The Project Gutenberg eBook of Le cerf
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Title: Le cerf
Author: Jean Giraudoux
Release date: October 5, 2026 [eBook #79732]
Language: French
Original publication: Paris: A la cité des livres, 1926
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79732
Credits: Laurent Vogel (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CERF ***
L’ALPHABET DES LETTRES
LE CERF
PAR
JEAN GIRAUDOUX
G
PARIS, A LA CITÉ DES LIVRES
Copyright by Jean Giraudoux, 1926
LE CERF
I
Vers le début de l’année, Fontranges, qui avait vécu depuis la mort de
son fils dans l’affliction, ressentit un malaise contre lequel il se
défendit d’abord, car il y soupçonna presque une distraction à son
deuil: il lui sembla un jour qu’il aimait moins les chiens. Il continua
à les dresser, à les caresser, mais il dut bientôt s’avouer que ses
gestes étaient machinaux, que les chenils ne l’intéressaient plus. Il
était le premier Fontranges auquel pareille aventure arrivât. Il en fut
honteux et désolé. Les chenils des Fontranges étaient plus anciens que
la plupart des familles nobles de France. Le remords que ressentit le
premier Montmorency qui se détacha des armes, le premier Racine qui
renia la poésie, le premier Lauzun qui n’aima plus les femmes,
Fontranges l’éprouva. De même que ce dernier Lauzun, pour en avoir le
cœur net, ne quittait plus la maîtresse sur laquelle avait péri la
fougue des Lauzun, il redoublait ses visites aux chiens. Les chenils ne
contenaient, à part quelques rares achats en bassets et en cockers, que
des chiens que Fontranges avait vus naître, dont pas une canine ne lui
était ignorée, qu’il connaissait aussi dans leur caractère comme ses
pensées... Mais ils ne l’intéressaient plus. Il ne se doutait pas que
c’était ses pensées qui ne l’intéressaient plus... Il se forçait à
promener ses favoris, mais il avait de la peine même à leur crier leurs
noms, ces noms transmis chez les Fontranges par les chiens, Marmouget,
Beckett, Clisson, Poltot, tous ces noms de haine confiés aux animaux les
plus fidèles, et qui allaient survivre à la disparition de la famille.
Il les laissait encore, le soir, auprès du feu de sarments, s’approcher
de lui, poser leur tête sur ses genoux, il prenait même cette tête; mais
tout ce que pensait Yorick avec sa tête de mort, Fontranges le ruminait
avec cette tête de setter-gordon vivante et veloutée entre les mains. Il
la secouait. Il entendait un froissement, un bruit de velours, qui était
le froissement des longues oreilles, mais qui semblait celui aussi d’une
cervelle dans un crâne. Il ne pensait pas très exactement:--Être ou
n’Être pas. Il pensait:--Pauvre vie que la vie d’un setter! Soudain il
se sentait cogné à l’autre genou; c’était son braque bleu, qui, croyant
réclamer une caresse, s’offrait à ce prisme de mort. Fontranges était un
peu ému, il prenait cette nouvelle tête, la secouait elle aussi. Le
geste de Yorick est plus facile, plus tendre, avec des crânes de chien,
tous oblongs. Le braque haussait sa tête pour cette messe des chiens,
pour cette puce divine qu’était entre ses deux yeux sa pensée pour son
maître, et quand Fontranges l’avait lâchée, la laissait humblement
retomber endormie jusqu’au sol brûlant... Toutes ces questions que
d’autres neurasthéniques se posent sur l’utilité des hommes, des musées,
de la cuisine, Fontranges maintenant se les posait à propos des chiens,
des mangeoires en ciment armé, et surtout des races de chiens. Après
tout, pourquoi n’y a-t-il pas qu’un modèle unique de chien répandu dans
le monde? Que de soucis épargnés! Bolcheviquement une notion de
l’égalité des chiens s’insinuait dans le descendant de ceux qui avaient
tant fait pour en établir et en codifier les castes. Il essayait d’y
résister. Il sentait bien que la société était perdue si l’on acceptait
de se donner à de pareilles théories et de ne pas surveiller les purs
pointers. Mais c’est par devoir qu’il défendait l’ancien état de choses,
qu’il achetait la chienne primée au concours de Bar-sur-Aube, qu’il
faisait empailler pour le musée de son chenil son meilleur chasseur de
bécasses, le premier chien d’ailleurs qui mourût au cours de la brouille
de Fontranges et des chiens. C’était pendant la fermeture de la chasse,
époque où meurent presque tous les chiens, comme meurent pendant les
vacances presque tous les professeurs. Fontranges pensa que ce
désœuvrement des chiens le rendait peut-être injuste. Il ne pouvait
pourtant pas les atteler. Une heure passée avec sa meute changeait son
indifférence en irritation. Les défauts qu’un autre nerveux eût
découvert chez les hommes, Fontranges les découvrait maintenant dans les
chiens. Alors que jusqu’ici il les avait traités en êtres
irresponsables, aussi indifférent à leurs défauts qu’un déterministe aux
défauts des hommes, il s’affligeait de voir des chiens menteurs, des
chiens sensuels, des chiens bavards. Sa métaphysique et sa morale des
chiens n’avaient pu se maintenir dans cette catastrophe... La chienne
primée de Bar-sur-Aube allait mettre bas. Il ne la visitait plus que par
respect pour le nom des Fontranges. Il crut désirer comme autrefois la
venue de petits animaux purs, d’une portée enfin arrivée sans encombre
de l’Éden des chiens, avec ces relais si proches, si fragiles que sont
les existences des chiennes. Mais quand les quatre petits vinrent au
monde, tous avec les stigmates désirés, marqués en belle place, il
s’aperçut qu’ils lui étaient indifférents. La nuit, quand quelque chien
de ferme aboyait, cette idée de l’égalité des chiens, de la vanité de
leurs castes, le tenait éveillé et triste. Les roquets, les faux
beaucerons, les bas-rouges se répondaient à la ronde dans un rôle
médiocre, pour signaler quelque mendiant. Il supportait à la rigueur
cela. Mais si quelque jeune chien de la meute, encore incertain de sa
mission, donnait de la voix, il se retournait agacé dans son lit. Puis
il s’irritait contre lui-même, il essayait de réagir. Il allumait. Il
lisait ce qu’avaient écrit sur les chiens, non pas cet abominable Linné,
mais les écrivains qui les avaient le plus aimés, Buffon, Toussenel...
Hélas! Un malheur lui arriva dans ces lectures. Feuilletant un soir au
lit le Buffon, aux environs du mot chien, il tomba sur le mot cheval, et
soudain il lui fut révélé qu’il aimait peut-être aussi moins les
chevaux.
II
Les chevaux étaient plus chers encore aux Fontranges que les chiens.
Tous, depuis Clovis, avaient fait la guerre, et aucun ne l’avait faite à
pied. Le cheval était pour eux la base de l’homme sur la terre...
Fontranges eut froid au cœur, il ne manquait plus vraiment que cela!...
Il passa une robe de chambre. Il se mit à la fenêtre. La rosée du soir
était tombée, et une bouffée si parfumée de toutes les fleurs et de
toutes les herbes pénétra dans sa chambre qu’il hésita à l’aspirer comme
autrefois à pleins poumons, tant ses sensations maintenant se brisaient
sous lui, et qu’il ne s’y hasarda que timidement, comme sur la glace.
Par bonheur le parfum des deux gros magnolias qui avaient pris dans
l’angle de l’aile et du corps du château exposé au midi la taille de
sapins et qui étaient en fleurs, résista, s’imposa, et Fontranges
embaumé s’aventura à regarder la nuit. La lune brillait. Elle éclairait,
bien au delà de la Seine, les toits d’ardoise des Dollfol de Berteval,
les éleveurs, qui tous en ce moment, jusqu’aux femmes et aux filles,
dormaient tranquilles sur les notions invétérées et intangibles qu’ils
avaient reçues des aïeux pour tout ce qui concernait les veaux, les
taureaux, et les nourrains, et qui au réveil allaient retrouver intact
leur cheptel. Il les envia. Était-il vrai que Dieu retirât au dernier
des Fontranges cette monture sur laquelle il avait le droit, depuis
1125, d’entrer dans toutes les églises de la chrétienté? Il regagna son
lit, relut Buffon. Mais ce mal qui l’avait détourné des chenils, cette
espèce de peine à la vue d’un chien parfait, ce chagrin d’enfant devant
la vanité de la noblesse canine, malgré les phrases de Buffon, ce
bolchevisme dans sa pensée aussi avait contaminé les chevaux. Les
palefrois sur lesquels les premiers Fontranges avaient avec Charlemagne
créé la France, et Diadumène leur premier cheval de course, qui avait
battu en 1781 le cheval du duc d’Orléans, et Faublas qui sauva en 1848
son maître de l’eau comme un chien, par les dents, tous devenaient dans
son esprit les égaux du cheval de ferme. Toute la chevalerie de France
était soudain dans sa pensée mise à pied. Toute l’histoire de France
devenait une histoire d’infanterie. Azincourt, Reischoffen, ces noms de
défaites pour les hommes, mais de victoires pour les chevaux,
résonnaient à ses oreilles aussi ternes que ces noms bourgeois de
Bouvines ou de Coulmiers. Il voulut en avoir le cœur net. Par l’escalier
de la tour, pour éviter le hall avec ses tableaux où il n’était pas sûr
de ne pas apercevoir entre deux aïeux inconnus de lui un chien ou un
cheval dont il savait par cœur le nom et l’histoire, il descendit, gagna
les communs, et ouvrit toute grande, d’un geste d’éclusier qui se
suicide, lâchant sur lui-même sa rivière, la double porte de son écurie.
Le fox couché dans une des mangeoires grogna doucement, sans inquiétude.
L’affaire de celui-là et de sa race était liquidée. Fontranges lui
ordonna durement le silence. La lune inondait l’écurie. En robe de
chambre, les pieds nus dans ses sandales, Fontranges, Apollon vieilli,
regardait sous la lune ses quatre chevaux préférés, ce quadrige qu’il
n’attellerait plus au soleil. Le parfum des magnolias se mêlait ici à
celui des jasmins qui tendaient les communs. Avec quelle volupté il
avait jadis respiré cette odeur, soutenue qu’elle était par la chaleur
de l’écurie, quand il partait avant l’aube pour une chasse à courre.
Cette nuit encore, elle le pénétrait, le touchait comme une promesse...
Mais quelle promesse? Les magnolias, les jasmins, la nature en un mot,
venaient sans doute d’être mis au courant des pensées de Fontranges.
Tout ce qu’il y a de promesse pour un être dans leur doux parfum restait
vrai, mais par une logique que Fontranges ne comprenait pas, ces
promesses s’appliquaient au passé:--Tu auras un passé heureux! disaient
les magnolias, et les jasmins s’en mêlaient:--Ton avenir a été sombre,
triste, disaient-ils, mais tu auras, heureux Fontranges, des jours
passés délicieux! Le pauvre Fontranges, ses moustaches à la gauloise mal
tombantes, pour la première fois devant ses chevaux sans son monocle, se
débattait ainsi dans cette lune et cette ombre sans arriver, par la
faute des fleurs, à trouver le vrai aiguillage entre ce qui était et ce
qui n’était pas révolu. Les chevaux dormaient, étendus sur leur paille
tressée, calmes tous quatre, les deux pur-sang, le demi-sang, et le cob.
Fontranges les regardait avec rancune et pitié, comme on regarde dans
son sommeil une maîtresse que l’on va quitter. Le cob ronflait. Les
pattes enroulées et contournées autour d’eux ainsi que les peintres les
dessinent lorsqu’il n’y a plus de place au bas de la page d’album, posés
sur la terre comme les chevaux marins le sont sur l’eau, éloignés des
quatre noms dont les hommes les avaient baptisés et qui étaient inscrits
au sommet des mangeoires, éloignés de tout langage, de toute pensée, ils
goûtaient le sommeil des animaux les moins intelligents et buvaient à un
gouffre noir, au chaos. La lune éclairait les taches blanches que le
gris pommelé devait à son père Hébron. Mais la gloire d’Hébron, mais ces
médailles blanches ne faisaient plus résonner aujourd’hui de souvenirs
et d’orgueil le cœur de son maître. Fontranges avait presque honte de
surprendre ainsi ces bêtes magnifiques, qu’il trahissait, et, sans le
vouloir, il toussota, ainsi qu’il l’aurait fait pour avertir de sa
présence un ami surpris dans le sommeil qui le dévoile. Trois
reconnurent la voix de leur maître, le gris pommelé et l’alezan
demi-sang tentèrent même de se dresser sur leurs pattes et hennirent.
Sang et demi-sang dans le cœur des chevaux alimentaient de la même
vigueur la fidélité aux Fontranges. Ils devaient sortir d’un gouffre
bien obscur, car la lune les effrayait. Mais du moins elle lustrait
leurs robes. Jamais lune n’agita davantage le cœur des chevaux de
Fontranges et ne leur donna un poil plus lisse.
III
Seule Sebha ne se levait pas. C’était un noir pur arabe, dont il y avait
toujours eu un modèle chez les Fontranges depuis Saint-Louis. C’était
Sebha, appelée du nom de ce cheval cher au prophète lui-même, mais dont
certains hippologues prétendent qu’il était un étalon et certains autres
une jument. La même discussion régnait d’ailleurs à ce sujet à
Fontranges. Les Fontranges au cœur dur réservaient généralement le nom à
un cheval, les Fontranges tendres à une jument... Donc Sebha dormait.
Elle dormait presque comme dort une femme, les jambes pliées, ses longs
cils délicatement croisés, le col chaviré, portrait aussi de la gazelle
que le Bédouin avait placée, à l’heure de la monte, devant la poulinière
sa mère et l’étalon. Sebha était âgée, mais elle restait la préférée de
Fontranges. Elle avait été toute son imagination, toute sa science. Les
seuls livres qu’il eût réellement pratiqués étaient les traités arabes
d’équitation venus à Fontranges en même temps que Sebha. Lui, qui
n’avait jamais pu apprendre le mot anglais ou allemand le plus usuel,
connaissait par cœur tout le vocabulaire créé par le Prophète ou les
grands arabes pour le dressage et la vie des chevaux. Il ne parlait
qu’arabe avec Sebha. Elle avait été aussi toute sa poésie. Lui qui
n’avait jamais lu un vers français, savait tous les poèmes arabes sur
les chevaux, les plus beaux entre tous les poèmes, au dire des
Abencérages. Ces tournois entre poètes arabes pour décrire la queue de
leur monture, ou le bruit de leur galop, lui aussi, ils le
passionnaient. Bien qu’il n’eût jamais eu l’idée d’une métaphore, il
trouvait juste de décerner le prix au poète qui avait appelé la queue de
Sebha une traîne de mariée, et son galop un pétillement de branchages en
flammes. Sebha était arrivée à Fontranges dans l’année heureuse de son
flirt avec Jacques. La poésie arabe n’est guère qu’un dialogue entre
pères et fils au sujet de leurs coursiers. Au lieu de commenter à son
fils les fables de Ratisbonne, c’est cette poésie que Fontranges lui
avait transmise, tournant avec Jacques autour de Sebha, lui montrant, et
comme le Prophète à son entourage, que Sebha était la jument parfaite,
puisqu’elle était de face impatiente, de dos imposante, de côté
puissante, ou bien le lendemain, quand il avait lu un autre poème,
puisque Sebha de face était pareille à l’épervier, de dos pareille au
lion, de côté pareille au loup. La seule fois où il pensa à ses deux
filles fut le jour où il lut la description par deux fillettes du cheval
de leur père Hamir... C’était Sebha qui avait servi aux premiers galops
de Jacques. Il l’avait ficelé sur elle. Pourquoi avait-il oublié ce
jour-là qu’elle remontait au fameux Dahis, le joyau de la Palestine,
mais dont le sang a attiré la catastrophe, dont la descendance a vu tuer
sur elle plusieurs rois, ou a conduit dans l’exil des nations entières.
Le sort avait dû rire, de ce père qui craignait de ne pas voir son fils
assez solide en croupe du malheur... Pauvre Sebha!
Il s’approcha de la dormeuse. Il lui dit sèchement: Ugaf, ce qui faisait
lever les chevaux d’Ali. Il lui dit, pour la première fois depuis son
dressage, le mot Raba, qui réprimandait les chevaux de Zobeide... Sebha
se leva, le regardant de ses yeux tendres, cherchant avec remords quelle
faute elle avait commise en ce profond sommeil. Il s’approcha d’elle;
elle piaffa, courba l’encolure. Formée au dressage arabe le plus strict,
chacun de ses mouvements paraissait rituel. Cette allure médiévale
qu’elle avait à la promenade et que les châtelains voisins étaient
forcés de reconnaître, sous ce harnachement que Fontranges par un petit
caveçon ajouté à la bride, par une voussure du pommeau avait apparenté
au harnachement des croisés, elle la gardait même au repos, même sans
selle... Mais Fontranges devait reconnaître qu’il ne l’aimait plus! Ces
tout petits reproches qu’il avait parfois, dans un accès d’enjouement,
formulé contre Jésus, contre Jésus qui n’avait pas, ainsi que Mahomet,
créé une langue pour les chevaux, qui avait chevauché en tout un âne, il
se trouva ridicule de les avoir faits. Sur son âne Jésus restait
aujourd’hui vainqueur du tournoi. Fontranges sentit son âme soudain
noire. Il ne savait pas que ce qu’il avait caressé sous la forme
veloutée de Sebha, que ce qui tout d’un coup disparaissait de son
imagination, c’était l’Orient même. Ces petits départs vers le lever du
soleil au pas si léger et si sûr de Sebha, car seule peut-être de tous
les chevaux arabes du monde elle savait encore aller au pas comme les
montures des paladins, il ne devinait point que c’était de petits
voyages vers l’Orient, et que cette joie qui le hissait sur sa selle à
pommeau voussé, c’était l’esprit des Croisades... Tout cela ne
l’intéressait plus. Au fond pourquoi n’avait-il pas gardé, comme l’avait
fait son père, le nom de Sebha pour un cheval! Le cob, qui avait bu sans
doute pendant son sommeil aux lies mères du chaos, en était excité.
Fontranges n’aimait pas qu’un cheval sortît agité du sommeil, mais
aujourd’hui cela lui était égal. Il songeait à la vanité des haras, de
la reproduction, de la vie. Le cob rongeait sa corde pour s’échapper,
hennissait vers Sebha. Autrefois Fontranges eût pris une chambrière.
Aujourd’hui, il n’avait pour tout cela qu’indifférence, presque dégoût.
Qu’il s’échappe donc, qu’il couvre Sebha! Il s’approcha, le flatta, le
caressa. Ne pas battre un cob inconvenant! Il en aurait pleuré, il ne
l’aimait plus. Il referma la porte avec précaution, comme un voleur de
chevaux. Il venait de leur voler au moins leurs ombres.
IV
Le dégoût des chiens et des chevaux dura. Si Fontranges avait su
s’observer, il aurait pu voir qu’il s’était détaché aussi des autres
animaux, des sangliers, des outardes, des lièvres. Mais toute sa vie
s’étant appuyé sur les chevaux et les chiens, il ne souffrait vraiment
que d’eux, et la souffrance causée par les cailles, les mulots, les
râles de genêt, il la percevait à peine. Il prépara sans joie
l’ouverture de la chasse. Il oubliait ou négligeait de tirer. Souvent,
après avoir épaulé, et visé une perdrix, il abaissait son fusil, mais il
ne se rendait pas compte que ce geste prouvait qu’il n’aimait plus les
perdrix. Blaireaux, renards se mirent à pulluler. La neurasthénie du
seigneur ramenait dans le district les luttes primitives. Si Fontranges
d’ailleurs n’avait pas eu devant lui ce rideau de chiens et de chevaux,
il se serait aperçu aussi qu’il n’aimait plus les hommes.
Habitué à mesurer l’importance des hommes d’après les rapports plus ou
moins étroits qu’ils ont avec le chenil et l’écurie, il croyait ne plus
aimer le piqueur, le palefrenier à cause de leur métier. En fait,
c’était que celui-ci lui paraissait trop rouge, l’autre trop pâle. Il
croyait que, s’il éprouvait moins de plaisir à voir Mme Bardini, la
jeune femme du contrôleur des hypothèques de Bar, c’était parce que le
chien de Mme Bardini, un chow-chow égaré à la naissance de la Seine, ne
l’attirait plus. Quand Renée Bardini bâillait, ce qui lui arrivait au
moins une fois avec Fontranges, peu bavard, et montrait son palais rose,
sa langue pointue, ses dents sans canines, toutes caractéristiques qui
prouvent la bâtardise des chiens mais la race pure des indo-européens,
le regard de Fontranges évitait ce gouffre rose chair, parce qu’il lui
rappelait, croyait-il, le bâillement du chow-chow. En fait, il ne
trouvait plus rien d’agréable à la bouche de Mme Bardini, à la bouche
des femmes. Il lut dans _Un Voyage en Russie_ que les chevaux de Moscou
avec leurs houpettes, leurs encensements, leurs sonnailles, leurs
poitrails ornés et bondissants ne sauraient mieux être comparés qu’à des
femmes. Il fut surpris de la justesse de l’observation. En effet, il
devait y avoir des poneys comme Mme Bardini. Il l’observa le lendemain
pendant sa visite. Pas de doute, Renée Bardini était faite pour être
pomponnée, attelée, menée à l’étang: il ne l’aimait plus. Ainsi, il
ignora que tous les hommes, et toutes les femmes, et les garçons et les
filles, et les chefs de gare, et les maréchaux-de-logis de cuirassiers,
et les barons et les rois, tous les figurants de sa vie étaient devenus
pour lui des motifs de tristesse et de haine. Dissimulés derrière la
première ligne sacrifiée des chevaux et des chiens, tous ces êtres
attendaient qu’un vent eût soufflé sur la mélancolie de Fontranges.
V
Un soir où le vrai vent avait soufflé et ne s’était apaisé que peu avant
le coucher du soleil, Fontranges prit sa pèlerine, son fusil, et par le
parc gagna la forêt. A son passage les chiens et les chevaux, un peu
engraissés, comme ceux d’Hippolyte amoureux d’Aricie, mais pour une
sinistre raison, tirèrent en vain sur leurs chaînes. Il n’aimait
maintenant se promener qu’à pied et que seul. La pluie dans les allées
avait rajeuni les traces de roues, qui dataient du printemps. Des
crapauds minuscules s’ébattaient en souverains héréditaires dans les
flaques qui n’avaient pas une heure. Les averses d’une journée avaient
suffi à changer en paysage aquatique ce domaine hier sec encore, et les
poules d’eau, les canards chantaient à la place des cailles. C’était un
changement d’époque terrestre. Fontranges en jouissait. Il avait besoin
que les arbres versassent sur lui de l’eau et non de l’ombre, que le sol
ne résistât point mais l’aspirât, que le gazon n’essuyât pas ses
chaussures, mais les oignît, et sa promenade le mena non au Roc Dur,
mais à l’étang. Le soleil sur sa fin empourprait l’horizon et les
chemins inondés. De moins entêtés que Fontranges, dans cette soirée
lamentable, auraient renoncé à se dissimuler plus longtemps que l’on ne
se console pas de la mort d’un fils, de l’outrage du sort à l’égard d’un
petit Fontranges, mais Fontranges découvrait toujours à temps dans les
ornières une empreinte de fer à cheval ou une trace de chien pour
s’obstiner dans ses deux seules brouilles. Il arrivait devant l’étang.
Le vent se levait à nouveau. La masse des sapins s’agitait d’un
frémissement qu’on ne percevait qu’à sa frange. Un renoncement total,
une désolation complète eût soulagé Fontranges. L’eau de l’étang
arrachait de lui un reflet heurté et pauvre, une vraie confession.
Devant ce lieu sinistre, tout autre aurait avoué qu’il n’aimait plus la
France, ni ses rois, ni ces premiers Fontranges qui s’étaient acquis par
leur courage et leur lenteur à comprendre la devise _Ferreum ubique_.
Mais un hurlement lointain lui arriva juste à temps pour lui permettre
de penser seulement:--Ce Miraut est insupportable!... S’il avait été
franc, il eût avoué que Mme Bardini ne lui paraissait plus jolie, que
Bella et Bellita ses filles ne lui étaient plus rien, que tout, plus que
tout, lui était égal, plus qu’égal... Mais il se contint encore, et il
pensait que Buffon aurait pu aussi bien écrire:--La plus déplorable
conquête que l’homme ait jamais faite, c’est... lorsque soudain, il
entendit des branches craquer. Il se retourna.
A cinq mètres de lui, dos à l’étang et au soleil, un filet d’eau argenté
coulant de sa bouche, les oreilles tendues vers l’avant, des
frémissements courant de façon presque continue sur ses reins tout
fumants de la pluie tombée, un cerf le contemplait. Il regardait
Fontranges sans curiosité mais avec volonté, en hypnotiseur, baissant
parfois le front.--C’est dans un tel moment, pensait Fontranges, qu’on
voit combien sont stupides les histoires où le conteur fait poser un
merle sur les bois du cerf! On sentait ces ramures sacrées, interdites à
tout oiseau, les branches les plus antiques et les seules vivantes de la
forêt. Le cerf d’ailleurs semblait avoir une mission précise. Il se
rapprocha encore d’un pas compté et sans piétinement, si près que
Fontranges vit son propre reflet dans des larges prunelles en amande.
Puis, comme si la faveur divine de n’avoir pas peur, de regarder
l’humanité, de lui donner des leçons de courage, était soudain ravie à
l’animal, il s’effraya, bondit et disparut.
VI
Fontranges n’était pas superstitieux, mais il était sensible, et tout ce
qui eût agi sur la volonté d’un esprit crédule, agissait sur son cœur
avec les mêmes effets. Il ne croyait pas aux mauvais augures, aux ordres
donnés par les corbeaux ou les chouettes qui hululent, par les chats
noirs ou les lièvres qui traversent la route, mais de tels accidents
l’amenaient à réfléchir avec pitié sur la crédulité humaine, sur tous
les malheurs de l’humanité, sur les malheurs aussi des corbeaux et des
chouettes, et par humilité et soumission il obéissait à ces présages.
Quand un chien hurlait à la mort, il ne croyait pas qu’un voisin allait
mourir, mais il pensait, car il y allait toujours sans demi-mesure, à
toutes les morts passées et futures, y compris les morts de chien, et il
était aussi triste du hurlement que les vieilles du château. Il ne vit
pas dans l’apparition du dix-cors un second miracle de saint Hubert,
mais il était ému de cette attention du sort qui le faisait assister à
une répétition bourgeoise de ce miracle, peut-être à son explication. Le
grand cerf qui s’était soudain dressé, non pour lui reprocher sa cruauté
et ses carnages comme à son patron, mais au contraire pour le blâmer de
ne plus aimer la chasse, qui avait pris contre Fontranges la défense des
chiens et des chevaux, ennemis mortels des cerfs, qui avait concentré
sur lui dans le couchant et dans la pluie la sainteté de la vénerie,
Fontranges savait bien que c’était le hasard qui l’avait fait surgir,
mais que des hasards pussent avoir ce caractère de sainteté, il en était
ému. Que le miracle de saint Hubert se reproduisît juste à l’heure où
saint Hubert cessait d’être le patron de Fontranges, avec cette tendre
ironie qui forçait le cerf à supplier pour la mort des perdrix et des
biches, avec cette absence de crucifix dans la ramure qui disait que
c’était simplement un petit miracle de famille, presque laïque, non
destiné aux foules, cela lui donnait aussi le sentiment d’un
renouvellement automatique des miracles. Il pouvait en avoir moins de
considération pour la nature, pour Dieu, ainsi que pour un grand homme
qui vous conte deux fois la même anecdote, mais il en éprouva surtout le
sentiment de la vanité des miracles, des hommes, et, cela était nouveau,
de sa propre tristesse. Le détachement des chevaux et des chiens lui
parut aussi vain que l’amour qu’il avait autrefois pour eux. Il
connaissait ce cerf, comme tout le gibier de la forêt. Il savait ses
habitudes de famille, le nombre de faons qu’il avait eus, son talent à
défendre sa horde, son poids exact, mais il devait reconnaître que par
un de ces gestes qui font bondir soudain les animaux dans un bestiaire
idéal et les accolent à un saint ou à un martyr, ce cerf avait bondi
dans sa vie et s’était accolé pour toujours au dernier des Fontranges.
C’était moins un miracle qu’une leçon de noblesse, presque de maintien,
qu’une leçon contre la mélancolie, et la nervosité qui dégrade. Ces deux
êtres qui s’étaient affrontés, comme du temps de saint Hubert, dans leur
dignité, le cerf en tous points semblable à son ancêtre, le dernier des
Fontranges guêtré par le bottier même de Saumur, et en monocle, car il
n’avait pas eu le temps encore de reconnaître qu’il n’aimait plus les
bottes et la parure, le cerf avec les mêmes goûts pour les jeunes
pousses et le gazon, Fontranges pas trop imbu de radicalisme, de
socialisme ou de snobisme, le cerf se cabrant, Fontranges le regardant
pour la première fois plus dans les yeux qu’au défaut de l’épaule,
cependant qu’un silence inhabituel régnait autour d’eux, et que tous les
autres animaux, lièvres, lapins ou sarcelles, poissons dans l’étang,
plus peureux encore d’avoir délégué leur force en ce seul animal, se
cachaient au fond des herbes ou des eaux, cela était une image
d’autrefois, c’était pour un chasseur ce qu’est un chromo pour un enfant
premier en classe. Ce satisfecit que Dieu lui donnait sur le tard le fit
sourire. Or il n’avait pas souri depuis un mois... Il pensait à ce poil
de cerf, si dur au toucher, si doux à la vue. Il pensait à ces naseaux
de cerf, plus veloutés que des naseaux de cheval et qu’il n’avait
caressés que sur les cerfs morts, la dernière fois sur le père justement
du cerf d’aujourd’hui. La tendresse, l’amitié, la douceur se
réinstallaient dans cette âme simple. Comme un héron se levait, il prit
joyeusement son fusil, tira. Le héron en tombant fit jaillir un lièvre,
qui fut tué lui aussi. Pendant cinq minutes, le couchant retentit de
coups de feu que les bords encaissés de l’étang répercutaient dans toute
la forêt, qui annonçaient que Fontranges revenait à la vie et que
renaissaient pour lui les faisans et les lièvres. Il suivait presque
inconsciemment le chemin par lequel le cerf avait disparu. Sur la trace
du cerf se levaient des perdrix rouges, des râles, des lapins; le cerf
s’était mué pour la réconciliation en chacune des espèces volantes ou
galopantes. Pour la première fois, Fontranges ne se sentait plus
coupable envers elles, il les tuait joyeusement. Il sema sur son passage
les petites morts des jours heureux. Les garde-chasse croyaient à un
braconnier, mais les chiens hurlaient de joie, les chevaux, qui ne
comprennent qu’indirectement, hennissaient d’entendre hurler les chiens.
Dans la lune qui se levait, Fontranges revint couvert de bêtes aussi
distinctes que dans les tableaux hollandais où est peinte la création,
un héron, un lièvre, une fouine, des sansonnets... Il revint dans le
chenil, fit sentir à chaque race sa proie. Les chiens bondissaient de
délire... A travers l’œil-de-bœuf, il cria à Sebha hennissante le mot du
prophète qui excite la monture à la guerre. Sebha piaffait... C’est
ainsi que par l’intercession d’un cerf, Fontranges reprit la chasse,
métier divin, et retrouva l’affection pour tout ce qui sert la chasse,
chiens, chevaux, gardes et braconniers. Ce n’était pas trop tard. Il ne
se douta jamais que pendant quelques mois il avait haï les hommes... Le
jour où il prit le train pour venir voir à Paris l’Exposition canine, il
ne se doutait pas qu’il était réconcilié, non seulement avec les chiens,
mais avec ses deux filles, avec Mme Bardini, et le deuil de son fils il
le ressentait, non plus comme une diminution, un malaise, mais comme un
vrai et terrible deuil. Car chiens et chevaux lui avaient caché aussi
qu’il était brouillé avec les morts.
Paris, 1925.
PREMIER RÊVE SIGNÉ
J’étais soldat, et je prenais la garde sur le front d’un perron d’onyx
où montaient des sergents-majors. Elle passa. Je la voyais venir d’au
delà l’horizon,--d’où surgissent les nuages, les triangles d’étourneaux,
et les soleils,--de là-bas où la terre est ronde. Ses yeux étaient sans
tain, et ne reflétaient pas les choses, ni mon visage, ni mes yeux; ils
étaient noirs, mais comme l’air est bleu, d’être trop clairs; ils
étaient plus grands que sa bouche où sa langue pouvait à peine passer.
C’est, devinai-je, la femme d’un préfet, et je présentai l’arme, les
mains crispées sur la vis de culasse. Ma gorge se contractait, j’avais
envie de crier si fort, que le rapport du régiment eût été troublé, que
le lieutenant-colonel escorté du chef de musique fût venu et m’eût pris
sanglotant, aux pieds de la femme du Préfet.
Elle me tendit les mains; elle m’aimait; elle frottait doucement ses
pouces au fond de mes paumes, de la poudre de riz flottait et se posait
sur ses oreilles, qu’elle givra. Ma pensée peu à peu monta, devint ma
voix: je lui expliquai le maniement du fusil, insistant sur ses
désavantages. Des mots inoubliables me montaient aux lèvres; parfois, je
sanglotais avec désolation; mes pieds étaient si las que je m’assis sur
la première marche, et nous nous mîmes à pleurer tous deux, tellement
que nous ne pensions pas à nous embrasser.
Le Préfet vint, il avait l’air très intelligent. Je montai dans un
phaëton qu’il conduisait; j’étais derrière, seul avec elle, et nous
étions pleins de joie. Les os de mes chevilles serraient ses pieds; les
yeux rivés à nos yeux, nous en cherchions le fond mouvant. Parfois,
toujours nous regardant, nous poussions des plaintes amères. Nos cris
dominaient le trot des chevaux bais, qui steppaient avec grâce, mais
forgeaient; les chardonnerets se perchaient, attentifs, sur les fils du
télégraphe qui montaient, puis descendaient, au long de la voiture,
comme ils montent, puis descendent au flanc des wagons. Le Préfet nous
surprit joue contre joue; il arrêta pour nous laisser désolés.
Il advint que nous étions seuls au milieu du Grand Marécage. L’eau me
montait aux genoux; je tenais la femme du Préfet dans mes bras, et
soudain je l’appelai par son nom. Mais des forces cruelles dictèrent mon
discours, et voici ce qu’elles ont déclamé aux plaines liquides:
PRÉLUDE
Alouette, chère Alouette, mon amour.
PREMIÈRE DÉCLARATION
Je ne vous aime pas avec des pommes, des branches d’aubépine, des
baisers sur le cou.
La nature est lâche et désolée, mon amour l’habite et ne lui ressemble
pas: ce n’est pas l’hiver que les oies sont le plus blanches.
CONSÉQUENCE
Quand le destin nous aura séparés, j’irai, pour te revoir, de préfecture
en préfecture, déguisé en troubadour.
OBJECTION
Mais il est 86 préfectures, et peut-être 87, si l’on crée la
Seine-Maritime. Un seul homme ne peut les connaître toutes; elles
habitent le centre des départements, espacées par beaucoup de plaines,
fières et solides; beaucoup se mirent dans des fleuves, mais l’eau n’a
jamais pu emporter leur reflet.
DEUXIÈME DÉCLARATION
Beaucoup d’hommes t’aimeront: que la qualité de leur amour ne te dupe
pas, parût-il aussi fou que le mien. Rien ne ressemble plus à la queue
du lion que la queue du bœuf.
FINALE
Alouette, chère Alouette, mon amour.
Ma voix se tut. De petits navires flottaient sur l’horizon: mais on
voyait d’abord la coque, puis la voile, contrairement aux lois
naturelles les plus récentes, et cela ne nous étonnait pas. J’embrassai
alors Alouette, sur ses oreilles où la poudre de riz devenait neige,
puis sur sa bouche, où ma langue pouvait à peine passer. Nous ne
cessions de pleurer très haut, nos sanglots couraient sur la surface de
l’eau, revenaient en écho, se buttaient, se choquaient, avec des rebonds
et des glissades, comme des billes folles sur un billard.
L’un d’eux carambola le Préfet, qui revint. Juché sur des échasses, il
barrait tout l’horizon et produisit la nuit. Les Étoiles naissaient au
fond de l’eau, et se reflétaient dans le ciel; le grand Marécage
s’alluma, s’anima, et mes pieds écartés en équerre roulaient sur des
mousses tièdes, et je chantai, et mon ventre était battu d’eau fraîche,
si bien que j’étais tendre et chaste comme un petit enfant. Soudain le
Préfet arrêta d’un geste les nappes chantantes.
--Venez, dit-il, je vais vous présenter au Pape...
La première salle avait pour plafond le ciel. Il pleuvait au dehors, et
l’azur en résonnait. Le mari d’Alouette nous présenta:
--Je suis, dit-il, petit-fils de conseiller de Préfecture, fils de
sous-préfet, Préfet moi-même. Voici l’amant de ma femme, voilà son
amante. Ce sont, en vérité, deux petits enfants; ils s’aiment tant
qu’ils ne peuvent plus se séparer.
Un gros cardinal tira trois petites tortues de sa poche, nous les donna
et dit:
--Je ne suis pas le Pape. Croyez que je regrette beaucoup. Je suis le
grand Camerlingue.
Il ajouta, tristement:
--Nulle créature féminine n’est plus belle qu’Alouette!
La deuxième salle était pavée et murée de glaces; si bien que nous
pouvions à peine, au milieu de toutes nos images retrouver notre vrai
corps. C’est alors que je m’unis à Alouette; nos chairs se fondirent
subitement, et le même vêtement nous protégea du froid et du regard des
miroirs. Nos têtes seules étaient désunies au-dessus de notre corps
fondu, et nous pouvions baiser chaque endroit de nos têtes.
Le Préfet redit au second gros cardinal les mêmes mots:
--Je suis Préfet, fils de sous-préfet..., etc. Mais ils avaient un sens
tout nouveau: ils voulaient dire, je ne sais dans quel but hypocrite:
--Je suis le grand Camerlingue, je viens exprès de Batavia, pour vous
apporter trois petites tortues.
Nous étions étonnés de son mensonge; le second gros cardinal lui
répondit:
--Je ne suis pas le Pape. Je suis le jeune prélat violoncelliste.
Il ajouta, joyeusement:
--Alouette est plus belle que tout individu quelconque.
Dans la troisième salle, le pape était assis, à ce que me dit le fils
d’Alouette, vicaire à Saint-Sulpice, «sur de grands fracas de
violoncelles». Il avait les yeux transparents de la petite Marie, que
j’aime les jours. Le Préfet répéta:--Je suis Préfet, etc. Mais la phrase
avait un sens subtil que je ne compris pas. Le Pape me dit, persuasif:
--La religion est. Voilà un fait.
Ses yeux devenaient si transparents que l’on s’étonnait de ne pas voir
derrière des os ou de la cervelle.
--Le pape est. Voilà un second fait. Je suis.
J’allais discuter cette mineure quand les violoncelles parlèrent. Ils
chantaient d’une voix plus haute que les plus hauts violons, excepté
l’un, qui avait son de flûte. Ils évoquaient toutes les beautés du
monde, mais surtout l’étoile polaire. Chère étoile isolée, disaient les
violoncelles-violons, pourquoi, ô solitaire, méprises-tu tes sœurs? Mais
le violoncelle-flûte pleurait si languissamment que l’on comprenait la
solitude. Le pape s’asseyait sur les notes les plus drues, qui le
balançaient, toutes rêveuses.
Un nerf se déclancha dans ma tête. Notre hôte bondit, joyeux:
--Mon fils, mon fils, cria-t-il, vous voilà évêque. Vous ne pourrez plus
accomplir l’œuvre de chair que derrière des lauriers-roses!
Je partis donc, en phaëton, avec Alouette, le mari conduisant, à la
recherche des lauriers-roses.
C’était moi qui gardais le premier bosquet. Je me reconnus, bien qu’un
sage ait affirmé que peu de gens se salueraient en connaissance, s’ils
se rencontraient dans la rue. Je me reconnus, malgré le soir, et me dis
bonjour. La nuit était tombée presque jusqu’à nos têtes. De grandes
clartés se cachaient sous les arbres, où l’ombre venait peu à peu les
déloger. Elles s’en allaient alors dans les cabanes, et narguaient la
nuit de derrière les vitres, ou suivaient notre voiture, sous notre
protection, juste au-dessous des lanternes. Je fis arrêter devant la
guérite, où je montais la garde; je n’étais nullement jaloux de mon
image, et je lui souriais pour qu’elle me sourît, heureux comme une mère
qui a deux enfants.
Mais l’image ne me sourit pas; elle m’intima l’ordre de passer mon
chemin, et elle ne me tutoyait pas. J’en eus peur et je m’obéis.
Nous repartîmes au galop de nos bais bien pommelés. Des jardiniers,
assis au brancard de tombereaux pleins de glaïeuls, nous croisaient à
chaque minute. Nous les injuriions, parce qu’ils étaient lents à prendre
leur droite. L’un d’eux, que le préfet avait appelé «bâtard» nous menaça
de son fouet. D’un geste, le mari d’Alouette changea la lanière en
couleuvre. La couleuvre mordit son propriétaire, qui se repentit, et
nous indiqua le second bosquet de lauriers-roses.
On y arrivait par une route chaude, que les étés ont poudrée. De grands
frissons parcouraient les arbres, et continuaient dans notre corps. Nos
ombres peureuses se blottissaient sous celle de la voiture. Je descendis
enfin Alouette, et je m’assis à son côté, derrière les branches. Le
préfet montait la garde.
Or, je ne reconnaissais plus mon amante, n’ayant regardé que moi dans
ses yeux.
J’étais interloqué; mais elle me tendit son pied, que je mis sur mes
genoux. Je lui offris des macarons, puis des oublis qu’elle effeuillait
lentement. Je dis:
--Alouette, je vous aime. Heureux, heureux qui vous connaît dans votre
vie privée, vos habitudes, et assiste à vos petits déjeuners. Chaque
matin, à huit heures, une grande douleur m’éveille. Elle prend, me
dis-je, son chocolat. Il fume, bienheureux, dans le Saxe et réchauffe
autour de la tasse des bergers et des bergères; elle boit quelques
gorgées; une, deux, puis une encore; et ressommeille, près du chocolat
qui s’endort et ne respire plus. Parfois, elle a beurré la tartine des
deux côtés, et des aventures enfantines l’égayent.
Je bus ses regards qui étaient justement à fleur de ses yeux; je
sanglotais de tout mon ventre, comme une gamine giflée; elle me calmait,
de sa main et de sa parole:
--Ne te suffit-il pas, délices du cœur, de m’avoir possédée dans la
chambre du gros camerlingue. Pour moi, ce souvenir remplira toute cette
vie, et débordera sur les autres. Nous nous rencontrerons peut-être au
bras d’épouses ou d’époux, dans les gares ou des musées. Je te jure
alors de porter ma main à ma fossette, et ce geste te dira que je t’aime
de toute mon âme, de tout mon corps, de toute mon âme.
Le préfet vint nous en avertir en hâte. Il riait, cynique.
--Voilà les sbires, fit-il, fuyons, ô Léon!
Nous nous embrassions, sans l’écouter.
--Voilà les alguazils, fit-il, ô Émile!
Il se plaisait à ces assonances. Alouette se leva et s’éloigna, les yeux
dans mes yeux. Il dit:
--Regarde, délices du cœur, elle part à jamais.
Elle partait, tristement, à reculons, ses lèvres entr’ouvertes étaient
reliées par une salive transparente, qui moussait aux commissures. J’y
reconnaissais tous mes baisers, je me précipitai vers elle.
--La paix, délices du cœur, commanda le préfet.
Je me révoltai:
--Je ne dépends pas, Préfet, de ta préfecture, lui ai-je crié, un homme
d’un département vaut un préfet d’un autre. Es-tu donc préfet de la
Haute-Vienne?
Il me regardait, surpris:
--Non, je suis du Gers, chef-lieu Auch.
Mais il me tenait solidement; je ne pouvais même, de mon gré, mouvoir
mes paupières; il me tamponnait les yeux de son mouchoir, pour que les
larmes ne me brouillent pas la vue, la dernière vue d’Alouette.
Elle disparut au tournant, pour toujours. Mes yeux ont suivi longtemps
celle que je ne voyais plus. Ma seconde image se penchait sur mon
épaule, pour me consoler. Mais j’avais besoin d’être seul, et elle
n’insista pas.
Je me suis réveillé un matin de pluie, las et désolé; mes membres
gisaient sur mon lit, séparés, si naturellement inertes que j’hésitais à
les rassembler autour de ma taille, qui me serrait comme un corset. Un
rêve m’a amené Alouette; quel rêve me la ramènera?
Plût à Dieu qui est dans le ciel, qu’elle fût vivante, par l’univers,
ici ou là. Je l’aurais attendue, immobile, me nourrissant de miches et
de châtaignes, sûr de sa venue et de son règne, simple, immobile et
patient, comme les arbres attendent la pluie.
Paris, 1907.
TABLE
Le Cerf 5
Premier Rêve signé 43
CE LIVRE, G DE L’ALPHABET DES LETTRES achevé d’imprimer pour la Cité des
Livres, le 28 janvier 1926, par Ducros et Colas, Maîtres-Imprimeurs à
Paris, a été tiré à 440 exemplaires: 5 sur papier vélin à la cuve
“héliotrope” des papeteries du Marais, numérotés de 1 à 5; 10
exemplaires sur japon ancien à la forme, numérotés de 6 à 15; 25
exemplaires sur japon impérial, numérotés de 16 à 40; 50 exemplaires sur
vergé de Hollande, numérotés de 41 à 90; et 350 exemplaires sur vergé à
la forme d’Arches, numérotés de 91 à 440. Il a été tiré en outre: 25
exemplaires sur madagascar réservés à M. Édouard Champion, marqués
alphabétiquement de A à Z; et 30 exemplaires hors commerce sur papiers
divers, numérotés de I à XXX.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CERF ***
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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