Les travailleurs de la mer - tome 1

By Victor Hugo

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Title: Les travailleurs de la mer - tome 1

Author: Victor Hugo

Illustrator: François Flameng


        
Release date: September 1, 2026 [eBook #79493]

Language: French

Original publication: Paris: Hetzel-Quantin, 1880

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79493

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TRAVAILLEURS DE LA MER - TOME 1 ***




  Au lecteur

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  originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

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  ŒUVRES COMPLÈTES

  DE

  VICTOR HUGO


  ROMAN

  X


  TOUS DROITS RÉSERVÉS




  ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

  ŒUVRES COMPLÈTES

  DE

  VICTOR HUGO

  ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE
  D'APRÈS LES DESSINS DE
  FRANÇOIS FLAMENG

  ROMAN

  X

  LES TRAVAILLEURS DE LA MER

  I

  [Illustration: EDITION NE VARIETUR]

  PARIS
  ÉDITION HETZEL-QUANTIN

  LIBRAIRIE L. HÉBERT
  ALEXANDRE HOUSSIAUX, SUCCESSEUR
  7, RUE PERRONET, 7




Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité et de liberté, à ce coin de
vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île
de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable.

  V. H.




La religion, la société, la nature; telles sont les trois luttes de
l'homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins; il
faut qu'il croie, de là le temple; il faut qu'il crée, de là la cité;
il faut qu'il vive, de là la charrue et le navire. Mais ces trois
solutions contiennent trois guerres. La mystérieuse difficulté de la
vie sort de toutes les trois. L'homme a affaire à l'obstacle sous la
forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un
triple anankè pèse sur nous, l'anankè des dogmes, l'anankè des lois,
l'anankè des choses. Dans _Notre-Dame de Paris_, l'auteur a dénoncé le
premier; dans _les Misérables_, il a signalé le second; dans ce livre,
il indique le troisième.

A ces trois fatalités qui enveloppent l'homme se mêle la fatalité
intérieure, l'anankè suprême, le cœur humain.

  Hauteville-House, mars 1866.




L'ARCHIPEL DE LA MANCHE

I

LES ANCIENS CATACLYSMES


L'Atlantique ronge nos côtes. La pression du courant du pôle déforme
notre falaise ouest. La muraille que nous avons sur la mer est minée de
Saint-Valery-sur-Somme à Ingouville, de vastes blocs s'écroulent, l'eau
roule des nuages de galets, nos ports s'ensablent ou s'empierrent,
l'embouchure de nos fleuves se barre. Chaque jour un pan de la terre
normande se détache et disparaît sous le flot. Ce prodigieux travail,
aujourd'hui ralenti, a été terrible. Il a fallu pour le contenir cet
éperon immense, le Finistère. Qu'on juge de la force du flux polaire
et de la violence de cet affouillement par le creux qu'il a fait entre
Cherbourg et Brest.

Cette formation du golfe de la Manche aux dépens du sol français est
antérieure aux temps historiques. La dernière voie de fait décisive de
l'océan sur notre côte a pourtant date certaine. En 709, soixante ans
avant l'avénement de Charlemagne, un coup de mer a détaché Jersey de
la France. D'autres sommets des terres antérieurement submergées sont,
comme Jersey, visibles. Ces pointes qui sortent de l'eau, sont des
îles. C'est ce qu'on nomme l'archipel normand.

Il y a là une laborieuse fourmilière humaine.

A l'industrie de la mer qui avait fait une ruine, a succédé l'industrie
de l'homme qui a fait un peuple.




II

GUERNESEY


Granit au sud, sable au nord; ici des escarpements, là des dunes;
un plan incliné de prairies avec des ondulations de collines et des
reliefs de roches; pour frange à ce tapis vert froncé de plis, l'écume
de l'océan; le long de la côte, des batteries rasantes, des tours à
meurtrières, de distance en distance; sur toute la plage basse, un
parapet massif, coupé de créneaux et d'escaliers, que le sable envahit,
et qu'attaque le flot, unique assiégeant à craindre; des moulins
démâtés par les tempêtes; quelques-uns, au Valle, à la Ville-au-Roi,
à Saint-Pierre-Port, à Torteval, tournant encore; dans la falaise,
des ancrages; dans les dunes, des troupeaux; le chien du berger et
le chien du toucheur de bœufs en quête et en travail; les petites
charrettes des marchands de la ville galopant dans les chemins creux;
souvent des maisons noires, goudronnées à l'ouest à cause des pluies;
coqs, poules, fumiers; partout des murs cyclopéens; ceux de l'ancien
havre, malheureusement détruits, étaient admirables avec leurs blocs
informes, leurs poteaux puissants et leurs lourdes chaînes; des fermes
à encadrements de futaies; les champs murés à hauteur d'appui avec des
cordons de pierre sèche dessinant sur les plaines un bizarre échiquier;
çà et là, un rempart autour d'un chardon, des chaumières en granit, des
huttes casemates, des cabanes à défier le boulet; parfois, dans le lieu
le plus sauvage, un petit bâtiment neuf, surmonté d'une cloche, qui
est une école; deux ou trois ruisseaux dans des fonds de prés; ormes
et chênes; un lys fait exprès, qui n'est que là, _Guernsey lily_; dans
la saison des «grands labours», des charrues à huit chevaux; devant
les maisons, de larges meules de foin portées sur un cercle de bornes
de pierre; des tas d'ajoncs épineux; parfois des jardins de l'ancien
style français, à ifs taillés, à buis façonnés, à vases rocailles,
mêlés aux vergers et aux potagers; des fleurs d'amateurs dans des
enclos de paysans; des rhododendrons parmi les pommes de terre;
partout sur l'herbe des étalages de varech, couleur oreille-d'ours;
dans les cimetières, pas de croix, des larmes de pierre imitant au
clair de lune des Dames blanches debout; dix clochers gothiques sur
l'horizon; vieilles églises, dogmes neufs; le rite protestant logé dans
l'architecture catholique; dans les sables et sur les caps, la sombre
énigme celtique éparse sous ses formes diverses, menhirs, peulvens,
longues pierres, pierres des fées, pierres branlantes, pierres
sonnantes, galeries, cromlechs, dolmens, pouquelaies; toutes sortes de
traces; après les druides, les abbés; après les abbés, les recteurs;
des souvenirs de chutes du ciel; à une pointe Lucifer, au château de
Michel-Archange; à l'autre pointe Icare, au cap Dicart; presque autant
de fleurs l'hiver que l'été;--voilà Guernesey.




III

GUERNESEY. SUITE


Terre fertile, grasse, forte. Nul pâturage meilleur. Le froment est
célèbre, les vaches sont illustres. Les génisses des herbages de
Saint-Pierre-du-Bois sont les égales des moutons lauréats du plateau de
Confolens. Les comices agricoles de France et d'Angleterre couronnent
les chefs-d'œuvre que font les sillons et les prairies de Guernesey.
L'agriculture est servie par une voirie fort bien entendue, et un
excellent réseau de circulation vivifie toute l'île. Les routes sont
très bonnes. A l'embranchement de deux routes on voit à terre une
pierre plate avec une croix. Le plus ancien bailli de Guernesey, celui
de 1284, le premier de la liste, Gaultier de la Salte, a été pendu pour
fait d'iniquité judiciaire. Cette croix, dite la Croix au baillif,
marque le lieu de son dernier agenouillement et de sa dernière prière.

La mer dans les anses et les baies est égayée par les corps-morts,
grosses toues bariolées en pain de sucre, quadrillées de rouge et
de blanc, mi-parties de noir et de jaune, chinées de vert, de bleu
et d'orange, losangées, jaspées, marbrées, flottant à fleur d'eau;
on entend par endroits le chant monotone des équipes halant quelque
navire, et tirant le tow rope.

Non moins que «les poissonniers», les laboureurs ont l'air content; les
jardiniers de même. Le sol, saturé de poussière de roche, est puissant;
l'engrais, qui est de tangue et de goëmon, ajoute le sel au granit;
d'où une vitalité extraordinaire; la séve fait merveilles; magnolias,
myrtes, daphnés, lauriers-roses, hortensias bleus; les fuchsias sont
excessifs; il y a des arcades de verbènes triphylles; il y a des
murailles de géraniums; l'orange et le citron viennent en pleine terre;
de raisin point, il ne mûrit qu'en serre; là, il est excellent; les
camélias sont arbres; on voit dans les jardins la fleur de l'aloès plus
haute qu'une maison. Rien de plus opulent et de plus prodigue que cette
végétation masquant et ornant les façades coquettes des villas et des
cottages.

Guernesey, gracieuse d'un côté, est de l'autre terrible. L'ouest,
dévasté, est sous le souffle du large. Là, les brisants, les rafales,
les criques d'échouage, les barques rapiécées, les jachères, les
landes, les masures, parfois un hameau bas et frissonnant, les
troupeaux maigres, l'herbe courte et salée, et le grand aspect de la
pauvreté sévère.

Li-Hou est une petite île tout à côté, déserte, accessible à mer basse.
Elle est pleine de broussailles et de terriers. Les lapins de Li-Hou
savent les heures. Ils ne sortent de leur trou qu'à marée haute. Ils
narguent l'homme. Leur ami l'océan les isole. Ces grandes fraternités,
c'est toute la nature.

Si l'on creuse les alluvions de la baie Vason, on y trouve des arbres.
Il y a là, sous une mystérieuse épaisseur de sable, une forêt.

Les pêcheurs rudoyés de cet ouest battu des vents font des pilotes
habiles. La mer est particulière dans les îles de la Manche. La baie de
Cancale, tout proche, est le point du monde où les marées marnent le
plus.




IV

L'HERBE


L'herbe à Guernesey, c'est l'herbe de partout, un peu plus riche
pourtant; une prairie à Guernesey, c'est presque le gazon de Cluges ou
de Géménos. Vous y trouvez des fétuques et des paturins, comme dans la
première herbe venue, plus le brome mollet aux épillets en fuseau, plus
le phalaris des Canaries, l'agrostide qui donne une teinture verte,
l'ivraie raygrass, la houlque qui a de la laine sur sa tige, la flouve
qui sent bon, l'amourette qui tremble, le souci pluvial, la fléole, le
vulpin dont l'épi semble une petite massue, le stype propre à faire
des paniers, l'élyme utile à fixer les sables mouvants. Est-ce tout?
non, il y a encore le dactyle dont les fleurs se pelotonnent, le pannis
millet, et même, selon quelques agronomes indigènes, l'andropogon. Il y
a la crépide à feuilles de pissenlit qui marque l'heure, et le laiteron
de Sibérie qui annonce le temps. Tout cela, c'est de l'herbe; mais n'a
pas qui veut cette herbe; c'est l'herbe propre à l'archipel; il faut
le granit pour sous-sol, et l'océan pour arrosoir.

Maintenant faites courir là dedans et faites voler là-dessus mille
insectes, les uns hideux, les autres charmants; sous l'herbe, les
longicornes, les longinases, les calandres, les fourmis occupées
à traire les pucerons leurs vaches, les sauterelles baveuses, la
coccinelle, bête du bon Dieu, et le taupin, bête du diable; sur
l'herbe, dans l'air, la libellule, l'ichneumon, la guêpe, les cétoines
d'or, les bourdons de velours, les hémérobes de dentelle, les chrysis
au ventre rouge, les volucelles tapageuses, et vous aurez quelque idée
du spectacle plein de rêverie qu'en juin, à midi, la croupe de Jerbourg
ou de Fermain-Bay offre à un entomologiste un peu songeur, et à un
poëte un peu naturaliste.

Tout à coup vous apercevez sous ce doux gazon vert une petite dalle
carrée où sont gravées ces deux lettres: W. D. ce qui signifie «War
Department»; c'est-à-dire _Département de la Guerre_. C'est juste. Il
faut bien que la civilisation se montre. Sans cela l'endroit serait
sauvage. Allez sur les bords du Rhin; cherchez les recoins les plus
ignorés de cette nature; sur de certains points le paysage a tant de
majesté qu'il semble pontifical; on dirait que Dieu est plus présent
là qu'ailleurs; enfoncez-vous dans les asiles où les montagnes font le
plus de solitude et où les bois font le plus de silence; choisissez,
je suppose, Andernach et ses environs; faites visite à cet obscur et
impassible lac de Laach, presque mystérieux tant il est inconnu; pas
de tranquillité plus auguste; la vie universelle est là dans toute
sa sérénité religieuse; nul trouble; partout l'ordre profond du grand
désordre naturel; promenez-vous, attendri, dans ce désert; il est
voluptueux comme le printemps et mélancolique comme l'automne; cheminez
au hasard; laissez derrière vous l'abbaye en ruine, perdez-vous dans la
paix touchante des ravins, parmi les chants d'oiseaux et les bruits de
feuilles, buvez dans le creux de votre main l'eau des sources, marchez,
méditez, oubliez; une chaumière se présente; elle marque l'angle d'un
hameau enfoui sous les arbres; elle est verte, embaumée, charmante,
toute vêtue de lierres et de fleurs, pleine d'enfants et de rires;
vous approchez; et, au coin de la cabane couverte d'une éclatante
déchirure d'ombre et de soleil, sur une vieille pierre de ce vieux mur,
au-dessous du nom du hameau, _Liederbreizig_, vous lisez: _22e landw.
bataillon. 2e comp._

Vous vous croyiez dans un village, vous êtes dans un régiment. Tel est
l'homme.




V

LES RISQUES DE MER


L'overfall, lisez: _casse-cou_, est partout sur la côte ouest de
Guernesey. Les vagues l'ont savamment déchiquetée. La nuit, sur la
pointe des rochers suspects, des clartés invraisemblables, aperçues,
dit-on, et affirmées par des rôdeurs de mer, avertissent ou trompent.
Ces mêmes rôdeurs, hardis et crédules, distinguent sous l'eau
l'holothurion des légendes, cette ortie marine et infernale qu'on ne
peut toucher sans que la main prenne feu. Telle dénomination locale,
Tinttajeu, par exemple (du gallois, Tin-Tagel), indique la présence du
diable. Eustache, qui est Wace, le dit dans ses vieux vers:

  Dont commença mer à meller,
  Undes à croistre et à troubler,
  Noircir il cieux, noircir la nue;
  Tost fust la mer toute espandue.

Cette Manche est aussi insoumise aujourd'hui qu'au temps de Tewdrig,
d'Umbrafel, d'Hamon-dhû le noir et du chevalier Emyr Lhydau, réfugié à
l'île de Groix, près de Quimperlé. Il y a, dans ces parages, des coups
de théâtre de l'océan desquels il faut se défier. Celui-ci par exemple,
qui est un des caprices les plus fréquents de la rose des vents des
Channel Islands: une tempête souffle du sud-est; le calme arrive,
calme complet; vous respirez; cela dure parfois une heure; tout à coup
l'ouragan, disparu au sud-est, revient du nord; il vous prenait en
queue, il vous prend en tête; c'est la tempête inverse. Si vous n'êtes
pas un ancien pilote et un vieil habitué, si vous n'avez pas, profitant
du calme, pris la précaution de renverser votre manœuvre pendant que le
vent se renversait, c'est fini, le navire se disloque et sombre.

Ribeyrolles, qui est allé mourir au Brésil, écrivait à bâtons rompus,
dans son séjour à Guernesey, un mémento personnel des faits quotidiens,
dont une feuille est sous nos yeux:--«1er janvier. Étrennes. Une
tempête. Un navire arrivant de Portrieux, s'est perdu hier sur
l'Esplanade.--2. Trois-mâts perdu à la Rocquaine. Il venait d'Amérique.
Sept hommes morts. Vingt et un sauvés.--3. Le packet n'est pas
venu.--4. La tempête continue.--...--14. Pluies. Éboulement aux terres
qui a tué un homme.--15. Gros temps. Le _Tawn_ n'a pu partir.--22.
Brusque bourrasque. Cinq sinistres sur la côte ouest.--24. La tempête
persiste. Naufrages de tous côtés.»

Presque jamais de repos dans ce coin de l'océan. De là les cris de
mouette jetés à travers les siècles dans cette rafale sans fin par
l'antique poëte inquiet Lhy-ouar'h-henn, ce Jérémie de la mer.

Mais le gros temps n'est pas le plus grand risque de cette navigation
de l'archipel; la bourrasque est violente, et la violence avertit;
on rentre au port, ou l'on met à la cape, en ayant soin de placer le
centre d'effort des voiles au plus bas; s'il survente, on cargue tout,
et l'on peut se tirer d'affaire. Les grands périls de ces parages sont
les périls invisibles, toujours présents, et d'autant plus funestes que
le temps est plus beau.

Dans ces rencontres-là, une manœuvre spéciale est nécessaire. Les
marins de l'ouest de Guernesey excellent dans cette sorte de manœuvre
qu'on pourrait nommer préventive. Personne n'a étudié comme eux les
trois dangers de la mer tranquille, le singe, l'anuble, et le derruble.
Le singe (swinge), c'est le courant; l'anuble (lieu obscur), c'est
le bas-fond; le derruble (qu'on prononce le _terrible_), c'est le
tourbillon, le nombril, l'entonnoir de roches sous-jacentes, le puits
sous la mer.




VI

LES ROCHERS


Dans l'archipel de la Manche, la côte est presque partout sauvage. Ces
îles sont de riants intérieurs, d'un abord âpre et bourru. La Manche
étant une quasi-Méditerranée, la vague est courte et violente, le flot
est un clapotement. De là un bizarre martellement des falaises, et
l'affouillement profond de la côte.

Qui longe cette côte passe par une série de mirages. A chaque instant
le rocher essaie de vous faire sa dupe. Où les illusions vont-elles
se nicher? Dans le granit. Rien de plus étrange. D'énormes crapauds
de pierre sont là, sortis de l'eau sans doute pour respirer; des
nonnes géantes se hâtent, penchées sur l'horizon; les plis pétrifiés
de leur voile ont la forme de la fuite du vent; des rois à couronnes
plutoniennes méditent sur de massifs trônes à qui l'écume n'est pas
épargnée; des êtres quelconques enfouis dans la roche dressent leurs
bras dehors, on voit les doigts des mains ouvertes. Tout cela c'est
la côte informe. Approchez. Il n'y a plus rien. La pierre a de ces
évanouissements. Voici une forteresse, voici un temple fruste, voici
un chaos de masures et de murs démantelés, tout l'arrachement d'une
ville déserte. Il n'existe ni ville, ni temple, ni forteresse; c'est
la falaise. A mesure qu'on s'avance ou qu'on s'éloigne ou qu'on dérive
ou qu'on tourne, la rive se défait; pas de kaléidoscope plus prompt
à l'écroulement; les aspects se désagrégent pour se recomposer; la
perspective fait des siennes. Ce bloc est un trépied, puis c'est un
lion, puis c'est un ange et il ouvre les ailes, puis c'est une figure
assise qui lit dans un livre. Rien ne change de forme comme les nuages,
si ce n'est les rochers.

Ces formes éveillent l'idée de grandeur, non de beauté. Loin de là.
Elles sont parfois maladives et hideuses. La roche a des nodosités,
des tumeurs, des kystes, des ecchymoses, des loupes, des verrues.
Les monts sont les gibbosités de la terre. Madame de Staël entendant
M. de Chateaubriand, qui avait les épaules un peu hautes, mal parler
des Alpes, disait: _jalousie de bossu_. Les grandes lignes et les
grandes majestés de la nature, le niveau des mers, la silhouette des
montagnes, le sombre des forêts, le bleu du ciel, se compliquent d'on
ne sait quelle dislocation énorme mêlée à l'harmonie. La beauté a ses
lignes, la difformité a les siennes. Il y a le sourire et il y a le
rictus. La désagrégation fait sur la roche les mêmes effets que sur
la nuée. Ceci flotte et se décompose, ceci est stable et incohérent.
Un reste d'angoisse du chaos est dans la création. Les splendeurs ont
des balafres. Une laideur, éblouissante parfois, se mêle aux choses
les plus magnifiques et semble protester contre l'ordre. Il y a de la
grimace dans le nuage. Il y a un grotesque céleste. Toutes les lignes
sont brisées dans le flot, dans le feuillage, dans le rocher, et on
ne sait quelles parodies s'y laissent entrevoir. L'informe y domine.
Jamais un contour n'y est correct. Grand, oui; pur, non. Examinez
les nuages; toutes sortes de visages s'y dessinent, toutes sortes de
ressemblances s'y montrent, toutes sortes de figures s'y esquissent;
cherchez-y un profil grec! Vous y trouverez Caliban, non Vénus; jamais
vous n'y verrez le Parthénon. Mais parfois, à la nuit tombante, quelque
grande table d'ombre posée sur des jambages de nuée et entourée de
blocs de brume ébauchera dans le livide ciel crépusculaire un cromlech
immense et monstrueux.




VII

PAYSAGE ET OCÉAN MÊLÉS


A Guernesey, les métairies sont monumentales. Quelques-unes dressent au
bord des chemins un pan de mur planté comme un décor où sont percées
côte à côte la porte charretière et la porte piétonne. Le temps a
creusé dans les chambranles et les cintres des refends profonds où
la tortule champêtre abrite l'éclosion de ses spores, et où il n'est
point rare de trouver des chauves-souris endormies. Les hameaux
sous les arbres sont décrépits et vivaces. Les chaumières ont des
vieillesses de cathédrales. Une cabane de pierre, route des Hubies,
a dans son mur une encoignure avec un tronçon de colonnette et cette
date: 1405. Une autre, du côté de Balmoral, offre sur sa façade, comme
les maisons paysannes de Hernani et d'Astigarragx, un blason sculpté
en pleine pierre. A chaque pas, on voit dans les fermes les croisées
à mailles losangées, les tourelles escaliers et les archivoltes de la
renaissance. Pas une porte qui n'ait son montoir à bidet, en granit.

D'autres cabanes ont été des barques; une coque de bateau renversée, et
juchée sur des pieux et des traverses, cela fait un toit. Une nef, la
cale en haut, c'est une église; la voûte en bas, c'est un navire; le
récipient de la prière, retourné, dompte la mer.

Dans les paroisses arides de l'ouest, le puits banal, avec son petit
dôme de maçonnerie blanche au milieu des friches, imite presque le
marabout arabe. Une solive trouée avec une pierre pour pivot ferme la
haie d'un champ; on reconnaît à de certaines marques les échaliers sur
lesquels les lutins et les auxcriniers se mettent à cheval la nuit.

Les ravins étalent pêle-mêle sur leurs talus les fougères, les
liserons, les roses de loup, les houx aux graines écarlates, l'épine
blanche, l'épine rose, l'hièble d'Écosse, le troëne, et ces longues
lanières plissées, dites collerettes de Henri IV. Dans toute cette
herbe pullule et prospère un épilobe à gousses, fort brouté des
bourriques, ce que la botanique exprime avec élégance et pudeur par
le mot _onagrariée_. Partout des fourrés, des charmilles, «toutes
sortes de brehailles»; des épaisseurs vertes où ramage un monde
ailé, guetté par un monde rampant; merles, linottes, rouges-gorges,
geais, torquilles; le loriot des Ardennes se hâte à tire-d'aile; des
volées d'étourneaux manœuvrent en spirales; ailleurs le verdier, le
chardonneret, la cauvette picarde, la corneille aux pieds rouges. Çà et
là une couleuvre.

De petites chutes d'eau, amenées dans des encaissements de bois
vermoulu qui laissent échapper des gouttes, font tourner des moulins
dont on entend le battement sous les branchages. Quelques cours de
fermes ont encore à leur centre le pressoir à cidre et le vieux cercle
de pierre creuse où roulait la roue à broyer les pommes. Les bestiaux
boivent dans des auges pareilles à des sarcophages. Un roi celte a
peut-être pourri dans ce coffre de granit où s'abreuve paisiblement
la vache, qui a les yeux de Junon. Les grimpereaux et les hochequeues
viennent en familiarité aimable piller le grain des poules.

Le long de la mer tout est fauve. Le vent use l'herbe que le soleil
brûle. Quelques églises ont un caparaçon de lierre qui court jusqu'au
clocher. Par endroits, dans les bruyères désertes, une excroissance
de rocher s'achève en chaumière. Les bateaux tirés à terre, faute de
port, sont arc-boutés sur de grosses pierres. Les voiles des barques
qu'on voit à l'horizon sont plutôt couleur d'ocre ou jaune saumon que
blanches. Du côté de la pluie et de la bise les arbres ont une fourrure
de lichen; les pierres elles-mêmes semblent prendre leurs précautions
et ont une peau de mousse drue et dense. Il y a des murmures,
des souffles, des froissements de branches, de brusques passages
d'oiseaux de mer, quelques-uns avec un poisson d'argent au bec, une
abondance de papillons variant de couleur selon la saison, et toutes
sortes de profonds tumultes dans les rochers sonores. Des chevaux au
vert galopent à travers les jachères. Ils se roulent, bondissent,
s'arrêtent, font fête au vent de toute leur crinière, et regardent
devant eux dans l'espace les flots qui se suppléent indéfiniment. En
mai les vieilles bâtisses rurales et marines se couvrent de giroflées;
en juin, de lilas de muraille.

Dans les dunes, des batteries s'écroulent. La désuétude des canons
profite aux paysans; des filets de pêcheurs sèchent sur les embrasures.
Entre les quatre murs du blockhaus démantelé, un âne errant, ou une
chèvre au piquet, broute le gazon d'Espagne et le chardon bleu. Des
enfants demi-nus rient. On voit dans les sentiers les jeux de mérelle
qu'ils y tracent.

Le soir, le soleil couchant, radieusement horizontal, éclaire dans les
chemins creux le lent retour des génisses s'attardant à mordre les
haies à droite et à gauche, ce qui fait aboyer le chien. Les sauvages
caps de l'ouest s'enfoncent en ondulant sous la mer; quelques rares
tamarins y frémissent. Au crépuscule, les murs cyclopéens, laissant
passer le jour à travers leurs pierres, font au haut des collines de
longues crêtes de guipure noire. Le bruit du vent écouté dans ces
solitudes donne une sensation de lointain extraordinaire.




VIII

SAINT-PIERRE-PORT


Saint-Pierre-Port, capitale de Guernesey, a été bâti jadis en maisons
de bois sculpté, apportées de Saint-Malo. Une belle maison de pierre du
seizième siècle subsiste encore dans la Grand'Rue.

Saint-Pierre-Port est port franc. La ville est étagée sur un charmant
désordre de vallées et de collines froncées autour du Vieux-Havre comme
si elles avaient été prises à poignée par un géant. Les ravins font
les rues, des escaliers abrégent les détours. Les rues fort roides
sont montées et descendues au galop par les excellents attelages
anglo-normands.

Sur la grande place, les femmes du marché, assises en plein air sur
le pavé, reçoivent les averses de l'hiver; mais il y a à quelques
pas la statue de bronze d'un prince. Il tombe par an un pied d'eau à
Jersey, et dix pouces et demi à Guernesey. Les poissonniers sont mieux
traités que les maraîchers; la poissonnerie, vaste halle couverte, a
des tables de marbre où s'étalent magnifiquement les pêches, souvent
miraculeuses, de Guernesey.

Il n'y a point de bibliothèque publique. Il y a une société mécanique
et littéraire. Il y a un collége. On édifie le plus d'églises qu'on
peut. Quand elles sont bâties, on les fait approuver par «les
seigneurs du conseil». Il n'est point rare de voir passer dans la rue
des chariots portant les fenestrages ogives en bois donnés par tel
charpentier à telle église.

Il y a un palais de justice. Les juges, vêtus de violet, opinent à
haute voix. Au siècle dernier, les bouchers ne pouvaient pas vendre une
livre de bœuf ou de mouton avant que les magistrats eussent choisi leur
viande.

Force «chapelles» particulières protestent contre les églises
officielles. Entrez dans une de ces chapelles, vous entendrez un paysan
expliquer à d'autres le nestorianisme, c'est-à-dire la nuance entre
la mère du Christ et la mère de Dieu, ou enseigner comme quoi le Père
est puissance, tandis que le Fils n'est qu'une sorte de puissance; ce
qui ressemble fort à l'hérésie d'Abeilard. Les irlandais catholiques
foisonnent, peu patients, de façon que les discussions théologiques
sont parfois ponctuées de coups de poing orthodoxes.

La stagnation du dimanche fait loi. Tout est permis, excepté de boire
un verre de bière le dimanche. Si vous aviez soif «le saint jour du
sabbat», vous scandaliseriez le digne Amos Chick qui a licence pour
vendre de l'ale et du cidre dans Highstreet. Loi du dimanche: chanter
sans boire. En dehors de la prière, on ne dit pas: _mon Dieu_, on dit:
_mon bon_. _Good_ remplace _God_. Une jeune sous-maîtresse française
d'un pensionnat, ayant ramassé ses ciseaux avec cette interjection: _Ah
mon Dieu!_ fut congédiée pour avoir «juré». On est plus biblique encore
qu'évangélique.

Il y a un théâtre. Une porte bâtarde, donnant sur un corridor dans une
rue déserte, telle est l'entrée. L'intérieur se rapproche du style
d'architecture adopté pour les greniers à foin. Satan n'a pas de
pompes, et est mal logé. Le théâtre a pour vis-à-vis la prison, autre
logis du même individu.

Sur la colline nord, au Castle Carey (solécisme; il faudrait dire
Carey Castle), il existe une précieuse collection de tableaux, la
plupart espagnols. Publique, ce serait un musée. Dans certaines maisons
aristocratiques, subsistent des spécimens curieux de ce carrelage
peint de Hollande dont est tapissée la cheminée du czar Pierre à
Saardam, et de ces magnifiques tentures de faïence, dites en Portugal
_azulejos_, produits d'un grand art, la faïencerie ancienne; ressuscité
aujourd'hui, plus admirable que jamais, grâce à des initiateurs
comme le docteur Lasalle, à des fabriques comme Premières, et à des
potiers-peintres comme Deck et Devers.

La chaussée d'Antin de Jersey se nomme Rouge-Bouillon, le faubourg
Saint-Germain de Guernesey se nomme les Rohais; les belles
rues correctes y abondent, toutes coupées de jardins. Il y a à
Saint-Pierre-Port autant d'arbres que de toits, plus de nids que de
maisons, et plus de bruits d'oiseaux que de bruits de voitures. Les
Rohais ont la grande apparence patricienne des quartiers hautains de
Londres, et sont blancs et propres.

Traversez un ravin, enjambez Mill street, entrez dans une sorte
d'entaille entre deux hautes maisons, montez un étroit et interminable
degré à coudes tortueux et à dalles branlantes, vous êtes dans une
ville bédouine; masures, fondrières, ruelles dépavées, pignons brûlés,
logis effondrés, chambres désertes sans portes ni fenêtres où l'herbe
pousse, des poutres traversant la rue, des ruines barrant le passage,
çà et là une bicoque habitée, de petits garçons nus, des femmes pâles;
on se croit à Zaatcha.

A Saint-Pierre-Port, on n'est pas horloger, on est montrier; on n'est
pas commissaire-priseur, on est encanteur; on n'est pas badigeonneur,
on est picturier; on n'est pas maçon, on est plâtreur; on n'est pas
pédicure, on est chiropodiste; on n'est pas cuisinier, on est couque;
on ne frappe pas à la porte, on _tape à l'hû_. Madame Pescott est
«agente de douanes et fournisseure de navires». Un barbier annonçait
dans sa boutique la mort de Wellington en ces termes: _Le commandant
des soudards est mort_.

Des femmes vont de porte en porte revendre de petites pacotilles
achetées aux bazars ou aux marchés; cette industrie s'appelle _chiner_.
Les chineuses, très pauvres, gagnent à grand'peine quelques doubles
dans leur journée. Voici un mot d'une chineuse: «Savez-vous que c'est
bien joli, j'ai mis de côté dans ma semaine sept sous.» Un passant de
nos amis donna un jour à l'une d'elles cinq francs; elle dit: _Merci
bien, monsieur, voilà qui va me permettre d'acheter en gros_.

Au mois de mai les yachts commencent à arriver, la rade se peuple de
navires de plaisance; la plupart gréés en goëlettes, quelques-uns à
vapeur. Tel yacht coûte à son propriétaire cent mille francs par mois.

Le cricket prospère, la boxe décroît. Les sociétés de tempérance
règnent, fort utilement, disons-le. Elles ont leurs processions, et
promènent leurs bannières avec un appareil presque maçonnique qui
attendrit même les cabaretiers. On entend les tavernières dire aux
ivrognes en les servant: «Bévez-en un varre, n'en boivez pas une
bouteille.»

La population est saine, belle et bonne. La prison de la ville est très
souvent vide. A Christmas, le geôlier, quand il a des prisonniers, leur
donne un petit banquet de famille.

L'architecture locale a des fantaisies tenaces; la ville de
Saint-Pierre-Port est fidèle à la reine, à la bible, et aux
fenêtres-guillotines; l'été les hommes se baignent nus; un caleçon est
une indécence; il souligne.

Les mères excellent à vêtir les enfants; rien n'est joli comme cette
variété de petites toilettes, coquettement inventées. Les enfants vont
seuls dans les rues, confiance touchante et douce. Les marmots mènent
les bébés.

En fait de modes, Guernesey copie Paris. Pas toujours; quelquefois des
rouges vifs ou des bleus crus révèlent l'alliance anglaise. Pourtant
nous avons entendu une modiste locale, conseillant une élégante
indigène, protester contre l'indigo et l'écarlate, et ajouter cette
observation délicate: «Je trouve une couleur bien dame et bien comme il
faut un beau pensée.»

La charpenterie maritime de Guernesey est renommée; le carénage regorge
de bâtiments au radoub. On tire les navires à terre au son de la
flûte.--Le joueur de flûte, disent les maîtres charpentiers, fait plus
de besogne qu'un ouvrier.

Saint-Pierre-Port a un Pollet comme Dieppe, et un Strand comme Londres.
Un homme du monde ne se montrerait pas dans la rue avec un album ou
un portefeuille sous le bras, mais va au marché le samedi et porte un
panier. Le passage d'une personne royale a servi de prétexte à une
tour. On enterre dans la ville. La rue du Collége longe et côtoie à
droite et à gauche deux cimetières. Une tombe de février 1610 fait
partie d'un mur.

L'Hyvreuse est un square de gazon et d'arbres comparable aux plus beaux
carrés des Champs-Élysées de Paris, avec la mer de plus. On voit, aux
vitrines de l'élégant bazar dit les Arcades, des affiches telles que
celle-ci: _Ici se vend le parfum recommandé par le sixième régiment
d'artillerie_.

La ville est traversée en tous sens par des haquets chargés de barils
de bière ou de sacs de charbon de terre. Le promeneur peut lire
encore çà et là d'autres annonces:--_Ici, on continue à prêter un joli
taureau comme par le passé.--Ici, on donne le plus haut prix pour
chiques, plomb, verre, os.--A vendre, de nouvelles pommes de terre
rognonnes, au choix.--A vendre, rames à pois, quelques tonnes d'avoine
pour chaff, un service complet de portes anglicées pour un salon,
comme aussi un cochon gras. Ferme de Mon-Plaisir. Saint-Jacques.--A
vendre, de bons soubats dernièrement battus, des carottes jaunes par
le cent, et une bonne seringue française. S'adresser au moulin de
l'échelle Saint-André.--Défense d'habiller du poisson et de déposer des
encombriers.--A vendre un âne donnant lait. Etc., etc._




IX

JERSEY. AURIGNY. SERK


Les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et
ramassés par l'Angleterre. De là une nationalité complexe. Les jersiais
et les guernesiais ne sont certainement pas anglais sans le vouloir,
mais ils sont français sans le savoir. S'ils le savent, ils tiennent à
l'oublier. Cela se voit un peu au français qu'ils parlent.

L'archipel est fait de quatre îles; deux grandes, Jersey et Guernesey,
et deux petites, Aurigny et Serk; sans compter les îlots, Ortach,
les Casquets, Herm, Jethou, etc. Les îlots et les écueils dans cette
vieille Gaule sont volontiers qualifiés _Hou_. Aurigny a Bur-Hou, Serk
a Brecq-Hou, Guernesey a Li-Hou et Jet-Hou, Jersey a les Ecre-Hou,
Granville a le Pir-Hou. Il y a le cap la Hougue, la Hougue-bye, la
Hougue des Pommiers, les Houmets, etc. Il y a l'île de Chousey,
l'écueil Chouas, etc. Ce remarquable radical de la langue primitive,
_hou_, se retrouve partout (houle, huée, hure, hourque, houre
(échafaud, vieux mot), houx, houperon (requin), hurlement, hulotte,
chouette, d'où chouan, etc.); il transperce dans les deux mots qui
expriment l'indéfini, _unda_ et _unde_. Il est dans les deux mots qui
expriment le doute, _ou_ et _où_.

Serk est la moitié d'Aurigny, Aurigny est le quart de Guernesey,
Guernesey est les deux tiers de Jersey. Toute l'île de Jersey est
exactement grande comme la ville de Londres. Il faudrait pour faire
la France deux mille sept cents Jersey. Au calcul de Charassin,
excellent agronome pratique, la France, si elle était cultivée comme
Jersey, pourrait nourrir deux cent soixante-dix millions d'hommes,
toute l'Europe. Des quatre îles, Serk, la plus petite, est la
plus belle; Jersey, la plus grande, est la plus jolie; Guernesey,
sauvage et riante, participe des deux. Il existe à Serk une mine
d'argent, inexploitée à cause de la faiblesse du rendement. Jersey a
cinquante-six mille habitants, Guernesey trente mille; Aurigny quatre
mille cinq cents; Serk six cents; Li-Hou, un seul. De l'une de ces
îles à l'autre, d'Aurigny à Guernesey et de Guernesey à Jersey, il y a
l'enjambée d'une botte de sept lieues. Le bras de mer s'appelle entre
Guernesey et Herm le petit Ruau, et entre Herm et Serk le grand Ruau.
La pointe de France la plus proche est le cap Flamanville. De Guernesey
on entend le canon de Cherbourg, et de Cherbourg on entend le tonnerre
de Guernesey.

Les orages sur l'archipel de la Manche, nous l'avons dit, sont
terribles. Les archipels sont les pays du vent. Entre chaque île, il
y a un corridor qui fait soufflet. Loi mauvaise pour la mer et bonne
pour la terre. Le vent emporte les miasmes et apporte les naufrages.
Cette loi est sur les Channel Islands comme sur les autres archipels.
Le choléra a glissé sur Jersey et Guernesey. Il y eut pourtant à
Guernesey, au moyen âge, une si furieuse épidémie qu'un baillif brûla
les archives pour détruire la peste.

On nomme volontiers ces îles en France _îles anglaises_, et en
Angleterre _îles normandes_. Les îles de la Manche battent monnaie; de
cuivre seulement. Une voie romaine, encore visible, menait de Coutances
à Jersey.

C'est en 709, nous l'avons dit, que l'océan a arraché Jersey à la
France. Douze paroisses furent englouties. Des familles actuellement
vivantes en Normandie ont encore la seigneurie de ces paroisses; leur
droit divin est sous l'eau; cela arrive aux droits divins.




X

HISTOIRE. LÉGENDE. RELIGION


Les six paroisses primitives de Guernesey appartenaient à un seul
seigneur, Néel, vicomte de Cotentin, vaincu à la bataille des Dunes en
1047. En ce temps-là, au dire de Dumaresq, il y avait dans les îles de
la Manche un volcan. La date des douze paroisses de Jersey est inscrite
dans le Livre Noir de la cathédrale de Coutances. Le sire de Briquebec
s'intitulait baron de Guernesey. Aurigny était le fief d'Henri
l'Artisan. Jersey a subi deux voleurs, César et Rollon.

_Haro_ est un cri au duc (_Ha! Rollo!_), à moins qu'il ne vienne du
saxon _haran_, crier. Le cri _Haro_ se répète trois fois, à genoux, sur
la grande route, et tout travail cesse dans le lieu où le cri a été
poussé jusqu'à ce que justice ait été rendue.

Avant Rollon, duc des normands, il y avait eu, sur l'archipel, Salomon,
roi des bretons. De là beaucoup de Normandie à Jersey et beaucoup de
Bretagne à Guernesey. La nature y répercute l'histoire; Jersey a plus
de prairies, et Guernesey plus de rochers; Jersey est plus verte et
Guernesey plus âpre.

Les gentilshommes couvraient les îles. Le comte d'Essex a laissé une
ruine à Aurigny, Essex Castle. Jersey a Montorgueil, Guernesey le
château Cornet. Le château Cornet est construit sur un rocher qui a
été un Holm, ou Heaume, cette métaphore se retrouve dans les Casquets,
Casques. Le château Cornet a été assiégé par le pirate picard Eustache,
et Montorgueil par Duguesclin. Les forteresses comme les femmes se
vantent de leurs assiégeants quand ils sont illustres.

Un pape, au quinzième siècle, a déclaré Jersey et Guernesey îles
neutres. Il songeait à la guerre, et non au schisme. Calvin, prêché
à Jersey par Pierre Morice et à Guernesey par Nicolas Baudoin, a
fait son entrée dans l'archipel normand en 1563. Il y a prospéré,
ainsi que Luther, fort gêné pourtant aujourd'hui par le wesleyanisme,
excroissance du protestantisme qui contient l'avenir de l'Angleterre.

Les églises abondent dans l'archipel. Le détail vaut la peine
qu'on y insiste; partout des temples. La dévotion catholique est
distancée; un coin de terre de Jersey ou de Guernesey porte plus
de chapelles que n'importe quel morceau de terre espagnole ou
italienne de même grandeur. Méthodistes proprement dits, méthodistes
primitifs, méthodistes connexes, méthodistes indépendants, baptistes,
presbytériens, millénaires, quakers, bible-christians, brethrens
(frères de Plymouth), non-sectériens, etc.; ajoutez l'église épiscopale
anglicane, ajoutez l'église romaine papiste. On voit à Jersey une
chapelle mormone. On reconnaît les bibles orthodoxes à ce que Satan y
est écrit sans majuscule: _satan_. C'est bien fait.

A propos de Satan, on hait Voltaire. Le mot _Voltaire_ est, à ce
qu'il paraît, une des prononciations du nom de Satan. Quand il s'agit
de Voltaire, toutes les dissidences se rallient, le mormon coïncide
avec l'anglican, l'accord se fait dans la colère, et toutes les
sectes ne sont plus qu'une haine. L'anathème à Voltaire est le point
d'intersection de toutes les variétés du protestantisme. Un fait
remarquable, c'est que le catholicisme déteste Voltaire, et que le
protestantisme l'exècre. Genève enchérit sur Rome. Il y a crescendo
dans la malédiction. Calas, Sirven, tant de pages éloquentes contre
les dragonnades n'y font rien. Voltaire a nié le dogme, cela suffit.
Il a défendu les protestants, mais il a blessé le protestantisme. Les
protestants le poursuivent d'une ingratitude orthodoxe. Quelqu'un qui
avait à parler en public à Saint-Hélier pour une quête, fut prévenu
que, s'il nommait Voltaire dans son speech, la quête avorterait. Tant
que le passé aura assez de souffle pour avoir la parole, Voltaire
sera rejeté. Écoutez toutes ces voix: il n'a ni génie, ni talent, ni
esprit. On l'a insulté vieux, on le proscrit mort. Il est éternellement
«discuté». C'est là sa gloire. Parler de Voltaire avec calme et
justice, est-ce que c'est possible? Quand un homme domine un siècle et
incarne le progrès, il n'a plus affaire à la critique, mais à la haine.




XI

LES VIEUX REPAIRES ET LES VIEUX SAINTS


Les Cyclades dessinent le cercle; l'archipel de la Manche dessine
le triangle. Quand on regarde sur une carte, ce qui est la vue à
vol d'oiseau de l'homme, les Channel's Islands, un segment de mer
triangulaire se découpe entre ces trois points culminants, Aurigny,
qui marque la pointe nord, Guernesey, qui marque la pointe ouest,
Jersey, qui marque la pointe sud. Chacune de ces trois îles mères a
autour d'elle ce qu'on pourrait nommer ses poussins d'îlots. Aurigny a
Bur-Hou, Ortach et les Casquets; Guernesey a Herm, Jet-Hou et Li-Hou;
Jersey ouvre du côté de la France le cintre de sa baie de Saint-Aubin,
vers laquelle ces deux groupes, épars mais distincts, les Grelets et
les Minquiers, semblent, dans le bleu de l'eau, qui est, comme l'air,
un azur, se précipiter ainsi que deux essaims vers une porte de ruche.
Au centre de l'archipel, Serk, à laquelle se rattachent Brecq-Hou et
l'île aux Chèvres, est le trait d'union entre Guernesey et Jersey. La
comparaison des Cyclades aux Channel's Islands eût certainement frappé
l'école mystique et mythique qui, sous la restauration, se rattachait
à de Maistre par d'Eckstein, et lui eût fourni matière à un symbole:
l'archipel d'Hellas arrondi, _ore rotundo_; l'archipel de la Manche
aigu, hérissé, hargneux, anguleux; l'un pareil à l'harmonie, l'autre à
la chicane; ce n'est pas pour rien que l'un est grec et que l'autre est
normand.

Jadis, avant les temps historiques, ces îles de la Manche étaient
féroces. Les premiers insulaires étaient probablement de ces hommes
primitifs dont le type se retrouve au Moulin-Guignon, et qui
appartenaient à la race aux mâchoires rentrantes. Ils vivaient une
moitié de l'année de poisson et de coquillages, et, l'autre moitié,
d'épaves. Piller leur côte était leur ressource. Ils ne connaissaient
que deux saisons, _la saison de pêche_ et _la saison de naufrage_; de
même que les groënlandais qui appellent l'été _la chasse aux rennes_ et
l'hiver _la chasse aux phoques_. Toutes ces îles, plus tard normandes,
étaient des chardonnières, des ronceraies, des trous à bêtes, des logis
de forbans. Un vieux chroniqueur local dit énergiquement: _Ratières et
piratières_. Les romains y vinrent, et ne firent faire à la probité
qu'un pas médiocre; ils crucifiaient les pirates, et célébraient les
_Furinales_, c'est-à-dire la fête des filous. Cette fête se célèbre
encore dans quelques-uns de nos villages le 25 juillet, et dans nos
villes toute l'année.

Jersey, Serk et Guernesey s'appelaient jadis _Ange_, _Sarge_ et
_Bissarge_. Aurigny est _Redanæ_, à moins que ce ne soit Thanet.
Une légende affirme que dans l'île des Rats, _insula rattorum_, de
la promiscuité des lapins mâles et des rats femelles, naît le cochet
d'Inde «Turkey cony». A en croire Furetière, abbé de Chalivoy, le
même qui reprochait à La Fontaine d'ignorer la différence du bois en
grume et du bois marmanteau, la France a été longtemps sans apercevoir
Aurigny sur sa côte. Aurigny en effet ne tient dans l'histoire de
Normandie qu'une place imperceptible. Rabelais pourtant connaissait
l'archipel normand; il nomme Herm, et Serk, qu'il appelle Cerq. «Ie
vous asseure que telle est cette terre icy, quelles autres fois I'ai
veu les isles de Cerq et Herm, entre Bretagne et Angleterre.» (Édition
de 1558. Lyon, p. 423.)

Les Casquets sont un redoutable lieu de naufrages. Les anglais, il y a
deux cents ans, avaient pour industrie d'y repêcher des canons. Un de
ces canons, couvert d'huîtres et de moules, est au musée de Valognes.

Herm est un eremos, saint Tugdual, ami de saint Sampson, a été en
prière à Herm, de même que saint Magloire à Serk. Il y a eu des
auréoles d'ermites sur toutes ces pointes d'écueils. Hélier priait à
Jersey, et Marcouf dans les rochers du Calvados. C'était le temps où
l'ermite Eparchias devenait saint Cybard dans les cavernes d'Angoulême
et où l'anachorète Crescentius, au fond des forêts de Trèves, faisait
crouler un temple de Diane, en le regardant fixement pendant cinq
ans. C'est à Serk, qui était son sanctuaire, son «jonad naomk» que
Magloire composa l'hymne de la Toussaint, refaite par Santeuil, _Cœlo
quos eadem gloria consecrat_. C'est de là encore qu'il jetait des
pierres aux saxons dont les flottes pillardes vinrent à deux reprises
le déranger dans son oraison. L'archipel était aussi quelque peu
incommodé à cette époque par l'amwarydour, cacique de la colonie celte.
De temps en temps Magloire passait l'eau, et allait se concerter avec
le Mactierne de Guernesey, Nivou, lequel était un prophète. Magloire
un jour, ayant fait un miracle, fit vœu de ne plus manger de poisson.
En outre, pour conserver les mœurs des chiens et ne point donner
de coupables pensées à ses moines, il bannit de l'île de Serk les
chiennes, loi qui subsiste encore. Saint Magloire rendit à l'archipel
plusieurs autres services. Il alla à Jersey mettre à la raison la
populace qui avait, le jour de Noël, la mauvaise habitude de se changer
en toutes sortes de bêtes, en l'honneur de Mithras. Saint Magloire fit
cesser cet abus. Ses reliques furent volées, sous le règne de Nominoë,
feudataire de Charles le Chauve, par les moines de Lehon-les-Dinan.
Tous ces faits sont prouvés par les bollandistes, _Acta Sancti
Marculphi_, etc., et par l'histoire ecclésiastique de l'abbé Trigan.
Victrice de Rouen, ami de Martin de Tours, avait sa grotte à Serk, qui,
au onzième siècle, relevait de l'abbaye de Montebourg. A l'heure où
nous parlons, Serk est un fief immobilisé entre quarante tenanciers.




XII

PARTICULARITÉS LOCALES


Chaque île a sa monnaie à part, son patois à part, son gouvernement
à part, ses préjugés à part. Jersey s'inquiète d'un français
propriétaire. S'il allait acheter toute l'île! A Jersey, défense aux
étrangers d'acheter de la terre; à Guernesey, permission. En revanche,
l'austérité religieuse est moindre dans la première île que dans la
seconde, le dimanche jersiais a la clef des champs que n'a point le
dimanche guernesiais. La bible est exécutoire à Saint-Pierre-Port plus
qu'à Saint-Hélier. L'achat d'une propriété à Guernesey se complique,
particulièrement pour l'étranger ignorant, d'un péril singulier;
l'acheteur répond sur son acquêt, pendant vingt ans, de la situation
commerciale et financière du vendeur telle qu'elle était au moment
précis où la vente a eu lieu.

D'autres enchevêtrements naissent de la diversité des monnaies et des
mesures. Le schelling, notre ancien ascalin ou chelin, vaut vingt-cinq
sous en Angleterre, vingt-six sous à Jersey, et vingt-quatre sous à
Guernesey. «Le poids de la reine» a, lui aussi, des caprices; la livre
guernesiaise n'est pas la livre jersiaise, qui n'est pas la livre
anglaise. A Guernesey on mesure le champ en vergées et la vergée en
perches. Ce mesurage change à Jersey. A Guernesey on ne se sert que
d'argent français, et l'on ne nomme que l'argent anglais. Un franc
s'appelle un «dix pence». L'absence de symétrie va jusque-là qu'il y
a dans l'archipel plus de femmes que d'hommes; six femmes pour cinq
hommes.

Guernesey a eu beaucoup de sobriquets, quelques-uns archéologiques;
elle est pour les savants _Granosia_, et pour les loyaux _la petite
Angleterre_. Elle ressemble en effet par sa forme géométrale à
l'Angleterre; Serk serait son Irlande, mais une Irlande à l'est.
Guernesey a dans ses eaux deux cents variétés de testacés et quarante
espèces d'éponges. Elle a été dédiée par les romains à Saturne, mais
par les celtes à Gwyn; elle n'y a pas gagné grand'chose, Gwyn est,
comme Saturne, un mangeur d'enfants. Elle a un vieux code français qui
date de 1331 et qu'on intitule _le Précepte d'Assize_. De son côté
Jersey a trois ou quatre vieilles tables normandes, la cour d'héritage,
où ressortissent les fiefs, la cour de Catel, qui est criminelle, la
cour du Billet, qui est un tribunal de commerce, et la cour du Samedi,
qui est une police correctionnelle. Guernesey exporte du vinaigre,
du bétail et des fruits, mais surtout elle s'exporte elle-même; son
principal commerce, c'est le gypse et le granit. Guernesey a trois
cent cinq maisons inhabitées. Pourquoi? La réponse, pour quelques-unes
du moins, est peut-être dans un des chapitres de ce livre. Les russes
baraqués à Jersey au commencement de ce siècle ont laissé leur souvenir
dans les chevaux; le cheval jersiais est un composé singulier du cheval
normand et du cheval cosaque; c'est un admirable coureur et un marcheur
puissant. Il pourrait porter Tancrède et traîner Mazeppa.

Au dix-septième siècle, il y a eu guerre civile entre Guernesey et le
château Cornet, le château Cornet étant pour Stuart et Guernesey pour
Cromwell. C'est à peu près comme si l'île Saint-Louis déclarait la
guerre au quai des Ormes. A Jersey il existe deux factions, la Rose
et le Laurier; diminutifs des whigs et des tories. La division, la
hiérarchie, la caste, le compartiment, plaisent aux insulaires de cet
archipel, si bien qualifié _la Normandie inconnue_. Les guernesiais en
particulier ont tellement le goût des îles qu'ils font des îles dans
la population; en haut de ce petit ordre social, soixante familles,
les _sixty_, vivent à part; à mi-côte, quarante familles, les _forty_,
font un autre groupe, également isolé; autour est le peuple. Quant
à l'autorité, tout à la fois locale et anglaise, elle se décompose
ainsi: dix paroisses, dix recteurs, vingt connétables, cent soixante
douzeniers, une cour royale avec procureur et un contrôle, un parlement
dit les états, douze juges appelés juvats, un bailli qualifié baillif,
_balnivus et coronator_, disent les vieilles chartes. Pour loi la
coutume de Normandie. Le procureur est nommé par commission, et le
baillif par patente, nuance anglaise fort sérieuse. Outre le baillif
qui gouverne le civil, il y a le doyen qui règle le spirituel, et le
gouverneur qui régit le militaire. Le détail des autres offices est
indiqué dans le «tableau des Messieurs qui ont les premiers postes dans
l'île».




XIII

TRAVAIL DE LA CIVILISATION DANS L'ARCHIPEL


Jersey est le septième port de l'Angleterre. En 1845, l'archipel
possédait quatre cent quarante navires jaugeant quarante-deux mille
tonneaux; il se faisait dans son port un va-et-vient de soixante
mille tonneaux entrant et de cinquante-quatre mille tonneaux sortant
sur douze cent soixante-cinq navires de toutes nations dont cent
quarante-deux steamers. Ces chiffres ont plus que triplé en vingt ans.

La monnaie fiduciaire fonctionne dans les îles sur une large échelle
et donne d'excellents résultats. A Jersey, émet des billets de banque
qui veut; si ces billets résistent à l'afflux du remboursement, la
banque est fondée. Le billet de banque de l'archipel est invariablement
d'une livre sterling. Le jour où le billet à rente serait compris des
anglo-normands, ils le pratiqueraient sans nul doute, et l'on aurait ce
curieux spectacle de voir le même fait à l'état d'utopie en Europe et
de progrès accompli dans les Channel Islands. La révolution financière
serait microscopiquement faite dans ce petit coin du monde.

Une intelligence ferme, vive, alerte, rapide, caractérise les jersiais,
qui seraient, s'ils voulaient, d'admirables français. Les guernesiais,
tout aussi pénétrants et tout aussi solides, sont plus lents.

Ce sont de vaillantes et fortes populations, éclairées plus qu'on ne
croit, et chez lesquelles on a plus d'un étonnement. Les journaux y
abondent, en anglais et en français; six à Jersey, quatre à Guernesey;
de fort grands et de fort bons journaux. Tel est le puissant et
irréductible instinct anglais. Supposez une île déserte; le lendemain
de son arrivée, Robinson fait un journal, et Vendredi s'y abonne.

Pour complément l'affiche. Affichage illimité et colossal. Pancartes
de toute couleur et de toute dimension, majuscules, images, textes
illustrés, en plein air; sur tous les murs de Guernesey, une vaste
vignette, représentant un homme de six pieds de haut une cloche à la
main, sonne le tocsin de l'annonce. Guernesey, à cette heure, a plus
d'affiches que toute la France.

De cette publicité sort la vie. Vie de la pensée très souvent, avec
des résultats inattendus, nivelant la population par l'habitude de
lire, qui produit la dignité des manières. Vous causez sur la route de
Saint-Hélier ou de Saint-Pierre-Port avec un passant irréprochable:
vêtu de noir, sévèrement boutonné, au linge très blanc, vous parlant
de John Brown et s'informant de Garibaldi. C'est un révérend? point.
C'est un bouvier. Un écrivain contemporain arrive à Jersey, entre chez
un épicier[1]. Et, dans un magnifique salon attenant au magasin, il
aperçoit derrière une vitrine ses œuvres complètes reliées, dans une
haute et large bibliothèque surmontée d'un buste d'Homère.

  [1] Charles-Asplet, Beresford street.




XIV

AUTRES PARTICULARITÉS


D'une île à l'autre, on fraternise; on se raille aussi, doucement.
Aurigny, subordonnée à Guernesey, s'en fâche parfois, et voudrait tirer
à elle le bailliage et faire de Guernesey son satellite. Guernesey
riposte, sans colère, par cette «riselée» populaire:

  Hale, Pier', hale, Jean,
  L' Guernesey vian.

Ces insulaires, étant une famille de mer, ont parfois de l'amertume,
jamais d'aigreur; qui leur prête des grossièretés, les méconnaît.
Nous n'ajoutons aucune foi au prétendu dialogue proverbial entre
Jersey et Guernesey:--_Vous êtes des ânes._--Réplique:--_Vous êtes
des crapauds._--C'est là une salutation dont l'archipel normand est
incapable. Vadius et Trissotin devenus deux îles de l'océan, nous
n'admettons point cela.

Aurigny, du reste, a son importance relative. Pour les Casquets,
Aurigny est Londres. La fille du garde-phare Houguer, née aux Casquets,
fit, à l'âge de vingt ans, le voyage d'Aurigny. Elle fut éperdue du
tumulte et redemanda son rocher. Elle n'avait jamais vu de bœufs. En
apercevant un cheval, elle s'écria: Quel gros chien!

On est très jeune vieux, non de fait, mais de droit, en ces îles
normandes. Deux passants causent:--Le bon homme qui venait tous les
jours par ici, il est mort.--Quel âge avait-il?--Mais bien trente-six
ans.

Les femmes de cette Normandie insulaire sont, est-ce un blâme? est-ce
un éloge? difficilement servantes. Deux dans la même maison ont
quelque peine à s'accorder. Elles ne se font aucune concession; de
là un service peu souple, très intermittent, et fort cahoté. Elles
s'occupent médiocrement de leur maître, sans lui en vouloir. Il devient
ce qu'il peut. En 1852, une famille française, débarquée à Jersey à
la suite d'événements, prit à son service une cuisinière native de
Saint-Brelade et une femme de chambre native de Boulay-bay. Un matin de
décembre, le maître de la maison, levé au petit jour, trouva la porte
du logis, qui donnait sur un grand chemin, ouverte à deux battants,
et plus de servantes. Ces deux femmes n'avaient pu s'entendre, et à
la suite d'une querelle, ayant probablement du reste quelques motifs
pour se considérer comme payées de leurs gages, elles avaient empaqueté
leurs nippes et s'en étaient allées, chacune de son côté, au milieu
de la nuit, laissant derrière elles leurs maîtres endormis et la
porte ouverte. L'une avait dit à l'autre: _Je ne reste pas avec une
beuveresse_, et l'autre avait répliqué: _Je ne reste pas avec une
voleresse_.

_Toujours les deux sur les dix_, est une séculaire locution proverbiale
du pays. Que signifie-t-elle? Que jamais, si vous avez chez vous un
homme de peine ou une femme de service, vos deux yeux ne quittent ses
dix doigts. Conseil de maître avare; c'est la vieille défiance qui
dénonce la vieille paresse. Diderot raconte que, pour un carreau cassé
à sa fenêtre, en Hollande, cinq ouvriers vinrent; un portait la vitre
neuve, un le mastic, un le seau d'eau, un la truelle, et un autre
l'éponge. En deux jours, et à eux cinq, ils remirent la vitre.

Ce sont là, disons-le, les antiques langueurs gothiques, nées du
servage comme les indolences créoles sont nées de l'esclavage, vices
communs à tous les peuples, et qui de nos jours disparaissent partout
au frottement du progrès, dans les Channel Islands comme ailleurs,
et peut-être plus rapidement qu'ailleurs. Dans ces industrieuses
communautés insulaires, l'activité, qui fait partie de la probité, est
de plus en plus la loi du travail.

Dans l'archipel de la Manche, certaines choses du passé sont encore
visibles. Ceci par exemple.--COUR DE FIEF, tenue en la paroisse de
Saint-Ouen, en la maison de M. Malzard, le lundi 22 mai 1854, heure
de midi. La cour est présidée par le sénéchal, ayant à sa droite le
prévôt et à sa gauche le sergent. Assiste à l'audience, noble écuyer
sire de Morville et aux autres lieux, possédant en lige une partie de
la paroisse. Le sénéchal a requis du prévôt le serment, dont la teneur
suit:--Vous jurez et promettez, par votre foi en Dieu, que bien et
fidèlement vous exercerez la charge de prévôt de la cour du fief et
seigneurie de Morville, et conserverez le droit du seigneur.--Et, ledit
prévôt, ayant levé la main et salué le seigneur, a dit:--Je l' jurons.

L'archipel normand parle français, avec quelques variantes, comme on
voit. Paroisse se prononce _paresse_. On a «un mâ à la gambe qui n'est
pas commua».--Comment vous portez-vous?--Petitement. Moyennement.
Tout à l'aisi. C'est-à-dire, mal, pas mal, bien. Être triste, c'est
«avoir les esprits bas». Sentir mauvais, c'est avoir «un mauvais
sent»; causer du dégât, c'est «faire du ménage»; balayer sa chambre,
laver sa vaisselle, etc., c'est «picher son fait»; le baquet, souvent
plein d'immondices, c'est «le bouquet». On n'est pas ivre, on est
«bragi»; on n'est pas mouillé, on est «mucre». Être hypocondriaque,
c'est avoir «des fixes». Une fille est une «hardelle», un tablier est
un «devantier», une nappe est un «doublier», une robe est un «dress»,
une poche est une «pouque», un tiroir est un «haleur», un chou est une
«caboche», une armoire est une «presse», un cercueil est un «coffre à
mort», les étrennes sont des «irvières», la chaussée est «la cauchie»,
un masque est un «visagier», les pilules sont des «boulets». Bientôt,
c'est «bien dupartant». La halle est peu garnie, la denrée est rare;
le poisson et les légumes sont «écarts». Plaider, bâtir, voyager, tenir
maison, avoir table ouverte, donner des fêtes, c'est _coûtageux_ (en
Belgique, et dans la Flandre française, _frayeux_). _Noble_ est un des
mots les plus usités dans ce français local. Toute chose réussie est
un «noble train». Une cuisinière rapporte du marché «un noble quartier
de veau». Un canard bien nourri «est un noble pirot». Une oie grasse
est «un noble picot». La langue judiciaire et légale a, elle aussi,
l'arrière-goût normand. Un dossier de procès, une requête, un projet
de loi, sont «logés au greffe». Un père qui marie sa fille ne lui doit
rien «pendant qu'elle est couverte de mari».

Aux termes de la coutume normande, une fille non mariée, qui est
grosse, désigne le père de son enfant dans la population. Elle le
choisit quelquefois un peu. Cela n'est pas sans quelque inconvénient.

Le français que parlent les anciens habitants de l'archipel n'est
peut-être pas tout à fait de leur faute.

Il y a une quinzaine d'années, plusieurs français arrivèrent à
Jersey, nous venons d'indiquer ce détail. (Disons-le en passant,
on ne comprenait pas bien pourquoi ils avaient quitté leur pays;
quelques habitants les appelaient _ces biaux révoltés_.) Un de ces
français reçut la visite d'un vieux professeur de langue française,
établi depuis longtemps, disait-il, dans le pays. C'était un alsacien,
accompagné de sa femme. Il montrait peu d'estime pour le français
normand qui est l'idiome de la Manche. En entrant il s'écria:--J'ai
pien te la beine à leur abrendre le vranzais. On barle ici badois.

--Comment badois?

--Oui, badois.

--Ah! patois?

--C'est ça, badois.

Le professeur continua ses plaintes sur le «badois» normand. Sa femme
lui ayant adressé la parole, il se tourna vers elle et lui dit:--Ne me
vaites bas ici de zènes gonchicales.




XV

ANTIQUITÉS ET ANTIQUAILLES. COUTUMES, LOIS ET MŒURS


Aujourd'hui, constatons-le, les îles normandes, qui possèdent chacune
leur collége et de nombreuses écoles, ont d'excellents professeurs, les
uns français, les autres guernesiais et jersiais.

Quant au patois, dénoncé par le professeur alsacien, c'est une vraie
langue, point méprisable du tout. Ce patois est un idiome complet,
très riche et très singulier. Il éclaire, de sa lueur obscure mais
profonde, les origines de la langue française. Ce patois a des savants
spéciaux, parmi lesquels il faut citer le traducteur de la bible en
guernesiais, M. Métivier, qui est à la langue celte-normande ce que
l'abbé Éliçagaray était à la langue hispano-basque.

Il y a dans l'île de Guernesey une chapelle à toit de pierre du
huitième siècle, et une statue gauloise du sixième, qui sert de
chambranle à une porte de cimetière; exemplaires probablement uniques.
Un autre exemplaire unique est un descendant de Rollon, très digne
gentleman, qui habite paisiblement l'archipel. Il consent à traiter de
cousine la reine Victoria.

La descendance paraît prouvée et n'a rien d'improbable.

Dans ces îles on tient à son blason. Nous avons entendu une M. faire ce
reproche aux D.: _Ils nous ont pris nos armoires pour les mettre sur
leurs tombeaux_.

Un paysan dit: Mes ancêtres.

Les fleurs de lys abondent. L'Angleterre prend volontiers les modes
que la France quitte. Peu de bourgeois situés entre cour et jardin se
privent d'une clôture fleurdelysée.

On est très chatouilleux sur les mésalliances. Dans je ne sais plus
laquelle des îles, à Aurigny, je crois, le fils d'une dynastie très
ancienne de marchands de vin s'étant mésallié avec la fille d'un
chapelier récent, l'indignation fut universelle, toute l'île blâma ce
fils, et une vénérable dame s'écria: _Est-ce là une coupe à faire boire
à des parents!_ La princesse palatine n'était pas plus tragiquement
exaspérée, quand elle reprochait à une de ses cousines, mariée au
prince de Tingry, de s'être «encanaillée d'un Montmorency».

A Guernesey donner le bras à une femme signifie fiançailles. Une
nouvelle mariée, les huit jours qui suivent sa noce, ne sort que pour
aller aux offices. Un peu de prison assaisonne la lune de miel. Une
certaine honte est d'ailleurs convenable. Le mariage exige si peu
de formalités qu'il peut être latent. Cahaigne, à Jersey, a entendu
cet échange de questions et de réponses entre une mère, vieille
femme, et sa fille, âgée de quarante ans:--Pourquoi n'épousez-vous
pas ce Stevens?--Vous voulez donc, ma mère, que je l'épouse deux
fois?--Comment cela?--Voilà quatre mois que nous sommes mariés.

A Guernesey, en octobre 1863, une fille a été condamnée à six semaines
de prison «pour avoir ennuyé son père».




XVI

SUITE DES PARTICULARITÉS


Les îles de la Manche n'ont encore que deux statues, l'une à Guernesey,
du «prince-consort»; l'autre à Jersey, qu'on appelle _le Roi Doré_;
on la nomme ainsi, ignorant quel personnage elle représente et ne
sachant pas qui elle immortalise. Elle est au centre de la grande place
de Saint-Hélier. Une statue anonyme, c'est toujours une statue, cela
flatte l'amour-propre d'une population, c'est probablement la gloire de
quelqu'un. Rien ne sort plus lentement de terre qu'une statue, et rien
ne pousse plus vite. Quand ce n'est pas le chêne, c'est le champignon.
Shakespeare attend toujours sa statue en Angleterre, Beccaria attend
toujours sa statue en Italie, mais il paraît que M. Dupin va avoir la
sienne en France. On aime à voir ces hommages publics rendus aux hommes
qui honorent un pays, comme à Londres, par exemple, où l'émotion,
l'admiration, le regret, et la foule en deuil ont été crescendo aux
trois enterrements de Wellington, de Palmerston, et du boxeur Tom
Sayers.

Jersey a un Mont-aux-Pendus, ce qui manque à Guernesey. Il y a soixante
ans on a pendu un homme à Jersey pour douze sous pris dans un tiroir;
il est vrai qu'à la même époque en Angleterre on pendait un enfant
de treize ans pour un vol de gâteaux et en France on guillotinait
Lesurques innocent. Beautés de la peine de mort.

Aujourd'hui Jersey, plus avancée que Londres, ne tolérerait plus le
gibet. La peine de mort y est tacitement abolie.

En prison on surveille fort les lectures. Un prisonnier n'a droit qu'à
la bible. En 1830, on permit à un français condamné à mort, nommé
Béasse, de lire, en attendant la potence, les tragédies de Voltaire.
Cette énormité ne serait plus tolérée aujourd'hui. Ce Béasse est
l'avant-dernier pendu de Guernesey. Tapner est, et sera, espérons-le,
le dernier.

Jusqu'en 1825, le bailli de Guernesey recevait pour traitement les
trente livres tournois qu'il avait au temps d'Édouard III; environ
cinquante francs. Aujourd'hui il a trois cents livres sterling. A
Jersey, la cour royale se nomme _la cohue_. Une femme qui fait un
procès s'appelle _l'actrice_. A Guernesey, on condamne les gens au
fouet; à Jersey, on met l'accusé dans une cage de fer. On rit des
reliques des saints, mais on vénère les vieilles bottes de Charles II.
Elles sont respectueusement conservées au manoir de Saint-Ouen. La dîme
est en vigueur. On rencontre en se promenant les magasins des dîmeurs.
Le jambage semble aboli, mais le poulage sévit. Celui qui écrit ces
lignes donne deux poules par an à la reine d'Angleterre.

L'impôt est un peu bizarrement assis sur la fortune totale, réelle ou
conjecturée, du contribuable. Ceci a l'inconvénient de ne point attirer
dans l'île les grands consommateurs. M. de Rothschild, s'il habitait à
Guernesey quelque joli cottage acheté une vingtaine de mille francs,
payerait quinze cent mille francs d'impôt par an. Ajoutons que, s'il
ne résidait que cinq mois de l'année, il ne payerait rien. C'est le
sixième mois qui est grave.

Climat, un printemps répandu. L'hiver, soit; l'été, sans doute; mais
sans excès; jamais de Sénégal, jamais de Sibérie. Les îles de la Manche
sont les îles d'Hyères de l'Angleterre. On y envoie les poitrines
délicates d'Albion. Telle paroisse de Guernesey, Saint-Martin, par
exemple, passe pour une petite Nice. Aucune Tempé, aucune Gémenos,
aucun Val-Suzon ne dépasse la vallée des Vaux à Jersey et la vallée
des Talbots à Guernesey. A ne voir que les versants méridionaux, rien
de plus vert, de plus tiède et de plus frais que cet archipel. La
high life y est possible. Ces petites îles ont leur grand monde. On
y parle français, nous venons de le rappeler, on dit dans la haute
société: _Elle a-z-une rose à son chapeau_. A cela près, conversations
charmantes.

Jersey admire le général Don; Guernesey admire le général Doyle. Ce
sont deux anciens gouverneurs du commencement de ce siècle. On trouve
à Jersey Don-street et à Guernesey Doyle-road. En outre, Guernesey a
bâti et dédié à son général une grande colonne qui domine la mer et
qu'on voit des Casquets, et Jersey a fait cadeau au sien d'un cromlech.
Ce cromlech avoisinait Saint-Hélier; il était sur la colline où est
aujourd'hui le fort Régent. Le général Don a accepté le cromlech, l'a
fait charrier bloc à bloc sur le rivage, l'a embarqué sur une frégate,
et l'a emporté. Ce monument était la merveille des îles de la Manche;
il était le seul cromlech circulaire de l'archipel; il avait vu les
cimmériens qui se souvenaient de Tubal-Caïn, de même que les esquimaux
se souviennent de Probisher; il avait vu les celtes dont le cerveau est
au cerveau actuel comme treize est à dix-huit; il avait vu ces étranges
donjons de bois dont on retrouve les carcasses dans les tumulus et
qui font hésiter l'esprit entre l'étymologie domgio de Du Cange et
l'étymologie _domi-junctæ_ de Barleycourt; il avait vu les casse-tête
de silex, et les haches druidiques; il avait vu le grand Teutatès
d'osier; il existait avant la muraille romaine, il contenait quatre
mille ans d'histoire; la nuit les matelots apercevaient de loin dans
les clairs de lune cette énorme couronne de roches droites sur la haute
falaise de Jersey. Aujourd'hui c'est un tas de pierres dans un coin
d'un Yorkshire quelconque.




XVII

COMPATIBILITÉ DES EXTRÊMES


L'aînesse existe, la dîme existe, la paroisse existe, le seigneur
existe, il y a le seigneur de fief et le seigneur de manoir; la clameur
de haro existe, «la cause en clameur de haro entre Nicolle, écuyer,
et Godfrey, seigneur de Mélèches, a été appelée devant les messieurs
de justice, après que la cour a été assise par la prière d'usage».
(Jersey, 1864.) La livre tournois existe, la saisine et la dessaisine
existent, le droit de commise existe, la mouvance existe, le retrait
lignager existe, le passé existe. On est messire. Il y a bailli. Il
y a sénéchal, il y a centeniers, vingteniers et douzeniers. Il y a
vingtaine à Saint-Sauveur et cueillette à Saint-Ouen. Il y a tous
les ans, pour le branchage des routes, chevauchée des connétables.
Le vicomte est en tête, «tenant à la main la perche royale». Il y a
l'heure canonique, qui est avant midi. Noël, Pâques, la Saint-Jean et
la Saint-Michel sont les échéances légales. On ne vend pas un immeuble,
on le baille. On entend de ces dialogues devant justice:--Prévôt,
est-ce le jour, le lieu et l'heure auxquels les plaids de la cour du
fief et seigneurie ont été publiés?--Oui.--Amen.--Amen. Le cas «du
manant niant que sa tenure soit dans les enclaves» est prévu. Il y a
les «casualités, trésors trouvés, noces, etc., dont le seigneur peut
profiter». Il y a «jouissance du seigneur par voie de garde jusqu'à
ce qu'il se présente partie capable». Il y a ajour et aveu, record
et double record; il y a chefs-plaids, affieffements, empossessions,
alleux, droits régaux.

Plein moyen âge, direz-vous; non, pleine liberté. Arrivez, vivez,
existez. Allez où vous voudrez, faites ce que vous voudrez, soyez qui
vous voudrez. Nul n'a droit de savoir votre nom. Avez-vous un Dieu à
vous? Prêchez-le. Avez-vous un drapeau à vous? Arborez-le. Où? Dans
la rue. Il est blanc? Soit. Il est bleu? Très bien. Il est rouge? Le
rouge est une couleur. Vous plaît-il de dénoncer le gouvernement?
Montez sur la borne, et parlez. Voulez-vous vous associer publiquement?
Associez-vous. Combien? Tant que vous voudrez. Quelle limite? Nulle
limite. Avez-vous envie d'assembler le peuple? Faites. En quel lieu?
Dans la place publique. J'attaquerai la royauté? Cela ne nous regarde
pas. Je veux afficher? Voilà les murailles. Pensez, parlez, écrivez,
imprimez, haranguez, c'est votre affaire.

Tout entendre et tout lire, d'un côté, cela implique, de l'autre, tout
dire et tout écrire. Donc franchise absolue de parole et de presse.
Est imprimeur qui veut, est apôtre qui veut, est pontife qui peut. Il
ne tient qu'à vous d'être pape. Vous n'avez pour cela qu'à inventer
une religion. Imaginez une nouvelle forme de Dieu dont vous vous ferez
le prophète. Personne n'a rien à y voir. Au besoin les policemen vous
aident. D'entrave point. Toute liberté; spectacle grandiose. On discute
la chose jugée. De même qu'on sermonne le prêtre, on juge le juge. Les
journaux impriment: «Hier la cour a rendu un arrêt inique.» L'erreur
judiciaire possible n'a droit, chose étonnante, à aucun respect. La
justice humaine est livrée aux contestations comme la révélation
céleste. L'indépendance individuelle irait difficilement plus loin.
Chacun est son propre souverain, non de par la loi, mais de par les
mœurs. Souveraineté si entière et si mêlée à la vie qu'on ne la sent,
pour ainsi dire, plus. Le droit est devenu respirable; il est incolore,
inaperçu et nécessaire comme l'air. En même temps, on est «loyal».
Ce sont des citoyens qui ont la vanité d'être sujets. Au total le
dix-neuvième siècle règne et gouverne. Il entre par toutes les fenêtres
de ce moyen âge resté debout. La vieille légalité normande est de part
en part traversée par la liberté. Cette masure est pleine de cette
lumière. Jamais anachronisme ne fut si peu réfractaire. L'histoire fait
gothique cet archipel, l'industrie et l'intelligence le font actuel. Il
échappe à l'immobilisation par le simple jeu des poumons du peuple. Ce
qui n'empêche pas qu'on ne soit seigneur de Mélèches. Une féodalité de
droit, une république de fait. Tel est le phénomène.

Cette liberté souffre une exception; une seule; nous l'avons indiquée
déjà. Il existe en Angleterre un tyran. Le tyran des anglais a le même
nom que le créancier de don Juan, il s'appelle Dimanche. L'Angleterre
est le peuple qui a dit: _time is money_; le tyran Dimanche réduit la
semaine active à six jours, c'est-à-dire prend aux anglais le septième
de leur capital. Et aucune résistance n'est possible. Le dimanche règne
par les mœurs, despotes bien autres que les lois. Le dimanche, ce roi
d'Angleterre, a pour prince de Galles le spleen. Il a le droit d'ennui.
Il ferme les ateliers, les laboratoires, les bibliothèques, les musées,
les théâtres, presque les jardins et les bois. Du reste, insistons-y,
le dimanche anglais opprime moins Jersey que Guernesey. A Guernesey,
une pauvre tavernière française verse un verre de bière à un promeneur;
c'est le dimanche, quinze jours de prison. Un proscrit, bottier, veut
travailler le dimanche afin de nourrir sa femme et ses enfants; il
ferme ses volets pour qu'on n'entende pas son marteau; si on l'entend,
amende. Un dimanche, un peintre, frais débarqué de Paris, s'arrête
sur un chemin pour dessiner un arbre, un centenier l'interpelle, lui
enjoint de cesser ce scandale, et, par clémence, veut bien ne point
le _loger au greffe_. Un barbier de Southampton rase un passant le
dimanche; il paye trois livres sterling au fisc. C'est tout simple,
Dieu s'étant reposé ce jour-là.

Heureux, du reste, le peuple qui est libre six jours sur sept. Dimanche
étant donné comme synonyme de servitude, nous connaissons des nations
dont la semaine a sept dimanches.

Tôt ou tard, ces dernières entraves tomberont. Sans doute l'esprit
d'orthodoxie est tenace. Sans doute le procès intenté à l'évêque
Colenso, par exemple, est grave. Pensez pourtant au chemin qu'a fait
l'Angleterre dans la liberté depuis le temps où Elliott était traduit
en cour d'assises pour avoir dit que le soleil était habité.

Il y a un automne pour la chute des préjugés. C'est l'heure du déclin
des monarchies. Cette heure est arrivée.

La civilisation de l'archipel normand est en marche et ne s'arrêtera
pas. Cette civilisation est autochthone, ce qui ne l'empêche point
d'être hospitalière et cosmopolite. Elle a reçu au dix-septième
siècle le contre-coup de la révolution anglaise et au dix-neuvième le
contre-coup de la révolution française. Elle a eu deux fois le profond
tremblement de l'indépendance.

Au surplus, tous les archipels sont des pays libres. Mystérieux travail
de la mer et du vent.




XVIII

ASILE


Ces îles, autrefois redoutables, se sont adoucies. Elles étaient
écueils, elles sont refuges. Ces lieux de détresse sont devenus
des points de sauvetage. Qui sort du désastre, émerge là. Tous les
naufragés y viennent, celui-ci des tempêtes, celui-là des révolutions.
Ces hommes, le marin et le proscrit, mouillés d'écumes diverses, se
sèchent ensemble à ce tiède soleil. Chateaubriand, jeune, pauvre,
obscur, sans patrie, s'est assis sur une pierre du vieux quai de
Guernesey. Une bonne femme lui a dit: _Que désirez-vous, mon ami?_
C'est une grande douceur pour le banni français, et presque un
apaisement mystérieux, de retrouver dans les Channel Islands cet
idiome qui est la civilisation même, ces accents de nos provinces,
ces cris de nos ports, ces refrains de nos rues et de nos campagnes.
_Reminiscitur Argos._ Louis XIV a jeté dans cette antique peuplade
normande un contingent utile de braves français parlant purement; la
révocation de l'édit de Nantes a ravitaillé dans les îles la langue
française. Les français hors de France vont volontiers faire leur temps
dans cet archipel de la Manche; ils promènent dans ces rochers leur
rêverie d'hommes qui attendent; ce choix s'explique par le charme d'y
retrouver l'idiome natal. Le marquis de Rivière, le même à qui Charles
X disait: _A propos, j'ai oublié de te dire que je t'avais fait duc_,
pleurait devant les pommiers de Jersey et préférait le Pier'road de
Saint-Hélier à l'Oxford street de Londres. C'est dans ce Pier'road que
logeait le duc d'Anville, qui était Rohan et La Rochefoucauld. Un jour,
M. d'Anville, qui avait un vieux basset de chasse, eut à consulter
pour sa santé un médecin de Saint-Hélier, qu'il trouva bon aussi pour
son chien. Il demanda au médecin jersiais une ordonnance pour son
basset. Le chien n'était pas même malade, et c'était une gaîté de grand
seigneur. Le docteur donna son avis. Le lendemain, le duc reçut du
docteur une note ainsi conçue:

«Deux consultations;

«1º Pour M. le duc, un louis.

«2º Pour son chien, dix louis.»

Ces îles ont été des lieux d'abri de la destinée; toutes les formes de
la fatalité les ont traversées, depuis Charles II sortant de Cromwell
jusqu'au duc de Berry, allant à Louvel. Il y a deux mille ans, César,
promis à Brutus, y était venu. A dater du dix-septième siècle, ces îles
ont été fraternelles au monde entier; l'hospitalité est leur gloire.
Elles ont l'impartialité de l'asile. Royalistes, elles accueillent la
république vaincue; huguenotes, elles admettent le catholicisme émigré.
Elles lui font même cette politesse, nous l'avons dit, de haïr autant
que lui Voltaire. Et comme, selon beaucoup de gens, et surtout selon
les religions d'état, haïr nos ennemis c'est la meilleure manière de
nous aimer, le catholicisme doit se trouver fort aimé dans les îles de
la Manche.

Pour le nouveau venu sorti d'un naufrage et faisant là un stage dans
la destinée inconnue, quelquefois l'accablement de ces solitudes est
profond, il y a du désespoir dans l'air; et tout à coup on y sent une
caresse, un souffle passe qui vous relève. Qu'est ce souffle? une note,
un mot, un soupir, rien. Ce rien suffit. Qui n'a senti en ce monde la
puissance de ceci: un rien!

Il y a dix ou douze ans, un français, débarqué depuis peu à Guernesey,
rôdait sur une des grèves de l'ouest, seul, triste, amer, songeant à
la patrie perdue. A Paris, on flâne; à Guernesey, on rôde. Cette île
lui apparaissait lugubre. La brume couvrait tout, la côte sonnait sous
la vague, la mer faisait sur les rochers d'immenses décharges d'écume,
le ciel était hostile et noir. On était pourtant au printemps; mais
le printemps de la mer a un nom farouche, il s'appelle équinoxe. Il
est plus volontiers ouragan que zéphyr, et l'on pourrait citer un jour
de mai où l'écume, sous ce souffle, a sauté vingt pieds au-dessus
de la pointe du mât de signal qui est sur la plus haute plate-forme
du château Cornet. Ce français avait le sentiment qu'il était en
Angleterre; il ne savait pas un mot d'anglais; il voyait un vieil
Union-jack, déchiré par le vent, flotter sur une tour ruinée au bout
d'un cap désert; deux ou trois chaumières étaient là; au loin tout
était sable, bruyère, lande, ajoncs épineux; quelques batteries
rasantes, à larges embrasures, montraient leurs angles; les pierres
taillées par l'homme avaient la même tristesse que les rochers maniés
par la mer; le français sentait poindre en lui cet épaississement du
deuil intérieur qui commence la nostalgie; il regardait, il écoutait;
pas un rayon; des cormorans en chasse, des nuages en fuite; partout sur
l'horizon une pesanteur de plomb; un vaste rideau livide tombant du
zénith; le spectre du spleen dans le linceul des tempêtes; rien nulle
part qui ressemblât à l'espérance, et rien qui ressemblât à la patrie;
le français songeait, de plus en plus assombri; tout à coup il releva
la tête; une voix sortait d'une des chaumières entr'ouvertes, une voix
claire, fraîche, délicate, une voix d'enfant, et cette voix chantait:

  La clef des champs, la clef des bois,
      La clef des amourettes!




XIX


Toutes les réminiscences de la France dans l'archipel ne sont pas
également gracieuses. Nous connaissons un passant qui, dans l'admirable
île de Serk, un dimanche, a entendu dans la cour d'une ferme ce couplet
d'un ancien cantique huguenot français, très solennellement chanté en
chœur par des voix religieuses ayant le grave accent calviniste:

  Tout le monde pue, pue, pue,
      Comme une charogne.
  Gniaq' gniaq' gniaq' mon doux Jésus
      Qui ait l'odeur bonne.

Il est mélancolique et presque douloureux de penser qu'on est mort
dans les Cévennes sur ces paroles-là. Ce couplet, d'un haut comique
involontaire, est tragique. On en rit; on en devrait pleurer. Sur ce
couplet, Bossuet, l'un des quarante de l'académie française, criait:
Tue! Tue!

Du reste, pour le fanatisme, hideux quand il persécute, auguste et
touchant quand il est persécuté, l'hymne extérieur n'est rien. Il a son
grand et sombre hymne intérieur qu'il chante mystérieusement en son âme
à travers toutes les paroles. Il pénètre de sublime même le grotesque,
et, quelles que soient la poésie et la prose de ses prêtres, il
transfigure cette prose et cette poésie par l'immense harmonie latente
de sa foi. Il corrige la difformité des formules par la grandeur des
épreuves acceptées et des supplices subis. Où la poésie manque, il met
la conscience. Le libretto du martyre peut être plat, qu'importe si le
martyre est magnanime.




XX

HOMO EDAX


Dans un temps donné la configuration d'une île change. Une île est une
construction de l'océan. La matière est éternelle, non l'aspect. Tout
sur la terre est perpétuellement pétri par la mort, même les monuments
extra-humains, même le granit. Tout se déforme, même l'informe. Les
édifices de la mer s'écroulent comme les autres.

La mer qui les a élevés, les renverse.

En quinze cents ans, seulement entre l'embouchure de l'Elbe et
l'embouchure du Rhin, sept îles sur vingt-trois ont sombré.
Cherchez-les au fond de la mer. C'est au treizième siècle que la mer
a fait le Zuyderzée; c'est au quinzième qu'elle a créé la baie de
Bier-Bosch en supprimant vingt-deux villages; c'est au seizième qu'elle
a improvisé le golfe de Dollart, en engloutissant Torum. Il y a cent
ans, devant le Bourgdault, aujourd'hui coupé à pic sur la falaise
normande, on voyait encore sous les vagues le clocher de l'ancien
Bourgdault submergé. A Ecré-Hou, on distingue, dit-on, parfois, à marée
basse, les arbres aujourd'hui sous-marins de la forêt druidique noyée
au huitième siècle. Jadis Guernesey adhérait à Herm, Herm à Serk, Serk
à Jersey et Jersey à la France. Entre la France et Jersey, un enfant
enjambait le détroit. On y jetait un fagot, quand l'évêque de Coutances
passait, pour que l'évêque ne se mouillât point les pieds.

La mer édifie et démolit; et l'homme aide la mer, non à bâtir, mais à
détruire.

De toutes les dents du temps, celle qui travaille le plus, c'est la
pioche de l'homme. L'homme est un rongeur. Tout sous lui se modifie et
s'altère, soit pour le mieux, soit pour le pire. Ici il défigure, là il
transfigure. La brèche de Roland n'est pas si fabuleuse qu'elle en a
l'air; l'entaille de l'homme est sur la nature. La balafre du travail
humain est visible sur l'œuvre divine. Il semble que l'homme soit
chargé d'une certaine quantité d'achèvement. Il approprie la création
à l'humanité. Telle est sa fonction. Il en a l'audace; on pourrait
presque dire, l'impiété. La collaboration est parfois offensante.
L'homme, ce vivant à brève échéance, ce perpétuel mourant, entreprend
l'infini. A tous les flux et reflux de la nature, à l'élément qui
veut communiquer avec l'élément, aux phénomènes ambiants, à la
vaste navigation des forces dans les profondeurs, l'homme signifie
son blocus. Il dit lui aussi son _tu n'iras pas plus loin_. Il a
sa convenance, et il faut que l'univers l'accepte. N'a-t-il pas
d'ailleurs un univers à lui? Il entend en faire ce que bon lui semble.
Un univers est une matière première. Le monde, œuvre de Dieu, est le
canevas de l'homme.

Tout borne l'homme, mais rien ne l'arrête. Il réplique à la limite par
l'enjambée. L'impossible est une frontière toujours reculante.

Une formation géologique qui a à sa base la boue du déluge et à son
sommet la neige éternelle est pour l'homme un mur comme un autre, il
la perce, et passe outre. Il coupe un isthme, fore un volcan, menuise
une falaise, évide un gisement, met un promontoire en petits morceaux.
Jadis il se donnait toute cette peine pour Xercès; aujourd'hui,
moins bête, il se la donne pour lui-même. Cette diminution de bêtise
s'appelle le progrès. L'homme travaille à sa maison, et sa maison
c'est la terre. Il dérange, déplace, supprime, abat, rase, mine,
sape, creuse, fouille, casse, pulvérise, efface cela, abolit ceci, et
reconstruit avec de la destruction. Rien ne le fait hésiter, nulle
masse, nul encombrement, nulle autorité de la matière splendide, nulle
majesté de la nature. Si les énormités de la création sont à sa portée,
il les bat en brèche. Ce côté de Dieu qui peut être ruiné le tente,
et il monte à l'assaut de l'immensité, le marteau à la main. L'avenir
verra peut-être mettre en démolition les Alpes. Globe, laisse faire ta
fourmi.

L'enfant, brisant son jouet, a l'air d'en chercher l'âme. L'homme aussi
semble chercher l'âme de la terre.

Pourtant, ne nous exagérons pas notre puissance, quoi que l'homme
fasse, les grandes lignes de la création persistent; la masse suprême
ne dépend point de l'homme. Il peut sur le détail, non sur l'ensemble.
Et il est bon que cela soit ainsi. Le Tout est providentiel. Les lois
passent au-dessus de nous. Ce que nous faisons ne va pas au delà de la
surface. L'homme habille ou déshabille la terre; un déboisement est un
vêtement qu'on ôte. Mais ralentir la rotation du globe sur son axe,
accélérer la course du globe dans son orbite, ajouter ou retrancher
une toise à l'étape de sept cent dix-huit mille lieues par jour que
fait la terre autour du soleil, modifier la précession des équinoxes,
supprimer une goutte de pluie, jamais! ce qui reste en haut reste en
haut. L'homme peut changer le climat, non la saison. Faites donc rouler
la lune ailleurs que dans l'écliptique!

Des rêveurs, quelques-uns illustres, ont rêvé la restitution du
printemps perpétuel à la terre. Les saisons extrêmes, été et hiver,
sont produites par l'excès d'inclinaison de l'axe de la terre sur le
plan de cette écliptique dont nous venons de parler. Pour supprimer
ces saisons, il suffirait de redresser cet axe. Rien de plus simple.
Plantez dans le pôle un pieu allant jusqu'au centre du globe,
attachez-y une chaîne, trouvez hors de la terre un champ de tirage,
ayez dix milliards d'attelages de dix milliards de chevaux chacun,
faites tirer, l'axe se redressera, et vous aurez votre printemps. On le
voit, pas grand'chose à faire.

Cherchons ailleurs l'éden. Le printemps est bon; la liberté et la
justice valent mieux. L'éden est moral et non matériel.

Être libres et justes, cela dépend de nous.

La sérénité est intérieure. C'est au dedans de nous qu'est notre
printemps perpétuel.




XXI

PUISSANCE DES CASSEURS DE PIERRES


Guernesey est une trinacrie. La reine des trinacries, c'est la Sicile.
La Sicile appartenait à Neptune, et chacun de ses trois angles était
dédié à l'une des pointes du trident. Les trois caps portaient trois
temples; l'un à Dextra, l'autre à Dubia, l'autre à Sinistra; Dextra
était la pointe des fleuves, Sinistra, la pointe des mers, Dubia, la
pointe des pluies. Quoi qu'en ait dit le pharaon Psamméthis, menaçant
Trasidée, roi d'Agrigente, de faire la Sicile «ronde comme un disque»,
ces trinacries échappent au remaniement de l'homme, et garderont leurs
trois promontoires jusqu'à ce que le déluge qui les a faits vienne les
défaire. La Sicile aura toujours son cap Pelore vers l'Italie, son cap
Pachynum vers la Grèce et son cap Lilybée vers l'Afrique; et Guernesey
aura toujours sa pointe de l'Ancresse au nord, sa pointe de Plainmont
au sud-ouest, et sa pointe de Jerbourg au sud-est.

A cela près, l'île de Guernesey est en pleine démolition. Ce granit
est bon, qui en veut? Toute la falaise est mise en adjudication. Les
habitants vendent l'île en détail. Le curieux rocher la Roque-au-Diable
a été dernièrement brocanté pour quelques livres sterling; la vaste
carrière de la Ville-Baudue épuisée, on passera à une autre.

Toute l'Angleterre demande de cette pierre. Rien que pour la digue
construite sur la Tamise, il en faudra deux cent mille tonnes. Les
personnes loyales qui tiennent à la solidité des statues royales ont
fort regretté que le piédestal du bronze Albert, qui est en granit de
Cheesering, n'ait pas été fait en bonne roche de Guernesey. Quoi qu'il
en soit, les côtes de Guernesey tombent sous la pioche. En quatre ans,
à Saint-Pierre-Port, sous les fenêtres des habitants de la Falue, une
montagne a disparu.

Et cela se fait en Amérique comme en Europe. A l'heure qu'il est,
Valparaiso est en train de vendre à l'enchère aux équarrisseurs les
collines magnifiques et vénérables qui l'avaient fait surnommer
_Vallée-Paradis_.

Les anciens guernesiais ne reconnaissent plus leur île. Ils seraient
tentés de dire: _on m'a changé mon lieu natal_. Wellington le disait de
Waterloo, qui était son lieu natal à lui. Ajoutez à cela que Guernesey,
qui jadis parlait français, parle aujourd'hui anglais; autre démolition.

Jusque vers 1805, Guernesey a été coupée en deux îles. Un fleuve de
mer la traversait de part en part, du mont Crevel de l'est au mont
Crevel de l'ouest. Ce bras de mer débouchait à l'occident vis-à-vis les
Fresquiers et les deux Sauts-Roquiers; il avait des baies entrant assez
avant dans les terres, une allait jusqu'à Salterns; on nommait ce bras
de mer la Braye du Valle. Saint-Sampson, au siècle dernier, était un
amarrage de barques des deux côtés d'une rue de l'océan. Rue étroite
et sinueuse. De même que les hollandais ont desséché le lac de Harlem
dont ils ont fait une plaine assez laide, les guernesiais ont comblé
la Braye du Valle, à cette heure prairie. De la rue ils ont fait un
cul-de-sac; ce cul-de-sac est le port de Saint-Sampson.




XXII

BONTÉ DU PEUPLE DE L'ARCHIPEL


Qui a vu l'archipel normand, l'aime; qui l'a habité, l'estime.

C'est là un noble petit peuple, grand par l'âme. Il a l'âme de la mer.
Ces hommes des îles de la Manche sont une race à part. Ils gardent
sur «la grande terre» on ne sait quelle suprématie, ils le prennent
de haut avec les anglais, disposés parfois à dédaigner «ces trois ou
quatre pots de fleurs dans cette pièce d'eau». Jersey et Guernesey
répliquent: _Nous sommes les normands, et c'est nous qui avons conquis
l'Angleterre_. On peut sourire, on peut admirer aussi.

Un jour viendra où Paris mettra ces îles à la mode et fera leur
fortune; elles le méritent. Une prospérité sans cesse croissante les
attend le jour où elles seront connues. Elles ont ce singulier attrait
de combiner un climat fait pour l'oisiveté avec une population faite
pour le travail. Cette églogue est un chantier. L'archipel normand
a moins de soleil que les Cyclades, mais plus de verdure; autant de
verdure que les Orcades, et plus de soleil. Il n'a pas le temple
d'Astypalée, mais il a les cromlechs; il n'a pas la grotte de Fingal,
mais il a Serk. Le moulin Huet vaut le Tréport; la grève d'Azette vaut
Trouville; Piémont vaut Étretat. Le pays est beau, le peuple est bon,
l'histoire est fière. Le côté sauvage est majestueux. L'archipel a un
apôtre, Hélier, un poëte, Robert Wace, un héros, Pierson. Plusieurs des
meilleurs généraux et des meilleurs amiraux de l'Angleterre sont nés
dans l'archipel. Ces pauvres pêcheurs sont dans l'occasion magnifiques;
dans les souscriptions pour les inondés de Lyon et les affamés de
Manchester, Jersey et Guernesey ont plus donné, proportion gardée, que
la France et l'Angleterre[2].

  [2]: Voici, en particulier, pour Guernesey et pour les inondés
  français de 1856, la proportion des sommes souscrites: la France a
  donné par tête d'habitant, _trente centimes_, l'Angleterre, _dix
  centimes_, Guernesey, _trente-huit centimes_.

Ces peuples ont gardé de leur vieille vie de contrebandiers un
goût hautain pour le risque et le danger. Ils vont partout. Ils
essaiment. L'archipel normand colonise aujourd'hui, comme jadis
l'archipel grec. C'est là une gloire. Il y a des jersiais et des
guernesiais en Australie, en Californie, à Ceylan. L'Amérique du
Nord a son New-Jersey, et son New-Guernesey, qui est dans l'Ohio.
Ces anglo-normands, quoique un peu ankylosés par les sectes, ont une
incorruptible aptitude au progrès. Toutes les superstitions, soit,
mais toute la raison aussi. Est-ce que la France n'a pas été brigande?
Est-ce que l'Angleterre n'a pas été anthropophage? Soyons modestes, et
pensons à nos ancêtres tatoués.

Où prospérait le banditisme, le commerce règne. Transformation superbe.
Œuvre des siècles, sans doute, mais des hommes aussi. Ce magnanime
exemple, c'est ce microscopique archipel qui le donne. Ces espèces
de petites nations-là font la preuve de la civilisation. Aimons-les,
et vénérons-les. Ces microcosmes reflètent en petit, dans toutes ses
phases, la grande formation humaine. Jersey, Guernesey, Aurigny;
anciens repaires, ateliers à présent. Anciens écueils, ports maintenant.

Pour l'observateur de cette série d'avatars qu'on appelle l'histoire,
pas de spectacle plus émouvant que de voir lentement et par degrés
monter et surgir au soleil de la civilisation ce peuple nocturne de la
mer. L'homme des ténèbres se retourne et fait face à l'aurore. Rien
n'est plus grand, rien n'est plus pathétique. Jadis forban, aujourd'hui
ouvrier; jadis sauvage, aujourd'hui citoyen; jadis loup, aujourd'hui
homme. A-t-il moins d'audace qu'autrefois? Non. Seulement cette audace
va à la lumière. Quelle splendide différence entre la navigation
actuelle, côtière, riveraine, marchande, honnête, fraternelle, et le
vieux dromon informe ayant pour devise: _Homo homini monstrum_! Le
barrage s'est fait pont. L'obstacle est devenu l'aide. Là où ce peuple
a été pirate, il est pilote. Et il est plus entreprenant et plus hardi
que jamais. Ce pays est resté le pays de l'aventure en devenant le
pays de la probité. Plus le point de départ a été infime, plus on est
attendri de l'ascension. La fiente du nid sur la coquille de l'œuf
fait admirer l'envergure de l'oiseau. C'est en bonne part qu'on pense
aujourd'hui à l'ancienne piraterie de l'archipel normand. En présence
de toutes ces voiles charmantes et sereines triomphalement guidées à
travers ces dédales de flots et d'écueils par le phare lenticulaire et
la light-house électrique, on songe, avec le bien-être de conscience
inhérent au progrès constaté, à ces vieux marins furtifs et farouches,
naviguant jadis, en des chaloupes sans boussole, sur les vagues noires
lividement éclairées de loin en loin, de promontoire en promontoire,
par ces antiques brasiers à frissons de flammes, que tourmentaient dans
des cages de fer les immenses vents des profondeurs.




LES TRAVAILLEURS DE LA MER

PREMIÈRE PARTIE

SIEUR CLUBIN


LIVRE PREMIER

DE QUOI SE COMPOSE UNE MAUVAISE RÉPUTATION


  [Illustration: DÉRUCHETTE.

  Dessiné par F. Flameng.      Gravé par A. Mongin.
      L. HÉBERT, ÉDITEUR      Imp. Wittmann.]


I

UN MOT ÉCRIT SUR UNE PAGE BLANCHE


La Christmas de 182. fut remarquable à Guernesey. Il neigea ce jour-là.
Dans les îles de la Manche, un hiver où il gèle à glace est mémorable,
et la neige fait événement.

Le matin de cette Christmas, la route qui longe la mer de
Saint-Pierre-Port au Valle était toute blanche. Il avait neigé depuis
minuit jusqu'à l'aube. Vers neuf heures, peu après le lever du soleil,
comme ce n'était pas encore le moment pour les anglicans d'aller à
l'église de Saint-Sampson et pour les wesleyens d'aller à la chapelle
Eldad, le chemin était à peu près désert. Dans tout le tronçon de
route qui sépare la première tour de la seconde tour, il n'y avait que
trois passants, un enfant, un homme et une femme. Ces trois passants,
marchant à distance les uns des autres, n'avaient visiblement aucun
lien entre eux. L'enfant, d'une huitaine d'années, s'était arrêté, et
regardait la neige avec curiosité. L'homme venait derrière la femme,
à une centaine de pas d'intervalle. Il allait comme elle du côté de
Saint-Sampson. L'homme, jeune encore, semblait quelque chose comme
un ouvrier ou un matelot. Il avait ses habits de tous les jours, une
vareuse de gros drap brun, et un pantalon à jambières goudronnées, ce
qui paraissait indiquer qu'en dépit de la fête il n'irait à aucune
chapelle. Ses épais souliers de cuir brut, aux semelles garnies de
gros clous, laissaient sur la neige une empreinte plus ressemblante
à une serrure de prison qu'à un pied d'homme. La passante, elle,
avait évidemment déjà sa toilette d'église; elle portait une large
mante ouatée de soie noire à faille, sous laquelle elle était fort
coquettement ajustée d'une robe de popeline d'Irlande à bandes
alternées blanches et roses, et, si elle n'eût eu des bas rouges, on
eût pu la prendre pour une parisienne. Elle allait devant elle avec une
vivacité libre et légère, et, à cette marche qui n'a encore rien porté
de la vie, on devinait une jeune fille. Elle avait cette grâce fugitive
de l'allure qui marque la plus délicate des transitions, l'adolescence,
les deux crépuscules mêlés, le commencement d'une femme dans la fin
d'un enfant. L'homme ne la remarquait pas.

Tout à coup, près d'un bouquet de chênes verts qui est à l'angle
d'un courtil, au lieu dit les Basses-Maisons, elle se retourna, et
ce mouvement fit que l'homme la regarda. Elle s'arrêta, parut le
considérer un moment, puis se baissa, et l'homme crut voir qu'elle
écrivait avec son doigt quelque chose sur la neige. Elle se redressa,
se remit en marche, doubla le pas, se retourna encore, cette fois en
riant, et disparut à gauche du chemin, dans le sentier bordé de haies
qui mène au château de Lierre. L'homme, quand elle se retourna pour la
seconde fois, reconnut Déruchette, une ravissante fille du pays.

Il n'éprouva aucun besoin de se hâter, et, quelques instants après,
il se trouva près du bouquet de chênes à l'angle du courtil. Il ne
songeait déjà plus à la passante disparue, et il est probable que si,
en cette minute-là, quelque marsouin eût sauté dans la mer ou quelque
rouge-gorge dans les buissons, cet homme eût passé son chemin, l'œil
fixé sur le rouge-gorge ou le marsouin. Le hasard fit qu'il avait les
paupières baissées, son regard tomba machinalement sur l'endroit où la
jeune fille s'était arrêtée. Deux petits pieds s'y étaient imprimés, et
à côté il lut ce mot tracé par elle dans la neige: _Gilliatt_.

Ce mot était son nom.

Il s'appelait Gilliatt.

Il resta longtemps immobile, regardant ce nom, ces petits pieds, cette
neige, puis continua sa route, pensif.




II

LE BU DE LA RUE


Gilliatt habitait la paroisse de Saint-Sampson. Il n'y était pas aimé.
Il y avait des raisons pour cela.

D'abord il avait pour logis une maison «visionnée». Il arrive
quelquefois, à Jersey ou à Guernesey, qu'à la campagne, à la ville
même, passant dans quelque coin désert ou dans une rue pleine
d'habitants, vous rencontrez une maison dont l'entrée est barricadée;
le houx obstrue la porte; on ne sait quels hideux emplâtres de planches
clouées bouchent les fenêtres du rez-de-chaussée; les fenêtres des
étages supérieurs sont à la fois fermées et ouvertes, tous les châssis
sont verrouillés, mais tous les carreaux sont cassés. S'il y a un
beyle, une cour, l'herbe y pousse, le parapet d'enceinte s'écroule;
s'il y a un jardin, il est ortie, ronce et ciguë, et l'on peut y épier
les insectes rares. Les cheminées se crevassent, le toit s'effondre; ce
qu'on voit du dedans des chambres est démantelé; le bois est pourri,
la pierre est moisie. Il y a aux murs du papier qui se décolle.
Vous pouvez y étudier les vieilles modes du papier, les griffons de
l'empire, les draperies en croissant du directoire, les balustres et
les cippes de Louis XVI. L'épaississement des toiles pleines de mouches
indique la paix profonde des araignées. Quelquefois on aperçoit un pot
cassé sur une planche. C'est là une maison «visionnée». Le diable y
vient la nuit.

La maison comme l'homme peut devenir cadavre. Il suffit qu'une
superstition la tue. Alors elle est terrible. Ces maisons mortes ne
sont point rares dans les îles de la Manche.

Les populations campagnardes et maritimes ne sont pas tranquilles
à l'endroit du diable. Celles de la Manche, archipel anglais et
littoral français, ont sur lui des notions très précises. Le diable
a des envoyés par toute la terre. Il est certain que Belphégor est
ambassadeur de l'enfer en France, Hutgin en Italie, Bélial en Turquie,
Thamuz en Espagne, Martinet en Suisse, et Mammon en Angleterre. Satan
est un empereur comme un autre. Satan César. Sa maison est très bien
montée; Dagon est grand panetier; Succor Bénoth est chef des eunuques;
Asmodée, banquier des jeux; Kobal, directeur du théâtre, et Verdelet,
grand maître des cérémonies; Nybbas est bouffon. Wiérus, homme savant,
bon strygologue et démonographe bien renseigné, appelle Nybbas «le
grand parodiste».

Les pêcheurs normands de la Manche ont bien des précautions à prendre
quand ils sont en mer, à cause des illusions que le diable fait.
On a longtemps cru que saint Maclou habitait le gros rocher carré
Ortach, qui est au large entre Aurigny et les Casquets, et beaucoup
de vieux matelots d'autrefois affirmaient l'y avoir très souvent vu
de loin, assis et lisant dans un livre. Aussi les marins de passage
faisaient-ils force génuflexions devant le rocher Ortach jusqu'au
jour où la fable s'est dissipée et a fait place à la vérité. On a
découvert et l'on sait aujourd'hui que ce qui habite le rocher Ortach,
ce n'est pas un saint, mais un diable. Ce diable, un nommé Jochmus,
avait eu la malice de se faire passer pendant plusieurs siècles pour
saint Maclou. Au reste l'église elle-même tombe dans ces méprises. Les
diables Raguhel, Oribel et Tobiel ont été saints jusqu'en 745 où le
pape Zacharie, les ayant flairés, les mit dehors. Pour faire de ces
expulsions, qui sont certes très utiles, il faut beaucoup se connaître
en diables.

Les anciens du pays racontent, mais ces faits-là appartiennent au
passé, que la population catholique de l'archipel normand a été
autrefois, bien malgré elle, plus en communication encore avec le
démon que la population huguenote. Pourquoi? nous l'ignorons. Ce qui
est certain, c'est que cette minorité fut jadis fort ennuyée par le
diable. Il avait pris les catholiques en affection, et cherchait à
les fréquenter, ce qui donnerait à croire que le diable est plutôt
catholique que protestant. Une de ses plus insupportables familiarités,
c'était de faire des visites nocturnes aux lits conjugaux catholiques,
au moment où le mari était endormi tout à fait, et la femme à
moitié. De là des méprises. Patouillet pensait que Voltaire était né
de cette façon. Cela n'a rien d'invraisemblable. Ce cas du reste est
parfaitement connu et décrit dans les formulaires d'exorcismes, sous
la rubrique: _De erroribus nocturnis et de semine diabolorum_. Il a
particulièrement sévi à Saint-Hélier vers la fin du siècle dernier,
probablement en punition des crimes de la révolution. Les conséquences
des excès révolutionnaires sont incalculables. Quoi qu'il en soit,
cette survenue possible du démon, la nuit, quand on n'y voit pas clair,
quand on dort, embarrassait beaucoup de femmes orthodoxes. Donner
naissance à un Voltaire n'a rien d'agréable. Une d'elles, inquiète,
consulta son confesseur sur le moyen d'éclaircir à temps ce quiproquo.
Le confesseur répondit:--Pour vous assurer si vous avez affaire au
diable ou à votre mari, tâtez le front; si vous trouvez des cornes,
vous serez sûre...--De quoi? demanda la femme.

La maison qu'habitait Gilliatt avait été visionnée et ne l'était plus.
Elle n'en était que plus suspecte. Personne n'ignore que lorsqu'un
sorcier s'installe dans un logis hanté, le diable juge le logis
suffisamment tenu, et fait au sorcier la politesse de n'y plus venir, à
moins d'être appelé, comme le médecin.

Cette maison se nommait le Bû de la Rue. Elle était située à la
pointe d'une langue de terre ou plutôt de rocher qui faisait un petit
mouillage à part dans la crique de Houmet-Paradis. Il y a là une eau
profonde. Cette maison était toute seule sur cette pointe presque hors
de l'île, avec juste assez de terre pour un petit jardin. Les hautes
marées noyaient quelquefois le jardin. Entre le port de Saint-Sampson
et la crique de Houmet-Paradis, il y a la grosse colline que surmonte
le bloc de tours et de lierre appelé le château du Valle ou de
l'Archange, en sorte que de Saint-Sampson on ne voyait pas le Bû de la
Rue.

Rien n'est moins rare qu'un sorcier à Guernesey. Ils exercent leur
profession dans certaines paroisses, et le dix-neuvième siècle n'y
fait rien. Ils ont des pratiques véritablement criminelles. Ils font
bouillir de l'or. Ils cueillent des herbes à minuit. Ils regardent de
travers les bestiaux des gens. On les consulte; ils se font apporter
dans des bouteilles de «l'eau des malades», et on les entend dire à
demi-voix: _L'eau paraît bien triste_. L'un d'eux un jour, en mars
1856, a constaté dans «l'eau» d'un malade sept diables. Ils sont
redoutés et redoutables. Un d'eux a récemment ensorcelé un boulanger
«ainsi que son four». Un autre a la scélératesse de cacheter et sceller
avec le plus grand soin des enveloppes «où il n'y a rien dedans». Un
autre va jusqu'à avoir dans sa maison sur une planche trois bouteilles
étiquetées B. Ces faits monstrueux sont constatés. Quelques sorciers
sont complaisants, et, pour deux ou trois guinées, prennent vos
maladies. Alors ils se roulent sur leur lit en poussant des cris.
Pendant qu'ils se tordent, vous dites: Tiens, je n'ai plus rien.
D'autres vous guérissent de tous les maux en vous nouant un mouchoir
autour du corps. Moyen si simple qu'on s'étonne que personne ne s'en
soit encore avisé. Au siècle dernier la cour royale de Guernesey les
mettait sur un tas de fagots, et les brûlait vifs. De nos jours elle
les condamne à huit semaines de prison, quatre semaines au pain et à
l'eau, et quatre semaines au secret, alternant. _Amant alterna catenæ._

Le dernier brûlement de sorciers à Guernesey a eu lieu en 1747. La
ville avait utilisé pour cela une de ses places, le carrefour du
Bordage. Le carrefour du Bordage a vu brûler onze sorciers, de 1565 à
1700. En général ces coupables avouaient. On les aidait à l'aveu au
moyen de la torture. Le carrefour du Bordage a rendu d'autres services
à la société et à la religion. On y a brûlé les hérétiques. Sous Marie
Tudor, on y brûla, entre autres huguenots, une mère et ses deux filles;
cette mère s'appelait Perrotine Massy. Une des filles était grosse.
Elle accoucha dans la braise du bûcher. La chronique dit: «Son ventre
éclata.» Il sortit de ce ventre un enfant vivant; le nouveau-né roula
hors de la fournaise; un nommé House le ramassa. Le bailli Hélier
Gosselin, bon catholique, fit rejeter l'enfant dans le feu.




III

«POUR TA FEMME, QUAND TU TE MARIERAS»


Revenons à Gilliatt.

On contait dans le pays qu'une femme, qui avait avec elle un petit
enfant, était venue vers la fin de la révolution habiter Guernesey.
Elle était anglaise, à moins qu'elle ne fût française. Elle avait un
nom quelconque dont la prononciation guernesiaise et l'orthographe
paysanne avaient fait Gilliatt. Elle vivait seule avec cet enfant qui
était pour elle, selon les uns un neveu, selon les autres un fils,
selon les autres un petit-fils, selon les autres rien du tout. Elle
avait un peu d'argent, de quoi vivre pauvrement. Elle avait acheté
une pièce de pré à la Sergentée, et une jaonnière à la Roque-Crespel,
près de Rocquaine. La maison du Bû de la Rue était, à cette époque,
visionnée. Depuis plus de trente ans, on ne l'habitait plus. Elle
tombait en ruine. Le jardin, trop visité par la mer, ne pouvait rien
produire. Outre les bruits nocturnes et les lueurs, cette maison avait
cela de particulièrement effrayant que, si on y laissait le soir sur
la cheminée une pelote de laine, des aiguilles et une pleine assiettée
de soupe, on trouvait le lendemain matin la soupe mangée, l'assiette
vide et une paire de mitaines tricotée. On offrait cette masure à
vendre avec le démon qui était dedans pour quelques livres sterling.
Cette femme l'acheta, évidemment tentée par le diable. Ou par le bon
marché.

Elle fit plus que l'acheter, elle s'y logea, elle et son enfant; et,
à partir de ce moment, la maison s'apaisa. _Cette maison a ce qu'elle
veut_, dirent les gens du pays. Le visionnement cessa. On n'y entendit
plus de cris au point du jour. Il n'y eut plus d'autre lumière que le
suif allumé le soir par la bonne femme. Chandelle de sorcière vaut
torche du diable. Cette explication satisfit le public.

Cette femme tirait parti des quelques vergées de terre qu'elle avait.
Elle avait une bonne vache à beurre jaune. Elle récoltait des mouzettes
blanches, des caboches et des pommes de terre Golden Drops. Elle
vendait, tout comme une autre, «des panais par le tonneau, des oignons
par le cent, et des fèves par le dénerel». Elle n'allait pas au marché,
mais faisait vendre sa récolte par Guilbert Falliot, aux Abreuveurs
Saint-Sampson. Le registre de Falliot constate qu'il vendit pour elle
une fois jusqu'à douze boisseaux de _patates dites trois mois, des plus
temprunes_.

La maison avait été chétivement réparée, assez pour y vivre. Il ne
pleuvait dans les chambres que par les très gros temps. Elle se
composait d'un rez-de-chaussée et d'un grenier. Le rez-de-chaussée
était partagé en trois salles, deux où l'on couchait, une où l'on
mangeait. On montait au grenier par une échelle. La femme faisait la
cuisine et montrait à lire à l'enfant. Elle n'allait point aux églises;
ce qui fit que, tout bien considéré, on la déclara française. N'aller
«à aucune place», c'est grave.

En somme, c'étaient des gens que rien ne prouvait.

Française, il est probable qu'elle l'était. Les volcans lancent des
pierres et les révolutions des hommes. Des familles sont ainsi envoyées
à de grandes distances, des destinées sont dépaysées, des groupes
sont dispersés et s'émiettent; des gens tombent des nues, ceux-ci en
Allemagne, ceux-là en Angleterre, ceux-là en Amérique. Ils étonnent les
naturels du pays. D'où viennent ces inconnus? C'est ce vésuve qui fume
là-bas qui les a expectorés. On donne des noms à ces aérolithes, à ces
individus expulsés et perdus, à ces éliminés du sort; on les appelle
émigrés, réfugiés, aventuriers. S'ils restent, on les tolère; s'ils
s'en vont, on est content. Quelquefois ce sont des êtres absolument
inoffensifs, étrangers, les femmes du moins, aux événements qui les ont
chassés, n'ayant ni haine ni colère, projectiles sans le vouloir, très
étonnés. Ils reprennent racine comme ils peuvent. Ils ne faisaient rien
à personne et ne comprennent pas ce qui leur est arrivé. J'ai vu une
pauvre touffe d'herbe lancée éperdument en l'air par une explosion de
mine. La révolution française, plus que toute autre explosion, a eu de
ces jets lointains.

La femme qu'à Guernesey on appelait _la Gilliatt_ était peut-être cette
touffe d'herbe-là.

La femme vieillit, l'enfant grandit. Ils vivaient seuls, et évités. Ils
se suffisaient. Louve et louveteau se pourlèchent. Ceci est encore une
des formules que leur appliqua la bienveillance environnante. L'enfant
devint un adolescent, l'adolescent devint un homme, et alors, les
vieilles écorces de la vie devant toujours tomber, la mère mourut. Elle
lui laissa le pré de la Sergentée, la jaonnière de la Roque-Crespel, la
maison du Bû de la Rue, plus, dit l'inventaire officiel, «cent guinées
d'or dans le pied d'une cauche», c'est-à-dire dans le pied d'un bas.
La maison était suffisamment meublée de deux coffres de chêne, de deux
lits, de six chaises et d'une table, avec ce qu'il faut d'ustensiles.
Sur une planche il y avait quelques livres, et, dans un coin, une malle
pas du tout mystérieuse qui dut être ouverte pour l'inventaire. Cette
malle était en cuir fauve à arabesques de clous de cuivre et d'étoiles
d'étain, et contenait un trousseau de femme neuf et complet en belle
toile de fil de Dunkerque, chemises et jupes, plus des robes de soie en
pièce, avec un papier où on lisait ceci écrit de la main de la morte:
_Pour ta femme, quand tu te marieras_.

Cette mort fut pour le survivant un accablement. Il était sauvage,
il devint farouche. Le désert s'acheva autour de lui. Ce n'était que
l'isolement, ce fut le vide. Tant qu'on est deux, la vie est possible.
Seul, il semble qu'on ne pourra plus la traîner. On renonce à tirer.
C'est la première forme du désespoir. Plus tard on comprend que le
devoir est une série d'acceptations. On regarde la mort, on regarde la
vie, et l'on consent. Mais c'est un consentement qui saigne.

Gilliatt étant jeune, sa plaie se cicatrisa. A cet âge, les chairs du
cœur reprennent. Sa tristesse, effacée peu à peu, se mêla autour de lui
à la nature, y devint une sorte de charme, l'attira vers les choses et
loin des hommes, et amalgama de plus en plus cette âme à la solitude.




IV

IMPOPULARITÉ


Gilliatt, nous l'avons dit, n'était pas aimé dans la paroisse. Rien de
plus naturel que cette antipathie. Les motifs abondaient. D'abord, on
vient de l'expliquer, la maison qu'il habitait. Ensuite, son origine.
Qu'est-ce que c'était que cette femme? et pourquoi cet enfant? Les
gens du pays n'aiment pas qu'il y ait des énigmes sur les étrangers.
Ensuite, son vêtement qui était d'un ouvrier, tandis qu'il avait,
quoique pas riche, de quoi vivre sans rien faire. Ensuite, son jardin,
qu'il réussissait à cultiver et d'où il tirait des pommes de terre
malgré les coups d'équinoxe. Ensuite, de gros livres qu'il avait sur
une planche, et où il lisait.

D'autres raisons encore.

D'où vient qu'il vivait solitaire? Le Bû de la Rue était une sorte de
lazaret, on tenait Gilliatt en quarantaine; c'est pourquoi il était
tout simple qu'on s'étonnât de son isolement, et qu'on le rendît
responsable de la solitude qu'on faisait autour de lui.

Il n'allait jamais à la chapelle. Il sortait souvent la nuit. Il
parlait aux sorciers. Une fois on l'avait vu assis dans l'herbe d'un
air étonné. Il hantait le dolmen de l'Ancresse et les pierres fées
qui sont dans la campagne çà et là. On croyait être sûr de l'avoir vu
saluer poliment la Roque qui Chante. Il achetait tous les oiseaux qu'on
lui apportait et les mettait en liberté. Il était honnête aux personnes
bourgeoises dans les rues de Saint-Sampson, mais faisait volontiers un
détour pour n'y point passer. Il pêchait souvent, et revenait toujours
avec du poisson. Il travaillait à son jardin le dimanche. Il avait un
bug-pipe, acheté par lui à des soldats écossais de passage à Guernesey,
et dont il jouait dans les rochers au bord de la mer, à la nuit
tombante. Il faisait des gestes comme un semeur. Que voulez-vous qu'un
pays devienne avec un homme comme cela?

Quant aux livres, qui venaient de la femme morte, et où il lisait,
ils étaient inquiétants. Le révérend Jaquemin Hérode, recteur de
Saint-Sampson, quand il était entré dans la maison pour l'enterrement
de la femme, avait lu au dos de ces livres les titres que voici:
_Dictionnaire de Rosier_, _Candide_, par Voltaire, _Avis au peuple
sur sa santé_, par Tissot. Un gentilhomme français, émigré, retiré à
Saint-Sampson, avait dit: _Ce doit être le Tissot qui a porté la tête
de la princesse de Lamballe_.

Le révérend avait remarqué sur un de ces livres ce titre véritablement
bourru et menaçant: _De Rhubarbaro_.

Disons-le pourtant, l'ouvrage étant, comme le titre l'indique, écrit en
latin, il était douteux que Gilliatt, qui ne savait pas le latin, lût
ce livre.

Mais ce sont précisément les livres qu'un homme ne lit pas qui
l'accusent le plus. L'inquisition d'Espagne a jugé ce point et l'a mis
hors de doute.

Du reste ce n'était autre chose que le traité du docteur Tilingius _sur
la Rhubarbe_, publié en Allemagne en 1679.

On n'était pas sûr que Gilliatt ne fît pas des charmes, des philtres et
des «bouilleries». Il avait des fioles.

Pourquoi allait-il se promener le soir, et quelquefois jusqu'à minuit,
dans les falaises? évidemment pour causer avec les mauvaises gens qui
sont la nuit au bord de la mer dans de la fumée.

Une fois il avait aidé la sorcière de Torteval à désembourber son
chariot. Une vieille, nommée Moutonne Gahy.

A un recensement qui s'était fait dans l'île, interrogé sur sa
profession, il avait répondu:--_Pêcheur, quand il y a du poisson
à prendre._--Mettez-vous à la place des gens, on n'aime pas ces
réponses-là.

La pauvreté et la richesse sont de comparaison. Gilliatt avait des
champs et une maison, et, comparé à ceux qui n'ont rien du tout, il
n'était pas pauvre. Un jour, pour l'éprouver, et peut-être aussi pour
lui faire une avance, car il y a des femmes qui épouseraient le diable
riche, une fille dit à Gilliatt: Quand donc prendrez-vous femme? Il
répondit: _Je prendrai femme quand la Roque qui Chante prendra homme_.

Cette Roque qui Chante est une grande pierre plantée droite dans un
courtil proche monsieur Lemézurier de Fry. Cette pierre est fort à
surveiller. On ne sait ce qu'elle fait là. On y entend chanter un coq
qu'on ne voit pas, chose extrêmement désagréable. Ensuite il est avéré
qu'elle a été mise dans ce courtil par les sarregousets, qui sont la
même chose que les sins.

La nuit, quand il tonne, si l'on voit des hommes voler dans le rouge
des nuées et dans le tremblement de l'air, ce sont les sarregousets.
Une femme, qui demeure au Grand-Mielles, les connaît. Un soir qu'il
y avait des sarregousets dans un carrefour, cette femme cria à un
charretier qui ne savait quelle route prendre: _Demandez-leur votre
chemin; c'est des gens bien faisants, c'est des gens bien civils
à deviser au monde_. Il y a gros à parier que cette femme est une
sorcière.

Le judicieux et savant roi Jacques Ier faisait bouillir toutes vives
les femmes de cette espèce, goûtait le bouillon, et, au goût du
bouillon, disait: _C'était une sorcière_, ou _Ce n'en était pas une_.

Il est à regretter que les rois d'aujourd'hui n'aient plus de ces
talents-là, qui faisaient comprendre l'utilité de l'institution.

Gilliatt, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie.
Dans un orage, à minuit, Gilliatt étant en mer seul dans une barque du
côté de la Sommeilleuse, on l'entendit demander:

--Y a-t-il du rang pour passer?

Une voix cria du haut des roches:

--Voire! hardi!

A qui parlait-il, si ce n'est à quelqu'un qui lui répondait? Ceci nous
semble une preuve.

Dans une autre soirée d'orage, si noire qu'on ne voyait rien, tout
près de la Catiau-Roque, qui est une double rangée de roches où les
sorciers, les chèvres et les faces vont danser le vendredi, on crut
être certain de reconnaître la voix de Gilliatt mêlée à l'épouvantable
conversation que voici:

--Comment se porte Vésin Brovard? (C'était un maçon qui était tombé
d'un toit.)

--Il guarit.

--Ver dia! il a chu de plus haut que ce grand pau[3]. C'est ravissant
qu'il ne se soit rien rompu.

  [3] _Pau_, poteau.

--Les gens eurent beau temps au varech la semaine passée.

--Plus qu'ogny[4].

  [4] _Ogny_, aujourd'hui.

--Voire! il n'y aura pas hardi de poisson au marché.

--Il vente trop dur.

--Ils ne sauraient mettre leurs rets bas.

--Comment va la Catherine?

--Elle est de charme.

«La Catherine» était évidemment une sarregousette.

Gilliatt, selon toute apparence, faisait œuvre de nuit. Du moins,
personne n'en doutait.

On le voyait quelquefois, avec une cruche qu'il avait, verser de l'eau
à terre. Or l'eau qu'on jette à terre trace la forme des diables.

Il existe sur la route de Saint-Sampson, vis-à-vis le martello numéro
I, trois pierres arrangées en escalier. Elles ont porté sur leur
plate-forme, vide aujourd'hui, une croix, à moins qu'elles n'aient
porté un gibet. Ces pierres sont très malignes.

Des gens fort prud'hommes et des personnes absolument croyables
affirmaient avoir vu, près de ces pierres, Gilliatt causer avec un
crapaud. Or il n'y a pas de crapauds à Guernesey; Guernesey a toutes
les couleuvres, et Jersey a tous les crapauds. Ce crapaud avait dû
venir de Jersey à la nage pour parler à Gilliatt. La conversation était
amicale.

Ces faits demeurèrent constatés; et la preuve, c'est que les trois
pierres sont encore là. Les gens qui douteraient peuvent les aller
voir; et même, à peu de distance, il y a une maison au coin de laquelle
on lit cette enseigne: _Marchand en bétail mort et vivant, vieux
cordages, fer, os et chiques; est prompt dans son paiement
et dans son attention_.

Il faudrait être de mauvaise foi pour contester la présence de ces
pierres et l'existence de cette maison. Tout cela nuisait à Gilliatt.

Les ignorants seuls ignorent que le plus grand danger des mers de la
Manche, c'est le Roi des Auxcriniers. Pas de personnage marin plus
redoutable. Qui l'a vu fait naufrage entre une Saint-Michel et l'autre.
Il est petit, étant nain, et il est sourd, étant roi. Il sait les
noms de tous ceux qui sont morts dans la mer et l'endroit où ils
sont. Il connaît à fond le cimetière océan. Une tête massive en bas
et étroite en haut, un corps trapu, un ventre visqueux et difforme,
des nodosités sur le crâne, de courtes jambes, de longs bras, pour
pieds des nageoires, pour mains des griffes, un large visage vert, tel
est ce roi. Ses griffes sont palmées et ses nageoires sont onglées.
Qu'on imagine un poisson qui est un spectre, et qui a une figure
d'homme. Pour en finir avec lui, il faudrait l'exorciser, ou le pêcher.
En attendant, il est sinistre. Rien n'est moins rassurant que de
l'apercevoir. On entrevoit, au-dessus des lames et des houles, derrière
les épaisseurs de la brume, un linéament qui est un être; un front bas,
un nez camard, des oreilles plates, une bouche démesurée où il manque
des dents, un rictus glauque, des sourcils en chevrons, et de gros yeux
gais. Il est rouge quand l'éclair est livide, et blafard quand l'éclair
est pourpre. Il a une barbe ruisselante et rigide qui s'étale, coupée
carrément, sur une membrane en forme de pèlerine, laquelle est ornée de
quatorze coquilles, sept par devant et sept par derrière. Ces coquilles
sont extraordinaires pour ceux qui se connaissent en coquilles. Le
Roi des Auxcriniers n'est visible que dans la mer violente. Il est le
baladin lugubre de la tempête. On voit sa forme s'ébaucher dans le
brouillard, dans la rafale, dans la pluie. Son nombril est hideux. Une
carapace de squames lui cache les côtes, comme ferait un gilet. Il se
dresse debout au haut de ces vagues roulées qui jaillissent sous la
pression des souffles et se tordent comme les copeaux sortant du rabot
du menuisier. Il se tient tout entier hors de l'écume, et, s'il y a à
l'horizon des navires en détresse, blême dans l'ombre, la face éclairée
de la lueur d'un vague sourire, l'air fou et terrible, il danse.
C'est là une vilaine rencontre. A l'époque où Gilliatt était une des
préoccupations de Saint-Sampson, les dernières personnes qui avaient
vu le Roi des Auxcriniers déclaraient qu'il n'avait plus à sa pèlerine
que treize coquilles. Treize; il n'en était que plus dangereux. Mais
qu'était devenue la quatorzième? L'avait-il donnée à quelqu'un? Et à
qui l'avait-il donnée? Nul ne pouvait le dire, et l'on se bornait à
conjecturer. Ce qui est certain, c'est que M. Lubin-Mabier, du lieu les
Godaines, homme ayant de la surface, propriétaire taxé à quatrevingts
quartiers, était prêt à jurer sous serment qu'il avait vu une fois dans
les mains de Gilliatt une coquille très singulière.

Il n'était point rare d'entendre de ces dialogues entre deux paysans:

--N'est-ce pas, mon voisin, que j'ai là un beau bœuf?

--Bouffi, mon voisin.

--Tiens, c'est vrai tout de même.

--Il est meilleur en suif qu'il n'est en viande.

--Ver dia!

--Êtes-vous certain que Gilliatt ne l'a point regardé?

Gilliatt s'arrêtait au bord des champs près des laboureurs et au bord
des jardins près des jardiniers, et il lui arrivait de leur dire des
paroles mystérieuses:

--Quand le mors du diable fleurit, moissonnez le seigle d'hiver.

(Parenthèse: le mors du diable, c'est la scabieuse.)

--Le frêne se feuille, il ne gèlera plus.

--Solstice d'été, chardon en fleur.

--S'il ne pleut pas en juin, les blés prendront le blanc. Craignez la
nielle.

--Le merisier fait ses grappes, méfiez-vous de la pleine lune.

--Si le temps, le sixième jour de la lune, se comporte comme le
quatrième ou comme le cinquième jour, il se comportera de même, neuf
fois sur douze dans le premier cas, et onze fois sur douze dans le
second, pendant toute la lune.

--Ayez l'œil sur les voisins en procès avec vous. Prenez garde aux
malices. Un cochon à qui on fait boire du lait chaud, crève. Une vache
à qui on frotte les dents avec du poireau, ne mange plus.

--L'éperlan fraye, gare les fièvres.

--La grenouille se montre, semez les melons.

--L'hépathique fleurit, semez l'orge.

--Le tilleul fleurit, fauchez les prés.

--L'ypréau fleurit, ouvrez les bâches.

--Le tabac fleurit, fermez les serres.

Et, chose terrible, si l'on suivait ses conseils, on s'en trouvait bien.

Une nuit de juin qu'il joua du bug-pipe dans la dune, du côté de la
Demie de Fontenelle, la pêche aux maquereaux manqua.

Un soir, à la marée basse, sur la grève en face de sa maison du Bû de
la Rue, une charrette chargée de varech versa. Il eut probablement peur
d'être traduit en justice, car il se donna beaucoup de peine pour aider
à relever la charrette, et il la rechargea lui-même.

Une petite fille du voisinage ayant des poux, il était allé à
Saint-Pierre-Port, était revenu avec un onguent, et en avait frotté
l'enfant; et Gilliatt lui avait ôté ses poux, ce qui prouve que
Gilliatt les lui avait donnés.

Tout le monde sait qu'il y a un charme pour donner des poux aux
personnes.

Gilliatt passait pour regarder les puits, ce qui est dangereux quand
le regard est mauvais; et le fait est qu'un jour aux Arculons, près
Saint-Pierre-Port, l'eau d'un puits devint malsaine. La bonne femme à
qui était le puits dit à Gilliatt: Voyez donc cette eau. Et elle lui
en montra un plein verre. Gilliatt avoua.--L'eau est épaisse, dit-il;
c'est vrai. La bonne femme, qui se méfiait, lui dit: Guérissez-moi-la
donc. Gilliatt lui fit des questions:--si elle avait une étable?--si
l'étable avait un égout?--si le ruisseau de l'égout ne passait pas
tout près du puits?--La bonne femme répondit oui, Gilliatt entra dans
l'étable, travailla à l'égout, détourna le ruisseau, et l'eau du puits
redevint bonne. On pensa dans le pays ce qu'on voulut. Un puits n'est
pas mauvais, et ensuite bon, sans motif; on ne trouva point la maladie
de ce puits naturelle, et il est difficile de ne pas croire en effet
que Gilliatt avait jeté un sort à cette eau.

Une fois qu'il était allé à Jersey, on remarqua qu'il s'était logé à
Saint-Clément, rue des Alleurs. Les alleurs, ce sont les revenants.

Dans les villages, on recueille des indices sur un homme; on rapproche
ces indices; le total fait une réputation.

Il arriva que Gilliatt fut surpris saignant du nez. Ceci parut grave.
Un patron de barque, fort voyageur, qui avait presque fait le tour du
monde, affirma que chez les tungouses tous les sorciers saignent du
nez. Quand on voit un homme saigner du nez, on sait à quoi s'en tenir.
Toutefois les gens raisonnables firent remarquer que ce qui caractérise
les sorciers en Tungousie peut ne point les caractériser au même degré
à Guernesey.

Aux environs d'une Saint-Michel, on le vit s'arrêter dans un pré des
courtils des Huriaux, bordant la grande route des Videclins. Il siffla
dans le pré, et un moment après il y vint un corbeau, et un moment
après il y vint une pie. Le fait fut attesté par un homme notable, qui
depuis a été douzenier dans la Douzaine autorisée à faire un nouveau
livre de Perchage du fief le Roi.

Au Hamel, dans la vingtaine de l'Épine, il y avait des vieilles femmes
qui disaient être sûres d'avoir entendu un matin, à la piperette du
jour, des hirondelles appeler Gilliatt.

Ajoutez qu'il n'était pas bon.

Un jour, un pauvre homme battait un âne. L'âne n'avançait pas. Le
pauvre homme lui donna quelques coups de sabot dans le ventre, et
l'âne tomba. Gilliatt accourut pour relever l'âne, l'âne était mort.
Gilliatt souffleta le pauvre homme.

Un autre jour, voyant un garçon descendre d'un arbre avec une couvée de
petits épluque-pommiers nouveau-nés, presque sans plumes et tout nus,
Gilliatt prit cette couvée à ce garçon, et poussa la méchanceté jusqu'à
la reporter dans l'arbre.

Des passants lui en firent des reproches, il se borna à montrer le père
et la mère épluque-pommiers qui criaient au-dessus de l'arbre et qui
revenaient à leur couvée. Il avait un faible pour les oiseaux. C'est un
signe auquel on reconnaît généralement les magiciens.

Les enfants ont pour joie de dénicher les nids de goëlands et de mauves
dans les falaises. Ils en rapportent des quantités d'œufs bleus,
jaunes et verts avec lesquels on fait des rosaces sur les devantures
des cheminées. Comme les falaises sont à pic, quelquefois le pied leur
glisse, ils tombent, et se tuent. Rien n'est joli comme les paravents
décorés d'œufs d'oiseaux de mer. Gilliatt ne savait qu'inventer
pour faire le mal. Il grimpait, au péril de sa propre vie, dans les
escarpements des roches marines, et y accrochait des bottes de foin
avec de vieux chapeaux et toutes sortes d'épouvantails, afin d'empêcher
les oiseaux d'y nicher, et, par conséquent, les enfants d'y aller.

C'est pourquoi Gilliatt était à peu près haï dans le pays. On le serait
à moins.




V

AUTRES COTÉS LOUCHES DE GILLIATT


L'opinion n'était pas bien fixée sur le compte de Gilliatt.

Généralement on le croyait marcou, quelques-uns allaient jusqu'à le
croire cambion. Le cambion est le fils qu'une femme a du diable.

Quand une femme a d'un homme sept enfants mâles consécutifs, le
septième est marcou. Mais il ne faut pas qu'une fille gâte la série des
garçons.

Le marcou a une fleur de lys naturelle empreinte sur une partie
quelconque du corps, ce qui fait qu'il guérit les écrouelles aussi bien
que les rois de France. Il y a des marcous en France un peu partout,
particulièrement dans l'Orléanais. Chaque village du Gâtinais a son
marcou. Il suffit, pour guérir les malades, que le marcou souffle sur
leurs plaies ou leur fasse toucher sa fleur de lys. La chose réussit
surtout dans la nuit du vendredi saint. Il y a une dizaine d'années,
le marcou d'Ormes en Gâtinais, surnommé le Beau Marcou et consulté
de toute la Beauce, était un tonnelier appelé Foulon, qui avait
cheval et voiture. On dut, pour empêcher ses miracles, faire jouer la
gendarmerie. Il avait la fleur de lys sous le sein gauche. D'autres
marcous l'ont ailleurs.

Il y a des marcous à Jersey, à Aurigny et à Guernesey. Cela tient sans
doute aux droits que la France a sur le duché de Normandie. Autrement,
à quoi bon la fleur de lys?

Il y a aussi dans les îles de la Manche des scrofuleux; ce qui rend les
marcous nécessaires.

Quelques personnes s'étant trouvées présentes un jour que Gilliatt se
baignait dans la mer avaient cru lui voir la fleur de lys. Questionné
là-dessus, il s'était, pour toute réponse, mis à rire. Car il riait
comme les autres hommes, quelquefois. Depuis ce temps-là, on ne le
voyait plus se baigner; il ne se baignait que dans des lieux périlleux
et solitaires. Probablement la nuit, au clair de lune; chose, on en
conviendra, suspecte.

Ceux qui s'obstinaient à le croire cambion, c'est-à-dire fils du
diable, se trompaient évidemment. Ils auraient dû savoir qu'il n'y
a guère de cambions qu'en Allemagne. Mais le Valle et Saint-Sampson
étaient, il y a cinquante ans, des pays d'ignorance.

Croire, à Guernesey, quelqu'un fils du diable, il y a visiblement là de
l'exagération.

Gilliatt, par cela même qu'il inquiétait, était consulté. Les paysans
venaient, avec peur, lui parler de leurs maladies. Cette peur-là
contient de la confiance; et, dans la campagne, plus le médecin est
suspect, plus le remède est sûr. Gilliatt avait des médicaments à lui,
qu'il tenait de la vieille femme morte; il en faisait part à qui les
lui demandait, et ne voulait pas recevoir d'argent. Il guérissait les
panaris avec des applications d'herbes; la liqueur d'une de ses fioles
coupait la fièvre; le chimiste de Saint-Sampson, que nous appellerions
pharmacien en France, pensait que c'était probablement une décoction
de quinquina. Les moins bienveillants convenaient que Gilliatt était
assez bon diable pour les malades quand il s'agissait de ses remèdes
ordinaires; mais, comme marcou, il ne voulait rien entendre; si un
scrofuleux lui demandait à toucher sa fleur de lys, pour toute réponse
il lui fermait sa porte au nez; faire des miracles était une chose à
laquelle il se refusait obstinément, ce qui est ridicule à un sorcier.
Ne soyez pas sorcier; mais, si vous l'êtes, faites votre métier.

Il y avait une ou deux exceptions à l'antipathie universelle. Sieur
Landoys, du Clos-Landès, était clerc greffier de la paroisse de
Saint-Pierre-Port, chargé des écritures et gardien du registre des
naissances, mariages et décès. Ce greffier Landoys tirait vanité de
descendre du trésorier de Bretagne Pierre Landais, pendu en 1485.
Un jour sieur Landoys poussa son bain trop avant dans la mer, et
faillit se noyer. Gilliatt se jeta à l'eau, faillit se noyer lui
aussi, et sauva Landoys. A partir de ce jour, Landoys ne dit plus de
mal de Gilliatt. A ceux qui s'en étonnaient, il répondait: _Pourquoi
voulez-vous que je déteste un homme qui ne m'a rien fait, et qui m'a
rendu service?_ Le clerc greffier en vint même à prendre Gilliatt en
une certaine amitié. Ce clerc greffier était un homme sans préjugés.
Il ne croyait pas aux sorciers. Il riait de ceux qui ont peur des
revenants. Quant à lui, il avait un bateau, il pêchait dans ses heures
de loisir pour s'amuser, et il n'avait jamais rien vu d'extraordinaire,
si ce n'est une fois au clair de lune une femme blanche qui sautait sur
l'eau, et encore il n'en était pas bien sûr. Moutonne Gahy, la sorcière
de Torteval, lui avait donné un petit sac qu'on s'attache sous la
cravate et qui protége contre les esprits; il se moquait de ce sac, et
ne savait ce qu'il contenait; pourtant il le portait, se sentant plus
en sûreté quand il avait cette chose au cou.

Quelques personnes hardies se risquaient, à la suite du sieur Landoys,
à constater en Gilliatt certaines circonstances atténuantes, quelques
apparences de qualités, sa sobriété, son abstinence de gin et de tabac,
et l'on en venait parfois jusqu'à faire de lui ce bel éloge: _Il ne
boit, ne fume, ne chique, ni ne snuffe_.

Mais être sobre, ce n'est une qualité que lorsqu'on en a d'autres.

L'aversion publique était sur Gilliatt.

Quoi qu'il en fût, comme marcou, Gilliatt pouvait rendre des services.
Un certain vendredi saint, à minuit, jour et heure usités pour ces
sortes de cures, tous les scrofuleux de l'île, d'inspiration ou par
rendez-vous pris entre eux, vinrent en foule au Bû de la Rue, à mains
jointes, et avec des plaies pitoyables, demander à Gilliatt de les
guérir. Il refusa. On reconnut là sa méchanceté.




VI

LA PANSE


Tel était Gilliatt.

Les filles le trouvaient laid.

Il n'était pas laid. Il était beau peut-être. Il avait dans le profil
quelque chose d'un barbare antique. Au repos, il ressemblait à un
dace de la colonne trajane. Son oreille était petite, délicate, sans
lambeau, et d'une admirable forme acoustique. Il avait entre les deux
yeux cette fière ride verticale de l'homme hardi et persévérant.
Les deux coins de sa bouche tombaient, ce qui est amer; son front
était d'une courbe noble et sereine; sa prunelle franche regardait
bien, quoique troublée par ce clignement que donne aux pêcheurs la
réverbération des vagues. Son rire était puéril et charmant. Pas de
plus pur ivoire que ses dents. Mais le hâle l'avait fait presque nègre.
On ne se mêle pas impunément à l'océan, à la tempête et à la nuit; à
trente ans, il en paraissait quarante-cinq. Il avait le sombre masque
du vent et de la mer.

On l'avait surnommé Gilliatt le Malin.

Une fable de l'Inde dit: Un jour Brahmâ demanda à la Force: Qui est
plus fort que toi? Elle répondit: L'Adresse. Un proverbe chinois
dit: Que ne pourrait le lion, s'il était singe! Gilliatt n'était ni
lion, ni singe; mais les choses qu'il faisait venaient à l'appui du
proverbe chinois et de la fable indoue. De taille ordinaire et de
force ordinaire, il trouvait moyen, tant sa dextérité était inventive
et puissante, de soulever des fardeaux de géant et d'accomplir des
prodiges d'athlète.

Il y avait en lui du gymnaste; il se servait indifféremment de sa main
droite et de sa main gauche.

Il ne chassait pas, mais il pêchait. Il épargnait les oiseaux, non les
poissons. Malheur aux muets! Il était nageur excellent.

La solitude fait des gens à talents ou des idiots. Gilliatt s'offrait
sous ces deux aspects. Par moments on lui voyait «l'air étonné» dont
nous avons parlé, et on l'eût pris pour une brute. Dans d'autres
instants, il avait on ne sait quel regard profond. L'antique Chaldée a
eu de ces hommes-là; à de certaines heures, l'opacité du pâtre devenait
transparente et laissait voir le mage.

En somme, ce n'était qu'un pauvre homme sachant lire et écrire. Il est
probable qu'il était sur la limite qui sépare le songeur du penseur.
Le penseur veut, le songeur subit. La solitude s'ajoute aux simples,
et les complique d'une certaine façon. Ils se pénètrent à leur insu
d'horreur sacrée. L'ombre où était l'esprit de Gilliatt se composait,
en quantité presque égale, de deux éléments obscurs tous deux, mais
bien différents: en lui, l'ignorance, infirmité; hors de lui, le
mystère, immensité.

A force de grimper dans les rochers, d'escalader les escarpements,
d'aller et de venir dans l'archipel par tous les temps, de manœuvrer la
première embarcation venue, de se risquer jour et nuit dans les passes
les plus difficiles, il était devenu, sans en tirer parti du reste, et
pour sa fantaisie et son plaisir, un homme de mer surprenant.

Il était pilote né. Le vrai pilote est le marin qui navigue sur le fond
plus encore que sur la surface. La vague est un problème extérieur,
continuellement compliqué par la configuration sous-marine des lieux
où le navire fait route. Il semblait, à voir Gilliatt voguer sur les
bas-fonds et à travers les récifs de l'archipel normand, qu'il eût
sous la voûte du crâne une carte du fond de la mer. Il savait tout et
bravait tout.

Il connaissait les balises mieux que les cormorans qui s'y perchent.
Les différences imperceptibles qui distinguent l'une de l'autre les
quatre balises poteaux du Creux, d'Alligande, des Trémies et de la
Sardrette étaient parfaitement nettes et claires pour lui, même dans
le brouillard. Il n'hésitait ni sur le pieu à pomme ovale d'Anfré, ni
sur le triple fer de lance de la Rousse, ni sur la boule blanche de la
Corbette, ni sur la boule noire de Longue-Pierre, et il n'était pas à
craindre qu'il confondît la croix de Goubeau avec l'épée plantée en
terre de la Platte, ni la balise marteau des Barbées avec la balise
queue d'aronde du Moulinet.

Sa rare science de marin éclata singulièrement un jour qu'il y eut à
Guernesey une de ces sortes de joutes marines qu'on nomme régates.
La question était celle-ci: être seul dans une embarcation à quatre
voiles, la conduire de Saint-Sampson à l'île de Herm qui est à une
lieue, et la ramener de Herm à Saint-Sampson. Manœuvrer seul un
bateau à quatre voiles, il n'est pas de pêcheur qui ne fasse cela, et
la difficulté ne semble pas grande, mais voici ce qui l'aggravait.
Premièrement, l'embarcation elle-même, laquelle était une de ces larges
et fortes chaloupes ventrues d'autrefois, à la mode de Rotterdam, que
les marins du siècle dernier appelaient des _panses hollandaises_. On
rencontre encore quelquefois en mer cet ancien gabarit de Hollande,
joufflu et plat, et ayant à bâbord et à tribord deux ailes qui
s'abattent, tantôt l'une, tantôt l'autre, selon le vent, et remplacent
la quille. Deuxièmement, le retour de Herm; retour qui se compliquait
d'un lourd lest de pierres. On allait vide, mais on revenait chargé.
Le prix de la joute était la chaloupe. Elle était d'avance donnée au
vainqueur. Cette panse avait servi de bateau-pilote; le pilote qui
l'avait montée et conduite pendant vingt ans était le plus robuste
des marins de la Manche; à sa mort on n'avait trouvé personne pour
gouverner la panse, et l'on s'était décidé à en faire le prix d'une
régate. La panse, quoique non pontée, avait des qualités, et pouvait
tenter un manœuvrier. Elle était mâtée en avant, ce qui augmentait la
puissance de traction de la voilure. Autre avantage, le mât ne gênait
point le chargement. C'était une coque solide; pesante, mais vaste, et
tenant bien le large; une vraie barque commère. Il y eut empressement
à se la disputer; la joute était rude, mais le prix était beau. Sept
ou huit pêcheurs, les plus vigoureux de l'île, se présentèrent. Ils
essayèrent tour à tour; pas un ne put aller jusqu'à Herm. Le dernier
qui lutta était connu pour avoir franchi à la rame par un gros temps
le redoutable étranglement de mer qui est entre Serk et Brecq-Hou.
Ruisselant de sueur, il ramena la panse et dit: C'est impossible. Alors
Gilliatt entra dans la barque, empoigna d'abord l'aviron, ensuite la
grande écoute, et poussa au large. Puis, sans bitter l'écoute, ce qui
eût été une imprudence, et sans la lâcher, ce qui le maintenait maître
de la grande voile, laissant l'écoute rouler sur l'estrop au gré du
vent sans dériver, il saisit de la main gauche la barre. En trois
quarts d'heure, il fut à Herm. Trois heures après, quoiqu'un fort vent
du sud se fût élevé et eût pris la rade en travers, la panse, montée
par Gilliatt, rentrait à Saint-Sampson avec le chargement de pierres.
Il avait, par luxe et bravade, ajouté au chargement le petit canon
de bronze de Herm, que les gens de l'île tiraient tous les ans le 5
novembre en réjouissance de la mort de Guy Fawkes.

Guy Fawkes, disons-le en passant, est mort il y a deux cent soixante
ans; c'est là une longue joie.

Gilliatt, ainsi surchargé et surmené, quoiqu'il eût de trop le canon de
Guy Fawkes dans sa barque et le vent du sud dans sa voile, ramena, on
pourrait dire rapporta, la panse à Saint-Sampson.

Ce que voyant, mess Lethierry s'écria: Voilà un matelot hardi!

Et il tendit la main à Gilliatt.

Nous reparlerons de mess Lethierry.

La panse fut adjugée à Gilliatt.

Cette aventure ne nuisit pas à son surnom de Malin.

Quelques personnes déclarèrent que la chose n'avait rien d'étonnant,
attendu que Gilliatt avait caché dans le bateau une branche de mélier
sauvage. Mais cela ne put être prouvé.

A partir de ce jour, Gilliatt n'eut plus d'autre embarcation que la
panse. C'est dans cette lourde barque qu'il allait à la pêche. Il
l'amarrait dans le très bon petit mouillage qu'il avait pour lui tout
seul sous le mur même de sa maison du Bû de la Rue. A la tombée de
la nuit, il jetait ses filets sur son dos, traversait son jardin,
enjambait le parapet de pierres sèches, dégringolait d'un rocher à
l'autre, et sautait dans la panse. De là au large.

Il pêchait beaucoup de poisson, mais on affirmait que la branche de
mélier était toujours attachée à son bateau. Le mélier, c'est le
néflier. Personne n'avait vu cette branche, mais tout le monde y
croyait.

Le poisson qu'il avait de trop, il ne le vendait pas, il le donnait.

Les pauvres recevaient son poisson, mais lui en voulaient pourtant, à
cause de cette branche de mélier. Cela ne se fait pas. On ne doit point
tricher la mer.

Il était pêcheur, mais il n'était pas que cela. Il avait, d'instinct
et pour se distraire, appris trois ou quatre métiers. Il était
menuisier, ferron, charron, calfat, et même un peu mécanicien. Personne
ne raccommodait une roue comme lui. Il fabriquait dans un genre à lui
tous ses engins de pêche. Il avait dans un coin du Bû de la Rue une
petite forge et une enclume, et, la panse n'ayant qu'une ancre, il lui
en avait fait, lui-même et lui seul, une seconde. Cette ancre était
excellente; l'organeau avait la force voulue, et Gilliatt, sans que
personne le lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit
avoir le jouail pour empêcher l'ancre de cabaner.

Il avait patiemment remplacé tous les clous du bordage de la panse par
des gournables, ce qui rendait les trous de rouille impossibles.

De cette manière il avait beaucoup augmenté les bonnes qualités de
mer de la panse. Il en profitait pour s'en aller de temps en temps
passer un mois ou deux dans quelque îlot solitaire comme Chousey ou les
Casquets. On disait: Tiens, Gilliatt n'est plus là. Cela ne faisait de
peine à personne.




VII

A MAISON VISIONNÉE HABITANT VISIONNAIRE


Gilliatt était l'homme du songe. De là ses audaces, de là aussi ses
timidités. Il avait ses idées à lui.

Peut-être y avait-il en Gilliatt de l'halluciné et de l'illuminé.
L'hallucination hante tout aussi bien un paysan comme Martin qu'un
roi comme Henri IV. L'Inconnu fait parfois à l'esprit de l'homme
des surprises. Une brusque déchirure de l'ombre laisse tout à coup
voir l'invisible, puis se referme. Ces visions sont quelquefois
transfiguratrices; elles font d'un chamelier Mahomet et d'une chevrière
Jeanne d'Arc. La solitude dégage une certaine quantité d'égarement
sublime. C'est la fumée du buisson ardent. Il en résulte un mystérieux
tremblement d'idées qui dilate le docteur en voyant et le poëte en
prophète; il en résulte Horeb, le Cédron, Ombos, les ivresses du
laurier de Castalie mâché, les révélations du mois Busion; il en
résulte Péleïa à Dodone, Phémonoë à Delphes, Trophonius à Lébadée,
Ezéchiel sur le Kébar, Jérôme dans la Thébaïde. Le plus souvent
l'état visionnaire accable l'homme, et le stupéfie. L'abrutissement
sacré existe. Le fakir a pour fardeau sa vision comme le crétin son
goître. Luther parlant aux diables dans le grenier de Wittemberg,
Pascal masquant l'enfer avec le paravent de son cabinet, l'obi nègre
dialoguant avec le dieu Bossum à face blanche, c'est le même phénomène,
diversement porté par les cerveaux qu'il traverse, selon leur force
et leur dimension. Luther et Pascal sont et restent grands; l'obi est
imbécile.

Gilliatt n'était ni si haut, ni si bas. C'était un pensif. Rien de plus.

Il voyait la nature un peu étrangement.

De ce qu'il lui était arrivé plusieurs fois de trouver dans de l'eau
de mer parfaitement limpide d'assez gros animaux inattendus, de formes
diverses, de l'espèce méduse, qui, hors de l'eau, ressemblaient à du
cristal mou, et qui, rejetés dans l'eau, s'y confondaient avec leur
milieu, par l'identité de diaphanéité et de couleur, au point d'y
disparaître, il concluait que, puisque des transparences vivantes
habitaient l'eau, d'autres transparences, également vivantes, pouvaient
bien habiter l'air. Les oiseaux ne sont pas les habitants de l'air;
ils en sont les amphibies. Gilliatt ne croyait pas à l'air désert. Il
disait: Puisque la mer est remplie, pourquoi l'atmosphère serait-elle
vide? Des créatures couleur d'air s'effaceraient dans la lumière et
échapperaient à notre regard; qui nous prouve qu'il n'y en a pas?
L'analogie indique que l'air doit avoir ses poissons comme la mer a
les siens; ces poissons de l'air seraient diaphanes, bienfait de la
prévoyance créatrice pour nous comme pour eux; laissant passer le jour
à travers leur forme et ne faisant point d'ombre et n'ayant pas de
silhouette, ils resteraient ignorés de nous, et nous n'en pourrions
rien saisir. Gilliatt imaginait que si l'on pouvait mettre la terre à
sec d'atmosphère, et que si l'on pêchait l'air comme on pêche un étang,
on y trouverait une foule d'êtres surprenants. Et, ajoutait-il dans sa
rêverie, bien des choses s'expliqueraient.

La rêverie, qui est la pensée à l'état de nébuleuse, confine au
sommeil, et s'en préoccupe comme de sa frontière. L'air habité par des
transparences vivantes, ce serait le commencement de l'inconnu; mais
au delà s'offre la vaste ouverture du possible. Là d'autres êtres, là
d'autres faits. Aucun surnaturalisme; mais la continuation occulte
de la nature infinie. Gilliatt, dans ce désœuvrement laborieux qui
était son existence, était un bizarre observateur. Il allait jusqu'à
observer le sommeil. Le sommeil est en contact avec le possible, que
nous nommons aussi l'invraisemblable. Le monde nocturne est un monde.
La nuit, en tant que nuit, est un univers. L'organisme matériel humain,
sur lequel pèse une colonne atmosphérique de quinze lieues de haut, est
fatigué le soir, il tombe de lassitude, il se couche, il se repose; les
yeux de chair se ferment; alors dans cette tête assoupie, moins inerte
qu'on ne croit, d'autres yeux s'ouvrent; l'Inconnu apparaît. Les choses
sombres du monde ignoré deviennent voisines de l'homme, soit qu'il y
ait communication véritable, soit que les lointains de l'abîme aient
un grossissement visionnaire; il semble que les vivants indistincts
de l'espace viennent nous regarder et qu'ils aient une curiosité de
nous, les vivants terrestres; une création fantôme monte ou descend
vers nous et nous côtoie dans un crépuscule; devant notre contemplation
spectrale, une vie autre que la nôtre s'agrége et se désagrége,
composée de nous-mêmes et d'autre chose; et le dormeur, pas tout à fait
voyant, pas tout à fait inconscient, entrevoit ces animalités étranges,
ces végétations extraordinaires, ces lividités terribles ou souriantes,
ces larves, ces masques, ces figures, ces hydres, ces confusions,
ce clair de lune sans lune, ces obscures décompositions du prodige,
ces croissances et ces décroissances dans une épaisseur trouble, ces
flottaisons de formes dans les ténèbres, tout ce mystère que nous
appelons le songe et qui n'est autre chose que l'approche d'une réalité
invisible. Le rêve est l'aquarium de la nuit.

Ainsi songeait Gilliatt.




VIII

LA CHAISE GILD-HOLM-'UR


Ce serait vainement qu'on chercherait aujourd'hui, dans l'anse du
Houmet, la maison de Gilliatt, son jardin, et la crique où il abritait
la panse. Le Bû de la Rue n'existe plus. La petite presqu'île qui
portait cette maison est tombée sous le pic des démolisseurs de
falaises et a été chargée, charretée à charretée, sur les navires des
brocanteurs de rochers et des marchands de granit. Elle est devenue
quai, église et palais, dans la capitale. Toute cette crête d'écueils
est depuis longtemps partie pour Londres.

Ces allongements de rochers dans la mer, avec leurs crevasses et leurs
dentelures, sont de vraies petites chaînes de montagnes; on a, en les
voyant, l'impression qu'aurait un géant regardant les Cordillères.
L'idiome local les appelle Banques. Ces banques ont des figures
diverses. Les unes ressemblent à une épine dorsale, chaque rocher est
une vertèbre; les autres à une arête de poisson; les autres à un
crocodile qui boit.

A l'extrémité de la banque du Bû de la Rue, il y avait une grande roche
que les pêcheurs du Houmet appelaient la Corne de la Bête. Cette roche,
sorte de pyramide, ressemblait, quoique moins élevée, au pinacle de
Jersey. A marée haute, le flot la séparait de la banque, et la Corne
était isolée. A marée basse, on y arrivait par un isthme de roches
praticables. La curiosité de ce rocher, c'était, du côté de la mer,
une sorte de chaise naturelle creusée par la vague et polie par la
pluie. Cette chaise était traître. On y était insensiblement amené
par la beauté de la vue; on s'y arrêtait «pour l'amour du prospect»,
comme on dit à Guernesey; quelque chose vous retenait; il y a un
charme dans les grands horizons. Cette chaise s'offrait; elle faisait
une sorte de niche dans la façade à pic du rocher; grimper à cette
niche était facile, la mer qui l'avait taillée dans le roc avait étagé
au-dessous et commodément disposé une sorte d'escalier de pierres
plates; l'abîme a de ces prévenances, défiez-vous de ses politesses; la
chaise tentait, on y montait, on s'y asseyait; là on était à l'aise;
pour siége le granit usé et arrondi par l'écume, pour accoudoirs deux
anfractuosités qui semblaient faites exprès, pour dossier toute la
haute muraille verticale du rocher qu'on admirait au-dessus de sa tête
sans penser à se dire qu'il serait impossible de l'escalader; rien de
plus simple que de s'oublier dans ce fauteuil; on découvrait toute la
mer, on voyait au loin les navires arriver ou s'en aller, on pouvait
suivre des yeux une voile jusqu'à ce qu'elle s'enfonçât au delà des
Casquets sous la rondeur de l'océan, on s'émerveillait, on regardait,
on jouissait, on sentait la caresse de la brise et du flot; il existe
à Cayenne un vespertilio, sachant ce qu'il fait, qui vous endort dans
l'ombre avec un doux et ténébreux battement d'ailes; le vent est cette
chauve-souris invisible; quand il n'est pas ravageur, il est endormeur.
On contemplait la mer, on écoutait le vent, on se sentait gagner par
l'assoupissement de l'extase. Quand les yeux sont remplis d'un excès
de beauté et de lumière, c'est une volupté de les fermer. Tout à coup
on se réveillait. Il était trop tard. La marée avait grossi peu à peu.
L'eau enveloppait le rocher.

On était perdu.

Redoutable blocus que celui-ci: la mer montante.

La marée croît insensiblement d'abord, puis violemment. Arrivée aux
rochers, la colère la prend, elle écume. Nager ne réussit pas toujours
dans les brisants. D'excellents nageurs s'étaient noyés à la Corne du
Bû de la Rue.

En de certains lieux, à de certaines heures, regarder la mer est un
poison. C'est comme, quelquefois, regarder une femme.

Les très anciens habitants de Guernesey appelaient jadis cette
niche façonnée dans le roc par le flot la Chaise Gild-Holm-'Ur,
ou _Kidormur_. Mot celte, dit-on, que ceux qui savent le celte ne
comprennent pas et que ceux qui savent le français comprennent.
_Qui-dort-meurt._ Telle est la traduction paysanne.

On est libre de choisir entre cette traduction, _Qui-dort-meurt_, et
la traduction donnée en 1819, je crois, dans l'_Armoricain_, par M.
Athénas. Selon cet honorable celtisant, Gild-Holm-'Ur signifierait
_Halte-de-troupes-d'oiseaux_.

Il existe à Aurigny une autre chaise de ce genre, qu'on nomme la
Chaise-au-Moine, si bien confectionnée par le flot, et avec une saillie
de roche ajustée si à propos, qu'on pourrait dire que la mer a la
complaisance de vous mettre un tabouret sous les pieds.

Au plein de la mer, à la marée haute, on n'apercevait plus la chaise
Gild-Holm-'Ur. L'eau la couvrait entièrement.

La chaise Gild-Holm-'Ur était la voisine du Bû de la Rue. Gilliatt la
connaissait et s'y asseyait. Il venait souvent là. Méditait-il? Non.
Nous venons de le dire, il songeait. Il ne se laissait pas surprendre
par la marée.




LIVRE DEUXIÈME

MESS LETHIERRY

I

VIE AGITÉE ET CONSCIENCE TRANQUILLE


Mess Lethierry, l'homme notable de Saint-Sampson, était un matelot
terrible. Il avait beaucoup navigué. Il avait été mousse, voilier,
gabier, timonier, contre-maître, maître d'équipage, pilote, patron.
Il était maintenant armateur. Il n'y avait pas un autre homme comme
lui pour savoir la mer. Il était intrépide aux sauvetages. Dans les
gros temps il s'en allait le long de la grève, regardant à l'horizon.
Qu'est-ce que c'est que ça là-bas? il y a quelqu'un en peine. C'est un
chasse-marée de Weymouth, c'est un coutre d'Aurigny, c'est une bisquine
de Courseulle, c'est le yacht d'un lord, c'est un anglais, c'est un
français, c'est un pauvre, c'est un riche, c'est le diable, n'importe,
il sautait dans une barque, appelait deux ou trois vaillants hommes,
s'en passait au besoin, faisait l'équipe à lui tout seul, détachait
l'amarre, prenait la rame, poussait en haute mer, montait et descendait
et remontait dans les creux du flot, plongeait dans l'ouragan,
allait au danger. On le voyait de loin dans la rafale, debout sur
l'embarcation, ruisselant de pluie, mêlé aux éclairs, avec la face d'un
lion qui aurait une crinière d'écume. Il passait quelquefois ainsi
toute sa journée dans le risque, dans la vague, dans la grêle, dans le
vent, accostant les navires en perdition, sauvant les hommes, sauvant
les chargements, cherchant dispute à la tempête. Le soir il rentrait
chez lui, et tricotait une paire de bas.

Il mena cette vie cinquante ans, de dix ans à soixante, tant qu'il fut
jeune. A soixante ans, il s'aperçut qu'il ne levait plus d'un seul bras
l'enclume de la forge du Varclin; cette enclume pesait trois cents
livres; et tout à coup il fut fait prisonnier par les rhumatismes. Il
lui fallut renoncer à la mer. Alors il passa de l'âge héroïque à l'âge
patriarcal. Ce ne fut plus qu'un bonhomme.

Il était arrivé en même temps aux rhumatismes et à l'aisance. Ces deux
produits du travail se tiennent volontiers compagnie. Au moment où l'on
devient riche, on est paralysé. Cela couronne la vie.

On se dit: jouissons maintenant.

Dans les îles comme Guernesey, la population est composée d'hommes
qui ont passé leur vie à faire le tour de leur champ et d'hommes qui
ont passé leur vie à faire le tour du monde. Ce sont les deux sortes
de laboureurs, ceux-ci de la terre, ceux-là de la mer. Mess Lethierry
était des derniers. Pourtant il connaissait la terre. Il avait eu une
forte vie de travailleur. Il avait voyagé sur le continent. Il avait
été quelque temps charpentier de navire à Rochefort, puis à Cette.
Nous venons de parler du tour du monde; il avait accompli son tour de
France comme compagnon dans la charpenterie. Il avait travaillé aux
appareils d'épuisement des salines de Franche-Comté. Cet honnête homme
avait eu une vie d'aventurier. En France il avait appris à lire, à
penser, à vouloir. Il avait fait de tout, et, de tout ce qu'il avait
fait, il avait extrait la probité. Le fond de sa nature, c'était le
matelot. L'eau lui appartenait. Il disait: Les poissons sont chez moi.
En somme toute son existence, à deux ou trois années près, avait été
donnée à l'océan; _jetée à l'eau_, disait-il. Il avait navigué dans les
grandes mers, dans l'Atlantique et dans le Pacifique, mais il préférait
la Manche. Il s'écriait avec amour: _C'est celle-là qui est rude!_ Il
y était né et voulait y mourir. Après avoir fait un ou deux tours du
monde, sachant à quoi s'en tenir, il était revenu à Guernesey, et n'en
avait plus bougé. Ses voyages désormais étaient Granville et Saint-Malo.

Mess Lethierry était guernesiais, c'est-à-dire normand, c'est-à-dire
anglais, c'est-à-dire français. Il avait en lui cette patrie quadruple,
immergée et comme noyée dans sa grande patrie l'océan. Toute sa vie et
partout, il avait gardé ses mœurs de pêcheur normand.

Cela ne l'empêchait point d'ouvrir un bouquin dans l'occasion, de se
plaire à un livre, de savoir des noms de philosophes et de poëtes, et
de baragouiner un peu toutes les langues.




II

UN GOUT QU'IL AVAIT


Gilliatt était un sauvage. Mess Lethierry en était un autre.

Ce sauvage avait ses élégances.

Il était difficile pour les mains des femmes. Dans sa jeunesse,
presque enfant encore, étant entre matelot et mousse, il avait entendu
le bailli de Suffren s'écrier: _Voilà une jolie fille, mais quelles
grandes diables de mains rouges!_ Un mot d'amiral, en toute matière,
commande. Au-dessus d'un oracle, il y a une consigne. L'exclamation du
bailli de Suffren avait rendu Lethierry délicat et exigeant en fait de
petites mains blanches. Sa main à lui, large spatule couleur acajou,
était massue pour la légèreté et tenaille pour la caresse, et cassait
un pavé en tombant dessus, fermée.

Il ne s'était jamais marié. Il n'avait pas voulu ou pas trouvé.
Cela tenait peut-être à ce que ce matelot prétendait à des mains de
duchesse. On ne rencontre guère de ces mains-là dans les pêcheuses de
Portbail.

On racontait pourtant qu'à Rochefort en Charente, il avait jadis fait
la trouvaille d'une grisette réalisant son idéal. C'était une jolie
fille ayant de jolies mains. Elle médisait et égratignait. Il ne
fallait point s'attaquer à elle. Griffes au besoin, et d'une propreté
exquise, ses ongles étaient sans reproche et sans peur. Ces charmants
ongles avaient enchanté Lethierry, puis l'avaient inquiété; et,
craignant de ne pas être un jour le maître de sa maîtresse, il s'était
décidé à ne point mener par-devant monsieur le maire cette amourette.

Une autre fois, à Aurigny, une fille lui avait plu. Il songeait aux
épousailles, quand un habitant lui dit: _Je vous fais mon compliment.
Vous aurez là une bonne bouselière._ Il se fit expliquer l'éloge. A
Aurigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache et on la jette
contre les murs. Il y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche,
elle tombe, et l'on se chauffe avec cela. On appelle ces bouses sèches
des _coipiaux_. On n'épouse une fille que si elle est bonne bouselière.
Ce talent mit Lethierry en fuite.

Du reste il avait, en matière d'amour, ou d'amourette, une bonne grosse
philosophie paysanne, une sagesse de matelot toujours pris, jamais
enchaîné, et il se vantait de s'être, dans sa jeunesse, aisément laissé
vaincre par le «cotillon». Ce qu'on nomme aujourd'hui une crinoline, on
l'appelait alors un cotillon. Cela signifie plus et moins qu'une femme.

Ces rudes marins de l'archipel normand ont de l'esprit. Presque
tous savent lire et lisent. On voit le dimanche de petits mousses
de huit ans assis sur un rouleau de cordages un livre à la main. De
tout temps ces marins normands ont été sardoniques, et ont, comme
on dit aujourd'hui, fait des mots. Ce fut l'un d'eux, le hardi
pilote Quéripel, qui jeta à Montgomery, réfugié à Jersey après son
malencontreux coup de lance à Henri II, cette apostrophe: _Tête folle a
cassé tête vide._ C'est un autre, Touzeau, patron à Saint-Brelade, qui
a fait ce calembour philosophique, attribué à tort à l'évêque Camus:
_Après la mort les papes deviennent papillons et les sires deviennent
cirons._




III

LA VIEILLE LANGUE DE MER


Ces marins des Channel Islands sont de vrais vieux gaulois. Ces îles,
qui aujourd'hui s'anglaisent rapidement, sont restées longtemps
autochthones. Le paysan de Serk parle la langue de Louis XIV.

Il y a quarante ans, on retrouvait dans la bouche des matelots de
Jersey et d'Aurigny l'idiome marin classique. On se fût cru en pleine
marine du dix-septième siècle. Un archéologue spécialiste eût pu venir
étudier là l'antique patois de manœuvre et de bataille rugi par Jean
Bart dans ce porte-voix qui terrifiait l'amiral Hidde. Le vocabulaire
maritime de nos pères, presque entièrement renouvelé aujourd'hui,
était encore usité à Guernesey vers 1820. Un navire qui tient bien le
vent était «bon boulinier»; un navire qui se range au vent presque
de lui-même, malgré ses voiles d'avant et son gouvernail, était un
«vaisseau ardent». Entrer en mouvement, c'était «prendre aire»;
mettre à la cape, c'était «capeyer»; amarrer le bout d'une manœuvre
courante, c'était «faire dormant»; prendre le vent dessus, c'était
«faire chapelle»; tenir bon sur le câble, c'était «faire teste»; être
en désordre à bord, c'était «être en pantenne»; avoir le vent dans
les voiles, c'était «porter-plain». Rien de tout cela ne se dit plus.
Aujourd'hui on dit: _louvoyer_, alors on disait: _leauvoyer_; on
dit: _naviguer_, on disait: _naviger_; on dit: _virer vent devant_,
on disait: _donner vent devant_; on dit: _aller de l'avant_, on
disait: _tailler de l'avant_; on dit: _tirez d'accord_, on disait:
_halez d'accord_; on dit: _dérapez_, on disait: _déplantez_; on dit:
_embraquez_, on disait: _abraquez_; on dit: _taquets_, on disait:
_bittons_; on dit: _burins_, on disait: _tappes_; on dit: _balancines_,
on disait: _valancines_; on dit: _tribord_, on disait: _stribord_;
on dit: _les hommes de quart à bâbord_, on disait: _les basbourdis_.
Tourville écrivait à Hocquincourt: _nous avons singlé_. Au lieu de
«la rafale», _le raffal_; au lieu de «bossoir», _boussoir_; au lieu
de «drosse», _drousse_; au lieu de «loffer», _faire une olofée_; au
lieu de «élonger», _alonger_; au lieu de «forte brise», _survent_;
au lieu de «jouail», _jas_; au lieu de «soute», _fosse_; telle
était, au commencement de ce siècle, la langue de bord des îles de
la Manche. En entendant parler un pilote jersiais, Ango eût été ému.
Tandis que partout les voiles _faseyaient_, aux îles de la Manche
elles _barbeyaient_. Une saute-de-vent était une «folle-vente». On
n'employait plus que là les deux modes gothiques d'amarrage, la valture
et la portugaise. On n'entendait plus que là les vieux commandements:
_Tour-et-choque!--Bosse et bitte!_--Un matelot de Granville disait
déjà le clan, qu'un matelot de Saint-Aubin ou de Saint-Sampson disait
encore _le canal de pouliot_. Ce qui était _bout d'alonge_ à Saint-Malo
était à Saint-Hélier _oreille d'âne_. Mess Lethierry, absolument comme
le duc de Vivonne, appelait la courbure concave des ponts _la tonture_
et le ciseau du calfat _la patarasse_. C'est avec ce bizarre idiome
entre les dents que Duquesne battit Ruyter, que Duguay-Trouin battit
Wasnaer, et que Tourville en 1681 embossa en plein jour la première
galère qui bombarda Alger. Aujourd'hui, c'est une langue morte. L'argot
de la mer est actuellement tout autre. Duperré ne comprendrait pas
Suffren.

La langue des signaux ne s'est pas moins transformée; et il y a loin
des quatre flammes rouge, blanche, bleue et jaune de La Bourdonnais aux
dix-huit pavillons d'aujourd'hui qui, arborés deux par deux, trois par
trois, et quatre par quatre, offrent aux besoins de la communication
lointaine soixante-dix mille combinaisons, ne restent jamais court, et,
pour ainsi dire, prévoient l'imprévu.




IV

ON EST VULNÉRABLE DANS CE QU'ON AIME


Mess Lethierry avait le cœur sur la main; une large main et un grand
cœur. Son défaut, c'était cette admirable qualité, la confiance. Il
avait une façon à lui de prendre un engagement; c'était solennel;
il disait: _J'en donne ma parole d'honneur au bon Dieu._ Cela dit,
il allait jusqu'au bout. Il croyait au bon Dieu, pas au reste. Le
peu qu'il allait aux églises était politesse. En mer, il était
superstitieux.

Pourtant jamais un gros temps ne l'avait fait reculer; cela tenait à
ce qu'il était peu accessible à la contradiction. Il ne la tolérait
pas plus de l'océan que d'un autre. Il entendait être obéi; tant pis
pour la mer si elle résistait; il fallait qu'elle en prît son parti.
Mess Lethierry ne cédait point. Une vague qui se cabre, pas plus qu'un
voisin qui dispute, ne réussissait à l'arrêter. Ce qu'il disait était
dit, ce qu'il projetait était fait. Il ne se courbait ni devant une
objection, ni devant une tempête. _Non_, pour lui, n'existait pas;
ni dans la bouche d'un homme, ni dans le grondement d'un nuage. Il
passait outre. Il ne permettait point qu'on le refusât. De là son
entêtement dans la vie et son intrépidité sur l'océan.

Il assaisonnait volontiers lui-même sa soupe au poisson, sachant la
dose de poivre et de sel et les herbes qu'il fallait, et se régalait
autant de la faire que de la manger. Un être qu'un suroît transfigure
et qu'une redingote abrutit, qui ressemble, les cheveux au vent, à
Jean Bart, et, en chapeau rond, à Jocrisse, gauche à la ville, étrange
et redoutable à la mer, un dos de portefaix, point de jurons, très
rarement de la colère, un petit accent très doux qui devient tonnerre
dans un porte-voix, un paysan qui a lu l'Encyclopédie, un guernesiais
qui a vu la révolution, un ignorant très savant, aucune bigoterie, mais
toutes sortes de visions, plus de foi à la Dame blanche qu'à la sainte
Vierge, la force de Polyphème, la logique de la girouette, la volonté
de Christophe Colomb, quelque chose d'un taureau et quelque chose d'un
enfant, un nez presque camard, des joues puissantes, une bouche qui a
toutes ses dents, un froncement partout sur la figure, une face qui
semble avoir été tripotée par la vague et sur laquelle la rose des
vents a tourné pendant quarante ans, un air d'orage sur le front, une
carnation de roche en pleine mer; maintenant mettez dans ce visage dur
un regard bon, vous aurez mess Lethierry.

Mess Lethierry avait deux amours: Durande et Déruchette.




LIVRE TROISIÈME

DURANDE ET DÉRUCHETTE

I

BABIL ET FUMÉE


Le corps humain pourrait bien n'être qu'une apparence. Il cache notre
réalité. Il s'épaissit sur notre lumière ou sur notre ombre. La
réalité, c'est l'âme. A parler absolument, notre visage est un masque.
Le vrai homme, c'est ce qui est sous l'homme. Si l'on apercevait cet
homme-là, tapi et abrité derrière cette illusion qu'on nomme la chair,
on aurait plus d'une surprise. L'erreur commune, c'est de prendre
l'être extérieur pour l'être réel. Telle fille, par exemple, si on la
voyait ce qu'elle est, apparaîtrait oiseau.

Un oiseau qui a la forme d'une fille, quoi de plus exquis! Figurez-vous
que vous l'avez chez vous. Ce sera Déruchette. Le délicieux être! On
serait tenté de lui dire: Bonjour, mademoiselle la bergeronnette. On
ne voit pas les ailes, mais on entend le gazouillement. Par instants,
elle chante. Par le babil, c'est au-dessous de l'homme; par le chant,
c'est au-dessus. Il y a le mystère dans ce chant; une vierge est une
enveloppe d'ange. Quand la femme se fait, l'ange s'en va; mais plus
tard, il revient, apportant une petite âme à la mère. En attendant
la vie, celle qui sera mère un jour est très longtemps un enfant, la
petite fille persiste dans la jeune fille, et c'est une fauvette. On
pense en la voyant: qu'elle est aimable de ne pas s'envoler! Le doux
être familier prend ses aises dans la maison, de branche en branche,
c'est-à-dire de chambre en chambre, entre, sort, s'approche, s'éloigne,
lisse ses plumes ou peigne ses cheveux, fait toutes sortes de petits
bruits délicats, murmure on ne sait quoi d'ineffable à vos oreilles.
Il questionne, on lui répond; on l'interroge, il gazouille. On jase
avec lui. Jaser, cela délasse de parler. Cet être a du ciel en lui.
C'est une pensée bleue mêlée à votre pensée noire. Vous lui savez
gré d'être si léger, si fuyant, si échappant, si peu saisissable, et
d'avoir la bonté de ne pas être invisible, lui qui pourrait, ce semble,
être impalpable. Ici-bas, le joli, c'est le nécessaire. Il y a sur la
terre peu de fonctions plus importantes que celle-ci: être charmant.
La forêt serait au désespoir sans le colibri. Dégager de la joie,
rayonner du bonheur, avoir parmi les choses sombres une exsudation de
lumière, être la dorure du destin, être l'harmonie, être la grâce, être
la gentillesse, c'est vous rendre service. La beauté me fait du bien
en étant belle. Telle créature a cette féerie d'être pour tout ce qui
l'entoure un enchantement; quelquefois elle n'en sait rien elle-même,
ce n'en est que plus souverain; sa présence éclaire, son approche
réchauffe; elle passe, on est content; elle s'arrête, on est heureux;
la regarder, c'est vivre; elle est de l'aurore ayant la figure humaine;
elle ne fait pas autre chose que d'être là, cela suffit, elle édénise
la maison, il lui sort par tous les pores un paradis; cette extase,
elle la distribue à tous sans se donner d'autre peine que de respirer
à côté d'eux. Avoir un sourire qui, on ne sait comment, diminue le
poids de la chaîne énorme traînée en commun par tous les vivants, que
voulez-vous que je vous dise, c'est divin. Ce sourire, Déruchette
l'avait. Disons plus, Déruchette était ce sourire. Il y a quelque chose
qui nous ressemble plus que notre visage, c'est notre physionomie; et
il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre physionomie,
c'est notre sourire. Déruchette souriant, c'était Déruchette.

C'est un sang particulièrement attrayant que celui de Jersey et de
Guernesey. Les femmes, les filles surtout, sont d'une beauté fleurie
et candide. C'est la blancheur saxonne et la fraîcheur normande
combinées. Des joues roses et des regards bleus. Il manque à ces
regards l'étoile. L'éducation anglaise les amortit. Ces yeux limpides
seront irrésistibles le jour où la profondeur parisienne y apparaîtra.
Paris, heureusement, n'a pas encore fait son entrée dans les anglaises.
Déruchette n'était pas une parisienne, mais n'était pas non plus une
guernesiaise. Elle était née à Saint-Pierre-Port, mais mess Lethierry
l'avait élevée. Il l'avait élevée pour être mignonne; elle l'était.

Déruchette avait le regard indolent, et agressif sans le savoir. Elle
ne connaissait peut-être pas le sens du mot amour, et elle rendait
volontiers les gens amoureux d'elle. Mais sans mauvaise intention. Elle
ne songeait à aucun mariage. Le vieux gentilhomme émigré qui avait pris
racine à Saint-Sampson, disait: _Cette petite fait de la flirtation à
poudre._

Déruchette avait les plus jolies petites mains du monde et des pieds
assortis aux mains, _quatre pattes de mouche_, disait mess Lethierry.
Elle avait dans toute sa personne la bonté et la douceur, pour famille
et pour richesse mess Lethierry, son oncle, pour travail de se laisser
vivre, pour talent quelques chansons, pour science la beauté, pour
esprit l'innocence, pour cœur l'ignorance; elle avait la gracieuse
paresse créole, mêlée d'étourderie et de vivacité, la gaîté taquine
de l'enfance avec une pente à la mélancolie, des toilettes un peu
insulaires, élégantes mais incorrectes, des chapeaux de fleurs toute
l'année, le front naïf, le cou souple et tentant, les cheveux châtains,
la peau blanche avec quelques taches de rousseur l'été, la bouche
grande et saine, et sur cette bouche l'adorable et dangereuse clarté du
sourire. C'était là Déruchette.

Quelquefois, le soir, après le soleil couché, au moment où la nuit se
mêle à la mer, à l'heure où le crépuscule donne une sorte d'épouvante
aux vagues, on voyait entrer dans le goulet de Saint-Sampson, sur le
soulèvement sinistre des flots, on ne sait quelle masse informe, une
silhouette monstrueuse qui sifflait et crachait, une chose horrible
qui râlait comme une bête et qui fumait comme un volcan, une espèce
d'hydre bavant dans l'écume et traînant un brouillard, et se ruant vers
la ville avec un effrayant battement de nageoires et une gueule d'où
sortait de la flamme. C'était Durande.




II

HISTOIRE ÉTERNELLE DE L'UTOPIE


C'était une prodigieuse nouveauté qu'un bateau à vapeur dans les
eaux de la Manche en 182.. Toute la côte normande en fut longtemps
effarée. Aujourd'hui dix ou douze steamers se croisant en sens inverse
sur un horizon de mer ne font lever les yeux à personne; tout au
plus occupent-ils un moment le connaisseur spécial qui distingue à
la couleur de leur fumée que celui-ci brûle du charbon de Wales et
celui-là du charbon de Newcastle. Ils passent, c'est bien. Wellcome,
s'ils arrivent. Bon voyage, s'ils partent.

On était moins calme à l'endroit de ces inventions-là dans le
premier quart de ce siècle, et ces mécaniques et leur fumée étaient
particulièrement mal vues chez les insulaires de la Manche. Dans cet
archipel puritain, où la reine d'Angleterre a été blâmée de violer la
bible[5] en accouchant par le chloroforme, le bateau à vapeur eut
pour premier succès d'être baptisé _le Bateau-Diable_ (Devil-Boat). A
ces bons pêcheurs d'alors, jadis catholiques, désormais calvinistes,
toujours bigots, cela sembla être de l'enfer qui flottait. Un
prédicateur local traita cette question: _A-t-on le droit de faire
travailler ensemble l'eau et le feu que Dieu a séparés[6]?_ Cette bête
de feu et de fer ne ressemblait-elle pas à Léviathan? N'était-ce pas
refaire dans la mesure humaine le chaos? Ce n'est pas la première fois
que l'ascension du progrès est qualifiée retour au chaos.

  [5] _Genèse_, chap. III, vers 16: Tu enfanteras avec douleur.

  [6] _Genèse_, chap. I, vers 1.

_Idée folle, erreur grossière, absurdité_; tel avait été le verdict
de l'académie des sciences consultée, au commencement de ce siècle,
sur le bateau à vapeur par Napoléon; les pêcheurs de Saint-Sampson
sont excusables de n'être, en matière scientifique, qu'au niveau
des géomètres de Paris, et, en matière religieuse, une petite île
comme Guernesey n'est pas forcée d'avoir plus de lumières qu'un
grand continent comme l'Amérique. En 1807, quand le premier bateau
de Fulton, patronné par Livingstone, pourvu de la machine de Watt
envoyée d'Angleterre, et monté, outre l'équipage, par deux français
seulement, André Michaux et un autre, quand ce premier bateau à vapeur
fit son premier voyage de New-York à Albany, le hasard fit que ce fut
le 17 août. Sur ce, le méthodisme prit la parole, et dans toutes les
chapelles les prédicateurs maudirent cette machine, déclarant que ce
nombre _dix-sept_ était le total des dix antennes et des sept têtes de
la bête de l'Apocalypse. En Amérique on invoquait contre le navire à
vapeur la bête de l'Apocalypse et en Europe la bête de la Genèse. Là
était toute la différence.

Les savants avaient rejeté le bateau à vapeur comme impossible; les
prêtres à leur tour le rejetaient comme impie. La science avait
condamné, la religion damnait. Fulton était une variété de Lucifer. Les
gens simples des côtes et des campagnes adhéraient à la réprobation
par le malaise que leur donnait cette nouveauté. En présence du bateau
à vapeur, le point de vue religieux était ceci:--L'eau et le feu sont
un divorce. Ce divorce est ordonné de Dieu. On ne doit pas désunir ce
que Dieu a uni; on ne doit pas unir ce qu'il a désuni.--Le point de vue
paysan était ceci: ça me fait peur.

Pour oser à cette époque lointaine une telle entreprise, un bateau à
vapeur de Guernesey à Saint-Malo, il ne fallait rien moins que mess
Lethierry. Lui seul pouvait la concevoir comme libre penseur, et la
réaliser comme hardi marin. Son côté français eut l'idée, son côté
anglais l'exécuta.

A quelle occasion? disons-le.




III

RANTAINE


Quarante ans environ avant l'époque où se passent les faits que nous
racontons ici, il y avait dans la banlieue de Paris, près du mur de
ronde, entre la Fosse-aux-Lions et la Tombe-Issoire, un logis suspect.
C'était une masure isolée, coupe-gorge au besoin. Là demeurait avec sa
femme et son enfant une espèce de bourgeois bandit, ancien clerc de
procureur au Châtelet, devenu voleur tout net. Il figura plus tard en
cour d'assises. Cette famille s'appelait les Rantaine. On voyait dans
la masure sur une commode d'acajou deux tasses en porcelaine fleurie;
on lisait en lettres dorées sur l'une: _Souvenir d'amitié_, et sur
l'autre: _Don d'estime_. L'enfant était dans le bouge pêle-mêle avec le
crime. Le père et la mère ayant été de la demi-bourgeoisie, l'enfant
apprenait à lire; on l'élevait. La mère, pâle, presque en guenilles,
donnait machinalement «de l'éducation» à son petit, le faisait épeler,
et s'interrompait pour aider son mari à quelque guet-apens, ou pour
se prostituer à un passant. Pendant ce temps-là, la Croix de Jésus,
ouverte à l'endroit où on l'avait quittée, restait sur la table, et
l'enfant auprès, rêveur.

Le père et la mère, saisis dans quelque flagrant délit, disparurent
dans la nuit pénale. L'enfant disparut aussi.

Lethierry dans ses courses rencontra un aventurier comme lui, le
tira d'on ne sait quel mauvais pas, lui rendit service, lui en fut
reconnaissant, le prit en gré, le ramassa, l'amena à Guernesey, le
trouva intelligent au cabotage, en fit son associé. C'était le petit
Rantaine devenu grand.

Rantaine, comme Lethierry, avait une nuque robuste, une large et
puissante marge à porter des fardeaux entre les deux épaules, et des
reins d'Hercule Farnèse. Lethierry et lui, c'était la même allure et la
même encolure; Rantaine était de plus haute taille. Qui les voyait de
dos se promener côte à côte sur le port, disait: Voilà les deux frères.
De face, c'était autre chose. Tout ce qui était ouvert chez Lethierry
était fermé chez Rantaine. Rantaine était circonspect. Rantaine était
maître d'armes, jouait de l'harmonica, mouchait une chandelle d'une
balle à vingt pas, avait un coup de poing magnifique, récitait des
vers de la Henriade et devinait les songes. Il savait par cœur _les
Tombeaux de Saint-Denis_, par Treneuil. Il disait avoir été lié avec
le sultan de Calicut _que les portugais appellent le zamorin_. Si l'on
eût pu feuilleter le petit agenda qu'il avait sur lui, on y eût trouvé,
entre autres notes, des mentions du genre de celle-ci: «A Lyon, dans
une des fissures du mur d'un des cachots de Saint-Joseph, il y a une
lime cachée.» Il parlait avec une sage lenteur. Il se disait fils d'un
chevalier de Saint-Louis. Son linge était dépareillé et marqué à des
lettres différentes. Personne n'était plus chatouilleux que lui sur
le point d'honneur; il se battait et tuait. Il avait dans le regard
quelque chose d'une mère d'actrice.

La force servant d'enveloppe à la ruse, c'était là Rantaine.

La beauté de son coup de poing, appliquée dans une foire sur une
_cabeza de moro_, avait gagné jadis le cœur de Lethierry.

On ignorait pleinement à Guernesey ses aventures. Elles étaient
bigarrées. Si les destinées ont un vestiaire, la destinée de Rantaine
devait être vêtue en arlequin. Il avait vu le monde et fait la vie.
C'était un circumnavigateur. Ses métiers étaient une gamme. Il avait
été cuisinier à Madagascar, éleveur d'oiseaux à Sumatra, général
à Honolulu, journaliste religieux aux îles Gallapagos, poëte à
Oomrawuttee, franc-maçon à Haïti. Il avait prononcé en cette dernière
qualité au Grand-Goâve une oraison funèbre dont les journaux locaux ont
conservé ce fragment: «... Adieu donc belle âme! Dans la voûte azurée
des cieux où tu prends maintenant ton vol, tu rencontreras sans doute
le bon abbé Léandre Crameau du Petit-Goâve. Dis-lui que, grâce à dix
années d'efforts glorieux, tu as terminé l'église de l'Anse-à-Veau!
Adieu, génie transcendant, maçon modèle!» Son masque de franc-maçon
ne l'empêchait pas, comme on voit, de porter le faux nez catholique.
Le premier lui conciliait les hommes de progrès et le second les
hommes d'ordre. Il se déclarait blanc pur sang, il haïssait les noirs;
pourtant il eût certainement admiré Soulouque. A Bordeaux, en 1815, il
avait été verdet. A cette époque, la fumée de son royalisme lui sortait
du front sous la forme d'un immense plumet blanc. Il avait passé sa vie
à faire des éclipses, paraissant, disparaissant, reparaissant. C'était
un coquin à feu tournant. Il savait du turc; au lieu de _guillotiné_
il disait _néboïssé_. Il avait été esclave en Tripoli chez un thaleb,
et il y avait appris le turc à coups de bâton; sa fonction avait été
d'aller le soir aux portes des mosquées et d'y lire à haute voix devant
les fidèles le koran écrit sur des planchettes de bois ou sur des
omoplates de chameau. Il était probablement renégat.

Il était capable de tout, et de pire.

Il éclatait de rire et fronçait le sourcil en même temps. Il disait:
_En politique, je n'estime que les gens inaccessibles aux influences_.
Il disait: _Je suis pour les mœurs_. Il était plutôt gai et cordial
qu'autre chose. La forme de sa bouche démentait le sens de ses paroles.
Ses narines eussent pu passer pour des naseaux. Il avait au coin de
l'œil un carrefour de rides où toutes sortes de pensées obscures se
donnaient rendez-vous. Le secret de sa physionomie ne pouvait être
déchiffré que là. Sa patte d'oie était une serre de vautour. Son crâne
était bas au sommet et large aux tempes. Son oreille difforme et
encombrée de broussailles, semblait dire: ne parlez pas à la bête qui
est dans cet antre.

Un beau jour, à Guernesey, on ne sut plus où était Rantaine.

L'associé de Lethierry avait «filé», laissant vide la caisse de
l'association.

Dans cette caisse il y avait de l'argent à Rantaine sans doute, mais il
y avait aussi cinquante mille francs à Lethierry.

Lethierry, dans son métier de caboteur et de charpentier de navires,
avait, en quarante ans d'industrie et de probité, gagné cent mille
francs. Rantaine lui en emporta la moitié.

Lethierry, à moitié ruiné, ne fléchit pas et songea immédiatement à se
relever. On ruine la fortune des gens de cœur, non leur courage. On
commençait alors à parler du bateau à vapeur. L'idée vint à Lethierry
d'essayer la machine Fulton, si contestée, et de relier par un bateau à
feu l'archipel normand à la France. Il joua son vatout sur cette idée.
Il y consacra son reste. Six mois après la fuite de Rantaine, on vit
sortir du port stupéfait de Saint-Sampson un navire à fumée, faisant
l'effet d'un incendie en mer, le premier steamer qui ait navigué dans
la Manche.

Ce bateau, que la haine et le dédain de tous gratifièrent immédiatement
du sobriquet «la Galiote à Lethierry», s'annonça comme devant faire le
service régulier de Guernesey à Saint-Malo.




IV

SUITE DE L'HISTOIRE DE L'UTOPIE


La chose, on le comprend de reste, prit d'abord fort mal. Tous les
propriétaires de coutres faisant le voyage de l'île guernesiaise à la
côte française jetèrent les hauts cris. Ils dénoncèrent cet attentat à
l'écriture sainte et à leur monopole. Quelques chapelles fulminèrent.
Un révérend, nommé Elihu, qualifia le bateau à vapeur «un libertinage».
Le navire à voiles fut déclaré orthodoxe. On vit distinctement les
cornes du diable sur la tête des bœufs que le bateau à vapeur apportait
et débarquait. Cette protestation dura un temps raisonnable. Cependant
peu à peu on finit par s'apercevoir que ces bœufs arrivaient moins
fatigués, et se vendaient mieux, la viande étant meilleure; que les
risques de mer étaient moindres pour les hommes aussi; que ce passage,
moins coûteux, était plus sûr et plus court; qu'on partait à heure fixe
et qu'on arrivait à heure fixe; que le poisson, voyageant plus vite,
était plus frais, et qu'on pouvait désormais déverser sur les marchés
français l'excédant des grandes pêches, si fréquentes à Guernesey; que
le beurre des admirables vaches de Guernesey faisait plus rapidement
le trajet dans le Devil-Boat que dans les sloops à voile, et ne
perdait plus rien de sa qualité, de sorte que Dinan en demandait, et
que Saint-Brieuc en demandait, et que Rennes en demandait; qu'enfin
il y avait, grâce à ce qu'on appelait _la Galiote à Lethierry_,
sécurité de voyage, régularité de communication, va-et-vient facile et
prompt, agrandissement de circulation, multiplication de débouchés,
extension de commerce, et qu'en somme il fallait prendre son parti de
ce Devil-Boat qui violait la bible et enrichissait l'île. Quelques
esprits forts se hasardèrent à approuver dans une certaine mesure.
Sieur Landoys, le greffier, accorda son estime à ce bateau. Du reste,
ce fut impartialité de sa part, car il n'aimait pas Lethierry.
D'abord Lethierry était mess et Landoys n'était que sieur. Ensuite,
quoique greffier à Saint-Pierre-Port, Landoys était paroissien de
Saint-Sampson; or ils n'étaient dans la paroisse que deux hommes,
Lethierry et lui, n'ayant point de préjugés; c'était bien le moins que
l'un détestât l'autre. Être du même bord, cela éloigne.

Sieur Landoys néanmoins eut l'honnêteté d'approuver le bateau à vapeur.
D'autres se joignirent à sieur Landoys. Insensiblement, le fait monta;
les faits sont une marée; et, avec le temps, avec le succès continu
et croissant, avec l'évidence du service rendu, l'augmentation du
bien-être de tous étant constatée, il vint un jour où, quelques sages
exceptés, tout le monde admira «la Galiote à Lethierry».

On l'admirerait moins aujourd'hui. Ce steamer d'il y a quarante
ans ferait sourire nos constructeurs actuels. Cette merveille était
difforme; ce prodige était infirme.

De nos grands steamers transatlantiques d'à présent au bateau à roues
et à feu que Denis Papin fit manœuvrer sur la Fulde en 1707, il n'y a
pas moins de distance que du vaisseau à trois ponts le _Montebello_,
long de deux cents pieds, large de cinquante, ayant une grande vergue
de cent quinze pieds, déplaçant un poids de trois mille tonneaux,
portant onze cents hommes, cent vingt canons, dix mille boulets et cent
soixante paquets de mitraille, vomissant à chaque bordée, quand il
combat, trois mille trois cents livres de fer, et déployant au vent,
quand il marche, cinq mille six cents mètres carrés de toile, au dromon
danois du deuxième siècle, trouvé plein de haches de pierre, d'arcs
et de massues, dans les boues marines de Wester-Satrup, et déposé à
l'hôtel de ville de Flensbourg.

Cent ans juste d'intervalle, 1707-1807, séparent le premier bateau
de Papin du premier bateau de Fulton. «La Galiote à Lethierry» était,
à coup sûr, un progrès sur ces deux ébauches, mais était une ébauche
elle-même. Cela ne l'empêchait pas d'être un chef-d'œuvre. Tout embryon
de la science offre ce double aspect: monstre comme fœtus; merveille
comme germe.




V

LE BATEAU-DIABLE


«La Galiote à Lethierry» n'était pas mâtée selon le point vélique, et
ce n'était pas là son défaut, car c'est une des lois de la construction
navale; d'ailleurs, le navire ayant pour propulseur le feu, la
voilure était l'accessoire. Ajoutons qu'un navire à roues est presque
insensible à la voilure qu'on lui met. La Galiote était trop courte,
trop ronde, trop ramassée; elle avait trop de joue et trop de hanche;
la hardiesse n'avait pas été jusqu'à la faire légère; la Galiote avait
quelques-uns des inconvénients et quelques-unes des qualités de la
Panse. Elle tanguait peu, mais roulait beaucoup. Les tambours étaient
trop hauts. Elle avait trop de bau pour sa longueur. La machine,
massive, l'encombrait, et, pour rendre le navire capable d'une forte
cargaison, on avait dû hausser démesurément la muraille, ce qui donnait
à la Galiote à peu près le défaut des vaisseaux de soixante-quatorze,
qui sont un gabarit bâtard, et qu'il faut raser pour les rendre
battants et marins. Étant courte, elle eût dû virer vite, les temps
employés à une évolution étant comme les longueurs des navires; mais
sa pesanteur lui ôtait l'avantage que lui donnait sa brièveté. Son
maître-couple était trop large, ce qui la ralentissait, la résistance
de l'eau étant proportionnelle à la plus grande section immergée et au
carré de la vitesse du navire. L'avant était vertical, ce qui ne serait
pas une faute aujourd'hui, mais en ce temps-là l'usage invariable était
de l'incliner de quarante-cinq degrés. Toutes les courbes de la coque
étaient bien raccordées, mais pas assez longues pour l'obliquité et
surtout pour le parallélisme avec le prisme d'eau déplacé, lequel ne
doit jamais être refoulé que latéralement. Dans les gros temps, elle
tirait trop d'eau, tantôt par l'avant, tantôt par l'arrière, ce qui
indiquait un vice dans le centre de gravité. La charge n'étant pas où
elle devait être, à cause du poids de la machine, le centre de gravité
passait souvent à l'arrière du grand mât, et alors il fallait s'en
tenir à la vapeur, et se défier de la grande voile, car l'effet de la
grande voile dans ce cas-là faisait arriver le vaisseau au lieu de
le soutenir au vent. La ressource était, quand on était au plus près
du vent, de larguer en bande la grande écoute; le vent, de la sorte,
était fixé sur l'avant par l'amure, et la grande voile ne faisait
plus l'effet d'une voile de poupe. Cette manœuvre était difficile. Le
gouvernail était l'antique gouvernail, non à roue comme aujourd'hui,
mais à barre, tournant sur ses gonds scellés dans l'étambot et mû
par une solive horizontale passant par-dessus la barre d'arcasse.
Deux canots, espèces de youyous, étaient suspendus aux pistolets. Le
navire avait quatre ancres, la grosse ancre, la seconde ancre qui est
l'ancre travailleuse, _working-anchor_, et deux ancres d'affourche. Ces
quatre ancres, mouillées avec des chaînes, étaient manœuvrées, selon
les occasions, par le grand cabestan de poupe et le petit cabestan de
proue. A cette époque, le guindoir à pompe n'avait pas encore remplacé
l'effort intermittent de la barre d'anspec. N'ayant que deux ancres
d'affourche, l'une à tribord, l'autre à bâbord, le navire ne pouvait
affourcher en patte d'oie, ce qui le désarmait un peu devant certains
vents. Pourtant il pouvait en ce cas s'aider de la seconde ancre.
Les bouées étaient normales, et construites de manière à porter le
poids de l'orin des ancres, tout en restant à flot. La chaloupe avait
la dimension utile. C'était le véritable en-cas du bâtiment; elle
était assez forte pour lever la maîtresse ancre. Une nouveauté de ce
navire, c'est qu'il était en partie gréé avec des chaînes, ce qui du
reste n'ôtait rien de leur mobilité aux manœuvres courantes et de leur
tension aux manœuvres dormantes. La mâture, quoique secondaire, n'avait
aucune incorrection; le capelage, bien serré, bien dégagé, paraissait
peu. Les membrures étaient solides, mais grossières, la vapeur
n'exigeant point la même délicatesse de bois que la voile. Ce navire
marchait avec une vitesse de deux lieues à l'heure. En panne il faisait
bien son abattée. Telle qu'elle était, «la Galiote à Lethierry» tenait
bien la mer, mais elle manquait de pointe pour diviser le liquide, et
l'on ne pouvait dire qu'elle eût de belles façons. On sentait que dans
un danger, écueil ou trombe, elle serait peu maniable. Elle avait le
craquement d'une chose informe. Elle faisait, en roulant sur la vague,
un bruit de semelle neuve.

Ce navire était surtout un récipient, et, comme tout bâtiment plutôt
armé en marchandise qu'en guerre, il était exclusivement disposé pour
l'arrimage. Il admettait peu de passagers. Le transport du bétail
rendait l'arrimage difficile et très particulier. On arrimait alors les
bœufs dans la cale, ce qui était une complication. Aujourd'hui on les
arrime sur l'avant-pont. Les tambours du Devil-Boat Lethierry étaient
peints en blanc, la coque, jusqu'à la ligne de flottaison, en couleur
de feu, et tout le reste du navire, selon la mode assez laide de ce
siècle, en noir.

Vide, il calait sept pieds, et, chargé, quatorze.

Quant à la machine, elle était puissante. La force était d'un cheval
pour trois tonneaux, ce qui est presque une force de remorqueur. Les
roues étaient bien placées, un peu en avant du centre de gravité du
navire. La machine avait une pression maximum de deux atmosphères.
Elle usait beaucoup de charbon, quoiqu'elle fût à condensation et à
détente. Elle n'avait pas de volant à cause de l'instabilité du point
d'appui, et elle y remédiait, comme on le fait encore aujourd'hui,
par un double appareil faisant alterner deux manivelles fixées aux
extrémités de l'arbre de rotation et disposées de manière que l'une
fût toujours à son point fort quand l'autre était à son point mort.
Toute la machine reposait sur une seule plaque de fonte; de sorte
que, même dans un cas de grave avarie, aucun coup de mer ne lui
ôtait l'équilibre et que la coque déformée ne pouvait déformer la
machine. Pour rendre la machine plus solide encore, on avait placé la
bielle principale près du cylindre, ce qui transportait du milieu à
l'extrémité le centre d'oscillation du balancier. Depuis on a inventé
les cylindres oscillants qui permettent de supprimer les bielles; mais,
à cette époque, la bielle près du cylindre semblait le dernier mot de
la machinerie. La chaudière était coupée de cloisons et pourvue de sa
pompe de saumure. Les roues étaient très grandes, ce qui diminuait la
perte de force, et la cheminée était très haute, ce qui augmentait le
tirage du foyer; mais la grandeur des roues donnait prise au flot et la
hauteur de la cheminée donnait prise au vent. Aubes de bois, crochets
de fer, moyeux de fonte, telles étaient les roues, bien construites
et, chose qui étonne, pouvant se démonter. Il y avait toujours trois
aubes immergées. La vitesse du centre des aubes ne surpassait que
d'un sixième la vitesse du navire; c'était là le défaut de ces roues.
En outre, le manneton des manivelles était trop long, et le tiroir
distribuait la vapeur dans le cylindre avec trop de frottement. Dans ce
temps-là, cette machine semblait et était admirable.

Cette machine avait été forgée en France à l'usine de fer de Bercy.
Mess Lethierry l'avait un peu imaginée; le mécanicien qui l'avait
construite sur son épure était mort; de sorte que cette machine était
unique, et impossible à remplacer. Le dessinateur restait, mais le
constructeur manquait.

La machine avait coûté quarante mille francs.

Lethierry avait construit lui-même la Galiote sous la grande cale
couverte qui est à côté de la première tour entre Saint-Pierre-Port et
Saint-Sampson. Il avait été à Brême acheter le bois. Il avait épuisé
dans cette construction tout son savoir-faire de charpentier de marine,
et l'on reconnaissait son talent au bordage dont les coutures étaient
étroites et égales, et recouvertes de sarangousti, mastic de l'Inde
meilleur que le brai. Le doublage était bien mailleté. Lethierry avait
enduit la carène de gallegalle. Il avait, pour remédier à la rondeur
de la coque, ajusté un boute-hors au beaupré, ce qui lui permettait
d'ajouter à la civadière une fausse civadière. Le jour du lancement, il
avait dit: me voilà à flot! La Galiote réussit en effet, on l'a vu.

Par hasard ou exprès, elle avait été lancée un 14 juillet. Ce jour-là,
Lethierry, debout sur le pont entre les deux tambours, regarda fixement
la mer et lui cria:--C'est ton tour! les parisiens ont pris la
Bastille; maintenant nous te prenons, toi!

La Galiote à Lethierry faisait une fois par semaine le voyage de
Guernesey à Saint-Malo. Elle partait le mardi matin et revenait le
vendredi soir, veille du marché qui est le samedi. Elle était d'un plus
fort échantillon de bois que les plus grands sloops caboteurs de tout
l'archipel, et, sa capacité étant en raison de sa dimension, un seul de
ses voyages valait, pour l'apport et pour le rendement, quatre voyages
d'un coutre ordinaire. De là de forts bénéfices. La réputation d'un
navire dépend de son arrimage, et Lethierry était un arrimeur. Quand
il ne put plus travailler en mer lui-même, il dressa un matelot pour le
remplacer comme arrimeur. Au bout de deux années, le bateau à vapeur
rapportait net sept cent cinquante livres sterling par an, c'est-à-dire
dix-huit mille francs. La livre sterling de Guernesey vaut vingt-quatre
francs, celle d'Angleterre vingt-cinq et celle de Jersey vingt-six. Ces
chinoiseries sont moins chinoises qu'elles n'en ont l'air; les banques
y trouvent leur compte.




VI

ENTRÉE DE LETHIERRY DANS LA GLOIRE


«La Galiote» prospérait. Mess Lethierry voyait s'approcher le moment
où il deviendrait monsieur. A Guernesey on n'est pas de plain-pied
monsieur. Entre l'homme et le monsieur il y a toute une échelle à
gravir; d'abord, premier échelon, le nom tout sec, Pierre, je suppose;
puis, deuxième échelon, vésin (voisin) Pierre; puis, troisième échelon,
père Pierre; puis, quatrième échelon, sieur Pierre; puis, cinquième
échelon, mess Pierre; puis, sommet, monsieur Pierre.

Cette échelle, qui sort de terre, se continue dans le bleu. Toute la
hiérarchique Angleterre y entre et s'y étage. En voici les échelons,
de plus en plus lumineux: au-dessus du monsieur (_gentleman_), il y
a l'esq. (écuyer), au-dessus de l'esq., le chevalier (_sir_ viager),
puis, en s'élevant toujours, le baronet (_sir_ héréditaire), puis le
lord, _laird_ en Écosse, puis le baron, puis le vicomte, puis le comte
(_earl_ en Angleterre, _jarl_ en Norvége), puis le marquis, puis le
duc, puis le pair d'Angleterre, puis le prince du sang royal, puis le
roi. Cette échelle monte du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie
au baronetage, du baronetage à la pairie, de la pairie à la royauté.

Grâce à son coup de tête réussi, grâce à la vapeur, grâce à sa machine,
grâce au Bateau-Diable, mess Lethierry était devenu quelqu'un. Pour
construire «la Galiote», il avait dû emprunter; il s'était endetté
à Brême, il s'était endetté à Saint-Malo; mais chaque année il
amortissait son passif.

Il avait de plus acheté à crédit, à l'entrée même du port de
Saint-Sampson, une jolie maison de pierre, toute neuve, entre mer et
jardin, sur l'encoignure de laquelle on lisait ce nom: _les Bravées_.
Le logis les Bravées, dont la devanture faisait partie de la muraille
même du port, était remarquable par une double rangée de fenêtres, au
nord du côté d'un enclos plein de fleurs, au sud du côté de l'océan;
de sorte que cette maison avait deux façades, l'une sur les tempêtes,
l'autre sur les roses.

Ces façades semblaient faites pour les deux habitants, mess Lethierry
et miss Déruchette.

La maison des Bravées était populaire à Saint-Sampson. Car mess
Lethierry avait fini par être populaire. Cette popularité lui venait
un peu de sa bonté, de son dévouement et de son courage, un peu de
la quantité d'hommes qu'il avait sauvés, beaucoup de son succès, et
aussi de ce qu'il avait donné au port de Saint-Sampson le privilége
des départs et des arrivées du bateau à vapeur. Voyant que décidément
le Devil-Boat était une bonne affaire, Saint-Pierre, la capitale,
l'avait réclamé pour son port, mais Lethierry avait tenu bon pour
Saint-Sampson. C'était sa ville natale.--C'est là que j'ai été lancé
à la mer, disait-il.--De là une vive popularité locale. Sa qualité de
propriétaire payant taxe faisait de lui ce qu'on appelle à Guernesey un
_habitant_. On l'avait nommé douzenier. Ce pauvre matelot avait franchi
cinq échelons sur six de l'ordre social guernesiais; il était mess; il
touchait au monsieur, et qui sait s'il n'arriverait pas même à franchir
le monsieur? Qui sait si un jour on ne lirait pas dans l'almanach de
Guernesey au chapitre _Gentry and Nobility_ cette inscription inouïe et
superbe: _Lethierry esq.?_

Mais mess Lethierry dédaignait ou plutôt ignorait le côté par lequel
les choses sont vanité. Il se sentait utile, c'était là sa joie. Être
populaire le touchait moins qu'être nécessaire. Il n'avait, nous
l'avons dit, que deux amours, et par conséquent, que deux ambitions,
Durande et Déruchette.

Quoi qu'il en fût, il avait mis à la loterie de la mer, et il y avait
gagné le quine.

Le quine, c'était la Durande naviguant.




VII

LE MÊME PARRAIN ET LA MÊME PATRONNE


Après avoir créé ce bateau à vapeur, Lethierry l'avait baptisé.
Il l'avait nommé _Durande_. La Durande,--nous ne l'appellerons
plus autrement. On nous permettra également, quel que soit l'usage
typographique, de ne point souligner ce nom _Durande_, nous conformant
en cela à la pensée de mess Lethierry pour qui la Durande était presque
une personne.

Durande et Déruchette, c'est le même nom. Déruchette est le diminutif.
Ce diminutif est fort usité dans l'ouest de la France.

Les saints dans les campagnes portent souvent leur nom avec tous ses
diminutifs et tous ses augmentatifs. On croirait à plusieurs personnes
là où il n'y en a qu'une. Ces identités de patrons et de patronnes sous
des noms différents ne sont point chose rare. Lise, Lisette, Lisa,
Élisa, Isabelle, Lisbeth, Betsy, cette multitude est Élisabeth. Il est
probable que Mahout, Maclou, Malo et Magloire sont le même saint. Du
reste, nous n'y tenons pas.

Sainte Durande est une sainte de l'Angoumois et de la Charente.
Est-elle correcte? Ceci regarde les bollandistes. Correcte ou non, elle
a des chapelles.

Lethierry, étant à Rochefort, jeune matelot, avait fait connaissance
avec cette sainte, probablement dans la personne de quelque jolie
charentaise, peut-être de la grisette aux beaux ongles. Il lui en était
resté assez de souvenir pour qu'il donnât ce nom aux deux choses qu'il
aimait; Durande à la galiote, Déruchette à la fille.

Il était le père de l'une et l'oncle de l'autre.

Déruchette était la fille d'un frère qu'il avait eu. Elle n'avait plus
ni père ni mère. Il l'avait adoptée. Il remplaçait le père et la mère.

Déruchette n'était pas seulement sa nièce. Elle était sa filleule.
C'était lui qui l'avait tenue sur les fonts de baptême. C'était lui
qui lui avait trouvé cette patronne, sainte Durande, et ce prénom,
Déruchette.

Déruchette, nous l'avons dit, était née à Saint-Pierre-Port. Elle était
inscrite à sa date sur le registre de paroisse.

Tant que la nièce fut enfant et tant que l'oncle fut pauvre, personne
ne prit garde à cette appellation, _Déruchette_; mais quand la petite
fille devint une miss et quand le matelot devint un gentleman,
_Déruchette_ choqua. On s'en étonnait. On demandait à mess Lethierry:
Pourquoi Déruchette? Il répondait: C'est un nom qui est comme ça. On
essaya plusieurs fois de la débaptiser. Il ne s'y prêta point. Un jour
une belle dame de la high life de Saint-Sampson, femme d'un forgeron
riche ne travaillant plus, dit à mess Lethierry: Désormais j'appellerai
votre fille _Nancy_.--Pourquoi pas Lons-le-Saulnier? dit-il. La belle
dame ne lâcha point prise, et lui dit le lendemain: Nous ne voulons
décidément pas de Déruchette. J'ai trouvé pour votre fille un joli nom,
_Marianne_.--Joli nom en effet, repartit mess Lethierry, mais composé
de deux vilaines bêtes, un mari et un âne. Il maintint Déruchette.

On se tromperait si l'on concluait du mot ci-dessus qu'il ne voulait
point marier sa nièce. Il voulait la marier, certes, mais à sa façon.
Il entendait qu'elle eût un mari dans son genre à lui, travaillant
beaucoup, et qu'elle ne fît pas grand'chose. Il aimait les mains
noires de l'homme et les mains blanches de la femme. Pour que
Déruchette ne gâtât point ses jolies mains, il l'avait tournée vers
la demoiselle. Il lui avait donné un maître de musique, un piano,
une petite bibliothèque, et aussi un peu de fil et d'aiguilles dans
une corbeille de travail. Elle était plutôt liseuse que couseuse, et
plutôt musicienne que liseuse. Mess Lethierry la voulait ainsi. Le
charme, c'était tout ce qu'il lui demandait. Il l'avait élevée plutôt
à être fleur qu'à être femme. Quiconque a étudié les marins comprendra
ceci. Les rudesses aiment les délicatesses. Pour que la nièce réalisât
l'idéal de l'oncle, il fallait qu'elle fût riche. C'est bien ce
qu'entendait mess Lethierry. Sa grosse machine de mer travaillait dans
ce but. Il avait chargé Durande de doter Déruchette.




VIII

L'AIR _BONNY DUNDEE_


Déruchette habitait la plus jolie chambre des Bravées, à deux fenêtres,
meublée en acajou ronceux, ornée d'un lit à rideaux quadrillés vert et
blanc, et ayant vue sur le jardin et sur la haute colline où est le
château du Valle. C'est de l'autre côté de cette colline qu'était le Bû
de la Rue.

Déruchette avait dans cette chambre sa musique et son piano. Elle
s'accompagnait de ce piano en chantant l'air qu'elle préférait, la
mélancolique mélodie écossaise _Bonny Dundee_; tout le soir est dans
cet air, toute l'aurore était dans sa voix; cela faisait un contraste
doucement surprenant; on disait: miss Déruchette est à son piano; et
les passants du bas de la colline s'arrêtaient quelquefois devant le
mur du jardin des Bravées pour écouter ce chant si frais et cette
chanson si triste.

Déruchette était de l'allégresse allant et venant dans la maison. Elle
y faisait un printemps perpétuel. Elle était belle, mais plus jolie
que belle, et plus gentille que jolie. Elle rappelait aux bons vieux
pilotes amis de mess Lethierry cette princesse d'une chanson de soldats
et de matelots qui était si belle «qu'elle passait pour telle dans le
régiment». Mess Lethierry disait: Elle a un câble de cheveux.

Dès l'enfance, elle avait été ravissante. On avait craint longtemps
son nez; mais la petite, probablement déterminée à être jolie, avait
tenu bon; la croissance ne lui avait fait aucun mauvais tour; son nez
ne s'était ni trop allongé, ni trop raccourci; et, en devenant grande,
elle était restée charmante.

Elle n'appelait jamais son oncle autrement que «mon père».

Il lui tolérait quelques talents de jardinière, et même de ménagère.
Elle arrosait elle-même ses plates-bandes de roses trémières, de
molènes pourpres, de phlox vivaces et de benoîtes écarlates; elle
cultivait le crépis rose et l'oxalide rose; elle tirait parti du climat
de cette île de Guernesey, si hospitalière aux fleurs. Elle avait,
comme tout le monde, des aloès en pleine terre, et, ce qui est plus
difficile, elle faisait réussir la potentille du Népaul. Son petit
potager était savamment ordonné; elle y faisait succéder les épinards
aux radis et les pois aux épinards; elle savait semer des choux-fleurs
de Hollande et des choux de Bruxelles qu'elle repiquait en juillet,
des navets pour août, de la chicorée frisée pour septembre, des panais
ronds pour l'automne, et de la raiponce pour l'hiver. Mess Lethierry
la laissait faire, pourvu qu'elle ne maniât pas trop la bêche et le
râteau et surtout qu'elle ne mît pas l'engrais elle-même. Il lui avait
donné deux servantes, nommées l'une Grâce et l'autre Douce, qui sont
deux noms de Guernesey. Grâce et Douce faisaient le service de la
maison et du jardin, et elles avaient le droit d'avoir les mains rouges.

Quant à mess Lethierry, il avait pour chambre un petit réduit donnant
sur le port, et attenant à la grande salle basse du rez-de-chaussée où
était la porte d'entrée et où venaient aboutir les divers escaliers de
la maison. Sa chambre était meublée de son branle, de son chronomètre
et de sa pipe. Il y avait aussi une table et une chaise. Le plafond,
à poutres, avait été blanchi au lait de chaux, ainsi que les quatre
murs; à droite de la porte était cloué l'archipel de la Manche, belle
carte marine portant cette mention: _W. Faden, 5, Charing Cross.
Geographer to His Majesty_; et à gauche d'autres clous étalaient sur la
muraille un de ces gros mouchoirs de coton où sont figurés en couleur
les signaux de toute la marine du globe, ayant aux quatre coins les
étendards de France, de Russie, d'Espagne et des États-Unis d'Amérique,
et au centre l'Union-Jack d'Angleterre.

Douce et Grâce étaient deux créatures quelconques, du bon côté du
mot. Douce n'était pas méchante et Grâce n'était pas laide. Ces noms
dangereux n'avaient pas mal tourné. Douce, non mariée, avait un
«galant». Dans les îles de la Manche le mot est usité; la chose aussi.
Ces deux filles avaient ce qu'on pourrait appeler le service créole,
une sorte de lenteur propre à la domesticité normande dans l'archipel.
Grâce, coquette et jolie, considérait sans cesse l'horizon avec une
inquiétude de chat. Cela tenait à ce qu'ayant, comme Douce, un galant,
elle avait, de plus, disait-on, un mari matelot, dont elle craignait
le retour. Mais cela ne nous regarde pas. La nuance entre Grâce et
Douce, c'est que, dans une maison moins austère et moins innocente,
Douce fût restée la servante et Grâce fût devenue la soubrette. Les
talents possibles de Grâce se perdaient avec une fille candide comme
Déruchette. Du reste, les amours de Douce et de Grâce étaient latents.
Rien n'en revenait à mess Lethierry, et rien n'en rejaillissait sur
Déruchette.

La salle basse du rez-de-chaussée, halle à cheminée entourée de bancs
et de tables, avait, au siècle dernier, servi de lieu d'assemblée à un
conventicule de réfugiés français protestants. Le mur de pierre nue
avait pour tout luxe un cadre de bois noir où s'étalait une pancarte
de parchemin ornée des prouesses de Bénigne Bossuet, évêque de Meaux.
Quelques pauvres diocésains de cet aigle, persécutés par lui lors de
la révocation de l'édit de Nantes, et abrités à Guernesey, avaient
accroché ce cadre à ce mur pour porter témoignage. On y lisait, si
l'on parvenait à déchiffrer une écriture lourde et une encre jaunie,
les faits peu connus que voici:--«Le 29 octobre 1685, démolition des
temples de Morcef et de Nanteuil, demandée au Roy par M. l'évêque de
Meaux.»--«Le 2 avril 1686, arrestation de Cochard père et fils pour
religion, à la prière de M. l'évêque de Meaux. Relâchés; les Cochard
ayant abjuré.»--«Le 28 octobre 1699, M. l'évêque de Meaux envoie à
M. de Pontchartrain un mémoire remontrant qu'il serait nécessaire
de mettre les demoiselles de Chalandes et de Neuville, qui sont de
la religion réformée, dans la maison des Nouvelles-Catholiques de
Paris.»--«Le 7 juillet 1703, est exécuté l'ordre demandé au Roy par M.
l'évêque de Meaux de faire enfermer à l'hôpital le nommé Baudoin et sa
femme, _mauvais catholiques_ de Fublaines.»

Au fond de la salle, près de la porte de la chambre de mess Lethierry,
un petit retranchement en planches qui avait été la chaire huguenote
était devenu, grâce à un grillage avec chatière, «l'office» du bateau à
vapeur, c'est-à-dire le bureau de la Durande, tenu par mess Lethierry
en personne. Sur le vieux pupitre de chêne, un registre aux pages
cotées Doit et Avoir remplaçait la bible.




IX

L'HOMME QUI AVAIT DEVINÉ RANTAINE


Tant que mess Lethierry avait pu naviguer, il avait conduit la Durande,
et il n'avait pas eu d'autre pilote et d'autre capitaine que lui-même;
mais il était venu une heure, nous l'avons dit, où mess Lethierry
avait dû se faire remplacer. Il avait choisi pour cela sieur Clubin,
de Torteval, homme silencieux. Sieur Clubin avait sur toute la côte
un renom de probité sévère. C'était l'alter ego et le vicaire de mess
Lethierry.

Sieur Clubin, quoiqu'il eût plutôt l'air d'un notaire que d'un matelot,
était un marin capable et rare. Il avait tous les talents que veut le
risque perpétuellement transformé. Il était arrimeur habile, gabier
méticuleux, bosseman soigneux et connaisseur, timonier robuste,
pilote savant, et hardi capitaine. Il était prudent, et il poussait
quelquefois la prudence jusqu'à oser, ce qui est une grande qualité
à la mer. Il avait la crainte du probable tempérée par l'instinct du
possible. C'était un de ces marins qui affrontent le danger dans
une proportion à eux connue et qui de toute aventure savent dégager
le succès. Toute la certitude que la mer peut laisser à un homme, il
l'avait. Sieur Clubin, en outre, était un nageur renommé; il était de
cette race d'hommes rompus à la gymnastique de la vague, qui restent
tant qu'on veut dans l'eau, qui, à Jersey, partent du Havre-des-Pas,
doublent la Colette, font le tour de l'ermitage et du château
Élisabeth, et reviennent au bout de deux heures à leur point de départ.
Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage
le trajet redouté des Hanois à la pointe de Plainmont.

Une des choses qui avaient le plus recommandé sieur Clubin à mess
Lethierry, c'est que, connaissant ou pénétrant Rantaine, il avait
signalé à mess Lethierry l'improbité de cet homme, et lui avait
dit:--_Rantaine vous volera_. Ce qui s'était vérifié. Plus d'une fois,
pour des objets, il est vrai, peu importants, mess Lethierry avait mis
à l'épreuve l'honnêteté, poussée jusqu'au scrupule, de sieur Clubin, et
il se reposait de ses affaires sur lui. Mess Lethierry disait: Toute
conscience veut toute confiance.




X

LES RÉCITS DE LONG COURS


Mess Lethierry, mal à l'aise autrement, portait toujours ses habits de
bord, et plutôt sa vareuse de matelot que sa vareuse de pilote. Cela
faisait plisser le petit nez de Déruchette. Rien n'est joli comme les
grimaces de la grâce en colère. Elle grondait et riait.--_Bon père_,
s'écriait-elle, _pouah! vous sentez le goudron_. Et elle lui donnait
une petite tape sur sa grosse épaule.

Ce bon vieux héros de la mer avait rapporté de ses voyages des récits
surprenants. Il avait vu à Madagascar des plumes d'oiseau dont
trois suffisaient à faire le toit d'une maison. Il avait vu dans
l'Inde des tiges d'oseille hautes de neuf pieds. Il avait vu dans la
Nouvelle-Hollande des troupeaux de dindons et d'oies menés et gardés
par un chien de berger qui est un oiseau, et qu'on appelle l'agami.
Il avait vu des cimetières d'éléphants. Il avait vu en Afrique
des gorilles, espèces d'hommes-tigres, de sept pieds de haut. Il
connaissait les mœurs de tous les singes, depuis le macaque sauvage
qu'il appelait _macaco bravo_ jusqu'au macaque hurleur qu'il appelait
_macaco barbado_. Au Chili, il avait vu une guenon attendrir les
chasseurs en leur montrant son petit. Il avait vu en Californie un
tronc d'arbre creux tombé à terre dans l'intérieur duquel un homme
à cheval pouvait faire cent cinquante pas. Il avait vu au Maroc les
mozabites et les biskris se battre à coups de matraks et de barres
de fer, les biskris pour avoir été traités de _kelb_, qui veut dire
chiens, et les mozabites pour avoir été traités de _khamsi_, qui veut
dire gens de la cinquième secte. Il avait vu en Chine couper en petits
morceaux le pirate Chanh-thong-quan-larh-Quoi, pour avoir assassiné le
âp d'un village. A Thu-dan-mot, il avait vu un lion enlever une vieille
femme en plein marché de la ville. Il avait assisté à l'arrivée du
grand serpent venant de Canton à Saïgon pour célébrer dans la pagode de
Cholen la fête de Quan-nam, déesse des navigateurs. Il avait contemplé
chez les Moï le grand Quan-Sû. A Rio-Janeiro, il avait vu les dames
brésiliennes se mettre le soir dans les cheveux de petites bulles de
gaze contenant chacune une vagalumes, belle mouche à phosphore, ce qui
les coiffe d'étoiles. Il avait combattu dans l'Uruguay les fourmilières
et dans le Paraguay les araignées d'oiseaux, velues, grosses comme une
tête d'enfant, couvrant de leurs pattes un diamètre d'un tiers d'aune,
et attaquant l'homme, auquel elles lancent leurs poils qui s'enfoncent
comme des flèches dans la chair et y soulèvent des pustules. Sur le
fleuve Arinos, affluent du Tocantins, dans les forêts vierges au nord
de Diamantina, il avait constaté l'effrayant peuple chauve-souris, les
murcilagos, hommes qui naissent avec les cheveux blancs et les yeux
rouges, habitent le sombre des bois, dorment le jour, s'éveillent la
nuit, et pêchent et chassent dans les ténèbres, voyant mieux quand il
n'y a pas de lune. Près de Beyrouth, dans un campement d'une expédition
dont il faisait partie, un pluviomètre ayant été volé dans une tente,
un sorcier, habillé de deux ou trois bandelettes de cuir et ressemblant
à un homme qui serait vêtu de ses bretelles, avait si furieusement
agité une sonnette au bout d'une corne qu'une hyène était venue
rapporter le pluviomètre. Cette hyène était la voleuse. Ces histoires
vraies ressemblaient tant à des contes qu'elles amusaient Déruchette.

La poupée de la Durande était le lien entre le bateau et la fille. On
nomme _poupée_ dans les îles normandes la figure taillée dans la proue,
statue de bois sculptée à peu près. De là, pour dire _naviguer_, cette
locution locale, _être entre poupe et poupée_.

La poupée de la Durande était particulièrement chère à mess Lethierry.
Il l'avait commandée au charpentier ressemblante à Déruchette. Elle
ressemblait à coups de hache. C'était une bûche faisant effort pour
être une jolie fille.

Ce bloc légèrement difforme faisait illusion à mess Lethierry. Il le
considérait avec une contemplation de croyant. Il était de bonne foi
devant cette figure. Il y reconnaissait parfaitement Déruchette. C'est
un peu comme cela que le dogme ressemble à la vérité, et l'idole à
Dieu.

Mess Lethierry avait deux grandes joies par semaine; une joie le
mardi et une joie le vendredi. Première joie, voir partir la Durande;
deuxième joie, la voir revenir. Il s'accoudait à sa fenêtre, regardait
son œuvre, et était heureux. Il y a quelque chose de cela dans la
Genèse. _Et vidit quod esset bonum._

Le vendredi, la présence de mess Lethierry à sa fenêtre valait un
signal. Quand on voyait, à la croisée des Bravées, s'allumer sa pipe,
on disait: Ah! le bateau à vapeur est à l'horizon. Une fumée annonçait
l'autre.

La Durande en rentrant au port nouait son câble sous les fenêtres de
mess Lethierry à un gros anneau de fer scellé dans le soubassement des
Bravées. Ces nuits-là, Lethierry faisait un admirable somme dans son
branle, sentant d'un côté Déruchette endormie et de l'autre Durande
amarrée.

Le lieu d'amarrage de la Durande était voisin de la cloche du port. Il
y avait là, devant la porte des Bravées, un petit bout de quai.

Ce quai, les Bravées, la maison, le jardin, les ruettes bordées de
haies, la plupart même des habitations environnantes, n'existent plus
aujourd'hui. L'exploitation du granit de Guernesey a fait vendre ces
terrains. Tout cet emplacement est occupé, à l'heure où nous sommes,
par des chantiers de casseurs de pierres.




XI

COUP D'ŒIL SUR LES MARIS ÉVENTUELS


Déruchette grandissait, et ne se mariait pas.

Mess Lethierry, en en faisant une fille aux mains blanches, l'avait
rendue difficile. Ces éducations-là se retournent plus tard contre vous.

Du reste, il était, quant à lui, plus difficile encore. Le mari qu'il
imaginait pour Déruchette était aussi un peu un mari pour Durande.
Il eût voulu pourvoir d'un coup ses deux filles. Il eût voulu que le
conducteur de l'une pût être aussi le pilote de l'autre. Qu'est-ce
qu'un mari? C'est le capitaine d'une traversée. Pourquoi pas le même
patron à la fille et au bateau? Un ménage obéit aux marées. Qui sait
mener une barque sait mener une femme. Ce sont les deux sujettes de
la lune et du vent. Sieur Clubin, n'ayant guère que quinze ans de
moins que mess Lethierry, ne pouvait être pour Durande qu'un patron
provisoire; il fallait un pilote jeune, un patron définitif, un vrai
successeur du fondateur, de l'inventeur, du créateur. Le pilote
définitif de Durande serait un peu le gendre de mess Lethierry.
Pourquoi ne pas fondre les deux gendres dans un? Il caressait cette
idée. Il voyait, lui aussi, apparaître dans ses songes un fiancé. Un
puissant gabier basané et fauve, athlète de la mer, voilà son idéal. Ce
n'était pas tout à fait celui de Déruchette. Elle faisait un rêve plus
rose.

Quoi qu'il en fût, l'oncle et la nièce semblaient être d'accord pour
ne point se hâter. Quand on avait vu Déruchette devenir une héritière
probable, les partis s'étaient présentés en foule. Ces empressements-là
ne sont pas toujours de bonne qualité. Mess Lethierry le sentait. Il
grommelait: fille d'or, épouseur de cuivre. Et il éconduisait les
prétendants. Il attendait. Elle de même.

Chose singulière, il tenait peu à l'aristocratie. De ce côté-là, mess
Lethierry était un anglais invraisemblable. On croira difficilement
qu'il avait été jusqu'à refuser pour Déruchette un Ganduel, de Jersey,
et un Bugnet-Nicolin, de Serk. On n'a pas même craint d'affirmer, mais
nous doutons que cela soit possible, qu'il n'avait point accepté une
ouverture venant de l'aristocratie d'Aurigny, et qu'il avait décliné
les propositions d'un membre de la famille Édou, laquelle évidemment
descend d'Édouard le Confesseur.




XII

EXCEPTION DANS LE CARACTÈRE DE LETHIERRY


Mess Lethierry avait un défaut; un gros. Il haïssait, non quelqu'un,
mais quelque chose, le prêtre. Un jour, lisant,--car il lisait,--dans
Voltaire,--car il lisait Voltaire,--ces mots: «les prêtres sont des
chats», il posa le livre, et on l'entendit grommeler à demi-voix: je me
sens chien.

Il faut se souvenir que les prêtres, les luthériens et les calvinistes
comme les catholiques, l'avaient, dans sa création du Devil-Boat local,
vivement combattu et doucement persécuté. Être révolutionnaire en
navigation, essayer d'ajuster un progrès à l'archipel normand, faire
essuyer à la pauvre petite île de Guernesey les plâtres d'une invention
nouvelle, c'était là, nous ne l'avons point dissimulé, une témérité
damnable. Aussi l'avait-on un peu damné. Nous parlons ici, qu'on ne
l'oublie pas, du clergé ancien, bien différent du clergé actuel, qui,
dans presque toutes les églises locales, a une tendance libérale vers
le progrès. On avait entravé Lethierry de cent manières; toute la
quantité d'obstacles qu'il peut y avoir dans les prêches et dans les
sermons lui avait été opposée. Détesté des hommes d'église, il les
détestait. Leur haine était la circonstance atténuante de la sienne.

Mais, disons-le, son aversion des prêtres était idiosyncrasique. Il
n'avait pas besoin pour les haïr, d'en être haï. Comme il le disait,
il était le chien de ces chats. Il était contre eux par l'idée, et,
ce qui est le plus irréductible, par l'instinct. Il sentait leurs
griffes latentes, et il montrait les dents. Un peu à tort et à
travers, convenons-en, et pas toujours à propos. Ne point distinguer
est un tort. Il n'y a pas de bonne haine en bloc. Le vicaire savoyard
n'eût point trouvé grâce devant lui. Il n'est pas sûr que, pour mess
Lethierry, il y eût un bon prêtre. A force d'être philosophe, il
perdait un peu de sagesse. L'intolérance des tolérants existe, de même
que la rage des modérés. Mais Lethierry était si débonnaire qu'il ne
pouvait être vraiment haineux. Il repoussait plutôt qu'il n'attaquait.
Il tenait les gens d'église à distance. Ils lui avaient fait du mal, il
se bornait à ne pas leur vouloir de bien. La nuance entre leur haine et
la sienne, c'est que la leur était animosité, et que la sienne était
antipathie.

Guernesey, toute petite île qu'elle est, a de la place pour deux
religions. Elle contient de la religion catholique et de la religion
protestante. Ajoutons qu'elle ne met point les deux religions dans la
même église. Chaque culte a son temple ou sa chapelle. En Allemagne,
à Heidelberg, par exemple, on n'y fait pas tant de façons; on coupe
l'église en deux; une moitié à saint Pierre, une moitié à Calvin;
entre deux, une cloison pour prévenir les gourmades; parts égales; les
catholiques ont trois autels, les huguenots ont trois autels; comme
ce sont les mêmes heures d'offices, la cloche unique sonne à la fois
pour les deux services. Elle appelle en même temps à Dieu et au diable.
Simplification.

Le flegme allemand s'accommode de ces voisinages. Mais à Guernesey
chaque religion est chez elle. Il y a la paroisse orthodoxe et il y a
la paroisse hérétique. On peut choisir. Ni l'une, ni l'autre; tel avait
été le choix de mess Lethierry.

Ce matelot, cet ouvrier, ce philosophe, ce parvenu du travail, très
simple en apparence, n'était pas du tout simple au fond. Il avait
ses contradictions et ses opiniâtretés. Sur le prêtre, il était
inébranlable. Il eût rendu des points à Montlosier.

Il se permettait des railleries très déplacées. Il avait des mots
à lui, bizarres, mais ayant un sens. Aller à confesse, il appelait
cela «peigner sa conscience». Le peu de lettres qu'il avait, bien
peu, une certaine lecture glanée çà et là, entre deux bourrasques,
se compliquait de fautes d'orthographe. Il avait aussi des fautes
de prononciation, pas toujours naïves. Quand la paix fut faite par
Waterloo entre la France de Louis XVIII et l'Angleterre de Wellington,
mess Lethierry dit: _Bourmont a été le traître d'union entre les deux
camps_. Une fois il écrivit papauté, _pape ôté_. Nous ne pensons pas
que ce fût exprès.

Cet antipapisme ne lui conciliait point les anglicans. Il n'était
pas plus aimé des recteurs protestants que des curés catholiques. En
présence des dogmes les plus graves, son irréligion éclatait presque
sans retenue. Un hasard l'ayant conduit à un sermon sur l'enfer du
révérend Jaquemin Hérode, sermon magnifique rempli d'un bout à l'autre
de textes sacrés prouvant les peines éternelles, les supplices, les
tourments, les damnations, les châtiments inexorables, les brûlements
sans fin, les malédictions inextinguibles, les colères de la
toute-puissance, les fureurs célestes, les vengeances divines, choses
incontestables, on l'entendit, en sortant avec un des fidèles, dire
doucement:--Voyez-vous, moi, j'ai une drôle d'idée. Je m'imagine que
Dieu est bon.

Ce levain d'athéisme lui venait de son séjour en France.

Quoique guernesiais, et assez pur sang, on l'appelait dans l'île «le
français», à cause de son esprit _improper_. Lui-même ne s'en cachait
point, il était imprégné d'idées subversives. Son acharnement de faire
ce bateau à vapeur, ce Devil-Boat, l'avait bien prouvé. Il disait:
_J'ai tété 89_. Ce n'est point là un bon lait.

Du reste, des contre-sens, il en faisait. Il est très difficile de
rester entier dans les petits pays. En France, _garder les apparences_,
en Angleterre, _être respectable_, la vie tranquille est à ce prix.
Être respectable, cela implique une foule d'observances, depuis le
dimanche bien sanctifié jusqu'à la cravate bien mise.

«Ne pas se faire montrer au doigt», voilà encore une loi terrible. Être
montré au doigt c'est le diminutif de l'anathème. Les petites villes,
marais de commères, excellent dans cette malignité isolante, qui est la
malédiction vue par le petit bout de la lorgnette. Les plus vaillants
redoutent ce raca. On affronte la mitraille, on affronte l'ouragan,
on recule devant Mme Pimbêche. Mess Lethierry était plutôt tenace que
logique. Mais, sous cette pression, sa ténacité même fléchissait. Il
mettait, autre locution pleine de concessions latentes, et parfois
inavouables, «de l'eau dans son vin». Il se tenait à l'écart des hommes
du clergé, mais il ne leur fermait point résolûment sa porte. Aux
occasions officielles et aux époques voulues des visites pastorales,
il recevait d'une façon suffisante, soit le recteur luthérien, soit le
chapelain papiste. Il lui arrivait, de loin en loin, d'accompagner à la
paroisse anglicane Déruchette, laquelle elle-même, nous l'avons dit,
n'y allait qu'aux quatre grandes fêtes de l'année.

Somme toute, ces compromis, qui lui coûtaient, l'irritaient, et, loin
de l'incliner vers les gens d'église, augmentaient son escarpement
intérieur. Il s'en dédommageait par plus de moquerie. Cet être sans
amertume n'avait d'âcreté que de ce côté-là. Aucun moyen de l'amender
là-dessus.

De fait et absolument, c'était là son tempérament, et il fallait en
prendre son parti.

Tout clergé lui déplaisait. Il avait l'irrévérence révolutionnaire.
D'une forme à l'autre du culte il distinguait peu. Il ne rendait
même pas justice à ce grand progrès: ne point croire à la présence
réelle. Sa myopie en ces choses allait jusqu'à ne point voir la nuance
entre un ministre et un abbé. Il confondait un révérend docteur avec
un révérend père. Il disait: _Wesley ne vaut pas mieux que Loyola._
Quand il voyait passer un pasteur avec sa femme, il se détournait.
_Prêtre marié!_ disait-il, avec l'accent absurde que ces deux mots
avaient en France à cette époque. Il contait qu'à son dernier voyage
en Angleterre, il avait vu «l'évêchesse de Londres». Ses révoltes sur
ce genre d'unions allaient jusqu'à la colère.--Une robe n'épouse pas
une robe! s'écriait-il.--Le sacerdoce lui faisait l'effet d'un sexe.
Il eût volontiers dit: «ni homme, ni femme; prêtre». Il appliquait
avec mauvais goût, au clergé anglican et au clergé papiste, les mêmes
épithètes dédaigneuses; il enveloppait les deux «soutanes» dans la
même phraséologie; et il ne se donnait pas la peine de varier, à
propos des prêtres, quels qu'ils fussent, catholiques ou luthériens,
les métonymies soldatesques usitées dans ce temps-là. Il disait à
Déruchette: _Marie-toi avec qui tu voudras, pourvu que ce ne soit pas
avec un calotin._




XIII

L'INSOUCIANCE FAIT PARTIE DE LA GRACE


Une fois une parole dite, mess Lethierry s'en souvenait; une fois une
parole dite, Déruchette l'oubliait. Là était la nuance entre l'oncle et
la nièce.

Déruchette, élevée comme on l'a vu, s'était accoutumée à peu de
responsabilité. Il y a, insistons-y, plus d'un péril latent dans une
éducation pas assez prise au sérieux. Vouloir faire son enfant heureux
trop tôt, c'est peut-être une imprudence.

Déruchette croyait que, pourvu qu'elle fût contente, tout était bien.
Elle sentait d'ailleurs son oncle joyeux de la voir joyeuse. Elle avait
à peu près les idées de mess Lethierry. Sa religion se satisfaisait
d'aller à la paroisse quatre fois par an. On l'a vue en toilette pour
Noël. De la vie, elle ignorait tout. Elle avait tout ce qu'il faut pour
être un jour folle d'amour. En attendant, elle était gaie.

Elle chantait au hasard, jasait au hasard, vivait devant elle, jetait
un mot et passait, faisait une chose et fuyait, était charmante.
Joignez à cela la liberté anglaise. En Angleterre les enfants vont
seuls, les filles sont leurs maîtresses, l'adolescence a la bride sur
le cou. Telles sont les mœurs. Plus tard ces filles libres font des
femmes esclaves. Nous prenons ici ces deux mots en bonne part: libres
dans la croissance, esclaves dans le devoir.

Déruchette s'éveillait chaque matin avec l'inconscience de ses actions
de la veille. Vous l'eussiez bien embarrassée en lui demandant ce
qu'elle avait fait la semaine passée. Ce qui ne l'empêchait pas
d'avoir, à de certaines heures troubles, un malaise mystérieux,
et de sentir on ne sait quel passage du sombre de la vie sur son
épanouissement et sur sa joie. Ces azurs-là ont ces nuages-là. Mais ces
nuages s'en allaient vite. Elle en sortait par un éclat de rire, ne
sachant pourquoi elle avait été triste ni pourquoi elle était sereine.
Elle jouait avec tout. Son espièglerie becquetait les passants. Elle
faisait des malices aux garçons. Si elle eût rencontré le diable, elle
n'en eût pas eu pitié, elle lui eût fait une niche. Elle était jolie,
et en même temps si innocente, qu'elle en abusait. Elle donnait un
sourire comme un jeune chat donne un coup de griffe. Tant pis pour
l'égratigné. Elle n'y songeait plus. Hier n'existait pas pour elle;
elle vivait dans la plénitude d'aujourd'hui. Voilà ce que c'est que
trop de bonheur. Chez Déruchette le souvenir s'évanouissait comme la
neige fond.




LIVRE QUATRIÈME

LE BUG-PIPE

I

PREMIÈRES ROUGEURS D'UNE AURORE, OU D'UN INCENDIE


Gilliatt n'avait jamais parlé à Déruchette. Il la connaissait pour
l'avoir vue de loin, comme on connaît l'étoile du matin.

A l'époque où Déruchette avait rencontré Gilliatt dans le chemin de
Saint-Pierre-Port au Valle et lui avait fait la surprise d'écrire son
nom sur la neige, elle avait seize ans. La veille précisément, mess
Lethierry lui avait dit: Ne fais plus d'enfantillages. Te voilà grande
fille.

Ce nom, _Gilliatt_, écrit par cette enfant, était tombé dans une
profondeur inconnue.

Qu'était-ce que les femmes pour Gilliatt? lui-même n'aurait pu le
dire. Quand il en rencontrait une, il lui faisait peur, et il en avait
peur. Il ne parlait à une femme qu'à la dernière extrémité. Il n'avait
jamais été «le galant» d'aucune campagnarde. Quand il était seul
dans un chemin et qu'il voyait une femme venir vers lui, il enjambait
une clôture de courtil ou se fourrait dans une broussaille et s'en
allait. Il évitait même les vieilles. Il avait vu dans sa vie une
parisienne. Une parisienne de passage, étrange événement pour Guernesey
à cette époque lointaine. Et Gilliatt avait entendu cette parisienne
raconter en ces termes ses malheurs: «Je suis très ennuyée, je viens
de recevoir des gouttes de pluie sur mon chapeau, il est abricot, et
c'est une couleur qui ne pardonne pas.» Ayant trouvé plus tard, entre
les feuillets d'un livre, une ancienne gravure de modes représentant
«une dame de la chaussée d'Antin» en grande toilette, il l'avait collée
à son mur, en souvenir de cette apparition. Les soirs d'été, il se
cachait derrière les rochers de la crique Houmet-Paradis pour voir les
paysannes se baigner en chemise dans la mer. Un jour, à travers une
haie, il avait regardé la sorcière de Torteval remettre sa jarretière.
Il était probablement vierge.

Ce matin de Noël où il rencontra Déruchette et où elle écrivit son nom
en riant, il rentra chez lui ne sachant plus pourquoi il était sorti.
La nuit venue, il ne dormit pas. Il songea à mille choses;--qu'il
ferait bien de cultiver des radis noirs dans son jardin; que
l'exposition était bonne;--qu'il n'avait pas vu passer le bateau de
Serk; était-il arrivé quelque chose à ce bateau?--qu'il avait vu des
trique-madame en fleur, chose rare pour la saison. Il n'avait jamais
su au juste ce que lui était la vieille femme qui était morte, il
se dit que décidément elle devait être sa mère, et il pensa à elle
avec un redoublement de tendresse. Il pensa au trousseau de femme qui
était dans la malle de cuir. Il pensa que le révérend Jaquemin Hérode
serait probablement un jour ou l'autre nommé doyen de Saint-Pierre-Port
subrogé de l'évêque, et que le rectorat de Saint-Sampson deviendrait
vacant. Il pensa que le lendemain de Noël on serait au vingt-septième
jour de la lune, et que par conséquent la haute mer serait à trois
heures vingt et une minutes, la demi-retirée à sept heures quinze,
la basse mer à neuf heures trente-trois, et la demi-montée à douze
heures trente-neuf. Il se rappela dans les moindres détails le costume
du highlander qui lui avait vendu le bug-pipe, son bonnet orné d'un
chardon, sa claymore, son habit serré aux pans courts et carrés,
son jupon, le scilt or philaberg, orné de la bourse sporran et du
smushing-mull, tabatière de corne, son épingle faite d'une pierre
écossaise, ses deux ceintures, la sashwise et le belts, son épée, le
swond, son coutelas, le dirck, et le skene dhu, couteau noir à poignée
noire ornée de deux cairgorums, et les genoux nus de ce soldat, ses
bas, ses guêtres quadrillées et ses souliers à boucles. Cet équipement
devint un spectre, le poursuivit, lui donna la fièvre, et l'assoupit.
Il se réveilla au grand jour, et sa première pensée fut Déruchette.

Le lendemain il dormit, mais il revit toute la nuit le soldat écossais.
Il se dit à travers son sommeil que les Chefs-Plaids d'après Noël
seraient tenus le 21 janvier. Il rêva aussi du vieux recteur Jaquemin
Hérode. En se réveillant il songea à Déruchette, et il eut contre elle
une violente colère; il regretta de ne plus être petit, parce qu'il
irait jeter des pierres dans ses carreaux.

Puis il pensa que, s'il était petit, il aurait sa mère, et il se mit à
pleurer.

Il forma le projet d'aller passer trois mois à Chousey ou aux
Minquiers. Pourtant il ne partit pas.

Il ne remit plus les pieds dans la route de Saint-Pierre-Port au Valle.

Il se figurait que son nom, _Gilliatt_, était resté là gravé sur la
terre et que tous les passants devaient le regarder.




II

ENTREE, PAS A PAS, DANS L'INCONNU


En revanche, il voyait tous les jours les Bravées. Il ne le faisait pas
exprès, mais il allait de ce côté-là. Il se trouvait que son chemin
était toujours de passer par le sentier qui longeait le mur du jardin
de Déruchette.

Un matin, comme il était dans ce sentier, une femme du marché qui
revenait des Bravées dit à une autre: _Miss Lethierry aime les
seakales_.

Il fit dans son jardin du Bû de la Rue une fosse à seakales. Le seakale
est un chou qui a le goût de l'asperge.

Le mur du jardin des Bravées était très bas; on pouvait l'enjamber.
L'idée de l'enjamber lui eût paru épouvantable. Mais il n'était pas
défendu d'entendre en passant, comme tout le monde, les voix des
personnes qui parlaient dans les chambres ou dans le jardin. Il
n'écoutait pas, mais il entendait. Une fois, il entendit les deux
servantes, Douce et Grâce, se quereller. C'était un bruit dans la
maison. Cette querelle lui resta dans l'oreille comme une musique.

Une autre fois, il distingua une voix qui n'était pas comme celle des
autres et qui lui sembla devoir être la voix de Déruchette. Il prit la
fuite.

Les paroles que cette voix avait prononcées demeurèrent à jamais
gravées dans sa pensée. Il se les redisait à chaque instant. Ces
paroles étaient: _Vous plairait-il me bailler le genêt_[7]?

  [7] Me donner le balai.

Par degrés il s'enhardit. Il osa s'arrêter. Il arriva une fois que
Déruchette, impossible à apercevoir du dehors, quoique sa fenêtre fût
ouverte, était à son piano, et chantait. Elle chantait son air _Bonny
Dundee_. Il devint très pâle, mais il poussa la fermeté jusqu'à écouter.

Le printemps arriva. Un jour, Gilliatt eut une vision; le ciel
s'ouvrit. Gilliatt vit Déruchette arroser des laitues.

Bientôt, il fit plus que s'arrêter. Il observa ses habitudes, il
remarqua ses heures, et il l'attendit.

Il avait bien soin de ne pas se montrer.

Peu à peu, en même temps que les massifs se remplissaient de papillons
et de roses, immobile et muet des heures entières, caché derrière
ce mur, vu de personne, retenant son haleine, il s'habitua à voir
Déruchette aller et venir dans le jardin. On s'accoutume au poison.

De la cachette où il était, il entendait souvent Déruchette causer
avec mess Lethierry sous une épaisse tonnelle de charmille où il y
avait un banc. Les paroles venaient distinctement jusqu'à lui.

Que de chemin il avait fait! Maintenant il en était venu à guetter et à
prêter l'oreille. Hélas! le cœur humain est un vieil espion.

Il y avait un autre banc, visible et tout proche, au bord d'une allée.
Déruchette s'y asseyait quelquefois.

D'après les fleurs qu'il voyait Déruchette cueillir et respirer, il
avait deviné ses goûts en fait de parfums. Le liseron était l'odeur
qu'elle préférait, puis l'œillet, puis le chèvrefeuille, puis le
jasmin. La rose n'était que la cinquième. Elle regardait le lys, mais
elle ne le respirait pas.

D'après ce choix de parfums, Gilliatt la composait dans sa pensée. A
chaque odeur il rattachait une perfection.

La seule idée d'adresser la parole à Déruchette lui faisait dresser les
cheveux.

Une bonne vieille chineuse, que son industrie ambulante ramenait de
temps en temps dans la ruette longeant l'enclos des Bravées, en vint à
remarquer confusément les assiduités de Gilliatt pour cette muraille
et sa dévotion à ce lieu désert. Rattacha-t-elle la présence de cet
homme devant ce mur à la possibilité d'une femme derrière ce mur?
Aperçut-elle ce vague fil invisible? Était-elle, en sa décrépitude
mendiante, restée assez jeune pour se rappeler quelque chose des belles
années, et savait-elle encore, dans son hiver et dans sa nuit, ce
que c'est que l'aube? Nous l'ignorons, mais il paraît qu'une fois, en
passant près de Gilliatt «faisant sa faction», elle dirigea de son
côté toute la quantité de sourire dont elle était encore capable, et
grommela entre ses gencives: _ça chauffe_.

Gilliatt entendit ces mots, il en fut frappé, il murmura avec un
point d'interrogation intérieur:--Ça chauffe? Que veut dire cette
vieille?--Il répéta machinalement le mot toute la journée, mais il ne
le comprit pas.

Un soir qu'il était à sa fenêtre du Bû de la Rue, cinq ou six jeunes
filles de l'Ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la
crique de Houmet. Elles jouaient dans l'eau, très naïvement, à cent pas
de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s'aperçut qu'une femme nue
lui faisait horreur.




III

L'AIR _BONNY DUNDEE_ TROUVE UN ÉCHO DANS LA COLLINE


Derrière l'enclos du jardin des Bravées, un angle de mur couvert
de houx et de lierre, encombré d'orties, avec une mauve sauvage
arborescente et un grand bouillon-blanc poussant dans les granits, ce
fut dans ce recoin qu'il passa à peu près tout son été. Il était là,
inexprimablement pensif. Les lézards, accoutumés à lui, se chauffaient
dans les mêmes pierres au soleil. L'été fut lumineux et caressant.
Gilliatt avait au-dessus de sa tête le va-et-vient des nuages. Il était
assis dans l'herbe. Tout était plein de bruits d'oiseaux. Il se prenait
le front à deux mains et se demandait: Mais enfin pourquoi a-t-elle
écrit mon nom sur la neige? Le vent de mer jetait au loin de grands
souffles. Par intervalles, dans la carrière lointaine de la Vaudue, la
trompe des mineurs grondait brusquement, avertissant les passants de
s'écarter et qu'une mine allait faire explosion. On ne voyait pas le
port de Saint-Sampson, mais on voyait les pointes des mâts par-dessus
les arbres. Les mouettes volaient éparses. Gilliatt avait entendu sa
mère dire que les femmes pouvaient être amoureuses des hommes, que cela
arrivait quelquefois. Il se répondait: Voilà. Je comprends, Déruchette
est amoureuse de moi. Il se sentait profondément triste. Il se disait:
Mais elle aussi, elle pense à moi de son côté; c'est bien fait. Il
songeait que Déruchette était riche, et que, lui, il était pauvre.
Il pensait que le bateau à vapeur était une exécrable invention. Il
ne pouvait jamais se rappeler quel quantième du mois on était. Il
regardait vaguement les gros bourdons noirs à croupes jaunes et à ailes
courtes qui s'enfoncent avec bruit dans les trous des murailles.

Un soir, Déruchette rentrait se coucher. Elle s'approcha de la fenêtre
pour la fermer. La nuit était obscure. Tout à coup Déruchette prêta
l'oreille. Dans cette profondeur d'ombre il y avait une musique.
Quelqu'un qui était probablement sur le versant de la colline, ou au
pied des tours du château du Valle, ou peut-être plus loin encore,
exécutait un air sur un instrument. Déruchette reconnut sa mélodie
favorite _Bonny Dundee_ jouée sur le bug-pipe. Elle n'y comprit rien.

Depuis ce moment, cette musique se renouvela de temps en temps à la
même heure, particulièrement dans les nuits très noires.

Déruchette n'aimait pas beaucoup cela.




IV

  Pour l'oncle et le tuteur, bonshommes taciturnes,
  Les sérénades sont des tapages nocturnes.

  (_Vers d'une comédie inédite._)


Quatre années passèrent.

Déruchette approchait de ses vingt et un ans et n'était toujours pas
mariée.

Quelqu'un a écrit quelque part:--Une idée fixe, c'est une vrille.
Chaque année elle s'enfonce d'un tour. Si on veut nous l'extirper la
première année, on nous tirera les cheveux; la deuxième année, on
nous déchirera la peau; la troisième année, on nous brisera l'os; la
quatrième année, on nous arrachera la cervelle.

Gilliatt en était à cette quatrième année-là.

Il n'avait pas encore dit une parole à Déruchette. Il songeait du côté
de cette charmante fille. C'était tout.

Il était arrivé qu'une fois, se trouvant par hasard à Saint-Sampson,
il avait vu Déruchette causant avec mess Lethierry devant la porte des
Bravées qui s'ouvrait sur la chaussée du port. Gilliatt s'était risqué
à approcher très près. Il croyait être sûr qu'au moment où il avait
passé elle avait souri. Il n'y avait à cela rien d'impossible.

Déruchette entendait toujours de temps en temps le bug-pipe.

Ce bug-pipe, mess Lethierry aussi l'entendait. Il avait fini par
remarquer cet acharnement de musique sous les fenêtres de Déruchette.
Musique tendre, circonstance aggravante. Un galant nocturne n'était
pas de son goût. Il voulait marier Déruchette le jour venu, quand elle
voudrait et quand il voudrait, purement et simplement, sans roman et
sans musique. Impatienté, il avait guetté, et il croyait bien avoir
entrevu Gilliatt. Il s'était passé les ongles dans les favoris, signe
de colère, et il avait grommelé: _Qu'a-t-il à piper, cet animal-là? Il
aime Déruchette, c'est clair. Tu perds ton temps. Qui veut Déruchette
doit s'adresser à moi, et pas en jouant de la flûte._

Un événement considérable, prévu depuis longtemps, s'accomplit. On
annonça que le révérend Jaquemin Hérode était nommé subrogé de l'évêque
de Winchester, doyen de l'île et recteur de Saint-Pierre-Port, et qu'il
quitterait Saint-Sampson pour Saint-Pierre immédiatement après avoir
installé son successeur.

Le nouveau recteur ne pouvait tarder à arriver. Ce prêtre était un
gentleman d'origine normande, monsieur Joë Ebenezer Caudray, anglaisé
Cawdry.

On avait sur le futur recteur des détails que la bienveillance et la
malveillance commentaient en sens inverse. On le disait jeune et
pauvre, mais sa jeunesse était tempérée par beaucoup de doctrine et
sa pauvreté par beaucoup d'espérance. Dans la langue spéciale créée
pour l'héritage et la richesse, la mort s'appelle espérance. Il était
le neveu et l'héritier du vieux et opulent doyen de Saint-Asaph. Ce
doyen mort, il serait riche. M. Ebenezer Caudray avait des parentés
distinguées; il avait presque droit à la qualité d'honorable. Quant à
sa doctrine, on la jugeait diversement. Il était anglican, mais, selon
l'expression de l'évêque Tillotson, très «libertin», c'est-à-dire
très sévère. Il répudiait le pharisaïsme; il se ralliait plutôt au
presbytère qu'à l'épiscopat. Il faisait le rêve de la primitive église,
où Adam avait le droit de choisir Ève, et où Frumentanus, évêque
d'Hiérapolis, enlevait une fille pour en faire sa femme en disant aux
parents: _Elle le veut et je le veux, vous n'êtes plus son père et
vous n'êtes plus sa mère, je suis l'ange d'Hiérapolis, et celle-ci est
mon épouse. Le père, c'est Dieu._ S'il fallait en croire ce que l'on
disait, M. Ebenezer Caudray subordonnait le texte _Tes père et mère
honoreras_, au texte, selon lui supérieur: _La femme est la chair de
l'homme. La femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari._
Du reste, cette tendance à circonscrire l'autorité paternelle, et à
favoriser religieusement tous les modes de formation du lien conjugal,
est propre à tout le protestantisme, particulièrement en Angleterre et
singulièrement en Amérique.




V

LE SUCCÈS JUSTE EST TOUJOURS HAÏ


Voici quel était à ce moment-là le bilan de mess Lethierry. La Durande
avait tenu tout ce qu'elle avait promis. Mess Lethierry avait payé ses
dettes, réparé ses brèches, acquitté les créances de Brême, fait face
aux échéances de Saint-Malo. Il avait exonéré sa maison des Bravées
des hypothèques qui la grevaient; il avait racheté toutes les petites
rentes locales inscrites sur cette maison. Il était possesseur d'un
grand capital productif, la Durande. Le revenu net du navire était
maintenant de mille livres sterling et allait croissant. A proprement
parler, la Durande était toute sa fortune. Elle était aussi la fortune
du pays. Le transport des bœufs étant un des plus gros bénéfices du
navire, on avait dû, pour améliorer l'arrimage et faciliter l'entrée et
la sortie des bestiaux, supprimer les portemanteaux et les deux canots.
C'était peut-être une imprudence. La Durande n'avait plus qu'une
embarcation, la chaloupe. La chaloupe, il est vrai, était excellente.

Il s'était écoulé dix ans depuis le vol Rantaine.

Cette prospérité de la Durande avait un côté faible, c'est qu'elle
n'inspirait point confiance; on la croyait un hasard. La situation
de mess Lethierry n'était acceptée que comme exception. Il passait
pour avoir fait une folie heureuse. Quelqu'un qui l'avait imité à
Cowes, dans l'île de Wight, n'avait pas réussi. L'essai avait ruiné
ses actionnaires. Lethierry disait: C'est que la machine était
mal construite. Mais on hochait la tête. Les nouveautés ont cela
contre elles que tout le monde leur en veut; le moindre faux pas
les compromet. Un des oracles commerciaux de l'archipel normand, le
banquier Jauge, de Paris, consulté sur une spéculation de bateaux
à vapeur, avait, dit-on, répondu en tournant le dos: _C'est une
conversion que vous me proposez là. Conversion de l'argent en fumée._
En revanche, les bateaux à voiles trouvaient des commandites tant
qu'ils en voulaient. Les capitaux s'obstinaient pour la toile contre
la chaudière. A Guernesey, la Durande était un fait, mais la vapeur
n'était pas un principe. Tel est l'acharnement de la négation en
présence du progrès. On disait de Lethierry: _C'est bon, mais il ne
recommencerait pas._ Loin d'encourager, son exemple faisait peur.
Personne n'eût osé risquer une deuxième Durande.




VI

CHANCE QU'ONT EUE CES NAUFRAGÉS DE RENCONTRER CE SLOOP


L'équinoxe s'annonce de bonne heure dans la Manche. C'est une mer
étroite qui gêne le vent et l'irrite. Dès le mois de février, il y a
commencement de vents d'ouest, et toute la vague est secouée en tous
sens. La navigation devient inquiète; les gens de la côte regardent
le mât de signal; on se préoccupe des navires qui peuvent être en
détresse. La mer apparaît comme un guet-apens; un clairon invisible
sonne on ne sait quelle guerre; de grands coups d'haleine furieuse
bouleversent l'horizon; il fait un vent terrible. L'ombre siffle et
souffle. Dans la profondeur des nuées la face noire de la tempête enfle
ses joues.

Le vent est un danger; le brouillard en est un autre.

Les brouillards ont été de tout temps craints des navigateurs. Dans
certains brouillards sont en suspension des prismes microscopiques
de glace auxquels Mariotte attribue les halos, les parhélies et les
parasélènes. Les brouillards orageux sont composites; des vapeurs
diverses, de pesanteur spécifique inégale, s'y combinent avec la vapeur
d'eau, et se superposent dans un ordre qui divise la brume en zones
et fait du brouillard une véritable formation; l'iode est en bas, le
soufre au-dessus de l'iode, le brome au-dessus du soufre, le phosphore
au-dessus du brome. Ceci, dans une certaine mesure, en faisant la
part de la tension électrique et magnétique, explique plusieurs
phénomènes, le feu Saint-Elme de Colomb et de Magellan, les étoiles
volantes mêlées aux navires dont parle Sénèque, les deux flammes
Castor et Pollux dont parle Plutarque, la légion romaine dont César
crut voir les javelots prendre feu, la pique du château de Duino dans
le Frioul que le soldat de garde faisait étinceler en la touchant du
fer de sa lance, et peut-être même ces fulgurations d'en bas que les
anciens appelaient «les éclairs terrestres de Saturne». A l'équateur,
une immense brume permanente semble nouée autour du globe, c'est le
_Cloud-ring_, l'anneau des nuages. Le Cloud-ring a pour fonction de
refroidir le tropique, de même que le Gulf-stream a pour fonction de
réchauffer le pôle. Sous le Cloud-ring, le brouillard est fatal. Ce
sont les latitudes des chevaux, _horse latitude_; les navigateurs des
derniers siècles jetaient là les chevaux à la mer, en temps d'orage
pour s'alléger, en temps de calme pour économiser la provision d'eau.
Colomb disait: _Nube abaxo es muerte._ «Le nuage bas est la mort.»
Les étrusques, qui sont pour la météorologie ce que les chaldéens
sont pour l'astronomie, avaient deux pontificats, le pontificat du
tonnerre et le pontificat de la nuée; les fulgurateurs observaient
les éclairs et les aquiléges observaient le brouillard. Le collége
des prêtres-augures de Tarquinies était consulté par les tyriens,
les phéniciens, les pélasges, et tous les navigateurs primitifs de
l'antique Marinterne. Le mode de génération des tempêtes était dès lors
entrevu; il est intimement lié au mode de génération des brouillards,
et c'est, à proprement parler, le même phénomène. Il existe sur l'océan
trois régions des brumes, une équatoriale, deux polaires; les marins
leur donnent un seul nom: _le Pot au noir_.

Dans tous les parages et surtout dans la Manche, les brouillards
d'équinoxe sont dangereux. Ils font brusquement la nuit sur la mer. Un
des périls du brouillard, même quand il n'est pas très épais, c'est
d'empêcher de reconnaître le changement de fond par le changement
de couleur de l'eau; il en résulte une dissimulation redoutable de
l'approche des brisants et des bas-fonds. On est près d'un écueil sans
que rien vous en avertisse. Souvent les brouillards ne laissent au
navire en marche d'autre ressource que de mettre en panne ou de jeter
l'ancre. Il y a autant de naufrages de brouillard que de vent.

Pourtant, après une bourrasque fort violente qui succéda à une de
ces journées de brouillard, le sloop de poste _Cashmere_ arriva
parfaitement d'Angleterre. Il entra à Saint-Pierre-Port au premier
rayon du jour sortant de la mer, au moment même où le château Cornet
tirait son coup de canon au soleil. Le ciel s'était éclairci. Le sloop
_Cashmere_ était attendu comme devant amener le nouveau recteur de
Saint-Sampson. Peu après l'arrivée du sloop, le bruit se répandit
dans la ville qu'il avait été accosté la nuit en mer par une chaloupe
contenant un équipage naufragé.




VII

CHANCE QU'A EUE CE FLANEUR D'ÊTRE APERÇU PAR CE PÊCHEUR


Cette nuit-là, Gilliatt, au moment où le vent avait molli, était allé
pêcher, sans toutefois pousser la panse trop loin de la côte.

Comme il rentrait, à la marée montante, vers deux heures de
l'après-midi, par un très beau soleil, en passant devant la Corne de
la Bête pour gagner l'anse du Bû de la Rue, il lui sembla voir dans la
projection de la chaise Gild-Holm-'Ur une ombre portée qui n'était pas
celle du rocher. Il laissa arriver la panse de ce côté, et il reconnut
qu'un homme était assis dans la chaise Gild-Holm-'Ur. La mer était
déjà très haute, la roche était cernée par le flot, le retour n'était
plus possible. Gilliatt fit à l'homme de grands gestes. L'homme resta
immobile. Gilliatt approcha. L'homme était endormi.

Cet homme était vêtu de noir.--Cela a l'air d'un prêtre, pensa
Gilliatt. Il approcha plus près encore, et vit un visage d'adolescent.

Ce visage lui était inconnu.

La roche heureusement était à pic, il y avait beaucoup de fond,
Gilliatt effaça et parvint à élonger la muraille. La marée soulevait
assez la barque pour que Gilliatt en se haussant debout sur le bord
de la panse pût atteindre aux pieds de l'homme. Il se dressa sur le
bordage et éleva les mains. S'il fût tombé en ce moment-là, il est
douteux qu'il eût reparu sur l'eau. La lame battait. Entre la panse et
le rocher l'écrasement était inévitable.

Il tira le pied de l'homme endormi.

--Hé, que faites-vous là?

L'homme se réveilla.

--Je regarde, dit-il.

Il se réveilla tout à fait et reprit:

--J'arrive dans le pays, je suis venu par ici en me promenant, j'ai
passé la nuit en mer, j'ai trouvé la vue belle, j'étais fatigué, je me
suis endormi.

--Dix minutes plus tard, vous étiez noyé, dit Gilliatt.

--Bah!

--Sautez dans ma barque.

Gilliatt maintint la barque du pied, se cramponna d'une main au rocher
et tendit l'autre main à l'homme vêtu de noir, qui sauta lestement dans
le bateau. C'était un très beau jeune homme.

Gilliatt prit l'aviron, et en deux minutes la panse arriva dans l'anse
du Bû de la Rue.

Le jeune homme avait un chapeau rond et une cravate blanche. Sa longue
redingote noire était boutonnée jusqu'à la cravate. Il avait des
cheveux blonds en couronne, le visage féminin, l'œil pur, l'air grave.

Cependant la panse avait touché terre. Gilliatt passa le câble dans
l'anneau d'amarre, puis se tourna, et vit la main très blanche du jeune
homme qui lui présentait un souverain d'or.

Gilliatt écarta doucement cette main.

Il y eut un silence. Le jeune homme le rompit.

--Vous m'avez sauvé la vie.

--Peut-être, répondit Gilliatt.

L'amarre était nouée. Ils sortirent de la barque.

Le jeune homme reprit:

--Je vous dois la vie, monsieur.

--Qu'est-ce que ça fait?

Cette réponse de Gilliatt fut encore suivie d'un silence.

--Êtes-vous de cette paroisse? demanda le jeune homme.

--Non, répondit Gilliatt.

--De quelle paroisse êtes-vous?

Gilliatt leva la main droite, montra le ciel, et dit:

--De celle-ci.

Le jeune homme le salua et le quitta.

Au bout de quelques pas, le jeune homme s'arrêta, fouilla dans sa
poche, en tira un livre, et revint vers Gilliatt en lui tendant le
livre.

--Permettez-moi de vous offrir ceci.

Gilliatt prit le livre.

C'était une bible.

Un instant après, Gilliatt, accoudé sur son parapet, regardait le jeune
homme tourner l'angle du sentier qui va à Saint-Sampson.

Peu à peu il baissa la tête, oublia ce nouveau venu, ne sut plus
si la chaise Gild-Holm-'Ur existait, et tout disparut pour lui
dans l'immersion sans fond de la rêverie. Gilliatt avait un abîme,
Déruchette.

Une voix qui l'appelait le tira de cette ombre.

--Hé, Gilliatt!

Il reconnut la voix et leva les yeux.

--Qu'y a-t-il, sieur Landoys?

C'était en effet sieur Landoys qui passait sur la route à cent pas du
Bû de la Rue dans son phiaton (phaéton) attelé de son petit cheval. Il
s'était arrêté pour héler Gilliatt, mais il semblait affairé et pressé.

--Il y a du nouveau, Gilliatt.

--Où ça?

--Aux Bravées.

--Quoi donc?

--Je suis trop loin pour vous conter cela.

Gilliatt frissonna.

--Est-ce que miss Déruchette se marie?

--Non. Il s'en faut.

--Que voulez-vous dire?

--Allez aux Bravées. Vous le saurez.

Et sieur Landoys fouetta son cheval.




LIVRE CINQUIÈME

LE REVOLVER

I

LES CONVERSATIONS DE L'AUBERGE JEAN


Sieur Clubin était l'homme qui attend une occasion.

Il était petit et jaune avec la force d'un taureau. La mer n'avait
pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la
couleur d'un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux.
Sa mémoire était quelque chose d'imperturbable et de particulier. Pour
lui, voir un homme une fois, c'était l'avoir, comme on a une note dans
un registre. Ce regard laconique empoignait. Sa prunelle prenait une
épreuve d'un visage et la gardait; le visage avait beau vieillir, sieur
Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace. Sieur
Clubin était bref, sobre, froid; jamais un geste. Son air de candeur
gagnait tout d'abord. Beaucoup de gens le croyaient naïf; il avait au
coin de l'œil un pli d'une bêtise étonnante. Pas de meilleur marin que
lui, nous l'avons dit; personne comme lui pour amurer une voile, pour
baisser le point du vent; et pour maintenir avec l'écoute la voile
orientée. Aucune réputation de religion et d'intégrité ne dépassait
la sienne. Qui l'eût soupçonné eût été suspect. Il était lié d'amitié
avec M. Rébuchet, changeur à Saint-Malo, rue Saint-Vincent, à côté de
l'armurier, et M. Rébuchet disait: _Je donnerais ma boutique à garder à
Clubin_. Sieur Clubin était veuvier. Sa femme avait été l'honnête femme
comme il était l'honnête homme. Elle était morte avec la renommée d'une
vertu à tout rompre. Si le bailli lui eût conté fleurette, elle l'eût
été dire au roi; et si le bon Dieu eût été amoureux d'elle, elle l'eût
été dire au curé. Ce couple, sieur et dame Clubin, avait réalisé dans
Torteval l'idéal de l'épithète anglaise, _respectâble_. Dame Clubin
était le cygne; sieur Clubin était l'hermine. Il fût mort d'une tache.
Il n'eût pu trouver une épingle sans en chercher le propriétaire. Il
eût tambouriné un paquet d'allumettes. Il était entré un jour dans un
cabaret à Saint-Servan, et avait dit au cabaretier: J'ai déjeuné ici
il y a trois ans, vous vous êtes trompé dans l'addition; et il avait
remboursé au cabaretier soixante-cinq centimes. C'était une grande
probité, avec un pincement de lèvres attentif.

Il semblait en arrêt. Sur qui? Sur les coquins probablement.

Tous les mardis il menait la Durande de Guernesey à Saint-Malo. Il
arrivait à Saint-Malo le mardi soir, séjournait deux jours pour faire
son chargement, et repartait pour Guernesey le vendredi matin.

Il y avait alors à Saint-Malo une petite hôtellerie sur le port qu'on
appelait l'Auberge Jean.

La construction des quais actuels a démoli cette auberge. A cette
époque la mer venait mouiller la porte Saint-Vincent et la porte
Dinan; Saint-Malo et Saint-Servan communiquaient à marée basse par des
carrioles et des maringottes roulant et circulant entre les navires
à sec, évitant les bouées, les ancres et les cordages, et risquant
parfois de crever leur capote de cuir à une basse vergue ou à une
barre de clin-foc. Entre deux marées, les cochers houspillaient leurs
chevaux sur ce sable où, six heures après, le vent fouettait le flot.
Sur cette même grève rôdaient jadis les vingt-quatre dogues portiers de
Saint-Malo, qui mangèrent un officier de marine en 1770. Cet excès de
zèle les a fait supprimer. Aujourd'hui on n'entend plus d'aboiements
nocturnes entre le petit Talard et le grand Talard.

Sieur Clubin descendait à l'Auberge Jean. C'est là qu'était le bureau
français de la Durande.

Les douaniers et les gardes-côtes venaient prendre leurs repas et boire
à l'Auberge Jean. Ils avaient leur table à part. Les douaniers de Binic
se rencontraient là, utilement pour le service, avec les douaniers de
Saint-Malo.

Des patrons de navires y venaient aussi, mais mangeaient à une autre
table.

Sieur Clubin s'asseyait tantôt à l'une, tantôt à l'autre, plus
volontiers pourtant à la table des douaniers qu'à celle des patrons. Il
était bienvenu aux deux.

Ces tables étaient bien servies. Il y avait des raffinements de
boissons locales étrangères pour les marins dépaysés. Un matelot
petit-maître de Bilbao y eût trouvé une helada. On y buvait du stout
comme à Greenwich et de la gueuse brune comme à Anvers.

Des capitaines au long cours et des armateurs faisaient quelquefois
figure à la mense des patrons. On y échangeait les nouvelles:--Où en
sont les sucres?--Cette douceur ne figure que pour de petits lots.
Pourtant les bruts vont; trois mille sacs de Bombay et cinq cents
boucauts de Sagua.--Vous verrez que la droite finira par renverser
Villèle.--Et l'indigo?--On n'a traité que sept surons Guatemala.--La
_Nanine-Julie_ est montée en rade. Joli trois-mâts de Bretagne.--Voilà
encore les deux villes de la Plata en bisbille.--Quand Montevideo
engraisse, Buenos-Ayres maigrit.--Il a fallu transborder le chargement
du _Regina-Cœli_, condamné au Callao.--Les cacaos marchent; les sacs
Caraques sont cotés deux cent trente-quatre et les sacs Trinidad
soixante-treize.--Il paraît qu'à la revue du Champ de Mars on a crié:
A bas les ministres!--Les cuirs salés verts saladeros se vendent, les
bœufs soixante francs et les vaches quarante-huit.--A-t-on passé le
Balkan? Que fait Diebitsch?--A San Francisco l'anisette en pomponelles
manque. L'huile d'olive Plagniol est calme. Le fromage de Gruyère
en tins, trente-deux francs le quintal.--Eh bien, Léon XII est-il
mort?--Etc., etc.

Ces choses-là se criaient et se commentaient bruyamment. A la table
des douaniers et des gardes-côtes on parlait moins haut.

Les faits de police des côtes et des ports veulent moins de sonorité et
moins de clarté dans le dialogue.

La table des patrons était présidée par un vieux capitaine au long
cours, M. Gertrais-Gaboureau. M. Gertrais-Gaboureau n'était pas un
homme, c'était un baromètre. Son habitude de la mer lui avait donné
une surprenante infaillibilité de pronostic. Il décrétait le temps
qu'il fera demain. Il auscultait le vent; il tâtait le pouls à la
marée. Il disait au nuage: montre-moi ta langue. C'est-à-dire l'éclair.
Il était le docteur de la vague, de la brise, de la rafale. L'océan
était son malade; il avait fait le tour du monde comme on fait une
clinique, examinant chaque climat dans sa bonne et mauvaise santé; il
savait à fond la pathologie des saisons. On l'entendait énoncer des
faits comme ceci:--Le baromètre a descendu une fois, en 1796, à trois
lignes au-dessous de tempête.--Il était marin par amour. Il haïssait
l'Angleterre de toute l'amitié qu'il avait pour la mer. Il avait étudié
soigneusement la marine anglaise pour en connaître le côté faible. Il
expliquait en quoi le _Sovereign_ de 1637 différait du _Royal William_
de 1670 et de la _Victory_ de 1755. Il comparait les accastillages. Il
regrettait les tours sur le pont et les hunes en entonnoir du _Great
Harry_ de 1514, probablement au point de vue du boulet français, qui se
logeait si bien dans ces surfaces. Les nations pour lui n'existaient
que par leurs institutions maritimes; des synonymies bizarres lui
étaient propres. Il désignait volontiers l'Angleterre par _Trinity
House_, l'Écosse par _Northern commissionners_, et l'Irlande par
_Ballast Board_. Il abondait en renseignements; il était alphabet et
almanach; il était étiage et tarif. Il savait par cœur le péage des
phares, surtout des anglais; un penny par tonne en passant devant
celui-ci, un farthing devant celui-là. Il vous disait: _Le phare de
Small's Rock, qui ne consommait que deux cents gallons d'huile, en
brûle maintenant quinze cents gallons._ Un jour, à bord, dans une
maladie grave qu'il fit, on le croyait mort, l'équipage entourait son
branle, il interrompit les hoquets de l'agonie pour dire au maître
charpentier:--Il serait avantageux d'adapter dans l'épaisseur des
chouquets une mortaise de chaque côté pour y recevoir un réa en fonte
ayant son essieu en fer et pour servir à passer les guinderesses.--De
tout cela résultait une figure magistrale.

Il était rare que le sujet de conversation fût le même à la table
des patrons et à la table des douaniers. Ce cas pourtant se présenta
précisément dans les premiers jours de ce mois de février où nous
ont amené les faits que nous racontons. Le trois-mâts _Tamaulipas_,
capitaine Zuela, venant du Chili et y retournant, appela l'attention
des deux menses. A la mense des patrons on parla de son chargement, et
à la mense des douaniers de ses allures.

Le capitaine Zuela, de Copiapo, était un chilien un peu colombien, qui
avait fait avec indépendance les guerres de l'indépendance, tenant
tantôt pour Bolivar, tantôt pour Morillo, selon qu'il y trouvait
son profit. Il s'était enrichi à rendre service à tout le monde.
Pas d'homme plus bourbonien, plus bonapartiste, plus absolutiste,
plus libéral, plus athée, et plus catholique. Il était de ce grand
parti qu'on pourrait nommer le parti Lucratif. Il faisait de temps
en temps en France des apparitions commerciales; et, à en croire les
ouï-dire, il donnait volontiers passage à son bord à des gens en fuite,
banqueroutiers ou proscrits politiques, peu lui importait, payants.
Son procédé d'embarquement était simple. Le fugitif attendait sur un
point désert de la côte, et, au moment d'appareiller, Zuela détachait
un canot, qui l'allait prendre. Il avait ainsi, à son précédent voyage,
fait évader un contumace du procès Berton, et cette fois il comptait,
disait-on, emmener des hommes compromis dans l'affaire de la Bidassoa.
La police, avertie, avait l'œil sur lui.

Ces temps étaient une époque de fuites. La restauration était
une réaction; or les révolutions amènent des émigrations, et les
restaurations entraînent des proscriptions. Pendant les sept ou
huit premières années après la rentrée des Bourbons, la panique fut
partout, dans la finance, dans l'industrie, dans le commerce, qui
sentaient la terre trembler et où abondaient les faillites. Il y avait
un sauve-qui-peut dans la politique. Lavalette avait pris la fuite,
Lefebvre-Desnouettes avait pris la fuite, Delon avait pris la fuite.
Les tribunaux d'exception sévissaient, plus Trestaillon. On fuyait le
pont de Saumur, l'esplanade de la Réole, le mur de l'Observatoire de
Paris, la tour de Taurias d'Avignon, silhouettes lugubrement debout
dans l'histoire, qu'a marquées la réaction, et où l'on distingue encore
aujourd'hui cette main sanglante. A Londres le procès Thistlewood
ramifié en France, à Paris le procès Trogoff, ramifié en Belgique, en
Suisse et en Italie, avaient multiplié les motifs d'inquiétude et de
disparition, et augmenté cette profonde déroute souterraine qui faisait
le vide jusque dans les plus hauts rangs de l'ordre social d'alors.
Se mettre en sûreté, tel était le souci. Être compromis, c'était être
perdu. L'esprit des cours prévôtales avait survécu à l'institution.
Les condamnations étaient de complaisance. On se sauvait au Texas, aux
montagnes Rocheuses, au Pérou, au Mexique. Les hommes de la Loire,
brigands alors, paladins aujourd'hui, avaient fondé le champ d'Asile.
Une chanson de Béranger disait: _Sauvages, nous sommes français; prenez
pitié de notre gloire._ S'expatrier était la ressource. Mais rien
n'est moins simple que de fuir; ce monosyllabe contient des abîmes.
Tout fait obstacle à qui s'esquive. Se dérober implique se déguiser.
Des personnes considérables, et même illustres, étaient réduites à des
expédients de malfaiteurs. Et encore elles y réussissaient mal. Elles
y étaient invraisemblables. Leur habitude de coudées franches rendait
difficile leur glissement à travers les mailles de l'évasion. Un filou
en rupture de ban était devant l'œil de la police plus correct qu'un
général. S'imagine-t-on l'innocence contrainte à se grimer, la vertu
contrefaisant sa voix, la gloire mettant un masque? Tel passant à
l'air suspect était une renommée en quête d'un faux passe-port. Les
allures louches de l'homme qui s'échappe ne prouvaient pas qu'on n'eût
point devant les yeux un héros. Traits fugitifs et caractéristiques
des temps, que l'histoire dite régulière néglige, et que le vrai
peintre d'un siècle doit souligner. Derrière ces fuites d'honnêtes
gens se faufilaient, moins surveillées et moins suspectes, les fuites
des fripons. Un chenapan forcé de s'éclipser profitait du pêle-mêle,
faisait nombre parmi les proscrits, et souvent, nous venons de le dire,
grâce à plus d'art, semblait dans ce crépuscule plus honnête homme
que l'honnête homme. Rien n'est gauche comme la probité reprise de
justice. Elle n'y comprend rien et fait des maladresses. Un faussaire
s'échappait plus aisément qu'un conventionnel.

Chose bizarre à constater, on pourrait presque dire, particulièrement
pour les malhonnêtes gens, que l'évasion menait à tout. La quantité de
civilisation qu'un coquin apportait de Paris ou de Londres lui tenait
lieu de dot dans les pays primitifs ou barbares, le recommandait, et
en faisait un initiateur. Cette aventure n'avait rien d'impossible
d'échapper ici au code pour arriver là-bas au sacerdoce. Il y avait de
la fantasmagorie dans la disparition, et plus d'une évasion a eu des
résultats de rêve. Une fugue de ce genre conduisait à l'inconnu et au
chimérique. Tel banqueroutier sorti d'Europe par ce trou à la lune a
reparu vingt ans après grand vizir au Mogol ou roi en Tasmanie.

Aider aux évasions, c'était une industrie et, vu la fréquence du
fait, une industrie à gros profits. Cette spéculation complétait de
certains commerces. Qui voulait se sauver en Angleterre s'adressait aux
contrebandiers; qui voulait se sauver en Amérique s'adressait à des
fraudeurs de long cours tels que Zuela.




II

CLUBIN APERÇOIT QUELQU'UN


Zuela venait quelquefois manger à l'auberge Jean. Sieur Clubin le
connaissait de vue.

Du reste, sieur Clubin n'était pas fier; il ne dédaignait pas de
connaître de vue les chenapans. Il allait même quelquefois jusqu'à les
connaître de fait, leur donnant la main en pleine rue et leur disant
bonjour. Il parlait anglais au smogler et baragouinait l'espagnol
avec le contrabandista. Il avait là-dessus des sentences:--On peut
tirer du bien de la connaissance du mal.--Le garde-chasse cause
utilement avec le braconnier.--Le pilote doit sonder le pirate; le
pirate étant un écueil.--Je goûte à un coquin comme un médecin goûte
à un poison.--C'était sans réplique. Tout le monde donnait raison au
capitaine Clubin. On l'approuvait de ne point être un délicat ridicule.
Qui donc eût osé en médire? Tout ce qu'il faisait était évidemment
«pour le bien du service». De lui tout était simple. Rien ne pouvait le
compromettre. Le cristal voudrait se tacher qu'il ne pourrait. Cette
confiance était la juste récompense d'une longue honnêteté, et c'est
là l'excellence des réputations bien assises. Quoi que fît ou quoi que
semblât faire Clubin, on y entendait malice dans le sens de la vertu;
l'impeccabilité lui était acquise;--par-dessus le marché, il était
très avisé, disait-on;--et de telle ou telle accointance qui dans un
autre eût été suspecte, sa probité sortait avec un relief d'habileté.
Ce renom d'habileté se combinait harmonieusement avec son renom de
naïveté, sans contradiction ni trouble. Un naïf habile, cela existe.
C'est une des variétés de l'honnête homme, et une des plus appréciées.
Sieur Clubin était de ces hommes qui, rencontrés en conversation intime
avec un escroc ou un bandit, sont acceptés ainsi, pénétrés, compris,
respectés d'autant plus, et ont pour eux le clignement d'yeux satisfait
de l'estime publique.

Le _Tamaulipas_ avait complété son chargement. Il était en partance et
allait prochainement appareiller.

Un mardi soir la Durande arriva à Saint-Malo comme il faisait grand
jour. Sieur Clubin, debout sur la passerelle et surveillant la manœuvre
de l'approche du port, aperçut près du Petit-Bey, sur la plage de
sable, entre deux rochers, dans un lieu très solitaire, deux hommes
qui causaient. Il les visa de sa lunette marine, et reconnut l'un des
deux hommes. C'était le capitaine Zuela. Il paraît qu'il reconnut aussi
l'autre.

Cet autre était un personnage de haute taille, un peu grisonnant.
Il portait le haut chapeau et le grave vêtement des Amis. C'était
probablement un quaker. Il baissait les yeux avec modestie.

En arrivant à l'Auberge Jean, sieur Clubin apprit que le _Tamaulipas_
comptait appareiller dans une dizaine de jours.

On a su depuis qu'il avait pris encore quelques autres informations.

A la nuit il entra chez l'armurier de la rue Saint-Vincent et lui dit:

--Savez-vous ce que c'est qu'un revolver?

--Oui, répondit l'armurier, c'est américain.

--C'est un pistolet qui recommence la conversation.

--En effet, ça a la demande et la réponse.

--Et la réplique.

--C'est juste, monsieur Clubin. Un canon tournant.

--Et cinq ou six balles.

L'armurier entr'ouvrit le coin de sa lèvre et fit entendre ce bruit de
langue qui, accompagné d'un hochement de tête, exprime l'admiration.

--L'arme est bonne, monsieur Clubin. Je crois qu'elle fera son chemin.

--Je voudrais un revolver à six canons.

--Je n'en ai pas.

--Comment ça, vous armurier?

--Je ne tiens pas encore l'article. Voyez-vous, c'est nouveau. Ça
débute. On ne fait encore en France que du pistolet.

--Diable!

--Ça n'est pas encore dans le commerce.

--Diable!

--J'ai d'excellents pistolets.

--Je veux un revolver.

--Je conviens que c'est plus avantageux. Mais attendez donc, monsieur
Clubin...

--Quoi?

--Je crois savoir qu'il y en a un en ce moment à Saint-Malo, d'occasion.

--Un revolver?

--Oui.

--A vendre?

--Oui.

--Où ça?

--Je crois savoir où. Je m'informerai.

--Quand pourrez-vous me rendre réponse?

--D'occasion. Mais bon.

--Quand faut-il que je revienne?

--Si je vous procure un revolver, c'est qu'il sera bon.

--Quand me rendrez-vous réponse?

--A votre prochain voyage.

--Ne dites pas que c'est pour moi, dit Clubin.




III

CLUBIN EMPORTE ET NE RAPPORTE POINT


Sieur Clubin fit le chargement de la Durande, embarqua nombre de bœufs
et quelques passagers, et quitta, comme à l'ordinaire, Saint-Malo pour
Guernesey le vendredi matin.

Ce même jour vendredi, quand le navire fut au large, ce qui permet au
capitaine de s'absenter quelques instants du pont de commandement,
Clubin entra dans sa cabine, s'y enferma, prit un sac-valise qu'il
avait, mit des vêtements dans le compartiment élastique, du biscuit,
quelques boîtes de conserves, quelques livres de cacao en bâton,
un chronomètre et une lunette marine dans le compartiment solide,
cadenassa le sac, et passa dans les oreillons une aussière toute
préparée pour le hisser au besoin. Puis il descendit dans la cale,
entra dans la fosse aux câbles, et on le vit remonter avec une de ces
cordes à nœuds armées d'un crampon qui servent aux calfats sur mer et
aux voleurs sur terre. Ces cordes facilitent les escalades.

Arrivé à Guernesey, Clubin alla à Torteval. Il y passa trente-six
heures. Il y emporta le sac-valise et la corde à nœuds, et ne les
rapporta pas.

Disons-le une fois pour toutes, le Guernesey dont il est question
dans ce livre, c'est l'ancien Guernesey, qui n'existe plus et qu'il
serait impossible de retrouver aujourd'hui, ailleurs que dans les
campagnes. Là il est encore vivant, mais il est mort dans les villes.
La remarque que nous faisons pour Guernesey doit être aussi faite pour
Jersey. Saint-Hélier vaut Dieppe; Saint-Pierre-Port vaut Lorient. Grâce
au progrès, grâce à l'admirable esprit d'initiative de ce vaillant
petit peuple insulaire, tout s'est transformé depuis quarante ans
dans l'archipel de la Manche. Où il y avait de l'ombre, il y a de la
lumière. Cela dit, passons.

En ces temps qui sont déjà, par l'éloignement, des temps historiques,
la contrebande était très active dans la Manche. Les navires fraudeurs
abondaient particulièrement sur la côte ouest de Guernesey. Les
personnes renseignées à outrance, et qui savent dans les moindres
détails ce qui se passait il y a tout à l'heure un demi-siècle, vont
jusqu'à citer les noms de plusieurs de ces navires, presque tous
asturiens et guiposcoans. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il ne
s'écoulait guère de semaine sans qu'il en vînt un ou deux, soit dans la
baie des Saints, soit à Plainmont. Cela avait presque les allures d'un
service régulier. Une cave de la mer à Serk s'appelait et s'appelle
encore les Boutiques, parce que c'était dans cette grotte qu'on
venait acheter aux fraudeurs leurs marchandises. Pour les besoins
de ces commerces, il se parlait dans la Manche une espèce de langue
contrebandière, oubliée aujourd'hui, et qui était à l'espagnol ce que
le levantin est à l'italien.

Sur beaucoup de points du littoral anglais et français, la contrebande
était en cordiale entente secrète avec le négoce patent et patenté.
Elle avait ses entrées chez plus d'un haut financier, par la porte
dérobée, il est vrai; et elle fusait souterrainement dans la
circulation commerciale et dans tout le système veineux de l'industrie.
Négociant par devant, contrebandier par derrière; c'était l'histoire
de beaucoup de fortunes. Séguin le disait de Bourgain; Bourgain le
disait de Séguin. Nous ne nous faisons point garant de leurs paroles;
peut-être se calomniaient-ils l'un et l'autre. Quoi qu'il en fût, la
contrebande, traquée par la loi, était incontestablement fort bien
apparentée dans la finance. Elle était en rapport avec «le meilleur
monde». Cette caverne, où Mandrin coudoyait jadis le comte de
Charolais, était honnête au dehors, et avait une façade irréprochable
sur la société; pignon sur rue.

De là beaucoup de connivences, nécessairement masquées. Ces mystères
voulaient une ombre impénétrable. Un contrebandier savait beaucoup de
choses et devait les taire; une foi inviolable et rigide était sa loi.
La première qualité d'un fraudeur était la loyauté. Sans discrétion
pas de contrebande. Il y avait le secret de la fraude comme il y a le
secret de la confession.

Ce secret était imperturbablement gardé. Le contrebandier jurait
de tout taire, et tenait parole. On ne pouvait se fier à personne
mieux qu'à un fraudeur. Le juge-alcade d'Oyarzun prit un jour un
contrebandier des Ports secs, et le fit mettre à la question pour le
forcer à nommer son bailleur de fonds secret. Le contrebandier ne nomma
point le bailleur de fonds. Ce bailleur de fonds était le juge-alcade.
De ces deux complices, le juge et le contrebandier, l'un avait dû,
pour obéir aux yeux de tous à la loi, ordonner la torture, à laquelle
l'autre avait résisté, pour obéir à son serment.

Les deux plus fameux contrebandiers hantant Plainmont à cette époque
étaient Blasco et Blasquito. Ils étaient tocayos. C'est une parenté
espagnole et catholique qui consiste à avoir le même patron dans le
paradis, chose, on en conviendra, non moins digne de considération que
d'avoir le même père sur la terre.

Quand on était à peu près au fait du furtif itinéraire de la
contrebande, parler à ces hommes, rien n'était plus facile et plus
difficile. Il suffisait de n'avoir aucun préjugé nocturne, d'aller à
Plainmont et d'affronter le mystérieux point d'interrogation qui se
dresse là.




IV

PLAINMONT


Plainmont, près Torteval, est un des trois angles de Guernesey. Il y a
là, à l'extrémité du cap, une haute croupe de gazon qui domine la mer.

Ce sommet est désert.

Il est d'autant plus désert qu'on y voit une maison.

Cette maison ajoute l'effroi à la solitude.

Elle est, dit-on, visionnée.

Hantée ou non, l'aspect en est étrange.

Cette maison, bâtie en granit et élevée d'un étage, est au milieu de
l'herbe. Elle n'a rien d'une ruine. Elle est parfaitement habitable.
Les murs sont épais et le toit est solide. Pas une pierre ne manque aux
murailles, pas une tuile au toit. Une cheminée de brique contrebute
l'angle du toit. Cette maison tourne le dos à la mer. Sa façade du
côté de l'océan n'est qu'une muraille. En examinant attentivement
cette façade, on y distingue une fenêtre, murée. Les deux pignons
offrent trois lucarnes, une à l'est, deux à l'ouest, murées toutes
trois. La devanture qui fait face à la terre a seule une porte et des
fenêtres. La porte est murée. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée
sont murées. Au premier étage, et c'est là ce qui frappe tout d'abord
quand on approche, il y a deux fenêtres ouvertes; mais les fenêtres
murées sont moins farouches que ces fenêtres ouvertes. Leur ouverture
les fait noires en plein jour. Elles n'ont pas de vitres, pas même de
châssis. Elles s'ouvrent sur l'ombre du dedans. On dirait les trous
vides de deux yeux arrachés. Rien dans cette maison. On aperçoit par
les croisées béantes le délabrement intérieur. Pas de lambris, nulle
boiserie, la pierre nue. On croit voir un sépulcre à fenêtre permettant
aux spectres de regarder dehors. Les pluies affouillent les fondations
du côté de la mer. Quelques orties agitées par le vent caressent le bas
des murs. A l'horizon, aucune habitation humaine. Cette maison est une
chose vide où il y a le silence. Si l'on s'arrête pourtant et si l'on
colle son oreille à la muraille, on y entend confusément par instants
des battements d'ailes effarouchées. Au-dessus de la porte murée, sur
la pierre qui fait l'architrave, sont gravées ces lettres: ELM-PBILG,
et cette date: 1780.

La nuit, la lune lugubre entre là.

Toute la mer est autour de cette maison. Sa situation est magnifique,
et par conséquent sinistre. La beauté du lieu devient une énigme.
Pourquoi aucune famille humaine n'habite-t-elle ce logis? La place
est belle, la maison est bonne. D'où vient cet abandon? Aux questions
de la raison s'ajoutent les questions de la rêverie. Ce champ est
cultivable, d'où vient qu'il est inculte? Pas de maître. La porte
murée. Qu'a donc ce lieu? pourquoi l'homme en fuite? que se passe-t-il
ici? S'il ne s'y passe rien, pourquoi n'y a-t-il ici personne?
Quand tout est endormi, y a-t-il ici quelqu'un d'éveillé? La rafale
ténébreuse, le vent, les oiseaux de proie, les bêtes cachées, les êtres
ignorés, apparaissent à la pensée et se mêlent à cette maison. De quels
passants est-elle l'hôtellerie? On se figure des ténèbres de grêle et
de pluie s'engouffrant dans les fenêtres. De vagues ruissellements
de tempêtes ont laissé leurs traces sur la muraille intérieure. Ces
chambres murées et ouvertes sont visitées par l'ouragan. S'est-il
commis un crime là? Il semble que, la nuit, cette maison livrée à
l'ombre doit appeler au secours. Reste-t-elle muette? en sort-il des
voix? A qui a-t-elle affaire dans cette solitude? Le mystère des
heures noires est à l'aise ici. Cette maison est inquiétante à midi;
qu'est-elle à minuit? En la regardant, on regarde un secret. On se
demande, la rêverie ayant sa logique et le possible ayant sa pente, ce
que devient cette maison entre le crépuscule du soir et le crépuscule
du matin. L'immense dispersion de la vie extra-humaine a-t-elle sur
ce sommet désert un nœud où elle s'arrête et qui la force à devenir
visible et à descendre? l'épars vient-il y tourbillonner? l'impalpable
s'y condense-t-il jusqu'à prendre forme? Énigmes. L'horreur sacrée
est dans ces pierres. Cette ombre qui est dans ces chambres défendues
est plus que de l'ombre; c'est de l'inconnu. Après le soleil couché,
les bateaux pêcheurs rentreront, les oiseaux se tairont, le chevrier
qui est derrière le rocher s'en ira avec ses chèvres, les entre-deux
des pierres livreront passage aux premiers glissements des reptiles
rassurés, les étoiles commenceront à regarder, la bise soufflera, le
plein de l'obscurité se fera, ces deux fenêtres seront là, béantes.
Cela s'ouvre aux songes; et c'est par des apparitions, par des larves,
par des faces de fantômes vaguement distinctes, par des masques dans
les lueurs, par de mystérieux tumultes d'âmes et d'ombres, que la
croyance populaire, à la fois stupide et profonde, traduit les sombres
intimités de cette demeure avec la nuit.

La maison est «visionnée»; ce mot répond à tout.

Les esprits crédules ont leur explication; mais les esprits positifs
ont aussi la leur. Rien de plus simple, disent-ils, que cette maison.
C'est un ancien poste d'observation, du temps des guerres de la
révolution et de l'empire, et des contrebandes. Elle a été bâtie là
pour cela. La guerre finie, le poste a été abandonné. On n'a pas démoli
la maison parce qu'elle peut redevenir utile. On a muré la porte et les
fenêtres du rez-de-chaussée contre les stercoraires humains, et pour
que personne n'y pût entrer; on a muré les fenêtres des trois côtés sur
la mer, à cause du vent du sud et du vent d'ouest. Voilà tout.

Les ignorants et les crédules insistent. D'abord, la maison n'a pas
été bâtie à l'époque des guerres de la révolution. Elle porte la
date--1780--antérieure à la révolution. Ensuite, elle n'a pas été bâtie
pour être un poste; elle porte les lettres ELM-PBILG, qui sont le
double monogramme de deux familles, et qui indiquent, suivant l'usage,
que la maison a été construite pour l'établissement d'un jeune ménage.
Donc, elle a été habitée. Pourquoi ne l'est-elle plus? Si l'on a muré
la porte et les croisées pour que personne ne pût pénétrer dans la
maison, pourquoi a-t-on laissé deux fenêtres ouvertes? Il fallait
tout murer, ou rien. Pourquoi pas de volets? pourquoi pas de châssis?
pourquoi pas de vitres? pourquoi murer les fenêtres d'un côté si on ne
les mure pas de l'autre? On empêche la pluie d'entrer par le sud, mais
on la laisse entrer par le nord.

Les crédules ont tort, sans doute, mais à coup sûr les positifs n'ont
pas raison. Le problème persiste.

Ce qui est sûr, c'est que la maison passe pour avoir été plutôt utile
que nuisible aux contrebandiers.

Le grossissement de l'effroi ôte aux faits leur vraie proportion. Sans
nul doute, bien des phénomènes nocturnes, parmi ceux dont s'est peu à
peu composé le «visionnement» de la masure, pourraient s'expliquer par
des présences obscures et furtives, par de courtes stations d'hommes
tout de suite rembarqués, tantôt par les précautions, tantôt par les
hardiesses de certains industriels suspects se cachant pour mal faire
et se laissant entrevoir pour faire peur.

A cette époque déjà lointaine beaucoup d'audaces étaient possibles.
La police, surtout dans les petits pays, n'était pas ce qu'elle est
aujourd'hui.

Ajoutons que, si cette masure était, comme on le dit, commode aux
fraudeurs, leurs rendez-vous devaient avoir là jusqu'à un certain point
leurs coudées franches, précisément parce que la maison était mal vue.
Être mal vue l'empêchait d'être dénoncée. Ce n'est guère aux douaniers
et aux sergents qu'on s'adresse contre les spectres. Les superstitieux
font des signes de croix et non des procès-verbaux. Ils voient ou
croient voir, s'enfuient et se taisent. Il existe une connivence
tacite, non voulue, mais réelle, entre ceux qui font peur et ceux qui
ont peur. Les effrayés se sentent dans leur tort d'avoir été effrayés,
ils s'imaginent avoir surpris un secret, ils craignent d'aggraver leur
position, mystérieuse pour eux-mêmes, et de fâcher les apparitions.
Ceci les rend discrets. Et, même en dehors de ce calcul, l'instinct des
gens crédules est le silence; il y a du mutisme dans l'épouvante; les
terrifiés parlent peu; il semble que l'horreur dise: chut!

Il faut se souvenir que ceci remonte à l'époque où les paysans
guernesiais croyaient que le mystère de la Crèche était, tous les ans,
à jour fixe, répété par les bœufs et les ânes; époque où personne,
dans la nuit de Noël, n'eût osé pénétrer dans une étable, de peur d'y
trouver les bêtes à genoux.

S'il faut ajouter foi aux légendes locales et aux récits des gens
qu'on rencontre, la superstition autrefois a été quelquefois jusqu'à
suspendre aux murs de cette maison de Plainmont, à des clous dont on
voit encore çà et là la trace, des rats sans pattes, des chauves-souris
sans ailes, des carcasses de bêtes mortes, des crapauds écrasés entre
les pages d'une bible, des brins de lupin jaune, étranges ex-voto,
accrochés là par d'imprudents passants nocturnes qui avaient cru
voir quelque chose, et qui, par ces cadeaux, espéraient obtenir leur
pardon, et conjurer la mauvaise humeur des stryges, des larves et
des brucolaques. Il y a eu de tout temps des crédules aux abacas et
aux sabbats, et même d'assez haut placés. César consultait Sagane,
et Napoléon mademoiselle Lenormand. Il est des consciences inquiètes
jusqu'à tâcher d'obtenir des indulgences du diable. _Que Dieu fasse et
que Satan ne défasse pas!_ c'était là une des prières de Charles-Quint.
D'autres esprits sont plus timorés encore. Ils vont jusqu'à se
persuader qu'on peut avoir des torts envers le mal. Être irréprochable
vis-à-vis du démon, c'est une de leurs préoccupations. De là des
pratiques religieuses tournées vers l'immense malice obscure. C'est
un bigotisme comme un autre. Les crimes contre le démon existent dans
certaines imaginations malades; avoir violé la loi d'en bas tourmente
de bizarres casuistes de l'ignorance; on a des scrupules du côté des
ténèbres. Croire à l'efficacité de la dévotion aux mystères du Brocken
et d'Armuyr, se figurer qu'on a péché contre l'enfer, avoir recours
pour des infractions chimériques à des pénitences chimériques, avouer
la vérité à l'esprit de mensonge, faire son meâ culpâ devant le père de
la Faute, se confesser en sens inverse, tout cela existe ou a existé;
les procès de magie le prouvent à chaque page de leurs dossiers.
Le songe humain va jusque-là. Quand l'homme se met à s'effarer,
il ne s'arrête point. On rêve des fautes imaginaires, on rêve des
purifications imaginaires, et l'on fait faire le nettoyage de sa
conscience par l'ombre du balai des sorcières.

Quoi qu'il en soit, si cette maison a des aventures, c'est son affaire;
à part quelques hasards et quelques exceptions, nul n'y va voir, elle
est laissée seule; il n'est du goût de personne de se risquer aux
rencontres infernales.

Grâce à la terreur qui la garde, et qui en éloigne quiconque pourrait
observer et témoigner, il a été de tout temps facile de s'introduire
la nuit dans cette maison, au moyen d'une échelle de corde, ou même
tout simplement du premier escalier venu pris aux courtils voisins. Un
en-cas de hardes et de vivres apporté là permettrait d'y attendre en
toute sécurité l'éventualité et l'à-propos d'un embarquement furtif.
La tradition raconte qu'il y a une quarantaine d'années un fugitif, de
la politique selon les uns, du commerce selon les autres, a séjourné
quelque temps caché dans la maison visionnée de Plainmont, d'où il
a réussi à s'embarquer sur un bateau pêcheur pour l'Angleterre.
D'Angleterre on gagne aisément l'Amérique.

Cette même tradition affirme que des provisions déposées dans
cette masure y demeurent sans qu'on y touche; Lucifer, comme les
contrebandiers, ayant intérêt à ce que celui qui les a mises là
revienne.

Du sommet où est cette maison, on aperçoit au sud-ouest, à un mille de
la côte, l'écueil des Hanois.

Cet écueil est célèbre. Il a fait toutes les mauvaises actions que
peut faire un rocher. C'était un des plus redoutables assassins de la
mer. Il attendait en traître les navires dans la nuit. Il a élargi les
cimetières de Torteval et de la Rocquaine.

En 1862 on a placé sur cet écueil un phare.

Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il fourvoyait;
le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à l'horizon comme un
protecteur et un guide ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les
Hanois rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient. C'est
quelque chose comme le brigand devenu gendarme.

Il y a trois Hanois, le grand Hanois, le petit Hanois, et la Mauve.
C'est sur le petit Hanois qu'est aujourd'hui le «Light Red».

Cet écueil fait partie d'un groupe de pointes, quelques-unes
sous-marines, quelques-unes sortant de la mer. Il les domine. Il a,
comme une forteresse, ses ouvrages avancés; du côté de la haute mer, un
cordon de treize rochers; au nord, deux brisants, les Hautes-Fourquies,
les Aiguillons, et un banc de sable, l'Hérouée; au sud, trois rochers,
le Cat-Rock, la Percée et la Roque Herpin; plus deux boues, la South
Boue et la Boue le Mouet, et en outre, devant Plainmont, à fleur d'eau,
le Tas de Pois d'Aval.

Qu'un nageur franchisse le détroit des Hanois à Plainmont, cela est
malaisé, non impossible. On se souvient que c'était une des prouesses
de sieur Clubin. Le nageur qui connaît ces bas-fonds a deux stations où
il peut se reposer, la Roque ronde, et plus loin, en obliquant un peu à
gauche, la Roque rouge.




V

LES DÉNIQUOISEAUX


C'est à peu près vers cette journée de samedi, passée par sieur Clubin
à Torteval, qu'il faut rapporter un fait singulier, peu ébruité d'abord
dans le pays, et qui ne transpira que longtemps après. Car beaucoup de
choses, nous venons de le remarquer, restent inconnues à cause même de
l'effroi qu'elles ont fait à ceux qui en ont été témoins.

Dans la nuit du samedi au dimanche, nous précisons la date et nous la
croyons exacte, trois enfants escaladèrent l'escarpement de Plainmont.
Ces enfants s'en retournaient au village. Ils venaient de la mer.
C'était ce qu'on appelle dans la langue locale des _déniquoiseaux_.
Lisez déniche-oiseaux. Partout où il y a des falaises et des trous de
rochers au-dessus de la mer, les enfants dénicheurs d'oiseaux abondent.
Nous en avons dit un mot déjà. On se souvient que Gilliatt s'en
préoccupait, à cause des oiseaux et à cause des enfants.

Les déniquoiseaux sont des espèces de gamins de l'océan, peu timides.

La nuit était très obscure. D'épaisses superpositions de nuées
cachaient le zénith. Trois heures du matin venaient de sonner au
clocher de Torteval, qui est rond et pointu et qui ressemble à un
bonnet de magicien.

Pourquoi ces enfants revenaient-ils si tard? Rien de plus simple.
Ils étaient allés à la chasse aux nids de mauves, dans le Tas de
Pois d'Aval. La saison ayant été très douce, les amours des oiseaux
commençaient de très bonne heure. Ces enfants, guettant les allures des
mâles et des femelles autour des gîtes, et distraits par l'acharnement
de cette poursuite, avaient oublié l'heure. Le flux les avait cernés;
ils n'avaient pu regagner à temps la petite anse où ils avaient
amarré leur canot, et ils avaient dû attendre sur une des pointes du
Tas de Pois que la mer se retirât. De là leur rentrée nocturne. Ces
rentrées-là sont attendues par la fiévreuse inquiétude des mères,
laquelle, rassurée, dépense sa joie en colère, et, grossie dans les
larmes, se dissipe en taloches. Aussi se hâtaient-ils, assez inquiets.
Ils avaient cette manière de se hâter qui s'attarderait volontiers,
et qui contient un certain désir de ne pas arriver. Ils avaient en
perspective un embrassement compliqué de gifles.

Un seul de ces enfants n'avait rien à craindre, c'était un orphelin. Ce
garçon était français, sans père ni mère, et content en cette minute-là
de n'avoir pas de mère. Personne ne s'intéressant à lui, il ne serait
pas battu. Les deux autres étaient guernesiais, et de la paroisse même
de Torteval.

La haute croupe de roches escaladée, les trois déniquoiseaux parvinrent
sur le plateau où est la maison visionnée.

Ils commencèrent par avoir peur, ce qui est le devoir de tout passant,
et surtout de tout enfant, à cette heure et dans ce lieu.

Ils eurent bien envie de se sauver à toutes jambes, et bien envie de
s'arrêter pour regarder.

Ils s'arrêtèrent.

Ils regardèrent la maison.

Elle était toute noire et formidable.

C'était, au milieu du plateau désert, un bloc obscur, une excroissance
symétrique et hideuse, une haute masse carrée à angles rectilignes,
quelque chose de semblable à un énorme autel de ténèbres.

La première pensée des enfants avait été de s'enfuir; la seconde fut de
s'approcher. Ils n'avaient jamais vu cette maison-là à cette heure-là.
La curiosité d'avoir peur existe. Ils avaient un petit français avec
eux, ce qui fit qu'ils approchèrent.

On sait que les français ne croient à rien.

D'ailleurs, être plusieurs dans un danger, rassure; avoir peur à trois,
encourage.

Et puis, on est chasseur, on est enfant; à trois qu'on est, on n'a pas
trente ans; on est en quête, on fouille, on épie les choses cachées;
est-ce pour s'arrêter en chemin? on avance la tête dans ce trou-ci,
comment ne point l'avancer dans ce trou-là? Qui est en chasse subit un
entraînement; qui va à la découverte est dans un engrenage. Avoir tant
regardé dans le nid des oiseaux, cela donne la démangeaison de regarder
un peu dans le nid des spectres. Fureter dans l'enfer; pourquoi pas?

De gibier en gibier, on arrive au démon. Après les moineaux, les
farfadets. On va savoir à quoi s'en tenir sur toutes ces peurs que vos
parents vous ont faites. Être sur la piste des contes bleus, rien n'est
plus glissant. En savoir aussi long que les bonnes femmes, cela tente.

Tout ce pêle-mêle d'idées, à l'état de confusion et d'instinct dans
la cervelle des déniquoiseaux guernesiais, eut pour résultante leur
témérité. Ils marchèrent vers la maison.

Du reste, le petit qui leur servait de point d'appui dans cette
bravoure en était digne. C'était un garçon résolu, apprenti calfat, de
ces enfants déjà hommes, couchant au chantier sur de la paille dans un
hangar, gagnant sa vie, ayant une grosse voix, grimpant volontiers aux
murs et aux arbres, sans préjugés vis-à-vis des pommes près desquelles
il passait, ayant travaillé à des radoubs de vaisseaux de guerre, fils
du hasard, enfant de raccroc, orphelin gai, né en France, et on ne
savait où, deux raisons pour être hardi, ne regardant pas à donner un
double à un pauvre, très méchant, très bon, blond jusqu'au roux, ayant
parlé à des parisiens. Pour le moment, il gagnait un chelin par jour
à calfater des barques de poissonniers, en réparation aux Pêqueries.
Quand l'envie lui en prenait, il se donnait des vacances, et allait
dénicher des oiseaux. Tel était le petit français.

La solitude du lieu avait on ne sait quoi de funèbre. On sentait là
l'inviolabilité menaçante. C'était farouche. Ce plateau, silencieux et
nu, dérobait à très courte distance dans le précipice sa courbe déclive
et fuyante. La mer en bas se taisait. Il n'y avait point de vent. Les
brins d'herbe ne bougeaient pas.

Les petits déniquoiseaux avançaient à pas lents, l'enfant français en
tête, en regardant la maison.

L'un d'eux, plus tard, en racontant le fait, ou l'à peu près qui lui en
était resté, ajoutait: «Elle ne disait rien.»

Ils s'approchaient en retenant leur haleine, comme on approcherait
d'une bête.

Ils avaient gravi le roidillon qui est derrière la maison et qui
aboutit du côté de la mer à un petit isthme de rochers peu praticable;
ils étaient parvenus assez près de la masure; mais ils ne voyaient que
la façade sud, qui est toute murée; ils n'avaient pas osé tourner à
gauche, ce qui les eût exposés à voir l'autre façade où il y a deux
fenêtres, ce qui est terrible.

Cependant ils s'enhardirent, l'apprenti calfat leur ayant dit tout
bas:--Virons à bâbord. C'est ce côté-là qui est le beau. Il faut voir
les deux fenêtres noires.

Ils «virèrent à bâbord» et arrivèrent de l'autre côté de la maison.

Les deux fenêtres étaient éclairées.

Les enfants s'enfuirent.

Quand ils furent loin, le petit français se retourna.

--Tiens, dit-il, il n'y a plus de lumière.

En effet, il n'y avait plus de clarté aux fenêtres. La silhouette de la
masure se dessinait, découpée comme à l'emporte-pièce, sur la lividité
diffuse du ciel.

La peur ne s'en alla point, mais la curiosité revint. Les déniquoiseaux
se rapprochèrent.

Brusquement, aux deux fenêtres à la fois, la lumière se refit.

Les deux gars de Torteval reprirent leurs jambes à leur cou, et se
sauvèrent. Le petit satan de français n'avança pas, mais ne recula pas.

Il demeura immobile, faisant face à la maison, et la regardant.

La clarté s'éteignit, puis brilla de nouveau. Rien de plus horrible.
Le reflet faisait une vague traînée de feu sur l'herbe mouillée par
la buée de la nuit. A un certain moment, la lueur dessina sur le mur
intérieur de la masure de grands profils noirs qui remuaient et des
ombres de têtes énormes.

Du reste, la masure étant sans plafonds ni cloisons et n'ayant plus que
les quatre murs et le toit, une fenêtre ne peut pas être éclairée sans
que l'autre le soit.

Voyant que l'apprenti calfat restait, les deux autres déniquoiseaux
revinrent, pas à pas, l'un après l'autre, tremblants, curieux.
L'apprenti calfat leur dit tout bas:--Il y a des revenants dans la
maison. J'ai vu le nez d'un.--Les deux petits de Torteval se blottirent
derrière le français, et haussés sur la pointe du pied, par-dessus son
épaule, abrités par lui, le prenant pour bouclier, l'opposant à la
chose, rassurés de le sentir entre eux et la vision, ils regardèrent,
eux aussi.

La masure, de son côté, semblait les regarder. Elle avait, dans cette
vaste obscurité muette, deux prunelles rouges. C'étaient les fenêtres.
La lumière s'éclipsait, reparaissait, s'éclipsait encore, comme font
ces lumières-là. Ces intermittences sinistres tiennent probablement
au va-et-vient de l'enfer. Cela s'entr'ouvre, puis se referme. Le
soupirail du sépulcre a des effets de lanterne sourde.

Tout à coup une noirceur très opaque ayant la forme humaine se dressa
sur l'une des fenêtres comme si elle venait du dehors, puis s'enfonça
dans l'intérieur de la maison. Il sembla que quelqu'un venait d'entrer.

Entrer par la croisée, c'est l'habitude des voleurs.

La clarté fut un moment plus vive, puis s'éteignit et ne reparut plus.
La maison redevint noire. Alors il en sortit des bruits. Ces bruits
ressemblaient à des voix. C'est toujours comme cela. Quand on voit, on
n'entend pas; quand on ne voit pas, on entend.

La nuit sur la mer a une taciturnité particulière. Le silence de
l'ombre est là plus profond qu'ailleurs. Lorsqu'il n'y a ni vent ni
flot, dans cette remuante étendue où d'ordinaire on n'entend pas voler
les aigles, on entendrait une mouche voler. Cette paix sépulcrale
donnait un relief lugubre aux bruits qui sortaient de la masure.

--Voyons voir, dit le petit français.

Et il fit un pas vers la maison.

Les deux autres avaient une telle peur qu'ils se décidèrent à le
suivre. Ils n'osaient plus s'enfuir tout seuls.

Comme ils venaient de dépasser un assez gros tas de fagots qui, on ne
sait pas pourquoi, les rassurait dans cette solitude, une chevêche
s'envola d'un buisson. Cela fit un froissement de branches. Les
chevêches ont une espèce de vol louche, d'une obliquité inquiétante.
L'oiseau passa de travers près des enfants, en fixant sur eux la
rondeur de ses yeux, clairs dans la nuit.

Il y eut un certain tremblement dans le groupe derrière le petit
français.

Il apostropha la chevêche.

--Moineau, tu viens trop tard. Il n'est plus temps. Je veux voir.

Et il avança.

Le craquement de ses gros souliers cloutés sur les ajoncs n'empêchait
pas d'entendre les bruits de la masure, qui s'élevaient et
s'abaissaient avec l'accentuation calme et la continuité d'un dialogue.

Un moment après, il ajouta:

--D'ailleurs il n'y a que les bêtes qui croient aux revenants.

L'insolence dans le danger rallie les traînards et les pousse en avant.

Les deux gars de Torteval se remirent en marche, emboîtant le pas à la
suite de l'apprenti calfat.

La maison visionnée leur faisait l'effet de grandir démesurément. Dans
cette illusion d'optique de la peur il y avait de la réalité. La
maison grandissait en effet, parce qu'ils en approchaient.

Cependant les voix qui étaient dans la maison prenaient une saillie
de plus en plus nette. Les enfants écoutaient. L'oreille aussi a
ses grossissements. C'était autre chose qu'un murmure, plus qu'un
chuchotement, moins qu'un brouhaha. Par instants une ou deux paroles
clairement articulées se détachaient. Ces paroles, impossibles
à comprendre, sonnaient bizarrement. Les enfants s'arrêtaient,
écoutaient, puis recommençaient à avancer.

--C'est la conversation des revenants, murmura l'apprenti calfat, mais
je ne crois pas aux revenants.

Les petits de Torteval étaient bien tentés de se replier derrière le
tas de fagots; mais ils en étaient déjà loin, et leur ami le calfat
continuait de marcher vers la masure. Ils tremblaient de rester avec
lui, et ils n'osaient pas le quitter.

Pas à pas, et perplexes, ils le suivaient.

L'apprenti calfat se tourna vers eux et leur dit:

--Vous savez que ce n'est pas vrai. Il n'y en a pas.

La maison devenait de plus en plus haute. Les voix devenaient de plus
en plus distinctes.

Ils approchaient.

En approchant, on reconnaissait qu'il y avait dans la maison quelque
chose comme de la lumière étouffée. C'était une lueur très vague, un de
ces effets de lanterne sourde indiqués tout à l'heure, et qui abondent
dans l'éclairage des sabbats.

Quand ils furent tout près, ils firent halte.

Un des deux de Torteval hasarda cette observation:

--Ce n'est pas des revenants; c'est des dames blanches.

--Qu'est-ce que c'est que ça qui pend à une fenêtre? demanda l'autre.

--Ça a l'air d'une corde.

--C'est un serpent.

--C'est de la corde de pendu, dit le français avec autorité. Ça leur
sert. Mais je n'y crois pas.

Et, en trois bonds plutôt qu'en trois pas, il fut au pied du mur de la
masure. Il y avait de la fièvre dans cette hardiesse.

Les deux autres, frissonnants, l'imitèrent, et vinrent se coller près
de lui, se serrant l'un contre son côté droit, l'autre contre son côté
gauche. Les enfants appliquèrent leur oreille contre la muraille. On
continuait de parler dans la maison.

Voici ce que disaient les fantômes:[8]

--Ainsi, c'est entendu?

--Entendu.

--C'est dit?

--Dit.

--Un homme attendra ici, et pourra s'en aller en Angleterre avec
Blasquito?

--En payant.

--En payant.

--Blasquito prendra l'homme dans sa barque.

--Sans chercher à savoir de quel pays il est?

--Cela ne nous regarde pas.

--Sans lui demander son nom?

--On ne demande pas le nom; on pèse la bourse.

--Bien. L'homme attendra dans cette maison.

--Il faudra qu'il ait de quoi manger.

--Il en aura.

--Où?

--Dans ce sac que j'apporte.

--Très bien.

--Puis-je laisser ce sac ici?

--Les contrebandiers ne sont pas des voleurs.

--Et vous autres, quand partez-vous?

--Demain matin. Si votre homme était prêt, il pourrait venir avec nous.

--Il n'est pas prêt.

--C'est son affaire.

--Combien de jours aura-t-il à attendre dans cette maison?

--Deux, trois, quatre jours. Moins ou plus.

--Est-il certain que Blasquito viendra?

--Certain.

--Ici? A Plainmont?

--A Plainmont.

--Quelle semaine?

--La semaine prochaine.

--Quel jour?

--Vendredi, samedi, ou dimanche.

--Il ne peut manquer?

--Il est mon tocayo.

--Il vient par tous les temps?

--Par tous. Il n'a pas peur. Je suis Blasco, il est Blasquito.

--Ainsi, il ne peut manquer de venir à Guernesey?

--Je viens un mois; il vient l'autre mois.

--Je comprends.

--A compter de samedi prochain, d'aujourd'hui en huit, il ne se passera
pas cinq jours sans que Blasquito arrive.

--Mais si la mer était très dure?

--Egurraldia gaïztoa[9]?

  [9] Basque. Mauvais temps.

--Oui.

--Blasquito ne viendrait pas si vite, mais il viendrait

--D'où viendra-t-il?

--De Bilbao.

--Où ira-t-il?

--A Portland.

--C'est bien.

--Ou à Torbay.

--C'est mieux.

--Votre homme peut être tranquille.

--Blasquito ne trahira pas?

--Les lâches sont les traîtres. Nous sommes des vaillants. La mer est
l'église de l'hiver. La trahison est l'église de l'enfer.

--Personne n'entend ce que nous disons?

--Nous écouter et nous regarder est impossible. L'épouvante fait ici le
désert.

--Je le sais.

--Qui oserait se hasarder à nous écouter?

--C'est vrai.

--D'ailleurs on écouterait qu'on ne comprendrait pas. Nous parlons une
farouche langue à nous que personne ne connaît. Puisque vous la savez,
c'est que vous êtes des nôtres.

--Je suis venu pour prendre des arrangements avec vous.

--C'est bon.

--Maintenant je m'en vais.

--Soit.

--Dites-moi, si le passager veut que Blasquito le conduise ailleurs
qu'à Portland ou à Torbay?

--Qu'il ait des onces[10].

  [10] Des quadruples.

--Blasquito fera-t-il ce que l'homme voudra?

--Blasquito fera ce que les onces voudront.

--Faut-il beaucoup de temps pour aller à Torbay?

--Comme il plaît au vent.

--Huit heures?

--Moins ou plus.

--Blasquito obéira-t-il à son passager?

--Si la mer obéit à Blasquito.

--Il sera bien payé.

--L'or est l'or. Le vent est le vent.

--C'est juste.

--L'homme avec l'or fait ce qu'il peut. Dieu avec le vent fait ce qu'il
veut.

--L'homme qui compte partir avec Blasquito sera ici vendredi.

--Bien.

--A quel moment arrive Blasquito?

--A la nuit. On arrive la nuit. On part la nuit. Nous avons une femme
qui s'appelle la mer, et une sœur qui s'appelle la nuit. La femme
trompe quelquefois; la sœur jamais.

--Tout est convenu. Adieu, hommes.

--Bonsoir. Un coup d'eau-de-vie?

--Merci.

--C'est meilleur que du sirop.

--J'ai votre parole.

--Mon nom est Point-d'honneur.

--Adieu.

--Vous êtes gentilhomme et je suis chevalier.

  [8]--Asi, entendido està?

  --Entendido.

  --Dicho?

  --Dicho.

  --Aqui esperarà un hombre, y podrà marcharse à Inglaterra con
  Blasquito?

  --Pagando.

  --Pagando.

  --Blasquito tomarà al hombre en su barca.

  --Sin tratar de conocer su pais?

  --No nos toca.

  --Ni de saber su nombre?

  --No se pregunta el nombre, pero se pesa la bolsa.

  --Bien. Esperarà el hombre en esa casa.

  --Tenga que comer.

  --Tendrà.

  --En donde?

  --En este saco que he traido.

  --Muy bien.

  --Puedo dexar el saco aqui?

  --Los contrabandistas no son ladrones.

  --Y vosotros, cuando os marchais?

  --Mañana por la mañana. Si su hombre de usted està parado, podria
  venir con nosotros.

  --Parado no està.

  --Hacienda suya.

  --Cuantos dias esperara alli?

  --Dos, tres, quatro dias. Menos o mas.

  --Es cierto que el Blasquito vendra?

  --Cierto.

  --A este Plainmont?

  --A este Plainmont.

  --En qué semana?

  --La que viene.

  --A qual dia?

  --En viernes, o sabado, o domingo.

  --No puede faltar?

  --Es mi tocayo.

  --Por qualquiera tiempo viene?

  --Qualquiera. No teme. Soy el Blasco, es el Blasquito.

  --Asi, no pue de faltar en venir à Guernesey?

  --Vengo yo un mes, y viene al otro mes.

  --Entendio.

  --A contar del otro sabado, desde hoy en ochidias, ne pasaran cinco
  dias sin que venga el Blasquito.

  --Pero un mar muy malo?

  --Egurraldia gaïztoa?

  --Si.

  --No vendria el Blasquito tan pronto, pero vendria.

  --De donde vendrà?

  --De Vilvao.

  --A donde ira?

  --A Portland.

  --Bien.

  --O à Torbay.

  --Mejor.

  --Su humbre de usted puede estar quieto.

  --No serà traidor el Blasquito?

  --Los cobardes son traidores. Somos valientes. El mar es la iglesia
  del invierno. La traicion es la iglesia del infierno.

  --No se entiende lo que decimos?

  --Escucharnos y mirarnos es imposible. El espanto hace alli el
  desierto.

  --Lo sé.

  --Quien se atreveria à escuchar?

  --Es verdad.

  --Aun quando escucharian no entienderian. Hablamos una lengua fiera y
  nuestra que no se conoce. Despues que la sabeis, sois de nosotros.

  --Soy venido para componer las haciendas con ustedes.

  --Bueno.

  --Y ahora me voy.

  --Corriente.

  --Digame usted, hombre. Si el pasagero quiere que el
  Blasquito le lleve à alguna otra parte que Portland o Torbay?

  --Tenga onzas.

  --El Blasquito haro lo que quiera el hombre?

  --El Blasquito hace lo que quieren las onzas.

  --Es menester mucho tiempo para ir à Torbay?

  --Como quiere el viento.

  --Ocho horas?

  --Menos, o mas.

  --El Blasquito obedecera al pasagero?

  --Si le obedece el mar à el Blasquito.

  --Bien pagado sera.

  --El oro es el oro. El viento es el viento.

  --Mucho.

  --El hombre hace lo que puede con el oro. Dios con el viento hace lo
  que quiere.

  --Aqui esta à viernes el que desea marcharse con Blasquito.

  --Pues.

  --A qué momento llega Blasquito?

  --A la noche. A la noche se llega, a la noche se marcha. Tenemos una
  muger que se llama el mar, y una hermana que se llama la noche. La
  muger puede faltar, la hermana no.

  --Todo està dicho. Abur, hombres.

  --Buenas tardes. Un trago de aguardiente?

  --Gracias.

  --Es mejor que xarope.

  --Tengo vuestra palabra.

  --Mi nombre es Pundonor.

  --Vaya usted con Dios.

  --Sois gentleman y soy caballero.]

Il était clair que des diables seuls pouvaient parler ainsi. Les
enfants n'en écoutèrent pas davantage, et cette fois prirent la fuite
pour de bon, le petit français, enfin convaincu, courant plus vite que
les autres.

Le mardi qui suivit ce samedi, sieur Clubin était de retour à
Saint-Malo, ramenant la Durande.

Le _Tamaulipas_ était toujours en rade.

Sieur Clubin, entre deux bouffées de pipe, demanda à l'aubergiste de
l'Auberge Jean:

--Eh bien, quand donc part-il, ce _Tamaulipas_?

--Après-demain jeudi, répondit l'aubergiste.

Ce soir-là, Clubin soupa à la table des gardes-côtes, et, contre son
habitude, sortit après son souper. Il résulta de cette sortie qu'il
ne put tenir le bureau de la Durande, et qu'il manqua à peu près son
chargement. Cela fut remarqué d'un homme si exact.

Il paraît qu'il causa quelques instants avec son ami le changeur.

Il rentra deux heures après que Noguette eut sonné le couvre-feu. La
cloche brésilienne sonne à dix heures. Il était donc minuit.




VI

LA JACRESSARDE


Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle
Coutanchez. Cette ruelle n'existe plus, ayant été comprise dans les
embellissements.

C'était une double rangée de maisons de bois penchées les unes vers
les autres, et laissant entre elles assez de place pour un ruisseau
qu'on appelait la rue. On marchait les jambes écartées des deux
côtés de l'eau, en heurtant de la tête ou du coude les maisons de
droite ou de gauche. Ces vieilles baraques du moyen âge normand ont
des profils presque humains. De masure à sorcière il n'y a pas loin.
Leurs étages rentrants, leurs surplombs, leurs auvents circonflexes
et leurs broussailles de ferrailles simulent des lèvres, des mentons,
des nez et des sourcils. La lucarne est l'œil, borgne. La joue, c'est
la muraille, ridée et dartreuse. Elles se touchent du front comme
si elles complotaient un mauvais coup. Tous ces mots de l'ancienne
civilisation, coupe-gorge, coupe-trogne, coupe-gueule, se rattachent à
cette architecture.

Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus
fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde.

La Jacressarde était le logis de ceux qui ne logent pas. Il y a
dans toutes les villes, et particulièrement dans les ports de mer,
au-dessous de la population, un résidu. Des gens sans aveu, à ce point
que souvent la justice elle-même ne parvient pas à leur en arracher un,
des écumeurs d'aventures, des chasseurs d'expédients, des chimistes
de l'espèce escroc, remettant toujours la vie au creuset, toutes les
formes du haillon et toutes les manières de le porter, les fruits secs
de l'improbité, les existences en banqueroute, les consciences qui
ont déposé leur bilan, ceux qui ont avorté dans l'escalade et le bris
de clôture (car les grands faiseurs d'effractions planent et restent
en haut), les ouvriers et les ouvrières du mal, les drôles et les
drôlesses, les scrupules déchirés et les coudes percés, les coquins
aboutis à l'indigence, les méchants mal récompensés, les vaincus du
duel social, les affamés qui ont été les dévorants, les gagne-petit du
crime, les gueux, dans la double et lamentable acception du mot; tel
est le personnel. L'intelligence humaine est là, bestiale. C'est le tas
d'ordure des âmes. Cela s'amasse dans un coin, où passe de temps en
temps ce coup de balai qu'on nomme une descente de police. A Saint-Malo
la Jacressarde était ce coin.

Ce qu'on trouve dans ces repaires, ce ne sont pas les forts criminels,
les bandits, les escarpes, les grands produits de l'ignorance et de
l'indigence. Si le meurtre y est représenté, c'est par quelque ivrogne
brutal; le vol n'y dépasse point le filou. C'est plutôt le crachat
de la société que son vomissement. Le truand, oui; le brigand, non.
Pourtant il ne faudrait pas s'y fier. Ce dernier étage des bohèmes
peut avoir des extrémités scélérates. Une fois, en jetant le filet
sur l'Épi-scié qui était pour Paris ce que la Jacressarde était pour
Saint-Malo, la police prit Lacenaire.

Ces gîtes admettent tout. La chute est un nivellement. Quelquefois
l'honnêteté qui se déguenille tombe là. La vertu et la probité ont,
cela s'est vu, des aventures. Il ne faut, d'emblée, ni estimer les
Louvres ni mépriser les bagnes. Le respect public, de même que la
réprobation universelle, veulent être épluchés. On y a des surprises.
Un ange dans le lupanar, une perle dans le fumier, cette sombre et
éblouissante trouvaille est possible.

La Jacressarde était plutôt une cour qu'une maison, et plutôt un puits
qu'une cour. Elle n'avait point d'étage sur la rue. Un haut mur percé
d'une porte basse était sa façade. On levait le loquet, on poussait la
porte, on était dans une cour.

Au milieu de cette cour, on apercevait un trou rond, entouré d'une
marge de pierre au niveau du sol. C'était un puits. La cour était
petite, le puits était grand. Un pavage défoncé encadrait la margelle.

La cour, carrée, était bâtie de trois côtés. Du côté de la rue, rien;
mais en face de la porte, et à droite et à gauche, il y avait du logis.

Si, après la nuit tombée, on entrait là, un peu à ses risques et
périls, on entendait comme un bruit d'haleines mêlées, et, s'il y avait
assez de lune ou d'étoiles pour donner forme aux linéaments obscurs
qu'on avait sous les yeux, voici ce qu'on voyait.

La cour. Le puits. Autour de la cour, vis-à-vis la porte, un hangar
figurant une sorte de fer à cheval qui serait carré, galerie vermoulue,
tout ouverte, à plafond de solives, soutenue par des piliers de
pierre inégalement espacés; au centre, le puits; autour du puits, sur
une litière de paille, et faisant comme un chapelet circulaire, des
semelles droites, des dessous de bottes éculées, des orteils passant
par des trous de souliers, et force talons nus, des pieds d'homme, des
pieds de femme, des pieds d'enfant. Tous ces pieds dormaient.

Au delà de ces pieds, l'œil, en s'enfonçant dans la pénombre du
hangar, distinguait des corps, des formes, des têtes assoupies, des
allongements inertes, des guenilles des deux sexes, une promiscuité
dans du fumier, on ne sait quel sinistre gisement humain. Cette chambre
à coucher était à tout le monde. On y payait deux sous par semaine. Les
pieds touchaient le puits. Dans les nuits d'orage, il pleuvait sur ces
pieds; dans les nuits d'hiver, il neigeait sur ces corps.

Qu'était-ce que ces êtres? Les inconnus. Ils venaient là le soir et
s'en allaient le matin. L'ordre social se complique de ces larves.
Quelques-uns se glissaient pour une nuit et ne payaient pas. La
plupart n'avaient point mangé de la journée. Tous les vices, toutes
les abjections, toutes les infections, toutes les détresses; le même
sommeil d'accablement sur le même lit de boue. Les rêves de toutes
ces âmes faisaient bon voisinage. Rendez-vous funèbre où remuaient et
s'amalgamaient dans le même miasme les lassitudes, les défaillances,
les ivresses cuvées, les marches et contremarches d'une journée
sans un morceau de pain et sans une bonne pensée, les lividités à
paupières closes, des remords, des convoitises, des chevelures mêlées
de balayures, des visages qui ont le regard de la mort, peut-être des
baisers de bouches de ténèbres. Cette putridité humaine fermentait
dans cette cuve. Ils étaient jetés dans ce gîte par la fatalité, par
le voyage, par le navire arrivé la veille, par une sortie de prison,
par la chance, par la nuit. Chaque jour la destinée vidait là sa hotte.
Entrait qui voulait, dormait qui pouvait, parlait qui osait. Car
c'était un lieu de chuchotement. On se hâtait de se mêler. On tâchait
de s'oublier dans le sommeil, puisqu'on ne peut se perdre dans l'ombre.
On prenait de la mort ce qu'on pouvait. Ils fermaient les yeux dans
cette agonie pêle-mêle recommençant tous les soirs. D'où sortaient-ils?
de la société, étant la misère; de la vague, étant l'écume.

N'avait point de la paille qui voulait. Plus d'une nudité traînait sur
le pavé; ils se couchaient éreintés; ils se levaient ankylosés. Le
puits, sans parapet et sans couvercle, toujours béant, avait trente
pieds de profondeur. La pluie y tombait, les immondices y suintaient,
tous les ruissellements de la cour y filtraient. Le seau pour tirer
de l'eau était à côté. Qui avait soif, y buvait. Qui avait ennui, s'y
noyait. Du sommeil dans le fumier on glissait à ce sommeil-là. En
1819, on en retira un enfant de quatorze ans.

Pour ne point courir de danger dans cette maison, il fallait être «de
la chose». Les laïques étaient mal vus.

Ces êtres se connaissaient-ils entre eux? Non. Ils se flairaient.

Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d'un
bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l'eau du puits, ayant
une jambe de bois.

Dès l'aube, la cour se vidait; les habitués s'envolaient.

Il y avait dans la cour un coq et des poules, grattant le fumier
tout le jour. La cour était traversée par une poutre horizontale sur
poteaux, figure d'un gibet pas trop dépaysée là. Souvent, le lendemain
des soirées pluvieuses, on voyait sécher sur cette poutre une robe de
soie mouillée et crottée, qui était à la femme jambe de bois.

Au-dessus du hangar, et, comme lui, encadrant la cour, il y avait un
étage, et au-dessus de l'étage un grenier. Un escalier de bois pourri
trouant le plafond du hangar menait en haut; échelle branlante gravie
bruyamment par la femme chancelante.

Les locataires de passage, à la semaine ou à la nuit, habitaient la
cour; les locataires à demeure habitaient la maison.

Des fenêtres, pas un carreau; des chambranles, pas une porte; des
cheminées, pas un foyer; c'était la maison. On passait d'une chambre
dans l'autre indifféremment par un trou carré long qui avait été la
porte ou par une baie triangulaire qui était l'entre-deux des solives
de la cloison. Les plâtrages tombés couvraient le plancher. On ne
savait comment tenait la maison. Le vent la remuait. On montait comme
on pouvait sur le glissement des marches usées de l'escalier. Tout
était à claire-voie. L'hiver entrait dans la masure comme l'eau dans
une éponge. L'abondance des araignées rassurait contre l'écroulement
immédiat. Aucun meuble. Deux ou trois paillasses dans des coins, ventre
ouvert, montrant plus de cendre que de paille. Çà et là une cruche et
une terrine, servant à divers usages. Une odeur douce et hideuse.

Des fenêtres on avait vue sur la cour. Cette vue ressemblait à un
dessus de tombereau de boueux. Les choses, sans compter les hommes,
qui pourrissaient là, qui s'y rouillaient, qui y moisissaient,
étaient indescriptibles. Les débris fraternisaient; il en tombait des
murailles, il en tombait des créatures. Les loques ensemençaient les
décombres.

Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde
avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur
d'or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses
du premier; le faiseur d'or, chimiste, logeait au grenier, qu'on
appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. On ignorait dans quel coin
couchait la femme. Le faiseur d'or était un peu poëte. Il habitait,
dans le toit, sous les tuiles, une chambre où il y avait une lucarne
étroite et une grande cheminée de pierre, gouffre à faire mugir le
vent. La lucarne n'ayant pas de châssis, il avait cloué dessus un
morceau de feuillard provenant d'une déchirure de navire. Cette tôle
laissait passer peu de jour et beaucoup de froid. Le charbonnier payait
d'un sac de charbon de temps en temps, le chiffonnier payait d'un
setier de grain aux poules par semaine, le faiseur d'or ne payait pas.
En attendant il brûlait la maison. Il avait arraché le peu qu'il y
avait de boiserie, et à chaque instant il tirait du mur ou du toit une
latte pour faire chauffer sa marmite à or. Sur la cloison, au-dessus du
grabat du chiffonnier, on voyait deux colonnes de chiffres à la craie,
tracées par le chiffonnier semaine à semaine, une colonne de 3 et une
colonne de 5, selon que le setier de grain coûtait trois liards ou
cinq centimes. La marmite à or du «chimiste» était une vieille bombe
cassée, promue par lui chaudière, où il combinait des ingrédients.
La transmutation l'absorbait. Quelquefois il parlait dans la cour
aux va-nu-pieds, qui en riaient. Il disait: _Ces gens-là sont pleins
de préjugés._ Il était résolu à ne pas mourir sans jeter la pierre
philosophale dans les vitres de la science. Son fourneau mangeait
beaucoup de bois. La rampe de l'escalier y avait disparu. Toute la
maison y passait, à petit feu. L'hôtesse lui disait: Vous ne me
laisserez que la coque. Il la désarmait en lui faisant des vers. Telle
était la Jacressarde.

Un enfant, qui était peut-être un nain, âgé de douze ans ou de soixante
ans, goîtreux, ayant un balai à la main, était le domestique.

Les habitués entraient par la porte de la cour: le public entrait par
la boutique.

Qu'était-ce que la boutique?

Le haut mur faisant façade sur la rue était percé, à droite de l'entrée
de la cour, d'une baie en équerre à la fois porte et fenêtre, avec
volet et châssis, le seul volet dans toute la maison qui eût des
gonds et des verrous, le seul châssis qui eût des vitres. Derrière
cette devanture, ouverte sur la rue, il y avait une petite chambre,
compartiment pris sur le hangar-dortoir. On lisait sur la porte de
la rue cette inscription charbonnée: _Ici on tient la curiosité_. Le
mot était dès lors usité. Sur trois planches s'appuyant en étagère au
vitrage, on apercevait quelques pots de faïence sans anse, un parasol
chinois en baudruche à figures, crevé çà et là, impossible à ouvrir
et à fermer, des tessons de fer ou de grès informes, des chapeaux
d'homme et de femme effondrés, trois ou quatre coquilles d'ormers,
quelques paquets de vieux boutons d'os et de cuivre, une tabatière avec
portrait de Marie-Antoinette, et un volume dépareillé de l'Algèbre
de Boisbertrand. C'était la boutique. Cet assortiment était «la
curiosité». La boutique communiquait, par une arrière-porte, avec la
cour où était le puits. Il y avait une table et un escabeau. La femme à
la jambe de bois était la dame de comptoir.




VII

ACHETEURS NOCTURNES ET VENDEUR TÉNÉBREUX


Clubin avait été absent de l'auberge Jean le mardi toute la soirée; il
le fut encore le mercredi soir.

Ce soir-là, à la brune, deux hommes s'engagèrent dans la ruelle
Coutanchez; ils s'arrêtèrent devant la Jacressarde. L'un d'eux cogna à
la vitre. La porte de la boutique s'ouvrit. Ils entrèrent. La femme à
la jambe de bois leur fit le sourire réservé aux bourgeois. Il y avait
une chandelle sur la table.

Ces hommes étaient deux bourgeois en effet.

Celui des deux qui avait cogné dit:--Bonjour, la femme. Je viens pour
la chose.

La femme jambe de bois fit un deuxième sourire et sortit par
l'arrière-porte, qui donnait sur la cour au puits. Un moment
après, l'arrière-porte se rouvrit, et un homme se présenta dans
l'entre-bâillement. Cet homme avait une casquette et une blouse, et
la saillie d'un objet sous sa blouse. Il avait des brins de paille
dans les plis de sa blouse et le regard de quelqu'un qu'on vient de
réveiller.

Il avança. On se regarda. L'homme en blouse avait l'air ahuri et fin.
Il dit:

--C'est vous l'armurier?

Celui qui avait cogné répondit:

--Oui. C'est vous le Parisien?

--Dit Peaurouge. Oui.

--Montrez.

--Voici.

L'homme tira de dessous sa blouse un engin fort rare en Europe à cette
époque, un revolver.

Ce revolver était neuf et brillant. Les deux bourgeois l'examinèrent.
Celui qui semblait connaître la maison et que l'homme en blouse avait
qualifié «l'armurier» fit jouer le mécanisme. Il passa l'objet à
l'autre, qui paraissait être moins de la ville et qui se tenait le dos
tourné à la lumière.

L'armurier reprit:

--Combien?

L'homme en blouse répondit:

--J'arrive d'Amérique avec. Il y a des gens qui apportent des singes,
des perroquets, des bêtes, comme si les français étaient des sauvages.
Moi j'apporte ça. C'est une invention utile.

--Combien? repartit l'armurier.

--C'est un pistolet qui fait le moulinet.

--Combien?

--Paf. Un premier coup. Paf. Un deuxième coup. Paf... une grêle, quoi!
Ça fait de la besogne.

--Combien?

--Il y a six canons.

--Eh bien, combien?

--Six canons, c'est six louis.

--Voulez-vous cinq louis?

--Impossible. Un louis par balle. C'est le prix.

--Voulons-nous faire affaire? soyons raisonnables.

--J'ai dit le prix juste. Examinez-moi ça, monsieur l'arquebusier.

--J'ai examiné.

--Le moulinet tourne comme monsieur Talleyrand. On pourrait mettre ce
moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes. C'est un bijou.

--Je l'ai vu.

--Quant aux canons, c'est de forge espagnole.

--Je l'ai remarqué.

--C'est rubané. Voici comment ça se confectionne, ces rubans-là. On
vide dans la forge la hotte d'un chiffonnier en vieux fer. On prend
tout plein de vieille ferraille, des vieux clous de maréchal, des fers
à cheval cassés...

--Et de vieilles lames de faulx.

--J'allais le dire, monsieur l'armurier. On vous fiche à tout ce
bric-à-brac une bonne chaude suante, et ça vous fait une magnifique
étoffe de fer...

--Oui, mais qui peut avoir des crevasses, des éventures, des travers.

--Pardine. Mais on remédie aux travers par des petites queues d'aronde,
de même qu'on évite le risque des doublures en battant ferme. On
corroie son étoffe de fer au gros marteau, on lui flanque deux autres
chaudes suantes; si le fer a été surchauffé, on le rétablit par des
chaudes grasses, et à petits coups. Et puis on étire l'étoffe, et puis
on la roule bien sur la chemise, et avec ce fer-là, fichtre! on vous
fait ces canons-là.

--Vous êtes donc du métier?

--Je suis de tous les métiers.

--Les canons sont couleur d'eau.

--C'est une beauté, monsieur l'armurier. Ça s'obtient avec du beurre
d'antimoine.

--Nous disons donc que nous allons vous payer cela cinq louis?

--Je me permets de faire observer à monsieur que j'ai eu l'honneur de
dire six louis.

L'armurier baissa la voix.

--Écoutez, Parisien. Profitez de l'occasion. Défaites-vous de ça. Ça
ne vaut rien pour vous autres, une arme comme ça. Ça fait remarquer un
homme.

--En effet, dit Parisien, c'est un peu voyant. C'est meilleur pour un
bourgeois.

--Voulez-vous cinq louis?

--Non, six. Un par trou.

--Eh bien, six napoléons.

--Je veux six louis.

--Vous n'êtes donc pas bonapartiste? vous préférez un louis à un
napoléon!

Parisien, dit Peaurouge, sourit.

--Napoléon vaut mieux, dit-il, mais Louis vaut plus.

--Six napoléons.

--Six louis. C'est pour moi une différence de vingt-quatre francs.

--Pas d'affaire en ce cas.

--Soit. Je garde le bibelot.

--Gardez-le.

--Du rabais! par exemple! il ne sera pas dit que je me serai défait
comme ça d'une chose qui est une invention nouvelle.

--Bonsoir, alors.

--C'est un progrès sur le pistolet, que les indiens chesapeakes
appellent Nortay-u-Hah.

--Cinq louis payés comptant, c'est de l'or.

--Nortay-u-Hah, cela veut dire _Fusil-Court_. Beaucoup de personnes
ignorent cela.

--Voulez-vous cinq louis, et un petit écu de rabiot?

--Bourgeois, j'ai dit six.

L'homme qui tournait le dos à la chandelle et qui n'avait pas encore
parlé faisait pendant ce dialogue pivoter le mécanisme. Il s'approcha
de l'oreille de l'armurier et lui chuchota:

--L'objet est-il bon?

--Excellent.

--Je donne les six louis.

Cinq minutes après, pendant que Parisien dit Peaurouge serrait dans une
fente secrète sous l'aisselle de sa blouse les six louis d'or qu'il
venait de recevoir, l'armurier, et l'acheteur emportant dans la poche
de son pantalon le revolver, sortaient de la ruelle Coutanchez.




VIII

CARAMBOLAGE DE LA BILLE ROUGE ET DE LA BILLE NOIRE


Le lendemain, qui était le jeudi, à peu de distance de Saint-Malo, près
de la pointe du Décollé, à un endroit où la falaise est haute et où la
mer est profonde, il se passa une chose tragique.

Une langue de rochers en forme de fer de lance, qui se relie à la
terre par un isthme étroit, se prolonge dans l'eau et s'y achève
brusquement par un grand brisant à pic; rien n'est plus fréquent
dans l'architecture de la mer. Pour arriver, en venant du rivage, au
plateau de la roche à pic, on suit un plan incliné dont la montée est
quelquefois assez âpre.

C'est sur un plateau de ce genre qu'était debout vers quatre heures
du soir un homme enveloppé dans une large cape d'ordonnance et
probablement armé dessous, chose facile à reconnaître à de certains
plis droits et anguleux de son manteau. Le sommet où se tenait cet
homme était une plate-forme assez vaste, semée de gros cubes de roche
pareils à des pavés démesurés, et laissant entre eux des passages
étroits. Cette plate-forme, où croissait une petite herbe épaisse et
courte, se terminait du côté de la mer par un espace libre, aboutissant
à un escarpement vertical. L'escarpement, élevé d'une soixantaine de
pieds au-dessus de la haute mer, semblait taillé au fil à plomb. Son
angle de gauche pourtant se ruinait et offrait un de ces escaliers
naturels propres aux falaises de granit, dont les marches peu commodes
exigent quelquefois des enjambées de géants ou des sauts de clowns.
Cette dégringolade de rochers descendait perpendiculairement jusqu'à la
mer et s'y enfonçait. C'était à peu près un casse-cou. Cependant, à la
rigueur, on pouvait par là s'aller embarquer sous la muraille même de
la falaise.

La brise soufflait, l'homme serré sous sa cape, ferme sur ses jarrets,
la main gauche empoignant son coude droit, clignait un œil et appuyait
l'autre sur une longue-vue. Il semblait absorbé dans une attention
sérieuse. Il s'était approché du bord de l'escarpement, et il se tenait
là immobile, le regard imperturbablement attaché sur l'horizon. La
marée était pleine. Le flot battait au-dessous de lui le bas de la
falaise.

Ce que cet homme observait, c'était un navire au large qui faisait en
effet un jeu singulier.

Ce navire, qui venait de quitter depuis une heure à peine le port
de Saint-Malo, s'était arrêté derrière les Banquetiers. C'était un
trois-mâts. Il n'avait pas jeté l'ancre, peut-être parce que le fond
ne lui eût permis d'abattre que sur le bord du câble, et parce que
le navire eût serré son ancre sous le taille-mer; il s'était borné à
mettre en panne.

L'homme, qui était un garde-côte, comme le faisait voir sa cape
d'uniforme, épiait toutes les manœuvres du trois-mâts et semblait en
prendre note mentalement. Le navire avait mis en panne vent dessus vent
dedans; ce qu'indiquaient le petit hunier coeffé et le vent laissé dans
le grand hunier; il avait bordé l'artimon et orienté le perroquet de
fougue au plus près, de façon à contrarier les voiles les unes par les
autres, et à avoir peu d'arrivée et moins de dérive. Il ne se souciait
point de se présenter beaucoup au vent, car il n'avait brassé le petit
hunier que perpendiculairement à la quille. De cette façon, tombant en
travers, il ne dérivait au plus que d'une demi-lieue à l'heure.

Il faisait encore grand jour, surtout en pleine mer et sur le haut de
la falaise. Le bas des côtes devenait obscur.

Le garde-côte, tout à sa besogne et espionnant consciencieusement le
large, n'avait pas songé à scruter le rocher à côté et au-dessous
de lui. Il tournait le dos à l'espèce d'escalier peu praticable qui
mettait en communication le plateau de la falaise et la mer. Il ne
remarquait pas que quelque chose y remuait. Il y avait dans cet
escalier, derrière une anfractuosité, quelqu'un, un homme, caché là,
selon toute apparence, avant l'arrivée du garde-côte. De temps en
temps, dans l'ombre, une tête sortait de dessous la roche, regardait en
haut, et guettait le guetteur. Cette tête, coiffée d'un large chapeau
américain, était celle de l'homme, du quaker, qui, une dizaine de jours
auparavant, parlait, dans les pierres du Petit-Bey, au capitaine Zuela.

Tout à coup l'attention du garde-côte parut redoubler. Il essuya
rapidement du drap de sa manche le verre de sa longue-vue et la braqua
avec énergie sur le trois-mâts.

Un point noir venait de s'en détacher.

Ce point noir, semblable à une fourmi sur la mer, était une embarcation.

L'embarcation semblait vouloir gagner la terre. Quelques marins la
montaient, ramant vigoureusement.

Elle obliquait peu à peu et se dirigeait vers la pointe du Décollé.

Le guet du garde-côte était arrivé à son plus haut degré de fixité. Il
ne perdait pas un mouvement de l'embarcation. Il s'était rapproché plus
près encore de l'extrême bord de la falaise.

En ce moment un homme de haute stature, le quaker, surgit derrière le
garde-côte au haut de l'escalier. Le guetteur ne le voyait pas.

Cet homme s'arrêta un instant, les bras pendants et les poings crispés,
et, avec l'œil d'un chasseur qui vise, il regarda le dos du garde-côte.

Quatre pas seulement le séparaient du garde-côte; il mit un pied en
avant, puis s'arrêta; il fit un second pas, et s'arrêta encore; il ne
faisait point d'autre mouvement que de marcher, tout le reste de son
corps était statue; son pied s'appuyait sur l'herbe sans bruit; il
fit le troisième pas, et s'arrêta; il touchait presque le garde-côte,
toujours immobile avec sa longue-vue. L'homme ramena lentement ses
deux mains fermées à la hauteur de ses clavicules, puis, brusquement,
ses avant-bras s'abattirent, et ses deux poings, comme lâchés par
une détente, frappèrent les deux épaules du garde-côte. Le choc fut
sinistre. Le garde-côte n'eut pas le temps de jeter un cri. Il tomba
la tête la première du haut de la falaise dans la mer. On vit ses deux
semelles le temps d'un éclair. Ce fut une pierre dans l'eau. Tout se
referma.

Deux ou trois grands cercles se firent dans l'eau sombre.

Il ne resta que la longue-vue échappée des mains du garde-côte et
tombée à terre sur l'herbe.

Le quaker se pencha sur le bord de l'escarpement, regarda les cercles
s'effacer dans le flot, attendit quelques minutes, puis se redressa en
chantant entre ses dents:

  Monsieur d' la Police est mort
    En perdant la vie.

Il se pencha une seconde fois. Rien ne reparut. Seulement, à l'endroit
où le garde-côte s'était englouti, il s'était formé à la surface de
l'eau une sorte d'épaisseur brune qui s'élargissait sur le balancement
de la lame. Il était probable que le garde-côte s'était brisé le
crâne sur quelque roche sous-marine. Son sang remontait et faisait
cette tache dans l'écume. Le quaker, tout en considérant cette flaque
rougeâtre, reprit:

  Un quart d'heure avant sa mort,
  Il était encore....

Il n'acheva pas.

Il entendit derrière lui une voix très douce qui disait:

--Vous voilà, Rantaine. Bonjour. Vous venez de tuer un homme.

Il se retourna, et vit à une quinzaine de pas en arrière de lui, à
l'issue d'un des entre-deux des rochers, un petit homme qui avait un
revolver à la main.

Il répondit:

--Comme vous voyez. Bonjour, sieur Clubin.

Le petit homme eut un tressaillement.

--Vous me reconnaissez?

--Vous m'avez bien reconnu, repartit Rantaine.

Cependant on entendait un bruit de rames sur la mer. C'était
l'embarcation observée par le garde-côte, qui approchait.

Sieur Clubin dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même:

--Cela a été vite fait.

--Qu'y a-t-il pour votre service? demanda Rantaine.

--Pas grand'chose. Voilà tout à l'heure dix ans que je ne vous ai vu.
Vous avez dû faire de bonnes affaires. Comment vous portez-vous?

--Bien, dit Rantaine. Et vous?

Rantaine fit un pas vers sieur Clubin.

Un petit coup sec arriva à son oreille. C'était sieur Clubin qui armait
le revolver.

--Rantaine, nous sommes à quinze pas. C'est une bonne distance. Restez
où vous êtes.

--Ah çà, fit Rantaine, qu'est-ce que vous me voulez?

--Moi, je viens causer avec vous.

Rantaine ne bougea plus. Sieur Clubin reprit:

--Vous venez d'assassiner un garde-côte.

Rantaine souleva le bord de son chapeau et répondit:

--Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire.

--En termes moins précis. J'avais dit: un homme; je dis maintenant: un
garde-côte. Ce garde-côte portait le numéro six cent dix-neuf. Il était
père de famille. Il laisse une femme et cinq enfants.

--Ça doit être, dit Rantaine.

Il y eut un imperceptible temps d'arrêt.

--Ce sont des hommes de choix, ces gardes-côtes, fit Clubin, presque
tous d'anciens marins.

--J'ai remarqué, dit Rantaine, qu'en général on laisse une femme et
cinq enfants.

Sieur Clubin continua:

--Devinez combien m'a coûté ce revolver.

--C'est une jolie pièce, répondit Rantaine.

--Combien l'estimez-vous?

--Je l'estime beaucoup.

--Il m'a coûté cent quarante-quatre francs.

--Vous avez dû acheter ça, dit Rantaine, à la boutique d'armes de la
rue Coutanchez.

Clubin reprit:

--Il n'a pas crié. La chute coupe la voix.

--Sieur Clubin, il y aura de la brise cette nuit.

--Je suis seul dans le secret.

--Logez-vous toujours à l'Auberge Jean? demanda Rantaine.

--Oui, on n'y est pas mal.

--Je me rappelle y avoir mangé de bonne choucroute.

--Vous devez être excessivement fort, Rantaine. Vous avez des épaules!
Je ne voudrais pas recevoir une chiquenaude de vous. Moi, quand je
suis venu au monde, j'avais l'air si chétif qu'on ne savait pas si on
réussirait à m'élever.

--On y a réussi, c'est heureux.

--Oui, je loge toujours à cette vieille Auberge Jean.

--Savez-vous, sieur Clubin, pourquoi je vous ai reconnu? C'est parce
que vous m'avez reconnu. J'ai dit: Il n'y a pour cela que Clubin.

Et il avança d'un pas.

--Replacez-vous où vous étiez, Rantaine.

Rantaine recula et fit cet aparté:

--On devient un enfant devant ces machins-là.

Sieur Clubin poursuivit:

--Situation. Nous avons à droite, du côté de Saint-Énogat, à trois
cents pas d'ici, un autre garde-côte, le numéro six cent dix-huit, qui
est vivant, et à gauche, du côté de Saint-Lunaire, un poste de douane.
Cela fait sept hommes armés qui peuvent être ici dans cinq minutes. Le
rocher sera cerné. Le col sera gardé. Impossible de s'évader. Il y a un
cadavre au pied de la falaise.

Rantaine jeta un œil oblique sur le revolver.

--Comme vous dites, Rantaine. C'est une jolie pièce. Peut-être n'est-il
chargé qu'à poudre. Mais qu'est-ce que cela fait? Il suffit d'un coup
de feu pour faire accourir la force armée. J'en ai six à tirer.

Le choc alternatif des rames devenait très distinct. Le canot n'était
pas loin.

Le grand homme regardait le petit homme, étrangement. Sieur Clubin
parlait d'une voix de plus en plus tranquille et douce.

--Rantaine, les hommes du canot qui va arriver, sachant ce que
vous venez de faire ici tout à l'heure, prêteraient main-forte et
aideraient à vous arrêter. Vous payez votre passage dix mille francs au
capitaine Zuela. Par parenthèse, vous auriez eu meilleur marché avec
les contrebandiers de Plainmont; mais ils ne vous auraient mené qu'en
Angleterre, et d'ailleurs vous ne pouvez risquer d'aller à Guernesey
où l'on a l'honneur de vous connaître. Je reviens à la situation. Si
je fais feu, on vous arrête. Vous payez à Zuela votre fugue dix mille
francs. Vous lui avez donné cinq mille francs d'avance. Zuela garderait
les cinq mille francs, et s'en irait. Voilà. Rantaine, vous êtes bien
affublé. Ce chapeau, ce drôle d'habit et ces guêtres vous changent.
Vous avez oublié les lunettes. Vous avez bien fait de laisser pousser
vos favoris.

Rantaine fit un sourire assez semblable à un grincement. Clubin
continua:

--Rantaine, vous avez une culotte américaine à gousset double. Dans
l'un il y a votre montre. Gardez-la.

--Merci, sieur Clubin.

--Dans l'autre il y a une petite boîte de fer battu qui ouvre et ferme
à ressort. C'est une ancienne tabatière à matelot. Tirez-la de votre
gousset et jetez-la-moi.

--Mais c'est un vol!

--Vous êtes libre de crier à la garde.

Et Clubin regarda fixement Rantaine.

--Tenez, mess Clubin..., dit Rantaine faisant un pas, et tendant sa
main ouverte.

_Mess_ était une flatterie.

--Restez où vous êtes, Rantaine.

--Mess Clubin, arrangeons-nous. Je vous offre moitié.

Clubin exécuta un croisement de bras d'où sortait le bout de son
revolver.

--Rantaine, pour qui me prenez-vous? Je suis un honnête homme.

Et il ajouta après un silence:

--Il me faut tout.

Rantaine grommela entre ses dents:--Celui-ci est d'un fort gabarit.

Cependant l'œil de Clubin venait de s'allumer. Sa voix devint nette et
coupante comme l'acier. Il s'écria:

--Je vois que vous vous méprenez. C'est vous qui vous appelez Vol, moi
je m'appelle Restitution. Rantaine, écoutez. Il y a dix ans, vous avez
quitté de nuit Guernesey en prenant dans la caisse d'une association
cinquante mille francs qui étaient à vous, et en oubliant d'y laisser
cinquante mille francs qui étaient à un autre. Ces cinquante mille
francs volés par vous à votre associé, l'excellent et digne mess
Lethierry, font aujourd'hui avec les intérêts composés pendant dix ans
quatrevingt mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes.
Hier vous êtes entré chez un changeur. Je vais vous le nommer.
Rébuchet, rue Saint-Vincent. Vous lui avez compté soixante-seize mille
francs en billets de banque français, contre lesquels il vous a donné
trois bank-notes d'Angleterre de mille livres sterling chaque, plus
l'appoint. Vous avez mis ces bank-notes dans la tabatière de fer, et la
tabatière de fer dans votre gousset de droite. Ces trois mille livres
sterling font soixante-quinze mille francs. Au nom de mess Lethierry,
je m'en contenterai. Je pars demain pour Guernesey, et j'entends
les lui porter. Rantaine, le trois-mâts qui est là en panne est le
_Tamaulipas_. Vous y avez fait embarquer cette nuit vos malles mêlées
aux sacs et aux valises de l'équipage. Vous voulez quitter la France.
Vous avez vos raisons. Vous allez à Arequipa. L'embarcation vient vous
chercher. Vous l'attendez ici. Elle arrive. On l'entend qui nage. Il
dépend de moi de vous laisser partir ou de vous faire rester. Assez de
paroles. Jetez-moi la tabatière de fer.

Rantaine ouvrit son gousset, en tira une petite boîte et la jeta à
Clubin. C'était la tabatière de fer. Elle alla rouler aux pieds de
Clubin.

Clubin se pencha sans baisser la tête et ramassa la tabatière de la
main gauche, tenant dirigés sur Rantaine ses deux yeux et les six
canons du revolver.

Puis il cria:

--Mon ami, tournez le dos.

Rantaine tourna le dos.

Sieur Clubin mit le revolver sous son aisselle, et fit jouer le ressort
de la tabatière. La boîte s'ouvrit.

Elle contenait quatre bank-notes, trois de mille livres et une de dix
livres.

Il replia les trois bank-notes de mille livres, les replaça dans la
tabatière de fer, referma la boîte et la mit dans sa poche.

Puis il prit à terre un caillou. Il enveloppa ce caillou du billet de
dix livres, et dit:

--Retournez-vous.

Rantaine se retourna.

Sieur Clubin reprit:

--Je vous ai dit que je me contenterais des trois mille livres. Voilà
dix livres que je vous rends.

Et il jeta à Rantaine le billet lesté du caillou.

Rantaine, d'un coup de pied, lança la bank-note et le caillou dans la
mer.

--Comme il vous plaira, fit Clubin. Allons, vous devez être riche. Je
suis tranquille.

Le bruit de rames, qui s'était continuellement rapproché pendant ce
dialogue, cessa. Cela indiquait que l'embarcation était au pied de la
falaise.

--Votre fiacre est en bas. Vous pouvez partir, Rantaine.

Rantaine se dirigea vers l'escalier et s'y enfonça.

Clubin vint avec précaution au bord de l'escarpement, et, avançant la
tête, le regarda descendre.

Le canot s'était arrêté près de la dernière marche de rochers, à
l'endroit même où était tombé le garde-côte.

Tout en regardant dégringoler Rantaine, Clubin grommela:

--Bon numéro six cent dix-neuf! Il se croyait seul. Rantaine croyait
n'être que deux. Moi seul savais que nous étions trois.

Il aperçut à ses pieds sur l'herbe la longue-vue qu'avait laissé tomber
le garde-côte. Il la ramassa.

Le bruit des rames recommença. Rantaine venait de sauter dans
l'embarcation, et le canot prenait le large.

Quand Rantaine fut dans le canot, après les premiers coups d'aviron, la
falaise commençant à s'éloigner derrière lui, il se dressa brusquement
debout, sa face devint monstrueuse, il montra le poing en bas, et
cria:--Ha! le diable lui-même est une canaille!

Quelques secondes après, Clubin, au haut de la falaise et braquant
la longue-vue sur l'embarcation, entendait distinctement ces paroles
articulées par une voix haute dans le bruit de la mer:

--Sieur Clubin, vous êtes un honnête homme; mais vous trouverez bon que
j'écrive à Lethierry pour lui faire part de la chose, et voici dans le
canot un matelot de Guernesey qui est de l'équipage du _Tamaulipas_,
qui s'appelle Ahier Tostevin, qui reviendra à Saint-Malo au prochain
voyage de Zuela et qui témoignera que je vous ai remis pour mess
Lethierry la somme de trois mille livres sterling.

C'était la voix de Rantaine.

Clubin était l'homme des choses bien faites. Immobile comme l'avait
été le garde-côte, et à cette même place, l'œil dans la longue-vue, il
ne quitta pas un instant le canot du regard. Il le vit décroître dans
les lames, disparaître et reparaître, approcher le navire en panne, et
l'accoster, et il put reconnaître la haute taille de Rantaine sur le
pont du _Tamaulipas_.

Quand le canot fut remonté à bord et replacé dans les pistolets, le
_Tamaulipas_ fit servir. La brise montait de terre, il éventa toutes
ses voiles, la lunette de Clubin demeura braquée sur cette silhouette
de plus en plus simplifiée, et, une demi-heure après, le _Tamaulipas_
n'était plus qu'une corne noire s'amoindrissant à l'horizon sur le ciel
blême du crépuscule.




IX

RENSEIGNEMENT UTILE AUX PERSONNES QUI ATTENDENT, OU CRAIGNENT, DES
LETTRES D'OUTRE-MER


Ce soir-là encore, sieur Clubin rentra tard.

Une des causes de son retard, c'est qu'avant de rentrer, il était
allé jusqu'à la porte Dinan où il y avait des cabarets. Il avait
acheté, dans un de ces cabarets où il n'était pas connu, une bouteille
d'eau-de-vie qu'il avait mise dans la large poche de sa vareuse comme
s'il voulait l'y cacher; puis, la Durande devant partir le lendemain
matin, il avait fait un tour à bord pour s'assurer que tout était en
ordre.

Quand sieur Clubin rentra à l'Auberge Jean, il n'y avait plus
dans la salle basse que le vieux capitaine au long cours, M.
Gertrais-Gaboureau, qui buvait sa chope et fumait sa pipe.

M. Gertrais-Gaboureau salua sieur Clubin entre une bouffée et une
gorgée.

--Good bye, capitaine Clubin.

--Bonsoir, capitaine Gertrais.

--Eh bien, voilà le _Tamaulipas_ parti.

--Ah! dit Clubin, je n'y ai pas fait attention.

Le capitaine Gertrais-Gaboureau cracha et dit:

--Filé, Zuela.

--Quand ça donc?

--Ce soir.

--Où va-t-il?

--Au diable.

--Sans doute; mais où?

--A Arequipa.

--Je n'en savais rien, dit Clubin.

Il ajouta:

--Je vais me coucher.

Il alluma sa chandelle, marcha vers la porte, et revint.

--Êtes-vous allé à Arequipa, capitaine Gertrais?

--Oui. Il y a des ans.

--Où relâche-t-on?

--Un peu partout. Mais ce _Tamaulipas_ ne relâchera point.

M. Gertrais-Gaboureau vida sur le bord d'une assiette la cendre de sa
pipe, et continua:

--Vous savez, le chasse-marée _Cheval-de-Troie_ et ce beau trois-mâts,
le _Trentemouzin_, qui sont allés à Cardiff. Je n'étais pas d'avis
du départ à cause du temps. Ils sont revenus dans un bel état. Le
chasse-marée était chargé de térébenthine, il a fait eau, et en faisant
jouer les pompes il a pompé avec l'eau tout son chargement. Quant
au trois-mâts, il a surtout souffert dans les hauts; la guibre, la
poulaine, les minots, le jas de l'ancre à bâbord, tout ça cassé. Le
bout-dehors du grand foc cassé au ras du chouque. Les haubans de focs
et les sous-barbes, va-t'en voir s'ils viennent. Le mât de misaine n'a
rien; il a eu cependant une secousse sévère. Tout le fer du beaupré a
manqué, et, chose incroyable, le beaupré n'est que mâché, mais il est
complétement dépouillé. Le masque du navire à bâbord est à jour trois
bons pieds carrés. Voilà ce que c'est que de ne pas écouter le monde.

Clubin avait posé sa chandelle sur la table et s'était mis à repiquer
un rang d'épingles qu'il avait dans le collet de sa vareuse. Il reprit:

--Ne disiez-vous pas, capitaine Gertrais, que le _Tamaulipas_ ne
relâchera point?

--Non. Il va droit au Chili.

--En ce cas il ne pourra pas donner de ses nouvelles en route.

--Pardon, capitaine Clubin. D'abord il peut remettre des dépêches à
tous les bâtiments qu'il rencontre faisant voile pour l'Europe.

--C'est juste.

--Ensuite il a la boîte aux lettres de la mer.

--Qu'appelez-vous la boîte aux lettres de la mer?

--Vous ne connaissez pas ça, capitaine Clubin?

--Non.

--Quand on passe le détroit de Magellan.

--Eh bien?

--Partout de la neige, toujours gros temps, de vilains mauvais vents,
une mer de quatre sous.

--Après?

--Quand vous avez doublé le cap Monmouth.

--Bien. Ensuite?

--Ensuite vous doublez le cap Valentin.

--Et ensuite?

--Ensuite vous doublez le cap Isidore.

--Et puis?

--Vous doublez la pointe Anna.

--Bon. Mais qu'est-ce que vous appelez la boîte aux lettres de la mer?

--Nous y sommes. Montagnes à droite, montagnes à gauche. Des pingouins
partout, des pétrels-tempêtes. Un endroit terrible. Ah! mille saints,
mille singes! quel bataclan, et comme ça tape! La bourrasque n'a pas
besoin qu'on aille à son secours. C'est là qu'on surveille la lisse
de hourdi! C'est là qu'on diminue la toile! C'est là qu'on te vous
remplace la grande voile par le foc, et le foc par le tourmentin! Coups
de vent sur coups de vent. Et puis quelquefois quatre, cinq, six jours
de cape sèche. Souvent d'un jeu de voiles tout neuf il vous reste de la
charpie. Quelle danse! des rafales à vous faire sauter un trois-mâts
comme une puce. J'ai vu sur un brick anglais, le _True blue_, un petit
mousse occupé à la gibboom emporté à tous les cinq cent mille millions
de tonnerres de Dieu, et la gibboom avec. On va en l'air comme des
papillons, quoi. J'ai vu le contre-maître de la _Revenue_, une jolie
goëlette, arraché de dessus le fore-crostree, et tué roide. J'ai eu ma
lisse cassée, et mon serre-gouttière en capilotade. On sort de là avec
toutes ses voiles mangées. Des frégates de cinquante font eau comme des
paniers. Et la mauvaise diablesse de côte! Rien de plus bourru. Des
rochers déchiquetés comme par enfantillage. On approche du Port-Famine.
Là, c'est pire que pire. Les plus rudes lames que j'aie vues de ma vie.
Des parages d'enfer. Tout à coup on aperçoit ces deux mots écrits en
rouge: _Post-Office_.

--Que voulez-vous dire, capitaine Gertrais?

--Je veux dire, capitaine Clubin, que tout de suite après qu'on a
doublé la pointe Anna on voit sur un caillou de cent pieds de haut un
grand bâton. C'est un poteau qui a une barrique au cou. Cette barrique,
c'est la boîte aux lettres. Il a fallu que les anglais écrivent dessus:
_Post-Office_. De quoi se mêlent-ils? C'est la poste de l'océan; elle
n'appartient pas à cet honorable gentleman, le roi d'Angleterre. Cette
boîte aux lettres est commune. Elle appartient à tous les pavillons.
_Post-Office!_ est-ce assez chinois! ça vous fait l'effet d'une tasse
de thé que le diable vous offrirait tout à coup. Voici maintenant
comment se fait le service. Tout bâtiment qui passe expédie au poteau
un canot avec ses dépêches. Le navire qui vient de l'Atlantique envoie
ses lettres pour l'Europe, et le navire qui vient du Pacifique envoie
ses lettres pour l'Amérique. L'officier commandant votre canot met dans
le baril votre paquet et y prend le paquet qu'il y trouve. Vous vous
chargez de ces lettres-là; le navire qui viendra après vous se chargera
des vôtres. Comme on navigue en sens contraire, le continent d'où vous
venez, c'est celui où je vais. Je porte vos lettres, vous portez les
miennes. Le baril est bitté au poteau avec une chaîne. Et il pleut!
Et il neige! Et il grêle! Une fichue mer! Les satanicles volent de
tous côtés. Le _Tamaulipas_ ira par là. Le baril a un bon couvercle à
charnière, mais pas de serrure ni de cadenas. Vous voyez qu'on peut
écrire à ses amis. Les lettres parviennent.

--C'est très drôle, murmura Clubin rêveur.

Le capitaine Gertrais-Gaboureau se retourna vers sa chope.

--Une supposition que ce garnement de Zuela m'écrit, ce gueux flanque
son barbouillage dans la barrique à Magellan et dans quatre mois j'ai
le griffonnage de ce gredin.--Ah çà! capitaine Clubin, est-ce que vous
partez demain?

Clubin, absorbé dans une sorte de somnambulisme, n'entendit pas. Le
capitaine Gertrais répéta sa question.

Clubin se réveilla.

--Sans doute, capitaine Gertrais. C'est mon jour. Il faut que je parte
demain matin.

--Si c'était moi, je ne partirais pas. Capitaine Clubin, la peau des
chiens sent le poil mouillé. Les oiseaux de mer viennent depuis deux
nuits tourner autour de la lanterne du phare. Mauvais signe. J'ai un
storm-glass qui fait des siennes. Nous sommes au deuxième octant de la
lune; c'est le maximum d'humidité. J'ai vu tantôt des pimprenelles qui
fermaient leurs feuilles et un champ de trèfles dont les tiges étaient
toutes droites. Les vers de terre sortent, les mouches piquent, les
abeilles ne s'éloignent pas de leur ruche, les moineaux se consultent.
On entend le son des cloches de loin. J'ai entendu ce soir l'angélus
de Saint-Lunaire. Et puis le soleil s'est couché sale. Il y aura demain
un fort brouillard. Je ne vous conseille pas de partir. Je crains plus
le brouillard que l'ouragan. C'est un sournois, le brouillard.




LIVRE SIXIÈME

LE TIMONIER IVRE
ET LE CAPITAINE SOBRE

  [Illustration: LA DURANDE.

  Dessiné par F. Flameng.      Gravé par R. de Los Rios
        L. HÉBERT, ÉDITEUR      Imp. Wittmann.]

I

LES ROCHERS DOUVRES


A cinq lieues environ en pleine mer, au sud de Guernesey, vis-à-vis la
pointe de Plainmont, entre les îles de la Manche et Saint-Malo, il y a
un groupe d'écueils appelé les Rochers-Douvres. Ce lieu est funeste.

Cette dénomination, Douvre, _Dover_, appartient à beaucoup d'écueils et
de falaises. Il y a notamment près des Côtes du Nord une Roche-Douvre
sur laquelle on construit un phare en ce moment, écueil dangereux, mais
qu'il ne faut point confondre avec celui-ci.

Le point de France le plus proche du rocher Douvres est le cap Bréhant.
Le rocher Douvres est un peu plus loin de la côte de France que de
la première île de l'archipel normand. La distance de cet écueil à
Jersey se mesure à peu près par la grande diagonale de Jersey. Si
l'île de Jersey tournait sur la Corbière comme sur un gond, la pointe
Sainte-Catherine irait presque frapper les Douvres. C'est encore là un
éloignement de plus de quatre lieues.

Dans ces mers de la civilisation les roches les plus sauvages sont
rarement désertes. On rencontre des contrebandiers à Hagot, des
douaniers à Binic, des celtes à Bréhat, des cultivateurs d'huîtres
à Cancale, des chasseurs de lapins à Césambre, l'île de César, des
ramasseurs de crabes à Brecqhou, des pêcheurs au chalut aux Minquiers,
des pêcheurs à la trouble à Ecréhou. Aux rochers Douvres, personne.

Les oiseaux de mer sont là chez eux.

Pas de rencontre plus redoutée. Les Casquets où s'est, dit-on, perdue
la _Blanche Nef_, le banc du Calvados, les aiguilles de l'île de Wight,
la Ronesse qui fait la côte de Beaulieu si dangereuse, le bas-fond de
Préel qui étrangle l'entrée de Merquel et qui force de ranger à vingt
brasses la balise peinte en rouge, les approches traîtres d'Étables et
de Plouha, les deux druides de granit du sud de Guernesey, le vieux
Anderlo et le petit Anderlo, la Corbière, les Hanois, l'île de Ras,
recommandée à la frayeur par ce proverbe:--_Si jamais tu passes le
Ras, si tu ne meurs, tu trembleras_;--les Mortes-Femmes, le passage
de la Boue et de la Frouquie, la Déroute entre Guernesey et Jersey,
la Hardent entre les Minquiers et Chausey, le Mauvais Cheval entre
Boulay-Bay et Barneville, sont moins mal famés. Il vaudrait mieux
affronter tous ces écueils l'un après l'autre que le rocher Douvres une
seule fois.

Sur toute cette périlleuse mer de la Manche, qui est la mer Égée
de l'occident, le rocher Douvres n'a d'égal en terreur que l'écueil
Pater-Noster entre Guernesey et Serk.

Et encore, de Pater-Noster on peut faire un signal; une détresse là
peut être secourue. On voit au nord la pointe Dicard, ou d'Icare, et au
sud Gros-Nez. Du rocher Douvres, on ne voit rien.

La rafale, l'eau, la nuée, l'illimité, l'inhabité. Nul ne passe aux
rochers Douvres qu'égaré. Les granits sont d'une stature brutale et
hideuse. Partout l'escarpement. L'inhospitalité sévère de l'abîme.

C'est la haute mer. L'eau y est très profonde. Un écueil absolument
isolé comme le rocher Douvres attire et abrite les bêtes qui ont
besoin de l'éloignement des hommes. C'est une sorte de vaste madrépore
sous-marin. C'est un labyrinthe noyé. Il y a là, à une profondeur
où les plongeurs atteignent difficilement, des antres, des caves,
des repaires, des entre-croisements de rues ténébreuses. Les espèces
monstrueuses y pullulent. On s'entre-dévore. Les crabes mangent les
poissons, et sont eux-mêmes mangés. Des formes épouvantables, faites
pour n'être pas vues par l'œil humain, errent dans cette obscurité,
vivantes. De vagues linéaments de gueules, d'antennes, de tentacules,
de nageoires, d'ailerons, de mâchoires ouvertes, d'écailles,
de griffes, de pinces, y flottent, y tremblent, y grossissent,
s'y décomposent et s'y effacent dans la transparence sinistre.
D'effroyables essaims nageants rôdent, faisant ce qu'ils ont à faire.
C'est une ruche d'hydres.

L'horrible est là, idéal.

Figurez-vous, si vous pouvez, un fourmillement d'holothuries.

Voir le dedans de la mer, c'est voir l'imagination de l'Inconnu. C'est
la voir du côté terrible. Le gouffre est analogue à la nuit. Là aussi
il y a sommeil, apparent du moins, de la conscience de la création. Là
s'accomplissent en pleine sécurité les crimes de l'irresponsable. Là,
dans une paix affreuse, les ébauches de la vie, presque fantômes, tout
à fait démons, vaquent aux farouches occupations de l'ombre.

Il y a quarante ans, deux roches d'une forme extraordinaire signalaient
de loin l'écueil Douvres aux passants de l'océan. C'étaient deux
pointes verticales, aiguës et recourbées, se touchant presque par
le sommet. On croyait voir sortir de la mer les deux défenses d'un
éléphant englouti. Seulement c'étaient les défenses, hautes comme
des tours, d'un éléphant grand comme une montagne. Ces deux tours
naturelles de l'obscure ville des monstres ne laissaient entre elles
qu'un étroit passage où se ruait la lame. Ce passage, tortueux et
ayant dans sa longueur plusieurs coudes, ressemblait à un tronçon de
rue entre deux murs. On nommait ces roches jumelles les deux Douvres.
Il y avait la grande Douvre et la petite Douvre; l'une avait soixante
pieds de haut, l'autre quarante. Le va-et-vient de la vague a fini par
donner un trait de scie dans la base de ces tours, et le violent coup
d'équinoxe du 26 octobre 1859 en a renversé une. Celle qui reste, la
petite, est tronquée et fruste.

Un des plus étranges rochers du groupe Douvres s'appelle l'Homme.
Celui-là subsiste encore aujourd'hui. Au siècle dernier, des pêcheurs,
fourvoyés sur ces brisants, trouvèrent au haut de ce rocher un cadavre.
A côté de ce cadavre, il y avait quantité de coquillages vidés. Un
homme avait naufragé à ce roc, s'y était réfugié, y avait vécu quelque
temps de coquillages et y était mort. De là ce nom, l'Homme.

Les solitudes d'eau sont lugubres. C'est le tumulte et le silence. Ce
qui se fait là ne regarde plus le genre humain. C'est de l'utilité
inconnue. Tel est l'isolement du rocher Douvres. Tout autour, à perte
de vue, l'immense tourment des flots.




II

DU COGNAC INESPÉRÉ


Le vendredi matin, lendemain du départ du _Tamaulipas_, la Durande
partit pour Guernesey.

Elle quitta Saint-Malo à neuf heures.

Le temps était clair, pas de brume; le vieux capitaine
Gertrais-Gaboureau parut avoir radoté.

Les préoccupations de sieur Clubin lui avaient décidément fait à peu
près manquer son chargement. Il n'avait embarqué que quelques colis
d'articles de Paris pour les boutiques de _fancy_ de Saint-Pierre-Port,
trois caisses pour l'hôpital de Guernesey, l'une de savon jaune,
l'autre de chandelle à la baguette, et la troisième de cuir de semelle
français et de cordouan choisi. Il rapportait de son précédent
chargement une caisse de sucre crushed et trois caisses de thé conjou
que la douane française n'avait pas voulu admettre. Sieur Clubin avait
embarqué peu de bétail; quelques bœufs seulement. Ces bœufs étaient
dans la cale assez négligemment arrimés.

Il y avait à bord six passagers, un guernesiais, deux malouins
marchands de bestiaux, un «touriste», comme on disait déjà à cette
époque, un parisien demi-bourgeois, probablement touriste du commerce,
et un américain voyageant pour distribuer des bibles.

La Durande, sans compter Clubin, le capitaine, portait sept hommes
d'équipage, un timonier, un matelot charbonnier, un matelot
charpentier, un cuisinier, manœuvrier au besoin, deux chauffeurs et un
mousse. L'un des deux chauffeurs était en même temps mécanicien. Ce
chauffeur-mécanicien, très brave et très intelligent nègre hollandais,
évadé des sucreries de Surinam, s'appelait Imbrancam. Le nègre
Imbrancam comprenait et servait admirablement la machine. Dans les
premiers temps, il n'avait pas peu contribué, apparaissant tout noir
dans sa fournaise, à donner un air diabolique à la Durande.

Le timonier, jersiais de naissance et cotentin d'origine, se nommait
Tangrouille. Tangrouille était d'une haute noblesse.

Ceci était vrai à la lettre. Les îles de la Manche sont, comme
l'Angleterre, un pays hiérarchique. Il y existe encore des castes. Les
castes ont leurs idées, qui sont leurs défenses. Ces idées des castes
sont partout les mêmes, dans l'Inde comme en Allemagne. La noblesse
se conquiert par l'épée et se perd par le travail. Elle se conserve
par l'oisiveté. Ne rien faire, c'est vivre noblement; quiconque ne
travaille pas est honoré. Un métier fait déchoir. En France autrefois,
il n'y avait d'exception que pour les verriers. Vider les bouteilles
étant un peu la gloire des gentilshommes, faire des bouteilles ne leur
était point déshonneur. Dans l'archipel de la Manche, ainsi que dans la
Grande-Bretagne, qui veut rester noble doit rester riche. Un workman
ne peut être un gentleman. L'eût-il été, il ne l'est plus. Tel matelot
descend des chevaliers bannerets et n'est qu'un matelot. Il y a trente
ans, à Aurigny, un Gorges authentique, qui aurait eu des droits à la
seigneurie de Gorges confisquée par Philippe-Auguste, ramassait du
varech pieds nus dans la mer. Un Carteret est charretier à Serk. Une
mademoiselle de Veulle, arrière-petite-nièce du bailli de Veulle, de
son vivant premier magistrat de Jersey, a été domestique chez celui
qui écrit ces lignes. Il existe à Jersey un drapier et à Guernesey
un cordonnier nommés Gruchy qui se déclarent Grouchy et cousins du
maréchal de Waterloo. Les anciens pouillés de l'évêché de Coutances
font mention d'une seigneurie de Tangroville, parente évidente de
Tancarville sur la basse Seine, qui est Montmorency. Au quinzième
siècle Johan de Héroudeville, archer et étoffe du sire de Tangroville,
portait derrière lui «son corset et ses autres harnois». En mai
1371, à Pontorson, à la montre de Bertrand du Guesclin, «monsieur de
Tangroville a fait son devoir comme chevalier bachelor». Dans les
îles normandes, si la misère survient, on est vite éliminé de la
noblesse. Un changement de prononciation suffit. _Tangroville_ devient
_Tangrouille_, et tout est dit.

C'est ce qui était arrivé au timonier de la Durande.

Il y a à Saint-Pierre-Port, au Bordage, un marchand de ferraille
appelé Ingrouille qui est probablement un Ingroville. Sous Louis le
Gros, les Ingroville possédaient trois paroisses dans l'élection
de Valognes. Un abbé Trigan a fait l'_Histoire ecclésiastique de
Normandie_; ce chroniqueur Trigan était curé de la seigneurie de
Digoville. Le sire de Digoville, s'il était tombé en roture, se
nommerait _Digouille_.

Tangrouille, ce Tancarville probable et ce Montmorency possible, avait
cette antique qualité de gentilhomme, défaut grave pour un timonier, il
s'enivrait.

Sieur Clubin s'était obstiné à le garder. Il en avait répondu à mess
Lethierry.

Le timonier Tangrouille ne quittait jamais le navire et couchait à bord.

La veille du départ, quand sieur Clubin était venu, à une heure assez
avancée de la soirée, faire la visite du bâtiment, Tangrouille était
dans son branle et dormait.

Dans la nuit Tangrouille s'était réveillé. C'était son habitude
nocturne. Tout ivrogne qui n'est pas son maître, a sa cachette.
Tangrouille avait la sienne, qu'il nommait sa cambuse. La cambuse
secrète de Tangrouille était dans la cale-à-l'eau. Il l'avait mise
là pour la rendre invraisemblable. Il croyait être sûr que cette
cachette n'était connue que de lui seul. Le capitaine Clubin, étant
sobre, était sévère. Le peu de rhum et de gin que le timonier pouvait
dérober au guet vigilant du capitaine, il le tenait en réserve dans
ce coin mystérieux de la cale-à-l'eau, au fond d'une baille de sonde,
et presque toutes les nuits il avait un rendez-vous amoureux avec
cette cambuse. La surveillance était rigoureuse, l'orgie était pauvre,
et d'ordinaire les excès nocturnes de Tangrouille se bornaient à
deux ou trois gorgées, avalées furtivement. Parfois même la cambuse
était vide. Cette nuit-là Tangrouille y avait trouvé une bouteille
d'eau-de-vie inattendue. Sa joie avait été grande, et sa stupeur plus
grande encore. De quel ciel lui tombait cette bouteille? Il n'avait
pu se rappeler quand ni comment il l'avait apportée dans le navire.
Il l'avait bue immédiatement. Un peu par prudence; de peur que cette
eau-de-vie ne fût découverte et saisie. Il avait jeté la bouteille à
la mer. Le lendemain, quand il prit la barre, Tangrouille avait une
certaine oscillation.

Il gouverna pourtant à peu près comme d'ordinaire.

Quant à Clubin, il était, on le sait, revenu coucher à l'auberge Jean.

Clubin portait toujours sous sa chemise une ceinture de voyage en cuir
où il gardait un en-cas d'une vingtaine de guinées et qu'il ne quittait
que la nuit. Dans l'intérieur de cette ceinture, il y avait son nom,
_sieur Clubin_, écrit par lui-même sur le cuir brut à l'encre grasse
lithographique, qui est indélébile.

En se levant, avant de partir, il avait mis dans cette ceinture la
boîte de fer contenant les soixante-quinze mille francs en bank-notes,
puis il s'était comme d'habitude bouclé la ceinture autour du corps.




III

PROPOS INTERROMPUS


Le départ se fit allégrement. Les voyageurs, sitôt leurs valises
et leurs portemanteaux installés sur et sous les bancs, passèrent
cette revue du bateau à laquelle on ne manque jamais, et qui semble
obligatoire tant elle est habituelle. Deux des passagers, le touriste
et le parisien, n'avaient jamais vu de bateau à vapeur, et, dès les
premiers tours de roue, ils admirèrent l'écume. Puis ils admirèrent
la fumée. Ils examinèrent pièce à pièce, et presque brin à brin, sur
le pont et dans l'entrepont, tous ces appareils maritimes d'anneaux,
de crampons, de crochets, de boulons, qui à force de précision et
d'ajustement sont une sorte de colossale bijouterie; bijouterie de
fer, dorée avec de la rouille par la tempête. Ils firent le tour du
petit canon d'alarme amarré sur le pont, «à la chaîne comme un chien
de garde», observa le touriste, et «couvert d'une blouse de toile
goudronnée pour l'empêcher de s'enrhumer», ajouta le parisien. En
s'éloignant de terre, on échangea les observations d'usage sur la
perspective de Saint-Malo; un passager émit l'axiome que les approches
de mer trompent, et qu'à une lieue de la côte, rien ne ressemble à
Ostende comme Dunkerque. On compléta ce qu'il y avait à dire sur
Dunkerque par cette observation que ses deux navires-vigies peints en
rouge s'appellent l'un _Ruytingen_ et l'autre _Mardyck_.

Saint-Malo s'amincit au loin, puis s'effaça.

L'aspect de la mer était le vaste calme. Le sillage faisait dans
l'océan derrière le navire une longue rue frangée d'écume qui se
prolongeait presque sans torsion à perte de vue.

Guernesey est au milieu d'une ligne droite qu'on tirerait de Saint-Malo
en France à Exeter en Angleterre. La ligne droite en mer n'est pas
toujours la ligne logique. Pourtant les bateaux à vapeur ont, jusqu'à
un certain point, le pouvoir de suivre la ligne droite, refusée aux
bateaux à voiles.

La mer, compliquée du vent, est un composé de forces. Un navire est
un composé de machines. Les forces sont des machines infinies, les
machines sont des forces limitées. C'est entre ces deux organismes,
l'un inépuisable, l'autre intelligent, que s'engage ce combat qu'on
appelle la navigation.

Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l'infini. L'infini,
lui aussi, contient un mécanisme. Les éléments savent ce qu'ils font et
où ils vont. Aucune force n'est aveugle. L'homme doit épier les forces,
et tâcher de découvrir leur itinéraire.

En attendant que la loi soit trouvée, la lutte continue, et dans cette
lutte la navigation à la vapeur est une sorte de victoire perpétuelle
que le génie humain remporte à toute heure du jour sur tous les points
de la mer. La navigation à la vapeur a cela d'admirable qu'elle
discipline le navire. Elle diminue l'obéissance au vent et augmente
l'obéissance à l'homme.

Jamais la Durande n'avait mieux travaillé en mer que ce jour-là. Elle
se comportait merveilleusement.

Vers onze heures, par une fraîche brise de nord-nord-ouest, la Durande
se trouvait au large des Minquiers, donnant peu de vapeur, naviguant
à l'ouest, tribord amures et au plus près du vent. Le temps était
toujours clair et beau. Cependant les chalutiers rentraient.

Peu à peu, comme si chacun songeait à regagner le port, la mer se
nettoyait de navires.

On ne pouvait dire que la Durande tînt tout à fait sa route accoutumée.
L'équipage n'avait aucune préoccupation, la confiance dans le capitaine
était absolue; toutefois, peut-être par la faute du timonier, il y
avait quelque déviation. La Durande paraissait plutôt aller vers Jersey
que vers Guernesey. Un peu après onze heures, le capitaine rectifia
la direction et l'on mit franchement le cap sur Guernesey. Ce ne fut
qu'un peu de temps perdu. Dans les jours courts le temps perdu a ses
inconvénients. Il faisait un beau soleil de février.

Tangrouille, dans l'état où il était, n'avait plus le pied très sûr ni
le bras très ferme. Il en résultait que le brave timonier embardait
souvent, ce qui ralentissait la marche.

Le vent était à peu près tombé.

Le passager guernesiais, qui tenait à la main une longue-vue, la
braquait de temps en temps sur un petit flocon de brume grisâtre
lentement charrié par le vent à l'extrême horizon à l'ouest, et qui
ressemblait à une ouate où il y aurait de la poussière.

Le capitaine Clubin avait son austère mine puritaine ordinaire. Il
paraissait redoubler d'attention.

Tout était paisible et presque riant à bord de la Durande, les
passagers causaient. En fermant les yeux dans une traversée, on peut
juger de l'état de la mer par le tremolo des conversations. La pleine
liberté d'esprit des passagers répond à la parfaite tranquillité de
l'eau.

Il est impossible, par exemple, qu'une conversation telle que celle-ci
ait lieu autrement que par une mer très calme:

--Monsieur, voyez donc cette jolie mouche verte et rouge.

--Elle s'est égarée en mer et se repose sur le navire.

--Une mouche se fatigue peu.

--Au fait, c'est si léger. Le vent la porte.

--Monsieur, on a pesé une once de mouches, puis on les a comptées, et
l'on en a trouvé six mille deux cent soixante-huit.

Le guernesiais à la longue-vue avait abordé les malouins marchands de
bœufs, et leur parlage était quelque chose en ce genre:

--Le bœuf d'Aubrac a le torse rond et trapu, les jambes courtes, le
pelage fauve. Il est lent au travail, à cause de la brièveté des jambes.

--Sous ce rapport, le Salers vaut mieux que l'Aubrac.

--Monsieur, j'ai vu deux beaux bœufs dans ma vie. Le premier avait les
jambes basses, l'avant épais, la culotte pleine, les hanches larges,
une bonne longueur de la nuque à la croupe, une bonne hauteur au
garrot, les maniements riches, la peau facile à détacher. Le second
offrait tous les signes d'un engraissement judicieux. Torse ramassé,
encolure forte, jambes légères, robe blanche et rouge, culotte
retombante.

--Ça, c'est la race cotentine.

--Oui, mais ayant eu quelque rapport avec le taureau angus ou le
taureau suffolk.

--Monsieur, vous me croirez si vous voulez, dans le midi il y a des
concours d'ânes.

--D'ânes?

--D'ânes. Comme j'ai l'honneur. Et ce sont les laids qui sont les beaux.

--Alors c'est comme les mulassières. Ce sont les laides qui sont les
bonnes.

--Justement. La jument poitevine. Gros ventre, grosses jambes.

--La meilleure mulassière connue, c'est une barrique sur quatre poteaux.

--La beauté des bêtes n'est pas la même que la beauté des hommes.

--Et surtout des femmes.

--C'est juste.

--Moi, je tiens à ce qu'une femme soit jolie.

--Moi, je tiens à ce qu'elle soit bien mise.

--Oui, nette, propre, tirée à quatre épingles, astiquée.

--L'air tout neuf. Une jeune fille, ça doit toujours sortir de chez le
bijoutier.

--Je reviens à mes bœufs. J'ai vu vendre ces deux bœufs au marché de
Thouars.

--Le marché de Thouars, je le connais. Les Bonneau de la Rochelle et
les Bahu, les marchands de blé de Marans, je ne sais pas si vous en
avez entendu parler, devaient venir à ce marché-là.

Le touriste et le parisien causaient avec l'américain des bibles. La
conversation, là aussi, était au beau fixe.

--Monsieur, disait le touriste, voici quel est le tonnage flottant du
monde civilisé: France, sept cent seize mille tonneaux; Allemagne,
un million; États-Unis, cinq millions; Angleterre, cinq millions
cinq cent mille. Ajoutez le contingent des petits pavillons. Total:
douze millions neuf cent quatre mille tonneaux distribués dans cent
quarante-cinq mille navires épars sur l'eau du globe.

L'américain interrompit:

--Monsieur, ce sont les États-Unis qui ont cinq millions cinq cent
mille.

--J'y consens, dit le touriste. Vous êtes américain?

--Oui, monsieur.

--J'y consens encore.

Il y eut un silence, l'américain missionnaire se demanda si c'était le
cas d'offrir une bible.

--Monsieur, repartit le touriste, est-il vrai que vous ayez le goût des
sobriquets en Amérique au point d'en affubler tous vos gens célèbres,
et que vous appeliez votre fameux banquier missourien Thomas Benton,
_le vieux lingot_?

--De même que nous nommons Zacharie Taylor _le vieux Zach_.

--Et le général Harrison _le vieux Tip_, n'est-ce pas? et le général
Jackson _le vieil Hickory_?

--Parce que Jackson est dur comme le bois hickory, et parce que
Harrison a battu les peaux-rouges à Tippecanoe.

--C'est une mode byzantine que vous avez là.

--C'est notre mode. Nous appelons Van Buren _le petit sorcier_,
Seward, qui a fait faire les petites coupures des billets de banque,
_Billy-le-Petit_, et Douglas, le sénateur démocrate de l'Illinois, qui
a quatre pieds de haut et une grande éloquence, _le Petit Géant_. Vous
pouvez aller du Texas au Maine, vous ne rencontrerez personne qui dise
ce nom: Cass, on dit: _le grand Michigantier_; ni ce nom: Clay, on dit:
_le garçon de moulin à la balafre_. Clay est fils d'un meunier.

--J'aimerais mieux dire Clay ou Class, observa le parisien, c'est plus
court.

--Vous manqueriez d'usage du monde. Nous nommons Corwin, qui est
secrétaire de la trésorerie, _le garçon de charrette_. Daniel Webster
est _Dan-le-noir_. Quant à Winfield Scott, comme sa première pensée,
après avoir battu les anglais à Chippeway, a été de se mettre à table,
nous l'appelons _Vite-une-assiette-de-soupe_.

Le flocon de brume aperçu dans le lointain avait grandi. Il occupait
maintenant sur l'horizon un segment d'environ quinze degrés. On eût
dit un nuage se traînant sur l'eau faute de vent. Il n'y avait presque
plus de brise. La mer était plate. Quoiqu'il ne fût pas midi, le soleil
pâlissait. Il éclairait, mais ne chauffait plus.

--Je crois, dit le touriste, que le temps va changer.

--Nous aurons peut-être de la pluie, dit le parisien.

--Ou du brouillard, reprit l'américain.

--Monsieur, repartit le touriste, en Italie, c'est à Molfetta qu'il
tombe le moins de pluie, et à Tolmezzo qu'il en tombe le plus.

A midi, selon l'usage de l'archipel, on sonna la cloche pour dîner.
Dîna qui voulut. Quelques passagers portaient avec eux leur en-cas, et
mangèrent gaîment sur le pont. Clubin ne dîna point.

Tout en mangeant, les conversations allaient leur train.

Le guernesiais, ayant le flair des bibles, s'était rapproché de
l'américain. L'américain lui dit:

--Vous connaissez cette mer-ci?

--Sans doute, j'en suis.

--Et moi aussi, dit l'un des malouins.

Le guernesiais adhéra d'un salut, et reprit:

--A présent, nous sommes au large, mais je n'aurais pas aimé avoir du
brouillard quand nous étions devers les Minquiers.

L'américain dit au malouin:

--Les insulaires sont plus de la mer que les côtiers.

--C'est vrai, nous autres gens de la côte, nous n'avons que le
demi-bain.

--Qu'est-ce que c'est que ça, les Minquiers? continua l'américain.

Le malouin répondit:

--C'est des cailloux très mauvais.

--Il y a aussi les Grelets, fit le guernesiais.

--Parbleu, répliqua le malouin.

--Et les Chouas, ajouta le guernesiais.

Le malouin éclata de rire.

--A ce compte-là, dit-il, il y a aussi les Sauvages.

--Et les Moines, observa le guernesiais.

--Et le Canard, s'écria le malouin.

--Monsieur, repartit le guernesiais poliment, vous avez réponse à tout.

--Malouin, malin.

Cette réponse faite, le malouin cligna de l'œil.

Le touriste interposa une question.

--Est-ce que nous avons à traverser toute cette rocaille?

--Point. Nous l'avons laissée au sud-sud-est. Elle est derrière nous.

Et le guernesiais poursuivit:

--Tant gros rochers que menus, les Grelets ont cinquante-sept pointes.

--Et les Minquiers quarante-huit, dit le malouin.

Ici le dialogue se concentra entre le malouin et le guernesiais.

--Il me semble, monsieur de Saint-Malo, qu'il y a trois rochers que
vous ne comptez pas.

--Je compte tout.

--De la Dérée au Maître-Ile?

--Oui.

--Et les Maisons?

--Qui sont sept rochers au milieu des Minquiers. Oui.

--Je vois que vous connaissez les pierres.

--Si on ne connaissait pas les pierres, on ne serait pas de Saint-Malo.

--Ça fait plaisir d'entendre les raisonnements des français.

Le malouin salua à son tour, et dit:

--Les Sauvages sont trois rochers.

--Et les Moines deux.

--Et le Canard un.

--Le Canard, ça dit un seul.

--Non, car la Suarde, c'est quatre rochers.

--Qu'appelez-vous la Suarde? demanda le guernesiais.

--Nous appelons la Suarde ce que vous appelez les Chouas.

--Il ne fait pas bon passer entre les Chouas et le Canard.

--Ça n'est possible qu'aux oiseaux.

--Et aux poissons.

--Pas trop. Dans les gros temps, ils se cognent aux murs.

--Il y a du sable dans les Minquiers.

--Autour des Maisons.

--C'est huit rochers qu'on voit de Jersey.

--De la grève d'Azette, c'est juste. Pas huit, sept.

--A mer retirée, on peut se promener dans les Minquiers.

--Sans doute, il y a de la découverte.

--Et les Dirouilles?

--Les Dirouilles n'ont rien de commun avec les Minquiers.

--Je veux dire que c'est dangereux.

--C'est du côté de Granville.

--On voit que, comme nous, vous gens de Saint-Malo, vous avez amour de
naviguer dans ces mers.

--Oui, répondit le malouin, avec cette différence que nous disons: nous
avons habitude, et que vous dites: nous avons amour.

--Vous êtes de bons marins.

--Je suis marchand de bœufs.

--Qui donc était de Saint-Malo, déjà?

--Surcouf.

--Un autre?

--Duguay-Trouin.

Ici le voyageur de commerce parisien intervint.

--Duguay-Trouin? il fut pris par les anglais. Il était aussi aimable
que brave. Il sut plaire à une jeune anglaise. Ce fut elle qui brisa
ses fers.

En ce moment une voix tonnante cria:

--Tu es ivre!




IV

OU SE DÉROULENT TOUTES LES QUALITÉS DU CAPITAINE CLUBIN


Tous se retournèrent.

C'était le capitaine qui interpellait le timonier.

Sieur Clubin ne tutoyait personne. Pour qu'il jetât au timonier
Tangrouille une telle apostrophe, il fallait que Clubin fût fort en
colère, ou voulût fort le paraître.

Un éclat de colère à propos dégage la responsabilité, et quelquefois la
transpose.

Le capitaine, debout sur le pont de commandement entre les deux
tambours, regardait fixement le timonier. Il répéta entre ses dents:
Ivrogne! L'honnête Tangrouille baissa la tête.

Le brouillard s'était développé. Il occupait maintenant près de la
moitié de l'horizon. Il avançait dans tous les sens à la fois; il y
a dans le brouillard quelque chose de la goutte d'huile. Cette brume
s'élargissait insensiblement. Le vent la poussait sans hâte et sans
bruit. Elle prenait peu à peu possession de l'océan. Elle venait du
nord-ouest et le navire l'avait devant sa proue. C'était comme une
vaste falaise mouvante et vague. Elle se coupait sur la mer comme une
muraille. Il y avait un point précis où l'eau immense entrait sous le
brouillard et disparaissait.

Ce point d'entrée dans le brouillard était encore à une demi-lieue
environ. Si le vent changeait, on pouvait éviter l'immersion dans la
brume; mais il fallait qu'il changeât tout de suite. La demi-lieue
d'intervalle se comblait et décroissait à vue d'œil; la Durande
marchait, le brouillard marchait aussi. Il venait au navire et le
navire allait à lui.

Clubin commanda d'augmenter la vapeur et d'obliquer à l'est.

On côtoya ainsi quelque temps le brouillard, mais il avançait toujours.
Le navire pourtant était encore en plein soleil.

Le temps se perdait dans ces manœuvres qui pouvaient difficilement
réussir. La nuit vient vite en février.

Le guernesiais considérait cette brume. Il dit aux malouins:

--Que c'est un hardi brouillard.

--Une vraie malpropreté sur la mer, observa l'un des malouins.

L'autre malouin ajouta:

--Voilà qui gâte une traversée.

Le guernesiais s'approcha de Clubin.

--Capitaine Clubin, j'ai peur que nous ne soyons gagnés par le
brouillard.

Clubin répondit:

--Je voulais rester à Saint-Malo, mais on m'a conseillé de partir.

--Qui ça?

--Des anciens.

--Au fait, reprit le guernesiais, vous avez eu raison de partir. Qui
sait s'il n'y aura pas tempête demain? Dans cette saison on peut
attendre pour du pire.

Quelques minutes après, la Durande entrait dans le banc de brume.

Ce fut un instant singulier. Tout à coup ceux qui étaient à l'arrière
ne virent plus ceux qui étaient à l'avant. Une molle cloison grise
coupa en deux le bateau.

Puis le navire entier plongea sous la brume. Le soleil ne fut plus
qu'une espèce de grosse lune. Brusquement, tout le monde grelotta. Les
passagers endossèrent leur pardessus et les matelots leur suroit. La
mer, presque sans un pli, avait la froide menace de la tranquillité. Il
semble qu'il y ait un sous-entendu dans cet excès de calme. Tout était
blafard et blême. La cheminée noire et la fumée noire luttaient contre
cette lividité qui enveloppait le navire.

La dérivation à l'est était sans but désormais. Le capitaine remit le
cap sur Guernesey et augmenta la vapeur.

Le passager guernesiais, rôdant autour de la chambre à feu, entendit
le nègre Imbrancam qui parlait au chauffeur son camarade. Le passager
prêta l'oreille. Le nègre disait:

--Ce matin dans le soleil nous allions lentement; à présent dans le
brouillard nous allons vite.

Le guernesiais revint vers sieur Clubin.

--Capitaine Clubin, il n'y a pas de soin, pourtant ne donnons-nous pas
trop de vapeur?

--Que voulez-vous, monsieur? il faut bien regagner le temps perdu par
la faute de cet ivrogne de timonier.

--C'est vrai, capitaine Clubin.

Et Clubin ajouta:

--Je me dépêche d'arriver. C'est assez du brouillard, ce serait trop de
la nuit.

Le guernesiais rejoignit les malouins, et leur dit:

--Nous avons un excellent capitaine.

Par intervalles de grandes lames de brume, qu'on eût dit cardées,
survenaient pesamment et cachaient le soleil. Ensuite, il reparaissait
plus pâle et comme malade. Le peu qu'on entrevoyait du ciel ressemblait
aux bandes d'air sales et tachées d'huile d'un vieux décor de théâtre.

La Durande passa à proximité d'un coutre qui avait jeté l'ancre par
prudence. C'était le _Shealtiel_ de Guernesey. Le patron du coutre
remarqua la vitesse de la Durande. Il lui sembla aussi qu'elle n'était
pas dans la route exacte. Elle lui parut trop appuyer à l'ouest. Ce
navire à toute vapeur dans le brouillard l'étonna.

Vers deux heures, la brume était si épaisse que le capitaine dut
quitter la passerelle et se rapprocher du timonier. Le soleil s'était
évanoui, tout était brouillard. Il y avait sur la Durande une sorte
d'obscurité blanche. On naviguait dans de la pâleur diffuse. On ne
voyait plus le ciel et on ne voyait plus la mer.

Il n'y avait plus de vent.

Le bidon à térébenthine suspendu à un anneau sous la passerelle des
tambours n'avait pas même une oscillation.

Les passagers étaient devenus silencieux.

Toutefois le parisien, entre ses dents, fredonnait la chanson de
Béranger _Un jour le bon Dieu s'éveillant_.

Un des malouins lui adressa la parole.

--Monsieur vient de Paris?

--Oui, monsieur. _Il mit la tête à la fenêtre._

--Qu'est-ce qu'on fait à Paris?

--_Leur planète a péri peut-être._--Monsieur, à Paris tout marche de
travers.

--Alors c'est sur terre comme sur mer.

--C'est vrai que nous avons là un fichu brouillard.

--Et qui peut faire des malheurs.

Le parisien s'écria:

--Mais pourquoi ça, des malheurs? à propos de quoi, des malheurs? à
quoi ça sert-il, des malheurs? C'est comme l'incendie de l'Odéon. Voilà
des familles sur la paille. Est-ce que c'est juste? Tenez, monsieur, je
ne connais pas votre religion, mais moi je ne suis pas content.

--Ni moi, fit le malouin.

--Tout ce qui se passe ici-bas, reprit le parisien, fait l'effet d'une
chose qui se détraque. J'ai dans l'idée que le bon Dieu n'y est pas.

Le malouin se gratta le haut de la tête comme quelqu'un qui cherche à
comprendre. Le parisien continua:

--Le bon Dieu est absent. On devrait rendre un décret pour forcer Dieu
à résidence. Il est à sa maison de campagne et ne s'occupe pas de nous.
Aussi tout va de guingois. Il est évident, mon cher monsieur, que le
bon Dieu n'est plus dans le gouvernement, qu'il est en vacances, et que
c'est le vicaire, quelque ange séminariste, quelque crétin avec des
ailes de moineau, qui mène les affaires.

Moineau fut articulé _moigneau_, prononciation de gamin faubourien.

Le capitaine Clubin, qui s'était approché des deux causeurs, posa sa
main sur l'épaule du parisien.

--Chut! dit-il. Monsieur, prenez garde à vos paroles. Nous sommes en
mer.

Personne ne dit plus mot.

Au bout de cinq minutes, le guernesiais, qui avait tout entendu,
murmura à l'oreille du malouin:

--Et un capitaine religieux!

Il ne pleuvait pas, et l'on se sentait mouillé. On ne se rendait
compte du chemin qu'on faisait que par une augmentation de malaise.
Il semblait qu'on entrât dans de la tristesse. Le brouillard fait le
silence sur l'océan; il assoupit la vague et étouffe le vent. Dans ce
silence, le râle de la Durande avait on ne sait quoi d'inquiet et de
plaintif.

On ne rencontrait plus de navires. Si, au loin, soit du côté de
Guernesey, soit du côté de Saint-Malo, quelques bâtiments étaient en
mer hors du brouillard, pour eux la Durande, submergée dans la brume,
n'était pas visible, et sa longue fumée, rattachée à rien, leur faisait
l'effet d'une comète noire dans un ciel blanc.

Tout à coup Clubin cria:

--Faichien! tu viens de donner un faux coup. Tu vas nous faire des
avaries. Tu mériterais d'être mis aux fers. Va-t'en, ivrogne!

Et il prit la barre.

Le timonier humilié se réfugia dans les manœuvres de l'avant.

Le guernesiais dit:

--Nous voilà sauvés.

La marche continua, rapide.

Vers trois heures le dessous de la brume commença à se soulever, et
l'on revit de la mer.

--Je n'aime pas ça, dit le guernesiais.

La brume en effet ne peut être soulevée que par le soleil ou par le
vent. Par le soleil c'est bon; par le vent c'est moins bon. Or il
était trop tard pour le soleil. A trois heures, en février, le soleil
faiblit. Une reprise de vent, à ce point critique de la journée, est
peu désirable. C'est souvent une annonce d'ouragan.

Du reste, s'il y avait de la brise, on la sentait à peine.

Clubin, l'œil sur l'habitacle, tenant la barre et gouvernant, mâchait
entre ses dents des paroles comme celles-ci qui arrivaient jusqu'aux
passagers:

--Pas de temps à perdre. Cet ivrogne nous a retardés.

Son visage était d'ailleurs absolument sans expression.

La mer était moins dormante sous la brume. On y entrevoyait quelques
lames. Des lumières glacées flottaient à plat sur l'eau. Ces plaques
de lueur sur la vague préoccupent les marins. Elles indiquent des
trouées faites par le vent supérieur dans le plafond de brume. La
brume se soulevait, et retombait plus dense. Parfois l'opacité était
complète. Le navire était pris dans une vraie banquise de brouillard.
Par intervalles ce cercle redoutable s'entr'ouvrait comme une tenaille,
laissait voir un peu d'horizon, puis se refermait.

Le guernesiais, armé de sa longue-vue, se tenait comme une vedette à
l'avant du bâtiment.

Une éclaircie se fit, puis s'effaça.

Le guernesiais se retourna effaré.

--Capitaine Clubin!

--Qu'y a-t-il?

--Nous gouvernons droit sur les Hanois.

--Vous vous trompez, dit Clubin froidement.

Le guernesiais insista:

--J'en suis sûr.

--Impossible.

--Je viens d'apercevoir du caillou à l'horizon.

--Où?

--Là.

--C'est le large. Impossible.

Et Clubin maintint le cap sur le point indiqué par le passager.

Le guernesiais ressaisit sa longue-vue.

Un moment après il accourut à l'arrière.

--Capitaine!

--Eh bien?

--Virez de bord.

--Pourquoi?

--Je suis sûr d'avoir vu de la roche très haute et tout près. C'est le
grand Hanois.

--Vous aurez vu du brouillard plus épais.

--C'est le grand Hanois. Virez de bord, au nom du ciel!

Clubin donna un coup de barre.




V

CLUBIN MET LE COMBLE A L'ADMIRATION


On entendit un craquement. Le déchirement d'un flanc de navire sur un
bas-fond en pleine mer est un des bruits les plus lugubres qu'on puisse
rêver. La Durande s'arrêta court.

Du choc plusieurs passagers tombèrent et roulèrent sur le pont.

Le guernesiais leva les mains au ciel.

--Sur les Hanois! quand je le disais!

Un long cri éclata sur le navire.

--Nous sommes perdus.

La voix de Clubin, sèche et brève, domina le cri.

--Personne n'est perdu! Et silence!

Le torse noir d'Imbrancam nu jusqu'à la ceinture sortit du carré de la
chambre à feu.

Le nègre dit avec calme:

--Capitaine, l'eau entre. La machine va s'éteindre.

Le moment fut épouvantable.

Le choc avait ressemblé à un suicide. On l'eût fait exprès qu'il n'eût
pas été plus terrible. La Durande s'était ruée comme si elle attaquait
le rocher. Une pointe de roche était entrée dans le navire comme un
clou. Plus d'une toise carrée de vaigres avait éclaté, l'étrave était
rompue, l'élancement fracassé, l'avant effondré, la coque, ouverte,
buvait la mer avec un bouillonnement horrible. C'était une plaie par où
entrait le naufrage. Le contre-coup avait été si violent qu'il avait
brisé à l'arrière les sauvegardes du gouvernail, descellé et battant.
On était défoncé par l'écueil, et, autour du navire, on ne voyait rien,
que le brouillard épais et compact, et maintenant presque noir. La nuit
arrivait.

La Durande plongeait de l'avant. C'était le cheval qui a dans les
entrailles le coup de corne du taureau.

Elle était morte.

L'heure de la demi-remontée se faisait sentir sur la mer.

Tangrouille était dégrisé; personne n'est ivre dans un naufrage; il
descendit dans l'entrepont, remonta et dit:

--Capitaine, l'eau barrotte la cale. Dans dix minutes, l'eau sera au
ras des dalots.

Les passagers couraient sur le pont éperdus, se tordant les bras, se
penchant par-dessus le bord, regardant la machine, faisant tous les
mouvements inutiles de la terreur. Le touriste s'était évanoui.

Clubin fit signe de la main, on se tut. Il interrogea Imbrancam:

--Combien de temps la machine peut-elle travailler encore?

--Cinq ou six minutes.

Puis il interrogea le passager guernesiais:

--J'étais à la barre. Vous avez observé le rocher. Sur quel banc des
Hanois sommes-nous?

--Sur la Mauve. Tout à l'heure, dans l'éclaircie, j'ai très bien
reconnu la Mauve.

--Étant sur la Mauve, reprit Clubin, nous avons le grand Hanois à
bâbord et le petit Hanois à tribord. Nous sommes à un mille de terre.

L'équipage et les passagers écoutaient, frémissants d'anxiété et
d'attention, l'œil fixé sur le capitaine.

Alléger le navire était sans but, et d'ailleurs impossible. Pour vider
la cargaison à la mer, il eût fallu ouvrir les sabords et augmenter
les chances d'entrée de l'eau. Jeter l'ancre était inutile; on était
cloué. D'ailleurs, sur ce fond à faire basculer l'ancre, la chaîne
eût probablement surjouaillé. La machine n'étant pas endommagée et
restant à la disposition du navire tant que le feu ne serait pas
éteint, c'est-à-dire pour quelques minutes encore, on pouvait faire
force de roues et de vapeur, reculer et s'arracher de l'écueil. En ce
cas, on sombrait immédiatement. Le rocher, jusqu'à un certain point,
bouchait l'avarie et gênait le passage de l'eau. Il faisait obstacle.
L'ouverture désobstruée, il serait impossible d'aveugler la voie d'eau
et de franchir les pompes. Qui retire le poignard d'une plaie au cœur,
tue sur-le-champ le blessé. Se dégager du rocher, c'était couler à
fond.

Les bœufs, atteints par l'eau dans la cale, commençaient à mugir.

Clubin commanda:

--La chaloupe à la mer.

Imbrancam et Tangrouille se précipitèrent et défirent les amarres. Le
reste de l'équipage regardait, pétrifié.

--Tous à la manœuvre, cria Clubin.

Cette fois, tous obéirent.

Clubin, impassible, continua, dans cette vieille langue de commandement
que ne comprendraient pas les marins d'à présent:

--Abraquez.--Faites une marguerite si le cabestan est
entravé.--Assez de virage.--Amenez.--Ne laissez pas se joindre
les poulies des francs-funains.--Affalez.--Amenez vivement des
deux bouts.--Ensemble.--Garez qu'elle ne pique.--Il y a trop de
frottement.--Touchez les garants de la caliorne.--Attention.

La chaloupe était en mer.

Au même instant, les roues de la Durande s'arrêtèrent, la fumée cessa,
le fourneau était noyé.

Les passagers, glissant le long de l'échelle ou s'accrochant aux
manœuvres courantes, se laissèrent tomber dans la chaloupe plus qu'ils
n'y descendirent. Imbrancam enleva le touriste évanoui, le porta dans
la chaloupe, puis remonta sur le navire.

Les matelots se ruaient à la suite des passagers. Le mousse avait roulé
sous les pieds. On marchait sur l'enfant.

Imbrancam barra le passage.

--Personne avant le moço, dit-il.

Il écarta de ses deux bras noirs les matelots, saisit le mousse, et
le tendit au passager guernesiais qui, debout dans la chaloupe, reçut
l'enfant.

Le mousse sauvé, Imbrancam se rangea et dit aux autres:

--Passez.

Cependant Clubin était allé à sa cabine et avait fait un paquet des
papiers du bord et des instruments. Il ôta la boussole de l'habitacle.
Il remit les papiers et les instruments à Imbrancam et la boussole à
Tangrouille, et leur dit: Descendez dans la chaloupe.

Ils descendirent. L'équipage les avait précédés. La chaloupe était
pleine. Le flot rasait le bord.

--Maintenant, cria Clubin, partez.

Un cri s'éleva de la chaloupe.

--Et vous, capitaine?

--Je reste.

Des gens qui naufragent ont peu le temps de délibérer et encore moins
le temps de s'attendrir. Cependant ceux qui étaient dans la chaloupe
et relativement en sûreté eurent une émotion qui n'était pas pour
eux-mêmes. Toutes les voix insistèrent en même temps.

--Venez avec nous, capitaine.

--Je reste.

Le guernesiais, qui était au fait de la mer, répliqua:

--Capitaine, écoutez. Vous êtes échoué sur les Hanois. A la nage on n'a
qu'un mille à faire pour gagner Plainmont. Mais en barque on ne peut
aborder qu'à la Rocquaine, et c'est deux milles. Il y a des brisants et
du brouillard. Cette chaloupe n'arrivera pas à la Rocquaine avant deux
heures d'ici. Il fera nuit noire. La marée monte, le vent fraîchit. Une
bourrasque est proche. Nous ne demandons pas mieux que de revenir vous
chercher; mais, si le gros temps éclate, nous ne pourrons pas. Vous
êtes perdu si vous demeurez. Venez avec nous.

Le parisien intervint:

--La chaloupe est pleine et trop pleine, c'est vrai, et un homme de
plus ce sera un homme de trop. Mais nous sommes treize, c'est mauvais
pour la barque, et il vaut encore mieux la surcharger d'un homme que
d'un chiffre. Venez, capitaine.

Tangrouille ajouta:

--Tout est de ma faute, et pas de la vôtre. Ce n'est pas juste que vous
demeuriez.

--Je reste, dit Clubin. Le navire sera dépecé par la tempête cette
nuit. Je ne le quitterai pas. Quand le navire est perdu, le capitaine
est mort. On dira de moi: Il a fait son devoir jusqu'au bout.
Tangrouille, je vous pardonne.

Et croisant les bras, il cria:

--Attention au commandement. Largue en bande l'amarre. Partez.

La chaloupe s'ébranla. Imbrancam avait saisi le gouvernail. Toutes les
mains qui ne ramaient pas s'élevèrent vers le capitaine. Toutes les
bouches crièrent: Hurrah pour le capitaine Clubin!

--Voilà un admirable homme, dit l'américain.

--Monsieur, répondit le guernesiais, c'est le plus honnête homme de
toute la mer.

Tangrouille pleurait.

--Si j'avais eu du cœur, murmura-t-il à demi-voix, je serais demeuré
avec lui.

La chaloupe s'enfonça dans le brouillard et s'effaça.

On ne vit plus rien.

Le frappement des rames décrut et s'évanouit.

Clubin resta seul.




VI

UN INTÉRIEUR D'ABIME ÉCLAIRÉ


Quand cet homme se vit sur ce rocher, sous ce nuage, au milieu de cette
eau, loin de tout contact vivant, loin de tout bruit humain, laissé
pour mort, seul entre la mer qui montait et la nuit qui venait, il eut
une joie profonde.

Il avait réussi.

Il tenait son rêve. La lettre de change à longue échéance qu'il avait
tirée sur la destinée lui était payée.

Pour lui, être abandonné, c'était être délivré. Il était sur les
Hanois, à un mille de la terre; il avait soixante-quinze mille francs.
Jamais plus savant naufrage n'avait été accompli. Rien n'avait manqué;
il est vrai que tout était prévu. Clubin, dès sa jeunesse, avait eu
une idée: mettre l'honnêteté comme enjeu dans la roulette de la vie,
passer pour homme probe et partir de là, attendre sa belle, laisser
la martingale s'enfler, trouver le joint, deviner le moment; ne pas
tâtonner, saisir; faire un coup et n'en faire qu'un, finir par une
rafle, laisser derrière lui les imbéciles. Il entendait réussir en une
fois ce que les escrocs bêtes manquent vingt fois de suite, et, tandis
qu'ils aboutissent à la potence, aboutir, lui, à la fortune. Rantaine
rencontré avait été son trait de lumière. Il avait immédiatement
construit son plan. Faire rendre gorge à Rantaine; quant à ses
révélations possibles, les frapper de nullité en disparaissant; passer
pour mort, la meilleure des disparitions; pour cela perdre la Durande.
Ce naufrage était nécessaire. Par-dessus le marché, s'en aller en
laissant une bonne renommée, ce qui faisait de toute son existence un
chef-d'œuvre. Qui eût vu Clubin dans ce naufrage eût cru voir un démon,
heureux.

Il avait vécu toute sa vie pour cette minute-là.

Toute sa personne exprima ce mot: Enfin! Une sérénité épouvantable
blêmit sur ce front obscur. Son œil terne et au fond duquel on croyait
voir une cloison devint profond et terrible. L'embrasement intérieur de
cette âme s'y réverbéra.

Le for intérieur a, comme la nature externe, sa tension électrique. Une
idée est un météore; à l'instant du succès, les méditations amoncelées
qui l'ont préparé s'entr'ouvrent, et il en jaillit une étincelle; avoir
en soi la serre du mal et sentir une proie dedans, c'est un bonheur qui
a son rayonnement; une mauvaise pensée qui triomphe illumine un visage;
de certaines combinaisons réussies, de certains buts atteints, de
certaines félicités féroces, font apparaître et disparaître dans les
yeux des hommes de lugubres épanouissements lumineux. C'est de l'orage
joyeux, c'est de l'aurore menaçante. Cela sort de la conscience,
devenue ombre et nuée.

Il éclaira dans cette prunelle.

Cet éclair ne ressemblait à rien de ce qu'on peut voir luire là-haut ni
ici-bas.

Le coquin comprimé qui était en Clubin fit explosion.

Clubin regarda l'obscurité immense, et ne put retenir un éclat de rire
bas et sinistre.

Il était donc libre! il était donc riche!

Son inconnue se dégageait enfin. Il résolvait son problème.

Clubin avait du temps devant lui. La marée montait, et par conséquent
soutenait la Durande, qu'elle finirait même par soulever. Le navire
adhérait solidement à l'écueil; nul danger de sombrer. En outre, il
fallait laisser à la chaloupe le temps de s'éloigner, de se perdre
peut-être; Clubin l'espérait.

Debout sur la Durande naufragée, il croisa les bras, savourant cet
abandon dans les ténèbres.

L'hypocrisie avait pesé trente ans sur cet homme. Il était le mal et
s'était accouplé à la probité. Il haïssait la vertu d'une haine de mal
marié. Il avait toujours eu une préméditation scélérate; depuis qu'il
avait l'âge d'homme, il portait cette armature rigide, l'apparence.
Il était monstre en dessous; il vivait dans une peau d'homme de bien
avec un cœur de bandit. Il était le pirate doucereux. Il était le
prisonnier de l'honnêteté; il était enfermé dans cette boîte de momie,
l'innocence; il avait sur le dos des ailes d'ange, écrasantes pour
un gredin. Il était surchargé d'estime publique. Passer pour honnête
homme, c'est dur. Maintenir toujours cela en équilibre, penser mal et
parler bien, quel labeur! Il avait été le fantôme de la droiture, étant
le spectre du crime. Ce contre-sens avait été sa destinée. Il lui avait
fallu faire bonne contenance, rester présentable, écumer au-dessous du
niveau, sourire ses grincements de dents. La vertu pour lui, c'était la
chose qui étouffe. Il avait passé sa vie à avoir envie de mordre cette
main sur sa bouche.

Et voulant la mordre, il avait dû la baiser.

Avoir menti, c'est avoir souffert. Un hypocrite est un patient dans la
double acception du mot; il calcule un triomphe et endure un supplice.
La préméditation indéfinie d'un mauvais coup accompagnée et dosée
d'austérité, l'infamie intérieure assaisonnée d'excellente renommée,
donner continuellement le change, n'être jamais soi, faire illusion,
c'est une fatigue. Avec tout ce noir qu'on broie en son cerveau
composer de la candeur, vouloir dévorer ceux qui vous vénèrent, être
caressant, se retenir, se réprimer, toujours être sur le qui-vive,
se guetter sans cesse, donner bonne mine à son crime latent, faire
sortir sa difformité en beauté, se fabriquer une perfection avec sa
méchanceté, chatouiller du poignard, sucrer le poison, veiller sur
la rondeur de son geste et sur la musique de sa voix, ne pas avoir
son regard, rien n'est plus difficile, rien n'est plus douloureux.
L'odieux de l'hypocrisie commence obscurément dans l'hypocrite. Boire
perpétuellement son imposture est une nausée. La douceur que la
ruse donne à la scélératesse répugne au scélérat, continuellement
forcé d'avoir ce mélange dans la bouche, et il y a des instants de
haut-le-cœur où l'hypocrite est sur le point de vomir sa pensée.
Ravaler cette salive est horrible. Ajoutez à cela le profond orgueil.
Il existe des minutes bizarres où l'hypocrite s'estime. Il y a un moi
démesuré dans le fourbe. Le ver a le même glissement que le dragon, et
le même redressement. Le traître n'est autre chose qu'un despote gêné
qui ne peut faire sa volonté qu'en se résignant au deuxième rôle. C'est
de la petitesse capable d'énormité. L'hypocrite est un titan, nain.

Clubin se figurait de bonne foi qu'il avait été opprimé. De quel droit
n'était-il pas né riche? Il n'aurait pas demandé mieux que d'avoir de
ses père et mère cent mille livres de rente. Pourquoi ne les avait-il
pas? Ce n'était pas sa faute, à lui. Pourquoi, en ne lui donnant
pas toutes les jouissances de la vie, le forçait-on à travailler,
c'est-à-dire à tromper, à trahir, à détruire? Pourquoi, de cette
façon, l'avait-on condamné à cette torture de flatter, de ramper, de
complaire, de se faire aimer et respecter, et d'avoir jour et nuit sur
la face un autre visage que le sien? Dissimuler est une violence subie.
On hait devant qui l'on ment. Enfin l'heure avait sonné. Clubin se
vengeait.

De qui? De tous, et de tout.

Lethierry ne lui avait fait que du bien; grief de plus; il se vengeait
de Lethierry.

Il se vengeait de tous ceux devant lesquels il s'était contraint. Il
prenait sa revanche. Quiconque avait pensé du bien de lui était son
ennemi. Il avait été le captif de cet homme-là.

Clubin était en liberté. Sa sortie était faite. Il était hors des
hommes. Ce qu'on prendrait pour sa mort était sa vie; il allait
commencer. Le vrai Clubin dépouillait le faux. D'un coup il avait tout
dissous. Il avait poussé du pied Rantaine dans l'espace, Lethierry dans
la ruine, la justice humaine dans la nuit, l'opinion dans l'erreur,
l'humanité entière hors de lui, Clubin. Il venait d'éliminer le monde.

Quant à Dieu, ce mot de quatre lettres l'occupait peu.

Il avait passé pour religieux. Eh bien, après?

Il y a des cavernes dans l'hypocrite, ou, pour mieux dire, l'hypocrite
entier est une caverne.

Quand Clubin se trouva seul, son antre s'ouvrit. Il eut un instant de
délices; il aéra son âme.

Il respira son crime à pleine poitrine.

Le fond du mal devint visible sur ce visage. Clubin s'épanouit. En ce
moment, le regard de Rantaine à côté du sien eût semblé le regard d'un
enfant nouveau-né.

L'arrachement du masque, quelle délivrance! Sa conscience jouit de
se voir hideusement nue et de prendre librement un bain ignoble dans
le mal. La contrainte d'un long respect humain finit par inspirer un
goût forcené pour l'impudeur. On en arrive à une certaine lasciveté
dans la scélératesse. Il existe, dans ces effrayantes profondeurs
morales si peu sondées, on ne sait quel étalage atroce et agréable
qui est l'obscénité du crime. La fadeur de la fausse bonne renommée
met en appétit de honte. On dédaigne tant les hommes qu'on voudrait en
être méprisé. Il y a de l'ennui à être estimé. On admire les coudées
franches de la dégradation. On regarde avec convoitise la turpitude,
si à l'aise dans l'ignominie. Les yeux baissés de force ont souvent de
ces échappées obliques. Rien n'est plus près de Messaline que Marie
Alacoque. Voyez la Cadière et la religieuse de Louviers. Clubin, lui
aussi, avait vécu sous le voile. L'effronterie avait toujours été
son ambition. Il enviait la fille publique et le front de bronze de
l'opprobre accepté; il se sentait plus fille publique qu'elle, et avait
le dégoût de passer pour vierge. Il avait été le Tantale du cynisme.
Enfin, sur ce rocher, dans cette solitude, il pouvait être franc; il
l'était. Se sentir sincèrement abominable, quelle volupté! Toutes les
extases possibles à l'enfer, Clubin les eut dans cette minute; les
arrérages de la dissimulation lui furent soldés; l'hypocrisie est une
avance; Satan le remboursa. Clubin se donna l'ivresse d'être effronté,
les hommes ayant disparu, et n'ayant plus là que le ciel. Il se dit: Je
suis un gueux! et fut content.

Jamais rien de pareil ne s'était passé dans une conscience humaine.

L'éruption d'un hypocrite, nulle ouverture de cratère n'est comparable
à cela.

Il était charmé qu'il n'y eût là personne, et il n'eût pas été fâché
qu'il y eût quelqu'un. Il eût joui d'être effroyable devant témoin.

Il eût été heureux de dire en face au genre humain: Tu es idiot!

L'absence des hommes assurait son triomphe, mais le diminuait.

Il n'avait que lui pour spectateur de sa gloire.

Être au carcan a son charme. Tout le monde voit que vous êtes infâme.

Forcer la foule à vous examiner, c'est faire acte de puissance. Un
galérien debout sur un tréteau dans le carrefour avec le collier de
fer au cou est le despote de tous les regards qu'il contraint de se
tourner vers lui. Dans cet échafaud il y a du piédestal. Être un centre
de convergence pour l'attention universelle, quel plus beau triomphe?
Obliger au regard la prunelle publique, c'est une des formes de la
suprématie. Pour ceux dont le mal est l'idéal, l'opprobre est une
auréole. On domine de là. On est en haut de quelque chose. On s'y étale
souverainement. Un poteau que l'univers voit n'est pas sans quelque
analogie avec un trône.

Être exposé, c'est être contemplé.

Un mauvais règne a évidemment des joies de pilori. Néron incendiant
Rome, Louis XIV prenant en traître le Palatinat, le régent George tuant
lentement Napoléon, Nicolas assassinant la Pologne à la face de la
civilisation, devaient éprouver quelque chose de la volupté que rêvait
Clubin. L'immensité du mépris fait au méprisé l'effet d'une grandeur.

Être démasqué est un échec, mais se démasquer est une victoire. C'est
de l'ivresse, c'est de l'imprudence insolente et satisfaite, c'est une
nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur.

Ces idées dans un hypocrite semblent une contradiction, et n'en sont
pas une. Toute l'infamie est conséquente. Le miel est fiel. Escobar
confine au marquis de Sade. Preuve: Léotade. L'hypocrite, étant le
méchant complet, a en lui les deux pôles de la perversité. Il est d'un
côté prêtre, et de l'autre courtisane. Son sexe de démon est double.
L'hypocrite est l'épouvantable hermaphrodite du mal. Il se féconde
seul. Il s'engendre et se transforme lui-même. Le voulez-vous charmant,
regardez-le; le voulez-vous horrible, retournez-le.

Clubin avait en lui toute cette ombre d'idées confuses. Il les
percevait peu, mais il en jouissait beaucoup.

Un passage de flammèches de l'enfer qu'on verrait dans la nuit, c'était
la succession des pensées de cette âme.

Clubin resta ainsi quelque temps rêveur; il regardait son honnêteté de
l'air dont le serpent regarde sa vieille peau.

Tout le monde avait cru à cette honnêteté, même un peu lui.

Il eut un second éclat de rire.

On l'allait croire mort, et il était riche. On l'allait croire perdu,
et il était sauvé. Quel bon tour joué à la bêtise universelle!

Et dans cette bêtise universelle il y avait Rantaine. Clubin songeait à
Rantaine avec un dédain sans bornes. Dédain de la fouine pour le tigre.
Cette fugue, manquée par Rantaine, il la réussissait, lui Clubin.
Rantaine s'en allait penaud, et Clubin disparaissait triomphant. Il
s'était substitué à Rantaine dans le lit de sa mauvaise action, et
c'était lui Clubin qui avait la bonne fortune.

Quant à l'avenir, il n'avait pas de plan bien arrêté. Il avait dans
la boîte de fer enfermée dans sa ceinture ses trois bank-notes; cette
certitude lui suffisait. Il changerait de nom. Il y a des pays où
soixante mille francs en valent six cent mille. Ce ne serait pas une
mauvaise solution que d'aller dans un de ces coins-là vivre honnêtement
avec l'argent repris à ce voleur de Rantaine. Spéculer, entrer dans le
grand négoce, grossir son capital, devenir sérieusement millionnaire,
cela non plus ne serait point mal.

Par exemple, à Costa-Rica, comme c'était le commencement du grand
commerce du café, il y avait des tonnes d'or à gagner. On verrait.

Peu importait d'ailleurs. Il avait le temps d'y songer. Pour le moment,
le difficile était fait. Dépouiller Rantaine, disparaître avec la
Durande, c'était la grosse affaire. Elle était accomplie. Le reste
était simple. Nul obstacle possible désormais. Rien à craindre. Rien
ne pouvait survenir. Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit
il aborderait à Plainmont, il escaladerait la falaise, il irait droit
à la maison visionnée, il y entrerait sans peine au moyen de sa corde
à nœuds cachée d'avance dans un trou de rocher, il trouverait dans la
maison visionnée son sac-valise contenant des vêtements secs et des
vivres, là il pourrait attendre, il était renseigné, huit jours ne
se passeraient pas sans que des contrebandiers d'Espagne, Blasquito
probablement, touchassent à Plainmont, pour quelques guinées il se
ferait transporter, non à Torbay, comme il l'avait dit à Blasco pour
dérouter les conjectures et donner le change, mais à Pasages ou à
Bilbao. De là il gagnerait la Vera-Cruz ou la Nouvelle-Orléans. Du
reste le moment était venu de se jeter à la mer, la chaloupe était
loin, une heure de nage n'était rien pour Clubin, un mille seulement le
séparait de la terre, puisqu'il était sur les Hanois.

A ce point de la rêverie de Clubin, une déchirure se fit dans le
brouillard. Le formidable rocher Douvres apparut.




VII

L'INATTENDU INTERVIENT


Clubin, hagard, regarda.

C'était bien l'épouvantable écueil isolé.

Impossible de se méprendre sur cette silhouette difforme. Les deux
Douvres jumelles se dressaient, hideusement, laissant voir entre elles,
comme un piége, leur défilé. On eût dit le coupe-gorge de l'océan.

Elles étaient tout près. Le brouillard les avait cachées, comme un
complice.

Clubin, dans le brouillard, avait fait fausse route. Malgré toute son
attention, il lui était arrivé ce qui arriva à deux grands navigateurs,
à Gonzalez qui découvrit le cap Blanc, et à Fernandez qui découvrit le
cap Vert. La brume l'avait égaré. Elle lui avait paru excellente pour
l'exécution de son projet, mais elle avait ses périls. Clubin avait
dévié à l'ouest et s'était trompé. Le passager guernesiais, en croyant
reconnaître les Hanois, avait déterminé le coup de barre final. Clubin
avait cru se jeter sur les Hanois.

La Durande, crevée par un des bas-fonds de l'écueil, n'était séparée
des deux Douvres que de quelques encablures.

A deux cents brasses plus loin, on apercevait un massif cube de granit.
On distinguait sur les pans escarpés de cette roche quelques stries et
quelques reliefs pour l'escalade. Les coins rectilignes de ces rudes
murailles à angle droit faisaient pressentir au sommet un plateau.

C'était l'Homme.

La roche l'Homme s'élevait plus haut encore que les roches Douvres.
Sa plate-forme dominait leur double pointe inaccessible. Cette
plate-forme, croulant par les bords, avait un entablement, et on ne
sait quelle régularité sculpturale. On ne pouvait rien rêver de plus
désolé et de plus funeste. Les lames du large venaient plisser leurs
nappes tranquilles aux faces carrées de cet énorme tronçon noir, sorte
de piédestal pour les spectres immenses de la mer et de la nuit.

Tout cet ensemble était stagnant. A peine un souffle dans l'air, à
peine une ride sur la vague. On devinait sous cette surface muette de
l'eau la vaste vie noyée des profondeurs.

Clubin avait souvent vu l'écueil Douvres de loin.

Il se convainquit que c'était bien là qu'il était.

Il ne pouvait douter.

Changement brusque et hideux. Les Douvres au lieu des Hanois. Au lieu
d'un mille, cinq lieues de mer. Cinq lieues de mer! l'impossible. La
roche Douvres, pour le naufragé solitaire, c'est la présence, visible
et palpable, du dernier moment. Défense d'atteindre la terre.

Clubin frissonna. Il s'était mis lui-même dans la gueule de l'ombre.
Pas d'autre refuge que le rocher l'Homme. Il était probable que la
tempête surviendrait dans la nuit, et que la chaloupe de la Durande,
surchargée, chavirerait. Aucun avis du naufrage n'arriverait à terre.
On ne saurait même pas que Clubin avait été laissé sur l'écueil
Douvres. Pas d'autre perspective que la mort de froid et de faim.
Ses soixante-quinze mille francs ne lui donneraient pas une bouchée
de pain. Tout ce qu'il avait échafaudé aboutissait à cette embûche.
Il était l'architecte laborieux de sa catastrophe. Nulle ressource.
Nul salut possible. Le triomphe se faisait précipice. Au lieu de la
délivrance, la capture. Au lieu du long avenir prospère, l'agonie. En
un clin d'œil, le temps qu'un éclair passe, toute sa construction avait
croulé. Le paradis rêvé par ce démon avait repris sa vraie figure, le
sépulcre.

Cependant le vent s'était élevé. Le brouillard, secoué, troué, arraché,
s'en allait pêle-mêle sur l'horizon en grands morceaux informes. Toute
la mer reparut.

Les bœufs, de plus en plus envahis par l'eau, continuaient de beugler
dans la cale.

La nuit approchait; probablement la tempête.

La Durande, peu à peu renflouée par la mer montante, oscillait de
droite à gauche, puis de gauche à droite, et commençait à tourner sur
l'écueil comme sur un pivot.

On pouvait pressentir le moment où une lame l'arracherait et la
roulerait à vau-l'eau.

Il y avait moins d'obscurité qu'au moment du naufrage. Quoique l'heure
fût plus avancée, on voyait plus clair. Le brouillard, en s'en allant,
avait emporté une partie de l'ombre. L'ouest était dégagé de toute
nuée. Le crépuscule a un grand ciel blanc. Cette vaste lueur éclairait
la mer.

La Durande était échouée en plan incliné de la poupe à la proue. Clubin
monta sur l'arrière du navire qui était presque hors de l'eau. Il
attacha sur l'horizon son œil fixe.

Le propre de l'hypocrisie c'est d'être âpre à l'espérance. L'hypocrite
est celui qui attend. L'hypocrisie n'est autre chose qu'une espérance
horrible; et le fond de ce mensonge-là est fait avec cette vertu,
devenue vice.

Chose étrange à dire, il y a de la confiance dans l'hypocrisie.
L'hypocrisie se confie à on ne sait quoi d'indifférent dans l'inconnu,
qui permet le mal.

Clubin regardait l'étendue.

La situation était désespérée, cette âme sinistre ne l'était point.

Il se disait qu'après ce long brouillard les navires restés sous la
brume en panne ou à l'ancre allaient reprendre leur course, et que
peut-être il en passerait quelqu'un à l'horizon.

Et, en effet, une voile surgit.

Elle venait de l'est et allait à l'ouest.

En approchant, la complication du navire se dessina. Il n'avait qu'un
mât, et il était gréé en goëlette. Le beaupré était presque horizontal.
C'était un coutre.

Avant une demi-heure, il côtoierait d'assez près l'écueil Douvres.

Clubin se dit: Je suis sauvé.

Dans une minute comme celle où il était, on ne pense d'abord qu'à la
vie.

Ce coutre était peut-être étranger. Qui sait si ce n'était pas un des
navires contrebandiers allant à Plainmont? Qui sait si ce n'était pas
Blasquito lui-même? En ce cas, non-seulement la vie serait sauve,
mais la fortune; et la rencontre de l'écueil Douvres, en hâtant la
conclusion, en supprimant l'attente dans la maison visionnée, en
dénouant en pleine mer l'aventure, aurait été un incident heureux.

Toute la certitude de la réussite rentra frénétiquement dans ce sombre
esprit.

C'est une chose étrange que la facilité avec laquelle les coquins
croient que le succès leur est dû.

Il n'y avait qu'une chose à faire.

La Durande, engagée dans les rochers, mêlait sa silhouette à la leur,
se confondait avec leur dentelure où elle n'était qu'un linéament de
plus, y était indistincte et perdue, et ne suffirait pas, dans le peu
de jour qui restait, pour attirer l'attention du navire qui allait
passer.

Mais une figure humaine se dessinant en noir sur la blancheur
crépusculaire, debout sur le plateau du rocher l'Homme et faisant des
signaux de détresse, serait sans nul doute aperçue. On enverrait une
embarcation pour recueillir le naufragé.

Le rocher l'Homme n'était qu'à deux cents brasses. L'atteindre à la
nage était simple, l'escalader était facile.

Il n'y avait pas une minute à perdre.

L'avant de la Durande était dans la roche, c'était du haut de
l'arrière, et du point même où était Clubin, qu'il fallait se jeter à
la nage.

Il commença par mouiller une sonde et reconnut qu'il y avait sous
l'arrière beaucoup de fond. Les coquillages microscopiques de
foraminifères et de polycystinées que le suif rapporta étaient intacts,
ce qui indiquait qu'il y avait là de très creuses caves de roche,
où l'eau, quelle que fût l'agitation de la surface, était toujours
tranquille.

Il se déshabilla, laissant ses vêtements sur le pont. Des vêtements, il
en trouverait sur le coutre.

Il ne garda que la ceinture de cuir.

Quand il fut nu, il porta la main à cette ceinture, la reboucla, y
palpa la boîte de fer, étudia rapidement du regard la direction qu'il
aurait à suivre à travers les brisants et les vagues pour gagner le
rocher l'Homme, puis, se précipitant la tête la première, il plongea.

Comme il tombait de haut, il plongea profondément.

Il entra très avant sous l'eau, atteignit le fond, le toucha, côtoya un
moment les roches sous-marines, puis donna une secousse pour remonter à
la surface.

En ce moment, il se sentit saisir par le pied.




LIVRE SEPTIÈME

IMPRUDENCE DE FAIRE
DES QUESTIONS A UN LIVRE

I

LA PERLE AU FOND DU PRÉCIPICE


Quelques minutes après son court colloque avec sieur Landoys, Gilliatt
était à Saint-Sampson.

Gilliatt était inquiet jusqu'à l'anxiété. Qu'était-il donc arrivé?

Saint-Sampson avait une rumeur de ruche effarouchée. Tout le monde
était sur les portes. Les femmes s'exclamaient. Il y avait des gens
qui semblaient raconter quelque chose et qui gesticulaient; on faisait
groupe autour d'eux. On entendait ce mot: quel malheur! Plusieurs
visages souriaient.

Gilliatt n'interrogea personne. Il n'était pas dans sa nature de
faire des questions. D'ailleurs il était trop ému pour parler à des
indifférents. Il se défiait des récits, il aimait mieux tout savoir
d'un coup; il alla droit aux Bravées.

Son inquiétude était telle qu'il n'eut même pas peur d'entrer dans
cette maison.

D'ailleurs la porte de la salle basse sur le quai était toute grande
ouverte. Il y avait sur le seuil un fourmillement d'hommes et de
femmes. Tout le monde entrait, il entra.

En entrant, il trouva contre le chambranle de la porte sieur Landoys
qui lui dit à demi-voix:

--Vous savez sans doute à présent l'événement?

--Non.

--Je n'ai pas voulu vous crier ça dans la route. On a l'air d'un oiseau
de malheur.

--Qu'est-ce?

--La Durande est perdue.

Il y avait foule dans la salle.

Les groupes parlaient bas, comme dans la chambre d'un malade.

Les assistants, qui étaient les voisins, les passants, les curieux, les
premiers venus, se tenaient entassés près de la porte avec une sorte de
crainte, et laissaient vide le fond de la salle où l'on voyait, à côté
de Déruchette en larmes, assise, mess Lethierry, debout.

Il était adossé à la cloison du fond. Son bonnet de matelot tombait
sur ses sourcils. Une mèche de cheveux gris pendait sur sa joue. Il ne
disait rien. Ses bras n'avaient pas de mouvement, sa bouche semblait
n'avoir plus de souffle. Il avait l'air d'une chose posée contre le mur.

On sentait, en le voyant, l'homme au dedans duquel la vie vient de
s'écrouler. Durande n'étant plus, Lethierry n'avait plus de raison
d'être. Il avait une âme en mer, cette âme venait de sombrer. Que
devenir maintenant? Se lever tous les matins, se coucher tous les
soirs. Ne plus attendre Durande, ne plus la voir partir, ne plus la
voir revenir. Qu'est-ce qu'un reste d'existence sans but? Boire,
manger, et puis? Cet homme avait couronné tous ses travaux par un
chef-d'œuvre, et tous ses dévouements par un progrès. Le progrès était
aboli, le chef-d'œuvre était mort. Vivre encore quelques années vides,
à quoi bon? Rien à faire désormais. A cet âge on ne recommence pas; en
outre, il était ruiné. Pauvre vieux bonhomme!

Déruchette, pleurante près de lui sur une chaise, tenait dans ses deux
mains un des poings de mess Lethierry. Les mains étaient jointes, le
poing était crispé. La nuance des deux accablements était là. Dans les
mains jointes quelque chose espère encore: dans le poing crispé, rien.

Mess Lethierry lui abandonnait son bras et la laissait faire. Il était
passif. Il n'avait plus que la quantité de vie qu'on peut avoir après
le coup de foudre.

Il y a de certaines arrivées au fond de l'abîme qui vous retirent du
milieu des vivants. Les gens qui vont et viennent dans votre chambre
sont confus et indistincts; ils vous coudoient sans parvenir jusqu'à
vous. Vous leur êtes inabordable et ils vous sont inaccessibles. Le
bonheur et le désespoir ne sont pas les mêmes milieux respirables;
désespéré, on assiste à la vie des autres de très loin, on ignore
presque leur présence; on perd le sentiment de sa propre existence; on
a beau être en chair et en os, on ne se sent plus réel; on n'est plus
pour soi-même qu'un songe.

Mess Lethierry avait le regard de cette situation-là.

Les groupes chuchotaient. On échangeait ce qu'on savait. Voici quelles
étaient les nouvelles:

La Durande s'était perdue la veille sur le rocher Douvres, par le
brouillard, une heure environ avant le coucher du soleil. A l'exception
du capitaine qui n'avait pas voulu quitter son navire, les gens
s'étaient sauvés dans la chaloupe. Une bourrasque de sud-ouest,
survenue après le brouillard, avait failli les faire naufrager une
seconde fois, et les avait poussés au large au delà de Guernesey. Dans
la nuit ils avaient eu ce bon hasard de rencontrer le _Cashmere_, qui
les avait recueillis et amenés à Saint-Pierre-Port. Tout était de la
faute du timonier Tangrouille, qui était en prison. Clubin avait été
magnanime.

Les pilotes, qui abondaient dans les groupes, prononçaient ce mot,
_l'écueil Douvres_, d'une façon particulière.--Mauvaise auberge, disait
l'un d'eux.

On remarquait sur la table une boussole et une liasse de registres
et de carnets; c'étaient sans doute la boussole de la Durande et les
papiers de bord remis par Clubin à Imbrancam et à Tangrouille au moment
du départ de la chaloupe; magnifique abnégation de cet homme sauvant
jusqu'à des paperasses à l'instant où il se laisse mourir; petit détail
plein de grandeur; oubli sublime de soi-même.

On était unanime pour admirer Clubin, et, du reste, unanime aussi
pour le croire, après tout, sauvé. Le coutre _Shealtiel_ était arrivé
quelques heures après le _Cashmere_; c'était ce coutre qui apportait
les derniers renseignements. Il venait de passer vingt-quatre heures
dans les mêmes eaux que la Durande. Il y avait patienté pendant le
brouillard et louvoyé pendant la tempête. Le patron du _Shealtiel_
était présent parmi les assistants.

A l'instant où Gilliatt était entré, ce patron venait de faire son
récit à mess Lethierry. Ce récit était un vrai rapport. Vers le matin,
la bourrasque étant finie et le vent devenant maniable, le patron du
_Shealtiel_ avait entendu des beuglements en pleine mer. Ce bruit
de prairies au milieu des vagues l'avait surpris; il s'était dirigé
de ce côté. Il avait aperçu la Durande dans les rochers Douvres.
L'accalmie était suffisante pour qu'il pût approcher. Il avait hélé
l'épave. Le mugissement des bœufs qui se noyaient dans la cale avait
seul répondu. Le patron du _Shealtiel_ était certain qu'il n'y avait
personne à bord de la Durande. L'épave était parfaitement tenable; et,
si violente qu'eût été la bourrasque, Clubin eût pu y passer la nuit.
Il n'était pas homme à lâcher prise aisément. Il n'y était point, donc
il était sauvé. Plusieurs sloops et plusieurs lougres, de Granville et
de Saint-Malo, se dégageant du brouillard, avaient dû, la veille au
soir, ceci était hors de doute, côtoyer d'assez près l'écueil Douvres.
Un d'eux avait évidemment recueilli le capitaine Clubin. Il faut se
souvenir que la chaloupe de la Durande était pleine en quittant le
navire échoué, qu'elle allait courir beaucoup de risques, qu'un homme
de plus était une surcharge et pouvait la faire sombrer, et que c'était
là surtout ce qui avait dû déterminer Clubin à rester sur l'épave;
mais qu'une fois son devoir rempli, un navire sauveteur se présentant,
Clubin n'avait, à coup sûr, fait nulle difficulté d'en profiter. On
est un héros, mais on n'est pas un niais. Un suicide eût été d'autant
plus absurde, que Clubin était irréprochable. Le coupable c'était
Tangrouille, et non Clubin. Tout ceci était concluant; le patron du
_Shealtiel_ avait visiblement raison, et tout le monde s'attendait à
voir Clubin reparaître d'un moment à l'autre. On préméditait de le
porter en triomphe.

Deux certitudes ressortaient du récit du patron, Clubin sauvé et la
Durande perdue.

Quant à la Durande, il fallait en prendre son parti, la catastrophe
était irrémédiable. Le patron du _Shealtiel_ avait assisté à la
dernière phase du naufrage. Le rocher fort aigu où la Durande était en
quelque sorte clouée avait tenu bon toute la nuit, et avait résisté au
choc de la tempête comme s'il voulait garder l'épave pour lui; mais
au matin, à l'instant où le _Shealtiel_, constatant qu'il n'y avait
personne à sauver, allait s'éloigner de la Durande, il était survenu
un de ces paquets de mer qui sont comme les derniers coups de colère
des tempêtes. Ce flot avait furieusement soulevé la Durande, l'avait
arrachée du brisant, et, avec la vitesse et la rectitude d'une flèche
lancée, l'avait jetée entre les deux roches Douvres. On avait entendu
un craquement «diabolique», disait le patron. La Durande, portée par
la lame à une certaine hauteur, s'était engagée dans l'entre-deux des
roches jusqu'au maître-couple. Elle était de nouveau clouée, mais
plus solidement que sur le brisant sous-marin. Elle allait rester là
déplorablement suspendue, livrée à tout le vent et à toute la mer.

La Durande, au dire de l'équipage du _Shealtiel_, était déjà aux trois
quarts fracassée. Elle eût évidemment coulé dans la nuit si l'écueil
ne l'eût retenue et soutenue. Le patron du _Shealtiel_ avec sa lunette
avait étudié l'épave. Il donnait avec la précision marine le détail du
désastre; la hanche de tribord était défoncée, les mâts tronqués, la
voilure déralinguée, les chaînes des haubans presque toutes coupées, la
claire-voie du capot-de-chambre écrasée par la chute d'une vergue, les
jambettes brisées au ras du plat bord depuis le travers du grand mât
jusqu'au couronnement, le dôme de la cambuse effondré, les chantiers
de la chaloupe culbutés, le rouffle démonté, l'arbre du gouvernail
rompu, les drosses déclouées, les pavois rasés, les bittes emportées,
le traversin détruit, la lisse enlevée, l'étambot cassé. C'était toute
la dévastation frénétique de la tempête. Quant à la grue de chargement
scellée au mât sur l'avant, plus rien, aucune nouvelle, nettoyage
complet, partie à tous les diables, avec sa guinderesse, ses moufles,
sa poulie de fer et ses chaînes. La Durande était disloquée; l'eau
allait maintenant se mettre à la déchiqueter. Dans quelques jours il
n'en resterait plus rien.

Pourtant la machine, chose remarquable et qui prouvait son excellence,
était à peine atteinte dans ce ravage. Le patron du _Shealtiel_ croyait
pouvoir affirmer que «la manivelle» n'avait point d'avarie grave. Les
mâts du navire avaient cédé, mais la cheminée de la machine avait
résisté. Les gardes de fer de la passerelle de commandement étaient
seulement tordues; les tambours avaient souffert, les cages étaient
froissées, mais les roues ne paraissaient pas avoir une palette de
moins. La machine était intacte. C'était la conviction du patron du
_Shealtiel_. Le chauffeur Imbrancam, qui était mêlé aux groupes,
partageait cette conviction. Ce nègre, plus intelligent que beaucoup de
blancs, était l'admirateur de la machine. Il levait les bras en ouvrant
les dix doigts de ses mains noires et disait à Lethierry muet: Mon
maître, la mécanique est en vie.

Le salut de Clubin semblant assuré, et la coque de la Durande étant
sacrifiée, la machine, dans les conversations des groupes, était la
question. On s'y intéressait comme à une personne. On s'émerveillait
de sa bonne conduite.--Voilà une solide commère, disait un matelot
français.--C'est de quoi bon! s'écriait un pêcheur guernesiais.--Il
faut qu'elle ait eu de la malice, reprenait le patron du _Shealtiel_,
pour se tirer de là avec deux ou trois écorchures.

Peu à peu cette machine fut la préoccupation unique. Elle échauffa
les opinions pour et contre. Elle avait des amis et des ennemis. Plus
d'un, qui avait un bon vieux coutre à voiles, et qui espérait ressaisir
la clientèle de la Durande, n'était pas fâché de voir l'écueil
Douvres faire justice de la nouvelle invention. Le chuchotement
devint brouhaha. On discuta presque avec bruit. Pourtant c'était une
rumeur toujours un peu discrète, et il se faisait par intervalles de
subits abaissements de voix, sous la pression du silence sépulcral de
Lethierry.

Du colloque engagé sur tous les points, il résultait ceci:

La machine était l'essentiel. Refaire le navire était possible, refaire
la machine non. Cette machine était unique. Pour en fabriquer une
pareille, l'argent manquerait, l'ouvrier manquerait encore plus. On
rappelait que le constructeur de la machine était mort. Elle avait
coûté quarante mille francs. Personne ne risquerait désormais sur une
telle éventualité un tel capital; d'autant plus que voilà qui était
jugé, les navires à vapeur se perdaient comme les autres; l'accident
actuel de la Durande coulait à fond tout son succès passé. Pourtant il
était déplorable de penser qu'à l'heure qu'il était, cette mécanique
était encore entière et en bon état, et qu'avant cinq ou six jours
elle serait probablement mise en pièces comme le navire. Tant qu'elle
existait, il n'y avait, pour ainsi dire, pas de naufrage. La perte
seule de la machine serait irrémédiable. Sauver la machine, ce serait
réparer le désastre.

Sauver la machine, c'était facile à dire. Mais qui s'en chargerait?
est-ce que c'était possible? Faire et exécuter c'est deux, et la
preuve, c'est qu'il est aisé de faire un rêve et difficile de
l'exécuter. Or si jamais un rêve avait été impraticable et insensé,
c'était celui-ci: sauver la machine échouée sur les Douvres. Envoyer
travailler sur ces roches un navire et un équipage serait absurde;
il n'y fallait pas songer. C'était la saison des coups de mer; à
la première bourrasque les chaînes des ancres seraient sciées par
les crêtes sous-marines des brisants, et le navire se fracasserait
à l'écueil. Ce serait envoyer un deuxième naufrage au secours du
premier. Dans l'espèce de trou du plateau supérieur où s'était abrité
le naufragé légendaire mort de faim, il y avait à peine place pour
un homme. Il faudrait donc que, pour sauver cette machine, un homme
allât aux rochers Douvres, et qu'il y allât seul, seul dans cette
mer, seul dans ce désert, seul à cinq lieues de la côte, seul dans
cette épouvante, seul des semaines entières, seul devant le prévu et
l'imprévu, sans ravitaillement dans les angoisses du dénûment, sans
secours dans les incidents de la détresse, sans autre trace humaine que
celle de l'ancien naufragé expiré de misère là, sans autre compagnon
que ce mort. Et comment s'y prendrait-il d'ailleurs pour sauver cette
machine? Il faudrait qu'il fût non-seulement matelot, mais forgeron.
Et à travers quelles épreuves! L'homme qui tenterait cela serait plus
qu'un héros. Ce serait un fou. Car dans de certaines entreprises
disproportionnées où le surhumain semble nécessaire, la bravoure a
au-dessus d'elle la démence. Et en effet, après tout, se dévouer pour
de la ferraille, ne serait-ce pas extravagant? Non, personne n'irait
aux rochers Douvres. On devait renoncer à la machine comme au reste.
Le sauveteur qu'il fallait ne se présenterait point. Où trouver un tel
homme?

Ceci, dit un peu autrement, était le fond de tous les propos murmurés
dans cette foule.

Le patron du _Shealtiel_, qui était un ancien pilote, résuma la pensée
de tous par cette exclamation à voix haute:

--Non! c'est fini. L'homme qui ira là et qui rapportera la machine
n'existe pas.

--Puisque je n'y vais pas, ajouta Imbrancam, c'est qu'on ne peut pas y
aller.

Le patron du _Shealtiel_ secoua sa main gauche avec cette brusquerie
qui exprime la conviction de l'impossible, et reprit:

--S'il existait...

Déruchette tourna la tête.

--Je l'épouserais, dit-elle.

Il y eut un silence.

Un homme très pâle sortit du milieu des groupes et dit:

--Vous l'épouseriez, miss Déruchette?

C'était Gilliatt.

Cependant tous les yeux s'étaient levés. Mess Lethierry venait de se
dresser tout droit. Il avait sous le sourcil une lumière étrange.

Il prit du poing son bonnet de matelot et le jeta à terre, puis il
regarda solennellement devant lui sans voir aucune des personnes
présentes, et dit:

--Déruchette l'épouserait. J'en donne ma parole d'honneur au bon Dieu.




II

BEAUCOUP D'ÉTONNEMENT SUR LA COTE OUEST


La nuit qui suivit ce jour-là devait être, à partir de dix heures du
soir, une nuit de lune. Cependant, quelle que fût la bonne apparence de
la nuit, du vent et de la mer, aucun pêcheur ne comptait sortir ni de
la Hougue la Perre, ni du Bourdeaux, ni de Houmet Benet, ni du Platon,
ni de Port Grat, ni de la baie Vason, ni de Perelle bay, ni de Pezeris,
ni du Tielles, ni de la baie des Saints, ni de Petit Bô, ni d'aucun
port ou portelet de Guernesey. Et cela était tout simple, le coq avait
chanté à midi.

Quand le coq chante à une heure extraordinaire, la pêche manque.

Ce soir-là, pourtant, à la tombée de la nuit, un pêcheur qui rentrait à
Omptolle eut une surprise. A la hauteur du Houmet Paradis, au delà des
deux Brayes et des deux Grunes, ayant à gauche la balise des Plattes
Fougères qui représente un entonnoir renversé, et à droite la balise de
Saint-Sampson qui représente une figure d'homme, il crut apercevoir
une troisième balise. Qu'était-ce que cette balise? quand l'avait-on
plantée sur ce point? quel bas-fond indiquait-elle? La balise répondit
tout de suite à ces interrogations; elle remuait; c'était un mât.
L'étonnement du pêcheur ne décrut point. Une balise faisait question;
un mât bien plus encore. Il n'y avait point de pêche possible. Quand
tout le monde rentrait, quelqu'un sortait. Qui? pourquoi?

Dix minutes après, le mât, cheminant lentement, arriva à quelque
distance du pêcheur d'Omptolle. Il ne put reconnaître la barque. Il
entendit ramer. Il n'y avait que le bruit de deux avirons. C'était
donc vraisemblablement un homme seul. Le vent était nord; cet homme
évidemment nageait pour aller prendre le vent au delà de la pointe
Fontenelle. Là, probablement, il mettrait à la voile. Il comptait donc
doubler l'Ancresse et le mont Crevel. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Le mât passa, le pêcheur rentra.

Cette même nuit, sur la côte ouest de Guernesey, des observateurs
d'occasion, disséminés et isolés, firent, à des heures diverses et sur
divers points, des remarques.

Comme le pêcheur d'Omptolle venait d'amarrer sa barque, un charretier
de varech, à un demi-mille plus loin, fouettant ses chevaux dans
la route déserte des Clôtures, près du cromlech, aux environs des
martellos 6 et 7, vit en mer, assez loin à l'horizon, dans un
endroit peu fréquenté, parce qu'il faut le bien connaître, devers
la Roque-Nord et la Sablonneuse, une voile qu'on hissait. Il y fit
d'ailleurs peu d'attention, étant pour chariot et non pour bateau.

Une demi-heure s'était peut-être écoulée depuis que le charretier avait
aperçu cette voile, quand un plâtreur revenant de son ouvrage de la
ville et contournant la mare Pelée, se trouva tout à coup presque en
face d'une barque très hardiment engagée parmi les roches du Quenon, de
la Rousse de Mer et de la Gripe de Rousse. La nuit était noire, mais
la mer était claire, effet qui se produit souvent, et l'on pouvait
distinguer au large les allées et venues. Il n'y avait en mer que cette
barque.

Un peu plus bas, et un peu plus tard, un ramasseur de langoustes,
disposant ses boutiques sur l'ensablement qui sépare le Port Soif du
Port Enfer, ne comprit pas ce que faisait une barque glissant entre
la Boue Corneille et la Moulrette. Il fallait être bon pilote et bien
pressé d'arriver quelque part pour se risquer là.

Comme huit heures sonnaient au Catel, le tavernier de Cobo bay observa,
avec quelque ébahissement, une voile au delà de la Boue du Jardin et
des Grunettes, très près de la Suzanne et des Grunes de l'ouest.

Non loin de Cobo bay, sur la pointe solitaire du Goumet de la baie
Vason, deux amoureux étaient en train de se séparer et de se retenir;
au moment où la fille disait au garçon:--Si je m'en vas, ce n'est
pas pour l'amour de ne pas être avec toi, c'est que j'ai mon fait
à choser. Ils furent distraits de leur baiser d'adieu par une assez
grosse barque qui passa très près d'eux et qui se dirigeait vers les
Messellettes.

Monsieur Le Peyre des Norgiots, habitant le cotillon Pipet, était
occupé vers neuf heures du soir à examiner un trou fait par des
maraudeurs dans la haie de son courtil, la Jennerotte, et de son
«friquet planté à arbres»; tout en constatant le dommage, il ne
put s'empêcher de remarquer une barque doublant témérairement le
Crocq-Point à cette heure de nuit.

Un lendemain de tempête, avec ce qui reste d'agitation à la mer, cet
itinéraire était peu sûr. On était imprudent de le choisir, à moins de
savoir par cœur les passes.

A neuf heures et demie, à l'Équerrier, un chalutier remportant
son filet s'arrêta quelque temps pour considérer entre Colombelle
et la Souffleresse quelque chose qui devait être un bateau. Ce
bateau s'exposait beaucoup. Il y a là des coups de vent subits très
dangereux. La roche Souffleresse est ainsi nommée parce qu'elle souffle
brusquement sur les barques.

A l'instant où la lune se levait, la marée étant pleine et la mer étant
étale dans le petit détroit de Li-Hou, le gardien solitaire de l'île
de Li-Hou fut très effrayé; il vit passer entre la lune et lui une
longue forme noire. Cette forme noire, haute et étroite, ressemblait
à un linceul debout qui marcherait. Elle glissait lentement au-dessus
des espèces de murs que font les bancs de rochers. Le gardien de Li-Hou
crut reconnaître la Dame Noire.

La Dame Blanche habite le Tau de Pez d'Amont, la Dame Grise habite
le Tau de Pez d'Aval, la Dame Rouge habite la Silleuse au nord du
Banc-Marquis, et la Dame Noire habite le Grand-Étacré, à l'ouest de
Li-Houmet. La nuit, au clair de lune, ces dames sortent, et quelquefois
se rencontrent.

A la rigueur cette forme noire pouvait être une voile. Les longs
barrages de roches sur lesquels elle semblait marcher pouvaient en
effet cacher la coque d'une barque voguant derrière eux, et laisser
voir la voile seulement. Mais le gardien se demanda quelle barque
oserait à cette heure se hasarder entre Li-Hou et la Pécheresse et
les Anguillières et Lérée-Point. Et dans quel but? Il lui parut plus
probable que c'était la Dame Noire.

Comme la lune venait de dépasser le clocher de Saint-Pierre du Bois,
le sergent du Château Rocquaine, en relevant la moitié de l'échelle
pont-levis, distingua, à l'embouchure de la baie, plus loin que la
Haute Canée, plus près que la Sambule, une barque à la voile qui
semblait descendre du nord au sud.

Il existe sur la côte sud de Guernesey, en arrière de Plainmont, au
fond d'une baie toute de précipices et de murailles, coupée à pic dans
le flot, un port singulier qu'un français, séjournant dans l'île depuis
1855, le même peut-être qui écrit ces lignes, a baptisé _le Port au
quatrième étage_, nom généralement adopté aujourd'hui. Ce port, qui
s'appelait alors la Moie, est un plateau de roche, à demi naturel, à
demi taillé, élevé d'une quarantaine de pieds au-dessus du niveau
de l'eau, et communiquant avec les vagues par deux gros madriers
parallèles en plan incliné. Les barques, hissées à force de bras par
des chaînes et des poulies, montent de la mer et y redescendent le long
de ces madriers qui sont comme deux rails. Pour les hommes il y a un
escalier. Ce port était alors très fréquenté par les contrebandiers.
Étant peu praticable, il leur était commode.

Vers onze heures, des fraudeurs, peut-être ceux-là mêmes sur lesquels
avait compté Clubin, étaient avec leurs ballots au sommet de cette
plate-forme de la Moie. Qui fraude guette; ils épiaient. Ils furent
étonnés d'une voile qui déboucha brusquement au delà de la silhouette
noire du cap Plainmont. Il faisait clair de lune. Ces contrebandiers
surveillèrent cette voile, craignant que ce ne fût quelque garde-côte
allant s'embusquer en observation derrière le grand Hanois. Mais la
voile dépassa les Hanois, laissa derrière elle au nord-ouest la Boue
Blondel, et s'enfonça au large dans l'estompe livide des brumes de
l'horizon.

--Où diable peut aller cette barque? se dirent les contrebandiers.

Le même soir, un peu après le coucher du soleil, on avait entendu
quelqu'un frapper à la porte de la masure du Bû de la Rue. C'était
un jeune garçon vêtu de brun avec des bas jaunes, ce qui indiquait
un petit clerc de la paroisse. Le Bû de la Rue était fermé, porte et
volets. Une vieille pêcheuse de fruits de mer, rôdant dans la banque
une lanterne à la main, avait hélé le garçon, et ces paroles s'étaient
échangées devant le Bû de la Rue entre la pêcheuse et le petit clerc.

--Qu'est-ce que vous voulez, gas?

--L'homme d'ici.

--Il n'y est point.

--Où est-il?

--Je ne sais point.

--Y sera-t-il demain?

--Je ne sais point.

--Est-ce qu'il est parti?

--Je ne sais point.

--C'est que, voyez-vous, la femme, le nouveau recteur de la paroisse,
le révérend Ebenezer Caudray, voudrait lui faire une visite.

--Je ne sais point.

--Le révérend m'envoie demander si l'homme du Bû de la Rue sera chez
lui demain matin.

--Je ne sais point.




III

NE TENTEZ PAS LA BIBLE


Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, mess Lethierry ne dormit
pas, ne mangea pas, ne but pas, baisa au front Déruchette, s'informa de
Clubin dont on n'avait pas encore de nouvelles, signa une déclaration
comme quoi il n'entendait former aucune plainte, et fit mettre
Tangrouille en liberté.

Il resta toute la journée du lendemain à demi appuyé à la table de
l'office de la Durande, ni debout, ni assis, répondant avec douceur
quand on lui parlait. Du reste, la curiosité étant satisfaite, la
solitude s'était faite aux Bravées. Il y a beaucoup de désir d'observer
dans l'empressement à s'apitoyer. La porte s'était refermée; on
laissait Lethierry avec Déruchette. L'éclair qui avait passé dans les
yeux de Lethierry s'était éteint; le regard lugubre du commencement de
la catastrophe lui était revenu.

Déruchette, inquiète, avait, sur le conseil de Grâce et de Douce, mis,
sans rien dire, à côté de lui sur la table une paire de bas qu'il
était en train de tricoter quand la mauvaise nouvelle était arrivée.

Il sourit amèrement et dit:

--On me croit donc bête.

Après un quart d'heure de silence, il ajouta:

--C'est bon quand on est heureux ces manies-là.

Déruchette avait fait disparaître la paire de bas, et avait profité de
l'occasion pour faire disparaître aussi la boussole et les papiers de
bord, que mess Lethierry regardait trop.

Dans l'après-midi, un peu avant l'heure du thé, la porte s'ouvrit, et
deux hommes entrèrent, vêtus de noir, l'un vieux, l'autre jeune.

Le jeune, on l'a peut-être aperçu déjà dans le cours de ce récit.

Ces hommes avaient tous deux l'air grave, mais d'une gravité
différente; le vieillard avait ce qu'on pourrait nommer la gravité
d'état; le jeune homme avait la gravité de nature. L'habit donne l'une,
la pensée donne l'autre.

C'étaient, le vêtement l'indiquait, deux hommes d'église, appartenant
tous deux à la religion établie.

Ce qui, dans le jeune homme, eût, au premier abord, frappé
l'observateur, c'est que cette gravité, qui était profonde dans son
regard, et qui résultait évidemment de son esprit, ne résultait pas de
sa personne. La gravité admet la passion, et l'exalte en l'épurant,
mais ce jeune homme était, avant tout, joli. Étant prêtre, il avait
au moins vingt-cinq ans; il en paraissait dix-huit. Il offrait cette
harmonie, et aussi ce contraste, qu'en lui l'âme semblait faite pour
la passion et le corps pour l'amour. Il était blond, rose, frais, très
fin et très souple dans son costume sévère, avec des joues de jeune
fille et des mains délicates; il avait l'allure vive et naturelle,
quoique réprimée. Tout en lui était charme, élégance, et presque
volupté. La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce. Son
sourire sincère, qui montrait des dents d'enfant, était pensif et
religieux. C'était la gentillesse d'un page et la dignité d'un évêque.

Sous ses épais cheveux blonds, si dorés qu'ils paraissaient coquets,
son crâne était élevé, candide et bien fait. Une ride légère à double
inflexion entre les deux sourcils éveillait confusément l'idée de
l'oiseau de la pensée planant, ailes déployées, au milieu de ce front.

On sentait, en le voyant, un de ces êtres bienveillants, innocents
et purs, qui progressent en sens inverse de l'humanité vulgaire, que
l'illusion fait sages et que l'expérience fait enthousiastes.

Sa jeunesse transparente laissait voir sa maturité intérieure. Comparé
à l'ecclésiastique en cheveux gris qui l'accompagnait, au premier coup
d'œil il semblait le fils, au second coup d'œil il semblait le père.

Celui-ci n'était autre que le docteur Jaquemin Hérode. Le docteur
Jaquemin Hérode appartenait à la haute église, laquelle est à peu près
un papisme sans pape. L'anglicanisme était travaillé dès cette époque
par les tendances qui se sont depuis affirmées et condensées dans le
puséysme. Le docteur Jaquemin Hérode était de cette nuance anglicane
qui est presque une variété romaine. Il était haut, correct, étroit et
supérieur. Son rayon visuel intérieur sortait à peine au dehors. Il
avait pour esprit la lettre. Du reste altier. Son personnage tenait
de la place. Il avait moins l'air d'un révérend que d'un monsignor.
Sa redingote était un peu coupée en soutane. Son vrai milieu eût été
Rome. Il était prélat de chambre, né. Il semblait avoir été créé exprès
pour orner un pape, et pour marcher derrière la chaise gestatoire, avec
toute la cour pontificale, _in abitto paonazzo_. L'accident d'être
né anglais, et une éducation théologique plus tournée vers l'ancien
testament que vers le nouveau, lui avaient fait manquer cette grande
destinée. Toutes ses splendeurs se résumaient en ceci, être recteur de
Saint-Pierre-Port, doyen de l'île de Guernesey et subrogé de l'évêque
de Winchester. C'était, sans nul doute, de la gloire.

Cette gloire n'empêchait pas M. Jaquemin Hérode d'être, à tout prendre,
un assez bon homme.

Comme théologien, il était bien situé dans l'estime des connaisseurs,
et il faisait presque autorité à la cour des Arches, cette Sorbonne de
l'Angleterre.

Il avait la mine docte, un clignement d'yeux capable et exagéré, les
narines velues, les dents visibles, la lèvre supérieure mince et la
lèvre inférieure épaisse, plusieurs diplômes, une grosse prébende, des
amis baronets, la confiance de l'évêque, et toujours une bible dans sa
poche.

Mess Lethierry était si complétement absorbé que tout ce que put
produire l'entrée des deux prêtres fut un imperceptible froncement de
sourcil.

M. Jaquemin Hérode s'avança, salua, rappela, en quelques mots
sobrement hautains, sa promotion récente, et dit qu'il venait, selon
l'usage, «introduire» près des notables,--et près de mess Lethierry en
particulier,--son successeur dans la paroisse, le nouveau recteur de
Saint-Sampson, le révérend Joë Ebenezer Caudray, désormais pasteur de
mess Lethierry.

Déruchette se leva.

Le jeune prêtre, qui était le révérend Ebenezer, s'inclina.

Mess Lethierry regarda M. Ebenezer Caudray et grommela entre ses dents:
mauvais matelot.

Grâce avança des chaises. Les deux révérends s'assirent près de la
table.

Le docteur Hérode entama un speech. Il lui était revenu qu'il était
arrivé un événement. La Durande avait fait naufrage. Il venait, comme
pasteur, apporter des consolations et des conseils. Ce naufrage était
malheureux, mais heureux aussi. Sondons-nous; n'étions-nous pas enflés
par la prospérité? Les eaux de la félicité sont dangereuses. Il ne faut
pas prendre en mauvaise part les malheurs. Les voies du Seigneur sont
inconnues. Mess Lethierry était ruiné. Eh bien? être riche, c'est être
en danger. On a de faux amis. La pauvreté les éloigne. On reste seul.
_Solus eris._ La Durande rapportait, disait-on, mille livres sterling
par an. C'est trop pour le sage. Fuyons les tentations, dédaignons
l'or. Acceptons avec reconnaissance la ruine et l'abandon. L'isolement
est plein de fruits. On y obtient les grâces du Seigneur. C'est dans
la solitude qu'Aia trouva les eaux chaudes, en conduisant les ânes
de Sébéon son père. Ne nous révoltons pas contre les impénétrables
décrets de la providence. Le saint homme Job, après sa misère, avait
crû en richesse. Qui sait si la perte de la Durande n'aurait pas
des compensations, même temporelles? Ainsi, lui docteur Jaquemin
Hérode, il avait engagé des capitaux dans une très belle opération en
cours d'exécution à Sheffield; si mess Lethierry, avec les fonds qui
pouvaient lui rester, voulait entrer dans cette affaire, il y referait
sa fortune; c'était une grosse fourniture d'armes au czar en train de
réprimer la Pologne. On y gagnerait trois cents pour cent.

Le mot czar parut réveiller Lethierry. Il interrompit le docteur Hérode.

--Je ne veux pas du czar.

Le révérend Hérode répondit:

--Mess Lethierry, les princes sont voulus de Dieu. Il est écrit:
«Rendez à César ce qui est à César.» Le czar, c'est César.

Lethierry, à demi retombé dans son rêve, murmura:

--Qui ça, César? Je ne connais pas.

Le révérend Jaquemin Hérode reprit son exhortation. Il n'insistait
pas sur Sheffield. Ne pas vouloir de César, c'est être républicain.
Le révérend comprenait qu'on fût républicain. En ce cas, que mess
Lethierry se tournât vers une république. Mess Lethierry pouvait
rétablir sa fortune aux États-Unis mieux encore qu'en Angleterre.
S'il voulait décupler ce qui lui restait, il n'avait qu'à prendre des
actions dans la grande compagnie d'exploitation des plantations du
Texas, laquelle employait plus de vingt mille nègres.

--Je ne veux pas de l'esclavage, dit Lethierry.

--L'esclavage, répliqua le révérend Hérode, est d'institution sacrée.
Il est écrit: «Si le maître a frappé son esclave, il ne lui sera rien
fait, car c'est son argent.»

Grâce et Douce, sur le seuil de la porte, recueillaient avec une sorte
d'extase les paroles du révérend recteur.

Le révérend continua. C'était, somme toute, nous venons de le dire, un
bon homme; et, quels que pussent être ses dissentiments de caste ou de
personne avec mess Lethierry, il venait très sincèrement lui apporter
toute l'aide spirituelle, et même temporelle, dont lui, docteur
Jaquemin Hérode, disposait.

Si mess Lethierry était ruiné à ce point de ne pouvoir coopérer
fructueusement à une spéculation quelconque, russe ou américaine, que
n'entrait-il dans le gouvernement et dans les fonctions salariées?
Ce sont de nobles places, et le révérend était prêt à y introduire
mess Lethierry. L'office de député-vicomte était précisément vacant
à Jersey. Mess Lethierry était aimé et estimé, et le révérend
Hérode, doyen de Guernesey et subrogé de l'évêque, se faisait fort
d'obtenir pour mess Lethierry l'emploi de député-vicomte de Jersey.
Le député-vicomte est un officier considérable; il assiste, comme
représentant de sa majesté, à la tenue des chefs-plaids, aux débats de
la cohue, et aux exécutions des arrêts de justice.

Lethierry fixa sa prunelle sur le docteur Hérode.

--Je n'aime pas la pendaison, dit-il.

Le docteur Hérode, qui jusqu'alors avait prononcé tous les mots avec la
même intonation, eut un accès de sévérité et une inflexion nouvelle.

--Mess Lethierry, la peine de mort est ordonnée divinement. Dieu a
remis le glaive à l'homme. Il est écrit: «Œil pour œil, dent pour dent.»

Le révérend Ebenezer rapprocha imperceptiblement sa chaise de la chaise
du révérend Jaquemin, et lui dit, de façon à n'être entendu que de lui:

--Ce que dit cet homme lui est dicté.

--Par qui? par quoi? demanda du même ton le révérend Jaquemin Hérode.

Ebenezer répondit très bas:

--Par sa conscience.

Le révérend Hérode fouilla dans sa poche, en tira un gros in-dix-huit
relié avec fermoirs, le posa sur la table, et dit à voix haute:

--La conscience, la voici.

Le livre était une bible.

Puis le docteur Hérode s'adoucit. Son désir était d'être utile à mess
Lethierry, qu'il considérait fort. Il avait, lui pasteur, droit et
devoir de conseil; pourtant mess Lethierry était libre.

Mess Lethierry, ressaisi par son absorption et par son accablement,
n'écoutait plus. Déruchette, assise près de lui, et pensive de son
côté, ne levait pas les yeux et mêlait à cette conversation peu animée
la quantité de gêne qu'apporte une présence silencieuse. Un témoin qui
ne dit rien est une espèce de poids indéfinissable. Au surplus, le
docteur Hérode ne semblait pas le sentir.

Lethierry ne répondant plus, le docteur Hérode se donna carrière.
Le conseil vient de l'homme et l'inspiration vient de Dieu. Dans le
conseil du prêtre il y a de l'inspiration. Il est bon d'accepter les
conseils et dangereux de les rejeter. Sochoth fut saisi par onze
diables pour avoir dédaigné les exhortations de Nathanaël. Tiburien
fut frappé de la lèpre pour avoir mis hors de chez lui l'apôtre André.
Barjésus, tout magicien qu'il était, devint aveugle pour avoir ri des
paroles de saint Paul. Elxaï, et ses sœurs Marthe et Marthène, sont
en enfer à l'heure qu'il est pour avoir méprisé les avertissements de
Valencianus qui leur prouvait clair comme le jour que leur Jésus-Christ
de trente-huit lieues de haut était un démon. Oolibama, qui s'appelle
aussi Judith, obéissait aux conseils. Ruben et Pheniel écoutaient les
avis d'en haut; leurs noms seuls suffisent pour l'indiquer; Ruben
signifie _fils de la vision_, et Pheniel signifie _la face de Dieu_.

Mess Lethierry frappa du poing sur la table.

--Parbleu! s'écria-t-il, c'est ma faute.

--Que voulez-vous dire? demanda M. Jaquemin Hérode.

--Je dis que c'est ma faute.

--Votre faute, quoi?

--Puisque je faisais revenir Durande le vendredi.

M. Jaquemin Hérode murmura à l'oreille de M. Ebenezer Caudray:--Cet
homme est superstitieux.

Il reprit en élevant la voix, et du ton de l'enseignement:

--Mess Lethierry, il est puéril de croire au vendredi. Il ne faut
pas ajouter foi aux fables. Le vendredi est un jour comme un autre.
C'est très souvent une date heureuse. Melendez a fondé la ville de
Saint-Augustin un vendredi; c'est un vendredi que Henri VII a donné sa
commission à John Cabot; les pèlerins du _Mayflower_ sont arrivés à
Providence-Town un vendredi. Washington est né le vendredi 22 février
1732; Christoph Colomb a découvert l'Amérique le vendredi 12 octobre
1492.

Cela dit, il se leva.

Ebenezer, qu'il avait amené, se leva également.

Grâce et Douce, devinant que les révérends allaient prendre congé,
ouvrirent la porte à deux battants.

Mess Lethierry ne voyait rien et n'entendait rien.

M. Jaquemin Hérode dit en aparté à M. Ebenezer Caudray:--Il ne nous
salue même pas. Ce n'est pas du chagrin, c'est de l'abrutissement. Il
faut croire qu'il est fou.

Cependant il prit sa petite bible sur la table et la tint entre ses
deux mains allongées comme on tiendrait un oiseau qu'on craint de voir
envoler. Cette attitude créa parmi les personnes présentes une certaine
attente. Grâce et Douce avancèrent la tête.

Sa voix fit tout ce qu'elle put pour être majestueuse.

--Mess Lethierry, ne nous séparons pas sans lire une page du saint
livre. Les situations de la vie sont éclairées par les livres; les
profanes ont les sorts virgiliens, les croyants ont les avertissements
bibliques. Le premier livre venu, ouvert au hasard, donne un conseil;
la bible, ouverte au hasard, fait une révélation. Elle est surtout
bonne pour les affligés. Ce qui se dégage immanquablement de la sainte
écriture, c'est l'adoucissement à leur peine. En présence des affligés,
il faut consulter le saint livre sans choisir l'endroit, et lire avec
candeur le passage sur lequel on tombe. Ce que l'homme ne choisit pas,
Dieu le choisit. Dieu sait ce qu'il nous faut. Son doigt invisible est
sur le passage inattendu que nous lisons. Quelle que soit cette page,
il en sort infailliblement de la lumière. N'en cherchons pas d'autre,
et tenons-nous-en là. C'est la parole d'en haut. Notre destinée nous
est dite mystérieusement dans le texte évoqué avec confiance et
respect. Écoutons, et obéissons. Mess Lethierry, vous êtes dans la
douleur, ceci est le livre de consolation.

Le révérend Jaquemin Hérode fit jouer le ressort du fermoir, glissa son
ongle à l'aventure entre deux pages, posa sa main un instant sur le
livre ouvert, et se recueillit, puis, abaissant les yeux avec autorité,
il se mit à lire à haute voix.

Ce qu'il lut, le voici:

«Isaac se promenait dans le chemin qui mène au puits appelé le Puits de
celui qui vit et qui voit.

«Rébecca, ayant aperçu Isaac, dit: Qui est cet homme qui vient
au-devant de moi?

«Alors Isaac la fit entrer dans sa tente, et la prit pour femme, et
l'amour qu'il eut pour elle fut grand.»

Ebenezer et Déruchette se regardèrent.




                                TABLE
                                 DU
                             PREMIER TOME


                                                              Pages.

  DÉDICACE.                                                        1

  PRÉFACE.                                                         3


                       L'ARCHIPEL DE LA MANCHE

  I.     Les anciens cataclysmes.                                  7

  II.    Guernesey.                                                9

  III.   Guernesey. Suite.                                        12

  IV.    L'herbe.                                                 15

  V.     Les risques de mer.                                      18

  VI.    Les rochers.                                             21

  VII.   Paysage et océan mêlés.                                  24

  VIII.  Saint-Pierre-Port.                                       28

  IX.    Jersey. Aurigny. Serk.                                   35

  X.     Histoire. Légende. Religion.                             38

  XI.    Les vieux repaires et les vieux saints.                  41

  XII.   Particularités locales.                                  45

  XIII.  Travail de la civilisation dans l'archipel.              49

  XIV.   Autres particularités.                                   52

  XV.    Antiquités et antiquailles. Coutumes, lois
           et mœurs.                                              58

  XVI.   Suite des particularités.                                61

  XVII.  Compatibilité des extrêmes.                              65

  XVIII. Asile.                                                   70

  XIX.                                                            74

  XX.    Homo edax.                                               76

  XXI.   Puissance des casseurs de pierres.                       81

  XXII.  Bonté du peuple de l'archipel.                           84


                     LES TRAVAILLEURS DE LA MER

                           PREMIÈRE PARTIE
                            SIEUR CLUBIN

                            LIVRE PREMIER
             DE QUOI SE COMPOSE UNE MAUVAISE RÉPUTATION

  I.     Un mot écrit sur une page blanche.                       95

  II.    Le Bû de la Rue.                                         98

  III.   «Pour ta femme, quand tu te marieras».                  104

  IV.    Impopularité.                                           109

  V.     Autres côtés louches de Gilliatt.                       121

  VI.    La panse.                                               125

  VII.   A maison visionnée habitant visionnaire.                132

  VIII.  La chaise Gild-Holm-'Ur.                                136


                           LIVRE DEUXIÈME
                           MESS LETHIERRY

  I.     Vie agitée et conscience tranquille.                    143

  II.    Un goût qu'il avait.                                    146

  III.   La vieille langue de mer.                               149

  IV.    On est vulnérable dans ce qu'on aime.                   152


                           LIVRE TROISIÈME
                        DURANDE ET DÉRUCHETTE

  I.     Babil et fumée.                                         157

  II.    Histoire éternelle de l'utopie.                         162

  III.   Rantaine.                                               165

  IV.    Suite de l'histoire de l'utopie.                        170

  V.     Le bateau-diable.                                       173

  VI.    Entrée de Lethierry dans la gloire.                     180

  VII.   Le même parrain et la même patronne.                    183

  VIII.  L'air _Bonny Dundee_.                                   186

  IX.    L'homme qui avait deviné Rantaine.                      191

  X.     Les récits de long-cours.                               193

  XI.    Coup d'œil sur les maris éventuels.                     197

  XII.   Exception dans le caractère de Lethierry.               199

  XIII.  L'insouciance fait partie de la grâce.                  205


                           LIVRE QUATRIÈME
                             LE BUG-PIPE

  I.     Premières rougeurs d'une aurore, ou d'un
           incendie.                                             209

  II.    Entrée, pas à pas, dans l'inconnu.                      213

  III.   L'air _Bonny Dundee_ trouve un écho dans la
           colline.                                              217

  IV.    Pour l'oncle et le tuteur, bonshommes taciturnes,
           Les sérénades sont des tapages nocturnes.             219

  V.     Le succès juste est toujours haï.                       222

  VI.    Chance qu'ont eue ces naufragés de rencontrer ce
           sloop.                                                224

  VII.   Chance qu'a eue ce flâneur d'être aperçu par ce
           pêcheur.                                              228


                           LIVRE CINQUIÈME
                             LE REVOLVER

  I.     Les conversations de l'Auberge Jean.                    235

  II.    Clubin aperçoit quelqu'un.                              245

  III.   Clubin emporte et ne rapporte point.                    249

  IV.    Plainmont.                                              253

  V.     Les deniquoiseaux.                                      262

  VI.    La Jacressarde.                                         280

  VII.   Acheteurs nocturnes et vendeur ténébreux.               289

  VIII.  Carambolage de la bille rouge et de la bille
           noire.                                                294

  IX.    Renseignement utile aux personnes qui attendent,
           ou craignent, des lettres d'outre-mer.                308


                            LIVRE SIXIÈME
               LE TIMONIER IVRE ET LE CAPITAINE SOBRE

  I.     Les rochers Douvres.                                    317

  II.    Du cognac inespéré.                                     322

  III.   Propos interrompus.                                     327

  IV.    Où se déroulent toutes les qualités du capitaine
           Clubin.                                               338

  V.     Clubin met le comble à l'admiration.                    347

  VI.    Un intérieur d'abîme éclairé.                           354

  VII.   L'inattendu intervient.                                 365


                           LIVRE SEPTIÈME
             IMPRUDENCE DE FAIRE DES QUESTIONS A UN LIVRE

  I.     La perle au fond du précipice.                          373

  II.    Beaucoup d'étonnement sur la côte ouest.                384

  III.   Ne tentez pas la bible.                                 391


4644.--Imp. de l'Edition et de l'Industrie, Montrouge (Seine).--1926.



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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org.

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