Deux fois vingt ans : Roman

By Pierre Frondaie

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Title: Deux fois vingt ans
        Roman

Author: Pierre Frondaie


        
Release date: August 11, 2026 [eBook #79342]

Language: French

Original publication: Paris: Émile-Paul frères, 1928

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79342

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Polona digital library)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX FOIS VINGT ANS ***





  PIERRE FRONDAIE

  DEUX FOIS
  VINGT ANS

  ROMAN


  PARIS
  ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES
  14, RUE DE L’ABBAYE, 14
  1928




DU MÊME AUTEUR


ROMANS

  L’Homme à l’Hispano (225e mille).
  L’Eau du Nil (120e mille).


THÉATRE

  Montmartre.                       1910
  Blanche Caline.                   1912
  La Maison cernée.                 1918
  L’Appassionata.                   1921
  L’Insoumise.                      1923
  La Gardienne.                     1924
  La Menace.                        1926
  Les Amants de Paris.              1927

En collaboration avec Pierre Louÿs:

  La Femme et le Pantin.            1910
  Aphrodite.                        1914

En collaboration avec Claude Farrère:

  L’Homme qui assassina.            1912
  La Bataille.                      1922

En collaboration avec Maurice Barrès:

  Colette Baudoche.                 1915

En collaboration avec Anatole France:

  Le Crime de Sylvestre Bonnard.    1916


POÈMES

  Les Pierres de lune.              1907


CONTES ET NOUVELLES

  Contes réels et fantaisistes.     1910


EN PRÉPARATION

  Le Pénitent du Pacifique.
  Sa Grandeur.




    Il a été tiré de cet ouvrage:

    Dix exemplaires sur japon,
    numérotés de 1 à 10;

    Cinquante exemplaires sur hollande,
    numérotés de 11 à 60;

    Mille exemplaires sur alfa,
    numérotés de 61 à 1060.


Copyright by Éditions Émile-Paul frères, 1928.

Tous droits réservés en tous pays.




A Maître LÉOUZON LE DUC

QUI PORTE BONHEUR A SES AMIS




DEUX FOIS VINGT ANS




I


Le soleil, vers quatre heures trente du matin, atteignit de sa première
flèche, comme un tireur un gibier magnifique, le corps d’Emma Baïta que
déjà tant de soleils lointains avaient doré. La chair, chaude encore de
sommeil, s’irradia dans l’ombre plus légère. La dormeuse gémit doucement
et, davantage, s’étendit. Soudain, sous le crêpe de Chine, la créole fut
baignée dans la clarté du jour nouveau, le quatorze mille six cent
vingt-cinquième de sa vie.

Ses aurores, elle ne les comptait plus depuis vingt ans qu’elle était
veuve. Là-bas, sur l’océan Indien, les printemps de la Réunion, les
inépuisables étés, les hivers tumultueux, avaient élaboré la force de
son fils... Ce jeune arbre, avoir fourni sa sève lui suffisait.

Dans la chambre, autour d’elle, écrasant les meubles basques,--rustiques
sédentaires, dont la mode aujourd’hui envahit le pays landais,--deux
vastes malles régnaient, comme des fruits d’outre-mer parmi des pommes
de pin; sur ces armoires voyageuses, des noms colorés, emplis de
prestige et de chaleur, flamboyaient: Suez, Aden, Mahé, Messine,
Alexandrie, Saint-Denis d’Afrique... Ce port, Emma Baïta et son fils en
étaient partis, voilà quatre mois, pour la France. M. Frédéric
Lafourcade les escortait.

                   *       *       *       *       *

Original solide, aujourd’hui vieillissant, Frédéric Lafourcade était
issu de la Gironde. Ses arrière-parents récoltèrent, non des grappes,
mais des huiles de poisson. Ils y perdirent maints bateaux et
affermirent leur fortune après de longs combats sur les eaux sinistres
de Terre-Neuve. Leur fils épousa l’héritière d’une famille de ce quai
des Chartrons dont les caves sont des forteresses. Bordeaux--qui ne le
sait?--ressemble aux villes des Indes: elle a des castes. Sur
l’étiquette des grands crus, la «mise en bouteille au château» tient
lieu de blason. Le vin rouge remplace le sang bleu. Cependant, vers
1885, une petite enfant de la morue et du cep trouva plaisir à devenir
comtesse de Grégange. Elle sortit ainsi de la noblesse du bouchon... En
1923, son mari lui fut enlevé par la vieillesse. Aujourd’hui douairière,
consolée par ses trois enfants de vivre en garçon, c’est chez elle, en
sa large villa d’Arcachon, que Frédéric, son frère, amenait les Baïta en
villégiature.

Ce Lafourcade, qui revenait ainsi à l’improviste et rapportait les gens
des îles comme des oiseaux, avait un jour, sous le président Loubet,
jugé la France inhabitable. Il fut aux Indes, comme autrefois le
Malvoisie; à Java, dont les tigres lui parurent opprimés par les
Hollandais; à Madagascar qui lui déplut parce que les chevaux y
grandissent mal, sur un sol inapte à solidifier leur squelette. Il y
prit les fièvres. Alors, sur le conseil d’un magistrat, il s’embarqua
pour la Réunion. Là, jaillissent des eaux bienfaisantes aux environs de
Jalassy, espèce de Vichy des Tropiques. Frédéric s’y guérit grâce à un
jeune docteur, originaire de Bayonne, le mari d’Emma Baïta.

Elle était dans l’épanouissement de la jeunesse; la clarté de ses
regards, sa chevelure bleu de nuit, ses pieds cambrés, la souplesse
balancée d’un corps svelte et rond, ne la poussaient ni à l’orgueil ni à
la faiblesse. Elle souriait à tous, cette créole, même aux nègres, et
faisait la vie enchantée. Sans vaine pensée, M. Lafourcade, auprès d’une
femme honnête, se trouva bien. Il cultiva le tabac, le cacao, la muscade
et se spécialisa dans la vanille. Ainsi, par la vertu des épices, se
multiplièrent les richesses acquises dans l’huile et dans le vin.

Ramon Baïta mourut bientôt, sur une pirogue, le jour d’un raz de marée,
sans avoir pu recommander à son ami le fils dont il l’avait fait le
parrain.

Lafourcade se donna la mission qu’il n’avait point reçue. Pendant vingt
années--aidé dans cette sagesse sans abstinence par des métisses
chaleureuses et plus fragiles que la créole--il resta le voisin attentif
de l’inconsolable amoureuse, dirigea les études de l’enfant et, de son
mieux, en fit un homme. Quand, tous les trois, ils débarquèrent à
Marseille, et qu’elle le sut, la comtesse se demanda si son frère ne
s’était pas affublé d’une épouse de la main gauche? Quand Emma Baïta lui
fut présentée, elle cessa de se le demander.

Il y avait sur cette femme une extraordinaire sagesse; sa douleur,
assouplie par la quarantaine, ne déclinait pas la gaîté; elle riait
souvent, d’un rire égal et doux, à son fils, à ses amis, à ses hôtes,
mais on la sentait à côté de la vie, immobile sur le passé, comme un
insecte ébloui qui s’obstine à la marge blanche d’un texte.

                   *       *       *       *       *

Emma Baïta reposait. Maintenant, le pâle soleil de l’ouest envahissait
la chambre de vibrations. Par la fenêtre ouverte, on aurait pu le voir
illuminer les bancs sableux où les huîtres ont leur métropole. Un goût
de sel, d’iode, de résine, nageait dans le vent sans couleur.
Inconsciente parmi ce délice, la dormeuse se retourna. Étiré entre les
doigts longs, durs, crispés, son voile, fatigué par la nuit, n’était
plus un voile: hors de lui--allongée,--elle surgissait, solitaire, mais
nue, inutile beauté.




II


Depuis un mois, Antoinette, la fille dernière de la douairière, ne
quittait plus René Baïta. On les vit ensemble monter à cheval, manger
des gâteaux chez le pâtissier Foulon, courir aux régates où le jeune
homme fit merveille, accoutumé aux jeux plus difficiles de l’océan
Indien. Ils furent se promener dans l’île aux Oiseaux. Cela ne
ressemblait plus à un flirt de vacances, mais à quelque chose de plus
grave et de plus sain.

--Avais-tu prévu ce qui se présente, en amenant chez moi tes deux amis?
demanda madame de Grégange à son frère.

--Si je l’avais prévu, je te l’aurais dit, répondit Frédéric.

Il ajouta sereinement:

--René Baïta est d’une bonne espèce. Il fera bien tes petits-enfants.

La vieille dame crut étouffer. Elle était emplie d’indulgence, mais
empoisonnée par le snobisme. De la morue aux vins et des vins au Gotha,
elle se tenait sur sa plate-forme et le prenait pour un pavois. L’idée
d’y mettre un marchepied, et que des coloniaux s’y guindent, lui
paraissait extravagante. Elle le dit.

--Les ...--ici, le nom d’une noble famille de leurs amis--n’ont pas eu à
se plaindre de la Martinique, répliqua son frère pour la rassurer.

Elle cria, car elle était sourde:

--Passe le fils, mais la mère!... Madame Baïta, c’est une jongleuse.

Elle s’expliqua:

--Hier, sur la plage, je l’ai vue debout, les pieds écartés, la tête en
arrière, entourée d’un ovale magique. Cela montait, descendait,
tournait: une auréole verticale! C’étaient des œufs, mon ami, des
œufs... cinq ou six; elle jonglait! Croirais-tu qu’elle les à
tranquillement laissé tomber sur le sable, sans en casser un! C’était
monstrueux! Des enfants riaient, elle avait le visage échauffé: on eût
dit une bacchante!...

Il voulut l’interrompre, elle cria plus fort:

--Ce n’est pas tout, laisse-moi parler: elle a saisi l’un des enfants,
un moucheron d’un an, et s’est mise à le faire sauter...

--Elle avait donc une poêle? bouffonna l’incorrigible Frédéric.

--Non, elle n’avait pas une poêle, glapit la comtesse. Je ne dis pas
qu’elle soit une sorcière. Elle le faisait sauter vivant, comme un
ballonnet. A la fin, prise de délire, elle commença de l’embrasser un
peu partout, à le couvrir de gros baisers sonores qui ont fini sur son
derrière!

Elle avala sa camomille et, pour que Lafourcade se tût, elle battait
l’air de sa main gauche, dans le geste connu d’imposer le silence.
Désaltérée, elle recommença:

--C’est extravagant. Je suis tout à fait effrayée. Imagine-la dans l’une
de mes réceptions, se mettre à jongler avec mes saxes ou saisir la
petite de Ségur qui a justement un an, la faire sauter, et l’embrasser
sur son derrière! Ce sont des mœurs pour négrillons...

Elle étouffait, son frère, enfin, put lui parler:

--La petite de Ségur n’a pas l’âge de vous faire visite. Tout cela n’est
pas grave. A la Réunion, on à beaucoup de temps. Emma apprenait des
tours pour la joie de son fils. Comme elle est adroite...

La douairière respira.

--Elle est adroite, tant mieux! Au moins, elle ne cassera pas mes saxes!
Tu as eu une idée bien extraordinaire: si ce mariage se fait, ma fille
aura une belle-mère jongleuse!

--Son aïeul était morutier, répondit placidement Lafourcade.

Elle allait, derechef, s’égosiller, il lui prit les mains avec
gentillesse:

--Ma sœur, dit-il, les colonies ont du bon. Elles enseignent comme les
voyages. Si tu m’avais suivi, tu saurais que ni le Faubourg ni les
Chartrons ne sont le centre de l’univers. J’aime mieux, pour ma nièce,
un mari comme le fils de ma créole, que...

--Que comme le mien, dit-elle d’un ton subitement radouci. D’accord. Mon
fils, le comte, est un crétin.

Elle se tut quelques secondes et puis:

--Ma pauvre bru est charmante. Mais qu’y faire?

Par ce «mais qu’y faire?», la bonne dame exprimait la solidité de ses
principes, sa conviction des mariages indissolubles, l’idée formelle
qu’une épouse, en aucun cas, ne peut se permettre une diversion. Pour
être comtesse, mademoiselle Léopoldine Demolin, fille d’un notaire de
Bordeaux, avait joint ses millions à ceux de Malouin de Grégange: mais
qu’y faire? Sa belle-mère gardait le mérite de l’avoir prévenue à
l’époque des fiançailles:

--Mon fils vous plaît? La drôle d’idée: c’est un crétin!

Obstinée et frivole, elle tenait à cette appellation imprécise. Elle y
mettait ses déceptions maternelles, amoindries par un égoïsme charmant
et s’évitait de geindre par la désinvolture.

                   *       *       *       *       *

Malouin n’était pas un crétin mais l’un de ces demi-fous non dépistés
comme il en circule à foison. Cela lui donnait une sécheresse
insupportable. Rompu aux usages du monde, comme un spadassin aux
perfides roueries de l’escrime, il parlait avec une dureté polie,
sinueuse, en fixant sur l’adversaire des yeux noirs, reluisants, pareils
à des parcelles d’anthracite. Une voix flûtée sortait de sa bouche, en
paroles soudain insensées. Une cousine ayant eu le malheur de perdre une
mère chérie, il lui proposa, le jour même, la consolation d’aller manger
une bécasse au Chapon fin. Sur son refus de l’accompagner, il colporta
qu’elle se complaisait dans la douleur; un garde-chasse tué par les
braconniers, il expédia mille francs à la veuve et, pour l’égayer, une
robe vert-pomme. On n’en finirait pas de citer de ses traits; parfois il
décidait de ne se nourrir que deux fois dans la semaine pour se donner
la joie d’être affamé, ou bien de se faire arracher une dent sans
cocaïne dans l’espoir d’une douleur exquise, ou encore--mais ce fut au
lycée--de mordre un camarade à l’oreille. L’année suivante, le proviseur
rapporta, en termes sybillins, qu’il lisait en cachette _Justine ou les
Malheurs de la vertu_. Madame de Grégange, ingénue, confondit ce titre
du marquis de Sade avec les _Malheurs de Sophie_; elle fut honteuse
qu’un garçon de seize ans s’attardât encore aux livres de la
bibliothèque rose. Elle le lui dit, cependant qu’il ricanait, en
sautillant avec grâce, sur ses longs pieds. Exaspérée, elle l’appela
crétin et, pour toute la vie, s’en tint là. Elle n’en démordait point
depuis vingt ans, étonnée seulement qu’il se fût lancé dans les affaires
et qu’il y gagnât de l’argent.

Sa cruauté apparaissait dans les contrats. Il exigea de prévoir, en sa
faveur, une indemnité au cas de maladie d’un ingénieur qu’il
commanditait.

--C’est juste, affirma-t-il, je le paie pour être bien portant.

Les expériences étant périlleuses, il spécifia que, l’homme disparu par
accident, sa veuve n’aurait droit à aucune rente et même devrait des
reliquats.

--Pourquoi, lui dit celui qu’il exploitait, pourquoi prévoir ma
disparition et non la vôtre?

Malouin répondit:

--Je ne serai jamais mort, puisque mon argent sera là!

Il insista avec la sécheresse de l’idée fixe et démontra que les
commanditaires sont immortels.

--Mon neveu, professait Lafourcade, finira dans une malle, coupé en
morceaux par un pauvre diable désespéré.

Aussi, se gardait-il de protester quand sa mère criait: «C’est un
crétin.» Il rétorquait tout bas: «C’est un salaud!».

                   *       *       *       *       *

Il le vit venir avec sa femme. Elle était joyeuse et riait en montrant
des petites dents d’animal.

--Les femelles sont extravagantes, se dit l’oncle. Celle-ci semble
satisfaite et elle appartient à Malouin... Fichtre!

Il devinait avec dégoût les tares de ce fou distingué. La belle humeur
de la petite comtesse l’ébaubissait.

Elle offrait aux yeux ses jambes longues, musclées, libres au-dessus des
genoux, son corps de jeune garçon et, sous le sweater, les oranges de sa
poitrine agréable.

Elle sourit à une arrivée... Frédéric se retourna. Vers la porte, Emma
Baïta apparut, sculptée dans un châle multicolore des Indes.

Elle avançait sans hâte, avec la majesté un peu lourde, mais toujours
ailée, d’une frégate. L’ambre de ses beaux bras portait la dorure des
tropiques et, dans les bracelets criards, ils semblaient des serpents
apprivoisés. Des roses s’épanouissaient à sa ceinture comme à la chaleur
des climats.

                   *       *       *       *       *

On ne vit plus dans le salon que cette reine charmante et barbare.




III


Octobre vint, le mois aimable d’Arcachon. On n’y redoute plus ce jaune
pollen des genêts qui, vers avril, saupoudre les maisons et les jardins;
les pins ont fini de crier sur leurs sables la sécheresse des étés; les
pluies tièdes n’encagent pas encore les sédentaires dans leurs villas;
du fond d’un ciel verdi, aérien, mais propre et soigné comme les gazons
de l’Angleterre, on voit apparaître les premiers voyageurs ailés qui,
pendant des semaines, feront du vaste golfe amer une ville élue des
oiseaux. Enfin, les étrangers s’éloignent: délivrée d’être une banlieue,
toute une contrée sablonneuse--si bien faite pour la solitude qu’on ne
l’y sent pas--redevient dans son délaisser le refuge chéri du
recueillement. Ce qu’on guérit le mieux autour de ces dunes, ce ne sont
point les blessures du poumon, mais celles des fièvres de l’esprit.
Quelquefois, au contraire, elles s’y exaltent, s’y allument comme ces
incendies qui galopent soudain aux cimes forestières, plus rapides que
les chevaux.

Habituée aux chaleureuses agressions de son île, Emma Baïta ne
connaissait pas encore les attaques larvées de ce pays insinueux.

                   *       *       *       *       *

Auprès d’elle, sur la plage exiguë des Abatilles, la femme de Malouin
était couchée. Ensemble venues d’Arcachon, la légère comtesse au volant,
et surgies maintenant des faciles robes de sport qu’on rattache en
quelques pressions, on eût dit deux perles perdues sur la peau jaune
d’une lionne. Devant la mer descendante, se dessinaient, le sable à
peine séché, les empreintes d’un petit escadron de chasse à courre.
Elles s’allongeaient jusqu’à lui-même; on le voyait diminuer vers les
maisons qui, du Moulleau, regardent l’entrée de l’Océan. On entendait
encore la voix des chiens. Il disparut devant la villa du duc Decazes,
voisine de celle qu’illustra Gabriele d’Annunzio et remonta vers les
pinèdes. L’espace redevint désert. Il n’y eut plus que les deux femmes,
rafraîchies par une caresse de brise. Elle éparpillait les dernières
feuilles blanches du rallye.

--Faut pas pleurer, dit Emma Baïta, doucement.

La petite comtesse, allongée à plat ventre, dans un maillot sans jupe,
le menton sur les paumes, les coudes enfoncés dans le sable mou, agitait
ses belles jambes nues; ainsi elle levait, avec ingénuité, vers le ciel,
et comme des mains, ses pieds dépourvus de sandales.

--Je ne pleure pas, répondit-elle.

Mais sa nervosité grandissait. Elle s’agita. Dans sa souplesse, elle
heurta, sans y prendre garde, du double marteau de ses talons, l’étroite
croupe emprisonnée d’où partaient ses cuisses radieuses. Emma ne voyait
que ses yeux. Elle sourit avec bonté.

--En France, on n’appelle pas cela pleurer? Nous sommes plus simples à
la Réunion!

Poldi se retourna, s’assit sur les mollets; face au soleil, les larmes
prirent de l’importance et, du coup, ne se gênèrent plus; ce fut un gros
chagrin qui creva en sanglots de petite fille. Cependant l’expression de
la bouche n’en pouvait mais: elle gardait une gaîté frivole,
attendrissante, gentiment comique, derrière cette peine sans douleur,
cette fatigue d’enfant un peu corrigée qui se plaint par principe, avant
de se précipiter aux jeux. Près d’elle, le grand visage doux de madame
Baïta prenait un relief pathétique, du seul fait de sa présence, de tout
ce qu’un long renoncement au bonheur, depuis tant de jours perdus, y
avait inscrit d’abdiqué; de ce que la vie sculpte, chaque soir et chaque
matin, sur une femme, sans la toucher, rien qu’en passant...

La belle veuve sourit; sa main caressante attira la tête légère qui
pleurait:

--Vous n’êtes pas heureuse...

--Très malheureuse, affirma Poldi, hoquetante.

Emma sourit un peu plus, à son insu:

--Faut pas exagérer, murmura-t-elle.

Léopoldine, crispée, s’agrafait maintenant à cette amie, les bras à son
cou, comme une malade désire se faire porter. Elle hochait, en
gémissant, un petit chef empli de tumulte et s’exprimait en mots
entrecoupés:

--Mon mari... je le déteste!... Divorcer? Impossible. Ma famille est
dure et ne voudrait pas... Moi non plus, d’ailleurs. Mais vivre auprès
d’un homme haïssable... la répulsion!... Comment était votre mari?

Emma reçut un choc: du fond du passé, c’était un appel, un cri
impérieux, une nécessité de répondre. Se taire, laisser un doute, elle
ne le pouvait pas. Elle parla, se détachant de la mendiante:

--Mon mari était sain et beau... et je l’aimais.

Sa voix frémissait et, tout d’un coup, vingt années se détachèrent
d’elle; elle le sentit et s’arrêta, gênée, avec un sourire mélancolique:

--Excusez-moi, Poldi, parler d’un bonheur mort, ce n’est pas le faire
sonner, c’est le pleurer!

De nouveau, d’une paume enfiévrée, elle lissait le beau petit casque que
faisait les cheveux courts de son amie. Elle l’entendit:

--Si vous saviez quels genres de vices...

Mais cette fois encore Emma l’interrompit:

--Chut!... Il y a des secrets qui salissent et il ne faut pas salir son
mari.

La femme de Malouin regarda madame Baïta.

--J’ai un amant, dit-elle doucement.

Elle ne pleurait plus et semblait soudain tranquille et sereine comme
une biche qui mange l’herbe.

--C’est épouvantable, murmura la confidente atterrée.

--Pourquoi?

Poldi souriait maintenant et, d’un bond preste, elle se leva.

Dans l’air sans couleur, son corps svelte semblait encore celui d’une
enfant.

--Ma pauvre petite! Et vous l’aimez?

--Mais oui, je l’aime.

La réponse monta dans l’air comme une bulle de savon. Elle en avait
l’inconsistance. La créole le comprit et s’épouvanta. Depuis deux mois,
elle s’était attachée à cette poupée; elle la plaignait en secret
d’avoir un mari méchant, mais la jugeait soumise, satisfaite d’une
ombre. Elle frémit des périls possibles... Emma ne savait pas que vivre
à Arcachon, c’est courir les forets, profiter des landes, avoir dix
plages sans cohue autour d’un bassin étendu sur cent kilomètres, vouloir
jouir de charmants déserts. Quels alibis pour disparaître une journée!
Où êtes-vous? En bateau? Vers Arès ou le village de l’Herbe? Aux passes?
A cheval, derrière les dunes du Pyla? Justement ailleurs, du côté de la
Teste? On se le demande, où plutôt on ne se le demande pas. Chacun erre
à sa fantaisie. Il arrive que ce soit commode.

                   *       *       *       *       *

--Êtes-vous sûre de l’aimer, cet amant? demanda de nouveau la créole,
sans connaître de qui elle parlait...

--Sûre?... Il me semble, répondit Poldi étonnée.

Elle claqua des doigts comme une danseuse de Séville et brusquement,
sans transition, se mit à courir vers l’eau salée. Elle y entrait en
s’éclaboussant, avec des cris ravis et effrayés, distraite, légère, sans
savoir même si elle avait le vrai désir de se baigner.

La peureuse madame Baïta, du rivage, la vit fendre la vague et lutter
contre le courant d’un geste hardi de jeune chien.




IV


Avoir un amant: ces mots-là changent de couleur selon la femme qui les
pense. Ainsi la lumière sur le prisme.

Pour la douairière, avoir un amant, c’était agir comme dans les livres,
sortir du bon ton et devenir une Bovary. Chacun sait que, dans la vie,
une femme du monde n’a pas d’amant! De même qu’à ses yeux, le louche
Malouin demeurait un crétin sans plus et Frédéric un fou colonial, de
même tous les êtres vivants lui semblaient construits en série. Elle se
les désignait pour toujours, d’un seul mot, comme sur ses placards elle
posait des étiquettes, manie qu’elle tenait du négoce. On était le
chien, la vache, l’araignée, le bon garçon, le notaire, le capitaine de
cavalerie, l’épouse, la gourgandine, la fiancée. Aussi peu embarrassée
de psychologie que de métaphysique, tout pouvait arriver sans que jamais
madame de Grégange n’y vît rien! Ainsi elle était bien certaine que
jamais, dans son salon, une épouse infidèle n’était entrée: comment donc
eût-elle eu ce front? Par contre, la vieille dame savait que les hommes
ont des maîtresses. Ils les prennent parmi les filles de théâtre, de
préférence quand elles font des pointes dans les ballets. Son mari en
avait acheté de tous les âges. Pour son fils, elle hésitait à lui
accorder le même privilège, les crétins n’ayant pas besoin de
distraction. En dépit de sa simplicité, la douairière n’était point
sotte et même on citait de ses mots: elle vivait seulement dans une
éternelle enfance, derrière des lunettes enchantées.

Sa fille, Antoinette, née en 1910, et par conséquent avisée, ne
partageait plus ses illusions. Elle savait qu’on a des amants et ce que
cela signifie. Pourtant, le mot, à son usage, reprenait le sens
racinien: un amant, c’était un garçon qui vous aime, aimable, et par
conséquent qu’on épouse. Antoinette n’était plus très loin d’appeler
René un amant. Elle appréciait son visage fin, son teint bruni
d’insulaire, sa silhouette haute. Il l’entourait d’un respect timide.
Qu’il s’appelât Baïta et non point duc de la Réunion ne lui déplaisait
pas. Raisonnable, elle avait la solidité bourgeoise de ses ancêtres
maternels, comme Malouin tenait ses tares d’on ne sait quels lubriques,
et comme leur jeune frère, Albéric, avait hérité d’autres Grégange, une
nature charmante et aventureuse.

Albéric, étudiant à Oxford, attardé pendant les vacances sur les rives
de la Tamise, était revenu depuis une semaine; on entendait dans la
villa le piaffement de sa jeunesse.

                   *       *       *       *       *

--Avoir un amant, c’est tromper avec délectation un maître odieux,
pensait Léopoldine en esclavage. Si l’allèchement d’une couronne avait
tenté la petite Bordelaise, elle n’était cependant plus à l’époque où la
douairière, sans restrictions, se donnait pour les mêmes motifs. Les
mœurs assouplies, les classes mélangées, être comtesse, voire princesse,
au vingtième siècle, cela est advenu à bon nombre de citoyennes
américaines: elles n’ont pas accoutumé de subir les brimades; bien
plutôt elles les font subir et cascadent à ciel ouvert. Plus timorée,
mademoiselle Demolin,--la petite Poldi,--poussait la complaisance
jusqu’à se cacher de sa fredaine. Elle y trouvait l’avantage
d’assaisonner de quelques frissons peureux d’agréables heures illicites.
Pourtant elle avait des excuses. L’amour ressemble au latin: gare au
pédagogue qui vous écœure aux premiers thèmes... Qu’on remplace ce
maladroit!

Léopoldine au lit conjugal eut des impressions regrettables. Elle devint
coquette et frivole: rencontrer un camarade bien fait, l’essayer, ne pas
s’y déplaire, ne pas s’y complaire, le garder pour passer le temps, pour
se venger d’un autre imbécile, et puis en changer, c’est l’histoire de
beaucoup de femmes!

La jolie comtesse, vers ses vingt-cinq ans, en était encore aux débuts.
En faveur de qui? Emma Baïta cherchait, apeurée.

                   *       *       *       *       *

Pour elle, avoir un amant, cela signifiait tant de choses! Parmi les
colorations du prisme, les honnêtes femmes choisissent mal;
l’imagination, leur seule folie, les guidant, elles ne s’attardent pas
sur une nuance: elles les mélangent! C’est dire qu’elles n’y voient que
du blanc. Pour se peindre les joies refusées par sa fidélité posthume,
la secrète créole, en vingt ans de veuvage, avait épuisé toutes les
couleurs des romans. Combien en avait-elle lu, composé, en silence? Les
nuits tropicales le savaient. Mais seules. Jamais Lafourcade, le bon
voisin, jamais le fils grandissant dans la clarté, jamais personne,
là-bas, dans l’île, n’avait pu s’alerter d’un détail: regard plus lourd
posé sur un inconnu, éclat d’un rire trop nerveux en réplique à une
parole d’homme, alanguissement maladif au hamac après un égrènement de
banjo, soupirs à un couple qui passe..., jamais! Les puritains anglais
de l’île Maurice se seraient enseignés dans l’art de se bien tenir
auprès de cette créole, sereine comme un fruit, et qui, elle-même, se
délaissait. Ils ne savaient pas quelles victoires solitaires elle
remportait, ni après quels combats! Ils ignoraient que cette recluse en
liberté défaillait d’angoisse charnelle quand les printemps étaient trop
beaux...

Et pour qui, tant de rigorisme? Pour l’enfant, garder son orgueil,
préserver sa curiosité? Certes, pour cela. Pour elle-même aussi, pour ne
pas se recommencer? Oui, encore. Et pour le disparu? Pour lui surtout,
pour ce pauvre cœur arraché de la vie et dont, parfois, dans ses propres
artères il lui semblait entendre la pulsation. Quoi, leur amour,--qu’il
lui avait laissé comme leur sol et leur maison,--leur bonheur, ce
chef-d’œuvre achevé, accroché à son âme, elle les reléguerait? Ils
iraient dans l’oubli, s’effritant, parmi la poudre des années? Et puis,
un jour, pour ne pas agacer un vivant, elle n’oserait plus prononcer un
prénom... Alors, vraiment, qui serait-elle, morte à son tour à leur
jeunesse? Et si, après la vie, les esprits se retrouvent, que ferait
entre eux, le larron?... Elle s’assit devant sa porte et regarda fuir
les années.

                   *       *       *       *       *

Aucune attitude de théâtre: elle fut, encore dans sa magnificence, une
bonne femme au repos. Trop généreuse,--car la douleur est une
dépense--pour exiger de son fils, de ses amis, de la partager avec elle,
peut-être même en fut-elle avare, la conservant, tout de suite, comme un
trésor, à l’abri des yeux indiscrets. Celui qu’elle pleurait, c’est elle
qui le pleurait et non les autres: elle n’eut garde de les convier à des
simulacres d’apitoiement. Mais les portes fermées!... Peu à peu,
cependant, sa détresse se larva, devint une habitude presque souriante.
Alors, sa seconde vie commença, dans l’incessant commerce des livres.
Elle connut toutes les histoires romanesques inventées par les
écrivains.

Elle s’en nourrit, ce fut son pain, mais toujours, miracle émouvant, le
héros demeurait le même: c’était son mari, c’était lui! Il lui arrivait
des intrigues charmantes avec des femmes qu’elle devenait! Que de
caresses échangées! Pour elle, avoir un amant, c’était cela, cette fête
infinie du souvenir. Toujours secrète, dans un perpétuel délire, Emma
Baïta cachait ses amours imaginaires, mais légitimes, et les apportait
comme des gerbes à l’homme chéri, disparu.




V


Madame Baïta et Lafourcade entrèrent, à la Librairie générale, légitime
orgueil d’Arcachon. Ils y trouvèrent une assemblée oisive, occupée à se
choisir des lectures. Parmi ses clients, on voyait circuler Botro, le
fondateur de la maison. Botro se retournait de préférence vers une table
longue, surchargée d’éditions de luxe: de temps en temps, avec un
empressement désolé, il s’interrompait de caresser un Hollande ou un
Vergé de Rives pour vendre des plumes, un pot de colle, voire même de la
gomme à claquer... Ce libraire, expert des chefs-d’œuvre, ne dédaigne
point la papeterie! Joignant ainsi la ferme au château, il plaisait fort
à Lafourcade, qui lui conseillait, par taquinerie, de vendre aussi de la
cannelle. Botro promit d’y penser. La créole cherchait les nouveautés.

--Emma, dit soudain Frédéric, je vous présente Georges Ruppert.

--Je suis son admiratrice, répondit-elle en souriant.

L’homme était jeune, sain; ses yeux clairs avaient du charme et sa
bouche de la gaîté. Dans cette officine des succès, bien qu’il tînt
d’une main caressante un volume précieux, il semblait, en costume de
cheval et botté, un sportsman, mais intelligent. On le sentait né pour
réussir. Sa rosette lui donnait l’aspect d’un jeune officier qui serait
aussi diplomate.

--Vous avez l’air d’un héros de roman, dit Lafourcade avec une narquoise
sympathie, n’est-ce pas, Emma? Comme il ferait bien dans ses livres...

--Je ne sais pas, répondit-elle.

Ruppert imagina que cette dame ne lisait point, mais son ami le
détrompa:

--Elle lit, elle lit tout. Nous arrivons d’Afrique. Que vouliez-vous
qu’elle fît sous sa vérandah?... Vivre des romans!

Elle parla d’une voix unie, sans se tourner vers l’écrivain:

--Les romans des autres! Cela vaut mieux que de vivre les siens.

--Croyez-vous? demanda Ruppert soudain amusé.

Elle sourit, et puis, comme on récite:

«_Les amours sont des parfums mais que nos cœurs ont fabriqués: la vraie
fleur se parfume elle-même!_»

Il sursauta:

--Mais c’est de moi, cela!

Elle sourit davantage.

--J’aime autant que ce soit de vous! s’écria gaiement Frédéric: cela pue
la littérature! Tout de même, vous êtes un veinard. Les belles lectrices
vous savent par cœur! Moi qui rêve depuis vingt ans, de dire, à
celle-ci, tant de jolies choses!... Il est vrai que je suis dans la
vanille... Si c’était vous...

--Je serais certainement inspiré, dit le romancier galamment.

Emma Baïta sembla gênée; elle rompit les chiens:

--Voilà mon fils.

Il entrait dans la librairie avec Antoinette de Grégange. Ils
descendaient de cheval, eux aussi, et venaient d’abandonner leurs
montures, à deux pas, aux valets du maître de manège. Il vient de Saumur
et porte avec élégance la culotte et la particule. Il y a, en toutes
saisons, à Arcachon, autant de comtes et de vidames que dans une pièce
du répertoire. Plus nombreux que les hommes de lettres qu’on y rencontre
aussi, foisonnant, ils ont là, en 1928, un joyeux aspect limogé.

Les amoureux entrèrent, rieurs du plaisir charmant d’être ensemble.

--Voilà le roman, murmura Emma Baïta pensive, cependant que René lui
baisait la main.

--On ne vous voit pas, monsieur Ruppert, dit Antoinette avec
gentillesse. Maman vous a envoyé un carton. Vous dînez dimanche à la
maison. Que devenez-vous?

Il répondit vaguement qu’il travaillait beaucoup et prit congé avec
aisance. Madame Baïta le suivit des yeux, ce qu’elle n’eût point fait
dans son île...

L’aimable femme du libraire vint vers elle, flairant qu’elle allait
vendre un Ruppert.

--Prenez donc ceci, madame!

Elle tendit les _Paradoxes d’un amour sage_.

--L’auteur, dit-elle, s’est surpassé.

Elle se vanta de posséder le manuscrit, loua l’écriture du romancier,
ayant accoutumé de copier pour lui à la machine, et précisa qu’il
possédait une maison d’un goût harmonieux, dans le parc des Abatilles, à
côté du tir aux pigeons.

--Il doit en effet travailler beaucoup, murmura Botro d’un air affairé.
Il ne sort plus. C’est tant mieux: j’augmenterai son étalage.

Il désigna, dans une vitrine, une dizaine de volumes et la photographie
de l’écrivain.

--Ces messieurs prennent des mœurs de ténors, dit Lafourcade. Ils ne
sont pas avares de s’exposer.

--Ce n’était pas la manière de Pierre Louÿs, rétorqua le marchand de
livres. A quelqu’un qui lui demandait son portrait, il envoya par malice
l’effigie d’un vieux clergyman.

--M. Ruppert est moins discret; que voulez-vous, on se l’arrache! gémit
madame Botro, souriante, affectant des airs grognonnants. Hier, une dame
de Toulouse voulait à toute force emporter sa photographie. Ce que c’est
que d’être beau garçon!...

--Est-il beau? demanda Frédéric à Emma.

--Je ne sais pas, répondit-elle pour la seconde fois.

Ils furent interrompus par l’entrée de Malouin. Le comte salua son monde
et s’approcha du commerçant. Il lui parla tout bas, dans un coin. Son
petit œil d’anthracite brillait en coulisse comme celui d’un marcassin.

--Je ne vends pas ce genre de livre, murmura le libraire étonné.

--Vous vendez bien _Plats Nouveaux_, cria le client avec une logique
insolente.

Maintenant la boutique regorgeait; un flasque baron achetait une édition
à trente sous, exigeant qu’elle fût enveloppée de papier cristal,
cependant qu’un bibliophile en sandales emportait, dans sa poche, le
Valéry qu’il venait de payer trois cents francs et qu’un étranger
méticuleux discutait un choix de reliures.

--Les affaires marchent! constata Lafourcade avec sympathie. Donnez-moi
donc un Gobineau. J’aime les récits de voyage...

Il interrogea le libraire:

--Et vous, ne vous ennuyez-vous pas, Botro, toujours derrière votre
comptoir?

--Mon Dieu, non, dit l’intellectuel boutiquier, avec sagesse. J’ai mon
cerveau pour me distraire. Voyager, c’est peut-être se fuir...

Le colonial, riant, lui frappa l’épaule avec affection:

--Ce n’est pas se fuir, mon bon ami, c’est se trouver! Mais oui.--«A
quoi bon les voyages, dit un sédentaire; partout je suis avec moi-même;
par conséquent, je ne bouge pas.»--Mais à la fin, en Polynésie, il se
perdit. Ce bourgeois de Châtellerault, qui couchait avec sa bonne,
s’éprit d’un pêcheur de perles et commit un crime regrettable. Cela ne
lui fût pas advenu dans son quartier, entre l’employé des postes et le
commis de l’enregistrement; ses instincts s’éveillèrent aux facilités de
l’équateur et il apprit que voyager a tout de même de l’importance. Qui
discerne à temps les poisons parmi les jardins inconnus?... Hein? qu’en
pensez-vous, chère Emma?

Mais il s’aperçut qu’elle était sortie. Elle s’en allait doucement dans
la rue du Casino, entre Antoinette et son fils qui portait un paquet de
bouquins.

--M. Ruppert a eu raison d’entrer, dit gaiement le libraire. Cette dame,
votre amie, vient de m’acheter tous ses livres.

--C’est pour se distraire en voyage! grogna Lafourcade bourru.

Il était déjà sur le trottoir. Botro le vit hâter le pas, comme un
collégien qui suit une femme, et rejoindre madame Baïta.




VI


Elle ferma le livre, éteignit la lumière: la pendule de la chambre sonna
trois heures... La créole ouvrit ses larges yeux, dans l’ombre, et
comprit qu’elle ne dormirait pas. Elle sortit du lit qui lui semblait
trop large. Elle fit quelques pas au hasard et se trouva dehors,
accoudée au balcon. En bas, un petit mur blanc portait la lune sur son
dos.

La nuit était pure et sans frissons, comme gelée et pourtant tiède.
Madame Baïta entendait, sans les voir, le crépitement des bateaux
sardiniers qui s’éloignaient vers la haute mer et, seul, dans un pin, un
oiseau. Alors, solitaire comme lui et cachée, elle fut triste et songea
que, cette fois, pendant sa lecture, le visage toujours présent, le
protecteur d’autrefois, n’était point venu à son secours.

Aucun débat, aucun remords--aussi vain fût-il--aucun signe précurseur
d’une rupture d’équilibre, cependant elle avait eu lieu! La magnifique
imagination, depuis vingt ans obstinée, cessa tout brusquement de
l’être: le héros aimé du roman de M. Ruppert ne prit pas les traits du
mari disparu, il prit ceux mêmes de l’écrivain. Il entra, ce suborneur,
dans cette âme peuplée d’une ombre, si vivant qu’elle s’évanouit! Il
avait fallu vingt années.

                   *       *       *       *       *

Tandis qu’ignorant sa fortune, Georges Ruppert s’infusait ainsi dans
l’imagination d’une femme, il travaillait de bonne humeur. Sa charmante
vigueur, son air gai, lui venaient de la discipline. Il s’ébrouait dans
des tubs froids, montait deux heures à cheval, faisait assaut d’épée
avec un jardinier ancien prévôt d’armes au régiment et, vers l’aube,
écrivait sans angoisse les quatre ou cinq pages quotidiennes d’où
surgissait sa renommée. Cependant, il n’avait rien d’ennuyeux: la
méthode lui servait comme une bonne huile au moteur, sans l’encrasser.

--Son avenir ne m’inquiète pas, dit Anatole France, vers 1917, un jour
que Ruppert, alors âgé de vingt et un ans, sortait de la Béchellerie. La
guerre est un exécrable fléau, mais notre charmant camarade y gagne des
croix et des lauriers sous le ciel léger de la Grèce. Il y retourne?
Soyez assuré que le navire ne connaîtra pas la torpille et que Georges
aura la chance de son aïeul: il traversa les hécatombes de l’Empire,
sabre au poing et fut héroïquement de vingt batailles sans perdre un
bouton de culotte. Le petit-fils a hérité la veine de la famille. Le
père n’avait pas grand mérite; cependant, aux Affaires étrangères, il
eut l’avantage de signer par intérim un exécrable traité de commerce qui
lui valut la considération du Parlement. Le dernier-né fait des romans.
On peut les lire, il ira à l’Académie. N’eût-il point de talent, qu’il
gagnerait encore le fauteuil: il est né sous une étoile bienveillante!
On l’entoure de sympathie et c’est justice, car il sied d’aimer l’homme
heureux.

                   *       *       *       *       *

Ruppert, tandis que le patriarche sardonique au long visage de travers,
traçait harmonieusement son horoscope, remontait, allègre, l’avenue du
Bois. Il y rencontra une jeune femme agréable qui devint la joie de sa
permission. Ainsi de toute sa vie: qu’elle se continue sans encombre. On
croit facilement au bonheur des autres, alors qu’il suffirait peut-être
à chacun de croire au sien. Ruppert, en 1928, eût dit exactement de lui
ce qu’en disait Anatole France. Aujourd’hui, il reste certain que ses
dieux lui sont favorables. L’admirable est que ce grand enfant gâté,
mais d’un goût sûr, ne tombe point dans la fatuité; il est seulement
optimiste.

Malouin, le jugeant hypocrite, cherchait, mais vainement, ses tares; il
n’avait chance d’en trouver, pas plus qu’une truie des truffes parmi des
pompons de platane. Ruppert demeure un galant homme. Sa bienveillance
n’est pas une arme; elle est une balle de tennis, on la lui renvoie.
Madame Baïta, à Jalassy, se fût effarouchée de ses façons de chat; en
voyage, elle s’y laissa prendre. Déracinée, son point de défense lui
manqua, cette prudence toujours préparée à la retraite: elle fut vaincue
dans un combat qu’elle livra seule. Les plus honnêtes ont de ces folies!
Pourtant l’écrivain, cette fois, sembla vouloir séduire avec méthode;
les travaux d’approche se voyaient depuis la première rencontre chez
Botro.

--M. Ruppert nous prie à goûter de l’autre côté du bassin, à l’Herbe,
dit Léopoldine, le lendemain. Quelle insistance pour que vous veniez,
Emma! Savez-vous qu’il vous nomme la Joconde de l’Ile!

--Il flaire une cliente, narquoisa Malouin, le nez plissé.

Son jeune frère jouait au Mah-Jong avec Antoinette et René. Il cria
d’une voix qui muait:

--Pourquoi une cliente? Est-ce que madame Baïta n’est pas un trésor?

Lafourcade lui pinça l’oreille:

--Eh bien! A quelle heure, à Oxford, recevais-tu la fessée? Gare à toi,
si tu te permets, à seize ans, les déclarations que je m’interdis à
soixante...

--Et depuis longtemps... Avant votre naissance, Albéric! précisa la
veuve, embellie.

Elle rit d’un rire grêle et s’en fut au bras de Poldi, se hâtant vers
l’embarcadère.

                   *       *       *       *       *

Il y avait quinze jours: Emma découvrit les anses forestières, les
villages des parqueurs d’huîtres, leurs maisons de bois peint, les
bateaux ensablés, porteurs d’un toit, ornés de mimosas, et dans lesquels
on vit à la façon des romanichels, au pied des dunes, entre les pins
dressés comme des colonnes. La vingt chevaux--Ruppert au
gouvernail--avait défilé dans ce film, cependant que, d’une voix
sensuelle, l’enchanteur en faisait surgir le charme, à la fois sauvage
et apprivoisé. Et le lendemain, et chaque jour, ces courses, depuis lors
incessantes, toutes marquées d’un empressement nouveau, d’un progrès...
Le jour, Emma voyait Georges, la nuit, elle le lisait: perpétuelle
présence à la fois charnelle et subtile. Cet homme, qu’il savait l’art
d’apprivoiser les âmes! Ses livres, captieux à la façon de la musique,
préparaient les cœurs à l’amour: les femmes y sont désirées et le désir
est réversible... Dangereux inventeur de passions qui, de plus,
inventait pour plaire, quel combat voluptueux il livrait à la créole,
quelle escrime de fleurs et de dédicaces entre leurs rencontres, quels
coups droits de compliments, suivis de silences qui semblaient rompre!

Madame Baïta, étonnée de la préférence, voyait sa jeune amie sourire
gentiment. Elle se rappela l’aveu de Poldi:

--J’ai un amant.

Ruppert, sans doute, devinait ou savait la frêle comtesse hors
d’atteinte, défendue par un amour caché, sinon c’est elle qu’il eût
poursuivie! Emma se l’imagina et en souffrit.

Maintenant, seule dans la nuit, elle se remémorait les péripéties de sa
défaite, inconnue du victorieux.

                   *       *       *       *       *

Elle sentit un froid léger sur ses épaules nues. Vers l’est, le ciel
blanchissait. Des chats miaulèrent en se poursuivant par les jardins.
Elle rentra dans l’appartement et vit, sur sa coiffeuse, une glace. Elle
y courut sans discerner si elle cherchait son nouveau visage ou si une
anxiété la poussait à faire l’examen de l’ancien. Elle se regarda
longuement, pendant que le jour se levait, et puis elle se mit à
pleurer. Pourquoi pleurait-elle? Elle aurait dit:--Je ne sais pas!--Et
cependant elle le savait! Égarée, sans appui, dans une honte ravissante,
madame Baïta pleurait sur elle-même, à la façon de toutes les femmes.




VII


La villa de la douairière n’est point de ces champignons cubiques,
destinés à bientôt vieillir, encombrant de matières pauvres les paysages
aériens. La vieille dame, qui n’est point sans goût, a les parodies en
horreur: elle s’en tient à sa vaste maison, solidement bâtie, vers 1860,
sur le boulevard de l’Océan. Cette demeure-là n’a rien d’un décor de
théâtre. Les appartements y sont larges, les meubles confortables; on y
vit en bourgeois cossus, entre des murs épais, faits pour étouffer les
«histoires».--C’est très impératrice Eugénie,--dit Ruppert
affectueusement. On sait que les Bonaparte ont infusé à la France des
mœurs honnêtes et endimanchées; voilà leur victoire aux plus longs
fruits: elle les porte encore--du moins en apparence--dans la famille
des Grégange. Il ne ferait pas bon y manquer ouvertement aux
convenances. On peut y sembler libre, y affecter même, par mode, un
certain tohu-bohu de langage: on y demeure armé contre le scandale!
Léopoldine le savait.

Son roman mystérieux ne la laissait pas sans inquiétude. Il lui arrivait
d’envisager de le finir. Mais la haine de Malouin était plus forte que
la prudence. Le cocu se dandinait lorsque, sans motif, elle lui riait au
nez, silencieusement. Il croyait qu’elle évoquait avec sympathie leurs
accointances conjugales! Emma Baïta, dans la crainte, attendait la suite
de l’aveu commenté sur la plage des Abatilles; elle revoyait la légère
coupable, écrasée contre le sable, et frappant avec nervosité sa croupe
charmante de ses petits pieds balancés.

--Pourvu, pensait-elle, que l’idée ne lui vienne pas de continuer ses
confidences!

Mais l’idée en vint à Poldi.

                   *       *       *       *       *

Le salon bourdonnait; on y voyait des femmes en bottes et des hommes en
habit rouge. Tous ces gaillards, montés sur de grands chevaux, avaient,
dans la matinée, poursuivi, jusque vers l’étang de Cazaux, derrière le
camp d’aviation, un maigre petit renard enchanté: chaque fois qu’ils le
tenaient, le puant animal s’évanouissait,--aimé des dieux comme Ruppert!
Soudain, le vent décelait son odeur dans une autre partie de la forêt.
Malouin déclara qu’il avait corrompu les chiens à prix d’or. Il proposa
de les mettre en jugement et de les exécuter au retour. Sa mère, sur un
gris pommelé cria:--C’est un crétin!--et piqua des deux; elle montait à
califourchon.

Enfin, vers midi, on vit le ciel serein s’emplir d’une escadrille de
bombardement. Dans le doute, ignorant si les héros de la République
étaient pour le renard ou contre lui, le maître d’équipage ordonna la
retraite. L’escadron vaincu rentra déjeuner: c’était, cette fois, chez
la douairière.

--Voilà une poule excellente, plaisanta un petit homme pâle, l’air, dans
sa jaquette rouge, d’une quenelle en sauce tomate... Je souhaite sa sœur
à notre renard! Il l’a méritée.

--Nous lui avons coupé l’appétit, ricana Malouin. A cette heure il gît,
efflanqué; soyons tranquilles, il va crever. J’en suis toujours pour mon
idée: les chiens ne valent rien ou les gibiers leur graissent la patte.
Mon avis est de les fusiller.

Il était sérieux et cita l’exemple de François de Curel qui assassinait
ses meutes quand il en était mécontent. Les femmes s’indignèrent de sa
barbarie cependant qu’on découpait des langoustes. Ruppert, d’une voix
tendre, prit la défense des animaux:

--En effet, dit-il, l’auteur de l’_Ame en folie_, qui m’honorait de son
amitié, me raconta qu’il avait accoutumé de tuer lui-même, d’une balle
sûre, les chiens inaptes à bien chasser. Quelle que soit mon admiration
pour Curel, je ne lui cachai pas ma réprobation. Les chiens ont une âme.
Mais le vieux coureur des bois rétorquait que, si elle existe, elle est
sanglante. Il me cita des valets dévorés et précisa que, tandis qu’il
abattait ses limiers, leurs camarades, destinés au même sort,
bondissaient sur leurs dépouilles avec des aboiements joyeux.

--Naturellement, susurra Malouin... Les chiens aiment le carnage. Cela
prouverait qu’ils ont une âme, comme vous dites.

--Eh bien, continua Ruppert, j’ai la vivisection en horreur...

Il se lança dans un éloge du bouddhisme et cita son valet de chambre: ce
Chinois, s’il trouve une guêpe dans l’appartement, tandis qu’elle le
pique, il la reporte dans le jardin. L’écrivain termina par une phrase
charmante destinée à exalter les chasseurs en faisant la louange des
renards. Ainsi tout le monde fut content. La douairière conclut qu’elle
était l’amie des bêtes, exception faite pour les poissons! On se leva
sur cette parole.

Maintenant, par groupes, sur la terrasse, circulaient d’autres
fariboles. Léopoldine s’approcha d’Emma Baïta: elle s’assit et coula
vers elle des regards mendiants d’enfant lazarone. En cheveux courts et
culottée, elle semblait un frêle gamin:

--Chère Emma, j’ai besoin de vous. Dites à haute voix, dans un quart
d’heure, que vous devez aller à Bordeaux. J’offrirai de vous y
conduire... Ne dites pas non, ne dites pas non: j’ai un rendez-vous avec
mon amant.

Madame Baïta, en effet, avait sursauté. Elle répondit la phrase banale:

--Vous êtes folle, Poldi.

Mais la petite Bordelaise se fit insistante:

--Nos rencontres deviennent difficiles. Il nous faut absolument une amie
sûre, une complice, et d’instinct, j’ai pensé à vous.

--Mais je ne veux pas.

--Pourquoi?

--Mais parce que je vous blâme.

--Ne soyez pas moraliste!

--Qu’est-ce que vous racontez toutes les deux? demanda le mari
s’approchant.

--Madame Baïta me demande de la conduire à Bordeaux, affirma
tranquillement la comtesse.

Malouin, sans objection, s’éloigna.

--Vous voyez comme c’est simple, continua-t-elle en s’esclaffant. Le
temps de mettre une robe, nous partons...

--Non, dit la créole fermement. Non, Poldi. Je suis ici chez votre
belle-mère; ce serait un abus de confiance.

L’honnête femme, sincèrement, était froissée. Loin de la rendre moins
sévère, le trouble où la jetait Ruppert développait en son esprit une
espèce de puritanisme. Elle avait une si grande peur de la passion,
maintenant qu’elle voyait son ombre, qu’elle y puisait une énergie
nouvelle pour en défendre ses amies. C’était, en son cœur armé, une
mobilisation de toutes ses forces contre l’aventure. Elle le croyait de
bonne foi.

Léopoldine, de rage serra les poings; elle insista, préoccupée de garder
un visage souriant pour la galerie:

--Ah! çà, vous n’allez pas me laisser en plan? Vous ne savez donc pas ce
que c’est, l’amour?

Madame Baïta se sentit blessée:

--Mieux que vous, peut-être, Poldi!

--Alors?

La créole secoua la tête:

--Non. Décidément, non.

--C’est bien.

L’infidèle se leva, furieuse, et, puis, tout d’un coup, se rassit; elle
prit sa voix la plus candide en recommençant de sourire pour donner le
change autour d’elle.

Cela demeurait superflu; la douairière, au milieu d’un groupe, empli de
patience, expliquait pourquoi elle préférait Lamartine à Valéry: on en
avait pour quelque temps; Lafourcade racontait une histoire de chasses
aux anguilles; il affirmait que sa sœur ne savait rien de l’ichtyologie
et narrait comment dans le haut d’un cours d’eau, aux Comores, il fut
chargé par des anguilles qui se défendaient noblement; Antoinette et
René Baïta se parlaient tout bas. Les invités formaient des îlots.
Ruppert, de l’un d’eux, se détacha, juste comme Léopoldine se ragrafait
à son amie:

--Ma chérie, cela m’est égal de manquer de tact! Vous m’aiderez!...
C’est un jeu dangereux, eh bien quoi?

A son insu, elle parla plus haut; madame Baïta vit que Ruppert les
écoutait:

--Prenez garde, dit-elle tout bas.

--A qui? continua Poldi du même ton...

--A Ruppert, voyons!

L’idée que cet homme dont elle était hantée, pouvait les entendre parler
d’une intrigue, l’épouvantait, comme si cela devait suffire à la rendre
facile à ses yeux.

Poldi, angélique, sourit:

--A Ruppert? Mais, Emma, c’est lui mon amant!

Le coup frappa si fort que la créole se leva. Un peu plus, elle aurait
crié. Ruppert, maintenant, était auprès d’elles:

--Eh bien? interrogea-t-il, avec sa grâce habituelle.

Il promenait sur les deux femmes ses yeux de velours et semblait l’homme
du monde le plus à l’aise. Emma Baïta s’était retournée soudain, comme
si son propre visage fût devenu dangereux à la façon des délateurs.

--Elle résiste! dit Léopoldine à mi-voix.

Il sourit et parla derrière la créole, à son oreille, feignant de
regarder la mer:

--Comment, vous résistez! Une complicité d’amour, ce n’est pas un péché,
voyons! J’avais conseillé à Poldi...

Emma se retourna lentement.

--Ah! c’est vous qui...?

--Oui, c’est moi qui!

En elle, tout s’écroula. Avec désespoir, elle comprit son jeu savant et
que toutes ses feintes, sa séduction, cette chaleur particulière où elle
s’était embrasée, ce n’était rien, rien que le désir de l’atteler à leur
bonheur, pour les tirer des mauvais pas. Elle connut la confusion mais
dans une douleur si soudaine qu’elle la supporta sans fierté et sourit,
comme les esclaves quand ils ont peur de leurs tyrans. Il avait son
flegme charmant et, tranquille, il continua:

--J’ai l’instinct que vous aimez l’amour. Vous serez pour nous une
providence...

--Une mère! répondit madame Baïta en élargissant son sourire...

Il allait répondre; elle le coupa, d’une voix un peu oppressée:

--C’est entendu. Je vous aiderai.

Poldi cria:

--Chic!

Et puis, plus bas:

--Tout à l’heure, Emma, je vous embrasserai: une fois pour moi, une fois
pour lui.

--Je n’en demande pas tant, dit la pauvre femme sans intonation.

Il y eut un temps:

--Voilà! dit-elle encore... A tout à l’heure!

Elle leur tourna le dos et s’éloigna...

--Je crois qu’elle est un peu choquée tout de même, murmura Ruppert
enchanté.




VIII


Depuis un mois, elle les «aidait». Depuis un mois, elle s’interrogeait,
se cherchait, ne savait plus qui elle était. Titubante, à la fois
honteuse et magnifiée, incapable de dire si elle courait au supplice ou
s’attardait à la volupté, elle assistait à elle-même. Elle se mentait:

--Ce n’est pas à Ruppert que j’ai cédé, mais à Poldi. Est-ce que
l’épouse de Malouin n’est pas seule, veuve du mari qu’elle eût rêvé? Je
sais la solitude; je me dois d’être leur complice pour l’épargner à
cette enfant. Mon abstention ressemblerait à une vengeance... Certes,
ces deux amants ignorent ma folie, mais, moi? Dans quelques jours, je
partirai, les abandonnant à leur jeunesse; pour moi seule, il est trop
tard...

Elle se leurrait. Ce qui la retenait, ce qui la faisait agir, c’était sa
fringale de l’amour, c’était sa soif soudaine, peut-être plus âpre
maintenant, d’aimer Ruppert; même sans espérance, elle ne voulait pas le
quitter; elle devint plus belle et, cependant, elle vieillit.

La caresse seule donne l’éclat, la joie intérieure, qui lustre l’argile
féminine comme l’avoine le poil des bêtes. Depuis vingt ans, l’immobile
beauté d’Emma Baïta, sans disparaître, semblait s’être mise sous le
voile; elle se cendrait; le heurt lui rendit ses rayons. Mais cette
reprise directe avec la vie fut une fatigue pour la créole. En même
temps que sa splendeur, on vit son âge, et plus encore elle le sentit.
Elle remâchait les mots si simples, mais sinistres:

--Vous serez, pour nous, une providence!...

--Une mère!

                   *       *       *       *       *

Étrange mère qui coule des conseils dans l’oreille de sa fille, la
conduit à l’amant et, quand elle en revient, se jette soudain sur elle,
la palpe et l’étreint avec des frénésies réfrénées!

                   *       *       *       *       *

Maintenant, Emma et Poldi se tutoyaient.

--Tu sais, ma Baïta... (Léopoldine avait trouvé ce diminutif)... tu sais
que j’ai eu une idée épatante de m’adresser à toi. Non seulement tu nous
sors, mais encore que de bons conseils! Je fais des progrès en amour...

Elle rit, montrant ses dents de jeune loup. La créole demanda pourquoi.

--Je pense à tes grands airs d’autrefois. Tu as joliment évolué!

--Ne me le reproche pas, répondit l’aînée.

Elle fit quelques pas dans la chambre en désordre de son amie.

La petite comtesse était visible sous la chemise de voile rose. Madame
Baïta pouvait détailler le corps radieux et jeune; elle pensa qu’elle
l’avait adopté, ce corps étranger, pour se donner elle-même, par son
truchement, à l’homme qu’elle n’aurait jamais. Elle ne sentait pas la
jalousie mais un sentiment mélangé d’envie triste et de tendresse pour
ce joujou, cet objet vivant promis au plaisir de Ruppert. Léopoldine se
rapprocha:

--Tiens, sens, dit-elle, offrant à la créole son épaule comme un sachet.
Tu vois, je me suis servie du mélange que tu as préparé toi-même.

--Tu as bien fait, répondit madame Baïta. Il est amer et doux.

--Tu en as du vice!

--Moi?

Elle semblait étonnée, cependant que Poldi, assise en tailleur sur un
pouf de lamé gris, la regardait avec malice. Elle parla d’une voix unie:

--La volupté n’est pas le vice; c’est même tout à fait le contraire.

Mais l’élève se rappelait les effets heureux du mélange; elle savait,
elle, comme Ruppert avec délice, l’avait aimée! Sa gaieté redoubla:

--Oh! oh! fit-elle, entre le vice et la volupté...? Il me semble que la
question des parfums...

--Les parfums ont une grande importance, murmura la créole regardant
devant soi avec l’air de poursuivre un rêve.

Elle précisa:

--Entouré d’essences violentes, le corps n’est plus qu’un déguisé. On ne
le connaît plus. Il est différent de lui-même comme un visage sous les
fards.

Elle se tut deux secondes et continua comme on enseigne:

--Comprends, Poldi: il ne faut pas que le parfum vienne à vous, il faut
qu’on aille le chercher et qu’on découvre, sous le piège léger de
l’arôme ajouté, très discret, la véritable victorieuse de l’instinct
amoureux: l’odeur du corps aimé!

La jeune femme bondit comme un danseur russe et, sur les pointes, emplie
de joie et de rires, elle s’avança vers sa complice toujours assise.
Elle prit sa tête pathétique entre ses mains:

--O raffinée! Subtile! Gâcheuse.

--Pourquoi gâcheuse? demanda l’immobile Emma.

--Pourquoi? cria Poldi... Mais parce que ma Baïta, si tu voulais, tu
serais une maîtresse incomparable!

--J’en suis une, répondit gravement l’amie. Je n’ai pas besoin de me
donner pour cela.

Elle alluma une cigarette. Il y eut un silence. La comtesse changea de
chemise. Elle mit ses bas et sembla narquoise:

--Écoute, Emma: dis-moi la vérité. Jamais? Vraiment jamais?

L’autre se leva:

--Jamais.

D’un geste inconscient, elle poivrait le tapis d’une cendre de
cigarette...

--J’aurais dû, peut-être... J’ai mené ma vie autrement.

--Il n’est pas trop tard, jeta frivolement Léopoldine.

Comme elle était baissée, elle entendit la créole répondre:

--Flatteuse!

Elle ne vit pas dans ses larges yeux tout ce qu’y mettait le regret.

                   *       *       *       *       *

Poldi finit de s’habiller. Maintenant, assise devant sa coiffeuse, elle
faisait sa raie jusqu’à l’occiput, comme autrefois les vieux messieurs.
Mais quelle grâce sans une ride dans ce cou de jeune Aphrodite!

Elle suivit une idée nouvelle:

--Dis-moi, ma Baïta, ton fils? Il me semble que cela marche, hein, avec
ma petite belle-sœur! Pour moi, c’est fait: c’est un mariage.

Madame Baïta souffrit. Il lui semblait affreux maintenant qu’on lui
parlât de son fils. L’idée qu’il aurait pu savoir la torturait. Elle
pensait aussi qu’elle était imprudente et risquait d’être mêlée à un
scandale.

--Un mariage? murmura-t-elle. Ce n’est pas encore décidé.

--Pourquoi? demanda madame de Grégange. Va, sois tranquille. Tout le
monde est pour vous ici, ma belle-mère, mon oncle, même Albéric. Ce
gamin, ma chère, te fait des yeux doux! Reste Malouin. Mais tu connais
ce que sa mère en pense: c’est un crétin!...

De joie, elle se couvrit de poudre et il lui fallut se frotter. Elle
continua, toute pouffante:

--Ce mariage est fait. Hier, sur la terrasse, tu les as vus, comme moi:
heureusement que nous sommes les seules!--Ils s’embrassaient, voilà le
certain... Seulement un reproche: ils n’étaient pas gais...

La créole s’était levée. Elle regardait sa jeune amie bizarrement, avec
une ombre de mépris caché, de la façon peut-être dont Ingres, dans son
atelier, eût regardé un apprenti; elle dit avec une douceur lente, en
secouant la tête:

--Tu ne sais pas donner un baiser, Léopoldine... Non, non, tu ne sais
pas... Tiens, hier...

                   *       *       *       *       *

Elle s’arrêta. Il y avait sur ses narines gourmandes une pâleur, un
pincement et, dans sa gorge, une main qui arrêtait les mots. Elle brima
ce trouble immédiatement, avant que l’autre ne l’ait vu et continua d’un
ton tranquille:

--Oui, hier, dans la forêt, Ruppert et toi, vous vous êtes pris la
bouche. Je vous ai bien regardés.

--Voyeuse! cria Poldi.

Emma ne sembla pas entendre:

--Tu riais! Tu avais l’air de manger un bonbon. Le baiser est toujours
un peu triste; il n’admet pas le sourire entre la lèvre et lui.

--Hou là là! fit la jeune femme, comme un clown.

Madame Baïta poursuivit, presque narquoise:

--Je crois qu’à un moment tu as été jusqu’à troubler votre caresse avec
ce qui n’est fait que pour parler, pour dire:--Tu m’aimes?--ou--Je
t’aime,--ce qui est mieux... Il ne faut pas... A peine si, quelquefois,
pas trop souvent, les dents peuvent se frôler pour laisser passer le
souffle... Mais c’est tout: pas plus!

Elle changea de ton:

--Essaye. Embrasse comme on prie. Tu verras que c’est cela, le baiser.

Léopoldine salua d’un air bouffon.

--Bravo, ma Baïta.

Elle rit de nouveau, gentiment.

--Professeur de baisers, alors? Toi qui n’a pas l’expérience!

--Je l’ai eue d’un seul coup, quand j’ai aimé, il y a plus de vingt ans,
répondit gravement la créole. Depuis, je n’ai pas oublié.

Elle était debout, plus belle qu’une amphore.

--Emma, tu es toujours jeune, jeta Poldi.

--... Comme le désir, fit-elle tout bas.

                   *       *       *       *       *

Elle ferma les yeux pour se cacher.




IX


Georges Ruppert ne reconnaissait plus son amie. Il s’étonnait de cette
nouvelle attention des dieux attachés à sa personne; si puissants
fussent-ils, cet optimiste ne les croyait pas en état de faire d’une
chèvre une licorne ou de Poldi une amoureuse. Il voyait pourtant ce
miracle et le constatait progressif. Chaque jour une maîtresse plus
savante, presque prodigue, lui revenait. Il n’en tirait point de fierté.
Trop avisé pour croire que les mérites d’un amant sont du moindre poids
dans la balance des amours, il pensait à des choses plus directement en
rapport avec ses chances d’être heureux: par exemple, que des influences
magnétiques, un déplacement des pôles, l’entrée du système solaire dans
un champ nouveau de constellations, modifiaient agréablement la
frivolité de la jeune madame de Grégange... Les petites causes, nul n’en
ignore, savent produire les grands effets.

Enfin, il ne s’y trompait pas: dans les mois écoulés, quand leur
rendez-vous était pour quatre heures, il savait devoir se tenir prêt
vers six heures vingt. Aujourd’hui, il était prudent d’éloigner les
fâcheux au début de l’après-midi. Jadis--leur liaison avait deux
ans--Léopoldine lui promettait-elle, pour son anniversaire, un Onoto,
ou, passant par Saint-Claude, une pipe, il restait urgent de s’assurer
d’un Waterman ou d’une bruyère «Maréchal Foch». Maintenant, il pleuvait
chez lui des porte-plumes et des Dunhil. En échange, il comblait son
amie de parfums. Qu’en faisait-elle? Il les humait sur les gants de
cette bonne madame Baïta. La comtesse s’environnait d’un mélange
autrement subtil. Il s’en grisait dès l’arrivée, cependant qu’elle
n’affectait plus de rire en lui abandonnant sa bouche. Mais ce n’étaient
là que les indices frivoles d’une transformation plus totale. Même nue
et pendant l’amour, elle n’était plus la même femme.

Il n’en revenait pas de cette sirène. Dans leurs accalmies, il riait en
pensant que la sage créole les attendait, incapable de concevoir les
folies plus nombreuses que sa connivence permettait. Avec galanterie,
sachant qu’elle venait d’atteindre la quarantaine, il l’appelait: Deux
fois vingt ans. Il lui arriva de dire à Poldi, une après-midi qu’elle
criait:

--Chut, chérie, chut... Deux fois vingt ans est à côté!

Or, c’était vrai qu’elle y était.

Ils la retrouvèrent, ses vastes yeux un peu gonflés. Elle leur dit
qu’elle avait dormi. Rêvé, peut-être! Ce jour-là, elle était souffrante
et s’évanouit pendant le thé. Ruppert la soigna tendrement, aidé de
Poldi alarmée. Madame Baïta, quand elle revint à elle, les vit penchés
sur la chaise-longue, tout anxieux de leur complice. Elle les rassura et
promit d’aller mieux, d’être à son poste, le lendemain. Décembre vint à
larges pas. Arcachon, repeuplé pour l’hiver, leur offrit de nouveau ses
forêts immobiles qu’ils parcoururent à cheval. Emma devint bonne
écuyère.

                   *       *       *       *       *

Que se passait-il en elle? Moins encore qu’à l’éclosion de sa folie,
elle le savait. Cette femme, tout le long de son destin, avait omis le
présent pour ne songer qu’à l’avenir et au passé, à son fils et à celui
dont il venait. Elle vivait désormais au jour le jour. René--ils avaient
de l’argent--achevait à Paris des études de biologie. Mais Tours,
Angoulême, Poitiers, ne cessaient de le voir, météorique en sa Talbot;
il brûlait la route pour passer le dimanche auprès de mademoiselle de
Grégange. La douairière se complaisait dans sa villa. Elle avait insisté
pour y garder madame Baïta jusqu’au printemps; la vieille dame pensait
ainsi plaire à sa bru, satisfaire Lafourcade et tenir cachée le plus
longtemps possible la future belle-mère de sa fille. La créole,
en effet, lui semblait toujours bien excentrique dans son
«comme-il-faut-des-îles».

--Reste, avait conseillé Poldi, le bail sera renouvelable.

L’honnête femme, maintenant, souffrait moins qu’au début des
imaginations, éveillées en elle par Ruppert. Certes, en des
circonstances différentes, il n’aurait eu qu’à tendre les mains vers ce
fruit, mais le temps en était passé; la vie souveraine avait administré
les choses autrement; peu à peu, Emma s’arrangeait de ses aventures
platoniques, de leur secret. Elle en vint à penser qu’elle n’était pas
du tout coupable. Envers qui donc l’eût-elle été? Libre depuis si
longtemps, son mort lui pardonnait; elle ne trahissait pas une amie;
bizarre effet de ses renoncements accumulés, elle en fut au point de
calmer les déchirements d’abord si violents de la jalousie physique.

Voir Georges Ruppert chaque jour, lui parler, collaborer à ses plaisirs,
entrer dans sa confiance, être belle sous ses yeux, lui suffisait. Que
de cas pareils dans le monde? Combien d’hommes, épris d’une femme liée à
un autre, arrivent à se créer un bonheur triste du seul fait d’être son
intime! Combien d’abdiquées se consolent du règne d’une autre, si le roi
qu’elles ont élu, dans le silence, veut bien devenir leur ami. La vie
est faite de ces éternels faute de mieux, inconnus, partout côtoyés.
Mais qui devine leurs raffinements, leur art de transformer la douleur
en volupté dévoyée? Madame Baïta en arriva--fut-ce complication ou
simplicité?--à ne plus voir dans la jeune Poldi qu’une espèce de
remplaçante, un de ces êtres inférieurs qu’on envoie au combat, comme le
font les citoyens de l’Angleterre, libres de s’engager ou non. Elle ne
prit pas garde que l’inconscient des êtres agit toujours à leur insu et
que sa sagesse était pervertie. Se demandait-elle pourquoi, quand elle
retrouvait la jeune comtesse, revenant de chez Ruppert, plus encore
quand elle l’y envoyait,--pourquoi leurs accointances avaient pris on ne
sait quel tour passionné, quelle affection morbide, quelle caressante
langueur? Voyait-elle qu’elle s’aveuglait? Certainement non. Elle
courait à sa perte comme une cavalière imprudente qui monte un cheval
désuni.

                   *       *       *       *       *

Mais Poldi? Elle n’était point née pour penser. Engagée dans la faute,
par tristesse, tout maintenant lui semblait simple, simple d’être prise
par un homme, préparée à l’être par une femme, simple de s’attarder à
des confidences, de se donner à l’un, de s’abandonner aux soins de
l’autre, de les trouver à son service... Mais Ruppert? Il était content.
Pourquoi ne l’eût-il pas été?

Il était né le 2 décembre, comme un coup d’État, mais en l’année 1897.
Le 2 décembre 1928, Léopoldine, cette fois dans la chambre d’Emma Baïta,
et y jouant de la guitare, s’interrompit pour crier: zut.

Elle précisa:

--Zut. J’ai oublié!

--Quoi donc? demanda son amie.

--L’anniversaire de Georges, pardi! Je voulais envoyer chez Cartier le
petit dessin que tu m’as fait pour le porte-cigarettes. J’ai oublié...

Elle se consola:

--Tant pis. Je lui dirai que je me suis trompée d’un mois...

Madame Baïta resta silencieuse et puis parla:

--Il y a peut-être un moyen. J’ai une idée.

--Adoptée, cria Poldi en regrattant sa guitare.

L’aînée continua, mais hésitante, comme ayant peur d’ôter un masque:

--C’est bien simple. Nous avons la même couleur de cheveux, la même
qualité. J’ai là, dans un tiroir, un petit bracelet qu’il n’a jamais
vu... un bracelet de cheveux tressés...

La comtesse dressa la tête.

--Les tiens?

--Oui.

Emma, s’efforçant d’être naturelle, se leva pour chercher l’objet...

Elle revint:

--Les indigènes, à la Réunion, font cela très bien. Mais il y a aussi
des maisons à Paris... Alors, si tu veux... Je vais te le donner...

Elle tendit le bracelet:

--Tu vois, c’est à coulisse avec deux plaques d’or... Tu diras à Ruppert
que ce sont tes cheveux...

--C’est épatant, s’exclama Poldi. Mais pour te rendre ce bracelet?

--Qu’il le garde, dit-elle, hermétique; je n’ai personne à qui le
donner.

La guitariste s’esclaffa:

--Je vois d’avance Georges enchanté! Il n’y a que la foi qui sauve!

Elle faisait sauter le bracelet dans sa main, et puis examina les
cheveux:

--On dirait les miens!

--Oui, répondit madame Baïta, gravement... Coupés, ils ne vieillissent
pas.




X


Le lendemain, Ruppert dîna chez les Grégange. Tandis qu’on y faisait un
bridge, il s’assit avec la créole dans un hall terrasse, vitré comme une
serre, et qui s’agrafe à la villa, selon la mode arcachonnaise. On y
voyait des fleurs profuses. Sur la nuit, plus douce que de coutume
pendant l’hiver et bleuie d’une large lune, on avait ouvert les panneaux
coulissants, si bien qu’on eût dit un jardin. Au loin, le phare du Cap
indiquait la direction des passes et leur péril.

Le romancier s’épancha:

--Ah! fit-il, Poldi m’enchante. Elle est saturée d’une tendresse
nouvelle. Voyez ce bracelet, quelle idée charmante d’amoureuse! je le
porte, mais elle le voit...

--En effet, répondit madame Baïta, elle le voit. Elle sait qu’il vient
d’une partie de sa beauté. J’imagine sa joie obscure et cachée en
regardant votre poignet...

--N’est-ce pas? reprit-il, l’air heureux... Vous ne pouvez savoir ce que
Poldi est devenue... son soin constant d’orner l’amour...

Elle sourit lentement dans la nuit mystérieuse, toute soulevée d’un
bonheur triste.

--Tant mieux que je ne sache pas. L’amour, c’est le secret.

Elle s’était levée vers la mer et s’appuyait maintenant à une
balustrade. Il la jugea mélancolique de son long veuvage et il mit sa
main sur la sienne avec affection:

--Vous êtes notre bonne sorcière... Qui sait?... Les gens des îles ont
peut-être des tas de secrets?... Dites-moi les vôtres...

Le contact de Ruppert la faisait frissonner, pourtant elle enleva sa
main d’une façon simple, secoua la tête et dit d’une voix pâlie:

--Ne convoitez pas ma richesse, je ne pourrais plus la répandre.

Il n’eut pas le temps de s’attarder à cette réponse, sa jeune maîtresse
s’approchait.

                   *       *       *       *       *

Elle était dans une robe souple d’un jade profond, enveloppée d’un grand
manteau de velours noir, doublé d’hermine: ainsi, chaque soir, la
mignonne comtesse, selon la discipline, remplaçait l’agile gamin des
après-midi. Elle passa son tendre bras autour de la taille d’Emma Baïta,
elle-même emplie de magnificence sous de belles étoffes perlées. Chaque
fois que l’intrigue les menait vers Bordeaux, la créole faisait des
folies.

--Je suis contente, murmura Poldi, j’ai tout mon plaisir de vivre sous
la main, mon amoureux et mon amie.

Elle se pressa contre leur complice avec des airs de chatte et caressa
son bras ambré:

--Regarde, Georges, fit-elle encore, cette caresse-là, c’est pour toi.
En public, je la lui donne, mais à ton intention...

--Il ne manquerait plus que j’en fasse autant, rétorqua-t-il, l’air
amusé.

Il y eut un léger silence. On entendit la douairière glapir à la table
de bridge, enragée contre Albéric; le puîné de Malouin lui faisait rater
une impasse. Il se leva furieux, criant d’une voix polie et pointue de
puceau que le bridge convenait aux personnes d’âge. La comtesse
ingénument héla madame Baïta:

--Venez, ma chère, il a raison.

Emma se défendit et désigna Ruppert. Il se hâta politiquement vers le
tapis, cependant qu’elle expliquait son refus à Léopoldine, sans
peut-être en donner le vrai motif:

--Il est mieux qu’il ne reste pas seul auprès de toi. Les apartés sont
le commencement des imprudences.

--_Va bene._ Il est bon qu’il soit de service, dit Poldi, rieuse. Quand
on s’engage pour être amant, il faut accepter les corvées. Nous sommes
très bien là, toutes les deux, à parler de lui, sans qu’on s’en doute.

Mais elles durent se taire. Albéric se rapprochait de la créole. Il le
faisait avec des yeux de jeune loup qui voit une mère brebis. Depuis
deux mois il rougissait en la regardant; son oncle l’avait fort humilié
en jetant, devant elle, par plaisanterie, qu’il était encore à l’âge de
la correction. Il l’en détestait et gardait une gêne de cette réflexion
saugrenue.

Albéric, à seize ans, mince et long, était un jeune homme attractif. Ses
camarades, à Oxford, l’aimaient un peu comme une fille, mais sportif et
plein de vigueur il les boxait au moindre mot. La femme l’attirait,
d’autant plus qu’autour des collèges britanniques, elle est un gibier
défendu. Aucune aventure de passage ne lui avait enlevé sa prédilection
pour Vénus. Il craignait les professionnelles et n’aimait pas les femmes
de chambre, goût qu’il eût pu tenir de son grand-père et qu’on
retrouvait chez Malouin. Les jeunes filles l’ennuyaient; elles lui
semblaient des camarades inaptes à l’amour, avec leurs cheveux
d’argentin, leurs costumes sans sexe, leurs hanches étroites, leurs
gorges frêles. Pourtant, qu’il avait envie de caresses! Le soir, dans sa
chambre, il rêvait de larges beautés... Madame Emma Baïta lui apparut
emplie de splendeur et d’émanations, désirable et chaude comme l’été.

                   *       *       *       *       *

Aux aguets, il savait maintenant en détail ses formes pleines et dures
qui, sous la robe, n’enlevaient point à sa démarche une ondulation
savoureuse, ses pieds charmants, contemplés nus et sableux sur la plage,
ses bras sans maigreur et dorés, son sourire d’un ivoire éclatant, ses
yeux illimités, son odeur sucrée de fruit. Soulevé de dévergondage
renfermé, il épiait ses façons intimes avec Poldi et ricanait de se
croire subtil. La créole, pour lui, devint un objet obsédant.

Le jour, il la pourchassait d’un kodak; dans la nuit, son imagination de
jeune photographe développait d’elle des portraits bien autrement doux,
véritables clichés d’amateur. Il avait beau ne pas être un Malouin, ces
deux frères traînaient le sang des Grégange, empli de vices silencieux.
Pourtant, Albéric restait joli, agréable à voir, sain de corps, sinon
d’esprit: il y avait chance que ses perversités ne fussent encore que
des fringales...

                   *       *       *       *       *

Dans cette noble maison bourgeoise,--si l’on excepte Antoinette,
parfaitement calme en attendant René, Poldi, joueuse de guitare, et la
douairière, vieux grelot vide,--chacun suivait en secret un vol inconnu
de chimères. Le sain Frédéric lui-même n’y échappait pas...

                   *       *       *       *       *

M. Lafourcade atteignait alors la soixantaine. Il séduisait par un
sourire d’honnête homme, des manières de seigneur comme ont beaucoup de
grands bourgeois, une stature imposante et qui déclanchait le respect.
Cependant, il n’était pas beau et portait le nez long sous des yeux
emplis de malice, à la façon des éléphants.

Les huiles de morue et les vins de ses ancêtres avaient fortifié la
richesse de leur sang; Frédéric triompha d’une jeunesse emplie d’orages,
des fièvres de Java, des miasmes de Diégo-Suarez, de l’alanguissement
des tropiques. Il revint dans la Gironde avec ses dents, son poil, ses
plus précieuses facultés. Il avait eu jadis l’amour prompt; s’il
oubliait les négresses profondes, les métisses calmées sur-le-champ dans
les sombres ravins où fleurit la vanille, voire les Japonaises en
escale, il se rappelait avec complaisance des aventures plus mémorables:
une Anglaise, farcie de poésie, mais d’une vigoureuse beauté, l’avait
entraîné jusqu’à l’île Maurice. On les y vit ensemble, jouer au golf,
chasser le cerf, et faire la sieste sous des vérandas. Ces délices
n’empêchaient point M. Lafourcade d’expédier à chaque courrier des
directives à sa bonne voisine Emma pour l’éducation de René. Elle riait
de la fredaine et lui adressait maints conseils huilés de sagesse. Une
autre saison, à Saint-Denis, le galant retint une chanteuse d’opérette
et, lui-même ténor martin, ils charmaient leurs soirs de duos. Madame
Baïta, de son jardin, les écoutait avec sympathie en respirant l’odeur
des roses. Plus tard, il eut une liaison secrète avec la femme d’un
officier; la sœur puînée d’un procureur succéda; elle-même, bientôt, fut
remplacée. Frédéric s’en expliquait ainsi avec la veuve de Ramon:

--Beaucoup de jupons adornent ma vie, comme on voit des drapeaux
regaillardir les monuments. Mais, mon amie, leur nom l’indique, les
jupons, quand je les retrousse, ne dévoilent que parties basses. Je sais
très bien ce qu’il leur faut. Emma, je vous garde le buste: jusqu’à plus
ample informé, les hauts sentiments viennent du cœur!

Elle riait d’un rire sain, dans son art charmant d’être chaste et non
pas du tout pudibonde.

Or, ce soir, chez la douairière, Lafourcade ennuyé, seul dans sa
chambre, devant son smoking noir et s’habillant, avait regretté ce
temps-là:

--A Saint-Denis de la Réunion, dans les somptueux hôtels de l’île
Maurice, les hommes portent des smokings blancs. Qu’est-ce que je fais
ici, à respirer des pots de résine, de fades géraniums, des relents
d’huîtres, au lieu de manger les fruits succulents de l’altier dans des
jardins multicolores? Je languis, loin des hibiscus. En revenant en
France, je n’entendais pas troquer Jalassy contre Arcachon. Ma vieille
sœur est fort ennuyeuse; certes, je la vénère, mais je ne peux la
supporter plus d’un mois et encore tous les vingt-cinq ans! Malouin me
dégoûte; quant à Albéric, j’ai eu raison de rappeler à ce satyre qu’il
n’est pas encore loin de l’âge où il est urgent d’être fessé, et de lui
en faire souvenir devant la mère de René. Quelles sont ces façons qu’il
a, ces airs cupides, de regarder ma vieille amie? Ruppert? Oui, Ruppert
serait acceptable, il ne pue pas l’encre, mais je le soupçonne de
coucher avec ma nièce, dont les rires sont saugrenus. Je crains fort
qu’un jour ou l’autre ces amants-là ne soient pincés: il me déplairait
d’assister à un scandale ou, pire encore, d’avoir un cocu à réconforter.
Reste Emma, mais elle se cache. Où qu’on aille, elle n’y est jamais. Les
temps sont venus de m’enfuir avec elle. Je veux lui offrir Paris qu’elle
ne connaît pas...

                   *       *       *       *       *

M. Lafourcade entendit la cloche et descendit pour le dîner. Madame
Baïta lui parut plus magnifique que jamais. Il mangea silencieux, sans
écouter personne, bizarrement timide, soudain résolu à frapper un coup
auquel la créole ne s’attendait plus après vingt années de sagesse.




XI


Ruppert ayant fini le bridge, était revenu près de Léopoldine et de
madame Baïta; Albéric, volontairement, les empêtrait. La petite comtesse
entraîna son frère, vaguement inquiétée d’un sourire qu’elle lui voyait,
le sourire mauvais des Grégange. Emma et l’écrivain restèrent seuls au
grand mécontentement de l’écolier. La douairière s’en fut au lit,
cependant que Malouin, sa femme, Albéric et Antoinette faisaient au
billard, un bouchon. Lafourcade, devant la mer, semblait rassembler son
courage. Ainsi l’amoureuse inconnue eut son tête-à-tête avec Georges
comme une aumône du destin. Ils disaient des choses banales, à peu près
vides de sens, comme ont accoutumé les amis, mais Emma, derrière elles,
entendait bruire les silences. Une affreuse délectation l’empoignait
d’avoir à elle seule, pour quelques minutes, cet homme désiré, de jouir
de sa voix, de ses gestes, de ses mots, de l’adorer sans le lui dire.
Pour elle, la présence, c’était un peu la possession. Elle oubliait dans
ce délice l’amertume de son secret.

Lafourcade, lesté d’audace, s’approcha d’eux. On voyait venir dans la
nuit le rond rouge de son cigare.

--Je vous y prends, dit-il, mais sans y croire, vous flirtez!

--Flirter, grands dieux! Madame Baïta est trop raisonnable, s’exclama
Ruppert, facilement.

Elle sourit, bizarre:

--Il y a encore ça!

--Elle n’est pas du tout raisonnable, affirma Frédéric, en s’asseyant à
côté d’eux.

--Qu’est-ce qu’il vous faut? demanda plaisamment le romancier.

--Ce qu’il me faut?

Le vieil homme se tourna vers sa camarade. Il hésita quelques secondes,
non point sur ses intentions, mais sur l’opportunité de les dire: la
présence de Ruppert n’était certainement pas indispensable. Pourtant,
par une bizarrerie d’original, Lafourcade ne la détesta point. Il avait
tellement de goût qu’il pouvait lui arriver d’en manquer dans le souci
d’en avoir trop. Ce qu’il méditait d’exprimer lui semblait vaguement
ridicule après tant de saisons silencieuses et il craignait de
l’endimancher. C’était le trac du tête-à-tête, d’une sorte de demande
d’audience, bonne à solenniser une démarche. Il lui semblait plus
expédient de lâcher la chose en passant, comme on parle ouvertement de
ce qui, d’ailleurs, va de soi. Son idée lui apparaissait si simple--et
seulement insolite à cause d’un retard de vingt ans--que Frédéric
n’imaginait pas un refus. Enfin, si étonnant que cela fût en
l’occurrence, il se sentait impatient et n’y tenait plus de parler. D’un
seul coup, comme un poids qu’on laisse tomber naturellement, la route
finie, il déchargea ce qu’il avait à dire, en prenant appui sur Ruppert.
Négligeant la plaidoirie, il jeta la péroraison:

--Je vous le dirais bien, Emma, ce qu’il me faut! Tant pis, j’y vais:
vous m’épouseriez si vous étiez raisonnable.

Il sourit, attendant la main demandée.

--Vous êtes fou, sourit madame Baïta à son tour, fraternellement.

Mais Ruppert ne s’y trompa pas:

--Vous savez que M. Lafourcade est sérieux?

--Naturellement, je suis sérieux. Cela m’a pris aujourd’hui même.

--Le coup de foudre? Depuis vingt ans qu’on se connaît...

--Vingt-deux, rétorqua Frédéric. Ce n’est pas le coup de foudre. C’est
un vieil orage amoncelé qui éclate.

La créole plaisanta de nouveau:

--Choisissez vos paratonnerres.

Le colonial surpris regarda son amie avec une douce dignité:

--Ruppert a raison; je suis sérieux. Il ne faut pas le prendre ainsi,
cela me ferait de la peine.

Elle le contempla interdite et, tous les trois, ils furent enveloppés de
gêne. M. Lafourcade, pour la dissiper, continua d’un autre ton, en
affectant la légèreté:

--Ma sœur est admirable. Imaginez-vous qu’elle ressemble au maréchal
Joffre! On sait qu’après un conseil où il parla peu, l’illustre soldat
conclut par ces mots:--«Eh bien, on se battra sur la Marne.»--Telle fut
la douairière, cette après-midi; son notaire et moi, elle nous appela
pour nous consulter sur l’opportunité de marier ma nièce avec René.
Quand nous eûmes parlé, elle cria:--«Eh bien, ce mariage aura
lieu!»--Voilà donc une affaire faite. Ma sœur en garde le mérite, car
c’est elle qui décida.

--Je suis bien contente, dit Emma.

Elle l’était. Son dérèglement caché n’altérait point ses vertus
profondes et elle chérissait son enfant. Quelquefois même, elle
s’accusait de ne plus lui donner toutes ses pensées, ne mettant jamais
en balance le sacrifice de sa vie. Pourtant, à cette minute, la présence
de Ruppert la gêna, comme s’il n’avait point su qu’elle avait un fils,
en âge déjà de fonder lui-même une famille. Frédéric, sans soupçonner
tout ce débat, regardait son amie avec une bonne émotion, qu’il
dissimulait sous des manières un peu narquoises:

--Vous êtes contente, je le conçois. C’est le moment d’en profiter.
Faisons ensemble les deux noces...

--Ah çà, Frédéric!...

Elle s’arrêta. Elle voyait d’anxiété reluire ses yeux, son long nez
frémir dans l’air du soir; elle demeura atterrée, cependant qu’il
continuait crescendo:

--René se marie, c’est très joli. Parfait. Vous voilà seule, en
attendant! Qu’est-ce que vous allez faire? Retourner sous votre vérandah
et là, songer, devant les grenadiers en fleurs qui vous présenteront les
armes? Folie! Restons en France tous les deux. Vous ne connaissez pas
Paris et, pour moi, je l’ai oublié. Il paraît que maintenant c’est un
New-York. Voilà une découverte à faire de compagnie. L’honorable M.
Lafourcade et sa femme, hein? Deux jolis originaux: nous aurons beaucoup
de succès... Ce n’est pas si bête! Eh bien, répondez...

Il y eut un silence. Elle regardait droit devant elle, à la manière des
somnambules...

--C’est vrai pourtant que ce n’est pas si bête, dit Ruppert, toujours
disposé à rendre service...

Lafourcade, au vol, s’empara de l’aide qui s’offrait; il ne cachait plus
son émoi; cependant une timidité le fit encore plaisanter:

--Dites oui... Votre flirt lui-même le demande!

--Je ne me le permettrais pas, protesta l’écrivain. Mais nous sommes
devenus de grands amis, madame Baïta et moi, et, si elle nous promet de
ne pas nous abandonner tout de suite...

--Qui, nous? interrogea Frédéric.

Ruppert, avec affection, regarda l’accompagnatrice de ses amours. Il
n’était pas homme à manquer une occasion de la remercier une fois de
plus:

--Qui, nous? Mais tout le monde! Madame Baïta répand le bonheur autour
d’elle. Sa présence est bien précieuse... Laissez-nous-la encore
quelques semaines. Après, il me semble...

Brusquement, avec une nervosité qui les stupéfia, elle réagit:

--Il vous semble mal. Cette plaisanterie est ridicule. Je ne peux vous
dire à quel point je me sens... Je ne trouve pas le mot! Mais cette
attaque brusquée, et devant vous, Ruppert...

Elle se leva parmi ces phrases suspendues et l’on vit son effort pour se
maîtriser; enfin elle essaya de sourire:

--J’excuse mon vieux camarade: je comprends qu’il ait voulu du renfort.
C’est une entreprise tellement absurde!... Mais que vous, tout d’un
coup, Ruppert, vous--en ami!--vous donniez votre avis, vous disposiez de
moi... Je suis humiliée, je vous l’assure, très humiliée.

Elle ne souriait plus.

--Ne dites pas un mot de plus! articula M. Lafourcade avec un chagrin
empli de bonne tenue, car, humilié, c’est moi qui le serais!

Emma fut envahie de confusion. Elle fit un pas:

--Donnez-moi la main, Frédéric, et pardonnez-moi. Je viens d’être à la
fois méchante et ridicule.

Maintenant comme elle en souffrait! Elle ajouta:

--Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Ruppert, désolé, se leva:

--C’est ma faute.

A cent lieues de se croire présent dans ce cœur de femme, il attribuait
la nervosité de la minute à l’ennui d’un refus à formuler.

--Allons, dit-il, refaites vite votre sourire... Il ne faut pas m’en
vouloir: j’ai cru pouvoir risquer mon avis. Cela n’arrive-t-il pas entre
intimes?

Il lui serra la main, pour préciser, salua Lafourcade d’un coup d’œil
complice et s’éloigna vers le billard.

Il la jugeait un peu ridicule. D’où lui venait cet entêtement farouche?
Lafourcade lui semblait tout à fait bien... pour elle! Quant au
colonial, il le comprenait, pensant:

--Elle a dû être bigrement bien!

Bigrement bien, peut-être Ruppert eût-il vu qu’elle le restait, si cette
comédienne trop modeste, au milieu de leur intrigue, se fût attribué un
rôle de vedette et par exemple de rivale. Mais, la sotte, il la voyait
désormais en confidente.

                   *       *       *       *       *

Brusquement, tandis qu’il s’éloignait, elle souffrit à crier, à s’entrer
les ongles dans la chair, car elle sentit ce qu’il pensait et elle
connut sa déchéance.




XII


Elle ne disait rien. Lafourcade se leva:

--Je vais vous souhaiter le bonsoir, Emma. Nous avons réglé la question.

Elle fut honteuse d’avoir mal répondu à cet honnête homme:

--Il ne faut pas m’en vouloir, Frédéric, dit-elle mélancolique. J’ai eu
une crise.

Elle s’efforça de plaisanter:

--Le vieil orage dont vous parliez, il m’a traversée.

Il secoua la tête:

--Non, mon amie. C’est à cause de Ruppert que vous m’avez parlé ainsi!

Elle haussa les épaules, croyant donner le change.

--Vous êtes absurde! Un homme aimé des femmes et qui a neuf ans de moins
que moi... Il est vrai que j’ai mis ma jeunesse de côté, ajouta-t-elle
en souriant.

L’espoir est tenace aux cœurs aimants, Frédéric se raccrocha à ce
sourire:

--Emma, dit-il, votre jeunesse, vous l’avez économisée. Vous jouissez
d’un beau revenu. Alors, je m’étais dit, j’avais pensé... A mon âge, on
s’éprend d’un tendron quand ce n’est pas d’une gamine. Je trouvais plus
sage, plus curieux de convoiter...

Elle l’interrompit d’une voix basse et stridente:

--Une femme assortie à vous! En effet, c’est plus raisonnable... Tenez,
Lafourcade, rions, voulez-vous?

--Vous n’avez pas l’air d’en avoir envie, murmura-t-il en l’enveloppant
de bonté triste.

--Mais si!

                   *       *       *       *       *

Ils marchèrent en silence quelques secondes, écrasés tous deux de
chagrin. Enfin, elle continua, bizarrement, avec une obscure bravade:

--Tenez, je vais vous faire un aveu... Cela ne serait pas tellement sage
de m’épouser... J’ai eu un long sommeil sentimental, une éclipse de
cœur. Mais on se réveille! L’éclipse ne dure pas toujours... Qui sait,
je vais peut-être m’émanciper.

--Vous? dit simplement Frédéric.

Elle s’accrocha à la balustrade, comme frappée par un coup droit:

--Vous avez raison, c’est trop tard!

Il la vit frissonner dans la nuit et il fut envahi par la pitié. Elle le
comprit et s’abandonna jusqu’à se plaindre:

--Je suis triste, triste... et quels remords!

Il mit ses doigts durs sur sa pauvre main moite, comme Ruppert tout à
l’heure avait fait:

--Du remords, Emma!... A qui donc avez-vous fait du mal?

--A moi, jeta-t-elle vers l’ombre, à moi, toujours à moi! Et toute ma
vie!

Elle avait maintenant une irrésistible soif de s’épancher.

--Quelle bêtise j’ai dite tout à l’heure! Économiser? On économise de
l’argent, on ne place pas sa jeunesse. Quand on veut la retrouver, les
titres sont dans l’eau! On reste devant l’ancienne image de soi-même,
comme un voyageur qui retourne au foyer et qui n’y voit plus que des
ruines! Ce soir, tenez, Frédéric, je pense à cela sérieusement, pour la
première fois; mon courage me manque, je ne crois plus que j’ai bien
fait et je me sens lasse à mourir.

--Ce soir? Pourquoi ce soir? demanda humblement son ami.

--Je ne sais pas...

Ils se turent derechef et, dans la maison, ils entendirent jouer un
tango:

--C’est pour Ruppert. Il fait danser Poldi, murmura Frédéric. Ah! je
sais bien pourquoi ce soir! Vous souffrez que, moi... Vous vous dites
qu’autrefois, de plus jeunes...

--Peut-être! Peut-être que je me dis cela, cria tout bas Emma, avec
angoisse. Ce soir, tout le passé me regarde avec reproche, avec défi. Je
l’entends qui murmure à mon oreille: trop tard. Tu me vois, c’est moi.
J’étais ta jeunesse. Tu m’as gaspillée, fausse économe. Il ne reste rien
dans tes mains que la crispation de les savoir vides!

--Vous êtes amoureuse, souffla-t-il.

Elle trouva la force de s’en défendre.

--Vous êtes fou! C’est vous, c’est vous seul, avec votre demande en
mariage, qui avez remué le fond de mon regret. Vous avez ouvert le
coffret, trop fermé; alors, ce soir, j’ai envie de parler; j’ai envie de
me plaindre; un peu plus... vous voyez..., j’aurais envie de pleurer, de
pleurer tout haut, comme une bête qui va mourir, comme une maîtresse
abandonnée, moi qui n’ai jamais eu d’amant! Ah! je m’en veux... je m’en
veux!

Il voyait ses larmes descendre. Il répéta, doucement:

--Vous êtes amoureuse.

Elle mordit ses belles mains comme un mouchoir, sans lui répondre, et
ils restèrent là, très longtemps, dans une détresse infinie. Il leur
semblait qu’ils ne s’étaient jamais connus.

--Ma pauvre Emma! murmura enfin le vieil homme.

--Oui, sanglota-t-elle, vaincue, pauvre Emma! S’en aller en guerrière,
avec une armure, et s’apercevoir à la fin que les blessures viennent du
dedans! Ah! je sais bien ce qui m’arrive: c’est tout mon orgueil rentré
qui, aujourd’hui, ressort en confusion...

Elle se retourna vers lui dans une sorte d’emportement:

--Je vous défends de me croire amoureuse. Je ne suis pas amoureuse. Et
de qui amoureuse? Il n’y a personne.

--Personne.

Elle frappa du pied:

--Non, personne! Il y a vous, qui êtes mon ami, et auquel je me plains,
c’est tout!

--Si cela vous fait du bien! dit-il sans la regarder.

De nouveau, le silence les enveloppa. Ils contemplèrent, sans la voir,
une longue lune de décembre qui se promenait sinistrement sur la mer.

Madame Baïta essaya de sourire:

--Mon pauvre vieux! Sommes-nous assez ridicules!

--Pas du tout, répondit-il.

--Mais si. J’ai ce soir une colère de ratée. Je me dis: tu étais
belle...

--Vous l’êtes encore...

--Tu étais amoureuse...

--Vous l’êtes encore...

Elle prit sa pauvre tête dans ses mains.

--Trop tard. J’avais tout et je n’ai plus rien, je n’aurai jamais plus
rien. J’ai gâché ma vie. J’ai vécu inutile, déserte. Que de cruautés
j’ai eues envers moi-même! J’aurais mieux fait d’en avoir avec les
autres...

--Vous en avez, dit Lafourcade. Allons nous reposer.

Il lui montra, derrière la terrasse, le salon maintenant désert, et,
comme elle ne bougeait pas, il s’en alla.

                   *       *       *       *       *

Elle resta seule, incapable de se remuer. Combien de temps? Quelques
minutes, une heure? Comment l’aurait-elle su parmi sa lassitude? Elle
fut réveillée par un frisson et comprit qu’elle s’était endormie dans la
fatigue de s’être plainte.




XIII

        Nue comme une jeune fille seule.

        Pierre Louÿs.


Beaucoup de villas à Arcachon portent des escaliers extérieurs. Ils
épousent leurs murs, souplement, comme les lierres font le tronc des
chênes. La chambre de madame Baïta était desservie, du côté de la mer,
par quelques-unes de ces marches sinueuses. Venant du jardin, elles
donnent accès à un balcon de bois. Il court sur la vérandah;
l’appartement s’y ouvre au moyen d’une porte-fenêtre. La créole rentra
chez elle par une autre voie intérieure. Il était sans doute une heure
du matin.

Emma se dévêtit. Encore endolorie de son triste combat avec Frédéric,
elle ne prenait pas garde à ses gestes et, bientôt, elle fut nue dans la
chambre tiède. Les trois glaces, ouvertes à souhait, d’un long miroir de
taille humaine, réfléchirent trois femmes à peine alourdies par la
quarantaine, l’une de face et deux de dos. Selon les pas de la vivante
sur le tapis, elles s’éloignaient, se rapprochaient, disparaissaient
pour ressurgir. On eût dit d’intimes amies s’amusant à singer la créole.
Tantôt elles passaient leurs longues mains sur leurs beaux seins
arrondis, caressaient leur ventre modelé où, se courbant, elles
offraient à l’admiration--mais de qui?--les globes d’une croupe
laiteuse. Le miroir, tout d’un coup désert, redevenait soudain féerique
et enchanté. Mais celle qui le peuplait de tant de magnifiques
apparitions ne tirait d’elles aucun orgueil. Elle s’attardait dans sa
nudité radieuse, lassée comme une esclave sous un invisible fardeau.

Il lui sembla entendre un pas furtif sur le balcon. D’abord elle n’y
prit pas garde, et puis pensa qu’elle se trompait; mais le glissement
devint distinct, madame Baïta crut apercevoir une ombre derrière les
rideaux légers, une ombre dessinée par la lune. Elle saisit brusquement
un peignoir de soie, un large déshabillé qui s’étalait au pied du lit.
Elle y entra, comme ces fleurs qui se referment. Elle n’entendit plus
rien et se crut leurrée par ses sens. Au bout de quelques secondes,
rassurée, mais pour mieux se convaincre qu’elle n’avait perçu qu’un
passage de chat ou peut-être le claquement d’une espagnolette, elle
ouvrit la porte-fenêtre et fit un pas sur le balcon. Elle vit Albéric.
Surpris, l’air gauche et charmant, il ne tentait pas de s’enfuir. Emma
lui demanda, éberluée, ce qu’il faisait là. Il répondit:

--J’ai le cafard.

Il était nu-tête, en smoking. Sentant un vent fraîchi sur ses épaules
mal couvertes, elle pensa d’abord que ce gamin, plus jeune que son fils,
allait prendre froid. Sa chambre donnait sur une autre façade; elle lui
dit, prête à rentrer:

--Ce n’est pas la peine de s’enrhumer pour venir contempler la mer!

Il répéta d’un ton grognon:

--Ça m’est égal: j’ai le cafard!

A cent lieues de deviner ce qu’il cherchait, elle lui crut un chagrin
d’enfant:

--A votre âge! sourit-elle.

La créole avait hâte de se dérober à la nuit, maintenant refroidie; elle
ajouta, maternelle:

--Allons, Albéric, sauvez-vous...

Il pencha son buste en avant, en lui montrant des yeux farouches:

--Non, dit-il, c’est vous qui me donnez le cafard.

--Moi?

--Oui, vous!

Il lui jeta, sans bien articuler, trop vite, immobile, apeuré de son
audace:

--Je suis tapé de vous, madame.

Emma demeura stupéfaite. En même temps, sous le peignoir, se sachant
nue, elle devina qu’il le voyait: son geste involontaire de s’envelopper
fit que, l’étoffe maintenant plaquée, il la vit mieux... Ils étaient
seuls sur le balcon de la maison endormie, en pleine nuit, Albéric,
soulevé de trouble charnel, et madame Baïta, les épaules, la gorge, les
jambes, les bras offerts, exhibés à ses yeux, le corps à peine protégé.
Il sentit l’odeur féminine, sensuelle, de son idole abasourdie.

Elle le regarda, lut l’admiration sur son visage anxieux et fut inondée
d’indulgence. Il haletait. A la fois honteuse, et ravie qu’il fût
sincère, elle pensa: «C’est donc possible!»--La déclaration de
Lafourcade lui revint à l’esprit.

Elle murmura:

--Qu’est-ce que vous dites?

Mais l’accent n’était point sévère. Albéric recommença:

--Vous m’avez très bien entendu. Je suis tapé de vous! Et vous savez:
tapé comme un homme!

Il y avait quelque chose de si trouble, de si chaud dans la voix blêmie
qu’elle eut un léger haut-le-corps de recul devant cet écolier. Il le
discerna et continua d’instinct:

--Faut pas vous fâcher! Vous êtes épatante! Vous ne ressemblez à
personne! Et puis vous êtes belle! Vous êtes très belle. Je suis un
homme, je vous dis! Mon oncle m’a traité en gosse, mais je lui revaudrai
ça! Je pense à vous souvent le soir et quelquefois aussi, la nuit...
Non, faut pas vous fâcher... Ce n’est pas mal ce que je vous avoue...
puisque c’est vrai!

Il ajouta brusquement:

--Dites, vous ne voulez pas?...

                   *       *       *       *       *

Elle ne fut pas humiliée de sa hardiesse; son bon sens, dans une autre
minute, sans avoir la niaiserie de se fâcher, l’aurait conduite à
rappeler gentiment à l’ordre un chérubin escaladeur qui semblait ne
douter de rien, mais, dans son abdication présente, l’assaut cavalier,
tenté contre elle, lui donnait une joie confuse, une espèce d’espérance
soudaine, le sentiment de quelqu’un qui se guérit d’une hantise. Au lieu
de le menacer du doigt, cette femme de quarante ans ne bougeait plus
pour ne pas effaroucher l’enfant mal élevé qui la réveillait.

Pourtant, elle dit:

--Mais vous êtes fou, mon petit gars!... Voyons, voyons... je suis une
maman...

Il haussa les épaules:

--Laissez-moi tranquille avec ce mot-là. Ma petite sœur aussi sera une
maman, l’année prochaine...

Elle sourit:

--Alors, moi, je serai grand-mère...

Il tapa du pied le balcon:

--Voulez-vous vous taire!... Vous êtes belle, je vous dis! Ah! oui: si
belle! Et puis, hein, ma belle-sœur s’en doute.

Emma rougit violemment dans la nuit et pourtant elle ne comprit pas. Il
lui sembla qu’il savait, qu’il avait deviné: elle eut peur de lui. Mais
déjà il continuait, l’air brusquement un peu gouape:

--Ah! Poldi! Alors, vous la trouvez jolie? Avec ses cheveux lisses, son
corps d’androgyne! Elle est comme toutes ses petites camarades: elle a
l’air d’un garçon de café. Qu’est-ce qu’elle est, Poldi, à côté de vous?
Il n’y a rien que vous, d’abord...

                   *       *       *       *       *

Il disait son exacte pensée. Tout pouvait le pousser à la dire: la
créole, depuis quelques minutes, était devenue magnifique, plus belle
qu’elle-même. Auréolée d’une joie soudaine, d’une force rayonnante,
inconnue, retrouvée, Albéric la désensorcelait du charme affreux de se
croire vieille. Sans le savoir, il venait de lui immoler la rivale,
qu’elle croyait presque chérir. Comme lui maintenant, elle la jugeait,
la comparait à sa propre splendeur, qu’elle devinait ressurgir... Elle
eut envie d’étreindre ce gamin, de l’embrasser, de le couvrir de
caresses reconnaissantes et de lui crier sans voix, comme s’essayant à
lui:--Alors, alors, c’est vrai? Alors il peut m’aimer!--Albéric la vit
frémir.

                   *       *       *       *       *

Éclairée comme elle l’était, dans l’encadrement de la porte, par le
reflet des lampes intérieures, il discernait le corps sculpté par la
lumière; elle mourait sur son épaule et sur ses bras nus. Emma semblait
si prête qu’il se crut exaucé et qu’il se rapprocha...

Fraternelle, elle lui sourit...

Il y eut entre eux--il le sentit--un obstacle invisible, une puissance
qui l’écartait, plus qu’un refus, autre chose que la sagesse, un mystère
nouveau. Pris de rage, il pensa, ce Grégange, que sa belle-sœur restait
à vaincre. Il eut envie, dans un bond de cervier, de se jeter sur la
proie échappante, de la mordre de mécompte, de jalousie, mais, comme il
n’était à la fin qu’un pauvre petit surmené par le désir, il courba le
dos et fit la moue dans un regret soudain charmant.

Emma sourit de nouveau, emplie d’attendrissement et de pardon:

--Allons, dit-elle, sauvez-vous, Albéric, bien raisonnable, pas fâché,
pour que je sois contente de vous... Tout cela est très gentil... Il ne
faudra plus jamais revenir, parce que c’est gentil comme cela, une
fois... Si vous recommenciez, ce serait moins gentil...

Il eut honte de tant d’indulgence et baissa sa tête empourprée:

--Ne parlez de moi à personne!

--Mais non, Albéric, à personne... Nous avons un secret...

Dans une ironie où perçait le reste de sa cruauté envers elle-même, elle
ajouta:

--Nous, nous en reparlerons... dans dix ans!

Elle comprenait son désarroi et, pour l’aider à bien partir, elle
caressa maternellement ses cheveux drus.

                   *       *       *       *       *

Il s’en alla sans lui répondre, boudeur, déçu, persuadé qu’il avait un
chagrin d’amour, inapte à comprendre avec quelle gratitude le cœur de
madame Baïta l’accompagnait dans sa retraite, sans savoir que la
hardiesse de ses dix-sept ans venait de passer sur elle comme un jeune
ouragan sur des cendres, en ravivant leurs étincelles.




XIV


Que pouvait-elle bien rêver pour demeurer ainsi stupéfaite, hagarde,
dans une gêne si lourde, quand elle vit que celui qui l’éveillait,
c’était son fils? Il n’y avait pas longtemps qu’elle dormait.

René lui cria:

--Mais, maman, voyons maman, il est dix heures!

Il arrivait de Paris. La veille, à l’orée de la nuit, les gendarmes de
Ruffec, embusqués, comme des brigands derrière les buissons, lui avaient
dressé contravention pour excès de vitesse. Cependant il ne dépassait
guère la moyenne de quatre-vingt-dix. Il avait couché à Barbezieux, où
les lits valent les pâtés. Il surgissait maintenant devant sa mère,
celle-là même qui, dix années plus tôt, dans la splendeur de la
trentaine, lui criait parmi les jardins tumultueux de Jalassy:

--Viens embrasser ta vieille maman.

Maman! Le beau nom! Qu’il le jetait ce matin même, avec joie, tendresse,
fierté! Maman! Elle l’entendit, ce mot, dans l’étonnement de ceux qu’un
songe emporte et pour qui sonne le réveil: Maman...

                   *       *       *       *       *

Il traversa la chambre d’un pas souple de contrebandier, ouvrit la
porte-fenêtre, alla sur le balcon. Il cria, joyeux:

--Ehoh! Albéric!

Elle entendit au jardin la voix du petit Grégange:

--Tiens! vous êtes là!

--Oui! Sans m’annoncer: je viens de réveiller maman!

Il rentra:

--Que tu es paresseuse! Quand j’arrivais, j’ai vu la comtesse,
Antoinette et Poldi partir pour la messe.

Elle murmura:

--C’est donc dimanche?

--Comment, c’est donc dimanche? Ah! çà, maman, qu’est-ce qui t’arrive?
Comment vis-tu maintenant?

Elle n’était point pratiquante, mais, dans l’île, sans s’astreindre aux
disciplines personnelles de la religion, elle avait en usage d’en
respecter les formes ostensibles. Elle ne faisait point ses Pâques, mais
elle rendait le pain bénit; le jour du Seigneur, elle allait à l’église.
Lafourcade l’y rencontrait avec René. En sortant, il les cueillait sur
le parvis et les menait en voiture manger des melons glacés et des
ananas en sorbet.

                   *       *       *       *       *

--Comment va mon parrain? demanda le jeune homme.

Madame Baïta fut gênée comme d’avoir une nouvelle mauvaise à donner,
l’explication d’une rupture. Pourtant, elle n’ignorait point le galant
homme impeccable et que personne ne saurait le chagrin qui lui venait
d’elle. Elle dit:

--Je pense qu’il va bien.

--Comment, tu penses? Tu ne sais pas que c’est dimanche, tu ne sais pas
exactement l’état de notre ami? Mais alors qu’est-ce que tu sais?
Sais-tu encore que je suis ton fils?

Il riait et la taquinait avec gaieté, sans approfondir ce qui
l’étonnait, sans même se préciser qu’il était surpris, incapable d’épier
une variante des façons de sa mère, dogmatisant sa perfection! Il pensa
vaguement que la vie d’Arcachon l’engourdissait et qu’elle laissait
couler les jours avec indifférence, dans l’attente de son retour. Il
l’embrassa comme lorsqu’il était un bébé et qu’il tendait vers elle ses
petits bras dans une confiance illimitée. Elle le comprit et elle eut
honte.

                   *       *       *       *       *

Quelle nuit la créole avait vécue, dans un tournoiement, dans un
labyrinthe, coupant elle-même le fil, et n’avançant plus qu’à tâtons!
Que voulait-elle?

Ayant renoncé à l’amour ordinaire, à la portée de tous--celui qui
consiste à payer, comme on dit, de sa personne--elle s’était réfugiée
dans le luxe de s’offrir une remplaçante aux heures douces des
paiements. Du moins, elle avait fabriqué ce mensonge à son usage,
feignant de croire qu’elle fuyait un créancier, voulant oublier, dure
vérité, que personne ne lui réclamait ses trésors. Elle en arrivait à se
dire:--«Si je voulais!»--Cela, presque, lui suffisait depuis quelques
semaines! Brusquement, elle comprit qu’hélas! elle aurait voulu, qu’elle
n’avait cessé de vouloir, qu’elle voulait encore, que sa triste volonté
de se donner tout entière n’était stoppée que par l’impossibilité de
s’offrir, par la honte de s’exposer à un refus et, plus encore, avant
tout, par l’absurde terreur de n’avoir plus cours, d’être démonétisée, à
la façon des vieilles monnaies, tout au plus bonnes pour les vitrines.
Poldi, sans doute, n’était pas précieuse mais, sur elle, s’imprimait la
jeunesse, comme on voit une valeur inscrite sur les billets de banque en
circulation, ceux que les hommes se disputent. Emma jugeait sa
quarantaine une effigie en désuétude; elle avait beau se mentir, son
sacrifice s’affirmait humble et sans orgueil; c’était un pauvre et qui
marchait le dos courbé.

Et voilà qu’en une nuit,--mieux, en deux heures,--deux mendiants
l’avaient accostée. A leur cupidité, elle avait tout d’un coup compris
la folie de se croire ruinée; sa richesse demeurait éclatante. Elle
appâtait la tendresse d’un amateur de femmes, la sensualité d’un jeune
homme! A son aspect, ils avaient tremblé d’espoir et de désir: elle
apprenait qu’elle les eût comblés en les exauçant, qu’elle pouvait
s’offrir, qu’elle serait un cadeau royal, que sa beauté restait
vivante... Elle frissonna de cette découverte comme un faible qui
cherche à tuer et trouve une arme.

                   *       *       *       *       *

Albéric maintenant devait être retourné dans sa chambre. Pour bien se
convaincre de sa force, elle se l’imagina pleurant sur un lit, dans le
regret des caresses qu’il n’avait pas eues, hanté de leur colloque, de
l’avoir vue si près de lui, chaude et presque révélée, sur le balcon.
Elle évoqua Lafourcade: il devait être triste et la plaindre, dans sa
bonté. Cependant, elle rayonnait... Elle jeta son peignoir et,
s’exhibant à elle-même, délivrée de ses craintes vaines, elle s’admira.

Au lit, de nouveaux tourments l’assaillirent: elle mesura les forces
qu’elle avait perdues en acceptant le triste emploi de confidente et
songea que, peut-être, l’instant de vaincre était passé. Comment effacer
de Ruppert cette image de nourrice complaisante qui mène, comme dans
Shakespeare, une jeunesse à ses rendez-vous? Elle se haït d’une
politique imbécile.

                   *       *       *       *       *

--Eh quoi, songeait-elle, ne pouvais-je, au contraire, m’ingénier à les
gêner dans leur parodie de l’amour, car c’en est bien la parodie: ils ne
s’aiment ni l’un ni l’autre! Il voit en elle un jouet flatteur et quant
à cette petite femme adultère, elle fait des niches à son mari... Je
parierais que, libre, elle serait sage. Des sens, est-ce que seulement
elle en a? Mais non. Depuis deux mois, je la dope... Frêle jument, et de
mauvaise qualité, à chaque obstacle qu’ils rencontrent, mes conseils lui
servent de cravache: faut-il, que je sois une bête? De mon propre feu,
en m’y brûlant, je tire pour cette sotte les marrons. En voilà assez! Je
veux, maintenant, travailler pour moi, au lieu de la préparer,
misérablement, à mieux recevoir les caresses qu’elle me vole...

                   *       *       *       *       *

Elle resta en suspens.

Où était la voleuse? Toute pensée commence l’acte. Qui volait?
N’était-ce pas elle, madame Baïta, avec ses préparatifs de trahison?
Poldi, qu’elle frôlait parfois de si près, n’avait-elle pas une
confiance charmante dans son abandon?...

                   *       *       *       *       *

--Oui, continua-t-elle en elle-même... belle confiance, confiance en sa
vieille amie! Cette invention de s’adresser à moi s’affirme déjà une
insulte. Elle a confiance parce que je lui apparais sans danger: je lui
montrerai le contraire. Poldi se méfierait si elle se jugeait mieux. Je
suis plus belle que cette maigriotte: Albéric me l’a crié, pourquoi
Ruppert serait-il plus aveugle?... Le difficile, c’est qu’il est loyal.
Il peut m’arrêter aux premiers mots. Il faudra agir avec souplesse,
lentement, les désunir d’abord... préparer leur rupture... Il
faudrait...

Elle recula devant sa propre pensée, avec stupeur. Où allait-elle? Cette
femme, sans reproche depuis son enfance, rôdait maintenant en esprit
autour d’une vilenie, y revenait, ne parvenait point à l’écarter, ne le
cherchait pas, calculait ses chances, négociait avec ses scrupules. Que
se passe-t-il dans les âmes basses humiliées pour que celles qui ont des
vertus en descendent à ces débats?

La nuit s’épuisait lentement: Emma, assise sur ses oreillers, les genoux
au menton, les mains nouées aux genoux, tirait d’elle-même, peu à peu,
en extirpait des ramassis de parties louches, inconnues, inutilisées
jusqu’alors, des bandes de pensées suspectes, comme on voit des troupes
d’apaches sortir des villes en émeute quand la police est aux abois.

C’est ainsi qu’elle s’endormit. Toute cette harde d’instincts
silencieux, elle l’entraîna dans son sommeil...

                   *       *       *       *       *

--Maman!

René se dressait devant le lit, encore poussiéreux de la route,
magnifique et sain, ses larges épaules droites, portant bien sa tête
franche, pure sur le cou puissant, l’air d’une colonne. Sa bouche riait
en même temps que ses yeux; ses cheveux noirs, plaqués comme une laque
brillante, ses lèvres gaies, son nez épanoui, d’une jolie forme,
évoquaient «son pauvre papa». Elle le revit comme un fantôme...
Confiant, fidèle, il se penchait pour baiser son front...

Elle eut peur de lui. Dans ses propres bras sans voile, elle enfouit son
visage harassé, à la manière de ceux qui se savent changés et veulent
s’épargner l’affront de ne plus être reconnus.




XV


Trois jours après l’arrivée de René, Poldi revint seule, à la nuit
tombante, de chez Ruppert. La jeune femme marchait allègrement, dans
l’ombre.

Son amant, par un détour, lui avait fait escorte jusqu’à ce casino
mauresque, dont la plate-forme termine la ville d’Hiver; elle le quitta
sur un baiser, et redescendit vers la ville basse; elle comptait y
retrouver Emma, à côté du Grand-Hôtel, au coin d’une petite place, trop
exposée en hiver aux vents du bassin pour qu’on y risque une rencontre.
La créole, en voiture fermée, devait attendre là son amie, vers six
heures. Quand arriva Poldi, elle n’y était pas: Poldi pensa qu’elle n’y
était plus et rit toute seule de son retard. Sans s’inquiéter, elle
continua son chemin:

--Cette sotte aurait pu m’attendre. Je la houspillerai en rentrant.

                   *       *       *       *       *

Le temps était sec et froid. De magnifiques étoiles espacées
embellissaient le ciel. La ravissante adultère, dans son vison,
avançait, le corps fouetté par cette promenade qui l’assainissait, après
trois heures de lassitude moins sportives, derrière des rideaux
indulgents. Son pas volontaire et hardi, voire garçonnier, résonnait sur
le long boulevard. Elle y était seule avec son ombre... Tout à fait
rassurée, convaincue que madame Baïta aurait trouvé à dire que sa
camarade la suivait, Poldi jouissait d’une âme sans tourment dans un
petit corps apaisé: elle se plaisait à elle-même comme elle plaisait à
la vie.

Elle atteignit une grille surmontée d’un mot lumineux: Etchéa. Il
indique, dans une villa que rien ne distingue des autres, l’existence
d’un traiteur à la mode. Avant le dîner ou après, on s’y retrouve autour
d’un bar, dont les cocktails sont péremptoires. La comtesse avec ennui
se cogna au comte, qui sortait de cette maison.

Pour s’éviter une question de mari, elle lui demanda promptement ce
qu’il faisait là et d’un ton presque soupçonneux. On sait cette méthode
des femmes.

--Évidemment, je ne préparais pas un sermon sur l’abstinence, répondit
Malouin, en se dandinant comme un grèbe.

Il étirait son long cou à la façon de ces oiseaux et contemplait
Léopoldine d’une prunelle charbonneuse. Elle le trouva ridicule et se
réjouit, _in petto_, de lui avoir joué, dans l’après-midi même,
plusieurs tours de bonne façon.

--Je vous paye un glass, déclara le grèbe d’une voix déférente. Vous me
raconterez votre journée.

Alertée par cette curiosité, Poldi l’inventoria d’un œil rapide. Son air
gobe-mouches la rassura... Elle n’osa pourtant passer outre. Ils
entrèrent dans le bar. Il n’y avait personne qu’un gramophone criard qui
s’égosillait dans le vide. Le patron au téléphone prenait commande d’un
pâté.

--Vite, un rose! La comtesse a besoin d’un remontant, chuinta Malouin ne
sachant pas aussi bien dire.

Perché sur un tabouret, cependant qu’elle restait debout, désireuse d’en
finir vite, il ricana:

--Endroit discret, propre à l’amour... C’est tout à fait ce qu’il nous
faut...

Il se pencha bizarrement et, dans un murmure égrillard, proposa à sa
femme de rentrer ensemble, et presto, à la villa: Il précisa qu’on n’y
dînait jamais avant neuf heures et que, donc, ils auraient le temps de
se mignoter tous les deux. Écœurée, elle lui souhaita un cocktail
cyanhydrique; en même temps, dressée à l’endormir,--captive
aimable,--elle lui sourit affablement. Ils burent les roses et s’en
allèrent à petits pas.

Malouin avait pris le bras de Poldi; dans l’air calme de la nuit, il
débitait d’une voix mécanique des paroles maniaques et désireuses. En
arrivant à la villa, l’épouse comprit le péril urgent: elle bondit dans
l’escalier.

--A tout à l’heure, cria-t-elle, je vais chez Emma. J’ai à lui parler.
Nous nous reverrons au potage.

Malouin, lâché, sourit comme on mâche un citron:

--N’avez-vous pas eu le temps cet après-midi?

Elle lui jeta, du premier, en disparaissant:

--Non, nous étions chez le coiffeur.

Le mari demeura pantois et furieux au milieu du vestibule, embarrassé de
ses projets. Sonnerait-il une camériste? Ses ancêtres, les Grégange et
les grands-parents poissonniers de la douairière, assistaient de leurs
cadres à sa déconvenue. Derrière lui, la porte du billard claqua, sous
le poing rude d’Albéric; le jeune garçon passa, bourru, sans prendre
garde de s’excuser.

--Bouscule-moi pendant que tu y es! glapit Malouin exaspéré. Qu’est-ce
qui te prend?

--Il me prend, hoqueta le puceau, que la vie me dégoûte. Madame Baïta
est partie.

--Comment, partie?

--Oui, partie. Depuis trois heures qu’elle roule, elle doit être déjà en
Espagne...

Albéric disparut vers le jardin. Son aîné, ahuri, sur place, roulait
maintenant des petits yeux en escarbille, avec des airs soudains de
cocu: comment! la créole était partie et Poldi ne le savait pas!
Grégange commençait d’y voir clair. Son visage méchant s’éclairait à fur
et mesure. Enfin, et bien qu’il fût seul, il s’en alla traîtreusement
sur la pointe des pieds, en sifflant entre ses dents comme une vipère
attaquée qui se prépare à se défendre.

                   *       *       *       *       *

Bien qu’absente, madame Baïta fut du dîner.

                   *       *       *       *       *

--Qu’est-ce que c’est que cette femme? s’écria la douairière en dévorant
des huîtres plates. On n’a pas l’idée d’être chez quelqu’un depuis
quatre mois et de filer un jour sans crier gare comme une chatte qui
déloge avec ses petits. Qu’est-ce que vous dites?... Elle me met dans de
beaux draps. Je donne demain un dîner de seize couverts, mon Emma et son
fils aux champs, s’il me manque quelqu’un, par ce temps de grippe, nous
voilà treize... C’est inouï! J’inviterai Ruppert, mais c’est bien
tard...

--Laissez Ruppert, dit Lafourcade d’un air acerbe. Albéric mangera
devant nous.

Antoinette, émue du départ de son fiancé, prit la parole:

--Moi, je dînerai dans ma chambre.

--Nous sommes en plein drame, continua la vieille comtesse à tue-tête.
Ma fille, vous le voyez, donne des signes de neurasthénie. Elle fuit la
société, parce que cette extravagante a emmené son fils avec elle! Vous
admettrez cependant que ce garçon n’a pas quitté Paris pour passer la
Noël à Gavarnie! Mais oui, à Gavarnie: je ne vous l’ai pas dit, c’est là
que sa mère l’a entraîné! Je faisais une réussite, elle se plante devant
moi et m’apprend qu’elle se sentait souffrante. J’allais lui offrir de
l’eau de noix, favorable aux vapeurs et autres migraines, mais point;
Emma me déclare qu’elle veut essayer de la solitude. Une demi-heure
après, ils étaient partis pour la montagne... Ce sont des fous.

--René n’y est pour rien, dit Antoinette. Il a suivi sa mère, désolé...

--Je l’espère, mon enfant, barrit madame de Grégange. Mais tu t’exposes,
tu auras là une belle-mère bien excentrique! C’est une jongleuse, je le
savais. Je la découvre vagabonde... Frédéric, est-ce qu’elle est sujette
à des fugues?

Lafourcade haussa les épaules.

--Quand reviennent-ils? demanda Poldi.

Elle s’efforçait de sembler en appétit et cachait son inquiétude sous
des apparences tranquilles. Malouin parla d’une voix aimable. Profitant
de ce qu’il se servait un blanc de dindon, il ne regardait point sa
femme:

--Qu’est-ce qu’elle vous a dit, chez le coiffeur?

La menteuse se raidit pour ne pas hésiter:

--Elle devait, comme moi, y rester à peu près deux heures. Elle a
ressenti une fatigue et brusquement s’en est allée. Vous avez bien vu
qu’en rentrant je courais prendre de ses nouvelles? Je m’étais attardée,
mes cheveux coupés, à choisir deux ou trois sweaters.

--Les truffes, cette année, ne valent pas grand’chose, répondit Malouin,
d’un air absurde et distrait, en piquant le nez dans son assiette.

Sa mère agacée lui cria qu’elle les trouvait, elle, excellentes:

--Laissons les truffes, il ne s’agit pas de balivernes! Ce que vous me
dites, Léopoldine, me confirme que madame Baïta est insensée. Vous étiez
en effet sortie avec votre amie. Une heure après, elle est revenue seule
et m’a annoncé son projet. Je crois vraiment qu’elle était souffrante,
comme vous l’avez vue chez le coiffeur.

Poldi respira: la douairière, sans le savoir, confirmait son jeu. S’il
restait un battement dans l’horaire des alibis, Malouin ne paraissait
point y prendre garde. A tout dire, la disparition de la créole semblait
lui être indifférente. La petite coupable le jugea berné. Quant à la
fuite d’Emma, elle crut en savoir la raison: Ruppert n’avait point
manqué de lui raconter la tentative de Lafourcade, son désir soudain de
mariage. Ensemble, ils s’en étaient divertis, avec la féroce
narquoiserie de la jeunesse quand elle parle des aînés. A la dérobée,
Léopoldine maintenant étudiait l’oncle Frédéric. Elle remarqua ses
silences fermés, son attitude correcte d’homme chagrin, qui s’observe.
Persuadée qu’elle tenait la clef de la fugue, rassurée sur les suites
amadouées de l’incident, la frivole jeune femme ne pensa plus qu’aux
moyens de rapatrier au plus vite la lâcheuse qui lui manquait.
Lafourcade l’ayant fait fuir ne saurait la faire rentrer. Poldi, pour y
réussir, se retourna vers Antoinette.

--Ne te préoccupe pas. René sera là dans deux jours; je t’en parlerai,
dit-elle à mi-voix, lui tendant une tasse de café.

La jeune fille sourit sans répondre. Elle était triste et étonnée. La
douairière continuait de s’exclamer parmi la respectueuse indifférence
des siens. Chacun d’eux suivait ses pensées; Malouin, secret, parmi les
images qu’il se créait en silence, se penchait sur les épaules parfumées
de sa femme comme s’il y trouvait un charme nouveau...




XVI


C’était le lendemain de sa fuite: elle s’était arrêtée, la pauvre
créole, devant des glaciers inconnus.

Elle se rappelait un grand livre d’images naïves, son titre: _les
Merveilles du monde_ sur la couverture rouge et or. On admirait dans ce
volume, offert en prix d’excellence par le lycée de Jalassy, les chutes
du Niagara, la baie de Rio-de-Janeiro, le mont Saint-Michel, le Vésuve,
bien d’autres fameux paysages dont madame Baïta oubliait les noms, et,
ceci,--maintenant sous ses yeux étonnés: le cirque de Gavarnie.
Gavarnie?... Emma se demandait encore comment elle avait jeté tout d’un
coup ce nom à madame de Grégange abasourdie, comment sa soif soudaine de
fuir avait choisi la «merveille du monde» la plus prochaine. Et
maintenant, elle était là. Pour combien de temps et à quoi bon?

Environnée de neiges étincelantes, elle contemplait ses murailles de
titans. Dans ce cul-de-sac gigantesque, il semblait qu’elle était venue
se cogner, comme ces insectes, qui fuient peut-être quelque chose que
nous ne savons pas, et qui se heurtent, dans leur panique, à des
verrières effrayantes.

Son fils au volant jusqu’à Pierrefitte,--première marche de la haute
montagne, atteinte vers midi après une nuit à Pau,--ils avaient, en
traîneau, par Saint-Sauveur, gagné l’hôtel isolé du Vignemale, et là,
harassés, chacun dans son isolement anxieux, ils gîtaient... C’était la
nuit de la Nativité. Le petit palace avait bourdonné du bal des quelques
amateurs sportifs de l’hiver, cependant que dans la proche église du
village, tissé de lourdes neiges, les montagnards presque espagnols se
réchauffaient devant la crèche de leur Dieu.

                   *       *       *       *       *

Le cirque semblait petit, lui qui recule quand on s’avance. Il portait
le vrai signe de la grandeur qui est de se dérober devant l’approche, de
se feindre accessible, de rassurer pour qu’on pénètre. Ce trompe-l’œil
est celui même des passions. Mais Emma ne voyait, ne remarquait rien:
elle avait peur. Et non point peur de ces montagnes étrangères, mais de
celle qui, aux premiers mots qui lui restaient à proférer, risquait de
se dresser, si haute, si terriblement abrupte, entre son fils et elle.
Elle avait si peur, que depuis vingt-quatre heures elle se taisait, dans
une avalanche incessante de paroles futiles. Vaines!... René, pourtant,
ne l’interrogeait point. Empli de surprise, mais de respect, il
attendait l’explication. Madame Baïta jusqu’à sa déroute présente, avait
su si bien le chérir, l’élever, lui donner d’elle une opinion de
l’infaillible, qu’il ne naissait encore dans son esprit aucune idée
insupportable. Il se sentait seulement en face d’une chose inconnue et
conservait la certitude qu’elle serait simple, aussitôt qu’il plairait à
sa mère de la lui dire. Cette bonne foi filiale, qui ressemblait à la
foi, la créole, avec épouvante, la discernait.

                   *       *       *       *       *

Elle venait cependant d’abdiquer toute pensée contraire à la sagesse.
C’est pourquoi elle était partie.

                   *       *       *       *       *

La vie fourmille de rappels à l’ordre. Qui ne le sait, qui a vécu?...
Qu’était-ce, sinon un:--Halte-là!... que l’apparition de René, jeune,
mais déjà un homme et sorti d’elle, devant le lit de madame Baïta, à
Arcachon?--Après une nuit de débats et de mirages, elle avait cru sortir
victorieuse de ses scrupules et disposée à vaincre, par surcroît, une
rivale. On s’en souvient: elle était forte, prête au combat, déjà sûre
d’elle, capable d’astuce, de trahisons; elle avait mis au point, dans le
sommeil, laboratoire des projets, un plan de bataille à battre Poldi;
elle se savait belle, elle aimait, elle voulait qu’on l’aime... et, tout
à coup, dans son oreille,--comme le sauve-qui-peut des espérances
louches qui la tentaient,--le mot juste, le mot fort, le vrai mot, le
mot magique avait sonné... Elle l’entendait, elle ne cessait plus de
l’entendre, il l’assiégeait:--Maman! maman! maman!... Il y avait quatre
jours...

Il y avait quatre jours que, cachée, enfouie dans ses bras nus, qui,
peut-être, souffrirent la morsure de ses dents, défaillante mais
reprise, honteuse mais sauvée, madame Baïta, d’un coup, avait compris:
elle resterait la prisonnière de sa vie, l’otage de sa jeunesse
renoncée, sans rémission possible, une honnête femme!... Elle le comprit
si bien que lorsque, vers un fils, elle releva son visage, tout à
l’heure obscur et tumultueux, il était redevenu celui de son passé, un
visage maternel et de veuve,--un peu triste.

La pauvre femme resta seule et s’habilla en se traînant. Il y avait
quatre jours. Debout, les douleurs reprirent, un tel sentiment de
lassitude--celui que laisse le heurt avec les démons--qu’il lui sembla
se relever après des heures de maladie. Elle titubait et ses pieds purs
croyaient s’enfoncer dans l’ouate. Quand, hier, elle avait crié à madame
de Grégange son désir immédiat de chercher ailleurs, plus haut, vers
l’altitude, une flagellation d’air violent, elle était sans doute
sincère. Il fallait partir ou tomber. La douairière la crut folle, son
fils la vit malade: ils s’en allèrent.

                   *       *       *       *       *

Mais maintenant?

                   *       *       *       *       *

Retourner vers Arcachon, vers Ruppert, c’est cela qu’il ne fallait plus.
Fuir, fuir... Comment l’expliquer à René? Comment demander à cet
innocent de payer pour elle, coupable? Elle cherchait dans une angoisse
neuve, destinée à se briser à des obstacles incessants.

Il semblait, aujourd’hui, depuis midi, que le jeune Baïta se forgeât des
armes. Non qu’il comprît. Il y a dans certaines amours, celles d’un fils
pour sa mère, d’un père pour sa fille, des aveuglements tutélaires. Mais
il y a aussi, dans la nature humaine, un inconscient toujours armé et
qui veille. René, sans consentir à le savoir, se préparait à un duel. Il
croyait que sa mère, pour de vaines raisons, avait cessé de consentir à
son mariage avec Antoinette de Grégange et qu’elle souffrait de le lui
dire. Or, il aimait. Silencieux, l’un près de l’autre, se faisant
l’aumône de regards tendres, ils se guettaient. Le courageux garçon
imaginait aussi, par minutes fugitives, que madame Baïta n’osait lui
apprendre le refus d’une famille adverse; il appelait alors à lui sa
volonté.

Par la fenêtre--René s’y collait, sans voir le cirque accablant, son
aspect tragique et lunaire--il aperçut venir un facteur. Il descendit.
Cet homme, dans sa boîte aplatie, apportait peut-être le destin!

                   *       *       *       *       *

Emma, délivrée, pensa plus librement, jusqu’à l’habileté:

--Voyons, se dit-elle, use des droits que tu as acquis sur ton fils par
vingt-trois années de dévouement et d’alarmes. Certes, tu les lui
devais; il est pourtant ton créancier et il le sait, mieux que
toi-même... Parle hardiment. Au besoin, évoque son père. Rappelle qu’il
est là-bas, que ta place demeure auprès de sa tombe. Affirme que, pour
jamais, tu y retourneras... Demande à ton enfant s’il peut consentir à
ta solitude. Dis-lui que son mariage signifie te quitter... S’il te
rétorque que tu semblais avoir décidé de vivre en France, dénie-le!
Attaque, attaque avec courage... Annonce qu’il faut repartir:
supplie-le. Il te cédera... Eh quoi, le sacrifice est-il si lourd? Que
pèse une idylle de voyage dans la balance où tu vas jeter tous les
sacrifices de ta vie? Il oubliera... En somme, vous aurez le même
chagrin et le sien sera le moins lourd... Est-ce que ce n’est pas à ton
fils que tu immoles un amour? Qu’il te le rende. Exige-le, sans le lui
dire...

                   *       *       *       *       *

Elle se crut forte.

René entra. Il tenait dans sa main une lettre ouverte. Sa mère vit sur
son visage l’énergie heureuse d’une inquiétude disparue. Elle trembla:
l’heure du duel allait sonner. Le jeune spadassin lui arracha l’épée
sans combattre, avec une feinte étonnante, avant le premier froissement.
Il bondit et, dans une fougue, l’embrassa:

--Vois, cria-t-il, maman, vois: c’est une lettre d’Antoinette! Elle
m’aime. Comme elle m’aime! Lis: elle demande si tu vas mieux. Elle est
inquiète. Elle propose, au cas où l’altitude te reste utile, de venir
ici avec sa mère. Elle se fait forte de l’entraîner et réclame une
dépêche. Qu’ils sont gentils!

                   *       *       *       *       *

Il dansa dans la triste chambre de l’hôtel, avec une joie enfantine dont
il s’environnait comme d’un bouclier. En même temps, et pour la première
fois de sa vie, il craignait celle qui l’avait porté et, sous des
apparences ouvertes, il l’observait avec fourbe. Elle le comprit. Elle
ouvrit la bouche sans savoir ce qu’elle allait jeter, mais son enfant
l’étreignit. Il venait de s’élancer vers elle et, de ses bras qu’elle
sentait trembler, il l’entourait en lui parlant avec tumulte:

--Je te dois tout. Tu as fait mon bonheur. Oui, puisque Antoinette est
la nièce de Frédéric et puisque Frédéric ne m’aime que parce que,
d’abord, il t’a respectée, comme son amie la plus chère. Je te dois
tout! Oui, maman, tout. Embrasse-moi...

Il la pétrissait tendrement avec la force nerveuse d’un jeune fauve.
Tout à coup, il la sentit lourde et s’aperçut que, défaillante, elle
sanglotait. Il la porta presque jusqu’à un fauteuil, comme son père
l’aurait fait. Il couvrit ses mains de baisers:

--Maman, maman, qu’est-ce que tu as?

Vit-il, dans son désarroi, dans leur désordre, l’extraordinaire regard,
la lueur fugitive et infinie, dont cette mère l’enveloppa? Elle avait
posé sur ses durs cheveux noirs une main douce et tremblante et, de
cette main, on eût dit qu’elle se ragrafait à l’avenir; enfin, elle put
parler:

--Je n’ai rien, dit-elle. J’étouffe un peu. Je suis lasse. Ce sont les
misères de mon âge. Il vient une époque où il faut s’habituer à ne plus
connaître la santé. Ne t’inquiète pas. Va, mon chéri, c’est passé. Écris
à Antoinette que la montagne me brutalise et que nous rentrerons demain
à Arcachon.

René, à genoux, pencha comme un cadeau sa tête sur la jupe de sa mère et
ils restèrent ainsi longtemps, sans parler, tandis que les rapides
ténèbres de la montagne envahissaient l’humble fenêtre.




XVII


Les fiançailles d’Antoinette et de René furent annoncées officiellement
quinze jours plus tard. Le jeune homme, comblé, repartit pour Paris où
ses études l’attendaient. Sa mère aurait pu l’accompagner,--elle
l’aurait dû,--la sagesse lui fit défaut. Elle s’était enfuie, mais sans
revoir Ruppert. Elle le revit, son esclavage continua: ce n’est point
vainement que l’Écriture penche vers la femme la forme souple du
serpent. Elle lui enseigne, par cette allégorie, les lentes sinuosités,
les nœuds, les rampements de l’Idée, son vrai démon. La tentation ne
s’envole pas, elle se replie... Madame Baïta, pour se perdre plus avant
au moment où elle semblait sauvée, commit l’erreur de replier son tardif
amour, de l’assouplir, de l’anneler autour de son cœur dangereux, quand
elle aurait dû l’égorger, et, parce qu’il est dans la nature humaine de
doctriner ce qu’on désire, elle appuya sa faiblesse sur des raisons
fallacieuses, excellentes comme toutes les mauvaises raisons. D’abord,
premier trébuchement, elle se flatta d’être hors d’atteinte; et puis,
grandissante folie, elle s’attarda dans la zone même du péril...--Tu
trembles, carcasse, je te materai,--disait Henri IV sous les balles.
C’est que le danger le servait. Emma, à l’instar de l’ambitieux,
s’admonestait pour ne pas fuir; comme lui, elle préférait rester...
Pourtant, depuis son retour auprès des amants, elle évitait d’être trop
mêlée à leurs jeux. Eux-mêmes l’y conviaient moins, doucement rassurés
par l’aveuglement de Malouin. Ignoraient-ils qu’aux mains de certains
fourbes, mondains et policés, les péripéties se préparent, le drame
s’embusque, cependant que nul n’y voit rien?

                   *       *       *       *       *

Tout se passait correctement dans la villa de la vieille madame de
Grégange. Lafourcade, pour se distraire d’une déconvenue, à quoi la
bienséance l’empêchait de faire allusion, allait maintenant à la pêche.
Vers l’aube, il s’embarquait sur une barque sardinière et s’élançait
vers l’Océan. Dix hommes à son bord, il sortait, environné de la
flottille qui ravitaille les fabriques de Gujan-Mestras et d’Arès. Dans
les passes sournoises, et parfois terribles, on le voyait, parmi son
équipage, lutter contre les éléments. Souvent, de loin, sur un autre
bateau, il saluait le duc Decazes, aussi bon marin que chasseur. Depuis
quelques jours, cela n’arrivait plus: il apprit que le duc était à
Paris. Malouin le lui confirma sur une question de son frère:

--Qu’est-ce que tu faisais vers trois heures sur la commune de La Teste,
demanda soudain Albéric. Je passais à cheval. Je t’ai vu, à pied, du
côté du chenil de notre maître d’équipage. Tu parlais avec un piqueur.

--Avec un piqueur? L’étrange idée! Je croyais que ces gens-là ne
savaient que souffler du cor, dit majestueusement madame de Grégange.

Albéric éclata de rire. Déjà soucieux de bonne tenue, il affectait
maintenant devant Emma l’indifférence des blasés:

--Souffler du cor, pouffa-t-il, ah bien oui! Les piqueurs savent lever
le coude pour autre chose! Celui dont je parle a été remplacé il y a
quelques mois pour intempérance. Depuis il pinte sans travailler. Tu le
sais, Malouin? Je vous ai vus ensemble dans un café.

Il continua à la ronde:

--Oui, oui, un café de rouliers! Ils en sortaient, fort bons amis...

La douairière, scandalisée, faillit avaler de travers:

--Ah! çà! Malouin, murmura-t-elle,--cette fois sans voix, avec une
désolation véritable,--est-ce que tu déclines tout à fait? Passe pour
les bars! Mais voilà que tu vas t’exhiber avec le populaire dans une
auberge de rouliers!...

Son fils, l’air gêné, s’expliqua:

--Je n’avais pas encore vu la nouvelle meute de l’équipage Decazes. Vous
savez qu’elle est maintenant une sélection magnifique de bleus de
Gascogne. Je voulais pouvoir en parler à leur maître quand il reviendra
de Paris.

                   *       *       *       *       *

La raison n’était point valable puisque Malouin avait été vu, non point
avec le piqueur en exercice, mais avec un autre, limogé. Nul n’y prit
garde. Le mystérieux comte respira.

--Soit! dit sa mère. J’admets les chiens, mais trinquer avec leur valet!

Elle se rappela un mot de ses jardiniers et l’en foudroya:

--Qu’avez-vous bu? Des champoreaux...

Albéric, sans respect pour son frère aîné, renchérit:

--Des bistouilles!

Poldi, charmante, éclata de rire:

--Qu’est-ce que c’est qu’un champoreau? et qu’une bistouille?

--Cela ne vous concerne point, ma chère! jeta son mari l’air acerbe. Ce
n’est pas un philtre d’amour!

Il piquait vers elle, méchamment, des yeux en boutons de bottines et
claquait des doigts l’air furieux. Elle s’esclaffa. Il fut exaspéré:

--Vous riez comme une épileptique. Est-ce que je vous demande ce que
vous faisiez pendant que j’étais à la Teste?...

Leur oncle, maître d’équipage de la conversation, rompit les chiens. Il
demanda:

--Le duc est à Paris?

--A Paris ou à Cannes sur son yacht, répondit Malouin d’un ton radouci.

--En tout cas, il ne conduira pas lui-même les chasses ce mois-ci, dit
Lafourcade. Je vais lui écrire pour lui demander de le remplacer. Cela
m’amusera, qu’il me fasse l’honneur de me confier une fois ses fameux
chiens.

Malouin sourit bizarrement, cruellement. Sa mère venait de se lever.
Elle s’appuyait avec gentillesse au bras de Poldi. Les suivant, il les
écouta sans peine, car la douairière avait repris sa voix de fifre:

--Décidément, ma chère enfant, je vous avais prévenue: votre pauvre mari
n’est qu’un crétin. Mais je vous aime comme ma fille.

--On verra bien, murmura Malouin.

Dans sa bouche haineuse, il serra les dents et s’en alla.




XVIII


Le lendemain, Léopoldine, en amazone et bottée, monta vers neuf heures,
à cheval. Elle entra, tranquille et seule, dans la forêt après avoir
traversé la ville d’hiver, où guérissent les pulmoniques.

La journée s’annonçait tiède sous un dôme délicat, nuancé du gris
d’étain au vert tendre. De beaux nuages, l’air de voiliers, nageaient
dans la lumière fluide. Les pieds de la monture foulèrent le sable et la
solitude commença. La jeune femme s’y enfonçait sans la redouter.
Cependant, qu’elle est profonde, vaste, immédiate sitôt les dernières
maisons!

                   *       *       *       *       *

Solitude magnifique: elle ne cesse de vous escorter jusqu’aux confins
des landes, vers Bayonne, le long des plages immenses, éternelle et
toujours mouvantes, par-dessus les étangs survolés de mélancolie,
peuplés soudain de canards sauvages, de tristes courlis, de pluviers, de
tous les oiseaux migrateurs, lorsqu’ils descendent vers le sud. Parmi le
jet muet de millions d’arbres, on n’entend rien que, parfois, la voix
criarde de ces troupeaux du ciel, de ces nomades s’appelant dans les
déserts atmosphériques, ou les abois méchants d’un chien qui joue au
caporal autour d’une escouade de vaches lustrées. Il les harcèle, bon
gradé, dans l’esclavage du devoir. De loin en loin s’avance un résinier
sur ses sandales souples; un taureau, seul comme un dieu, surgit à
l’angle d’un chemin, grattant le sol de son sabot étroit, ou encore une
harka de dindons importants, plus stupides que des guerriers. Ils
gloussent en étalant les chamarres de leur poitrine. Derrière eux, le
silence déchiré se retisse. Plus rien. Les tardives tourterelles
éclaboussent une minute la surface tranquille des bois; un renard, mais
qu’on ne voit pas, observe à l’orée d’un chêne creux, aïeul insolite
fourvoyé parmi les pins, vieux poète sans âge que les arbres nouveaux ne
connaissent plus. Partout l’isolement se multiplie. N’allez point seul,
sur votre cheval, dans ces méandres délaissés: vous y manqueriez de
prudence; gardez de vous évanouir après une chute au milieu de cette
bataille immobile et sans brancardiers; n’oubliez pas qu’à moins d’une
heure d’Arcachon, il existe des thébaïdes où l’oubli dort pendant des
jours.

                   *       *       *       *       *

Poldi, cependant, galopait. Elle montait une «ancienne», une vigoureuse
Tarbaise qui semblait savoir le chemin; d’ailleurs, la cavalière ne
s’égarait point. Elle piquait droit vers la Teste, par des sables sûrs,
ayant soin d’apercevoir de loin les découverts de la campagne, tout en
demeurant dans les abris forestiers. Elle aperçut le monument de
Brémontier, la belle pierre rose élevée, par un miracle de bon goût,
dans une clairière sans passant. On peut imaginer qu’elle y surnagerait,
après un cataclysme. La jeune femme, bien éloignée de ce problème, ne
vit que Ruppert l’attendant. Il était en selle sur un Syrien blanc, un
entier à large encolure. Ce mâle fouettait sa croupe d’une queue
chevelue. De ses prompts naseaux accueillant l’odeur chaude de la
jument, il hennissait vers l’arrivante.

Les bêtes frémirent, rapprochées, portant les amants bouche à bouche[1].

  [1] Fameux groupe équestre, à tenter mon ami, l’héroïque sculpteur
    Kristesco. (Note de l’auteur.)

Ils s’élancèrent dans la direction du Pyla.

Quand les sentes devenaient trop sinueuses, entre les arbres rapprochés,
madame de Grégange fonçait comme à la chasse. Ils arrivèrent, après
vingt minutes de course, dans une étonnante vallée.

                   *       *       *       *       *

Personne. Pas une bâtisse visible et pourtant des chemins tracés d’après
un plan initial. Envahis par l’herbe et les ronces, ils semblaient
revenus à l’abandon. Il fallait écarter les branches, tendre devant soi,
le bras, la cravache, défendre la tête de l’animal. C’était l’Éden,
l’immense projet d’une ville nouvelle, délaissée. L’air, plus nerveux et
moins balsamique que tout à l’heure, annonçait la proximité de la mer.
De dos, apparurent les dunes, géantes qui, de front, à l’entrée des
passes, ressemblent aux sahariennes des bords du Nil. En les creusant,
si des armées d’esclaves captifs pouvaient, pendant des ans, mourir à
ces travaux, on y retrouverait des peuples d’arbres momifiés, restés
pareils à eux-mêmes, sous l’immense poussière dure des sables. Ils ne se
changeront point en tourbe. Ils se conservent là, comme faisaient les
Pharaons avant que viennent les voleurs. A elles seules, ces
recouvreuses de forêts suffiraient à donner l’impression du désert si
l’Éden ne s’en chargeait pas. Tandis qu’elles évoquent l’Afrique, il
offre l’enchantement des solitudes où l’on chevauche à la rencontre des
Peaux-Rouges. Mais, à deux pas, une colline franchie, foisonne le Pyla.
Il y pousse des champignons en ciment armé, parmi les bastringues et les
villas où l’on vend de l’épicerie. Grâce particulière à ce pays
prestigieux: tout y est neuf ou n’y est point. Ouf: pas de ruines! On
sent l’Amérique en face. Dans dix ans, elle y viendra faire le week-end,
courre le renard, selon les vieilles règles, le dimanche matin. Ceux de
New-York, ici, ceux de San-Francisco à Honolulu. Mais ici, un Éden,
proche à se cacher, commencera hors de la ville. De nouvelles Poldi le
sauront.

                   *       *       *       *       *

De front avec celle d’aujourd’hui, Ruppert filait maintenant au trot
ramassé du Syrien. De temps en temps, il encourageait son amie d’un
sourire. Mais pourquoi? Elle était heureuse de la chevauchée, n’eût-elle
point été un prélude. En quelques minutes, après un crochet remontant
qui les mit au pas, ils atteignirent une maison.

Elle était petite et plate, presque invisible derrière de jeunes pins.
L’écrivain la tenait depuis quinze jours d’un peintre originaire de
Bordeaux, mais définitivement parti pour l’Espagne. Cet amoureux de
Velasquez l’avait construite sans architecte, dans le but de s’y
reposer. Elle était un pied-à-terre, formé de deux pièces, joliment
meublées, d’un vestibule et d’une salle de bains. Appelé ailleurs par
son démon, le peintre avait mis une annonce de vente. Ruppert, toujours
à l’affût, avait acheté le jour même, en secret: les amants ressemblent
à ces animaux pourchassés qui ont besoin de plusieurs gîtes.

La porte pleine s’ouvrait, vers le sud-est, sur un large garde-feu. De
ce côté encore, on pouvait regagner Arcachon--la place des Palmiers--en
deux galops de dix minutes, coupés d’un quart d’heure de pas. En somme,
dans son isolement précieux, ce rendez-vous restait choisi pour ramener
en temps propice une infidèle à son mari. L’amant, montre et clef en
main, le rappela à son amie:

--Dix heures, Poldi. Nous repartirons vers onze heures vingt... Tu auras
le temps de faire ta cure habituelle aux Abatilles, de t’y faire masser,
comme tu le racontes en revenant de la promenade.

Ils rirent d’un rire heureux et pénétrèrent dans la maison.

Ils étaient bien seuls en effet...

Il n’y avait rien autour de la bâtisse, rien, que, là-bas, le dos
sinueux et massif des dunes, la vallée silencieuse, herbue, les pins, et
là, tout près, à deux enjambées de la porte, quelque chose qui brillait
près d’un buisson. Une pièce de monnaie? Un morceau de verre cassé? Non:
un bouton de métal arraché par mégarde, tombé sans qu’on le vît, d’une
veste de chasse... Le bouton d’un garde?... Non... plutôt d’un
piqueur... D’un piqueur qui, sans doute, rôdant par là, avait perdu cet
indice de son passage, sans le savoir.

                   *       *       *       *       *

Georges Ruppert et Poldi, quand ils ressortirent tranquillement à
l’heure dite, avaient, dans leur plaisir de se cajoler encore, bien
d’autres chats à fouetter que de remarquer ce bouton-là.




XIX


Cinq jours plus tard, Georges Ruppert invita ses amis à la chasse aux
oiseaux de mer. Ils déferlent du Nord par vastes invasions. Plus
pullulantes qu’aux étangs landais, leurs cohortes triangulaires,
géométriques, traversent le ciel jusqu’en mars. Elles hivernent sur le
bassin. Aux canards, se mêle le grèbe qui a des mœurs de sous-marin et
dont la tête, à chaque plongée, fait périscope. Sauvages, ils ne sont
point farouches au début de la saison froide et croient les barques
débonnaires... Sitôt la première hécatombe, leur sagacité se réveille;
apprenant à ne plus confondre les longs sardiniers, ennemis des
poissons, avec les bateaux porteurs de fusils, on doit les approcher
avec des ruses, parce qu’ils ont perdu l’innocence. Comment le faire,
lorsqu’à bord mugit madame de Grégange? Le plus sage est d’y renoncer,
mais tous les prétextes sont bons à retrouver une maîtresse.

Poldi était enveloppée de sa famille: tous avaient accepté, pour tuer le
temps. Seuls, Emma Baïta et Malouin cachaient des raisons plus obscures.
Le vingt chevaux, en bois de teck, portait dans son ventre un drame en
gestation. On ne l’eût point cru. La conversation restait quotidienne;
de temps en temps, on essayait un coup de feu.

--Manqué, clamait invariablement la douairière.

Elle faisait de même quand un oiseau était touché, comme s’il l’eût été
par maladresse, parce qu’il avait changé de place. On eût dit d’une
mécanique: presser une gâchette obligeait la comtesse à jeter son cri. A
la fin, on n’y prit plus garde. Vers quatre heures, Lafourcade, lassé
des canards, annonça qu’il avait reçu l’invitation, sollicitée par lui,
à mener en chasse l’équipage Decazes. Il dit:

--Je le sortirai demain.

--Je m’excuse d’avance, mon oncle, répondit Poldi hardiment. Madame
Baïta et moi nous devons aller à Bordeaux.

Elle fournit une raison plausible, cependant qu’Emma, coincée, opinait
affirmativement du chef sous l’œil solliciteur de Ruppert. Lafourcade
sans broncher se tourna vers lui:

--Nous nous passerons donc de ces dames, cher ami, lui dit-il d’une voix
candide.

Ruppert, prit de court, s’inclina. Poldi sourit; elle le savait
ingénieux. Malouin regardait la mer. Albéric, empli de rancune
dissimulée, imagina que les deux femmes étaient de mèche, sans qu’aucun
tiers y fût pour rien. On passait devant l’île aux Oiseaux. Il cria:

--Lesbos! Lesbos!

Il rougissait maintenant jusqu’à l’extrémité des oreilles, épouvanté de
sa hardiesse, croyant avoir déchaîné un scandale. Mais point, il n’y eut
qu’un silence indifférent. La barque dansait sur les lames courtes et
rageuses.

--Pour moi, j’ai assez de vos chasses, éclata soudain la douairière.
Parlez-moi de courre un chevreuil, c’est une fine bête, ou un cerf. Il
est gêné par ses bois, dans les taillis, mais à la fin, il en découd! Et
puis d’autres cerfs de rencontre viennent mêler les sentiments et ainsi
on juge des chiens. Je ne déteste pas non plus le lièvre, bien qu’il
oblige la meute à piquer le nez vers la terre, ce qui l’empêche de haut
crier! Mais vos renards?... Ils ne sont pas plus des animaux de vénerie
que les Anglais ne sont veneurs. J’ai vu ces messieurs à Pau! Pourvu
qu’ils soient assis sur un cheval et s’élancent vers des barrières, on
les contente de renards!

Elle rit largement:

--... Pourquoi pas, aussi bien, de poules?

--Eh! eh! dit soudain Malouin d’un air absurde. Chasser la poule, ma
mère! On pourrait s’offrir un bel hallali.

--Garde tes gaillardises, mon garçon, cria la vieille dame scandalisée.

Elle se dressa:

--Manqué!

Ruppert, sans les écouter, venait d’abattre un goéland. La conversation
se dispersa, cependant qu’on repêchait le voilier et qu’on touchait à
l’estacade.

                   *       *       *       *       *

Le surlendemain, à l’heure dite, Lafourcade--habit rouge, culotte
blanche, bottes à revers,--accompagné de Malouin de Grégange dans la
même tenue, et d’Albéric,--dispensé, vu son jeune âge, du protocole
vestimentaire,--arriva en automobile au rendez-vous de chasse. C’était
sur la route de Cazeaux, au kilomètre quatre. Dès la Teste, ils
entendirent la fanfare de l’équipage, annonçant l’arrivée des piqueurs.
En d’autres voitures, se hâtaient quelques invités, dont plusieurs
dames. Sous le chapeau haut de forme et cravache en main, Malouin,
silencieusement admira ces belles déesses énergiques. De convenables
chevaux de louage attendaient, mêlés à d’autres de meilleur choix,
montés par leurs propriétaires. Ruppert, présent sur son éclatant
syrien, salua Frédéric et ses neveux. L’aîné sourit. Trente chiens
blancs tachés de noir dansaient sur place. Avec leurs longues oreilles
pendantes, leurs faces neurasthéniques, leur découpure svelte mais en
force, ils ressemblaient à une escouade de soldats anglais.

--On devrait leur jouer Tipperary en fanfare, dit Malouin en plissant le
nez, ou encore leur promettre qu’ils seront revenus pour le thé. Trouvez
pas, Ruppert, qu’ils ont l’air de vieux gentlemen? Comment pensez-vous
qu’ils se conduiraient s’ils assistaient à un scandale?

Ruppert, éberlué, le regarda: on n’était pas extravagant à ce point-là.
M. de Grégange continua, l’œil agité:

--Si nous les lancions sur une biche? Imaginez qu’ils la trouvent
amoureuse, en train d’accueillir son chevreuil! Quel tableau,
croyez-vous, quel tableau!

Il riait en sautant convulsivement sur sa selle, comme un singe devenu
fou. Ruppert eut envie de prévenir son oncle et de quérir un infirmier.
Soudain, l’accès se calma et Malouin parla posément:

--Après tout, je me trompe. Ces chiens sont peut-être égrillards. Ils
n’ont point que du sang britannique et l’un d’eux s’appelle d’Artagnan.

Il se tourna vers une amazone et la salua avec grâce:

--Bonjour, madame Ralourdin.

Elle était une Bordelaise de vieille souche, connue pour son anglomanie.
Énorme et tassée, elle ressemblait à une brioche. Malouin l’entreprit,
d’un air docte:

--J’expliquais à Ruppert les origines de cette meute, fabriquée à la
perfection. Ses animaux descendent de fox hounds et de bleus de
Gascogne. Heureux mélange. Il existe dans les meilleures familles
bordelaises des coupages de ce genre-là, depuis qu’en 1142, Éléonore de
Guyenne épousa Henri d’Angleterre. Trois cents ans et plus de domination
étrangère, voilà qui mêle les vertus. Bordeaux, en 1928, ne peut
qu’approuver les sangs mêlés des chiens de l’équipage Decazes. Voilà des
bêtes réussies!

Il se tut en hochant la tête avec gravité à la façon d’un poulet qui
cherche du grain et poussa son cheval de quelques mètres. La grosse
amazone, effrayée, regarda Ruppert.

--Il n’est pas dangereux, chère amie, dit l’écrivain, sur un ton gai de
confidence. Cependant, on ne peut le nier, son détraquement fait des
progrès.

Ils riaient. Lafourcade s’approcha d’eux.

Il ne comprenait pas--et pour cause--la présence à son rendez-vous
d’inconnus, et patibulaires. D’où sortaient cette dizaine de cavaliers,
coiffés de casquettes d’entraîneurs? Ils portaient des chandails comme
autrefois les hommes d’armes des cottes de maille; leurs jambes
s’adornaient de leggins. Ce groupe, à quelques pas des invités dans leur
belle tenue rigoureuse, jurait comme eût fait un haricot de mouton
refroidi sur une table lourde d’argenterie plate. Frédéric haussa les
épaules de mécontentement:

--Qu’est-ce que c’est que ces voyeurs et d’où sortent-ils?

--Ils sortent de chez eux, mon oncle, répondit Malouin susurrant. La
lande et la forêt de la belle France sont à tout le monde...

Le colonial, habitué aux hiérarchies, tourna le dos avec humeur. Il héla
le piqueur qui jetait les derniers appels.

--Qui appelez-vous? dit-il. Partons. Tous mes amis sont arrivés.

Il questionna sur les importuns. Le piqueur lui apprit qu’ils étaient,
probablement, des gens du prochain champ de courses.

--Ont-ils accoutumé de venir?

--Non, monsieur le comte.

--Je ne suis pas comte, moi, grogna Frédéric. Je suis un bourgeois
démodé. Ce rendez-vous, avec une escorte de chienlits, m’insupporte...
Pourquoi les avoir prévenus?...

Il haussa les épaules:

--Dites-moi la longueur du drag?

--Environ six kilomètres, monsieur, dit respectueusement le piqueur.
J’ai traîné le bouchon vers midi sur un parcours semé d’obstacles. La
litière était bonne et sentait fortement le gibier. A huit kilomètres,
dès qu’il entendra le bien-aller et que nous serons en vue, mon second
lâchera le renard. Il a été pris à Biscarosse. Il nous entraînera dans
cette direction, et d’autant plus sûrement qu’il aura le vent derrière.

Ruppert et Malouin entendaient. Ils sourirent. Ruppert, cela se conçoit:
le drag,--la chasse feinte sur le relent d’un bouchon de paille humecté
par l’animal et relevé d’anis,--s’annonçait déjà de deux lieues;
l’animal, ensuite, lâché, courant vers les lointains de la lande,
tiendrait encore un long parcours. On le prendrait aux environs de
Sanguinet, et, en tout cas, à quinze ou seize kilomètres d’Arcachon.
Ruppert, enchanté, se proposa de s’esbigner au premier carrefour et de
galoper vers Poldi. Il expliquerait le lendemain que son cheval avait
boité. Il souriait avec raison... Mais Malouin?

                   *       *       *       *       *

L’escadron de chasse s’élança derrière les chiens. Ils criaient déjà
vers les pins aux sons de la marche de vénerie. Les invités disparurent
suivis des cavaliers dont la présence avait agacé Lafourcade. Il n’y eut
plus sur la longue route que la lisière de la forêt.




XX


--Où es-tu, dit Poldi, gaiement, dans l’ombre. Je ne vois plus clair.
Attends, j’ouvre la fenêtre.

Elle se retourna. Sur la porte, Emma Baïta hésitait. Derrière elle, les
pins sans nombre se multipliaient à l’infini. On entendait la voix
ample, monotone, d’un vent souple parmi les arbres.

--Allons, entre, répéta la jeune femme, d’un ton de commandement
affectueux.

L’autre se décida. Quand elle fut au milieu de la maison, inconnue
d’elle, mais où elle savait que leurs caresses s’épanouissaient, elle
eut comme une révolte, un vertige. Au hasard, à tâtons, elle s’appuya
contre un meuble: c’était un lit. Elle s’en recula brusquement. De
nouveau, elle eut l’idée violente de s’en aller. Quelque chose de plus
impérieux qu’à l’ordinaire, une espèce de conseil--d’où venu?--criait
dans son esprit, dans sa chair:--N’avance plus d’un pas. Retourne-toi,
la porte est ouverte. Va-t’en.--

                   *       *       *       *       *

La fenêtre, maintenant, laissait pénétrer la lumière. Emma vit l’endroit
même de leurs amours. C’était la première fois: jamais, chez Ruppert,
elle n’avait dépassé le salon. Poldi, l’air d’une jeune faune en robe de
sport, plantée sur ses jambes solides et graciles, l’attirait du geste
et de la voix:

--Crois-tu qu’on est bien? Regarde. On viendrait ici pour le plaisir, et
même seule, sans y avoir un rendez-vous.

--Ce serait plus sage ainsi, répondit la créole.

La petite comtesse la houspilla gentiment:

--Hou là! tu ne vas pas faire la renchérie?

                   *       *       *       *       *

Léopoldine affectait de plus en plus des airs à la mode, le genre col
mou. Cette désinvolture, qui pouvait amuser, lui seyait mal. Sa légèreté
de conduite, d’attitude, venait de Malouin. On sait maintenant que bien
des femmes sont adultères parce qu’elles épousent des cocus. Il en est
de tragiques et de ridicules, mais, en fait, ils sont une race, une
espèce particulière qui incite à la trahison. Ils la sécrètent... On
pourrait dire de beaucoup de maris, qu’ils sont les pourvoyeurs des
amants. La coupable madame de Grégange, mieux lotie que d’un demi-fou,
eût été sans doute bonne épouse, et fidèle, cela s’entend. Emma Baïta le
pensait. En dépit de ses batailles intérieures, elle n’avait jamais pu
s’empêcher de plaindre son amie, même quand, dans un déséquilibre de
passage, elle l’avait enseignée, même quand, plus tard, elle avait
médité de la trahir. Toujours elle avait vu, derrière la frivole, une
dévoyée par désillusion conjugale. Mais pour Léopoldine en prison, ce
n’était point tout que sortir avec une fausse clef: il fallait rentrer
pour l’appel. Car, sinon rentrer, où aller?

C’est là que le difficile commence.

                   *       *       *       *       *

Mademoiselle Demolin, avant d’être comtesse, avait reçu l’éducation
sévère et notariée de ses parents. Elle les savait durs, hostiles au
divorce, et moins par religion que par orgueil traditionnel. Ceux-là
fermeraient leur porte à une épouse en rupture de bans.--Ne pas espérer
les pardons: cela s’inscrivait sur leur vie, comme dans leurs
propriétés:--Défense d’entrer, pièges à loups.--Ils étaient de ces
cœurs, qu’on connaît, hérissés de tessons de bouteille. Quiconque s’y
appuie, s’y déchire. Quant aux Grégange, quel que fût leur jugement
intime sur Malouin, ils étaient gens--douairière en tête--à exécuter
l’adultère... Poldi ne pouvait l’ignorer.

Il n’y a pas si longtemps, vers 188..., on vit dans une noble
famille--famille parente des Grégange--une coupable obligée de s’accuser
publiquement, à la chapelle, et d’y implorer à genoux son pardon, devant
les domestiques réunis. Indispensable à obtenir en l’occurrence pour
éviter la misère, sa grâce ne lui fut accordée qu’au prix de longues
pénitences et d’un rasement de cheveux. On croit rêver, mais c’est
ainsi, et sous la Troisième République: les couvents savent les jeunes
filles, un jour trop aimantes, que leurs parents ont convaincu de se
cloîtrer.

Sans clôture,--cela se rapporte aux Demolin--il existe, aujourd’hui
même, une demoiselle d’excellente maison qu’un fils de métayer séduisit.
Le garçon était rude, mais sain, non sans esprit et même honnête.
L’amour les avait réduits là. Les riches parents accordèrent bien le
mariage,--il le fallait,--mais donner la dot, que non pas! Aider le
gendre à se polir, encore moins! Ils mirent leur fille hors du château
et la courbèrent, comme une serve, au travail de ses propres champs.
Elle vit, en 1928, en métayère, sur la terre de ses ancêtres. Déchue
pour avoir aimé l’inférieur, elle laboure, elle trait les bêtes; ses
petits voient de loin les pelouses fleuries de la maison de leur
grand-père. Défense est faite d’approcher. Quand le vieil homme passe à
cheval, il les ignore comme leur mère. Elle est devenue de ses gens et,
cependant, elle est sa fille! Cela dure depuis neuf ans... Pourquoi les
deux coupables du péché ne sont-ils point partis leur faute
commise?--Pourquoi? Parce qu’ils ne le pouvaient pas! On mit à leur
mariage la condition qu’ils resteraient; le notaire de la famille
indiqua qu’il s’agissait d’une punition et d’un exemple. Leur temps
fait--comme dans les bagnes--ils auront droit à l’héritage. Le père est
un honnête homme, un homme de bien: incapable de voler à sa fille la
fortune de ses parents, en attendant qu’elle y ait droit, il la châtie.
La mère le supporte en silence. Et le notaire--celui qui porta la
sentence et l’approuva--c’est maître Demolin lui-même, le propre père de
Poldi. Voilà l’étau, voilà les deux familles. L’une est grave,
bourgeoise, dogmatique, l’autre, d’apparences frivoles, très vieille
France et l’air facile. Tout compte fait, elles se ressemblent. On en
arrive à penser que la jeune madame de Grégange en osant berner Malouin
mérite un brevet de bravoure. Ces choses-là n’arrivent plus? Est-ce
qu’on n’assomme plus les galants, et avec l’aide des serviteurs, la
nuit, dans les bonnes maisons de province?

                   *       *       *       *       *

Léopoldine de Grégange savait tout cela, elle le savait. Certes, elle ne
risquait ni le couvent, ni le pardon à la chapelle, ni l’exil dans la
métairie, mais le mépris, mais le renvoi, mais la vie démolie des
divorcées, qu’un arrêt contre elles a flétri. Excommuniées par leur Dieu
et par leurs proches, moins pitoyables, que deviennent-elles? Nos fautes
portent leurs châtiments, comme nos corps portent leurs ombres.

Poldi riait. Son rire quelquefois sonnait faux: elle-même ne le savait
plus. La folie torve de Malouin avait fait d’elle une inconsciente. Il
lui restait, surprise,--prise,--d’épouser Ruppert? Il n’eût point manqué
de le lui proposer, en galant homme, mais que deviennent-ils, ces
ménages forcés, ces mariages obligatoires? Chacun ricane d’en avoir lu
le faire-part dans la _Gazette des Tribunaux_! Sales fiançailles qu’un
flagrant délit: mieux vaudrait, tout de suite, se quitter.

                   *       *       *       *       *

--Regarde, chérie, dit Léopoldine.

Elle prit son amie par la main.

La maison du peintre se composait d’une petite antichambre dallée, et,
tout de suite, d’une vaste pièce, dont un lit tenait le milieu. Sur les
murailles en crépi rose, on voyait un nu de Céria, une femme allongée,
aux formes abondantes, étalant un dos magnifique. La peinture même, sa
matière, bien que fuyant l’empâtement, était sensuelle. Rien d’autre,
que cette toile dans un cadre ancien, et des rideaux de soie, d’un noir
brillant. Sur le lit, couvrant les draps d’une toile plus douce d’être
usée, et apportés là par Ruppert, s’étendait une vaste fourrure de
lièvre blond et une autre de petit gris. Une table-plateau supportait un
vase persan que des roses, cueillies la veille, survolaient de taches
éclatantes. Un subtil arôme à base de sental luttait contre la senteur
des pins. Emma Baïta vit ce tableau, ce lit, ces fleurs, ces fourrures,
huma ce parfum. Il semblait venir d’un pyjama d’homme, négligemment jeté
près des deux oreillers et dont on discernait, à son froissement léger,
que, déjà, il avait servi. Il y avait encore des babouches arabes,
ornées de fils d’or, un flacon de vin de Xérès. Et il y avait, de façon
diffuse, dans toute la chambre, ce je ne sais quoi d’alarmant, fait de
chaleur douce et de lassitude, qui révèle la visitation récente de
l’amour. La créole pâlissante alla vers la fenêtre respirer l’odeur des
forêts.

                   *       *       *       *       *

Après une minute--le temps de recomposer son visage--elle se retourna.
On entendit sonner deux heures. C’était à une horloge basque, le seul
meuble de l’antichambre.

--La chasse s’envole, dit Poldi, narquoise. Je les vois d’ici... Ouah!
ouah! ouah! ouah!... Ça, c’est les chiens! Dans quelques secondes, notre
Georges va faire un crochet. Dans trente minutes, il est ici.

--Eh bien, je vais vous laisser, répondit madame Baïta.

Elle fit un pas vers la porte.

--Où vas-tu? cria Léopoldine. Dans les grands bois? Tu vas t’y égarer.
Tu n’as pas tout vu, il y a un single à ton usage.

--Un single?

--Eh bien, oui: un single. D’où sors-tu? Un single, quoi: un
compartiment d’une place, comme dans les wagons-lits, un compartiment
pour dame seule.

Elle la tira, toute riante, vers la seconde pièce de la maison.

Ce n’était pas un single, non plus qu’une cabine de bateau: c’était
quelque chose comme une cellule--avec en moins les barreaux--une pièce
nue, crépie de blanc; sur les murs, rien, sinon deux estampes
japonaises; le peintre les avait laissées là, en s’en allant, chiffrées
d’un bon prix dans l’inventaire. Sauf le détail--qu’il fallait regarder
de près--elles apparaissaient, d’abord, comme deux tâches chatoyantes,
deux honnêtes décorations. Une bibliothèque sans porte, faite de
casiers, portait des livres à foison. Au milieu, sur le tapis, s’étalait
le manuscrit incomplet du dernier roman de Ruppert. Le coquet l’avait
apporté depuis quelques jours pour le faire connaître à Poldi. Enfin, un
divan permettait de lire allongé. Il fallait, pour entrer dans la pièce,
monter deux marches: au-dessous d’elle, se trouvait un petit cellier.

--C’est sage, hein! dit Poldi. Tu as des livres, le dernier de Georges,
des cigarettes: tu seras là comme un amour.

--Est-ce que tu es folle! s’écria Emma sursautant.

Poldi la regarda:

--Pourquoi? demanda-t-elle, simplement.




XXI


Mais oui: pourquoi?

                   *       *       *       *       *

La réponse vraie, celle que madame Baïta pouvait crier avec emportement,
dans la logique de son secret, le:--Alors, tu crois que je vais rester
là, séparée de vous par une cloison!...--cette réponse, qui disait tout,
elle n’ouvrit même pas la bouche pour la faire. C’était la réplique
impossible. Sitôt lancée, Emma aurait donné sa vie pour la rattraper.

Restait l’autre, la réponse banale, le bêta, le pompier:

--Ce n’est pas ma place!

Et, à cette réponse-là, si Poldi avait éclaté de rire, d’un rire franc,
d’un rire signifiant:--Tu me la bailles belle!--madame Baïta, elle le
sentit bien, fût restée quinaude:

--Pas ta place? Pourquoi, pas ta place? Ah! çà, est-ce que depuis trois
mois, et plus, tu ne conduis pas ton amie à l’amour? Est-ce que tu ne
l’as pas conseillée, modifiée, parfumée? Est-ce que, dans la
forêt--rappelle-toi ton aveu, ma chère!--tu n’as pas vu, et donc épié,
ses façons de donner sa bouche? Est-ce que tu ne l’as pas aidée
gracieusement, sensuellement, à choisir, au départ, ses dessous les plus
indulgents? Pas ta place! Que te voilà prude, soudain!... Vous aimez
assez qu’on vous raconte, cependant, madame Baïta.--Un soir--comment, tu
ne t’en souviens pas?--la petite comtesse s’est assise comme une chatte
sur le bord de ton propre lit. Étourdiment ne t’a-t-elle point jeté un
mot de son bonheur sous les caresses de Ruppert? Tu n’as pas cloîtré tes
oreilles, que je sache, mais bien ouvertes à ce poison. Tu as insisté,
longuement, patiemment, pour mieux savoir, pour l’évoquer, peut-être,
lui?... Ta voix était blanche et sinueuse, tes yeux baissés pour leur
défendre de trahir; tu tenais la main de Poldi, tu l’écoutais comme on
aspire ce bambou--tu sais--dont l’ivresse est perfide... et à la fin--il
était tard, très tard--avec quel emportement louche, quelle frénésie
bizarre, quels déchirements, quelle chaleur refoulée, quelle haine, mais
presque amoureuse, tu as pris dans tes bras la maîtresse de Ruppert,
alors qu’elle se courbait pour prendre congé, pour embrasser ton front
gentiment, avant de partir... A quoi t’invite-t-on? A rien! A lire un
livre intéressant, à fumer quelques cigarettes... Eh bien quoi: est-ce
que, dans les appartements des villes, dans les hôtels, tous les hommes,
et toutes les femmes--les plus prudes, chère confidente--ne savent pas,
implicitement, que derrière une cloison mince peut s’enflammer un couple
ami?... Pas ta place, chère Baïta? Garde-toi surtout de le dire!

Et, en effet, elle ne le disait pas. Elle se taisait, cependant que la
petite Grégange, emplie de soucis pour sa bonne amie, s’inquiétait, en
excellente maîtresse de maison, de bien lui préparer son single, de ne
pas la laisser errer dans la forêt, y prendre froid, s’y ennuyer, tandis
que Ruppert serait là.

                   *       *       *       *       *

Les pinèdes, les clairières, la lande, de chaque côté des cavaliers, se
développaient comme un film. Derrière les chiens, criant pour leur
plaisir,--ils sentaient bien, ces vétérans, que ce n’était qu’un drag,
que le renard n’était point lâché--les invités de Lafourcade galopaient
périlleusement, croyant, eux, poursuivre la bête. Une amazone, dépassée
par un maladroit, tomba, mais heureusement, d’un cheval effrayé. Aidée
d’Albéric, elle se remit en selle et reprit sa place avec cran. Le
piqueur n’arrêtait plus ses bien-aller, sauf quand on sautait les
obstacles. Étonné de ne plus le voir, Frédéric soudain s’enquit de
Ruppert.

--Il y a longtemps qu’il a été se coucher, mon oncle, répondit Malouin
au galop.

                   *       *       *       *       *

Le drag continua sous le ciel d’hiver. De temps en temps, de larges
gouttes d’eau, espacées, semblaient un prélude à la pluie.

                   *       *       *       *       *

--Tiens, vois, dit Poldi, dans un quart d’heure, il va saucer. Crois-tu
que je vais laisser mon oiseau des îles prendre une grippe sous le
déluge? Je ne penserai plus qu’à toi, ma Baïta.

--Je resterai donc pour que tu n’y penses pas, répondit la créole sans
sourire.

Léopoldine, penchée vers une cheminée, celle de la petite pièce en crépi
blanc, se préoccupait d’y mettre le feu.

--Zut, dit-elle, comme elle avait accoutumé, pas assez de bois... Non,
non, je te veux au chaud... Je vais prendre deux bûches au cellier.

Elle sortit prestement avec des façons singées de soubrette.

Madame Baïta resta seule et regarda vers la forêt. Elle était
silencieuse et recueillie sous une averse menaçante. Évidemment, on ne
pouvait s’y risquer. La voiture à sable[2] qui les avait amenées,--le
Chinois sûr et discret de Ruppert la gardait à trois cents mètres cachée
sous les arbres,--ne comportait point de capote. D’ailleurs, à cause
même du serviteur, Emma ne pouvait décemment s’y réfugier, y attendre en
sa compagnie. Elle se sentit prise. Elle n’avait plus en effet qu’à se
réfugier dans la bibliothèque. Mais les deux heures qu’elle y passerait!
Quelle punition honteuse de ses faiblesses! Jurant qu’elles finiraient,
la malheureuse articula vraiment, tout haut, pour elle-même:

  [2] Ces voitures, bien connues à Arcachon, ont deux roues plus larges
    que les autres voitures, de telle sorte que leur surface roulante ne
    s’enfonce pas dans le sable. (_Note de l’auteur._)

--Demain, cette histoire-là sera finie!

Elle ne savait pas si bien dire.

                   *       *       *       *       *

Poldi revenait, sans les bûches.

--Impossible de trouver la clef. Je la croyais bien à un clou, elle n’y
est pas. Dis donc, il doit y avoir une bête dans le cellier, une
couleuvre, un hérisson, je ne sais pas. J’ai entendu remuer, il me
semble, pendant que j’essayais d’ouvrir. Georges, tout à l’heure, ira
chercher le bois.

Madame Baïta prit les mains de madame de Grégange:

--Je te prie, Poldi, je te demande de m’éviter de voir Ruppert. Qu’il
n’entre même pas me saluer! Si tu peux éviter qu’il sache que je suis
là, évite-le. A tes yeux, ma présence est logique, sans importance. Aux
miens aussi. Il me gêne tout de même qu’un homme...

Elle ajouta, pour bien mâcher son amertume:

--A mon âge!

--Bien, dit Léopoldine, en caressant ses cheveux.

Elle la câlina tout d’un coup, avec une tendresse gentille, comprenant
peut-être, pour la première fois--sans aller vers la vérité dont elle
demeurait à cent lieues--que son amie, pour lui complaire s’exposait à
de tristes choses; elle parla d’une voix sérieuse et touchante qui
n’était plus dans sa manière:

--Je t’aime bien. Ne me juge pas. Si tu savais toutes mes excuses. Sans
toi, j’aurais dû renoncer à mon petit bonheur de passage. Pourtant, je
ne suis pas heureuse. J’ai toujours peur. Malouin est si méchant; il est
dangereux, et tous les autres sont si durs!

Madame Baïta sentit ses rancunes s’apaiser; à son tour, elle caressa sur
son épaule le visage charmant de Poldi. Elle lui était tout d’un coup
reconnaissante de l’aider à se juger moins sévèrement, de lui rappeler
que son œuvre n’était point si mauvaise et qu’elle était en résumé
secourable à une pauvre enfant. Par la fenêtre, elles virent le cheval
de Ruppert au grand trot sur le garde-feu. La créole, brusquement,
attira Poldi plus près encore, la baisa sur la joue, à l’angle de la
bouche et rentra, muette, dans son single.




XXII


Elle entendait leurs voix, leurs silences, elle les devinait. Une
souffrance nouvelle, plus aiguë que toutes les autres la prostrait,
incapable d’un mouvement, d’une volonté, d’un geste pour ouvrir un
livre, pour allumer la cigarette que ses lèvres serrées écrasaient:
honte triste, remords sans noblesse, comme d’un crime envers elle-même
et, par-dessus tout, lassitude de mercenaire; cela pesait sur ses
pensées, les étouffait, accablait son corps inerte. Elle mourait de
jalousie, mais d’une jalousie paralysée, inapte au sursaut, au désir de
nuire, d’une jalousie inutile, déchue. Elle la discernait mal, comme ces
durs malades ignorants qui disent:--C’est la fatigue!--quand ils
suintent de paludisme ou qu’un ulcère les dévore. Il semblait qu’elle
était née pour en arriver à s’échouer là, sur ce divan inconnu, sous ces
estampes abominables et, en même temps, dans une prescience, elle
attendait, sans savoir quoi, pareille à une bête enfermée dans un wagon
et qui sent qu’immobile le wagon se meut et l’emporte, et qui a peur.
Elle avait si peur maintenant, qu’elle se leva. Peur de quoi? Peur de
l’avertissement qui sonnait tout d’un coup dans son esprit:

--Quelque chose va t’advenir. Inutile de t’en défendre. Cela existe déjà
dans ton destin, mais tu ne le sais pas encore et tout à l’heure
seulement, tu le sauras!

                   *       *       *       *       *

Pour calmer sa panique, elle écouta vers la cloison. Elle perçut qu’ils
vivaient tranquilles et s’ingéniaient à être heureux. Sans discerner les
mots, elle sût que Ruppert était gai: Poldi riait. Elle devina qu’ils
parlaient bas à cause d’elle et que leur joie, en son absence, aurait
piaffé dans les deux pièces. Le soleil encore haut avait écarté les
nuages; il commençait à décliner derrière les pins et les dorait d’un
reflet rouge. Brusquement, elle ouvrit la fenêtre, elle étouffait!

Elle vit un homme, derrière les arbres, à quelques pas de la maison.
Dans une acuité transcendante, son ouïe perçut au lointain une fanfare
de chasseurs, son odorat, soudain plus averti, discerna une odeur
bizarre, un fauve relent au-dessous d’elle, dans le cellier. L’homme
feignit de s’éloigner. La créole referma la fenêtre et resta immobile.

Derechef, elle entendit l’appel de chasse. Puisqu’il pouvait traverser
la vitre, c’est donc qu’il s’était rapproché. L’homme, revenu le long du
garde-feu, semblait, lui aussi, le comprendre. Il se cachait. Emma,
préparée à tout craindre, fut traversée d’un tremblement.

                   *       *       *       *       *

Elle se plaqua contre la porte qui donnait accès à la pièce voisine.
Maintenant, on ne parlait plus, aucun rire... Frissonnante et
blêmie--mais fût-ce seulement de peur?--elle écouta encore et puis,
cependant, elle frappa... Après quelques secondes, elle le fit de
nouveau: elle appela:

--Poldi!

Sûre d’avoir été entendue, sinon comprise, elle retourna vers la fenêtre
et la rouvrit: la fanfare, sans cesse agrandie, entra comme un vol de
guêpes géantes et se cogna aux quatre murs.

                   *       *       *       *       *

--C’est un piège et certain, dit Ruppert.

Aux premiers mots de la créole, il avait bondi jusqu’au cellier, dans
son désordre. En le voyant surgir, l’homme du garde-feu s’était enfoncé
sous les pins. Ruppert ne s’y trompa point: du fond du cellier--qu’il ne
pouvait ouvrir, la clef disparue--venait bien l’odeur du renard; on
distinguait derrière le bois amoncelé le corps onduleux de la bête.
Quelqu’un l’avait enfermé là. Poldi, désaveuglée, jeta, d’un cri,
l’histoire racontée par Albéric, la rencontre de Malouin et d’un ancien
piqueur, dans un caboulot de la Teste. Toute l’intrigue se déclencha
dans leur esprit, cependant qu’Emma et Georges se rappelaient, ensemble,
avec brusquerie, les plaisanteries sinistres du mari, celle de
l’avant-veille, sur le bassin, celle plus récente faite directement à
Ruppert, qui l’avait prise pour une folie: les chiens gentlemen, le
scandale, la chasse à la biche, forcée auprès de son chevreuil... La
petite comtesse, atterrée, et soudain en larmes, en oubliait qu’elle
était nue. Maintenant, on entendait les chiens, on voyait là-bas les
chevaux.

                   *       *       *       *       *

Madame Baïta s’était jetée sur Poldi et commençait de la revêtir.
Ruppert se hâtait lui-même. De la petite salle de bains, il
reconstituait en même temps le mécanisme qui les prenait:

--La canaille: il a tout prévu. Après le premier drag, on n’a pas lâché
le renard: on l’avait apporté ici, ce matin! Un complice a fait croire
que, selon les ordres de Lafourcade, on l’avait lâché au lieu dit. Mais
non. On a refait d’avance une seconde traînée avec un bouchon et, par
des méandres, cette traînée aboutit où nous sommes. Les chiens vont
sentir l’animal vivant. Nous serons encerclés dans trois minutes.

Ils l’étaient déjà. Les bleus de Gascogne, avec des abois féroces de
victoire, dansaient autour de la maison. On ne pouvait plus en sortir.
La chasse, au galop sur le garde-feu, n’était pas à cinq cents mètres...

                   *       *       *       *       *

Dans la chambre où tout décelait le flagrant délit, Léopoldine, traquée
par le temps et terrorisée, n’aidait même plus son amie qui la
rhabillait de son mieux. Emma lui mit ses bas, ragrafa sa jupe. Ruppert
reparut. Il tenait encore à la main les tire-bottes dont il venait de se
servir. Il n’avait pas eu le temps d’enlever sa veste de pyjama et
l’avait entrée, comme une chemise, dans sa culotte de cheval. Tel quel,
dans ce tohu-bohu vestimentaire, il avait un air soudain, mais luxueux,
de cow-boy. Tout indiquait pourtant qu’il venait de sortir d’un lit. Il
courut à Léopoldine désemparée et prête à tomber en faiblesse, cependant
que, cette fois, au dehors, toute la meute, toute la chasse, toute
l’escorte supplémentaire des bizarres suiveurs que l’on sait,
encerclaient les murs à vingt pas.

                   *       *       *       *       *

--Ça y est! Je suis perdue, murmura Poldi dans un souffle.

Enfantine et déplorable, au lieu de réagir elle suppliait déjà. On
entendait, entre ses lèvres, des: sauvez-moi, à peine articulés, qui
s’adressaient à deux personnes. Sa pâleur, le cerne de ses pauvres yeux
faisaient peine. Elle chancelait comme une pigeonne qu’un chat méchant
vient de blesser. Son amant l’emporta dans l’arrière-pièce, il l’y
coucha sur le divan:

--Ne bouge plus de là, mon petit.

Il l’enferma et se dirigea vers l’entrée.

--N’ouvrez pas! fit Emma haletante, toujours au milieu de la chambre.

Il la regarda. Il était pâle, très ennuyé et fort mécontent de ses
dieux. Pourtant, il affectait, par discipline, des manières calmes de
salon:

--Croyez-vous, madame, que celui qui a médité ce scandale va s’en aller?
Les vrais chasseurs peut-être, quand ils comprendront. Mais la bande
payée qui les suit?

Il entra dans le petit vestibule et ferma la porte de la chambre.
Dehors, c’était un piétinement. Les limiers, rendus furieux par le
sentiment du renard, bondissaient et griffaient le sol en jetant ces
aboiements durs qui font l’orgueil d’un équipage; les chevaux,
quelques-uns énervés, écumaient dans le bruit mâché de leurs mors. On
entendit Lafourcade étonné:

--Ah! çà, cet animal bizarre n’est tout de même pas dans la maison?

Malouin glapit de la plus belle voix des Grégange:

--Mais si, mon bon oncle, il y est. Attendez qu’il mette sa culotte.

                   *       *       *       *       *

Le piqueur sonnait l’hallali.




XXIII


Lafourcade comprit sur-le-champ, et, sur-le-champ, il eut un
haut-le-corps de dégoût. Traquer une femme, et publiquement la salir,
c’était cela qu’il avait inventé, ce Grégange? Frédéric se félicita
d’être tout bonnement morutier. De tous les siens, il restait le seul
dont la langueur coloniale amadouait le rigorisme. En deux secondes,
comme un président, il calcula ses chances d’intervenir par un veto.
Aucune: Malouin, les chiens--ceux-ci au renard, et ceux-là, derrière,
les témoins payés--faire déguerpir ces deux meutes? Impossible.
Lafourcade, sans objurgation se retourna vers ses vrais hôtes:

--Je prie mes amis de me suivre. Nous laissons ici les goujats.

Sans se retourner, il piqua des deux et fut suivi avec regret. Malouin,
comptant les curieux, ne vit plus derrière lui que la grosse amazone
anglomane et les dix suiveurs en chandail. Il interpella deux intimes au
moment qu’ils ramassaient leurs bêtes dans les genoux et s’ingéniaient à
s’éloigner; c’étaient, l’un, le marquis de Sola, dont les châteaux sont
en Espagne, mais y sont bien; l’autre, un M. Barragnas, originaire du
Béarn, et vieux chasseur du meilleur monde. Le mari pria ces deux
messieurs de vouloir être ses témoins. Fort mal à l’aise--mais comment
faire?--ils descendirent de cheval.

Tout cela, depuis le départ de Lafourcade, n’avait pas duré trois
minutes. Les chiens, maintenant, comme des fauves, mordaient les
barreaux du cellier. L’homme du garde-feu, revenu, ne se risquait pas
vers leurs gueules, pour remettre la clef sur sa grille.

M. de Grégange, à pied, frappa la porte principale de quelques grands
coups de cravache. Il cria d’une voix aiguë, saisi d’une rage insolente:

--Nous faudra-t-il prendre un bélier pour faire enfin surgir ce bouc! Eh
bien, Ruppert, vous m’entendez?

Le romancier ouvrit la porte.

--_How exciting!_ jeta l’amazone enchantée, avec un accent de Bordeaux.

Elle avait ouï dire que Malouin tirait en as au pistolet.

                   *       *       *       *       *

Ruppert, debout, barrait l’entrée.

--Vous voilà, enfin! dit Grégange. Vous aviez donc quitté la chasse?

--Sans nul doute, puisque je suis là.

--Dans une tenue de bête au nid! Ce pavillon vous appartient? Vous y
travaillez... Un roman... Celui-là vous rendra célèbre sans aucun besoin
de talent.

Il fit mine de s’avancer.

--Malouin, j’ai de la patience, dit Ruppert, mais les poings serrés.

--Moi aussi, siffla le mari.

Sola, gêné, intervint:

--Ne nous donnons pas spectacle. Pénétrons dans ce vestibule.

Il le fit délibérément, correctement. Ruppert, d’un geste, invita M.
Barragnas à le suivre. Quand ils y furent tous les quatre, le marquis
referma la porte sur le nez même de l’amazone. Elle s’était traînée là,
dans ses bottes, à la façon d’une otarie. Dehors, les chandails se
tordaient et risquaient des mots mal sonnants.

--Eh bien? fit l’amant avec calme. Prétendez-vous entrer chez moi.

--N’en doutez pas un seul instant.

Malouin de Grégange avait pris une attitude de cobra. Dressé sur son cou
sinueux, sa tête pâle et menacée d’alopécie, suintait une jubilation
insupportable, une joie sinistre, quelque chose de si méchant que ses
témoins, là cependant pour l’assister, en éprouvèrent un recul.

--Restons dignes si faire se peut, dit Barragnas.

Il le toisait.

Mais Malouin haussa la voix:

--Je n’ai pas à me montrer digne avec un faiseur de sales coups!
Ruppert, je vous accuse de vol. Une femme est une propriété. J’entrerai
là, dans cette chambre, pour voir celle que vous y cachez... Ne me
refusez pas, ou j’appelle: toute cette tourbe est à ma solde, vous le
pensez. Je lui montrerai la mignonne, fut-elle nue, vous m’entendez!

Le ton grimpait comme un thermomètre placé sous l’aisselle d’un
fiévreux:

--Au fait, elle a remis ses fringues! Allons, dehors, et qu’on la voie!

--Je vais vous casser la figure, articula soudain Ruppert, sans crier.

Il leva la main, dangereux, et sentit qu’on la saisissait:

--Georges, sois calme! Est-ce que cela va finir? dit une femme derrière
lui...

                   *       *       *       *       *

Frédéric Lafourcade en arrachant ses amis à un spectacle--_how
exciting!_ comme avait crié la brioche--n’était point parti sans
angoisse. Ne fallait-il pas avant tout préserver ces gens comme il faut
de leur penchant pour le scandale, le scandale des autres s’entend? Mais
laisser librement Malouin, fût-il gêné par le bon sens de Barragnas et
par le bon goût de Sola, cela n’était point sans péril. Il y avait les
chiens, le piqueur et cette bande d’exécutants. Lafourcade savait son
neveu et que, dans une pampa plus éloignée des gendarmes, il n’eût point
hésité à un mauvais coup, quelque lynchage de l’amant, quelque outrage
plus vif à la femme, avec l’aide des gaillards louches et raccolés qu’il
avait eu soin de s’adjoindre. Cela puait le guet-apens. Léopoldine, à
tout prendre, ne risquait pas d’être livrée ni son Ruppert assassiné,
mais que d’avanies, et scabreuses, demeuraient à craindre pourtant!
Frédéric se rappelait le sadisme obscur de Malouin. Il s’inquiétait à
juste titre, n’ignorant point que les détraquements larvés ont des
réveils brusques en furie. Vers le Moulleau, il n’y tint plus et cessa
net de s’éloigner. Avec l’autorité courtoise qui lui venait de ses
vertus, il pria ses amis en mots brefs d’oublier ce qu’ils devinaient.
Leur attitude répondit que cela, certes, allait de soi. Rassuré,
c’est-à-dire dans la certitude que les langues, vingt-quatre heures,
tiendraient le ragot, le colonial les abandonna et remit sa bête au
galop dans la direction de l’Éden. Une demi-heure s’était passée. A
moins d’un kilomètre, il rencontra Grégange à cheval, accompagné de
Barragnas et de Sola. Ils parlaient haut. De loin, il entendit leur
rire. Encore quelques foulées, il les aborda.

--Ma foi, cher monsieur, dit le marquis, en s’esclaffant, vous avez
manqué notre déconfiture. Tels que nous sommes, admirez-nous d’être
vivants. Nous avons rencontré une tigresse, et bien miaulante: un peu
plus, elle nous dévorait.

--Quelle bougresse! fit Barragnas, Ruppert ne doit pas s’embêter.

Il claqua sa langue à la façon des connaisseurs et s’agita sur sa
monture.

--De qui parlez-vous? demanda Lafourcade, stupéfait.

Grégange lui jeta, tout à trac:

--De la Baïta, que le diable emporte!

Il éclata:

--Au fait, c’est vous le responsable, mon oncle: on n’intronise pas ces
luronnes! S’il plaît à votre créole, à votre enflammée tropicale, de
prendre Ruppert comme extincteur et de faire la chienne dans ses pattes,
qu’elle n’apporte point ses relents sous les lambris de ma maison, ou
plutôt de celle de ma mère! Elle nous a donné un spectacle qui me
soulève de dégoût.

--Moi pas, tudieu, s’écria Barragnas! De dégoût? Dites d’admiration:
quels seins, mon ami, quelles épaules!

--Vous compléterez l’inventaire jusqu’au trésor que vous savez! strida
le comte hors de lui-même. Nous la mettrons en liberté. C’est assez que
ma pauvre femme ait fréquenté pareille torpille. Elle ira éclater
ailleurs. Dites, mon oncle, est-ce que, dans l’île, elle ne fatiguait
pas vos nègres?

--Si j’ai compris, demanda Lafourcade, en le regardant froidement, tu as
trouvé madame Baïta chez Ruppert au lieu d’y rencontrer Poldi. En ce
cas, de quoi te plains-tu?

--Je me plains que Léopoldine, sous l’influence de cette catin, en soit
arrivée à perdre le sens et à l’aider dans ses amours! s’écria l’étrange
Boubouroche. Je me plains, dans cette sale histoire, d’en être descendu,
moi, jusqu’à soupçonner la comtesse, jusqu’à douter de sa vertu...

--Ce qui est parfaitement absurde, glissa le marquis poliment.

--Je le reconnais, dit Malouin. Mais enfin, la femme de César...

Il dut s’interrompre. Dans son agitation, il éperonnait son cheval, tout
en le tirant sur la bouche. L’animal déconcerté commença des sauts de
mouton.

--S’il pouvait lui casser la tête, pensa Frédéric dégoûté.

Il demanda des précisions. Grégange, mal remis de l’alerte, chargea Sola
de les donner. Le noble Espagnol s’exprima en termes arrondis, comme il
sied de parler des femmes:

--C’est une aventure agréable qui termine un malentendu des plus fins.
Votre éminent neveu, vous le savez, croyait, dans une fantaisie
passagère, avoir à se plaindre de votre irréprochable nièce... Il
faillit, malgré nos efforts, en venir aux extrémités chevaleresques avec
un charmant écrivain. Heureusement, madame Baïta eut la grâce de nous
rappeler tous à la raison: elle surgit à nos regards et nous mit
poliment à la porte pour nous punir d’être des sots.

--Elle était nue, lança Grégange.

--Elle n’était pas tout à fait nue, précisa M. de Barragnas, enflammé
par le souvenir. Elle était mieux. Les jambes magnifiques avaient gardé
leurs bas. Le reste surgissait environné d’une fourrure qu’elle avait
saisie sur le lit. Dans ses mouvements désordonnés, car elle semblait
une furie, nous apercevions d’elle des parties, des parties vraiment
éclatantes! Mon cher, avez-vous remarqué la belle peau de cette
femme-là?

--Je n’ai rien remarqué du tout, glapit Malouin, son cheval calmé. J’ai
vu une folle. Ruppert lui-même en était gêné: elle est d’abord venue
nous mettre à la porte, comme dit Sola. Peu à peu, sa fureur l’a
prise,--vous l’avez vous-même remarqué--et devant nous, oui, sous nos
yeux, elle s’est frottée à son matou. Elle lui sanglotait des ardeurs
comme sur un lit et même elle nous jeta, dans des paroles de rage,
qu’elle était à l’âge de l’amour. C’était un aveu superflu. Nous sommes
sortis écœurés.

--Parlez pour vous, clama Barragnas. Moi, je l’ai trouvée épatante. Elle
a du cran. Elle a du feu.

--Mal placé, ricana Malouin. Quand je pense que cette échauffée fut
l’amie intime de ma femme. Dès ce soir, il faut décamper. Elle ira
coucher chez son homme.

Lafourcade, lui, ne disait rien.




XXIV

        _Qui habet aures audiendi audiat._


Ils chevauchèrent en silence quelques instants. Le soir tombait. Comme
ils atteignaient le Moulleau, ils aperçurent dans l’ombre vague, sur la
route, une longue voiture à sable attelée de chevaux en flèche et qui
filait vers Arcachon. Ils continuèrent par la forêt, marchant à la ville
d’hiver. Elle prend, aux pointes de la nuit, une funèbre solitude.

--Qu’est-ce que tu as fait de tes acolytes? demanda soudain Frédéric.

--Parlez-m’en, répondit Grégange. Votre grue des îles faisait un tel
tapage que sa voix perçait jusqu’à eux. Ils savent comme nous, que
Ruppert est aimé presque à la folie.

--C’est bien pour qu’ils le sachent que tu les avais embauchés, dit le
vieil homme avec mépris. Il est vrai que tu espérais une autre proie
pour ces valets.

Malouin crut devoir s’offenser:

--Vous l’auriez peut-être préféré. On sait vos faiblesses pour madame
Baïta. J’avais résolu une exécution et qui me semblait légitime. Ce
n’est point ma faute si la promiscuité a exposé ma femme à des
complaisances, regrettables au point d’éveiller mes soupçons. Je sais
maintenant que Poldi servait de paravent, dans une sotte légèreté. Je
gage qu’elles ont quelque part, vers la Teste, un rendez-vous complice
et feindront de revenir ensemble de Bordeaux. La comtesse en reviendra
seule. Dame, votre vieille camarade espérait caser son fils dans la
famille: il lui fallait des précautions!... Ce mariage a le cul dans
l’eau.

--J’ai toujours l’intention d’en être le témoin, affirma tranquillement
Lafourcade.

                   *       *       *       *       *

Ils arrivaient à la place des Palmiers. Le marquis de Sola et M.
Barragnas s’en allant, Frédéric et son neveu continuèrent seuls leur
chemin et l’oncle reprit la parole:

--Tu as remarqué que je n’ai fait aucune recommandation à ces messieurs.
Ce sont de galants hommes et qui savent le prix de l’honneur d’une
femme.

--L’honneur de la torpille? bouffonna Malouin.

Il ne fut jamais aussi proche dans sa vie d’être flétri par un soufflet.
Peut-être plus encore que son âge, l’éloignement des deux montures l’en
préserva. Lafourcade lui parla avec une dureté de juge et de chef.

--Ta conduite dans cette histoire est des plus basses. Un homme trahi se
tait ou agit seul. Qui demande qu’on l’accompagne fait le laquais. Tu
n’es pas trompé, c’est parfait. Le serais-tu que tes manières t’en
apporteraient le mérite. Je te donne l’ordre, et formel, de clore ton
bec. Tu paieras ta canaille à gage pour t’imiter. Albéric, par bonne
chance, n’a pas suivi la chasse jusqu’au bout. Reste madame Rabourdin,
mais elle retourne à Bordeaux et, ici, ne connaît personne. Si elle
raconte quelque chose, ce sera à son perroquet. Elle le lui dira en
anglais. De ce côté, nous sommes tranquilles.

--Mon oncle, dit Grégange, plein de haine, soyez assuré que, ce soir
même, la Baïta prendra la porte.

--Je la prendrai donc en même temps, rétorqua Frédéric d’une voix nette.
Je vous laisserai en famille. J’ai une vingtaine de millions. Ils seront
une bonne aubaine pour le fils de ma vieille amie.

Cette fois, le Grégange la boucla.

                   *       *       *       *       *

Lafourcade, quelques minutes, le laissa dans ses réflexions. On
entendait sur le sol ferme résonner le pas des chevaux. Enfin, le
colonial reprit et d’un ton parfaitement doux:

--Il n’est rien pour les bien mener que de savoir parler aux hommes. Je
te connais, mon bel ami: si tu n’étais pas né pourvu, tu serais un
gaillard marron. Ton mauvais coup bien préparé vient d’aboutir à un
fiasco. Mais, méchant depuis le berceau, que t’importerait le chagrin
d’un garçon honnête et de ta sœur qui l’aime fort et qui est radieuse et
charmante? Pendant que je te parle ainsi, je n’ignore pas qu’en des
temps plus propices aux meurtres, je devrais te guetter de près. Tu me
hais; tu hais tout le monde. Tu auras ta part de mes biens, car je
demeure un homme d’ordre, mais c’est compris, hein, le silence!

Ils arrivaient à l’écurie. Quand ils furent debout sur leurs pieds, et
face à face, Lafourcade regarda Malouin de Grégange. Il était vert comme
un gazon et jetait sur son oncle inouï des regards, c’est vrai,
d’assassin. Le vieil habitué des tropiques lui posa la main sur
l’épaule:

--Tu n’es pas très franc quand tu parles, mais tu l’es plus quand tu
regardes. Tes prunelles ont de l’esprit. Un bon conseil, pour en finir:
cette fois tu n’es pas trompé, deviens aimable pour ne pas l’être! M’est
avis que tu tiens l’occasion d’avoir demain une femme parfaite.
Profites-en. Et profites-en d’autant plus que j’ai le cocuage en
horreur. Je ne donnerai jamais mes sous à un cornard.

Il lui tourna le dos empli d’un mépris jubilant. Lafourcade avait du
chagrin. Il n’était pas dupe de la pauvre folie d’Emma, mais il
l’aimait. Sa nièce lui devenait précieuse puisqu’elle l’avait défendue.

Il s’habilla pour le dîner; cependant qu’il le faisait, son valet de
chambre le prévint qu’on avait téléphoné de Paris et il lui dit quoi.
Frédéric parut contrarié. A table, la vieille madame de Grégange
s’étonna que la créole fût absente. Son frère le lui expliqua:

--Ta bru ne te l’a donc point dit? Emma a rencontré des amis, des amis
communs à nous; elle reste dîner à Bordeaux. Peut-être même y
couchera-t-elle. N’est-ce pas, mon enfant?

--En effet, mon oncle, murmura Léopoldine.

_Full dress_ comme toujours, elle coula vers lui, pauvrement, un regard
triste de gratitude. Jusqu’au dessert, elle s’efforça au naturel, à la
gaîté. Agréable soirée de famille; Lafourcade préoccupé, se taisait,
Albéric boudait, fatigué, Malouin mangeait difficilement, enragé de sa
muselière. Seule, la douairière dévorait, toujours dans son aéroplane,
sans rien voir des choses terrestres.

--Il faudra que j’invite Ruppert! cria-t-elle en cassant des noix.




XXV

        Eh bien, connais donc Phèdre et toute sa fureur:
        J’aime!

        Jean Racine.


De la petite maison de l’Éden, vers quatre heures et demie, on n’avait
plus vu, dans le crépuscule, que des croupes de chevaux s’éloignant et
les queues, gerbe frétillante, des chiens de l’équipage Decazes. Ils
avaient occis le renard, enfin débouclé pour mourir.

Poldi, maintenant vêtue et même son chapeau sur la tête, sortit, brusque
et pâle, de la petite pièce au crépi blanc. Là, sous les estampes
japonaises, cachée, tapie, ébouriffée de peur comme une perdrix qui voit
l’épagneul, elle avait entendu le heurt, affrontant Grégange et Ruppert,
comprit la scène qui suivit: scène imprévisible, inouïe, qui, soudain,
retourna les cartes, fit quinaud, confus et capot, le jaloux qui la
menaçait. Poldi, sauve, était revenue dans la chambre. Le lit vaste,
encore en désordre, disait ses faiblesses récentes.

                   *       *       *       *       *

Poldi vit Ruppert, hors de lui, étreindre la créole dans ses bras. Elle
vit leurs bouches unies, comme si la flamme qu’ils avaient feinte, les
avait enfin embrasés. Et Poldi ne fut pas surprise: depuis tout à
l’heure, elle savait que son amie, jetée d’abord dans l’action par un
esprit de sacrifice, avait brusquement cessé de se sacrifier, vers le
milieu de la parade, pour se jeter à la tête de Ruppert, tout
simplement. Poldi savait--une oreille de femme ne se trompe pas à
certains accents--à quelle seconde exacte, précise, sa confidente
l’avait trahie. Elle le savait mieux qu’Emma Baïta et certes aussi bien
que Ruppert. Et encore Ruppert ne l’avait-il su qu’après Poldi; il était
lui-même dans l’action et les mâles sont moins subtils, moins prompts à
discerner les nuances, que les femelles!... Des trois personnages en
cause, la première avertie que la sage, l’honnête, la vertueuse,
l’irréprochable madame Baïta se livrait, se perdait et s’exauçait à la
fois, fut donc celle qui l’écoutait, qui faisait le guet à son tour, et
l’entendait, à la cloison; celle qu’Emma prétendait sauver et qu’elle
sauvait, en vérité. Car si Malouin de Grégange, tout d’un coup,
s’avérait berné, si M. de Sola et M. Barragnas, vieux routiers,
demeuraient pantois, s’ils croyaient bien voir une amante en furie,
criant son désir déchaîné, c’est qu’ils la voyaient en effet. Ils la
voyaient, et de leurs yeux; ils l’entendaient de leurs oreilles.
Personne ne leur donnait la comédie. Ces voyeurs assistaient à la plus
réelle des péripéties de l’amour: une femme, depuis longtemps à un
homme, le lui criait d’une âme nue, en se pâmant. Ce qu’ils ne pouvaient
pas savoir, c’est que c’était la première fois. Ils s’en allèrent
convaincus, avec tous les motifs de l’être.

                   *       *       *       *       *

Ruppert, seul avec Emma, venait de la ressaisir. Il prenait sa bouche,
dans un désir neuf, inconscient, soulevé par ce corps magnifique, hardi,
dont il connaissait maintenant les formes douces et la ferveur. Et Poldi
vit ce baiser-là avec une haine subite. Ils restèrent ainsi tous les
trois.

Ruppert fit un pas vers Poldi. Elle l’arrêta d’un regard droit. Elle
dit:

--Je veux m’en aller.

L’infidèle tenta de ruser.

--Ouf! dit-il, nous voilà sauvés. Quelle alerte, prenons un porto!

--Je veux m’en aller, répéta la maîtresse perdue.

Elle fit un pas vers la porte. Emma était désespérée.

Ruppert feignit encore de n’avoir pas compris:

--Gardons le temps de prendre haleine. Et puis il faut nous concerter.

Il essaya de rire:

--Crois-tu ce mari saugrenu, si notre Emma l’a bien roulé! Quelle
comédienne!

--Quelle comédienne, en effet, dit Léopoldine durement.

Il joua son dernier atout, et risqua d’un ton de reproche:

--Léopoldine, elle t’a sauvée!

--Oui, dit madame de Grégange, mais maintenant, elle est payée.

                   *       *       *       *       *

Elle foulait déjà le sable et s’écartait dans le soir prompt.

--Elle est folle, murmura Georges vers la créole. Vous, ne bougez pas,
je reviens.

Il suivit celle qui le quittait. Ainsi le veut l’instinct des cœurs.
Madame Baïta, immobile, resta seule.

Elle comprit, enfin, ce qu’elle avait fait. Loin de s’insurger contre
Poldi, elle l’approuva. Accroupie devant le lit de Ruppert, sans prendre
même le soin de se revêtir,--comme si réparer le désordre extérieur
n’était pas le plus urgent,--elle fixait sa folie avec une lucidité de
savant ou encore, comme un horloger, elle en scrutait le mécanisme. Elle
se revit, seconde par seconde, depuis que Ruppert et Malouin s’étaient
affrontés, cependant que la porte restait ouverte et remuait vers la
forêt.

                   *       *       *       *       *

--C’est à cet instant, se dit-elle, que j’ai cessé d’être moi-même.
C’est là que je n’ai plus agi et qu’une autre, l’inconnue contre
laquelle je lutte depuis vingt ans, m’a animée. J’ai parfaitement senti
son emprise. Elle a bouclé, comme en prison, ma sagesse qui la gênait;
sur-le-champ, elle a mené le jeu avec une rage ennemie. Il faut que je
sache bien ce qu’elle a fait, parce que demain peut-être, je ne le
saurai plus. Elle sera repartie, m’abandonnant dans mon désastre. En ce
moment, je la vois bien...

                   *       *       *       *       *

Elle revivait toute la scène:

                   *       *       *       *       *

Et qui donc, en effet, autre qu’une ennemie, venue du fond du sang, et
des âges, lui avait dicté son premier geste, bien avant même que Ruppert
eût menacé Grégange et que l’idée de leur duel se fût imposée? Qui donc,
sans même la prévenir, avait obligé la créole à s’asseoir, à jeter
brusquement ses souliers, et puis, à se lever, à surgir comme une folle
de sa robe? Trois pressions, et elle avait été en combinaison, prête à
se livrer aux sarcasmes, à l’admiration outrageante de trois étrangers,
à courir, avec des façons d’habitude, dans les bras d’un homme chéri,
inconnu. Et elle était madame Baïta et depuis vingt années de veuvage,
la plus chastement orgueilleuse! Quelle aïeule ignorée l’obligeait à
s’avouer ainsi réversible?

Cependant elle avait fait cela, d’abord sans hésiter, et elle en gardait
la stupeur... Elle cherchait.

                   *       *       *       *       *

Sauver sa fragile amie, la tirer du piège? Explication fallacieuse.
Est-ce qu’elle n’avait pas elle-même un honneur à sauvegarder, sans
compter celui de son fils? Non, son action, c’était le surgissement de
quelque chose, bien autrement mystérieux. Elle s’épanouissait sur quatre
lustres de refoulement, comme éclate une rose soudaine sur un rosier
qu’on croyait mort. A tout le moins, ce n’était pas pour Léopoldine
qu’Emma si fort avait tremblé, mais pour Ruppert. Et peut-être--avant
tout--peut-être avait-elle craint, dans une pensée fulgurante, que ces
deux amants pris ensemble, n’en fussent liés pour la vie. Peut-être, du
tréfonds de l’instinct, avait-elle deviné son intervention délétère à
leur bonheur? Et pourquoi pas? Madame Baïta pouvait-elle répondre «de
l’autre», de celle qui l’avait prise en son pouvoir, dans une manière de
coup d’état? Tant de vieux remous nous agitent du fond de la race
ignorée!

Étonnée maintenant d’avoir eu la dernière sagesse de s’environner d’une
fourrure, elle se revoyait ouvrir la porte. Elle se revoyait
apparaître,--mieux que nue en effet!--devant quatre hommes. Elle savait
de quelle façon elle avait touché l’épaule de Ruppert, comme avec une
patte de lionne. Elle s’entendait le tutoyer. Jusque-là, cependant, elle
en était sûre, elle avait joué sa comédie. Elle se livrait à Grégange, à
Barragnas, à Sola, pas à Ruppert. Ruppert, elle le défendait, et pouvait
encore, à ses yeux, se targuer d’un dévouement pur. C’est alors que
l’animatrice obscure avait dévoyé sa frénésie. Madame Baïta savait à
quelle seconde, sur quelle exclamation précise de Malouin! Il jappa, ce
comte insolent:

--Madame Baïta! Madame Baïta... Pas possible!

Et comment, pas possible? Pourquoi donc?--Réponds, avait soufflé--et à
la fois dans son cœur, dans son esprit, dans sa chair,--la tentatrice
mystérieuse. Grégange ne veut point dire que tu t’avères femme trop
chaste, mais certainement trop vieillie, hors cadre pour une telle
aventure. Réponds.--Madame Baïta avait répondu. Elle percevait encore
dans la chambre l’écho de sa voix véhémente:

--Quoi, madame Baïta! madame Baïta! Ne répétez pas mon nom avec tant de
stupéfaction! Est-ce que je n’ai pas le droit à l’amour, comme tout le
monde!

Elle se revoyait, là encore, agrafée maintenant à Ruppert, déjà leurs
chaleurs se mêlant:

--Et pourquoi te défendais-tu? Pourquoi ne leur as-tu pas dit? Te
croyaient-ils capable, un homme comme toi, d’avoir une autre maîtresse
que celle, ardente et bonne, que je suis!

                   *       *       *       *       *

C’est là qu’elle avait perdu pied, là que Poldi l’avait comprise, là
qu’elle s’était élancée, cependant que, peu à peu, l’étreinte, d’abord
feinte de l’homme se resserrait.

--Je t’aime, lui avait-elle avoué dans un cri, je t’aime! Et que
m’importe ce qu’ils pensent. J’ai une voix farouche à te le redire
devant eux. Est-ce qu’ils savent ce que c’est que l’amour? Est-ce que
leurs épouses s’y connaissent?... Pourquoi, tendre et beau, ne serais-tu
pas adoré de la femme--jeune encore, oui, jeune, jeune!--que je
suis?--Le scandale...

                   *       *       *       *       *

Elle savait qu’elle avait hésité sur ce mot, haleté. Ce n’est pas elle
qui le disait, c’était l’ensorceleuse. Mot imprudent. Madame Baïta
faillit, sous sa secousse, se retrouver. Une seconde, elle sortit
d’elle-même, comme un oiseau vole sur son ombre, mais déjà il était trop
tard: elle vit son malheur et s’y précipita.

                   *       *       *       *       *

--Que me fait le scandale? Oui, je l’aime! Oui ses baisers sont ce qui
me paraît le plus précieux! le plus enviable...

Et elle n’avait plus parlé que pour lui, ne s’était plus adressée qu’à
lui, épousant les formes de son corps dans un délire grandissant:

--N’est-ce pas... n’est-ce pas que tu me comprends? N’est-ce pas que tu
devines combien je te suis dévouée, combien tu m’es cher?... Mon
amant...

Elle s’était retournée vers les autres, furieuse et divinisée, criant
sans voix:

--Vous vouliez la connaître, sa maîtresse? Eh bien vous la voyez, vous
la lui enviez peut-être? Sa maîtresse, c’est moi! c’est moi! c’est moi!

                   *       *       *       *       *

Il y avait une heure qu’elle avait été habitée par ce délire. On eût dit
autrefois: possédée. Maintenant elle se sentait triste comme la chair.

                   *       *       *       *       *

Elle se leva. Elle erra seule dans la chambre dont les murs, effacés par
l’ombre, disparaissaient. La porte s’ouvrait et se refermait doucement,
comme si le vent invisible l’eût fait vivre; comme si, tour à tour, des
esprits l’eussent poussée pour entrer ou pour ressortir, après avoir
tourné autour de cette vivante qui les intéressait. Maintenant, Emma
Baïta se rhabillait à tâtons. Elle ne connaissait pas les aîtres. Où
trouver seulement une allumette dans cette maison inconnue? Et si
Ruppert ne revenait pas? Assiégée par la forêt,--bloc informe, immense,
qui s’amalgamait à la nuit;--la créole devrait rester là jusqu’au
lendemain...

Avec peine, en se traînant d’un meuble à l’autre, elle retrouva ses
souliers, sa robe, son sac, et là, ses gants, son chapeau. A mesure
qu’elle les recouvrait, il lui semblait que l’ennemie ne s’intéressait
plus à elle, que cette gueuse allait partir, son travail fait, la
laissant seule. Alors, revêtue, elle se mit à balbutier des
supplications. Elle ne savait pas à qui puisqu’elle était seule et que
le refuge divin lui manquait, puisqu’elle n’avait pas de remords. Elle
suppliait la vie de l’épargner, se tordant les mains de désarroi, isolée
dans un peuple d’arbres. Toutes les conséquences de son action
semblaient entrer lentement, l’une après l’une, par cette porte affreuse
qui bougeait...

                   *       *       *       *       *

Elle entendit un pas et qui se hâtait. Elle comprit que l’homme pour
lequel elle s’était perdue, revenait. Elle le vit sur le seuil ou,
plutôt, elle le devina dans la ténèbre.

--Emma, dit-il, où êtes-vous?

Elle murmura:

--Je suis là!

Il marcha vers elle; il raconta:

--Poldi est repartie dans la voiture qui doit être déjà au Moulleau.
Rien à faire d’elle. C’est fini. Mon Chinois conduit les chevaux. Il
reviendra à notre rencontre. Partons... Je connais le chemin, partons.

Il la cherchait avec ses mains, comme un aveugle et, quand il l’eut
trouvée, il l’attira vers lui, la pressa contre sa poitrine et la
caressa doucement.

Il dit encore, tout bas:

--Vous êtes noble, magnifique, Emma, la première vraie femme de ma vie.

Il prit ses lèvres.

Madame Baïta ferma les yeux. Frissonnante et triste, comprenant que
l’ennemie n’était pas loin, elle suivit Ruppert sans un mot.




XXVI


--Ouvrez le cabinet du haut, cria le même soir, vers neuf heures, madame
Lagaillarde, de Bordeaux, à l’une de ses belles servantes.

Derrière elle, autour d’un fourneau, on pouvait choisir des langoustes
vivantes, des homards, inquiets derrière leurs pinces monstrueuses, des
poissons aux oreilles sanglantes sous des armures argentées, et de
larges soles, déjà frites. On voyait aussi rôtir des poulets devant des
brasiers de sarments; dans une glacière entr’ouverte, pendre de grands
quartiers de bœuf, cependant que, sur un plat vaste, fumait tristement
la tête écervelée d’un veau, et qu’une chatte ronronnante, rassurée par
des peaux de lapins, dormait près d’asperges bouillies. Enfin, dans un
four odorant, cuisait, en pétant dans la graisse, le derrière d’un
marcassin. Trois jolies filles alléchaient encore les clients et les
mettaient en appétit en leur versant un vin joyeux.

Au dehors, on apercevait dans la nuit, le toit d’un marché où se
ravitaille Bordeaux.

Madame Lagaillarde s’arrêta de gouverner un marmiton pour demander à
Ruppert qui entrait, si le chauffeur dînerait là.

--Je suis venu sans mon chauffeur, chère madame, répondit Ruppert
gracieusement.

--Rien ne vaut de conduire soi-même quand on désire être tranquille, dit
l’hôtesse d’un air entendu.

Elle inventoria Emma d’un regard prompt, pour connaître s’il faudrait à
cette inconnue de la poularde au riz ou des écrevisses en poivrade, mais
la créole disparut dans l’escalier cependant que, des salles basses,
montait un brouhaha de dîneurs à l’échalotte, ébouriffés de vieux Médoc,
et que Ruppert glissait deux mots à l’oreille de madame Lagaillarde,
avant d’entrer dans la petite pièce bourgeoise qu’elle baptisait--mais à
tort--un cabinet particulier.

Dix minutes à peine passées, une brune serveuse apporta des œillets et
toutes espèces de roses; les fleurs coulaient de ses bras blancs. Une
autre fille solide la suivait avec le plateau des cocktails. La patronne
elle-même déboucha le champagne sec. Emma, tremblante, regardait: rien
n’est plus alarmant que les endroits inaptes à l’être, à l’air paterne,
quand on souligne ce qui leur manque en s’ingéniant à l’apporter. On
entendait un gramophone dans un remuement de vaisselles.

--C’est une noce qui dîne à côté, dit madame Lagaillarde d’une voix
joyeuse. Ils sont drôles de choisir: _J’ai fait ça en douce_, pour faire
honneur à la mariée.

Elle sortit toute riante. Madame Baïta et Georges restèrent seuls.

                   *       *       *       *       *

Ils s’en étaient allés vers six heures le long du pare-feu. Une aube de
lune écornée commençait aux cimes des pins. Ruppert pensait avec
drôlerie qu’elle ressemblait à Malouin, cependant il n’était ni léger ni
frivole, en dépit d’une telle pensée.

Empli de bravoure et de gentillesse, il restait seulement trop sagace:
ainsi, depuis longtemps, il avait fait le point de sa liaison avec
madame de Grégange. Sachant d’où le vent soufflerait quand leur amour
ferait naufrage, cet amant raisonnable n’avait eu garde de se leurrer,
et d’ajouter aux choses qui adviennent d’autres choses qui n’arrivent
point... Poldi restait dans son esprit ce qu’elle était en vérité: une
maîtresse, mais femme du monde. Ces fauvettes prudentes se font un
devoir du secret et disparaissent au creux des arbres sitôt que la
chasse est ouverte. Georges Ruppert, sachant cela, savait encore bien
d’autres choses...

Tout à l’heure,--après l’hallali,--c’est sans espérance, on pourrait
dire par politesse qu’il avait tenté de reprendre Léopoldine, cependant
que, d’un pas nerveux, elle courait vers la voiture. Elle était soudain
si lointaine, malgré cette attitude hostile où la jalousie persistait!
L’amant lâché ne s’y trompa point: ce qui l’agitait, la sage petite
comtesse, ce n’était déjà plus la colère, c’était d’abord l’anxiété.
Elle ne prenait pas soin de la dissimuler:

--Qu’est-ce que je vais dire en rentrant? murmurait-t-elle, et si
plaintive...

Ruppert, moins galant, en eût ri. Il la plaça dans la voiture et la
conseilla tendrement:--Vous direz ceci, et puis cela!--Elle l’écoutait
avec attention, préoccupée de bien choisir les meilleurs mensonges, les
plus ingénieux dans l’assortiment proposé. Elle entendit Georges
recommander au domestique chinois d’éviter la route usuelle et de faire
un crochet habile du côté du tir aux pigeons.

--Cela va bien me retarder! objecta-t-elle, désolée.

La voiture partit, au trot, et c’est ainsi qu’ils se quittèrent.

                   *       *       *       *       *

--Allons, avait-il pensé, c’est fini. Je me sens triste... cependant je
le savais: l’adultère est le fils de l’ombre et doit mourir
d’insolation. Depuis le premier baiser, j’étais préparé à une rupture
brusquée, accidentelle. Poldi l’attendait aussi bien que moi... Même si
la rouerie de notre créole n’avait été qu’une rouerie, elle ne serait
plus revenue. Après une pareille alerte, une femme du monde aspire
longtemps la sagesse... A quoi bon sert de regimber quand l’inévitable
survient? Dans notre aventure, le plaisir et les agréments avaient plus
de place que l’amour. Ma petite maîtresse ne m’aimait point, je
l’amusais. On ne pleure pas ce qui distrait, on le regrette
simplement... Nous nous regretterons, de temps en temps...

                   *       *       *       *       *

Ruppert entendait encore, là-bas, sur la route dure, le trot des deux
chevaux en flèche qui emportaient madame de Grégange vers son mari. Il
l’écoutait décroître, le cœur gros. Pourtant ce psychologue le savait:
quelques mois, quelques jours peut-être, et leur péché, se desséchant,
que deviendrait-il? Un muscat pour leurs souvenirs!

                   *       *       *       *       *

Il était remonté vers la forêt d’un pas hâtif, plus inquiet brusquement
de madame Baïta que de Poldi.

La créole l’avait bouleversé par le spectacle de sa fureur. Ce qui
l’émouvait, ce n’était point d’en être l’objet--lui, que la vie avait
comblé de complaisances féminines!--mais d’en concevoir, tout d’un coup,
les richesses inattendues. Curieux et artiste d’abord, il s’en exaltait.

--Quel renouveau des sensations! se disait-il. Quel redressement des
facultés! Pour une âme trop policée, qui s’épuise en gentils mensonges,
voilà le rappel de la vérité passionnelle! Je viens de découvrir cette
femme, comme, avant notre siècle rassasié, un voyageur d’autrefois, le
surgissement à l’improviste d’une merveille exorbitante.

Il la revoyait l’assaillir et il se rappelait l’avoir été, un jour, par
une grande lame de fonds, dans une attaque aussi brusquée: elle l’avait
emporté, suspendu au ciel, au-dessus de lui-même, et puis happé et puis
roulé sur le sable, l’y jetant soudain plus vivace, assoiffé d’un nouvel
assaut... Dans l’obscure forêt, Ruppert courait presque, vers la créole,
et maintenant qu’il l’avait rejointe et retrouvée, maintenant qu’il
l’entraînait, tous deux dans l’angoisse du silence, il se sentait un
nouvel homme: la vie commence aujourd’hui, dit une formule parfaite.

Emma et Georges, à pied, toujours sans oser un mot, sans le risquer,
virent se rapprocher les lanternes de la voiture; elle revenait.

--Bien rentrée? demanda Ruppert au Chinois.

--Houi, houi, bien, répondit le sage serviteur.

Sans étonnement et sans crainte, selon l’enseignement du Bouddha, il
regarda son maître et la dame s’éloigner sur la route, comme s’ils
continuaient au hasard et sans savoir où ils allaient...




XXVII


Emma s’abandonnait à Ruppert comme une barque à un courant. Où la
conduire? Toujours en culotte de cheval, il ne pouvait que retourner à
sa villa; il téléphona du Moulleau que sa Buick fût vite envoyée. Chez
lui, il pria madame Baïta de l’attendre dans son cabinet, évitant les
mots inutiles et craignant par un geste brusque de l’amoindrir.

Il la sentait en perdition. Il songea qu’elle portait sur sa robe souple
un manteau de loutre de mer et pouvait se risquer ainsi à être
rencontrée à Bordeaux. Ils prirent la route sans qu’elle ouvrît la
bouche pour demander où ils allaient... Évitant de s’afficher au Chapon
Fin, il débarqua chez Lagaillarde. Maintenant, tous les deux, ils
dînaient.

Emma regardait son vainqueur avec une peur inconnue. Par instants, son
chagrin, la honte de soi, se réveillait et elle pensait à son fils. Et
puis, de nouveau, une angoisse délicieuse l’absorbait, cependant que
Ruppert, doucement, la faisait boire--un peu plus qu’il n’aurait fallu.
Il s’ingéniait à l’aider dans sa métamorphose et comprenait que, cette
femme, il fallait la consoler d’elle. En même temps il rusait, mais
vraiment ému pour l’obliger à l’abandon qui, enfin, la délivrerait.

Grâce à son savoir-faire, la petite salle à manger devenait de plus en
plus un cabinet particulier: depuis les cocktails et les fleurs--les
alcools faisant les roses plus belles--jusqu’au choix expert du dîner,
tout sentait la bonne fortune... Le jeune routier traitait madame Baïta,
son aînée, comme il eût fait une débutante: il la plaçait dans
l’atmosphère, dans l’atmosphère de l’amour, pour la contraindre à s’y
plier. Il savait la valeur de l’acte et que le reste est bargouinage. Et
si, maintenant, il voulait--cette nuit même--prendre possession de la
créole, ce n’était point seulement pour ses beautés, mais par crainte
qu’elle s’échappât. Il devenait avare d’elle et la souhaitait pour toute
sa vie.

--Eh bien! dit-il bizarrement, tout va des mieux! Notre jeune amie est
sauvée...

--Sauvée, dit Emma frémissante.

Il la regarda d’un œil brusque:

--Mais oui, sauvée! Tandis que vous...

--Qu’est-ce que je peux faire maintenant? murmura-t-elle. Disparaître...

Il feignit de ne pas comprendre ce que, vraiment, elle lui disait.

--Disparaître! C’est bien mon avis, répondit-il en souriant.

                   *       *       *       *       *

Ils durent se taire un moment, on continuait de les servir. Ruppert
réattaqua promptement, aussitôt la porte fermée.

--Que Poldi ne vous trouble plus, dit-il d’une voix un peu âpre. Loin de
moi l’idée d’accabler une enfant charmante et frivole! Mais nous pouvons
bien l’avouer: votre sacrifice, elle l’eût accepté sans regret, n’eût-il
été que sacrifice! Demain, elle vous eût demandé de vous laisser honnir,
vilipender, chasser, de vous couvrir de boue et au besoin de sang,
plutôt que de faire marche arrière. Dans quel dilemme elle m’eût placé!

Il prit sa main, avec un mélange de respect et de câlinerie:

--J’ai la certitude que votre intervention fut simple. Vous n’aviez rien
prémédité.

--Rien, dit-elle, humblement.

--Je le sais. Je sais aussi que vous auriez agi de même, dans tous les
cas. Et alors, je vous le répète, que n’eût-on pas exigé demain? Cela se
conçoit: Poldi ressemble à la société. Elle réclame que ses héros se
fassent tuer pour sauver le foyer des autres... Et ces romanesques le
font!...

Il se pencha vers les belles mains:

--Mais aussi, pouvais-je savoir? Je suis si indigne de vous!

Il le pensait et dit, presque timidement:

--Je m’efforcerai de valoir mieux.

Emma frémit de tout son être:

--J’ai un fils, murmura-t-elle.

Ruppert fonça droit sur l’obstacle:

--Tout s’aplanira, vous verrez. J’ai l’habitude d’être heureux. Nous
avons affaire à des gens d’honneur qui tairont l’affaire d’aujourd’hui.
Lafourcade est votre ami. Antoinette et René se marieront... On exigera
votre exil.

La pauvre femme baissa la tête:

--Mon exil! Il est commencé... Je suis là, sans rien... Demain,
j’enverrai prendre mes bagages... Et puis... et puis... ce sera la
fin...

Il vint s’agenouiller près d’elle, l’entourant déjà de ses bras:

--Le commencement, dit-il tout bas. Vous êtes belle. Vous êtes
admirable... Ne frissonnez pas. Oubliez. Voyez la minute, simplement, la
minute présente... Est-ce que cet endroit si laid n’a pas pris un charme
soudain? Tenez, nous voilà rapprochés, nous voilà seuls, amants déjà...

Emma Baïta se prit à pleurer et elle sentit qu’il l’étreignait avec la
sincérité d’un enfant:

--Vos larmes coulent, cria-t-il doucement, et cependant je suis heureux.
Je n’ai jamais possédé ma vraie maîtresse, celle qui sera l’animatrice,
le réconfort, la sauvegarde. C’est une vie nouvelle qui commence...
J’écrirai mes livres près de vous; nous irons les chercher ensemble, par
le monde... nous voyagerons...

La cloison filtrait les bruits de la noce voisine, toutes les sottises
du gramophone, et pourtant sa voix chaude évoquait l’exil des amants,
les escales, les promenades dans les musées lointains, les haltes
éprises dans les palaces, toute la musique de la terre... Emma,
titubante, se leva. Debout et bouleversée, immobile, elle ressemblait à
quelqu’un qui va mourir. Georges se redressa à son tour.

--Qu’avez-vous? dit-il, tendrement.

Il l’entendit parler, d’une demi-voix infinie:

--Je suis heureuse! Rien de tout cela n’est vrai... Rien de tout cela
n’est possible. Rien de tout cela n’arrivera... C’est un mensonge qui
tournoie autour de moi... Mais je suis heureuse... si heureuse que je
voudrais, tout de suite...

Il vit bien ce qu’elle pensait et qu’elle eût voulu qu’un dieu juste la
rappelât à cette minute... Alors il bondit et de joie:

--Et moi! Et moi!...

Il l’étreignit et leurs yeux se mêlèrent et, de nouveau, il la fit
asseoir parce que ses jambes se dérobaient, et il se remit à ses pieds.

--Ah! dit-il de la gorge et comme physiquement blessé, je veux vos yeux!
Regardez-moi!

Emma mit ses mains sur lui et elle se livra de nouveau tout entière,
avec une ardeur de servante:

--Je vous regarde, mon amour. Ah! c’est vrai que je vous aime...
Aujourd’hui, je l’ai crié devant des étrangers, sans savoir ce que je
faisais, avec une âpreté mauvaise, sans pudeur, sans crainte, et trois
hommes me regardaient... Maintenant, nous sommes seuls... vos yeux seuls
se fixent sur moi... et je suis plus tremblante que lorsque j’avais
seize ans et que j’ai aimé pour la première fois! Je ne pourrais pas
faire un mouvement vers vous, ni un mouvement en arrière... Je vous
aime... Je suis honteuse de vous aimer, je suis désespérée que vous
sachiez que je vous aime... et il me semble que si je ne vous le disais
pas, vous seriez volé du plus grand don qu’aucune femme ne vous ait
fait...

Elle avait les yeux lourds de larmes et Ruppert se tut longtemps, en
embrassant ses mains brûlantes.

--Folle! murmura-t-il enfin. Folle, qui apporte l’amour humblement.

Elle se courba vers lui dans son angoisse revenue:

--Suis-je encore digne de l’apporter? demanda-t-elle, comme une pauvre.

Il comprit tout ce qu’elle souffrait et d’un geste charnel, d’un geste
d’amant, il la releva:

--Je ne veux plus aimer que vous, répondit-il en se penchant vers son
visage.

                   *       *       *       *       *

Madame Baïta devint si belle qu’il sut ne l’avoir jamais vue.




XXVIII


--Qu’est-ce que ces messieurs-dames prennent le matin? demanda
affreusement la femme de chambre.

Elle n’était point celle de l’étage, mais celle de garde qui commence
son service à onze heures de nuit; Ruppert avait remarqué la demie,
quelques minutes auparavant, à l’horloge de la gare Saint-Jean, comme
ils entraient au Terminus... La question de la domestique l’étonna:

--C’est vrai, se demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle prend?...

Il regarda Emma dans l’espoir vain qu’elle répondrait. Devant son
silence, et l’air de somnambule qu’il lui voyait tout à coup, il dit:

--Nous sonnerons le sommelier.

La femme de chambre acheva de faire la couverture, de tirer les rideaux;
elle apporta deux peignoirs pour la salle de bains et fit la remarque
qu’on n’avait pas encore monté les bagages.

--Nous n’en avons pas, dit Ruppert...

La gardienne de nuit s’apprêtait à sortir. Sans discerner pourquoi, elle
pensa:

--Ceux-là, il n’y a pas longtemps qu’ils sont ensemble!

Elle leur souhaita la bonne nuit et s’en alla. Ils restèrent seuls,
emplis d’espérance et de gêne, devant le lit de tout le monde. Leur
liaison neuve était d’un caractère si particulier que l’homme, malgré
tant d’expériences, cherchait une attitude. Cette fois, il ne s’agissait
point d’une aimable fantaisie commençante; Ruppert savait qu’un destin,
pour le moins, était en jeu. Mais l’effluve venue du cœur de la créole
l’enchantait par une telle magie, qu’il s’enfonçait allégrement vers
l’inconnu. Il était sincère, étonné et, dans sa crainte que
l’enchanteresse se reprît, il se hâtait, impatient d’embraser sa vie. Il
pensait:

--Une femme comme celle-là, où trouver jamais sa pareille? Ce sont mes
dieux qui me l’envoient...

Ruppert, cette fois, se trompait: habitué aux jeunes maîtresses, à leurs
façons passives de se laisser aimer, il ne discernait pas que si madame
Baïta brûlait d’ardeurs plus agissantes, c’est qu’elle avait deux fois
vingt ans.

                   *       *       *       *       *

Quand ils étaient sortis de chez Lagaillarde et remontés dans la
voiture, il l’avait sentie si proche de lui, ils avaient si bien mélangé
leur hâte qu’il avait dit, comme on décide:

--Le Terminus est à deux pas, nous ne rentrerons que demain.

Mais maintenant, Ruppert devait redescendre et conduire la Buick au
garage. Il s’excusa d’abandonner «sa belle créole» pour un quart
d’heure.

                   *       *       *       *       *

Elle alla dans la salle de bains illuminée; sa clarté brutale lui fit
peur d’où surgissaient tant de détails qui semblaient des rappels à
l’ordre. Emma retourna dans la chambre. La pièce était vaste et bien
meublée, chaude, silencieuse, éclairée d’une lumière douce, rosie par
des abat-jour. C’était une bonne chambre de relais pour un amour en
exercice. Mais pour les débuts d’un amour... Emma, en présence de
Ruppert, n’avait point pensé à le remarquer, dans une angoisse
délicieuse: la solitude passagère lui souligna l’amertume d’être restée
si longtemps sage pour échouer dans un Terminus. Elle en eut un frisson
glacé et, déjà sans chapeau, elle cacha son visage derrière ses mains:

--Ah! pensa-t-elle, j’en veux à la vie qui m’a dénoncée. J’ai cru jouer
avec la flamme, l’attiser, et rester inconnue, invisible comme le
vent... et maintenant me voilà prise!

Emma désirait Ruppert, elle espérait tout de lui, et cependant, du fond
de soi-même, elle eût voulu que cette journée funeste n’eût pas eu lieu.
Elle fut assaillie de tant de tristesse qu’elle se recoiffa, sortit de
la chambre où il lui semblait insupportable de demeurer sans le
réconfort d’une présence. La créole descendit l’escalier pour attendre,
sur la porte même de l’hôtel, celui à qui bientôt elle serait: sur cette
porte, elle se heurta au vieux Frédéric Lafourcade. Ils restèrent l’un
en face de l’autre également stupéfaits et tristes, car ce n’est pas
elle qu’il cherchait.

                   *       *       *       *       *

Lafourcade, on se le rappelle, avait appris d’un serviteur, au retour de
la chasse, une communication de Paris: René Baïta annonçait son arrivée
à l’improviste, par l’express de cinq heures au quai d’Orsay. Ce train
atteint Bordeaux vers minuit. Frédéric, désemparé, n’avait su que faire.
Comment apprendre à ce fils la disparition de sa mère? Sans un mot à
personne, l’honnête homme, après le dîner, s’était dirigé pédestrement
jusqu’au grand garage d’Arcachon; il s’était fait conduire à la gare de
Bordeaux... Emma, qu’il trouvait sans la chercher, se trompa sur sa
vraie raison d’être là: elle crut qu’il l’avait poursuivie. Brusquement,
sa défaillance cessa et elle n’eut que l’envie de faire admettre son
bonheur.

--Mon vieil ami, murmura-t-elle oppressée, je dois vous dire adieu. Je
pars.

--Avec qui? interrogea Lafourcade sans broncher.

--Avec un homme que j’aime et qui m’aime, dit Emma. Avec M. Ruppert.

--Avec l’amant de Léopoldine? précisa Frédéric d’une voix calme.

Elle demeura saisie, honteuse, et balbutia:

--Ce n’est point ma faute... La vie...! Ne soyez pas sévère... Je vous
confie René...

Lafourcade se taisait.

--Qu’est-ce que vous dites? demanda Emma.

--Je ne dis rien, articula le vieil homme sans intonation. Ruppert est
un parfait galant homme. Vous et lui, vous êtes libres.

Elle fut étonnée.

--Croyez-vous que je puisse être heureuse?

Frédéric la regarda. Il la vit pauvre et tremblante.

--Je le crois, répondit-il par charité.

Alors elle se grisa et elle répéta, sur cette porte, tout ce que le
jeune homme lui avait dit chez Lagaillarde:

--Nous allons voyager. Je suis belle, j’ai une âme, des sens... Je suis
une femme depuis trop longtemps inutile... Je vais vivre... Nous avons
des projets. Il travaillera auprès de moi. Je le servirai. J’organiserai
son bonheur et je tâcherai de faire le mien. J’ai beaucoup d’espoir, de
certitudes. Déjà, je me sens transformée... Adieu.

Sa voix se brisa et, gauchement, elle tendit sa main brûlante au seul
témoin de sa jeunesse. Il ne la prit pas, mais il s’inclina poliment. Il
dit:

--Où est M. Ruppert?

--Au garage, là, à deux pas. J’allais l’y chercher.

--Eh bien, allez-y, dit encore Lafourcade.

Elle le regarda lentement, empli d’un désespoir qui avait des années...

--Au revoir... conclut-elle, en remuant machinalement sa pauvre tête...
au revoir. Prenez bien soin de mon petit...

                   *       *       *       *       *

Il la vit chanceler en descendant les quelques marches et commencer de
s’éloigner dans la misérable nuit d’hiver, au milieu de cette place
hostile et étrangère. Il tombait par instants des gouttes d’une pluie,
abîmée par les suies prochaines; madame Baïta, maintenant de dos,
marchait à moitié titubante le long du trottoir glissant et morne sous
des réverbères affreux, elle, qu’il se rappelait dans les jardins de
Jalassy. Il serrait les dents de chagrin. Soudain, il entendit qu’elle
l’appelait. Il la vit, retournée vers lui, battre la nuit de ses bras
étendus comme quelqu’un qui s’enlise et qui appelle au secours. Il
s’élança d’un pas courant et la rejoignit à cent mètres. Elle s’accrocha
à lui, désespérément. Elle semblait hagarde et vieillie et parlait d’une
voix cassée de douleur, cependant que des grosses larmes tombaient de
son pauvre visage. Elle haletait:

--Lafourcade,... Lafourcade,... sauvez-moi... Lafourcade, ne me laissez
pas... Je suis perdue... C’est un suicide... Sauvez-moi!... Sauvez-moi!

Elle tremblait de la tête aux pieds.

--Qu’est-ce qu’il faut faire? demanda simplement Lafourcade, bouleversé.

Elle recommença, suppliante:

--Sauvez-moi! Retenez-moi! Je vois le gouffre, là, ouvert! Vous m’avez
connue toute petite, toute jeune... et maintenant je suis vieille...
oui, vieille... pas pour vous, mais pour lui!... Vieille!... J’ai dix
ans de plus que celui qui m’appelle!... Je serai heureuse, très
heureuse, quelques mois... un an... deux ans peut-être... et puis ce
sera le commencement de la déchéance, de l’agonie! La vieille
maîtresse... Sauvez-moi!

Elle sanglotait dans ses bras, dans une misère infinie. Alors, il
l’étreignit, tendre et brutal, empli de joie et de pitié.

--Vous êtes honnête, dit-il, et je vous aime! Je vous sauverai avec mon
nom et ma raison. Allons, venez!

Ils virent Ruppert devant eux. Lafourcade le regarda, d’un œil sans
méchanceté mais si droit, que Ruppert, à la seconde même, se comprit
battu. Il contempla le vieil homme et cette femme emplie de douleur qui
se cachait sur son épaule.

--Tiens! vous êtes là? fit-il simplement.

--Oui, répondit Lafourcade. Nous sommes venus chercher René qui arrive
de Paris. Excusez-nous: le train, vous l’entendez, est annoncé.

Madame Baïta, par cette parole, apprit que son fils arrivait...

                   *       *       *       *       *

L’ample voiture louée filait maintenant vers Arcachon. René remerciait
cette mère si tendre, qui s’était dérangée pour l’embrasser plus vite,
malgré la méchante migraine dont les traces s’effaçaient mal de son
visage.--... Demain, il n’y paraîtra plus, cria-t-il dans sa belle
jeunesse. Lafourcade, assis auprès d’elle, serra doucement la main de la
pauvre Emma pour l’encourager à le croire.--Demain, murmura-t-il, ma
sœur sera heureuse de savoir que vous m’épousez... nous partirons
ensemble pour Paris.--Elle le regarda avec une reconnaissance triste,
sans lui répondre. Alors, toujours à voix basse, il l’encouragea par des
paroles emplies de tact et de bonté. Il la rassurait aussi et il lui
coulait sa certitude d’avoir clos le bec de Malouin... La voiture, sans
forcer l’allure, traversait les longs bois de pins et roulait sur la
route plate. Soudain, Ruppert la dépassa. Il fonçait dans la nuit
profonde. La créole l’aperçut comme un mirage: il disparut à un
tournant. Alors, assurée de ne plus jamais le revoir, elle pleura
silencieusement dans l’ombre, environnée de sa fourrure, en ayant soin
de s’y cacher...

Elle pleura tout ce qu’elle n’avait pas eu dans la vie, cette vie si
brève, que pourtant les humains doivent peupler de mensonges,
d’illusions, de projets infinis, pour qu’elle ne leur soit
pas--insupportablement--trop longue... Elle pleura l’espérance perdue de
s’endormir lasse de caresses, de se réveiller entre des bras doux et
forts, de rire ou de pleurer sans raison... Elle pleura de consentir à
n’avoir rien pour ne rien risquer, parce qu’elle n’était pas seule en
jeu, parce qu’elle avait un fils, parce qu’il était trop tard... Elle
pleura... Et puis, soudain, vers Arcachon, elle ne pleura plus: elle
commença de sourire, d’un sourire triste, du sourire sans couleur et
sans fin de ceux qui n’attendent plus rien... Elle sourit...

                   *       *       *       *       *

C’est ainsi que madame Baïta retrouva la sagesse, mais mourut à la joie
d’aimer dans la quarantième année de sa vie.


FIN


    Château du Lac, par Sijean, janvier 1928.
    Les Sablines, Arcachon, mai 1928.


PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--7816-6-28.--(Encre Lorilleux).




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*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX FOIS VINGT ANS ***


    

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