L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843

By Various

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Title: L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843

Author: Various

Release Date: December 2, 2010 [EBook #34547]

Language: French


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L'Illustration. No. 0007, 15 Avril 1843

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Nº 7. Vol. 1.--SAMEDI 15 AVRIL 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'Étranger.   --   10            --     20            --    40


SOMMAIRE.

Écroulement du vieux Beffroi de Valenciennes, avec _une gravure._--Un
mot sur l'Université--Courrier de Paris. Le givre, une réconciliation,
les deux yeux, un enfant mort en bas âge, les portraits et les modèles,
appétit monstre, un mari reconnaissant, l'auteur et le directeur.
Représentation de pièces historiques. Lucrèce.--Romance. Musique de M.
Flotow, paroles de M. E. de Loutay, avec _une vignette._--Chronique
musicale. Concerts du Conservatoire. _Salle du Conservatoire_.--Des
Caisses d'Épargne.--Longchamp. _L'Obélisque et les Champs-Elysées, une
scène de Longchamp._--La Vengeance des Trépassés, nouvelle (3e partie),
avec une _gravure._--De l'Éloquence de la Chaire au XIXe siècle. _Le
dimanche des Rameaux, portraits de M. de Boulogne, de M. Deguerry, de M.
Combalot, de M. Lacordaire, de M. de Ravignan, de M. Coeur, une
prédication à Saint-Roch._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--M. le
maréchal comte d'Erlon.. _Portrait._--Sur la locomotion
aérienne.--Rébus.



Écroulement du vieux Beffroi de Valenciennes.

Depuis la chute de la flèche métropolitaine de Cambrai en 1809, disent
les journaux du Nord, nul événement aussi épouvantable que l'écroulement
du beffroi de Valenciennes n'était venu frapper de consternation nos
provinces.

A la suite d'interminables lenteurs, après avoir renvoyé cette affaire
de commission en commission, après avoir même fait visiter le beffroi
par un architecte de Paris, M. Visconti, le conseil municipal de
Valenciennes avait enfin voté la restauration du vieux monument:
restauration difficile, dont la direction fut confiée à l'architecte de
la ville, et les travaux adjugés au rabais à un entrepreneur. Les
ouvrages commencèrent il y a peu de mois, et bientôt l'on s'aperçut de
toutes les difficultés qu'ils présentaient: les ouvriers avaient fait de
si fortes tranchées dans la vieille maçonnerie, que l'architecte
lui-même en fut effrayé. Des lézardes se montrèrent le long de
l'édifier, et dans la matinée du vendredi 7 avril, les pierres
commencèrent à tomber successivement du faîte, avertissant les habitants
de la Place d'Armes de l'effroyable catastrophe qui les menaçait.

Le même jour, à quatre heures vingt minutes du soir, la tour s'écroula
tout entière avec un fracas épouvantable, s'abattant à peu près sur
elle-même; le poids des pierres bleues qui couronnaient le beffroi, et
surtout celui des vingt-quatre consoles qui supportaient le balcon, et
ne pesaient pas moins de six milliers chacune, étaient devenus trop
lourds pour les piétements affaiblis. On conçoit ce qu'a dû présenter
d'horrible la chute d'une telle masse, qui comptait soixante-dix mètres
de hauteur depuis la base jusqu'au paratonnerre, s'écroulant d'un seul
coup, et tombant sur les habitations de son pourtour et les maisons
voisines; les cloches, dont l'une ne pesait pas moins de neuf mille
livres, enfoncèrent tous les étages jusqu'aux caves; enfin le dôme de la
tour, violemment précipité, alla rouler jusqu'à la Place du Commerce. La
Place d'Armes et l'entrée des rues voisines furent presque ensevelies
sous une montagne de pierres, de poutres, de fer, de cloches et de
plâtras.

La première victime fut le malheureux guetteur, monté à son poste en
tremblant, vendredi à midi, et qui entendit pendant quatre heures tomber
une à une autour de lui les pierres du couronnement; il fut relevé
respirant encore, et tenant en sa main son ouvrage de cordonnier; mais
il expira bientôt après, par suite de l'affreuse commotion qu'il avait
éprouvée. L'entrepreneur, resté sur l'échafaudage, fut dangereusement
blessé, le serrurier, placé près de lui, a été sauvé miraculeusement.

Les journaux quotidiens ont donné la liste des victimes de cet affreux
événement: ils annonçaient que le chiffre exact n'en était pas encore
connu. On sait aujourd'hui que sept personnages seulement ont perdu la
vie, mais plusieurs blessés sont dans un état désespéré. Les habitants
et la garnison rivalisèrent de zèle et de dévouement pour sauver les
malheureux ensevelis sous les décombres: la compagnie d'Anzin envoya
aussitôt des travailleurs intelligents et actifs, et mit à la
disposition de la ville les chèvres, les grues et tous les outils de ses
mines. Grâce à ces secours réunis, l'on put déblayer un peu la place, et
sauver la vie a quelques blessés gisants sous des monceaux de ruines.

[Illustration: Écroulement du Beffroi de Valenciennes, le 7 avril.]

Le malheur qui vient d'arriver est immense: mais si l'on considère ce
qu'il pouvait être, il faut encore rendre grâces à Dieu de ce que le
nombre des victimes ait été aussi restreint. Une ou deux heures plus
tôt, l'écroulement atteignait plus de cinquante individus; et si le
couronnement s'était, dans sa chute, incliné un peu à droite ou à
gauche, une foule de maisons eussent été infailliblement écrasées.

La perte matérielle de la ville est considérable: Valenciennes se trouve
à la fois privée de son seul monument, du vieux souvenir de ses libertés
communales, de ses bureaux d'octroi, de son horloge, de son carillon et
d'un grand nombre de maisons attenantes au beffroi, qui étaient des
propriétés communales.

Une grave responsabilité va peser sur les entrepreneurs des travaux:
l'administration n'avait cessé de leur recommander de prendre les plus
grandes précautions; peu persuadée d'ailleurs par les assurances
réitérées de l'architecte, qui prétendait répondre sur sa tête de la
solidité de la tour, la municipalité avait ordonné, le matin même du 7
avril que l'on évacuât immédiatement les bâtiments du beffroi et les
petites maisons qui y étaient adossées; en même temps elle fit cesser la
sonnerie des cloches et interdit la circulation des voitures aux
alentours du monument C'est grâce à la promptitude et à l'énergie de ces
mesures que la ville n'a pas en à déplorer de plus grands malheurs.

Le beffroi de Valenciennes était sans contredit l'un des plus anciens
et des plus remarquables monuments du nord de la France. Nos lecteurs
trouveront donc nous l'espérons, quelque intérêt dans la notice
historique que nous joignons au récit de l'événement. Nous puisons la
plupart de nos documents dans l'histoire de Valenciennes par
_d'Oultreman_, et les deux derniers feuilletons de _l'Écho de la
Frontière._

Notice historique

SUR LE BEFFROI DE VALENCIENNES.

L'antiquité du beffroi de Valenciennes remonte jusqu'au treizième siècle
En 1222, sous le règne de la comtesse Jeanne de Flandres, fille du
fameux empereur Baudouin de Constantinople, un premier beffroi fut élevé
sur la place du Marché: mais, soit que la construction en fût vicieuse
ou l'emplacement mal choisi, il fut démoli dès l'an 1237, et l'on jeta
les fondements d'une nouvelle tour à l'extrémité méridionale de la
place. Cette fois la comtesse Jeanne chargea le seigneur de Materen,
gouverneur de la ville, de surveiller la construction du monument. De
1238 à 1240 l'édifice fut achevé dans toutes les normes. C'était une
tour quadrilatérale, à angles arrondis, bâtie en grès dans la partie
inférieure, et en pierres blanches à partir d'une certaine hauteur
jusqu'au sommet, qui se terminait alors par quatre petites tourelles en
encorbellement, et par une plate-forme générale, garnie de murs d'appui
crénelés. Au-dessus de cette plate-forme, couverte de plomb, s'élevait
la hutte de bois du guetteur, fortement établie sur un soubassement qui
la rehaussait encore de plusieurs toises. A la base de la tour étaient
adossées plusieurs constructions servant de lieu de dépôt pour
marchandises.

En l'an 1558, deux cloches furent placées au beffroi. La première grosse
cloche, dite _Blanche cloche_, du poids de 9.000 livres, et la seconde,
la cloche des ouvriers, nommée _Curiande_, du poids de 3,800 livres,
fondue par Guillaume de Saint-Omer; elle sonna pour la première fois le
jour de la Toussaint de la même année.

Au commencement du seizième siècle, Jacquemart-Levayrier, dit l'_Arbre
d'or_, voulant _réjouir_ ses concitoyens, institua quatre musiciens, ou
_museux_, qui devaient, sur le balcon du beffroi, jouer du hautbois tous
les jours à midi, et du matin jusqu'au soir les jours de marché. Cet
usage se perpétua pendant deux siècles; mais, en l'an VII, la République
confisqua et fit vendre les biens affectés à cette fondation.

Pendant les guerres de Charles-Quint avec François Ier et Henri VIII, on
avait éprouvé que le guetteur ne voyait pas d'assez loin l'approche des
partis français qui venaient ravager les environs de Valenciennes; en
conséquence, le beffroi fut exhaussé en 1546; la flèche fut de même
relevée de vingt-deux pieds en 1647, et l'on y plaça, comme girouette,
un grand aigle doré, emblème héraldique de l'empereur Charles-Quint.

Le beffroi resta longtemps en cet état sans éprouver de nouveaux
changements. En 1578, le baron de Harchies, voulant faire un coup de
main sur la ville, s'empara du beffroi, mais il en fut bientôt chassé.

En 1615, il y eut quelques agrandissements apportés aux bâtiments du
pourtour, qui servaient alors de bourse aux marchands. De 1680 à 1700,
le magistrat éleva devant la tour un bâtiment à la moderne, faisant face
à la place, surmonté, aux deux ailes, de deux petites lanternes, ou
belvédères, de très-bon goût, qu'un auteur signale, dans un livre
d'architecture, comme un modèle d'élégance. En 1712, on rebâtit sur les
autres faces neuf maisons d'habitation, décorées de jolies sculptures,
et connues sous le nom de leurs diverses enseignes: le _Dromadaire, le
Taureau-Marin, le Cheval-Marin, le Triton, la Sirène, le Chameau, le
Castor et l'Éléphant._ L'octroi occupait le _Dromadaire_ et le
_Taureau-Marin._ Les six autres maisons étaient louées à certaines
professions désignées, qu'on ne pouvait changer sans la licence du
magistrat. Outre les deux pavillons, la façade de la tour se composait
encore d'une galerie découverte et de deux balcons aux étages
supérieurs. Les bustes des douze Césars, plus grands que nature, les
quatre Saisons, et autres sculptures délicates, ornaient ces
constructions.

De 1782 à 1784, sous la prévôté de M. de Pujol, qui fit reconstruire ou
réparer presque tous les monuments de Valenciennes, le couronnement du
beffroi fut remis à neuf et de nouveau exhaussé. On démolit la
plate-forme et toute la partie supérieure, jusqu'à l'endroit où l'on
trouva la bâtisse saine et solide; là-dessus fut élevé un nouveau
couronnement dans le style Louis XV. Les colonnes ornées, les balcons
contournés, les vases Pompadour, vinrent se placer sur la tour gothique
de Jeanne de Flandres. Les pierres employées pour cette restauration
étaient en calcaire bleu, leur solidité ayant paru supérieure à celle
des pierres blanches,

                 ......Color deterrimus albis;

malheureusement ces pierres bleues étaient d'une pesanteur énorme, et
devaient tôt ou tard écraser l'édifice: aussi prévit-on dès lors un
écroulement; et _M. de Rollecour, l'un des magistrats, défendit à son
cocher, sous peine d'être chassé, de jamais passer avec sa voiture dans
les environs du beffroi._--On oublia en même temps de garnir de plomb
le palier du balcon, et la pluie, filtrant au travers des pierres, fit
pourrir peu à peu les dernières assises.

Le 30 mai 1795, à l'ouverture du siège de Valenciennes, la garnison et
les habitants prêtant à la République le serment solennel de fidélité,
le zèle patriotique des sans-culottes s'affligea de voir l'énorme fleur
de lis sculptée au faîte du beffroi; des ouvriers furent envoyés pour
l'effacer, mais ils ne purent jamais l'atteindre; il fallut se borner à
couvrir le signe monarchique sous les plis d'un vaste drapeau tricolore.
La tour du beffroi, pendant tout le siège, servit de point de mire aux
obus de l'armée ennemie, mais elle soutint assez bien ce bombardement.
«Il est vrai, dit l'_Écho de la Frontière_, que les canons du duc d'York
ne lui firent pas d'aussi grandes brèches que les modernes
restaurateurs.»

En 1800, la girouette aux armes d'Espagne fut remplacée par une
brillante Renommée sonnant de la trompette. Cette statue, debout sur un
globe doré, fut menée en triomphe par les rues de la ville avant d'être
hissée sur son piédestal. Mais deux ans après, un violent ouragan
abattit la Renommée, qui heureusement n'atteignit personne dans sa
chute.--A la Restauration, on plaça sur le beffroi un lion d'or, emblème
héraldique de Valenciennes.

En 1811 le maire de la ville, M. Benoist, eut la fantaisie de remplacer
les deux élégants belvédères et tout le bâtiment de la façade par une
lourde construction où furent logés l'octroi et le Cercle du Commerce.
Chacun protesta contre cet acte de vandalisme, et M. le général
Pommereul, préfet du Nord, témoigna là-dessus son sentiment à
l'architecte d'une façon toute militaire.

Enfin, depuis dix ans on projetait une restauration complète du beffroi;
plût à Dieu qu'on l'eut entreprise plus tôt et sur de meilleurs plans!

M. le capitaine Coste, en 1824, avait pris, avec le graphomètre, les
différentes dimensions de la tour. On nous saura peut-être gré de les
reproduire ici:

De la base au balcon.                             79 m. 50 c.
Du balcon au-dessus du dôme.                      14    50
Du dôme au-dessus de la lanterne, sous la boule.   7    50
De la lanterne jusqu'au bout du paratonnerre.      8    55

Total.                                            70 m. 05 c.

La sonnerie du beffroi était fort belle et fort ancienne. Au moment où
nous écrivons, elle est à peu près dégagée de dessous les décombres, et
chacun se presse pour la voir.--Elle se composait de huit cloches: 1º le
gros bourdon, d'un poids énorme, sans millésime apparent; 2º une cloche
à la date de 1346, avec une légende historique dont on ne peut encore
lire qu'une partie: _Nuit et jour peut oïr la communauté_; le reste de
la devise est enseveli sous les plâtras; 3º deux cloches de 1555, dont
l'une porte ces mots: _Réjouissant les coeurs par vrais accords_; 4°
deux cloches de 1597, blasonnées du cygne valenciennois; 5º une cloche
de 1626, avec le même signe et cette inscription: _Nous avons été fait
pour l'horloger de Valenciennes par Jean Delecourt et ses fils, en 1626_;
enfin une dernière cloche sans date, mais entourée d'ornements, parmi
lesquels on distingue des fleurs de lis, une madone, un saint Michel à
cheval et des armoiries flanquées de deux bâtons en croix de
Saint-André, comme on en voit sur quelques emblèmes de Charles-Quint.

Toutes ces cloches sont en parfait état; elles n'ont éprouvé aucune
avarie dans leur chute.



Un mot sur l'Université.

Parmi les diverses propositions, toutes vaines et avortées, par
lesquelles d'honorables députés des divers bancs de la Chambre ont du
moins manifesté depuis quelques jours le désir louable de combattre
l'affaiblissement de l'esprit public et l'atonie politique où nous
tombons de plus en plus, la proposition d'admettre les candidats au
baccalauréat à subir leur examen sans avoir à justifier d'études
universitaires, nous semble devoir être remarquée non pour son résultat
immédiat (elle a été repoussée), mais pour l'arriére-pensée politique
qui l'a inspirée et pour cet esprit agressif contre l'Université, qui
gagne et se propagerait enfin de proche en proche dans tous les partis
d'une façon bientôt inquiétante. En effet, au moment même où cette
proposition était faite par un esprit d'ailleurs éclairé, M. de Carné,
M. Arago, de son côté, à propos d'une pétition qui demandait que les
candidats à l'école polytechnique ne soient pas, à l'avenir forcés
d'être bacheliers, non content d'appuyer cette requête, comme il en a
assurément le droit plus que personne au monde, et comme député, et
comme ancien professeur de cette école célèbre et comme savant éminent,
a pris de là occasion d'attaquer aussi l'Université, repoussant, comme
inutile, frivole et presque dangereux, son enseignement, l'étude des
belles-lettres et de la philosophie.

En temps ordinaire, et sans cette espèce, de coalition fortuite, nous
l'avouons, mais générale et malheureuse, contre l'Université de France,
nous laisserions volontiers cette respectable matrone se justifier
seule, par l'organe de ses rhéteurs émérites et de ses philosophes en
robe et en bonnet, et défendre seule son monopole contre M. de Carné, la
nature de son enseignement et ses traditions un peu routinières contre
M. Arago.

Mais c'est un des malheurs de ce pays d'être en ce moment divisé, non
plus seulement comme tous les pays du monde, en esprits jeunes, ardents,
aventureux et plus ou moins témérairement novateurs, et en esprits plus
mûrs, et, si l'on veut, plus désabusés et plus ou moins sagement
conservateurs, mais bien en trois partis exclusifs, intraitables,
aveugles, qui s'anathématisent sans relâche et se damnent l'un l'autre
sans miséricorde, savoir: un parti qui ne voit, ne comprend, ne veut,
et, chose étrange! n'espère que le passé! un parti qui, par
compensation, ne cherche, ne voit, ne sait, ne pleure que l'avenir,
toujours en retard d'un millier d'années au gré de son impatience;
enfin, un parti qui, naturellement effrayé de cette soif monstrueuse,
également déraisonnable des deux parts, et de ce qui n'est plus et de ce
qui ne saurait être encore, se condamnerait volontiers, lui, de peur de
donner gain de cause à l'un de ses adversaires, à une impuissance
absolue, à une éternelle immobilité, sommeil perfide, torpeur
dangereuse, qui, lorsqu'elle se prolonge, n'est autre chose que la mort
même des nations.

Et, dans la plupart des questions qui se débattent, le parti qui veut,
au fond, revenir purement et simplement au passé, irrité de la
résistance qu'on lui oppose justement, s'allie tout bas au parti
novateur et nie effrontément au pouvoir les facultés dont il se réserve,
à part soi, d'user largement un jour contre ses imprudents amis, si
jamais il gouverne encore.

Il faut donc que les hommes sages qui croient que l'idée même du progrés
normal implique, avec celle de ne point rétrograder, l'idée d'une
succession graduée de développements mesurés et toujours plus ou moins
lents, interviennent enfin. Oui, bon gré, mal gré, quand il s'agit, par
exemple, d'une institution aussi considérable que l'Université de
France, liée aux plus grands souvenirs et de la monarchie et de la
démocratie française, au temps de Philippe, le Bel et de Louis XIV,
comme au temps de François Ier et de Napoléon, d'une institution
vieille, mais forte encore, dont la chute, qui peut le nier? nous
livrerait demain à coup sûr, sans parler des tentatives des factions, à
toute la honte de l'éducation au rabais et à je ne sais quel
maquignonnage des intelligences qui révolte également et le sens moral
et la raison; alors ou jamais il faut bien prêter secours au passé et à
la tradition, dans l'intérêt même de l'avenir et des perfectionnements
ultérieurs du monde.

«Mais à quoi servent positivement les études classiques, commence-t-on à
s'écrier de toutes parts, et la philosophie, et son histoire, et les
monades de Leibnitz, et les tourbillons de Descartes, et la vision en
Dieu de Malebranche? Cicéron ne disait-il pas déjà assez naïvement: «Je
ne sais pourquoi il n'y a rien de si absurde qui n'ait été enseigné et
soutenu par quelque philosophe.» Et Fontenelle: «Oh! moi, la
philosophie, quand j'étais petit, tout petit, je commençais déjà à n'y
rien comprendre.»

Oui, sans doute, messieurs les mathématiciens; mais ce même Cicéron que
vous citez, n'en consacra pas moins la moitié de sa vie à étudier les
philosophes de la Grèce, et à faire connaître leurs idées à ses
concitoyens; et, au rapport de Pline, il était plus glorieux d'avoir par
là reculé pour les Romains les limites du génie, que d'avoir administré
la République. Ce n'est pas apparemment faute de connaître et de
cultiver les sciences physiques et mathématiques que l'illustre géomètre
Descartes et l'illustre savant Leibnitz se sont tant occupés de
philosophie; et Fontenelle, l'un des esprits les plus sceptiques, mais
les plus polis et les plus fins qui aient jamais été, s'il vivait de
notre temps, ne se hâterait pas tant de nier l'éducation générale ou de
la définir un apprentissage, et non plus une culture libérale et
préparatoire. Il lui semblerait que, sans donner tête baissée dans aucun
système exclusif, et à ne considérer même la philosophie que comme
l'idéal suprême non encore réalisé de la raison humaine en quête de la
vérité divine, il y a bien quelque profit pour l'âme, qu'elle réussisse
ou non, à chercher encore à conquérir cet idéal par le mâle exercice de
la pensée, de même qu'il y a encore profit pour le corps et
développement dans les exercices, en apparence et immédiatement
inutiles, du gymnase. Et quant à l'histoire de la philosophie, ne
fit-elle que nous enseigner la tolérance et l'indulgence, par le
spectacle des grandes erreurs où sont tombés de tous temps les plus
grands esprits, apprit-elle seulement à ceux qui ne doutent de rien
qu'il y a de grands mathématiciens qui ont douté de tout, et que
Socrate, le plus sage des hommes, disait volontiers dans les rues à qui
voulait l'entendre, et surtout en présence des sophistes de son temps,
si pleins de morgue et de pédantisme, qu'_il ne savait rien_;
serait-elle donc, cette histoire, si inutile de nos jours?

On insiste: mais le reste des études universitaires, où est son utilité?
D'abord, cette utilité fût-elle impossible à démontrer positivement,
nous n'admettons pas que ce fût là une raison si péremptoire de les
condamner et de les supprimer dans le haut enseignement. On ne peut pas
ainsi rendre compte de tout; et les choses les plus nécessaires, les
plus divines, sont précisément celles-là même qui se laissent le moins
analyser, étant simples de leur nature. Après cela, nous laisserons
répondre un homme dont les savants ne récuseront pas la compétence,
l'illustre Cuvier: «Il est plus nécessaire qu'on ne croit, pour
apprendre à bien raisonner, de se nourrir des ouvrages qui ne passent
d'ordinaire que pour être bien écrits En effet, les premiers éléments
des sciences n'exercent peut-être pas assez la logique, précisément
parce qu'ils sont trop évidents; et c'est en s'occupant des matières
délicates de la morale et du goût, qu'on acquiert cette finesse de tact
qui conduit seule aux hautes découvertes.» Ajoutons que ceux qui se
livrent à l'étude des sciences positives, ne rencontrant point sur leur
route les passions des hommes, s'accoutumeraient volontiers à ne croire
qu'à ce qui est susceptible d'être mesuré, pesé, calculé
mathématiquement. L'étude réfléchie de la littérature est un
contre-poids à cette tendance étroite et fausse.

Il y a plus; notre civilisation est tellement basée sur celle des Grecs
et des Latins, qu'il serait presque impossible d'exposer avec clarté
l'histoire du monde chrétien, et en particulier celle de notre pays, à
qui ne connaîtrait pas la civilisation des anciens par leur littérature.

Ceux qui contestent si fort l'utilité du grec et du latin ne voudraient
pas apparemment supprimer celle de la langue maternelle. Ils ignorent
donc que le latin contenant les racines, c'est-à-dire, _la raison_ du
français, si on en supprime l'étude, un enseignement supérieur de la
langue française devient par là même impossible. Et ce coup, porté à la
langue nationale, atteindrait, qu'on ne s'y trompe pas, l'intelligence,
le goût, la vie même de la France! L'allemand, dit-on, tiendra lieu du
latin. Quand l'allemand aurait la perfection du latin, ce qui n'est pas,
là ne sont pas nos origines. Gardons-nous bien de soumettre ainsi
gratuitement l'esprit français au génie germanique, en altérant ou en
brisant nous-mêmes l'idéal du type collectif auquel la pensée publique
emprunte ses formes.

Tout ceci ne va pas à nier, à Dieu ne plaise! l'utilité de quelques-unes
des réformes proposées par l'esprit de _réalisme_ qui, on en conviendra,
nous domine de plus en plus; et si l'on reconnaît avec nous, que nul
homme, nul peuple véritablement grand ne fut réaliste, nous sommes prêts
à accorder que le temps consacré à l'étude des langues anciennes est
beaucoup trop long; que les méthodes d'enseignement ont grand besoin
d'être perfectionnées; qu'une distribution plus rationnelle, sinon une
répartition plus égale des divers éléments de l'instruction publique,
opérée avec sagacité et mesure, et l'admission dans les collèges de
certaines branches d'étude qui se rapportent à l'exercice des
professions non littéraires et même non libérales, seraient des
innovations à la fois largement bienfaisantes et conservatrices à
l'époque, où nous vivons.

Au reste, pour déterminer un peu nettement ce que doit être l'Université
de France au dix-neuvième siècle, il faudrait s'entendre sur cette
question: Qu'est-ce que la France? Comme pour les Grecs au temps de
Socrate, il nous semble qu'après tant d'utopies sans fondement, de
théories sans élévation et de luttes sans moralité, le temps est venu
pour les grandes nations de l'Europe de s'appliquer cette sage maxime:
«Connais-toi toi-même.» Qu'est-ce donc que la France? Est-il impossible
de trouver à rette simple et grande question une réponse à la fois
positive et satisfaisante pour toute l'âme? Cette question résolue
mettrait fin à tant de discussions? Que nos lecteurs y pensent un peu;
nous y réfléchirons beaucoup de notre côté, et nous saisirons quelque
occasion d'arriver ensemble, s'il est possible, à la lumière sur ce
point capital.



Courrier de Paris.

LE GIVRE.--UNE RÉCONCILIATION.--LES DEUX YEUX.--UN ENFANT MORT EN BAS
AGE.--LES PORTRAITS ET LES MODÈLES.--APPÉTIT MONSTRE.--UN MARI
RECONNAISSANT.--L'AUTEUR ET LE DIRECTEUR.

C'est une véritable trahison, et le printemps se conduit avec nous d'une
manière indécente. Eh quoi! il nous sourit d'abord de son sourire le
plus doux, il nous envoie de charmants rayons de soleil, il nous inonde
de brises caressantes, il agite, sous nos fenêtres, des bouquets de
feuilles et de fleurs précoces pour nous engager à sortir de nos
demeures et pour nous attirer dehors, nous, pauvres innocents, coeurs
crédules, âmes confiantes; nous, prisonniers des villes, que tout coin
d'azur ravit et console, nous allons sur la foi de ces belles promesses.

Voici Paris qui se répand de tous côtés, d'un air de fête, s'ébattant
dans ses rues et dans ses promenades pareilles à une cage immense qui
laisserait envoler ses oiseaux par milliers. Puis, tandis qu'on se fie à
ces perfides caresses d'avril, tout à coup le ciel se voile, le vent
souffle de sa bouche glacée des tourbillons de pluie et de grésil. Il
faut voir comme cette foule gazouillante cesse ses joyeux ébats et
s'enfuit par volées; les mains rentrent dans les profondeurs du paletot;
les nez reprennent l'abri du foulard; mille gracieux petits visages
féminins, qui commençaient à s'épanouir sous le frais chapeau de couleur
printanière, s'enveloppent de velours et disparaissent sous le voile et
dans la fourrure. Le printemps, qui se permet de pareilles
plaisanteries, ne ressemble-t-il pas à ces soldats d'escarmouches,
grands fabricants de surprises et d'embuscades? De même que ceux-ci se
cachent derrière les haies et au détour des monts, pour lancer leurs
fusillades de même avril masque de quelques rayons de soleil sa
mitraille de neige et de vent. Pour nous, arbustes à deux pieds et trop
souvent sans fleurs et sans fruits, le mal n'est pas mortel. Le premier
moment paraît désagréable, je le confesse; il est toujours pénible de
découvrir un traître dans un ami plein de sourires, et d'être gelé quand
on a la bonhomie de compter sur le soleil.--Après tout, il nous reste
l'abri du foyer et le toit de nos maisons.--Mais qui sauvera ces frêles
habitants des vergers qu'avril a trompés et attirés dans ses pièges? Ils
ont mis prématurément au jour leurs fleurs d'une blancheur éblouissante
et d'un rose virginal, fleurs délicates, promesses embaumées des plus
beaux fruits. Le givre leur donne le frisson et les tue; le fruit meurt
dans sa fleur.--Et ce jeune enfant, plein d'espérances, qui succombe aux
bras de sa mère, et ces génies qui s'éteignent à leurs premiers rayons,
et ces rêves de bonheur, d'amour, de gloire, morts et ensevelis sur le
seuil, n'est-ce pas aussi quelque givre d'avril qui les a glacés?

Comment Longchamp n'aurait-il pas souffert de cette froidure? Comment ce
vent aigu aurait-il épargné sa couronne?

Madame Charles B... s'y est fait voir; c'est une des lionnes les plus
rugissantes de la Chaussée-d'Antin; elle a cependant un mérite que
beaucoup de panthères se refusent: madame Charles B... n'est ni
médisante ni jalouse. Quoique coquette et fêtée, elle ne hait pas les
jolies femmes; elle fait plus que ne pas les haïr, elle semble les aimer
et les recherche. Ses soirées et ses bals offrent la collection, à peu
près complète, de ce que Paris possède de plus exquis et de plus
charmant en brunes et en blondes; ce sont les deux nuances qu'elle
préfère à juste raison. Son plus grand souci est d'apprendre qu'il y a
quelque part un piquant visage féminin dont elle n'a pas encore eu la
visite. Aussitôt elle en entreprend la recherche avec l'ardeur de ces
bibliomanes passionnés, de ces furieux antiquaires qui poursuivent un
Elzévir ou une médaille, et maigrissent tant qu'ils ne les ont pas
trouvés. Je vois cette différence entre eux et madame Charles B....,
qu'ils aiment la médaille et l'Elzévir d'un amour égoïste et pour
eux-mêmes, tandis que madame B.... ne fait des fouilles que pour les
autres; elle veut qu'on dise: «Étiez-vous, hier, au bal de madame B...?
il y avait toutes les jolies femmes de Paris!»--Les plus fins valseurs
et le plus fin orchestre, les plus jolies femmes et les meilleures
glaces, voilà l'ambition de madame de B...; de tout le reste, elle s'en
inquiète fort peu.--Mercredi dernier, elle était à l'Opéra. Dans la loge
placée en face de la sienne, une jeune femme, d'une remarquable beauté,
attirait l'attention. On se demandait son nom, mais personne ne le
connaissait.--«Ah! dit madame B..... qui n'en savait pas plus qu'une
autre, il faudra que l'hiver prochain j'aie ces deux yeux-là dans mon
salon?»

Dans la trilogie des _Burgraves_, Job, âgé de cent ans, devait dire à
Magnus, son fils, qui en compte soixante: «Jeune homme, taisez-vous!»
Cette apostrophe m'a rappelé le mot d'un autre patriarche; celui-ci
n'avait que quatre-vingts ans, et son fils en possédait cinquante. Le
fils s'avisa de mourir subitement; on alla trouver le père; et lui,
apprenant la fatale nouvelle, de s'écrier: «J'avais bien dit que je ne
pourrais pas élever cet enfant-là!»

Le salon de peinture est resté fermé toute la semaine; cette clôture de
huit jours a jeté la désolalion dans le peuple des désoeuvrés; il y a
toujours à Paris quelque lieu d'asile pour cette nation qui n'a rien à
faire. Mais le salon est son paradis de prédilection; au 15 février, le
flâneur, cette espèce errante de le flore parisienne, entre en
possession du Louvre et n'en sort qu'au 15 mai. Le flâneur a donc été
obligé de porter, cette semaine, sa tente ailleurs: le matin, à la place
du Carrousel, au moment de la garde montante; et, le reste de la
journée, à la grâce de Dieu. Après tout, le flâneur est philosophe et
prend volontiers son parti: aujourd'hui au Champ-de-Mars, demain au
rond-point de la Bastille, peu lui importe! Mais la classe véritablement
et douloureusement frappée par cette clôture momentanée du salon, c'est
l'estimable classe qui a son portrait à l'exposition de 1843. M. de
Cailleux ne sait pas le mal qu'il lui a fait. Tous ces honnêtes gens
avaient pris, depuis un mois, la douce habitude d'aller, de dix heures à
quatre heures, se contempler eux-mêmes sur tuile et encadrés; les uns
aimaient à se voir dans l'attitude héroïque d'un garde national
patrouillant autour de sa mairie; les autres, majestueusement coiffés de
leur bonnet d'avocat ou de leur toge magistrale; ceux-ci plongés dans la
poésie du registre en partie double; ceux-là arrosant leurs tulipes, ou
jouant au cheval fondu avec leur dernier né, ou souriant agréablement à
la compagne de leur vie, occupée de leur broder des pantoufles. Être
privé, pendant huit jours, de sa propre image, quelle douleur et quelle
abstinence! Les portraits en bustes ne savaient que devenir, les
portraits en pied tombaient dans la tristesse, les poitraits de famille
perdaient le boire et le manger. Je ne plaisante pas; j'ai des preuves
de ce que j'avance. Un de mes voisins s'est fait peindre cette année,
lui et son chien, sa femme et son chat, son fils et son serin; c'est une
peinture de famille au grand complet. Or, je n'ai pas mis le pied une
seule fois au Louvre, sans rencontrer le père, la mère et l'eufant, se
promenant de long en large devant leur propre tableau. Le serin
manquait, il est vrai et le chat aussi. Le gardien avait sans doute
exigé qu'on les laissât au dépôt des cannes.--Eh bien! toute cette
semaine, mon voisin a été d'une humeur de dogue: il ne pouvait plus se
mirer à l'huile dans sa propre image ni dans l'image des siens.
Assurément, si on avait besoin d'apprendre combien l'homme s'adore
lui-même, il suffirait de se mettre en vedette dans la galerie des
portraits. Là vous rencontrez à chaque pas les modèles en extase devant
leurs copies; et, par un admirable don de la Providence, ce sont les
plus laids en réalité et en peinture, qui paraissent s'aimer le plus et
faire avec le plus de satisfaction des petites mines à leurs portraits.

En vérité, c'est effrayant! Avez-vous examiné le relevé statistique et
officiel de la consommation de la bonne ville de Paris, pendant le mois
de mars qui vient de finir? Mais on n'a jamais vu un pareil ogre! Le
mois de mars 1842 s'était distingué par un assez bel appétit, je
l'avoue; il avait fait cuire et assaisonner, en trente jours 5.721
boeufs, 1.281 vaches, 5.439 veaux, 52.000 moutons. C'est quelque chose,
surtout quand on songe ce que cette effroyable cuisine exige de grils,
de casseroles et de marmites; mais enfin on peut s'en tirer. Interrogez
le mois de mars 1843, s'il vous plaît; il vous répondra, en haussant les
épaules, que son frère aîné de 1842 s'est tenu à la diète, et que, lui,
1843 n'aurait fait de tout cela qu'une bouchée. 6.987 boeufs, 1.458
vaches. 6.051 veaux. 38.128 moutons, voilà le menu de ce terrible mois.
Quel petit souper!--On attribue généralement cette consommation
extraordinaire de moutons et de veaux, à l'apparition des _Margraves,_
ces hommes géants.

M. V..... espérait en vain depuis longtemps le bonheur d'être père.
Le ciel vient de mettre fin à son attente, et de combler tous ses voeux.
M. V.... en a reçu hier l'heureuse nouvelle. Je ne chercherai pas à vous
donner une idée de sa joie. Dans son transport, il a écrit à madame
V.... la lettre que voici: «Ma chère amie, je te remercie beaucoup du
fils que tu as bien voulu me donner.»

On parle beaucoup, dans le monde dramatique, d'une aventure qui aurait
un directeur et un auteur pour acteurs principaux. Le directeur se croit
le droit d'accuser l'auteur de lui avoir fait une de ces délicates
blessures dont plus d'un héros de Molière se plaint assez naïvement. Le
directeur exposait son grief à un de ces amis intimes qui n'a jamais
écrit une ligne de sa vie. Celui-ci cherchait à le consoler. «Me
consoler, répliqua l'autre, me consoler, jamais! Si cela venait de ta
part, si c'était toi, je ne dis pas; mais un homme d'esprit, un homme
qui fait des pièces, c'est humiliant!»

Le bruit court qu'un prince héréditaire d'Allemagne a retrouvé, au
comptoir d'un café du boulevard Palien, la princesse sa fille, qui lui
avait été enlevée au berceau il y a dix ans, sans qu'on eût jamais
retrouvé ses traces. Nous éclaircirons cette nouvelle singulière dans
notre prochain courrier.



Premières Représentations.

DE PIÈCES DE THÉÂTRE HISTORIQUES.
ÉTUDES SUR LUCRÈCE.

Lorsqu'une oeuvre dramatique dont le sujet est emprunté à l'histoire
s'annonce dans le monde littéraire, l'homme d'étude se prépare à l'aller
entendre en évoquant ses souvenirs; l'homme du monde interroge sa
bibliothèque, et veut connaître au moins les données principales sur
lesquelles l'auteur a construit sa fable. Ce travail, que font
quelques-uns, pourquoi la presse ne le ferait-elle point pour tous?
Toutes les fois que serait prochaine la représentation d'une grande
pièce dont les récits de l'histoire forment la trame principale,
pourquoi ne la ferait-on pas précéder d'une analyse des sources
historiques où l'auteur a pu s'inspirer? Nous tentons de commencer ce
travail par l'oeuvre d'un jeune homme qui nous est tout à fait inconnu,
mais qui est déjà cité par quelques hommes de goùt et de sens, comme
ayant fait consciencieusement un de ces ouvrages sérieux que repousse,
depuis longtemps une décourageante ironie.

L'événement qui fait le sujet de la tragédie que l'Odéon annonce n'est
pas seulement un fait domestique plein d'intérêt et de grandeur, c'est
aussi toute une révolution politique qui renversa la royauté romaine.
«Sextus Tarquin, dit Montesquieu, en violant Lucrèce, fit une chose qui
presque toujours a fait chasser les tyrans; car le peuple à qui une
action pareille fait sentir sa servitude, prend d'abord une résolution
extrême.»

Disons quelques mots des personnages qui figurent dans la tradition
historique.

La haine de tous les siècles, malgré quelques apologistes, a poursuivi
Sextus Tarquin digne fils du Superbe. C'est ce même Sextus qui
s'introduisit dans Gabies assiégée, en se donnant pour victime de la
colère paternelle, et qui, lorsqu'il se fut rendu maître de ses dupes,
interpréta avec tant d'esprit les têtes des hauts pavots coupées par son
père devant l'envoyé chargé de le consulter sur le sort des vaincus.

Lucrèce, fille de Lucrétius Tricipitinus, épousa Collatin, parent de
Tarquin. Collatin ne doit qu'à la vertu et au courage de sa femme, et
son nom historique et l'honneur d'avoir été un des deux premiers consuls
de Rome.

Enfin un hasard providentiel comme on le verra par le récit qui suit,
donna pour témoin à ce grand drame un homme dont la grandeur inconnue
jusqu'alors créa la force et la gloire de Rome. L. Junius appartenait à
une famille considérable: son père avait épousé une fille de Tarquin
l'Ancien; Tarquin le Superbe, redoutant son crédit, le fit assassiner.
Son fils aîné aurait pu le venger; il eut le même sort. Lucius Junius,
son second fils, quoique fort jeune, comprit, dit Tite-Live qu'il ne
devait laisser au tyran rien à redouter dans son caractère, et rien à
désirer dans sa fortune. En effet. Tarquin, comme tuteur, administra les
biens de l'orphelin qu'il avait fait, et, Junius contrefit l'insensé,
cherchant dans le mépris la sûreté qu'il ne trouvait pas dans la
justice. Il se hissa même surnommer Brute, pour qu'à l'abri de ce surnom
le genie libérateur du peuple romain pût atteindre son heure. Th. Howe a
réuni avec fidélité, dans sa vie de Junius Brutus, les traits de feinte
démence que les auteurs ont rapportés de lui.

Les principaux personnages étant ainsi esquissés, nous ne pouvons mieux
faire, après avoir indiqué en passant le récit de Denys d'Halicarnasse
et les vers ingénieux, mais froids d'Ovide dans ses Fastes, que
d'essayer de traduire l'excellente narration de Tite-Live. Niebuhr
n'hésite pas à l'appeler le chef-d'oeuvre de toute son histoire.

La scène se passe au siège d'Ardée, que les Romains voulaient prendre
par la famine.

«Les jeunes princes passaient assez souvent leurs loisirs entre eux à
des festins et des parties de plaisir. Un jour on buvait chez Sextus, ou
soupait aussi Collatin Tarquin, fils d'Égérius; la conversation des
convives tomba sur leurs femmes: chacun exalta la sienne. La discussion
s'animait: «Il n'y a pas besoin de tant de paroles, dit Collatin; en peu
d'heure, vous pouvez savoir combien ma Lucrèce l'emporte sur les autres.
Si nous sommes jeunes et forts, montons à cheval, et allons voir par
nous-mêmes ce que font nos femmes; chacun de nous tiendra pour preuve
décisive ce qui frappera ses veux au retour d'un mari qu'on n'attend
pas.» On était échauffé par le vin: «Allons!» c'est le cri général. Ils
volent à Rome de toute la vitesse de leurs chevaux. Ils y arrivent à la
tombée de la nuit, et de là poursuivent jusqu'à Collatie. Ils trouvent
Lucrèce, non pas comme les brus rivales, dans la pompe d'un festin avec
leurs compagnes, mais au milieu de ses appartements, et, malgré la nuit
avancée, travaillant à la laine, entourée de ses femmes, qui veillaient
comme elle. Dans la lutte engagée, le prix est décerné à Lucrèce; elle
accueille avec grâce son mari et les Tarquins, et le vainqueur se fait
un plaisir d'inviter les jeunes princes. C'est là que Sextus est saisi
du criminel désir de déshonorer Lucrèce par la violence, désir qu'irrite
tant de beauté jointe à tant de vertu. Après une joyeuse nuit, ils
retournent au camp.

«Peu de jours après, Sextus Tarquinius, à l'insu de Collatin, n'ayant
qu'un seul homme de suite, vint à Collatie. On ignorait ses projets, on
lui fait bon accueil, et après souper il est conduit à la chambre des
hôtes. Quand tout lui paraît tranquille et livré au sommeil, brûlant
d'amour, l'épée à la main, il va à Lucrèce endormie, et lui appuyant la
main gauche sur la poitrine; «Silence. Lucrèce, lui dit-il, je suis
Sextus Tarquin, j'ai mon épée; tu meurs si tu dis un mot.» Ainsi
éveillée et saisie de terreur. Lucrèce ne voit aucun secours, et la mort
est devant elle. Alors Tarquin fait l'aveu de son amour, conjure, mêle
les menaces aux prières, emploie tous les moyens qui peuvent émouvoir
l'esprit d'une femme; elle demeure inébranlable, insensible même à la
crainte de la mort; il y ajoute la crainte du déshonneur. Il la tuera,
dit-il, et près d'elle il placera le corps nu d'un esclave égorgé comme
elle, afin qu'on dise qu'elle a péri surprise dans un ignoble adultère.
Par cette terreur, le crime triomphe de la vertu obstinée de Lucrèce, et
Tarquin part glorieux de sa victoire sur l'honneur d'une femme.

Inconsolable d'un si grand malheur. Lucrèce envoie un messager à Rome
et à Ardée, vers son père et son mari. Elle leur mande de venir chacun
avec un ami fidèle: qu'il fallait agir et se hâter: qu'il était arrivé
une chose affreuse. Sp. Lucrétius amène P. Valerius, fils de Volesus, et
Collatin L. Junius Brutus, avec qui il retournait à Rome quand il avait
rencontré le courrier de son épouse. Ils la trouvent assise dans sa
chambre et désolée. A leur arrivée, ses larmes jaillirent: son mari lui
demande si tout va bien: «Non, répond-elle, il ne peut y avoir rien de
bien pour une femme qui a perdu l'honneur. Les traces d'un étranger sont
dans ton lit, Collatin. Au reste, le corps seul a été souillé, l'âme est
pure; ma mort en rendra témoignage. Mais donnez-moi vos mains et votre
serment que l'adultère ne restera pas impuni. C'est Sextus Tarquin, qui,
lâche ennemi quand j'avais cru recevoir un hôte, et s'armant de
violence, a emporté d'ici, la nuit dernière, une joie mortelle pour moi,
mortelle aussi pour lui, si vous êtes des hommes.» Tous, l'un après
l'autre, lui donnent leur parole; ils veulent consoler son désespoir en
rejetant la faute de la victime sur le coupable; ils lui répètent que
l'âme seule peut faillir, et non le corps, et qu'où il n'y a pas eu de
consentement, il ne peut y avoir de crime. «Vous verrez, leur
répond-elle, ce qui lui est dû. Quant à moi, si je m'absous de la faute,
je ne m'exempte pas du châtiment: nulle femme ne citera Lucrèce pour
pouvoir vivre sans honneur.» Alors elle s'enfonce dans le coeur un
couteau qu'elle tenait caché sous sa robe; elle tombe expirante sous le
coup. Son mari, son père, poussent ensemble un cri d'horreur.

Tandis qu'ils sont en proie à leur douleur, Brutus retire de la blessure
le couteau d'où le sang dégoutte, et le tenant devant lui: «Par ce sang
si pur avant l'outrage royal, je jure, et vous, dieux, je vous prends à
témoins, je jure de poursuivre Tarquin le Superbe et sa scélérate
épouse, et ses enfants et sa race, par le fer, par le feu, par toutes
les armes qui seront en mon pouvoir; je jure de ne jamais souffrir ni
qu'eux ni qu'un autre régnent dans Rome!» Il passe ensuite le couteau à
Collatin, puis à Lucrétius et à Valerius, stupéfaits du prodige qui met
une nouvelle âme dans la poitrine de Brutus. Ils font le serment qu'il
leur dicte, et passant tout entiers du désespoir à la fureur, ils
suivent Brutus qui les appelle et les guide à la destruction de la
royauté.

C'est là sans contredit un grand et magnifique tableau.

Quoique Valére-Maxime ait appelé Lucrèce l'honneur et la gloire de la
chasteté romaine, son héroïsme n'en a pas moins été l'objet de doutes
railleurs et de suppositions peu bienveillantes. On a eu tort cependant
de ranger saint Augustin au nombre de ses détracteurs. Saint Augustin
n'examine que la question du suicide. Mais une foule d'écrivains
inférieurs qui trouvent moyen de faire de petits quatrains avec de
grandes choses, ont eu le triste courage de s'égayer au prix de tant de
noblesse et de malheur. Depuis l'épigramme latine rapportée par Henri
Etienne, jusqu'à la chanson de Marmontel, on pourrait citer une assez
longue liste de ces esprits malheureux pour qui la chasteté n'est qu'une
vertu équivoque et qui prête à rire. Un de nos plus grands écrivains
n'a-t-il pas essayé de déshonorer la vierge qui sauva la France!

Parmi les auteurs qui ont sérieusement discuté le mérite de Lucrèce, il
en est qui ont porté l'égarement jusqu'à ne voir dans sa mort qu'un acte
de fanatisme politique qui voulait à tout prix l'expulsion des Tarquins.
D'autres ont cru que l'amour n'était pas étranger à la première partie
de l'histoire de Lucrèce. Parmi ces derniers, il faut citer surtout le
comte Verri dans ses Nuits romaines aux tombeaux des Scipions, en
présence des ombres des plus glorieux Romains; l'ombre de Pomponius
accuse Lucrèce de ne s'être tuée qu'après avoir reconnu que son
déshonneur à demi volontaire serait révélé par l'indiscrétion de Sextus.
Cicéron la défend mollement; Brutus le Jeune, avec plus de chaleur, veut
repousser l'accusation et interpelle l'ombre de Lucrèce: Lucrèce, sourde
à cet appel, s'appuie sur un tombeau, se tait et pleure.



[Illustration et partition musicale: Tout mon amour.]

Chronique musicale.--Concerts du Conservatoire

Il va, à l'école royale de musique et de déclamation, une petite salle
destinée originairement à servir de théâtre aux exercices des élèves, et
disposée de telle sorte qu'elle peut devenir alternativement et selon
qu'il convient, salle de spectacle, ou salle de concert. Là, point de
lustre étincelant, point de tapis, de peintures, de dorures, rien de ce
qui attire et éblouit la foule. Aucune salle peut-être, dans nos
quatre-vingt-six départements, n'est plus modestement décorée, ni
éclairée avec plus d'économie: aucune n'affecte un plus profond dédain
pour le luxe et pour l'élégance extérieure. En revanche, il n'en est
aucune assurément dont les portes soient assiégées chaque année avec
plus d'empressement, et qui se remplisse d'un auditoire plus éclairé,
plus attentif, plus difficile à satisfaire, et plus prompt à la
reconnaissance et à l'enthousiasme, lorsqu'il est satisfait.

[Illustration: (Salle des Concerts du Conservatoire.)]

Voilà quinze ans que la société des artistes qui concourent à
l'exécution des concerts du Conservatoire s'est organisée. Ce fut M.
Habeneck qui, en 1828, les réunit et jeta les fondements de leur
association. Depuis cette époque, il n'a pas cessé de les diriger. Le
but de cet habile et savant musicien était, dans l'origine, de faire
connaître au public les productions d'un homme de génie depuis longtemps
illustre et vénéré en Allemagne, mais que la France n'avait pas encore
compris. Seul, Habeneck avait déjà fait une étude consciencieuse et
approfondie des procédés et du style de Beethoven; il avait deviné tous
les secrets de ce génie mystérieux, et lui avait voué dans son coeur un
culte pour lequel il cherchait partout des prosélytes. Déjà deux fois, à
l'Académie royale de Musique, il avait tenté d'introduire les artistes,
ses confrères, dans ce monde inconnu et merveilleux, créé par l'auteur
des modernes symphonies. Deux fois il avait échoué. La formation de la
société des concerts fut le signal de la troisième tentative. Celle-ci
réussit plus complètement qu'Habeneck lui-même n'eut peut-être osé
l'espérer.

Nous n'essaierons pas de décrire les transports d'admiration et
d'enthousiasme qui éclatèrent de toutes parts à l'apparition de ces
chefs-d'oeuvre si hardiment conçus, si neufs de pensée et de forme, si
riches de coloris, si vastes de proportions, si magnifiques
d'ordonnance. Ce fut, pour la France artiste, comme la découverte d'un
nouvel univers, et la révélation d'un nouveau dieu.

L'orchestre, formé et dirigé par Habeneck, était en même temps une chose
merveilleuse et tout à fait inattendue. On n'avait pas encore vu
d'exemple d'une exécution purement instrumentale aussi intelligente,
aussi habilement nuancée, aussi chaleureuse, aussi puissante. Dès le
premier jour, cet orchestre incomparable parut avoir atteint les limites
extrêmes de l'art, et pourtant il s'est perfectionné, depuis cette
époque, d'année en année. Aujourd'hui sa réputation est établie dans
toute l'Europe, et l'Allemagne, cette patrie de la musique
instrumentale, n'en a pas un seul qu'elle puisse ni qu'elle ose lui
comparer.

Tous les ans la société donne huit ou neuf concerts. Chacun est consacré
à l'exécution d'une des oeuvres symphoniques de Beethoven. Cela dure
depuis quinze années, et l'admiration publique paraît encore aussi vive,
aussi jeune que le premier jour.

Malgré cette large place accordée à Beethoven, les autres maîtres de
l'art ancien et moderne ont néanmoins conservé la leur. Marcello,
Pergolése, Haendel, Gluck, Haydn, Mozart, Weber, Méhul, Chérubini,
viennent figurer tour à tour dans cette lice glorieuse, et si les
représentants de l'art italien y paraissent plus rarement et en plus
petit nombre, c'est sans doute à cause de la difficulté qu'il y aurait à
leur trouver des interprètes dignes d'eux. L'école italienne est
essentiellement vocale, et malheureusement le chant, sauf de rares
exceptions, a toujours été jusqu'ici la partie faible des concerts du
Conservatoire.

Nous ne pourrions nous étendre sur ce sujet, sans nous exposer à
raconter ce qui est su de tous nos lecteurs. Cependant on ne nous saura
pas mauvais gré, nous l'espérons, de jeter un coup d'oeil rapide sur les
séances de cette année.

Il y en a déjà eu six, et plusieurs ont excité un vif intérêt.

Trois symphonies nouvelles ont été essayées:--La première, de M.
Mendelshon-Bartholdy, l'un des compositeurs vivants les plus renommés en
Allemagne;--la seconde, de M. Swencke, Allemand aussi, mais qui habite
Paris depuis longtemps;--la troisième, de M. Rousselot. Celui-ci est
Français, élève de notre Conservatoire, et même, si nous ne nous
trompons, fit partie, pendant plusieurs années, de la Société des
Concerts.

M. Rousselot est jeune, et probablement l'ouvrage qu'il a fait entendre
était son coup d'essai en ce genre. Du moins l'étendue excessive de
quelques parties, l'abondance et peut-être la prolixité de ses
développements, semblent nous donner le droit de le supposer. L'art de
se borner, la force et le courage nécessaires pour supprimer sans pitié
certains détails, et pour aller droit au but, sont presque toujours les
fruits précieux et tardifs des années et de l'expérience. Peut-être
encore pourrait-on désirer, dans la symphonie de M. Rousselot, plus de
chaleur, plus de verve, et des idées d'une plus grande valeur; mais,
s'il y a quelques défauts, il s'y trouve aussi de belles qualités, une
entente remarquable de l'instrumentation, une extrême habileté de
contre-pointiste. Personne ne sait mieux que lui prendre un sujet, lui
donner mille positions, mille formes différentes, le présenter sous
mille aspects divers. C'est même parce qu'il abuse quelquefois de ses
ressources et de sa fécondité en ce genre, qu'il tombe dans
l'inconvénient que nous signalions tout à l'heure. Son défaut n'est que
l'excès d'une qualité. C'est donc, à tout prendre, un heureux défaut, et
tout le monde comprendra qu'il est plus facile de modérer une faculté
que l'on a, que de suppléer à une faculté qui nous manque. La symphonie
de M. Rousselot est, en résumé, une oeuvre consciencieuse et fort
estimable, et qui atteste un remarquable talent.

A quelques modifications près, on en peut dire autant des ouvrages de
MM. Swencke et Mendelshon-Bartholdy. Peut-être y a-t-il chez ces deux
compositeurs une démarche plus assurée, une disposition de parties plus
régulière. Cela prouve qu'ils n'en étaient pas à leur début, et que M.
Rousselot est plus jeune qu'eux. Nous ne doutons pas qu'il ne se console
aisément de ce malheur.

Dans une discussion entre deux soeurs, l'une, faute de meilleures
raisons, faisait prévaloir son droit de primogéniture. «Je suis
l'aînée, dit-elle.--C'est-à-dire la plus vieille, répondit l'autre, je
ne t'envie pas cet avantage.»

Parmi les oeuvres de musique religieuse exécutées cette année, on a
surtout distingué un magnifique motet de Chérubini, et deux fragments
d'une messe de J. Haydn. Ces trois morceaux ont paru également
admirables par l'élévation de la pensée et la puissance de l'exécution.

Quand un artiste étranger vient à Paris, le plus grand honneur auquel il
puisse aspirer c'est d'être admis à figurer aux concerts du
Conservatoire. C'est là que Sigismond Thalberg s'est fait entendre pour
la première fois. Ces! là que, cette année, Camille Sivori est venu
établir ses droits à la succession de Paganini, qui était jusqu'à
présent restée vacante.

La sixième séance a été remarquable, non par la révélation d'un talent
nouveau, mais par l'exhumation d'un chef-d'oeuvre oublié, ou peut-être
inconnu en France. Madame Viardot, cette jeune cantatrice dont nous
avons apprécié, dans notre dernier numéro, en parlant du
Théâtre-Italien, le talent si brillant et si varié, a fait entendre un
air de Pergolése, qui est assurément l'une des plus charmantes créations
de ce grand homme. Rien de plus piquant, de plus gracieux, de plus
élégant, de plus frais, et même de plus neuf que ce morceau.
L'auditoire, d'abord surpris, bientôt ému et transporté, l'a salué
d'acclamations unanimes, et l'a redemandé tout d'une voix. Madame
Viardot s'est prêtée à ce désir avec une grâce parfaite, et n'y a rien
perdu pour son propre compte. Moins préoccupé cette fois du compositeur,
le public, a concentré son attention sur la cantatrice, et a compris
tout ce qu'il y avait d'esprit, de délicatesse, d'élégance et de charme
dans son exécution. Il s'est émerveillé surtout, et à juste titre, de
voir ces qualités appliquées à une composition qui date de plus d'un
siècle. Pour retrouver avec tant de précision les intentions d'un maître
ancien, pour pénétrer tous les secrets d'un style qui a si peu
d'analogie avec le style moderne, pour rompre aussi résolument avec
toutes les habitudes et tous les préjugés musicaux d'aujourd'hui, il
faut joindre à une intelligence supérieure un tact exquis et une
érudition peu commune. Soutenir un compositeur vivant est beau, sans
doute; mais il faut une bien autre puissance pour ressusciter un mort,
et l'on ne s'étonnera pas que ce prodige, opéré si victorieusement par
madame Viardot, l'ait encore élevée dans l'estime de tous les
connaisseurs.



Des Caisses d'Épargne.

Les _Caisses d'Épargne et de Prévoyance_ ont pour objet de recevoir au
fur et à mesure en dépôt les moindres économies des citoyens qui n'ont
que leur travail journalier pour vivre, de faire fructifier ces modestes
épargnes au moyen des ressources de l'intérêt composé, de les grossir
enfin insensiblement jusqu'au moment où elles sont suffisantes pour
avoir une destination utile, ou former un placement avantageux.

Le dix-huitième siècle, qui ne connut, lui, que les tontines, ne pouvait
que mettre en avant l'idée d'appliquer les intérêts composés. C'est ce
qu'il fit. Mais ce fut seulement en 1810 qu'on vit surgir en Angleterre,
pays de calcul et d'application pratique, la première caisse d'épargne
véritablement digne de ce nom, une caisse gérée gratuitement et dotée
des fonds nécessaires pour garantir ses engagements. Le nombre des
caisses d'épargne depuis lors alla toujours en augmentant, et il y a
quelques années, on en comptait dans le Royaume-Uni environ 500,
dépositaires de 600 millions, qui appartenaient à plus de 500,000
personnes. En 1818, une société anonyme, à la tête de laquelle étaient
des hommes dont les noms ont été constamment entourés de l'estime et de
la reconnaissance, publiques, fonda la Caisse de Paris sur des principes
qui depuis ont servi de modèle aux autres. Outre le vénérable
Larochefoucault-Liancourt, il nous sera permis de citer, parmi les
fondateurs, deux honorables citoyens dont les noms se retrouvent à côté
de toutes les institutions utiles et bienfaisantes, MM. François et
Benjamin Delessert.

Malgré l'exemple donné par la Caisse d'Epargne de Paris, on ne comptait
en France, à la fin de la Restauration, que treize établissements de ce
genre. Depuis cette époque, leur nombre s'accrut dans une progression
rapide, et qui indiquait suffisamment que les masses commençaient à
apprécier les bienfaits de cette institution. En 1836, il existait déjà
220 caisses qui avaient au trésor 93 millions, dont la moitié environ
avait été versée par la Caisse de Paris. Au 31 décembre 1839, le solde
total des caisses était de 167,474,629 fr. 25 cent.

Les lois des 5 juin 1835 et 31 mars 1837 modifièrent les bases sur
lesquelles avaient été primitivement établies les Caisses d'Épargne. Le
minimum de la somme à déposer est toujours cependant de 1 fr., sans
fraction de franc. On ne peut verser plus de 500 fr. par semaine, et la
somme appartenant à chaque déposant ne peut excéder 5,000 fr.; les
sociétés de secours mutuels sont seules admises à avoir un dépôt de
6,000 fr. La dernière de ces lois réalisa en même temps une grande
amélioration en autorisant les Caisses à verser en compte courant leurs
fonds au Trésor public, qui leur en paie un intérêt de 4 pour 100. Il
opère aussi sans frais le transfert d'une Caisse à l'autre dans toute la
France. L'État devient ainsi l'administrateur de la fortune publique et
privée; payant un intérêt de 4 p. 100, il est dans la nécessité
d'employer les sommes qui, auparavant, restaient inactives dans ses
coffres. La Caisse, de son côté, paie aux déposants un intérêt, non plus
de 5 p. 100, comme dans le principe, mais seulement de 3 fr. 75 cent.
pour 100 fr. La différence entre 5 fr. 75 cent. et 4 fr. est bonifiée au
profit de la Caisse, qui subvient, au moyen des ressources qu'elle en
tire, à ses frais d'administration. Cette réduction d'intérêts s'est
opérée sans secousse ni perturbation; car on avait déjà reconnu que les
déposants avaient moins en vue un intérêt considérable qu'une
accumulation successive de petits capitaux, la facilité de les retirer à
volonté et la sûreté du placement.

H y a trois classes d'individus auxquels les Caisses d'Épargne peuvent
surtout être utiles; les domestiques et autres gens à gages, les
ouvriers, les habitants des campagnes.

Les premiers placent généralement mal leurs économies, en des mains peu
sures. Désabusés aujourd'hui par tous les mécomptes et toutes les pertes
qu'ils ont subis, ils commencent à se servir des Caisses d'Épargne.

Les ouvriers ont eu plus de peine à en prendre le chemin. Les préjugés
particuliers à cette classe, les tentations, de funestes habitudes, de
mauvaises connaissances, les en ont bien longtemps empêchés. Peu à peu,
toutefois, ils sont arrivés à se convaincre que les Caisses d'Épargne
sont, suivant l'expression de M. de Cormenin, des écoles de moralité, où
le travail, fondé sur l'intérêt personnel, maîtrise les vices et les
mauvaises passions des hommes. «Il n'y a pas d'exemple, dit M. B.
Delessert, qu'un porteur de livret ait été condamné par les tribunaux. »
Le nombre des ouvriers déposants s'accroît dans une rapide progression.
Aujourd'hui, ils forment la majorité des déposants nouveaux. Mais il
n'en est pas de même dans les départements, pour les habitants des
campagnes. Défiants et soupçonneux, ils ne veulent pas qu'on sache
qu'ils ont de l'argent, ou bien ils se croiraient perdus s'ils le
sortaient de la cachette où ils l'ont enfoui, et où il dort improductif
jusqu'à ce qu'ils achètent un petit lot de terre. Que de capitaux ces
habitudes inintelligentes n'enlèvent-elles pas à la circulation.

En tête de toutes les Caisses d'Épargne du royaume, se place
naturellement celle de Paris. Il ne sera sans doute pas sans intérêt
d'extraire du rapport présenté par M. B. Delessert quelques détails sur
sa situation.

En 1841, la Caisse a reçu à divers titres. 40,041,548 f. 50 c.
Elle a remboursé par contre. ......        26,911,458    78

Augmentation des versements sur les remboursements.
                                           13,130,009    52

Au 31 décembre 1841, le solde du aux
déposants était de...........              83,485,457    50

En 1841, il y a eu 34,303 déposants nouveaux, dont 18,875 ouvriers, et
7,200 domestiques. La moyenne de chaque versement a été de 141 fr.;
celle de chaque remboursement, de 410 fr.; celle de chacun des 134,000
livrets existants au 31 décembre 1841, de 619 fr. A cette même époque,
les 285 Caisses d'Épargne des départements, non compris celle de Paris,
avaient en compte courant à la Caisse des dépôts et consignations,
157,988,002 fr.; en y joignant ce qui était dû à la Caisse de Paris,
nous trouvons un total de 241,661,552 fr. et une augmentation totale de
32,921,001 fr. pour la seule année 1841.

Que de passions domptées, que de mauvais conseils repousses, que de
vertus acquises pour amasser et conserver ces 241 millions! En prévenant
de nombreuses douleurs, ces habitudes d'ordre et d'économie donnent de
nouveaux gages à la paix, à la tranquillité publiques; car il ne faut
pas s'y tromper, le pauvre qui commence à avoir une petite propriété
cherche dès lors à se garantir, par une économie soutenue, contre les
privations de l'indigence, et du moment où il a un petit pécule placé
sur l'État, non-seulement il n'y attache pas moins d'importance que le
plus fort capitaliste à ses trésors, mais il cherche sans cesse à le
grossir. Si nous en voulions une preuve, il nous suffirait de citer un
exemple. A l'occasion du mariage du duc et de la duchesse d'Orléans,
40.000 fr. furent distribués entre 1,760 livrets, qui furent répartis à
Paris entre autant d'enfants. Le nombre de ces livrets est encore
aujourd'hui de 1,698, et la somme due aux jeunes déposants est de
136.000 fr.: en quatre ans et demi elle s'est accrue de 97.000 fr.

On voit donc de quel intérêt il peut être pour le pays et pour les
individus d'augmenter le nombre des Caisses d'Épargne. Seconder le
mouvement qui porte les petits capitaux vers ces utiles établissements,
c'est répandre dans la population des éléments de sécurité et de
bonheur.



Longchamp.

L'abbaye de Longchamp.--Mort de Philippe le long.--Henri IV et Catherine
de Verdun.--Lettre de Saint Vincent de Paul.--Sermons prêchés à
Boulogne.--Ermites du mont Valérien.--Conversion de mademoiselle
Lemaure.--Les _Ténèbres_ à Longchamp.--Le musicien Lalande.--Longchamp
sous Louis XV.--La Guimard et ses _armes portantes._--Equipage de
mademoiselle Duthé.--Mademoiselle Cléophile.--Anecdote--M. le comte
d'Artois (Charles X).--Efforts de l'archevêque de Paris contre
Longchamp.--Arrestation de mademoiselle Rancourt.--Longchamp de
1780--Carrosses de porcelaine.--Les princes à Longchamp--Modes de
1784.--Voitures anglaises.--Mesdemoiselles Adeline et
Deschamps.--Longchamp de 1787.--Parodie de Longchamp, par le marquis de
Villette.--Interruption de Longchamp.--Modes de 1793.--Démolition de
l'abbaye.--Renaissance de Longchamp.--Semaine sainte de l'an VIII.--Vol
d'un couvert.--Longchamp de l'an X.--Verts inédits de Luc de Lancival.
Longchamp en 1815.--Conclusion.

En racontant l'histoire des moutons de Dindenout, Rabelais a écrit celle
du genre humain. Dans la foule qui piétine, roule, ou chevauche à
Longchamp, peu de gens se demandent l'origine de cette promenade
annuelle. Nous y venons parce que nos pères y sont venus, c'est une des
clauses de l'héritage que nous ont légué les générations précédentes, et
que nous transmettrons à nos descendants. Les usages, une fois établis,
trouvent une raison d'être dans leur existence même; plus ils durent,
plus ils se consolident, et on les observe encore longtemps après en
avoir oublié la cause première. Pourquoi ces flots vont-ils à la mer?
parce qu'ils sont poussés par d'autres flots, et que, derrière ceux-ci,
d'autres encore suivent la même pente invincible.... Mais qui s'inquiète
de la source?

On a beaucoup disserté sur Longchamp sans approfondir ce sujet si
important dans l'histoire des moeurs parisiennes. Chaque écrivain,
jugeant plus commode de copier servilement ses prédécesseurs que de
recourir aux pièces originales, s'est contenté d'allégations
incomplètes, de vagues généralités, de notions acceptées sans examen.
Ces maladroits défrichements ont laissé le sol vierge encore, et nos
études sur Longchamp seront, nous osons l'espérer, moins imparfaites que
celles de nos devanciers.

Au nord du village de Boulogne, entre le bois et la Seine, s'étend une
plaine étroite qui doit à sa configuration le nom de Longchamp _(longus
campus)_, et non pas Longchamps, comme on l'écrit sans égard pour la
syntaxe et pour l'étymologie. Ce fut là que dame Isabelle de France
bâtit, en 1250, le monastère de _l'Humilité de Notre-Dame_. Elle avait
écrit à Méméric, chancelier de l'Université: «Je veux assurer mon salut
par quelque pieuse fondation; le roi Louis IX, mon frère, m'octroie
trente mille livres parisis; dois-je établir un couvent ou un hôpital?»
Le chancelier opta pour qu'on ouvrit un asile à des nonnes de l'ordre de
Sainte-Claire. La Révolution lui a donné tort: elle eût conservé
l'hôpital, elle a démoli le couvent.

L'origine royale de Longchamp lui valut le patronage des souverains.
Saint Louis en visitait souvent les religieuses; Marguerite et Jeanne de
Brabant. Blanche de France, Jeanne de Navarre et douze autres princesses
y prirent le voile. Philippe le Long y mourut le 2 janvier 1321, d'une
dysenterie compliquée de fièvre quarte. Pendant qu'il agonisait, l'abbé
et les moines de Saint-Denis vinrent processionnellement l'assister,
apportant comme remèdes un morceau de la Vraie Croix, un saint clou et
un bras de saint Simon. L'application de ces pieuses reliques parut
soulager le moribond; mais, suivant la chronique du _continuateur de
Nangis_, la maladie étant revenue par la faute du roi, il fit son
testament et expira.

Longchamp, comme tous les autres monastères, comme toutes les
institutions humaines, passa de la grandeur à la décadence, de la
ferveur au relâchement, de la régularité au désordre. Saint Louis y
avait maintenu la stricte observance de la règle; son petit-fils, Henri
IV, y prit une maîtresse, Catherine de Verdun, jeune religieuse de
vingt-deux ans, à laquelle il donna le prieuré de Saint-Louis de Vernon,
et dont le frére, Nicolas de Verdun, devint premier président du
Parlement de Paris. Cet exemple paraît avoir été fatal à la moralité de
l'abbaye, à en juger par une lettre que saint Vinrent de Paul écrivait,
le 25 octobre 1632, au cardinal Mazarin: «Il est certain, disait-il,
que, depuis deux cents ans, ce monastère a marché vers la ruine totale
de la discipline et la dépravation des moeurs. Les parloirs sont ouverts
aux premiers venus, même aux jeunes gens sans parents. Les frères
mineurs recteurs aggravent le mal; les religieuses portent des vêtements
immodestes, des montres d'or. Lorsque la guerre les força à se réfugier
dans la ville, la plupart se livrèrent à toute espèce de scandale, en se
rendant seules et en secret dans les maisons de ceux qu'elles désiraient
voir.....»

Nous citons ce curieux passage, non pour dénigrer les nonnes de
Longchamp, mais pour établir que les relations du couvent avec la
capitale étaient fréquentes, et que les Parisiens préludaient par des
promenades partielles à la grande promenade périodique. Plusieurs
circonstances contribuaient à les entraîner vers ces parages. Dès le
quinzième siècle, on allait à Boulogne entendre prêcher le carême par
les cordeliers aumôniers de Longchamp. «En 1429, selon le _Journal de
Charles VII_, frère Richard, cordelier, revenu depuis peu de Jérusalem,
fit un si beau sermon, qu'après le retour des gens de Paris qui y
avaient assisté, on vit plus de cent feux à Paris, en lesquels les
hommes brûlaient tables, cartes, billes, billards, boules, et les femmes
les atours de leur tête, comme _bourreaux de truffes_, pièces de cuir et
de baleine, leurs _cornes_ et leurs _queues._ «En outre, il fallait
passer par Longchamp pour monter au Mont-Valérien, habité par des
ermites qui, au temps où Mercier rédigeait son _Tableau de Paris_, en
1782, attiraient encore, après quatre ou cinq siècles, _un concours
étonnant de peuple et de bourgeois_ Il y avait _fluxion_ sur ce point,
et l'autorité ecclésiastique fut souvent obligée d'employer des mesures
coërcitives. «Les évêques de Paris, dit l'abbé Leboeuf, ont toujours
veillé à ce qu'un trop grand concours à Longchamp n'en troublai la
retraite. La bulle du pape Grégoire XIII, sur un jubilé, en avait
assigné l'église pour une des sept stations. Pierre de Gondi, évêque,
mit l'église de Saint-Roch à la place de celle de Longchamp; et lorsque
le pape eut appris ces raisons, il loua sa prudence par un bref que j'ai
vu, daté du 10 mars 1584.»

Ce fut au commencement du règne de Louis XV que se régularisèrent les
excursions qui avaient pour fut l'abbaye. Une cantatrice célèbre,
mademoiselle Le Maure, quitta théâtre en 1727, à la vive douleur du
public, qui regrette toujours ceux qui prennent envers lui l'initiative
de l'abandon. Des scrupules religieux avaient déterminé la retraite de
mademoiselle Le Maure; mais le chant était sa vie; elle n'y put renoncer
d'une manière absolue, et lasse de dire les amours _d'Armide_ ou
d'_Alceste_, elle fit retentir de ses notes éclatantes les voûtes de
l'église de Longchamp. Les saintes filles se formérent aux leçons de
l'actrice; leur psalmodie lugubre devint un angélique concert et tout
Paris accourut les entendre chanter _Ténèbres_ pendant la semaine
sainte. L'abbesse, étonnée de ce succès, se mit en quête de belles voix,
et demanda aux choeurs de l'Opéra. Les _dryades_ du _Triomphe de
l'Amour_, les _divinités infernales_ de _Persée_, entonnèrent,
concurremment avec les vierges du Seigneur, _quare fremuerunt gentes_,
ou _miserere mei, Deus_. Les Parisiens se crurent au spectacle. On
assiégea les portes, on s'amoncela dans la nef, on escalada les
galeries, on monta sur les chaises, sur les tombeaux, sur les autels des
chapelles. Ce fut, pendant plusieurs années, une effroyable cohue, une
avalanche de bruyants visiteurs, l'invasion d'une petite église par une
grande ville. Le jour enfin, les curieux, arrivant le mercredi saint aux
portes de Longchamp, les trouvèrent fermées par ordre de M. de Beaumont,
archevêque de Paris. Le pèlerinage annuel n'en continua pas moins.
C'était une inauguration des promenades, une fête publique du printemps,
une manifestation joyeuse en l'honneur du soleil et des toilettes
d'avril, des nouvelles feuilles et des nouvelles modes, des beaux jours
renaissants et des jolies femmes ranimées. C'était, à défaut des
cantiques de Longchamp, un hommage rendu à celui qui vivifie la nature
après l'hiver.

En recherchant ce qui concerne les premiers Longchamp, nous n'avons
exhumé qu'une seule anecdote. Lalande, musicien de la chapelle du roi,
voulant aller à Longchamp, se rend chez le loueur de chevaux Mousset, et
loue un cheval avec selle de velours, housse galonnée, bride et bridon
d'or; il donne 9 fr. d'arrhes. En sortant de l'écurie, il rencontre
trois de ses collègues, Daigremont, Douillet et Mondoville, qui
l'invitent à monter avec eux dans une calèche et à les accompagner à
Longchamp. Lalande répond qu'il vient de louer un cheval, mais que s'il
peut retirer ses arrhes il sera volontiers de la partie. On retourne
chez le loueur: «M. Mousset, dit Lalande, montrez-moi donc encore une
fois le cheval que j'ai arrêté.--Le voici. Monsieur.--Savez-vous qu'il
est bien court, votre cheval, et qu'il y a peu d'espace entre le cou et
la queue? Car enfin, c'est moi qui paie: je prends la première place,
voici celle de Daigremont, Doublet se tiendra là; mais je ne vois pas où
diable sera placé Mondoville, et celui-là compte!»

Le loueur, après avoir écouté attentivement ce calcul, se hâte de
restituer les arrhes.

De 1750 à 1760 Longchamp atteignit son apogée. C'était alors une
solennité: grands seigneurs, diplomates, fonctionnaires publics,
financiers et fermiers-généraux y faisaient assaut de luxe et
d'élégance. A Naples, à Madrid, le roi lui-même par un sentiment de
pieuse vénération, n'aurait pas osé monter en voiture pendant la semaine
sainte: à Paris, au contraire, l'aristocratie préparait longtemps à
l'avance les plus somptueux équipages, et les bourgeois modestes, ceux
qui allaient ordinairement à pied, dérogeaient durant trois jours à leur
habitude. Calèches, fiacres, cabriolets, carrosses de remise, chevaux,
chaises à porteur, vinaigrettes, tous les véhicules disponibles étaient
mis en réquisition. Dès le mercredi saint, une immense cohue encombrait
les allées des Champs-Elysées et du bois de Boulogne. Les actrices y
venaient briguer les applaudissements que les vacances de Pâques les
empêchaient de chercher sur le théâtre. Les femmes qu'on appelait alors
_les impures_, et qui doivent leur nom actuel au quartier qu'elles
habitent, se montraient resplendissantes de diamants qui les paraient
sans les éclipser. Les journalistes, les pamphlétaires, les peintres de
moeurs, ne manquaient pas au rendez-vous général, et les nombreux
documents qu'ils ont recueillis nous mettent à même de tracer, presque
année par année, une monographie de Longchamp.

La promenade de mars 1768 fut favorisée par la beauté du temps et de la
douceur de la température. «Les princes, les grands du royaume, disent
les _mémoires_ contemporains, s'y rendirent dans les équipages les plus
lestes et les plus magnifiques.» L'héroïne de la fête fut la danseuse
Guimard, que Marmontel avait surnommée la _belle damnée_. Elle parut
_dans un char d'une élégance exquise,_ sur les panneaux duquel, pour
mieux rivaliser avec les grandes dames, elle avait fait peindre des
_armes parlantes_. L'écusson portait un _marc d'or,_ d'où s'élevait une
plante parasite, un gui de chêne; les grâces servaient de supports et
les amours de cimier. Ce blason révélait un lucre honteux; mais, sous ce
règne, la licence étaient trop commune pour qu'il lui fût possible
d'être effrontée, et l'un oublia l'imprudence de l'aveu pour ne songer
qu'à l'esprit des emblèmes.

Quelques années plus tard, en avril 1774, nous voyons la chanteuse Duthé
succéder à mademoiselle Guimard dans les fonctions de _beauté à la
mode_. Cet équipage doré, vernissé, traîné par six chevaux fringants,
n'appartient point, comme on pourrait le croire, à une princesse du sang
royal; il porte tout simplement la Duthé. Le mercredi et le jeudi saints
elle excite l'admiration; on la proclame et elle se croit sans rivale;
mais, le troisième jour un autre équipage, non moins doré, traîné par
six chevaux non moins superbes, galope à côté du sien. Quelle était donc
celle qui dressait ainsi carrosse contre carrosse, celle qui opposait sa
piquante physionomie à la beauté fade et régulière de la Duthé? Une
obscure élève d'Audinot, _danseuse en double_ à l'Opéra, la demoiselle
Cléophile, qui devait une subite opulence à la protection du comte
d'Aranda.

Un an après, la Duthé faisait l'épreuve de l'inconstance du public. Au
moment où son équipage entrait en ville, des groupes menaçants
l'environnèrent; des huées, des sifflets, des cris d'indignation
l'assaillirent avec tant de violence qu'elle fut obligée de rétrograder.
Des bruits vagues, calomnieux peut-être, avaient provoqué cette
explosion de mécontentements. Le comte d'Artois, marié depuis deux ans à
Marie-Thérèse de Savoie, venait souvent _incognito_ de Versailles à
Paris. «Las de _biscuit de Savoie_, disait M. de Bievre, il venait à
Paris prendre _du thé_; et les Parisiens, d'ordinaire peu scrupuleux,
avaient pris parti pour la comtesse délaissée.

L'affluence d'actrices et de femmes équivoques faisait de Longchamp un
spectacle assez scandaleux pour que l'archevêque de Paris cherchât à en
arrêter les progrès, après en avoir entravé la naissance. Il pria le
ministre de faire fermer les portes du bois de Boulogne durant la
semaine sainte, par respect pour le jubilé de 1776; mais ses
réclamations avortèrent, et la promenade eut son cours.

La tragédienne Rancourt, la _prima donna_ du Longchamp de 1777 faillit
n'y pas assister. Le 29 mars, resplendissante et fière comme si elle eût
joué Roxane, elle s'apprêtait à monter en voiture. Vous pensez aller à
Longchamp, madame; vous êtes toute au désir de plaire et de briller;
mais vous avez compté sans vos créanciers. Vous n'avez pas aperçu les
recors en embuscade autour de votre hôtel; les voici, ils vous
entourent, ils s'emparent de votre personne, ils vous invitent poliment
à coucher au Fort-l'Évêque. Heureusement qu'un homme généreux, mais peu
désintéressé, en sacrifiant quelques milliers de louis, va vous rendre à
l'ovation qui vous attend.

Le Longchamp de 1780 fut des plus brillants, en dépit de la vivacité du
froid. La file des voitures allait sans interruption depuis la place
Louis XV jusqu'à la porte Maillot, entre deux haies de soldats du guet.
Les voitures circulaient plus librement dans le bois, dont la garde
avait été confiée à la maréchaussée. On signala comme des merveilles
deux carrosses de porcelaine. L'un, occupé par la duchesse de
Valentinois, avait pour attelage quatre chevaux gris-pommelé, dont les
harnais étaient de soie cramoisie brodée en argent, le second
appartenait à _une impure_, mademoiselle Beaupré. Il reparut l'année
suivante avec un prince du sang, le duc de Chartres pour écuyer
cavalcadeur, «ce qui, disent les _mémoires_ de Bachaumont, n'augmenta
pas pour lui la vénération publique.»

Malgré la présence de Monsieur, du comte et de la comtesse d'Artois, du
duc et de la duchesse de Bourbon. Le Longchamp de 1781 fut triste.
Pendant quelques aimées, il y eut diminution progressive dans le luxe et
le nombre des équipages, quoique les modes eussent atteint un degré
d'extravagance qui aurait du donner de la splendeur à la fête annuelle
de la mode. C'était le temps des étoffes, _entrailles de petit-maître,
soupir étouffé, jambe de nymphe émue, centre de puce en fièvre de lait:_
les hommes étaient coiffés _à l'oiseau royal, au cabriolet, à la
Ramponneau, à la grecque, à l'hérisson;_ les femmes portaient de
gigantesques bonnets _à la Belle-Poule, à la d'Estaing, au ballon, à la
Montgolfier, au Port-Mahon, au compte-rendu, aux relevailles de la
reine_. Les carrosses massifs avaient été remplacés par des cabriolets
importés d'Angleterre, _wiskys_ ou _garricks_, voitures légères, mais
d'une si prodigieuse hauteur que le peuple disait, en les voyant passer:
«Voilà des gens qui vont allumer les réverbères.» Il parut, au Longchamp
de 1786, un _wisky_ dont la caisse disparaissait dans le brancard. Les
laquais étaient assis sur le devant, et le cocher, placé derrière sur un
siège élevé, dirigeait les chevaux par-dessus la tête de ses maîtres.
Les beautés remarquables et remarquées de cette même année furent les
demoiselles Adeline et Deschamps, appartenant toutes deux à la
_Comédie-Italienne_ La première avait reçu de M. de Weymeranges,
intendant des postes et relais, un présent de mille louis pour son
_longchamp_. La seconde est nommée par Delille dans _une épître sur le
luxe:_

               Cette beauté vénale, émule de Deschamps,
               Des débris de vingt ducs scandalise Longchamps.

Une modification essentielle, introduite au Longchamp de 1787. lui
rendit momentanément son éclat primitif. On renonça à suivre la route
inégale et sablonneuse de l'abbaye, pour adopter l'allée qui va de la
Muette à Madrid. «Depuis longtemps, écrit l'annaliste Bachaumont, on ne
se rappelle pas avoir vu tant de monde, tant de voitures aussi belles et
aussi bizarres: les _wiskys_ y brillaient surtout. Beaucoup de
petits-maîtres, beaucoup de dames avaient fait faire une voiture
différente pour chaque jour. Un _wisky_ plus bizarre et plus galant que
les autres a fait pendant ce temps la matière des conversations. Ce
_wisky_ était surmonté d'une Folie avec sa marotte; dedans étaient
quatre marionnettes, deux de chaque sexe, saluant à droite et «gauche
sans cesse; tout cela était mené par un ânon joliment harnaché, et un
jockey dirigeait l'animal. On lisait sur la voiture: _D'où viens-je? où
vais-je? où suis-je?_ On l'a appelé la _parodie de Longchamp_, dont en
effet on semblait vouloir faire la critique. Quoi qu'il en soit, ce
concours a dû satisfaire le marquis de Villette, qui passe aujourd'hui
pour l'auteur.»

La révolution suspendit Lonçchamp. Comment l'aurait-on solennisé? Tous
les chevaux avaient été accaparés pour le service des quatorze armées,
et le sang coulait sur la place ci-devant de Louis XV. Si quelques
voitures avaient osé s'aventurer dans les Champs-Elysées, elles auraient
rencontré chemin faisant les charrettes chargées de victimes. Longchamp
tomba en même temps que la monarchie. Ne pensez pas toutefois que la
mode ait complètement perdu son empire. Exilée de Longchamp, elle se
réfugiait dans les _galeries de bois_ C'était au Palais-Égalité qu'on
voyait les redingotes _à la Zutime_ en _pékin velouté et lacté;_ les
douillettes _à la laponne_ en _florence unie_; les habits _à la
républicaine_: les _caracos à la Nina_; les robes _à la turque, à la
persienne, à la Psyché, au lever de Venus_. Où diable la mythologie
va-t-elle se nicher?

Cependant l'on abattait sans pitié le vieux monastère; on brisait les
nombreux tombeaux de l'église édifiée par sainte Isabelle, et les
cendres de la fondatrice, de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le
Long, de Jeanne de Navarre, de Jean II, comte de Dreux, étaient
dispersées par des mains profanes. Longchamp semblait mort avec la
religion qui l'avait enfanté; les vainqueurs de thermidor le
ressuscitèrent. Nous sommes en germinal an V (avril 1797). La terreur
est anéantie, l'échafaud renversé, la _jeunesse dorée_ triomphante;
Longchamp va renaître pour les ébats des parvenus du Directoire. «Le
peuple, dit le _Miroir_ du 26 germinal, commence à voir que ces
opulentes niaiseries lui sont de la plus grande utilité. On ne peut
compter le nombre des couturières, des marchandes de modes, que nos
jolies promeneuses ont fait travailler, pour fixer les regards pendant
cette fête, qui, en elle-même, ne ressemble à rien. Pendant que les
amours s'occupent de leur parure, les forgerons, les charpentiers, les
selliers, travaillent sans cesse à confectionner, à équiper les chars et
les chevaux qui doivent traîner cette foule élégante et badine. Gloire à
Longchamp, aux niais qui y galopent, aux badauds qui les considèrent!
Ils font travailler, ils font vivre le pauvre monde.»

En vertu de ces doctrines, exprimées dans un style qui exhale un parfum
d'ancien régime, les Parisiens se portent à Longchamp, le jour du
_ci-devant_ mercredi saint. On brave la pluie; on veut reconnaître les
lieux; mais il y a encore peu d'élégantes voitures, et l'on ne distingue
qu'un seul équipage à quatre chevaux, conduits par des jockeys vêtus à
l'anglaise. Le jeudi, les équipages, plus nombreux, vont et reviennent
sur deux lignes parallèles. La citoyenne Tallien, la citoyenne Récamier,
la citoyenne Lange, la citoyenne Mézerai, du théâtre Louvois, la
danseuse Lanxade, ont les honneurs de la journée. Le vendredi, on compte
deux mille voitures. Les héroïnes de la veille reparaissent avec des
toilettes différentes. L'écuyer Franconi a réuni ses musiciens dans une
vaste _gondole_, qu'escorte une foule d'écuyers, et donne un concert
ambulant aux promeneurs, depuis la place Louis XV jusqu'à Bagatelle. Des
troupes à pied et à cheval, des agents de police, sont distribués sur
toute la route; car le gouvernement est averti qu'une _grande
conspiration_ se prépare, et qu'on doit profiter de Longchamp pour
prendre le _Chemin de Ia Révolte_. Comme un symbole, de l'aristocratie
déchue, se montre à cette fête une calèche de forme antique, lourde et
vermoulue, conduite par deux maigres laquais, et péniblement tiraillée
par deux maigres haridelles. A l'entrée des Champs-Elysées s'est formé
un groupe d'humoristes, qui narguent le faste des nouveaux enrichis.
«Tiens, voici un ex-jacobin.--Celui-ci est un valet qui a dénoncé son
maître.--Voilà un comité révolutionnaire: le père, la mère, le fils,
tout en était...» Le soir, les _citoyennes_, en costume d'amazone, ou
habillées _à la grecque_ et étincelantes de diamants, vont au théâtre
Feydeau entendre Garat chanter _Enfant chéri des Dames_ et l'air
d'_Alceste: Au nom des Dieux._ Voilà Longchamp reconstitué!

Diverses particularités signalèrent la semaine sainte de germinal an
VIII (1798). Le _vendredi saint_ fut en même temps le _mardi-gras;_ on
confondit le carême et le carnaval. Il y eut un _bal masqué_ le _jeudi
saint_, et le lendemain on exécuta le _Stabat_, au grand mécontentement
des vieux hébertistes. Les _merveilleux_ de l'an VIII figurèrent à
Longchamp en habits gros bleu, brodés en soie bleu-de-ciel, à _collet
triplement juponné_, avec cravates nouées sur le côté gauche, gilets _à
la débâcle_, et demi-chemises de batiste. Les couleurs chamois, serin et
violet, dominaient dans les ajustements des dames. Quelques robes
étaient bleu-clair recouvertes de linon. La coiffure en vogue était le
fichu-marmotte sur un chapeau de paille.

Le soir du vendredi saint, un jeune homme entre chez le restaurateur
Naudet; il commande une _bisque aux écrevisses,_ un vol-au-vent, une
_suprême_, des biscuits à la crème et une bouteille de Volney. Il mange
vite; et, comme par distraction, met un couvert dans sa poche. Madame
Naudet s'en aperçoit, et sans esclandre, elle ajoute sur la carte: un
couvert d'argent, 54 fr. Le _merveilleux_, en payant, se contenta de
dire: «Je ne croyais pas que la carte montât si haut.»

En l'an X, Longchamp a repris racine, et inspiré des vers à Luce de
Lancival, un des grands poètes de l'Empire:

       Célèbre qui voudra les plaisirs de Longchamps:
       Pour moi, je choisis mieux le sujet de mes chants;
       Mon pinceau se refuse à la caricature.
       J'abandonne à Callot la grotesque figure
       Du dédaigneux Mondor, brillant fils du hasard,
       Pompeusement assis au fond du même char
       Dont naguère il ouvrait et fermait la portière;
       Ce fat, tout rayonnant de son luxe éphémère,
       Et qui, pour trois louis, s'estime trop heureux
       De louer un coursier qui sera vendu deux;
       Et nos Vénus, sortant de l'écume de l'onde,
       ui prennent le grand ton pour le ton du grand monde,
       Et pensent ennoblir leurs vulgaires appas,
       En affichant le prix que les paie un Midas.
       Ce qui déplaît à voir n'est point aimable à peindre,
       Et Longchamp me déplaît, à parler sans rien feindre.
       Tout Paris à Longchamp vole. Qu'y trouve-t-on?
       Maint badaud à cheval, en fiacre, en phaéton,
       Maint piéton vomissant mainte injure grossière,
       Beaucoup de bruit, d'ennui, de rhume et de poussière.

Tel est encore Longchamp de nos jours; car depuis l'an VIII, il n'a plus
été interrompu, même lorsque les chevaux des Cosaques rongeaient les
arbres des Champs-Elysées, et que la hache des sapeurs ennemis décimait
le Bois de Boulogne.

C'est toujours le même programme, exécuté de la même manière; ainsi,
cette année, on s'est occupé de Longchamp plusieurs mois à l'avance. La
_fashion_ noble ou financière a fait renouveler ses équipages. Les
_lions_ ont demandé des tilburys et des _wurks_ à Desouches-Touchard,
des habits à Humann, des cannes à Verdier. Les élégantes se sont
pourvues des capotes d'Alexandrine, des chapeaux de Lemonnier-Pelvey,
surmontés des plumes de Zacharie. Et que d'étoffes nouvellement
inventées par nos industriels! _échelle orientale, droguet catalan,
pékin en camaïeux, lampas burgrave, étoile polaire, caméléon fleuri,_
etc. Tout cela a été préparé sous l'influence d'un printemps hâtif, et
le retour inattendu du froid a déçu bien des espérances, retenu bien des
promeneurs au coin du feu, bien des voitures sous la remise; néanmoins,
quoique les Champs-Elysées fussent déserts le mercredi, jour de pluie et
de giboulées, on y a vu, malgré l'incertitude du temps, un public de
choix le jeudi, et une très-grande affluence le vendredi. M. Gabriel
Delessert avait, suivant l'usage, publié une ordonnance pour prévenir
tous accidents et désordres pendant les promenades de Longchamp, avec
défense de rompre la file, de conduire des voitures dans les
contre-allées, de monter sur les arbres et sur les candélabres destinés
à l'éclairage public. Ces mesures n'ont pas été inutiles le dernier
jour, car la foule est revenue avec le soleil; deux lignes de voitures
s'étendaient de la place de la Concorde à la porte Maillot; c'était le
mardi-gras, moins les masques. Au milieu de la chaussée, circulaient les
équipages armoriés, les calèches de la Chaussée-d'Antin, et celles de
quelques actrices assez jolies pour avoir voiture avec deux mille francs
d'appointements. A l'entour, des _sportsmen_, en habit _fumée de
Londres_, caracolaient sur leurs nouvelles montures; des commis
s'évertuaient à modérer le langage de leurs _locatis_; de gracieuses
cavalières paradaient en amazones de _casimirienne_ à boutons d'or, à
manches _amadis_. Dans les contre-allées erraient les curieux vulgaires,
les spectateurs désoeuvrés, qui contribuent eux-mêmes à former le
spectacle.

[Illustration.]

Voilà le Longchamp de cette année; ce sera sans doute, avec de légères
variantes, celui de 1844. Longtemps encore, toujours peut-être, on verra
les modes nouvelles s'épanouir durant ces trois jours consacrés. Comment
voulez-vous que cet usage périsse? Il est devenu en quelque sorte une
des fonctions de note organisme. Il est protégé par la coquetterie des
femmes, l'orgueil des riches, l'intérêt des commerçants. Qui pourrait
ébranler un édifice assis sur les bases aussi éternelles?



La Vengeance des Trépassés.

NOUVELLE.
(Suite.-Voyez p. 73 et 89.)

[Illustration.]

§ 3.--Le Moulin.--La famille de Ponce-Pilate.

Mille terreurs, mille soupçons s'élevaient dans le coeur des fugitifs,
qui n'osaient encore se les communiquer. Ils allaient sans parler,
respirant à peine, livrés tour à tour à l'espoir d'être sauvés et à la
crainte d'être trahis. Tout à coup on leur barre le chemin; dans la
nuit, une figure humaine est debout devant eux, une main se pose sur
l'épaule de don Christoval qui marchait le premier, et une douce voix
connue leur dit: _C'est moi_. Trop tard! don Christoval avait déjà
frappé. La pauvre Rachel ne jeta pas un cri; mais elle ajouta aussitôt:
«Je suis morte! vous avez tué votre libératrice.» En même temps
l'abîme ténébreux dans lequel ils étaient plongés tous trois s'ouvrit
comme par enchantement et laissa apercevoir l'immensité du ciel brillant
d'étoiles. Rachel, par un dernier effort, poussa en avant ses protégés,
et lorsque, après avoir fait un pas, ils se retournèrent vers elle, la
porte s'était remise à sa place, le rocher était refermé, tout était
silencieux et immobile.

Leur premier mouvement fut de tomber à genoux pour remercier Dieu. Ils
se trouvaient dans une prairie couverte d'une herbe haute et touffue;
derrière eux s'élevait un énorme massif de rochers sur lesquels avaient
crû çà et là des chênes et des pins, dont les spectres noirs et
mélancoliques se dessinaient sur le ciel doucement éclairé d'une lueur
crépusculaire. La sinistre maison devait être située derrière ces
rochers, car on ne la découvrait nulle part, en sorte que rien ne
souillait la pureté de ce paysage. Au sortir d'une atmosphère chargée de
vapeurs de sang. Léonor et Christoval respiraient avec délices, et cet
air embaumé leur rendait les forces dont ils avaient tant besoin.

Don Christoval cherchait la meilleure direction à suivre, quand leur
oreille fut frappée d'un bruit lointain et régulier. Ils reconnurent le
tic-tac d'un moulin; ils se dirigèrent de ce côté, en marchant avec
toute la vitesse possible dans cette grande herbe où il leur eût été
facile de se cacher, même en plein jour. Le bruit devenait plus
distinct; il semblait que ce fût une voix amie qui les appelât. Au bout
d'un quart d'heure, ils distinguèrent la maisonnette du meunier. Mais un
obstacle imprévu les arrêta court: ce fut le ruisseau qui faisait
tourner le moulin. Heureusement ils crurent distinguer quelqu'un près de
la maison. Don Christoval, d'une voix forte dont il tâchait pourtant de
calculer et de ménager la portée, cria: _Au secours!_ et aussitôt un
homme accourut vers eux. Quand il fut sur le bord du ruisseau. Léonor ne
put se tenir de lui crier à son tour _sauvez-nous!_ l'homme ne répondit
qu'un mot _attendez!_ et il disparut. Au bout de cinq minutes il revint
avec une planche qu'il jeta sur le ruisseau, et les amants se crurent
sauvés en touchant l'autre rive.

Le meunier n'attendit pas leurs questions: «Vous venez de
là-bas?--Hélas! oui.--Par quel miracle vous êtes-vous échappés?--Nous
avons été délivrés par un ange qui a été bien mal payé de ce bienfait.
Mais vous savez donc....--Je sais tout. Vous n'êtes pas les premiers qui
se sauvent ici. Oui, la Rachel est un ange parmi les démons. Aussi je
commence à leur devenir suspect; mais n'importe, venez; nous trouverons
moyen de vous cacher comme ceux d'il y a un mois.»

Ils touchaient au seuil de la porte, lorsqu'on vit soudain des lanternes
courir le long de l'eau, dans la prairie. Elles descendaient vers le
moulin, et l'air retentissait de ces cris: Juan! Juanito! Juan! Juan!
«Les voici, dit le meunier; ils veulent passer. Carmen, dit-il à la
meunière qui était sortie au-devant d'eux, Carmen, cache ces étrangers.
» En même temps, il tourna les talons; et, comme l'on continuait à
crier: Juan! Juanito! il se mit à répondre de toutes ses forces: «Oui,
maître, oui! me voilà! me voilà!

--Ils seront bientôt ici, dit la meunière; vite, vite, fourrez-vous dans
le bluteau. Là!... bon!... Entassez-vous tant que vous pourrez dans la
farine. C'est cela! et ne bougez.» La bonne Carmen ayant laissé retomber
le couvercle de toile et fait un signe de croix sur le bluteau, alla
s'asseoir près du berceau de son enfant, et se mit à le bercer en
chantant une vieille romance sur le Cid.

Bientôt la porte s'ouvrit avec impétuosité, et trois hommes se
précipitèrent dans la chambre. Juan les suivait. Sans dire une parole,
ils coururent au lit, le visitèrent par-dessous avec leurs lanternes;
ils levèrent même les couvertures. Ensuite ils ouvrirent l'armoire; en
un mot, ils fouillèrent dans tous les coins et recoins dont ils purent
s'aviser, mais, par bonheur, ils ne s'avisèrent pas du bluteau. Enfin
l'un d'eux rompit le silence, et ce fut pour s'écrier avec des jurements
horribles: «Malheur à eux, si nous les rattrapons, les traîtres, les
scélérats, qui ont volé nos bons maîtres! ils le paieront cher! Et toi,
Juan, si l'on découvrait que tu aies favorisé leur fuite, que tu es leur
complice, ton affaire serait bientôt faite, ainsi qu'à ta femme et à ton
marmot!

--Vous me faites tort, mes braves camarades, répondit le meunier.
J'atteste le ciel que je voudrais avoir ces coquins en ma seule
puissance, les tenir là, à ma discrétion, et je vous montrerais bientôt
quel homme je suis! Mais je puis vous garantir qu'ils n'ont pas pris de
ce côté; ou, s'ils y sont venus, le ruisseau leur aura fait rebrousser
chemin, et je n'en ai point vu. Probablement ils se seront jetés sur la
route de Jaen. En tout cas, ils ne peuvent manquer d'être rejoints,
puisque vous me dites que toute la maison est à leurs trousses. Mais
vous n'avez plus rien à faire ce soir; vous devez être fatigués; ne
voulez-vous pas vous rafraîchir?

--Volontiers, ami Juan, répondit un autre qu'à sa voix, don Christoval
reconnut pour le portier qui les avait d'abord repoussés; mais nous
avons déjà soupé, il nous faut peu de chose.

--Un bon beignet de pâte, à l'huile, arrosé d'une outre de vin vieux,
dit Carmen. Nous avons de l'huile admirable; et quant au vin, vous m'en
direz des nouvelles.»

Les quatre hommes s'assirent autour de la table. Carmen prit un plat
creux, s'approcha du bluteau, leva le couvercle, et puisa de la farine
pour faire son beignet, affectant de rester longuement devant le bluteau
ouvert. Cependant un des bandits qui n'avait pas encore parlé: «Que
j'aurais du plaisir, dit-il, à planter mon poignard au coeur de ces
misérables, comme cela!...» En achevant ces mots, il enfonçait son
poignard au milieu de la table avec rage. L'arme se tint debout en
tremblant; la lame avait pénétré dans le bois à six lignes au moins de
profondeur.

«Carmen, dit le meunier, arrête le moulin. Il est une heure passée;
c'est aujourd'hui dimanche..., et apporte-nous l'outre.» Le souper
commença et la conversation continua de plus en plus animée et enjolivée
de mille plaisanteries atroces ou indécentes. Le meunier faisait le bon
compagnon, enchérissant sur ses convives, et avait soin de les faire
boire largement, en s'épargnant lui-même sans qu'il y parût. Enfin, il
joua si bien son jeu, qu'ils sortirent du moulin plus assurés que jamais
du dévouement du meunier et complètement ivres, à ce point, qu'en
repassant le ruisseau, l'un de ces honnêtes gens y tomba, et y fût
resté, s'il se fût trouvé en la seule compagnie de l'honnête Juan.

Léonor et Christoval furent tirés de leur asile, tellement enfarinés de
la tête aux pieds, que leur visage et leurs mains ressemblaient à ceux
d'une statue de marbre blanc. En les voyant dans cet état, le meunier et
sa femme firent de grands éclats de rire, auxquels eux-mêmes prirent
part très-volontiers. «Vous voilà hors du plus grand péril, dit Juan;
mais ce n'est pas tout: il faut trouver moyen de gagner la ville voisine
sans être découverts, car nous sommes toujours sur le domaine de vos
ennemis. Or, ils sont puissants et vigilants! et, s'ils vous
surprennent, il n'est point de violence qu'ils ne se permettent pour
s'assurer de vous et vous empêcher de découvrir leurs crimes à la
justice. Le point du jour approche; voici ce qu'il faut faire: vous
allez prendre un de mes habits, et cette jeune dame fera à ma femme
l'honneur de revêtir un des siens. Nous partirons avec ma voiture. Vous
savez conduire une voiture? Vous conduirez donc la mienne à pied, et
madame et moi serons assis sur les sacs: elle pourra même faire semblant
de dormir, cela fera que, si l'on nous rencontre, l'on aura moins de
soupçons; car je suis connu dans le pays, et vous passerez pour mon
garçon de moulin.»

--Rien n'est mieux arrangé, reprit don Christoval; dites-moi seulement
comment il se peut faire qu'un si honnête homme que vous soit au service
d'une troupe d'assassins.--Je vous conterai tout cela en route, dit le
meunier. Nous n'avons pas de temps à perdre.»

Les travestissements finis et la voiture préparée, l'on partit. L'aurore
n'était pas encore levée, mais une ligne rouge, qui enflammait l'horizon
du côté de l'orient annonçait son approche. Au fond de la voûte céleste
les étoiles avaient disparu sous un voile grisâtre; et, à l'extrémité
opposée, la lune brillait encore, pale et légère, dans un ciel bleu.
L'air était frais et calme; les oiseaux se taisaient, endormis dans les
vieux oliviers qui bordaient la route, et le silence universel attestait
que la nature n'était pas encore réveillée. On sait que, par l'effet
d'un de ces mystères dont notre vie est tissue, cette heure matinale
verse au coeur de l'homme l'espoir et la confiance, comme la venue des
ténèbres y jette le découragement et la terreur. Nos voyageurs, dans
cette heureuse disposition qu'inspire le retour de la clarté, sortirent
du moulin, Christoval, en équipage de garçon meunier, un fouet à la
main, Léonor en habit de paysanne. Ils embrassèrent la bonne Carmen, qui
pleurait et ne pouvait s'empêcher d'avoir peur, et l'on se sépara pour
ne jamais se revoir, selon toutes les apparences. Ainsi va la vie!

Tous trois étant montés sur la voiture, Juan et Léonor assis côte à côte
et don Christoval sur le devant, comme celui qui conduisait les chevaux,
le meunier prit la parole en ces termes: «Regardez entre les arbres:
voyez-vous là bas la maison isolée enveloppée d'une petite vapeur
blanche? Tenez, voilà le premier rayon du soleil qui l'éclairé. C'est là
que vous devriez être à cette heure, étendus sans mouvement et sans une
goutte de sang dans les veines, au lieu de rouler tranquillement comme
nous faisons, sur une bonne route bien sablée. Il est certain que Dieu a
opéré miraculeusement en votre faveur.

«Il y a trois ans que cette famille vint s'établir dans le pays. Nul ne
les connaissait, et personne, aujourd'hui même, ne pourra vous dire d'où
ils sortaient. Ils achetèrent cette maison avec ses dépendances, qui
sont très-vastes. C'était un vieux manoir inhabité depuis des siècles:
on le disait hanté par des apparitions; ainsi vous voyez que ce n'est
pas d'hier que c'est un lieu redoutable. Ils firent réparer
l'habitation. On y travailla longtemps; et je me souviens, moi, d'y
avoir mené du sable et des pierres. Dans ce temps-là, je n'étais pas
encore marié et je n'avais pas loué leur moulin. Je ne pensais qu'à me
faire soldat; c'était bien loin de songer à devenir meunier! Pour en
revenir à eux, ils se sont mis à vivre très-mystérieusement, et ont
toujours continué depuis. Ils se donnent pour Moresques, mais la vérité
est que ce sont des Hébreux, ou, si vous l'aimez mieux, des juifs. Ils
sont très-riches, et on les croit profondément versés dans les secrets
de la cabale. Mais ce n'est pas là le plus extraordinaire de leur
histoire; le voici: ils sont tous venus au monde avec une main lépreuse,
la main droite; aussi vous avez dû remarquer qu'ils portent tous un gant
à cette main, et ne la découvrent jamais. Cette lèpre reste immobile et
ne se répand pas sur le reste du corps avant un certain âge, qui est
trente ans pour les femmes, et quarante ans pour les hommes. Alors cette
horrible maladie se met en mouvement; elle commence par les jambes, et
monte lentement, lentement, jusqu'à ce qu'elle envahisse le corps tout
entier; et, au fur et à mesure qu'elle gagne du terrain, elle tue les
endroits par où elle a passé, de manière qu'il y a dans le même individu
une moitié morte et une moitié vivante. Quand le mal s'est emparé de la
tête, c'est fini! mais il faut beaucoup de temps pour en arriver là.

«Il est impossible de guérir ce mal, et vous croirez sans peine que les
hommes n'y peuvent rien, quand vous saurez que c'est un châtiment de
Dieu sur toute une race. Ces gens descendent, à ce qu'on dit, de
Ponce-Pilate, qui signa l'arrêt de mort de notre Sauveur, et ils doivent
porter jusqu'à la consommation des siècles le signe et la peine du crime
de leur ancêtre.

«Mais, s'ils ne peuvent vaincre cette lèpre hideuse, ils ont du moins
trouvé moyen de la combattre et de retarder ses progrès: c'est en
prenant des bains tièdes dans du sang de chrétien.

« La situation de leur demeure, au milieu de cette immense plaine
déserte, au sortir d'un défilé de la montagne Noire, les sert
admirablement. Quelque voyageur égaré ou attardé vient de temps à autre
leur demander asile, et ces infortunés voyageurs disparaissent sans
laisser aucune trace de leur passage. Ils ont chez eux une demi-douzaine
de domestiques, ou plutôt d'assassins à leur solde, qui, en un clin
d'oeil, et à l'aide de certaines machines, vous expédient un homme dans
l'autre monde. Après quoi, le vieux père, qui est le plus avancé dans sa
maladie, prend son bain, et l'on assure que les trois autres membres de
la famille se plongent successivement dans cette cuve sanglante.»

Ici don Christoval interrompit le récit du meunier: «Je ne croirai
jamais, dit-il, que deux créatures aussi charmantes que le sont Amine et
Rachel participent ni à ce bain atroce, ni au meurtre qui a servi à le
préparer.

--Je ne sais ce qui est d'Amine; quant à Rachel, vous avez raison. Comme
elle est la plus jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle est instruite des
sombres mystères de la maison paternelle, et elle ne demanderait pas
mieux que de s'enfuir; mais comment? avec le secours de qui? et où se
réfugier?

--Mais, demanda Léonor, comment avez-vous su tous ces détails!

--Par deux domestiques qui se sont échappés de cet affreux repaire, il y
a un mois; et qui se sont sauvés, comme vous, dans mon moulin, jusque-là
je ne me doutais pas de la moindre chose. Ce moulin appartient à la
famille de Ponce-Pilate: ils me la louent bon marché et j'y gagne
beaucoup d'argent. Mais il n'est argent ni intérêt qui tiennent! je ne
puis souffrir en silence qu'on égorge ainsi mon prochain à deux pas de
moi, surtout étant, comme je suis, d'une famille de vieux chrétiens!
Mais nous voilà arrivés à Huescar sans avoir, grâce à Dieu, fait de
mauvaise rencontre. Dès que, vous serez en sûreté, j'irai avertir la
justice.

--Hélas, dit Léonor, dans votre déposition, n'oubliez pas de justifier
la pauvre Rachel! c'est à elle que nous devons la vie, et probablement
elle nous eût accompagnés, sans la cruelle méprise qui, peut-être, à
l'heure qu'il est, lui a ravi l'existence. Que sera-t-elle devenue, sans
secours, dans ce couloir voûté? Aura-t-elle pu en sortir? Quel
traitement aura-t-elle reçu du reste de sa famille? Je vous avoue que
ces pensées me tourmentent beaucoup!»

§ 4.--La Bohémienne.

Sur ces entrefaites, la voiture était entrée dans les rues d'Huscar. Ils
allèrent descendre à l'enseigne du Saint-Sacrement, dont l'hôte était un
ancien ami du meunier. Il se trouvait justement dans cette auberge des
marchands qui retournaient à Murcie après avoir terminé leurs affaires à
Hescar: ils consentirent à prendre dans leur compagnie don Christoval et
Léonor, qui passait pour sa femme. Ceux-ci ne quittèrent pas le brave
Juan sans mille protestations d'amitié et sans l'avoir forcé d'accepter
une généreuse récompense.

De Murcie, il leur fut aisé de gagner Alicante, où, trouvant encore une
occasion toute prête, ils s'embarquèrent pour Barcelone. Léonor
regrettait les chevriers de la montagne Noire; mais don Christoval lui
fit comprendre qu'il n'y avait de sûreté pour eux en aucun endroit de
l'Espagne, à cause du grand crédit de l'archevêque, qui, tôt ou lard,
finirait par les découvrir dans la retraite la plus cachée. Léonor se
rendit à ces raisons.

Leur dessein était de se retirer quelque part en France, et d'y attendre
que la mort du prélat ou son indulgence, sur laquelle, à vrai dire, ils
ne comptaient guère, leur permit de rentrer en Espagne.

Ils descendirent à Barcelone, et résolurent de continuer leur route par
terre, parce que la navigation fatiguait trop Léonor. Ils étaient trop
loin pour risquer beaucoup d'être poursuivis, outre qu'ils étaient
toujours déguisés; et une fois au delà des Pyrénées, ils n'avaient plus
rien à craindre.

Aucun incident remarquable ne troubla leur voyage jusqu'à Llivia, petit
village situé à l'entrée de la montagne. Ils y arrivèrent avec la nuit.
L'unique auberge de l'endroit était un cabaret d'apparence assez
chétive, mais, comme il n'y avait pas à choisir, ils allèrent y
descendre.

On remisa leur chaise, ensuite ils demandèrent une chambre: on leur dit
qu'il n'y en avait point de disponible pour l'heure, mais que sûrement
ils en auraient une pour coucher. En attendant, ils devaient se
contenter d'une espèce de salle commune, où étaient entassés bon nombre
de buveurs, qui faisaient grand bruit, car la méchante fortune de nos
voyageurs voulut que ce fût précisément la fête de l'endroit. Ils se
soumirent et prirent place dans un coin. Peu à peu, cependant, les
pratiques du cabaretier se retirèrent pour aller danser ou voir danser
dans une grange voisine, et les nouveaux venus luirent souper plus
tranquillement qu'ils ne l'avaient espéré. Ce souper fut meilleur aussi
qu'on n'aurait dû s'y attendre: il se composait de gibier, de
pâtisseries et de fruits, le tout relevé par un très-bon vin. Avant la
fin du repas, Léonor et don Christoval étaient demeurés tout à fait
seuls; cependant la prudence ne leur permit pas de s'entretenir de leurs
affaires, de peur d'être espionnés et entendus à travers une simple
cloison de planches mince comme du pallier. Ils causèrent de choses
indifférentes, et bien leur en prit. Après le dessert, don Christoval
sortit pour faire préparer enfin leur chambre, y transporter leur bagage
et s'occuper avec l'hôte d'autres détails touchant le départ du
lendemain et la route à suivre. Léonor, pensive, accoudée sur la table,
la tête appuyée sur sa main, prêtait l'oreille au bruit de la danse
lointaine, et son regard se perdait dans la partie obscure et profonde
de cette salle déserte. Tout à coup en face d'elle, dans l'angle opposé,
il lui sembla distinguer une forme humaine qui se mouvait et grandissait
dans l'ombre. La lampe de cuivre qui brûlait devant elle, suspendue à
une crémaillère en bois, lui donnait sur le visage, et la vivacité de la
lumière formait une sorte de rempart devant ses yeux éblouis. Léonor ne
put se défendre d'un sentiment de surprise et même de frayeur. La
personne inconnue s'approcha lentement jusqu'au bord de la table qui la
séparait de Léonor. C'était une grande femme maigre avec de beaux traits
réguliers, un teint cuivré et des yeux noirs brillants comme deux
flammes sombres. Elle était coiffée d'une espèce de turban rouge, vêtue
d'une longue robe grise qui s'en allait en guenilles, et paraissait
avoir quarante ans ou un peu plus. Il était facile de reconnaître une
Egyptienne ou Bohémienne. «Madame, dit-elle en bon espagnol, n'ayez pas
peur de moi; je m'étais endormie là, sur une natte: la faim m'a
réveillée tout à l'heure; voulez-vous me donner à
manger?--Très-volontiers; tout ce qui est là est à votre service. Prenez
une chaise, ma pauvre femme, et buvez et mangez.» L'Égyptienne ne se le
fit pas répéter: elle s'assit en face de Léonor, qui la considérait avec
compassion, et se mit à souper silencieusement, en personne affamée.
Quand elle fut rassasiée: «Que le ciel, ma bonne dame, vous récompense
de votre charité, dit-elle d'une voix grave et émue; je n'ai pas d'autre
moyen de reconnaître le bien une vous m'avez fait; cependant, si vous le
désirez, je vous dirai votre bonne aventure. C'est un art dans lequel je
passe pour habile.--Oh! que vous me feriez plaisir! dit Léonor. »

L'Égyptienne, sans répondre, remplit un verre d'eau; puis, tirant de sa
poche unie petite boîte oblongue dans laquelle étaient renfermées des
plantes et des graines desséchées, elle y chercha une feuille de buis,
une feuille de romarin et un grain de genièvre, qu'elle plaça dans une
cuiller d'argent soigneusement essuyée, au-dessus de la flamme de la
lampe. Tandis que ces substances se calcinaient avec un faible
pétillement et une odeur aromatique, l'Égyptienne marmottait des paroles
rapides dans une langue inconnue. Sans s'interrompre, elle versa les
cendres dans le verre d'eau; et comme elles flottaient légèrement à la
surface, elle pria Léonor de souffler trois fois dessus pour les
submerger. Enfin, elle sortit de sa poche deux autres objets: un morceau
de parchemin chargé de caractères et de figures cabalistiques qu'elle
glissa sous le verre; plus, un petit volume également écrit sur
parchemin, qu'elle ouvrit à un endroit marqué, et posa ainsi ouvert
au-dessus de l'eau, comme un toit. Elle l'y laissa environ une minute,
pendant laquelle elle continuait toujours ses prières et ses évocations.
Enfin elle remit le livre dans sa poche, et dit: «Tout est prêt. »

Elle s'agenouilla alors. Le verre était au niveau de ses yeux; elle y
regarda, et traduisait ce qu'elle voyait dans l'eau, «Vous avez été
religieuse, au moins avez-vous porté l'habit de novice.--Vous vous êtes
enfuie de votre couvent,--la nuit,--avec un cavalier.--Vous avez
traversé un bois,--ensuite une plaine;--on vous reçoit dans une vaste
maison;--vous avez échappé à un grand péril....--Attendez! interrompit
Léonor: ne pouvez-vous me donner des nouvelles de notre libératrice?--Je
ne puis vous parler que de vous seule; je ne vois que vous. Au sortir
d'ici, vous voyagerez encore longtemps....» La Bohémienne resta quelques
minutes sans parler, comme absorbée dans une contemplation plus
attentive, puis elle reprit d'une voix attendrie: «Ah! ma fille! vous
avez déjà supporté bien des peines; mais ce n'est rien, au prix de
celles qui vous attendent!--Quelles sont ces peines?--Je n'ai pas le
courage de vous en faire le détail. Armez-vous de force et de
patience!--N'est-il aucun moyen de prévenir mon sort?--Aucun! Tout ce
que je puis vous dire et encore cela ne vous servira de rien, c'est que
vous devez prendre garde au rosaire, et que vous mourrez au milieu de
l'eau, par le feu.--Au milieu de l'eau, par le feu! répéta Léonor
épouvantée de ces sinistres paroles. Grand Dieu! n'est-il donc sur la
terre aucun refuge pour moi? Oh! cherchez, indiquez-moi un asile où je
puisse trouver le repos.» La Bohémienne, cette fois, ne regarda plus
dans le verre; elle mit sa main sur ses yeux, réfléchit profondément, et
dit: «Le repos? vous ne le trouverez qu'en terre sainte!»

Sur ce mot, elle se leva, et sortit de la chambre.

F. G.

_(La suite à un prochain numéro.)_



Sur l'Éloquence de la Chaire
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

L'histoire de la chaire sacrée en France, depuis le commencement de ce
siècle, offre trois périodes bien distinctes dont chacune a une
physionomie particulière, en grande partie déterminée par les
événements.

Nous ne pouvons qu'effleurer ici un sujet si vaste. Nous passerons
rapidement sur les deux premières périodes surtout. Notre but sera
atteint si nous pouvons en mettre les traits distinctifs et
caractéristiques en relief, dans une esquisse impartiale de
quelques-unes des figures principales.

Au commencement de ce siècle, la France sortait à peine d'une crise
violente et douloureuse. La lutte subsistait toujours, au dehors contre
les ennemis de la nationalité, au dedans entre les anciennes traditions
vivantes encore et les idées issues de la Révolution. Alors il se
présenta un homme singulièrement propre à défendre et à gouverner la
France, dans cette situation difficile. Quoi qu'on ait dit des idées
absolues de Napoléon, c'était aussi l'homme des transactions, et il le
montra en cette occasion. Pour satisfaire les partisans de l'ordre
nouveau, tout en conservant la puissance royale, il en abolit le titre
et consacra l'égalité civile. Il rouvrit ensuite les églises pour
attirer à lui les hommes du passé; car, en rétablissant le culte,
Napoléon semble avoir été guidé plutôt par ses vues de domination que
par une conviction religieuse bien profonde. Le traité conclu avec le
Saint-Siège en est une preuve éclatante: au lieu de creuser les idées,
on s'appliquait plus particulièrement à polir les formes. Dans la
crainte sans doute d'effrayer ceux que l'on voulait attirer dans le
giron de l'Église, par la rigidité d'une morale trop austère, on prêcha
presque exclusivement sur le dogme. Au reste, cette méthode ne laissait
pas que d'être logique; il était assez naturel, avant de déduire les
conséquences pratiques, de chercher à pénétrer les esprits de la
doctrine qui leur sert de base.

Il y eut sous l'Empire plusieurs prédicateurs qui jouirent d'une grande
réputation, et qui la méritaient à bien des titres. Ne pouvant les citer
tous, nous nous bornerons à parler de MM. de Boulogue et Frayssinous,
qui nous semblent les plus remarquables. Ils résument en quelque sorte
l'illustration de la chaire pendant cette période à laquelle ils ont
survécu, mais dans laquelle permettent de les classer le temps de leur
plus grande vogue et surtout le genre de leur talent.

M. de Boulogne avait déjà acquis quelque gloire avant la Révolution. Né
de parents pauvres, il avait étudié un peu tard; mais ses dispositions
naturelles, jointes à beaucoup d'ardeur pour l'étude, suppléèrent à
l'éducation première qui lui manquait. Ordonné prêtre, il vint à Paris
pour tenter la fortune de la chaire. Il y vécut longtemps solliciteur
obscur. Il trouva enfin des protecteurs puissants, fut présenté au roi,
et prêcha devant lui en 1787, M de Boulogne avait alors quarante ans.

Pour bien juger la longue carrière de M. de Boulogne, tour à tour
pamphlétaire et journaliste, mais prédicateur avant tout, il faut se
faire une idée nette de son caractère, sous peine de trouver en lui des
contradictions inexplicables. Avec une conscience droite, des intentions
pures et un grand amour pour le bien, il était dans sa conduite plein
d'hésitation; souvent même il paraissait agir par boutade. Cela
provenait de cette imagination vive et mobile qui était le fond de son
talent. Il était de ces hommes sur qui l'impression du moment est
toute-puissante; aussi l'action des événements est-elle plus visible
chez lui que chez tout autre. Avant de se montrer l'adversaire ardent de
toute concession libérale et de tout progrès en politique, il avait
partagé, du moins jusqu'à un certain point, les idées qui avaient cours
à la fin du dix-huitième siècle. On lit en effet dans un de ses discours
imprimés de cette époque: «Le peuple seul a des droits, les rois n'ont
que des devoirs.» Ces paroles sont curieuses dans la bouche de celui qui
a prêché plus tard le sermon: «La France veut son Dieu! la France veut
son roi!» Mais il faut, pour les comprendre, se reporter à un autre
temps, et faire la part d'une époque où l'orateur[1] appelé à prêcher
devant Louis XVI, le matin même de l'ouverture des États-Généraux, avait
pris pour texte de son discours ce verset prophétique: _Deposuit
potentes de sede et exaltavit humiles._

     [Note 1: M. l'abbé de Laboissière.]

M. de Boulogne n'aimait pas beaucoup l'Empereur; on assure même qu'il ne
l'épargnait pas dans la liberté de ses entretiens intimes. Cependant il
le loua beaucoup dans ses sermons et dans ses mandements. Il fut nomme
chapelain de l'Empereur et évêque de Troyes. Mais, après avoir joui
quelque temps de la faveur du maître, il encourut aussi sa disgrâce.
Voici à quelle occasion.--Nommé en 1809 pour prêcher l'anniversaire du
sacre et de la bataille d'Austerlitz, M. de Boulogne fut obligé de
soumettre son discours à la censure d'un personnage en crédit. Celui-ci
corrigea les passages qui lui semblaient trop hardis, et en retrancha
même quelques-uns tout entiers. Le prélat consentit à ces modifications.

La cérémonie eut lieu à Notre-Dame, où l'Empereur se rendit avec son
cortège de rois. La fête fut brillante: mais il arriva que, dans la
chaleur du débit, M. de Boulogne, qui avait appris son discours par
coeur, oublia de supprimer les passages notés. Quoiqu'il n'y eût dans
ces passages rien de blessant pour personne, Napoléon n'était pas homme
à oublier un manque de soumission. Trois ans de cachot et d'exil
prouvèrent plus tard à l'évêque de Troyes comment Napoléon savait se
venger.

Les persécutions essuyées sous l'Empire furent un titre sous la
Restauration. M. de Boulogne fut fait pair en 1822. Deux ans après, il
mourut à Paris à l'âge de soixante-dix-sept ans.

M. de Boulogne avait une physionomie spirituelle et douce. Il avait un
talent d'orateur incontestable; sa manière un peu ampoulée et pompeuse
le rendait surtout propre à prêcher dans les grandes occasions. On voit
que ses sermons sont travaillés avec soin; mais on y trouve plus de
style que de pensées, plus d'images que de sentiments. Ce prédicateur,
si agréable à entendre, perd beaucoup à être lu, surtout aujourd'hui. En
effet, il faisait aux affaires de son temps des allusions dont
l'à-propos est perdu pour nous. Ce qui a fait son plus grand succès est
peut-être ce qui rend aujourd'hui la lecture de ses sermons un peu
froide et monotone.

M. Frayssinous était, sous tous les rapports, un homme supérieur à.M. de
Boulogne. Sa vie a été aussi plus conséquente avec elle-même. Les
commencements en furent cependant obscur et difficiles. En 1804, il
n'était encore que simple vicaire dans une commune du diocèse de Rhodes.
A la suite d'un petit démêlé avec son curé, il s'en vint à Paris, qu'il
n'aurait peut-être jamais vu sans cela. Il était sans argent: et, ne
connaissant personne dans cette ville où il devait plus tard arriver aux
plus grands honneurs, il alla demander un asile à Saint-Sulpice, où il
fut accueilli avec plaisir. Les prêtres étaient rares alors, ainsi que
le talent, et il n'est pas étonnant que celui de M. Frayssinous parvint
bientôt à se faire jour. Il avait été suivi à Paris par M. Royer, son
parent, et ils se réunirent tous deux pour faire des conférences dans
l'église des Carmes. La nouveauté de l'enseignement et l'éloquence des
deux prédicateurs firent du bruit, et bientôt la petite église de la rue
de Vaugirard ne suffit pas pour contenir la foule. Grâce à ce succès, M.
Frayssinous vit s'ouvrir devant lui les portes de l'église
Saint-Sulpice, où il établit désormais ses conférences.

Là, ses succès et sa réputation furent croissants de jour en jour. On
venait l'entendre une première fois attiré seulement par la curiosité;
on y revenait séduit par les charmes de l'éloquence.

Rien n'était en effet plus attrayant que la minière de M. Frayssinous.
Sa figure imposante, la douceur et la pureté de son style, sa grâce
touchante et persuasive, son éloquence tout entière, étaient ce qu'il
fallait alors pour captiver les auditeurs. Au lieu de jeter de fiers
mépris à la raison révoltée, il cherchait à la soumettre en démontrant
qu'aucune philosophie n'avait, comme le christianisme, résolu les grands
problèmes de l'existence et dévoilé le mystère de la destinée, apporté
plus de consolation dans la douleur et mis plus d'espérances dans la
mort. M. Frayssinous avait dans le talent beaucoup d'analogie avec celui
de Chateaubriand. Tous les deux procèdent par l'émotion, et s'adressent
au coeur plutôt qu'à l'intelligence.

M. Frayssinous était trop prudent; il craignait trop de blesser
inutilement les auditeurs, pour mêler de la politique à ses conférences.
Mais la police impériale était trop ombrageuse pour se contenter de la
neutralité. On trouva mauvais que le conférencier ne parlât que de Dieu.
On lui en fit des reproches, et il fut obligé d'accorder aussi quelque
chose à César, et de parler de _celui que Dieu avait ramené
miraculeusement des bords du Nil, et de la main qui avait été suscitée
pour relever les autels._

Malgré ces concessions, les conférences furent suspendues en 1809, pour
n'être reprises qu'à la Restauration. Cinq années de silence et de
méditations mûrirent encore un talent si remarquable. En 1814. M.
Frayssinous remonta dans la chaire, et continua ses conférences, presque
sans interruption jusqu'en 1822. Cette époque ferma, pour ainsi dire, sa
carrière oratoire, en lui ouvrant celle des honneurs. M fut sacré évêque
d'Hermopolis, et appelé à siéger à l'Académie et à la Chambre des Pairs.
Bientôt il fut nommé grand-maître de l'Université et ministre des
affaires ecclésiastiques. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain brûlant
de la politique.[2] Nous dirons seulement que l'évêque d'Hermopolis n'a pas
fait oublier l'abbé Frayssinous, et que ses conférences de Saint-Sulpice
restent son plus beau titre.

     [Note 2: On sait que la loi du sacrilège, si victorieusement
     combattue par M. Royer-Collard et désapprouvée par une partie
     du clergé, fut présentée par M. Frayssinous.]

Ces conférences ont été recueillies et publiées par leur auteur sous le
titre de _Défense du christianisme_. Le plan en est vaste,
ingénieusement rempli, et les grâces d'une littérature toujours élégante
n'en excluent ni la science théologique ni la profondeur des vues
sociales. Aussi lorsque l'on songe que la nomination à l'Académie de
l'éloquent évêque a fait crier dans le temps, on s'étonne moins des
récriminations auxquelles a donné lieu celle de son successeur.

Après 1830, M. Frayssinous refusa le serment et renonça à la pairie.
Dévoué à la branche aînée des Bourbons qui l'avait comblé de ses
bienfaits, il se rendit à Prague en 1835, pour diriger l'éducation du
duc de Bordeaux. Il est revenu en France en 1838, et y a vécu dans la
retraite jusqu'à sa mort arrivée en 1842.

La prédication catholique qui avait été sous l'Empire, timide et
soumise, je dirais presque résignée, prit un autre caractère sous la
Restauration.

Dans les dernières années de son règne. Napoléon s'était aliéné le
clergé en s'immisçant aux affaires ecclésiastiques, et surtout par ses
démêlés avant le Saint-Siège. Il tomba. Les prêtres accueillirent les
Bourbons avec enthousiasme et fondèrent sur leur retour de grandes
espérances qui ne se sont pas toutes réalisées. En effet, la Charte
excitait parmi eux beaucoup de défiance. Ils croyaient que la religion
était la seule base solide de la société, et que la monarchie etait le
seul gouvernement conciliable avec la religion. Ainsi ils eurent le tort
d'établir une sorte de solidarité entre la foi et les formes
gouvernementales, si variables de leur nature. Mais on ne s'arrêtait
point là. Ce que voulait la majorité du clergé qui s'était ralliée à
cette faction royaliste appelée les _ultra_, ce n'était pas
l'absolutisme proprement dit, ce n'était pas non plus l'ancien régime,
c'était quelque chose de nouveau. On rêvait alors une féodalité
constitutionnelle.

Partant de la nécessité de l'union de la royauté et de la religion, la
prédication devait avoir un caractère expressif et politique. C'est
aussi ce qui arriva. Le clergé, en défendant la cause de la royauté,
croyait défendre la cause de la religion, et s'habitua à comprendre dans
une même réprobation les ennemis de Dieu et ceux du roi. Le trône et
l'autel devinrent le thème ordinaire des prédications. Cette alliance
entre la politique et le culte fit à la religion beaucoup de tort. Elle
en éloigna d'abord tous ceux qui avaient été blessés, soit dans leurs
intérêts, soit dans leurs opinions, soit dans leurs sentiments
nationaux, par les événements de 1815. Quelques paroles réactionnaires
aliénèrent aussi les hommes positifs, qui, habitués aux affaires,
avaient accueilli les institutions nouvelles, mais qui ne croyaient pas
qu'il fût possible de ne tenir aucun compte des événements et de l'état
où se trouvaient alors les esprits.

Cette situation explique les troubles qui, suivant les lieux se
manifestaient alors à l'occasion des misions nombreuses qui furent
faites, souvent avec trop-peu de prudence, pendant la Restauration. Elle
explique aussi les justes reproches dont ces missions furent l'objet de
la part des organes de la presse. Chaque prédicateur était alors un
adversaire politique. Les missionnaires prêchant au milieu des passions
émues en avaient toute la véhémence. Mais combien de prédicateurs
réellement éloquents dont la renommée ne s'est pas même étendue bien
loin! Telle est la destinée des succès oratoires les plus brillants, les
plus flatteurs de tous pour l'amour-propre. Ils sont fugitifs comme
l'émotion qu'ils produisent Quelquefois, lorsque l'impression a été bien
profonde, il se conserve quelque trace dans le souvenir des auditeurs.
Mais après que reste-t-il, surtout lorsqu'ils n'ont pas écrit? un nom
qui s'efface de jour en jour.

[Illustration: (Le dimanche des Rameaux.--Portail latéral de
Saint-Eustache.)]

Au reste, quand même ils auraient publié leurs sermons et pu exprimer
par le style les mouvements passionnés de leur éloquence, est-il bien
sûr que cela les aurait sauvés de l'oubli? nous ne le croyons pas. Comme
ils avaient subordonné leur enseignement à un point de vue particulier,
lorsque les circonstances ont changé, ils ont dû nécessairement beaucoup
perdre de leur importance. C'est pour ce motif que nous n'insisterons
pas sur la biographie des prédicateurs sous la Restauration. Nous
citerons simplement les Maccarthi, les Guyon, les Fayet, les Ollivier,
les Deguerry, et nous pourrions facilement étendre la liste. Mais nous
avons hâte d'arriver à la période ouverte par la révolution de juillet.
Les événements de 1830 n'apportèrent pas un grand changement dans les
relations qui existaient entre l'Église et l'État. Quelques mots furent
remplacés dans la Charte par des mots à peu près équivalents, mais les
lois réglementaires du culte ne furent point modifiées: on les exécuta
seulement avec plus de rigueur, dans le principe surtout. Néanmoins
cette révolution, dynastique pour ses résultats, mais démocratique par
ses moyens, jeta dans les esprits une activité et une agitation qui se
communiquèrent aussi au clergé.

[Illustration: M. de Boulogne.]

Nous sommes obligé de reprendre encore ici la marche des idées depuis le
commencement du siècle; M.. Chateaubriand et M. Frayssinous avaient
cherché à calmer les répugnances que le catholicisme inspirait alors:
ils avaient voulu en faire aimer la poésie, mais là s'était arrêtée leur
action. Les méditations, les harmonies rêveuses et un peu sensuelles de
M. Lamartine, ont été l'expression du degré de foi qui régnait alors
dans la société. D'un autre côté la Restauration avait mis en honneur la
pratique extérieure du culte; tout serviteur dévoué de la monarchie
voulait, par cela même, paraître bon chrétien. Mais la religion ainsi
pratiquée, s'arrêtait évidemment à l'écorce, si je puis m'exprimer
ainsi, et occupait plus de place dans les habitudes que dans les
consciences.

[Illustration: M. Deguerry.]

Tout à coup apparut l'_Essai sur l'indifférence_, de M. de Lamennais.
Ce livre, qui alors était aussi un événement, fit peut-être autant de
bruit qu'en ont fait plus tard les _Paroles d'un Croyant._ Rome n'osa se
décider d'abord, et le clergé de France se partagea, en attendant la
décision, en deux camps ennemis. Il y eut alors une guerre de pamphlets
et de brochures qui ne sera pas un des épisodes les moins curieux de
l'histoire des idées religieuses au dix-neuvième siècle.

L'idée philosophique développée dans _l'Essai_ établissait le _sens
commun_, c'est-à-dire la manifestation générale de la raison humaine
comme la règle de la certitude. Ce n'était rien moins qu'introduire le
principe démocratique dans l'ordre des faits intellectuels; et, de
conséquence en conséquence, M. de Lamennais et ses disciples devaient
nécessairement transporter les mêmes idées sur le terrain de la
politique. La révolution de juillet aidant, c'est ce qui arriva bientôt.
On sait l'histoire orageuse de l'_Avenir_. Quelque courte que fût la
durée de ce journal, son action fut grande sur le jeune clergé. S'il ne
fit pas beaucoup de partisans au gouvernement nouveau, il lui rendit du
moins un grand service, en ce qu'il habitua les prêtres à voir avec
indifférence la chute du trône qui venait de s'écrouler, mais
l'influence de M. Lamennais s'est perpétuée par l'élite du clergé, dont
il s'était entouré pour la rédaction de son journal. Ses disciples ont
été dispersés par les foudres du Saint-Siège; ils se sont séparés de lui
en reniant l'ensemble de ses doctrines, mais ils n'en ont pas moins
conservé, peut-être à leur insu, beaucoup de la manière et aussi
quelques-unes des idées de leur ancien maître. Sous la Restauration, le
comble de l'audace, pour un prédicateur, était de déclarer que le salut
de la religion ne dépendait pas de celui de la légitimité. Depuis 1830,
la prédication a souvent côtoyé les opinions radicales et démocratiques,
quelquefois même elle s'y est lancée à pleines voiles. Et ce qui prouve
que M. de Lamennais est pour beaucoup dans cette tendance nouvelle du
clergé, c'est que ce sont ceux qui l'ont approché de plus près qui ont
été le plus loin en ce sens.

Aujourd'hui, l'éloquence de la chaire tient plus par la manière générale
à l'Empire qu'à la Restauration. A cette dernière époque il eut trop de
reproches directs et de récriminations violentes; mais, à présent, le
clergé, loin de se montrer hostile au mouvement, cherche à s'y associer
dans certaines limites afin de le diriger.

Il y a une remarque qui n'est pas non plus sans intérêt c'est que jamais
plus qu'aujourd'hui le clergé ne s'était montré satisfait des progrès de
l'Église. Il se plaît à montrer la croix triomphant partout, et de la
meilleure foi du monde il exagère ses dernières victoires. On dirait
qu'il cherche à attirer ainsi les esprits indécis et toujours prêts à
imiter les autres, et les âmes timides qui n'embrassent jamais que le
parti de la victoire.

Il nous reste à entrer dans quelques détails biographiques sur les
prédicateurs les plus en vogue. Malheureusement, la vie des
prédicateurs, comme la vie de tous les hommes d'étude, est rarement
féconde en incidents. Nous serons donc forcé d'être court, et nous
parlerons seulement de quatre des prédicateurs qui ont en ce moment le
plus de réputation.

M. Combalot est né en 1794 à Chastenay (Isère). On assure qu'il s'était
destiné d'abord à la profession d'avocat, et qu'une retraite spirituelle
changea tout à coup sa vocation. Quoi qu'il en soit, il fut ordonné
prêtre à 25 ans. Il vint à Paris quelque temps après et entra chez les
jésuites. Il n'y fut qu'un an, et à peine rentré dans la vie séculière
il commença ses prédications. Il parcourut d'abord les départements, et
s'il faut tout dire, il ne fut pas celui qui réveilla sur son passage le
moins d'irritation.

Depuis ce temps. M. Combalot s'est voué tout entier à la prédication et
aux retraites ecclésiastiques. Si Combalot est un véritable orateur: il
a toute la fougue, toute l'impétuosité d'un tribun. Sa parole est animée
et brûlante; ses images sont belliqueuses et pleines d'actualité. Il y
a, dans sa physionomie bilieuse et fortement caractérisée, le cachet
d'une indomptable fermeté. La manière de ce prédicateur n'est pas
cependant exempte de tout reproche: il est quelquefois incorrect: ses
comparaisons sont parfois triviales et ses métaphores heurtées. Un
logicien sévère pourrait aussi lui demander plus de suite dans ses
raisonnements. Souvent un mot réveille en lui une idée soudaine, qu'il
saisit au passage, et il semble alors rompre, pour la suivre, le plan
qu'il s'était tracé d'abord. On suit l'improvisation dans ses discours,
mais, malgré ces défauts, à cause de ces défauts peut-être. M. Combalot
domine son auditoire et le remue profondément.

[Illustration: M. Combalot.]

Le talent du M. Lacordaire a beaucoup d'analogie avec celui de M.
Combalot: sa puissance d'entraînement est la même, il a ses qualités
brillantes et quelques-uns de ses défauts. Il s'écarte moins de son
sujet, ou, pour parler plus juste, il y revient souvent. L'éloquence de
M. Lacordaire se compose surtout d'élans enthousiastes qui enlèvent les
jeunes imaginations. On n'a pas encore oublié le sermon qu'il prêcha à
Notre-Dame le 15 janvier 1841. Comme il avait exalté les gloires de la
France! comme il avait attiré à lui tous ceux qui se sentaient au coeur
quelque fierté nationale! S'il suffisait, pour être un orateur parfait,
d'exercer sur son auditoire...... influence toute-puissante, M.
Lacordaire serait le premier des orateurs: mais, malheureusement, le
moment qui suit n'est pas aussi favorable que celui pendant lequel on
l'écoute. Ainsi, dans ce sermon dont nous venons de faire mention, et
qu'il prêcha avec son froc de dominicain, beaucoup d'auditeurs
parfaitement disposés en sa faveur furent frappés de son exagération.

[Illustration: M. Lacordaire.]

M. Lacordaire était avocat avant d'être prêtre. Il est né à
Recey-Sur-Ource (Côte-d'Or), et peut avoir aujourd'hui 41 ans, il eut, à
ce qu'il dit lui-même, une enfance turbulente, et ses idées, au sortir
du collège, n'annonçaient guère un futur prédicateur. Au grand chagrin
de sa pieuse mère, il déclarait, à qui voulait l'entendre, que Dieu
était une chimère, et le catholicisme une sottise. Son droit terminé, il
vint faire son stage à Paris et travailla chez un avocat. Deux ans
après, c'est-à-dire en 1824, le jeune athée, subitement converti, était
entré au séminaire de Saint-Sulpice. Il ne se proposait rien moins, à
cette époque, que d'aller en Amérique convertir les peuplades sauvages,
et respirer, loin de cette Europe décrépite, l'air pur du Nouveau-Monde.
M. de Lamennais, dont les ouvrages avaient beaucoup contribué à sa
conversion, l'en dissuada, et pour donner carrière à son insatiable
activité l'attacha depuis à l'_Avenir_, dont il fut un des principaux
rédacteurs.

Le journal tomba. M. Lacordaire accompagna à Rome M. de Lamennais et le
quitta brusquement. Il publia bientôt une rétractation, où il déclarait
qu'il n'avait jamais adhéré par _conviction_ aux doctrines de M. de
Lamennais, qu'il n'avait fait que céder par _lassitude_ aux
sollicitations qui lui étaient faites en s'associant à son oeuvre.

C'est à dater de cette époque que la réputation de M. Lacordaire, comme
orateur, a commencé. Elle grandit en peu de temps. On lui proposa de
prêcher le Carême à Notre-Dame en 1835, mais à condition qu'il
soumettrait à M. Affre, alors vicaire-général, le plan de ses sermons.
On redoutait la fougue et les idées démocratiques du jeune prédicateur.
Cependant on ne put si bien faire, que ses discours ne portassent
l'empreinte du catholicisme libéral et un peu révolutionnaire de
l'_Avenir_. Il y était question de souveraineté du peuple et d'idées
analogues qui ne devaient pas flatter beaucoup un légitimiste inflexible
comme M. de Quélen. Un auteur assure avoir vu l'archevêque s'agiter sur
son siège pendant que l'orateur développait devant lui ses théories
nationales. Aussi n'est-il pas étonnant que, malgré le succès qu'il
avait obtenu dans cette station du Carême, on l'engageât à faire un
voyage à Rome. Il en revint l'année suivante et prêcha encore à
Notre-Dame; comme on trouvait que son style et ses idées n'étaient guère
amendés, on lui conseilla un nouveau voyage. On assure que ce fut alors
que M. Lacordaire, pour s'affranchir de la censure épiscopale, résolut
d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique, dont il prit l'habit en juin
1840.

La figure maigre et allongée de M. Lacordaire s'anime, quand il parle,
d'une expression enthousiaste et poétique. C'est un homme à imagination
ardente, dont les opinions peuvent changer; mais on sent que sa parole
exprime la conviction.

[Illustration: (M. de Ravignan.)]

M. de Ravignan a une manière plus posée et plus réfléchie que M.
Lacordaire. Il se tient aussi plus en garde contre tout ce qui pourrait
donner à la prédication un caractère politique. C'est là le motif qui
l'a fait probablement substituer à ce dernier pour les prédications de
Notre-Dame. Il suit une marche rigoureusement logique. Malgré la science
dont il brille, il ne transporte cependant point son auditoire; on sent
comme quelque chose de factice dans la chaleur de son débit et dans la
vivacité calculée de son geste.

Où est né M. de Ravignan? les biographes ne sont pas d'accord sur ce
point. Les uns le font naître à Paris, les autres à Bordeaux ou dans les
environs. La dernière opinion nous paraît la plus vraisemblable.

En 1816, époque à laquelle il fut nommé conseiller-auditeur, M. de
Ravignan pouvait avoir vingt-trois ans. Sept ans après, il entra dans la
magistrature et occupa avec distinction pendant dix-huit mois la place
de substitut du procureur du roi près le tribunal de la Seine. Il
renonça au monde, disposa de sa fortune en faveur de ses héritiers
naturels et entra au séminaire de Saint-Sulpice, qu'il quitta bientôt
pour entrer à Montrouge dans la maison des jésuites. On assure que M. de
Ravignan fut tonsuré par M. Frayssinous, que l'on venait de sacrer
évêque, et qui, prévoyant dès lors sa gloire future, dit en s'adressant
à ceux qui l'entouraient: «Voilà celui qui doit me succéder dans
l'oeuvre des conférences.»

Après avoir passé plusieurs années à étudier les Pères de l'Église et à
s'instruire dans la science des prédicateurs. M. de Ravignan fut nommé
pour prêcher le Carême à Notre-Dame. Ce fut le 12 février 1837 qu'il y
ouvrit sa première conférence. Il les a continuées depuis avec un succès
dont rien n'annonce le déclin. Prêchant presque toujours sur des
matières qui ont rapport au dogme, M. de Ravignan a peu excité la
critique des journaux.

[Illustration: Une prédication à Saint-Roch.]

M. Coeur n'est pas avocat. Sa vocation semble l'avoir porté d'abord vers
le professorat et l'état ecclésiastique. Après avoir achevé ses études,
qui furent brillantes, il fut quelque temps régent de rhétorique et de
philosophie dans un petit séminaire de province. Puis, il vint à Paris
en 1827 pour suivre les cours publics professés par les hommes célèbres
qui ont abandonné depuis les triomphes pacifiques de la Sorbonne et du
Collège de France pour une scène plus orageuse. Il y passa deux ans et
alla ensuite passer quelque temps dans la solitude de la Chartreuse pour
se préparer à recevoir la prêtrise, qui lui fut conférée en juin 1829.
Il venait d'atteindre sa vingt-quatrième année.

La réputation de M. Coeur a commencé en province, lors des prédications
qu'il fit à Lyon en 1833, et plus tard à Nantes et à Bordeaux. Paris
devait appeler à lui un talent déjà si distingué, et la Sorbonne a rendu
justice à M. Coeur en le nommant à remplir à la Faculté de Théologie la
chaire d'éloquence sacrée.

M. Coeur a une figure assez commune, un geste lourd et un timbre de voix
un peu voilé. Il manque de ces qualités extérieures qui concourent à
faire un orateur. Mais sa parole est d'une lucidité admirable. On lui
sait gré de tous les efforts qu'on n'est pas obligé de faire pour saisir
sa pensée. Sa manière est savante et philosophique; il excelle à
exprimer de ces vérités que tout le monde sait, mais que personne
n'avait encore exprimées. Son style est abondant et fleuri.--un peu trop
fleuri peut-être; mais c'est là un défaut dont il aurait tort de se
corriger tout à fait. Ce qui serait de la recherche dans tout autre
semble naturel en lui et il y a tel passage de ses cours et de ses
sermons qui rappelle les plus, charmantes page» de Bernardin de
Saint-Pierre.

[Illustration: M. Coeur.]

M. Coeur n'a pas encore dit son dernier mot comme prédicateur. Mais tout
annonce qu'il s'élèvera avant qu'il soit de la réputation de MM.
Lacordaire et de Ravignan, à moins qu'il ne soit absorbé complètement
par l'enseignement de la Sorbonne.



Bulletin bibliographique.

_Histoire des États-Généraux et des institutions représentatives en
France depuis l'origine de la monarchie jusqu'en_ 1789; par A.-C.
THIBAUDEAU, auteur des _Mémoires sur la Convention_ et de _L'Histoire du
Consulat et de l'Empire_. 2 vol. in-8. Paris, 1843. Paulin, 15 fr.

«Les États-Généraux ont eu, dit M. Thibaudeau, une influence immense sur
les destinées de la nation Française. Dépositaires de ses pouvoirs, ils
l'ont éclairée sur ses intérêts et sur ses besoins; ils lui ont révélé
et enseigné ses droits, ils ont mis à découvert les abus criants du
pouvoir, les plaies profondes de la société; ce sont eux qui en ont
indiqué et réclamé les réformes et les remèdes. Ils ont contribué à
former l'opinion, à créer un esprit public. De temps en temps ils ont
secoué et réveillé la royauté par l'expression du voeu national. Ils
l'ont, par l'empire du droit et de la raison, forcée à sortir de son
ornière et à marcher avec le siècle. Elle a marché à pas lents, de
mauvaise grâce, de mauvaise foi, mais elle n'est pas restée
stationnaire. Les célèbres ordonnances qui formaient notre droit publie,
dont nos pères se glorifiaient et que l'Europe admirait, ce ne sont ni
les rois ni leurs conseillers qui en eurent la pensée: les
États-Généraux en ont fourni la matière; elles ont été calquées sur
leurs cahiers. C'est au cri des États-Généraux qu'éclata la plus
glorieuse des révolutions. Qui peut dire où en serait la France, si elle
n'avait pas en les États-Généraux. »

L'histoire des États-Généraux, en d'autres termes, l'histoire de la
longue lutte de la royauté et de la nation, de la légitimité et de la
souveraineté du peuple, de l'absolutisme et de la légalité, tel est le
vaste et beau sujet que M. Thibaudeau s'est proposé de traiter, car
cette histoire ne tient qu'une petite place dans les histoires de
France. Quelques écrivains avaient, il est vrai, essayé, à diverses
époques, de combler cette importante lacune; mais leurs travaux sont
très-abrégés, superficiels, incomplets et fautifs. D'ailleurs, M.
Thibaudeau s'est aidé surtout de documents précieux restés inédits
jusqu'à ce jour, et dont ses prédécesseurs n'avaient pas pu profiter.

Les États-Généraux ne datent que de 1502. Cependant ils n'ont pas été
improvisés. D'autres institutions analogues les ont amenés et leur ont
servi de base. Il faut nécessairement connaître ces précédents pour
apprécier l'origine des États, leur constitution, leurs vices, leur
utilité. Une longue et savante introduction placée en tête du premier
volume contient l'exposé des vicissitudes diverses qu'avait subies,
pendant sept siècles, depuis sa fondation jusqu'au règne de Philippe le
Bel, la monarchie française.

Ces prémisses posées, M. Thibaudeau aborde franchement son sujet. Il
montre les États-Généraux naissant sous Philippe le Bel (1302), se
développant sous ses successeurs, empiétant peu à peu sur l'autorité
royale, essayant d'établir un gouvernement représentatif, gouvernant un
instant, pendant la captivité du roi Jean, puis, mal compris et mal
secondés par le peuple, laissant échapper une partie du pouvoir dont ils
s'étaient emparés, ne cessant pas cependant, malgré l'inutilité de leurs
réclamations, d'adresser à la couronne des remontrances qui ne seraient
pas tolérées dans les gouvernements constitutionnels, préparant autant
qu'il était en eux la grande régénération du royaume, remplacés pendant
une période de près de deux siècles, de 1614 jusqu'en 1789, par des
assemblées de notables, instruments dociles de la monarchie absolue,
rappelés enfin en 1789, et disparaissant pour toujours dans cette
tempête qui engloutit clergé, noblesse, tiers-état, toute distinction
d'ordres, et créa la nation française.

_History of the House of Commons_, from the convention-parliament of
1688-9 to the passing of the reform bill in 1832; by W. CHARLES
TOWNSEND, Esq., recorder of Macclesfield.

_Histoire de la Chambre des Communes_ depuis la convention de 1688-9,
jusqu'au vote du bill de réforme en 1832; un vol. in-8. Londres.
Colburn, 14 schellings (non traduite.)

A en juger par le premier volume qui vient de paraître, cet ouvrage de
M. Townsend ne tiendra pas les promesses de son titre. Il n'est jusqu'à
présent qu'un recueil assez indigeste d'anecdotes ou de biographies.
S'il se fût présenté avec un air plus convenable et plus modeste, il eût
été sans aucun doute beaucoup mieux accueilli par la critique; mais il
lui sied trop mal d'avoir de telles prétentions. M. Townsend ne peut pas
croire qu'il a écrit une histoire de la chambre des communes: il ne le
persuadera pas au lecteur, que son annonce mensongère aura trompé.

L'histoire que M. Townsend s'était proposé d'écrire renferme une période
de 144 années; car elle s'étend depuis la convention de 1688-9 jusqu'à
la promulgation du bill de réforme en 1832. Cette période, M. Townsend
la divise en trois époques. La première de ces époques, qui commence à
l'abdication de Jacques II et finit à la mort de Georges Ier, en 1727,
se trouve comprise tout entière dans le premier volume que le libraire
Colburn vient de mettre en vente.

Ce volume, divisé en treize chapitres, se compose des biographies de
tous les _speakers_ qui ont présidé la chambre des communes pendant ces
39 années, et de celle des principaux _lawyers_, ou jurisconsultes qui y
ont jeté quelque éclat, Somers, sir Robert Sawyer, sir William Williams,
Robert Priée, sir Bartholomew Shower et lord Lechmere. On y trouve en
outre trois curieux chapitres sur les divers _privilèges_ dont
jouissaient les membres de la chambre des communes. Mais, nous le
répétons une fois encore, pourquoi cette compilation a-t-elle pris un si
beau titre?

_Les Annales du Parlement français_, ou Compte-rendu méthodique des
débats de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Députés, publié par
une société de publicistes, sous la direction de M. FLEURY (4e année de
la publication). Chaque année, 1 volume in-4° du prix de 25 fr.--Chaque
discussion se vend séparément 25 cent. la feuille. Paris, Firmin Didot.

MM. Firmin Didot suivent, depuis quatre années, l'exemple que leur avait
donné le libraire Hansard: à la fin de chaque session ils réimpriment,
en un beau volume in-4º, les _Parliamentary debates_ des Chambres
françaises. Cette publication, faite avec le plus grand soin, ne pouvait
manquer d'obtenir un grand succès. D'une part, en effet, elle s'adresse
non-seulement aux pairs et aux députés, mais aux administrateurs, aux
jurisconsultes, à tous les hommes qui se livrent à des études sérieuses
sur la politique, la législation, et à l'économie politique; d'autre
part, elle ne peut être remplacée par aucune collection, car elle est
conçue sur un plan entièrement nouveau. Tandis que toutes les autres
publications périodiques offrent, pour chaque session, une série de
séances, les _Annales du Parlement français_ offrent, pour la même
période, une série de discussions complètes. Tout ce qui concerne le
même sujet, depuis la _première_ présentation du projet jusqu'au
_dernier_ vote, est réuni sans interruption. Les exposés des motifs et
les rapports dans les deux Chambres sont transcrits _in extenso_. Les
discours prononcés sont tantôt reproduits en entier d'après le
_Moniteur_, tantôt analysés avec soin, le plus souvent en conformité des
procès-verbaux qui offrent la meilleure garantie d'exactitude et
d'impartialité. Les textes des projets présentés, amendés et votés, sont
transcrits en entier sur plusieurs colonnes, de manière que l'oeil peut
suivre facilement les transformations subies dans la discussion.

Chaque volume comprend ainsi une session entière; mais pour que cette
classification méthodique ne fasse pas perdre de vue l'ordre naturel des
débats, les sommaires des séances, en ordre chronologique, indiquent
_tous_ les travaux des deux Chambres et tous les noms des pairs et des
députés qui ont pris part aux débats.

Enfin des tables alphabétiques permettent de rechercher facilement les
travaux des deux Chambres et de chacun de leurs membres.

_Des Monts-de-Piété et des Banques de prêt sur nantissement_ en France,
en Belgique, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, par A. BLAIZE. 1
vol.. in-8° de 440 pages. Paris, 1843. Pagnerre, 9 francs.

Frappé des inconvénients et des abus actuels des Monts-de-Piété, M. A.
BLAIZE a consacré plusieurs années de sa jeunesse à examiner cette
question, qui intéresse à un si haut degré la condition présente et
peut-être même l'avenir des classes inférieures. Il a réuni en un seul
volume une masse énorme de documents inédits ou disséminés dans de
nombreux ouvrages; mais il ne s'est pas contenté de signaler le mal, il
a en outre essayé d'indiquer les remèdes capables de le guérir. Le livre
qu'il vient de publier est tout à la fois un ouvrage de statistique et
de théorie, qui s'adresse aux hommes sérieux et positifs. Toutes les
réformes qu'il propose sont, non-seulement possibles, mais immédiatement
réalisables.

M. A. BLAIZE a divisé son travail en trois parties. La première comprend
l'histoire des banques de prêts sur nantissement depuis le Moyen-Age
jusqu'à nos jours Un fait curieux, l'apparition des aventuriers italiens
désignés, au Moyen-Age, sous le nom de Caoursins et de Lombards, et qui
paraissent avoir été d'abord les agents de la cour de Rome, l'a conduit
à des recherches du plus haut intérêt pour l'histoire des finances et de
l'économie politique. Ainsi M. BLAIZE a surtout puisé aux sources
officielles; les ordonnances du Louvre lui ont fourni des matériaux
précieux.

La seconde partie est consacrée à l'examen de l'organisation des
Monts-de-Piété en général, mais principalement de celui de Paris, le
plus considérable de tous. M A. Blaize a étudié ses opérations dans le
plus grand détail, et s'est appuyé uniquement sur les comptes
administratifs. Il discute avec un soin tout particulier la question des
commissionnaires, débattue depuis plusieurs années entre eux et
l'administration, et dont la solution, quelle qu'elle soit, ne peut être
éloignée et exercera une grande influence sur l'avenir du Mont-de-Piété.
Est-il nécessaire d'ajouter qu'il considère en fait et en droit leur
suppression «comme chose juste, utile et légale.»

Dans la troisième partie, M. A Blaize expose et développe les réformes
qu'il voudrait voir introduire dans le régime des Monts-de-Piété. Les
institutions ne sauraient rester stationnaires; elles doivent se mettre
en harmonie avec le développement progressif des sociétés. M. A. Blaize
propose douze réformes principales qui feraient, dit-il, des monts
d'_impiété_, comme les appelait Nicolas Barianno, des banques populaires
et de véritables institutions de bienfaisance et contiendraient le germe
d'une transformation sociale.

Enfin, pour compléter son travail, M. A. Blaize a réuni dans un
appendice tous les documents qu'il a pu recueillir sur les banques
étrangères de prêts sur nantissement. Il passe successivement en revue
l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, la Belgique, la Hollande,
l'Allemagne, l'Italie, le Piémont, l'Espagne, la Russie et la Chine.
Trois curieux paragraphes, intitulés: Législation, Jurisprudence et
Bibliographie des Monts-de-Piété, terminent cet appendice.

M. A. Blaize a rempli son but; il réussira certainement «à appeler sur
cette matière, si importante à ses yeux et si ignorée, l'attention des
hommes de bien, à provoquer des études sérieuses et les réformes que
commandent, en faveur des classes déshéritées, la justice et la raison.»
Son livre mérite à un double titre nos éloges. C'est une bonne action et
de plus un ouvrage consciencieux, méthodique, clair, et écrit dans
certaines parties avec cette noble chaleur qui vient plus encore du
coeur que de l'esprit.

_De la création de la Richesse_, ou des intérêts matériels en France,
statistique comparée et raisonnée, par J.-H SCHNITZLER; 2 vol. in-8º.
Paris, 1842. Lebrun, 15 fr.

M. J-H. Schnitzler a entrepris, depuis plusieurs années, un important
ouvrage, intitule _Statistique générale de la France_. Cet ouvrage,
accompagné de nombreux tableaux et divisé en deux parties, doit former 4
vol. in-8°. La seconde partie seule a paru, sous le titre de: _Création
de la Richesse_. M Schnitzler l'a publiée séparément, «malgré son
imperfection trop réelle, afin de mieux débrouiller l'énorme amas de
matériaux qu'il lui a fallu mettre en oeuvre, et, afin de puiser, dans
les indulgents suffrages du public, l'encouragement dont il a besoin
pour mener à bien une entreprise si difficile.»

Le premier volume de la _Création de la Richesse_ est consacré à la
_production_, c'est-à-dire à l'industrie dans son acception la plus
générale (agriculture, exploitation des mines, industrie manufacturière,
etc.) Le second volume traite de la _circulation_ ou du commerce (des
importations et des exportations de la France, de ses relations
mercantiles avec tous les pays du monde, des transports par terre et par
mer, de l'état de tous les ports du royaume, etc.).

Ces deux volumes embrassent ainsi les _intérêts matériels_ dans leur
vaste ensemble et les examinent sous toutes leurs faces.

Les _intérêts moraux_ seront l'objet des deux premiers volumes qui
paraîtront dans le courant de cette année. Après avoir traité avec
détail du territoire, de la population et de la consommation, M.
Schnitzler annonce qu'il exposera d'une manière complète et dans un
ordre méthodique, tous les faits relatifs à l'État (constitution,
gouvernement, administration, force publique, etc.), à l'Église et aux
Écoles.

_Voyage en Bulgarie_ pendant l'année 1841, par M. BLANQUI, membre de
l'institut; 1 vol. in-18. Paris, 1843. W. Coquebert, 3 fr. 50 c.

Vers le milieu de l'année 1841, à la suite de quelques exactions
financières plus rudes que de coutume, une partie des populations
chrétiennes de la Bulgarie se souleva contre les Turcs. Ce mouvement,
mal combiné, fut bientôt comprime par la force militaire. Pendant
plusieurs semaines, des bandes d'Albanais, déchaînées contre les
insurgés mirent à feu et à sang la malheureuse Bulgarie. Le bruit de
leurs dévastations retentit bientôt dans toute l'Europe chrétienne, dont
les cabinets venaient de se concerter d'une manière si éclatante en
faveur de l'Empire ottoman. La France s'en montra surtout vivement
préoccupée, et M. Guizot, ministre des affaires étrangères, chargea
alors M Blanqui d'aller constater le véritable état des choses, en
traversant la Turquie d'Europe dans sa plus grande longueur, depuis
Belgrade jusqu'à Constantinople.

M. Blanqui était parti de Paris publiciste de l'opposition, il est
revenu de Constantinople candidat ministériel. A son retour, il a rédigé
un travail officiel qui ne lui appartient plus; mais il publie
aujourd'hui la relation personnelle de son voyage. On ne peut refuser à
M. Blanqui un esprit vif et prompt et un style net et facile. Son
_Voyage en Bulgarie_ a en outre le mérite de nous faire connaître,
superficiellement il est vrai, l'état physique, économique et moral
d'une vaste contrée bien rarement visitée et plus rarement décrite par
les voyageurs français ou étrangers.

M. Blanqui s'embarque à Vienne sur le Danube, et descend ce beau fleuve
jusqu'à Belgrade, où il rend une visite au prince Michel et à la
princesse Lioubitza. A Belgrade il prend la voie de terre pour gagner
Constantinople; il traverse successivement Vidin, dont le pacha, le
fameux Hussein, l'exterminateur des janissaires, lui fait une magnifique
réception, Nissa, Sophie, Ousonnjava, Andrinople et Constantinople. Un
bateau à vapeur le ramène ensuite à Malte et à Marseille. L'importance
actuelle et future du Danube, les dernières révolutions de la Servie, le
caractère, l'agriculture et le commerce des Bulgares, la quarantaine et
la navigation à vapeur en Orient, forment les sujets de plusieurs
chapitres qui permettent au lecteur de reprendre haleine.... car M.
Blanqui ne s'arrête pas longtemps dans le même pays. Enfin un rapport
sur les prisons de la Turquie termine ce joli petit volume, dont la
lecture est aussi agréable qu'instructive.

_Poésies_ d'ANTOINETTE QUARRÉ, de Dijon; 1 vol. in-8º, 1843. Paris,
Ledoyen.--Dijon, Lamarche.

Mademoiselle Antoinette Quarré est une jeune lingère qui a toujours
habité Dijon, sa ville natale. Dès son enfance, elle aima passionnément
la poésie. A peine les travaux de l'atelier lui laissaient-ils un
instant du repos, elle lisait les tragédies de Racine; elle en récitait
les plus belles tirades. Enfin, un jour le hasard fit tomber entre ses
mains un volume des _Méditations poétiques_ de M. de Lamartine. «Il me
sembla, dit-elle, qu'un monde nouveau se révélait à ma pensée, et je
m'abandonnai avec délices à l'enivrement de cette lecture, qui venait de
compléter en quelque sorte mon existence intellectuelle. Ce livre chéri
ne me quitta plus, et, à force de le relire, j'en appris bientôt toutes
les pages. C'est ainsi que, accoutumée à cette langue harmonieuse des
vers, j'en vins tout naturellement à la parler à mon tour; mes propres
pensées se revêtirent d'elles-mêmes d'expressions poétiques, et j'y
trouvai du plaisir. »

A dater de cette époque, mademoiselle Antoinette Quarré composa, dans
ses moments de loisir, quelques petites pièces pleines de fautes et
d'incorrections; car les règles de l'art lui étaient tout à fait
inconnues; mais déjà un homme d'esprit et de goût. M. Roget de
Belloguet, ayant pris connaissance de ces premiers essais, y découvrit
les germes d'un beau talent. Il alla trouver la jeune fille ignorante,
l'aida de ses conseils et de ses leçons, et plus tard lui fit ouvrir les
colonnes d'une revue littéraire qui s'imprimait alors à Dijon. Les
premiers vers publiés par mademoiselle Antoinette Quarré furent
accueillis avec faveur. M. de Lamartine adressa à la jeune lingère
dijonnaise une de ses plus gracieuses épîtres; dès lors la réputation de
mademoiselle Quarré s'accrut dans la même proportion que son talent. Une
souscription qui fut bientôt remplie s'ouvrit à Dijon pour l'impression
de ses oeuvres choisies. Le Conseil municipal et l'Académie des
sciences, arts et belles-lettres de Dijon, s'empressèrent de s'associer
à ce généreux mouvement d'une ville que sa réputation littéraire place
au premier rang parmi les villes de la France.

Telle est l'histoire de ce charmant volume qui nous arrive de la
capitale de la Bourgogne. Disciple de M. de Lamartine, mademoiselle
Antoinette Quarré imite parfois un peu servilement les rhythmes de son
maître; mais alors même qu'elles paraissent trop monotonement
harmonieuses, ses strophes renferment toujours quelque pensée délicate
ou profonde. Pour elle, la forme n'est évidemment qu'un moyen, qu'un
accessoire. Elle a un but plus élevé, elle cherche à parler à l'âme ou
au coeur. On a peine à comprendre, en lisant ses poésies, comment, au
milieu des soucis d'une vie laborieuse et pauvre, en gagnant péniblement
son pain de chaque jour, une jeune fille a pu atteindre à une pareille
perfection de style, développer si largement son intelligence et trouver
en elle de tels trésors de sentiment. Cependant le doute est-il
possible? Les preuves ne sont-elles pas là dans nos mains, sous nos
yeux? N'avons-nous pas lu _Un fils, la réponse à M. de Lamartine, à mon
Perroquet, à Dijon, la Madone, l'Invocation,_ et tant d'autres petits
chefs-d'oeuvre qui nous autorisent à ajouter dès à présent le nom de
mademoiselle Antoinette Quarré à la liste déjà si longue des écrivains
auxquels Dijon s'enorgueillit d'avoir donné le jour.

_Rimes héroïques_, par AUGUSTE BARBIER. 1 joli vol. in-18. Paris, 1843.
Paul Masgana, 3 fr. 50.

En feuilletant les oeuvres lyriques de Torquato Tasso, M. A. Barbier y a
trouvé un recueil de sonnets intitulé: _Rime héroïque_. Ce sont des vers
adresses à différents princes de l'Italie, en l'honneur de leur mariage
ou de la naissance de leurs enfants. L'auteur des _Iambes_ a pensé que
ce titre pouvait s'appliquer avec plus de raison encore aux chants
inspirés par ceux qui se sont dévoués au bien de leurs semblables. Il a
donc recueilli toutes les pièces, de vers que, dans ses lectures ou dans
ses voyages, l'émotion d'un pieux souvenir, un grand acte de vertu ou de
patriotisme avaient pu lui inspirer, et les groupant par ordre de temps,
il en a composé une sorte de galerie qu'il a décorée du titre de _Rimes
héroïques._--La forme du sonnet est celle que sa pensée a revêtue, «car,
dit-il, ce petit poème, d'invention moderne, a le mérite d'encadrer avec
précision l'idée ou le sentiment.»



M. le Maréchal comte d'Erlon.

M. le lieutenant-général Drouet, comte d'Erlon, vient, par ordonnance
royale du 9 avril, d'être élevé à la dignité de maréchal de France.

Aux termes de la loi du 4 août 1839, sur l'organisation de
l'état-major-général de l'armée, le nombre des maréchaux de France est
de six au plus en temps de paix, et pourra être porté à douze en temps
de guerre. Lorsqu'en temps de paix le nombre des maréchaux de France
excédera la limite fixée, la réduction s'opérera par voie d'extinction;
toutefois, il pourra être fait une promotion sur trois vacances.

A l'époque où cette loi fut rendue, le nombre des maréchaux de France
était de douze. Depuis, six d'entre eux sont morts, et sur ces six
vacances, deux promotions ont été faites: celles de M. le
lieutenant-général comte Horace Sébastiani et de M. le
lieutenant-général comte Drouet d'Erlon.

[Illustration: M. le maréchal comte d'Erlon.]

Aujourd'hui, le nombre des maréchaux de France est de huit, dont un
seul, M. le duc de Dalmatie, est de la première promotion, faite par
Napoléon, le 19 mai 1804, le lendemain de son élévation au trône
impérial. Voici les noms des huit maréchaux actuels: Duc de DALMATIE
(Soult), président du conseil et ministre de la Guerre; duc de REGGIO
(Oudinot), gouverneur de l'hôtel royal des Invalides; comte MOLITOR;
comte GÉRARD, grand-chancelier de l'ordre, royal de la Légion-d'Honneur;
marquis de GROUCHY; comte VALÉE; comte Horace SÉBASTIANI; comte DROUET
D'ERLON.

Les six derniers maréchaux morts sont: comte de Lobau (Mouton); marquis
Maison; duc de Tarente (Macdonald); duc de Bellune (Victor); duc de
Conégliano (Moncey); comte Clauzel.

La dignité de maréchal de France, en vertu de la même loi du 4 août
1839, n'est conférée qu'aux lieutenants-généraux qui auront commandé en
chef devant l'ennemi: 1° une armée ou un corps d'armée composé de
plusieurs divisions de différentes armes; 2º les armes de l'artillerie
et du génie dans une armée composée de plusieurs corps d'armée. Le
nouvel élu, doyen des lieutenants-généraux depuis quelques années, et
dont la nomination à ce grade remonte au 27 août 1803, satisfait depuis
longtemps à la première de ces conditions, puisqu'il plusieurs reprises,
sous l'Empire, il a commandé en chef des corps d'armée formés de
plusieurs divisions.

M. le maréchal Drouet d'Erlon, né à Reims le 29 juillet 1765, débuta
dans la carrière militaire par être soldat dans un bataillon de
volontaires nationaux, où il s'enrôla en 1792. Son courage et son
intelligence l'ayant fait distinguer par le général Lefebvre, il devint
son aide-de-camp, et fit sous ses ordres les campagnes de 1793, 1794,
1795 et 1796, aux armées de la Moselle et de Sambre-et-Meuse. En 1799,
il fut nommé, général de brigade. Attaché à l'armée qui, en 1803,
s'empara du Hanovre, il fut élevé au grade de général de division. Il
servit en cette qualité à la grande armée d'Allemagne, prit une part
active à la bataille d'Iéna, et contribua à la prise de Halle. Chef
d'état-major-général du corps d'armée du maréchal Lannes, il se signala
à la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, et y fut blessé. Le 29 mai,
il fut nommé grand-officier de la Légion-d'Honneur. En 1809, il
contribua à soumettre le Tyrol. Chargé du commandement du 9e corps
d'armée d'Espagne, il obtint, en 1810, des succès en Portugal, et lit sa
jonction avec Masséna, le 26 décembre 1811 A la fin de décembre 1812, il
força le général anglais Hill à se retirer sous les murs de Lisbonne. En
1815, il commandait l'armée du centre et obtint des succès sur la
Guenna. Vers la lin de juillet, il emporta de vive force le Col-de-Maya,
après la plus vigoureuse résistance de la part des Espagnols. Il
commandait un corps d'armée à la bataille de Vittoria, devint un des
lieutenants du maréchal Soult lors de l'invasion de l'armée anglaise
dans le midi de la France, et combattit, en 1814, dans toutes les
affaires où le territoire national fut énergiquement disputé à l'ennemi,
notamment à Orthez et à Toulouse.

A la première Restauration, M. le comte d'Erlon fut nommé commandant de
la 16e division militaire (Lille), chevalier de Saint-Louis et grand
cordon de la Légion-d'Honneur. Après le débarquement de l'Empereur au
golfe Juan, le général Lefebvre-Desnouettes ayant formé le projet de
rassembler toutes les forces qui se trouvaient dans le nord de la
France, pour tenter un coup de main sur Paris, M. le général Drouet
d'Erlon fut prévenu de complicité dans ce hardi dessein, et arrêté, le
13 mars 1813, par ordre du duc de Feltre (Clark), alors ministre, de la
Guerre. Le cours des événements le rendit bientôt à la liberté, et lui
permit de s'emparer de la citadelle de Lille, où il se maintint jusqu'au
20 mars. Le 28 du même mois, il fit proclamer et reconnaître l'Empereur
dans la 16e division. Napoléon l'éleva à la pairie par décret du 2 juin,
et lui confia le commandement du premier corps de son armée, à la tête
duquel il fit, à Fleuras et à Waterloo, des prodiges de valeur que la
fortune rendit inutiles. Le général d'Erlon commanda ensuite l'aide
droite de l'armée sous Paris, et après la capitulation, il se retira au
delà de la Loire. Compris dans l'ordonnance de proscription du 24
juillet 1815, il quitta son corps d'armée, et fut assez heureux pour
arriver à Bayreuth, en Bavière, où il trouva un asile. Plus tard il
s'établit aux environs de Munich et y vécut, dans une modeste retraite,
de l'exploitation industrielle d'une brasserie. Il fut cité, le 12 juin
1815, devant le conseil de guerre de la 11e division militaire, à
Bordeaux, pour être jugé par contumace; mais l'instruction n'ayant pas
été trouvée suffisante, l'affaire fut suspendue jusqu'à plus ample
informé et n'eut pas d'autre suite.

La révolution de Juillet 1830 rappela en France le comte d'Erlon, et il
fut réintégré dans son grade. Son nom figura de nouveau sur la liste des
lieutenants-généraux en activité, publiée par l'_Almanach royal et
national_ de 1831, après en avoir été effacé pendant quinze années. Pair
de France, le 19 novembre 1831, M. le comte d'Erlon fut nommé, par
ordonnance royale du 27 juillet 1834, gouverneur-général des possessions
françaises dans le nord de l'Afrique, et conserva ce commandement
jusqu'au 8 août 1833, jour où il quitta Alger, une ordonnance du 8
juillet lui ayant donné pour successeur le maréchal Clauzel, qu'il vient
de remplacer à son tour dans la dignité de maréchal de France. Peu de
temps après son retour d'Algérie, M. le lieutenant-général d'Erlon fut
appelé de nouveau au commandement de la 12e division militaire, qu'il
avait occupé avant son départ pour l'Afrique, et qu'il occupait encore
au moment de sa promotion au maréchalat.



Sur la Locomotion aérienne

LETTRE

A M. LE DIRECTEUR DE L'ILLUSTRATION.

Monsieur,

Vous avez inséré dans le dernier numéro de votre _Journal universel_ une
description, avec figures, d'une machine à vapeur aérienne. Il paraît
que la curiosité publique est vivement excitée, en Angleterre, par cette
prétendue invention, et qu'il en a été même question au Parlement. En
mettant vos lecteurs au courant du sujet, vous n'avez fait, ce me
semble, que justifier votre titre et la promesse de ne rien laisser
échapper de ce qui attire l'attention générale, à tort ou à raison. Vous
avez eu soin, d'ailleurs, de ne parler de la _découverte_ de M. Henson
qu'avec une prudente réserve, et je suis convaincu que tous vos
lecteurs, mis en garde par la manière dont vous la leur avez exposée, ne
l'auront accueillie qu'avec une extrême défiance, peut-être même la
plupart avec une complète incrédulité.

Pour moi, Monsieur, j'avoue que je me range décidément au nombre de
ceux-ci, et je vous demande la permission de vous soumettre quelques
réflexions au sujet du problème que M. Henson s'est proposé et de la
solution qu'il s'imagine en avoir trouvée. Si vous jugez convenable de
les communiquer à mes co-abonnés, j'ose croire que ceux qui prendront la
peine de les lire tomberont d'accord avec moi sur l'absurdité théorique
de cette solution; et quant à l'impossibilité pratique, je laisse à M.
Henson lui-même le soin de la démontrer, s'il ne l'a déjà fait.

Le principe fondamental de la nouvelle machine consiste, dit-on, en ce
qu'elle _emprunte à la Nature_ la force nécessaire pour se mettre en
mouvement et s'élever dans l'air; la machine à vapeur qu'elle porte lui
restitue d'ailleurs, à chaque instant, la vitesse que lui fait perdre la
résistance de l'air. On ajoute fort judicieusement, comme exemple à
l'appui de cette idée, qu'un oiseau s'envole beaucoup plus facilement
lorsqu'il est perché au sommet d'un rocher ou d'un arbre, que lorsqu'il
lui faut s'élever de terre.

Je trouve à ceci, monsieur Henson, une petite difficulté qui m'arrête
tout d'abord. Vous lancez votre machine dans les airs, de l'extrémité
supérieure d'un plan incliné: fort bien! Mais comment l'aurez-vous
hissée au sommet de ce plan?--à grand renfort de poulies, de cordes, de
cabestans, d'engrenages, etc.; le tout mis en action par des hommes, par
des chevaux, par la vapeur, que sais-je? En tout cas, par un moteur
qu'il faut payer; car si la _Nature_ consent à vous prêter de la force,
ce n'est, assurément, pas pour rien. Puis, lorsque vous aurez abandonné
l'appareil à lui-même, dans quel sens pensez-vous donc que s'exercera la
vitesse qu'il acquiert en vertu de sa chute? Tout le monde ne répond-il
pas, dans le sens vertical, de haut en bas.--Comment voulez-vous donc
que cette vitesse puisse servir à un mouvement de progression horizontal
dans un sens perpendiculaire à sa direction? Bien plus! comment oser
dire qu'elle puisse changer de direction, et que votre aérostat d'un
nouveau genre ait plus de vitesse à la descente? Ne voyez-vous pas que
vous nous proposez tout simplement le mouvement perpétuel? Nierez-vous
que votre histoire soit tout à fait analogue à celle du couvreur qui,
venant de glisser le long d'un toit, passe, pendant sa chute, devant une
fenêtre ouverte au premier étage, et profite de cette heureuse
circonstance pour entrer de plain-pied dans l'appartement, à la grande
surprise des locataires? Si le grand Newton ne s'est pas avisé de cette
importante modification aux lois de la pesanteur universelle, c'est
qu'il n'a philosophé qu'à propos de la chute d'une simple pomme dans son
jardin. Nous, au contraire, n'avons-nous pas appris par nos bonnes
l'anecdote de la chute du couvreur? Étonnez-vous donc un peu des progrès
de la mécanique appliquée!

Mais votre comparaison de l'oiseau me paraît tout à fait ingénieuse, et
je désire vous y suivre, monsieur Henson! Oui, sans doute, votre oiseau
vole avec moins de peine quand, d'un point culminant, il s'élance dans
les airs, pour se maintenir à la même hauteur ou pour descendre, que
lorsqu'il lui faut d'abord s'élever de terre à la hauteur qu'il veut
atteindre. Vous-même, j'en suis sûr, vous éprouvez moins de fatigue à
descendre qu'à monter un escalier. Il est vraiment à regretter que ces
grandes vérités n'aient pas été vulgarisées, depuis longtemps, par
quelque couplet _ad hoc_, dans la chanson de M. de la Palice; vous
auriez moins de mal à nous les faire comprendre.--Mais comment votre
oiseau a-t-il gagné le sommet de l'arbre sur lequel vous le perchez si
gratuitement? Comment êtes-vous parvenu au haut de l'escalier que vous
n'avez plus qu'à descendre? Je vous vois, vous et votre oiseau, dans un
cruel embarras! Il va falloir que vous commenciez, vous, par monter,
lui, par s'envoler de bas en haut. Tirez-vous de là si vous pouvez.

Encore quelques mots, Monsieur le Directeur.--M. Henson nous promet une
machine de la force de 20 chevaux, ne pesant pas plus de 500 kil., avec
l'eau nécessaire pour l'entretenir. Je regrette qu'il ne nous ait pas
parlé du temps du voyage. Mais jele suppose d'une heure seulement. Or,
jusqu'à ce jour, on n'a jamais réussi à brûler moins de 2 kil. et demi
de charbon par heure et par force de cheval; ce qui, pour 20 chevaux
fait 50 kilog.--Il faut aussi compter au moins 12 kilog. et demi d'eau
par heure et par cheval; et, pour la machine en question, 250
kilog.--Comme 50 et 250 l'ont 300 kilog., voilà, si je ne m'abuse, la
totalité du poids de la machine absorbé uniquement par
l'approvisionnement d'une heure en eau et en charbon. Quant à la machine
elle-même, il paraît qu'elle ne pèse rien du tout. Ce résultat n'est pas
moins merveilleux que le reste; car on n'a pas encore, que je sache,
réduit le poids d'une machine à vapeur à moins de 500 à 400 kilog. par
force de cheval développée; ce qui coterait à 6.000 kilog., au bas mot,
le poids de celle de M. Henson.

Il y a donc quelques raisons de croire, Monsieur le Directeur, que la
nouvelle invention doit être classée au premier rang parmi les
_puffs_-monstres dont l'imagination féconde de nos voisins d'outre-mer
nous gratifie si souvent aujourd'hui. Mais ce qui me semble fort
divertissant, c'est que, cette fois, où ils paraissent avoir dépassé les
limites du genre, ils se sont dupés eux-mêmes, semblables aux conteurs
qui finissent par se persuader de la réalité des aventures qu'ils ne
peuvent plus faire croire à personne.

Agréez, je vous prie, etc.

UN DE VOS ABONNÉS



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.. L'approche de la Comète a effrayé les
vieilles bonnes femmes.

[Illustration: Rébus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843, by Various

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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