The Project Gutenberg eBook of Hirondelles de plages
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Title: Hirondelles de plages
roman
Author: Tristan Bernard
Release date: August 11, 2026 [eBook #79343]
Language: French
Original publication: Paris: Albin Michel, 1929
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79343
Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HIRONDELLES DE PLAGES ***
TRISTAN BERNARD
HIRONDELLES
DE PLAGES
ROMAN
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
Le Roman d’un mois d’été.
Mathilde et ses mitaines.
Le Voyage imprévu.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
8 exemplaires sur Hollande Van Gelder,
numérotés de I à VIII;
35 exemplaires sur vergé pur fil
Vincent Montgolfier,
numérotés de 1 à 35;
L’édition originale a été tirée
sur alfa “Mousse” des Papeteries Navarre.
Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et
adaptation cinématographique réservés pour tous pays.
Copyright 1929 by Albin Michel.
HIRONDELLES DE PLAGES
Les hirondelles se nichent
Le bureau de ce petit hôtel n’était point vraiment d’un style trop
moderne.
Les candélabres de la cheminée dataient de soixante ans. Le tapis frangé
de la table remontait à une origine encore plus lointaine. Cette table
elle-même, en palissandre contourné, avait été fabriquée jadis par un
ébéniste d’imagination faible, visiblement impressionné par la forme
classique des violons.
Dans un coin, sur un pouf, était couché un petit chien, un bâtard de
griffon bruxellois, qui sortait un petit bout de langue, par snobisme,
parce qu’il l’avait vu faire à des chiens de pure race.
Charles Ombraux et Georges Catalin étaient entrés dans ce salon d’hôtel,
avec l’espoir qu’il ne s’y pratiquait pas des prix de haut palace.
Les établissements de premier ordre leur étaient interdits. C’était
pourtant la première fois qu’ils venaient en cette grande station
normande. Mais ils avaient fréquenté un certain nombre de villes
balnéaires et le personnel des chasseurs et des maîtres d’hôtels «fait»
malheureusement dans l’année deux ou trois stations.
C’est effrayant ce que ces gens obligeants peuvent avoir de mémoire.
Les portiers de palaces et les maîtres d’hôtel des restaurants sont d’un
naturel parfois généreux, mais que cette largesse est peu encline à
récidiver quand on a oublié d’acquitter la première dette! Instruits par
la vie, il semble qu’ils répugnent à remettre cinquante louis à une
personne qui leur en doit déjà vingt-cinq. Trop de prudence, trop de
sagesse! Ils aiment mieux faire une croix sur une ardoise que de courir
après leur argent.
Ombraux et Catalin trouvèrent deux chambres voisines, pourvues d’une eau
courante qui ne courait que par intervalles. Le robinet d’eau froide
envoyait vraiment un peu d’eau froide, mais quand celui d’eau chaude
consentait à s’échauffer, c’était pour emplir la cuvette d’une boue
jaunâtre, qui, sans doute, eût pu être efficace contre les rhumatismes.
Mais les docteurs du pays ne s’en avisaient pas.
Les deux camarades avaient disputé les prix avec la patronne aussi
âprement que s’ils avaient déjà su la façon dont ils payeraient leurs
chambres.
Pour le moment, ils écartaient de leur esprit ce problème et se
demandaient s’ils allaient pouvoir obtenir de la dite patronne cinq ou
six cents francs d’argent prêté, pour aller tenter la fortune au casino.
Ils étaient sûrs néanmoins qu’ils acquitteraient leur note d’hôtel pour
la raison supérieure que depuis trois ans qu’ils menaient cette vie
errante, ils l’avaient toujours payée, ou, pour parler plus exactement,
ils avaient toujours trouvé, à la fin de leur séjour, l’argent qui leur
eût permis de le faire.
--Il y a un moyen à peu près sûr, dit Ombraux, mais ça ne peut donner de
bons résultats que demain, peut-être à la rigueur cet après-midi, si on
a la chance de trouver Lucien à son hôtel en lui téléphonant au Havre.
--Il doit y être, dit Catalin, puisqu’il avait la grippe.
--Oh! une grippe, il n’est pas à ça près, et s’il a eu besoin de
sortir...
--Essayons tout de même, dit Catalin.
--Je vais téléphoner au bureau de poste, dit Ombraux.
... Ou plutôt non, vas-y. Je resterai ici à l’hôtel pour attendre la
dépêche qui viendra d’ici deux ou trois heures. Et c’est moi qui ferai
le presbyte, ajouta-t-il d’un air entendu.
--J’ai quarante francs, ajouta Catalin. Je vais à la boule.
--Tu es bête, dit Ombraux. Comment un garçon raisonnable peut-il jouer à
des jeux pareils?... Tu es condamné d’avance. A quoi veux-tu arriver
avec quarante francs? A perdre ces deux louis qui peuvent nous être
utiles.
--Tu ne connais pas l’histoire de Varneux à Nice?
--Oui, avec trois francs il a fait venir trois billets de cent francs,
puis il est allé au baccara et il a gagné trois mille louis. Tu étais
là?
--Je n’étais pas là, mais plusieurs personnes me l’ont dit.
--Je n’étais pas là non plus. Reste ici avec tes quarante francs. On
montera dans ma chambre et on fera une belote.
--Comme c’est intéressant de nous gagner l’un à l’autre les quelques
sous que nous avons!
--On ne réglera pas, imbécile! On marquera ça au crayon. De cette façon,
nous pourrons jouer des sommes sérieuses et intéresser fortement la
partie. D’abord, au téléphone! Décidément, j’y vais avec toi.
Ce jour-là, ils étaient vernis. Leur camarade du Havre n’avait pas
quitté son hôtel et ils purent l’avoir à l’appareil. Il leur promit de
mettre le télégramme immédiatement. Ils rentrèrent non pas à l’hôtel,
mais dans un petit café à côté, car, avait fait remarquer très justement
Ombraux, il valait mieux qu’ils ne fussent pas à l’hôtel au moment où
arriverait la dépêche. Pour que leur plan réussît, elle devait être
ouverte et lue dans le bureau du bas.
La partie de belote dura trois heures. Ombraux, très en poisse, se
trouvait devoir vingt-trois mille francs à son ami, ce qui le rendit de
mauvaise humeur. Mais, étant donnée la solidité discutable de sa
créance, Catalin ne fut pas content à proportion.
Ombraux entra seul à l’hôtel, Catalin restant dans la rue. Le télégramme
était arrivé. Ombraux fit semblant de chercher un pince-nez, puis tendit
la dépêche ouverte au patron:
--Soyez gentil pour me dire ce qu’il y a là-dedans; moi, je ne sais pas
où j’ai mis mes yeux.
«Ai téléphoné Amsterdam. Trois mille cinq cents francs partent
aujourd’hui à votre adresse par pli recommandé. Lucien.»
Cette nouvelle parut mécontenter Ombraux.
--Je leur avais dit de m’envoyer ça télégraphiquement. Mais ils sont à
trois sous près. Vous n’auriez pas un peu d’argent à me donner, patron?
Parce que d’ici que la lettre arrive, je vais me trouver démuni...
... Ce moyen-là n’aurait pas pris dans un palace un peu moderne, pensait
Ombraux, une fois qu’il eut mis dans son portefeuille les sept cents
francs avancés par le patron.
Présentation de deux jeunes hommes en liberté
Charles Ombraux était un grand garçon de vingt-huit ans, assez gras,
blond, imberbe, distingué. Catalin, un peu plus jeune, était petit et
mince, modernisé par une moustache brune à l’américaine, extrêmement
réduite.
Ombraux avait été clerc d’avoué. Mais il avait compris que cette
profession était peu compatible avec celle d’habitué du turf, lorsqu’on
ne se contente pas des réunions des dimanches et qu’on veut suivre
assidûment le plat, les obstacles et le trot. C’était du moins l’opinion
du patron du jeune Ombraux et, quand il se sépara de son clerc, sa
décision parut malheureusement irrévocable.
Ombraux n’avait plus ses parents, qu’il avait perdus trois ans
auparavant, à deux mois d’intervalle.
Son père était un ancien comptable de la compagnie du gaz, et sa mère,
dont il avait la belle stature, était la fille d’un fermier normand.
Des placements timides et la dévalorisation du franc avaient réduit à
bien peu de chose l’héritage de cet orphelin.
Il habitait avec son ami dans le petit appartement de sa famille, à
Passy. Jusqu’à présent il était arrivé à s’y tenir en équilibre et à
lutter, quatre fois par an, avec des armes toujours improvisées, contre
le fléau du terme.
Catalin avait moins d’instruction, mais il était assez bon pianiste. Il
aurait gagné sa vie dans les petits cinémas de quartier, s’il avait été
plus exact, et s’il n’avait pas convoité un jour la femme d’un
exploitant, chez lequel il était employé. Tout se fût bien passé encore,
si cette convoitise n’avait pas été satisfaite. Malheureusement la dite
dame, qui avait bien quinze années de plus que le jeune pianiste,
n’était pas restée insensible à son adoration.
Un jour, en l’absence du patron, le cinéma commença sans musique, parce
que le pianiste était occupé dans le logement particulier de la
patronne. Le malheur voulut que le patron, qui n’était pas attendu,
arrivât dans son établissement une demi-heure avant le moment présumé de
son retour. Il se trouva en présence d’un public houleux qui réclamait
des airs de piano pour accompagner la projection. Le patron se mit en
quête de sa femme, également du pianiste. Ses recherches furent
facilitées par ce fait qu’il les trouva l’un et l’autre au même endroit.
Il y eut des cris, des menaces de lutte et le musicien jugea plus
prudent de s’échapper, car il savait qu’en cas de meurtre, le code
accorde aux maris une excuse légale. Or, les maris n’ignorent pas la loi
et savent en plus qu’ils peuvent compter sur l’indulgence des jurys
parisiens.
Il règne entre les exploitants de cinéma une solidarité déplorable, qui
fait que lorsque l’un d’eux a à se plaindre d’un employé, il en avertit
bassement ses confrères. Catalin se vit réduit à ne tirer de ses talents
musicaux que des joies purement morales, d’autant plus difficiles à
obtenir qu’il n’avait pas de piano chez lui, celui qu’il avait acheté
lui ayant été retiré par un marchand barbare, sous le prétexte qu’un
seul versement mensuel sur douze avait été effectué.
Ombraux et Catalin n’étaient pas, comme on serait tenté de le croire,
des garçons déshonnêtes, du moins à leurs propres yeux.
Quand ils empruntaient des sommes à leur prochain, c’était avec la ferme
intention de les rendre ou tout au moins avec un espoir de s’acquitter
tellement solide qu’il équivalait à une conviction.
Du moment qu’ils avaient l’ingéniosité nécessaire pour se procurer les
sommes qu’ils devaient restituer, on se demandera pourquoi ils ne
tâchaient pas de les avoir tout de suite, avant de les emprunter. Mais
c’est mal connaître le stimulant qu’apporte à un débiteur la nécessité
de payer. Ombraux et Catalin n’étaient pas des gens prévoyants.
Autrement, ils n’auraient pas mené l’existence accidentée, mais assez
brillante, qui correspondait à leurs goûts.
Ils ne pouvaient «en mettre» que dans des instants critiques, alors
qu’un besoin urgent les poussait et fortifiait leur énergie
intermittente.
Dans la conduite de leur vie, ils n’agissaient point par système. La
longue préméditation leur était inconnue.
Il y a dans la vie courante, comme dans l’athlétisme, des stayers,
c’est-à-dire des hommes qui tiennent la distance et qui sont capables
d’un effort continuel et patient. Ombraux et Catalin appartenaient
plutôt à la catégorie des sprinters, dont il ne faut attendre qu’un
effort brusque et puissant.
J’ai dit qu’ils n’étaient pas, à leurs propres yeux, des hommes
déshonnêtes. Ombraux avait trop étudié le code pour ne pas savoir ce qui
était licite et ce que la loi réprouvait.
Catalin était moins gêné, étant d’une culture morale plus rudimentaire.
En compagnie de ce nommé Lucien à qui il avait téléphoné au Havre et
dont il avait fait la connaissance jadis, sur un autocar qui les
conduisait à Maisons, Catalin s’était livré, la saison précédente, dans
une ville d’eaux assez importante, à une petite expérience de baccara
qui n’avait pas donné les résultats attendus.
Lucien et Catalin, cette année-là, étaient installés dans un petit hôtel
de la station où ils opéraient; mais ils cessaient brusquement de se
connaître aussitôt qu’ils pénétraient dans le casino.
Quand Lucien jouait au baccara, Catalin se trouvait comme par hasard
derrière son adversaire, sur le jeu de qui il semblait jeter un regard
indifférent. Il se tenait debout dans une attitude méditative, son index
tantôt placé sur la joue, tantôt sur le front, tantôt derrière
l’oreille. C’était une espèce de badaud, un être neutre à qui personne,
sauf évidemment Lucien, ne prêtait attention.
Il n’est pas désavantageux, pour un monsieur qui tient les cartes,
d’être renseigné sur le jeu de son adversaire. Mais cette petite
supériorité n’arrive pas à compenser une déveine persistante. Le Ciel,
mentant à la promesse du proverbe, n’aida jamais ces deux amis qui
s’aidaient si bien.
Ce qu’il faut noter, c’est l’attitude nettement désapprobatrice
d’Ombraux, le jour où Catalin lui raconta cette histoire.
--Tu as perdu, c’est bien fait pour toi. Tout ça, c’est des trucs de
bandits. Lucien et toi, vous n’êtes que des gamins, et vous ne vous
rendez pas compte. Tâchez de ne pas recommencer. Sans ça, je vous laisse
tomber tous les deux.
Petits revers et piètres succès
Quand ils eurent encaissé les sept cents francs du patron d’hôtel,
Ombraux et Catalin allèrent se mettre en smoking pour passer la soirée
au Casino. En dépit des difficultés de la vie, ils avaient toujours dans
leurs valises de quoi s’habiller convenablement, et même avec élégance.
Ombraux, cependant, était mieux vêtu que son camarade, qui n’avait en
tout que deux chemises blanches. Chacune d’elles devait durer au moins
trois jours, le temps nécessaire pour le stage obligatoire que son
relais faisait chez la blanchisseuse.
L’habit de soirée d’Ombraux venait de chez un bon tailleur.
Catalin s’était fourni dans un grand magasin de confections où l’on
trouve vraiment les tout derniers modèles. Il fallait un sens critique
très fin pour accorder au smoking d’Ombraux une petite préférence. En
fait, il coûtait trois fois plus cher que le smoking de Catalin, qui
n’avait sur celui de son camarade que le faible avantage d’avoir été
payé.
Ils prirent un repas sommaire dans un petit bar, du jambon, du fromage
et de la bière, comme des gens d’affaires pressés, que seule la raison
de leurs occupations multiples obligeait à une hâtive frugalité.
Ils étaient cependant capables de montrer un gros appétit, à l’occasion
d’une invitation par exemple. Ils avaient sur ce point la sagesse bien
équilibrée du rat des champs: «Fi du plaisir que le souci de l’addition
peut corrompre».
Pendant le dîner, ils firent discrètement leur inventaire.
Ils possédaient, à eux deux, quarante-trois louis, y compris les
trente-cinq du patron.
Malgré des déceptions sans nombre, ils conservaient un espoir résolu
dans la bienveillance du baccara. Ils se disaient que sa cruauté ne
serait pas éternelle. Ils avaient connu de temps en temps quelques
faveurs de la Fortune, mais très rapides, sans constance. Ils ne
désespéraient pas de voir un jour se prolonger son sourire.
Il faudrait payer la carte d’entrée, ce qui demandait encore quelques
louis. C’était une dépense nécessaire. Ombraux savait que, dans le pays,
il y avait un autre petit baccara où l’entrée coûtait une somme
insignifiante. Mais leur vague plan de campagne ne se limitait pas aux
bénéfices possibles du jeu.
Ce qui les tentait, c’était de pénétrer dans un milieu intéressant, où
le hasard ne se borne pas à vous faire gagner aux cartes. Il vous met
parfois en contact avec ces mines ambulantes de papier-monnaie, qui
viennent des deux Amériques et de certaines bonnes provinces françaises.
Mais on ne pouvait escompter ces rencontres d’une façon assez précise
pour en parler à l’avance.
Ils ne s’entretinrent donc que d’une méthode de jeu.
Catalin était d’avis de risquer d’abord de toutes petites sommes, puis
aussitôt que leur avoir s’arrondirait, d’aller carrément de l’avant.
Mais Ombraux remuait lentement de droite à gauche et de gauche à droite
une tête profondément sceptique.
--Si nous n’avons pas de veine pour commencer, nous allons émietter par
de petites loques tout notre numéraire. Mais si nous avons de la veine
au début, la contre-passe arrivera quand nous risquerons de grosses
sommes. Il vaudrait mieux tout de suite faire un banco de trente ou
trente-cinq louis avec notre argent. Les treize ou quinze cents francs
que nous aurons après ça, nous essaierons de les doubler dans un autre
banco. Il faut taper, ou claquer. Si nous réussissons cette passe de
deux, ça nous fait deux mille cinq cents francs et ça commence à
compter.
Catalin n’adoptait pas d’enthousiasme la tactique de son ami. Mais son
caractère le portait à fuir les responsabilités. Si le coup ne
réussissait pas, Ombraux ne pourrait l’accabler.
Le plus terrible, c’est que ces deux jeunes gens, à moins de trente ans,
avaient déjà perdu leur foi dans le baccara!
A peine entrés dans la salle de jeux, ils entendirent crier:
«Trente-deux louis. Qui fait le banco?»
... Ombraux, en dépit de ses résolutions, n’osa pas risquer sur ce coup
toute leur trésorerie. Il s’éloigna de cette table pour n’avoir pas trop
de regrets si le banco était bon.
A une autre table avaient pris place un lot de vieilles dames adipeuses,
une jeune Anglaise et Dieu lui-même, reconnaissable à sa barbe blanche
et qui, malgré son omniscience, ne pontait que cent sous à la fois.
Sur le tapis, un banco de trois cents francs s’offraient aux amateurs.
Ombraux, nonchalamment, de la poche de son pantalon, sortit trois
billets chiffonnés et les posa sur la table. On avait l’impression que
les autres poches du gilet, du pantalon et du smoking recélaient
d’autres banknotes en quantité considérable.
Il prit les cartes avec un air de profond dédain pour tous les gens de
cette table, pour l’humanité et pour les vignettes de la Banque de
France. Puis il jeta son jeu sur la table sans même prendre la peine de
dire: huit.
Un tout petit monsieur à lunettes qui lui avait envoyé ses cartes,
retourna les siennes et montra un neuf qui se posait un peu là. Déjà
Ombraux avait quitté la table sans même prendre congé de ces messieurs
dames, avec l’air d’un gentilhomme qui a jeté une boîte de cigarettes
vide sur la chaussée.
Catalin était moins stoïque. Il savait très bien que la somme évaporée
représentait la moitié de leur capital social. Il suivit Ombraux sans
mot dire et se borna à fermer les yeux sur la douleur de son âme, quand
le camarade eut encore laissé cent quarante francs à une autre table.
Ombraux maintenant se dirigeait vers le bar, au milieu des propositions
engageantes des banquiers. «Soixante-seize louis au banco», disait-on à
une table. «Cent cinquante-trois louis au banco!» criait-on un peu plus
loin.
Évidemment, si l’on répondait: «Banco!» et que l’on gagnât le coup, les
cent cinquante-trois louis devenaient votre propriété. Mais, si on le
perdait, la porte de sortie, comme dit l’autre, était un peu loin...
Charles Ombraux, frappé par le destin, se dirigeait vers le bar.
Il lui était arrivé, au cours de sa vie de joueur, après avoir touché le
sol, de remonter brusquement comme un ballon.
Mais il savait que ces coups heureux, s’ils sont possibles, n’arrivent
pas tous les jours. Et les premières escarmouches avaient fortement
endommagé ses facultés d’espoir.
Il valait mieux se rendre au bar tant qu’on avait encore de quoi payer
les consommations. Trois cents francs, plus cent quarante francs, cela
fait quatre cent quarante. Sept cents francs moins quatre cent quarante,
restent treize louis.
--Douze louis au banco, criait un croupier à une table!
--Banco! fit, presque sans le vouloir, Charles Ombraux...
Et pendant qu’on lui envoyait des cartes, il se disait qu’il avait
certainement perdu. Catalin, les yeux grands ouverts et sans savoir
exactement où il se trouvait, fredonnait machinalement l’air d’une
sérénade qu’il avait jouée maintes fois dans un cinéma de la rue de
Flandre, pour accompagner des idylles au clair de lune.
Or, Charles Ombraux retourna neuf. On lui envoya les douze louis, ce qui
lui permit de reprendre son grand air dédaigneux. Il reprit sa marche
vers le bar, tout en raflant encore cinq louis à une autre table de
vieilles personnes complètement ruinées par leur fatale passion.
Ils avaient à peu près rétabli leurs affaires, mais tout son cœur altier
de gentilhomme était désormais envahi d’une pusillanimité de petit
enfant.
Il avait l’impression très nette, et que rien ne justifiait d’ailleurs,
que le Destin arrêterait là son indulgence et lui indiquait par un
langage obscur, mais impérieux, qu’il ne fallait plus rien tenter ce
soir-là.
Il voulait n’être qu’un jeune élégant désœuvré qui ne se souciait pas du
jeu et venait là simplement pour mener la grande vie.
Ils trouvèrent, dans un coin du bar, deux hauts tabourets disponibles et
commandèrent deux coupes de champagne, qu’ils décidèrent de faire durer
le plus longtemps possible.
Une coupe de champagne est tout à fait recommandée dans les situations
qui, pour être difficiles, ne sont pas désespérées. Le champagne ne peut
pas donner de la vie à un espoir impossible. Mais il peut grossir, dans
de belles proportions, un tout petit espoir naissant.
Des philosophes ont justement fait remarquer que l’espoir était la
richesse la plus positive de l’humanité.
Ce bien-là est exempt de tout impôt.
J’ai rencontré jadis, dans une pension de famille, un vieillard de
quatre-vingt-cinq ans, dont le patrimoine était extrêmement réduit. Il
jouait aux courses par sommes de un franc vingt-cinq, chez des marchands
de vins, où s’abritait une petite agence de pari mutuel.
Il avait jadis connu une situation de fortune assez confortable et se
disait qu’étant données ses ressources actuelles il n’avait devant lui
que quelques mois d’existence misérable sur les années assez nombreuses
qu’à son avis, il lui restait à vivre.
Alors, il écrivait des lettres à des gens qui ne le connaissaient pas,
non pour leur demander de l’argent, car c’était un homme très fier, mais
simplement pour leur proposer des affaires plus ou moins réalisables.
Il n’avait confiance dans aucune de ses démarches, mais comme il en
faisait beaucoup, il pouvait se dire légitimement qu’une d’elles
pourrait aboutir. Cet espoir minime était suffisant pour lui donner le
goût de la vie. Il avait, sur le rebord de sa fenêtre, un pot rempli de
terre où il semait des graines qui n’avaient qu’une petite chance de
pousser. Mais la simple idée de cette petite chance fleurissait sa
croisée.
C’était le procédé qu’employait inconsciemment Charles Ombraux,
directeur de la maison d’espérances Ombraux et Catalin.
Entrée en scène de deux amies
--Ah! j’ai soif, dit quelqu’un. Comment que ça va?
--Bonjour, Maric, dit Ombraux à cette jeune femme.
C’était en perspective une autre coupe de champagne à payer et même
deux, car la jeune femme était accompagnée d’une petite amie. Cette
largesse était encore, ce soir-là du moins, dans les moyens de Charles
Ombraux.
Maric, qui se prétendait âgée de vingt-six ans (en trichant à peine),
avait été employée dans un magasin de modes. Elle en était sortie à
l’instigation d’un Espagnol qui, dans des conversations diverses, avait
beaucoup exagéré le chiffre de sa fortune. Maric n’aimait pas qu’on lui
mentît, surtout pour les questions d’argent. Elle quitta nettement
l’Espagnol et prit le nom de Mariquita, qui fut abrégé naturellement par
ses amis dans des conversations amicales ou tendres.
Ombraux et Maric se ne rappelaient plus exactement comment ils s’étaient
connus. Ils oubliaient presque qu’à plusieurs reprises, en partageant un
lit, ils avaient réduit des frais d’hôtel. Ce soir-là, la question ne se
posait pas de la même façon, puisque Maric avait sa chambre déjà
retenue.
Mais Ombraux ne connaissait pas dans la vie que des questions
budgétaires. Il ne s’en était même préoccupé que parce qu’elles
s’imposaient à lui. Et il désirait simplement faire honneur de sa
chambre à l’aimable Maric pour qui il éprouvait, à cette heure
précisément, beaucoup de sympathie. D’autant que, pour ne pas trop
séparer les deux compagnes, il était fort naturel que la jeune amie élût
ce soir-là, comme chevalier servant, l’aimable Catalin.
Ces demoiselles étaient-elles libres?
Ce point serait certainement éclairci par la suite de l’entretien.
--Nous sommes complètement à plat, dit Maric. Et toi? comment vont les
affaires?
--Mal, dit Ombraux, mal. J’ai paumé cher.
--Cher? dit Maric.
--Oui, dit Ombraux, laissant les chiffres dans le vague.
--Tu as tout de même bien vingt-cinq louis pour que j’aille là-bas à
cette table?
--Pas ce soir, ma pauvre amie. Et je ne veux pas demander d’argent à la
caisse. L’employé avec qui je suis en relations n’est pas ici en ce
moment.
Maric ne se demandait même pas si elle devait croire ou non ces
assertions, car on ne peut affirmer que les gens vous mentent toujours.
Ils disent parfois la vérité par paresse, pour ne pas chercher autre
chose.
--Qu’est-ce que vous faites tout à l’heure? demanda nonchalamment
Ombraux.
--Rien de spécial, dit Maric. On va rester ici jusqu’à trois heures.
Peut-être rencontrera-t-on des amis.
Évidemment ce mot amis désignait de ces nombreux amis inconnus qu’une
dame avenante possède à travers le monde.
--Vous feriez mieux de rentrer avec nous tout bonnement, dit Ombraux.
--Qu’est-ce que t’en dis, toi? demanda Maric à sa compagne.
--Comme tu voudras, dit l’autre.
Ombraux paya les consommations et les deux ménages prirent le chemin de
l’hôtel.
Linette, la conquête de Catalin, s’appelait Adeline. Elle n’avait pas
vingt ans. Fille d’un forgeron de l’Oise, elle était venue se placer à
Paris comme femme de chambre. Au bout de six mois, elle fit
connaissance, en allant chercher de l’aspirine pour sa patronne, d’un
magnifique pharmacien quinquagénaire, une espèce de fleuve myope qui,
solennellement mais avec bienveillance, la fit venir un jour dans sa
chambre à coucher, et l’initia.
Linette, pour son pharmacien, était pleine de respect et d’amour. Elle
était si sûre de sa propre fidélité, qu’étant allée toute seule un soir
au cinéma, elle n’hésita pas à suivre dans un hôtel un jeune employé des
postes. La faute commise, elle en eut beaucoup de remords et quitta sa
place pour gagner un autre quartier et ne plus rencontrer le pharmacien.
Elle possédait quelques faibles économies qui lui permirent de vivre à
l’hôtel pendant huit jours. Blonde et attirante, ses charmes agirent sur
un gros marchand de bestiaux qui l’installa dans un petit appartement
meublé. Mais il était marié. Une vilaine vieille femme à cheveux roux
vint faire un jour à la pauvre Linette une scène intolérable. Le
marchand de bestiaux reprit le droit chemin, laissant Linette dans son
petit appartement où le loyer était payé pour trois semaines encore.
Heureusement il lui avait acheté quelques bijoux.
C’est à cette époque qu’elle fit la connaissance de Maric, dans un bar.
Maric, à Paris, fréquentait beaucoup les bars. Mais de juin à octobre,
elle allait dans les villes d’eaux. Maric aimait les villes d’eaux. Elle
les aimait pour elles-mêmes et quelles que fussent les propriétés de
leurs sources. C’est elle qui détermina Linette à la suivre et qui lui
apprit à jouer au baccara chemin de fer.
Ce jeu, pour beaucoup de jeunes femmes, consiste à s’asseoir à des
places vides auprès d’un monsieur de bonne figure. On lui dit avec un
gentil sourire qu’on n’a pas d’argent pour jouer. Il n’y a rien qui
puisse attendrir davantage un véritable joueur. Il vous avance à fonds
perdus cinq ou dix louis, avec lesquels, si les cartes sont favorables,
on peut se faire une petite masse importante.
Malheureusement, Maric avait plutôt le tempérament d’une joueuse que
d’une personne intéressée. Au lieu de mettre de côté l’argent qu’on lui
donnait, elle le risquait à nouveau, c’est-à-dire qu’elle finissait par
le perdre, après des alternatives. Linette, qui n’aimait pas le jeu,
aurait pu thésauriser. Mais elle était sans défense quand, tout
naturellement, Maric venait lui prendre, d’une main vorace, la poignée
de louis qu’elle avait devant elle.
Maric avait un visage charmant.
--Je sais, a dit Baudelaire...
_Je sais qu’il est des yeux des plus mélancoliques
Qui ne recèlent point de secrets précieux._
Une sorte d’ironie douce, qu’exprimait le sourire de cette jeune femme
lui permettait, une fois pour toutes, d’être aussi peu compliquée que
possible, sans perdre son attrait mystérieux. L’arc un peu retroussé de
sa bouche fine travaillait pour elle. Elle n’avait plus à s’occuper de
rien.
Ils devaient tous déjeuner ensemble au petit bar le lendemain matin.
Mais les deux jeunes femmes, étant allées se promener sur la plage,
firent la connaissance d’un Égyptien qui revint avec elles jusqu’aux
environs du casino et leur montra une voiture de première marque, au
capot démesuré. Il leur parla également d’un restaurant sur la route de
Cabourg.
--Nous avions promis à des amis, dit Maric. Nous allons voir si nous
pouvons nous décommander.
Quand l’Égyptien apprit qu’elles n’étaient pas maîtresses de leur temps,
son désir de déjeuner avec elles s’accrut dans de fortes proportions.
Tous les trois, dans la rue principale, ils attendirent Charles Ombraux
qui devait passer par là. Et en effet, au bout de quelques minutes, le
jeune homme sortit du Casino. Il était allé proposer une affaire de
publicité à l’administration, sans grande confiance d’ailleurs. Mais
précisément son ton désabusé fit sur le fonctionnaire chargé de la
réclame une certaine impression. Il prit sérieusement des notes sur un
bloc et dit que dans les quarante-huit heures il rendrait la réponse.
L’ami qui, à tout hasard, avait chargé Ombraux de cette démarche, lui
avait promis moitié de sa commission, c’est-à-dire deux billets.
Nous avons oublié de dire en effet que Charles Ombraux s’occupait de
publicité et aussi d’affaires immobilières. Il représentait également
une compagnie d’assurances italienne contre le bris des glaces aux
devantures. Soit indifférence des marchands en boutique, soit manque
d’activité du représentant, il n’avait encore envoyé en Italie, depuis
dix mois qu’il était entré en fonctions, aucun projet de contrat.
Maric, en le voyant, le prit à part et lui demanda sous la forme
suivante l’autorisation de s’en aller déjeuner avec l’Égyptien:
--Mon vieux, je te plaque. Ce type que tu vois là-bas, auprès de cette
grande voiture, nous emmène déjeuner toutes les deux dans un restaurant
de la route de Cabourg.
Ombraux avait vraiment beaucoup d’amitié pour Maric et s’intéressait à
ce qui pouvait lui arriver d’heureux dans la vie.
On ne savait pas jusqu’à quelle heure se prolongerait le déjeuner en
question.
On prit rendez-vous à tout hasard pour cinq heures, à ce café en plein
vent qui se trouve derrière le casino.
Mais, à cinq heures, les deux amis n’y trouvèrent que Linette que la
voiture de l’Égyptien avait ramenée, pour repartir ensuite chercher son
maître et le conduire ainsi que Maric à Cabourg où ils passeraient la
soirée. Cet Égyptien leur avait fait faire un déjeuner à la hauteur,
dont Linette parlait extatiquement. Il n’était sur la Côte que pour peu
de temps, car il s’apprêtait à rejoindre en Bretagne sa femme et ses
trois enfants. Maric dînerait avec lui à Cabourg. Elle priait ses amis
de ne pas s’occuper d’elle. Elle viendrait les rejoindre à la fin de la
soirée, vers onze heures du matin.
Connaissances utiles
Le couple Catalin et le solitaire Ombraux n’étaient pas allés au casino.
Ombraux préférait attendre maintenant la solution de son affaire de
publicité, afin d’aborder le baccara avec de plus fortes ressources. Il
offrit le cinéma à ses deux compagnons. Puis ils rentrèrent à l’hôtel.
Quand Maric arriva le lendemain au rendez-vous fixé, elle avait un petit
air satisfait qui fit bonne impression sur ses camarades. Elle commença
d’abord par les mener en bateau en leur racontant qu’elle aimait
beaucoup cet Égyptien et qu’elle avait refusé un cadeau qu’il avait
voulu lui faire le matin. Puis elle appela le garçon.
--Avez-vous de la monnaie de mille francs? lui dit-elle.
Elle avait sorti de son petit sac huit billets que les autres
regardèrent avec des yeux ronds, ce qui la fit éclater de rire.
--On est revenu tout à l’heure en voiture. Il voulait me conduire
jusqu’ici, mais, comme il avait affaire à la poste, je l’ai quitté là.
On s’est arrêté chez un ami que vous connaissez, le marchand de pierres.
J’ai choisi un bracelet qui lui a semblé très beau et qu’on lui faisait
douze mille francs. Comme il a tiqué et qu’il demandait à voir autre
chose, j’ai fait signe au marchand qui lui a rabattu trois mille sur le
bracelet. Alors, devant ce rabais, il n’a pas osé faire le râleux. Il a
encore demandé cinq cents de réduction, puis il a payé huit mille cinq
cents. J’ai repassé chez le marchand de pierres tout à l’heure, il a été
très gentil et m’a repris l’objet pour huit mille.
--Pas mal opéré, dit Catalin.
Ombraux souriait simplement, d’un bon sourire altruiste.
--Maintenant, dit Linette, en désignant le Casino d’un signe de tête, tu
ne vas pas porter cet argent-là à l’usine?
--Tu penses! dit Maric.
--Donne-le-moi, dit Linette, ça sera plus sûr. Ou plutôt, confie-le à
Charlie.
--Je vais lui remettre six billets et je m’amuserai avec le reste. Et
puis c’est moi qui vais vous payer à déjeuner.
A une heure, ils s’attablaient tous les quatre au Casino.
Au moment de l’addition:
--Paye, Charlie, dit Maric, mais, tu sais, pas sur ton argent, sur celui
que je t’ai remis.
--Ça va, ça va, dit Ombraux, sans dire ni oui ni non, et comme un homme
qui est bien au-dessus de ces petites questions.
Autre rencontre
Maric, vers la fin du repas, ne tenait plus en place. C’est à peine si
elle attendit le dessert, car elle savait que la partie commençait à
deux heures.
--Prenez le café dehors, derrière le Casino. Je vous retrouverai.
Mais comme ils s’en allaient tous les trois, Linette se détacha du
groupe et gagna la salle de jeu, à la suite de son amie, qu’elle tenait
maternellement à surveiller.
Charlie et Catalin étaient assis au café et goûtaient en paix la douceur
du jour.
Soudain ils virent devant eux un monsieur d’un certain âge, vêtu d’un
costume de sport un peu trop neuf.
--Pardon, dit ce monsieur à Charles Ombraux, voilà dix minutes que je me
demande où je vous ai vu. Est-ce que vous n’étiez pas à l’étude de
Maître Chavannes, avoué, rue des Petits-Champs?
--Oui, dit Ombraux, l’année dernière.
--C’est bien cela, dit le monsieur. Et il ajouta en souriant:
--Lestourbeillon.
Et comme Ombraux, qui n’avait de lui qu’un vague souvenir, souriait en
hochant aimablement la tête:
--J’avais à votre étude un procès qui s’est arrangé. Vous savez, avec la
Compagnie d’Orléans, qui m’avait égaré un wagon de grillages en fil de
fer?...
--Oui, oui, dit Ombraux. Je vois.
--Et c’est avec vous que je suis allé un jour au Palais de Justice,
continua le monsieur, qui paraissait tout attendri.
Sur l’invitation d’Ombraux, il prit un café, en disant qu’il avait bien
tort, que ça lui était défendu. Mais il ajouta: «On ne meurt qu’une
fois», en souriant avec ravissement de cette réflexion, comme s’il
venait de l’inventer à l’instant même.
Ce monsieur, sans doute, n’avait pas beaucoup de relations dans ce pays.
Depuis une semaine, il n’avait pas eu l’occasion de dire à un de ses
semblables ce qui constituait la joie de sa vie, à savoir qu’il avait
fait des affaires colossales avec des propriétaires fonciers du
Sud-Algérien et qu’il possédait maintenant à Paris sept maisons de
rapport.
Il ajouta qu’il était venu en garçon parce que sa femme faisait une cure
dans un petit pays pas très amusant. Il dit encore qu’il avait trois
enfants, dont une fille mariée et enceinte.
--Ça sera pour novembre, ajouta-t-il, pour ne pas faire languir Ombraux
et Catalin, anxieux de connaître l’époque de la délivrance.
Il habitait un des trois grands palaces du pays. Il invita les deux amis
à dîner pour le soir même, d’une voix tellement implorante que vraiment
la charité humaine ne permettait pas de laisser cet homme manger seul.
Puis ils causèrent de choses et d’autres. Ombraux présenta l’artiste
Catalin, avec des détails flatteurs.
--Eh bien! dit Catalin quand il fut parti, voilà qui ne sera pas mal
comme relation...
--Oui, trois ou quatre repas tout au plus. Ce que tu es jeune! Tu te
figures, quand tu rencontres un type nouveau qui te sourit et qui
t’invite à dîner, qu’il n’est pas attaché à ses pièces et qu’il va te
refiler gentiment son blé. Mais, il y tient, à son blé, il y tient comme
tout le monde. Enfin, qu’est-ce que tu t’imagines? Si je lui raconte nos
difficultés, tu penses que ça va l’attendrir? A partir du moment où nous
aurons l’air gêné, il aura horreur de nos figures. Il nous considérera
comme des pestiférés. Je ne compte pas beaucoup sur cet homme-là.
--Évidemment, dit Catalin, je ne te dis pas de lui demander mille ou
deux mille francs. Ce serait dommage. Il est bon pour beaucoup mieux que
ça.
--Ah! ah! ricana Charlie, si je savais seulement qu’il soit bon pour
deux billets, je te réponds que je ne me priverais pas de les lui
demander, et que je ne songerais nullement à le ménager pour plus tard.
Mais si tu veux mon idée, il n’y a pas même vingt-cinq louis à en
sortir. Oh! c’est entendu: il va nous payer un dîner de huit cents
balles et, au fromage, il commandera encore une bouteille pour ne pas
être à court et n’avoir pas l’air d’un râleux. Mais c’est parce qu’il
nous considère. Tout à l’heure, quand tu nous as quittés un instant pour
aller chercher le journal, tu penses bien que je n’ai pas négligé de
parler de toi et de te monter en épingle. Je lui ai dit que tu étais un
pianiste épatant, que tu étais en train d’arriver et que, lorsque tu
auras la situation qu’il faut pour donner des concerts, tu ramasseras ce
que tu voudras.
--C’est possible, dit Catalin.
--Tais-toi, dit Ombraux. S’il nous invite dans un endroit où il y a un
piano, tu pourras lui en mettre plein la vue, car certainement il n’y
pige rien. Mais s’il y a des connaisseurs, vaut mieux ne pas t’y
risquer.
--Je suis bon pianiste, dit Catalin offensé.
--Je n’ai jamais dit le contraire. Seulement, crois-moi, il vaut mieux
ne pas risquer ça. Un monsieur qui se trouverait avec nous et qui lui
dirait tout bas, après t’avoir entendu: «Oui, oui, ça ne casse rien», il
n’en faudrait pas plus pour l’atteindre dans son amour-propre et qu’il
nous laisse glisser.
--On pourra le passer à Maric.
--C’est peut-être, dit Charlie, ce qu’il y aura de mieux.
Cependant, Ombraux songeait...
--Je vais faire une chose qui ne sera pas mal. Je vais aller rendre sept
cents francs au patron de notre hôtel.
--Ce qui te permettra de le taper une autre fois.
--On ne peut rien te cacher.
--Voilà ces dames qui reviennent, dit Ombraux... Ah! ça n’a pas l’air
d’aller...
Linette semblait préoccupée et Maric avait très chaud. Elle n’avait même
pas pris la peine de refaire sa figure. C’était grave.
--Je suis marquée, dit-elle en s’asseyant. J’avais commencé tout petit
avec l’idée de ne pas risquer d’argent. J’ai gagné un peu, puis j’ai
fait un gros banco, qui était encore bon. Je m’étais fixé un chiffre. Je
pensais que j’allais vous rapporter six mille francs.
--Et le résultat, dit Charlie, c’est que tu as tout refilé, plus tes
deux mille. Tu n’as pas besoin de le dire, je l’aurais bien deviné. Et
même j’aurais pu te le prédire tout à l’heure...
--Donne-moi deux billets, dit Maric.
--Non, je ne te donnerai pas deux billets, tu vas encore les perdre.
--Ah! tu m’embêtes, c’est mon pognon!
--Bien, dit Ombraux. Alors, voilà les six mille.
Il tira les billets de sa poche et les mit devant Maric sur la table.
--Je ne te demande pas six mille. Je te demande deux mille.
--Mais moi, je te rends ton argent.
--Pourquoi est-ce que tu te vexes?
--Je ne me vexe pas, seulement je n’ai pas besoin de garder ça sur moi.
--Tu es bête, dit Linette à Maric. Laisse-le-lui.
--Oh! elle n’a pas à me le laisser, dit Charlie. Je n’en veux plus.
--D’abord, dit Maric, ce n’est plus six mille francs. Qu’est-ce que tu
as payé pour l’addition?
--Ne t’occupe pas de ça. Voilà les six mille.
--Non, dit Maric, c’est moi qui vous avais offert à déjeuner.
--Je n’ai pas besoin de toi pour m’offrir à déjeuner.
--Oh! tant pis, dit Maric, si tu as mauvais caractère!
--Qu’est-ce que je vous dois? dit Charlie en hélant un garçon qui reçut
le prix des cafés.
Un silence de quelques minutes pesa sur le petit groupe. Charlie se mit
à parler à Catalin d’un ton dégagé, de n’importe quoi, des courses du
lendemain...
A ce moment, M. Lestourbeillon passa, salua ces dames et sourit à ces
messieurs. Il semblait vouloir parler à Ombraux, qui se détacha du
groupe.
--J’ai oublié de vous dire tout à l’heure, monsieur Ombraux... Si vous
avez des amies, vous pouvez les amener ce soir...
--Non, non, dit Ombraux. Je préfère venir dîner seul avec mon ami
Catalin.
Et, pour couper court à toute insistance:
--Ces dames doivent dîner ailleurs. Alors, à neuf heures moins le quart,
et naturellement en smoking?...
--Comme vous voudrez, dit Lestourbeillon. Je ne savais pas si je
m’habillerais, mais puisque vous vous habillez...
Ils se serrèrent la main et Ombraux rejoignit le petit groupe.
--Où dînons-nous ce soir? dit timidement Maric, qui voulait un peu
rattraper les choses...
Ombraux répondit poliment, en s’adressant aux deux dames:
--Vous nous excuserez. Nous dînons avec ce monsieur.
Et il ajouta, parlant à Linette:
--C’est un de mes amis, un industriel. Il a une grosse usine à
Aubervilliers.
Au bout d’un instant, il se leva:
--Est-ce que tu viens? dit-il à son ami.
--Si tu veux, dit timidement Catalin.
--Si tu préfères encore rester avec ces dames, dit Charlie, on se
retrouvera à l’hôtel.
Catalin jeta les yeux sur Linette qui regardait précisément d’un autre
côté. Faute d’indication suffisante...
--Je reste encore, dit-il.
--Au revoir! dit Charlie d’une voix chantante et détachée.
--Tu l’as vexé, dit Linette à Maric, quand il se fut éloigné.
--Il se dévexera, fit Maric avec une insouciance un peu feinte.
Finalement, Catalin dut accepter la garde des quatre mille francs.
Ces dames se levèrent pour retourner à la salle de jeu. Catalin les
accompagna, mais les quitta à la porte, assagi tout à coup par la
crainte des responsabilités.
Bombances
De nouveau, la vie fut belle vers dix heures du soir. Au restaurant très
chic où il les avait invités, M. Lestourbeillon était assis sur la
banquette. Charles Ombraux, à sa droite, tenait entre deux doigts un
long corona, avec la désinvolture nonchalante d’un homme qui, à aucun de
ses repas, n’accepterait un cigare d’une autre marque. Catalin était en
face d’eux, les yeux brillants et noyés dans des rêves imprécis de
gloire, de fête et de bonheur. Comme il ne fumait pas le cigare, on lui
avait donné pour lui tout seul une boîte de cigarettes à bout doré.
M. Lestourbeillon, qui fumait peu, avait déclaré qu’il ne fumait pas;
car il n’éprouvait pas la nécessité de s’éblouir lui-même, et gardait
assez de sang-froid pour ne pas grever l’addition d’une somme
supplémentaire et inutile.
Il était enchanté de son compagnon. Ombraux lui nommait quelques
personnes qui se trouvaient dans le restaurant, des gens qu’il
connaissait de nom, qu’il présumait être riches et à qui il attribuait
avec une grande précision un nombre de millions toujours considérable.
Il fit le récit de parties énormes qui s’étaient engagées au Casino les
jours précédents.
M. Lestourbeillon considérait comme des folies de risquer des sommes
pareilles. Sans se dire exactement pourquoi, Ombraux l’aurait souhaité
moins sage et moins timoré.
Le dîner fini, ils décidèrent de se rendre à la salle de jeu.
M. Lestourbeillon n’y avait pas encore pénétré. Ombraux, avec autorité,
le guidait dans les formalités nécessaires pour obtenir une carte, puis
il l’emmena dans la salle privée, où se joue à banque ouverte le baccara
à deux tableaux.
Catalin était resté dans une autre salle, tout à sa digestion exaltée.
Il tournait autour des tables. Il n’avait pas osé dire à Charlie qu’il
avait accepté de Maric ce dépôt d’argent que son camarade avait refusé.
On s’épanche
Charlie et son compagnon regardèrent la partie. Les plaques de cent
mille francs intéressaient beaucoup M. Lestourbeillon. Certains joueurs
en jouaient cinq et même dix à la fois. Lestourbeillon se tournait du
côté de Charlie, en hochant la tête.
--Un million, faisait-il, un million...
Il y avait autour de la table une galerie épaisse et l’on n’était pas
bien à son aise pour regarder. Au bout de très peu de temps, M.
Lestourbeillon s’était blasé sur toutes ces richesses qui allaient et
venaient sur le tapis entre des personnes qu’il ne connaissait pas et
pour des raisons qu’il comprenait mal. Il savait bien que sept valait
mieux que six, mais les abatages le déroutaient. Ombraux sentit sa
lassitude. Tous deux se dégagèrent de la foule, allèrent s’asseoir le
long du mur, de chaque côté d’une petite table.
Ombraux proposa du champagne.
--Si ça ne vous fait rien, dit M. Lestourbeillon, je prendrai plutôt une
citronnade.
Ombraux, qui régalait, n’avait à faire aucune objection. Il commanda
deux consommations semblables.
La conversation, entre eux, manquait un peu d’animation, mais à quoi bon
tant de paroles! M. Lestourbeillon continuait à regarder Ombraux avec un
sourire ému. Il lui tapa sur la cuisse.
--On déjeune ensemble, demain.
Ombraux hésitait.
--J’y tiens, dit Lestourbeillon.
--Écoutez, monsieur Lestourbeillon, dit Ombraux, je vais vous parler
franchement. J’ai beaucoup de sympathie pour vous, mais nos situations
ne sont pas les mêmes. Vous êtes très riche. Moi, j’ai un petit budget
très serré et très prudent.
--Mais qu’est-ce que ça peut faire? dit Lestourbeillon. C’est moi qui
vous invite.
--C’est justement pour ça, dit Ombraux, je voudrais vous inviter à mon
tour.
--Est-ce que nous allons compter entre nous? dit fraternellement
Lestourbeillon, comme s’ils avaient passé toute leur vie au même foyer
familial.
--Vous êtes très gentil, monsieur Lestourbeillon, mais je préfère
établir nettement la situation. J’ai des petites rentes de mes parents,
qui m’ont permis de renoncer à poursuivre cette carrière de clerc
d’avoué où je n’avais pas grand avenir. J’ai pu obtenir la
représentation d’une compagnie d’assurances italienne qui ne fait que
commencer, et qui doit prendre un grand développement. Mais je
n’escompte pas cela. D’autre part, je m’occupe d’affaires immobilières
où je ne risque rien. Encore une fois, je n’escompte pas les bénéfices
futurs. J’aime beaucoup venir ici pendant la saison. Je fais même des
sacrifices dans le courant de l’année pour cela. Je dois toucher d’ici
quelque temps une petite somme d’une quinzaine de mille francs qui me
sont dus. Je pourrais les demander avant. Mais j’ai un défaut, que je
tiens à vous dire tout de suite. Je suis un peu joueur. Naturellement,
ajouta Charlie en désignant la table, je ne joue pas dans ces
proportions-là. Mais ça m’amuse d’aller un petit peu batailler dans les
salles à côté et défendre mon argent sans m’emballer. C’est une grande
privation pour moi de ne pas le faire en ce moment. Mais je ne veux pas
toucher à la somme qui m’est nécessaire pour mon séjour ici.
Ombraux, en parlant ainsi, était tellement séduit par la sagesse des
idées qu’il exprimait, qu’il croyait dire la vérité.
--Vous ne connaissez pas, monsieur Lestourbeillon, cet amusement du jeu.
Je vous assure qu’il faut être très raisonnable pour y résister. Ainsi,
j’étais sur le point de me faire envoyer télégraphiquement quatre ou
cinq mille francs. Et je regrette maintenant de ne pas avoir fait partir
la dépêche.
--Mais vous avez eu bien raison! dit M. Lestourbeillon, avec une
prudence qui désespéra Charlie.
Tous deux gardèrent le silence. Ombraux avait pris un air sombre, comme
un homme que la tentation supplicie. Malheureusement, M. Lestourbeillon
ne s’en rendait pas compte.
--J’ai eu tort de ne pas envoyer ma dépêche, dit Charlie au bout d’un
instant. Je sens la veine ce soir. J’ai laissé mon argent à la caisse de
l’hôtel. J’ai bien envie d’aller le chercher.
Enfin, un mouvement favorable sembla se dessiner.
--Ne vous dérangez pas pour aller jusqu’à votre hôtel, dit M.
Lestourbeillon. Voulez-vous un billet de mille francs?
--Non, non, dit Ombraux, ce n’est pas assez comme somme de départ. Si on
rate les deux ou trois premiers coups, on est tout de suite enlevé...
Tenez, dit-il brusquement, avez-vous cinq mille francs sur vous?
--Cinq mille? Ah! non, je ne crois pas, dit M. Lestourbeillon en ouvrant
son portefeuille. Attendez... Non, j’ai un peu plus de trois mille
francs.
--Alors, donnez-moi trois mille francs, je vous les rendrai demain.
--Les voilà, mais je vais aller avec vous, parce que ça m’amusera de
suivre vos opérations.
--Non, non, dit Ombraux, je n’aime pas quand on me regarde. Je vous
sentirais ému. Votre émotion m’influencerait. Je veux pouvoir jouer de
sang-froid. Attendez-moi ici et je vous retrouve.
--Je ne tiens pas à me coucher tard, dit M. Lestourbeillon.
--Je reviens dans un quart d’heure.
Après avoir souri amicalement à son ami, Charlie se dirigea vers les
autres salles. Il se promena, regardant les jolies femmes et évitant de
jeter un coup d’œil sur les tables. Il ne s’était jamais senti tant de
sagesse: il avait la ferme volonté de ne pas risquer sur le tapis vert
cet argent si laborieusement acquis.
Au bout de dix minutes, n’ayant pas hasardé un centime, il revint
trouver M. Lestourbeillon. Mais, attendri par l’amitié, il ne voulut pas
lui dire tout de suite qu’il avait perdu les trois mille francs.
--Je ne veux pas vous empêcher d’aller vous coucher, dit-il à son ami.
Je n’ai fait que tâter un peu l’eau. Jusqu’à présent il n’y a pas encore
de bénéfice et pas encore de dommage. Je me maintiens.
--Alors, vous me direz le résultat demain, dit M. Lestourbeillon. Nous
déjeunerons au même endroit.
--Il faut en passer par où vous voulez, dit Charlie. Nous irons aux
courses après.
--Ah! Il y a les courses? dit M. Lestourbeillon.
--Et cela vaut la peine d’être vu.
--C’est ça, nous irons aux courses, mais, pour l’instant je vais me
coucher, dit M. Lestourbeillon.
--Je vous accompagne un bout de chemin et je reviendrai travailler
après. Il est minuit à peine et l’usine est ouverte jusqu’au grand jour.
Mais, soyez tranquille, je n’y resterai pas jusque-là.
Il sortit nu-tête et accompagna son ami jusqu’à la porte du palace.
Lestourbeillon s’appuyait sur le bras de Charlie. Ils ne disaient rien
et goûtaient la fraîcheur du soir. En revenant tout seul au Casino,
Ombraux était très content de lui-même, plein d’amitié pour M.
Lestourbeillon. Dans le hall du casino, il rencontra, auprès des tables
de boule, l’administrateur à qui il avait proposé cette affaire de
publicité.
--Je n’ai pas encore de réponse pour vous, lui dit celui-ci. Je n’ai pas
vu le patron depuis hier.
--Ça ne presse pas! ça ne presse pas! fit le condescendant M. Ombraux.
Sagesse
--Comment? tu joues? dit-il à Catalin, qu’il trouva devant une table, en
train de faire un banco de trois cents francs.
Catalin ne répondit pas, tout à l’émotion du coup. Quand il eut ramassé
l’argent:
--Oui, dit-il un peu gêné, j’ai risqué tout à l’heure un petit banco.
Alors ça m’a permis de jouer.
Mais il ne savait pas mentir à Charlie.
--Écoute, dit-il à mi-voix, tu vas savoir la vérité. Quand je suis resté
seul cet après-midi avec Maric et Linette, Maric a insisté pour me faire
garder quatre mille francs.
--Et tu as accepté! dit sévèrement Ombraux. Ce n’est pas sérieux. Tu
savais bien quels étaient mes sentiments là-dessus. Du moment que cette
poule nous réclamait son pognon, il fallait le lui donner. Il ne faut
pas avoir des histoires comme ça avec ces femmes-là, surtout avec une
piquée comme Maric. Un jour elle est toute gentille avec vous, puis le
lendemain on se disputera et elle vous traitera de tous les noms. Tu as
perdu?...
--Non, dit Catalin, avec les quinze louis que je viens de rattraper, il
me manque trois ou quatre cents francs sur les quatre mille.
--Je vais te donner ces trois ou quatre cents francs pour parfaire la
somme et tu vas la lui rendre avant qu’elle te la demande. Elle est ici,
naturellement, ce soir?
--Elles viennent d’arriver il n’y a pas dix minutes, dit Catalin. Elles
ont dîné avec un monsieur autrichien de leur hôtel et un autre ami. Il
paraît qu’ils sont très au pèze. Tu vas les voir, ils sont assis tous
les deux à une grosse table et les deux femmes sont à côté d’eux. Maric
ne joue pas.
--Oui, dit Ombraux, elle s’intéresse à leur jeu. Où sont-ils?
--Par là-bas, tu vas voir.
Il conduisit Ombraux jusqu’à une table de chemin de fer sérieuse où les
joueurs partaient de deux ou trois mille francs.
Maric, les yeux brillants, était assise derrière un monsieur d’un âge
inévaluable, qui, en fait de poils, n’avait absolument que ses deux
sourcils, à la vérité fort touffus. Ombraux vit devant ce monsieur trois
ou quatre liasses importantes.
--Il n’a pas l’air mal dans ses affaires, dit Charlie entre ses dents.
--Alors, je vais rendre les quatre mille à Maric? dit Catalin.
--Attends un peu, on verra ça demain.
Depuis qu’il avait obtenu trois mille francs de Lestourbeillon, Charlie
Ombraux était repris par de ces traditions bourgeoises et sages, qui
conseillent de ne pas lâcher inconsidérément le solide que l’on détient.
Aux courses
Le lendemain, à deux heures et demie Lestourbeillon, Ombraux et Catalin
franchissaient victorieusement la porte du pesage, Charlie ayant payé,
sans trop de faste apparent, les trois cartes d’entrée.
Pendant le déjeuner, il avait dit à son nouvel ami le résultat navrant
du baccara de la veille, prenant sa perte de trois mille francs avec
d’autant plus de désinvolture que les trois billets n’avaient pas quitté
son portefeuille.
--Je pense que vous allez parier? lui demanda Lestourbeillon.
--Ah! non, pas aujourd’hui. Je ne joue que lorsque j’ai des tuyaux et
pour cet après-midi on ne m’a rien donné. Je connais très bien Garner,
Mac Gee. Je les ai rencontrés ce matin. S’ils avaient eu quelque chose,
ils me l’auraient dit... Non, non, nous nous promenons tout simplement
et nous prenons l’air. On va aller s’asseoir dans les tribunes...
--Je vais jouer, dit Catalin.
--Va, mon petit, va jouer ton louis et tâche de faire fortune.
Catalin ne perdit pas trop d’argent aux guichets, mais il fit, dans le
courant de l’après-midi, une mauvaise rencontre: Maric elle-même, qui
avait fait, dit-elle, le projet de partir le lendemain matin en
excursion de quelques jours avec Linette et ses nouveaux amis. Elle
demanda au jeune pianiste l’argent qu’il avait en dépôt. Il trouva dans
sa poche trois mille quatre cents francs sur les quatre mille.
--J’ai laissé le reste à l’hôtel, je te l’apporterai ce soir.
--Ça va, dit Maric qui voulait un peu racheter son âpreté de la veille.
On se reverra à mon retour.
Ombraux et son ami s’étaient installés dans une tribune, Charlie
finissant un corona dû à la munificence renouvelée de M. Lestourbeillon.
En somme, il n’y avait pas à se plaindre. Il avait fait la connaissance
d’un homme affectueux et généreux qui, pendant un temps indéterminé,
allait les héberger à midi et le soir dans les bonnes boîtes de la
région. (Ombraux se chargerait de le renseigner là-dessus.) Qu’est-ce
que demandait le peuple? De mener une vie somptueuse à peu de frais. La
Providence, en mettant sur son chemin Lestourbeillon, l’avait bien servi
sur ce point.
La conversation avec cet ami n’était pas captivante. Lestourbeillon, à
qui sans doute il manquait un confident, raconta ses affaires de cœur.
Il avait, comme directrice de sa manufacture, une veuve de guerre, une
brunette de trente-cinq ans.
--Son mari était employé chez moi et comme elle était intelligente, je
lui ai donné la place. Un soir, figurez-vous, j’étais allé la retrouver
à l’usine, parce qu’il y avait un travail extraordinaire à vérifier. Une
idée m’a pris--je n’y avais jamais songé avant--je l’ai embrassée.
Alors, elle m’a dit que je lui plaisais beaucoup. Ça a commencé comme
ça. J’ai été embarqué. Je ne vous dis pas que je le regrette, parce que
(vous la verrez, j’espère) c’est une jolie femme, et qui ne manque pas
de tempérament. Seulement, elle est exigeante. Ma pauvre femme est
malade depuis longtemps. Elle ne s’inquiète pas de ce que je peux faire
à droite et à gauche. Mais Léonie, mon employée, c’est autre chose...
Elle me surveille. Ce qui fait qu’ici, je me tiens.
Était-ce simplement pour soulager son cœur que Lestourbeillon lui
racontait tout cela? Souhaitait-il que Charlie lui fît faire quelques
connaissances aimables en veillant, maintenant qu’il était prévenu, au
secret de l’aventure? On verrait cela plus tard... Charlie ne demandait
pas mieux que d’être agréable à cet ami excellent.
Ils se promenèrent derrière les tribunes. Ombraux continua son rôle de
cicerone et montra les propriétaires de chevaux.
--Celui-là vaut deux cents millions. Il dépense six millions pour son
écurie. Et ce n’est rien, vous savez. C’est parce que ce n’est pas une
poire... Il ouvre l’œil et il sait compter.
Un jeune homme de beaucoup d’allure s’entretenait avec un tout petit
jockey.
--Encore un milliardaire, dit Lestourbeillon.
--On ne peut pas savoir, dit Charlie. On me dirait qu’il est plein aux
as ou qu’il est «sans un», rien de ça ne pourrait m’étonner.
Le reste de l’après-midi se passa dans une haute sérénité, à une sphère
supérieure de la vie. Ils firent à pied le trajet très court qui sépare
le champ de courses du Casino. Là, ils se séparèrent.
En arrivant devant leur hôtel, Charlie et Catalin aperçurent un petit
jeune homme d’apparence inoffensive, coiffé d’un chapeau de paille un
peu déformé et qui s’était assis sur un fauteuil d’osier placé à côté de
la porte.
Accident
Ce petit jeune homme, en les apercevant, se leva, et, après les avoir
dévisagés, s’approcha de Charlie.
--Est-ce que vous ne vous appelez pas Ombraux?
--Si... Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
--Je voudrais vous dire un mot à part, dit le petit jeune homme.
--Vous ne pouvez pas parler devant mon ami?
--Si ça vous est égal, je veux bien... Je viens de la part de M. le
commissaire de police, qui désire vous demander un renseignement.
--Qu’est-ce qu’il me veut? demanda Ombraux vraiment très intrigué.
--Je ne sais pas, dit le petit jeune homme, on vous dira ça là-bas.
--Allons-y, dit Ombraux.
A ce moment, deux autres hommes qui se trouvaient à une trentaine de
pas, mais qu’Ombraux n’avait pas remarqués, purent sans affectation et
en gardant leur distance, se mettre en marche sur la même route.
--Tu as idée de ce qu’on te veut? demanda Catalin à Ombraux.
--Je ne vois pas, dit Ombraux. C’est certainement une erreur.
Le commissaire de police était un gros homme qui avait, depuis peu,
supprimé sa moustache, estimant qu’un fonctionnaire d’une station aussi
lancée devait être à la page.
--Lequel des deux est M. Ombraux? dit-il, quand ils entrèrent dans son
cabinet. Je n’ai affaire qu’à lui.
--Monsieur est mon ami intime, dit Ombraux, le pianiste Catalin.
Le commissaire, de confiance, salua légèrement de la tête l’artiste
annoncé. Puis il s’installa sur son fauteuil et fit un signe vague pour
inviter les deux jeunes hommes à s’asseoir.
--J’ai reçu un avis de Paris, monsieur Charles Ombraux.
Et, sur un signe interrogateur d’Ombraux...
--Vous avez signé, sur une agence du Crédit Lyonnais à Paris, un chèque
de huit mille francs. Ce chèque était à l’ordre d’un bijoutier de
Biarritz. Il était daté du 7 juillet et a été présenté le 12 août. Or,
d’après avis de l’agence, il n’y avait aucune provision à votre crédit.
D’ailleurs, vous n’aviez même plus de compte dans cette maison depuis
six mois... J’attends vos explications.
--Comment se fait-il? dit Ombraux stupéfait et sincèrement indigné.
--Ce chèque n’est pas de vous? demanda M. le commissaire.
--Il est de moi. J’ai en effet signé un chèque de huit mille francs.
Seulement, il était entendu avec le bijoutier qu’il ne le présenterait
que le 10 septembre.
--Mais comment avez-vous pu signer un chèque sur une banque où vous
n’avez pas de compte?
--J’ai prévenu le bijoutier que mon compte dans cette maison était
supprimé, mais que j’allais le faire rétablir. Seulement, je ne suis pas
passé par Paris en revenant de Biarritz ou, plus exactement, je n’y suis
resté que vingt-quatre heures, du samedi soir au dimanche soir, au
moment où la banque était fermée. Comme le bijoutier ne devait présenter
le chèque, d’après nos conventions, que le 10 septembre et que je compte
rentrer à Paris dans les derniers jours d’août, je pensais que j’avais
tout le temps nécessaire pour prendre un nouveau compte et déposer
l’argent.
--Je commence d’abord par vous dire que, même si vous avez un mot du
bijoutier, c’est une opération illicite.
--Je sais, dit Ombraux, que ce n’est pas régulier. C’est même pour cette
raison que je n’ai pas d’acquiescement écrit du bijoutier. Mais c’est un
homme assez notable, qui a un magasin là-bas. Je croyais pouvoir me fier
à sa parole.
--Vous êtes nettement dans votre tort et en faute, dit le commissaire,
et vous savez que vous êtes passible de la correctionnelle.
--C’est inimaginable! dit Ombraux. Je ne comprends pas comment cet homme
a pu oublier nos conventions!
--Vous avez remis ce chèque de huit mille francs contre de la
marchandise, contre des bijoux. Qu’avez-vous fait de ces bijoux?
--Je les ai donnés à une dame, dit Ombraux.
--Même si ce n’est pas exact, dit le commissaire, c’est évidemment la
réponse que vous deviez me faire. Seulement, comme il arrive
malheureusement assez fréquemment que l’on achète des bijoux, que l’on
paye ces bijoux avec un chèque ou une valeur à terme et qu’on les
revende le jour même pour avoir de l’argent, on se demandera, faute de
preuve du contraire, si vous n’en avez pas fait autant.
Il y eut un instant de silence.
--Évidemment, dit Ombraux.
Il voyait bien ce qui avait dû se passer. Le bijoutier, après avoir
consenti à attendre le 10 septembre, s’était sans doute renseigné à
Paris. Or, Ombraux avait eu avant de partir une petite pique avec sa
concierge. Peut-être n’avait-elle pas montré à son égard toute la
bienveillance désirable.
--Je suis obligé de vous garder ici, dit le commissaire.
--Mais si je vous paye les huit mille francs? fit Ombraux.
--Je dois vous dire que, même dans ce cas, je ne pourrais vous mettre en
liberté qu’après en avoir référé à Paris. Mais je ne veux pas vous
décourager d’apporter de l’argent. Si le bijoutier retire sa plainte, il
est probable que l’on ne se montrera pas trop rigoureux.
--En attendant, je puis toujours vous remettre deux mille francs que
j’ai sur moi, dit Ombraux.
--Heu! fit le commissaire, ça n’avancerait pas à grand’chose, tant que
nous n’aurons pas la somme complète...
Il restait à Ombraux trois billets, mais il comptait avant toute chose
rendre à son patron d’hôtel les sept cents francs qu’il lui devait
toujours.
--Monsieur le commissaire, dit Ombraux, mon ami va aller trouver un
autre ami que j’ai ici, un monsieur assez considérable et lui demandera
de déposer la somme entre vos mains. Je crois qu’à ce moment-là, vous ne
risquerez pas grand’chose à me laisser en liberté.
--Eh bien, qu’il y aille! dit le commissaire. Quand l’argent sera là,
nous verrons quelle décision nous pourrons prendre. Entendez-vous avec
votre ami. On vous priera après cela de passer dans cette petite
chambre. On ne vous conduit pas à la maison d’arrêt, mais vous resterez
à notre disposition.
--Somme toute, je suis votre prisonnier, dit Ombraux avec le sourire
amer, de règle en pareille circonstance.
Le commissaire laissa les deux amis dans son cabinet en compagnie du
jeune homme au chapeau de paille. Quand il ouvrit la porte pour sortir,
on vit que les abords étaient gardés.
Ombraux tira mille francs de sa poche.
--Tu passeras à l’hôtel et tu règleras les sept cents francs que je
dois. Mais tu as de l’argent sur toi? dit-il avec un peu d’espoir...
--Non, dit Catalin, notre amie me l’a réclamé aux courses.
--Ah! ah! fit Ombraux songeur. Alors, dépêche-toi d’aller trouver
Lestourbeillon et raconte-lui la chose. Dis-lui que je suis accusé
d’avoir signé un chèque sans provision, que le fait en lui-même est
exact, mais que l’accusation est monstrueuse, étant donné le cas et la
promesse du bijoutier. Dis-lui que je lui demande comme un grand service
de m’avancer cet argent et que je le rembourserai la semaine prochaine.
Est-ce que tu lui diras bien tout cela?
--Sois tranquille, dit Catalin, je ne suis tout de même pas l’imbécile
que tu crois.
--Oh! ce n’est pas ton intelligence que je mets en doute, c’est plutôt
ton énergie.
--Tu penses! dit Catalin. Si je ne faisais pas tout ce qu’il faut dans
une affaire pareille!
--Alors, va, dépêche-toi...
Catalin sortit et Ombraux, non sans une certaine noblesse, dit au petit
jeune homme:
--Je suis à votre disposition.
Le petit jeune homme le fit entrer dans le cabinet, sortit en refermant
la porte et donna un discret tour de clef.
C’était la première fois que Charles Ombraux connaissait un désagrément
de ce genre. Les difficultés de la vie l’avaient entraîné à ne pas se
juger avec une grande sévérité, mais, cette fois, étant de famille
honnête et subissant les idées de ses père et mère, il se blâmait avec
tristesse d’avoir ainsi un contact infamant avec la justice de son pays.
Il n’était pas accablé, mais soutenu contre une dépression possible par
un vif énervement, le sentiment d’une iniquité commise à son égard et
aussi la crainte anxieuse de voir Catalin échouer dans sa mission.
S’il avait pu parler lui-même au fabricant de grillages, il eût été plus
tranquille. Il est trop aisé pour le prochain de refuser un service,
même urgent et grave, lorsqu’il vous est demandé par un intermédiaire.
Plus il pensait au bijoutier de Biarritz, plus il sentait bouillonner
son irritation et sa haine.
Ce joaillier sans foi savait très bien pourquoi Ombraux lui avait acheté
ces bijoux. Il n’ignorait pas qu’ils seraient revendus le même jour six
mille cinq cents francs à un autre marchand de pierres qui était
probablement d’accord avec le premier. Il avait sûrement partagé les
quinze cents francs d’écart entre le prix d’achat et le prix de revente.
C’était de l’argent qu’il faisait payer trente-trois pour cent pour deux
mois, c’est-à-dire deux cents pour cent par an. Quand on fait ce
métier-là, on ne poursuit pas les gens, même s’ils ont un peu brodé sur
les références qu’ils ont été obligés de vous fournir.
Ombraux avait raison de manquer de confiance dans les qualités
persuasives du jeune Catalin. Celui-ci revint trop vite, au bout d’une
demi-heure à peine. Il affirma qu’il avait bien expliqué les choses à M.
Lestourbeillon, mais que cet homme entêté n’avait fait que répéter cette
phrase: «Je ne comprends pas qu’il ait pu signer un chèque sans
provision.»
--Je t’assure que je lui ai demandé avec énergie ces huit mille francs
en lui disant que tu étais un homme perdu. Il a juré ses grands dieux
qu’il n’avait pas les fonds. Une lettre chargée qu’il attendait de Paris
ne lui était pas parvenue...
--On connaît ça, dit Ombraux.
--Il m’a dit qu’il lui faudrait se procurer de l’argent sur des
titres...
--On connaît encore ça, dit Ombraux...
--Enfin, il a ajouté que tu ne te fasses pas de bile pour les trois
mille francs que tu lui avais empruntés et que tu les lui rendes
seulement quand ça ne te gênerait en aucune façon.
Ombraux fit un geste vague, comme pour dire que l’idée de cette
restitution ne l’avait pas beaucoup tracassé.
--Si je pouvais le voir moi-même, dit Charlie... Mais il ne consentira
jamais à venir ici.
--Il n’y a pas à l’espérer, dit Catalin. Je crois d’ailleurs qu’il ne
moisira pas dans le pays. Il m’a dit qu’il ne se sentait pas bien, qu’il
était souffrant et qu’il allait bientôt rejoindre sa famille.
--Que faire! dit Ombraux, que faire!
--Quelle poisse! dit Catalin, que Maric m’ait réclamé ses billets! Si
j’allais la trouver? Elle ne part, si elle part vraiment, que demain
matin.
--C’est embêtant de lui raconter ça, dit Ombraux.
--S’il y avait une autre solution... dit Catalin.
--En passant, dit Charlie, tu as donné les sept cents francs à l’hôtel?
--Oui, dit Catalin, j’ai même trois cents francs à te remettre.
--Garde-les, mon petit, il te faut de l’argent.
--C’est vrai, dit Catalin. Écoute, je m’en vais à tout hasard au Casino.
Maric doit y être.
--C’est embêtant, dit encore Charlie, de mettre une femme au courant de
ces histoires-là...
--Que veux-tu? Il n’y a pas d’autre moyen d’en sortir.
--Alors, vas-y, mon pauvre vieux, dit Ombraux...
Une œuvre pie
Quand le jeune pianiste arriva au Casino, il rencontra Maric et Linette
à la boule. Et ceci lui parut d’un fâcheux augure, car, du moment que
Maric avait adopté ce jeu, c’est que probablement elle avait éprouvé du
côté du baccara d’assez sérieuses déceptions.
Il ne se trompait pas tout à fait. Cependant la réalité n’était pas
aussi noire. Maric, en revenant des courses, avait été tenter la chance
au cercle, mais prudemment. Une série de petites défaites, qui
n’allaient pas jusqu’à la complète déroute, l’avaient provisoirement
écœurée.
Elle préférait attendre ses amis autrichiens pour suivre leur jeu, comme
elle avait fait la veille. Pour le moment, les dits amis étaient pris,
dans une chambre d’hôtel, par une partie de poker, dans un milieu où
Maric n’était pas admise. Elle ne pouvait que les suivre de ses vœux
lointains.
Catalin, le visage grave, emmena les deux jeunes femmes dans un coin du
hall et leur dit en peu de mots ce qui arrivait à Charlie.
Le premier mouvement de Maric fut de s’éloigner avec horreur de son
camarade Ombraux. Elle obéissait naturellement à un instinct de
conservation égoïste qui nous pousse à fuir les maladies honteuses.
Ombraux arrêté, convaincu d’escroquerie, devenait d’une fréquentation
dangereuse pour des personnes qui ont à soigner leur réputation.
--Ah! non, tout de même! fit-elle. Je ne me serais jamais attendue de sa
part à un coup pareil!
Catalin s’indigna, dans la limite de ses moyens. Il raconta en détails
comment l’affaire s’était passée. Mais Maric, têtue comme M.
Lestourbeillon, s’obstinait à répéter «qu’on ne faisait pas de ces
coups-là».
Linette ne disait rien. Cette récente campagnarde comprenait mal ce
délit des chèques sans provision. Elle manquait d’horreur instinctive
pour les personnes que la justice marque, en les arrêtant, d’infamie. Il
faut dire surtout que, dans son village, elle avait vu l’autorité
incarnée dans un certain garde champêtre, sur qui couraient toutes
sortes d’histoires. Elle s’était habituée à ne pas respecter ce
représentant de la loi, que n’auréolait aucun prestige de vertu.
Cette absence de préjugés laissait plus de liberté à ses sentiments de
camaraderie et à son besoin d’affection.
--Tout de même, finit-elle par dire, ça me fait de la peine pour ce
pauvre Charlie.
Et voilà que, brusquement, Maric fondit en larmes. Les autres la
regardèrent pleurer sans rien dire, jusqu’à ce qu’elle fût calmée. Elle
poussa encore quelques petits sanglots, essuya ses yeux, se refit la
figure et déclara sans ambages:
--Il faut qu’on le tire de là.
C’était une femme pratique. En un instant, elle avait vu ce qu’elle
avait à faire.
Une ardeur de missionnaire et de dame de charité s’était emparée d’elle.
--C’est huit mille francs qu’il lui faut? demanda-t-elle à Catalin.
Catalin allait répondre que Charlie avait déjà deux billets, mais, étant
donné le zèle de Maric, il jugea inutile de diminuer l’effort qu’elle
était prête à donner.
Maric avait au cercle un certain nombre de relations de baccara, des
gens à qui elle proposait parfois des associations et à qui elle pouvait
s’adresser. Il était inutile de leur indiquer le but exact de cette
tournée de bienfaisance, en faveur d’un pauvre jeune homme qui avait
fait un chèque sans provision.
--Attendez-moi quelques instants, dit-elle à ses amis.
Elle revint au bout de vingt minutes, ayant récolté près de dix billets.
Le départ de la souscription avait été pénible, mais, comme Maric avait
atteint la moitié de la somme, elle était tombée providentiellement sur
un Hindou, de qui les idées sur la valeur de la monnaie française
étaient un peu imprécises et qui lui avait remis une plaque de cinq
mille francs.
--Maintenant il s’agit de retrouver le commissaire, dit Catalin. Il a
dit qu’il y avait des chances de le relâcher si on apportait de
l’argent. Mais il n’a rien promis.
--Le commissaire? mais je le connais! dit Maric. J’ai bu l’autre jour du
champagne au Casino avec lui et des amis à moi.
--Eh bien, allons-y tout de suite, dit Catalin.
Ils pensèrent que la présence de Linette ne ferait qu’ajouter, sinon de
l’autorité, du moins un charme esthétique à l’ensemble de la délégation.
Le commissaire, heureusement, venait de rentrer dans son cabinet.
Il ne parut pas reconnaître Maric. Elle lui rappela qu’ils avaient été
présentés l’un à l’autre. Mais il lui avait souri dès l’abord.
--Je vous ai dit que je n’avais pas le droit de le mettre en liberté
tout de suite. Mais enfin, je peux considérer cela comme une caution,
et, puisque vous m’affirmez que ce n’est pas un indésirable...
Retour à l’air libre
M. le commissaire, grâce à une certaine fréquentation des stations
balnéaires, savait que le monde ne se divise pas rigoureusement en gens
honnêtes et en fripouilles. Il y a certes du bon côté un certain nombre
de gens corrects et de l’autre, très peu, il faut le dire, de canailles
avérées. Il faut noter seulement que la lisière, entre les deux
catégories, a pris, peu à peu, la largeur d’une avenue, où beaucoup
d’individus trouvent de la place pour circuler.
Il ouvrit lui-même la porte de la prison de fortune où était enfermé
Ombraux.
--Vous êtes libre, lui dit-il. Vos amis ont bien voulu s’occuper de
vous. Ils me font prendre là une certaine responsabilité, mais enfin
j’espère que je n’aurai pas à m’en repentir.
Ombraux, un peu hagard, regarda Maric qui, depuis qu’elle avait si bien
travaillé pour lui, avait senti son amitié et sa tendresse s’accroître
dans des proportions considérables. Ils s’étreignirent avec passion.
Puis Charlie embrassa Linette et enfin Catalin.
C’était un spectacle édifiant pour le commissaire. Il leur fit
comprendre qu’il avait affaire, car, dans ce débordement d’effusions, il
risquait d’être embrassé par tout le monde à son tour.
Dans la rue, ce fut une lutte entre Linette et Catalin. C’était à qui
raconterait les exploits de Maric. Ils parlaient en même temps, si bien
que Charlie ne pouvait les entendre.
Il prit dans ses mains les mains de Maric.
--Je ne te dis rien, fit-il.
Ils s’en allèrent sur le chemin de l’hôtel, mais Ombraux eut l’idée
d’aller faire un petit crochet, pour passer à l’endroit où habitait M.
Lestourbeillon. Il était bon de l’avertir que son ancien ami n’était
plus aux mains de la justice et qu’on n’avait pas eu besoin de son
secours pour l’en sortir. Charlie pénétra dans le hall et fit passer sa
Carte à M. Lestourbeillon.
Il attendit pas mal de temps, ce qui lui donna à penser que l’usinier ne
tenait pas spécialement à cette entrevue. Enfin il arriva, pas très
fier. Ombraux donna à sa cordialité un air visiblement forcé. Il serra
la main du monsieur et le remercia de toutes les gentillesses qu’il
avait eues. Il s’excusa d’avoir été vraiment un peu indiscret en
laissant Catalin faire auprès de lui sa dernière et infructueuse
démarche.
--Oh! ça ne fait rien, ça ne fait rien, murmurait M. Lestourbeillon, qui
ne savait que dire.
--Si je suis venu vous déranger maintenant, c’est pour vous demander
l’adresse où je vous renverrai d’ici deux jours les trois mille francs
que je vous dois.
--J’ai dit à votre ami que ça ne pressait pas du tout, dit M.
Lestourbeillon, et vous me désobligeriez en vous acquittant si vite.
--J’y tiens, dit Ombraux, intransigeant et froid.
Puis il prit congé de l’usinier. Il était bien décidé d’avance à ne pas
accepter d’invitation nouvelle... Mais M. Lestourbeillon ne lui fournit
pas l’occasion d’un refus.
En s’en allant, Ombraux pensait que, dès le lendemain, il parferait la
somme qui lui manquait et réglerait immédiatement cette dette entre
toutes sacrée... Il y a certaines obligations dont l’urgence décroît à
nos yeux sitôt qu’on les diffère. Si Charlie avait eu trois mille francs
sur lui au complet, peut-être n’aurait-il pas résisté au désir de les
rendre noblement à M. Lestourbeillon, quitte à s’en repentir après et à
se dire à la réflexion que cette satisfaction d’amour-propre était payée
un peu cher, étant donnée surtout la valeur circonstancielle que prenait
cette somme liquide dans l’état actuel de sa trésorerie.
Ombraux, toujours avec ses amis, arriva enfin à son hôtel. Il monta dans
sa chambre où Maric, de plus en plus férue d’amour, l’accompagna.
Nouvelle intervention du destin
Maric et Linette étaient retenues à dîner par leurs amis de l’hôtel et
donnèrent rendez-vous au Casino à Charlie et à Catalin. Personne sans
doute n’avait eu vent de l’histoire de Charlie, mais il n’était pas
mauvais qu’il se montrât en liberté.
Ayant pris dans leur petit bar un repas frugal--et d’un excellent effet
gastrique après les festins de Lestourbeillon--les deux amis s’en
allèrent au Cercle où Maric et Linette étaient déjà installées, chacune
auprès de son chacun, dont elle suivait avec intérêt les mains et les
bancos.
Maric, en voyant Charlie, se leva et vint à lui en le prenant gentiment
par le bras. Sans aller encore jusqu’à s’impatienter de cette
sollicitude, il commençait à trouver qu’elle ne se faisait pas très
légère.
Peut-être eut-il risqué quelque argent, simplement pour se rendre compte
si le fait d’avoir été arrêté dans l’après-midi portait ou non la
chance. Mais Ombraux était dans une période de grande sagesse, de
prudence infinie. Il lui semblait qu’il avait été remis dans le droit
chemin et que des principes austères montaient la garde autour de lui
pour l’empêcher de retourner, au moins dès le soir même, à une vie de
hasard et de dissipation. Ils s’en allèrent de bonne heure, après avoir
pris rendez-vous avec leurs deux amies pour déjeuner le lendemain.
Le jour suivant, qui n’était pas un jour de courses, Charlie et Catalin
se rendirent à un autre petit bar où des hommes d’écurie qu’ils
connaissaient venaient parfois se rafraîchir après avoir monté les
chevaux à l’exercice. Il s’ensuivait parfois des conversations
profitables.
Comme ils arrivaient dans la rue principale du pays où stationnaient un
grand nombre d’autos et qu’ils examinaient, par amour de l’art, les
carrosseries de ces voitures, un magnifique chauffeur noir, du pur type
sénégalais, qui veillait sur une longue six-cylindres vert-nil,
s’approcha de Charles Ombraux et, bien qu’il ne l’eût jamais vu, lui
sourit comme à une vieille connaissance.
Ce beau noir, comme ils l’apprirent par la suite, était né aux Ternes de
parents transplantés. Sa langue maternelle était un parigot à la page.
--Si Monsieur le marquis, vous avez envie d’aller ce matin manger de
l’andouillette à Caen, comme ma patronne est à Paris aujourd’hui, je
vous y mènerai pour cinq louis papier. N’importe quel locati vous
demanderait trois cents balles. Ce qui me permet de vous faire un prix,
c’est que ce matin je suis raide comme un passe-lacet. On a joué hier
soir au baccara dans la chambre d’un copain. Je suis tombé sur une
équipe de faisans, qui m’ont eu jusqu’à la gauche. Alors, ça colle pour
la balade à Caen? Vous me payez le déjeuner, bien entendu.
--Il n’y a pas de danger, dit Charlie tenté, que nous ayons des
désagréments avec votre patronne?
--Elle ne sera de retour qu’à minuit et elle n’en saura jamais rien.
C’est la grande chanteuse viennoise, la Brünner, qui est célèbre sur
toute la surface du globe et que personne ne connaît ici.
--Eh bien! dit Ombraux, il faudrait que je prévienne deux dames. On peut
se mettre à quatre?
--Regardez la voiture, c’est comme un autobus, vous pouvez amener tous
vos enfants.
--Alors, ça va! dit Ombraux. Où vous retrouve-t-on?
--Eh bien, voulez-vous en face la gare, d’ici une demi-heure?
Et il ajouta: Je m’appelle Amédée.
La promenade fut charmante et se passa sans encombre, à part un
éclatement de pneu, au retour, dans un village, et tout près d’un
garage. Comme Amédée avait veillé très tard et n’aimait pas se fatiguer,
il demanda dix francs à Charlie et fit changer la roue par un employé
qui se trouvait là.
Pendant ce temps, ces dames étant restées dans la voiture avec Catalin,
Ombraux et le noir prenaient un glass fraternel à la terrasse d’un petit
café.
Là, Amédée donna quelques détails intéressants sur la Brünner.
Elle habitait dans le palace le plus chic un appartement qui n’était pas
rien du tout, puisque, sans compter les repas elle payait douze cents
francs par jour.
--C’est une femme qui tient quelque chose comme frick. Elle a à Vienne
un hôtel particulier, qui se pose là comme tableaux d’art. Un vrai
musée. Elle a encore dans la campagne, toujours là-bas, un grand château
qu’elle n’habite jamais et qu’elle ne se donne même pas la peine de
louer... Et puis, il lui arrive toujours des rentrées, vous savez. Il y
a un an que je suis avec elle. Elle avait un ami, un «hianki» de la
Nouvelle-Orléans, qui s’en allait presque tout le temps chasser dans les
Indes. Il a attrapé des fièvres dont qu’il a clamecé. Il n’avait pas
oublié ma patronne. De c’t’affaire-là, encore cent mille dollars qui ont
tombé sus l’coin de la figure. Vaut mieux recevoir ça qu’une hélice
d’avion...
«... D’ailleurs, il faut que je vous la fasse connaître, elle sera
enchantée. Ici elle s’embête à mort...
«... Je vais y en parler dès ce soir, ajouta le bienveillant Amédée.
Demain vous me retrouverez à la même place qu’aujourd’hui. Ce n’est pas
qu’elle ait besoin de ma voiture, elle ne s’en sert pas. Il faut que ça
soye moi qui indique des escursions pour qu’elle ait l’idée d’une
promenade, et comme ça ne me dit pas tous les jours...»
--C’est fait, dit le lendemain Amédée à Charlie, j’y ai bien parlé de
vous, du Monsieur pianiste d’abord, parce que c’est un homme de sa
partie. J’ai dit que c’était un grand artiste et qu’il avait le désir de
faire sa connaissance. Elle vous attend ce soir tous les deux dans son
appartement pour prendre le thé. Il y a un piano.
Une relation flatteuse
«La Brünner» était une dame mince, extrêmement élégante. Elle était
assez loin de sa jeunesse, et sans doute s’en rendait compte. Aussi
restait-elle sans cesse embrumée d’étoffes vaporeuses, dans les tons
mauves ou gris-perle. Elle parlait le français couramment, et arrivait à
le parler sans accent, avec une voix lente, basse, en scandant ses mots.
Catalin se mit au piano et brilla de son mieux.
La cantatrice invita ces messieurs à déjeuner pour le lendemain matin.
Une heure après l’entrevue, le vigilant Amédée, qui avait obtenu
l’adresse de Charlie, vint lui donner l’impression de la dame.
--Elle a dit que votre ami, faut bien que je me rappelle des mots
exacts, elle a dit que votre ami a beaucoup de sensibilité. C’est bien
ça qu’elle a dit. Mais elle a ajouté qu’il avait besoin de perfectionner
son mécanisme. J’ai bien retenu le mot, parce que je l’ai trouvé un peu
drôle et extraordinaire, pour des questions de musique. Si vous voulez
mon opinion, c’est sur vous qu’elle tique. Elle aime les musiciens, mais
elle n’est pas dégoûtée des beaux gars. Pour moi qui vous parle, c’était
malheureusement sans avenir, rapport à ma couleur.
«... Il faut que vous la fréquentiez, ajouta Amédée.»
Ombraux se taisait, pour ne pas désobliger le chauffeur, qui n’aurait
peut-être rien compris à ses protestations.
--Vous comprenez, continua Amédée, elle, comme frick, a sa suffisance,
mais son petit cœur demande quelques petites choses en estra. Oh! je ne
dis pas qu’elle veut vous avoir dans la minute. Mais, en attendant les
événements, ça ne lui déplaira pas de se frotter un peu à vous. Vous
savez qu’elle est encore bien, cette femme-là? Qu’est-ce que vous lui
donnez comme âge?... Beaucoup plus sans doute qu’elle n’en acceptera, se
répondit-il en riant... Eh bien, je vais vous dire: elle est beaucoup
plus jeune qu’elle n’en a l’air. Un chauffeur de garage me disait
qu’elle avait ses soixante berges. Je vous le dis, moi, c’est beaucoup,
beaucoup moins. Je me suis renseigné à Vienne et je sais bien dans
quelle année qu’elle a débuté. Seulement, c’est une femme qui s’est
beaucoup fatiguée en se tripotant la figure. Je crois même qu’elle s’est
fait tirer la peau par un chirurgien. On y a fait ça plus ou moins bien.
Mais tout de même on peut la regarder. C’est une belle femme.
Charles Ombraux n’avait point cherché, soit timidité d’éducation, soit
par une naturelle paresse d’esprit qui ne le rendait pas apte aux
préméditations à longue portée, pourquoi exactement il se sentait attiré
vers cette dame somptueuse.
Son renom artistique, bien qu’il fût tout nouveau pour lui, le flattait.
Déjà ingrat pour Maric, il ne voulait plus que la reconnaissance
l’obligeât à vivre avec cette petite femme des journées et des journées
de vie futile.
Cette existence, qui lui suffisait jadis, lui semblait un peu vide,
depuis qu’il entrevoyait des occupations plus flatteuses.
Il n’aimait pas spécialement la musique, ni d’autres plaisirs de
l’esprit. Mais il trouvait à ce genre de passe-temps une satisfaction
très positive d’amour-propre.
Il avait toujours apprécié la société des gens compétents, dont la
présence lui certifiait qu’à l’audition de tel concerto, au spectacle de
telle pièce de théâtre, on devait éprouver du plaisir.
Il sentit bien que Maric serait jalouse de ses nouvelles fréquentations.
Il savait aussi qu’elle lui exprimerait cette jalousie par des
plaisanteries plus ou moins relevées.
Il ne s’étonna pas d’entendre la jeune femme lui dire un jour:
--Tiens, tu ne m’avais pas dit que ta grand’mère était ici?
Il valait mieux ne rien répondre à cette grossièreté.
Le plus grave, c’est que Maric était capable d’autres représailles. Le
service considérable qu’elle avait rendu l’armait de certains droits.
Elle se disait sans doute que son bienfait compensait d’avance les
rosseries qu’elle pourrait faire par la suite à son ami Ombraux.
Tant qu’elle sortait avec ses nouveaux amis, le péril était moins grand,
non qu’elle estimât que le fait de voir ces messieurs la privait du
droit d’être jalouse. Maric, comme beaucoup d’autres dames, pensait bien
plus fortement aux torts que l’on avait vis-à-vis d’elle qu’à tous les
griefs que l’on pouvait lui reprocher.
Si elle se disait que Charlie lui appartenait, elle ne songeait pas une
minute qu’elle pût appartenir à Charlie.
Mais, pour l’instant, la présence de ses amis récents avait le grand
avantage de l’occuper.
Charlie craignait pour un avenir prochain une rencontre entre les deux
femmes. Il savait que Maric, quand il s’agissait d’affirmer ses droits,
n’avait jamais peur du scandale. Au contraire, elle était tellement sûre
d’avoir raison qu’elle ne trouvait jamais qu’il y eût assez de galerie
autour d’elle pour approuver ses revendications. Il était à craindre
que, rencontrant un jour en compagnie de Charlie cette Autrichienne si
distinguée, elle n’hésitât pas à lui donner sur M. Ombraux une opinion
brutale, en mettant en doute publiquement et à voix très haute la pureté
des ressources qui aidaient ce jeune homme à vivre et en faisant même un
rappel trop explicite du pas fâcheux dont elle l’avait tiré.
M. Ombraux estima donc assez prudent de mettre provisoirement quelques
centaines de kilomètres entre sa compagne d’hier et sa conquête de
demain.
Il proposa à Mme Brünner une excursion en Bretagne, au risque de
contrarier les goûts sédentaires du chauffeur noir. Mais Amédée était un
bon garçon, qui ne lui en tiendrait pas rigueur.
Mme Brünner, de qui les intentions, une fois éveillées, manifestaient
tout de suite une impatience fougueuse, déclara que l’on partirait dès
le lendemain.
Intendant, mais sans le titre
Cette expédition en Bretagne consisterait en une semaine de séjour à
Dinard. On était sûr d’y trouver une installation confortable, qui
encadrerait Elsa Brünner du luxe obligatoire.
Les sentiments que la cantatrice avait pour Charlie Ombraux étaient
faits surtout de tendre protection. Peut-être, comme c’était une dame
bien élevée, ne voulait-elle pas pénétrer dans d’autres régions, sans
qu’il prît les devants pour l’y conduire.
Elle avait assez de fierté et de bonne éducation pour s’assurer d’abord
que les faveurs qu’elle lui accorderait ne déplairaient pas à ce jeune
homme.
Ombraux, lui, était disposé à pousser les choses plus avant pour
diverses raisons qu’il n’élucidait point.
Peut-être la conquête effective de la célèbre et vénérable Brünner
l’intéressait-elle par une sorte de désir de profanation.
Peut-être de sages hérédités conservatrices lui commandaient-elles
obscurément de prendre dans la maison une position solide.
... La curiosité de Charlie, à la suite de cet acte important, fut un
peu déçue et ne lui rapporta qu’une satisfaction d’amour-propre.
Elsa Brünner dépensait tant d’émotivité au courant de la vie: pâmoisons
admiratives devant un paysage, sursauts douloureux à l’aboiement d’un
chien, qu’il ne lui restait guère de vibrations pour des actes plus
essentiels. Elle gardait alors un grand silence, qu’elle voulait
peut-être religieux.
Charlie Ombraux, de cet instant d’intimité, recueillait surtout une
impression honorifique.
Cet événement se passait dans une pénombre sacrée et prudente. Et, le
rite accompli, Charlie adoptait une fois pour toutes un air extasié.
Dans l’appartement de Mme Brünner il n’y avait pas de piano, ce qui
laissait plus de liberté au jeune Catalin.
Comme il avait fait la route sur le siège de devant à côté d’Amédée, il
s’était établi entre lui et le chauffeur noir une brave intimité. Mme
Brünner ne se couchait jamais avant trois heures du matin. Les deux amis
dînaient avec elle, vers dix heures, dans sa chambre. Catalin s’en
allait après le repas et Ombraux ne restait pas plus d’une demi-heure
avec son amie. C’est elle qui le congédiait, car le souci de garder une
attitude esthétique n’allait pas sans la fatiguer. Ombraux faisait un
tour au casino. Pendant quelques soirs, il ne vit pas Catalin qui jouait
une longue partie de belote avec Amédée.
--Chéri, avait dit à Charlie Elsa Brünner, je veux que vous ayez tous
les soucis du voyage. Vous allez me rendre le grand service d’être mon
intendant. Voici un chèque de trois mille dollars.
--Je ferai nos comptes, Madame.
--Il n’y a pas de comptes à faire. Si nous n’étions pas si loin
d’Autriche, vous seriez là-bas, votre ami et vous, mes invités.
«Votre ami et vous» était une formule délicate de Mme Brünner. Peut-être
Ombraux aurait-il fait quelques difficultés pour accepter cette
proposition aimable, mais elle ne s’adressait pas à lui seul. Il
partageait le sort de Catalin.
--Et puis, vous savez, chéri, je sais que vous aimez jouer au baccara.
Si ça vous amuse d’aller risquer quelques dollars, je veux m’associer
avec vous. Pour cela, si vous voulez, nous ferons des comptes et, si
vous perdez, vous me rembourserez la moitié.
Le premier soir, Ombraux perdit quatre mille francs sur lesquels il
devait donc deux mille francs à son amie. Il aurait aimé gagner pour
avoir, dans sa poche, un peu d’argent bien à lui. Mais, jugeant que le
sort ne lui était pas favorable, il ne s’entêta point.
La partie de belote était alimentée par Charlie, à raison de cent francs
par jour, car, chaque matin, Catalin lui demandait à emprunter quelques
louis pour rembourser Amédée, ou bien c’était Amédée qui avait besoin
d’un subside, pour s’acquitter vis-à-vis de Catalin.
Il était en somme assez normal que ces deux bons garçons eussent de la
distraction chaque nuit, au jeu d’abord, puis dans un bar où ils se
rendaient à partir de deux heures.
Il y avait là dans ce bar un piano et Catalin obtenait les succès les
plus bruyants de sa vie, en jouant des airs américains ou de plaintives
romances devant un auditoire échauffé, fanatique, et qui, malgré sa
mélomanie, ne gardait pas un silence absolu pendant l’exécution des
morceaux. Les hurlements des profanes étaient refrénés par les
protestations, plus sauvages encore, des amateurs d’harmonie.
Le holà
Un soir, à un gala du casino, ils dînaient tous les trois, Charlie,
Catalin, Elsa Brünner.
M. Ombraux vit soudain entrer dans la salle Maric elle-même, très
somptueuse dans une robe bleu-turquoise lamée or qu’il ne lui
connaissait pas, et accompagnée d’un monsieur entre deux âges, qu’il ne
lui connaissait pas non plus.
Elle passa devant sa table sans le regarder. Un peu plus tard, quand
elle fut assise et que leurs yeux se rencontrèrent, il lui fit un gentil
sourire en se penchant bien nettement en avant. Elle répondit par une
inclinaison de tête et un sourire mécanique.
--Vous connaissez cette personne? demanda la Brünner.
--Oui, c’est une petite camarade.
--Une femme de théâtre?
--De temps en temps.
Cette réponse amusa démesurément Elsa Brünner. Elle connaissait bien le
français, mais, pour paraître le connaître mieux encore, elle trouvait
un sens infiniment spirituel à des réflexions dont celui même qui les
avait proférées ne soupçonnait pas tout le piquant.
--De temps en temps! Chéri, vous êtes impayable!
Ombraux encaissait toujours avec un sourire entendu les éloges les plus
imprévisibles, du moment qu’on les mettait à sa disposition.
Ce soir-là, Charlie donnait une grande impression d’élégance, très droit
et un peu raide sur sa chaise, presque aussi sobre de gestes que s’il
avait été paralysé.
Aux autres tables, il y avait également des gentlemen qui, au moment du
cigare, semblaient frappés d’hémiplégie et capables d’un seul petit
mouvement de l’avant-bras droit.
Comme le repas du trio touchait à sa fin, Charlie pensa qu’il était
prudent d’aller saluer Maric.
Elle désigna les deux hommes l’un à l’autre.
--Monsieur Charles Ombraux... Le docteur Mmmm...
Ah! cette habitude de ne pas prononcer d’une voix distincte le nom d’un
monsieur que l’on vous présente! Mais peut-être le patronyme de son
compagnon de chambre ne lui était-il pas encore assez familier.
Le docteur en question, comme son confrère Miracle, portait dans une
face glabre de grands sourcils diaboliques. Il s’inclina aimablement.
Il ne semblait pas toutefois que la connaissance d’Ombraux marquât pour
lui un tournant de sa vie.
--Vous restez ce soir au casino? demanda Maric.
--Oui, je compte y revenir tout à l’heure, dit Charlie.
--Si vous êtes seul, nous prendrons un verre de champagne.
--Je serai seul.
--A tout à l’heure, cher ami.
Quand, ayant laissé sa liberté à Catalin, il eut ramené Elsa Brünner à
l’hôtel et passé en la glorieuse compagnie de cette dame la demi-heure
tendre, éthérée et un peu vide qu’il lui consacrait tous les soirs,
Charlie revint trouver Maric au casino.
A les voir assis à côté l’un de l’autre à une table, on aurait dit
qu’ils parlaient de choses insignifiantes. Il écoutait froidement sa
camarade qui, le regard sur la nappe et dessinant du bout de son doigt
un projet invisible d’ornementation, lui disait des choses définitives.
--Tu penses bien que je ne suis pas jalouse de cette dame âgée. Mais
laisse-moi te dire que tu es souverainement ridicule à côté d’elle. Pour
tout le monde, c’est comme une enseigne lumineuse. Tu es le gigolo
qu’elle s’est offert...
Ombraux n’avait rien à répondre. Maric continua:
--Je trouve extraordinaire qu’un garçon comme toi, avec l’intelligence
que tu as, ne comprenne pas qu’on ne s’affiche pas comme ça. Un chasseur
de vestiaire qui se fait lever par une vieille lady, ça n’a rien
d’étonnant. Mais toi, Monsieur Ombraux, qui veux que les gens te
considèrent...
Ombraux allait risquer une justification, parler du plaisir artistique
qu’il goûtait avec cette grande cantatrice. Mais il sentait bien que
cette idée n’entrerait pas du tout dans la tête fermée de Maric.
--Tu sais l’âge qu’elle a? poursuivit Maric. Elle a soixante-six ans.
Ombraux leva les épaules.
--Elle a soixante-six ans, je te dis. Et je tiens le renseignement d’une
personne qui n’est pas malveillante et qui l’admire beaucoup. C’est ce
monsieur autrichien que tu as vu à Deauville. Il m’a dit--avec
admiration, je te répète--«Elle a soixante-six ans et il y a bien des
femmes de trente ans qui voudraient être comme elle.» Je lui ai répondu
que c’était possible, mais qu’il y avait aussi beaucoup d’autres femmes
qui n’y tiendraient pas du tout.
«... Mon ami, je ne suis ni ta mère ni ta sœur, mais je crois t’avoir
prouvé l’affection que j’avais pour toi. C’est dans ton intérêt que je
te parle aujourd’hui. Pour ta réputation, je t’assure qu’il vaudrait
mieux être arrêté par la justice que de t’afficher avec un bébé pareil.
«... Je ne te demande pas ce que tu fais avec elle. Vous êtes un galant
homme, Monsieur, et vous me répondriez qu’il n’y a rien entre vous. Ça
n’a pas d’importance pour la question de la compromettre. Car, même si
tu n’es pas son amant, personne ne croira qu’elle est encore demoiselle.
«... J’ai voulu te donner mon opinion, tu en feras ce qu’il te plaira.
Moi, très sincèrement, à ta place, pendant qu’il en est temps encore, je
la plaquerais poliment... Mais tu lui dois peut-être de l’argent?
--Non, fit sans conviction Ombraux.
--Tu lui en dois certainement. Et tu trouves que c’est un peu vite pour
la laisser tomber. Si tu ne lui dois pas une somme colossale, j’ai des
amis qui me l’avanceront. Ces affaires-là, entre toi et moi, ça n’a pas
de conséquences. On peut raconter ce qu’on voudra, la preuve n’est pas
là. Mais quand n’importe qui voit un gars de ton âge avec ce numéro-là,
tu comprendras, si tu veux y penser une demi-seconde, que ça ne fait de
doute pour personne. Sans compter que, mon vieux, tu as beau me dire
tout ce que tu voudras, je suis persuadée que tu t’embêtes royalement
avec elle. De la musique, du grand art, faut pas me raconter ça à moi,
je sais que ce n’est pas ton affaire.
... Or, comme je sais aussi que tu n’aimes pas t’embêter dans la vie, il
viendra un jour où tu la plaqueras vilainement. Il vaut mieux faire ça
maintenant, quand ça garde encore une certaine allure.
Ombraux n’était pas converti par ces objurgations de Maric. Mais il se
dit qu’il n’était pas adroit d’entrer en discussion avec elle et qu’il
valait mieux se donner l’air d’un monsieur qui veut réfléchir, d’autant
qu’au cours de leur entretien, Maric lui avait dit qu’elle quittait le
pays le lendemain matin, en auto, avec son nouvel ami le docteur. Il
accepta à tout hasard le rendez-vous qu’elle lui donna pour la semaine
suivante à Deauville.
En rentrant à l’hôtel, il repassait dans son esprit ce que lui avait dit
la jeune femme. Il se disait un peu confusément que les gens lui
feraient une réputation fâcheuse, mais qu’il vivait dans un milieu
élégant et que s’il était blâmé par certaines personnes, il serait
peut-être envié par d’autres, et même par quelques-unes de celles qui le
blâmaient.
Pourtant, la conversation de Maric avait laissé dans sa mémoire un germe
dangereux. Maric lui avait révélé ce dont il ne se rendait pas
absolument compte, à savoir qu’il s’ennuyait en compagnie de Mme
Brünner. Or, Maric l’avait dit, il supportait mal de s’ennuyer dans la
vie.
Nouvel aiguillage
Huit jours après, Charlie était encore à Dinard. Il menait une existence
paisible et monotone. Elsa Brünner, cette grande voyageuse, avait l’âme
très sédentaire.
Ombraux se levait à onze heures et retrouvait son amie au restaurant de
l’hôtel, où les rejoignait également Catalin, presque toujours couché
dès l’aurore.
Une bonne intimité s’était établie entre ces trois personnages qui
comprenaient qu’il était inutile de s’adresser la parole et pensaient
chacun de son côté à quelque chose, ou à rien.
Un pèlerinage, au thé du Golf, vers cinq heures, ne faisait que changer
le cadre de leurs rêveries séparées.
Ils dînaient au casino. A dix heures, Catalin les quittait pour
rejoindre Amédée. Charlie conduisait Elsa Brünner à l’hôtel et revenait
au cercle. Il se promenait pendant des heures entre les tables et ne
jouait pas. Il n’avait pas besoin d’argent. Le jeu l’eût intéressé s’il
avait su pouvoir y conquérir une fortune, mais sa foi n’était plus assez
vivace pour l’y engager.
Un matin, il trouva dans son courrier la lettre qui va suivre.
Il avait reconnu sur l’enveloppe l’écriture de Maric, une écriture
pointue, haute, assez bien fabriquée, ma foi! L’orthographe n’était pas
encore au même point. La ponctuation aussi était insuffisante, mais,
même dans des classes sociales plus élevées, les dames méprisent
d’ordinaire les virgules et la plupart des points. Enfin, le texte
s’ornait brusquement, à certains endroits, de majuscules imprévues.
«Mon Cher Charles,
«Je pense bien qe tu n’a rien changer à ta vie à la suite de la
conversation qe nous avons eu tout les deux je te connais et sait qe
tu n’aime pas les exsplicasions ce n’ait pas qe tu soit faible mais tu
est paresseux et pour qe tu te déside à faire les choses il faut qe tu
soit Pousé par la nésésité autrement pourvu qe tu est ton bien-aître
tu n’en demande pas davantage.
«Ce n’est pas pour te repetter les memes choses qe je t’écrit
aujourd’hui mais parce qe j’ait l’ocasion de faire ton bonheur et ta
fortune cela mérite bien qelqes minuttes d’atension.
«Je suis maintenant avec le docteur dont tu a fait la connaissance
l’autre jour cet un homme estrement riche et qe je peut dire q’il a
pour moi beaucoup d’estime et q’il me considaire je veux t’en donné la
preuve cet qil ma invité avec sa jeune fille dans sa propre maison de
campagne où il habite avec son enfant depuis qe sa définte femme est
désédée.
«Il n’eserce plus Comme médecin mais il a une usine de remède qe son
père a monté contre les maladies des moutons et des chèvres il parait
qil est seul à fabriqer se produit, et qil en vent des qantités à des
campagniards de tous les Coins de France et autre pays.
«Ce docteur m’a poser à ton sujet un grand nombre de qestions me
demandant se qe s’était qe ta famille si s’étais des personne
honorable et si tu est un garçon sérieus tu pense bien qe je n’est pas
di du mal de toi bref et pour me Ressumée j’ai dans l’idée qil te la
donerais en mariage.
«Dans la conversation il m’a dis qe s’il liquidais son affaire il lui
resterais plus de trente million et peut etre davantage. Alors voisi
se qe j’ai convenu et j’espère qe tu ne va pas me dementir se docteur
me charge de tinvité chez lu dans sa propriété considairable qil a
près d’Alenson.
«Il faudrait pour bien faire qe tu vienne dans les deux jour tu n’aura
pas, a Laissé tombé ta chanteuse pour le moment dit lui seulement qe
tu vas retrouver des camarades tu prendrait le train demain et l’on te
cherchera en voiture à la gare d’Alenson à trois heure je serais dans
la voiture et l’on nous conduiras au chateau ou tu resterat le temps
qe tu voudrat.
«Envoi-moi une dépeche poste restante a Alenson.
«Je te fais mes amitiés.
«Maric.
«Inutile d’amené Catalin cet un maladroit qi ne te profiteras pas.»
En recevant cette lettre, Charlie commença par sourire. Il lui semblait
peu vraisemblable qu’il pût épouser une riche héritière par
l’intermédiaire de Maric et il ne pensait pas que la recommandation de
cette jeune femme fût d’une autorité assez décisive pour lui ouvrir les
portes d’une famille d’archimillionnaires.
A la réflexion, il se dit qu’il avait connu d’autres choses surprenantes
dans sa vie et qu’il ne risquait rien d’aller voir de quoi il
s’agissait. La raison déterminante fut surtout le désir de s’éloigner
pendant quelque temps de l’entourage d’Elsa Brünner où il s’apercevait
qu’il ne s’amusait pas, depuis que Maric le lui avait fait remarquer.
Exposé plus détaillé
Quand son train entra en gare d’Alençon, il aperçut sur le quai Maric
qui, satisfaite qu’il l’eût écoutée, l’accueillit par un bon petit
sourire de copine. Elle jeta un regard approbateur sur la grosse valise
qu’il avait à la main et qui semblait présager un assez long séjour.
--Ne t’attends pas à quelque chose de très luxueux, lui dit-elle. Ce
sont des gens simples. Ils pourraient se loger beaucoup mieux, mais ils
n’y pensent pas. Ils n’ont pas l’habitude. Plus tard, si tout va comme
nous le désirons, ce sera ton affaire de leur apprendre la vie.
Cet avertissement n’était pas inutile pour préparer Charlie en douceur à
la vue de la voiture, qui n’était pas d’un modèle récent. Évidemment, ça
n’avait rien à faire avec la trente-deux chevaux de Mme Elsa Brünner.
Le chauffeur portait une casquette neuve. Mais il était chaussé
d’espadrilles et n’avait pas quitté son tablier de jardinier.
--Dans quoi m’as-tu attiré là? dit Ombraux à Maric, quand ils furent
installés dans la limousine.
--Ne parle pas trop tôt. Et même, quand tu verras la maison, je te
dispense de tes appréciations. Il y a une chose dont tu ne te rendras
pas compte et qui est là tout de même, c’est les trois cents hectares
qu’il y a autour.
--Il y a aussi la jeune fille, dont il faudra bien que je me rende
compte. Qu’est-ce que tu vas me montrer!...
--... Eh bien! elle n’est pas mal du tout.
--Je connais ça. Ce n’est pas une beauté, vas-tu me dire, mais elle est
très sympathique. Je sais la formule.
--C’est une jeune fille très agréable, instruite. Bonne musicienne
aussi. Il est vrai que tu sors d’en prendre.
--Si cette demoiselle est tant soit peu potable, je ne peux pas
m’imaginer que son papa ait eu l’idée de me la donner en justes noces.
Il y a quelque chose là-dessous que je ne comprends pas. Comment est-ce
que tu as connu ce type?
--A Deauville, à l’hôtel. Tu sais qu’il y a des petits bureaux qui se
font face au salon de lecture. J’écrivais une lettre. Il en écrivait une
en face de moi. Par-dessus la séparation, je sentais qu’il me regardait
tout le temps. Je lui ai demandé à prendre une enveloppe, parce qu’il
n’y en avait plus dans mon petit casier. Il était sens dessus dessous,
il a flanqué son porte-plume par terre en se levant, il a renversé sa
chaise. J’ai compris qu’il était mordu. Je me suis informée au bureau.
Je lui ai parlé de n’importe quoi, parce que lui n’est pas trop bavard,
tu t’en apercevras. J’ai bien vu qu’il n’osait pas m’inviter à dîner,
alors c’est moi qui l’ai invité. Et, au moment de l’addition, j’ai payé.
C’est-à-dire que j’ai mis au crayon sur l’addition le numéro de ma
chambre.
--Et Linette a dîné avec vous?
--Non, Linette en ce moment s’occupe de son côté. Elle a croisé dans un
couloir un vieux général à qui elle a donné dans l’œil. Il fallait
qu’elle vise bien, car il n’en a plus qu’un. Moi, avec mon
docteur--Monsieur Maulon--j’ai obtenu un résultat surprenant. A dîner,
il m’a raconté son existence. C’est un succès: il n’avait pas ouvert la
bouche depuis dix ans. Comme il avait amené son tacot à Deauville, je
lui ai proposé une petite excursion à Dinard. C’est là que je t’ai
rencontré. Entre temps il m’avait payé une robe. Il m’a acheté un bijou.
Tu vois, cette petite bague?
--Mais tu l’avais déjà?
--Je ne l’avais pas au doigt le soir où nous avons dîné ensemble, le
docteur et moi, pour la première fois. Le lendemain, je l’ai portée chez
un bijoutier que je connais et je me la suis fait acheter par M. Maulon.
Comme je ne voulais pas laisser les billets au baccara, je les ai
envoyés à Paris dans une banque. J’ai maintenant un compte dans une
banque.
--Tu vas pouvoir signer des chèques.
--J’ai un carnet, mais je ne signerai pas de chèques; ça me ferait gros
cœur de donner un bout de papier à une personne qui, avec ça, s’en irait
prendre de mon pognon.
--Et comment a-t-il eu l’idée de t’emmener dans sa famille?
--Ah! c’est que, depuis que je t’ai vu, il s’est passé du changement
dans ma vie. Je t’en préviens pour que tu ne te coupes pas. Je suis
maintemant une femme divorcée et j’ai été trois ans comme actrice au
théâtre.
--Dans quel théâtre?
--Je n’ai pas dit le nom. Je n’ai pas besoin qu’il vérifie.
--Et il t’aime beaucoup?
--Je suppose. Il ne dit rien, mon vieux: alors, avec lui, on ne peut pas
savoir. Mais, si tu veux mon idée, je suis persuadée qu’il en tient,
parce que vraiment il a été pour moi d’une gentillesse! Je ne demande
pas aux hommes d’être bavards, tu sais. Moi, je peux très bien parler
pour deux.
Cependant la voiture arrivait à un tournant de route et pénétrait dans
une allée assez majestueuse.
--Mais c’est bien, ça! dit Ombraux.
--Ne t’excite pas trop. C’est ce qu’il y a de mieux. Quand tu feras
reconstruire la maison, tu garderas cette entrée-là.
--Mais comment est-ce venu dans la conversation qu’il t’ait parlé d’un
mariage pour sa fille?
--Eh bien, c’est parce qu’il m’avait posé des questions à ton sujet le
jour où il t’a vu à Dinard. Quand tu m’as quittée au casino, je l’ai
retrouvé en rentrant à l’hôtel. Il était allé se coucher parce qu’il
avait la migraine. Je lui ai dit que j’avais causé un instant avec toi.
A ce moment-là, je ne pensais pas à cette histoire de mariage. Je lui
disais du bien de toi parce que, tu sais, on ne perd jamais rien à faire
mousser un peu ses relations. J’ai dit que je voudrais bien te marier,
parce que tu avais de grandes qualités et qu’une fois un peu tranquille
pour ton existence, je pensais que tu ferais des choses très bien. La
vérité, mon vieux, c’est que je le pense. Sur ce, c’est lui qui s’est
mis à me parler. Il ne cause pas, mais il a comme ça de temps en temps
des accès. C’était son second accès de parole.
La voiture s’était arrêtée avant le bout de l’allée.
--Il faut descendre ici, dit Maric, parce que, tu vois, on est en train
d’arranger le chemin pour placer un fil de téléphone et une conduite
d’eau. Si ça ne te fait rien, nous avons cent pas à marcher.
--Je suis encore capable de ça, dit Ombraux.
Ils mirent pied à terre et Maric continua:
--Il a donc eu à ce moment-là un accès de parole, comme je te disais, et
il m’a dit qu’il voulait marier sa fille. Il ne tenait pas à ce que le
jeune homme ait de l’argent, puisque sa fille est assez riche pour deux.
Il voulait seulement d’un garçon gentil et travailleur.
--Travailleur? dit Ombraux. Tu as tout de suite pensé à moi.
--Oh! mon vieux, tu travaillerais aussi bien qu’un autre le jour où tu
t’y mettrais. Peut-être qu’une fois démarré, tu ne t’arrêterais plus.
Ils arrivèrent auprès d’une large maison grise, qui comportait deux
étages au-dessus du rez-de-chaussée et qui était flanquée de deux tours.
Ce n’était pas beau, mais c’était tout de même assez imposant. Le
docteur Miracle se tenait sur le seuil de sa porte.
La promise
--Enfin, est-ce que tu peux me dire comment il s’appelle exactement?
--Il s’appelle Maulon. Sa fille s’appelle Rita. Tu vas voir comme ça lui
va bien.
--Si tu te mets maintenant à la chiner toi-même...
--N’en parlons plus. Tu me raconteras ton impression.
Le docteur Maulon avait fait quelques pas vers eux. Il s’inclina et
donna à son visage le maximum d’amabilité possible. Mais les muscles qui
commandaient son sourire ne fonctionnaient pas parfaitement, ni avec
ensemble. Il en résultait sur ses traits une sorte de crispation
asymétrique. Enfin, l’intention y était.
Il serra la main d’Ombraux en inclinant la tête par trois fois, ce qui
voulait dire sans doute: soyez le bienvenu. Dans la salle à manger
dallée et très vaste où ils pénétrèrent, il y avait des verres de bière,
remplis depuis un moment. Charlie Ombraux, pour son goût, préférait une
bière franchement tirée. Mais il avait soif, et but.
Si Charlie Ombraux avait été plus familiarisé avec les souvenirs de
l’Écriture, il aurait évoqué le jeune fiancé d’il y a quatre mille ans,
en train de gravir une colline et qui voit soudain descendre au-devant
de lui la douce Fiancée à qui il doit unir sa vie et que les poètes
anciens comparent à divers végétaux, soit un arbre du pays ou une grande
fleur s’élançant librement dans le ciel.
Si les poètes anciens avaient assisté à l’apparition de mademoiselle
Maulon, il leur eût fallu beaucoup d’exaltation pour donner l’essor à
leurs comparaisons favorites.
Rita ne se distinguait par aucune difformité. C’était une personne
plutôt grande, sans grâce. On la louait dans la famille de n’avoir
jamais eu recours à la poudre de riz et aux ingrédients divers qui
donnent de l’éclat au visage. Il n’était pas prouvé qu’elle eût eu
raison de renoncer à ces artifices.
Ses gros sourcils noirs semblaient indiquer qu’elle était la fille
irrécusable du docteur Maulon,--ou d’un autre monsieur pourvu de gros
sourcils.
Une morne famille
Le repas fut sans gaîté. M. Maulon et sa fille Rita étaient sans doute
les deux personnes les plus silencieuses du monde civilisé. Ce record
leur eût été disputé sérieusement par une vieille cousine, si, en
buvant, elle n’avait fait, à chaque gorgée d’eau rougie, une sorte de
bruit étouffé qui venait de son nez ou de sa gorge.
Le sixième convive était un familier de la maison, un homme entre deux
âges, petit, maigre et myope, dont les remarques étaient sans doute des
plaisanteries, car il riait beaucoup en les proférant.
Maric faisait des efforts considérables pour animer le repas.
Charlie Ombraux pensait que ce n’était vraiment pas la peine de l’avoir
dégoûté des environs de Mme Brünner pour l’attirer dans un endroit aussi
cafardeux.
Après le dîner, on se rendit au salon, où se trouvaient de nombreux
sièges en tapisserie, ouvrages de deux générations successives,
évocateurs de dix mille soirées d’ennui.
Rita et la cousine revêche avaient pris place au piano pour un morceau à
quatre mains. Charlie avait décliné l’offre d’une partie de billard que
le docteur et le plaisantin allèrent entamer dans la pièce à côté,
protégée contre la musique par une porte à tambour.
Maric et Charlie s’installèrent sur deux sièges en tapisserie, le plus
loin possible des exécutants.
--Tu en as de bonnes, dit Charlie.
--Je t’avais prévenu, dit Maric. Comment la trouves-tu?
--Paie-toi ma figure.
--Moi je ne la trouve pas si mal que ça, dit Maric.
--Épouse-la.
--En tout cas, l’affaire est emmanchée, dit Maric. Je lui ai parlé tout
à l’heure et je lui ai dit que tu l’aimais profondément.
Charlie fut sur le point d’éclater de rire. Mais il comprit que le
morceau de musique sévère, que jouaient avec conscience les deux
personnes du piano, ne justifiait aucune manifestation de gaîté.
--Je lui ai dit que tu l’avais aperçue à Cabourg.
--Je n’ai pas été à Cabourg cet été.
--Mais elle y a été, elle, ça suffit. C’est bien simple: veux-tu faire
un mariage très riche, ou veux-tu continuer ta vie de soucis et à
t’embêter auprès de ta chanteuse?
«... Une fois que tu seras dans cette maison, tu feras de ces
personnes-là tout ce que tu voudras. Le docteur est un peu sinistre,
mais il ne contrarie pas les gens. Et il t’a particulièrement à la
bonne.
Cependant, tout a une fin, même les morceaux à quatre mains.
La partie de billard se termina également. Sans doute le docteur
pensait-il qu’il n’était pas poli de la continuer plus longtemps, eu
égard à ses invités. Les six personnages se retrouvèrent dans le salon.
Un tel ennui pesait sur tout ce cercle que le petit monsieur lui-même,
qui était pourtant entraîné comme habitué de la maison, ne put tenir le
coup et prit congé.
Le docteur, en désespoir de cause, renouvela à Charlie Ombraux son
invitation, pour une partie de billard. Charlie, encore plus désespéré,
accepta. Maric resta au salon avec la jeune fille.
Ombraux n’était pas un as, mais il avait vu à l’œuvre des maîtres du
billard. Et il était capable de pousser la boule avec élégance et un
certain style. Il avait en somme l’air d’un champion, au carambolage
près. Faute d’être un joueur excellent, il était beau joueur et
félicitait le docteur quand celui-ci réussissait un coup, même si le
hasard, visiblement, y avait mis du sien.
Il pensait que cette partie de billard était un prétexte pour engager
une conversation, mais le mutisme de M. Maulon était décidément
inguérissable. D’autre part, Charlie ne se souciait pas de prendre les
devants.
Confession
Le docteur mit un temps interminable à parfaire les quinze points qui
lui donnèrent le gain de la partie. Charlie, qui en avait inscrit douze
à sa marque, avait fortement menacé son adversaire, sans le faire
exprès, d’ailleurs.
Quand ils rentrèrent au salon, Maric et la jeune fille n’y étaient plus.
Le docteur silencieusement fit monter deux étages à Charlie et le
conduisit à sa chambre.
C’était une grande pièce mal éclairée par une grosse lampe de cuivre,
qu’on pouvait difficilement déplacer, car elle était suintante de
pétrole.
Une fois son hôte parti, Charlie s’assit sur un fauteuil de reps qui
attendait depuis longtemps le rembourrage et à qui des pieds inégaux
donnaient l’allure, sans moelleux, d’un rocking en diagonale.
Ombraux pensait que Maric était une folle de lui avoir fait quitter
Dinard, pour venir dans ce domaine abominable à la conquête d’une
fortune bien chèrement payée.
Soudain, il entendit qu’on frappait doucement à la porte. C’était
peut-être Maric qui venait le retrouver. Bonne idée au fond pour passer
le temps...
Il ouvrit et se trouva en présence de Rita Maulon, la douce fiancée de
l’Écriture.
La jeune fille paraissait douloureusement agitée, ce qui n’ajoutait rien
à ses charmes. Elle fit signe à Charlie de s’asseoir sur le fauteuil en
gardant pour elle une simple chaise. Mais Charlie qui avait déjà tâté de
ce siège mal équilibré eut beau jeu à faire l’homme poli et à lui céder
la place la plus honorifique et la moins confortable.
Quand ils se furent assis...
--Je viens de causer avec votre amie, Mlle Mariquita. Je lui ai fait un
aveu que je tiens à vous répéter à vous. Elle m’a supplié de ne pas vous
le dire, mais vraiment je ne supporterais pas de vous le cacher.
«... Je sais pourquoi vous êtes ici. Je sais, c’est Mlle Mariquita qui
me l’a dit, je sais les intentions de mon père. Mlle Mariquita m’a
révélé les sentiments que vous vouliez bien avoir pour moi.
Ici elle s’arrêta et se mit à pleurer silencieusement, ce qui donna à
Charlie plus d’ennui que de pitié.
Il ne se demandait pas ce qu’elle avait à lui dire. Il attendit
patiemment cette confession.
--Il y a deux ans, il est venu un jeune homme chez le notaire du pays.
C’était un garçon de Paris qui devait s’installer dans le village et
prendre la succession du notaire. Nous avons fait sa connaissance. Il
venait à la maison très souvent. Je m’occupe de botanique. Il m’a dit
qu’il aimait beaucoup les fleurs. Il venait me chercher et nous nous
promenions dans la campagne. Il m’a dit qu’il m’aimait...
Rita Maulon racontait cela sans nuance aucune, non pas comme une
personne insensible, mais comme si elle avait eu hâte de se débarrasser
d’un pénible exposé. Charlie prenait le parti de baisser les yeux, car
il ne savait quelle expression leur donner...
--Il est arrivé que j’ai eu un enfant. Il n’a pas vécu. On a pris des
renseignements sur le jeune homme. Sa position n’était pas du tout celle
qu’il avait dite. Mon père a prétendu qu’il ne m’aimait pas et qu’il
m’avait fait la cour pour m’épouser... Je ne le crois pas... Il a quitté
le pays et je n’ai plus entendu parler de lui. Voilà tout ce que je
voulais vous dire.
Elle s’était levée. Charlie se leva lui aussi. Mais elle s’était dirigée
tout de suite vers la sortie sans laisser au jeune homme le temps de
l’accompagner. Il aimait autant cela d’ailleurs, et fut plutôt content
quand la porte se referma, car il ne savait exactement ce qu’il aurait
pu dire.
Il pensa qu’il pouvait toujours se coucher.
Il n’avait pas été attendri par la confession de Rita. Non qu’il eût
précisément le cœur sec, mais, pour s’intéresser à la souffrance de son
prochain, il fallait que le cas fût spécial et que la personne sur qui
il s’apitoyait réunît certaines conditions de grâce et de charme, qui ne
se réalisaient pas dans la circonstance présente.
Le lendemain matin, il retrouva Maric au petit déjeuner. Il ignorait
dans quelle chambre elle avait passé la nuit; il pensa que c’était dans
la partie du bâtiment où habitait le docteur Maulon.
Rita Maulon n’était pas descendue à table. Le domestique qui servait
déclara que sa jeune maîtresse était souffrante, ce qui ennuya
légèrement Charlie. Il n’était pas d’une sensibilité excessive, mais il
n’avait rien d’un être barbare.
Peut-être aurait-il dû, la veille, retenir la jeune fille, pour lui dire
il ne savait quoi... une parole gentille... Mais elle était partie trop
précipitamment.
Maric et Charlie s’éloignèrent dans le parc.
--Eh bien, ta combine? dit Charlie, elle est bien complète comme ça,
hein? Oui, je suis au courant de tout. Cette demoiselle est venue me
voir, après t’avoir vue, et j’ai su que tu lui avais demandé de ne me
parler de rien. C’est charmant. Tu t’es associée avec ces gens-là pour
me rouler dans la farine.
--Je te trouve merveilleux, dit Maric. Il ne s’agit pas d’épouser une
jeune fille que tu aimes.
--Oh! non, fit Ombraux.
--Il faut voir ce qui est. Tu l’épouses pour d’autres raisons. Eh bien,
son histoire, qu’est-ce que ça peut te faire? Ça n’est connu de
personne, ou tout au moins de gens qui n’en parleront pas. C’est
certainement moins grave que de t’afficher à Dinard avec ta vieille
princesse.
Charlie ne savait que répondre. Il était sensible à un langage de
sagesse et de bon sens. Il lui semblait maintenant que c’était le devoir
de sa vie d’assurer sa fortune en épousant Mlle Maulon. Et ce devoir lui
paraissait d’autant plus impérieux qu’il était désagréable.
Complément d’information
Tout en causant, ils étaient sortis du parc et s’étaient avancés vers
une petite auberge. La route était découverte. Il y tombait un soleil
dur. Ils entrèrent tout naturellement sous une petite tonnelle. Ils y
seraient mieux pour envisager les événements.
Un aubergiste corpulent se présenta au bout de quelques minutes, moins
attiré sans doute par la perspective de vendre une bouteille de cidre
que par le désir de faire la conversation avec deux personnes à leur
aise. Il leur dit tout de suite, pour se poser, qu’il avait habité Paris
pendant quinze ans.
--Vous êtes des invités du docteur, messieurs dames?...
Ombraux inclina la tête.
--Il a une belle propriété, dit l’aubergiste.
--Trois cents hectares... fit Ombraux avec un vague point
d’interrogation.
Mais l’aubergiste le regardait avec stupeur.
--Trois cents hectares! Vous allez un peu fort. Qui est-ce qui a parlé
de cette contenance-là? Je sais que la propriété a seize hectares et
demi, ce qui n’est déjà pas si mal.
--Mais il y en a encore dans le pays? demanda Maric.
--Rien du tout, c’est toute la surface du domaine. Il est ce qu’il était
à la mort du papa. C’était déjà gentil pour un monsieur qui n’avait rien
du tout avant d’avoir réuni tout ça.
--Ils ont fait une fortune colossale avec leur produit, dit Maric.
--Colossale, vous dites? Ah! non! pas précisément! Le docteur s’en est
très bien tiré. Du vivant du papa et quelque temps après sa mort encore,
il a fait de bonnes années. Mais maintenant, vous savez, leur produit,
on le fabrique beaucoup mieux en Suisse. Pendant longtemps ça ne s’est
pas su, mais depuis que ça se sait, ils vendent beaucoup moins, d’autant
que le produit suisse, même avec les gros droits, est moins cher que ce
qui se fabrique par ici. Voilà cinq ou six ans qu’ils doivent être
au-dessous de leurs frais et qu’ils mangent en grande partie tout ce
qu’ils avaient mis de côté. Il ne vous dira pas ça, naturellement, parce
que je crois que, lui, il a une petite idée de derrière la tête de
vendre son produit à des Américains. C’est ce qu’il aurait dû faire il y
a dix ans. Maintenant, tout Américains qu’ils sont et tout cousus de
dollars, les gens de là-bas ne lâcheront leur monnaie qu’après avoir
récolté des renseignements complets. J’ai tout lieu de croire qu’ils
seront rapidement mis au fait. Il était venu deux ou trois de ces
messieurs d’Amérique la semaine dernière... Il en est encore venu il y a
trois jours. Mais ça m’étonnerait beaucoup que l’affaire se goupille
selon les idées de M. Maulon.
Une jeune fille boulotte, à qui il avait commandé du cidre, apporta une
bouteille et remplit deux verres que Maric et Ombraux s’astreignirent à
boire. La bouteille payée, ils se levèrent et regagnèrent à pas lents la
maison.
Comme ils entraient dans le parc...
--Ça y est, nous sommes faits, dit Charlie. Ton médecin a voulu nous
avoir. Il t’a menée en bateau.
--Il ne faut peut-être pas croire tout ce que dit cet aubergiste, dit
Maric.
--Pourquoi veux-tu qu’il nous charrie?... Eh bien, elles sont belles,
tes combinaisons! Tu me présentes une demoiselle qui n’est pas belle,
qui a fauté et qui, par-dessus le marché, est la fille d’un faisan...
Maric était toute frémissante...
--Eh bien, je connais quelqu’un qui va prendre quelque chose. Je vais
lui causer du pays, à ce docteur...
Cette fois, ce fut Ombraux qui fit entendre la voix de la saine raison.
--Qu’est-ce que tu y gagneras? Il a failli nous avoir. Maintenant, si tu
veux le repincer au tournant, le meilleur pour toi c’est de la boucler
pour le moment. Tu vas lui dire que la chose est en bon train, que la
jeune fille me plaît, comme si nous n’étions au courant de rien, et que
nous les croyons sur parole. Puis, tu raconteras que tu es obligée de
t’en aller pendant quelque temps avec moi pour régler des affaires, et
tu tâcheras de le tomber de ce que tu pourras. Commence par demander
quinze ou vingt mille et tâche de lui soulever au moins une dizaine de
billets. Il ne te refusera pas, parce qu’il ne veut pas nous
mécontenter.
--Tu as raison, fit Maric, ça sera sa meilleure punition.
A onze heures, Maric, ayant réussi ses négociations, avait entre les
mains un chèque de dix mille. Ombraux jugea qu’il fallait faire la
dépense d’un voyage à Paris et aller le toucher à la banque, car il
n’ignorait pas qu’il y a sur la terre des gens peu scrupuleux qui
donnent des bouts de papier de ce genre, où le montant de la somme
inscrite dépasse plus ou moins le dépôt fait à l’agence.
Maric avait bien promis au docteur qu’elle-même et Charlie reviendraient
dans le courant de la semaine suivante.
Dans le train, ils examinèrent la situation.
--Ce qui m’embête, disait Maric, c’est que j’ai considéré le docteur
comme une affaire sérieuse. Alors, j’ai laissé tomber mes Autrichiens.
--Et qu’est-ce que tu as fait de Linette?
--Oh! je crois qu’elle est tranquille. Après deux jours passés avec le
général, elle a fait connaissance d’un petit Anglais qui était venu
là-bas pour le golf. Je crois qu’il est au pèze. Mais tu sais, Linette,
elle, ne sait pas toujours s’arranger. Figure-toi qu’elle est mordue
pour ton petit pianiste et que j’ai eu toutes les peines du monde à ne
pas l’emmener à Dinard. Parce que, comment l’appelles-tu?...
--Le petit pianiste? Catalin.
--Ce n’est pas une affaire, hein!
--Non, c’est sans avenir.
--Pour moi, je me demande maintenant où je vais.
--Moi, je le sais. Tu viens avec moi à Dinard. Je me rappelle ce que tu
m’as dit au sujet de Mme Brünner. Mais n’empêche que ça, ça représente
quelque chose.
--Ça me dégoûte bien, dit Maric.
--Tu ne te figures pas que ça m’emballe? dit Ombraux.
Maric gardait le silence.
--Tu as peut-être raison, dit-elle, au bout d’un instant. J’irai avec
toi à Dinard.
Regroupement
Le voyage de Charlie avait duré moins qu’il n’avait pensé. Aussi son
retour prématuré à Dinard passa aux yeux d’Elsa Brünner pour une marque
d’empressement des plus amicales.
En arrivant, il avait pris dans son hôtel une chambre pour Maric. Pour
faciliter les choses, il avait décidé qu’il présenterait la jeune femme
à Elsa Brünner. Elle savait déjà qu’il la connaissait, puisqu’il était
allé lui dire bonjour en sa présence, le soir où Maric, accompagnée du
docteur indésirable, s’était trouvée avec la Brünner et Charlie dans le
même restaurant du casino.
Rien n’était changé, somme toute. Catalin et le chauffeur continuaient
leur belote quotidienne, suivie toujours de la séance musicale dans le
petit bar.
Le soir même de la rentrée à Dinard, un repas cordial réunit Mme
Brünner, Maric et les deux amis, dans ce même restaurant du casino.
Maric était au fond très flattée d’approcher la cantatrice. Ce soir-là,
il y avait un concert pour lequel Charlie Ombraux avait retenu des
places. Ils se rendirent au théâtre en écourtant la fin de leur dîner.
Charlie avait cru d’abord que Maric ne les accompagnerait pas, car elle
n’était pas spécialement mélomane. A sa grande surprise, la jeune femme
accepta avec empressement cette nouvelle invitation.
Elle écouta les virtuoses avec une application qui ressemblait à de la
passion. Charlie, gagné par cet exemple, se figura qu’il prenait lui
aussi un grand plaisir à ce passe-temps spirituel. Seul le musicien
professionnel Catalin avait l’attitude d’un monsieur qui pense à autre
chose, peut-être à la partie de belote que cette séance artistique
allait retarder ce soir-là.
Après le concert et comme ils se trouvaient dans le hall, Maric jeta un
regard vers l’entrée des salles de jeux. Au cours du dîner elle avait
parlé de l’intérêt qu’elle prenait au noble jeu de baccara. Elsa Brünner
l’avait écoutée avec curiosité, car bien qu’elle eût fréquenté beaucoup
de casinos au cours de sa longue existence, elle était toujours restée
en marge de la société des joueurs.
Une fantaisie la prit ce soir-là d’accompagner au jeu Charlie et Maric.
Catalin s’était excusé, en alléguant vaguement une migraine. Ce garçon
n’aimait pas changer ses habitudes.
Ce fut un spectacle touchant de voir la cantatrice assise à une table de
baccara chemin de fer, sous la tutelle de Maric qui lui apprenait les
règles du jeu. Elsa Brünner avait toujours dépensé sans compter. Mais,
au baccara, elle montrait une âme de vieille paysanne avare. Par trois
ou quatre louis, elle finit par gagner quatre cents francs, qu’elle
serra jalousement dans son sac. Elle déclara qu’elle allait rester sur
ce gain, qui lui procurait une joie extraordinaire.
Maric pensa que la cantatrice était mordue et qu’elle reviendrait tous
les soirs à la table verte. Mais c’était un faux pronostic. Car si le
jeu avait amusé Elsa Brünner, il l’avait effrayée bien davantage.
Pendant deux jours, Mme Brünner, Charlie et Maric ne se quittèrent pas,
c’est-à-dire qu’ils ne se séparaient que le soir après le dîner. Mme
Brünner regagnait sa chambre, et les deux jeunes gens les leurs (ou la
leur?). Le baccara à ce moment de la saison, commençait à languir.
La présence de Mme Brünner, célébrée par quelques Austro-Allemands qui
se trouvaient là, commençait à faire sensation. Au restaurant de l’hôtel
et à celui du casino, la table de la chanteuse était l’objet d’une
curiosité discrète, furtive, mais constante. Et Maric se sentait flattée
de faire partie d’un glorieux entourage.
Pourtant, cette joie d’amour-propre, si positive qu’elle fût, ne pouvait
être éternelle. Une lettre de Linette, partie pour Biarritz avec son
petit joueur de golf, donna à Maric une envie subite d’aller la
rejoindre là-bas.
Cependant, il n’était pas question pour elle de s’en aller sans Charlie,
ni pour Charlie de se séparer d’Elsa. Mais Mme Brünner ne demandait pas
mieux que de se déplacer, pourvu qu’on lui épargnât l’effort douloureux
d’un parti à prendre.
Le départ fut décidé pour le surlendemain. Charlie, qui aimait beaucoup
l’auto, entrevoyait avec satisfaction cette longue balade de Dinard à
Biarritz dans un véhicule rapide et confortable.
Pourtant, divers événements devaient retarder leur départ et
contrecarrer des projets si bien établis.
Dislocation
Comme ils déjeunaient le lendemain tous les quatre au restaurant de
l’hôtel, on apporta une dépêche à Elsa Brünner. Ce n’était pas une de
ces personnes que l’arrivée d’un télégramme pouvait troubler. Au temps
de sa gloire et le lendemain de ses triomphes de chanteuse, toutes les
tables de sa maison étaient jonchées de dépêches. Ces temps avaient beau
être révolus, elle ne considérait pas que la situation était changée et
se demandait pourquoi les télégraphistes ne défilaient pas du soir au
matin dans l’endroit béni que son illustre personne avait touché.
La dépêche en question annonçait l’arrivée à Dinard d’un vieil
adorateur, un baron viennois, dont la fortune s’évaluait en centaines de
millions.
Ce personnage rabougri, maigre et grimaçant, arriva entouré de
couvertures, comme un chimpanzé menacé de phtisie. Il amenait avec lui
deux domestiques et un jeune docteur.
Elsa Brünner ne pensait pas que le baron dînerait à l’hôtel. Il devait
être très fatigué par son voyage et passerait la nuit dans sa chambre.
Quand il entra dans le hall, la cantatrice se trouvait là avec Maric.
Elle la lui présenta comme une jeune artiste et Maric, en somme, tint
très bien son rôle. Tout en parlant à Mme Brünner, le nouveau venu
dévisageait la jeune femme. Il répondait à la cantatrice des mots
vagues, l’approuvait de hochements de tête complaisants qui montraient
clairement qu’il n’écoutait rien de ce qu’elle lui disait.
Elsa Brünner tenait sans doute à Charlie Ombraux. Mais elle
n’approfondissait pas du tout la question de savoir quels liens
unissaient le jeune homme à Maric.
Entre elle-même et Charlie, les relations intimes étaient extrêmement
rares. Elles ne s’étaient produites que trois ou quatre fois et ne se
renouvelleraient plus désormais. Elsa était une personne assez calmée et
assez orgueilleuse pour ne tenir aux hommages du jeune homme que si
lui-même mettait quelque ardeur à les lui apporter. Or, Charlie Ombraux,
la première curiosité passée et après deux ou trois devoirs rituels de
politesse, semblait oublier complètement que cette personne âgée avait
consenti à se donner à lui. Il n’était pas homme à se contraindre et à
se livrer à des passe-temps qui ne le charmaient point. Le même manque
d’énergie qui l’empêchait de travailler pour vivre s’opposait également
à ce qu’il fît un effort pour accomplir des actes sans doute favorables
à ses intérêts, mais qui lui étaient désormais un peu pénibles.
Ce jeune homme, d’une façon générale, n’aimait pas l’effort.
Elsa Brünner semblait donc comprendre parfaitement qu’il bornât ses
devoirs de chevalier servant à lui tenir de temps en temps compagnie.
Soit qu’elle admît qu’il existait en faveur de Maric un droit de
priorité, soit qu’elle préférât ne pas connaître exactement les rapports
des jeunes gens, elle n’éprouvait à leur égard aucune jalousie.
Mais ce qu’elle ne put tolérer, c’est que ce vieux monsieur, qui était
sa propriété, bien qu’il ne fût plus question depuis de longues années
d’intimité physique entre elle et lui, que cette ruine humaine semblât
revenir à la vie au contact de Maric et de sa jeunesse.
Ce monsieur était de ses relations. Elle avait cet exclusivisme farouche
des femmes qui ne permettent pas qu’on leur enlève leurs relations.
Ce n’est pas une question de jalousie sentimentale, c’est par une sorte
de respect de la propriété. Il y a bien des gens qui ne tolèrent pas
que, lorsqu’ils ont présenté deux personnes l’une à l’autre, ces deux
personnes puissent se voir en dehors d’eux.
A partir de ce moment, Elsa Brünner sembla détester Maric. Et son
ressentiment rejaillit même sur Charlie Ombraux.
L’alarme fut donnée par le chauffeur noir.
--Qu’est-ce qui s’est passé? demanda-t-il à Catalin. J’ai été ce matin
aux ordres chez la patronne, elle m’a questionné s’il n’y avait rien à
faire à la voiture. J’ai répondu: non, sans réfléchir et sans me
demander pourquoi elle me posait cette interrogation. Elle m’a dit alors
qu’elle avait l’intention de rentrer à Vienne, peut-être demain.
--On irait à Vienne avec? dit le passif Catalin, prêt à tous les
trimballages.
--J’en ai pas l’idée, dit le chauffeur. Elle ne m’a pas dit positivement
qu’elle partirait seule, mais elle avait un petit air froid, sec, qui me
faisait l’effet qu’elle pouvait être fâchée avec du monde. Il ne s’est
rien passé entre elle et ton ami?
--Rien que je sache, dit Catalin.
Ils se tutoyaient pour la commodité de la conversation, depuis qu’ils
jouaient à la belote et qu’ils allaient au bar ensemble.
Catalin, qui était un homme rangé et casanier, s’était habitué à cette
existence délivrée de soucis, à la partie de cartes rituelle et à son
succès nocturne de pianiste au milieu d’une clientèle un peu distraite,
mais démonstrative.
Après la belote...
--Je te rejoindrai au bar, il faut que je passe au casino, je vais en
toucher deux mots à Charlie.
Il trouva Maric et Charlie attablés au casino, devant deux coupes de
champagne. Les deux amis paraissaient d’excellente humeur. Ils ne
soupçonnaient rien de ce qui les menaçait.
--Qu’est-ce qui se passe? dit Catalin.
--Qu’est-ce qui se passe? fit Charlie avec étonnement. C’est à toi qu’il
faut le demander.
--Mme Brünner a l’intention de retourner à Vienne.
Charlie et Maric se regardèrent.
--D’où as-tu ce tuyau-là? fit Maric. D’Amédée?
--Tu l’as dit, fit Catalin. La chanteuse veut rentrer dans son pays.
--En nous laissant tomber? dit Charlie.
--Il y a des chances, fit Catalin. En tout cas, c’est bien ce que pense
Amédée.
C’était un coup imprévu. Mais, ni pour Charlie ni pour Maric, la vie
n’avait été continuellement en palier, ni en ligne droite. Ils étaient
habitués aux côtes ardues et aux virages brusques.
Ce qui ennuyait un peu Charlie, c’est qu’il y avait de petites affaires
d’argent à régler.
Le chèque de trois mille dollars que lui avait remis Elsa Brünner était
plus qu’épuisé maintenant. Car le jeune homme avait dû payer de fortes
notes qui n’avaient pas toutes trait à des dépenses personnelles de la
chanteuse. Il restait à l’hôtel une note assez lourde qui aurait dû être
payée depuis longtemps déjà.
Il faudrait faire un nouvel appel de fonds un peu gênant, car il
s’accompagnerait nécessairement d’une justification des dépenses faites.
Or, la générosité de Mme Brünner n’était pas continue; tout dépendait
des termes d’amitié dans lesquels elle se trouvait, au moment du
règlement des comptes, avec la personne dont elle avait fait son
mandataire.
Elle paierait, c’est entendu, ce qui manquerait. Mais le demi-scrupuleux
Charlie n’oserait pas gonfler la douloureuse et lui demander quelque
chose pour lui. Tout portait à croire que cette petite bande joyeuse, à
brève échéance, se trouverait à nouveau sur le sable.
Charlie aurait voulu en parler tout de suite à Elsa. Comme tous les
hommes paresseux, il courait au plus vite aux explications gênantes,
afin de n’en plus porter le souci.
Il ne verrait Elsa Brünner que le lendemain matin. Il était d’autant
plus énervé qu’il ne pouvait mettre Maric au courant de la situation.
C’eût été s’attirer des reproches et il les supportait mal.
Son existence se passait dans la dissipation, mais il n’en voulait pas
convenir vis-à-vis de ses amis. C’est à peine s’il se l’avouait, par
crainte de trouver en lui-même un censeur.
Le plus vexant, dans ce divorce, était qu’il n’y avait pas à son origine
de raison sérieuse, tout au plus quelques regards insistants du vieil
Autrichien, qui avait paru s’intéresser à Maric. Elle, évidemment, avait
fait un peu de charme, car il faut bien répondre à l’intérêt que
manifestent les gens.
Vers midi, le lendemain, Charlie se présenta chez la cantatrice.
Comme à son habitude, il lui baisa la main. Puis, d’un ton qu’il voulait
aussi léger que possible:
--Il paraît, Madame, que vous allez nous quitter?
--Puisque vous êtes au courant, je n’ai plus besoin de vous annoncer la
nouvelle.
Elle n’employait plus le mot: chéri, qu’auparavant elle intercalait dans
tous les bouts de phrases.
Après un silence...
--Oui, j’ai affaire chez moi, là-bas. Je dois rentrer un peu plus vite
que je n’aurais voulu.
Ils n’échangèrent pas d’autres propos et se rendirent à table. Ils
déjeunèrent comme d’habitude tous les quatre. Car le vieux monsieur
autrichien ne pouvait prendre part à leur repas de midi. Ce n’était qu’à
partir de quatre heures qu’il sortait de sa cage fermée, pour être
offert aux regards du public.
A table, mais au dessert seulement, Mme Brünner parla de ses projets de
départ et de l’urgence des affaires qui la rappelaient à Vienne.
Il eût été poli de manifester des regrets de cette séparation. Mais ni
Maric, ni Charlie, ni naturellement Catalin, n’eurent la force de sortir
les mots qu’il aurait fallu.
Maric avait un rendez-vous chez le coiffeur. Catalin, selon son
habitude, monterait à l’hôtel pour dormir, car une grasse matinée
quotidienne n’arrivait pas à compenser l’insomnie de ses nuits de bar.
Charlie resta seul à table avec Mme Brünner.
--Vous me direz si vous avez encore assez d’argent et s’il ne vous en
faut pas davantage.
Sur les trois mille dollars qu’il avait touchés peu de temps auparavant,
il lui restait une douzaine de mille francs, avec lesquels il fallait
payer un retard à l’hôtel et diverses dépenses de garage. Le tout se
montait à vingt-cinq mille environ. Mais un orgueil indomptable était
rentré une fois de plus dans l’âme de Charlie Ombraux.
--Je vous remercie, j’ai ce qu’il faut.
--C’est ce que je pensais, dit Mme Brünner.
Il ne voulait pas lui laisser croire qu’il lui resterait du boni. Il
ajouta:
--J’aurai exactement ce qu’il faut.
Il ne savait pas encore comment il s’arrangerait. L’hôtel et aussi le
garage accepteraient sans doute des chèques. Il demanderait négligemment
aux divers caissiers de n’envoyer ces chèques à l’encaissement que
quelques jours plus tard, à son retour à Paris.
--J’ai besoin de savoir, dirait-il, ce que j’ai en banque.
Quand un monsieur a une surface apparente et qu’il a fait de bonnes
dépenses dans une maison, on accueille cette déclaration avec un sourire
aimable. Le scepticisme demeure à l’intérieur des âmes. On ne veut pas
désobliger le client. On espère d’ailleurs qu’il ne ment pas...
Le matin du départ de Mme Brünner, elle trouva dans sa voiture trente
louis de fleurs envoyées par M. Ombraux. Maric, Charlie et Catalin
étaient là pour prendre congé d’elle. Ils s’en allèrent de leur côté
avant que la voiture eût démarré. On attendait le chargement du vieux
monsieur autrichien que Mme Brünner emmenait avec elle pour plus de
précaution. Cette opération minutieuse devait durer un certain temps.
Avant l’arrivée de Mme Brünner à la voiture, Amédée avait déjà exprimé
ses regrets personnels.
--C’est malheureux. On était bien pour vivre ensemble. On ne fait pas ce
qu’on veut dans la vie.
Vers l’avenir obscur
L’hôtel, le garage, et la fleuriste réglés, tous les trois avec le moins
possible d’espèces, Charlie Ombraux se trouvait avec six billets. Il
était résolu à gagner Biarritz en chemin de fer. Le chef de famille
paraissait soucieux. Que fut-ce, un quart d’heure plus tard, quand il
fallut régler au concierge deux mille francs de dettes personnelles,
montant des emprunts de Catalin! Il y eut entre les deux amis une
explication sourde et terrible. Elle eût amené certainement un divorce
si une membrane invisible ne les eût liés pour la vie.
Ils décidèrent de passer par Paris. C’était ce qu’il y avait de plus
simple. Ils prendraient deux trains de jour pour éviter les frais de
wagons-lits.
Charlie Ombraux savait que Maric, à Paris, avait de l’argent en banque.
Il s’agissait bien de trente mille francs. Mais c’était la dernière
personne du monde à qui il fallait s’adresser pour venir en aide à la
communauté. Ombraux se dit tout de même que peut-être elle aurait un bon
mouvement et que, sachant les ennuis du groupe, il lui viendrait l’idée
de leur donner à tous un coup de main. A la vérité, c’était chez lui une
espérance bien faible, mais en allant quelques heures à Paris, on
donnait à Maric l’occasion de faire le beau geste.
Arrivés dans la grande ville, ils passèrent la soirée au cinéma. Ombraux
et Catalin s’étaient rendus à leur domicile en tremblant, car ils ne
savaient jamais quelle surprise les y attendait. Maric avait sans doute
des parents à embrasser, mais elle se trouvait dans une période où
l’esprit de famille ne la dominait pas.
Ils passèrent la nuit à prix réduits dans un hôtel proche de la gare.
Puis ils prirent le train pour Biarritz le lendemain matin. La partie de
belote à trois, qui avait duré de Dinard à Paris, se continua pendant le
reste du voyage, coupée par les repas au wagon-restaurant.
Il y a beaucoup d’hôtels à Biarritz, ce qui permettait d’éviter les
palaces où l’on a laissé des souvenirs. Ils trouvèrent un petit hôtel
excellent, très près du centre de la ville.
Ils avaient l’habitude des voyages, qui ne les fatiguaient pas trop. A
minuit, Ombraux en smoking, et Maric, très élégante, faisaient leur
entrée au casino.
Ils savaient y rencontrer Linette et son jeune Anglais, qu’ils
trouveraient aux environs du bar. Cette prévision était juste et le
rassemblement fut marqué par des embrassades et des cris de joie.
Quelques coupes de champagne aidant, ils se rendirent compte qu’ils
étaient très heureux d’être libérés de Mme Brünner, des attitudes
réservées et contraintes, et aussi de la mélomanie.
Il y avait des moments dans la vie où le mystère de l’aventure leur
donnait une espèce d’allégresse, qui ressemblait vraiment à du bonheur.
Cette confiance heureuse pouvait les inciter à jouer. Mais ces jeunes
gens avaient déjà assez d’expérience pour savoir que les promesses
engageantes du Destin ne se réalisent pas toujours, et qu’il suffit de
quelques mauvais coups de baccara pour gâter irrémédiablement un bon
état d’âme.
Ils ne jouèrent donc pas ce soir-là et se bornèrent à souper. Maric, qui
bavardait tout bas avec Linette, l’interrogeait sur la prospérité des
opérations des jours précédents autour des tables vertes. A ce moment le
jeune Anglais avait le dos tourné et Linette, par une moue expressive,
indiqua que le sort avait été plutôt dur.
Elle compléta ce renseignement. Dickie avait écrit à sa famille et la
réponse n’arrivait pas. Ils étaient logés dans un hôtel confortable, et
leurs notes de semaine, repoussées le plus loin possible au fond d’un
tiroir, attendaient un règlement ultérieur.
Rencontre peut-être intéressante
Cependant le bar se dépeuplait à vue d’œil. Il était temps d’aller se
coucher.
--Tiens! le petit Ombraux! Qu’est-ce que tu fais dans nos murs?...
Cette apostrophe était proférée par un grand garçon imberbe, assis à une
table en compagnie d’une dame très blonde, très ondulée et qui se
maintenait encore vaillamment dans la seconde jeunesse.
Ombraux se détacha du groupe. Le monsieur imberbe, sans se lever, fit
les présentations:
--Monsieur Ombraux, madame Suffisant.
--Je suis arrivé ce soir, dit Ombraux après s’être incliné.
--Et tu es ici pour quelques jours?
--Peut-être une huitaine, dit Ombraux.
--Viens déjeuner demain matin au casino. Si tu as des amis, tu peux les
amener.
Maric, Linette et le jeune Anglais avaient continué doucement leur
marche vers la sortie. Ombraux les rejoignit.
--Qu’est-ce que c’est que ce type-là? demanda Maric.
--Tu ne le connais pas? Tu ne connais que lui. C’est Lordas.
--Ah! oui, Lordas! Il est dans le journalisme?
--Oui. Dans deux ou trois journaux de Paris. C’est un monsieur
important.
--Et la dame?
--Et la dame? Eh bien! je les vois ensemble depuis deux ou trois
saisons. Mais ce n’est pas son épouse à lui, c’est la bonne amie d’un
très vieux monsieur qui a une des plus belles villas de la côte. Comment
s’appelle-t-il donc?... Attends!... Beurin!
«J’ai été mis en relations avec Lordas par l’étude où j’étais clerc. Il
a eu des procès dont le patron s’est occupé. J’allais le voir pour lui
montrer les pièces de procédure et il m’a invité à déjeuner plusieurs
fois. Il est très gentil quand ça lui dit. Et il aime bien inviter les
gens à déjeuner.
Lordas
Ombraux connaissait mal Lordas, que peu de gens d’ailleurs connaissaient
bien. Il eût fallu faire une enquête très difficile, auprès de personnes
diverses, dont bien peu le jugeaient en pleine indépendance d’esprit,
car il était à la fois très aimé et très haï.
Il faut bien constater que beaucoup de gens le considéraient comme un
maître chanteur. Et un certain nombre de faits assez patents venaient à
l’appui de cette sévère appréciation.
Lordas avait quarante ans. Ses parents étaient de petits bourgeois du
quartier Popincourt. De son père, qui avait été intéressé dans une
fonderie de cuivre, les fiches commerciales disaient qu’il «payait son
terme régulièrement, que rien de fâcheux n’était entendu dans son
compte, et qu’on pouvait entrer en relations pour un crédit modéré.»
Lordas avait fait ses études dans un lycée de Paris. Il avait passé son
bachot, un peu aidé par la chance, car, s’il était assez brillant sur
certaines matières du programme, il y en avait d’autres auxquelles toute
sa vie il devait résolument rester étranger.
Les gens bien équilibrés auraient pu le traiter d’incomplet.
Mais il arrive que ces prétendus incomplets parviennent à de hautes
situations, précisément à cause de leurs lacunes.
L’ignorance permet de magnifiques audaces qui parfois, vous amènent au
succès.
Un savant voit sur la route qu’il doit suivre des quantités d’obstacles
qui lui barrent le passage. Lordas allait de l’avant, car il avait au
moins l’avantage de n’être pas effrayé par des objections qu’il
n’apercevait point, et qui d’ailleurs pouvaient être vaines.
En 1914, il était parti à la guerre comme simple soldat et assez vite
avait été nommé officier. Il était rarement courageux et la plupart du
temps assez craintif. Mais il était soutenu par un tel orgueil qu’il se
montrait capable d’accomplir à l’occasion un bel acte de vaillance. Il
pouvait être très lâche et aussi très intrépide, selon ses dispositions
de corps ou d’esprit. Très soucieux de l’opinion des gens, il sut
toujours cacher dans des coins d’ombre ses moments de pusillanimité.
En revanche, il utilisa au mieux de sa réputation ses éclairs de
courage.
Cette vanité lui servit encore à combattre sa paresse, car il était très
paresseux. Le désir de briller le sauva de ce péril.
Un autre stimulant de son activité sommeillante fut son continuel besoin
d’argent. Il n’avait jamais eu devant lui beaucoup de disponibilités.
Aussitôt qu’il entrait un peu de blé dans son aire, il ne se sentait
plus le goût de labourer.
Il était d’ailleurs fort généreux dans les périodes où son portefeuille
était garni. Quand il déjeunait ou dînait avec des amis, personne autre
que lui n’avait le droit de payer l’addition. Dans les semaines
prospères, où l’argent lui coulait facilement des doigts, il s’offrait
la satisfaction d’étaler de beaux principes. Il lui semblait alors qu’il
avait toujours ignoré la dissipation. Et, bien que constamment endetté,
il déclarait avec une sincérité éperdue qu’il n’aimait pas devoir de
l’argent à autrui.
Soudain, cependant, il se demandait avec effroi si les gens le
considéraient comme peu solvable. Il souffrait de se voir refuser une
confiance absolue. Surtout, il ne voulait pas se dire à lui-même qu’il
ne la méritait pas.
Car il s’aimait beaucoup. Et il était franchement affectueux pour les
personnes qui lui témoignaient de l’affection.
C’est ce qui lui faisait croire qu’il était bon.
D’ailleurs, il était loin d’être dépourvu de bonté, car le goût de la
joie d’autrui ne lui était pas désagréable.
Vraiment, à certains moments, il était sûr d’avoir une grande âme. Il
sentait en lui une générosité fougueuse, un vrai donquichottisme et
surtout un indomptable désir de redresser les torts.
Il avait commis un assez grand nombre de ces actes, que l’on flétrit du
nom de chantage. Mais, à l’origine de ces entreprises délictueuses, il y
avait toujours chez lui une certaine indignation morale, qui le poussait
à tracasser ceux qui agissaient mal.
C’est entendu. Sa vertu ne sévissait jamais contre lui-même... Mais il
avait tellement horreur de se donner tort! Il cessait d’être un juge
aussitôt qu’il tournait ses regards au dedans de lui. Il lui aurait été
trop pénible de se condamner.
Sa faculté d’oubli était admirable. Il y avait même des moments où il
oubliait complètement qu’il était un homme vertueux.
Ce manque de mémoire était souverain. Ces actes délictueux dont nous
parlions, il les effaçait à l’instant même de son casier judiciaire
intime. Il s’accordait constamment le bénéfice de la loi de sursis.
Mais il faut reconnaître que lorsqu’il ne s’agissait pas de lui-même, sa
clairvoyance était remarquable.
D’ailleurs, s’il avait eu à porter ses regards sur sa propre conduite,
il n’eût pas été embarrassé pour la justifier, car il avait l’esprit
ingénieux.
Il eût estimé que son rôle était tout à fait honorable au point de vue
d’une morale supérieure... Il se fût considéré comme un vrai redresseur
de torts, qui punit les malfaiteurs en leur inspirant la crainte du
scandale et en leur infligeant des amendes afflictives calculées selon
leurs ressources. Ces amendes, il était ensuite naturel qu’il les
encaissât lui-même, comme rémunération de sa saine besogne.
Quand l’argent d’un malfaiteur arrivait dans sa caisse, il cessait
immédiatement de se dire que ces fonds avaient été extorqués à des
innocents par les misérables à qui il faisait rendre gorge.
Abandonnant le point de vue de la morale supérieure, il revenait à celui
de la société moyenne. A son avis, l’argent n’avait du mauvais relent
que lorsqu’il restait dans les mains d’êtres véreux, mais se
désodorisait merveilleusement aussitôt qu’il arrivait dans sa caisse à
lui.
Du reste, il n’y séjournait jamais longtemps.
Ce serait une grave erreur de prendre Lordas pour un homme sans
conscience.
Pour faire ses affaires, dans une société civilisée, il faut avoir une
conscience intermittente. L’homme qui en manque totalement n’aurait
aucune chance de réussir. La route lui serait barrée par le prochain
malveillant, tout prêt à s’armer des principes d’honnêteté pour faire
obstacle aux hommes trop hardis. Aussi les hommes déshonnêtes ne doivent
pas être étrangers aux sentiments d’honnêteté. Les scrupules leur sont
nécessaires. Ils s’en servent comme d’antennes, avec quoi ils se
dirigent à travers la société.
On ne fait pas le mal dans le vide en dehors de la société. Pour faire
le mal, il faut être deux. Il est bon d’avoir avec son adversaire des
points de communs afin de mieux le connaître et de pouvoir manœuvrer
avec plus d’aisance.
Grâce à ces excellents organes tactiles, qu’on appelle les scrupules, on
acquiert une précieuse qualité, la mesure. Elle est nécessaire aux
maîtres escrocs comme à tous les autres artistes.
Monsieur Beurin
M. Beurin, qui avait acquis une fortune considérable dans diverses
affaires industrielles et financières, avait subventionné Lordas pour la
création d’un journal, destiné à défendre les affaires en question, au
cas où elles eussent donné prise à la calomnie.
Reçu chez M. Beurin, Lordas fit la rencontre de Mme Suffisant, qui était
la maîtresse du patron. C’était la femme séparée d’un ancien comptable
de M. Beurin. Cet employé était un homme sérieux à qui une vie prolongée
de mari complaisant eût été odieuse. Il préféra accepter, une fois pour
toutes, un dédommagement important, et s’en aller dans des pays
exotiques, tellement lointains qu’on avait fini par ne plus savoir s’il
était mort ou vivant.
Lordas devint l’amant de Mme Suffisant. Ce qui fortifia naturellement
les liens qui l’attachaient lui-même à M. Beurin.
La rencontre de M. Beurin fut pour Lordas un chemin de Damas. Il cessa,
à partir de ce moment, sa profession de maître chanteur et laissa les
mauvais marchands, ses clients habituels, se livrer en paix à leur
trafic.
Il venait précisément de fonder un journal hebdomadaire des plages à la
mode, qu’il avait appelé _La Brise de Mer_, en raison de son but
purificateur. _La Brise de Mer_ renonça, dès cet instant, à toute
purification et se borna à insérer des annonces innocentes de
bijoutiers, de couturiers, d’articles de sports et d’excursions en
auto-car.
Il n’était pas question de lier légalement les deux destinées de M.
Beurin et de Mme Suffisant. Celle-ci ne pouvait divorcer, car elle ne
savait plus exactement où était son mari. D’autre part, l’octogénaire
Beurin était encore uni par la loi à une femme nonagénaire qui, oubliée
complètement par le service céleste compétent, continuait une vie
éternelle dans une maison de santé pour maladies mentales.
M. Beurin était petit, chargé d’une grosse tête et marchait encore tout
seul, mais très lentement.
Il portait un vaste front de vieux savant, mais, en réalité, personne
n’aurait pu affirmer qu’il sût lire et écrire. On ne lui avait jamais vu
à la main un livre ou un journal, et il ne se servait de la plume que
pour apposer, sur des papiers d’affaires, des caractères tremblés et
indistincts.
Mais, s’il ne savait pas lire--ce qui était bien probable--il parlait
très correctement. Il avait fait son éducation par l’oreille. Il avait
acquis une remarquable connaissance des hommes et savait très bien quels
étaient ceux dont il fallait retenir le langage.
Ce vieux maquignon d’âmes n’avait pas son pareil pour évaluer la valeur
de son prochain, à divers points de vue: activité, initiative,
éducation, et même probité.
A quarante ans passés, il répétait volontiers qu’il n’avait aucune
instruction, mais, à la longue, il comprit qu’il était devenu
relativement solide et ne parla plus de son état de culture incomplète
qu’en présence des rares personnes qu’il sentait capables de le
constater.
Nouvelle conquête
--Vois-tu, disait Linette à Maric, comme ils s’en allaient tous à pied
du Casino, vois-tu, Dickie a un père colossalement riche. Cent mille
livres sterling de revenus. Tu sais ce que ça fait?...
--Je pourrais calculer, dit Maric, mais ça serait long.
--J’ai calculé, dit Linette. Et surtout je me suis informée. Ça fait
douze millions cinq cent mille francs pour une année, tu entends. Et
Dickie, plus tard, en aura près de la moitié à lui. En attendant,
sais-tu ce que l’on possède à nous deux depuis huit jours? Deux francs.
J’ai un jeton de quarante sous dans mon sac et lui n’a rien. Nous ne
pouvons pas prendre de consommations au casino si on ne nous invite pas.
Au bar de l’hôtel, ça va bien, on met ça sur la note. Tant qu’on ne
bouge pas du palace, on ne vous réclame rien. Pour les pourboires, c’est
des gens qu’on connaît. On leur sourit et on leur dit: je vous donnerai.
Cette semaine, deux soirs de suite, il a plu. Pour revenir au casino,
nous avons pris une voiture, parce que nous savions que nous pouvions la
faire payer par le concierge de l’hôtel, mais pour aller au casino,
depuis l’hôtel, on vient à pied. On attend qu’il pleuve un peu moins.
Maric, émue, sortit un billet de cinq cents francs de sa poche et le
tendit à Linette, qui embrassa son amie avec effusion; puis elle courut
après Dickie, qui marchait en avant avec Ombraux.
--Regarde, dit-elle triomphalement, voilà ce que mon amie vient de nous
donner!
Elle tendit le billet au jeune Anglais qui s’inclina plusieurs fois en
souriant, ne sachant pas s’il devait dire «thank you» ou «merci». Il se
décida pour «Grateful... grateful...»
Le lendemain, au déjeuner, Lordas, Mme Suffisant et M. Beurin recevaient
Maric et Charlie. La jeune femme fit tout de suite une bonne impression
sur le vieux monsieur. Un octogénaire ne se gêne plus pour manifester
ses sentiments. Celui-ci ne cessa, pendant tout le repas, de regarder la
jeune Maric, et, quand elle parlait, de hocher légèrement la tête, sans
faire attention d’ailleurs à ce qu’elle pouvait dire. Après le déjeuner,
il l’invita à venir prendre le thé chez lui.
Un peu avant cinq heures, la six-cylindres de M. Beurin vint chercher
Maric à l’hôtel. En descendant, elle trouva, dans le hall, Catalin.
Catalin, la veille au soir, ne s’était pas rendu avec eux au casino.
Lui, était un peu fatigué du voyage et, d’autre part, sa saison de
Dinard l’avait un peu déshabitué du baccara. Ce n’était pas uniquement
en raison de l’indigence actuelle de sa trésorerie qu’il restait éloigné
des tables vertes.
Le matin même, comme il se promenait dans Biarritz, la rencontre d’un
copain lui avait procuré une situation sociale, pour une quinzaine au
moins.
Ce copain, pianiste également, qui allait à Paris pour affaires de
famille, lui proposait un remplacement dans un petit hôtel de la ville
où l’on dansait toutes les nuits. Pour ces quinze jours, Catalin était
engagé au pair, c’est-à-dire qu’il avait à un étage élevé une petite
chambre dont le plafond s’inclinait légèrement (mais ce n’était pas une
mansarde, car elle était éclairée par une fenêtre véritable). Il
déjeunait et dînait avec le gérant et la caissière, à des heures
spéciales, avant ou après la clientèle. C’était un petit dérangement
dans les habitudes du jeune musicien, mais, somme toute, le nombre des
repas était normal, la chère était abondante, avec des extras de
langoustes entamées ou de poulets de grain incomplets, quand on avait
servi des commandes spéciales à des clients de faible appétit.
Moyennant une légère rétribution aux gens de la cuisine, on vous
apportait dans votre lit le petit déjeuner du matin.
Le pianiste ne demandait rien aux danseurs, mais, assez près du piano,
sur un petit guéridon, se trouvait une assiette anonyme où un billet de
dix francs, déposé par l’intéressé, attendait patiemment des camarades.
Catalin n’avait pas rencontré Linette, avec qui il avait entretenu à
Deauville des relations passagères. Il est certain d’ailleurs qu’il eût
observé dans son attitude une discrétion parfaite. C’était un jeune
homme qui savait s’effacer et que la vie avait habitué à la précarité
des sentiments, autant qu’à l’instabilité des situations sociales.
En arrivant à la somptueuse villa de M. Beurin, Maric ne savait pas
exactement en quoi consistait, dans l’esprit du vieillard, une
invitation à prendre le thé. Elle s’aperçut que cette expression devait
être prise dans son sens littéral.
M. Beurin était assis dans un petit salon japonais. Il indiqua à la
jeune femme un fauteuil en face de lui. Il la regarda prendre du thé et
des gâteaux.
L’entretien qui dura une demi-heure, était assez futile. Le vieillard
posait à Maric des questions sur l’emploi de son été, non par curiosité,
mais pour l’entendre parler. Il prenait probablement du plaisir au bruit
de ses paroles, et aussi à ses gestes, bien qu’aucun sourire n’égayât
son visage.
Dès lors, ce fut une habitude. Tous les jours, Maric vint prendre le thé
en tête à tête avec M. Beurin.
Quelquefois, M. Beurin prenait la parole, pour s’exprimer avec une
certaine malveillance sur le compte de sa maîtresse, qu’il appelait «la
vieille Suffisant». Il prétendait qu’elle n’était pas loin de la
soixantaine et qu’elle se rajeunissait d’une bonne dizaine d’années.
M. Beurin avait une tendance à vieillir les gens. A ses yeux, désormais,
le défaut capital était de ne plus être jeune. Il détestait la
vieillesse. Même sur des visages encore frais, il distinguait les rides
précoces, et les notait implacablement.
Il aimait dans Maric une vraie jeunesse, la pureté de son cou, son teint
solide, la netteté de ses traits.
Elle eut un moment l’idée qu’il la désirait. Elle avait remarqué un
regard furtif de M. Beurin, un jour qu’elle tournait les yeux d’un tout
autre côté et qu’elle était assise en face de lui avec sa robe courte.
Quand elle lui disait: au revoir, elle s’approchait de lui et lui posait
un baiser sur le front. Un jour, elle prolongea ce baiser, mais il
l’écarta doucement. Elle n’y comprit rien, mais se le tint pour dit.
Elle ne comprenait pas qu’il avait horreur d’un contact entre cette peau
vivante et sa vieille peau à lui, sèche et morte. Il arrivait à oublier
son grand âge, mais il en reprenait la conscience et l’horreur, dès
qu’il le confrontait avec de la vie jeune.
Lordas veille au grain
M. Beurin n’était pas venu sur la Côte d’Azur pour faire des affaires,
mais cette sorte de momie, qui soulevait à peine les mains et
péniblement les paupières, avait besoin d’une activité d’esprit
continuelle. C’est pour cette raison que toute la bande--Lordas, Mme
Suffisant, le couple Ombraux et le vieillard lui-même--se rendit un
après-midi en auto sur la route de Bayonne à Pau. A quelques kilomètres
avant d’arriver au chef-lieu, une compagnie avait installé, dans une
vieille propriété bien de style, une sorte d’hôtel-sanatorium pour gens
riches. Faute d’une publicité suffisante et de capitaux, l’hôtel, à
peine entre-bâillé, était retombé dans le silence, et tous les volets de
l’habitation s’étaient clos irrémédiablement sur cette vaste maison
désertée par l’espoir.
On pouvait reprendre l’affaire dans des conditions très avantageuses, si
l’on n’avait pas trop l’air d’y tenir.
Pour Lordas et pour Mme Suffisant, qui avaient agité la question,
l’acquisition de ces domaines présentait un avantage, en dehors de ceux
qu’ils exposeraient à M. Beurin.
Il s’agissait de remonter l’hôtel en question. Il était vraiment très
bien placé, à une altitude déjà élevée. En raison de la proximité de
Pau, il pouvait attirer une assez nombreuse clientèle hivernante.
Mais voici à quoi avaient spécialement songé Lordas et son amie,
Herminie Suffisant.
L’officielle Mme Beurin, en dépit de toutes les apparences, ne serait
pas éternelle. La nouvelle de sa mort pouvait arriver d’un instant à
l’autre. Et alors, qui pourrait empêcher le vieillard de s’unir
officiellement à la jeune Maric?...
L’hypothèse était évidemment peu probable, mais il fallait tout de même
y penser.
Pierre Lordas alla donc trouver M. Beurin et lui fit part d’un projet
possible.
On donnerait la gérance du nouvel établissement à Maric, mais après que
la jeune femme aurait régularisé sa situation avec Charlie Ombraux...
Car il fallait, de toute nécessité, à la tête de cet hôtel, fréquenté
par des Anglais, un couple légitime.
Lordas, quand il eut terminé son exposé, garda le silence, que M. Beurin
ne rompit pas. Les paupières du patron s’abaissèrent un peu davantage.
Il était probable qu’il apercevait lumineusement l’idée de derrière la
tête de M. Lordas. Car ce vieil illettré lisait très bien dans les âmes.
Pourtant, rien n’indiqua dans ses paroles qu’il eût deviné ce que l’on
évitait de lui dire.
--Tu as peut-être raison, fit-il au bout d’un instant. Cette petite
femme serait très gentille comme gérante de cet établissement et son ami
aura le physique nécessaire. Tu m’entends, Pierre. Et tu ne te trompes
pas sur mes paroles. Ombraux, ce n’est rien, absolument rien. Mais il
est bien bâti, élégant. Il ne sait pas ce que c’est que d’avoir de
l’ambition. Il est trop paresseux pour ça. C’est tout à fait l’employé
qu’il me faut. Ne me raconte pas qu’il est travailleur. Je sais que non.
Mais je n’ai pas besoin de ça. Il représente bien. Je ne tiens pas à ce
qu’il ait de l’initiative. Au contraire. Je lui demande surtout de ne
pas essayer de me prouver qu’il est un génie, parce qu’à partir de ce
moment-là, je ne serais plus tranquille.
M. Beurin, qui ne craignait pas de donner à Lordas son opinion sur
Ombraux et de révéler à Maric ce qu’il pensait de Mme Suffisant, gardait
pour lui-même ses idées sur son ami Pierre.
Il savait que ce n’était pas un mauvais garçon si on lui donnait de
l’argent. Lordas, à l’inverse d’Ombraux, avait assez de tempérament pour
être ambitieux. Mais il n’était pas joueur, heureusement. Un homme qui
joue, on ne sait jamais où ça s’arrête et, si riche que l’on soit, on ne
peut être certain d’être toujours en mesure de l’entretenir. Un garçon
qui, comme Lordas, rêvait d’une situation importante dans le monde du
journalisme ou même de la politique, M. Beurin savait que ça coûtait
cher, mais que, tout de même, on en voyait le bout.
L’approbation de M. Beurin une fois acquise, il s’agissait de parler de
la chose à Ombraux. C’était une simple formalité. Lordas s’en chargea
dans le quart d’heure qui suivit.
--Écoute, mon petit Charlie, nous pensons beaucoup, M. Beurin et moi, à
remonter le domaine de Bonvouloir. C’est bien situé. Avec un chef de
premier ordre ou une vieille cuisinière éprouvée, des chambres mieux que
confortables, un chauffage et une tuyauterie soigneusement remis à neuf,
nous sommes certains qu’on travaillerait considérablement pendant les
deux saisons de Biarritz, rien qu’avec les déjeuners et les dîners de la
colonie d’ici. On aurait aussi d’autres résidents de la côte. Il
viendrait du monde de Toulouse et d’Espagne. Et, grâce à la saison
hivernale de Pau, on resterait ouvert toute l’année.
«... Voilà donc l’idée que j’ai eue pour Maric et pour toi. On vous
mettrait à la tête de l’hôtellerie, comme directeur et directrice.
Seulement, je me suis dit une chose, et c’est aussi l’avis du patron. Si
vous continuez à être simplement ensemble comme vous êtes, la situation
sera un peu gênante pour la clientèle que nous aurons là-bas. Il nous
semble utile que tu l’épouses.
Ombraux le regarda...
--Oui, je t’entends, fit Lordas, Maric, sans médire d’elle, a un peu
roulé, mais je crois que tu t’en balances. Elle a subi les nécessités de
la vie. Elle a eu assez d’histoires pour n’avoir plus beaucoup de
curiosité. C’est une garantie que tu l’auras bien à toi.
Après un instant de silence:
--Alors, tu en as parlé à M. Beurin? dit Ombraux.
--Autrement, je ne t’en aurais pas touché un mot. Je vois à quoi tu
penses. Qu’est-ce que M. Beurin demande? C’est qu’elle continue à
prendre le thé avec lui. Prendre le thé, c’est prendre le thé, et c’est
tout. Je ne t’apprends rien, je suppose que Maric t’a mis au courant. Je
sais par Herminie les idées que le vieux possède encore. Ça se borne à
avoir autour de lui du monde qui ne lui déplaise pas. Or, ton amie lui
plaît. Elle complète une gentille famille qu’il s’est formée et qui lui
a fait connaître des satisfactions de pur agrément que jamais sa vieille
rombière de femme ne lui a procurées. Si j’étais toi, j’irais tout de
suite en dire un mot à Maric.
--Tu crois?
--Elle est dans le parc.
Ombraux n’avait jamais eu aucune gêne pour dire quoi que ce fût à Maric.
Mais, ce jour-là, il se sentait un peu remué.
Il trouva la jeune femme dans une allée, étendue sur une chaise longue.
Un mouchoir sur la figure, elle prenait un bain de soleil.
--C’est Charlie? demanda-t-elle à travers la batiste.
--Écoute, dit Ombraux, qui attira à lui un siège et s’assit auprès
d’elle. On t’a parlé de Bonvouloir?
Elle retira son mouchoir et se mit sur son séant.
--Oui, Mme Suffisant m’en a touché un mot. Elle m’a dit que M. Beurin
avait l’intention de nous mettre là. Ça ne serait pas mal.
--C’est tout ce que t’a dit Mme Suffisant?
--Oui, dit Maric très sincèrement.
--Je voudrais te parler d’autre chose encore... Voilà... C’est Pierre
qui m’en a donné l’idée...
Il appelait Lordas de son petit nom. C’était plus gentil, étant donné le
caractère intime, familial, de la proposition qu’il allait énoncer.
--Oui, Pierre m’a dit que ce serait mieux si je t’épousais.
Maric le fixa, avec des yeux très grands.
--Alors, si tu veux bien? dit Ombraux.
Elle eut une crise de larmes.
Il lui saisit la main. Puis il s’assit sur la chaise longue, à côté de
la jeune femme, qu’il prit tendrement dans ses bras.
--Tu sais que je t’aime bien, ma petite Maric...
Elle avait posé la tête sur l’épaule de Charlie.
Ils avaient dormi ensemble une cinquantaine de fois, mais c’était le
premier jour où ils pensaient à prononcer le mot aimer.
D’ailleurs, à partir de cet instant, ils s’aimèrent considérablement.
Ombraux allait être son mari. C’était une magnifique transformation de
Charlie. Maric entrait dignement à son bras dans une vie régulière.
Comment ne pas chérir un homme pareil?
ÉPILOGUE
Le mariage de Charlie Ombraux et de Maric Solanon eut lieu dans une
commune des Basses-Pyrénées et fut célébré dans une gentille petite
église. On vit apparaître à cette occasion des personnages dont il
n’avait jamais été question, une sœur de Charlie, le mari de cette dame,
agent d’assurances dans une ville de l’Ouest, et leurs deux enfants,
visiblement dans l’âge ingrat. La mère de Maric était une petite femme
qui avait dû être assez jolie. Elle arrivait sans son mari, qui gardait
leur demeure dans un très bel immeuble des Champs-Élysées, dont
l’adresse très chic impressionna les gens, quand on la lut sur les
pièces officielles. Tout portait à croire que le logement occupé par les
parents de la jeune femme se trouvait au rez-de-chaussée, donnant sur
l’allée d’entrée et que le chef de famille pouvait difficilement
s’absenter de Paris, parce que les autres habitants de la maison
n’avaient pas de clef pour la porte cochère.
Le cortège défila dans l’ordre suivant:
Maric était au bras de M. Beurin, dont la démarche au ralenti s’adaptait
bien à la solennité du lieu.
Charlie Ombraux venait ensuite, conduisant Mme Solanon. Pierre Lordas
servait de chevalier à la sœur de Charlie Ombraux. Le mari de cette dame
avait offert son bras à Mme Suffisant. Dickie suivait avec Linette.
L’harmonium était tenu par un artiste de Paris, pour le moment en
villégiature à Biarritz, et dont la spécialité ne se limitait pas aux
tangos et aux shimmies et s’élevait, dans certaines occasions, jusqu’à
la musique religieuse.
Ce jeune homme, d’ailleurs, devait être attaché à titre fixe à
l’établissement de Bonvouloir. D’autre part, parmi les clients qui
étrenneraient l’hôtel, on pouvait compter sur le jeune Anglais et sa
compagne, à qui Charlie Ombraux et Maric fournirent discrètement le
moyen de rompre les attaches qui les rivaient au Palace de Biarritz.
Maric et Charlie étaient suffisamment renseignés sur les capacités de
paiement d’un vieux gentleman d’Outre-Manche, dont la mauvaise
volonté--ou la vie--ne serait pas éternelle.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Les hirondelles se nichent 7
Présentation de deux jeunes hommes en liberté 15
Petits revers et piètres succès 23
Entrée en scène de deux amies 36
Connaissances utiles 48
Autre rencontre 52
Bombances 65
On s’épanche 68
Sagesse 78
Aux courses 82
Accident 88
Une œuvre pie 104
Retour à l’air libre 111
Nouvelle intervention du destin 116
Une relation flatteuse 124
Intendant, mais sans le titre 132
Le holà 138
Nouvel aiguillage 148
Exposé plus détaillé 155
La promise 164
Une morne famille 167
Confession 172
Complément d’information 180
Regroupement 188
Dislocation 194
Vers l’avenir obscur 209
Rencontre peut-être intéressante 214
Lordas 217
Monsieur Beurin 227
Nouvelle conquête 231
Lordas veille au grain 240
Épilogue 251
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 15 JUILLET 1929
PAR L’IMPRIMERIE
LOUIS BELLENAND
ET FILS, A FONTENAY-
AUX-ROSES (SEINE)
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HIRONDELLES DE PLAGES ***
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