L'appel de la route

By Édouard Estaunié

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Title: L'appel de la route

Author: Édouard Estaunié

Release date: January 28, 2025 [eBook #75235]

Language: French

Original publication: Paris: Perrin, 1922

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'APPEL DE LA ROUTE ***






  ÉDOUARD ESTAUNIÉ

  L’Appel
  de la Route


  PARIS
  LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
  PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
  35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

  1922
  Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.




ŒUVRES D’ÉDOUARD ESTAUNIÉ

Académie française. Prix Née, 1919.


ROMANS

UN SIMPLE. Un volume in-16.

BONNE DAME. (Nouvelle édition). Un volume in-16.

L’EMPREINTE. _Couronné par l’Académie française._ (18e édition). Un
volume in-16.

LE FERMENT (5e édition). Un volume in-16.

L’ÉPAVE (2e édition). Un volume in-16, épuisé.

LA VIE SECRÈTE. Prix de _La Vie Heureuse_, 1908. (13e édition). Un
volume in-16.

LES CHOSES VOIENT (13e édition). Un volume in-16.

SOLITUDES (7e édition). Un volume in-16.

L’ASCENSION DE M. BASLÈVRE (14e édition). Un volume in-16.


CRITIQUE D’ART

Impressions de Hollande:

PETITS MAÎTRES. Un volume in-16 avec deux planches gravées.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




    Il a été tiré de cet ouvrage
    5 exemplaires sur papier des Manufactures impériales
    du Japon, marqués A. B. C. D. E.
    et 125 exemplaires sur papier vergé pur fil
    des Papeteries Lafuma, numérotés 1 à 125.


Copyright by PERRIN et Cie, 1922.




    Pour ANDRÉ BELLESSORT
    Au maître écrivain,
    A l’ami,

    son ami,
    E. E.




L’APPEL DE LA ROUTE




TROIS AMIS


La vie courante est parsemée d’extraordinaires rencontres. Toutefois il
est rare qu’on s’en étonne. Pris entre l’alternative d’un hasard
inexplicable ou d’une volonté mystérieuse qui guide les hommes, on
détourne les yeux d’un problème devenu indifférent à force de se
présenter, et l’on se croit quitte de solution en décrétant que le monde
est très petit.

Qu’un soir de 1918, au retour de la guerre, nous nous soyons ainsi
retrouvés, trois camarades d’enfance, à la terrasse du café de la Paix,
et que, pris du désir de mieux nous informer les uns des autres, nous
ayons décidé de dîner ensemble au cabaret, ceci, j’y consens, n’a rien
que de naturel. Mais qu’ayant suivi, à partir du collège, des carrières
parfaitement divergentes, qu’ayant vécu l’un à Versailles, l’autre à
Paris, le dernier dans une ville retirée de Bourgogne, nous ayons été
chacun témoin d’une des faces d’un drame unique; que de plus, sans nous
donner le mot ni d’ailleurs soupçonner où nous allions, nous ayons eu
l’idée, ce soir-là, de raconter ce que nous en avions vu, et découvert
de cette manière qu’au total nous avions assisté à _une même aventure_;
qu’enfin nous soyons aujourd’hui encore _les seuls à le savoir_ tandis
que _les acteurs eux-mêmes l’ignorent_, voilà en revanche de quoi
provoquer chez tout être qui réfléchit un «pourquoi» d’autant plus
anxieux que nulle réponse n’y peut être donnée.

Quoi qu’il en soit, telle fut l’impression produite alors sur chacun de
nous que je me sens en mesure de rapporter ici non seulement les récits
dont s’illustra une soirée si singulière, mais les propos beaucoup plus
vagues qui leur servirent de prétexte ou de préface, comme on voudra.

Ils commencèrent, si j’ai bonne mémoire, le repas terminé, à ce moment
où, les coudes sur la table, la cigarette allumée, et humant l’odeur
d’une tasse de café brûlant, on est tenté, suivant le mot d’un
humoriste, de souscrire à l’immortalité de l’âme.

En réalité, nous ne nous étions guère entretenus auparavant que de
choses indifférentes. Comme ceux qui ont vraiment fait la guerre, nous
avions surtout le besoin de n’en plus parler. Donc, en réponse aux
questions sur nos destins divers, chacun s’était contenté d’esquisser à
larges traits sa vie d’_avant_. J’appris ainsi que mon ami Tinant,
devenu professeur libre et passablement vagabond, enseignait en dernier
lieu au collège R*** à Paris; que Pierre Duclos, au contraire, avait
sagement chaussé les souliers de son père, feu le docteur Duclos,
médecin-chef de l’hôpital de Semur; enfin aucun de nous n’était encore
marié. Que le rude effort d’une existence paraît peu de chose quand on
le résume de la sorte pour l’édification d’un labadens!

Mais, à peine ces renseignements fournis, il avait semblé que l’intérêt
de la réunion fût épuisé et notre curiosité à bout de souffle. Très
rapidement la conversation prit un ton neutre, ce je ne sais quoi d’un
peu gêné, propre aux entretiens où l’on désire marquer n’être pas entre
indifférents, et où l’on ne saurait cependant livrer ses pensées
intimes. A l’élan des premières effusions succédait une fatigue
intérieure, peut-être la désillusion de nous retrouver en somme aussi
étrangers qu’avant nos confidences, si bien, je le répète, qu’une fois
le café servi, nous étions mûrs pour une parfaite mélancolie, ou, ce qui
revient au même, pour un débat métaphysique.

Et ce fut alors, précisément pour couper court à un silence qui
menaçait, que Pierre Duclos, le premier et sans le vouloir, entra dans
le chemin où nous attendait la surprise des récits que je souhaite
évoquer.

--Tout compte fait, déclara-t-il soudain, on a traversé quatre années
assez rudes; quels enseignements en avez-vous tirés? Pour ma part,
aucun... A peine une ou deux lumières sur des choses que je savais. Par
exemple, il est clair que la guerre n’est que souffrance, un grand
torrent de souffrance roulant à la même heure dans son flot imbécile une
portion d’humanité; mais c’est de la souffrance collective, de la
souffrance dans le bruit. Hé bien! je comprends maintenant très bien
pourquoi les charlatans opèrent au milieu de la foule et au son de la
caisse: ce n’est pas pour étouffer les cris du patient, c’est que la
sensibilité de chacun en devient beaucoup moindre. A parler franc, une
guerre nouvelle m’effrayerait moins que la paix qui guette chacun de
nous, car la paix est silencieuse et l’on y est solitaire... Autre
indication encore: je soupçonnais, j’étais même convaincu que la
souffrance tire son origine le plus souvent de sources irresponsables,
inconscientes de l’œuvre qu’elles font. Dans la vie normale, on va, on
vient, on parle, on n’a aucune intention mauvaise, et parce qu’on a
passé à droite plutôt qu’à gauche, prononcé un mot au lieu d’un autre, à
distance, quelqu’un est frappé auquel on ne songeait pas, dont on
ignorait même parfois l’existence. Toutefois, ce jeu de la bête humaine,
fabriquant le mal à la manière d’une sécrétion, ne m’était apparu que
par éclairs et dans des cas que je croyais exceptionnels. La guerre, au
contraire l’a illuminé. Un homme épaule, vise dans une direction donnée,
parce que telle est la consigne. Le coup part; un corps tombe; et le
meurtrier ne connaît pas la victime, il ne saura jamais ni pourquoi il a
tué, ni même parfois s’il a tué. Simplement, il a fait son métier
d’homme... Et voilà... Nous aussi allons continuer de le faire, plus ou
moins... Seulement, plus de coups de feu pour avertir, plus d’abris pour
se protéger, les balles viendront on ne sait d’où. La guerre encore,
mais cette fois contre l’insoupçonnable et où l’on tombe sans témoin...
tout à fait seul...

Je me rappelle qu’en parlant, Pierre Duclos avait pris une cuiller et
scandait chaque début de phrase d’un heurt sur la soucoupe, comme pour
donner plus de force à ce qu’il disait. Il s’exprimait cependant avec
une certaine hésitation, à la manière d’un homme qui, après avoir
longtemps médité des pensées familières, s’efforce, sans y parvenir, de
leur trouver une traduction satisfaisante.

Je répliquai avec un peu d’ironie:

--Si c’est là toute la joie que te procure la vue des drapeaux aux
fenêtres, je la trouve mince. Pour fâcheuse que nous apparaisse
l’obligation de recommencer une carrière, la paix n’en a pas moins un
visage plaisant. Je ne me sens point non plus si féroce que tu dis:
surtout, j’ai garde de dédaigner une existence que tu es, autant que
moi, ravi de posséder encore.

Tinant dit à son tour:

--Sans dédaigner la vie, il est loisible d’en examiner le mécanisme.
Quant à en tirer une conclusion, autant rêver de la suppression des
catastrophes, une fois monté dans le train qui vous emporte vers elles!

La cuiller de Duclos se remit à tinter avec violence:

--Ai-je prétendu autre chose qu’établir un constat? Je répète que la
paix institue l’état de guerre individuel. Qu’il le veuille ou non,
l’homme crée de la souffrance pour quoi que ce soit qui l’approche.

Je ripostai:

--Et tout l’effort de l’homme n’a d’autre objet que de supprimer cette
souffrance: accorde cela qui pourra!

--Accorder entre elles des contradictoires, souffla Tinant, est
également le propre des humains: témoin la Croix-Rouge et la bataille...

Mais Pierre Duclos, tourné vers moi, reprenait déjà:

--L’effort de l’homme est aussi tout entier dirigé vers le bonheur: en
sommes-nous moins malheureux? Entre nos vœux ou nos tentatives et la
réalité, se dresse toujours, infranchissable, l’obstacle des lois
physiologiques. De même qu’abandonné, un champ se couvre d’orties et de
chardons sans que jamais du blé s’y mêle, pareillement, livré à
lui-même, le monde ne produit que souffrance et ne supporte qu’elle. Oh!
je ne demande même pas pour quelles raisons on est frappé! Les faits
immédiats me suffisent. L’universalité de la souffrance et sa nécessité,
voilà au fond le mystère qui n’a cessé de me hanter durant la campagne,
et ce ne seront ni l’armistice, ni la victoire, ni la paix qui
l’empêcheront de nous guetter encore au tournant de l’heure!

--D’où vient le mal? à quoi peut-il servir? soupira de nouveau Tinant.
Problèmes très anciens et dont aucune métaphysique ne s’avisa sans
trébucher. S’il y a un Dieu, comment tirer le mal de lui? Si tout est
hasard, pourquoi celui-ci tourne-t-il toujours du mauvais côté? A ces
questions, jamais de réponse. Toutefois, l’humanité résignée a cessé
d’en gémir: Duclos, tu retardes...

Je le regardai. Bien qu’un sourire sceptique animât sa lèvre,
l’expression de son visage était devenue très grave. Après tout,
peut-être avait-il comme Duclos l’appréhension des temps qui allaient
venir.

--Bah! m’écriai-je, laissons de côté les métaphysiques et ce
qu’inventèrent les philosophes. Je n’ai, pour ma part, jamais constaté
qu’une loi de nature fût sans bénéfice pour les vivants. Si donc la
souffrance est une nécessité, ce ne peut être qu’une nécessité
bienfaisante!

Ils s’exclamèrent.

Aussitôt, comme il arrive souvent, fouetté par la contradiction,
j’insistai:

--N’est-il pas reconnu que la souffrance transforme les êtres en les
améliorant? Au physique, elle sert de garde-fou contre les excès
possibles. Au moral, elle martèle les âmes, en tire des accents
supérieurs, et, comme un creuset, purifie ceux qu’elle dévore!

--Entendu, coupa Tinant, il paraît qu’elle aide les incroyants à se
convertir!

--A moins qu’elle ne jette les croyants dans la révolte! poursuivit
Pierre Duclos en haussant les épaules.

Et il conclut:

--Car cela seul est évident que la souffrance est injuste!

--Ou incompréhensible, précisa Tinant.

--Incomprise plutôt! interrompis-je.

--C’est pire!

Dans l’ardeur de la discussion, nous nous étions levés. La passion que
nous apportions soudain était vraiment curieuse. Aucun de nous toutefois
ne songeait à s’en apercevoir.

Et c’est alors que, poussé par je ne sais quelle obscure intuition, je
déclarai:

--Assez parlé dans les ténèbres: un exemple concret vaudrait mieux
qu’une heure de théorie. Donnez-le-moi, et je me fais fort d’y découvrir
la justification de cette souffrance que vous nommez une injustice et
qui n’est peut-être que le ressort le plus efficace de la vie!

--Des exemples! s’écria Pierre Duclos. En veux-tu un?

--Certes!

--Quels que soient les faits apportés par Duclos et la conclusion qu’on
en tirera, d’avance je m’engage à en apporter d’autres, montrant des
résultats inverses, s’exclama Tinant.

--Soit, toi aussi, tu parleras! Et après... après, parions que nous
conclurons comme j’ai dit, ou, si l’on n’y parvient pas, c’est que,
ainsi qu’il arrive trop souvent, nous n’aurons eu devant nous que des
apparences, l’essentiel nous ayant échappé.

--Sérieusement, reprit Pierre Duclos, tu demandes?...

--Ton histoire, et celle de Tinant. Une condition, toutefois...

--Laquelle?

--Pas de récit de guerre.

--Hé! mon cher, n’ai-je pas dit tout à l’heure que le vrai tragique se
rencontre surtout en temps de paix, là où personne ne le soupçonne?

D’un commun accord, chacun retournait déjà vers sa place. Un instant, le
bruit du boulevard déferla seul dans la pièce, différent de jadis, plus
vulgaire et moins varié. Pierre Duclos, ayant avalé d’un trait son café
et repoussé la tasse, commença ensuite le récit annoncé. Tinant et moi,
nous nous attendions à une brève anecdote: mais de même que tous
ignoraient pourquoi la conversation avait pris ce tour inattendu, nous
ne pouvions prévoir quels sentiers nous allions suivre, ni la lumière
qui nous attendait au bout.




L’UN D’EUX COMMENCE




I


Il est superflu d’affirmer que je ne cacherai rien, sauf les noms.
Qu’importent ceux-ci? le fond seul est en cause. Je n’ai pas non plus
été témoin de tout: j’ai vu certaines choses, j’en ai deviné d’autres...
Qu’importe encore? on n’est jamais en somme le témoin complet d’une
pensée: cela empêche-t-il d’en inférer des conclusions que nous jugeons
certaines? En revanche, je ne ferai point mystère du lieu où l’aventure
se déroula. Une maison, une rue, une ville sont des éléments essentiels
à défaut desquels on n’explique pas des actes parfaitement clairs: et
tel dénouement, impossible à Paris, avenue de Messine, devient au
contraire seul acceptable à Semur.

Mais j’oublie qu’en bons Dijonnais vous ne connaissez pas Semur ou ne
l’avez parcouru qu’en passant...

Imaginez donc une falaise hérissée de donjons, cernée par une rivière de
toutes parts, sauf en un point qui est un isthme étroit par où la
falaise se rattache au plateau. Le plateau lui-même, pris entre les
pinces de la rivière, a peine à s’approcher et n’y parvient qu’en
s’effilant en pointe.

Il va de soi que, dans les temps anciens, une forteresse couronnait la
falaise, tandis que la ville, collée de son mieux au réduit tutélaire,
tassait pêle-mêle à l’extrémité du plateau son beffroi, sa cathédrale et
ses maisons ventrues. Puis une époque vint où la forteresse parut moins
redoutable. Déjà, sous Louis XI, elle comptait peu. Henri IV fit mieux
et, pour se venger de quelques ligueurs retardataires, la démantela.
Aujourd’hui, seules, une ligne de murailles et quatre tours colossales
subsistent encore, témoignant de la vengeance du roi aux yeux d’un
peuple qui ne s’en soucie plus.

Ne jugez pas inutile ma digression... Sans elle, vous n’auriez pas
compris la séparation de Semur en deux parties distinctes et devenues
rivales: celle du plateau ou vieille ville, fleurie de maisons du XIVe
et du XVe siècle; celle du château, bâtie à la fin du grand siècle,
composée de demeures solennelles à son image. Comme sous le bon duc
Philippe, la première uniquement s’obstine à vivre. L’autre qui a nom
_le Rempart_ dort dans sa grandeur sans témoins, et son pavé, quand on
le foule, rend le son d’une dalle de cloître.

Au total, une cité qui agonise. Le pays alentour est délicieux, les
terres parmi les plus riches, mais le rucher se vide, insecte par
insecte, au fil des jours. Pourquoi? on ne sait pas... Dans les rues,
aucun bruit, sinon celui qui arrive des maisons. Ni passants, ni
voitures. On s’étonne qu’il y ait encore des marchandises aux étalages.
Un chat dort à la vitre du libraire, entre des cartes de visite jaunies
par le soleil, une photographie de l’hôpital et d’antiques
porte-monnaies. Tel quel, cependant, je trouve adorable mon coin natal.
Pas une pierre qui n’y parle d’histoire, une église pareille à un joyau,
des rues en labyrinthe à l’issue desquelles se découvre chaque fois un
horizon surprenant, enfin partout un air de discrétion, une manière
distinguée de vous envelopper dans du silence, sans que vous vous
sentiez tout à fait solitaire. Ce n’est que chez nous que se rencontrent
pareille ardeur à ne jamais paraître, et tant d’ingéniosité à tout
savoir, quitte ensuite à tirer de l’humble fait divers journalier une
leçon générale, voire des lois à appliquer à l’univers.

Et maintenant, venons au fait.

En 1907, de retour chez mon père, à Semur, je commençais à prendre sa
clientèle. Or, un soir, vers onze heures, un coup de marteau frappé à la
porte avec une vigueur inaccoutumée, nous fit tressaillir l’un et
l’autre. Les domestiques étaient couchés. Mon père, qui lisait près de
moi, dit:

--Ouvre la fenêtre, et vois ce qu’on nous veut.

J’obéis. A peine avais-je penché la tête au dehors qu’une voix de femme
s’éleva:

--C’est pour avoir le docteur tout de suite. Madame Lormier s’est
trouvée mal; on croit qu’elle va passer.

Je me retournai vers mon père:

--Tu as entendu?

Il répliqua:

--Naturellement, il faut y aller. Je n’ai jamais soigné les Lormier,
mais puisqu’on vient à pareille heure, le cas doit être sérieux.

En hâte, j’allai donc passer un vêtement convenable et, trois minutes
après, je trouvais en bas une servante qui, redevenue paisible une fois
sa commission faite, allait et venait sur le trottoir. On partit.

Tout en marchant, je m’informai et démêlai, à travers des réponses assez
embrouillées, qu’il s’agissait probablement d’une attaque,--un de ces
cas, en effet, où la présence immédiate du médecin peut être utile, mais
où, hélas! la médecine est parfois, quoi qu’on tente, d’un bien pauvre
secours.

Je ne connaissais pas de nom les Lormier: encore moins savais-je où ils
gîtaient. Très vite, je compris que ce devait être au Rempart. En effet,
quelques minutes plus tard, nous passions devant l’hôpital, et cinquante
mètres au delà, nous nous arrêtions devant une porte. La servante prit
une clé dans son trousseau, la serrure grinça, le battant s’ouvrit: nous
étions au but.

Pour vous représenter ce qu’était la maison Lormier et l’étonnement
qu’elle me donna, rappelez-vous qu’au Rempart, la moindre bâtisse fait
figure de palais. Celle-ci était au contraire étroite et haut sur
pattes. Elle n’avait que deux fenêtres de façade; en revanche, trois
étages, dont le dernier mansardé, lui donnaient un air de gratte-ciel,
exagéré par la pénombre de la nuit. Pareillement on voit des plantes
privées de soleil allonger le cou démesurément, sans que les feuilles,
le long de la tige, parviennent à s’étaler.

A l’intérieur, l’impression était pire: un corridor étroit qui tenait
lieu d’antichambre, un escalier juste large pour laisser passer une
personne, des plafonds bas à les toucher de la main, bref un arrangement
tel que, dans tout le Rempart, on n’en devait point trouver de pareil.

--Attendez là, dit la servante, je vais prévenir.

Elle indiquait une pièce éclairée vaguement par une bougie, dont on se
demandait si elle était atelier ou salon. A côté de meubles anciens y
voisinaient en effet un tour, une table à dessin et nombre d’outils de
mécanicien, le tout dans un parfait désordre et dans la poussière.

Je songeai: «Suis-je chez de petites gens, un ouvrier arrivé ou un
bourgeois avare?» Je n’eus d’ailleurs pas le loisir de décider. Déjà,
une femme venait de paraître.

--Ah! c’est vous qui venez? fit-elle d’une voix sourde.--Elle
s’attendait sans doute à voir mon père.--Je crains que vous n’arriviez
bien tard... allons...

Et je suivis encore, guidé par la lueur vacillante de la bougie qu’elle
avait prise aussitôt. Nos pas firent crier les marches de l’escalier. En
vain avançais-je avec précaution, on aurait pu croire qu’une troupe de
gens montait. Puis, au premier, j’aperçus une chambre ouverte, un corps
étendu sur un lit défait... La malade était là: je cessai d’observer
l’extérieur, pour ne plus m’occuper que de la sauver, si l’on pouvait...

Je ne m’étais pas trompé: au premier coup d’œil, je reconnus une attaque
qui, sans doute, ne pardonnerait pas. Toutefois j’avais besoin de
détails, et c’est à ce moment qu’il faut placer ma première vision des
acteurs du drame, vision à ce point inoubliable que le temps n’en a rien
effacé.

Imaginez, je vous en prie, le décor où nous sommes, une pièce vaste,
très basse de plafond, où la nuit règne. Les meubles sont à peine
distincts, à peine la cheminée: sur une paroi seulement l’alcôve se
détache en lumière, et dans celle-ci, le lit, car à la tête de ce
dernier, la servante tient une lampe levée juste au-dessus de la malade
qui, de son regard fixe, semble vouloir dévorer la clarté
hallucinante... Moi, je n’interroge d’abord que ce visage: figure sèche
et longue, cheveux gris épars, regard terne et bleu. Mais voici qu’avant
de rien décider, je lève la tête pour demander comment la chose est
venue, et tout à coup je _les_ vois... Ils sont, tous deux, à l’autre
bout du lit. Ce n’est pas la mourante, c’est moi qu’ils surveillent avec
une telle acuité d’attention que je crois sentir une morsure. Légèrement
inclinés, eux aussi reçoivent en pleine face le choc de la lumière,
cependant qu’en arrière le noir reprend, les murs s’effacent.

L’homme, lui, porte cinquante-cinq ou soixante ans. Il est en chemise de
nuit et gros veston de laine. Autant qu’on en peut juger encore, il a dû
jadis être assez beau, mais on ne s’en aperçoit pas, tant il n’y a place
sur ses traits que pour une discordance frappant jusqu’au malaise. D’une
part, le front, la courbe du nez, les contours de la bouche, tout le
modelé des chairs expriment la timidité ou peut-être la peur, et d’autre
part, les yeux ont un éclat insupportable. L’iris et la pupille y étant
rigoureusement du même noir, on dirait des yeux vernis; ce sont à la
fois des yeux où on ne lit rien, et des yeux volontaires: exactement le
contraire du reste du visage.

A côté, la fille... Sans âge visible, et laide. Il est très difficile
d’expliquer à quoi tient la laideur d’une femme. Maintes fois depuis
lors, j’ai revu mademoiselle Lormier; pas plus aujourd’hui qu’hier je ne
saurais définir d’où venait sa disgrâce. Je répète que sa laideur
frappait... et pourtant, là encore comme pour le père, une discordance
éclatait entre l’âme et l’étui; derrière cet écran de muscles tirés
comme une chevelure de pensionnaire, jaunes comme des feuillets
d’incunable, on pressentait la flamme, je ne sais quoi de hardi,
peut-être des passions sans frein, de toutes manières une vie ardente
qui cache ses ardeurs sans tout à fait y parvenir.

Soudain, lasse de tenir le bras levé, la servante déposa la lampe sur la
table de nuit: la vision disparut.

--Qu’augurez-vous? dit en même temps M. Lormier.

Je me contentai de hocher la tête. Aucun mot nouveau, aucun geste
n’accueillit ma réponse décourageante. Bien mieux, je crus sentir qu’un
autre verdict aurait déçu. La malade intéressait moins, peut-être, que
sa disparition. Que de drames muets j’aurai ainsi côtoyés, et qu’il faut
ignorer, après les avoir entrevus!

Je passe sur la suite qui n’eut rien de particulier. Vainement je
pratiquai la saignée d’usage et le reste. A trois heures du matin,
madame Lormier expirait. Aucun de nous, cela va de soi, n’avait quitté
la chambre.

A l’annonce de la fin, mademoiselle Lormier vint s’agenouiller aux pieds
de sa mère, mais ne l’embrassa point. M. Lormier abandonna la fenêtre où
il surveillait le jour naissant, contempla gravement les yeux qui ne
verraient plus jamais et s’incline en murmurant:

--Que la paix soit avec elle!

Après quoi, je m’éloignai. Le spectacle de la mort laisse toujours un
malaise. Mais cette nuit-là, avouerai-je que j’eus plus de peine que
d’ordinaire à le dissiper? C’est qu’aussi, en dépit des apparences,
j’avais assisté rarement à une fin plus solitaire...

Le lendemain, j’interrogeai autour de moi. Qu’étaient ces Lormier? D’où
venaient-ils? Pourquoi ne les rencontrait-on jamais?

En réalité, on en connaissait peu de chose. Établis depuis quelques
années à Semur, ils n’y avaient pas noué de relations. Madame, très
pieuse, passait pour conduire sa maison avec maîtrise, mais peu de
douceur. On tenait au contraire Monsieur pour un original sans
conséquence. Il s’occupait, paraît-il, de travaux scientifiques et eût
certainement fait partie de la _Société des Arts et des Sciences_, si
l’on n’avait craint de se heurter à un refus imposé par sa femme.
Mademoiselle, enfin, ne comptait pas. On se bornait à la plaindre de
n’être pas jolie.

--Quelle fortune?

--Aucune, probablement, ou fort mince.

Ce que je vis au service funèbre de madame Lormier ne put que confirmer
ces dires sans y ajouter rien. Dans le cortège ne figuraient que des
ecclésiastiques et quelques voisins. On s’y contenta d’une messe basse.
A la minute des serrements de main, M. Lormier, qui ne pleurait pas, me
remercia en termes mesurés. Sa fille ne parut pas me reconnaître. Ni
l’un ni l’autre ne paraissaient souhaiter me revoir. Je n’avais aucune
raison non plus pour y tenir. Si bien que je les laissai, convaincu
d’avoir eu affaire à une clientèle de hasard, celle que nous nommons
sans grâce les profits et pertes de profession.

J’avais mal compté puisque, deux mois plus tard, un matin cette fois, la
même servante vint de nouveau frapper à ma porte et me réclamer
d’urgence pour Mademoiselle: désormais les Lormier étaient devenus mes
clients.

En arrivant devant leur maison, je ne sais si je ressentis plus la
satisfaction d’être ainsi rappelé, malgré les tristes souvenirs attachés
à ma première venue, ou celle de contenter une curiosité demeurée
entière, malgré les apparences. Toujours est-il que la servante n’eut
pas à me prier de presser le pas. Il n’y eut pas besoin non plus de
tirer des clés devant la porte; au bruit de notre approche, celle-ci
s’ouvrit d’elle-même et M. Lormier parut.

Tout de suite, à un air tendu, au timbre de sa voix, à cette attente
même dès le seuil, je compris que l’impassibilité d’antan n’était plus
de saison. J’en fus même effrayé: allais-je me heurter à un nouveau
désastre?

--Je tremblais que vous ne fussiez déjà sorti, murmura-t-il.

Et m’entraînant aussitôt vers l’escalier, il m’expliqua brièvement
comment sa fille avait été prise une demi-heure auparavant d’une crise
de suffocations et de douleurs telles qu’il redoutait une angine de
poitrine. Par bonheur, depuis un instant, le mal venait de s’apaiser...
Tout cela exprimé en termes concis. J’admirais la netteté de l’analyse.
Mais en même temps, je sentais, derrière la façade des explications
spéculatives, la houle d’un immense émoi. Ah! nous étions loin du
premier soir!

Heureusement pour tous, la supposition de M. Lormier était absurde. Je
trouvai sa fille étendue sur une chaise longue, dans la chambre du
dernier étage. Bien qu’assez lasse, elle m’expliqua à son tour ce
qu’elle avait éprouvé. Elle aussi s’exprimait clairement, comme son
père, et d’une manière encore plus nette.

Après avoir écouté, j’eus plaisir à rassurer tout le monde. Rien de
sérieux, des névralgies passagères, il paraissait même inutile que je
revinsse. Je joignis à mon avis quelques propos d’usage, tout en
considérant la pièce,--juste le temps de découvrir que des fenêtres on
apercevait l’hôpital et les deux rues du Rempart,--et je m’empressai de
partir, d’autant plus décidé à me montrer discret que je me sentais
moins disposé à le rester.

J’étais déjà dans le corridor d’entrée quand la voix de M. Lormier me
rappela.

--Docteur! encore un mot...

Étonné de le trouver derrière moi, je répondis:

--De quoi s’agit-il?

--Entrons d’abord dans mon cabinet que voici...

Sans attendre mon acquiescement, il ouvrit la porte de la pièce bizarre
où j’avais attendu le premier soir, entre des outils de serrurier et des
sièges Louis XVI authentiques et m’obligea à passer le premier.

De plus en plus surpris, je me laissai faire, acceptai le siège qu’il
m’offrait et attendis qu’il s’expliquât.

Cependant, après avoir soigneusement vérifié que personne ne nous avait
suivis, il revenait devant moi et, silencieux, me considérait. J’ai déjà
dit quels yeux étaient les siens. A ce moment, je me sentis fouillé par
eux jusqu’à l’âme.

--Qu’y a-t-il de vrai dans ce que vous nous avez dit? murmura-t-il
enfin.

Si calme qu’il s’efforçât de paraître, un imperceptible tremblement
agitait sa voix. De même, ses mains qu’il tenait cachées dans les poches
du veston, devaient se crisper pour résister à l’assaut nerveux que
subissait son corps.

--Ce qu’il y a de vrai?... répétai-je. Mais... tout... naturellement.

Encore ses yeux s’appesantirent sur moi, mesurant la capacité de
mensonge professionnel dont j’étais capable. Il approcha ensuite d’un
pas.

--Êtes-vous seulement capable de la sauver? Les médecins peuvent si
rarement quelque chose!

Je haussai les épaules.

--Si c’est là votre inquiétude, fis-je assez rudement, il était fort
inutile de me retenir et de perdre votre temps. Je répète qu’avant
quinze jours ce sera une affaire oubliée.

Du coup, ses yeux m’abandonnèrent.

--Quinze jours!... quel délai!...

Puis il se mit à déambuler à travers la pièce. Il semblait avoir oublié
ma présence, absorbé tout entier par je ne sais quelle préoccupation qui
le dévorait. Quand il revint en face de moi, je m’aperçus avec
étonnement qu’il pleurait.

--Excusez-moi, dit-il. Que voulez-vous? je n’ai plus que ma fille...

--En effet, murmurai-je, je comprends qu’après le malheur qui vous a
déjà frappé...

Il m’interrompit:

--Vous n’y êtes pas... pas du tout...

Et s’asseyant brusquement:

--Quand j’affirme n’avoir plus que ma fille, j’entends par là que je
n’ai jamais eu qu’elle. Le reste...

D’un geste nerveux, il sembla vouloir balayer à travers l’espace le
reste dont il parlait; sa main ensuite s’arrêta, désignant la table à
dessin:

--Même cela ne compte plus!

Il vit à mon air incertain que je comprenais de moins en moins.

--Vous vous demandez ce qu’est cela?... Ma vie depuis vingt ans,
simplement... Oui, monsieur, pendant vingt ans, je n’ai pas quitté cette
table, choisie d’abord comme un refuge, et devenue peu à peu la
confidente de mes espoirs. Quand je m’y installai, je ne songeais
vraiment qu’à m’effacer. J’étais marié depuis six mois à peine. Il se
trouvait que j’avais rêvé d’un certain mariage, d’une certaine
tendresse, enfin de choses qui n’existent pas, puisque précisément on en
rêve. Par bonheur, la réalité est là qui vous redresse sans tarder, et
comprenant mon tort, j’avais décidé de me faire oublier et d’oublier
moi-même... Un homme qui s’enferme toute la journée dans une pièce, qui
n’ouvre la bouche que pour répondre: «Comme il vous plaira!» ou bien:
«Faites à votre gré», cet homme vous l’avouerez, peut bien passer pour
absent de chez lui? On finit même par ne plus s’apercevoir qu’il est en
vie. Donc, au début, je ne prétendais que m’effacer. Je perdais le
temps, sans but. Je ne travaillais pas, je flânais... J’ai flâné jusqu’à
l’heure où une pensée vint transformer le flâneur que j’étais en
chercheur obstiné. Cette pensée,--n’en souriez pas, vous auriez
tort,--cette pensée était la suivante: si l’on m’interdisait d’élever à
mon gré ma fille, si je passais à ses yeux pour un homme mort, ou
insignifiant, ce qui est pire, du moins avais-je le pouvoir de lui
procurer la fortune. Comment?... Mais avec cela, monsieur!... Avec cela,
vous dis-je, soulevé par la chimère, dans la fièvre, dans le désespoir,
dans l’ivresse, je n’ai plus cessé de poursuivre la découverte qui
devait doter ma fille! Et le plus extraordinaire n’est pas encore dit:
cette découverte, je l’ai réalisée!... Tenez, c’était quelques jours à
peine avant la nuit où vous fûtes appelé... Subitement la lumière s’est
faite. On tâtonne, on erre, on doute pendant un quart de vie: puis, tout
à coup, l’idée,--une toute petite idée qui semble insignifiante,--passe,
et c’est fini, on tient le miracle au bout du doigt. Je voulais la
fortune pour Geneviève: elle est là, sur la table!... Hé bien! monsieur,
croyez-m’en, si vous pouvez, depuis trois mois qu’elle y est, je l’y
laisse et je ne m’en soucie plus! Ah! c’est qu’aussi depuis trois mois,
j’ai repris possession de ma fille! Trois mois d’un rapprochement...
ineffable... Vous ne connaissez pas Geneviève, cela va de soi: une âme
de feu, un cerveau dont les éclairs me déconcertent, un cœur de
cristal... enfin elle m’aime! Elle m’avait plaint! Ah! trouver cela est
autre chose, je pense, qu’inventer une mécanique quelconque, dût-elle
rapporter des millions! Je vous demande un peu à quoi ils serviraient
aujourd’hui? On nous offrirait l’univers, qu’en ferions-nous, puisque
désormais nous sommes là, tous les deux, tout près?... Autant proposer
de traîner la jambe dans la plaine, à qui respire l’air sur un sommet!
Un sommet, voilà le mot qui exprime exactement où nous en sommes.
Seulement, il est de règle que le sommet attire la foudre. Ce matin,
elle est tombée. Comment rendre ce que j’ai senti? J’ai vu le sol
s’effondrer, j’ai roulé dans le vide, j’en tremble encore et c’est
pourquoi je vous demande, je vous conjure en grâce de ne pas me leurrer:
est-il vrai, absolument vrai, que j’ai le droit de me rassurer, et que
bientôt, dans quelques jours, mais en toute certitude, nous nous
retrouverons comme avant?

Il s’arrêta enfin. Il avait joint les mains à la manière d’un suppliant.
Il ne se rendait probablement pas compte d’avoir parlé aussi longuement.
Et moi, je l’écoutais, abasourdi par ces confidences imprévues où
transparaissaient à la fois l’aveu d’une vie de ménage invraisemblable
et celui d’une passion paternelle telle que je n’en avais pas encore
rencontrée. Divaguait-il? D’un inventeur tout est possible, surtout
quand il prétend tenir des millions au bout de son compas; mais le reste
eût-il été un rêve que son angoisse, elle, demeurait certaine et
poignante. Touché de compassion, je répondis donc:

--Je vous jure que vous n’avez rien à craindre. Si cela peut d’ailleurs
aider à vous rassurer, je reviendrai.

Il eut un cri:

--Oui, souvent... tous les jours... ne fût-ce que pour me le répéter!

Puis je le vis rougir. La conscience du présent lui revenait.

--Je vous demande pardon, poursuivit-il d’un air gêné, j’en ai peut-être
trop dit.

--Bah! répliquai-je, un médecin peut tout entendre, puisqu’il se tait.

Nous nous levâmes ensuite avec une hâte involontaire. Il me reconduisit
jusqu’à l’entrée.

Sur le seuil, pris d’un doute, je demandai encore:

--Y a-t-il indiscrétion à savoir sur quoi porte la découverte?

Il haussa les épaules:

--Peu de chose, une lampe électrique nouvelle qui, à prix égal, donne le
double de lumière. A demain, peut-être?

--A demain, puisque vous y tenez.




II


Fidèle à ma promesse, je revins, durant quatre ou cinq jours, chaque
matin. S’il faut l’avouer, un si beau zèle n’avait pas pour objet unique
de calmer des inquiétudes reconnues illusoires dès le début, mais, après
avoir entrevu le père, j’étais devenu curieux de la fille.

Hasard ou calcul réfléchi, M. Lormier, hélas! s’attachait à mes pas dès
l’arrivée, pour ne me lâcher qu’à la sortie. Quant à mademoiselle
Lormier, aussi calme que son père l’était peu, elle se montrait avare de
paroles et toujours désireuse de couper au plus court. A ce régime, je
pouvais revenir indéfiniment sans découvrir en elle autre chose qu’une
intelligence évidente et une froideur qui ne l’était guère moins.

Tant de réserve, loin de me décourager, m’excita au jeu. Loin de me
tenir pour battu, quand le jour vint de signifier à ma malade que je lui
rendais sa liberté, je n’hésitai donc pas à annoncer que je reviendrais
encore m’assurer de la parfaite convalescence, mais je n’eus garde de
fixer une date.

--Je profiterai, dis-je, de la première occasion qui me ramènera dans le
quartier.

On acquiesça, et je laissai passer une semaine environ, jusqu’au jour
où, apercevant depuis ma fenêtre M. Lormier, canne en main et l’allure
preste, en train de se diriger vers la rue Bourg-Voisin qui est à
l’opposé du Rempart, je songeai: «Voici l’occasion de trouver la fille
seule.» Aussitôt je partis à mon tour. A supposer que mademoiselle
Lormier fût demeurée chez elle, j’étais bien sûr cette fois de rattraper
mon avance et d’éclairer la nuit qui m’intriguait.

Non seulement mademoiselle Lormier n’était pas sortie, mais je fus
accueilli par un: «Je comptais vous voir paraître» qui, à défaut de
sourire, me donna tout de suite à penser.

Je répliquai, de l’air le plus naturel du monde:

--J’avais promis de profiter de la première course au Rempart pour
vérifier que votre guérison est complète. Me voici fidèle à la parole
donnée. Comment vous trouvez-vous?

--Tout à fait bien.

--Rien de particulier à signaler?

--Absolument rien.

--Allons! voilà de quoi enchanter votre père!

Et parfaitement décidé à ne point lâcher la place, toutefois avec un air
de complète bonhomie, je pris le siège qu’on ne m’offrait pas.

--Mais, repris-je, je n’entends pas M. Lormier; aurais-je la malchance
de ne pas le rencontrer?

Mademoiselle Lormier me regarda fixement:

--Ne le saviez-vous pas?

Je fus surpris en même temps de constater combien son regard à ce moment
rappelait celui de la morte.

--Comment l’aurais-je appris?

--Je pensais que, demeurant sur la place, vous l’aviez vu passer.

Une telle clairvoyance ne parvint pas à me déconcerter.

--Tant pis, expliquai-je en affectant un entier détachement: il en sera
quitte pour se contenter du rapport que vous lui rendrez d’ailleurs avec
votre précision coutumière.

Puis, achevant de m’installer sur ma chaise, paisiblement je commençai
de regarder autour de nous.

Au fait, je n’ai pas encore dit où nous étions. Il s’agit toujours de la
chambre du troisième étage où je n’avais cessé de soigner mademoiselle
Lormier. Ayant cette fois le loisir de l’inspecter, je tentai d’analyser
les raisons de l’impression revêche qu’elle produisait. Ceci frappait à
première vue qu’on n’y apercevait, en guise d’ornements, aucune des
niaiseries chères aux jeunes personnes. Pas de vide-poches: point de
photographies encadrées avec des rubans, encore moins de filet brodé,
mais des meubles nus, qui manquaient de style: sur la cheminée, un
Christ entre deux torchères de bronze coulé; sur le sol, une simple
sparterie. Bref l’ensemble d’un garni de couvent, et sur toutes choses
l’air glacé de celle qui vivait là.

Autre remarque: lorsque j’étais entré, mademoiselle Lormier ne
travaillait pas des doigts ainsi qu’il sied, en province, chaque fois
qu’une demoiselle reçoit. Installée à sa fenêtre comme à un
observatoire, elle tenait un livre à la main, et quand elle l’eut déposé
sur le guéridon qui nous séparait, me surprise fut grande à déchiffrer
son titre. C’était le _Discours sur les passions de l’amour_,
c’est-à-dire de beaucoup l’œuvre la plus inattendue chez une fille
vivant sans relations à Semur, tout au fond du Rempart.

Je note ces détails au passage. Ils aideront, je pense, à vous orienter
à travers les sinuosités de l’entretien qui va suivre. Si décousu que
celui-ci paraisse, croyez aussi que j’en ai gardé un souvenir très
fidèle, tant il me parut révélateur.

Quand mademoiselle Lormier eut reconnu que non seulement je
m’installais, mais prétendais en outre me taire et laisser venir, elle
haussa les épaules et reprit:

--J’imagine, puisque vous ne dites rien, que vous avez une communication
à me faire. N’hésitez plus. J’aime aller au but sans détours inutiles.

Il m’apparut, en l’écoutant, qu’elle savait prêcher d’exemple: mais il y
a des façons qui coupent court aux meilleures volontés d’entretien.

--Oui et non, répliquai-je.

--Puisque j’ai deviné l’essentiel, rassurez-vous et parlez.

--Il est vrai, mademoiselle, et bien que vous ne paraissiez pas beaucoup
m’y encourager, que j’avais résolu de profiter de cette visite du
médecin,--la dernière d’ici longtemps, espérons-le,--pour vous faire
part de sentiments amicaux probablement déjà devinés. Au cours
d’épreuves récentes, je n’ai pas été sans m’attacher vraiment à votre
père. Ce que j’ai vu de lui me prouve qu’il vous aime... au delà des
mesures habituelles. J’imagine que vous le lui rendez. De tels
sentiments sont rares: ils peuvent, suivant les circonstances, devenir
une source de joies exceptionnelles et de douleurs sans égales. De
toutes manières, vous me trouverez prêt à les servir. Si donc vous avez
jamais à utiliser mon dévouement, pour votre père ou pour vous-même, je
vous serai obligé de n’y pas apporter de scrupules.

Il va de soi que j’avançais assez péniblement dans mes phrases. Je n’ai
pas coutume d’improviser. De plus, je me sentais suivi sans indulgence.
Tournée vers moi, mademoiselle Lormier avait moins l’air d’écouter ce
que je disais, que de chercher quelle arrière-pensée me guidait.

--Qu’entendez-vous par là? dit-elle enfin.

--Mais... rien que ce que j’exprime: n’en ôtez rien, n’y ajoutez rien.

Puis j’affectai de regarder, moi aussi, par la fenêtre et pour changer
de sujet:

--Vous commandez ici, je le vois, toutes les rues d’accès. On ne saurait
approcher, sans être signalé du haut de votre tour!

Mademoiselle Lormier redemanda, paisible:

--Oui, que faut-il entendre par «amitié» et ces offres vagues
auxquelles, je l’avoue, le passé ne m’a pas préparée?

Je m’efforçai de sourire.

--Mon Dieu! mademoiselle, n’allons pas supposer plus qu’il n’y a: je
répète qu’un jour ou l’autre, vous pouvez avoir besoin soit d’une aide
amicale, soit d’une démarche, enfin d’un de ces riens, fréquemment à la
portée d’un habitant du pays, et au contraire, délicats si c’est une
jeune fille seule qui s’en occupe. Dans ce cas, rappelez-vous que
j’existe, usez de moi, vous et votre père... c’est tout.

Un pli d’ironie tendit les lèvres de mademoiselle Lormier.

--En cas de mariage, par exemple, vous vous chargeriez des enquêtes?

Je répétai, sans relever la raillerie:

--En cas de mariage ou en tout autre.

Subitement, je vis les yeux traversés par une lueur:

--Voyons, cher monsieur, n’êtes-vous plus sérieux? Je sais lire dans ma
glace.

Et comme j’esquissais un geste de protestation:

--Parfait; vous demeurez poli, mais n’en pensez pas moins. Qui songerait
à épouser le laideron que je suis?

--Cependant, mademoiselle, sans accepter ce que vous dites, ne puis-je
rappeler qu’on n’épouse pas qu’un visage?

--Alors une dot? La mienne est mince.

--Qu’en savez-vous?

--Vous croyez aux inventions de mon père?

--Je vois que vous êtes au courant.

--Mon père ne me cache rien, pas même ses illusions... Pauvre père! il
s’en fera jusqu’à la mort.

--A mon tour, interrompis-je, me permettrez-vous de craindre que vous ne
vous en fassiez pas assez?

Elle eut un mouvement de tête singulier.

--Vous vous trompez. Les miennes sont assez grandes pour diriger ma vie.

Et elle conclut:

--Enfin, merci pour vos bonnes intentions: soyez certain qu’il vous en
sera tenu compte.

Je me levai, croyant à un congé, mais il paraît qu’elle n’était plus
pressée de me renvoyer.

--Pourquoi n’attendez-vous pas? Mon père sera ici dans cinq minutes et
vous seul parvenez à le rassurer.

Je répliquai sans conviction:

--C’est que... j’ai encore beaucoup à faire.

--Tant que cela? Je ne m’en doutais pas...

--Soit, encore un instant.

Je revins à ma chaise. J’étais à la fois retenu et intrigué par
l’attitude de cette étrange fille, tour à tour accueillante et hostile.

--Vous avez dû très mal me juger, fit-elle, voyant que j’hésitais à
renouer l’entretien.

--Quand?

--A la mort de ma mère.

--Je ne me le serais pas permis. Je suis trop convaincu qu’il y a toutes
les formes de chagrin. Les silencieuses ne sont pas les moins vives.

Ses yeux semblèrent soudain se perdre au loin.

--Ma mère avait une manière à elle de nous aimer. On ne choisit pas
toujours celle que les autres souhaitent: cela n’empêche pas d’aimer
vraiment...

--Il y a même des bonnes volontés qui font beaucoup souffrir,
murmurai-je.

Mademoiselle Lormier haussa les épaules.

--Elles valent mieux que rien. En somme, j’adore mon père, mais je
comprends aussi très bien ma mère.

Pour le coup, c’est moi qui ne suivais plus. Elle dut le sentir, car
elle poursuivit:

--Si jamais je m’avisais d’aimer, je crois que, moi non plus, je ne
regarderais pas aux moyens.

--Le bonheur de l’autre vient ensuite, s’il peut, continuai-je, un peu
railleur. Votre père, par exemple...

--Oh! je ne prétends juger personne, mais j’imagine que mon père, s’il
s’y était prêté, aurait pu être heureux.

Je m’abstins de répondre. Elle-même, sans doute, ne tenait pas à
insister, car elle était revenue à sa croisée.

Il se fit un silence. M. Lormier décidément ne rentrait pas.

--Quoi! reprit mademoiselle Lormier, déjà quatre heures! Voici l’abbé
Valfour qui sort de l’hôpital.

--Je vois que vous connaissez les habitudes de chacun.

--C’est vous-même qui l’avez dit: j’observe, du haut de ma tour.

--L’abbé Valfour était, je crois, aux obsèques de votre mère?

--Nous le connaissons un peu et il la confessait.

--Votre mère était très pieuse, n’est-ce pas?

--Oui, plus que moi.

--Ne le seriez-vous pas?

--Vous avez envie d’être scandalisé?

--En aucune manière.

--Avant de répondre, qu’entendez-vous par être pieuse?

Je ne pus retenir un sourire.

--C’est difficile à préciser, en effet. J’imagine qu’être pieuse
consiste principalement à suivre avec conscience les prescriptions de
l’Église.

--Et à faire maigre le vendredi?

--Par exemple.

Mademoiselle Lormier eut un nouveau coup d’œil ironique de mon côté.

--Là encore, nous ne parlons pas de même. Si j’étais vraiment pieuse,
j’aimerais Dieu à la folie, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême et sans
réserve.

--Ce qui signifie que vous en mettez une pour le moment?

--Il est possible.

Mais en même temps, elle examinait le Christ qui décorait la cheminée.
Curieuse fille, décidément, tenant tour à tour des propos de vieillard
désabusé et d’amoureuse exaltée.

--Qu’est-ce qu’aimer jusqu’à l’extrême et sans réserve? continuai-je,
songeur.

Mais cette fois, elle m’arrêta vivement:

--Vous n’êtes pas l’abbé Valfour; ne comptez pas le remplacer. Je
déteste d’ailleurs me confesser.

--Vous avez raison: ce sont là matières secrètes. On en disserte, tant
qu’elles sont loin: on se tait, dès qu’elles paraissent.

--Alors, soyez rassuré: vous êtes témoin que j’ose en parler.

--Nous serons même deux à pouvoir témoigner, acheva M. Lormier derrière
moi.

Je me retournai vivement: il avait poussé la porte sans bruit et nous
écoutait déjà depuis un instant.

Il y a des choses qu’on ne dit point et qui s’entendent plus clairement
que si on les prononçait. L’accent de M. Lormier, son visage, son
maintien n’exprimaient rien de particulier: et cependant, avant qu’il
eût achevé sa phrase, j’avais déjà compris que, se méprenant au sens de
nos paroles, et convaincu d’interrompre une tentative de déclaration, il
avait envie de me jeter par la fenêtre.

Résolu de faire tête à cette situation absurde, je montrai le livre
déposé sur le guéridon:

--Votre fille, monsieur, me paraît s’adonner à des lectures bien
dangereuses, lui dis-je gaiement. Pascal a mal fini: prenez garde
qu’elle ne l’imite!

M. Lormier tenta en vain d’esquisser un rire qui répondit au mien.

--Craindriez-vous que le jansénisme ne lui monte à la tête?

--Pis que cela: l’amour de Dieu! c’est elle qui vient de l’affirmer.
Soyons justes toutefois: il n’est plus question d’autre danger. J’ai
ainsi le plaisir de vous promettre que je ne reparaîtrai que sur
convocation spéciale.

Soit pour couper court à l’incident, soit qu’elle n’eût point remarqué
que j’étais déjà levé, mademoiselle Lormier, de son côté, demanda sans
transition:

--Hé bien! père, quelles nouvelles du notaire? Tu n’as pas l’air
content.

M. Lormier se détourna vivement.

--Si... si... absolument.

Et je sentis encore qu’il aurait souhaité que la question ne fût pas
posée en ma présence. Il était écrit que nous manquerions tous
d’à-propos.

--Adieu, dis-je, il s’agit d’affaires. Je ne veux pas être indiscret.

Les serrements de main d’usage s’échangèrent; je m’esquivai.
Contrairement à son habitude, M. Lormier n’avait pas tenté de
m’accompagner.

Dehors, la promenade du Rempart s’offrait toute proche; je ne sus pas
résister à son appel et, installé sur un banc, laissai courir ma
rêverie.

Devant moi ne s’élevaient que des collines riantes. Deux enfants
demi-nus s’ébattaient à l’extrémité de la pelouse. En ce lieu plein de
silence, leurs rires éclataient comme une fleur rouge au centre d’un
parterre sombre. Partout ailleurs un calme doux et la sérénité poignante
des ombrages qui ont vu les générations disparaître l’une après l’autre,
sans cesser de reverdir. Devant cette magnifique indifférence de la
nature, qu’étaient les Lormier, les petites curiosités qui m’avaient
tourmenté à leur égard, et même l’imperceptible désillusion que je
ramenais de ma visite? Cependant je n’aurais pu songer à autre chose.

Il est rare que se découvre tout de suite le mobile profond qui a guidé
nos actes. En voulant connaître mieux mademoiselle Lormier, j’avais cru
d’abord n’obéir qu’à un goût d’indiscrétion désintéressée que je
confesse, et qui s’irrite d’autant mieux qu’on affecte de le défier. La
vérité, autrement complexe, était, je le reconnaissais maintenant, que
j’espérais découvrir beaucoup plus que des précisions sur un caractère,
la nature même du lien unissant entre eux des êtres aussi dissemblables
que le père et la fille. Inconsciemment, j’avais pressenti que,
différents à ce degré, ils devaient vivre sous la perpétuelle menace de
conflits irrémédiables. Mademoiselle Lormier m’intéressait moins encore
que le drame souterrain minant peut-être deux vies, en apparence si
parfaitement unies.

Vous souriez: je parle de drame, alors qu’il n’y a eu devant nous
jusqu’à présent qu’une maison, des personnages quelconques et
l’extérieur le plus paisible qui soit. Mais, en province, plus
l’extérieur est dépourvu de rides, plus les gens s’efforcent d’être
pareils à tout le monde, et moins on doit y croire. Ici d’ailleurs,
n’avais-je pas eu pour aiguiller mes soupçons l’aveu d’un passé
singulièrement troublé, auquel la mort seule avait mis fin?

Bref, quels qu’aient pu être mes désirs secrets, un seul point
apparaissait désormais évident, et c’était, qu’ayant entrevu un instant
chacun des deux Lormier, j’avais de fortes chances pour ne plus jamais
les approcher. On voit de même une barque se détacher de la rive où elle
semblait amarrée, et fuir sans vous laisser le loisir de reconnaître qui
la monte. Après tout, si c’est une déception, il en existe de plus
cruelles. Résigné, je m’efforçai donc d’accueillir celle-ci avec bonne
humeur, et las de philosopher, je m’apprêtais à regagner la ville, quand
soudain j’aperçus de nouveau M. Lormier. Au rebours de mon attente, la
barque restait en vue: je devais encore longtemps suivre ses passagers.

Il approcha de moi, rapidement, l’air gêné.

--Hé quoi! m’écriai-je, aurais-je par hasard oublié de faire une
ordonnance?

Je m’étais efforcé de prendre un accent jovial: par contraste, son
expression soucieuse n’en devint que plus visible.

--Non, dit-il, mais vous ayant vu entrer ici et sachant que la promenade
n’a qu’une issue, j’espérais bien vous joindre. Au cas où vous ne seriez
pas trop pressé, j’aurais voulu aussi... enfin je tiendrais à vous
entretenir de choses... particulières...

--Rien de plus simple: voici une place qui nous attend.

En même temps, je montrai le banc sur lequel j’étais assis auparavant.

--Merci, je préfère marcher.

--A votre gré... De quoi s’agit-il encore?

Et prenant son bras, je l’entraînai vers la terrasse. Il hésita, puis
avec un peu d’effort:

--Je suis sans fausse honte, commença-t-il, et tiens d’abord à
m’excuser.

--De quoi, grand Dieu?

--Oh! vous le savez aussi bien que moi. En ne m’obligeant pas à
préciser, vous me prouverez que vous ne m’en voulez plus... A peine
étiez-vous parti que ma fille me contait votre entretien:--elle ne me
cache jamais rien, cela va de soi. Mis au courant des sentiments que
vous veniez de témoigner pour tous les deux, il m’a semblé désirable de
ne pas remettre mon remerciement. Elle et moi, croyez-le, sommes
touchés... extrêmement.

Je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête. Excuses et
remerciements ne me paraissaient ni si urgents ni même utiles.

--... Le plus délicat enfin reste à dire... acheva-t-il avec un embarras
croissant. Consentiriez-vous à me laisser mettre à l’épreuve sur l’heure
le dévouement que vous nous offrez et dont je ne doutais pas, quoi qu’il
y parût?...

Cette fois, du moins, le but véritable de son retour apparaissait. Je
répondis, intrigué:

--Mais... certainement!... Que désirez-vous que je fasse?

--Rien que répondre à ma question: qu’avez-vous appris chez le notaire?

Je l’abandonnai stupéfait:

--Quel notaire?

--Le mien... cela va de soi.

--En vérité, cher monsieur, vous me voyez tout à fait dérouté. J’ignore
qui est votre notaire. Personne ne m’a jamais parlé de vous. Si donc
vous désirez que je sache quelque chose, c’est à vous de me l’apprendre.

Il parut réfléchir.

--Soit... je vous crois...

Son visage parut ensuite se détendre. A coup sûr, sans savoir de quelle
manière, je venais de dissiper en lui une prévention dernière, demeurée
en dépit des protestations qui avaient précédé.

--A défaut du notaire, ce sera donc moi qui vous mettrai au courant,
reprit-il d’un ton plus libre. Je vous ai avoué, l’autre jour, que
j’avais jadis rêvé la fortune pour ma fille. Admirez l’ironie de la vie:
je viens d’apprendre que cette fortune existe et qu’il est inutile de la
conquérir. Grâce à ma femme, qui s’occupait de tout sans me rien dire,
nous sommes riches, trop riches, et non seulement je n’en éprouve aucune
satisfaction, mais je tremble... au point de vous supplier, si le bruit
en courait, de vouloir bien le démentir. Pour tout le monde, Geneviève
doit rester pauvre.

Il n’exagérait pas: il tremblait, en effet.

--Et pourquoi ce mensonge? murmurai-je interdit.

--Pourquoi?... parce que si Geneviève se marie un jour,--ce qui est
possible et je ne songe pas à m’y opposer,--je ne veux pas ajouter, aux
risques courus normalement, celui d’un calcul intéressé chez l’homme qui
me la prendra.

Il tremblait toujours, mais à travers les derniers mots avait passé je
ne sais quelle vibration de colère; j’eus la sensation que de toutes les
forces de son être il se dressait à l’avance contre le ravisseur inconnu
qu’il évoquait.

--N’y a-t-il pas danger, pour le moins équivalent, à donner à votre
fille figure de parti sans dot? répondis-je froidement.

Il haussa les épaules:

--La préserver de la plus basse des duperies, d’abord!

--Sans la consulter?

--Ne suis-je pas le meilleur juge, ayant, hélas! une expérience qu’elle
n’a pas? Le notaire, bien entendu, a juré qu’il se tairait: mais, dans
une étude où tout le monde passe, quel secret voulez-vous qu’on garde?

Il s’interrompit, hésita de nouveau, puis brusquement:

--Et tenez, l’avouerai-je? si tout à l’heure j’ai paru troublé en vous
découvrant en tête-à-tête avec Geneviève, vous qui auparavant n’aviez
jamais cherché seulement à la mieux connaître, c’est que tout de suite
j’ai pensé: «Voilà! il sait et il commence!» Absurde, n’est-ce pas? Oui,
je m’en rends compte, et je vous demande encore pardon... Mais demain!
un autre paraîtra, et ce sera vrai! Que dis-je, demain?... Suis-je
assuré qu’il n’a pas pris les devants, qu’il n’est pas dès ce soir
installé dans l’âme de ma fille?... Pour me rendre un peu de sécurité,
il faut, je le répète, qu’aux propos qui vont courir, un homme comme
vous, autorisé, reconnu pour être au fait de la situation, puisse
répondre hardiment: «Les Lormier? Évidemment ils ont hérité, mais de
dettes! Le père est un vieux fou qui avait tout mangé d’avance; ils
n’ont rien... absolument rien!» Cet homme, voulez-vous l’être? Y
consentirez-vous?

J’écoutais, moins attentif à ce qu’il demandait qu’au spectacle d’une
telle passion désordonnée et aux lumières qu’elle me livrait. N’y
avait-il pas déjà une contradiction tragique entre le cri qui venait de
lui échapper: «Sais-je s’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de
ma fille?» et la certitude dont il se targuait, cinq minutes avant:
«Elle ne me cache rien, cela va de soi!»

Effrayé peut-être de mon retard à lui répondre, il reprit:

--Qu’y a-t-il? vous vous taisez... Serait-ce donc là ce dévouement...

Je l’arrêtai:

--Rassurez-vous, j’accepte le mandat, à condition toutefois de n’être,
ni de près, ni de loin, responsable de l’issue.

--Ah! s’écria-t-il, vous êtes donc bien l’ami que j’espérais!

Je hochai la tête et poursuivis:

--Je voudrais aussi vous poser une simple question: qu’arrivera-t-il le
jour où se trouvera sur votre chemin le prétendant, officiel ou caché,
choisi par la destinée pour prendre votre place dans le cœur de votre
fille?

Il recula, comme au reçu d’un choc:

--On ne prend pas la place d’un père!

--On ne prend pas _la même_, c’est entendu, mais vous croirez qu’elle
l’est.

Je vis un flux de sang colorer ses joues.

--Vous ne craignez pas, j’espère, que je devienne jaloux de ma fille?

--Vous ne le deviendrez pas: vous l’êtes.

--C’est fou!

--Ce ne sont jamais les choses raisonnables qui arrivent.

Il parut se recueillir.

--Non, vraiment, assura-t-il d’une voix pesante, si j’étais sûr qu’un
être existât, capable de rendre ma fille heureuse, j’aurais le
courage... il me semble que je n’hésiterais pas à lui ouvrir notre
porte.

--Alors, tout va bien, répliquai-je.

Et en même temps, une phrase de mademoiselle Lormier me revint en
mémoire: «Si je m’avisais d’aimer, je crois que je ne regarderais pas
aux moyens.» Avais-je eu tort, tout à l’heure, quand, sur mon banc,
j’envisageais la possibilité d’un drame? J’étais sûr désormais qu’un
jour viendrait où, dressés passionnément l’un contre l’autre, le père et
la fille se porteraient des coups mortels.

Cependant, côte à côte, nous cheminions le long de la terrasse, devant
le beau paysage indifférent; invisible et chuchotant, l’Armançon faisait
monter vers nous sa chanson paisible qui se mariait au bruit des
feuilles. Soudain, j’eus l’impression d’une solitude plus grande. Ayant
probablement tout dit, M. Lormier venait de me quitter.

Je le regardai s’éloigner et murmurai:

--Le malheureux! que deviendra-t-il plus tard?...

Pauvre chose que l’imagination humaine! Je pensais à un avenir éloigné,
et le ver était dans le fruit! J’appréhendais un éclat terrifiant: pour
se torturer, ces deux êtres déjà avaient commencé de se taire!




III


Il faut ici faire un détour et en venir à des gens qui, en apparence,
sembleront étrangers à l’histoire. Qu’ils aient été au cœur de celle-ci,
c’est possible, et même probable: mais qu’ils y aient tenu au moins
d’une certaine manière et par des fils ténus, j’en suis certain. Au
surplus, puisqu’il s’agit de comparses dont les silhouettes seules se
profilèrent à l’horizon, je me contenterai de l’essentiel. Admettez
aussi que pour eux, plus encore que pour les Lormier, je laisse dans
l’ombre les noms véritables.

A quelques pas de la maison Lormier, en bordure de la falaise et
dominant l’Armançon, s’élevait l’hôtel de Thil.

Les touristes les moins avertis le remarquent au passage. C’est un
spécimen magnifique du style parlementaire bourguignon. Il comprend un
corps central, flanqué d’ailes en saillies, et reculé au fond d’une cour
d’honneur qu’achèvent de dessiner le porche monumental et des communs
reliés aux ailes. Du côté de la rivière, une longue façade, dans le goût
de Versailles, domine des terrasses en étages dont chacune tend, comme
une guirlande au-dessus du ravin, son parterre à la française.
L’ensemble est d’ordonnance sobre, grandiose, et un peu nu.

Au temps dont je parle, l’hôtel de Thil était en propre aux Traversot
qui, en dépit du nom roturier, l’avaient recueilli par voie de
cousinage. Il faut aller au fond de la province française pour trouver
ainsi des propriétés maintenues dans une même tradition, à travers deux
siècles de convulsions sociales. Chez nous, on change de régime, mais il
est rare qu’on touche au fond.

De mémoire d’homme, les Traversot ont toujours occupé à Semur une
situation considérable. Non du fait de leur fortune,--celle-ci, médiocre
et composée de biens fonciers, ne cesse de s’amoindrir,--mais parce
qu’étrangers aux dissensions locales, et gardant avec jalousie le culte
de leur passé, ils ornent la ville au même titre que la tour Lourdeau.
Et cela, également, est bien un phénomène de chez nous: on y clame
l’égalité, on ne vénère que ce qui s’en éloigne...

Les Traversot étaient au nombre de quatre: monsieur, madame et deux
enfants dont un fils, officier de cavalerie, vivant on ne sait dans
quelle garnison, et une fille, Annette, alors âgée de dix-neuf ans ou à
peu près.

Il va de soi qu’aucun rapport n’existait entre le train des Traversot et
le cadre où ils vivaient. Comme ils prétendaient garder intact leur
palais et y ajouter au besoin des embellissements nouveaux, on peut dire
qu’à la lettre, la demeure dévorait ses habitants. D’où la nécessité
impérieuse de rechercher pour Annette un établissement avantageux. Il
était à craindre, hélas! que l’occasion ne s’en présentât jamais.
Réduits au cercle étroit du Semurois, les Traversot avaient inutilement
fait le tour des partis acceptables. De plus, très entichés de noblesse,
ils désiraient un titre: avantage qui va rarement avec la fortune quand
il s’agit d’une fille pauvre. Jeune et assez jolie pour ne passer nulle
part inaperçue, Annette Traversot semblait donc destinée à vieillir
solitairement sous les lambris du palais auquel on la sacrifiait, ce
qui, après tout, est une façon de finir aussi grande que bien d’autres.

Jugez maintenant de l’émoi dans Semur quand le bruit se répandit tout à
coup des fiançailles probables de mademoiselle Traversot avec un jeune
homme, nouveau venu dans la ville et répondant au nom de La Gilardière.

Émoi est un terme qui rend mal ma pensée...

Il y a, en effet, dans nos cités provinciales, quelque chose de plus
étonnant que l’apparence morne et l’indifférence affectée pour toute
forme de vie sociale: c’est le besoin exaspéré de connaître la vie
privée de chacun. Non content d’atteindre les faits et gestes quotidiens
et comme si le présent ne suffisait pas, il remonte aux origines,
fouille dans la famille, et de proche en proche, finit par joindre les
grands-oncles et les arrière-cousins. Comment des êtres qui ne se
rencontrent presque jamais, ne se communiquent rien, n’écrivent pas,
lisent encore moins, comment, dis-je, parviennent-ils à connaître ce que
des familiers ou des parents ne soupçonnent pas? Là est le mystère.

Impossible pourtant de nier l’existence et le pouvoir de cette police
officieuse, qu’on ne saisit nulle part, que chacun ignore et que tout le
monde suit. Si loin qu’on prétende s’en tenir, si hostile qu’on lui
soit, à l’heure propice, elle surgit, souffle à l’oreille la nouvelle
importante ou niaise, tantôt éclaire une aventure inexpliquée, tantôt
d’une chiquenaude démolit l’œuvre de longues patiences, enfin toujours
affirme son droit de contrôle et de justice sans appel.

Qui l’incarne? Où découvre-t-elle ses documents? Quels agents la
servent? Ne cherchez pas: c’est vous, moi, tout le monde... Il m’est
arrivé d’apprendre le même fait, et le même jour, par l’entremise d’un
cordonnier, du vicaire, de l’adjoint radical et d’une dame royaliste.
Elle est partout et elle s’occupe de tout, sans indulgence, avec
férocité. Mais s’agit-il de l’étranger, de celui-là surtout qui tente de
forcer la confiance de la communauté ou de prendre place parmi les
habitants, elle devient sans pitié. Pour un mot l’homme est compromis;
une démarche, le plus souvent innocente, l’achève; pris à la gorge par
l’opinion, il n’a plus qu’à partir, laissant derrière lui la ville
indemne, et délivrée.

Que les fiançailles d’Annette Traversot eussent suffi par elles-mêmes à
émouvoir Semur, vous n’en doutez pas: mais la qualité du fiancé, l’ombre
dont il avait réussi à s’envelopper allaient faire bien autrement
bouillonner les cervelles.

Qu’était, en somme, ce La Gilardière?

Débarqué depuis cinq mois à peine, tout de suite introduit dans la
banque Chasseloup, il y figurait en qualité d’associé libre,
c’est-à-dire que, sans être rien en titre, il passait déjà pour futur
successeur. Ses références étaient diverses. Au mieux avec le
sous-préfet, il avait aussi pour lui le clergé de Notre-Dame et recevait
à dîner l’abbé Valfour. Élégant, il menait un train qui, modeste à
Paris, offusquait à Semur la parcimonie générale. On assurait qu’il
avait une mère, mais celle-ci n’avait jamais paru. Son nom enfin était
sonore. Toutefois, nul dans le pays ne connaissait des La Gilardière, si
bien que le titre, la famille et la fortune demeuraient sans gérants: un
aventurier en quête d’héritière n’eût pas semblé très différent.

Chose curieuse, on n’en savait littéralement rien de plus. Interrogé, le
clergé se bornait à louer un jeune homme si bien élevé. Les Chasseloup
restaient muets. Quant au sous-préfet, les recommandations venues de
Paris lui paraissant des ordres, il se moquait du reste.

L’annonce qu’un tel homme osait prétendre à la main d’une Traversot
provoque un déchaînement. Personne qui, à propos de rien et de n’importe
quoi, ne vous en entretînt. Les gamins dans la rue, l’épicier à son
comptoir, les dames en visite, tous en jasaient. Si bien que moi-même,
gagné par la contagion, mais désireux de remonter aux sources, je
décidai de faire visite aux Traversot.

Quinze jours environ s’étaient écoulés depuis mon entretien avec les
Lormier, quand je me rendis ainsi à l’hôtel de Thil.

Reçu fort aimablement par madame Traversot, et après un certain nombre
de détours préalables, je réussis à aborder le sujet délicat. N’ayant
nourri de son côté aucune illusion sur la raison de ma politesse, madame
Traversot s’empressa aussitôt de me décocher en plein visage un éloge de
M. de La Gilardière, où je fus libre d’admirer à volonté comme il était
fait avec ardeur et combien cette ardeur manquait de conviction. J’en
conclus sans effort que la situation de La Gilardière était moins solide
que le bruit n’en courait, mais qu’à défaut des parents, il avait dû
conquérir la fille. L’aventure est fréquente.

En manière de péroraison, madame Traversot termina d’un air moitié
figue, moitié raisin:

--Annette a la candeur des personnes de son âge: j’ai confiance
toutefois dans sa raison. Et puis... de tels projets ne sauraient se
préciser qu’avec l’aide d’une mère: madame de La Gilardière n’est pas
encore venue chez son fils, que je sache?...

--Quel que soit l’heureux élu, répliquai-je poliment, le choix de
mademoiselle Annette sera toujours accueilli avec sympathie. Elle est de
celles à qui chacun souhaite le bonheur.

Madame Traversot, qui m’avait accompagné jusqu’au perron, mit le doigt
sur sa bouche pour m’inviter une dernière fois à une discrétion qu’elle
estimait illusoire:

--Nous ne sommes pas pressés, croyez-le bien. Annette non plus... Elle
est si jeune encore!

Et nous nous quittâmes sur cet adieu dont la diplomatie résumait assez
bien le mélange d’espoirs et de craintes à travers lequel les Traversot
devaient s’égarer pour le moment.

Je m’apprêtais à quitter le Rempart quand, machinalement, je levai les
yeux vers l’observatoire de mademoiselle Lormier. Je ne pouvais penser à
elle sans me la figurer là: il ne me venait pas à l’esprit qu’elle fût
libre de se trouver ailleurs, comme tout le monde. J’eus la déception de
n’apercevoir personne.

Bien entendu, je ne m’y arrêtai pas autrement, et j’allais dépasser la
porte Lormier, quand celle-ci s’ouvrit pour livrer passage à une dame en
noir que j’hésitai un instant à reconnaître, tant son visage était caché
par une voilette épaisse. Tandis que je cherchais en haut mademoiselle
Lormier, c’était elle en personne qui paraissait au bas.

Amusé par la coïncidence, je n’hésitai pas à m’approcher.

--Admirez, mademoiselle, la puissance mystérieuse de nos désirs secrets:
je songeais à vous!

Elle fit un geste de surprise et, négligeant de tirer la porte derrière
elle:

--Singulière occupation! Quel prétexte vous y incitait?

--La vue de votre tour... Mais vous sortiez; moi-même, je rentrais; me
permettrez-vous de faire route avec vous?

Elle se mit à rire:

--Vous souhaitez donc bien me compromettre?

Elle demeurait devant sa porte ouverte: impossible ainsi de savoir si
elle acceptait. Elle poursuivit, toujours riant:

--Et... qui est malade chez les Traversot?

Je haussai les épaules.

--A quel propos pareille demande?

--Parce que je vous vois revenir de l’hôtel de Thil.

--Allons, répondis-je égayé par ce contrôle, que vous soyez au pied de
la tour ou au sommet, je vois que rien ne vous échappe. Rassurez-vous,
les Traversot sont tous en bon état.

--Même la fille?

Ceci était parti si net que j’en fus d’abord interloqué.

--Mademoiselle Annette, comme les autres.

Mais déjà un nouveau sourire éclairait mademoiselle Lormier.

--Alors, plus de mariage à l’horizon?

--Quoi! vous vous intéressez aussi?...

--J’en ai entendu parler, probablement moins que vous; et d’ailleurs,
cela m’est indifférent.

--Vous êtes une sage!

--Ce qui signifie que, ne l’étant pas au même degré, vous venez de vous
informer à la source.

Je la regardai avec inquiétude.

--Décidément, murmurai-je, je ne cesserai pas d’admirer votre
perspicacité. S’y mêlerait-il de la rancune?

--Non, fit-elle d’une voix un peu moins claire, je ne suis que désœuvrée
et m’amuse quelquefois à plaider le faux pour découvrir le vrai. Voici
d’ailleurs qui vous donnera la mesure de mes ignorances: qu’est-ce au
juste que mademoiselle Traversot?

--Ne l’avez-vous jamais aperçue?

--Si.

--Hé bien! vous en savez autant que moi. C’est une jeune fille, et elle
paraît charmante.

--Dans ce cas, une girouette au vent?

--N’en avez-vous jamais vu qui, une fois orientées, restaient calées?

--Vous croyez que celle-ci?...

--Mais, mademoiselle, je ne crois rien: pas même que le vent souffle!

Elle ne répondit pas. Tout à coup, elle s’était mise à surveiller la
rue: encore le faisait-elle distraitement.

Je repris:

--Vous ne me demandez pas qui est l’autre?

--Quel autre?

--Le futur... conditionnel.

--Un temps dont je n’use pas.

--Sérieusement, que pensez-vous de ce La Gilardière, qui doit passer à
vos pieds chaque jour? Au surplus...

Je n’achevai pas; celui dont nous parlions venait de paraître.

Il arrivait, une badine à la main, l’allure allègre. Je ne vous le
décrirai pas. Il me suffira de vous dire qu’il était beau, d’une beauté
peut-être un peu efféminée, peut-être pas régulière, mais telle qu’elle
provoquait l’envie. Il était beau comme mademoiselle Lormier était
laide. Ni pour l’un, ni pour l’autre, on ne pouvait ignorer cela.

Comme nous nous taisions, nous étions, aussi, bien obligés d’entendre
son pas. C’était, on n’en pouvait douter, le pas d’un homme qui aime et
qui se sait aimé. Pourquoi sent-on de la sorte l’amour autour d’un être?
Parce que les talons de La Gilardière frappaient avec une certaine
cadence les pavés du Rempart, je compris tout à coup que madame
Traversot se leurrait d’illusions et que sa fille ne lui appartenait
plus.

Quand il passa, il nous jeta un bref regard; mais nous aperçut-il? Il
était clair qu’à ses yeux, nous comptions autant que deux cailloux sur
la route. Il remarquait l’obstacle matériel que nous pouvions être: rien
de plus, rien de moins.

Et puis, arrivé à l’hôtel de Thil, il poussa la porte sans même sonner.
Il rentrait vraiment chez lui; on devinait que rien n’aurait pu
s’opposer à sa venue, et qu’une hâte pareille répondait à la sienne,
derrière les murs silencieux. Ensuite, on ne le vit plus.

Je me tournai vers mademoiselle Lormier. Elle continuait de contempler
la rue redevenue déserte.

--Qu’augurez-vous de cette marche en fanfare? demandai-je.

Mademoiselle Lormier tressaillit, rappelée à elle-même.

--Ah! fit-elle, excusez-moi; j’étais en train de songer à mon père qui
m’inquiète depuis quelque temps. Je le sens nerveux et il a cessé tout
travail.

Je répliquai distraitement:

--Ne vous tourmentez pas: je crois savoir pourquoi ses inventions ne
l’intéressent plus.

Et revenant à mon idée:

--Si j’en crois les apparences, avant huit jours, vous verrez passer
aussi la mère du beau fiancé.

Au même instant, mademoiselle Lormier qui s’appuyait, sans y penser, à
la porte demeurée entre-bâillée, faillit tomber en arrière. Quand elle
eut repris son équilibre, elle parut hésiter, puis brusquement:

--Vous appréciez beaucoup la jeune fille?

--J’ai déjà répondu qu’elle me paraît charmante.

--Tant pis! à sa place, j’aurais moins de confiance dans un inconnu.

Frappé du ton qu’elle y avait mis, j’attendis qu’elle complétât sa
phrase; mais elle n’ajouta rien.

--Si vous avez appris quelque chose de sérieux, repris-je enfin,
peut-être serait-il bon d’éclairer mieux la lanterne.

--Non, dit-elle, je formulais une opinion que je croyais répandue à
Semur. Au surplus, cher docteur, j’aperçois mon père: fermons le
feuilleton.

Et tout en répondant aux signes de reconnaissance que nous adressait M.
Lormier:

--Aidez-moi à obtenir qu’il vous consulte: je vous assure que sa santé
me préoccupe.

Puis s’adressant à celui qui nous rejoignait:

--Cette fois, père, j’ai retenu le docteur: tu ne peux plus lui
échapper.

M. Lormier balbutia:

--Elle veut, en effet... je comptais...

Je ne sais pourquoi, j’eus tout de suite l’impression qu’il n’irait pas
plus loin.

--N’est-ce pas demain jour de consultation? reprit mademoiselle Lormier.

--Certainement.

--Hé bien! comptez que mon père ira vous voir.

--Entendu, je l’attends. D’ailleurs, il n’a pas l’air souffrant.

--Je ne le suis pas, interrompit M. Lormier.

--Alors, visite d’ami: ce n’en sera que plus agréable.

Je regardais en même temps M. Lormier avec plus d’attention. Qui avait
raison? sa fille, ou lui? Point changé évidemment: la même mine que
l’autre jour, au Rempart... Mais quand approchent les grandes crises de
l’organisme, n’est-ce pas à d’autres signes indéfinissables qu’on les
dépiste: une modulation nouvelle dans la voix, des modes de penser
inaccoutumés, parfois un changement de caractère? La fêlure commence
toujours par l’âme. Et je m’avisai soudain d’un symptôme grave: ce
jaloux semblait avoir perdu sa jalousie. Me retrouvant en tête-à-tête
avec sa fille, il n’en manifestait aucun souci. Résolu de vérifier si je
ne me trompais pas, et sous couleur de changer de conversation, je
poursuivis:

--Savez-vous, cher monsieur, que nous étions en train, mademoiselle et
moi, de parler encore d’amour?

Il ne broncha pas:

--L’amour de Dieu ne m’inquiète pas.

--Il s’agit bien de cela! M. de La Gilardière venait de passer.

--Tant mieux pour mademoiselle Traversot!

--Ah! m’écriai-je, je vous prends aussi à en parler, comme tout le
monde!

Mais à ma grande surprise, il ne sourit pas:

--Non, dit-il, je n’en parle pas _comme tout le monde_ et même, à ce
propos, peut-être demain vous demanderai-je...

--Rentrons-nous? interrompit mademoiselle Lormier. Tu parais fatigué.

Nous échangeâmes de rapides serrements de main.

--Demain donc, vers deux heures...

--Oui, répondit mademoiselle Lormier pour son père.

Je me retrouvai seul. Je m’expliquais mal les dernières paroles de M.
Lormier. Y avait-il donc un lien entre La Gilardière et lui? et encore,
de quelle manière, sous quel prétexte, prétendait-il me mêler à
l’histoire?

--Bah! murmurai-je, je verrai demain ce qu’il en retourne!

Ensuite, à grands pas, je m’éloignai du Rempart. Cependant, parvenu à la
hauteur de l’isthme qui rejoint la ville, je me retournai de nouveau,
peut-être pour chercher une réponse anticipée aux questions que
j’agitais, et voici le spectacle que j’aperçus.

Sur la chaussée passaient un monsieur, la badine à la main, et les dames
Traversot. En arrière, mademoiselle Lormier, oubliant qu’elle devait
sortir, et remontée à sa tour, avait ouvert ses fenêtres toutes grandes;
accoudée à l’une d’elles, elle regardait les promeneurs...




IV


M. Lormier ne parut pas le lendemain, malgré sa promesse. Une semaine
s’écoula. J’avais cessé de l’attendre et ne songeais plus à sa visite,
quand j’eus la surprise de l’entendre annoncer. En l’apercevant, je me
rappelle avoir éprouvé même un peu d’humeur, ayant, je ne sais pour
quelle raison, besoin de ma fin d’après-midi. Je ne me doutais guère en
revanche que, grâce à lui, j’allais découvrir un aspect de la vie, et me
heurter pour la première fois à des idées qui, depuis lors, n’ont plus
cessé de me hanter.

Il entra, l’air résolu, et sans montrer l’hésitation habituelle.

--Me voici, dit-il; me portant à merveille, je ne viens pas consulter,
mais remercier l’ami que vous avez été pour nous. Il y a longtemps déjà
que j’avais décidé de le faire. Si ma démarche est tardive, cela tient à
ce que personne n’est jamais tout à fait maître d’agir comme il le
voudrait.

Je répondis:

--J’espère que vous ne vous êtes pas dérangé pour si peu, et je compte
bien que vous satisferez, par-dessus le marché, ma curiosité.

--Votre curiosité?

--Ne deviez-vous pas me parler des Traversot?

J’allais ainsi droit au but. J’ai toujours trouvé que la méthode est
bonne. Il prit, au contraire, un air évasif:

--Ah! oui, j’oubliais... seulement cela n’a plus d’importance.

--Que comptiez-vous m’en dire?

--Rien en vérité. Je croyais l’autre jour avoir besoin d’un conseil. Il
se trouve qu’il arriverait trop tard, la décision étant prise et...
exécutée.

--Et moi qui rêvais de révélations sensationnelles! m’écriai-je.

--J’hésitais précisément à les porter à qui de droit. Partagé entre le
scrupule de me mêler de choses qui ne me concernent pas, et le désir de
ne pas laisser duper des gens honorables, je comptais vous soumettre mon
embarras. Mais hier, conversant avec mon notaire, j’eus l’idée de lui
sortir mon cas. Jugez de ma chance: il gère aussi les intérêts des
Traversot, chose que j’ignorais. Sans que je l’aie voulu, ma conscience
s’est donc trouvée libérée, et le cas qui me troublait a cessé
d’exister.

Je répliquai, désireux d’en tirer au moins le peu que je pourrais:

--Tant pis: cela prouve du moins que vous connaissez M. de La
Gilardière.

--Moi?... pas du tout.

--Alors comment étiez-vous renseigné sur lui... car il s’agissait de
lui, n’est-ce pas?

--Oh! un hasard trop long à expliquer... Une compagne de couvent de ma
femme qui, devenue dame de compagnie chez la mère du jeune homme, a
voulu s’informer près de nous des Traversot et qui, du même coup... bref
des histoires; fort heureusement, elles ne m’intéressent plus.

--Allons! fis-je déçu, il reste que vous aviez songé à moi pour vous
éclairer dans une circonstance délicate: je vous en remercie.

Tout ceci, échangé sans qu’il prît seulement la peine de choisir un
siège. Je crus qu’il allait repartir aussitôt; mais non, après avoir
regardé l’heure, il reprenait:

--Si je ne dérange pas, puis-je m’asseoir? Depuis quelque temps, je me
sens vite las.

Sans attendre la réponse, il s’affala ensuite sur un fauteuil. Du même
coup, l’air du début fit place à un autre, accablé. Ainsi qu’il arrive
fréquemment aux nerveux, après avoir paru prêt à tout renverser sur son
passage, il ne semblait plus capable que de crier grâce, comme un
coureur à bout d’étape.

--Est-il bien sûr, demandai-je, que votre fille ait tort quand elle vous
pousse à vous soigner?

--Oh! murmura-t-il, ma fille ne s’inquiète pas de moi autant que vous le
croyez...

Et sa main, qui avait tenté de se soulever, retomba lourdement sur
l’accoudoir.

--Je suis témoin pourtant du souci que lui donne votre état.

--On parle, les mots s’envolent, l’âme est ailleurs...

--Vous n’allez pas prétendre que votre fille soit indifférente à ce qui
vous concerne?

Il releva la tête, me considéra un instant:

--Non, soupira-t-il, je crois qu’elle m’aime encore.

--Vous n’en êtes pas sûr?

Il ne répondit pas. Je n’osai insister: j’attendais qu’il lui plût de
reprendre la conversation, là où il voudrait. Et ce fut alors un silence
d’autant plus pesant qu’à Semur, et sur la place que j’habite, il n’y a
jamais de bruits au dehors: les seuls que je connaisse sont au moment
des offices ou quand l’heure sonne à Notre-Dame.

En même temps que j’attendais, j’eus aussi l’étonnement de m’apercevoir
que le visage de M. Lormier avait repris exactement l’expression de la
première nuit, au chevet de la mourante. Même aspect de relâchement
total, souligné par la torpeur du regard fixe. Il faut croire que les
traits humains disposent de bien peu d’éléments pour extérioriser l’âme:
ils ne diffèrent pas, qu’il s’agisse d’escompter la fin d’une
catastrophe ou d’en appréhender la venue!

Soudain, il parut prendre une résolution définitive. Le regard redevint
net, se fixant sur le mien. Je compris que le sujet véritable de la
visite, encore inexpliqué, allait paraître.

--Docteur, recommença-t-il d’une voix qui s’efforçait d’être posée, y
a-t-il des cas où l’on soit fou, tout en gardant la conscience nette de
sa folie?

--Ouais! m’écriai-je, à quel propos ces balivernes?

--Parce qu’obsédé par une pensée que la raison des autres jugerait
démente et qui doit l’être par conséquent, je ne la discute plus et
l’accepte.

--Et peut-on connaître de laquelle il s’agit?

--Entre ma fille et moi, il y a quelqu’un.

--Qui?

--J’ai dit _quelqu’un_: si je savais qui, je ne serais pas ici.

De nouveau, son visage changeait. J’y déchiffrai une telle angoisse que
brusquement une pensée m’étreignit. Le drame--que, l’autre jour,
candide, j’attendais seulement pour des temps à venir,--aurait-il déjà
paru?

Ne sachant plus très bien si je voulais le confesser ou le consoler, je
pris ses mains dans les deux miennes, et m’efforçant de ne rien laisser
voir de mes appréhensions:

--Vous êtes fou, en effet, cher monsieur, mais d’une folie sans fièvre
et dont je vous ai donné le nom, quand nous étions au Rempart: la
jalousie.

Il secoua les épaules.

--Je vous affirme que je ne me trompe pas.

--Je vous affirme aussi que la jalousie est un état dans lequel on
s’épuise à interpréter le réel à la lueur d’une chimère. Qu’on écarte
celle-ci, tout redevient clair. Dès qu’on se sait jaloux, d’ailleurs, la
moitié de la cure est réalisée: la seule difficulté est de le
reconnaître. Essayez.

Il avait paru m’écouter attentivement: cependant, à peine eus-je achevé
qu’arrachant ses mains prisonnières, il répéta:

--Non, je ne me trompe pas...

Puis martelant les mots, comme s’il prétendait les graver mieux dans mon
cerveau:

--Aucune chimère ne me trouble; j’ai des yeux et ils voient. Ma fille
n’est plus à moi: quelqu’un me l’a prise. Nous avons l’air encore de
vivre en tête-à-tête: ce n’est pas vrai, entre elle et moi, il y a
_lui_!

Convaincu que plus je garderais de ménagements et plus il s’entêterait
dans ses affirmations sans les éclairer d’aucune manière, je ripostai
alors rudement:

--Pour prendre votre fille, il faudrait d’abord pouvoir en approcher!
Vous ne vous quittez pas. Elle sort si vous sortez, et rentre quand vous
rentrez. Et qui connaissez-vous ici? Quelques prêtres, des voisins,
personne... Nulle maison plus fermée que la vôtre! Songez que, lorsque
vous m’avez appelé, j’avais à peine entendu prononcer votre nom! Ma
venue a été un fait tellement extraordinaire que vous en avez conçu, un
instant, les pires craintes; celles-ci se sont dissipées, soit, mais
jugez des autres! Le voilà, le réel! Y ajouter quoi que ce soit est
inductions et sottises. Quant au traitement, il dépend de vous seul. La
jalousie n’est pas une maladie: elle est un vice. On ne s’en guérit pas
avec des drogues: on s’en corrige. A vous de la dompter, comme on y
arrive pour la morphine ou le vin.

Il s’était remis à m’écouter avec l’avidité de l’enfant qui tente de se
rassurer auprès d’une grande personne. Peut-être aurait-il été déçu si
je ne lui avais pas dit ces choses qu’il s’était déjà dites, et
précisément de cette manière; mais, comme auparavant, je sentais aussi
que mes paroles glissaient sur lui sans l’atteindre, telle une averse
sur des ardoises. Quand il comprit que j’avais fini, ce fut cette fois
sur un ton rectiligne qu’il reprit:

--Vous avez raison, le réel est cela: deux êtres qui _matériellement_ ne
se quittent pas, que jamais ou très rarement un tiers _visible_ ne
distrait; deux êtres encore qui mangent à la même table, sont abrités
par le même toit, échangent des _apparences_ de confidences avec une
_apparence_ d’abandon... Seulement, est-ce tout?... Quand ma fille ne
croit pas que je la surveille, avez-vous _vu_ ses yeux?... des yeux
d’absente!... Quand, après un long silence, je m’avise de lui parler,
avez-vous _vu_ l’effort de son visage pour revenir au présent? Quand
nous sommes à table, avez-vous _vu_ avec quelle attention elle surveille
le moindre bruit de rue, et, si par hasard quelqu’un passe, avec quel
art elle invente un prétexte pour approcher de la fenêtre et vérifier si
par bonheur ce serait _lui_? Pas de tiers visible, c’est exact: mais à
quel moment celui dont je parle consent-il à nous quitter? A lui, les
seuls vrais sourires de ma fille! Essaie-t-elle de livrer un peu
d’elle-même, comme elle s’adresse à lui! Pas une phrase qui ne passe
alors par-dessus moi, pour l’aller retrouver, je ne sais où! Il est là,
vous dis-je, sans répit, dans nos silences douloureux, nos causeries
importunes; non seulement il a violé la demeure, mais il s’étonne de m’y
trouver: avant longtemps, il tentera de m’en chasser!

Il conclut:

--Et puis, qu’ai-je besoin de _voir_? Si par hasard vous avez jamais
aimé, ce dont je vous plaindrais, fallait-il que vous _vissiez_ pour
apprendre quand on était las de votre présence? Vous le _sentiez_! Ce
que l’on sent est autrement certain que ce que l’on voit. Sentir, c’est
happer l’impondérable, tâter l’invisible, atteindre là où le regard ne
pénètre pas. Dans un doute poignant, je vous le demande, est-ce vos yeux
que vous consultez ou la perception intime, continue, que la raison
méprise et qui, heureusement, veille à sa place pour notre garde?

Tandis qu’il parlait ainsi, j’avoue qu’une partie de son discours
m’échappait; j’étais trop à la découverte de l’homme nouveau qui se
révélait. Je ne savais pas encore que l’âme s’abrite toujours derrière
de fausses apparences, comme l’amande derrière une coque et qu’il faut
le marteau de la souffrance pour les briser. J’avais connu jusqu’alors
un Lormier un peu falot, un peu rêveur, et dont l’unique originalité
consistait dans une tendresse paternelle qui confinait à l’état maladif:
c’était un autre que j’écoutais, certainement le seul vrai, un autre,
maître de sa pensée et de sa parole, soulevé par la passion et
l’analysant comme si elle lui demeurait étrangère, tour à tour
s’exprimant avec la monotonie d’un greffier et plongeant brusquement
dans le détail subtil de sentiments inexprimés, mais toujours avec une
telle force logique que je commençais à subir l’entraînement de ses
raisons. Se trompait-il d’ailleurs? Sans aller jusqu’à le croire tout à
fait, je me sentais ébranlé. Déjà, je ne criais plus à l’impossible.
Après tout, qu’il fît erreur ou non, le fait de deux êtres amenés à
vivre ainsi l’un près de l’autre, en simulant une confiance qui n’existe
plus, n’était-il pas déjà par lui-même un drame certain?

--Admettons, répondis-je enfin après une courte réflexion. Il est
entendu que le cœur de votre fille ne vous appartient plus, ou plutôt
qu’il se partage entre vous et un autre. Il existe, semble-t-il, un
moyen assuré d’obliger _l’autre_ à découvrir son visage et,--très
probablement,--de l’écarter. Votre fille a l’audace de la vérité:
interrogée, elle répondra. Ayez le courage d’aller droit à l’ennemi,
demandez le nom, et après..., après, suivant ce qu’il sera, vous
chasserez l’homme, ou, s’il est digne d’elle, donnez-le lui!

--Inutile. J’ai posé la question: Geneviève s’est tue.

--Ah! murmurai-je, voilà qui est plus grave; il y aurait donc un
obstacle qui vient d’elle ou de lui. Le soupçonnez-vous?

--Il n’y en a pas. J’ai osé aussi tout dire à ma fille, même qu’elle
était riche, même que je pardonnais à cet homme!

--Et s’il aimait ailleurs?

--Allons donc! Croyez-vous ma fille de taille à se contenter des restes
d’une autre?

--Dans ce cas, j’en suis fâché pour votre clairvoyance: le sentiment
vous trompe, votre fille n’aime pas, et je reviens au premier
diagnostic: des chimères!

--Chimères étrangement réelles, puisque nous en serons bientôt à ne plus
nous connaître sous un même toit!

--De grâce, pas de grands mots: vous n’en êtes pas là.

--Croyez-vous?

Il me considérait avec un air de défi. Je pensai qu’il allait entrer
dans de nouveaux détails, mais non: ses paupières s’abaissèrent, et
comme, pressentant la discussion sans issue, je ne répliquai rien, nous
eûmes la sensation que tout s’arrêterait à ce point.

Quelques secondes s’écoulèrent dans une indécision pénible. Je
m’attendais à la voir tranchée par un départ. De fait, M. Lormier se
leva: seulement, ce fut pour se promener à travers mon cabinet. Nous
imaginions n’avoir plus rien à nous dire, et ce qui allait suivre devait
nous plonger au cœur même des questions que je vous ai posées tout à
l’heure...

Oublieux de ma présence, M. Lormier, à ce moment, était en effet en
train de se replier sur sa propre vie, pour découvrir quelles lois la
conduisaient.

L’homme est toujours ainsi, rebelle au cas particulier. Parce qu’il
place en lui-même le centre de l’univers, il prétend ne subir que des
lois universelles, et s’indigne de ne pouvoir conclure de son aventure
misérable à la destinée de tous.

Quand il eut marché un assez long temps, M. Lormier s’arrêta brusquement
devant moi:

--Si je savais au moins pourquoi je souffre! s’écria-t-il. Il y a des
gens pour croire en Dieu: sérieusement, que penseriez-vous d’un homme
apportant à ses rigueurs la dixième partie de l’incohérence qui préside
à nos vies et que ces gens taxent de providentielle?

J’allais tenter de répondre; il m’arrêta d’un geste rude.

--De grâce, ne m’interrompez pas! J’ai besoin de crier. Je ne suis même
venu que pour cela. Dans une heure d’abandon, j’ai commencé l’autre jour
de me livrer à vous: autant continuer jusqu’au bout. De cette façon, il
n’y en aura jamais qu’un à être informé!... Oui, qui décide du lot de
bonheur ou de malheur attribué à chacun? Au nom de quelle justice y
a-t-il des êtres comblés, et d’autres toujours broyés? Tenez, moi, par
exemple...

Il jeta autour de nous un coup d’œil circulaire, comme s’il dominait une
foule suspendue à son récit:

--Voulez-vous le compte de ce qui me fut octroyé? Dès mon enfance, gêne,
misère et maladie. Mes parents étaient de pauvres vanniers qui allaient
de village en village, gagnant au jour le jour de quoi manger. Encore,
si humble soit-elle, pareille origine pouvait-elle rester honorable?
Point: mon père, faussement accusé de grivèlerie, est mort en prison.
Quant à ma mère, j’ignore comment elle a fini: personne, cela va de soi,
n’a paru autour de moi pour entretenir son souvenir. Ainsi, un début de
gueux, et l’aurore d’une vie que je n’avais point sollicitée, tarée
avant même que j’aie pu m’en rendre compte. Où est mon délit jusque-là?
Pour quelle dette suis-je déjà recherché par le sort?... Mais
continuons... Donc, on me recueille dans une ferme pour garder les
bêtes; je vais à l’école; le curé fait de moi un enfant de chœur;
finalement, je suis expédié au petit séminaire, tant on me trouve
intelligent. L’intelligence! Ah! cette fois, vais-je me plaindre? Je
pouvais n’être qu’un berger idiot, et grâce à une cervelle que je n’ai
pas plus choisie que je n’avais désiré l’existence, je vais devenir
apprenti curé! Je suis honnête aussi,--le sort, vous le voyez, me
prodigue les dons de qualité supérieure,--et ne pouvant me résoudre à
vivre d’une vocation que je n’ai pas, je m’enfuis à Paris, honni par mes
bienfaiteurs, sans autre désir que de satisfaire une soif d’apprendre
qui m’a été injectée comme un venin, que je croyais exceptionnelle, et
qui était celle de tout le monde. Nouvelle chance, direz-vous: comptez
vite, nous arrivons au bout. Aussi bien, peu importe comment je devins,
non pas un savant, non pas même un ingénieur de talent, simplement un
bon ouvrier de laboratoire, honnête, ingénu grâce à la pauvreté, et dont
on disait que peut-être il ferait fortune. C’est à ce moment que j’ai
rencontré ma femme et que l’amour a paru dans ma vie...

Il eut une sorte de hoquet convulsif.

--L’amour... Regardez-moi: ce mot, dans ma bouche, a l’air d’une
gageure. Cependant toute l’humanité, belle ou laide, grande ou vulgaire,
tout ce qui pense et tout ce qui sent sur notre boule de terre, ne le
prononce-t-il pas de même et avec un égal frémissement? Si j’avouais
qu’en découvrant l’amour, j’ai trouvé l’existence un bienfait et cru
qu’elle a de quoi se faire pardonner le reste? Il était donc possible de
mettre contre son cœur un autre cœur battant à l’unisson, et, côte à
côte, des pensées qui, pareilles à une fonte en fusion, ne seraient plus
qu’un grand jet lumineux! Entrevoir une telle ivresse, soupçonner
seulement qu’on en approche, n’est-ce pas assez, je vous le demande,
pour rendre le présent ineffable, et le passé inconsistant? En revanche,
que j’aie attendu ce miracle, que j’aie cru le pouvoir vivre, de quel
nom nommerez-vous cette cruauté, vous qui savez que cela n’a pas été?
Paix à la morte! j’ai trouvé dans mon mariage les rations de confort que
beaucoup auraient souhaitées et je ne souhaite à personne la misère et
la soif qui m’y ont consumé... Paix à la morte, encore un coup! Mais
pourquoi la passion d’aimer qui m’a dévoré, et ce don fatal attaché à
l’être, comme une robe de Nessus, sinon pour mieux faire _souffrir_?
Souffrir!... enfin, voici le mot lâché; il n’explique rien mais commence
et conclut tout. La souffrance est injuste, bête, incompréhensible; elle
ne conduit nulle part, elle est inutile; et, pareille à une bête de
proie, elle ne guette que certains, s’en repaît, s’en amuse et va pour
prolonger son plaisir jusqu’à négliger tous autres gibiers à sa
portée... Ma femme n’est plus là pour me séparer de ma fille: Dieu
merci! c’en est fini des heures cruelles, je vais être libre d’adorer
mon enfant? Sottise! La bête m’ayant pris au début sous sa griffe ne me
lâchera point: non seulement ma fille m’échappe, mais j’en suis à
redouter qu’un inconnu ne la torture. Cependant, ailleurs, d’autres
s’obstinent à être heureux! vous, ce La Gilardière dont nous parlions,
ce boutiquier peut-être que j’aperçois là, au seuil de sa boutique... Je
connais des voleurs triomphants, des cœurs que l’amour comble, bien
qu’ils soient à soulever de dégoût... Alors je demande: au nom de quoi
ceux-ci plutôt que ceux-là? Quelle est la règle qui protège? On parle
d’un Dieu: où est-il? d’une justice: où la trouve-t-on?

Je me suis efforcé de reproduire ce long discours tel que je l’entendis.
Ce que je ne puis rendre, c’est l’impression extraordinaire que
donnaient la mimique de cet homme, la variété du ton, les alternances
d’une voix tantôt basse comme pour confier un secret, tantôt éclatant
sous la révolte ou brisée par un sanglot mal contenu. Et quelle
sensibilité exaspérée dans ces aveux arrêtés à mi-route! car il était
évident que plus le récit approchait de l’intime de sa douleur, moins il
parvenait à s’exprimer. A peine quelques mots sur le naufrage de son
amour, rien sur le drame actuel.

Au dernier cri, enfin, il passa la main sur son front, de l’air d’un
homme qui s’éveille. Peut-être ne se rendait-il pas compte de tout ce
qu’il avait dit. Puis, s’interrompant soudain:

--Je vous demande pardon, balbutia-t-il, je crois que je me suis
égaré...

Et de nouveau, nous demeurâmes silencieux.

Que répondre en effet aux questions qu’il posait? Quelle justification
lui donner de la souffrance imméritée qui l’avait amené, pantelant, dans
mon cabinet habitué jusqu’alors à n’entendre que le cri de la chair
douloureuse? Cependant, si impuissant que je fusse à l’éclairer,
pouvais-je aussi continuer de me taire? A de certains moments, et quoi
qu’elle prononce, la parole humaine est source d’apaisement. Après avoir
hésité, j’approchai de lui, et prenant ses mains comme au début:

--Cher monsieur, combien je vous plains! Les problèmes que vous soulevez
sont, hélas! sans solution. D’ailleurs, à quoi bon la chercher? Nous
vivons dans l’inexpliqué. Que la souffrance soit un don divin ou l’œuvre
d’un destin malfaisant, qu’elle perde ou non son mystère, elle pèse du
même poids. En revanche, je doute qu’un bilan, tel que vous tentiez tout
à l’heure de l’établir, puisse être exact: il y manque toujours quelque
chose, et parfois l’essentiel. On ne néglige aucune douleur, on ne
compte pas les joies. S’efforce-t-on de le faire, il n’est pas de
commune mesure entre les unes et les autres. J’ajoute que, s’il en
existait...

Il m’interrompit:

--Je devine que vous allez dire: tout se compense. Ce n’est pas vrai.

--J’entends bien, repris-je à mon tour, vous croyez au voleur
triomphant: accepteriez-vous pourtant de prendre sa place? Pour changer
de sort, changeriez-vous d’âme avec lui?

Il haussa les épaules.

--Vous pensez que je refuserais?... La vérité est que je ne sais pas...
on ne sait jamais rien.

--Si, on sait parfaitement qu’il existe, jusque dans la pire, un bien
qui le balance. Par exemple, imaginez une seconde que, d’une manière ou
d’une autre, votre fille cesse d’exister...

Il eut un cri:

--Taisez-vous!

--Vous voyez bien! Même s’il n’était pas imaginaire, votre supplice
actuel se double encore de joies dont la seule pensée qu’elles
pourraient disparaître vous fait pâlir d’effroi. Alors, cessons de
discuter. Que votre cœur s’apaise! qu’il tue la chimère! et...

Je le regardai avec une pitié sincère. Son accablement me touchait.

--... Et quand vous aurez encore envie de crier, comme tout à l’heure,
n’hésitez pas à revenir. Vous trouverez ici, je vous l’affirme, une
compréhension affectueuse et le secours d’un ami.

Ayant remercié d’un signe de tête, il prit son chapeau sans répliquer et
se dirigea vers la porte.

Je compris qu’arrivé à ce point, il n’aurait pu poursuivre. Moi-même,
changeant d’attitude pour l’accompagner, m’efforçai de reprendre un ton
plaisant.

--Admirez, dis-je tandis que nous descendions ensemble, combien c’est
toujours l’imprévu qui vient. J’avais compté apprendre grâce à vous des
merveilles sur La Gilardière, et je ne saurai rien, pas même s’il est
amoureux de votre fille!

Un pâle sourire erra sur la face désolée de M. Lormier.

--Oh! pour celui-là, je suis tranquille! Tout le fâcheux que j’en ai su
me venait par Geneviève.

Sur le seuil, il dit encore:

--Je reviendrai peut-être... probablement...

Je songeais de mon côté:

--Pauvre homme! je le reverrai avant huit jours.

Or, non seulement il ne devait plus reparaître dans ce lieu, témoin de
notre amitié naissante, mais convaincu d’avoir atteint au sommet de son
calvaire, à peine commençait-il d’en gravir les premières marches.




V


J’ai toujours pensé que si une intelligence humaine était en mesure de
percevoir les millions d’aventures individuelles qui s’entrecroisent à
une heure donnée, la notion du hasard s’effacerait pour elle.
L’enchevêtrement de tant de faits, dus en apparence aux seules
fantaisies du sort, est en réalité le produit d’une logique implacable.
C’est pourquoi je demande à interrompre une seconde fois mon récit, au
profit d’une poussière de menus événements tous relatifs encore au
mariage de La Gilardière. Précisément parce qu’il est resté dans
l’aventure Lormier une part de mystère, je m’en voudrais de négliger
rien. A vous ensuite de juger du fond et de lier entre elles des parties
que vous jugeriez devoir l’être.

Donc, après la visite que je viens de raconter, un temps s’écoula durant
lequel je m’attendais chaque jour à voir reparaître M. Lormier. Attente
parfaitement vaine. Il ne vint pas. Je cessai même d’en avoir des
nouvelles, n’allant pas du côté du Rempart, et ne l’ayant plus rencontré
dans Semur. En revanche, il sembla brusquement que l’aventure
Traversot-La Gilardière remplît l’horizon visible.

Il y eut d’abord l’annonce de l’arrivée prochaine de madame de La
Gilardière. On donnait du même coup des précisions sur celle-ci. Elle
habitait Paris, mais possédait, assurait-on, un hôtel somptueux à
Orléans et des propriétés en Beauce que, pour des raisons inexpliquées,
elle ne visitait jamais. Ses sentiments religieux ne pouvaient faire
doute, car son fils aîné, seul frère de La Gilardière, entré fort jeune
dans les ordres, desservait actuellement, en qualité de vicaire, une
paroisse de Versailles. On affirmait enfin que, si excellente chrétienne
qu’elle parût, elle aimait l’argent, et exigerait certainement une dot
des Traversot. Comme il était douteux que ceux-ci pussent la fournir, on
en concluait que le projet sombrerait au cours du voyage.

Puis, ce fut une autre histoire. Plus d’arrivée en perspective. Madame
de La Gilardière ne viendrait pas. Le mariage était rompu. La raison? Un
conte à dormir debout. La Gilardière n’était pas La Gilardière, mais
prosaïquement un sieur Manchon, frère de l’abbé Manchon fort lié avec
l’abbé Valfour, lequel, comme on sait, avait été des premiers à
patronner dans Semur le nouvel arrivant.

Alors, pourquoi ce titre, et comment expliquer que l’abbé Valfour, si
honorablement connu, se fût prêté à une usurpation d’état civil, quitte
à compromettre la famille la plus notable du pays? Ici les explications
variaient. L’une d’elles, très répandue, consistait à affirmer la
naissance illégitime de La Gilardière. Faute de pouvoir le reconnaître,
sa mère l’avait fait inscrire sous un nom de fantaisie, peut-être celui
du lieu de naissance. Quant à concilier pareille aventure scandaleuse
avec ce qu’on affirmait de l’intransigeance de madame de La Gilardière,
c’était affaire aux habiles, et, de plus, sans importance.

Bientôt, d’ailleurs, un fait donna tort à tout le monde. Si, en effet,
madame de La Gilardière ne paraissait toujours pas, si même les
Traversot avaient fait subitement une absence de quelques jours, l’hôtel
de Thil se rouvrit. La Gilardière continua d’y fréquenter comme avant.

Ainsi groupés, de tels racontars prennent un aspect incohérent, j’en
conviens. Était-il assuré pourtant qu’il ne s’y trouvât que du roman?
Plus d’une fois, les recueillant, je me rappelai que M. Lormier avait
hésité à communiquer au notaire des Traversot un renseignement «à défaut
duquel des personnes honorables risquaient d’être dupées».
Inconsciemment, il s’établit de la sorte au fond de moi une sorte de
lien mal défini entre les deux histoires. Je m’habituai à les associer
comme si véritablement l’une eût conduit l’autre. Vous verrez plus loin
quelles inductions je me risquai même à en tirer...

On en était là, c’est-à-dire qu’en dépit du tourbillon de médisances qui
emportait la ville, les intéressés suivaient paisiblement leur chemin,
quand une aventure mystérieuse bouleversa les cervelles et provoqua le
dénouement.

Mais auparavant, que je mentionne encore une courte et fortuite
rencontre avec M. Lormier. Ce devait être la dernière d’ici longtemps,
et elle eut lieu précisément la veille du jour où le scandale éclata...

Ce soir-là, je ne sais pourquoi, pris d’un irrésistible désir de
solitude et de flâne, je m’étais décidé à me rendre au Rempart. Il y a
des heures, où, fût-on libre d’inquiétudes et parfaitement heureux, on
éprouve ce que j’appellerais volontiers la nostalgie de la mélancolie.
N’importe qui a connu cela. Arrivé à la promenade, je m’installai sur un
banc, et face au paysage paisible, savourai la tristesse qui m’accablait
sans cause. Elle m’oppressait comme si ma misère eût été véritable, et
je n’aurais pu dire cependant à quoi elle tenait ni pourquoi elle était
venue. Las de rêver, je m’apprêtais à repartir, quand au bout du mail
surgit à son tour la silhouette de M. Lormier. Il avait l’air de se
diriger vers moi et je crus qu’il m’avait aperçu. En réalité, il
regardait bien devant lui, mais tout entier à ses pensées, ne voyait
rien.

Mon premier instinct fut de m’enfuir, tant je souhaitais garder intacte
la tranquillité que j’étais venu chercher. Je réfléchis ensuite que je
risquais de me montrer impoli et que le mieux serait d’expédier
rapidement la corvée que le hasard m’imposait.

Allant à sa rencontre, je l’abordai, le premier.

--Voilà, dis-je, une heureuse coïncidence. Il faut venir ici pour avoir
de vos nouvelles. Êtes-vous mieux, au moins, et vos soucis se sont-ils
un peu dissipés?

Tiré d’une rêverie profonde, M. Lormier ne put réprimer un léger
sursaut, puis, revenant à lui, non sans peine:

--Ah! c’est vous, docteur? En effet, je suis bien... tout à fait bien...

--Votre fille?

--Ma fille aussi.

--Toujours à sa tour?

Il eut d’abord l’air de ne pas comprendre.

--Vous voulez dire dans sa chambre?... Oui... c’est-à-dire, non... enfin
elle y est en ce moment.

--J’entends bien qu’elle n’y saurait demeurer sans cesse! Rappelez-lui
de ma part que l’exercice est excellent pour son cas.

--Inutile: elle ne vous obéit que trop. Depuis une semaine, elle est
toujours par voies et par chemins.

--Parfait. L’accompagnez-vous?

--Moi?

Il hésita. Une ombre passa sur son visage.

--Non, je n’ai plus le temps... Imaginez-vous que je me remets au
travail.

--De mieux en mieux: rien ne peut être plus favorable.

--Cela réussit aussi à Geneviève: je l’ai rarement vue si gaie.

--Allons, m’écriai-je en guise de conclusion, j’avais donc raison! vous
voyez que tout s’arrange.

Il me regarda encore, mais de l’air d’un homme qui n’y est pas.

--En effet.

Puis, comme las de l’effort d’avoir tant parlé:

--Charmé de la rencontre... A une autre fois!

Il inclina la tête et repartit.

En dépit de ses assurances, il ne semblait pas, à le voir, qu’il fût
sorti de soucis. Je rentrai obsédé malgré moi par la pensée de
l’extraordinaire dissentiment qui torturait désormais ce père et cette
fille. J’avais en même temps l’espoir irraisonné qu’une chose
surviendrait bientôt qui me ramènerait au cœur de l’aventure, ou bien y
mettrait fin. Je ne me trompais qu’à demi: vingt-quatre heures plus
tard, on apprenait l’affaire du vol.

Par qui fut-elle révélée? Comment en un après-midi une ville entière
s’en trouva-t-elle bouleversée? Je l’ignore, et ne tenterai pas de
l’expliquer. C’est à de pareils faits que se découvre la puissance de la
police anonyme dont je parlais tout à l’heure.

Quoi qu’il en soit, le vol ayant eu lieu vers onze heures, dès midi
l’annonce en était donnée, heurtait une porte après l’autre, courait,
s’enflait de gloses décisives, si bien qu’à deux heures il était clair
déjà que l’étranger ne pourrait résister et n’avait plus qu’à partir: la
ville enfin avait vaincu!

Résumés, les faits constatés étaient les suivants:

Dans la matinée, le banquier Chasseloup avait déposé sur la table de son
cabinet de travail une liasse de dix billets de mille francs. Quand il
voulut la reprendre, elle avait disparu. Il cherche, bouleverse ses
papiers, interroge discrètement. L’évidence s’impose: sans doute
possible, il y a vol. Mais qui a pu le commettre?

Ici l’inexplicable. Dans le bureau de Chasseloup, en effet, ne
pénétraient que Chasseloup,--cela va de soi,--La Gilardière,
éventuellement des clients notoires de la banque et enfin un garçon de
bureau nommé Broquant. Ce matin-là, on n’avait pas connaissance qu’aucun
client se fût présenté, et la pièce n’avait cessé d’être occupée tantôt
par Chasseloup, tantôt par La Gilardière, tantôt enfin par tous les
deux. S’il y avait eu détournement, force était de choisir entre trois
personnes: Chasseloup lui-même, ce qui était ridicule, La Gilardière, ce
qui ne l’était pas beaucoup moins, enfin Broquant, vieil homme d’une
honorabilité reconnue et qui, de plus, aurait dû opérer sous les yeux
mêmes des patrons, alors que tant d’autres occasions meilleures
s’étaient auparavant trouvées à sa portée.

L’opinion populaire, elle, n’hésita pas. Pour tout Semur, La Gilardière
devint le coupable. On découvre toujours des raisons valables à
l’absurde. En somme, La Gilardière passait pour mener grand train: or,
que savait-on de ses ressources? Rien. Il y a d’ailleurs voleur et
voleur. La Gilardière, gêné par une échéance, n’aurait évidemment pas
songé à détrousser un passant: rien d’excessif en revanche à lui imputer
un emprunt momentané, auquel Chasseloup n’eût peut-être pas consenti de
plein gré, et qui, la passe difficile franchie, serait restitué de la
même manière mystérieuse. Autre chose: aucune plainte ne partit de la
banque; sans les recherches faites en première heure par Chasseloup, on
aurait même tout ignoré. Nouvelle charge contre La Gilardière. Dès lors
qu’on avait songé à lui céder l’entreprise, pouvait-on rendre public un
éclat qui eût prouvé avec quelle légèreté Chasseloup s’apprêtait à
traiter? Je vous fais grâce du reste. Vous avez le principal.

Ce que je voudrais rendre, est la folie qui suivit. Je n’ai jamais senti
à ce degré combien _une opinion_, même stupidement orientée, peut
devenir un impondérable irrésistible. A Paris, où le regard ne pousse
jamais au delà d’une façade, on ne saurait le comprendre: on ne
rencontre les grandes lames qu’au milieu de l’océan et loin des côtes,
et pareillement, il faut la solitude de la province pour découvrir de
tels remous. Ce n’est aussi qu’en province que se trament les
machinations véritables, j’entends par là celles que non seulement la
justice ne peut atteindre, mais qui frappent leur homme sans que
celui-ci soupçonne d’où vient le coup.

En apprenant ces sottises, je haussai d’abord les épaules. J’en vins
ensuite à me demander si l’on ne se trouvait pas précisément devant une
tentative savamment combinée pour prendre un adversaire contre lequel
les efforts précédents avaient échoué. Je me le demande encore. Mais
allez-y voir! Tout compte fait, je ne fus pas loin non plus de
considérer, avec la plupart, que La Gilardière avait au moins le tort de
beaucoup faire parler de lui. Je ne devais pas le penser longtemps. Deux
jours plus tard, en effet, on sut que les billets avaient été retrouvés
précisément dans son bureau. En revanche, l’essentiel était obtenu: La
Gilardière venait de partir sans crier gare. Il ne revint plus. Il était
écrit qu’Annette Traversot resterait fille.

Autant la tempête avait soufflé violente, autant la victoire fut
accueillie avec calme. Subitement les langues s’arrêtèrent. Plus de
retours sur le passé. Il semblait positivement qu’aucun La Gilardière
n’eût existé, ou, si l’on veut, l’équipage l’ayant jeté par-dessus bord,
le navire continuait sa route, et rien dans le sillage ne décelait qu’un
homme eût disparu.

Ah! cela encore est bien particulier à la province, qu’elle puisse ainsi
se passionner pour ou contre un étranger et que, celui-ci reparti, elle
oublie du jour au lendemain jusqu’à son nom! Les Traversot eux-mêmes
affectèrent d’ignorer que leurs espoirs avaient sombré. On mit cependant
un certain empressement à leur rendre visite, sans doute par manière de
condoléance, et je dus me résoudre à y aller, comme les autres, mais
j’attendis pour cela qu’une quinzaine se fût écoulée.

Si maintenant vous me demandez quels liens rattachent ces faits à la vie
des Lormier, je vous répondrai bien entendu: «Aucun, si l’on s’en tient
aux vraisemblances». En revanche, peut-être serez-vous frappés comme moi
de la coïncidence qui va suivre.

En me rendant chez les Traversot, je m’étonnai tout d’un coup de n’avoir
plus de nouvelles des Lormier. Passer devant leur maison, n’était pas un
détour. Mais voici qu’en approchant j’eus l’extrême surprise de voir les
volets clos, la porte barricadée.

Alors, résolu d’en savoir plus, je m’informai près d’un voisin.

--M. Lormier serait-il absent?

--M. Lormier a dû partir mardi passé.

--Savez-vous quand il sera de retour?

--Mais, monsieur, puisque je vous dis qu’il est parti... tout à fait
parti... voire même que la maison est présentement à louer.

--Alors sa fille?

--Sa fille est avec lui.

--Et ils n’ont point dit où ils allaient?

--Ah! pour cela, monsieur, nous ne savons pas.

Ainsi, comme La Gilardière, les Lormier eux aussi s’étaient envolés sans
prévenir!

Abasourdi, je contemplai la demeure vide et me surpris à murmurer:

--Il eût au moins été convenable de m’envoyer un avis de congé!

En réalité j’éprouvais une violente déception. On a toujours quelque
peine à fermer un livre à mi-chemin du dénouement, surtout si l’on se
croit sûr de ne jamais le rouvrir. Pouvais-je me douter en effet qu’une
heure viendrait où j’en saurais autant que M. Lormier, où même, allant
plus loin, je me flatterais de soupçonner la vérité inconnue de lui?...




VI


Ce jour vint quatre ans plus tard.

J’achevais à Paris mon voyage de vacances. La veille du départ, tenté
par un admirable après-midi d’automne, j’avais pris le train pour
Versailles et me promenais dans le grand Trianon.

Je ne sais si vous avez le goût de Versailles? Le parc m’a toujours
semblé de dimensions forcées. Quelque chose comme un Saint-Pierre de
Rome devenu forêt... Au grand Trianon, en revanche, plus d’espaces
démesurés, des proportions humaines, et, parce que les passants n’y vont
pas, une solitude qui enchante. A peine de temps à autre un bruissement
d’ailes traverse-t-il le silence; des écureuils fuient, les branches
molles se balancent sans murmurer, et rien n’est beau comme ce lieu
désert où la nature et l’homme unirent leurs forces, pour la seule joie
des nuages qui passent par-dessus lui.

J’arrivais à peine et commençais d’errer à ma fantaisie, quand, non loin
du buffet, un second promeneur se montra.

Soit désœuvrement, soit déplorable manie provinciale, j’eus aussitôt le
désir de voir de près l’homme rare qui partageait mon goût. Revenant sur
mes pas, je me mis en mesure de le dévisager.

Autant que j’en pouvais juger à distance, c’était un vieillard vêtu de
noir, coiffé d’un feutre à larges bords, et dont la figure, en partie
cachée, frappait par sa pâleur extrême. La coupe des vêtements, leur
usure, les taches que la grande lumière y révélait sans mystère, tout
marquait sinon la pauvreté, du moins une absence de soins, corollaire
fréquent de la personnalité qui s’abandonne.

Cependant, à mesure que je me rapprochais, la tournure, l’ensemble de
l’être me donnaient la sensation du déjà vu. Je me demandais: «Où ai-je
rencontré cet homme, et quand? ou plutôt, à qui ressemble-t-il, puisqu’à
Versailles je n’ai point de relations?»

Soudain, un nom jaillit dans ma mémoire: Lormier!

Ce sont là, en vérité, des phénomènes déconcertants. Depuis que M.
Lormier avait quitté Semur, je ne m’en étais plus occupé. Après le
premier étonnement provoqué par son départ, et faute d’en rien
apprendre, très vite, j’avais cessé de penser à lui. Il semblait donc
que j’eusse oublié jusqu’à son existence: et simplement parce qu’une
silhouette présentait avec la sienne une vague ressemblance, voici que,
sans effort, je me remémorais son histoire comme d’hier, son visage
comme si je venais de le rencontrer!... Lormier d’ailleurs avait le
teint coloré, des cheveux noirs... Si j’avais pu apercevoir les yeux?...
Hélas! pourquoi l’ombre du feutre les cachait-elle? Il est vrai que rien
non plus n’était plus simple que d’éclaircir mon doute, si sot qu’il
fût. Arrivé à la hauteur de l’inconnu, sans hésiter, je demandai:

--Pardon, monsieur, pourriez-vous m’indiquer dans quelle direction se
trouve la sortie?

Le son de ma voix dut produire aussi sur mon interlocuteur un effet
singulier, car je le vis s’arrêter net avec une expression d’effroi,
puis, sans prononcer rien, tendre la main vers une allée. Mais, en même
temps, il avait levé la tête. J’eus peine à retenir un geste de stupeur.
Mon instinct ne m’avait pas trompé.

--N’est-ce pas à M. Lormier que j’ai l’honneur de parler? m’écriai-je.

Il balbutia:

--En effet.

Puis, après une courte incertitude,--peut-être balançait-il à passer
outre,--je le vis devenir plus blafard, s’il était possible:

--Excusez-moi, docteur; moi non plus je n’osais pas vous reconnaître.

--Si bien que sans l’heureuse idée de vous aborder...

--Je vous aurais probablement laissé passer...

Deux phrases qui occupèrent à peine une seconde. Mon Dieu! que de choses
dans ce qu’on dit en une seconde, et surtout dans ce qu’on ne dit pas!
J’avais envie de lui crier: «Qu’est-il donc arrivé, pour que je retrouve
seulement le spectre de vous-même?» Aussi vives que si nos quatre années
de séparation venaient de s’abolir, je retrouvais toutes mes curiosités
d’antan. Allais-je éclaircir le mystère de sa disparition? Qu’avait-il
fait de sa fille? Quel dénouement avait dissipé leurs silences ou
couronné leur rupture? J’étais surpris enfin qu’il ne m’eût pas tendu la
main. Une rencontre importune n’aurait pas reçu d’accueil plus
glacial...

Et lui, probablement, devait songer: «Est-il là par hasard, ou parce
qu’il m’a cherché? Est-il la chance inattendue qui s’offre à moi, ou
vais-je inventer un prétexte pour le quitter?»

Oui, durant que s’échangeaient deux pauvres phrases, brèves et
insignifiantes, nous pensions cela, et d’autres choses encore,
certainement; mais, surtout, comme nous étions accablés déjà par ce que
nos présences contenaient d’irrémédiable, comme déjà nous nous sentions
la proie de ce je ne sais quoi de fatal qui, à une heure donnée, saisit
l’homme malgré lui, et le jette à l’opposite de son désir!

Pour cette raison, sans doute, je repris:

--N’est-il pas surprenant de nous rejoindre ici, alors que, suivant
toute vraisemblance, ni vous ni moi n’y passons peut-être une fois l’an?

Il murmura, en écho:

--Surprenant... oui...

Il avait d’ailleurs l’air de m’écouter d’une façon machinale. Si les
mots lui parvenaient matériellement, il devait s’abstenir de les
associer pour construire une pensée.

Je poursuivis:

--Que de temps depuis votre départ de Semur!

L’écho répéta:

--Que de temps... oui...

--J’avais bien supposé d’ailleurs que Paris était votre nouvelle
résidence.

--Paris... naturellement...

Vous le voyez, c’était moi qui parlais. Je ne m’interrompais que pour
recevoir mes propres paroles renvoyées par un mur. Cependant, et si
étrange que cela soit, je n’en étais pas troublé. Je m’accoutumais à vue
d’œil à retrouver M. Lormier tel qu’il était désormais, c’est-à-dire ne
donnant pour réponses que mes demandes, et encore en deuil, toujours en
deuil, de la femme qu’il n’avait pas regrettée...

Je n’avais non plus aucune intention particulière en débutant par des
niaiseries, au lieu de courir droit à la question qui seule
m’intéressait et par laquelle, au contraire, je terminai:

--Et votre fille? Comment va-t-elle?

Six mots ajoutés au reste, tels qu’on en déballe par politesse à chaque
rencontre avec une personne de connaissance... Mais à peine eus-je
entendu leur son qu’ils me firent peur. Cette fois, en effet, l’écho ne
me renvoya rien. M. Lormier tentait bien d’agiter ses lèvres; seul un
flot rouge parvint à envahir ses joues qui étaient blanches jusque-là.
Je balbutiai, interdit:

--Aurais-je, sans le vouloir?...

Ma question expira avant de s’achever: M. Lormier, maintenant, me
regardait. Se pouvait-il que je n’eusse pas vu encore le désespoir de
ses prunelles sans lueur?

--Partie peut-être?... soupirai-je d’une voix éteinte.

Les épaules de M. Lormier se soulevèrent, répondant à leur manière: «Si
ce n’était que cela!»

--Grand Dieu! vous ne voulez pas dire?...

Il approuva d’un signe de tête; un commentaire suivit, neutre, décoloré,
du même ton, je vous le jure, que les oui qui avaient précédé: car,
lorsqu’on a dépassé certaines limites dans la douleur, tout prend le
même accent:

--N’aviez-vous pas remarqué que je suis en noir?...

Et M. Lormier rentra dans son mutisme. Moi-même, j’étais incapable de
prononcer une syllabe. J’avais cru jadis apercevoir la souffrance:
quelle erreur! A ce moment, enfin, j’en découvrais le visage.

Comprenez ce que ceci veut dire.

A nos pieds, la lumière filtrée par les branches coulait en ruisseaux
d’or sur le sol. Un souffle tiède animait l’allée illuminée. Tout ce que
les yeux atteignaient était serein et beau... Cependant, une telle
certitude de douleur _définitive_ émanait de nous que la splendeur
n’existait plus: le silence d’un homme qui souffre suffit pour éteindre
la beauté de l’univers et l’univers lui-même.

Quatre années auparavant, dans mon cabinet, M. Lormier avait prononcé
des plaintes, poussé des cris, clamé la révolte: ce n’était pas non plus
la souffrance. La vraie, la seule dont il convienne de s’occuper parce
que seule elle nous appartient en propre, se reconnaît aux faces
impassibles qu’elle modèle et à ce fait qu’on la _sait_ sans remède.

Cette fois nous touchons le fond; le privilège effroyable de l’homme
vient de paraître. Tout, dans la nature, vit, subit, et meurt, mais
_sans savoir_. L’homme, lui, _sait_ et parce qu’il sait, ne peut être
consolé...

La fille de M. Lormier était morte. Qu’est-ce que la mort, sinon une
absence qui ne finit pas? Des milliers de gens, par le monde, supportent
sans peine l’absence de vivants qui eux non plus ne reviendront pas: que
suffit-il pour cela? _ignorer_ que le voyage ne sera suivi d’aucun
retour. Du coup, on se nourrit d’espoir, on est libre d’attendre
l’absent. Mais M. Lormier, lui, _savait_ que nulle puissance n’était
capable de le ramener. Alors, quelle consolation lui offrir? De la
pitié? elle exaspère. Un appel à la croyance? Croire n’est point tenir,
et on ne se reprend à des possibles que s’ils ne vous sont pas
nécessaires.

Pour calmer M. Lormier, il n’y aurait eu qu’un moyen: obliger la mort à
rendre ce qu’elle avait pris, et justement, je le répète, on _savait_
que la mort ne rend jamais!

Ainsi, toute parole impuissante, tout geste inutile: il n’y avait bien
qu’à ne plus bouger, à se taire... et je me tus, je ne bougeai plus:
pendant un long moment, on aurait pu nous confondre avec les arbres
d’alentour...

Soudain, M. Lormier tira son mouchoir pour s’éponger le front. A quoi
tiennent les choses! il parut que ce mouvement produisait une rupture
dans la tension momentanée qui nous paralysait. Les liens que je sentais
me garrotter se relâchèrent. Je pus enfin m’efforcer de parler, et je
dis:

--Je devine ce que ma rencontre inopinée a dû éveiller en vous de
souvenirs déchirants. Je ne veux pas les aggraver par l’expression des
sentiments qui m’oppressent: cependant, puisque le mal est fait, ne
puis-je vous être utile? De grâce, usez de moi, sans hésiter...

Ce n’était pas là une offre vaine. J’éprouvais une telle pitié de cet
homme, que, pour l’alléger, j’étais prêt à tenter n’importe quelle
entreprise. Je ne m’attendais d’ailleurs à aucune acceptation. A mon
grand étonnement, M. Lormier, au contraire, leva la tête, et posant ses
yeux sur moi, eut l’air de supputer le secours que je lui proposais. La
conclusion fut également imprévue.

--Venez, dit-il, sans s’expliquer plus.

--Où souhaitez-vous me conduire?

--Chez moi...

--A merveille; le prochain train pour Paris...

Il m’interrompit:

--Inutile d’ouvrir l’indicateur: j’habite Versailles...

--Quoi? c’est ici...

--Ici qu’elle vivait... oui.

--Et que vous-même?...

--Mais venez donc!

Je crus qu’il allait tomber. Vivement, je le pris à mon bras et nous
partîmes.

Retour à l’entrée du jardin, sur le tapis des feuilles bruissantes.
Chaque foulée faisait voler une musique fluide qui expirait derrière
nous, sans que nous eussions le désir de tourner la tête pour l’écouter.

Dans l’avenue de Trianon, généralement déserte, autre spectacle. Un
orphelinat prenait ses ébats sous la garde de deux religieuses. M.
Lormier eut une hésitation avant de traverser l’essaim, puis se laissa
entraîner. Mais, tout à coup, une fillette qui courait sans nous
apercevoir vint le heurter. D’un bond, il recula comme à un contact
odieux. Je l’entendis murmurer:

--Elles n’ont plus de parents, et elles vivent!...

Il n’acheva pas sa pensée, mais je la lus dans le regard qu’il jetait à
l’importune: pourquoi la vie à ces déshéritées qui n’avaient personne
pour les regretter? Quelle sottise dans les choix de la mort!

Et nous passâmes, affectant de ne rien remarquer, pas même le salut des
religieuses qui se rangeaient pour nous laisser le chemin libre.

Nous allions tout droit, sans hâte apparente. Nous allions, telles des
ombres, dans l’immense avenue qui, empourprée par le soleil déclinant,
semblait railler notre petitesse et notre misère. Qu’est-ce que deux
pauvres hommes, devant une futaie géante et l’embrasement d’un ciel
d’automne? Cependant, jamais--non jamais comme au cours de cette
marche--je n’ai perçu de quelle hauteur infinie nous dominions
l’univers. Entre nous et lui, il y avait ce mystère--la
souffrance--cette grandeur--la conscience du mal sans remède--ce pouvoir
atroce enfin réservé aux seuls humains--désespérer...

Vingt minutes plus tard, M. Lormier s’arrêta devant une maison située,
je crois, à l’angle de la rue d’Angiviller et de la rue d’Angoulême. La
porte cochère franchie, il fallut traverser une cour au fond de laquelle
d’anciens communs avaient été aménagés en logements. Après avoir gravi
un escalier de bois ciré, M. Lormier introduisit une clé dans la
serrure, poussa la porte, et s’effaçant:

--Nous y sommes, dit-il.

Je passai le premier, comme il le désirait.

L’étroitesse et la médiocrité du lieu m’étonnèrent. Une antichambre de
quelques pieds carrés et deux pièces exiguës le composaient tout entier.
Je n’aperçus pas non plus les meubles de Semur. C’était le garni
médiocre, avec des voiles au crochet, des tapis maculés et les
inévitables gravures que grignotent des champignons sous la vitre. La
pensée que M. Lormier avait abrité sa fille dans un tel campement,
qu’elle y était morte peut-être, me désorientait.

Cependant, M. Lormier, après avoir jeté son chapeau sur le lit, prenait
un siège, m’en désignait un autre.

--Permettez d’abord que je me repose, dit-il.

Et sans plus se soucier de ma présence, il parut réfléchir.
Regrettait-il déjà de m’avoir amené? Résolu en tout cas à empêcher le
silence de s’installer, je demandai:

--Comment se fait-il que je ne revoie pas votre ancien mobilier? Vous
aviez, je m’en souviens, des fauteuils Louis XVI délicieux...

--Vendus. Je n’y tenais pas. Ils venaient de mes beaux-parents.

--Depuis combien de temps habitez-vous ici?

--Mais depuis que j’ai vécu seul... trois ans bientôt... Le garni a bien
des avantages: point de soucis de ménage, la possibilité de changer sans
que ce soit une révolution...

Il parlait cette fois avec volubilité, et d’autant plus qu’il s’agissait
de futilités. Avez-vous remarqué quel dédoublement se produit chez les
gens, au seuil de paroles qu’ils redoutent de prononcer? Ils semblent
absorbés par l’inutile, s’épandent en bavardages: mais, en même temps,
ils ne cessent de penser à la chose qui seule importe, et préparent les
mots qui aideront à l’exprimer.

--Trois ans! répétai-je surpris. J’avais cru votre malheur de date plus
récente.

Il ne répondit pas, je doutai même qu’il eût entendu. Brusquement, il
venait d’appuyer ses coudes sur la table qui nous séparait et, de
nouveau, me regardait. Je crus encore lire en lui l’hésitation qui
m’avait frappé tout à l’heure et sans doute mesurait-il à ce moment si
l’évocation du passé dépasserait ou non ses forces. Puis, son visage,
déjà blafard, devint couleur de cendre; la résolution était prise.

--Tel que vous me voyez, commença-t-il lourdement, je cherche la
solution d’un problème... auquel ce qui me reste de vie est suspendu...
Disposez-vous d’une demi-heure?... Oui? C’est bien. Vous n’aurez d’abord
qu’à m’écouter... Le temps d’exposer les données... et après, grâce à
vous...

Je n’avais garde de l’interrompre. Je me contentais de suivre en
approuvant avec des signes de tête. Il poursuivit:

--Naturellement, c’est un récit cruel: vous me ferez plaisir en ne
posant pas de questions; les éclaircissements, s’il en est besoin,
viendront après... Pour arriver au bout, j’ai besoin d’aller d’une
traite... même, faites mieux: détournez vos yeux... Que je ne les voie
pas, comme maintenant, s’inquiéter de ce que je puis ressentir ou
craindre. Admettez que ce n’est pas moi qui parle, mais un inconnu, dans
la pièce à côté, et que vous le suivez à travers une cloison.

Il eut un sourire navrant.

--... A travers la cloison!... Tout à fait exact. Vous serez d’un côté,
moi de l’autre. Surtout, je vous souhaite de ne jamais me rejoindre.

Ainsi, dans un dessein que j’ignorais, il m’avait ramené pour me livrer
d’abord le mystère de sa vie douloureuse! Avouerai-je que devant ce
visage tragique qu’il me demandait de ne plus regarder, dans ce garni
désolé où régnait, en dépit de la fenêtre ouverte, un air oppressant et
lourd de drame, toute curiosité vaine m’avait déjà quitté? J’eus peur
seulement de profiter d’une confiance arrachée par un émoi accidentel.

--Un dernier mot avant que vous ne commenciez, interrompis-je: êtes-vous
assuré de ne jamais regretter vos confidences?

M. Lormier coupa d’une voix tranchante:

--Je vous prie de penser qu’avant de vous conduire ici, j’avais pesé mon
acte.

Alors, sans discuter, je fis ce qu’il souhaitait et détournai la tête.
Je n’avais désormais qu’à écouter. Quant à la cloison, dès lors que M.
Lormier décidait de parler, n’était-ce pas que nous allions l’abattre?




VII


Voici, rapporté autant que possible avec les couleurs diverses qui
l’animèrent, le récit de M. Lormier. Imaginez à votre gré la mimique et
l’accent. Je fus trop vite saisi par le fond pour m’arrêter à
l’accessoire. L’un a détruit l’autre dans ma mémoire.

«Dois-je, commença-t-il, rappeler l’unique visite que je vous aie
rendue, et les aveux qui s’y mêlèrent?... Non?... Alors, laissons cela.
A tort ou à raison, j’accusais un inconnu de me séparer de ma fille.
«Folie ou jalousie, deux choses qui vont de pair», prétendiez-vous. Je
partis, répliquant: «Ni l’un ni l’autre». Vous n’aviez pu parvenir à me
convaincre: et pourtant de notre entretien devait sortir un résultat
inattendu. Certain de ne pas me tromper, je vous quittai, résolu à ne
plus discuter les moyens. Après m’être contenté si longtemps de
renseignements accidentels ou d’intuitions, je rentrais décidé à
espionner ma fille!...

Le premier pas sur une telle route paraît toujours facile. On se dit:
«Je me contenterai d’une surveillance muette» et il semble que le fait
de regarder d’une manière continue ne changera rien au cours des choses.

Dès qu’on passe à l’acte, la réalité se venge et les ruines commencent.
Ce même soir, j’étais à peine de retour que déjà je mentais. Il fallait
donner à Geneviève l’apparence de plus de liberté: j’annonçai qu’à
partir du lendemain, je reprendrais mes travaux. «J’ai la nostalgie de
l’étau», déclarai-je. Ma fille aurait dû s’étonner: elle ne parut que
joyeuse. «Allons, dit-elle, tu as eu raison d’aller chez ce médecin: il
t’a rendu l’équilibre». Ainsi, avant même que rien eût commencé, chacun
prenait le rôle. N’importe! je me refusai à reculer: à dater de là,
j’entrai dans l’allée sombre et j’espionnai...

Pour la seconde fois, je prononce le mot. A le sortir dans sa hideur, je
me rends compte aujourd’hui qu’alors seulement débutait la folie dont
vous m’accusiez auparavant... Folie, en effet, d’employer de la sorte
des heures que je pleure maintenant avec des larmes de sang, et qui
étaient les dernières où j’aurais pu jouir de mon enfant! Quant au
résultat, nul. Je constatai que ma fille causait avec nombre de gens
dont aucun ne comptait. Elle allait à Notre-Dame se confesser à l’abbé
Valfour: mais quel rôle cet abbé aurait-il pu jouer? je ne le vois pas.
Ajoutez une ou deux courses de banques, car, devenue majeure, elle avait
désiré et obtenu de moi l’autorisation de gérer elle-même la fortune de
sa mère... et voilà le gain d’un mois de contraintes, de sorties à la
dérobée, de trahisons quotidiennes. En suivant comme jadis les seules
nuances du visage, j’aurais du moins vécu près de lui et,--qui
sait?--avec plus de résultats!

Aussi bien, ces nuances mêmes ne servaient qu’à exaspérer mon inquiétude
par leur diversité désolante, tellement qu’un soir, n’y tenant plus,
j’osai demander: «A qui penses-tu?»

Point de réponse...

Ah! ce fut une scène étrange! Tour à tour commandant et suppliant,
j’exigeais le nom, j’offrais d’aller chercher l’homme, je consentais
d’avance à pardonner, à disparaître... Elle, cependant, se bornait à
secouer la tête:

--Père, à quoi songes-tu? Quel délire t’a pris?

Quand je me calmai, nous n’avions rien obtenu l’un de l’autre;
toutefois, nous étions assez émus pour croire à l’avènement de temps
nouveaux. Puis, le lendemain, chacun reprit son souci profond: une fois
de plus, des cœurs douloureux s’étaient heurtés, la situation restait
pareille...

Ou plutôt non... Brusquement, la mélancolie de ma fille disparut. A la
tristesse accablée des jours anciens, succéda une gaieté fiévreuse qui
accrut mes appréhensions. Geneviève, maintenant, semblait soulevée par
une ivresse intérieure, un continuel bondissement de joie, une
impatience à dévorer les heures telle qu’en peut seule donner l’attente
victorieuse. Et celle-ci se prolongea une semaine, semaine interminable
durant laquelle j’attendais, moi aussi, mais autrement... Jamais, en
effet, je n’avais plus senti la chose planer sur nous. Je discernais le
battement sourd de ses ailes. J’étais sûr qu’elle venait, sûr qu’elle
nous emporterait...

Je me rappelle vous avoir alors rencontré, et un mot de vous me reste,
tant j’en perçus la tragique ironie: «Vous voyez bien que tout
s’arrange.» Prophétie admirable! Quarante-huit heures plus tard, voici
comment elle se réalisait:

J’étais dans mon laboratoire. C’était le soir. Soudain, la porte
s’ouvre, doucement, et j’aperçois ma fille, les traits décomposés,
méconnaissable... Aussitôt, je me jette vers elle:

--Qu’as-tu?

Elle tenta de sourire:

--Rien... je voulais simplement... enfin, je me décide à te demander
peut-être un sacrifice, en tout cas une chose à laquelle je tiendrais...
passionnément.

A ce mot, j’imaginai aussitôt qu’il s’agissait de l’_autre_. L’élan
coupé, j’eus à peine la force de balbutier:

--Explique-toi.

--Tiens-tu beaucoup à habiter Semur?

Toujours obsédé par la pensée de l’_autre_, je balbutiai encore:

--Avec toi, peu importe où je suis: pourquoi demander cela et que
veux-tu?

Je la vis frissonner; cependant, ses yeux ne tentaient pas de me
tromper:

--Je souhaiterais partir d’ici: j’ai un désir absurde de nous noyer dans
Paris...

L’_autre_ était-il donc parti aussi? Voulait-elle le rejoindre? Certes!
il m’était bien indifférent de quitter la maison, ou d’y rester! J’ai
toujours été sans racines, moi... Mais songez qu’en acceptant, j’allais
peut-être renouer la chaîne, au moment même où le hasard la brisait! Et
je n’eus pas le courage de dire tout de suite: «Faisons ce qui te
plaît», mais, au contraire, je biaisai:

--Pourquoi non? On peut y réfléchir... donnons-nous le temps.

Elle joignit les mains, suppliant:

--Justement, je voudrais qu’on ne réfléchît pas et partir... tout de
suite... après-demain, par exemple.

Grand Dieu! Était-ce moi qui me trompais? Une telle peur dans sa
voix!... Si, au lieu de rejoindre l’_autre_, elle cherchait au contraire
à lui échapper?... Du coup, je cessai d’hésiter:

--Après-demain, soit: à une seule condition.

--Laquelle?

--Dis-moi le motif de ton désir, le vrai...

Son regard vacilla, éperdu. Nous étions au bord de l’aveu, je le jure!
Cela ne dura qu’un millième de seconde: déjà elle s’était ressaisie.

--Père, murmura-t-elle, ne suffira-t-il pas de te le dire... à Paris?

Je fis un geste farouche.

--Le motif! je l’exige... il me le faut... sur l’heure!

Je n’achevai pas. Les mains tendues comme pour repousser les mots qui
pourraient suivre, elle avançait vers moi:

--Je t’en conjure!... là-bas seulement... Tu as ma parole... une parole
sacrée. En revanche, aujourd’hui épargne-moi... épargne-nous! Ne me
repousse pas, surtout, quand je ne demande qu’à me réfugier près de toi!

Alors, désespéré de sentir qu’elle souffrait, je ne savais pour quoi ni
pour qui, mais ivre à la pensée qu’enfin elle revenait s’abriter dans
mes bras, je l’étreignis.

Je ne me rappelle plus ce qui a suivi. Je criais:

--Quand tu voudras! Où tu voudras! pourvu que tu sois heureuse!

Et je connus la minute ineffable après laquelle on devrait mourir, car
la vie ne la donne qu’une fois, car son souvenir ne sert qu’à mesurer de
quel sommet l’on tombe, quand le désastre vient...

Notre départ eut lieu le lendemain. Les meubles suivraient, aussitôt
l’appartement trouvé.

Premières journées de Paris... Je suis en quête de logis et grimpe des
étages. Geneviève de son côté, et soi-disant pour aboutir plus vite,
fait de même. Nous ne nous retrouvions que le soir, harassés. La fatigue
m’anesthésiait. Sans elle, n’aurais-je pas senti que, déjà, sous des
formes différentes, le supplice recommençait?

Enfin, je crois avoir trouvé. J’amène Geneviève, lui demande si mon
choix lui convient.

--Oui, c’est parfait.

--Dans ce cas, je vais presser l’installation.

--Oui, cela vaut mieux.

--Comment! cela vaut mieux?... N’est-ce donc plus ce que tu souhaites?

--Oui, sans doute.

A chaque oui, un geste vague, indifférent; mais soudain, elle se
ressaisit, m’embrasse:

--Père! que tu es bon!

Je répète de tels mots parce que, devant eux, tout s’efface... Ce
jour-là, ils suffirent encore pour m’aveugler. Mais l’emménagement
terminé, nos tête-à-tête repris, quelle illusion garder? Non seulement
_l’autre_ nous avait rejoints; à la lettre, il dévorait ma fille!

Oui, jadis Geneviève me souriait encore de temps à autre: désormais
devenue sa proie, muet fantôme, elle demeurait accablée, immobile,
toujours absente. Je me disais: «Pourra-t-elle seulement continuer à
vivre?» A d’autres instants, soulevé de colère, j’avais envie de crier:
«Qu’attends-tu pour remplir ta promesse et m’éclairer?» Cependant ni
l’un ni l’autre n’ouvrait la bouche. C’était une contagion de silence.
En vérité, nous ne savions déjà plus qu’attendre encore, souffrir et
craindre! Oh! la folie d’escompter toujours l’avenir en méconnaissant le
présent! Que ne sommes-nous restés comme nous étions alors? Pourquoi ma
fille, fidèle à sa parole d’honnête homme, a-t-elle enfin parlé?

Ici, arriverai-je à poursuivre?

Elle parla... Depuis quatre mois bientôt, j’attendais cette heure...
Elle parla, et sa voix douloureuse m’arrivait du fond d’un abîme,
disant:

--Père, le moment est venu...

Le Christ, au jardin des Olives, a dû gémir de même: «Père! que votre
volonté s’accomplisse!»

Moi, j’écoutais sans soupçonner ce qui approchait, certain déjà d’être
au Calvaire. J’avais envie d’ouvrir les bras en croix!

Puis la massue qui s’abat:

--Père, pardonne-moi: je ne t’aurais jamais quitté pour un homme, mais
l’époux que j’ai choisi ne tolère pas de partage. Obéissons à Dieu qui
me veut toute à lui. Je ne résiste plus, je subis sa grâce, j’entre au
Carmel...

N’insistons pas. Que j’aie vécu cela sans être anéanti sur place me
confond. Saviez-vous seulement qu’on pût perdre son enfant sans qu’il
cessât d’être vivant! qu’à partir d’un jour donné, des pères sont
condamnés à se dire: «Ma fille vit dans une maison qui touche la mienne,
et je ne la reverrai jamais, fût-ce dans son cercueil!» Moi, je
l’ignorais... Je ne suis même pas sûr de l’avoir compris tout de suite.
Il faut du temps pour s’accoutumer à l’énormité du mal. Si on le
percevait en entier dès qu’il paraît, on cesserait de souffrir en
cessant de vivre, et l’on assure que la bonté de Dieu s’y oppose... Mais
je m’égare... Je ne veux que raconter des faits. Le reste, mon délire,
le conflit au cours duquel, trois semaines durant, nos misères se sont
heurtées, les larmes qui ont brûlé mes yeux,--car je pleurais, en ce
temps-là,--mes cheveux blanchis, tout cela n’est que l’accessoire.
Revenons à l’essentiel.

Un matin, je me réveillai dans un appartement vide. Enfin, _l’autre_
avait gagné la victoire. Geneviève était partie. Je n’avais plus
d’enfant...

Ensuite, un temps vague, aboli dans mon souvenir... Geneviève était
entrée au Carmel de Versailles. Je vendis mes meubles, mes instruments,
mes livres,--pour fuir le passé, j’aurais vendu jusqu’à mes
vêtements!--et je vins ici. C’était il y a trois ans: c’est d’hier.

Quand j’entrai dans ce garni, mon existence, ne pouvant être pire,
semblait aussi défier le sort. L’excès du désespoir a ceci de consolant
qu’on se croit à sa limite.

Ah! si ma fille s’était faite carmélite, j’étais bien devenu, moi, un
religieux laïque, dépouillé de tout, même de l’espoir en Dieu. Nul
intérêt à rien, un détachement absolu, le dégoût du bien comme du mal,
de la journée qui passe et du lendemain qu’on souhaite ne point voir.
Une seule chose vivait encore au milieu de ces ruines: la pensée que ma
fille était là,--tenez, on aperçoit d’ici le couvent,--qu’elle était là,
presque à portée d’appel, et que, cependant, elle était morte!

Au début, je tentai de la voir. Vous connaissez le rite. Les demandes
s’engouffrent dans un rideau qui double les barreaux; les réponses,
surveillées par une sœur écoute, ne répondent à rien. Pour savoir si
votre fille est heureuse, si elle est bien portante, si votre présence
lui est importune, rien d’autre qu’un son de voix. Encore celui-ci
n’est-il plus comme autrefois. Toutes les écritures de couvent sont
identiques, toutes les voix s’y ressemblent. A chaque visite,
j’assistais ainsi à l’effacement progressif de celle qui avait été ma
fille. L’ombre du cloître, comme celle de la nuit, dévorait par degrés
insensibles son apparence visible. Positivement, j’en arrivais à me
demander parfois si c’était encore elle qui répondait, ou une
remplaçante. Bientôt, découragé, je cessai de venir. Je n’assistai même
pas à la prise de voile. On m’assurait que ma fille était heureuse; que
demander de plus, et tous les pères ne devraient-ils pas renoncer à leur
enfant pour lui assurer pareille chance?

Hélas! monsieur, il paraît que je n’en étais pas là, puisque, non
content de repousser d’un cœur révolté ce dénouement bienfaisant, je me
suis mis à haïr Dieu!

Songez qu’un amant m’aurait du moins permis de voir ma fille! Tôt ou
tard, d’ailleurs, les hommes se lassent; un jour ou l’autre, ma fille
abandonnée me serait revenue! Tandis que Dieu!... un Dieu qu’on
n’aperçoit pas, qui n’existe pas, peut-être... un Dieu qui a pour festin
de choix la douleur humaine... ah! celui-là, quand lâcherait-il sa
proie? Il prend et garde tout.

Que de fois, alors, me suis-je rendu, l’après-midi, à la chapelle du
Carmel. J’y arrivais à l’heure de l’office, avec l’espoir que, parmi les
chants, je distinguerais, qui sait! le seul qui m’importât: mais, à
peine assis, je n’étais plus frappé que par le symbole du spectacle:
derrière une toile noire, des femmes s’obstinant à prier devant un
tabernacle qu’elles ne voient pas, et vide comme la nef. «Voilà donc,
pensais-je, pourquoi je n’ai plus de fille: un rideau l’empêche de
voir!» Et pris de rage, je repartais, puisque jamais ce rideau ne devait
se relever, puisque rien non plus ne peut suspendre l’appel à un Dieu
qui ne répond pas!...

Pardon... Je parle encore de moi. Quelque volonté qu’on en ait, on a
peine à faire abstraction de certains souvenirs. Et pourtant que sont
ceux-là, auprès du reste!...

Deux ans passèrent.

Le 10 juillet dernier, un mot de la Supérieure m’avisait que Geneviève
était tombée malade. On me mentait d’ailleurs: j’ai appris depuis lors
que, dès son entrée, la phtisie l’avait minée.

Je ne sais si vous imaginez exactement ce qu’est la situation d’un père
auquel on fait part du danger grave couru par sa fille, et qui, en même
temps, n’a ni le droit, ni la possibilité d’approcher d’elle? Durant une
quinzaine, je dus me contenter d’aller au couvent solliciter des
nouvelles. Nanti d’un bulletin verbal et sommaire, la famille ainsi
satisfaite, je n’avais plus qu’à repartir, laissant à des indifférents
la charge de soigner mon enfant. Libre à moi d’ailleurs de participer à
la joie mystique des religieuses qui me renseignaient. Une fin rapide et
pieuse n’est-elle pas la récompense suprême à laquelle toutes aspirent?

De retour ici, terré le reste du jour comme une bête touchée à mort,
libre encore à moi soit de me jeter par la fenêtre, soit de supplier la
divinité avec l’ardeur du sauvage qui conjure le tonnerre de ne plus
tonner. Ceci aurait de me rendre fou: même cette grâce m’a été refusée!

Enfin le 27 juillet, arrivé à l’heure habituelle, je fus accueilli par
la Supérieure en personne. Grâce à Dieu! sœur Thérèse du Sacré-Cœur
s’était heureusement endormie dans le Seigneur, au jour levant. Une
sainte de plus venait d’entrer dans le ciel. Vous le voyez, la mort
prise de la sorte n’est qu’allégresse. On se demande même pourquoi la
Bible en fait un châtiment.

Vous croyez aussi, peut-être, que j’ai tenté de rompre les barreaux qui
me séparaient du corps de ma fille? Je suis parti sans répondre, sans un
geste, sans une larme. Tout à coup j’étais devenu exactement pareil à ce
bois de fauteuil... insensible... je le suis encore. D’ailleurs, de quoi
me plaindre? Depuis si longtemps déjà, ma fille était morte pour moi!
Alors, n’est-ce pas, il n’y avait rien de nouveau, rien sinon que,
derrière le voile, les survivantes prieraient encore avec plus de
joie?...

Hé bien! non... Tout est changé: avant, je ne la voyais plus, elle était
perdue pour moi, mais _je la sentais vivante!_ Avant, ce n’était qu’un
couvent qui me la prenait, c’est-à-dire d’autres êtres humains capables,
comme vous et moi, de changer d’idée, et même de lâcher leur proie;
tandis que cette fois, _le voleur ne rendra pas!_ Un vol, voilà le mot!
et dans quelles conditions!...

Si rude que soit le jeu de la vie, il y a des conventions qui le
régissent. Les parents, par exemple, disparaissent avant les enfants.
L’inverse est une tricherie. Or, pour moi, la mort a biseauté les
cartes! Elle m’a volé, vous dis-je, contrairement aux règles, volé comme
on détrousse un provincial dans un tripot! Et il n’y a pas de police
pour interdire cela, pas de magistrat pour le punir!... Étonnez-vous,
maintenant, si des pensées atroces se lèvent dans mon cerveau! La vue
d’une mère avec son mioche me fait serrer les poings. Quand une jeune
fille passe, je me demande: «Pourquoi n’est-ce pas elle qui est morte?»
Je hais la jeunesse qui s’étale, les infirmes qui prennent au soleil la
place de ma fille: la lumière, la joie des autres me crucifient... Ce
n’est rien encore: retourné vers le passé, je prétends y traquer le
misérable que j’y pressens, et qui, sans se découvrir, nous a poussés,
elle et moi, sur le chemin où la mort attendait!...

Mais vous hochez la tête... Attendez! je n’ai pas achevé... Sans ce qui
va suivre, aurais-je tenté l’incroyable effort de ce récit, et que
feriez-vous ici?...

Trois jours après, je revenais du cimetière. Un homme se présente
ici,--un prêtre qui est, paraît-il, l’aumônier du couvent...

A sa vue, je fus tenté de refermer la porte. Bien que je ne le connusse
pas, j’aurais juré que lui aussi arrivait de là-bas: il portait encore
dans sa soutane des relents d’encens, de terre mouillée et de cire
mortuaire. Cependant, il insiste, exige presque d’être reçu: enfin il
pénètre, et le voici, là, exactement à votre place.

Il m’adresse d’abord de vagues consolations que je n’écoute pas,
s’excuse de me déranger dès les premières heures de mon deuil, puis
soudain s’interrompt: s’il est venu, c’est qu’il est chargé d’une
mission et a promis de s’en acquitter ce jour-là même.

--Voici, acheva-t-il, le papier que sur l’ordre de madame la Supérieure,
et en conformité du désir exprimé par votre fille, je suis chargé de
vous remettre. Lisez-le. Sachant ce qu’il contient, je compte qu’il vous
aidera dans votre épreuve. Il est le dernier acte d’humilité d’une
carmélite dont je n’ai jamais cessé d’admirer les vertus et,--je
voudrais au moins l’espérer,--la preuve éclatante qu’après Dieu, vous
avez eu la part de choix dans l’âme d’une sainte.

Il me tend l’enveloppe. Je la dépose sur cette table.

--C’est bien, monsieur l’abbé, je vous remercie.

Il attend un instant, croyant que je vais lire, mais je ne bouge point.
Après quoi, il se lève:

--Je comprends, monsieur, que vous préfériez être seul pour en prendre
connaissance. Que Dieu vous aide! Si vous le permettez, je reviendrai
dans quelque temps.

La porte bat: je me retrouve seul. Et je contemple l’enveloppe blanche
sur laquelle mon nom n’est même pas écrit, cette enveloppe qui,
paraît-il, vient de ma fille, où elle a mis peut-être sa vraie pensée,
où je trouverai, m’assure-t-on, ma première consolation.

Près de quarante-huit heures s’écoulèrent, le croiriez-vous? durant
lesquelles je n’y touchai pas, tant j’avais l’effroi de ne trouver que
des phrases pieuses, l’espoir d’y découvrir que j’étais encore aimé, et
une crainte sourde de me heurter à de nouvelles douleurs.

Enfin, vaincu par le désir d’approcher une dernière fois ma fille, je
sortis, en tremblant, le feuillet, et je lus.

Que je dise tout de suite que je n’ai plus la possibilité de montrer
cette lettre, cette confession plutôt: je l’ai brûlée. Elle n’était pas
d’ailleurs de la main de Geneviève, trop faible déjà pour écrire
elle-même. Le contenu, cependant, en reste gravé là... Il y a des
phrases qu’on lit une fois et qui s’impriment au fer rouge. Ces phrases,
non plus, je ne les répéterai pas. Trop souvent, depuis lors, je me suis
demandé s’il n’eût pas été mieux de les ignorer!... En revanche, pour
vous éclairer, il est nécessaire de résumer l’essentiel...

Et d’abord, ma fille me demandait pardon! oui,--pardon de m’avoir
quitté, pardon de s’être dérobée à l’immense tendresse qu’elle savait
lui être donnée, pardon de n’avoir pas dit comme elle me la rendait...

Je sais bien qu’à la veille de sa vêture, elle m’avait écrit les mêmes
choses: mais alors, elle obéissait à une règle, tandis que maintenant
rien ne l’obligeait à rappeler ainsi notre passé, rien surtout ne
l’obligeait à le justifier. Or, monsieur, la suite n’avait pas d’autre
objet.

Acte d’humilité, avait dit l’aumônier. Suprême élan de contrition?
possible encore... Avant tout, besoin de m’expliquer, à moi le père,
pourquoi j’avais été torturé et quelle fatalité supérieure dicte les
événements.

Si ma fille, en effet, est morte carmélite, si vous me voyez là,
dépouillé, solitaire et révolté, c’est que ma fille, ayant cru tuer une
âme, n’a vu, pour la racheter devant Dieu, qu’un sacrifice possible: le
sien. Supposez une seconde qu’il n’y ait pas eu _l’autre_, ma fille
n’eût jamais été religieuse, je n’aurais pas souffert, et probablement
je bénirais la vie. Laissons de côté la phraséologie pieuse, les remords
de pécheresse accablée sous le fardeau d’une faute problématique, que
reste-t-il de la confession de ma fille? _L’autre_. Car, à Semur, mes
yeux avaient bien vu. De toutes les forces de son être, ma fille adorait
_l’autre_! A la suite de quel drame _l’autre_ a-t-il disparu en menaçant
de se tuer, comment ma fille a-t-elle perdu sa trace, cru la menace
réalisée, comment surtout en est-elle venue à se traiter en justicier?
je l’ignore; et à quoi bon d’ailleurs? Ah! si seulement elle m’avait
alors ouvert son cœur, ensemble, n’est-ce pas? nous aurions vu clair,
j’aurais dissipé ces folies: je lui aurais ramené _l’autre_, à coup sûr
demeuré bien vivant! tandis que maintenant... Maintenant, monsieur, ma
fille est morte, je voudrais être mort, et c’est _un autre_ qui a fait
cela, _un autre_ dont ma fille a probablement ignoré ce qu’il est
devenu, _un autre_ dont je ne connais toujours pas le nom... Auparavant
j’accusais Dieu: désormais, je dois accuser, haïr dans le vide!

Ainsi, quelque part un homme existe, que ma fille a aimé, qui a dédaigné
ma fille, pour lequel ma fille a tout sacrifié, y compris moi: et cet
homme m’échapperait? Allons donc! dussé-je y consumer ce qui me reste de
fortune et de vie, je prétends, j’exige de l’atteindre!

Comprenez-vous aussi pourquoi vous êtes là, pourquoi vous m’écoutez?

Depuis deux mois, je fouille le passé, je scrute, je tâtonne... Ah! tous
les gens que nous avons pu connaître, comme je les ai déjà interrogés,
soupçonnés, jaugés!... Rien encore, pas même la pauvre lueur qui, sans
éclairer, marquerait au moins la voie! Et voici que, soudain, vous
reparaissez... vous qui avez dû savoir... qui savez peut-être... Du
coup, j’ai vu l’horizon se rouvrir. Il me semblait que ma fille
elle-même vous amenait pour mettre fin à ma dernière angoisse. Elle
était là, me commandant de ne rien omettre, assurée d’éclairer ainsi vos
soupçons, ou mieux, de justifier votre certitude. Alors, à votre tour!
Quand on a été mêlé comme vous à la vie quotidienne d’une ville, on
n’ignore rien de ce qui s’y passe. Je sens, je suis sûr que vous, du
moins, n’hésitez pas... Donc, répondez! qui est _l’autre_? A qui dois-je
l’enfer où je descends? Oh! ne détournez pas les yeux... Même si c’était
vous, par hasard, vous ne devez pas vous taire! parlez... j’ai tout
dit... j’attends...»




VIII


Arrêtons-nous un instant, avant de poursuivre la scène.

Il est clair que n’importe quel auditeur eût senti son indifférence
fondre au rayonnement de douleur qui émanait de M. Lormier. Qu’était-ce,
quand on avait mesuré, comme moi, la passion jalouse dont ce père avait
vécu?

Admirez aussi l’ingéniosité de la souffrance, une fois la blessure
faite, à se renouveler. Quelle gradation savante! Pour une indisposition
sans gravité, j’avais vu M. Lormier trembler d’épouvante à la pensée de
perdre sa fille: il l’avait maintenant perdue deux fois. A un autre, qui
eût aimé son enfant d’une manière ordinaire, cela ne serait pas arrivé;
mais au père exceptionnel, l’exceptionnelle aventure. Pour être choisi,
il suffit qu’on soit entre tous le plus apte à goûter l’amertume du
breuvage...

Restait qu’au milieu de tant de ruines, un vague désir agitait le cœur
du malheureux. Que ce désir fût ou non déraisonnable, il était. A tort
ou à raison, M. Lormier voulait connaître _l’autre_. Allais-je lui
répondre, et m’abandonnant à mon tour à l’intuition qui, brusquement,
illuminait mon esprit, devais-je, pour l’apaiser, lui livrer celle-ci?

Ici, en effet, se place pour moi une série de phénomènes mentaux que je
ne tenterai pas d’expliquer et dont il me suffit que je les aie subis.
Et d’abord, à peine M. Lormier achevait-il son récit, que, brusquement,
une image avait surgi devant mes yeux: La Gilardière.

Pourquoi lui? quelles preuves en apporter? Un seul jour, il avait passé
devant nous, et mademoiselle Lormier avait semblé ne pas le voir. Une
autre fois, M. Lormier en avait parlé et c’était pour en dire du mal,
précisément sur la foi de sa fille. Enfin La Gilardière parti, les
Lormier étaient partis à leur tour: coïncidence, rien de plus.

Cependant, aujourd’hui encore, j’ai la conviction de ne pas errer: La
Gilardière dut être _l’autre_. Si, comme l’imaginait M. Lormier, sa
fille m’avait conduit ici pour l’éclairer, elle faisait mieux encore:
elle me criait le nom! Je ne pouvais pas ne pas l’entendre!

Mais il y a plus: à la minute même où ceci s’imposait à moi, alors que
j’allais ouvrir la bouche pour accorder à M. Lormier le pauvre
soulagement momentané qu’il mendiait à grands cris, aussi impérieuse que
la suggestion du nom, une force intérieure m’ordonna de me taire.

Le comprenne qui voudra! il semblait positivement que la lumière ne
m’eût été révélée que pour mieux la préserver. Mademoiselle Lormier
serait apparue soudain pour me commander le silence, que j’eusse senti
la même impossibilité à livrer ce que je tenais désormais pour certain.
J’ignore si les morts parviennent à nous parler: s’ils le font, ce ne
peut être que de cette manière invisible et secrète, sous forme d’une
volonté à laquelle on désespère d’échapper... Et c’est ainsi que,
voulant de toute mon âme satisfaire M. Lormier, je tentai au contraire
de lui brouiller la piste; quand il eut jeté: «Parlez, j’ai tout dit,
j’attends!» ce ne fut pas non plus le nom de La Gilardière que je
prononçai, mais des paroles qui m’étonnèrent moi-même, tant elles
m’étaient étrangères.

--Hélas! cher monsieur, il était écrit que je vous apporterais une
désillusion nouvelle. Après votre récit, et m’efforçant d’en tirer des
conclusions, je ne rencontre qu’une pensée, plus désespérante qu’utile.
Non, _l’autre_, comme vous le nommez, n’habitait pas Semur. Vivant à
Semur, pour habile qu’on l’imagine, il n’aurait pas esquivé les
curiosités d’alentour. Ouvertement ou non, on aurait parlé de lui. Or,
j’affirme que jamais je n’entendis prononcer un nom en même temps que le
vôtre. Bien mieux, j’ai toujours été surpris du silence total dans
lequel on vous laissait. La malignité des petites villes a des instincts
sûrs: il est probable que, dès le premier jour, on vous a sentis occupés
ailleurs... Ailleurs est le terme exact: croyez-moi, _l’autre_ vivait
ailleurs, probablement à Paris, ou plus loin encore... Ailleurs, ce peut
être la France, c’est partout... Mais qu’est-ce qu’une recherche
destinée à se perdre ainsi à travers le monde? Ne serait-il pas plus
sage d’envisager tout de suite la déception qu’elle doit donner et de
renoncer à poursuivre un mystère, que, sauf le cas d’une chance bien
improbable, on ne saurait atteindre?

J’évitais en parlant de rencontrer le regard de M. Lormier. En revanche,
je pouvais suivre sur sa poitrine le rythme de ses impressions. Après
avoir été suspendu un instant, le souffle de M. Lormier recommença,
d’abord doucement, puis de plus en plus rapide. Quand j’achevai, j’eus
l’impression que le corps tout entier se ramassait pour un élan. Je
m’attendis à un bond. Il ne bougea pas.

--Ainsi, vous estimez, vous, que _l’autre_ est à Paris?

Je hochai la tête, et toujours sans regarder:

--J’ai dit Paris... ou ailleurs.

--C’est tout ce que vous trouvez?

--Tout... je le regrette...

Les épaules se levèrent; un sourire sardonique contracta la bouche:

--Mon compliment! vous êtes discret.

Je ne pus maîtriser un tressaillement:

--Pourquoi discret?... ignorant suffit.

Il fit quelques pas dans la pièce, l’air songeur. Revenu ensuite vers
moi, il s’arrêta. Je me sentis dépouillé par un examen aigu.

--Et pourtant, reprit-il, je lis dans vos yeux que vous gardez quelque
chose que vous ne voulez pas dire!

Effrayé par sa clairvoyance, je compris en même temps qu’il prétendait
passer outre à mes défaites. Je n’avais qu’à faire front.

--En effet, répliquai-je résolument, il y a autre chose, mais je
m’abstiens de le formuler, crainte de vous blesser.

Il secoua les épaules ironiquement:

--En serais-je là que quoi que ce soit puisse encore me blesser? Je ne
le crois pas vraiment... Hé bien?... reprit-il, voyant que je tardais à
m’expliquer.

--Supposons, dis-je, que vos recherches aient abouti, que vous
connaissiez _l’autre_... A quoi cela vous avancera-t-il?

Ses joues devinrent pourpres:

--Vous oubliez que cet homme a tué ma fille!

--Mais s’il est mort lui-même, ou disparu?

--Il ne l’est pas: les gens de sa sorte ne passent jamais à l’acte!

--Cependant, c’est possible.

--Non.

--Soit: admettons-le vivant. Alors, que ferez-vous?

Je vis, comme auparavant, son corps se ramasser pour un élan et toujours
sans bouger.

--Ce que je ferai? J’irai à lui, où qu’il soit. Face à face, je le
confronterai avec son œuvre, puis...

Les mots s’arrêtèrent dans sa gorge. Je ne le laissai pas achever.

--Et puis, déclarai-je froidement, vous rappelant que votre fille l’aima
au point de vous sacrifier à lui, vous prendrez la fuite, avec le
remords d’en avoir trop dit et la pensée que mieux valait respecter le
dernier vœu de celle qui, jusqu’au bout, souhaita le laisser inconnu!

Il m’écoutait peut-être. Il tentait surtout de découvrir sous mes
phrases la réticence qu’il était assuré d’avoir surprise tout d’abord.
Après que j’eus achevé, il attendit encore un peu afin de s’assurer que
je n’ajouterais rien, puis d’une voix coupante:

--Non, répliqua-t-il, je ne fuirai pas. Je ne croirai pas non plus que
ma fille me désapprouve. Il faudrait pour cela que les morts ne fussent
pas morts, et ils le sont... tout à fait... Où serait la justice, si les
vivants renonçaient à l’établir eux-mêmes? Songez à l’_autre_ qui ne
sait rien, ou qui s’en moque, et qui est heureux!

Et approchant de moi soudain:

--... Car vous ne niez plus qu’il vive, n’est-ce pas?

Je me redressai avec violence:

--Je l’ignore absolument!

--Il vit, et vous savez où!

--J’affirme...

--Ah! plus de faux-fuyants; je veux le nom, le lieu...

--Faut-il jurer que je ne les soupçonne pas?

--Allons donc! voici là, dans vos yeux, la lueur qui me renseigne. Mon
récit ne vous a rien appris: vous saviez tout!

--Vous rêvez.

--Je vois!

Nous parlions désormais sans mesurer les mots. Je me demandais où nous
allions, quand le timbre retentit dans l’antichambre.

--Quelqu’un! murmurai-je, le cœur bondissant à la pensée d’un arrêt dans
le duel qui s’engageait.

M. Lormier regarda machinalement la pendule.

--Ce n’est personne: c’est la femme de service; elle passe à cette
heure-ci.

Et précisément parce qu’il s’agissait d’une chose habituelle, il trouva
naturel de s’interrompre pour aller ouvrir: tant, aux instants les plus
tragiques, nous demeurons serviteurs du geste coutumier.

Laissé seul dans la pièce, j’aspirai l’air comme on boit un verre d’eau.
Si l’arrivée d’une femme de service n’était point la diversion espérée,
elle apportait du moins un répit. Quand, dans quelques instants, le
débat reprendrait, nous aurions eu le temps l’un et l’autre de nous
ressaisir. Les emportements soudains risquent seuls de déchirer les
voiles.

Cependant M. Lormier, ayant passé dans l’antichambre, approchait de la
porte. Je perçus le gémissement de la serrure qui tournait sous sa main
irritée. J’attendis ensuite le renvoi de l’importune. Un dialogue bref,
au contraire, me parvint:

--Vous, monsieur!

--Au moins, ne suis-je pas indiscret?

--Si... non... enfin, peu importe. Entrez.

Puis des pas qui piétinent, s’emmêlent, semblent traîner comme la pensée
qui les dirige... Avez-vous noté avec quelle précision des pas,
s’agît-il de traverser un couloir, révèlent un accueil, l’embarras de
celui qui tombe mal, l’impatience de celui qu’on dérange?

--Passez, monsieur.

--Après vous.

Et M. Lormier reparut. Un prêtre le suivait.

Il entra, timide, petit, les épaules effacées, son corps maigre perdu
dans une soutane trop vaste, sans autre souci visible que celui d’éviter
les meubles et de trouver un coin obscur où s’abriter. Bien qu’il ait dû
m’apercevoir dès le seuil, il ne parut remarquer ma présence qu’une fois
arrivé à la place qu’il s’était choisie, et, alors, son embarras
redoubla. Tout en m’adressant une salutation suppliante, il balbutia:

--Ah! voilà qui confirme mes craintes... je dérange...

--Point du tout, répliqua M. Lormier; monsieur est un ami d’autrefois,
notre médecin, à Semur.

Puis, me désignant le prêtre:

--Je vous présente monsieur l’aumônier... Aumônier du Carmel, bien
entendu...

Je repris ma chaise; l’abbé s’installa de l’autre côté de la table; M.
Lormier, lui, venu devant la cheminée, resta debout, et aucun n’ayant
envie de commencer, nous attendîmes...

Brusquement l’irruption de ce tiers, si humble, modifiait tout. M.
Lormier, l’air absent comme au début de notre rencontre, semblait avoir
oublié ses projets. L’abbé souriait ingénument pour se donner une
contenance. Moi-même, je savourais l’imprévu d’une accalmie, qui, si
brève fût-elle, nous rendait au sang-froid. La pièce où nous étions
ressemblait à ces maisons où un malade agonise: les voix se taisent, les
pas se font discrets, et les cœurs battent affolés...

Je profitai de l’arrêt pour examiner l’abbé plus à loisir. A y mieux
regarder, il me parut un personnage singulier: des yeux pâles, des joues
couperosées, un nez volontaire qui descendait en flèche vers une bouche
morne et encadrée de lèvres sereines, le tout faisant l’exacte
contre-épreuve de M. Lormier. Au repos, on oubliait l’incertitude du
geste pour l’ascétisme du visage; l’expression d’anxiété peureuse se
muait en immobilité réfléchie.

M. Lormier et moi nous obstinant à ne rien dire, il fallut bien pourtant
que le troisième se décidât.

Prenant donc son parti et roulant d’un air gêné son chapeau dans ses
mains, l’aumônier débuta:

--Je tenais d’autant plus, monsieur, à vous rendre mes devoirs que ma
première visite ne comptait pas, étant uniquement consacrée à une
fonction de fidèle commissionnaire.

Ainsi, il n’était pas revenu depuis le jour de l’enterrement.

--Puis-je espérer, poursuivit-il avec effort, qu’aujourd’hui votre cœur
est un peu moins meurtri, sinon en voie d’apaisement? Le désespoir où je
vous ai trouvé, n’a pu qu’être adouci par la certitude que votre chère
fille est au ciel. Je compte beaucoup sur l’intercession de sœur
Thérèse. Priez-la souvent, comme je le fais moi-même... et vous
verrez...

Le silence reprit, accablant. Les yeux du prêtre erraient avec angoisse
autour de la chambre, en quête d’une réponse qui ne venait pas. On le
sentait découragé de poursuivre. Il ne parlait que par devoir.

--Qu’est-ce que je verrai? reprit enfin M. Lormier.

Lui aussi contemplait les murailles: évidemment, il posait la question
sans se soucier d’une réponse.

--Peu à peu, le fardeau s’allégera: Dieu aidant, vous vous résignerez.

--Oh! pour cela, monsieur l’abbé, je n’ai besoin de personne. Comment ne
pas se résigner à ce que l’on _sait_ ne pouvoir changer? riposta M.
Lormier.

Il s’était tourné vers le prêtre avec une sorte d’irritation. J’en avais
fait autant, comme pour m’associer à des paroles qui résumaient si bien
ma propre pensée: seule compte la douleur qui _se sait_ définitive. Sans
paraître remarquer notre mouvement, l’aumônier hocha la tête:

--Je me fais mal comprendre. J’ai entendu par «se résigner» accepter
avec reconnaissance le don divin qui nous est accordé sous les espèces
de la souffrance.

M. Lormier eut l’air de balancer entre l’étonnement d’un pareil propos
et le découragement de parvenir à être compris à son tour:

--En ce cas, en effet, monsieur l’abbé, n’attendez pas de moi pareil
effort.

--La foi, pourtant...

--La foi est un don que je n’ai jamais eu beaucoup, mais qui m’échappe
entièrement aujourd’hui.

--Votre chère fille m’avait dit cependant... j’avais cru... c’est un
malheur, monsieur... oui... le plus grand de tous!

--J’en supporte tant d’autres, que, dans le nombre, celui-là ne compte
pas, dit encore M. Lormier.

Et l’on eut la certitude qu’il n’ajouterait rien. Désormais, il avait
résolu d’ignorer cet homme qui, ayant renoncé à la paternité et ne
risquant pas d’être dépouillé, affichait sans grâce une intolérable
sécurité. Je ressentis au contraire une impression inverse. Il me
semblait que grâce à lui,--qui en avait parlé pourtant si peu,--le
souvenir de la morte tendait à s’installer au milieu de nous, d’une
manière concrète. Sans doute nous nous trompions l’un et l’autre; cela
suffisait pourtant à nous donner l’apparence absorbée de gens qui,
écoutant leurs pensées, se détachent de toute conversation.

Un nouveau silence ayant suivi, dont rien ne permettait d’entrevoir la
fin, l’abbé, de plus en plus gêné, et toujours roulant son chapeau, se
pencha cette fois de mon côté:

--Monsieur habite encore Semur?

--En effet.

--Bien agréable ville, dit-on.

--Charmante.

--Vous y étiez déjà, naturellement, du temps de M. Lormier?

--J’étais même son médecin, comme il le rappelait tout à l’heure.

--Alors, vous avez connu aussi sœur Thérèse du Sacré-Cœur, quand elle
était dans le monde?

Vous suivez, n’est-ce pas? ces questions et ces réponses que nous
jetions dans le vide de la pièce. Rien de plus inoffensif, en apparence.
A moins de gémir sur le temps, quels autres propos tenir? Cependant,
grâce à eux, nous courions à l’abîme!

L’abbé n’avait pas terminé sa phrase que déjà M. Lormier intervenait:

--En effet, le docteur a connu ma fille, beaucoup plus que vous ne le
pensez: il sait même qui est l’_autre_!

Incertain, l’abbé releva la tête pour considérer M. Lormier. Il
cherchait à comprendre.

--C’est vrai, dis-je à mi-voix, j’oublie que vous ignorez... M. Lormier
désigne ainsi la personne à laquelle sœur Thérèse fait allusion dans ses
dernières confidences; mais, contrairement à ce qu’il suppose, je ne
pourrais lui fournir aucun renseignement à ce sujet.

--Ah! répondit l’abbé, du moment que vous êtes au courant des
confidences de sœur Thérèse, je me permettrai de remarquer qu’il y faut
moins voir l’expression d’une réalité positive que celle d’une admirable
humilité et de touchants scrupules.

Il s’adressait à moi; néanmoins, il s’exprimait comme si son conseil
devait aller ailleurs, et sa voix avait pris une assurance qui m’étonna.

--Compris, dit M. Lormier; si bien que, venus l’un et l’autre m’offrir
des consolations dont je n’ai que faire, vous êtes résolus à ne point
répondre à la seule question qui m’intéresse!

Une double exclamation suivit:

--Quoi, monsieur! vous cherchez...

--Allons-nous recommencer?

--Si je ne prétendais pourtant connaître enfin la vérité, vous aurais-je
laissés entrer chez moi? s’écriait de son côté M. Lormier.

Puis, tragique, tant son ironie demeurait glacée:

--Avouez, poursuivit-il, que la situation est pour le moins piquante.
Nous sommes trois ici, dont deux étrangers. Un drame intime a ruiné la
vie de ma fille et la mienne. Qui devrait être au courant, sinon moi, le
père? Point! Seuls, les étrangers possèdent ce privilège. Le docteur,
j’en ai la conviction, sait tout. Quant à vous...

--Moi? interrompit l’abbé.

--Oui, vous... osez nier que vous ayez été le confident de ma fille!
Bien mieux, du jour où elle devint votre pénitente, ai-je rien connu
d’autre que ce qu’il vous a plu de l’autoriser à me dire?

Durant une seconde ensuite, on n’entendit rien d’autre que le bruit
léger de nos souffles. A nous voir ainsi, muets et immobiles, il
semblait que nous attendissions l’arrivée d’un être chargé de dissiper
les ténèbres au sein desquelles nous étouffions. Et, tout à coup, je
crus en effet qu’il entrait! L’abbé enfin se levait. Une volonté
contenue redressait son corps peureux. Il commença d’une voix sourde,
bien que libérée déjà des incertitudes antérieures:

--Avant tout, monsieur, permettez-moi de relever une erreur que votre
ignorance de nos règles suffit à excuser, mais qu’il importe de chasser
de votre esprit. Si j’ai bien saisi le sens de vos dernières paroles,
vous supposez que j’ai demandé à ma pénitente le nom de celui qui...
avait pu jadis l’intéresser. C’est là une assertion gratuite. C’est
aussi croire qu’un confesseur, digne de ce nom, s’intéresse à autre
chose qu’au seul pénitent dont il reçoit les aveux. Au risque de vous
surprendre, j’atteste devant Dieu que si votre fille avait été tentée de
prononcer un nom, je lui aurais imposé silence. Au tribunal de la
pénitence, chacun s’occupe de soi: la Providence s’avise du reste!...

Dès le début, je le répète, si les mots marquaient encore une certaine
hésitation, l’accent, tour à tour âpre et mollissant, oscillait déjà
entre la timidité qui s’efface et une ardeur profonde qui brise son
lien. Mais à ce point, que dire de ce que nos yeux aperçurent? Rejetant
le masque, un homme nouveau, le véritable à coup sûr, venait de
paraître. Plus de mièvreries, plus de douceurs: un front altier, des
lèvres impérieuses, un regard dont le poids obligeait les nôtres à
baisser, un ton de maître... C’était une transformation telle qu’on
hésitait à en admettre la réalité, telle encore qu’il eût été impossible
d’interrompre ou de ne pas écouter. On se demandait: «Est-ce toujours
lui?» On ne pouvait y croire, et déjà on savait qu’on devrait obéir.

Il poursuivit:

--Au risque de vous surprendre une seconde fois, j’atteste aussi que si
l’idée de chercher à votre tour le nom de cet homme vous est venue, vous
y renoncerez aujourd’hui, demain peut-être, d’ici peu à coup sûr... Ceci
pour une raison bien simple, et qui, si elle ne vous touche aussitôt,
l’emportera quelque jour et malgré vous. Si je vous en priais au nom de
votre fille, dont je fus, c’est exact, le suprême confident,
oseriez-vous me résister? Hé bien! je vais plus loin: assuré de
remplacer ici une morte qui ne peut se défendre, et certain de rester
l’exécutant fidèle de sa volonté, je vous intime l’ordre de laisser
intact un mystère qui doit vous être sacré, comme la mémoire même de
celle qui l’a gardé!

Entamée dans le silence, l’injonction s’éteignit de même. Prononcées par
un autre, je venais d’entendre précisément les raisons qui, auparavant
et dans l’intime de mon être, m’avaient obligé à me taire. Mais avec
quelle puissance elles avaient retenti! Après cela, qu’ajouter? M.
Lormier, lui-même, devait avoir compris que la lueur à laquelle il
tentait de raccrocher sa vie, allait s’éteindre et je le vis quitter sa
place pour errer indécis, un long moment. Toutefois, de tels désirs ne
meurent pas sans soubresauts.

--Ainsi, murmura-t-il enfin, il vous paraît naturel, monsieur l’abbé,
que je sois devenu ce que je suis et que j’ignore, pour jamais, à qui je
le dois?

Il y eut dans la réponse le même accent d’autorité:

--Peu importe, monsieur, d’où vient la souffrance. Le plus souvent,
celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne pas ce qu’il a
fait. Une seule chose compte: la souffrance en elle-même, et le mérite
qu’elle nous acquiert.

Une dernière colère souleva M. Lormier contre la formule implacable.

--Dites tout de suite que la souffrance est un bienfait!

--Une semence divine, oui, monsieur.

--Parce que vous croyez en Dieu!

--Parce que j’ai toujours vu la vie naître, grandir, et ne subsister que
par la souffrance.

--Il suffit, monsieur l’abbé: contemplez donc une fois au moins un homme
en qui la semence divine a fait germer le goût du néant et la haine de
la vie. Du sommet où je suis, on juge la réalité à sa mesure. Ma fille
s’est sacrifiée pour rien. Ma douleur ne sert à rien. Un temps de
douleurs entre deux riens, voilà l’histoire de tous, la mienne
aujourd’hui, la vôtre demain...

L’abbé interrompit doucement:

--Non, monsieur, puisque je crois à la vie éternelle.

--Tant mieux pour vous! Chimère ou mensonge sont en effet les seuls
refuges de l’homme. Au surplus, et quoi que je décide au sujet de
_l’autre_, je vous supplie de ne plus revenir. Vous êtes ici... et je
suis là... (il montrait les angles opposés de la pièce). Alors,
n’essayons pas de nous rejoindre... et quittons-nous.

M. Lormier se tourna vers moi:

--Et vous aussi, docteur, allez-vous-en. Vous avez préféré mentir, ou
vous taire, ou peut-être tous les deux. Je ne vous en veux pas. Le rôle
normal des bêtes humaines est de se torturer, même par pitié. Je ne me
plains pas non plus; simplement, pareil au chien qui va mourir, je
demande à rendre le dernier souffle à l’abri des regards, et
solitaire...

Après cela, il se tut. De nouveau, il y eut un grand silence. L’abbé,
immobile, semblait redevenu le pauvre homme du début, timide et
incertain. Moi, je m’étais levé, hésitant à obéir, et percevant avec
découragement l’inanité de nouvelles paroles.

Je ne me rappelle plus ensuite quels furent nos adieux. Il est possible
que l’abbé ait dit:

--N’importe! je reviendrai.

A quoi M. Lormier dut répondre avec effroi:

--Que m’apporteriez-vous?

Puis, je me revois tenant la rampe de l’escalier. En avant de moi,
l’abbé, qui descend, balaye les marches avec sa soutane flottante.
Derrière, la porte de M. Lormier est demeurée entr’ouverte, probablement
pour permettre à la fille de service, quand elle viendra, d’entrer sans
déranger. On ne voit plus M. Lormier; mais ce qui paraît du garni devenu
son refuge, clame la détresse. J’ai l’impression de laisser derrière moi
la plus grande douleur humaine que j’aie encore connue, et je me
demande: «A quoi sert-elle?»

Oui, à quoi bon tant de souffrance? Où mène-t-elle? Vous prétendiez en
commençant qu’elle épure et perfectionne: par elle M. Lormier n’a appris
que la révolte, l’envie et l’incrédulité. Singulière moisson, si la
semence est divine! Pourquoi d’ailleurs Lormier plutôt que vous, ou moi,
ou n’importe qui? Le dieu qui préside au choix est-il le hasard aveugle
ou un roi cruel qui s’ennuie? Maintenant que le temps est écoulé, comme
je comprends aussi qu’au naufrage d’une pareille existence une seule
pensée ait d’abord survécu: vérifier ce qu’était devenu _l’autre_. Le
bonheur de _l’autre_! voilà bien le corollaire attendu, qui eût complété
l’injustice universelle... Mais n’ai-je pas, moi-même, et le premier,
contribué à priver Lormier d’une satisfaction si dérisoire? Quand
j’affirmais que tous, spontanément et sans volonté de mal faire, nous
fabriquons de la douleur pour ce qui nous approche!

Si maintenant vous souhaitez apprendre ce qu’est devenu M. Lormier, je
dois avouer que je l’ignore. Est-il mort comme il souhaitait «à l’abri
des regards et solitaire»? Peut-être. Vit-il toujours? Il est
possible... Et ceci aussi m’est un remords: des deux hommes qui le
quittèrent ce jour-là, n’étais-je pas celui qui devait dire: «Je
reviendrai», plutôt que l’abbé?

Au fait, j’oublie que je n’en ai pas fini avec lui.

Sur le trottoir, et au moment de nous séparer, je l’entendis murmurer de
sa voix tremblotante et gênée:

--Croyez-moi: sa fille le gardera demain comme elle le fit aujourd’hui;
le dernier mot n’en est pas dit...

--Quel dernier mot?

Il ne répondit pas. Alors, cédant malgré moi à une curiosité absurde:

--En tout cas, monsieur l’abbé, très intéressé par notre rencontre,
pourrais-je apprendre à qui j’ai eu l’honneur...

Il m’interrompit précipitamment:

--Abbé Manchon... aumônier du Carmel.

Puis reprenant son idée interrompue:

--Le dernier mot, le voici: le malade crie sous le bistouri, mais après,
longtemps après parfois, le mieux commence et la guérison suit. Au
revoir, monsieur.

Je ne tentai pas de le rappeler pour l’interroger: tout à coup cette
idée venait de me clouer au sol que le confident de sœur Thérèse du
Sacré-Cœur, le prêtre résolu à sauver M. Lormier, était le frère de La
Gilardière! Calcul suprême d’une amoureuse devenue sainte? vaine
coïncidence, ou jeu encore d’un destin avide de préparer de nouvelles
souffrances? A vous de choisir: on ne saura jamais!




UN AUTRE RÉPOND


Bien que nous eussions suivi sans l’interrompre le long récit de Pierre
Duclos, je n’avais pas tardé à m’apercevoir d’un changement considérable
dans la curiosité de Tinant. Condescendante au début, elle était devenue
bientôt plus attentive, puis, à mesure qu’on avançait, véritablement
passionnée, comme si les faits racontés lui fournissaient un tribut
personnel. Je ne fus donc qu’à demi surpris quand, Pierre ayant achevé,
j’entendis Tinant demander:

--Est-ce tout ce que tu sais? Tu en es vraiment resté là?

--Sans doute: pourquoi aurais-je caché quelque chose?

Un sourire de triomphe éclaira le visage de Tinant:

--Hé bien! mon cher, tes curiosités ne resteront pas où elles en sont.
J’avais promis, quel que fût l’exemple que tu donnerais, d’en apporter
un second où la souffrance produirait des résultats inverses: preuve que
ce bienfait divin est pour le moins incohérent dans ses effets. Je ne me
doutais pas que l’occasion se présenterait si belle! C’est ton histoire
que je vais recommencer.

--Mon histoire! s’écria Pierre, stupéfait. Il faudrait pour cela avoir
connu Lormier!

--Pourquoi non? quand je dis recommencer, j’entends reprendre les mêmes
faits, mais vus de l’autre bord. Sur la rive où j’étais, on n’apercevait
pas mieux Lormier que sur la tienne on n’a vu La Gilardière: n’empêche
que, prise ainsi par les deux faces, la tapisserie s’éclaire. Grâce à
toi, bien des points qui m’étaient restés inexplicables, viennent de
devenir limpides comme une eau de source. Parions qu’après m’avoir
entendu à mon tour, sœur Thérèse en personne n’aura plus pour vous aucun
mystère!

Il y eut parmi nous une hésitation étonnée. Je partageais l’incrédulité
de Pierre. Celui-ci reprit, après une courte réflexion:

--Impossible! Tu es dupe d’analogies!

--Il n’y a pas deux sœur Thérèse, ni deux La Gilardière!

--Je me suis servi de noms supposés!

--Rassure-toi, je les garderai: simples masques pour sauvegarder un
reste d’anonymat que j’ai percé.

--Cependant tu vivais à Paris, ailleurs encore, mais toujours loin de
Semur. Si tu avais eu un ami dans ma ville, je l’aurais su!

--Même s’il était La Gilardière?

Alors, ébranlé, Pierre Duclos se tourna vers moi:

--Que penser d’une telle rencontre?

Je répondis, railleur, bien qu’à demi convaincu:

--Je pense que, faute de lumière, on ne pouvait tirer du cas Lormier des
conclusions raisonnables. Tinant sans doute nous les apporte. Le hasard,
qui semble toujours cruel, se montre aussi parfois, bien que plus
rarement, assez avisé.

--Permettez, reprit Tinant, que je remonte d’abord le cours du temps. Je
suis si étonné moi-même de me retrouver ce soir au milieu d’êtres dont
l’aventure m’a intrigué jadis et dont l’un, au moins, m’était très cher!

--Hâte-toi, dit Pierre, car l’heure avance: et compte que je
t’arrêterai, si je m’aperçois que tu as fait fausse route.

--Je suis donc très sûr d’arriver au bout; mais, encore une fois, quelle
étrange sensation que de se heurter à du passé que l’on croyait mort et
qui, soudain, se remet à vivre!...

Son visage venait de prendre une gravité qu’il devait garder jusqu’à la
fin. Certains d’aller par les mêmes chemins, Pierre et moi avions aussi
l’air d’attendre le retour d’êtres familiers, après avoir craint leur
disparition sans retour...




I


Avant tout, débuta Tinant, et pour rassurer Duclos, apprenez comment
j’ai connu les acteurs.

Au temps où j’achevais mon doctorat, un de mes parents me proposa
d’accompagner en Italie un jeune homme pour lequel on cherchait un
mentor. Au retour, et le voyage payé, une somme convenable devait
récompenser mon agréable labeur.

--Il faut, m’écriai-je, que la compagnie soit bien mauvaise pour qu’elle
entraîne une indemnité de retour.

--Point: elle est charmante, mais il importe que la mine revienne,
j’espère que tu plairas.

Sur quoi, le lendemain, muni de l’adresse et du nom, je me présentai,
rue Monsieur, chez madame Manchon de La Gilardière.

Vieil hôtel d’aspect triste et cossu; mobilier dépourvu de style, mais
en bois solides; tentures lourdes et fanées: au total, une grandeur
négligée, qui laissait indécis. Toutefois introduit dans la chambre même
de madame Manchon, je ne tardai pas à sortir d’incertitude. Je n’étais
pas assis qu’une grêle de questions tombait sur mes épaules:

--Quels sont vos projets d’avenir? Comment bouclez-vous votre budget?
Quelles ont été jusqu’à présent vos distractions? La philosophie
est-elle pour vous une foi ou un gagne-pain?

En dernier lieu seulement, madame Manchon daigna demander si je
connaissais l’Italie, et sur ma réponse négative:

--Tant mieux: vous serez ainsi intéressé pour votre compte.

D’où je conclus que ma tête avait plu.

Cinq minutes après, un jeune homme qu’on avait fait appeler se présenta.

--René, dit madame Manchon, voici M. Tinant qui est disposé à voyager
avec toi. Il doit être plein d’idées sur l’Italie puisqu’il s’occupe de
philosophie. Entendez-vous pour un départ dans la huitaine. M. Tinant
dîne avec nous ce soir, cela va de soi.

Je m’inclinai, bien que l’invitation eût plutôt l’air d’un ordre. René
dit poliment:

--Nous aurons, dans ce cas, tout loisir pour accorder nos convenances
après dîner.

Il ajouta allègrement:

--D’ailleurs, j’espère bien qu’on s’en remettra surtout à la fantaisie
du jour. J’ai l’horreur des itinéraires à heure fixe.

Je m’esquivai ensuite, charmé par le sourire du fils, autant qu’étonné
des manières décidées de la mère, et j’admirais aussi comme, en trois
phrases, peut se manifester l’écart des caractères.

Bien entendu, une fois dehors, je m’empressai d’aller remercier mon
parent. Sollicité de me fournir des précisions supplémentaires au sujet
des Manchon de La Gilardière, il m’apprit ce qui suit.

Les Manchon, paraît-il, étaient papetiers de père en fils, aux environs
d’Orléans. Le dernier venu avait agrandi l’entreprise au point d’en
faire une rivale des usines d’Annonay, puis était mort jeune, dans des
circonstances mystérieuses, suicide ou accident, on ne savait. Demeurée
veuve à trente-huit ans, madame Manchon avait entrepris d’achever
l’œuvre commencée par son mari. On vit, non sans quelque étonnement, une
femme assumer la direction de nombreux ouvriers, apporter aux affaires
une ténacité réfléchie, et la réussite répondre à son effort. La
surprise ne fut pas moindre quand, après quelques années, on annonça
qu’une société anonyme achetait les établissements Manchon. Libérée,
riche, atteignant à peine la cinquantaine, madame Manchon, qu’on
commençait d’appeler madame Manchon de La Gilardière, venait de planter
là l’œuvre familiale et s’installait à Paris. Depuis lors, elle y
vivait, en apparence désœuvrée, en réalité ne s’occupant que de son fils
cadet qu’elle adorait. Par une gloriole assez inexplicable, celui-ci ne
portait plus que le nom de La Gilardière.

La soirée acheva de m’éclairer sur le présent.

Arrivé très exactement, je vis dans le salon un curé maigre, une vieille
demoiselle et René réunis en groupe autour de madame Manchon. Celle-ci
m’accueillit avec une satisfaction non déguisée:

--Ravie de vous savoir ponctuel... Au moins, vous ne vous croyez pas
impoli en arrivant à l’heure.

Puis, me désignant le prêtre:

--L’abbé Manchon, mon fils aîné.

Elle s’abstint de me présenter à la vieille demoiselle, mais se tournant
vers elle:

--Lapirotte, allez secouer la cuisine qui est encore en retard.

Par bonheur pour Lapirotte, on vint annoncer presque aussitôt que le
dîner était servi, et l’on passa dans la salle à manger.

Je ne me rappelle pas, bien entendu, les propos qui animèrent le repas.
J’aurai en revanche et toujours, sous les yeux, le spectacle des
convives.

Madame Manchon d’abord... Installé à sa droite, je ne l’apercevais guère
que de profil, sauf lorsqu’elle m’adressait la parole. Surveillant les
convives, elle n’intervenait que pour donner des ordres brefs. Ils
étaient, chaque fois, scandés par une crispation de la main qu’elle
avait jolie et prodigieusement volontaire.

En face de nous, et côte à côte, les deux frères. On imaginait
difficilement deux êtres plus divers. René était bien tel que l’a
dessiné Duclos: élégant, nonchalant et beau. Son sourire avait une grâce
sûre d’elle-même. Le charme est un don qui enchante à la fois qui le
possède et qui en approche: René jouissait du sien, en homme qui connaît
son pouvoir et pourtant dépourvu de fatuité. Assuré de plaire, il se
donnait la peine de conquérir. Enfoncé dans son assiette, l’abbé
montrait au contraire une figure ingrate, dépourvue de lumière et plus
encore de grâce. Le geste gauche, la parole rare, il semblait toujours
sur le point d’éclater en reproches, comme si les mots ou la compagnie
ne cessaient de l’offusquer. En somme, l’air d’un voyageur à table
d’hôte, que gêne le voisinage, qui peste contre la lenteur du service et
compte les minutes le séparant de la liberté.

Au bout de la table, enfin, la demoiselle de compagnie, Lapirotte.
Tremblante, effacée, suivant avec une égale anxiété la marche des plats
et les crispations de main du tyran, répondant au sourire de René et à
l’humeur de l’abbé par des acquiescements tour à tour satisfaits ou
navrés, puis s’échappant soudain au point de paraître oublier où elle
était, cependant que passait sur ses traits la lueur d’une rancune
indéfinissable.

Un monde, ces quatre visages. Derrière leurs expressions variées
apparaissaient des âmes si dissemblables, qu’on se demandait par quel
miracle elles réussissaient à vivre sous le même toit. Il n’était pas
jusqu’aux noms qui ne traduisissent la différence profonde établie entre
ces êtres soi-disant unis familialement: et n’était-ce pas déjà un
symbole inquiétant que d’entendre nommer le prêtre: M. Manchon; René: M.
de La Gilardière, cependant que tous deux entouraient une Manchon de La
Gilardière, de concert avec une Lapirotte?...

Mais revenons à ma soirée.

A peine sortis de table, j’arrêtai le départ avec René. J’avais, cela va
sans dire, subi comme tout le monde la séduction: au cours de notre
rapide entente, j’eus aussi conscience de ne pas lui déplaire. Il nous
quitta ensuite sous un prétexte quelconque. Auparavant, l’abbé s’était
éclipsé sans bruit. Un signe du tyran congédia Lapirotte, et je me
retrouvai en tête-à-tête, de même que le matin, avec cette différence
toutefois que le repas excellent m’induisait à l’optimisme, et que
j’espérais bien interroger à mon tour.

J’étais loin de compte: tout de suite, madame Manchon me remit au point:

--Du moment que vous me convenez, cher monsieur, me dit-elle, il est
nécessaire que vous sachiez exactement ce que j’attends de vous. A tort
ou à raison, j’ai l’ambition de faire de René un homme utile. J’avais
compté jadis sur son aîné pour reprendre la conduite de l’usine
paternelle. Malheureusement, j’ai eu le chagrin de lui voir tourner
bride vers la prêtrise. Il restera toute sa vie curé, et même petit curé
de petite paroisse ou de couvent; c’est une désillusion à laquelle je me
suis résignée sans plaisir: elle demande à n’être suivie par aucune
autre. Pour René, il ne saurait être question d’industrie. Vous l’avez
vu. Il est chimérique et nerveux: défauts irrémédiables pour qui dirige
des ouvriers. D’autre part, sans être dépourvu d’esprit de volonté, il
s’abandonne aisément aux circonstances, quitte à leur échapper ensuite
par un coup de tête. Heureusement, je suis là pour reprendre la barre.
J’ai décidé qu’il serait banquier. Il y a dans la finance une part de
hasard et d’invention qui s’accorderont avec ses dons. Le métier, de
plus, est mondain, et mène haut, si l’on sait s’y prendre. Dans un an,
après apprentissage dans une maison sûre, René aura donc une commandite,
ou je l’établirai à neuf, suivant l’occasion. Le voyage que vous allez
entreprendre est une concession,--la dernière,--faite à son
dilettantisme. Je m’y suis ralliée avec peine, et à condition qu’au
retour nous passerions immédiatement aux réalisations d’avenir. Il
importe, dès lors, qu’en cours de route la fantaisie ne reprenne pas son
vol. Votre influence, à cet égard, doit être décisive. Je compte sur
vous pour ramener, si besoin est, l’imagination de René au point de vue
solide qui est le mien. Comment? affaire à vous: un philosophe en sait
plus que moi sur ce sujet et vous avez le champ libre. René m’écrivant à
peu près chaque jour, je me réserve d’apprécier votre action, et même,
s’il est utile, de vous faire part de mes remarques...

Tout cela, net, jeté de haut, avec des nuances assez marquées pour ne
pas échapper: dédain évident du fils aîné, inflexion attendrie dès que
passait le nom de René.

Je m’inclinai sans discuter. Je quittais la cour de l’hôtel quand René
me rejoignit.

--Puisque vous vous en allez, dit-il, me permettez-vous de vous escorter
un peu, histoire de faire vraiment connaissance?

Et ce que je prévoyais, suivit. Après la mère, le fils.

--Amis ou ennemis? poursuivit-il.

J’affectai de me méprendre:

--De qui parlez-vous?

--Mais de nous, bien entendu.

Il prit mon bras d’un geste cordial, et gaiement:

--Allons, j’abats mon jeu. Je n’ai aucune envie de m’ennuyer pendant le
voyage. Il dépend de vous que nous en jouissions sans arrière-pensée,
puisque vous représentez auprès de moi l’autorité, c’est-à-dire, maman.
(Il disait maman.) Or j’adore maman, elle m’adore, mais nous sommes aux
antipodes. Maman est un homme d’action. Jadis elle menait l’usine à la
baguette: aujourd’hui, à défaut de mieux, son empire s’exerce sur les
domestiques, sur la pauvre Lapirotte, surtout sur moi. Par malheur, je
représente le dernier lot d’ambitions réalisables. Dieu me pardonne!
maman rêve pour moi de grand monde, de fortune, enfin d’un tas de choses
qui me sont parfaitement indifférentes et même me semblent désagréables.
Jugez des désillusions que je procure! Est-ce ma faute si j’aime flâner,
si la paresse est mon fait, enfin si la moindre petite fleur bleue me
paraît plus enviable qu’une place de ministre? Oh! je me connais, allez!
Je sais aussi que je suis très faible, à preuve que, de guerre lasse,
j’ai juré d’aller au retour moisir dans une banque... Mais, de grâce, et
sous prétexte d’entretenir mes bonnes intentions, allez-vous, le long de
la route, m’accabler de sermons? Plutôt que de subir la morale que
j’entrevois, je préférerais renoncer à l’Italie!

Je me mis à rire, conquis par un tel mélange de lucidité, de candeur et
de rouerie:

--Jurez-moi qu’une fois de retour, vous obéirez aux désirs de votre
mère!

Il tendit comiquement le bras:

--Sur quelle tête faut-il prêter serment?

--En ce cas, topons. Bouclez vos malles; on n’en parlera plus.

Il eut une exclamation joyeuse:

--Savez-vous que vous serez peut-être un compagnon aimable?

--Certainement votre ami.

--Je commence à le croire.

--J’en suis sûr!

Et je rentrai surpris que deux êtres capables de s’exprimer l’un sur
l’autre avec une telle clairvoyance et se sachant à ce point différents
ne doutassent pas cependant que l’avenir fût impuissant à les séparer.
J’avais compris, au surplus, que pour madame Manchon, il y avait d’un
côté René et de l’autre le reste de l’univers représenté par l’abbé,
mademoiselle Lapirotte, ou n’importe qui...

Je n’ai plus qu’à courir pour achever ce qui me fut personnel dans cette
histoire.

Trois jours plus tard, je partais avec René et notre amitié commençait.
D’elle je dirai seulement que j’éprouvai très vite les sentiments d’un
jeune père pour un grand fils et que cette affection m’était rendue.

J’ai gardé aussi de notre commerce durant le voyage un souvenir
attendri. René n’était pas uniquement ce qu’il avait dit: il était
mieux. Cœur distrait, volontés fugitives, soit: en revanche, que d’élans
à l’approche de l’art et toujours le goût du plaisir d’autrui pour
arriver à mieux plaire!

Je m’aperçus avec surprise qu’il connaissait peu la vie. L’éducation à
domicile, l’habitude prise de se laisser guider par sa mère dans les
moindres difficultés quotidiennes l’avaient en fait isolé du monde. Des
quelques aventures que lui avait attirées sa tournure, il n’avait
rapporté qu’un désir plus conscient de l’amour véritable. La froideur de
son frère le laissait sans rancune. «Maman laisse trop voir sa
préférence; il y a là de quoi vexer même un curé!» disait-il
plaisamment. L’écart des âges,--près de dix ans,--pouvait d’ailleurs
expliquer aussi cette attitude dont il avait pris son parti. Il
nourrissait enfin une admiration mêlée de soumission clairvoyante à
l’égard de madame Manchon: au contraire, il parlait rarement de son père
et toujours comme d’un être dont la mémoire est indifférente: la place
tenue par madame Manchon n’en était que plus grande.

Un peu avant de rentrer, une lettre informa René des conditions de sa
vie prochaine. La banque Chasseloup, de Semur, consentait à l’accueillir
et à le traiter en associé. La province seule permet de trouver de ces
combinaisons heureuses qui unissent les avantages d’un apprentissage
rapide à la dispense de s’immobiliser dans les emplois inférieurs.
Madame Manchon n’avait donc pas hésité à accepter le sacrifice d’une
séparation momentanée. Au surplus, René, affirmait-elle, trouverait sur
place, dès l’arrivée, des relations agréables, car l’abbé Manchon avait
pour camarade de séminaire un prêtre de Semur fort répandu, l’abbé
Valfour.

René, après sa lecture, jeta la lettre au fond d’une valise et,
maîtrisant son humeur, déclara:

--N’y pensons plus: il sera temps d’y revenir une fois en route pour
Semur.

Trois semaines nous séparaient à peine de l’échéance. Elles passèrent
comme un éclair. De retour à Paris, René venait me voir à peu près
chaque jour. J’étais le confident de sa mélancolie: elle cédait aisément
devant la moindre plaisanterie. Peut-être, au fond, découvrait-il déjà
l’attrait de la liberté.

Enfin, la veille du départ, je fus convié à un dîner d’adieu, en tous
points semblable à celui que je viens de décrire. Mêmes convives, mêmes
contrastes dans les attitudes: l’abbé plus silencieux encore, madame
Manchon un peu nerveuse, Lapirotte assez souriante, René parfaitement
gai.

Après le repas, madame Manchon me fit asseoir près d’elle et me remercia
d’un ton ému:

--J’apprécie votre tact, me dit-elle; il est excellent que vous soyez
devenu l’ami de mon fils. Dans quelques années, je tâcherai de lui
trouver la compagne qui me remplacera près de lui et ma tâche sera
terminée.

--Pourquoi vous remplacer? répliquai-je en riant: je vois très bien René
trouvant à Semur une femme charmante, et vous-même ravie de diriger deux
enfants au lieu d’un.

--A Dieu ne plaise! s’écria-t-elle. René, seul, choisirait au rebours du
sens commun. Et puis... ce n’est pas pressé...

A défaut du ton qui s’efforçait de rester plaisant, l’expression du
visage devenu fermé en disait long sur ce manque de hâte.

--De quoi parlez-vous donc? dit René s’approchant de nous.

--De votre prochain mariage.

--Oh! fit-il à son tour, d’un air comiquement effrayé, n’envisageons pas
toutes les catastrophes: Chasseloup, par bonheur, n’a pas d’héritière.

Madame Manchon répliqua:

--Quelles que soient les héritières de Semur, aucune ne vaut qu’on s’y
arrête: n’oublie pas que, dans six mois, tu reviendras ici...

Les derniers mots de René, en me quittant, furent:

--Si je fais là-bas des sottises, j’aurai du moins la consolation de
vous en aviser. Comptez que j’écrirai souvent.

Il a tenu parole. Presque tout ce qui va suivre est tiré de ses lettres.
Je n’ai pas eu, comme Duclos, à quêter jour à jour les éléments d’un
drame soigneusement célé par les auteurs: ils me sont venus sans effort,
dans ma chambre de Paris, envoyés par l’intéressé devenu historien de la
tempête qui devait l’emporter. Et vous ayant ainsi prouvé ma véracité,
je n’ai plus qu’à m’effacer pour laisser parler les faits; il est bien
inutile, n’est-ce pas, d’y ajouter l’exposé d’impressions personnelles,
demeurées par force lointaines et surtout impuissantes à rien modifier?




II


Quatre mois après son arrivée à Semur, René en était au point suivant:
installation confortable, vie monotone et chaste, relations clairsemées
et couleur de province, ennui de vivre distillé par le contact des
chiffres, mais contrebalancé par un optimisme imperturbable et un voyage
à Paris tous les huit jours.

Dans son existence, il se trouvait beaucoup de choses indifférentes, une
seule insupportable et une dernière agréable.

La chose insupportable était l’hostilité de l’habitant, dont il se
sentait enveloppé, hostilité latente et tenace qui lui infligeait
l’humiliation de ne pouvoir, pour la première fois de sa vie, désarmer
l’adversaire. La chose agréable était la découverte de la campagne de
chez nous. Il y trouvait en effet comme un reflet de sa propre image, je
veux dire un mélange de séduction et de joie.

Au total, plus d’ennui que d’agrément; toutefois aucune humeur, et une
résignation d’autant plus aisée qu’elle ne cessait d’escompter
l’imprévu.

Or, un après-midi de mars, si je ne me trompe, il arriva que séduit par
la lumière jeune et la tiédeur de l’air, René décida de partir en
promenade et fit une longue course.

Comme il était sur le retour, vers quatre heures, à la nuit tombante, le
ciel devint d’abord maussade, puis chargé de nues, enfin commença de se
déverser en pluie rageuse. Imprévoyant à l’ordinaire, René avait pour
seule protection un manteau léger. Par bonheur, la gare se montrait
proche: il put l’atteindre, s’y abrita et, résigné, attendit une
accalmie qui ne vint pas.

Il paraît qu’à Semur la gare est à vingt minutes de la ville. C’est
aussi une gare à peu près sans trains et sans voyageurs. Il n’est pas
question d’y trouver une voiture.

Regardant l’averse qui se prolongeait, René décida:

--Prenons patience; il est vrai que je dîne ce soir chez les Traversot,
mais le repas est pour sept heures: d’ici là, j’aurai revu le ciel à
sec.

Et il songea aux Traversot. Il connaissait madame pour lui avoir rendu
une ou deux visites, monsieur pour l’avoir aperçu dans la rue, et la
fille point du tout. L’invitation reçue était donc la première. Il la
devait à l’abbé Valfour qui avait promis de le venir prendre, ayant à
cœur de l’introduire lui-même dans les salons de l’hôtel de Thil.

«Invitation doublement précieuse, avait dit l’abbé, car les Traversot
reçoivent peu et seulement à bon escient.»

Précieuse ou non, elle occuperait un soir. Il n’est jamais non plus
désagréable de se rendre en pays inconnu. Si par hasard on y trouve
mieux que son attente, la surprise enchante: sinon, la déception est
nulle.

Une demi-heure avait passé sans que s’altérât la bonne humeur de René,
sans qu’aussi âme qui vive parût dans la gare, quand une femme entra,
vêtue de deuil et un paquet à la main. A grand-peine, elle découvrit un
employé, expédia le paquet, et s’apprêta à repartir.

Bien qu’enveloppée dans un manteau de pluie, coiffée de crêpes et à peu
près invisible, cette femme avait une tournure jeune et la mise
avenante.

La voyant ouvrir un parapluie, René, qui sentait l’ennui le gagner, eut
alors une idée plaisante et l’abordant:

--Mademoiselle, dit-il, il est d’usage que, par un temps de déluge, les
hommes offrent aux femmes leur parapluie. Si vous rentrez dans Semur,
serait-il indiscret de vous prier d’inverser les rôles en m’accordant
une part d’abri sous le vôtre?

Reconnaissez que de tels propos sont de ceux dont on serait le moins
tenté de se défier, et qui vraiment semblent, entre tous, sans
conséquence: après eux, cependant, l’avenir de deux familles était joué.
On croit ne pas avoir bougé, déjà on roule dans le gouffre. Ah! les
moyens du destin sont simples! S’ils ne l’étaient pas d’ailleurs, on les
reconnaîtrait tout de suite, et ce ne serait plus le destin.

Étonnée qu’on lui parlât, la femme tourna la tête avec un air de
crainte. La vue de René la rassura. Nul doute qu’il n’eût été aperçu
maintes fois auparavant par celle dont il sollicitait les bons offices.
Qui sait même si la requête ne fut pas accueillie avec empressement?
Quoi qu’il en soit, la réponse vint aussitôt:

--Volontiers, monsieur, à condition que vous accepterez de porter
vous-même cet objet encombrant que le vent, tout à l’heure, s’obstinait
à vouloir retourner.

--Cela va de soi, fit René. Bien qu’il n’y ait personne, sauf nous, à se
hasarder dans pareille tempête, vous aurez ainsi l’air d’être mon
obligée et les convenances seront sauvegardées.

Elle eut un petit haussement d’épaules:

--Simplement, ce sera commode. Les convenances me sont indifférentes.

Il prit le parapluie, le tendit à bout de bras pour protéger sa compagne
imprévue et, côte à côte, ils partirent...

On n’avait pas avancé de vingt pas que, pour éviter de choir dans les
flaques, l’un dut aller à droite, l’autre à gauche. Il en résultait que
René était au sec et la femme à la pluie.

--Je crois, dit-il, que la sagesse serait de rester à mon bras.

La femme répondit encore avec la même décision:

--En effet, je le crois plus pratique.

Ayant fait comme il demandait, ils marchèrent désormais collés l’un à
l’autre pour mieux tenir tête à l’ondée. Le bras de l’inconnue pesait
sur celui de René juste assez pour laisser apercevoir son ferme contour,
mais sans abandon qui eût donné du plaisir.

Résolu à ne pas remercier sa compagne par un silence gênant, et égayé
par l’aventure, René reprit:

--Il est bien heureux que les convenances vous soient indifférentes.

--Pourquoi?

--Ce que vous m’accordez est fort compromettant.

--Vous avez peur pour vous?

--Pour tous les deux.

--Hé bien! monsieur, si, à la réflexion, vous pensez avoir commis une
sottise en me demandant service, vous êtes libre de me quitter à
l’entrée du faubourg. Je ne voudrais à aucun prix que votre réputation
fût atteinte, parce qu’on vous aurait aperçu à mon bras.

Raillerie ou aveu discret d’une profession douteuse? René brusquement se
demanda: «Qui est-ce?» L’aisance avec laquelle on avait accueilli son
escorte, la liberté qu’on offrait de lui rendre, indiquaient pour le
moins des allures inaccoutumées en province, dans la bonne société.
D’autre part, la distinction du ton, le tour aisé, marquaient l’usage du
monde. Pour décider, il eût suffi sans doute d’apercevoir le visage:
mais allez découvrir un visage sous des crêpes, et quand les becs de
gaz, espacés de loin en loin, servent à jalonner la route plutôt qu’à
l’éclairer!

Il fallait cependant prendre parti: au risque de se tromper à fond, il
prit l’aveu pour bon.

--Me lâcher au Bourg-Voisin, s’écria-t-il allégrement; voilà qui
tomberait mal, quand je compte au contraire vous prier de faire
peut-être un détour pour me ramener à ma porte!

--Vraiment! vous souhaitez à ce point de n’être pas mouillé?

--Je souhaite surtout profiter de votre compagnie.

--Oh! la compagnie d’une inconnue!...

--Il ne tient qu’à vous de ne plus l’être. Qui dois-je remercier de
m’abriter de la pluie en me procurant une heure charmante?

La femme eut un rire discret:

--Mille regrets: je sauve les messieurs qui se noient, mais ne leur dis
pas mon nom.

--Même s’ils insistent pour le connaître?

--Dans ce cas, de préférence.

--Voilà qui est absurde!

--Très sage au contraire. Le bien qu’on fait au prochain ne se pardonne
que s’il est anonyme.

--Si je tenais pourtant à vous être reconnaissant?

--Je ne goûte pas ce genre de sentiment.

--Alors, restent les autres.

--Quels autres?

--Tous, y compris l’amour...

--Voulez-vous avoir l’obligeance de me rendre mon parapluie?

--Prétendez-vous me renvoyer sous l’averse?

--Plutôt que d’aborder les sottises, je n’hésite pas.

--Je me tairai donc.

Imaginez ceci dans les bourrasques, les répliques ramassées au vol, pour
être renvoyées de même, comme avec des raquettes, un libertinage discret
se jouant sous les mots, la jeunesse irrésistible de deux voix qui ne
cachent pas leur amusement, et comprenez que, trompé au jeu, René se
soit laissé entraîner: quel autre à sa place n’aurait agi de même?

Il reprit donc après un temps de silence affecté:

--Est-il défendu aussi de parler de la ville, en général?

--Autant vaudrait peut-être nous entretenir des giboulées de mars.

--Puisque vous habitez ce lieu paisible, comment se fait-il que je ne
vous aie jamais rencontrée?

--C’est probablement que vous regardez mal.

--Je vous demande pardon: je ne manque jamais de regarder une femme.

--Il paraît que non.

--... A moins qu’elle ne soit tellement laide, évidemment!...

--Ce doit être mon cas.

--Vous vous calomniez.

--Qu’en savez-vous?

--Votre démarche suffit: parions que vous êtes ravissante.

--Vous perdriez.

--Parions toujours... et levez votre voilette.

--Le Ciel m’en préserve! Pour une fois où je fais illusion, je tiens à
ne pas dissiper le charme.

Dans l’ardeur du dialogue, ils avaient ralenti le pas et même oublié que
le ciel se répandait en cataractes. A ce moment, une rafale plus
violente les enveloppa de son humidité glacée. D’instinct, la femme se
serra contre René.

--Vous ne prenez pas froid, j’espère, dit celui-ci anxieux.

--Non.

--Le parapluie à deux est une solution moyenne qui, selon la règle, ne
garantit personne.

--Voilà un remords tardif.

--Il n’en est que plus cuisant. En vérité, je suis confus de vous
protéger si mal et j’aimerais vous protéger tout à fait.

--Comment l’entendez-vous?

--A votre gré.

--Ah! pour le coup, que deviendrait, dans la ville, votre réputation?

Une nouvelle rafale, pire que la première, les enveloppa. Avant de céder
enfin, l’ondée prétendait balayer tout ce qui avait mine de la braver.
Ils durent s’arrêter, attendre un instant sans parler. Abrités sous le
parapluie, que secouaient de violents ressauts, ils mêlaient presque
leurs souffles. Des amants n’eussent pas été plus étroitement blottis.

Soudain le vent expira, tel une bête hors d’haleine. Un calme de mort
s’abattit alentour. La tempête venait de s’enfuir, ne laissant après
elle qu’un peu de pluie fine à travers la brume redevenue tiède.

Surpris par un changement si rapide, ils s’attardèrent dans la même
position, juste assez pour sentir leurs cœurs battre: puis la femme
tenta de dégager son bras.

--Je crois, murmura-t-elle, que c’est terminé.

--Où demeurez-vous? demanda brusquement René.

--Que vous importe?

--Puisque le temps est remis, n’est-ce pas le moins que je vous escorte
jusqu’à votre domicile?

--Je vous en dispense.

--Et si je vous suivais?...

--Avisez-vous-en!

--Alors, votre adresse?

--Non.

--J’enrage de ne savoir qui je dois remercier!

--Je vous ai déjà dit que mes charités sont anonymes: mais voici qu’il
ne pleut plus, rendez-moi mon bien comme je vous rends la liberté.

En même temps le bras de l’inconnue parvint à se détacher tout à fait,
mais René n’était pas disposé à obéir. Ils continuèrent de marcher,
cette fois séparés, cependant qu’on ne savait quoi de trouble semblait
se glisser entre eux.

--C’est bien rue Saint-Jean que vous allez? reprit-elle quand elle
comprit que René avait résolu de persister dans son escorte.

Il ne put réprimer un mouvement de dépit:

--Ainsi, vous connaissez qui je suis, et vous prétendez garder pour vous
tout ce qui vous concerne, fût-ce votre prénom? Lequel est-ce?
Marcelle?... Yvonne?...

Un nouveau rire railleur interrompit l’énumération.

--... ou Colette, ou Thérèse... Choisissez.

--Thérèse, en effet...

--Pourquoi pas Colette?

--Parce que, telle que vous êtes, vous ne pouvez que parler gaiement de
choses graves.

--Vaudrait-il mieux parler gravement de choses gaies?

--Soit: je me résigne. Je me contenterai d’une seule réponse à une
question... générale.

--Gardez-la pour vous: elle doit être indiscrète.

--Aimez-vous?

--Ceci, en effet, passe la mesure!

--Qui que vous soyez, pourtant, vous devez bien conjuguer le verbe,
comme tout le monde. Le temps seul diffère: passé, présent ou futur. On
aime, on a aimé, ou on aimera!

La femme cette fois se tut. René s’enhardit:

--Si vous avez besoin d’un professeur...

Et se rapprochant d’elle:

--Après tout, je ne suis pas très fort en grammaire, mais à deux, on
tournerait les pages et la leçon irait d’elle-même...

La femme persistait à se taire. Il était possible que cette audace lui
plût. Sait-on jamais quelles émotions contradictoires traversent un
cœur? Les plus honnêtes, à une heure donnée, écoutent complaisamment la
voix de la folie, quitte à s’enfuir ensuite, et même à regretter d’avoir
fui.

--Vous ne parlez pas?... De grâce, ne vous hâtez pas ainsi. J’aperçois
déjà Notre-Dame: que j’aie le temps de m’expliquer un peu... Vous
imaginez peut-être que je suis heureux? vous vous trompez. Si vous vous
doutiez seulement comme il est triste, chaque soir, de rentrer dans une
chambre déserte, et de contempler des chenêts, en tête-à-tête eux-mêmes
avec des bûches! Que de fois j’ai rêvé d’un hasard, tel que celui-ci,
qui mettrait sur ma route une amie... oh! pas n’importe laquelle!...
pareille à vous, dont le rire serait gai et l’âme profonde, tour à tour
jeune et réfléchie, ironique et pitoyable... Supposons qu’après l’avoir
longtemps attendue, je la rencontre enfin, et qu’elle soit là... Ce
n’est qu’une supposition... Avec quelle ardeur alors je la supplierais
de s’arrêter un instant, de rester silencieuse si cela lui plaît, et de
m’écouter! Ensuite?... ensuite, je reprendrais son bras, doucement je
l’attirerais vers moi pour qu’elle sentît mon cœur battre, je pencherais
sa tête et malgré le voile...

Tout en parlant, il faisait comme il disait, ramenait à lui le visage de
l’inconnue, et celle-ci, devenue tout à coup passive, comme soustraite à
la réalité, ne résistait pas. Une seconde, elle ferma les yeux, eut
l’air d’appeler le baiser qui s’approchait: mais brusquement, René la
sentit se raidir.

--De grâce, fit-elle d’une voix défaillante.

--Il n’est plus temps! Veux-tu?...

Victorieux, il venait d’atteindre la bouche convoitée, y appliquait la
sienne et même crut sentir qu’un abandon consentant et apaisé répondait
à sa prise imprévue... Soudain le réveil, un recul violent... D’un
effort désespéré, l’inconnue s’est soustraite à l’étreinte, se rejette à
l’arrière. A distance, ils se regardent, avec l’expression étrange
qu’ont les gens, réveillés subitement par un coup brutal frappé au
dehors, et René songe: «Me serais-je trompé? Ne serait-elle pas ce que
j’ai cru?» Elle, de son côté, après avoir à demi relevé sa voilette,
passe une main crispée sur sa bouche. Un intervalle suit, incertain...
Enfin, d’une voix sourde, où l’on ne saurait ce qui l’emporte de la
rancune, de la raillerie ou du mépris:

--Compliments, cher monsieur! vous avez une manière bien à vous de
reconnaître les services qu’on vous rend! Il est possible que j’aie
profité d’une heure d’incognito pour laisser courir les mots sans me
soucier de leur valeur. Il n’y a pas tant de distractions dans
l’existence! Malheureusement, j’avais oublié que, dès qu’une femme est
près d’un homme, il se croit obligé d’offrir son amour, et lequel!... Ce
qui vient de se passer en fixe la qualité. Merci bien.

Il tenta de l’interrompre:

--Je vous conjure de croire que les sentiments que j’exprime...

Mais à son tour, elle coupa la phrase et de plus en plus ironique:

--Mon parapluie, je vous prie... Il est curieux de voir comme certaines
phrases paraissent tout à coup ridicules, quand on les accole à celles
de la vie réelle... Là... nous voilà quittes, ou plutôt, nous ne pouvons
plus l’être. La vie, décidément, est bien toujours pareille: quel que
soit l’agrément de la promenade, les uns reviennent trempés et les
autres au sec.

--Quand vous reverrai-je? interrompit de nouveau René que ce persiflage
achevait d’exciter.

Elle haussa les épaules et s’éloigna sans répondre.

--Il ne sera pas dit... reprit René, se précipitant pour la rejoindre.

--Un pas de plus et je sonne au hasard pour appeler du secours, fit-elle
encore se retournant.

Cette fois, il n’y avait qu’à obéir. Immobile, déconcerté, il la suivit
des yeux, jusqu’à ce qu’il l’eût vue disparaître. Ensuite, il écouta le
bruit des ruisseaux qui achevaient de se déverser dans l’égout, ne vit
plus autour de lui que des pavés ruisselants, une solitude complice:

--Singulière fille! murmura-t-il. Dommage d’en rester là... Mais qui
est-ce? Bah! je la retrouverai peut-être... et sinon, je lui devrai
toujours un retour distrayant.

A ce moment, l’horloge de Notre-Dame commençait de sonner.

--Quoi! Six heures et demie? Quel retard pour se présenter chez les
Traversot!

Sa légèreté reprenant le dessus, il ne pensa plus qu’à regagner du
temps. A grands pas, il atteignit son domicile...

Depuis un quart d’heure déjà, roulé dans un grand manteau de pluie,
pareil à un ballot d’étoffes que surmontait, en guise d’étiquette, une
boule ronde et rose qui était sa tête, l’abbé Valfour faisait les cent
pas devant la porte. A la vue de René, il eut un geste soulagé:

--Je commençais à désespérer!...

--Excusez-moi, dit celui-ci; bloqué par l’averse, j’ai laissé passer la
consigne: heureusement, je suis leste. Montons.

Puis, parvenus au salon qui précédait la chambre:

--Installez-vous là: le temps de changer de vêtements... dans dix
minutes, je suis à vous. Par-dessus le marché, la porte reste
entr’ouverte. Rien ne nous empêche de converser, tandis que je
m’habille...

L’âme rassérénée, l’abbé Valfour retira son manteau, tendit sur son
abdomen sa belle ceinture de cérémonie que la marche sous la pluie avait
un peu froissée, enfin, planté devant la glace, remit dans l’axe son
rabat. Ceci fait, et parce qu’il était naturellement incapable de
retenir ses pensées, il entama un soliloque qui s’adressait aussi bien
aux murs d’alentour qu’à René, en train de procéder à sa toilette dans
la pièce voisine.

--Vous avez beau vous prétendre leste, hâtez-vous... Je crois les
Traversot stricts sur l’heure: ne gâtez pas votre chance par une
première inexactitude que le temps excuse, mais qui marquerait à tort
des habitudes jugées fâcheuses... Ce que j’en dis est pour le père:
Madame n’est que charité et indulgence... Il le faut bien, d’ailleurs,
car entre nous, son mari ne lui a pas donné toujours, paraît-il, les
satisfactions de l’époux modèle. Quant à la fille, mademoiselle
Annette... une personne accomplie... toutes les grâces... toutes les
vertus... Ah! celui qui l’épousera pourra se vanter d’être béni par la
Providence! Si vous songiez à vous marier, je vous dirais... mais,
hélas! vous n’y songez pas... Les jeunes gens, maintenant, attendent
d’être mûrs avant de fonder une famille. Méthode déplorable, qui
explique d’ailleurs nombre de ménages mal assortis et tournant de
travers...

Dans la chambre, la voix de René interrogea:

--Mon cher abbé, m’expliquerez-vous aussi pourquoi les curés, qui ne se
marient pas, songent toujours à marier les autres?

Le discours reprit:

--C’est, mon enfant, que connaissant mieux que personne la qualité des
âmes, nous nous rendons un compte exact de leurs besoins. En ce qui vous
concerne, si je m’en rapporte par exemple à votre cher frère...

--Allons donc! ce serait bien la première fois que mon cher frère, comme
vous le nommez, s’occuperait de moi!

--Vous vous trompez, mais passons... Je racontais que mademoiselle
Annette...

--De grâce, un renseignement: dites-moi d’abord si ce n’est point une
personne svelte, de taille moyenne, vêtue de noir, et circulant le soir
sans autre chaperon que son parapluie?

--Vous raillez! Une Traversot sortir seule dans la rue!... Mais pourquoi
cette description?

--Pour rien: une image qui s’obstine à me poursuivre.

--Ah! mon enfant, je crains qu’il n’y ait encore là quelque imprudence
sous roche! Gardez-vous des imprudences! Toujours dangereuses, elles
peuvent le devenir ici plus qu’ailleurs.

A ce point, il y eut un court silence. Brusquement, la voix de René
reprit:

--Mon cher abbé, j’ai envie de vous confier une chose invraisemblable et
que vous ne comprendrez certainement pas.

--Taisez-la donc, surtout si elle ne peut être utile ni à l’un, ni à
l’autre.

--Est-ce la perspective du dîner que nous allons faire, la détente de
l’air après la giboulée, ou vos propos matrimoniaux, ce soir, j’ai envie
d’aimer à tort et à travers.

--Oh! mon cher enfant, pourquoi pas tout droit?

--Tout droit, si cela se trouve, mais sait-on jamais? L’amour est une
façon d’aérolithe qui tombe sur la tête à l’heure où l’on y songe le
moins: quelquefois dans la rue...

--Pourquoi pas autour d’une table... tout à l’heure par exemple?

--Vous m’effrayez: auriez-vous comploté?...

--Rien du tout: je vous avertis seulement que ce serait sans
inconvénient... bien au contraire... à votre point de vue, s’entend...

--Vous semblez croire en revanche qu’au point de vue Traversot...

--De grâce, le temps presse: ne me faites point dire ce que j’ignore.

--Je suis prêt.

--Alors en route!

Ayant vivement ramené son manteau, M. l’abbé Valfour descendit le
premier. René suivait, achevant de s’équiper. Ils s’engagèrent ensuite
dans la nuit claire, sous un ciel lavé. Ils avançaient d’une allure
allègre, comme si chacun d’eux eût nourri des pensées également claires.




III


Avez-vous remarqué que plus les idées sont claires et moins elles ont
chance d’être justes? La vérité n’est jamais simple, ni conforme à la
logique.

En se rendant à l’hôtel de Thil, l’abbé Valfour songeait:

«Puisque l’abbé Manchon souhaite que je marie son frère, puisque ce
jeune homme semble fort disposé à trouver toutes les femmes à son gré,
j’aurai, quoi qu’il arrive, l’approbation des Manchon. Si je parviens
tout à l’heure à convaincre madame Traversot, la partie est gagnée;
mais, arriverai-je à la convaincre?»

Pareillement, René calculait:

«J’aurais dû pressentir qu’un dîner à Semur cache toujours une
intention: celles de l’abbé ont au moins le mérite de se montrer sans
fard. Tout de même, si j’ai l’amour en tête ce soir, cela ne signifie
pas que je rêve d’avoir la corde au cou. La petite Traversot en sera
pour ses frais.»

Tous deux se trompaient lourdement. Raison de plus pour se croire
raisonnables, et c’est pourquoi on les vit arriver, d’un pas également
preste, l’un et l’autre souriant à la soirée qui s’annonçait.

Un extra, recruté pour la circonstance, aida «ces messieurs» à se
dépouiller de leurs manteaux dans le vestibule grandiose qui donne accès
à l’hôtel de Thil, puis ouvrit une porte à deux battants et jeta leurs
noms avec solennité. Ce fut ensuite comme une entrée dans un nouveau
monde, le grand monde de province, pompeux, suranné, mais qui garde
jusque sous la troisième République un reflet de l’honnêteté du grand
siècle.

A l’apparition de l’abbé qui, naturellement, passa le premier, tous les
Traversot se levèrent. Vous vous rappelez qu’ils étaient trois. Depuis
un certain temps déjà, ils attendaient leurs invités, l’œil à la
pendule, assis sur des fauteuils de Beauvais qu’on avait dépouillés de
housses pour la circonstance, et incapables d’y trouver leurs aises, car
il faut pour cela avoir l’habitude d’un siège, et ceux-ci ne servaient
qu’aux jours de réception.

Madame Traversot avança, les mains tendues. Petite, fort grasse, elle
mettait le principal de ses élégances dans l’ondulation de ses cheveux
blancs. M. Traversot saluait à l’arrière. Il était, à l’inverse de sa
femme, grand, maigre et chauve.

Enfin se présenta Mademoiselle.

--Ma fille, dit simplement madame Traversot, la désignant à René.

Et l’on resta debout, dans le salon à demi éclairé: l’éclairage entier
était réservé pour le retour.

Gravement s’échangèrent des propos inutiles sur le temps affreux. On
s’enquérait des santés.

--Vous allez bien?

--A merveille.

On ne va jamais mieux que dans les circonstances solennelles, même si
l’on va mal.

L’extra reparut presque aussitôt.

--Madame la baronne est servie!

Les Traversot, chez eux, portaient couronne: le contraire eût gêné dans
ce cadre. On se rendit à la salle à manger sans offrir le bras, madame
Traversot ne trouvant pas convenable d’imposer le sien à un
ecclésiastique. Elle distribua ensuite les places: l’abbé à sa droite,
René à sa gauche, en face d’elle M. Traversot, Annette entre son père et
M. Valfour. Ainsi René aurait toutes facilités pour regarder, mais sans
risque de conversations compromettantes.

J’ai eu entre les mains une photographie d’Annette Traversot. Elle
aidait à comprendre les premières impressions de René...

Jolie, évidemment: ou plutôt gracieuse, avec de la réserve, je ne sais
quoi de guindé qui marque l’excès des bonnes manières et, grâce au
dessin du front, une expression particulière de ténacité. On rencontre
fréquemment ce type à Saint-Thomas d’Aquin. Il est caractéristique d’une
éducation et d’un milieu.

Ce soir-là, absorbée par le souci de surveiller directement le service,
ne répondant que si on l’interrogeait, elle semblait trouver normal
d’occuper le bout de table et de ne compter pour rien. Je ne sais
pourquoi René jugea aussitôt qu’elle n’aurait pu se nommer autrement
qu’Annette. Les noms de baptême ne sont pas indifférents autant qu’on le
suppose: j’imaginerais plutôt qu’ils attachent à qui les porte une part
de destinée. On ne concevait pas Annette Traversot en Célimène: on la
voyait d’instinct pénitente de M. Valfour et soumise avec résignation
aux règles d’une politesse inexorable.

Quel contraste d’ailleurs avec les parents: M. Traversot distrait,
principalement occupé de faire valoir l’argenterie, la vaisselle, toutes
choses qui dévoraient sa vie; madame courant les lieux communs, ayant
opinion sur n’importe quel sujet comme d’autres ont pignon sur rue, et
si convaincue de penser juste qu’elle ne prenait cure des réponses...

René conclut:

--Pauvre fille... Ce doit être Cendrillon, sans pantoufles.

Il ne se rendait pas compte que cette appréciation était déjà une
nouveauté. Jusqu’alors, il n’avait jugé les femmes qu’au seul point de
vue des sens. Annette, pour la première fois, lui suggérait la pensée
d’une âme. Il y avait loin encore de l’évocation de Cendrillon au désir
de jouer le rôle de Prince Charmant,--fût-ce pour un soir,--mais
beaucoup moins qu’on ne le suppose...

Le repas achevé, on revint au salon. Une détente transformait les
visages. L’abbé Valfour, les mains glissées dans sa ceinture de soie,
semblait tout à la satisfaction d’une digestion aisée, qu’accompagnait
le souvenir de mets excellents. Madame Traversot, près de lui, savourait
de même le plaisir d’un dîner sans accroc et, le plus difficile
accompli, paraissait disposée à laisser filer une fin de soirée
dépouillée de soucis. M. Traversot, enfin, ayant pris le bras de René,
disait:

--Puisque vous vous intéressez à l’art, je vais vous montrer des
bibelots de famille qui, je le crois, méritent d’être vus.

Annette, elle, avait disparu, sans doute pour donner un ordre.

Tandis que les deux hommes s’apprêtaient à rechercher les bibelots
annoncés, M. Valfour s’assit au coin de la cheminée où flambait un feu
réconfortant.

--Quand croyez-vous utile de réunir les mères chrétiennes? demanda-t-il
à madame Traversot.

Et bien que son sourire restât pareil, on l’aurait cru vraiment suspendu
à la réponse qui allait venir.

--Si vous voulez bien me suivre, dit M. Traversot, les miniatures sont
dans le petit salon.

Il entraîna René, laissant l’abbé et madame Traversot devenir soudain
deux points perdus dans l’immense pièce solennelle. Pour s’entretenir
des mères chrétiennes, même Notre-Dame eût offert un asile moins
propice. La cheminée, torchères allumées, flambait comme un autel. Aucun
gêneur ne risquait de troubler le recueillement. Madame Traversot prit
un air réfléchi; sans doute cherchait-elle la date souhaitée, choix
délicat, «car tant de personnes s’absentent en ce moment», quand, penché
vivement, l’abbé reprit:

--Puisque nous sommes seuls, vite! votre opinion?...

Madame Traversot, qui était debout, lança un coup d’œil rapide vers le
petit salon où les deux hommes stationnaient devant une vitrine, puis
revenue à son attitude primitive:

--Je crois que le troisième dimanche de carême serait le meilleur,
répondit-elle d’un ton convaincu.

Le front lisse de l’abbé perdit son poli marmoréen. Il ne s’était donc
pas trompé! Les difficultés viendraient de ce côté: elles
commençaient...

Au même instant, une voix jeune dit près de lui:

--Un peu de café, monsieur l’abbé?

Annette venait d’approcher. Madame Traversot l’avait aperçue dans la
glace. Ainsi s’expliquait qu’elle s’en tînt aux mères chrétiennes.

L’abbé prit la tasse qu’Annette tendait:

--Volontiers, mon enfant; vous êtes charmante, ce soir.

--Oh! des compliments!...

--Je vous regardais à table... Un peu trop sérieuse toujours, mais
intéressée, n’est-il pas vrai?... La jeunesse a besoin de jeunesse.
Allez, mon enfant... Le café est brûlant... tout à fait à point...

Déjà la jeune fille repartait, se dirigeant avec une autre tasse vers
son père et René.

--... Tout à fait à point..., murmura de nouveau l’abbé, sans toutefois
se risquer à rencontrer les yeux de madame Traversot.

Ce fut alors elle qui revint au sujet véritable.

--Pourquoi, s’il est riche autant que vous l’affirmez, s’occupe-t-on de
le marier à tout prix?

--Pas à tout prix, protesta M. Valfour entre deux gorgées.

Du moment que madame Traversot avait spontanément recommencé, il
reprenait courage.

--Annette aura peu de chose.

--Elle a son nom, la famille, la situation...

--Seraient-ce des choses qui manquent à ce jeune homme?

--Non, certes!

--Alors, je ne m’explique pas.

--Je vais vous expliquer, au contraire...

Inconsciemment, ils s’étaient mis à parler bas. De plus en plus, ils
pouvaient se croire à Notre-Dame.

--Et d’abord, si l’abbé tient à marier son frère, c’est par une
délicatesse bien rare de notre temps et qui n’en est que plus touchante.
Pour mon compte, je l’admire... Imaginez un apôtre... un apôtre
s’efforçant que toutes les âmes, comme la sienne, conservent leur pureté
virginale. Celle de son frère l’inquiète. Il pare d’avance à des dangers
que, pour ma part, je trouve exagérés.

--Voulez-vous dire que ce jeune homme..., interrompit madame Traversot.

--Non, coupa l’abbé. Ce que j’en connais est parfait..., absolument.
Quant à la famille, parfaite aussi... Industrielle, évidemment..., mais
de souche honorable. Les papetiers, comme les verriers, passaient jadis
pour gentilshommes.

--Ils l’affirment, soupira madame Traversot indécise. Savez-vous
seulement quel titre est attaché aux La Gilardière?

M. Valfour ne répondit pas.

--J’aimerais avoir des précisions, reprit madame Traversot après un
silence.

--Oh! soupira M. Valfour, laissons d’abord agir la Providence.

Il éprouvait un plaisir soudain à s’en remettre à Dieu, dès lors que,
malgré ses craintes, madame Traversot en était à demander des
précisions.

--Voyez plutôt, reprit-il, n’est-ce pas elle déjà qui opère?

Sans bouger, il désignait du regard sur la glace une double image qui
s’y reflétait: Annette et René.

Tandis qu’au coin de la cheminée du grand salon s’échangeaient ces
propos solides, d’autres, en effet, commençaient là-bas, combien moins
raisonnables, combien plus décisifs!

Tête-à-tête inattendu. Tout à l’heure, M. Traversot, à propos d’une
miniature, avait entamé un long récit des recherches faites pour
identifier le personnage. Sans la découverte d’un document
extraordinaire, probablement n’y serait-il jamais parvenu. Quant au
document...

Il s’était interrompu:

--Mais rien ne vaut de le voir, et si j’osais...

--Osez, monsieur, avait répondu René.

Annette, qui offrait à ce moment des liqueurs, avait protesté; mais,
tout à sa marotte, M. Traversot s’était empressé de courir à la
recherche du précieux papier.

--Trois minutes... Je reviens...

Si bien que, face à face, Annette et René demeuraient là maintenant,
embarrassés d’une chance qu’ils n’avaient point cherchée, ne trouvant
pour l’accueillir qu’un même sourire niais, qui immobilisait leurs
lèvres à l’image de leurs pensées.

Ils se regardaient aussi. Pour s’apercevoir, on doit n’être séparés ni
par une table, ni par des témoins.

--Votre père semble très attaché à ses souvenirs de famille, prononça
enfin René après avoir cherché avec angoisse la banalité qui couvrirait,
ne fût-ce qu’un instant, la timidité soudaine qu’il ressentait.

--Mon père vit beaucoup avec le passé, dit-elle de même avec une légère
hésitation: par bonheur, ma mère est là pour s’occuper du présent.

--Avec votre aide, cela va de soi.

--Oh! je ne suis qu’une jeune fille, et les jeunes filles ne font jamais
grand’chose.

Les yeux levés, elle continuait d’examiner René. Cendrillon découvrant
le Prince Charmant a-t-elle compris tout de suite qu’elle deviendrait
son esclave, ou seulement ressenti une grande inquiétude?

Lui, de son côté, s’étonnait de n’oser rien lui dire; tout à l’heure,
quand il l’apercevait de loin, elle lui paraissait comme tout le monde.
De près, il découvrait à son visage des lignes ignorées, et une gravité
qui l’obligeait, lui d’habitude si entreprenant, à se réfugier derrière
des politesses vagues.

Il y eut un petit silence gêné, à travers lequel toutefois s’insinuait
on ne sait quel plaisir inexprimé. On goûte le bien-être d’une présence
avant de soupçonner qu’elle deviendra chère.

Et René reprit:

--Vous devez beaucoup aimer cette maison?

--J’y ai toujours vécu.

--Pourtant, il faudra bien la quitter un jour...

--Voilà une chose à laquelle j’avoue n’avoir jamais pensé. Je me sens
d’ailleurs capable d’être heureuse, où que je sois, pourvu que mon
bonheur existe.

Puis, haussent les épaules après une courte réflexion:

--Ce que je dis semble une sottise, bien que cela corresponde à quelque
chose...

--Non, dit René, je le comprends, et ne saurais non plus le rendre
mieux.

Comme leurs âmes, les mots qu’ils prononçaient avaient l’air enveloppés
de brume. Déjà, ils ne souhaitaient plus le retour de M. Traversot.

--Votre père ne revient pas, reprit hypocritement René.

--Il a souvent peine à se retrouver dans ses papiers.

--Il paraît avoir pour vous une grande affection. Comme vous lui
manquerez, quand vous vous marierez!

--... Si je me marie...

--Pourquoi non?

--Le mariage est chose effrayante. Je me demande comment on peut s’y
décider.

--Beaucoup assurent que c’est facile.

Annette sourit de nouveau:

--Ils se vantent; je ne les crois pas.

--Il suffit de s’aimer.

--On le dit, mais à quoi reconnaître qu’on s’aime?

--Oh! cela, c’est encore plus aisé...

Cependant, au lieu de poursuivre, René baissa les yeux. Une pudeur,
qu’il ignorait en lui, venait de retenir la suite. On hésite parfois à
parler devant un miroir, crainte de le ternir de son haleine.

--Oui, à quoi le reconnaître? redit Annette pensive.

En même temps, ses yeux interrogeaient René. Il n’y passait aucune
coquetterie, mais une extraordinaire expression de confiance.

--Le jour où cela sera, vous ne poserez sans doute plus la question,
répondit enfin René.

--Cela vous est-il arrivé?

--Non, certes!

Et subitement, René comprit qu’en effet cela ne lui était jamais arrivé.
Il l’avait cru: il s’était trompé. Jusqu’à ce moment, où aurait-il
appris que l’amour,--le seul dont pût parler Annette,--est un sentiment
très pur, doux comme le miel, profond comme la mer, ivresse de l’âme
devant laquelle s’efface l’autre, fusion que le temps n’atteint pas,
car, dès le premier instant, elle s’est promis l’éternité?

--Alors, reprit Annette, qu’en savez-vous?

--On imagine...

--On peut se tromper.

--Pas dans ce cas-là... Seulement j’aurais peine à l’expliquer. Moi, par
exemple...

Il n’acheva pas. Une chose nouvelle lui apparaissait encore. Autant ce
«Moi, par exemple...» était acceptable et même naturel dans certains
cas, en particulier quand on revient d’une gare sous le parapluie d’une
inconnue, autant il sonnait mal ici. Mais pourquoi le besoin d’écarter
d’ici pareils souvenirs, pourquoi surtout ce désir brusque d’un vent
salubre qui rafraîchirait ses phrases et rendrait à toutes ses pensées
une innocence enfantine?

--Hé bien? fit Annette, désireuse qu’il poursuivît jusqu’au bout.

--Hé bien! reprit-il, un peu hésitant, supposez que je vous aime...

--Ne raillez pas.

--Croyez-vous que je ne m’en apercevrais pas aussitôt? Ce serait en moi
le désir constant de ne plus vous quitter, de devenir la petite ombre
qui escorte sans bruit celle que le soleil vous fait... Et je serais
triste quand vous seriez loin, joyeux dès que vous paraîtriez, toujours
jaloux du temps qui vous prendrait à moi... Quelle attente passionnée,
avant de vous rejoindre! Quel élan dès que vous approcheriez! Surtout,
comment savoir si l’univers est beau ou laid, puisque, suivant que vous
seriez ou non présente, il s’illuminerait ou plongerait dans la nuit?

--Allons, fit Annette pensive, je crains, si vous avez dit vrai, qu’il
ne faille beaucoup de temps pour découvrir en soi tant de belles choses.

--N’en croyez rien, s’écria vivement René: une seconde parfois suffit.
Pendant des années on se posait des questions... tout à coup, on n’a
plus besoin d’interroger.

A son tour il la regardait. En vérité, il ne savait plus très bien s’il
disait cela d’une manière générale ou si la tempête ne soufflait pas
déjà au fond de son cœur. On ignore aussi toujours pourquoi les choses
viennent. En commençant, il n’avait voulu qu’entretenir poliment une
petite fille de province qui ne l’intéressait guère: dix minutes à peine
de causerie, et déjà, par la puissance d’une grâce ingénue, Annette se
trouvait installée dans sa vie, comme après une longue amitié...

Près de la cheminée du grand salon, les voix de l’abbé et de madame
Traversot gonflèrent soudain:

--Le troisième dimanche de carême me paraît en effet le plus
convenable...

--Mais, grand Dieu! monsieur l’abbé, on ne vous a pas offert de liqueur!
Annette est la coupable: où a-t-elle passé?... Annette!...

--Je crois qu’on vous appelle, dit René.

Elle ne répondit pas: peut-être se demandait-elle à son tour: «Quand il
sera parti tout à l’heure, aurai-je envie de penser à lui plutôt qu’à
d’autres?»

René reprit vivement:

--Toute leçon mérite salaire: le jour où l’élu aura paru, ne pourrai-je
apprendre si mes... suppositions étaient justes?

--Annette! appela de nouveau madame Traversot, M. l’abbé Valfour qui est
sans liqueur!

--Oh! dit la jeune fille à mi-voix, je pense que tout ce que vous avez
dit doit être exact...

Quittant René, elle s’empressa auprès du prêtre.

Demeuré seul dans le petit salon, sous prétexte d’attendre M. Traversot
qui ne revenait toujours pas, René ne quitta pas des yeux la jeune
fille.

--Ce n’est rien, mademoiselle, disait M. Valfour, tandis qu’Annette lui
versait la chartreuse en balbutiant des excuses, je vous attendais sans
impatience en la compagnie de votre excellente mère... Ah! voilà qui est
un excès! presque un verre plein... Pour boire à la santé de madame
Traversot et à votre bonheur, ce ne sera jamais trop... Mais oui... à
votre bonheur, pourquoi pas? Le bon Dieu, qui n’est pas un méchant
homme, le mettra bien un jour ou l’autre sur votre route, n’en doutez
pas!

--Je vous assure, monsieur l’abbé, répliquait Annette, que je ne doute
pas: le tout est de savoir quand il se présentera.

--Enfin! je l’ai trouvé!

Triomphant, M. Traversot reprit le bras de René qui tressaillit comme au
sortir d’un rêve.

Puis ce fut une sorte de reprise automatique de la soirée. Les propos,
les attitudes, le genre même de plaisir ne différaient plus de ceux du
repas. Il en était des deux entretiens que je viens de raconter comme
des paysages fantastiques qui surgissent parfois en montagne dans une
déchirure de brouillard. Ils apparaissent, ils s’effacent, on se demande
s’ils sont vrais ou si c’est à l’éternelle brume qu’il faut croire: et
la brume n’est que fumée, eux seuls comptent...

A dix heures, M. Valfour prit congé. Le cérémonial de sortie fut un peu
différent de celui d’arrivée, car à défaut de l’extra, déjà reparti, les
Traversot accompagnèrent leurs hôtes jusqu’à la cour d’honneur.

La bourrasque passée, le ciel redevenu limpide, on avait envie de
s’attarder sur le perron, mais par convenance on s’en abstint. Annette
tendit à René la main:

--Au revoir, monsieur.

Il répliqua:

--Savez-vous qu’«au revoir» signifie qu’on revient, et même bientôt?

Elle répondit sans embarras:

--Évidemment, je ne voulais pas dire autre chose.

Ceci se perdit d’ailleurs dans le brouhaha des autres adieux. Ensuite
l’abbé Valfour prit le bras de René:

--Allons, déclara-t-il, j’emmène coucher les enfants sages.

Il paraissait enchanté. Sûr d’avoir pour lui les Manchon, il ne doutait
plus des Traversot. Quand on a mis les parents d’accord et vu le reste
dans une glace, il ne reste qu’à bénir les voies de la Providence.

Trop préoccupé de ses propres impressions pour observer son compagnon,
René de son côté songeait. Il semblait qu’une brise du large eût passé
sur son âme, et balayé comme des feuilles mortes ses aventures de jeune
homme, les plaisirs qu’il avait pris pour de la passion, jusqu’au nom
des femmes qu’il avait cru aimer. Quelles raisons inconnues rendaient
donc Annette Traversot si différente des autres? Non seulement elle
s’éloignait de tous, mais elle entraînait à sa suite ceux qui
l’approchaient, puisqu’auprès d’elle il s’était découvert une âme et des
pensée insoupçonnées...

Soudain l’abbé dit dans la nuit:

--Hé bien?... à propos... que pensez-vous d’Annette?

René tressaillit: puis jaloux de ne rien livrer de lui-même:

--Mon Dieu! murmura-t-il, que pourrais-je en dire? C’est une jeune
fille...

Il arrive ainsi qu’on trouve par hasard et sans la chercher, la réponse
à une question insoluble: René qui, de sa vie, n’avait approché une
jeune fille, venait d’en rencontrer une. Il ignorait encore s’il
l’aimerait; mais aurait-il été plus heureux, le sachant, et n’est-ce pas
à l’heure où naît la fleur bleue que l’on se sent le mieux monter vers
les étoiles?




IV


Il faut maintenant quitter l’oasis et revenir à Paris où le drame
commençait. Au cours de mon récit, d’ailleurs, je ne cesserai d’osciller
entre Paris et Semur, les événements, ici et là, tendant à se joindre et
n’y parvenant que lorsqu’il sera trop tard.

Quand je dis que le drame commençait alors à Paris, j’exprime mal ma
pensée. Le début en remontait au départ de René pour Semur, mais ce
début avait été soigneusement masqué par les intéressés.

Extérieurement, en effet, René parti, la vie avait repris rue Monsieur
un cours normal. Aucun changement, soit dans les habitudes, soit dans
les propos. Comme avant, l’abbé venait dîner chaque soir, Lapirotte
obéissait aux ordres du tyran, madame Manchon décidait et grondait...
Presque aussitôt, cependant, un œil averti eût déjà découvert certains
gestes mal surveillés, telle attitude momentanée et qu’on ne reverra
plus, toutes choses qui sont les craquements sourds par lesquels
s’annonce le bouleversement proche.

En fait, madame Manchon était sans cesse à la limite d’impatiences sans
cause visible. On constatait qu’elle faisait tout avec la même
attention: elle ne se plaignait de personne, et l’on humait autour
d’elle une mauvaise humeur continue, une perpétuelle irritation contre
la vie et les gens qui l’approchaient.

Pareillement, l’abbé ne paraissait pas moins taciturne que de coutume.
Sa parole demeurait rare, toujours marquée au coin d’une hostilité
latente. Toutefois, on lui voyait parfois un air interrogateur, comme
s’il avait espéré des nouvelles importantes qui ne venaient pas.

En revanche, jamais Lapirotte n’avait montré résignation plus enjouée.

Arrêtons-nous un instant sur cette fille. J’ai esquissé tout à l’heure
sa silhouette, telle qu’elle m’apparut d’abord. Plus tard, je l’ai revue
assez souvent, car, soit effet du hasard, soit calcul, on ne parvenait
guère auprès de madame Manchon qu’à travers elle et par son entremise.
Or, à chaque occasion, mes impressions premières se sont modifiées.
Après l’avoir supposée sotte, j’ai dû reconnaître qu’elle avait des
parties d’intelligence supérieure; après l’avoir crue neutre, j’ai
pressenti en elle des abîmes à faire trembler. D’une curiosité qui,
depuis son entrée dans la famille, n’avait jamais désarmé, elle avait
enfin tout vu et tout retenu ou tout compris. Ne doutez donc pas
qu’elle, au moins, dès l’origine, ait perçu la raison profonde de ce qui
commençait.

Elle disait, par exemple:

--Je me demande si M. René nous confie vraiment les aventures qui ne
manquent pas de lui arriver là-bas.

Madame Manchon répliquait sèchement:

--Mon fils m’a toujours fait part de tout, même de ses sottises.

Ou bien, c’était un soliloque à mi-voix:

--Ah! à votre place, il me semble que je n’aurais jamais eu le courage
de jeter un si beau garçon dans le tourbillon de l’existence, car il est
beau, madame!

--Un tourbillon! s’exclamait madame Manchon: Semur est une mare.

N’importe, chaque fois le trait portait: et satisfaite de ce que
l’accent lui avait révélé, Lapirotte se sentait assurée de rester un
témoin qui voit juste.

Je viens de trouver le terme exact... Elle et l’abbé étaient devenus des
témoins,--les témoins de madame Manchon qui, sans en rien dire, ne
songeait, elle, qu’à une chose, ne souffrait que d’une chose:
l’absence...

L’absence de René, telle est la cellule initiale, la nébuleuse au noyau
de laquelle vont peu à peu s’agglomérer les éléments du drame.

Auparavant, René avait souvent quitté la maison, fait des voyages: ce
n’étaient pas des absences. Pour qu’il y ait absence réelle, il faut que
la vie s’établisse ailleurs, c’est-à-dire se détache de celle qui
précédait. Pour la première fois, René avait ainsi une maison à lui, des
occupations à lui, et la possibilité d’engager son existence sans
avertir: tout cela, madame Manchon l’avait voulu, désiré, préparé, mais
en aveugle et sans comprendre qu’elle préparait aussi son désastre. A
peine la maison vidée, ses yeux s’étaient ouverts; maintenant elle en
mourait d’angoisse.

Avant l’absence, madame Manchon avait pu aussi se croire une mère comme
la plupart. Elle trouvait alors normal que René habitât près d’elle, lui
obéît, et, inconsciente de la tutelle qu’elle exerçait, ne l’était pas
moins de la passion maternelle qui la dévorait. René ne s’était pas
éloigné depuis une semaine qu’une lumière l’éblouissait: comprenant
l’impossibilité totale de vivre sans lui, elle n’apercevait plus à
travers le monde que des ennemis décidés à le lui voler.

Tout à l’heure Duclos nous a montré la jalousie paternelle d’un Lormier:
celle de madame Manchon, aussi exclusive, aussi violente, était pire.
Non seulement, elle se refusait à un partage quel qu’il fût, mais elle
prétendait commander. Toutefois, jusqu’au départ de René, ces sentiments
avaient conduit madame Manchon sans qu’elle le sût: désormais, elle ne
les ignorait plus. L’absence, encore, en lui montrant ce qu’elle pouvait
perdre, du même coup, lui en avait révélé la valeur.

Vous me direz: «Si madame Manchon en était là, quoi de plus simple que
de rappeler son fils? De même qu’elle avait décrété l’apprentissage à
Semur, ne pouvait-elle y renoncer?»

D’accord: comptez cependant qu’avouer son erreur en une matière si
grave, la seule à vrai dire où la soumission de René eût manifesté des
résistances, était un risque redoutable. Quand on a pris le parti d’être
infaillible, on n’a plus le pouvoir de revenir sur ses arrêts,
c’est-à-dire de reconnaître qu’on se trompe autant qu’un autre. Cela,
madame Manchon le sentait à l’évidence: de là, son malaise et
l’irritation latente qui ne cessait de la dresser contre le présent. La
ponctualité même de René à revenir, chaque dimanche, ne parvenait pas à
les calmer. Parce qu’il était las de sa vie à Semur, il la racontait le
moins possible: on en pouvait conclure aussi qu’il en tenait à dessein
des parties cachées. D’une semaine à l’autre, madame Manchon en doutait
moins. Et, convaincue d’avoir de ses propres mains creusé l’abîme, elle
se sentait y courir, sans soupçonner par quels chemins, sans oser non
plus revenir en arrière.

Trois jours après la réception Traversot, René, désireux de présenter
son remerciement à l’hôtel de Thil, apprit que le jour de madame
Traversot était précisément le dimanche et jugea nécessaire de renoncer
pour une fois au voyage coutumier. Déjà, et sans qu’il le soupçonnât,
Annette dominait sa vie. De plus, et par un scrupule explicable en
somme, avisant sa mère de ce grave changement dans une habitude prise,
il s’abstint d’en donner la raison véritable, car lui-même la trouvait
futile autant qu’impérieuse.

Ceci suffit: le drame qui, jusqu’alors et comme une eau souterraine,
avait miné les âmes, rue Monsieur, était libre d’affleurer à la lumière:
désormais, rien n’allait plus en endiguer la marche.

Au reçu de la nouvelle, madame Manchon blêmit, avertit la femme de
chambre qu’il était inutile de préparer la chambre de M. René et ne
souffla mot ni à Lapirotte ni à l’abbé. Simplement, quand l’abbé parut
le dimanche soir, et pour qu’il ne s’étonnât pas, madame Manchon dit:

--J’ai prié René de ne pas venir aujourd’hui: je ne le trouvais pas
bien. Trop d’allées et venues fatiguent.

Elle mentait hardiment, résolue de laisser aux choses l’aspect qu’elle
leur voulait. Lapirotte approuva, plus souriante que jamais. L’abbé fit
de même, et chacun s’enferma dans une indifférence affectée. Il n’était
pas jusqu’aux domestiques qui n’eussent l’air de trouver naturelle
l’explication donnée.

Toute la semaine qui suivit, madame Manchon se demanda par quelles voies
confesser son fils, quand il paraîtrait, sur la cause véritable qui
l’avait retenu. Tour à tour, elle imaginait des questions captieuses,
une explication directe, une scène attendrie. Incapable de se résoudre,
mais guidée par un instinct sûr, elle demeurait persuadée que le danger
redouté venait de paraître, cherchait en vain à le concevoir, et s’en
désespérait.

Le samedi, dépêche de René annonçant encore une remise de voyage; cette
fois, il donnait pour excuse un rhume violent.

Ce fut Lapirotte qui reçut le télégramme des mains du facteur, elle qui
en donna lecture à madame Manchon. Probablement touchée par l’air de
celle-ci, elle jugea même nécessaire d’ajouter une remarque:

--Les rhumes de M. René sont toujours sans gravité. Je doute qu’il soit
obligé de garder la chambre.

--Si mon fils pouvait sortir, il serait ici, répartit madame Manchon.
D’ailleurs, je vais l’inviter à venir se reposer près de moi dès qu’il
sera mieux. C’est un retard de quarante-huit heures au plus...

--Espérons-le, soupira Lapirotte.

Il faut croire qu’elle voyait juste: quatre nouveaux jours s’écoulèrent
sans autres nouvelles de René, que des bulletins de santé, aussi brefs
que rassurants. Il s’agissait bien de santé! l’inquiétude de madame
Manchon était ailleurs.

On atteignit ainsi le vendredi. Si René ne s’était pas décidé à avancer
son voyage, comme sa mère l’en avait prié, du moins s’était-il abstenu,
jusque-là, d’annoncer un nouveau délai.

Ce même vendredi, l’abbé Manchon, venu dîner suivant l’usage, pénétra
dans le salon de la rue Monsieur, avec l’air interrogateur qui lui était
habituel depuis quelque temps. Une fois assis, il se tint coi en se
frottant les mains.

--Avez-vous froid, Henri? demanda madame Manchon.

Il répondit non, d’un signe de tête. Mais, et bien que ce ne fût pas sa
coutume, il s’informa le premier de René:

--Mon frère vient-il enfin?

Madame Manchon étouffa un soupir:

--Vous savez bien que le courrier n’est pas encore passé: je n’aurai pas
de nouvelles avant huit heures.

L’abbé répliqua:

--En tout cas, rassurez-vous: il est tout à fait bien.

--Vous aurait-il écrit?

--Non.

--Alors d’où le tenez-vous?

--De mon ami, M. l’abbé Valfour.

Madame Manchon haussa les épaules:

--Les indifférents trouvent toujours excellent l’état du voisin.

Apercevant ensuite Lapirotte à côté d’elle, elle lui fit signe de s’en
aller. Docile, Lapirotte obéit.

--L’abbé Valfour ne vous communique-t-il rien d’autre? reprit madame
Manchon, dès que la porte se fut refermée.

L’abbé Manchon continuait de se frotter les mains.

--Non, fit-il encore d’un ton détaché; du moins rien de précis...

--Rien de précis? Il dit donc quelque chose?

--En effet... ou plutôt, pour être exact, il me fait part de certaines
pensées personnelles... qui d’ailleurs concordent avec les miennes.

--Je goûte peu qu’un inconnu se mêle de nos affaires.

--M. Valfour n’en est pas un pour moi.

--Enfin, à quoi songe-t-il?

--A marier René.

Madame Manchon, qui mettait en ordre des livres sur une console, se
retourna violemment:

--Votre ami est fou, je pense?

--Pas plus que moi, puisque je partage son avis.

--Et pourquoi, s’il vous plaît?

--René est à l’âge où, sous peine de faire des sottises, un jeune homme
doit s’établir. Il est naturel que je préfère un nœud légitime à des...
expériences momentanées, aussi dangereuses pour le corps que pour
l’esprit.

Madame Manchon eut un sourire dédaigneux, puis laissa tomber:

--Je n’entends rien pour mon compte aux raisons théologiques: il me
suffira que René se marie quand je le jugerai utile, et avec une femme
que j’aurai choisie. J’en suis fâchée pour votre ami Valfour,
avertissez-le que, m’estimant le meilleur juge en la circonstance, je
l’invite à pratiquer désormais une réserve dont il n’aurait pas dû
sortir.

--Cependant, répliqua l’abbé avec une nuance d’irritation, si René avait
trouvé à Semur une personne...

--Je le saurais.

--Vous serez, je le crains, la dernière informée.

--Ne calomniez donc pas votre frère!

Et madame Manchon, cette fois, couvrit d’un regard dur son fils aîné,
avant d’achever pour elle-même:

--D’ailleurs, je suis sûre de mon fils.

Une ride légère barra le front de l’abbé. Sans doute ne supportait-il
pas sans impatience la manière dont madame Manchon prononçait «mon
fils», en parlant de René. Ce sont le plus souvent de très petites
choses qui irritent, de préférence aux grandes.

--Vos avis, ma mère... commença-t-il sur un ton singulièrement raffermi.

Mais Lapirotte rentrait, annonçant le repas.

--Tout à l’heure, s’interrompit l’abbé, nous reprendrons ce sujet.

--Je ne le crois pas, répliqua madame Manchon.

--J’en ai pourtant le désir.

Madame Manchon affecta de ne pas entendre. Elle se dirigeait déjà vers
la salle à manger, suivie par Lapirotte.

Dîner rapide, inquiet et silencieux. Depuis le départ de René, des ondes
n’avaient cessé de glisser dans la demeure, donnant le même frisson
qu’une approche d’orage. Fréquemment aussi, on y subissait une sorte
d’appréhension muette, telle qu’on avait envie de tourner la tête pour
voir si quelque malfaiteur n’avait point profité d’une porte ouverte.
Malgré cela, les apparences restaient paisibles. Ce soir-là, au
contraire, il eût été impossible de méconnaître la tension dont
souffraient les convives. Les gestes étaient saccadés, les visages clos,
les pensées absentes.

On achevait le dessert quand enfin le courrier vint.

--Dieu merci! déclara madame Manchon, apercevant de loin le plateau
qu’on apportait, je commençais à craindre que le facteur n’eût rien
laissé!

--Il ne faudrait pas s’étonner pourtant si M. René n’avait pas écrit,
dit Lapirotte. Qui sait s’il n’hésite pas encore à se mettre en route
demain?

Elle se trompait. Il y avait deux lettres, dont l’une de René, mise
soigneusement en évidence. Madame Manchon se saisit du tout. Elle
s’aperçut ensuite que la seconde était pour Lapirotte, mais avant de la
remettre, en examina par habitude la suscription et le timbre.

--Tiens, dit-elle, vous avez aussi des correspondants à Semur?

--Moi?... non... du moins je n’en connais pas, s’exclama Lapirotte.

--Il paraît que si, puisque ce papier en vient.

--En effet... voilà qui est curieux.

--S’il s’agit d’une conquête imprévue, poursuivit madame Manchon
satisfaite de lâcher bride à son humeur, avisez-moi. Sans tenir à vos
secrets, je prétends ne pas vous perdre à l’improviste.

Lapirotte ne répondit que par un de ces regards où madame Manchon était
libre de lire un reproche attendri pour ses rigueurs, mais où d’autres
auraient découvert peut-être une rancune effrayante.

On entendit, après cela, le double bruit des papiers que déchiraient des
mains pareillement fiévreuses. Parties le même jour et de la même ville,
écrites par des êtres qui ne se soupçonnaient guère occupés des mêmes
choses, les deux missives venaient échouer simultanément sur cette
table, chacune apportant sa part au destin de tous qui commençait. Dès
les premières lignes, madame Manchon et Lapirotte semblèrent évadées du
présent. Le silence n’était pas plus grand qu’auparavant, mais le
froissement des feuillets tournés y ajoutait on ne sait quoi de
tragique, en même temps qu’il mesurait l’avidité avec laquelle on
lisait.

Soudain madame Manchon rejeta la serviette sur la table, et se leva.
Elle avait terminé. La lettre adressée à Lapirotte devait être plus
courte que celle de René, ou avait été lue plus vite, ou encore n’avait
pas été lue tout entière: quoi qu’il en soit, elle avait disparu depuis
un instant dans la poche de son destinataire.

A l’exemple de madame Manchon, Lapirotte et l’abbé s’apprêtaient à
retourner au salon, quand un ordre arrêta celle-ci:

--Lapirotte, je n’ai plus besoin de vous et j’ai à m’entretenir avec
Henri. Ainsi, laissez-nous, bonne nuit, et à demain.

Le ton était impérieux comme de coutume, mais une chose nouvelle y
paraissait: la colère,--une colère qui, pour la première fois, agitait
les syllabes, comme eût fait un grand vent fouettant les feuilles d’un
arbre.

Lapirotte, la main dans une poche, pour bien s’assurer sans doute
qu’elle n’égarait pas le précieux écrit qu’elle venait d’y mettre, lança
sur madame Manchon un regard perçant.

--J’espère que Madame n’est pas souffrante?

--Nullement, dit l’abbé. Allez en repos, mademoiselle Éva.

Il acheva, décidé à se montrer gracieux autant que sa mère avait été
sèche:

--Surtout ne rêvez pas du tentateur!

Elle rougit violemment:

--Je ne saisis pas.

--Auriez-vous déjà oublié votre conquête de Semur?

--Quoi! vous aussi, monsieur l’abbé?...

Les yeux de Lapirotte exprimaient cette fois une surprise douloureuse:

--Ne puis-je avoir, comme tout le monde, une amie de passage à Semur?...

--Je ne vous demande point de confidences! interrompit le prêtre, étonné
pourtant du trouble qu’avait provoqué sa plaisanterie.

--Henri, j’attends! appela madame Manchon.

Et le tête-à-tête qu’avait interrompu le dîner, recommença: toutefois,
tandis que l’abbé, plus effacé que jamais, reprenait sa place et le
frottement des mains d’auparavant, madame Manchon, la face contractée,
les yeux mi-clos, allait et venait à travers la pièce. Elle ne semblait
plus s’apercevoir que son fils était présent: absorbée par son étrange
promenade, elle paraissait résolue à ne rien dire, comme à ne rien
écouter.

--C’est bien une lettre de René que vous avez reçue? dit enfin l’abbé,
las d’attendre.

Sur un signe affirmatif de sa mère, il reprit:

--Vous semblez mécontente. Auriez-vous de mauvaises nouvelles?

Un certain temps s’écoula avant la réponse. Madame Manchon, prise de
crainte à la pensée de traiter René trop rudement, recueillait ses
forces pour mieux se maîtriser.

--En effet, reconnut-elle d’une voix sourde: les racontars de votre abbé
n’étaient que trop vrais. On a eu le tort,--je dis _on_ ne sachant qui,
mais je compte bien l’apprendre,--on a eu le tort de mettre sur le
chemin de votre frère une fille, probablement à court d’épouseurs, et
désireuse de se conquérir un état sans regarder aux moyens. René, qui
est plein de candeur, se laisse prendre, parle mariage, et m’invite à me
rendre à Semur pour faire la demande... Oh! tout lui paraît simple! Elle
me plaît, je l’adore, tu l’aimeras, marions-nous... Heureusement pour
lui qu’à mon âge et avec mon expérience, on est moins romanesque. Quatre
mots suffiront pour ramener l’idylle aux proportions véritables,
c’est-à-dire une flambée sans lendemain.

Visiblement, elle s’efforçait de réduire les événements à la dimension
d’une petite chose, à la fois ridicule et sans conséquences dignes qu’on
s’y arrêtât. Mais sentez-vous quel bouleversement d’âme se cachait sous
ces apparences détachées? Il y a un monde entre la peur d’un vol et le
vol lui-même. Jusqu’à hier, jusqu’à tout à l’heure, elle avait tremblé
qu’on ne lui prît René; mais elle tremblait dans le vide. Entre deux
hypothèses qui la faisaient blêmir, elle trouvait le temps de se dire:
«Peut-être qu’il n’y a rien», et du coup, un peu d’espoir rafraîchissait
son âme. Désormais l’incertain n’était plus: l’abîme était devant elle!

--Serait-il indiscret de connaître le nom de cette... demoiselle, comme
vous dites? fit l’abbé sans quitter son air de parfaite tranquillité.

--Traversin... non... Traversot... enfin un nom quelconque.

--Hé bien! ma mère, ainsi que vous deviez le prévoir, je me permets de
n’être pas de votre avis, et même d’insister pour que vous reveniez sur
le vôtre. Il s’agit de l’avenir de mon frère, j’entends son avenir
moral, le seul qui compte à mes yeux: puisque l’occasion s’est
présentée, puisque lui-même s’y offre, il me paraît excellent qu’il
fasse une fin satisfaisante.

L’abbé, je le répète, affectait de garder un calme parfait, ses mains ne
cessaient pas d’aller et venir l’une contre l’autre, son dos demeurait
courbé et pourtant les mots semblaient maintenant prendre
progressivement dans sa bouche une autorité dont l’origine ne
s’expliquait pas. Elle était due peut-être aux seules idées qu’il
exprimait, peut-être encore au ton devenu plus ferme.

--Pour faire une fin, il serait bon qu’il y ait eu un commencement,
coupa rudement madame Manchon.

L’abbé négligea de relever l’interruption et poursuivit:

--J’ai eu de mon côté des renseignements excellents sur les Traversot.
La famille est honorable, la jeune fille est accomplie. Je ne
mentionnerai pas les sentiments des intéressés qui sont, m’assure-t-on,
fort vifs: cette question m’échappe. Mais du moment qu’ils existent, je
suis heureux de constater qu’ils peuvent concorder avec les vues de
parents chrétiens, et cela suffit pour me les faire approuver.

--D’où savez-vous tant de choses? interrompit encore madame Manchon,
sans parvenir à cacher son étonnement.

L’abbé eut un vague haussement d’épaules.

--Vous croyez toujours que je ne m’intéresse pas à mon frère:
reconnaissez que vous êtes injuste, puisque me voici à prendre la
défense d’un projet qui lui est cher et que vous auriez tort de vouloir
entraver.

--Tort? répéta madame Manchon, dont l’étonnement croissait.

Elle fit deux ou trois pas, puis s’arrêtant devant l’abbé:

--Voici un mot auquel vous ne m’avez pas habituée; j’aime à croire qu’il
a dépassé votre pensée. De toutes manières, Henri, vous allez
l’expliquer.

L’abbé plongea dans son siège de l’air d’un homme qui quitte enfin les
sujets inutiles.

--C’est en effet d’autant plus nécessaire, que, malgré tout mon respect,
je ne pourrais le retirer, répondit-il froidement.

Une expression indéfinissable mit ensuite des lueurs inaccoutumées sur
son visage émacié. Il y paraissait à la fois le respect dont il parlait,
du dédain et une subite hauteur.

--Excusez-moi, reprit-il, si, pour arriver au but, je dois faire d’abord
un bref retour sur le passé: il est nécessaire, ce soir... Je ne vous ai
jamais reproché, je pense, des préférences dont je ne veux pas apprécier
les raisons...

Madame Manchon eut un sursaut:

--Henri! je ne puis non plus accepter cela!

L’abbé fit un geste évasif.

--Mettons, si vous y tenez, que vous ne nous avez pas aimés de la même
manière et passons... Ce n’est pas d’ailleurs en fils que je me permets
de parler en ce moment. Le prêtre seul a le droit d’évoquer ce que le
fils ignore, et, puisqu’il s’agit d’âmes, pour ceci comme pour le reste,
acceptez que, prêtre, je continue de m’exprimer en prêtre.

Un second sursaut secoua madame Manchon.

--Henri, ne mêlez donc pas vos rancunes de famille à ce qui n’a rien à y
voir!

--Je vous demande pardon, ma mère: je tiens beaucoup au contraire à
oublier que je fais partie de la famille. De grâce, ne m’obligez pas à
quitter un terrain que j’ai choisi: il est le seul possible... et le
meilleur... pour tout le monde.

--Je ne comprends pas.

--Préciser mes raisons serait inutile ou encore... déplacé, répartit
l’abbé d’un ton détaché.

Toutefois, ses yeux s’étaient levés en même temps vers sa mère et la
regardaient fixement. Il y eut un choc silencieux, suivi d’un de ces
arrêts imperceptibles à l’oreille mais durant lesquels l’inexprimable
passe en trombe, laissant derrière lui l’épouvante d’une chose dont on
n’a point parlé, que l’un a crue cachée, que l’autre sait, peut-être!...
Et soudain madame Manchon, lasse de marcher, regagna son fauteuil, au
coin de la cheminée. Accoudée dans la même attitude que son fils, elle
inclina la tête et contempla le feu.

--Je reprends... dit paisiblement l’abbé. En traitant René comme vous
fîtes, je ne doute pas que vous n’ayez désiré son bonheur. Sans le
vouloir pourtant, vous n’aviez cessé auparavant de favoriser en lui un
penchant à s’en remettre à des volontés étrangères qui, pour un homme,
est le pire des dangers. C’est avec regret que je vous voyais vous
obstiner à le garder près de vous. C’est avec joie que j’ai considéré la
première séparation temporaire dont vous souffrez. L’occasion se
présente aujourd’hui d’une... émancipation définitive. Épargnez-vous les
risques d’un avenir que le passé rendait problématique et puisque, pour
une fois, l’intéressé fait preuve de décision... que Dieu le bénisse et
qu’il épouse!

La fin de la dernière phrase parut jetée avec violence, bien que la voix
n’eût pris aucun éclat. Madame Manchon s’aperçut qu’après avoir entendu
parler son fils, elle n’entendait plus que le tic-tac de la pendule.
Elle ne cessait point de considérer les flammes.

--Et si j’ai, moi, le désir de ne pas laisser mon fils s’établir loin de
moi? dit-elle soudain, comme si elle s’éveillait d’un rêve.

--Justement, ma mère, vous m’obligez à aller au fond d’une pensée que
j’espérais déjà comprise. En envoyant René à Semur, pour quelques mois,
vous avez accompli, je crois, le _commencement_ du devoir. Je vous
demande d’aller au bout et de rendre stable ce que vous aviez cru
passager. Non seulement vous rendrez à René la conscience de sa
destinée, mais le sacrifice,--si grand qu’il vous paraisse,--sera pour
vous un élément de salut... nécessaire... C’est tout ce que j’avais à
dire.

Vers la fin, madame Manchon avait peu à peu tourné de nouveau la tête
pour examiner son fils. Une seconde fois, les yeux se rencontrèrent.
Après le choc, le duel: en silence, ces deux êtres également passionnés
et volontaires affrontaient leurs secrets. On n’évalue pas la durée de
tels instants: ils abolissent la réalité.

L’abbé baissa le premier les paupières. Il tira sa montre.

--Neuf heures: je dois partir, sous peine de manquer mon train.

Madame Manchon parut, à son tour, revenir à elle:

--Henri!... commença-t-elle.

Mais elle n’ajouta rien.

--Bonsoir, ma mère.

Et ayant ramassé sur la cheminée son bréviaire qu’il y avait déposé
avant le dîner, l’abbé sortit.

Immobile, madame Manchon se remit à surveiller les braises. Elle
revoyait des figures disparues. Une émotion inexprimable faisait battre
son cœur. Elle avait aussi la sensation qu’une dalle s’abattait sur ses
épaules, tandis qu’elle s’efforçait de se rappeler exactement une parole
de son fils: «Ce sera pour vous un élément de salut... nécessaire...»;
mais brusquement, la pensée de René balaya ces fantômes.

--Bah! murmura-t-elle, des phrases de prêtre!

Reprise ensuite par la conscience du seul péril immédiat qui survenait,
elle alla vers son bureau, et d’une écriture appuyée, débuta:

«Mon cher enfant, je ne viendrai pas. Je ne te laisserai pas non plus
consommer une sottise...»

La plume courait. On aurait dit qu’elle prétendait aller plus vite que
le cœur qui dictait. C’est qu’aussi, après s’être longtemps dissimulé,
le destin entamait au grand jour son œuvre. Des deux fils de madame
Manchon, l’un menaçait de lui être volé: l’autre... Au fait,
qu’arrivait-il avec l’autre, et pourquoi cette question suffisait-elle
pour troubler l’image même du premier?




V


Le lendemain, la réponse de madame Manchon partit pour Semur. Avec elle,
Lapirotte jeta dans la boîte une seconde enveloppe également adressée à
Semur, puis, au retour, s’enquit auprès du tyran si elle ne pourrait
exceptionnellement disposer de quarante-huit heures pour aller à la fin
de la semaine rendre service à une parente. Madame Manchon, qui était
dans ces moments de trouble profond où l’on consent à tout, ne fit point
d’opposition.

Trois jours plus tard, à Semur, les Traversot disparaissaient, et le
principal acteur du drame,--quoique le plus caché,--entrait en scène.
Mais avant d’y venir, quelques mots sur ce qui précéda.

L’abbé Valfour, dans sa lettre à son confrère, n’avait rien exagéré et
même était resté un peu en arrière. Dès leur seconde entrevue, Annette
et René, éblouis, avaient senti leurs vies fixées.

En réalité, il y avait de l’un à l’autre la distance de la mer profonde
au clair bassin d’un beau parc. La première joue mal avec la lumière,
mais porte en elle une force latente et continue qui use le roc: le
second a la beauté d’un miroir, chauffe au moindre rayon et se refroidit
à la première gelée blanche. Toutefois, le propre de l’amour et de la
passion est d’obliger à marcher les yeux bandés. Aucun d’eux ne songea
donc à analyser les nuances qui les séparaient; et le torrent les
emporta...

Du soir au lendemain, Annette Traversot cessa d’être une jeune fille,
c’est-à-dire une matière plastique qui attend du hasard sa forme
définitive de conscience. Auparavant, elle obéissait et, faute de mieux,
acceptait le présent sans s’y attacher ni s’en plaindre: subitement,
elle aperçut dans un éclair le seul bonheur qui lui convînt et, dressée
contre les siens, n’admit plus qu’un autre qu’elle-même en décidât: elle
aimait.

René, de son côté, sentant passer sur lui l’émoi ineffable de la
première tendresse véritable, subit l’ivresse de la découverte, crut
sincèrement que ce qu’il éprouvait n’avait été éprouvé par aucun autre,
et convaincu d’obéir à des forces divines, n’admit pas un instant que sa
mère tentât de leur résister. Lui aussi, dressé d’avance contre les
siens, aimait ou plutôt croyait aimer.

Peu importent maintenant les voies suivies pour en arriver aux aveux.
L’essentiel pour vous est de savoir que, le jeudi de la deuxième semaine
où René s’abstint d’aller à Paris, l’abbé Valfour parut en ambassade à
l’Hôtel de Thil. Sa démarche, toute personnelle, assurait-il, n’avait
d’autre objet que de s’informer si une demande de son protégé serait
accueillie. Or, en réalité, depuis la veille, Annette et René étaient
fiancés. L’amour se moque des barrières; s’il se plie à la comédie des
usages, c’est par-dessus le marché et parfaitement résolu à les compter
pour rien.

Il n’est pas inutile de relater une partie de l’entretien de M. Valfour
avec madame Traversot; il projette en effet des lueurs sur la suite et
déjà eût permis, pour qui sait voir, d’augurer des incidents prochains.

Soit par tenue mondaine, soit qu’elle fût réellement hésitante, madame
Traversot ne reçut qu’avec réserve les ouvertures de l’abbé.

--Avant de consulter ma fille, déclara-t-elle, ne serait-il pas prudent
de savoir si madame de La Gilardière est consentante?

--Avisée par lettre, soyez sûre qu’elle paraîtra aussitôt, s’écria
l’abbé.

--Parfait. Du coup, bien des obscurités s’éclairciront.

--Des obscurités! Lesquelles, grand Dieu!... Douteriez-vous de la
fortune?

--Non.

--De la famille?

--Vous vous en êtes porté garant.

--Alors?

--Alors, attendons cette dame...

En revanche, comme l’abbé sortait, Annette, qui avait dû faire le guet,
le rejoignit dans la cour d’honneur.

--Monsieur l’abbé, dit-elle rapidement, je tenais à vous remercier
d’être venu. Il est bon que vous sachiez aussi que, quoi qu’il arrive,
ma décision est prise. Je ne m’en remettrai à personne du soin de
choisir mon bonheur.

--Pas même à votre mère? répliqua l’abbé interloqué.

--Pas plus à elle qu’à d’autres.

A peine sur le Rempart, autre rencontre et même chanson.

--Hé bien? demanda René qui accourait aux nouvelles.

--Hé bien, avertissez votre mère: il importe qu’elle arrive bientôt.

--Soit, elle débarquera dans la semaine.

--Si elle tardait...

--A quoi songez-vous, l’abbé? Oubliez-vous que je suis majeur?

--Ainsi, vous aussi!...

Et M. Valfour revint de son ambassade, assez rêveur. Après s’être étonné
que l’amour dressât si vite les enfants contre les parents, il
réfléchissait qu’on ne voit guère le moyen qu’il en soit autrement,
puisque sa fin naturelle est justement de séparer les uns des autres...

Ce même soir, la lettre de René partait pour Paris.

Vous voyez à quel point jusque-là tout avait été rapide et simple. Une
marche sous le ciel bleu, des cœurs qui rêvent, nulle appréhension. On
devrait frémir quand le bonheur est ainsi à portée du désir. N’est-ce
pas toujours aux approches de l’orage que nous goûtons le mieux
l’enchantement des jours d’été?

La réponse de madame Manchon arriva en coup de foudre. Les sentiments de
René en la lisant furent un mélange de stupeur et de colère. La légèreté
avec laquelle sa mère traitait ce qu’il imaginait être la plus grande
aventure de sa vie lui parut sacrilège. Pour la première fois, il eut
une révolte d’homme et répliqua sur l’heure. Rappelant qu’il n’était
plus un enfant, il affirmait son droit de choisir à son gré la femme
qu’il épouserait, ne priait plus, mais exigeait. Mieux informée, madame
Manchon lui devait de venir; il l’attendait: il ne quitterait pas Semur
qu’elle ne se fût décidée à l’y rejoindre.

De telles choses, écrites, prennent une valeur énorme, car on les relit
et elles subsistent. Il est probable que si René, au contraire, avait
pris le train, tout en prononçant les mêmes mots, il aurait obtenu gain
de cause. C’est le propre de certaines situations que, fausses dès le
début, elles ne cessent pas de s’alimenter à contre-temps.

Sa réplique lancée, restait à René d’aviser l’hôtel de Thil du retard de
sa mère: mais il s’abstint d’en donner la raison véritable.

--Une indisposition légère en est la cause, déclara-t-il.

--Avant-hier, pourtant, vous ne sembliez pas inquiet? répondit madame
Traversot avec une défiance à peine dissimulée.

--Avant-hier, je l’ignorais: ma mère tait souvent ce qui pourrait me
donner du souci. Je conclus d’ailleurs de son silence que ce ne doit pas
être grave.

--Espérons-le, répliqua madame Traversot; quoi qu’il en soit, pour ne
pas prêter aux commérages, je vous serai obligée, d’ici l’arrivée de
madame de La Gilardière, d’espacer vos visites. Vous êtes-vous aperçu
que, depuis quelque temps, vous venez chaque jour?

Il parut accepter la leçon, s’inclina... et se présenta le lendemain.
Seulement, le lendemain, en mère prudente, madame Traversot avait pris
le train du matin et emmené sa fille: par un heureux hasard, une cousine
de Dijon s’était trouvée assez malade pour que la présence de ces dames
fût exigée d’urgence...

Ce même jour, à Paris, Lapirotte prenait aussi le train pour rendre
service à sa parente, et à Semur le chœur entrait en scène.

Je dis: le chœur. Où découvrir, en effet, sinon dans la tragédie
antique, l’analogue de ce personnage insaisissable, omniscient et
malfaisant, qui discute, commente, au besoin souffle le conseil perfide
ou la nouvelle qui égare, tour à tour s’indigne, persifle, rit, et,
victorieux en fin de compte, reste seul debout au dénouement? Police
anonyme, affirmait Duclos: oui, sans doute, mais aussi beaucoup plus,
car dans le cas de René se manifestèrent une continuité d’effort, une
sûreté de direction telles que n’en comportent pas d’ordinaire des
groupements fortuits ou des voix dispersées. Quelqu’un, dans l’ombre,
marquait la mesure,--quelqu’un, renseigné mieux que les intéressés
eux-mêmes, sur le présent, qu’il se déroulât rue Monsieur ou à Semur, et
même sur le passé. Seulement, qui aurait eu l’idée de le chercher là où
il était, et comment supposer qu’en remontant plus loin encore on
trouverait une Lapirotte à la source?

Bien entendu, je ne vais pas recommencer le récit de Duclos que je
rejoins ici; je voudrais cependant marquer ce qu’il semble n’avoir pas
suffisamment observé, et c’est la gradation savante, l’art souverain que
mit ainsi le chœur à détruire à l’avance les projets de René, dès qu’ils
furent soupçonnés au dehors. On ne mit en doute tout d’abord que la
fortune; puis on parla vaguement des noms différents portés par les deux
frères, et l’honorabilité passa au premier plan. Le titre usurpé
semblait ne pouvoir que couvrir une tare; la famille prit couleur
d’aventurière. Enfin, de proche en proche, l’opinion étant préparée
d’avance à tout admettre, on put en venir à l’essentiel qui, pensait-on,
allait arrêter les Traversot; et l’histoire courut de la naissance
illégitime de René... Tout cela, je le répète, mesuré, distillé avec une
méthode et une sûreté marquées au coin de l’intelligence supérieure. Au
départ des Traversot, il n’y avait rien encore contre René ou à peine
l’hostilité de rigueur dès qu’il s’agit d’un étranger; quand ils
revinrent, la partie était jouée sans que René en eût seulement le
soupçon, et les précautions si bien prises, qu’à peine débarquée, madame
Traversot courait chez son notaire où l’appelait une convocation
d’urgence.

Saisissez-vous qu’un tel enchaînement ne pouvait être le produit
inconscient de quelques-uns, mais, au contraire, résultait d’une volonté
unique? Commencez-vous de soupçonner, derrière le chœur, et dirigeant sa
marche, l’acteur principal dont je parlais tout à l’heure? Plus tard, il
se découvrira de lui-même; pour le moment, contentons-nous d’admirer
l’œuvre et arrivons au résultat, imprévu de tous comme il convient.

Madame Traversot, après s’être rendue en toute hâte chez son notaire,
rentra chez elle, le visage décomposé. Elle était de ces femmes qui ne
cessent d’envisager les difficultés, quand un projet leur tient au cœur,
car elles imaginent de la sorte et par avance désarmer la mauvaise
chance. Hélas! parmi les obstacles prévus, celui qu’on venait de lui
révéler n’avait point figuré: il n’en était que plus infranchissable. Le
mariage d’Annette était perdu: ajoutez que l’année s’annonçait avec des
récoltes mauvaises, que l’abandon d’Annette risquait de troubler la
confiance des créanciers: ainsi tout croulait, présent et avenir.

A la vue de sa mère bouleversée, Annette tenta en vain de l’interroger.

--Il n’y a rien, ou peu de chose, répondit celle-ci, évasive et
redoutant d’aborder tout de suite le conflit qu’elle pressentait
inévitable.

En prétendant séparer Annette de celui qu’elle aimait, on n’était
parvenu en effet qu’à mieux l’attacher à lui.

Une heure plus tard, René, qui ne cessait de surveiller l’hôtel de Thil,
informé du retour des Traversot, accourait. Annette parut aussitôt.

--Enfin! vous voici!

Mais elle ne put en dire plus. Madame Traversot s’était également
précipitée, et sans laisser à René le loisir de se reconnaître:

--Votre visite, cher monsieur, tombe à merveille: j’avais hâte de
m’entretenir avec vous.

Elle l’entraîna vers le salon. Annette voulut suivre. Un geste l’arrêta.

--Non, pas toi. Ta présence ne pourrait que nous gêner.

Alors, interdite, elle se pencha vers sa mère:

--Quoi qu’il arrive, rappelle-toi que je serai sa femme.

Elle ne s’était jamais expliquée avec pareille franchise. Madame
Traversot lui jeta un regard angoissé:

--Qui peut répondre de ce que l’avenir réserve?

--Quoi qu’il y ait, mon choix est fait.

René, lui, s’étonnait qu’on le reçût au salon. Il n’y était plus entré
depuis le soir du premier dîner; quelle différence d’aspect et
d’accueil! Aujourd’hui les meubles gisaient sous des housses. Une partie
d’entre eux, groupés sous un drap, érigeait dans la pénombre un
catafalque; aucun feu ne brûlait dans la cheminée.

--Quelles nouvelles de votre mère? demanda madame Traversot dès qu’elle
eut fermé la porte derrière elle.

--Hélas! balbutia René, interdit par cette brusque entrée en matière.

--Toujours souffrante?

--Je le crains. Pour ne pas m’inquiéter, elle me laisse sans détails. Le
principal suffit, puisqu’elle n’est pas en état de se mettre en route.

--Ah! c’est fâcheux... tout à fait fâcheux...

Et le visage de madame Traversot acheva de se fermer. René rougit:

--Bien que ce soit une affaire de quelques jours au plus, attendre ainsi
ne m’est pas moins pénible qu’à vous, mais voyez-vous autre chose à
tenter?

Il comptait qu’on lui répondrait non; il n’en fut rien.

--Autre chose?... En effet, à défaut du voyage, votre mère ne
pourrait-elle écrire? Nous entendre serait au plus l’affaire de trois
courriers.

Posant ses yeux sur ceux de René, madame Traversot attendit ensuite la
réponse, comme assurée d’avance d’un refus.

Il fallut à René un petit instant pour maîtriser l’embarras où le jetait
pareille proposition.

--Vous n’y songez pas, fit-il; si grande que soit la confiance que
m’accorde ma mère, elle souhaite connaître Annette avant que
d’acquiescer à des projets qui lui paraissent engager un avenir dont
elle se tient,--bien à tort,--pour responsable.

On ne sait pourquoi, cette phrase longue et mal tournée eut l’air de
tomber dans un air raréfié. Les mots en tintaient comme du bois sec.

Madame Traversot parut se recueillir, bien qu’elle ne pût ignorer ce qui
devait suivre.

--Alors, cher monsieur, reprit-elle d’un air incertain, je n’aperçois
plus très bien où nous allons. Dès lors que madame votre mère ne peut ni
venir, ni écrire...

--Mais elle viendra! interrompit vivement René.

--Quand?

--Bientôt!

Madame Traversot eut un hochement de tête entendu:

--Et si je vous disais, moi, que je ne crois pas à ce voyage?

René sursauta: aurait-elle appris l’opposition de sa mère et qu’il
mentait en parlant de maladie?

--En vérité, madame, balbutia-t-il, je ne vois pas pour quelles
raisons...

Madame Traversot, encore, l’interrompit nerveusement:

--Pour quelles raisons?... Mon Dieu! je me ferais scrupule de vous les
communiquer, et même je m’en garderai: mais elles courent les rues,
semble-t-il: je n’étais pas de retour depuis une heure qu’on me les
donnait, comme à tout le monde. Vous n’aurez donc aucune peine à les
apprendre, à supposer que vous y teniez. Interrogez, renseignez-vous, et
si vous n’êtes point convaincu, attendez du moins, pour nous en
informer, que les faits donnent tort à mon sentiment présent.

Elle s’était levée, le visage devenu de glace. René sentit passer le
souffle avant-coureur de la catastrophe. Il répliqua d’une voix
tremblante:

--Je comprends, madame... il s’agit d’une mise en demeure. Sans
m’attacher outre mesure à ce qu’elle peut avoir de blessant, me
permettez-vous de demander si vous parlez ainsi au nom d’Annette?

--Ceci, monsieur, est affaire entre ma fille et moi et ne vous concerne
pas.

Il respira.

--Ce qui revient à dire qu’elle, pas plus que moi, n’est au courant des
appréhensions que vous donne le retard de ma mère. Oserai-je aussi faire
remarquer que, si je n’étais pas entièrement d’accord avec les miens,
j’ai l’âge de passer outre à des volontés mal informées?

Madame Traversot riposta sèchement:

--Je n’ai point dit que madame votre mère s’opposait au mariage: je suis
même convaincue du contraire. J’estime simplement qu’elle ne se soucie
pas de venir s’entretenir avec moi de certaines choses... qui importent
entre familles honorables. Quant à votre liberté d’action vis-à-vis
d’elle, j’en doute aujourd’hui moins que jamais...

René, cette fois, ne comprenait plus. Puisqu’on croyait toujours sa mère
d’accord avec lui, que signifiaient ces phrases énigmatiques? Plutôt que
de prononcer des paroles peut-être ineffaçables, il domina sa colère et
s’inclinant:

--Il suffit, madame; avant demain, j’aurai percé le mystère auquel je me
heurte ici: je ne doute pas à mon tour que vous ne m’exprimiez alors des
regrets pour un traitement que je ne méritais pas.

--C’est tout ce que je souhaite, conclut madame Traversot.

Et elle l’accompagna jusqu’à la cour d’honneur, ne se souciant pas d’une
nouvelle rencontre avec Annette: mais celle-ci ne parut pas. Quant à
René, il ne songeait plus qu’à foncer sur l’obstacle inconnu inopinément
surgi sur sa route. Il n’avait encore aucune crainte et croyait bien,
ainsi qu’il l’avait annoncé, revenir le lendemain.

Il est curieux de constater comme les événements avancent par
soubresauts. Durant des jours rien n’arrive, les heures traînent, on a
l’air d’attendre sur un banc la venue d’un passant qui ne passera
jamais: soudain, le tumulte succède au silence, la foule à la solitude;
on est happé, roulé, on n’a plus le loisir de se reconnaître et moins
encore celui de se défendre...

En quittant l’hôtel du Thil, René se disait: «Je vais me renseigner.»
Mais où? Auprès de qui? Les raisons mystérieuses qui motivaient la mise
en demeure de madame Traversot couraient les rues, soit: encore
fallait-il s’adresser à quelqu’un pour les connaître.

Or, c’était l’heure où, chaque après-midi, M. Valfour s’en retournait
par le Rempart après sa visite d’hôpital. René n’avait pas fait cent
mètres qu’il aperçut devant lui l’abbé en train de regagner la ville. La
rencontre de cet homme lui parut providentielle. Aussitôt, doublant
l’allure, il le rejoignit.

--Hé quoi! monsieur l’abbé, s’écria-t-il en affectant la gaîté, vous ne
regardez même pas si des amis vous suivent?

Tels mouvements imperceptibles se sentent, à défaut de les voir. Tout de
suite, avant que d’achever, René comprit ainsi qu’il tombait mal, ou
encore que sa compagnie, dans la rue et à cette heure, ne procurait pas
d’agrément. Raison de plus pour s’obstiner.

L’abbé, pourtant, toujours poli, répondait déjà:

--Je ne demande pas, mon cher enfant, d’où vous venez. Nous avons,
chacun, nos occupations dans ce quartier... pas les mêmes...
évidemment... Puisse Dieu les bénir avec une pareille indulgence!...
Toutefois les miennes m’ont mis en retard: vous m’excusez, n’est-ce pas,
de ne pas m’arrêter? On m’attend à Notre-Dame.

Pour mieux marquer sa hâte, non seulement il ne ralentit pas, mais parut
prendre un élan supplémentaire. En même temps son calme visage avait
rougi et ses yeux trahissaient un désarroi.

René, sans se démonter, lui prit le bras.

--Pressé, je le veux bien, murmura-t-il: serait-ce au point de ne
pouvoir m’accorder audience?

--Pas dans la rue, je pense? s’écria l’abbé visiblement effrayé.

--Dans la rue, à Notre-Dame, où il vous plaira enfin, pourvu que ce soit
sur l’heure!

--Impossible! D’ailleurs de quoi s’agit-il?

--D’une chose importante à laquelle sont suspendus tous nos projets.

--Vos projets, mon cher enfant: ce n’est qu’une nuance, toutefois bonne
à rappeler, fût-ce au passage.

René le considéra, interdit:

--Bigre! vous aussi?...

Il n’acheva pas, mais serrant de plus près l’abbé pour bien marquer
qu’il se refuserait à lâcher prise:

--Raison de plus: cela prouve que vous êtes au courant.

--Vous me désolez. Je vous sens résolu d’obtenir satisfaction, et
pourtant... Enfin, soit... à la sacristie... rien qu’un instant...

--Parfait. Du coup, pour vous témoigner ma reconnaissance, je cesse de
vous compromettre.

René en même temps lâcha l’abbé: ceci encore le frappait que son dernier
mot n’attirait aucune protestation.

A grands pas et en silence, ils poursuivirent leur route. M. Valfour
donnait vraiment l’idée qu’il ignorait son compagnon: il semblait, à
force de serrer les épaules, devenu une chose noire, toute ronde, sur
laquelle les yeux n’ont pas de prise. Dans Notre-Dame, il choisit pour
monter au chœur le bas-côté opposé à son confessionnal et, après une
courte révérence au maître-autel, gagna la sacristie. René ne cessait
pas de suivre.

Une sacristie est un lieu propice aux entretiens rapides, car on s’y
tient debout. Nul doute que M. Valfour n’eût escompté cette incommodité
pour abréger des propos dont la perspective l’importunait. A peine
entré, il déposa son bréviaire sur l’armoire aux ornements et, adossé à
celle-ci, les deux mains dans ses manches, les yeux à terre:

--Qu’y a-t-il? je vous écoute, reprit-il d’une voix terne.

René, que l’attitude imprévue de l’abbé achevait d’irriter, lança son
chapeau près du bréviaire.

--Il y a, déclara-t-il, que je reviens de l’hôtel de Thil.

--Ah! fit l’abbé comme s’il apprenait une nouvelle extraordinaire, ces
dames sont de retour?... Mademoiselle Annette toujours satisfaite?

--Je l’espère: je ne l’ai pas vue.

--Ah!... répéta l’abbé, un demi-ton plus bas.

--Madame Traversot seule a consenti à me recevoir: recevoir est
d’ailleurs une manière de s’exprimer, puisque je suis sommé de ne plus
reparaître tant que ma mère ne sera pas venue.

--Oh! soupira l’abbé, continuant de descendre la gamme.

Son visage cependant n’exprimait pas de surprise.

--On dirait que vous le trouvez naturel?

--Naturel, non... explicable plutôt...

L’abbé Valfour poussa ensuite un nouveau soupir, sans cesser de
contempler le sol. Tout dans son attitude ajoutait: «Que voulez-vous que
j’y fasse?»

René répéta d’un ton rude:

--Explicable... c’est bien vous qui l’affirmez... donc il y a des
raisons, et vous les connaissez. Il ne reste plus qu’à me les dire:
après quoi, je vous tiendrai quitte et vous serez libre de retourner à
vos ouailles.

Cette fois plus de réponse, mais un bruit de pas s’étant fait entendre
dans l’église, l’abbé Valfour jeta un regard vers la porte: il espérait
l’entrée d’un importun. Fausse alerte: personne ne parut.

--Hé bien? reprit René, décidément exaspéré.

--Eh bien, en vérité, je me demande... Il est possible que des sottises
aient couru... mais sont-ce les mêmes? et quel besoin avez-vous...

--Quel besoin!

--Plus bas, jeta vivement l’abbé, n’oubliez pas dans quel endroit nous
sommes!

Et soudain il abandonna l’appui de l’armoire. Ses mains libérées des
manches esquissèrent ensuite un geste de retraite:

--Je comprends d’ailleurs votre état, poursuivit-il: oui, je
comprends... Moi-même, vous l’avouerai-je, et vous l’avez dû voir, je me
sens troublé... extrêmement... par une lettre de madame Traversot reçue
ce matin.

--Que dit-elle?

--Oh! mon cher enfant, les femmes n’expliquent jamais à fond leur
pensée.

--Dans ce cas, c’est à vous, l’abbé, de m’expliquer la vôtre! Après quoi
j’aviserai.

--En effet... en effet... Notez avant tout que madame Traversot, pas
plus que moi, ne croit... Seulement, voilà: il est de certaines
questions qui ne devraient jamais être posées. Cela ne les empêche pas
d’exister, certes! et même les gens sont libres de s’en entretenir,
s’ils le veulent, pour l’agrément; mais enfin, tant qu’on ne s’est pas
avisé de demander officiellement: «Cela existe-t-il?» on est libre
d’agir comme si elles n’étaient pas.

--Allez donc au fait! interrompit de nouveau René, impuissant à
maîtriser la colère que tant de précautions achevaient de déchaîner au
fond de lui.

--J’y viens... j’y suis déjà!

Puis, secouant les épaules, comme un homme décidé à brûler ses
vaisseaux, l’abbé reprit très vite:

--Justement, dès le début de nos relations, madame Traversot m’avait
exprimé à diverses reprises son désir de mieux connaître votre famille.
Simple souhait d’elle à moi: satisfaction facile à obtenir et qui
n’intéressait que nous... Qui, hélas! à Dijon ou ailleurs, s’est avisé
ces jours derniers de lui dire... ou encore de lui suggérer?... bref, la
question qui n’existait pas, brusquement a pris corps et, du coup,
madame Traversot, devenue inquiète, a pensé... enfin elle se demande
dans quelle mesure vous avez droit au titre que vous portez.

René abasourdi recula:

--Quel titre? je n’en ai pas, que je sache!

--Oh! poursuivait maintenant l’abbé définitivement lancé, je sais bien
qu’il s’agit là de puérilités! Qu’importe au bonheur de ma charmante
petite Annette, que vous soyez La Gilardière, tandis que votre frère
n’est que Manchon? Curiosités de province, scrupules de vieille
bourgeoisie: rien de plus. Il est probable d’ailleurs, je suis même
assuré que les deux noms appartiennent à chacun, et encore qu’ils
figurent l’un et l’autre sur le registre d’état civil... Au fait
avez-vous jamais eu seulement l’occasion de lire votre acte de
naissance?

Enfin arrivés là, les yeux de l’abbé, qui jusqu’alors n’avaient cessé de
contempler le sol, s’étaient levés: tout ce qui précédait, tant
d’hésitations, de détours, simples manœuvres pour aboutir à poser,--et
de quel ton détaché!--cette unique question, la seule utile.

Déconcerté par le jeu, mais incapable d’en soupçonner les dessous, René
ne put que répliquer:

--Quelle est cette plaisanterie, et pourquoi n’aurais-je pas lu mon acte
de naissance? En souhaitez-vous un double?

M. Valfour saisit les mains de René:

--Ainsi vous l’avez lu... ce qui s’appelle lu... et vous n’y avez rien
remarqué de particulier?

--Comptiez-vous par hasard sur la mention: père et mère inconnus?

Alors, subitement changé, la face éclaircie, l’abbé acheva d’attirer à
lui René. Il soupirait, il riait, il retrouvait la bonté de la
Providence:

--Ah! mon enfant!... mon cher enfant!... quel poids vous m’enlevez! Et
puisque vous avez cette pièce chez vous, de grâce courez la chercher. Je
me charge d’éclairer tout... Après cela, madame Traversot...

Mais René se dégageant, coupa la phrase:

--Je vous demande pardon, mon cher abbé: pourrai-je savoir auparavant
quel rapport imprévu existe entre mon acte de naissance, madame
Traversot, et le motif qui, au dire de celle-ci, interdirait à ma mère
de jamais paraître ici?

Tout entier à sa joie de retrouver une situation correcte, là où il
avait redouté la pire aventure, M. Valfour rit encore:

--Quant à cela, inutile de vous en battre les oreilles: l’essentiel
n’est-il pas que madame Traversot revienne sur son sentiment? et dès
lors que j’en fais mon affaire...

Pour la seconde fois, René l’empêcha d’achever:

--Non, l’abbé, j’exige d’être éclairé.

--Des sottises!

--Raison de plus pour n’en rien perdre.

L’abbé riait toujours, bien qu’un peu du bout des lèvres.

--Soit: admirez donc où peuvent en venir des gens inoccupés que
tourmente la soif d’aventures chez les autres. La différence de nom
entre votre frère et vous, avait frappé: de là à supposer que vous
n’étiez peut-être que le fils adoptif de votre mère...

--Il n’y avait qu’un pas, conclut René d’une voix glacée.

--Naturellement, on l’a franchi...

--Vous le premier.

--Ah! mon enfant, ne me calomniez pas: j’y ai cru si peu que j’ai tenu à
prévenir votre frère du bruit qui courait.

--Et mon frère a répondu?

--En ne m’en parlant pas, ce qui était la plus spirituelle des réponses.

De nouveau, un bruit de marche sonna sur les dalles. Une dame en noir
parut sur le seuil.

--A la minute... je suis à vous..., jeta l’abbé.

Et revenant à René:

--Vous le voyez, on s’impatiente, mais qu’importe? Tout à l’heure,
n’est-ce pas, apportez l’acte, et demain...

--Oh! demain, dit René, impossible; je ne serai pas ici.

--Vous partez pour Paris? J’espère bien que vous n’y conterez pas...

--Que vous avez cru, au roman chez la portière? Rassurez-vous: toutefois
il est urgent de couper court à cette littérature. J’en connais un moyen
radical et prétends y recourir dès ce soir.

Sans ajouter rien, René ensuite s’éloigna. Il avait la démarche un peu
saccadée. A mesure qu’il s’en allait, le sourire de l’abbé
s’évanouissait aussi. C’est qu’après avoir cru faire une lumière
complète, M. Valfour se demandait si les voies de la Providence ne sont
pas quelquefois beaucoup plus tortueuses qu’il n’y paraît.




VI


René sonna le même soir rue Monsieur. Il devait être minuit ou environ.
A ce moment, madame Manchon dormait. Il défendit qu’on la prévînt, et,
réfugié dans sa chambre, tenta de reposer.

On rencontre chaque jour des gens qui vivent dans des conditions
extraordinaires et ne s’en aperçoivent pas, car l’extraordinaire ne
l’est jamais que par rapport à nos habitudes. Toutefois, qu’un hasard
insignifiant éveille leur défiance, sans être mieux éclairés qu’avant,
ces mêmes gens perdent soudain la sécurité dont ils étaient jusqu’alors
les bénéficiaires inconscients. Désormais, pour René, ce hasard était
venu.

Insignifiant, évidemment, ou plutôt sans valeur: quel crédit en effet
accorder à des racontars de petite ville en mal de nuire? Que des bruits
aient couru dans Semur assez précis pour inquiéter M. Valfour ou
incliner madame Traversot à juger impossible un entretien direct avec
madame Manchon, voilà qui n’avait en soi-même aucune importance et
n’aurait pas dû retenir un instant la pensée de René. Cependant, parmi
tant de calomnies possibles, pourquoi celle-là, de préférence à
d’autres? Et René, malgré lui mal à l’aise, non seulement ne savait que
répondre, mais s’étonnait de questions nouvelles, surgies à la suite
comme d’elles-mêmes, et sans que Semur, cette fois, y fût pour rien.

L’attitude de son frère, d’abord. Hostile, ou indifférente? impossible
d’en décider. A coup sûr réservée et suggérant l’idée d’une
arrière-pensée continue qui interdisait jusqu’à l’esquisse d’une
familiarité.

Autre énigme: pourquoi René n’entendait-il jamais parler de son père?
Pas une image pour l’évoquer. On aurait voulu qu’il oubliât, qu’on
n’aurait pas agi d’autre manière.

Bien singulier enfin, le désir de madame Manchon d’appeler un de ses
fils uniquement La Gilardière cependant qu’elle et l’abbé restaient
Manchon! Pareille vanité s’accordait mal avec le dédain des petits
sentiers et des petits moyens, souvent affiché et toujours pratiqué par
elle dans le courant de l’existence...

J’expose cela d’une manière précise; gardez-vous de croire pourtant que
ce fût aussi net pour René. Des inquiétudes confuses, des lueurs
passagères perçant une brume dense, il ne percevait rien de plus: trop
déjà pour échapper à un irrésistible malaise, pas assez pour aborder la
vérité corps à corps. Au trouble de sa nuit d’attente, correspondaient
ainsi, dans des proportions diverses, le souci d’un passé incertain et
celui d’un avenir encore très cher: mais à la perspective du oui ou du
non que madame Manchon devrait prononcer au matin, qui sait si déjà il
ne s’épouvantait pas moins de perdre Annette que de se heurter à un
constat redouté?

Une à une, les heures et les demies scandèrent ces rêveries. Quand,
épuisé par elles, il succomba enfin au sommeil, le jour commençait, les
premiers charrois retentissaient dans les rues voisines, et madame
Manchon s’éveillait...

Depuis la réponse folle de René, elle s’éveillait ainsi tous les jours,
dès l’aube. Après avoir si longtemps envisagé le temps qui vient avec
une entière sérénité, elle ne renaissait plus au présent que l’âme
trouble et sous le coup d’appréhensions intolérables.

--Aujourd’hui, songeait-elle, que va-t-il arriver?

Mais il n’arrivait rien, ou du moins rien qui comptât.

Un soir, vous l’avez vu, son fils aîné avait prononcé des paroles
singulières qui l’avaient fait trembler sur le moment: elle n’y pensait
plus, ou si parfois le souvenir lui en revenait, elle s’en détournait.
D’ailleurs l’abbé, depuis lors, était redevenu muet. Aucun indice
nouveau n’avait renouvelé des craintes probablement mal fondées. Et
puis, qu’importe devant le reste, c’est-à-dire la rupture avec René?
Depuis dix jours déjà, René avait cessé d’écrire: elle de son côté,
s’obstinait dans l’attente d’une soumission qui ne venait pas. Quand on
s’est accoutumé à ne vivre que pour un être, quand toute ambition, toute
tendresse n’ont cessé de graviter autour de lui, imaginez ce que
deviennent dix jours de silence! Hier, il n’y en avait que neuf:
aujourd’hui, un de plus, demain un autre... Ah! ne pouvoir dire si le
fossé cessera de s’élargir, ni quelles pensées, là-bas, répondent à
celles qui dévorent ici!...

Machinalement madame Manchon consulta sa montre: six heures. Elle écouta
ensuite le trottis du rouage. Étrange machine, si compliquée, toujours
en mouvement; et que d’efforts pour mesurer l’insaisissable, en donnant
une réalité à ce qui peut-être n’en possède aucune! Dix minutes font
parfois la durée d’une existence; en d’autres cas, vingt années coulent
sans qu’on les voie.

Madame Manchon ferma les yeux: les années mortes auxquelles elle
songeait, la séparaient d’autres dont le souvenir demeurait cher: hélas!
celles-là aussi lui échappaient; depuis son entretien avec l’abbé, elle
n’osait plus y revenir.

Premier fracas d’omnibus, bavardage des gens de service sur le trottoir,
Paris qui, après l’accablement de la nuit, s’étire, bâille au soleil
levant et peu à peu se remet à gronder... Quelle solitude, quand on
écoute, au fond d’une chambre, rideaux tirés et rêves en dérive!

Dans la pièce voisine, un réveil lâcha brusquement sa sonnerie. C’était
un crissement aigu qui n’épargnait personne. Sous prétexte d’aller à la
messe de sept heures, Lapirotte en remplissait la maison, chaque matin.
Madame Manchon fit un geste d’agacement.

--Pourquoi gardai-je cette fille?

Elle ne l’avait jamais que tolérée, et depuis quelque temps ne la
supportait plus. Elle méditait de s’en débarrasser.

Le réveil persistant, madame Manchon frappa contre la cloison.

--Cessez donc ce tapage!

Mais Lapirotte affirmait ne se réveiller jamais qu’à la fin, tout à la
fin de la sonnerie, qui roula jusqu’au bout, avant de s’achever en
hoquets pareils aux halètements d’un asphyxié.

Des minutes passèrent: puis un coup discret fit tressaillir madame
Manchon.

--Qu’y a-t-il?

De l’autre côté de la porte, Lapirotte jeta:

--Je voulais annoncer tout de suite à madame...

Ici un temps d’arrêt. Madame Manchon, n’ayant aucun désir de faire
entrer Lapirotte, restait sans souffler mot. Il fallut bien se décider à
poursuivre, puisqu’on avait commencé:

--M. René est arrivé cette nuit!...

Comme soulevée par une lame de fond, madame Manchon se dressa sur le
lit.

--Il est dans sa chambre... il doit dormir encore..., continuait
Lapirotte, surprise de ne recevoir aucune réponse.

Madame Manchon dit enfin:

--Merci! j’étais au courant... surtout, qu’on le laisse reposer!

Sans qu’on pût l’entendre, elle s’habillait déjà. Ses mains avaient
peine à retrouver les agrafes. Un tremblement de fièvre la secouait tout
entière. Puis, approchant de la porte, elle devina que Lapirotte n’avait
pas bougé, retint son souffle, attendit que, lasse d’épier des
événements qui ne venaient pas, celle-ci voulût bien s’éloigner. Le cœur
de madame Manchon, en ces instants, recouvrait tous les bruits, et
cependant aucun bruit ne lui échappait. Si légère qu’ait été la démarche
de Lapirotte abandonnant sa faction, elle sut ainsi tout de suite quand
le passage devint libre. Alors, enveloppée dans un peignoir, encore
coiffée de nuit, à son tour elle s’évada, pénétra chez René avec des
précautions infinies, et s’assit dans le fauteuil au pied du lit.
Accablé de fatigue, René dormait toujours...

Elle le regarda dormir. Elle le contemplait avec avidité. Elle n’avait
même plus la pensée de lui en vouloir, dès lors qu’il était présent.
Jamais, non plus, il ne lui avait paru si beau.

Puis, elle imagina que puisqu’il avait accepté de revenir, il lui
revenait tout à fait, et une joie sourde, inexprimable, la baigna toute.
Si, dès la première heure, elle s’était dressée si rudement contre le
projet de René, ce n’était pas qu’elle en voulût aux Traversot ni à
n’importe qui: simplement, elle ne consentait pas qu’on lui volât son
fils. Elle se refusait à le partager. Peut-être aurait-elle toléré une
maîtresse: mais une femme,--c’est-à-dire la vie de René loin d’elle, en
dehors d’elle, sans doute même tournée contre elle,--elle n’aurait pu.
Dieu merci! lui semblait-il, l’alerte était finie! il ne restait plus
qu’à attendre l’éveil, à se plaindre pour la forme et à pardonner. Oh!
comme elle pardonnerait tout à l’heure!

Après cela, durant un long moment, il n’y eut dans la pièce que le
murmure de deux souffles réguliers, symbole d’une paix indicible. Enfin
un bruit léger déchira le silence. René, tel un plongeur qui revient à
la surface, aspirait l’air, détendait ses bras, et se redressait...

A la vue de sa mère, il eut un tressaillement qui acheva de l’arracher
au sommeil.

--Quoi! dit-il, déjà levée, maman?

D’un geste de main apaisant, madame Manchon lui fit signe de ne pas
bouger.

--Oui, il est très tôt... dors encore... tu es fatigué... j’ai le temps.

Il ne répondit pas tout d’abord, en proie à l’effarement qui succède aux
fins de nuit écrasées. Une seconde auparavant, le repos de la mort;
subitement, la rentrée dans le réel; au fond de l’âme, les lourdeurs et
l’obscurité se retrouvent intactes, avivées par le contraste.

--Bonjour, murmura-t-il, comment vas-tu?

Madame Manchon renouvela le même signe apaisant. Bien qu’elle n’eût
aucune crainte, elle souhaitait retarder les explications qu’elle
sentait devoir suivre, et qui d’avance lui semblaient si inutiles!

A demi soulevé sur l’oreiller, René cependant poursuivait:

--Rien de changé dans la maison?... Lapirotte toujours en sucre? mon
frère toujours acide?...

Et madame Manchon encore hocha la tête: non, rien n’était changé, pas
même son désir de se taire qui la tenait assise au bout du lit, sans se
pencher seulement pour embrasser son fils.

Étonné, René fronça les sourcils:

--M’en voudrais-tu au point de ne plus vouloir répondre?

Alors se décidant enfin:

--Trois semaines sans te voir, soupira-t-elle: bientôt dix jours sans
nouvelles!...

Il riposta d’un ton léger, bien qu’en réalité dépourvu d’assurance:

--Mais il me semble que toi aussi...

--Ne continue pas! Laisse-moi d’abord reprendre possession de toi. Que
je te sente redevenu mon fils et point changé!

--Oh! maman, répliqua-t-il en riant, tu vas me faire croire qu’on aurait
pu me voler en route: heureusement que, me tâtant, je me sens vraiment
le même.

Elle sourit à ce mot qui le lui montrait, comme elle s’y attendait,
dégrisé, repentant, et répéta:

--Le même?... pas tout à fait, j’espère?

Une seconde s’écoula, encore joyeuse... et tout à coup la chimère qui
s’écroule, la vérité qui s’abat sur le rêve.

--Pas tout à fait... tu l’as dit, maman, puisque je viens te chercher et
veux te ramener auprès de celle que j’aime, sûr que tu l’aimeras aussi
dès que tu la connaîtras.

Anéantie, madame Manchon contemplait René, tandis que les syllabes
légères tombaient sur elle, pareilles à des gouttes de plomb, et que
René, de son côté, les prononçait d’un ton résolument détaché, ayant
l’air de supposer que les choses ne pourraient suivre un autre cours.

Quand ce fut terminé, elle joignit les mains:

--Ainsi, fit-elle d’une voix éteinte, ce n’est pas fini?

--Pouvais-tu en douter?

Elle ne répondit pas. Elle venait de baisser la tête. On aurait pu la
croire échappée ailleurs: et de fait, toute sa jalousie revenue, éperdue
devant l’imminence du péril, elle se demandait: «Au nom de quoi refuser
de nouveau mon consentement?--Quelles raisons lui donner, puisque la
vraie ne peut se dire et qu’il n’y a rien contre cette femme?» Elle se
le demandait, ne trouvait pas, et désespérée se taisait.

Enhardi, René reprit:

--Voyons, maman, il est temps de renoncer à des silences qui n’ont servi
qu’à nous faire souffrir l’un et l’autre. Dès lors que tu t’obstinais à
tenir ta plume au sec, le meilleur était de prendre le train: c’est ce
que j’ai fait. Maintenant, il n’y a plus qu’à tirer au plus court en
nous expliquant sans ambages... Tu m’as écrit que tu me désapprouvais:
mais tu as omis de m’en donner les motifs. Hé bien! reconnais ma bonne
foi: je ne demande qu’à les entendre, et même à m’incliner devant eux,
s’ils tiennent. Quels sont-ils?

Toujours tête basse, madame Manchon continuait de se taire. René
poursuivit encore:

--Est-ce la famille qui ne te plaît pas? elle vaut au moins la nôtre. La
fortune? médiocre, j’en conviens: combien de fois, cependant, ne m’as-tu
pas assuré que j’en avais pour deux? Annette? mais tu ne sais qui elle
est, et que te demandais-je, sinon précisément de venir la juger?

--Tu prétends?... interrompit cette fois madame Manchon.

--Je ne prétends pas: je suis sûr que mieux éclairée, et ravie d’aider à
mon bonheur, tu vas consentir à m’accompagner, aujourd’hui même,
là-bas... où tu es attendue, soit dit sans reproche, avec une patience
que d’autres peut-être n’auraient pas eue. Tu ne réponds toujours pas?
Faut-il m’expliquer mieux en...

--Inutile, interrompit madame Manchon d’un ton bref.

Puis, pensive:

--Je croyais cependant m’être exprimée assez clairement dans ma lettre
pour que tu connusses d’avance l’accueil que je ferais à pareille
demande.

--Tu refuses?

--Évidemment.

Chose curieuse, à mesure qu’ils précisaient leur dissentiment définitif,
leurs voix, au lieu de s’irriter, s’apaisaient, et leurs regards
s’éteignaient. Il semblait qu’au fond d’eux-mêmes d’autres sujets plus
importants se substituaient au premier. De toute son âme, en effet,
madame Manchon, au lieu d’écouter, continuait de chercher le prétexte
avouable, qui, arrêtant son fils, la sauverait du dépouillement dont
elle était menacée. René, de son côté, parlant de son avenir, ne
s’occupait déjà plus que du passé. Ainsi, chacun était ramené à son
instinct profond: ici, la passion maternelle résolue à toutes les ruses
plutôt que d’être dépossédée; là, le souvenir des gênes insaisissables
qui, tolérées hier, risquaient demain de ne pouvoir être supportées.

Ni l’un ni l’autre ne s’aperçurent qu’ils avaient cessé de parler.

Soudain, René parut obéir à une impulsion nouvelle, et avec l’expression
distraite de quelqu’un qui ouvre une parenthèse sans importance:

--Au fait, maman, pendant que j’y songe, et avant de revenir à ce qui
nous occupe, voudrais-tu me donner la réponse à une question qui m’a été
posée, il y a quelques jours, et devant laquelle je suis demeuré
perplexe?

--Quelle question? répéta madame Manchon qui, à mille lieues des pensées
de René, voyait avec bonheur dans ce détour une occasion de gagner du
temps pour réfléchir encore.

--Pourquoi m’avoir imposé un nom que je suis seul à porter dans la
famille?

Toujours ignorante du chemin qu’elle suivait, madame Manchon sourit:

--Mais rien de plus simple, mon enfant... c’est ton frère qui m’en a
donné l’idée.

--Ah! c’est mon frère...

Et soudain, le visage de René se ferma.

--Cela te surprend?

--Un peu.

--Tu as tort. Ton frère s’occupe de tes intérêts, à sa manière, il est
vrai, qui est assez froide, mais pleine de sens quelquefois.

--Et sous quel prétexte a-t-il souhaité?...

--Rien de plus simple encore. Il me voyait ambitieuse pour toi. Qu’il
eût ou non raison, il estimait qu’une apparence de titre fait bien en
république. Je me suis laissée convaincre. En fin de compte, tes
enfants, à défaut de mieux, en profiteront.

Ceci d’une voix nette; le regard posé sur René semblait ajouter: «A quel
propos de l’inquiétude quand il s’agit de choses évidentes?» Cependant,
pourquoi madame Manchon s’apercevait-elle tout à coup que ces choses
évidentes le devenaient déjà moins? pourquoi surtout suffisait-il d’en
parler pour évoquer l’abbé et le cortège d’appréhensions dû à l’un de
ses entretiens?

--Qui t’a interrogé à propos de cette sottise? reprit madame Manchon,
poussée malgré elle à aller au delà.

--Oh! dit vivement René, quelqu’un... à la banque peut-être... je ne
sais plus.

--Pas l’ami de ton frère, je pense?

--L’abbé Valfour n’y est vraiment pour rien.

En ce moment, l’apparition du nom de M. Valfour aurait pu paraître
puérile: mais tous deux suivaient une logique intérieure qui leur
interdisait de s’étonner.

--C’est tout? conclut madame Manchon après une courte pause durant
laquelle il lui parut qu’un danger, dû à son fils aîné, venait de la
frôler.

--Non, maman, dit René subitement dressé sur l’oreiller.

Elle frémit:

--Qu’y a-t-il encore?

--Il y a que, puisqu’il en est ainsi, tu _dois_ m’accompagner là-bas.

Elle ne comprit pas tout d’abord, ou plutôt elle se refusait à admettre
un lien quelconque entre la question posée par René et le conflit qui
recommençait:

--Faut-il te répéter que ma décision est prise?

--C’est que tu ignores les bruits qui courent!

--A Semur, il court des bruits sur nous?

--On dit... on ose dire que, quoi qu’il arrive, tu ne consentiras jamais
à revenir avec moi.

--On ne se trompe pas.

--Seulement, on en donne pour raison précisément cette différence de nom
entre mon frère et moi. C’est tout juste si l’on n’exige pas que je
sorte mon acte de naissance pour prouver que je suis vraiment ton fils!

Madame Manchon, aux derniers mots, promena un regard épouvanté sur les
murs, comme si, aspirée par une trappe, elle voulait, avant de
disparaître, leur jeter un dernier adieu. Tout à coup elle venait
d’apercevoir un dépouillement devant lequel l’autre ne comptait plus.
Mais qui avait osé cela? De qui René tenait-il ses soupçons?

Dans les instants de grand émoi, on ne saurait mesurer ni la vitesse ni
le nombre des pensées diverses fulgurant à travers un cerveau. En une
seconde, je le répète, madame Manchon, eut le temps de supputer la
douleur d’être jugée par le fils de son âme, de chercher à qui elle le
devait, et d’en accuser son autre fils. Elle eut le temps encore de
songer: «C’est bien un crime de prêtre: je ne pardonnerai jamais.» Puis
brusquement, une autre perspective s’ouvrit à elle, celle-là rayonnante.
Non seulement, René ne savait rien, puisqu’il interrogeait, mais grâce à
lui, la raison tant cherchée pour écarter définitivement les Traversot
venait de paraître!

--Et c’est cela... cela... que ces gens ont pensé de ta mère!
murmura-t-elle presque à voix basse, tandis que de la main elle semblait
écarter une affreuse vision.

--Maman! jeta René décontenancé par l’attaque, je n’ai pas dit...

--Allons donc!

De nouveau, la main de madame Manchon fendit l’air. Il semblait qu’elle
achevât de débarrasser l’espace des intrus qui depuis une heure volaient
ici l’air respirable.

--Allons donc! si ce n’était venu par eux, aurais-tu retenu, fût-ce une
minute, ces ordures? Admirable, en vérité, la délicatesse d’une famille
qui, pour mieux t’accaparer, n’hésite pas à salir la tienne et, férue
d’honneur, offre pourtant de s’accommoder de nos restes! Ne caches-tu
plus rien au moins? S’en est-on bien tenu là pour te détacher de moi? Et
tu veux que j’accoure en pénitente, prouver que grâce au ciel... Ce
serait imbécile si ce n’était risible!

Comment rendre l’accent de ces phrases? Il y passait même du triomphe!
Ce ne devait être, hélas! qu’une ivresse passagère. Désormais tout à son
angoisse, déjà René répondait:

--Tu te trompes: ce n’est ni imbécile, ni risible. Il ne s’agit plus des
Traversot, ni d’Annette, mais de moi! En apprenant ces bruits, j’ai
ressenti un malaise que je ne parviens pas à exprimer. La pensée qu’ils
persistent me trouble plus encore. Crois-moi, je ne trouverai la paix
qu’en leur infligeant un démenti par ta venue, et c’est pourquoi tu
dois... je te supplie de repartir avec moi!

Butée, elle répéta:

--Non, c’est toi qui vas rester!

--Maman! n’as-tu pas entendu? il est impossible de laisser affirmer que
tu ne _peux_ m’accompagner là-bas parce que tu ne _peux_ expliquer des
choses du passé.

--Que t’importe, puisque tu sais que les autres se trompent!

--Maman! les autres ne comptent plus: c’est moi maintenant que je te
demande de rassurer!

--Te rassurer!... tu en es là?...

Et cette fois, madame Manchon se renversa sur son fauteuil. En trombe,
le doute de son fils venait de passer sur elle et l’écrasait. Elle avait
redouté de voir le cœur de René pris par une passante: mais cela, ce
n’est que l’épreuve d’un Lormier! il s’agissait de bien autre chose!

Le mot de René, d’ailleurs, avait été prononcé, comme il arrive souvent,
sans que fût mesurée sa portée réelle. Dans ces cas-là, est-ce encore
nous qui parlons, ou un autre enseveli au fond de nous-même et qui prend
place d’office parce qu’il voit mieux? A peine eut-il compris ce qu’il
venait de dire, que René aussi s’effraya autant que sa mère. Leurs deux
regards se croisèrent. Celui de madame Manchon était pesant, chargé de
stupeur: par-dessus tout, il y paraissait l’immense désarroi d’une âme;
celui de René mendiait de la lumière ou peut-être un pardon--comment le
savoir?--Puis on entendit un bruit à peine perceptible: madame Manchon
se levait.

On n’est jamais plus proches que lorsqu’on a conscience de s’être fait
beaucoup de mal.

A la vue de sa mère debout et qui sans doute allait partir, René tendit
les bras:

--Maman! appela-t-il d’une voix défaillante.

Elle se retourna, secouée jusqu’au plus intime de l’être, aperçut le
geste, et s’arrêta.

--Maman, j’ai tant de chagrin!

--Et moi donc!

Le double cri de leurs effrois devant la douleur souveraine. Pourtant,
tout au plus en avaient-ils senti passer l’ombre sur eux.

--Maman! tu ne vas pas m’abandonner ainsi?

--T’abandonner!

Encore un cri, mais combien différent du premier! Subitement projetée
vers René, redevenue tendresse vivante, enfin madame Manchon cédait à
l’appel des bras ouverts, se précipitait vers eux. Elle et lui
s’étreignirent. Ils ne se parlaient plus. Ils auraient eu peur de
troubler ce moment ineffable où, rapprochés, fondus, ils avaient
conscience d’échapper à la tourmente en oubliant ce qui n’était pas eux.
Ce fut un moment unique, l’ivresse sur la cime: mais on ne demeure
jamais longtemps sur la cime. Avant même que l’étreinte ne devînt plus
lâche, l’un et l’autre étaient déjà redescendus dans la plaine: René
pour sentir qu’un double désastre continuait d’emporter à la fois le
passé et l’avenir, madame Manchon pour ne découvrir autour d’elle que
des abîmes. Que se passa-t-il ensuite en celle-ci? Sans doute dut-elle
songer: «Avec ou sans moi, il partira; si je vais avec lui, non
seulement je le rassure, mais il me reste la chance de tout rompre sur
place.» Quand on en est à sentir trébucher l’effort entier d’une vie, on
cesse de vouloir tout sauver: régler la part du feu suffit. Quoi qu’il
en soit, elle reprit soudain très bas:

--Maintenant lève-toi... Ce qui précède était pour t’éprouver... Tu
persistes: je ne résiste plus. Demain... ce soir... quand tu voudras!...

Le miracle n’étonne pas, dès qu’il est conforme à nos désirs. Sans
desserrer l’étreinte, René répondit simplement:

--Ah! maman! je savais bien que tu voudrais me rendre heureux!




VII


Il faut avoir cru son bonheur perdu pour le savourer dans sa plénitude.
Les heures qui suivirent furent pour René et madame Manchon la lueur
suprême d’une intimité que les événements s’apprêtaient à détruire.
Jamais René n’avait eu plus conscience d’être le fils d’élection de sa
mère: jamais madame Manchon, sacrifiant en apparence sa passion jalouse
aux désirs de son enfant, ne s’était crue aussi près de le posséder tout
entier.

Toutes choses pesées, une demande officielle fut adressée sur l’heure à
madame Traversot. On convint de remettre le voyage décidé à la réception
de la réponse; René, lui, partirait seul, le lendemain.

Quand l’abbé parut pour le repas du soir, il ne marqua d’étonnement ni
de la présence de son frère, ni de l’accueil glacé de madame Manchon.
Celle-ci, durant les intervalles de liberté que procurait la
conversation joyeuse de Lapirotte avec René, jetait de temps à autre sur
le prêtre un regard aigu.

A la sortie de table, René crut bon de le remercier:

--Il paraît, dit-il, que tu m’as approuvé dès le début. Je ne
l’oublierai pas.

L’abbé répondit avec simplicité:

--Dans cette occasion comme en toute autre, je m’efforce d’accomplir mon
devoir. Il ne faut pas me savoir gré de ce qui est d’obligation.

A peine débarqué à Semur, René courut à l’hôtel de Thil. La lettre qui
le précédait et sans doute une visite de l’abbé Valfour y avaient tout
changé. René fut accueilli par le premier vrai sourire de madame
Traversot. On le retint à dîner. Annette seule avait pris un air grave.
Un dénouement si prompt l’effrayait: c’est maintenant qu’elle commençait
d’avoir peur.

Deux jours plus tard, René aperçut à la devanture de l’unique bijoutier
de Semur une perle montée sur bague et qui était d’une eau rare. Il eut
la fantaisie de l’acheter et, dès qu’il fut avec Annette, lui offrit ce
bijou, se réservant de le remplacer plus tard par un autre plus digne.

--Vous m’aviez accordé votre main, quoi qu’il arrive: que ceci soit de
même le gage de nos fiançailles pour nous seuls.

Annette, inquiète des moindres signes, essaya l’anneau qui se trouva
trop large.

--Qu’importe! dit René: j’aimerai vous le voir, quand nous serons en
tête-à-tête.

--Mais je craindrai de le perdre...

--Qu’importe encore, dès lors que je ne vous perdrai pas!

Et ce fut, là aussi, une minute heureuse. Ils erraient sur la terrasse.
Alentour, les collines vertes tendaient vers eux les prémices d’un été
précoce. A leurs pieds, l’Armançon chuchotait son approbation rieuse. On
n’apercevait que lumière, on ne respirait que parfums; mais quelle
parure plus belle la terre eût-elle souhaitée, que ces deux êtres
frissonnant au souffle de l’amour?

La nouvelle de la demande officielle, de l’arrivée certaine de madame
Manchon, et de l’acquisition chez le bijoutier d’une bague qu’on ne
voyait pas encore au doigt d’Annette, fusa à travers la ville avec une
rapidité qui tient du prodige. René s’en rendit compte aux compliments
que lui adressa, dès le lendemain de son achat, M. Chasseloup avant
d’entamer le travail du matin. Et ceci nous ramène à la banque, dont je
n’ai pas encore parlé...

Le moment vient d’indiquer en quelques mots quelles y étaient les
attributions de René et d’en faire une description, telle du moins que
je m’en suis fait idée. Duclos rectifiera mes dires, s’il en est besoin.

Située rue Buffon, la banque Chasseloup occupait une maison ancienne
dont on avait aménagé, tant bien que mal, le rez-de-chaussée et le
premier. Le rez-de-chaussée servait aux employés et au public, le
premier abritait la direction. Trois portes donnant sur le palier de
l’étage y desservaient l’une le cabinet de René, l’autre une pièce
banale réservée au gardien, et la dernière enfin, située entre les deux
précédentes, le bureau de M. Chasseloup. Au fond, à droite, une sortie
dérobée permettait de gagner le bas par un petit escalier intérieur.
Entre le bureau de Chasseloup et le cabinet de René existait en outre
une communication directe. Vous jugerez dans un instant combien ces
détails ont d’importance.

Le travail de René se réduisait à étudier, chaque matin, de concert avec
M. Chasseloup, la cote du dernier marché, à suivre le mouvement des
fonds et à parler ensuite interminablement des menues affaires que les
spéculateurs en mal d’argent s’efforcent de passer à la province, quand
Paris a refusé de les suivre.

La force de Chasseloup en ces matières était son extrême défiance. Il
traitait la banque avec des méthodes de paysan, sans audace mais sans
risques. Cela ne l’empêchait pas de jouer en imagination. Il se
procurait ainsi la satisfaction de dire: «Si j’avais voulu, j’aurais
gagné ceci...» ou bien: «Sans mon coup d’œil, j’aurais perdu cela...»
Plaisir sans danger, qui joint à des bénéfices réguliers, suffisait à le
rendre d’humeur joviale.

L’espoir de vendre la banque, à un prix inespéré, et la séduction de
René avaient, comme il sied, mis très vite les relations des deux hommes
sur un pied de confiance réciproque. En l’absence de Chasseloup, le
personnel, qui en avait conscience, s’adressait donc à René. Des clients
prirent même l’habitude de frapper directement chez lui. En cas
d’hésitation, René passait chez Chasseloup par la porte de communication
et, de toutes manières, l’affaire était réglée.

Un dernier détail, enfin: une maison telle que celle-ci est un
établissement régional dont le public se trouve repéré d’avance et
demeure à peu près invariable. Or, deux mois environ avant l’époque
qui nous occupe, la banque Chasseloup s’accrut d’un compte
important,--plusieurs centaines de mille francs,--déposé par une
demoiselle Lormier, inconnue de Chasseloup autant que de René. C’était
là une aubaine point négligeable; le nom de Lormier figura dès lors sur
la liste des personnes à traiter avec égards.

Ceci dit, René venait à peine de recevoir les félicitations de
Chasseloup que survint l’abbé Valfour, monté à tout hasard pour
s’enquérir.

--Est-il exact que vous ayez acheté déjà l’anneau de fiançailles?
demanda-t-il.

René ne put cacher son agacement:

--Je commence à craindre, répondit-il, qu’on ne puisse éternuer dans
cette ville sans qu’y réponde le tocsin.

M. Valfour sourit avec indulgence.

--Rançon des grandeurs: on les contrôle. Cela ne gêne pas, en somme, et
pourquoi vous en occuper?

--Peste! s’écria René avec une nuance de rancune, vous ne teniez pas le
même langage lors de mon départ pour Paris!

--C’est qu’aussi, que voulez-vous qu’il arrive? riposta l’abbé sans se
démonter.

Au même instant, le gardien de bureau entra: mademoiselle Lormier
désirait parler à M. Chasseloup.

--Hé bien, introduisez-la!

--Mais M. Chasseloup vient de sortir, et il s’agit, paraît-il, d’un
renseignement urgent.

--Soit: qu’elle attende!

Et se tournant vers M. Valfour:

--Connaissez-vous?

Toujours prudent, l’abbé fit une moue incertaine.

--Un bon prêtre doit connaître chacun de ses paroissiens, au moins de
vue.

--Qui est-ce?

--Une personne fort bien, je crois, intelligente, pieuse, et qui vit
avec son père. Toutefois que vient-elle faire ici?

--J’en sais autant que vous. C’est une recrue nouvelle. M. Chasseloup
tient à la satisfaire.

L’abbé prit un air entendu:

--Je reconnais les procédés de la maison: les petits ruisseaux font...

--Les gros, voulez-vous dire.

--Pas possible!

--C’est ainsi.

L’abbé considéra René avec étonnement, puis ramassant son chapeau:

--Au genre de vie des Lormier, je ne l’aurais pas cru... Par où puis-je
m’évader sans être vu?

--Vous avez peur d’une rencontre?

--Non: pourtant, quand c’est réalisable, je préfère n’être aperçu qu’aux
lieux convenant à mon ministère.

--Parfait! Allez avec Broquant (René désignait en même temps le gardien
de bureau): il vous mènera au petit escalier.

Laissé seul, René revint ensuite attendre à sa table la cliente
annoncée. Corvée de métier, dépouillée d’imprévu. Chasseloup serait
désolé de ne pas recevoir lui-même cette Lormier. Au fait, peut-être
celui-ci rentrerait-il sous peu? Alors, autant ouvrir la porte de
communication, de manière à ne point le manquer: et s’étant levé, René
fit comme il disait. Quand il revint sur ses pas, la visiteuse entrait.

--Je vous en prie, mademoiselle, prenez place...

Il avança un fauteuil, et s’installant lui-même, poursuivit:

--Vous désiriez un conseil? A quel propos et en quoi pouvons-nous vous
être utiles?

Déjà plié au métier, il s’exprimait avec le ton détaché d’un marchand
d’épices prêt à ouvrir ses tiroirs au gré de la demande. Il ne regardait
même pas celle à qui il s’adressait: toutefois, en terminant, il se
sentit brusquement retenu par un détail stupide.

La personne qui était là, tenait dans une main un paquet de récépissés
et dans l’autre un parapluie, inutile par ce jour de beau temps, mais
dont le bec avait une forme que René croyait avoir aperçue déjà en
d’autres circonstances.

--Avant de vendre quelques-unes de ces valeurs, j’aimerais avoir
l’opinion de la banque, répondit mademoiselle Lormier.

Déposant ensuite les récépissés devant René, elle prit à deux mains le
parapluie, en promena l’extrémité sur le tapis et parut s’absorber dans
les dessins qu’elle traçait. Plus de doute: René reconnaissait aussi la
voix. L’inconnue de la gare et mademoiselle Lormier ne faisaient qu’un.

Il est parfaitement désagréable de se rendre compte qu’on s’est mépris
en certaines occasions: il est aussi d’usage qu’on affecte alors
d’ignorer ce qui a pu se passer. René reprit donc:

--De quelles valeurs s’agit-il?

Il fit mine en même temps de parcourir les récépissés: puis, parce
qu’aucune réponse ne venait, il se tourna de nouveau vers la visiteuse.
Celle-ci continuait de jouer avec le parapluie.

--C’est bien le même, dit-elle enfin, à l’instant où, entraîné par
l’exemple, René en regardait la pointe.

Aucune ironie perceptible, d’ailleurs. Mademoiselle Lormier semblait
évoquer ce souvenir comme une chose indifférente de sa vie.

Il balbutia, décontenancé:

--Mon Dieu! mademoiselle, croyez bien que, de moi-même, je ne me serais
jamais permis... Aussi bien, je sens en ce moment quelles excuses...

Elle l’interrompit:

--Vous plaît-il de me rendre ceci?

Elle désignait les papiers. Il crut que pour couper court à une
explication gênante, elle souhaitait y chercher tout de suite un
renseignement, et obéit. Mais elle en refit un paquet et de l’air le
plus naturel:

--La vérité est que je n’ai besoin d’aucune indication financière.
J’avais envie tout simplement de revoir mon compagnon d’un soir et de
m’entretenir avec lui. Êtes-vous disposé à reprendre une conversation...
qui fut, je l’avoue, un peu vivement interrompue?

Le plafond se serait écroulé aux pieds de René qu’il n’eût pas éprouvé
une moindre surprise.

--Il est clair, mademoiselle, que je ne puis que m’incliner devant ce
désir... inattendu; les souvenirs que j’ai dû vous laisser rappellent
par trop une inconvenance dont je sollicite humblement le pardon,
balbutia-t-il.

--Je conçois qu’ils vous gênent, surtout en ce moment, répartit
mademoiselle Lormier toujours paisible. C’est sans doute la raison pour
laquelle, passant tous les jours devant moi, vous ne m’avez jamais
aperçue.

Il protesta du geste:

--De cela, du moins, vous ne sauriez m’en vouloir, puisque je n’avais
pas entrevu votre visage!

--Mettons que vous êtes surtout occupé par un autre.

Et la pointe du parapluie sembla tenter de percer le tapis, cependant
que René s’inquiétait soudain.

Mademoiselle Lormier poursuivit:

--On annonce vos fiançailles: mes compliments... A quand la noce?

René, de plus en plus gêné, secoua les épaules:

--Mais... en vérité, rien n’est fixé... Cela dépendra.

--Oui, de beaucoup de choses: avec vous, il est prudent de ne rien
arrêter d’avance, car vos sentiments changent assez vite, si je m’en
rapporte à ma propre expérience.

Et mademoiselle Lormier, détournant la tête, sans doute pour ne point
voir l’accueil reçu par sa remarque cruelle, considéra la pièce voisine,
c’est-à-dire le bureau de M. Chasseloup. René trembla qu’elle ne voulût
fermer la porte; mais il n’en fut rien. Mademoiselle Lormier,
maintenant, était occupée à relever sa voilette. La chose faite, elle
revint à sa position primitive.

Durant un court moment se déroula ensuite une scène muette et
singulière. Tandis que le regard de mademoiselle Lormier, planté droit
sur René, semblait commander qu’il daignât au moins examiner les traits
qu’on lui montrait, René, tout à l’inquiétude du présent, persistait à
ne pas les voir, et devenu on ne sait quoi de fuyant, ajoutait sans le
vouloir un grief cuisant à ceux contre lesquels il prétendait se
défendre. Mademoiselle Lormier parut la première se lasser du jeu:

--Nous disions donc, reprit-elle, que la noce est retardée...

--Non, rectifia René, que la date n’en est pas arrêtée.

--Hé bien, je crois justement me rappeler qu’en entrant ici, je m’étais
proposé de vous inviter à l’ajourner tout à fait.

René accueillit, impassible, la menace que ces mots recouvraient.

--Me permettrez-vous, mademoiselle, de remarquer que, si réels que
soient mes torts à votre égard, vous n’avez aucun titre à me donner
pareil avis?

Mademoiselle Lormier eut un léger haussement d’épaules:

--Vous ferez bien pourtant de tenir compte de mon avertissement.

--Ah!... ce n’est plus déjà qu’un avertissement?

--Croyez-moi. Si vous ne vous résignez à la rupture, les Traversot en
prendront l’initiative.

--J’ignorais que vous eussiez le don de prophétie.

--Ce que je sais de vous me suffit.

--Vraiment! vous savez de moi...

--Beaucoup de choses... plus que vous n’en savez vous-même.

--Vous m’étonnez. Peut-on savoir lesquelles?

--Non.

On entendit un bruit sec: René jetait sur la table le coupe-papier avec
lequel il jouait machinalement.

--En tout cas, et si compromettant que puisse paraître l’abri momentané
offert par un parapluie, je doute que la divulgation en soit de nature à
me gêner!

--Si je désirais autre chose que votre bonheur, il eût été bien simple
de ne pas vous avertir, répliqua mademoiselle Lormier d’un ton paisible.

Et le jeu des yeux, les uns cherchant René, les autres fuyant devant un
appel qu’ils ne remarquaient pas, recommença silencieux.

On peut trouver surprenant que parvenus à ce point, René n’ait pas tenté
de rompre ou mademoiselle Lormier se soit obstinée à poursuivre un but
qui, à l’évidence, prétendait se dérober: c’est qu’il y a, quoi qu’on
pense, d’autres modes que la parole ou le regard pour communiquer. Dans
les circonstances importantes, les âmes recourent au contact direct. Ils
savaient tous les deux que, loin d’être épuisé, l’entretien n’avait pas
encore abordé l’essentiel.

Soudain, mademoiselle Lormier se raidit: enfin! René venait de
l’apercevoir.

Une seconde s’écoula, puis douloureusement:

--Vous n’aviez pas voulu me croire: suis-je assez laide?

--Oh! répliqua-t-il sans parvenir à cacher que cela lui était
indifférent, une femme ne se prétend jamais laide que lorsqu’elle ne
l’est pas.

--Vous êtes bien demeuré le même!...

Et un sourire bizarre éclaira les lèvres de mademoiselle Lormier. On
n’aurait pu démêler quelles parts de satisfaction et d’ironie y
figuraient.

--Le même? interrogea René.

--Si j’étais tentée de vous croire, je n’aurais qu’à rassembler mes
souvenirs pour m’assurer, grâce à eux, qu’entre deux déclarations, vous
mettez au plus un intervalle d’une heure. Supposons que, pour mon
malheur, j’aie pris autrefois la vôtre au sérieux...

--Mais vous ne l’a avez pas fait?

--Que je l’aie fait ou non, en quoi cela excuserait-il votre façon de
jouer avec le cœur des autres? A vos yeux, révéler à une pauvre fille
les premiers troubles de l’amour, l’enivrer de perspectives qui la
détacheront des bonheurs qu’elle avait, quoi de plus simple et pourquoi
s’en soucier? Par contre, il se trouve que je suis de votre monde ou à
peu près; que ma fortune est suffisante pour me valoir l’accueil
empressé de Chasseloup et Cie: aussitôt votre conscience s’inquiète:
avec très peu d’effort, vous songeriez à réparer!

--Êtes-vous donc si sûre qu’il n’y ait eu qu’un coupable? dit
brusquement René.

--Rassurez-vous, je ne m’épargne pas non plus.

--Alors, nous voilà quittes!

--Qu’en savez-vous? On ignore toujours le retentissement de certains
actes dans une âme, acheva mademoiselle Lormier tandis que son regard
allait chercher le sol.

L’accent et la phrase étaient si singuliers qu’aussitôt une pensée
effleura René. N’oubliez pas qu’il était accoutumé de conquérir et de
plaire.

--Vous ne prétendez pas?... commença-t-il, baissant subitement la voix.

Aucune réponse. Il était possible que mademoiselle Lormier se tût parce
qu’elle refusait de s’expliquer mieux, possible aussi qu’elle n’eût pas
écouté.

--Allons donc! reprit René, votre éducation, votre intelligence, votre
fortune même, tout affirme... je ne puis admettre qu’un bavardage d’une
heure ait suffi pour faire de moi autre chose qu’un passant!...

Mademoiselle Lormier releva brusquement la tête:

--Le regretteriez-vous, si cela était?

Il la contempla, à la fois désarçonné et satisfait. Il craignait aussi
d’être entraîné dans un piège.

--A quoi bon vous le dire, puisque cela ne peut être?

--Supposons pourtant... Il y a tant de gens dont la destinée s’oriente
en une minute; pourquoi pas la mienne?

--Dans ce cas, vous auriez su me retrouver. Je ne vous connaissais pas,
mais vous me connaissiez, n’est-ce pas? Vous m’auriez vu, parlé...

--Vous auriez même daigné me faire confidence de la dernière passion en
cours...

Un rire nerveux ponctua la réplique. Puis, soudain, changeant de visage
et redevenue pensive:

--Non, vraiment, surtout alors, je crois que je n’aurais pas reparu. De
loin, plutôt, sans me découvrir, je me serais d’abord attelée à vous
séparer de l’autre. La place nette, vous auriez accusé le hasard, maudit
les circonstances, jusqu’au jour où, me découvrant enfin, avec ou sans
votre consentement, je vous aurais conquis!

--Permettez-moi d’en douter, murmura René presque malgré lui.

--Parce que vous ignorez comment on aime! L’amour pour vous n’est que
caprice passager, dont la mémoire s’évapore avec le temps: pour moi,
c’est le monde où ceux qui se donnent ne se donnent qu’une fois. Ah!
comme je serai bien tout entière à celui que je choisirai! J’adore mon
père: il ne comptera plus. Je crois en Dieu: je ne saurai plus s’il
existe! Une seule volonté au fond de moi: vivre pour _lui_, avec
_lui_... Et ne croyez pas que je m’illusionnerai: à l’avance, j’aurai
mesuré tout ce qui nous sépare, et jusqu’à son cœur! Cependant, ayant
appris déjà à quel point il peut oublier, je n’aurais pas peur, tant je
serais assurée de faire toujours précisément ce qu’il souhaite. Je me
sens de taille à le rendre célèbre s’il en avait envie, et à vivre au
fond d’un bois, si cette ombre lui plaisait mieux. Pour le conquérir,
pour le garder, j’oserais... tout...

--Même le lui dire! interrompit René effrayé par la violence que de tels
mots trahissaient.

--Pourquoi pas?

Dédaignant désormais les faux-fuyants, abattant le jeu sans honte, elle
s’était dressée, le couvrait d’un regard impérieux; mais il arrêta du
geste les paroles qu’elle allait dire:

--Mademoiselle, n’estimez-vous pas que pour vous comme pour moi, il
convient d’interrompre ici un entretien qui ne peut être... qu’inutile?

En même temps, il s’était levé. Les yeux de mademoiselle Lormier
s’éteignirent.

--En effet, dit-elle, pour un peu, vous alliez prendre au sérieux mes...
suppositions, et moi oublier le reste...

--Le reste? répéta René.

A son tour, elle se leva sans répondre et abaissa sa voilette. Elle
faisait cela sans effort apparent: cependant, elle avait tant de peine à
se tenir debout, qu’elle dut prendre contre la table un appui momentané.

--De grâce, interrompit René, se rassurant déjà, allons-nous ainsi nous
quitter sur des paroles amères? Oh! je comprendrais très bien que vous
m’eussiez haï: mais puisque vous êtes venue, puisque j’espère vous avoir
témoigné mon sincère repentir, ne pourrions-nous, avant de nous séparer,
nous tendre amicalement la main, et de nos deux brèves rencontres,
garder au moins le regret de ne pas nous être mieux connus?

Il avait repris, sans y penser, les mêmes inflexions de voix caressantes
qu’au retour de la gare. Il était de ceux qui ne peuvent supporter de
n’être pas aimés, et qui, même sur le pas d’une porte, s’efforcent de
gagner quelqu’un qui ne reviendra plus.

--Mais où prenez-vous que nous ne nous reverrons pas? répliqua
mademoiselle Lormier.

--C’est peu probable.

--Vous avez tort, puisque je voulais précisément vous donner rendez-vous
ici dans huit jours.

--Pour quoi faire?

--Pour m’annoncer que, tenant compte de mes avertissements, vous avez
renoncé à l’idylle.

--Sinon?...

--Je m’engage à la rompre d’office.

René la contempla, se demandant s’il avait entendu.

--Quelle comédie jouons-nous? interrogea-t-il, se refusant à prendre au
sérieux la menace.

Mais les yeux de mademoiselle Lormier heurtèrent les siens:

--Aucune. Je finis seulement par où je comptais commencer: oubliez le
détour... et suivez mon avis.

--Quoi que vous pensiez de ma prétendue légèreté, imaginez-vous que mon
cœur va se déprendre dans la huitaine, parce qu’il vous plaît de vous
venger? riposta René, soulevé par une brusque colère.

--Je n’imagine rien. Je vous défends contre vous-même: cela suffit.

Elle continuait de le défier du regard. On la sentait implacable et
décidée à briser l’obstacle, quel qu’il fût, qui s’opposerait à ce
qu’elle avait résolu.

--Alors, c’est la guerre?

--Ou la paix... à votre choix.

--Jusques à quand?

Elle eut une brève hésitation et dut s’appuyer de nouveau contre la
table; puis, gravement:

--Jusqu’au jour où, ayant découvert la vérité, vous découvrirez aussi
qu’un grand amour vaut bien le sacrifice d’un peu de souffrance et même
les risques de la haine!

Une entrée bruyante l’empêcha de poursuivre: Chasseloup, revenu dans son
bureau, approchait brusquement et, pris de curiosité, dévisageait
l’inconnue.

--Mademoiselle Lormier, dit René froidement, qui vous attendait pour
vous entretenir de ses titres.

La haute taille de Chasseloup fit un plongeon:

--Ah! mademoiselle, désolé...

Ce fut ensuite l’entretien muet de trois visages. Celui de Chasseloup
s’offrait avec l’obséquiosité des grands jours; celui de René exprimait
le soulagement que donne l’arrêt, fût-il momentané, d’un entretien dont
on ignore s’il vaut mieux le poursuivre ou l’abandonner; mademoiselle
Lormier redevenue impassible toisait tour à tour les deux hommes.

--Vous désiriez, mademoiselle?... reprit soudain Chasseloup.

--Je ne souhaite plus rien, monsieur, puisque, grâce à M. de La
Gilardière, je pars aussi renseignée que je le pouvais souhaiter.

Et s’adressant à René:

--Il est donc entendu qu’à défaut de nouvelles, je serai fidèle au
rendez-vous. D’ici là, j’aurai pris mes mesures pour aider au résultat.

--Vous oubliez les récépissés, fit René d’une voix sourde.

--En effet...

--Accompagnez donc mademoiselle! dit Chasseloup.

--Inutile, je connais le chemin. Je ne l’oublierai pas.

Et l’allure hautaine, elle atteignit le seuil.

--Bigre! déclara Chasseloup, en voilà une qui me paraît savoir ce
qu’elle veut. De quoi s’agissait-il?

--Rien de sérieux... des indications d’avenir...

La voix de René était mal assurée. Tant que mademoiselle Lormier avait
été présente, elle ne lui avait pas fait peur: tout à coup, il
commençait de trembler pour Annette.

--L’avenir!... grommela Chasseloup, comme si vous ou moi étions capables
de le prévoir! Qu’elle le fabrique elle-même, si elle tient à l’avoir à
son gré!

René ne répliqua rien: n’était-ce pas cela précisément que mademoiselle
Lormier venait d’annoncer qu’elle ferait?




VIII


Et les huit jours commencèrent...

Le soir même de la visite de mademoiselle Lormier, René m’écrivit pour
me communiquer son anxiété. Au vrai, il se demandait: «Que
cherche-t-elle? Est-ce une femme qui venge son orgueil blessé? Est-ce,
au contraire, une détraquée en quête de chantage?»

Je répondis: «Un chantage m’effraierait moins; elle aime.» Et c’était
bien ma pensée: je ne doutais pas que mademoiselle Lormier aimât René.
J’allais plus loin: précisément parce qu’elle se manifestait de cette
manière, tardive, maladroite et violente, j’étais assuré qu’il
s’agissait là d’une passion sincère qui ne reculerait devant aucune
extrémité.

Quoi! direz-vous, de la passion pour un homme qu’on approcha quelques
instants, qui n’a pas reparu, dont le peu qu’on apprit a seulement
révélé qu’il adorait ailleurs? Admettons un caprice de fille perverse,
un goût passager qui flambe ainsi qu’un papier mince, et dont le moindre
souffle dissipera ensuite la cendre légère: mais de l’amour!

Erreur: seul l’amour, et, j’ose affirmer, le grand amour, est capable
d’agir de la sorte. Remontez aussi dans vos souvenirs, cherchez autour
de vous les vrais amants: à l’origine du bouleversement de leur
existence, vous trouverez toujours le même fait inexplicable et
souverain: on aperçoit un être, on ne sait pas quel il est, on ignore
parfois le son de sa voix, on ne soupçonne rien de son âme, et,
_instantanément_, on est sûr de _le retrouver_, sûr de ne pouvoir suivre
désormais que son sillage. Se heurterait-on ensuite à toutes les tares,
cela n’arrête pas. Une seconde, un regard ont fixé le destin. La langue
usuelle donne au phénomène un nom dont on abuse: le coup de foudre. Il
n’y a jamais de coup de foudre au départ d’une fantaisie ou des longues
tendresses; l’amour total, au contraire, ne débute que par lui. Presque
toujours encore le coup de foudre qui atteint l’un épargne l’autre. La
réciprocité immédiate existe rarement. La vie est faite ainsi de courses
d’aveugles, tragiques, où chacun, poursuivant sa propre chimère, est en
même temps la chimère vainement poursuivie par un autre qui suit: et
tels m’apparaissaient déjà mademoiselle Lormier et René. Inconscient,
René avait passé: éblouie par la terre promise, une âme courait après
lui, et, dût-elle expirer sur la route, tenterait tout pour le
joindre!...

René, dans sa lettre, ajoutait: «Quand elle se vante d’en savoir sur moi
plus que moi-même, est-ce bravade ou moyen d’égarer ma défiance? Je
crains qu’Annette ne soit la seule visée.»

Là encore, je répondis: «Parce qu’elle vous aime, c’est vous seul
qu’elle tentera d’atteindre; il est vrai qu’on ne peut soupçonner par
quelle voie.» Hélas! combien je voyais juste!

Quoi qu’il en soit, René, qui avait songé d’abord à prévenir les
Traversot, y renonça. Une communication à l’abbé Valfour, intermédiaire
avisé et conseiller discret, lui parut de même inutile. D’ailleurs, à la
lettre suivante, et parce que la moitié du délai s’était passée sans
incident, il semblait déjà rasséréné: «Le plus sage, concluait-il,
n’est-il pas d’attendre les événements?» Bien que l’attente m’ait
toujours paru la ressource des tempéraments légers, c’était là peut-être
le plus raisonnable.

Rarement, d’ailleurs, semaine s’écoula plus vide d’incidents. Autour
d’Annette et de René, la ville même avait fait trêve. Le chœur semblait
s’être évanoui. A Paris seulement, madame Manchon eut un accès de
grippe, qui retarda une fois de plus sa venue. La logique des choses
veut que, lorsqu’un premier mensonge a paru vrai, la vérité prenne à son
tour air de mensonge. Madame Traversot, qui avait cru à l’indisposition
imaginaire de madame Manchon, conçut de l’inquiétude à l’occasion de
celle qui était véritable; toutefois, comme la correspondance
continuait, ce contretemps perdit sa signification menaçante.

Tant de calme endormait; à mesure que, pareilles au sable de la
clepsydre, les heures glissaient d’un cours égal et sûr, malgré lui René
se prenait à croire que l’apparition de mademoiselle Lormier aurait été
une alerte sans lendemain. Je ne ressentais pas, je l’avoue, la même
confiance; mais qu’importe? Pour nous départager, il aurait fallu
pénétrer auprès de l’intéressée, et qui de nous pouvait se vanter de
connaître les pensées de mademoiselle Lormier?

On atteignit ainsi le huitième jour.

Le récit que j’en ferai vous paraîtra sans doute plus obscur encore que
celui de Duclos; mais, rassurez-vous, il s’éclairera dans peu
d’instants.

Ce huitième jour, donc, René se rendit à la banque, à l’heure du matin
habituelle et, à tout hasard, recourut dès l’arrivée à la précaution des
faibles, qui est de tenter de se dérober au danger.

--Mademoiselle Lormier se présentera peut-être, dit-il au gardien de
bureau Broquant. Dans ce cas, conduisez-la chez M. Chasseloup; je ne
veux pas la recevoir et n’y suis pour personne.

A onze heures, rien n’avait encore troublé le travail coutumier.
Chasseloup et René prolongeaient une conversation que la venue d’un
chargement interrompit à peine.

D’ordinaire, quand Chasseloup recevait des billets,--fait assez
rare,--il s’empressait de les envoyer au caissier; mais, ce jour-là,
entraîné par ses propos, il mit machinalement à côté de lui la liasse de
dix coupures de mille francs retirée de l’enveloppe.

Vers onze heures et quart, quelqu’un frappa à la porte. René crut que
Broquant venait annoncer mademoiselle Lormier. Il se trompait: c’était
le teneur de livres, amené par un incident d’écritures.

--On ne peut s’en tirer sans les livres eux-mêmes, dit Chasseloup après
avoir suivi l’exposé des difficultés rencontrées; descendons.
Venez-vous, La Gilardière?

Mais René qui ne se souciait pas d’errer au hasard dans la maison,
s’excusa:

--Encore une lettre à finir: je vous rejoins dans une minute...

--Soit: dépêchons, reprit Chasseloup.

Et il sortit précédé par le teneur de livres. Il avait négligé de
ramasser les billets qui restèrent sur sa table, cependant que René
repassait lui-même dans son bureau, laissant ouverte par habitude la
porte de communication.

Ici, j’aimerais à m’arrêter pour constater combien exacte est la
conception de Duclos quand il prétend toujours trouver, à l’origine de
la douleur, l’homme créateur inconscient d’une souffrance qu’il ignore.

Si Chasseloup n’avait pas eu de distraction, et si le teneur de livres
n’avait pas réclamé sa présence, il est clair qu’aucun des événements
qui suivirent n’aurait été possible: il n’y aurait pas eu de drame, ou
en tous cas, le drame, uniquement dirigé par des volontés calculées, eût
perdu la majeure partie de sa cruauté. Au contraire, Chasseloup oublie
par mégarde un geste usuel, un employé l’entraîne, et ces actes
indifférents de gens, eux-mêmes indifférents, vont déchaîner sur tout un
groupe humain, totalement inconnu d’eux, une tragédie mortelle.

J’entends bien qu’on répond: «Retardons de cinq minutes les événements,
la tragédie n’existait plus!» Il est probable: toutefois, ce qui se
passe compte seul et non ce qui _aurait pu_ se passer! Or ce qui se
passe est toujours dans le sens que je montre. Tant pis si l’explication
fait défaut: les lois inexplicables, et surtout insoupçonnées, ne
s’imposent-elles pas comme les autres, je dirai même plus que les
autres, puisque, les ignorant, nous ne pouvons essayer de nous défendre
contre elles? Mais revenons à René.

Cinq minutes après la sortie de Chasseloup, Broquant enfin apparaissait:

--Mademoiselle Lormier est repartie. En apprenant que vous n’y étiez pas
et que M. Chasseloup la recevrait, elle a préféré remettre sa visite à
un autre jour.

--Ainsi, précise René, elle n’est plus là?

--Non.

--Parfait.

Il attendit encore un peu, puis convaincu que les voies étaient libres,
rejoignit Chasseloup. Toutefois, par excès de prudence, il prit
l’escalier dérobé. Broquant, lui, avait déjà regagné sa case depuis
quelques instants.

Arrivé au bas, René trouva l’affaire des livres réglée, et Chasseloup
qui s’apprêtait à remonter.

--Si vous le voulez bien, fit-il, et comme nous n’avions plus rien
d’important à nous dire, je m’en irai tout de suite. Ne comptez pas non
plus sur moi, ce soir.

--A votre gré.

Les deux hommes échangèrent encore quelques vagues propos avant de se
séparer. René, qui tenait à fuir la banque, se glissa ensuite dans la
rue, non sans avoir au préalable scruté les alentours: Chasseloup, de
son côté se rappela qu’il avait laissé des billets sur sa table, et du
coup se hâta de reprendre l’escalier dérobé.

Sept à huit minutes en tout avaient suffi pour ces allées et venues.
Quand Chasseloup rentra dans son bureau, les billets n’y étaient plus...

Duclos, doutes-tu encore que ton récit et le mien soient les deux faces
de la même médaille? C’est ici la croisée des chemins. Pour un instant,
à l’heure du vol, nos héros piétineront si bien les mêmes sentiers, que
me voici contraint de répéter ce qui fut dit déjà,--toutefois en y
portant une première clarté.

Donc, Chasseloup rentré s’aperçoit que la place des billets est vide,
procède à une recherche sommaire et, tout de suite persuadé qu’il y a eu
vol, sonne Broquant.

--Qui a passé ici dans les dernières dix minutes?

Seule mademoiselle Lormier s’était présentée à l’étage, mais sans entrer
nulle part. Broquant l’avait vue redescendre aussitôt; on ne pouvait
songer à elle. D’ailleurs l’idée de la soupçonner était inacceptable. La
même raison écartait René.

Restait que Broquant fût le coupable: ses antécédents rendaient la chose
incertaine, mais possible.

Une scène violente suivit. On perçut jusqu’en bas les éclats de
Broquant, ivre de fureur à la pensée d’être accusé. Chasseloup, obstiné,
ne sortait point du dilemme initial:

--La Gilardière ou vous!

Broquant finit par jeter:

--Pourquoi pas La Gilardière?

--Vous savez bien que c’est absurde!

--Alors les billets sont ici, quelque part, dans un coin où on ne les
voit pas... Êtes-vous sûr seulement de ne pas les avoir égarés
vous-même?

--J’ai cherché.

--Il faut recommencer!

--Soit.

Et de nouveau Broquant bouleversa tout, mais, notez bien ceci: dans le
seul bureau de Chasseloup.

Aucun résultat: les billets demeuraient introuvables. Pourtant l’heure
avançait. Décidé, à part lui, de faire surveiller les dépenses de
Broquant, Chasseloup dit:

--Soit; nous reprendrons à deux heures. D’ici là, je vous interdis d’en
parler à personne.

Il ferma lui-même les trois portes, mit les clés dans sa poche et
partit.

Quand Broquant retrouva des employés dans la rue, il semblait à
demi-fou. Aussitôt on s’empresse, on l’interroge. Sans se soucier des
ordres de Chasseloup, il éclate en récits entrecoupés et conclut: «La
Gilardière ou moi, d’accord: mais puisque je sais que ce n’est pas moi,
il faut bien que ce soit lui... avec quoi paierait-il ses bagues en
perle?» Autour, on s’écriait: «Évidemment!» Broquant, d’ailleurs, de la
maison depuis sa fondation, jouissait des sympathies. On était sûr de
son innocence.

Une heure après, grâce aux employés, Semur, mis au courant, et
contrairement à tout bon sens, prenait parti et accusait René...

Personne en revanche n’apprit que dans l’après-midi, profitant de
l’absence de René, Broquant, toujours mené par son idée, s’avisa de
fouiller dans le bureau de celui-ci et en ramena triomphalement les
billets, découverts dans la corbeille à papier.

Du coup, cependant, l’hypothèse du vol s’évanouissait. Il est vrai que
pour la remplacer, on avait le champ libre. Pourquoi les billets
avaient-ils été jetés là? Était-ce pour les y abriter provisoirement? ou
pour permettre, toute réflexion faite, de les retrouver? ou bien encore
à la suite d’une étourderie? Chasseloup reprit la somme sans insister,
se promettant d’interroger René le lendemain; quant à Broquant, il
demeura convaincu plus que jamais que René l’avait cachée lui-même, avec
l’intention de l’emporter dès que l’éclat, dû à la disparition, se
serait apaisé.

René, pendant ce temps, ignorait tout, le vol supposé, les billets
égarés dans sa corbeille, la fureur de Broquant, et surtout la rentrée
du chœur dans l’aventure. Réfugié chez lui, il attendait...

Par une inconséquence normale en pareil cas, après avoir tout fait le
matin pour éviter mademoiselle Lormier, il s’étonnait qu’elle ne reparût
pas. Pendant près d’une semaine, il s’était bercé de l’espoir qu’au
terme fixé, rien ne surviendrait: maintenant que son espoir semblait
réalisé, il s’en effrayait plus que d’un acte défini. Que signifiait
pareil silence? Il en était à ressasser sans trêve la question, quand,
vers le soir enfin, l’abbé Valfour se présenta, inquiet des propos qui
couraient.

René fut stupéfait d’apprendre la disparition des billets, perçut
immédiatement qu’un lien devait exister entre elle et le passage de
mademoiselle Lormier, mais se garda d’en souffler mot. Quant à l’opinion
de Semur à son sujet, il la trouvait à juste raison bouffonne et
négligeable.

L’abbé, cependant, avait repris l’air soucieux de la sacristie.

--Je commence à me demander, dit-il, si quelqu’un n’a pas intérêt à
répandre en ville des bruits sur vous, dans l’espoir qu’il en restera
toujours quelque chose.

--Dois-je entendre, l’abbé, que vous allez me soupçonner aussi?

M. Valfour haussa les épaules:

--A Dieu ne plaise! mais, croyez-moi, il y a contre vous je ne sais qui
ou je ne sais quoi, dont l’action est à rechercher et à supprimer au
plus tôt.

--Peut-être avez-vous raison, répondit René sans s’expliquer plus.

Je passe sur la soirée,--la dernière,--chez les Traversot. A l’hôtel de
Thil, rien n’avait encore pénétré et la paix régnait.

Rentré chez lui, René voulut en vain dormir. On n’est jamais plus
clairvoyant qu’au sein de l’ombre et quand, les yeux fermés, on
s’efforce de ne point raisonner. Aiguillé par les propos de l’abbé
Valfour, il ne cessait de réfléchir à des choses qui auraient dû le
frapper dès le début, et qui, alors seulement, lui apparaissaient.

Si mademoiselle Lormier n’avait pas renouvelé sa démarche du matin,
qu’en conclure sinon qu’elle avait achevé son œuvre? Dans quelle mesure
l’histoire des billets s’y trouvait liée, peu importe; les heures
prochaines sauraient bien le dire: mais ne fallait-il pas remonter plus
haut, et attribuer à la même origine les calomnies atroces sur la
naissance douteuse?

A cette pensée, René ressentit un trouble extraordinaire, puis une
colère rétrospective, enfin le besoin de démasquer, coûte que coûte,
l’adversaire auquel il devait la première angoisse profonde de sa vie.
Assez de manœuvres obliques; le seul mode assuré de lutter contre elles,
n’était-il pas justement de briser l’anonymat de leur auteur? Ainsi vont
et viennent les volontés humaines; après avoir souhaité ardemment éviter
toute rencontre avec mademoiselle Lormier, René allait se lever,
souhaitant non moins ardemment de la rencontrer. D’ailleurs, si
contradictoires que soient les solutions successives adoptées, on ne
cesse point de marcher au destin.

Mais où trouver mademoiselle Lormier?

Ici, point de difficulté. Il suffirait de consulter son compte chez
Chasseloup, l’adresse y figurait. Et là encore, sans qu’on le sût,
c’était la marche au destin.

Au matin, René quitta ainsi sa maison, avec deux décisions prises:
s’informer à la banque, forcer ensuite l’ennemi, où que soit son
domicile... A l’avance, la lutte lui donnait des ailes; il se sentait en
vue de la mer libre, et humait la brise qui apporte la victoire.

Je vous demande pardon de courir à travers les événements: je les donne
aussi sans justifications, tels qu’ils parurent alors se présenter à un
simple témoin: dans quelques instants, une part au moins des mobiles
intérieurs se dévoilera, mais, en ce moment, que l’_extérieur_ suffise:
et comme les acteurs du drame, sans en savoir plus qu’eux, laissons-nous
rouler par le torrent...

Un quart d’heure plus tard, René, muni de l’adresse désirée, quittait
son bureau quand il se heurta contre Chasseloup:

--Quoi, vous repartez?

--Oui, je reviens dans un instant.

--J’aurais voulu auparavant...

--Me raconter ce qui s’est passé hier? Nous avons le temps. D’ailleurs
on m’a mis au courant, dès l’arrivée.

--Ainsi, vous savez que c’est dans votre panier...

--Hé, cher monsieur, mon panier ou le vôtre, voilà qui est indifférent,
dès lors que les billets sont retournés à la caisse!

--A moi, en revanche, il ne serait pas inutile de savoir par quelle
voie...

--Vous ne comptez pas sur moi, je pense, pour vous la révéler?

--Au contraire; je pensais être sûr qu’en rassemblant vos souvenirs,
vous éclairciriez tout.

A tort ou à raison, René crut en même temps lire dans les yeux du
bonhomme que sa certitude n’était pas feinte.

--Vous êtes fou! s’écria-t-il; mais pour le moment, j’ai autre chose à
faire. Bonsoir.

Et il descendit exaspéré, se dirigeant vers le Rempart, non plus cette
fois pour gagner l’hôtel de Thil, mais pour joindre enfin celle qu’il
jugeait responsable de toutes les traverses qu’il venait de subir, y
compris ce dernier et ridicule incident. Si mademoiselle Lormier avait
jamais rêvé pareille venue, à coup sûr, ce n’était pas pour cette cause
ni avec de tels sentiments. Il était écrit aussi que la visite n’aurait
pas lieu, car à la même heure, les yeux lourds d’insomnie, la face
ravagée par un désespoir inexplicable, mademoiselle Lormier quittait
également sa tour, et soi-disant pour une course nécessaire, gagnait la
ville.

A l’entrée du Rempart, il y eut alors deux ombres hâtives allant l’une
vers l’autre, cependant qu’alentour le reste était désert, silence, et
calme des matins provinciaux. Elles allaient, escortées chacune par
l’écho sonore de son pas, plus solitaires au sein de leurs pensées que
la rue même: et tout à coup, elles s’aperçurent!

Chose inattendue, on aurait cru les rôles changés. Mademoiselle Lormier
parut décidée à fuir: René, au contraire, eut un élan pour la joindre.
Mademoiselle Lormier, qui occupait le centre du trottoir, voulut céder
la place et obliqua vers le mur: René agit de même, mais pour barrer le
chemin. Inversement, il ne s’aperçut pas qu’une détresse sans nom
paralysait les traits de mademoiselle Lormier, tandis qu’avant qu’il eût
rien dit, elle avait déjà lu dans son regard l’arrêt qu’il lui
apportait.

--Je pense, commença-t-il aussitôt, que vous ne vous plaindrez pas de
mon exactitude: ayant manqué hier votre visite, je me rendais chez vous.

L’accent qu’il avait pris était comme le regard: âpre au point que, sans
répondre et s’acculant au mur, elle joignit les mains. Quelle qu’en fût
la raison inconnue, l’orgueil de cette fille n’existait plus: loin de
menacer comme l’autre jour, elle implorait. Malheureusement, la colère
de René l’empêchait de rien voir.

--Il est vrai, poursuivit-il ironique, que je vous trouve sur le chemin
de la banque... Si vous ne souhaitiez que savoir quelles traces y a
laissées votre passage, inutile d’aller plus loin, j’en viens.

Elle pâlit sous se voilette noire, mais toujours sans répondre.

--Allons, reprit-il, d’autant moins maître de ses mots qu’aucune
réplique ne l’arrêtait. Ayez le courage de vos actes: c’est vous,
n’est-ce pas?

Ce qui suivit fut rapide comme toutes les catastrophes où sombrent des
vies humaines. Le récit que j’en donne ne peut qu’en atténuer l’allure
foudroyante.

Subitement redressée, mademoiselle Lormier se décidait à parler enfin et
d’une voix nette:

--Je ne renie jamais ce que j’ai fait: c’est moi.

--Aviez-vous par hasard l’illusion que je serais pris pour un voleur?

--Mes intentions m’appartiennent.

--C’est vous aussi, n’est-ce pas, l’inventeur du bruit qui a couru sur
ma naissance?...

De nouveau, un silence.

--Ah! plus de faux-fuyants! J’ai juré, ce matin, que les masques
tomberaient. Ce roman vient de vous?

--Non.

--Par vous?

--Il est possible.

--Enfin! les aveux commencent! Ne vous arrêtez plus: pourquoi ce
mensonge?

--Je n’ai non plus jamais menti!

--Pourquoi ces inventions démentes?

--Je n’ai rien inventé!

--Vous osez...

René s’interrompit. Tout à coup, il s’apercevait que, loin de nier,
chaque réplique affirmait. A travers chaque mot, ce qu’il avait cru
définitivement aboli, ressuscitait!

Une riposte siffla:

--Mais qu’ai-je à faire de vous écouter? Vous espérez naturellement que
je discuterai ces folies: elles ne me touchent pas.

--Peu importe en effet, pourvu que vous gardiez l’argent avec le nom!

Et défaillante, mademoiselle Lormier, les yeux baissés, attendit le coup
qui l’abattrait, qu’elle avait cherché peut-être.

Un instant suivit si prodigieusement riche en mouvements intérieurs
qu’aucun temps ne l’aurait mesuré, et qu’à sa suite tout pouvait
paraître, même la folie. Puis les bras de René qui, tout d’abord,
s’étaient bien levés pour frapper, retombèrent:

--Il suffit, dit-il. Vous êtes une misérable. Ayez soin que je ne vous
retrouve jamais sur ma route. Une autre fois, je vous tuerais!

--Avant de me condamner, vous feriez mieux peut-être d’interroger votre
frère..., répliqua encore la voix désespérée de mademoiselle Lormier,
mais si bas qu’on avait peine à l’entendre.

René, qui allait s’éloigner, s’arrêta net, cloué au sol.

--Mon frère... pourquoi mon frère?...

Si, à ce moment, mademoiselle Lormier avait relevé les paupières, elle
aurait vu sans doute ce qu’est l’invasion d’une lumière mortelle sur un
visage: de tous les mots possibles, un seul pouvait faire cela; il était
dit. Ah! croyez-m’en, le destin ne se trompe pas dans ses choix! Ne
prétendant sans doute que se justifier, mademoiselle Lormier venait de
tuer René et de se tuer elle-même.

Tout à coup ébloui par la clarté que le mot lui apportait, René
rassembla ses forces et, oubliant jusqu’à l’existence de mademoiselle
Lormier, repartit pour la ville.

Il allait, sans détourner la tête, uniquement occupé de suivre jusqu’au
bout l’effroyable route qui s’ouvrait.

Quand, étonnée du silence persistant qui l’enveloppait, mademoiselle
Lormier, de son côté, rouvrit les yeux, elle s’aperçut qu’elle était
seule.

Ensuite, il n’y eut plus qu’une chaussée déserte, paisible comme avant
et, contre le mur, la tache noire d’une femme immobilisée par la
stupeur. Deux âmes venaient ici de se frapper à mort: mais quelles
traces laisse un mot jeté dans l’air dansant au soleil de mai, et
vaut-il de s’émouvoir parce que, grâce à lui, la souffrance a pu
atteindre enfin les victimes de son choix?




IX


Les portes d’accès à la souffrance sont innombrables. René, quand par
hasard il y songeait, n’avait jamais redouté que les déceptions de
l’amour ou la fin d’un être cher. Or, tandis qu’il s’enfuyait ainsi, il
ne pensait plus à Annette, aucun des siens n’était menacé: cependant, il
sentait qu’endormi depuis de longues années au bord d’un gouffre, il
venait d’être happé par la pente et glissait, sans autre défense que des
cris d’appel inutiles.

En une seconde, la gêne de son âme, les pensées louches qui, telles des
créanciers que rien ne lasse, n’avaient cessé de guetter son
assentiment, tout ce que madame Manchon et lui-même avaient cru dissiper
au cours de leur dernière rencontre, tout cela, dis-je, reparaissait,
mais triomphant.

«Avant de m’accuser, interrogez donc votre frère!» Une phrase, rien de
plus... et l’indicible rejette ses voiles; ce qui échappait, éclate aux
yeux; là enfin où l’ombre régnait, il n’y a plus qu’évidences suivies de
volontés impérieuses.

Acceptons un instant que mademoiselle Lormier n’ait point menti:
l’attitude de l’abbé Manchon à l’égard de René, la froideur qui ne le
quittait pas, l’hostilité sourde dont il s’enveloppait dès qu’il
paraissait rue Monsieur, non seulement devenaient justifiables, mais on
aurait eu peine à les concevoir différentes. Vu sous cet angle, ce qu’il
y avait d’obscur dans les relations des deux frères, ou des fils avec la
mère, devenait logique, limpide, nécessaire. Tout s’était passé
jusqu’alors comme si la chose était vraie: de là à conclure qu’elle
devait l’être, la distance n’est pas grande, et René la franchit. Il ne
se disait déjà plus: «C’est possible», mais, parce que l’âme au choc de
certaines révélations va toujours à l’extrême, il se demandait:
«N’est-ce pas certain?» et sans attendre la réponse, courait aux
conséquences.

Une première convulsion égoïste suivit. Il se vit pauvre, dépouillé des
aisances dont le passé l’avait comblé, réduit aux médiocres ressources
de son effort et brusquement prit peur.

Il y eut d’ailleurs dans cette faiblesse une probité supérieure qui ne
devait point se démentir. Remarquez en effet qu’en dépit de ce qu’avait
affirmé mademoiselle Lormier, rien n’empêchait la vie de René de
continuer comme avant. René demeurait libre en somme d’ignorer l’origine
d’une fortune que ne menaçait aucun risque légal; le code était pour
lui. Cependant une possibilité de ce genre ne le retint à aucun moment.
L’obligation d’abandonner ce qui en fait appartenait à son frère, lui
apparut dès l’abord comme un postulat. Le nom même qu’il portait lui
semblait impossible à garder. Ainsi les conséquences étaient claires; la
nuit ne subsistait qu’au départ: mademoiselle Lormier avait-elle parlé
au hasard, guidée par des apparences, ou possédait-elle une preuve?
Question sans issue: ah! pourquoi le seul être capable d’y répondre,
était-il aussi le seul que René n’oserait jamais interroger! En même
temps l’image de sa mère se dressa devant lui: le reste s’effaça, la
vraie douleur commençait...

C’est un fait que, si convaincu soit-on de la faiblesse humaine, une
mère demeure à part et pour ainsi dire au-dessus des réalités de la
chair. Inviolée, inaccessible, elle plane dans un ciel qu’aucune tempête
n’a troublé ou obscurci. Il n’est pas de pire détresse que de renoncer à
ce sentiment auguste qui, au cours de l’existence et quelle que soit
celle-ci, permet toujours à l’homme de se retrouver enfant.

A la pensée que sa mère avait peut-être disposé de son cœur comme il
l’eût trouvé naturel chez n’importe quelle autre femme, René ressentit
une telle révolte que, brusquement, une voix cria au fond de lui:

--Impossible! ce n’est pas vrai!

Puis, une stupeur embruma son cerveau. Il prenait conscience de
l’offense mortelle faite à celle qui, malgré tout, était la raison
magnifique de sa vie, sa tendresse, son guide. Pour avoir osé soupçonner
sa mère, il se sentait l’âme souillée. Un relent de sacrilège empoisonna
sa bouche. Il se désespéra de ne pouvoir tout de suite en demander
pardon.

Soudain, devant lui, sa rue, sa maison... L’instinct venait de le
ramener au gîte ainsi qu’une bête pourchassée. Il monta, s’abattit sur
un siège et, épuisé par une souffrance qui n’était pas encore vieille de
dix minutes, murmura:

--Essayons de n’y plus penser: il n’y a rien, ou plutôt, je suis fou...
tout le monde est fou, ce matin...

Tout le monde, en effet: ce Chasseloup qui avait eu l’air de le
suspecter, cette Lormier dont on ne savait si elle prétendait encore
menacer ou si elle demandait grâce... Et de nouveau la phrase qui tinte,
suprême défense de l’âme:

--Impossible, je n’y crois pas!

Il la répéta. Il aurait voulu se créer par elle une conscience neuve,
assez haute pour qu’aucun doute ne pût l’atteindre: trop tard, le doute
était en lui...

Telle est la règle: plus on se débat pour arracher le trait, mieux on
déchire la plaie. Discuter avec l’idée, condamne à ne trouver de repos
qu’on n’ait cru découvrir la vérité. Y a-t-il au monde un être qui,
doutant, se soit arrêté en route?

René, dis-je, répétait: «Je n’y crois pas», et en même temps il
commençait de scruter ses souvenirs d’enfant! Oui, déjà il y cherchait
un visage étranger qui peut-être avait été le visage de son véritable
père! Effort inutile au surplus: si loin qu’il remontât, seuls
apparaissaient autour de lui son frère et sa mère... En revanche, la
vertu de celle-ci rayonnait. Jadis, à l’usine, avec quelle énergie
avait-elle, comme un homme, achevé l’œuvre que la mort menaçait
d’interrompre: se dévoue-t-on pareillement pour une mémoire devant
laquelle on rougit? Et quelle raison toujours, si continue que le poids
en semblait lourd parfois!...

Il le croyait, l’affirmait... Cependant et à mesure, loin de s’apaiser,
il percevait avec épouvante qu’une certitude contraire s’installait en
lui.

Pourquoi?... Soupçonne-t-on aussi pourquoi l’on _sent_, dans certains
cas, les choses avec une évidence supérieure à celle que donnerait la
vision même? C’est alors comme une invasion de l’être par une
réalité impalpable et souveraine. De toutes parts des voix
arrivent,--observations inconscientes, étonnements de trop courte durée
pour avoir paru valables, menus faits sans signification précise et
qu’on a dédaignés, faute d’y rien saisir. Éparses dans le temps, on ne
les avait pas entendues; réunies, elles assourdissent. L’âme humaine est
la seule grève où le flot passe sans effacer la trace du flot qui
précéda. Toujours le moment vient où, stupéfaits, nous lisons, d’un coup
d’œil sur le sable, ce que des années y tracèrent par petits points
indéchiffrables. Devant la certitude qui s’imposait ainsi, René pris
d’effroi se releva. Elle ou lui devait disparaître! Rapidement ensuite,
il jeta dans un sac un peu de linge, des instruments de toilette, puis
descendit, et de ce pas rythmé qui marque l’extrême désordre des nerfs,
gagna la gare. Sans hésiter, il allait tenter du moins ce qu’avait
recommandé mademoiselle Lormier, c’est-à-dire interroger son frère. Il y
allait, non comme on pourrait le croire pour éclaircir de simples
doutes, mais au contraire pour en tirer un démenti à sa propre
conviction: tant il est vrai que nous ne saurions étouffer nos
sentiments profonds et qu’il leur suffit d’affleurer au jour pour faire
de nous un jouet sans résistance.

Une demi-heure plus tard, René montait dans un train qui passait.

Bonnes ou mauvaises, les décisions sont le plus souvent suivies
d’anesthésie passagère. Entre l’instant où on les prend et celui de leur
exécution, le cours des événements paraît suspendu: et cela va de soi,
puisque rien de nouveau n’intervient dans la pensée. Une fois en route,
René mit la tête à la vitre et ne songea plus à rien. Les arbres aux
pousses verdissantes, les coteaux onduleux, les sillons tendus à leurs
flancs comme des cordes, toute la terre harmonieuse et calme qu’il avait
tant aimée, lui jetaient un adieu qu’il n’entendait pas. Un sourire figé
sur les lèvres, il se contentait de regarder la route fuir, cependant
qu’à chaque éclisse, les roues scandaient cette fuite de coups sourds et
cadencés.

Semur est sur une ligne locale à voie unique. Le train qui dessert la
ville fait la navette, tour à tour déversant aux Laumes les voyageurs à
destination de Paris et ramenant ceux qui en viennent.

Aux Laumes, René quitta son compartiment, prit l’express et, de nouveau,
contempla un paysage qui avait à peine changé, mais s’enfuyait plus
vite.

Le train qui emportait René s’était à peine mis en branle qu’une dame
descendit d’un autre arrivé de Paris et, guidée par une sorte
d’instinct, alla prendre dans la navette la place qu’y avait occupée
René. C’était madame Manchon...

Se sentant mieux le matin, dévorée de l’impatience d’agir, elle avait
jeté une dépêche au premier bureau rencontré et arrivait, le cœur tout
entier à l’ivresse de retrouver René.

Dès l’entrée en gare, elle pencha la tête à la portière, espérant le
découvrir sur le quai. Il n’y était pas.

--Voilà bien les règlements! songea-t-elle: il doit me guetter à la
sortie...

Mais à la sortie, personne. Ce fut le premier coup. Elle ne crut
d’ailleurs qu’à un retard et, posant à terre ses paquets, scruta
l’avenue qui mène au Bourg-Voisin.

A la vue d’une étrangère, le cocher de l’unique hôtel de Semur approcha
pour offrir ses services.

--Merci, dit-elle sèchement, j’attends quelqu’un.

L’omnibus vide démarra dans un cliquetis de ferraille. Puis, un à un,
les rares voyageurs s’égrenèrent vers la ville. Les bruits s’espaçaient.
On distinguait maintenant le rire d’un employé sur la voie, au loin des
abois de chien. Personne à l’horizon...

Madame Manchon se vit tout à coup perdue dans une campagne hostile et
inconnue. Son cœur battit follement. René n’était pas venu! Il ne
viendrait pas... Se serait-il trompé d’heure?... Justement un nouvel
horaire avait paru, modifiant les arrivées... Mais non: pourquoi se
leurrer? l’oubli commençait. Alors, un désespoir muet s’abattit sur
elle. Elle croyait traverser un des pires moments de sa vie: elle se
trompait. Elle se croyait seule aussi, désespérément seule: elle se
trompait encore. A défaut de René, la douleur ne la quitterait plus.

Raidie contre les perspectives qu’elle prévoyait, elle se résigna enfin
à déposer en consigne ses paquets et demanda son chemin:

--La rue Saint-Jean? C’est difficile... Droit jusqu’à l’église: après,
vous vous ferez indiquer...

--Bien, merci.

Il n’y avait plus qu’à remonter l’avenue, et l’église passée, à
s’informer encore. Elle soufflait un peu à cause de l’âge. Quand elle
aperçut la porte qui abritait son fils, on n’aurait pu dire si elle
éprouvait de la joie ou de la détresse, mais tandis qu’elle sonnait,
comme son cœur palpitait au rythme de la cloche!

Vous est-il arrivé jamais de faire un long voyage pour vous heurter à
une maison fermée? Madame Manchon tira la poignée une première fois,
puis une seconde... Elle se demandait si elle rêvait. En même temps,
elle avait envie de s’asseoir sur les marches du seuil, pareille à une
pauvresse...

--Madame cherche?...

Une voisine intriguée s’empressait à son secours.

--Non, M. de La Gilardière n’y est pas. La domestique aussi est au
dehors, mais elle ne doit pas se trouver loin. Attendez! je vais vous la
chercher.

--C’est cela, dit madame Manchon d’une voix éteinte.

Ce jour-là, toute personne qui tenterait d’approcher René était assurée
d’aide, puisqu’elle présentait une chance d’apprendre du nouveau.

La domestique bavardait chez l’épicier, au bout de la rue. Elle
accourut.

--Monsieur, dit-elle, est bien rentré, mais reparti.

--Peu importe: je l’attendrai chez lui, voilà tout, murmura madame
Manchon de la même voix blanche.

Et comme la domestique hésitait:

--Je suis sa mère.

Le premier objet qui frappa madame Manchon une fois entrée fut un
télégramme intact déposé sur une table. Elle l’ouvrit sans hésiter.
C’était le sien.

--Ah! murmura-t-elle, tout s’explique.

Ce ne devait être qu’une lueur dans la souffrance qui commençait; en
effet la domestique reprenait:

--Je ne comprends rien à ce qui se passe. Monsieur prévient toujours
quand il ne déjeune pas; ce matin, il n’a rien dit et Angèle, la voisine
qui était là tout à l’heure, prétend l’avoir vu sortir avec un sac,
comme pour un voyage.

--Hé bien, ma fille, vérifiez: c’est facile.

Et madame Manchon, assise devant la table, s’accouda, épuisée. Elle
s’efforçait de ne plus penser. Elle écoutait uniquement le va-et-vient
de la domestique en quête du sac. Les pas traînant ici et là avaient la
sonorité spéciale aux demeures vides.

Soudain, la domestique reparut:

--En effet, le sac n’y est plus.

Madame Manchon frissonna:

--Vous en êtes sûre?... S’il prévenait pour un repas, à plus forte
raison l’eût-il fait pour une absence.

La domestique glissa d’un ton niais:

--Peut-être s’en est-il allé, rapport à la banque...

Puis, sans insister:

--Madame veut-elle déjeuner? Le repas de monsieur est encore là.

Madame Manchon répondit comme en rêve:

--Soit, bien que je n’aie pas faim.

Et elle s’installa dans la salle à manger, se laissa servir. L’absence
de René dressait devant elle une énigme insoluble. Elle ne parvenait pas
à y croire tout à fait. Au pis aller, René reviendrait le soir. Un
instant la vérité l’effleura. Qui sait si, inquiet d’elle, il ne s’était
pas décidé brusquement à retourner à Paris? En effet, c’était cela;
seulement pouvait-elle imaginer la raison du voyage?

--Vous parliez de la banque, fit-elle enfin pour s’arracher à son
inquiétude; à quel propos?

Mais déjà la domestique, à qui en imposait le grand air de madame
Manchon, avait réfléchi:

--Oh! je ne sais pas, moi... des idées en l’air... Madame pourrait, en
tous cas, s’informer auprès de M. Chasseloup.

--M’informer de quoi?

--Si monsieur est parti.

--Que voulez-vous qu’il en sache?

--En effet.

Il n’y avait rien autre à en tirer. Alors, son déjeuner achevé du bout
des lèvres, madame Manchon commença de rôder à travers l’appartement.
Malgré la probabilité d’un départ de René, elle avait résolu d’attendre
au moins jusqu’au lendemain. Le silence de la ville, cauteleux, ouaté,
se glissant partout, lui jetait un vague effroi. A Notre-Dame, trois
heures sonnèrent...

Quoi! rien que trois heures? Que faire pour tuer le temps? Une lassitude
de vivre s’exhalait des meubles, des murailles, de la lumière même,
morne et grise. Revenue à la table de René, madame Manchon en inspecta
le désordre, remit en tas les papiers épars. Près du sous-main, une
photographie parut: Annette... Longuement madame Manchon interrogea ce
visage par lequel elle avait déjà tant souffert. Chose curieuse, c’était
l’ennemi, mais, à ce moment, elle ne s’en souvenait plus tant l’absence
de René posait d’autres problèmes.

--Ah! madame regarde?

Sans façon la domestique s’était aussi penchée vers l’image:

--C’est la petite Traversot...

Madame Manchon, que ces familiarités irritaient, déposa la photographie
et ne dit mot. Elle avait envie de fuir.

--La banque est-elle loin d’ici? interrogea-t-elle ensuite.

Ne pouvant se rendre à l’hôtel de Thil, l’idée lui venait d’aller chez
Chasseloup. Parler de René, fût-ce avec un inconnu, l’aiderait à
supporter mieux l’attente.

--La banque? Justement, j’allais proposer à madame de l’y conduire. Elle
est à deux pas.

--Vous alliez me proposer?... répéta madame Manchon, frappée cette fois
par l’insistance de cette fille.

Aucune réponse ne suivit. Qu’y avait-il encore de ce côté? Les
Chasseloup menaçaient-ils de sauter? Raison de plus pour aller voir sur
place. Madame Manchon se fit indiquer la route et descendit.

Dehors la nuit commençait. Projetant leur panse au-dessus du trottoir,
les vieilles maisons semblaient vouloir dévorer le peu de clarté qui
paraissait au ciel. Une bise aigre s’était levée et sifflait au coin des
rues. Madame Manchon, saisie par le froid, avait peine à marcher et ne
parvint à la banque que lorsque quatre heures allaient sonner,
c’est-à-dire quand celle-ci fermait.

Ayant pénétré au rez-de-chaussée, elle fut accueillie par Broquant en
train de balayer devant des guichets vides, et demanda M. Chasseloup.
Chasseloup était sorti. Tout le monde aujourd’hui avait donc pris la
fuite?

Elle insista:

--Peut-on savoir au moins quand il sera visible?

--Pas avant demain matin, bien sûr!

--Et M. de La Gilardière? reprit-elle d’un air d’autant plus indifférent
qu’elle n’avait pas dit qui elle était.

A ce nom, le visage de Broquant s’empourpra.

--Oh! pour celui-là! fit-il entre ses dents, fasse qu’on ne le rencontre
plus!

La voix de madame Manchon s’étrangla subitement:

--Que racontez-vous? Aurait-il pris le train pour ne jamais revenir?

Mais, au lieu de répondre, Broquant brandit son balai:

--Pas possible! Vous dites qu’il a pris le train?... Quand j’affirmais
qu’il a fait le coup!

Et sans laisser à madame Manchon le loisir d’interrompre:

--Mais oui, madame, c’est comme cela! Dix billets de mille, hier,
volatilisés, soufflés sur la table même du patron... Pour un rien,
j’étais collé entre les gendarmes. J’avais beau jurer: «Puisque ce n’est
pas moi, c’est lui!» personne pour me croire. Et puis, patatras! qui
est-ce qui retrouve les billets dans sa corbeille? Ils y étaient,
madame, aussi vrai que je suis devant vous!... Je n’ai eu qu’à fouiller
un peu pour les ramener au jour... Ah! il est parti? Hé bien! bon
voyage! On ne le rappellera pas! Si riche soit-il, on ne m’ôtera pas de
la tête...

--Taisez-vous! je suppose que vous êtes ivre!... parvint à dire enfin
madame Manchon et, plutôt que d’entendre plus, elle s’enfuit.

Elle se retrouva dans la nuit. Rêvait-elle? On accusait René d’un vol...
Était-ce donc à cela que pensait la domestique, en s’obstinant à parler
de la banque? Passe qu’on calomnie: encore faut-il respecter les
vraisemblances! Imbéciles qui ne savaient pas qu’à un certain niveau le
vol est un acte qui ne se peut concevoir!

Cependant, tout en marchant, elle apercevait derrière les comptoirs de
boutique, derrière chaque vitre éclairée, des silhouettes où ne vivait
qu’un regard. Après Broquant, la ville muette, hostile, la même qui,
parlant de vol aujourd’hui, avait auparavant affolé René en parlant de
sa naissance: on se sentait traqué par elle, dépouillé, chassé... Et
madame Manchon, saisie de panique, courut, rasant les murs, évitant les
lumières; elle courait sans savoir où ni pourquoi. Si, du moins, René
avait été là! Ah! ne pas même savoir où le retrouver! Il était possible
qu’à cet instant précis il fût déjà rentré chez lui, possible encore
que, révolté comme elle, il eût décidé brusquement de s’en aller sans
esprit de retour...

Soudain, les maisons cessèrent, une avenue s’ouvrit au bout de laquelle
paraissaient des lumières. La gare! l’oasis! Elle, du moins, est faite
pour les passants: on ne doit pas vous y regarder avec des yeux aigus
dont la malveillance effraye; qui sait même si on ne s’y souvient pas
d’avoir vu partir René et dans quelle direction? L’élan de madame
Manchon s’accrut. Elle était hors d’haleine...

Joie de retrouver l’unique escorte des arbres et cette campagne qui, le
matin pourtant, l’avait désespérée: joie d’atteindre enfin le hall
désert et d’y apercevoir, derrière son grillage, la femme aux billets en
train de tricoter... Et ce bref colloque suivit:

--M. de La Gilardière?... Attendez... oui... je connais. En effet, il a
pris un billet pour Paris.

--Oh! merci, madame. Quand aurai-je moi-même un départ pour la même
direction?

--Pas avant minuit.

--Pour arriver?

--Vers neuf heures.

--Ah! merci encore, madame.

Anéantie, mais délivrée, puisqu’elle savait René retourné près d’elle,
madame Manchon recula jusqu’au banc de chêne qui était accolé au mur, et
s’y laissa tomber. Ses jambes ne parvenaient plus à la soutenir.

Puisqu’il n’y avait pas d’autre train, c’était bien: elle resterait là
jusqu’à minuit. S’il eût fallu, plutôt que de rentrer dans la ville qui
calomniait son fils, elle serait restée jusqu’au lendemain. Hélas!
n’eût-il pas mieux valu y rester toujours, et ne jamais aller vers ce
qui l’attendait? A la même heure, en effet, René, sans passer rue
Monsieur, arrivait à Versailles et pénétrait chez son frère.




X


L’abbé Manchon occupait alors un petit appartement rue Saint-Louis. Une
gouvernante l’y servait, à demi impotente et d’autant plus autoritaire
qu’on exigeait moins d’elle.

La vue de René lui fit lever les bras au ciel:

--Grand Dieu! Monsieur viendrait-il pour dîner?

René dit rapidement:

--Rassurez-vous: je ne désire que voir mon frère. Je suppose que, s’il
est à Paris comme d’habitude, il ne rentrera pas plus tard que dix
heures. Dans ce cas, j’attendrai, voilà tout.

--Quoi, monsieur ne sait pas? Madame est en voyage, et monsieur l’abbé
allait se mettre à table.

--Alors je vais le rejoindre.

Et René gagna le cabinet de l’abbé. Il avait escompté un répit avant
l’explication qu’il venait chercher. Ce répit lui était refusé: tant
pis. Il acceptait tout avec une égale indifférence: depuis son départ,
il était moins une volonté qu’un rouage.

Au bruit de sa porte qu’on ouvrait, l’abbé, qui lisait devant une table,
tourna la tête. L’abat-jour de la lampe mettait en lumière le livre,
mais laissant le reste de la pièce dans l’obscurité, empêchait de
distinguer les arrivants.

--Qu’est-ce?

--C’est moi.

En reconnaissant la voix de René, l’abbé, pas plus que sa servante
auparavant, ne put maîtriser sa surprise.

--Quoi! pendant que notre mère est en route pour te rejoindre à Semur,
tu es ici?

--Il paraît en effet que maman est partie. Je l’ignorais. Peu importe
d’ailleurs, puisque c’est toi seul que je désirais voir.

--Ah! dit l’abbé, qui se leva ensuite sans hâte et vint poser la lampe
sur la cheminée.

Du coup la pièce s’éclaira ainsi que les visages. La pièce était nue
comme une cellule. A part un grand Christ d’ivoire dressé à la place
qu’occupe d’ordinaire la pendule, on n’y apercevait que de pauvres
meubles, deux fauteuils à dossier de bois, des chaises de paille,
quelques livres et un prie-Dieu. Quant aux visages, à quoi bon rappeler
le contraste qu’ils faisaient? Toutefois une telle émotion creusait les
traits de René que l’abbé, l’ayant regardé, avança l’un des fauteuils.

--Assieds-toi: tu n’as pas l’air bien.

Puis il s’assit à son tour et, les yeux à terre, attendit. Ni l’accent
ni le geste ne décelaient en lui la moindre curiosité. Si anormale que
dût lui sembler la visite de son frère à pareille heure et en pareil
lieu, on était assuré d’avance qu’il ne poserait aucune question.

--En effet, murmura René, le voyage m’a fatigué: c’est le moment qui
veut cela.

A l’inverse de l’abbé, il s’exprimait d’une manière saccadée: bien qu’il
fût au repos, il avait le souffle coupé comme après une longue course.

--Tu as laissé ta fiancée en bonne santé? reprit l’abbé.

René ne répondit que par un signe évasif. Sa fiancée? Qu’elle était loin
déjà! Les pauvres cœurs humains sont trop petits pour contenir à la fois
deux grands émois.

Voyant que René tardait à s’expliquer, l’abbé dit encore:

--Je pense que Marguerite va servir. Bien que je fasse maigre chère,
veux-tu partager mon repas?

Et il fit mine d’aller prévenir la domestique.

--Attends, dit René, du coup ramené au présent; j’aurais auparavant une
question à te poser.

--Eh bien, pose-la...

Placide, l’abbé revint s’adosser à la cheminée. Le dos tourné à la
lampe, et le visage replongé dans l’ombre, tandis que celui de René
demeurait éclairé, il s’était mis à contempler le parquet. Il devait
avoir la même expression neutre et attentive quand il écoutait un
pénitent.

--Pourquoi... commença René.

Puis au moment de s’exprimer, la peur des mots le saisit et il recourut
à un détour:

--Oui, pourquoi ne m’as-tu jamais traité comme un véritable frère?

--Oh! dit l’abbé avec lenteur, tu te trompes: j’ai toujours agi à ton
égard du mieux que j’ai pu.

--Alors ce que tu pouvais n’était pas grand’chose.

--Affaire d’appréciation. Est-ce pour me communiquer la tienne que tu es
venu?

--Je t’ai demandé pourquoi tu étais ainsi: tu n’as toujours pas répondu.

--N’étant pas d’accord avec toi sur le fond, je ne vois pas comment
t’éclairer, dit de nouveau l’abbé, tandis qu’il croisait les bras et,
plus que jamais, fixait le sol à ses pieds.

--Henri! reprit brusquement René, regarde-moi...

L’abbé leva les yeux vers son frère, sans hâte, toujours avec la même
apparente tranquillité...

--Henri! il n’est plus temps de nous rien cacher: je sais tout!

Un léger frisson agita le prêtre: pourtant le timbre de sa voix ne fut
pas modifié.

--Qu’est-ce que tu sais?

--Le passé.

--Le passé de qui?

René inclina la tête.

--Est-il nécessaire de m’obliger à le dire? murmura-t-il d’un air
accablé.

--Je ne t’y oblige pas, affirma l’abbé sans témoigner aucun désir de
poursuivre.

Et le silence s’abattit sur eux: un silence qui, pareil à un voile
épais, semblait séparer les temps révolus de celui qui s’amorçait.
Eux-mêmes avaient l’air attentif de carriers qui, le feu mis au cordeau,
attendent que la mine saute.

--Henri! recommença René.

L’abbé eut un geste nerveux.

--N’insiste plus.

--Impossible! Laisse de côté tes manières habituelles: à l’heure la plus
grave de ma vie, j’ai besoin de m’assurer que tu as compris.

--Je ne puis faire que je ne sois pas un prêtre, interrompit l’abbé.

--Je te supplie de me parler en frère!

--Je m’y efforce: est-ce une raison pour ne pas nous en remettre l’un et
l’autre à la volonté de Dieu?

René se redressa:

--Encore des phrases de sermon! De grâce, reviens sur terre. J’ai parlé
d’un passé, de tout un passé que je prétendais connaître: c’est inexact,
ou plutôt, je soupçonne... j’interroge... je me perds dans les
ténèbres... enfin j’en suis là que tout à l’heure je n’aurais pu
repasser chez nous, et moins encore, aborder...

Pour la seconde fois, l’abbé interrompit:

--N’achève pas: j’avais très bien saisi. De telles pensées ne servent
qu’à troubler inutilement. Écartons-les: et que Dieu nous garde!

Son impassibilité toutefois avait disparu. Les traits durcis, il
semblait défier un adversaire invisible, qui était peut-être lui-même.

René, auquel ce changement n’avait pas échappé, haussa les épaules:

--Non, dit-il, il n’est plus temps! Ne devines-tu pas que si je suis là,
c’est que je te sais instruit de ce que j’ignore et que j’ai besoin de
l’être à mon tour? Ainsi, plus de faux-fuyants! les yeux dans les yeux,
maintenant!... comme cela... et réponds: notre père... non... ton père
est-il le mien? Le nom que je porte est-il un nom qui m’appartienne?...

L’abbé ne bougea plus. Avait-il écouté? Il était probable, puisqu’un
rictus tordait sa bouche. Cependant, qui sait si celui-ci n’était pas
encore un défi à l’adversaire?

La voix de René alla en s’éteignant:

--Henri! n’as-tu pas entendu?... un mot suffit pour la réponse: oui, ou
non... moins que cela: un signe de tête... Tu restes immobile?... tu te
tais?... Cela aussi est une manière de s’exprimer: j’ai compris...

Et se cachant la tête dans les mains, René s’efforça d’accueillir enfin
la vérité.

Ce ne fut d’abord qu’un immense regret du passé qui s’effondrait.
Entraîné dans une chute vertigineuse, il voyait, comme des éclairs, ses
bonheurs d’autrefois passer et s’évanouir. Avait-il rêvé auparavant?
Tout alors était facile, beau, joyeux. Il pouvait rire, parler,
regarder, sans qu’aucune arrière-pensée troublât ni la gaîté de la voix,
ni la lumière du regard, ni la joie d’exister. Rien pour l’empêcher de
parer d’insouciance des lendemains abrités au foyer. Soudain plus de
foyer, plus d’abri. Il faut se lever, partir et disparaître...

Disparaître! un mot excessif, évidemment: mais n’oubliez pas que René
était un impulsif et un faible. Avec une telle nature, on se laisse
longtemps bercer par le flot, puis, brusquement, l’énergie se tend,
d’autant plus âpre qu’elle a été plus rare, et l’on saute à l’extrême.
Aurait-il pu d’ailleurs revenir auprès de sa mère? A la pensée de la
revoir, il blêmissait. Pourrait-il s’expliquer avec elle, sachant ce
qu’il savait? Plus tard, seulement,--oui, beaucoup plus tard--quand
l’apaisement serait venu et l’oubli, il aurait le courage de l’aborder,
ayant l’air d’ignorer: mais d’ici-là, où se réfugier? Quelle solitude
désormais!

Ah! voici bien la vraie douleur qui paraissait! Devenir pauvre, n’est
presque rien: la torture est de se trouver seul tout à coup, si
effroyablement seul qu’une fois mort, personne ne saura peut-être quel
nom inscrire sur votre fosse.

Jusque-là, René n’avait pas protesté contre la fatalité qui l’écrasait:
devant la solitude, l’injustice subie le révolta. En même temps, il
considérait son frère. Stupide ironie du sort: celui-là s’était par goût
détaché de la famille, n’aimait personne sous prétexte d’aimer Dieu:
cependant, il restait comblé de ces dons inutiles. Qu’avait-il fait pour
le mériter? Qu’avait fait René pour être frappé? Des rancunes,
accumulées depuis l’enfance, se réveillaient dans son cœur. Il eut
conscience de haïr son frère, puis la solitude effaça même cela, et ces
griefs allant rejoindre le passé, il cessa de les voir...

L’abbé, lui, toujours debout devant la cheminée, n’avait pas l’air de
soupçonner quel torrent de pensées bouleversait René. Il semblait
ignorer qu’il avait répondu tout à l’heure par son silence: on l’aurait
cru aveugle et sourd. Soudain, il fit un mouvement léger: René s’était
levé, se promenait un instant dans la pièce, et enfin arrêté devant lui,
demandait:

--Alors... qui est mon père?

Question qu’on s’étonnait qu’il n’eût pas posée plus tôt. Dans la
débâcle d’existence que l’heure inaugurait, une chance en effet
subsistait d’échapper à la solitude totale. René, maintenant, se
tournait vers elle.

Aucune réponse encore. Simplement le prêtre levait un peu les épaules,
en signe d’impuissance à fournir l’éclaircissement sollicité. Devant cet
aveu, René aurait dû désespérer: mais dès que l’homme tente d’échapper
au destin, la marche de sa pensée défie toute prévision.

--Comment! tu te dérobes?... tu ignores?... Cependant, ne viens-tu pas
d’affirmer que tu connaissais la vérité? Alors, quelles raisons de te
croire?... Qui me prouve que tu n’as pas menti?

--Je t’en conjure, soupira l’abbé d’une voix trouble, ne me contrains
pas à oublier l’habit que je porte!

Ne voyant là qu’une défaite, ressaisi par ses anciennes défiances, René
cependant continuait:

--Oublier qui tu es? Dieu m’en préserve! Je sais trop bien que tu m’as
toujours détesté. Oh! à ta façon... c’est-à-dire en te taisant!... Tout
à l’heure encore, tu me voyais désespéré et tu es resté muet, sans jeter
un regard de mon côté! ou plutôt, tu semblais satisfait... Quelle
chance, si me méprenant sur ton attitude, j’allais tenir pour assurée la
chimère qui me hantait! Par bonheur, ayant réfléchi, je réclame des
preuves... Alors seulement tu daignes enfin me faire un signe... «Des
preuves?... Voilà, il n’y en a pas!...» Tu avais espéré me voir mordre à
l’hameçon: cet espoir est déçu: quel dommage! Mais ne pourrai-je, au
moins une fois, entendre tes paroles? Ne serait-ce que pour apprendre
pourquoi tu as voulu me tromper et quel caprice te mène, te décideras-tu
à répondre?

Il s’exaltait: il ne calculait plus les termes qu’il employait. Il était
devenu pareil au nageur épuisé qui brasse l’eau, sans s’occuper de la
distance à la rive et persuadé que la seule violence suffira pour le
sauver. A mesure, un espoir irraisonné s’insinuait aussi dans son âme.
Pourquoi ne pas admettre qu’il fût victime d’un atroce malentendu? Il
n’avait interprété que des silences. On ne bouleverse pas sa vie sur la
foi d’un homme qui, en fait, refuse de s’expliquer, qui, même en
s’expliquant, peut ne chercher qu’à se venger?

Tout à coup, comme il allait poursuivre, une main rude s’abattit sur
lui.

--Il suffit: plus un mot! Ne détruis pas en un instant l’effort de toute
ma vie.

L’abbé cependant souriait: dédain pour ces injures, à moins que ce ne
fût la marque du triomphe sur l’adversaire que lui seul connaissait.
Ensuite son bras retomba, et un aveu suivit, prononcé très bas, ainsi
qu’il sied quand on reconnaît une faute dont on sollicite le pardon:

--En effet... je t’ai détesté... il y a longtemps... très longtemps... A
prétendre remonter le passé, tu risques vraiment trop de raviver des
plaies anciennes: crois-moi, oublions un sentiment dont je m’accuse, me
repens, et que j’espère avoir détruit dans ses racines.

--Oh! riposta René, toujours des mots de prêtre!

L’abbé frémit.

--Bénis le ciel que je me refuse à en prononcer d’autres.

--J’ai demandé des preuves: tu n’en as pas!

--J’en ai.

--Je te défie de les donner!

--A quoi bon si elles doivent anéantir le peu qui nous unit?

--Prétexte facile! Il dispense de justifier des assertions auxquelles je
ne crois plus!

--Encore?... Alors, écoute!...

Subitement, le prêtre venait de quitter le refuge de la cheminée; une
tempête transfigurait le masque impassible. Duclos a connu ce spectacle
une fois, chez Lormier: mais alors, c’était le prêtre dictant des ordres
au nom d’un Dieu: ici se révélait l’homme, rien que l’homme, d’autant
plus redoutable qu’il demeurait maître de sa colère.

--Alors, écoute!... Sais-tu seulement comment est mort _mon_ père? Non.
J’avais seize ans: tu en avais quatre. Naturellement, on ne t’a jamais
parlé de _cela_! _Cela_, d’ailleurs, est chose entre lui et moi. On l’a
ramené de la chasse, expirant... Tout le monde a déploré l’accident...
mais moi... oh! moi! pouvais-je ignorer que le matin, avant de partir,
il m’avait pris à part et fait jurer de t’arracher son nom et de te
chasser du foyer?...

René à ce moment ayant reculé, d’un geste souverain le prêtre le ramena
vers lui:

--Ah! il n’est plus temps! Tu as voulu m’entendre: désormais, nous irons
jusqu’au bout!... Dieu m’est témoin qu’à l’instant tragique dont je
parle, je n’hésitai pas à prononcer le serment qui m’était demandé: Dieu
m’est témoin aussi que je n’ai d’autres preuves que ce serment, et le
suicide de mon père, une heure après...! Qu’elles te satisfassent ou
non, elles ont suffi pour faire de l’adolescent que j’étais un vieillard
et ta victime!

Abandonnant ensuite René qui alla tomber sur un siège, le prêtre
commença de marcher.

--Je dis bien: ta victime! J’adorais mon père et tu l’as tué! Si je suis
devenu prêtre, c’est à toi que je le dois! Je ne supportais plus ta
présence dans ma maison: désespérant de t’en chasser, j’ai préféré m’en
chasser moi-même. Calcul vain: tu ne m’as pas quitté, je t’emportais en
moi!... Tant pis! j’avoue tout et il n’est pas mauvais qu’un jour au
moins, nous mesurions ensemble la souffrance que je te dois. Tu ne t’en
doutais pas, j’y consens: mais est-ce que les hommes ont besoin de
_vouloir_ pour faire souffrir: il leur suffit d’exister!... Donc, tu te
croyais loin, tu ne t’occupais pas de moi, et tu n’as cessé de me
torturer! car, prêtre, je me suis trouvé pris entre ma conscience et la
dette de mon serment. Désobéir à Dieu, ou renier mon père, voilà le
dilemme que ton existence a créé, et dont je n’ai pu sortir. Oh! je vois
clair en moi-même! j’ai louvoyé... J’avais la prétention d’être un vrai
prêtre, tout en ne pardonnant pas. Sur mes instances, tu es devenu La
Gilardière: à mon instigation, on a tenté de t’établir à Semur...
Demi-mesures qui ne satisfont ni le passé, ni Dieu. Je me flatte que tu
m’es devenu indifférent, et dès que j’évoque le cadavre de mon père, une
horreur me soulève, je ne puis plus te voir! C’est un duel au fond de
moi qui toujours recommence, que rien n’apaise... non, pas même ces
aveux que j’aurais dû retenir. Souffriras-tu moins pour les avoir reçus?
Qu’en rapporterai-je, sinon d’autres remords? Crois-moi, fût-ce en ce
moment, ne souhaite pas de changer avec moi: tu y perdrais. Il n’y a au
monde que douleur. Comme Abel paya pour Adam, nous payons, sans autre
raison qu’une volonté divine, contre laquelle notre raison se dresse...
ou plutôt, non, je blasphème, fermons les yeux, ne tentons pas de
comprendre et prions... si tu le peux... si je le puis moi-même...

Hors d’haleine, il s’écroula ensuite, plutôt qu’il ne s’agenouilla sur
le prie-Dieu. René, lui, depuis longtemps, ne semblait plus entendre. On
se demandait s’il respirait encore.

Admirez, en tout cas, le mensonge des apparences. Si, à ce moment
quelqu’un était entré, qu’aurait-il vu? Deux hommes, l’un agenouillé,
l’autre attendant la fin de l’oraison: entre les deux, un Christ,
symbole de paix. Si, plus curieux, il s’était enquis de la vie de ces
hommes, qu’aurait-il appris encore? qu’ils étaient frères, menaient des
existences séparées, et ne se témoignaient que peu d’intérêt. Or non
seulement chacun d’eux subissait alors une crise tragique, mais, amenés
à exprimer leurs souffrances, ils découvraient n’avoir jamais cessé
d’être leurs propres bourreaux. L’abbé, sans doute, venait de torturer
René, mais René, toute sa vie et sans le savoir, avait torturé l’abbé;
même René disparu, quelle absolution effacerait dans l’âme du prêtre le
remords d’avoir éclairé son frère? Ainsi, présents ou absents, ignorants
ou conscients, ils ne pouvaient que se faire du mal; et nous touchons
enfin au problème soulevé par Duclos. Je ne demande pas si René fut
grandi par la souffrance, si son frère y puisa les éléments d’une
sainteté nouvelle ou d’un désespoir sans consolation: la question que je
pose est autre. Pourquoi l’être humain ne saurait-il respirer sans créer
d’abominables conflits? Pourquoi l’essaimage automatique de la douleur
et la nécessité de toujours tuer pour vivre?

L’abbé sur son prie-Dieu, René, la tête dans ses mains, ont-ils songé à
la loi farouche, dont ils étaient victimes? Plus probablement, et comme
nous tous, se jugeaient-ils une exception? L’un en appelait à Dieu qui
gardait le silence, l’autre à la justice, qui ne paraît jamais. Des deux
côtés, même désastre, et point de secours.

Un long intervalle s’écoula avant que l’abbé ne se relevât. Quand il le
fit, le rictus de sa bouche avait disparu, la flamme du regard s’était
éteinte. Le prêtre était parvenu à reprendre la place que l’ennemi
intérieur un instant lui avait volée.

--Et maintenant, demanda-t-il d’une voix sourde, que comptes-tu décider?

René tressaillit. Il était écrit que ce jour-là, les moindres paroles de
son frère traqueraient sa souffrance.

--Pour décider, murmura-t-il, il faudrait avoir eu le temps de
réfléchir. Naturellement, avant de venir, je n’avais pensé à rien...

L’abbé se recueillit, puis, sans dissimuler le prodigieux effort qu’il
faisait:

--En ce cas, voici mon conseil. Retourne à Semur. J’ignorerai que tu es
venu.

René le considéra avec surprise.

--Mais moi, pourrai-je ne pas le savoir?

--Oh! fit l’abbé, si difficile que cela paraisse, la volonté parvient
toujours à dominer une pensée mauvaise. Pars donc: va rejoindre _notre_
mère. Elle t’attend là-bas.

Au nom de sa mère, il sembla que René découvrît de nouveau la réalité
que son frère s’efforçait d’effacer.

--Non, dit-il, ce serait au-dessus de mes forces.

Et quittant le fauteuil, il s’apprêta à sortir.

La voix du prêtre devint suppliante:

--Je te le demande... comme une grâce...

Un sourire navré passa sur les lèvres de René.

--Trop tard. D’ailleurs, si c’est le fruit de ta méditation, tu te fais
illusion. Avant une heure le passé te reprendra. Autant qu’il m’emporte
tout de suite!

Chose curieuse, les instances mêmes du prêtre aidaient à le chasser.
Figé sur place, l’abbé le vit approcher de la porte.

Il était devenu très pâle.

--Ainsi, conclut-il d’un ton défaillant, tu refuses?

René, au contraire, prenait une expression apaisée.

--Oui. J’ai pu te rendre malheureux, mais que ceci te console: je ne le
suis pas moins et je me demande pourquoi...

--On se demande toujours pourquoi: est-ce parce que nous sommes sourds,
l’explication ne vient pas, mais il semble chaque fois qu’on se penche
sur de l’éternité!

L’abbé, pour répondre, avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, René
n’était plus là.




XI


Dans la même nuit, on sonna chez moi vers deux heures. Je me levai en
sursaut et, stupéfait, me trouvai devant René.

--C’est moi, dit-il, qui viens dormir chez vous. L’hôtel m’a fait peur:
j’avais besoin d’un toit ami.

Cinq minutes plus tard, il me racontait tout. J’écoutai son récit,
détaillé avec une simplicité parfaite et le calme tendu qui, chez les
nerveux, marque l’extrême limite de l’émotion. A l’inverse de ce que
vous devez supposer, le rôle de mademoiselle Lormier y paraissait réduit
à rien. Cette fille, aux yeux de René, n’avait été que l’occasion du
destin. Il ne lui en voulait pas: il l’ignorait. On ne s’occupe pas non
plus de la pierre qui a provoqué un déraillement. De mon côté, je ne
songeai que plus tard à ce qu’il y avait de singulier dans les attitudes
successives de l’auteur, volontaire ou non, de la catastrophe. J’avais à
ce moment, un bien autre souci!

--En quittant mon frère, acheva René, j’ignorais à quoi me résoudre,
mais il y a des grâces d’état. J’ai réfléchi, j’ai vu, et j’arrive avec
une décision prise. Elle tient compte de tous, de ma mère que je ne puis
me décider à aborder en ce moment, de mon frère qui sera débarrassé de
ses scrupules pieux, enfin de moi-même qui tiens à laisser derrière moi
le souvenir d’un homme probe.

Je tremblai: il s’en aperçut.

--Oh! rassurez-vous: aucune tragédie en perspective. Si compliquée que
soit une situation, il existe toujours une solution pour la dénouer et
la plus simple est la meilleure. Dès ce matin, je gagne Marseille: après
quoi, départ pour le Maroc. La légion étrangère est, dit-on, un asile
parfait pour qui prétend se passer d’état civil. J’espère y trouver
l’anonymat auquel je tiens, l’oubli, à tout le moins le pouvoir de
vivre, bref ce que je cherche...

C’était bien, comme il l’avait annoncé, une volonté définitive: mes
objections échouèrent devant elle.

Il me demanda ensuite la permission d’écrire et fit trois lettres. A son
frère, il expliquait en détail son projet. A sa mère, il adressa un bref
adieu, sans donner d’autres motifs de son départ que la soudaine rupture
de son mariage et le besoin d’étourdir une déception cruelle. La
dernière, la plus longue, était pour Annette. J’ignore ce qu’elle
contenait: on peut l’imaginer.

Quand il acheva, l’aube pointait. Nous échangeâmes ensuite des promesses
de revoir et de fréquentes correspondances. Nous avions l’air d’y
croire, sans parvenir à être dupes. Pareillement les grands malades se
livrent au jeu des projets avec d’autant plus d’ardeur qu’ils savent ne
devoir jamais les réaliser.

A sept heures, enfin, René me quitta sans me permettre de l’accompagner.
Je revois son geste de main au bas de la rampe. J’entends encore son
adieu:

--A bientôt des nouvelles!

Il avait à la main le petit sac de voyage pris à Semur. C’est la seule
chose, je crois, qu’il emportait de sa vie passée. Le bruit de son pas
s’évanouit. Je le guettais encore qu’il n’était déjà plus. Et le rideau
tomba sur lui, sur madame Manchon, sur tout ce groupe d’êtres qui
avaient connu le bonheur, qui désormais ne connaîtraient plus que la
détresse.

L’après-midi en effet, m’étant présenté rue Monsieur, je me heurtai à
une Lapirotte munie de la consigne de ne recevoir qui que ce fût. En
m’expliquant qu’à son retour madame Manchon avait eu un évanouissement
et que le docteur redoutait une congestion cérébrale, elle gardait son
sourire neutre, mais ses yeux luisaient de plaisir. Elle ne donnait
aucune explication et elle avait l’air de crier: «Voyez quel prophète je
suis: rien de ce qui arrive ne m’a surprise!»

Au cours d’une seconde tentative, l’abbé m’accueillit en personne.
Madame Manchon était très malade: lui-même avait décidé de quitter
Versailles et renoncé au ministère paroissial afin de ne pas la quitter
durant une convalescence qui--si elle venait--serait fort longue. Comme
j’annonçais mon intention de repasser aux nouvelles, il m’arrêta:

--Non, ne vous dérangez plus. Si l’état de ma mère s’aggravait, vous en
seriez averti. Sinon... je crois meilleur qu’elle ne vous revoie pas, du
moins pour un temps. Tous ceux qui ont beaucoup connu mon frère ne
peuvent que lui apporter des émotions inutiles.

Devant ce congé en règle, il n’y avait qu’à s’incliner: je ne revins
plus.

Que se passa-t-il ensuite durant trois mois? Je le répète, le rideau
était tiré: libre à moi d’imaginer, mais l’imagination, croyez-le, est
toujours, dans ce cas, inférieure à la réalité. J’étais devenu comme
Duclos après la disparition des Lormier: pas tout à fait pourtant, car
je suivais encore René.

«Suivre», me semble aujourd’hui une expression étrange. Est-ce en effet
suivre quelqu’un que de percevoir chaque jour un peu plus sa disparition
progressive au fond de terres mystérieuses? Sans doute, il ne cesse pas
d’être vivant, on ne peut affirmer qu’on ne le reverra pas: cependant
chaque jour aussi le rend plus difficile à atteindre, plus impossible à
ramener et l’on sent bien qu’il ne reparaîtra jamais!

Deux billets brefs comme des dépêches: voilà tout le lien me rattachant
à mon ami. Le premier parlait de hâte à quitter la vie du camp: le
second annonçait un départ en colonne, vers le Sud; les deux répétaient:
«Qu’on ne s’inquiète pas si la correspondance se fait plus difficile».
Pauvres courts billets! les derniers... Comment rendre l’extraordinaire
sensation d’effacement qu’ils m’apportèrent? Je me représentais le
désert, l’immensité mouvante des espaces couverts de sable, et à la
limite de l’horizon, la silhouette évanouissante de celui qui me
quittait. Vous connaissez cette impression: on se dit: «Le voilà
encore!» Les yeux se troublent, les plans se mêlent: «C’est lui: je ne
cesse pas de l’apercevoir!» Le point dès longtemps n’est plus visible:
on se flatte de le distinguer quand même.

Que de fois, dans cette période, me suis-je reproché de n’avoir pas su
retenir René! Un autre, moins impulsif, aurait au moins pesé les
conséquences d’une disparition mille fois pire que la situation à
laquelle elle prétendait remédier. Après tout, l’aventure, jugée de
sang-froid, ne méritait pas d’être prise avec un tel emportement. La
plupart à la place de René s’en seraient à peine soucié. Hélas! de tels
regrets ne menaient qu’à me faire sentir mieux la fierté de mon ami.
Jugez, d’après ce que j’éprouvais, du supplice que dût être celui de
madame Manchon!

Je vous ai dit que fidèle à la consigne reçue, je m’abstins de tenter de
la revoir: mais à diverses reprises, il m’arriva de passer devant son
hôtel. J’entrais alors chez la concierge:

--Comment va madame?

--Mieux, monsieur.

--Monsieur l’abbé est toujours là?

--Oui monsieur.

--Et mademoiselle Lapirotte?

--Toujours aussi.

Rien d’autre. La façade avec son air habituel. Les volets arrêtés aux
crans de jadis. Et derrière les murailles, quelles agonies! quelle
frénésie peut-être! Car enfin, n’oublions pas que madame Manchon
ignorait pourquoi son fils était parti, que l’abbé ne pouvait douter
d’avoir condamné son frère, que le sourire de Lapirotte enfin, si stable
qu’on le suppose, devait bien refléter un peu de cette douleur et de ce
remords vivants...

Mais à quoi bon insister, puisque je n’ai pas vu, puisque les murs
gardent le même visage, qu’ils abritent l’extase de deux amants ou
étouffent les cris tragiques d’une mère? Arrivons au dénouement, ou
plutôt à ce que je tiens pour tel, faute de terme meilleur.




XII


Il vint, brutal, rapide et, comme de coutume, échappant à mes
prévisions.

Un matin, je lus dans les journaux l’annonce qu’une colonne française
venait d’être surprise et dispersée aux environs de N..., c’est-à-dire
précisément dans la région où devait opérer René.

Saisi d’inquiétude, je courus au ministère. Mes craintes n’étaient que
trop réelles: René figurait parmi les disparus.

Je dis bien: _disparu_.

Depuis la guerre, la plupart des femmes et des mères ont savouré les
virtualités de souffrance qu’apporte cette solution, pire que n’importe
quelle certitude. S’agit-il désormais d’un mort ou d’un vivant? Faut-il
prendre le deuil ou se réjouir, chercher un cadavre sans sépulture ou
guetter un retour et fêter une délivrance? Mais, alors, madame Manchon
a-t-elle compris tout de suite?

Disparu... Les bureaux ignorent le reste. Ils affirment seulement que du
coup de main tenté là-bas, des hommes sont revenus et d’autres pas. René
est de ceux qu’on n’a point revus et dont le corps ne fut pas retrouvé.
Prisonnier, peut-être, ou mis à mort après avoir été torturé, ou
fugitif... Tous les possibles subsistent, la pire douleur alternant avec
les confiances les plus chimériques.

J’écoutai les explications qu’on me donnait, les paroles d’espoir que
l’on tentait d’y joindre, car on s’imaginait avoir affaire à un parent;
mais je n’eus aucun doute. Pour moi, René avait cherché la mort et
n’était plus.

En revenant du ministère, je ne pleurai pas. Je me rappelle par contre
qu’une colère intérieure me soulevait contre cette conclusion stupide
d’une vie où n’avait passé, j’aurais pu le jurer, aucune pensée basse.
Jamais l’injustice souveraine du destin ne m’était apparue avec une
pareille évidence. En même temps, et par un jeu naturel de la pensée,
j’évoquais les causes du drame, les acteurs qui s’y étaient trouvés
mêlés et me demandais: «Que sauront-ils?... Annette Traversot va-t-elle
se consoler, ou veuve sans avoir eu d’époux, s’éteindra-t-elle,
silencieuse et fidèle, sous les lambris de l’hôtel de Thil? Et l’autre,
mademoiselle Lormier, cette énigme?...» Ah! celle-là, qu’avait-elle
vraiment cherché? N’était-ce qu’une fille qui s’ennuie et que le mal
distrait? ou victime d’une passion véritable, fallait-il voir en elle
une amante jalouse et maladroite? Ironie du sort: mariée et satisfaite,
peut-être ignorerait-elle toujours la mort de René: désastre ici, là-bas
oubli total, ou même bonheur instauré sur des ruines... Ainsi, au
spectacle de cette injustice supplémentaire, trop probable pour n’être
pas, ma peine s’exaltait. Pouvais-je supposer que le passé, si vainement
interrogé, m’attendait à l’arrivée, prêt à lever la plupart des
incertitudes dont il était chargé?

Et je rentrai chez moi...

Il faut ici me recueillir. Parviendrai-je, aussi bien que Duclos, à
évoquer la scène qui terminera mon récit, et à laquelle je dois d’avoir
pu, sans l’ombre d’une hésitation, identifier nos deux histoires?
Essayons cependant...

Je rentrai donc. Aussitôt, la domestique, qui me guettait, vint à moi.

--Il y a au salon une dame pour monsieur et qui attend depuis une heure.
J’ai eu beau répéter que monsieur peut-être ne reviendrait pas, elle
s’est contentée de répondre: «Je resterai le temps qu’il faut, pourvu
que je le voie.»

--La connaissez-vous?

--Non.

Assez intrigué, bien que mal disposé aux aventures un pareil jour, je
dis:

--Soit: débarrassons-nous-en.

Et sans plus tarder, je me rendis dans la pièce où se trouvait
l’inconnue. A ma vue, elle se leva. Vêtue de noir et le visage caché par
une voilette épaisse, on ne pouvait lui donner d’âge. Toutefois, malgré
la simplicité de la mise, il apparaissait au premier coup d’œil que
j’avais affaire à une femme de bonne compagnie, et d’une distinction de
manières peu commune.

--M. Tinant? demanda-t-elle.

Puis, sur mon signe affirmatif:

--Excusez-moi, monsieur, d’avoir insisté pour vous entretenir: je ne
vous retiendrai d’ailleurs que le temps d’obtenir un renseignement qu’il
est pour moi nécessaire de posséder sans délai, et que vous serez sans
aucun doute en mesure de me communiquer.

Je m’apprêtais à répliquer par les politesses d’usage: elle ne m’en
laissa pas le loisir et poursuivit:

--J’ai appris hier soir,--vous voyez combien mes informations sont
récentes,--que vous aviez été l’ami très intime de M. de La Gilardière:
vous serait-il possible de me donner son adresse?

Le nom de René, prononcé à cette heure et d’une manière si imprévue, me
bouleversa. D’instinct, aussi, je me sentis pris de défiance, et
m’efforçant de garder un ton neutre:

--Il est exact, répliquai-je, que j’ai été lié avec M. de La Gilardière
et que j’ai su son adresse: toutefois, en raison de circonstances qui
importent peu, jusqu’à ce matin, je ne me serais pas reconnu le droit de
livrer un secret qui ne m’appartenait pas.

Je parlais: j’allais ajouter qu’aujourd’hui, hélas! ce secret n’avait
plus d’importance; mais à mesure, une autre pensée s’emparait de moi,
une de ces intuitions qui semblent à la fois jaillir du fond de l’être
et vous être soufflées par un étranger dont la voix sans timbre couvre
irrésistiblement les bruits humains. Et tout à coup m’interrompant:

--D’ailleurs, vous ne vous êtes pas nommée, madame... bien que je
craigne de vous reconnaître... Mademoiselle Lormier, n’est-ce pas?

Elle ne répondit pas, ce qui était un aveu. Je poussai un cri sourd:

--Vous! et à un pareil moment!

Cette fois, elle murmura:

--Que voulez-vous dire?

En même temps, à travers la voilette, je découvris ses yeux; une terreur
les agrandissait, non pas celle que vous pourriez croire, puisque le
fait de demander l’adresse de René prouvait qu’elle ne soupçonnait rien;
uniquement, elle songeait que l’ayant reconnue, et probablement au
courant, j’allais désormais refuser de répondre.

--Ce que je veux dire?

Je reculai malgré moi. Après avoir découvert les yeux, que n’aurais-je
pas donné pour apercevoir le visage. Voilà donc celle par qui René
venait de mourir! Qu’elle fût venue chez moi, et précisément ce jour-là,
me remplissait d’une frayeur religieuse. Il me semblait que la volonté
de mon ami avait seule commandé une telle rencontre, et que de même que
mademoiselle Lormier avait obéi, j’allais à mon tour prononcer des
paroles vengeresses qui me seraient dictées.

--Mais, vous-même, repris-je avec une subite colère, que prétendiez-vous
tenter encore? Ignorez-vous donc que ce serait peine inutile, puisque
tout est fini?

--Fini?... répéta mademoiselle Lormier d’une voix blanche.

--Mort, il vous échappe!

--Mort!

Je jetai:

--Songez que, sans vous, il serait là et que, pas plus que lui, je ne
soupçonne pourquoi vous avez commis ce crime!

Aucune réponse, cette fois. En revanche, je vis le corps de mademoiselle
Lormier osciller comme un arbre au souffle de l’orage. Puis, tout à
coup, elle s’abattit: et stupéfait, je n’eus plus devant moi qu’une
loque humaine secouée par des sanglots. Était-ce le remords? Cependant,
pouvait-on ne pas être frappé par l’intensité de cette douleur
inattendue? J’avais vu pleurer souvent: jamais, je vous le jure, de
cette manière silencieuse et désespérée! Ce n’était pas de la révolte;
ce n’étaient pas non plus des plaintes: on percevait seulement qu’au
delà de la souffrance abattue sur l’être il n’y avait rien. La limite
était atteinte; après cela, impossible de descendre...

Dans un éclair, j’entrevis que peut-être, elle aussi, mademoiselle
Lormier pouvait n’être qu’une victime: toutefois la colère, je vous l’ai
dit, m’aveuglait.

Je continuai, impitoyable:

--Vous pleurez! Trop tard! Du moins, il ne sera pas écrit que vous êtes
venue inutilement. J’exige... la lumière va se faire... qu’au moins je
sache pourquoi vous l’avez poussé à un pareil suicide!

Le mot la fit se redresser frémissante:

--Ce n’est pas vrai! Taisez-vous! vous me faites mal.

--Nierez-vous que, sans vous, il eût toujours ignoré le secret de sa
naissance? Qui a rempli Semur de racontars ineptes? vous. Qui lui a
donné l’idée de consulter son frère? vous. A l’heure où son amour pour
Annette Traversot triomphait, qui s’est dressée devant lui, avec la
menace d’un scandale suprême? vous toujours... En vérité, quel rôle est
le vôtre et que vous fallait-il, à vous qui ne le connaissiez pas, que
vouliez-vous encore aujourd’hui, en venant ici, m’escroquer son adresse?
Ah! tant pis, je m’exprime sans y mettre les formes. Mais le temps est
passé où il pouvait se défendre, et c’est moi, son ami, moi qui
maintenant le venge de tout ce qu’il a souffert!

Tandis que je m’exprimais ainsi, elle continuait de sangloter; à chacune
de mes affirmations, elle tendait simplement les mains en avant, comme
pour en éviter le choc douloureux. Elle ne niait pas: elle demandait
grâce. Toutefois, vers la fin, je vis ses yeux se sécher, son attitude
changer. Elle avait cessé d’être une suppliante pour devenir un auditeur
qui se détache. Elle écoutait toujours: elle ne comprenait plus.
Moi-même, parvenu à cet excès d’émoi, je chancelai et dus m’asseoir,
hors d’haleine. Je renonçais à poursuivre. Elle persistait à se taire.
On se demandait où nous allions; plus que des cris, le silence qui
s’établissait, qui menaçait de rester, et même de tout conclure, donnait
le vertige.

--Que ne suis-je morte avec lui! dit soudain mademoiselle Lormier.

Elle venait d’appuyer ses coudes sur ses genoux, sa tête sur ses mains,
et, dans cette attitude, regardait devant elle, très loin, peut-être le
passé, peut-être les lendemains qui l’attendaient. Elle me paraissait à
ce moment moins occupée de ma présence et de ce que je pourrais ajouter
que du spectacle se déroulant sous ses yeux.

Elle répéta:

--Morte...

Puis, se rejetant brusquement en arrière:

--Comme je l’aimais!

Je ne pus retenir une exclamation:

--Étrange façon d’aimer! où nous a-t-elle conduits!

Mais elle n’entendit pas: elle continuait de ne suivre que ses pensées.
Je repris:

--Est-ce là tout ce que vous avez à me dire? En ce cas...

Ma phrase ne s’acheva pas, arrêtée par un geste violent:

--De grâce, ne voyez-vous pas que je cherche... que j’ai besoin de me
recueillir? S’il m’entend, qu’une fois au moins il apprenne quel martyre
je lui dois!

En même temps, elle se redressa: elle avait pris une expression
nouvelle: on n’y lisait pas comme auparavant le désespoir de la femme
qui s’abat sur le cadavre de son amant: c’était autre chose encore, plus
poignant,--un mélange d’horreur et de défi devant la destinée qu’on
évoque. Enfin, elle aussi, allait se libérer! J’avais cru, en exigeant
qu’elle parlât, venger mon ami; nous ne savons jamais où nous mène la
volonté des morts! Sans m’en douter, je venais d’offrir la seule minute
où, certaine de ne pas exposer ses secrets, mademoiselle Lormier
pourrait cependant les crier à voix haute, et goûter le soulagement
prodigieux de ne plus se taire!

Il y eut un arrêt,--le dernier.--Je trouvais inutile désormais
d’interroger. Elle n’avait plus l’air d’ailleurs de songer à moi. Quand
elle commença, elle avait aussi changé de voix; son récit s’adressait
vraiment à un autre et, passant par-dessus moi, gagnait les régions
mystérieuses où doit planer l’invisible. Je ne me sentais plus qu’un
témoin; le juge était ailleurs.

Ce ne furent d’abord que des phrases brèves, de simples mots de rappel,
sans détails, presque sans lien, tant il s’agissait là de choses
certainement connues, ou encore évidentes... Comme elle l’avait aimé! de
la seule manière qui pût être la sienne, c’est-à-dire sans mesure.

--J’ignorais tout de lui, et à peine l’ai-je aperçu, j’ai compris que je
ne vivrais plus que pour lui...

Puis, tout de suite, l’obstacle qui se dresse. René, assure-t-on, est
riche, de famille noble; elle, au contraire, se croit pauvre, et quelle
extraction que la sienne, puisque son grand-père est un vannier mort en
prison! De plus René est beau; elle s’exagère sa laideur. Cependant,
elle s’informe: elle a appris qu’une ancienne amie de sa mère est
demoiselle de compagnie chez une dame Manchon: qui sait s’il n’existe
pas une parenté entre cette dame et René? Elle écrit... La même semaine,
son père lui révèle qu’elle est riche, et Lapirotte répond...

--Ah! cette fois le hasard m’arrivait les mains pleines: avec quelle
joie l’ai-je accueilli! Il fallait le maudire et j’ai vu le ciel
s’ouvrir! Non seulement la question de fortune n’existait plus, mais
devenue intarissable, Lapirotte me livrait tout le passé de René et
jusqu’au roman de sa naissance! Ainsi, rien ne nous séparait plus: la
route libre... Je rêvais... Rêve encore, quand un soir, dans la gare,
pour la première fois j’ai entendu sa voix, serré mon bras contre le
sien... Mais pourquoi me suis-je tue? Quelle absurde foi dans une chance
qui m’avait déjà trop servie, a retenu sur mes lèvres l’aveu dont le
désir me bouleversait?... Une heure après, le cœur de René se fixait
ailleurs: tout était perdu, ou plutôt non, tout commençait...

Je ne rends jusqu’ici, bien entendu, que l’essentiel. Je me rappelle
qu’arrivée à ce point, mademoiselle Lormier eut une redoutable
hésitation. Je craignis qu’elle ne s’évanouît: mais au contraire, c’est
à partir de là qu’elle sembla saisir corps à corps le passé, convaincue
sans doute que plus elle y jetterait de lumière et mieux elle se
justifierait.

--Et d’abord j’avoue! Quand on aime comme j’aimais, on ne renonce pas:
on se bat. Fiancé ailleurs? soit; hé bien! patiemment, de loin, sans
paraître, je dénouerais son lien. J’avoue tout, je le répète: oui, j’ai
voulu qu’abandonné par celle qu’il s’imaginait désirer, victime de
circonstances qu’il ne connaîtrait pas, il me retrouvât ensuite, lui
apportant pour le consoler la merveille d’une passion sans égale. Quant
au moyen, qu’importe! dès qu’on défend sa vie, qui donc y va regarder de
près? Ce moyen était là, devant moi: je l’ai pris. L’histoire de la
naissance, après m’avoir rapprochée de lui, allait chasser les
Traversot. Il suffisait de parler. Je n’ai pas hésité. Oh! ne croyez pas
que ç’ait été simple! Pour ne pas me découvrir, il a fallu prendre un
détour, cheminer obliquement, me faire sans qu’on le sût la voix d’une
ville... Je luttais, moi, à l’aide de l’impalpable; songez qu’il
s’agissait d’atteindre l’ennemie sans effleurer René! Je ne prétendais
que répandre un bruit, assez pour effrayer, trop peu pour une
certitude... Et voici la merveille, j’ai failli réussir!... Coup sur
coup, j’appris la rupture des fiançailles, le départ de René... madame
Manchon, qu’on attendait, se refusait à paraître... Une courte patience,
enfin mon tour venait!... Soudain, l’écroulement. Quelles explications
René avait-il reçues, données? je l’ignore; mais madame Manchon retirait
son refus, les Traversot rouvraient leurs bras. Avoir vécu ces heures,
quelle torture! J’ai souhaité mourir: surtout, j’étais devenue folle.
C’est qu’aussi tous les jours, il passait devant moi pour aller chez
l’autre! J’avais beau projeter vers lui mon être, implorer en silence
l’aumône d’un regard, il ne m’avait même jamais vue! Et je décidai
qu’une fois au moins, il me verrait, m’écouterait... J’allai chez lui:
je ne calculais plus mes mots, j’ordonnais, je menaçais...

Ici, je ne pus m’empêcher d’interrompre:

--Je sais, murmurai-je, il m’a tout raconté...

Mademoiselle Lormier tourna son visage vers moi, comme stupéfaite
d’entendre près d’elle une voix humaine; puis, haussant les épaules:

--Alors, vous croyez, vous aussi, qu’en le sommant de rompre, j’avais
calculé ce qui suivrait? Pas une seconde, dans les huit jours que je lui
laissai, je n’y ai seulement songé! J’étais folle, vous dis-je, puisque
je comptais qu’il aurait peur! folle puisque cela seul occupait ma
pensée que dans huit jours, je le reverrais encore! Pouvais-je
d’ailleurs me douter vers quoi j’allais? On va... on va... chaque
seconde qui tombe semble rapprocher de ce qu’on espère, mais on ne
soupçonne pas ce qui sera. Quand, le délai accompli, je revins à la
banque, Dieu m’est témoin que j’arrivais, ivre du seul bonheur de
l’approcher! Cela, c’était ce que _j’espérais_ et _voilà ce qui fut_. Je
me présente: on m’éconduit. Je fais mine de le croire, j’attends au bas
d’un escalier que les abords redeviennent muets; puis je remonte, vais
droit à son bureau et pousse la porte sans frapper... On ne m’avait pas
trompée: personne! Ainsi mes espoirs étaient vains et il s’est dérobé!
Que je me dérobe à mon tour, tout est fini... Ah! faire quelque chose...
mais quoi?... Comment décider sans délai, puisque je vous ai déjà dit
que je n’y avais jamais réfléchi? Comprenez-vous au moins où j’en étais?
Je restais là, titubant dans la pièce abandonnée, assurée, si je ne
tentais rien, de le perdre tout à fait, appelant à mon secours les murs,
les tables, toutes choses qui m’entouraient et qui restaient muettes,
alors que l’une d’elles peut-être détenait mon salut! Je restais là et
ma cervelle demeurait vide; mes mains fouillaient, agitaient des papiers
que je ne lisais pas, bouleversaient des feuillets, et pas une lueur
pour m’orienter, pas un projet viable! Non contente de chercher sur la
table de René, je passe à une autre qui, au delà d’une porte grande
ouverte, a l’air de m’appeler: mêmes gestes inutiles... Savais-je
seulement ce que je cherchais, et pourquoi?... Tout à coup, des pas dans
le corridor, quelqu’un vient: affolée, je quitte la table. Pour fuir,
machinalement, je repasse par le bureau de René. Au moment d’atteindre
la porte, j’ai le temps de m’apercevoir que je tiens encore une liasse
dans la main, je la jette au hasard... Il paraît que c’était de
l’argent, des billets... Je jure qu’à ce moment je ne m’en doutai pas!
Et éperdue, je m’évade, disparais. Je croyais n’avoir vécu qu’un instant
d’effroi; je tentais déjà de me dire: «Tout à l’heure, oui, tout à
l’heure, dès que je serai calme, je découvrirai la solution: on aborde
toujours, quand le port est en vue!» Je le répétais, je parvenais
presque à m’en convaincre, et sans le savoir je venais de creuser la
fosse où mon amour allait crouler!

Je continue de reproduire le récit de mademoiselle Lormier comme je le
puis; à travers moi, il reparaît décoloré, telle une fleur séchée qu’on
retrouve entre deux feuillets de livre. L’attitude, l’accent, le
rendaient unique, et quelle lumière pour l’auditeur que j’étais! Grâce à
lui, non seulement les événements reprenaient leur véritable sens, mais
je commençais à comprendre que le drame qu’ils résumaient méritait
peut-être autant de pitié que celui sous lequel venait de succomber
René.

Mademoiselle Lormier reprit:

--Oui, j’avais fait cela... moi seule... sans le savoir... On s’imagine
que le passé n’existe plus, on croit que les actes, une fois commis,
cessent de vivre et vont rejoindre le tas mort des œuvres périmées:
duperie! une heure après ma fuite, la voix qui avait été ma servante
fidèle, que j’avais conduite, orientée, dirigée, et à laquelle je ne
songeais plus parce qu’elle m’était devenue inutile, s’élevait à
nouveau, mais sans moi, et malgré moi! Et savez-vous ce qu’elle
annonçait? qu’on avait volé la banque! que René était le voleur!

Ici, mademoiselle Lormier eut un rire strident.

--Je me demande si vous percevez le tragique de ce qui arrivait là? Je
déplace des papiers par hasard: un courant d’air entré par la fenêtre
aurait pu produire le même résultat: il ne s’est rien passé, et sans que
j’aie jamais deviné comment, ceux-là même dont je m’étais servie
jusqu’alors, s’emparent de ce _néant_, en font le scandale qui va nous
emporter tous. Le premier qui m’en parla, me parut fou: je ne compris
pas d’abord, puis je criai: «C’est imbécile! Vous savez bien qu’un homme
de son rang ne vole pas!» Mais un autre suit, encore un autre, chacun
riposte: «Vous-même, rappelez-vous ce que vous pensiez de lui! Il ne
change pas: c’est vous qui avez changé!» Ah! voilà l’abominable! pas un
qui ne dresse contre moi mon propre témoignage! Et le néant qui s’enfle,
grossit, devient peu à peu une telle réalité que René lui-même finit par
y croire, et m’accuse à son tour! Je l’avais menacé: j’étais revenue;
tout coïncidait. Si absurde que cela fût, je ne pouvais plus être à ses
yeux qu’une voleuse!... Après... après, en vérité, je perds le fil, je
ne parviens plus à préciser... J’ai souffert, comme au moment d’une
mort. Même si les Traversot l’avaient chassé, je savais que je
n’arriverais plus à le rejoindre. Je n’imaginais pas qu’un tel désastre
fût compatible avec le pouvoir d’exister, et je persistais à vivre! Je
n’imaginais pas non plus qu’on pût aller plus loin dans la douleur;
cependant, le lendemain matin, je l’ai rencontré. Je voulais fuir, il
m’a retenue. Je voulais me taire: cinglée par son mépris, je n’ai pas
retenu les seules paroles que je n’aurais jamais dû prononcer. Ce
n’était pas assez de le perdre: je le tuais!

Après ces mots, l’accablement qui succède à de telles confidences, une
lassitude d’âme qui nous obligea, elle à rester immobile, comme si elle
voulait parler encore, et moi, à guetter une suite à ces aveux, bien
inutile en vérité, toute la lumière ayant paru.

J’imagine que nous éprouvions aussi un égal soulagement. N’oubliez pas
que la disparition de René apprise le matin avait fait de nous des
cordes vibrant au moindre souffle. Certains accords nous auraient fait
crier. C’est un immense repos que de pouvoir se retourner alors vers le
passé, en n’ayant plus à lui demander: «Que contenais-tu?»

--Je comprends, lui dis-je enfin, que vous soyez tentée de comparer
votre souffrance à la sienne: vous êtes très malheureuse...

Au son de ma voix, elle tressaillit, puis sans répondre fit un effort
pour se lever. J’approchai, mais elle refusa d’un signe l’aide que
j’offrais et parvint à se mettre debout. Cependant, elle ne paraissait
pas décidée à partir, et au contraire, me regardait.

--Vous ne me demandez plus pourquoi je tenais à son adresse?

Je fis un geste las:

--A quoi bon?

Elle sembla recueillir de nouvelles forces avant de poursuivre:

--Vous vous trompez: quand je me suis arrêtée, nous n’étions pas au
bout.

J’eus une exclamation:

--Que pourrait-il y avoir de pire?

--Depuis hier, j’ai découvert... la femme dont j’ai parlé et qui me
renseignait...

--Lapirotte!

--Cette femme, poussée à bout de questions, a dû reconnaître qu’elle
avait menti pour se venger. Tous ses renseignements étaient faux! tous,
l’histoire de la naissance comme le reste!

--Quoi? m’écriai-je, elle a osé...

D’un geste tragique, mademoiselle Lormier m’empêcha d’achever:

--Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis ici? Ne fallait-il pas lui
écrire que, moi aussi, j’ai menti? Oh! toujours sans le savoir, mais
qu’importe! J’ai menti! J’accourais le sauver et j’apprends...

Elle se tordit les mains:

--Désormais comment vivre?

Jusqu’alors, l’avouerai-je, j’étais demeuré partagé entre ma rancune et
l’étonnement de la trouver si différente de ce que j’avais imaginé. A ce
moment, j’entrevis tout ce que l’âme de la malheureuse renfermait de
sincérité passionnée et de réelle grandeur. Je fus saisi de pitié.

--Lapirotte est une misérable; c’est aujourd’hui seulement qu’elle vous
trompe, dis-je doucement: car aujourd’hui, craignant de votre part un
éclat, elle a trouvé le moyen bon pour se débarrasser de vous.

Mademoiselle Lormier me considéra incertaine.

--Ah! murmura-t-elle, où trouver la vérité?

--Ici, répondis-je encore.

Elle hésita, puis tristement:

--Quoi qu’il y ait eu, vivant, je voulais le rendre à l’existence dont
je l’avais dépouillé; mort, je n’ai plus qu’à lui sacrifier la mienne.

--Se tuer n’est pas une solution.

--N’ai-je pas dit que ma vie n’est plus à moi? Je n’en dispose pas.

Elle s’approcha ensuite de la porte. Je ne tentai pas de la retenir.
Près du seuil, elle fit un dernier geste découragé.

--Quand je pense, murmura-t-elle, que, si je n’avais pas été une fille
abandonnée à ses rêves, isolée au milieu des siens, et croyant à la
toute-puissance d’une immense passion, je n’en serais pas à pleurer avec
des larmes de sang celui que j’avais choisi! Dieu n’est pas bon;
espérons qu’il sera juste!

Elle disparut sur cette phrase, qui résumait à la fois son désastre et
son attente.

Je ne devais plus la revoir, ni madame Manchon, ni l’abbé, ni personne.
Le tragique de la vie réside en cela qu’on surprend de loin en loin les
circonstances qui conduisent à la souffrance, mais qu’aussitôt après les
êtres s’effacent. On perçoit un cri bref quand surgit la lame de fond;
ensuite on a beau regarder, on ne découvre plus qu’une grève déserte et
la mer garde son secret.

Donc jusqu’à ce soir j’avais ignoré le sort de mademoiselle Lormier.
J’ignore de même ce qu’il est advenu rue Monsieur, car là on n’a jamais
cherché à me rejoindre, et je me suis abstenu de forcer une réserve qui
dut avoir des raisons dont, après tout, les intéressés étaient les
meilleurs juges. Je me contente d’imaginer l’effrayante réunion de ces
trois êtres, vivant d’une existence _en apparence_ sans rides, dans une
maison où personne ne vient plus, mais en tête-à-tête avec une angoisse
dont ils ne parleront jamais, et toujours la présence mystérieuse du
disparu.

Madame Manchon est là, sur le fauteuil où je l’ai aperçue maintes fois.
Immobile, prostrée, elle n’a pas encore compris comment s’étant éloignée
pour vingt-quatre heures, elle a pu retrouver au retour sa maison vidée,
son fils parti sans adieu. Inlassable, elle scrute l’énigme et se
demande: «Pourquoi?»

Devant elle, l’abbé. A quoi pense-t-il, lui qui a tout créé de la
douleur qu’il ne peut consoler? Tente-t-il de convertir sa mère à une
religion qui ne parvient pas à l’apaiser lui-même? Ah! le temps doit
être passé où, du haut du sacerdoce, il préconisait l’expiation; et,
s’il voulait demander un pardon, oserait-il en même temps révéler ce qui
le rend nécessaire?

Entre les deux, enfin, Lapirotte, souriant toujours, et peut-être
dévorée d’ennui, car une vengeance trop longue est un plaisir qui lasse.

L’heureux homme, en vérité, qu’un Lormier! Lui, du moins, savait qu’il y
avait eu _l’autre_! Ici, tous souffrent dans la nuit, ne supposant même
pas que les coups ont pu partir d’ailleurs que d’eux-mêmes! Supprimez
Lormier et sa fille: René vivrait, madame Manchon vieillirait radieuse,
l’abbé--qui le sait?--aurait désarmé peut-être; Lapirotte, certainement,
aurait été chassée. Mais il y avait, là-bas, des inconnus, et le cyclone
a passé.

On peut donc s’ignorer totalement, et, par le jeu inéluctable de la vie,
se torturer jusqu’à la mort! Justifie cela qui voudra! Quant au
résultat, jugez-en: Lormier révolté, sa fille religieuse, madame Manchon
devenue probablement une automate, l’abbé doutant de son salut...
Prétendez, après cela, que la souffrance est loi de grâce! Une loi,
évidemment. Seulement qui l’a édictée et que veut-elle?

J’entends qu’on va répondre: «Et Lapirotte?»

En effet, voici l’exception incontestable et monstrueuse. Que Lapirotte
ait paru triompher est certain; mais, à sa place, j’aurais tremblé. Il
faut toujours trembler devant la bête qui nous dévorera, en fin de
compte, aujourd’hui ou demain. Le cri de Job résumait moins le passé des
humains que leur avenir: «Rassasiés d’angoisse jusqu’au matin, tous sont
coupés en leur temps, comme la tête de l’épi mûr.»




LE TROISIÈME CONCLUT


Tinant cessa de parler et, cette fois, aucun commentaire ne vint. Nous
n’étions pas seulement troublés par la rencontre qui avait permis,
aussitôt le récit de Pierre achevé, d’en évoquer l’envers. A notre tour
gagnés par l’angoisse de la douleur, nous sentions celle-ci inéluctable
et vaine. Quel déchaînement de catastrophes inutiles sur des êtres dont
les survivants ne se connaissaient pas de nom, et pour quelles
futilités! Jamais non plus, je crois, nous n’avions perçu avec une telle
netteté que la souffrance nous guettait, nous aussi, et qu’au jour
prochain nous deviendrions sa proie.

Cependant, à mesure que je réfléchissais, deux souvenirs remontant au
début de la guerre se levaient au fond de moi, encore imprécis, mais
obstinés: une rencontre de personnages qui présentaient avec madame
Manchon et M. Lormier de surprenantes analogies, des propos sur une
route, dont alors je n’avais pas saisi la portée et qui, aujourd’hui,
prenaient une signification singulière.

Le mécanisme de la mémoire est déroutant. Durant des années, on porte en
soi des visages, des idées, que l’on a cru ne pas remarquer, ne pas
comprendre; soudain, au gré d’une circonstance fortuite, ils revivent,
s’éclairent, et, s’échappant du coffre clos où ils semblaient ensevelis,
deviennent l’élément décisif du présent.

--Hé bien? demanda enfin Duclos, quelles conclusions tirer maintenant de
la double aventure?

Et tourné vers Tinant:

--Car je t’accorde volontiers que, pour inattendu que cela soit, c’est
bien la même dont le hasard nous a rendus témoins.

Tinant alluma une cigarette, puis haussant les épaules:

--Quelles conclusions? aucune. Personne ici, je pense, n’avait la
prétention de trouver un but à la souffrance ou de justifier son
origine. Elle est, cela suffit. Elle vient aussi d’une certaine manière,
qui n’est pas celle que le commun pense; mais en quoi cette assurance
pourrait-elle soulager?

Duclos me regarda d’un air las:

--Tu te tais?... La cause est entendue.

--Non, répondis-je presque malgré moi.

Ce qui n’était auparavant qu’images incertaines achevait, en effet, de
se préciser. J’en ressentais un allègement, comme lorsqu’on retrouve
enfin un nom propre qui, toujours au bord des lèvres, n’a cessé
d’échapper. Plus je réfléchissais, moins je doutais de tomber juste dans
mes suppositions.

Décidé à en avoir le cœur net, je risquai le tout pour le tout:

--Et d’abord, déclarai-je, vous avez eu jusqu’à présent recours à des
noms de fantaisie. Abattons les masques. J’ai cru reconnaître madame
Manchon, et M. Lormier: ils se nomment en réalité, madame Z... et M.
X... Est-ce une erreur?

Tinant et Duclos eurent la même exclamation:

--Quoi! toi aussi...

La preuve était faite.

--Inutile d’insister. Reprenons donc la convention qui a prétendu cacher
les personnalités véritables; et puisque vous réclamiez une conclusion,
écoutez celle-ci, qui ne sera pas la mienne, mais bien la leur, telle du
moins qu’ils l’ont tirée en ma présence, il y a quelque trois ans.

--Impossible!

--Jugez-en...




                   *       *       *       *       *


En décembre 1914, je dus revenir à Versailles pour un long congé de
convalescence. Incapable de supporter une complète inaction, je me mis à
la disposition d’une œuvre locale dite «La Recherche du Soldat» et qui
avait pour objet de fournir aux familles des renseignements sur les
soldats disparus.

Les bureaux de l’œuvre étaient installés rue Notre-Dame: toutefois,
l’âme en était ailleurs, chez une femme dont chacun s’accordait à
reconnaître l’énergie, l’extrême générosité et qui, sans quitter jamais
sa chambre, trouvait pourtant le moyen de galvaniser les volontés.

Appelé auprès d’elle, je ne sais plus à quel propos, j’eus la chance de
lui plaire et devins une sorte d’agent de liaison entre elle et l’office
qu’elle dirigeait de loin. Durant les quatre mois de mon séjour à
Versailles, j’ai donc vu, à peu près tous les jours, celle que nous
continuerons d’appeler madame Manchon, et travaillé pour elle.

L’impression qu’elle fit sur moi est difficile à définir, tant il s’y
mêle de sentiments divers.

Le premier abord éloignait. D’une politesse froide et mesurée, elle
avait des manières brusques, un regard glacé, et ne marquait d’intérêt
pour rien, pas même pour l’entreprise à laquelle elle consacrait son
temps. Par contre, un sens pratique, une méthode, une clarté de jugement
qui s’imposaient, et maintes fois nous firent trouver la voie dans les
cas épineux. Bref, une individualité supérieure qu’on n’avait pas envie
d’aimer, faute peut-être de sentir qu’elle ne désirât l’affection de
personne.

En d’autres temps, sans doute aurais-je été curieux du passé de madame
Manchon: mais alors, la tragédie était trop le lot commun. Les heures
manquaient pour s’occuper d’événements rétrospectifs que la guerre
reculait vers un lointain de préhistoire. Si j’admirais la lucidité de
madame Manchon, et l’emploi qu’elle donnait à sa fortune, je ne me
souciai donc jamais de l’interroger sur sa vie personnelle. Elle
n’encourageait pas d’ailleurs aux confidences. Évidemment, j’aurais dû
songer que pour en arriver au point où elle était, il est nécessaire de
venir de très loin: je n’en fis rien, et je n’aurais même jamais
soupçonné que tant de calme extérieur recouvrît un drame encore
saignant, si, un jour et par hasard, un rais de lumière n’avait filtré
devant moi, à travers l’entre-bâillement de cette âme jusqu’alors
toujours fermée.

De ce jour, à dire vrai, je n’avais conservé jusqu’à ce soir que des
impressions confuses. Tout à l’heure, seulement, en vous écoutant, j’ai
compris ce qu’il me donna. Si je m’efforce à mon tour de le ressusciter
devant vous, ce ne sera pas uniquement pour la satisfaction d’ajouter à
vos récits un autre qui leur est lié: en réalité, je crois vous apporter
avec lui le dénouement: mieux que cela, une réponse à nos tourments...

Cela se passa un certain après-midi de dimanche, en janvier 1915, si ma
mémoire est fidèle.

Suivant l’habitude, j’étais arrivé avec mes dossiers et, installés dans
la chambre de madame Manchon, nous en commencions l’examen, quand un
coup de timbre retentit à l’entrée.

Il devait être environ trois heures. Comme il y avait ordre de ne pas
nous déranger, nous ne songeâmes pas à interrompre le travail: mais
presque aussitôt, la domestique parut:

--C’est, dit-elle, le nouveau locataire du second qui voudrait faire
visite à madame.

Versailles est déjà la province. On n’y a pas le droit de s’ignorer,
quand on habite la même maison.

La première idée de madame Manchon fut de se dérober: puis, à la
réflexion, elle jugea sans doute qu’il n’y aurait que partie remise,
que, de plus, ma présence couperait court aux politesses.

--Soit: ayez soin auparavant de prévenir ce monsieur que je suis fort
occupée.

Elle me demanda ensuite:

--Avez-vous le loisir d’attendre un peu?

Je répliquai:

--Tout le loisir qu’il vous plaira.

Et je m’apprêtais à déménager par discrétion, quand elle me retint:

--Non, restez au contraire, vous me rendrez service en montrant par
votre présence que je n’ai pas de temps à perdre en bavardages.

Déjà la porte se rouvrait. La domestique annonça:

--Monsieur Lormier.

Parfaitement. Vous êtes tentés de crier à l’invraisemblance, mais les
rencontres du sort sont inépuisables et déconcertantes dans leur
simplicité. Pour des motifs que j’ignore, M. Lormier qui jusqu’alors
demeurait ailleurs, venait de s’installer dans la maison de madame
Manchon. Tant que M. Lormier et madame Manchon s’étaient mutuellement
torturés, ils ne s’étaient jamais approchés. Maintenant que leurs
désastres étaient définitifs, ils se rejoignaient. Il va de soi
d’ailleurs que chargés d’un effroyable passé commun, ils s’estimaient
totalement étrangers l’un à l’autre. Le nom de Lormier ne produisit
ainsi aucun émoi. On aurait annoncé de même M. Durand ou M. Nicolas. Le
nouveau locataire était catalogué Lormier: soit, l’étiquette importait
peu.

L’homme qui entra était un vieillard, ou du moins me parut tel. Il avait
des cheveux blancs, le dos voûté, l’allure inquiète. Tout de suite, je
remarquai ses yeux qui n’exprimaient rien, sans cesser d’être perçants.
La fusion de l’iris et de la prunelle est un fait assez rare. Il m’a
permis de m’orienter aux premiers traits qu’en a dessinés Pierre: on ne
rencontre pas deux fois dans sa vie les yeux d’un M. Lormier...

Dès le pas de la porte, il commença de balbutier des excuses en les
coupant de salutations où se voyait autant de timidité que de gaucherie.
Madame Manchon, de son côté, après l’accueil d’usage, l’invita à prendre
place, et je nous revois, elle et lui aux deux angles de la cheminée où
flambait un feu maigre, moi un peu de côté, près de la table où les
dossiers s’étalaient.

Je nous revois... mais idéalement, pour ainsi dire. Je serais incapable
en effet de décrire la disposition de la pièce ou ses meubles: je
respire au contraire l’atmosphère qui s’établit aussitôt du fait de la
présence de cet inconnu, et qui, peu à peu, allait nous oppresser
jusqu’au malaise. Les meubles devaient être confortables, la pièce
vaste, et j’évoque un décor pauvre, des murs bas, deux interlocuteurs
que le froid recroqueville sur eux-mêmes, des gestes de fantôme, une
pénombre de caveau.

Il y a plus: à peine M. Lormier fut-il assis, à peine madame Manchon
eut-elle pris l’attitude correcte de la dame qui reçoit, qu’une
désolation s’abattit sur nos épaules. Elle tombait comme une pluie
froide. On en avait l’âme glacée. Certains êtres apportent avec eux de
la chaleur: devant M. Lormier on ne souhaitait que se taire; l’entretien
n’était pas amorcé que déjà nous avions l’air d’étrangers, penchés à la
margelle d’un puits profond, et qui, pour se distraire, attendent le
floc sourd et l’inutile disparition d’une pierre qu’on va jeter.

Cependant madame Manchon, qui avait du monde, ne pouvait en rester là.
Mettant donc dans son accent la dose d’intérêt convenable:

--Ainsi, demanda-t-elle, vous êtes devenu, monsieur, mon voisin?

M. Lormier acquiesça:

--En effet, madame, et pour ce motif désireux de vous présenter mes
devoirs en même temps que mes vœux de nouvel an.

Avant de poursuivre, je voudrais traduire encore l’effet produit sur moi
par ces premières phrases, si banales pourtant. Les deux voix
s’accordaient, l’une s’efforçant d’imiter l’autre, et chacune sourde,
chargée d’un poids d’ennui en même temps que _distraite_. On eut dit
qu’un dessous mystérieux se dissimulait sous la futilité des mots.
Malgré moi, je devins très attentif. A certains moments, la parole cesse
de compter: on n’est plus sensible qu’au peuplement de l’air par
l’invisible émanation des âmes.

Sans relever autrement que par un geste aimable les vœux tardifs de
nouvel an qui s’abattaient sur sa tête, madame Manchon reprit:

--Vous habitiez sans doute Paris avant de vous installer ici?

--Non, dit M. Lormier, avec l’expression hésitante d’un homme qui ne se
rappelle pas au juste d’où il vient.

--Alors, Versailles?

--Versailles, oui...

Et M. Lormier me sourit. Il semblait m’inviter à poursuivre à sa place
une conversation trop pénible, étant donnée sa fatigue. Je répliquai par
un sourire équivalent et qui certifiait mon absence de droit à me mêler
de choses qui ne me concernaient pas.

--Naturellement, poursuivit madame Manchon, vous demeurez en famille?

--Non, madame, dit encore M. Lormier; vous ne risquez pas d’entendre du
bruit sur votre tête.

--Oh! soupira madame Manchon, le bruit des grandes personnes ne me gêne
pas: je ne redoute que celui des enfants.

--Je n’en ai plus.

--Mais vous en avez eu? répartit madame Manchon qui, probablement
excitée par un tel laconisme, se résolvait à lancer des questions comme
on laisse tomber du sable sous une roue en train de patiner.

--En effet.

--Plusieurs?

--Une fille.

--Probablement mariée?

--Religieuse.

Quelle que soit la réserve que l’on prétend garder, on se retient
rarement de comparer les autres avec soi-même. Madame Manchon fit un
signe approbateur.

--Je connais cela. Moi aussi, j’ai un fils prêtre. Il exerce à
Versailles.

La nouvelle, en revanche, ne provoqua chez M. Lormier aucune sympathie
particulière. Il eut un léger vacillement de paupières et cessa de
parler. Découragée par l’indigence de son interlocuteur, madame Manchon
consulta la pendule. Il est difficile de ne pas accorder dix minutes à
une visite de politesse: nous étions loin du compte.

Il me parut bon d’intervenir:

--Le couvent de mademoiselle votre fille, demandai-je, est-il resté au
moins à l’abri de l’invasion?

M. Lormier me considéra avec surprise, et continuant de s’adresser à
madame Manchon:

--Je croyais avoir mentionné déjà que cela n’a plus d’importance. Ma
fille est morte.

A cette annonce, madame Manchon fit un nouveau signe d’approbation, plus
prolongé, puis rencoignée contre le dossier du fauteuil, elle ramena sur
les genoux ses mains qui tenaient auparavant les accoudoirs.

--Il arrive parfois que les enfants meurent et que les parents
survivent, laissa de nouveau tomber M. Lormier, bien que cela me semble
inexplicable.

--Inexplicable... répéta madame Manchon comme un écho.

M. Lormier releva la tête. On pouvait croire que, sans cet
encouragement, il ne se serait pas cru autorisé à poursuivre.

--S’il n’y avait plus tard autre chose, fit-il d’un ton tranchant, ce ne
serait pas seulement inexplicable, mais monstrueux.

--Qu’est-ce qui serait monstrueux? demanda madame Manchon, l’air
subitement intéressé.

--La vie.

--Oh! murmura madame Manchon avec un involontaire dédain, la vie diffère
suivant les gens.

--Voilà justement l’injustice que je n’accepte pas! riposta M. Lormier.

--Nous n’avons pas voix au chapitre.

--Il faudrait pourtant se demander par où certains ont passé. Si l’on
savait!...

--Mais on ne sait pas...

Les voix qui n’avaient cessé de baisser, comme des lampes auxquelles
l’huile manque, s’éteignirent tout à fait. Après cela, le silence...

Il en est de toutes sortes: des silences où l’on se borne à ne rien
dire, d’autres qui reposent, d’autres qui font haleter... Celui qui
commençait, extérieurement, ne présentait rien de remarquable.
Immobiles, madame Manchon regardait M. Lormier et M. Lormier regardait
madame Manchon. Entre eux, un feu de pauvre, dont les bûches bavaient en
sifflant. Alentour, l’ombre, du soir à son début, qui, voleuse experte
et sans qu’on y prît garde, s’apprêtait à dépouiller la pièce. Rien de
remarquable, je le répète... et pourtant n’importe qui, à ma place,
aurait compris qu’à ce moment seulement débutait l’entretien véritable.
De même n’importe qui se serait mis à étudier madame Manchon avec des
yeux nouveaux.

C’est qu’aussi ce que prononcent les hommes est peu de chose. Le son des
mots n’est qu’un signe. Le véritable échange s’opère sans bruit, grâce à
l’étreinte de nos êtres profonds. Pour reconnaître qu’il y a en nous
plus qu’une mécanique pensante liée à des organes, il suffit d’avoir
ainsi assisté, une fois dans sa vie, à la pénétration de deux cœurs,
tandis que les bouches s’obstinent à rester muettes...

Je viens de dire que madame Manchon et M. Lormier se regardaient: ce
n’est pas tout, leurs visages changeaient. Ce changement bien entendu
s’opéra progressivement, avec des transformations comme on en voit
parfois le matin, quand le soleil commence à percer le brouillard. Le
sourire de M. Lormier se figeait: madame Manchon, par contre,
d’ordinaire si impassible, exprimait une anxiété douloureuse telle que
les rôles semblaient inversés. On pouvait croire que ce n’était plus M.
Lormier, mais elle, qui avait perdu son enfant!...

Puis je m’aperçus que leurs yeux s’étaient quittés. Maintenant, madame
Manchon considérait le plafond; M. Lormier de son côté, tête basse,
contemplait le tapis...

Puis j’eus la sensation étrange que la pièce se vidait... N’en doutez
pas: évadé du présent, chacun venait de partir sur les chemins
d’autrefois, ces chemins dont ils avaient affirmé: «Si l’on savait!»
Joies, douleurs, catastrophes, chacun revoyait son martyre, et par
manière de conclusion le jugeait bien à lui, inconnu de l’autre,
inégalable. Qu’auraient-ils ressenti si on leur eût découvert leur
illusion et que, convaincus de ne s’être pas approchés, ils n’avaient
jamais cessé de se faire souffrir? Si l’on savait!... Mais, comme avait
répondu madame Manchon, on ne sait pas.

Soudain, les paupières de M. Lormier eurent un battement, ses doigts
crispés autour du chapeau imprimèrent à celui-ci une faible secousse: du
coup, madame Manchon abaissa son regard, M. Lormier leva le sien, la
chaîne était renouée.

--Qu’entendiez-vous tout à l’heure par _autre chose_? reprit madame
Manchon, avec l’air d’une personne que rien ne sépare des phrases
précédentes.

--Il est difficile de préciser, balbutia M. Lormier.

J’écoutais, surpris de trouver leurs voix modifiées; moins décidées et
plus cordiales, on y découvrait désormais le tâtonnement de pensées qui
tendent à se libérer de contraintes devenues des habitudes, et une
sympathie ou plutôt un désir de compréhension mutuelle tel qu’en doit
seule créer une longue amitié.

Madame Manchon soupira, découragée:

--Vous croyez au Ciel, peut-être? Mon fils en parle fréquemment, et je
m’efforce de l’admettre, puisque je suis chrétienne. Cependant je ne
souhaite pas retrouver Dieu. Je ressens à son égard le même détachement
que pour le reste de l’univers.

--Non, dit M. Lormier, il ne s’agit pas du ciel, car je doute qu’il
existe.

--Et moi, je n’y tiens pas... pas du tout!...

Nouvelle cause de surprise: Madame Manchon n’aurait pas autrement parlé
si elle avait subi le sort de M. Lormier. La lumière ainsi commençait de
filtrer.

--Pour rendre ce que je sens, poursuivit M. Lormier, je cherche en vain
des mots... Je ne suis pas un savant. J’ai de la peine à finir une
phrase... Hier, par exemple, j’errais dans Trianon--j’y vais souvent--et
je regardais un peuplier isolé sur la pelouse. Ses branches nues,
dressées en suppliantes, avaient l’air de crier: «Pourquoi nous a-t-on
dépouillées?» Et je songeais: «Avant deux mois, toutes auront verdi:
suis-je donc le seul auquel on ne rendra rien?»

--Espérons que votre peuplier vivait encore, cher monsieur: car il y a
aussi des arbres morts... définitivement morts...

--Mais la mort elle-même... qu’est-ce que peut bien cacher la mort?
Puisqu’il faut une compensation...

Les yeux de madame Manchon s’animèrent brusquement:

--Pour compenser, interrompit-elle, il faudrait le recommencement de ce
qui a été: sinon, inutile d’en parler.

--C’est exactement ce que je voulais dire, insista M. Lormier: pour
compenser, on doit me rendre _tout_ ce que j’ai perdu.

--On doit!... L’au-delà payerait-il plus qu’il ne parle? Je ne l’ai
jamais entendu...

--Ici-bas, on entend rarement quelque chose, du moins de ce qui importe.
J’ignorerai toujours pour qui ma fille est morte, conclut M. Lormier.

--Et moi, pourquoi mon fils est mort... répliqua madame Manchon d’une
voix défaillante.

La lumière qui achève de paraître!...

Je me tournai, stupéfait, vers madame Manchon. Elle avait donc perdu un
fils! Certains accents trahissent, en s’échappant, le secret d’une vie.
Au sien je compris de quelles apparences impassibles j’avais été dupe: à
l’abri des curiosités, madame Manchon se consumait en révoltes
inapaisables. Chose étrange, c’est à un passant qu’elle en avait réservé
la confidence!

--Ah! dit simplement M. Lormier, vous aussi, madame...

Rien dans le ton ne marquait l’étonnement. Il devait trouver naturel que
d’autres fussent atteints de la même manière que lui-même.

Madame Manchon reprit très bas:

--On ne s’habitue pas à souffrir dans les ténèbres: on s’habitue moins
encore à ne pouvoir découvrir pourquoi l’on souffre. Que de fois ai-je
cherché une explication? Je me débats dans une nuit que le temps
épaissit...

--Et pourtant, répliqua M. Lormier, de plus en plus hésitant,
sentirait-on qu’on est dans les ténèbres s’il n’y avait quelque part de
la lumière?...

Il se leva sur ces mots.

--Excusez-moi, madame: j’ai oublié que je dérangeais. Je m’oublie
souvent, à parler de certaines choses...

--Je ne sors jamais, monsieur, et ne reçois pas: mais vous pouvez
revenir, répondit madame Manchon avec un air bienveillant qui me parut
une nouveauté.

M. Lormier bredouilla une phrase de remerciement que je ne distinguai
pas et après s’être incliné, allait gagner la porte, quand je le vis
reculer avec une expression d’effroi: depuis un instant, l’abbé Manchon,
entré sans bruit, nous écoutait. Personne ne s’en était aperçu, tant
nous étions tous réellement projetés hors de nous-même!

Il y eut ensuite un échange de paroles brèves; elles étaient tout à fait
quelconques et cependant il était impossible de ne pas les remarquer.

--Pardon, monsieur; ne vous voyant pas, j’ai failli vous heurter.

--Du tout... passez donc!... Je ne me trompe pas... Monsieur Lormier?

--En effet.

--J’ai eu l’honneur jadis...

--Je me souviens... Croyez, monsieur l’abbé, à ma reconnaissance...
toute ma reconnaissance... Madame... Messieurs...

Comme saisi de panique, M. Lormier jetait à nouveau des saluts et se
précipitait vers le seuil. Sa sortie fut moins un départ qu’une fuite.

Nous nous regardâmes, interdits. Pourquoi cette déroute soudaine?
J’éprouvais pour ma part la sensation d’une rupture d’équilibre, d’une
rentrée imprévue dans une nouvelle aventure pénible. L’abbé avait pris
un air soucieux. Quant à madame Manchon, déjà revenue à son expression
glacée, elle semblait attendre que son fils expliquât la raison d’une
présence qui avait eu le tort, à ses yeux, de ne pas se manifester
aussitôt.

--Vous aviez déjà rencontré ce monsieur? interrogea-t-elle enfin,
impatiente d’une justification qu’elle jugeait nécessaire.

L’abbé fit un geste évasif.

--Une ou deux fois... J’ai surtout approché sa fille, morte ici, au
Carmel. Mais, vous-même, ma mère, d’où le connaissez-vous?

--C’est le nouveau locataire.

--Ah!...

Et silencieux, l’abbé fit plusieurs tours dans la chambre. Une pénible
hésitation se lisait sur son visage. Lorsqu’il s’arrêta, je devinai
qu’il allait passer outre à des scrupules de nature délicate.

--Vous a-t-il raconté qu’il a jadis habité Semur? reprit-il résolument.

Madame Manchon poussa une exclamation étouffée:

--Du temps de René?

--Peut-être... probablement...

Les mains jointes de madame Manchon se crispèrent.

--Croyez-vous qu’il l’ait connu?

--Non... je suis même persuadé du contraire.

Il y eut un silence.

--N’importe, reprit madame Manchon, vous faites bien de m’avertir. On a
toujours tort d’ouvrir sa porte à des inconnus. Je ne recevrai plus.

Ses yeux en même temps errèrent alentour, à la recherche peut-être d’un
soutien qui fût stable: et alors seulement, elle s’aperçut que j’étais
encore là.

--Au fait, cher monsieur, assez de besogne pour aujourd’hui! Allez
prendre l’air; il est excellent de se donner parfois du repos à
l’improviste. Aviez-vous autre chose à me dire, Henri? Non? en ce cas,
vous aussi, laissez-moi... J’ai besoin d’être seule... Sortir de ses
habitudes ne vaut jamais grand’chose; on revient très fatigué...

L’avis était net et clair. J’obéis, ainsi que l’abbé. C’est à peine si
elle s’aperçut que nous la quittions. Laissant retomber sa tête, à mille
lieues du présent, elle était retournée sans doute dans le monde
lointain, découvert un instant pour M. Lormier, et dont je ne devais
plus rien apprendre, avant ce soir...

L’abbé et moi, descendîmes de concert.

Il est utile de vous dire que je le pratiquais peu. A peine nous
étions-nous rencontrés auparavant et sans jamais lier conversation.
N’escomptant chez lui ni imprévu ni flamme, je le croyais un peu sot,
n’éprouvais aucun désir de sa compagnie pieuse et me gardais de lui
imposer la mienne.

Ce fut donc avec un léger ennui qu’arrivé en bas, je l’entendis me
demander:

--Si vous allez réellement vous promener, serait-il indiscret de me
joindre à vous?

Que répondre, sinon que je m’estimerais enchanté de la compagnie?
J’étais en train de le certifier quand le concierge de son côté
m’appela.

--Voici une lettre que je dois vous remettre dès votre sortie: elle est
du nouveau locataire.

Je vis passer sur le visage de l’abbé un intérêt subit. J’affectai de ne
pas m’en apercevoir.

--Donnez... merci.

Je n’ouvris l’enveloppe que dans la rue et ne pus dissimuler ma
surprise.

--Voyez, dis-je à l’abbé; il est donc bien riche?

C’était un chèque de 50.000 francs pour la «Recherche du Soldat».

--Riche?... J’ai entendu dire en effet qu’il avait vendu une invention
intéressante. Détaché de la richesse, à coup sûr... Où souhaitez-vous
aller?

--Où il vous plaira.

--Alors, sur une route... j’aime les routes... les routes ordinaires...

--Voulez-vous celle de Saint-Germain?

--Celle-là ou une autre: je n’ai point de préférence.

Je glissai le chèque dans mon portefeuille, et nous voilà gagnant la
porte Saint-Antoine, moi tout à l’effort d’alimenter l’entretien, l’abbé
pensif et à peu près bouche close. Entre temps, je remarquais la
nervosité de sa démarche. Elle s’accordait si mal avec l’attitude
habituelle de l’homme, que je me demandai soudain quelle part de volonté
entrait dans cette dernière.

Lorsqu’on atteignit la route «ordinaire», comme disait l’abbé, à bout
d’éloquence, je cessai de parler et résolus d’attendre qu’à son tour mon
compagnon voulut bien se mettre en frais.

Le route de Saint-Germain est le type du grand chemin, monotone et bête.
Elle monte droit la colline, après avoir lâché une première escorte de
maisons sans importance. On y a tout de suite l’impression d’abandonner
la ville, mais pour une campagne qui refuse d’être agreste. Des champs
tristes comme des terrains à bâtir, une côte rude, l’horizon arrêté par
elle et dépourvu d’attraits. Il va de soi qu’on ne rencontre pas de
promeneurs. Seules deux formes humaines tachaient devant nous la
chaussée: encore n’avançaient-elles pas ensemble; un large intervalle
les séparait.

Notre silence durait déjà depuis quelques instants quand brusquement
l’abbé commença:

--Pourrais-je solliciter une grâce?

--Il va de soi, si elle est à ma portée, répondis-je, trouvant à ce
début un air de cérémonie qui m’inquiétait.

--Le hasard a fait qu’ignorant que ma mère eût du monde, j’aie pénétré
chez elle et constaté--sans le vouloir, croyez-le bien--que l’entretien
venait de prendre un tour... particulier. Je vous serais obligé, quand
vous retournerez à votre travail, d’oublier ce que vous avez pu
entendre, et de vous exprimer, par exemple, comme si M. Lormier n’était
pas venu.

--Je vous le promets bien volontiers.

--Merci.

Et j’eus aussitôt, à la manière dont le merci était prononcé, la
certitude que l’abbé n’avait souhaité m’accompagner que pour me dire ces
quelques mots.

J’attendis un peu, espérant qu’il ajouterait autre chose: le voyant
revenu à son air neutre, et légèrement agacé, je repris ensuite:

--Je conçois que vous souhaitiez d’éviter à madame votre mère l’occasion
de s’appesantir sur un passé pénible. Je ne saurais d’ailleurs trop
admirer la sérénité de madame Manchon. Sans la visite en question, je
n’eusse jamais soupçonné quelle douleur poignante se cache derrière son
ardente charité.

--On a tort toujours de ne pas soupçonner la souffrance; elle est
partout, fit l’abbé simplement.

Je le regardai; mais il continuait d’avancer, comme seul avec ses
pensées.

--Il est vrai, insinuai-je, que ce Lormier, lui aussi...

--M. Lormier, j’en suis persuadé, n’a pas été plus épargné qu’un autre.

--N’en savez-vous rien de plus?

--Non.

--J’avais cru deviner, cependant, à la manière dont il a parlé de
reconnaissance...

--Vous vous êtes trompé.

--Votre mère, en tous cas, a trouvé en lui une âme qu’un malheur à peu
près identique rendait apte à la comprendre.

L’abbé, cette fois, parut importuné de mon insistance, et pour souper
court:

--Quoi qu’il en soit, M. Lormier et mon frère ont habité quelque temps
la même ville. Cela me suffit pour ne pas tenir au maintien de relations
qui menaceraient de troubler l’œuvre d’apaisement commencée chez ma
mère.

--Oh! murmurai-je, jugez-vous vraiment cette œuvre commencée? A entendre
votre mère parler de sa douleur, j’aurais moins de confiance.

--Apaisé ne signifie pas consolé, dit sèchement l’abbé.

Avouerai-je que sa manière péremptoire de régler ainsi la question des
sentiments les plus graves qui puissent importer à un être me choqua? En
dépit de l’impatience que je lui voyais, je poursuivis donc:

--Je crains, monsieur l’abbé, qu’il n’existe aucune commune mesure entre
votre appréciation de la souffrance et celle d’un laïque tel que moi.
Aux yeux d’un prêtre, tout concourt à l’ordre providentiel; le malheur,
dût-il nous accabler, rentre dans un plan divin qu’il ne nous appartient
pas de connaître, et l’effort pour se résigner a été mis à notre portée,
comme l’acquisition de n’importe quelle vertu. Par contre, en écoutant
votre mère et M. Lormier, j’avais conscience que pour en arriver là, une
grâce est nécessaire... rarement accordée.

L’abbé s’arrêta net:

--Et qui vous assure, monsieur, qu’un prêtre reçoive sûrement cette
grâce? D’où tenez-vous que la souffrance ne soit jamais une énigme pour
lui?

Il avait changé de stature, tout à coup, et redressé, fixait sur moi des
yeux aussi chargés d’angoisse que ceux de M. Lormier ou de madame
Manchon. Une seconde, l’homme extraordinaire aperçu par Duclos,
m’apparut. Tant de passion contenue, une telle ardeur impérieuse
émanaient de lui que, revenu au sentiment de la réserve nécessaire, je
m’inclinai:

--Pardonnez-moi, balbutiai-je, j’ignorais que je risquais aussi, près de
vous, de toucher à une blessure.

Il haussa les épaules, et se remit en marche. Je l’imitai.

Quelques minutes s’écoulèrent. La côte, devenue plus raide, obligeait à
ralentir l’allure. Le jour baissait, maussade, et j’éprouvais un réel
embarras. Il n’était plus question de reprendre un thème qui, seul,
m’aurait intéressé; j’hésitais d’autre part à proposer de rebrousser
chemin.

Soudain, j’eus la surprise de sentir qu’on me prenait le bras.

--Vous allez repartir au front où la souffrance vous attend, vous aussi:
puisqu’aujourd’hui, vous avez entrevu les questions redoutables qu’elle
pose, vous plaît-il d’apprendre ce que j’en sais? demandait l’abbé d’une
voix grave.

Il commença, tenant mon silence pour un acquiescement, et j’ai
conscience de ne pas changer un mot au discours qu’il me tint:

--Rassurez-vous d’abord: je ne parlerai pas en prêtre. Je veux m’en
tenir aux seuls arguments de raison qui sont de nature à vous toucher.
Remarquez pourtant que, par métier, je me heurte à la souffrance plus
souvent qu’un autre; ajoutez qu’elle est installée chez les miens;
oserai-je enfin avouer qu’elle ne m’a pas oublié? Que de motifs pour
méditer sur elle, et trouver auprès de vous un titre de créance!...

«J’ai affirmé tout à l’heure que la souffrance n’épargnait personne.
Sans doute, ses moyens varient. Il en est de violents, il en est
d’insinuants et de cauteleux; il en est des lents et des rapides, de
toutes les sortes et de toutes les qualités. La victime, elle, est
toujours atteinte. Tel dont vous enviez la fortune heureuse, se ronge en
secret et appelle la mort: tel autre dont le bonheur est évident, ignore
que l’existence le détroussera demain, avec la dextérité d’un bandit de
grand chemin. L’universalité de la souffrance sous des formes diverses
est un fait.

«Son apparente inégalité en est un second... Gardons-nous cependant de
croire trop à celui-là. Le plus souvent, en effet, on est tenté de
mettre sa souffrance au-dessus de celle du prochain. D’autre part, nous
ne nous attachons guère à observer que les douleurs se rapprochant de la
nôtre. On risque ainsi de ne pas tout voir et même de ne rien voir.

«Quoi qu’il en soit, voilà un phénomène de la vie, le plus considérable,
le plus constant, le plus redoutable aussi, dont on se demande: «A quoi
sert-il?» Car rien ici-bas n’est inutile; lui seul, en s’en tenant au
point de vue humain, ne semble que nuire. Encore s’il nuisait partout de
la même manière! Mais non: quoi de plus divers que l’œuvre de la
souffrance? Ici, résignation, ailleurs, révolte; autre part, élans vers
Dieu, renoncement, mysticisme; à côté, fureurs, incrédulité, blasphèmes;
tantôt la charité, tantôt l’ordure, pour s’étourdir. Ah! croyez-moi, le
problème n’est pas seulement dans l’_existence_ de la souffrance. C’est
devant le _résultat_ de la souffrance que j’ai le plus tremblé...
jusqu’au jour où, grâce à Dieu, j’ai compris et me suis incliné devant
ce moyen cruel, et merveilleux!...

Ici, l’abbé abandonne mon bras. Après avoir débuté, comme je l’indique,
d’une voix posée, lentement il avait suivi la progression de ses pensées
et laissé transparaître une part de la fièvre intérieure qui, j’en suis
convaincu maintenant, le dévorait. Désormais, il allait poursuivre
autant pour lui que pour moi. On ne met tant d’ardeur à établir un bilan
que lorsqu’on est en jeu. J’écoutais, mais le véritable auditeur de
l’abbé Manchon était sa conscience.

--Cruel et merveilleux, reprit-il, répétant ces mots avec complaisance,
mais combien sûr! Parmi tant d’effets impossibles à classer et plus
encore à juger, j’en vois deux en effet, toujours pareils, qui, tôt ou
tard, paraissent comme le fruit sur l’arbre: et tous les deux ne sont à
dire vrai que la même conquête imposée à l’homme ou plutôt à l’élu
choisi par la souffrance.

«Le premier est le _détachement_: un détachement du devenir, de ce qui
entoure, de soi-même, enfin de tout ce qu’on est convenu de nommer la
vie. L’homme qui a vraiment souffert peut avoir l’air consolé: il ne
retrouve jamais le goût de vivre. Détaché de la réalité, c’est déjà un
mort qui erre. Vous avez été surpris du don Lormier? moi pas. Je ne
m’étonne pas non plus des générosités de ma mère. Son ardeur à diminuer
la douleur des familles ne sollicite d’ailleurs aucun remerciement et ne
se préoccupe d’aucun nom. Elle aussi, autant que Lormier, est détachée
non seulement de la fortune, mais du bien qu’elle tente. Ma mère ne
tient plus à elle, ni à moi, ni à rien. La douleur en a fait une plante
arrachée brutalement de terre et qui, racines en l’air, achève d’expirer
au soleil.

«Mais au-dessus du détachement, et par delà, il est un second effet dont
j’estime qu’il est la raison suprême de la souffrance, et qui, rarement
formulé, ou mal, ou parfois pas du tout, devient pourtant un élément de
la pensée aussi dominateur que salutaire.

«Parce que la souffrance dépouille, parce qu’elle paraît injuste, parce
que rien surtout n’est capable ici-bas de réparer ce qu’elle engendre,
fatalement, l’être détaché de lui-même en appelle au delà. Sans la
souffrance, l’homme n’aurait jamais songé à l’immortalité. Par la
souffrance, il en acquiert le besoin et brisant les limites d’un présent
qui ne compte plus, projette son existence véritable dans les régions de
l’infini.

«Sous quelle forme, pareille induction souveraine? Ah! peu importe!
c’est affaire aux métaphysiques et aux religions, de tenter une
précision si elles peuvent. Le principal, monsieur, n’est pas qu’on
sache ce qu’il y aura: c’est que le regard mental ose enfin dépasser le
visible; c’est qu’à la notion d’un stupide divertissement de quelques
années, se substitue celle d’une chaîne prodigieuse et riche, nous
prolongeant à travers les réparations et l’agrandissement de l’avenir.

«Quand je suis entré chez ma mère, M. Lormier parlait de ténèbres qui
supposent la lumière: c’est bien, il est sauvé! Ma mère répondait: «Je
cherche l’explication, mais la nuit reste...» Elle se trompait:
puisqu’elle cherche, elle aussi est sauvée! Pour tous deux, la
souffrance a clos son œuvre...

«Œuvre tragique: soit. La mort aussi en est une autre. Mais on n’aborde
l’inconnu, mentalement ou réellement, qu’à travers des cris et des
sanglots, c’est-à-dire par la souffrance! La Vie, la Mort, même chose!
rien de plus qu’un chemin, le grand chemin qui mène à l’inconnu!...

D’un geste large, l’abbé montra la perspective de la chaussée que nous
ne cessions de suivre.

--On marche... on va devant soi... comme ces gens, là-bas, qui nous
précèdent: on avance à pas toujours plus lourds, sans se connaître, sans
regarder autour de soi, uniquement à la fatigue de la côte et à la
rudesse du fardeau... et c’est la Vie! On approche ensuite du sommet...
Ah! justement! l’un de ces gens y arrive... La silhouette se détache sur
le fond net du ciel... Voyez! ce n’est plus, ainsi qu’auparavant, une
forme confuse: maintenant, on distingue les vêtements... la coiffure...
une femme... Comme elle paraît grande, malgré la distance! Mais les
pieds disparaissent... les jambes... le buste est mordu...
Apercevez-vous encore la tête?... Plus rien et c’est la Mort!

«Oui, cette femme vient bien de disparaître, ainsi que disparaissent les
morts. Cependant, vous êtes sûr, n’est-il pas vrai, _absolument sûr_ que
sa disparition n’a pas arrêté le voyage et qu’elle va quelque part? Vous
en êtes sûr, parce qu’on ne suit jamais une route sans un but à
atteindre, parce que vous savez d’expérience la toute-puissance de
l’appel de la route. Ah! cet appel magnifique vers le gîte d’étape, la
demeure ancestrale, ou le paysage dont on rêve! cet appel, sans lequel
on ne saurait où orienter son pas et qui, en ce moment, fait que
nous-mêmes ne souhaitons d’aller ni à droite ni à gauche, mais préférons
gravir la côte, pour découvrir un horizon dont nous ne mettons pas
l’existence en doute, bien que nous ignorions quel il peut être!

«Vous souhaitiez apprendre, monsieur, la raison dernière de la
souffrance dans le voyage qui nous emporte à travers le temps: cette
femme vient de parler pour moi. La souffrance est l’appel de la route.
Si pénible que soit l’effort, marchons, guidé par lui, vers le pays où
j’espère que la Justice de Dieu perdra son obscurité, parce qu’il y fait
toujours clair...

«Ainsi soit-il!

Après ceci, l’abbé se tut.

Ne pensez-vous pas, mes camarades, qu’il avait répondu à vos questions
et que le plus simple est d’arrêter là nos récits?




                   *       *       *       *       *


Duclos et Tinant approuvèrent d’un signe. Nous nous sommes quittés
ensuite. Chacun, depuis lors, gravit sans doute aussi la côte: mais où
sont-ils?...




TABLE DES MATIÈRES


  Trois amis                  1
  L’un d’eux commence        11
  Un autre répond           133
  Le troisième conclut      327


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie

Collection de Romans


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  Rapetisse ton Cœur. 2e édition. 1 vol. in-16.

  AVESNES
  Contes pour lire au Crépuscule (Académie française, Grand prix du
    roman). 10e édition. 1 vol. in-16.

  ÉMILE BAUMANN
  Le Fer sur l’Enclume. 1 vol. in-16.

  JACQUES BOMPARD
  L’Étrangère. Récit. 1 vol. in-16.

  ÉDOUARD DEMEUSE
  L’Engrenage. 2e édition. 1 vol. in-16.

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  L’Empreinte (ouvrage couronné par l’Académie française). 17e édition.
    1 vol. in-16.
  Le Ferment. 3e édition. 1 vol. in-16.
  La Vie secrète (Prix de la _Vie Heureuse_ 1908). 14e édition.
    1 vol. in-16.
  Les Choses voient. 13e édition. 1 vol. in-16.
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  L’Appel de la route. 1 vol. in-16.

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  Maman et Claude. 1 vol. in-16.

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  Ternove. Nouvelle édition, avant-propos de Tancrède de Visan.
    1 vol. in-16.

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  Le Chemin sans but. 1 vol. in-16.

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  L’Élève Gilles (Grand prix de l’Académie française 1912). 34e édition.
    1 vol. in-16.
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    l’autorisation de l’auteur, par Fritiof Palmer. 14e édit.
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    l’auteur, par Marc Hélys. 11e édition. 1 vol. in-16.
  Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, traduit
    du suédois avec l’autorisation de l’auteur, par T. Hammar.
    26e édition. 1 vol. in-16.
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    1 vol. in-16 avec un portrait de l’auteur.

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  Résurrection. Traduit du russe par T. de Wyzewa. 53e mille.
    1 vol. in-16. (Édition complète en un volume.)
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    introduction et des notes biographiques, par T. de Wyzewa.
    1 vol. in-16.

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  Une Ame d’Amante pendant la Guerre. 9e édition. 1 vol. in-16.
  Le Droit à la Vie. 6e édition. 1 volume in-16.
  Passion. 11e édition. 1 vol. in-16.
  La Téméraire. 10e édition. 1 vol. in-16.

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  Allemand d’Amérique. Roman de la vie contemporaine. 1 vol. in-16.
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Paris.--Imp. HENRI DIÉVAL, rue de Seine, 57.






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'APPEL DE LA ROUTE ***


    

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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™

Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

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