Réponse de M. Émile Faguet au discours de M. René Doumic

By Émile Faguet

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Title: Réponse de M. Émile Faguet au discours de M. René Doumic

Author: Émile Faguet


        
Release date: October 10, 2026 [eBook #79760]

Language: French

Original publication: Paris: Société française d'imprimerie et de librairie, 1910

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Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Biblioteca Centrală Universitară Carol I, Bucharest, Romania)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉPONSE DE M. ÉMILE FAGUET AU DISCOURS DE M. RENÉ DOUMIC ***





  SÉANCE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE DU 7 AVRIL 1910

  RÉPONSE
  DE
  M. ÉMILE FAGUET
  AU DISCOURS
  DE
  M. RENÉ DOUMIC


  PARIS
  SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
  ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie
  15, Rue de Cluny, 15




Monsieur,

M. l’abbé Tallemant, qui fut des nôtres, comme personne ne l’ignore,
était excellent aux discours académiques. Cela fit dire à M. de Boze,
quand, à son tour, il fit l’éloge de M. Tallemant: «La manière
ingénieuse dont il décrivait nos pertes a fait quelquefois souhaiter
qu’elles fussent plus fréquentes.» M. de Boze se sentait désintéressé
dans la question. Je ne le suis pas. Je ne vous ferai pas le même
compliment. Je vous dirai seulement que vous nous avez parlé de M.
Boissier comme il eût désiré qu’on parlât de lui, avec une simplicité
attique, une gravité romaine et le cœur d’un bon Français.

Vous l’avez bien connu et vous l’avez bien aimé. Il était facile de
l’aimer quand on le connaissait et, aussi il était très facile de le
connaître. «Que voulez-vous que je fasse de cet homme-là, disait un
moraliste raffiné, ou qui croyait l’être; il n’a pas de _dessous_.» M.
Boissier n’avait pas de _dessous_. Il était extérieurement ce qu’il
était au plus profond de lui-même. Il pouvait être accusé par
l’observateur inattentif de n’avoir pas de vie intérieure, parce qu’il
n’avait pas de vie secrète. Il n’est jamais rentré en lui-même, parce
qu’il n’a jamais senti le besoin d’avoir une retraite intime où il pût
avoir le plaisir de se réfugier et d’où il pût avoir le plaisir de
sortir. Il a vécu l’âme ouverte, et sa physionomie était bien en cela
l’image de son âme. La pensée, la parole et le geste n’étaient pas pour
lui trois choses; ils étaient éminemment consubstantiels. Cette trinité
indissoluble, chez un homme, est recommandable.

Il était donc très facile à connaître, ce qui ne diminue en rien votre
talent de le bien peindre. Vous l’avez peint au naturel: avec sa méthode
énergique et son exposition facile, son travail puissant et sa
production aisée, sa méditation vigoureuse et sa parole spontanée, qui
faisait qu’il avait l’air d’improviser ses méditations. Vous l’avez
peint comme merveilleux professeur, ayant tellement le don de la vie et
donnant tellement la sensation du vivant, que l’on s’intéressait
toujours, non seulement à ce qu’il disait, mais à ce qu’il allait dire,
et que chaque mot de lui promettait un plaisir intellectuel pour
l’instant d’après et tenait la promesse de plaisir intellectuel qu’avait
faite le mot précédent.

Vous l’avez peint comme écrivain, d’autant plus sûrement, Monsieur, que
ses qualités sont les vôtres et que cette limpidité animée, cette clarté
d’eau courante, cette parfaite propriété du terme dans un tour aisé qui
semble s’être trouvé lui-même, sont tellement choses à lui et choses à
vous que certainement il vous les a apprises; mais qu’il les aurait
apprises de vous si les destins ne lui avaient fait la faveur de naître
avant vous pour avoir le plaisir de vous les apprendre.

C’est qu’aussi, comme vous encore, il aimait de toute son âme la bonne
langue française. Quelqu’un qui devrait nous appartenir, M. Frédéric
Mistral, disait à quelqu’un qui aurait dû être des nôtres, Théophile
Gautier: «Vous êtes certainement un très grand poète; quel dommage que
vous parliez un dialecte que personne n’entend, que personne ne parle,
sauf une centaine d’excentriques!

--Quel dialecte? demanda Gautier.

--Mais... le français.»

M. Boissier faisait partie de cette centaine d’excentriques; je crois
même qu’il était tout à la tête de ce groupe original. Ce fut assurément
sa seule excentricité; puisqu’il faut, à ce qu’on assure, que chacun en
ait une, le tout est de bien placer la sienne.

Je crois que c’est cette faiblesse qui fit qu’il en eut une autre, la
passion des études latines. Il imaginait que s’il écrivait si bien en
français, cela pouvait tenir à ce qu’il était bon latiniste, et, chez
lui, c’était la langue française qui avait une piété filiale pour la
latinité. Il croyait que penser en latin menait tout droit à une phrase
qui était la plus française du monde, et que c’était toute la méthode de
nos auteurs du XVIIe siècle, ou tout leur secret inconscient. Il est
fort possible, quoique de dire que c’est vrai serait me donner
sournoisement pour beaucoup meilleur latiniste et aussi pour beaucoup
meilleur écrivain français que je ne suis; ce pourquoi je me récuse.

Toujours est-il qu’il s’appliqua aux choses latines de très bonne heure,
du temps, Monsieur, qu’il jouait du piano: car il jouait du piano, c’est
constant: mais il ne faisait pas seulement cela; et il s’intéressait à
la comédie humaine, comme vous l’avez dit, mais il s’intéressait aussi à
la tragédie latine, et ce fut la première de ses promenades
archéologiques. L’homme né dans la ville des ruines romaines fut
toujours curieux des ruines latines.

Accius le mena au doctorat et à Paris. Il s’était acheminé lentement
vers le premier et ne désirait nullement le second. Stendhal a dit,
peut-être injustement: «Le comble du ridicule est de s’aviser de mériter
une place pour l’obtenir.» Sans avoir jamais eu la terreur du ridicule,
M. Boissier n’avait point passé son doctorat, et très brillamment, pour
se faire nommer à Paris; et il retournait à Nîmes et il se dirigeait
sans doute vers Pacuvius, lorsque Paris le rappela.

C’est très peu de temps après que je le vis, que je l’eus pour
professeur de rhétorique au lycée Charlemagne. Quelque impression
qu’aient gardée de lui ceux qui l’ont écouté à l’École normale, elle ne
saurait être aussi vive ni aussi profonde que celle qu’il fit sur ceux
qui l’ont entendu au lycée. Au lycée, il ne faisait point de leçons; on
peut même dire qu’il évitait scrupuleusement ce genre de sport. Il
causait. Il causait à propos du discours latin, à propos des vers
latins, à propos de la version, à propos du discours français; et la
causerie de Boissier, vive, hardie, prime-sautière, chargée de savoir et
même d’érudition, sans en être alourdie et bien au contraire bondissant
sur cela comme sur un tremplin, était la récréation instructive la plus
excitante du monde. A travers cette causerie, la version latine vivait,
le discours latin respirait, le discours français avait une flamme et
les vers latins avaient des ailes. Digressions morales, discussions
historiques, rapprochements imprévus et justes de textes, citations qui
naissaient d’elles-mêmes d’une riche mémoire toujours éveillée par
l’imagination, épigrammes gaies qui fixaient dans l’esprit une notion
utile, portraits de personnages antiques qui semblaient tout à coup
entrer dans la classe, _venientes cominus umbræ_; comme tout cela
rendait les heures courtes pour nous, autant certainement que pour lui!
En ce temps je lisais Montaigne assidûment: de la classe à l’étude et de
l’étude à la classe, je ne me dépaysais pas.

A nous, professeurs jeunes encore, quand les grandes réformes
modernisantes intervinrent, on nous reprocha de nous montrer partisans
de ces exercices surannés et séniles, ou puérils, discours latins, vers
latins. Il est possible que nous fussions dans l’erreur. Quoique les
systèmes nouveaux n’aient pas abouti à des triomphes, il est possible
que nous fussions dans l’erreur. Mais nous avions au moins notre excuse;
discours latins, vers latins, nous voyions cela à travers la causerie de
M. Boissier. Nous ne pouvions que les trouver admirables; nous ne
pouvions que les trouver jeunes. En tout état de cause, je souhaite à
tout professeur de donner pareille illusion d’optique.

Ce n’est pas tout; il nous séduisait encore--comment dirai-je?--par ses
marges. Il s’était avisé, ce qui était très rare alors chez les
professeurs, d’être _essayiste_. Il publiait des articles d’histoire
littéraire et de critique, cela même qui devait plus tard former le
volume _Cicéron et ses amis_, dans la _Revue des Deux Mondes_. D’avance,
à nous deux, Monsieur, il montrait le chemin. Nous étions très fiers de
savoir notre professeur en si bonne maison. Et puis, de lire ses
articles, ce nous était prétexte de lire le roman. Ceci à part, c’était
une bonne chose pédagogique que ce lien entre nos parents qui lisaient
les articles de M. Boissier, nous qui les lisions aussi, et lui-même; on
s’entretenait de M. Boissier en famille; les articles de M. Boissier à
la _Revue des Deux Mondes_ devenaient des lettres _ad familiares_.
C’était le moment de sa gloire naissante. _Cicéron et ses amis_, dont il
était, et très fervent, et le plus obligeant du monde, eurent un succès
que nous imaginions très bien qui rejaillissait sur nous. Cicéron, ses
amis, M. Boissier et nous, formions une famille, un peu mêlée comme
toutes les familles, mais assez unie, ayant des passions communes,
lisant les mêmes livres et, les uns très bien, les autres moins
correctement, parlant la même langue.

Familièrement, nous l’appelions Atticus. Au fait, nous avions
raison. L’urbanité, la bonne grâce, la fidélité à ses amis, le
savoir-vivre,--dont on a si bien dit que c’est la justice pratiquée par
les gens d’esprit,--l’obligeance infatigable sans être fatigante, la
douce raillerie, qui est la coquetterie de l’amitié, toutes ces qualités
dont Boissier a dit qu’à elles toutes elles valent une vertu et qu’elles
attachent davantage; Atticus les avait et M. Boissier les aurait
montrées à Atticus. Comme Atticus, il aurait mérité d’être l’ami d’un
grand homme et d’unir éternellement son nom au sien. Le grand homme ne
s’est pas trouvé, je crois; mais qu’on le cherche et qu’on en regrette
l’absence, c’est un honneur pour celui qui était digne de le rencontrer;
et il ne faut pas s’étonner après cela que soit si fine, si prenante, si
caressée et si charmante cette page de M. Boissier sur Atticus,

    Le plus beau des portraits où lui-même s’est peint.

J’ai presque peur, Monsieur, en insistant sur les parties tout aimables
de ce caractère, que vous ne m’accusiez d’en méconnaître ou d’en oublier
les parties fermes et fortes. Il ne faut pas s’y tromper, c’est sur un
fond singulièrement solide de loyauté, de droiture, de courage sans
ostentation, mais sans défaillance, que couraient et se jouaient toutes
ces grâces. Jamais M. Boissier n’a commis une injustice; jamais, dans la
mesure de ses forces, il n’a permis qu’il s’en fît une devant lui. Un
jour, au lendemain du plébiscite de 1852, au lycée de Nîmes, dans une
réunion des fonctionnaires, à un professeur qui, sans s’être caché,
avait voté contre l’Empire, le proviseur, irrité par une discussion, eut
la mauvaise inspiration de dire: «Monsieur, n’oubliez pas que j’ai barre
sur vous.» M. Boissier intervint: «Monsieur le proviseur, il est
possible que vous ayez barre sur notre collègue; mais, je vous le ferai
respectueusement remarquer, vous savez très bien aussi que si vous usiez
de cette faculté, vous ne pourriez pas rester parmi nous.»

Cette fermeté, gantée de douceur, il l’eut toujours partout où il fut, à
l’Académie, au Conseil supérieur de l’Instruction publique, qui est un
tribunal et où M. Boissier, se sentant là pour rendre des arrêts et non
des services, n’admettait le fait du prince que quand le prince était
strictement d’accord avec la justice.

Que voulez-vous? Il était Romain; non pas un Romain de théâtre, rigide,
figé, glacé et glacial, gêné de ce qu’il est en marbre ou en bronze, et
se disant sans cesse: «N’oublie pas que tu es statue»; mais un vrai
Romain, un Romain historique, poli par une civilisation qui remonte à
Pythagore, à Hésiode et à Homère, lisant Virgile, Horace et Lucrèce,
charmant en entretiens, gais aux festins amicaux et ne prenant pas de
notes en rentrant chez lui; mais fier du nom romain, persuadé que Rome,
grande au temps des victoires, a trouvé le moyen d’être plus grande
encore au temps des revers; persuadé qu’en quelque état qu’elle soit,
son devoir quotidien, son devoir perpétuel est de civiliser le monde;
persuadé encore plus peut-être que si les Grecs sont les inventeurs du
beau, les Romains sont les inventeurs du droit. Tel était le Romain
qu’en toute simplicité de cœur, de parole et de manières, était toujours
notre cher Gaston Boissier.

Vers 1873 il remarqua qu’il avait cinquante ans et il eut un mouvement
d’ambition. Il songea à entrer à l’Académie des Sciences morales. Il
alla trouver un de ses compatriotes qui s’était un peu occupé
d’histoire, qui était assez instruit, qui ne laissait pas de parler
agréablement et qui s’appelait Guizot. M. Guizot, à cette époque, se
délassait d’avoir gouverné la France à gouverner deux académies, et il
les gouvernait avec beaucoup d’autorité, de tact et d’intelligence, non
sans quelque solennité, qui, n’étant que pour marquer la date où il
remontait, était une simple habitude d’historien. M. Boissier alla
trouver M. Guizot et s’ouvrit de ses prétentions. M. Guizot
l’interrompit net: «Non, mon cher Monsieur Boissier, je ne vous ferai
point nommer de l’Académie des Sciences morales; n’y comptez aucunement.

--Mais, Monsieur Guizot, vous m’avez peut-être habitué à un peu moins de
sévérité.

--Il est possible et je ne suis pas pour m’en repentir; mais enfin je ne
vous servirai point du tout en votre dessein d’entrer à l’Académie des
Sciences morales. Si vous tenez à m’être agréable, vous vous présenterez
à l’Académie française.

--Monsieur, je n’aurais pas cru... Mes titres historiques sont peut-être
sérieux; mais mes titres littéraires sont bien faibles, et...

--Monsieur Boissier, permettez-moi de vous dire que vous m’avez habitué
à moins d’indocilité.»

M. Boissier se présenta à l’Académie française.

Madame de Girardin a dit: «A l’Académie française la consigne est la
même qu’à l’entrée du Jardin des Tuileries: on ne laisse pas entrer les
gros paquets.» Où en serions-nous, Monsieur, vous et moi, si cette
consigne était encore celle de l’Académie française, ou si elle n’y
faisait pas quelquefois, en son indulgence, une infidélité qui est
peut-être une faiblesse? Mais M. Boissier était, lui, selon la consigne.
Il avait peu écrit et il n’avait rien écrit qui ne fût écrit. Il avait
fait connaître le monde romain en savant qui est un homme du monde, avec
un art délicat de présenter la bonne compagnie ancienne à la bonne
compagnie moderne, qui avait été oublié, ou peu connu, depuis la mort de
M. l’abbé Barthélemy. Il eût été, en d’autres temps, le protégé favori
du duc de Choiseul et le professeur aimé de Choiseul-Gouffier. Il était
tout à fait un sujet académique.

J’ajoute ceci: que son «paquet» fût léger, c’était une condition si
excellente pour la suite de sa carrière que, l’eût-il fait exprès, il
n’eût pas pu mieux faire. Nous aimons ici les hommes qui sont dignes de
la Compagnie en y entrant et qui s’en font plus dignes à mesure qu’ils y
habitent, et qui, après avoir conquis cette place, se conduisent comme
s’ils pouvaient la perdre ou comme s’il s’agissait de la conquérir; et
qui la méritent mieux encore par la façon dont ils la gardent que par la
façon dont ils l’ont prise. Cela nous persuade que l’habitat a de
l’influence sur l’habitant, nous met de moitié ou pour quelque chose
dans les succès de nos confrères et tend à prouver notre utilité, qui ne
laisse pas d’avoir toujours quelque besoin d’être démontrée. M. Boissier
répondait admirablement à ce secret désir que notre Compagnie a
toujours. L’Académie n’était pas pour lui, selon le mot impertinent d’un
de nos anciens confrères, «le refuge des talents fatigués et des
réputations dont on se fatigue». On sentait que tout en donnant beaucoup
il s’était beaucoup réservé; qu’il ne ferait pas mieux qu’il n’avait
fait; mais qu’il ferait davantage en faisant aussi bien, et qu’il se
traiterait en candidat perpétuel qui oublie qu’il a été élu. Il était en
perfection un sujet académique.

Il se présenta concurremment avec son ancien camarade M. Mézières. Ce
fut une compétition terrible. Les deux adversaires disaient tant de bien
l’un de l’autre qu’ils gênaient les académiciens et troublaient leur
conscience. Ils s’en aperçurent, et, pour ne rien dire du tout, ni l’un
de l’autre, ni chacun de soi-même, et pour attirer la bienveillance des
académiciens sur tous les deux en épargnant leur temps, ils finirent par
faire leurs visites ensemble. Je recommande le procédé: il leur réussit
pleinement. Ils furent élus tous les deux, avec cette simple
particularité que M. Mézières fut élu le premier et M. Boissier bien peu
de temps après lui. On avait simplement fait passer la Lorraine avant le
Languedoc. L’Académie a toujours eu le sentiment des justes préséances.

M. Boissier fut tout de suite de l’Académie comme s’il en avait toujours
été. On y cause, on y discute courtoisement, on y lit les livres
nouveaux et on s’y souvient des anciens: comment n’y aurait-il pas été
chez lui? Il y continuait les _Tusculanes_.

Et comme il aimait à les continuer! On a dit que la conversation est
l’art de s’écouter soi-même devant les autres; et l’on a dit aussi que
le premier talent d’un causeur est de savoir écouter. M. Boissier, comme
vous l’avez très bien dit, Monsieur, était un homme de juste milieu et
il se tenait d’instinct entre ces deux extrêmes. Il savait écouter
admirablement, moins par déférence que par curiosité et toujours avide
de recueillir une idée que par hasard il n’eût pas eue, ou une notion
qui, par exception, lui eût échappé; et son impatience méridionale ne se
réveillait que quand il arrivait qu’on se répétât; car il n’avait pas ce
besoin des distraits qui est qu’on leur dise les choses plusieurs fois
de suite et qui, à la vingtième, vous disent avec hésitation: «Il me
semble que vous m’avez déjà dit cela.» Il écoutait donc honnêtement et
discrètement, la discrétion de l’auditeur consistant à épargner à celui
qui parle la peine de parler plus longtemps qu’il ne faut pour se faire
entendre.

Et il parlait à ravir. Rousseau, qui était Génevois, un peu trop
peut-être, si l’on peut trop l’être, définissait la France: «le pays où
l’on est dispensé de penser pourvu qu’on parle», et c’était une
généralisation indiscrète. M. Boissier ne parlait jamais sans avoir
pensé; seulement il pensait vite, comme ceux qui en ont l’habitude. Il
était toujours prêt et, comme l’homme de Pascal, «il parlait de ce qu’on
parlait quand il entrait». Beaucoup n’ont que l’esprit de l’escalier.
Lui aussi avait l’esprit de l’escalier, mais c’était en le montant.

Il avait du reste ici occasion d’entretiens et tentation de les
prolonger. L’Académie est très bien au temps où nous sommes; mais elle
était déjà très bien en ce temps-là. Il y avait Dumas fils, il y avait
le duc d’Aumale, il y avait Émile Augier, il y avait Guizot, il y avait
Thiers, il y avait Taine, il y avait Renan, il y avait Victor Hugo.
C’était un salon agréable. Hugo affectionnait fort M. Boissier. Il lui
parlait théâtre: «Ah! ce ne sont plus les batailles d’_Hernani_. Vous
vous rappelez _Hernani_, Monsieur Boissier?» M. Boissier ne se rappelait
pas _Hernani_, n’étant né que sept ans avant, mais il avait été à la
première des _Burgraves_ et il l’avait dit à Victor Hugo, Victor Hugo
confondait. Peut-être aussi aimait-il mieux le souvenir d’_Hernani_ que
celui des _Burgraves_ qui avait été un de ces échecs qu’on appelle des
demi-victoires. Et M. Boissier avait fini par répondre: «Si je me
souviens d’_Hernani_!» C’est une des rares occasions où il faut se
vieillir pour plaire.

Si M. Boissier causait délicieusement à l’Académie française, il lui
donnait souvent l’occasion de causer de lui. Il écrivait ces grands
livres que vous avez trop bien caractérisés pour que je me risque à les
définir: _l’Opposition sous les Césars_, _la Religion romaine_, _la Fin
du Paganisme_, suivant sa route parallèlement à celle de M. Renan, le
discutant quelquefois, le complétant toujours, ne cessant pas d’être
historien des mœurs et devenant de plus en plus historien des idées, ce
qui est la plus dangereuse, la plus hardie, la plus téméraire et la plus
délicieuse manière d’être historien. Il se révélait philosophe critique,
tout à fait dans la manière de Bayle, à qui il ferait songer plus
souvent, si Bayle n’avait pourvu à ce que l’on n’y pensât point, par le
soin qu’il a toujours pris, je ne dis pas de mal écrire, mais de ne pas
écrire du tout; mais ma remarque subsiste.

Entre temps venaient, pour l’exquis plaisir de ceux qui ne sont pas trop
scrupuleux, les péchés de M. Boissier. M. Boissier n’a pas été
impeccable, M. Boissier a eu quelque humeur aventureuse, M. Boissier a
été quelquefois infidèle à la Latinité. Sans doute, il l’avait épousée
trop jeune. M. Boissier, à la sollicitation d’un éditeur intelligent et
lettré, accepta d’écrire deux cents pages sur Mme de Sévigné et quelque
temps après deux cents pages sur le duc de Saint-Simon. Et remarquez
qu’en ce faisant, il n’était pas infidèle à la Latinité seulement, mais
il semblait l’être même à l’Académie; car, se tournant vers les
écrivains français, il allait en choisir deux qui ne furent point de
l’Académie, l’un à la vérité à cause d’une loi, selon moi déplorable,
qui n’admet pas aux honneurs académiques les personnes de son sexe;
l’autre pour cette raison qu’il n’avait rien publié de son vivant, ce
qui est quelquefois un obstacle à entrer chez nous: mais enfin il
choisissait deux écrivains qui n’avaient pas appartenu à notre
Compagnie. Il y avait deux péchés dans chacun de ces livres de M.
Boissier.

Je ferai remarquer cependant que la Latinité peut s’en prendre à
elle-même si M. Boissier a lié commerce avec Mme de Sévigné. Mme de
Sévigné savait le latin, ce qui n’était pas pour déplaire à M. Boissier.
Elle le savait très bien sans montrer jamais qu’elle le sût. Elle
l’avait appris comme elle dit qu’elle avait appris la philosophie de
Descartes, à savoir comme l’hombre, non pour y jouer, mais pour regarder
ceux qui y jouent. Enfin elle savait le latin. De plus, vous l’avez
remarqué, dès _Cicéron et ses amis_, M. Boissier avait songé à Mme de
Sévigné. Il avait dit, non sans raison: «C’est encore aux lettres de Mme
de Sévigné que ressemblent le plus les lettres de Cicéron.» Il y avait
là une déclaration et il y avait là une promesse qu’il faisait au moins
à lui-même. Dès _Cicéron et ses amis_ M. Boissier s’était engagé à
prouver que Mme de Sévigné avait autant d’esprit que Cicéron. Il l’a
prouvé; il a même prouvé que peut-être elle en avait davantage.

Et pour ce qui est de Saint-Simon, si Cicéron a conduit M. Boissier à
Mme de Sévigné, n’est-il point très probable que c’est Saint-Simon qui a
conduit M. Boissier à ce _Tacite_ dont vous parliez si bien tout à
l’heure? Assurément, à moins que ce ne soit Tacite qui ait conduit M.
Boissier à Saint-Simon, et il y a tant d’affinités entre ces deux
terribles peintres qu’il est difficile qu’on ait pratiqué l’un sans
avoir le désir passionné de fréquenter l’autre.

Ainsi M. Boissier était mené des anciens à ceux des modernes qui ont
l’honneur de leur ressembler, et peut-être ramené des modernes à ceux
des anciens qui leur ressemblent. _O pulchras vices_, disait Pline; car
c’est en latin qu’il convient, au moins en passant, de louer M.
Boissier; et c’est en latin aussi que l’on remet les péchés.

Ceux-ci, du reste, ont été absous par le succès. M. Boissier n’y croyait
pas. «Comment, me disait-il en riant, comment voulez-vous que le public
s’intéresse à l’histoire d’une femme qui n’a pas eu d’amant?--Il est
vrai, répondais-je, elle a manqué à ses devoirs envers la postérité.» La
postérité n’a pas tenu rigueur à Mme de Sévigné racontée par M.
Boissier. Elle ne déteste pas les honnêtes femmes qui ont de l’esprit,
surtout lorsqu’elles lui sont présentées par un honnête homme très
spirituel. Le succès de Mme de Sévigné et de M. Boissier fut le plus
beau des succès et celui que je souhaite à mes meilleurs amis: le succès
d’admiration s’appuyant sur le succès d’estime.

M. Boissier devint secrétaire perpétuel de l’Académie, après la mort
d’un homme qui était si aimable et si vigilant pour le bien de la
Compagnie et si ingénieux à le procurer et qui la représentait si
spirituellement qu’on pouvait craindre que qui que ce fût qui lui
succédât ne réussît surtout à le faire regretter. Il n’en fut rien. M.
Boissier fut le parfait Secrétaire perpétuel. La charge, comme vous le
savez, n’est pas légère. Outre l’absolue assiduité dont il faut donner
l’exemple, lequel, comme tous les bons exemples, est plus admiré que
suivi, il y faut un très grand labeur; car le Dictionnaire est un rocher
de Sisyphe qui retombe surtout sur l’épaule du Secrétaire perpétuel et
qui est encore plus perpétuel que lui; et les livres à examiner sont si
nombreux, si nombreux de plus en plus, d’année en année grossissant leur
légion envahissante, qu’un peu de découragement serait, sinon permis, du
moins excusable. M. Boissier, malgré tant de travaux divers, École
normale, Collège de France, Conseil supérieur de l’Instruction publique,
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, donnait l’impression, comme
Secrétaire perpétuel de l’Académie française, qu’il n’était que cela et
qu’il consacrait à cet office sa vie tout entière; tant, comme vous
l’avez dit, sa méthode, relativement à l’emploi du temps, était
excellente. Vauvenargues disait: «On n’est pas né pour la gloire
lorsqu’on ne connaît pas le prix du temps.» M. Boissier allait
évidemment plus loin et jusqu’à croire, non sans raison, que quand on ne
connaît pas le prix du temps on n’est né pour rien du tout. Si le temps
n’épargne pas ce que l’on fait sans lui, il n’épargne pas non plus qui
le méprise et il perd tous ceux qui le perdent.

M. Boissier était convaincu de ces vérités et il distribuait le temps de
telle sorte que chacune de ses occupations en avait sa part et que
chacune semblait l’avoir tout entier. Non content de travailler au
Dictionnaire comme membre de la Commission du Dictionnaire, il avait
tenu à être secrétaire de cette commission, pour en préparer tout le
travail, et c’est à quoi il ne s’épargnait pas, vérifiant chaque article
avec une sagacité minutieuse, surveillant les définitions qui sont,
comme vous savez, toutes creusées de précipices et toutes hérissées de
chausse-trapes; faisant la guerre au suranné qui a dans les
dictionnaires comme ses invalides, mais à qui il faut, quoique parfois
avec regret, signifier qu’il est mort et qu’il est seul à ne pas s’en
apercevoir; chargeant le néologisme, ce favori d’un jour qui «est comme
les vaudevilles, qu’on ne chante qu’un certain temps», et qu’il ne faut
pas encourager, pour ne pas encourager du même coup certains hommes qui
lui ressemblent,--que d’hommes qui ne sont que des néologismes!--enfin
mettant tous ses efforts à faire du «Dictionnaire de l’usage» le
véritable portrait de la langue vivante et saine, n’ayant rien ni de
décrépit ni de puéril.

Comme lecteur d’ouvrages soumis à notre examen, il faut lâcher le mot,
quoiqu’il paraisse hyperbolique, il était prodigieux. Il avait toujours
tout lu. Nous le redoutions! Nous savions, chacun, que le livre qui
avait été mis dans notre lot, il l’avait toujours lu de plus près que
nous et qu’il ne fallait pas se tromper, ni par indulgence, ni par
sévérité, et qu’il allait nous renvoyer, sa fiche en main, à la page qui
valait que le livre fût distingué ou à celle qui rendait difficile qu’on
eût pour lui une considération sans réserve. On a dit de Chantilly qu’il
était l’écueil des mauvais ouvrages; M. Boissier était digne d’être
copropriétaire de Chantilly. Il eût mérité même d’en être le
propriétaire unique. Et ajoutons que si les mauvais ouvrages échouaient
sur lui, les bons trouvaient en lui un port aussi armé pour les défendre
qu’ouvert à les accueillir. M. Boissier fut le Secrétaire perpétuel
idéal. Il était de cette grande lignée des Duclos, des d’Alembert, des
Marmontel, qui fait tant d’honneur à notre Compagnie, lignée, du reste,
qui, par une évidente faveur des Muses, ne me paraît pas, et tant s’en
faut, près de s’éteindre.

Et, comme c’est notre rôle à tous, mais particulièrement à notre symbole
de perpétuité, il surveillait les générations montantes, le bateau qui
nous suivait, si vous me permettez cette néologie, et il était très
attentif à toutes les promesses de talent, à tous ceux qui se montraient
en passe de faire ce qui nous est le plus désagréable, c’est-à-dire de
nous remplacer. C’est ainsi qu’il nous disait par exemple, et il nous
l’a dit très souvent: «Doumic est tout à fait désigné. A mesure qu’il
avance, il l’est davantage, ce qui n’arrive pas à tout le monde. Il est
sorti le premier de l’École normale, ce qui n’est pas si commun qu’il le
dit; il a débuté très jeune dans les lettres et pourtant il est un
littérateur très distingué; il a un sens critique infiniment affiné et
extrêmement sûr. Brunetière l’aime de tout son cœur et se repose sur
lui, si tant est que Brunetière se repose. La _Revue des Deux Mondes_ a
en lui un de ses plus fermes soutiens et le _Journal des Débats_, refuge
de l’ironie française, le compte au premier rang de ses humoristes. Il
parle la plus pure des langues, la plus châtiée, la plus brève et preste
d’allure, la plus nette et précise de toutes. Vous savez qu’Edmond About
a eu le temps de le remarquer; et Edmond About s’y connaissait; c’est
lui qui, quand Thureau-Dangin daignait être journaliste, disait à Faguet
que Thureau-Dangin était un journaliste de premier ordre. Sarcey, qui
déteste l’ironie, ne peut pas souffrir Doumic; mais il dit: «Quel
dommage! Un si beau talent! Quel dommage!» Parmi tant de héros je n’ose
me nommer: mais j’en raffole. Je vous dis que c’est Weiss qui redevient
jeune. Il a une manière de partir d’un petit fait et d’arriver à des
considérations générales qui donne au petit fait toute son importance,
ou toute la leur, par quoi l’on fait le tour du monde en faisant le tour
de sa chambre. C’est du Pline le Jeune. Il a une critique qui ne se
pique pas d’être objective et qui pose nettement le lecteur, à savoir
lui-même, en face de l’auteur et qui ne craint pas de féliciter l’auteur
d’être dans les mêmes sentiments que le lecteur ou de le blâmer
d’inspirer au lecteur une certaine répulsion. D’autres diront que c’est
étroit; je dis que c’est direct, ce qui, je crois, est la même chose
mieux comprise. J’ajouterai que ce n’est pas prudent, ce qui me charme.
La circonspection ne doit pas être la principale qualité du critique; je
ne lui accorderai, si elle tient à figurer, que d’être la dernière. Et
puis, vous ne l’ignorez pas, il parle très bien. Avec sa voix faible,
qui porte parfaitement, parce qu’il articule, avec sa parole lente, qui
encadre la période, cerne le membre de phrase et circonscrit l’incise,
il mord presque autant sur le public que Brunetière avec les charges
torrentielles de sa fougue disciplinée. C’est un orateur. Il fera un
très beau discours de récipiendaire et le dira très bien. Il ne faut, un
de ces jours, que lui donner l’occasion de le faire.»

C’est ainsi que M. Boissier entendait son rôle de Secrétaire perpétuel.

Mais je m’aperçois, Monsieur, que je m’attarde, ce qui n’est que
naturel, à parler de M. Boissier, et que je n’ai pas encore dit un mot
de vous. Je vous fais mes excuses, locution que l’on emploie, à ce que
j’ai cru remarquer, quand on n’en a pas. Et, en effet, je n’en ai point.
On est dispensé de parler de ceux qui parlent d’eux; mais de vous,
Monsieur, on est bien forcé de parler si l’on veut que quelqu’un en
parle. C’est vous qui m’avez appris la différence entre la littérature
personnelle et la littérature confidentielle. Rien n’est plus personnel
que ce que vous écrivez et vous n’avez jamais rien emprunté à personne;
mais rien n’est moins confidentiel et nul ne peut, d’après vos
écritures, conjecturer ce que vous êtes, si ce n’est comme être pensant.
Je dois donc, pour vous suppléer, ce qui est si inutile avec d’autres,
dire ce que je sais de vous.

Vous êtes Parisien, ce qui en France est une originalité, et ce qui
ôtera à votre panégyriste la ressource du développement ethnographique
sur votre petite patrie. Vous avez commencé, comme si vous aviez lu
l’_Émile_, par ne faire absolument rien jusqu’à l’âge de dix ans bien
accomplis, de quoi vous ne sauriez croire de quelle ferveur et de quelle
conviction je vous félicite. Madame votre mère, qui était professeur au
Conservatoire et qui donnait des leçons de musique pour vous faire
vivre, s’alarmait un peu. Elle ne connaissait peut-être pas Rousseau, ou
n’avait pas été persuadée par lui. Elle vous surprit un jour, c’était en
1870, que vous étiez en train de mettre avec tranquillité, en face d’un
texte latin, quelque chose qui n’avait absolument aucun sens. Elle vous
dit doucement que cela ne signifiait rien. Vous lui fîtes entendre qu’il
n’y avait aucune raison pour qu’un texte latin signifiât quelque chose;
et personne au monde n’était à ce moment plus sincère ni plus candide
que vous. Elle ne se rendit point; elle vous assura qu’il y avait dans
ces mots, singuliers à vrai dire, quelque chose qui avait été pensé, et
qui devait être une idée humaine. Elle reprit tout votre travail, si
j’ose m’exprimer ainsi, avec l’aide de tout ce qu’il faut pour faire une
version latine. Elle tira de votre texte quelque chose qui, au moins,
disait quelque chose. Il y avait peut-être des contresens; mais il y
avait un sens et cela se suivait. Ce résultat vous parut extrêmement
curieux et inattendu; et surtout le geste de votre mère vous émut
profondément. Vous continuâtes à faire comme elle avait fait et à
vouloir que des lignes latines produisissent des lignes françaises qui
fussent intelligibles. Vous goûtâtes peu à peu ces douceurs de la
version latine que, quelques années après, une autre dame,
respectueusement chérie de nous tous, Mme Arvède Barine, a chantées avec
une admirable intelligence. Vous étiez embarqué: Madame votre mère vous
avait enfanté aux Lettres.

Elle n’eut pas lieu de s’en repentir. Vous eûtes tous les succès
scolaires qu’elle pouvait désirer, et vous entrâtes à dix-neuf ans à
l’École normale, dans cette promotion de 1879 dont la Sorbonne et le
Collège de France ont quatre ou cinq raisons de se souvenir. Vous aviez
déjà engagé votre vie, comme quelqu’un qui est sûr de ne pas se tromper:
vous étiez fiancé à une jeune fille dont le père, artiste distingué,
vous aimait tendrement, et dont les frères, alors enfants, devaient, du
crayon ou de la plume, divertir honnêtement et spirituellement la
génération d’à présent. Au sortir de l’École, un peu avant même, je
crois, vous épousâtes celle que vous aviez choisie, si artiste
elle-même, si intellectuelle, si bon juge des choses de l’art et des
choses de l’esprit, si avertie par son sens intime et si bien munie par
sa culture; et depuis, jusqu’à la catastrophe récente qui a été un
accablement pour vous et qui a été une douleur pour nous tous, il n’y a
pas eu une ligne écrite par vous qui ne lui ait été soumise, un plan de
travail tracé par vous qui n’ait passé sous ses yeux, une idée conçue
par votre esprit qui n’ait été contrôlée par le sien, une conférence de
vous qui, avant la première représentation, n’ait été dite devant elle
en répétition particulière.

Vous fûtes profondément heureux. Vous aviez voulu trouver le bonheur
dans le mariage et pour plus de sûreté vous l’y aviez apporté; et pour
plus de sûreté encore une autre l’y avait apporté aussi. Et maintenant
que vous dites le mot de Louis Veuillot: «Seigneur, ôtez-moi mon
désespoir et laissez-moi ma douleur», vous devez,--ne me dites pas
non,--mesurant la plénitude d’hier au vide d’aujourd’hui, remercier
encore pour tant de joies saines et pures et pour l’épreuve même, qui,
s’exerçant sur un homme tel que vous, nous le rendra plus obstiné encore
à la tâche et plus attaché encore à toutes les belles causes qu’elle
aimait.

Ce sont, en effet, de très nobles causes que vous servez, celle du bon
goût et celle du bien. Aussi éloigné que possible de tout mobile
intéressé, et aussi de toute coterie, de tout cénacle, de toutes
méthodes que les hommes ont prises pour ne pas voir clair et pour ne pas
voir loin, vous jugez par vous-même, aidé uniquement de cette grande
lecture qui permet de comparer, non pour rabaisser, mais pour voir
exactement à quel degré de l’échelle se place d’elle-même une production
littéraire. Vous n’aimez pas, et comme vous avez raison! sortir de
vous-même pour imaginer comment vous apprécieriez si vous n’étiez pas
vous et de quel goût vous pourriez bien être si vous n’étiez pas du
vôtre. Lucien--vous vous rappelez--parle quelque part de certaine
contrée où les habitants avaient le contestable avantage de détacher les
yeux de leur tête et d’emprunter ceux de leurs voisins quand ils avaient
égaré les leurs ou quand il leur plaisait de ne point s’en servir. Cette
contrée est bien connue; c’est le pays des dilettantes. Vous n’êtes
point dilettante, du moins de cette façon-là. Vous n’empruntez les yeux
de personne pour varier le point de vue, et vous ne cherchez pas à voir
de la façon dont vous verriez si vous aviez été métamorphosé en un
autre. Vous n’avez jamais souhaité être «ce Monsieur qui passe». Vous
pensez que l’effet en serait le plus souvent assez mauvais et que le
désir même en est dangereux, et que si l’inquiétude de changer de place
est un symptôme alarmant,--_mutatio locorum multos fefellit_, dit
l’_Imitation_,--il en faut dire autant et plus de l’inquiétude de
changer de personnage.

Et enfin, Monsieur, en servant les bonnes lettres, vous n’oubliez jamais
de servir en même temps le bien. Vous êtes convaincu que, de toute œuvre
littéraire doit sortir, sans qu’elle l’ait cherchée et simplement parce
qu’elle a été vraie, une forte et virile leçon morale, amère
quelquefois, dure quelquefois, cruelle quelquefois, mais toujours saine,
toujours utile. Tout bien considéré, vous avez tellement raison, que
tout grand écrivain, à la vérité lu comme il faut le lire pour y trouver
la leçon qu’on y cherche, confirme absolument votre théorie. En tout
cas, elle n’est pas, chez vous, un parti pris, ni une méthode; elle est
une conviction; elle tient à votre manière même d’être et de sentir. Si
M. Brunetière vous a adopté tout de suite, s’il vous a encouragé à
porter auprès de lui l’armure et le ceste, s’il ne regrettait rien,--il
me l’a dit,--sinon que vous ne descendissiez qu’une fois par mois dans
l’arène; si vous étiez de ceux qu’il désignait à nos suffrages et qu’il
eût désiré qui prissent séance ici à côté de lui, c’est, indépendamment
de votre talent, à cause de cette conviction, dont il était sûr, que,
l’eussiez-vous tenté, vous étiez incapable de vous départir.

Ainsi se sont faits ces livres, profonds et clairs, qui vous honorent,
qui honorent notre pays, et qui, à partir de ce moment, vont honorer
notre Compagnie; ces livres qui, je le sais, vous aussi, et la seule
différence est que c’est moi seul qui le dis, vont jusqu’au fond de la
Russie, de la Roumanie, de l’Asie-Mineure, de l’Égypte, aider à
apprendre la littérature française à tous ceux, petits ou grands, qui se
soucient d’avoir un interprète limpide de la plus limpide des
littératures modernes.

Vous ferai-je quelques reproches, pour donner leur pleine authenticité à
mes éloges? Vous le voulez, puisque vous remerciez M. Boissier de
l’avoir fait. Avec beaucoup moins d’autorité que lui, et même si peu que
je ne puis pas être sûr de votre reconnaissance, je vous dirai peut-être
que vous avez trois muses: l’Intelligence, la Sévérité et l’Indulgence,
et que la première ne vous abandonne jamais, et que la seconde vous
quitte rarement, et que la troisième est soupçonnée d’intervenir auprès
de vous pendant les distractions de la seconde; qu’il m’est arrivé
quelquefois, notamment quand vous rudoyiez mon tendre et tumultueux ami
Catulle Mendès, de murmurer un peu contre votre intransigeance; et,
contemplant une exécution en cinquante lignes de la _Vierge d’Avila_,
partagé entre l’estime pour la beauté artistique de l’opération et la
sympathie pour la victime, de m’écrier: «_O! Vir bonus, strangulandi
peritus!_»

Est-il vrai ce qu’a dit Sainte-Beuve: «Le lecteur aime assez à se
trouver plus sévère que le critique»? Je serais assez porté à le croire.
Le lecteur ne vous en veut jamais de ce que vous lui révélez une beauté
qu’il n’avait pas aperçue; il n’admet pas non plus, il est vrai, que
vous n’ayez point aperçu un défaut dont il s’avise; mais il lui suffit
que vous l’indiquiez comme chose qu’il est bien évident qu’il a trouvée
lui-même. Il goûte la «critique des beautés», parce qu’avant tout il
cherche dans une œuvre d’art une jouissance, et n’est point fâché que,
par votre façon de mettre en lumière les beautés d’une œuvre, vous y en
ajoutiez quelques-unes; pour les laideurs, il se contente que vous les
signaliez, n’aimant pas que vous vous défiiez de son esprit de malice
jusqu’à vous croire obligé de lui montrer avec quelle plénitude elles
sont désobligeantes, et dans quelle perfection elles sont ridicules. Une
bonne critique serait peut-être celle où, pour ce qui serait des bonnes
choses, on collaborerait avec l’auteur en les sertissant, en les
encadrant, en les développant avec adresse; et où, pour ce qui serait
des défaillances, on se bornerait à citer. Vous savez que, le plus
souvent, ce serait suffisant, même jusqu’à être cruel.

Voilà pourquoi je vous trouve quelquefois, je ne dis pas cruel
vous-même, mais enfin l’homme qui n’épargne pas assez: _patruæ verbera
linguæ_.

Mais, pourriez-vous me répondre, la critique contemporaine est devenue
si indulgente, si prompte à l’éloge et si lente à en sortir, si désarmée
par ses propres mains, si proche d’être démissionnaire; nous avons si
bien assisté à la faillite de la critique, entre beaucoup d’autres;
notre siècle, comme disait déjà Montesquieu, a tellement vu la décadence
de l’admiration, que le besoin apparaît plutôt d’un Boileau, d’un
Valincour ou d’un Gustave Planche que d’un approbateur de plus et d’un
applaudisseur surnuméraire. Si vous me répondiez cela, Monsieur, il y
aurait quelque chose de vrai dans vos paroles comme dans tout ce que
vous dites, et je serais certainement réduit, sinon au silence, du moins
à un certain embarras dans ma réplique; et c’est pourquoi je ne vous
répliquerai point, me bornant au «Hélas!» d’Antiochus. C’est le dernier
mot de _Bérénice_; c’est le dernier mot de beaucoup de discussions parmi
les hommes.

Tout compte fait, soyez donc le très bienvenu, «le très bienvoulu»,
comme disait Rousseau, dans une excellente vieille langue. Entrez en
cette maison où vous étiez désiré, où vous étiez appelé, et où vous ne
vous sentirez point dépaysé, puisque vous y habitiez déjà, depuis très
longtemps, par vos ouvrages. Vous verrez que c’est une très bonne
maison, non seulement les jours où elle reçoit, ce qui n’a pas besoin
d’être prouvé, mais dans tout le train habituel de son domestique. Vous
y verrez des orateurs qui se connaissent en éloquence jusqu’à en savoir
sortir et qui savent si bien toutes les manières de parler qu’ils
causent sans difficulté. Vous y verrez des savants qui savent écrire et
qui font dire aux écrivains: «Quel est donc cet homme-là, qui écrit en
blanc sur la table noire et qui fait mieux que nous quand il écrit en
noir sur le papier blanc?» Vous y verrez des hommes qui ont été
ministres dans leur première jeunesse, par amusement, et qui se sont
livrés depuis à des occupations plus considérables, et qui ont acquis ou
conservé une sagesse souriante et une philosophie judicieusement
optimiste, comme Zadig. Vous y verrez des hommes de lettres qui sont la
parure de la France aux yeux de l’étranger, aux yeux du monde entier et
qui semblent ne pas marchander à considérer les critiques comme des
hommes de lettres. C’est une bonne maison. On y pousse la confraternité
jusqu’à la fraternité, ce qui est peut-être réaliser l’identité des
contradictoires. C’est une maison très philosophique.

Entrez-y avec bonne humeur, avec joie, avec votre caractère liant, sûr
et aimable, quoique assombri par le deuil; avec le même plaisir, s’il
est possible, que si vous y étiez reçu par celui à qui vous avez le
grand honneur de succéder. Nullement brisé par l’âge, alerte et allègre,
infatigué et infatigable, compté par tous ceux qui le connaissaient
comme devant «voir les années» de M. Legouvé, il a été rompu, nous en
fûmes témoins, par la disparition de la compagne de sa vie: Vous,
Monsieur, qui êtes beaucoup plus jeune, ce qui ne laisse pas de compter
pour quelque chose; vous qui êtes entouré d’une famille si gracieuse;
fils donnant, réalisant déjà, les plus brillants espoirs; fille qui
rappelle sa mère; vous, jeune grand-père qui voyez croître en âge, en
agrément, déjà en sagesse, de tout aimables petites-filles; nous vous
conserverons longtemps; nos successeurs vous conserveront bien
longtemps. Il y a cependant entre M. Boissier et vous des affinités
d’infortune comme de talent. Nous vous associons aujourd’hui dans la
connexion de la sympathie et dans la communion de la douleur.


Poitiers.--Société française d’imprimerie.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉPONSE DE M. ÉMILE FAGUET AU DISCOURS DE M. RENÉ DOUMIC ***


    

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1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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