L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843

By Various

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Title: L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843

Author: Various

Release Date: January 15, 2011 [EBook #34976]

Language: French


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Produced by Rénald Lévesque







L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.


Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'étranger .--       10    --        20    --       40

                N° 8 Vol. I.--SAMEDI 22 AVRIL 1843.
                Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.



SOMMAIRE

Mouvement Insurrectionnel à Haïti. _Carte de Haïti. Portrait du
président Boyer_.--Haïti et l'Angleterre.--Courrier de Paris. Le Cigare;
Fraternité; le Rocher de Cantate; un Turbot dans l'embarras; le
Changement de Dynastie; Paul Ier; le savant précepteur; le Bal
représentatif; armistice dansant; les Morts millionnaires; petits
Enfants--Danseurs espagnols. _Gravure._--Tribunaux. Procès Sirey; M.
Chaix-d'Est-Ange. _Vue de la cour d'assises de Bruxelles. Portrait de M.
Chaix-d'Est-Ange._--Mariage de la princesse Clémentine. _Vue de la
Cérémonie_.--Un succès chevelu, chapitre inédit des Mémoires de Jérôme
Paturot.--Paris au bord de l'eau. _Les Débardeurs._--Beaux-Arts. Salon
de 1843. _Les Crêpes,_ par Giraud; _une Pasada_, par Leleux.--La
Vengeance des Trépassés, nouvelle (4e partie), avec une _gravure._--Le
Commissaire-Priseur.--Les Chemins de Fer en France, _carte des Chemins
de fer_.--Algérie. Description géographique. _Portraits de Cavaignac,
Jusuf, Mustapha ben Ismaël; Passage dans un défilé; Tentes arabes; Vues
de Mascara et de Mostaganem_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces-Modes. _Amazones_.--Omnibus, nouveau modèle,
_deux gravures_.--Rébus.



Mouvement insurrectionnel à Haïti.

Haïti (en indien, terre montagneuse), appartient au groupe des
Grandes-Antilles. Elle se trouve située entre Puerto-Rico, Cuba et la
Jamaïque, par 17° 13' et 19° 58' de latitude septentrionale et 70° 45'
et 70º 55' de longitude occidentale. Sa superficie n'est que d'un
sixième moins considérable que celle de Cuba, la plus grande des
Antilles. Elle a 600 kilom. de long et 232 de large. La capitale d'Haïti
est le _Port-au-Prince_, ville située sur un terrain bas et marécageux,
vers l'extrémité d'une vaste baie, dans la partie occidentale de l'île.
On y compte 30.000 habitants.

L'histoire d'Haïti est si connue que nous nous bornerons à en résumer
aussi brièvement que possible les principaux événements, afin de faire
bien comprendre les causes de la révolution nouvelle qui vient
d'éclater.

Le 5 décembre 1492, Christophe Colomb découvrit Haïti, qu'il nomma
_Espanola_. Elle était alors habitée par les Caraïbes, peuple doux, bon,
sobre et hospitalier. Mais bientôt les Espagnols forcèrent les indigènes
à se révolter contre eux, les détruisirent et restèrent les seuls
maîtres de cette île dépeuplée, qu'ils nommaient alors Saint-Domingue,
du nom d'une ville qu'ils y avaient fondée; ils la repeuplèrent, au
commencement du seizième siècle, avec des esclaves nègres arrachés au
sol africain.

[Illustration: carte.]

En 1630, des flibustiers formèrent un établissement, sur la partie
septentrionale d'Haïti, que les Espagnols avaient abandonnée. Chassés à
diverses reprises, ils revinrent avec des forces nouvelles; la France
les protégea, leur fit reconnaître sa suzeraineté et leur donna, en
1664, un gouverneur. Dès lors les créoles, abandonnés par leur
métropole, furent obligés de céder une partie de l'île. En 1689,
l'Espagne régularisa cette cession dans le traité de Ryswick. D'abord,
la France envoya dans sa nouvelle colonie tous les individus dont elle
désirait se débarrasser. Mais bientôt la traite des nègres s'établit
d'une manière régulière; la métropole encouragea, favorisa même cet
infâme trafic, et, au moyen de ces nombreux travailleurs, Saint-Domingue
marcha dans une voie de prospérité progressive. En 1789, on n'y comptait
pas moins de 700.000 esclaves possédés par environ 28.000 mulâtres
libres, et 40.000 blancs.

[Illustration: Boyer, président de la république d'Haïti.]

Cependant le temps approchait où les esclaves allaient recouvrer leur
liberté et se venger de leurs oppresseurs. Quand la Révolution française
éclata, le coutre-coup s'en fit sentir aux Antilles. A cette époque,
trois partis étaient en présence à Saint-Domingue: les grands
propriétaires, qui voulaient l'indépendance de l'île: les petits blancs,
qui cherchaient à renverser les privilèges des riches; les mulâtres, qui
songeaient à s'affranchir de la tyrannie des uns et des autres. Les
esclaves n'osaient pas même désirer leur affranchissement. Mais les
querelles de leurs maîtres, les luttes des blancs et des mulâtres, leur
leur fit concevoir enfin des espérances qui ne devaient pas tarder à se
réaliser. Le 23 août 1791, ils se révoltèrent pour la première fois.
Douze ans après, vainqueurs des Anglais, qui voulaient s'emparer de
cette île, et des français qui faisaient les plus grands efforts pour la
conserver, ils se proclamèrent les seuls maîtres de Saint-Domingue, à
laquelle ils avaient donné son ancien nom d'Haïti.

Un moment ils faillirent retomber sous la domination française. Le brave
Toussaint-Louverture, l'auteur principal de cette révolution, le
libérateur, le chef, le père des noirs, victime d'une odieuse trahison,
mourut, dans le Jura, au fort de Joux, où Napoléon l'avait fait
enfermer. Mais ses généraux le vengèrent. Le 30 novembre 1803, les
derniers débris de l'expédition française se virent obligés d'évacuer la
ville du Cap la seule place qui leur restât alors, et de se livrer à la
merci des Anglais. Le 1er janvier de l'année suivante, des généraux et
des officiers de l'armée noire, réunis en convention au nombre de
quarante, prononcèrent _l'acte d'indépendance d'Haïti_, «en jurant à la
postérité et à l'univers entier de renoncer à jamais à la France, et de
mourir plutôt que de vivre sous sa domination.» A cette époque, la
population totale de l'île était réduite à 400,000 habitants. En
quatorze ans la guerre avait dévoré 500,000 victimes.

Le 8 octobre 1804, Dessalines, le général en chef de l'armée
victorieuse, le successeur de l'infortuné Toussaint-Louverture, fut
proclamé empereur, sous les nom de Jacques 1er, et six mois après (28
mai 1803) une convention de généraux publia la constitution de l'empire
d'Haïti (révisée depuis en 1816).

Dessalines exerça son autorité d'une manière arbitraire; aussi ne
régna-t-il que deux années. Le 17 octobre 1809, il périssait assassiné,
et son rival Christophe lui succédait, avec le titre de chef du
gouvernement d'Haïti. Sa puissance ne fut toutefois bien établie que
dans le nord de l'île. Un mulâtre, nommé Pétion, commandant du
Port-au-Prince, se refusa à reconnaître le nouveau titulaire, et,
pendant cinq années, les deux compétiteurs se disputèrent l'autorité
suprême sans parvenir à se vaincre. Enfin, de guerre lasse, ils mirent
bas les armes, Christophe se couronna roi, sous le nom de Henri 1er;
Pétion se fit nommer président, et ces deux souverains s'occupèrent dès
lors à rétablir l'ordre et la prospérité, l'un, dans son royaume,
l'autre, dans sa république.

A sa mort le président Pétion eut pour successeur (en 1818) le général
Jean-Pierre Boyer, mulâtre qui n'avait joué qu'un rôle secondaire dans
la révolution; et, lorsqu'en 1820 le roi Christophe se fit (âgé de 74
ans) sauter la cervelle, afin de ne pas tomber vivant entre les mains de
ses soldats révoltes, Boyer resta seul possesseur du trône présidentiel.
Deux années plus tard un coup de main lui livra la partie de l'île qui
appartenait encore aux Espagnols. A partir du 28 janvier 1822 l'étendard
bleu et rouge de la république une et indivisible flotta sur l'île
entière. Il n'exista plus à Haïti qu'un seul gouvernement et qu'une
seule constitution. Enfin, en 1825, la France abandonna solennellement
toutes ses prétentions à la souveraineté de son ancienne colonie
moyennant une indemnité de 150 millions de francs, payables en cinq
termes égaux. Dès lors, Haïti entra au nombre des nations civilisées
reconnues..

Le président Boyer règne donc depuis 1818 sur Haïti. Qu'a-t-il fait de
cette île si fertile et si belle pendant ces vingt-cinq années? Pour
connaître la triste vérité, il faut lire le second volume de l'ouvrage
remarquable que vient de publier M. Victor Schoelcher _(Colonies
étrangères et Haïti)_. Ce courageux et infatigable abolitionniste a
visité Haïti en 1841 et il en trace une peinture effrayante; il nous
montre ces villes détruites, inhabitées, encombrées de matières
corrompues; l'esprit public anéanti; la banqueroute imminente, les
moeurs se corrompant de plus en plus... Et tous ces maux, M Schoelcher
les attribue au gouvernement du président Boyer «Le gouvernement de
Boyer, dit-il, est quelque chose de bien plus infâme qu'un gouvernement
de violence et de compression. Il n'est pas arrivé au despotisme en
brisant les membres du corps populaire, mais en l'affaiblissant; il ne
tue pas, il énerve.

Si misérable, si souffrante, si avilie qu'elle fut, la nation haïtienne
n'ignorait rien de son mal; elle aspirait à des temps meilleurs, et ne
s'abandonnait pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de
l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. L'opposition acquérait
chaque année des forces nouvelles. En 1839, elle faillit renverser la
faction régnante. Boyer voyant qu'elle allait obtenir la majorité,
s'adressa à l'armée, et chassa de la chambre les députés qui osaient lui
être hostiles. Mais, bien qu'il eût alors un succès complet ce coup
d'État devait plus tard amener une révolution. Les idées libérales
firent de notables progrès, des journaux se fondèrent, qui défendirent
avec énergie la constitution et les intérêts généraux. Les députés
exclus en 1839 furent réélus à la presque unanimité en 1841; le peuple
commença à ouvrir les yeux et aperçut avec terreur l'abîme où le
poussait le président. Boyer employa une seconde fois la force. A
l'ouverture de la session, la chambre des représentants, cédant aux
influences de la peur et de la corruption, élimina, avant même d'être
constituée, les députés que Boyer avait frappés d'ostracisme. Pour
comble de malheur, le 7 mai, un affreux tremblement de terre détruisit
presque entièrement la ville du Cap avec un tiers de ses 8,000
habitants, et comme si la nature n'avait pas fait assez de mal, un
hideux pillage vint remuer les décombres qui couvraient les morts et les
mourants.

Enfin, le 28 février 1843, le bruit s'étant répandu que quatre patriotes
allaient être exécutés, une insurrection éclata aux Cayes. Un
rassemblement de six à huit mille individus se forma, et Boyer résolut
d'employer la force pour le disperser. Le lendemain, tous les habitants
prirent les armes et réclamèrent un gouvernement semblable à celui des
États-Unis. En peu de jours, l'insurrection fit de grands progrès. Toute
la partie du sud et de l'est de l'île tomba au pouvoir des insurgés, qui
avaient pris pour chefs deux officiers de la Colombie. Les troupes
envoyées contre eux se rangèrent de leur côté, et celles qui restèrent
fidèles à Boyer furent battues dans deux rencontres et perdirent 500
hommes et deux généraux. D'après les dernières nouvelles reçues à Paris,
les insurgés étaient au nombre de 12,000, et Boyer n'avait plus que
4,000 hommes à Port-au-Prince.

Une lettre datée du Port-au-Prince, le 5 mars 1843, et reçue vendredi
dernier à Liverpool, contient ce qui suit:

«La révolution n'est pas encore terminée; les insurgés du Midi marchent,
dit-on, sur la ville. On s'attend tous les jours à une attaque. Toutes
les affaires sont suspendues. On assure que les troupes du gouvernement
passent à l'ennemi.

«Les insurgés se trouvent maintenant à Leogane (24 milles). Ils ont
annoncé qu'ils entreraient dimanche prochain, le 5 mars, au
Port-au-Prince.»

Le 9 mars, au départ du brick _Fairfield_, l'armée insurrectionnelle
était toujours campée à Leogane. Elle y attendait, pour marcher sur la
capitale, l'arrivée d'un fort détachement qui venait de s'emparer des
Cayes après un combat meurtrier. Boyer s'apprêtait à faire une
vigoureuse résistance. Il construisait de nouvelles fortifications et
creusait des fossés. Pendant plusieurs jours aucun habitant n'avait
obtenu l'autorisation de quitter la ville, mais, l'avant-veille du
départ du brick _Fairfield_, une proclamation permit aux femmes de
s'embarquer ou de se retirer à la campagne. Les négociants étrangers
avaient fait transporter leurs marchandises à bord des bâtiments en
rade. Les Anglais seuls ne croyaient pas devoir prendre cette sage
précaution. Ils se trouvaient, disaient-ils, suffisamment protégés par
le pavillon britannique et par trois vaisseaux de guerre qui étaient
alors dans le port.

Toutes les lettres particulières annoncent que la majorité des habitants
du Port-au-Prince désire ardemment le succès des patriotes (ainsi
s'appellent les insurgés). Le prochain paquebot apportera peut-être en
Europe la nouvelle de la chute ou de la mort du président Boyer.

La _Columbia_, arrivée samedi de New-York à Liverpool, a apporté
l'ordonnance et la proclamation suivantes, dont nous donnons seulement
quelques fragments.

RÉPUBLIQUE D'HAÏTI.

_Au nom du Peuple souverain--Ordre du jour._

Charles Hérard aîné, chargé d'exécuter la volonté et les résolutions du
peuple souverain;

Considérant que sous le gouvernement du tyran Boyer, les ports ont été
fermés, ordonnons ce qui suit:

ART. 1er. Les ports d'Aquin, d'Anse d'Hainault et de Miragouine sont
ouverts au commerce étranger, à dater de la promulgation du présent
ordre du jour.

ART. 2. La direction des nouvelles douanes et l'administration des
finances seront confiées à un fonctionnaire qui prendra le titre
d'administrateur particulier.

ART. 3. Les droits d'importation sont maintenus; mais le mode de
perception est aboli jusqu'à la promulgation d'un nouveau règlement.

Fait au quartier-général d'Aquin, le 5 mars 1843, première année de la
régénération d'Haïti. HÉRARD aîné.

La proclamation est adressée au peuple et à l'armée. Elle commence en
ces termes:

«Citoyens et soldats, une révolution sans exemple dans les annales du
monde, une révolution morale dans ses effets vient de changer la face
d'Haïti. La tranquillité ayant été rétablie, j'ai été choisi par le
peuple pour faire exécuter ses ordres et lui faire rendre ses droits si
longtemps foulés aux pieds et méconnus. J'ai arboré l'étendard national,
etc., etc.....»

Elle se termine ainsi: «Le sort du tyran est écrit par une main
invisible sur les murs de son palais. Soldats, je me confie à votre
zèle, suivez-moi dans cette carrière de patriotisme et de gloire,
secondez mes efforts persévérants, et bientôt vous verrez d'illustres
législateurs détruire le système qui vous a fait tant de mal, rendre une
vie nouvelle au commerce et à l'agriculture, dissiper les ténèbres de
l'ignorance, et fonder des institutions non plus sur le sable mouvant du
rivage de la mer, mais sur un roc large et inébranlable.»



Taïti et l'Angleterre.

Bien que le gouvernement français ait donné à l'Angleterre l'assurance
que les missionnaires de toutes les sectes seraient non-seulement
tolérés, mais encore protégés dans l'archipel de la mer du Sud, et que
ces avantages seraient impartialement étendus aux intérêts commerciaux
de toute puissance amie, ces assurances, sincères de la part de la
France, n'ont pas suffi à nos exigeants voisins, et leurs méthodistes
jettent les hauts cris contre nous, comme si on les entravait par la
force dans l'exercice de leur équivoque influence sur les sauvages de
ces îles. A Londres, dans la vaste salle d'Exeter-Hall, a eu lieu une
réunion _(meeting)_ des Amis des Missions protestantes, dans le but de
mieux assurer à l'avenir leur propagande dans ces parages. Le président,
M. Charles Hindley, après avoir exposé les travaux des missions
anglaises, a raconté, au milieu de l'indignation générale, l'occupation
récente de Taïti par nos marins. Il a rappelé comment, dès le 21
novembre 1836, un petit navire de Vile de Gambier, ayant à bord deux
prêtres catholiques romains, et _natifs de France,_ avaient osé aborder
_clandestinement_ dans l'île, et comment, en vertu d'ordres formels des
autorités locales, ces prêtres avaient été bénévolement reconduits à
leur navire, _sans qu'on leur fit aucun mal._ Mais voilà que depuis la
France s'est cru le droit de violer (nos lecteurs savent comment), de
violer de la manière la plus criante les lois de Taïti, en y établissant
de vive force sa domination, et bientôt, si on la laisse faire, «les
missionnaires catholiques y jouiront absolument de la même liberté que
les autres.» Voyez-vous l'abomination!

Nous nous plaisons à ajouter qu'en finissant, M. Hindley, indigné sans
doute lui-même des vociférations de quelques-uns de ses collègues, a
reconnu, un peu timidement peut-être, que l'Angleterre, conformément
même au principe de la Réforme, l'indépendance de la raison, ne saurait
nier absolument à la France le droit de prêcher à côté d'elle. Mais
aussitôt un membre plus zélé s'est élevé violemment contre cette
assertion du président, soutenant que le catholicisme n'avait pas le
droit de s'établir là plus qu'ailleurs, parce que le catholicisme est la
plus affreuse superstition, la plus affreuse idolâtrie, le plus affreux
blasphème et la plus affreuse tyrannie qui ait jamais épouvanté le
monde. Puis le révérend docteur Vaughan a déploré avec passion que le
beau jardin de l'Océan Pacifique, qui, par les soins des missionnaires
anglais, avait fini par devenir productif et florissant, fût en ce
moment, hélas! dévasté par les mains de l'étranger, et il a menacé le
roi Louis-Philippe et M. Guizot, s'ils s'obstinent à garder Taïti, de
l'exécration de toute l'Angleterre et de toute l'Europe protestante. Il
a rappelé, non sans quelque éloquence, que Cromwell avait prédit qu'un
jour viendrait que le nom anglais serait redouté dans le monde entier à
l'égal du nom romain, et il a déclaré sans hésiter que, bien que la
guerre soit le plus grand fléau qui puisse affliger l'humanité, il est
bien des cas où l'homme doit respecter le sabre et la baïonnette, le
canon et le fusil. «On dira: de quoi se mêlent ces méthodistes, qui
passent leur vie à chanter des psaumes? Que l'on ne croie pas que nous
ne savons que chanter des psaumes... Quant aux Français, s'ils
continuent à se faire les apôtres du catholicisme, le résultat sera
contre eux et retombera sur eux, et cette vaine philosophie dont ils se
vantent ne sera plus qu'un objet de dérision.» Enfin le révérend docteur
Alder a déclaré et veut qu'on signifie au monde entier que quiconque se
soumettra, à Taïti, à l'autorité française, sera regardé comme un ennemi
de la religion protestante. Et le _Morning-Chronicle_, le journal de
lord Palmerston, rivalisant de verve et de fureur avec les orateurs
méthodistes, affirme, sans rire, qu'il n'y a pas dans toute l'histoire
de _croisade_ plus infâme, plus effrontée et plus bigote que notre
expédition de Taïti, etc., etc.

En vérité, on ne saurait réfuter sérieusement toutes ces déclamations,
et il serait peu digne de répondre à ces injures. Mais n'est-il pas
étrange qu'après avoir été si longtemps damnée par tout le Midi
catholique, comme le grand foyer de la philosophie et la source
infernale de toute hérésie et de tout mal, la France soit maudite
aujourd'hui par le Nord protestant, comme le centre d'une propagande
catholique menaçante pour le reste du monde, et accusée de rêver _la
Ligue_, de méditer _la Saint-Barthélemi_, de tendre à rétablir demain
_l'Inquisition_, même à Taïti! Que les méthodistes de Londres tâchent
donc de s'entendre un peu avec les sacristains d'Espagne et d'Italie sur
le compte de cette pauvre France.

En attendant, et à ne considérer la chose qu'à un point de vue humain,
n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que les méthodistes s'alarment tant des
prédications dans l'île de quelques prêtres _natifs de France_, comme
ils disent. S'ils sont si sûrs de la supériorité de leur foi,
devraient-ils tant se défier de la puissance de leur parole, et tant
craindre, pour parler leur langage, «que l'éclat de leur soleil soit
effacé sans retour par les ténèbres de noire nuit?» Si leur enseignement
et leur discipline étaient si doux aux sauvages, qu'ils nous disent donc
pourquoi ces pauvres sauvages se sont ainsi mis d'eux-mêmes sous notre
protection et ainsi précipités dans nos bras? Quel est donc ce droit
exclusif à la civilisation du monde que cette secte voudrait s'arroger
désormais? Mais dans cet archipel, elle n'a pas le droit de premier
occupant? La présence des catholiques dans ces îles n'est point une
nouveauté, et il paraît qu'il y a existé une église romaine desservie
par quatre prêtres. Il y a plus; l'action des missionnaires anglais,
quoi qu'ils puissent dire, n'avait pas même dans ces contrées lointaines
le prestige, sinon toujours la juste autorité, qui accompagne et
sanctionne les entreprises d'une grande nation; car, comme le remarque
sensément le _Times_, cette action émanait surtout des sectes
dissidentes de la Grande-Bretagne, tandis que les missionnaires
catholiques romains, soit de Rome, soit de Paris, parlent le langage et
se portent représentants d'une religion universelle et constituée de la
façon la plus éclatante. Comment donc l'Europe et le monde
pourraient-ils prendre au sérieux cette prétention de quelques
méthodistes de Londres à une sorte de monopole théocratique? et, d'un
autre côté, comment admettre ce droit de domination politique en faveur
du pays dont les missionnaires sont matériellement et accidentellement
partis pour remplir une mission individuelle, et, dans tous les cas,
toute spirituelle?

La Nouvelle-Zélande aussi avait été d'abord visitée par des Français,
qui s'y établirent. Quelques années après, des Anglais vinrent s'y
établir également, et on ne voit pas que les réclamations de nos
compatriotes, dans cette occasion, aient en rien mis obstacle à la
pleine souveraineté de l'Angleterre. Si le principe est vrai, quand il
nous dépouille là, pourquoi serait-il faux quand il nous favorise ici?

Au reste, nous l'avons dit, tout ceci n'a guère d'importance que comme
symptôme de l'état du monde, et comme un signe de plus des dispositions
constantes d'une portion notable de la population anglaise à l'égard de
la France. Nos voisins ont beau faire, leur intérêt, et leur intérêt le
plus positif, le plus immédiat, perce toujours à travers leurs
prédications les plus exaltées et leurs homélies les plus touchantes.
Tels ils sont de nos jours, au su et au vu du monde entier, tels
l'histoire nous les montre, de bonne heure exaltés dans leur égoïsme et
dans leur orgueil insulaire par cet isolement même du reste du monde,
envisageant toute chose, même les choses saintes, sous le rapport de
l'utilité, exploitant volontiers les idées religieuses du continent et
les cultivant habilement à leur profit, comme ils ont fait depuis et
voudraient faire la philanthropie. Au quinzième siècle, par exemple,
déjà affranchie, quant à elle, de l'influence papale dans les élections
ecclésiastiques, l'Angleterre n'osait-elle pas accuser la France,
soumise au pape, d'être schismatique, sous ce prétexte que le pape
résidant à Avignon n'était plus le chef catholique, indépendant et
légitime de l'Église romaine? Elle sut se donner par là l'immense
avantage d'appeler la guerre d'invasion qu'elle nous faisait une
_croisade_; mais, dès qu'il n'y eut plus de pape français, on ne voit
pas que l'Angleterre se soit jamais beaucoup inquiété de réformer ni le
pontificat ni l'Église.

Nous ne sommes pas de ceux qui jugent absolument de la grandeur d'un
peuple par l'étendue de son territoire, et nous croyons que ceux-là se
trompent grossièrement qui mesurent l'abaissement prétendu de notre pays
au nombre et à l'immensité des possessions gagnées depuis un siècle, et
la plupart sur nous, par les Anglais. Néanmoins, en voyant, au delà de
la Manche, fermenter sourdement encore tant de haine contre nous, au
moment même où, en France, l'esprit public, qui nous a élevés si
longtemps au-dessus de tous les peuples du monde, semble languir, sinon
s'affaisser et s'éteindre, nous ne croyons pas inutile de jeter un coup
d'oeil sur le passé et de rappeler ce que nous avons perdu, depuis un
siècle, de possessions coloniales.

Il y a un siècle, bien qu'affaiblie par le traité d'Utrecht, la France
possédait la suprématie comme puissance continentale et coloniale. Elle
possédait presque toutes les Antilles; ses colonies d'Acadie, du Canada,
de la Louisiane s'étendaient de jour en jour; indépendamment de Québec
et de Montréal, de Mobile et de la Nouvelle-Orléans, de nouvelles villes
se fondaient, des forts étaient construits sur le Mississipi, sur les
lacs et les rivières du Canada. En Afrique, elle possédait le Sénégal et
Gorée; elle colonisait Madagascar; les îles de France, Bourbon,
Sainte-Marie, Rodrigue, lui appartenaient; enfin, elle dominait dans
l'Inde, sous le commandement de Dumas, de La Bourdonnaye, de Dupleix;
elle y acquérait de vastes territoires, et les rajahs étaient ses
vassaux. A cette époque, l'Angleterre posait à peine le pied en
Amérique, et dans l'Inde, elle ne possédait que le fort Williams, auprès
de Kali-Katta (Calcutta), et Bombay.

De toutes ces anciennes possessions en Asie, en Afrique, en Amérique, on
peut dire que la France a tout perdu, sauf des points insignifiants,
sans importance, et depuis quelques années ravagés par tous les fléaux.

En revanche, et depuis 1740, l'Angleterre, ou si l'on veut la race
anglaise, a augmenté ses possessions dans une proportion incroyable.
Elle a gagné:

En Europe, Malte et le protectorat des îles Ioniennes, l'île
d'Héligoland.

En Asie, la ville d'Aden, qui commande la mer Rouge; l'île de Ceylan, la
grande presqu'île de l'Inde, soit en possession directe, soit en
vassalité complète. Sans compter les possessions de la presqu'île au
delà du Gange et les îles Singapoure, Pinang, Sumatra, etc., etc., la
Grande-Bretagne possède dans l'indoustan 1,103,000 milles carrés de
territoire, nourrissant _cent vingt-trois millions_ d'habitants. Et la
Chine, que devient-elle?

En Afrique: Bathurta, les îles de Loss, Sierra-Leone, de nombreux
établissements sur la côte de Guinée, Fernando Pô, les îles de
l'Ascension et Sainte-Hélène, la colonie du Cap, le Port-Natal,
l'Ile-de-France (Maurice), Rodrigue, les Seychelles, Socolora, etc.

En Amérique: le Canada et tout le continent septentrional, jusqu'au mont
Saint-Elie; à l'ouest, les Lucayes, presque toutes les Antilles, la
Trinité, une partie de la Guyane, les Malouines, Balla, Ruattan, les
Bermudes, etc.

Dans l'Océanie: la plus grande partie de l'Australie, la Tasmanie (terre
de Van-Diemen), la Nouvelle-Zélande, Norfolk, Hawaï (les îles Sandwich),
etc., etc.

Et dans toutes les parties du monde, des prétentions excessives qu'il
serait infiniment trop long d'énumérer.

Et maintenant, parce que la reine de Taïti a mis spontanément sous la
protection de notre pavillon les fleurs de son petit jardin, où les
navires anglais seront encore libres de venir chercher des légumes et
les boeufs qu'ils y ont importés, c'est nous qui menaçons l'indépendance
du monde; c'est nous qui sommes à la veille de lui imposer par la force
nos moeurs, nos lois, notre religion. Et c'est l'Angleterre qui se
plaint!

En présence de pareils faits, comment y a-t-il en France un seul homme
qui hésite sur la question de la colonisation de l'Algérie, et pourquoi
faut-il que la France soit à peine représentée à cette heure en Asie, au
milieu des grands événements qui se préparent là et particulièrement
dans le céleste empire de la Chine?

Courrier de Paris.

LE CIGARE.--FRATERNITÉ.--LE ROCHER DE CANCALE.--UN TURBOT DANS
L'EMBARRAS.--LE CHANGEMENT DE DYNASTIE.--PAUL 1er.--LE SAVANT
PRÉCEPTEUR.--LE BAL REPRÉSENTATIF.--ARMISTICE DANSANT.--LES MORTS
MILLIONNAIRES.--PETITS ENFANTS.

On n'y prend pas garde; mais il avance, mais il se propage, mais de jour
en jour il étend sa conquête. Comment y mettre obstacle? Par où le fuir?
Les plus rebelles sont obligés de subir sa tyrannie; les plus agiles ne
peuvent l'éviter. Il est partout, il entre partout, il vous saisit à
l'improviste, il vous attaque au moment où vous y pensez le moins. Le
matin et le soir, le jour et la nuit, le démon continue sa poursuite.
Flânez-vous à la grâce de Dieu, sur l'asphalte des boulevards, le voilà
qui vous arrête au passage et vous saute à la gorge; entrez-vous dans
les rues, il vous attend à chaque porte et s'embusque à l'angle des
maisons. Vous abritez-vous dans votre demeure, comme dans une citadelle,
il court à travers l'escalier et pénètre chez vous par la fenêtre
entr'ouverte ou par le trou des serrures.--De quoi s'agit-t-il? d'où
vient cet ennemi si audacieux, si entreprenant, si inévitable, si
subtil? Comment le reconnaître? Quel est son visage et quel est son
nom?--Sa patrie se trouve par delà les mers; il est parti du
Nouveau-Monde pour conquérir l'Ancien. Quant à son air et à sa tournure,
on ne soupçonnerait jamais qu'un personnage si léger, si fragile, fût
capable de telles entreprises et d'une telle domination. Figurez-vous
que ce terrible conquérant se laisse très-paisiblement mettre dans la
poche et enfermer dans un étui; puis vous le prenez, sans plus de façon,
entre vos deux doigts, et vous le portez à votre bouche, et vous le
pressez sur vos lèvres et entre vos dents; lui cependant de se laisser
faire. On n'a jamais vu de tyran, en apparence plus humain et plus
docile. Mais c'est précisément quand il paraît si humble et si soumis,
qu'il se montre tout à coup et sème dans l'air les preuves de son
audacieux caractère. Voyez comme il se trahit lui-même. Ce n'est plus
l'innocent de tout à l'heure. Il s'échauffe, il prend flamme, et une
fois qu'il est en feu, tout est dit, il ne respecte plus rien.--Une
jolie femme rose, et blanche, fine et effarouchée, vient-elle à passer
près de lui d'un pied furtif, l'insolent se jette sous son nez--Un
honnête bourgeois ouvre-t-il la bouche pour respirer l'air frais du
matin, le bourreau lui court sus, et va tout droit se loger dans son
gosier, au risque de lui faire perdre haleine. Que vous dirai-je? il
apostrophe les plus délicates et les plus timides, en véritable dragon.
Encore, s'il avait des formes visibles et palpables, on le verrait venir
de loin, et peut-être pourrait-on l'éviter. Mais, comme certains dieux
de la mythologie, il s'enveloppe d'un nuage imperceptible ou se fait
vapeur légère, pour mieux surprendre son monde. Voulez-vous fuir, il
n'est plus temps; le nuage vous environne, la vapeur traîtresse vous
inonde.

Son berceau est à la Havane; c'est là qu'il est né d'une très-noble et
très-excellente race. Il s'est mésallié depuis, chemin faisant, comme
cela arrive à toutes les grandes maisons; et quelquefois il se souvient
encore de sa haute origine; mais le plus souvent il a le mauvais goût
des espèces corrompues et abâtardies.--Vous demandez le lieu de son
domicile?--Il a son quartier-général dans un endroit appelé _la Régie_,
et çà et là, par toute la ville, des succursales que vous reconnaîtrez
aisément au signalement que voici: Une veilleuse, un paquet
d'allumettes, des pipes en sautoir; ce sont là ses parchemins et ses
armes.--Vous tenez à savoir sa qualité et son titre?--Son nom plébéien
est tabac, son nom de gentilhomme cigare.

On ne s'imagine pas à quel point le tabac et le cigare ont étendu leur
empire, seulement depuis un an. C'est un trait caractéristique des
révolutions du goût parisien, qu'il est impossible de ne pas signaler.
De toutes parts, on ouvre au dieu cigare des temples enfumés; il envahit
les quartiers les plus prudes, qui le repoussaient autrefois comme un
serpent et un pestiféré. Il installe ses entrepôts dans la rue de la
Paix et au coeur de la Chaussée-d'Antin. J'avais autour de moi une
marchande de fleurs et, un peu plus loin, une magnifique librairie; les
fleurs et les livres viennent de céder la place à deux bureaux de tabac.
Le bureau de tabac fait des progrès inouïs. Bientôt Paris ne sera plus
qu'un estaminet. Le cigare règne aux deux points opposés: ici, il est
peuple et s'appelle pipe et non cigare; là, il a sa calèche et ses gens.
A l'examiner du salon et du boudoir, comme marque de galanterie et de
moeurs parfumées, le cigare aurait grand'peine à se défendre; mais il
peut se faire valoir comme moyen de fusion et comme agent de fraternité.
Le cigare rapproche les rangs, efface les distances; il y a un moment où
personne n'est plus ni pauvre, ni riche, ni ouvrier, ni maître, c'est le
moment où le cigare a besoin de feu pour s'allumer. A cette heure
suprême, le cigare ôte très-poliment son chapeau et abordant la pipe lui
dit: «Voulez-vous me permettre?» La pipe, portant la main à sa
casquette, réplique: «Volontiers!--Merci, pipe!--N'y a pas de quoi,
cigare!» La pipe salue le cigare, le cigare salue la pipe, et tous deux
se quittent avec un sentiment d'estime et de satisfaction
réciproque--D'ailleurs, je cigare abrège les heures; il occupe, il
distrait, il console, il chasse la triste réalité et éveille les rêves.
La matière s'idéalise à travers sa blanche vapeur; la pensée court et
voltige avec les nuages légers qu'elle pousse devant vous. Passons donc
le cigare au riche et la pipe au pauvre. Tous deux n'ont-ils pas à
oublier et à rêver?... Cependant, ô Athènes, que dirait Platon s'il
savait que tu as introduit le tabac dans la république?


Il y a vingt ans, la nouvelle aurait jeté la désolation dans le temple
de Comus; Erigone se serait trouvée mal et Bacchus en aurait fait une
maladie; mais, à l'heure qu'il est, arroserait de larmes sa muse
grivoise; Désaugiers mettrait un crêpe de deuil aux cordes de son luth
bachique; le Champagne, pour un jour, suspendrait le jet de sa liqueur
fumante; la poularde truffée n'achèverait pas son tour de broche, et
Vatel oublierait de s'armer en cuisine et d'allumer ses fourneaux.--On
annonce la chute du Rocher-de-Cancale!--Ce bruit s'est répandu l'autre
jour; personne ne voulait y croire; mais le désastre est réel et s'est
confirmé. C'est une véritable catastrophe pour Epicure; le
Rocher-de-Cancale était son laboratoire le plus renommé. Nul ne pouvait
lui disputer la palme de la cloyère d'huîtres, du potage en tortue, du
filet aux truffes, du plum-pudding à la chipolata et du buisson
d'écrevisses. On venait de loin, à travers cette rue Montorgueil sombre
et boueuse, on venait de toutes parts pour goûter à ses coulis et à ses
suprêmes. La province arrivant à Paris désirait surtout deux choses:
voir l'Opéra et dîner au Rocher-de-Cancale. Depuis que les grands
restaurateurs sont tombés avec tant d'autres grandeurs, le
Rocher-de-Cancale restait seul debout; il dominait encore, dernier
obélisque, cet empire culinaire, jadis peuplé par des géants (les
Provençaux et Véry), et aujourd'hui livré aux mirmidons.

Non, il n'est pas possible que le Rocher-de-Cancale périsse! Le turbot à
la sauce aux huîtres ne peut rester sans asile! Que deviendra-t-il, si
le Rocher-de-Cancale lui manque? Faudra-t-il qu'il s'en aille tristement
frapper à la porte des empoisonneurs et des gargotes? Le véritable
turbot à la sauce aux huîtres sait trop ce qu'il se doit à lui-même pour
s'abaisser jusque-là; et, plutôt que de déchoir à ce point, il irait se
rejeter dans le sein de sa vieille mère, Amphitrite, qu'il n'avait
certes pas quittée pour de si médiocres devins. Espérons-le! ce n'est
qu'une bourrasque qui a soufflé sur le fameux Hocher; la bourrasque
passée, Cancale renaîtra de sa ruine: un pilote fait naufrage, un autre
s'élance à bord et navigue fièrement. Il est des institutions qui ne
sauraient mourir; les huîtres du Rocher-de-Cancale sont de celles-là.
Que l'ombre de Désaugiers si; tranquillise!


Le Gymnase vient aussi de subir une révolution, mais d'un genre moins
tragique; il ne s'écroule pas, il ne fait que changer d'autocrate. Après
vingt ans de règne mêlé de prose et de couplets, M. Delestre-Poirson
abdique; il résigne le pouvoir, emportant avec lui toutes les
consolations nécessaires pour ne pas le regretter, et entre autres
baumes salutaires et efficaces, une magnifique fortune, dit-on. M.
Delestre-Poirson n'a pas gouverné sans bonheur et sans éclat; le soleil
levant de M. Scribe a illuminé les premières années de son autorité.
Pendant longtemps le Gymnase cueillit la plus riante et la plus jeune
moisson de ce charmant esprit, se tressant des couronnes de vaudevilles
parfumés et de fines comédies. Quel âge d'or pour le Gymnase! Que de
caprices délicieux! que de délicates fantaisies! que de petits
chefs-d'oeuvre! Il y a plus de quinze ans de cela, eh bien! en passant
sur le boulevard Bonne-Nouvelle, il semble qu'on respire encore le
parfum du frais bouquet de M. Scribe! Depuis ce temps, le fécond auteur
est devenu académicien, et M. Poirson se retire dans la solitude de ses
cent mille livres de rente. Ainsi chacun finit par s'asseoir dans son
fauteuil. Mais qui sait! Peut-être, du haut de l'Académie, M. Scribe
jette-t-il de temps en temps un sourire de regret à cette riante prairie
du Gymnase, aujourd'hui un peu aride et desséchée, autrefois émaillée
des fleurs gracieuses de son imagination. Quant à M. Delestre-Poirson,
s'il reçoit dans sa retraite la visite de tous les aimables colonels, de
toutes les veuves ravissantes qui se sont attaqués, sous son
administration, et mariés au couplet final, il ne manquera pas de
compagnie.

Le gouvernement du Gymnase ne se transmet pas du père au fils, par droit
de progéniture. L'empire des Poirson finit dans son chef, et le
successeur de M. Delestre n'arrive pas même au pouvoir par un sentier
collatéral. C'est donc un changement total de dynastie. L'héritier
s'appelle Paul. Après Poirson 1er, nous aurons Paul Ier. Qu'on ne
s'avise pas de demander: Qu'est-ce que M. Paul? On commettrait une
grande bévue et une énorme ingratitude. Quoi donc! ne vous souvient-il
plus de Paul? Paul n'aurait-il chanté tant de couplets galants,
n'aurait-il charmé tant de pupilles, n'aurait-il trompé tant de tuteurs,
n'aurait-il emporté d'assaut tant de coeurs de veuves, que pour faire
dire: Qu'est-ce que Paul? Eh! mon Dieu oui, Paul est l'amoureux du
Gymnase; l'amoureux si cher à la Restauration et si applaudi de madame
la duchesse de Berri; l'amoureux de Mademoiselle Déjazet, de madame
Allan, de madame Volnys; le mauvais sujet qui a joué de si malins tours
et fait de si belles peurs à sa grand'maman, mademoiselle Julienne. Que
voulez-vous! d'amoureux, de séducteur, de jeune-premier qu'il était,
Paul est devenu père-noble, et ne pouvant plaire davantage aux veuves et
aux pupilles du Gymnase, il s'en est fait le directeur.

Le gouvernement représentatif se prépare à se mettre en danse. M. le
président de la Chambre des Députés a promis un bal pour la semaine
prochaine: M. Sanzet fera les choses magnifiquement: la liste des
invitations s'élève jusqu'ici à plus de trois mille personnes; on espère
que le chiffre s'élargira encore. Toutes les opinions et tous les
systèmes se meurent d'envie de figurer chez M. Sauzet. Devant la danse,
il n'y a plus de haine politique, et les partis les plus acharnés sont
tous prêts à valser ensemble. Les fiers Brutus se laissent entraîner au
galop; la vertu d'Aristide lui-même descend du haut de sa montagne, pour
faire un avant-deux. Le bal de M. Sauzet offrira donc les plus curieuses
contredanses: l'extrême gauche balancera avec le centre; la droite
exécutera un chassé-croisé avec le tiers-parti; le 1er avril, le 12 mai,
le 1er mars et le 29 octobre se proposent de régler entre eux une partie
carrée; puis la question d'Orient avec la loi sur les sucres, les
chemins de fer avec le droit de visite, le recrutement avec le budget.
Pour cette dernière contredanse on n'est pas sans inquiétude;
l'architecte ne répond pas de la solidité de la salle.--M. Sauzet ne
sait d'ailleurs s'il doit inviter la seconde liste du jury, et v
adjoindre les capacités.


M. le comte de M*** a fait venir à grands frais un précepteur pour
achever l'éducation de M. son fils; un des amis du comte lui avait
recommandé notre Fénelon comme un phénix sans égal, comme un véritable
puits de science. «Monsieur, dit le précepteur, abordant
très-humblement le père de son futur nourrisson; monsieur, ayez la
bonté de m'apprendre ce que vous voulez que j'enseigne à monsieur votre
fils.--Monsieur le précepteur, répliqua celui-ci sans plus
d'explication, allez à l'école.»


La Mort ne respecte rien: elle frappe à la porte du pauvre et entre dans
les palais sans demander le cordon. Il y a longtemps qu'Horace l'a dit,
un peu plus poétiquement que moi, et d'autres l'avaient dit avant
Horace; car ce sont là des tours que la Mort n'a pas inventés d'hier, et
dont le premier poète et le premier philosophe se sont aperçus dès avant
le déluge.--La Mort donc, sortant peut-être de quelque triste masure,
s'est abattue, il y a quelques heures, dans un magnifique hôtel, où elle
a trouvé--qui?--un des hommes les plus riches de ce temps-ci et des plus
fameux par l'éclat de leur luxe. La Mort n'a été arrêtée ni par les
valets galonnés qui veillaient à la porte, ni par les palissades de
soie, de velours, d'or et de diamants; et, passant à travers cette
richesse, d'un pied rapide, elle a enlevé M. Schichler. M. Schichler
avait de huit à neuf cent mille livres de rente. Il est mort comme M.
Aguado, sur un lit de millions.

Cependant les Tuileries verdoient et sont en fleurs, et les petits
enfants s'ébattent au soleil avec insouciance, se roulant sur le sable,
égayant l'air de leurs cris joyeux, ou venant se jeter avec un gai
sourire dans les bras de la mère attentive qui les provoque de loin, ou
les guette et les surprend au passage.



LES
Danseurs espagnols.

Entendez-vous le bruit de la castagnette? C'est la danse espagnole qui
nous revient: la danse espagnole, vive, animée, souple et ardente, sous
les traits de M. Campruri et de madame Dolorès. Ici nos deux charmants
danseurs exécutent la _rondola_. La _rondola_ est une des danses les
plus poétiques et les plus animées de l'Espagne; elle commence sous le
balcon, au bruit, de la guitare, et finit au babil de la castagnette.
Regardez cette taille charmante, voyez ces bras qui se cherchent, ces
têtes qui se penchent l'une vers l'autre, et mêlent leurs regards et
leurs sourires; ce pied qui provoque le pied. Quelle grâce et quelle
force en même temps dans ces mouvements du danseur et de la danseuse, et
que notre contredanse, froide et compassée, est loin de cette adorable
_rondola!_ Que nos petites-maîtresses auraient grand besoin d'aller
animer au soleil de l'Andalousie leur danse minaudière et sans vie!
Dolorès et Campruri avaient déjà fait résonner à Paris le vif accent de
leurs castagnettes; on se souvient de leurs succès. Cette fois, c'est le
théâtre des Variétés qui a donné asile à la _rondola_, au milieu des
bravos.

[Illustration: (Les Danseurs espagnols.)]



Tribunaux.

COUR D'ASSISES DU BRADANT.--PROCÈS SIREY.

La cour d'assises du Brabant vient de prononcer son arrêt dans la
déplorable affaire qui appelait devant un tribunal étranger M.
Caumartin, avocat, membre du barreau de Paris, sous la prévention
d'homicide volontaire commis à Bruxelles sur la personne de M. Aimé
Sirey, dans l'appartement de mademoiselle Catinka Heinefetter. M.
Caumartin a été acquitté.

Nous n'avons pas le désir de reproduire ici les détails de ce procès
scandaleux; il y a là cependant un enseignement grave qu'il importe au
moins de constater. On se rappelle les faits.

Une jeune femme, cantatrice assez estimée, avait accueilli à Paris les
soins assidus de M. Caumartin, qui avait conçu pour elle une passion
violente. Mademoiselle Heinefetter quitte Paris, se rend à Bruxelles,
d'où elle écrit des lettres pleines de tendresse à M. Caumartin, pendant
qu'elle accepte les soins et l'amour de M. Sirey, homme marié, père de
famille. M. Caumartin va rejoindre à Bruxelles mademoiselle Heinefetter;
il arrive chez elle au moment où, sortant du concert, mademoiselle
Heinefetter allait se mettre à table avec M. Sirey et plusieurs amis.
Une querelle violente, grossière, brutale, s'engage entre les deux
rivaux; des soufflets, des coups de canne, sont de part et d'autre
donnés et reçus. M. Caumartin, porteur d'une canne à dard, s'en arme
pour sa défense, et en se précipitant contre son adversaire, M. Sirey
s'enferre lui-même et meurt instantanément.

Il est sans doute plus consolant de croire, ainsi que l'a jugé la cour
d'assises du Brabant, que cet homicide a été involontaire; que, suivant
l'expression du défenseur de M. Caumartin, il n'y a pas eu de meurtrier
dans cette affaire, et que «Dieu seul a porté le coup;» mais puisque
l'on a invoqué le nom de Dieu, ne serait-ce pas aussi qu'il a voulu
donner une grande leçon à notre jeune génération et lui rappeler les
devoirs que l'état, actuel de nos institutions lui impose?

Nos deux Révolutions ont placé la bourgeoisie française à la tête du
grand mouvement social dont la France est le centre; les classes
ouvrières, traitées en mineures, sont jusqu'à ce jour exclues de toute
participation aux droits politiques, aux affaires publiques. Nous ne
critiquons pas ici cet état de choses, nous le constatons, et nous
demandons si c'est ainsi que les jeunes hommes éclairés, les héritiers
de grandes fortunes, comprennent les devoirs de leur position. Nous
demandons si c'est avec de si scandaleux exemples que la bourgeoisie
peut prétendre à diriger et à moraliser les classes laborieuses et
pauvres de la société.

Et qu'on ne nous accuse pas de généraliser un fait isolé. Ce n'est pas
seulement la mort de M. Sirey et le procès de M. Caumartin qui nous
préoccupent ici; mais les tendances générales se manifestent toujours
par des faits de ce genre. Depuis le fameux procès Gisquet, combien de
fois la classe bourgeoise est-elle venue déposer publiquement en face de
nos tribunaux des petites passions et de;'égoïsme qui la déconsidèrent
aux yeux du peuple et rendent son influence nulle ou pernicieuse!

Vous vous êtes posés en chefs politiques, vous exercez le pouvoir, vous
êtes la noblesse nouvelle; mais avez-vous oublié la devise de notre
vieille aristocratie féodale, _Noblesse oblige?_ Et si vous ne tenez pas
compte de vos obligations, de vos devoirs, de quel droit pourrez-vous
exiger que les classes laborieuses tiennent compte de ceux auxquels vous
les soumettez? Ce n'est pas avec des intrigues de coulisses, avec des
tripotages de bourse, que la bourgeoisie attirera à elle l'estime
publique, la considération et le respect de tous. Quand la noblesse de
l'ancien régime se dégradait dans les orgies et dans les scandales de la
Régence, son heure n'était pas éloignée; et loin du tumulte et des
débauches de la cour, les pères de nos bourgeois actuels, pleins de
mépris pour cette noblesse dégénérée, se préparaient à la grande oeuvre
de 1780.

Ce n'est pas comme une menace, c'est au nom des sentiments pacifiques
qui sont aujourd'hui dans les plus nobles coeurs, que nous évoquons ce
souvenir. Le temps des révolutions politiques est passé, nous
l'espérons; la sagesse du peuple en fait foi; mais c'est à la condition
que ceux qui exercent le pouvoir seront meilleurs, plus forts et plus
moraux que les autres. C'est donc un devoir pour la presse de rappeler à
la véritable intelligence de sa mission, de ses propres intérêts, cette
bourgeoisie si fière de son pouvoir, de ses lumières et de ses
richesses; mais qui jusqu'ici, dans l'exercice de la direction suprême
qu'elle exerce sur les destinées du pays, n'a su s'environner d'aucun
prestige de générosité et de grandeur.

C'est surtout dans ce sens que les détails si pénibles du procès qui
vient de se dénouer devant la cour d'assises du Brabant ont produit en
France une impression fâcheuse. Il peut être à craindre qu'aux yeux du
peuple, ce n'ait été la jeunesse bourgeoise tout entière qui posait sur
la sellette d'un tribunal étranger et se flétrissait au contact de
femmes perdues. Et pourquoi non? Ne disait-on point qu'il y avait
solidarité entre tous les ouvriers de nos villes industrielles, alors
que l'insurrection de quelques-uns y mettait l'ordre public en péril?
Que nos jeunes bourgeois y songent, eux qui ont tous les avantages de
notre état social; s'ils veulent être un corps politique, s'ils veulent
gouverner et administrer la société, i! faut qu'ils pensent à conserver
autre chose que leur fortune, leurs honneurs, leurs droits personnels;
il faut surtout qu'ils usent noblement, généreusement de leurs
avantages; il faut qu'au lieu de se donner en spectacle à la classe
ouvrière et de s'attirer son mépris ou sa haine, ils se rapprochent
d'elle, et préparent par de sages mesures son émancipation.

«Les paroles me manquent, a dit M. d'Anethan, avocat-général près la
cour d'assises du Brabant, les paroles me manquent pour flétrir de
pareilles infamies; mais l'accusé a sa part d'immoralité dans toutes ces
scènes qui offensent la pudeur et soulèvent un sentiment de dégoût.»

Puisse ce juste reproche d'un magistrat étranger être profitable aux
jeunes héritiers de notre bourgeoisie!

[Illustration: (Vue de la Cour d'assises du Brabant.)]

M. CHAIX-D'EST-ANGE.

Si le procès Sirey n'a point fait honneur à nos moeurs, il a été
l'occasion d'un nouveau triomphe pour notre barreau.

L'éloquente et chaleureuse plaidoirie de M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas peu
contribué à l'acquittement de M. Caumartin. Nous croyons être agréables
à nos lecteurs en ajoutant aux réflexions qui précèdent le portrait et
la biographie de l'honorable bâtonnier du barreau de Paris.

M. Chaix-d'Est-Ange, bâtonnier île l'ordre des avocats à la cour Royale
de Paris, est né à Reims le 11 avril 1800. Sa réputation a devancé les
années; et, par ses habitudes, la nature de son talent, la vivacité de
son esprit, il est le représentant fidèle du barreau tel que nous le
voyons actuellement.

Orphelin à dix-neuf ans, ayant six cents francs pour tout patrimoine, M.
Chaix-d'Est-Ange allait trouver dans son diplôme de licencié en droit,
ce parchemin le plus souvent si stérile, le principe de sa fortune. Un
an après il débutait à la Cour des Pairs, et portait la parole avec
succès dans l'affaire des événements de juin 1820, dans celle de la
conspiration du 19 août de la même année, et dans le procès de La
Rochelle. La bienveillance des nobles pairs l'accueillit et sut
l'encourager, M. de Sémouville, en le prenant, à son esprit caustique,
pour quelqu'un de sa famille, lui offrit son assistance. Le jeune avocat
n'en fit pas usage et garda cependant la plus vive reconnaissance pour
les procédés dont il était l'objet.

Au palais, M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas connu les ennuis et les
préoccupations des débuts. Il passa pour ainsi dire général sans avoir
été soldat. L'esprit du temps lui était, il faut en convenir,
très-favorable. La Restauration portait bonheur à ses ennemis: les
banquiers s'enrichissaient en la poursuivant de l'opposition de leurs
écus; les gens de lettres se faisaient un renom d'esprit en l'attaquant
dans leurs pamphlets, les avocats gagnaient leurs éperons et
s'improvisaient des _Gerbiers_ en dirigeant contre elle les attaques de
leurs plaidoyers. Dans le procès de M. Cauchois-Lemaire, M.
Chaix-d'Est-Ange sut exposer les doctrines encore nouvelles du
gouvernement constitutionnel; dans le procès de M. Pouillet, il traita
une des plus graves questions de propriété littéraire, l'étendue du
droit des professeurs sur leurs leçons orales.

[Illustration: (M. Chaix-d'Est-Ange, bâtonnier de l'ordre des avocats de
Paris.)]

Après 1830, et au moment où le barreau perd, au profit ou au détriment
de la politique, MM. Dupin aîné, Barthe, Persil et autres, Al.
Chaix-d'Est-Ange se trouve placé en première ligne, et son talent ne
fait jamais défaut à sa position. Il suffit de rappeler les affaires le
_Roi s'amuse_, _Benoit_ et _Latoncière_. Dans l'affaire du ministre de
l'Intérieur contre M. Victor Hugo, à l'occasion de la pièce _le Roi
s'amuse_, l'avocat fut exposé à un véritable danger. Le parterre
romantique du Théâtre-Français s'était installé dans l'enceinte du
tribunal de Commerce avec mission, non plus d'applaudir, mais
d'interrompre. La tâche de M. Chaix-d'Est-Ange était difficile. Il lui
fallait plus que du talent; il lui fallait du courage et de la présence
d'esprit. Il s'agissait en effet de persiffler le dieu à la barbe de ses
adorateurs. A quelques interruptions près, les _hugotistes_ volurent
bien ne pas faire un mauvais parti à leur adversaire, et lui permirent
de plaider sa cause. La morale publique, essentiellement engagée dans le
procès, eut raison, et l'auteur dut désormais se borner à violer les
règles du bon goût, qui ne mènent pas devant la juridiction consulaire.

Dans l'affaire Latoncière, M. Chaix-d'Est-Ange résiste seul à la
dialectique pressante de M. Odilon-Barrot et aux accents pleins
d'émotion de M Betryer. Son client est cependant condamné, et le procès
est perdu, mais non éclairci. Dans l'affaire Benoit, M.
Chaix-d'Est-Ange; obtient un triomphe inouï dans les fastes judiciaires.
Comme avocat de la partie civile, il arrache à un misérable parricide
l'aveu de son crime. Vaincu par la parole accusatrice de l'avocat, qui
renouvelle pour lui les tortures de la question, le coupable confesse,
au milieu du bruit, du tonnerre et des éclairs qui sillonnent la cour
d'assises, le crime qui a failli mener un innocent à l'échafaud. Le
Palais garde souvenir d'un grand nombre d'autres affaires, telles que
les affaires Ardisson, Fouchères, du procès tout récent du
Gymnase-Dramatique contre la société des gens de lettres, qui furent
plaidées par il. Chaix-d'Est-Ange avec un grand éclat. Il est aussi
l'avocat nécessaire des séparations de corps.

Une pensée préoccupe les amis de M. Chaix-d'Est-Ange: dans la voie qu'il
s'est tracée, il n'a plus rien à acquérir. Ce que l'esprit peut inspirer
de plus vif, l'imagination de plus imprévu et de plus éclatant, l'ironie
de plus acerbe et de plus incisif, le pathétique de plus puissant, M.
Chaix-d'Est-Ange l'a rencontré. Il lui resterait peut-être, pour se
montrer sous une autre face, à entrer hardiment dans une voie plus
grave, où la méditation, où l'étude attentive, viendraient tempérer la
fougue et l'imprévu de ses inspirations. Il a eu lui la puissance de
cette transformation, voudra-t-il l'accomplir?

M. Chaix-d'Est-Ange a longtemps fait partie de la Chambre des Députés.
Un des premiers il usait du bénéfice des nouvelles lois d'éligibilité,
et la ville de Reims, alors qu'il n'avait que trente ans, lui donnait la
mission de la représenter. Les Rémois ont depuis remplacé l'avocat par
un chimiste.



Mariage de la princesse Clémentine.

[Illustration: Mariage civil de la princesse Clémentine d'Orléans et du
Prince de Saxe-Cobourg-Gotha.]

Le mariage de la princesse Clémentine d'Orléans avec le prince Auguste
de Saxe-Cobourg-Gotha a été célébré dans la soirée de jeudi dernier, 20
avril, au palais de Saint-Cloud, dans la grande galerie attenante à la
chapelle.

Les ministres secrétaires d'État, les maréchaux de France, le
chancelier, le président, les vice-présidents et secrétaires de la
Chambre des Pairs; le président, les vice-présidents et secrétaires de
la Chambre des Députés; les officiers de la maison du Roi et des
Princes; les dames de la Reine et des Princesses, s'étaient réunis, vers
huit heures, dans les salons du Roi.

La galerie d'Apollon avait été disposée pour le mariage civil, que notre
gravure représente, et on s'y rendit, à neuf heures, dans l'ordre
suivant:

Le Roi donnait le bras à madame la princesse Clémentine, la Reine était
conduite par S. A. S. le prince Auguste.

Venaient ensuite le roi des Belges, la reine douairière d'Espagne, le
duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, père du fiancé, et la reine des Belges;
le duc et madame la duchesse de Nemours, M. le duc de Montpensier et
madame la princesse Adelaide, le duc Alexandre de Wurtemberg et la
princesse héréditaire de Saxe-Cobourg-Gotha, le prince héréditaire et le
prince Léopold de Saxe-Cobourg.

Le prince de Joinville et le duc d'Aumale, absents pour le service du
roi, manquaient à cette cérémonie. On remarquait également l'absence de
madame la duchesse d'Orléans, qui, depuis le commencement de son deuil,
persiste à se tenir renfermée, avec ses deux fils, dans ses appartements
des Tuileries.

Les témoins étaient:

Pour S. A. S. le prince Auguste, M. le baron de Koenneritz, ministre
plénipotentiaire du roi de Saxe, et M. le marquis de Rumigny,
ambassadeur du roi à la cour de Belgique.

Pour S. A. R. madame la princesse Clémentine, M. le baron Séguier,
premier vice-président de la Chambre des Pairs; M. Sauzet, président de
la Chambre des Députés; M. le maréchal comte Gérard et M. le maréchal
comte Sébastiani.

La famille royale et les témoins se rangèrent, dans la galerie, autour
d'une table circulaire sur laquelle avaient été déposés les registres de
l'état-civil. Les deux fiancés étaient au milieu; à la droite de la
princesse Clémentine, le roi Louis-Philippe, la reine, la duchesse de
Nemours et la reine des Belges; à gauche du prince Auguste, le duc
Ferdinand, son père, le roi des Belges, M. le duc de Nemours, le prince
héréditaire et le plus jeune des princes de Saxe-Cobourg; des deux
côtés, et formant le cercle, les princes, les princesses, puis les
témoins. En face des futurs époux se tenait M. le baron Pasquier,
chancelier de France, ayant à sa droite M. le président du conseil des
ministres et M. le garde-des-sceaux, entouré des autres magistrats, et à
sa gauche, le M. duc Decazes, grand-référendaire, M. Cauchy, garde des
archives de la Chambre des Pairs.

M. le chancelier, qui remplissait les fonctions d'officier de
l'état-civil, après avoir pris les ordres du roi, donna lecture du
projet d'acte de mariage. Il reçut ensuite des deux fiancés la
déclaration exigée par l'art. 73 du Code civil, et prononça que le
prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha et la princesse Clémentine
d'Orléans étaient unis en mariage.

Les nouveaux époux, LL. MM. les princes, les princesses et les témoins,
signèrent alors l'acte de mariage, qui fut clos par M. le président du
conseil des ministres, par M. le garde-des-sceaux, par M. le chancelier
et M. le ministre des affaires étrangères, et M. le grand-référendaire
de la Chambre des Pairs.

Cela fait, on descendit dans la chapelle du château, où M. l'évêque de
Versailles célébra le mariage religieux.

Le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha est âgé de vingt-quatre ans
environ. C'est un grand jeune homme, très-blond, qui ressemble beaucoup
à madame la duchesse de Nemours, sa soeur cadette. Il était dernièrement
encore major dans les armées d'Autriche; mais il vient de quitter le
service de cette puissance.

La maison de Saxe-Cobourg tient un haut rang parmi les maisons
princières de l'Europe. Le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, père de
l'époux de madame la princesse Clémentine, est peu mêlé, il est vrai,
aux affaires politiques. Retiré à Vienne, il y dépense assez
tranquillement, assez bourgeoisement, si l'on veut, ses immenses
revenus. Cependant, il est le frère du roi des Belges, du duc régnant de
Saxe-Cobourg-Gotha et de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria
d'Angleterre.

De ses trois fils, l'un est marié à la reine de Portugal; le second
vient d'épouser la princesse Clémentine, et le troisième, le prince
Léopold de Saxe-Cobourg, qui est venu, ainsi que nous l'avons dit,
assister au mariage, n'a pas plus de dix-sept à dix-huit ans.

Le nouvel époux de la princesse Clémentine est donc frère aîné de madame
la duchesse de Nemours, neveu du roi des Belges et du duc régnant de
Saxe-Cobourg, frère du roi de Portugal et cousin de la reine
d'Angleterre.

Le prince Auguste est, dit-on, un jeune homme studieux, aimé et
considéré en Allemagne.

Quant à la princesse Clémentine, tout ce que nous savons d'elle, c'est
qu'elle a été élevée par madame Angelet, femme très-distinguée, soeur de
deux officiers morts à Waterloo. Depuis la mort de l'infortunée
princesse Marie, madame la princesse Clémentine s'est vouée à
l'éducation de son neveu, le petit duc de Wurtemberg. Elle a exprimé le
désir de continuer, après son mariage, les mêmes soins au fils de sa
soeur. La princesse Clémentine compte un an de plus que son époux.

Le contrat de mariage constitue à madame la princesse Clémentine un
revenu annuel de 500,000 fr. et 100,000 fr. au prince Auguste. On a
disposé avec beaucoup de luxe les appartements que les jeunes époux
doivent occuper au palais de Saint-Cloud jusqu'au mois de juillet. Ils
iront, à cette époque, faire un voyage en Allemagne et en Belgique, et
reviendront ensuite s'établir à Paris, à l'Élysée-Bourbon.



UN CHAPITRE INÉDIT
Des Mémoires de Jérôme Paturot.

L'article suivant est un chapitre inédit des _Mémoires de Jérôme Paturot
à la recherche d'une position sociale et politique_. Ces mémoires, dont
une partie seulement a été publiée par le _National_, formeront trois
beaux volumes in-8°, et paraîtront cette semaine à la librairie Paulin.
Le spirituel auteur de cette curieuse satire a augmenté les mémoires de
son héros de plusieurs chapitres inédits, non moins piquants que celui
qui a pour titre:

UN SUCCÈS CHEVELU.

Parmi les célébrités qui fréquentaient ma maison, figurait ce que l'on
se plaît à appeler un Génie. Le mot a été prodigué, mais il a encore
quelque valeur. C'est du reste un état plein de charmes, quand on
l'exerce en conscience et avec gravité. Tout homme qui hésite et qui
doute y est impropre; il faut croire en soi pour y exceller et ne pas
broncher dans cette croyance. Alors on monte sur les sommets de l'art,
on devient un Génie qui a du métier, qui sait son affaire. C'est l'idéal
de l'emploi.

Le Génie qui daignait m'honorer de ses visites, et que je n'amoindrirai
pas en employant son nom vulgaire, ce Génie était particulièrement doué
de cette bonne opinion de lui-même, qu'il déguisait sous une modestie
parfaite. Il était impossible de s'adorer avec plus d'humilité, de poser
avec plus de décence. Il ne tenait pas aux apparences de l'orgueil, et
c'était de sa part une preuve d'esprit: en toutes choses il songeait aux
réalités, pierre de touche du vrai Génie. J'ai peu vu d'amours-propres
se déguiser avec cet art, et s'envelopper d'une candeur plus habile. Du
reste, c'était là le moindre contraste qu'offrit mon Génie; on eût dit
une antithèse vivante. Les instincts révolutionnaires étaient tempérés
par des formes pleines de goût et de dignité; il n'avait du niveleur que
la plume, et faisait du bouleversement littéraire en gants Jouvin.

Le don éminent de mon ami le Génie était de ne jamais s'abandonner. Il
avait, sur la manière dont se forment les réputations, des idées qui
témoignaient une profonde connaissances du coeur humain; il ne croyait à
aucune des chimères des âmes adolescentes, par exemple, au succès
naturel et spontané, à l'hommage que le public rend de lui-même au
mérite. Il n'avait vu des triomphes de ce genre se réaliser que pour les
morts, et encore la vanité personnelle d'un vivant y était-elle presque
toujours intéressée. Pénétré de cette conviction, que les oeuvres sont
ce qu'on les fait, et qu'une vogue ne rapporte qu'en raison des soins
qu'elle coûte, il avait introduit ce principe dans sa pratique
littéraire, et s'était frayé des voies nouvelles dans la préparation de
l'enthousiasme public. Avant lui personne n'avait manipulé l'opinion
avec cette délicatesse, excité la curiosité avec ce tact, maîtrisé la
vogue avec cette puissance. N'eût-il été Génie que par ce côte, il
l'était en dépit de ses ennemis.

Le Génie en avait, des ennemis: n'en a pas qui vent! Le premier il avait
compris que les ennemis forment un élément essentiel de la gloire; qu
ils réchauffent l'attention, et qu'ils peuvent être employés utilement
dans ce travail de notoriété que toute ouvre nécessite pour devenir
célèbre. Les ennemis seuls tiennent en haleine le zèle des partisans,
éveillent dans le public un sentiment passionné, créent la controverse,
et poussent au scandale, cet apogée de la tactique. Qu'en résulte-t-il?
que le public se trouve saisi de la chose avant l'événement, qu'il s'en
occupe, prend parti pour ou contre, et livre, à son sujet, des combats
dans le vide. L'univers ne connaît pas le premier mot du chef-d'oeuvre,
et il est prêt à en venir aux mains pour l'attaquer ou pour le défendre.

Voilà dans quel genre opérait mon ami le Génie; quel que fût le sujet
sur lequel il s'exerçât, c'était toujours enlevé. Jamais je n'ai vu
faire de meilleure besogne; on ne travaille pas plus proprement. Au
moment où je le connus, il avait à lancer une pièce intitulée: _les Durs
à cuire_, ouvrage taillé dans le granit et le porphyre, travail
babylonien et basaltique, étude de mages et de hiérophantes. Par son
caractère de simplicité, cette pièce rappelait la Bible; par sa
profondeur sombre, les védas hindous; par son charme, la Genèse; par ses
expiations, le Coran, c'est-à-dire toutes les traditions et tous les
cultes. Chaque personnage avait dix mètres, mesure légale, et une
vieillesse robuste comme celle de Mathusalem. De la ce titre de la
pièce: _les Durs à cuire_. Quels gaillards! Sans le public, jamais on
n'en eût vu la fin; lui seul a pu les enterrer.

Il fallait donc lancer _les Durs à cuire_; mon ami le Génie se mit à la
besogne. Le premier point d'appui était dans les journaux; il y comptait
des coeurs dévoués, des amitiés vives; cette puissance ne lui lit pas
défaut. De mille côtés s'éleva un concert d'éloges hyperboliques.
L'auteur, à croire les plumes sympathiques, avait mis la création
entière à contribution pour que rien ne manquât à son oeuvre. Il avait
fendu les Pyrénées pour y sculpter ses héros à la façon des chevaliers
de la Table-Ronde; il s'était permis de tronquer les sommets des Alpes
pour leur confectionner des piédestaux. Tous ses personnages pleuraient
des fleuves et gémissaient à la façon des tempêtes; les plus hauts
chênes leur servaient de cure-dents, et les lacs, de plats à barbe. Ainsi
parlaient les panégyriques chevelus; le Génie les remerciait du geste,
tout en les trouvant trop discrets et point assez génésiaques. Hélas! ce
n'était pas faute de bonne volonté, mais la barbe la plus exaltée du
monde ne peut donner que ce qu'elle a.

Quand le Génie vit que les journaux menaient naturellement leur petit
bruit, il se tourna vers d'autres soins.

«Maintenant, s'écria-t-il en frappant son front olympien, il faut que je
cherche des interprètes pour mon monument.»

Puis il se tourna vers le directeur du théâtre qu'il honorait de son
oeuvre, et lui dit avec une modestie adorable:

«Mon cher, je déroge en venant chez vous, je le sais; mais je suis bon
prince, je veux vous protéger; seulement permettez-moi de vous poser une
petite condition.

--Laquelle, Génie?

--C'est que je serai le maître de la maison. Vous seriez trop regardant;
laissez-moi dégourdir vos petites économies. Je veux trois décorations
splendides et quatre séries de costumes tout battants neufs, des barbes
qui n'aient jamais servi, et des casques Moyen-Age qui ne soient pas
renouvelés des Grecs. Voilà le premier article de mon ultimatum.

--Qu'il soit fait comme vous le désirez, Génie!

--Ensuite, il me faut des sujets qui aient des poitrines d'acier, des
poignets d'airain, des pieds de bronze, des bras de fer, des poumons de
platine. Je veux que les articulations soient parfaitement souples, les
muscles élastiques, les nerfs sensibles, les membres désossés. Les
acteurs marcheraient sur la tête et parleraient du ventre qu'ils n'en
conviendraient que mieux. J'ai l'emploi de ces petits talents de
société.

--On cherchera ce que nous avons de mieux, Génie!

--Palsambleu! j'y songe! Il y a une actrice à Saint-Pétersbourg qui doit
réussir dans un de mes rôles. N'oubliez pas de m'embaucher cela.

--Ce sera peut-être cher, Génie. Vingt ou trente mille francs de dédit!

--Mettez cinquante mille, et ayons-la. Cette femme a l'oeil de vipère;
c'est hors de prix.

--Soit, Génie; mais l'autre?

--Quelle autre?

--Celle qui tient l'emploi, Génie!

--Je lui donnerai un de mes autographes, mon cher, et elle nous devra
encore du retour.

--Vous croyez, Génie; elle est difficile à vivre, pourtant: elle ne se
paiera pas de cela.

--Eh bien! mon cher, qu'elle nous fasse un procès! Voilà qui arrangera
tout le monde! Un procès, deux procès, vingt procès! Que les tribunaux
retentissent de ses plaintes! Qu'elle y traîne ses regrets et ses
douleurs! Ce sera au mieux. Par Saint-Georges! dira le public, il faut
que cette pièce soit quelque chose de bien babylonien, pour que cette
créature vienne gémir sur le malheur d'en être évincée. Ainsi donc, un
procès, deux procès: les petits procès entretiennent les grands drames.
Nous paierons les hommes de loi, s'il le faut.

--Vraiment, Génie, je vous admire.

--Faites, mon cher, ne vous gênez pas.»

On le voit, mon ami le Génie pensait à tout. Il traitait une première
représentation comme un général traite un plan de campagne, formait ses
cadres, déployait ses ailes, et groupait son corps d'armée. Que
vouliez-vous que fit un directeur contre une si belle ordonnance? Il
paya et s'effaça. On se procura des sujets constitués, autant que
possible, d'après le programme du grand homme, et on leur prépara les
poumons de manière à les rendre propres au service qu'ils allaient
soutenir; car l'un des titres de mon ami le Génie, c'était la tirade
démesurée. L'art chevelu a fait une révolution pour abolir les tirades
de l'art bien peigné. On a ainsi passé par les armes l'exposition du
premier acte, le songe du deuxième, et le récit du dernier, avec les: _O
ciel! en croirai-je mes yeux?_ et les: _Madame, qui l'eût dit?_ C'est
bien; je suis de ceux qui trouvent qu'il y en avait assez comme cela: en
fait de tirades, les plus courtes sont les meilleures. Mais après avoir
aboli la chose, peut-être eût-il mieux valu ne pas la recommencer sur
des dimensions plus effrayantes. C'est pourtant ce qu'ordonnait
l'esthétique de mon ami le Génie: pour guérir complètement le public de
la tirade, il l'administrait à haute dose. Là ou trente vers suffisaient
autrefois, il en mettait cent cinquante; d'où l'impérieuse nécessité
d'obtenir des poumons capables d'un pareil effort.

A l'aide de ces brillants moyens, le succès se préparait à vue d'oeil.
On citait partout _les Durs à cuire_; on s'emparait des moindres
indiscrétions de coulisse; on se communiquait, sous le sceau du secret,
des vers bizarres que mon ami le Génie jette sur ses oeuvres comme Dieu
a mis des taches sur le soleil. L'actrice qu'il comptait attacher au
char de sa gloire ne voulait pas quitter Saint-Pétersbourg, où elle
avait des engagements avec le czar; il fallut négocier, échanger des
notes diplomatiques et des billets de banque. Chaque acteur essentiel du
drame exigeait qu'on lui fit un sort, qu'on lui assurât une retraite
pour ses vieux jours et une maison de campagne dans un canton salubre.
Il en est même qui voulurent se prévaloir de cette occasion pour
demander des récompenses civiques et se faire exempter du service de la
garde nationale. Le Génie parvint à calmer cette effervescence de
prétentions en promenant à chacun d'eux trois autographes et une ligne
dans sa préface, ce qui valait mieux que des rentes sur le grand-livre.

Il n'était plus bruit que de cela. Les procès survinrent et donnèrent un
nouvel élan à la curiosité. Quelque feuille que l'on ouvrît, quelque
part que l'on allât, on retrouvait _les Durs à cuire_. On en parlait
dans les salons, aux Chambres, à la cour, dans les cercles, dans les
foyers de théâtres, dans les estaminets, partout. L'école de droit en
rêvait, le commerce s'en préoccupait, la magistrature en était saisie et
jouissait des bagatelles de la porte avant d'être admise aux émotions du
spectacle. Mon ami le Génie triomphait dans sa chevelure; jamais
manipulation préparatoire n'avait placé une oeuvre aussi haut; jamais
semailles n'avaient promis une telle moisson. Il était question de
quatre parodies: le grand homme voulut les inspirer, les surveiller
lui-même, y faire verser quelques grains d'encens, savoir à quel gros
sel on le mettrait. Les Génies n'oublient, ne négligent rien; ils sont
grands par le détail comme par l'ensemble.

J'assistai à ces préparatifs avec l'intérêt qu'un ami devait y prendre.
Le Génie avait su que Malvina, dans la première période de notre
liaison, s'était mêlée de succès dramatiques, et qu'elle y avait déployé
une certaine habileté de combinaisons. Cette circonstance me valut, de
la part du grand homme, un redoublement de poignées de main et une place
plus avancée dans son estime. Moi-même j'étais devenu un fanatique
admirateur de son oeuvre, et, en toute occasion, je me livrais à une
propagande illimitée. Je ne connaissais pas le premier mot de la pièce,
mais je n'en étais que plus propre à en célébrer les beautés.

La veille du jour décisif, le Génie passa en revue ses troupes et les
anima par diverses harangues. La première s'adressa aux acteurs,
c'est-à-dire à l'état-major de l'armée. Ils se montrèrent tous pleins de
feu, résolus à vaincre ou à succomber glorieusement. Le grand homme
parut content de cette attitude:

«Mes amis, leur dit-il, que chacun fasse son devoir, et j'aurai soin de
tout le monde. Vous, Fier-à-Bras, je vous promets de vous comparer à un
marbre de Farnèse; vous, Lame-de-Couteau, vous serez l'un des angles de
l'obélisque de Luxor; vous, Contre-Basse, vous serez la note lugubre du
chêne dodonien. Je ferai de tous les autres des propylées garnis de
sphinx mystérieux, des memnoniums, des cryptes, des dolmen, des jardins
de Sémiramis, tous monuments plus ou moins babyloniens. Les plus sages
auront, en outre, un autographe. Je veux faire loyalement les choses.»

Après l'état-major vint le tour des soldats. Cette troupe était en
général mal couverte, et ne brillait pas par le physique. Le Génie, dans
le cours de son inspection, ne parut pas s'inquiéter du visage, mais il
regarda beaucoup aux mains, les plus crasseuses et les plus solides que
l'on pût voir. Ce détail le satisfit, et après avoir laissé tomber sur
ce bataillon aguerri un regard à la fois digne et caressant, il prit à
part une espèce d'Hercule qui remplissait le rôle de chef de manoeuvre:

«Mitouflet, lui dit-il en lui présentant un manuscrit, voici votre
affaire; il faut étudier cela d'ici à demain.

--Maître, vous serez obéi.

--Attention surtout au manuscrit! Toutes les intentions y sont notées!
Il y a le grand battement, le battement moyen et le petit battement.

--Connu, maître!

--Le petit battement, Mitouflet, pour les émotions douces! Ménageons la
sensibilité du public. Le battement moyen, pour les vers à effet et les
périodes à ciselures! Ceci est propre à tenir en haleine les
connaisseurs et les hommes de style. Quant au grand battement, il faut
le garder pour les coups de théâtre, les temps de passion incandescente!
Alors, Mitouflet, lancez-vous; un tremblement, un tonnerre, ce que vous
voudrez, point de limites à votre admiration, Mitouflet; faites crouler
la salle, le propriétaire a de quoi. Il la rebâtira. Vos trois cents
battoirs en branle, et mettez à l'amende ceux qui molliront.

--Ce sera fait, maître.

--Bien! Mitouflet; s'ils enlèvent la chose, ils auront tous un
autographe; je me fends de ça.»

Qu'on juge de l'enthousiasme qu'excitait, parmi ces hommes naïfs, ces
enfants de nature, de pareils encouragements distribués sur le front de
bataille. Est-il étonnant que des hommes ainsi préparés aient poussé
l'admiration jusqu'au pugilat?

Enfin le soleil se leva sur cette mémorable journée. Le bruit que
l'ouvrage avait fait attira une grande affluence d'amateurs vers le
bureau de location. On vint en prévenir mon ami le Génie:

«Pour qui me prenez-vous? répliqua-t-il? Des paysans, des gens qui se
mêlent de juger, fi donc! Avoir une salle à douze degrés au-dessous de
zéro; merci. N'ouvrez pas les bureaux; que tout se passe en famille. Où
peut-on être mieux? comme dit la romance.»

Un effet, le public fut congédié, et l'on s'épargna même le petit
simulacre d'une distribution exiguë. Dans les cabarets et les estaminets
voisins s'organisait l'assemblée brillante qui devait accueillir le
chef-d'oeuvre à son entrée dans le monde. C'était une phalange de
marchands de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail, de proxénètes
et de spéculateurs en contre-marques, de bijoutiers en plein vent et de
fabricants de métal d'Alger, tous arbitres de choix et nourris de haute
littérature. A leurs côtés devaient se grouper les débris de l'art
chevelu, ces rares et derniers desservants d'un culte en ruines; puis
quelques hommes et femmes du monde, qui sont de toutes les fêtes au même
titre que les journalistes et les gardes municipaux. Bref, on devait y
voir ce que l'on nomme, en style de feuilleton, l'élite de la société de
Paris. Le feuilleton ne se prive jamais de se faire ce petit compliment
à lui-même.

Il m'en souvient: nous occupions une loge de face, et Malvina avait fait
à l'ouvrage de notre ami la galanterie d'une toilette à l'anglaise. Les
femmes appellent cela s'habiller; le mot opposé serait plus juste. Le
satin, la dentelle, le bouquet de violette de Parme, rien n'y manquait.
Placée en évidence, madame Paturot devait produire un grand effet, et
exercer quelque action sur la partie élégante de la salle. Ce drôle de
Mitouflet s'en aperçut, et compromit ma femme par un sourire; il
semblait, le vil salarié, vouloir s'élever jusqu'à nous ou nous faire
descendre jusqu'à lui. Vous êtes des amis de l'auteur, je suis un ami de
l'auteur: voilà un lien; touchez là, et travaillons de concert.

En effet, la besogne marcha rondement. Dans le cours des premières
scènes, Mitouflet ménagea ses moyens et préluda par le battement
contenu. C'était comme une admiration qui s'essayait, et qui, dans un
premier essor, se tenait sur ses gardes. Du reste, l'attitude de ces
trois cents vendeurs de contre-marques et de chaînes de sûreté était
particulièrement édifiante; vous eussiez dit de vrais juges, des êtres
pénétrés des beautés de la langue. On les voyait se dilater, s'épanouir,
comme s'ils eussent parfaitement compris. Trente d'entre eux ne
parlaient que l'allemand. Mitouflet surtout avait une pose homérique:
l'oeil fixé sur l'acteur, il épiait la minute précise où
l'applaudissement arrive à point, et l'arrêtait quand il pouvait nuire.

Toutes les nuances que notre ami le Génie avait indiquées, Mitouflet les
saisit, les fit valoir, les développa. Du battement contenu, il passa
par les variétés du battement expansif, pour arriver au trépignement. Au
dernier acte, cet enthousiasme littéraire ne connut plus de frein: la
légion romaine souleva les banquettes et s'en fit des instruments
d'admiration. Ceux qui ne parlaient que l'allemand éclataient surtout en
transports extraordinaires. La voix de la conscience ne les troublait
pas dans l'expression de leur ravissement; peut-être même avaient-ils
cru retrouver dans certaines parties de l'ouvrage un souvenir de
l'idiome natal.

En présence de cette ovation tumultueuse, Malvina ne se prodigua point;
elle vit que notre ami le Génie pouvait marcher seul, et que son affaire
était montée de main de maître. Avec une salle ainsi composée, l'ouvrage
devait aller aux nues; il y alla et même au plus haut; le difficile
était de l'y soutenir. Voilà où se trouvait le revers de la médaille.
Les marchands de contre-marques passent, et les pièces ne restent pas.
Mais notre ami le Génie se consolait aisément de ces petites disgrâces.
Pourquoi se serait-il désespéré? Ne lui restait-il pas la confiance de
sa force et l'estime de Mitouflet?



Paris au bord de l'eau,

I.

Le jour commence à poindre; les brouillards se replient à l'horizon, le
dôme du Panthéon, les tours jumelles de Notre-Dame, se détachent sur
l'azur du ciel; les lions du Jardin-des-Plantes font entendre leurs
rugissements, les chants des lavandières leur répondent sur l'autre
bord. Les hommes et les animaux saluent l'aurore à leur manière. Les
premiers rayons du soleil se jouent dans les eaux; la brise est douce,
le ciel est pur; il est temps de commencer mon lointain voyage depuis le
pont d'Austerlitz jusqu'au pont d'Iéna. Je me suis donné à moi-même la
mission d'explorer les rives peu connues de la Seine et de décrire les
populations qui les habitent. C'est une excursion curieuse, et n'offrant
que le danger de lire quelques articles rapides comme le courant qui les
entraîne.

Regardez sur les deux rives comme partout règnent le mouvement et le
travail. Un énorme train de bois va passer sous le pont d'Austerlitz;
quatre vigoureux compagnons, armés de longues perches, font mouvoir le
radeau et le maintiennent contre les périls du courant. A coup sûr, si
nous étions en Italie, les mariniers adresseraient une prière à la
Madone avant de s'engager sous l'arche au pied de laquelle le flot
tourbillonne; mais nous sommes à Paris, et l'équipage se borne à
entonner une chanson en redoublant d'efforts. Encore quelques minutes,
et le train sera amarré à côté de cinq ou six autres qui ont fait la
même route et couru les mêmes dangers. Des ouvriers, nus jusqu'à la
ceinture, dépècent ces radeaux éphémères et transportent sur le rivage
les bûches qui s'amoncellent ensuite dans les chantiers. Rude labeur que
rien n'interrompt, ni les chaleurs de l'été, ni les froids précoces de
l'automne, jusqu'à ce que la capitale ait la quantité de bois nécessaire
pour se chauffer pendant une année. C'est ici le cas d'entrer un moment
dans la statistique. Il n'y a pas de voyage sans cela. Environ quatre
mille cinq cents trains descendent annuellement la Seine. Chacun de ces
trains se compose de dix-huit _coupons_ formant un _décastère_, ce qui
fait quatre-vingt-un mille _décastères_ ou huit cent dix mille _stères_.
Un stère égale une _demi-voie_ ou un mètre cube. La consommation de
Paris est donc de quatre cent cinq mille voies ou huit cent dix mille
mètres cubes que nous amène la rivière. Ici c'est l'eau qui alimente le
feu.

Ce rude démenti aux proverbes leur a été infligé par un bourgeois de
Paris, nommé Jean Rouvet, qui vivait sous Charles IX. Avant lui, les
disettes de bois étaient extrêmement fréquentes. Les chroniques du
Moyen-Age sont pleines du récit des émeutes et séditions occasionnées
par le manque de combustible. Les amoureux et les poètes qui vont
abriter leurs rêveries dans les allées des bois de Boulogne ou de
Vincennes, ne se doutent pas qu'ils parcourent les derniers débris des
vastes forêts dans lesquelles les rois chevelus menaient leurs chasses
gigantesques. Le cor d'ivoire de Roland a bien des fois réveillé ces
vieux échos qui ne redisent plus maintenant que la fanfare du clairon de
l'infanterie légère. Peu à peu le gibier, chassé par le bruit de la
cognée du bûcheron, manqua aux plaisirs royaux; bientôt après les arbres
eux-mêmes firent défaut. Il fallut songer à chercher ailleurs des cerfs
pour les rois et des bûches pour les Parisiens. Des ordonnances des
douzième, treizième et quatorzième siècles attestent ce manque de bois.
On mit en coupe réglée les forêts de Sénart et de Fontainebleau,
ressources immenses qui n'empêchèrent pas cependant le même inconvénient
de se reproduire. L'usage des chantiers n'était pas connu. Le port de la
Grève était le seul marché où le bois se vendit. Les bateaux qui
l'avaient transporté servaient de magasins. Malheur aux Parisiens si la
rivière cesse d'être navigable! les deux tiers de la population seront
obligés de souffler dans leurs doigts en demandant au ciel tantôt la
crue, tantôt la baisse des eaux, tantôt enfin la cessation de la gelée.
Quelle influence n'eût pas exercée à cette époque l'ingénieur Chevalier
avec son baromètre! Mais alors on ne connaissait ni les baromètres ni
les ingénieurs. Cet état de choses dura jusqu'au jour où enfin Jean
Bouvet vint, tout aussi à propos que Malherbe, ce me semble.

L'idée de Rouvet était si bonne, si juste, si raisonnable, que ses
contemporains le traitèrent de fou. Je vous laisse à penser comment les
bailleurs de fonds du temps de Charles IX durent recevoir un homme qui
leur proposait de s'associer à une entreprise dont le but était
d'approvisionner Paris de bois qu'on ferait venir par la Seine sans le
secours d'aucun bateau, et sans craindre ni les inondations, ni la
sécheresse, ni le gel, ni le dégel. Un de ces bailleurs de fonds,
devançant Shakspeare de près d'un siècle, répondit à Jean Rouvet qu'il
croirait à la possibilité d'exécution de son projet, lorsqu'il verrait
les forêts se mettre en marche vers Paris et se vendre elles-mêmes sur
le port de la Grève.

Les forêts marchèrent en effet, quoi qu'en pût dire le Macbeth de la
finance; mais Jean Bouvet était mort de chagrin et de misère, comme tous
les inventeurs, quand ce prodige eut lieu. Un autre bourgeois, René
Arnoul, prit l'idée abandonnée et la mit en pratique. Les petites
rivières qui forment la partie supérieure du bassin de la Seine
traversaient d'immenses forêts en quelque sorte vierges. Jean Rouve
voulait qu'on y jetât les bûches, qu'on les abandonnât au courant, et
qu'on leur fit ainsi parcourir sans frais un trajet considérable. Les
bûches arrêtées ensuite à l'endroit où les rivières tombent dans la
Seine ou dans ses grands affluents, devaient être réunies en train et
dirigées sur Paris. C'est ce plan qu'exécuta René Arnoul en vertu d'une
concession de Charles IX. Les lettres patentes qui investissaient
l'industriel de son privilège furent signées deux jours avant la
Saint-Barthélemi.

C'est depuis lors que Paris a cessé de grelotter. Pour apprécier à sa
juste valeur l'invention de Rouvet, il ne faut pas oublier que les
canaux de Briare et d'Orléans n'existant pas, les bois traversés par ces
canaux et par la Loire ne pouvaient envoyer leurs produits dans la
capitale.

Revenons maintenant aux trains de bois amenés sur le quai d'Austerlitz.
Cette digression n'est pas aussi inutile qu'elle en a l'air; car j'ai à
vous parler des débardeurs, et sans Rouvet les débardeurs n'existeraient
pas. Je pourrais auparavant vous conduire au bal de l'Opéra; mais le
temps des bals est passé: nous le reverrons l'an prochain. Observons
d'abord le débardeur sur les lieux mêmes ou il a pris naissance,
c'est-à-dire dans l'eau. Le débardeur est amphibie.

Ni vous, ni moi, ne ferions de bons débardeurs. Hercule, Thésée, Samson,
feu le géant Bihin, seraient tout au plus admis dans la corporation. On
prendra une idée de la force que doivent avoir ces ouvriers, en sachant
qu'un stère de bois rondin sorti de l'eau depuis deux ans pèse quatre
cent seize kilogrammes, et qu'à la sortie de la rivière il a près d'un
cinquième de plus de pesanteur.

Concevez-vous que ce soient de pareils hommes que la mode ail pris pour
type de l'esprit, de la gaieté, de la verve, et même de la finesse qu'on
dépense dans une nuit de carnaval? Le débardeur est le héros de tous les
bals autorisés et non autorisés; il fait partie de l'histoire de France;
on l'a poétisé, idéalisé, élevé jusqu'à l'art. Garanti et les grisette
parisiennes ont pris le débardeur sous leur protection, l'un en
dessinant son costume, les autres en le portant. Je voudrais que les
débardeurs du Café Anglais ou de la Cité d'Or pussent entendre une
conversation de leurs collègues de la Râpée, ou seulement qu'ils
assistassent à un de leurs déjeuners. Voici la carte de quelques-uns.
Montre-moi ton menu, je te dirai qui tu es.

Les débardeurs du port des Invalides prennent un verre d'eau-de-vie à
trois heures du matin; à neuf heures, ils mangent la soupe et boivent un
litre de vin; à midi, léger repas et léger litre, à six heures, souper
et litre. Dans l'intervalle, ils consomment trois ou quatre litres et
cinq à six petit-verres.

Les débardeurs de presque tous les autres ports se livrent à la même
consommation, et ne différent que par la quantité de litres et de petits
verres. Ceux de Bercy ne boivent que du vin blanc et presque pas
d'eau-de-vie. On voit qu'il va loin de là au débardeur délicat, pimpant,
musqué, des vignettes et des albums. Les femmes des débardeurs de Bercy,
de la Râpée, du port aux Vins, des Invalides, sont généralement
blanchisseuses; celles des Tuileries s'adonnent généralement à la vente
du beurre, des oeufs, du fruit, du poisson dans les marchés et dans les
rues. Quand ces messieurs ne travaillent pas, ce sont ces dames qui les
nourrissent. Malgré sa grossièreté et sa rudesse native, le débardeur
n'est point complètement étranger au culte des Muses. Comme les potiers,
les tisserands, les cordonniers, les menuisiers, les maçons, les
vitriers, les débardeurs ont aussi leur poète dans le nommé Ferrand. Ce
débardeur compose des chansons qui ne manquent ni d'esprit ni
d'élégance.

Gavard, le célèbre anatomiste, trop pauvre pour se livrer à ses études,
joignit pendant quelque temps le métier de débardeur à celui d'étudiant.
Caché parmi les ouvriers de la Râpée, il gagnait l'été de quoi suivre
les cours pendant l'hiver. Ce dévouement peut témoigner de la force de
son âme et de son tempérament.

Chose extraordinaire! de tout temps la mode a pris les débardeurs sous
sa protection. La fièvre philanthropique dont tous les esprits furent
atteints dans les premières années du lègue de Louis XVI, produisit des
miracles en faveur des débardeurs. Notre philanthropie est bien mesquine
auprès de celle du dix-huitième siècle. La charpie pour les Grecs,
produit des loisirs patriotiques de nos femmes de banquiers, pâlit
singulièrement à côté du prix que fonda une réunion de marquises et de
duchesses en faveur de l'inventeur du meilleur moyen mécanique pour
mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les livres de
médecine étaient remplis de la nomenclature de toutes les maladies
auxquelles les débardeurs étaient exposés. Outre les fièvres aiguës, les
pleurésies, les péripneumonies, la toux, la dyspnée, et diverses autres
affections de poitrine, il leur survenait encore, disait-on, des ulcères
aux jambes extrêmement difficiles à guérir. _In cruribus ulcéra sunt
sanatu difficilia,_ dit un médecin qui florissait vers 1784. Il fallait,
à tout prix, débarrasser ces pauvres débardeurs de la dyspnée et des
ulcères, et nul doute que l'on n'y fût parvenu, car ce que femme veut,
la médecine le veut, si la Révolution française n'eût disperse le club
des amies des Débardeurs. De nos jours, un praticien dont le talent et
la bonne foi ne sauraient être mis en doute, Parent-Duchâtelet, qui, lui
aussi, s'était fait débardeur par amour de la science, a publié les
résultats de son séjour parmi cette classe de la population. Ce rapport
charmerait bien les marquises du dix-huitième siècle, si elles pouvaient
revenir à la vie; elles y verraient que leurs chers débardeurs ne sont
pas plus malheureux que les autres ouvriers; que le séjour dans l'eau
n'occasionne pas autant de maladies qu'on le croyait; que ces ulcères
difficiles à guérir, dont s'épouvantait l'ancienne médecine, ne sont
qu'une affection peu dangereuse, commune à d'autres professions, et qu
on désigne vulgairement sous le nom de _grenouille_. Parent-Duchâtelet a
vu un débardeur de soixante-douze ans qui, après avoir passé la moitié
de sa vie dans l'eau, absorbait ses litres et ses petits verres comme
n'importe quel charpentier. Il est donc moins urgent qu'on ne le pensait
au dix-huitième siècle de trouver un moyen mécanique pour mettre les
trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les débardeurs, eux-mêmes ne
sentent pas charmés de voir se résoudre ce problème, car une découverte
semblable diminuerait considérablement leur salaire.

[Illustration: (Les vrais débardeurs, dessin de Daumier.)]

Mais nous voici en présence d'une nouvelle espèce de débardeurs: ce sont
les _déchireurs de bateaux_, ainsi nommés parce qu'ils mettent en pièces
les bateaux qui descendent, chargés de bois, la Haute-Loire, l'Allier et
les autres rivières dont le cours ne peut se remonter. On évalue
annuellement; trois ou quatre mille le nombre des embarcations ainsi
écharpées. Du déchireur au débardeur il n'y a que quelques petits verres
de différence. Nous en dirons autant des _lâcheurs de trains_, ou gens
chargés de les faire passer sous les ponts, et nous terminerons par un
tableau de la population des débardeurs ainsi qu'elle est répartie:

Port de Bercy (deux rives)    112
Port de la Râpée               92
Port aux Vins                  40
Port des Tuileries             40
Clichy-la-Garenne              10
Choisy-le-Roi                  30
Canal Saint-Martin             12

DÉCHIREURS DE BATEAUX.
Ile des Cygnes                150
Gare Saint-Denis                6
Bassin de l'Arsenal             6
Bassin de la Villette           5
Sur divers points              11

LACHEURS DE TRAINS.
Port des Invalides             17
Port des Tuileries             14

Ces diverses classes forment ce que nous pourrions appeler
l'aristocratie de l'eau. Voici maintenant ses prolétaires. Voyez-vous
là-bas ces hommes au teint livide, aux traits amaigris, aux vêtements
délabrés, entrés dans la vase jusqu'au genou; ils agitent de vastes
sébiles en bois, dans lesquelles ils lavent la boue comme si c'était le
sable fantastique du Potose. Ces gens-là cherchent de l'or là où vous ne
voyez que des immondices. Les ruisseaux de Paris tombent dans la Seine,
et, avec eux, tout ce qu'ils peuvent emporter; de plus, on y jette les
glaces et les neiges, elles entraînent une grande quantité de matières
qui, ne surnageant pas, se précipitent et se déposent sur le fond
jusqu'à une distance assez éloignée des bords. De ces causes, et de
plusieurs autres ressortant des lois hydrauliques particulières aux
fleuves, il est résulté que le sol de la Seine s'est considérablement
exhaussé. En quelque endroit qu'on l'examine, jusqu'à cinq ou six pieds
de profondeur, et quelquefois même davantage, il est composé de sable et
de vase renfermant une foule de particules métalliques, fer, cuivre,
plomb, étain, or et argent, quelquefois en petits lingots, ordinairement
ouvragés; plus, des clous, des boutons de guêtres, des épingles, des
fragments de toutes sortes d'ustensiles. Pour extraire les parcelles de
métal, des malheureux entrent dans ce Pactole fangeux, y restent depuis
le matin jusqu'au soir, et cela pendant six mois de l'année; ils gagnent
quarante sous par jour. Quand le froid est trop vif, ils exercent leur
industrie en fouillant les ruisseaux. C'est en voyant le fer aigu dont
ils sont armés, et l'ardeur avec laquelle ils travaillent que le peuple
les a surnommés _ravageurs_.

Pauvres gens, les trottoirs à rebords viennent de leur enlever cette
ressource!

Le nombre des ravageurs est connu: on en compte six dans file
Saint-Louis, huit dans la Cité, cinq au pont Saint-Michel, deux à
l'Hôtel-dieu.

La population ouvrière vivant exclusivement de la rivière ne dépasse pas
en tout six cent soixante-dix personnes; mais, dans cette promenade
rapide, nous n'avons examiné que les industries avouées; que de gens
viennent chercher sur les bords du fleuve les moyens de soutenir leur
existence aléatoire! que de bohémiens, depuis le rôdeur de rivière,
écumeur d'eau douce poursuivant sa proie la nuit de bateaux en bateaux,
jusqu'au chiffonnier dressant son chien à lui rapporter l'immonde épave
de l'égoût! Nous sommes loin d'avoir terminé notre exploration de la
Seine; un autre jour nous reviendrons sur l'eau.



Beaux-Arts.--Salon de 1843.

(Voyez pages 44, 56, 68 et 88.) TABLEAUX.

_M. Giraud.--Les Crêpes_.--Tout l'esprit du _Colin-Maillard_ se retrouve
dans _les Crêpes;_ mais puisque M. Giraud possède si bien son
dix-huitième siècle, puisque les Grâces poudrées n'ont plus de secrets
pour son pinceau et qu'il sait tous les sourires de leurs bouches en
coeur, toutes les fossettes de leurs mains potelées, aux ongles roses,
puisque enfin elles lui ont appris l'art suprême de poser une mouche sur
un beau visage assez galamment pour que personne ne soit tenté de
regretter la place blanche ou vermeille qu'il nous dérobe ainsi,
pourquoi ne laisserait-il pas le badinage pompadour? pourquoi ne
viserait-il pas plutôt à cet idéal sérieux et charmant de Marivaux et de
Watteau, ces deux poètes? On a appelé du nom de marivaudage le style
précieux, les jolies fadeurs, les galanteries maniérées, elles
imitateurs ont cru bien marivauder en perfectionnant, si je puis dire,
les défauts du maître; mais ils oublièrent, la grâce réfléchie et le
calme sourire de la belle Silvia: «Mon frère, sentez-vous cette paix
douce qui se mêle à ce qu'elle dit?»--Et de même pour Watteau, grave
avec tant d'afféterie, presque rêveur sous la poudre, et tendre comme le
madrigal, d'esprit au moins, sinon de coeur: «Mon frère, sentez-vous
cette paix douce qui se mêle à ce qu'il peint?» Dès que le bruit des
baisers se fait entendre, que les éclats de rire viennent troubler
l'aimable comédie, que le galant badinage se tourne en joie libertine,
«Fi, le vilain amour!» dit Angélique; et tout de suite nous revenons aux
soupers de Diderot et aux fines parties de Trianon.

Que M. Giraud nous pardonne ces restrictions; on a souvent reproché aux
critiques cette fâcheuse habitude qu'ils ont de se demander, non point
ce que l'artiste a voulu faire, mais ce qu'il aurait dû faire; et
toujours les critiques retombent dans ce même défaut; telle est ta
nature de leur esprit, qu'ils ne peuvent jamais voir le bien sans penser
immédiatement au mieux. Si donc aujourd'hui nous nous étions uniquement
demandé comme il convenait sans doute, ce que M. Giraud a voulu faire,
si nous avions examiné simplement l'exécution de sa pensée, nous
n'aurions eu que des éloges pour son tableau.

_M. Leleux.--L'Illustration_ donne aujourd'hui la gravure de la _Posada
navarraise_ de M. Leleux. Nous avons, dans un article spécial sur le
salon carré, examiné en détail cette toile remarquable à différents
titres; nous rappellerons volontiers à nos lecteurs que nous avions loué
l'élégante simplicité, la vérité poétique, la riche fantaisie de M.
Leleux; quant à nos critiques, nous ne les renouvellerons certainement
pas: _Semel est salis atque super_. Il importe surtout de se rappeler
les qualités par lesquelles une oeuvre a semblé recommandable.

[Illustration: (Les Crêpes, par M. Giraud.)]

[Illustration: (Posada navarraise, par M. Leleux.)]

Nous regrettons de ne pouvoir joindre ici les gravures de deux tableaux
dont la gracieuse idée a semblé d'autant plus charmante que d'ordinaire
les peintres ne se mettent point en frais d'imagination, et se
contentent volontiers des sujets les plus vulgaires et les plus
rebattus: nous voulons parler des _Fils de la Vierge_ et du _Soir;_ au
moins essaierons-nous d'en donner une fidèle description, que saura
d'ailleurs compléter l'imagination de nos lecteurs.

                         --Les Fils de la Vierge.
        Pauvre fil qu'autrefois ma jeune rêverie,
                    Naïve enfant,
        Croyait abandonné par la vierge Marie
                   Au gré du vent;
        Dérobé par la brise à son voile de soie,
                   Fil précieux,
        Quel est le chérubin dont le souffle t'envoie
                   Si loin des cieux?

La romance imaginait que le fil de la Vierge était enlevé par la brise à
son voile de soie; l'idée du peintre nous semble encore plus gracieuse:
Marie est assise avec l'enfant Jésus sur une nuée légère, que supporte
de ses ailes et de ses mains levées, _manibusque supinis_, un bel ange
planant au milieu de l'azur; la Vierge tient une blanche quenouille,
elle file, et l'enfant Jésus abandonne au souffle du vent le fil sorti
des mains de sa mère.--Jamais la touchante légende n'avait été si
poétiquement traduite, et le tableau mérite de devenir populaire mieux
encore que la romance.

Quelques-uns, critiques sévères, ont reproché aux _Fils de la Vierge_ de
n'être proprement qu'une vignette, qu'un cul-de-lampe; mais pour cette
toile, si modeste qu'elle soit, nous donnerions volontiers bien des
tableaux de genre, bien d'immenses toiles historiques qui tapissent les
murs du salon; de même, on a justement mis au premier rang _la Guirlande
de Fleurs_ de M. Saint-Jean, dont la perfection dépasse les fameuses
fleurs des maîtres hollandais.

_M. Gleyre.--Le Soir._--Le poète est assis sur la rive; la tête penchée,
il suit d'un triste regard la barque qui s'éloigne toute chargée de ses
espérances, de ses illusions, de ses belles amours; elles s'en vont, et
sans retour, plus charnelles encore, plus jeunes, plus souriantes sous
leurs épaisses couronnes, qu'elles n'étaient au jour fortuné où le
gracieux essaim vint convier le poète à descendre le fleuve de la vie;
en son aimable société. Aujourd'hui elles le laissent sur la rive, elles
l'abandonnent, et voguent insoucieusement vers d'autres bords: amour,
bonheur et gloire, tout lui échappe à la fois, et la brillante Théorie
lui emporte toutes les joies de son coeur, tous les rêves de sa pensée:

            Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années?

L'Amour effeuille ses roses dans le fleuve: la Gloire est debout, la
palme à la main, toujours sereine et radieuse; les autres blanches
figures, l'Amitié, l'Espérance et leurs soeurs, marient leurs voix
douces aux sons de la lyre; et le poète délaissé recueille tristement,
ces harmonies décroissantes, et plein de mélancolie il écoute

             L'adieu qu'en s'en allant chasse l'Illusion.

Le tableau de M. Gleyre, au dire de chacun, mérite une des premières
places dans l'Exposition de cette année; il se distingue d'abord par le
choix infiniment poétique du sujet, par une heureuse et savante
composition, par un choix exquis de détails; puis il se recommande
encore par la peinture et le dessin. M. Gleyre n'a point fait comme ces
poètes qui croiraient nuire à leur fantaisie et rogner les ailes à leurs
pensers aériens, s'ils se préoccupaient terrestrement de la correction
du style et de la pureté du langage; il a su avoir de l'imagination sans
faire tort au bon goût; et, d'autre part, préciser sa rêverie de façon à
ce qu'elle fût intelligible, sans lui rien ôter d'ailleurs de sa
tristesse ni de sa poésie. C'est une excellente leçon littéraire pour
tous nos jeunes rimeurs chimériques et mystiques, qui «boivent les
regards soyeux de leurs maîtresses,» et se décorent volontiers du beau
nom d'âmes incomprises.



La Vengeance des Trépassés

NOUVELLE. (Suite.--Voyez pages 73, 89 et 103.)

§ V.--La Terre-Sainte.

Léonor n'avait pu cacher à don Christoval son entretien avec
l'Égyptienne; celui-ci avait tourné la chose en plaisanterie et s'était
moqué de la crédulité de sa compagne. Mais le lendemain, quand ils se
furent remis en route, il s'aperçut que Léonor était silencieuse,
qu'elle avait l'air abattu et préoccupé. Il jugea bien que la scène de
la veille avait produit une impression profonde sur cette imagination
trop sensible. Leur voiture gravissait en ce moment une montagne
escarpée, à travers une vieille forêt, Christoval pensa qu'un peu
d'exercice, l'air frais du matin, le charme du paysage éclairé des
premiers rayons du soleil, feraient une diversion salutaire. Sous
prétexte que la lenteur des chevaux l'impatientait, il proposa à Léonor
de marcher un peu; elle y consentit, et, quand ils furent seuls dans le
sentier agreste qui côtoyait la route, Christoval, pressant doucement
sous son bras le bras de Léonor, prit la parole en ces termes:

«Ma chère Léonor, c'est toujours une imprudence de chercher à connaître
l'avenir. Je suis fâché que vous ayez cédé à cette curiosité; mais enfin
le mal est fait; tachons qu'il n'ait pas de suites prolongées. Quoique
je n'attache pas de valeur aux prédictions de ces sortes de gens,
j'avoue néanmoins que dans ce fatras de mensonges et de paroles
hasardées il peut se rencontrer quelque chose qui mérite qu'on s'y
arrête. Je ne crois pas à l'art des devins et des sorciers, mais je
crois que la Providence peut se servir quelquefois de ces pauvres
instruments aveugles pour annoncer mystérieusement ses desseins et
transmettre un avertissement aux hommes. On a vu dans ce genre des faits
très-singuliers. Ainsi, quoique j'aie affecté hier soir de rire de votre
superstition, je n'en ai pas moins réfléchi sérieusement aux détails que
vous m'avez racontés. J'ai été frappé particulièrement d'un mot: «Le
repos, dit la bohémienne, vous attend en Terre-Sainte!» Eh bien, il faut
y aller. Que risquons-nous? Du moment que nous quittons notre patrie,
tous les pays nous sont indifférents. Courons donc la chance de trouver
le bonheur en Terre-Sainte. Mais quelle est cette Terre-Sainte? La
Palestine? Point du tout!

«Lorsque je faisais mes caravanes, je me souviens d'avoir visité, en
Suisse, une petite île délicieusement située dans le lac de Constance:
on l'appelle l'île de Reichenau, et, par un surnom qui date de huit ou
dix siècles, l'île Sainte ou la Terre-Sainte. Cela vient d'une abbaye de
bénédictins, florissante et superbe du temps de Charlemagne; aujourd'hui
noire et triste ruine. Ce nom de l'île Sainte est resté dans la bouche
du peuple, pour attester qu'autrefois les moines propriétaires de
Reichenau y firent fleurir la vertu et la piété, sans laquelle il n'y a
point de vertu.

«Nous avions le projet de nous fixer quelque part en France; mais la
France est trop rapprochée de l'Espagne, et les relations sont trop
fréquentes entre les deux pays. Votre oncle finirait par découvrir notre
asile et trouverait le moyen de nous y tracasser, car vous savez s'il
est actif et vindicatif; Faisons mieux: si vous l'avez pour agréable,
chère amie, nous nous établirons à Reichenau. Il faut considérer votre
fortune comme perdue; mais la mienne sera plus que suffisante pour nous
deux. J'écrirai à don Sébastien; cet ami fidèle et discret nous fera
passer nos quartiers de rente, et nous vivrons heureux _en terre
sainte_, dans ce repli caché de l'univers, à l'abri de tous les oncles,
de tous les archevêques et de tous les méchants du monde.»

Léonor s'accorda à tout ce que disait don Christoval. La sérénité
reparut sur son visage; il lui sembla démontré que les paroles de la
bohémienne renfermaient un avis de la Providence, et elle ne se lassait
pas d'admirer avec quel bonheur don Christoval l'avait reconnu et en
avait démêlé le sens.

Leur premier soin, en arrivant en France, fut de faire consacrer et
bénir leur union par l'Église. Cela était fort nécessaire, surtout pour
Léonor, qui sentait de grands scrupules de conscience.

[Illustration.]

Ils prirent leur route par Lyon; puis ils gagnèrent Strasbourg. Ils
allaient à petites journées, mais sans aucunement s'arrêter pour visiter
les curiosités qui se trouvaient sur leur chemin. Léonor sentit un
frisson au coeur lorsque, à l'entrée du mont de Kelh, se présentèrent à
ses yeux les montagnes vaporeuses de la Forêt-Noire. Ce large fleuve,
dont les ondes fortes s'enfuyaient en bruissant sous ses pieds, sur sa
tête ce ciel d'un bleu clair et profond, cette vallée semée de villages
aux maisons blanches, aux clochers aigus, peuplée d'aunes noirs, de
saules au feuillage pâle et mélancolique; ces hommes avec leurs têtes
blondes et leurs visages rosés, faisant retentir à ses oreilles un
idiome guttural, étrange, tout lui causait une impression de peine et de
malaise indéfinissable. Ce n'était plus l'Espagne! Elle comprit qu'elle
changeait d'atmosphère, qu'elle passait d'une nature ardente au sein
d'une nature langoureuse. En traversant cet immense pont de bateaux, il
lui semblait renoncer pour jamais à sa chère patrie. Sa patrie serait
désormais ce qu'elle avait devant les yeux. Elle ne put s'empêcher de
tourner la tête, comme pour adresser un dernier regard, un regard
d'adieu à l'Andalousie; mais ce regard ne rencontra qu'un vaste marais
au delà duquel montait la flèche de Strasbourg, dans un horizon chargé
de petits nuages laiteux. Elle sentit une larme rouler sous sa paupière;
heureusement, don Christoval, occupé à acquitter le péage, ne s'en
aperçut pas. Un moment après, tandis qu'il se récriait sur la beauté du
pays qui s'ouvrait devant eux, Léonor se mit à réciter mentalement une
prière en espagnol, pour marquer d'une action de piété son premier pas
sur la terre étrangère et y commencer son séjour sous des auspices
favorables.

Ils voyagèrent toute la nuit. Le lendemain, vers cinq heures du soir, la
diligence les déposa quelques lieues avant Constance, dans la petite
ville de Radolfszell, située au bord du lac Inférieur, en face de
Reichenau. On fit avancer une barque, et en quelques minutes les deux
époux se virent séparés du continent, voguant vers cette étroite bande
de terre, perdue au milieu de l'eau, où ils venaient de si loin chercher
la paix. L'heure était solennelle et tout portait à la méditation; le
lac s'embrasant des derniers feux du soleil, ressemblait à un océan de
cuivre en fusion. A l'autre bord, le regard, se relevant sur les
collines verdoyantes de Thurgovie couronnées de jolies fabriques,
glissait jusqu'au rocher de Hohentwiel, dont la masse gigantesque et
bizarre apparaissait toute noire au sein d'une poussière lumineuse.

Léonor éprouva un serrement de coeur, une angoisse de tristesse amère,
en se voyant au milieu de cette vaste étendue d'eau, sous un ciel
étranger, bien loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, et sans
aucun espoir de les revoir ou d'en entendre jamais parler. Désormais
elle était seule au monde, seule avec son mari, qui, à vrai dire,
abandonnait aussi pour elle le reste de l'univers. Tandis que la nacelle
se balançait mollement sur les vagues, au bruit cadencé des rames, elle
se rappelait ces vers d'un ancien poète qui semblaient s'adresser à elle
et à don Christoval:

        Soyez-vous l'un à l'autre un monde vaste et beau,
        Toujours charmant, toujours nouveau!

Le lac sur lequel ils voguaient rappelait à sa pensée ce lac funéraire
qui, dans l'ancienne mythologie, séparait la terre des vivants du pâle
royaume des morts. Toute sa vie passée se déroulait devant elle comme un
rêve. Que de périls, que d'alarmes depuis le jour où elle avait fui son
couvent! Mais là-bas, se disait elle, nous allons recommencer notre
existence sous une forme nouvelle. Puisse l'avenir nous dédommager du
passé! Puisse cette île, cette terre sainte, nous donner en effet le
repos que nous y promet la prédiction de la bohémienne!

Puis elle était obsédée par un souvenir musical, celui de la chanson
qui, deux fois déjà, s'était trouvée aux événements les plus graves de
son existence. Une sorte de voix surnaturelle, à laquelle elle ne
pouvait imposer silence, lui murmurait à l'oreille cet air populaire:

        Marinero del alma
        Ayolè!
        En un arrojo
        Hecha te al golfo,
        Que tu dicha consiste
        En un arrojo.

«Marinier de mon âme, prends ton élan et mets la barque dans le golfe,
car ton bonheur dépend de cet élan.»

Le sens de ce couplet s'adaptait naturellement à la situation. Dieu
veuille, pensait Léonor, que la chanson dise cette fois la vérité!

Don Christoval, de son côté, paraissait absorbé dans des réflexions non
moins sérieuses.

Enfin, leur bateau prit terre dans une petite crique. Ils descendirent,
et, suivis du guide, qui portait leur bagage, ils montèrent par une
pente douce à la seule auberge qui se trouve dans l'île; auberge comme
on en voit peu: vaste, calme, silencieuse, jamais troublée par les ris
et les chants des buveurs; elle s'élève au milieu des ruines et sur le
terrain de l'abbaye. Le bâtiment est un carré long, dont la façade
étroite regarde le sentier (il n'y a point de route dans l'île); les
fenêtres de la maison donnent à droite sur un joli jardin, dont les
allées, bien sablées et bordées de buis, conduisent les voyageurs au
perron de la porte d'entrée. Là foisonnent tout l'été ces fleurs
vulgaires, si distinguées par leur éclat ou leur parfum: des roses, des
pensées, du réséda; au printemps, quelques lignes de tulipes; ensuite
des lis et des anémones; en automne, des dahlias et des tournesols.
Enfin, plus tard, on est trop heureux de voir poindre sur la neige
quelque triste ellébore, la rose de Noël, ou de découvrir dans un coin,
exposé au midi, le bouquet embaumé de l'héliotrope d'hiver.

Les fenêtres du côté opposé donnent aussi sur un jardin; mais que
celui-là est différent de l'autre? Il n'y vient qu'une forêt de plantes
ombellifères, basses, maigres, décolorées, frissonnantes au moindre
souffle du vent, au milieu desquelles se lèvent pressées dans une
lugubre symétrie des croix de bois noir. Le propriétaire de cet enclos
c'est la mort; le fossoyeur est son jardinier.

On ne s'aperçoit de la population de l'île que par les croix de bois
noir, et l'on s'étonne qu'il y ait tant de défunts dans un endroit ou
l'on voit si peu de vivants.

Au reste, le domaine de la mort ne se borne pas à ce champ resserré: on
retrouve à chaque pas l'empreinte de l'impitoyable suzeraine; et lorsque
parmi ces chaumières neuves, ces beaux tilleuls, ces grands noyers, au
milieu de ces prairies émaillées, de ces riants vignobles, on découvre
ici un pan de mur, là un chapiteau sculpté, plus loin un tronçon de
colonne, quelque saint mutilé couché dans l'herbe, les mains jointes, ou
l'entrée basse et voûtée d'un souterrain fermé par les décombres, on
sent que Reichenau tout entière appartient à la mort, et l'on croit, au
pied de tout objet ayant vie, entrevoir la faulx impatiente de frapper.

Léonor et Christoval avaient devant leur croisée attenante au jardin de
l'auberge, une vieille tour quadrangulaire en pierres grises dont les
siècles avaient rongé le ciment, mais retenues aux arêtes et dans le
milieu par des lignes de briques rouges qui rayaient l'édifice dans
toute sa hauteur. Cette tour avait encore deux étages, comme
l'attestaient au dehors deux rangs de petites fenêtres romanes
assemblées. Ils apprirent que c'était la tour du monastère bâti par
Charles Martel. L'église dans laquelle elle donnait entrée n'était que
du temps de Charlemagne, et le choeur même avait été refait sous un roi
dont l'âge a détruit la mémoire.

Dès le lendemain de leur arrivée ils s'empressèrent d'aller visiter ce
monument vénérable. Le sacristain qui les conduisait était un vieillard
au visage semblable à celui d'un trépassé, mais avec des traits
extrêmement doux et une physionomie mélancolique. Il parlait très-bien
le français, que Léonor et don Christoval entendaient à peu près comme
leur langue maternelle, possédait des connaissances en histoire et en
architecture, et, grâce à l'obscurité de l'île, aujourd'hui très-peu
visitée, n'avait rien de commun avec les _ciceroni_ officiels, race
insupportable par son bavardage autant que par ses mensonges.

«Regardez cette tour, leur dit-il; elle a précédé neuf autres tours qui
ornaient les bâtiments de l'ancien monastère et qui ont disparu avec
eux; vous en verrez le tableau tout à l'heure dans l'église. La tour de
Charles Martel a déjà duré deux siècles de plus que n'a duré en Espagne
le royaume des Maures, fondé en même temps qu'elle; elle est beaucoup
plus vieille que l'établissement des Normands en Angleterre. Cependant
elle a été incendiée deux fois par le feu des hommes et une fois par le
feu du ciel; ses malheurs l'ont beaucoup diminuée. La voilà! telle
qu'elle est, elle durera encore plus que vous et moi.

«Nous voici dans le vaisseau, à l'entrée des trois nefs. Remarquez le
péristyle où nous sommes; on ne le trouve que dans les églises de la
plus haute antiquité. C'est dans ce péristyle, ou plutôt ce _narthex_,
que se tenaient, aux jours de la primitive Église, les pénitents et les
catéchumènes, séparés du reste des fidèles par cette rangée de piliers.
Ce pilier-ci est encore de la première fondation, contemporain de la
tour; les autres sont plus jeunes, comme vous pouvez le reconnaître à la
différence de la forme.

«Avançons dans cette nef latérale de gauche. Hélas! les vitraux sont
brisés, le toit laisse voir le ciel en plusieurs endroits; les dalles du
pavé sont descellées et manquent çà et là. Il n'y a que les pierres
tombales qui soient restées fidèles au sol où le doigt de la mort les
avait fixées. Voilà, contre ces piliers, les tableaux dont je vous
parlais: celui-ci représente le miracle de saint Pirminius, prenant
possession de l'île, au septième siècle, et en chassant tous les
reptiles venimeux. Vous les voyez fuyant à la nage sur les eaux du lac,
qui en sont couvertes. Ici, le saint fait construire son monastère, et
là, vous voyez l'ensemble des bâtiments au temps de leur splendeur,
lorsque l'abbaye, semblable à une petite cité, renfermait huit cents
moines et resplendissait de l'éclat des vertus et de la science;
lorsqu'elle avait pour amis des rois et des empereurs, et pour sujets
des ducs, des comtes et des évêques; lorsqu'elle recevait dans son sein
Charles le Gros, déposé par la diète de Tribur,--voilà sa tombe et son
image en pied;--lorsque, enfin, elle était si puissante et si riche, que
l'abbé pouvait aller à Rome sans cesser de marcher sur ses terres! Alors
Reichenau était grande sur la terre et dans le ciel; Dieu l'honorait par
de fréquents miracles, dont vous voyez les principaux retracés dans ces
peintures à demi rongées par l'humidité; les grands de la terre la
comblaient de privilèges et de présents de toute sorte. Que reste-t-il
de tant d'honneurs et d'opulence? La tour de Charles Martel et un moine,
un seul, âgé de quatre-vingts ans! Mais, n'importe! tant que la tour et
le chanoine Sulzer subsisteront, l'abbaye sera représentée. Quand dom
Sulzer aura cessé de vivre, quand la tour aura croulé... tout sera fini!
Puissent mes yeux ne pas être témoins de cette double catastrophe!»

L'aspect désolé de cette église ne justifiait que trop les plaintes
douloureuses du sacristain. Toutefois, comme les personnes déchues d'un
rang élevé, après l'avoir occupé longtemps, l'église de Reichenau
retenait, au sein de son deuil et de sa misère, un je ne sais quel air
d'importante majesté. La grandeur des dimensions, la forme du
maître-autel, le choeur, entièrement revêtu de chêne noir et fermé dans
toute sa largeur par une grille d'un travail exquis, jusqu'à ces
peintures envahies par les lichens verdâtres qui servaient de tapisserie
à la muraille nue, tout cela avertissait le visiteur d'une splendeur
éteinte et d'une gloire rentrée dans le néant. Le bon sacristain faisait
admirer ces détails à Christoval et à Léonor. Il n'oublia pas d'exposer
à leur vénération les reliques conservées dans le trésor de l'église: du
sang de notre Sauveur; un fragment de sa croix; le vase de marbre dans
lequel Jésus-Christ fit son premier miracle, aux noces de Cana; la
crosse d'ivoire et de vermeil de l'abbé Mangold de Brandis; l'émeraude
du poids de vingt-sept livres, don de Charlemagne, laquelle n'est, au
dire des experts, qu'une masse de verre coloré; mais elle a été donnée
et reçue pour une émeraude; pendant mille ans elle a été réputé
émeraude, c'en est une: il y a prescription sur la qualité.

Tandis qu'ils examinaient curieusement ces intéressantes merveilles, une
porte s'ouvrit dans la boiserie et un personnage de haute taille, un peu
voûté, en costume de bénédictin, s'avança, traversa le choeur à pas
lents, les yeux fixés à terre, et s'alla mettre à genoux sur les degrés
de l'autel. «C'est dom Sulzer, dit tout bas le sacristain; il vient
toujours faire sa prière à cette heure. Venez,» ajouta-t-il en posant le
doigt sur ses lèvres; et, par une autre porte, il les emmena hors de
l'église.

Naturellement le sacristain fut questionné sur dom Sulzer; il en fit un
éloge complet. «Dom Sulzer, dit-il, est aussi bon qu'il est savant, et
c'est beaucoup dire! Si vous passez ici quelques jours, je vous
conseille de l'aller voir. Il demeure là, dans cette maison blanche, à
côté de la tour. Vous voyez le préau par la porte ouverte: ce sont les
écoles; dom Sulzer les dirige. C'est par ses écoles que Reichenau se
rendit jadis si célèbre dans le monde, et ses écoles subsistent encore.
Il n'en sort plus, comme au temps passé, des papes, des cardinaux et des
évêques. Hélas! elles ne forment plus que de pauvres enfants destinés à
mener la charrue. Cependant, qui sait? Parmi ces enfants, Dieu peut,
s'il lui plaît, susciter des princes de l'Église! Reichenau n'est pas
encore tout à fait éteinte; il peut la rallumer et la faire luire de
nouveau sur le monde. Peut-être ce que nous voyons n'est-il qu'un moment
d'épreuve; peut-être, au milieu des rustiques écoliers de dom Sulzer, se
cache celui qui doit un jour mettre le terme à cette épreuve cruelle! Le
ciel a trop aimé Reichenau pour que je puisse croire qu'il l'abandonne à
un malheur sans fin!... Pardon! Je retombe toujours dans ces illusions
qui doivent vous paraître un radotage, une folie! C'est qu'à force de
vivre avec dom Sulzer, j'ai pris ses sentiments de tendresse et de
compassion pour cette infortune si profonde et si inconnue. Dom Sulzer a
vécu soixante ans dans l'abbaye. Il y est entré petit garçon, car les
pères avaient ainsi coutume de s'attacher ainsi les enfants qui
annonçaient des facultés brillantes et du penchant à la piété. On les
nourrissait, on les instruisait, et, quand venait l'âge de faire
profession, ces jeunes gens se trouvaient tout façonnés à la vie
monastique, déjà riches en savoir, et capables de faire pendant longues
années honneur à l'ordre. Il possède toute l'histoire et les souvenirs
de l'abbaye depuis son origine, et son bonheur est de les raconter. Vous
verrez chez lui une foule de choses curieuses, notamment une collection
de peintures représentant tous les prodiges qui se sont accomplis à
Reichenau, à commencer par la vision du moine Wettin jusqu'à
l'épouvantable apparition dont fut témoin dom Sulzer lui-même.»

Léonor et Christoval ayant témoigné un vif désir d'entendre cette
histoire, on s'assit au soleil, en face de la vieille tour, ayant sous
les yeux l'extrémité verdoyante de l'île qui se perdait dans les eaux
étincelantes du lac, et le sacristain reprit la parole en ces termes:

AVENTURE DE DOM SULZER.

«En ce temps-là, dom Sulzer n'était pas encore dom Sulzer, mais simple
novice, petit abbé à sa première soutane, âgé de quinze à dix-sept ans,
je suppose; car il ne m'a jamais lui-même raconté ce fait. Il n'en
saurait entendre parler, et plusieurs personnes ayant essayé, à de longs
intervalles, d'y faire allusion en sa présence, il a toujours été près
de se trouver mal, tant les souvenirs de cette terrible histoire lui
font encore d'impression après plus de soixante années!

«A cette époque que je dis, il y avait dans l'île un homme de moeurs
irréligieuses et même débauchées. C'était un riche bourgeois de
Constance, qui s'était venu établir chez nous pour y vivre grassement de
son bien. Quoiqu'il ne fût pas marié, il y avait toujours des femmes
dans sa maison; il faisait des repas qui ressemblaient à des noces.
Enfin, dans notre petit pays, où la vie a toujours été si réglée, il
était un scandale pour tous, et pour plusieurs une pierre d'achoppement,
car la contagion de son libertinage commençait à se répandre. Assez bon
homme, au demeurant, et même très-charitable, à ce qu'on dit; mais
quoique ce soit beaucoup, ce n'est pas tout!

«Sous les règles de nos grands et sages abbés, comme l'abbé Hatton,
l'abbé Waldo, ou Frédéric de Wartenberg, lorsque la discipline était
dans toute sa vigueur et son énergie, vous pensez bien qu'il n'y en
aurait pas eu pour longtemps à couper la racine de cet abus et à faire
déguerpir de l'île cet intrus envoyé du démon. Mais alors c'était l'abbé
Frédéric de Rosenegg, dont le mauvais gouvernement avait laissé dépérir
le spirituel et le temporel du monastère. Le relâchement le plus
funeste, sous le nom de tolérance, le relâchement précurseur de la
décadence s'était introduit dans l'abbaye. Les pratiques extérieures
étaient à peine maintenues, et le peu qu'on en conservait, par un reste
de pudeur et de bienséance, paraissait encore bien lourd à porter.
L'esprit des anciens moines s'était retiré de leurs successeurs. Ne
vit-on pas,--vous pouvez me croire, car c'est un fait authentique,--ne
vit-on pas l'abbé de Reichenau, ce même Frédéric de Rosenegg, aller
manger chez ce libertin, dont par malheur le nom s'est perdu! Il existe
encore quelques vieillards qui vous attesteront avoir vu passer l'abbé
sur son petit cheval blanc, lorsqu'il se rendait chez ce réprouvé, qu'il
nommait publiquement son ami. Aussi le ciel ne pouvait manquer de faire
un exemple!

«L'homme dont je vous parle avait un confesseur. Vous entendez bien que
c'était pour la forme, à moins que ce ne fût pour augmenter d'autant le
scandale de sa mauvaise vie. Ce confesseur était un moine de chez nous,
honnête au fond du coeur, mais faible à l'excès. Il remontrait bien
quelquefois à son pénitent la profondeur de l'abîme et la nécessité de
s'en retirer par la pénitence tandis que le salut était encore possible;
mais l'autre, avec des promesses et des ajournements, savait si bien
tourner son homme, que le pauvre moine finissait toujours par céder, en
sorte que le directeur était emporté par celui qu'il aurait dû retenir,
et quitta le rôle de juge pour celui de complice. Vous allez voir le
succès de ces déportements.

«Une nuit, sur le coup d'une heure, voilà qu'on heurte, on sonne, on
fait un étrange vacarme à notre porte. Le portier surpris se lève. «Eh
vite! eh vite! monsieur un tel se meurt! il a été pris d'un mal subit et
inconnu; il demande son confesseur, le père Dominique.» On court
éveiller le père Dominique. Tandis qu'il s'habille, dom Sulzer, qui
était comme son _famulus_, court à la sacristie chercher le viatique et
les saintes huiles. Mais notez bien qu'il les garda sur lui, non pas
avec intention, mais par hasard, ou plutôt par l'ordre secret de la
Providence. Le père Dominique ne prit que son bréviaire sous le bras et
son bâton à la main. Ils se mettent en route tout seuls; les domestiques
étaient retournés près de leur maître, sachant bien que le père
Dominique n'avait pas besoin de guide pour trouver la maison. C'était au
milieu de l'automne, pendant la pleine lune; la nuit était douce et
claire, et l'on distinguait très-loin dans la campagne, car il faisait
blanc comme de jour. Ils suivaient côte à côte un chemin bordé de haies.
Quand je dis qu'ils étaient seuls, je ne compte pas un jeune chien élevé
par dom Sulzer, qui les suivait, et qui tout à coup se mit à hurler
d'une façon lamentable. Après avoir inutilement essayé de le faire
taire, ils prirent le parti de le laisser pleurer. Trente pas plus loin,
le chien se tut de lui-même et se blottit dans un buisson. «Diable soit
de la bête! dit le père Dominique impatienté. Il va nous retarder.
Laisse-le!» Comme il achevait ces paroles, ils virent devant eux,
plantée au milieu du chemin, la figure de celui qu'ils croyaient
agonisant dans son lit. «Où allez-vous? leur demanda-t-il d'une voix
grave.--On est venu nous dire que vous étiez à toute extrémité.
J'allais vous confesser et vous donner l'extrême-onction.--N'allez pas
plus loin! Je suis mort! La justice de Dieu m'a surpris dans
l'impénitence finale: je suis damné! damné pour avoir différé ma
conversion; damné à cause de votre faiblesse coupable et de votre lâche
indulgence. C'est vous qui m'avez précipité dans une éternité de
douleurs. Vous qui êtes l'auteur de ma misère, il est juste que vous la
partagiez. Venez donc!» En parlant ainsi, le mort allongea le bras et
toucha l'épaule du père Dominique. Au même instant, sans bruit, sans
secousse, ils disparurent tous deux, comme une fumée qui s'évanouit en
l'air!... Dom Sulzer revint à l'abbaye. Il fut trois mois malade de la
terreur qu'il avait éprouvée. On croyait qu'il succomberait; il guérit
cependant; mais personne, depuis cette époque, ne l'a jamais vu rire.

«Et savez-vous la place exacte où s'est accompli ce miracle? C'est celle
où nous sommes assis. Retournez-vous: voilà, sur notre tête, la croix
qui a été élevée en commémoration. On l'appelle la croix; _du damné!_»

F. G.

(La suite à un prochain numéro.)



Le Commissaire-Priseur.

On trouve dans les poètes antiques vingt-quatre manières différentes de
représenter le Destin. Je viens d'en inventer une vingt-cinquième. Mon
intention n'est pas de demander un brevet.

Suivant moi, qui ne suis ni un poète antique, ni un poète moderne, le
Destin porte un habit noir, une cravate blanche, des breloques et pas de
sous-pieds. Le Destin a du ventre et une voix de basse-taille; il flotte
entre trente et soixante ans; il prise dans une tabatière qui peut être
en or, mais qui n'est jamais en buis, et il porte à la main un marteau,
emblème de sa puissance.

Le Destin, selon moi, est un commissaire-priseur. J'ai vu bien des gens
suspendus à ses lèvres comme à celles d'un oracle, attendre avec une
impatience fiévreuse le premier mot, ou plutôt le dernier mot qui allait
sortir de sa bouche. Je conçois l'orgueil du commissaire-priseur; il y a
des moments où il peut se croire dieu.

J'ai vu adjuger ces jours derniers une statue d'une célébrité
européenne. Le combat a duré longtemps. A la fin, deux athlètes
restaient seuls sur le turf artistique; tous deux vigoureux, tous deux
décidés à vaincre ou à mourir. Trente! trente-cinq! quarante! cinquante
mille francs! Les bottes sont vigoureuses, l'attitude des combattants
pleine de fermeté; mais voici que les forces baissent, les assaillants
ne se portent plus que des coups de mille, deux mille, trois mille
francs de plus! Dans ce moment suprême, à qui le sort accorde-t-il la
victoire? Sur quelle somme le Destin frappera-t-elle le fatal coup de
marteau? Demandez-le au commissaire-priseur.

Je suppose que deux nations se disputent un chef-d'oeuvre, que le roi de
Grèce Othon, par exemple, fasse mettre aux enchères les bas-reliefs du
Parthénon; le rôle du commissaire-priseur atteint des proportions
surhumaines. Il dispense souverainement la gloire à un pays.

Mais ce n'est pas tout encore. On a parlé de l'influence du notaire et
du médecin sur la société moderne. Je soutiens que le
commissaire-priseur pourrait avoir pour le moins autant d'influence
qu'eux. Par l'inventaire, il pénètre dans le coeur des familles; par les
secrets de l'ameublement, il devine les secrets du caractère; par la
mise à prix, il mesure le degré des sentiments. Comment dérober quelque
chose à l'examen d'un homme pour lequel les armoires n'ont pas de
tiroirs secrets, qui sait tout ce qui se cache derrière les plus gros
in-folio des bibliothèques, qui met la main sur des paquets noués de
faveurs roses oubliés au fond d'un guéridon! Le commissaire-priseur sait
le prix que vous mettez à vos reliques de famille, au portrait de votre
mère, aux bagues de votre femme, à l'épée de votre aïeul. Le
commissaire-priseur est un confesseur.

Malheureusement il est sceptique.

La monographie du commissaire-priseur nous entraînerait trop loin. Le
métier est un des plus difficiles à exercer qui soient au monde. Il
demande de l'éloquence et de la probité.

Le commissaire-priseur serait presque artiste, si la sensibilité ne lui
était pas interdite. Il faut qu'il vende avec la même impassibilité le
lit doré du riche que ses enfants mettent à l'encan, et le grabat du
pauvre saisi par un avide créancier. Son indifférence est une partie de
son talent. Ce n'est pas la seule profession de notre temps qui demande
les mêmes qualités, ou plutôt les mêmes défauts.



Les Chemins-de-Fer en France

La loi qui décrète la construction des chemins de fer en France est
celle du 11 juin 1842.

Nous ne voulons faire ici ni l'éloge ni la critique de cette loi; nous
la prenons comme un fait heureux, puisqu'elle a déjà des résultats
visibles, puisqu'elle a fait cesser l'état d'incertitude qui pesait sur
le pays, et que du jour de sa promulgation datent les études sérieuses
qui en ce moment sillonnent la France entière.

Nous voulons seulement aujourd'hui faire connaître le réseau voté, et
les conditions du concours de l'État et des compagnies à la construction
et à l'exploitation des lignes de ce réseau.

Le ministre, dans son exposé de motifs, pose ainsi la question: «L'État,
c'est l'ensemble du royaume; les lignes de l'État, les lignes
gouvernementales, si je puis m'exprimer ainsi, sont donc celles qui
intéressent le royaume entier, qui le traversent d'une extrémité à
l'autre, qui joignent le nord au midi, l'est à l'ouest, l'Océan à la
Méditerranée.»

Voilà donc défini le réseau des grands chemins de fer, ceux à la
confection desquels l'État est plus directement intéressé, et c'est sur
ceux-là que vont se porter d'abord tous ses efforts, toutes ses
ressources.

En jetant les yeux sur la carte ci-après, on reconnaîtra aisément que
toutes les lignes votées répondent bien à cette dénomination de lignes
gouvernementales. L'art. 1er de la loi du 11 juin est ainsi conçu: «Il
sera établi un système de chemins de fer se dirigeant:

1° de Paris

Sur la frontière de Belgique, par Lille et Valenciennes;

Sur l'Angleterre, par un ou plusieurs points du littoral de la Manche
qui seront ultérieurement déterminés;

Sur la frontière d'Allemagne, par Nancy et Strasbourg;

Sur la Méditerranée, par Lyon, Marseille et Cette;

Sur la frontière d'Espagne, par Tours, Poitiers, Angoulême, Bordeaux et
Bayonne;

Sur l'Océan, par Tours et Nantes;

Sur le centre de la France, par Bourges;

2° De Bordeaux à Cette, par Toulouse.

De la Méditerranée au Rhin, par Lyon, Dijon et Mulhouse.

On voit que pour quelques-unes de ces lignes, les points extrêmes
seulement sont indiqués; pour d'autres, il y a des points intermédiaires
obligés; pour celle d'Angleterre enfin, le point ou les points où
devront aboutir le ou les chemins de fer sont encore en litige. Nous
avons indiqué sur la carte les différents tracés qu'on étudie en ce
moment pour résoudre la question.

On peut y suivre également les prétentions rivales qui s'agitent autour
des tracés de Paris à Dijon et de Paris à Nancy. Doit-on adopter un
tronc commun pour ces deux lignes? Le chemin de Lyon passera-t-il par
les vallées de l'Yonne, de la Seine, de l'Aude? aboutira-t-il à la gare
de l'Hôpital ou à la barrière des Vertus? Le chemin de Nancy
passera-t-il par les plateaux, par la vallée de la Marne, ou par Creil,
Soissons et Reimsï Telles sont les questions qui se débattent en ce
moment, mais dont aucune n'est encore résolue...

Disons un mot du système mixte consacré par la loi. Trois puissances
sont appelées à concourir à la confection des chemins de fer. L'État,
qui a intitulé ses lignes gouvernementales, fait les frais de la
'construction, terrassements et ouvrages d'art, et de l'achat du tiers
des terrains nécessaires à l'assiette du chemin. Les communes qui
doivent retirer un avantage immédiat de l'établissement de la ligne,
contribuent pour les deux tiers des terrains; l'État se charge des
avances; enfin l'industrie privée arrive avec le sable, la voie de fer
et le matériel d'exploitation: c'est à elle que reste le chemin pendant
un temps déterminé.

Voilà en résumé le système de la loi du 11 juin: Cession des terrains
par les communes, construction par l'État, exploitation par les
compagnies, fortune générale, fortune locale, fortune privée, tels sont
les trois éléments mis en jeu pour arriver à la réalisation d'une des
plus grandes oeuvres des temps modernes.

La France, comme le constate la carte que nous mettons sous les yeux du
lecteur, n'était cependant pas complètement privée de ces voies de
communication rapides; elle a déjà, en exploitation ou sur le point
d'être terminés, 900 kilomètres, ou 240 lieues de chemins de fer; mais,
en général, ils n'ont aucun rapport entre eux, forment des entreprises
isolées d'intérêt privé, et ne peuvent se compléter et prendre tout leur
développement que lorsqu'un système général et bien entendu leur donnera
les facilités de transit et d'écoulement qui leur manquent.

Autour de Paris rayonnent déjà cinq chemins:

Le chemin de Paris à Saint-Germain.....                     19 kil.
Id.       de Paris à Versailles (rive droite)               23
Id.       de Paris à Versailles (rive gauche)               17
Id.       de Paris à Rouen.                                136
Id.       de Paris à Orléans et Corbeil.                   145

                                  Total.                   340 kil.
ou 85 lieues.

Les chemins de Rouen et d'Orléans doivent être mis en exploitation au
mois de mai prochain. Au chemin de Rouen, il faut ajouter le chemin du
Havre, qu'une compagnie particulière est sur le point d'entreprendre.

Au chemin d'Orléans doivent aboutir le chemin de Vierzon et celui de
Tours. On sollicite en même temps la prolongation de l'embranchement de
Corbeil, pour servir de tête au chemin de Marseille.

Dans les départements de la Loire et du Rhône, il y a:

Le chemin de fer de Lyon à Saint-Etienne.                   58 kil.
Id.       de Saint-Etienne à Andrezieux.                    22
Id.       d'Andrezieux à Roanne.                            67
Id.       de Montbrison à Montrond.                         16

                                   Total                   163 kil.
ou 41 lieues environ.

Dans les départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin:

Le chemin de Strasbourg à Bâle.                            140 kil.
Id.       de Mulhouse à Thann.                              19

                                   Total.                  159 kil.
ou à peu près 40 lieues.


Dans les départements du Gard et de l'Hérault:
Le chemin de Montpellier à Cette.                           27 kil.
Id.       de Montpellier à Nîmes (en cours d'exécution.)    51
De Nîmes à Alais et Beaucaire, et à la Grand'Combe.         90

                                   Total.                  168 kil.
ou 42 lieues.

Dans le département du Nord:
Le chemin d'Anzin à Saint-Waast et Denain                   16 kil.
Id.       de Lille à la frontière belge.                    15
Id.       de Valenciennes à la frontière belge.             14

                                   Total.                   45 kil.
ou 12 lieues.

Dans la Gironde:

Le chemin de Bordeaux à la Teste.                           52 kil.
ou 13 lieues.

Il faut ajouter environ 50 kilomètres comprenant des petits chemins
d'exploitation de mines, dont quelques-uns transportent des voyageurs,
et l'on verra qu'outre les sept à huit cents lieues qui forment le
réseau voté par les Chambres, et dont l'exécution commence déjà, on peut
compter deux cent quarante ou deux cent cinquante lieues qu'on exploite
ou qu'on est sur le point d'exploiter.



[Illustration: carte]

Algérie.

DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE. (Suite.--Voyez page 18.)

DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ORAN.--La province d'Oran contient
non-seulement tout le territoire qui formait anciennement la Mauritanie
Césarienne, mais encore une grande partie du bassin du Chelif. Ses
limites sont, à l'est, l'ancien beylik de Titteri; à l'ouest, le Maroc;
au sud, le désert; au nord, la Méditerranée. La nudité presque complète
et le déboisement à peu près général de la partie de la province qui
avoisine la mer, frappent désagréablement les yeux. Les populations
nomades qui parcouraient ce pays sont cause de cette désolation. Les
Arabes n'ont jamais planté, mais constamment détruit par le parcours des
troupeaux et l'incinération des pâturages. La côte a peu de bons abris
pour les navires de grande dimension; cependant les ports de
Mers-el-Kebir et d'Arzew peuvent recevoir des bâtiments de guerre.

[Illustration: (Colonel Cavaignac.)]

_Rivières.--_Les principaux cours d'eau de la province d'Oran sont: le
Chelif, le Rio-Salado (Oued-el-Maleh), l'Habrah, (surnommé Macta gué), à
son embouchure, le Sig, l'Oued-el-Hammam (rivière du bain), la Mina,
l'Oued-Foddali (rivière d'Argent).

[Illustration:]

Le Chelif, qui sort par soixante-dix sources du pied des monts
Ouennaseris, est la rivière la plus considérable de l'Algérie, tant à
cause de la longueur de son cours que du volume de ses eaux. Les Arabes
l'appellent le roi des fleuves, et prétendent, avec leur exagération
habituelle, que, comme le Nil, il croît en été. Le Chelif a son
embouchure au-dessus de Mostaganem, et ne paraît navigable, en remontant
son cours, que dans une longueur de sept ou huit lieues au plus.

_Villes._--Les principaux points de la province sont, après Oran,
Mascara, Tlemsen, Mostaganem, Mazagran, Arzew.

[Illustration; (Mustapha ben Ismaël.)]

_Oran_, en arabe Ouahran, est bâti au bord de la mer dans une position
très-pittoresque. Cette ville s'élève sur deux collines séparées par un
ravin assez profond, dans lequel coule un ruisseau (Oued-el-Rahhi,
rivière des Moulins), dont la source est légèrement thermale. Les deux
principaux quartiers de la ville sont situés à droite et à gauche de ce
ravin, qui débouche sur la plage, ou se trouve un autre quartier appelé
la _Marine_, moins considérable que les deux premiers. Oran a été occupé
par les Espagnols pendant près de trois siècles. Des travaux prodigieux
de communications souterraines et de galeries de mines, un magnifique
magasin voûté avec un premier étage sur le quai Sainte-Marie une darse,
et sept autres magasins taillés dans le roc, des casernes, trois
églises, un collysée, ou salle de spectacle, tel est l'ensemble des
ouvrages élevés par les Espagnols dans un lieu qui avait mérité d'être
appelé, pour ses agréments, la _Corte Chica_ (la Petite Cour.) Un
tremblement de terre, survenu dans la nuit du 9 octobre 1790, causa
d'affreux ravages dans la ville. Deux ans après, en mars 1792, les
Espagnols l'évacuèrent, l'abandonnant au bey Mohammed, gouverneur de la
province pour les Turcs. Après la conquête d'Alger, le commandant de
l'armée française envoya des troupes prendre possession d'Oran, dans les
premiers jours d'août 1830. A la nouvelle de la révolution de Juillet,
les troupes furent rappelées à Alger. Oran, momentanément cédé au bey de
Tunis, après avoir été occupé une seconde fois, le 10 décembre 1830, le
fut d'une manière définitive le 18 août 1831. L'importance d'Oran n'est
pas uniquement concentrée dans la ville et ses fortifications; elle
repose aussi sur le port qui est à _Mers-el-Kebir_, éloigné de cinq
milles par mer, ou d'une heure trois quarts de marche par terre, dans la
direction du nord. Ce port naturel est entouré de hauteurs et
remarquable par sa profondeur; la tenue de son fond est bonne: une
escadre composée des plus gros vaisseaux peut s'y réfugier facilement.

[Illustration: (Colonel Jusuf.)]

_Mascara_ est une ancienne ville arabe située à 84 kilomètres sud de
Mostaganem et à 92 kilomètres sud-est d'Oran. On n'a que des données
fort incertaines sur l'origine de Mascara. Selon les traditions locales,
recueillies par les Thalebs (savants), elle aurait été construite par
les Berbers, sur les ruines d'une cité romaine. L'étymologie du mot
_Mascara_, soit qu'elle vienne de _Onmi'Asker_ (la mère des soldats),
ou, plus simplement, de _M'asker_ (lieu où se rassemblent les soldats),
atteste une réputation guerrière, qui semble justifiée par tout ce que
nous savons de son histoire. Mascara se divise eu quatre parties bien
distinctes: Mascara proprement dit, Rekoub-Ismaï Baba-Ali (le père Ali)
et Ain-Beidha (la source Blanche). Ces trois dernières parties peuvent
être regardées comme des faubourgs de la ville, qui se trouve à leur
centre. La ville est percée de trois rues principales: elle a deux
places publiques, une mosquée et deux fondouks (marchés). Les maisons,
bâties comme celles des autres villes de l'Algérie, s'élèvent rarement
au-dessus du rez-de-chaussée. Mascara, du temps des Turcs, était la
résidence des beys de la province, jusqu'au moment où les espagnols
évacuèrent Oran. Abd-el-Kader l'avait placée sous l'autorité immédiate
d'un kaid. L'industrie, dans ces dernières années, était presque nulle à
Mascara. On y fabriquait cependant encore quelques-uns de ces burnous
noirs, renommés par leur élégance et leur solidité, des tapis, des
burnous blancs et des haïks (tuniques de laine) de qualité inférieure.

L'armée française s'empara de Mascara le 5 décembre 1835, et s'en
éloigna le 8, après avoir détruit l'artillerie et le matériel de guerre
qu'Abd-el-Kader y avait déposés. Elle en a pris de nouveau possession le
30 mai 1841, et, depuis, une forte garnison y a été constamment laissée.

[Illustration: (Tente arabe.)]

_Tlemsen_, à, 18 kilomètres de la mer, à 80 environ sud-ouest d'Oran,
occupe une admirable position, qui domine tout le pays compris entre le
cours inférieur de l'Isser, la Tafna et la frontière de Maroc, et qui
lui a fait donner le nom de _Bab-el-Gharb_ (porte du couchant). Elle
faisait autrefois partie de la Mauritanie Césarienne. Les Romains s'y
établirent et la nommèrent _Tremis on Tremici Colonia_. Tlemsen a été
longtemps capitale d'un état arabe qui comprenait les villes de Nedroma,
Djidjeli, Mers-el-Kebir, Oran, Arzew, Mazagran, Mostaganem. Au huitième
siècle, Edris, khalife du Maghreb, et fondateur de l'empire de Maroc,
régnait à Tlemsen. En 1515, elle fut prise par Haroudj-Barberousse; les
Espagnols l'en chassèrent en 1518. Elle resta sous leur domination
jusqu'en 1513. Les Turcs, à cette époque, s'en emparèrent, et la
réunirent, en 1560, à la régence d'Alger, dont elle n'a point été depuis
séparée. En 1670, Tlemsen ayant pris parti pour les Marocains contre le
bey Hassan, et celui-ci ayant été vainqueur, la ville fut presque
entièrement détruite. Elle est mal percée: les rues étroites sont
souvent couvertes de treilles, et toujours rafraîchies par de nombreuses
fontaines. Les maisons n'ont qu'un étage, et sont, pour la plupart,
couvertes en terrasse; quelques-unes, comme à Alger, communiquent par
des voûtes jetées d'un côté de rue à l'autre. La citadelle de Tlemsen,
nommée Méchouar, située au sud de la ville, est de forme rectangulaire,
d'environ 460 mètres sur 280 mètres. Il existe dans l'intérieur une
centaine de maisons et une mosquée. Voisine de l'empire de Maroc, dont
la limite n'est qu'à douze heures de marche; voisine également du
Désert, qui n'en est guère plus éloigné, Tlemsen est l'entrepôt naturel,
et en quelque sorte obligé des caravanes venant de Fez. Après
l'expédition du 26 novembre au 8 décembre 1835, qui lit tomber Mascara
en notre pouvoir, l'armée française marcha sur Tlemsen, et y fit son
entrée le 13 janvier 1836. Mais, le 12 juillet 1837, nos soldats
l'évacuèrent en vertu du traité conclu à la Tafna, le 30 mai 1837, entre
le général Bugeaud et Abd-el-Kader, qui en est resté maître pendant plus
de quatre années, et qui en avait fait la capitale de la région
occidentale, ou du Gharb, à la tête de laquelle il avait placé un
khalifah. Tlemsen a été de nouveau occupée, le 30 janvier 1842, par les
troupes françaises, et de nombreux établissements y ont été créés, pour
installer convenablement la division qui y tient garnison.

[Illustration: (Mascara.)]

_Mostaganem_, qui a pour citadelle Matamore (Matmoura), est assise à un
kilomètre de la mer, à 85 mètres au-dessus de son niveau. Elle est
arrosée par différents cours d'eau. Son territoire est un des plus
fertiles de la province. La vigne y est cultivée et ses produits
non-seulement suffisent à la consommation locale, mais sont encore
l'objet d'un commerce assez considérable. Les chroniques musulmanes font
remonter au douzième siècle la fondation de la ville arabe de
Mostaganem. Gouvernée d'abord par le chef sarrasin Yousouf, elle serait
ensuite tombée aux mains d'un autre chef, Ahmed-el-Abd, dont les
descendants auraient conservé cette place jusqu'au seizième siècle, où
les Turcs s'en emparèrent, sous le commandement de khair-Eldin, surnommé
Barberousse. Un corps français a pris possession de Mostaganem le 29
juillet 1833.

_Mazagran_, dont l'héroïque valeur d'une poignée de Français a
immortalisé le nom, est situé à l'ouest et à une distance d'environ
7,000 mètres de Mostaganem. Cette petite ville ruinée occupe le versant
d'une colline assez roide et forme un grand triangle, au sommet duquel
se trouve un réduit. Ainsi exposé, ce réduit domine la plaine, la mer et
le bas de la ville. Lorsqu'une garnison française fut, en 1833, placée à
Mostaganem, les habitants de Mazagran abandonnèrent leurs maisons, C'est
sur Mazagran, qu'après la rupture du traité de la Tafna, Abd-el-Kader, à
deux reprises, a dirigé ses premiers coups et ouvert les hostilités dans
la province d'Oran. La première attaque des Arabes eut lieu le 15
décembre 1839, et la deuxième dura quatre jours et quatre nuits, du 2 au
6 février 1840. Cent vingt-trois soldats du premier bataillon
d'infanterie légère d'Afrique ont tenu tête à plusieurs milliers
d'Arabes, et vaillamment repoussé quatre assauts.

_Arzew_, située sur une colline, à peu de distance de la mer, entre Oran
et Mostaganem, est une petite ville construite sur des ruines. Elle a
été occupée par l'armée française le 3 juillet 1833. La baie offre un
excellent mouillage, pour toutes les saisons, aux bâtiments ordinaires
du commerce, et en général à ceux qui sont au-dessous de la force des
frégates.

Nous croyons devoir encore mentionner ici, comme appartenant à la
province d'Oran, _Messerguin_, village situé à 12 kilomètres sud-ouest
d'Oran; et dont les environs sont d'une fertilité remarquable;
_Mazouna_, village bâti sur les bords du Chelif, et à 8 kilomètres de
son embouchure; _Nedroma_, très-petite ville sur le penchant d'une
montagne, à 16 kilomètres au sud du cap Hone; enfin _Kallah_, ville où
l'on fabrique beaucoup de tapis.

Abd-el-Kader avait créé dans cette province plusieurs; établissements
que nos troupes ont successivement visités et ruinés; en 1811 et 1812.
_Tagdemt_, à 72 kilomètres est de Mascara; _Boghar_, à 60 kilomètres au
sud-est de Médéah; _Thaza_, à 18 kilomètres sud-sud-est de Milianah;
_Sauta_, à une journée et demie de marche au sud de Mascara; _Tafraoua_,
à une journée au sud de Tlemsen.

(La suite à un autre numéro.)

[Illustration: (Mostaganem.)]




Bulletin bibliographique.

_Collection des auteurs latins_, publiée sous la direction de M. D.
NISARD. Mise en vente du dix-huitième, volume, contenant les oeuvres
complètes de Lucrèce, de Virgile et de Valerius Flaccus, avec la
traduction en français.--Paris, 1843. _Dubochet_. 15 fr.

Cette magnifique collection se continue avec un succès toujours
croissant. Le dix-huitième volume, qui vient de paraître (la collection
doit en avoir vingt-cinq), renferme les plus beaux modèles de la poésie
épique chez les Romains, et réunit, dans l'ordre chronologique, trois
auteurs qui personnifient trois époques bien distinctes de l'histoire du
cette poésie: Lucrèce, Virgile, Valerius Flaccus. «Lucrèce, dit M.
Nisard dans l'introduction, en représente les vigoureux commencements et
la jeunesse déjà virile, Virgile la perfection, Valerius Flaccus la
décadence.»

De grands efforts ont été faits pour que les traductions de ces trois
auteurs reproduisissent les principaux traits du génie particulier de
chacun. Faire sentir ce qu'il y a de hardi et de naïf dans le génie de
Lucrèce; montrer, dans la traduction de Virgile, que, dans
l'impossibilité d'égaler ses perfections, on les a du moins senties;
marquer légèrement et sans forcer la langue française, de quelle façon
la langue latine et le fond même de la poésie se sont altérés dans
Valerius Flaccus, tel est l'esprit dans lequel a été traduit ce volume,
l'un de ceux qui demandaient le plus de talent et qui ont coûté le plus
de travail.

Lucrèce a eu pour interprète un jeune lauréat de l'Université, M.
Chaniot; les deux frères de M. Désiré Nisard, M. Auguste Nisard,
professeur de rhétorique au collège Bourbon, et M Charles Nisard, ont
traduit, le premier, Virgile, le second, Valerius Flaccus.

_Histoire des Sciences naturelles, depuis leur origine jusqu'à nos
jours, chez tous les peuples connus,_ commencée au collège de France,
par Georges CUVIER, complétée par M. MAGDELEINE DE SAINT-AGY; troisième
partie, contenant la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Tome IV.
In-8 de 22 feuilles 1/2.--Paris. _Fortin-Masson._ 7 fr.

Les trois premiers volumes de cet important ouvrage avaient paru en
1841. Après un retard de deux années, le tome IV vient d'être mis en
vente, et l'éditeur annonce la publication prochaine du tome V et
dernier, qui doit contenir la continuation de _l'Histoire des Sciences
jusqu'à nos jours_ et une critique très-étendue de la philosophie de la
nature en Allemagne et en France. Ainsi se trouvera complétée cette
magnifique histoire de la civilisation du monde.

M. Magdeleine de Saint-Agy achève d'abord, dans le quatrième volume,
l'histoire de la zoologie pendant la première moitié du dix-huitième
siècle, puis il fait celle de la botanique. Il passe successivement en
revue les flores d'Europe, les voyageurs botanistes, les jardins et les
méthodes botaniques de cette période. Enfin, après avoir jeté un coup
d'oeil rapide sur diverses monographies, il examine dans leur ensemble
les travaux de Linnée et de Buffon.

La seconde moitié du dix-huitième siècle a produit à elle seule, dans
les sciences naturelles, un nombre de découvertes comparable à celui de
toutes les époques antérieures, car toutes les sciences concoururent dès
lors à se perfectionner l'une par l'autre.--Ainsi, par exemple,
l'histoire naturelle descriptive, qui est la base de toutes les sciences
naturelles, ayant été prodigieusement enrichie par les collections des
voyageurs, il en résulta une étude plus approfondie des êtres
appartenant aux deux règnes organiques. L'anatomie comparée fournit
d'importantes notions à la physiologie, et ces deux sciences réagirent à
leur tour sur la zoologie, et même sur la botanique, en y introduisant
la méthode naturelle.

Avant d'entreprendre l'histoire des sciences naturelles pendant la
seconde moitié du dix-huitième siècle, M. Magdeleine de Saint-Agy donne
d'abord une idée générale de cette importante période, puis il commence
par la science de la vie, par la physiologie, parce que c'est elle qui,
durant ces cinquante années, a fait la première des progrès
remarquables, et parce qu'elle est utile d'ailleurs à l'exposition qui
doit suivre des développements de la zoologie. Il analyse et examine
séparément les travaux et les découvertes de Haller, de Bonnet, de
Spallanzini, de Wolff, de Camper, des deux Hunter, des deux Mouro, de
Vieq-d'Azyr, de Hewson, de Cruicksank, de Sheldon, de Mascagny, de
Barthey, de Médicus, de Desèze, de Cabanis, de Darwin, de Cullen, de
Platner, de Prochaska, de Reil, de Neubauer, de Walther et de Scarpa.

En terminant ce quatrième volume, M. Magdeleine de Saint-Agy annonce à
ses lecteurs qu'avant d'exposer la nouvelle physiologie née à la fin du
dix-huitième siècle, il achèvera l'histoire des progrès de la chimie
pendant la seconde moitié de ce même siècle.

_Histoire des États européens depuis le Congrès de Vienne;_ par M. le
vicomte DE BEAMONT-VASSY. 10 vol. in-8.--Paris, 1843. _Amyot_. 7 fr. 50
c. le volume--En vente: _La Belgique et la Hollande_. 1 vol. in-8.

M. le vicomte de Beaumont-Vassy, auteur des _Suédois depuis Charles XII_
et de _Swedenborg ou Stockholm en 1756_, a entrepris d'écrire l'histoire
de tous les Etats européens depuis le congrès de Vienne jusqu'à l'année
1843. Cet ouvrage doit former 10 volumes in-8. Un seul est en vente; il
a pour titre: Histoire de la Belgique et de la Hollande.

«Dans la grande lutte des peuples européens contre les entraves imposées
en 1815 par ces traités de Vienne, qui furent pour l'Europe le
commencement d'une ère nouvelle, chaque peuple, dit M. de Beaumont-Vassy
dans son introduction, se présente à l'historien sous un aspect
différent et procède d'une façon particulière. Chez l'un, le germe d'une
idée politique se développe lentement et à de longs intervalles, puis il
finit par éclore et les choses reprennent leur cours; chez l'autre, au
contraire, les idées succèdent rapidement aux idées, et les faits
semblent être le résultat d'une agitation machinale et incessante. Ici,
dévorés par un insatiable besoin de changement, les hommes sacrifient
sans pitié les héritages du passé; là, ils transmettent de génération en
génération les institutions qu'ils ont reçues de leurs pères. J'ai
cherché à reproduire fidèlement ces aspects divers et ces curieuses
dissemblances.

«C'est de la conduite politique d'un peuple que dépendent et sa position
relative et sa considération. Rien n'est donc plus utile que l'étude
consciencieuse des actes de nos voisins, étude qui nous amène si
naturellement à celle de notre propre histoire dans les temps modernes.
C'est en vue de cette utilité que j'ai entrepris ce long et difficile
travail, cette histoire de l'Europe depuis trente ans... Car j'ai
toujours pensé qu'il faut employer son intelligence à étudier les
besoins et les intérêts de son pays, comme sa volonté à l'aimer et toute
sa puissance à le servir.»

On ne peut qu'applaudir à de si nobles sentiments. Quels que soient
d'ailleurs son mérite et ses résultats futurs, une semblable publication
a droit dès à présent à nos éloges et à nos encouragements. Ne pouvant
pas, on le conçoit, juger aujourd'hui un ouvrage dont la première partie
seule a paru, nous avons dû nous contenter d'emprunter à l'auteur
l'espèce d'exposition sommaire qu'il a faite lui-même de son but. Ses
espérances se réaliseront sans doute; car ce premier volume, purement
historique d'ailleurs, est écrit d'un style simple et facile, et se fait
remarquer par sa clarté et par son impartialité.

_Histoire de l'Algérie ancienne et moderne_, depuis les premiers
établissements des Carthaginois jusque et y compris les dernières
campagnes du général Bugeaud; par M. Léon GALIBERT. 1 magnifique volume
in-8, publié par livraisons de 23 c, avec 23 gravures sur acier, 8
dessins coloriés et de nombreuses gravures sur bois.--Paris, 1843.
_Furne_. (18 livraisons sont en vente.)

M. Furne est un des éditeurs les plus heureux de Paris; toutes ses
entreprises réussissent. La raison de ce succès est facile à trouver: M.
Furne a autant de conscience que de goût; non-seulement il sait
_inventer_, qu'on nous permette ce mot, de bonnes et d'utiles
publications, non-seulement il _illustre_ ses livres avec une
intelligence remarquable, mais il ne trompe jamais le public. Tout ce
qu'il promet il le donne; il fait plus, il ménage toujours quelque
surprise agréable à ses souscripteurs. Si les dernières livraisons de
ses ouvrages illustrés ne ressemblent pas aux premières, c'est parce
qu'elles leur sont supérieures. Tant de fois le public a été trompé par
les promesses mensongères de certains prospectus, qu'en vérité il doit
avoir une estime particulière pour les éditeurs qui se conduisent envers
lui avec autant de convenance et de délicatesse que M. Furne.

_L'Histoire de l'Algérie_ nous a suggéré cet éloge, si justement mérité.
Nous ne saurions, dès à présent, porter un jugement sur l'ouvrage de M.
Galibert, car les seize livraisons qui ont paru ne contiennent qu'une
introduction géographique et l'_Histoire de l'Algérie sous les
Carthaginois et sous les Romains_; mais s'il se continue, et nous n'en
doutons pas, comme il est commencé, ce volume sera, certainement, un des
plus beaux livres publiés cette année par la librairie parisienne.--De
charmantes vignettes sur bois, placées en tête ou à la lin des
chapitres, rivalisent avec les magnifiques gravures sur acier qui
doivent accompagner un certain nombre de livraisons. Enfin, M. Fume
s'est déjà décidé à donner, sans augmentation de prix, huit nouveaux
dessins de Raffet, coloriés à l'aquarelle et représentant les costumes
des diverses tribus arabes et des années françaises en Afrique.

_Rambles in Yucatan_; by B. M. NORMAN.--London, 1843. _Wiley and
Putnain._--Promenades dans le Yucatan (non traduites).

_Incidents of travel in Yucatan_; by John L. STEPHENS.--London, 1843.
_Murray_. 2 vol. in-8.--Incidents d'un voyage dans le Yucatan (non
traduits).

_Life in Mexico_ during a résidence of two years in that country, by
madame CALDEOUX DE LA BAUCA.--London, 1843 _Chapman et Hall._--La vie au
Mexique pendant une résidence de deux années dans ce pays (non
traduite).

Les voyages de M. Stephens dans l'Amérique centrale et les _Antiquités
américaines_ de Bradfort avaient, depuis quelques années, attiré
l'attention publique sur les monuments extraordinaires du Yucatan,
lorsque M. Norman alla, en 1841, visiter à son tour ce curieux pays. M.
Norman n'est pas un savant, mais un simple touriste. Muni seulement
d'une boussole, il se rendit à Mérida, et il explora successivement les
ruines de Palenque, de Chi-Chen, de Kabah, de Zayi et d'Uxmal. M. Norman
copie souvent les ouvrages de ses prédécesseurs et il se montre parfois
un peu superficiel; mais il n'a pas des prétentions exagérées, et ses
_Promenades_ sont remplies de détails intéressants sur les monuments du
Yucatan et sur les moeurs des habitants de cette presqu'île encore si
peu connue.

A la même époque, l'auteur des _filles ruinées de l'Amérique centrale_
entreprenait une seconde excursion dans le Yucatan. Cette fois, il avait
un double but: il essayait de faire de nouvelles découvertes
archéologiques et de former, avec les débris les plus caractéristiques
qu'il parviendrait à rassembler, un _Muséum_ pour les États-Unis
d'Amérique. Il vient de publier la relation de son voyage, avec 120
gravures sur bois, par M. Catherwood; malheureusement la collection,
qu'il avait formée et transportée à New-York a été détruite dans un
incendie.

Le 12 novembre 1841, M. John Stephens partit de Merida avec plusieurs
compagnons, et il se rendit directement à la Hacienda de San-Joaquin,
dans l'enceinte de laquelle se trouvent les ruines de Mayapan. De là, il
alla visiter les ruines d'Uxmal, où il fit un assez long séjour. Après
avoir passé quelque temps à la foire de Jalacho et examiné des
antiquités situées sur la propriété d'un certain don Simon, il explora
la laineuse grotte de Maycanu, appelée par les Indiens _Satun-Sat_, et
par les Espagnols _el Laberinto_. Mohpat, Kabah, Chi-Chen, Zayi,
reçurent ensuite la visite de cet infatigable archéologue, qui termina
son voyage par une promenade à l'île Cozumel et aux îles voisines.

Ce n'est pas le passé, mais le présent qui occupe l'auteur de _la Vie au
Mexique_. Madame Calderon de la Barca est une Américaine mariée à un
Espagnol. M. Calderon de la Barca représentait depuis plusieurs années
sa patrie à Washington, quand, en 1841, il fut nommé ambassadeur au
Mexique. C'était la première fois que l'Espagne accordait un pareil
honneur à son ancienne colonie, depuis qu'elle avait reconnu son
indépendance. Madame Calderon habita deux années entières Mexico.
Pendant ce long séjour, elle entretint une correspondance suivie avec
ses parents et les amis qu'elle avait laissés aux États-Unis. Ses
lettres, lues d'abord dans un petit cercle, y obtinrent un tel succès,
que l'auteur de l'Histoire du règne de Ferdinand et d'Isabelle, M. W.
Prescott, demanda et obtint la permission de les publier. Elles forment
un volume in-8 de 430 pages. Bien qu'Américaine, madame Calderon a
presque autant d'esprit et de vivacité qu'une Française. Ses lettres
sont remplies d'anecdotes piquantes et variées, racontées avec un talent
tout particulier; mais elles ont surtout le mérite de réparer la seule
omission qu'on peut reprocher à M, Alexandre de humboldt, c'est-à-dire
de nous donner les détails les plus certains et les plus nouveaux sur
l'état intellectuel et moral du Mexique.

_Mémoiren des Karl Heinrichs, Ritters von Lang;_ skizzen aus meinem
leben und wirken, meinem reisen und meiner zeit.--Mémoires de Charles
Henri, chevalier de Lang; esquisses de ma vie et de mes actions, de mes
voyages et de mon époque.--Brunswick, 1843--A Paris, chez _Brockhaus et
Avenarius._ 2 vol. (non traduits).

Le chevalier de Lang naquit en 1764, à Balgheim, dans la principauté de
Oettingen-Wallerstein. Son père était le ministre de cette paroisse. Son
grand-père avait été élevé dans le palais du prince, et, à son grand
effroi, il fut un jour, vers le milieu du siècle dernier, nommé
kammer-directur ou chancelier de l'échiquier. Le prince voulait aller
aux bains de Pyrmont, et il n'avait pas assez d'argent pour subvenir aux
dépenses d'un pareil voyage. Les banquiers auxquels il s'adressait
refusaient de lui prêter même un stiver. Dans cette position
embarrassante, il fit cadeau d'un ministère au plus riche propriétaire
de sa principauté, c'est-à-dire au grand-père de Lang, et il supplia son
nouveau ministre de lui prêter en retour la somme dont il avait besoin.
Ce singulier moyen lui réussit. Il alla aux bains de Pyrmont, et le
vieux Lang perdit toute sa fortune. Ce ne fut qu'en 1813 que ses
descendants obtinrent, non pas le remboursement de cette créance, mais
une indemnité insignifiante.

Le petit-fils de cet infortuné ministre malgré lui entra, dès sa
jeunesse, au service du prince d'OEttingen-Wallerstein. Après avoir
étudié le droit pendant trois années à l'université d'Iéna, il devint
secrétaire de la cour judiciaire et du Conseil d'État de sa principauté
natale. Mais il ne tarda pas à donner sa démission et il alla à Vienne,
où il espérait trouver un emploi. Pressé par le besoin, il accepta
d'abord une place d'instituteur en Hongrie; puis il revint à Vienne, où
l'ambassadeur du Wurtemberg le prit pour secrétaire; il fut ensuite
secrétaire du prince Wallerstein, _employé secret_ du comte Hardenberg,
conseiller et archiviste de Bayreuth, attaché à la légation prussienne
au congrès de Rastadt, gouverneur secrétaire du margraviat d'Auspach,
directeur des archives de Munich, et enfin secrétaire intime du comte
Hardenberg. Il mourut en 1835.

Deux volumes seulement des mémoires de Lang ont paru. Ils s'arrêtent à
la fin de l'année 1825. Bien qu'ils ne répondent pas entièrement aux
espérances qu'avait fait naître la réputation littéraire de leur auteur,
ils ne peuvent manquer d'obtenir un grand succès, non-seulement en
Allemagne, mais en France et en Angleterre. On y trouve, en effet, une
foule d'anecdotes piquantes, racontées avec cet esprit satirique qui a
rendu si populaires les _Hammelburger Reisen_. Le secrétaire du prince
Wallerstein et de l'ambassadeur du Wurtemberg, _l'employé secret_ du
comte Hardenberg, n'a pas révélé sans doute tous les secrets dont il
était le dépositaire; mais ses mémoires nous font mieux connaître que
les ouvrages historiques les plus estimés l'état intellectuel et moral
d'une certaine classe de la société en Allemagne, depuis la révolution
de 89 jusqu'à nos jours. En terminant cette notice, nous ne pouvons
résister au désir de citer une anecdote qui nous paraît caractéristique.

Une nuit, à deux heures du matin, un domestique vient réveiller Lang,
qui dormait profondément. «Levez-vous de suite, lui dit-il, son
excellence désire vous parler.» Lang s'habille à la hâte et court auprès
de son excellence. «Monsieur Lang, lui dit le baron Buhler
(l'ambassadeur du Wurtemberg), j'ai depuis longtemps remarqué que dans
vos lettres vous ne placez jamais les points au-dessus des i. Vous les
mettez toujours tantôt trop à droite, tantôt trop à gauche. J'ai souvent
eu l'intention de vous faire ce reproche. Tout à l'heure en m'éveillant,
j'y ai songé de nouveau, et pour ne plus l'oublier, j'ai jugé à propos
de vous envoyer chercher. Tenez-vous pour averti.»

_Précis de l'histoire de l'Hindoustan,_ contenant l'établissement de
l'empire mongol, ses progrès et sa décadence; l'invasion et les
établissements successifs des Européen; la coalition des princes de
l'Afghanistan contre les Anglais; l'examen des diverses religions
établies chez les Hindous, ainsi qu'un tableau de leurs lois primitives,
de leurs moeurs, usages et coutumes, et un résumé des lois qui régissent
les établissements français; par L.-M.-C. PASQUIER, ancien magistrat à
Pondichéry. 1 vol. in-8 de 534 pages.--Paris, 1845. _Paulin et Ledentu_.

Cet ouvrage se divise en deux parties parfaitement distinctes: l'une
consacrée aux Européens, l'autre aux indigènes.

Dans la première partie, l'auteur raconte l'histoire de l'Hindoustan
depuis l'expédition d'Alexandre jusqu'à nos jours. Il donne
principalement des détails curieux sur les établissements successifs des
Portugais, des Hollandais, des Anglais et des Français, et sur
l'administration actuelle de la justice dans nos comptoirs de l'Inde.

La deuxième partie, beaucoup plus longue que la première, renferme un
grand nombre de chapitres intéressants concernant la religion des
Hindous, leur mythologie, leurs lois, leurs moeurs, leurs coutumes, la
division de leurs castes et leur chronologie.

_État de la question d'Afrique_. Réponse à la brochure de M. le général
Bugeaud, intitulée _l'Algérie_; par M. GUSTAVE DE BEAUMONT.--Paris.
1843. _Paulin_. Brochure in-8 de 32 pages.

Dans le courant du mois de septembre dernier, M. le général Bugeaud,
gouverneur-général de l'Algérie, publia une brochure intitulée:
_l'Algérie; des moyens de conserver et d'utiliser cette conquête_. M.
Gustave de Beaumont pensa que cette oeuvre, à laquelle le poste et le
caractère de son auteur donnaient tant de gravité, contenait un certain
nombre de propositions, les unes contestables, les autres dangereuses,
qu'il importait de combattre avec la plus grande publicité possible.
Dans cette conviction, il adressa au rédacteur en chef d'un journal
quotidien une série de lettres qu'il vient de réunir en brochure et de
publier à la librairie Paulin. Cette brochure ne peut manquer d'attirer
l'attention au moment où la Chambre va, par la discussion des crédits
supplémentaires et extraordinaires, être saisie de nouveau de la grande
affaire de notre établissement en Algérie, «la plus grosse affaire de la
France, dit M. Gustave de Beaumont au début de sa première lettre; la
plus belle, mais aussi la plus difficile, et sur laquelle s'amassent des
orages dont, au lieu de détourner ses regards, il serait plus sage de
sonder l'épaisseur.»



Modes.

(Amazone de Humann.--Ombrelle-Cravache de Verdier.)

AMAZONE.

Notre dessin d'amazone est sévère, simple et correct. C'est l'amazone
des courses: un habit fermé, sans dentelle et sans fantaisie.

A sa main elle, tient _l'ombrelle-cravache_, nouveauté dont Verdier a
fait un ravissant bijou.

Longchamp n'a fait connaître que des chapeaux de paille à rubans frisés,
à plumets, et des chapeaux de crêpe délicieusement chiffonnés. C'est
chez Alexandrine que j'ai vu ces coquetteries du matin, comprises avec
le plus de recherche jeune et distinguée.

Les mantelets noirs sont les premiers qui aient paru. Voici que viennent
des mantelets pareils en taffetas de couleur foncée; puis on dit que la
dentelle noire, la dentelle blanche et la mousseline blanche viendront
comme autant de variétés.

Les taffetas rayés, les grands carreaux, résument la mode des étoiles:
des raies plus ou moins larges, des carreaux écossais et des carreaux
matelas. Ces derniers sont souvent très-négligés.

Quant au mélange des nuances, il est plus ou moins harmonieux. Les
combinaisons les plus heurtées sont approuvées sans paraître bizarres.

TOILETTES D'ENFANTS.

Partout où nous appelle l'enfance, nous trouvons un spectacle pour les
yeux, un attrait pour le coeur. Partout les émotions de cette foule
naïve nous impressionnent vivement, et l'on ne sait plus où chercher la
grâce quand on quitte tous ces visage frais et riants, auxquels on ne
demande que de la finesse ou de la bonhomie.

J'assistais un de ces jours derniers à une solennité dont je veux vous
rendre compte. Élèves et visiteurs apportaient une égale émotion, car
cette fête intéressait tous les assistants, et le coeur des lauréats
battait moins fort peut-être que celui des mères glorieuses ou
inquiètes.

Tout est disposé pour que le jour d'une, distribution de prix soit
solennelle entre tous les jours. L'assemblée, le bruit, les chants, tout
doit graver dans ces petits coeurs agités le jour faste ou néfaste où
les plus studieux ont été distingués d'entre leurs camarades.

La demi-heure qui précéda le _lever de rideau_ fut employée sans ennui.
Moi, futile, j'étudiais _la mode des enfants_ pour venir vous la dire;
j'ai pris note de quelques innovations conçues par les mères, pour que
la petite fille fût la plus belle comme son frère devait être le plus
heureux. Ces jours-là Cornelie se pare de tous ses bijoux!...

La vanité d'une mère, c'est si naturel, si louable! c'est la seule qu'on
avoue, dont presque, on se vante; aussi, je devinai les mères à leur
émotion, au regard tremblant qui suivait le vainqueur recevant sa
couronne; couronne que le temps n'attaque pas, triomphe que l'envie ne
conteste pas, succès que ne suit pas la chute. La belle gloire, enfants,
que celle du travail! les beaux lauriers que ceux du collège! gloire
sans déception, lauriers sans poison.

La douce joie que celle des mères!

On n'espère jamais si bien en l'avenir qu'au moment où l'on sort d'une
distribution de prix.

Jetons un coup d'oeil d'examen, non pas sur les combattants, mais sur la
galerie. Fête de famille, les enfants de deux ans n'y étaient pas
déplacés. Une jolie créature, habillée de cachemire blanc, avec des
manches courtes et un corsage décolleté, étalait ses petites grâces, en
agitant des bras potelés et une tête d'ange pour animer une éloquence
inintelligible. Son frère, âgé de cinq ans, placé près d'elle, prenant
en pitié son ignorance du monde, lui imposait silence, tout en réclamant
sa part d'un sac de friandises avec lequel la mère avait espéré acheter
leur silence.

Deux jolies petites filles de sept à huit ans avaient des pardessus en
taffetas écossais, des robes de mousseline blanche et des pantalons de
batiste. Elles étaient coiffées de chapeaux de paille à rubans écossais.

Une jeune fille de douze ans, en robe de barège lilas, avait un camail
de mousseline blanche et un chapeau en paille de riz, en capote, avec la
coiffe et des brides blanches.

Deux enfants très-beaux, frère et soeur, avaient, dans leurs toilettes
différentes, tout le rapport que l'on peut conserver entre l'habit d'un
garçon et une robe. Leur taille, exactement semblable, faisait présumer
que leur âge était le même; dans cette similitude de costume, on
devinait la complaisance maternelle à confondre deux jumeaux. La petite
fille avait une robe de nankin, serrée à la taille par une cordelière;
ses manches plates jusqu'un peu au-dessus du poignet, laissaient sortir
une manche de mousseline, qui s'échappait en plis nombreux jusqu'à la
main, où la retenait un poignet brodé. Une guimpe de mousseline couvrait
sa poitrine au-dessus de la blouse demi-décolletée. Son frère portait un
petit habillement en nankin, également attaché autour de la taille par
une cordelière; mais ses manches, au lieu d'être plates, étaient fendues
à la grecque et sa chemisette entourait le cou d'un col de batiste
rabattant. Sur le chapeau de la petite fille était posée une guirlande
de petites fleurs; son frère avait un chapeau de bateleur en paille
cousue.

Nous donnerons dans notre prochain numéro un costume d'enfant que nous
sommes obligés d'ajourner faute d'espace.



Omnibus nouveau modèle.

Sous aucun rapport les omnibus ne peuvent rester stationnaires; ils
circulent et se perfectionnent toujours. Depuis leur première apparition
sur les boulevards, que de pas, que de progrès n'ont-ils pas faits!
D'abord lourds, massifs, durs, traînés péniblement par trois chevaux,
ils se sont ensuite rétrécis, amincis, en devenant plus élégants et plus
doux, ils approchaient de la perfection, mais ils ne l'avaient pas
encore atteinte, Grâce à M. Malen, le public n'aura plus désormais
aucune amélioration à leur demander. Pendant de nombreuses années, ils
auront beau courir, qu'on nous permette cette innocente plaisanterie,
ils ne pourront plus avancer.

En effet, le nouveau modèle qui est sorti des ateliers de cet habile
carrossier, et qui circule depuis quelques mois sur les boulevards,
semble remédier à tous les inconvénients passés, présents et futurs; il
est moins lourd et, par conséquent, plus _roulant_ que les anciennes
voitures. Des ressorts à pincettes, d'invention récente, donnent à la
caisse une élasticité qui empêche les cahots de se faire si cruellement
sentir. Les banquettes, partagées en stalles, ne permettent plus aux
voyageurs mal élevés et méchants (pourquoi le nombre en est-il si
grand?) de tourmenter leurs infortunés compagnons de route. Cependant il
n'y en a que dix. On a eu le soin de laisser de chaque côté, près de la
porte d'entrée, un espace vide pour les personnes dont le poids dépasse
150 Kilog. Les lanternes ont été placées de manière à mieux éclairer
l'intérieur de la voiture. Enfin, on y entre en marchant debout, sans
avoir besoin de se baisser, de se plier en deux, ce qui est toujours
aussi disgracieux qu'incommode; par conséquent, on n'y court plus le
risque d'y casser à chaque voyage son chapeau ou sa tête.

[Illustration: (Omnibus nouveau modèle vu par derrière.)]

Vers la fin de ce mois, dix voitures semblables au modèle qui circule
sur les boulevards, et dont les deux planches ci-jointes représentent,
l'une le profil et l'autre l'entrée, desserviront la ligne de la
barrière Blanche à l'Odéon. Espérons, dans l'intérêt général, que les
autres administrateurs des voitures de transport en commun, ne tarderont
pas à suivre l'exemple que viennent de leur donner M. Feuillant et
Moreau, gérants de l'entreprise des Omnibus.



Rébus

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. Chacun s'abonnera, j'en suis sûr, à
_l'Illustration._

[Illustration.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843, by Various

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