The Project Gutenberg eBook of Rome, Naples et Florence, en 1817
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Title: Rome, Naples et Florence, en 1817
Author: Stendhal
Release date: August 25, 2026 [eBook #79451]
Language: French
Original publication: Paris: Delaunay, Pelicier, 1817
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79451
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ROME, NAPLES ET FLORENCE, EN 1817 ***
ROME,
NAPLES ET FLORENCE,
EN 1817.
Par M. de Stendhal,
OFFICIER DE CAVALERIE.
The smile which sank into his heart the first time he ever
beheld her, played round her lips ever after: the look with
which her eyes first met his, never passed away. The image of
his mistress still haunted his mind, and was recalled by every
object in nature. Even death could not dissolve the fine
illusion: for that which exists in the imagination is alone
inperissable. As our feelings become more ideal, the impression
of the moment indeed becomes less violent. The blow is felt only
by reflection; it is the rebound that is fatal.
Mémoires d’Holcroft.
PARIS,
DELAUNAY, Libraire, au Palais-Royal, Galerie-de-Bois;
PELICIER, Libraire, au Palais-Royal, Galerie-des-Offices.
M. DCCC. XVII.
PRÉFACE.
Cette esquisse est un ouvrage _naturel_. Chaque soir j’écrivais ce qui
m’avait le plus frappé. J’étais souvent si fatigué, que j’avais à peine
le courage de prendre mon papier. Je n’ai presque rien changé à ces
phrases incorrectes, mais inspirées par les objets qu’elles décrivent:
sans doute beaucoup d’expressions manquent de mesure.
La musique est le seul art qui vive encore en Italie. Excepté un homme
unique, il y a là des peintres et des sculpteurs, comme il y en a à
Paris et à Londres. La musique, au contraire, a encore un peu de ce feu
créateur qui anima successivement, en ce pays, la poésie, la peinture,
et enfin les Pergolèse et les Cimarosa. Ce feu divin fut allumé jadis
par la liberté et les mœurs grandioses des républiques du moyen âge.
On verra la progression naturelle des sentimens de l’auteur. D’abord il
veut s’occuper de musique: la musique est la peinture des passions. Il
voit les mœurs des Italiens; de là il passe aux gouvernemens qui font
naître les mœurs; de là à l’influence d’un homme sur l’Italie. Telle est
la malheureuse étoile de notre siècle, l’auteur ne voulait que s’amuser,
et son tableau finit par se noircir des tristes teintes de la politique.
ROME,
NAPLES ET FLORENCE,
EN 1817.
BERLIN, _4 octobre 1816_.--J’ouvre la lettre qui m’accorde un congé de
quatre mois.--Transports de joie, battemens de cœur. Que je suis encore
fou à trente ans! Je verrai donc cette belle Italie. Mais je me cache
soigneusement du ministre: les eunuques sont en colère permanente contre
les libertins. Je m’attends même à deux mois de _froid_ à mon retour.
Mais ce voyage me fait trop de plaisir; et qui sait si le monde durera
trois semaines?
MUNICH, _25 octobre_.--Rien pour le cœur: le froid m’empêche d’avoir du
plaisir. Le comte de *** me présente ce soir à madame Catalani.
_26 octobre 1816._--J’ai trouvé l’auberge de madame Catalani pleine
d’ambassadeurs et de cordons de toutes les couleurs: la tête tournerait
à moins.--Aventure singulière. L. R. est vraiment un galant homme. Par
hasard, je trouve cette aventure racontée sans mensonges dans ce jésuite
de _Journal des Débats_.
MILAN, _4 novembre_.--J’arrive, à sept heures du soir, harassé de
fatigue; je cours à _la Scala_.--Mon voyage est payé. Mes organes,
épuisés, n’étaient plus susceptibles de plaisir. Tout ce que
l’imagination la plus orientale peut rêver de plus singulier, de plus
frappant, de plus riche en beautés d’architecture, tout ce que l’on peut
se représenter en draperies brillantes, en personnages qui, non
seulement ont les habits, mais la physionomie, mais les gestes des pays
où se passe l’action, je l’ai vu ce soir.
_5 novembre._--Je cours à ce premier théâtre du monde: l’on donnait
encore la _Testa di Bronzo_. J’ai eu tout le temps d’admirer. La scène
se passe en Hongrie; jamais prince hongrois ne fut plus fier, plus
brusque, plus généreux, plus militaire que _Galli_. C’est un des
meilleurs acteurs que j’aie rencontré; c’est la plus belle voix de basse
que j’aie jamais entendue: elle fait retentir jusqu’aux corridors de cet
immense théâtre.
Quelle science du coloris dans la manière dont les habillemens sont
distribués! J’ai vu les plus beaux tableaux de Paul Véronèse. A côté de
Galli, prince hongrois, en costume national, l’habit de housard le plus
brillant, blanc rouge et or, son premier ministre est couvert de velours
noir, n’ayant d’autre ornement brillant que la plaque de son ordre; la
pupille du prince, la charmante _Fabre_, en pelisse bleu de ciel et
argent, son shakos garni d’une plume blanche. La grandeur et la richesse
respirent sur ce théâtre; on y voit à tous momens au moins cent
chanteurs ou figurans tous vêtus comme le sont en France les premiers
rôles. Pour l’un des derniers ballets, l’on a fait 1085 habits de
velours ou de satin. Les dépenses sont énormes. Le théâtre de _la Scala_
est le salon de la ville. Il n’y a de société que là, pas une maison
ouverte. _Nous nous verrons à la Scala_, se dit-on pour tous les genres
d’affaires. Le premier aspect est enivrant. Je suis tout transporté en
écrivant ceci.
_10 novembre._--Ma foi, mon admiration ne tombe point. J’appelle _la
Scala_ le premier théâtre du monde, parce que c’est celui qui fait avoir
le plus de plaisir par la musique. Il n’y a pas une lampe dans la salle;
elle n’est éclairée que par la lumière qui vient des décorations.
Impossible même d’imaginer rien de plus grand, de plus magnifique, de
plus imposant, de plus neuf que tout ce qui est architecture. Il y a eu
ce soir onze changemens de décorations. Me voilà condamné à un dégoût
éternel pour nos théâtres, et c’est le véritable inconvénient d’un
voyage en Italie.
Je paie un sequin par soirée pour une loge aux troisièmes, que je me
suis obligé à garder tout le temps de mon séjour. Malgré le manque
absolu de lumière, je distingue fort bien les gens qui entrent au
parterre. On se salue à travers le théâtre, d’une loge à l’autre. Je
suis présenté dans sept ou huit loges. Je trouve des manières pleines de
naturel et une gaîté douce.
Le degré de ravissement où notre âme est portée, est l’unique
thermomètre de la beauté en musique; tandis que, du plus grand sangfroid
du monde, je dis, d’un tableau du Guide: cela est de la première beauté!
_12 novembre._--Un duc de Hongrie, on a mis un duc, car la police ne
souffre pas ici, sans de grandes difficultés, que l’on mette un roi sur
la scène; je citerai de drôles d’exemples; un duc de Presbourg donc aime
sa pupille; mais elle est mariée en secret à un jeune officier
(_Bonoldi_) protégé par le premier ministre. Ce jeune officier ne
connaît pas ses parens; il est fils du duc, le ministre veut le faire
reconnaître. A la première nouvelle que le souverain veut épouser sa
femme, il a quitté sa garnison et s’est présenté au ministre alarmé, qui
l’a caché dans un souterrain du château; ce souterrain n’a d’issue que
par le piédestal d’une tête de bronze qui orne la grande salle. Cette
tête et le signal qu’il faut donner pour l’ouvrir, donnent les accidens
les plus pittoresques et les moins prévus, surtout le final du premier
acte, qui, au moment où le duc conduit sa pupille à l’autel, commence
par les grands coups qu’un valet, jeté par hasard dans le souterrain,
donne contre la voûte pour se faire ouvrir.
Le déserteur, poursuivi dans les montagnes, est pris, condamné à mort;
le ministre découvre sa naissance au prince. Au moment où cet heureux
père est au comble de la joie, on entend les coups de fusil qui
exécutent le jugement. Le quatuor qui commence par ce bruit sinistre, et
le changement de ton du comique au tragique, seraient frappans même dans
une partition de Mozart. Qu’on juge dans le premier ouvrage d’un jeune
homme! M. _Solliva_, élevé au Conservatoire, fondé ici par le prince
Eugène, a vingt-cinq ans. Sa musique est la plus ferme, la plus
enflammée, la plus dramatique que j’aie entendue de ma vie. Il n’y a pas
un moment de langueur. Est-ce un homme de génie ou un simple plagiaire?
On vient de donner à Milan, coup sur coup, deux ou trois opéras de
Mozart, et la musique de Solliva rappelle à tout moment Mozart. Est-ce
un _centon_ bien fait? est-ce un œuvre de génie?
_15 novembre._--C’est un œuvre de génie: il y a là une chaleur, une vie
dramatique, une fermeté dans tous les effets, qui décidément ne sont pas
du style de Mozart. Mais Solliva est un jeune homme, transporté
d’admiration pour Mozart, il a pris sa couleur; si l’auteur à la mode
eût été Cimarosa, il eût semblé un nouveau Cimarosa.
Dugazon me disait que tous les jeunes gens qui se présentaient chez lui
étaient de petits Talma. Il fallait six mois pour leur faire dépouiller
le grand artiste, et voir s’ils avaient quelque chose en propre.
Le Tintoret est le premier des peintres pour la _vivacité d’action_ de
ses personnages; Solliva est excellent pour la vie dramatique. Il y a
peu de chant dans son ouvrage; l’air de Bonoldi, au premier acte, ne
vaut rien; il triomphe dans les morceaux d’ensemble et dans les
récitatifs obligés, peignant le caractère. Aucune parole ne peut rendre
l’entrée de Galli, disputant avec son ministre, au premier acte. Les
yeux, éblouis de tant de luxe; les oreilles, frappées de ces sons si
mâles et si bien dans la nature, attachent tout de suite l’âme au
spectacle; c’est du _sublime_. Les tragédies sont bien froides auprès de
cela. Solliva, comme le Corrége, connaît le prix de l’espace; sa musique
ne languit pas deux secondes, il _syncope_ tout ce que l’oreille
prévoit; il serre, il entasse les idées. Cela est beau comme les plus
vives symphonies de Haydn.
_17 novembre._--J’apprends que la _Testa di Bronzo_ est un de nos
mélodrames. Méprisé à Paris, il est un chef-d’œuvre à Milan. Voilà
l’avilissante monarchie. L’Italie n’aura de littérature qu’après les
deux chambres; jusque-là, tout ce qu’on y fait n’est que de la fausse
culture, de la littérature d’académie. Un homme de génie peut percer au
milieu de la platitude générale, mais Alfieri travaille à l’aveugle, il
n’a point de véritable public à espérer. Tout ce qui hait la tyrannie le
porte aux nues; tout ce qui vit de la tyrannie l’exècre et le calomnie.
L’ignorance, la paresse et la volupté, sont telles parmi les jeunes
Italiens, qu’il faut un long siècle avant que l’Italie soit à la hauteur
des deux chambres.
Laissons les sujets tristes, parlons musique: c’est le seul art qui vive
encore en Italie. Il y a deux routes pour arriver au plaisir, le style
de Haydn, et le style de Cimarosa; ce dernier style ne peut pas être
imité par les sots, il fut au plus haut point de sa gloire vers 1740;
depuis, il change de nature, la symphonie empiète et le chant diminue.
La peinture est morte et enterrée. Canòva a percé, par hasard, par la
force de végétation que l’âme de l’homme a sous ce beau climat: mais
comme Alfieri, c’est un monstre; rien ne lui ressemble, rien n’en
approche, et la sculpture est aussi morte en Italie que l’art des
Corrége: la gravure se soutient assez bien, mais ce n’est qu’un métier.
La musique seule vit en Italie, et il ne faut faire, en ce beau pays,
que _l’amour_; les autres jouissances de l’âme y sont gênées; on y meurt
empoisonné de mélancolie si l’on est citoyen. La défiance y éteint
l’amitié; en revanche, _l’amour_ y est délicieux, ailleurs on n’en a
_que la copie: le vrai sentir fut fait pour eux._
_18 novembre._--Ce petit Solliva a la figure chétive d’un homme de
génie. Je m’expose beaucoup; il faut voir son second ouvrage. Si
l’imitation de Mozart augmente, si la _vie dramatique_ diminue, c’est un
homme qui n’avait dans le cœur qu’un opéra, accident fort commun dans le
talent musical. Un jeune compositeur donne deux ou trois opéras, après
quoi il se répète et n’est plus que médiocre: voyez Berthon en France.
Galli, beau jeune homme de trente ans, est sans doute le meilleur
soutien de la _Testa di Bronzo_; on lui préfère presque _Remorini_ (le
ministre), belle basse aussi, et qui a une voix très-flexible,
très-travaillée, chose rare dans les basses; mais ce n’est qu’un bel
instrument presque sans âme. Un cri partant du cœur, _o fortunato
istante!_ dont la musique n’a pas vingt mesures, a fait sa réputation
dans cet opéra. L’accent de la nature a été saisi par le musicien, et
reconnu avec transport par le public.
La _Fabre_, jeune Française, née ici dans le palais du prince, et
protégée par la vice-reine, a une belle voix, surtout depuis qu’elle a
vécu avec le célèbre castrat _Veluti_. Elle est à ravir dans certains
morceaux passionnés. Il lui faudrait une salle moins vaste. Du reste, on
la dit amoureuse de l’Amour. Je n’en doute plus, depuis que je lui ai vu
chanter _Stringerlo al petto_, au second acte, au moment où elle apprend
que son époux qu’on avait entendu fusiller est sauvé. Un des confidens
du ministre avait fait distribuer aux soldats des cartouches sans
balles. Circonstance singulière et touchante, à la représentation de ce
soir, tout le théâtre est intéressé[1]. Quand La Fabre est distraite ou
fatiguée, rien de plus commun; dans un sérail, ce serait un grand
talent. Elle a vingt ans; même mauvaise, je la préfère infiniment à ces
chanteuses sans âme, à madame Festa, par exemple.
[1] Madame Ney était au spectacle.
Bassi est excellent: ce n’est pas l’âme qui lui manque, à celui-là. Quel
bouffe divin s’il avait un peu de voix! quel feu! quelle énergie! quelle
âme toute à la scène! Il joue tous les soirs, depuis quarante jours,
cette _Tête de Bronze_; n’ayez pas peur qu’il jette un regard dans la
salle; il est toujours le valet-de-chambre poltron et sensible du prince
hongrois; mais pour une belle voix comme pour la fraîcheur des attraits,
il faut un cœur froid: c’est l’un des grands principes de la science de
Lavater.
Par une disposition _instinctive_, que j’ai bien observée ce soir sur le
baron allemand K***, ces êtres, tout âme, choquent les sots; il leur
faut des talens _appris_; ils trouvent de l’excès dans tout ce qui est
inspiré. Hier, ce baron pointilleux grondait le garçon du restaurateur,
parce qu’il n’avait pas écrit correctement son noble nom sur sa carte.
_19 novembre._--L’orchestre de Milan, admirable dans les choses
_douces_, manque de _brio_ dans les morceaux de force. Les instrumens
attaquent timidement la note; rien ne tue le plaisir comme cela. Au lieu
d’être dans les nues, l’on songe à un écolier. Il est conduit par ce M.
Rolla, que la police a fait prier de ne plus jouer de l’alto; il faisait
évanouir les dames: ceci est un fait. On parle d’un autre chef, M.
Cavinati, qui donne plus de fermeté aux effets.
_20 novembre._--Galli est enrhumé; on nous redonne un opéra de Mayer,
_Elena_, qu’on jouait avant la _Testa di Bronzo_. Comme il paraît
languissant!
Quels transports au _sestetto_ du second acte! Voilà cette musique, de
_nocturne_, douce, attendrissante, vraie musique de la mélancolie, que
j’ai si souvent entendue en Bohême. Ceci est un morceau de génie que le
vieux Mayer a gardé depuis sa jeunesse, ou qu’on lui a donné; il a
soutenu tout l’opéra. Voilà un peuple né pour le _beau_: un opéra de
deux heures est soutenu par un moment délicieux qui dure à peine six
minutes; on vient de cinquante milles de distance pour entendre ce
sestetto chanté par Mlle Fabre, Remorini, Bassi, Bonoldi, etc., et
pendant quarante représentations, six minutes font passer sur deux
heures d’ennui. Il n’y a rien de choquant dans le reste de l’opéra, mais
il n’y a rien. Alors, on fait la conversation dans les deux cents petits
salons, avec une fenêtre garnie de rideaux sur la salle, qu’on appelle
loges. Une loge coûte 80 sequins; elle en coûtait 200 ou 250 il y a
quatre ans, dans les moments heureux de l’Italie. Je vais dans huit ou
dix loges; rien de plus doux, de plus aimable, de plus digne d’être aimé
que les mœurs milanaises. C’est l’opposé de l’Angleterre; chaque femme
est en général avec son amant; plaisanteries douces, disputes vives,
rires foux, mais jamais d’airs importans. Notre air de dignité, que les
Italiens appellent _sostenuto_, notre grand art de représenter, sans
lequel il n’y a pas de considération, serait pour eux le comble de
l’ennui. Quand on a pu comprendre le charme de cette douce société de
Milan, on ne peut plus s’en défaire. Plusieurs Français de la grande
époque sont venus ici prendre des fers qu’ils ont portés jusqu’au
tombeau.
Milan est la ville d’Europe qui a les plus belles rues[2] et les plus
belles cours. Il y a quatre ou cinq mille colonnes de granit; son peuple
offre la réunion de deux choses que je n’ai jamais vues ensemble, au
même degré, la sagacité et la bonté. Quand il discute, il est le
contraire des Anglais, il est serré comme Tacite; la moitié du sens est
dans le geste et dans l’œil; dès qu’il écrit il veut faire de belles
phrases toscanes, et il est plus bavard que Cicéron.
[2] The most comfortable streets.
Madame Catalani est arrivée et nous annonce quatre concerts: le
croiriez-vous? Une chose choque tout le monde: le billet coûte 10 fr.
J’ai vu une loge pleine de gens à cent ou deux cent mille livres de
rente, et qui en dépensent le triple en bâtimens, se récrier sur ce prix
de 10 fr. Ici, le spectacle est pour rien; il coûte 36 centimes aux
abonnés. Pour cela, on a le premier acte de l’opéra, qui dure une heure;
on commence à sept heures et demie en hiver, et à huit heures et demie
en été; ensuite, grand ballet sérieux, une heure; ensuite, le second
acte de l’opéra, trois quarts d’heure; enfin, un petit ballet comique,
ordinairement délicieux, et qui vous renvoie chez vous, mourant de rire,
vers les minuit et demi, une heure. Quand on a payé son billet 40 sous,
ou que l’on est entré pour 36 centimes, on va se placer dans un parterre
assis, sur de bonnes banquettes à dossier, très-bien rembourrées: il y a
huit à neuf cents places. Les gens qui ont une loge vont y recevoir
leurs amis. Ici, une loge est comme une maison, et se vend 20 à 25,000
fr.; le gouvernement donne 200,000 fr. à l’entreprise. Elle a à elle le
cinquième et le sixième rangs, qui lui valent 100,000 fr.: les billets
font le reste. Sous les Français, elle avait les jeux qui donnaient
800,000 fr. à mettre en ballets et en voix.
Vers le milieu de la soirée, le chevalier servant de la dame fait
ordinairement apporter des glaces; il y a toujours quelque pari en
train, et l’on parie toujours des _sorbets_, qui sont divins; il y en a
de trois sortes, gelatti, crepè, et pezzi-duri; c’est une excellente
connaissance à faire. Je n’ai point encore décidé la meilleure espèce,
et tous les soirs je me mets en expérience.
Je ne vous parle pas des ballets; pour expliquer ces jouissances
d’imagination, il faut de longs détails qui tuent l’imagination. Par
exemple, dans le petit ballet de ce soir, _l’Élève de la Nature_, un bal
avec des airs écossais, donné, pendant la nuit, sur le pont d’un
vaisseau qui cingle vers la patrie, à travers l’immense océan.
Je voyais ce ballet à côté d’une femme belle encore, qui, il y a
quelques années, ayant son amant malade, et gardée de près par son
cavalier servant, s’habillait en homme, sortait par la fenêtre, et
entrait chez son amant, aussi par la fenêtre. Elle le veillait toute la
nuit, et rentrait chez elle à cinq heures du matin. On comprend qu’il y
a dans ces physionomies-là certains mouvemens qu’on ne voit pas chez nos
belles Parisiennes.
_23 novembre._--Enfin, ce concert de madame Catalani, si attendu, a eu
lieu dans la salle du Conservatoire, qui n’a pas pu se remplir. Il y
avait quatre cents personnes environ. Quel tact dans ce peuple! Le
jugement est unanime; c’est la plus belle voix dont on se souvienne,
supérieure de bien loin à La Banti, à La Billington, à Marchesi. Même
dans les morceaux les plus vifs, elle semble toujours chanter sous un
rocher; elle a ce _retentissement argentin_.
Quels effets ne produirait-elle pas si la nature lui eût donné une âme!
Elle nous a chanté tous ses airs de la même manière. Je l’attendais à
l’air si touchant
_Frenar vorrei le lacrime._
Elle l’a chanté avec le même luxe, de petits ornemens gais et rapides
que les variations sur l’air
_Nel cor piu non mi sento._
Madame Catalani ne chante jamais qu’une douzaine d’airs, c’est avec cela
qu’elle se promène en Europe[3].--Il faut l’entendre une fois, pour
avoir un regret éternel que la nature n’ait pas joint un peu d’âme à un
instrument si étonnant.--Elle n’a fait aucun progrès depuis dix-huit ans
qu’elle chantait à Milan _Ho perduto il figlio amato_.--Peu importe le
nom du compositeur, l’air que chante madame Catalani est toujours le
même: c’est une suite de broderies, et la plupart de mauvais goût. Elle
n’a trouvé que de mauvais maîtres hors de l’Italie.
[3] Ce soir nous avons eu:
_Della tromba il suon guerriero._
PORTOGALLO.
_Frenar vorrei le lacrime._
_Idem._
_Nel cor piu non mi sento._
PAISIELLO.
Second Concert, à Milan.
_Deh frenate le lacrime._
PUCCITA.
_Ombra adorata aspetta._
CRESCENTINI.
_Nel cor piu non mi sento._
PAISIELLO.
Troisième Concert.
_Della tromba il suon guerriero._
PORTOGALLO.
_Per queste amare lacrime._
****
_Oh dolce contento!_
MOZART.
Quatrième Concert.
_Son Regina._
PORTOGALLO.
_Dolce tranquillità._
Madame C. a chanté cet air avec Galli et mademoiselle Cori, son
élève.
_Oh cara d’amore!_
de Guglielmi avec Galli.
_Sul margine d’un rio._
MILLICO.
_Che momento non pensato_,
_terzetto_ de Puccita, avec Galli et Remorini. La voix de Galli a
écrasé celle de la femme célèbre.
Cinquième Concert.
_Quelle pupille tenere._
CIMAROSA.
_Che soave zephiretto._
MOZART.
_Stanca di pascolare._
MILLICO.
_Frenar vorrei le lacrime._
_La ci darem la mano._
MOZART.
_Dolce tranquillità._
Voilà ce qu’on disait autour de moi. Tout cela est vrai, mais de notre
vie peut-être nous n’entendrons rien d’approchant. Elle fait la gamme
ascendante et descendante par semi-tons, mieux que Marchesi, que l’on me
fait voir au concert. Il n’est point trop vieux; il est fort riche, et
chante encore quelquefois devant ses amis intimes. C’est comme son rival
Pacchiarotti à Padoue.
Aux lumières, madame Catalani, qui peut avoir trente-quatre à
trente-cinq ans, est encore fort belle; le contraste de ses traits
nobles et de sa voix sublime, avec la gaîté du rôle, doit faire un effet
étonnant dans l’opéra-buffa. Pour _l’opéra-séria_, elle n’y comprendra
jamais rien.
Au total, j’ai été désappointé. J’aurais fait trente lieues avec plaisir
pour ce concert, je suis heureux de m’être trouvé à Milan. En sortant,
j’ai trouvé six pouces de neige; je suis venu au grand trot de mes
chevaux chez madame M***: il y avait déjà trois ou quatre amis de la
maison, qui étaient venus là du Conservatoire, toujours en courant, pour
donner des nouvelles du concert à leurs amis, qui avaient voulu épargner
10 fr. Or, il y a plus de trois quarts de lieue. La conversation ne se
faisait que par exclamations. Pendant trois quarts d’heure, comptés à ma
montre, il n’y a pas eu une seule phrase de finie.
Naples n’est plus la capitale de la musique, c’est Milan.
PARME, _1er décembre 1816_.--Je m’arrache à Milan. Je ne n’arrête qu’une
heure à Parme, pour les fresques sublimes du Corrège. La Madonne, bénie
par Jésus, à la bibliothèque, me touche jusqu’aux larmes.
BOLOGNE, _2 décembre_.--J’ai passé trente-six heures ici, vu dix
galeries superbes, et entendu deux concerts. Peu de science et beaucoup
de sentiment. Une jeune fille de dix-huit ans chante mieux ici que les
plus grands professeurs en France; le moindre pianiste français en sait
plus que les Italiens les plus renommés. Il n’y a pas de spectacle. Je
suis présenté aux savans; quels sots! En Italie, ou des génies bruts qui
étonnent par leur profondeur et leur inculture, ou des pédans sans la
plus petite idée.
FLORENCE, _5 décembre_.--Je vole au théâtre du _Hhohhomero_, c’est ainsi
qu’on prononce le mot _cocomero_. Je suis furieusement choqué de cette
langue florentine si vantée. Au premier moment, j’ai cru entendre de
l’arabe, et l’on ne peut parler vite.
La symphonie commence, je retrouve mon aimable _Rossini_. Je l’ai
reconnu au bout de trois mesures. Je suis descendu au parterre, et j’ai
demandé; en effet, c’est de lui _le Barbier de Séville_ qu’on nous
donne. Il a osé, en homme d’un vrai génie, traiter de nouveau le canevas
qui a valu tant de gloire à _Paisiello_. Le rôle de Rosine est rempli
par madame Giorgi, dont le mari était juge dans un tribunal sous le
gouvernement français. A Bologne, l’on m’a montré un jeune capitaine de
cavalerie qui fait le _primo buffo_. Il n’y a jamais de honte, en
Italie, à faire ce qui est raisonnable; en d’autres termes, le pays est
moins gâté par la noblesse.
Le _Barbier de Séville_ de _Rossini_ est un tableau médiocre du Guide:
c’est la négligence d’un grand maître. Rien n’y sent la fatigue, le
métier; _Rossini_ écrit un opéra comme une lettre. Quel génie s’il se
fût donné la peine d’apprendre sa langue! Il n’y a de remarquable dans
le _Barbier de Séville_ que le trio du second acte entre Rosine,
Almaviva et Figaro. Seulement, au lieu d’être appliqué à une résolution
d’intrigue, il devrait l’être à des paroles de caractère et de parti
pris.
Quand le danger est vif, quand une minute peut tout perdre ou tout
sauver, il est trop choquant d’entendre répéter dix fois les mêmes
paroles[4]. Cette _absurdité nécessaire_ de la musique peut être
facilement sauvée. Depuis trois ou quatre ans _Rossini_ fait des opéras
où il n’y a qu’un morceau ou deux dignes de l’auteur de _Tancredi_ et de
_l’Italiana in Algeri_. Je proposais ce soir de réunir, sur un seul
opéra, tous ces morceaux brillans. J’aimerais mieux avoir fait le trio
du _Barbier de Séville_ que tout l’opéra de _Solliva_: je ne sais
pourquoi.
[4] Pour la musique, ce sont dix idées différentes.
_7 décembre 1816._--J’admire de plus en plus _le Barbier_. Un jeune
compositeur français, qui m’a tout l’air d’être sans génie, était
scandalisé de l’audace de Rossini. Toucher à un ouvrage de Paisiello! Il
m’a conté un trait d’insouciance. Le morceau le plus célèbre de l’auteur
napolitain est la romance _Je suis Lindor_. Un chanteur espagnol,
Garcia, je crois, a proposé à Rossini un air que les amans chantent sous
les fenêtres de leurs maîtresses, en Espagne; Rossini, dont cela
abrégeait la besogne, s’est empressé de le prendre; rien de plus plat,
c’est un portrait mis dans un tableau d’histoire.
Tout est pauvre au théâtre de Florence, habits, décorations, chanteurs:
c’est comme dans une ville de France du troisième ordre. On n’y a de
ballets que dans le carnaval. En général, Florence, située dans une
vallée étroite, au milieu de montagnes pelées, a une réputation bien
usurpée. J’aime cent fois mieux Bologne, même pour les tableaux;
d’ailleurs, Bologne a du caractère et de l’esprit. A Florence, il y a de
belles livrées et de longues phrases.
Le caractère le plus rare dans un jeune Italien, est, ce me semble,
celui de la famille Primerose: ... _They had but one character, that of
being all equally generous, credulous, simple and inofensive._ Il faut
l’_habeas corpus_ pour fournir aux poètes de tels caractères. Ici, une
créature _simple et inoffensive_ serait bientôt détruite. En revanche,
on est frappé, en entrant au théâtre de Florence, par la beauté et la
noblesse des têtes d’hommes, par la beauté des fronts surtout.
La comtesse P*** me dit, en me montrant le jeune duc Mel***: «Il ne vit
que pour aimer le beau idéal dans tous les genres; mais, séduit par les
formes, il suppose la perfection morale inséparable de la beauté.» J’ai
soutenu la conversation, pendant trois heures, avec ce jeune duc qui a
deux cent mille livres de rente, et vingt-deux ans, et il ne m’a pas
fait comprendre qu’il était duc. On dira en France que j’exagère.
VITERBE, _9 décembre_.--S’il est une route abominable au monde, c’est
celle de Florence à Rome, par Sienne. Les voyageurs se moquent bien de
nous, lorsqu’ils nous parlent de la belle Italie. La route de Florence à
Rome m’a fortement rappelé la Champagne. Seulement, la plaine aride se
change en collines désolées.
_10 décembre 1816._--J’entre à Rome par cette fameuse Porte du Peuple;
j’ai mon logement sur le Cours, dans le palais Ruspoli. Ah! que nous
sommes dupes! Cela est inférieur à l’entrée de presque toutes les
grandes villes de ma connaissance; à mille lieues au-dessous de Berlin.
Que dirai-je de l’entrée à Paris par l’arc de triomphe de l’Étoile? Les
pédans qui trouvaient dans la Rome moderne l’occasion d’étaler leur
latin, nous ont persuadé qu’elle est belle.
Pour ménager les mœurs _si pures_ des Italiens de Rome, le pape ne leur
permet le spectacle que pendant le carnaval; tout le reste de l’année
ils ont des comédiens de bois.
_12 décembre._--J’ai intrigué toute la journée pour avoir une loge au
théâtre d’Argentina: pas moyen; les Anglais qui sont en force ici, les
ont toutes accaparées.
_13 décembre._--J’obtiens, par grâce, un quart de loge. Comment vous
donner une idée juste de mon bonheur? Il y a long-temps que Paris n’a
plus de taudis comparables à ces fameux théâtres d’_Argentine_ et de
_Valle_, consacrés par les Pergolèse et les Cimarosa. Qu’on se figure de
misérables théâtres de sapin. A _Valle_, le bois n’est pas même
recouvert par un papier peint. Nos sous-préfectures de province ont
mieux que cela. La toile, le plafond, tout ce qui est peinture est d’un
degré de mauvais et de mal dessiné dont je n’ai pas vu d’exemple, même
en Allemagne.
_15 décembre._--Grâces au Ciel, je ne me suis jamais mieux porté, je
n’ai jamais eu moins de sujets de chagrin. Il faut que je vous jure tout
cela: autrement, à voir mes jugemens noirs sur Rome, vous me croiriez
malade comme Sharp et Smolett.
Je sors de la fameuse _Chapelle Sixtine_; j’ai assisté à la messe du
pape, à la meilleure place, à droite, derrière le cardinal Gonsalvi;
j’ai entendu ces fameux castrats de la Sixtine. Non, jamais charivari ne
fut plus dégoûtant: c’est le bruit le plus offensant que j’aie entendu
depuis dix ans. Des deux heures qu’a duré la messe, j’en ai passé une et
demie à m’étonner, à me tâter, à sentir si je n’étais point malade, à
interroger mes voisins. Malheureusement c’étaient des Anglais, gens pour
qui la musique est lettre close. J’interrogeais leur sensation; ils me
répondaient par des passages de Burney.
Mon parti bien pris sur la musique, j’ai joui des mâles beautés du
plafond, et du Jugement dernier; j’ai étudié la physionomie des
cardinaux.
_16 décembre._--J’ai accroché deux artistes français; je me suis fait
mener à la Sixtine. Je leur ai persuadé qu’ils m’en faisaient les
honneurs. Ma sensation sur ce concert de chapons enroués est la même.
Ils en sont convenus _avec beaucoup de peine_, et m’ont renvoyé aux
cérémonies de la Semaine-Sainte. Mais j’ai bien l’air de manquer à
l’ajournement. Des gens qui pourraient chanter, qui sauraient chanter
juste, une fois de leur vie ne pourraient se souffrir criant à tue-tête
et déchirant l’oreille. Mais c’est un drôle de pays; n’ayant rien au
monde à quoi s’intéresser, ils portent l’esprit de parti dans les arts.
Appliquez cela à toutes les villes d’Italie, dernier vestige de
patriotisme, mais patriotisme bien ridicule. Des gens, pleins d’esprit,
me soutiennent que tel barbouilleur au-dessous des nôtres est excellent,
uniquement parce qu’il est de Rome.--On ne saurait siffler trop fort;
point de grâce pour la médiocrité; elle diminue notre sensibilité aux
beaux-arts.
_23 décembre._--Enfin j’ai trouvé des gens de bon sens, mais c’est parmi
les ambassadeurs. Ils pensent exactement comme moi. _Tout ce qui est
sot_, me disait en allemand M. ***, _ne peut pas se dépêtrer des toiles
d’araignée des voyageurs_. Il me mène chez l’avocat N***: à Rome c’est
la classe instruite; rien de bête comme leurs princes. J’entends de fort
bonne musique; je trouve des gens extrêmement savans, raisonnant fort
bien, toutefois jusqu’à ce que le patriotisme les prenne à la gorge. Ici
tout ce qui regarde la musique est familier, comme à Paris les éloges et
les jugemens sur Racine et Voltaire. Retiré dans un coin, je raisonnais,
avec plaisir, avec un gros homme qui m’a appris beaucoup de choses:
c’est un tailleur enrichi.
Jour de Noël, _25 décembre_.--Le plus beau soleil; à Paris ce serait un
jour frais du commencement de septembre. J’assiste à la superbe
cérémonie de Saint-Pierre: tout en est auguste, excepté la musique. Ce
vénérable pontife, vêtu de soie blanche, porté sur le fauteuil que lui
ont donné les Génois, et distribuant des bénédictions dans ce temple
sublime, forme un des beaux spectacles que j’aie vus. J’étais sous un
amphithéâtre construit en planches, à la droite du spectateur, et où se
trouvaient deux cents dames. Il y avait deux Romaines, cinq Allemandes,
et cent quatre-vingt-dix Anglaises. Dans le reste de l’église, personne,
excepté une centaine de paysans d’un aspect horrible. Je fais, en
Italie, un voyage en Angleterre. La plupart de ces dames étaient si
émues de la beauté de la cérémonie, que leur cœur avait quelque peine à
sentir le ridicule des chapons sacrés qui chantaient cachés dans une
cage. Il en est de même à la Sixtine. Je pense qu’ils sont censés ne
faire que soutenir le chant des officians.
_28 décembre._--Bal charmant chez une dame anglaise. L’un des libéraux
les plus marquans de Rome me prend à part pour me dire: «Monsieur, il y
a un livre sublime, un livre qui, suivant moi, contient le bonheur des
peuples et des rois: c’est le _Dictionnaire de Chalmers_.» Et ainsi, de
tout ce que j’ai rencontré passé Bologne; mais les génies percent:
Alfieri, Canòva. Ce n’est pas qu’ils ne gardent une forte teinte de
préjugés. En Angleterre, un demi-sot fait souvent un bon livre. Ici, un
homme de génie comme Foscolo s’amuse à faire un pamphlet latin contre
ses ennemis[5].
[5] _Didymi Chierici Epistolæ, Lugano_, 1816. Foscolo, le premier
poète d’Italie, après Monti, est auteur _des Tombeaux_ et d’_Ajace_.
Comme Monti, il ne pense pas beaucoup, mais il versifie
supérieurement. Il est officier à la demi-solde, et retiré en
Angleterre.
_31 décembre._--L’on me mène à l’église des Jésuites, à côté du palais
de Venise. Je sens un peu de ce respect qu’inspire le pouvoir, même le
plus scélérat, lorsqu’il a fait de grandes choses.--L’église est remplie
de la plus infâme canaille; nous renvoyons nos montres à l’hôtel.
Mauvais goût du président _de Brosses_, qui s’extasie sur l’autel de
saint Ignace. L’ignoble et le ridicule de cette sculpture sont
incroyables, c’est au point que je n’ose dire en quoi elle est ignoble;
mais l’on était si barbare en France, vers 1740, qu’il faut tout
pardonner en faveur de tant d’esprit. Enfin la musique commence; ce sont
des orgues placés en divers endroits de l’église, qui se répondent; cela
est fort agréable, mais, comme partout, le musicien abuse de la richesse
de cet instrument. J’ai entendu mille fois mieux en Allemagne;
cependant, je passe deux heures fort bien. Chose étonnante! je vois deux
ou trois Anglais vraiment touchés. Les Jésuites font cette musique pour
remercier Dieu d’avoir fini l’année sans encombre. Ceux des cardinaux
qui sont leurs amis viennent les voir. Honneurs militaires rendus à ces
messieurs. Belle tenue des troupes romaines. On sent tellement à quelle
canaille on a affaire, que chaque chapelle est gardée par une
sentinelle, la baïonnette au bout du fusil; outre cela, d’autres
sentinelles se promènent au milieu de la foule agenouillée. Bon trait
dans le centre de la religion, qui prétend retenir les hommes par le
moral! Que l’on sente cependant la nécessité de la baïonnette, plus qu’à
Paris, où l’on nous dit que nous sommes impies. Ces soldats, revenant de
France et couverts encore de ce noble uniforme français, chantent à
demi-voix le psaume avec le peuple. Rome serait encore la capitale des
arts, pour peu qu’elle eût un moral passable. Ce chant du peuple est
excellent.
_1er janvier 1817._--Nouvelle musique des Jésuites pour remercier Dieu
d’avoir commencé l’année.
Je jouis de ma loge au théâtre d’Argentine. Ce n’était pas la peine de
tant s’intriguer. L’on nous donne le _Tancredi_ de Rossini. La pièce
n’aurait pas été achevée à Brescia ou à Bologne. L’orchestre est pire
que les chanteurs; mais il faut voir le ballet, la troupe de danseurs
qui charme Rome avait grand’peine à se faire souffrir il y a six mois à
_Varèse_, petite ville de Lombardie.
Ici, chacun orne sa loge à son gré; il y a des rideaux en baldaquin
comme pour une fenêtre à Paris, et un devant de loge en étoile de soie,
velours, mousseline; il y en a de bien ridicules, mais la variété est
agréable. Je remarque trois ou quatre draperies qui rappellent de loin
une couronne; on m’explique que la vanité des pauvres têtes couronnées
qui habitent Rome, y trouve une consolation. Tout est décadence ici,
tout est souvenir, tout est mort. La vie active est à Londres et à
Paris. Les jours où je suis tout à la sympathie, je préférerais Rome;
mais ce séjour tend à affaiblir l’âme, à la plonger dans la stupeur.
Jamais d’effort, jamais d’énergie; rien ne va vite. La plus grande
nouvelle de Rome, c’est que Camuccini vient de finir un tableau. Je vais
voir cette _Mort de César_: c’est du mauvais David. Ma foi, j’aime mieux
la vie active du nord, et le mauvais goût de nos baraques.
Il est vrai que rien ne serait supérieur à la vie active, entremêlée
dans les repos des jouissances de sympathie du beau climat de Rome.
Ce qui achève de me mettre en colère, c’est que, dans toutes les loges
où je vais, on trouve très-beau cet indigne spectacle. Les Romains ont
une vanité bien comique; ils disaient ce soir: _Quel cantar è degno di
una Roma!_ C’est leur tournure emphatique pour nommer Rome, ils n’en
emploient jamais d’autre. Je me retire navré de cet immense
avilissement. Je cherche un volume du Montesquieu; je me rappelle enfin
qu’hier on me l’a confisqué à la douane comme un auteur _des plus
défendus_. Je découvre dans un recoin de mon écritoire une _Grandeur des
Romains_, _in-32_. Je lis quelques chapitres; j’ai du plaisir à
augmenter l’humeur sombre qui me possède: vers les deux heures, je suis
à la hauteur d’Alfieri. Je lis tout _don Garzia_ avec un vif plaisir; il
ne m’arrive pas de sentir cet auteur quatre fois par an.
_2 janvier 1817._--J’arrive de trop bonne heure au théâtre _Valle_; mais
toutes les places du parterre sont numérotées; quand l’on n’est pas des
premiers, l’on n’entend pas. Je m’amuse à lire le réglement de police;
le gouvernement connaît son peuple: ce sont des lois atroces. Cent coups
de bâton, administrés à l’instant sur l’échafaud qui est en permanence à
la place _Navonne_, avec une torche et une sentinelle, pour le
spectateur qui prendrait la place d’un autre; _cinq ans de galère_ pour
celui qui élève la voix contre le portier du théâtre (_la Maschera_),
qui distribue les places. Le jugement a lieu _ex inquisitione_, suivant
les douces formes de l’inquisition. Tout ce que je vois des spectateurs,
l’absence totale de politesse, d’honneur, d’égards, me confirme ce que
la princesse G*** me disait hier, que Tibère Pacca, gouverneur de Rome,
est homme de talent et qui sait son affaire. Je fais copier son
ordonnance de police: ce sera une des pièces justificatives de mon
voyage, pour qui m’accusera de trop mépriser le despotisme
ecclésiastique.
La musique commence enfin; elle est d’un nommé _Romani_, qui s’intitule
sur l’affiche _Figlio di questa gran Roma_. Il est digne de sa patrie,
sa musique n’est qu’un centon de Cimarosa. Par ce moyen, quoique sans le
moindre génie, elle m’amuse.
La prima donna de _Valle_ est cette même madame Giorgi que j’ai vue à
Florence: la musique de Rossini lui allait mieux. Elle n’est plus ici
qu’une faible copie de la _Malanotti_. Il y a un bouffon de la bonne
école, point musqué, et qui fait rire; mais il est bien vieux.
La pièce est une traduction des _Jeux de l’Amour et du Hasard_. Le
traducteur y a ajouté des coups de bâton et un bailli de village, qui
compose une harangue à son seigneur, par le moyen du Dictionnaire des
Rimes. Il y a longtemps que nous sommes convenus que la musique ne peut
peindre l’esprit. Elle est obligée de prononcer lentement, et le degré
de rapidité de la repartie peint presque toujours la nuance de l’idée.
La musique ne peint que les passions et que les passions tendres.
Depuis Mozart et Haydn, tandis que le chant peint une passion, des
traits d’orchestre peignent d’autres nuances de sentiment, qui, je ne
sais comment, viennent se confondre dans notre âme, avec la peinture de
la passion principale. Mayer, Winter, Weigl, abusent de l’accessoire, ne
pouvant atteindre au principal. Mais jusqu’ici, malgré cette découverte,
la musique ne peut encore peindre _l’esprit_.
_3 janvier 1817._--Je retourne à _Valle_.
Des gens parfaitement heureux, ou des gens parfaitement insensibles, ne
pourraient souffrir la musique. C’est pour ces deux raisons que les
salons de Paris, en 1779, lui étaient si rebelles. Mozart fit bien de
quitter la France, et, sans _la Nouvelle-Héloïse_, _le Devin_ de J. J.
eût été sifflé.
Pourquoi a-t-on du plaisir à entendre chanter dans le malheur? C’est que
d’une manière obscure et qui n’effarouche pas _l’amour-propre_, cet art
nous fait croire à la pitié chez les hommes; il change la douleur sèche
du malheureux en douleur _regrettante_. Il fait couler les larmes, sa
consolation ne va pas plus loin. Aux âmes tendres qui regrettent la mort
d’un objet chéri, il ne fait que nuire et que hâter les progrès de la
phthisie.
ROME, _4 janvier_.--Je viens de passer vingt-cinq jours à admirer et à
m’indigner. Quel séjour que la Rome antique, si pour dernier outrage sa
mauvaise étoile n’avait pas voulu qu’on bâtit sur son sol la Rome des
prêtres! Que ne seraient pas le Colisée, le Panthéon, la Basilique
d’Antonin et tant de monumens démolis pour faire des églises, restant
fièrement debout au milieu de ces collines désertes, le mont _Aventin_,
le _Quirinal_, le _Palatin_! Heureuse Palmyre!
Saint-Pierre excepté, rien de plus plat que l’architecture moderne, si
ce n’est la sculpture. Ce mot rappelle Canòva, seule exception. Il fait
mettre les bustes des grands artistes au Panthéon, lieu si cher aux âmes
tendres, par la tombe de Raphaël. Tôt ou tard, on lui ôtera le nom
d’église qui jadis la protégea contre le génie du christianisme. Ce sera
un musée sublime. La plupart des bustes commandés par Canòva sont bien
médiocres, un seul est de lui, on lit sur la base:
A DOMENICO CIMAROSA
ERCOLE CARDINAL GONSALVI, 1816.
Avec quelle avidité j’ai fixé les yeux sur les traits du Molière de
l’Italie! C’était un gros garçon; les muscles du visage, tous saillans
et marqués, cachent le grand homme à qui n’a pas une longue habitude de
la science de Lavater. C’est une figure ouverte et gaie. Le sentiment
est dans ce qui entoure l’œil.
Presque tous les matins, en passant devant le Panthéon, je fais arrêter
ma voiture. C’est en voyant un objet d’art, dans les momens de froideur,
que l’on finit par s’en souvenir. En France, comme les convenances
gémiraient de l’inscription de ce buste! Je ne m’étonne plus de
l’inclination secrète qui me faisait aimer le C... G***. C’est le plus
grand des ministres existans en Europe, parce que c’est le seul honnête
homme. L’on sent bien que je fais une exception formelle pour les
ministres du pays où ce voyage paraîtra.
Cet homme rare est abhorré par ses trente-trois collègues. On mutile
tous ses plans, on le force à laisser tous les détails en pâture à la
sottise: c’est pour cela que l’on m’a confisqué Montesquieu. Il ne peut
attaquer l’étable d’Augias de la seule manière sensée, en fondant une
école polytechnique.
Je compte dans mon journal plus de vingt anecdotes sur ce grand
ministre, et toutes à sa louange. Il est simple, raisonnable, obligeant;
et, pour finir par un grand trait, presque incroyable en France, _il
n’est pas hypocrite_.
_5 janvier._--Je cours les petits théâtres de Rome: c’est là souvent où
se réfugie la bonne musique. Les amateurs d’Italie sont engagés dans un
fâcheux détroit; ils ne peuvent souffrir toute musique qui a plus de
deux ans de date: tous les auteurs morts sont pour eux comme s’ils
n’existaient pas; d’un autre côté, ils sifflent la musique insignifiante
et faible, et les théâtres d’Italie comptent autant de chutes que de
nouveautés. Les entrepreneurs sont punis de la disette des génies; le
marquis C*** me montre des lettres où je vois qu’excepté à Venise,
l’opéra du Carnaval a fait _fiasco_ partout. A Turin, l’on a sifflé; à
Milan, l’on bâille encore de _l’Achille_ de Paër; en général, Paër et
Mayer commencent à ennuyer; Rossini et Mozart sont les gens à la mode.
Je trouve à Capranica madame la marquise B***. Je passe une heure dans
sa loge, sans le moindre instant de langueur. Dans la haute société, les
femmes sont charmantes et bien supérieures aux hommes. Je n’ai rien
trouvé dans aucun pays de plus poli et de plus aimable que ma dame de ce
soir; elle m’invite à un concert (_academia_) pour demain.--Quels yeux
j’ai vus à ce concert! Dans ce genre, le reste de l’Europe est un
tableau effacé. Je veux pouvoir oublier en regardant de beaux yeux, et
leur forme et leur couleur, pour ne sentir que l’âme dont ils sont les
interprètes. Les gens timides qui ont connu l’amour savent que l’on peut
suivre une conversation toute entière, sans d’autre secours que celui
des yeux. Il y a même des nuances de sentiment et non de pensée, qu’eux
seuls peuvent rendre: peut-être cela n’est-il vrai qu’en Italie.
On chante ce soir des morceaux qu’on applaudit à outrance; je demande le
nom du compositeur: personne ne le sait. La vanité française attacherait
plus d’importance au nom de l’auteur: j’aurais eu vingt jugemens sur son
compte. Le bel air de Crescentini _ombra adorata, aspettami_, remplit de
larmes tous ces beaux yeux. Aussi est-il chanté d’une manière un peu
différente de celle de madame Catalani. On me parle beaucoup de ce
miracle de la nature et de M. Sgricci, autre miracle qui improvise des
tragédies: c’est un centon des auteurs grecs qui ravit les pédans et m’a
_scié_ à fond. M. Sgricci évite adroitement les sujets modernes où l’on
ne peut pas mettre des chœurs grecs; très-inférieur à Giani.
J’apprends les grands succès de madame _Eiser_, cette excellente
chanteuse, au congrès de Vienne. Je trouve au concert trois ou quatre
dames pour lesquelles j’avais des lettres de recommandation; encouragé
par l’amabilité de la maîtresse du logis, je me présente. Là, comme
ailleurs, 1º la politique envahit toute la conversation; 2º rien de plus
opposé que la conversation et les journaux.--Gherardo dé Rossi a bien
peint les mœurs de Rome, mais il avait peur. Les comiques italiens ne
devraient publier qu’après leur mort[6].
[6] Voir _la Prima Sera dell’ Opera_, comédie.
Il y a quatre petits théâtres à Rome, outre les deux principaux, Valle
et Argentina. Les jeux de paume les plus enfumés, qui, dans quelques
petites villes de France, gardent encore le nom de salles de spectacle,
n’ont rien à envier à Rome. Sous les Français, les Romains ont entrevu
la civilisation: ces _barbares_ leur ont donné une promenade publique et
une salle assez jolie (Teatro d’Apollo).
J’ai trouvé dans un de ces taudis (Teatro del Mondo) une chose bien
étrange, une comédie qui peint juste l’état actuel des mœurs de
l’Italie. Le souverain des Marais d’Orbitello, en Toscane, visite,
déguisé, la seconde ville de ses États, qui a trois mille habitans. Le
peuple est occupé à célébrer les vertus de son premier magistrat. Ce
sous-préfet, d’accord avec l’homme le plus riche de l’endroit, condamne
et envoie aux galères tout ce qui ne l’aide pas dans ses friponneries.
Le rôle d’un cabaretier, bonhomme, qui, quand il a bu, ose dire la
vérité au prince déguisé, et qui, au retour de son bon sens, meurt de
peur de son imprudence, est excellent, parfaitement dans la nature:
c’est une idée profonde, digne de Molière. Au moment où l’on arriverait
à _l’odieux_, un dialogue plaisant distrait. Le prince, qui est un
très-jeune homme, s’amuse du cabaretier et ne s’indigne point trop.
Trait frappant en Italie! Le prince est un bonhomme, sous le règne
duquel on commet, sans qu’il s’en doute, les horreurs les plus infâmes;
telle est la comédie intitulée: _Un Giorno del Principe nelle Maremme di
Siena_.
Le prix d’entrée, à ce théâtre, était de huit bajoques (neuf sous); il
fallait voir l’attention étonnée du peuple. C’est en vain que j’y suis
retourné; je me suis toujours trouvé dans les plus sentimentales
traductions du français et de l’allemand.
_6 janvier._--J’ai rencontré un vrai talent à Rome, c’est le directeur
des marionnettes de bois, les seuls acteurs que, pour l’intérêt des
mœurs, le parti ultrà laisse paraître ici pendant dix mois de l’année.
C’est en vain que le premier ministre et le gouverneur demandent au
souverain le changement de cette résolution toute chrétienne[7].
[7] Ils viennent de l’emporter, avril 1817.
_7 janvier._--Nouvelle pièce à l’Argentina: _Quinto Fabio_. C’est ici
que la vanité romaine a éclaté dans tout son ridicule. Ces sauvages
avilis s’appliquent sans façon tout ce qu’on dit des anciens Romains,
comme nous pourrions applaudir à ce qu’on dit des armées de Turenne ou
du maréchal de Saxe.
Naturellement, je ne suis pas haineux; depuis mon premier brevet
d’officier, à dix-sept ans, je me suis fait à la vue des despotes
imbéciles et des peuples rendus scélérats par la bêtise de leurs chefs;
malgré tout cela et toutes mes résolutions, je pars de Rome en colère:
je mérite moins de confiance.
Le poëme et la musique de _Quinto Fabio_, et une Allemande qui chante
habillée en homme, ont un succès d’enthousiasme: cela serait sifflé à
Como ou à Crema[8].
[8] Villes de six mille âmes, en Lombardie.
L’ambassadeur de *** me faisait remarquer hier avec quelle fureur ce
peuple applaudit au mot de _patrie_. Ce sentiment _jacobin_ vient sans
doute d’Alfieri et des Français. Nous sommes adorés d’un bout de
l’Italie à l’autre: les peuples n’aiment que par haine.
Que dirai-je de deux matinées passées tout entières dans l’atelier du
marquis Canòva, jusqu’à avoir un mal à la tête fou? Pour le sentiment
_du beau_, dans les arts et dans la nature, en France, l’on tire le
meilleur parti possible d’un petit filet d’eau: ici, c’est un fleuve
immense; il est vrai que les arbres plantés sur ses bords ne sont pas
alignés.--_Les Adieux d’Adonis et de Vénus_: voilà enfin de la sculpture
expressive sans cesser d’être sublime de beauté.
Le soir, l’on me mène à une académie de beaux-arts: l’ennui m’assomme;
quand ces nigauds verront-ils que les beaux-arts sont le produit
charmant d’une fermentation générale et profonde dans un peuple! Imiter,
par des moyens artificiels, les signes extérieurs qui couvrent cette
fermentation, et en attendre les mêmes effets, c’est faire des
académies.
_8 janvier._--Enfin, je quitte Rome. Vallée charmante à ... tout de
suite après le tombeau des _Horaces_ et des _Curiaces_. C’est le premier
joli paysage que je trouve depuis Bologne et ma chère Lombardie:
position singulière du palais Chigi, vue de la mer, paysage sublime,
architecture grecque.
_9 janvier 1817._--A Terracine, dans l’auberge superbe bâtie par Pie VI,
l’on me propose de souper avec les voyageurs qui arrivent de Naples. Je
distingue, parmi sept à huit personnes, un très-bel homme blond, un peu
chauve, de trente à trente-deux ans. Je lui demande des nouvelles de
Naples et surtout de la musique: il me répond par des idées nettes et
brillantes. Je lui demande si j’ai l’espoir de voir encore à Naples
l’_Othello_ de _Rossini_; il répond en souriant. Je lui dis qu’à mes
yeux Rossini est l’espoir de l’école d’Italie; c’est le seul homme qui
soit né avec du génie, et il fonde ses succès, non sur la richesse des
accompagnemens, mais sur la beauté des chants. Je vois chez mon homme
une nuance d’embarras; les compagnons de voyage sourient; enfin, c’est
Rossini lui-même. Heureusement, et par un grand hasard, je n’ai pas
parlé de la paresse de ce beau génie.
Il me dit que Naples veut une autre musique que Rome; et Rome, une autre
musique que Milan. Ils sont si peu payés! Il faut courir sans cesse d’un
bout de l’Italie à l’autre, et le plus bel opéra ne leur rapporte pas
mille francs. Il me dit que son _Othello_ n’a réussi qu’à moitié, qu’il
va à Rome faire une _Cendrillon_, et de là à Milan, pour composer la
_Pie voleuse_ à la _Scala_.
Ce pauvre homme de génie m’intéresse, non qu’il ne soit très-gai et
assez heureux; mais quelle pitié qu’il ne se trouve pas dans ce
malheureux pays un souverain pour lui faire une pension de deux mille
écus, et le mettre à même d’attendre l’heure de l’inspiration pour
écrire! Comment avoir le courage de lui reprocher de faire un opéra en
quinze jours? Il écrit sur une mauvaise table d’auberge, au bruit de la
cuisine, et avec l’encre boueuse qu’on lui apporte dans un vieux pot de
pommade. C’est l’homme d’Italie auquel j’ai trouvé le plus d’esprit, et
certainement il ne s’en doute pas: car en ce pays le règne des pédans
dure encore. Je lui disais mon enthousiasme pour _l’Italiana in Algeri_,
je lui demande ce qu’il aime le mieux de _l’Italiana_ ou de _Tancredi_;
il me répond le _Matrimonio secreto_. Il y a de la grâce; car le mariage
secret est aussi oublié qu’à Paris les tragédies de Marmontel. Pourquoi
ne pas percevoir un droit sur les troupes qui jouent ses trente opéras?
Il me démontre qu’au milieu du désordre actuel, cela n’est pas même
proposable.
Nous restons à prendre du thé jusqu’à minuit passé: c’est la plus
aimable de mes soirées d’Italie, c’est la gaîté d’un homme heureux. Je
me sépare enfin de ce grand compositeur, avec un sentiment de
mélancolie. Canòva et lui, voilà pourtant, grâce aux gouvernans, tout ce
que possède aujourd’hui la terre du génie. Je me répète, avec une joie
triste, l’exclamation de Falstaff:
There live not three great men in England; and one of them is poor and
grows old.
_King Henri IV. First Part_, ac. 2, sc. 4.
CAPOUE, _10 janvier 1817_.--Je demande s’il y a spectacle; sur la
réponse affirmative, je m’arrête. J’ai bien fait; _le Nozze in
campagna_, musique pleine d’esprit du froid Guglielmi (fils du grand
compositeur), ont été jouées et chantées avec toute la chaleur et tout
l’ensemble possible, par trois ou quatre pauvres diables qui gagnent
trente francs chaque fois qu’ils jouent.
_La prima donna_, grande femme bien faite, brune piquante et
_disinvolta_, joue et chante avec tout le génie possible. J’oublie toute
ma colère contre l’avilissement romain; je redeviens heureux. Depuis
Florence et le _Barbier de Séville_, voilà la première musique qui me
fasse plaisir. C’est un seigneur amoureux d’une de ses sujettes (c’est
le mot propre ici). La jeune fille va épouser un manant qui parle
napolitain; à chaque fois que le seigneur arrive pour expliquer son
amour, il survient quelque embarras, et il faut qu’il se cache. La
jalousie tendre, véritable, désespérée du pauvre paysan intéresse. Tous
les patois sont naturels et plus près du cœur que les langues écrites:
je n’entends pas deux mots de celui-ci. Deux heures de plaisir vif, je
lie conversation avec mes voisins admirateurs outrés de *****.
L’opéra finit à minuit; je repars à une heure. Les Autrichiens ont mis
des corps-de-garde tous les quarts de lieue, et font enrager les voleurs
qui meurent de faim.
NAPLES, _11 janvier_.--Entrée grandiose; on descend une heure vers la
mer par une large route, creusée dans le roc tendre, sur lequel la ville
est bâtie.--Solidité des murs.--Albergo de’ Poveri, premier édifice.
Cela est bien autrement frappant que cette bonbonnière si vantée, qu’on
appelle à Rome la Porte du Peuple.
Nous voici au palais _dei Studj_; on tourne à gauche, c’est la rue de
Tolède. Voilà un des grands buts de mon voyage, la rue la plus peuplée
de l’univers. Je cours les auberges pendant cinq heures: il faut qu’il y
ait ici sept à huit cents Anglais; je me niche enfin au septième étage,
mais c’est vis-à-vis Saint-Charles, et je vois le Vésuve et la mer.
Saint-Charles n’est pas ouvert; je cours aux _Florentins_, c’est un
petit théâtre en forme de fer à cheval allongé, excellent pour la
musique, à peu près comme Louvois. Les billets sont numérotés ici comme
à Rome: tous les premiers rangs sont pris. On joue _Paul et Virginie_,
pièce à la mode, de Guglielmi; je paye double, et j’ai un billet de la
seconde file. Salle brillante; toutes les loges sont pleines, et de
femmes très-parées: car ici ce n’est pas comme à Milan, il y a un
lustre.
Symphonie extrêmement travaillée, trente ou quarante motifs se heurtent,
ne se laissent pas le temps d’être compris, et de toucher; travail
difficile, sec et ennuyeux. On est déjà fatigué de musique quand la
toile se lève.
Nous voyons Paul et Virginie: c’est MMlles Chabran et Canonici;
celle-ci, extrêmement minaudière, fait Paul. Les amans sont égarés comme
dans l’opéra français. Duetto, plein de grâces affectées. Arrive le bon
Domingo; c’est le fameux _Casacia_, le Brunet de Naples, qui parle le
jargon du peuple. Il est énorme, ce qui lui donne l’occasion de faire
plusieurs lazzis assez plaisans. Quand il est assis, il entreprend, pour
se donner un air d’aisance, de croiser les jambes: impossible; l’effort
qu’il fait l’entraîne sur son voisin: chute générale. Cet acteur, appelé
vulgairement _Casaciello_, est adoré du public; il a la voix nasillarde
d’un capucin. A ce théâtre, tout le monde chante du nez. Il m’a paru se
répéter souvent; à la fin il m’ennuyait; mais je ne suis pas juge
compétent. Domingo Casaciello ramène Paul et Virginie à l’habitation.
Virginie a un père: c’est l’excellente basse-taille _Pelegrini_. C’est
le _Martin_ de Naples; il a de l’acteur français l’agilité de la voix et
la froideur. Il chante exactement comme madame Festa. Il m’a toujours
fait beaucoup de plaisir dans les airs qui n’exigent pas de passion.
C’est un bel homme à l’italienne, avec un nez immense et une barbe
noire; on le dit homme à bonne fortune; ce que je sais, c’est qu’il est
fort aimable.
Le capitaine de vaisseau est un _tenore_, joli garçon, et très-froid,
provenant du pays de Venise, où il était sous-préfet ou secrétaire
général. Mlle _Chabran_ a une assez jolie voix; mais elle est encore
plus froide que la Canonici et Pelegrini. Mlle Chabran est bien
inférieure à la petite Fabre de Milan, dont la figure épuisée a
quelquefois l’air du sentiment.--Ensemble satisfaisant pour le vulgaire
du grand monde; rien de choquant, mais rien pour l’homme qui aime la
peinture de la nature passionnée.
Le théâtre des _Fiorentini_ est frais et joli. L’ouverture de
l’avant-scène est beaucoup trop étroite; les décorations sont pitoyables
comme la musique, quoique elle ait un grand succès et qu’on ait fait
beaucoup de silence. Deux ou trois fois des _chut_ multipliés ont
annoncé des morceaux favoris. Musique lamentable, toujours de la même
couleur, d’un homme froid qui vise au sentiment. Rien de plus insipide,
mais les sots ont du goût pour l’opéra semi-seria; ils comprennent le
malheur et non pas le comique. Il y a bien plus de véritable peinture du
cœur humain dans les farces napolitaines, comme celles de Capoue. On
applaudit beaucoup Guglielmi, et les bravos viennent du cœur: ce qui
n’empêche pas que cette musique ne soit irrévocablement _l’esprit
voulant faire du génie_. C’est la couleur du siècle. Que M. Guglielmi ne
vient-il à Paris, il y passerait tout d’une voix pour un grand homme?
C’est Grétry ressuscité et avec moins de petitesse dans la manière. Sa
musique est aussi un peu _perruque_, qu’on me passe ce terme de
coulisse, qui est si pittoresque. Quelquefois Guglielmi se donne un air
de fraîcheur en prenant sans façon dix où douze mesures à Rossini[9].
C’est _Natoire_ ou _de Troye_, prenant une tête au Guide.
[9] On dit que Guglielmi est mort en mars 1817.
_12 janvier 1817._--Voici enfin le grand jour, jour de l’ouverture de
Saint-Charles, folies, torrens de peuple, salle éblouissante. Il faut
donner et recevoir quelques coups de poings et de rudes poussées. Je me
suis juré de ne pas me fâcher, et j’y ai réussi. Les deux basques de mon
habit sont détachées. Ma place au parterre m’a coûté 32 carlins (14
francs), et mon dixième dans une loge au troisième, 5 sequins.
Au premier moment, je me suis cru transporté dans le palais de quelque
empereur d’Orient, les yeux sont éblouis, et l’âme ravie. Rien de plus
frais, et cependant rien de plus majestueux, deux choses qui ne sont pas
aisées à réunir. Ce premier soir est tout au plaisir. Je n’ai pas la
force de critiquer.--Ce premier jour de san Carlo, un des grands buts de
mon voyage; chose unique pour moi, il n’a pas été au-dessous de mon
attente. Mais je dois cela à quelque fermeté de caractère, je suis
harassé; à demain, les drôles de sensations qui troublaient les
spectateurs.
_13 janvier._--Même impression de respect et de joie, en entrant. Il n’y
a rien en Europe, je ne dirai pas d’approchant, mais qui puisse même, de
loin, donner une idée de ceci. Je vois dans les loges des dames
auxquelles je puis être présenté; j’aime mieux ma sensation, et je reste
au parterre. Cette salle, reconstruite en trois cents jours, est un coup
d’état. Elle attache le peuple au roi plus que la meilleure loi; tout
Naples est ivre de patriotisme. Le vrai moyen de se faire lapider serait
de trouver quelque défaut. Dès qu’on parle de Ferdinand: _Il a rebâti
Saint-Charles_, vous dit-on: tant il est aisé de se faire aimer du
peuple! Il y a une fibre adorative dans le cœur humain. Moi-même, quand
je songe à la mesquinerie et à la _pauvreté prude_ des républiques que
j’ai vues, je me trouve tout royaliste.
_20 janvier._--Encore Saint-Charles. Je suis si content de la salle, que
j’ai été charmé de la musique et des ballets. La salle est or et argent,
et les loges bleu de ciel foncé. Les ornemens de la cloison qui sert de
parapet aux loges, sont en saillie: de là la magnificence. Ce sont des
torches d’or groupées et entremêlées de grosses fleurs de lis. De temps
en temps cet ornement, qui est de la plus grande richesse, est coupé par
des bas-reliefs d’argent. J’en ai compté, je crois, trente-six.
Les loges n’ont pas de rideaux, et sont fort grandes. Je vois partout
cinq ou six personnes sur le devant.
Il y a un lustre superbe, étincelant de lumière, qui fait resplendir de
partout ces ornemens d’or et d’argent: effet qui n’aurait pas lieu s’ils
n’étaient en saillie. Rien de plus majestueux et de plus magnifique que
la grande loge du roi, au-dessus de la porte du milieu; elle repose sur
deux palmiers d’or de grandeur naturelle. La draperie est en feuilles de
métal, d’un rouge pâle. La couronne, ornement suranné, n’est pas trop
ridicule. Par contraste avec la magnificence de la grande loge, il n’y a
rien de plus frais et de plus élégant que les petites loges incognito,
placées au second, contre le théâtre. Le satin bleu, les ornemens d’or
et les glaces sont distribués avec un goût que je n’ai vu nulle part en
Italie. La lumière étincelante qui pénètre dans tous les coins de la
salle permet de jouir des moindres détails.
Le plafond, peint sur toile, absolument dans le goût de l’école
française, est un des plus grands tableaux qui existent. Il en est de
même de la toile. Rien de plus froid que ces peintures. C’est notre
coloris plâtreux, notre sécheresse de contours, nos figures dures,
copiées de l’antique, notre disposition en bas-relief, l’absence de tout
clair-obscur, nos couleurs crues; en un mot, un art charmant privé de
tous ses charmes.
En revanche, la _sécheresse_ fait que l’œil comprend facilement ces
grandes _machines_. Je songe, malgré moi, au plafond du Palais
Barberini, à Rome: quel parti n’eût pas su tirer un _Pierre de Cortone_
de tableaux si grands, si bien éclairés, et si souvent regardés! Ah! il
n’y a plus de peinture! Peut-être M. Gros, de Paris, eût-il su profiter
d’une si belle occasion! Immense avantage pour les arts d’illusion, de
ne pas avoir la lumière naturelle du soleil!
Au cintre, entre les colonnes de l’avant-scène, bas-relief d’argent de
grandeur colossale. Au centre, le temps montre du doigt l’heure sur un
cadran mobile. Chose singulière avec l’acharnement du gouvernement pour
tout ce qui est Français! cette horloge est la seule de la ville qui
donne les heures à la française. Que dira le patriotisme italien?
_23 janvier._--J’ai oublié la frayeur des dames le 12 au soir. Vers la
cinquième ou sixième scène de la cantate, on commença à observer que le
théâtre se remplissait insensiblement d’une fumée noire. Cette fumée
augmente. Vers les neuf heures, je jette les yeux par hasard sur madame
la duchesse del C***, dont la loge était à côté de la nôtre; je la
trouve bien pâle; elle se penche vers moi, et me dit avec un accent de
terreur superbe: «Ah! santissima Madonna! le feu est à la salle! Les
mêmes gens qui ont manqué leur coup la première fois, recommencent:
qu’allons-nous devenir?» Elle était bien belle: les yeux surtout étaient
sublimes. «Madame, si vous n’avez rien de mieux qu’un ami de deux jours,
je vous offre mon bras.» L’incendie Schwarzenberg me vint tout de suite
à l’esprit. Tout en lui parlant, je me rappelle que je commençais à
faire des réflexions sérieuses; mais, en vérité, plus pour elle que pour
moi. Nous étions au troisième; l’escalier est extrêmement roide: on
allait s’y précipiter. Je me retournai vers mes compagnons, voyageurs
anglais; je trouvai des figures de bois qui regardaient la fumée.
Absorbé dans les moyens d’échapper, ce ne fut que deux ou trois secondes
après que je me mis à sentir l’odeur de cette fumée. «C’est du
brouillard, et ce n’est pas de la fumée, dis-je à notre belle voisine;
c’est la chaleur d’une telle foule qui fait sécher une salle si humide.»
J’ai su que cette idée, qui s’était présentée à tout le monde, n’avait
pas empêché d’avoir une belle peur, et que, sans le _qu’en dira-t-on_,
et la présence de la cour, les loges eussent été vides en un instant.
Vers minuit, je fis plusieurs visites; les dames étaient rendues de
fatigue, les yeux cernés, des nerfs; le plaisir était à mille
lieues.--Au lieu de jouir, mes Anglais disaient: Qu’est-ce que ce grand
monument? du _malheur fixé_?--Non, c’est du _travail fixé_; et de plus
le peuple n’est guère malheureux que parce qu’il ne trouve pas de
travail.
_6 février._--Je ne me lasse pas de Saint-Charles; les jouissances
d’architecture sont si rares! Pour les plaisirs de la musique, il ne
faut pas les chercher ici: l’on n’entend pas, absolument pas. Quant aux
Napolitains, c’est différent, ils prétendant qu’ils entendent fort bien.
Je cours les loges; les dames se plaignent d’être trop vues. Je me suis
fait répéter ce reproche inouï. Il est fort réel; elles sont en
continuelle représentation; ennui quadruplé par la présence d’une cour.
Madame R*** regrette sincèrement les loges à rideaux. Le lustre détruit
tout l’effet des décorations; il n’a pas grand’chose à faire, elles sont
du dernier mauvais. Il y a, entre autres, un défaut qui tue toute
illusion, elles sont toutes trop courtes de huit à dix pouces, de
manière qu’on voit sans cesse des pieds s’agiter entre les bases des
colonnes, ou sous les racines des arbres. On n’a pas d’idée du ridicule
de cette distraction. L’imagination s’attache à ces jambes que l’on voit
remuer, et veut deviner à qui elles appartiennent.
La cantate du premier jour est de la flatterie du seizième siècle: vers
et musique, tout en est assommant. En France, nous donnons à la
flatterie la plus fausse, l’air naïf du vaudeville. Je croyais à M.
Lampredi assez d’esprit pour suivre cette idée[10]. L’homme de génie, en
ce genre, est Métastase. C’est la plus grande difficulté vaincue que je
connaisse.--Je vais au cabinet littéraire. Le _Journal des Débats_ a été
arrêté comme trop libéral.
[10] C’est l’auteur du seul bon journal littéraire, depuis Baretti,
_il Poligrafo_, Milan, 1811. Sous le nom de _littérature_, les
autres donnent de lourdes dissertations qui ne passeraient pas
l’anti-chambre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
Voyez _la Bibliotheca Italiana_, de Milan.
_8 février 1817._--Je suis bien dupe, à mon âge, de m’être imaginé que
dans une entreprise publique, l’attention pût être à la fois sur deux
objets. Si la salle est superbe, la musique doit être mauvaise; si la
musique est délicieuse, la salle sera pitoyable.
Rien de plus juste. Le mérite d’avoir reconstruit cette salle est
absolument d’un M. Barbaglia; c’est un garçon de café, qui en tenant les
jeux, a gagné des millions: il a bâti la salle sur les profits futurs de
sa banque. Le vieux roi voulait madame Catalani. Bonne inspiration; il
fallait y joindre Galli, Crivelli, et Tachinardi; mais M. Bar*** protége
mademoiselle Colbran. Je ne sais qui protége _Nozari_ que nous avons vu
si bon à Paris dans le rôle de Paolino; mais il y a dix-sept ans. Davide
le fils est ce qu’il y a de mieux; on souffre des efforts que fait ce
pauvre jeune homme pour lancer sa voix grêle et brillante dans ce vase
énorme. Il a pris de Nozari l’habitude de certains trills faits avec la
voix de tête. Il a grand besoin de chanter sur un petit théâtre, et
d’avoir un bon maître: c’est le meilleur _tenor_ d’Italie après
Tachinardi.
L’orchestre m’a fait beaucoup de plaisir. Il exécute avec fermeté; les
instrumens qui _entrent_ attaquent la note avec franchise. Il est aussi
ferme que l’orchestre de l’Odéon, et a plus de légèreté que ceux de
Vienne. Par là, ses _piano_ acquièrent de la valeur.
Autant la pauvreté des décorations et des costumes met Saint-Charles
au-dessous de _la Scala_, autant les Napolitains l’emportent par le
brillant de leur orchestre. Il y avait ce soir _un bellissimo teatro_,
c’est-à-dire que tout était plein. La duchesse de C*** me fait observer
qu’au milieu de tant de surfaces brillantes, les femmes semblent avoir
des vêtemens _gris-sale_, et leurs joues des teintes plombées. Il faut
employer pour les théâtres des teintes de gris, et non des couleurs
brillantes.
Les Italiens ont une singulière passion pour les premières soirées des
théâtres (_prime sere_). Les gens les plus économes toute l’année
dépensent fort bien quarante louis pour une loge le jour de l’ouverture.
Il y avait ce soir, chez la duchesse, des amateurs qui sont venus de
Venise et qui repartent demain. Avares pour les petites choses, ces
gens-ci sont prodigues dans les grandes: c’est le contraire en France,
où il y a plus de vanité que de _passion_.
_9 février._--Je suis allé voir les tableaux du chevalier Ghigi, avec la
jeune duchesse. Situation de roman bien singulière, mais trop délicate
pour être traitée dans nos mœurs. Le prince Norvi, jaloux de ne pouvoir
troubler la tendresse de la contessina Carolina, la mère de la duchesse,
et du chevalier P***, les dénonce au mari, bonhomme qui n’en croit rien;
mais de plus, à deux filles charmantes et innocentes de quinze à seize
ans, les amies de leur mère. Ces pauvres petites complotent de se faire
religieuses; elles sont gênées avec leur mère, n’osent plus lui parler.
Enfin, l’aînée tombe à ses pieds, fondant en larmes, et là lui dévoile
toute la dénonciation du prince Norvi, et leur résolution d’aller au
couvent.--Position de cette mère qui adore son amant et qui a de
l’honneur. Elle conserve assez de présence d’esprit pour nier.
Tous les gens riches d’Italie se connaissent d’une ville à l’autre; sans
cela, je conterais trente anecdotes, et je supprimerais toutes les idées
générales sur les mœurs: tout ce qui est _vague_, en ce genre, est faux.
Le lecteur qui ne connaît que les mœurs de son pays, entend par les mots
_décence_, _vertu_, _duplicité_, des choses matériellement différentes
de celles que vous avez voulu désigner.
Par exemple, à Bologne, j’ai trouvé chez madame N*** une jeune femme,
_Ghita_, dont la vie ferait un des romans les plus intéressans et les
plus nobles; mais il faudrait n’y rien changer: cette histoire occupe
onze pages de mon journal. Quelle peinture vive des mœurs de l’Europe
actuelle et de la sensibilité italienne! Comme cela est supérieur à tous
les romans inventés! quel imprévu et quel naturel dans les événemens! Le
défaut des comédies de caractère, c’est qu’on prévoit toutes les
occurrences que le héros va rencontrer. Le héros que _Ghita_ a tant
aimé, et qu’elle aime encore, est plat; le mari jaloux, dans le même
genre; la mère, atroce; la jeune femme, seule est héroïque. Du reste, on
pilerait toutes les femmes à sentiment de Paris ou de Londres, qu’on
n’en tirerait pas un tel caractère.
La manière de _sentir_ de l’Italie est absurde pour les habitans du
nord. Je ne conçois même pas, après y avoir rêvé un quart d’heure, par
quels caractères, par quels mots on pourrait la leur faire
entendre.--L’effort du bon sens des gens les plus distingués est de
comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre. Cela se réduit à
l’absurdité du tigre qui voudrait faire sentir au cerf les délices qu’il
trouve à boire du sang.
Je sens moi-même que ce que je viens de faire est ridicule; cela fait
partie de cette doctrine intérieure qu’il ne faut jamais communiquer.
_10 février._--Bénéfice de Duport. Il danse pour la dernière fois.
J’ai oublié les décorations de son ballet de _Cendrillon_. Elles ont été
dessinées par un peintre qui connaît les vraies lois du _terrible_. Le
palais de la fée, avec les lampes funèbres, et cette figure gigantesque
qui perce la voûte, et qui, les yeux fermés, montre du doigt l’étoile
fatale, laisse dans l’âme un souvenir durable. Mais la parole ne peut
pas faire comprendre en France ce genre de jouissance. Cette belle
décoration manque par la couleur et le clair-obscur: (les ombres et les
clairs sont sans vigueur).
Une salle de danse au milieu des bois, copiée du _Stone-Henge_, dans le
même ballet de _Cendrillon_, et le palais de la fée, seraient
remarquables même à Milan. On entend bien mieux en Lombardie la magie de
la couleur, mais quelquefois le dessein n’atteint pas à l’effet, faute
de nouveauté. A Naples, les arbres sont verts, et à la Scala,
_gris-bleu_. Ce ballet de _Cendrillon_, et le _Joconde_, ballet de
Vestris, sont dansés presque comme à Paris. La présence de Marianne
Conti et de la Pallerini, lui ôtent la froideur de la danse française.
Cette froideur et nos grâces sont très-bien représentées par madame
Duport, Taglioni, et mademoiselle Taglioni. Pour Duport, c’est une
ancienne admiration à laquelle je me suis trouvé fidèle.
Le public contenait avec peine les applaudissemens, le roi a donné
l’exemple; j’ai entendu la voix de Sa Majesté de ma loge, et les
transports sont allés jusqu’à la fureur: cela a duré trois quarts
d’heure. Duport a toute la légèreté que nous lui avons vue à Paris dans
Figaro. Jamais on ne sent l’effort, peu à peu sa danse s’anime, et il
finit par les transports et l’ivresse de la passion qu’il veut exprimer:
c’est tout le degré d’expression dont cet art est susceptible. Vestris,
Taglioni, comme tout le vulgaire des danseurs, d’abord ne peuvent pas
cacher l’effort; en second lieu, leur danse n’a point de _progression_.
Ainsi, ils n’atteignent pas même à la _volupté_, premier but de l’art.
Les femmes dansent mieux que les hommes; l’admiration, après la volupté,
fait presque tout le domaine de cet art si borné. Les yeux, charmés par
le brillant des décorations, et la nouveauté des groupes, doivent
disposer l’âme à une attention vive et tendre pour les passions que les
pas vont peindre.
J’ai bien vu le contraste des deux écoles. Les Italiens admettent sans
difficulté la supériorité de la nôtre, et, sans s’en douter, sont bien
plus sensibles à la perfection de la leur. Duport doit être content, ce
soir on l’a bien applaudi, mais les véritables transports ont été pour
Marianne _Conti_. J’avais un Français à côté de moi, qui, transporté par
la passion, est allé jusqu’à m’adresser la parole. _Quelle indécence!_
disait-il à tout moment. Il avait raison, et le public encore plus
d’être ravi. _L’indécence_ n’est à peu près qu’une chose de convention,
et la danse est presque toute fondée sur un degré de volupté qu’on
admire en Italie, et qui choque nos idées. Au milieu des pas les plus
vifs, l’Italien n’a pas la plus petite idée _d’indécence_; il jouit de
la perfection d’un art, comme nous des beaux vers de Cinna, sans songer
au ridicule de l’unité de lieu. Pour les impressions passagères, les
défauts inaperçus n’existent pas. Ce qui est _aimable_ à Paris est
indécent à Genève: cela dépend de la _pruderie_.
Où est le beau idéal de la danse? Jusqu’ici il n’y en a pas. Cela tient
de trop près à l’influence des climats et à notre organisation physique.
L’école française vient seulement de donner la perfection de
l’exécution.
A présent, il faut qu’un homme de génie emploie cette perfection. C’est
comme la peinture quand _Masaccio_ parut. Le grand homme dans ce genre
est à Naples, mais y est méprisé. _Viganò_ a donné _li Zingari_, ou les
Bohémiens. Les Napolitains se sont imaginés qu’il voulait se moquer
d’eux. Ce ballet a découvert une drôle de vérité, dont personne ne se
doutait: c’est que les mœurs nationales du pays de Naples sont
exactement les mœurs des Bohémiens. (Voyez les Nouvelles de Cervantes.)
Voilà Viganò qui donne des leçons aux législateurs, tant les arts ont de
rapports! C’est en même temps un beau succès d’avoir forcé un art si
rebelle à l’expression, à peindre, et à peindre si bien des _mœurs_ et
non pas des _passions_. Une certaine danse, exécutée au son des
chaudrons, a surtout choqué les Napolitains. Pour moi, l’anecdote de ce
ballet a été un trait de lumière, et m’a mis sur la véritable voie pour
étudier ce peuple. _Noverre_, à ce qu’on dit, avait donné la volupté;
Viganò a avancé l’expression dans tous les genres. L’instinct de son art
lui a même fait découvrir le vrai génie du ballet, le _romantique_ par
excellence. Tout ce que le drame parlé peut admettre de ce genre,
Shakespeare l’a donné; mais le _Chêne de Bénévent_ est une bien autre
fête pour l’imagination charmée, que la _Tempête_, ou le cinquième acte
des _Femmes de Windsor_. L’âme, emportée par le plaisir de la nouveauté,
jouit cinq quarts d’heure de suite; et quoique ces plaisirs soient
impossibles à exprimer par la parole, on s’en souvient encore longues
années après. On ne peut pas peindre cet effet en peu de mots, il faut
parler long-temps, et émouvoir l’imagination des spectateurs. Au château
de Vizile, en France, madame B... contant le ballet du _Chêne de
Bénévent_, nous faisait passer une partie des nuits. Il faut que
l’imagination du spectateur, pleine des souvenirs des romans et du
théâtre, développe elle-même toutes les situations; il faut aussi
qu’elle soit lasse des développemens donnés par la parole. Chaque
imagination fait parler à sa manière ces personnages qui se taisent. Ce
genre singulier va peut-être s’éteindre. Il eut son développement à
Milan, dans les temps brillans du royaume d’Italie. Il faut de grandes
richesses, et le pauvre théâtre de _la Scala_ n’a plus que deux ou trois
ans de vie. La piété a fait supprimer les jeux dont les bénéfices
alimentaient la scène: peut-être même le souvenir de cet art se
perdra-t-il tout-à-fait; il n’en restera que le nom, comme ceux de
Roscius et de Pylade.
L’étranger auquel les Milanais parlent de _Prométhée_, des _Zingari_, du
_Chêne de Bénévent_, de _Samandria liberata_, pour peu qu’il n’ait pas
l’imagination pittoresque, ne comprend rien aux transports de son
interlocuteur. Comme l’imagination pittoresque n’est pas notre fort en
France[11], ce genre y tomberait tout à plat. Nos _La Harpe_ ne peuvent
pas même comprendre Métastase. Je n’ai vu que trois ou quatre ballets de
Viganò. C’est une imagination dans le genre de Shakespeare, dont il
ignore peut-être jusqu’au nom: il y a du génie du peintre; il y a du
génie musical dans cette tête. Souvent, lorsqu’il ne peut pas trouver un
air qui exprime ce qu’il veut dire, il le fait. Sans doute il y a des
parties absurdes dans le _Prométhée_, mais au bout de dix ans le
souvenir en est aussi frais que le premier jour. Une autre qualité bien
singulière du génie de Viganò, c’est la patience. Environné de
quatre-vingts danseurs, sur la scène de Milan, ayant à ses pieds un
orchestre de soixante musiciens, il fait impitoyablement recommencer,
toute une matinée, deux mesures que l’on ne danse pas à son idée.
[11] Je soupçonne que ce sentiment existe en Écosse.
J’ai été entraîné par le souvenir de ces ballets. Deux heures sonnent;
le Vésuve est en feu; on voit couler la lave. Cette masse rouge se
dessine sur un horizon du plus beau sombre. Cela aussi est un effet à la
Viganò: je demeure trois quarts d’heure à le contempler.
_13 février 1817._--Le beau idéal de la danse sera fixé, par la suite,
entre le genre de Duport et celui de la _Conti_. Il faut la cour de
quelque prince riche et voluptueux. Or, c’est ce que nous ne verrons
plus. Tout le monde cherche à mettre de côté quelques millions pour
vivre du moins en riche particulier, si l’on tombe. Les princes
d’ailleurs voulant absolument résister à l’opinion, se taillent de
l’inquiétude pour toute leur vie. Cette faute de calcul pourrait bien
faire tomber les arts pendant le dix-neuvième siècle. Au vingtième, tous
les peuples parleront politique, et liront le _Morning-Chronicle_, au
lieu de claquer la _Marianne Conti_.
Le genre froid du talent de madame Gardel ne peut absolument pas entrer
dans le beau idéal de la danse, du moins hors de France. J’avoue que, si
l’on me donnait à choisir entre ces deux moitiés du _beau idéal_,
j’aimerais mieux la volupté vive et brillante de la Conti[12]. Mlle
Milière vint danser à Milan, il y a huit ou dix ans, avec son talent de
Paris; elle fut sifflée. Elle a mis du feu dans sa danse: aujourd’hui
elle est comblée d’applaudissemens à _la Scala_, et serait sifflée de
grand cœur dans la rue de Richelieu.
[12] Mlle Bigottini est un exemple à peu près parfait de ce _beau
idéal_; Paul et Albert s’en approchent souvent, tandis que Mlle
Fanni Bias est le genre français dans toute sa pureté. Les ballets
de Gardel n’ont absolument rien de commun avec ceux de Viganò: c’est
Campistron comparé à Alfieri. Viganò aurait fait frémir pour Psyché:
Gardel, la faisant tourmenter par les diables, tombe dans la même
erreur que Shakespeare, lorsqu’il fait brûler les yeux, sur la
scène, à un roi détrôné. L’imagination, qui n’est pas assez émue
pour être à la hauteur de ce degré de terreur, s’amuse de la laideur
des diables et de leurs griffes vertes. (Reprise de _Psyché_, juin
1817.)
_14 février._--Je sors du _Joconde_ de Vestris III: c’est le petit-fils
du _diou_ de la danse. C’est une grande pauvreté que ce ballet. Celui de
Duport ne vaut guère mieux: toujours des guirlandes, des fleurs, des
écharpes dont les belles décorent leurs guerriers, ou que les bergères
échangent avec leurs amans, et l’on danse en réjouissance de l’écharpe.
Il y a loin de là au jeune époux de la _Samandria liberata_, rentrant
dans son palais, dévoré de jalousie, et cependant se laissant aller à
danser ce beau terzetto avec l’esclave nègre chargée de la musique du
sérail, et sa femme. Ce pas entraînait tous les cœurs, on ne savait
pourquoi. C’est un des grands traits de l’histoire de l’amour, la
présence de ce qu’on aime faisant oublier tous les reproches. Le goût
français est comme ces jolies femmes qui ne veulent pas qu’on mette du
_noir_ dans leurs portraits: c’est un _Boucher_ comparé à l’_Hôpital de
Jaffa_, de Gros.
L’on me disait ce soir que _Barbaglia_ a engagé Viganò et la Pallerini
pour dix-huit mois. Viganò a soixante mille francs, et la Pallerini
dix-neuf. La jolie danseuse venait à la suite du grand compositeur;
maintenant c’est la danseuse qui fait souffrir le grand artiste. Mais je
crois que celui-ci brûle de s’en aller et de revoir la Lombardie.
Quelquefois j’entre en doute de mes idées les plus fondamentales;
ordinairement, rien ne peut ajouter à mon mépris pour la musique
française; cependant, les lettres de mes amis de France m’avaient
presque séduit. J’étais sur le point de leur accorder les airs de gaîté
et de pur agrément. Le ballet de _Joconde_ finit toute discussion pour
moi. Jamais je n’ai mieux senti la pauvreté, la sécheresse,
l’_impuissance_ de notre musique, dont on a rassemblé là les airs
réputés les plus agréables, ceux qui me touchaient autrefois. Le
sentiment du vrai beau l’emporte même sur les souvenirs de la jeunesse.
Ce que je dis là sera précisément le comble de l’absurde, et peut-être
même de l’odieux pour ceux qui n’ont pas vu le _vrai beau_. Le
patriotisme d’antichambre, comme disait M. Turgot à propos du _Siége de
Calais_, va se soulever contre moi.
La grandeur de la salle de _San-Carlo_ est admirable pour les ballets.
Un escadron de quarante-huit chevaux manœuvre, avec toute l’aisance
possible, dans la _Cendrillon_ de Duport, dont ces chevaux et les divers
genres de lutte forment un acte bien ennuyeux et bien postiche. Ces
chevaux chargent au grand galop jusque sur la rampe. Ils sont montés par
des Allemands; jamais les gens du pays ne pourraient s’en tirer. L’école
de danse de _San-Carlo_ donne les plus belles espérances. Les plus
grandes des jeunes élèves, surtout la Pepina et la Mari, sont déjà des
danseuses fort agréables. Peut-être la Pepina ira-t-elle au grand; sa
danse a une physionomie.
_15 février._--Bal charmant chez le roi. On devait être en masque de
caractère; mais bientôt on quitte le masque. Je m’amuse beaucoup de huit
heures à quatre heures du matin. Tout Londres était là: les Anglaises me
semblent emporter la palme de la fête. Il y avait cependant de bien
jolies Napolitaines, entre autres cette pauvre petite comtesse N***,
qui, tous les mois, va voir son mari à Terracine. Je m’arrête; je me
suis promis de ne rien dire de tous les lieux où je serais entré sans
payer: autrement le métier de voyageur devient celui d’espion.
_16 février._--Malgré mon profond mépris pour l’architecture moderne, on
m’a mené ce matin voir les dessins de M. Bianchi de Lugano, ancien
pensionnaire de Buonaparte. Il est assez exempt de cette foule
d’ornemens, d’angles, de ressauts qui font la petitesse moderne, et
qu’on peut reprendre même chez Michel-Ange. Nos gens ne peuvent pas
s’élever à comprendre que les anciens n’ont jamais rien fait _pour
orner_, et que chez eux le beau n’est que la saillie de l’utile.
M. Bianchi va construire à Naples l’église de Saint-François-de-Paule,
vis-à-vis le palais. Le roi en confiera l’exécution à M. Barbaglia, et
nous la verrons finie en deux ou trois ans. La place est on ne peut pas
plus mal choisie. Au lieu de bâtir là une église, il faudrait encore
démolir une trentaine de maisons. La place d’une église serait sur le
Largo-di-Castello; mais, d’un bout de l’Europe à l’autre, la sèche
vanité s’est emparée de tous les cœurs, et les grands principes du beau
sont invisibles. Bianchi a adopté la forme ronde: ce qui est une preuve
qu’il a su voir l’antique; mais il n’a pas su voir que les anciens se
proposaient dans leurs temples un but contraire au nôtre. Je trouve chez
lui les deux hommes les plus forts du royaume, le général Filangieri et
le conseiller d’état Cuoco.
_17 février._--Je dépêcherai en bien peu de paroles ce que j’ai à dire
de la musique entendue à Saint-Charles. Je venais à Naples transporté
d’espérance: ce qui m’a fait encore le plus de plaisir, c’est la musique
de Capoue.
J’ai débuté à Saint-Charles par l’_Othello_ de Rossini. Rien de plus
froid. Il fallait bien du _savoir faire_ à l’auteur du _Libretto_ pour
rendre insipide à ce point la tragédie la plus passionnée de tous les
théâtres. Rossini l’a très-bien secondé. J’ai essuyé cinq fois cette
rapsodie: notez que Desdemona, Mlle Colbran, a beaucoup du physique de
Mlle Maillard.
Un ridicule particulier à l’Italie, c’est celui du père ou du mari d’une
grande actrice; on appelle ce caractère le _dom Procolo_. Un jour le
comte Somaglia donnait le bras à la Colbran pour lui faire voir le
théâtre de la Scala; le père lui dit gravement: «Vous êtes bienheureux,
M. le comte; savez-vous que des têtes couronnées ont coutume de donner
le bras à ma fille.--Oubliez-vous que je suis marié?» réplique le comte.
Cela a du sel en Italien. Le mari d’une grande chanteuse a rappelé cette
anecdote à Milan.
Après l’_Othello_ il m’a fallu subir _la Gabrielle de Vergy_, musique
d’un jeune homme de la maison _Carafa_. C’est une servile imitation du
style de Rossini. Davide, dans le rôle de Coucy, m’a fait plaisir.
J’ai revu le _Sargines_ de Paër: Mlle. Chabran des Florentins donnait de
l’esprit à Davide. Cette musique célèbre m’a assommé ici comme à Dresde.
Le talent de Paër est comme celui de M. de Châteaubriand, j’ai beau me
mettre en expérience, je ne puis le sentir; cela me semble toujours
ridicule.
_18 février._--Ce soir la troupe de _San-Carlo_ chantait l’_Othello_ au
théâtre _del Fondo_. J’ai distingué quelques jolis motifs dont je ne me
doutais pas.
Voilà la véritable forme des théâtres chantans. C’est un cercle. La
ligne du théâtre est une perpendiculaire élevée à l’extrémité du
diamètre[13], ou mieux encore vers le tiers de ce diamètre.
[13] Théâtre des Variétés, à Paris.
Cette question de mathématiques décidera du sort futur de la musique
dramatique. Les grands théâtres, comme _San-Carlo_ et _la Scala_, sont
l’abus de la civilisation, et non sa perfection. Il faut forcer toutes
les nuances: dès-lors il n’y a plus de nuances. Il faudrait élever les
jeunes chanteurs dans la plus parfaite chasteté; or, désormais cela
serait impossible: il fallait des cathédrales et des enfans de chœur;
depuis vingt ans il n’y a plus de voix en Italie. Le théâtre, ce
piédestal des femmes, fait qu’un laideron qui chante passablement, a
sur-le-champ vingt protecteurs. Il faut donc absolument des théâtres de
la grandeur des _Fiorentini_, du _Fondo_, de _Favart_, de _Feydeau_.
L’usage italien de couper les deux heures de musique par une heure de
ballet est fondé sur le peu de force de nos organes: il est absurde de
donner de suite deux actes de musique. Une petite salle rend le ballet à
la _Viganò_ impossible et ridicule; voilà le problème d’_acoustique_
proposé aux géomètres, et qu’ils mépriseront parce qu’il est trop
difficile. Ne pourrait-on pas adapter deux théâtres à la même salle? ou,
le ballet fini, couper la scène par une cloison assez forte pour
renvoyer la voix dans la salle, laisser tomber par exemple une toile de
tôle, ou bâtir un mur en caisses de bois garnies d’une peau de tambour
vers le spectateur?
Au théâtre de Parme, le bruit d’un morceau de papier qu’on déchire au
fond de la scène est entendu de partout.
_19 février._--_San-Carlo_ est décidément une affaire de parti pour les
Napolitains: l’orgueil national blessé s’est réfugié là. Voici la
vérité: San-Carlo, comme machine à musique, est tout-à-fait inférieur à
la Scala. En séchant, il peut devenir moins sourd; mais il perdra tout
l’éclat de ses dorures appliquées trop tôt sur des crépis frais. Les
décorations sont bien plates, et qui plus est ne peuvent pas être
meilleures; le lustre les tue. La même cause empêche de voir la
physionomie des acteurs.
_20 février._--Ce soir, comme j’entrais à _San-Carlo_, un garde m’a
couru après pour me faire ôter mon chapeau. Dans une salle dix fois
grande comme l’Opéra de Paris, je n’avais pas aperçu je ne sais quel
prince.
Paris est la première ville du monde parce qu’on y est inconnu: la cour
n’y forme qu’un spectacle intéressant, et ne s’y fait connaître que par
des bienfaits[14].
[14] Nos princes viennent de consacrer plus de cinquante millions au
soulagement des peuples, en 1817.
A Naples, San-Carlo n’ouvre que trois fois la semaine: ce n’est déjà
plus un rendez-vous sûr, comme _la Scala_. Vous courez les corridors;
les titres les plus pompeux, écrits sur les portes des loges, vous
avertissent, en gros caractères, que vous n’êtes qu’un petit citoyen.
Vous entrez avec votre chapeau: un héros de _Tolentino_ vous poursuit.
La _Conti_ vous enchante, et vous voulez applaudir: la présence du roi
vous en empêche. Vous voulez sortir de votre banc, au parterre, un grand
seigneur garni de ses crachats, et dont vous accrochez la clef de
chambellan avec votre chaîne de montre (c’est ce qui m’est arrivé hier),
murmure du manque de respect. Ennuyé de tant de grandeurs, vous sortez,
et demandez votre remise: les six chevaux de quelque princesse obstruent
la porte; il faut attendre et s’enrhumer.
Vivent les grandes villes où il n’y a pas de cour! non pas à cause des
souverains qui sont en général très-respectables, et qui surtout n’ont
pas le temps de songer à un particulier, mais à cause des ministres et
sous-ministres dont chacun se fait centre de police et de vexation. Je
le dis sincèrement, cela est tout-à-fait inconnu à Paris[15]; mais, dans
les petits états d’Italie, c’est la vexation de tous les momens. Que
veut-on que fassent huit ou dix ministres qui n’ont pas à eux tous la
besogne d’un préfet?
[15] Et plus que jamais, en 1817, sous le ministère d’un homme
supérieur.
En arrivant à Naples, j’ai appris qu’un duc était directeur du
spectacle: je me suis tout de suite attendu à quelque chose d’illibéral
et de petitement vexatoire. Les gentilshommes de la chambre des
_Mémoires de Collé_ me sont venus à l’idée.
Les places, dans les banquettes du parterre, sont numérotées, et les
_onze premiers rangs_ sont pris par MM. les officiers des Gardes Rouges,
des bleues, des Gardes de la Porte, etc., etc., ou distribuées par
faveur, sous forme d’abonnement, de manière que l’étranger qui arrive
est relégué à la douzième banquette. Ajoutez à cela l’espace très-vaste
occupé par l’orchestre, et vous voyez le pauvre étranger reculé par-delà
le milieu de la salle, et absolument hors de portée d’entendre et de
voir. Rien de tout cela à Milan; toutes les places sont au premier venu.
Dans cette ville heureuse, tout le monde est l’égal de tout le monde. A
Naples, tel duc qui n’a pas mille écus de rente, me coudoie insolemment,
à cause de ses huit ou dix cordons. A Milan, des gens qui ont huit ou
dix millions, se rangent pour me faire place, pour peu que j’aie l’air
pressé, et vous avez peine à reconnaître les porteurs de ces noms
célèbres, tant ils ont l’air simple et honnête. Ce soir, ennuyé de
l’insolence du garde, je suis remonté dans ma loge, et j’ai encore eu le
chagrin d’être croisé, en montant, par douze ou quinze grands-cordons ou
généraux qui descendaient avec tout le poids de leur grandeur. Mais j’ai
pensé qu’il fallait sans doute tout ce fatras de noblesse héréditaire,
de priviléges insolens, et de cordons, pour obtenir une armée
courageuse.
Le ballet de Duport finit par l’apothéose de Cendrillon. Elle est dans
une forêt sombre; une toile tombe, et l’on aperçoit un palais immense
élevé sur une colline éclairée par la lumière magique de ces feux blancs
dont on a l’usage à Milan, mais que l’on emploie bien mieux ici. Je
sors, et je trouve l’escalier encombré d’une foule immense. Il faut
descendre, en marchant sur les talons du voisin, trois rampes rapides.
Les Napolitains appellent cela une beauté. Ils ont mis le parterre de
leur théâtre au premier étage: voilà ce que, dans l’architecture
moderne, on appelle une idée ingénieuse; et, comme il n’y a qu’une seule
rampe pour les deux ou trois mille spectateurs, et que cette rampe est
toujours encombrée de domestiques et de décrotteurs, on peut juger de
l’agrément.
En résumé, cette salle est superbe, la toile baissée. Je ne me dédis
point, le premier coup d’œil est ravissant. La toile se lève, et vous
allez de désappointemens en désappointemens. Vous êtes au parterre, MM.
les Gardes du Corps vous relèguent à la douzième banquette. L’on
n’entend pas du tout; l’on ne peut distinguer si l’acteur qui se démène
là-bas est vieux ou jeune. Vous montez à votre loge: une lumière
éblouissante vous y poursuit. Pour vous dédommager des cris de la
Colbran, vous voulez lire le journal en attendant le ballet: impossible;
il n’y a pas de rideaux. Vous êtes enrhumé, et voulez garder votre
chapeau: impossible; un prince honore le spectacle de sa présence. Vous
vous réfugiez au café: c’est un couloir lugubre, d’un aspect abominable.
Vous voulez aller au foyer, un escalier roide et incommode vous y fait
arriver essoufflé.
_21 février._--Je me sens possédé par ce noir chagrin d’ambition qui me
poursuit depuis deux ans. A la manière des Orientaux, il faut agir sur
le physique. Je m’embarque, je fais quatre heures de mer, et me voilà à
_Ischia_, avec une lettre de recommandation pour don Fernando.
Il me conte qu’en 1806 il s’est retiré à Ischia, et qu’il n’a pas revu
Naples depuis l’usurpation française qu’il abhorre. Pour se consoler du
manque de théâtre, il élève une quantité de rossignols dans des volières
superbes. «La musique! cet art sans modèle dans la nature, autre que le
chant des oiseaux, est aussi comme lui une suite _d’interjections_. Or,
une interjection est un cri de la passion, et jamais de la pensée. La
pensée peut produire la passion, mais l’interjection n’est jamais que
cette dernière, et la musique ne saurait exprimer ce qui est sèchement
pensée.»
Je passe quatre heures fort agréables avec don Fernando qui nous
déteste, et les bons habitans d’Ischia. Ce sont des sauvages Africains.
Bonhomie de leur patois. Ils vivent de leurs vignes. Presque pas de
trace de civilisation; cet aspect, et le mouvement de la mer, me
ramènent au bon sens.
_22 février._--Que je suis fâché de ne pas pouvoir parler du bal
charmant donné par M. Lewis, l’auteur du _Moine_, chez madame Lusington
sa sœur? Au milieu des mœurs grossières des Napolitains, cette pureté
anglaise rafraîchit le sang. Je danse à la même écossaise que lord
Chichester, âgé de quatorze ans, et qui est simple aspirant à bord de la
frégate arrivée hier. Les Anglais connaissent les miracles de
l’éducation; ils vont en avoir besoin; je lis sur la figure de quelques
Américains qui étaient là, que d’ici à trente ans l’Angleterre sera
réduite à n’être qu’heureuse. Lord P*** en est convenu. «Vous êtes
abhorrés partout, mais surtout par les basses classes de la société. Les
gens instruits distinguent lord Grosvenor, lord Holland, et le gros de
la nation de votre ministère. Mais cette haine de l’Europe fût-elle
vingt fois plus ardente, chaque état va avoir la colique pendant cent
ans, pour arracher une constitution, et aucun n’aura de marine avant le
vingtième siècle. Si vous échappez à la révolution, que la vanité
blessée de Canning et de lord Castlereagh vous prépare, les Américains
vous abhorrent, et vous attendent dans vingt ans avec cinq cents
corsaires. Vous voyez bien que les Français ne sont plus vos ennemis
naturels; la fuite de M. de Lavalette et l’emprunt ont commencé la
réconciliation. Soyez bonnes gens avec nous[16].»
[16] Quelques Anglais ayant remarqué, en 1815, la belle manufacture de
M. Taissaire, à Troyes, deux jours après un régiment des alliés vint
la brûler.
Lord P***, un des hommes les plus éclairés d’Angleterre, est convenu de
tout en soupirant.--Je retrouve la jolie comtesse qui va voir son mari à
Terracine. Décidément, les Anglaises l’emportent par la beauté. Milady
Douglas, milady Lansdown.
_23 février._--Ce soir, bal masqué. Je vais à la _Fenice_, et ensuite, à
minuit et demi, à San-Carlo. Je m’attendais à être ébloui; pas du tout,
le salon que l’on fait sur le théâtre, au lieu de la magnificence que
les décorateurs de _la Scala_ se plaisent à étaler en cette occasion,
est garni d’une belle toile blanche, couverte de grosses fleurs de lis
en papier d’or. Le billet ne coûte que six carlins (cinquante-deux
sous.) Canaille complète: le foyer, où il y a vingt tables couvertes
d’or, est cependant mieux composé. Je m’amuse à voir jouer une jolie
duchesse avec laquelle j’ai dansé à la fête donnée chez le roi. Elle est
assise à quatre pas de la table, et c’est son amant qui met l’argent et
le retire: sa belle physionomie n’a rien de l’air hideux des joueuses.
_24 février._--La belle Écossaise, madame la C. R., me disait ce soir:
«Vos Français, qui brillent tant le premier moment, n’entendent rien à
faire naître les grandes passions. Le premier jour il ne faut que
réveiller l’attention; ces beautés brillantes, qui éblouissent d’abord,
et qui ensuite perdent sans cesse, ne règnent qu’un instant.--Voilà,
dis-je, qui m’explique la manière très-froide dont je vais me séparer de
Saint-Charles.»
Un prince napolitain, qui est là, se récrie beaucoup. Il répond aux
objections à la manière italienne, c’est-à-dire en répétant, et criant
un peu plus, la phrase à laquelle on vient de répondre. Je regardais
dans la salle, espérant le faire finir faute d’écouteur, lorsque je
m’aperçois qu’il répète à tous momens le mot baroque, _Agadaneca_. C’est
un opéra superbe, protégé par le ministre, dédié d’avance au roi, et que
l’on répète depuis cinq mois. Tout le monde annonce que l’on aura enfin
un spectacle digne de Saint-Charles.
_25 février._--Je reviens de Pestum. Route pittoresque.
Voulez-vous trouver les procédés les plus révoltans? Voyez l’intérieur
des ménages de la Calabre. Anecdotes incroyables qu’on m’a racontées ce
matin. L’année dernière je lisais tous les auteurs _originaux_ du moyen
âge, Capponi, Villani, Fiortifiocca, etc. Je trouvais à tous momens des
anecdotes telles que le massacre de Césène, par Clément VII,
anti-pape[17]. Et cependant au bout du compte, on se sent plein de
respect et presque d’amitié pour ces figures colossales, les Castruccio,
les Guglielmino, les comtes de Virtù. Dans les histoires du dix-huitième
siècle, il n’y a aucune de ces horreurs, et à la longue, on se sent
soulever le cœur de mépris[18].
[17] Poggii hist., lib. 2, la Cronaca Sanese: _E il Cardinale disse a
messer Jovanni, etc., etc._
[18] Lacretelle, Duclos, Bezenval, Saint-Simon, Rulhière, le Prince de
Ligne, Makintosh, Belsham, Hobhouse.
_26 février._--Ce que j’ai vu de plus curieux dans mon voyage, c’est
_Pompeja_; on se sent transporté dans l’antiquité: j’y suis retourné
aujourd’hui pour la septième fois. Ce n’est pas le lieu d’en parler. On
a découvert deux théâtres; il y en a un troisième à Herculanum: rien de
plus entier que ces ruines. Je ne comprends pas le ton mystique avec
lequel M. Schlegel vient nous parler des théâtres anciens: apparemment
que je n’ai pas le _sens intérieur_. Le monde ayant commencé pour nous,
par des républiques héroïques, il est simple que leur produit paraisse
sublime à des âmes étiolées par la monarchie, comme Racine.
_27 février._--Je sors de _Saül_ au théâtre _Nuovo_. Il faut que cette
tragédie agisse sur la _nationalité intime_ des Italiens. Elle excite
leurs transports. Ils trouvent de la grâce tendre, _à l’Imogène_, dans
Michol. Tout cela m’est invisible, de manière que j’ai fait la
conversation avec le jeune duc libéral, qui m’a prêté sa loge. Nous
avions, à côté de nous, une jeune fille dont les yeux peignaient l’amour
tendre et heureux, avec une force que je n’ai jamais vue. Trois heures
ont volé avec la rapidité de l’éclair. Son _promis_ était avec elle, et
la mère souffrait qu’il lui baisât la main.
Mon duc me contait qu’on ne permet ici que trois tragédies d’Alfieri; à
Rome, quatre; à Bologne, cinq; à Milan, sept. Par conséquent,
l’applaudir est une affaire de parti: qui lui trouve des défauts est un
_ultrà_.
Alfieri manqua d’un public. Le vulgaire est nécessaire aux grands
hommes, comme les soldats au général. Le sort d’Alfieri fut de rugir
contre les préjugés et de finir par s’y soumettre. En politique, il ne
conçut jamais l’immense bienfait d’une révolution qui donnait les deux
chambres à l’Europe et à l’Amérique, et faisait _maison nette_. Même
dans son art, il ne vit pas en quoi péchait Racine.
Alfieri est peut-être l’homme le plus passionné qu’il y ait eu parmi les
grands poètes. Mais d’abord il n’eut jamais qu’une passion; et en second
lieu, ses vues furent toujours extrêmement étroites en politique. Il ne
comprit jamais (voir les derniers livres de sa vie[19]), que pour faire
une révolution il faut créer de nouveaux intérêts, _id est_ de nouveaux
propriétaires. D’abord il n’avait pas d’esprit en ce genre, en second
lieu il était noble et noble piémontais[20]. L’insolence de quelques
commis de la douane de Pantin, en lui demandant son passe-port, et le
vol de douze ou quinze cents volumes, trouvant dans son cœur tous les
préjugés nobiliaires, l’empêchèrent à jamais de comprendre l’Histoire de
Hume et le mécanisme de la liberté. Cette âme si haute ne vit pas que la
condition _sine quâ non_, pour écrire quelque chose de passable en
politique, c’est de s’isoler des petits frottemens personnels auxquels
on peut avoir été exposé. Sur la fin de sa vie, il disait que pour avoir
du génie, il fallait être né gentilhomme; enfin, méprisant la
littérature française jusqu’à la haine, il n’a fait qu’outrer le système
étroit de Racine.
[19] Dans l’original, car la police de Buonaparte a mutilé la
traduction. Son portrait est celui de toutes les grandes âmes de
l’Italie actuelle; plus de rage que de lumières.
[20] Il n’a jamais su apprécier la bonté des souverains de l’auguste
maison de Savoie. Des souverains tels que ceux qui occupent
actuellement les trônes de Naples et de Sardaigne, sont faits pour
réconcilier à la monarchie les esprits les plus égarés par
l’orgueil.
_1er mars._--Agadaneca. Je n’ai jamais rien ouï de plus pompeusement
plat: cela n’a duré que depuis sept heures jusqu’à minuit et demi, sans
un seul moment de relâche, et sans le plus petit chant dans la musique.
Vivent les pièces protégées par la cour! Ce qu’il y a de mieux c’est une
sale de l’appartement de Fingal (car nous sommes dans Ossian), garnie de
tous les petits meubles à la mode inventés depuis dix ans à Paris. J’ai
obtenu la faveur d’aller sur la scène. Les pauvres petites danseuses de
l’école disaient: «Travailler cinq mois pour se voir sifflées de la
sorte!» Je faisais un compliment de condoléance à la première chanteuse:
«Ah! monsieur, le public est bien bon; je m’attendais qu’on nous
jetterait les banquettes à la tête.» En effet, les auteurs, que je ne
croyais que _plats_, sont de plus _sots_. Elle m’a montré leur dédicace
au roi, imprimée dans le livret. Ils ressuscitent tout simplement les
grands effets de la tragédie grecque.
La musique du troisième acte, qui est une espèce de ballet en danse
pyrrhique, est de M. de Gallemberg. C’est un gentilhomme allemand établi
à Naples, et qui a du génie pour la musique à danser: celle
d’aujourd’hui ne vaut rien; mais j’en ai entendu dans _César en Égypte_
et dans le _Chevalier du Temple_ qui redoublait cette espèce d’ivresse
produite par la danse. Cette musique doit être une esquisse brillante,
la mesure y acquiert une grande importance, elle n’admet pas les détails
d’orchestre le triomphe de Haydn, les cors y jouent un grand rôle. Le
moment où César est admis dans la chambre à coucher de Cléopâtre a une
musique digne des houris de Mahomet. Le génie mélancolique et voluptueux
du Tasse n’aurait pas désavoué l’apparition de l’ombre au Chevalier du
Temple. Il a tué sa maîtresse sans la reconnaître. La nuit, égaré dans
une forêt de la Terre-Sainte, il passe près de son tombeau; elle lui
apparaît, répond à ses transports en lui montrant le ciel, et
s’évanouit. La figure noble et pâle de la Bianchi, la tête passionnée de
Molinari, la musique de Gallemberg formaient un ensemble qui ne sortira
jamais de la mémoire de mon âme. A Milan, la musique de Gallemberg est
sur tous les pianos.
_2 mars 1817._--Je ne saurais dire combien je suis attristé de quitter
Naples sans avoir eu une seule jouissance musicale.
Je vais au théâtre _Nuovo_. La compagnie _de’ Marini_ y donne sa cent
quatre-vingt-dix-septième représentation. Le gros Vestris est le
meilleur acteur d’Italie; il égale Molé et Ifland dans le _Burbero
benefico_ (Bourru bienfaisant), dans l’_Ajo nell’ imbarazzo_, et dans je
ne sais combien de mauvaises rapsodies qu’il fait valoir. C’est un homme
à voir vingt fois de suite sans ennui.
Après Vestris, je place _Galli_ le chanteur; l’homme qui, dans la même
semaine, fait le prince hongrois de la _Testa di Bronzo_, _Legerezza_,
petit poète romain au service d’un lord de mauvaise humeur dans _Teresa
et Claudio_, et le bon paysan suisse de la _Folle par Amour_ de Weigl, a
reçu du Ciel le talent de la comédie.
Les Italiens, et surtout les Italiennes, mettent au premier rang _de’
Marini_ que je viens de voir dans _li Baroni di Felsheim_, pièce
traduite de _Pigault-Lebrun_, et dans les _Deux Pages_. Pour des raisons
à moi connues, le naturel simple ne plaît pas dans les livres en Italie,
il leur faut toujours de l’enflure et de l’emphase. Les _Éloges_ de
Thomas, le _Génie du Christianisme_, la _Gaule poétique_, et tous ces
écrits poétiques, qui, depuis dix ans, font notre gloire, semblent faits
exprès pour les Italiens. La prose de _Voltaire_, d’_Hamilton_, de
_Montesquieu_, ne saurait les toucher. Voilà le principe sur lequel est
fondée l’immense renommée de _de’ Marini_. Il suit la nature, mais de
loin, et l’emphase a encore des droits plus sacrés sur son cœur. Il a
ravi toute l’Italie dans les rôles de jeunes-premiers; maintenant il a
pris les pères-nobles. Ce genre, admettant l’enflure, il m’y a fait
souvent plaisir.
La naïveté est une chose inconnue en Italie, et cependant personne n’y
peut souffrir la _Nouvelle Héloïse_. Le peu de naïveté que j’aie jamais
rencontré c’est chez Mlle _Marchioni_, jeune fille dévorée de passions,
qui joue tous les jours, souvent deux fois; vers les quatre heures en
plein air, pour le peuple; le soir, aux lumières, pour la bonne
compagnie. Elle m’a touché jusqu’au saisissement, à quatre heures, dans
la _Pie Voleuse_, et, à huit, dans la _Francesca da’ Rimini_, tragédie
de M. Pelicò. Madame Tassari, qui joue dans la troupe de de’ Marini,
n’est pas mal dans ce genre. Son mari, Tassari, est un bon tyran.
_Blanès_, avant qu’il se fût enrichi par un mariage, était le Talma
d’Italie. Il ne manquait ni de naturel, ni de force; il était terrible
dans l’_Almachilde_ de _Rosmunda_. Cette reine, si malheureuse et si
passionnée, était représentée par madame Pelandi qui m’a toujours
ennuyé, mais qui était fort applaudie.
_Pertica_, que j’ai vu ce soir, est un bon comique, surtout dans les
rôles chargés. Il m’a fait bâiller à outrance dans le _Poeta fanatico_,
une des plus ennuyeuses pièces de Goldoni, qu’on joue sans cesse. Il a
été fort applaudi dans le caractère de _Brandt_, et a mérité son succès
surtout à la fin lorsqu’il dit à Frédéric II: _Je vous écrirai une
lettre._
Ce qui m’a frappé, c’est le public; jamais d’attention plus profonde,
et, chose incroyable à Naples, jamais de silence plus complet. Ce matin
à huit heures il n’y avait plus de billets: j’ai été obligé de payer
triple.
Le patriotisme d’antichambre de M. Turgot, qui aujourd’hui n’existe plus
en France que pour la musique, est le grand ridicule italien. Chaque
ville défend avec fureur ses plus mauvais écrivains. _Baretti_ leur
reprochait déjà ce faible, il y a trente ans. Je vois deux exceptions:
la supériorité qu’ils accordent à la danse française et la curiosité
d’enfant avec laquelle ils gobent les traductions de toutes les
niaiseries sentimentales du théâtre allemand.
Applaudir à la danse française, c’est dire qu’on a fait le voyage de
Paris. Ils ont une sensibilité si profonde et si vraie, et ils lisent si
peu, qu’un roman dialogué quelconque, pourvu qu’il y ait des événemens,
est sûr de toute leur sympathie. Depuis trente ans il n’a pas paru un
roman d’amour en Italie. J’ai vu que l’homme, occupé d’une passion,
n’est pas sensible même à la peinture la plus aimable de cette passion.
Ils n’ont pas de feuille littéraire. M. R*** me disait: «Donnez-moi une
forteresse, et j’oserai dire la vérité aux auteurs.»
On donnait pour petite pièce la _Jeunesse de Henri V. Pertica_ a
beaucoup fait rire le prince dom Léopold qui assistait au spectacle;
mais, bon Dieu! quelle charge comparée à Michaut! Un prêtre italien,
assis à côté de moi, ne pouvait concevoir le succès de cette pièce à
Paris. «Vous vous arrêtez aux mots, et n’arrivez pas jusqu’aux
caractères: Henri V est un niais.» Le comte Giraud, Romain, a fait deux
ou trois pièces comiques: l’_Ajo nell’ imbarazzo_, le _Disperato per
eccesso di buon core_. L’avocat Nota, Sografi, Federici tombent sans
cesse dans le drame, et même les comédies comiques sont faites pour une
société moins avancée que la nôtre. Molière est à Picard ce que Picard
est à Goldoni.
Encore dans ce genre il n’y aura rien en Italie qu’après les _deux
chambres_. Ils n’osent pas être eux-mêmes, et en sont encore au traité
du poëme épique du P. Bossu. Le comique italien aura la couleur du
_Philinte_ de d’Églantine.
NAPLES, _5 mars_.--Je viens de faire trente milles inutiles. Caserte
n’est qu’une caserne dans une position aussi ingrate que Versailles. A
cause des tremblemens de terre, les murs ont cinq pieds d’épaisseur:
cela fait, comme à Saint-Pierre, qu’on y a toujours chaud. Aujourd’hui
les thermomètres dans les appartemens étaient à 16 degrés. Murat a
essayé de faire finir ce palais: les peintures sont encore plus
mauvaises qu’à Paris, et les décors plus grandioses.
Pour me dépiquer je vais à _Portici_ et à _Capo-di-Monte_, positions
délicieuses, et telles qu’aucun roi de la terre ne peut en trouver.
Portici est pour Naples ce que Monte-Cavallo est pour Rome. Les Italiens
qui ont la conviction intime, et sans cesse démontrée, que nous sommes
des Barbares pour tous les arts, ne peuvent se lasser d’admirer la
fraîcheur et l’élégance de nos ameublemens.
Comme je sortais du Musée des peintures antiques de Portici, j’ai trouvé
trois capitaines de la marine anglaise qui y entraient. Il y a
vingt-deux salles. Je suis parti au galop pour Naples; mais, avant
d’être au pont de la Madeleine, j’ai été rejoint par mes trois
capitaines qui m’ont dit que ces tableaux étaient admirables, et l’une
des choses les plus curieuses de l’univers. Ils y ont passé de trois à
quatre minutes.
Ces peintures, si considérables aux yeux des érudits, sont des fresques
enlevées à Pompeïa et à Herculanum. Il n’y a point de clair-obscur, peu
de coloris, assez de dessin, et beaucoup de facilité. La reconnaissance
d’Oreste et d’Iphigénie, en Tauride, et Thésée remercié par les jeunes
Athéniens, pour les avoir délivrés du minotaure, m’ont fait plaisir. Il
y a beaucoup de simplicité noble, et rien de théâtral. Cela ressemble à
de mauvais tableaux du Dominiquin, en observant qu’il y a des fautes de
dessin qu’on ne rencontre pas chez ce grand homme. On trouve là, parmi
des quantités de petites fresques effacées, cinq ou six morceaux
capitaux, de la grandeur de la _Sainte Cécile_ de Raphaël. Ces fresques
ornaient une salle de bain à Herculanum. Il faut être sot comme un
savant pour prétendre que cela est supérieur au quinzième siècle: ça
n’est qu’extrêmement curieux.
_6 mars 1817._--Le Journal de Naples défend le théâtre de Saint-Charles
contre la Gazette de Gênes. Je crois que tous les dieux et déesses de la
mythologie, et tous les poètes latins sont cités dans cet article qui a
beaucoup de succès: il est tissu de mensonges.
Le _Martin Scriblerius_ d’Arbutnot est oublié à Londres comme une
comédie qui a tué _son Ridicule_. _Scriblerius_ est de 1714. L’Italie
est à point pour cette comédie, en 1817. J’ai donc raison de dire que,
dans tout ce qui n’est pas beaux-arts, l’Italie est à un siècle en
arrière de l’Angleterre.
L’abbé Taddei (le rédacteur du Journal des Deux-Siciles) est bien plus
ridicule que les M*** et les F*** de Paris; mais il n’est pas odieux. Le
général autrichien lui a défendu d’appeler les gens _mauvais citoyens_.
Le bon sens germanique de ces braves Autrichiens a sauvé cette fois de
grandes horreurs à Naples.
_7 mars 1817._--Je retourne chez de’ Marini. Ils ont des habits
superbes, toute la dépouille des sénateurs et des chambellans de
Napoléon. Ces habits font la moitié du succès; tous mes voisins se
récrient. Je reçois de drôles de confidences. La meilleure
recommandation actuellement en Italie, c’est d’être Français et Français
sans emploi.
Sur les minuit je vais prendre du thé avec des Grecs qui étudient ici la
médecine. Si j’avais eu le temps, je serais allé à Corfou. Il paraît que
l’opposition y forme des âmes.
Les choses qu’il faut aux arts pour prospérer sont souvent contraires à
celles qu’il faut aux nations pour être heureuses. De plus, leur empire
ne peut durer: il faut beaucoup d’oisiveté et des passions fortes; mais
l’oisiveté fait naître la politesse, et la politesse anéantit les
passions.
Donc il est impossible de créer une nation pour les arts, ce qui semble
être le problème de gens qui veulent rétablir la Grèce. Les souvenirs
d’Athènes et de Sparte ne feraient que donner une couleur particulière à
la sotte vanité de la nation. Si l’on recréait la Grèce, on
n’obtiendrait que des New-York et des Philadelphie, pays rebelles aux
arts. Qui le croirait? Ces Grecs ont déjà de la vanité. Dans les jeunes
gens c’est la rouille qui empêche de croître. Ces pauvres Barbares
ridicules n’accordent de supériorité à l’Europe que dans la mécanique.
_8 mars._--Je pars. Je n’oublierai pas plus la rue de Tolède que la vue
qu’on a de tous les quartiers de Naples: c’est, sans comparaison, à mes
yeux, la plus belle ville de l’univers. Il faut ne pas avoir le moindre
sentiment des beautés de la nature, pour oser lui comparer Gênes.
Naples, malgré ses trois cent quarante mille âmes, est comme une maison
de campagne placée au milieu d’un beau paysage. A Paris, l’on ne se
doute pas qu’il y ait au monde des bois ou des montagnes; à Naples, à
chaque détour de rue, vous êtes surpris par un aspect singulier du mont
Saint-Elme, de Pausilippe, ou du Vésuve. Aux extrémités de toutes les
rues de l’ancienne ville, on aperçoit, au midi, le mont Vésuve, et au
nord le mont Saint-Elme.
Cette baie si belle, qui semble faite exprès pour le plaisir des yeux,
les collines derrière Naples toutes garnies d’arbres, cette promenade au
village de Pausilippe par le chemin en corniche de Joachim, tout cela ne
peut pas plus s’exprimer que s’oublier. Joachim, malgré sa bêtise, est
très-regretté (conversation avec mon cocher); mais on rend justice à
l’esprit du ministre qui a fait le dénoûment de cette comédie.
A Naples, la grossièreté de ce peuple demi-nu, qui vous poursuit jusque
dans les cafés, me choquait un peu; on sent, à mille détails, qu’on vit
au milieu de Barbares. Ces Barbares sont _friponneaux_, parce qu’ils
sont pauvres, mais ne sont pas méchans. Les vrais méchans bilieux de
l’Italie sont les Piémontais: c’est une des empreintes les plus
profondes que j’aie jamais rencontrée; le Piémontais n’est pas plus
Italien que Français: c’est un peuple à part. J’ai reconnu un trait
observé sous la tente noire de l’Arabe-Bedoin: une fois que le
Piémontais vous a dit _sem amiz_, vous pouvez tout attendre de lui. Le
Piémont et la Corse peuvent encore donner des grands hommes; Alfieri est
le type. Son valet-de-chambre lui tire un cheveu en le frisant; il lui
donne un coup de couteau; le soir même il s’endort à côté de ce
valet-de-chambre.
CAPOUE, _9 mars_.--J’ai vendu ma voiture, pour être sûr de ne plus
succomber à la tentation de voyager tête à tête avec mon
valet-de-chambre. Je suis en voiturin, soumis avec trois Anglais, mes
compagnons, à toutes les friponneries du génie napolitain.
VELLETRI, _12 mars_.--Conversation avec un prétendu homme d’esprit.
C’est ce ridicule de la noblesse que nous rencontrons quelquefois en
France; on demande aux gens ce qu’ils sont, ils répondent par ce qu’ils
furent: il m’assomme de ce que Velletri fut sous les Romains.
ROME, _13 mars au soir_.--En arrivant, j’ai eu la certitude qu’un homme
tout-puissant dans un des principaux états de l’Europe, s’est abstenu
d’un crime qui l’aurait comblé d’aise, par cette considération: tout est
plein de sots qui écrivent leurs mémoires.
J’ai eu l’idée d’imprimer ce journal. J’ai vu les petits ministres
despotiques de Modène, chercher à se justifier aux yeux des Anglais qui
passent. Qui eût dit à Napoléon et à ses courtisans de se voir imprimés
tout vifs dans l’excellent recueil: _Buonaparte, sa Cour et sa Famille_.
Il est plus que probable que tous les ministres de 1817 seront imprimés
en 1827.
_14 mars._--Un littérateur des plus savans de Rome ignorait qu’Alfieri
eût écrit sa vie. C’est précisément le seul livre moderne italien que
j’aie jamais vu traduit chez les libraires de Londres ou de Paris. Un
homme considérable engageait Camuccini, le peintre, à faire un tableau.
«On m’accorde à Paris, sur mon budget, deux cent mille francs pour les
artistes romains. Le tableau que je vous demande sera payé trente mille
francs.--Et que dira l’Europe lorsqu’elle saura que Camuccini fait un
tableau pour trente mille francs?»
_15 mars._--Madame C*** me fait appeler en toute hâte, à une heure après
minuit. Je pense que la police m’honore d’un moment d’attention. Rome
étant au milieu d’une couronne de quatre lieues de désert, dans tous les
sens, échapper ne me paraît pas difficile. Je suis agréablement surpris,
lorsque madame C*** me dit qu’elle va me faire lire _Macirone_: c’est un
roman qui se vend deux cents francs, ou plutôt qu’on ne peut avoir,
quelque argent qu’on en offre. Ce sont de mauvaises copies manuscrites
pleines de _non-sense_ qui se vendent deux cents francs. Nous avons
passé la nuit à lire l’original: c’est un volume français de cent
trente-six pages, imprimé à Londres. M. Macirone, né en Angleterre, et
aide-de-camp de Murat, raconte les six derniers mois de la vie de son
maître[21]. Je ne sais si cela est vrai; mais ce récit est plus
intéressant qu’aucun roman. La reconnaissance dans une _bastide_ près
Marseille, servira de thème aux Shakespeares futurs, et nous la verrons
sur la scène, quand nous aurons des cheveux blancs.
[21] Plût au Ciel que tous les usurpateurs eussent trouvé le même
châtiment!
Comment veut-on que nous ressemblions à nos pères? Il y a trente ans
qu’un homme, appelé par une jolie femme, au milieu de la nuit, aurait eu
assurément toute autre idée que de prendre un passe-port faux, de l’or,
des pistolets et un poignard; et il y a trente ans qu’une belle Romaine
n’aurait pas réuni trois jeunes gens à l’insu de toute sa maison, pour
lire un pamphlet politique. Entre nous quatre, nous n’avions pas cent
ans.
_16 mars._--Rien pour la musique à Rome pendant le carême. Je ne trouve
dans mon journal que des observations sur la comédie et sur les mœurs,
qui tiennent de trop près à la politique. Mon respect et mon admiration
pour le C. G*** redoublent à mesure que je vois mieux par quelle abjecte
canaille il est entouré. Dieux! pourquoi l’Angleterre n’a-t-elle pas un
tel ministre?
Le pape veut faire son salut; et croyant, en conscience, que le cardinal
G*** a plus de talent que lui pour gouverner, lui a remis le despotisme
civil. Le despotisme religieux est entre les mains du parti _ultrà_, qui
a pour chef le vertueux cardinal P***. Deux ou trois fois par mois, ce
parti, en travaillant avec le pape pour les affaires de la religion, lui
expose que les mesures du C. G*** tendent à augmenter le _nombre des
damnés_ parmi les sujets de l’Église. Alors, le pape, les larmes aux
yeux, a une explication avec son ministre.
Celui-ci répond par cette maxime: «Je juge des crimes secrets par les
crimes qui arrivent à la connaissance des tribunaux, et non par les
rapports des confesseurs; un souverain est responsable, aux yeux de
Dieu, de tous les crimes que ses lois laissent commettre. Les crimes et
l’esprit général de friponnerie étaient diminués des deux tiers sous le
gouvernement français. La perversité a reparu sous le gouvernement
_ultrà_ qui m’a précédé. Je reviens aux mesures françaises. J’ai déjà
trois cents assassinats de moins par an: ce qui fait probablement six
cents damnés de moins.»
Comme rien n’est au-dessus de la modestie et du désintéressement de ce
grand ministre, le vénérable pontife finit ordinairement par l’embrasser
en pleurant, et en lui recommandant les âmes de ses sujets.
Les trois quarts des cardinaux sont très-pieux; mais comme nos grands
hommes d’état, ils _n’ont que l’expérience de la solitude_. Ce qu’ils
savent des hommes, ils l’ont appris dans l’histoire du seizième siècle.
Ils ne se doutent pas du leur; tout ce qui est jeune à Rome, sent fort
bien qu’il faut donner une autre forme au principe religieux. Si la
forme continue à choquer le fond, la source tarira, et, se faisant jour
par des conduits secrets, ira former les superstitions les plus
extravagantes. Les jeunes prélats qui ont voyagé sont convenus avec moi
que le seul pays du monde où il y ait encore de la religion, c’est
l’Angleterre.
Je ne sais si le C. G*** voit ce sujet d’aussi haut. Ce qui est certain,
c’est que, s’il est pape, nous verrons la religion reprendre une
nouvelle vigueur; si c’est le père Fontana ou le C. Pacca, les âmes
pieuses auront à gémir des plus fausses mesures. Le C. G*** est abhorré
de tous ses collègues, pour avoir introduit les laïques dans
l’administration, et encore plus pour le fameux préambule de son
ordonnance. Au reste, c’est un portique magnifique qui conduit à une
chaumière.
Un prélat, que je prenais d’abord pour un vil ambitieux, me persuade à
la fin qu’une constitution libérale serait ici le signal de la plus
sanguinaire anarchie. Il convient avec moi que si cet homme vertueux est
blâmable, c’est de ne pas essayer d’une constitution en trois articles.
«Les dix-sept provinces nomment chacune dix députés, parmi lesquels le
gouvernement en choisit cinq pour former la chambre des communes.
«La Chambre des Pairs est nommée, chaque année, par le gouvernement, et
composée des deux tiers des cardinaux, et de dix riches propriétaires.
«Ces deux chambres votent l’impôt.»
Mais l’ignorance est si crasse dans la classe éclairée, et la
scélératesse si profondément enracinée chez le peuple, que même cette
constitution est peut-être une imprudence. Il leur faudrait un Titus qui
eût lu Delolme.
Les sots qui ne savent que ce qui est imprimé dans les livres vulgaires,
croient que c’est le même christianisme qui règne en France et en
Italie.
En Europe, autant de religions que d’États. A Rome et à Naples, la seule
loi en vigueur c’est la religion. Gens impartiaux! jugez du génie du
christianisme par Rome et Naples.
Les dix-neuf vingtièmes de la civilisation de la France, de l’Angleterre
et de la Prusse, sont dus à la liberté de la presse, et ici elle ne dit
que des mensonges. J’ai trouvé toute la société de Rome occupée d’un
nouveau miracle. Un serviteur de Dieu se présente un vendredi dans une
auberge. On lui sert un chapon rôti; il se met en oraison, fait un signe
de croix, et le chapon se change en carpe. (_Voyez le Diario di Roma,
nº_ ...) S. S., touchée de cette marque de l’attention de la Divinité, a
élevé à la béatitude le saint personnage qui avait mangé la carpe et qui
depuis est mort. _Landi_, peintre célèbre, a été chargé de peindre le
miracle pour le pape, et j’ai vu le tableau au Vatican.
Je m’attends que dans la société on va me nier le fait du chapon, et je
compte gagner de gros paris.
Penser est une peine: il faut que la société récompense par des
louanges. Ici, penser est un danger; et, comme dans nos villes de
province, une fois qu’on passe pour homme d’esprit à quoi bon de
nouveaux efforts? on peut faire l’amour comme on veut; mais il ne faut
pas qu’on puisse citer une plaisanterie incrédule. Sans la religion, que
serait Rome?
Par la même raison, on obtiendra tout d’un ouvrier romain, excepté le
travail. Il est accoutumé à vivre d’aumônes, et il voit l’intrigue faire
les grandes fortunes. L’essentiel pour lui n’est pas d’établir une
fabrique utile, et de la faire prospérer, mais d’être le cousin d’un des
laquais du pape ou du cardinal-ministre. Ces espérances seraient peu
fondées en 1817; je le sais, mais c’est le gouvernement des deux
derniers siècles qui a donné à un peuple très-fin ces funestes maximes
de conduite. Tous les artisans qui font fortune à Rome sont étrangers.
Je ne puis obtenir au café du palais _Ruspoli, en payant bien à chaque
fois_, de faire essuyer la table sur laquelle on me sert: les garçons
servent comme par grace; ils se regardent comme les plus malheureux des
hommes d’être obligés de remuer. Tout cela n’empêche pas les Romains de
citer cet antre comme le premier café de l’Europe, parce qu’il a
dix-sept salles enfumées qui occupent tout le rez-de-chaussée d’un grand
palais. Jamais un Parisien ne pourra se faire d’idée de la saleté
romaine. Il y a là des bustes, des marbres, des fenêtres grillées sur un
jardin rempli d’orangers chargés d’oranges (février 1817). Tout ce
grandiose, couvert de toiles d’araignée et de poussière jette l’âme dans
le tragique.
Tous les palais de Rome ont la même physionomie, et font par conséquent
le plus parfait contraste avec Monte-Cavallo, meublé et restauré par les
Français. «Voilà, disais-je aux Romains, à quoi nous ont servi vos
tableaux. Voyez nos monnaies, voyez notre papier marqué; jamais vos âmes
ne tireront rien de nouveau de ces chefs-d’œuvres. La bonté de l’archet
n’y fait rien, c’est le corps de l’instrument qu’il faut renouveler.»
Tous les tableaux pris à Paris sont réunis au palais du Vatican dans la
salle Borgia.
_17 mars._--Je suis tout étonné de n’être pas réveillé tous les matins,
à trois heures, par un détestable concert composé d’une cornemuse et
d’une petite flûte droite: on m’apprend que ce sont des paysans qui
viennent des Abruzzes, quinze jours avant Noël. Comme de pareils
musiciens se trouvaient dans l’étable où naquit J.-C., les dévots les
paient pour réveiller tout le quartier. Au fond, leur musique peu variée
est très-originale et très-juste; mais il est ennuyeux d’être réveillé.
A peine on se rendort que les vendeurs d’eau-de-vie, avec leur petit cri
singulier et bref, vous réveillent de plus belle. Un cardinal me disait
qu’il est très-probable que ce sont identiquement les mêmes airs et les
mêmes instrumens qui charmaient les Romains dans les fables attelanes;
il en est de même des caractères d’Arlequin et de Pantalon. Il n’y a pas
jusqu’à nos _cuissards_ et nos _brassards_ du moyen âge qui ne se
retrouvent dans les tombeaux grecs des Calabres à côté des vases
étrusques.
A propos de vases étrusques, j’ai vu à Naples, aux _Studj_, la
collection de madame Murat. Dès qu’un vase est bien dessiné, c’est une
contrefaçon moderne.--Mensonges ordinaires des journaux! Il y a deux ans
qu’on a assigné mille ducats pour les armoires destinées à recevoir ces
vases. Le conservateur n’a encore pu en accrocher que six cents; mais
Tadei met des zéros à tout cela; et pourquoi un Tadei ne mentirait-il
pas? J’ai bien eu tort de ne pas parler à Naples de la statue drapée
d’_Aristide_ aux _Studj_; mais la curiosité fait qu’on s’épuise en
sensations; quand on rentre, on est mort.
Cet Aristide, vraiment admirable, est dans le style non idéal, comme le
buste de Vitellius à Gênes. Il a un peu de ventre, il est drapé.
D’ailleurs, ce pauvre honnête homme a été tellement calciné par la lave
d’Herculanum qu’il est presque en chaux. Il est sur une plinthe. Les
Anglais après dîner prennent leur élan et sautent sur la plinthe: un
faux mouvement peut faire qu’ils se retiennent à la statue, et elle est
en poudre. J’ai su que cette difficulté a beaucoup embarrassé les
directeurs: comment articuler un tel sujet d’inquiétude? Enfin on a eu
l’heureuse idée de s’informer de l’heure du dîner de ces messieurs: on a
su qu’ils ne buvaient jamais avant deux heures, et les _Studj_ ont été
fermés à deux heures au lieu de quatre. J’ai parfaitement vérifié ce
fait; plusieurs gardiens m’ont fait voir le bord de la plinthe, à trois
pieds de haut, dégradé par les bottes.
Ici, à Rome, j’ai vu le _Sénèque_ du prince de la Paix, à la villa
_Mattei_. Voilà ce philosophe célèbre, que je méprise assez, débarrassé
de l’horrible figure que nous lui connaissons; il a la face d’un
très-galant homme, et même belle. C’est l’air grand seigneur de nos
vieux courtisans.
J’ai vu Thorwaldsen: c’est un Danois qu’on a voulu ériger en rival à
Canòva; c’est un homme de la force de feu Chaudet: il a une frise qui
n’est pas mal au palais Quirinal, et chez lui quelques bas-reliefs,
entr’autres le _Sommeil_. Le marquis Canòva a cent trente statues, et
l’invention d’un nouveau genre de beauté. Il sacrifie la lèvre
supérieure, qu’il fait très-courte, à la beauté du nez: ce qu’il perd de
physionomie par là, il cherche à le regagner par la beauté des fronts et
la grosseur des têtes d’enfans.
Mais Canòva est trop grand pour qu’il n’y ait pas un parti contraire. Il
a, par exemple, le malheur de déplaire fort à tous les jeunes artistes
français. Il a eu la bonté de me montrer la gravure d’un tableau qu’il a
peint pour l’église du village où il est né. (Possagno, 1757.)
Non-seulement il a inventé un nouveau beau idéal pour la figure de
l’Etre-Suprême qui n’est plus un vieillard, mais il a trouvé un moyen
singulier et juste d’exprimer son immensité. Ce moyen est trop long à
décrire. Je vais me coucher: achetez l’estampe.
Encore une idée que je me reproche depuis long-temps de ne pas écrire.
Notre fatuité ne connaît nullement les anciens. Indécence unique d’un
tombeau dans la cour des Studj. Un sacrifice à Priape sur un tombeau!
Autres exemples: le Faune et le jeune Joueur de flûte, le Faune et la
Chèvre, qui revient de Palerme, où il gît emballé avec les tableaux du
Corrège depuis seize ans. Il n’y a rien de plaisant comme tous nos
raisonnemens sur les anciens et leurs arts. Comme nous ne lisons que de
plates traductions, rognées par la censure, nous ne voyons pas que chez
eux le _nu_ obtenait un culte: parmi nous il repousse. Le vulgaire en
France ne donne le titre de beau qu’à ce qui est féminin. Chez les Grecs
jamais de galanterie, à chaque instant un amour odieux aux modernes.
Quelle idée se formerait de nos arts un habitant d’Otaïti, pour qui tout
ce qui tient chez nous à la galanterie serait invisible?
Pour connaître l’antique, il faut voir et étudier des foules de statues
médiocres. Partout ailleurs qu’à Rome et à Naples, cette étude est
absolument illusoire. Il faut lire en même temps Platon et Plutarque en
entier.
Le plaisant, c’est que nous prétendons avoir le goût grec dans les arts,
manquant de la passion principale qui rendait les Grecs sensibles aux
arts.
ROME, _18 mars 1817_.--Je ne comprends rien à tout ce que je lis des
agrémens de la société de Rome dans _de Brosses_[22] et dans _Duclos_.
Il n’y a pas trace de société. Ce soir, j’ai été réduit à faire un whist
avec des Anglais.
[22] 3 volumes in-8º, Ponthieu, rue des Mathurins, nº 330, an 7;
(_manuscrit volé_).
Il faut que les _droits_ que chacun porte dans le monde soient tellement
assurés par le laps de temps, qu’il y ait de la grâce à jouer avec eux.
L’ennui y force. Aujourd’hui, à la suite du boulevari général, il est
occupant de soigner le maintien de ses droits.
Le cardinal, avec ses deux haridelles et son vieux carrosse à train
rouge, veut trouver dans la société les respects qu’on accordait aux
Bernis et aux Aquaviva. Le prince, qui a six cent mille livres de rente,
se moque de lui. Mais il trouve le colonel d’un des régimens du pape;
autrefois c’était une espèce de laquais, aujourd’hui c’est le colonel de
la Mojaïsk et de Montmirail. On se regarde; personne n’est sûr de garder
le rang qu’il occupe. D’un bout de l’Europe à l’autre le mécontentement
est général[23]. J’ai trouvé les mêmes propos dans la bouche du Batave
et du Romain; partout les discussions finissent par ces mots: _Qui peut
prévoir ce qui se passera d’ici à vingt ans?_ La société, telle qu’elle
était à Rome sous Benoît XIV, est un amusement de gens oisifs; or, les
peuples ne seront oisifs que vingt ans après avoir obtenu les libertés
qu’ils demandent.
[23] Mercure du 15 juin 1817.
La France perd beaucoup, et l’Italie presque rien; on y fait toujours
l’amour, et avec plus de passion qu’il y a trente ans.
_Dimanche 20 mars._--Les femmes ne peuvent pas être présentées au pape;
mais tous les dimanches, à une heure, Sa Sainteté se promène dans le
jardin du Vatican, et trouve sur son passage les dames étrangères.
Aujourd’hui il y avait soixante Anglaises, dont trois ou quatre de la
première beauté: elles avaient l’air emprunté. Tout s’est fort bien
passé; pour moi, je suis amoureux du pape, et indépendamment de mon
respect pour le gouvernement du cardinal G..., je voudrais qu’il vécût
un siècle.
Hier, je me promenais dans ce même jardin du Vatican avec un prélat de
mes amis. Nous avons rencontré Sa Sainteté: j’ai mis le genou en terre
sans aucune répugnance. A vingt pas de nous, nous avons vu une figure
d’hypocrite se précipiter aux genoux du pape: j’ai cru qu’on demandait
la grâce de quelque condamné. Pas du tout, la figure noire demandait une
bénédiction: ces choses-là ne font plus d’effet. Mon prélat m’a dit
aussitôt: «C’est un usage ancien, et que Sa Sainteté voit avec beaucoup
de peine, que lorsque quelqu’un lui a été présenté, sa livrée va le
lendemain _se réjouir_ avec la personne qui a eu cet honneur. Cette
cérémonie déplaisait beaucoup à une certaine nation; il y a eu
abonnement. Chaque personne présentée donne une somme fixe pour la
livrée; mais cette rétribution est remise dans les mains de la personne
qui présente...» J’ai vu que rien ne peut être secret à Rome.
Je connais à Paris un homme très-fin qui, lorsqu’on lui demande quelque
renseignement, fait une lieue pour venir le donner de vive voix.
Lorsqu’on s’en étonne, il répond froidement: Il ne faut jamais écrire.
Cela est volé aux Romains. Mon prélat me disait que lorsqu’une affaire
se présente, la première question, et c’est la plus longue à décider,
est: _È un affar da scrivere si o no?_
Je me console de ne pouvoir imprimer ce qu’il y a de politique dans mon
journal. J’ai rencontré aujourd’hui un membre du parlement d’Angleterre,
M. H., bien autrement en état que moi de traiter cette partie. Ce n’est
qu’en Angleterre qu’on peut trouver un jeune homme aimable, avec
soixante mille livres de rente, sacrifiant son temps et sa fortune à la
passion de connaître la vérité, _quelle qu’elle soit_. La reconnaissance
s’est faite chez un bouquiniste; nous recherchions tous deux les actes
imprimés du gouvernement du général Miollis. Il paraît que la même idée
est venue à beaucoup de personnes: on nous a vendu cela fort cher. La
question est celle-ci: Quelle a été l’influence de Buonaparte en Italie?
Nous sommes d’accord, M. H. et moi, sur les sommes qu’il a consacrées
aux embellissemens de Rome: douze millions. En même temps les agens
subalternes de ses finances volaient trois ou quatre millions aux
particuliers, que cela mettait au désespoir. Buonaparte, ne faisant la
conversation avec personne, ne pouvait connaître les gens qu’il
employait. Florence avait eu par hasard des magistrats aimables; ceux de
Hambourg et de Rome auraient fait abhorrer Titus.
--Je viens de rencontrer une longue file de soixante-deux petits
Prémontrés en robe blanche et chapeau à trois cornes: le plus âgé
n’avait pas quinze ans, la plupart à peine dix, plusieurs sept ou huit.
Sans cette manière de prendre la jeunesse, les ordres monastiques
s’éteindraient.
--Aujourd’hui dimanche j’ai été sur le point de mourir de faim. Je
m’étais laissé emporter dans les environs du Colisée à observer la
chapelle de saint Grégoire et les charmantes fresques du Guide,
notamment le Concert des Anges. Je rentre mourant de faim dans la Rome
habitée; j’arrive au grand café Ruspoli, fermé, parce que c’est l’heure
des vêpres.--A quelle heure ouvre-t-il? A cinq heures. Le danger était
pressant, je tombais de faim. Tous les boulangers, tous les traiteurs
étaient fermés. Heureusement mon cocher m’offre de me mener chez lui:
j’y ai trouvé des caroubes, c’est un fruit qu’on donne aux chevaux, et
du pain mouillé qui m’a semblé excellent. J’ai remarqué chez ce cocher
que la _Besana_ remplace à Rome le loup-garou. Les enfans frémissent à
ce seul nom. C’est la Besana qui est supposée leur faire des cadeaux le
jour de l’an.
_22 mars._--Après Smolensk, la plus jolie position que j’aie vu pour une
ville non maritime, est celle de Rome. C’est en même temps le peuple le
moins civilisé. Je crois fermement, d’après deux cents anecdotes que je
ne transcris pas, et pour cause, qu’il y a moins à travailler pour faire
un peuple civilisé des sauvages du lac Érié, que des habitans du
patrimoine de Saint-Pierre.
L’ambassadeur de ***, que j’ai trouvé ce soir chez le duc Torlonia,
banquier, et auquel je faisais part de ces idées charitables, m’a dit
que je serais bien plus scandalisé de l’Espagne, et cependant l’Espagne
a produit un _auguste Arguelles_. Quant à la bravoure, l’armée française
a vu une centaine d’officiers Romains dignes des Fabius et des Scevola,
le colonel Ner***, le général Pal***.
ROME, _26 mars 1817_.--Je ferais cinquante lieues avec plaisir, pour
voir un homme aussi fort pour la _féodalité_, que M. Brougham pour les
idées libérales. La conversation de ce grand homme d’état fait mon
bonheur, mais il ne parle pas souvent; la sagacité romaine a su
l’apprécier. Les hommes supérieurs de l’Angleterre ont une simplicité
dans les manières et un naturel bien admirables. Chez nous, dès qu’un
homme a gagné une bataille, il se croit obligé de jouer un rôle. Je suis
présenté au maréchal *****; j’avais la tête pleine de ses victoires. Il
m’assomme d’idées de politique et d’administration. Je sors avec l’idée
d’un petit homme qui se dresse sur la pointe des pieds, pour tâcher de
paraître de la taille des gens dont on fait des ministres.
CIVITA-CASTELLANA, _27 mars_.--Sans la liberté, Rome va mourir. L’_aria
cattiva_ avance tous les ans. Les lieux qui étaient réputés les plus
sains il y a trente ans, commencent à être attaqués: la villa Borghèse,
le sommet du mont Mario, la villa Panfili. Rome, qui avait cent
soixante-six mille âmes en 1791, n’en comptait plus que cent mille en
1813. On veut faire honneur de cette différence à l’administration de
Pie VI. Je n’en crois rien, ce pape était un souverain comme Louis XIV:
tout ce qui était d’apparat marchait bien; mais la _justice_, ce premier
besoin des peuples, n’allait pas: donnez-vous la peine d’étudier
l’affaire _Macirone_. Quant à l’aria cattiva, il faut ou la liberté, ou
un despote homme supérieur. En 1813, M. Prony allait réduire les Marais
Pontins à ce qu’ils étaient sous les Romains; la campagne de Rome allait
être plantée: ce sont de pareils traits qui font illusion aux Italiens
sur l’homme atroce[24].
[24] Un homme pense, avec Pope, que _the proper study of man is
mankind_. Il note les diverses dispositions morales des peuples.
Souvent, à ses yeux, ces _dispositions_ sont des symptômes de
maladie morale. Accusera-t-on le médecin de partager les maladies
qu’il observe? Si le hasard lui fait rencontrer des _jacobins_,
l’accusera-t-on de penser comme Marat, parce qu’il dit: Là, il y a
des jacobins?
PÉROUSE, _29 mars 1817_.--A notre sortie de Pérouse, un ministre du
saint évangile, Anglais, élève pieusement les yeux au Ciel, et fait le
vœu que la terre s’entrouvre pour engloutir les habitans de Naples et de
Rome: cela très-sérieusement. Pourquoi ne pas voir que la civilisation
s’arrête à Florence? Rome et Naples sont des pays barbares habillés à
l’européenne. Il faut voyager là comme en Grèce ou dans l’Asie mineure,
seulement avec plus de précautions, les Turcs étant beaucoup plus
honnêtes que les Européens de Naples.
FLORENCE, _30 mars 1817_.--Je sors d’_Evelina_ chanté par les
_Monbelli_. Cette musique divine a chassé tout le noir que m’avaient
donné mes compagnons de voyage Anglais et la politique. Soirée
délicieuse quoique je fusse bien fatigué.
_31 mars._--D’ordinaire, l’on entend de la musique sublime mal chantée.
L’_Evelina_ est une anecdote d’Ossian, revêtue d’une musique imitée de
Rossini (par Coccia) et assez commune, mais si divinement chantée
qu’elle atteint aux plus grands effets que puisse produire cet art.
Esther Monbelli est la fille du roi d’une des îles d’Écosse. Il la marie
au chef d’une île voisine, guerrier sanguinaire et puissant, et lui
ordonne d’oublier le jeune Sivar. Anna Monbelli, qui fait le jeune
amant, débarque, il est surpris par son rival, et condamné à mort; les
amans ont une entrevue. Anna Monbelli chante à sa sœur:
_Non è vero mio ben ch’ io mora
S’ io rivivo in te._
Ce sont les mouvemens les plus beaux et les plus tendres d’une âme
généreuse qui va à la mort, peints avec une fidélité, et je dirais même
une clarté dont je n’avais pas d’idée: cela seul vaut le voyage en
Italie.--Je ne sais comment peindre la sensation de bonheur vive et
profonde dont j’ai été pénétré.
Je suis bien intimement convaincu, d’après l’exemple de mes Anglais,
qu’hors de l’Italie on dirait, en voyant les deux Monbelli: N’est-ce que
ça? Se méfiant du public, ces pauvres petites filles n’auraient plus ces
élans sublimes. Je les ai vues en société; comme Mozart, elles sont bien
faibles et bien maigres, et n’y portent que du silence et de la
modestie.
_7 avril._--Depuis huit jours mes soirées ne sont occupées que
d’_Evelina_ et du _Demetrio e Polibio_, où Anna Monbelli chante ces airs
divins:
_Pien di contento il core_,
Et
_Questo cor ti giura amore_.
Sa sœur Esther est faite pour les grands mouvemens de passions. La
musique n’a tout son charme pour moi qu’à la cinquième ou sixième
représentation. Je cherche à m’expliquer son pouvoir.
Ces voix me transportent au delà de tout ce qu’il y a de commun dans la
vie.
C’est la pureté de Raphaël dans les Madonnes de sa première manière;
souvent aussi c’est sa faiblesse. La voix de ces jeunes filles n’est pas
très-forte, elle produit tous ses miracles par la manière dont elle est
conduite.
Comparées aux cantatrices modernes, c’est le style de Fénélon et les
phrases de Demoustier. J’ai tout lieu de croire que c’était là la
méthode en vogue il y a trente ans, quand la musique régnait en despote
sur tous les cœurs. J’ai entendu une fois l’inimitable Pachiarotti; j’ai
reconnu le style des Monbelli. Elles ont eu pour maître leur père qui
est encore ce célèbre Monbelli que nous trouvons dans les anciens
voyages en Italie; il a la faiblesse de chanter. La musique de _Demetrio
e Polibio_ est de Rossini et de lui.
_8 avril._--Conversation, dans la loge de _la Ghita_, car c’est ainsi
qu’on appelle en Italie les plus grandes dames par leur nom de baptême,
avec monsignor L. D. B.
Le philosophe qui a le malheur de connaître les hommes méprise toujours
davantage le pays où il a appris à les connaître. Le patois de mon pays
me présente toutes les idées basses: un patois inconnu n’est pour moi
qu’une langue étrangère. Ce second principe rend beaucoup d’Italiens
injustes envers leur patrie, surtout les âmes généreuses. Au premier
aspect, l’étranger pourrait les croire haineuses, mais elles ne haïssent
que pour excès d’amour. L’avilissement de ce qu’elles adorent leur fait
jeter un cri.
_10 avril._--Je viens de me promener trois heures aux _Caccine_ avec des
gens d’esprit. Je les ai fuis pour ne pas perdre mes idées.
Au quatorzième siècle, plusieurs pays d’Italie, Venise, Florence, Rome,
Naples, Milan, le Piémont, parlaient des langues différentes. Le pays
qui avait la liberté eut les plus belles idées, c’est tout simple, et sa
langue l’emporta. Malheureusement ce vainqueur n’extermina pas ses
rivaux. La langue écrite de l’Italie n’est aussi la langue parlée qu’à
Florence et à Rome. Partout ailleurs on se sert toujours de l’ancien
dialecte du pays, et parler _toscan_ dans la conversation est un
ridicule.
Un homme qui écrit une lettre ouvre son dictionnaire, et un mot n’est
jamais assez pompeux ni assez fort. De là, la naïveté, la simplicité,
les nuances de naturel, sont choses inconnues en italien[25]. Dès qu’un
homme a des sentimens de ce genre il écrit en Vénitien ou en Milanais.
On parle toujours toscan aux étrangers, mais dès que votre interlocuteur
veut exprimer une idée énergique, il a recours à un mot de son dialecte.
Les trois quarts de l’attention d’un écrivain d’Italie portent sur le
physique de la langue. Il s’agit de n’employer aucun mot qui ne se
trouve dans les auteurs cités par la _Crusca_. Le diable, c’est
lorsqu’il faut exprimer des idées inconnues aux Florentins du quinzième
siècle. Les écrivains d’Italie tombent alors dans le ridicule le plus
outré. M. Botta, dans son Histoire d’Amérique, dit toujours: _il
convento de’ Dominicani_: le couvent des Dominicains, pour le _congrès
des habitans de la Dominique_.
[25] Excepté les anciens historiens toscans: _Istorie Pistolesi_, _Vie
de Castruccio_; Ammirato, _Cronica Sanese_, _Cronica Pisana_; les
trois Villani, Capponi, Buoninsegni, Fiortifioca.
On n’a jamais de feu qu’en écrivant la langue qu’on parle à sa maîtresse
et à ses rivaux. Pour comble de maux, l’un des deux pays où le toscan
est indigène (Rome), est condamné depuis trois siècles à une enfance
éternelle. Même pour les livres de philosophie, ne pas écrire la langue
qu’on parle est un immense désavantage; plus de clarté.
On ne peut parler vite en italien; défaut irremédiable. En second lieu,
cette langue est essentiellement obscure, d’abord parce que depuis trois
siècles personne n’a d’intérêt à écrire clairement sur des sujets
difficiles; ensuite, parce que chacune des langues vaincues a apporté
des synonymes à la langue triomphante, et Dieu sait quels synonymes! Ils
ont souvent des sens opposés. En croyant parler italien, les gens des
provinces parlent encore leur dialecte. Les choses les plus simples ont
des noms différens. Une rue s’appelle _via_ à Rome; à Florence,
_strada_; à Milan, _contrada_. _Villa_, à Rome, veut dire maison de
campagne; à Naples, ville; bien plus, les tournures par lesquelles on
exprime les nuances de sentiment sont opposées. Un ami, à Milan, me
disait _ti_; à Rome, _voi_; à Florence, _lei_. Si mon ami de Milan m’eût
dit _voi_, j’en aurais conclu qu’il était brouillé avec moi.
Alfieri lui-même a écrit dans une langue morte (pour lui[26]); delà, ses
superlatifs, et il est venu fortifier l’enflure dont on a vu la cause.
Il faut ajouter qu’un Vénitien, un Bolonais, un Piémontais, mettent le
plus vif amour-propre à bien écrire le _toscan_. Pour comble de
ridicule, les écrivains sérieux étudient le toscan dans les _Canti
Carnavaleschi_, dans la _Tancia_ de _Buonarroti_, et autres livres qui
amusaient la plus vile canaille de la république de Florence. C’est
comme si Montesquieu avait emprunté le langage des perruquiers de
Paris[27].
[26] _Ed io gliel dico, che il verbo vagire
Non è di Crusca: usò il Salvin vagito;
Ma ad ogni modo vagir non si può dire._
Sat. I Pedanti.
[27] M. Botta, magistrat digne de la considération de l’Europe, et
qui, après avoir régné, n’a pas mille écus de rente, écrit
l’_imbecchare_ et _il dare la spogliazza_ pour _predare_.
Il parle des _Ghiribizzatori che vanno girandolando arzigogoli per
trar la pecunia dalla borsa del popolo_.
Il écrit _conficcare_ et _ribadire_ pour dire _ostinazione_,
_pecunia_ pour _moneta_, _il moiniere_ pour _il cortigiano_,
_tamburini_ pour _parlementari_, _petizioni inflamative_ pour
_scritti sediziosi_, _il ben vogliente_ pour _benevolo_,
_rinfuocolare_ pour _inasprire_, _confortarsi cogli aglietti_ pour
_confortarsi con baje_; et enfin _le parte deretane dell’ isola_
pour le nord de l’île. A tous momens la pensée, qui veut être
imposante, se revêtit des mots les plus bas. Je crains que ce
ridicule ne soit trop fort pour le dix-neuvième siècle. Je n’ai
garde de parler des phrases de trente lignes: M. Botta me répondrait
qu’on voit bien que je suis étranger, et que les Italiens ont
d’autres poumons que nous. Je dirais même à nos grands écrivains de
France: Quoi de plus absurde que de vouloir innover dans une chose
qui ne peut être que de convention!
Un Vénitien, un Bolonais, écrivent des mots italiens, mais les tournures
sont de leur pays: cela m’a été démontré ce soir par deux ou trois
_cruscanti_ (puristes). Les plus sensés ont emprunté la clarté de la
langue française: ceux-ci sont les plus méprisés; par exemple,
l’histoire de Toscane de _Pignotti_, le seul livre qui depuis Alfieri
puisse supporter la traduction. Au contraire, ils portent aux nues les
_Nuits Romaines_ et la _Vie d’Erostrate_ du comte _Verri_, le
Châteaubriand de l’Italie.
On voit pourquoi la froideur académique glace les livres du peuple le
plus passionné de l’univers. Ce peuple peut le disputer aux Français
pour l’esprit, et son _esprit imprimé_ serait sifflé même au Boulevard.
Comparé à l’esprit italien, Scarron est plein de noblesse. Les dialogues
de Fénélon sont intraduisibles en toscan; rien de plus aisé que de les
mettre en vénitien ou en milanais. La prose poétique de nos grands
écrivains du jour, au contraire, est de l’italien tout pur.
Parler de tout ceci à Florence, c’est justement parler de corde dans la
maison d’un pendu. Je trouve Florence en arrière de la Lombardie;
d’abord le _pretismo_, comme on a dit tout le temps de la promenade,
tyrannise les petites villes: Prato, Pistoja, Arezzo, Sienne; et la
Lombardie avait été préparée par les suppressions de Joseph II et par le
comte de Firmian. On voit déjà Beccaria et Parini très-supérieurs à
leurs contemporains de Florence; en second lieu, Florence, département
français, a révolté avec raison les habitans. L’orgueil de la langue
fait la moitié des conversations; quoi de plus choquant que des affiches
en français!
Florence n’a donc pas pris ce qu’il y avait de libéral dans les mesures
de Buonaparte, la Lombardie au contraire. Dans ce moment, il y a une
espèce de liberté de la presse à Pise. L’impression de Pignotti, qui,
emporté par les crimes qu’il raconte, va jusqu’à injurier les papes,
n’eût pas été tolérée à Turin et peut-être à Milan; mais jamais un
Bolonais n’eût écrit l’histoire des Palais de Toscane de M.
Anguilesi[28].
[28] En voir l’extrait dans la _Bibliothèque Universelle_. Exemple
curieux de servilité! cet auteur flatte les Médicis éteints depuis
cent ans.
Qu’arrivera-t-il de l’italien? question fort difficile. Si ce peuple
avait promptement les deux chambres, les discussions parlementaires
sauveraient l’italien, la littérature de la capitale viendrait à
l’appui; sinon, la haine s’envenime tous les jours entre la clarté
française et la langue du treizième siècle. La plupart des livres qui se
publient sont comme la prose poétique de Bernardin de Saint-Pierre ou de
M. Marchangy, qui serait parsemée de mots gaulois exhumés de Ronsard. Un
Milanais, homme charmant que j’ai trouvé chez madame d’Albany,
m’assurait qu’il est inutile de traduire les livres français pour Milan.
On a traduit le _Congrès de Vienne_, duquel l’on n’a pas vendu vingt
exemplaires; tout le monde achetait la contrefaçon française de
Lugano[29]. Voilà la maudite clarté française qui envahit la Lombardie.
[29] On peut remarquer, en passant, l’avantage d’avoir un gouverneur
homme d’esprit. On se rappelle ce que le livre de M. de Pradt
contient sur l’Italie et l’Autriche. M. de Saurau n’a pas hésité à
en permettre la vente et la traduction. On voit bien qu’il n’y a pas
de _justice_ en ce pays.
Ce pays est à un siècle en avant de Rome et de Naples, et à trente ans
au moins en avant de Florence. Dans vingt ans, lorsque les vieillards
élevés par les Jésuites ne seront plus, la nuance sera encore plus
tranchante; d’un autre côté, l’on publie en Milanais des ouvrages du
premier mérite[30]. Que va donc devenir le pauvre _italien_ tiraillé par
trois impulsions? L’imitation du Dante et du treizième siècle, l’amour
de la clarté française, le plaisir que donne le naturel et la vivacité
de la langue indigène. Il y a au moins (en 1817) vingt patois différens
en Italie. A Naples, cela va jusqu’à avoir des dialectes particuliers
pour chaque quartier de la ville, tant est grande la sensibilité. Le roi
ne parle que napolitain; je trouve qu’il a raison: pourquoi ne pas être
soi-même?
[30] EL DI D’INCOU.
VISION.
_L’era ona nocc di più indiavolaa
Scur come in bocca al loff: no se sentiva
Una pedana. . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
E’l pover merit che l’ è minga Don
Te me l’ hann costringiuu là in don canton._
Il y a plus de véritable poésie dans cet ouvrage que dans tout ce
qu’on a publié en France depuis les _Métamorphoses_ de M. Lemercier.
Jamais satire contre un gouvernement ne fut plus sanglante, plus
méritée, et l’on peut dire plus dangereuse. Comme ce poëme est aussi
frappant par le pittoresque de la fiction (l’ombre de Prina apparaît
à un bourgeois qui traverse le cimetière où il repose, et lui
demande ce que Milan a gagné à l’avoir assassiné), que par le
mordant des épigrammes, il s’en répandit deux mille copies en huit
jours.
«Si la police, disait-on, a quelque preuve contre le malheureux
poète, il ira pourrir, le reste de sa vie, dans un cachot de
Mantoue.» L’auteur, qui est fort jeune, faisait le nigaud tant qu’il
pouvait dans le monde. Il commençait à respirer, lorsqu’un beau jour
on arrête deux de ses amis. Ils sont convaincus d’avoir distribué
les premières copies de l’ouvrage, et vont être punis comme auteurs.
Le gouverneur fait alors appeler le pauvre jeune homme, et lui fait
sentir adroitement l’infamie dont il se couvre en laissant conduire
ses amis en prison. Il n’hésite pas à tout avouer. «J’ai cru,
disait-il devant moi le jour même de l’événement, me jeter en prison
pour le reste de ma vie: quelle a été ma surprise de voir son
excellence me dire: «Monsieur, le gouvernement est moins méchant que
vous ne le croyez: vous aurez la ville pour prison, et je m’en vais
moi-même demander votre grâce au conseil aulique.» Deux mois après
le jeune poète est appelé de nouveau. Il fait ses arrangemens
croyant ne plus rentrer chez lui. Il arrive tout pâle chez le
gouverneur qui lui dit: «Sa Majesté pardonne à votre jeunesse, et
vous invite à faire désormais un meilleur usage de vos talens.»
Aucun Italien n’est assez mon ami pour que j’ose le consulter sur les
réflexions précédentes: c’est tout ce qu’il y a de plus délicat. J’ai
voulu chez madame ***, à minuit et demi, quand nous n’étions plus que
sept à huit, donner une tournure littéraire à la question. J’ai avancé
«que pour arriver à un nouveau Dante il fallait commencer par semer des
Delolme et des Benjamin Constant, que jamais homme n’a été plus lui-même
que le Dante, qu’Alfieri n’était pas _lui_ pour la langue, que même pour
les idées il était bien moins _lui_ qu’il ne croyait.» J’ai été sifflé
en quatuor; quatre personnes sur sept parlaient à la fois pour me
terrasser. Après m’être assuré que l’expérience était impossible, je
suis bien vite convenu de mon tort.
Ce qu’il y a d’affreux, c’est que ce défaut de la langue rend le comique
impossible. Il n’y a pas de tournure _affectée_ qui ne soit naturelle
dans quelque coin[31]. Il restait la pauvre _comedia dell Arte_,
Arlequin et Pantalon; les convenances les ont fait proscrire[32].
[31] Le ton de critique de Lamothe, vieilli d’un siècle chez nous,
serait à cinquante ans en avant de l’Italie. Les plaisanteries sur
les mots _âne_, _bête_, et sur les idées d’_argent_ reviennent sans
cesse. Voir les journaux littéraires et les pamphlets de 1816 et
1817. On vient de me faire acheter, à Florence, _Genovesi_, _Vico_,
_l’Uomo morale de Longano_, les _Saggi Politici_ de _Mario Pagano_
qui mourut pour ses opinions, le _Platone in Italia_ de M. _Cuoco_,
la _Monarchia Costituzionale_ d’un professeur de Milan. J’aurais été
charmé de trouver cela bon.
Il y a une douzaine de citations latines qui reviennent toujours:
_Quandoque bonus dormitat Homerus, quousque tandem, etc., etc._
Voici une phrase qu’on a voulu rendre piquante, comme Geoffroy, et
qui est toute copiée des tournures d’esprit de la canaille
florentine, au quatorzième siècle:
_Ei roda pure i chiavistelli, che i muccini hanno aperto gli
occhi, e i cordovani sono rimasi in Levante, anzi non è più tempo
che Berta filava, e i paperi menavan l’oche a bere._
Tout cela fait allusion à des idées qui avaient été mises en vogue
par les romans du douzième siècle. On voit qu’il y a de l’érudition.
Si on rassemble sur une même tablette les meilleurs ouvrages qui ont
paru depuis 1770, en anglais, allemand, français et italien, on
verra qu’avoir posé l’équation c’est l’avoir résolue. La littérature
italienne est la plus niaise, et cependant:
_La Pianta uomo nasce più robusta in Italia che in qualunque altra
terra, gli stessi atroci delitti che vi si commettono ne sono una
prova._
ALFIERI.
Je compte dans mon journal onze anecdotes de gens de la haute
Société qui, depuis cinq ou six ans, ont tué leur maîtresse, et se
sont ensuite donné la mort: et l’Italie n’a pas un roman. Le
_Lettere di Jacopo Ortiz_ ne sont qu’une imitation de _Werther_.
C’est dans la froide Écosse, et ce n’est pas dans la belle Lombardie
que paraissent _Waverley_ et les _Tales of my Landlord_.
[32] Ordonnance de Léopold, grand-duc de Toscane. Voir cette mesure
préconisée dans les _Influenze Morali_ de _Schedone_. On jugera du
degré de niaiserie où est tombée la littérature italienne.
BOLOGNE, _12 avril_.--Délices du retour à la civilisation, comme en
revenant de province à Paris. A ma première question en arrivant à
Bologne: y a-t-il opéra?--Oui, monsieur, la _Clémence de Titus_. Je vole
au théâtre, l’ouverture commence comme j’entre.
Ronconi, dans le rôle de Titus, excellent chanteur, la même école que
les Monbelli et Pachiarotti, un accent qui va au cœur; que n’a-t-il
vingt ans de moins! Il est encore fort agréable dans une petite salle.
La bonté de Titus m’émeut jusqu’aux larmes. Quelle tragédie que _la
Clémence_ traduite par Racine! Pour moi, les modulations de Ronconi
expriment encore mieux la bonté réunie à la puissance, que l’harmonie
des vers de Racine, particulièrement dans ce passage:
_Questo o Romani è fabricarmi il tempio._
Quelques personnes sentiront que si ces paroles étaient chantées par une
voix de basse au lieu de l’être par une belle voix de tenore, elles
perdraient ce qu’elles ont de céleste. Un poète qui ferait très-bien les
vers français, et qui ne pourrait inventer la tragédie, devrait
s’emparer de ce sujet. Il aurait un grand succès; car nous savons tous
qu’Auguste était un vil coquin. On remplacerait le rôle d’Anio, fade en
tragédie, par un Traséas, un Corbulon, quelque vieux général à cheveux
blancs, qui ne pourrait aimer Titus parce qu’il est empereur, mais qui
rendrait justice à ses grandes actions. Il aurait assez de sens pour
voir que la république est impossible, et s’en prendrait aux dieux du
désir de liberté qui le dévore, sans que son esprit puisse trouver les
moyens de créer les intérêts qui la font naître. Le Titus de Métastase
me produit le même effet qu’une bonne comédie de _l’Optimiste_: il
rafraîchit le sang.
Vitellia, l’Émilie de Corneille, la _Bonini_, jeune élève du
Conservatoire de Milan. Elle a du jeu, de la méthode et une assez jolie
voix de tête (primo soprano) qu’elle conservera, car elle est laide.
Paraît enfin Cinna (Sesto); c’est ce _Tramezani_ dont j’ai tant entendu
parler à Londres, et que je n’avais jamais pu voir. Les femmes anglaises
oubliaient toutes les règles de la pruderie, en parlant de ce bel homme;
ici le mot: _Il fait fureur_ serait faible: il est impossible d’avoir
une plus grande quantité de grâces; il est toujours en mouvement,
toujours affecté, toujours gracieux jusqu’à l’afféterie la plus outrée.
Il exprime la haine la plus féroce par les roulemens d’yeux les plus
tendres; pour moi j’aime à le regarder, et surtout à regarder les femmes
dans les loges. C’est un très-joli homme de quarante ans, qui a encore
un peu de voix. Il a besoin de s’échauffer. Il chante très-bien le
dernier air du second acte. Les dames trouvent sa voix magnifique; elles
sont de bonne foi.
Tramezani fait tout oublier, même la haine. C’est une manière de vivre
bien flatteuse que celle d’un beau chanteur. Il disait ce soir que jouer
ne le fatigue pas plus que faire la conversation. La seule nécessité de
l’entendre fait cesser les applaudissemens; et comme cependant il a
quelques jaloux, chaque soirée a pour lui l’intérêt piquant d’un drame.
Je lui ai répondu que si j’avais à choisir, j’aimerais mieux être lui
que les héros qu’il représente. Ce n’était point un compliment.
_20 avril._--Je viens enfin de découvrir un Italien qui a un peu de
génie original. Le mot _imiter_ semble avoir été créé en faveur de ce
pays. Depuis qu’ils ont laissé refroidir le feu que déposa dans leur
sein la liberté du quatorzième siècle, et cette _jeunesse des âmes_
sentant le beau après dix siècles de barbarie, circonstance unique et
qui ne se présentera plus, ils sont tombés dans le dernier degré du
marasme. Le poète imite le Dante, le prosateur les périodes de Boccace,
l’historien le style de Machiavel[33]. Mon homme est tout bonnement un
faiseur de _libretti_ pour les théâtres[34]: ordinairement ses pièces
n’ont que deux représentations, parce qu’à la seconde la police les
défend. Il a fait rire depuis trente ans aux dépens de tous les
ridicules qui ont paru en Italie. Il commença par se moquer des Français
qui emportaient les statues. Il n’a guère de réputation, parce que son
genre n’admet pas le pédantisme. J’ai failli me faire lapider ce soir
chez madame M***, en osant dire la moitié de ce que je viens d’écrire.
J’en pense encore plus. Ce génie ignoré est l’avocat _Anelli_, de
Dezenzano. Il y a dans sa manière du Dancourt, du Gozzi, et un peu du
Shakespeare. Les Français, surtout les gens moulés sur _La Harpe_, ne
trouveraient que de la bouffonnerie la plus basse. Tel est l’excès de
notre _vanité_: nous voulons savoir, avant de rire d’un trait plaisant,
si les gens de bon ton le trouvent tel. Mais l’_imprévu_ est la
condition principale du comique. Que faire? Ne plus rire qu’au théâtre
où l’on rit sans conséquence. Voilà tout le secret de la fortune des
_Variétés_. Le peu de comédie qui végète encore en France s’est réfugié
au théâtre, où il y a trois cent soixante-cinq nouveautés par an. Le
plaisir que les jeunes gens trouvent aux _Français_ n’est pas la joie du
théâtre, c’est le plaisir d’un cours de littérature bien fait, le
plaisir des souvenirs classiques. Ces jeunes gens sont réduits aux
jouissances de vieux pédans.
[33] Monti, Verri, Botta.
[34] Ce mot vaut mieux que de les appeler des _poëmes_.
Jamais un Français vulgaire ne comprendra le talent d’Anelli: c’est la
muse comique _courant des bordées_ contre la monarchie la plus
soupçonneuse.
N’a-t-il pas eu la hardiesse de se moquer, sous Buonaparte, de la
nullité du sénat d’Italie? C’est là tout le secret des longues scènes de
_Papatacci_ dans l’_Italiana in Algeri_[35].
[35] _Mangiar, bere è lasciar fare._
On passe ces scènes à Paris, où d’ailleurs ce pauvre opéra est gâté
de toutes les manières. En 1816, il était donné à Milan avec une
pompe orientale. Il fallait voir _Galli_ dans le rôle du Bey;
_Paccini_ Caïmacan, et la _Marcolini_ dans l’Italiana.
Aujourd’hui il vient de tourner en ridicule Tramezani au milieu de son
triomphe. Dans ce pays c’est un trait d’esprit, mais c’est encore plus
un acte de courage. Telle femme le haïra encore dans dix ans.
A en juger par mes Anglais, les étrangers quittent l’Italie sans même se
douter des mœurs de ce pays. Ceux qui commenceront à les entrevoir
doivent lire l’opéra buffa en un acte, intitulé: _I Virtuosi da Teatro._
Ce sont les mœurs des coulisses d’Italie. Cela n’a nul rapport avec nos
théâtres, les troupes ici ne durant jamais que trois mois. Dans la farce
d’Anelli, le frère de la première danseuse a une dispute avec le père de
la _prima donna_. Il reste seul avec celle-ci, qu’il trouve jolie. Pour
faire connaissance, il lui propose de chanter un duo de l’opéra célèbre
l’_Eroe smorfioso_, le _Héros doucereux_. Ici commence la plus drôle de
critique du héros Tramezzani. Il était, ce soir, dans une loge, faisant
bonne mine contre mauvais jeu. Paccini, qui fait l’amoureux de la
cantatrice, imite jusqu’aux moindres gestes du héros. A un passage
très-pathétique, il s’interrompt pour dire à sa belle: «Ici, ma chère,
je te montre les dents, ne pouvant te montrer mon âme.» C’est qu’une des
grâces les plus répétées de Tramezzani consiste à découvrir des dents
superbes. Je crois que, de ma vie, je n’ai tant ri. La musique est de
Mayer. Les _Virtuosi da Teatro_ alternent avec la _Clémence de Titus_.
Les femmes sont furieuses, et peut-être communiqueront-elles leur colère
à la police. A Paris, une plaisanterie n’est qu’une plaisanterie; chez
un peuple _étiolé_ par la monarchie absolue, un homme qui souffre la
plaisanterie, est un homme que le _pacha_ abandonne, est un homme perdu.
_21 avril._--La _Clemenza di Tito_ pour la dernière fois. Au total,
faible contre-épreuve du génie de Mozart. Je revois avec plaisir que ce
grand homme n’a pas toujours un style _tendu_ comme nos tragiques
ennuyeux. Il y a plusieurs motifs gais.--Il est des âmes que le moindre
appareil effarouche, et que l’_opera seria_ ennuie. Elles ne
sympathisent avec le tendre que lorsqu’il vient après le comique.
Michaut les fait toujours pleurer dans _Henri V_.
_22 avril._--Comment parler musique sans faire l’histoire de mes
sensations? On me les niera. Je pense que mes adversaires seront souvent
de bonne foi: tant pis pour eux.
_23 avril._--La haute société de Bologne a un peu de la couleur de celle
de Paris; elle est animée par quelques-uns de ces êtres charmans qui
offrent la réunion si rare de l’esprit, de la beauté et de la gaîté.
Madame Martinetti ferait sensation, même à Paris.
_24 avril 1817._--En France, les gens de province n’entendent pas raison
sur la _moralité de l’endroit_[36]. L’on est un peu moins bête en
Italie: c’est la _gloire de la ville_ qu’il est sacrilége de diminuer
par la moindre critique. J’ai voulu suivre cette idée dans le salon de
madame M***, avec des gens qui se prétendent philosophes; j’ai vu que
les nations sont entre elles comme les jeunes gens riches mal élevés.
Les Italiens sont, de plus, perdus de flatterie par les patriotes à la
_Dubelloy_. (Voir la _Biblioteca Italiana_ de Milan.) De cinquante ans
cette nation ne souffrira la vérité. Je ne crois pas qu’elle trouve
beaucoup de voyageurs qui l’aiment autant que moi, et ce soir toutes les
mines me regardaient comme ennemi.
[36] Procès de Mlle Aniche, de Bordeaux, contre le _Mercure_. Juin
1817.
BOLOGNE, _30 avril 1817_.--Je viens de passer quatre jours en
_Villegiatura_, chez le prince V***.
--Les maris n’ont pas en Italie la centième partie de la jalousie de
ceux de France. Je n’ai pas pu découvrir la cause du _Sigisbéisme_ autre
part que dans la nature. Quelques philosophes, qui étaient avec nous,
m’ont dit qu’à la fin du moyen âge, quand il y eut en Italie des foules
de petits tyrans cherchant à donner de la dignité à leur cour, en
singeant l’étiquette espagnole, les particuliers riches prirent d’eux
l’usage de donner un écuyer à leurs femmes.
Oserai-je parler du fond des mœurs? Suivant les récits de mes camarades,
je crois qu’il y a autant de maris malheureux à Paris qu’à Bologne, et à
Berlin qu’à Rome. Toute la différence, c’est qu’à Paris l’on péche par
vanité, et à Bologne à cause du soleil. Je ne trouve d’exception que
dans les classes moyennes en Angleterre, et dans toutes les classes à
Genève. Mais ma foi, la compensation d’ennui est trop forte; j’aime
mieux Paris, _oh gay_!
BOLOGNE, _1er mai_.--Je descends de cheval; on en trouve de très-bons à
louer dans ce pays, petits et de mauvaise mine, mais malins, méchans, et
d’une rapidité charmante. Je viens de _San Michele in Bosco_. C’est un
couvent situé dans une position pittoresque, comme tous ceux d’Italie;
ce vaste édifice couronne la plus jolie des collines couvertes de bois,
auxquelles Bologne est adossée; c’est comme un promontoire ombragé de
grands arbres qui avance sur la plaine. Mes amis m’ont conduit là pour
voir les anciennes peintures de l’école de Bologne; ils mettent un grand
prix à la _priorité_ dans les arts; ils veulent, à ce qu’il m’a paru,
détrôner _Cimabue_, le plus ancien barbouilleur de l’école de Florence.
Dieu vous garde de jamais voir ses ouvrages!
Nous trouvons sur cette colline cet air frais, l’_aura_ de Procris, dont
on ne peut connaître le charme que dans les pays du Midi. Couché sous de
grands chênes, nous goûtions en silence une des vues les plus étendues
de l’univers. Tous les vains intérêts des villes semblent expirer à nos
pieds; on dirait que l’âme s’élève comme les corps; quelque chose de
serein et de pur se répand dans les cœurs.
Au nord, nous avons devant nous les longues lignes des montagnes de
Padoue, couronnées par les sommets escarpés des Alpes de la Suisse et du
Tirol. Au couchant, l’immense océan de l’horizon n’est interrompu que
par les tours de Modène; à l’est, l’œil se perd dans des plaines sans
bornes: elles ne sont terminées que par la mer Adriatique qu’on aperçoit
les beaux jours d’été, au lever du soleil; au midi, autour de nous, sont
les collines qui s’avancent sur le front de l’Apennin; leurs sommets,
couverts de bouquets de bois, d’églises, de _villa_, de palais,
déployent la magnificence des beautés de la nature, secondée par ce que
les arts d’Italie ont de plus entraînant. Le bleu foncé de l’atmosphère
n’était altéré par quelques légers nuages d’une éclatante blancheur, que
tout-à-fait à la ligne de l’horizon.
Nos cœurs, pleins d’émotion, jouissaient en silence de tant de beautés,
quand tout à coup un de nos compagnons se lève, et du ton le plus
impétueux, récite le sonnet suivant, fait par un habitant de Bologne, à
la première nouvelle du passage du Saint-Bernard par _l’armée de
réserve_.
Vidi l’Italia col crin sparso, incolto
Colà dove la Dora in Po declina,
Che sedea mesta, e avea negli occhi accolto
Quasi un orror di servitu vicina,
Nè l’altera piangea: serbava un volto
Di dolente bensi, ma di reina:
Tal forse apparve allor, che il pié disciolto
A’ ceppi offrì la liberta latina:
Poi sorger lieta in un balen la vidi,
E fiera ricomporsi al fasto usato
E quinci, e quindi minacciar più lidi.
E s’udia l’Apennin per ogni lato
Sonar d’applausi, e di festosi gridi:
Italia, Italia, il tuo soccorso è nato[37]!
Et des cris se sont fait entendre sur cette dernière branche de
l’Apennin; mais combien différens de ceux de 1800! Les Italiens ont
raison: Marengo avança d’un siècle la civilisation de leur patrie, comme
une autre bataille l’a arrêtée pour un siècle.--Un prince de Bologne,
croyant à la délivrance de l’Italie par Murat, leva, en vingt-quatre
heures, un régiment de 1500 hussards, dépensa 200,000 fr., l’équipa en
trois jours, et le quatrième était en ligne à la tête de sa troupe.
[37] Recueil du P. Ceva, page 264. Manfredi.
Cela, et le refus de la loi sur le timbre à Buonaparte dans tout l’éclat
de sa puissance, sont des traits que la France n’égalera jamais.
BOLOGNE, _2 mai_.--Ce soir, en revenant du concert de madame G***, où
Velutti a chanté, j’ai reçu les confidences d’un de mes nouveaux amis;
il vient de me tenir sous ces beaux portiques qui conduisent au théâtre,
jusqu’à deux heures du matin. Il y a un an qu’il a quitté sa maîtresse;
il se désespère, et ne peut l’oublier; il se plaisait à me raconter les
moindres circonstances de leurs amours. J’admirais qu’un homme de
trente-cinq ans, riche, bien fait, militaire, pût avoir tant de
faiblesse ou tant d’amour: rien de plus commun en Italie. Il se couvrira
de ridicule, du moins dans nos idées françaises, en reprenant sa
maîtresse, et il la reprendra, ou mourra fou. Elle, piquée de l’éclat
d’une rupture où il n’avait que trop raison, le fera passer par les
conditions les plus dures. J’ai déjà rencontré sept à huit de ces
désespoirs. Il me semble que cela donne de la dignité à l’amour italien.
Comme un roman n’est intéressant qu’autant qu’on a le temps de le
raconter tout au long, et que je meurs de sommeil, je n’écrirai que ce
qui est observation philosophique.
1º Rien n’égale l’air froid et simple de cet homme qui me parlait, et
qui a fait des folies inouïes en amour et à la guerre. On ne concevra
jamais à Paris _la bonhomie_ de la société italienne, et
particulièrement l’air simple des militaires. Cette vanterie égoïste et
grossière, que nous appelions _blague_ parmi les officiers subalternes
des régimens, et qui donnait tant d’avantages, y est absolument
inconnue.
2º Un étranger qui a passé par une grande ville d’Italie, est moins
connu par son nom que par celui de la dame qu’il _servait_. _Esser in
servitù_ est le mot, comme _amicizia_ pour amour, et _avicinar una
donna_, pour lui faire la cour.
3º L’homme qui a fait le malheur trop évident de mon ami est un
Florentin; s’il lui faisait une scène, jamais leur maîtresse ne le
reverrait. Mon Bolonais me disait: «Etes-vous allé à Florence, au petit
théâtre d’_Ogni Santi_?--Oui.--Y êtes-vous allé un jour où _Stentarello_
jouait?--Certainement.--Avez-vous remarqué ce caractère? C’est l’homme
le plus mince et de la figure la plus sèche que vous ayez jamais vu. Il
arrange avec toute l’élégance possible son habit troué; le principal
fondement de sa cuisine, ce sont des tranches de concombres à la glace;
du reste, vaniteux comme un Castillan, peu lui importe de mourir de
faim, pourvu qu’on ne le sache pas. Si on ne lui donne pas de
l’_ella_[38], il est au désespoir. Surtout, il est beau parleur, et se
pique de ne s’exprimer que dans les termes les plus toscans. Il lui faut
trois phrases pour vous demander quelle heure il est.
[38] La plus respectueuse des quatre manières d’adresser la parole en
italien, _tu_, _voi_, _lei_, et à Florence, _ella_.
«Les Florentins vous ont dit que c’est le caractère du peuple de leur
pays: la vérité est que c’est celui de toute la nation. Par exemple, M.
***, etc.»
Cette sortie de mon amant malheureux m’a fait rassembler plusieurs
observations faites à Florence. Tous les Florentins sont maigres: on les
voit au café faire leur unique déjeuner avec un verre de café au lait et
le petit pain le plus exigu: ce qui leur coûte 3 gratz (21 cent.). Le
soir, chez _Vigne_, ils dînent pour 2 paules 1/2 ou 3 paules (le paule
vaut 55 cent.). Leur manière de se vêtir a quelque chose de singulier:
c’est plutôt un habit bien brossé qu’un habit neuf. Rien chez eux qui ne
respire l’économie la plus sévère. En tout c’est l’opposé des Milanais:
jamais de ces faces épanouies et heureuses. A Milan, la principale
affaire est de bien dîner; à Florence, de faire croire qu’on a dîné. On
cite par la ville beaucoup de gens qui vont à la cour, et qui dînent en
famille, avec deux plats; mais l’ambassadeur d’aucune puissance, à
Paris, n’a autant de galon sur les habits de ses gens.
Les Français qui étaient à Florence avaient fait enseigner au limonadier
du Café Militaire, vis-à-vis la statue équestre, à faire _la bisteca_
(le bifteck); ils allaient y déjeûner. Le peuple les voyait manger de la
viande dès le matin, et dépenser magnifiquement 23 sous. Rien n’a
peut-être plus contribué à faire respecter les Français. J’ai encore
trouvé dans Florence le proverbe _Gran Francesi, grandi in tutto_. Un
Florentin se rappelle, au bout d’un an, et avec reconnaissance, que vous
lui avez fait accepter une tasse de chocolat. Cette excessive économie
s’explique fort bien par l’histoire. Florence, dans le moyen âge, fut
immensément riche par le commerce; de république agitée, elle devint
monarchie absolue, perdit son commerce, et garda son économie, la
première vertu du commerce.
La Florence d’aujourd’hui est un port ouvert aux gens ruinés. Venise est
bien plus gaie et plus aimable; mais il faut s’accoutumer à n’avoir pour
toute promenade que des rues larges de quatre pieds, et un jardin unique
grand comme les deux tiers des Tuileries.
_3 mai 1817._--J’ai à me confesser d’une grande erreur. L’étranger qui
ne voit d’abord que les littérateurs et les gens qui passent pour des
esprits, est étonné de la sottise de ce peuple. Au contraire, il n’y a
rien de si fin et de si spirituel au monde. Les gens d’esprit sont ceux
qui n’en font pas métier. Dès qu’ils veulent se cultiver ils deviennent
pédans. Des jeunes gens étonnans par la finesse et la sagacité de leur
esprit, forment des collections d’_auteurs classiques_, c’est-à-dire
cités par la Crusca, et leur grande affaire devient de ne plus employer
de mot dans la conversation, qu’ils ne puissent montrer dans les _Canti
Carnavaleschi_, ou autre platitude imprimée au quinzième siècle. Au
premier abord, il vous faut essuyer toute cette science. C’est là que
mon courage m’avait abandonné, à mon premier passage; depuis, j’ai
découvert que, quand ces gens-là sont _naturels_, et ne veulent plus
faire d’esprit, ils sont divins.
L’esprit, à Paris, manque de sagacité, et s’allie souvent à la
badauderie, sur les grandes questions de la vie; il veut trop paraître.
Un de nos petits auteurs, charmant le premier jour, montre le _tuf_ dès
le second. En un dîner il vous parle de tout ce dont on peut parler.
Ici, un jeune homme distingué, pédant le premier jour, est enchanteur
dès qu’il ne songe plus à l’être. Les satires de Voltaire sont plates,
si on les compare aux petits poëmes satiriques qui ont couru, en ces
derniers temps, à Bologne, Venise, Milan: c’est la naïveté et la force
de Montaigne réunie à l’imagination de l’Arioste.
BOLOGNE, _4 mai 1817_.--Il y a ici sept à huit Polonaises charmantes.
Pour moi, c’est l’idéal des femmes. Elles courent les peintures toute la
journée; elles ont imaginé de se faire faire un _Cours de Peinture_ par
un Danois qui, malheureusement, paraît beaucoup trop aimable à la plus
jolie d’entre elles. Le lieu des leçons est la galerie de cet aimable
comte Mareschalchi que nous avons vu nous donner de si jolies fêtes dans
sa maison des Champs-Elysées. Je suis allé aujourd’hui à ce cours, non
pas à cause du professeur; mais pour me mettre bien avec lui, je lui ai
demandé la copie de sa leçon. Après avoir lu cinq ou six pages
d’écriture, il s’est mis à nous expliquer les très-beaux tableaux de M.
M. L’appartement dont se compose la galerie est garni de meubles de
Paris, et il y a une chambre où l’on ne voit que des chefs-d’œuvres.
«Vous savez que l’école de Florence se reconnaît à un dessin hardi qui,
sur les pas de Michel-Ange, outre un peu la partie saillante des
muscles.
«Raphaël eut l’expression, le dessin, l’imitation de l’antique. Sa
perfection est dans les figures d’Apôtres et de Vierges. Il fut un peu
froid et un peu sec dans les commencemens, comme le Perrugin, son
maître. Le _Frate_ lui apprit le clair-obscur, où il fut toujours
faible. Ce fut une grande âme.
«Le Corrége a la grâce séduisante, le clair-obscur, les raccourcis; son
âme était faite pour réinventer l’antique; mais il l’a peu imité. Ses
tableaux, chefs-d’œuvres de volupté, sont à Dresde et à Parme.
«Le Titien, et tous les Vénitiens, ont la vérité de la couleur.
Giorgione, grand homme, moissonné à l’entrée de sa carrière, en eut
l’idéal.
«L’école de Bologne est presque, dans tous les genres, la perfection de
la peinture.
«Le Dominiquin eut l’expression, surtout des affections timides, le
coloris, le clair-obscur, le dessin. Pour l’expression, après Raphaël et
lui, vient le Poussin.
«Le Guide, âme Française, eut la beauté céleste dans les figures de
femmes. Ses ombres peu fortes, sa manière suave, ses draperies légères,
ses contours délicats forment un contraste parfait avec le style de
Michel-Ange de Carravage.
«Le Guerchin fut un ouvrier doué d’un singulier coup d’œil pour rendre
le clair-obscur. Il copiait tout simplement les paysans du bourg de
_Cento_, où il travaillait à la toise. Ses figures semblent se détacher
de la toile, et conviennent aux gens qui louent, dans la peinture,
l’_illusion_.
«La Galerie Farnèse, de Rome, met Annibal Carrache au rang des plus
grands peintres. Beaucoup de gens disent Raphaël, le Corrége, Titien et
Annibal. A Bologne, on lui préfère Louis Carrache.
«L’Albane, homme froid, a bien peint les enfans et les corps de femmes,
mais non leur âme. Il n’en avait pas; l’envie l’occupa beaucoup.»
BOLOGNE, _6 mai 1817_.--Nous sommes allés, trois voitures, à
_Correggio_, pour visiter la patrie du grand homme. Tout ce que nous
avons trouvé de lui, ce sont ses Madones avec leurs beaux yeux si
tendres, qui courent les rues déguisées en jeunes paysanes.--Je me suis
aperçu que je passe à Bologne pour souverainement illibéral. La chute du
tyran n’a pas valu à l’Italie notre admirable constitution de 1814,
chef-d’œuvre de génie et de bonté dont les nations étrangères savent
admirer l’auteur, mais le rétablissement de toutes les _vieilleries_.
Voilà pourquoi l’homme souverainement dissimulé, qui abhorrait tant la
liberté, qu’il n’a pas su se parer de ses couleurs, même lorsqu’elle
était son seul moyen de salut, trouve encore des partisans, en Italie,
parmi les amans passionnés de cette liberté. Les Italiens d’une certaine
portée m’ont souvent répété que les plus bas des hommes étaient les gens
de lettres[39]. Ils partent de là pour négliger tous les livres et
l’étude du mécanisme de la liberté. Ils s’imaginent qu’un Ange la leur
apportera un beau matin.
[39] Cela n’est pas exact: ce sont les housards de la liberté; ils
sont tous les jours au feu, il faut bien qu’ils reculent
quelquefois.
Beaucoup de jeunes gens, voyant la Chambre des Pairs d’Angleterre
appuyer aveuglément le ministère qui s’est moqué d’eux à Gênes, rêvent
encore à la république. C’est là ma grande dispute avec eux. Le plus sûr
chemin du despotisme militaire, c’est la république. Pour avoir une
république, il faut commencer par se faire île. Parmi les modernes si
corrompus, le rouage le plus nécessaire à la liberté, c’est un roi:
voyez Berne.
Si je savais un coin du monde où l’on ne parlât pas plus politique qu’en
1770, j’y volerais, fût-il aussi loin que les jardins d’Armide. Notre
partie, toute composée de jeunes femmes et de militaires, a tourné à la
politique; c’est-à-dire qu’au lieu de rire et de profiter de nos beaux
jours, nous avons eu le plaisir de nous indigner.
BOLOGNE, _8 mai 1817_.--Veut-on le portrait des belles miladys que nous
avons ici, fait de main de maître?
«Milady R*** a 26 ans; elle n’est pas vilaine; elle est très-douce, et
assez polie; et ce n’est pas sa faute de n’être pas plus amusante: c’est
faute d’avoir rien vu; car elle a du bon sens, n’a nulle prétention, et
est fort naturelle: son ton de voix est doux, naïf, et même un peu
niais. Si elle avait vécu en France, elle serait aimable. Je lui fais
conter sa vie. Elle est occupée de son mari, de ses enfans, sans
austérité ni ostentation: si elle ne m’ennuyait pas, elle me plairait
assez.»
BOLOGNE, _9 mai_.--Admirables portraits de M. Palaggi. Un écuyer du roi
d’Italie, banquier millionnaire, s’est fait peindre en écuyer. Le
gouverneur l’a mandé, et tancé vertement; à quoi l’autre a répondu qu’il
était maître de se faire peindre avec tel habit qu’il voudrait, et que
d’ailleurs il ne rougirait jamais du costume rappelé par son portrait.
BOLOGNE, _10 mai_.--Rien ne peut distraire les Italiens, et surtout les
Bolonais, de leur politique enragée, que Alfieri. J’ai passé la soirée
avec deux personnes qui ont vécu avec lui dans l’intimité, ou plutôt,
car _sa hauteur_ ne permit jamais l’intimité, qui l’ont vu très-souvent
les dernières années de sa vie. L’un de ces messieurs lui ressemble; et,
avec beaucoup de grâce, car il était malade, nous a donné, pendant un
quart d’heure, une représentation d’Alfieri. C’est un grand homme
maigre, à cheveux rouges; sa physionomie, ses yeux surtout, sont d’un
dictateur de Rome. Il est entré dans le salon; et, à tout ce qu’on a pu
lui dire, n’a répondu qu’en sifflant. Tout le monde se récriait sur
l’étonnante ressemblance.
Quand le comte Néri est rentré, il nous a conté, entre cent traits
d’originalité, de hauteur et d’ennui, que le comte Alfieri, ayant été
présenté à madame d’Albani, à la galerie de Florence, remarqua qu’elle
s’arrêtait avec plaisir devant un portrait de Charles XII: elle dit même
que l’uniforme singulier de ce prince lui paraissait extrêmement bien.
Deux jours après, Alfieri parut dans les rues de Florence exactement
vêtu et coiffé comme le monarque suédois, à la grande consternation des
paisibles habitans.
Le comte Néri, quoique soumis en apparence à toutes les faiblesses des
mœurs italiennes, ou, pour parler clair, car pourquoi diable me
gênerais-je, quoique le plus esclave des cavaliers _serventi_, et pour
une femme qui le trompe assez souvent, est un philosophe. Probablement
il en sait autant que nous sur sa maîtresse; mais telle qu’elle est,
avec tous ses défauts, c’est encore pour lui la femme la plus aimable de
la terre, et rien ne pourrait remplacer le bonheur de passer avec elle
huit heures de toutes ses journées: d’ailleurs le mari est le meilleur
garçon d’une ville qui est pleine de gens de ce caractère. Je comprends
fort bien le bonheur du comte Néri; et, malgré la vanité française,
j’échangerais volontiers mon sort contre le sien. Sa maîtresse est une
des plus jolies femmes d’Italie, et si capricieuse, avec des fantaisies
si étranges et si gaies, qu’il faudrait être bien sot pour trouver
l’ennui auprès d’elle.
Le comte Néri m’a pris en particulier, au fond du jardin, pour que je
lui fisse le récit de la campagne de Moscou, la carte sous les yeux.
J’ai pris avec moi deux officiers qui avaient été là-bas. Je lui ai dit
qu’il n’y avait rien eu de si simple, et que ce n’était qu’à Paris que
j’avais commencé à me figurer que je venais d’échapper à un grand péril.
Tant que nous sommes morts de faim, jusqu’à la Bérésina, il ne faisait
pas trop froid; dès qu’il a gelé à pierre fendre, nous avons trouvé de
quoi vivre dans les villages polonais. Du reste, si le prince Berthier
avait eu le moindre esprit d’ordre, si Buonaparte avait eu le courage de
faire fusiller deux soldats chaque jour, il n’aurait pas perdu six mille
hommes dans toute la retraite. Je parle deux heures.
Pour me récompenser de cet acte de complaisance, qui me rappelait des
souvenirs si pénibles, le comte me dit: «Vous paraissez curieux de
l’effet produit par les tragédies d’Alfieri sur les cœurs italiens:
demain je vous apporterai un petit _compendio_ (abrégé) que je n’ai
jamais montré à personne, pas même à la Gina.»
BOLOGNE, _le 11 mai_.--Traduction du cahier du comte.
«Alfieri haïssait les rois dans sa jeunesse, parce qu’il n’était pas né
roi. Lorsqu’il se mit à lire et à s’instruire, il resta fidèle à sa
haine, et se fit illusion sur son origine.
«Il se croyait républicain, et dans le fait ne désira jamais qu’une
république sur le modèle de celle de Rome, où il y aurait des
patriciens, aussi-bien que des plébéïens, et où un homme de talent
pouvait toujours espérer de devenir dictateur.--Il ne pouvait souffrir
les rois, parce que c’étaient les seuls êtres auxquels il fût né
inférieur; mais il avait la plus haute vénération pour la noblesse,
d’abord parce qu’il était né noble, et que le pouvoir absolu sur les
inférieurs, qui appartient à cet ordre en Piémont, lui était fort
agréable. Quand il fut devenu philosophe, il ajouta, parce que ce
pouvoir pouvait être exercé par une grande âme, d’une manière utile à
ces inférieurs.
«Après avoir été réveillé du sombre ennui de sa jeunesse par la lecture
de Plutarque; après avoir parlé avec les transports de la haine la plus
féroce du gouvernement modéré des princes de la maison de Savoie; après
avoir imprimé qu’il n’était pas digne d’un homme libre de se marier et
de s’exposer à avoir des enfans sous le joug de tels tyrans; après avoir
dit de cent manières qu’il répandait des larmes de rage d’être né au
milieu d’un peuple avili; après avoir donné son bien à sa famille pour
ne pas vivre au milieu de ces esclaves; en un mot, après avoir écrit le
livre forcené de la _Tirannide_, le hasard l’amène sur le champ de
bataille où un peuple rempli de nobles sentimens[40], et enthousiaste de
toutes les vertus, cherche à conquérir sa liberté. On s’attend qu’il va
partager l’ivresse de toutes les âmes généreuses: rien moins que cela;
dans ce moment décisif pour son caractère, n’étant plus offensé par la
majesté du trône, le _noble_ l’emporte, et Alfieri n’est qu’un _ultrà_.
Son mépris, ou plutôt sa haine masquée en mépris, pour la nation
héroïque qui vient de dévoiler son cœur, ne trouve pas de termes assez
forts. De ce moment il hait encore plus la France et les Français que
les rois. Quand même ce pays fût parvenu à se donner la liberté, il eût
encore écrit le _Misogallo_.
[40] 1789.
«L’ennui, joint à la haine pour les heureux, est le grand trait de la
vie d’Alfieri; et, sur le trône, il eût été Néron. A la férocité près,
Mlle Edgeworth a fait son portrait d’avance, dans son _Comte de
Glenthorn_. Au reste, cet homme singulier fut si impérieusement subjugué
par ses penchans, que sa vie entière peut être abrégée en deux mots: il
fut la victime d’une passion pour les chevaux, d’une passion pour la
gloire littéraire, et d’une haine furieuse des rois, qu’il appelait
amour de la liberté. Il porta tout cela à un degré d’énergie qui ne
s’est peut-être jamais rencontré dans un cœur d’homme, depuis les
fureurs du moyen âge.
«Sur les _Mémoires d’Alfieri_, je dirai: Les bulletins de Buonaparte
sont intéressans, parce qu’il sortait un peu du ton de dignité.»
Les anecdotes des dernières années qu’Alfieri a passées à Florence,
offrant souvent le nom d’une dame de la plus haute naissance qui avait
bien voulu lui accorder sa main, il serait peu délicat de les publier.
Il y a d’excellens portraits d’Alfieri, par M. Fabre, jeune peintre
français qui habitait la même maison.
JUGEMENT LITTÉRAIRE.
«La simplicité de l’intrigue, le petit nombre des personnages, la marche
directe de l’action, l’uniformité et la gravité travaillée de la
composition, font des tragédies d’Alfieri ce que les modernes ont
produit de plus semblable à l’antique. Infiniment moins déclamatoires
que les tragédies françaises, elles ont moins de brillant et de variété;
mais, en revanche, une teinte plus profonde de dignité et de naturel.
Comme Alfieri n’a pas adopté les odes sublimes du théâtre grec, que nous
appelons chœurs, au total ses tragédies sont moins poétiques. Toutefois
on sent, dans tous les détails, le travail d’une main savante: on peut
même dire que le désir ardent qu’eut l’auteur de se garantir des
personnages de pure ostentation, et sa haine extrême pour les tirades à
prétentions, qui lui semblaient avilir un dialogue constamment soutenu
par un intérêt profond, ou rempli des accens d’une passion brûlante,
l’ont souvent entraîné dans une diction trop sententieuse. A tout moment
l’on trouve des morceaux écrits d’une manière pesante, et qui sent
l’effort. Il s’est rappelé trop constamment que le premier devoir d’un
écrivain dramatique est de tenir ses personnages dans la direction de
l’affaire et des intérêts qui les occupent. Aveuglé par sa haine pour un
peuple voisin chez lequel on voit les personnages abandonner leurs
intérêts les plus pressans pour faire des descriptions morales ou
poétiques des émotions qui les agitent, il oublie quelquefois que
certaines passions sont déclamatoires dans la nature comme au théâtre,
l’amour, par exemple; qu’elles ne doivent pas s’exhaler toujours en des
phrases concises et scrupuleusement exactes, mais s’échapper quelquefois
à des manières de parler qui semblent hyperboliques et même fausses aux
yeux du froid philosophe.
«La principale beauté, comme le grand défaut du dialogue d’Alfieri,
c’est que chaque mot est employé en conscience à pousser en avant
l’action de la pièce par un argument suivi, une narration nécessaire, ou
l’expression exacte et géométrique d’une émotion naturelle. Ici point de
digressions, point de conversations épisodiques, et jamais de maximes,
si ce n’est d’une admirable brièveté. Ces qualités, poussées à
l’extrême, donnent un certain air de solidité à toute la structure de la
tragédie qui fatigue un lecteur ordinaire: le lecteur, homme d’esprit,
prévoit trop ce qu’on va dire. Rien d’éclatant, rien d’entraînant: dès
qu’on a lu trois ou quatre de ces tragédies, les autres ne surprennent
plus. C’est un livre comme Milton, qu’on prend par devoir, et qu’on
quitte sans peine.
«J’ai fait les remarques précédentes, en ma qualité de littérateur
instruit; quant à ma sensation particulière, je pense que les personnes
à qui il a été donné de comprendre Shakespeare, ne seront jamais
touchées jusqu’à un certain point par les compositions d’aucun autre
écrivain dramatique. Shakespeare ne ressemble pas plus à Alfieri qu’à
tout autre poète. Alfieri, Corneille et tous les autres, considèrent une
tragédie comme un poëme: Shakespeare y a vu une représentation du
caractère et des passions des hommes, qui doit toucher les spectateurs,
en vertu de la sympathie, et non par une vaine admiration pour les
talens du poète. Chez les autres tragiques, le style et la couleur
générale du dialogue, la distribution et l’économie des diverses parties
de la pièce, sont les principaux objets: pour Shakespeare, c’est la
vérité et la force de l’imitation. Les poètes classiques sont satisfaits
s’il y a dans leur ouvrage assez d’action et de peinture de caractère
pour empêcher la composition de tomber dans la langueur, et pour amener
d’une manière à peu près convenable, les dialogues élégans dont elle se
compose. Shakespeare était satisfait si sa fable se trouvait assez bien
ménagée pour ne pas choquer trop fortement cette disposition à
l’illusion que le spectateur apporte au théâtre. Il croyait avoir assez
fait pour son style, quand il avait évité tout ce qui pouvait être
ridicule. Dans le monde, quand nous parlons à nos rivaux ou à nos amis,
sommes-nous affectés par ce qu’ils nous disent, ou par le plus ou moins
d’élégance de leur toilette?
«Alfieri ne vit point les choses de si haut. Il ne vit point d’un côté
les actions des hommes, et de l’autre les diverses manières de les
peindre, qui ont fait les diverses écoles dramatiques. Il partit du
genre français, le seul qu’il connût. Il prit ses souvenirs pour le
résultat de ses observations. Avec un peu plus d’esprit, il se fût rendu
la justice qu’il n’avait jamais fait d’observations. L’école qu’il a
suivie admet beaucoup moins de _ces choses prises dans la nature_, qui
me charment chez le poète anglais. Dans ce genre étroit, Alfieri est
excellent. Ses fables sont admirablement imaginées, et développées avec
tout le génie possible: tous ses caractères expriment des sentimens
naturels, avec une grande beauté, et souvent une grande énergie
d’expression. Pour moi, c’est une faute que la fable soit trop simple,
et les incidens trop rares; c’est une faute que tous les caractères
expriment leurs sentimens avec une égale force et une égale élégance;
que tous dirigent leurs intérêts et leurs prétentions opposées avec une
politique également profonde. Mon âme ne peut perdre de vue qu’un auteur
ingénieux a versifié ces dialogues si parfaits, et ces tirades si dignes
de Tacite. Je ne puis jamais, même pour un moment, avoir l’illusion que
j’entends de véritables personnages discutant entre eux ce qu’ils
croient être leurs intérêts les plus chers. Il peut y avoir plus
d’éloquence et de dignité dans le système d’Alfieri: il y a tous les
charmes de l’illusion dans celui de Shakespeare. J’ai passé bien des
nuits à lire Shakespeare; je ne lis Alfieri la nuit que quand je suis en
colère contre les tyrans.
«Je ne conçois pas comment les poètes de Paris n’ont pas suivi l’exemple
de M. Lemercier. En affaiblissant une tragédie d’Alfieri, il reste
encore une tragédie française de la première force. Sa _Mérope_, par
exemple, est bien supérieure à celle de Voltaire[41].
[41] Voir à l’Appendice la liste des tragédies d’Alfieri.
«Pour le style, on sent toujours qu’il a coûté beaucoup d’efforts à un
homme d’un grand génie. Toujours par l’usage de tournures aussi concises
que magnifiques, l’auteur travaille à donner à son vers une sorte de
force factice et d’énergie. Pour enfermer beaucoup de sens en peu de
mots, il accumule les interrogations, les antithèses, les maximes
courtes et exprimées dans un ordre inverse, singulier dans la langue.
«Sous tous ces rapports, aussi-bien par la correcte gravité des
sentimens, que par la parfaite propriété et la sage modération de toutes
les peintures de passion, ces tragédies sont exactement le contraire de
ce qu’on pouvait se promettre du caractère enflammé et indépendant qui
distingua leur auteur. D’après ce que je lui ai vu faire pendant sa vie,
et ce qu’il nous avoue dans ses consciencieuses confessions, on devait
s’attendre à voir dans ses tragédies une grande véhémence dans les
actions; et, dans le dialogue, une éloquence aussi irrégulière que
sublime; des sentimens extravagans, mais ravissans par leur énergie et
leur nouveauté; des passions allant jusqu’à la frénésie, et une poésie
enflammée, approchant de l’emphase brillante de l’Orient.
«Au lieu de cette nouveauté entraînante, et ce que le 19e siècle demande
surtout aux arts, ce sont des sensations nouvelles; nous avons une
représentation exacte et concise des catastrophes célèbres de
l’histoire, des discours énergiques, des passions, non pas éclatantes,
mais profondes, et un style si sévèrement correct et si scrupuleusement
correspondant à l’idée, que le lecteur le plus inattentif ne peut pas ne
pas s’apercevoir de l’immense travail qu’il a coûté. Fidèle à son
caractère de _patricien_, Alfieri s’imagina _être plus respecté_ en
prenant ce parti. Il eût peut-être été plus grand, et certainement plus
original, en étant lui-même. Mais quel homme que celui qui a pu se
tromper dans un tel choix, et se placer encore à la tête de tous les
poètes classiques!»
IMOLA, _le 15 mai_.--Je voyage en _sediola_, au clair de lune. J’aime
l’aspect des Apennins éclairés par l’astre des nuits. Une _sediola_,
comme le nom l’indique, est une petite chaise fixée au milieu de deux
très-hautes roues. On guide soi-même un cheval qui va toujours le grand
trot, et fait trois lieues à l’heure. Il faut un chemin superbe, et tel
que celui d’Arona à Ancône: autrement, l’on verse. Hier, j’ai versé
trois fois; mais c’était ma faute, et non celle de la route. Mon cheval
faisait près de quatre lieues à l’heure. L’attention étant forcément
fixée sur le paysage, on ne peut plus oublier les pays qu’on a parcourus
en sédiole. Mon cheval vient de Padoue.
FERRARE, _le 17 mai 1817_.--Il a fallu m’arracher à Bologne, après y
avoir passé quinze jours de plus que je ne comptais. Paccini est un
excellent bouffe plein de verve. Chaque soir il change quelque chose à
son rôle; et Bologne, pour l’esprit, est la ville la plus remarquable de
l’Italie. _Les grandes pensées viennent du cœur._
Me voici à Ferrare qui fut une grande ville tant qu’elle sut garder sa
nationalité; depuis qu’elle est au pape, le légat pourrait nourrir un
demi-régiment de cavalerie avec l’herbe qui croît dans les rues. Les
gens riches vendent leurs terres, et vont s’établir à Milan. On peut
acheter ici douze mille livres de rente pour cent mille francs. Il est
vrai que lorsqu’un homme va un peu trop souvent dans une maison où se
trouve une jolie femme, le l*** le fait appeler pour lui rappeler le
neuvième commandement de Dieu. Un laquais est-il mécontent de ses
maîtres, il va, un vendredi, porter un os de poulet au l***, qui
aussitôt mande l’impie[42]. D’ailleurs il n’y a point de spectacles. Je
me hâte de quitter cette ville aimable. J’avais presque oublié le
tombeau de l’Arioste: j’y vais en sédiole. Est-ce bien ici que ce grand
homme récitait l’histoire de Joconde à la cour du souverain?
[42] Historiques.
CESÈNE, _le 20 mai_.--J’éprouve une sensation de bonheur de mon voyage
en Italie, que je n’ai trouvée nulle part, même dans les jours les plus
heureux de mon ambition. Je me surprends cinq ou six fois la journée
avec des idées vagues de donner ma démission, et de me fixer en ce pays.
Les premiers mois j’étais un peu étonné par tout ce que je voyais de
nouveau; maintenant mon âme est plus calme. Je vois nettement l’ensemble
des mœurs italiennes: elles me semblent bien plus favorables au bonheur
que les nôtres. Je crois que ce qui me touche, c’est la bonhomie
générale et le naturel.
Voici un petit détail insignifiant, que j’ai oublié d’écrire à Bologne.
La femme la plus capricieuse et la plus belle de la ville est souvent à
la _Montagnola_, la promenade à la mode, avec une petite robe anglaise
de dix-huit francs. Elle en a vingt dans ses armoires, du plus grand
prix. Tous les mois elle en fait deux ou trois qu’elle ne porte jamais.
_Il est si ennuyeux de s’habiller!_
Le fat le plus célèbre de Bologne, M. P***, me disait: «Ma foi! moi je
mets ma cravate le matin, et ne m’habille plus. Tant pis pour qui me
trouve mal.»
RIMINI, _le 21 mai 1817_.--Comme chaque quartier de Naples a une langue,
ici chacune de ces petites villes voisines, _Rasenne_, _Imola_,
_Faenza_, _Forli_, _Rimini_, a des mœurs différentes. Les uns sont
prompts, emportés, vindicatifs, libertins; les autres rangés,
tranquilles, Allemands. Je n’ai pas trouvé les conversations montées sur
le ton important de nos provinciaux gémissant sur les scandales de
l’amour, et sur la difficulté de trouver des domestiques fidèles: chacun
n’y parle pas toujours de ses intérêts d’argent. L’amour et la musique
viennent jeter quelque variété dans ces monotones idées de la province.
Au reste, comme chez nous, les bourgeois font la police les uns sur les
autres; par ce triste moyen peut-être y a-t-il un peu plus de mœurs que
dans les grandes villes.--Il y a beaucoup de _caractère_. Les lois
n’étant autrefois, sous le gouvernement des pr***, qu’une mauvaise
plaisanterie à l’usage des sots, les gens d’ici se font justice
eux-mêmes. Par là ils sont un peu moins insipides que nos bourgeois de
petite ville, et la force physique est un avantage très-prisé chez les
jeunes gens.
RÉPUBLIQUE DE SAINT-MARIN, _le 22 mai 1817_.--Goethe, voyageant en
Italie, trouva dans ces montagnes un officier des troupes du pape, homme
tout uni, qui lui dit dans la conversation: «Nous savons de bonne part
que votre Frédéric-le-Grand, que tout le monde parmi vous considère
comme hérétique, est, dans le fond, un excellent catholique; mais il a
obtenu de N. S. P. le Pape une dispense pour tenir sa religion secrète.
Il n’entre jamais dans aucune de vos églises hérétiques. Il a une
chapelle souterraine où il entend la messe chaque jour, le cœur brisé de
douleur de ne pouvoir confesser notre sainte religion. S’il ne suivait
que son zèle, les Prussiens sont une race d’hérétiques si furieux,
qu’ils le massacreraient sur l’heure[43].»
[43] _Aus meinen leben_, 1816, tome IV.
Cette finesse du clergé italien existe encore: je viens d’en avoir la
preuve à Saint-Marin, par trois ou quatre anecdotes que je ne dirai pas.
PÉSARO, _24 mai 1817_.--Ici les gens ne passent pas leur vie à _juger_
leur bonheur. _Mi piace_, ou _non mi piace_, est la grande manière de
décider de tout. La vraie patrie est celle où l’on rencontre le plus de
gens qui vous ressemblent. Je crains bien de trouver toujours en France
un fonds de froid dans toutes les sociétés. J’éprouve un charme, dans ce
pays-ci, dont je ne puis me rendre compte: c’est comme de l’amour; et
cependant je ne suis amoureux de personne. L’ombre des beaux arbres, la
beauté du ciel pendant les nuits, l’aspect de la mer, tout a pour moi un
charme, une force d’impression qui me rappelle une sensation tout-à-fait
oubliée, ce que je sentais, à seize ans, à ma première campagne. Je vois
que je ne puis rendre ma pensée: toutes les circonstances que j’emploie
pour la peindre sont faibles.
Toute la nature est ici plus touchante pour moi; elle me semble neuve:
je ne vois plus rien de plat et d’insipide. Souvent à deux heures du
matin, en me retirant chez moi, à Bologne, par ces grands portiques,
l’âme obsédée de ces beaux yeux que je venais de voir, passant devant
ces palais dont, par ses grandes ombres, la lune dessinait les masses;
il m’arrivait de m’arrêter, oppressé de bonheur, pour me dire: Que c’est
beau! En contemplant ces collines chargées d’arbres qui s’avancent
jusque sur la ville, éclairées par cette lumière silencieuse au milieu
de ce ciel étincelant, je tressaillais; les larmes me venaient aux
yeux.--Il m’arrive de me dire, à propos de rien: Mon Dieu! que j’ai bien
fait de venir en Italie!
URBIN, _le 25 mai_.--Singulière vivacité des habitans de cette petite
ville de montagne; grands monumens dont elle est remplie. Elle eut un
prince, le duc _Guidobaldo_, le rival des Médicis.
Le bon ton consiste assez, en France, à rappeler sans cesse, d’une
manière naturelle en apparence, que l’on ne daigne prendre intérêt à
rien. Les pauvres Italiens sont bien loin de songer aux jouissances de
vanité; au milieu de l’absence de toute loi et de toute justice (on
parle de ce qui existait autrefois), ils cherchent celles de la sûreté.
Est-ce leur faute s’ils sont féroces? Si, sous des gouvernemens, souvent
cruels, parce qu’ils ont toujours peur, et si faibles qu’ils n’ont de
force que par l’astuce, ils n’étaient pas féroces, ils seraient
détruits, si ce n’est par le pacha, du moins par le sous-pacha, ou par
le cadi.
Comme chez le malheureux _Fellah_ de la basse Égypte, la méfiance
retient à chaque instant la sympathie la plus vive et la plus enflammée.
De là vient qu’à la vue de la douleur et de l’injustice, s’ils sortent
de leur apparente froideur, c’est par des actions d’une chaleur
forcenée[44].
[44] Les abus qu’on est forcé de rappeler, pour être peintre fidèle,
n’existent plus, sans doute, mais leurs conséquences subsistent
encore dans les mœurs, pour un siècle.
ANCONE, _le 26 mai 1817_.--Tout ce pays, qui a entrevu la civilisation
sous le régime français, est bien en arrière de la Lombardie. Ils disent
qu’il n’y a rien de pis que le gouvernement des pr***. Les propriétaires
de Bologne et de Ferrare donneraient vingt millions d’avoir pour
gouverneur le comte de S***. M. G*** était le meilleur homme du monde,
et il n’est pas d’intrigue avilissante qui, sous son gouvernement, ne se
soit développée avec succès. Le temps des tyrans odieux est passé; il
n’y a plus que des imbéciles qui laissent faire le mal par qui a intérêt
de le faire.--L’air de férocité augmente rapidement depuis Ravenne. Au
milieu de tous ces changemens de gouvernement et de gouverneurs, on voit
redoubler la _défiance_, cette base immuable du caractère italien, et
ils ont raison: ici l’on ne saurait trop soupçonner. Cette circonstance
favorise la musique. Un Italien ne peut chercher ni plaisir, ni
distraction dans la conversation; un mot indifférent aujourd’hui peut le
perdre dans dix ans. Voici une lumière qui éclaire les profondeurs du
sujet.
ANCONE, _le 27 mai_.--Je rencontre, à Saint-Ciriaque, la cathédrale et
l’ancien temple de Vénus, dont j’admirais la belle vue sur la mer, un
général russe, un ancien ami d’Erfurt, qui vient de Paris.--Quand un
ministre, en France, a fait les visites et dit toutes les paroles
gracieuses auxquelles les convenances l’obligent, le pauvre homme n’en
peut plus. Il signe machinalement quatre cents dépêches: pour discuter
leur contenu, pour même en prendre une idée, fût-il un ange, cela lui
est impossible.
Un trait du physique des Français, qui a beaucoup choqué mon Russe,
c’est l’effrayante maigreur de la plupart des danseuses de l’Opéra. En
effet, je m’aperçois, en y réfléchissant, que beaucoup de nos femmes à
la mode sont extrêmement sveltes: elles ont fait passer cette
circonstance dans l’idée de _beauté_. La maigreur est, en France,
nécessaire à _l’air élégant_. En Italie, l’on pense, avec raison, que la
première condition de la beauté est l’air de la santé, sans laquelle il
n’est point de volupté.
Mon Moscovite trouve que la beauté est la chose la plus rare parmi les
dames françaises; il assure que les plus belles figures qu’il ait vues à
Paris, sont anglaises.
Si l’on prend la peine de compter, au bois de Boulogne, cent femmes
françaises, quatre-vingts sont agréables, et une à peine est belle.
Parmi cent femmes anglaises, trente sont grotesques, quarante décidément
laides, vingt assez bien, quoique maussades, et dix des divinités sur la
terre, par la fraîcheur et l’innocence de leur beauté.
Sur cent Italiennes, trente sont des caricatures avec du rouge et de la
poudre à poudrer sur le visage et sur la gorge; cinquante sont belles,
mais sans autre attrait que l’air voluptueux; les vingt autres sont de
la beauté antique la plus ravissante, et l’emportent, à notre avis, même
sur les plus belles Anglaises. La beauté anglaise paraît mesquine, sans
âme, sans vie, auprès des yeux divins que le Ciel a donnés à l’Italie.
La forme des os de la tête est laide à Paris; cela se rapproche du
singe, et c’est ce qui empêche les femmes de résister aux premières
atteintes de l’âge. Les trois plus belles femmes de Rome ont
certainement plus de quarante-cinq ans. Paris est plus au nord, et
cependant jamais un tel miracle n’y a été observé.--J’objecte à mon
général russe que Paris et la Champagne sont les pays de France où la
charpente de la tête est la moins belle. Les femmes du pays de Caux et
les Arlésiennes se rapprochent plus des belles formes de l’Italie: ici,
toujours quelque trait grandiose, même dans les têtes les plus
décidément laides. On peut en prendre une idée par les têtes de vieilles
femmes, de Léonard de Vinci, et de Raphaël. Mais la France reste
toujours le pays où il y a le plus de femmes passables. Elles séduisent
par les plaisirs délicats que promet leur manière de porter leurs
vêtemens, et ces plaisirs peuvent être appréciés par l’âme la plus
dénuée de passions. Les âmes arides ont peur de la beauté italienne.
Quant à la beauté des hommes, après les Italiens, nous donnons
l’avantage aux jeunes Anglais, quand ils peuvent éviter l’air lourd.
Un jeune paysan italien, qui est laid, est effrayant; le paysan français
est niais, l’anglais grossier.
LORETTE, _le 30 mai 1817_.--Avant-hier, comme je levais à la boussole un
croquis de la bataille de _Tolentino_, je remarquai une figure
militaire, aussi à cheval, qui suivait mes mouvemens. Nous nous
trouvâmes, le soir, à l’auberge de _Macerata_; et l’ennui, ce grand
mobile des gens d’esprit, fit que le colonel Forsyt m’adressa la parole.
Voyant un homme âgé, je lui offris une copie de mon plan: il accepta. Je
montai dans ma chambre pour la lui faire. Accoutumé à ce travail dans
les états-majors, j’eus bientôt dépêché ma petite carte. Sensible à
cette marque d’attention, mon colonel, qui m’avait suivi dans ma
chambre, voulut être aimable pour moi, et parla presque autant qu’un
Français. Il devait partir ce matin pour Naples, par les Abruzzes, et
moi pour Ferrare. Nous nous promenons le long du golfe Adriatique, sur
ces collines singulières, couvertes de verdure, et desquelles, par un
accident des plus bizarres que j’aie vu, on plonge tout à coup sur la
mer. Tantôt, pendant deux ou trois milles, le chemin suit la crête d’une
montagne, à droite et à gauche on a une descente rapide en face le
golfe; tantôt il plonge dans une vallée profonde, et l’on se croirait à
cent lieues de la mer: car ses rivages n’ont rien ici de cet aspect
désolé qu’ils présentent dans le nord. Sûrs de nous quitter demain,
probablement pour toujours, nous nous hâtons, mon colonel et moi, de
nous dire, en peu de mots, tout ce que nous avons de plus intéressant.
Je lui parlais de l’ancien Paris, et de la société française avant la
révolution, il me dit: «Vous la jugez avec humeur. Il faut convenir que
l’échantillon que vous en avez a un peu perdu de ses grâces. Pour moi,
je suis venu sept fois en France, avant la révolution, et pour la
première de toutes, en 1775, à 20 ans. Ma famille était liée avec Horace
Walpole, et j’eus une lettre de lui pour madame du Deffand. J’allai chez
madame la duchesse de Choiseul; j’y voyais l’abbé Barthélemi, le
président Hénault, Pont-de-Veyle; je fus présenté à d’Alembert, ce
modèle des sages; à madame de Flamarens, ce modèle des grâces; et, après
avoir combattu à Waterloo, j’ai quitté le service, et suis venu passer
quinze mois à Paris, en 1815. Jamais l’histoire d’aucun peuple ne
présentera de contraste aussi amusant; jamais des pères ne se virent
remplacés par des enfans si différens d’eux-mêmes.» Trouvant le colonel
parfaitement impartial, et même, chose rare parmi les gens de son âge,
voyant qu’il préférait presque la France actuelle, je l’ai engagé à me
peindre cette société si aimable, et désormais si impossible à
retrouver. Ainsi, jouissant de la douce brise du printemps, allant au
pas de nos chevaux sur le bord de l’Adriatique, et nous interrompant de
temps à autre pour admirer ses aspects singuliers, nous avons passé six
heures à cheval et dans les salons de Paris, en 1775.
TROIS CIRCONSTANCES.
«Indépendamment de la plus grande gaîté que vous tenez du Ciel, vous
autres Français, il me semble que votre société se distinguait de la
nôtre, en Angleterre, par trois circonstances: l’exclusion de toutes les
personnes d’une naissance inférieure, l’élégance de l’éducation des
femmes, et la culture de leur esprit; l’absence d’occupations et
d’antipathies politiques.
PREMIER PRINCIPE.
«Par l’effet de la première de ces circonstances, la société de Paris,
dans ma jeunesse, offrait infiniment plus d’élégance, d’aisance et de
naturel, qu’il n’y en a jamais eu en Angleterre. L’exclusion générale
des _bourgeois_ éloignait sans doute tout ce qui est vulgaire dans la
vie; mais elle avait un bien autre avantage: elle rendait impossibles
ces sentimens de jalousie mutuelle et de mépris, cet état de guerre
perpétuel entre l’orgueil de la naissance, et les richesses accumulées
par le travail, dont aujourd’hui l’on ne peut prévenir les effets que
par un système général de réserve et de silence.
«Là où tout est noble, tous sont égaux.
«Il ne saurait y avoir de prétentions; chacun est à sa place partout, et
les mêmes manières étant familières, dès l’enfance, à chaque membre de
la société, les _manières_ cessent d’être un objet d’attention. Personne
ne craint le ridicule de l’_air commun_, et l’absence de ce défaut
n’inspire de vanité à personne. Les petites particularités qui
distinguent les individus, ne sont pas attribuées à l’ignorance du bel
usage, au manque d’esprit; mais au caprice, au tempérament: on ne songe
pas toujours, avant de remuer, à la loi qui règle chaque mouvement[45].
La terrible peine du ridicule n’étant pas encourue à chaque moment, il
n’y a nulle roideur dans le monde; chacun se livre à sa disposition.
C’est ainsi que la plus haute société du peuple le plus poli de
l’univers se rapprochait infiniment de la liberté de la société des
paysans, et par les mêmes causes.
[45] Voir la journée d’un _fashionable_, dans l’_Angleterre et les
Anglais_, de M. Dickinson, tome II.
«En Angleterre, nous n’avons jamais eu cet arrangement. Les grandes
richesses de la classe mercantile, et le droit qu’a chacun d’aspirer à
toutes les places, ont toujours prévenu toute séparation entre les gens
de haute naissance et les bourgeois, même dans la société la plus
intime. Des millions, ou de grands talens, suffisant pour élever un
homme aux premières places, il faut bien que ces avantages lui servent
aussi de passeport pour arriver à la haute société. Par là, elle se
trouve mélangée de caractères si discordans, et quelquefois si bizarres,
que l’aisance, et souvent même la tranquillité, y deviennent difficiles
à maintenir. L’orgueil de la _Bourse_, l’orgueil de la naissance, et
l’orgueil des manières, s’y provoquent à tous momens. C’est ainsi que
des vanités, qui ne se faisaient pas apercevoir tant qu’elles étaient
universelles, deviennent bientôt visibles, et remplissent tout le champ
du tableau, dès qu’elles rencontrent des vanités contraires. A Londres,
la société, dès qu’elle n’est pas formée en _club_ par des associations
discutées d’avance, et décidées par un scrutin, se trouve divisée, au
bout d’une heure, par toutes les petites jalousies, et ne peut durer
qu’autant qu’elle se constitue en un état perpétuel de contrainte,
d’insipidité et de réserve. Des gens qui se rencontrent par hasard, et
qui arrivent de toutes les extrémités de la vie, craignent d’être mal
interprétés, et désespèrent de se faire comprendre. La conversation est
abandonnée à quelques bavards de profession; tout le reste se tait et
méprise son voisin. Telle était aussi votre société sous Buonaparte. De
là l’usage forcé de nos _rout_ où nous rassemblons sept à huit cents
personnes. Il faut là le même usage du monde que dans un café.
SECOND PRINCIPE.
«Quant au second des vos avantages, la plus grande culture de l’esprit
des femmes, vous lui devez encore plus. Depuis la civilisation de
l’Europe, par le commerce et la chevalerie, au sortir du moyen âge, les
dames françaises se sont toujours trouvées beaucoup plus près du niveau
intellectuel avec les hommes, que celles d’aucun autre pays. Depuis plus
de deux siècles, elles sont les arbitres du goût en littérature, et les
agens de ces intrigues légères qui, chez vous, distribuaient toutes les
places, depuis celles de M. le duc de Choiseul et de madame du Barry,
jusqu’à l’épaulette du moindre Mousquetaire. Les femmes, à Paris,
étaient en état de parler de tout ce dont les hommes pouvaient désirer
de parler. C’est ainsi que votre conversation prit une couleur à la fois
moins frivole et moins uniforme que la nôtre.
TROISIÈME PRINCIPE.
«Mais la grande source de la différence entre la haute société de France
et celle d’Angleterre, c’est que chez vous les hommes n’ont pas autre
chose à faire que de paraître avec avantage dans le monde. Tout ce qui,
en Angleterre, se fait remarquer par le rang, ou par les talens, est
constamment accaparé par les affaires politiques. Ainsi pas de loisir
pour la société; où, si les hommes marquans y paraissent, c’est pour y
chercher un délassement, et non des succès. D’ailleurs ils ont acquis
des habitudes de penser et de parler beaucoup plus propres aux débats de
la chambre des Communes, ou à raisonner sur les affaires, dans quelque
comité, qu’à faire passer une heure agréable dans un salon. Parmi nous,
les gens de la plus haute naissance ont aussi à remplir les plus hauts
devoirs. S’ils veulent de l’importance, c’est-à-dire de la
_considération_, il faut, quels que soient leurs titres, qu’ils
consacrent leurs jours et leurs nuits à l’étude et à la pratique des
affaires: des mots gracieux ne leur suffiraient pas, il faut qu’ils
apprennent l’art de conduire les hommes, il faut qu’ils acquièrent de
l’influence sur ceux avec qui et par qui ils doivent agir. Sous peine du
mépris, il faut qu’ils se distinguent dans ces discussions hardies, et
souvent dangereuses, par lesquelles le gouvernement d’une nation libre
est perpétuellement embarrassé, et maintenu vivant. En France, au
contraire, lorsque j’y arrivai en 1775, sortant de la maison de mon
père, qui ne rentrait jamais du Parlement qu’à trois heures du matin,
que je voyais occupé toute la matinée à corriger les épreuves de ses
discours pour les journaux; et qui, après nous avoir embrassé à la hâte,
et d’un air distrait, courait, à six heures, à un dîner politique, en
France, dis-je, je trouvai les hommes de la plus haute naissance
jouissant du plus beau loisir. Ils voyaient les ministres, mais c’était
pour leur adresser des choses aimables, et en recevoir des respects. Du
reste, aussi étrangers aux affaires de France qu’à celles du Japon, la
plupart occupaient leur loisir par les agrémens d’une société
très-polie. Si, vers cinquante ans, dégoûtés de la galanterie, quelques
idées d’ambition leur passaient par la tête, le seul chemin qui se
présentât à eux, c’était la faveur des favoris ou des maîtresses,
personnages dont on gagne plus la bienveillance par les charmes d’une
conversation légère, et par des assiduités de tous les momens, que par
aucun service rendu à l’état. L’homme qui se fût avisé de _mériter_ les
places pour les _obtenir_, se fût couvert d’un ridicule affreux, et
j’irai même plus loin, eût paru odieux[46].
[46] M. le comte de Broglie.
«Je vis d’abord que vos salons étaient mieux remplis que les nôtres,
parce que vous n’aviez pas de chambre des Communes à remplir. Je ne fus
pas jaloux de vos soirées infiniment plus brillantes que celles de
Londres, de vos petits soupers pleins de feu et de délicatesse; je vis
qu’il n’y avait pas d’autres débouchés pour les talens et l’esprit. Cela
ne me fit pas d’autre peine que de me montrer un petit inconvénient de
notre adorable liberté. La conversation, chez nous, est abandonnée à des
jeunes gens qui sortent du collége, ou à des ci-devant jeune-hommes,
mais non, comme vous le dites toujours, messieurs les Français, que nous
manquions d’hommes de talens et de goût[47]. Nous n’avons qu’à fermer
les Chambres, et nous aurons, au bout de vingt ans, une société comme la
vôtre. Pour moi, il me semble qu’on ne devrait pas tant se vanter
d’avoir de jolis jardins anglais, lorsqu’on leur sacrifie toutes les
terres labourables.
[47] _Correspondance du duc de Nivernois, en 1763._
«Lorsque je vins en France, les Français trouvaient, dans l’agréable
constitution de leur société, une compensation qui me semblait alors
fort grande pour le manque d’un gouvernement libre[48]. J’eus la même
sensation à Venise; mais il fallait que cela durât toujours. On citait
alors, à Paris, le joli mot de Louis XV: _Cela durera plus que moi._ Il
a eu raison tout juste.
[48] Sous Louis XVI, en 1781, le contrôleur général des finances, Joly
de Fleury, définit le peuple français: _Un peuple serf, corvéable et
taillable à mercy et miséricorde_.
«Chez nous, il ne faut pas s’attendre qu’un gros marchand de bierre, ou
qu’un maire de Londres, qui vient d’acheter son _rotten-borough_ (bourg
pourri), et qui n’est entré que d’hier dans la Chambre basse, donne sa
voix et son influence à aucune brigue de lords ou de ministres, si
ceux-ci ne consentent à le recevoir, lui et toute sa famille bourgeoise,
dans leur société intime, et ne le traitent pas en tout comme un égal.
La même scène, qui scandalise l’orgueilleuse duchesse dans son château
gothique, descend jusque sous la chaumière du pauvre. Ainsi l’aisance et
la gaîté françaises sont bannies de la société bretonne par une suite
immédiate du principe qui défend nos libertés à la Chambre des communes,
et qui empêche nos rois de faire des révocations de l’édit de Nantes.
«C’est à la même noble origine que j’attribue la froideur gauche et
l’ignorance de nos femmes. Je sais bien que, officiellement parlant, les
dames n’ont aucune fonction politique dans aucun état de l’univers; mais
dans le fait, en 1775, les femmes gouvernaient beaucoup plus l’Europe
que les hommes. Vous n’avez qu’à voir l’incroyable traité de 1758, qui
réunit l’Autriche à la France, et que le prince de Kaunitz arrangea, à
Paris, par les femmes de finance[49]. Dès qu’un homme est ministre, il
ne pense plus qu’à deux choses: à garder sa place et à s’amuser. Vos
ministres n’étaient-ils pas des gens prédestinés que ces deux
occupations n’en fissent qu’une seule? Les femmes avaient de
l’importance même aux yeux de la vieillesse et du clergé; elles étaient
familiarisées d’une manière étonnante avec la marche des affaires; elles
savaient par cœur le caractère et les habitudes des ministres et des
amis du roi.
[49] Rhulière, Makintosch, _Histoire du XVIIIe siècle_.
«A mesure que vous allez devenir plus constitutionnels, vos femmes
deviendront moins aimables: je crois même avoir déjà remarqué cette
nuance. Vous avez beaucoup plus de bonnes mères de familles qu’en 1775;
et il n’y a rien d’ennuyeux au monde comme une bonne mère de famille.
Vous sentez que chez nous, où rien ne se fait sous la cheminée du
ministre, mais où tout est discuté à fond, et souvent trop à fond, les
femmes ne songent guère à captiver le premier ministre: à quoi bon?
Lorsque j’arrivai en France, le règne de M. de Choiseul venait seulement
de finir. La femme qui pouvait lui paraître aimable, ou seulement plaire
à la duchesse de Gramont, sa sœur, était sûre de faire tous les colonels
et tous les receveurs-généraux qu’elle voulait.
«Une suite irrémédiable de la liberté est donc de faire considérer les
femmes comme des êtres d’un esprit moins élevé, et, qui pis est, de
donner quelque fondement à ce préjugé. Un duc, qui revenait de
Versailles dans son château, parlait à sa femme de tout ce qui l’avait
occupé: chez nous il lui dit un mot sur ses desseins à l’aquarelle, ou
reste, silencieux et pensif, à rêver à ce qu’il vient d’entendre au
Parlement. Nos pauvres ladys sont abandonnées à la société de ces hommes
frivoles qui, par leur peu d’esprit, se sont trouvés au-dessous de toute
ambition, et par là de tout emploi. (Les _Dandys_).
«Une autre source de votre supériorité dans le salon, c’est la position
différente de vos gens de lettres. Je rencontrais, à Paris, les
d’Alembert, les Marmontel, les Bailly, chez les duchesses: c’était un
immense avantage et pour eux, et pour elles. Nos auteurs anglais vivent
plongés dans la poussière de leurs cabinets, et dans la société de
quelques amis instruits, ou de quelques jeunes professeurs qui attendent
d’eux leur avancement. C’est ainsi qu’ils achèvent une vie sombre,
triste, laborieuse et inélégante: rien de moins attrayant. Quand un
homme se met à faire des livres chez nous, on le considère comme
renonçant également à la société des gens qui gouvernent, et à la
société des gens qui rient. Il suit de là que la société des gens gais
est extrêmement frivole, et que la société des gens actifs a beaucoup de
lourdeur. Nos hommes de génie peuvent être admirés par la postérité;
mais ils finissent leurs jours d’une manière bien triste, sans connaître
d’autres êtres au monde que des auteurs, des libraires et des
journalistes[50]. A la vanité littéraire près, la vie de vos d’Alembert
et de vos Bailly était aussi gaie que celle de vos seigneurs.
[50] Le peu d’agrément de notre société explique notre amour pour les
déplacemens.
«Cela est encore une des mauvaises conséquences de notre liberté. Nos
politiques sont trop affairés pour voir nos gens de lettres, et nos
oisifs trop bêtes et trop frivoles. La _vanité blessée_, ce vice rongeur
des savans, s’en augmente, et les discours prononcés dans notre
Parlement, beaucoup plus raisonnables que les vôtres, sont infiniment
plus ennuyeux et plus lourds. C’est un grand bien que l’on ose rire à
votre tribune.
«La rencontre du talent et de l’oisiveté est toujours avantageuse à tous
les deux. Si les littérateurs donnent des idées aux gens du monde, l’art
de vivre, qu’ils apprennent en revanche, les rend plus raisonnables,
plus aimables et plus heureux. Les gens de lettres apprennent la
véritable valeur de la science et de la sagesse, en voyant exactement
combien ces choses peuvent contribuer au gouvernement et à
l’embellissement de la vie. Ils découvrent qu’il est des sources de
bonheur et d’orgueil bien plus importantes, et surtout bien plus
abondantes, que le métier de lire, de penser et d’écrire. Quel est
l’homme qui ne préférerait pas la vie de Fox à celle d’Addison? Au
reste, chez vous les gens de lettres sont si gens du monde qu’ils n’ont
pas le temps d’écrire: chez nous ils savent tant de grec et de latin,
qu’ils oublient que la première condition est de se faire lire.
CONCLUSION.
«Je trouvai en 1775, et à mes autres voyages en France, beaucoup à
admirer, et beaucoup à m’étonner; mais je vous l’avouerai, peu à envier.
Des sociétés aussi brillantes ne se représenteront jamais à l’étonnement
des hommes; mais je puis vous assurer que les membres les plus
distingués de ces sociétés me semblaient bien moins heureux que vous ne
pourriez le croire. L’amusement ne fait pas le bonheur, et l’on vivrait
fort mal, si l’on était réduit à ne vivre que de glaces ou de biscuits.
Un fond d’occupation et d’intérêt manquait toujours: c’est ce qui fait
que vos magistrats étaient plus heureux que vos seigneurs, et qu’à
Versailles on désirait toujours la guerre. Il me semble qu’on vivait
trop en public. Il n’était pas permis de fermer son salon, même pour
mourir. On n’avait pas d’idée des plaisirs domestiques: aujourd’hui
c’est le contraire. On oubliait trop que le manque de sympathie est le
grand chemin du gouffre de l’ennui. Ce n’est pas que les Français
manquent de sensibilité, comme l’ont dit quelques sots Anglais; les
grandes passions à part, vous êtes la nation de l’Europe la plus
sensible. Mais alors la sensibilité de chacun était distraite, et, si
j’ose m’exprimer ainsi, dépensée en petits paquets par le grand nombre
de personnes qu’on voyait chaque jour. La sympathie est comme tout autre
chose; elle s’épuise. L’homme qui a cent amis ne peut pas les aimer
comme s’il n’en avait que deux. Le Français d’alors portait la plus
grande franchise et le plus parfait abandon dans l’amitié; il aimait de
tout son cœur ses cent amis. Mais un homme qui a cent amis, doit se
résoudre à en voir chaque jour un ou deux très-malheureux. Il fallait
prendre la chose au tragique; mais alors on aurait manqué de politesse
envers les quatre-vingt-quinze amis heureux. Ce n’était pas faute
d’avoir un excellent cœur, si une certaine philosophie gaie était
excitée également chez les Français, et par les folies, et par les
malheurs de leurs compagnons de vie. A l’exception de quelques petits
accès de galanterie, on ne voyait guère de sympathie pour les malheurs
des amis les plus intimes. Il s’agissait de tirer de tout de l’agrément
et des épigrammes, et les gens qui ne disaient pas de bons mots sur les
malheurs de leurs amis, étaient bien aises du moins de les oublier dans
la société de ceux qui en disaient. De là un système de raison porté
dans la douleur; et c’est de très bonne foi que madame du Deffand,
arrivant souper en grande compagnie chez madame de Marchais, lorsqu’on
lui parle de la perte du président Hénault, le plus ancien de ses amis,
répond: _Hélas! il est mort ce soir à six heures: sans cela vous ne me
verriez pas ici._»
PÉSARO, _2 juin_.--Je visite les jardins du comte _Mosca_, avec les fils
du marquis B***. Un jeune Français, élevé à Paris dans les meilleures
maisons d’éducation, y trouve de bons professeurs qui l’introduisent
dans les sciences, à la suite des savans de Paris et de Londres, qui
sont les premiers du monde. Il apprend la chimie avec Davy, l’économie
politique avec Say, l’art de penser avec Tracy; mais il pense beaucoup à
sa cravate. Entre-t-il enfin dans le monde, sa grande affaire est
d’_avoir de l’esprit_, il lit et oublie mille volumes; et, au bout de
deux ou trois ans, prend un état. Un jeune Italien est élevé dans
quelque collége superstitieux, avec les livres du seizième siècle. Il
sort de la société des prêtres, sauvage, silencieux, souverainement
défiant. Pendant deux à trois ans, il travaille beaucoup, mais au lieu
de lire Delolme ou Montesquieu, il lit Vico, ou tel autre auteur
suranné. En économie politique, il en est encore à Condillac; ainsi de
tout. Au bout de deux ou trois ans, il devient cavalier servant;
l’amour, la jalousie, les passions s’emparent de lui, et de sa vie il ne
r’ouvre un volume.--Charmante société de madame la comtesse Perticari!
C’est la fille du célèbre Monti; elle sait le latin mieux que moi.
ROVIGO, _4 juin 1817_.--Enfin je suis hors des États du pape. A Bologne,
le caractère ferme des habitans fait qu’ils ne sont pas tout-à-fait à la
merci de leurs laquais et des pr***. D’ailleurs le cardinal L. est un
homme d’esprit qui prétend qu’il ne sait jamais rien de tout ce qu’il
apprend par les confessions. Un de ses prélats me disait: «L’individu le
plus éclairé n’est pas toujours le plus heureux; il n’en est pas de même
d’une nation dont presque tout le malheur vient de semer dans ses
citoyens des désirs contradictoires.» M. Le Voyer-d’Argenson n’eût pas
mieux dit[51].
[51] Comme de dix pages qu’on lit en 1817, ailleurs qu’en France, cinq
sont composées par des écrivains vendus, trois par des gens qui
aspirent aux places ou aux croix, et près de deux par des gens qui
ont des ménagemens à garder, les curieux doivent rechercher tous les
écrits d’opposition, même ceux que leur exagération condamnerait à
l’oubli, si les délits de la presse étaient soumis au jury. Il
fallait toutes ces phrases pour que je pusse conseiller le livre de
M. Gorani, sur Italie, 3 vol. 1798. A Londres, tous les jeudis, il y
a conseil d’avocats, chez M. Murray, pour savoir ce qu’on peut
imprimer.
_5 juin, minuit._--Je viens de rire aux larmes pendant deux heures.
L’actrice la plus séduisante que j’aie vue depuis Mlle Mars, chantait
_la Comtessa di Colle ombroso_, opéra charmant de Generali. Quelle
physionomie! quel jeu! quels yeux! quelle soirée pour qui a connu
l’amour! Je n’oublierai pas _Caterina Liparini_. Dès qu’elle quittait la
scène, je me trouvais dans les idées les plus élevées du _beau idéal_,
confirmant ou détruisant les principes par ce charmant exemple. Le Guide
disait qu’il avait cent manières de faire regarder le ciel par une belle
femme. J’ai vu ce soir l’amour, le dépit, la jalousie, le bonheur
d’aimer, exprimés aussi de cent façons différentes.
Un tel feu d’artifice du sentiment le plus vif et de la gaîté la plus
folle doit bientôt s’éteindre. La Liparini est une belle blonde aux
traits délicats; il faut qu’elle soit laide ou froide d’ici à trois ans.
Quelle folie, quelle excellente scène de comédie que le terzetto de _la
Didone abandonata_, qu’elle prend l’idée de faire chanter à ses deux
amans sur un mot de dépit que lui dit l’un d’eux, et qui est dans la
Didon: voilà la folie de la jeunesse; voilà ce qui manque à la comédie
française.
ROVIGO, _6 juin 1817_.--Je crois que je deviendrais fou de cette belle
femme; sa taille est svelte, ses yeux divins; elle a reçu la meilleure
éducation à Milan. Je viens de la voir jouer, de refuser de lui être
présenté, et je pars à l’instant même, minuit sonnant, par une tempête
superbe. Toutes mes idées de bon sens, tous mes principes sur l’Italie,
commencent à s’obscurcir.
PADOUE, _18 juin 1817_.--Il n’est pas de contraste plus frappant que
celui des terres du pape et des États de Venise. Ici, la volupté est en
honneur; tous les fronts sont épanouis; tout le monde rit, plaisante, et
parle haut. Les gens à qui j’ai présenté hier mes lettres de
recommandation sont aujourd’hui de vieux amis; cette ouverture de cœur
est bien remarquable en Italie. On me présente à toutes les dames, qui,
de huit à neuf, se réunissent au café _del Principe Carlo_. En voyant
cette société brillante de naturel et de gaîté, et cela dans la plus
pauvre ville du monde, je me rappelle la pruderie de Genève; et ces
gens-là se croient les _sages_!
Depuis que je suis ici, l’on me fait souper, tous les soirs, à trois
heures du matin, chez l’excellent restaurateur Pedrotti. Le temps coule
pour moi; je vis doucement avec vingt ou trente amis intimes, dont la
figure ne m’était pas connue il y a huit jours. Le soir, je vais dans la
loge de _Pacchiarotti_ parler des beaux jours de la musique; il me
raconte qu’à Milan on lui faisait répéter jusqu’à cinq fois le même
morceau. Il a encore tout le feu de la jeunesse; on voit que l’amour a
passé par là, et comme on sait, c’est un castrat; il a eu la recherche
d’apporter ici les plus beaux meubles de Londres. Il a, dans son jardin
anglais, au milieu de la ville, entre Sainte-Justine et le _Santo_, la
tour où le cardinal Bembo passa les plus belles années de sa vie à
écrire son histoire sur les genoux de sa maîtresse. Cette âme, qui
pétille dans tous les traits de Pacchiarotti, et qui, à son âge de
soixante-dix ans, le rend encore sublime quand il veut se donner la
peine de chanter un récitatif, écorne un peu la théorie. J’ai plus
appris de musique en six conversations avec ce grand artiste, que par
tous les livres: c’est l’âme qui parle à l’âme.
ARQUA, _le 10 juin_.--Je viens de passer quatre jours dans les Monti
Euganei, à Arqua, le séjour de Pétrarque, à _la Bataille_, lieu célèbre
par ses bains. C’est aux _eaux_ que se déploie tout _le bonheur_ du
caractère vénitien: j’y ai rencontré M. le comte Bragadin, l’un des
hommes les plus aimables que j’aie jamais vu: rien d’appris, rien de
pédantesque, rien de touché par le souffle desséchant de la vanité, dans
cette amabilité folle des Vénitiens. C’est _la saillie du bonheur_ et du
bonheur, malgré les circonstances ordinaires de la vie. Par exemple, le
comte Bragadin, d’une des quatre familles les plus nobles de l’Europe,
n’a pas remis les pieds à Venise depuis la chute de sa patrie. Se
figure-t-on un de ces voltigeurs toujours grogneurs, souvent méchans,
les portraits de la fatuité vieillie? On est aux Antipodes de la manière
d’être de l’aimable Vénitien.
Les Vénitiens et les Milanais se détestent autant que des gens très-gais
et des gens très-bons peuvent détester. Ces haines générales et
réciproques sont le trait marquant des villes d’Italie, la suite des
Tyrannies du moyen âge, et le grand obstacle à la liberté: c’est la
compensation de leur originalité. En France, il n’y a que Paris; Paris
écrême tout. Si Arras ne déteste pas Lille, c’est faute de _vie_, et
beaucoup aussi, grâce au gouvernement juste dont elles jouissent depuis
vingt-cinq ans. Pour moi, une fois que je ne suis plus à Paris, j’aime
autant Valence que Lyon. En Italie, l’acteur, le livre, homme puissant,
qui sont portés aux nues à Brescia, sont sifflés à Véronne. Como, petite
ville à trente milles de Milan, vient de bâtir à ses frais un théâtre de
huit cent mille francs, plus beau qu’aucun de ceux de Paris, et siffle
fort bien les grands acteurs de Milan qui viennent y chanter. Il faut
toujours répéter _la Pianta uomo nasce piu robusta quì, che altrove_.
On ne plaisante que dans le royaume d’Italie; partout ailleurs, le
langage sérieux, exact, méfiant, que donne le voisinage du _pacha_, à
Rome surtout. Ma pratique constante est d’aller au spectacle et de me
placer près de l’orchestre, de manière à suivre la conversation des
musiciens. A Turin, ils se regardent d’un air en dessous, parlent peu,
souvent un sourire amer; ils plaisantent sans cesse entre eux, à Milan,
du ton de la plus parfaite bonhomie. On se raconte en détail le dîner
qu’on a fait à _l’osteria_, il y a quinze jours, où l’on s’appitoie sur
le sort d’un ami malade; tout cela d’un air tranquille, heureux, posé,
sans laisser le moindre sous-entendu dans les idées. Tandis que le
Milanais entretient un ami, il fait de la main vingt signes de tendresse
aux amis qui passent. A Venise, ce sont vingt signes plaisans; tout est
sous-entendu, vif, joyeux, allègre. Le fils du doge est aussi gai que le
gondolier; ses intrigues sont aussi publiques. En vous donnant des
nouvelles de quelqu’un, on ne manque jamais de nommer la dame qu’il
_sert_. Lorsqu’on cite une partie faite il y a dix ans, à Fuzina ou à
l’île de Murano, on ne manque jamais de rappeler, même devant les maris,
qu’alors la _Pepina_ était _servie_ par un tel; que c’était l’époque où
la _Marietta_ était jalouse de _Priuli_, etc. A Venise et à Boston, la
gaîté et le bonheur sont en raison inverse de la bonté du
gouvernement[52].
[52] On peut dire que le gouvernement ne passe dans les mœurs qu’au
bout de cent ans. Boston sent encore les effets du hideux esprit de
secte. Ce fut la première législation de l’Amérique.
La vue du bonheur produit le _sourire_; c’est la vue soudaine d’un de
nos avantages sur le voisin, qui produit le _rire_. A mon grand
étonnement, c’est le _sourire_ qui règne dans le Milanais; en France,
c’est le _rire_. La vanité donne une tendance générale à la
plaisanterie; le paysan français fait des plaisanteries, même tout seul,
et il s’en amuse; mais l’envie gâte tout.
Cependant, je crois la France le pays le plus heureux de l’Europe:
c’est-à-dire, on y a tout le matériel du bonheur; le règne des partis
empêche peut-être un peu de le sentir. Je souhaiterais aux Français la
bonhomie de la Lombardie.
Le grand trait du bonheur de la France, c’est que l’industrie y est bien
et sûrement récompensée. En Italie, un manufacturier élève un bâtiment,
achète des ustensiles, _met dehors_ un capital considérable, c’est
autant de _prise_ qu’il donne au pacha voisin: il en est plus esclave;
il faut qu’à tout prix il se mette bien avec le pacha. L’Italie, n’ayant
presque pas eu de domaines nationaux, n’a pas, comme la France, à
s’enorgueillir du bonheur de dix millions de paysans heureux parce
qu’ils sont petits propriétaires. Le peuple de France est déjà arrivé à
une conséquence; quand un homme obtient une place, la première question
est: Qu’a-t-il fait pour la mériter? La loi sur les élections, loi
sublime qui est un grand pas vers ce que le gouvernement d’un pays à
frontières doit être, _l’aristocratie proportionnelle de la propriété_,
cette heureuse loi, dis-je, pour peu qu’elle dure, augmentera l’orgueil
de la propriété et toutes les vertus qui tiennent à l’orgueil.
La classe la plus estimable en France, les dix millions de paysans,
petits propriétaires, est la plus scélérate en Italie. A Parme, mon
conducteur de sédiole me contait, sans nulle vergogne, comme quoi il
avait gagné les vingt-sept napoléons avec lesquels il avait acheté
cheval et sédiole _au métier de voleur_. Nous passâmes dans trois
endroits où il me dit en toute simplesse qu’il avait assailli des
voyageurs. Au contraire, l’horreur du vol est extrême chez le paysan
français. A quoi doit-il ses vertus? A ce que nos méprisables journaux
maudissent tous les matins.
Le trait marquant du paysan français, c’est le _bonheur_[53]; du paysan
italien, c’est la _beauté_. Le peu de beauté qu’il y a en France est
gâté par l’affectation; l’air simple, froid, et passionné, quand la
circonstance le porte, est naturel au paysan italien, ce qui ne veut pas
dire que les trois quarts du temps il n’a pas l’air féroce du sujet du
despotisme. Il y a exception complète pour le P***, où le paysan est au
même degré d’avilissement moral que le nôtre en 1787. Entendez toujours
par avilissement moral, malheur et scélératesse. Le scélérat qui vous
fait horreur comme assassin, vous ferait pitié comme père de famille.
[53] Le tiers de la nation anglaise est à l’aumône: cela compense la
liberté de la presse.
La sympathie est facilement réveillée en France, ce qui veut dire en
d’autres termes qu’elle est rarement profondément réveillée. Quant à la
sympathie dans les états de Rome et de Naples,
Première charité commence par soi.
Tout à fait au bout de l’Italie, à l’extrémité des Calabres, on
rencontre quelques vertus des peuples sauvages, mais empoisonnés par la
superstition, la _seule loi qui y soit en vigueur_.
Que je voudrais pouvoir ôter toutes ces conclusions vagues, et mettre
les anecdotes dont je les tire! Parmi celles dont j’ai enrichi mon
journal ces jours-ci, l’histoire de M. de La Fontaine me semble assez
innocente.
«En 1810, M. de La Fontaine, jeune capitaine français, de la figure la
plus intéressante, nous arriva à Florence, c’est un Florentin qui parle
au café de _la Bataille_. Il s’établit chez Schneider, achète des
chevaux, fait une grande dépense; il va dans le monde et y traite même
assez légèrement la cour de madame Elisa; il ose, dans un bal masqué,
plaisanter madame de Montecati** sur une découverte récente due au génie
de cette dame. Le lendemain il reçoit l’ordre de partir; alors il avoue
à M. Duter*** qu’il est horriblement blessé d’un coup de pistolet chargé
avec des clous; il a offensé des gens d’Udine qui l’ont assassiné. La
princesse oublie son ordre; le jeune capitaine était de nouveau reçu
dans le monde, lorsqu’un matin il se présente tout pâle à M. Duter***:
«Je viens de reconnaître les gens qui m’ont assassiné à Udine.--Ne
craignez rien, lui dit le sage commissaire, je vous sauverai, quoique je
n’ignore pas pourquoi l’on vous en veut.» Le capitaine avait trempé dans
une petite conspiration contre Buonaparte; et, trouvant les ressources
des conjurés ridicules, il le leur avait dit en ajoutant qu’il ne se
mêlait plus de rien. M. de La Fontaine s’amuse à Florence encore
quelques mois, et guérit ses blessures. Il part pour Naples et a soin de
se tenir toujours avec les aides-de-camp du roi. Un matin, qu’il est à
la chasse avec eux, on l’entend appeler au secours à vingt pas dans le
bois. On accourt pour le voir tomber de deux coups de fusil, l’un lui
casse le bras, l’autre la cuisse, et l’on poursuit vainement les
assassins qui ont le temps de faire entendre ces paroles: _Au revoir._»
PADOUE, _le 19 juin_.--J’ai rencontré un grand, beau jeune homme,
Allemand, riche, blond, grand seigneur. Il m’a parlé avec
enthousiasme... d’un pantalon large qu’ils veulent établir en Allemagne.
S’ils peuvent parvenir à restaurer un costume national, ils ne doutent
pas que l’Europe ne leur accorde d’être une nation. Ce pauvre comte! il
met beaucoup d’importance à ce pantalon; il l’estime bien plus que vingt
journées comme Hohenlinden ou Marengo.
Ces pauvres Allemands meurent d’envie d’avoir du caractère. Dans le
monde, c’est la marque à laquelle on reconnaît les gens qui n’en ont
point[54].
[54] Quoique ces détails soient exacts, je ne les aurais pas rappelés
si je n’avais encore un peu d’humeur des grosses sottises que nous a
dites un de ces grands hommes d’Allemagne dont le nom ne peut pas
passer le Rhin, l’auteur du _Mercure de Coblentz_.
Il est savant; voyant que je manque du _sens intérieur_ nécessaire pour
comprendre le sublime de la redingote courte, des cheveux longs et du
pantalon large, il me prouve au long les beautés de leur littérature. Je
vois que les fiers Germains sont susceptibles comme des parvenus.
Les Allemands n’ont qu’un homme, Schiller, et deux volumes à choisir
parmi les vingt tomes de Goethe. On lira la vie de ce dernier, à cause
de l’excès de ridicule d’un homme qui se croit assez important pour nous
apprendre, en quatre volumes in-8º, de quelle manière il se faisait
arranger les cheveux à vingt ans, et qu’il avait une grand’tante qui
s’appelait _Anichen_. Mais cela prouve qu’on n’a pas en Allemagne le
_sentiment du ridicule_; et quand on n’a pas ce sentiment, et qu’on veut
à toute force faire de l’esprit, on est bien près de tomber dans ce
qu’on ne connaît pas; et quand on s’avise de juger de l’esprit des
autres et de décider du haut de son tribunal tudesque, que Molière n’a
fait que des _satires tristes_, on est bien près de faire rire l’Europe
à ses dépens.
En littérature, les Allemands n’ont que des prétentions. Eux aussi ne
seront quelque chose qu’après la liberté; mais c’est le contraire des
Italiens: ils veulent y arriver avec tant de science qu’ils y
parviendront les derniers. Ce sont les brochures du colonel _Massemback_
qui forment une langue, parce qu’au lieu de songer à montrer qu’il a
bien de l’esprit, il ne songe qu’à expliquer clairement des idées qui
l’intéressent vivement.
Je remarque que dans tout ce que font les Allemands, ils sont beaucoup
plus influencés par un vain désir _de faire effet_, que par aucun
transport d’imagination ou par la conscience d’une âme extraordinaire.
Le goût se détermine tout seul vers le sujet pour lequel on se sert du
talent:
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies...
Mais ces choses-là ne sont pas à l’usage des Allemands; leur affaire est
de déclamer contre _l’esprit_, et l’esprit est un despote qu’ils adorent
jusqu’à la duperie. Ils écrivent, non pas parce qu’ils sont tourmentés
par leurs idées sur un sujet, mais parce qu’ils pensent avoir trouvé un
sujet sur lequel, en prenant les peines convenables et faisant les
recherches nécessaires, l’on peut parvenir à imaginer quelque chose de
brillant: c’est dans ce sens qu’ils lisent et méditent. A la longue, ils
parviennent à quelque point de vue étrange et paradoxal; alors l’œuvre
du génie est faite; il ne s’agit plus que de l’établir avec toute leur
artillerie d’érudition et de philosophie transcendante. Mais dans tout
ce travail courageux, ils n’ont pas à se reprocher l’ombre d’une opinion
à eux: si on les voit toujours travaillant comme des forçats, c’est pour
arriver à prouver le système qu’ils trouvent brillant. Du reste, aucun
sujet ne leur semble au-dessus de leur portée. Moins ils ont à dire,
plus ils étalent leur grand magasin de principes logiques et
métaphysiques.
Dans le fait, c’est un peuple bon, lourd et lent qui ne peut être mis en
mouvement que par quelque impulsion violente et souvent répétée. Leurs
auteurs, par exemple, lorsqu’ils en sont à leur second volume, perdent
tout jugement, tout pouvoir sur eux-mêmes, et rien ne peut les empêcher
de tomber dans les absurdités les plus outrées. La vérité n’est plus
pour eux _ce qui est_, mais ce qui, d’après leur système, _doit être_.
Le plaisant, c’est leur philosophie, dans laquelle, dès l’abord, ils
proscrivent _l’expérience_ sous le nom d’empirisme. Après ce petit mot,
on peut aller loin sans avancer; je n’avancerai pas moi, car je sens que
je m’ennuie moi-même. Que serait-ce si je rapportais les preuves de
détail de tout ceci que je recueille depuis sept ans que j’habite
l’Allemagne?
A l’exception des deux grands poètes que j’ai cités, tous les Allemands
ne doivent leur célébrité douteuse qu’à _l’obscurité_ de leurs écrits.
Il est aussi difficile de trouver un Italien qui ne soit pas verbeux,
qu’un Allemand qui soit clair. Ils ne veulent pas comprendre qu’avant
d’avoir des chefs-d’œuvres littéraires il faut avoir de belles mœurs;
or, on peut voir les Mémoires de madame la Margrave de Bareith, la sœur
du grand Frédéric. Ce qu’il y a de pis pour les beaux-arts dans les
barbares[55] que décrit cette princesse, c’est qu’ils manquent de
naturel; aussi, manquent-ils de belle prose, et c’est la prose qui est
le thermomètre des progrès littéraires d’un peuple. _La guerre de Trente
Ans_, de Schiller, est d’une emphase ridicule; il y a loin de là à Hume
et à Voltaire.
[55] Voir le _Mercure du Rhin_.
_20 juin 1817._--Je me sépare enfin de mes chers Padouans, les larmes
aux yeux. Je promets de revenir à la fête du _Santo_, au mois d’août:
alors la population est doublée. Quant à mes Anglais, ils sont établis à
Venise depuis quinze jours; ils ont déclaré que Padoue était le plus
triste trou de l’univers. Ils ont raison, pour qui ne voit pas le moral.
Pour moi, je dirai toujours: Vive le despotisme de l’ancien gouvernement
de Venise! Je trouve un voyageur français qui m’est recommandé. Quels
singuliers êtres! Pour que le rôle de fat fût passable, il faudrait
qu’au lieu d’affecter la satiété de toutes les jouissances, ils en
eussent les transports. Les Français passent par là dans leur jeunesse;
il leur en reste un vernis de satiété. Les Italiens, au contraire, se
livrent avec transport à la jouissance présente, et les transports de
mon voisin augmentent les miens: il y a sans doute un effet nerveux. Mon
Français m’a _séché_ à fond pendant trois jours. J’ai été ravi de le
voir partir. Sa présence est le plus grand malheur qui me soit arrivé
pendant mon voyage. J’étais dans les cieux; il me tiraillait de toutes
ses forces pour me ramener à terre. J’écris ceci dans la barque
courrière, vis-à-vis de _Strà_. Je m’arrête pour voir ce joli palais
volé aux Pisani par Buonaparte[56].
[56] Je ne sais pourquoi Buonaparte voulait écraser les nobles de
Venise, qui sont les meilleures gens du monde, et faisait tant
d’avances aux Piémontais qui se moquaient de lui. Il avait si peu
lu, que je parie qu’il était trompé par ce mot de _république_. Les
nobles de Venise étant maîtres de l’État, se faisaient grâce de
l’impôt. Buonaparte eut l’idée de réclamer tout cet arriéré. Les
Pisani se trouvèrent devoir une somme énorme, et on leur prit leur
beau palais de Strà.
On m’y présente à M. Brocchi, de Milan, le premier géologue de
l’Italie. Pour connaître parfaitement le physique de ce singulier
pays, il faut lire la _Conchiologia Fossile_, de M. Brocchi, et le
_Voyage d’Arthur Young_, si mal traduit.
VENISE, _le 21 juin_.--Mon cœur est malade. L’opéra _seria_, et l’opéra
_seria_ joué par des cantatrices froides, ne peut que m’intéresser
faiblement. Je m’amuse à voir déraisonner mes Anglais; tout leur fait
horreur dans ce pays: je parle à des Puritains.
VENISE, _22 juin_.--Rien à écrire: tout m’ennuie. Oserai-je vous le
dire? Vingt fois par jour je suis tenté de faire un paquet de toutes mes
lettres de crédit, de les renvoyer à Berlin, de ne me réserver que deux
cents louis, et de voler à Rovigo. Après tout, que puis-je perdre en
Italie? de l’argent. Je me surprends avec cette dangereuse maxime: Huit
jours de bonheur valent mieux que dix ans de cette vie insipide que je
mène avec mon ministre.
VENISE, _23 juin_.--La Marcolini chante ici le _Tancredi_. Elle fait
admirer les restes d’une belle voix et d’un jeu ferme. Le moment
d’enthousiasme pour la gloire, _Alma gloria_, va au cœur. Cet opéra de
_Tancredi_ est digne qu’on prenne la peine d’en corriger les paroles. M.
Previda, homme d’esprit, et rédacteur du journal, me dit qu’on joue à la
fois _Tancrède_ à Barcelone et à Munich. Un jour, il dit à Vienne, dans
la société, que Buonaparte était un grand général. On l’envoya servir
trois ans, comme simple soldat, dans un régiment qui faisait la guerre.
Il ne voulut jamais déserter.
VENISE, _24 juin, à trois heures du matin_.--Je viens d’entendre M. le
duc de ***, qui joue supérieurement de la harpe. Je suis étonné de ses
jugemens sur la musique: madame Al** se moque de moi. C’est une chose
convenue en Italie, que mieux on joue d’un instrument, moins on est juge
de ce qu’on joue. Je vois trois raisons:
1º La longue société avec des croque-notes;
2º On est habitué à entendre sans enthousiasme les plus belles choses
qu’on joue;
3º Le difficile auquel on fait attention n’est pas le difficile
d’émouvoir les cœurs. Je me rappelle l’anecdote contée par Collé, de ce
secrétaire si bête, qu’il écrivait, sans s’en douter, une lettre où l’on
parlait de lui: il songeait à former de beaux caractères. Le cœur d’un
homme fort sûr sur instrument est différent du mien; il trouve du
plaisir dans cette harmonie compliquée qui montre la science du
compositeur, et fait paraître l’habileté de l’exécutant. Plaire aux
sens, ou toucher les cœurs n’est rien pour lui; mais son plaisir n’en
existe pas moins, et peut être fort vif.--Pour la musique, j’éprouve des
différences, de jour à jour, aussi sensibles qu’un accès de fièvre.
VENISE, _24 juin_.--Ce soir, au café de Florian, sur la place
Saint-Marc, vers les une heure, il y avait quarante ou cinquante femmes
de la haute société. On me conte que dans une tragédie, au théâtre _San
Mozè_, on voyait un tyran qui présente son épée à son fils, et lui
ordonne d’aller tuer sa bru. Ce peuple heureux ne put pas supporter la
force de cette touche de _clair-obscur_; toute la salle poussa de grands
cris, et ordonna au tyran de reprendre l’épée qui était déjà dans les
mains de son fils. Ce jeune prince s’avança vers l’orchestre, et eut
beaucoup de peine à faire sa paix avec le public, en lui assurant qu’il
était loin de partager les sentimens de son père; il donna sa parole
d’honneur que, si le public voulait lui accorder seulement dix minutes,
il le verrait sauver sa femme.
Les comédies de Goldoni en dialecte vénitien sont des peintures
flamandes, c’est-à-dire pleines de vérité et d’ignoble des mœurs du
petit peuple de l’époque de volupté et de bonheur qui précéda
l’anéantissement de la république. Les mœurs de la haute société
auraient donné d’excellentes comédies; mais il fallait au peintre le
génie de Collé dans _la Vérité dans le Vin_, et la force sublime de
d’Églantine dans _l’Orange de Malte_. Un év*** voulant engager sa nièce
à être la maîtresse d’un prince, tout en lui faisant des remontrances.
Je ne puis absolument pas conter l’anecdote du Juif dans le lit pour
réavoir les diamans, de la jolie femme revenant de chez le patriarche,
pour sauver un malheureux injustement condamné, et trouvant son amant au
sortir de sa gondole. L’excuse qu’elle lui fait est ce que j’ai vu de
plus divin dans aucune anecdote: c’est comme le doge Mocenigo, prenant à
part le jeune prince allemand _Anch’ a mi_. J’en sais une trentaine de
ce genre: c’est ce qu’il y a de plus fou, et jamais la moindre teinte
d’_odieux_. On aperçoit dans tous les caractères, depuis la simple
_Fantesca_ jusqu’au Doge, l’habitude des dispositions qui font le
bonheur. Je ne connais rien qui fasse plus enrager les Anglais, gens
d’esprit, que ces anecdotes-là. Sans le dire, ce peuple heureux savait,
depuis cent ans, qu’il n’y a de vicieux que ce qui nuit.
_Le Baruffe Chiozotte_, _Ser Brontolon_, sont d’excellentes comédies
bourgeoises, s’il peut y avoir de _l’excellent_ au théâtre, sans
_grandiose_ dans l’âme du poète.
VENISE, _25 juin_.--Je reçois à la fois toutes les lettres qu’on m’a
écrites de Paris, depuis quatre mois. Plaisir bien doux, diversion
profonde!
Je vois que, depuis cette belle loi des élections que nous devons toute
entière au génie ferme de notre Roi, la nation s’avance au galop vers le
bon sens anglais. L’année 1816 sera marquée dans l’histoire par cette
note marginale: _Éducation de la France_.
Avec la retraite de _Fleury_ va disparaître l’ancien bon ton français.
_L’École des Bourgeois_ sera inintelligible dans trente ans. Que
deviendront les arts au milieu de cette déroute générale de toutes les
idées gothiques? La peinture fera des progrès, la musique tombera; il y
a un élément raisonnable dans la peinture, et la raison va centupler de
force. Il faut un certain repos de l’âme, une certaine mélancolie pour
goûter la musique, c’est ce que donne un soleil brûlant:
I am never merry when I hear sweet music.
SHAK.
Or, il va y avoir en France une prodigieuse activité des esprits. Chaque
degré qui nous sépare du bon sens américain sera emporté par une
bataille; et, pendant six mois, cette bataille paraîtra _la plus grande
chose du monde_. Quand la vie active est trop forte, elle comprime, elle
étouffe les beaux arts. C’est Édimbourg qui est la capitale de la pensée
en Angleterre. Quand il n’y a plus de vie active, les arts tombent dans
le niais comme à Rome. Ce qui rend précieux le désert moral de l’Italie,
c’est que, même avec les discussions des deux Chambres, ce pays mettra
toujours son bonheur dans les beaux-arts. Le théâtre de Saint-Charles a
attaché les Napolitains à leur roi, plus que la meilleure constitution.
Il est impossible que les Français sentent jamais la musique. Dans ce
genre, ils ont le _métalent_ le plus marqué; ils applaudissent à ce qui
est _faux_ et laissent passer les beautés, en disant: _C’est commun_;
ceci paraîtra incroyable, je le sens. Allez en 1817 à leur opéra qui
coûte sept cent mille francs à la nation (_Fernand Cortez_, _Œdipe à
Colone_, juin 1817); voyez comme ils se laissent mystifier par madame
Catalani pour leur théâtre italien. Cette troupe qui coûte cent soixante
mille francs serait sifflée à Brescia. Avec cette somme et les recettes,
rien de plus facile que d’avoir un opéra aussi bon que Milan[57]. Mais
je m’arrête; de tout temps on les fâcha en leur parlant musique: c’est
le seul article sur lequel ils soient _bêtes_. Assurément cela vaut
mieux que d’être _puritains_ comme les Anglais, ou _pédans_ comme les
Italiens.
[57] Galli, trente mille francs; Donzelli, quinze; Monelli, dix;
Remorini, douze; Paccini, dix; la Fabre, seize; la Marcolini
(Fedele), douze. Voilà, pour cent cinq mille francs, une troupe
telle qu’il n’en exista jamais en France. En veut-on une autre?
Davide le fils, vingt mille francs; le castrat Velutti, vingt-cinq;
Pellegrini, quinze; de Grecis, quinze; les Monbelli, vingt-cinq:
nous ne sommes qu’à cent mille francs.
Il n’y a plus d’acteurs à Paris depuis qu’il n’y a plus de sifflets. En
Italie, l’on n’a pas encore transporté au théâtre la loi qui régit la
littérature.
VENISE, _26 juin_.--A une heure du matin, au pavillon du jardin fait par
le vice-roi.--Je n’ai pas le cœur à écrire. Je regarde cette mer
tranquille, et au loin cette langue de terre qu’on appelle le _Lido_ qui
sépare la grande mer de la Lagune, et contre laquelle la mer se brise
avec un mugissement sourd; une ligne brillante dessine le sommet de
chaque vague; une belle lune jette sa paisible lumière sur ce spectacle
tranquille; l’air est si pur que j’aperçois la mâture des vaisseaux qui
sont à _Malamocco_ dans la grande mer, et cette vue si romantique se
trouve dans la ville la plus civilisée. Que j’abhorre Buonaparte de
l’avoir sacrifiée à l’Autriche!--En douze minutes, ma gondole me fait
longer toute _la Riva dei Schiavoni_, et me jette sur la Piazetta, au
pied du lion de Saint-Marc.--Venise était plus sur le chemin de la
civilisation que Londres et Paris. Aujourd’hui, il y a cinquante mille
pauvres. On offre le palais _Vendramin_, sur le grand canal, pour mille
louis. Il en a coûté à bâtir vingt-cinq mille, et en valait encore dix
mille en 1794.
Où trouver ailleurs qu’à Venise des gens comme Giacomo Le***? Cette
société me plaît trop: je suis malheureux. Les plus brillans salons de
Paris sont bien insipides et bien _secs_ comparés à la société de madame
Benzoni. Cela est vrai pour moi, et serait probablement très-faux pour
les trois quarts de mes amis de Paris. Plus on est aimable, moins on
sent la musique et les grâces de la société vénitienne.
Quelle gaîté que celle de la société avec laquelle je dîne au
_Pelegrino_! Chacun a des fonctions ridicules et imposantes adaptées à
ses ridicules, et prises des _animali parlanti_ de Casti.--Poésies de ce
jeune Bolonais établi à Venise. Que je serais heureux de ne jamais
quitter ce pays! Quelle soirée délicieuse que celle passée dans le
jardin de M. Cornaro!
VENISE, _le 27 juin 1817_.--L’on m’a présenté au spectacle à lord Byron.
C’est une figure céleste; il est impossible d’avoir de plus beaux yeux.
Ah! le joli homme de génie! Il a à peine vingt-huit ans, et c’est le
premier poète de l’Angleterre et probablement du monde. Lorsqu’il écoute
la musique, c’est une figure digne de l’idéal des Grecs.
Au reste, qu’on soit un grand poète, et de plus le chef d’une des plus
anciennes familles d’Angleterre, c’en est trop pour notre siècle; aussi,
ai-je appris avec plaisir que lord Byron est un _scélérat_. Quand il
entrait dans le salon de madame de Staël, à Copet, toutes les dames
anglaises en sortaient. Ce pauvre homme de génie a eu l’imprudence de se
marier; sa femme est fort adroite, et renouvelle à ses dépens la vieille
histoire de Tom Jones et de Blifil. Tout homme de génie est fou, et de
plus imprudent; celui-ci a eu la noirceur de prendre une actrice pendant
deux mois. S’il n’eût été qu’un sot, on eût à peine remarqué qu’il
suivait exemple de tous les jeunes gens riches; mais on sait que M.
Murray, libraire, bon calculateur, donne à celui-ci deux guinées pour
chaque vers qu’il lui envoie: c’est absolument la contre-partie du comte
de Mirabeau. Les _féodaux_ d’avant la révolution, ne sachant que
répondre à l’aigle de Marseille, découvrirent qu’il était un monstre.
Le Provençal s’en moquait; il paraît que le Breton a pris la chose au
tragique; l’injustice de la société anglaise le rend, dit-on, triste et
misantrope. Grand bien lui fasse! Si à vingt-huit ans, quand on a déjà à
se reprocher six volumes de beaux vers, on pouvait connaître le monde,
il aurait vu que pour l’homme de génie, au dix-neuvième siècle, il n’y a
pas d’alternative: ou c’est un sot, ou c’est un monstre.
En tous cas, c’est le plus aimable monstre que j’aie jamais vu; en
poésie, en discussions littéraires, il est simple comme un enfant: c’est
le contraire d’un académicien. Il parle le grec ancien, le grec moderne,
l’arabe. Il apprend ici l’arménien d’un papa arménien qui travaille à un
ouvrage important sur le lieu précis où était situé le paradis
terrestre. Le lord, dont le génie sombre adore les fictions orientales,
traduira ce paradis en anglais.
A sa place, je me ferais passer pour mort, et je recommencerais une
nouvelle vie comme M. Smith, bon négociant à Lima.
FUZINA, _27 juin_.--Je me précipite hors de Venise. Je ne veux plus
m’occuper que d’idées sèches.
MILAN, _le 10 juillet 1817_.--Je n’ai rien écrit: les opéras, la
musique, les tableaux, Venise, Trévise, Vicence, Vérone, Brescia, tout
cela a passé devant mes yeux comme un songe.--Par devoir, cependant, je
cherche à me rappeler quelques observations; je me souviens qu’à Vérone
je trouvai au café vis-à-vis l’Amphithéâtre, _Vestri_, cet excellent
acteur. Il me dit, en d’autres termes, le fameux sonnet de Lope-de-Vega,
relatif aux six clefs sous lesquelles il enfermait Térence. «J’arrive de
Brescia: le premier jour, j’ai donné de la bonne comédie, on est resté
froid; le lendemain, j’ai fait le polichinelle, on nous a porté aux
nues, et nous avons eu six cents francs de recette tous les jours, tous
frais faits.»
Le soir, drame abominable traduit de l’allemand; nos perruquiers
siffleraient cela, et jamais peut-être ce grand acteur ne m’a fait plus
de plaisir. Il jouait ce lieu commun si ancien, un père qui par orgueil
ne veut pas donner sa fille à un jeune lord, dont le père a perdu la vie
sur l’échafaud. Ce n’était point du naturel plat à la Goldoni; il
donnait de nouvelles idées, et cependant ne sortait pas de la nature.
Le lendemain, Vestri parut dans _il Disperato per eccesso di buon core_;
c’est un de ses triomphes, il y est aussi supérieur que dans _l’Ajo
nell’ imbarrazzo_ et dans _le Bourru bienfaisant_. Tout cela est
invisible à l’étranger qui ne s’est pas fait à la _cantilena_ du
dialogue italien; je fus trois mois en Angleterre avant de m’accoutumer
au chant de la langue anglaise; pour le nôtre, il paraît que les
étrangers ne peuvent pas s’y faire[58].--A Brescia, on donne une comédie
où l’on badine la mode des cavaliers servans et des maris qui ferment
les yeux pour avoir de bonnes entreprises dans les fourrages. L’auteur,
qui est maladroit et sans nul talent, tombe à tous momens dans des
grossièretés incroyables, mais fort amusantes pour l’étranger, car elles
sont vraies. Ce qui est plus amusant, c’est ce que m’a dit en propres
termes le fils de mon banquier. «Il serait plaisant que nous vinssions
au théâtre pour nous voir tourner en ridicule. Ce soir, au second acte,
comme j’entre dans une loge, j’entends une réplique de la soubrette, qui
semblait faite exprès pour moi; tout le monde me regarde, je ne savais
quelle contenance tenir; et il faudrait applaudir à un tel genre! Des
sifflets, _per dio!_ des sifflets.»
[58] Milady Morgan qui, du reste, a si bien vu la France, jugeant le
_Tartufe_ et Mlle Mars.
Cela seul, et le malheur d’avoir la peinture des mœurs écrite dans une
langue morte, suffit pour empêcher la naissance de la comédie. Quant à
Vestri, il a deviné le dialogue italien; un prince qui aimerait les
arts, le ferait bien vite professeur dans un Conservatoire. Un tel homme
aurait la plus heureuse influence sur le _récitatif obligé_ qui est
aujourd’hui la seule ressource qui reste aux belles voix pour toucher
les cœurs. Ce n’est que dans ces morceaux qu’on entend encore ce chant
_spianato_, qui est le sublime des efforts d’une belle voix, et que l’on
prend en France pour le chant d’un commençant.
La musique est une peinture tendre; un caractère parfaitement sec est
hors de ses moyens. Comme la tendresse lui est inhérente, elle la porte
partout, et c’est par cette fausseté que le tableau du monde qu’elle
présente ravit les âmes tendres et déplaît tant aux autres. L’écueil du
comique, c’est que les personnages qui nous font rire ne nous semblent
secs, et n’attristent la partie tendre de l’âme: c’est ce qui, pour
certaines gens, rend le charme d’un bon opéra-buffa si supérieur à celui
d’une bonne comédie; c’est la réunion de plaisirs la plus étonnante.
L’imagination et la tendresse sont actives à côté du rire le plus fou.
Le comte T** de Brescia me fait remarquer qu’il y a bien moins
d’amateurs de musique en Italie que je ne l’imaginais. Beaucoup d’âmes
fortes disent que c’est un plaisir d’esclave, et sont pour la comédie et
surtout pour la tragédie. Il ajoute: «Vous connaissez trop tôt les
grands modèles; chez vous l’émulation est réprimée par le désespoir.
Remarquez que la plupart des auteurs originaux ont presque entièrement
manqué d’éducation. On ne va loin que quand on ne sait où l’on va; ainsi
notre Alfieri se jeta dans la poésie dramatique, sachant aussi peu ce
que c’était que _poésie_ que ce que c’était que _drame_; il écrivit sa
première pièce[59] sans savoir même l’orthographe de la langue dans
laquelle il prétendait se faire admirer. Une fois que son caractère de
fer eut donné dans cette idée, il attaqua les difficultés avec toute la
véhémence de son orgueil; mais s’il eût mieux connu les modèles, il
n’eût jamais mis là son orgueil. Le défaut contraire étouffe peut-être
la moitié des génies qui naissent à Paris.»
[59] Cléopâtre.
Nous parlions poésie à propos de M. _Cesare Arrici_, jeune poète de
Brescia, connu par un poëme champêtre. M. Arrici n’a pas inventé un
nouveau style dans la _Jérusalem détruite_, poëme épique qu’il achève;
mais il imite admirablement les styles des grands poètes italiens. On se
dit en le lisant, telle octave est du Tasse, telle autre de Monti; mais
la lecture ennuie. Quel succès aurait un tel poète en France!
PENSÉES QUI ME SONT RESTÉES DE VENISE.
Les yeux ont leurs habitudes, qu’ils prennent de la nature des objets
qu’ils voient le plus souvent. Ici, l’œil est toujours à cinq pieds des
ondes de la mer, et l’aperçoit sans cesse. Quant à la couleur, à Paris
tout est _pauvre_, à Venise tout est _brillant_: les habits de
gondoliers, la couleur de la mer, la pureté du ciel que l’œil aperçoit
sans cesse réfléchie dans le brillant des eaux. Le gouvernement,
encourageant la volupté et éloignant des sciences, le goût des nobles
pour avoir de beaux portraits, telles sont les autres causes du
caractère de l’école de Venise. Comparez le ciel de l’entrée d’Henri IV,
et le ciel des Noces de Cana de Paul Véronèse.
* * * * *
Pendant que leurs maris et leurs amans sont à la pêche, les femmes de
Malamorio et de Palestrina chantent sur le rivage des stances du Tasse
et de l’Arioste; leurs amans leur répondent du milieu des eaux par la
stance suivante.
* * * * *
«La volupté, me disait le comte C***, et le peu d’habitude de lire, font
qu’on accorde si peu d’attention, qu’il faut dans la prose italienne
tout expliquer avec le plus grand soin. Au moindre sous-entendu qui
n’est pas palpable, on ferme le livre comme obscur; de là
l’impossibilité du piquant. Je ne connais pas chez nous une seule phrase
dans le genre des _Lettres persanes_.»
Ce même comte me fait une observation que je n’approuve pas, mais que je
rapporte pour montrer combien ce peuple, qui a des passions et qui n’a
point eu de Louis XIV, est plus près de la nature. Il me montrait à
Trévise, qui par parenthèse a la physionomie d’une synagogue, il me
montrait, pour me le faire admirer, un tableau de cet excellent
coloriste _Paris Bordone_. Hérode écoute froidement saint Jean qui le
prêche avec tout l’enthousiasme de l’inspiration; mais un grand chien
_barbone_ qui est couché aux pieds du roi, et un petit chien de Bologne
qu’on aperçoit sous le bras d’Hérodias, aboient au prophète. En effet,
tous les êtres animés correspondent par le langage des yeux: cela
rappelle saint Bernard prêchant en latin aux Germains qui n’y
comprenaient pas mot, et les convertissant par milliers. De nos jours,
Kant a recommencé ce miracle.
* * * * *
Je rencontre à Venise, chez lady B., une jeune Anglaise, héritière de
huit cent mille livres de rente, qui est partie toute seule de Londres
pour venir ici voir son père. Un de ses tuteurs s’est opposé à une idée
si singulière; l’autre, par respect pour la liberté, lui a remis mille
guinées qu’elle a placées en or effectif dans son sac à ouvrage. Elle a
pris des habits fort simples, et toute seule, sans savoir dix mots de
français, est montée dans la diligence. De diligence en diligence, et
toujours toute seule, elle est arrivée à Venise, d’où son père s’était
embarqué trois jours auparavant pour Constantinople. Tant de tendresse
filiale méritait un plus heureux hasard. Elle a écrit à son père pour
lui demander la permission d’aller le joindre. C’est une personne assez
jolie et de la plus admirable simplicité; j’ai eu un vrai plaisir à
faire la conversation avec elle. Cette course exige plus de courage que
pour un homme faire deux ou trois fois le tour du monde. J’indique cette
jeune Anglaise à nos _beaux_ de Paris; certainement elle épousera qui
saura lui plaire, et elle a déjà d’assuré plus de huit cent mille livres
de rentes.--De pareils traits me font aimer la nation anglaise.
* * * * *
Rien de singulier comme des familles anglaises de l’_high life_, parlant
toujours de la santé de Son Excellence ou de l’honneur qu’on a eu d’être
présenté à Son Altesse, et cela avec un ton de respect religieux,
ridicule en France même au faubourg Saint-Germain. Les _fashionables_
anglais sont plus efféminés que la plus aimable petite maîtresse du
temps de madame Dubarry: une araignée les fait évanouir.
* * * * *
Sur les tableaux d’apparat dont j’ai vu une quantité prodigieuse à
Vérone et Vicence: un tableau d’apparat comme l’entrée d’Henri IV est la
peinture d’une comédie; un tableau _d’idéal_ comme Énée et Didon, est la
peinture de ce qu’il y a de plus intéressant et de plus vrai dans le
cœur humain.
* * * * *
Conversation étonnante avec deux nobles piémontais à Dezenzano,
promenant sur le lac de Garde. Si j’étais roi, tous mes ambassadeurs
seraient Piémontais; c’est le peuple le plus sagace de l’univers. Tout
ce qui est frivole ne les arrête pas un instant, ils mettent
sur-le-champ le doigt sur la plaie; en cela, bien supérieurs aux
Français qui s’amusent à chercher les facettes épigrammatiques. L’un
d’eux rajeunit dans son dialecte par une expression plus belle que
Tacite, tant elle montre de _disinganno_ de tout, cette vieille vérité:
le gouvernement de la grande île de Madagascar est aussi illibéral et
plus, que celui d’aucun petit royaume despotique; seulement, il est
forcé à plus d’hypocrisie. Il finit par cet excellent mot de M. Say:
_Jugez un gouvernement par ceux qu’il place._
* * * * *
A Venise, V... ne voulait pas applaudir Mozart parce qu’il est All***d:
on voit l’esprit général que je suis loin d’approuver.
* * * * *
Il y a à Venise un Anglais qui a enlevé sa belle-sœur et l’a ensuite
épousée. Cette petite plaisanterie lui a coûté trente mille livres
sterlings[60]; il a remercié dans les journaux le mari malheureux de lui
avoir fourni cette occasion de prouver son amour. A Venise, aucune
Anglaise ne reçoit cette dame; mais comme elle est aimable, on la
rencontre dans toutes les sociétés italiennes. Jamais imagination la
plus glacée ne pourra se figurer les détails de l’_intérieur_ de ces
deux amans passionnés. Il n’y a pas le moindre nuage, mais bien des
détails de froideur et d’apparente indifférence, qu’une Française ne
supporterait pas une demi-journée, fût-ce d’un roi. Je sais ce dont je
parle à n’en pas douter, et je ne puis rassasier mon étonnement;
j’attribue cela à la morgue nationale. Un Anglais se croirait déshonoré
si un être quelconque pouvait croire qu’il est nécessaire à son bonheur.
[60] Il est ignoble de prendre cet argent: on en fait un hôpital qui,
par son nom, perpétue la vengeance.
A Vérone, l’on m’a montré de loin un des deux marquis Pindemonti.
C’étaient deux nobles de terre ferme; l’un avait plus de culture: il est
mort depuis peu; l’autre a plus de génie naturel: je pense que ce sont
de ces poètes dont le mérite ne s’étend pas au delà de la langue qu’ils
ont écrite. Je n’ai pas eu la patience de lire toutes les tragédies
d’Hyppolite Pindemonti. J’ai trouvé, ce me semble, une scène ou deux
dans sa Geneviève: c’étaient des gens du meilleur ton, fort aimables et
fort aimés des dames.
MILAN, _15 juillet, dans le jardin anglais de la Villa B***_.--J’ai
traversé Padoue sans m’arrêter; je n’avais pas envie de parler. Je me
retrouve à Milan depuis huit jours, mais je suis mort pour les arts; ce
qui me plaît me fait mal: à peine les intérêts les plus sérieux de la
politique ont-ils quelque prise sur moi. Je vous ai juré de ne pas vous
ennuyer des cris de la philosophie contre le despotisme; je n’ai rien à
vous dire. J’ai lu le _Déserteur_ de Sedaine. Je comprends qu’on déserte
et qu’on aime à dire: _Oui, je déserte!_
MILAN, _le 16 juillet 1817_.--Je ne manque pas une soirée au théâtre de
la Scala, et j’y retrouve ces sensations délicieuses que j’avais, à
Bologne, augmentées de tout le charme des regrets.
Ce soir, j’ai vu la première représentation de la _Gazza ladra_ (la Pie
voleuse), musique de Rossini; de la _Mirra_, ou la Vengeance de Vénus,
ballet héroïque de Viganò; et de la _Magie dans les bois_, ballet
comique: tout cela a été donné le même jour. Je manque de termes pour
exprimer le plaisir que m’ont fait les décorations. MM. Peregò,
Landriani, Fuentès, Sanquirico, sont des peintres, et de grands
peintres. Chaque décoration, peinte à la colle, n’est payée que vingt
sequins (240 fr.); mais l’administration s’engage à en demander vingt
chaque année à chacun de ces messieurs. Ce soir, jour de _prima recita_,
toutes les femmes étaient en grande parure dans les loges; c’est-à-dire
les bras et la gorge nus, avec de grands chapeaux garnis de plumes
immenses et très-belles: il faut cela, autrement l’on ne serait pas
aperçu du parterre. Le silence a été extrême; l’on ne fait pas de visite
_la prima sera_. J’ai remarqué la très-mauvaise disposition du parterre;
il est si horizontal, que l’on ne peut pas voir les jambes des
danseuses: on devrait imiter celui de l’Opéra de Paris.
Les premières représentations sont toujours le samedi au théâtre de la
Scala, parce que le vendredi est le jour de repos. Il n’y a pas de
spectacle les jours anniversaires de la naissance et de la mort des
derniers souverains de l’Autriche, ce qui déplaît fort.
Le spectacle de ce soir a duré cinq grandes heures, et tout était
nouveau.
Rossini a voulu se rapprocher du fracas de la musique allemande. Avec
une imagination aussi audacieuse que brillante, et les inspirations d’un
génie vraiment original, quelque genre qu’il prenne, il est sûr de
plaire, pourvu qu’il veuille accorder un peu d’attention à son ouvrage.
On l’a fort applaudi; les motifs de ses airs sont nobles, l’idée
dominante, chose si nécessaire à la musique pour qu’elle puisse être
comprise; l’idée dominante est admirablement rappelée dans les morceaux
d’ensemble; il les conduit en homme supérieur. Les phrases qu’il rejette
feraient la fortune d’un compositeur ordinaire; mais il se méfie trop du
public, sans cesse il sacrifie à la manie de briller les choses qui ne
sont que raisonnables et justes; ainsi, telle phrase de chant qu’il met
dans la bouche d’un jardinier, ne serait point trop peu brillante pour
le comte Almaviva ou tel autre jeune seigneur de la cour. On a couvert
d’acclamations un terzetto, un duetto et un quintetto. Les commencemens
de ces morceaux sont superbes; mais pour plaire aux amateurs du genre
savant, la _stretta_ n’est plus dramatique: c’est un morceau de
symphonie qu’on dirait volé à Beethoven. Les sons les plus étranges sont
combinés et amenés avec beaucoup d’adresse, mais certainement n’ajoutent
rien à l’expression des paroles passionnées que prononcent les
personnages.
Pour arracher les suffrages des amateurs du style noble qui, par tous
pays, sont ceux qui en sont le plus loin dans la nature, Rossini annonce
l’arrivée de _Gianetto_, par exemple, le soldat, fils du fermier et
amoureux de la servante, comme l’entrée de César ou d’Alexandre.
Du reste, cet opéra a le défaut des grands maîtres: les personnages sont
toujours en scène. Madame Belloc ne quitte pas le théâtre; les terribles
accompagnemens à l’allemande ne peuvent étouffer sa voix et encore moins
celle de Galli. Dès que les accens admirables de ce grand acteur se font
entendre, ils couvrent toutes les parties, orchestre comme chanteurs.
Galli fait un père malheureux; on retrouve l’acteur étonnant qui a fait
verser tant de larmes dans _l’Agnèse_ (c’est le caractère de Lear) et
dans le prince hongrois de la _Testa di Bronzo_. La jeune _Galianis_,
avec sa belle voix de contr’alto, qui n’a que cinq ou six notes, mais
d’une force et d’une pureté étonnantes, a été extrêmement applaudie;
elle a une figure aussi belle que son chant. Un débutant, le signor
_Ambrosi_, a fait beaucoup de plaisir; c’est un homme de la société.
Mais il y avait trop de plaisirs. Je suis mort de fatigue, ce qui m’a
empêché de rire d’un usage français et ridicule qui s’introduit ici.
Après la pièce, lorsqu’on a demandé les acteurs, _Galli_ et _Rossini_ se
sont embrassés tendrement sur la scène.
MILAN, _le 17 juillet_.--Ce grand poète muet, Viganò, n’a point suivi
les traces d’Alfieri dans sa _Mirra_. L’action commence par le choix
d’un époux que Cynire destine à Mirra; peu à peu cette fille malheureuse
paraît en proie à son fatal amour, et sa mort trop prévue termine
l’action. Malgré le malheur du sujet, jamais spectacle ne fut plus plein
de vie; quand on en sort, on est poursuivi par dix ou douze ensembles de
groupes qui remplissent l’imagination comme le souvenir de beaux
tableaux. A chaque représentation, on aperçoit de nouveaux détails
enchanteurs; le mouvement des masses frappe par la singularité, l’ordre,
la variété; et, quoique tout surprenne, rien ne semble sortir de la
nature. L’œil le plus accoutumé à ce qu’il y a de plus sublime dans le
_beau pittoresque_, ne peut s’empêcher de reconnaître le génie d’un
grand peintre. Les spectateurs s’attendaient à un plaisir extrême; ils
n’ont eu que les sensations que comporte ce sujet malheureux. On peut
juger si Viganò a travaillé _con amore_; la _Pallerini_ faisait le rôle
de Mirra.
Il a dirigé la distribution des couleurs dans les vêtemens qui sont
magnifiques; et ce qui est bien plus rare, qui font plaisir à l’œil.
Tout le monde convenait hier, et encore plus ce soir, que jamais on
n’avait vu une si piquante variété réunie à tant d’harmonie; mais
quelque grand que Viganò ait été dans le coloris des costumes, M.
_Sanquirico_ me semble le surpasser par ses divines décorations. Elles
sont telles, que ce soir nous remarquions que personne ne peut même
imaginer rien de mieux: c’est la perfection d’un art.
Au milieu de l’enthousiasme excité par cette belle production
pittoresque, la musique a paru faible, les pas de danse n’ont pas semblé
réunir la grâce à la nouveauté. Les amateurs regrettaient Paris, non
certes pour l’action des ballets qui, négligeant le dramatique, ennuient
bientôt et ne peuvent se comparer à ceci, même pour un instant. Mais si
Paul, Albert, Mlle Bigotini, Mlle Bias, paraissaient dans le ballet de
ce soir, il offrirait l’ensemble parfait de ce que l’état actuel de
l’art peut offrir de plus enchanteur. Les femmes, palpitantes d’intérêt
pour les souffrances de la pauvre Mirra exposées avec un art si
charmant, imposaient silence ce soir, même aux doux commentaires de la
galanterie. A la lettre, on ne respirait pas dans les loges.
Du reste, on était fort en colère contre Rossini et Viganò, qui, tout
occupés de leurs plaisirs, font attendre le public depuis deux mois. Ils
sont aimables, et ne peuvent jamais se résoudre à refuser une
_villegiatura_ aux _Colli di Brianza_, ou sur les lacs.
* * * * *
J’ai été présenté ce soir au respectable comte Moscati, le d’Aubenton de
l’Italie. Milan, dans ses beaux jours, avait plusieurs hommes célèbres
qu’elle se plaisait à comparer aux nôtres. Le comte Paradisi, président
du sénat, était le prince de Bén***; le général Teulié, le Desaix; le
comte Dandolo, si connu par le perfectionnement des vers à soie, le
Chaptal de l’Italie; Monti, célèbre par l’éloquence noble et délicate de
ses adresses, était le comte Fontanes; l’archevêque de Ravenne,
Codronchi, grand-aumônier, rappelait, par son esprit et l’adresse de sa
conduite, monseigneur de Boulogne. L’éloquence et les talens
justifiaient ces parallèles flatteurs pour les deux nations; du reste,
la France n’a eu ni un homme aussi vertueux que Melzi, ni un ministre
aussi fort, dans le sens despotique du mot, que le comte Prina.
Désormais Milan est lié à la France par la chaîne des opinions, et la
force de cette chaîne est incommensurable; cette sympathie est d’autant
plus solide, qu’elle a été précédée par une jalousie bien prononcée. A
notre dernière retraite d’Italie, le comte Grenier ayant eu occasion
d’envoyer un colonel de mes amis au général autrichien, ce colonel
français, qui le croirait! eut besoin d’invoquer le secours des housards
ennemis pour traverser des villages qui se trouvaient sur sa route et
qui voulaient l’écharper. J’ai vu sa calèche percée de cent coups de
fourche; le lieu de la scène était les bords du Pô, près de Plaisance.
J’oubliais la dernière représentation du _Mahomet_ de Winter: c’est une
imitation de Mozart; l’ouverture est superbe. L’opéra languit faute de
chant; l’auteur a soixante-dix ans et est allemand. Il y a un _terzetto_
singulier: Zopire prie pour ses enfans au fond du temple, Séïde arrive
pour le mettre à mort accompagné de Palmire. On a fait répéter ce
terzetto avec transport; les Milanais trouvent ce _chant_ superbe; il
n’y en a pas, ce n’est que de l’harmonie. La magnifique voix de
Zopire-Galli fait la basse, la voix claire de mesdames Bassi et Festa,
sur le devant du théâtre, forme une opposition frappante.
L’accompagnement de violoncelle et de cor ébranle l’âme, une décoration
magnifique et sombre achève de donner la couleur au sujet.
Galli chante au premier acte: _La Patria sara sempre illesa_. On
applaudit avec fureur; les larmes me viennent aux yeux.
Je vais passer quelques heures à Bergame, à cause de la belle vue; je
prends ma route par Monza, Monticello et Montevecchia. On peut courir
les deux mondes sans trouver rien de comparable.
A Bergame, on a encore la fureur des musiques d’église. J’ai cru voir
les Italiens de 1730.
Les beautés de la musique d’église sont presque toutes de convention,
et, quoique Français, je ne puis me faire au chant à tue-tête. Rien ne
coûte aux Bergamasques pour satisfaire leur passion; elle est favorisée
par deux circonstances, le célèbre _Mayer_ habite Bergame ainsi que le
vieux _Davide_. Marchesi et lui furent, à ce qu’il me semble, les
_Bernin_ de la musique vocale, des grands talens destinés à amener le
règne du mauvais goût. Ils furent les précurseurs de madame Catalani, et
Pachiarotti, le dernier des Romains.
Mayer eût pu trouver un sort plus brillant, mais la reconnaissance
l’attache à ce pays. Né en Bavière, le hasard l’amena à Bergame, et le
chanoine comte Scotti l’envoya au Conservatoire de Naples, et l’y
soutint plusieurs années; dans la suite, on lui offrit la chapelle de
Bergame, et, quoiqu’elle ne soit que de douze ou quinze cents francs,
les offres les plus brillantes n’ont pu l’attirer ailleurs. Je lui ai
ouï dire à Naples, où il a fait la cantate de Saint-Charles, qu’il ne
voulait plus voyager: en ce cas, il ne composera plus. Il faut toujours
en Italie que le compositeur vienne sur les lieux étudier la voix de ses
chanteurs et écrire son opéra. Il y a quelques années que
l’administration de la _Scala_ offrit dix mille francs à Paisiello; il
répondit qu’à quatre-vingts ans l’on ne courait plus les champs, et
qu’il enverrait sa musique. On le remercia.
Mayer, comme on voit, est dû à la générosité d’un amateur riche; il en
est de même de Canòva, il en est de même de Monti. Le père de Monti ne
lui envoyant plus d’argent, il allait quitter Rome en pleurant; il avait
déjà arrêté son _veturino_. L’avant-veille, il lit par hasard quelques
vers à l’Académie des Arcades. Le prince Braschi le fait appeler:
«Restez à Rome, continuez à faire de beaux vers; je demanderai une place
pour vous à mon oncle.» Monti fut secrétaire des commandemens du prince.
Il trouva dans une maison un moine, général de son ordre, homme plein
d’esprit et de philosophie. Il lui proposa de le présenter au prince
neveu: il fut refusé. Cette modestie si singulière piqua le prince; on
usa de stratagème pour lui amener le moine, qui bientôt après fut le
cardinal Chiaramonti.
Le patriotisme est commun en Italie; voyez la vie de ce pauvre comte
Fantuzzi de Ravenne, que l’on m’a contée à Bergame; mais ce patriotisme
est dégoûté de toutes les manières et obligé de se perdre en niaiseries.
A Bergame, Mayer et Davide dirigent une musique d’église; on leur donne
un _oro_, c’est-à-dire une pièce d’or.
Le comte P*** me dit: «Bologne est la ville la moins avancée dans le
_marasme_; elle mérite d’être la capitale d’Italie. Si à la résurrection
de ce pays on met la capitale à Rome, tout est perdu; les plus lâches
intrigues attacheront la gangrène au gouvernement. Le peu d’énergie
qu’il y a à Rome est dans les femmes qui rappellent souvent la
_Simpronia_ de Salluste.
MILAN, _le 17 juillet_.--L’on me présente à M. Morosi, directeur de la
monnaie: c’est un homme de génie dans le genre de M... L’hôtel de la
monnaie de Milan l’emporte sur tous ceux de l’Europe, Paris y compris,
non seulement par la simplicité des procédés, mais encore pour la beauté
des espèces frappées. Les bords et le _champ_ de la pièce étant relevés,
les empreintes dureront deux ou trois siècles de plus que les nôtres. Ce
matin, 17 juillet 1817, l’on fabriquait des pièces de cinq et de
quarante francs. Quel a été mon étonnement d’y voir encore l’effigie du
ci-devant roi d’Italie! L’empereur François, étant venu à la _Zecca_ (la
Monnaie), trouva le portrait fort ressemblant, et en fit compliment au
graveur. Le millésime de ces monnaies est 1814.
VILLA MELZI, _sur le lac de Como, le 18 juillet 1817_.--Pour redoubler
ma mélancolie, il fallait que je fusse engagé par cette jolie
_contessina Valenza_, dont j’ai connu le mari à Smolensk, à
l’accompagner sur les lacs. Rien dans l’univers ne peut être comparé au
charme de ces jours brûlans d’été passés sur les lacs du Milanais, au
milieu de ces bosquets de châtaigniers si verts qui viennent baigner
leurs branches dans les ondes.
Ce matin, à cinq heures, nous sommes partis de Como dans une barque
couverte d’une belle tente bleu et blanc. Nous avons visité la _Villa_
de la princesse de Galles, la _Pliniana_ et sa fontaine intermittente;
la lettre de Pline est gravée sur le marbre. Le lac devient en cet
endroit sombre et sauvage; les montagnes se précipitent presqu’à pic
dans les eaux. Nous avons doublé la pointe de _Balbianin_, non sans
peine; nos dames avaient peur: cela est d’un aspect aussi rude que les
lacs d’Écosse. Enfin, nous avons aperçu la délicieuse plage de
_Tramezzina_ et ses charmantes petites vallées qui, garanties du nord
par une haute montagne, jouissent du climat de Rome; les frileux de
Milan viennent y passer l’hiver; les palais se multiplient sur la
verdure des collines et se répètent dans les eaux. C’est trop de dire
_palais_, ce n’est pas assez de les appeler des maisons de campagne.
C’est une manière de bâtir élégante, pittoresque et voluptueuse,
particulière aux trois lacs et aux _Colli di Brianza_. Les montagnes du
lac de Como sont couvertes de châtaigniers jusqu’aux sommets. Les
villages, placés à mi-côte, paraissent de loin par leurs clochers qui
s’élèvent au-dessus des arbres. Le bruit des cloches, adouci par le
lointain, et les petites vagues du lac retentit dans les âmes
souffrantes. Comment peindre cette émotion! Il faut aimer les arts, il
faut aimer et être malheureux.
A trois heures, nos barques s’arrêtent dans le port (Darsena) de la casa
_Sommariva_, vis-à-vis la Villa Melzi. Nos dames avaient besoin de
repos; trois officiers italiens et moi nous avions tourné au sombre;
nous laissons le reste de la troupe, nous traversons le lac en dix
minutes, nous voici dans les jardins de la Villa Melzi, nous voici à la
_Casa Giulia_, qui donne sur l’autre branche du lac; vue sinistre. Nous
nous arrêtons à la _Villa Sfrondata_, située au milieu d’un bois de
grands arbres, sur le promontoire escarpé qui sépare les deux branches
du lac: il a la forme d’un ⅄ renversé. Ces arbres bordent un précipice
de cinq cents pieds, donnant à pic sur les eaux. A gauche, sous nos
pieds, et de l’autre côté du lac, nous avons le palais Sommariva; à
droite, _l’orrido di Belan_; et devant nous, dix lieues de lac. La brise
apporte de temps en temps jusqu’à nous les chants des paysans de l’autre
rive. Nous avons ce soleil d’à-plomb de l’Italie, et ce silence de
l’extrême chaleur; seulement, un petit _venticello_ de l’est vient de
temps en temps rider la face des eaux. Nous parlions littérature, peu à
peu nous discutons l’histoire contemporaine; ce que nous avons fait, ce
que nous aurions dû faire, les folles jalousies qui nous divisèrent.
«J’étais là à Lutzen.--Et moi aussi.--Comment ne nous sommes-nous pas
vus? etc., etc.»
Une conversation montée sur ce ton de franchise ne laisse pas
dissimuler. Après trois heures rapides, passées au bord des précipices
de la Villa Sfrondata, nous voici à la Villa Melzi. Je m’enferme dans
une chambre du second étage; là, je refuse mes yeux à la plus belle vue
qui existe au monde après la baie de Naples; et arrêté devant le buste
de Melzi, tout transporté de tendresse pour l’Italie, d’amour de la
patrie et d’amour pour les beaux arts, j’écris à la hâte le résumé de
nos discussions.
On ne peut plus, au milieu de la grande révolution qui nous travaille,
étudier les mœurs d’un peuple sans tomber dans la politique. La
révolution, qui commença en 1789, finira en 1830 par l’établissement
universel des deux chambres, aussi bien en Europe qu’en Amérique. Les
Français seront alors regardés comme les fils aînés de la raison[61].
Tout le monde est jaloux de la France; grande preuve de supériorité, et
peut-être la seule bonne, puisque la flatterie ne saurait la
contrefaire. A Paris, la partie plate de la nation est la seule qui
s’agite, la seule qui paraisse; de loin, on nous juge par nos Tracy, nos
Gouvion-Saint-Cyr, nos Grégoire, nos Lanjuinais, nos de Broglie.
[61] Par les profusions de Pitt qui, en 1794, sauvèrent
l’aristocratie, tout Anglais qui n’a pas cent louis de rente est
condamné, par sa naissance, au plus inévitable malheur. La faim qui
moissonne les ouvriers de Birmingham, en 1817, nous venge des
horreurs de _Commune-affranchie_. (Voir les Discours de M.
Brougham.) Si les nations réfléchissaient, elles feraient
banqueroute au plus vite, et déclareraient que les dettes
contractées par un prince ne sont pas obligatoires pour son
successeur.
L’Italie morale est un des pays les plus inconnus; les voyageurs n’ont
vu que les beaux-arts et n’étaient pas faits pour sentir que les
chefs-d’œuvres viennent du cœur. Je voudrais parler de la littérature;
mais je n’ai pas le temps. Le savant Ginguené, malgré sa bonne volonté,
était encore un produit de l’ancienne éducation et n’est pas à la
hauteur de son sujet. Sismondi est tiraillé par deux systèmes opposés:
admirera-t-il Racine ou Shakespeare? Dans ses perplexités, il ne nous
dit pas de quel parti est son cœur: peut-être n’est-il d’aucun parti.
Son livre devait être _l’Esprit des Lois_ des gouvernemens successifs de
l’Italie, et il y a eu dans ce pays-ci beaucoup plus de gouvernemens que
de lois, et le gouvernement y a toujours eu la couleur du gouvernant.
Le caractère italien, comme les feux d’un volcan, n’a pu se faire jour
que par la musique et la volupté. De 1650 à 1796, il a été écrasé par la
masse énorme de la tyrannie la plus soupçonneuse, la plus faible, la
plus implacable. La religion, venant au secours de l’autorité, achevait
de l’étouffer: de là, la défiance; tout ce qui paraissait de lui n’était
pas lui.
Le 14 mai 1796 fera une époque remarquable dans l’histoire de l’esprit
humain. Le général en chef Buonaparte entra dans Milan; l’Italie se
réveilla, et pour l’histoire de l’esprit humain, l’Italie sera toujours
la moitié de l’Europe[62].
[62] Après la chute de ce grand peuple inconnu dont nous ne savons
autre chose, sinon qu’il exista, l’Étrurie, la première, cultiva les
arts et la sagesse; l’Italie a de plus l’âge d’Auguste et le siècle
de Léon X. La peinture, la musique, la sculpture ne peuvent
peut-être exister que là. Un jour l’Amérique méridionale, après deux
siècles de gouvernement représentatif, ayant le soleil, la liberté
et les richesses, pourra rivaliser avec la terre du génie. Les
cruautés de 1817 donnent de l’énergie aux Péruviens.
Mais ici je ne puis parler; mon portefeuille peut être saisi. Comment
s’est-elle réveillée? Quelles circonstances ont influé sur les pas de
géant qu’a faits ce jeune peuple? Quels hommes ont réglé son destin?
Quand Buonaparte entra à Milan, l’archiduc Ferdinand d’Est, prince
faible, et aussi bon que peut l’être un homme faible, y était le timide
préfet du conseil aulique de Vienne. Une digue se rompait-elle, il
fallait écrire à Vienne, et quand au bout de deux mois la somme
nécessaire était allouée, le dommage était centuplé; le conseil aulique
le savait mieux que personne: mais l’esclave est tellement vigoureux
qu’on ne saurait trop l’enchaîner.
Joseph II, tête étroite, élève de Raynal, venait de supprimer les moines
et d’ôter à la noblesse tous les priviléges dont elle jouissait comme
ordre. Toute l’armée italienne se composait alors de quatre-vingt-seize
gardes de ville, habillés en rouge, qui faisaient le service dans Milan.
Cette capitale du plus riche pays de l’univers comptait quatre cents
familles à cent mille livres de rente, et vingt à un million, qui ne
savaient que faire de leur opulence. Tout était à vil prix à Milan, et
un Italien n’a pas le quart des besoins d’un habitant de Paris. Ainsi,
le général prince Belgiojoso, qui s’était gorgé d’or au service
d’Autriche, faisait jeter tous les matins vingt livres de poudre dans un
cabinet, et venait s’y promener un masque sur la figure; il prétendait
que c’était la seule manière d’être poudré convenablement; ensuite il
passait dans son sérail, où de jeunes danseuses, vêtues comme la Vénus
de Médicis, exécutaient des ballets devant son excellence. Parini se
moquait de lui dans _Il Matino_, satire digne de Pope. Le prince voulait
le faire bâtonner, le gouverneur le protégeait. A côté de Parini,
Beccaria et Verri éclairaient l’Europe. Le soir, princes, savans,
littérateurs, millionnaires, tous se trouvaient au théâtre. Marchesi,
l’enchanteur, ravissait tous les cœurs. Les femmes portaient à la fois
cinq portraits de Marchesi; un à chaque bras, un au cou suspendu à une
chaîne d’or, et deux sur les boucles de chaque soulier. Jamais les
riches d’aucun pays n’ont mené une plus douce vie. Toutes les passions
haineuses étaient exclues, presque pas de vanité, et comme alors les
nobles étaient bonnes gens, le peuple partageait leur bonheur.
Chaque métairie en Lombardie produit du riz, du fromage et de la soie,
dont on vend pour des sommes considérables; outre cela elles ont toutes
les productions des nôtres: c’est un pays inruinable, et tout y est pour
rien.
Cette tranquillité voluptueuse commençait à dégénérer en apathie quand
le coup de tonnerre du 14 mai vint réveiller les esprits. Les
tranquilles Milanais ne pensaient pas plus à la France qu’au Japon.
Ce peuple, si loin de nous par les idées, crut à la liberté et s’en
trouva plus digne que nous. Le corps législatif de Milan refusa à
Buonaparte, dans tout l’éclat de sa puissance (en 1806, je crois), une
loi essentielle (l’enregistrement). Jamais corps législatif français
n’osera seulement regarder en face une telle inconvenance. Celui du
royaume d’Italie ne fut plus convoqué, et Buonaparte chercha là, comme
en France, à masquer le despotisme par le culte de la gloire. A Marengo,
l’Italie n’avait qu’un seul homme qui osât marcher au canon (le général
Lecchi)[63]. Neuf ans après à Raab, elle avait une armée de soixante
mille hommes, aussi braves que les Français. Elle avait un almanach
royal aussi gros que le nôtre, et tout plein de noms italiens.
[63] Son combat à Varallo, avec la légion de Rohan.
Les routes étaient et sont vingt fois plus belles qu’en France. Tout
s’organisait, tout marchait, les fabriques se multipliaient, le travail
se mettait en honneur; tout ce qui avait de l’intelligence faisait
fortune. Le moindre garçon pharmacien, travaillant dans
l’arrière-boutique de son maître, était agité de l’idée que, s’il
faisait une grande découverte, il aurait la croix et serait fait comte.
Ce ressort, si approprié aux temps modernes, égalait par sa puissance
celui qui porta jadis les Romains à l’empire du monde. Sous le
gouvernement de _Melzi_, le royaume d’Italie fut plus heureux que ne l’a
jamais été la France. Il marchait franchement à la liberté. Melzi aima
tendrement cette source de tout bonheur; mais il avait les défauts de
l’éducation ancienne: il manquait de vigueur. Il ne profita pas de
l’année de sa vice-présidence pour créer de nouveaux intérêts: au reste,
le pouvait-il? Je le crois, car Buonaparte n’eut jamais de plan fixe; il
était alors occupé de la France. Washington lui-même eût été embarrassé
sur le degré de liberté politique qu’il convenait de confier à un peuple
coupable de tant d’égaremens, qui avait si peu profité par l’expérience,
et qui au fond du cœur nourrissait encore tous les sots préjugés donnés
par une vieille monarchie: c’étaient les ilotes de cette monarchie qui
avaient fait la _terreur_.
Au reste, aucune des idées qui auraient occupé Washington n’arrêta
l’attention du César moderne; ses vues étaient toutes personnelles et
égoïstes. Donner d’abord au peuple français autant de liberté qu’il en
pouvait supporter, et graduellement augmenter l’importance du citoyen à
mesure que les factions auraient perdu de leur chaleur, et que l’opinion
publique aurait paru plus éclairée, n’était pas l’objet de sa politique;
il ne considérait pas combien de pouvoir on pouvait confier au peuple
sans imprudence, mais cherchait à deviner de combien peu de pouvoir il
se contenterait: la preuve qu’il avait la force nécessaire pour établir
la liberté, c’est qu’il put empêcher les réactions.
Tandis qu’il était plongé dans ce problème, pour peu que l’Italie lui
eût fait peur, elle était libre. Melzi ne vit pas qu’une nation n’a
jamais que le degré de liberté auquel elle force.
Buonaparte, rassuré, leva le masque et marcha au despotisme; il essayait
en Italie les mesures qu’il voulait pratiquer en France[64].
[64] L’histoire du royaume d’Italie, de 1794 à 1814, est le plus beau
sujet des temps modernes: l’idéal s’y joint au positif.
Melzi vint pleurer la patrie dans la belle _Villa_ où j’écris: il ne
fallait plus qu’un instrument, et le comte _Prina_ devint le
Vasconcellos de son maître. Ce Piémontais fut un grand homme, plus grand
que Colbert; car, comme lui, il a exécuté presque tout ce qui s’est fait
de grand sous un despote, et cela, malgré les intrigues de la cour du
vice-roi et tout le Conseil-d’État. Colbert est mort laissant d’immenses
richesses; lorsqu’on eut tué Prina, le 21 avril 1814, on fut bien étonné
de ne lui trouver pour trésor que les deux tiers des appointemens qu’il
avait reçus[65].
[65] Le comte Mareschalchi m’a dit que toutes les pièces relatives aux
assassins de Prina se trouvaient, en 1817, dans les archives de la
police de Milan. On sait leurs noms et leurs motifs.
Mes jeunes officiers reprochent amèrement aux Français de ne pas leur
avoir donné la liberté; mais cela s’accordait-il avec les intérêts du
maître? Les États sont entre eux comme les particuliers: depuis quand
voit-on un homme faire la fortune d’un autre à-propos de botte? Tout ce
qu’on peut espérer de mieux _c’est que les intérêts s’accordent_.
Quant à moi, je pense que Buonaparte n’avait nul talent politique; il
eût donné des constitutions libérales, non-seulement à l’Italie, mais
partout, et mis des rois illégitimes comme lui, mais pris dans les
familles régnantes. A la longue, les peuples l’auraient adoré pour ce
grand bienfait. En attendant qu’ils le comprissent, leur force se serait
usée à arracher une liberté complète et non à envahir la France[66].
[66] On sent que, dans cette supposition, il ne pouvait être question,
pour l’usurpateur, du grand principe qui assure maintenant le
bonheur des peuples: la légitimité. On parle de ce qu’il y avait de
mieux à faire dans une position mauvaise en soi.
Le prince Eugène, si aimable dans le salon de la Malmaison, fut _petit_
sur le trône d’Italie. Il dit une fois à son quartier-général, sur
l’Izonzo, qu’il _se moquait des poignards italiens_: ce propos n’était
que la plus grande sottise possible. D’abord il n’y avait pas de
poignards; un seul Français a été assassiné depuis 1800; et en second
lieu, quand ils auraient hérissé toutes les mains, depuis quand
gouverne-t-on un peuple en l’insultant? Ce prince aimable, galant avec
les dames, de la plus belle bravoure, et quelquefois général, avait si
peu de _racines_ dans l’opinion, que, depuis la chute de sa maison, il
est venu passer trois jours à Milan. Il y fait autant d’effet qu’un lord
anglais qui traverse la ville pour aller à Rome.
Il était dans son caractère d’être toujours mené; deux ou trois
aides-de-camp avaient cet honneur, et ces messieurs étaient Français. Ce
qu’il y a d’heureux c’est que ces Français si odieux n’aient jamais rien
fait de bas ni de déshonorant.
Après la bataille de Leipsick, un homme de génie pouvait préparer en
Italie les élémens d’un trône; après l’abdication de Fontainebleau, il
pouvait y monter; mais il fallait ouvrir le parapluie et parler
constitution: les meneurs du vice-roi étaient même au-dessous de cette
idée. Pour lui il ne fut que chevalier français, le plus brave et le
plus loyal des hommes; il avait offert à son bienfaiteur l’armée
d’Italie, que celui-ci eut l’aveuglement de refuser (fév. 1814).
Après l’abdication, le vice-roi songea enfin à la couronne. Il s’imagina
qu’elle était entre les mains des sénateurs de Milan, et envoya un homme
à lui acheter chez _Manin_, le premier bijoutier de la ville,
quarante-deux tabatières de vingt-cinq louis chacune pour corrompre les
quarante-deux sénateurs: cette manœuvre adroite fut sue dans Milan un
quart d’heure après, et... Ici mon copiste me regarde en riant:
Monsieur, le temps présent est l’arche du Seigneur[67].
[67] A cette époque (avril 1814), le prince avait encore une
très-bonne ligne militaire. On vient de me répéter ces faits sur
tous les tons. Je ne puis y croire. L’homme qui, après la retraite
de Moscou, a fait la campagne de Magdebourg, et, avec une faible
avant-garde, a arrêté le débordement des Russes et des Prussiens
furieux, doit être supérieur au rôle politique qu’on lui fait jouer
ici. Le vice-roi n’a jamais été parmi nous qu’un marquis français,
disent mes officiers.
Le hasard ayant interrompu en 1814 la marche de ce jeune peuple, que va
devenir le feu sacré du génie et de la liberté? S’éteindra-t-il? et
l’Italie se remettra-t-elle à faire des sonnets imprimés sur du satin
rose pour les jours de noce? Toutes mes pensées, tous mes regards ont
été pour la solution de ce grand problème.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il n’y a point eu d’émigration et presque pas d’acquéreurs de domaines
nationaux. Là, comme parmi nous, la fusion des nobles avec la nation
était à moitié faite en 1807. Ce fut Buonaparte qui leur apprit qu’ils
étaient quelque chose de mieux que de grands propriétaires. Maintenant
que la guerre est déclarée, elle ne peut finir que dans la Chambre des
Pairs.
DES ARTS.
L’Italie peut être éloignée de la gloire et du bonheur par des moyens
dont on ne peut que parler. Telle est l’âme de ce peuple, que dès qu’il
sera heureux, il produira des chefs-d’œuvres, et voilà pourquoi il est
plus près de mon cœur que les Américains, par exemple, qui, depuis
qu’ils sont heureux, ne produisent que des dollars.
Une cause peut éloigner les Italiens de la perfection, et empoisonner
pour eux les bienfaits de la poudre à canon: c’est le _pédantisme_. Dans
les arts de la pensée il faut étudier l’art, et sur-le-champ abandonner
le maître et être soi-même. Les auteurs italiens, qui sont presque tous
prêtres, veulent à toute force continuer le Dante et Virgile: cela fait
deux sectes de pédans. Les pédans d’_idées_: Verri, Micali, etc.; les
pédans de style: Botta, Giordani, Rosmini, etc.
L’Italie reprochera toujours à son père de ne pas lui avoir donné une
école polytechnique, où l’on n’eût admis que des jeunes gens nobles pour
la plupart, et ayant douze cents francs de rente; on leur aurait
enseigné Jérémie Bentham, Adam Smith, Say, Tracy, Cabanis, Malthus,
Montesquieu; on les eût fait lire Corneille, Shakespeare, Molière,
Schiller, Racine, Rousseau, Helvétius, Voltaire, Bossuet et les grands
poètes nationaux.
Croit-on que les républiques du Mexique et du Pérou vont s’amuser à se
traîner lentement de préjugé en sottise, et de sottise en erreur moins
grossière, sur tous les progrès de notre lente civilisation, où chaque
vérité a été achetée par dix ans de travail de l’auteur, et ensuite par
six mois de Bastille?
Non; leurs écoles se transporteront sur-le-champ à la _frontière_ de la
science. Pourquoi apprendre la physique dans _Nollet_, si on peut la
voir dans _Biot_? Leur jeune énergie partira du point où la vieille
Europe est arrivée haletante de fatigue et rendue. Or, voilà ce que les
pédans Italiens ne veulent pas; ils prétendent qu’il ne faut rien
apprendre que dans des auteurs nés en Italie et y habitant[68].
[68] _Pallas quas condidit arces
Ipsa colat; nobis placeant ante omnia silvæ._
On voit que ce principe du mauvais goût est dans Virgile.
Montesquieu disait de la Henriade: _Plus Voltaire est Virgile moins il
est Virgile._ Le grand génie qui entraîne les Italiens dans l’erreur,
fut celui de tous les hommes qui l’abhorra le plus. Personne ne fut plus
lui-même que Le Dante; mais comme Alfieri manquait un peu d’esprit, il
n’a pas vu cela, et à sa suite se précipite toute la jeunesse italienne.
L’Italie, ne pouvant plus espérer cette école polytechnique qui aurait
mis la noblesse du côté des idées libérales, il lui faut faire son
éducation, mais la faire avec _les gens les plus différens d’elle-même_.
Cela facilitera le moment _du départ_[69].
[69] Terme de chimie.
Elle est du midi, il lui faut des maîtres du nord; elle est éminemment
catholique, il lui faut des maîtres protestans; elle a dans le sang
trois siècles de despotisme, il lui faut des maîtres constitutionnels:
tout cela lui indique l’Écosse et l’Angleterre. Les Français lui
ressemblent trop; elle ne doit prendre que les livres indispensables
pour ne pas tomber dans la philosophie ridicule de la _sympathie_, qui
donne pour base à nos volontés autre chose que le _plaisir du moment_. A
cela près, le régime anglais est le seul sain pour les Italiens, parce
qu’après avoir appris à exprimer leurs idées et à tirer des pensées des
circonstances qui les entourent, dominés par les différences de climat
et d’organisation, ils enverront un jour leurs maîtres à tous les
diables[70], et oseront être eux-mêmes.
[70] Voilà ce que j’appelle l’opération du départ.
Or, c’est ce qui n’arrivera jamais tant qu’ils étudieront Horace et
Virgile; Le Dante et Machiavel sont surtout dangereux. Ces hommes
immortels ont vécu dans une république, et comme c’est tout ce
qu’ambitionne l’Italie, les jeunes gens ne peuvent, sans une force
d’originalité bien rare à vingt ans, renoncer à les imiter.
Une nation n’est heureuse que quand il n’y a plus d’autres intérêts
contradictoires dans son sein que ceux nécessaires au maintien de la
constitution. Elle n’est éclairée que quand il y a des millions de gens
médiocres instruits suivant des méthodes judicieuses; enfin, elle n’a
jamais que le degré de liberté que la fermeté de son caractère et ses
lumières forcent à lui donner. L’Italie est plus près de la liberté,
parce qu’elle est infiniment moins dupe de l’hypocrisie; elle croit tous
les hommes en pouvoir méchans, et leur dit: Prouvez le contraire. Elle
doit tendre à se donner rapidement des lumières. Pour cela, il faut
commencer par souffrir la vérité. Tous les livres imprimés dans ce beau
et malheureux pays, depuis l’an 1600, peuvent se réduire à dix volumes.
Voilà la triste vérité qu’il faut que les jeunes Italiens supportent;
mais ils n’en sont pas encore à ce premier pas. Je crains bien que
pendant cinquante ans encore ce mot n’excite que de la colère; il est
dur de se dire à vingt ans: _Tout ce que je sais m’a été enseigné par
des gens qui avaient le plus pressant intérêt à me tromper. Il faut
refaire toutes mes idées sur tout._
RIVA, _le 20 juillet_.--Nouvelle conversation avec mes officiers
italiens, dans le bateau[71]. Milan l’emporte sur Bologne. Comme
individus, les Bolonais l’emporteraient peut-être, mais
[71] Il faut remettre toute idée claire sur l’histoire d’Italie,
depuis vingt ans, au jour où les délits de la presse seront jugés
par douze jurés ayant chacun trente mille livres de rente.
Jusque-là, restons dans le vague. Voyez l’ouvrage de M. Benjamin
Constant sur les jugemens de 1817.
1º Milan est plus grande ville (cent trente mille âmes), et partant,
beaucoup plus de sottises y sont méprisées, et l’exemple des temps
passés y a moins de force. Il y est déjà ridicule de parler de ses
affaires d’intérêt.
2º Milan a été quatorze ans la capitale d’un vaste royaume; on y a vu
les grandes affaires de près et le jeu des passions. Pendant ce
temps-là, Bologne était _jalouse_; il est vrai que, dans cette mauvaise
carrière, elle montrait de l’énergie, elle se révoltait (1809).
3º Milan est près de la Suisse qui fournit des livres à la haute
société; il y a un exemplaire du _Morning-Chronicle_ qui coûte trois
mille francs au moins au noble qui le fait venir. Il y a dix ans, on
n’eût pas trouvé deux personnes qui lussent les journaux; actuellement,
on voit les domestiques qui vont les chercher au bureau, les lire dans
les rues.
L’éducation de quatorze ans (1800 à 1814), donnée par hasard sous un
despote qui ne craignait au monde que l’éducation, y avait produit des
héros. Qu’aurait-ce été de l’éducation donnée par un prince philosophe?
Tout ce qui est grand a des droits particuliers sur le cœur de ce
peuple. Beaucoup plus méfiant que le Français, il est meilleur juge de
la grandeur dans ses princes. Un demi-siècle de l’ordre de choses qui
l’a si rapidement élevé en quatorze ans, n’aurait pas remué une autre
nation. La Lombardie se regarde pour le degré de liberté publique comme
une appendice de la France; on y suit avec le plus vif intérêt les
discussions de nos Chambres.
La fièvre du mécontentement brûle ce pays-ci comme tous les autres;
cependant, je les ai priés de considérer trois petites choses:
1º Dans tout le royaume d’Italie, depuis 1814, il n’y a eu que
vingt-trois personnes d’arrêtées;
2º Il n’y a pas eu l’ombre d’une réaction, pas une goutte de sang. Le
gouverneur _Bellegarde_ jetait les dénonciations au feu;
3º Ils ont pour gouverneur un homme d’esprit de l’école de Joseph II,
c’est-à-dire nullement dupe des prêtres et des nobles. Un curé de Milan
s’avise de faire faire des miracles par un jeune homme; le gouverneur,
voyant le but des miracles, les envoie tous deux en prison. Je pense
bien, leur dit-il publiquement, que demain l’on vous trouvera en
liberté; ce petit miracle de plus ne vous coûtera rien, et sera
très-utile pour confondre les incrédules; quant à moi, je m’engage à ne
plus vous faire arrêter.
Il est vrai que tous les deux mois, quatre-vingt-cinq chariots chargés
d’argent partent pour Vienne sous bonne escorte, et que la Lombardie ne
jouit plus de l’espèce de constitution que lui avait donnée
Marie-Thérèse.
PLINIANA, _le 21 juin_.--Nous voulons revoir la Pliniana; il y fait si
frais! La contessina A*** me parle des arts; mon attention est tellement
absorbée, que si l’on m’eût demandé _où êtes-vous?_ je n’aurais su que
répondre.--La femme qui a eu quatre amans, et qui a aimé passionnément,
ne sait pas en France, parce que personne ne le lui a dit, qu’elle est
tout près des arts, et qu’il faut jeter au feu, au plus vite, tous les
traités pédantesques qu’impriment les gens de l’académie.--Mais je
prévois une objection invincible. Quelle est en France la femme qui a eu
quatre amans?
En France, défaut d’originalité par le despotisme du _ridicule_ et d’une
grande capitale. Ici, Brescia, qui est à vingt lieues de Milan, ne songe
pas plus à imiter Milan que Philadelphie. Toutes les familles, toutes
les aventures galantes, se connaissent d’une ville à l’autre; mais pas
la moindre trace d’imitation.
MONTICELLO, _23 juin_.--De Como, nous allons à Lecco; mauvais voyage: le
paysage ne signifie rien. Nous venons à Monticello; vue admirable de la
_Casa Cavaletti_. Je n’ai jamais rien rencontré de semblable; à
l’horizon, on aperçoit le dôme de Milan, et plus loin, une ligne bleue
dessinée dans le ciel par les montagnes de Parme et Bologne. On est sur
une colline; à droite, vue superbe, plaine fertile et rochers, deux ou
trois lacs; à gauche, autre vue magnifique, et qui, dans tous ses
détails, est l’opposé de la première; des collines, la _Madona de
Montevecchia_; en avant, on a cette belle Lombardie avec tout le luxe de
sa verdure et de ses richesses, un horizon sans bornes, et l’œil se perd
à trente lieues de là, dans les brouillards de Venise: c’est la
contre-partie de la vue de San Michele in Bosco. Dans ce ciel immense,
on aperçoit souvent une noire tempête avec ses tonnerres mugissans dans
un coin de cinq à six lieues, tandis que tout le reste est serein. On
voit la tempête s’avancer, reculer, s’anéantir, ou, en peu de minutes,
elle vous environne. L’eau tombe à torrens; des tonnerres affreux
ébranlent les édifices; bientôt l’admirable pureté de l’air vient
augmenter les plaisirs. Tout cela vient de nous arriver depuis deux
heures; maintenant, nous distinguons les fenêtres d’une maison à huit
lieues d’ici.--Politesse noble du propriétaire, ancien écuyer du roi
d’Italie. Nous sommes arrivés chez lui comme une bombe, comme des enfans
qui s’approchent d’une image.
_24 juin._--Nous couchons à Monza. Mauvaise architecture du palais,
jardin insignifiant. Nous allons à Varèse, petite ville, dont toutes les
maisons se sont, depuis dix ans, transformées en palais.
Nous allons au _Casino_.--Politesse extrême des habitans de Varèse; ils
nous mènent à une _Accademia_ que madame Grassini donne à ses
compatriotes. Elle chante _Ombra adorata aspetta_, et le duetto
_Svenami_ des Horaces: on pleure, et le cœur applaudit. Il y avait là
les plus jolies femmes de Milan, entr’autres madame Litta, née à Gênes,
d’une famille alliée dans le treizième siècle à celle de B***. Superbes
figures des officiers italiens; pâleur extrême, grands yeux noirs,
moustaches et cheveux châtains, cravates noires, traits antiques,
simplicité et bonhomie dans les manières, dont on ne peut pas avoir même
l’idée en France. Je vois qu’ils sont presque tous _in servitù_, mot du
pays fort expressif. Chacun est avec sa maîtresse.--Je suis présenté à
ce brave général Severoli qui a perdu une jambe contre cet indigne
Murat, quand il attaquait son bienfaiteur; je vois le général
Bertoletti, si connu en Espagne; Monti, le plus grand poète
d’Italie[72]; le jeune Melzi, héritier d’un grand nom, et, dit-on, digne
de son oncle.
[72] Outre la _Basvigliana_, on lui doit la meilleure traduction de
l’_Iliade_ qui existe, et quatre volumes de beaux vers qui un jour
seront bien étonnés de se trouver ensemble.--Ce n’est pas par
modestie que Virgile voulait, en mourant, qu’on brûlât son _Énéide_;
les plus beaux morceaux en étaient déjà connus. Quelle différence
pour sa gloire si tout ce qu’il y a de faible manquait!--Pour bien
écrire l’italien, il faut commencer par savoir supérieurement le
latin. Voilà deux idées que je dois à ma présentation à ce grand
poète. Il m’a paru avoir la haine la plus orthodoxe pour le genre
_romantique_; et quand il a été grand, il a été romantique. Il nous
dit un sonnet sur les désastres de la campagne de 1813, où il
rappelle l’idée de Judas, treizième apôtre. On voit que l’auteur a
été élevé à Rome. Né dans un pays plus généreux, il eût quelquefois
fait parler son âme.
Milan est la capitale de la littérature en Italie. Mais au dix-neuvième
siècle, qu’est-ce qu’une littérature sans liberté? On y imprime beaucoup
de livres de médecine, et de temps en temps quelque traduction du
français. On a osé y faire paraître, mais avec bon nombre de notes
atténuantes, Tracy, Schlegel, Corinne, l’Allemagne. Il y a deux journaux
littéraires; cela est aussi amusant que le Magasin encyclopédique: les
hommes sont très-supérieurs aux livres.
Le soir, nous montons à la _Madonna-del-Monte_: ce sanctuaire doit avoir
coûté bien des millions. J’écris ceci à l’auberge de _Berinetti_: nous
sommes fort bien. En montant, plusieurs ânes se sont abattus sur ces
pavés glissans, et nos dames ont fait des chutes qui n’ont été que
plaisantes: nous nous arrêtions à tout moment à quelqu’une des quinze ou
vingt chapelles, pour nous retourner et jouir de la vue. Ensemble
magnifique; au coucher du soleil, nous apercevions sept lacs.
Croyez-moi, mon ami, on peut courir la France et l’Allemagne sans avoir
de ces sensations-là. Parmi nous, il y a deux Français qui s’ennuient,
car personne n’écoute leur esprit; un Anglais qui à tout moment tire son
carnet et arrête les paysans pour avoir l’orthographe précise du nom de
l’endroit; cinq ou six officiers à demi-solde, silencieux; et cinq
femmes, dont deux au moins de la beauté la plus noble, la plus simple,
la plus touchante. N’ayant pas le temps d’être amoureux d’aucune
d’elles, je le suis de l’Italie. Je ne puis vaincre ma mélancolie de
quitter ce pays. Je vois d’ici le Lac-Majeur sur les bords duquel
m’attend ma calèche.--Partie charmante, parce qu’à l’exception de nos
gens _aimables_, nous sommes à notre aise ensemble.
Ce soir, Berinetti nous a dit qu’un des frères du couvent touche de
l’orgue. Nous passons deux heures dans son église, nous lui indiquons
quelques morceaux de Mozart. Voilà de ces sensations que j’allais
chercher à Naples, et qui rendent muet pendant huit jours.
_25 juin._--Nous pénétrons dans un couvent noble, situé sur ce rocher
isolé.--Politesse de madame _Staurenghi_, l’abbesse, je crois. Les
marches, dans l’intérieur du couvent, sont en marbre noir: je remarque
qu’elles sont presque entièrement usées par les souliers de corde de ces
pauvres religieuses. Que de beaux yeux ont brillé en vain et perdu leur
éclat dans cette pompeuse prison!--Nous allons pêcher du _pesce persico_
sur le lac de Varèse, de là à _Palanza_. Nous prenons une barque, et
nous voici aux îles Borromées.
A Palanza, sur le Lac-Majeur, je rencontre un exilé. Admirable
modération de ses idées; il est vingt fois moins exagéré que les gens du
pays.--On devrait faire en France des lois qui considérassent le citoyen
par la _quantité d’impôt_ qu’il paie. Ainsi, tout homme payant mille
francs pourrait publier un pamphlet par an, sans être soumis à d’autre
justice que celle du jury. En suivant cette idée, on pourrait parvenir à
diminuer le nombre des procès; on protégerait le citoyen contre sa
propre colère.--On pourrait ne soumettre qu’au jury les journaux publiés
en langues étrangères.
ILES BORROMÉES, _28 juin_.--Nous y sommes depuis deux jours; je n’en
puis rien dire, sinon qu’on m’y eût appris que je venais d’obtenir le
plus beau grade, que je ne me serais pas seulement donné la peine
d’ouvrir la lettre.
Nous allons voir le colosse de Saint-Charles près d’Arona. Au retour, je
prends une barque et je vais à _Belgirate_, à un quart d’heure des îles;
j’y trouve ma calèche, et je passe le Simplon comme un enfant.
GENÈVE, _2 juillet 1817_.--A Genève j’ai été réveillé par les ridicules
de la liberté. Est-ce qu’ils n’ont pas fait dire à M. Roum, un des
membres célèbres du parlement d’Angleterre, qui discutait dans les
sociétés la liberté de la presse dont les journaux de France étaient
pleins, qu’il ferait bien de se modérer? Les termes de l’Avertisseur
officiel étaient ce que j’ai vu de mieux depuis la déclaration de feu
Tartufe.
GENÈVE, _3 juillet 1817_.--La pruderie des femmes est un article
incroyable à force de ridicule et d’ennui. J’ai remarqué qu’elles disent
exactement la même chose à chacun des étrangers qu’on leur présente.
Etre aimables pour elles, c’est répéter la formule d’amabilité que leur
a montrée leur bonne: rien ne peut les faire sortir de ce cercle; elles
croiraient manquer à la vertu. Ainsi, vivacité, naturel, aperçus
nouveaux, laisser-aller, qui font le charme de la société, tout cela est
pétrifié à Genève. Je viens de m’apercevoir que c’est la caricature des
Anglaises. Pour comble d’insipidité, la conversation est toujours
guindée sur les grands sujets de liberté, d’amour, de bonheur
domestique, de peinture des passions, etc., et là-dessus ces dames ont
leur leçon faite et apprise par cœur, qu’elles vous débitent, toujours
la même. Il faut voir la mine qu’on vous fait si vous vous avisez d’être
naturel dans ces discussions interminables. L’autre jour, pour avoir
admis la possibilité de l’amour hors du mariage, à la soirée de la
maison P., madame C***, qui m’avait présenté, m’a fait de gros yeux;
toutes les demoiselles ont rougi: j’ai vu que j’avais dit une sottise
que j’ai raccommodée de mon mieux, et assez mal. Or, comme on voit, la
possibilité de l’amour hors du mariage est en effet une chose inouïe.
Il faut toujours discuter les grands intérêts de la vie, et être
toujours hypocrite dans la discussion. Là-dessus je dis: A la bonne
heure se gêner à la cour où l’on gagne des titres ou du pouvoir; mais se
gêner à Genève!
Les femmes y sont belles; mais cette incroyable pruderie, dont personne,
je crois, n’a parlé, se retrouve jusque dans l’air des visages: cela
donne aux figures un fond de froideur et de désintérêt qui repousse la
sympathie. Je prends pour bonnes toutes ces vertus de Genève; c’est la
ville où il y a le moins de maris trompés, et je ne voudrais pas pour
tout l’or du monde être marié à Genève. Malgré mon horreur pour la vie
morale de Naples, je la préférerais à celle de Genève; il y a au moins
du naturel.
_4 juillet._--On vient de me raconter que le grand et le petit Conseil
de la république s’étaient assemblés pour prendre en considération les
malheurs qui pourraient trouver leur source dans le manque de
subsistances. La question a été débattue séparément dans les deux
Conseils, avec cet esprit de calme et de prudence, et cette liberté de
pensées qu’on trouve si rarement ailleurs que dans les républiques. Les
magnifiques Conseils n’ont point dédaigné les lumières du siècle; ils
ont consulté un ouvrage justement célèbre (Malthus) qui a trouvé un
digne traducteur dans le corps si respectable des professeurs de Genève;
ils ont surtout cherché à se garantir de cet esprit de légèreté qui a
causé tant de malheurs chez une nation voisine[73]. Après trois semaines
de délibérations assidues, le grand Conseil considérant qu’il est urgent
de pourvoir à la disette, a décrété qu’à compter de ce jour le spectacle
serait fermé[74].
[73] Ce sont les propres termes de la proclamation aux habitans de la
partie du pays de Gex, réunie à la république.
[74] Historique.
Considérant de plus que ce n’est pas tout faire que d’assurer l’arrivage
des grains, mais qu’il faut encore donner à la classe ouvrière et
malheureuse les moyens de s’en procurer à des prix qui ne soient pas
au-dessus de ses moyens présumés, les Conseils ont décidé que le
fastueux monument en brique élevé à la mémoire de J.-J. Rousseau, dans
la rue où il est né, serait démoli sans délai.
Que cette rue, nommée Jean-Jacques Rousseau pendant l’usurpation,
reprendrait le nom ancien et si respectable de _rue du Chevelu_.
GENÈVE, _le 5 juillet_.--Je voudrais bien savoir quel est le voyageur
qui a dit le premier qu’il y avait de la liberté en Suisse. A Genève, à
Berne, vous avez quatre cents surveillans, dont chacun veut faire parade
de son pouvoir. Si vous les choquez par la manière de mettre votre
cravate, ils vous persécutent. Chose ridicule à dire! Je crois qu’on est
plus libre à Paris (août 1817): je ne dis pas en province. Nos
philosophes ont assez déclamé contre cette ville de _boue et de fumée_.
Quelle voix éloquente s’élèvera pour nous montrer que les grandes villes
forcent l’homme et les gouvernemens à plusieurs vertus[75]? Dans les
arts le vrai beau ne peut naître que là. Je n’oublierai jamais la
musique de Genève; c’est un des spectacles les plus singuliers que m’ait
donné mon voyage: ces jeunes femmes posant leur tricot, s’approchent du
piano, et se mettent à chanter les _duo passionnés_ des grands maîtres!
[75] Le _style_ du mérite d’un homme suit la proportion du nombre
d’habitans de sa ville. Un homme simple et grand comme Roum est
perdu dans une ville de dix mille âmes. Un sot vernissé doit au
contraire chercher une telle ville: son habit répond pour lui.
_6 juillet._--On me raconte qu’il y a eu cet automne, sur les bords du
lac, la réunion la plus étonnante; c’étaient les états généraux de
l’opinion européenne. Pour que rien n’y manquât, on y a vu jusqu’à un
R** qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Ai-je besoin
de nommer le personnage étonnant qui était comme l’âme de cette grande
assemblée? A mes yeux ce phénomène s’élève jusqu’à l’importance
politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les
académies de l’Europe pâliraient[76]. Je ne vois pas ce qu’elles ont à
opposer à un salon où les Dumont, les Bonstetten, les Prévôt, les
Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brême, les
Schlegel, les Byron discutent les plus grandes questions de la morale et
des arts devant mesdames Necker-Saussure, de Broglie, de Staël.
[76] L’Académie française est une loi contre la liberté de la presse.
Les auteurs écriraient pour être estimés dans le salon de Copet.
Voltaire n’a jamais eu rien de pareil. Il y avait sur les bords du lac
six cents personnes des plus distinguées de l’Europe. L’esprit, les
richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir
dans le salon de la femme illustre que la France pleure[77]. On osait
plaisanter un grand prince.
[77] Lorsqu’on ne peut éteindre une lumière, on s’en laisse éclairer.
_8 juillet._--J’ai trouvé à Genève le même patriotisme d’antichambre
qu’en Italie. A propos de leur lac, ils se fâchent dès qu’on veut le
mettre à sa place; c’est-à-dire fort au-dessous des lacs du Milanais, et
même du lac de Thoun.
LAUSANNE, _10 juillet_.--Je trouve plus d’idées nouvelles dans une page
anglaise que dans un _in-octavo_ français. Rien ne peut égaler mon amour
pour leur littérature, si ce n’est mon éloignement pour leurs personnes.
Si vous faites une prévenance à un Anglais, il en profite pour placer un
signe de hauteur. Timides, en société, avec tout ce qui passe pour
supérieur, ils sont presque insolens avec tout ce qui a l’air de céder.
Il faut être juste: il y a chez ces gens-là un principe de malheur; ils
tirent du venin des choses les plus indifférentes. Ce sont les plus
insociables des hommes, et peut-être les plus malheureux. En Italie,
l’affaire de Gènes a commencé à en dégoûter; leur incroyable mesquinerie
achève de les faire mépriser, même des garçons d’auberge[78]. Si j’entre
dans des détails bas, ce sont les couleurs du tableau. A Naples, ils se
faisaient dire des sottises tout haut par les garçons du restaurateur
_Villa_, en leur offrant gravement, après dîner, un sou ou deux. A
Monza, ils se font montrer la _couronne de fer_: ce qui exige un petit
cérémonial, et occupe deux gardiens pendant une demi-heure; ils donnent
vingt-cinq centimes. Je viens de lire ce passage de ma lettre à quatre
Anglais de l’_high life_, en les priant d’attaquer la véracité de mes
assertions: ce qu’ils n’ont pu faire. Pour être considéré d’un Anglais,
il faut jouer au plus froid. Lavater seul indique ce procédé; on le lit
sur leurs figures de bois. L’Anglais est comme le provincial en France:
ne jamais paraître intéressé, par ce qu’on lui dit[79].
[78] Si c’est un devoir d’être poli, il est niais de ménager les
insolens. M. Scott, lord Blainey, le prêtre Eustace ont dit sur les
Français des choses plus fortes, et qui ne sont pas fondées sur des
faits. Eustace appelle le Musée du Louvre une écurie. Cela va bien
aux gens qui ont placé leurs pauvres marbres d’Elgin sous un
hangard.
[79] Ils font trop de mouvement pour avoir beaucoup d’esprit.
--Toute ville au-dessous de cinquante mille âmes n’est pas digne de mon
attention. Il faudrait y passer trois mois pour arriver jusqu’au vrai
mérite, s’il y en a. Les habitudes repoussent le voyageur. La seule
démarche _désoccupée_ des gens d’une petite ville me conduit à la poste
pour demander des chevaux. Ils n’ont pas de motif pour agir vite.
Lausanne est la seule exception pour moi.
LAUSANNE, _le 20 juillet 1817_.--Avant de quitter tout-à-fait, du moins
par mes souvenirs, la terre du génie, pour m’enfoncer dans le sombre
septentrion, il faut que j’écrive deux ensembles d’idées; 1º une étude
faite d’après une bande de voleurs du pays de Naples; 2º l’état du
Parnasse musical italien. Je n’ai pas le temps d’écrire l’enterrement de
la princesse _Buoncompagni_, à Rome, et mon étonnement mêlé d’horreur,
lorsque je trouvai à l’église des Apôtres cette jeune et superbe femme
de dix-neuf ans, avec du rouge, couchée sur son catafalque, et entourée
de sept à huit prêtres à moitié endormis, vers les minuit.
L’Église cherche tous les moyens d’augmenter l’horreur de la mort. Elle
a réussi, du moins pour moi. La mort qui sur le champ de bataille ne
m’avait jamais paru qu’une porte ouverte ou fermée, et qui tant qu’elle
n’est pas fermée est ouverte, me poursuit d’une image horrible depuis
que j’ai vu cette figure céleste avec son rouge. Que dirais-je de
l’horreur du lendemain, lorsqu’à la nuit tombante je la vis portée dans
les rues, étendue sur un lit de repos, et toujours la tête découverte?
Le jeune prince Buoncompagni l’avait épousée par amour; et la famille,
qui ne l’avait pas voulu reconnaître, venait de pardonner depuis peu.
Elle avait été long-temps réfugiée dans un couvent. Leurs amours furent
toujours malheureuses. C’est un des plus sombres souvenirs que je
rapporte d’Italie.
* * * * *
Je me trouvais, dans le pays de Naples, à la chasse avec un de mes amis,
près d’_Aquilla_, en mars 1817. J’entendis parler, chez les fermiers de
mon ami, de vols sans nombre, exécutés par la troupe de
l’_Indépendance_. Il y avait du talent, et une bravoure _turque_ dans
l’exécution. Je ne fis nulle attention à tout cela; c’est l’usage.
J’étais tout yeux pour les mœurs de ce peuple. Je fis l’aumône à une
pauvre femme enceinte, veuve d’un militaire. L’on me dit: _Ho! monsieur,
elle n’est pas à plaindre, elle a la ration des brigands._ L’on me fit
un récit que je transcris, en supprimant les détails de bravoure et
d’audace.
«Il y a dans ces environs une compagnie composée de trente hommes et
quatre femmes, tous supérieurement montés sur des chevaux de course. Le
chef est un maréchal-des-logis _di Jachino_ (du roi Joachim), qui
s’intitule chef de l’Indépendance. Il ordonne aux propriétaires et aux
_massari_ de mettre tel jour telle somme au pied de tel arbre: sinon,
mort affreuse et incendie de la maison. Lorsque la compagnie marche,
l’avant-veille tous les fermiers de la route ont avis de tenir prêts, à
telle heure, des repas pour tant de personnes, suivant leurs moyens. Ce
service est plus régulier que celui des étapes royales.»
Un mois avant l’époque où l’on me donnait ces détails, un fermier, piqué
de la forme impérative de l’ordre pour le repas, a envoyé avertir le
général: une troupe nombreuse de cavalerie et d’infanterie a cerné les
_indépendans_. Avertis par les coups de fusils, ils se sont fait jour en
couvrant le terrain de cadavres ennemis, et pas un d’eux n’est tombé.
Ayant su la trahison du fermier, ils l’ont fait avertir d’arranger ses
affaires. Trois jours après, ils ont occupé la ferme, ont institué un
tribunal; le fermier, mis à la torture, suivant l’usage du pays avant
les Français, a tout avoué. Le tribunal, après avoir délibéré à huis
clos, s’est avancé vers le fermier, et l’a lancé dans une grande
chaudière qui était sur le feu, et où l’on faisait bouillir du lait pour
les fromages. Après que le fermier a été cuit, ils ont forcé tous les
domestiques de la ferme à manger de ce mets infernal.
Le chef pourrait facilement porter sa troupe à mille hommes; mais il dit
que son talent pour commander ne s’élève pas à plus de trente personnes.
Il se contente de tenir sa troupe au complet. Il reçoit tous les jours
des demandes d’emploi; mais il exige des titres, c’est-à-dire des
_blessures sur le champ de bataille, et non des certificats de
complaisance_: telles sont ses propres paroles (2 juillet 1817).
Ce printemps, la disette faisait souffrir les paysans de la Pouille. Le
chef des brigands distribuait aux malheureux des bons sur les riches. La
ration était d’une livre et demie de pain pour un homme, une livre pour
une femme, deux livres pour une femme enceinte. Celle qui m’inspira de
la curiosité recevait six bons de deux livres de pain par semaine,
depuis un mois.
Du reste, l’on ne sait jamais où se trouvent les indépendans. Tous les
espions sont pour eux. Du temps des Romains ce brigand eût été
Marcellus.
PARNASSE MUSICAL D’ITALIE,
EN 1817.
Mme Catalani.
Galli.
Crivelli.
Tachinardi.
Veluti, castrat.
Davide le fils.
CHANTEURS BOUFFES.
De Grecis.
Zamboni.
Paccini.
Bassi.
Casaciello.
Liparini.
TENORS.
Nozari.
Ronconi.
Donzelli.
Monelli.
Bonoldi.
Curioni.
Pasta.
Ambrogetti.
CONTR’ALTO.
MMmes Grassini.
Gaforini.
Malanotti.
Marcolini.
Zamboni.
Giorgi.
BASSES MEZZO-CARATERE.
Pellegrini.
Remorini.
VÉTÉRANS.
Pachiarotti.
Marchesi.
Crescentini.
Mme Billington
CANTATRICES.
MMmes Correa.
Festa.
Fabre.
Colbrand.
Chabrand.
Bassi (la comtesse).
Bassi (Eleonora).
Manfredini.
Belloc.
Pasta.
Crespi-Bianchi.
Ester Monbelli.
Anna Monbelli.
Eiser.
Bonini.
Napollon.
Liparini.
Morandi.
Camporezi.
Paer.
Marcolini (Fedele).
_Nota._ Les quartiers-généraux des gens de théâtre sont Milan et
Bologne. Une centaine de noms médiocres, que je ne transcris pas, ne
trouvent d’emploi que dans le carnaval. L’admirable Crivelli et madame
Camporezi sont à Londres. En 1817, l’opéra de Londres a été aussi bon
que celui de Paris est mauvais. L’_Agnese_, _Don Juan_ et la _Clemenza
di Tito_ y ont été exécutés aussi bien qu’à Milan. Le charme a été si
fort, que ce spectacle est devenu à la mode. La salle est une antique
copie de celle de Milan. Chaque loge coûte deux cent cinquante guinées
pour soixante-deux représentations, et le billet de parterre douze
francs. L’orchestre est assez bon, les décorations presque aussi
mauvaises que celles de France, les vêtemens mesquins. On dit que
l’année prochaine on fera venir un peintre de Milan, _Fuentès_ ou
_Sanquiric_. Pour la musique, Londres est plus sur la voie que Paris.
Les Anglais n’ont pas de _métalent_. Ils ont un goût passionné pour
entendre chanter; mais ils aiment également le _bon_ et le _mauvais_.
Nous n’en sommes pas _encore là_ en France.
COMPOSITEURS.
Rossini, né à Pezaro, vers 1783: _Tancredi_, _l’Italiana in Algeri_,
_il Turco in Italia_, _Otello_, _la Cova cenere_ (Cendrillon), _la
Gazza ladra_ (la Pie voleuse), etc., etc.
Pavesi.
Zingarelli.
Fioravanti.
Mayer.
Winter.
Weigl.
Le chevalier Caraffa.
Paccini fils.
Mosca.
Jh Mosca.
Generali.
Farinelli.
Nazolini.
Coccia.
Orlandi.
Gneco, Piémontais, mort, avait plusieurs partis de l’homme de génie.
Paganini, violon génois, égal aux Français pour l’exécution,
supérieur pour le feu et l’originalité.
* * * * *
FRANCFORT-SUR-LE-MEIN, _le 28 juillet 1817_.--Mon congé était
originairement de quatre mois; mais, comme je n’ai rien à faire dans ma
place, on l’a prolongé de deux mois et demi. Ainsi je savais bien que
j’étais en retard; mais j’espérais, parce qu’on espère quand on est
heureux. Depuis huit jours, le cœur serré par la laideur du nord, je
voyais les choses plus en noir. Ce matin, j’ai trouvé, en arrivant, des
lettres des ministres: c’est tout ce qu’il y a de plus malheureux. Non
seulement les ministres sous les ordres desquels je suis paraissent
irrités, mais le ministre qui m’aime paraît dégoûté de me protéger. Au
milieu de tout cela, j’ai manqué une distinction à laquelle j’avais
toutes sortes de droits, et qui seule depuis trois ans maintenait mon
ambition vivante.
J’ai couru tout Francfort: ces petites maisons de bois, avec le premier
étage avancé de deux pieds sur la rue, ces animaux grossièrement
sculptés en bois sur les boutiques, le gothique pauvre des édifices, le
soleil voilé, tout me dit que les beaux jours de l’Italie sont finis
pour moi. Au lieu de beaux-arts, je vais être condamné à entendre parler
de nouveau de cet éternel traité de _Westphalie_.--Il faut l’avouer
franchement, c’est un des momens les plus malheureux de ma vie. Il y a
tous les détails; par exemple, des collègues que je méprise ont obtenu
les distinctions dont je suis plus éloigné que jamais. Ma réputation de
_mauvaise tête_ va être augmentée, et tout ce qu’il peut y avoir de bon
en moi me sera compté comme faute! Il faudra cent dîners, en bas de
soie, avec des sots à rubans, et cinq cents parties de whist avec de
vieilles femmes, pour faire un peu oublier mon équipée; et, pour comble
de malheur, pas la moindre illusion, sentir que ces gens-là sont des
sots, que dans dix ans on les méprisera tout haut, et cependant perdre
ma vie avec eux: je suis très-malheureux[80]!--J’y ai réfléchi, je
recommencerais mon voyage, si c’était à refaire: non pas que j’aie rien
gagné du côté de l’esprit; c’est l’âme qui a gagné. La vieillesse morale
est reculée pour moi de dix ans. J’ai senti la possibilité d’un nouveau
bonheur. Tous les ressorts de mon âme ont été nourris et fortifiés; je
me sens rajeuni. Les gens secs ne peuvent plus rien sur moi: je connais
la terre où l’on respire cet _air_ céleste dont ils nient l’existence;
je suis de fer pour eux.
[80] L’auteur, qui n’est plus Français depuis 1814, est à un service
étranger.
FIN DU JOURNAL.
APPENDICE.
Le comte Alfieri, né à Asti, en 1749, mort à Florence, en 1803, a laissé
vingt-deux tragédies.
_Filippo_, 1789; scène, le palais de Madrid;
_Polinice_, 1789; le palais royal de Thèbes;
_Antigone_, représentée à Rome, en 1782; le palais de Thèbes;
_Virginie_; le Forum, à Rome;
_Agamemnon_; le palais d’Argos;
_Oreste_; idem;
_Rosmunda_; le palais des rois lombards, à Pavie;
_Octavie_; le palais de Néron, à Rome;
_Timoléon_; lieu de la scène, la maison de Timophane, à Corinthe;
_Mérope_; le palais de Mécène;
_Marie-Stuart_; le palais d’Édimbourg;
_La Conjuration des Pazzi_; le palais du Gouvernement, à Florence;
_Don Garcia_; le palais de Côme Ier, à Pise;
_Saül_; le camp des Israélites, à Gelboë: tragédie mêlée de musique;
_Agis_; le Forum, et ensuite la prison publique de Sparte;
_Sophonisbe_; le camp de Scipion, en Afrique;
_L’Ancien Brutus_; le Forum;
_Mirrha_; le palais de Cynire, à Chypre;
_Brutus Second_; le temple de la Concorde, et la Curie de Pompée, à
Rome;
_Alceste Première_, traduite du grec;
_Alceste Seconde_;
_Cléopâtre_, première tragédie de l’auteur, retrouvée depuis sa
mort.
Comme le grand Corneille, Alfieri a fait l’examen de chacune de ses
pièces. L’édition complète de ses œuvres a 39 volumes in-8º; à Padoue,
chez Bettoni.
Je supplie que l’on ne juge pas de ces chefs-d’œuvres par la traduction
française qu’on vend à Paris: c’est le perruquier du coin traduisant
Tacite.
Je viens de passer la soirée avec une douzaine d’enthousiastes du Dante,
qui me l’ont gâté de toutes leurs petitesses. Ils voient tout dans le
Dante, par exemple, une plus grande variété de caractères que dans
Shakespeare. Ils criaient à tue-tête, et _tous ensemble_. Ici tout ce
qui peut être quelque chose est imitateur du Dante. Jamais engoûment ne
fut moins absurde; mais son style sublime encourage le défaut qui
corrompt toute l’Italie: _une misérable enflure vide de pensée_.
On voit que la même cause de décadence règne à peu près également des
deux côtés des Alpes. Chez nous, l’influence tendre et niaise des
souvenirs gothiques; en Italie, l’enflure énergique et républicaine des
souvenirs romains. On nous prêche les rogations et leurs touchantes
processions; en Italie, c’est la honte d’être asservi par les Barbares.
Au reste, mes Italiens m’ont fort bien prouvé que, comme style tragique,
le Dante est souvent fort supérieur à Racine.--Quoi donc, on aurait eu
meilleur goût à Florence, en 1300, qu’à la cour de Louis XIV, en
1660?--Oui, par la simple raison que Florence était vertueuse et
républicaine, et qu’il fallait être spirituellement bas à la cour du
grand roi[81].
[81] «Dieu m’a fait la grâce, madame, en quelque compagnie que je me
sois trouvé, de ne jamais rougir de l’Évangile ni du roi.» (Lettres
de Racine à madame de Maintenon.) Comparez cela aux _Mémoires de
Caponi_.
--Chose évidente pour moi, les êtres qui sentent la musique sont séparés
par l’immensité, de nos littérateurs élèves de l’Université de Paris.
* * * * *
Plus un Français est aimable, moins il sent les arts.
* * * * *
Manque de chaleur et affectation, voilà ce qu’on trouve en musique dès
qu’on quitte l’Italie.
LE SOLDAT ITALIEN,
ÉTUDE.
Je remarquai près d’_Osimo_ un homme couvert de haillons, mais d’une
taille magnifique, qui travaillait dans un champ. La fierté et la force
de ses mouvemens annonçaient un militaire. En effet c’était un sergent
de grenadiers du 8e d’infanterie, presque tout composé de Romains. Il
était élève en sculpture; il déserta, fut pris, et allait être condamné
au boulet, lorsqu’il fut sauvé par l’intendant de la couronne, à Rome,
un des hommes les plus faits pour faire chérir le nom français. Je passe
cinq heures avec mon grenadier; je voulais voir l’intérieur de ces
cerveaux italiens qui ont connu la gloire, quoique fils de la
superstition. Il me montre, dans sa chaumière, son uniforme entier; il
met du blanc sur sa bufleterie, tous les dimanches. Plutôt que d’user la
moindre partie de son uniforme, il aime mieux paraître couvert de
haillons, et les jambes nues et brûlées du soleil, comme tous les
paysans italiens. J’acquiers sa confiance, en me supposant à toutes les
batailles où il s’est trouvé.--Le courage français est une
transformation de la vanité. Ce motif n’existant pas en Italie, il est
remplacé en grande partie par la colère; et, après le combat, ils
viennent souvent jusqu’au milieu de leurs officiers égorger les
prisonniers. Les blâmerai-je? Non; je vois seulement qu’ils n’ont eu ni
Louis XIV, ni chevalerie. Du reste, un revers les irrite au lieu de les
décourager.--J’ai occasion de présenter à mon grenadier un Anglais de ma
connaissance. Je vois bien distinctement que le sentiment des Anglais, à
notre égard, est la _jalousie de l’infériorité qui se connaît_. Ils
méprisent souverainement les Allemands, les Italiens, les Espagnols. Au
contraire, les moindres détails sur la France leur sont précieux, et ils
blâment avec hypocrisie et rage concentrée les mêmes choses qu’ils
portent aux nues un instant après, lorsqu’elles sont présentées en thèse
générale.--Mon Anglais, par exemple, accablait les Italiens du plus
outrageant mépris, parce qu’au moral ce sont les fils de la France. Il
parle de leur superstition.--Ignorez-vous, monsieur, qu’à Londres il
paraît vingt ouvrages de théologie par semaine? C’est plus que dans
toute l’Italie.--L’Italie a les yeux sur la France, et il sera bien
difficile de l’empêcher de régler ses mouvemens sur ceux de cet heureux
pays. Mon soldat me fait les questions les plus détaillées sur nos
généraux.
LA SOCIÉTÉ, A ROME.
J’ai passé la soirée du jeudi avec le C** N***. C’est un homme
très-pieux et d’infiniment d’esprit. Il me dit qu’il n’a plus retrouvé
la Rome de sa jeunesse.
Il paraît que, sous Pie VI, qui, à la cruauté près[82], a été le Louis
XIV de ce pays-ci, on s’amusait beaucoup. La _converzazione_ de la
princesse Santa-Croce, connue à Paris par ses diamans, et celle de notre
aimable cardinal de Bernis étaient des centres d’activité. Les Romains
sont bien loin de cet heureux temps.
[82] Voyez Rhulières, _Histoire de la révocation de l’Édit de Nantes_.
La société est une fleur de plaisir qui ne peut naître que lorsque l’eau
de la source, troublée par la tempête des révolutions, a déposé le limon
de l’esprit de parti, et repris peu à peu sa première transparence. Le
Pape a hérité de l’excellente armée de N***. Les officiers, fiers des
grandes choses qu’ils ont vues, n’ont plus ce respect servile pour le
moindre _Monsignore_. Les princesses romaines préfèrent un colonel à un
C***. Les sarcasmes des philosophes donnent des mœurs à ceux-ci. Leurs
maîtresses ne sont plus citées dans la Gazette à la main[83]. Le peuple
n’a plus cette aveugle soumission, parce qu’il n’y a plus de faste. Deux
mauvais chevaux attelés à un carrosse à train rouge, voilà le luxe d’un
cardinal[84]; autrefois leurs maisons effaçaient celles des princes.
[83] Comme du temps de Debrosses et du cardinal Albani. 1740.
[84] Ce n’est pas parce que les Anglais paient de grands subsides
qu’ils sont libres et riches; mais c’est parce qu’ils sont libres
jusqu’à un certain point qu’ils sont riches, et c’est parce qu’ils
sont riches qu’ils peuvent payer de grands subsides; c’est parce
qu’ils ne sont pas assez libres qu’ils en paient d’énormes; et c’est
parce qu’ils en paient d’énormes qu’ils ne seront bientôt plus _ni
libres ni riches_.
_Commentaire sur l’Esprit des Lois de Montesquieu_, p. 267. Liége,
1817.
Le Cardinal N*** m’a invité à une cérémonie qui m’a fort amusé. Le jeune
prince Rus***, âgé de vingt-deux ans, ancien aide-de-camp de Joachim a
été touché de la grâce, s’est fait prêtre, et j’ai assisté à sa première
messe, après laquelle son père et sa mère ont été admis à l’honneur de
lui baiser la main. Cette affaire a étonné. La révolution des mœurs dure
encore à Rome; on ne sait pas trop ce qu’on fera[85]. En attendant, la
défiance ferme toutes les maisons, et il y a moins de société,
infiniment moins qu’à Padoue. Sans les jolis bals de Milady ***, les
étrangers auraient été réduits à faire des whists entre eux. Le banquier
_Torlonia_, duc de Bracciano, a bien donné quelques fêtes; mais
l’escompte des billets de Banque a paru cher à plusieurs Anglais, et
rien ne ressemblait moins aux _converzazioni_ du cardinal de Bernis.
Dans la bourgeoisie, certains espions volontaires glacent tout. Il y a
un cabinet littéraire chez l’imprimeur _Cracas_, au Cours. C’est là que
nous nous donnions rendez-vous. Mais nos amis romains, quoique brûlant
de lire la Gazette de Lugano, et le Constitutionnel, n’osaient s’y
hasarder. Le Gouvernement approuve cet établissement: on dit même qu’il
l’a conseillé; mais certaines gens qu’on m’a fait voir, s’y rendent
assidûment, et prennent des notes sur les personnes qui viennent, pour
les dénoncer _dans un meilleur temps_. J’ai vu un Romain se faire
apporter les Gazettes le soir; son domestique allait les prendre dans
une rue écartée, et ce descendant des Fabius mettait le plus grand soin
à ce qu’on ne découvrît pas son stratagème.
[85] Voir _Rome, en 1814_, par M. Laurens; Bruxelles, 1816.
A Naples il y a aussi un cabinet littéraire Cda San Giacomo; mais l’abbé
Taddei, qui fait la Gazette du pays, et qui prouve trois fois par mois,
que nous sommes tous des Marat et des Robespierre, a été offensé,
dit-on, des répliques du Journal des Débats, qu’il calomnie, et dont il
obtient la suppression comme trop libéral, quatre fois la semaine.
Il est vrai que ledit abbé laisse venir la Gazette de Lausanne. Je n’ai
pas besoin de dire quels livres j’ai vus chez les libraires. _Les
préparations à la mort_ y sont en abondance. Parmi les 340 mille
habitans de Naples, il peut y avoir trente penseurs de la force de
l’abbé Galiani; mais ils se rappellent la fin de Cirillo.
* * * * *
Je n’ai plus que deux idées.--J’allais supprimer plusieurs expressions
dures envers l’Italie, lorsque je me suis souvenu du _Misogallo_, et des
injures que les journaux littéraires prodiguent à la nation des
_scimiotigres_.
* * * * *
Dans cette petite brochure, tous les noms sont changés, les dates
bouleversées de manière à ne compromettre personne.
J’apprends que la belle manufacture de M. Taissaire, à Troies, dont les
métiers avaient été brisés, s’est relevée plus florissante que jamais,
et donne maintenant du travail à plus de huit cents ouvriers. Ainsi, ce
beau pays de France, respirant des folies du despotisme sous l’égide du
plus sage des rois, fait des pas rapides dans la carrière du bonheur. La
France étonne ses voisins; elle va bientôt surpasser l’Angleterre en
prospérité. Depuis trente ans nous avons gagné de la gloire et une
constitution: l’Angleterre a gagné des dettes, et perdu son _Habeas
corpus_. Une seule des lois que nous devons à la fermeté de notre
monarque, arrêterait la chute de l’Angleterre, qui se précipite
rapidement vers l’abîme d’une révolution.
FIN DE L’APPENDICE.
TABLE.
Préface, page v.
Milan, 8.
Théâtre de la Scala, 10.
MM. Soliva, Galli, 16.
Mme Catalani, 21-27.
Bologne, 28.
Florence, et le _Barbier de Séville_, 29.
Rome; exagérations des voyageurs, 33.
Castrats de la chapelle Sixtine, 35.
Baïonnettes à l’église, 41.
Théâtre _Valle_, et sévérité de la police, 44.
Buste de Cimarosa au Panthéon, 48.
Singulière comédie, 53.
Atelier de Canòva, 55.
Le maestro Rossini, le premier compositeur d’Italie, 57.
Capoue et les farces napolitaines, 59.
Naples, 61.
Théâtre des _Fiorentini_, 62.
Ouverture du théâtre Saint-Charles, 65.
Frayeur des dames, 70.
Position d’une mère, 76.
Duport danse pour la dernière fois à Naples, 78.
Du beau idéal de la danse, 79.
Contraste du style français et du style italien dans le ballet, 87.
Impuissance de la musique française, 89.
Opéras donnés au nouveau Saint-Charles, 92.
Inconvénient de Saint-Charles, 97.
Visite à l’île d’Ischia, 101.
Bal anglais, 103.
Pompéia, M. Schlegel, et le sens intérieur, 107.
Injustice d’Alfieri envers les souverains de l’auguste maison de
Savoie, 109.
M. de Gallemberg, 111.
Galli, Vestris, Blanès, grands acteurs italiens, 112.
Fresque antiques de Portici, 118.
Vanité singulière des Grecs modernes, 120.
Retour à Rome, 124.
Éloge du cardinal Gonzalvi, 127.
Miracle nouveau, 131.
Statue d’Aristide, 135.
Thorwalsen et Canòva, 137.
Mœurs inconnues des Grecs, 138.
Société, à Rome, 139.
L’auteur est sur le point de mourir de faim, 144.
Gouvernement de Pie VI, et _aria cativa_, 146.
Souhait anglais, 147.
Florence et les Monbelli, 148.
État de la langue italienne, 152-164.
Bologne et la _Clémence de Titus_, 165.
Tramezzani et Anelli, 167.
Les maris italiens, 174.
Vue de l’Apennin, 176.
Les amans d’Italie, 179.
Caractère florentin, 181.
Les principaux peintres, 186.
Les femmes anglaises, 190.
Caractère d’Alfieri, 194.
Jugement littéraire sur les tragédies d’Alfieri, 197-205.
Ferrare et ses agrémens, 206.
Saint Marin et le grand Frédéric, 209.
Urbin, férocité, défiance, 212.
De la beauté en France, en Italie, en Angleterre, 215.
Collines de Loretto, 218.
L’ancien Paris, 219-236.
Pesaro, 237.
Pays de Venise, 238.
Rovigo, 239.
La Liparini, 240.
Padoue, 241.
Pacchiarotti, 242.
Caractère vénitien, 243.
Chaque ville est soi, 244.
Caractère vénitien, 245.
Bonheur de la France, 246, 247.
Le paysan est vertueux, 248.
La sympathie en Italie, 249.
Vengeance, 250.
Un costume national, 251.
Vie de Goethe, 252.
Le Mercure du Rhin, 253-256.
Littérature de la féodalité, 256.
Un voyageur français, 257.
Venise, 258, 259.
Un grand harpiste, 260.
Mœurs de Venise, 261-263.
Venise, 264-267.
Lord Byron, 268.
De l’envie, 269.
Comédie Italienne, 270-276.
Souvenirs, 276-280.
Caractère piémontais, 280.
Caractère anglais, 281.
Les Pindemonti, 282.
La Scala, 283-286.
Ballet dramatique, 287-289.
Almanach royal de Milan, 290.
Winter, 291.
Bergame, 292.
Mayer, 293.
Les amateurs d’Italie, 294.
Hôtel des Monnaies, 295.
Villa Melzi, 296.
La Tramezzina, 297.
Villa Melzi, 298.
Villa Sfrondata, 299.
Italie morale, 300, 301.
Renaissance de l’Italie, 302.
Lombardie sous Joseph II, 303, 304.
Progrès de l’Italie, 305-308.
Reproche, 309.
Grande faute, 310.
Chute, 311-313.
Sort futur de l’Italie, 314.
Pédantisme, 315-318.
Milan, 319, 320.
Compensations, 321.
Les arts en France, 322.
Monticello, 323.
Varèse, 324, 325.
Madonna-del-Monte, 326-328.
Genève, 329.
Société de Genève, 330, 331.
Genève, 332-334.
Salon de Copet, 335.
Des Anglais, 336.
Amabilité anglaise, 337.
Lausanne, 338.
La mort à Rome, 339.
Les brigands, 340-342.
Parnasse d’Italie, 343, 344.
Parnasse musical, 345, 346.
Retour, 347, 348.
Appendice, 349.
FIN DE LA TABLE.
DE L’IMPRIMERIE D’ADRIEN EGRON,
rue des Noyers, nº 37.
ERRATA.
Pag. lign.
vj 8 Etre noirci, _lisez_ se noircir.
17 23 Madame Ney.
44 2 Entend rien, _lisez_ entend pas.
77 16 On pillerait, _lisez_ on pilerait.
125 15 Marcirone, _lisez partout_ Macirone.
133 11 Avec le palais de Montecavallo, _lisez_ avec Montecavallo.
Id. 20 Quirinal, _lisez_ du Vatican.
137 22 De Corrèze, _lisez_ du Corrège.
156 20 _Lisez_ ont d’autres poumons que nous.
164 1 Et le pantalon, _lisez_ et pantalon.
170 3 _Lisez_ réfugié au théâtre, où il y a trois cent
soixante-cinq nouveautés par an.
181 7 Du lei, _lisez_ de l’ella; et à la note: la plus
respectueuse des quatre manières d’adresser la parole en
italien, _tu_, _voi_, _lei_, et à Florence, _ella_.
217 19 _Lisez_ l’Anglais grossier.
233 9 D’autres hommes, _lisez_ d’autres êtres.
245 4 _Lisez_: Ma pratique constante est d’aller au spectacle et
de me placer...
247 10 Il est, _lisez_ il en est plus.
258 16 Arriéré des impôts, _lisez_ arriéré.
Id. 19 On m’y présenta, _lisez_ on m’y présente.
259 15 Ministère, _lisez_ mon ministre.
260 22 Homme fort, _lisez_ homme fort sûr.
262 12 Voulait, _lisez_ voulant engager.
Id. Id. Les diamans de la jolie, _lisez_ les diamans, de la jolie.
263 4 L’habitude de dispositions qui sont, _lisez_ des
dispositions qui font le bonheur.
264 15 Anglais, _lisez_ Américain.
267 14 _Lisez_ palais Vendramin.
269 7 D’avoir une actrice, _lisez_ de prendre.
Id. 16 Scélérat, _lisez_ monstre.
302 17 A encore, _lisez_ a de plus.
308 6 Qu’il avait peut-être, _lisez_ qu’il avait la force.
312 16 J’ai de nouveaux motifs pour ne point y croire.
321 2 Quelques, _lisez_ tous les.
323 13 _Lisez_ Madona di Montevecchia.
339 11 _Lisez_ à moitié endormis.
351 13 L’influence, _lisez_ l’enflure tendre.
357 2 Ajoutez en note: Ce n’est pas parce que les Anglais paient
de grands subsides qu’ils sont libres et riches; mais
c’est parce qu’ils sont libres jusqu’à un certain point
qu’ils sont riches, et c’est parce qu’ils sont riches
qu’ils peuvent payer de grands subsides; c’est parce
qu’ils ne sont pas assez libres qu’ils en paient
d’énormes; et c’est parce qu’ils en paient d’énormes
qu’ils ne seront bientôt plus _ni libres ni riches_.
_Commentaire sur l’Esprit des Lois de Montesquieu_, p.
267. Liége, 1817.
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
Les errata ont été corrigés dans le texte.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ROME, NAPLES ET FLORENCE, EN 1817 ***
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