Pages mystiques

By Séverine

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Title: Pages mystiques

Author: Séverine


        
Release date: October 5, 2026 [eBook #79733]

Language: French

Original publication: Paris: H. Simonis Empis, 1895

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79733

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PAGES MYSTIQUES ***





  SÉVERINE

  PAGES
  MYSTIQUES


  PARIS
  H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR
  2, RUE CHÉRUBINI, 2

  1895
  Tous droits réservés.




DU MÊME AUTEUR


    Pages Rouges.
    Notes d’une Frondeuse.


EN PRÉPARATION

    En marche...
    A la vitrine (Portraits.)
    Carnet féminin.


ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




[Illustration: visage de femme de profil, regardant vers le haut, d’où
descendent des rais de lumière.]




    _De profundis
    clamavit ad te_...




PAGES MYSTIQUES




LA PITIÉ


        J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
            Parce qu’on les hait.

        V. HUGO.

        (_Contemplations_.)

Elle élève et divinise le cœur des hommes, cette pitié sainte qui efface
les discordes de la triste humanité, supprime ses haines, absout ses
crimes; paye la rançon de tendresse qui rachète les pires erreurs, les
pires iniquités; permet au monde de subsister encore, de n’être point
émietté, à travers l’univers, par le pied indigné du Destin, de n’être
point broyé par le tonnerre vengeur.

C’est d’elle que naissent les nobles initiatives, les élans généreux;
elle surgit entre les partis avec le geste des Sabines séparant leurs
frères de leurs époux, interposant, entre les glaives acérés, une chair
renouant les uns aux autres par de subtils liens.

Dans les guerres étrangères, c’est elle qui, lorsque l’ignoble Tueuse a
fait sa besogne: fendu des fronts, ouvert des ventres, défoncé des
poitrines, répandu tant de sang que le sol est rougi comme d’un champ de
trèfles en fleur, c’est elle qui arrive, les mains pleines de baumes et
de bénédictions.

Elle console les agonisants, ferme leurs yeux d’une furtive caresse;
accourt à l’appel des blessés, les berce dans ses bras comme des enfants
malades, panse doucement leurs plaies hideuses--fait œuvre de vie,
enfin, où le fléau avait fait œuvre de mort!

Dans les guerres civiles, c’est son bras qui détourne l’arme du
vainqueur. Elle intervient entre les inexorables et les vaincus; ruse,
s’il le faut, pour arracher ceux-ci à ceux-là; embrase les âmes les plus
vulgaires; pousse les êtres les moins épris de sacrifice à se dévouer, à
risquer leur repos, leur renom, la béate sérénité de leur existence,
pour sauver qui, la veille, était encore l’ennemi.

Elle est le mal béni des heureux, l’éveil lancinant de leur conscience,
le sens douloureux qui les rattache à la masse des misérables et des
souffrants...

Ceux-là, ces misérables, ces souffrants, ont droit d’être impitoyables,
parce que le hasard ne leur a dévolu en partage que les tristesses et
les rancœurs de la vie. Du berceau, où la couchette crevée faisait
paille comme en la crèche de Bethléem, au cercueil mal joint où la boue
entre tout de suite, ils n’ont connu que les maigres couches où s’étend
le désespoir: les lits d’hôtels borgnes hantés de vermine, les bancs
d’où la police vous chasse, le sol des massifs, le matelas d’hôpital, le
marbre de la Morgue...

Pourquoi seraient-ils bons, puisque la destinée leur est si méchante? Et
de qui auraient-ils pitié--puisque, au-dessous d’eux, il n’y a plus
rien?

                   *       *       *       *       *

C’est donc une vertu d’heureux; et quiconque ne la ressent pas,
quiconque ne s’applique pas à la ressentir, mérite de se voir arracher
les faveurs du sort. Il en est le détenteur indigne, comme si,
dépositaire d’un capital, à charge d’en servir les intérêts, il
frustrait ses cohéritiers, gardait le tout.

Et non seulement quant à l’argent, les droits de la pitié sont
imprescriptibles, mais aussi quant à la dose de tendresse que chaque
être, l’ayant reçue, a mission de répartir.

Certes, on aime ses parents, ses enfants, par-dessus toute chose!
Néanmoins, malheur à qui se confine en ces égoïstes affections; n’aime
que la chair de sa chair, les visages pareils au sien, les créatures
familières dont le geste, la voix, sont le reflet ou l’écho de sa propre
individualité. C’est s’aimer encore sous la forme d’autrui!

Tandis qu’il faut ménager en son cœur, comme en un gâteau des Rois, la
part des pauvres; et, si l’on triche, tâcher que la fève soit pour eux!

Par «pauvres», je n’entends pas seulement ceux qui n’ont point monnaie
en poche; mais tous ceux qui, de par le monde, sont dénués d’aide, de
protection, d’assistance; tous ceux qui, voyageurs las, frappent à la
porte--pour qui l’on rompt le pain de l’espoir; et qui se désaltèrent
des claires larmes de miséricorde tombant de vos prunelles sur leurs
lèvres brûlées!

C’est pour ceux-là qu’on doit garder le meilleur de soi, car à ceux-là
il est le plus nécessaire... sans leur demander d’où ils viennent ni où
ils vont; quelle patrie les a vus naître, vers quel pays ils s’en vont
mourir!

--Tu es mon frère, ô homme qui passes et dont je ne sais rien! Mon toit
est le tien, ma table est la tienne; et aussi mon patrimoine, qui n’en
sera pas moins léger si, au départ, ton bagage est plus lourd. Ta mère,
comme la mienne, t’a porté en ses flancs élargis; et même lorsque ton
langage me demeure énigme, mes yeux lisent en tes yeux la joie de l’abri
trouvé, de l’hospitalité reçue. Si ta conscience est mauvaise, ou qu’il
y ait du sang sur tes mains, tais-toi, je ne veux rien savoir! Mon rôle
n’est pas de juger, mais de secourir: j’ai nom pitié, point
châtiment!...

Oui, il a raison, le poète, il faut courber l’orgueil de ses sentiments;
ne pas s’isoler sur les cimes; ne pas faire de sa compassion une sorte
de prix Monthyon décernable à la seule vertu.

Quel mérite y a-t-il à chérir le soleil, les fleurs, les choses
éclatantes et souriantes de la création? Tout le monde en raffole--et
c’est peut-être parce que, seules, elles accaparent toutes les louanges,
tous les hommages, que l’ombre est traîtresse, que la laideur est
haineuse, que les plantes indigentes ont l’air sournois et méchant!

C’est dans cette ombre qu’il faut plonger; c’est pour cette laideur
qu’il faut avoir un sourire tendre; ce sont ces mauvaises herbes qu’il
faut cueillir et nouer d’un ruban éclatant, comme les roses superbes;
comme les lys fastueux.

... Pour les consoler!

                   *       *       *       *       *

J’ai parlé du gâteau des Rois, tout à l’heure, et de la part des
pauvres.

En de certains pays candides, dans ces hameaux perdus où le clocher
«montre du doigt le ciel», on fait la part à Dieu.

A la lueur des chandelles, sur la vaste table où toute la lignée est
accoudée, l’aïeule, avec un grand signe de croix, taille, en pleine pâte
dorée et fumante, un beau morceau: la première portion! On la pose dans
une assiette, avec une verrée de vin clairet, sur le rebord extérieur de
la fenêtre.

Après la fête, chacun s’en va coucher. Et, au matin, rien ne reste de
l’offrande, que des miettes couleur de blé mur, et une goutte de rubis
qui tremble dans le verre grossier: «Dieu est venu.»

Qui a mangé, qui a bu? Nul ne le sait! C’est quelqu’un, sans doute, qui
avait soif et qui avait faim--pourquoi chercher davantage?

Était-ce un brave homme, était-ce un coquin, un malfaiteur ou un
malheureux, ce chemineau qui s’est arrêté une minute, les pieds sur la
neige, le front sous les étoiles, perdu dans le grand silence des nuits
de gel; et qui ensuite a repris sa marche, l’estomac moins vide, le
cerveau réchauffé, chantant peut-être, doucement, pour ne point
réveiller les bonnes gens, un refrain du jadis heureux?

Qu’importe!

C’est ainsi qu’il faut procéder pour la pitié: l’accorder sans
parcimonie, sans mesure, sans restriction, sans espoir de retour,
surtout; la laisser prendre par qui passe, puisque celui-là en a besoin,
et tourner la tête par respect du mystère; laisser les intérêts humains
accuser, discuter, railler... et se dire comme les humbles croyants de
village: «Dieu est venu!»




LA BLOUSE ET LA SOUTANE


Guère rien autre à regarder, dans cet effondrement du siècle; guère rien
autre à suivre, le long de la voie douloureuse où se traîne l’humanité;
guère rien autre à aimer, à vénérer, à bénir: ceux qui souffrent et ceux
qui croient!

Plus on avance dans le mépris de tout; plus s’écroulent les façades
d’hypocrisie qui masquent l’édifice social, pourri jusqu’aux charpentes;
plus s’entassent les scandales, les hontes, les attentats féroces commis
par les forts sur les faibles--plus la croix des primitives légendes
resplendit sur la pourpre des couchants, le _velum_ écarlate tendu par
le soleil... le seul drapeau rouge que la police regarde d’en bas, sans
pouvoir y mettre la main!

Je me rappelle, voilà des années, on enterrait Arnaud: un membre de la
Commune qui, en Mai 71, ici, fut quelque peu ministre et, en juin
suivant, pour vivre, vendait des pommes de terre frites sur le pont de
Westminster.

Les gardiens de la paix avaient «chargé» le cercueil, parce qu’on
l’avait recouvert d’un pan de laine vermillon. Ce drap mortuaire avait
été arraché; la bière avait failli rouler dans le ruisseau; les fleurs
des couronnes avaient été hachées par la lame des sabres...

On était quinze cents, avant la charge: on s’était retrouvé trois cents
après--marchant encadrés d’une triple haie d’agents, sous ce ciel glacé
d’hiver, comme un convoi de prisonniers.

Et voilà qu’au cimetière, au-dessus du petit groupe des socialistes,
sans armes, et serré autour de ses orateurs, au-dessus de la cohorte
formidable, armée, prête à l’attaque, des servants du pouvoir, tout à
coup, le ciel avait resplendi.

Depuis quelques instants déjà, les paroles tombaient lentes, lourdes,
comme des gouttes de brume dans le crépuscule; le jour s’éloignait,
triste et las. Et, soudain, l’astre faisait un dernier effort, semait de
rubis la neige éparse sur le sol, allumait la rampe des givres, au
fronton des arbres, embrasait la nue!

Et Longuet--s’en souvient-il?--sa longue silhouette éperdue tendue toute
vers le zénith, en appelait à la nature du fratricide des hommes;
exultait, pour le mort, de cette apothéose posthume; triomphait de
l’impuissance policière à confisquer l’étendard de révolte arboré
là-haut.

Moi, je regardais, invinciblement attirée, une petite croix de bois qui
se profilait au-dessus de la tête du tribun, dépassant son geste,
dominant sa voix; une petite croix humble, mesquine, sans relief ni
dorures, posée comme un crucifix de pauvre sur le cœur du soleil
mourant...

                   *       *       *       *       *

Et je me disais--au risque d’être traitée de pétroleuse par les dévots
et de bondieusarde par les athées--que ces deux grandes forces: l’Église
et le Socialisme, se rencontreraient un jour; feraient cause commune
contre l’ennemi commun.

On ne tenait guère compte, alors, dans le monde révolutionnaire, des
tentatives généreuses ébauchées en ce sens. Les chefs, seuls ou presque
seuls à les connaître, préféraient les voir ignorées de leurs
troupes--la concurrence ne fait jamais plaisir!

Puis, ce grand souffle de tendresse, cet élan invincible vers
l’universelle étreinte, emporterait comme fétus les personnelles
ambitions, les calculs égoïstes, les manigances de celui-ci, les
convoitises de celui-là, tout ce qui grouille en l’âme d’un
«parlementaire», tout ce qui hante les états-majors!

Or donc, non seulement on empêchait les fraternelles paroles d’arriver à
la foule, mais encore, par avance, on excitait ses méfiances, ses peurs,
ses rétivités d’éternelle dupe. Ainsi, les candidatures seraient bien
gardées!

Et voilà que, malgré tout, l’esprit populaire a brisé ses entraves, a
échappé aux séquestrations fanatiques ou spéculatrices.

En même temps, le bas clergé retournait davantage à ses origines.

Fils de paysans, fils d’ouvriers, enfants de pauvres pris par la
vocation ou par le hasard, mais gardant, sous la robe de grossière
étoffe, le souvenir des épreuves familiales, des affronts subis, des
douleurs supportées; curés de campagne crevant de faim, et faisant
pourtant l’aumône; desservants de faubourgs, blagués par les paroissiens
et les aimant quand même; et jusqu’à ces missionnaires, revenus des
contrées lointaines, mutilés par les sauvages ou minés par les fièvres,
tout ce peuple en soutane tend les bras vers le peuple en blouse qui
peine, qui souffre, souhaite justice, et réclame son dû!

Jusqu’à des princes de l’Église, des glorieux, des sérénissimes, de ceux
qui ont au doigt l’améthyste épiscopale, de ceux que revêt la pourpre
cardinalice, qui quittent le dais où voltige l’effeuillement des roses;
arrêtent du geste le balancement des encensoirs devant leur face;
repoussent, du bout de la sandale, les tapis tendus à leurs pas, et s’en
vont à pied, dans la boue, dans la nuit, le long des ports, près des
usines, servir de médiateurs aux grèves, d’intermédiaires entre le
Capital et le Travail!

On voit John Burns, «l’agitateur», aidé dans ses revendications
légitimes par Mgr Manning, l’archevêque de Londres, par Mgr Newman! Le
cardinal Lavigerie dirige le socialisme noir; prend en main la cause des
Arabes contre les exactions de la conquête; parle haut et ferme en
faveur de l’Humanité--même à la Patrie!

Et le Père de la chrétienté, le successeur de saint Pierre, prépare et
annonce au monde l’Encyclique qui, pour la première fois, non au point
de vue évangélique, mais au point de vue social, va parler aux patrons
de leurs devoirs et aux ouvriers de leurs droits!

                   *       *       *       *       *

C’est que tout se tient, tout s’enchaîne... dans le despotisme comme
dans la liberté!

Le jour où a été voté l’article 7, le jour où les agents ont traîné,
hors des couvents, de vieux prêtres qui ne se défendaient point, ont
apposé les scellés sur les chapelles et mis Dieu sous séquestre--tandis
que la multitude, ravie, flattée par ses maîtres du jour dans ce qu’elle
a de préjugés sans noblesse, d’hostilités sans grandeur, criait _bis_ et
criait bravo--il s’est trouvé des indépendants pour protester au nom de
la liberté, pour dire aux applaudisseurs: «Gare! l’arme est à deux
tranchants; votre tour viendra!»

Il est venu. Les expulsions de socialistes ont suivi les expulsions de
religieux; les salles de réunion ont été fermées comme avaient été
fermées les églises; ainsi que des prédicateurs avaient été affamés,
pour quelques paroles imprudentes, ainsi des orateurs de meetings ont
été mis en quarantaine, chassés de leur emploi, condamnés à la ruine ou
au cachot.

Et les persécuteurs étaient les mêmes, qui frappaient ainsi les croyants
et les convaincus: le cœur et le cerveau de la nation. Eux, en sont le
ventre: les joyeux satisfaits, haïsseurs d’enthousiasmes, mépriseurs de
pauvres, reniant Dieu, qui les gêne, et le peuple qui leur fait peur!

Ce sont eux qui ont lancé la cavalerie contre les femmes de Vicq,
humbles chrétiennes coupables d’avoir voulu garder les Sœurs dans leur
école; ce sont eux qui, dans le Nord, ont pressé la gâchette des fusils
contre des fillettes chantant la _Marseillaise_ et réclamant des
prisonniers.

Oui, c’est parce que vous avez applaudi aux premières violences,
frappant des gens d’opinions adverses, ô socialistes; c’est parce
qu’alors vous avez fait passer la tortueuse politique avant le droit
pur; c’est parce qu’un unanime cri de protestation ne s’est pas élevé en
ce pays, que les vôtres sont aujourd’hui atteints, couchés sanglants par
les balles dans le cimetière de Fourmies!

Regardez avec quel soin les journaux gouvernementaux essaient
d’atténuer, de diminuer l’admirable rôle de l’abbé Margerin; comme ils
ont frayeur de cette alliance entre le prolétaire et l’apôtre; comme ils
sentent qu’elle fait ressortir davantage la misérable conduite des
autorités civiles--des autorités, cause, par leur manque de sang-froid,
de miséricorde, et de courage, que cette République, comme lady Macbeth,
a désormais aux mains une tache que toute l’eau des océans, tous les
parfums de l’Arabie n’arriveraient pas à laver!

Reportez-vous à l’admirable dessin, la page d’histoire poignante tracée
par Willette dans le _Courrier français_?

Sur la place de Fourmies, des enfants, des jeunes filles sont étendus,
voilés de pénombre, parmi des flaques de sang. Debout, cigare au bec,
képi galonné en tête, se tient M. le préfet Isaac. Et sous ses pieds--ô
douleur! ô honte!--le drapeau du 145e gît...

S’ils croient qu’on leur pardonnera cela: l’armée mêlée à cette
boucherie, nos petits troupiers tirant dans de la chair française,
inaugurant le Lebel contre ceux de leur race, contre ceux de leur pays!

Sur le champ de bataille de Fourmies (puisqu’il y a pour nos gouvernants
d’autres champs de bataille que la frontière mutilée), regardez donc qui
sont les deux hommes faisant leur devoir comme des héros, s’élançant au
cœur du péril, ramassant les blessés, sans souci des décharges
imminentes?

Ce sont les deux alliées de demain: la blouse et la soutane--le prêtre
et l’ouvrier!




LE MAITRE D’ÉCOLE


Deux lignes brèves dans un journal, deux lignes que tout précédent
commentaire affaiblirait, m’ont emplie de tristesse et d’horreur. Les
voici:

«Pampelune, 25 janvier.--Le maître d’école de Sabajanes est mort de
faim.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Allez donc vanter la gloire de ce temps, les étapes du progrès, la
marche en avant de la civilisation, les Congrès solennels, les
Expositions triomphantes, l’air asservi, l’eau domptée, le sol fouillé
jusqu’aux moelles, la foudre domestiquée, la Science reine--et regardez,
en ce bourg d’Espagne, le pauvre cadavre aux yeux glauques, qui témoigne
contre tel orgueil!

Le voilà, votre progrès! La voilà, votre civilisation! La voici, votre
science!

Tandis que les peuplades les plus sauvages, les hordes les plus féroces,
les races les plus primitives, ont toujours une poignée de grains, des
fruits, un quartier de phoque ou d’iguane pour le savant de la tribu
(celui qui sait le nom des étoiles, connaît la marche de la lune, les
herbes qui guérissent, les maladies des troupeaux, et fixe, sur le
papyrus, l’histoire des chefs vaillants), ici, chez nous, en Europe, à
côté des celliers pleins, des granges débordantes, aspirant peut-être,
en son dernier souffle, l’odeur du pain chaud qui cuit dans les fours,
un instituteur meurt de faim!

Ah! que pèsent vos Panthéons, vos Sorbonnes, vos Facultés, vos toges
bordées d’hermine, vos lexiques marqués de signets, tout le papier que
vous avez noirci depuis des siècles, à côté de cette bière que des
paysans ont portée en terre sur leurs épaules... la déclarant légère,
eux--le défunt était si maigre!

Ce qui a dû se passer dans cette âme, pourtant! Quel désespoir a aidé la
famine en son œuvre de destruction! Cette mort-là n’est pas la mort par
accident, brutale, mais clémente dans sa promptitude: la mort qui fait
jaillir tout le sang de l’être comme d’un fût d’où la bonde a sauté; qui
éventre d’un coup de faulx comme le taureau éventre d’un coup de corne;
qui fait éclater le crâne comme une grenade trop mûre où, de l’écorce
rougie, s’éparpillent les pépins blancs de la cervelle!

Non, la mort par la faim est sournoise, lente, tenace... Elle grignote
l’homme du bout de ses dents de squelette, sans se presser; se régalant
d’autant plus que le supplice dure davantage, que la victime offre plus
de résistance, et, diminuée à chaque atteinte, garde cependant le
pouvoir de gémir et d’implorer.

C’est la femelle de Shylock, cette Camarde aux yeux caves, usurière
implacable qui n’a rien prêté aux pauvres que leur misérable vie, et
vient se rembourser par acomptes, en livres de chair!

--Mais je n’ai eu ni bonheur, ni gloire, ni richesse! J’ai subi
l’existence, je l’ai traînée comme un fardeau, je ne dois rien au sort
pour souffrir ainsi! clame le malheureux.

--Tu as vécu: donc tu m’appartiens! riposte la Mort en ricanant.

Et comme la souffrance humaine l’amuse, elle met cinq jours à tuer!

                   *       *       *       *       *

Cinq jours! Ce que cela fait d’heures! Ce que cela fait de minutes!

Et je me figure le misérable homme enfermé en sa maison, une maison
toute blanche contre laquelle un jasmin s’étirait, une maison fleurie
d’orangers et de lauriers-roses, pleine de parfums et pleine de soleil.

Pas d’élèves ou trop peu d’élèves; des mois en retard; un surcroît de
charge peut-être (une mère ou une sœur au loin que l’on espérait faire
venir un jour), enfin plus un sou, plus de crédit... et la fierté
indicible qui préserve des abaissements!

Les deux premiers jours, il avait pu faire sa classe. Des vertiges, des
suées, le mot arrêté tout à coup sur ses lèvres, comme s’il avait voulu
mâcher son savoir pour tromper sa faim.

Mais, après la seconde nuit, nuit de fièvre et de délire, il avait
compris que c’était fini; et était venu, en chancelant, pousser le
verrou de la porte, d’un geste large, comme s’il eût tiré un rideau de
fer entre lui et le monde des vivants.

Puis il s’était assis--pour attendre!

Quels tournoiements inconscients de bête en cage, quels sanglots muets
avaient dû se heurter aux murailles! Il avait invoqué désespérément la
Madone de plâtre, impassible en sa niche; il avait commencé un brouillon
de supplique au recteur, embrouillant les lettres, tachant la page,
comme un scribe novice; il avait arraché les gourmands de vigne qui
entraient par la fenêtre et les avait broutés goulument, tel que
chevreau en maraude; puis était retombé dans un coin, hagard, à demi
fou...

Et toute sa vie, alors, avait défilé devant lui.

Sa vie! C’était la peine d’avoir rêvé d’idéal; c’était la peine, fils de
paysan ou fils d’ouvrier, d’avoir déserté la charrue, d’avoir renié
l’établi, les besognes qui rendent les mains calleuses, les âpres
travaux qui font se voûter la taille des hauts laboureurs!

Les parents flattés dans leur orgueil, sentant monter leur race,
l’avaient encouragé en ses visées. Il n’était pas très fort, avait du
goût à l’étude: on lui épargnerait toutes les fatigues des rudes
métiers; il aurait un habit de drap, et jouerait avec les enfants du
patron dans le même préau.

Plus tard, quand l’expérience lui avait appris que, sauf hasards
inespérés, il en est de la science comme de tout: qu’on ne peut arriver
aux sommets que si le pain, même sec, est toujours à portée de la main,
sur la table des laboratoires, sur le bureau des légistes, il s’était
résigné.

Les déceptions lui avaient élevé l’âme, et un autre songe le hantait
maintenant. Il ne serait--il le fallait bien!--ni un grand médecin ni un
grand professeur, puisque les inscriptions, les cours, l’avenir assuré
des jeunes bourgeois n’étaient pas faits pour lui.

Mais il se dévouerait aux petits, il leur donnerait, en quelque humble
école de village ou de faubourg, la clef de toute chose; il leur ferait
balbutier les premiers bégaiements du savoir humain; et, tout ce qu’il
avait eu d’ambition, il le placerait sur ces têtes blondes et brunes qui
auraient peut-être--qui sait?--la chance de pouvoir avancer plus loin
que lui.

Ainsi, il payerait sa dette à ses origines plébéiennes, reviendrait au
berceau natal.

Pauvre homme! Il était arrivé en ce pays; avait lutté tant qu’il avait
pu contre les hostilités cupides de terriens préférant bien envoyer leur
progéniture aux champs qu’à la classe; avait déployé plus de diplomatie
qu’il n’en faut à un ambassadeur; avait usé sa peine et sa jeunesse
contre les résistances têtues de rustres au front barré.

Pas de femme: qui eût voulu l’épouser? Pas d’enfants: qui les eût
nourris? L’existence d’un prêtre laïque, avec toutes les obligations du
ministère, et sans la sainteté de l’état!

Et maintenant, c’est fini... il faut mourir!

Malgré lui, ses poings se lèvent vers le ciel:

--Ah! maudit soit le jour qui m’a vu naître; maudits, les flancs qui
m’ont porté; maudite, l’Isis dont les mamelles sont restées de marbre
sous mes lèvres desséchées!... Que ne suis-je resté artisan! J’aurais eu
le travail joyeux, dans l’atelier où le rabot chante en frisant les
copeaux blonds! J’aurais eu les samedis de paye et les dimanches de
joie! J’aurais eu une compagne courageuse et tendre, qui m’aurait aidé
de sa vaillance aux jours de misère; j’aurais eu des petits qui
m’auraient délassé, le soir, en me grimpant aux genoux!... Que ne
suis-je un laboureur! J’aurais empli mes poumons de l’air des bois et
des plaines; j’aurais enfoncé mes pieds dans la bonne terre qui, elle,
n’est point marâtre à qui s’y dévoue! Je me serais grisé de l’odeur des
foins, j’aurais bu à la première gerbe, à la santé des vignes, à la
beauté des moissons!... Oh! que la mort vienne donc! J’ai tant gâché ma
vie!

Et la mort est venue.

Inquiets, le troisième jour, les villageois se sont décidés à enfoncer
la porte. On a trouvé, dans un coin, une sorte de squelette accroupi,
les crocs enfoncés dans les poings...

                   *       *       *       *       *

Comment de pareils faits peuvent-ils se produire? Comment la vieille
Université n’en tremble-t-elle pas sur ses bases?

L’opinion publique, à l’annonce de tels crimes, la soufflette,
cependant, à tour de bras, l’antique _Alma parens_--qui n’a d’égards, de
préférences, de génuflexions, et d’argent, que pour les arrivés; qui
gâche, en prix grotesques, les legs de ses fanatiques, et ne pense pas à
augmenter d’un décime le traitement de ses dévoués.

L’État est coupable aussi. Dans tous les pays du monde, il soigne ce
qu’on est convenu d’appeler «l’enseignement supérieur»; il le mijote,
couvre d’honneurs, de distinctions, de faveurs de toute sorte ceux qui
le dirigent.

L’enseignement primaire est, de sa part, l’objet de soins d’autre
nature. Il le réglemente, le laïcise--et laisse mourir, ou à peu près,
de faim ceux qui l’exercent!

J’ai parlé, au début, de civilisation. Eh bien, moi qui aime les
enfants, moi qui en ai, je crois que nous commencerons à être civilisés
quand l’instituteur héritera d’un peu de la vénération dont on entoure
la nourrice.

L’instituteur représente la seconde étape de l’existence du marmot. Il
lui torche le cerveau; lui enseigne à ouvrir les yeux; fixe son regard
sur telle ou telle lueur inconnue; lui apprend à diriger ses idées,
comme l’autre lui a appris à orienter ses gestes; le berce avec les
légendes de l’histoire--et les jambages maladroits que le petit trace
avec effort marquent les premiers pas de sa pensée sur le grand chemin
de la vie.

Cela mérite le respect... et le pain!




LA TERRE


J’aime la terre d’une passion profonde: la passion qui me faisait, toute
fillette, aux Tuileries, gratter les allées avec ma pelle, jusqu’à ce
qu’à travers la couche de sable, le fard rapporté qui le recouvrait,
j’eusse rencontré le derme du sol.

Alors que les autres bourraient leurs seaux d’un gravier blanc et lisse
comme des dragées de baptême, je passais des heures et des heures à
faire filtrer les grains noirs du terreau entre mes petits
doigts--égrenant ainsi, sans m’en douter, l’invisible chapelet de la
nature; balbutiant le rosaire mystérieux d’actions de grâces, pour tout
ce que cette terre contient de germes, pour tout ce qu’elle fait éclore
et mûrir sous le firmament bleu!

Évidemment, je ne m’en disais pas si long, alors. Mais que de temps j’ai
vécu, penchée sur le trou creusé, à regarder courir les minuscules
insectes; à aspirer la senteur forte que le sol dégage: soucieuse des
pierres sur lesquelles mon outil s’ébréchait, émerveillée du brin de
gazon fin et subtil qui se dressait, souterrainement, comme un cheveu
vert!

Je me rappelle mes désespoirs en temps de sécheresse, les innombrables
timbales d’eau puisées au diable, très loin, dans le bassin voisin de
l’Orangerie, et rapportées à deux mains, lèvres froncées, sourcils
crispés d’attention, jusque près du Parterre; les devants de robe gâtés;
les clameurs de Tatane, ma bonne... et les menaces terribles du gardien,
un médaillé manchot, dont les yeux riaient, tandis qu’il mâchonnait des
ogreries, dans sa grosse moustache, à l’adresse des demoiselles
s’écartant trop de leur maman.

--Tu finiras sur l’échafaud! ricanait régulièrement Duranty, qui tenait
alors (pauvre génie méconnu!) le guignol du jardin.

Je m’en moquais bien! «Ma» terre n’avait plus soif, «ma» terre avait bu!

Pas plus que je ne rougissais quand, à la fin de la journée, le visage
machûré, les pattes et les genoux tout noirs, le tablier trempé et
maculé, je recevais la «secouée» finale.

--Petite horreur!... Est-ce qu’on se met dans un état pareil! glapissait
le chœur des bonnes.

Et les jeunes personnes de familles cossues, assises, elles, sur une
chaise, avec des chaussettes de soie, un chapeau à plumes, et une
crinoline qui, sur leurs jambes de quatre ans, avait l’air d’une cage à
serins, se détournaient de moi avec dégoût.

--L’échafaud, je te dis! répétait gouailleusement Duranty, alors que
nous repassions devant son théâtre, en remontant vers la maison.

Je lui disais bonsoir en riant, et en me secouant comme un chien
mouillé. La guillotine, Tatane, le surveillant, et les «demoiselles»,
tout cela ne pesait guère, à côté de cette idée que la terre ne
souffrait plus; qu’elle était contente; qu’elle allait bien dormir!

                   *       *       *       *       *

En grandissant, j’ai gardé ce culte du sol, cette religion de la nature
qui fait que rien de ce qui la touche ou l’émeut ne me laisse
indifférente.

J’étouffe trois jours avant l’orage; l’aridité me calcine les veines; je
languis sous la neige; un malaise inexprimable m’étreint quand le soleil
s’évanouit à l’horizon; je me détache de la vie, à l’automne, comme les
feuilles des arbres; et le sang bouillonne dans mes veines, comme la
sève des plantes, quand le premier rayon de mars troue le plafond de
nuages gris.

Chacun éprouve cela plus ou moins, mais je crois que peu de gens le
ressentent avec une égale intensité.

Il m’est arrivé de m’appuyer à un arbre, frémissante, parce que, tout à
coup, dans le silence de la sereine nuit, un chant d’oiseau s’élevait,
pur et cristallin. Il disait, ce petit être, ses amours, ses joies, ses
craintes, les misères et les peines de sa brève existence...

Mes yeux s’emplissaient de larmes, et, en les levant vers le ciel
étoilé, il me semblait que c’étaient les notes jaillies de ce frêle
gosier qui épinglaient la voûte bleue, comme la cible constellée de
clous d’or au jeu de la fléchette!

Parfois, aussi, me pelotonnant contre la terre, me faisant toute petite,
comme une enfant éplorée sur le sein de sa nourrice, j’ai étreint le sol
à pleins bras, enfoncé ma tête dans l’herbe, et défailli de tristesse, à
voir les arbres si beaux, l’horizon si vaste, le soleil si radieux, les
bêtes si bonnes--et l’humanité si mauvaise, si fermée au bien, si
rebelle aux idées de fraternité!

Et combien j’ai ri, dans les clartés de l’aube, que de chansons me sont
montées du cœur aux lèvres, quand la ferme, l’écurie, l’étable, les nids
du jardin, les chiens couchés en travers de la porte, s’éveillaient dans
la buée rose du frissonnant matin! La nature tout entière, au bord des
étangs et à l’ombre des bois, comme dans les demeures humaines,
récitait, avant de se mettre au travail ou de mordre à la prime pâture,
l’antique _Benedicite_ que l’univers balbutia, pour la première fois
après sa naissance, au septième jour de la création.

                   *       *       *       *       *

Hélas, depuis ce jour, les temps ont changé. Adam a enfanté Caïn; la
vermine humaine a pullulé sur la terre; et, avec elle, tous les fléaux
s’y sont abattus: la guerre, la famine, la maladie, la misère!

La misère!... On la retrouve jusqu’ici, près de cette maison perdue en
pleine forêt où je viens chercher quelques semaines de repos.

Tout le long des routes, passent, harassés de fatigue, des hommes et des
adolescents, dont les pieds nus s’éraflent aux cailloux du chemin. Ils
portent, au bout d’un bâton, leurs gros souliers de cuir, à semelle
épaisse, et un mince paquet noué dans un mouchoir usé--tout leur bagage,
toute leur fortune!

Une veste de toile, un pantalon qui fut de drap avant que d’être rapiécé
à toutes les étapes du voyage, une ceinture de laine rouge, les trois
quarts du temps pas de chemise, voilà pour le costume. Et il a,
là-dessus, tant plu, tant venté, les tristes étoffes ont été si
encroûtées de poussière, si roussies par la canicule, qu’elles sont
devenues d’innomable ton.

Ne reste maintenant de nuance visible que celle du lambeau de serge qui
ceint les reins de ces vagabonds malgré eux: une tache pourpre dans le
gris de leur misère, une tache couleur de meurtre, couleur d’incendie...

Ce sont les errants, les parias du travail! L’ouvrage a manqué, en leur
pays, et ils sont partis au hasard, louer leurs bras, louer leur
courage, à quiconque, en échange, voudrait leur donner un morceau de
pain.

Aujourd’hui ici, demain là; regardés en méfiance par ceux mêmes qui les
emploient; interrogés durement par les gendarmes; arrêtés dès qu’un
crime est commis dans la région; relâchés, repris, interrogés, libérés
encore, pour aller un peu plus loin subir les mêmes outrages, endurer
les mêmes peines--quel destin est leur!

Ce ne sont, pourtant, ni des malfaiteurs, ni des mendiants: ce sont des
ouvriers!

L’un d’entre eux, un jour, m’a cependant tendu la main, mais avec quel
mot!

Comme il était jeune et solide, j’eus un regard de sotte surprise:

--Pour m’aider à vivre! fit-il gravement.

Car personne ne s’occupe de leur sort, ne se soucie de les «aider à
vivre»! Cela coûterait si peu, pourtant, quelques grands hangars qui
serviraient d’abri, sur les routes de France, à ces sans-logis!

N’en serait-il pas mieux que de voir des hommes, nos semblables, nos
frères en humanité, traîner au long des sentes leurs pattes endolories,
comme des bêtes blessées et traquées?

Ils finissent par en prendre l’allure, la marche oblique, l’œil
suppliant et fauve à la fois... Et cela ne vaut rien, pour la sécurité
d’un pays, que des êtres innocents soient traités en suspects, qu’ils
retournent à l’animalité par le trop de misère--et qu’une patrie ne
puisse nourrir ceux qu’elle a enfantés!

                   *       *       *       *       *

Une patrie!...

C’est en les regardant, ces déshérités, que l’on comprend combien est
troublante la théorie des sans-patrie.

Une fois, sur le grand chemin, un garçon de quinze ans, semblable à ceux
dont je viens de parler, demandait s’il y avait loin encore jusqu’au
prochain hameau.

On le renseigna. Puis, une question me vint:

--Où allez-vous ainsi?

--Je ne sais pas; toujours tout droit!

Il marchait vers l’Est.

--Toujours tout droit, c’est la frontière... c’est l’Allemagne?

Il eut un geste découragé:

--Pourvu que je mange! fit-il.

Et, tandis qu’il reprenait sa route, je regardai les champs où les
moissons blondes et lourdes oscillaient sous le soleil.

Je me disais que la terre, notre terre française, si féconde, si riche,
produit bien de quoi nourrir ses fils; que nos vignes n’ont pas été
plantées, que nos blés ne mûrissent pas, pour que des petits de cet âge
s’en aillent mendier au vainqueur, par-delà le Rhin, une croûte de
seigle, une lampée de houblon; que le sol, l’air, l’eau, sont à tous de
par le fait de naître; et qu’il y a, dans ce qui se passe, au rebours
des vœux de la nature, un crime de lèse-humanité!




BERCEUSE POUR LES VIEUX


_Pour ma chère maman._

Oui, pour vous, doux, tendres vieux dont l’âge a blanchi ou clairsemé la
chevelure, dont le temps a aboli les ardeurs; bons vieux aux yeux
ingénus, aux mains diaphanes, à l’esprit indulgent, tout de pardon et
d’oubli: sans haine devant la noirceur commune, et n’ayant gardé d’amour
que ce qu’il en faut pour remplir le cœur d’un humble chien ou d’un
petit enfant.

Chères antiques gens, précieux ancêtres qui retournez à la pureté
primitive, par la route d’expérience où rien ne fleurit plus, je vous
aime avec une infinie douceur!

Et à vous j’ai songé, en voyant tomber toute cette neige: à vous,
vieillards frêles, que le froid abat et meurtrit, comme il flétrit et
menace les jeunes pousses écloses au fond des berceaux, dans
l’artificiel printemps des nurseries. Peu de familles, en ce moment, qui
n’aient leur vieux malade, grelottant sous l’amas des couvertures, et
hochant la tête au mot de guérison.

Dans quelques jours, le ciel, déblayé par les rafales, reprendra sa
nuance d’azur naissant; les bourgeons pointeront au bout des rameaux; le
soleil rira au zénith; une bonne odeur de sève et de renouveau montera
de la terre en folie. Alors, on ouvrira la fenêtre, et l’aïeul boira sa
part de brise; sentira ses os réchauffés sous les rayons; s’enivrera
délicieusement de l’ivresse unanime...

--A ta santé, nature!

--A ta santé, vieil arbre de chair, tronc rabougri qui m’as donné jadis
tout l’effort de ta floraison! Ta tête est chenue, mais tes racines sont
solides; et la foudre qui te frappera, la hache qui t’abattra, ne sont
point encore forgées! Notre bail n’est pas fini, bonhomme; j’ai encore
pour toi des corolles et des aurores, des caresses et des trilles...
dans tes branches mortes, les rêves ailés, comme des pinsons,
reviendront encore faire leurs nids!

                   *       *       *       *       *

Oui, mais, d’ici là, l’ancêtre est triste, dans sa chambre que meublent
les souvenirs d’antan, les portraits de contemporains disparus, d’amis
partis bien avant lui pour le grand voyage, et qui semblent
s’impatienter «là-bas»; lui reprocher de se faire tant attendre au
rendez-vous que nul ne manque--bon gré, mal gré!

C’est alors qu’il nous faut leur rendre toutes les gâteries reçues
jadis, au temps de la prime enfance; c’est alors qu’il nous faut les
aimer ardemment, leur laisser voir combien ils nous sont chers, sans
fausse honte, sans mauvais orgueil... redevenir «gosses» pour les
rajeunir; galvaniser leur actuelle faiblesse de la force passée!

Nous ne les rendons pas heureux, nos vieux!

Dans cette existence à la vapeur qui nous est faite, au milieu de la
lutte pour la vie, parmi l’effréné surmenage qui nous brûle les veines,
consume nos heures, flambe nos minutes, combien peu il reste de temps
pour les affections jadis prépondérantes dans la communauté familiale!
Tout ce que nous pouvons avoir de qualités effectives, nous semblons le
concentrer dans la passion: autre sorte de duel où se complaît notre
présente combativité.

Mais les pures, saintes joies qu’ils ont connues, eux, envers leurs
ascendants, qu’en faisons-nous? Là où c’était plaisir, apparaît un
devoir--ainsi, volontairement, nous nous privons de l’exquise jouissance
qu’il y a à répandre le bonheur autour de soi, comme l’arbre donne son
ombre, la source sa fraîcheur, la fleur son parfum!

Ce n’est pas que nous soyons plus mauvais que d’autres, en vérité. Non.
Seulement nous sommes pressés! «Bonjour, bonsoir; j’entre, je sors; ça
va bien? tant mieux!»... et voilà! Nous quittons nos vieux la conscience
tranquille: au moins, ils ne se plaindront pas d’avoir été négligés!

Eux, toutefois, dans leur pénombre, les mains croisées, tournés vers
l’arrière, se sentent l’âme en peine, à comparer leur sort avec celui
qu’ils firent aux parents, du temps où, volontiers, l’on vivait tous
ensemble, naissant, mourant sous le même toit. Ils se sentent perdus,
désemparés, dans le tourbillon qui nous entraîne--et l’exagération de
leur détresse en arrive à conclure ceci: qu’on ne les aime plus!

                   *       *       *       *       *

On ne vous aime plus!... Ah! chers vieux, qu’allez-vous penser là!

On ne vous aime plus? Mais vous ne savez donc pas, grand-père, mais vous
ne savez donc pas, mère-grand, qu’au fur et mesure que nous apprenons la
vie, que nous avançons dans le dur chemin, clopinant sur ses pierres,
laissant de notre laine à tous ses buissons, vous ne savez pas combien
plus fréquemment on retourne la tête vers les jours d’ignorance et de
douceur--et quelle immense tendresse éclot pour vous, fleur de ruines,
des décombres de nos illusions!

Au début, nous vous avons jugés souvent sévères et injustes... Que nous
disiez-vous que les roses avaient des épines; les amours, des
souffrances; les amitiés, des trahisons? Tout le monde était beau, tout
le monde était bon, tout le monde était brave--vraiment, le ciel était
petit pour contenir tant d’astres; et la terre mesquine, pour contenir
tant de roses; et l’espace étriqué, pour contenir tant de baisers!

Puis, l’on a vécu... Alors, en même temps que nos songes, nos
présomptions tombaient, feuilles mortes balayées par le vent! C’est vous
qui aviez raison, c’est vous qui disiez vrai, hélas! Nos lèvres,
impuissantes désormais à formuler l’acte de foi, balbutiaient l’acte de
contrition: avant que de dire l’acte d’amour idéal qui en est la
résultante, la suprême consécration!

Nous avions cru à une humanité supérieure; nous avions reconnu la
démence de notre rêve--il ne restait plus qu’à nous faire pardonner
d’avoir blasphémé votre sagesse, ô chers, ô bons vieux! Et, de tous nos
mépris acquis, croissait votre part d’estime; de tous nos mécomptes
endurés, votre part de confiance; de toutes nos douleurs subies, votre
part d’affection!

«Maman!» est le cri le plus sincère que puisse proférer bouche humaine;
des vétérans le hurlent, sur les champs de bataille, quand leur torture
est trop forte; des vaillants le gémissent tout bas, dans les insomnies
suppliciantes, après quelque traîtrise profane!

Ne vous plaignez donc pas! Depuis que le monde est monde, l’enfant
prodigue est revenu!

                   *       *       *       *       *

Quelquefois, aussi, ce sont eux qui eurent tort contre l’élan de notre
enfance, la vocation de notre destinée. Ils furent aveugles, se
trompèrent, faillirent gâter l’avenir... le tout de bonne foi, avec
l’âpre désir de faire bien. Longtemps, nous gardâmes l’amertume des
servitudes où notre précoce fierté se révolta--il est des cicatrices qui
demeurent vives, bien après que la plaie s’est refermée!--longtemps,
notre jeunesse fut endeuillée par ces précoces combats, où le sentiment
filial s’engourdit chez les plus cléments, disparaît à jamais chez les
trop aigris.

Mais les années ont passé, nous transfusant la vigueur de ces parents
qui furent nos maîtres. Et notre taille se dresse, haute et droite, près
leur taille voûtée; et notre front dépasse leur front! Voilà que nous
sommes les chefs de famille; et qu’eux sont semblables, presque, au
fragile adolescent que jadis nous fûmes...

Arrière, les méchants souvenirs! Arrière, les petites rancunes
auxquelles les faibles seuls ont droit! Être fort, c’est être bon.
Appuie sur mon bras ton bras qui m’a menacée, ô père! J’écouterai,
patiente, ta voix qui, parfois, prononça de dures paroles, ô mère
chérie! Et vous, aïeux, que vous m’ayez été sévères ou propices, je ne
me rappelle de vous que les heures bonnes, les heures tendres--enfants,
tout petits enfants, à tête blanche ou grise, icônes du foyer, chers
vieux!...




LE DROIT DU SUPPLICIÉ


Une main se pose sur l’épaule du dormeur:

--Allons, éveillez-vous! Votre grâce est refusée... Il faut mourir!

L’homme ouvre les yeux, se ramasse plutôt qu’il ne s’assied sur son lit,
et recule jusqu’au mur, en un bond d’animal effaré. Ses paupières
clignotent, il regarde stupidement les messieurs graves dont la
silhouette fait ombre chinoise entre son grabat et la lanterne que tient
le gardien.

Car l’aube imperceptible qui blanchit à peine l’horizon--et que la foule
ignoble, massée sur la place, salue déjà d’une féroce rumeur--n’arrive
point jusqu’au soupirail de la cellule.

Là, c’est ténèbres.

Mais, ainsi que cette lueur fumeuse de chandelle vient crever
l’obscurité, de même la vérité effroyable dissipe les ombres du sommeil
sans rêves, se fait jour dans cette âme engourdie.

Il a compris, le malheureux, il a compris!

Une aurore sépulcrale se lève en ses prunelles diluées; sa face, son
cou, ses épaules, jusqu’à sa poitrine, prennent soudain la pâleur et la
transparence d’un cierge mortuaire; la rosée des sueurs d’agonie perle à
son front...

S’il est lâche, on entend, dans le grand silence, ses dents qui claquent
et ses genoux qui se heurtent, comme le squelette du pendu secoué par la
brise nocturne, qu’évoquent les légendes de veillée. Et ses doigts
errent autour de lui, machinalement, sans parvenir à joindre ses nippes.

S’il est brave, sous l’effort de sa volonté tout son être prend une
allure mécanique, une raideur d’automate. Il se lève seul, il s’habille
seul. Rien ne trahit son angoisse profonde, sauf l’angle du maxillaire,
devenu soudain aigu, révélant l’abominable tension des nerfs, et les
mâchoires serrées convulsivement, pour que la peur n’y puisse glisser
son grelottement honteux.

                   *       *       *       *       *

Dans la salle de toilette, les aides tondent la nuque, coupent le col de
chemise...

Le prêtre est là, tout pâle, lui aussi, le crucifix en main, comme un
soldat qui tient son arme.

Son rôle, à celui-là, est quelque chose de si beau, de si au-dessus des
jugements terrestres, de si magnifiquement surhumain, qu’on n’a pas
mémoire d’une insulte allant frapper ce dernier ami des condamnés.

Il faut, à cette âme de missionnaire, une telle douceur et une telle
patience, tant de résignation et tant de mansuétude, que tout être non
soutenu par une foi profonde serait incapable d’accomplir semblable
tâche, de suivre jusqu’au bout ce douloureux chemin de croix.

Lui, a choisi son poste, a tracé lui-même l’itinéraire de sa vie.

Il est un honnête homme, et veut pour compagnons le rebut des bagnes et
des bouges--les voleurs aux doigts crochus, les souteneurs immondes, les
meurtriers puant le sang! La société lui envoie ses flétris: la lie des
villes et des campagnes, tous ceux sur qui la poigne du gendarme s’est
abattue, tous ceux qu’a frappés le glaive de la loi.

Le prêtre, au seuil de la prison, les bras ouverts dans le geste
d’accueil qu’avaient jadis les petites madones à la porte des refuges,
les reçoit... cariatide en deuil de la suprême pitié!

Ils arrivent là en masse: ceux qui vont partir pour la Nouvelle, ceux
qui vont partir pour l’éternité.

Vers tous, il a le même élan de compassion; à tous, il offre
l’hospitalité émue de son cœur de chrétien. La plupart l’injurient,
beaucoup le raillent, quelques-uns seulement l’écoutent.

Et il découvre le plus souvent--ô douleur!--que, parmi ces derniers, il
est au moins deux tiers d’hypocrites; que leur docilité est faite de
fourberie, leurs regrets de calculs; que leur outrance de repentir, leur
dévotion subite et outrée, n’est qu’une sacrilège parodie,
l’exploitation de sa naïve confiance; qu’ils vont au sacrement pour
aller davantage à la soupe, obtenir peut-être la clémence, rien de plus!

Hélas, ni leur crime, ni leur châtiment n’a pu les mettre hors
l’humanité! Ils sont menteurs et lâches, vils et ingrats, autant que
s’ils étaient restés impunis--ce sont des hommes, après tout, ces
gredins!

Parfois, un est sincère. C’est pour la sincérité de celui-là que
l’aumônier subit l’affront de tous les autres, le contact du vice, les
entrevues atroces avec l’échafaud!

                   *       *       *       *       *

Ah! les prêtres heureux peuvent bien avoir les cures fructueuses, les
chaires dominatrices d’où leur parole s’épand sur les fidèles
agenouillés; et la direction des âmes d’élite; et toutes les joies, tous
les triomphes du clergé mondain! Il peut y avoir des évêques en simarre
violette, la mitre en tête et la crosse en main; il peut y avoir des
cardinaux tout oints d’incarnat, éclatants et superbes comme des saints
de vitrail au soleil couchant!

Que lui importe! C’est avec un dédain tendre qu’il pense à toutes ces
hiérarchiques satisfactions.

Il a, lui, pour siège épiscopal la chaise de paille qu’il rapproche de
celle du condamné; il a, pour encens, la fumée du mauvais tabac qui
adoucit les captivités indigentes; il a, pour auditoire, ce meurtrier à
visage bestial ou cynique, dont parfois les yeux s’éclairent, à
l’écouter!

De ses mains douces, il prend les pattes affreuses qui se sont nouées
autour d’un cou de vieillard ou de femme, et il croise les doigts
calleux en une étreinte humble, en un geste de petit enfant. La même
voix éraillée, qui a vomi le juron et le blasphème, répète un à un les
mots du _Pater_, ou de l’angélique _Ave_.

Oui, les officiants des hautes cathédrales ont les missels gothiques
pleins d’enluminures précieuses; oui, parmi les apothéoses de l’encens,
la gloire des musiques divines, des patriciennes distribuent le pain
bénit... qui semble un gâteau de riche, avec sa croûte d’or et sa mie
d’argent!

Celui-ci voit, pour toutes images, les cartes graisseuses traînant, près
de son bréviaire écorné, sur la table du cabanon. Et lorsqu’il veut
donner le pain bénit, on le voit monter vite la rue de la Roquette, avec
ses gros souliers et son parapluie qui a des vues sur le ciel. Il
s’arrête tout ruisselant d’eau, tout moucheté de boue, devant la bonne
femme qui se tient à cropetons, presque sous la voûte, avec son panier
plein d’oranges, de croquets, ou de sucres d’orge, qu’elle vend aux
soldats du poste.

--Un biscuit, s’il vous plaît, ma chère dame?

--Voilà, m’sieu l’abbé. Vous êtes donc toujours gourmand?

--Oui, un peu, fait-il rougissant.

Il cache la mince friandise sous son manteau, pour que la pluie ne
l’atteigne pas, et il court vite vers «son enfant», celui que le
bourreau lui volera peut-être demain.

Oh! pauvre homme, humble prêtre, que toutes les bénédictions descendent
sur toi, pour ce gâteau d’un sou!

                   *       *       *       *       *

Il n’a qu’une haine au monde, le pardonneur éternel: c’est celle de
l’échafaud, tueur légal, qui lui prend ses bandits à peine convertis, ou
ne lui laisse pas le temps de les convertir.

Et, à toute exécution, il est là, souffrant mille morts et cependant
présent toujours: soit que le condamné ait écouté ses exhortations, soit
qu’il les ait repoussées, soit même qu’il ait vociféré à ses oreilles
tout le vocabulaire du ruisseau.

De ces êtres que la société a rejetés, que la justice supprime, que
leurs proches renient, que leur famille abandonne le plus souvent, car
ils en sont la honte, de ces êtres à qui rien ne reste et qui ne
tiennent au monde vivant que par l’imminence de leur trépas, l’aumônier
de la Roquette est avant tout l’ami.

Certes, il essaie d’être aussi le prêtre, c’est son droit. Mais jamais
il n’a failli à sa mission de consolateur: même s’il a plu au condamné
de ne voir en lui que le visiteur laïque, le compagnon fidèle des
derniers moments, l’exécuteur testamentaire que lui accorde la loi.

Il représente les parents absents ou morts, les tendresses lointaines,
les affections défuntes; il incarne, dans le terrible cérémonial de
l’expiation, la miséricorde--ultime et sublime forme de la fraternité.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La toilette est finie. L’homme se lève.

--Quelle est votre dernière volonté, mon fils? dit le prêtre.

Le malheureux a eu un frisson. Et, d’une voix entrecoupée comme par les
hoquets du râle:

--Écoutez... Je veux que mon corps... soit enterré sur-le-champ... sans
être livré aux carabins. Je vous en prie... oh! je vous en prie!

--Votre vœu sera exaucé, mourez en paix, répond l’aumônier.

--Merci!

Le cortège se met en marche, la porte s’ouvre toute grande... et la
populace se régale à voir sortir le condamné; ligotté comme un veau
qu’on mène à l’abattoir; marchant à petits pas comiques, grâce aux
entraves qui lui relient les chevilles; et grelottant sous l’âpre bise
du matin.

Dans ce court trajet, le prêtre marche à reculons devant l’homme. Sa
robe lui cache la bascule, son crucifix le couperet.

Ils vont, les yeux dans les yeux. L’un ne dit plus rien, mais son regard
supplie encore, avidement, impérieusement:

--Pas les médecins!... non!... pas les médecins.

Et l’autre acquiesce, muettement.

La victime est saisie, enfournée sur la planche--le coutelas s’abat!

La foule crie, ondule, s’épand, se disperse. Au galop, la carriole
infecte, qui a l’air d’une voiture d’équarisseur, déambule, suivie par
des voyous tôt essoufflés.

Derrière, trotte de son mieux le fiacre où, défaillant, le visage en
sueur et le cœur marri, l’abbé s’est jeté.

Il faut donner l’absoute à cette tombe, qui n’entendra plus jamais
d’autre prière; il faut surtout défendre le cadavre (ce cadavre qui est
son bien, puis qu’on l’a commis à sa garde, puisqu’on le lui a légué en
présence de témoins), il faut le défendre envers et contre tous; même
contre la science... si la science veut violer la décision du mort!

                   *       *       *       *       *

Une fosse creusée à la grâce de Dieu; un pauvre cercueil où gît dans le
son, cravaté de rouge, le patient morcelé; l’aumônier qui murmure la
formule de pardon; les valets du bourreau et les fossoyeurs, casquette
bas, dans le sinistre matin d’hiver.

Deux messieurs s’avancent:

--Au nom de la Faculté, nous réclamons le corps.

--Non! répond le prêtre fermement.

On discute, on ergotaille. Si c’est un «désir» du condamné, les
anatomistes cèdent: mais si c’est une «volonté», ils passent outre.
Est-ce qu’un «raccourci» peut se permettre d’avoir une dernière volonté?
Est-elle admissible, cette prétention qui ferait d’un cadavre de gredin
l’égal d’un cadavre d’honnête homme? Non, non, au laboratoire, cette
charogne--et que les petits couteaux commencent!

Si bien qu’il faut ni plus ni moins que l’intervention du chef de la
Sûreté pour faire cesser le débat; pour obtenir que la bière soit enfin
descendue au sein de la terre équitable... qui garde à ses enfants,
indistinctement, les mêmes vers, la même pourriture, la même
résurrection glorieuse dans le brin d’herbe, dans les calices diaprés,
dans les arbres frissonnants, tendant leurs branches vers le ciel en un
grand élan de gratitude!

                   *       *       *       *       *

Les médecins se précipitent à la Préfecture.

--Le corps! Il nous faut le corps!...

--Vous ne l’aurez pas! répond nettement le fonctionnaire interpellé.
Vous invoquez un usage, mais un usage n’est pas un droit. Il a été fait
un trop singulier emploi du cadavre de Pranzini, dont les morceaux ont
traîné jusque sur les tables des brasseries de femmes, au quartier
Latin, parmi les bocks et les pipes, pour qu’on vous en remette d’autres
désormais. Allez charcuter ailleurs!...

Pour cette fois, le verdict s’accorde au sentiment public.

Paris a le respect de la mort, et, si sa crapule grouille autour de
l’échafaud, il n’est pas un être honnête, homme ou femme, qui n’ait eu
le cœur levé par le récit des fantaisies macabres auxquelles se livrent
certains carabins sur le cadavre des exécutés.

On évoquera l’intérêt de la science? Qu’a la science à voir là-dedans?
Combien de maîtres, parmi les chirurgiens, diront qu’aucun contrôle,
qu’aucune constatation ne sont possibles après le délai qui suit
l’exécution. Le sujet est froid lorsqu’on le livre, le sang est figé.
Allez donc faire des expériences sur ce glaçon!

Non. Trois ou quatre praticiens éminents font ce qu’ils peuvent pour
galvaniser le néant. Ils donnent un ou deux coups de bistouri, presque
pour acquit de conscience, puis s’en vont, plus découragés à chaque
épreuve. Alors, arrive le troupeau des jeunes chacals.

Tout ce que Paris compte d’étudiants en médecine a eu son petit morceau
d’assassin: l’un une dent, l’autre un doigt; celui-ci, le cuir chevelu,
cet autre, un osselet quelconque. On n’a mis en bière--à supposer que
les restants n’aient pas été jetés à la voirie--qu’un squelette
dépouillé.

C’est une honte... et sans profit!

                   *       *       *       *       *

Ce que je dis là pour les cadavres de coupables s’applique, à bien plus
forte raison, aux cadavres d’innocents.

La Faculté, elle, ne distingue pas. Elle fait sa cueillette aussi bien
sur les lits d’hôpitaux, où sont morts des pauvres, coupables seulement
du crime de misère, que dans le panier des guillotinés, qui, s’étant
rachetés, devraient, quoi qu’on en dise, être traités au pair.

C’est pourquoi je proteste de toute mon énergie, de toute ma conviction,
contre cette prétention de voler à un homme sa dépouille mortelle, cette
malheureuse guenille, de laquelle il devrait pouvoir disposer sans
conteste, puisqu’elle est le plus souvent son seul patrimoine ici-bas.

Il y a assez, en ce temps-ci, de j’menfichistes, de bonshommes qui
claquent, l’ironie aux dents, ou qui marchent à la guillotine comme
Lebiez y marcha, pour que les dissecteurs fassent quand même leur
récolte de macchabées. Sans compter les sociétés d’autopsie mutuelle.

Mais les «timorés», ceux qui, dans leur agonie affreuse, se cramponnent
aux rideaux blancs des couchettes d’hospice, en suppliant le ciel et la
terre qu’on n’aiguise pas les scalpels sur leurs maigres os; mais ceux
qui, au pied de la guillotine, demandent qu’on laisse en paix leurs deux
tronçons: ceux-là, non, non, et non!

Il ne peut y avoir qu’une règle là-dessus, une règle morale ayant valeur
et force de loi: le consentement ou le refus du mourant.

C’est le droit du misérable--c’est même le droit du supplicié!




L’ADOPTION DE «MARDI-GRAS»


La foule, endimanchée, descend le long du trottoir de droite ou remonte
le long du trottoir de gauche, en une lente et incessante coulée, grise
comme lave, et piquée de lueurs de braise par la pourpre des
déguisements.

Il est trois heures environ; le ciel a revêtu, lui aussi, pour la
circonstance, ses attifailles de printemps. Il s’est travesti en Mai, ce
Mars soucieux; plus une ride à l’horizon, mais seulement, là-haut, le
vol léger d’un tas de flocons roses semblant un écroulement de pétales
sur la robe bleue de la nue.

Le soleil se penche, pour regarder la cohue heureuse, et les masques
triomphants qui l’acclament. Il mire ses rayons dans les pauvres
dorures, qui en resplendissent de joie; et il cache la misère des
paillettes sous l’éclaboussement de ses rayons.

C’est une joyeuse journée. Le sang court plus vite, le cœur bat en
crescendo.

Jusqu’aux plantes qui s’y trompent!

Sur le balcon, où j’ai installé une sorte de jardin suspendu, les
rosiers étendent leurs branches dans un étirement de réveil, et je vois
s’entr’ouvrir l’œil des bourgeons. Les lierres ont la sève à fleur
d’écorce, et les vignes vierges s’allongent, frissonnantes, comme des
couleuvres désengourdies.

Les gens se livrent au plaisir, oublieux des douleurs que demain leur
réserve--les plantes se laissent aller à vivre, insoucieuses des gelées
d’avril.

La rue, le ciel, les arbustes, les pochards, et les bêtes, comme tout
cela semble content, par ce début de carnaval, en ce radieux Mardi-Gras!

                   *       *       *       *       *

Les bêtes?... Pas toutes.

Depuis un moment, accoudée à la rampe, je regarde un chien, tout jeune,
de moyenne taille, qui semble terriblement inquiet.

Il va, vient, furète, flaire les passants, renifle sous les portes,
entre chez les concierges, se glisse dans les boutiques, et--chose
grave, témoignant de ses préoccupations profondes!--n’accorde aucune
attention aux invites et politesses de ses pareils.

Voilà plus de cinq fois qu’il fait ainsi sa ronde, battant le quartier
en conscience, et revenant, après chaque expédition, plus triste et plus
navré, s’asseoir à la même place, là, de l’autre côté de la rue, en
face.

J’ai beau percher haut, il s’est bien aperçu que je m’intéressais à son
manège; ma sympathie, quelque élevée qu’elle soit, ne lui échappe pas. A
chacun de ses retours désolés, il a, vers ma fenêtre, un regard et un
aboi interrogateurs.

Le regard, je ne puis le traduire, mais l’onomatopée de l’aboi est
facile à reconstituer, moins l’accent plaintif qui en fait toute la
saveur.

Il me crie: «L’a é ou-u?» Et moi je devine très bien qu’en _chien_ cela
signifie: «L’avez-vous vu?»

Eh! non, pauvre toutou, je ne l’ai pas vu, ton maître. Sans cela!... Cet
égaré à quatre pattes devine bien--avec l’instinct sûr que récèle l’âme
animale--que j’aime les bêtes d’une profonde affection.

Il ne se trompe pas.

                   *       *       *       *       *

C’est qu’à toutes les heures où la vie m’a été mauvaise, à ces heures
lugubres où la mort, le malheur entrent dans la maison, j’ai trouvé
l’humble tendresse, la consolation timide d’un de ces êtres bénis. Au
milieu des larmes (parfois causées par la dureté du sort, mais le plus
souvent par la noirceur de l’individu) j’ai senti s’affirmer leur
sollicitude: le petit museau repousser le mouchoir, et, sur les
paupières brûlées, la caresse fraîche qui arrête les pleurs, en
rappelant que «quelqu’un» vous aime encore.

Oui, «quelqu’un», ce cœur à quatre pattes qui s’appelle un chien;
«quelqu’un» aussi, cette poignée de duvet qui repose là, dans la cage,
ce rien ailé, harmonieux et charmant, qui s’appelle un oiseau... se pose
sur votre doigt; picore à vos lèvres; dort sur votre épaule; emplit tout
le logis de ses trilles, de son bruit d’ailes--et ne vous fait d’autre
mal, en sa brève existence, que de cueillir, d’un coup de bec, un cheveu
brun ou blond, quand vient la saison des nids!

Ah! oui «quelqu’un», chacun des membres de cette humanité dite
inférieure, et dominant cependant d’une telle hauteur d’attachement,
d’une telle résistance de fidélité, la méprisable humanité des hommes!

Il y avait, sur le lit où expira mon père, une petite griffonne noire
qui léchait ses mains froides et geignait tout doucement, mêlant sa
douleur à la nôtre.

Et je me rappelle plus tard, près d’une autre couche où reposait, le
visage enfin calme sous sa crinière blanche, encore un mort bien cher,
je me rappelle un canari qui gazouilla toute la nuit de la funèbre
veillée--saluant, dans la lueur des cierges, l’aube de la délivrance; et
s’évertuant, une dernière fois, pour ces oreilles closes, pour ces yeux
éteints, qu’il avait si longtemps charmés...

                   *       *       *       *       *

J’ai quitté le balcon depuis longtemps, rappelée par les soins de
l’intérieur.

Voici que la nuit arrive (il est six heures passées) et le crépuscule
tombe lentement, baignant de gris les toits d’alentour.

Ce pauvre chien, tout de même, pourvu qu’il ait retrouvé son maître! Ça
ne sait pas son chemin, quand c’est jeune; et si, par malheur, ça le
demande aux gardiens de la paix, en fourrière, et plus vite que ça!

Une fois en fourrière, ou asphyxié--c’est encore ce qu’il y a de
mieux!--ou vendu à n’importe qui. Il y a une variante, c’est la
vivisection: les bonshommes qui charcutent de la vie pour y trouver le
secret de la mort. Et, de l’aveu des plus forts, ils torturent sans
presque rien découvrir!

Cela me donne un frisson, cette pensée du malheureux être, ligoté sur
une table, se tordant sous l’acier qui taille, rogne, rompt les muscles,
scie les os, détache des morceaux de cervelle, et finit par pincer les
nerfs, l’un après l’autre, pour que le gosier donne, aiguës ou graves,
toutes les notes de la souffrance, toute la gamme de la douleur--cithare
de chair suppliciée qui réjouit le cœur des praticiens mélomanes!

Si cela lui arrivait, pourtant, au chien de tout à l’heure, il penserait
à moi pendant qu’on le martyriserait; il se dirait que je n’ai pas eu de
pitié envers sa détresse!

Mais me voici à m’emballer!... Il y a belle lurette qu’il a rejoint son
patron et sa maison!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Non, il est encore là; plus assis, mais couché; fourbu; comme aminci,
efflanqué davantage par la pénombre qui l’enserre. Il a allongé sa
maigre carcasse contre la devanture d’un magasin, et reste immobile,
atterré, sous les pieds des passants.

D’aucuns le heurtent involontairement; certains y apportent de la
cruauté. Un ivrogne, tantôt, lui a allongé un coup de pied dans le
ventre; un gamin lui a tiré la queue férocement; un gros monsieur en
pelisse fourrée l’a gratifié d’un coup de canne, sonnant sec sur
l’échine noueuse.

Il a faim, car il a ramassé je ne sais quelle ordure et la ronge
voracement.

Si je n’avais déjà trois «clebs», je le prendrais bien! Mais ce serait
de la démence; pour vaste que soit le logis, la «chiennomanie» a des
bornes!

J’ai fait mine de rentrer au moment même où il levait le nez. Et voilà
que de cet abîme d’ombre monte une plainte si aiguë, un appel si
lamentable que je m’arrête, le cœur chaviré...

Suis-je sotte! Il a peut-être un collier! Je vais voir l’adresse, et le
faire reconduire.

Et, à quelqu’un de service:

--Ayez donc l’obligeance d’aller chercher ce chien, vous voyez, en
bas... celui qui regarde par ici!

                   *       *       *       *       *

Nous voici museau à museau. Je suis assise sur une chaise très basse, et
il est très haut sur pattes. Nous nous regardons dans les yeux.

Ils sont bons, ses yeux à lui, encore embués de tristesse, et tendrement
suppliants. Ces yeux-là me disent:

--Vas-tu me rejeter dehors, la nuit, par ce froid? J’ai faim; et n’ai
plus personne à aimer!

Car il n’a pas de collier, et le dilemme est bien simple, désormais: la
fourrière... ou l’adoption!

--Mon pauvre garçon, je voudrais bien, mais je ne peux pas! J’ai Rip,
mon gros terre-neuve, qui ferait de toi une bouchée; Mégot, un cabot
jaune, vilain, poltron et godiche, que j’aime pour ses vertus; et
P’tiote, grosse comme le poing, qui mène toute la maison. Comment faire
pour te prendre encore?

En guise de réponse, il a rampé vers moi, et a léché le bout de ma
pantoufle.

A ce moment, une personne est entrée, et, derrière elle, les trois
chiens, en coup de vent, suivant leur habitude.

Arrivée brusque et brusque arrêt, plein d’hostilité, contre l’inconnu.
Lui, s’est comme recroquevillé, tremble de tous ses membres.

Alors, je me tourne vers le doyen:

--Rip, mon vieux, c’est un pauvre toutou, sans maître, sans abri, sans
pâtée. Veux-tu que je le garde, ou veux-tu que je le chasse?

Rip, majestueusement, s’est détaché du groupe. Il se campe devant le
vagabond, lui étreint le cou de ses deux pattes, l’examine... et,
gravement, l’embrasse.

Ah! brave chien! Trouvez donc beaucoup d’hommes qui en fassent autant!

Et voilà comment--avec le consentement de Rip--j’ai adopté «Mardi-Gras».




CAMPAGNE


A bout d’efforts, épuisée par huit ans de labeur sans trêve, les yeux
brûlés par les veilles, le sang brûlé par la fièvre, je me suis réfugiée
en un coin de campagne où je m’efforce, tout doucement, d’en revenir à
l’animalité première: de réapprendre à manger, à respirer, à dormir;
d’oublier la vie factice des névrosés pour la vie facile des rustiques.

Je me rince les poumons avec de l’air qui n’a pas traversé deux millions
de poitrines avant la mienne; qui ne m’apporte pas les microbes du
voisin, et ne lui reporte pas les miens. Je bois du lait qu’il m’est à
peu près permis de croire naturel, étant donné que je le vois gicler du
ventre de la vache dans le seau d’étain de la trayeuse.

La vache sent l’étable et point l’opoponax, comme les laitières du
Pré-Catelan; l’on ne repique pas des feuilles aux arbres, pour figurer
la verdure, comme font, tous les matins, les cantonniers du Bois de
Boulogne, à l’allée des Acacias.

Les garçons d’ici traitent les poules de cocottes sans songer à mal; et
les femmes regardent sans haine les petits lapins qui traversent l’allée
d’un saut, avec leur pompon à poudre de riz planté ailleurs qu’au nez.
L’air ne répercute ni le bruissement de la rue ni les cris de la foule;
ni l’écho des sifflets, ni le ricochet des vivats--il n’a point traîné
par les carrefours, il n’a pas traversé le Forum!

Nous sommes très haut ici, au sommet d’une des sept collines qui
ceinturent la seconde Ville Éternelle. Le vent arrive, d’un coup, droit
de l’horizon lointain, à cette côte escarpée où il se repose comme un
ramier, rapide et las, qui souffle une minute sur la crête d’un toit,
sur la cime d’une tourelle, avant de plonger dans le val pour le retour
au pigeonnier.

Et il passe, les soirs de tempête, avec un tumulte d’ouragan; les matins
de calme, avec un gazouillis d’oiseau.

Il a «ravagé» le long des côtes, recueilli un mugissement de vague, la
plainte d’une mouette, le signal d’alarme d’un vaisseau. Soudain, la
forêt tout entière s’emplit d’une clameur d’Océan; les grands arbres
frémissent, à sentir déchirer leur feuillage et ébranler leurs racines
par le secoueur terrible--qui semble vouloir arracher tous ces grands
mâts de terre, pour les porter aux navires en détresse errant, démâtés,
sans vergues et sans hune, sur le flot profond!

Il a fait l’école buissonnière sur toutes les routes de France; il a,
tout le long des haies, épié la chanson des nids. Il a attrapé au vol
l’_ut_ d’un rossignol, le _la_ d’une fauvette; emprisonné ces sons
ailés, comme des papillons, dans l’outre légère d’où ils s’échappent un
à un, ainsi que des notes de cornemuse. C’est de cela qu’est fait le
chuchotement de la brise, quand on l’entend doucement babiller sous les
feuilles, aux aurores nouvelles.

Cette récolte de bruits terribles, cette moisson de bruits charmants, le
vent--ce plus grand des musiciens!--l’orchestre à sa guise. Et les
symphonies imitatives de Wagner, les guillerettes parodies de Rossini ne
pèsent pas lourd, auprès des harmonies puissantes ou folâtres que
déchaîne l’invisible maëstro, à travers les plaines, à travers les bois!

                   *       *       *       *       *

Il ne nous apporte pas que l’écho des contrées ou des mers lointaines
qu’il a traversées: il nous en apporte aussi l’odeur.

Tout à coup, l’air se pénètre d’une senteur d’algue, d’un relent sauvage
et sain qui fleure l’Océan. C’est que la rafale qui passe a couru sur
les varechs, a joué autour des coques badigeonnées de goudron. Au
passage, elle vous barbouille les lèvres d’un goût de sel, comme si
toute l’onde des deux hémisphères venait rugir à vos pieds.

Parfois, aussi, le vent devient chaud, comme s’il soufflait des rayons.
Et, dans le bercement mol de l’atmosphère, on perçoit l’arome subtil des
flores exotiques: des œillets d’Espagne, des jasmins d’Italie, des
orangers et des tubéreuses... des géraniums aussi, qui, dédaigneux de se
parfumer en nos climats, sont d’odeur si grisante lorsque saoulés de
soleil!

C’est que la brise a erré vers le Midi, sur les terrasses des mosquées,
parmi les lauriers-roses, le long des sierras, dans les jardins de
Florence, ou dans la campagne de Nice, sous le ciel embaumé!

Voilà pourquoi j’aime le vent--que haïssent les imbéciles! Il ressemble
à ces Bohémiens vagabonds qui portent dans leur bissac un peu de chaque
pays qu’ils ont traversé, et que la pensée suit en rêve après que leur
chariot branlant a tourné l’angle du chemin.

C’est un indépendant et c’est un poète. Il n’a pas de patrie... et les
résume toutes!

                   *       *       *       *       *

Présentement, il malmène avec fureur les vieilles murailles entre
lesquelles je me suis terrée.

Il aide, de sa poussée formidable, la trinité de siècles qui se sont
effrité les ongles contre l’antique château, pourtant déjà veuf de ses
splendeurs, et déchu en auberge.

Ce domaine-ci a appartenu au grand homme d’État du seizième siècle: à
cette Catherine de Médicis qui n’eut de la femme que le sexe.

Du Louvre, et à petites journées, ses mules amenaient la litière noire,
dont les rideaux relevés auraient laissé voir, près l’altier profil de
la reine, la face cauteleuse de René le Florentin.

Ils arrivaient à la nuit; et, après collation, montaient au haut de la
Tour consulter les astres. Ou ils s’enfermaient dans le laboratoire,
pour procéder à on ne sait quelle œuvre ténébreuse.

Le lendemain, un cavalier filait en hâte, afin de porter à quelque
huguenot ou quelque princesse une boîte de senteur, des gants, un
bouquet... Catherine, austèrement enveloppée de ses voiles de veuve,
descendait à la chapelle en crypte, pour y entendre pieusement célébrer
la messe, et recevoir, en toute sérénité, le corps de son Dieu.

Coligny connut l’hospitalité de ce manoir, à la veille de la
Saint-Barthélemy. D’autres y entrèrent--et n’en sortirent peut-être pas!
Il y a, sous la chapelle, trois étages de caveaux et d’oubliettes que la
Révolution fit murer...

Après Catherine, on retrouve, dans la liste des possesseurs du royal
apanage, mademoiselle de Fontanges, la favorite d’une semaine: cette
jolie fille apparue à la cour à dix-sept ans, qui trépassa à vingt, au
couvent de Port-Royal, frappée, dit la légende, par la vindicte d’Anaïs
de Montespan.

De son passage, il reste non pas même une peinture, mais une moulure de
plafond, au premier étage de la Tour. Contre ce plafond-là vinrent se
briser bien des serments d’amour, au moment du caprice souverain; bien
des sanglots, quand survint l’abandon, et que la délaissée quitta le nid
de ses tendresses pour aller s’ensevelir dans un cloître--et y mourir!

Une plaque de foyer encore, large et haute, porte sculptées les armes de
France. Au feu qui la noircit se tendirent, fumantes, les bottes du
Roi-Soleil: ces fameuses bottes avec lesquelles on n’entre plus,
éperonné, dans les Parlements.

Madame Roland aussi, dit-on, habita là. Après la Révolution, pendant
l’Empire, fut châtelaine de ce manoir la princesse de Canino, femme de
Lucien Bonaparte, belle-sœur de Napoléon. C’est de son temps la cheminée
de marbre gris à angles droits et à colonnettes, qui fait encore bonne
figure, en dépit des quelques coups de crosse reçus pendant les trois
invasions, celle de 1870 comprise.

Je ne sais qui fut alors le vainqueur datant de la Tour de Villebon ses
ordres du jour, mais le château ne fut pas trop maltraité. Maintenant,
d’aimables gens y donnent bon souper et bon gîte.

Tout autour est un admirable domaine, bois, champ, verger, dont une
allée pourvue d’un banc de pierre sur lequel Vallès écrivit sa _Rue à
Londres_.

Cette allée-là est terrain favori des duellistes depuis plus de six
années. Car une tradition de chance s’y rattache. Même transpercés de
part en part et condamnés par les médecins, les adversaires
survivent--et ne s’en portent que mieux!

Ceci n’est pas un mot de Gascogne; il y a des précédents!

                   *       *       *       *       *

Mais je ne suis venue chercher ici ni des réminiscences historiques, ni
des souvenirs d’assauts fameux.

J’y ai seulement souhaité le repos; et j’admire combien la nature est
complice de cette soif de silence et de calme qu’ont les animaux
humains, quand la mesure de leur fatigue a dépassé la mesure de leurs
forces.

La terre se fait bonne pour quiconque l’aime; quiconque vient lui
demander de l’ombre, de la solitude, et de la fraîcheur. Elle prodigue à
sa créature tous ses dons; elle berce sa peine, engourdit sa souffrance,
lui verse à pleins flots l’apaisement...




L’AMI DES PAUVRES


        «J’ai une passion de la multitude...»

        JÉSUS-CHRIST.

A travers la distance, à travers l’Océan, dont les flots et
leurs voix mettent entre nous comme une foule hurlante,
m’entendez-vous--Monseigneur, Père de l’Irlande, Prélat des pauvres,
Archevêque de Westminster, cardinal Manning?

Je ne suis qu’une femme sans nom et sans puissance, à peine connue de
ceux qui assistent, de près, à son quotidien effort... et si loin de
votre foi, hélas; et si oublieuse de votre dogme! Mais une terne
étincelle du feu qui flamboyait en votre âme couve en la mienne, nous
fait un peu de la même famille. Et c’est pourquoi je vous salue et vous
pleure comme un aïeul: consolateur des misérables, protecteur des
opprimés, curé des pauvres gens!

Devant l’ascétique couchette où la mort, doucement, vous a étendu, comme
une mère étend son enfant endormi, mes genoux, oublieux de l’orgueil,
ploient; mes mains se joignent, mes yeux réapprennent les larmes... les
malheureux ont perdu leur ami!

Ces doigts maigres, immatériels, où la petite améthyste glissait, comme
s’ils eussent répugné même au modeste luxe du bijou sacré, ces doigts ne
s’étendront plus pour la bénédiction ou l’aumône, ignorants que,
toujours, ils demeurèrent des gestes d’anathème, du formulaire de la
malédiction!

Ces prunelles claires, d’un bleu effacé, comme si elles avaient reflété
trop de cierges, comme si elles s’étaient imprégnées, par contemplation,
de la pâleur des hosties, ces prunelles compatissantes n’épandront plus
la pitié, tel qu’un baume, sur les humaines désolations. Entre les cils
mal clos, ne se distingue désormais qu’une lueur vague, lointaine, et
radieuse, comme lorsqu’une fissure, entre les nuages, laisse deviner les
célestes splendeurs.

De ces lèvres distendues, les paroles ne tomberont plus, consolatrices,
semant l’espoir dans les cœurs labourés par le soc de la douleur! Ce
bras ne s’étendra plus--égide si frêle et cependant si puissante!--entre
les faibles et les forts, pour maintenir le droit des uns, et dicter le
devoir des autres! Ce corps émacié ne se dressera plus sur le Forum aux
heures tragiques, faisant de sa pourpre cardinalice un drapeau de
fraternité!

                   *       *       *       *       *

Ah! oui, les ouvriers des Docks lui feront de belles funérailles; et
c’est John Burns, l’agitateur, qui, si la liberté anglaise le permet,
derrière le cortège officiel, derrière le convoi religieux, mènera,
bannières en tête, le populaire deuil!

Ils se connaissaient bien tous deux, le tribun des bornes et l’orateur
des cathédrales: ils avaient fraternisé ensemble, parmi la colère et
l’effroi publics!

Ce paletot s’était frotté à cette soutane, presque aussi usée, presque
aussi rapiécée que lui! On les avait vus courir de compagnie, Dante et
Virgile de l’enfer social, les basses rues du port, les quartiers les
plus sordides, les taudis les plus affreux. La haute silhouette du
prélat s’enfonçait dans l’ombre, dans le brouillard--la neige
l’essaimait d’étoiles! Et sa main consacrée, sa main vénérée, poussait
les portes des _public-houses_, comme elle écartait les valets dans
l’antichambre de Crésus. Partout où il y avait du bien à faire, le
cardinal passait... et, comme dans la Légende dorée, là où il avait
passé, éclatante et superbe, fleurissait la Justice!

Vous en souvient-il, de cette grève monstre qui terrorisa Londres voici
deux ans?

Il ne s’agissait plus, alors, d’une promenade au _Reform-Tree_; de la
partie de plaisir qu’on fait innombrable, avec musiques et pancartes,
sous l’œil bienveillant des policemen. Il n’était guère question de
blâmer un ministre, de censurer le Parlement, de protester contre de
continentales barbaries. Pas davantage de glorifier un boxeur, de
réhabiliter un condamné, de se déclarer pour John contre William, pour
Arthur contre Edward. Non; la politique, la philanthropie nationale, la
réclame, le boniment, avaient remisé leurs panaches, leurs grosses
caisses, leurs marottes et leurs grelots.

Ce n’était pas le tonnerre des parades qui faisait trembler la
Cité--c’étaient, trivials et formidables, les borborygmes de la faim!

D’abord, se déroulèrent ces processions de cent mille ouvriers,
traversant les quartiers riches de Londres, bannières en tête, et
criant: «Du pain!», sur un ton monotone comme un répons de psaume.

Les brasseurs d’affaires tremblaient, au fond des offices de la Cité; le
pont des navires restait désert sous les clartés jaunes du soleil, sous
les clartés bleues de la lune, comme celui du Vaisseau-Fantôme, de
légendaire mémoire; les cargaisons pourrissaient à fond de cale, rongées
par les mites, dévorées par les rats.

--Que va-t-il se passer? disaient les heureux de la Métropole, en voyant
défiler, sous leurs fenêtres, cette armée de la misère et du malheur.

Il ne se passait rien. Pas un carreau brisé, pas une vitrine crevée, pas
un cab renversé!

Les grévistes ne maltraitaient point les policemen; ne violentaient
point les passants; ne poussaient point une clameur contre la Reine; ne
prenaient pas un penny de pain à la devanture des boulangers!

Non. Les affamés allaient seulement, muets dans leurs guenilles, grises
comme l’écume de cette vague dont ils vivent, et effrangées autant
qu’elle. Nul bruit, nulle rumeur, autre que le heurt de leurs pieds
endoloris contre le sol de la joyeuse Albion; et le halètement de leurs
poitrines fourbues.

A quoi bon crier? A quoi bon menacer? Quand le peuple est décidé à
l’émeute, il agit... il ne braille pas!

Eux voulaient, avant tout, demander justice. Leur foi naïve espérait
qu’à les voir si à plaindre et si résignés, le cœur de la patrie
anglaise aurait un élan vers les plus déshérités de ses enfants.

Et tant exploités, depuis si longtemps, ils se contentaient de promener,
par les rues de la capitale, leurs faces tristes, ravinées par la sueur
des lourdes fatigues, par les larmes des trop grosses humiliations ou
des trop grandes peines; leurs mains de laborieux portant, ancrés dans
l’épiderme, les chevrons de leur courage; leurs carcasses de pauvres,
tannées par le soleil et par la pluie, par la bise d’hiver et par le
vent du large, bossuées de coups, tatouées des cicatrices qui, à chaque
accident nouveau, gravent, sur ce papyrus humain qu’est la peau d’un
travailleur, l’histoire hiéroglyphique de sa classe tout entière, le
passé et l’avenir des siens!

                   *       *       *       *       *

Cependant, l’intérêt public venait à eux.

Mais avec quelle timidité, quelle réserve, quelle peur d’aller trop
loin! Et que pouvaient, d’ailleurs, ces petits boutiquiers, ces
employés, ces minces gens de l’infime bourgeoisie, pour combattre la
plus riche et la plus influente des Compagnies maritimes!

Les grévistes demandaient à recevoir quelques centimes de plus, à donner
quelques minutes de moins--et l’amnistie morale pour tous ceux qui
auraient fait partie du mouvement.

Hélas, nul n’était assez puissant pour leur obtenir cela! Devant le
droit sacré de la propriété, la Reine elle-même n’eût fait que
s’incliner. Que pouvait alors ce vaillant et éloquent Burns? Que pouvait
le Lord-Maire, en dépit des sympathies manifestées par lui dès le
premier jour?

C’était fini! L’argent manquait, comme il manque toujours aux salariés,
dans leur lutte contre le Capital; et les directeurs des Docks
s’apprêtaient à faire, de l’étranger, venir un personnel nouveau.

On avait lancé un manifeste socialiste à Paris, à Bruxelles, à Rome,
afin de supplier (au nom de la solidarité ouvrière) les travailleurs
français, belges, et italiens, de ne pas faire avorter l’effort des
travailleurs anglais.

Ceux-ci n’en tremblaient pas moins, car ils savaient combien l’on
sacrifie facilement le camarade que l’on ne connaît pas, et qui vous
jette le mot d’ordre d’une rive à l’autre; si, soi-même, on est depuis
longtemps victime du chômage, si la femme se plaint trop, si les enfants
ont trop pâti!

Et, alors, c’était la violence succédant au calme, la dévastation à la
revendication, toutes les furies du désespoir, toutes les folies de la
colère--et sans que la victoire d’aucun fût assurée, d’irréparables
malheurs résultant du choc, s’en venant fondre sur l’Angleterre,
ensanglanter le sol de ses squares et le pavé de ses rues.

Les hommes des Docks étaient las de travailler pour une paie dérisoire,
de ne même pas gagner de quoi étancher leur soif, tromper leur fringale,
réparer leurs forces pour la tâche du lendemain. Derrière eux, des
femmes, des enfants, montraient leur maigreur, comme on montre une plaie
pour attendrir et convaincre!

L’Angleterre capitaliste dénombrait ses canons, comptait ses soldats...

--Au secours, archevêque! cria la foule.

Et l’archevêque, parmi elle, descendit.

Lui, cardinal de la sainte Église catholique, apostolique et romaine,
tendit la main au socialiste Burns, au tribun véhément qui est contre
toutes les églises, contre tous les privilèges, contre toutes les
hiérarchies du passé!

Il tendit l’autre à l’évêque protestant de Londres--à l’évêque
protestant, vous m’entendez bien!--passant par-dessus toutes les
excommunications, tous les anathèmes de presque quatre siècles
d’antagonisme, pour se souvenir seulement qu’il avait besoin d’aide,
afin de sauver cent mille travailleurs en souffrance, et que cet
hérétique-là était, en pays d’hérésie, plus puissant que lui quant à
l’œuvre de salut!

Et tous trois: le prélat chrétien, le ministre réformé, l’apôtre
révolutionnaire, appuyés fraternellement les uns sur les autres,
également embrasés du même amour des pauvres, du même désir de justice,
de la même pitié pour l’humanité, se mirent en travers du chemin par où
la guerre civile arrivait à grands pas.

Puis chacun parla au nom de sa foi. Et, dans le creuset de ces ardentes
paroles, la puissance, la résistance de l’or fondit, s’épura... Ils
eurent raison de la Compagnie, ils eurent raison des obstacles que nulle
autorité matérielle ne pouvait abattre--c’est de la moisson de leurs
efforts qu’est fait le pain que mangent, à cette heure, les ouvriers des
Docks!

                   *       *       *       *       *

Ainsi se vengea Monseigneur Manning.

Car, il y a pas mal d’années, lorsque le pape rétablit à Londres le
cardinalat, il y avait eu, dans les consciences luthériennes de la libre
Angleterre, un sursaut d’indicible fureur.

Hé! quoi, les papistes, avec leurs mômeries, leurs églises pleines de
fleurs et d’encens, leur religion de pardon et de clémence, allaient
s’installer officiellement, en plein cœur de Londres, avec un chef
reconnu!

C’était intolérable, inique, odieux! Les os du vieux Cromwell en
tressailleraient d’indignation au fond de sa tombe!

Celui qui avait accepté cette tâche ingrate fut lapidé d’injures par les
_roughs_ des bas quartiers; les bourgeois renfonçaient leur chapeau sur
leur tête, du plus loin qu’ils l’apercevaient; des œufs pourris, des
trognons de choux vinrent s’écraser contre sa voiture, éclabousser le
pan de sa robe...

Lui, passait souriant, un peu de mélancolie dans le regard, beaucoup de
chagrin dans l’âme, mais sans amertume.

Et plus tard, partout, en toutes les questions où la chair plébéienne
souffre et se débat, Mgr Manning intervient dans le sens de la
miséricorde.

En faveur des mineurs, en faveur des métiers durs, il réclame instamment
la limitation, à huit heures, de la journée de travail. Il se prononce
contre le labeur nocturne des femmes: «Il est difficile de comprendre,
dit-il, qu’une mère de famille, à la tête de son ménage, puisse
travailler loin de ses enfants. Le contrat précédent et sacré du mariage
s’oppose à tout nouveau contrat d’intérêt qui serait une violation du
premier.»

Il veut, pour les jeunes filles, que toutes besognes nuisibles à leur
croissance, dangereuses pour leur santé, soient défendues par la loi. Il
se déclare tout net coutre le travail des enfants, avant qu’ils aient
achevé leur éducation, et souhaite ardemment d’en voir prolonger le
délai.

A défaut du dimanche, il affirme la nécessité d’un jour de repos
hebdomadaire, pour les producteurs. Il émet le vœu de voir s’accroître
le pouvoir d’association; de voir créer des conseils d’arbitrage pris
par moitié dans chaque partie; sans que, toujours, l’État intervienne
contre les faibles; de voir fixer, enfin, légalement, un minimum du
salaire, révisable, sur les engagements, tous les trois ou cinq ans,
afin de pouvoir suivre les variations des valeurs.

Et il conclut par ces paroles hardies: «Je ne crois pas qu’il soit
jamais possible d’établir d’une manière efficace et durable des rapports
pacifiques entre patrons et ouvriers, tant qu’on n’aura pas reconnu,
fixé et établi publiquement, une mesure juste et convenable réglant les
profits et les salaires, mesure d’après laquelle seraient régis tous les
contrats libres entre le capital et le travail.»

Tout ceci est une faible partie des _desiderata_ de la classe ouvrière;
mais il est si beau, il est si rare qu’un prince de l’Église se penche
vers la géhenne des malheureux, recueille leurs plaintes, écoute leurs
soupirs, se fasse leur avocat en ce monde; laisse, pour tout capital,
douze billets de cent francs et une croix de col en cuivre... celle d’or
ayant été vendue, un jour de disette, afin de subvenir à quelque aumône!
C’est pour cela que l’annonce de sa mort m’a fait si vive peine; pour
cela que ma pensée en deuil suivra, de très loin, les pompeuses
obsèques, et, s’approchant de la tombe après que tous seront partis, le
dernier mot des discours envolé, la dernière flamme des torches éteinte,
y déposera son hommage attendri et humble--comme ces bouquets de deux
sous qui disent le regret sincère d’un pauvre, jadis obligé, sur les
fastueuses sépultures...




AU REPOS DU MINEUR


A l’un des sommets les plus élevés de ces collines en gradins qui
cernent Saint-Étienne, élèvent, autour de la cité, comme un cirque d’où
les horizons regardent, dans l’arène charbonneuse, combattre et mourir
les gladiateurs de la mine; tout au haut de la rue du Repos, tout au
haut de la rue de l’Éternité, se dresse, s’étend le Crêt de Roch.

C’est le cimetière le plus important de la ville. Son seuil est banal;
son entrée aussi, avec ses tombes correctes, très ombragées, ornementées
de colonnes, de chapiteaux, d’inscriptions mensongères ou orgueilleuses;
de tout ce que le mauvais goût peut inventer de faste et d’inégalité
dans la mort. Par-ci, par-là, le temps a pris sa revanche; remis toute
chose à point; voilé de lierre les pompeuses épitaphes; fait disjoindre
les moellons trapus sous l’étreinte frêle des liserons--mais l’ensemble
garde l’aspect déplaisant, prétentieux, des choses chères que l’art n’a
point atténuées; qui portent leur prix en cocarde sur le coin de
l’oreille; et qu’on fabrique, à la douzaine ou à la grosse, pour les
gens qui ne sauraient avoir d’initiative, dans l’expression de leur
douleur ou de leur joie!

Ceci n’est point particulier au cimetière de Saint-Étienne; chez nous,
aussi, la banalité fait la nique au trépas. Seulement, de loin en loin,
une statue altière ou mélancolique, un monument de pures formes ou
d’intrépide fantaisie, s’élève, qui rompt la monotonie, éveille
l’attention. Et si l’argent triomphe, en quelque conception funèbre, il
triomphe de façon si écrasante, si babylonienne, qu’il prête à la
méditation plus qu’à l’ironie.

Ici, non. Tout est convenable, cossu, régulier. Les défunts devaient
avoir «de quoi»; et on leur en a donné pour leur héritage. C’est bien
confortable, bien décent, bien entretenu. Parfois, quelque nom de
seigneur industriel, de suzerain de la houille ou de la soie, se grave
en lettres profondes au fronton d’une chapelle. Alors, la pierre est de
meilleure qualité, les dimensions plus vastes, la carcasse plus
somptueuse; et une signature d’architecte estimé dans le département s’y
lit. Mais plus de fleurs, plus d’arbres... point d’inutilités! Par la
grille solidement verrouillée, que double une glace sans tain, on
aperçoit, sur l’autel étroit, de lourds flambeaux d’argent; la
photographie du défunt entourée de toutes les distinctions honorifiques
ou commerciales qui lui furent allouées de son vivant, et la couronne,
immuablement de perles--c’est inusable!--pour laquelle les ouvriers
durent souscrire le jour des funérailles: _A notre bon patron_.

Seulement, une araignée a fait sa toile en travers de la serrure; et,
sur la chaise de velours noir, à monture de balustres qu’agrémente une
bande de tapisserie au petit point, nuls genoux n’ont marqué leur
empreinte.

                   *       *       *       *       *

Subitement, sur la gauche, une éclaircie; et une grande, une immense
échappée d’horizon! Tout Saint-Étienne s’étend là, dans le vallon, comme
une bière géante, drapée de noir, autour de laquelle les cheminées des
hauts-fourneaux mettent des lueurs de cierge, et qu’enveloppe la fumée,
pareille à une vapeur d’encens. Je sais peu d’impressions aussi
poignantes que l’apparition de cette cité de misère, sous le soleil
impuissant lui-même à la dorer, ni à l’éclaircir.

Le soleil! On n’arrive pas à le voir, ici, dans son entier et
éblouissant rayonnement. Toujours, entre lui et l’homme, cette brume
funèbre, cette haleine des puits qui endeuille la nue--ainsi que le
linge ne peut rester propre, de même le ciel n’est jamais débarbouillé!
L’astre, l’astre vermeil que nos faubouriens, joyeusement, ont surnommé
le «Bourguignon», à cause de sa trogne de vendanges et de son pif en
pomme de thyrse, promène dans l’espace une face de charbonnier, machurée
de noir, attristée et farouche!

A cette heure de crépuscule, il jette ses derniers rougeoiements sur la
pente que couronne le Crêt de Roch. Et, abaissant les yeux sur le plan
voisin, je m’aperçois qu’un autre charnier s’étend, annexe de celui-ci.
De la file de tombeaux en terrasse qui surplombe la vallée, une pente
douce, en perron, y accède.

Mais, avant d’y descendre, je m’arrête, étonnée, devant la profusion de
croix donnant à cet enclos un aspect véritablement singulier. Serrées
les unes contre les autres, tassées, massées, elles hérissent le sol,
comme le chaume après que la faulx a jeté bas les épis. Nul monticule,
nul tertre de pierre ou de terre, ne rompt leurs rangs épais. Elles se
coudoient, se foulent, s’entassent, comme les ouailles rentrant à
l’étable sous la menace de l’ouragan. Jamais, fût-ce dans la plus
peuplée de nos fosses communes, je n’ai vu telle presse de sépultures!

Ce n’est pas la fosse commune, pourtant. Une très noble décision du
conseil municipal de Saint-Étienne l’a abolie; a déclaré que toute
créature humaine avait droit à la part du sol que recouvre son cadavre.
Qu’est-ce donc alors? Car là, sur la gauche, les rectangles n’ont pas,
je le vois bien, la mesure réglementaire; il en est de toutes les
dimensions, de toutes les grandeurs...

--C’est, me répond mon guide, le cimetière des pauvres, des mineurs et
des enfants!

                   *       *       *       *       *

J’ai traversé d’abord la _nursery_ mortuaire. De près, je m’explique ces
divergences de taille qui, de là-haut, m’intriguaient fort; et aussi
pourquoi les emblèmes sont tant voisins. C’est que la fosse,
l’entourage, sont à la mesure du petit cercueil... il faut économiser la
place pour les générations à venir!

Et je retrouve, presque à chaque tombe, cette gracieuse et touchante
coutume qui m’avait tant frappée lors de mon premier passage à
Saint-Étienne, l’an dernier. Appliqué à la croix, ainsi qu’est le corps
de Jésus au crucifix, allongé contre les bras de bois, un simulacre de
guignol, plus large qu’élevé, avec un toit en chalet et la face vitrée,
donne tout d’abord une sensation de surprise; jette une note claire de
paganisme sous ce ciel d’auto-da-fé, sombre et cruel, dans cette
atmosphère aux relents de chair roussie.

Comme aux sépultures des enfants d’Athènes ou de Rome, les jouets
favoris semblent avoir été apportés là, dévotement, pour que la petite
âme, si elle revient jouer dans le jardin de son corps, puisse encore
s’en distraire. Point. C’est l’évocation d’un usage, plus antique
encore, provenant des mystères de l’Afrique ou de l’Asie--assyrien sinon
égyptien. Ce bébé minuscule, étendu sur une couchette de fer aux rideaux
blancs, tels que sont les lits de gamins, ce n’est pas l’amusette
devenue relique, déposée ici par la sollicitude maternelle. Non; c’est
la représentation, l’incarnation même du jeune mort: cette poupée est
sœur des statuettes d’argile que retrouvent les explorateurs au fond des
mausolées, et qui traduisent, après des siècles, la douleur des mères.

Vraiment, les mots ne peuvent rendre l’impression triste et jolie que
donne ce dortoir de Lilliput, tous ces mignons visages de porcelaine,
auréolés de cheveux bruns ou blonds, qui reposent, très calmes, les yeux
grands ouverts, sur un oreiller garni de dentelles et large comme le
creux de la main. Des deux côtés de l’alcôve de mousseline, dans des
vases dorés, des bouquets de fleurs de papier (roses, bleues, ambrées
d’or, glacées d’argent) mettent leurs nuances vives... un sourire de
couleurs!

                   *       *       *       *       *

Ici, à droite, tout le long du mur qui limite l’enclos; là, derrière,
tout le long de la terrasse; en rangs précis et méthodiques comme des
soldats à l’appel: les victimes des diverses catastrophes. Voilà le
bataillon du puits Chatelus; le bataillon du puits Verpilleux; le
bataillon du puits Villebœuf! Raffet a imaginé la Revue des spectres de
la Grande Armée; des grognards, victorieux de la vieille Europe--qui
tentera de l’ébaucher jamais, la Revue des fantômes du Grand Combat pour
la vie, des conscrits de la misère, des vétérans du travail?

Toutes leurs tombes sont de même dimension; cependant, parmi eux, il y
avait des adolescents de seize ans, si chétifs qu’ils n’en paraissaient
guère que douze! Et une oppression de cauchemar vous prend, à voir, par
lots de cent ou cent cinquante sépultures, toujours la même date,
toujours la même notation d’endroit! L’horreur, en ce pays de gnômes et
de légendes, touche souvent au fantastique... le grisou est «quelqu’un».

Je vais de préférence vers les morts de Villebœuf. C’est que j’ai
escorté les victimes de la première explosion; visité quelques-uns des
blessés qui ont succombé; connu tous ceux qui furent frappés, lors du
second et du troisième accident, cinq jours plus tard! Ce sont eux dont
les tombes s’adossent à la muraille; et, l’un après l’autre, je relis
les noms.

Celui-là, Crouzet, avait été dépouillé de sa peau comme une anguille, le
misérable, quand il fut transporté, et me fit appeler, à l’hôpital. Son
corps n’était qu’une plaie d’où le sang suintait; sa voix n’était qu’un
hurlement! Je suppliai qu’on le mît au bain, afin de lui éviter cette
torture du contact de l’air; et les Sœurs, après avis du médecin, s’y
empressèrent. Il mit quarante-huit heures à mourir!

Ces deux autres, dont l’état-civil est remplacé par cette mention:
_Inconnu_, furent enfouis là sans que personne les eût réclamés ou
suivis. Nul ne pleura sur eux, nul n’accompagna personnellement leur
cercueil--il y a, dans un coin de village, une bonne femme de mère, une
promise qui s’étonne et se désole du long mutisme de l’absent. Mais ils
ont un cadre de bois, une croix, des fleurs, et des couronnes, comme les
autres: les camarades y veillent. Je ne vois guère que trois ou quatre
tombes (pas plus, sur quatre-vingt-dix!) d’abandonnées. Ce sont celles
des pauvres gas dont les veuves inconsolables ont reconvolé: il ne faut
pas mécontenter le nouveau en prenant trop soin de l’ancien!

Tout à coup, je m’arrête, vraiment stupéfiée! Contre une des croix,
au-dessous du nom--Duplot--en une vitrine plus vaste que celle des
sépultures enfantines, mais bâtie de même, ceci: une réduction de
galerie minière, de chantier, avec ses boisages, ses bennes, la houille
luisante et prismée d’aniline! Quelques pas plus loin, où gît Cancade,
même chose! Mais, cette fois, c’est l’entrée du puits; la «recette» de
Villebœuf, qui est représentée avec une minutie de détails
extraordinaire. Et les bras me tombent à cette inconscience: sur le
tombeau de la victime, le portrait de l’assassin! C’est,
m’explique-t-on, les enfants de l’assassiné, qui, sous la lampe, le
soir, se sont appliqués à reproduire exactement l’image de qui les fit
orphelins. L’aîné la connaît bien, la mine... il y a remplacé le défunt!
Quand le fléau l’aura mangé à son tour, par ordre d’âge, ses cadets lui
succéderont.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soir descend. On distingue vaguement, sur la colline en face, le
cimetière qui couronne le faubourg du Soleil.

Ses flancs aussi sont bourrés de mineurs; nous y avons conduit, l’autre
jour, les soixante cadavres du puits de la Manu.

Sur la gauche, encore, en haut d’une éminence, est le cimetière de
Montheaux. Au-dessous, s’étend une exploitation; et, comme la terre a
joué, les morts descendent. Le herscheur, couché sur le dos et piquant
le charbon, voit quelquefois, à son coup de pioche, apparaître une tête
de macchabée, aux lèvres rongées, aux yeux liquifiés... et qui lui
pleure des vers dessus!

Il prend ainsi un avant-goût de ce que le grisou fera de lui, un peu
plus tôt, un peu plus tard! Mais cette charogne il ne l’injurie pas, il
l’envie! Celui-là se repose--au moins!




L’AME DES CHOSES


Le plus triste endroit de Paris, peut-être, ce n’est pas le cimetière,
ce n’est point la Morgue ni l’hôpital, la place de la Roquette ou
l’amphithéâtre de dissection: aucun des lieux où se joue l’éternel drame
humain, plein toujours d’une shakespearienne grandeur.

Non; le coin renfermant selon moi le plus de morne tristesse; d’où se
dégage une mélancolie grise et pénétrante comme la poussière qui y
voile, de son linceul sale, le reflet des miroirs et l’éclat des
cuivres; le coin qui me paraît être «fin de tout» (plus encore que le
charnier où pourrissent nos pauvres os; plus encore que l’hôpital où ils
commencent à se disjoindre!) c’est l’hôtel des Ventes--c’est cette
bâtisse malpropre, banale et puante, dont je n’ai jamais pu franchir le
seuil sans un douloureux frisson!

Là seulement on peut comprendre cette expression parisienne si
pittoresque et si cruellement descriptive: «être à la côte»; ce terme de
nageur las dont le flot a raison, et qui, impuissant à défendre sa
barque (laquelle s’est émiettée sous le mordillement des vagues comme
sous la dent d’innombrables rats), ne lutte plus que pour sa peau, d’un
geste désespéré et quasi machinal.

Les naufrageurs s’empressent, assis en rang d’oignons sur la rive,
guignant les débris. Beaucoup ont aidé au désastre; ont fait, de
la terre, les faux signaux qui devaient mener le yacht au
récif--fournisseurs impayés qui rattraperont quatre fois leur créance,
dans la cueillette à l’épave!

Des ravageurs aussi viendront après; fouillant la vase de leur croc;
glanant les bribes, les bouts de fer rouillés, les échardes de bois, les
lambeaux de voile arrachés par les rafales de l’adversité: tous les
détritus de l’ouragan!

C’est sale et c’est triste, oh! triste surtout... triste jusqu’au
suicide!

                   *       *       *       *       *

Il n’y a pas que la ruine, qui soit la grande procureuse de l’hôtel
Drouot; ses deux sœurs s’en mêlent, ses deux lamentables sœurs: la
galanterie et la mort.

De la galanterie, j’ai peu de chose à dire.

On n’a pas à blâmer le caprice de ces comédiennes d’amour, qui changent
le décor de leur alcôve ainsi que des boutiquiers changeraient leur
comptoir de place ou de couleur. Elles aiment en «meublé»; et font
remplacer le mobilier, lorsque défraîchi, en commerçantes soucieuses de
la bonne tenue de leur maison.

Aussi, dans le carquois du Cupidon moderne--_smoking-jacket_ et le
monocle à l’œil--chaque flèche, en regard du nom de l’«ami», porte
l’adresse du tapissier. Le salon de Paul succède au salon de Jacques, la
chambre d’Edmond à celle d’Édouard; on procède par renouvellement,
souvent par commandite... Pourquoi, alors, tiendraient-elles plutôt à
tel meuble qu’à tel autre? Les origines en sont si désolamment
pareilles!

Dans la voie du péché, il n’y a guère que le premier vainqueur qui
compte: le premier en date, ou le premier aimé!

De celui-là, elles peuvent conserver un bibelot, un rien, comme l’Arabe
reconnaissant garde la coque de bois dont il a puisé l’eau des citernes,
où il a trempé, à l’oasis, ses lèvres desséchées, avant que de reprendre
sa course dans l’immensité torride du désert! Mais, pour le reste,
comment s’y retrouveraient-elles? Quelle comptabilité leur faudrait-il
tenir, pour savoir seulement de qui vient cet objet, qui envoya
celui-ci, qui offrit celui-là?

C’est la confusion, le gâchis, une liquidation d’arche de Noé...

Et il s’explique, leur détachement de tout; leur mépris pour ces
carcasses de bois que nous recouvrons, nous, des chères souvenances du
passé, que nous capitonnons de nos tendresses; pour ces serviteurs
muets, que nous gardons quand même, vieux, fanés, estropiés, parce
qu’ils sont des morceaux de notre propre vie.

Les vendeuses d’oubli ne peuvent ressentir cela--et l’on ne saurait leur
imputer à crime ce dédain professionnel. Encore une fois, il ne faut
point leur jeter la pierre, parce qu’elles jettent aisément à la rue
leurs chaises boiteuses et leurs divans fatigués, complices peu
respectables d’existences peu respectées.

A l’encan, les vieux meubles! A la voirie, les vieilles amours!

                   *       *       *       *       *

La mort, elle, n’y met guère plus de façons.

Je ne parle pas de ces ventes merveilleuses de collections (tableaux,
faïences, bronzes, médailles) qui ont lieu après décès, et vont grossir
le plus souvent les trésors entassés dans les musées de l’État. Ce sont
là des richesses presque nationales, destinées tôt ou tard à
l’admiration publique, et qui semblent n’avoir été que passagèrement en
dépôt chez leurs détenteurs.

Ce sont aussi fantaisies coûteuses, dont on ne peut en vouloir aux
familles de se défaire, tant elles restent en dehors de la stricte
intimité.

La «galerie», si merveilleuse soit-elle, n’est jamais qu’une annexe à
l’«intérieur». On s’y isole, on y promène les amateurs; on n’y vit pas.
Et il y règne généralement une mélancolie solennelle que n’égaie jamais
la galopade d’un petit, un rire de femme, la joie d’un bouquet
tiédissant au soleil.

Aussi, ce ne sont point ces luxueuses enchères qui m’émeuvent; mais bien
ces modestes liquidations d’héritage qui se font là, par autorité de
justice, pour éviter les contestations entre collatéraux, alors que le
défunt, ou la défunte, n’a pas formulé ses suprêmes volontés.

Nul moyen de décliner cette formalité douloureuse, pour ceux qui, sans
droits légaux, sans parenté légitime, ont cependant aimé celui qui n’est
plus et voudraient en garder ce qu’on peut sauver. Rien à faire avant.

Maintenant, le mobilier est là, entassé au petit bonheur, écorné par le
voyage, sali par l’attente dans le logis sous scellés. Des bouts de foin
sortent des volumes, des habits, du linge, des tentures, comme d’une
paillasse crevée.

Voici le lit où la souffrance a terrassé l’être robuste: le lit près
duquel on a veillé des nuits et des nuits... ne pleurant que quand le
malade dormait! Des Auvergnats ont éventré les matelas pour tâter la
laine, qu’ils sortent par poignées: de la laine blanche qui devient
noire, entre leurs doigts douteux!

Voici les livres marqués encore de signets aux pages les plus souvent
lues. Personne ne les regarde, ceux-là... les reliures en sont modestes
et les tranches fatiguées.

Voici les vêtements. On les jette, par paquets, sur la banquette; et une
foule de revendeuses à face de mégères, à griffes de harpies, se
précipitent dessus, fouillant les poches--on ne sait pas!--palpant les
doublures, dépréciant très haut, pour influencer la mise à prix!

Et tout y passe, tout, tout, tout! L’humble vaisselle dans laquelle les
amis mangeaient; les verres avec lesquels on a trinqué si joyeusement à
la santé de qui dort, aujourd’hui, son dernier somme; la montre (si
péniblement acquise!) qui marquait les heures de travail et les haltes
de causerie, la montre arrêtée encore à l’horrible minute...

Les héritiers poussent les enchères tant qu’ils peuvent. Et il y a dans
un coin, se dissimulant le plus possible, quelqu’un en deuil--mère
inavouée ou compagnon caché, un «naturel» ou une adoptée--qui payerait
de son sang ces pauvres meubles livrés à la brocante, et qui sont
aujourd’hui le seul reste de l’affection perdue!

                   *       *       *       *       *

Tout le monde ne comprend pas ces liens moraux qui nous attachent à la
matérialité des choses, et les font partie intégrante de notre propre
individu.

Et c’est avec stupeur que je vois des femmes ne tenir compte, pour ce
qui les entoure, que de l’apparente coquetterie: renvoyer sans pitié les
meubles parmi lesquels elles ont grandi, parmi lesquels leurs enfants
devraient grandir à leur tour.

C’est le mauvais côté de notre américanisme; de cet éternel va-et-vient
qui fait que l’on circule, maintenant, dans la vie: que l’on n’y
séjourne plus.

Le foyer devient ambulant, comme une roulotte de saltimbanque. Cela a
commencé par les appartements, pris et quittés, je ne dirai pas à
l’année, mais au terme. Cela s’étend aujourd’hui au mobilier, rendu au
tapissier, revendu, remplacé... Que devient la tradition de famille,
là-dedans?

Je sais bien que c’est très province, tels préjugés, très «armoire à
linge»--que quelques-unes de mes contemporaines s’en gaudiront.
Qu’importe; c’est ainsi!

Et je me demande, sincèrement, comment on fait pour ne point s’attacher
d’amitié profonde aux objets qui ont frappé vos yeux longuement; qui
étaient là aux moments pénibles, aux moments heureux; contre lesquels on
s’est adossé pour rire, contre lesquels on s’est appuyé pour pleurer.

Ma maison en est pleine, et je les aime tout plein, en dépit des rides
qui sillonnent leur bois, en dépit des blancheurs de l’ébène, des
jaunissures de l’ivoire.

Quand passe une lourde voiture, ils se tiennent mal d’aplomb sur leurs
pieds ankylosés; on entend craquer les vieilles jointures, on voit
hocher les vieux fronts.

Mais cet antique bahut, très laid, en acajou, a fait la joie de mon
enfance, avec ses rayons bien rangés et ses tiroirs où sont encore les
souvenirs des fiançailles maternelles!

Mais dans ce vétuste fauteuil, dormait grand’mère, si jolie et si gaie
sous ses cheveux blancs, avec la souriante indulgence de ses
quatre-vingts années, et son clair regard d’innocence!

Mais cette haute horloge a été fabriquée par mon bisaïeul, à ses moments
perdus, là-bas, en Lorraine, dans un village resté français. Elle a
sonné pour trois générations de notre lignée, la naissance et la mort...
et j’espère avoir cette grâce, à mon heure dernière, de l’entendre
aussi.

Cependant, un jour, j’ai eu, tout comme les autres, ma tentation.

Ayant vu je ne sais quelles fanfreluches qui me trottaient en tête, je
ne rêvais plus que bonheurs-du-jour, vis-à-vis, poufs, chiffonniers, et
chiffons.

Au milieu de la nuit, j’y pensais encore. Et voilà que, de tous les
coins de la chambre, dans la mi-ombre, de petites voix vieillottes et
cassées, mais douces comme des notes de clavecin, s’élevaient et
disaient:

--Nous sommes l’âme des choses, les esprits familiers de la maison. Nous
avons suivi de la forêt à l’atelier, puis de l’atelier à votre demeure,
les arbres au cœur desquels nous logions, dont la sève était notre sang.
De l’humanité, du monde, nous ne connaissons que les tiens et toi. Nous
t’avons vue toute petite; nous avons veillé, invisibles, sur ton
berceau. Et, maintenant que te voilà femme, tu veux nous chasser, tu
veux nous livrer à toutes les cruautés du hasard, à toutes les trahisons
du destin!... Tu ne sens donc pas que chacun de ces arbres morts se
cramponnera au sol de ses pieds sans racines; que les ais se
disjoindront d’eux-mêmes; que l’on n’emportera d’ici que le squelette
disloqué de tes amis d’antan! Brûle-nous, si nous te faisons honte--mais
ne nous renvoie pas!

Et tout émue, repentante, je songeai qu’il avait raison, le poète latin,
lorsqu’il parle des larmes des choses...




LES PETITS POITRINAIRES


Sur l’étroit carré de vélin, ce joli nom: Sœur Candide--et dans l’angle
le plus reculé, le plus obscur du salon, pelotonnée, comme blottie sur
une chaise basse, une petite religieuse aux paupières closes, aux mains
croisées. Sous le coup de vent de la fenêtre ouverte, les ailes de sa
coiffure battent doucement... et l’on dirait, en ce clair obscur,
quelque mouette aux blanches ailes, jetée à travers la croisée par la
tempête, et qui se repose, et qui reprend haleine, avant que de
reprendre son vol.

Mais, au bruit de la porte, la visiteuse a relevé les yeux. Ah! les
jolis yeux, chauds et bons, clairs et lumineux! Il semble que la pièce
s’emplit de soleil, tant il irradie, de ces brunes prunelles,
d’intelligence et de bonté. Elles brillent, menues, alertes, noires
comme deux grains de cassis mouillé, dans tout le blanc du visage et de
la cornette; et elles révèlent une jeunesse d’âme incomparable, parmi
les fines griffures du temps.

--Vous désirez, ma Sœur?

Elle s’explique simplement, gentiment, en légères phrases courtes que le
geste commente, amplifie. Et comme toujours, je l’avoue, avant de
m’arrêter au sens des paroles, j’écoute d’abord la musique de la voix...
Il n’y a pas d’erreur: celle-là est du Midi! Non que l’accent, le
terrible «assent» la trivialise; mais une musique chante dans les
ultimes syllabes, et la vibration voilée des consonnes donne à l’ouïe
l’intense impression qu’a déjà subie le regard.

Cette petite religieuse est de la race de ceux qui conquièrent le
monde--par la douceur, la faiblesse, une vaillance gaie et tendre, une
ardente et illimitée compassion! Ce qu’elle raconte est intéressant,
certes, profondément intéressant; mais elle y ajoute, sans savoir, une
saveur personnelle singulièrement attractive. A contempler la robe de
bure aux plis usés; les frêles mains ridées d’avoir soigné tant de
plaies et pansé tant de blessures; les gros souliers à rudes semelles,
pareils, comme facture, aux godillots de nos soldats; et toute cette
misère de croyante qui sollicite pour les autres sans jamais penser à
soi, on est acquis d’avance à ce qu’il lui plaît de demander.

Et elle raconte son humble odyssée: comme quoi elle débarqua, voici deux
ans, avec quatre autres religieuses, du couvent où elle était supérieure
là-bas, très loin, près d’Agen. Le trousseau de chacune tenait dans un
mouchoir, comme un paquet de conscrit; et elles n’apportaient de la
communauté qu’un sac de haricots pour semer, qui creva en route sans
qu’on s’en aperçût... si bien que lors de l’arrivée à Ormesson il en
restait tout juste une poignée.

Elles ne connaissaient personne à Paris; y tombaient par suite de
malentendu, un soir de fête profane (de Mi-Carême, je crois), à minuit
et demi, tous monastères étant clos, éteints et verrouillés. Ne pouvant
rester en état de vagabondage, à la gare, elles durent--si
pauvres!--chercher un provisoire domicile. Et elles échouèrent dans un
hôtel borgne du boulevard de Port-Royal, où l’on défilait, à l’entrée,
devant le comptoir du marchand de vin, et où on les prit, tout d’abord,
pour des déguisées.

Mais l’erreur se reconnut vite; la «clientèle» (Dieu sait pourtant!) se
leva pour leur faire honneur, casquette bas, comme à l’école; et elles
passèrent la nuit en prières, parmi l’édification des meubles... bien
étonnés!

C’était un docteur de Paris qui les faisait venir, un jeune docteur, M.
Léon Petit, qui avait trouvé vingt mille francs pour risquer un des plus
beaux essais humanitaires que la science ait jamais tentés. Il avait dit
simplement: «J’ai besoin de dévouement»; et les quatre Sœurs d’Agen
avaient répondu: «Voilà!»

Dès lors, on s’était dévoué, en effet, du mieux qu’on avait pu;
traversant des passes terribles; luttant contre la mauvaise fortune,
arrachant pied à pied à l’égoïsme humain un peu de son superflu, pour
donner le nécessaire aux petits des déshérités!

Tout cela m’était raconté sans emphase, avec une bonhomie souriante, une
grâce attendrie, quelque chose de maternel, de foncièrement émouvant.

--Et maintenant?

--Maintenant, je mendie un peu du sol de France, pour l’achèvement de
l’œuvre. Il nous faudrait un terrain, un grand terrain en pleine nature,
afin que soit recueilli le fruit de notre effort, le salaire de notre
labeur. Car nous prenons des enfants que commence à ronger la phtisie,
_nous les guérissons_, nous en faisons des hommes... et la ville nous
les tue, tandis que la campagne les laisserait vivre! C’est affreux,
vous savez, cette tâche de Sisyphe: de sauver ces pauvres êtres pour les
voir ensuite retomber dans l’enfer des grandes cités. Une colonie
agricole, ce serait le salut!

--Et c’est à moi que vous venez la demander!

--Pourquoi non?

Elle embrasse d’un coup d’œil circulaire, et imperceptiblement railleur,
l’éclectisme politique de la pièce, les portraits dédicacés (et de si
diverses origines!) qui tapissent les murs, puis, avec un léger
haussement d’épaules:

--Tout ça pèse si peu auprès de la charité! Vous et moi sommes deux
femmes qui voulons le bien...

Elle me tend les mains dans un élan spontané et, m’attirant à elle:

--N’est-ce pas, mon enfant, vous viendrez voir notre Œuvre?

--Je vous le promets.

--Et vous serez notre avocate?

--De tout mon cœur!

                   *       *       *       *       *

Rue de Miromesnil, 35.

C’est ici le Dispensaire, la seconde fondation, à vrai dire, dans
l’ordre chronologique, de cette admirable entreprise, mais la première
étape, suivant l’ordre normal: le lieu d’examen où, d’après les
conditions de santé et de fortune, se fait le tri des pensionnaires pour
l’hôpital d’Ormesson.

Une entrée particulière, et que rien ne distingue, donne accès dans le
porte-rue qui traverse l’immeuble de façade, indépendant. Au bout, à
droite, à l’angle de la cour, dans la loge, est la Sœur gardienne.
Pharmacienne aussi, car à chaque malade qui sort, après consultation
_gratuite_, muni d’une ordonnance, elle remet _gratuitement_ les remèdes
prescrits.

La maison (un petit hôtel particulier de deux étages au-dessus du
rez-de-chaussée) s’élève perpendiculaire à la rue, vers la dextre. Elle
est claire, gaie, reçoit le soleil à flots du jardin voisin. Des oiseaux
chantent dans une cage accrochée aux volets... rien ne parle de mort, de
souffrance, ou de tristesse, aux malheureux qui viennent là.

Les petits enfants (qui ne savent pas et ne doivent point savoir)
peuvent s’imaginer qu’ils sont en visite, pour leur agrément presque,
chez des personnes très bien logées. La douleur n’est que pour ceux qui
comprennent la signification de toutes choses: les mères aux yeux rongés
de larmes; les visiteurs qui, comme moi, devant ces fatalités imméritées
s’acharnant sur des innocents, se sentent la gorge poignée d’une atroce
émotion.

Ah! ce qu’on voit dans ce salon, ce salon blanc et or, seul luxe de
l’immeuble, qu’on a--suprême politesse!--fait beau pour les pauvres, si
habitués à être reçus, par les princes de la science, sous excuse de
clinique, en des locaux répugnants, sans lumière, sans air... trop bons
encore pour la détresse à qui on jette l’aumône d’un conseil!

Ici, des aquarelles, jolies taches de nuances pimpantes, attirent et
amusent l’œil des bambins; une grande pendule caquète sur la cheminée;
et, derrière la table, presque sans fioles, que recouvre un tapis vert,
les visages des médecins se font paternels et accueillants.

Ils sont trois aujourd’hui: MM. Léon Petit, Derecq; et, derrière eux,
aidant au besoin leur jeunesse de ses avis, l’air bon sous ses cheveux
blancs, le président du comité médical de l’Œuvre: le professeur Hérard.

Avec leur maman, le plus souvent; avec le père, quand la mère est morte;
l’oncle ou la tante, s’ils sont orphelins; parfois, quelque voisin
charitable qui les a recueillis, les enfants entrent, se déshabillent:
les petits torses nus apparaissent--et vous hante alors la velléité du
blasphème, devant ces horreurs inutiles, infligées à notre race à peine
hors du berceau! Qu’ont-ils fait ceux-là? Quel est leur crime? Pourquoi
cette aveugle expiation?

Presque tous sont blonds, les oreilles décollées, les dents mauvaises,
le teint vif, et les omoplates saillantes: «en ailes d’anges»,
remarquent les experts avec un signe.

Celui-ci a cinq ans, celle-là en a huit. Tandis qu’on les ausculte, ils
regardent dans le vague, le front alourdi de perplexité, comme s’ils
peinaient à comprendre quelque chose de trop ardu pour leur faible
cerveau.

Ceux qui sont définitivement condamnés, on les laisse là où ils sont, en
leur procurant tous les allégements possibles: la place est restreinte,
à Ormesson, et l’on n’a pas le droit, pour un arbre mort, de prendre la
part de sol et de soleil d’un arbre susceptible de guérison. Mêmement,
quant à ceux dont les parents, sans être aisés, vivent dans de saines
conditions.

Tous demandent, pourtant; et c’est grande pitié que d’avoir à refuser.

--Plus tard, dit la sœur Candide avec un geste d’espoir, nous les
prendrons tous... quand nous serons riches!

                   *       *       *       *       *

Ormesson est sur le plateau de Champigny; dans un repli de terrain; au
milieu de ce champ de bataille où Paris assiégé tenta un suprême effort.
Et je songe, avant de franchir le seuil de la vaste maison blanche où
sont les protégés de Sœur Candide, à cette phrase de la conférence faite
au palais des Sociétés savantes, le 23 avril 1890, par le docteur Petit:
«La tuberculose fait lentement, méthodiquement, cent mille victimes
chaque année; soit _neuf millions d’individus tués par elle en
quatre-vingt-dix ans: _quatre fois et demie_ plus que la guerre,
_vingt-deux fois et demie_ plus que le choléra!_»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une grande bâtisse de façade; un admirable jardin carré où s’ébattent
les pensionnaires; un pavillon central d’où s’étirent, en ailes, deux
constructions de bois (celle de droite offerte par l’_Union des Femmes
de France_, à qui elle servit, au Champ de Mars, en 1889; celle de
gauche provenant également de l’Exposition où elle abritait la
_Balnéothérapie_); de l’air, de l’espace, de la clarté à outrance--voilà
tout Ormesson!

Jamais l’ingéniosité, aidée de peu de ressources, n’obtint pareils
résultats. C’est simplement merveilleux. Un lit à l’Hôtel-Dieu coûte
59,000 francs: ici, il en coûte 500! Et une telle entente des soins
ménagers, une si stricte économie préside à tout, qu’on arrive, avec
rien, à faire des miracles.

L’installation des annexes menuisées est curieuse. Elles sont élevées
sur des assises de maçonnerie trouées de meurtrières, afin d’aérer; et
encore une ventilation est établie entre la double paroi de planches
formant les murailles. Enfin, les vitres sont de verre perforé, et
_jamais on ne fait de feu_. Remarquez que ce sont justement les
dortoirs.

Soixante-quinze enfants vivent là, heureux, se remettant peu à peu. La
mortalité est infime. Pourtant il a été établi à Villers, non loin, un
pavillon pour ceux que le mal avait plus entamés qu’on ne le supposait,
et que la science est impuissante à sauver. Ici ne peut, ne doit,
intervenir que la guérison.

Chaque petit a sa masse, dans un casier de caisse d’épargne dont il a la
clef. Cette masse est formée des bons points gagnés: 50 centimes pour un
«Très bien», 40 centimes pour un «Passable». Celui qui faute d’une façon
grave est amené par Sœur Candide devant sa portion de coffre-fort:

--Payez, _Monsieur_!

«Monsieur» s’exécute et ajoute son amende au fonds commun... dont il
mange sa part, ensuite, en quelque partie. Quand il s’en va, il emporte
son pécule.

Et Sœur Candide sur le seuil, les yeux troubles, le cœur gros, regarde
disparaître, au lointain de la route, le petit citadin qu’elle a
recueilli, soigné, sauvé--et que la phtisie va lui reprendre, dans
l’atmosphère pestilentielle des faubourgs!

Je voudrais que cela ne fût pas, et que Sœur Candide soit consolée! Il
faudrait à l’Œuvre une colonie agricole, une terre en friche dans un
coin de province; quelqu’un doit bien avoir cela...




NOTRE-DAME DE BON-SECOURS


Très belle, très large, très lente, faisant onduler la moire de sa robe
avec des remous de vagues qui ressemblent à des torsions de hanches, la
Seine passe au bas du haut coteau. Le soleil la poudre de paillettes,
elle est la Danaé de ce Jupiter--elle a vraiment l’air heureux, riche,
et puissant!

Elle naît au pays où, sous l’émeraude des feuilles, mûrit l’améthyste
des vignes; elle reflète les gloires de Lutèce agrandie, recueille, en
son miroir dansant, l’image des palais, l’apparition des cathédrales, la
vision des apothéoses; chaque sylphe qui éperonne chacun de ses flots
emporte en croupe un écho du Forum ou du Cirque; elle avance parmi les
rumeurs stridentes ou graves, comme une guerrière parmi l’acclamation
des hordes; comme une courtisane, aussi, qu’escorte un vol de
baisers--la traîne de sa jupe verte balaie les bruits du grand Paris.

Mais ce n’est plus, ici, la Bourguignote jeunette et robuste à la fois,
timide et comme honteuse de n’amener que de l’eau à la patrie du vin. Ce
n’est pas, non plus, la Parisienne en pleine éclosion de jeunesse, dont
le torse se gonfle dans son corset de pierre, fait craquer le lacet des
ponts; et qui semble rouler sa sève comme on jette sa gourme, de Bercy
au Point-du-Jour!

Non; en cet horizon prospère, elle apparaît dans tout l’éclat de sa
pleine et savoureuse maturité; plus ample, plus majestueuse, plus
cossue, dirait-on. Une fécondité émane d’elle, jaillit des rives qu’elle
a touchées--des rives où, dans l’herbe folle jusqu’au poitrail, sous
l’écroulement des pommes roses, les belles vaches grasses au flanc
lustré, aux pis gonflés, tendent leur mufle argenté de bave, dont le
souffle fait buée en la fraîcheur du soir.

Elle, la rivière heureuse, la rivière glorieuse, suit son chemin,
nonchalante, comme bercée par ces splendeurs. Elle a mine d’en faire
l’inventaire, d’évaluer ses biens, d’estimer ses revenus. Car, si loin
que la vue s’étende, le pays est à elle, tout à elle, bien à elle! C’est
la marquise de Carabas qui passe... saluez, petits affluents!

Et, de l’autre côté de la vaste cité dont les clochers poignardent la
nue; de l’autre côté de ces arches, derrière lesquelles les mâts
apparaissent comme une forêt de joncs, elle va, non loin d’ici, encore
plus large, encore plus magnifique, se fondre avec l’Océan; jeter son
dernier flot, comme un gant, au nez de son ennemie héréditaire: la
Saxonne brehaigne qui, jadis, l’outragea jusqu’à mi-cours; tint si
longtemps sous le joug les contrées normandes; martyrisa la
Vierge-soldat en cette même ville de Rouen; et molesta si fort nos
marins sur ses pontons.

On a de la mémoire, par ici, vous savez!

                   *       *       *       *       *

La trace s’en trouve jusque dans les inscriptions des tombes dont les
files s’étagent sur le plan incliné--dortoir aux peu nombreux dormeurs.

Les pierres tumulaires s’allongent, grisâtres, sur le sol, comme un
troupeau d’ouailles, tourmenté par le vent, se rallie autour du berger.
Et le desservant dont la soutane noire erre, inquiète, autour des
sépultures, donnant un _Ave_ par-ci, un _Pater_ par-là, arrachant une
ortie, redressant une branche, semble le vigilant gardien qui rallie les
âmes, ramène les brebis égarées au Bon Pasteur.

Il est là, le Bon Pasteur, au-dessus de ma tête, au sommet du Calvaire
contre lequel je m’appuie et que le vent cingle de mes cheveux. Ses bras
ouverts dominent toute la province; et, à des lieues d’étendue, on
l’aperçoit, cette croix géante, avec son supplicié de grandeur nature et
peint à donner l’illusion.

Tout à l’heure, une large goutte, tiède et lourde, s’est écrasée sur mon
front. Je l’ai essuyée vite d’un revers de main, avec un machinal geste
de crainte; presque étonnée après, quand je les ai regardés, de ne pas
voir mes doigts rougis...

C’était un petit nuage, là-haut, qui me faisait une niche--et
inquiétait, du même coup, un mince monôme de gens dont la ligne se
profile, noire et mouvante, sur le plus bas tournant de la route qui
zigzague au flanc de la colline.

Ils montaient très doucement, très posément; et leur ascension
s’accentuait d’une rumeur indistincte et douce, quelque chose comme
l’écho d’un chant. En tête, une masse confuse, impossible à distinguer
dans ses détails: ou une châsse, ou un dais, ou un cercueil.

J’ai relevé les yeux, embrassé du regard, pour la dernière fois,
l’admirable panorama. Où que puisse atteindre la vision humaine, rien
que des maisons blondes et des pâturages verts, la fertilité sereine et
superbe des régions bénies.

A droite, Rouen étage ses tours en dentelle de pierre, dont le tissu se
détache sur la pourpre du couchant. En bas, une grande île verdoyante
semble, avec ses cheminées d’usines qui font mâts, les cordages du
télégraphe, et quelques drapeaux dont l’étoffe passée se gonfle à la
brise, un navire fabuleux amarré là.

Et, à sa poupe, vers la gauche, émergeant du lointain, de petits îlots
s’essaiment, tels que canots nageant vers le vaisseau-amiral.

C’est beau, vraiment beau!

                   *       *       *       *       *

Me voici dans l’église, dans la chapelle plutôt, devrais-je dire, tant
l’enceinte en est modeste. Sa décoration, au premier abord, donne une
sensation de petite basilique orthodoxe ou byzantine, avec ses piliers
barbouillés de rouge brun, de bleu sombre, bariolés d’or, du sol jusqu’à
la voûte.

Au fond, le maître-autel, luisant comme une icône, resplendit. Et les
feux du déclin font étinceler les gemmes des vitraux; mettant un
ruissellement de pierres précieuses dans le cadre des ogives; rappelant
ces portières japonaises, faites de perles, qui, au moindre frisson,
semblent les fils d’une pluie féerique: une ondée lapidaire de saphirs,
de topazes, d’opales, s’égrenant avec un bruit doux.

Sur la gauche, dans l’oratoire de la Vierge, la pénombre se pique
d’étoiles. Un pan de ciel nocturne semble étendu sous les pas de la
statuette immaculée, l’inviter à descendre de son socle vers les fidèles
en oraisons. Ce sont les cierges qui brûlent, souhaits embrasés dont la
flamme palpite, ainsi que les cœurs des suppliants.

Et je m’aperçois, soudain, que les murs, du ras de terre au bas des
fenêtres, sont lambrissés d’_ex-voto_, de plaques de marbre portant un
nom, une date, un lambeau de prière--cartes de visite déposées par les
protégés pour la protectrice, en cette antichambre du Paradis!

Une m’arrête; elle est toute noire parmi les autres toutes blanches;
elle est toute cassée parmi les autres toutes neuves; elle a l’air d’un
antique bréviaire longtemps feuilleté, aux plats fatigués, avec angles
rongés d’usure. Voici ce qu’on y lit:

    CY GIST MAISTRE PAVL

    L’ALLEMANT

    Cvré discret, hvmble et sçavant,
    Qui favory des destinées
    Govverna par cinqvante années
    La paroisse de ce sainct liev
    En l’amovr et craincte de Diev.
    Vovs donc, ô sacrée Marie,
    Qu’il a dévotement servie
    Jusque à la fin de ses jovrs,
    Prestez-lui votre bon secors.

    A l’intention dv defvnct _Pater_, _Ave_ et _De profundis_.

    1632

Cinquante années de baptêmes, de mariages, d’enterrements; de
confessions reçues, de communions données; d’ondoiements aux petits
arrivants des limbes, d’extrêmes-onctions aux partants pour l’éternité;
cinquante années de devoir accompli en cet obscur village... quel bail
avec le ciel!

Et je me sens pleine d’un respect attendri devant cette dalle qui, au
coin le plus sombre du bas-côté, témoigne qu’un croyant, ici, vécut et
mourut, pour sa foi, dans la pauvreté et le renoncement.

Tout près de l’autel de la Vierge, autre inscription. C’est une noble
dame qui remercie Marie d’avoir conservé un vieux serviteur que le
typhus avait atteint et allait emporter. «Il était tout gonflé et avait
la langue toute violette» conte la naïve légende. Et la baronne Van
Verve de Schilde conclut ainsi: «J’ai prié Notre-Dame de Bon-Secours, et
il a été sauvé.»

C’est le cri, d’ailleurs, qui jaillit des murailles--car, les pierres
parlent! Merci «pour mon enfant!» dit l’une; «pour mon mari!» dit
l’autre; «pour ma mère!» dit celle-là; «pour mon frère!» dit celle-ci.
Une clameur muette (je sais que la locution n’est point grammaticale,
seulement elle est juste) monte, comme une vapeur d’encens, vers les
pieds frêles qui écrasent le dragon: le danger, le mal, la mort!

Et voilà qu’une mélopée monotone et mélancolique, une sorte de psaume
chanté, en sourdine, par des voix malhabiles et rudes, se formule au
dehors, dans l’éloignement, se rapproche. Un bruit de pas lents et
lourds, un piétinement rythmique, longe le mur extérieur; la porte
s’ouvre...

Une paysanne entre, vêtue de ses habits de fête, mais le visage blêmi,
les joues creusées d’angoisse. Du fauteuil resté sous le porche--c’est
cela qu’ils portaient, les gens de tout à l’heure!--elle a retiré son
fils: un mince garçonnet, aux joues exsangues, aux yeux de pâles
violettes, déjà presque sans regard! Elle le tient dans ses bras,
l’appuie contre sa poitrine, et s’avance, tragique, mère des sept
douleurs, vers cette autre Mère dont le cœur fut percé des sept glaives
du désespoir.

Elle étend l’enfant sur les marches de l’autel, et tombe prosternée;
balbutiant les mots des appels suprêmes, entre ses sanglots. Derrière,
tout le cortège, parents, amis, hommes, femmes, agenouillés, échelonnent
les litanies miraculeuses, l’échelle de salut qui permettra peut-être à
cette petite âme, déjà presque au but, de redescendre vers le giron
maternel.

Je regarde ces prunelles candides où l’espérance allume son phare, ces
lèvres sincères, toute cette ingénue croyance. Et, fille du siècle où
l’on doute, je les envie--oh! oui, je les envie! ces marins, ces
laboureurs... ces simples!




LA JAMBE DE BOIS


    Monsieur Collin,

    Successeur de Monsieur Charrière,
    Fabricant d’appareils orthopédiques.

    Paris.

Monsieur,

Je voudrais une jambe de bois!

Point pour mon usage personnel, la chance m’ayant gratifiée de deux
«guibolles» bien solides, bien vaillantes, et n’ayant, grâce au ciel,
subi jusqu’ici ni avarie, ni accroc. Mais pour quelqu’un dont je
causerai tout à l’heure. Et ce que je veux--ce que je sollicite, plutôt
de votre bonne grâce--ce n’est pas une jambe de rien du tout, lourde,
vilaine: un méchant pieu à peine verni, mal équarri, qui ajoute une gêne
à la souffrance, une disgrâce à l’infirmité!

Non; si j’avais voulu cela, du bas de laine (du bas bleu où mes
économies font pelote plus mince que l’œuf de buis servant à remmailler
ses voisins) j’eusse tiré trois louis, trois pièces jaunes, ensuite
alignées, contre acquit, au guichet de votre caisse.

Mais je suis une ambitieuse! Je désire davantage; je rêve un de ces
appareils commodes, légers, souples, où l’articulation ploie; qui
donnent l’illusion de l’intégrité corporelle en remplaçant le membre
disparu, en abolissant l’incohérence du geste, en rétablissant la portée
du mouvement.

Je voudrais, monsieur, une jambe de riche!

Cela, paraît-il, vaut son pesant d’or--la forte somme par rapport à
l’acquéreur; une vétille, quant au chiffre d’affaires de votre maison!
Voilà pourquoi, sans trop de scrupules, je me fais mendigote. Et si je
m’abuse sur l’étendue du sacrifice souhaité, une ressource demeure:
celle d’imposer, fût-ce de cinq sous, chaque «pilon» de millionnaire
sortant de vos ateliers. Au train dont marchent les commandes, ma jambe
serait vite rattrapée!

Mais pourquoi parler intérêt, alors qu’il me suffit de parler pitié! La
vérité est que je vous demande un gros cadeau, et que vous me le ferez
de plein cœur... Je ne puis, cependant, résister à l’envie de vous
démontrer quelle excellente opération vous allez conclure, en vous
laissant dévaliser par moi. C’est une vraie occasion que je vous offre
là, Monsieur: un ticket de faveur pour le Paradis, où votre
prédécesseur, l’excellent «père» Charrière, comme on l’avait surnommé, à
cause de sa philanthropie, au Quartier, est surmené d’ouvrage, parmi
tous les martyrs, découpés, dépiautés, qui ont recours à ses savants
offices. Il aurait vraiment besoin d’aide--assurez, Monsieur, votre
place là-haut!

                   *       *       *       *       *

D’autant qu’il ne me la faut pas grande, ma jambe, toute petite, toute
mignonne. Mais je voudrais qu’avec l’on puisse jouer, presque courir...

Avant-hier, j’étais à Ormesson, à l’hôpital des _Enfants tuberculeux_,
chez cette admirable Sœur Candide qui va bientôt, chez nous, succéder à
Sœur Rosalie, de populaire et vénérée mémoire.

Auprès de chaque lit, chaque jeune enfant se tenait, béret en main,
ayant aux pommettes les belles et atroces couleurs de la phtisie, mais
aussi, dans les yeux, l’ignorance gaie de son mal, une joie à être ainsi
choyé, cajolé, aimé!

Quand j’eus fais le tour du dortoir, j’en avisai un qui était demeuré
assis, un bambin, gentil de figure, d’honnête et attirant aspect. Sur
ses joues, sans interruption, se rejoignant l’une l’autre, des larmes
coulaient. Et il regardait sans voir, droit devant lui, ainsi que les
hommes étreints de désespoir.

--Qu’est-ce que tu as, mon petit?

--J’ai rien, madame... J’ai qu’on ne m’a pas donné de jambe, à moi! Ils
m’ont pris la mienne; ils ne m’en ont pas rendu une... comme aux autres!

Les sanglots l’étouffaient. Et, en réponse à l’interrogation de mon
regard, la religieuse, d’un signe navré, m’indiqua l’affreuse
mutilation. Presque à la hauteur de l’aîne, la cuisse avait été sciée:
l’étoffe du pantalon pendait à vide, comme une culotte d’épouvantail au
haut d’un cerisier!

Estropié et poitrinaire! A neuf ans!

Je consultai son dossier: Léon Vazelle, père et mère ouvriers d’usine,
Saint-Ouen. Il a eu une tumeur blanche dans le genou, dont on l’a opéré
à Bichat, voici quatre mois.

--Pourquoi ne t’a-t-on pas donné une jambe?

--Parce que je n’étais pas de Paris. Il n’y a que ceux de Paris qui en
ont!

J’envisage mon guide, ahurie. Dans l’enceinte des fortifications, une
jambe! Hors l’enceinte des fortifications, pas de jambe! Qu’est-ce que
c’est que cette charité-là? Tristement, mon guide incline la tête en une
affirmation.

--C’est vrai. Ainsi, tenez, il lui avait été commandé des béquilles
doubles, et il n’a pu avoir que des béquilles simples: celles-là!

On prend, au chevet de la couchette, et on me montre, les supports
grossiers qui lui ont été accordés comme grande faveur; pour qu’il ne
sortît pas à cloche-pied, et ne s’abattît pas, le seuil franchi, sur le
trottoir... ce petit de banlieue!

--Essaie de marcher, mon garçon, fait le médecin, ému malgré son
habitude de l’humaine douleur.

Je proteste. A quoi bon tourmenter ce misérable être?

--Si, j’ai une raison, insiste le docteur.

On assujettit, sous les aisselles du patient, les coussinets. Et il se
traîne, épaules hautes, échine courbée, vacillant, chancelant, avec le
sautillement éperdu d’un oiseau blessé. Il me rappelle le frêle
sansonnet qu’un caillou lancé par quelque mauvais drôle abattit à mes
pieds, sous les remparts de Saint-Malo, et qui mourut dans ma main! A
celui-là, aussi, une patte manquait, tranchée par quelque pierre, et son
moignon perla rouge jusqu’à ce qu’il s’échappa de la douleur...

Le médecin se penche à mon oreille:

--Remarquez la position du torse, sous l’effort de la marche.

--Je vois. Cela peut-il avoir quelque influence sur l’état général?

--Une grande.

--Est-il curable?

--Oui, s’il quitte les béquilles, s’il a un appareil! Non, s’il n’en a
pas!

... C’est alors que, pour la première fois, j’ai songé à vous, Monsieur.

                   *       *       *       *       *

Après avoir visité la pauvre maison, si modeste installation servant à
si grande œuvre, nous sommes descendus dans la cour où les enfants
jouaient.

Une formidable partie de barres était engagée. Les soixante-dix-sept
moutards criaient, couraient, sous le phtisique soleil d’hiver.

Même, à ne pas trop réfléchir, une jolie impression d’enfance libre et
insoucieuse ressortait du spectacle.

Seul, à l’écart, assis sur le banc de bois cerclant un arbre, le petit
mutilé regardait. Dans le geste familier aux vieux invalides, il
s’appuyait des mains et du menton au pommeau d’une de ses béquilles. Et
sa pauvre frimousse était toute contractée de regret et de chagrin.

Alors, je n’y ai plus tenu! Et je lui ai dit, tandis qu’il me regardait,
extasié, moitié riant, moitié pleurant, n’en pouvant croire ses
oreilles:

--Tu l’auras, ta jambe, bonhomme, ou j’y perdrai mon nom! Tu l’auras,
entends-tu, je m’en porte garant! Cette main-là se tendra pour toi, et
ce sera bien le diable si on n’y met rien!

La religieuse s’est signée, parce que j’avais parlé du diable, mais tout
ce que Dieu promet de joie à ses élus a brillé dans les yeux de
l’enfant...

Ce que j’ai dit, je le fais--je tends la main. Donnez-nous «notre»
jambe, monsieur?


NOTA.--J’ai été exaucée par M. Collin, tout de suite, et encore plus
généreusement que je ne l’avais souhaité.




LE PETIT SQUELETTE


Je vous ai acheté treize sous tout juste, petit squelette, voici trois
ans, en un exotique bazar.

Parmi beaucoup d’autres, vous attendiez le bon plaisir de l’acheteur--et
l’on eût dit quelque marché d’esclaves au pays de Lilliput, retrouvé
soudain, dans les fouilles, par des savants à bésicles. Victime d’une
catastrophe identique à celle qui ensevelit Pompéi, qui combla
Herculanum, chacun était demeuré dans la pose précise où le trépas
l’avait foudroyé: celui-ci exprimant ses sentiments, cet autre donnant
l’échantillon de ses savoirs.

Il en est qui, maris jaloux ou mimes tragiques, brandissaient une arme,
d’un geste farouche; d’autres, facteurs ruraux ou premiers sujets de
danse, étaient demeurés figés sur la pointe du pied, dans l’envolée
célèbre de Mercure. Une petite, à gauche, tout ingénue, toute mignonne,
respirait une rose, de son nez camus; tandis que, plus loin, une grande,
très snob, lisait un livre qui devait être du Bourget de son temps.

Je demeurai contre la vitrine, les yeux écarquillés, les dix doigts
plaqués à la glace, comme une gamine qui voit des poupées.

On me rendra cette justice que je suis une vivante, une
vibrante--trop!--et que je ne m’en tiens pas au macabre. J’aime la vie
parce qu’elle pourrait être belle, si les gens étaient moins méchants;
et toutes ses manifestations me ravissent... pourvu que mon semblable
n’y soit pas mêlé! Une belle moisson qui ondule, gonflée de pain; le
«manteau troué de la dictature» étendu en velum aux heures nocturnes, et
laissant filtrer la gloire éternelle par ses accrocs; un coq qui
claironne dans l’aube; un parfum de menthe qu’effeuille le vent; la
douceur des ténèbres ou la griserie des clartés--et je me console du
reste!

Cependant, cette fois, nul n’eût manqué d’être séduit, n’eût pu se
soustraire à l’ensorcellement bizarre de ces spectres nains, à leurs
grâces mignardes, à leur charme décevant. Et résolue à en emmener un (on
n’eût point osé dire «acquérir», tant ils avaient apparence de vérité),
je m’occupai à faire un choix.

C’est alors que je vous aperçus, petit squelette; et que je reçus le
coup de foudre!

                   *       *       *       *       *

Vous étiez si joliment ironique, un genou en terre, la guitare aux
doigts, le front penché, roucoulant la romance à Madame! Il y avait, sur
votre minuscule ébauche de visage, en votre rictus sans lèvres comme une
alcôve sans rideaux, tant de malice sournoise, tant de pénétrante
moquerie!

Vous étiez l’ombre des amours passées, présentes et à venir... l’âme de
la pomme qui tenta Ève--on la connaît, votre chanson!

Rentrée chez moi, par je ne sais quel caprice je vous ai coiffé d’un
grand papillon noir qui semble boire, à la coupe de votre crâne, le miel
des rêves effeuillés--qui vous donne aussi l’air d’un lied d’Alsace!

Et je vous ai juché sur la pendule. Quand les heures sonnent (à ces très
vieux rouages qui dévidèrent le temps, déjà, à cinq générations),
l’imperceptible frisson dont vous êtes secoué semble provenir d’un rire
muet, intérieur et quelque peu sardonique. Que vous importe, à vous,
l’allée et venue du sablier? Vous savez le pourquoi de toutes choses; et
vous représentez, ô joujou de treize sous, la suprême sagesse!

D’où venez-vous? Je l’ignore. Pas de l’Asie, fertile cependant en
imaginations fantasques, car la charpente de votre faciès est bâtie à
l’européenne; point fuyante, plutôt carrée. D’Allemagne, alors? Oh! non!
Il est en vous une impertinence d’élégance qu’ils ignorent... et que
même le triomphe de la force ne donne point. D’Angleterre? Pas
davantage! Quand Albion singe la Camarde, c’est par ses clowns, point
par ses jouets; et elle exagère l’horreur au point que le modèle
lui-même en prendrait les jambes à son cou!

L’Italie et l’Espagne ignorent ces industries, dont la fantaisie est la
seule valeur; de plus, elles ont, de l’outre-tombe, un respect
légèrement froussard.

Décidément, vous devez être de France, minuscule fantôme; et même de
Paris. Cette carcasse en laiton trempé de chaux; ce rien de matière
façonné à l’image d’une pensée; et ces attitudes dans le vide; et ces
physionomies dans le néant--tout cela sent ses «petites mains» d’une
lieue! Il n’y a guère que ceux de chez nous, celles de nos ateliers,
pour avoir cette audace suggestive, ce prime-saut de la trouvaille... et
faire du Shakespeare avec de vieilles épingles à cheveux!

Nous sommes pays, mignon squelette; vous, moi, sommes natifs de
«Pantin»--que les géographes appellent Paris!

                   *       *       *       *       *

Mais vous êtes plus que mon compatriote, bibelot; vous êtes un peu mon
précepteur. Je vous ai dû de faire bien des réflexions: et de ne pas
faire bien des sottises!

Aux heures d’énervement, alors que, de ce geste familier à toutes les
femmes, on s’accoude à la cheminée, et qu’on regarde, dans le fond de
ses yeux, passer les mauvaises pensées, les amertumes, les rancœurs, le
défilé des colères et des tentations, alors, petit squelette, mon regard
a rencontré vos orbites vides... et qui parlaient, cependant!

Elles disaient:

--Pourquoi te perdre en rêves, gâcher ton âme en égoïstes révoltes?
Regarde-les, tes bleues prunelles! Un peu plus tôt, un peu plus tard,
elles se fondront dans le grand creuset où les plus heureuses, les plus
aimées, ont versé leur regard, comme une dernière larme! Ton masque de
chair, le «loup» souriant et souple qui cache les hideurs recouvertes,
il faudra aussi le retirer! Et il ne restera de la crinière rousse que
ce que la charité du sort en abandonnera aux merles de cimetière pour
tresser leur nid! Ton âme seule compte, l’oiseau dont je suis la cage!
Sois bonne, essaie de l’être... pour que ses ailes soient légères, quand
viendra la liberté!

Et durant les veillées très longues, alors que le logis, la maison, la
rue même, reposaient en un lourd sommeil; que, sur le papier blanc, la
clarté ronde de la lampe mettait comme un astre, parmi les pénombres
accrues, le petit squelette disait aussi:

--Je suis le spectre de l’amour, celui qui chante et celui qui enchante.
Mon refrain est semblable toujours, à travers les millions de bouches
qui l’ont proféré; et il ne demeure rien de mes ivresses... que le
péché! La haine aussi, comme moi, est fantôme; la rancune est cendres
comme ce qui fut mon linceul de derme! Que pèse la calomnie et que pèse
la vengeance, atomes, dans la somme des siècles révolus? Nul ne sait
aujourd’hui qui eut raison ou tort, de César ou de Pompée, maîtres du
monde! Rien ne reste des aversions fratricides... que le péché! Fais
donc humblement, tenacement, ton œuvre, ô femme! Défends les faibles,
combats les forts; gare ton honneur des déchéances vilaines et ton
esprit des colères stériles; cueille les fleurs à brassées, un bout de
laurier si tu le peux--et tâche de descendre où vous irez tous, les
mains pleines de roses et pleines de bienfaits!

                   *       *       *       *       *

Amen, petit squelette! Et merci.




EN PAYS LATIN


Voici que, de l’autre côté des Alpes, les fleuves envahissent leurs
rives; que les torrents se mettent à gronder; que les petits ruisseaux
deviennent de grandes rivières--comme si toutes les économies d’eau
réalisées, six mois de l’année, par les étés italiens, étaient d’un coup
jetées sur le pays.

Tristes économies qui, au lieu d’entretenir doucement la fertilité du
sol, le gonflent soudainement d’une hydropisie cruelle, et charrient
dans les artères de ses fleuves, dans les veines de ses canaux, la
détresse et la mort!

Adieu le blé et la vigne, le maïs et le tabac! Adieu l’étable et
l’écurie, le jardin et la maison! Adieu, parfois aussi, les voisins et
les parents, l’amoureuse et l’aïeule... adieu tout!

Le troupeau gris des flots s’est rué sur le village, mené par ce berger
mauvais qui s’appelle le Destin. Il a envahi, d’une seule poussée,
l’église et l’école, les fermes et les logis. Plus rien ne subsiste,
qu’une plaine saumâtre au lourd remous! Comme, en scène, des dos de
figurants font mouvoir la toile verte, pour représenter la vague, ici,
des ventres de noyés soulèvent la draperie sale de l’inondation. Ce sont
eux «qui font les flots».

Et, du désastre, seul le clocher surgit... doigt de moribond désignant
le ciel.

Pauvre Lombardie! A cette heure inquiète, où la hideuse discorde semble
vouloir ressaisir son clairon et y souffler des fanfares de
haine--l’_hallali_ de la tremblante humanité!--je songe avec douceur à
ce pays frère du nôtre, qui, comme lui, a tété, au sein des coteaux, ce
lait des Latins qui s’appelle le sang des treilles; à cette contrée qui
a notre soleil, nos amours, nos aversions et (quoi qu’on prétende) nos
ennemis.

Je l’ai vue si malheureuse, si épouvantablement dévastée, qu’il m’est
resté d’elle un souvenir très doux, une amitié profonde; et qu’en
apprenant le retour offensif du mal, j’ai vivement oublié Crispi et ses
discours, pour me rappeler seulement l’_Ora pro nobis_ que des femmes
agenouillées psalmodiaient en pleurant.

                   *       *       *       *       *

J’avais quitté Bologne le matin, à l’aube.

La veille au soir, toute la population était dehors, pleurant, criant,
se désolant, réclamant des nouvelles, au Télégraphe, à la Poste, au
_Municipe_ surtout, où, d’heure en heure, on collait une bande de papier
huilé à la vitre de la salle des séances. Le syndic et son conseil s’y
tenaient en permanence, depuis deux jours et plus de deux nuits.

Au perron, sous le porche, la foule s’écrasait. C’est que, si l’on
affichait au premier l’étiage, la marche de l’invasion, la hausse ou la
baisse du fléau, c’est à la porte que l’on en donnait les détails.

Beaucoup avaient là-bas des amis, des parents... On entendait soudain un
cri; et, de la multitude, se détachait une femme défaillante, un homme
titubant de douleur.

Ils dévalaient plutôt qu’ils ne descendaient les marches; quelques-uns
prenaient leur course, comme des fous, à travers la ville, clamant des
anathèmes et menaçant du poing les nues d’où, diluvien, le malheur
tombait. D’autres, fatalistes comme les Maures, s’asseyaient sur le
dernier degré, se couvraient la tête du pan de leur jupe ou du pan de
leur manteau, et restaient, sous la pluie, à gémir doucement, comme des
chiens perdus.

Dès l’aurore, la gare était encombrée: soit d’arrivants qui campaient
avec leur bagage trempé, dégouttant sur les dalles; soit de désespérés
qui voulaient à toute force rejoindre ceux des leurs présumés en péril;
soit enfin d’étrangers, comme moi, que des raisons de famille ou
d’affaires obligeaient à continuer le voyage.

Il y avait des soldats pour maintenir l’ordre autour des trains; mais
eux-mêmes perdaient la tête, et leur action était bien inefficace.

Je me rappelle avoir vu courir après le wagon qui nous emportait un
maigre bambin d’une douzaine d’années. Il entremêlait sa course de
supplications, d’invocations à tous les saints du Paradis--et les pleurs
ruisselaient sur ses joues brunes, comme le jet d’une source sur la
pierre noire des montagnes.

Quand il vit qu’il n’y avait aucun espoir de s’accrocher aux portières,
d’être cueilli au vol par la poigne d’un employé, et qu’il ne pouvait
lutter de vitesse avec la bête de fer, il se laissa tomber à terre,
d’une pièce, le long du talus. Et pendant près de cinq minutes nous
entendîmes le hurlement de sa détresse... quelque chose de poignant et
d’horrible comme une plainte d’animal égorgé.

Un de mes voisins dit:

--Je le connais. C’est le fils d’un charron d’Arqua. Son père, sa mère
et ses trois sœurs étaient affichés hier soir sur la liste des morts.

                   *       *       *       *       *

Ferrare. On nous fait tous descendre. Il faut abandonner les colis; et,
avant de les abandonner, les marquer d’un signe spécial, afin de pouvoir
les retrouver plus tard... en ce monde ou dans l’autre! On ne laisse:
aux hommes, qu’un paquet noué dans un mouchoir, comme un baluchon de
conscrit; aux femmes, que le petit sac de cuir qu’elles ont en main. Par
ci, par là, une valise légère aux favorisés.

Puis, le chef de gare nous rassemble, et fait un court speech par lequel
il engage les pas-pressés, les peureux, et les _signoras_, à rebrousser
chemin; tout au moins, à ne pas continuer.

Quelques-uns cèdent; la plupart tiennent bon.

On remonte dans les compartiments.

La locomotive ne va guère plus vite qu’une diligence, et la ligne
oscille sous son poids. Un Yankee nous explique que cette trépidation
est pareille à celle dont sont secoués les convois traversant, à toute
volée, les steppes du Pacifique lorsque l’assise, dans les marais, est
remplacée par deux rangées de pilotis à peine reliés entre eux. Là-bas,
on évite le déraillement par la vitesse; ici, au contraire, c’est par la
lenteur.

Si un accident se produisait, on en serait quitte pour un bain de boue;
et, étant donné l’état dans lequel nous a déjà mis notre station à
Ferrare, nous n’en serions guère plus défraîchis!

Tout à coup, un arrêt brusque, qui nous jette les uns sur les autres, et
des cris à l’avant. Les hommes sautent au dehors, visant le plus
possible les rails parallèles, afin de ne pas enfoncer dans le limon
jusqu’aux genoux. Puis, successivement, ils repassent les femmes, les
enfants, et les empotés, aux paysans qui se tiennent sur le talus.

La voie, ici, est une sorte de ravin encaissé dans de hauts remparts
demeurés solides. On grimpe comme l’on peut; et, de là-haut, on regarde
d’où provient l’incident.

Nous sommes très près de Ponte-Lagoscuro; mais, depuis hier, l’eau a
encore mangé un bout de terrain, l’humidité a pénétré un peu plus avant.
Et notre machine s’est, d’un bond, embourbée jusqu’aux moyeux. Elle a
encore, dans la fange, les palpitations de l’élan interrompu... on
dirait vraiment quelque chose de vivant qui achève de mourir. Elle en a
les halètements, le souffle rauque, la suée d’angoisse. Le mécanicien,
resté debout sur la plate-forme, près d’elle, regarde, tout pâle,
l’agonie de sa compagne de travail. Encore quelques soubresauts; puis,
plus rien! Le froid a gagné la chaudière--le cœur est éteint!

Par une chance providentielle, les cochers, qu’a embauchés la Compagnie
des chemins de fer, ont eu peur d’aller jusqu’à la station. Il leur a
semblé que le sol mollissait sous le sabot de leurs chevaux; et ils ne
se sont pas engagés dans la descente. Les breaks, les chars-à-bancs sont
restés là, sur la chaussée, et nous n’avons qu’à y prendre place.

L’étrange voyage! Il n’y a pas d’horizon: le ciel et la terre se
confondent au loin dans la même teinte grise. La nature, comme l’héroïne
du conte de Perrault, dépouillée de ses beaux atours, n’a qu’une robe
couleur d’Aliboron.

Les voitures semblent rouler au sommet d’un aqueduc. A droite, à gauche,
indéfiniment, de l’eau! Une file de toits indique que, dessous, il y a
des maisons en contre-bas. La peuplade de ces maisons campe de chaque
côté de la route. Elle y a amassé les tristes épaves disputées à
l’inondation; et s’est bâti, tant bien que mal, des refuges, où bêtes et
gens se pressent, en une muette désolation.

Le plus souvent, c’est quatre pieux fichés en terre, et, dessus, une
couverture de cheval. Je vois dans une barcelonnette, pêle-mêle, un bébé
et deux agneaux. La mère et la brebis sont assises à terre, blotties
l’une contre l’autre pour se réchauffer.

Un peu plus loin, c’est un vieux, très vieux homme, racorni par l’âge et
les infirmités, qui est étendu hiératiquement en une crèche d’écurie que
matelasse une botte de paille--Noël séculaire du rude labeur!

D’autres infortunés trient, dans des seaux de boue, des grains de maïs
qu’ils essuient et jettent à la marmite sous laquelle fument, sans
brûler, des éclats de bois moisis. Et une multitude d’enfants grouille à
travers ce déluge, nus, chétifs, de la _mal’aria_ plein leurs orbites
cernées...

                   *       *       *       *       *

Encore un arrêt. Depuis quelques minutes, la pente décline; les chevaux
tremblent sur leurs jambes et refusent d’avancer.

Cette fois, l’eau barre la route. Et une embarcation étrange, moitié
chaland moitié radeau, attend les voyageurs.

Nous y voici. Jusqu’à présent, nous avons vu rien ou peu de chose. C’est
maintenant que nous sommes en plein cœur de la catastrophe.

Deux hommes, à l’arrière, dirigent le bateau--ce bateau fait de planches
nouées avec des cordes et entre lesquelles on voit l’onde bouger. Ils
ont de longues perches qu’ils appuient un peu au hasard, et nous
naviguons entre les cheminées. S’ils se trompent de direction, si l’on
rencontre un pignon de colombier, un angle de mur, nous sommes perdus!
C’est bien assez déjà de lutter contre le courant, qui prend force de
seconde en seconde, et menace de nous lancer contre les toits en récifs.

Ah! ces toits!

Toute une population y est échouée; dans des barques, les carabiniers
vont recueillir ces malheureux. Il n’y a pas que les gens qui aient
cherché là un asile. Les chiens, les poules, les lapins, les chats, les
rats eux-mêmes, tiennent de toutes leurs griffes aux tuiles glissantes,
et nous regardent passer avec des yeux fous! Sur la maison d’un
boulanger, les cafards, ces petites bêtes noires maraudeuses de farine,
ont grimpé jusqu’à la girouette, et poussent, sans interruption, leur
cri strident.

Parfois, à côté des vivants, est un corps tout raide, repris à la vague,
sauvé du flot. On l’a roulé dans un drap; et cela fait une grande tache
blanche dont les voyageuses se détournent en blêmissant.

Un cri:

--Bonté de Dieu!

C’est un des mariniers qui a lâché sa gaffe et s’est jeté à plat ventre.
L’autre en fait autant avec un geste désespéré. C’est qu’un tourbillon
nous a pris et nous projette droit vers les fils télégraphiques, dont le
plus bas est à trente centimètres de l’eau.

Tous, nous nous sommes étendus, autant que possible incrustés.

Un grand choc, un plongeon; puis, de nouveau l’air. On se relève
trempé... mais au complet!

--Arquà! fait l’un des bateliers avec un grand signe de croix.

La locomotive est là qui fume, l’eau essaie de mordre la roue des
derniers wagons, et nous partons pour Rovigo.

                   *       *       *       *       *

Aujourd’hui, les provinces de Lombardie sont telles que je les vis
alors.

L’inondation est revenue; et avec elle la misère, la famine, le deuil!
Quelques malfaiteurs, transalpins, cisalpins, parlent d’y ajouter la
guerre, et c’est pourquoi j’ai écrit ces lignes de pitié.

Est-ce que la guerre est possible entre peuples de même sang, de même
origine, de même instinct? Espagnols, Italiens, Français, nous sommes
les Latins--une race bien frappée, bien amoindrie, mais qui n’en porte
pas moins dans son cerveau la Pensée du monde, dans ses flancs l’Avenir
de l’humanité.




UNE AUDIENCE DE LÉON XIII


I

CHEZ LE SOUVERAIN-PONTIFE

Rome, 3 août 1892.

Alors que l’Antisémitisme passionne le monde, il m’a semblé d’un
puissant intérêt d’aller voir, à ce propos, le chef suprême de l’Église,
celui qui lie et délie, le pilote incontesté des consciences
catholiques.

Je n’ai pas été demander au Saint-Père de se prononcer: la situation
politique du Pape l’éloigne, et cela se conçoit, de tout débat où son
_veto_ n’est pas immédiatement nécessaire; de toute intervention
susceptible de soulever des discussions, des polémiques, d’émouvoir
l’irritabilité de telle ou telle puissance, de tel ou tel parti, en
dehors des questions strictement techniques traitant des points du dogme
ou des intérêts de la foi.

En un mot, je ne me suis pas attachée à connaître ce que Léon XIII
désapprouve... seulement, ce qu’il n’approuve pas!

Voici, au premier abord, une casuistique qui m’est peu familière; ma
netteté s’accommodant mal, d’habitude, de si subtiles distinctions--mais
cela se gagne, en Cour de Rome!

Tout ici procède par demi-teintes, par gradations de nuances à peine
indiquées, et dépassant rarement le médium sur l’échelle ascendante,
vers l’accentuation. De même qu’au Vatican, dans la pénombre des salles,
chacun marche sourd, chacun parle étouffé, de même, aussi, chacun pense
_mezzo voce_. Les pas s’y raccourcissent et l’initiative y replie ses
ailes, volontairement, s’astreignant à évoluer dans le cadre étroit du
domaine ecclésiastique.

D’où l’éclat retentissant, l’extraordinaire envolée, lors de chaque
exception à cette règle, de chaque rupture de cette réserve, de chaque
acte décisif--il est fait d’élans refoulés, d’essors contenus!

Il faut donc lire entre les lignes, écouter entre les paroles...

J’aurais honte, je considérerais comme indigne et déloyal de prêter au
Saint-Père un seul mot qui ne soit rigoureusement exact, ni même
d’amplifier sur ce qu’il lui a plu de me répondre.

Car, en dehors, en dépit de mes opinions (peut-être justement à cause
d’elles), j’ai le respect de toute chose grande, même si elle va à
l’encontre du mien idéal, ou si elle en diffère par quelque point. Et je
préférerais perdre les meilleurs arguments du monde qu’ajouter une
affliction à celles de ce roi sans trône, de ce vieillard si touchant et
si auguste, ne levant la dextre que pour bénir, pour absoudre, pour
épandre l’indulgence divine sur toutes les créatures--quelle que soit
leur race, quelle que soit leur religion!

Or mon socialisme, non plus, ne s’attarde point aux questions de
croyance ni d’origine, ne reconnaissant d’autre ennemi que l’Accapareur:
youtre ou goym! Il est le voleur des pauvres... cela me suffit!

Et tous les pauvres sont miens: lamentables Hébreux errant dans la
steppe, traversant l’Europe à pied, tirant, comme bêtes de somme, sur le
licol des charrettes où sont entassés leurs malades, leurs vieillards,
leurs enfants, quelques nippes échappées au désastre; et s’abattant,
exténués, dans la cour du grand-rabbin, à Paris, fourbus de fatigue,
chancelants d’inanition--misérables spoliés par les financiers
catholiques de là-bas, comme sont spoliés, ici, par leurs
coreligionnaires richissimes, les paysans et les travailleurs de la
chrétienté!

Que vient-on parler d’antagonisme entre les gueux?

--J’ai faim!... dit l’affamé.

Et un écho brisé, distendu, hautain cependant, répond, du Vatican:

--Tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce
appartiennent, en commun, et indistinctement, à tout le genre humain!
(_Encyclique_ du 15 mai 1891, ch. III.)

                   *       *       *       *       *

Je suis arrivée ici sans recommandation, sans appui; je n’ai d’autre
alliée que ma volonté tenace et une lettre de camarade pour un haut
dignitaire du Saint-Siège.

Mais je crois à ce magnétisme qui s’exerce à travers le temps et la
distance, qui abrège l’un, supprime l’autre; à l’influence de ce vouloir
ardent dont s’imprègne l’atmosphère entre le but et l’effort; qui les
rapproche fatalement, sans qu’on ait rien fait qu’hypnotiser son rêve...

Et me voici assise dans l’une des salles du Vatican; perdue dans
l’étendue de la pièce; toute semblable, avec ma robe noire, mon voile
noir, l’absence du plus humble bijou, et mes mains dégantées, à toutes
les dévotes qui viennent seulement satisfaire leur pieuse curiosité.

Leur cœur, certes, ne bat pas plus fort que le mien--et Dieu sait,
pourtant, ce que celui-ci demeurerait calme si les hasards du métier me
menaient au palais de n’importe quel monarque! Je sais ce que valent les
sceptres et ce que pèsent les couronnes, sous le poing lourd de la foule
ou le doigt léger du destin!

Mais le Pape!... Tous les souvenirs de ma pieuse petite enfance se
lèvent comme un vol de moineaux dans les herbes du cimetière. Hier,
n’ai-je pas dit à l’ecclésiastique qui m’expliquait le cérémonial du
triple salut (un à la porte, un au milieu de la salle, un devant le
fauteuil du Saint-Père): «Comme au mois de Marie, alors?» me rappelant
le temps où j’étais de garde dans la chapelle, chargée du renouvellement
des fleurs et fomentant des révoltes--déjà!--entre deux _Ave_.

Il m’a regardée, surpris gaiement, puis avec une inclinaison de tête
indulgente: «Oui; comme au mois de Marie!»

C’est ma grande peur de commettre quelque impair; non que j’y apporte
ombre d’amour-propre (ne me taxant aucunement d’être ferrée sur
l’étiquette), mais parce que toute négligence pourrait passer--de ma
part--pour une affectation blessante et de goût odieux. Aussi, je me
répète à moi-même les formules, comme les répons du catéchisme avant la
récitation... autrefois!

Que c’est immense, ce Vatican, pour parvenir à atteindre la partie
restreinte où le Pape vit confiné! Que c’est haut, surtout! Il faut
gravir le perron d’entrée; longer la galerie monumentale où devisent les
gardes suisses, encore vêtus comme les reîtres de Jules II; monter
l’escalier de marbre--trois étages qui en valent bien six!--franchir le
Cortile San-Damaso; regrimper trois autres étages, également de valeur
double; et traverser des salles en si grand nombre que la tête vous
tourne et qu’on finit par ne plus distinguer rien!

J’ai entrevu seulement, au passage, sur une merveilleuse tapisserie, le
Christ accueillant la pécheresse blottie à ses pieds, y cherchant refuge
contre la cruauté humaine...

Tout à coup, dans cette solitude et ce silence, un coup de canon,
discordant comme une fausse note. Il annonce aux Romains qu’il est midi.
Et voici que lui répondent, trottinant les unes après les autres comme
des vieilles femmes se rendant à la messe, toutes les pendules de
l’antique palais. Il en est de vives et de lentes, d’alertes et de
fatiguées; des petites au timbre aigu, des grosses à voix de contralto.
C’est un carillon familier, et d’une grâce infinie.

Un glissement de semelles sur le pavé de marbre, luisant comme s’il
était mouillé, un murmure de syllabes à peine distinctes, en cet idiome
déjà si chuchoteur; une soutane qui s’incline et attend, puis précède,
se prosterne au seuil d’une chambre voisine, s’efface, semble
disparaître dans le mur...

C’est mon tour d’audience.

J’entre, m’incline trois fois; une main prend la mienne, me relève
doucement:

«--Asseyez-vous, ma fille, et soyez la bienvenue...»

                   *       *       *       *       *

Très pâle, très droit, très mince, à peine accessible à la vue, tant il
reste peu de matière terrestre en cette gaine de drap blanc, le
Saint-Père siège, au fond de la pièce, dans un vaste fauteuil adossé à
une console que surmonte un Christ douloureux.

La lumière, venant de face, tombe d’aplomb sur cet admirable visage de
prélat latin, en fait ressortir les méplats, les finesses de modelé, la
structure «primitive», au sens pictural du mot: vivifiée, animée,
galvanisée, pour ainsi dire, par une âme si juvénile, si vibrante, si
combative pour le bien, si compréhensive des misères morales, si
pitoyable aux détresses physiques, que le regard étonne, semble une aube
miraculeuse surmontant un déclin de jour...

L’incomparable portrait de Chartran peut seul donner idée de cette
acuité de vision. Mais encore est-il d’un éclat un peu bien somptueux;
et toute la pourpre qui flamboie, derrière la soutane neigeuse, met-elle
aux joues un reflet, aux prunelles une étincelle, qui s’adoucissent dans
la réalité.

Pour rendre mon impression, je dirai que j’ai trouvé le Pape «plus
blanc»; d’un rayonnement plus intime et plus émouvant, moins souverain,
davantage apôtre... presque aïeul!

Une bonté attendrie, timide, semblerait-il, est tapie dans la moue des
lèvres, se dénonce seulement dans le sourire. Et, en même temps, le nez
long, solide, révèle la volonté, une volonté inflexible--_qui sait
attendre!_

Léon XIII ressemble aux modèles du Pérugin, et à tous ces portraits de
donateurs qu’on voit dans les tableaux de sainteté, sur les vitraux des
gothiques cathédrales, agenouillés, de profil, en leurs habits de laine,
les doigts allongés et béatement rejoints, parmi les Assomptions, les
Nativités, le triomphe des Saints et la gloire de Dieu.

Il me paraît aussi incarner les armes de sa maison, le blason des Pecci,
avec sa taille aussi svelte, aussi altière que le pin qui se silhouette
en _i_ sur le ciel bleu; et, entre ses paupières, cette clarté d’étoile
matutinale et précurseuse d’aurore qui tremble à la cime du grand arbre
héraldique!

Mais ce qui, presque autant que le visage, attire et retient
l’attention, ce sont les mains: des mains longues, fines, diaphanes,
d’une pureté de dessin incomparable; des mains qui semblent, avec leurs
ongles d’agate, des ex-voto d’un ivoire très précieux, sortis pour
quelque fête, du reliquaire.

La voix est comme lointaine, exilée par l’usage de l’oraison, plus
accoutumée à monter vers le ciel qu’à descendre vers nous. Et, pourtant,
dans la causerie, elle revient, avec, de-ci, de-là, un ressouvenir
d’intonation majeure qui en coupe la grégorienne mélopée.

Puis un rien, _gentillezze_ du terroir, donne aux propos tenus une
saveur particulière, les épice de nationalité. Alors que le Pontife
s’exprime très correctement, très élégamment en français, à toute minute
l’exclamation italienne par excellence: _Ecco!_ (Voilà!) revient, fait
claquer ses deux syllabes comme un léger coup de fouet, qui active ou
détourne la conversation.

Et les mots, dociles, prennent le galop, bifurquent, mènent où il plaît
au Saint-Père d’aller.

                   *       *       *       *       *

Je le suis respectueusement, notant au passage, de mémoire, les réponses
qu’il veut bien me faire; les sollicitant d’une brève interrogation
lorsque je le puis; remarquant combien sa pensée, d’essence toujours
évangélique, revêt volontiers le peplum latin, se traduit en périodes
cadencées, harmonieuses, révélant le délicat et docte lettré.

Comme j’ai parlé de Jésus pardonnant à ses bourreaux, alléguant leur
ignorance en excuse à leur férocité; comme j’ai demandé si, avant toute
chose, il n’était pas du devoir chrétien de l’imiter:

«--Le Christ, dit Léon XIII, a versé son sang pour tous les hommes, sans
exception; et même, de préférence, pour ceux qui, ne croyant pas en lui,
s’obstinant dans cette méconnaissance, avaient le plus besoin d’être
rachetés. Envers ceux-là, il a laissé une mission à son Église: les
ramener à la vérité.»

--Par la persuasion ou la persécution, Saint-Père?

«--Par la persuasion! répond avec vivacité le Pape. La tâche de l’Église
n’est que douceur et fraternité. C’est l’erreur qu’elle doit atteindre,
s’efforcer d’abattre; mais toute violence envers les personnes est
contraire à la volonté de Dieu, à ses enseignements, au caractère dont
je suis revêtu, au pouvoir dont je dispose.»

--Alors, la guerre de religion...?

«--Ces deux mots-là ne vont pas ensemble!»

Et la main qui porte l’anneau épiscopal a fait un geste impératif.

--Reste, Saint-Père, la guerre de races...

«--Quelles races? Toutes sont issues d’Adam, que créa Dieu. Que les
individus, suivant les latitudes, aient un teint différent, un aspect
dissemblable, qu’importe cela, puisque leurs âmes sont de même essence,
pétries du même rayon? Si nous envoyons des missionnaires chez les
infidèles, chez les hérétiques, chez les sauvages, c’est parce que tous
les humains, tous, vous entendez bien, sont des créatures de Dieu! Il y
a celles qui ont le bonheur d’avoir la foi, et celles auxquelles nous
avons le devoir de la donner, voilà tout! Elles sont égales devant le
Seigneur, puisque leur existence est l’œuvre de sa commune volonté.»

Puis le Pontife ajoute:

«--Même, quand le Ghetto existait à Rome, nos prêtres le sillonnaient en
tous sens; causant avec les israélites; s’appliquant à connaître leurs
besoins; soignant leurs malades; s’efforçant de leur inspirer assez
confiance pour parvenir à discuter les textes, à les convertir enfin!»

--Et quand la populace voulait massacrer les juifs?

«--Les juifs se mettaient sous la protection du Pape... et le Pape
étendait sur eux sa protection!»

                   *       *       *       *       *

«--Seulement, reprend le Saint-Père, si l’Église est une mère
indulgente, aux bras toujours ouverts, pour ceux qui lui arrivent comme
pour ceux qui lui reviennent, il ne s’ensuit pas que les impies qui se
refusent à elle doivent être ses préférés. Elle est sans colère contre
eux, ils sont sa douleur, sa plaie, mais elle garde ses prédilections
pour les fidèles qui la consolent, qui lui sont des fils pieux et
fervents. Enfin, si l’Église a mission de défendre les faibles, elle a
mission aussi de se défendre elle-même contre toute tentative
d’oppression. Et voici qu’après tant d’autres fléaux, le règne de
l’argent est venu...»

Le successeur de saint Pierre raidit plus encore son torse droit, et, le
regard soudainement dur:

«--On veut vaincre l’Église et dominer le peuple par l’argent! Ni
l’Église, ni le peuple, ne se laisseront faire!»

--Alors, Saint-Père, les grands Juifs?...

Sous le voile des paupières, la lueur a disparu. Et, décolorée soudain,
la voix répond:

«--Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que
Notre-Seigneur aima.»

Je comprends que c’en est fini sur ce sujet, et n’insiste pas.
D’ailleurs, maintenant, Léon XIII parle de la France; de la tendresse
profonde qu’il lui porte; de son désir de la voir prospère, sous quelque
gouvernement qu’elle ait choisi.

Et brusquement, sans préparation, une malice apparue soudain aux angles
de sa bouche, aux coins de ses yeux:

«--Et chez vous, que pense-t-on du Pape? Est-on content de lui?»

--Saint-Père...

C’est que je ne sais quoi répondre, en vérité. Il voit mon embarras, et,
avec bonhomie, frottant ses longues mains pâles:

«--Allez, allez! N’ayez pas peur!»

Je rassemble mon courage:

--Saint-Père, voulez-vous me permettre d’employer envers vous un terme
très hardi?

«--Allez, allez!»

--Eh! bien, si les monarchistes en veulent au Pape, les républicains de
gouvernement l’exècrent: il est «la concurrence»!

Un tout petit rire, tout voilé, tout discret, accueille l’aveu.

«--Et les socialistes?»

--Pour les socialistes de gouvernement, les états-majors, encore la
concurrence!

«--Et le peuple?»

--Le peuple? Jamais je ne me permettrais de parler en son nom. Il est
plutôt indécis, je crois, vaguement méfiant... il a été tant trompé!
Mais tout de même, ça l’étonne, un Pape qui s’occupe de lui... et qui
soumet les cardinaux!

Les longues mains pâles accentuent leur geste satisfait. Et, souriant:

«--Je ne veux pourtant pas être roi de France!» (_sic_).

                   *       *       *       *       *

Maintenant, sans que j’ose l’interrompre, la grêle voix, seule, troue le
silence:

«--Quand donc comprendront-ils, tous, que l’Église ne veut pas, n’a pas
à faire de politique; qu’elle entend y demeurer étrangère, s’en tenir
résolument écartée? Mon Maître a dit: «Mon royaume n’est pas de ce
monde.» Donc, le mien non plus![1] J’aspire à la domination des âmes,
parce que je veux leur salut, parce que je souhaite le règne de la
fraternité entre les hommes, l’oubli des discordes, l’avènement de la
sainte paix, de la sainte pitié! Mais rien que cela... cela seulement!»

  [1] Les adversaires du Vatican ont, par une application erronée de
    cette phrase, essayé de lui donner un sens qu’elle n’avait jamais
    eue, dans l’esprit du Pontife, quant aux affaires de Rome et la
    question du pouvoir temporel. Il serait déloyal à moi de ne le point
    reconnaître; de ne point affirmer qu’à cet instant Léon XIII faisait
    _uniquement_ allusion à la nature de son ingérence (toute morale,
    aucunement politique) dans les affaires de l’étranger. Le mot
    «tous», qui précède, immédiatement après le passage relatif à la
    France, en témoigne, d’ailleurs.

Le haut vieillard est presque debout, et ses yeux, plus lumineux encore,
s’ourlent d’une brume.

Il s’est tu. Alors, très vite, presque bas, contente que j’ai été
d’entendre bien parler de la France, dans cette ville toute pleine
officiellement d’autres tendances:

--Saint-Père, vous savez, cet abbé Jacot, ce renégat, cet
Alsacien-Lorrain qui prêche aux nôtres de là-bas la haine de la
mère-patrie, il se vante d’être l’interprète de vos commandements?
Est-ce vrai? Approuvez-vous son acte?

«--Je le déplore... répond gravement le Pontife. J’aime la France. C’est
vers elle que mes yeux se tournent toujours quand ma voix s’élève du
fond de ces chambres où j’erre depuis quinze années... sans jamais
sortir!»

«Sans jamais sortir!» a-t-il répété mélancoliquement, ce captif sans
paille ni cachot, prisonnier de sa seule dignité, mais plus entravé par
ces invisibles liens que par les lourdes chaînes de fer.

Je m’incline pour prendre congé; la longue main pâle se pose doucement
sur mon front:

«--Allez, ma fille, et que Dieu vous garde!...»


II

DE PARIS AU VATICAN

Hé! quoi, tant de bruit pour si simple chose, tant d’émoi parce que le
vicaire du Christ, imitant son Maître, a laissé venir à lui, sinon les
petits enfants, du moins celle dont les pensées, troupe ingénue,
s’avançaient timidement vers le Père à tous, le Pasteur blanc de la
chrétienté?

Et tant de colères, aussi, à la fois contre le Souverain-Pontife qui,
foulant l’étiquette sous le talon de sa mule, a osé reprendre la sereine
tradition évangélique; contre ce journal[2] «qui n’est pas un
sanctuaire», insinuent aigrement les sacristies voisines... et contre
moi, humble femme, qui ai fait mon métier en conscience, et ne
m’attendais guère, s’il se produisait quelque attaque, à ce qu’elle vînt
de par là!

  [2] _Le Figaro_.

J’avais compté sans les «professionnels», les plus papistes que le Pape;
ceux dont il est moins le chef que l’otage; qui ne l’admettent point
accessible à d’autres qu’eux-mêmes ou émettant un avis qui ne suive leur
filière--si laminé alors, cet avis, si éteint, si amoindri, si fait à
leur image, lorsqu’il parvient au public, que celui-ci ne tourne la tête
ni pour entendre ni pour voir... indifférent! Trop pâle est le reflet,
trop faible est l’écho!

Léon XIII n’est pas le prisonnier que de ses ennemis!

Et certains de ceux qui se déclarent ses serviteurs paraissent vraiment
intéressés à perpétuer le malentendu qui l’attriste; à le voiler
d’ombre; à lui interdire tout rapport avec la foule, qui lève les yeux
vers lui et à qui il tend les bras--leur intolérance montant une garde
jalouse autour de celui qu’ils ont mission de défendre et non d’isoler.

Ils préfèrent le Pape, semblerait-il, méconnu que populaire, ignoré que
révélé. Leur égoïsme s’accommode de ce que leur devoir serait de
contribuer à abolir... comme ces magistrats que le chômage du crime,
l’Age d’or revenu, laisserait sans emploi parmi la société nouvelle,
donc qui s’arrangent mieux de celle-ci.

Certes, je ne prétends point englober, dans ce reproche, toute la presse
catholique, dont une partie témoigne, au cas présent, d’extrême
courtoisie, d’absolue franchise. Mais il est impossible de ne pas
s’effarer à voir la rancune sournoise que marquent quelques feuilles
pieusement restreintes, parce que j’ai parlé de Léon XIII avec respect
et sympathie dans un journal universellement répandu; parce que j’ai
fait de lui un portrait qui, je le crois, n’inspirera nul éloignement
pour sa personne.

Plutôt injurié que loué ailleurs--tel semble le mot d’ordre de ces
singuliers partisans! Et, alors, commence une campagne presque
insaisissable (bien mesquine en tout cas) de sous-entendus, de réserves,
de demi-mots, d’insinuations.

Comme on ne peut pas dire que j’ai menti, peut-être ai-je «amplifié»,
mal traduit, dénaturé... Ou c’est peut-être la transcription
télégraphique? Et, tandis que les uns déclarent qu’on se passera du
Pape, s’il ne veut pas «en être»; que d’autres lui reprochent le Denier
de Saint-Pierre (affirmant que celui-ci est le produit des grosses
souscriptions, alors qu’il suffirait de détailler les cadeaux du Jubilé,
qu’il suffit de relever le compte des paroisses, pour voir, au
contraire, combien sont rares les énormes offrandes et innombrables les
petites oboles); tandis que les «fidèles» du Saint-Père le morigènent,
le réprimandent, j’ai, naturellement, ma part de leur mauvaise humeur et
mon compte d’égratignures.

                   *       *       *       *       *

Je ne m’en émeus pas plus que de raison.

Certes, quand on entreprend--et surtout quand on réussit!--quelque
action difficile, disons même insolite, étant donné le but de mon voyage
et la nature de mes opinions, il faut compter avec la malignité
ambiante. On s’y expose, c’est justice qu’elle s’exerce; et l’on ne
saurait, sans ridicule, ne la point subir débonnairement. Par exemple,
quand on entre dans le domaine des faits, c’est autre chose.

Et de la réserve que j’eusse préféré garder, voilà qu’on me fait sortir.
Point par point, très nettement, je vais préciser.

                   *       *       *       *       *

Je ne suis pas arrivée à Rome avec «des lettres de recommandation». Une
seule référence a été expédiée de Paris, en même temps que la demande
d’audience _motivée_ que j’adressais à Son Éminence le cardinal
Rampolla, et que voici:

  «9 juillet 1892.

  »Monseigneur,

  »J’ose solliciter, par votre entremise, une audience privée de Sa
  Sainteté.

  »Qui je suis? Mon nom vous le dira. C’est celui d’une servante des
  pauvres suivant votre loi; d’une femme qui fut chrétienne, et s’en
  souvient pour aimer les petits et défendre les faibles; d’une
  socialiste qui, si elle n’est point en état de grâce, a gardé intact,
  dans son cœur meurtri, le respect profond de la foi, la vénération des
  vieillesses augustes et des souverainetés captives.

  »Et la plume qui vous écrit, coutumière d’autres défenses, a osé plus
  d’une fois, et contre même ses coreligionnaires politiques, affirmer
  son indépendante admiration pour la sollicitude de Sa Sainteté envers
  les déshérités de ce monde.

  »C’est cette politique du Vatican, si conforme à l’esprit du Christ,
  si encourageante pour ceux qui rêvent de fraternité, si chrétienne
  dans la plus sublime acception du mot, qui m’a donné l’idée de venir,
  vers le successeur de saint Pierre, tenter ce qu’aucun catholique n’a
  songé à faire--et l’audace d’écrire à Votre Éminence.

  »Je suis envoyée par le _Figaro_, accréditée par M. Magnard, son
  directeur, pour demander à Sa Sainteté de prononcer sur une question
  qui menace encore de diviser les hommes, de semer entre eux la
  discorde et la haine, de faire couler le sang en des luttes
  fratricides.

  »Je souhaiterais que Sa Sainteté daignât prononcer sur
  l’antisémitisme, persuadée qu’après qu’Elle aura parlé, il ne se
  trouvera plus de chrétiens pour être rebelles à ses avis.

  »Enfin, je désirerais personnellement faire, s’il m’est possible, un
  aussi beau portrait de Léon XIII, en littérature, que l’a fait en
  peinture mon compatriote et ami M. Chartran.

  »J’insiste auprès de Votre Éminence pour que mon vœu soit exaucé; on
  la sait toute-puissante, et je remets mon sort entre ses mains.

  »J’ai l’honneur d’être, etc.

  »SÉVERINE.»

Voici la réponse:

  «Madame,

  »J’ai reçu votre lettre du 9 courant et j’en ai mis le contenu sous
  les yeux du Saint-Père. Sa Sainteté n’aura pas de difficulté à vous
  recevoir en audience privée, tout aussitôt que vous lui ferez
  connaître, par mon entremise, votre arrivée; et que ses occupations
  lui permettront de satisfaire vos désirs. Il importe donc que vous
  vouliez me renseigner de votre arrivée dès qu’elle aura lieu; et moi
  je tâcherai de vous faciliter l’audience qui est le but de votre
  voyage.

  »En attendant, je saisis l’occasion de vous offrir l’assurance de mes
  sentiments distingués.

  »Cardinal RAMPOLLA.

  »Rome, le 15 juillet 1892.»

                   *       *       *       *       *

Alors, je me mis en route; pas absolument certaine du succès, mais ayant
quelque raison de l’espérer, et le souhaitant de toute mon âme; non par
vanité, mais par désir de faire--si possible--quelque chose de beau et
quelque chose de bien!

Je ne fus pas «reçue en simple audience, comme le Pape en accorde à tous
les pèlerins». Je n’étais pas venue en pèlerinage; j’étais l’envoyée du
_Figaro_, dans un but déterminé, et c’est comme telle que je fus admise
auprès du Saint-Père. Un seul détail suffira à préciser la portée de
cette réception: je suis entrée dans le salon où se tenait Léon XIII à
midi un quart, j’en suis ressortie à une heure vingt-cinq: donc après
UNE HEURE ET DIX MINUTES d’entretien.

Ma visite avait eu lieu le dimanche 31 juillet. J’employai le restant du
jour à en transcrire immédiatement les impressions, les mots, tant je
redoutais l’ombre d’une erreur, tant je me faisais scrupule de risquer
même une fausse interprétation... je dirais volontiers une fausse
intonation! Et le lendemain lundi, à onze heures sonnantes, je
soumettais à Mgr Rampolla--le premier de la chrétienté après le
Pape--toute la partie du récit qui concerne ce dernier, portrait et
interview; de cette phrase: «Très pâle, très droit, très mince...» à la
signature.

Le ministre d’État me demanda de biffer quatre lignes d’appréciations
personnelles, mais d’espèce, peut-être, à susciter quelque ennui au
Saint-Siège. Je le fis bien volontiers. Et telle ma copie est sortie ce
jour-là du Vatican, telle elle a paru ici, sans qu’il y fût (j’en engage
ma parole) changé une syllabe.

Voilà ma réponse aux scandalisés de la presse catholique, aux Pharisiens
qui préfèrent nier que croire, et recrucifieraient Jésus, comme
incorrect, si celui-ci revenait à nous dans sa pauvre robe de lin blanc,
pieds nus sur les cailloux des routes, s’inclinant vers les faibles,
consolant les affligés...

Ils la rendent lourde au front, Saint-Père, votre bénédiction douce; et
ce que vous faites dans les âmes, eux le déferaient--si l’on ne se
souvenait de Vous!




LES NOIX


Par les bois et par les plaines, le petit cheval noir trotte
allègrement. Une griserie de vitesse le gagne; la projection de sa
volonté le lance en avant, comme la détente de l’arc décoche la flèche,
droit au but! Ses flancs dégagent une buée; le vent moite ébouriffe les
longs crins de sa crinière et de sa queue; met, après lui, comme un
sillage de ténèbres. Sa croupe, où ondule puissamment le jeu des
hanches, s’arrondit, luisante, sous le harnais léger, égayé de cuivres.
Ses naseaux se dilatent, tout roses, dans le velours de sa face; ses
sabots fins, ferrés à neuf, arpentent la route à larges foulées.

Et, content, parmi les branches que divise sa course, il hennit, tantôt
avec une douceur de hautbois, tantôt avec une frénésie de cymbales...

--Hardi, Tabacco! Hop! mon petit!

Sous la caresse imperceptible du fouet, l’arabe bondit, s’enfonce plus
encore dans l’espace, charge l’horizon.

Le beau pays!

A gauche, la montagne, presque à pic, étage ses gradins d’arbres
superposés: une multitude végétale d’essences diverses, de feuillages
échantillonnés. Parmi les pins, les sapins immuablement verts, des
traînées métalliques épandent une richesse: le cuivre vif des
marronniers, l’or pâle des acacias, le bronze ardent des chênes--et
jusqu’aux rouilles dont les pariétaires drapent des pans de rocher.

Par minute, un grand oiseau jaillit des cimes, plane, raie de son vol la
turquoise du ciel, puis disparaît...

A droite, l’ellipse du lac se déroule, opaline, moirée, enchâssée de
monts formidables, sauf à ses deux extrémités: là-bas, derrière nous,
vers le Rhône; ici, en avant, vers le Bourget, où commence la vallée de
Chambéry.

Des vapeurs flottent, comme des voiles d’ondine, à la surface de l’eau:
elle se ride d’argent, surtout à l’entour des régions marécageuses où
les roseaux mettent l’illusion d’un champ de maïs.

Là, des barques se cachent, révélées soudain par l’éclat du coup de feu
qui jette bas quelque sarcelle ou quelque canard sauvage. Et la
détonation se répercute à l’infini, rejetée d’une paroi à l’autre, dans
cet entonnoir géant.

Mais, sauf ces abois d’arme et l’envolée du cheval, pas un bruit ne
rompt le silence--un silence sépulcral, automnal, bien d’accord avec le
soleil ouaté de nuages qui promène là-haut son spleen anémié.

                   *       *       *       *       *

De la vie! De la vie!... Assez de ce décor d’Ossian, où se désagrège
toute vaillance! Assez de ce flot ophélique, où les nénuphars semblent
des mains de mortes s’agrippant de tous leurs pétales au monde
extérieur!

--Hardi, Tabacco! Hop, mon petit!

La voiture oblique, à gauche, vers les terres cultivées; vers les
hameaux; vers le labeur et le mouvement humain! A perte de vue,
maintenant, les vignes rousses se dressent, veuves de leurs grappes,
mais diadémées de vermeil. Dans ces régions, elles ne restent pas en
puissance de tuteur; ne s’en tiennent point à l’enroulement du thyrse,
au serpentement du caducée.

Droites, vivaces, elles grimpent d’un jet après l’arbre jumeau, dont les
racines s’emmêlent aux leurs. Elles l’accolent, l’envahissent, étouffent
son feuillage; lui créent une végétation factice qui jure étrangement
avec l’écorce. A deux mètres du sol, leur effort se recroqueville en un
nœud de couleuvre, produit un bouquet touffu et hérissé comme une
lignasse; tandis que des épaules, à droite, à gauche, deux branches se
détachent, et vont, fraternellement, étreindre la main des voisines.

Si bien qu’au crépuscule tombant, ou sous la clarté lunaire, on jurerait
une farandole de géantes, dévalant par la campagne endormie; à la pente
des monts, au flanc des collines, partout où Cybèle féconde allaite de
sa sève les ceps altérés!

Voici des maisons, voici des villages! Basses, trapues, le toit fleuri
de graminées, les chaumines se blottissent au creux des rocs, à l’angle
des torrents. Où qu’une chute d’eau crée de la force, un moulin fait
entendre son caquet monotone, et clapoter sa grande roue. Sur le seuil,
un homme regarde, le torse pris dans un tricot rayé dont toute nuance
s’estompe de blanc, le teint maquillé de blêmeur, comme Pierrot à la
scène ou les acteurs à la ville.

Toute façade s’ornemente de régimes de maïs, noués comme des carottes
sans fanes, et qui encadrent les demeures d’un rosaire à grains jaune
violent. Puis des cages, où ne siffle nul merle, où ne ramage nul
pinson, mais où, sur deux étages de paillis, se prélassent les «tomes»,
les petits fromages du cru--orgueil de la Savoie!

Voilà l’auberge, avec sa branche en enseigne, balançant au-dessus de la
porte d’entrée; ses deux tables de bois, culottées par l’usage comme une
pipe de marin; ses escabeaux mal d’aplomb; ses anneaux de fer où l’on
attache les chevaux, tandis que les patrons s’attablent extérieurement,
l’œil au guet, le fouet entre les jambes.

Une odeur forte, une odeur soûlante s’exhale des hameaux... comme
l’exaspération d’une cave, d’un verger. C’est que le raisin bout dans
les cuves; des hommes passent, deux par deux, portant, appuyée sur
l’épaule droite, la perche dont le milieu soutient, enfilé aux anses, le
baquet où rougeoie la pressure. Et chaque fenêtre entr’ouverte laisse
voir, dans les fruitiers, les longues rangées de pommes, de poires, de
coings, entassés là pour l’hiver.

Seulement, cette sensation de fertilité, ce labeur primitif, fêlent à
peine le silence, se produisent presque machinalement, avec une
lassitude quiète: la satisfaction concentrée de celui qui recueille son
dû.

Et, tout auprès, les bœufs dont la charrue éventre la terre, tandis que
l’homme, d’un large geste, y lance la fécondité de l’an prochain, disent
la servitude éternelle, le recommencement de toutes choses--la douleur
d’être et de lutter, à chaque saison nouvelle, pour ce peu qu’est la
vie!

                   *       *       *       *       *

Mais qu’est ceci?... Une rumeur confuse emplit l’immense cirque, y met
comme un crépitement de fusillade, l’écho de lointains feux de peloton.
Le bruit arrive peu perceptible, et cependant très distinct, avec les
chocs légers qui se répercutent.

Et, si en avant que se projette la vue, les hautes cimes d’arbres
fléchissent, se cabrent, sont pleines de trouble et de frémissements. Ce
n’est pourtant point la saison des nids; et la brise, si faible déjà, a
fini d’agoniser.

Les noix! Ce sont les noix!... Chaque tronc soutient une échelle, chaque
frondaison recèle les cueilleurs. Toute la population, sauf les vieilles
femmes et les tout petits enfants, est dans les branches, abat à coups
de gaule les fruits verts et croquants.

Ils se détachent, font projectile, s’abattent sur la route, y
rebondissent, à la joie, à l’effarement des aïeules et des moutards.

--Hardi, Tabacco! Hop! mon petit!

Il s’épouvante de ce tumulte, de cette grêle qui lui choit sur le dos.
Mais, en même temps, sa nature belliqueuse s’anime à tout ce tapage. Il
s’excite, galope, sous l’avalanche des feuilles, rustique rappel de
Fête-Dieu.

Les cerneaux roulent sous ses pieds, craquent sous les roues, parmi les
fusées du rire, les éclats de voix, un joli tumulte campagnard et
guerrier. Maintenant, d’un village à l’autre, on se lapide avec la
récolte: c’est bataille, et bataille heureuse, sans morts ni blessés.

Mais que ce réveil dure peu! Avec la nuit, le pesant silence retombe. Il
ne reste que, dans l’ombre, les arbres dépouillés de leur moisson, de
leur toison; rasés, découronnés comme des princes mérovingiens, et qui
dressent, têtes chenues, le muet reproche de leur déchéance et de leur
deuil.

Finie jusqu’à l’an prochain, la cueillette! Fini, l’automne!

    Voici venir l’hiver, tueur de pauvres gens...




LE COPAIN DE VALLÈS


Parce que j’ai été à Rome, parce que j’y ai vu Léon XIII, parce que,
dans le récit de cette audience, j’ai mis tout le respect que l’on doit
à un vieillard, et la vénération--je dis: la vénération--qu’il sied de
garder envers les choses d’âme (alors surtout qu’on tient par de
multiples attaches à ceux qui les proscrivent), on dirait, ma foi, que
le Saint-Siège tremble sur sa base ou que la Liberté de la place du
Château-d’Eau va dégringoler de son socle... ce qui, entre parenthèses,
serait esthétiquement un riche bonheur!

Les cléricaux intransigeants, plus papistes que le Pape, se voilent la
face, hululent lamentablement. S’ils n’excommunient pas le Pontife,
c’est tout juste!

Même c’est triste à voir, tous ces termites rongeant les pieds du trône
où siège, sereine, détachée des vilenies humaines, rêvant de lendemains
meilleurs pour son triste troupeau, la grande figure de Léon XIII. Si
jamais la Papauté croule, c’est de leur fait qu’elle croulera! Et je
m’imagine que le soir, tandis que, sur la Ville endormie, veille, étoile
entre les étoiles, la petite lampe du Vatican, telle est l’ultime et
intime vœu que formule non pas la bouche, mais le cœur du Saint-Père:
«Seigneur, gardez-moi de mes amis!»

Mais l’étonnement scandalisé de ceux-là n’est rien, auprès de
l’ahurissement indigné de ceux-ci: les pratiquants de la contre-Église;
les marguilliers de la Libre-Pensée; les pasticheurs de religion,
s’astreignant aux formules de ce qu’ils prétendent détruire, empruntant
au christianisme ses sacrements, depuis la pompe du baptême jusqu’au
jeûne du Vendredi-Saint, qu’ils transforment en indigestion--et
reconnaissant Dieu, les godiches: puisqu’ils l’injurient! Blasphémer,
c’est croire; le piédestal de toute divinité, c’est le diable: qu’il
tire la langue sous l’orteil nu de Jésus, le pied cuirassé de saint
Michel, ou se tortille en hydre sous le talon délicat de la Vierge-Mère!

Il paraît qu’à ces révérends de l’incrédulité j’appartenais; que de ces
inquisiteurs à rebours j’étais le lot. Car ils poussent, eux aussi, des
cris d’orfraie et, ne pouvant décemment lever les bras au ciel--ce
serait y supposer quelque chose!--ils les laissent choir d’un grand
geste découragé.

Qu’ils les ramassent! Je les ai assez blagués, d’antan, et je compte
assez, à l’avenir, me gausser de leurs ridicules pour qu’ils n’aient
point à déplorer ma perte. On ne perd que ce qu’on avait!

Ni ceux-ci, ni ceux-là! Droit toujours, avec ma conscience pour guide,
et l’orgueil des doubles attaques venant des adverses camps. Là, où se
croisent les flèches, est la voie de la vérité!

                   *       *       *       *       *

Cependant, les malins, ceux qui me connaissent bien, qui savent par
quelles fibres secrètes se peut faire chanter ou pleurer mon âme, ont
(qu’on me passe le mot) joué le grand jeu.

Ceux-là même qui se souciaient de lui autant que d’une guigne verte, qui
l’ont le plus harcelé de son vivant, le moins célébré après sa mort,
s’avisent d’évoquer l’image paternelle de mon vieux maître. Ils le
suscitent en croquemitaine sur ce qu’ils appellent mon chemin de Damas;
ils prêtent leur accent à l’ombre chère, et esquissent, de leurs
ailerons trop courts, la mimique qu’ils lui voudraient voir faire.

--Vallès! Qu’eût dit Vallès!

Hé! bien, non, vous savez, ce n’est ni sa voix, ni son geste... et vous
l’avez peu connu, vous qui me gourmandez en son nom! Il faudrait
fièrement changer l’intonation et l’allure, pour arriver à me troubler,
à me donner l’angoisse du désaveu, l’affre du reniement!

Vallès le communard, comme vous dites, Vallès le proscrit, Vallès
l’irréductible, était un trop pur et trop vaste esprit, pour que vous
l’abaissiez à ce rôle d’épouvantail. Ce que je suis, il m’a
faite--depuis quand reproche-t-on à l’œuvre son auteur? Ce grain de
mysticisme, qui vous effare, est tombé de son cerveau dans le mien,
comme le fruit d’un arbre puissant dans l’humble terre sur qui son ombre
s’épand. L’arbre a croulé, usé jusqu’à la moelle, ayant subi trop de
tempêtes, affronté trop d’ouragans! J’ai poussé de mon mieux, herbe sans
abri désormais contre le vent ou le soleil, si modeste que nul n’y
prêtait attention, que ç’a été miracle si nul soulier ne m’a écrasée au
passage.

Me voici arbrisseau, et l’on s’exclame sur le grain de mon écorce, la
nuance de mes feuilles.

--Qu’est-ce que c’est que cela? D’où cela sort-il?

Regardez donc un peu plus loin, là où gît, tout moussu, le robuste tronc
déraciné. Après son torse creux vous verrez même épiderme... et si ses
branches ne tendaient pas, comme tendent les miennes, droit vers l’air
libre et le plein azur!

Relisez son évocation de la tante Mariou, dans le _Gil Blas_, ou son
portrait de Vermorel, dans l’_Insurgé_! Dieu ne le gênait pas comme il
vous gêne; ses colères, dépensées contre l’iniquité humaine, ne
s’attardaient pas dans la nue; et il avait gardé, de la messe servie au
village, de son brave oncle de curé, le respect des cultes naïfs. Son
éloquence se retrempait dans la foi des autres; et ses pages les plus
belles sont celles qui fleurent la poudre ou qui fleurent l’encens.

Certes, il ne croyait pas à grand’chose, mais il ne faisait pas
profession d’athéisme, loin de là. Il parlait des croyances perdues avec
une mélancolie souriante. C’est lui qui, exécrant les protestants,
disait: «Nulle femme n’a de grâce ni de tendresse si elle n’a passé par
le catholicisme». Et un jour où je lui demandais pourquoi les bourgeois
voltairiens s’acharnent contre l’idée chrétienne, il répondit:

--Parce que c’est trop grand... et qu’ils sont bêtes!

                   *       *       *       *       *

Et voici qu’à raconter ces choses le souvenir me revient du «copain» de
Vallès.

Qui c’était?... Je vais vous le dire tout à l’heure. Il y a longtemps de
cela, presque dix années! Mon pauvre maître s’en allait tout doucement,
la phtisie prenant sa revanche de toutes les privations endurées jadis:
faim, froid, misère éternelle! Et, après une cure inutile au Mont-Dore,
je l’avais emmené à Mortefontaine.

Dans le petit jardin de l’auberge, étendu dans un vaste fauteuil,
emmitouflé dans des lainages, il regardait les feuilles tomber. Toutes
d’or, avec un crépitement sec, elles se détachaient des cimes, venaient
s’abattre à ses pieds. Il n’était pas triste, ne sachant point. Mais,
moi, je savais! Et d’écouter ainsi stiller les minutes de sa vie, à ce
grand sablier d’automne, mon cœur se crispait, supplicié!

Pourtant, il fallait demeurer souriante, attirer à lui quelques amis.
Peu de gens du métier se trouvaient là; et, à part un ou deux, tous
l’ennuyaient.

Un jour, descendant en retard, je demeurai ébahie sur le seuil. En face
de lui, de l’autre côté de la petite table où, tout préparé, le damier
attendait, à ma place enfin--je ne rêvais pas?--une soutane était
installée. Et l’on causait, comme Vallès savait causer; et le prêtre, se
piquant d’honneur, n’était, certes, ni à court de verve, ni en reste
d’esprit. Et le malade, intéressé par la controverse, tout heureux de
cette bonne fortune intellectuelle, retrouvait la flamme d’antan.

Ce partenaire, tombé du ciel, était précepteur en un château des
environs; il avait appris que l’auteur de _Jacques Vingtras_ était là,
souffrant, et il était venu, sans arrière-pensée, pour lui dire son
admiration littéraire et faire un bout de causette.

Lorsqu’il partit, le réfractaire, avec le clairon de jadis, lui cria:

--Vous reviendrez, monsieur l’abbé?

--Quand vous voudrez, monsieur Vallès.

--Alors, à demain?

--Demain, soit.

Ainsi fait que dit. Et tous les jours, pendant six semaines, le prêtre
passa une heure là: égayant cette agonie; y mettant des lueurs de
renouveau; donnant à ce batailleur inlassable l’illusion des discussions
du début, des joutes oratoires où se dilapida sa jeunesse.

Quand il tardait, Vallès m’envoyait sur la route:

--L’enfant, allez voir si mon copain vient!

J’obéissais, docile. Et quand je rentrais annoncer qu’au loin
apparaissaient la silhouette noire, le large chapeau, et le bâton ferré,
un contentement dilatait le visage du malade.

Assise entre eux deux, dans ce jardin d’hôtellerie, il m’a semblé
parfois vivre un chapitre des _Misérables_; et jamais je n’ai si bien
compris la scène où l’évêque Myriel--qui est un saint!--se courbe sous
la bénédiction du régicide mourant--qui est un juste!

Et maintenant déclarez, ô jésuites rouges, que j’ai essayé de faire de
Vallès un «cléricafard». Ce sera à peu près aussi véridique que
l’affirmation de je ne sais quelle feuille bigote, soutenant qu’il
demanda la mort des otages... alors qu’il faillit se faire massacrer
pour empêcher leur exécution!




LA CHANSON DE LA MUTE


Tout au haut de la cathédrale--dig! ding! dong!--la cloche, l’énorme
cloche résonne. Son meuglement formidable ébranle le beffroi, fait
tressaillir les vitres d’alentour, épand sur la campagne, jusqu’aux
confins de l’horizon, un ouragan de sonorité.

Dig! ding! dong!... Tantôt alerte, tantôt majestueux, le ballant décrit
sa courbe, trinque avec l’airain. La corde tend à se rompre, les
poutrelles d’appui gémissent, tandis que les clochettes voisines (de
simples cloches d’église) s’efforcent, se hâtent, de leurs grêles voix,
comme l’aigu répons des enfants de chœur à l’organe caverneux du
chantre.

Dig! ding! dong!... Il a plu toute l’autre journée, et l’humidité du
bois, du chanvre, mettent comme une buée de sueur au bronze reluisant.
Elle se résout en larmes; des perles d’eau glissent, sur le noir métal,
ainsi que pleurs aux joues d’un Africain. Et, en dépit de la célérité du
mouvement, une mélancolie sombre les notes, met un sanglot à la gorge
des cloches--telle une cantatrice qui vocalise ayant envie de pleurer!

Dig! ding! dong!... Sous l’approche de midi, la ville s’affaire; des
rumeurs montent; un bruit de torrent s’accentue, monotone et grondeur.
C’est la foule qui se dirige vers l’Esplanade; la nouvelle population
qui se rue à la servitude, tandis que les fenêtres de bien des vieilles
se referment, rideaux rabattus, comme la paupière sur l’œil d’un mort.

Dig! ding! dong!... L’ondée ruisselle, une tristesse intense filtre du
ciel morose. La géante, lasse, ralentit sa chanson. Et, ainsi, celle-là
est plus conforme à la gravité de sa voix, plus d’accord avec ce qu’on
devine, ce qu’on reconnaît au fond de ce carillon.

Dig! ding! dong!... Le ciel s’éclaircit de lueurs blafardes, le soleil
reluit, là-haut, dans son manteau de nuages, comme un casque de
cuirassier blanc. C’est l’automne, la fin du printemps joyeux, de l’été
fécond: juste ce qu’il faut, pour roser, à l’avance, les neiges de
l’hiver. Et le canon aboie à l’astre, comme un dogue à la lune. Et, tout
au haut de la cathédrale, la cloche, l’énorme cloche résonne--par
soubresauts, on dirait épuisée, ainsi que saccade un cœur d’agonisant.

Que dit-il donc, ce râle? Que dit-elle donc, cette chanson, qu’on eût
voulu joyeuse, et qui domine les tumultes d’artillerie, les acclamations
des prétoriens, comme le murmure de la conscience surmonte les bruits
d’orgie ou de bataille?

                   *       *       *       *       *

Ce qu’elle dit? Écoutez-le, ô jeune prince, vassal qui marchez après
votre suzerain! C’est pour vous qu’elle parle, la Mute, la doyenne des
cloches de Metz, l’aïeule colossale dont le reproche roule en tonnerre
sur votre chétif front.

«--Dig!... J’ai régné sur l’Inviolée; j’ai poursuivi, de mes sarcasmes,
les Tedeschi levant le siège, l’Impérator Charles-Quint en tête--et
Guise riait, leur montrant le poing, du haut de mes remparts!

»Ding!... Metz est demeurée la Pucelle! J’ai vu, de loin, les habits
blancs, les Kaiserlichs, s’enfuir devant nos va-nu-pieds, qui gueulaient
la _Marseillaise_ alors, chapeau au bout de la baïonnette, acclamant
l’Être suprême--Dieu revenu, cocardé de tricolore.

»Dong!... Les ondes sonores m’ont apporté l’écho du canon de Marengo, du
canon de Rivoli! Le maigriot était entré là-bas, et les Impériaux
détalaient devant lui comme lièvres à la chasse--laissant libre le sol
de l’Italie, la terre douce et fertile, dont notre France est sœur!

»Dig! ding! dong!... Petite Altesse, j’ai sonné pour Magenta, j’ai sonné
pour Solférino, pour Palestro, pour tous les combats qui
affranchissaient ta nation! Et j’avais l’âme en fête à célébrer cette
fraternelle gloire; et mon élan arrachait la corde des mains du sonneur!

»Dig! ding! dong!... Tu as écouté, Monseigneur, les mauvais conseillers
de ta race; ceux qui soufflent la haine où devrait régner l’amour; ceux
qui fomentent le fratricide et les menteuses émeutes qui y conduisent.
Et te voilà humilié, relégué au second plan, à peine salué, à peine
reconnu; moins fier que le roi de Saxe et le prince de Bavière--lesquels
ont manqué le train!

»Dig! ding! dong!... Regarde par là-bas, enfant de notre alliance, non
pas la statue de Ney masquée par les estrades (merci de lui avoir caché
cela!), mais vers cette vieille maison, vers ce cimetière. C’est ici que
repose le colonel Sourgeon, tué à Solférino, c’est là que naquirent les
trois frères Menessier, tués à Solférino... pour la défense de l’Italie!
Quand le père de ces derniers mourut, il n’avait plus qu’un fils,
général de cavalerie à Nancy; et il l’appela! Penche-toi
(respectueusement!) à l’oreille du maître, demande-lui qui interdit à ce
fils l’accès de la couche funèbre--si bien que le vieillard, quand on
l’ensevelit, avait les prunelles scellées de grosses larmes.

»Dig! ding! dong!... Mais retourne-toi, prince de Naples, héritier de la
couronne de Fer! Là, le premier de ta suite, le comte Terghazi,
qu’a-t-il donc autour du cou, ce carcan pourpre et flamboyant? C’est
notre Légion d’honneur dont il est commandeur, ce compagnon d’armes de
nos héros de 1859.

»Dig! ding! dong!... Va, jeune Altesse, nous sommes sans rancune; assez
forts pour ignorer la crainte, assez bons pour ignorer la haine! Escorte
le «meilleur ami de ton père»: faites de l’Italie, s’il vous agrée, la
botte du Kaiser, tirée, de ses augustes pieds, par vos augustes mains.
Qu’importe! Les destins s’accompliront.

»Nation-sœur, tu es notre sang, tu es notre chair: Latium, berceau de la
race! Dig! ding! dong!... Éveille-toi, liberté de l’Italie!»

                   *       *       *       *       *

Ainsi parla la Mute, au haut de la nue profonde. Et derrière les nuages,
au loin, hardiment esquissé--en dépit de Guillaume, de son grand sabre,
et de ses troupes innombrables--un arc-en-ciel, hors ta portée humaine,
mêlait aux cieux, narguant le morne drapeau allemand, les deux
étendards, tricolores: le blanc, couleur de loyauté; le rouge, couleur
de courage; le bleu, couleur de constance; le vert, couleur d’espoir...




L’HYMNE A LA BUCHE


Craque et pétille, chante et jase--bûche, bonne bûche de Noël!

Dans le réseau de tes veines, où coulait la sève, dans les creux de ta
moelle ossifiée, dans tous les recoins de ton squelette, les follets des
clairières se sont blottis; et c’est leur danse éperdue, leur ronde à
reflets de punch, qui font la lueur si haute, et la flamme si prismée,
et l’âtre si joyeux!

C’est la nuit où ils voisinent avec l’homme; curieux, les petits
esprits, de se mêler, une fois l’an, à la vie matérielle; d’entendre les
contes des veillées, où tant l’on parle d’eux; de regarder filer le lin
des quenouilles; de se mirer dans les yeux des jeunes filles; de humer
l’odeur du boudin!

C’est la nuit où tout ce qui est bois, quel qu’en soit l’usage, de
quelque manière que l’ait façonné l’industrie, reprend, jusqu’à l’aube,
la vie frissonnante des forêts. Les meubles crient, telles les
maîtresses branches sous la poussée d’avril; le parquet geint, comme la
cime des chênes sous le pied de l’ouragan; les menus objets, sous la
main familière du maître, ont des heurts doux semblables au claquement
des bourgeons, à la chute molle des pommes de pin!

C’est la nuit où, dans le cadre étroit du foyer, éclôt, en fleurs de
feu, tout le printemps des futaies. Des braises s’échelonnent en ifs,
comme le panache des marronniers; s’étalent en ombelles, comme l’écume
du sureau; s’égrènent par pincées, comme le chapelet des merises;
retombent en cascatelles, comme les grappes de l’acacia; se hérissent en
faisceaux, comme les baïonnettes du mélèze; s’effeuillent, pétales de
neige brûlante, comme les corolles du poirier!

De leurs doigts agiles, les follets pétrissent l’incendie, précisent le
rêve, accentuent l’illusion, bâtissent--les malins gnômes!--la porte
rose par où s’évadent nos rêves. Ce sont eux qui ont éveillé la pensée
dans la brute primitive; qui furent les premiers initiateurs de l’homme;
qui lui tracèrent, en lettres flamboyantes, l’A B C qu’épela sa
surprise, puis sa réflexion... tandis que ses yeux, du reflet, gardaient
une lueur!

                   *       *       *       *       *

Craque et pétille, chante et jase--bûche, bonne bûche de Noël!

Celui que tes flancs recélèrent, celui qu’en ont extrait les patientes
mains de l’artisan, ton fils, le sabot, triomphe et règne en cette nuit
de Nativité!

Tout est fait à son image; et, dans sa coque, il recèle tout: les fleurs
et les bonbons, les verges et les jouets, plaisirs réels et menaces
factices, ce qui régale et ce qui réjouit! Il est, en cette occurrence,
la boîte aux lettres des amoureux qui, dans les villes, y traduisent en
gerbes odorantes leurs secrets désirs. Il est la boîte à vœux des tout
petits, qui le portent naïvement jusque entre les chenets, se fiant à la
générosité divine pour y laisser choir, des réserves du Paradis, les
belles choses tant convoitées!

Et je l’aime, le sabot, moins pour tout cela que parce qu’il affirme,
chez les citadins, et jusque chez les raffinés, la supériorité de la
glèbe, de la sainte et maternelle nature; parce que sa lourde semelle,
fût-elle crottée d’or, écrase la peluche des guéridons fanfreluchés, met
une ressouvenance d’étable parmi les boudoirs, de champs parmi les
cités, d’humilité parmi l’orgueil!

Le laboureur est le seul être que la civilisation n’ait pas détourné de
son rôle, écarté de sa mission. Et rien ne disjoint ses pieds de la
terre que cette mince couche de bois, cœur d’arbre ambulant, qui
vagabonde à la surface du sol où ses racines plongèrent, intermédiaire
unique entre la chair de l’homme et la chair du globe--comme pour les
habituer, par avance, au soir définitif où plus rien ne leur sera
obstacle, qu’encore la limousine en planches dont parle Rollinat!

Le vieux soulier me navre; le vieux sabot m’émeut...

L’un a connu toutes les lassitudes stériles, les boues sans fond, les
courses sans trêve, les humiliations sans fin! Il est déjeté, comme
finit par l’être, irrémissiblement, l’âme des malheureux dont jamais une
échappée d’horizon ne renouvelle l’espoir; dont jamais une douche de
rosée ne rafraîchit les tempes; dont jamais une bouffée d’air libre ne
balaie les poumons! Il sent le cuir pourri; et les relents du ruisseau;
et l’haleine de l’égout!

L’autre, si extrême que soit son âge, si profonde que soit sa vétusté,
garde sa rigidité d’aïeul. Ses fentes ressemblent à des rides; il a été
bronzé par le soleil, patiné par la gelée; il s’est rougi dans le sang
des cuviers, blanchi dans la poudre des moulins, ambré dans le fumier
des bêtes!

Sur lui, des aurores et des aurores ont brillé; sous lui, des
crépuscules et des crépuscules se sont éteints, pleurant de l’ombre sur
les plaines endormies. Il a marché au signal des alouettes, il s’est
arrêté au commandement des rossignols!

Et quand son temps est fait, on ne l’abandonne pas--on le brûle. Il
retourne aux nuées, flotte, parcelle d’arbre mort, au-dessus des arbres
vivants; jusqu’au jour où, choisi pour apaiser leur soif, il tombe en
ondée, remonte en sève, jaillit du tronc, claire, verte branche, chargée
de rameaux et de nids!

                   *       *       *       *       *

Craque et pétille, chante et jase--bûche, bonne bûche de Noël!

C’est là ton privilège, ô bois, de ne pas connaître les abjectes
déchéances que subissent les autres alliés de l’homme. Même dans la
ruine, la laideur, la difformité, ton aide demeure si puissante, ton
action si précieuse, que nul ne saurait se contraindre à te refuser la
délivrance. Après avoir été la joie de nos yeux, avoir abrité nos
fronts, éventé nos rêves, tu nous suis dans les cités, tu soutiens et
lambrisses nos maisons, tu subis toutes les métempsycoses pour nous
mieux servir--la moitié de notre vie est faite de toi!

Enfin, quand las, blessé, usé par la servitude, rongé par les vers,
mutilé par les enfants, à bout de forces, si abîmé que les jeunes chiens
eux-mêmes te refusent comme stimulant à leurs crocs naissants, alors,
précieux bois, dans l’âtre tu rends, en partant, un dernier office. Et
plus tu étais sec, antique, plus tu donnes de chaleur, de lumière, plus
la flamme s’étend et palpite,--pareille à ces âmes de vieilles gens que
la douleur a épurées, et qui, à leur heure dernière, s’échappent,
radieuses et magnifiques, des pauvres corps rabougris!

De l’Idée, tu es le piédestal; à la plupart des martyrs bibliques, ta
clarté fait auréole, ta fumée sert de linceul. Tu étends tes bras, arbre
vénéré, sur le sommet du Calvaire; tu frémis et te dérobes sous les
pieds de notre Jehanne. Partout où une cause est persécutée, partout où,
pour sa foi, un être humain subit l’affreux supplice, ton âme s’exhale
avec l’âme du torturé: vos cendres, confondues, s’en vont, pollen de
propagande, semer l’exemple et l’émulation!

Voilà pourquoi, matière insensible à qui ne réfléchit d’où tu viens, ni
où tu vas; tranche de hêtre ou d’érable; main de l’outil qu’étreint la
main de l’homme, pour la sainte alliance du travail; morceau de forêt
après lequel traînent encore des brins de mousse, sur lesquels chemine
un insecte mourant, voilà pourquoi, ô bois, fidèle et loyal ami de ma
race, tu es ce que je révère le plus au monde... après la fleur de pain!

Quand je vois arracher un arbre du sol de la ville, j’ai le cœur dolent;
et il m’est arrivé d’en suivre, comme un convoi d’inconnu pauvre que nul
n’accompagne.

Je t’ai peut-être ainsi escortée jusqu’au chantier où ton écorce a
saigné blanc sous la scie, bûche, bonne bûche de Noël! Craque et
pétille, chante et jase, que soit consumée ton enveloppe visible--voici
la gloire des élus!




LES CRÉANCIERS DE JÉSUS


Tout mignon, tout frêle, le petit enfant gît en son berceau: berceau de
gueux, berceau de paria, fait d’une mangeoire à brebis bourrée de dure
paille!

A d’autres le lin, à d’autres le duvet et les fines laines de Sydon!
Dans un mauvais lange, ses membres frissonnent; sa chair à peine née
apprend la souffrance; les fragiles pieds, les menottes délicates,
s’érâflent au chaume aigu.

Comme il est mal couché, comme il est mal vêtu, ce petit enfant!...

A d’autres aussi, la douce lueur des lampes dont la flamme est parfumée;
à d’autres, les clartés ardentes et aromatiques qui s’échappent de
l’âtre, quand, sur le bois pétillant, tombe une poignée de genièvre!

Ici, tout est glacé; ici, tout est noir. Nul foyer en cette triste
étable, nulle éclaircie en ces ténèbres; que, regardez!--ô miracle!--la
lueur blonde qui nimbe le front du nouveau-né, qui coiffe ce fils de
pauvre comme un fils de roi, d’un béguin tout en or!

Mais si elle rayonne, elle ne réchauffe pas. Oh! comme il a froid, ce
petit enfant!... A travers les déchirures des guenilles qui
l’enveloppent, on voit son corps d’oiseau qui bleuit sous la bise.

Car elle entre par toutes les fentes du toit, de la porte, des
murailles; par toutes les lézardes de cette bâtisse démantelée. Au
dehors, le sol est ouaté de neige, une seule étoile au zénith brille,
juste dessus de l’étable: comme si cette petite âme, en tombant sur
terre, avait troué le firmament, le pan de velours bleu au-dessus de qui
irradient les splendeurs célestes.

Derrière les fenêtres des hôtelleries, par là, du côté de Bethléem, des
lumières scintillent. Ce sont les citoyens aisés, venus pour se
soumettre à la loi du cens, qui font ripaille, boivent, avec les
courtisanes, les danseuses, les mimes amenés par les Romains, le vin de
figues, et mangent les gâteaux de miel.

Ce sont de riches marchands, des juges, des prêtres, des miliciens. Leur
tunique teinte de pourpre est d’un tissu plus souple que l’ondulation
des couleuvres, plus moelleux et plus tiède que le pelage des chèvres du
Thibet. Les torches s’échevèlent aux anneaux des murailles; les brasiers
rougeoient; et des bouffées de musique s’envolent sur la campagne
assoupie.

Il n’a ni feu ni lieu, ni abri ni sauvegarde; il va mourir, c’est sûr,
de froid et de misère, ce petit enfant!...

Auprès de lui, étendue sur une bottelée de paille, brisée par l’affreux
labeur maternel, le visage blêmi sous ses voiles, repose--presque une
fillette aussi!--celle qui ne put trouver d’autre toit, cette nuit, pour
abriter ses saintes douleurs (repoussée de partout parce qu’elle avait
l’air trop pauvre, la douce Marie de Nazareth). Et, loin d’elle, dort
Joseph le charpentier, l’ancêtre auquel incombe la mission de veiller
sur ces deux créatures sans défense.

Un vieillard, un marmot, une femme: toute la chromatique de l’humaine
faiblesse! Et des ouvriers, des artisans, des gens de rien, dont la
détresse est si affreuse qu’ils n’ont même pas un manteau à jeter sur
cette crèche, où le nouveau-né défaille sous les frimas!

Qu’il laisse en paix son grand couteau, le roi Hérode, et ne rêve plus
de massacre! Il a un complice, un allié: le bonhomme Hiver, l’ogre à
face d’aïeul qui gèle le sang des nourrissons dans leurs veines, rien
qu’à leur souffler dessus.

Un vagissement a troublé le silence. Joseph, très las, n’a rien entendu.
Marie a fait un vague mouvement, poussée par l’instinct, vaincue par le
sommeil--elle est mère depuis si peu de temps!

C’est que l’enfant Jésus sent approcher le bonhomme Hiver. Il a
grand’peur, il a grand mal; des larmes se givrent dans ses prunelles
angéliques, il étend les bras en un suprême geste d’appel.

Personne ne viendra donc le secourir?...

                   *       *       *       *       *

A droite, à gauche, une sensation de chaleur, de bonne chaleur
pénétrante, qui décrispe les doigts, une sorte de baiser tendre et
humble, une caresse enveloppante, faite d’adoration et de pitié.

Qu’est-ce que cela?

Elle remonte jusqu’à la charnière rose du coude, gagne l’épaule, s’étend
sur la poitrine, le ventre, les genoux, les mollets, comiques tant ils
sont mignons!

Le bambin renaît, et même il rit, car ce vent tiède le chatouille. Il
prend ses petons dans ses mains, du geste familier aux tout petits, se
penche, voit remuer dans la pénombre de hautes silhouettes fantastiques;
et comme il est très brave, ne sachant rien, il étend les poings au
hasard et ramène vers lui, pour les regarder à la lueur de son auréole,
deux grosses masses velues, pourvues chacune d’une paire d’yeux, une
paire d’oreilles et une paire de naseaux.

--Comment t’appelles-tu? fait-il à droite.

--Je suis l’Ane.

--Comment t’appelles-tu? fait-il à gauche.

--Je suis le Bœuf.

L’enfant Jésus les embrasse sur le nez et, réchauffé, s’endort; tandis
que l’âne, de sa langue rugueuse, lui tient les pieds chauds et que le
bœuf s’époumone à l’envelopper de sa fumeuse haleine.

Cependant, ils causent. Ils causent à leur façon, mais enfin ils
causent.

Et l’âne dit:

--Crois-tu que nous avons bien fait, de nous approcher sur la pointe des
sabots et de regarder s’il n’avait besoin de rien!

--Oui, mais prends garde, tu vas marcher sur la robe de la Sainte
Vierge! Et puis, fais attention à tes grandes oreilles, elles n’en
finissent plus, tu as failli me les mettre dans l’œil!

Vexé, l’âne se tait.

--Dis-moi plutôt, reprend le bœuf, comment vous êtes arrivés jusqu’ici.
Car vous êtes entrés ensemble?

--Eh bien, voilà. Joseph, qui est menuisier, venait faire des
réparations chez mon maître, préteur à Nazareth. Lui et sa femme sont de
simples gens, pas heureux, mais qui avaient toujours pour moi, au
passage, une caresse ou une fane. J’ai entendu Marie pleurer, la veille
de leur départ. Elle disait: «Je suis trop près de ma délivrance;
jamais, quelque courage que Dieu me prête, je ne saurais aller à pied
jusqu’à Bethléem!»

Et Joseph répondait: «Hélas, comment faire? L’employé de Cyrinus viendra
saisir mes rabots, mes varlopes... Et que deviendrons-nous?»

--Alors?

--Alors, moi, pauvre quadrupède ne possédant au monde que ses jambes
bien fourbues, j’ai pensé à ce petit qui est là et qui allait pâtir.
Avec mes vieilles dents, j’ai usé la longe, et j’ai couru très loin sur
la route de Bethléem.

--Pourquoi très loin?

--Parce que, tu comprends, tout près, ils n’auraient pas voulu me
prendre; cela leur eût semblé un vol, et Joseph m’eût reconduit. Tandis
que, très loin, c’était un devoir de m’emmener, afin de me restituer à
mon propriétaire. «Tiens! le baudet à maître Propitius qui court les
champs. Il va être détourné par quelque mauvais garçon. Mieux vaut en
assumer la garde.»

--Tu es judicieux.

--C’est ce qu’on dit! Mais j’ai réussi. Si tu avais vu Marie, quelle
pitié! Elle se traînait à peine, et mon cœur a sauté de joie, dans mon
tambour de carcasse, quand je l’ai sentie bien commodément assise,
allégée, consolée!

--Oui, mais aussi quelle râclée quand tu vas rentrer à l’écurie!

--Je m’en doute; mais j’y suis fait! D’ailleurs, Joseph a déjà commencé.
Il m’a allongé deux fiers coups de trique pour m’apprendre à
«m’échapper»! Ah! si ce n’était pas Marie... et surtout cet innocent que
voilà!

--Tu sais que, l’autre jour, à la ville, quand j’y ai conduit le chariot
à fourrages, on disait que le roi Hérode les ferait tous massacrer, les
innocents!

--Laisse faire! je prendrai encore ceux-ci, et je les emmènerai par des
chemins perdus que je connais, au delà des villes, au delà des
provinces, dans le désert que, si souvent, j’ai traversé avec des
caravanes de Libye.

--C’est le Messie, tu sais?

--Oui, je sais. Et c’est pour cela que, sur mes genoux couronnés, je me
tiens devant lui.

                   *       *       *       *       *

--Moi, dit le bœuf, je l’attendais. Les moutons, en rentrant, contaient
qu’un astre nouveau brillait à l’horizon. Les bergers savent... Quand
ils causent de leurs peines, ici, le soir, je les entendais dire
toujours: «Ah! quand le Messie viendra!» Le voici venu; personne ne va
plus être malheureux.

--Tu crois?

--On l’affirme. Ah! si notre pauvre existence pouvait être moins dure!
S’il pouvait y avoir un peu plus de justice pour nous, frères cadets de
l’homme et, par lui, si cruellement asservis, exploités, mutilés,
torturés!

--Si l’on pouvait être moins battu!

--Si l’on pouvait moins travailler! Et manger à peu près son comptant!
Et ne plus servir de jouet à la férocité humaine! Mourir, s’il faut
mourir, puisque tel est le destin; mais ne connaître que la suppression,
pas l’inutile et abjecte souffrance!

--Vois-tu, avant de penser à nous, il faudrait d’abord qu’entre eux
_ils_ soient moins méchants, que la fraternité règne ici-bas...

--Oui, mais puisque celui-là est le Rédempteur, qu’il vient tout sauver,
tout racheter!

--Si nous lui demandions de penser à nous?

--Fi! Pour paraître vouloir nous faire payer ce minime service de
l’avoir réchauffé, de l’avoir endormi!

--C’est vrai. Mais comme tu penses à tout!

--Don de famille. Un de mes ancêtres a beaucoup fréquenté le prophète
Ézéchiel.

--Tu n’es pas le seul! C’est chez nous que Samson s’armait de
préférence!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et la nuit s’écoule, lente et sereine; rien ne détourne la vigilance des
bonnes bêtes, rien n’interrompt leur pieuse besogne. Le petit Jésus a
chaud comme une caille; il dort à poings fermés, comme a dormi, avant
lui, le petit saint Jean.

La journée du lendemain s’écoule en réceptions. La veille, c’étaient les
pâtres; aujourd’hui, ce sont les mages, les beaux monarques d’Orient,
luisants comme l’arche de David. Ils apportent des parfums, des joyaux,
de riches draperies... le petit Jésus n’aura plus jamais froid!

Le soir, on s’en va. Au moment où Marie va monter sur l’âne, dont la
croupe maigre est recouverte, cette fois, avec un burnous diapré,
présent d’un sultan nègre, le bœuf, bien triste, s’approche et dit à son
camarade:

--Plus heureux que moi, tu l’accompagnes. Tâche qu’il n’oublie pas ceux
de notre race!

Jésus, qui a entendu, fait un signe de promesse; le placide bœuf, tout
content, s’agenouille, lui lèche la main, le regarde s’éloigner... et
rentre dans sa stalle ruminer son espoir.

A Nazareth, devant la porte de l’atelier, l’âne s’arrête.

--Merci, brave âne! fait Marie, lui flattant le col.

Et l’âne, s’agenouillant aussi, lèche le pied nu de l’enfant:

--Sauveur de tous, ne négligez pas nos souffrances, souvenez-vous de
nous!

--Oui, dit Jésus.

                   *       *       *       *       *

Sur le Calvaire, en haut du Golgotha, le Christ agonise. Tout ce que fut
son passage en ce monde défile lentement devant lui...

Envers tous, il a rempli sa mission; envers tous, il s’est montré
secourable, miséricordieux, plein de douceur, de dévouement, et de
justice. La veuve, l’orphelin, l’esclave; celui que l’impôt écrase,
celui que la passion affole; la femme adultère, le voleur repenti, et
jusqu’à la courtisane, ont trouvé grâce au tribunal de sa clémence.

La sève rouge qui tombe là, de ses veines, goutte à goutte, pour le
rachat du monde, il la sent couler avec ivresse. Que ne peut-il subir
davantage de supplices, pour que soit allégé d’autant le fardeau de
l’humanité!

Mais qui chante sur le chemin sortant de Jérusalem? Qui vient encore
injurier à son agonie? Ses yeux troubles, voilés de pleurs, saignants,
distinguent mal, à travers les indécisions du crépuscule.

La voix est jeune, fraîche, comme accompagnée d’un tintement de
médailles, d’un bruissement de bijoux, or ou clinquant.

Un cri de femme:

--Oh!... Le Nazaréen!

Puis un saut à bas de la monture et, avec la même prestesse, la créature
remontée debout sur la selle, dressée droit contre le crucifié, baisant
ses plaies, les arrosant de larmes amères, s’arrachant les doigts aux
épines de la couronne!

Il la reconnaît: c’est une pauvre fille de joie que la foule malmenait
quelques jours auparavant, et qu’il a délivrée avec une parabole et une
bénédiction. D’un pâle sourire, il la remercie.

Mais plus bas, vers le sol, son regard rencontre un autre regard, plein
de reproche et de douleur. Où les a-t-il vues déjà, ces candides
prunelles, si ardemment tendues vers les siennes?

Ah! il se souvient: l’âne de Bethléem! Celui-là est mort depuis
longtemps; mais celui-ci (son fils ou sa fille) a, dans les paupières,
le même reflet de tristesse et de bonté.

Au lointain, un chien jappe, un bœuf mugit... et, des quatre points de
l’horizon, des voix arrivent, sur l’aile du vent, montent du sillon,
tombent des cimes, jaillissent d’entre les eaux.

Elles disent, ces voix:

--Petit Jésus! petit Jésus! tu as oublié ta promesse! Tu nous as laissés
en proie à la barbarie, à l’iniquité; tu n’as rien fait pour nous; tu
n’as pas payé ta dette! Nous seuls demeurons tes créanciers, ô Christ!

Et Jésus sentit un gros remords lui gonfler le cœur.

                   *       *       *       *       *

C’est depuis ce temps qu’au fond des campagnes on mène les bêtes à la
messe de Noël. Elles (qui attendent toujours leur Messie!) vont rappeler
au petit Jésus l’engagement qu’il prit jadis, et qu’il ne tint pas.
Quelqu’un, qui est d’Église, et qui sait que je crois autant à l’âme
animale qu’à l’âme humaine, m’a dit qu’elles auraient leur revanche...
en paradis!




LA REVUE DE SAINT SYLVESTRE


Comme elles sont tristes, les fins d’année! Comme--fût-ce après les
meilleures--une mélancolie se dégage des jours disparus!

Ce qui les voile ainsi de deuil, ce n’est pas le pressentiment du but
final, les affres qui glacent le sang dans les veines des peureux. Bien
au contraire, l’envie prendrait plutôt de hâter le pas vers la bonne
auberge que l’on devine en avant, que l’on voudrait prochaine... la
bonne auberge du sommeil sans alarmes et du repos sans réveil!

Non, c’est quand on tourne la tête vers l’étape parcourue, quand on
regarde en arrière, qu’une inconcevable angoisse vous étreint le cœur! A
quoi bon, ce ruban de route où les aubes furent si rares et les
crépuscules si épais; où si peu de fleurs égayèrent les herbes
méchantes; où les côtes furent tant rudes, les déclins tant rapides, où
tant d’ornières faillirent vous garder en chemin?

A-t-on seulement rempli sa tâche, fait son devoir? A-t-on seulement,
comme la Nature créatrice le conseille à sa créature, savouré pleinement
les saines joies d’ici-bas? A-t-on aimé--si on a souffert? A-t-on
savouré l’odeur des roses et la magnificence des cieux--si l’on s’est
ensanglanté aux piquants, si l’on s’est usé les prunelles contre le
regard bleu de l’infini?

«Hélas!»... dit l’intime réponse.

Et lorsque expire une année (factice répartition du temps qui varie
suivant les espèces, les mœurs, les latitudes), tous les êtres, depuis
le sauvage à peine l’aîné du singe, jusqu’au savant qui dompte la
foudre; depuis le Lapon tassé dans ses fourrures, jusqu’à la ballerine,
planant, en ses tulles pailletés d’or; depuis le _struggler_ jusqu’au
poète, même instinct de l’irréparable fait frissonner l’individu.

L’esprit se dégage; on voit mieux, observant de plus loin--et un peu de
la vision surhumaine qui élargit l’orbite des mourants, se loge entre
les paupières de qui contemple le passé défunt... le temps perdu!

De onze heures à minuit, se fait l’examen de conscience de l’année: la
revue sans rondeaux et sans trucs, des douze mois abolis. C’est saint
Sylvestre qui la mène (compère autant qu’un bienheureux peut l’être),
très sévère, très regardant, ne ménageant ni blâme, ni satire, aux
peccadilles défilant devant lui.

En vain, par amour-propre d’auteur, on s’applique à farder ses
faiblesses, à déguiser ses errements--saint Sylvestre a l’œil! Puis
toujours, à côté des gaffes commises, il indique la «scène à faire»...
comme M. Sarcey!

                   *       *       *       *       *

Et l’on bisque de l’avoir manquée! Et l’on sent bien que c’eût été
mieux: le recul donne la juste impression, le sentiment de la
perspective, que fort peu ont en naissant, que peu acquièrent, et qui
manquait totalement lorsqu’on vécut ces événements-là!

Faut-il s’en désespérer? Je ne pense. Il n’est de joies regrettables que
les joies inhérentes à la jeunesse, parce que celles-là sont la fleur de
la vie--dont les fruits demeurent insipides à qui, éternellement, doit
conserver désir d’idéal, plus que pratique gourmandise!

Si j’avais été Ève, ce n’est pas avec la pomme qu’on m’eût séduite, mais
avec la branche fleurie du pommier: neige odorante sur l’écorce nue,
pétales de chair pudique, endiamantée des larmes de la Nuit!

Oui, ces ivresses, je comprends qu’on les regrette; que les plus sévères
aient un sourire attristé, à se dire que, peut-être, elles n’ont fait
que distraire leur soif à la coupe pleine; qu’elles n’ont point épuisé
l’enchantement des extases, des aveux, des silences, des paroles, où,
même hors du péché, sans le désir d’y décheoir, deux âmes s’abîment en
délices.

Tout se retrouve, ici-bas, tout s’exauce, quel que soit le vœu formulé,
pourvu qu’on ait beaucoup d’énergie et un brin de chance. Avec ces deux
viatiques, il n’est pas de but: fortune, honneurs, hochets qu’attire
l’effréné désir, qui ne se puisse atteindre. On réussit, on triomphe...
et l’on pleure en regardant ces deux enfants--la Jeunesse et
l’Amour--qui, se tenant par la main, chantaient sur votre route, et que
l’on a dédaignés pour la Chimère féroce, aux yeux d’émeraude, aux ongles
d’or!

Parfois, ses griffes sont de fer, rouillées comme des couteaux de
pauvres, et ses prunelles vert-de-grisées comme les sous de l’aumône.
C’est plus noble... mais le cœur saigne tout de même!

                   *       *       *       *       *

Si l’on s’était trompé? S’il n’y avait de vrai que les divins
enfantillages qu’écrase le lourd dédain des philosophes, comme le sabot
d’un rustre disperse la couvée dans le sillon? Si l’on avait laissé
passer l’heure? Si l’on ne s’apercevait qu’en l’été épanoui des grâces
virginales du printemps?

Et l’amertume de vivre vous vient aux lèvres; le doute se lève: soleil
de minuit! Frémissant, on se demande si, plus tard, il n’en sera pas de
même de l’automne envers le présent, de l’hiver envers l’automne, de la
mort quant à l’hiver!

Il me semble que non; qu’à la survie des illusions, crise douloureuse,
doive succéder le grand apaisement; que nos aïeules, sous leurs cheveux
blancs, n’auraient pas eu regard si clair, front si reposé, si elles
n’avaient renoncé à l’autrefois, les yeux désormais fixés, et
immuablement, sur la Libératrice--et sur nous!

Or, voilà qu’au soir de Saint-Sylvestre, la mémoire les évoque plus
particulièrement, et, avec elles, toutes les douces visions qui
peuplèrent l’enfance: celui-ci, celui-là, le grand-père, l’ami, le
voisin...

Hélas, tous sont morts, du plus «conséquent» au plus humble: M.
Frédéric, qui était maire, et la grosse Louison, sa servante; le curé
Clément, qui chantait si bien les noëls, et mademoiselle Anaïs, qui
avait chanté dans les théâtres. Ces vieilles figures à la grimace
tendre, ridées de bonté, apparaissent distinctement, attendries ou
boudeuses, comme alors. Grand’mère Marie, qui était de province, fait
grise mine à mes réflexions quasi-profanes; mais grand’mère Adèle, qui
était de Paris, a plutôt l’air d’en sourire.

Je vous la souhaite bonne et heureuse, là où vous êtes, ô mes chers
vieux! Rien qu’à vous revoir, c’en est fini des défaillances, des
sophismes dangereux où s’égare l’esprit.

Saint Sylvestre, mon compère, les douze coups sonnent, ne ratez pas la
diligence du Paradis! A l’an prochain!... Salut, petite année! Nous
allons préparer les étrennes d’un tas de gosses,--et je te permets de
goûter aux bonbons!




POUR LA MORT...


C’est ainsi que Nadar, en une boutade rageuse, traduisit, au lendemain
de je ne sais quelle catastrophe, les trois lettres fatidiques du P. L.
M.

Le mot était joli, mais, comme presque tous les jolis mots, d’une équité
douteuse--l’injustice étant d’ailleurs, souvent, la rançon de l’esprit.
Quant aux risques d’accident, quant au budget de victimes, à trajet
proportionné, les chances sont identiques; les Compagnies se valent. On
ne chavire guère plus sur cette ligne-ci que sur une autre; et, du
moins, elle emporte vers l’espoir ceux qui sont à bout d’espoir--et de
souffle!

Beaucoup ont trop attendu, ont laissé passer, sans la mettre à profit,
la trêve que la Camarde accorde à ses convoités, avant que de leur
creuser les orbites; que de leur ciseler les omoplates en «ailes
d’ange»; que de leur décoller les oreilles et les ongles; que de les
marquer aux tempes du coup de pouce profond qui les lui assure, autant
que l’estampille rouge des abattoirs au flanc des brebis!

Soudain, trop tard, ils ont pris peur, consentent à fuir... Et la
panique les hante, double leur fièvre, leur donne, au moindre courant
d’air qui se faufile dans la salle d’attente, des sursauts de
malfaiteurs voyant entrer le commissaire--là, si près du salut!

Les joyeux fêtards qui s’en vont sur le littoral jouer ou «saisonner»
sont rares; un ou deux à peine. Pour le plaisir, on choisit son temps,
alors que pour les affaires ou la santé, on brave à peu près tout.

Or, le temps de ce soir est sinistre: un de ces retours agressifs du
froid où l’hiver prodigue haineusement ses fléaux. Le ciel est noir, la
terre est blanche; on absorbe le mal par tous les pores; les poumons
s’angoissent à chaque aspiration; il semble que, sous la peau, les
veines charrient, en minuscules banquises, fines et piquantes comme des
aiguilles, le sang glacé!

L’abominable, la meurtrière saison! Et si atteint qu’on en soit,
oserait-on se plaindre, en songeant qu’il est par une telle nuit--oui,
par une telle nuit!--des êtres, nos semblables, qui rôdent, sans logis,
sans habits, sans pain, plus à plaindre que les chiens errants... vêtus,
eux, au moins!

                   *       *       *       *       *

Hélas, pour n’être point sociale, la misère ici n’en est pas moins
humaine, c’est-à-dire navrante et digne de pitié!

Tous ces gens que voilà sont, ou paraissent, des heureux, puisque,
fût-ce au prix de durs sacrifices, le départ leur est possible. Mais
quel effroi, dans les yeux de ceux qui «savent»! Et quelle douleur, sous
le masque paisible des bien-portants, accompagnant leur condamné,
inconscient et innocent, qui s’étonne de souffrir et rêve à la vie!

Les premiers (des hommes, le plus souvent, à qui le médecin a parlé net)
voyagent seuls, ou escortés d’un domestique. Ils demeurent isolés,
farouches, misanthropes d’esprit et d’âme, avec le regret de l’action
perdue, la rancune de leur impuissance--vaincus que la maladie cingle en
se jouant, comme à coups de badine, et qui, bon gré, mal gré, devront
ployer le dos, passer sous le joug!

Les autres sont, pour la plupart, des femmes, de jeunes femmes, même des
adolescentes, qui traînent le fardeau atavique, le mal héréditaire, ou
portent la peine de quelque imprudente folie. Celles de trente ans
devinent; celles de quinze ans ignorent. Mais les mains blanches ou les
mains roses--couleur de cierge aujourd’hui!--les doigts cerclés de
bagues ou ceux que n’approcha même point l’anneau des fiançailles, se
cramponnent à l’existence, du même geste éperdu, désespéré, presque
animal!

Elles veulent vivre, ces malheureuses! Et, ce qui les rend mille fois
plus touchantes que l’homme, c’est qu’alors qu’il apporte de la colère
dans la douleur, pleure ses ambitions, ses projets, ses chimères
égoïstes ou stériles, un même, un unique sentiment, infiniment noble et
doux, gonfle le cœur de la vierge comme celui de l’hétaïre: le regret de
l’amour!

Et pas en ce qu’il a de vil, mais au contraire, en sa plus pure essence,
en sa forme la plus abstraite: filial, maternel, instinct ingénu ou
rédempteur, ce besoin, cette passion de tendresse que toute femme porte
en soi!

La phtisie maquille les regards d’un éclat pareil; et la prescience de
l’abdication envers ce qu’on aime, ou qu’on eût pu aimer, fait vaciller
au fin-fond des yeux comme une larme éternelle... qui tremble et ne
tombe point!

Elles évitent de pleurer, celles qu’un proche dorlote et surveille; mais
la souffrance suinte quand même, au long de leur corps amaigri,
transparaît au front contre lequel les cheveux collent, par larges
plaques d’ambre, d’or, ou d’ébène.

Est-il donc si dur de mourir?

                   *       *       *       *       *

Quel trajet de calvaire! A travers les neiges, les brumes, le train
avance péniblement. A tout instant l’on stoppe: la machine patine sur
les rails, ou quelque avalanche barre la route.

Mais, du _sleeping_, personne ne descend; c’est à peine si l’on
s’inquiète, si les portes derrière lesquelles des toux retentissent,
aigres et sifflantes, rauques et caverneuses, s’entre-bâillent, afin de
laisser passer un «vivant». Les autres n’ont que peu souci de ce qui se
passe. A quoi bon? L’accident leur serait une avance, pas un retard,
vers l’inévitable but!

Là, c’est une Juive, une belle Juive à toison noire, au teint olivâtre,
au nez busqué. L’âge indécis: de trente à quarante; une camériste à
profil de Montmartroise l’accompagne. Et trop de parfums, trop de
bijoux, trop d’élégance, eu égard au lieu, au parcours, à l’état de
santé, décèlent l’irrégulière, la pécheresse exotique qui s’étiole loin
des pays de soleil.

Voici qu’elle y retourne--alors qu’il n’est plus temps! Elle s’en rend
compte, demeure blottie en ses fourrures, muette, sans une plainte,
fataliste et superbe comme ses aïeules de la Bible, les grandes
courtisanes dont Israël a gardé mémoire.

Dans la cabine à côté, c’est un ménage, deux Slaves; lui, tout jeune;
elle, on ne sait pas! Sous le parchemin de la peau, bistrée, tendue,
l’ossature s’affirme, le rictus funèbre apparaît. Une lourde, épaisse,
admirable chevelure blonde appesantit la tête, trop faible de col,
désormais, pour la pouvoir supporter.

Défaillante, elle ne peut, ne veut cependant pas tenir en place; elle
erre constamment dans le couloir, s’agrippant aux chambranles pour ne
pas tomber. Sa face aux yeux flambants, vision spectrale, apparaît à
l’improviste, dans le cadre de l’huis; des gens se sont épouvantés, ont
clos leur battant, poussé leur verrou, tiré leur store, afin de ne plus
entrevoir ce squelette ambulant.

Son mari la suit, impassible, une cigarette pendante à la lèvre. Se
désole-t-il? Se réjouit-il? Impossible de conclure devant cette
distinction que rien n’ébrèche; derrière le vide cristallisé de ce
regard, bleuâtre et métallique comme un reflet d’iceberg.

Parfois, il arrive à faire rentrer sa femme, par quelques mots brefs,
impérieux, que nul ne comprend. Alors, des lamentations, des cris, des
sanglots, s’élèvent derrière la mince cloison de bois, emplissant le
wagon d’un tumulte de chambre à torture. En français alors, elle gémit:
«Non, non, non, non! Je ne veux pas mourir! Non!» On entend, contre la
paroi, le choc de son crâne, le choc de ses poings... c’est abominable,
c’est affreux!

Elles en sont pâles, les deux autres, la petite Allemande, la petite
Française, inconnues réciproquement encore tout à l’heure, et
accompagnées chacune de son père. Où sont les mamans? Cela se devine,
car les deux hommes ont l’air vigoureux et sain, en dépit de leurs
tempes grisonnantes. Même, nos compatriotes sont en deuil, d’un deuil
récent, observé en toute rigueur.

A l’embarquement, on s’était guigné, je ne dirais pas de travers, mais
peu s’en fallait. Puis, la petite Allemande, pas jolie, seulement
fraîche (d’une fraîcheur outrée, factice, qui fait peut-être plus mal à
voir que le fripement de sa voisine), a toussé la première, secouée
d’une quinte où il semblait qu’elle allât passer.

Alors, la petite Française lui a donné la réplique, non moins
douloureusement--et les papas se sont regardés! Maintenant, ils causent
dans le corridor; tandis que les enfants échangent des pastilles, des
douceurs pharmaceutiques, et font de jolis projets d’avenir. On les
entend jacasser, toutes gaies d’avoir trouvé une partenaire: «J’irai
ici... Je ferai ça... Père m’a promis... Moi j’aime mieux le rose!»

Une, fumait de l’eucalyptus, l’autre a voulu essayer; comme elle s’y
prend mal, par minutes des fusées de rires s’élèvent, que coupe
brusquement un hoquet, un accès de toux qui s’achève en râle!

Et les hommes reviennent vite, s’empressent; remontent les couvertures,
de leurs gros doigts que la sollicitude fait agiles; admonestent, de
leur grosse voix qui s’assouplit en des inflexions maternelles.

Car personne, ou presque personne, n’a osé se coucher tout à fait, en
vue d’une alerte, d’un incident léger ou grave. On cause de l’accident
de Carcassonne, et l’on a déjà quatre heures de retard.

Voilà que les frêles «ennemies» sommeillent, épaule contre épaule, joue
contre joue, blotties sous le même plaid comme un couple d’oiseaux
frileux. Les pères, retenant leur souffle, les contemplent d’un peu
loin, attendris, ravis, émus aux larmes.

Allez donc leur parler politique, à ces deux-là! Ce qu’ils donneraient
le Rhin, la Revanche, l’Empereur, le Président, et tout le bataclan, si,
avec les drapeaux, on pouvait faire de la charpie qui rembourre et
guérisse les poumons de leurs enfants!...

                   *       *       *       *       *

Le soleil! Voici le soleil! Il est pâlot, faiblot, en cette zone de
transition. Seulement, le train file à terre, d’un coup d’aile rapide et
sûr, comme le vol des grands martinets annonçant le beau temps.

Dans l’air sonore, le sifflet module non plus sa plainte, mais son
chant: un _tireli tui tui_ d’alouette saluant l’aube! Et voici qu’on
atteint le mirage réalisé: la Provence étend sa douceur, comme un
manteau de bon hôte, sous les pas de qui lui vient demander un peu de
soulagement... ou d’oubli!

Salut, terre bienfaisante, patrie de l’espoir, toute fleurie de
miséricorde--où les désolés ne se sentent plus vivre, où les malades ne
se sentent pas mourir!




LES ÉTAPES

MA MAISON


Campée sur la hauteur, à mi-flanc de la montagne étagée en terrasses,
parmi l’illumination diurne des citrons et des oranges trouant l’ombre
des feuillées, elle domine la route, où tintent, dès l’aurore, les
sonnailles des mules, le grelot des ânes, les breloques des poneys.

Derrière, les jardins escaladent la montée, s’efforcent vers les
cimes--qui, rejointes presque à niveau égal, comme soudées, forment une
rampe en courbe d’arc; protègent l’hémicycle contre les bises
meurtrières, y retiennent, y condensent les effluves aromatiques, la
tiédeur des rayons.

Devant, au delà du garde-fou qui protège le chemin, la tranchée dévale,
quasi à pic, cultivée, coupée de vergers, parsemée de villas jusqu’à la
grève... Et la mer déroule, après, l’infini de sa perspective; le tapis
bleu de ses vagues lamées d’argent ou d’or, suivant l’astre qui domine
l’horizon.

De la terre ferme, à droite, à gauche, deux bras semblent s’étendre vers
elle pour l’étreinte ou l’invocation: celui de droite est tatoué d’une
ville, celui de gauche reste velu de la végétation des bois.

Ainsi, ma maison semble reposer, comme une amulette, sur le cœur de
quelque géant ingénu, au creux de sa poitrine--et, de vrai, le vent qui
s’engouffre la nuit dans les oliviers, s’accentue en voix, soupire,
sanglote, gémit, brame d’amour et d’angoisse!

Elle est primitive, ma maison, d’aspect un peu barbare, parmi les
joliesses environnantes, avec son toit plat, ses reins trapus, ses
assises carrées, son faux air de citadelle. Le massif de rochers sur qui
elle repose se hérisse de cactus, d’aloès, de bambous aux longues tiges,
de palmiers hydrocéphales. Nulle croisée, jusqu’à plus de quatre mètres
de haut, n’en déride la façade, et la rangée de volets poussiéreux,
hermétiquement clos, comme murés, qui surmonte, ne s’entr’ouvre jamais:
ce sont les soupiraux des caves.

Nulle tristesse, cependant. Car de la base au faîte, les murailles sont
d’une blancheur immaculée, éblouissante, aveuglante: d’une blancheur de
mosquée ou de kasbah. Et, sous le toit de tuiles roses où roucoulent des
pigeons, le balcon de marbre, égayé de dracænias, découpe ses balustres,
tandis que toutes les fenêtres, larges ouvertes, rient au soleil!

                   *       *       *       *       *

Il n’est, au-dessus, que le grenier; et ce balcon-là, deuxième, presque
troisième étage sur la rue, se trouve être, par derrière,
rez-de-chaussée, de plain-pied avec le jardin; tant la déclivité est
rapide.

Le logis est spacieux, inondé de clarté, et capitonné de silence, face à
la mer; garni de meubles étrangers, dont j’ignore l’origine, qui, pour
moi, n’ont pas d’histoires, dont les tics, les particularités, me
demeurent inconnus.

Ah! ces nids de hasard où l’on s’abat les ailes cassées; où l’on se
reprend à vivre; où d’autres vous ont précédé, et où d’autres vous
suivront--quelle mélancolie s’en dégage! Ils sont hospitaliers à la
fatigue, à la maladie, à la névrose, aux crises de dégoût ou de
découragement qu’engendre la lutte; et leur banalité vous est
consolatrice comme la pitié des médecins. Ils ont vu tant de choses,
tant d’êtres, écouté tant de confidences, recélé tant de secrets!

Qui est venu ici avant moi? Qui y viendra ensuite? Quelles gens ont vécu
parmi ces objets, accessoires aujourd’hui de mon existence? Quelles âmes
ont tressailli de tendresse, de colère, de désir, de souffrance, entre
ces parois où se débat mon âme?

Questions irritantes! Souhaits inexaucés! La brèche de cette jardinière,
qui l’a faite? Des mains d’enfant, ou le poing d’un jaloux? Quelle tête
reposa au dossier de ce fauteuil? Celle d’une aïeule achevant doucement
sa carrière, ou celle d’un adolescent en sa fleur, retournant aux limbes
avant que d’avoir mordu à la vie?

De tous les coins, des souvenirs, des fantômes se lèvent... souvenirs
anonymes, fantômes voilés, à jamais indéchiffrables, décevants à la
curiosité! Mais si leur énigme individuelle m’échappe, je ne les en
reconnais pas moins! Ils s’appellent les passions humaines--la volupté,
l’ambition, le dévouement, l’égoïsme, la foi, le doute!--et je les sens
flotter autour de moi, dans l’air imprécis.

Je les retrouve comme je les ai rencontrées partout: hantises
coutumières de mes veilles, alors que tout repose; génies familiers de
mes songeries ou de mon travail.

Seulement, ici, je voudrais pouvoir distinguer la forme visible en qui
ces abstractions s’incarnèrent; voir les doigts qui, antérieurement aux
miens, tirèrent des touches l’harmonie douloureuse ou triomphale;
contempler les masques vivants dont se revêtirent les invisibles faces!

Rien, comme ces gîtes de passage, ne donne la sensation du néant, et de
la poussée des générations à travers l’histoire. Ce que les philosophes
ressentent en grand, devant les vestiges des civilisations disparues, je
l’éprouve en petit, moi, dans ce milieu moderne que des Yankees, des
Russes ou des Créoles ont peut-être quitté d’hier.

Et, même en dehors de la matérialité des choses, quand, par la baie
béante sur l’infini des flots, mon regard plonge, je voudrais encore
savoir quels yeux ont, de ce point, reflété tel spectacle; suivi la
maturité des fruits, l’éclosion des roses; bu du rêve à la mer et de
l’espoir aux cieux!

Qui s’est accoudé où je m’accoude? Qui a écouté la chanson des
buandières, cette sorte de mélopée qui monte du lavoir en contre-bas--du
lavoir dont le toit me cache les visages, tandis qu’autour l’auge de
pierre, je vois s’actionner, de l’aube au crépuscule, les petites mains
alertes, les petites mains vaillantes, les petites mains gercées?

Le refrain dont ces tâcheronnes bercent leur peine est presque une
plainte... d’autant plus touchante en ce décor de fête, dans cette
nature de luxe. L’ont-ils seulement entendue, ceux qui se sont appuyés
là?

                   *       *       *       *       *

Vers le jardin, ces obsessions vous assaillent moins. Car, sauf des
grands arbres, des arbustes en croissance, le sol fait peau neuve à
chaque saison. Et la fragilité de la fleur, comme l’éphémère de la
beauté, est une courtoisie suprême à l’égard des périssables humains.
Chaque corolle est personnelle à qui la cueille, puisque, née d’hier,
elle mourra demain--chaque minute d’ivresse est sans retour, puisque
celle-là qui fut donnée ne saurait se reprendre, dans la brève marche au
tombeau.

Au long de la terrasse d’allée qui, après les bâtiments, reprend la
ligne du balcon, surplombe la route, les ramures des citronniers, des
orangers, ploient sous la pesanteur des fruits. Des lingots d’or vif,
pâles comme une tignasse d’albinos, rutilants comme une crinière de
Vénitienne, se détachent, sonnent mat, roulent sur le sable des allées.

De l’allée, devrais-je dire, car il n’en est qu’une, parallèle au
chemin. Les vingt mille mètres du reste se composent de champs
superposés, étayés de pierres, reliés par des échelons de pavés--à
travers lesquels dégringole bruyamment une source issue du sommet de la
montagne, un torrent en miniature, à l’onde limpide et glacée.

C’est le Paradou, une façon d’Éden où s’enchevêtrent des lianes, des
vignes; où les pariétaires cimentent les murs croulants. Cependant, des
bruits de cisailles, de râteaux, le gai choc des arrosoirs contre la
margelle des bassins, humanisent le silence de ces hauteurs.

Parce qu’ici, encore, l’homme fait son œuvre, demande à la terre son
pain... qui y pousse, en gerbes fleuries, expédiées un peu aux quatre
coins du globe: en grains, en greffes, en pots, en bouquets.

Un horticulteur ingénieux et audacieux a risqué l’initiative d’une
entreprise florale sur ce roc, après cette échelle de Jacob. Lui et ses
quatre garçons piochent comme des nègres, râclent comme des sourds. En
une année, ils ont défriché, ensemencé, planté la moitié du jardin--et
sans nuire au pittoresque! Si peu nombreux, et sur une semblable
étendue, on ne les voit pas; on les rencontre fortuitement, on les
entend à distance, on les devine, plutôt, par le chuchotement des
branches ou le babil des outils.

Et voici les champs de roses: une nappe blanche de mois de Marie
jonchant le sol de candeur; une courtepointe à nuance charnelle, drapant
de péché la terre brune; et l’effeuillement des rouges pétales
empreignant de massacre tout un pan de l’enclos.

Voici les treilles, où les calices couleur de miel s’étirent,
s’enlacent, jettent dans l’air des baumes citronnés. Et, au-dessus, le
champ des œillets amoncelle ses richesses: la furie des pourpres
cocardes, l’éclat stellaire des soufres ciselés, la mascarade somptueuse
des panachements.

Voici les lignées de tubéreuses, rigides et hautaines comme des vierges
byzantines... si odoriférantes qu’en passant par là on se sent
défaillir! Voici les champs de narcisses, blafards et grêles ainsi qu’un
ballet de pierrots; voici les champs de jonquilles, traînées de sequins!

Les géraniums trapus, géants, font la haie d’honneur entre les étages;
leurs feuilles, à la moindre meurtrissure, saoulent l’air de véhéments
parfums.

Voici enfin, dans la serre, les souveraines, les gemmes animées, les
joailleries végétales: les rarissimes et troublantes orchidées. Des
boules suspendues, elles dardent: flammes, jets, vipères nouées ou
dressées, vrillées, sifflantes, avec des coloris d’émaux, des prismes de
nacre, des transparences de vitrail.

Dehors, plus haut, une farce de féerie accroche, à la rugueuse charpente
d’une vigne, le malingre feuillage de je ne sais quelle cucurbitacée; et
les courges énormes pendent, comiques, après d’imperceptibles supports.

                   *       *       *       *       *

Mais désormais, dans l’ascension, toute trace de culture disparaît. Il
n’est plus ici que l’ombre auguste des oliviers, et le grand calme des
solitudes. A perte de vue s’étend la mer, si belle, si douce, si bleue!

Et, cependant, une angoisse vous étreint, une inquiétude: le mal de
vivre! Rien ne surgira-t-il donc jamais, à cet horizon immuable? La
flottille de radeaux amenant des races nouvelles; la barque traînée par
le cygne et que monte le pur chevalier du Graal, redresseur de torts; ou
Celui qui marcha pieds nus sur le lac de Tibériade, et qu’invoquent,
après dix-neuf siècles, les faibles, les opprimés, les désespérés?

A quoi bon la grâce des corolles, à quoi bon la splendeur des nues, à
quoi bon la caresse des vagues, si nulle chimère ne s’y loge, si nulle
espérance ne s’y mêle--humaine ou divine! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu
rien venir?

D’en bas monte, comme un cantique, la chanson des lavandières...




LES ESPOIRS


Du sommet de la falaise, cime accrochée elle-même au flanc des monts,
jusqu’à la grève où vient mourir le flot, les terrasses s’étagent,
ombragées de magnoliers, hérissées de cactus, fleuries et odorantes
comme celles des jardins d’Hamilcar où Flaubert fait errer Salammbô.

Mais les brumes du Nord, poussées par le vent, sont arrivées jusqu’ici.
Elles n’obscurcissent pas l’atmosphère, l’estompent délicatement; ne
chargent point le ciel de lourds nuages, voilent seulement la crudité de
son azur d’un tulle transparent, dont le soleil, atténué, tiédit les
laiteuses blancheurs.

Et la mer, fidèle miroir, a aussi abdiqué son reflet de saphir; si
pareille à la nue, que l’horizon s’efface, que la ligne de démarcation
se dérobe, que les ondes liquides ou fluides deviennent jumelles,
impossibles à départir.

Une teinte d’opale, indécise, avec de fugaces scintillements d’émeraude
ou d’escarboucle, pâlit la crête des vagues, donne l’illusion d’une
absinthe fabuleuse; d’autant que les menthes sauvages, les romarins, les
géraniums, en dégagent, tout auprès, l’âcre et subtil parfum.

Cependant, là-haut, des vapeurs traînent, encapuchonnant le front des
rocs, agrémentant leur col sévère d’une grâce d’abandon, d’un charme
d’amoureuse au fichu dénoué.

L’Afrique est proche--et l’on croirait à un enchantement de septentrion,
tant une indicible mélancolie émane de toutes ces grisailles, fige le
rayon au cœur de l’astre et la sève aux veines des palmiers. Cette
végétation tropicale même semble non-sens, outrage à la logique, erreur
grossière de mise en scène: un décor mauresque, le turban de Zaïre, la
veste de Namouna, servant à interpréter quelque nébuleuse étude d’Ibsen.

La beauté de toutes choses en est non pas réduite, mais déplacée,
modifiée; une aube d’Elseneur fleurit où s’épanouissait la
méridienne--et la silhouette noire que d’ici l’on distingue, sur les
balcons en cloître du palais, n’est plus Othello qui rêve de victoires,
mais Hamlet qui médite sur les défaites du néant.

Et un tas de pauvres Yorick, comme moi, déambulent leur souffrante
guenille à l’endroit où d’habitude il fait bon; avec la nostalgie de la
chaleur, le spleen des clartés amoindries...

                   *       *       *       *       *

Or, des coups de feu sans fin, sans trêve, un crépitement d’avant-garde,
de tirailleurs exaspérés du farniente qui jettent leur poudre aux
moineaux, retentit au bas du dernier gradin, tout vers la rive.

Rien d’héroïque! C’est simple passe-temps cruel, jeu d’adresse: tir aux
pigeons.

Des volières où les oiseaux sont élevés, presque apprivoisés, si
familiers qu’ils mangent souvent dans la main du gardien, les portes
sont ouvertes. L’invite à la liberté trouve peu de récalcitrants; d’un
coup d’aile joyeux le captif s’élance--et le plomb l’abat!

Les très heureux tombent raides; le garçon de service les ramasse sur la
pelouse et les jette en un grand panier. De moins chanceux, blessés
mortellement, vont se perdre au large, cheoient à bout de forces,
planant sur le flot, ailes ouvertes, comme un Saint-Esprit de légende.
S’ils ne sont pas trop loin, la barque, le chasse-épaves, les recueille,
les entasse, pêche ailée et frissonnante, dont un spasme de douleur
secoue le tas diapré.

Les plus misérables, estropiés seulement, égrenant les rubis de leur
sang partout où ils se posent, tournent et retournent, affolés par la
souffrance, par la stupeur. Rien de plus expressif que cet effroi
étonné... qui dit la confiance animale en l’ex-frère du Paradis
terrestre, promu bourreau; et la surprise navrée de ces petites
créatures, à se sentir ainsi traîtreusement frappées.

D’aucunes se traînent, boitillantes, par les jardins d’alentour; sont
happées par les chats, saisies par les gamins. D’autres se réfugient en
quelque angle de toiture; s’y blottissent résignées pour attendre la
mort; et, de même que les stoïciens se couvraient la face du pan de leur
manteau, se cachent la tête sous l’aile pour ne plus rien voir d’ici-bas
et finir paisiblement--loin de l’homme!

Quand un couple s’est échappé ensemble du colombier et que l’un tombe,
souvent l’autre interrompt sa course, volette au-dessus du cadavre de
ses amours, jusqu’à ce qu’une décharge meurtrière (et pitoyable!)
l’étende à côté, bec contre bec pour la dernière fois!

Souvent, quelque blessé s’élève jusqu’aux dernières terrasses, s’abat en
pleine mondanité, risquant de ta cher, de son agonie, les suprêmes
élégances. Alors, on s’attroupe, on appelle Bébé pour regarder ça: il
faut bien que les enfants s’amusent!

L’oiseau chancelle--l’oiseau sacré de Cypris!--sous les yeux féminins
empreints d’indifférence... quand ce n’est pas de joie! L’arc-en-ciel de
son jabot ondule; ses pattes de corail tremblent et se crispent; ses
prunelles de jade perdent leur éclat. Et il défaille soudain, en une
convulsion ultime. Quelque garnement l’emporte: on s’est bien distrait!

Quant aux évadés, aux indemnes, leur instinct de fidélité les ramène, le
soir, au nid, c’est-à-dire au piège. Sinon, du grain étant mis sur
plusieurs toits, leurs gardiens ordinaires les reprennent sans effort,
presque à l’appel, tant les pauvres bêtes sont ingénues!

C’est nous qui sommes vraiment de vilains animaux, ingrats et lâches!
Car, devant ce massacre inutile, sans l’entraînement de la chasse, sans
l’excuse du gibier que l’on découvre, que l’on poursuit, que l’on mange,
au moins, une vision d’enfance m’est distinctement revenue.

C’était pendant le siège; mon père m’emmena voir un lâcher de
pigeons-voyageurs. Par delà l’ennemi, ils allaient porter la
consolation, la vaillance, au cœur des absents; dire à la France que
Paris, affamé, saigné, gelé, n’était pas mort, combattait toujours...

Je leur vis attacher les dépêches; et comme, si gamine que je fusse, je
comprenais que quelque chose de grave s’accomplissait là, et que j’avais
les larmes aux yeux, l’aéronaute, entre ses mains gantées de laine,
tendit à mes lèvres le plus beau des ramiers:

--Embrassez-le, petite Française! Ça lui portera chance; et il a de la
Patrie sous l’aile!

                   *       *       *       *       *

Oui, on oublie vite! Vous en souvient-il, de cette motion, au lendemain
de 70, de déclarer ce messager de nos douleurs oiseau de la République,
comme à Venise; de le sacrer citoyen, en reconnaissance des services
rendus; de protéger à jamais sa race, son repos, sa vie?

... La pelouse, en bas, est comme couverte de neige tant il y a chu de
duvet! Et la mer est ourlée d’une écume de plumes!

Cependant, les détonations s’espacent. C’est que les tireurs sont las;
et puis que le crépuscule, cendre de la lumière, commence à tomber du
zénith.

Les gens s’en vont. Le ciel, couleur de tourterelle, se teinte de rose,
porte comme une blessure vers le point de l’horizon, où mourut le
soleil. Une désolation s’épand, en même temps que l’ombre, parmi la
solitude; et le silence n’est plus troublé que par l’écho de vagues
battements d’ailes et de petits cris plaintifs.

Seule, je songe. Que cela ressemble donc à la vie, ce sport
méchant--pour certains du moins!

On a le cerveau plein de rêves, on a le cœur plein d’espoir. Ah! qui
viendra leur ouvrir la porte, leur octroyer la délivrance, le libre
espace et le plein air?

Qui? Mais tout le monde! Les parents, les proches, les amis, les
connaissances, les indifférents, les étrangers, les passants même! Comme
ils sont serviables, comme ils sont généreux, comme il fait bon vivre!
Et la première illusion prend son essor, ravie... et la première félonie
l’étend sur le sol, poitrail ouvert: morte!

Alors, c’est fini! Tantôt isolés, tantôt par troupe, les espoirs
s’envolent, et sont massacrés au passage! Amitié, amour, tout ce qu’on
souhaitait le plus doucement, tout ce qu’on désirait le plus ardemment,
de la soif de tendresse à la faim d’affection: une présence rêvée, la
fuite dans l’idéal, les fraternités chevaleresques, les pures gloires,
les nobles desseins, les hantises hautaines, les dévouements éperdus,
tout cela--ô douleur!--franchit le seuil de votre âme, est fauché par la
haine, la calomnie, le manque de loyauté des uns, le manque de volonté
des autres... le manque de passion de tous!

Et le temps s’écoule. Et l’on se sent un vide affreux, en cette cage où
tant de chansons retentirent, où tant de nids furent ébauchés. Encore
quelques espérances attardées (les dernières!) encore quelques blessures
à recevoir--et tout est dit!

Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu longtemps pour en arriver là: il
suffit d’avoir vécu vite.

Voici la nuit. Dans la mer profonde, sous les buissons de roses, sur les
balustres des terrasses, les espoirs blessés roucoulent l’agonie. Le
colombier est vide, vide de l’aire au faîte; le ciel en soit loué!

                   *       *       *       *       *

Mais dans l’ombre, quel est ce froissement soyeux, ce souffle frêle?...
Ce sont les échappés--ils sont revenus! Las! on va donc encore souffrir?




LOIN...


Par les champs, dans l’aube douce, allez, mes pensées!...

L’heure est indécise, et le ciel aussi. Les tremblantes étoiles
scintillent pâlement sur la nue blafarde--comme ces lueurs de bal que
surprend le jour dans le feuillage des serres; comme ces diamants,
prunelles figées des sources, aveugles désormais aux naturelles clartés,
ne reflétant plus, dans l’ombre, que les astres artificiels allumés par
la main des hommes!

Seulement chaque petit soleil, en s’éteignant là-haut semble laisser
tomber un pleur de regret, une goutte de clarté, sur la planète
endormie. Chaque fil de gazon, chaque mince rameau, porte sa gemme
liquide: saphir ou rubis, émeraude ou topaze, suivant que s’y reflètent
les ombres mourantes de l’Orient ou les splendeurs naissantes de
l’Occident. C’est le sol, maintenant la peau hâlée de Cybèle, qui se
diapre de constellations. Des vapeurs légères, ruisselantes de feux,
l’enveloppent de leurs fins tissus--le manteau de Tanit semble la
recouvrir... et l’on marche, comme dans une apothéose, parmi
l’écroulement de la rosée!

Mais tout cela est furtif, rapide, à peine entrevu dans la
transformation des choses. Ces joailleries matinales ont la transparence
de l’illusion, le prisme subtil du rêve, une douceur d’effacement, que
rompt seule la brutale et souveraine apparition du soleil.

A peine éveillée, la terre lui tend les bras. Et le voici qui s’annonce
au plus lointain de l’horizon. Comme une poussée de sang vermeil, des
roseurs accourues emplissent l’espace. La blancheur laiteuse des petits
nuages se veine d’un lilas très tendre; puis la filtration des rayons
donne, à la chair de brumes, un aspect d’épiderme vivant et humain.

Une odeur forte de sève, de jeunesse, s’exhale des sillons; monte, comme
un encens, dans l’air vivifié. Des craquements, des bruissements
imperceptibles, annoncent l’effort de tout ce qui germe, de tout ce qui
pousse, vers le jour, vers le but!

Ce sont les bourgeons des arbres, oiseaux retenus par les pattes, qui
cassent leur coque goudronnée, impatients que la brise fourrage leurs
plumes, défripe leurs ailes! C’est le brin d’herbe, qui active sa tâche
souterraine et menue; déplaçant des atomes, lourds pour lui comme des
mondes, afin d’arriver plus vite à la surface, C’est l’animalité
invisible qui s’émeut: l’usine des fourmis, à laquelle une campanule
semble sonner le réveil; la taupe, qui s’étire en son trou; le mulot,
qui fait sa toilette; la ruche, aux cellules desquelles frappe l’abeille
de garde, gourmandant les paresseuses--les bêtes muettes qui peinent
pour gagner leur vie!

Subitement, la lueur se fait plus intense. Du champ roux piqué de vert,
fuselé, vers le ciel, comme une flèche ailée et chantante, l’oiseau
primitif de notre race: l’alouette des Gaules. Elle file si droit, si
haut, vers le front de l’astre, qu’elle semble se poser au cimier du
casque d’or, ainsi que jadis au chef des Brenns insoucieux.

Son appel strident, son défi batailleur trouent l’espace; le soc d’une
charrue, encore au repos, renvoie des éclairs de framée; le jour inonde
de lumière l’immense plaine... l’homme de la glèbe, menant ses bœufs,
apparaît à l’horizon.

Salut, gai matin!

                   *       *       *       *       *

Par les flots profonds, sous l’écrasant Midi, allez, mes pensées!

Le navire, goëland plus prompt que ceux qui ont frôlé ses cordages,
poisson plus souple que ceux qui lui stimulent les flancs de leurs
nageoires, le navire avance, rapide, onduleux, dans l’Océan tigré de
soleil!

Rien, au large, que ce reflet vivant, bougeur, multicolore, du ciel
implacablement vide, implacablement doré! Sur le pont, pas un être qui
bouge; un silence de mort--ou de sieste! mais, en avant, le libre
espace, le libre oubli!

Et une sérénité lourde, chaude, descend en nappes de plomb sur l’être
engourdi. C’est le mirage du néant: quelque chose d’assoupissant, de
bienfaisant, qui détend les nerfs; endort la pensée; ne laisse subsister
de la sensation que juste ce qu’il en faut pour apprécier ce repos béni.

Tout l’être se fond en une béatitude: les chagrins, les soucis, les
souvenirs, semblent glisser à la mer, comme des cadavres réprouvés que
n’accompagne même point un signe de croix. Une âme neuve paraît surgir,
en cette atmosphère de braise, comme, de l’antique bûcher, le Phénix
renaissant, vivace, jeune, superbe, des cendres de son vieux corps, hier
si misérable et si flétri!

Lave en fusion, tramée de pourpre, ourlée d’argent, avec des fulgurances
sulfureuses, orangées, violacées, livides, tantôt verdies, tantôt
bleuies, la vague bout, tournoie, tourbillonne autour du navire, lui
livre assaut, l’enguirlande d’écume, l’incendie de furieuses lueurs!

On navigue sur de la flamme; et de la flamme, encore, emplit le zénith;
et de la flamme, toujours, flotte dans l’espace, embrase l’air, attise
la fièvre qui brûle les lèvres, crispe la peau!

Alors, comme aveuglés par cette outrance d’impression; pour échapper à
l’incandescence ambiante qui fait vaciller l’idée dans le cerveau
ébloui, à cette volupté trop âpre de la vue, à cette irradiation
dominatrice, les yeux se ferment, lentement...

Et le navire suit sa course loin du vieux monde, vers les latitudes
nouvelles, les terres inexplorées, les cieux inconnus!

Salut, Midis de rêve, dans la solitude lumineuse, le silence ardent, au
delà de nos horizons!

                   *       *       *       *       *

Par les bois, dans les claires ténèbres, allez mes pensées!...

La nuit survenue emplit les halliers d’un calme tendre, d’un apaisement
infini. Plus rien ne bruit que, parfois, la galopade d’un lièvre
peureux, brusquement éveillé; la chute d’une pomme de pin; le trille pur
d’un rossignol; la mélopée triste des batraciennes sérénades, à l’entour
des étangs jonchés de nénuphars.

Là-haut, à travers les branches des chênes, s’efforçant à couper l’ombre
du gui, la fine faucille druidique détache, sur le peplum bleu du ciel,
sa mince lame d’or.

La terre sent bon. Elle sent le foin et la verveine, la violette et la
fraise en fleur. Son haleine est tiède, et, sous la main, les mousses
gardent la chaleur des rayons qui s’y nichèrent tout le jour.

Au centre des clairières, la lune, si peu visible qu’elle soit, met tout
de même un tapis d’argent. Nos yeux humains n’y voient goutte; mais
sylphes et faunes y dansent leur ronde, quand les profanes sont passés,
que le bois est vide! D’invisibles mains cueillent la sauge et tressent
l’herbe magique, en disant les paroles d’incantation.

L’herbe magique! l’herbe d’oubli!

Et, pourtant, il ferait bon vivre, s’en aller à deux dans la forêt
profonde, non pour y commettre le mortel péché, mais pour errer
seulement parmi le grand calme de la nature; sans rien se dire, la main
dans la main, les yeux dans les yeux--purs et sincères comme des petits
enfants!

Salut, soir mystérieux, auguste nuit si douce aux cœurs très las!...




LA GRANDE AMIE


Ce n’est pas la mer--la vaste mer aux flots mouvants; la mer berceuse
qui endort les rêves, calme les peines, balance, entre ses bras
puissants, notre fragilité.

Ce n’est pas la nue--cage féerique tressée de rayons, où les vapeurs,
légers songes, voltigent, paressent, se poursuivent; se balancent dans
le hamac de l’arc-en-ciel ou le croissant de la lune; planent au zénith;
s’ébouriffent dans le sommeil des astres; éparpillent leur duvet parmi
les gaîtés de l’aurore ou les regrets du couchant.

Ce n’est pas la terre--la bonne terre féconde, nourrice de l’humanité,
qui produit les roses, fleurs d’extase, et le blé, fleur de pain; qui
verse la joie dans les pressoirs et l’oubli au cœur des hommes; qui,
depuis que le créateur la lança du pied dans l’univers, y tourne pour
son parasite, lui pardonne de la ronger et s’épuise à lui suffire.

Ce n’est pas la nature--émanation, domination, souveraine et secourable
à nos besoins; la force créatrice qui veut qu’on enfante, sans souci des
affres endurées; qui fait de l’amour un piège à sa perpétuité; livre les
faibles aux forts; et oppose à toutes plaintes son inerte majesté.

Non, hélas: ni l’infini des vagues, ni l’infini des cieux; ni le sol où
les racines tettent la sève, ni l’âme invisible de la matière, ne
réservent, à la créature, sa définitive consolation.

Sur leur sein, le mal peut s’engourdir, la douleur somnoler; mais
combien passagèrement! Ce qu’effroyables sont les rechutes, et
torturantes sont les reprises, après qu’on s’est cru guéri; après qu’on
s’est cru sauvé; après qu’on a savouré le mensonge, l’empirisme de
l’illusion!

Oh! la cruauté des branches auxquelles les noyés raccrochent leurs mains
pâles... et qui cèdent sous le poids!

Tandis qu’Elle, la très chère, la très bonne, la très miséricordieuse,
elle ne ment pas: Elle est toute vérité comme elle est toute
consolation; et le sommeil que dispensent ses doigts, aux paupières
fatiguées de pleurs, est désormais sans cauchemars--et sans réveil!

                   *       *       *       *       *

Pourquoi la craint-on? Pourquoi ne parle-t-on d’elle qu’en baissant la
voix? Pourquoi les êtres frissonnent-ils, rien qu’à ouïr son nom?

Est-ce donc si grand bien, la vie? Est-il donc si doux de souffrir,
d’espérer, de souffrir encore: pour qu’à ce jeu où le cœur se casse,
comme volant contre raquettes trop dures, nul ne veuille abandonner la
partie? Que resterait-t-il à ceux qui sont las si elle n’était; si ce
but, cette certitude, échappait à l’existence; si le supplice de
l’immortalité faisait impérissable le supplice de vivre?

Cependant, on la redoute, la Libératrice; l’idée chrétienne l’enveloppe
d’angoisses et la dresse, squelette hideux, carcasse grinçante, aux
portes de l’enfer. C’est erreur, c’est calomnie!

Il faut remonter au paganisme, à la philosophie sereine d’Athènes ou de
Rome, pour en pressentir le charme, la grâce, l’indicible attrait.

Couronnée d’asphodèles et de scabieuses défeuillées, pâle comme est pâle
la perle au fond des océans, comme est pâle l’étoile que vient effacer
l’aube; drapée dans le linon des brouillards, dans la gaze des nuées;
avec, pour joyaux, de diaprés feux-follets, elle est la divine sœur de
la Beauté et de l’Amour!

Sur les blessures qu’ils ont faites, elle verse le baume, le dictame;
cruelle seulement aux survivants, elle ne l’est point à l’élu qu’elle
emporte, maternelle et tendre, vers la tombe, comme un nouveau-né vers
son berceau.

Elle est la suprême amante des caresses sans lendemain... Son baiser,
qui tue, guérit! Pour qui a bien vécu, pour qui se sent la conscience en
ordre et l’âme prête, son évocation est empreinte de douceur, son
apparition est saluée d’un sourire.

Encore quelques roses à effeuiller dans la coupe de vin de Chio; encore
quelques mots à dire avant que de boire la ciguë; encore un pardon à
jeter à la vie--et l’on est à toi, ô Bien-Aimée!

                   *       *       *       *       *

Puis, elle est docile. Non seulement presque toujours elle obéit à
l’injonction brutale du suicide, mais elle sait aussi venir doucement,
lentement, vers qui la désire, avec ferveur.

Des boutades de qui la souhaite aux minutes de colère ou de
découragement, elle ne tient compte; sachant bien qu’elle serait
maudite, si elle exauçait. Elle veut être longuement, ardemment,
impérieusement convoitée: avec passion, avec patience!

Alors, elle vient. Pas vite, en respectant les convenances, comme il
sied à l’égard de qui, par croyance religieuse ou pitié de quelque être
cher, ne voulut pas lui faire signe publiquement. Maladie noire, maladie
de langueur, consomption, spleen, névrose, la forme diffère, mais le
fond est le même, et tout recours également impuissant. Les
bien-portants n’y voient goutte, les médecins y perdent leurs
ordonnances, et les dévots leurs oraisons.

Ainsi, on l’hypnotise, la Grande amie--au moins pour la moitié du
trajet!

Car, après, dès la limite franchie, c’est elle qui vous tient, qui vous
ensorcelle, qui vous attire, qui vous enlace! Une raison viendrait, de
tenir à l’existence, un motif à reculer l’âpre désir de vivre, qu’on ne
le pourrait plus!

On est sa proie...

                   *       *       *       *       *

J’ai songé ainsi, ce soir, sur la terrasse que balayait le vent du sud.
La Mort y a passé--oh! pour un tout petit être! pour un ramier, cible
abattue, dont le plomb avait emporté les pattes, et qui agonisait,
soulevé sur l’aile, en un repli de chéneau.

Par ses deux moignons, par encore d’autres blessures, il perdait tout
son sang. Aux dernières lueurs du jour, sa souffrance affreuse, son
martyre silencieux s’entrevoyaient. Depuis le matin, peut-être, il était
là... Des frissons effrangeaient son plumage; d’angoisse tressaillait
son frêle corps.

Tout à coup, il s’est abîmé mollement, comme une fleur fauchée--et tant
de calme a remplacé sa torture que j’en ai eu l’esprit saisi. Sur le
rose des tuiles, il ne semblait plus qu’une corolle géante et
mystérieuse: un iris bleu au cœur de pourpre, aux pétales alanguis.

Et des fenêtres ouvertes de quelque villa, dans le silence
crépusculaire, s’échappait, en sourdine, très lointaine, à peine
saisissable, rhythmant le trépas du soleil, la phrase chantante de la
_Marche funèbre_.

                   *       *       *       *       *

Alors, j’ai senti comme un frôlement d’invisible... et que la
Bienfaitrice avait passé!




FRONTIÈRE...


Un ravin qui se prolonge très avant dans la montagne, la tranche comme
fit Durandal aux cimes de Roncevaux. Mais la garde de l’épée doit dormir
sous les flots profonds, et l’on ne suit que le fil de la lame, visible
seulement en terre ferme, dans le roc couleur de rouille, couleur de
sang.

Pourtant, l’horizon n’est pas entamé par la chute du pesant et court
glaive. Harmonieusement, comme une théorie de bacchantes revenant des
vendanges les bras enlacés, la ronde dénouée des collines, toutes
couronnées de pampres, se déroule non loin, face à la mer. Et, derrière,
les hauts monts chenus, l’air rébarbatif, dominent, épaule contre
épaule, sans nulle interruption.

Au fond du ravin, venant on ne sait d’où, une source babille et
frétille: un cours d’eau si chétif qu’une planche posée à plat entre les
rives y fait gué; si limpide qu’on distingue les insectes aquatiques qui
s’y promènent sur les cailloux blancs.

Parfois, l’onde se trouble d’un nuage bleuâtre qui opaline le courant,
puis l’«embouchure», et se dissipe dans les vagues. C’est une des
femmes, à genoux là-bas, qui a enduit un de ses linges d’une frottée de
savon. Car, en face les unes des autres, sur chaque bord, de belles
filles, de solides ménagères, lavent, rincent leurs nippes, avec des
claquées de battoirs, des fusées de rires, des fredonnées de chanson.

Au-dessus d’elles, un pont d’une arche, où passe la route, semble
l’accord de deux mains amies--de deux mains fraternelles, se rejoignant,
s’étreignant. Si bien que le triangle blanc de droite, qui marque la
limite entre les deux nations, semble pure formalité, enseigne d’auberge
égalitaire, niveau accroché à la paroi par quelqu’un des carriers dont
le pic, là-haut, ébrèche le silence.

Cependant, il se répète ici, en bas, sur la grève; et, à quelque
distance, une guérite abrite de son ombre un douanier, très pacifique et
très pensif, actionné à la lecture d’un bouquin, qui m’a tout l’air,
tant il est flétri, tant il est fatigué, d’un roman de louage. Sur le
chemin caillouteux, des ânes, pas plus gros que des terre-neuve, chargés
de brassées d’herbes, de couffins de citrons, de jarres d’huile, de
fascines, de barriquettes, circulent, se croisent, actionnés par une
badine en fleurs.

Le soleil décline pompeusement, se noie dans le vermeil liquéfié des
flots, ainsi que le duc de Clarence dans sa tonne de Malvoisie. Le
crépuscule ajoute sa cendre à la poussière qui blanchit les verdures;
une première lampe, terrestre étoile, vient de s’allumer en l’une des
cassines s’étageant au long du ravin. Sur la rive droite, à l’étranger,
un paysan, tout à l’heure, m’a levé son chapeau: «Bonsoir, madame!» Sur
la rive gauche, en France, où je viens de rentrer, une vieille, assise
sur la marche de sa maison, encore me salue: «Buona sera, signora!»

Tout est paix; tout est sérénité; le sourd travail de la nature
s’élabore au sein de la terre, prépare les récoltes, assure les
moissons. Des barques de pêche rassemblent vers la rive les bouées des
filets, comme les chiens de berger rassemblent le troupeau à la chute du
jour.

Et dans leur sillage, les vagues fraternisent; ignorantes, dédaigneuses
des volontés humaines qui s’affirment là-bas, sur le sol immobile--et
que narguent, pourtant, l’oiseau libre, le vent moqueur!

                   *       *       *       *       *

Ceci est la frontière: la frontière entre l’Italie et la France, l’un
des points où ces criminels qui s’appellent les fauteurs de guerre,
s’efforcent d’attiser les haines, d’évoquer le fratricide.

Ah! comme plus que jamais, devant le calme de ce vallon, ce ruisselet
qui jase, ces femmes qui jacassent, ce gabelou qui rêve, ces laborieux
de la glèbe échangeant, d’un seuil à l’autre, le fruit de leurs efforts,
rompant le pain à la table commune, comme plus que jamais je sens monter
en moi la haine des hécatombes imbéciles... et décroître la tradition
chauvine!

Que l’on me comprenne! Ni vous, ni moi, aucun de ceux de notre
génération, ni nos fils, peut-être, ne verront rayer de la carte ces
conventionnelles limites entre les humains. Si vieil usage, si antique
coutume, ancrée dans les mœurs et dans les cœurs, ne peut disparaître du
jour au lendemain, parce que quelques utopistes en auront conçu, en
auront poursuivi l’abolition. Pareille métamorphose ne peut être le fait
d’une révolution brutale, exposée à devoir se défendre par les moyens
mêmes dont elle prônait la suppression. Je ne crois, pour atteindre un
tel résultat, qu’à l’évolution lente et universelle des esprits. Sinon,
l’on risquerait d’être forcé de faire la guerre au nom de la paix,
comble d’incohérence!

C’est pourquoi les actes, répréhensibles ou louables, sont de peu
d’importance, auprès de la poussée des idées--inoffensives, qu’on s’en
persuade donc, dès qu’elles auront atteint le degré suffisant
d’internationalisme pour enclouer en tous lieux, à la même heure, la
gueule des canons! On obtiendra même résultat; cela coûtera moins cher;
grèvera moins les budgets; épuisera moins les peuples; menacera moins
l’avenir, que la situation présente, factice et fragile, à la merci du
premier fou venu. L’abstention (sous cette réserve qu’elle soit
générale) équivaudra exactement à l’exagération de l’armement.

Mais les ressources, gâchées aujourd’hui en criminels préparatifs,
seront consacrées à l’agriculture, à l’industrie, à tout ce qui fait
vivre les hommes... au lieu de les tuer!

Savez-vous ce qui me fait aimer Turpin, l’inventeur de la mélinite,
l’expert en fléau? C’est moins ce qu’il souffrit injustement que ce que
j’espère de son génie: le moyen de destruction tellement odieux,
tellement effroyable, qu’une révolte secoue l’humanité, la pousse dans
la voie de réaction où les oliviers fleurissent!

Mon espoir ne s’en tient pas à la France, ce qu’on pourrait blâmer. Il
s’étend aux autres pays. Et si, demain, une grande partie de l’Europe,
nations sœurs ou nations ennemies, déclarait la grève de la guerre,
qu’il se lève, celui qui oserait protester; réclamer l’égorgement,
l’assassinat en masse; l’incendie des celliers, des granges, des
étables; le bombardement des villes; l’éventrement des mères--le
massacre des innocents!

                   *       *       *       *       *

«Chimères! Songes creux!», diront tous ceux qui, se trouvant bien du
présent état, ont intérêt à son maintien; ou ceux, plus nombreux encore,
qui, parce qu’ils sont myopes, dénient que rien existe au-delà de leur
portée visuelle.

Non! Chimères pas encore atteintes, songes pas encore fécondés: voilà la
vérité. Et elle est assez lointaine aux penseurs pour rassurer les
Pharisiens. Si menaçante que semble à ceux-ci la paix universelle, ils
ont du temps devant eux; peuvent encore se réjouir, trafiquer,
brocanter; jouer à la hausse, jouer à la baisse; prélever sur la chair
du pauvre la livre de Shylock... il coulera encore du sang!

Mais est-ce une raison, cet éloignement du but, pour renoncer à
l’atteindre?

D’aucuns s’y essayent trop vite. Parce que désarmés de cet outil
d’effraction en douceur, de ce passe-partout qui s’appelle la «forme»;
parce que frustrés d’instruction, d’éducation, ils enfoncent brutalement
des portes qu’on doit ouvrir--ou mieux qu’on doit se faire ouvrir. Ils
blessent le sentiment public; offensent une conviction respectable,
puisque sincère, une belle légende du passé, pour qui beaucoup de héros
sont morts, qu’il suffirait d’un incident pour galvaniser à nouveau...
et pour qui beaucoup de braves gens encore, quelle que soit leur
appréciation de l’avenir, se feraient encore trouer la peau!

La Patrie! Nous l’avons dans les veines; l’éducation nous l’y a mise, la
défaite nous l’y a confirmée. On n’abandonne pas une mourante, on ne
renie pas une vaincue, à moins d’avoir le sang blanc et le cœur lâche!
Que demain le péril surgisse; que la liberté soit menacée dans son
foyer, dans son berceau; qu’il s’agisse d’exercer la défensive envers
qui, ne désarmant pas, attaquerait--chacun accomplirait son devoir, même
ceux qui rêvent d’autres destins!

Mais, sous le fer de l’ennemi, dans les affres des derniers spasmes, les
clairvoyants devineraient, de leurs prunelles troubles, la Paix, comme
une aube, se levant lumineuse à l’horizon, effaçant les frontières,
unissant les mortels, dans un immense élan de fraternité et d’amour!




LA CROIX-ROUSSE


Lyon a ceci de particulier que les questions de dogme ou d’opinion ne
sauraient prévaloir contre l’intérêt de classe; diviser ceux que le
profit allie, rend solidaires en une commune frayeur, en une commune
haine du commun exploité.

Bourgeois catholiques, bourgeois francs-maçons, se rencontrent dans le
même opportunisme; un pareil amour de la poigne, quel que soit le bras;
une semblable exécration--le mot encore est faible!--pour la race
ouvrière!

Sauf une antique noblesse de province, qui vit chrétiennement et
isolément dans de très vieux hôtels, ou dans les châteaux d’alentour, ne
sortant jamais que pour l’aumône ou la prière; sauf un clergé admirable,
dans les quartiers de sans-soleil et de sans-espoir; sauf les
socialistes du _Peuple_ et les antisémites de la _France libre_; sauf
quelques précurseurs ignorés, mais dont on pressent l’existence, la
pitié farouche, les révoltes douloureuses, rien là-bas, rien qui ne soit
hostile à la détresse humaine, disposé à la répression et aux sanglants
holocaustes!

Dans les autres villes, les forts, chiens de garde, ont l’ouïe et la
gueule tendues vers l’extérieur. Ici, l’ennemi, c’est l’habitant! Les
embrasures des créneaux sont tournées vers la cité; derrière, la force
armée écoute, regarde, comme par le guichet d’un judas... prête à
répondre! A plusieurs, les canons n’allongent plus leur museau de
bronze; mais, en deux tours de roue, ils auraient vite fait volte-face,
et craché le châtiment sur les exaspérés de la faim!

Le martyrologe de Lyon dépasse tous les autres, dans l’histoire sociale;
on lui a dépêché toujours les proconsuls les plus cruels, les
porte-sabre les plus implacables. La guillotine, le bombardement, y ont
sévi avec la ponctuelle intermittence d’un retour de fléau. Et l’état de
siège a, depuis, combien de fois, sous la botte éperonnée, tenu,
meurtri, son cœur rebelle, son cœur sanglant!

Pauvre ville! Pauvre population qui, sous un ciel mélancolique, entre la
grisaille des murs, vêtue de sombre comme eux, tourne, de Fourvières, où
l’on prie, à la Croix-Rousse, où l’on peine--à moins qu’elle ne s’arrête
en route, place des Terreaux, devant l’Hôtel de Ville, où l’on exauce
ceux qui crient: «Du pain ou du plomb!»... en les mitraillant!

                   *       *       *       *       *

Cependant, sous la coupole de l’Exposition, en l’une des salles par
hasard finies, s’affirme, pour la plus grande gloire nationale, le génie
de ces travailleurs. Dans la plupart des vitrines, les pièces de soie,
drapées haut, se déroulent comme une fonte de glacier; ruissellent en
cascades; s’évaporent en reflets, ainsi que des fontaines lumineuses
tissées sur la quenouille des fées!

Voici les rayures, éblouissantes aux yeux, qui ondulent et s’enroulent,
chatoyantes, avec des grâces de couleuvre! Voici les moires, images de
la nue, où flottent, s’essaiment, se rencontrent, se nouent, des buées
légères! Voici les brocarts impériaux, lamés d’or; les brocatelles,
lamées d’argent; les étoffes métalliques, couleur de lune, nuancées
d’aurore, comme les robes de Peau-d’Ane! Voici les foulards, les surahs,
les étoffes légères où se moule le corps des belles; et, tout à côté,
les velours frappés, mats sur fond luisant, où se résume l’art
somptuaire!

Voici les restitutions d’autrefois, les étoffes galantes ou austères
dont se paraient nos aïeules: les damas épais et lourds des châtelaines;
les satins majestueux aux plis cassants, des dames de la cour; les
fanfreluches des pseudo-bergères et pseudo-grisettes, qui se laissaient
poursuivre sous les charmilles de Trianon ou chiffonner sous les
tonnelles de Ramponneau!

C’est de l’histoire et c’est du rêve! C’est du luxe, surtout: un luxe
écrasant, vertigineux, que rachète la perfection de la main-d’œuvre, et
tout ce que la nature vaincue par le vouloir humain, peut mettre
d’orgueil dans une âme enthousiaste!

Ah! les belles choses! les belles choses!... Et sans envie, sans même de
convoitise (comme on errerait dans les galeries de musée) on savoure
naïvement, simplement, la magie du spectacle: cette fête du regard où
l’on est convié!

Cependant, une main s’appuie sur mon bras, rompt l’enchantement.

--Ne voulez-vous pas voir le ver, son travail, ses métamorphoses?

--Le ver?... Ah! oui!

Je l’avais oublié, que toute cette magie provenait d’une chenille; tant
me semblait plus normale la baguette de Titania, évocatrice de
merveilles! Et le voici, le magicien: un sale petit animal, gris,
rampant, qui se meut avec détresse dans un hachis de feuilles de mûrier,
salive, et, de sa sécrétion, se drape, s’enroule, tresse son suaire.

Car, dès le cocon fait, on le détache; on le met sécher au four, pour
asphyxier la larve avant qu’elle ait percé la chrysalide précieuse qui
est son œuvre--et dont d’autres profiteront!

_Sic vos non vobis_, disait le vieux Virgile. Mais la réminiscence
antique ne fait qu’effleurer ma mémoire, et le refrain des tisserands
d’Allemagne, des _Tisserands_ de Gerhart Hauptmann, le formidable et
terrible cantique de jacquerie, m’assaille, m’assourdit le cerveau.

    Avec nos fill’s et nos garçons
    C’est not’ linceul que nous tissons!

Pourquoi cette hantise? Elle est diablement exagérée et romantique,
devant cette bête qu’on gave, somme toute, et qu’on utilise.

De nouveau, la main se pose sur mon poignet.

--Maintenant, venez voir l’«autre»: le canut!

                   *       *       *       *       *

Ah! misère! Au moins on le nourrit, l’insecte!

Tandis que ces êtres que je viens de voir, hâves, décharnés, rongés
d’anémie ou de tuberculose; ces vieux dont le métier a perdu la vue,
dévidé le regard, et qui se tiennent, hiératiques, les poings sur les
genoux, en quelque coin de l’atelier; intéressés encore au bruit de la
machine, leur fringale escomptant son produit! Tandis que ces
malheureuses, déformées avant l’âge, estropiées par l’éternel mouvement
de jarret qui les blesse intimement; ces fillettes flétries; ces
artisanes de trente ans qui portent lunettes, et ont les cheveux gris!

Plus intelligentes que les mâles; discutant davantage; appréciant mieux
le pourquoi de leur infortune; en ressentant bien autrement l’outrage et
l’injustice; prêtes à tout--même à la mort qui délivre!--elles
m’étonnent par la logique de leur raisonnement et l’âpreté de leur
énergie.

Il ne doit pas faire bon, à la Guillotière, pour certains, quand les
femmes s’en mêlent!

Alors que les hommes s’en tiennent, surtout, au dommage matériel du
chômage, de la baisse de prix, elles, ont vite fait de retourner la
question, comme une omelette, et élèvent singulièrement le débat. Leur
corps, fait dès l’enfance aux privations, en a acquis le dédain
fataliste, tandis que leur fierté y demeure vivace. Elles insistent sur
la façon dont on les reçoit chez d’aucuns patrons; le mépris injurieux
du livreur d’ouvrage... et leurs veines bouillonnent! «On vous
marcherait dessus sans crier gare!» disent-elles, les lèvres blanches,
les poings crispés.

Elles me racontent aussi le truc des habiles: la spécialité de
fabricants qui ont des rabatteurs de crève-la-faim dans toutes les
ruelles, afin de faire travailler au rabais. «Accepte ou
meurs!»--l’ouvrier est libre de refuser.

Libre?... Oui; mais seulement de mourir! Car, ce jour-là, Premier mai
(Fête du chômage universel, dirait M. Guesde), la Croix-Rousse est
pleine de soldats. Précaution bien inutile, car la Croix-Rousse, penchée
sur ses métiers, besogne comme une galérienne: il faut qu’on mange
demain!

Telles licences, telles audaces, sont bonnes pour les travailleurs
relativement heureux; qui n’attendent pas après le salaire du soir ou ne
craignent pas le retrait de la tâche! Allez donc parler des Trois-Huit à
ces infortunées qui triment _dix-sept heures par jour_ pour arriver à
gagner _cinquante sous_--cinquante-cinq centimes le mètre, de l’étoffe
qui sera vendue neuf francs!

Rien qu’à ce mot de Trois-Huit, elles s’irritent, haussent les épaules.
Et rien n’est plus frappant que cette apparente anomalie: dans tous ces
taudis, le crucifix; dans tous ces cerveaux, la rébellion autrement
ardente que ne le comporte l’évangile marxiste. Ce sont des
chrétiennes... et aussi des «compagnes», au sens le plus subversif du
mot. Du reste, tous, hommes, femmes, houspillent de belle façon les
politiciens en «iste», la graine à candidats!

Quelque chose d’obscur, d’incompréhensible, pour les superficiels, de
formidable pour l’observateur, s’élabore là, sur la colline mystique,
tabernacle de l’âme ouvrière! En face, la Notre-Dame, dans sa robe de
brocart, perlée de cœurs d’or, tend les mains vers la foule. Les quatre
curés de la Croix-Rousse ont, tout l’hiver, frappé aux portes des
riches, pour mendier le pain de leurs ouailles, les métiers se taisant.
Et l’on attend le miracle...

D’où qu’il vienne, béni soit-il!




LES RÉDEMPTEURS


Parfois, dans cette vie écœurante, sans enthousiasme, sans amour, qu’est
la vie contemporaine--en ce bourbier d’intrigues, d’hypocrisies, de
délations, de fraudes, de scandales, de crimes même, où la sincérité des
regards est piège autant que la lueur perfide des follets; où les
baisers ont arrière-goût de fange; où l’étreinte des mains sue la
trahison; sur cet abîme de tristesse où l’ironie, seule, de ses cloches
fêlées, de ses battants rouillés, ricane l’Angelus des désespérances;
dans ce désert d’égoïsme--parfois se lève, nimbée de douceur, ouatée de
rayons, très pâle, très pure, très lointaine, l’Étoile, la chaste
Étoile, qui mène au rêve, à l’oubli, à l’espoir!

Celle-là ne luit pas pour tout le monde, ou, à mieux dire, tous ne la
regardent point. Il faut avoir pâti, pour la reconnaître, entre le sable
stillaire, sur la grève astrale; il faut avoir l’âme emplie de dégoût
et, contre le mal, sentir en soi croître et se fortifier «les haines
vigoureuses» prônées du farouche Alceste.

Car, seulement alors, on peut apprécier le bien, en mesurer l’étendue,
en évaluer le mérite; car, seulement alors, il est possible de rendre,
au principe de toute action louable, le culte dû, la vénération tendre
et profonde, que suscite l’exemple, en nos temps dégénérés.

Laissez rire les sceptiques--les damnés rient aussi, qui ignorent le
ciel! Laissez les blasés repousser, d’un geste las, les obsédantes
visions d’activité, d’initiative: reproches aux négations déserteuses du
saint combat!

Levez les yeux, êtres découragés, blasés de la vie, mutilés de la lutte
sociale; levez les yeux, traînards aux pieds meurtris, tireurs à
l’épaule excoriée, affamés sans vivres, combattants sans munitions;
levez les yeux, troupe errante, soldats de la défaite, chefs désormais
sans élan et sans foi; levez les yeux, vous tous qui avez aimé, espéré,
souffert!

Tout n’est pas consommé, tout n’est pas fini, de ce que le destin paraît
méchant; de ce que vous fûtes frappés par traîtrise; de ce que vos
plaies saignent; de ce que vos cœurs sont tristes jusqu’à la mort!

Hauts les fronts! Hauts les esprits! De la foule des gredins émergent de
blanches figures, comme lis issus du fumier. Elles tiennent à la terre
par de bien frêles tiges; semblent planer au-dessus de nos vilenies, de
nos ambitions...

Ce sont les Dévoués: la rançon des péchés du monde les rédempteurs
d’humanité! Ils vinrent, firent le bien, retournèrent aux cieux
immortels--et, de leur passage ici-bas, nous devons retenir les vertus
théologales, sans lesquelles on écouterait le suicide qui fait: «Pst!» à
la fenêtre de l’Inconnu.

                   *       *       *       *       *

Tous n’ont pas valeur égale aux yeux des profanes, n’ayant tous pas eu
mêmes chances de gloire, mêmes occasions de se prodiguer. Ce sont là
purs hasards; mais, des plus simples aux plus sublimes, la même flamme
brûlait en ces fauteurs de bien!

Je pensais à cela, en voyant les six lignes enregistrant, sans
commentaires, la mort du jeune Dumeige, qui, étudiant en médecine,
incorporé dans le 51e d’infanterie, à Beauvais, avait demandé et obtenu
cette grâce, qu’on lui laissât soigner les malades atteints de fièvre
typhoïde, à l’hôpital. On en meurt, de ces «excès de zèle», tout comme
d’une balle, tout comme d’un coup de sabre--et nul panache ne frémit,
dans le vent, derrière le corbillard.

Ayant pris le germe homicide au chevet des moribonds, à son tour, le
pauvre garçon s’est vu partir, loin de sa famille, de ses amis. Il avait
vingt-deux ou vingt-trois ans, ainsi que tous ces jeunes héros, studieux
et stoïques, dont les noms sont inscrits sur des plaques de marbre, à
l’entrée de nos hôpitaux.

Fauchés si tôt, ils n’ont pas eu le temps d’en faire davantage! On ne
les en doit pas moins honorer et chérir comme s’ils avaient mené une
longue carrière de sacrifice et d’abnégation. Ils ont fait ce qu’ils ont
pu... ce n’est pas leur faute!

Plus éclatant, plus effroyable, il est vrai, est le martyre de
Moltchanoff; voulant, lui aussi, vaincre la contagion, enrayer le
fléau--et supplicié par ceux-là mêmes qu’il allait défendre, protéger!

C’était en Russie, l’autre année, lors du choléra. Chargé de
l’installation de baraques, à Kwalinsk, il persista à y séjourner,
malgré les troubles, malgré l’hostilité d’une populace ignorante et
fanatique. Elle l’avait baptisé le «docteur Choléra»; l’accusait d’avoir
contre argent, empoisonné l’eau de la ville!

--Prenez garde. Allez-vous-en! lui disait-on.

Lui, très calme, s’actionnant au salut de ses concitoyens, hochait
doucement la tête, répondait par un redoublement de soins, de vigilance,
par de véritables miracles, aux conseils de désertion.

Le 12 juillet, l’émeute cerna l’ambulance, menaçant d’infliger même
traitement aux malades qu’au médecin. Alors, Moltchanoff consentit à
partir. Il se réfugia dans la maison d’un ami; fut trahi par des
domestiques; se livra à la foule, afin qu’on épargnât la famille et la
demeure de son hôte.

Trois prêtres qui s’interposèrent, furent à demi assommés. Lui,
Moltchanoff, lancé, lâché, ressaisi, par les multiples griffes de
l’hydre; rebondissant sur le pavé, piétiné, écrasé; fut achevé à coups
de talon, de pierres et de marteau, par les femmes. Ensuite, elles
mutilèrent son cadavre, et firent faction, pour que personne ne pût
rendre les derniers devoirs à ce tas de boue et de sang...

                   *       *       *       *       *

Elle est de la même famille, cette Sœur Cécile, qui, à Notre-Dame du
Perpétuel Secours, se voit amener un pauvre bambin de quatre ans, mangé,
dévoré par le feu. Elle et ses compagnes le soignent, l’arrachent à la
tombe. Seulement, il demeurera infirme: la peau rétrécie sur les muscles
supprimant absolument l’usage du bras droit.

Le bras droit! A Levallois-Perret, on n’est pas bien riche, et ce petit
est fils d’ouvrier. Que deviendra-t-il?

Ainsi songe la Sœur Cécile, en ses brèves promenades autour du préau.
Pourtant, elle devine, plutôt qu’elle ne sait; ignorante de la misère;
née avec l’un des plus hauts blasons, l’une des plus colossales fortunes
de France. Par expérience, elle ne peut encore rien connaître: toute
jeune, et si belle que son renom confine à la légende parmi les
malheureux d’alentour.

--Que faire, docteur, pour sauver cet enfant?

Et le médecin explique qu’une seule opération présenterait quelque
chance: arracher d’un bras _vivant_, languette par languette, bien
délicatement, l’épiderme qui manque... et l’appliquer tout vif sur la
plaie de l’innocent. Mais l’opération est longue, atroce; on ne pourrait
l’infliger qu’en pays barbare, à un condamné à mort.

Sœur Cécile, simplement, relève sa large manche, et tend son bras nu,
son bras de vierge, son bras de patricienne, fait pour les caresses et
le scintillement des gemmes.

--Voilà!

Le praticien se récrie, Sœur Cécile insiste. Et l’opération se fait.
Dans dix ans, il y aura, sur le pavé de Paris, un bon menuisier ou
forgeron qui aura de la peau de duchesse, toute fine, tatouant de blanc
son biceps hâlé... et une douce religieuse dont la main droite, comme
foudroyée par une invincible souffrance, tâtonne un peu contre les
grains du rosaire, saute, sans le vouloir, des _Ave Maria_!

                   *       *       *       *       *

Mais le dévouement recrute dans tous les camps. Madame Niederlander, MM.
Boudin, J. Charrière, infirmiers laïques tous trois, payèrent de leur
vie leur zèle, lors de l’épidémie cholérique de septembre 1892. Et,
s’immolant à la science, désireux d’étudier sur place, malgré l’ouragan,
certains phénomènes atmosphériques, le professeur Nettleship, d’Oxford,
succomba à mi-côte du Mont-Blanc.

Puis, voici la théorie des patients, des persévérants, qui meurent, ou
s’obstinent si longtemps, si longtemps, à la tâche que leur mérite s’en
décuple. C’est Sœur Adrien, «Sœur Dragon» (qui, cinquante ans, soigna
les potaches de Louis-le-Grand, consolant, droguant, grondant, des
générations successives), expirant à son poste, dans sa petite
infirmerie. C’est Sœur Saint-Paulin, qui, trente années durant, en
Algérie, se voua spécialement au service des infections typhiques... ou
pires! Morte aussi, celle-là!

Voici les aventureux, ceux qui, volontiers troussent leur robe, pour
enjamber les cadavres, afin d’arriver plus vite aux blessés. C’est
l’abbé Lanusse, l’aumônier de Saint-Cyr, un héros doublé d’un saint. Et
un saint comme je les aime: gai, vaillant, pas bégueule avec ses
soldats, et admirable sans le savoir--ce qui est la seule façon de
l’être!... C’est Sœur Marie-Thérèse, qui fait, avec nos armées, les
campagnes de Crimée, d’Italie, de Syrie, de Chine, du Mexique, de
France, et du Tonkin. Trois blessures, sept campagnes! Un jour, en 1870,
une bombe tombe dans son ambulance. Elle l’empoigne à deux mains,
l’emporte à quatre-vingts mètres de «ses» enfants. Le projectile éclate,
l’éclope... on la ramasse sanglante et souriante, s’occupant de savoir
«s’_ils_ n’ont pas eu peur».

Attendez! il y a plus beau encore! Deux bien portants, deux bien
vivants, miss Kate Marschen, Dom Sauton, celui-ci un savant, celle-là
une pitoyable, partent vers les steppes de la Sibérie. Ce qu’ils y vont
faire? Guérir, consoler les pauvres lépreux, dans un climat de 45 degrés
au-dessous de zéro, parmi une population qui n’a plus face humaine, et
que dévorent, pendant quatre mois d’atroce chaleur, les moustiques
propagateurs de contagion. Car le mal se prend, se gagne; la pourriture,
au gré d’un hasard, peut envahir les os les plus sains, les organismes
les mieux constitués.

Et ils partent, ils vont «vivre» là-bas, suivant l’exemple du Père
Damien--qui, ailleurs, en agit de même, et trépassa rongé jusqu’aux
moelles, le crucifix incrusté dans ses lèvres pourries!

Reprenez donc vaillance, ô gens de peu de foi! Le monde est laid, le
monde est méchant, le monde est lâche... je n’y contredirai certes pas!
Mais, les pieds dans la boue, levez le front vers la nue! Voilà que s’y
allument les constellations sacrées: les flambeaux Honneur, Devoir,
Dévouement! Et l’Étoile, la petite Étoile tremble au bord des cieux;
celle qui guide et qui console: la sublime, la sainte, la divine
Fraternité!




AUTOUR D’UN PROBLÈME


L’ENFANT DU TEMPLE

Voici qu’on annonce la mort de M. de Thiac, le dernier des «amoureux de
la reine», de cette Marie-Antoinette dont la grâce survivante fit,
durant un siècle, palpiter les cœurs et croiser les épées.

Le disparu d’hier fut un de ses fervents; sa demeure était pleine
d’Elle, d’objets à son usage, ayant, peu ou prou, séjourné entre ses
doigts blancs. Bols à lait de Trianon, boîtes à mouches de Versailles,
écrins à diadèmes des Tuileries, flacons à senteurs, coffres à lettres,
bonbonnières, éventails, sachets, cachets, et--lorsqu’elle n’eut plus
rien!--les rubans noirs de sa coiffe de veuve; le dé avec lequel elle
ravauda ses hardes; le peigne édenté qui retenait les ondes lourdes de
sa chevelure, d’or devenue argent; le livre pieux qu’étoilèrent ses
larmes, il avait, en son reliquaire, tout accueilli, tout recueilli: de
la mule satinée de la dauphine au soulier crevé de la prisonnière!

Il vivait seul, voyait peu de monde; jaloux de ses trésors comme s’il se
fût agi d’une vivante; usant son âme à évoquer l’ombre royale, loin des
importuns, des envieux, des rivaux!

Ce gentilhomme a souhaité le corbillard des indigents--la dernière
charrette!--et que personne ne l’accompagnât, ne lui fît escorte, ne lui
rendît honneur... puisque nul n’avait suivi le fourgon qui l’emportait,
Elle, colletée de rouge, vers la plaine Monceau.

Et voici que m’arrive de Bordeaux un petit journal, _la Légitimité_,
écussonné aux armes des Bourbons, encadré de deuil: Madame se meurt!
Madame est morte! C’est l’annonce du décès et la nécrologie de:
«Princesse Amélie de Bourbon, épouse du très honoré Abel de Laprade,
fille aînée de Louis XVII, roi de France et de Navarre, Charles-Louis,
duc de Normandie».

C’est en ces termes que les gazettes hollandaises ont notifié
l’événement; en ces termes que le confirme la feuille française. Et je
me souviens!

Voici bientôt trois ans qu’un hasard me mit sous les yeux l’admirable
plaidoirie de Jules Favre en faveur de Naundorff, ce mystérieux
revendicateur d’un état civil qu’on s’obstinait à lui dénier--sans
pouvoir, cependant, en dépit des recherches les plus assidues, les plus
intéressées, parvenir à lui en assigner aucun autre. L’énigme me
passionna. Je me pris à l’étudier avec acharnement, compilant les
textes, fouillant les documents, interviewant très haut de très vieilles
personnes, en des logis si antiques que presque l’herbe y poussait! Et
je gagnai cette conviction que l’humble horloger de Spandau était bien
vraiment le blond enfant de la légende, le captif ingénu du Temple, le
petit «Capet», enfin!

Quelque sentiment qu’inspirât Jules Favre, estime ou mépris, confiance
ou soupçon, il serait difficile, je crois, de le taxer de royalisme. Ni
moi! Or, sa croyance en l’identité de Naundorff fut à peu près sa seule
religion: et j’ai dit combien je m’en étais férue. Voilà donc un
démocrate avéré, invétéré, une socialiste qui, pour titre unique, a son
renom de loyauté, voilà donc deux militants dont la destinée, en raison
de l’opinion, est de combattre à outrance le principe dont cet étranger
se réclame, et qui cependant, captés par l’évidence, en dehors de toute
considération politique, sont tenus de le reconnaître pour ce qu’il se
dit, d’accepter sa parole, d’admettre son droit!

L’un, en 1874, proclama celui-ci pour la seconde fois en plein prétoire,
dans un plaidoyer qui demeure une des belles pages de l’éloquence
française. On l’avait payé dès 1851: de ce modeste anneau dont le
chaton, vingt ans plus tard, à Versailles, remplaçant le cachet de
l’État oublié quai Bourbon, scella le pacte d’amnistie entre Jules Favre
et Bismarck: la Prusse triomphante et Paris assiégé!

L’autre, votre servante, vers 1889, ayant acquis même presque certitude,
la traduisit de son mieux en quatre chapitres--j’allais écrire quatre
feuilletons, tant l’odyssée de Naundorff dépasse en intérêt tout ce que
l’on peut imaginer!

                   *       *       *       *       *

Moi aussi, je touchai mon salaire. Pas l’or de Pitt et Cobourg, bien
sûr! La postérité de Louis XVI est, aujourd’hui, quasiment plus pauvre
que moi.

Mais, de ce tiroir que je viens d’ouvrir, ma main tire une grosse liasse
de lettres, et un cadre de cuir grenat estampé de fleurs de lis
dédorées. Les lettres proviennent d’un peu partout: elles me disent
merci, sans phrases, simplement, gravement, avec un peu de cette
chevalerie qui faisait, à nos ancêtres, saluer l’adversaire avant le
combat.

Ce sont des convaincus, et ce sont d’honnêtes gens. Ils savent bien que
je ne suis pas avec eux; mais ils sentent bien aussi que jamais je
n’emploierai les armes sales de la mauvaise foi, la négation de parti
pris, la calomnie, l’abaissante déloyauté.

Voici la lettre d’un vieux prêtre, d’un curé de quatre-vingts ans dont
la paroisse est située vers l’Est, presque à la frontière. Les
caractères en sont troubles, parce que sa vue est presque éteinte; et le
J. M. J. symbolique s’inscrit au début. Celui-là étend sa paternelle
bénédiction sur celle qui lui donna, presque _in extremis_, sa dernière
joie de partisan...

Voici la lettre d’une demoiselle âgée, cela se devine, de provinciale
noblesse; dont l’unique roman a été celui de la royale lignée: qui en a
suivi les phases; a souffert d’impersonnelles souffrances; a pleuré ses
larmes par les yeux de ses bien-aimés. Elle n’a pas eu l’égoïsme de
vivre sa vie--elle a vécu la leur! Ni amour, ni mari, ni enfants, ni
famille; elle n’a pas eu le temps! Et la voici qui penche vers la tombe,
lis séché et jauni, tout heureux d’avoir ressemblé de loin aux lis
glorieux de France; d’avoir comme eux, en l’honneur de la bonne cause,
donné l’éclat de sa jeunesse et l’encens de sa fidélité!

Cette autre missive vient d’un gentillâtre de l’Ouest; d’un hobereau
grand tueur de gibier, grand coureur de genêts. Un jour, en quelque
auberge où la pluie l’avait refoulé, il a pris l’«imprimé» sur la table,
a lu. Et le soir, au retour, carnassière et fusil accrochés, bottes
retirées, le dos de son habit de velours fumant devant la haute flambée,
il a voulu dire son émotion à qui l’avait ému. Un événement, cette
lettre, dans la vie de ce sylvain! Car, tandis que le style, les
formules, révèlent l’atavisme d’éducation, l’écriture demeure lourde,
hésitante, avec des «pleins» rageurs et des «déliés» subversifs:
Cathelineau devait écrire dans ce goût-là!

Ce pli procède d’un robin de vieille roche, dont l’aïeul fut au
Parlement d’Aix; celui-ci, d’un médecin en passe de devenir célèbre;
celui-là, d’un tourneur en ivoire; ce quatrième d’une dentellière; ce
cinquième, d’un artiste; ce sixième, d’un forgeron...

Un seul est daté de Paris; tous les autres semblent provenir de
personnages du _Rêve_, de petites villes paisibles et pieuses tenant
tout entières à l’ombre de la cathédrale.

En rira qui voudra! Je trouve ces attardés dans leur espoir, dans leur
culte, très vénérables et très touchants!

                   *       *       *       *       *

Le portrait, lui, est une simple photographie: une photographie de femme
aux opulents cheveux blonds cendrés, haut coiffés, retombant en boucles
sur la nuque délicate. Le front est d’un dessin très pur, très ferme; le
nez aquilin; l’arc dédaigneux de la bouche est détendu par de
l’indulgence; le menton est volontaire, tenace, et cependant rond,
ponctué de fossettes.

C’est, trait pour trait, l’image de Marie-Antoinette, lors de son
incarcération--image si parfaite que la pauvre madame de Rambaud,
ex-gouvernante des enfants de France, se trouva mal en revoyant, à
cinquante ans d’intervalle, sa Reine ressuscitée.

Et derrière, après quelques lignes trop reconnaissantes pour que je les
transcrive ici, cette signature: «Amélie de Bourbon, fille aînée de
Louis XVII.»

C’est celle-là même qui vient de disparaître; d’aller rejoindre le père
en qui elle eut une foi aveugle, qu’elle soutint dans ses épreuves,
encouragea dans ses infortunes, envers qui elle se montra, vraiment, la
femme forte dont parle l’Évangile.

Quelques mois avant de mourir, elle avait eu la satisfaction de voir
confirmer une fois de plus les revendications paternelles par le
gouvernement hollandais, faisant rectifier l’état civil de deux de ses
neveux; y faisant effacer le nom de Naundorff, marqué par inadvertance,
pour y substituer le nom de Bourbon.

Car là-bas, au terroir des tulipes, ce qui, chez nous, passe pour fable,
est reconnu vérité: vérité officielle, vérité légale, vérité sans ombre
de conteste!

Ce fils du royal serrurier de Versailles, doué pour la mécanique
d’étonnantes aptitudes, inventeur de systèmes nouveaux qu’il offre à la
France et que la France refuse--comme d’habitude!--mais que
l’Angleterre, la Suisse, la Hollande se disputent, conclut, avec le
souverain de ce dernier pays, un traité qu’il signe Charles-Louis, duc
de Normandie. Quand il expire à Delft, le 10 août 1845, son acte
mortuaire, établi par le gouvernement néerlandais, est tel qu’il eût été
dressé au château de Versailles, en monarchie de droit divin; son
épitaphe est toute semblable à celle qu’on eût tracée dans les caveaux
de Saint-Denis.

Le 22 décembre 1863, les États-Généraux des Pays-Bas votent, par
quarante-neuf voix contre trois, la naturalisation du fils cadet de
Charles-Louis, duc de Normandie, _dit_ Naundorff: Adalbert de Bourbon,
né à Combenwell, comté de Surrey.

Celui-là devient officier dans l’armée hollandaise. Et huit actes, soit
de naissance, soit de décès, affirment, sous le couvert de l’autorité
souveraine, l’authenticité de cette race, la qualité de son sang, la
justesse de ses affirmations.

Ah! l’extraordinaire et prodigieuse aventure! Comme elle explique bien
des événements restés confus! Comme elle donne le «parce que» d’un tas
de «pourquoi»! Rien qu’à les signaler, il faudrait des pages et des
pages! Mais que les gourmets d’Histoire, les questionneurs de Sphinx,
lisent donc le très curieux travail que vient de publier, sous le même
titre que ceci, le baron de Gaugler. C’est une étude de premier ordre,
documentée, précise, bourrée de notes: véritable travail de bénédictin.

On en sort épouvanté des caprices du _Fatum_--qui fait naître un enfant
sur les marches du trône; lui inflige, presque dès le berceau, la
prison, la proscription, la fuite; le courbe sous une déchéance d’autant
plus cruelle qu’elle est plus contrastante; le soumet à l’exil sans fin,
aux persécutions sans répit, à la misère sans trêve; le menace dans son
honneur, dans sa vie, puisqu’il subit à tort une condamnation infamante,
puisqu’il tombe deux fois sous les balles ou le poignard des assassins;
ballotte sa pauvre existence entre les cachettes et les forteresses,
expulsé d’ici, enlevé de là, séquestré ailleurs, sans motif plausible,
sans mobile autre que l’éternelle raison d’État... et le jette enfin,
comme une épave, sur la terre étrangère, où il trépasse, les yeux et les
bras tendus vers cette patrie où il aurait pu régner!

Oui, telle destinée donne terriblement à réfléchir sur le néant des
vanités humaines. Je voudrais en faire, de cette étude du baron de
Gaugler, le livre de chevet de tous les Dauphins!


I

L’ÉVASION

On sait l’ordinaire version qui permit au comte de Provence, frère de
Louis XVI, de monter sur le trône, et, en tant que Louis XVIII, de
succéder directement à son frère décapité.

Du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette, trois enfants étaient
issus: un fils aîné qui mourut avant la Révolution; une fille, Madame
Royale, qui, officiellement, seule échappa au sort des siens, passa le
temps de l’Empire à l’étranger, épousa le duc d’Angoulême, son cousin
(fils du troisième frère de Louis XVI, le comte d’Artois, qui fut plus
tard Charles X); et, enfin, le cadet qui, prisonnier au Temple, avec sa
sœur, son père, sa mère, et sa tante Élisabeth, est inscrit dans
l’histoire du martyrologe enfantin sous le nom de Louis XVII.

Celui-là, conte la tradition, expira en prison, à l’âge de dix ans, par
suite des mauvais traitements endurés.

Voici ce que dit la légende; mais beaucoup d’esprits curieux et
dénicheurs de mystères ne sont pas, sur ce point, d’accord avec elle.
Suivons-les donc, en leurs fouilles, en leurs pérégrinations, et voyons
à quoi elles aboutissent.

                   *       *       *       *       *

Le 19 janvier 1794, le cordonnier Simon et sa femme, gardiens de Louis
XVII au Temple, sont révoqués de leurs fonctions.

Ils avaient reçu l’enfant en dépôt après l’exécution du père: avaient
assisté aux déchirants adieux du Dauphin, de la Dauphine, à leur mère,
et à leur tante. Ils étaient donc bien édifiés sur la personne du jeune
captif qui leur fut remis, et auraient pu, en toute occurrence, en
témoigner. De même quant à Madame Royale, qui, prisonnière là, comme son
frère, mais à l’autre extrémité des bâtiments, ne l’avait pas revu
depuis l’heure où on les avait triés: les petits pour le cachot, les
femmes pour l’échafaud!

Donc, le 19 janvier 1794, il y avait, au Temple, trois êtres connaissant
bien le Dauphin et pouvant répondre de son identité.

A cette époque, les «amoureux de Marie-Antoinette», ceux qui, pendant
deux ans, risquèrent à tout instant leur vie pour sauver celle de la
reine, n’avaient plus que faire--la tête adorée et hautaine avait roulé
dans le panier à Samson! Mais ils avaient reporté leur tendresse sur le
frêle petit prince, avaient juré son salut.

Gagner les gardiens?... On avait été trop trahi, précédemment, pour
l’essayer encore. Il valait mieux les faire éloigner, jouer de ruse,
qu’essayer de violence; tenter la fraude plutôt que la fuite.

Quel impair commit la femme de Simon qui, elle, était royaliste
jusqu’aux moelles, alors que son «gniaf» d’époux était un jacobin
incorruptible, quel impair commit-elle pour exciter l’ire de la
Convention? On ne sait. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il _fallait_ que
Simon s’en allât--et qu’il partît!

Il ne restait donc plus dans la place que Madame Royale qui connût le
Dauphin. Or, Madame Royale s’en trouvait séparée par des murs, des
couloirs, des portes, des verrous!

A noter ici un témoignage de la femme Simon, lorsque veuve (son mari
ayant, lui aussi, tâté de la guillotine au 10 thermidor) témoignage
rendu vingt-deux ans après, fin novembre 1816, dans le palais des
Tuileries, en présence de M. le comte Decazes et de M. le prince de
Talleyrand.

Elle dit qu’elle a vu sortir de l’École de Médecine, dans une manne, et
charger sur la voiture du blanchisseur du Temple, qui s’y rendait alors,
un gamin rachitique de l’âge de Louis XVII. Quelques jours plus tard,
intriguée de ce fait, elle va fouiner à la prison; et le cuisinier lui
raconte que le personnel s’entretient, sous le manteau, de la
substitution d’un anonyme au Dauphin, et de la disparition de celui-ci.

                   *       *       *       *       *

Toujours est-il, qu’à l’époque, une remarque est faite. Les Simon
laissent celui dont ils avaient la garde en excellente santé; portant,
pour toute cicatrice, la trace, à la joue gauche, d’une morsure que lui
avait faite, autrefois, un lapin apprivoisé. Or l’enfant que visitèrent,
du 19 janvier 1794 au 8 juin 1795, trois commissaires auxquels le
Dauphin était inconnu: Laurent, Gomin, et Lasne, cet enfant est dans un
lamentable état. Il s’étiole de jour en jour; et porte au cou _des
marques indéniables de scrofule_.

Le 6 mai, on appelle un médecin, le docteur Desault, qui avait soigné le
frère aîné de Louis XVII, et avait vu celui-ci aux Tuileries. Desault
arrive, se trouve en présence d’un petit malade à lui totalement
étranger, et consigne le fait dans un rapport qui--dit M. Charles
Nauroy, en la très intéressante brochure où je puise ces détails--fut
annexé au procès-verbal de la séance de la Convention du 9 juin; ne fut
jamais publié; et plus que probablement détruit.

Deux intérêts, bien adverses cependant, s’opposaient à ce que la vérité
fût connue: celui du comte de Provence, qui tenait à bénéficier de
l’acte de décès l’instituant roi légitime; celui du gouvernement
révolutionnaire, qui, poursuivant la pacification de la Vendée, pensait
que la divulgation de cette nouvelle pouvait donner à la chouannerie une
recrudescence terrible.

Aussi, républicains et royalistes étouffaient à qui mieux mieux toute
lueur de vérité sur cet incident, faisaient le silence.

Un troisième concurrent allait arriver: l’Empire--et les imiter!

                   *       *       *       *       *

On allait loin, parfois.

Ainsi, Desault, le soir même de sa protestation, s’en va dîner en ville,
chez des politiciens. Au sortir de ce repas, il est pris de violents
vomissements, rentre chez lui... et meurt!

Certes, cette fin peut être accidentelle; mais il faut néanmoins la
noter, car tous les témoins gênants de l’aventure disparaîtront ainsi,
subitement--et cela avec une égalité touchante--sous les trois régimes
que je viens de citer.

Au Temple, on remplace Desault par les docteurs Pelletan, Dumangin,
Jeanroy et Lassus, dont les deux derniers seuls avaient jadis entrevu le
Dauphin et qui signèrent cependant tous les quatre le procès-verbal
d’autopsie et l’acte de décès.

Il est non moins curieux qu’instructif, cet acte; et surtout d’une
réserve étrange en ce qui concerne la personnalité civile du défunt.

«Nous (les médecins soussignés) avons trouvé, dans un lit, le corps mort
d’un enfant qui nous a paru âgé de dix ans, que les commissaires _nous
ont dit être_ celui du fils de feu Louis Capet, et que deux d’entre nous
ont reconnu pour être _l’enfant auquel ils donnaient des soins depuis
quelques jours_.»

Ces deux-là, ce sont Dumangin et Pelletan. Quant à Jeanroy et à Lassus,
le sort de Desault les a avertis du danger qu’il y aurait à manifester
un étonnement inopportun; ils taisent leur surprise, mais abritent leur
conscience derrière cette formule vague qui permet toutes les
hypothèses...

                   *       *       *       *       *

Voilà Charles-Louis dûment mort et enterré.

Et, cependant, le mois suivant, le gouvernement républicain commet
l’insigne maladresse d’arrêter, à Thiers, un jeune voyageur qu’on
suppose être lui.

Et, cependant, Barras dit, en 1803, à Bruxelles, devant la marquise de
Broglio-Solari, qui en témoigne: «Le fils de Louis XVI est vivant.»

Et, cependant, Botot, ex-secrétaire de Barras, affirme, en 1838, à M.
Dulaure, l’historien: «Le Dauphin n’est pas décédé.»

Et, cependant, Pichegru déclare à Baillot, plus tard sommelier de Louis
XVIII: «Le duc de Normandie existe.»

Et, cependant, le Premier Consul écrit au comte de Frotté, chef vendéen,
et promoteur présumé de l’évasion de Louis XVII, la phrase suivante: «Je
ne pense pas que vous vouliez continuer la guerre civile pour défendre
la cause de cet enfant, _quand bien même il existerait_»... Puis
Napoléon, toujours expéditif, après avoir engagé M. de Frotté à venir
causer avec lui de cette affaire, le fait empoigner à Verneuil et
fusiller nuitamment.

Celui-là aussi en savait trop long--et je note pour mémoire ce second
cadavre.

                   *       *       *       *       *

Un troisième cas de mort subite m’intéresse encore vivement.

C’est, pas mal d’années après, vers 1815, celui de l’abbé Dubois, ancien
curé de la paroisse Sainte-Marguerite, dans le charnier de laquelle le
petit trépassé du Temple avait été enfoui.

Louis XVIII le fait appeler, lui déclare qu’il est nécessaire de fournir
une preuve matérielle du décès de son neveu, et l’invoque en témoignage.

--Sire, répond fermement le brave prêtre, ma conscience se refuse à
accréditer cette erreur, car jamais _Louis XVII_ n’a été enterré dans
mon cimetière!

Menaces, promesses, rien ne vient à bout de cet entêté héroïque! Il
quitte le château sans céder; puis va prendre quelques hardes chez un
ami, et tente de gagner l’Italie. Au premier relais, à Choisy-le-Roi, il
tombe comme foudroyé... et rien ne peut le rappeler à la vie!

C’est à ce moment que Madame la duchesse d’Angoulême refuse le cœur de
l’enfant mort au Temple, et que le roi donne ordre de ne point célébrer
de services en l’honneur de Louis XVII.

Un an plus tard, le 19 janvier 1816, une loi est votée pour l’érection
d’un monument à la mémoire du duc de Normandie--mais jamais exécutée!

L’abbé Lemercier, le nouveau curé de Sainte-Marguerite, offre alors à
Marie-Thérèse-Charlotte de faire rechercher les restes de Louis XVII.
Elle répond non, en pleurant. Car, dit le cardinal de La Fare,
archevêque de Sens et aumônier aux Tuileries: «_Madame la Dauphine était
persuadée que son malheureux frère n’était pas mort au Temple._»


II

NAUNDORFF

        «Hélas, si je n’avais été que le fils d’un pauvre ouvrier,
        peut-être n’aurais-je pas été si malheureux!»

        (Lettre de Naundorff, 26 juillet 1832.)

«Le 26 mai 1833, un homme encore dans la force de l’âge, mais courbé par
la fatigue et la douleur, couvert de vêtements délabrés, s’exprimant à
peine dans notre langue, franchissait l’enceinte de la ville de Paris, à
pied, seul, sans argent, sans appui, ne sachant même pas où il
trouverait un asile pour reposer sa tête...

»D’abord, il se logea dans un hôtel de modeste apparence, dont il fut
bientôt obligé de sortir, faute de ressources.

»Le voilà donc errant le jour, parcourant nos places publiques, visitant
nos monuments, et essayant de renouer le fil brisé de souvenirs effacés;
la nuit, cherchant un abri parfois même sous les arbres de nos
promenades.

»Un soir, par un temps affreux, il marchait au hasard. Un enfant
s’approche, lui sourit, et le conduit chez une pauvre vieille femme.
Celle-ci l’accueille avec bonté et lui offre, dans sa masure de
Ménilmontant, un grabat sur lequel il se couche, après avoir remercié
Dieu qui ne l’avait pas abandonné dans sa détresse.

»Cet homme, cet inconnu, ce presque mendiant, ses enfants sont à cette
barre! Ils revendiquent l’honneur de lui appartenir, affirment, et
demandent à prouver qu’il était Charles-Louis, duc de Normandie, fils de
Louis XVI.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Qui parle ainsi?

Maître Jules Favre, avocat, devant les 1re et 3e chambres réunies en
audience solennelle de Cour d’appel, le 6 février 1874.

Il y a cinquante-neuf ans que Naundorff a, pour la première fois,
revendiqué ses origines; trente-quatre ans que Jules Favre a accepté la
défense de cette cause si passionnante; vingt-trois ans qu’un jugement a
rejeté, d’une façon bien un peu brève et partiale, la supplique des
requérants.

Naundorff est mort avant que soit rendu cet arrêt. Et c’est sa veuve:
Frédérique Einert de Bourbon, duchesse douairière de Normandie; ce sont
ses huit enfants: Amélie, Charles-Édouard, Adalbert, Marie-Antoinette de
Bourbon, et ses trois derniers fils, qui ont comparu devant l’autre
tribunal, et comparaissent encore devant celui-ci.

Ils sont inexpérimentés ou jeunes: ils en appellent de la magistrature à
des magistrats; de la justice à des juges!...

                   *       *       *       *       *

Précédemment, j’ai cité les arguments puissants qui établissent, de
façon presque irréfutable, l’évasion du petit roi Louis XVII.

Mais il ne s’en conclut pas, de cette évasion, que Naundorff et l’évadé
fussent immanquablement une seule et même personne. Il pouvait y avoir
fourberie, comme dans le cas de Mathurin Bruneau, d’Hervagault, ou de
Richemont: les trois Louis XVII que les divers gouvernements suscitèrent
ou laissèrent susciter; puis empoignèrent opportunément pour délit de
faux et d’escroquerie; qu’on déshonora, alors, par une condamnation en
bonne et due forme; qu’on relâcha ensuite dès leur procès tombé en
oubli--récompense du service qu’ils avaient rendu en jetant la confusion
dans les esprits, en fomentant et en entretenant la légende de
l’imposture!

Suivons donc ensemble, si vous le voulez bien, la vie de cet homme que
l’on nous montre entrant à Paris, le 26 mai 1833, si isolé et si
malheureux. Suivons-la pas à pas, sans omettre un détail, sans négliger
un fait ni une phrase: seul moyen de se faire une impartiale opinion.

Vingt-trois ans auparavant (tout jeune homme alors), nous le voyons
franchir, dans presque les mêmes conditions, la porte de Berlin.

Il loge dans un garni, d’abord, puis prend, en ville, un cabinet sous
les toits, dans la maison du tonnelier Stettin, Schutzenstrasse, 52. Il
n’a pas un sou en poche mais un métier dans les doigts. C’est un ouvrier
habile pour l’horlogerie, la mécanique, la serrurerie fine, à laquelle
il apporte, en plus de l’habileté professionnelle, une sorte de goût
inné, d’atavique vocation.

Physiquement, c’est un beau garçon, au profil aquilin, aux yeux bleus,
aux cheveux châtains, d’allure singulièrement affinée, d’aspect
singulièrement altier, pour un simple artisan. Aussi, l’officier de
police auquel il présente son passeport reste ébahi. Ni comme âge, ni
comme signalement, le papier ne se rapporte à celui qui en est porteur.

--Vous n’avez pas quarante-trois ans, vous n’êtes pas bâti comme il est
dit là, vous ne vous appelez pas Guillaume Naundorff... et vous allez
venir avec moi chez le gouverneur!

--Non. S’il en est ainsi, je veux parler tout de suite au Directeur
général de la police du royaume.

C’est M. Le Coq, un Français d’origine, qui occupe alors cette haute
fonction. Naundorff lui est amené, et une fois qu’ils sont seuls, le
suspect raconte, avec émotion et simplicité, l’histoire qu’il assure
sienne.

--Je suis le fils de Louis XVI, affirme-t-il; j’ai été enlevé du Temple,
cloîtré chez des amis, emprisonné par l’Empire. Ensuite, on m’a fait
voyager en Italie et en Angleterre. Puis, j’ai été de nouveau captif en
France, en Allemagne; je me suis évadé... et me voici. Je ne demande
rien que le repos!

Et comme il voit de la défiance sur le visage de son interlocuteur:

--Tenez, dit-il, on m’a pris à peu près tout, mais il me reste encore
ceci. Et je suis prêt à répondre à telles questions qu’il vous plaira
m’adresser.

Il a, d’un geste brusque, séparé la doublure du bouracan de sa veste, et
il tend au magistrat deux papiers jaunis. Ce sont des lettres de Louis
XVI et de Marie-Antoinette, lettres d’une gravité majeure, d’une
authenticité absolue.

Les policiers sont, d’ordinaire, peu crédules. Cependant M. Le Coq,
après deux heures de conversation, n’a plus l’ombre d’un doute. Ce
fonctionnaire hostile est devenu un protecteur zélé.

--Quittez cependant Berlin, conseille-t-il à son nouveau protégé. Tenez,
allez à Spandau, les gens y sont hospitaliers; et faites-vous recevoir
bourgeois.

--Je ne puis, monsieur. On est là, comme dans toutes les villes
germaniques, très strict sur l’état civil. Ce passeport prêté ne me
servirait de rien. Il faut un acte de naissance en règle, des
certificats de domicile, une foule de pièces établissant l’identité de
façon péremptoire...

--Deux mots de moi suffiront!

                   *       *       *       *       *

En effet, les deux mots ont suffi; nous retrouvons Naundorff bourgeois
de Spandau, «de par ordre supérieur».

En 1815, l’Empire croulé, les Bourbons rentrés en France, il croit que
l’instant est venu de révéler son existence; que, pour lui, tout danger
a disparu.

Donc il écrit à Madame Royale, sœur de Louis XVII, devenue alors
duchesse d’Angoulême, une lettre extraordinairement touchante et qui
fourmille de secrets d’intimité. C’est une locution, un geste, qui ont
frappé son enfantine imagination, dans des circonstances où la famille
était seule ou à peu près seule: de ces riens qu’un étranger ne peut
surprendre, ni songer à retenir.

Pas de réponse.

Toutes les années 1816, 1817, 1818, Naundorff envoie missives sur
missives, sollicite humblement et tendrement une entrevue. «Je ne
revendique pas mes droits politiques, souligne-t-il, mais seulement
notre nom, la succession civile de mon père, et un peu d’affection.»

En 1817, un officier français du nom de Marassin, épave de la retraite
de Russie, traverse Spandau; y voit Naundorff; devient son ami comme
tous ceux qui l’approchent. Celui-ci lui confie quelques papiers, en
possession desquels il était rentré; le charge de le représenter à Paris
auprès de ceux qu’il affirme être de son sang.

Marassin part, fait le voyage--et disparaît sans qu’on puisse jamais
savoir ce qu’il est devenu!

En 1818, Naundorff épouse une jolie et charmante fille:
Frédérique Einert. Il fait part de son union au duc de Berry et à
Marie-Thérèse-Charlotte, qui s’obstinent dans leur entêté silence.

Il en est pour le mariage comme pour l’adoption civique. L’«ordre
supérieur» tient lieu de tout.

Le 31 août 1819, une fille naît, dans l’humble ménage. «Je l’ai appelée
Amélie, parce que c’était le nom que vous portiez pendant notre voyage à
Varennes, écrit le père à la duchesse d’Angoulême. Et rappelez-vous que,
seuls, nos parents, notre tante, vous, et moi, étions au courant de ce
détail.»

Rien encore n’arrive des Tuileries... pas même la réponse altière et
nette qui eût dû faire justice des audaces d’un intrigant!

Alors, Naundorff, à bout de patience et de tristesse, sollicite de M. de
Hardenberg, ministre de l’intérieur, un passeport à son nom «légitime»
pour venir à Paris.

Mais, lui, qui s’évertue ainsi auprès des Bourbons et des grands
fonctionnaires de son pays d’asile, à se faire reconnaître, garde,
envers son entourage immédiat, une excessive réserve. Et comme il craint
que sa personnalité ne soit trahie par ses démarches, il change de
résidence en 1822, et quitte Spandau pour Brandebourg.

Là devait être le malheur de sa vie!

                   *       *       *       *       *

Naundorff, en effet, était devenu gênant pour la cour de France. Il
précisait trop; se souvenait trop; se permettait, maintenant, de parler
plus haut qu’on ne l’eût souhaité, au nom de la justice de sa cause.

Il fallait s’en débarrasser à tout prix: l’opprobre suffirait
peut-être...

Le feu prend au théâtre, à qui attenait l’atelier de Naundorff. On
l’accuse de l’incendie; mais son innocence apparaît avec une telle
évidence, qu’on doit le relâcher immédiatement.

Il y avait alors, à Spandau, deux bandits: Engel et Sydow, condamnés
déjà comme faux-monnayeurs. Ils sont arrêtés de nouveau, et désignent
Naundorff pour leur complice. Celui-ci se débat, proteste; et comme il
est impossible de rien relever à sa charge, on lui inflige trois ans de
travaux forcés «_parce qu’il s’est dit prince natif_».

C’est le texte même du jugement!

Mais à Alstadt, où il subit sa peine, le baron de Seckendorff,
commandant de la forteresse, s’intéresse à ce prisonnier si pensif et si
doux. Il lui parle--et devient son ami. Il le protégera désormais,
jusqu’au fond de la Silésie, à Crossen, où le malheureux va être
interné.

Plus que son ami, son partisan! A qui voudra l’entendre, le baron de
Seckendorff affirmera le bien fondé des revendications de Naundorff.

Il en est du directeur de la citadelle d’Alstadt comme du directeur de
la police de Berlin.

                   *       *       *       *       *

A Crossen, donc, malgré cet antécédent, Naundorff est devenu bourgeois
(toujours par ordre supérieur); et c’est le commissaire de justice de
l’endroit, le syndic Pezold, qui se fait, après une hostilité de
quelques semaines, le défenseur acharné et convaincu du proscrit.

Celui-là écrit aussi à la duchesse d’Angoulême, qui lui fait répondre,
par la duchesse de Damas, «qu’elle ne veut aucunement se mêler de
l’affaire en question». Celui-là écrit aux cours d’Autriche, de Russie,
de Suède, de Bavière, de Saxe, de Naples, de Danemark--et partout échoue
contre la raison d’État.

La révolution de 1830 arrive; les Bourbons retournent en exil. Mais
Naundorff, bien plus encore que sous la domination des deux frères de
Louis XVI, se heurtera, en France, aux d’Orléans, âpres à régner; en
Bohême, aux intérêts naissants du duc de Bordeaux.

Il a relaté sa douloureuse histoire, et essaie d’attirer sur elle, par
différents avis, dans les gazettes, l’attention publique. En maint pays,
sur la demande expresse de notre ambassadeur, on refuse l’annonce.
Cependant, chose bizarre, elle paraît, ici-même, dans le
_Constitutionnel_ du 7 août 1831.

Mais Pezold s’est, lui aussi, beaucoup trop remué, a fait trop de bruit
autour de cette vieille histoire. Il meurt subitement... sans motif et
sans maladie!

Voilà Naundorff seul pour la rude tâche qu’il a entreprise.

Une petite feuille de Leipsick, _la Comète_, l’injurie et le diffame
d’affreuse sorte. Il réfute noblement, sans colère, l’attaque. Le
journal, surpris du ton de la réplique, envoie un de ses rédacteurs à
Crossen. Le rédacteur revient, conquis comme les autres; et lui et les
siens, désormais, soutiennent Naundorff dans sa lutte.

C’est alors qu’il prend le chemin de Paris.


III

LE «VRAI ROY»

J’ai consigné précédemment tous les indices semblant établir que Louis
XVII, contrairement à la version officielle, n’est pas mort au Temple;
mais que, grâce à des complicités tant extérieures qu’intérieures, il a
pu s’évader et gagner l’étranger.

Aux attestations déjà citées, on doit joindre celles de la comtesse
d’Adhémar, historiographe de Marie-Antoinette, en mai 1799; de Pouchet,
archiviste de la Préfecture de police, dont les _Mémoires_ renferment, à
ce sujet, de très curieux passages; de Labreli de Lafontaine,
bibliothécaire de la duchesse douairière d’Orléans, auteur des
_Révélations sur l’existence de Louis XVII_, parues en 1831; de l’abbé
Perrault--et l’opinion qu’émet Louis Blanc dans son _Histoire de la
Révolution_, au chapitre intitulé: «Le Mystère du Temple.»

Ceux-là ne sont pas des romanciers; ce sont des historiens de conscience
et de valeur: les uns, contemporains des faits dont ils parlent; les
autres presque aussi instruits par l’ardeur patiente et la sévère
ténacité de leurs recherches.

A la liste des témoins ayant déposé, leur vie durant, ou ayant légué,
sous la foi du serment, leur dire posthume, il faut ajouter le nom de
Jacques Moissac, ex-confiseur des Tuileries; qui affecte le
sans-culottisme pour approcher, à son lit de mort, l’enfant qu’il a tant
régalé de sucreries jadis, dans le palais des aïeux; qui y parvient...
et rentre chez lui, le cœur éperdu de joie: «_de n’avoir contemplé qu’un
cadavre inconnu_.»

Il faut relever la déclaration de Jacques Boillaut, ex-valet de pied du
roi Louis XVIII, consignant les aveux de madame Desault, la veuve de ce
malheureux chirurgien qui, n’ayant pas, lui non plus, reconnu le petit
captif, eut l’imprudence de le constater dans un rapport officiel, et
aussitôt succomba--suivi de près dans la tombe par le pharmacien
Choppart, son ami, et, en cette tragique circonstance, l’un de ses deux
confidents. Boillaut entendit et nota d’étranges choses confirmant sa
croyance, plus tard, à la cour, sous la Restauration.

Il faut enregistrer le témoignage de l’autre confident de Desault, le
docteur Abeille, son élève, qui, épouvanté pour lui-même, seul survivant
du trio après ces deux décès successifs, se réfugia en Amérique et s’y
établit.

Il faut tenir compte des lettres de madame Corbière et du baron de
Thierry, parente et parent du général comte de Frotté, qui paya de son
existence sa participation à la fuite du Dauphin et le secret dangereux
dont il était dépositaire.

Il faut rappeler la persistance avec laquelle la veuve du cordonnier
Simon, pensionnaire des Incurables au retour des Bourbons, affirma la
survivance de Louis XVII... persistance qui lui valut, d’ailleurs,
d’être enlevée de la Salpêtrière et _enfermée à Bicêtre comme folle_. La
haute police l’y maintint, en dépit des protestations des médecins et
des Sœurs, qui la soignèrent pendant les huit années précédant sa fin.
Durant ces huit années, elle ne se démentit pas un seul instant,
répétant les mêmes allégations avec la même clarté et la même
persévérance.

Deux attestations encore surgissent, deux attestations de faits dont, en
conséquence, la portée n’a que plus d’étendue. Le fils de Louis XVI est
mort (dit ce bizarre constat dont j’ai parlé déjà) le 8 juin 1795. Or,
le comte de Puisaye adresse à ses Chouans une proclamation, où il les
adjure de mourir ou de vaincre pour le roi Louis XVII, le 30 juin
suivant: _soit vingt-deux jours après le décès officiel et notifié par
toute la France_! Et l’amiral anglais qui, au nom du même souverain,
devant Belle-Isle-en-Mer, envoie au général Bonnet la sommation d’avoir
à se rendre, date cette sommation du 8 juillet: _un mois juste après que
la Convention a proclamé Louis XVII défunt_!

                   *       *       *       *       *

Au reste, la Convention est bien maladroite en toute cette affaire.

C’est elle qui, au quantième même du soi-disant trépas du Dauphin, donne
ordre de s’emparer «par toutes les voies de droit» d’un jeune garçon qui
doit parcourir, en compagnie d’un ou de plusieurs hommes, les routes de
France; et dont le signalement correspond exactement à celui du duc de
Normandie--en terre, cependant, disent les documents de l’État, dans le
cimetière Sainte-Marguerite, à Paris!

Or, le général comte d’Andigné, prisonnier au Temple, découvre dans un
coin du jardin, en juin 1801, le squelette d’un enfant d’une dizaine
d’années, encastré dans de la chaux. Le gardien, interrogé, dit: «C’est
bien le corps de celui qui est mort ici.» Et quand le comte d’Andigné,
plus tard, propose au cardinal de la Fare l’exhumation du soi-disant
Louis XVII, le cardinal répond «qu’il vaut mieux ne point émettre ce
vœu, madame la Dauphine étant convaincue que son frère n’a pas succombé
au Temple.»

De ce corps, le docteur Pelletan a retiré le cœur. Il l’offre à la
Dauphine, elle le refuse. Il l’offre au roi; il est vaguement question
de le transporter à Saint-Denis; des bureaucrates trop zélés échangent
quelques paperasses... et l’affaire tombe en oubli! Le frêle viscère,
promené dans son bocal, proposé, repoussé, accepté, renvoyé, passé à
celle-ci, repassé à celui-là, finit Dieu sait comme--peut-être au coin
d’une borne, mangé par quelque chien!

Et Napoléon, dans ses Mémoires, tome I, page 211, écrit ceci: «Aucune
pièce du décès ne constatait l’identité. Je fis faire des fouilles au
cimetière, au lieu indiqué de la sépulture du cadavre. La bière, encore
assez bien conservée, ayant été ouverte en présence de Fouché et de
Savary, _se trouva vide_.»

Pendant ce temps, les cabinets numismatiques de Paris, de Vienne, et de
Berlin s’enrichissaient d’une médaille de bronze, frappée en 1795 par
Loos, graveur en cette dernière ville. Cette médaille porte, d’un côté,
le portrait du Dauphin; et, de l’autre, un génie assis sur un cercueil
et gravant sur la muraille ces mots: «Redevenu libre le 8 juin 1795!»

                   *       *       *       *       *

Il était nécessaire de compléter, par ces détails, l’étude faite ici,
sur cette mystérieuse évasion. Nous allons maintenant en revenir à cet
énigmatique Naundorff dont, plus haut, j’ai conté l’existence, du jour
de son intrusion à Berlin au jour de son entrée à Paris.

J’ai dit sa misère grande, le sort triste de cet errant qui, sans
domicile, rôde à travers nos rues, cherchant à se reconnaître... et
cherchant aussi un gîte et du pain. J’ai dit comment un enfant, le petit
d’une mendiante, en avait eu pitié, et l’avait emmené chez sa mère, dans
un taudis de Ménilmontant.

C’est là que M. Albouys, ex-juge d’instruction à Cahors, sous les yeux
duquel la petite annonce du _Constitutionnel_ relative aux _Mémoires_
était tombée, et qui, depuis, était entré en correspondance avec
l’auteur, c’est là que M. Albouys parvient à le découvrir et l’envoie
chercher par sa belle-sœur.

Voilà Naundorff installé rue de Buci, dans la famille de l’ancien
magistrat.

Remarquez qu’il y a beaucoup de magistrats et de fonctionnaires en ceci,
et que ce sont, d’ordinaire, gens peu naïfs. M. Le Coq, directeur de la
police de Berlin; le baron de Seckendorff, gouverneur de la forteresse
d’Allstadt; Pezold, commissaire de justice de Crossen; maintenant, M.
Albouys: tous ceux qui approchent Naundorff; qui lui font subir leurs
interrogatoires; qui lui tendent tous les pièges privés ou juridiques,
deviennent peu à peu ses partisans.

Pour les _Mémoires_ qu’il veut publier (espérant, de cette publication,
quelques sous et un peu de lumière projetée sur sa cause), Naundorff a
affaire à un libraire du quartier, M. Bricon.

Celui-ci rencontre au carrefour Buci un de ses amis, Geoffroy,
archiviste paléographe à la préfecture de Niort, qui devait payer ce
hasard, quelques années plus tard, de la perte de sa place et du pain de
ses huit enfants.

--Tiens, au fait, vous qui croyez à la survivance du Dauphin? Eh! bien,
il y a là, à l’entresol, un homme qui prétend être lui! Venez donc chez
moi, ce soir; M. Albouys, son protecteur, y sera; et vous en causerez.

Le soir, en effet, M. Geoffroy se rend chez Bricon, y voit l’ancien
juge, l’accompagne rue de Buci... et demeure stupéfait de
l’extraordinaire ressemblance qui existe entre l’humble horloger de
Crossen et Sa Majesté Louis XVI.

Cinq jours après, il part pour Versailles faire une commission de
province auprès de madame Marco de Saint-Hilaire, en fonction autrefois
dans la maison de Madame Victoire, grand’tante de Louis XVII, tandis que
son mari était huissier de la chambre royale.

A la veillée, on cause de Naundorff; et le lendemain, au sortir de la
messe, madame de Saint-Hilaire donne à Geoffroy un billet pour une de
ses amies, madame de Rambaud, la priant de suivre l’archiviste et de
visiter en sa compagnie l’individu qui se donne pour le fils de France.

                   *       *       *       *       *

Madame de Rambaud (ainsi qu’il appert de sa déposition du 12 juillet
1837) avait été attachée au berceau du prince Charles-Louis, duc de
Normandie, depuis le 27 mars 1785, date de la naissance du Dauphin,
jusqu’au 10 août 1792, où elle fut séparée de lui par la foule, et ne
put le suivre aux Feuillants. «_J’étais tous les jours avec le prince_,
dit-elle, _je suis même toujours sortie avec lui, et je ne l’ai jamais
perdu de vue_.»

Mais madame de Rambaud était convaincue, en 1833, de la mort de son
élève, et ce fut avec une hostilité polie qu’elle aborda Naundorff.

Il faut lire son témoignage, pour voir les casse-cou qu’elle lui tendit,
et qu’il évita simplement: disant qu’il ne se souvenait pas, quand sa
mémoire était rebelle; rectifiant les indications fausses qui lui
étaient données comme à plaisir.

A la fin, la vieille personne, émue intérieurement, mais réservant tout
son sang-froid pour une dernière épreuve, tira d’un foulard un pauvre
petit habit d’enfant, en soie bleu-de-roi fanée par le temps.

--Vous rappelez-vous, Monsieur, en quelle circonstance vous avez mis ce
vêtement, aux Tuileries?

--Non! non! pas aux Tuileries! riposta vivement Naundorff. Mais à
Versailles, pour une fête... Je ne l’ai plus porté après, car il me
gênait, là, sous les bras.

Et l’aïeule vaincue, tombant à genoux, saisit la main du sans-nom, du
sans-patrie, et la baise en pleurant.

--Il n’y a que mon Prince, s’écrie-t-elle, qui puisse me répondre cela!

Puis une multitude de détails se vérifient. Cette inoculation de vaccin
que Marie-Antoinette voulut qu’on fit en forme de triangle, la pointe en
bas, et les marques reliées entre elles par une coupure, la voici sur le
bras de Naundorff! Ces piqûres de sangsues que madame de Rambaud
appliqua elle-même au cou de Charles-Louis, les voilà, rendues
imperceptibles par les années, mais visibles encore sur la gorge de
Naundorff!...

Et l’on échange mille souvenirs, mille impressions lointaines, que
ravive la rencontre de ces deux êtres jadis si tendrement unis!

Madame Marco de Saint-Hilaire visite, à son tour, l’inconnu. Voici un
passage de sa déposition:

«J’ai eu avec lui des conversations sur certains détails qui m’ont donné
la conviction qu’il était bien le duc de Normandie. Il m’a rappelé tout
l’ameublement de l’appartement de sa mère; les meubles et leur position,
la structure et la couleur des instruments de musique dont la reine se
servait: _enfin de ces détails qui n’ont pu être sus ni connus de
personne autre que de ceux qui approchaient intimement la famille
royale, et qui n’ont plus été à même de les revoir elles-mêmes depuis
les 5 et 6 octobre_. Il m’a aussi rappelé le genre de service de sa mère
et les noms des douze femmes qui étaient à ses ordres.»

Des ecclésiastiques aussi croient en Naundorff; et l’un d’eux va
jusqu’au mensonge (un mensonge véniel) pour être certain qu’il n’est pas
la dupe de l’esprit du mal.

L’abbé Jouy, curé de Rambouillet, qui, en 1814, à quatre-vingt-quatre
ans, vaquait encore aux soins de sa paroisse, se promène avec Naundorff
dans la forêt. Le prêtre rappelle qu’un jour le Dauphin, s’étant égaré à
travers bois, retrouva sa route grâce à une boussole dont son père lui
avait appris l’usage.

--C’est ici que cela s’est passé, dit le desservant.

--Pardon, monsieur, réplique Naundorff, c’était dans le parc de
Saint-Cloud.

Et le curé, rougissant un peu, convient de son «erreur».

C’est à ce même prêtre que Naundorff rappelait des bâtiments démolis
depuis quarante ans, mais dont il se remémorait l’emplacement et
l’architecture exacte; comme il évoquait devant M. Marco de
Saint-Hilaire, qui en a témoigné, le souvenir de diverses constructions
élevées dans le parc de Versailles, avant la Révolution, et lors,
disparues.

                   *       *       *       *       *

Je n’en finirais plus si je voulais citer tous ceux qu’il a convaincus,
tous ceux qui, après une résistance plus ou moins longue, sont venus à
résipiscence et l’ont salué pour leur roi.

C’est Appert, curé de Saint-Arnould, interdit par son évêque pour avoir
trop haut confessé sa croyance; Brémond, député aux États de Provence,
secrétaire intime du roi Louis XVI; Xavier Laprade, avocat à Niort; le
marquis de la Feuillade; Catherine Hyde, marquise de Broglie-Solari,
attachée autrefois au service de Marie-Antoinette et de la princesse de
Lamballe; Marcoux, ancien huissier de la chapelle du roi Louis XVI;
Gruau de la Barre, ex-Procureur durci dans la Mayenne, ensuite avocat au
Mans, qui ferme son cabinet, congédie sa clientèle, pour se dévouer tout
entier, corps, âme, et fortune, à la défense de Naundorff; Morel de
Saint-Didier, fils d’une dame d’honneur de Marie-Antoinette, qui, deux
fois, fait le voyage de Prague pour parler de son frère à la duchesse
d’Angoulême, se heurte à d’implacables parti-pris, est expulsé
d’Autriche (avec la bonne madame de Rambaud qui, malgré son âge avancé,
a fait ce long trajet pour plaider auprès d’un de «ses enfants» la cause
de l’autre, et que la Dauphine refuse hautainement de recevoir); enfin,
M. de Joly, le dernier Ministre de la justice de Louis XVI, puis avocat
à la Cour de cassation: un voltairien sceptique en même temps qu’un
juriconsulte éminent--et défiant!

Celui-ci mérite une mention spéciale. C’est lui qui, le 10 août, avait
donné la main au duc de Normandie pour le mener des Tuileries à
l’Assemblée législative. Il croyait à sa mort et faillit faire arrêter
comme intrigants les premiers qui lui parlèrent de Naundorff. Après
l’avoir vu et éprouvé, il devint l’un de ses dévots.

C’est que Naundorff lui avait rappelé 1º une phrase que, seuls, M. de
Joly et l’enfant pouvaient avoir entendu murmurer par Louis XVI en
traversant le jardin: «Quel triste présage! Comme les feuilles tombent
prématurément cette année!»; 2º que le repas de la famille royale
n’avait pas eu lieu dans la loge du Logographe comme le prétendent les
historiens, mais dans la pièce voisine; 3º que, devant les craintes
d’empoisonnement manifestées par la reine, le petit Charles-Louis avait
dit crânement à M. de Joly: «Ministre, je n’ai pas peur! Donne-moi la
cuillère!»

Et comme le vieux magistrat risquait quelques allégations controuvées,
Naundorff posément, sans même s’apercevoir du piège, avait, en quelques
mots, rétabli le texte des paroles, le détail des faits.

Aussi, in-extremis, alors que l’abbé Desgenettes curé de Notre-Dame des
Victoires, l’exhorte à dire la vérité, M. de Joly fait au prêtre la même
réponse qu’il a faite, quinze jours auparavant, à M. Charles Verger,
ex-Procureur du roi, puis juge au tribunal de Marseille, venu pour
solliciter son avis suprême: «Je vais paraître devant Dieu, qui me
jugera, et ne voudrais pas, dans un tel moment, risquer de vous tromper.
Eh! bien, _je jure que c’est bien le fils de mon malheureux maître, que
c’est bien le Dauphin que j’ai reconnu!_»

Les arguments ne manquent point à ceux qui pensent ainsi et proclament
si fermement leur foi profonde.

La ressemblance de Naundorff avec Louis XVI dont il a non seulement les
traits, mais encore l’allure, la démarche, le regard, le geste, le son
de voix; l’identité absolue de son écriture avec celle du Dauphin; enfin
les marques caractéristiques observées par le médecin de la duchesse
d’Angoulême, M. de Carro, sur cette princesse, et retrouvées par lui sur
Amélie, la fille aînée de Naundorff--la roseur des paupières et les
quatre incisives en ligne droite, d’égale longueur--tout contribue, dans
cette affaire, à donner raison aux croyants contre les incrédules!


IV

LA FIN D’UN PRÉTENDANT

Dans _L’Évasion_, j’ai réuni en faisceau les présomptions et les preuves
qui semblent établir, de façon certaine, que le pauvre petit Dauphin ne
mourut pas au Temple, mais s’en évada.

Dans _Naundorff_, j’ai suivi pas à pas l’existence de cet étranger, de
cet inconnu, sans nom, sans passé, qui se dit le fils de Louis XVI; lui
ressemble; et subsiste, simple ouvrier, du travail de ses mains. De 1810
à 1833, (entrée à Berlin, entrée à Paris), j’ai montré les phases de
cette existence si cruellement agitée.

Dans _Le «Vrai Roy»_, j’ai résumé de mon mieux les dépositions et les
témoignages surgissant de toutes parts pour affirmer l’identité de celui
qui prétend être le duc de Normandie; la reconnaissance par les vieux
serviteurs de sa famille; l’extraordinaire précision de ses souvenirs,
et ces confrontations qui, toujours, aboutissent à la conversion des
plus hostiles.

Il ne me reste donc qu’à dire la fin de cette vie de légende, jusqu’à
l’heure où la mort couronna d’oubli celui dont, peut-être, on avait volé
la terrestre couronne.

                   *       *       *       *       *

Le ciel me garde d’acrimonie contre la mémoire de Henri de Bourbon,
comte de Chambord! Celui-là fut la loyauté, l’honneur même--et s’il
pécha, en cette affaire, ce ne put être que par ignorance ou omission.

Je relisais, il n’y a pas longtemps, dans les _Mémoires d’outre-tombe_,
de Chateaubriand, combien fut sévère et étroite l’éducation reçue par le
duc de Bordeaux, séparé d’une mère qui était la grâce, la vaillance, le
charme de la dynastie, et à qui les exilés de Goritz ne pouvaient
pardonner de s’être souvenue qu’elle était femme après avoir été quasi
reine!

Que dit-on, à l’enfant du miracle, de cet autre enfant si
miraculeusement sauvé aussi des prisons de la Convention? Nul ne le
sait!... Peut-être, à l’heure finale, le vieux roi Charles X, ou la
duchesse d’Angoulême, laissèrent-ils échapper de leur conscience le
secret terrible, mettant qui le voudrait dévoiler dans l’alternative de
déshonorer tous les siens, tous ceux qui, depuis un demi-siècle, avaient
occupé ou entouré le trône.

Peut-être, aussi, emportèrent-ils, caché dans les plis de leur linceul,
le mot de cette énigme, la réponse au sphinx qu’Henri de Bourbon
envisagea plus tard, sans savoir que lui dire.

N’importe, celui-là ne pouvait pas être un coupable! S’il sut, il fut
très malheureux. S’il soupçonna, le doute suffit à torturer sa loyauté.

Rappelez-vous combien peu il fit pour ressaisir le sceptre des aïeux;
que d’hésitations, que de scrupules--plus encore, je crois, que le comte
d’Artois, son grand-père, n’en argua avant de consentir à se laisser
sacrer dans la cathédrale de Reims.

Et dans le grand procès de 1874, intenté par les héritiers de
Charles-Guillaume Naundorff (inscrit sur les registres de l’état civil
de Delft, comme Charles-Louis, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI
et de la reine Marie-Antoinette), à M. le comte de Chambord--M. le comte
de Chambord fait défaut.

Nul n’est chargé par lui de flétrir publiquement des imposteurs; de
défendre le renom de son grand-oncle Louis XVIII; de maintenir hors
l’atteinte l’étendard du vieil honneur royal!

Non. Son absence seule témoigne de son savoir douloureux, ou de son
incertitude plus affreuse encore...

Qui ne la ressentirait, d’ailleurs, cette incertitude!

                   *       *       *       *       *

Si les débuts de la vie de Naundorff sont faits pour la jeter dans les
esprits les plus sceptiques, la fin de cette existence y ajoute encore.

En effet, dès qu’un certain nombre de partisans s’est groupé autour de
lui, dès qu’il a passé plusieurs mois dans ce Paris où il rallie des
suffrages, on attente à ses jours... tout comme à ceux d’un souverain!

Le 28 janvier, à huit heures du soir, place du Carrousel, il est frappé
de plusieurs coups de poignard, dont un qui l’eût atteint en plein cœur
sans une médaille sur laquelle s’émoussa l’arme.

Et (détail de quelque importance) il est visité immédiatement par M.
Sosthène de Larochefoucauld, le dévoué serviteur de la sœur de Louis
XVII, Madame la duchesse d’Angoulême, qui s’empresse d’en écrire à sa
maîtresse; de l’aviser qu’il a dépêché un prince de la science auprès du
blessé; et de lui donner, sur l’état de celui-ci, les détails les plus
émus et les plus circonstanciés.

Il l’appelle «le personnage», c’est vrai. Mais pourquoi tant de souci
d’un inconnu--qui pis est d’un intrigant?

Sitôt rétabli, Naundorff fonde une petite gazette: la _Justice_, pour
défendre ses droits auprès du public. Mais il avait bien peu d’argent,
n’acceptant de ses amis que le strict nécessaire, à l’inverse de tous
ceux qui s’étaient prétendus le Dauphin. Et, faute de ressources, le
journal disparaît.

Son rédacteur, un nommé Thomas, poussé par on ne sait quelles
influences, se retourne contre Naundorff, et déclare avoir reçu de
l’ambassade prussienne des renseignements établissant que celui-ci est
un fieffé menteur. Naundorff l’assigne en diffamation: à la barre du
tribunal, Thomas, confus, balbutie qu’il n’a pas de preuves, et que rien
ne lui permet d’étayer ses calomnies.

                   *       *       *       *       *

Devant un autre tribunal, cependant, Naundorff avait fait prendre acte
de son existence, stupéfiant la Cour et l’auditoire par son imprévue
réclamation.

Sur le banc des accusés était un homme qui se prétendait, lui aussi,
fils de Louis XVI: ce baron de Richemond qui passa au grand air les
douze ans de réclusion auxquels son imposture et son escroquerie le
firent condamner.

Au cours des débats, un étranger à la cause se présente. C’est M. Morel
de Saint-Didier, dont j’ai eu déjà l’occasion de parler. Il est porteur
d’une lettre de Naundorff, qui s’élève avec véhémence contre la comédie
judiciaire en cours; contre la production de tous ces faux Dauphins
destinés à dérouter l’opinion publique et à la détourner du seul
représentant la vérité.

Profite-t-on de l’occasion pour mettre la main au collet de Naundorff et
l’asseoir à côté de Richemond sous inculpation de même imposture, et--la
justice a tant de ressources!--mêmes escroqueries?

Aucunement. Il est pris lecture de sa missive; on ne proteste pas contre
l’énoncé de ses titres; on lui donne acte de sa réclamation!

Avouez que ceci est tout au moins étrange!

Et quand, sept mois plus tard, il dépose contre Charles X et la duchesse
d’Angoulême, rebelles à ses appels depuis plus de vingt ans, une
assignation que l’on peut croire viser la couronne de France, il est
enlevé nuitamment; mené à Calais en poste par une escorte de gendarmes;
embarqué malgré ses protestations; et jeté, le 15 juillet 1836, sur les
côtes d’Angleterre.

Il y aura des juges pour tous... sauf pour lui!

                   *       *       *       *       *

C’est en vain qu’il écrit à Louis-Philippe; en vain que MM. Gruau de la
Barre, ex-Procureur du roi, Bourbon-Leblanc, Xavier Laprade et Briquet,
avocats, signent également une supplique; en vain que maître Crémieux
défend la liberté individuelle contre l’arbitraire de la haute police,
devant le conseil d’État.

Une instruction criminelle a été commencée contre Naundorff, en 1836, et
close, en 1837, par une ordonnance de non-lieu. Il en sera de même pour
celle qu’on intentera le 22 mars 1840, et qui se terminera, comme la
première, le 9 janvier 1841. On essaiera par divers modes à se
débarrasser de l’importun; jamais, vous entendez bien, JAMAIS on n’osera
affronter le grand jour des débats publics!

Le 16 novembre 1838, au soir, Naundorff en rentrant chez lui, dans sa
petite maison de Londres, reçoit deux balles dans le bras gauche, deux
autres s’étant perdues sans l’atteindre. Sa famille, expulsée l’année
d’avant de Saxe, à la demande du gouvernement français, est venue le
rejoindre, et c’est elle qui s’emploie à sa guérison.

Il échappe à cette tentative de meurtre comme à la précédente; et les
pauvres gens espèrent enfin goûter un peu de repos.

Vain espoir! En 1840, un journal, _Le Capitole_, reprend, à son compte,
les imputations du sieur Thomas. Encore cette fois, il est question de
pièces fournies par le gouvernement prussien; et il ne faut rien moins
qu’une lettre du ministre de l’Intérieur du roi de Prusse, M. de Rochow,
pour démentir ces infamies.

C’est à ce moment que Jules Favre devient l’avocat dévoué et énergique
du proscrit. Il restera celui de ses enfants; et, de 1839 à 1876, il
gardera la même foi en leur identité, la même persévérance à la vouloir
établir.

Une autre gloire du barreau: Maître Van Buren, de La Haye, va, lui
aussi, devenir la Providence de ces malheureux.

                   *       *       *       *       *

Naundorff est mieux qu’un ordinaire mécanicien; il a parfois des
trouvailles de génie, en cet art de la guerre où sa capacité commence à
être notoire.

Justement, il vient de faire une importante découverte qu’il offre,
avant tout, à la France, laquelle la refuse dédaigneusement--déjà! La
République helvétique, elle, accepte avec enthousiasme; lui garantit des
traités extrêmement avantageux.

Naundorff s’embarque; et, comme son passeport le qualifie Charles-Louis
de Bourbon, le navire qui le porte est arrêté, on ne sait d’après quels
ordres, dans les eaux néerlandaises, en vue de Rotterdam.

Il va jusqu’à La Haye pour réclamer; et là, Van Buren, qui souhaitait,
pour son pays, le bénéfice des travaux de Naundorff, lui propose, au nom
du gouvernement, une situation inespérée.

Des expériences sont faites à Breda, elles sont couronnées d’un plein
succès. Désormais, l’autorité souveraine couvrira de son égide celui qui
quitte son nom d’emprunt, pour prendre, dans les actes publics, ses
prénoms de Charles-Louis.

Le roi de Hollande croit en Naundorff, comme ses généraux Van Meurs et
Steurwald. Les fils du banni porteront le nom de Bourbon; et quand leur
père, frappé d’un mal mystérieux et subit, mourra, le 10 août 1845, on
inscrira sur sa tombe l’épitaphe que voici, et qu’on y peut lire encore,
dans le petit cimetière de Delft:

    ICI REPOSE
    LOUIS XVII
    CHARLES-LOUIS, DUC DE NORMANDIE
    ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE
    NÉ A VERSAILLES, LE 17 MARS 1785
    DÉCÉDÉ A DELFT, LE 10 AOUT 1845


A LA RECHERCHE DE LOUIS XVII

C’est par là-bas, très loin, bien outre la Bastille, près de la voie que
suivaient les charrettes pour s’en aller approvisionner l’ogresse
Guillotine; c’est par là-bas que s’élève et s’étend, entre la rue de
Charonne et le faubourg Antoine, l’église et l’enclos de
Sainte-Marguerite.

La paroisse compte 85,000 âmes, dont 50,000 indigents; sur son
territoire s’élèvent les «Ledru-Rollin», citadelles de misère,
classiques forteresses de la révolte et du travail. Le député qui mourut
pour son mandat, l’archevêque qui succomba pour sa mission, sont tombés
là, victimes expiatoires et très nobles de nos discordes civiles. C’est
la patrie de la «trôle», c’est le pays du bois--le terroir des vieux
compagnonnages et des jeunes rébellions!

Le cimetière, lui, est désaffecté depuis le commencement du siècle. Par
couches successives, des générations et des générations étaient venues
dormir là; si pressées, si entassées, qu’à la fin plus un atome de
poussière ne séparait les ossements. Et les arbres, les grands arbres
anthropophages, enfonçaient leurs racines dans un fumier humain,
pompaient, dans la pourriture, la sève et la vie!

Peut-être eût-on pu gagner encore quelques années, utiliser l’extrême
surface du sol. Mais les massacres de la Révolution achevèrent d’emplir
le charnier; et les cadavres, bientôt, risquèrent de n’être plus même
voilés de sable. Alors, une ordonnance de police fut rendue; le lieu
redevint privé, annexe dont le curé eut la clef.

C’est par l’église qu’on y pénètre: cette église où Pie VII désira
s’arrêter pour faire ses dévotions en entrant dans Paris; où, touché de
l’accueil populaire, il voulut revenir célébrer la messe lui-même, après
le sacre de Napoléon.

Le trésor de la sacristie conserve, comme relique, le calice de vermeil
repoussé et ciselé que le Pontife avait apporté; dont il se servit; et
qu’il laissa, en souvenir de son passage. Le livre de paroisse, aussi,
garde mention de la précieuse visite: huit lignes écrites en haut du
feuillet droit, à la date du 10 février 1805. Le verso du feuillet
gauche se termine par l’enregistrement du baptême de la fille d’un
tisserand; et, sous l’inscription de la glorieuse annale, l’humilité
chrétienne, nuancée de bonhomie, s’affirme, par la reprise des tâches
quotidiennes: le baptême du fils d’un jardinier.

C’est entre ces deux moucherons plébéiens, roses, et gigotant sous la
pincée de sel, que Pie VII, vision souriante, ici apparaît...

                   *       *       *       *       *

Avant d’avoir traversé l’église, je m’en voudrais de ne pas signaler le
véritable acte de vandalisme qui se perpètre lentement sous les voûtes
de Sainte-Marguerite. Je dédie le fait à la Société des monuments
historiques. Paris est riche, certes, en œuvres d’art, mais pas assez
pour laisser à l’abandon, pour livrer aux outrages du temps, aux
déprédations des éléments, une des plus rares et des plus curieuses
décorations picturales qu’il soit possible de contempler.

La chapelle des Ames, une sorte de grand hall inondé de lumière, dallé
de larges plaques de pierre aux inscriptions d’un caractère très pur,
est tout entière peinte à fresque, dans un camaïeu de grisaille où les
lointains atteignent un singulier recul. Chose bizarre! Exécutée en
plein dix-huitième siècle, elle devance, préconise la résurrection
gréco-romaine dont le style Empire fut l’apogée--en même temps qu’une
certaine grâce d’attitudes, une douceur d’ombres estompées, la révèle
bien de son époque. Mais si les personnages datent, tout le côté
décoration, colonnade, frises, draperies, se rattache à la pure
antiquité.

C’est vraiment fort beau; et la restauration d’une pareille merveille,
unique à Paris, je le répète, coûterait moins d’argent qu’elle ne
rapporterait d’honneur à qui en prendrait l’initiative. Car s’il y a
menaces et indices de décrépitude, rien n’est encore définitivement
perdu.

Enfin, si jamais paroisse fut intéressante, c’est bien celle-ci: ruche
où le miel est rare; peuple d’abeilles qui triment dans un champ
desséché! Quatre-vingt-cinq mille habitants: cinquante mille pauvres!...

Allez donc penser aux parures des chapelles quand tant de façades
humaines, visages désolés, figures décharnées, dénoncent les déchéances
douloureuses des vivants! Rogner leur budget, fût-ce au profit de l’art,
serait un crime--et l’abbé Paradis, le curé de Sainte-Marguerite, ce
beau vieillard à prestance d’aumônier de régiment, au parler d’érudit,
au cœur d’apôtre, n’est pas de ceux qui commettent ces crimes-là!

En l’intervention supérieure est donc tout le recours; fasse le ciel que
l’«esprit nouveau» l’inspire, quant à la tolérance en matière
d’archéologie--et aussi les belles traditions dont tout ministre de
l’Instruction publique est (ou devrait être) le gardien.

                   *       *       *       *       *

Voici franchie la porte du cimetière.

Il est tout petit, cet enclos de mort, ombragé de hauts arbres, tapissé
d’épais gazon, touffu, luxuriant, gras... si bien nourri! Entre les deux
pelouses rectangulaires, une colonne en pain de sucre s’élève, montée
sur un socle carré, surmontée d’une croix de fer.

Comme un chemin de ronde à l’intérieur de la muraille, cernant le tout,
un cadre de pavés s’étend. Sur la gauche, perpendiculaire à nous, il
longe d’abord le mur de l’église, va faire équerre contre le mur
parallèle à la rue Saint-Bernard; le suit; puis s’interrompt, au coude
du mur de fond, pour une bâtisse de garde, et son poulailler qui semble
une tonnelle; reprend à droite; soutient une pierre debout où s’encastre
un buste, où se lit une épitaphe pompeuse dont, seul, le nom s’efface;
passe derrière l’unique tombe conservée, entourée, et entretenue, «A une
bonne mère»; trace le troisième à l’angle; se dirige de nouveau
parallèlement vers l’église, fait un dernier demi-tour, et revient, au
long du monument, à l’issue que nous avons prise comme point de
départ--non sans ricocher à un petit hangar dont je parlerai ci-dessous,
car il est promu au rang d’ossuaire depuis vingt-quatre heures.

Dans le coin, entre l’huis de ce hangar et un portail condamné, aux
doubles vantaux, qui accédait de plain-pied à Sainte-Marguerite, fut
inhumé, pour la seconde fois (ou la nuit même après l’enfouissement
officiel, ou la nuit suivante), l’enfant trépassé au Temple.

Il avait été enterré primitivement ici, dans la fosse commune, le 10
juin 1795; un pauvre diable de fossoyeur, le père Bertrancourt, dit
Valentin, l’alla déterrer clandestinement, et l’ensevelit où l’on
pourrait plus tard le retrouver et le reconnaître.

C’est en effet à cet endroit qu’eut lieu, en 1846, la première
exhumation. Elle souleva déjà de vives polémiques, car, s’il était
certain que ce squelette fût celui du jeune détenu mort en prison, il
semblait non moins certain qu’anatomiquement ce jeune détenu avait
dépassé de beaucoup l’âge de Louis XVII.

Les gouvernements, quels qu’ils soient (Bourbons, Orléans, voire la
République), n’aiment pas beaucoup ces problèmes, dont la solution leur
semble inutile, pour ne point dire inquiétante. On remit donc au plus
vite les restes dans une boite et la boîte dans un trou.

Et le tout fut enfoui, non à la même place--pourquoi?--mais plus loin,
de l’autre côté du hangar, et sans nulle marque apparente. C’était bien
peu d’égards, en monarchie, pour le descendant de tant de rois!

Il a fallu qu’un hasard quasi-miraculeux concourût à faire retrouver,
presque de suite, le pseudo-cercueil. C’est là, sous cette croix en
soupirail qui éclaire l’un des caveaux mortuaires de l’église, que les
fouilles ont amené la découverte souhaitée. Dans ce caveau reposent des
religieuses, soit décédées dans la paix de leur ordre, avant 1793, soit
exécutées d’après sentence du Tribunal révolutionnaire. Il est même
d’autres victimes--un de ces crânes de femme, minces et délicats,
apparaît fendu d’un coup de sabre...

Le sol est jaune, strié d’esquilles, hérissé de tibias. Des masques sans
nez, sans yeux, en émergent, avec le rictus sardonique d’outre-tombe...
raillant la vie!

                   *       *       *       *       *

Dans l’appentis poussiéreux, ombré de toiles d’araignées, réserve à
outils, voici la caisse; et, auprès, le sarcophage en plomb, aplati,
cabossé, qui s’appuyait contre elle.

Celui-ci ne semble rien devoir révéler; cependant Talrich va en relever
le moulage; puis on le rendra à sa forme première pour en mesurer la
contenance. Rien ne prouve, d’ailleurs, qu’il soit de l’aventure.

Le coffre, au contraire, carré, peu profond, vermoulu, pourri, tombant
en échardes, contient une formelle indication. A l’intérieur du
couvercle, ces signes gravés, au couteau:

    L.... XVII

Pourquoi pas le nom en entier? Pourquoi ce mystère? Et ne pas prononcer,
dès 1846, de façon à faire cesser l’équivoque entre Louis, ainsi que
s’appelait le Dauphin, et Leininger, ainsi que s’appelait l’adolescent,
plus âgé, qui lui fut, dit-on, substitué?

Mais voici les ossements épars sur cette table, et dont un illustrateur
scientifique relève soigneusement le dessin. La tête, décalottée par la
scie de l’autopsie, est forte; les dents sont d’une grosseur, d’une
pousse très évidemment supérieures à la dixième année. Et les os des
membres, ceux des jambes surtout, appartiennent à un sujet d’au moins
quatorze ans. Le très érudit docteur de Baker, le très savant docteur
Bilhaut, les étudient, les examinent sans un atome de parti pris. Et ils
sont d’accord--deux médecins!--comme, le lendemain, les éminents
professeurs Magitot et Manouvrier le seront avec eux, pour déclarer:
_que le petit mort du Temple, enterré là, exhumé, réenterré, réexhumé,
n’est pas, NE PEUT PAS ÊTRE Louis XVII._

Des boucles de cheveux blonds duvètent la table, telles que soies
floches rouillées par l’humidité, mangées par les mites; une odeur fade
de moisi et de rance alanguit l’air. Et la pluie, une pluie très douce,
très lente, comme faite de larmes, commence à tomber.

                   *       *       *       *       *

Ce n’est pas Louis XVII! Alors qui était donc celui-là? Et qu’est devenu
l’autre, le vrai--celui de la légende et de la Survivance?




FAIS CE QUE DOIS...


_A la mémoire de Sœur Rosalie._

Au plus fort des journées de Juin 48, tandis qu’agonisait cette
seconde des émeutes de la faim--Lyon, en 1831, avait ouvert la
marche--substituant la raison économique à la raison politique,
inaugurant la lutte sociale; tandis que le faubourg Saint-Marceau,
brasier de révolte parce que foyer de misère, n’était plus qu’une
fournaise où des ombres couraient, brandissant des armes, parmi les
clameurs, les chants, les râles, les détonations; d’irrémissibles
vaincus, noirs de poudre, rouges de sang, haletants de soif, chancelants
de fatigue, déguenillés, pansés à peine, frappèrent à la porte d’une
vieille maison, réclamant asile, implorant pitié.

La porte s’ouvrit toute grande, au premier appel, puis se referma sur
son dépôt vivant. Qui eût guetté eût vu, dans le rapide
entre-bâillement, apparaître une robe de bure, l’éclair cuivré d’un
crucifix, le battement d’ailes d’une cornette...

Quelques instants plus tard, devant le même seuil, des soldats
arrivèrent: gens du peuple aussi, mais revêtus uniformément du même
costume, et s’exposant au fratricide pour garder ses prérogatives à
l’Assemblée, leurs postes aux titulaires, leurs biens aux bourgeois. Ils
étaient moins las, étant davantage; ils avaient vidé et revidé leur
gourde; leurs habits n’étaient déchirés qu’accidentellement, par les
projectiles; et leurs blessures avaient reçu, immédiatement, de bons et
doctes soins. On gagne toujours à être du côté de l’ordre.

Le chef heurta à l’huis, qui encore cette fois céda, mais lentement,
comme à regret.

Au fond du cloître, les derniers venus atteignirent les premiers; les
arrachèrent au secours des douces mains blanches; les alignèrent d’une
poussée contre le mur:

--Apprêtez armes! Joue!

--... Seigneur!

Du couloir, une femme avait jailli, prompte comme la foudre, impérieuse
comme le salut! Maintenant, debout entre la mort et les désignés, elle
les couvrait de son corps, adossée au tas lamentable; les bras allongés
dans ses larges manches pour davantage étendre sa protection; crucifiée
à la misère humaine comme Jésus au bois de sa croix!

Les fusils oscillèrent, les doigts ne trouvant plus la gâchette.

Alors, sans remuer, elle parla. Elle dit:

--Je les connais tous, ce sont mes enfants! Voilà quarante ans que je
suis dans le quartier, que je les ai vus naître, grandir, entrer en
apprentissage, revenir du service, se mettre en ménage, avoir des
petits, s’exténuer à la peine, essayer d’être heureux... Ce sont des
insurgés: mais ils ont tant souffert! Vous ne les tuerez point, ou vous
me tuerez avec eux, moi qui les blâme, mais qui les absous!

Quelqu’un dit:

--C’est Sœur Rosalie!

--Bas les armes! fit le chef. Et il tourna la tête pour ne point voir
que la moitié de ses hommes avaient devancé le commandement.

                   *       *       *       *       *

Mais peut-être n’était-ce là qu’un acte de vaillance, l’élan nerveux
d’une sensibilité qu’exaspère l’idée du carnage?... Oui-dà! Et après?

Au massacre, succède la proscription. Dieu sait si l’état de Fille de
Vincent de Paul peut rendre propice aux doctrines révolutionnaires, à
l’esprit d’examen et de révolte. La piété n’a guère jamais enfanté que
la résignation; il faut la foi, son aînée, pour faire des miracles.

Ce miracle-là, c’est la divine miséricorde! Sœur Rosalie croit
peut-être, comme la société honnête, la presse honnête d’alors, aux
légendes de férocité par lesquelles on détourne des captifs, des
traqués, toute commisération: mobiles sciés entre deux planches, etc.,
etc. La mort du général Bréa, à la barrière d’Italie, même si elle fut
représaille, n’en demeure pas moins un fait accompli, indéniable,
atroce!

Et, cependant, sous la guimpe, son cœur n’hésite pas. Aux scrupules de
sa conscience, elle oppose l’exemple dont, dix-huit siècles auparavant,
Jérusalem fut témoin. Elle se rappelle quelles imputations pesaient sur
le Nazaréen, objet d’horreur, de risée, et de mépris, renié même par ses
apôtres, sacrifié à Barrabas; de quels outrages sa face fut giflée,
quels crachats la souillèrent, de quelle lie fut gonflée l’éponge
offerte, par dérision, à sa lèvre enfiévrée!

Plus tard, on l’a reconnu Fils de Dieu et toute la terre s’est couverte
de sa gloire--mais, lors de son supplice, à part quelques artisans,
quelques femmes, que pensaient donc de lui ses contemporains?

Sans doute, nul parallèle ne se pourra jamais faire, entre cet Immolé de
douceur et les farouches partisans des luttes humaines, gantés de sang
jusqu’au coude, parfois! Seulement, n’a-t-il pas voulu, ce Recours des
opprimés et des misérables, endosser tant d’opprobres, pour que sa
légende demeurât la légende du Pauvre à travers les siècles: du Pauvre
éternellement calomnié et méconnu?

Aussi, Sœur Rosalie, occupée seulement de la loi divine (supérieure aux
chinoiseries des législations terrestres) offense-t-elle le Code avec
sérénité. Quiconque est suspect arrive; quiconque est recherché trouve
là moyens d’attendre ou de fuir. Jamais créature de Dieu ne fut
davantage affiliée à une bande de «malfaiteurs»... puisque vaincus!

Si bien que le préfet de police, exaspéré de retrouver partout l’ombre
de cette cornette, dans les évasions ou disparitions, finit par décerner
un mandat d’arrêt contre Sœur Rosalie.

--Vous venez, Monsieur, de décréter le soulèvement du faubourg
Saint-Marceau! observe le vieux limier auquel il remet l’ordre.

--Diable! Attendez! J’irai d’abord.

                   *       *       *       *       *

Et les voici en présence: le haut fonctionnaire d’une République déjà
digne du titre d’opportuniste, et la religieuse très humble quoique
doucement résolue.

Ledit fonctionnaire, avec une grande courtoisie de termes, mais une
extrême netteté, démontre la contravention, la récidive; fait ressortir
l’indulgence du gouvernement, toute facultative, et par cela même
limitée; exige au moins l’engagement de ne point retomber en faute...

D’un geste, sœur Rosalie l’interrompt:

--Monsieur le Préfet, consciencieusement, je ne puis rien vous
promettre. Je sens que si pareille œuvre se présentait à nouveau, je
n’aurais pas le courage de refuser. Une Fille de Saint-Vincent-de-Paul
n’a jamais le droit, quelle qu’en soit la conséquence, de manquer à la
charité.

Je cite les textuelles paroles.

Et l’inculpée reprend tranquillement, prête au cachot dès qu’il plaira
aux maîtres, sa tâche de sauvetage, sa besogne de pardon.

Si bien qu’un commissaire se présente inopinément, non pas encore pour
elle, mais pour un recueilli qu’elle n’a pas eu le temps de faire
disparaître; avec qui elle causait; qui est là... et va être pris!

Mais sœur Rosalie est de celles qui ne perdent point la carte, quand
cette carte est l’atout dont dépend une vie! D’un clin d’œil, elle
indique à son protégé le péril--et la porte! En une phrase, elle le
baptise d’un faux nom et lui donne une commission au dehors; pour très
loin ou très près, on n’a jamais su! Puis elle tend un fauteuil au
magistrat; s’excuse de le recevoir si mal; l’empêche d’expliquer le but
de sa visite, par un verbiage intarissable; lui raconte des histoires,
tous les potins du quartier; épuise en son honneur, le stock des saintes
coquetteries; lui fait goûter de ses confitures... et le renvoie capot!

Non loin de là, averti du stratagème--on est bavard dans les
communautés!--le commissaire revient, pas content, roulant les gros
yeux, se plaindre. Et elle, souriante (sa sainteté, toujours, fut de
belle humeur), de lui répondre:

--Mais je l’ai fait autant pour vous que pour lui; voulant vous épargner
le chagrin de le prendre, et la peine de le garder! Osez dire que j’ai
eu tort?

C’est d’elle, la plus belle parole indulgente qui ait jamais été
prononcée. A des Pharisiens prônant la sévérité, la rigueur, le talion,
elle répliquait: «Si ces gens ont été coupables, ils sont malheureux
aujourd’hui; et nous ne devons songer qu’à les recevoir. Du reste, on
est bien prompt à accuser les pauvres. Si nous avions été à leur place,
peut-être eussions-nous été plus coupables encore. Nos passions seules
nous poussent au mal; eux, ils y sont entraînés par le besoin: et il
faut bien de l’énergie, alors, pour résister!»

                   *       *       *       *       *

Ah! Sœur Rosalie! Sœur Rosalie! quelle chance vous avez eue de naître
sous la monarchie, de mourir sous l’empire, et de ne point attendre que
cette République-ci utilisât peut-être l’ordre d’amener signé par
l’autre--mais alors inexécuté!

Car l’Évangile devient suspect; Saint Grégoire sera bientôt relégable;
Sœur Rosalie est une subversive passible des plus rudes pénalités...
puisqu’elle consola les affligés, accueillit les égarés et sauva les
proscrits!




LE CHRIST AUX MINEURS


Quand on a fréquenté un peu les malheureux, quand on s’est efforcé du
mieux possible à les soulager, la maison s’encombre de bibelots sans
valeur, souvent sans goût, dont un concierge de ministère ne voudrait
pas.

Cependant, ils vous demeurent infiniment précieux de par leur origine:
talismans qui évoquent le rayonnement de faces douloureuses, pour un
jour rassérénées! Quiconque n’est point _snob_, non seulement les garde,
les tient en estime, mais leur concède la place d’honneur--ils sont si
rares, les objets dont la vue ne suscite pas une mélancolie, quelque
amer regret, quelque irritant souvenir!

Qu’importe qu’ils fassent l’ébahissement des visiteurs; que les artistes
s’en ébouriffent; que les mondains s’en offusquent! Ils sont des
fragments de votre vie, les ex-voto donnés à l’idée chère... et il les
faut regarder de l’œil indulgent dont le prêtre contemple les grossières
offrandes des pêcheurs ou des métayers! Le trésor de Saint-Marc,
ruisselant de gemmes, m’a certes moins émue que les petits bateaux de
Notre-Dame-de-Grâce, ébauchés dans un cœur de hêtre, et sauvagement
coloriés.

C’est que la foi les revêtait d’une splendeur sans pareille; les faisait
semblables aux trirèmes mystiques des légendes; les nimbait de
merveilleux--fleurs de miracle écloses au flanc du mur si nu!

En un autre ordre de croyances, je suis dépositaire de beaucoup de ces
espoirs ou de ces joies, œuvrés par le travail. Il n’est guère de
corporation, parmi celles qui s’aident, pour être aidées du ciel, qui ne
m’ait décerné quelque symbolique souvenir; soit pour dater le début de
la résistance, soit pour en ponctuer la fin.

Ces galoches, relevées à la poulaine, et creusées pour M. Grévy, me
furent envoyées par les sabotiers de Bourges, ayant changé d’idée! Mais
ils ne changèrent pas la pointure; et le cadeau demeura platonique,
péniches présidentielles où mon pied n’osa se lancer!

Cette boule de verre, dont le noyau de mosaïques concassées effare les
coloristes, me fut remise par les verriers de Pantin, le soir où, las
d’arbitraire, ils décidèrent la grève. C’était le fond des cornues, le
dernier souffle du chalumeau, la dernière goutte de leur sueur...
cristallisée, irisée, figée en perle de luxe!

Ce moineau mort, de bronze, étendu sur le flanc, provient d’un atelier
de fondeurs. Ils vinrent six délégués, dont l’orateur--un géant!--me
présenta, sur sa paume large ouverte, socle disproportionné, cette
mièvre et exquise fantaisie. Ceux-là aussi avaient triomphé; ils
reprenaient l’outil le lendemain, aux conditions souhaitées, et
m’apportaient leur affectueux merci.

Voici la balle tirée sur les houilleurs de Decazeville, que les
houilleurs de Decazeville firent encastrer dans un éclat de marbre noir,
avec, pour épigraphe, la phrase révolutionnaire: «Le plomb n’a jamais
tué l’idée!» Voici le premier morceau de charbon extrait de mon filleul,
à Rive-de-Gier: le puits Séverine, le puits jadis inondé que les
ouvriers en Société, sans appareils, sans machines, séchèrent à bras,
_avec des seaux_; où ils s’exténuèrent ensuite des semaines, enfouis
dans la vase jusqu’à mi-corps... gagnant dix sous par jour, ces héros!

Puis, entre tous, voici l’objet de mes prédilections: le Christ aux
mineurs!

                   *       *       *       *       *

Il n’est d’or, ni d’argent; il ne ressemble guère aux crucifix d’ivoire
surmontant les prie-Dieu coussinés de velours; ni aux crucifix de chêne,
sculptés par des maîtres, dont s’enorgueillissent les musées! Le
crucifix en cuivre des parloirs indigents semblerait luxueux près telle
détresse; la croix de bois des missions est supérieure, en son élégante
sobriété.

Compliqué et touchant, affreux et sublime, il mêle l’humilité suprême de
la matière au plus idéal des efforts. De tendances byzantines, presque
barbares, il révèle l’ignorance impuissante à servir la volonté; la
maladresse des gros doigts qui hésitent, brusquent, renoncent, tandis
que se dépite l’esprit!

Pas une cahute des faubourgs de Saint-Étienne, pas un taudis des maisons
crevassées, en marge de la ville, qui n’ait le pareil, ciselé au
couteau, par le chef de famille, _dans les os de la viande_ dont lui et
ses petits se repaissent, aux jours carillonnés!

Oui, on reprend à la bouche des moutards, à la gueule du chien, les os
archi-rongés--et c’est là-dedans que le mineur, pauvre entre les
pauvres, paria entre les parias, taille l’image de son Dieu... de celui
qui descendit sur terre pour qu’il n’y eût plus ni pauvres, ni parias!

C’est devant ce résidu de boucherie, portant trace des voracités: c’est
devant ce relief d’équarrissage, que l’homme inclinera la tête aux jours
mauvais; que la femme ploiera les genoux, pour demander des jours
meilleurs; que les enfants croiseront les mains, ingénus, sans
savoir--emblème aussi, hélas, des joies refusées; des festins auxquels
d’autres, deux, trois fois, de l’aube à l’aurore, participent; des
régals qui sont la santé, le contentement, l’«ordinaire» des
favorisés... et qu’eux, les serfs de misère, artisans du bonheur
d’autrui, ne connaîtront jamais, jamais!

Savez-vous rien de plus suggestif, de plus poignant, que cette adoration
du gueux devant la tentation de sa faim?

                   *       *       *       *       *

Aussi, n’y a-t-il point ménagé les attributs. Il a dompté ses rêves par
la minutie, le souci de ne rien oublier, de prouver sa science de
l’Évangile et sa vénération envers chacune des phases du supplice divin.

Jésus, trop court de jambes, hydrocéphale, la face camuse, a les pieds
appuyés sur une sorte de contre-fort. Un linge effiloché lui drape le
ventre, tandis que ses poings noueux, énormes, s’appliquent, renversés,
contre les bras de la croix. Voici l’échelle et voici la lance; la
tenaille et le marteau; la lanterne et le fouet. Voici le calice, le
cierge, les clous, et l’éponge imbibée de fiel emmanchée au long bâton.
Voici enfin, tout au sommet, le coq qui chanta les reniements de saint
Pierre et la fragilité des dévouements humains!

Tout cela est indiciblement laid, tout cela est comique, même... tout
cela est émouvant jusqu’au prodige!

C’est que j’ai vu pleurer, devant d’identiques simulacres, les cinq
cents veuves, orphelins, sœurs privées d’appui, mères dépouillées de
postérité, qu’avait faits, à Saint-Étienne, en 1890, la catastrophe de
Villebœuf.

Celui-ci me fut donné par une petite de dix-sept ans, qui allaitait une
autre petite de six mois. Ayant escompté le mariage, elle n’avait,
d’après les règlements austères des Compagnies, droit à aucun secours.
Cependant son promis, son homme, le père de sa fille, gisait, carbonisé,
dans le puits! Et elle avait autant besoin qu’une légitime, la
malheureuse!

A celles-là, qui ne devaient rien recevoir, je donnai double; ce qui me
fit une mauvaise réputation parmi la bourgeoisie de la région--car
j’encourageais le «vice».

Mais, toujours, je me sentis portée à le faire, quand je vis sur le
buffet vide, près des berceaux pleins, ce Christ des «Gueules noires»;
ce crucifix dont on avait requis les matériaux dans une desserte
d’affamés! ce Dieu de la charogne divinisée par la faim et la foi!

Ah! que servit donc son sacrifice, puisqu’après dix-neuf siècles la
plèbe et la glèbe sont encore exploitées par les Pharisiens; puisque le
denier qui dupa Ésaü, qui paya Judas, gouverne plus que jamais le monde;
puisque, sur la multitude exploitée, le Veau d’or est toujours debout?

Du sépulcre somptueux des basiliques, lève-toi, Nazaréen, et regarde ton
peuple! Il est à bout de souffrances et de courage...




PIOUPIOU D’UN SOU


  «_Hardivilliers, 13 septembre 1892._

  »Mon cher père,

  »Je te prie de m’excuser si je ne t’ai pas écrit plus tôt; c’est que
  je relève de six jours de maladie, mais alors malade!... une fièvre de
  cheval! Je me figurais autre chose que ça, les manœuvres; il ne faut
  vraiment pas être fainéant pour les faire!

  »Enfin, j’ai reçu des compliments de mon capitaine pour avoir marché
  pendant cinq jours avec 37° 9 de fièvre. Je n’ai pas lâché mon sac;
  mais il faut te dire que si je ne mangeais rien, je ne faisais que
  boire. Heureusement, et je t’en remercie encore, j’avais quelques
  sous, et j’ai pu boire du vin.

  »Ce n’est pas tant la fatigue qui m’a indisposé que le froid.
  Figure-toi que nous sommes partis de Noyon, le troisième jour, à neuf
  heures du matin; nous avons cherché l’ennemi pendant une heure,
  c’est-à-dire cinq kilomètres; là, nous nous sommes arrêtés, dix
  minutes; et, depuis dix heures jusqu’à trois heures dix, nous n’avons
  plus quitté le sac, et marché tout le temps dans les terres labourées,
  ce qui est encore plus fatigant.

  »Enfin, l’on a sonné: «Cessez le feu!» au bout de cinq heures de
  combat; et l’on a fait la halte sur un plateau très élevé et glacial.
  Je me suis senti froid, et, comme lit, j’ai logé dans une bergerie
  ouverte aux quatre vents. Le lendemain, quand je me suis levé, je
  grelottais la fièvre. Eh! bien, je marche depuis cette époque;
  j’espère arriver jusqu’au bout; mais je n’essaie pas de me faire
  porter malade, puisque le major ne reconnaît même pas ceux qui tombent
  d’épuisement.--«Où est monsieur Grandmougin?» voilà le cri du
  régiment.

  »Enfin, mes chers père et mère, ne vous inquiétez pas outre mesure. Le
  coffre est bon, la volonté aussi; je ne resterai pas en arrière,
  j’irai jusqu’au bout! Je vais un petit peu mieux; aussi, j’en profite
  pour vous écrire; excusez mon écriture, j’écris sur un tambour.

  »La maison va-t-elle bien? Te portes-tu bien, mon cher père? Et maman?
  Et les petits? Croyez-vous que, tout le long des routes, au combat, et
  surtout au moment de me coucher dans la paille, l’image de
  l’appartement et de vous tous me vient devant les yeux: je vous vois
  tous!

  »Mais ce qui me console, c’est la grande permission; je pourrai
  travailler quinze heureux jours à côté de toi, et ne plus courir ces
  grandes routes où l’on meurt de soif.

  »Enfin, chers parents, mes meilleurs souhaits de bonne santé. Embrasse
  bien les petits et ma chère maman, et pour toi, mon cher père, un gros
  baiser qu’il me tarde de vous donner à tous pour de vrai.

      »Votre fils qui vous aime,
      »ANDRÉ.
      »_54e de ligne, 2e bataillon, 4e compagnie._
      »_En manœuvres, à suivre._

  »Dis à Sylvain que je lui raconterai de vive voix mes manœuvres; et
  engage Étienne à se bien conduire, de ma part; qu’il n’a qu’à y
  gagner, car il n’est pas encore tout seul, comme je suis maintenant,
  grelottant la fièvre et sans abri. J’ai fait la mauvaise tête; que je
  lui serve de leçon!»

                   *       *       *       *       *

Qui a écrit cette lettre si simple, si tendre, si familiale et si crâne
tout à la fois, que je n’ai pu résister au désir de la reproduire en son
entier?

Oh! ce n’est pas un héros; l’enveloppe ne porte pas de stigmates
bizarres, n’a pas franchi l’Équateur.

Tout est aux colonies, je le sais; et l’admiration qui ne se timbre
point d’exotisme risque d’être taxée d’outrance. Cependant, l’effort est
le même, qui traîne les guêtres de nos troupiers dans la glu du labour
ou l’enchevêtrement de la brousse; et, pour être d’espèce différente, le
danger est presque égal--avec la gloire en moins!

Loin de moi l’idée de contester le mérite des pauvres vaillants de
là-bas; mais je ne voudrais pas telle indifférence envers les humbles
courages qui dépensent, pour le simulacre de la guerre, autant
d’énergie, de muscles, et d’endurance, qu’il en faut pour la guerre
elle-même.

Les cartouches n’ont point de balle, c’est vrai! Mais la Camarde fait
partie du fourgon, suit les troupes: elle est dans l’eau, où gît le
choléra; dans le soleil, qui fond les cervelles; dans le vent, qui glace
la sueur; dans la viande pas fraîche, dans le pain mal cuit... et dans
le «Non!» du major, qui refuse le repos!

Elle est partout, triste, morne, sans éclat, sans exemple, sans
émulation; n’étalant point la pourpre du sang, mais le caillotant par la
congestion, par la phtisie; ne bobinant pas les entrailles autour des
roues du canon, mais les faisant se tortiller, comme lombric, dans des
coliques vilaines et malpropres.

Aussi, puisque le fratricide en masse existe, quelque maudit qu’il soit
des mères, quelque haïssable que le proclament les penseurs; puisque ces
vastes répétitions en sont déclarées indispensables, par les dirigeants
qui affirment la perpétuité de la tuerie, est-on, au moins, en droit de
les vouloir aussi humaines que possible à l’égard de ceux qui en sont
les comparses--et les victimes!

Quand on a pris, envers un être, responsabilité de créateur; quand on
l’a soigné; quand on l’a élevé; et qu’on le confie à la patrie, elle
vous en doit compte! Le temps des immolations arbitraires est passé,
sans que, pour cela, le dévouement soit restreint. On veut bien se
sacrifier utilement, on ne veut pas être «gâché»: l’esprit d’examen
s’impose, là comme ailleurs! De la mort, nul n’a cure davantage que
jadis; moins peut-être; la vie, en ce moment, étant plutôt dénuée de
charmes. Seulement, à cette condition que le cadavre soit un des degrés
par lequel descend la victoire, ou par lequel monte le progrès!

Mais qu’une existence, que l’étincelle résultant du contact de l’âme et
de la chair se trouve à la merci d’une négligence ou d’une cruauté, et
cela en temps de paix, et cela sur le sol natal--qui l’admettra?

                   *       *       *       *       *

Car il est mort, ce pioupiou dont vous avez lu la lettre, mort au
service, comme on meurt à l’ennemi: il avait dix-neuf ans.

Remplit-il quelque périlleuse mission? L’holocauste était-il inévitable?
Cette unité fut-elle biffée en l’honneur d’un principe, d’une idée bonne
ou mauvaise--mais, enfin, de quelque chose de grand!

Rien du tout! Ce garçon brave, franc, honnête, si désireux «de ne pas
rester en arrière», si anxieux «d’aller jusqu’au bout», est mort
simplement de ceci: le major lui répondant, alors qu’il se présentait à
la visite, vers la fin des manœuvres, chancelant, exténué, n’en pouvant
plus: «Voulez-vous me f... le camp! Vous n’êtes pas malade!»

Quelques jours encore, le malheureux enfant traînait; puis il
s’affaissait, évanoui, à son poste. Et M. le major Somellier
(successeur, au 54e, de l’équitable et pitoyable docteur Grandmougin,
frère du poète, adoré de ses subordonnés, estimé des officiers), M. le
major Somellier daignait enfin reconnaître qu’André Aurand n’était pas
valide.

On aurait peut-être pu, avant, le croire sur parole; vérifier, tout au
moins--car c’était un bon sujet. Il s’était engagé volontairement, à
dix-huit ans, par un coup de tête de gamin, ce qui n’implique pas de
répugnance à servir. Sa conduite avait toujours été irréprochable; son
livret ne portait aucune punition; la dominante de ses notes était:
«Bien.»

Et ses propres phrases, si elles révèlent une nature profondément
affective, plutôt tournée vers les joies du foyer que vers les délices
de la caserne, voire les ivresses du combat, n’en décèlent pas moins la
notion du devoir professionnel et la volonté de l’accomplir sans
défaillance. Sûrement, ce n’était pas un «fricoteur».

On en convint, du reste, hautement... et _in extremis_! Quand il
commença de râler, on le nomma caporal: ce qui permit de mettre, sur le
cercueil, les galons qu’il n’avait point portés. Car, admis le 20
septembre à l’hôpital mixte de Compiègne, il y mourut le 6 octobre. Il
avait, je le répète, DIX-NEUF ANS.

                   *       *       *       *       *

C’est son père qui est venu me trouver, affolé par la douleur, les yeux
brûlés de larmes, et demandant justice!

A qui, hélas! Contre qui?

Ils sont connus, ces faits; et tolérés--puisqu’on ne les châtie pas!
Lorsqu’un souffreteux ou un fourbu invoquait le dit major, pendant les
manœuvres, celui-ci répondait: «Marchez devant mon cheval; lorsque vous
tomberez, je vous reconnaîtrai malade.» Quarante malheureux, environ, de
ceux qui avoisinèrent l’agonie d’André Aurand, avaient subi tel sort;
mais, plus robustes, avaient mieux résisté. Et l’on a encore présente la
lettre désolée que quelques soldats du 54e de ligne adressèrent à
l’_Intransigeant_.

«Certains médecins militaires, disaient-ils, sont durs pour leurs
hommes, croyant les tenir mieux en haleine; mais, ici, ce n’est pas le
cas: M. Somellier aime à faire souffrir et à voir souffrir.

»Nous n’avons plus osé nous présenter à la visite, de peur d’être
violentés ou insultés grossièrement, et ceux d’entre nous qui ont
quelques ressources ont recours aux soins des médecins civils. Mais les
pauvres diables sont obligés de se laisser torturer physiquement et
moralement...»

Et ce ne sont pas des lascars qui s’expriment ainsi; car les mêmes
disent un peu plus loin, parlant de leurs chefs: «Nous avons à notre
tête un colonel au cœur droit et juste; et le corps d’officiers du 54e
sait être, en même temps, ferme et bon.» Il ne s’agit donc point
d’indisciplinés; il s’agit d’indignes, d’êtres qui protestent parce que,
de toute douleur trop aiguë, jaillit la plainte.

Leur voix sera-t-elle entendue? Prêtera-t-on quelque attention au deuil
de ces parents frappés au plus vif de leur cœur... et si inutilement! Je
le souhaite, sans trop l’espérer: nos maîtres ont tant à faire,
aujourd’hui!

Et l’on n’évoquera pas ta mémoire accusatrice, petit pioupiou, pioupiou
d’un sou, chair à mitraille, chair à souffrance--chair à oubli!




VICTIMES


  M

  Vous êtes prié d’assister aux convoi, service et enterrement de:

      MADAME AURAND
      Née Marie-Madeleine GERBE

  Décédée le 30 novembre 1892, en son domicile, 75, rue Nollet, à l’âge
  de 48 ans;

  Qui se feront le jeudi 1er décembre, à trois heures très précises, en
  l’église Sainte-Marie des Batignolles, sa paroisse.

  On se réunira à la maison mortuaire.

      De Profundis.

  De la part de M. E. Aurand, son époux; MM. Sylvain et Étienne Aurand,
  Mlle Louise Aurand, ses fils, fille, etc.

Aurand?... Qui est-ce, cela? En quoi ce nom d’obscur, d’inconnu, peut-il
intéresser le public assez pour qu’ici, à cette place, je l’épingle en
épigraphe? Qu’a-t-il de curieux, ce document--qui n’est même point une
invitation, puisque la date en est passée?

Aurand?... Ces deux syllabes ne vous disent rien? Et ces prénoms
rapprochés, Étienne, Sylvain, n’évoquent, en votre mémoire, aucune
impression?

Hélas, on vit si vite! Ne vous souvient-il donc plus du pauvre jeune
pioupiou dont je vous ai conté le martyre, et la fin; de cet enfant de
dix-neuf ans qui recommandait tant à son père: «Embrasse bien maman et
les petits?»

La maman--inconsolée--est morte, de la mort de son fieu; et les petits
ont suivi ce convoi comme ils avaient suivi l’autre, derrière le père
titubant, ivre de douleur... Ce faire-part est le _post-scriptum_ de
l’acte de décès d’André Aurand; cet événement est l’épilogue du drame
que j’ai divulgué; la cruauté du major Somellier a fait deux victimes!

On ne dira point, cette fois, que j’exagère; les cadavres sont là; à six
semaines de date, on les a cousus dans le linceul.

Et le jour où ce singulier docteur militaire--si peu médecin, si peu
soldat, au sens idéal du mot!--a refusé d’envoyer à l’hôpital
l’infortuné garçon qui grelottait la fièvre devant lui; le jour où, pour
toute aide, pour tout remède, il lui a vociféré: «Voulez-vous me f... le
camp! Vous n’êtes pas malade!» c’est comme s’il avait condamné l’autre,
du même coup.

Son non a fait balle; et ainsi que les projectiles du Lebel, a traversé
deux corps, troué deux poitrines, relié homicidement la cause à l’effet!
«Lui» a été tué net, ou presque; «Elle», blessée sans rémission, s’est
abattue sur les genoux, près le fruit de sa chair. Comme le grain du
sablier, mesurant son agonie, usant sa douleur, sa vie s’en allait en
sanglots. Quand ses yeux ont été taris, elle s’est inclinée vers la
sépulture fraîche close... et y a expiré.

Mais ceux qui l’approchaient disent que, bien avant, son âme était déjà
loin!

                   *       *       *       *       *

Elle était partie avec celle du bien-aimé, partie à tire-d’ailes vers le
pays où, comme dans la vieille chanson, les enfants sont laissés aux
mères et les roses au rosier--le pays où les majors féroces n’entreront
jamais!

Son apparence charnelle demeurait ici, par habitude; puis, parce qu’il
lui restait des êtres à chérir! Mais son cœur pourrissait sous terre,
dans le cercueil d’André; elle le lui avait mis aux mains, en
l’ensevelissant, comme, on glisse, entre les frêles doigts que le trépas
fait violâtres, le jouet favori du bébé défunt.

Elle avait son mari, et Sylvain, et Étienne, et Louise? Oui, mais
d’avoir été ainsi sacrifié, elle le préférait! L’événement la faisait
partiale, cette impartiale éducatrice; et celui-là n’était son Benjamin
que de la descente au tombeau.

Puis il était si bon, si brave, si câlin--et l’aîné! Le fils des
illusions et des espoirs, la révélation des joies et des douleurs
maternelles!

Six semaines, elle traîna, douce à tous, s’efforçant de cacher ses
pleurs; vaquant aux soins du modeste ménage; vaillante matériellement,
moralement aussi, semblait-il. En vérité, elle s’éteignait, comme une
lampe à bout d’huile.

Il y a quinze jours, elle s’alita... La voici morte. Et le père reste
seul avec ses trois derniers: une fille, deux fils.

Croyez-vous qu’il les donnera volontiers à la patrie?

                   *       *       *       *       *

Croyez-vous aussi qu’ils seront pleins d’enthousiasme pour le service
militaire, les parents, les voisins, les amis, voire les simples
connaissances de ce malheureux à qui le Conseil de guerre de Paris vient
d’octroyer cinq ans de bagne? Motif: n’avoir pas cru un civil qui se
disait un «supérieur».

Est-ce si grand crime--même alors que l’interlocuteur vêtu en pékin eût
été réellement un chef! Les commissaires ont leur écharpe; les députés
ont leurs insignes; les sergots ont bottes et képi; les policiers, les
journalistes, les membres de la _Société protectrice des animaux_, et
autres, ont une carte--l’officier a son uniforme.

Dès qu’il le quitte, et même s’il est dans son droit, il prête à
épiloguer. L’homme qui lui manque l’a-t-il remis? Est-il de la
compagnie, du bataillon, du régiment? Agit-il avec inconscience ou en
connaissance de cause? Autant chercher une aiguille dans une botte de
foin!

Se mettre en monsieur, c’est parfait, mais c’est profiter d’une
tolérance bonne à étendre aux autres, en évitant les conflits.

Voyez plutôt le cas présent.

Un capitaine du génie est assis au coin de son feu. Sa lecture, sa
correspondance, sa rêverie, est troublée soudain par des cris, des
jurons... On se dispute dans le café voisin; même on se cogne. En habit
d’intérieur, veston au dos, pantoufles aux pieds, l’air d’un commerçant
quelconque, d’un rentier d’alentour, l’officier descend, intervient.

Je ne l’en blâme certes pas, si un péril pouvait résulter de la
querelle. Autrement, il y a des agents.

Les lascars n’étaient pas commodes, un peu partis pour la gloire... Ils
envoient paître ce bourgeois, ce particulier, qui veut leur en faire
accroire en se prétendant ce qu’il n’est pas.

--Chef? Toi? Farceur! Bon sang de bon Dieu!

Et ils l’agonisent de sottises, lui reprochant surtout son mensonge. Ils
sont sincères: ils l’ignorent! Puis, la méfiance du troupier est
invincible, en raison même du prix qu’il attache aux distinctions
hiérarchiques. Qu’un gradé, ayant droit aux galons, s’en prive
volontairement, fût-ce pour quelques heures, le fait leur paraît
douteux!

                   *       *       *       *       *

L’officier eût pu s’en tenir là; comprendre que sa dignité n’avait rien
à voir avec cette balourdise de pochards; quitte à savoir qui ils
étaient, et à leur faire allonger par un collègue, à charge de revanche,
quelques jours de salle de police.

Mais ce que certaines gens pardonnent le moins, c’est de ne pas être
reconnus--ceci impliquant qu’ils ne sont pas connus. Il a fait envoyer
un homme au bagne; grand bien lui fasse! A sa place, quand ma conscience
viendrait au rapport, je n’en mènerais pas large.

Seulement, les raisons du verdict sont vraiment à envisager. L’autre
inculpé a été acquitté, sur preuve «_qu’il n’a pas entendu l’officier
déclarer sa qualité_». Le second, ayant bien entendu, a eu cinq ans de
travaux publics.

Mais c’est abominable, cela! Comment, il suffit (alors que toutes les
apparences sont contraires) qu’un quidam nippé en civil s’affirme chef,
pour que de malheureux pioupious soient tenus de lui obéir! Qui empêche
alors le premier venu de se passer cette fantaisie; et quelle existence
est faite au troupier hors de sa caserne, s’il est à la merci de tous
les arbitraires et de toutes les mystifications?

Non, voyez-vous, ils ne sont pas heureux, nos petits soldats! C’est bien
joli de soigner l’armement et de transformer le module du bouton de
culotte; seulement, on ne s’inquiète assez ni de leur soupe, ni de leurs
maux--ni de leur âme!

C’est pourquoi ils tombent comme mouches, souvent, empoisonnés par
l’eau, la viande, les miasmes des murailles; pourquoi des innocents
deviennent gibier de galère; pourquoi des mamans s’en vont rejoindre
leur garçon à la halte du dernier repos!

Et, de tout cela, le vieux monde se meurt: les larmes, le sang, font
rouille, sur le glaive préposé dit-on à sa sauvegarde...




LE MIRACLE DE SAN’ TONIO


        Il y a quelques jours, disparut, de la cathédrale de Padoue, une
        relique précieuse entre toutes: le corps embaumé de saint
        Antoine. Il fut retrouvé sous la ramée, dans un bois voisin;
        mais la tunique superbe, brodée en or et garnie de perles, avait
        disparu.

        (Journaux du 9 septembre.)

--Saint Antoine!

--Seigneur?

Une ombre se détacha, très courbée, drapée d’ombres de peaux de bêtes,
et suivie par une ombre d’animal au museau allongé, à la queue en
vrille.

--Non, pas toi, mon bon cénobite, reprit la voix paternelle. L’autre!

Au bord d’un ruisseau jaseur, un beau moine se promenait. Gai comme sont
toujours les Portugais, exubérant comme sont parfois les Méridionaux, il
semblait haranguer l’espace, avec force gestes. Mais, de la claire onde
émergeaient multiples poissons, ébaubis, charmés, bouche bée, à ouïr si
miraculeuse éloquence.

--Saint Antoine!... San Antonio!

Du coup, le prédicateur sursauta. Et les bras en croix, capuchon en tête
comme s’il allait pleuvoir, il s’inclina, dans son froc.

--Seigneur?

--Écoute un peu!

La Vierge avait arrêté son rouet, qui file pour l’avril prochain; saint
Joseph cessa de clouer; le son de l’orgue mourut, comme une brise qui
s’éloigne, sous les doigts suspendus de sainte Cécile. Et les rumeurs
d’en bas s’entendirent. Très adoucies par la distance, mais très
distinctes, elles emplissaient d’humanité le séjour des bienheureux;
éveillaient le souvenir, presque expiré, de leur bref passage ici-bas.

--Chers, je ne comprends pas? fit sainte Edwige.

--Ni moi! appuya saint Edulf.

Mais sainte Agnès, et aussi sainte Catherine, étaient devenues toutes
pâles... C’est que la terre parlait en italien; ou, mieux, le point
précis d’où émanaient toutes ces plaintes et tous ces gémissements.
«Nous avons faim!», disaient les uns. «Nous aurons froid!», disaient les
autres. «Voici l’hiver, et plus rien au logis!», murmuraient beaucoup.
«Hélas, faudra-t-il donc mourir sans aide?», concluaient tous à
l’unisson.

Mais si le couplet changeait, le refrain était le même: «San Antonio,
_ora pro nobis_!»

--Ça va mal à Padoue! balbutia saint Antoine, tout consterné.

Car il fut, de son vivant, la charité même; donnant ses biens aux
pauvres, et sa science aux passants. C’est lui, qu’on ne l’oublie pas
(et le sixième haut-relief de sa chapelle en témoigne) qui, pour édifier
les fidèles sur le péché d’avarice, fit ouvrir la tombe d’un avare; et
montra au peuple assemblé la pierre qui tenait lieu de cœur!

Aussi écoutait-il avec désolation l’écho des douleurs de sa bonne
ville... celle où, après Toulouse, Montpellier, Bologne (venant du
Portugal, sa patrie) il avait brillamment enseigné la théologie; celle
où il était mort si jeune--trente-six ans!--en odeur de sainteté; celle
où on le vénérait, depuis six siècles, le premier du Paradis, après
Dieu.

Que faire?

Celui qui Peut eut pitié: de nouveau, la voix résonna:

--Retourne vers eux! Ame que j’ai créée immortelle, réintègre ta
chrysalide! Écoute, regarde, soulage; et reviens!

--Merci! Oh! merci, Seigneur!

Saint Pierre tira la barre... et saint Antoine s’élança dans la
terrestre nuit!

                   *       *       *       *       *

L’église est close, les plus fervents se sont retirés. Derrière l’autel,
à la lueur d’une veilleuse qui grésille, dans son godet rose ajouré de
cuivre, balancée à la voûte comme un encensoir, par l’éternel courant
d’air des lieux consacrés; derrière l’autel, parmi les ex-voto, les
béquilles, les offrandes de toute sorte et de toute nature, la châsse
resplendit. Dedans est couché le corps embaumé, la relique précieuse;
drapée d’une précieuse robe qui semble tissée de rayons, tant les gemmes
y étincellent, y font vibrer leurs facettes, tressaillir leurs reflets!

Mais le luxe ne fait pas le bonheur. San’ Tonio, comme disent les
dévotes familières, San’ Tonio est triste, dans sa belle tunique, parce
qu’il songe à tous ceux qui, devant sa richesse, sont venus prosterner
leur misère. Voilà trois jours qu’il est là; trois jours qu’immobile en
sa fastueuse sépulture, il assiste au défilé lamentable; se creuse en
vain la tête pour savoir que faire, et comment consoler, et comment
secourir!

Les miracles de l’ancien temps ne sont plus guère possibles, en une
époque sans foi, tout imbue d’idées mécréantes... Quant aux moyens
pratiques, mort depuis 1231, il ne connaît plus personne--et la ville
doit avoir changé!

Cependant, une idée lui était bien venue, cette après-midi, en écoutant
(un peu distraitement) la prière d’un joueur de _lotto_, bon chrétien
tout de même, qui, après avoir mangé son avoir, en était venu au
commerce des usuriers. Il disait: «Grand saint Antoine, délivre-moi de
cet infâme Jéroboam, et gare-moi de ses poursuites! Tu sais bien, grand
saint Antoine, le vieux païen de la porte Codalunga, dans la maison aux
trois volets... que le ciel confonde!»

Et voilà que l’idée revient, tourne à l’obsession, à la hantise. Elle
est bien risquée, bien impraticable; mais que servirait-il d’avoir été
un vaillant discuteur, jadis, pour temporiser présentement--fût-ce en
ses reliques!

C’en est fait! San’ Tonio est décidé! Des mains, puis du front, il
soulève la dalle, fort d’une puissance surnaturelle. Le voici debout,
chancelant d’abord, car il a perdu l’habitude... Mais vite il se remet,
gagne l’entrée, sans plus bruire qu’un fantôme.

Dehors, sous le clair de lune, Padoue sommeille profondément. Le
bienheureux longe les maisons, prend les ruelles noires, pour qu’aucune
trahison de l’astre ne dénonce la tunique révélatrice, où
s’entre-choquent perles et cabochons.

Seule, une patrouille crie: «Qui vive?». Mais saint Antoine se case en
une niche vide, veuve de sa pieuse effigie; et les soldats du roi
Humbert, avec leur mauvais falot, passent sans lever la tête.

--Seigneur, aidez-moi en mon entreprise!

Voici la porte Codalunga, voici la maison aux trois volets...

                   *       *       *       *       *

--Rébecca, as-tu entendu?

--Quoi?

--On a frappé, en bas.

--Mais non!

--Mais si!

--Alors, vas-y voir.

--A cette heure!

--Qui veux-tu que ce soit?

--Tiens, des malfaiteurs!

--Impossible! On les a tous arrêtés à Paris! Mais si tu as peur, regarde
par le judas.

--Ça, oui.

Jéroboam est descendu, a suivi le conseil, a tiré, de suite,
fébrilement, les verrous. San’ Tonio a dit seulement, derrière l’huis:
«Je vous apporte une bonne affaire.»

Il connaît son monde. Maintenant, attablés, un pan de la robe étalé sur
le bois, entre eux, pour que le juif palpe, vérifie, évalue, San’ Tonio
et Jéroboam discutent. Le saint veut beaucoup d’argent; l’usurier
s’efforce d’en donner le moins possible.

--Tant! dit l’un.

--Tant! dit l’autre.

Enfin, ils s’accordent: San’ Tonio obligé aux concessions, puisque ne
pouvant expliquer la provenance de l’objet, ni l’étrangeté de la
démarche... toutes choses, cependant, indifférentes au fils d’Israël.

Encore, le bienheureux formule une dernière exigence: qu’on lui donne la
vieille soutane d’occasion pendue là, au mur.

--Singulière idée! murmure le juif.

Et San’ Tonio baissant les yeux:

--Il le faut bien... je n’ai rien dessous!

                   *       *       *       *       *

Ah! le brave curé, qui arpente les rues de Padoue, un gros sac de toile
entre les bras!

Au long des impasses, des sentes, au plus délabré des faubourgs, il se
glisse; entre, sans plus de tapage qu’une souris, dans les maisons
hâlées et lézardées. Il grimpe, grimpe, arrive aux toits, pousse les
portes à la muette, dépose son offrande sur la table, esquisse un geste
de bénédiction--et s’en va!

Il est très pressé: tant de gens l’ont invoqué depuis trois jours! C’est
déjà beau qu’il ait retenu les noms, les adresses, de si multiple
clientèle.

Las, le sac se vide... il est vidé! Emporté par son zèle, le bon San’
Tonio a dépassé l’enceinte de la cité, s’est égaré dans la campagne.

D’un fossé, un spectre se lève: un vieux mendiant qui grelotte sous la
fraîcheur nocturne.

--Bonne âme, j’ai faim, j’ai froid!

Plus rien! Le bienheureux Antoine n’a plus rien! Et l’ancêtre est là,
tout frissonnant... Alors, consultant le ciel des yeux, n’y voyant pas
poindre l’aube, assuré d’être vêtu d’ombre jusqu’au retour à l’église,
où quelque surplis le ferait pudique, San’ Tonio donne ce qui lui reste
au monde: la soutane de Jéroboam!

Puis il se dirige vers la ville. Mais ses forces l’ont trahi--six
siècles de repos engourdissent!--et voilà que ses genoux refusent le
service; qu’un invincible sommeil clôt ses paupières desséchées. Sous un
buisson, au coin d’un bois, il s’assied, s’endort, dans la paix du
Seigneur...

Voilà comment a disparu la belle robe, et pourquoi l’on a retrouvé le
saint tout nu. Il se rencontrera des incrédules; mais, légende pour
légende, j’aime autant celle-là qu’une histoire de voleurs!




AUTOMNE


Ce matin, la nature s’est levée en habits d’automne.

Hier encore, elle était rieuse et pimpante; l’été s’épandait à flots, du
zénith brûlant, sur la plaine enflammée. Si loin que la vue portât, il
n’y avait de roux, sous le soleil, que la toison d’or des moissons, la
crinière blonde de la terre en folie.

Les gazons, les taillis, les branchages, restaient immuablement verts:
d’un vert éclatant d’émeraude, au sommet des chênes; d’un vert glauque
et vague, à la pointe des pins; d’un vert tremblant et opalin, au front
des bouleaux--comme si la pluie trempait une absinthe dans leur ramée,
en s’y mêlant goutte à goutte!

La vie éclatait en toutes choses, saoûlant de sa joie triomphale les
champs, les halliers, les bestiaux de la ferme, les bêtes nobles de la
forêt!

Jusqu’aux poissons, ces curieux êtres muets et souples s’éternisant au
bain, qui semblaient pénétrés d’allégresse, en allongeant leur nez
ruisselant, leurs ouïes battantes à la surface de l’étang, aux heures de
trop fortes chaleurs. Tel un bourgeois suant et étouffant, mais
satisfait de se sentir vivre, cherche la fraîcheur dans les flots
suburbains, aux dimanches de canicule.

Quand le jour déclinait, une tiédeur rôdait encore sous les ombrages,
montant par bouffées, comme des gorgées d’encens, vers la fine étoile
qui se lève la première, et semble, sur la gaze bleue du firmament, une
topaze échappée au croissant de Séléné.

La sève gonflait le torse des arbres, noueux et robuste comme celui des
hercules. La peau de l’écorce se tendait sur la chair du bois, aux
maîtresses branches, comme l’épiderme sur des biceps puissants.

Il émanait du sol, il tombait du ciel, une sensation de force--quelque
chose de païen et de biblique tout à la fois; un panthéisme brutal et
sain qui vous emplissait les veines de la passion de vivre!

                   *       *       *       *       *

Aujourd’hui, tout est changé.

Le soleil a les pâles couleurs; le vent tousse à la cantonade. On dirait
que la nature a eu un grand chagrin cette nuit... comme ces amoureuses
dont les cheveux blanchissent en quelques heures, nocturnement. Au plus
haut des frondaisons, parmi l’intensité sombre des verdures, des
feuilles ont blêmi. Et, toute cette journée, la rouille a fait tache,
s’étendant d’une cime à l’autre sur le métal mouillé des feuillages.

A gauche, dans le jardin, une vigne s’étirait contre le mur, jolie et
folle avec ses allures profanes, les frisures de ses «gourmands»,
retombant sur le front comme une tignasse de bacchante... A cette heure,
elle grelotte sous la bise, tout d’ocre vêtue; ses rameaux retombent
droits autour d’elle comme une chevelure de pénitente, et elle semble
d’ici, avec ses bras étendus et les pieds joints de son cep, une
crucifiée d’ivoire jauni.

L’air n’a plus sa belle transparence, sa limpidité de source. Le son
arrive non plus éclatant et net avec des sonorités de clairon, mais
atténué, amoindri, voilé--il a traversé l’ouate de brume qui s’élève
au-dessus du lac; qui transpire du sol; qui glisse des nuages, comme un
pan de mousseline traînant de l’alcôve céleste jusqu’à notre vulgaire
séjour.

Corot _pinxit_! Tout s’estompe, tout s’adoucit, dans la saison nouvelle;
la précision des contours a disparu, laissant entrevoir toute chose
comme en un brouillard de rêve. Le ciel est gris: d’un gris tendre, sous
lequel on devine le bleu; mais un bleu lavé que de pauvres rayons
irisent à peine.

Et une grande tristesse vous étreint le cœur!

Le soleil dépérit, et la nature le soigne en habit d’infirmière... elle
portera son deuil, cet hiver, en blanc, comme jadis les reines, quand le
roi était mort!

                   *       *       *       *       *

Là-bas, des coups de feu ont retenti. C’est la chasse qui suit le vol
des perdrix, le galop des lièvres.

Une aile qui palpite, un petit cœur qui s’éteint, une poignée de plumes
ou de duvet qui fait neige--à quoi bon les couvées et les nichées du
printemps!

On a rasé les moissons; la plaine est de sinistre aspect, aux lueurs
mornes du crépuscule.

Après que la faulx a eu sabré les épis, le soc a éventré la terre; et
une nuée de corbeaux de la grande race s’est abattue sur les sillons
pour en tirer les vivants boyaux.

On voit leur bec plonger, et ramener victorieusement d’immenses lombrics
couleur de sang, qui se débattent, se roulent, et se déroulent, comme
les serpents de nos jongleurs.

De-ci, de-là, des gerbes, non encore enlevées, gisent, avec des
rigidités de cadavre ou des déformations de mutilé. Un chat-huant,
content à l’approche des ténèbres, pousse, dans le clos voisin, son
lugubre cri, qui ressemble tant à l’appel lamentable des agonisants.

Et, dans l’ombre qui s’épaissit à chaque minute, les charrues, laissées
là par les laboureurs, prennent, avec leurs éclairs d’acier, l’aspect
d’affûts abandonnés par une armée en déroute.

C’est un champ de bataille, en effet: le champ de bataille de l’homme
contre la faim! Il faut arracher à ce sol assez de blé pour la grange et
la meule, assez de pain pour les affamés--et l’engraisser de sa sueur,
sinon de son sang!

                   *       *       *       *       *

Cette saison que voici emplit de mélancolie les femmes qui, comme moi,
ont dépassé la trentaine. Encore quelques années de jeunesse et notre
automne viendra, à nous autres aussi!

Adieu l’éclat des yeux, la transparence du teint, l’harmonie du buste,
la souplesse de la taille, l’ébène, le chanvre, ou le cuivre des lourdes
chevelures... tout ce qui fait l’orgueil des très belles ou seulement
des très fêtées!

Il faudra laisser la place à de plus jeunes; s’habituer à s’effacer;
passer au second rang de bonne grâce, si l’on ne veut point être
ridicule--ce qui est pis que d’être vieille! Et cela sans rancœur, sans
jalousie, sans perfidies surtout, envers celles qui n’auront d’autre
tort que d’être venues quelques années plus tard; et qui seront
remplacées, à leur tour, par les fillettes d’aujourd’hui.

Certes, je ne déconseille pas de lutter! Il le faut; on le doit même...
surtout si l’on est un peu aimée! Mais il faut lutter en femmes et non
en poupées, sauvegarder ce que j’appellerai la dignité de sa beauté--et
accepter l’âge comme il vient!

Je sais que l’abdication est pénible, si petit que soit le royaume;
seulement, je pense qu’il vaut mieux descendre du trône volontairement,
que d’en être chassé par la risée publique.

Mais, qu’elle est donc dure, cette loi inéluctable qui sèche les
feuilles à la cime des arbres et la jeunesse au front des femmes!

Nous mourons deux fois, nous autres...

                   *       *       *       *       *

Je suis rentrée par le verger.

Voici qu’en le traversant, mes yeux s’arrêtent sur un fruit que j’avais
remarqué, il y a plus de quatre mois, et que je n’ai pas regardé depuis.

Au printemps, c’était un noyau, sec, vert, rêche au toucher et à
l’odorat. Les oiseaux n’en approchaient point, sachant bien qu’il ne
valait pas le diable. Aujourd’hui, le voici mûr, gonflé de rayons et de
sucs, tout parfumé. Et il est marbré de cicatrices, de coups de bec.

Il me semble que mon cœur a mûri ainsi!

Je me rappelle, il y a dix ans, ses intolérances, ses rigueurs, ses
sévérités: tout l’ordinaire cortège de l’extrême jeunesse, qui n’a pas
encore appris l’indulgence et le pardon.

Que de larmes il a fallu qui retombent dessus, lourdes comme une pluie
d’orage, pour l’amollir! Quel embrasement de fraternité et de tendresse,
pour en fondre l’écorce maussade, l’égoïsme inconscient, et cependant
cruel!

Il a fallu les années; il a fallu qu’approchât l’automne!

Aussi, je ne la maudis point. Dans la nature ou dans ma vie, je la
trouve douce--et je salue son avènement sans regrets!




LA BOITE A MUSIQUE


--Viens voir!

--Quoi donc?

--Viens!... Tu seras contente.

Du coffre d’acajou à poignée de cuivre et doublure de papier vert-pomme;
du coffre qui horripila mes goûts naissants, alors qu’il me fut imposé
en étrennes, et pour lequel les miens ont, paraît-il, gardé un faible
(puisqu’après tant d’années, le voilà qui se retrouve!) de cet
abominable réceptacle, ma chère maman, en veine de fouilles et
d’évocations, tire mystérieusement un petit rectangle, épais de deux
doigts, enveloppé de papier bis... juste la forme et le format d’un
paroissien qui se respecte!

--Te rappelles-tu cela?

L’enveloppe gît par terre, et mes doigts tremblent, à toucher l’antique
bibelot! Si je me rappelle? Bonté divine! si je me rappelle?... Il
faudrait que le mal ait ravagé mon cerveau, que l’âge ait éteint jusqu’à
ma dernière lueur de mémoire, pour ne point me souvenir de cette
amusette mélancolique et préférée.

Jamais je n’aimai tant rien, parmi les jouets de l’enfance; jamais rien
ne me donna tant de plaisir, ne me suggéra tant de rêve!

Pauvre petite boîte à musique! Je la contemple avec le regard
d’autrefois, ravi et charmé, à travers mes yeux d’aujourd’hui--qui ont
connu les larmes, reflété la vilenie humaine; qui ont vécu, qui ont
souffert!

Elle est bien telle que je me la figurais, dans mes retours en arrière,
lorsqu’on se repose du présent dans le passé. Vieille, très vieille,
ayant distrait, avant moi, deux générations, elle garde l’aspect propret
et démodé des objets transmis de mains en mains soigneuses... fût-ce
près d’un siècle!

Elle a vu mourir les uns, naître les autres; changeant de possesseur et
pas de place, dans la grande armoire à linge, sur le même coin du même
rayon.

Et tout mon être s’émeut, à regarder le naïf couvercle où, de la corne
noire, un paysage émerge, en relief. Il y a de tout, dans ce paysage:
des remparts, des dômes, des colonnades, des galeries, des arceaux, des
tours, de minces et hauts peupliers, jusqu’à une montagne à l’horizon!
La légende, gravée en plein ciel, porte: Italie (Véronne). Oui, Véronne,
avec ce redoublement de consonne, sans qu’on ait jamais su pourquoi.

Dire, tout de même, que c’est ce dessus de boîte qui m’a donné la
passion des voyages, l’envie immodérée de courir l’Italie--comme le
palmier en zinc de la Samaritaine m’a donné la hantise de l’Orient.

On se plaint que nous sommes factices, les Parisiennes; mais, dès le
berceau, ne puisons-nous pas nos visions, nos tendances, dans la
facticité la plus aiguë? Tout est en pierre, tout est en pot, tout est
en faux, autour de nous! Force est donc de réapprendre, ailleurs, la
nature et la vérité!

                   *       *       *       *       *

Et, cependant, il faut bien l’avouer, quelquefois la chimère était plus
belle... Je me suis grisée d’art, là-bas, aux bords de l’Adige, dans la
cité des Scaliger; mais nulle part je n’ai retrouvé l’ivresse délicieuse
qui me tenait hypnotisée devant cette vision primitive, presque
grossière, taillée à coups de canif par quelque ignorant.

C’est qu’il n’est pas de vérité qui puisse tenir contre le songe; ni de
merveilles qui réalisent les enfantines conceptions!

Cependant, quand le couvercle se levait, j’oubliais vite le dessus pour
le dedans. Mon père, très grave (il m’octroyait une récompense
strictement gagnée!), remontait le mécanisme avec le petit «carré» que
voilà, cette espèce de forte clef de montre dont l’anneau est un peu usé
par le contact des gestes disparus.

Alors, j’écoutais de toutes mes oreilles; et j’écarquillais les
prunelles, pour mieux saisir, sous la mince lame de corne jaune, le jeu
des rouages--complétant le bruit agréable, mais invisible, par une
action saisissable: la vitalité du mouvement.

Quel ravissement! J’ai entendu, depuis, les premiers solistes du monde,
et Lamoureux jouer Wagner... ce n’était plus ça! La mimique des
exécutants gênait l’illusion, entravait l’envolée vers l’irréel; tandis
que cet appareil si simple (peigne d’un côté, cylindre de l’autre)
m’apparaissait miraculeux.

Des imperceptibles et multiples pointes hérissant le cylindre, des
notes, en un mot, dont le passage sous l’une des dents du peigne
déterminait le son, mon père m’avait dit: «C’est la foule!» Je n’en
demandais pas plus, portée d’instinct à ne point m’étonner qu’elle
marchât toute dans le même sens, vers un but déterminé; m’efforçant de
distinguer les aspérités les unes des autres; m’intéressant à celle-là,
parce qu’elle était seule, à celles-ci parce qu’elles formaient un
groupe compact et déterminé. Celles qui me dégoûtaient, c’étaient celles
qui allaient par rangs d’oignons, l’allure abrutie, résignées et molles,
bien que régulières et régulièrement espacées.

Car chacune avait sa voix; et j’en étais arrivée, par l’ouïe, à dire ce
qui se passait sous la plaque ambrée.

--P’pa, c’est cette pauvre petite, à droite, qui n’a personne! P’pa,
c’est les douze grosses, à gauche... en tas!

                   *       *       *       *       *

Et les jolis airs! Il n’y en avait que deux, ainsi que l’indiquaient les
deux rondelles de nacre placées sur la paroi verticale de devant, et
qu’il fallait mouvoir suivant l’ariette choisie.

Qu’est-ce que c’était que cette musique-là? Je ne l’ai jamais su. L’un
des motifs était italien, assez vif, et procédait de la tarentelle.
L’autre semblait quelque lied d’Allemagne, très vaporeux, d’une
séduction intense et abstraite...

Jamais, non jamais, Schubert ni Schumann, ne me versèrent au cœur
pareille mélancolie! Il me semblait enfoncer ma figure dans une de ces
touffes de vergiss-mein-nicht, qui ne sentent rien, disent les
imbéciles--alors qu’elles sentent la terre, l’eau, la sève: toutes les
forces discrètes de la nature!

Tandis que j’écoutais, muette, oppressée, on me regardait écouter... Je
vois, sous la lampe crinolinée de carton vert, la face souriante de
grand’mère (octogénaire, et si jolie!) avec ses cheveux d’argent, son
coqueluchon de dentelle à rubans roses, son air de malice et
d’ingénuité; je vois le visage sérieux et bon de père, cravaté de noir
jusqu’aux oreilles; je vois la figure ouverte de l’oncle, le frère à
maman, qui me grondait toujours et qui me gâtait tant; et la mine
inquiète de mère... observant son phénomène!

Elle seule me reste, la chérie; les autres sont morts!

                   *       *       *       *       *

J’ai voulu réentendre les vieux airs ouïs en leur compagnie, jadis, et
j’ai remonté la boîte à musique. Hélas, hélas, c’est fini! Le rhythme
est perdu, si lent qu’on n’en reconnaît plus rien. Dans le silence, une
à une, les notes s’égouttaient--comme des larmes!

A mi-chemin, elle s’est tue... et c’est moi qui ai pleuré.




LA FÊTE DES MORTS


La Toussaint.

Derrière moi, le cimetière s’étend, baigné de crépuscule; un linceul de
brume le drape de ses plis lourds; la fumée des usines met aux quatre
angles du formidable catafalque des panaches mouvants, blancs et
bouclés, comme ceux qui ornent le convoi des vierges richissimes; les
chrysanthèmes, expirantes sur la dalle des tombes, jettent leur ultime
parfum--une paix inouïe tombe sur la terre lassée...

En est-il venu, des morts, en ce Père-Lachaise, depuis le jour où le
premier cercueil descendit dans le sol consacré! Chaque siècle a apporté
son contingent; chaque époque a aligné là le dortoir suprême où la
cloche qui vient de sonner pour le repos ne sonne plus jamais pour le
réveil!

Certaines des collines de Rome sont faites seulement des détritus de la
Ville-Éternelle; l’écume rejetée par le flot humain se pétrifiait,
servait de base à ce que déposait la suivante vague; puis une autre, et
une autre encore!... Toute l’histoire de la céramique, depuis
l’antiquité jusqu’à nos jours, serait visible, si quelque coup de glaive
fabuleux, semblable à celui de Roland, coupait en deux le mont Citorio.

Ici, ce sont des ossements, des tessons d’humanité cassés par le temps,
qui marquent chaque ère écoulée. On saurait l’âge du cimetière à compter
les couches entassées de squelettes, comme on apprend l’âge des chênes
en calculant les cernures de leur moelle. De la grand’porte à la
chapelle qui couronne le faîte, chaque marche de l’escalier géant,
chaque pas de la pente rapide marque l’apport d’une génération; on fait,
soi vivant, l’ascension qu’ont faite les aïeux défunts, on suit le
chemin qu’a suivi le passé--on gravit de l’histoire!

                   *       *       *       *       *

L’histoire! Ose-t-on bien prononcer ce nom ici? Elle n’est faite, hélas,
que de nos carnages; et, nulle part ailleurs, on n’en éprouve à tel
point l’horreur et le néant!

Pour arriver à cette extrémité du cimetière d’où la vue s’étend au delà
du château-fort de Vincennes, très loin, vers l’horizon, j’ai traversé
les vieux ombrages où tant de défunts gisent oubliés. J’ai remarqué
l’enclos dans lequel repose, la carcasse trouée par des balles
françaises (après tant de projectiles autrichiens, russes, ou anglais,
reçus sans que la mort s’ensuivît!) Michel Ney, duc d’Elchingen, prince
de la Moskowa. J’ai passé, sans le savoir, à côté de la sépulture où
dort son compagnon d’armes, supprimé ainsi que lui, ce charmant et
valeureux La Bédoyère.

Et, dans ce vallon d’ombre qui s’étend sous mes pieds, tout un pan de
muraille est rouge--rouge comme un caillot de sang! On dirait que des
mains d’assassinés se sont crispées aux pierres; que des têtes ont été
écrasées contre la paroi, éclatant ainsi que des grenades mûres; que
toute la pourpre que recèlent les veines d’une foule a ruisselé là,
longuement, intarissablement...

C’est le Mur; les gouttes écarlates des immortelles décalquent et
avivent la tache effacée, la nuance adoucie par les pleurs du ciel.

Ah! folie, folie humaine, c’est en ce charnier que l’on apprend à te
mépriser et à te maudire! Une telle impassibilité s’en dégage; une telle
harmonie jaillit des tombes; une telle conciliation émane de ces ennemis
d’hier, aujourd’hui couchés au même lit; une telle fraternité fleurit
sur cette terre gonflée de tendresse, imprégnée de pardon, que la mort
fait honte à la vie!

C’est bien la peine de se combattre, de s’envier, de se haïr, d’essayer
mutuellement de se perdre, de se nuire, de se tuer--pour en arriver à
confondre ses os!

C’est cela que veut dire le rictus sardonique des têtes sans chair et
sans peau, du crâne qu’Hamlet soupèse dans sa main! Il rit, Yorick, le
bon Yorick, parce qu’il est heureux de n’être plus parmi les hommes;
parce qu’il est, lui, bouffon, l’égal du Roi; parce que la disgrâce de
sa gibbosité vaut juste la tournure du plus joli page défunt; parce que
les coups ne pleuvent plus sur son échine disjointe, les humiliations
sur son âme délivrée... et que ceux qui sont restés dans l’existence lui
semblent bien à plaindre, et bien à railler!

Ce sourire de la Camarde, autrement énigmatique que celui de la Joconde,
on devrait l’avoir toujours présent devant les yeux; non pour
s’attrister, mais pour se consoler, pour se dire que bref est le voyage,
qu’il faut se hâter de respirer les roses, de s’emplir les yeux de
rayons et l’âme d’amour, afin d’avoir au moins utilisé le court trajet.

Jouir du beau et faire le bien--on peut mourir après!

                   *       *       *       *       *

Mais, soudain, le spectacle est devenu fantastique. Dans la nuit, tôt
survenue, une petite lueur vacille, puis une seconde, une troisième, des
centaines, des milliers!... C’était réception chez les Morts,
aujourd’hui: et on allume. Chaque chapelle a son cierge qui se consume,
solitaire, parmi les fleurs, les parfums, le scintillement des perles
luisant sur le marbre blanc des autels, comme le jais sur l’épaule des
femmes.

Et un frisson mystérieux, un battement d’ailes impalpable s’élève dans
l’air léger. Quand nous serons partis, nous, les vivants, trop
grossiers, avec nos sens physiques, pour voir et entendre les choses
surnaturelles, les esprits se rendront des visites, causeront
muettement, donneront un bal, peut-être, ayant pour orchestre les
oiseaux réveillés par toutes ces clartés, par ce remue-ménage invisible,
et croyant à l’aurore, les doux abusés!

Le conservateur du cimetière n’y verra que du feu, les gardiens aussi;
mais leurs pensionnaires se moquent du conservateur et des gardiens...
ignorants des choses d’au-delà!

Les âmes pas mondaines prendront leur essor vers qui les a chéries; et,
sans qu’on les voie, sans qu’on les devine, se pencheront sur les
éplorés. Séchez vos prunelles pour cette nuit, les inconsolables; votre
veille ou votre sommeil auront une caresse, quelque chose de tendre, un
souffle, un frémissement, effleurant les lèvres, le front, ou les
paupières, de qui est resté fidèle à l’être disparu.

Il faut les aimer, les trépassés, leur faire la tombe qu’ils eussent
souhaitée; leur mettre, pour ces nuits froides, un édredon de pétales;
joncher leur couche des fleurs dont ils aimaient la nuance ou le
parfum--garder enfin un peu de ce que le paganisme avait de séduisant.

Cette obligation me semble si sérieuse, qu’à chaque veille de Toussaint
j’emplis de bouquets ma maison et y appelle mes amis. Celles qui
viennent ont de la beauté et de la grâce; ceux qui viennent ont de
l’esprit et du talent. On cause, on jase, on rit même; on parle des
idées qui sont précieuses, de l’avenir tel qu’on le voudrait, de
l’humanité, de ses douleurs et de ses joies; un mot enfantin croise une
parole grave; de beaux vers vibrent dans un soudain silence--un peu de
l’âme de Paris entre dans les corolles épanouies, comme une abeille en
un calice ouvert...

Et, le lendemain, par brassées, les chrysanthèmes et les violettes, les
dahlias et les roses, le houx qui saigne comme la vie des pauvres, le
mimosa doré comme la vie des riches, toutes les fleurs qui ont vécu de
notre existence pendant quelques heures, s’en vont à ceux qui aimaient
tant Paris--et que si vite Paris oublie.

Comme ça, ils sont au courant...




CONTES DU CALVAIRE

LE VOILE DE VÉRONIQUE


_Pour un absent._

Quand Jésus, chargé du faix de la misère humaine, défaillant sous le
poids des iniquités amoncelées depuis des siècles, gravissait le
Golgotha, hué, flétri, frappé, quelques femmes, ni jeunes, ni belles, ni
riches, mais d’âme fervente, escortèrent sa marche au gibet.

Les soldats riaient, les interpellant d’apostrophes brutales; les
Pharisiens raillaient, de mots équivoques, leur fidélité pieuse au blond
Nazaréen; des Docteurs se scandalisèrent, conseillant d’écarter ces
coquines...

Impassibles, sourdes aux outrages, masquées de pleurs, elles
allaient--insensibles à tout ce qui n’était pas «ses» maux; ignorantes
de tout ce qui n’était pas Lui! Il n’avait fait, cependant, que leur
prêcher l’indulgence et la charité; plaindre leur sort; panser les
secrètes blessures de leur mémoire.

Alors, elles l’aimaient, comme le spectre des illusions défuntes, comme
un fils, comme un frère... comme le principe même de toute Vérité, de
toute Justice! Et, puisque son heure était venue, puisqu’il était
malheureux, puisque tous l’abandonnaient, elles le suivaient de plus
près qu’aux jours de triomphe, lorsque Jérusalem, au-devant de la
blanche ânesse, étendait les tapis de fine laine, agitait les palmes et
les rameaux!

Un Prince des Prêtres, ému de pitié, leur vint dire de se tenir plus
loin; de ne pas se compromettre auprès des pouvoirs publics en
s’assimilant à ce réprouvé. Mais Jésus venait de tomber pour la première
fois--et elles n’entendirent même pas le Prince des Prêtres!

Leur groupe morne, de gris vêtu, cheminait à pas lents derrière le
cortège. Quand Siméon, homme charitable, fut chassé par les prétoriens,
après avoir, quelque temps, allégé de sa croix le condamné, elles lui
baisèrent les mains au passage.

Cependant, une sueur de sang aveuglait Jésus, coulant sous sa couronne
d’épines, issant de son derme torturé. Il ne distinguait plus sa route,
trébuchant aux pierres du chemin.

Alors, pendant une halte, quelqu’une se détacha d’entre ses compagnes.
C’était une veuve très pauvre, au déclin de la jeunesse, et qui
s’appelait Véronique. Elle défit son voile, parfumé de lavande, et y
étancha la face de douleur.

... Puis, l’holocauste s’accomplit.

                   *       *       *       *       *

Mais telle audace ne pouvait passer inaperçue, ni demeurer sans
châtiment. A propos de qui se produisait-elle? Cela était secondaire. Le
principal, c’était l’outrage aux autorités, le démenti infligé par cette
inopportune miséricorde aux indispensables rigueurs.

Depuis que le Nazaréen, avec sa horde de gens sans aveu et sans biens,
avait corrompu l’esprit populaire, perverti la contrée, partout, dans
les géhennes, dans les ergastules, des figures voilées s’interposaient
entre l’esclave et le maître: implorant celui-ci, secourant celui-là.
Jusqu’aux criminels (aux criminels d’État!) qui, maintenant,
rencontraient de la compassion à mi-côte de l’infamante colline!

Allez donc, ainsi, fonder un pouvoir fort!

Véronique fut appréhendée, au matin, dans son humble maison. Comme elle
ne savait si jamais elle rentrerait, ayant commis si grand crime, elle
fit, de sa mante et de son voile pliés depuis la veille, un mince
bagage, et suivit les soldats.

Quand elle comparut devant le juge, il lui dit:

--Pourquoi, femme, as-tu offensé le gouverneur, en te montrant favorable
à ceux que frappe sa justice?

Mais elle:

--Je n’ai point pensé au gouverneur, ni à toi, magistrat de la cité.
J’ai fait mon devoir de femme et de chrétienne, en assistant le Pauvre,
quel que soit son nom, de ma secte ou d’une autre... car je lui dois mon
intervention, dans sa chair, dans son âme, dans ceux dont il est le
fruit ou le germe, à travers les générations!

--Tu es une rebelle!

--Non, je suis une femme qui a souffert, qui a pleuré, qui panse les
maux qu’elle a connus.

--Tu es une coupable, toi aussi!

--Non, je suis une chrétienne! Mon toit est lieu d’asile; je donne à mes
frères de détresse tout ce que je puis; et je me tue à travailler, ayant
besoin de peu, pour qu’il leur soit rendu davantage.

--Barrabas est contre toi!

--Je le sais bien... et c’est ma gloire! Car sont aussi contre moi les
vendeurs du Temple, les prêteurs d’argent, les prévaricateurs, et les
Pharisiens!

--Tu sais te défendre!

--C’est que Dieu est avec moi!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--A mort! glapissait la foule.

                   *       *       *       *       *

Quand soudain, sur la table du juge, une splendeur étincela. De lui-même
émergeant, accroché aux clous de l’invisible, le voile de Véronique se
déroula; s’étendit comme la buée au-dessus des étangs. Et visible, d’un
rayonnement d’astre, empreinte en fils de soleil dans le grossier tissu,
la face du Saint des saints apparaissait sous son diadème d’épines, les
yeux clos.

Soudain, les paupières battirent, la bouche s’entr’ouvrit. Et une voix
s’éleva qui disait:

--Tu suis ma loi, ô femme!... la seule immuable, la seule éternelle,
celle que j’ai assise pour jamais au sommet du Golgotha! L’humanité est
moi-même: qui la secourt me sert, qui la dédaigne m’outrage! Et le
Pauvre est l’hostie vivante où s’incarne ma divinité! Reprends ta route,
ô femme! A travers les méfiances ou les périls, entre les haines
fratricides des hommes, accomplis ta mission d’amour et de pitié!

                   *       *       *       *       *

De ses mains qui tremblaient, Véronique saisit le voile, et, le
déployant en avant d’elle--bouclier, égide, drapeau!--s’en fut sans
résistance à travers la Palestine, vers les régions inconnues, vers les
mondes nouveaux...


24 juillet 1894.




TABLE DES MATIÈRES


  La Pitié                             1
  La Blouse et la Soutane              6
  Le Maître d’école                   12
  La terre                            19
  Berceuse pour les vieux             25
  Le droit du supplicié               31
  L’adoption de «Mardi-Gras»          41
  Campagne                            48
  L’ami des pauvres                   54
  Au repos du mineur!                 63
  L’âme des choses                    71
  Les petits poitrinaires             79
  Notre-Dame de Bon-Secours           87
  La jambe de bois                    94
  Le petit squelette                 100
  En pays latin                      105

  UNE AUDIENCE DE LÉON XIII          113
    I.--Chez le Souverain Pontife    115
    II.--De Paris au Vatican         127

  Les noix                           135
  Le copain de Vallès                141
  La chanson de la Mute              147
  L’hymne à la bûche                 151
  Les créanciers de Jésus            156
  La revue de Saint Sylvestre        165
  Pour la mort!                      170
  Ma maison                          177
  Les espoirs                        184
  Loin                               190
  La grande amie                     195
  Frontière                          200
  La Croix-Rousse                    206
  Les rédempteurs                    212

  AUTOUR D’UN PROBLÈME               219
    L’enfant du Temple               221
    I.--L’évasion                    228
    II.--Naundorff                   235
    III.--Le «vrai Roy»              243
    IV.--La fin d’un prétendant      254
    A la recherche de Louis XVII     261

  Fais ce que dois                   269
  Le Christ aux mineurs              275
  Poupiou d’un sou                   280
  Victimes                           287
  Le miracle de San’ Tonio           293
  Automne                            300
  La boîte à musique                 306
  La Fête des Morts                  311
  Le voile de Véronique              316


ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




H. SIMONIS EMPIS, Éditeur, 2, rue Chérubini, Paris.


  La Cour de Berlin, par Pierre de Lano, 1 vol. in-18               3.50
  Après l’Empire, par Pierre de Lano, 1 vol. in-18                  3.50
  Un drame aux Tuileries sous le Second Empire, par Pierre de
    Lano, 1 vol. in-18                                              3.50
  Lendemain d’amours, par L. Moriaud, couverture illustrée par
    Bac, 1 vol. in-18                                               3.50
  Elle divorça, par L. Moriaud, 1 vol. in-18                        3.50
  Pages rouges, par Séverine, 1 vol. in-18                          3.50
  Notes d’une Frondeuse, par Séverine, 1 vol. in-18                 3.50
  Pages mystiques, par Séverine, 1 vol. in-18                       3.50
  Bains de Sons, par l’Ouvreuse du Cirque d’Été, couverture
    illustrée par Job, 1 vol. in-18                                 3.50
  Étoile de cirque, par Armand Dubarry, couverture illustrée par
    Lebègue, 1 vol. in-18                                           3.50
  La Pieuvre, par Sophie Harley, 1 vol. in-18                       3.50
  Chanteraine, par Georges de Labruyère, 1 vol. in-18               3.50
  Portes closes, par Green et Bochet, 1 vol. in-18                  3.50
  La Femelle, par F. Tusquets, orné de 60 dessins de Eriz,
    1 vol. in-18                                                    3.50
  La belle Préfète, par Jean Dalvy, 1 vol. in-18                    3.50
  Folle de haine, par Jean Dalvy, 1 vol. in-18                      3.50
  L’Animale, par Rachilde, 1 vol. in-18                             3.50
  Les Enfants s’amusent, par P. Veber et Willy, couverture
    illustrée par J. Veber, 1. vol. in-18                           3.50
  Récits de Rhamsès II, Préface de Willy, couverture illustrée
    par Andhré des Gachons, 1 vol. in-18                            3.50
  Intérieurs d’Officiers, par Michel Corday, 1 vol. in-18           3.50
  Femmes d’Officiers, par Michel Corday, 1 vol. in-18               3.50
  Lettres Orientales, par Henry Borotra, ornées de 24
    reproductions en phototypie, couverture illustrée par
    A. Guillaume, 1 vol. in-18                                      4  »
  L’Embarquement pour ailleurs, par G. Mourey, couverture
    illustrée par Auriol, 1 vol. in-16                              3  »
  Les Grands Enterrements, par Bazonge, avec illustrations de
    Forain, Guillaume, Steinlen, Legrand. Heidbrinck et Willette,
    couverture illustrée par Forain, 1 vol. in-8º                   3.50
  Le Percement de l’isthme de Corinthe, par L. Durocher, avec
    64 dessins de Vignola, 1 vol. in-16                             1  »
  Les Bals travestis et les tableaux vivants sous le second
    Empire, par Pierre de Lano, ornés de 25 aquarelles hors
    texte par Lebègue, 1 vol. in-8º                                15  »
  Album de Forain, contenant 50 dessins et une couverture
    illustrée par Forain, 1 album in-4º                             6  »
  Des Bonshommes (1re série), contenant 30 dessins et une
    couverture illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4º        5  »
  Des Bonshommes (2e série), contenant 24 dessins et une
    couverture illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4º        5  »
  Mémoires d’une Glace, contenant 26 dessins inédits et une
    couverture illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4º        5  »
  P’tites Femmes, contenant 40 dessins inédits et une couverture
    illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4º                   5  »
  La Femme intime, contenant 28 dessins inédits et en couleurs
    par F. Bac, avec une couverture illustrée par l’auteur,
    1 album in-4º                                                   5  »
  Les Fêtes galantes, contenant 20 aquarelles inédites et une
    couverture illustrée par F. Bac, 1 album in-4º                  5  »


Paris.--Typ. Chameret et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--31875.





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Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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