas là, dit-il, en l'entraînant. Vous avez promis de ne
pas vous rendre malade.

Il cherchait à la conduire dans le pavillon, lorsque la porte du salon
s'ouvrit toute grande. Pauline parut la première. Elle s'était chargée
d'organiser le cortège. Une à une, les petites filles descendirent. Il
semblait que ce fût une floraison hâtive, des aubépines
miraculeusement fleuries. Les robes blanches se gonflaient dans le
soleil, se moiraient de transparences, où toutes les nuances délicates
du blanc passaient comme sur des ailes de cygne. Un pommier laissait
tomber ses pétales, des fils de la Vierge flottaient, les robes
étaient la candeur même du printemps. Elles ne cessaient point, elles
entouraient déjà la pelouse, et elles descendaient toujours le perron,
légères, envolées comme un duvet, épanouies tout d'un coup au grand
air.

Alors, quand le jardin fut tout blanc, en face de cette bande lâchée
de petites filles, Hélène eut un souvenir. Elle se rappela le bal de
l'autre belle saison, avec la joie dansante des petits pieds. Et elle
revoyait Marguerite en laitière, sa boîte au lait pendue à la
ceinture, Sophie en soubrette, tournant au bras de sa soeur Blanche,
dont le costume de Folie sonnait un carillon. Puis, c'étaient les cinq
demoiselles Levasseur, des Chaperons-Rouges qui multipliaient les
toquets de satin ponceau à bandes de velours noir; tandis que la
petite Guiraud, avec son papillon d'Alsacienne dans les cheveux,
sautait comme une perdue, en face d'un Arlequin deux fois plus grand
qu'elle. Aujourd'hui, toutes étaient blanches. Jeanne aussi était
blanche, sur l'oreiller de satin blanc, dans les fleurs. La fine
Japonaise, au chignon traversé de longues épingles, à la tunique de
pourpre brodée d'oiseaux, s'en allait en robe blanche.

--Comme elles ont grandi! murmura Hélène, qui éclata en larmes.

Toutes étaient là, sa fille seule manquait. M. Rambaud la fit entrer
dans le pavillon; mais elle resta sur la porte, elle voulait voir le
cortège se mettre en marche. Des dames vinrent la saluer discrètement.
Les enfants la regardaient, de leurs yeux bleus étonnés.

Cependant, Pauline circulait, donnait des ordres. Elle étouffait sa
voix pour la circonstance; mais elle s'oubliait par moments.

--Allons, soyez sages.... Regarde, petite bête, tu es déjà sale.... Je
viendrai vous prendre, ne bougez pas.

Le corbillard arrivait, on pouvait partir. Madame Deberle parut et
s'écria:

--On a oublié les bouquets!... Pauline, vite les bouquets!

Alors, il y eut un peu de confusion. On avait préparé un bouquet de
roses blanches pour chaque petite fille. Il fallut distribuer ces
roses; les enfants, ravies, tenaient les grosses touffes devant elles,
comme des cierges. Lucien, qui ne quittait plus Marguerite, respirait
avec délices, pendant qu'elle lui poussait ses fleurs dans la figure.
Toutes ces gamines, avec leurs mains fleuries, riaient dans le soleil,
puis devenaient tout d'un coup sérieuses, en suivant des yeux la bière
que des hommes chargeaient sur le corbillard.

--Elle est là dedans? demanda Sophie très-bas. Sa soeur Blanche fit un
signe de tête. Puis, elle dit à son tour:

--Pour les hommes, c'est grand comme ça.

Elle parlait du cercueil, elle élargissait les bras tant qu'elle
pouvait. Mais la petite Marguerite eut un rire, le nez dans ses roses,
en racontant que ça lui faisait des chatouilles. Alors, les autres
enfoncèrent aussi leur nez, pour voir. On les appelait, elles
redevinrent sages.

Dehors, le cortège défila. Au coin de la rue Vineuse, une femme en
cheveux, les pieds chaussés de savates, pleurait et s'essuyait les
joues avec le coin de son tablier. Quelques personnes s'étaient mises
aux fenêtres, des exclamations apitoyées montèrent dans le silence de
la rue. Le corbillard roulait sans bruit, tendu de draperies blanches,
à franges d'argent; on entendait seulement les pas cadencés des deux
chevaux blancs, assourdis sur la terre battue de la chaussée. C'était
comme une moisson de fleurs, de bouquets et de couronnes, que ce char
emportait; on ne voyait pas la bière, de légers cahots secouaient les
gerbes amoncelées, le char derrière lui semait des branches de lilas.
Aux quatre coins, volaient de longs rubans de moire blanche, que
tenaient quatre petites filles, Sophie et Marguerite, une demoiselle
Levasseur et la petite Guiraud, celle-ci si mignonne, si trébuchante,
que sa mère l'accompagnait. Les autres, en troupe serrée, entouraient
le corbillard, avec leurs touffes de roses à la main. Elles marchaient
doucement, leurs voiles s'enlevaient, les roues tournaient au milieu
de cette mousseline, comme portées sur un nuage, où souriaient des
têtes délicates de chérubins. Puis, derrière, à la suite de M.
Rambaud, le visage pâle et baissé, venaient des dames, quelques petits
garçons, Rosalie, Zéphyrin, les domestiques des Deberle. Cinq voitures
de deuil, vides, suivaient. Dans la rue pleine de soleil, des pigeons
blancs prirent leur vol, au passage de ce char du printemps.

--Mon Dieu! quel ennui! répétait madame Deberle, en voyant le cortège
s'ébranler. Si Henri avait retardé cette consultation! Je la lui
disais bien.

Elle ne savait que faire d'Hélène, affaissée sur un siège du pavillon.
Henri serait resté près d'elle. Il l'aurait un peu consolée. C'était
très-désagréable, qu'il ne fût pas là. Heureusement, mademoiselle
Aurélie voulut bien se proposer; elle n'aimait pas les choses tristes,
elle s'occuperait en même temps de la collation que les enfants
devaient trouver à leur retour. Madame Deberle se hâta de rejoindre le
convoi qui se dirigeait vers l'église, par la rue de Passy.
Maintenant, le jardin était vide, des ouvriers pliaient les tentures.
Il n'y avait plus, sur le sable, à la place où Jeanne avait passé, que
les pétales effeuillés d'un camélia. Et Hélène, tombée tout d'un coup
à cette solitude et à ce grand silence, éprouvait de nouveau
l'angoisse, l'arrachement de l'éternelle séparation. Une seule fois
encore, être auprès d'elle une seule fois! L'idée fixe que Jeanne s'en
allait fâchée, avec son visage muet et noir de rancune, la traversait
de la brûlure vive d'un fer rouge. Alors, voyant bien que mademoiselle
Aurélie la gardait, elle fut pleine de ruse pour lui échapper et
courir au cimetière.

--Oui, c'est une grande perte, répétait la vieille fille, installée
commodément dans un fauteuil. Moi, j'aurais adoré les enfants, les
petites filles surtout. Eh bien! quand j'y songe, je suis contente de
ne m'être pas mariée. Ça évite des chagrins....

Elle croyait la distraire. Elle parla d'une de ses amies qui avait eu
six enfants; tous étaient morts. Une autre dame restait seule avec un
grand fils qui la battait; celui-là aurait dû mourir, sa mère se
serait consolée sans peine. Hélène semblait l'écouter. Elle ne
bougeait plus, agitée seulement d'un tremblement d'impatience.

--Vous voilà plus calme, dit enfin mademoiselle Aurélie. Mon Dieu! il
faut toujours finir par se faire une raison.

La porte de la salle à manger s'ouvrait dans le pavillon japonais.
Elle s'était levée, elle poussa cette porte, allongea le cou. Des
assiettes de gâteaux couvraient la table. Hélène, vivement, s'enfuit
par le jardin. La grille était ouverte, les ouvriers des Pompes
funèbres emportaient leur échelle.

A gauche, la rue Vineuse tourne dans la rue des Réservoirs. C'est là
que se trouve le cimetière de Passy. Un mur de soutènement colossal
s'élève du boulevard de la Muette, le cimetière est comme une terrasse
immense qui domine la hauteur, le Trocadéro, les avenues, Paris
entier. En vingt pas, Hélène fut devant la porte béante, déroulant le
champ désert des tombes blanches et des croix noires. Elle entra. Deux
grands lilas bourgeonnaient aux angles de la première allée. On
enterrait rarement, des herbes folles poussaient, quelques cyprès
coupaient les verdures de leurs barres sombres. Hélène s'enfonça droit
devant elle; une bande de moineaux s'effaroucha, un fossoyeur leva la
tête, après avoir lancé à la volée sa pelletée de terre. Sans doute,
le convoi n'était pas arrivé, le cimetière semblait vide. Elle coupa à
droite, poussa jusqu'au parapet de la terrasse; et, comme elle faisait
le tour, elle aperçut derrière un bouquet d'acacias les petites filles
en blanc, agenouillées devant le caveau provisoire, où l'on venait de
descendre le corps de Jeanne. L'abbé Jouve, la main tendue, donnait
une dernière bénédiction. Elle entendit seulement le bruit sourd de la
pierre du caveau qui retombait. C'était fini.

Cependant, Pauline l'avait aperçue et la montrait à madame Deberle.
Celle-ci se fâcha presque, murmurant:

--Comment! elle est venue! Mais ça ne se fait pas, c'est de très-
mauvais goût!

Elle s'avança, lui témoigna par son air de figure qu'elle la
désapprouvait. D'autres dames s'approchèrent à leur tour,
curieusement. M. Rambaud l'avait rejointe, debout et silencieux près
d'elle. Elle s'était appuyée à un des acacias, se sentant défaillir,
fatiguée de tout ce monde. Tandis qu'elle répondait par des hochements
de tête aux condoléances, une seule pensée l'étouffait: elle était
arrivée trop tard, elle avait entendu le bruit de la pierre qui
retombait. Et ses yeux revenaient toujours au caveau, dont un gardien
du cimetière balayait la marche.

--Pauline, surveille les enfants, répétait madame Deberle.

Les petites filles agenouillées se levaient comme un vol de moineaux
blancs. Quelques-unes, trop petites, les genoux perdus dans leurs
jupes, s'étaient assises par terre; on dut les ramasser. Pendant qu'on
descendait Jeanne, les grandes avaient allongé la tête, pour voir au
fond du trou. C'était très-noir, un frisson les pâlissait. Sophie
assurait tout bas qu'on restait là dedans des années, des années. La
nuit aussi? demandait une des demoiselles Levasseur. Certainement, la
nuit aussi, toujours. Oh! la nuit, Blanche y serait morte. Toutes se
regardaient, les yeux très-grands, comme si elles venaient d'entendre
une histoire de voleurs. Mais-quand elles furent debout, lâchées
autour du caveau, elles redevinrent roses; ce n'était pas vrai, on
disait des contes pour rire. Il faisait trop bon, ce jardin était
joli, avec ses grandes herbes; comme on aurait fait de belles parties
de cache-cache, derrière toutes ces pierres! Les petits pieds
dansaient déjà, les robes blanches battaient, pareilles à des ailes.
Dans le silence des tombes, la pluie tiède et lente du soleil
épanouissait cette enfance. Lucien avait fini par fourrer la main sous
le voile de Marguerite; il touchait ses cheveux, il voulait savoir si
elle ne mettait rien dessus, pour qu'ils fussent si jaunes. La petite
se rengorgeait. Puis, il lui dit qu'ils se marieraient ensemble.
Marguerite voulait bien, mais elle avait peur qu'il ne lui tirât les
cheveux. Il les touchait encore, il les trouvait doux comme du papier
à lettre.

--N'allez pas si loin, cria Pauline.

--Eh bien! nous partons, dit madame Deberle. Nous ne faisons rien là,
les enfants doivent avoir faim....

Il fallut réunir les petites filles qui s'étaient débandées comme un
pensionnat en récréation. On les compta, la petite Guiraud manquait;
enfin, on l'aperçut très-loin, dans une allée, se promenant gravement
avec l'ombrelle de sa mère. Alors, les dames se dirigèrent vers la
porte, en poussant devant elles le flot des robes blanches. Madame
Berthier félicitait Pauline sur son mariage, qui devait avoir lieu le
mois suivant. Madame Deberle disait qu'elle partait dans trois jours
pour Naples, avec son mari et Lucien. Le monde s'écoulait, Zéphyrin et
Rosalie restèrent les derniers. À leur tour, ils s'éloignèrent. Ils se
prirent le bras, ravis de cette promenade, malgré leur gros chagrin;
ils ralentissaient le pas, et leur dos d'amoureux, un moment encore,
dansa dans la lumière, au bout de l'avenue.

--Venez, murmura M. Rambaud.

Mais Hélène, d'un geste, le pria d'attendre. Elle restait seule, il
lui semblait qu'une page de sa vie était arrachée. Quand elle eut vu
les dernières personnes disparaître, elle s'agenouilla péniblement
devant le caveau. L'abbé Jouve, en surplis, ne s'était point encore
relevé. Tous deux prièrent longtemps. Puis, sans parler, avec son beau
regard de charité et de pardon, le prêtre l'aida à se mettre debout.

--Donne-lui ton bras, dit-il simplement à M. Rambaud.

A l'horizon, Paris blondissait sous la radieuse matinée de printemps.
Dans le cimetière, un pinson chantait.




V


Deux ans s'étaient écoulés. Un matin de décembre, le petit cimetière
dormait dans un grand froid. Il neigeait depuis la veille, une neige
fine que chassait le vent du nord. Du ciel qui pâlissait, les flocons
plus rares tombaient avec une légèreté volante de plumes. La neige se
durcissait déjà, une haute fourrure de cygne bordait le parapet de la
terrasse. Au delà de cette ligne blanche, dans la pâleur brouillée de
l'horizon, Paris s'étendait.

Madame Rambaud priait encore, à genoux devant le tombeau de Jeanne,
sur la neige. Son mari venait de se relever, silencieux. Ils s'étaient
épousés en novembre, à Marseille. M. Rambaud avait vendu sa maison des
Halles, il se trouvait à Paris depuis trois jours pour terminer cette
affaire; et la voiture qui les attendait rue des Réservoirs, devait
passer à l'hôtel prendre leurs malles et les conduire ensuite au
chemin de fer. Hélène avait fait le voyage dans l'unique pensée de
s'agenouiller là. Elle restait immobile, la tête basse, comme perdue
et ne sentant pas la froide terre qui lui glaçait les genoux.
Cependant, le vent cessait. M. Rambaud s'était avancé sur la terrasse,
pour la laisser à la douleur muette de ses souvenirs. Une brume
s'élevait des lointains de Paris, dont l'immensité s'enfonçait dans le
vague blafard de cette nuée. Au pied du Trocadéro, la ville couleur de
plomb semblait morte, sous la tombée lente des derniers brins de
neige. C'était, dans l'air devenu immobile, une moucheture pâle sur
les fonds sombres, filant avec un balancement insensible et continu.
Au delà des cheminées de la Manutention, dont les tours de brique
prenaient le ton du vieux cuivre, le glissement sans fin de ces
blancheurs s'épaississait, on aurait dit des gazes flottantes,
déroulées fil à fil. Pas un soupir ne montait, de cette pluie du rêve,
enchantée en l'air, tombant endormie et comme bercée. Les flocons
paraissaient ralentir leur vol, à l'approche des toitures; ils se
posaient un à un, sans cesse, par millions, avec tant de silence, que
les fleurs qui s'effeuillent font plus de bruit; et un oubli de la
terre et de la vie, une paix souveraine venait de cette multitude en
mouvement, dont on n'entendait pas la marche dans l'espace. Le ciel
s'éclairait de plus en plus, partout à la fois, d'une teinte laiteuse,
que des fumées troublaient encore. Peu à peu, les îlots éclatants des
maisons se détachaient, la ville apparaissait à vol d'oiseau, coupée
de ses rues et de ses places, dont les tranchées et les trous d'ombres
dessinaient l'ossature géante des quartiers. Hélène, lentement,
s'était relevée. À terre, ses deux genoux restaient marqués sur la
neige. Enveloppée d'un large manteau sombre, bordé de fourrure, elle
semblait très-grande, les épaules superbes dans tout ce blanc. La
barrette de son chapeau, une tresse de velours noir, lui mettait au
front l'ombre d'un diadème. Elle avait retrouvé son beau visage
tranquille, ses yeux gris et ses dents blanches, son menton rond, un
peu fort; qui lui donnait un air raisonnable et ferme. Lorsqu'elle
tournait la tête, son profil prenait de nouveau une pureté grave de
statue. Le sang dormait sous la pâleur reposée des joues, on la
sentait rentrée dans la hauteur de son honnêteté. Deux larmes avaient
roulé de ses paupières, son calme était fait de sa douleur ancienne.
Et elle se tenait debout, devant le tombeau, une simple colonne, où le
nom de Jeanne était suivi de deux dates, mesurant la courte existence
de la petite morte de douze ans.

Autour d'elle, le cimetière étalait la blancheur de son drap, que
crevaient des angles de tombes rouillées, des fers de croix pareils à
des bras en deuil. Seuls, les pas d'Hélène et de M. Rambaud avaient
fait un sentier dans ce coin désert. C'était une solitude sans tache,
où les morts dormaient. Les allées enfonçaient les fantômes légers des
arbres. Par moments, un paquet de neige tombait sans bruit d'une
branche trop chargée; et rien ne bougeait plus. À l'autre bout, un
piétinement noir avait passé: on enterrait sous ce linceul. Un second
convoi venait à gauche. Les bières et les cortèges filaient en
silence, comme des ombres découpées, sur la pâleur d'un linge. Hélène
sortait de sa rêverie, lorsqu'elle aperçut près d'elle une mendiante
qui se traînait. C'était la mère Fétu, dont la neige assourdissait les
gros souliers d'homme, crevés et raccommodés avec des ficelles. Jamais
elle ne l'avait vue grelotter d'une misère si noire, couverte de
guenilles plus sales, engraissée encore, l'air abêti. La vieille, par
les vilains temps, les fortes gelées, les pluies battantes, suivait
maintenant les convois, pour spéculer sur l'apitoiement des gens
charitables; et elle savait qu'au cimetière la peur de la mort fait
donner des sous; elle visitait les tombes, s'approchant des gens
agenouillés au moment où ils fondaient en larmes, parce que alors ils
ne pouvaient refuser. Depuis un instant, entrée avec le dernier
cortège, elle guettait Hélène de loin. Mais elle n'avait point reconnu
la bonne dame, elle racontait avec de petits sanglots, la main tendue,
qu'elle avait chez elle deux enfants qui mouraient de faim. Hélène
l'écoutait, muette devant cette apparition. Les enfants étaient sans
feu, l'aîné s'en allait de la poitrine. Tout d'un coup, la mère Fétu
s'arrêta; un travail se faisait dans les mille plis de son visage, ses
yeux minces clignotaient. Comment! c'était la bonne dame! Le ciel
avait donc exaucé ses prières! Et, sans arranger l'histoire des
enfants, elle se mit à geindre, avec un flot de paroles intarissable.
Des dents lui manquaient encore, on l'entendait à peine. Toutes les
misères au bon Dieu lui étaient tombées sur la tête. Son monsieur
avait donné congé, elle venait de rester trois mois dans son lit; oui,
ça la tenait toujours, maintenant ça lui grouillait partout, une
voisine disait qu'une araignée devait pour sûr lui être entrée par la
bouche, pendant qu'elle dormait. Si elle avait eu seulement un peu de
feu, elle se serait chauffé le ventre; il n'y avait plus que ça pour
la soulager. Mais rien de rien, pas des bouts d'allumettes. Peut-être
bien que madame était allée en voyage? C'étaient ses affaires. Enfin,
elle la trouvait joliment portante, et fraîche, et belle. Dieu lui
rendrait tout ça. Comme Hélène tirait sa bourse, la mère Fétu souffla,
en s'appuyant à la grille du tombeau de Jeanne.

Les convois s'en étaient allés. Quelque part, dans une fosse voisine,
on entendait les coups de pioche réguliers d'un fossoyeur qu'on ne
voyait pas. Pourtant, la vieille avait repris haleine, les yeux fixés
sur la bourse. Alors, pour augmenter l'aumône, elle se montra très-
câline, elle parla de l'autre dame. On ne pouvait pas dire, c'était
une dame charitable; eh bien! elle ne savait pas faire, son argent ne
profitait pas. Prudemment, elle regardait Hélène en disant ces choses.
Ensuite, elle se hasarda à nommer le docteur. Oh! celui-là était bon
comme le bon pain. L'été dernier, il avait encore fait un voyage avec
sa femme. Leur petit poussait, un bel enfant. Mais les doigts
d'Hélène, qui ouvraient la bourse, avaient tremblé, et la mère Fétu,
tout d'un coup, changea de voix. Stupide, effarée, elle venait
seulement de comprendre que la bonne dame se trouvait là près du
tombeau de sa fille. Elle bégaya, soupira, tacha de la faire pleurer.
Une mignonne si gentille, avec des amours de petites mains, qu'elle
voyait encore lui donner des pièces blanches. Et comme elle avait de
longs cheveux, comme elle regardait les pauvres avec de grands yeux
pleins de larmes! Ah! on ne remplaçait pas un ange pareil; il n'y en
avait plus, on pouvait chercher dans tout Passy. Aux beaux jours, elle
apporterait chaque dimanche un bouquet de pâquerettes, cueilli dans le
fossé des fortifications. Elle se tut, inquiète du geste dont Hélène
lui coupa la parole. C'était donc qu'elle ne trouvait plus ce qu'il
fallait dire? La bonne dame ne pleurait pas, et elle ne lui donna
qu'une pièce de vingt sous.

M. Rambaud, cependant, s'était rapproché du parapet de la terrasse.
Hélène alla le rejoindre. Alors, la vue du monsieur alluma les yeux de
la mère Fétu.

Elle ne le connaissait pas, celui-là; ce devait être un nouveau.
Traînant les pieds, elle marcha derrière Hélène, en appelant sur elle
toutes les bénédictions du paradis; et, lorsqu'elle fut près de M.
Rambaud, elle reparla du docteur. En voilà un qui aurait un bel
enterrement, quand il mourrait, si les pauvres gens qu'il avait
soignés pour rien, suivaient son corps! Il était un peu coureur,
personne ne disait le contraire. Des dames de Passy le connaissaient
bien. Mais ça ne l'empêchait pas d'adorer sa femme, une femme si
gentille, qui aurait pu se mal conduire et qui n'y songeait seulement
plus. Un vrai ménage de tourtereaux. Est-ce que madame leur avait dit
bonjour? Ils étaient pour sûr chez eux, elle venait de voir les
persiennes ouvertes, rue Vineuse. Ils aimaient tant madame autrefois,
ils seraient si heureux de l'embrasser! En mâchant ces bouts de
phrases, la vieille guignait M. Rambaud. Il l'écoutait, avec sa
tranquillité de brave homme. Les souvenirs évoqués devant lui ne
mettaient pas une ombre sur son visage paisible. Il crut seulement
remarquer que l'acharnement de cette mendiante importunait Hélène, et
il fouilla dans sa poche, il lui fit à son tour une aumône, en
l'éloignant du geste. Lorsqu'elle vit une seconde pièce blanche, la
mère Fétu éclata en remerciements. Elle achèterait un peu de bois,
elle chaufferait son mal; il n'y avait plus que ça pour lui calmer le
ventre. Oui, un vrai ménage de tourtereaux, à preuve que la dame était
accouchée, l'autre hiver, d'un deuxième enfant, une belle petite
fille, rose et grasse, qui devait aller sur ses quatorze mois. Le jour
du baptême, à la porte de l'église, le docteur lui avait mis cent sous
dans la main. Ah! les bons coeurs se rencontrent, madame lui portait
chance. Faites, mon Dieu! que madame n'ait pas un chagrin, comblez-la
de toutes les prospérités! Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit,
ainsi soit-il!

Hélène resta toute droite devant Paris, pendant que la mère Fétu s'en
allait au milieu des tombes, en bredouillant trois _Pater_ et trois
_Ave_. La neige avait cessé, les derniers flocons s'étaient posés sur
les toits avec une lenteur lasse; et, dans le vaste ciel d'un gris de
perle, derrière les brumes qui se fondaient, le ton d'or du soleil
allumait une clarté rose. Une seule bande de bleu, sur Montmartre,
bordait l'horizon, d'un bleu si lavé et si tendre, qu'on aurait dit
l'ombre d'un satin blanc. Paris se dégageait des fumées, s'élargissait
avec ses champs de neige, sa débâcle qui le figeait dans une
immobilité de mort. Maintenant, les mouchetures volantes ne donnaient
plus à la ville ce grand frisson, dont les ondes pales tremblaient sur
les façades couleur de rouille. Les maisons sortaient toutes noires
des masses blanches où elles dormaient, comme moisies par des siècles
d'humidité. Des rues entières semblaient ruinées, dévorées de
salpêtre, les toitures près de fléchir, les fenêtres enfoncées déjà.
Une place, dont on apercevait le carré plâtreux, s'emplissait d'un tas
de décombres. Mais, à mesure que la bande bleue grandissait du côté de
Montmartre, une lumière coulait limpide et froide comme une eau de
source, mettant Paris sous une glace où les lointains eux-mêmes
prenaient une netteté d'image japonaise.

Dans son manteau de fourrure, les mains perdues au bord des manches,
Hélène songeait. Une seule pensée revenait en elle comme un écho. Ils
avaient eu un enfant, une petite fille rose et grasse; et elle la
voyait à l'âge adorable où Jeanne commençait à parler. Les petites
filles sont si mignonnes à quatorze mois! Elle comptait les mois;
quatorze, cela faisait presque deux ans, en tenant compte des autres;
juste l'époque, à quinze jours près. Alors, elle eut une vision
ensoleillée de l'Italie, un pays idéal, avec des fruits d'or, où les
amants s'en allaient sous des nuits embaumées, les bras à la taille.
Henri et Juliette marchaient devant elle, dans un clair de lune. Ils
s'aimaient comme des époux qui redeviennent des amants. Une petite
fille rose et grasse, dont les chairs nues rient au soleil, tandis
qu'elle essaye de bégayer des mots confus, que sa mère étouffe sous
des baisers! Et elle pensait à ces choses sans colère, le coeur muet,
élargissant encore sa sérénité dans la tristesse. Le pays du soleil
avait disparu, elle promenait ses lents regards sur Paris, dont
l'hiver raidissait le grand corps. Des colosses de marbre semblaient
couchés dans la paix souveraine de leur froideur, les membres las
d'une vieille souffrance qu'ils ne sentaient plus. Un trou bleu
s'était fait au-dessus du Panthéon.

Pourtant, ses souvenirs redescendaient les jours. Elle avait vécu dans
une stupeur, à Marseille. Un matin, en passant rue des Petites-Mariés,
elle s'était mise à sangloter devant la maison de son enfance. C'était
la dernière fois qu'elle avait pleuré. M. Rambaud venait souvent; elle
le sentait autour d'elle comme une protection. Il n'exigeait rien, il
n'ouvrait jamais son coeur. Vers l'automne, elle l'avait vu entrer un
soir, les yeux rouges, brisé par un grand chagrin: son frère, l'abbé
Jouve, était mort. À son tour, elle l'avait consolé. Ensuite, elle ne
se rappelait plus nettement. L'abbé semblait sans cesse derrière eux,
elle cédait à la résignation dont il l'enveloppait. Puisqu'il voulait
encore cette chose, elle ne trouvait pas de raison pour refuser. Cela
lui paraissait très-sage. D'elle-même, comme son deuil prenait fin,
elle avait réglé posément les détails avec M. Rambaud. Les mains de
son vieil ami tremblaient de tendresse éperdue. Comme elle voudrait,
il l'attendait depuis des mois, un signe lui suffisait. Ils étaient
mariés en noir. Le soir des noces, lui aussi avait baisé ses pieds
nus, ses beaux pieds de statue qui redevenaient de marbre. Et la vie
se déroulait de nouveau.

Tandis que le ciel bleu grandissait à l'horizon, cet éveil de sa
mémoire était une surprise pour Hélène. Elle avait donc été folle
pendant un an? Aujourd'hui, lorsqu'elle évoquait la femme qui avait
vécu près de trois années dans cette chambre de la rue Vineuse, elle
croyait juger une personne étrangère, dont la conduite l'emplissait de
mépris et d'étonnement. Quel coup d'étrange folie, quel mal
abominable, aveugle comme la foudre! Elle ne l'avait pourtant pas
appelé. Elle vivait tranquille, cachée dans son coin, perdue dans
l'adoration de sa fille. La route s'allongeait devant elle, sans une
curiosité, sans un désir. Et un souffle avait passé, elle était tombée
par terre. À cette heure encore, elle ne s'expliquait rien. Son être
avait cessé de lui appartenir, l'autre personne agissait en elle.
Était-ce possible? elle faisait ces choses! Puis, un grand froid la
glaçait, Jeanne s'en allait sous les roses. Alors, dans
l'engourdissement de sa douleur, elle redevenait très-calme, sans un
désir, sans une curiosité, continuant sa marche lente sur la route
toute droite. Sa vie reprenait, avec sa paix sévère et son orgueil de
femme honnête.

M. Rambaud fit un pas, voulut l'emmener de ce lieu de tristesse. Mais,
d'un geste, Hélène lui témoigna l'envie de rester encore. Elle s'était
approchée du parapet, elle regardait en bas, sur l'avenue de la
Muette, une station de voitures dont la file mettait au bord du
trottoir une queue de vieux carrosses crevés par l'âge. Les capotes et
les roues blanchies, les chevaux couverts de mousse, semblaient se
pourrir là depuis des temps très-anciens. Des cochers restaient
immobiles, raidis dans leurs manteaux gelés. Sur la neige, d'autres
voitures, une à une, péniblement, avançaient. Les bêtes glissaient,
tendaient le cou, tandis que les hommes, descendus de leur siège, les
tenaient à la bride, avec des jurons; et l'on voyait, derrière les
vitres, des figures de voyageurs patients, renversés contre les
coussins, résignas à faire en trois quarts d'heure une course de dix
minutes. Une ouate étouffait les bruits; seules les voix montaient,
dans cette mort des rues, avec une vibration particulière, grêles et
distinctes: des appels, des rires de gens surpris par le verglas, des
colères de charretiers faisant claquer leurs fouets, un ébrouement de
cheval soufflant de peur. Plus loin, à droite, les grands arbres du
quai étaient des merveilles. On aurait dit des arbres de verre filé,
d'immenses lustres de Venise, dont des caprices d'artistes avaient
tordu les bras piqués de fleurs. Le vent, du côté du nord, avait
changé les troncs en fûts de colonne. En haut, s'embroussaillaient des
rameaux duvetés, des aigrettes de plume, une exquise découpure de
brindilles noires, bordées de filets blancs. Il gelait, pas une
haleine ne passait dans l'air limpide.

Et Hélène se disait qu'elle ne connaissait pas Henri. Pendant un an,
elle l'avait vu presque chaque jour: il était resté des heures et des
heures à se serrer contre elle, à causer, les yeux dans les yeux. Elle
ne le connaissait pas. Un soir, elle s'était donnée et il l'avait
prise. Elle ne le connaissait pas, elle faisait un immense effort sans
pouvoir comprendre. D'où venait-il? comment se trouvait-il près
d'elle? quel homme était-ce, pour qu'elle lui eût cédé, elle qui
serait plutôt morte que de céder à un autre? Elle l'ignorait, il y
avait là un vertige où chancelait sa raison. Au dernier comme au
premier jour, il lui restait étranger. Vainement elle réunissait les
petits faits épars, ses paroles, ses actes, tout ce qu'elle se
rappelait de sa personne. Il aimait sa femme et son enfant, il
souriait d'un air fin, il gardait l'attitude correcte d'un homme bien
élevé. Puis, elle revoyait son visage en fou, ses mains égarées de
désirs. Des semaines coulaient, il disparaissait, il était emporté. A
cette heure, elle n'aurait su dire où elle lui avait parlé pour la
dernière fois. Il passait, son ombre s'en était allée avec lui. Et
leur histoire n'avait pas d'autre dénouement. Elle ne le connaissait
pas.

Sur la ville, un ciel bleu, sans une tache, se déployait. Hélène leva
la tête, lasse de souvenirs, heureuse de cette pureté. C'était un bleu
limpide, très-pâle, à peine un reflet bleu dans la blancheur du
soleil. L'astre, bas sur l'horizon, avait un éclat de lampe d'argent.
Il brûlait sans chaleur, dans la réverbération de la neige, au milieu
de l'air glacé. En bas, de vastes toitures, les tuiles de la
Manutention, les ardoises des maisons du quai, étalaient des draps
blancs, ourlés de noir. De l'autre côté du fleuve, le carré du
Champ-de-Mars déroulait une steppe, où des points sombres, des
voitures perdues, faisaient songer à des traîneaux russes filant avec
un bruit de clochettes; tandis que les ormes du quai d'Orsay,
rapetissés par l'éloignement, alignaient des floraisons de fins
cristaux, hérissant leurs aiguilles. Dans l'immobilité de cette mer de
glace, la Seine roulait des eaux terreuses, entre ses berges qui la
bordaient d'hermine; elle charriait depuis la veille, et l'on
distinguait nettement, contre les piles du pont des Invalides,
l'écrasement des blocs s'engouffrant sous les arches. Pais, les ponts
s'échelonnaient, pareils à des dentelles blanches, de plus de plus
délicates, jusqu'aux roches éclatantes de là Cité, que les tours de
Notre-Dame surmontaient de leurs pics neigeux. D'autres pointes, à
gauche, trouaient la plaine uniforme des quartiers. Saint-Augustin,
l'Opéra, la tour Saint-Jacques, étaient comme des monts où règnent les
neiges éternelles; plus près, les pavillons des Tuileries et du
Louvre, reliés par les nouveaux bâtiments, dessinaient l'arête d'une
chaîne aux sommets immaculés. Et c'étaient encore, à droite, les cimes
blanchies des Invalides, de Saint-Sulpice, du Panthéon, ce dernier
très-loin, profilant sur l'azur un palais du rêve, avec des
revêtements de marbre bleuâtre. Pas une voix ne montait. Des rues se
devinaient à des fentes grises, des carrefours semblaient s'être
creusés dans un craquement. Par files entières, les maisons avaient
disparu. Seules, les façades voisines étaient reconnaissables aux
mille raies de leurs fenêtres. Les nappes de neige, ensuite, se
confondaient, se perdaient en un lointain éblouissant, en un lac dont
les ombres bleues prolongeaient le bleu du ciel. Paris, immense et
clair, dans la vivacité de cette gelée, luisait sous le soleil
d'argent.

Alors, Hélène, une dernière fois, embrassa d'un regard la ville
impassible, qui, elle aussi, lui restait inconnue. Elle la retrouvait,
tranquille et comme immortelle dans la neige, telle qu'elle l'avait
quittée, telle qu'elle l'avait vue chaque jour pendant trois années.
Paris était pour elle plein de son passé. C'était avec lui qu'elle
avait aimé, avec lui que Jeanne était morte. Mais, ce compagnon de
toutes ses journées gardait la sérénité de sa face géante, sans un
attendrissement, témoin muet des rires et des larmes dont la Seine
semblait rouler le flot. Elle l'avait, selon les heures, cru d'une
férocité de monstre, d'une bonté de colosse. Aujourd'hui, elle sentait
qu'elle l'ignorerait toujours, indifférent et large. Il se déroulait,
il était la vie.

M. Rambaud, cependant, la toucha légèrement, pour l'emmener. Sa bonne,
figure s'inquiétait. Il murmura:

--Ne te fais pas de peine.

Il savait tout, il ne trouvait que cette parole. Madame Rambaud le
regarda et fut apaisée. Elle avait le visage rose de froid, les yeux
clairs. Déjà elle était loin. L'existence recommençait.

--Je ne sais plus si j'ai bien fermé la grosse malle, dit-elle.

M. Rambaud promit de s'en assurer. Le train partait à midi, ils
avaient le temps. On sablait les rues, leur voiture ne mettrait pas
une heure. Mais, tout d'un coup, il haussa la voix.

--Je suis sûr que tu as oublié les cannes à pêche?

--Oh! Absolument! cria-t-elle, surprise et fâchée de son manque de
mémoire. Nous aurions dû les prendre hier.

C'étaient des cannes très-commodes, dont le modèle ne se vendait pas à
Marseille. Ils possédaient, près de la mer, une petite maison de
campagne, où ils devaient passer l'été. M. Rambaud consulta sa montre.
En allant à la gare, ils pouvaient encore acheter les cannes. On les
attacherait avec les parapluies. Alors, il l'emmena, piétinant,
coupant au milieu des tombes. Le cimetière était vide, il n'y avait
plus que leurs pas sur la neige. Jeanne, morte, restait seule en face
de Paris, à jamais.







End of the Project Gutenberg EBook of Une Page d'Amour, by Emile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE PAGE D'AMOUR ***

***** This file should be named 8561-8.txt or 8561-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/8/5/6/8561/

Produced by Tonya Allen, Carlo Traverso, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team


Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    [email protected]

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.