The Project Gutenberg eBook of Les liens invisibles
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Les liens invisibles
Author: Selma Lagerlöf
Translator: André Bellessort
Release date: October 9, 2026 [eBook #79746]
Language: French
Original publication: Paris: Perrin et Cie, 1910
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79746
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque municipale de Lyon | Numelyo, 377616)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LIENS INVISIBLES ***
SELMA LAGERLÖF
LES
LIENS INVISIBLES
NOUVELLES
Traduites du suédois avec l’autorisation de l’auteur
et précédées d’une Préface
PAR
ANDRÉ BELLESSORT
PRIX NOBEL EN 1909
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1910
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Il a été imprimé dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande Van
Gelder.
Copyright by Perrin and Cº 1910.
PRÉFACE
SELMA LAGERLÖF
A Jérusalem, c’est l’époque de la sécheresse. Des paysans suédois, qui y
forment une petite colonie pieuse, lisent la Bible et s’entretiennent
des puits du roi Hiskia. L’un d’eux s’écrie: «Je ne songe pas à des eaux
aussi saintes et aussi merveilleuses; mais, du matin au soir, je songe à
un fleuve qui coule frais et limpide avec une eau claire et lisse... Je
songe à un fleuve qui reçoit beaucoup de ruisseaux et de rivières et qui
sort riche et large de la forêt sombre. Il est si limpide qu’on voit
tous les cailloux briller sur son lit. Ce n’est pas un fleuve desséché
comme le Cédron, ni un simple rêve comme le fleuve d’Ézéchiel, ni un
fleuve impossible à trouver comme les fontaines du Roi Hiskia... C’est
notre fleuve dalécarlien: le Dalelf.» L’œuvre de Selma Lagerlöf, qui
vient d’obtenir le prix Nobel, ressemble au fleuve intarissable,
accessible et réel, dont le souvenir donnait au Suédois exilé cette
langueur nostalgique. Et quand je dis: son œuvre, je dis aussi: sa vie,
car elles se confondent, ou plutôt sa vie s’est absorbée dans son œuvre.
Elle vit pour conter, pour créer, pour rassembler et dérouler en nappe
claire et fraîche les mille petits flots obscurs des vallées et des
fjells suédois. Et, comme le Dalelf, elle sort de la forêt sombre.
Voulons-nous remonter à sa source et redescendre ensuite le cours de ce
beau génie? Sa source est au fond de la province la plus romanesque de
la Suède, le Vermland. L’endroit se nomme Mårbacka. C’était une petite
maison basse, ombragée de grands arbres, qui avait été jadis un
presbytère et qui en gardait une empreinte ineffaçable. On y vivait dans
la paix de la conscience et dans l’amour des livres. Le seigneur Dieu
arrangeait tout au mieux pour les gens qui habitaient cette maison-là.
Et non seulement les gens, mais les fleurs et les arbres y avaient leurs
paradis. Les six sorbiers de la cour étaient hauts comme des hêtres et
vastes comme des chênes. Les bouleaux y déployaient une extraordinaire
fantaisie. L’un imitait les tilleuls touffus; l’autre se tenait aussi
droit et aussi raide qu’un peuplier; le troisième voulait ressembler à
un saule pleureur. C’étaient des bouleaux très suédois, très
individualistes, qui mettaient un soin jaloux à se distinguer les uns
des autres et qui suivaient leur rêve; mais tous étaient superbes. Les
bruits du monde ne parvenaient à ce coin de terre béni qu’affaiblis par
la traversée des lacs et tamisés par les grandes forêts. En revanche,
les légendes y accouraient. On les voyait arriver dans des carrioles
bancales, attelées de rosses fantômes, que conduisaient, avec beaucoup
d’égards, de vieux officiers pauvres plus gascons que les gascons de
France, et superstitieux en diable.
La petite fille, qui est maintenant une forte femme, était alors frêle
et chétive. Il me semble avoir entendu dire que des tantes ou des fées
avaient prédit qu’elle ne se marierait pas et que pourtant elle
deviendrait très riche. En ce temps-là, quand elle avait vaqué aux soins
du ménage, elle écrivait des vers, des romans et des pièces de théâtre;
et le bonheur lui apparaissait sous la forme d’une personne très
puissante et très éclairée qui, par un hasard miraculeux, découvrirait
ce qu’elle avait écrit et le jugerait digne d’être imprimé. Cette
personne se faisait attendre. Mais la source s’élargissait dans l’ombre
et se creusait un lit que nul ne soupçonnait encore.
En 1888, la jeune fille atteignait la trentaine. Elle était
institutrice, professeur à Landskrona, petit port sur la côte de la
Scanie, d’où partent deux fois par jour des bateaux pour Copenhague.
Elle souffrait d’être obscure et d’avoir trente ans. Si sa tâche
quotidienne ne lui déplaisait pas, si elle en comprenait l’importance et
si parfois elle y goûtait quelque plaisir, peut-être éprouvait-elle le
vague mécontentement de ne pouvoir s’y consacrer tout entière. Elle
avait conçu l’idée d’un poème d’abord, puis d’un poème dramatique, où
revivraient les enchantements et les délicieuses terreurs de son
enfance, et toutes les légendes de sa province; et ce poème lui
assurerait la gloire. Mais il en était de ce rêve comme des barques
qu’elle voyait s’éloigner chaque jour et dont les voiles ne font plus
qu’un point de blancheur dorée à l’horizon. Elle connut, durant quelques
années, l’incertitude anxieuse d’une âme qui ne remplit pas sa destinée.
J’imagine qu’elle se promenait souvent sur le rivage en quête d’une
orientation. De quel côté irait-elle? Copenhague, la ville littéraire et
artistique du Nord, l’attirait. Le réalisme y triomphait, ainsi qu’à
Stockholm, mais avec quelque chose de plus turbulent et de plus aigu.
Serait-elle réaliste? Tâcherait-elle d’accommoder son rêve au goût du
jour? Là-bas, derrière elle, le Vermland la rappelait, son mystérieux,
son romantique Vermland...
Elle dut y retourner pour assister à la vente de sa maison natale.
L’heure cruelle! «Plus d’un a détourné la tête, quand sa maison
d’enfance le regardait avec le regard d’une bête blessée. Plus d’un sur
ces champs abandonnés qui lui criaient leur abandon se fût volontiers
jeté à genoux et les eût conjurés de ne pas le croire coupable d’un
pareil crime.» On vendit tout, sauf ce qui ne pouvait se vendre et qui
était encore plus précieux que les murs, les arbres, le jardin, le
bétail. On vendit tout, sauf ce qui avait été dit, conté, espéré, aimé,
sur ce coin de terre. Mais cela même, cela qui ne se vendait pas, allait
se disperser et s’évanouir et serait bientôt comme s’il n’avait jamais
existé. Qu’importaient la gloire et les écoles littéraires? Elle jeta
ses vers au feu. Il s’agissait bien de vers! L’important, c’était
d’empêcher cela de mourir. Elle le garderait pour elle; elle se le
raconterait pour elle; elle y emploierait ses longues veillées d’hiver,
pendant que le vent hurle et que les lauriers-roses fouettent le pilier
du balcon de leurs feuilles dures. C’était son bien, son inaliénable
trésor. Elle ne se demanderait pas si elle faisait du réalisme ou du
romantisme. Elle sauverait son héritage, tout simplement.
La source jaillit hors de la forêt sombre. Elle se précipita entre les
rocs et les racines fantasques des pins orageux. Elle roulait dans son
flot des pierres, des branches, de la mousse, du sable, des ombres
grimaçantes, et tout le ciel tourmenté du Vermland. Elle criait,
chantait, sanglotait, riait. Il en sortait des cliquetis de verres, des
carillons sonores, un bourdonnement de foule, un tumulte d’ivresse, des
galopades effrénées. On n’avait rien entendu de semblable en Suède; mais
chacun reconnaissait dans cet insolent tintamarre une note familière, un
écho de son passé, une voix de la nature, ou un vieil air rajeuni après
lequel il lui semblait que son cœur eût longtemps soupiré. Et ce jeune
torrent écumeux s’appelle en littérature _La Saga de Gösta Berling_.
L’institutrice de Landskrona, rendue à elle-même, ne parlerait désormais
aux enfants que par les lettres moulées. Elle redevint aussi heureuse
que du temps où elle était petite fille, plus heureuse encore, car la
personne très puissante et très éclairée, qui était enfin venue, avait
jugé que tout ce qu’elle écrivait méritait l’impression. Cette personne,
l’opinion publique, conseilla même au gouvernement suédois de lui offrir
un voyage en Italie. Elle en fit un autre à Jérusalem. Ce sont, je
crois, avec le titre de docteur décerné par l’Université d’Upsal et le
prix Nobel, les seuls grands événements extérieurs de son existence.
Elle ne s’installa pas à Stockholm où le bruit de sa gloire l’eût gênée.
Elle choisit un des centres les plus vieux et les plus silencieux de la
Suède, la capitale de la Dalécarlie, Falun. De ses fenêtres, elle voit
l’église de la reine Christine dont la mine de cuivre, ouverte comme un
gouffre à l’extrémité de la ville, a fourni la toiture. Le vent lui
apporte l’odeur de soufre qui s’échappe de la mine, et qui, dit-on, a
protégé, depuis les temps les plus anciens, tous les habitants de toute
épidémie. Vieille ville grave et saine d’où la Suède a tiré de quoi
payer la gloire de ses armes; vieille cité ouvrière, sans trépidations,
où les hommes après les hommes continuent d’exploiter le trésor que,
suivant l’ancienne prière des mineurs, Dieu logea dans les entrailles de
leur terre. Je comprends que Selma Lagerlöf s’y soit attachée.
Le torrent du Gösta Berling avait grossi. En grossissant il se calmait,
et s’épandait, comme un fleuve, à travers la campagne suédoise. Il
voyagea sous le grand ciel sauvage; et les plus belles légendes vinrent
y tremper leurs pieds nus. Il traversa des communes où sévissait la
fièvre du mysticisme; et les paysans y contemplèrent l’image de leur
Jérusalem et la figure de leurs âmes. Il baigna des murs d’école; et les
enfants, pressés aux fenêtres, y suivirent les aventures merveilleuses
de leur petit camarade _Nils Holgersson_. Il passa devant de vieilles
fermes isolées; et les pauvres gens entendirent son flot qui pleurait ou
qui riait avec eux. Et toutes les plantes, tous les arbres, toutes les
pierres, toutes les choses s’animèrent et prirent conscience de leur vie
secrète pour s’y être un instant réfléchis.
* * * * *
Nous pouvons sans crainte nous y pencher nous-mêmes. Ce n’est pas une
raison parce qu’un romancier est profondément national pour qu’il ne
soit pas humain: au contraire! L’expression et la forme des sentiments
peuvent varier d’un pays à l’autre; le fond ne change pas. Selma
Lagerlöf a donné aux éternels conflits des âmes et à leurs vieux songes
et à leurs douleurs plus vieilles encore, une forme saisissante, très
souvent poétique et quelques fois très neuve. A mesure qu’elle
s’éloignait de sa source, elle se dépouillait et se purifiait des
singularités locales qui surprennent, qui arrêtent, qui sont un peu
comme ces mots à double entente et ces allusions privées dont les gens
d’une même famille vous font involontairement sentir que vous êtes un
étranger. Elle avait peint d’abord un moment spécial dans la vie
particulière d’une province suédoise. Puis, par le chemin des légendes
et des fantaisies, qui se déroule à travers le temps et l’espace, elle
s’éleva peu à peu à la conception d’un art plus libre et de l’immortelle
vérité. Je ne sais rien de plus humain que son roman _Jérusalem_, rien
de plus humain que la plupart de ses nouvelles qui sont peut-être, avec
_Jérusalem_, le meilleur de son œuvre.
Et nous devinons si bien comment elle les compose! Quand la légende ne
lui fournit pas le premier mot, elle part toujours d’un fait précis,
quelquefois même d’un fait divers. Elle s’assure de la réalité. Aucun
effort ne lui coûte pour en connaître les personnages, et surtout pour
s’imprégner de leur atmosphère. Elle ira, s’il le faut, jusqu’à
Jérusalem, sur la foi de ce qu’elle a lu dans un journal. Elle revient
avec sa proie; elle s’enferme avec elle; elle passe des journées
entières à demi couchée, les yeux mi-clos. Elle a introduit des êtres
humains dans sa vie intérieure. Elle les regarde vivre et s’enrichir de
sa sympathie. Ils lui empruntent un peu de sa conscience; mais elle sent
comme eux. La grande affaire pour un romancier n’est pas tant de
comprendre des âmes étrangères à la sienne,--c’est la tâche du
critique--que d’arriver à _sentir_ naturellement comme ces âmes. Je
parlai à Selma Lagerlöf d’une de ses plus pures, de ses plus charmantes
héroïnes. «Elle était laide, me dit-elle; _mais on la trouvait belle
dans son pays, à Naus_.» Ce n’était point par souci esthétique qu’elle
l’avait embellie: elle n’avait fait que la représenter telle que la
voyaient les yeux de ses compagnons et de son village. Quand elle a
ainsi vécu le drame ou l’aventure dans le recueillement de sa pensée,
tout à coup le récit jaillit comme indépendant d’elle-même. Ses débuts
ont souvent une magnifique brusquerie, la brusquerie d’une force
impétueuse et longtemps contenue. Et ils me donnent souvent aussi
l’impression que ce n’est pas de son plein gré qu’elle se sépare de ses
créations.
Il serait bien fâcheux qu’elle les gardât pour elle, comme
l’institutrice de Landskrona en avait l’intention lorsqu’elle commença
son _Gösta Berling_. Ce qu’elle écrit fait aimer la Suède et contribue à
nous faire mieux aimer l’humanité. Dans la seconde partie de
_Jérusalem_, un des Suédois émigrés en Palestine perd sa petite fille.
Il ne peut s’imaginer qu’elle trouve la paix de la tombe sous la terre
aride et brûlée du Sud. Avant de mourir à son tour, il exhume le
cercueil de son enfant et supplie ses frères de l’enterrer sous une
motte verte. «Et enterrez-moi aussi sous une motte verte!» ajoute-t-il
en fermant les yeux. Tout l’amour de la terre natale s’exhale dans ce
cri funèbre, toute la tendresse dont l’homme du nord entoure cette
verdure qui a réjoui ses yeux au sortir des longs hivers, et qui lui
semble une douce promesse de renaissance. Nous n’avons pas besoin
d’avoir vécu en Suède pour le comprendre! Je voudrais disposer de la
fantaisie de Selma Lagerlöf, et j’imaginerais alors qu’au jour du
Jugement Dernier, elle s’avancerait vers le trône du Seigneur n’ayant
gardé de son passage dans le monde et de toute son œuvre que cette
petite motte verte. «C’est une motte de la terre suédoise», dirait-elle.
Et le Seigneur lui répondrait: «Je ne sais plus, ma fille, s’il y a des
Suédois, des Norvégiens, des Français, des Anglais, des Espagnols ou des
Russes: je ne sais qu’une chose, c’est que cette terre que tu m’apportes
est bien la terre où les hommes ont vécu, qu’ils ont arrosée de leur
sueur et de leurs larmes, et qui leur fut tour à tour bonne et
douloureuse et toujours sacrée.»
A. B.
On trouvera dans ce volume non seulement la plupart des nouvelles
réunies par Selma Lagerlöf sous le titre _Liens invisibles_, mais les
plus belles de ses recueils _Les Reines de Kungahalla_ et _Les Légendes
du Christ_.
Je tiens à dire, comme je l’ai fait lorsque j’ai publié _La Saga de
Gösta Berling_ et _Jérusalem_, que le fond de cette traduction est
beaucoup moins mon œuvre que celle de Mlle Thékla Hammar, Professeur au
Collège mixte d’Upsal, et que, sans elle, je n’aurais pas essayé de
faire passer dans notre langue ce que je considère comme le meilleur,
jusqu’ici, des œuvres de la grande Romancière Suédoise.
A. B.
LÉGENDE ET FANTAISIE
ASTRID
Entre les basses dépendances des vieilles demeures royales d’Upsal
s’élevait la Tour des Vierges. Elle était bâtie sur pilotis comme un
colombier. On y accédait par un escalier qui ressemblait à une échelle,
et on y entrait par une porte qui ressemblait à une trappe. Les murs
couverts de runes parlaient d’amour et de langueur passionnée. Sur le
rebord des étroites lucarnes l’usure du bois avait formé de petits creux
ronds, car les suivantes s’y tenaient souvent et y appuyaient leurs
coudes pour regarder dans la cour.
Depuis quelques jours, le vieux barde Hjalte était l’hôte de la ferme
royale, et, chaque jour, montant à la tour des femmes, il venait chez la
princesse Ingegerd lui parler du roi de Norvège, Olaf Haraldson. Et
chaque fois qu’il y venait, Astrid, l’esclave d’Ingegerd, était assise
et écoutait ses paroles avec autant de plaisir que la princesse. Tout le
temps que Hjalte parlait, les deux jeunes filles l’écoutaient si
avidement qu’elles laissaient tomber leur ouvrage sur leurs genoux et
demeuraient les mains inertes. Qui les aurait alors regardées n’aurait
jamais cru qu’on travaillât dans la tour des femmes. Elles recueillaient
les mots de Hjalte comme s’ils eussent été des fils de soie, et chacune
d’elles dans sa pensée en tissait, comme un gobelin brillant, une image
du roi Olaf.
L’image de la princesse était si belle qu’elle eût voulu se jeter à
genoux pour l’adorer. Elle voyait le roi, haut et couronné, assis sur
son trône. Un manteau rouge, brodé d’or, descendait de ses épaules
jusqu’à ses pieds. Il n’avait pas d’épée dans sa main, mais de Saintes
Écritures; et son trône était soutenu par un Troll dompté. Blanc comme
de la cire, son visage luisait vers elle, encadré de longues boucles. La
paix et la piété resplendissaient dans ses yeux. Elle se sentait presque
effrayée devant l’éclat surhumain qui rayonnait de ce visage pâle. Elle
comprenait que le roi Olaf n’était pas seulement un roi, mais qu’il
était un saint et l’égal des anges.
Astrid, la blonde esclave, qui avait éprouvé le froid et la faim et
supporté bien des peines, et qui pourtant remplissait la maison de son
rire et de sa gaieté, s’imaginait le roi tout autrement. Elle n’y
pouvait rien. Chaque fois qu’on parlait de lui, elle croyait voir le
fils du bûcheron qui, le soir, sortait de la forêt, la hache sur
l’épaule. «Je te vois, je te vois si bien! disait Astrid à l’image. Tu
n’es pas haut de taille, mais large d’épaules et souple et léger. Quand
tu as passé toute la journée dans l’obscurité de la forêt et que tu
atteins la route, tu te mets à rire et à sauter; et, le dernier bout du
chemin, tu le fais en quelques bonds. Tes dents brillent; tes cheveux
flottent. J’aime à te voir. Je te vois. Tu as un visage blanc et rose et
une ligne de taches de rousseur à travers le nez. Tes yeux bleus
deviennent sombres et tristes dans les profondeurs des bois; mais, dès
que tu aperçois ta cabane et ta vallée, ils s’éclaircissent et se font
très doux. Dès que tu aperçois ta cabane au fond de la vallée, tu lèves
ton bonnet, tu salues et tu me découvres ton front. Ne conviendrait-il
pas à un roi, ce front-là? Ne pourrait-il pas, ce front-là, porter le
heaume et la couronne?»
Pour différentes que fussent ces deux images, la princesse ne mettait
pas plus haut dans son amour le saint roi dont elle évoquait la figure,
que la pauvre esclave le fier jouvenceau qui venait vers elle du fond de
la forêt. Et si le barde Hjalte avait vu ces deux images, sûrement il
les eût louées l’une et l’autre. Toutes deux ressemblaient au roi,
eût-il dit, car c’est l’heureux privilège du roi Olaf d’être un jeune
homme dru et gai en même temps que le héros de Dieu.
Bien qu’il eût erré de cour en cour et qu’il se fût mêlé à beaucoup
d’hommes, Hjalte n’avait rencontré personne sur la terre qui lui fît
oublier le roi Olaf Haraldson, personne qui fût meilleur, personne qu’il
aimât davantage. Ce vieux barde revêche, tout vieux qu’il fût, gardait
ses cheveux noirs. Il avait le teint sombre, des coups d’œil perçants et
des chants aussi rudes que son aspect. Les mots qui lui venaient sur la
langue n’avaient jamais été que des mots de bataille. Les chansons qu’il
composait n’avaient jamais été que des chansons guerrières. Son cœur
était pareil aux landes sauvages et pierreuses où ne poussent que de
maigres fougères et des herbes coupantes. Mais voici qu’à la cour
d’Upsal il avait vu la princesse Ingegerd, la plus noble des femmes qui
eût encore arrêté ses yeux. Autant le roi Olaf l’emportait en grandeur
sur tous les autres hommes, autant elle surpassait les autres femmes en
grâce et en pureté. Et subitement il conçut le désir d’éveiller de
l’amour entre la princesse suédoise et le roi de Norvège. Et, depuis que
ce désir s’était enraciné en lui, il ne chantait plus les combats; il ne
cherchait plus de l’honneur et de la gloire auprès des durs guerriers;
mais il passait des heures entières dans la tour des femmes. Il
trouvait, pour parler du roi Olaf, des paroles si délicates et si douces
qu’à l’entendre nul n’aurait reconnu le vieux Hjalte. La pensée de ce
mariage avait éclos et grandi dans son âme comme une rose riche de
couleur, fine et parfumée, s’épanouit dans un désert.
* * * * *
Un jour Hjalte s’entretenait avec la princesse, dont toutes les
suivantes, sauf Astrid, étaient sorties. Il aurait voulu savoir,
maintenant qu’il n’avait plus rien à dire d’Olaf Haraldson, si ses
paroles avaient servi à quelque chose et ce que pensait la princesse. Il
commença donc à lui tendre des pièges, en épiant ses regards, ses
lèvres, sa rougeur. Mais la princesse, en femme de haute naissance, ne
trahissait point ses sentiments. Elle ne rougit ni ne sourit; et ses
yeux ne laissèrent échapper aucune lueur rayonnante.
Le vieux poète eut honte de lui-même: «Elle est trop bonne, se dit-il,
pour qu’on essaie de la surprendre par ruse. Il faut marcher contre elle
à visage découvert.»
--Fille de roi, fit alors Hjalte, si Olaf Haraldson te demandait à ton
père, quelle serait la réponse?
La physionomie de la jeune princesse s’éclaira comme s’éclaire la figure
des gens qui arrivent sur une hauteur et contemplent la mer. Elle
répondit sans détour:
--S’il est le roi et le chrétien que tu m’as dit, Hjalte, ce serait un
grand bonheur pour moi.
Mais à peine eut-elle prononcé ces mots, l’éclat de ses yeux mourut. Il
sembla qu’un brouillard se fût élevé entre elle et cette magnifique
perspective.
--Hélas, Hjalte, reprit-elle, tu oublies que le roi Olaf est notre
ennemi. Ce ne sont point des demandes en mariage, c’est la guerre que
nous attendons de lui.
--Ne t’en inquiète pas, dit Hjalte. Si tu le veux, toi, tout ira bien.
Je sais ce que pense le roi Olaf.
Hjalte était si content qu’il souriait en prononçant ces mots; mais la
princesse devint de plus en plus triste.
--Non, fit-elle, cela ne dépend ni de moi, ni du roi Olaf, mais de mon
père. Et tu sais qu’il hait le roi Olaf et ne permet même pas qu’on le
nomme devant lui. Il ne donnera jamais sa fille à Olaf Haraldson.
Et, en disant ces mots, la princesse mit de côté toute sa fierté et
pleura.
--Pourquoi, pourquoi, ajouta-t-elle, m’avoir appris à connaître Olaf
Haraldson et à rêver de lui toutes les nuits et à soupirer après lui
toutes les heures du jour? N’eût-il pas mieux valu que tu ne fusses
jamais venu me parler de ce roi?
Mais Hjalte leva la main et s’écria:
--Dieu le veut! Vous vous appartenez l’un à l’autre. La guerre changera
son manteau rouge contre la robe blanche de la paix; et votre bonheur
réjouira la terre.
Au nom sacré de Dieu, la princesse inclina la tête, puis elle la releva
avec un nouvel espoir.
* * * * *
Comme le vieux barde était sorti par la porte basse de la tourelle des
femmes et s’avançait sur l’étroite galerie que ne protégeait aucune
rampe, Astrid courut après lui:
--O Hjalte, lui cria-t-elle, pourquoi ne me demandes-tu pas ce que je
répondrais au roi Olaf Haraldson s’il voulait m’épouser?
C’était la première fois qu’Astrid adressait la parole à Hjalte.
Celui-ci ne jeta qu’un rapide coup d’œil sur la blonde esclave dont les
cheveux d’or frisaient aux tempes et à la nuque. Elle portait des
bracelets très larges et les plus lourdes boucles d’oreilles, une jupe
nouée avec des cordons de soie et un corset bardé de perles, raide comme
une cuirasse. Il poursuivit son chemin sans lui répondre. Mais Astrid
continua:
--Pourquoi ne le demandes-tu qu’à la princesse Ingegerd? Ne sais-tu pas
que je suis, moi aussi, la fille du roi des Svear? Ne sais-tu pas que ma
mère, toute esclave qu’elle fût, n’en a pas moins été la fiancée de
jeunesse du roi? Ne sais-tu pas que, tant qu’elle vécut, personne n’osa
se rappeler sa naissance? O Hjalte, ne sais-tu pas que ce ne fut
qu’après sa mort, et lorsque le roi eut épousé une reine, qu’on se
souvint qu’elle n’était pas libre? Il a fallu que j’eusse une belle-mère
pour que le roi se remît en mémoire que j’étais fille d’esclave. Mais
mon père a beau me regarder comme une humble et méprisable créature et
me replonger dans la foule des esclaves; je suis tout de même une fille
de roi, Hjalte! Ma belle-mère me laissait en haillons, tandis que ma
sœur allait en soie brochée d’or; mais je n’en suis pas moins une fille
de roi. Je suis une fille de roi, bien que ma belle-mère m’ait forcée de
mener paître les oies et bien qu’on m’ait punie avec le fouet des
esclaves. Et, puisque je suis une fille de roi, pourquoi ne me
demandes-tu pas si je veux épouser Olaf Haraldson? Regarde: j’ai des
cheveux d’or frisés qui m’entourent la tête comme des flocons de duvet.
J’ai de beaux yeux et des joues florissantes. Pourquoi le roi Olaf ne
m’aimerait-il pas?
Elle suivit Hjalte à travers la cour jusqu’à la maison royale. Mais
Hjalte ne fit pas plus attention à ses plaintes qu’un guerrier armé à
des cailloux que lancerait un gamin. Il n’écouta pas plus l’esclave aux
boucles d’or qu’une pie bavarde sur les hautes branches d’un arbre.
* * * * *
Le vieux barde ne se contenta point d’avoir gagné le cœur d’Ingegerd: le
lendemain, il eut le courage de parler au roi. Mais à peine eût-il nommé
Olaf Haraldson que le roi l’interrompit; et l’Islandais comprit que la
princesse avait eu raison. «Et cependant, se dit-il, il faut que ce
mariage se fasse: c’est la volonté de Dieu.»
Quelques jours plus tard, un messager du roi norvégien arriva, chargé de
négocier la paix avec les Svear. Hjalte alla le trouver et lui
représenta que le meilleur moyen de consolider la paix serait d’unir la
princesse Ingegerd au roi Olaf. Le messager s’étonna que le barde eût pu
disposer ainsi l’esprit et le cœur d’une jeune fille en faveur d’un
étranger. Cependant, la proposition lui sembla bonne: et il promit à
Hjalte de la soutenir au grand ting d’Upsal.
Alors Hjalte s’en alla de ferme en ferme, par toute la vaste plaine; il
s’enfonça dans les forêts profondes; il descendit jusqu’au bord de la
mer. A tous ceux qu’il rencontrait, il parlait du roi de Norvège et de
la princesse Ingegerd: «Il n’y a point au monde d’homme plus noble et de
femme plus belle. C’est la volonté de Dieu qu’ils traversent ensemble la
vie.»
Il se rendit chez de vieux Vikings qui hivernaient près des flots et
qui, jadis, avaient ravi des femmes sur toutes les côtes. Et il leur
parlait de la princesse jusqu’à ce qu’ils bondissent sur leurs pieds et
que, la main à la garde de l’épée, ils jurassent de l’aider à conquérir
le bonheur. Il alla chez les vieux paysans autoritaires qui n’avaient
jamais écouté les plaintes de leurs propres filles, et qui les avaient
mariées comme l’exigeaient la prudence et l’honneur de la famille. Et il
leur parlait du mariage d’Ingegerd avec tant de sagesse qu’ils
s’engageaient par serment à détrôner le roi plutôt que de ne pas voir
s’accomplir une telle union. Et Hjalte s’adressait aussi aux jeunes
filles. Il les entretenait si doucement du roi Olaf qu’elles lui
promettaient de n’avoir désormais de regards bienveillants que pour les
jeunes hommes qui appuieraient au ting la proposition du messager
norvégien. Hjalte fit ainsi le tour du pays jusqu’au jour où le ting
d’hiver dut se rassembler, et où les gens commencèrent à s’acheminer par
les chemins neigeux vers les grands tumuli d’Upsal.
Dès l’ouverture du ting, l’empressement du peuple fut tel qu’on eût dit
que les étoiles du ciel perdraient leur lumière si ce mariage n’était
point conclu. Il ne servit à rien que le roi répondît à deux reprises
par un _non_ très sec. «Nous ne voulons pas la guerre avec la Norvège!
cria l’assemblée. Et nous voulons que ces deux êtres, si supérieurs aux
autres, traversent ensemble la vie!» Que pouvait faire le vieux roi,
lorsque le peuple éclata en menaces contre lui, et que tous couvrirent
sa voix en frappant sur leurs boucliers? Pour sauver sa couronne, il dut
promettre que sa fille partirait et, l’été suivant, se rencontrerait à
Kungahalla avec le roi Olaf.
Ce fut ainsi que tout le peuple favorisa l’amour d’Ingegerd. Mais
personne n’eut le moindre souci d’Astrid; personne ne songeait à son
bonheur; pas une âme vivante ne lui demandait son amour. Et pourtant cet
amour vivait; il vivait comme l’enfant d’une pauvre veuve de pêcheur,
dans les privations et dans les regrets; et, malgré tout, il grandissait
plein d’espoir et de gaieté. Il y avait en elle, comme sur la mer, des
vents frais, de la lumière, de l’écume et des flots qui se brisent.
* * * * *
Dans la riche ville de Kungahalla, près de la frontière, se dressait un
vieux manoir royal. Il était entouré d’un haut rempart couvert de
tourbe. Devant les portes, d’énormes pierres étaient placées comme des
sentinelles; au milieu de la cour, croissait un chêne qui l’ombrageait
toute. Des maisons de bois, basses et longues, s’étendaient dans
l’enceinte, si vieilles que le lichen les avait envahies. Les grosses
poutres de leurs murs avaient grandi dans la forêt vierge et, polies par
les années, elles étaient d’un blanc d’argent. Les toits fleurissaient
et verdoyaient. Les joubarbes s’y pressaient comme les écailles d’un
poisson, et les careiches pouvaient à peine pousser quelques brins
d’herbe.
Au commencement de l’été, le roi Olaf arriva à Kungahalla et prépara
tout ce qu’il fallait pour les épousailles. Durant deux semaines, en
longues files, les paysans gravirent sur leurs petits chevaux la rue
montante et apportèrent des tinettes de beurre, des sacs de fromage, du
houblon, du sel, des raves et de la farine. Puis, pendant deux autres
semaines, ce fut au tour des hôtes de grimper la rue. On vit des
seigneurs et des dames sur leur selle à dossier, suivis d’un
interminable cortège de domestiques et d’esclaves. Puis vinrent des
bandes de jongleurs et de chanteurs, et beaucoup de marchands qui
proposaient au roi des cadeaux d’épousailles. Et, quand tous les
cortèges eurent pris fin, on n’attendit plus que celui de l’épousée.
Elle tardait à venir. Chaque jour, on espérait qu’elle débarquerait au
port et qu’elle monterait vers le château précédée de musiciens, de gais
jouvenceaux et de prêtres graves. Mais rien n’apparaissait à l’horizon;
et tous les regards cherchaient dans celui du roi Olaf le signe du
tourment ou de l’inquiétude. Le visage du roi restait calme: «Si Dieu
veut que je possède cette femme, disait-il, elle viendra.» On coupa
l’herbe dans les prairies; le bleuet s’épanouit dans les champs de
seigle. Le roi attendait. On arracha le lin de la terre; le houblon
jaunit sur les hauts échalas. Le roi attendait. Il attendait encore
lorsque les mûres commencèrent de noircir aux crevasses des rochers, et
que le fruit de l’églantier rougit sur les buissons nus.
* * * * *
Tout l’été, Hjalte était resté à Kungahalla dans l’attente des noces.
Personne ne souhaitait plus ardemment que lui l’arrivée de la princesse.
Il y aspirait avec plus de langueur que le roi lui-même. Il ne se
plaisait point dans la compagnie des guerriers de la maison royale. Mais
au bord de la rivière, un peu plus bas que la ville, il y avait un pont
d’où les femmes de Kungahalla suivaient des yeux leurs maris et leurs
fils lorsqu’ils partaient pour de longs voyages. L’été, elles s’y
réunissaient et guettaient les voiliers, et pleuraient sur les absents.
C’est là que Hjalte descendait chaque jour. Il aimait à se trouver au
milieu de celles qui soupiraient et versaient des larmes. Et de toutes
ces femmes assises au pont des pleureuses, les yeux anxieusement tournés
vers l’embouchure du fleuve, pas une n’avait dans le regard plus
d’inquiétude et plus de fièvre que lui. Quelquefois il se glissait dans
l’église Marie. Il n’y priait point pour son propre compte; il rappelait
seulement aux Saints que ce mariage devait se faire, que Dieu lui-même
l’avait favorisé.
Mais ce qu’il préférait encore, c’était de parler seul à seul avec le
roi Olaf. Il lui racontait tout ce qu’avait dit la princesse. Il lui
décrivait chaque trait de son visage. «O roi, disait-il, prie Dieu
qu’elle vienne! Je te vois tous les jours partir en chasse contre le
vieux paganisme qui, pareil au chat-huant, se tient caché dans les
ténèbres de la forêt et des cavernes. Mais ton faucon ne vaincra jamais
le chat-huant. Seule, une colombe pourra le faire, seule une colombe!»
Le roi voulait briser toutes les résistances et régner sur tout le pays;
mais il n’y arriverait jamais avant de posséder la couronne que lui
avait choisie Hjalte, une couronne d’une telle noblesse et d’un tel
éclat que tous obéiraient à celui qui la porterait. Le roi travaillait à
acquérir la domination sur lui-même; mais il n’arriverait à dompter son
propre cœur qu’avec le bouclier que Hjalte avait vu dans la tour des
femmes de la ferme royale d’Upsal. C’était un bouclier où se reflétait
la pureté du ciel, et qui protégeait contre la méchanceté et les
convoitises de la chair.
* * * * *
L’automne survint. La princesse n’était pas là. L’un après l’autre, les
hommes puissants, que les fêtes du mariage avaient appelés à Kungahalla,
s’en allèrent. Le vieux barde partit le dernier. Il hissa ses voiles,
leva l’ancre, et, le cœur gros, il mit le cap sur l’Islande qu’il devait
atteindre avant la Noël.
Comme il sortait de l’archipel rocheux, à l’embouchure du Nordre Elf, il
rencontra un long vaisseau. Au premier coup d’œil il reconnut le
«dragon» de la princesse Ingegerd. Sa figure rayonna de joie. «Je
contemplerai donc encore une fois, se dit-il, la belle princesse. Son
doux visage sera le dernier que je verrai avant mon arrivée en Islande!»
Il ordonna à ses rameurs d’aborder le vaisseau; et, quand il y mit le
pied, le bonheur l’avait si bien transfiguré que toutes les rides de son
visage semblaient s’être effacées. D’alertes jouvenceaux le saluèrent.
Il donna un anneau d’or à la suivante qui, respectueusement, le
conduisit à la poupe où était la tente des femmes.
La main de Hjalte trembla en soulevant le rideau. Cet instant lui parut
le plus beau de sa vie. «Jamais je n’ai combattu pour une plus noble
cause, se dit-il. Jamais je n’ai rien voulu avec tant d’ardeur.» Mais il
n’eut pas fait un pas sous la tente qu’il s’arrêta effrayé, interdit.
Une femme haute et belle s’avançait vers lui, la main tendue; et cette
femme n’était point Ingegerd. A coup sûr, elle était bien la fille d’un
roi. Seule la fille d’un roi pouvait le regarder d’un regard aussi fier
et le saluer d’un salut aussi digne. Elle portait une royale ferronnière
et une parure de reine. Mais ce n’était point Ingegerd.
--Qui es-tu? demanda-t-il.
--Ne me reconnais-tu pas, Hjalte? Je suis la princesse royale à qui tu
as parlé d’Olaf Haraldson.
--J’ai parlé du roi Olaf à une princesse qui se nommait Ingegerd.
--Je me nomme aussi Ingegerd.
--Qu’importe? Tu n’es pas elle. Le roi des Svear voudrait-il tromper le
roi Olaf?
--Il ne le trompe nullement. Il lui envoie sa fille comme il l’a promis.
Hjalte mit la main à son épée, et il eût tué cette étrangère s’il
n’avait réfléchi qu’il ne convenait point à un guerrier de prendre la
vie d’une femme. Mais il n’avait aucune envie de gaspiller ses paroles,
et il allait s’éloigner quand l’étrangère le rappela d’une voix très
douce.
--Où vas-tu, Hjalte? Comptes-tu retourner à Kungahalla pour avertir le
roi Olaf?
--C’est mon intention, répondit-il sans la regarder.
--Que ne restes-tu près de moi? reprit-elle. Moi aussi, je vais à
Kungahalla.
Alors Hjalte se retourna vers elle et la regarda fixement.
--Es-tu assez femme pour avoir pitié d’un vieillard? fit-il. Alors je te
dirai que de toute mon âme je tenais à ce mariage. Apprends-moi mon
malheur. Ingegerd ne viendra-t-elle pas?
--Entre et assieds-toi, répondit la princesse. Il ne servirait à rien de
te cacher la vérité. Je te raconterai tout. Écoute.
Et elle lui fit le récit suivant:
Déjà l’on touchait à la fin de l’été. Un matin le roi des Svear revenait
de la chasse. A sa selle pendaient un vieux coq de bruyère, d’un noir
scintillant et bleuâtre, rude seigneur aux sourcils rouges, et quatre de
ses petits. Le roi était content et fier. Or, ce matin-là, la princesse
Ingegerd, entourée de ses suivantes, l’attendait sur le pont-levis.
Parmi les suivantes, il y en avait une, nommée Astrid, qui, aussi bien
qu’Ingegerd, était la fille du roi des Svear mais on la traitait en
esclave parce qu’elle était née d’une mère non affranchie. Astrid avait
montré à sa sœur les hirondelles qui se réunissaient au-dessus des
champs et se choisissaient un chef pour leur long voyage par-dessus les
mers. Elle lui rappela que l’été fuyait, cet été qui devait voir ses
noces; et elle l’exhorta à demander au roi pourquoi on ne l’avait pas
envoyée en Norvège. Astrid brûlait de partir avec sa sœur. Il lui
semblait que tous les jours de sa vie seraient des jours de bonheur si
seulement elle pouvait contempler une fois le roi Olaf Haraldson.
Quand le roi aperçut la princesse sa fille, il dirigea son cheval vers
elle.
--Regarde, Ingegerd, lui dit-il, voici cinq coqs de bruyère à l’arçon de
ma selle. J’ai tué cinq coqs, ce matin. Quel roi a jamais fait une
meilleure chasse?
La princesse, dépitée de l’entendre vanter sa chance quand il lui
fermait le chemin du bonheur, et désireuse d’en finir avec l’inquiétude
dont elle était rongée, lui répondit:
--C’est un grand honneur assurément d’avoir tué cinq coqs de bruyère;
mais je connais un roi qui, dans une seule matinée, a captivé cinq rois:
c’est Olaf, le héros que tu m’as choisi pour époux.
A ces mots, le roi sauta à bas de son cheval, et, les poings fermés,
marcha sur la princesse.
--Quel Troll t’a mordue? cria-t-il. Quelle herbe t’a empoisonnée? Par
quel sortilège ton cœur s’est-il tourné vers cet homme?
Ingegerd effrayée avait fait un pas en arrière. Son père se calma.
--Noble fille, dit-il, ne sais-tu donc pas que tu m’es très chère?
Pourrais-je te donner à un homme que je hais? Jamais le roi de Norvège
ne te possédera.
--Hélas! dit la princesse, je ne vous l’ai point demandé. Mais c’est la
volonté du peuple.
--Le roi des Svear serait-il donc un esclave, repartit-il, un esclave
qui n’aurait pas le droit de disposer de ses filles? Sois tranquille.
J’ai des hommes dans mon conseil; et ils sauront trouver un moyen...
Il se tourna vers les guerriers qui chevauchaient derrière lui.
--J’ai promis, leur dit-il; mais il faut me délier de ma promesse.
Ils se turent.
--A quoi sert votre sagesse! reprit-il. Malheur à elle! Je veux être
libre.
Comme ils continuaient de garder le silence, Astrid s’avança. Une idée
lui avait traversé l’esprit; mais,--et elle suppliait Hjalte de la
croire,--ce n’était qu’une idée qui lui avait paru amusante et qui lui
avait chatouillé la langue. Elle n’avait pas un instant pensé que la
proposition pût être prise au sérieux.
--Pourquoi ne m’envoies-tu pas? dit-elle. Je suis aussi ta fille.
A ces paroles d’Astrid, Ingegerd était devenue toute pâle.
--Tais-toi et va-t’en! s’écria-t-elle. Va-t’en, âme vile et perfide qui
proposes à mon père une pareille honte!
Mais le roi avait retenu Astrid. Il l’avait attirée à lui; il l’avait
pressée contre sa poitrine; il riait et pleurait en même temps.
--Quelle idée! s’écriait-il. Quelle idée! Et quel tour païen à lui
jouer! Nous appellerons Astrid Ingegerd. Le Norvégien l’épousera: et,
quand on saura qu’il n’a épousé qu’une esclave, bien des gens se
réjouiront; et partout on se moquera de ce gros homme obèse!
Alors Ingegerd s’était approchée de son père et l’avait imploré:
--O père, père, ne fais pas cela! Le roi Olaf m’est cher, et ce m’est
trop pénible que tu veuilles le tromper.
Elle renoncerait de bon cœur à ses espérances de mariage; mais elle lui
demandait en grâce de ne pas infliger cet affront au roi norvégien.
Le roi des Svear n’avait pas même écouté sa prière. Il était tout à
Astrid. Il la caressait et la trouvait douce comme la vengeance même.
--Tu partiras bientôt, chère fille! Dès demain tu partiras. Nous allons
t’équiper en grande hâte. Le roi Olaf t’attend. Il ne pense qu’à la joie
de posséder la très noble fille du roi des Svear.
Ingegerd avait senti qu’il n’y avait plus rien à faire. Alors, elle vint
à sa sœur, lui mit le bras autour du cou et l’entraîna dans son
appartement. Là, elle voulut qu’elle prît place sur son propre siège, et
elle s’assit elle-même sur un escabeau à ses pieds. Astrid s’habituerait
ainsi à tenir le rang qu’elle occuperait en sa qualité de reine. Il ne
fallait pas que le roi Olaf eût honte de sa femme. Elle envoya ses
suivantes chercher ses plus beaux vêtements et le trousseau qu’elle
s’était préparé. Et elle lui parlait tout le temps du roi Olaf. Elle
parlait de lui comme on parle des saints hommes de Dieu et non des rois;
et Astrid n’avait pas compris grand’chose à ses paroles. Cependant, elle
avait compris que la princesse tâchait de lui insinuer toutes ses bonnes
pensées afin que le roi Olaf ne fût pas trompé comme le souhaitait son
père. Et Astrid, qui au fond n’était peut-être pas aussi mauvaise qu’on
le supposait, oubliait tout ce qu’elle avait souffert par la faute de sa
sœur; et elle eût désiré pouvoir lui dire: «Je ne pars pas!» Et elle
avoua ce désir à Ingegerd; et toutes deux pleurèrent; et, pour la
première fois, elles s’étaient senties vraiment sœurs. Mais Hjalte
devait se rendre compte qu’Astrid n’était point de celles qui se noient
dans les larmes et qui se creusent longtemps la tête. Dès qu’elle avait
gagné la haute mer, ses chagrins et ses craintes s’étaient dissipés.
Elle avait été maîtresse souveraine à bord; on la servait comme une
fille de roi. Pour la première fois, depuis la mort de sa mère, elle
s’était sentie heureuse.
* * * * *
Durant tout ce récit, Hjalte n’avait pas fait un mouvement. Astrid le
regarda et pâlit devant la douleur qui s’était imprimée sur son visage.
--Dis-moi ce que tu crois, Hjalte, s’écria-t-elle. Nous serons bientôt à
Kungahalla. Que m’arrivera-t-il? Le roi me tuera-t-il? Me renverra-t-il
marquée au fer rouge? Parle, Hjalte, dis-moi la vérité.
Hjalte ne répondait pas. Il se parlait à lui-même. Astrid l’entendit qui
murmurait que là-bas, à Kungahalla, personne ne connaissait Ingegerd, et
qu’il n’avait aucune envie d’y retourner. Enfin, son regard sombre tomba
sur la jeune fille; et il se mit à l’interroger. Elle venait de lui dire
qu’elle avait eu le sincère désir de ne pas prendre la place de sa sœur.
Eh bien, quand elle débarquerait à Kungahalla, elle serait libre. Que
ferait-elle? Révélerait-elle au roi qui elle était?
Cette question embarrassa fort Astrid. Elle resta un moment silencieuse;
puis elle demanda à Hjalte de l’accompagner. Tous les gens de son navire
avaient juré de se taire; mais lui, il dirait au roi la vérité.
--Je ne sais pas ce que je ferai moi-même, ajouta-t-elle.
Le vieux Hjalte retomba dans ses méditations. Elle l’entendit murmurer
qu’il ne croyait pas qu’elle avouerait la chose. «Mais il faut pourtant
que je lui dise ce qui l’attend!» Et il parla d’une voix grave:
--Écoute une histoire sur le roi Olaf, que je ne t’ai pas encore contée,
Astrid. Au temps où le roi Olaf n’était qu’un petit roi de mer et ne
possédait que quelques navires et quelques guerriers fidèles, il rêva
qu’un prince de la lumière, un bel ange de Dieu, descendant dans la
nuit, hissait ses voiles et poussait son navire vers le royaume de ses
aïeux, dont il était dépossédé. Et, au milieu du fracas des flots, la
voix de l’ange retentit à ses oreilles: «Roi Olaf, tu posséderas ce pays
pour l’éternité.» Le roi interpréta ces paroles comme un avertissement
que lui et ses descendants gouverneraient toujours ce pays de Norvège;
mais son rêve lui annonçait une bien autre gloire, une gloire
surhumaine. Dieu lui signifiait qu’il gouvernerait, d’un trône du ciel,
le pays norvégien, et pour l’éternité. Le roi Olaf hésite: il se croit
seulement appelé à être un roi terrestre. Il ne tend pas la main vers la
couronne des Saints. Mais l’heure est proche où il prendra pleinement
conscience de sa mission, car une force céleste réside en lui. Songe,
Astrid: lorsqu’il aura compris les paroles de l’ange, quelle est la
femme qui pourrait demeurer à ses côtés, sinon Ingegerd? Quelle femme,
sauf Ingegerd, se sentirait assez noble et assez pure pour le suivre?
Réponds-moi, maintenant. Diras-tu la vérité au roi Olaf?
Astrid, effrayée, répondit humblement:
--Pourquoi ne veux-tu pas m’accompagner jusqu’à Kungahalla? Si je
désirais tromper le roi, je te promettrais de tout lui révéler, et je te
laisserais continuer ton voyage. Mais je suis faible; je ne sais pas ce
que je ferai. Viens avec moi, je t’en prie.
Le visage de Hjalte exprima la plus terrible colère. Non, il ne
l’aiderait pas à éviter son sort! Non, il ne se montrerait point
pitoyable envers elle! Il la haïssait à cause du crime qu’elle avait
commis envers sa sœur. Elle avait voulu voler l’époux qui était
prédestiné à Ingegerd; et, tout dur guerrier qu’il fût, son cœur
saignait à la pensée des souffrances de la princesse.
Sa voix devint féroce et sombre, comme s’il prononçait une rune de noire
sorcellerie.
--Le plus beau poème que j’aie jamais rêvé, tu en as fait un objet de
risée! Non, je ne t’accompagnerai pas! Non, je ne te protégerai pas
contre toi-même! Non, je ne te trahirai pas! Va à Kungahalla! Si tu te
tais, tu seras l’épouse du roi. Mais alors le châtiment viendra. Je
connais le roi Olaf. Il ne se passera pas de jour que tu ne souhaites la
mort.
Et, quand il eut ainsi parlé, il s’en alla.
Astrid demeura immobile, songeant à ce qu’elle avait entendu. Puis, un
sourire glissa sur ses lèvres. Il oubliait, le vieil Islandais, qu’elle
avait éprouvé toutes les humiliations et qu’elle avait appris à se rire
des douleurs. Mais le bonheur, le bonheur lui était encore inconnu!
Astrid se leva, écarta les rideaux de la tente et vit le bateau de
Hjalte qui s’éloignait vers l’Occident. Il lui sembla qu’elle
distinguait là-bas, très loin, très loin, l’Islande brumeuse, dont les
froides ténèbres se refermaient sur son illustre fils.
* * * * *
C’est une journée lumineuse d’automne. Il n’y a pas un nuage au ciel. Au
fond de la longue vallée où est située Kungahalla, les petites collines
arrondies sont couvertes de hêtres. Ils ont revêtu une parure d’or et de
pourpre, comme des seigneurs qui veulent gagner de riches épouses. Dans
la grande île de Hissingen, les bouleaux, jaunes et blancs, sont
habillés de clair, comme des demoiselles d’honneur à une noce. Le fleuve
se précipite vers la mer avec la même allégresse et la même fierté que
si l’automne l’eût rempli d’un vin capiteux et pétillant. Les vaisseaux
montent, l’un après l’autre, vers la ville; et quand ils arrivent en vue
de Kungahalla, ils échangent leurs voiles de bure grise contre des
voiles blanches toutes neuves. La population est réunie au port. On
décharge les navires. Les maisons de provisions reçoivent du sel, de
l’huile, des armes précieuses et des tapis bariolés. On questionne les
nouveaux venus sur leur voyage.
Tout à coup, le travail s’arrête; les yeux se tournent vers l’embouchure
du fleuve. Au milieu des lourds navires marchands, un long vaisseau
approche à la rame. La foule se demande quel est ce vaisseau qui déploie
des voiles bordées de pourpre et dont la proue est toute d’or. Il vole
comme un oiseau. Les rames, qui battent l’onde en cadence, luisent le
long de ses bords comme des ailes. «Ce doit être la princesse suédoise
qui vient! Ce doit être la princesse que le roi attendit tout l’été.»
Les femmes accourent sur les ponts. Les hommes s’élancent sur les
bateaux ou grimpent sur les toits. Dès que la princesse apparaît
splendidement vêtue, les femmes l’acclament et les hommes lèvent leur
béret et l’agitent dans l’air.
Là-bas, au débarcadère royal, debout, le roi Olaf a vu la princesse. Son
visage s’éclaire, et la tendresse brille dans ses yeux. Comme les fleurs
sont maintenant tombées, les jeunes filles arrachent des feuilles que
l’automne empourpre et jaunit. Elles en jonchent le pont et les rues. On
s’empresse d’orner les murs avec des branches de sorbiers aux fruits
éclatants et avec des rameaux de tremble d’un rouge foncé. La princesse,
qui de son vaisseau domine la foule, voit s’amonceler les feuilles d’or
sur le chemin qu’elle foulera; et, à la pointe extrême du pont, le
sourire du roi lui souhaite la bienvenue. Elle oublie ce qu’elle aurait
à dire. Elle oublie qu’elle n’est point Ingegerd. Elle oublie tout, sauf
ceci, qu’elle veut être la femme d’Olaf Haraldson.
* * * * *
Un dimanche, Olaf était assis à la table du dîner, et sa reine était
près de lui. Il causait, le coude appuyé sur la table et le visage
tourné de façon qu’il pût voir Astrid. Chaque fois qu’elle prenait la
parole, il baissait les yeux pour mieux écouter la douceur de sa voix.
Elle parlait longtemps, et il se mit, sans y songer, à sculpter la table
avec la pointe de son couteau. Les hommes du roi Olaf savaient qu’il ne
se fût jamais permis une pareille chose, s’il s’était souvenu qu’on
était au dimanche; mais ils avaient trop de déférence pour lui rappeler
qu’il commettait un péché. Plus Astrid parlait, plus ils devenaient
inquiets. La reine, qui les voyait échanger des regards d’intelligence,
n’en comprenait pas la signification. On avait cessé de manger, et le
roi Olaf, toujours assis et écoutant Astrid, continuait de tailler et de
creuser la table; et le petit tas de copeaux grandissait devant lui.
Alors son ami Björn demanda à un page:
--Quel jour est-ce, demain?
--Demain, c’est lundi, répondit le page d’une voix haute et claire.
Le roi leva la tête.
--Tu dis que c’est demain lundi?
Sans ajouter un mot, il s’approcha de l’âtre, en retira un charbon rouge
et le plaça sur les copeaux qu’il avait ramassés et qu’il tenait dans le
creux de sa main. Les copeaux s’enflammèrent. Le roi, immobile, les
laissa brûler jusqu’à ce qu’ils fussent réduits en cendres. Les
guerriers en conçurent de la joie; mais la jeune reine devint pâle comme
une morte. «Comment me jugera-t-il un jour, lorsqu’il apprendra mon
péché, songea-t-elle, lui qui se punit si durement pour une faute si
vénielle?»
* * * * *
Acke de Gardarike était tombé malade à bord de son petit navire, au port
de Kungahalla. Il était couché dans son étroite cabine et attendait la
mort. Son pied, qui n’était plus qu’une plaie ouverte, commençait à
noircir.
--Tu n’es point perdu, Acke, lui dit son ami Ludvig. Le roi Olaf est
dans la ville, et Dieu lui a donné un grand pouvoir à cause de sa piété.
Fais-lui demander de venir et de poser la main sur toi: tu guériras.
--Je ne puis recourir à lui, répondit Acke. Olaf Haraldson me hait,
parce que j’ai frappé à mort son frère adoptif, Reor le Blanc. S’il
savait que je suis ici, il me tuerait.
Quand Ludvig eut quitté Acke, il rencontra dans la grande rue la jeune
reine qui avait été au bois cueillir des noisettes.
--Reine, cria Ludvig, dis au roi Olaf ceci: «Acke de Gardarike, qui a
tué ton frère adoptif, est ici malade dans son navire, et sur le point
de trépasser.»
La reine se hâta de rentrer et trouva dans la cour le roi Olaf qui
pansait son cheval.
--Réjouis-toi, roi Olaf! cria-t-elle. Acke de Gardarike, qui a tué ton
frère adoptif, est ici malade dans son navire, et sur la point de
trépasser.
Olaf mena rapidement son cheval à l’écurie. Puis, sans épée et sans
heaume, il sortit et descendit au fleuve. Là, il chercha la goëlette de
Acke; et il pénétra dans sa cabine avant que les hommes du bord eussent
eu l’idée de l’en empêcher.
--Acke, dit le roi Olaf, bien des fois je t’ai poursuivi sur la mer et
tu m’as toujours échappé. Maintenant, te voici dans ma ville, terrassé
par la maladie. Ce m’est un signe que Dieu a remis ta vie dans mes
mains.
Acke ne répondit pas: il avait déjà la mort entre les dents.
Olaf Haraldson posa ses mains sur la poitrine du moribond et pria Dieu:
«Donnez-moi la vie de mon ennemi», dit-il.
La reine, qui avait vu le roi s’élancer vers le port sans heaume et sans
épée, avait aussitôt cherché des armes et réuni quelques hommes. Elle le
rejoignit sur le navire. Mais, du seuil de la cabine, elle l’entendit
prier pour le malade; et elle regarda par la porte entrebâillée. Sous la
main du roi, Astrid vit peu à peu disparaître la mortelle pâleur du
visage de l’agonisant. Sa respiration fut moins haletante, ses
gémissements plus espacés; enfin, il tomba dans un doux sommeil.
Astrid retourna à pas lents vers la demeure royale. Elle traînait
péniblement l’épée de son mari. Son visage était plus blême que celui du
mourant ne l’avait été tout à l’heure. Elle respirait comme on râle.
* * * * *
C’était le matin de la Toussaint, et le roi Olaf allait se rendre à la
messe. Il sortit de la maison et traversa la cour. Plusieurs hommes
l’attendaient pour l’accompagner et formèrent une double haie sur son
passage.
Du balcon de la chambre des femmes, Astrid regardait le roi. Il portait
un large cercle d’or autour de la tête, et il était vêtu d’une longue
robe de velours rouge. Il marchait très doucement, le visage illuminé de
la paix du dimanche. Astrid eut le cœur serré en voyant combien il
ressemblait aux Saints dont les images sculptées ornaient l’autel de
l’église Marie.
En bas, près de la porte, se tenait un homme coiffé d’un large chapeau
et enveloppé d’un grand manteau. Lorsque le roi parut, il rejeta son
manteau et bondit l’épée haute. Mais, au moment où il allait frapper, le
regard du roi Olaf tomba sur lui, doux et clair. L’épée lui échappa des
mains et le misérable s’affaissa.
Le roi s’était arrêté et le contemplait de son même regard lumineux; et
le meurtrier, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce regard, se prit à
pleurer et à sangloter.
--O roi Olaf, roi Olaf, gémit-il, tes ennemis m’ont envoyé pour te tuer.
Mais la sainteté de ton visage m’a désarmé et tes yeux m’ont atterré.
Astrid s’agenouilla sur le balcon: «Aie pitié de moi, mon Dieu!
soupira-t-elle. Malheur à moi, qui, par la feinte et la ruse, suis
devenue la femme de cet homme!»
* * * * *
Le soir de la Toussaint, il y eut un beau clair de lune. Le roi avait
fait le tour des écuries et des étables et s’était assuré que tout y
était en ordre. Il était même entré dans la maison où demeuraient les
domestiques et les esclaves afin de voir s’ils avaient été bien traités.
Comme il revenait à la maison, il aperçut une femme, la tête couverte
d’un fichu noir, qui se glissait vers la porte de la cour.
Il crut la reconnaître et la suivit. Elle sortit, traversa la grande
place, s’engagea dans les ruelles étroites et se dirigea du côté de la
rivière. Olaf Haraldson marchait derrière elle d’un pied silencieux.
Elle s’arrêta sur un des ponts, regarda l’eau qui coulait, puis elle
leva les bras au-dessus de sa tête, gémit profondément et s’approcha si
près du bord que le roi comprit qu’elle allait se jeter dans le fleuve.
L’habitude des dangers lui avait appris à marcher sans qu’on l’entendît:
il se porta vivement vers elle, et, avant que la femme, qui s’était déjà
reprise à deux fois, eût le temps de recommencer, il lui passa le bras
autour de la taille et l’attira vers le milieu du pont.
--Malheureuse, lui dit-il, tu veux faire ce que Dieu a défendu!
Au son de sa voix, la femme s’était couvert le visage de ses mains. Mais
le roi Olaf savait qui elle était. Le frou-frou de sa robe, la forme de
sa tête, l’éclat des anneaux qui ornaient ses bras, lui avaient déjà dit
que c’était la reine.
Au premier moment, Astrid avait essayé de se dégager. Subitement, elle
se tint tranquille et tâcha d’enlever au roi l’idée qu’elle avait voulu
se tuer.
--O roi Olaf, pourquoi surprendre ainsi une pauvre femme qui est
descendue à la rivière pour voir la lune se mirer dans l’eau?
Sa voix était calme. Elle semblait plaisanter. Mais le roi demeurait
silencieux.
--Tu pouvais me faire si peur que je serais tombée, continua-t-elle.
Pensais-tu donc que je voulusse me noyer?
--Je ne sais ce que je pense, répondit le roi. Dieu me l’apprendra.
Astrid rit doucement et l’embrassa.
--Est-ce qu’on se tue quand on est heureuse comme moi? Est-ce qu’on se
tue au Paradis?
--Je ne comprends pas, fit le roi Olaf de sa manière douce et réfléchie.
Dieu me dira si je suis la cause que tu aies voulu commettre un pareil
péché.
Astrid se serra contre lui et lui caressa le visage. Le respect que le
roi lui avait toujours inspiré l’avait empêchée jusqu’ici de montrer
toute la tendresse de son amour. Mais alors elle l’étreignit et
l’embrassa plusieurs fois avec emportement.
--Si tu savais, lui dit-elle, comme je te suis attachée!
Elle le força de s’asseoir sur la quille d’un bateau retourné, et elle
s’agenouilla à ses pieds.
--Roi Olaf, je ne veux plus être reine. Quand on aime comme je t’aime,
on ne peut pas être reine. Je voudrais m’en aller avec toi, très loin,
dans la forêt: je serais ton esclave et je te servirais tous les jours.
Je préparerais ta nourriture, je ferais ton lit. Je garderais ta maison
pendant ton sommeil. Le soir, quand tu reviendrais de la chasse, j’irais
à ta rencontre et je me mettrais à genoux sur la route et je te dirais:
Roi Olaf, ma vie est à toi. Tu sourirais; tu baisserais la pointe de ton
épée contre ma poitrine, et tu dirais: oui, tu n’as ni père ni mère, tu
es à moi, et ta vie est dans mes mains.
En parlant ainsi, Astrid avait tiré l’épée du roi hors de sa gaine. Par
jeu, elle en mit la poignée dans la main d’Olaf et en appuya la pointe
sur son propre cœur.
--Dis-le moi, supplia-t-elle; dis-moi, comme si nous étions dans la
forêt, que je suis ton esclave et que ma vie est à toi.
--Ta vie est à Dieu, dit le roi.
--Ma vie est à toi, répéta-t-elle avec un léger rire et une grande
tendresse.
En même temps le roi sentit qu’elle pressait l’épée fortement, contre
son sein; mais il tenait son arme d’une main ferme, même en jouant. Il
écarta la jeune femme, lui fit lâcher prise et se releva d’un bond. Pour
la première fois de sa vie, il tremblait. La reine avait voulu mourir de
sa main à lui; il s’en était fallu de peu qu’elle ne réussît. Son esprit
s’éclaira subitement.
--Dis-moi, fit-il en se penchant vers elle, quel crime as-tu commis?
Astrid s’était écroulée sur les planches grossières du pont et
sanglotait désespérément.
«L’innocence ne pleure point ainsi, songea le roi. Mais comment la noble
Ingegerd peut-elle éprouver une telle angoisse? Quel crime a-t-elle pu
commettre?»
--Ingegerd, reprit-il, qu’as-tu fait?
Astrid, étranglée de sanglots, retira, pour toute réponse, ses anneaux
brillants et ses bagues, et, le visage détourné, les tendit au roi.
«Comme cela ressemble peu à la pieuse princesse dont Hjalte m’a
entretenu! pensait Olaf, Est-ce bien la princesse de Hjalte qui sanglote
à mes pieds?»
--Mais qui es-tu? s’écria-t-il en la secouant par le bras. Qui donc
es-tu?
Astrid sanglotait toujours. Cependant elle prit une mèche de ses longs
cheveux dont elle enlaça, comme d’une chaîne, ses deux bras; puis elle
demeura la tête basse et le dos courbé.
«Elle veut me montrer qu’elle est de celles qui portent des chaînes, se
dit le roi. Elle me laisse entendre qu’elle est une esclave.» Et tout à
coup:
--Le roi des Svear n’avait-il pas une fille, enfant d’esclave?
demanda-t-il.
Un gémissement fut la seule réponse.
--Le roi des Svear n’a-t-il pas trouvé assez bon pour moi de me donner
la fille de son esclave?
Aucune réponse; mais il entendit Astrid qui frissonnait et grelottait.
--Et toi dont j’ai fait ma femme, avais-tu donc l’âme assez vile pour
être la complice de cet attentat contre l’honneur d’un homme? Ton esprit
était-il assez bas pour que tu te réjouisses de l’affront que
m’infligeaient mes ennemis?
Astrid oublia sa propre douleur à l’accent de cette voix qui trahissait
tant de souffrance. Elle cessa de pleurer et s’écria:
--Prends ma vie!
Le vieil homme qui était dans le roi Olaf lui souffla: «Tue cette vile
esclave! Montre au roi des Svear ce qu’il en coûte de plaisanter avec le
roi de Norvège!» Personne ne le blâmerait d’agir ainsi. S’il ne
punissait pas l’injure, les bardes se moqueraient de lui dans leurs
chansons, et ses ennemis cesseraient de le craindre. Il ne sentait plus
aucun amour pour cette femme: il n’éprouvait qu’un désir: la percer de
son épée. Il la déposerait morte et sanglante sur un navire, et la
renverrait à son père... Il tenait son épée dans sa main; mais il avait
fait graver sur la poignée, jadis: _Bienheureux les pacifiques!
Bienheureux les miséricordieux!_ Et, comme il la serrait en ses
mouvements d’angoisse, il lui sembla que chaque lettre de chacun de ces
mots s’incrustait dans sa chair. «Que ces paroles me brûlent la main,
avait-il dit, si jamais je tire l’épée, emporté par la colère ou pour
une cause injuste!» Et à cette heure la poignée de son épée lui brûlait
la main.
Il la rengaina et se mit à marcher de long en large. Astrid, toujours
dans la même pose, s’accroupissait encore davantage chaque fois qu’il
passait devant elle.
--Je ne te tuerai pas, lui dit-il d’une voix dure et chargée de haine.
Et un instant après:
--Comment t’appelles-tu?
Elle le lui dit. Il contempla longuement cette femme qu’il avait tant
aimée et honorée et qui se traînait sur le pont pareille à une bête
blessée, il la regarda comme l’âme d’un homme mort regarde le pauvre
corps qui l’a logée.
--O mon âme, soupira-t-il, te voici aussi dénuée qu’un mendiant!
Et il parla comme si Astrid n’existait plus et ne pouvait l’entendre.
--On m’avait dit qu’il y avait une fille de roi dont le cœur était si
pur et si saint que tous ceux qui l’approchaient goûtaient la paix. On
m’avait vanté sa douceur, une douceur telle que celui qui la voyait se
sentait en sécurité comme l’enfant près de sa mère. Et quand cette jeune
fille, accroupie là, à mes pieds, est venue vers moi, j’ai cru que
c’était elle! Sa gaieté et sa beauté allégeaient mes jours. Quelquefois
ses paroles et ses actes m’étonnaient, mais je l’aimais trop pour
douter...
Il réfléchit un moment sur le bonheur qui était entré avec elle dans sa
maison et qui s’était glissé jusqu’à son âme.
--Je pourrais lui pardonner, reprit-il. Je pourrais la relever dans mes
bras. Je pourrais encore la faire ma reine. Mais mon âme n’en resterait
pas moins en exil. O belle jeune femme qui as hébergé le mensonge! Près
de toi, il n’y a plus de sécurité.
Astrid s’était brusquement redressée.
--Ne parle pas ainsi! s’écria-t-elle. J’aime mieux mourir. Crois-moi.
Et elle lui raconta comment elle avait rêvé d’être quelque temps une
princesse, comment elle avait supplié Hjalte de l’accompagner à
Kungahalla, et comment elle avait succombé aux tentations:
--Lorsque je t’ai vu, roi Olaf, dit-elle, j’ai tout oublié pour être à
toi. Je pensais que je me laisserais tuer avec joie, si un seul jour je
pouvais être ta femme.
--Ce que tu considérais comme un jeu était pour moi mortellement grave,
répondit-il. Tu es venue dire à un homme: «Je suis celle que tu as le
plus ardemment désirée; je suis la noble vierge que, dans tes rêves de
gloire, tu as tant souhaité de conquérir.» Et tu n’étais qu’une esclave
menteuse! Sache-le, Astrid: j’ai soupiré après Ingegerd comme jamais
homme n’a soupiré après une femme. Je voulais m’accrocher à elle comme
les âmes des défunts se suspendent aux anges qui les emportent vers le
ciel. J’espérais que sa grande piété m’aiderait à vivre une vie sans
péché. Seul, je suis trop faible. Elle m’eût aidé. Elle m’eût aidé!... O
mon Dieu, poursuivit-il, pourquoi n’as-tu pas souffert que la princesse
vînt à moi, elle qui n’avait au cœur nulle mauvaise pensée!
Il défaillit, et la lassitude du désespoir s’abattit sur son âme.
--Je ne peux pas lutter. Je succomberai. M’avais-tu destiné, ô mon Dieu,
à devenir l’égal de tes apôtres et de tes martyrs? Mais tu ne m’as pas
envoyé la femme qui m’eût soutenu dans ma route; et je sais maintenant
que la couronne des Saints n’est pas pour moi.
Il se tut. Astrid s’approcha de lui.
--Roi Olaf, Hjalte et la princesse m’avaient prévenue tous deux que tu
étais mieux qu’un héros intrépide et qu’un noble roi. Mais je ne voulais
point les croire. Ce n’est qu’après avoir vécu à ton foyer que j’ai
commencé à te craindre. Vivre sous ton regard me devenait pire que la
mort. Les copeaux que tu brûlais dans ta main, la maladie qui fuyait à
ton ordre, l’épée que ton regard arrachait du poing de tes ennemis, tout
cela m’épouvantait. Et je voulais mourir avant que tu aies appris que je
t’avais trompé.
Le roi ne répondit rien. Ses yeux étaient tournés vers le ciel.
--Chaque jour, chaque heure près de toi m’était une torture. Roi Olaf,
je voulais me jeter dans la rivière pour te débarrasser de moi. Un saint
ne peut pas avoir à ses côtés une esclave menteuse.
Le roi se taisait. Astrid leva ses regards, et tout à coup elle s’écria:
--Roi Olaf, ton visage luit!
Pendant qu’Astrid parlait, Dieu avait ouvert les yeux du roi. Il vit les
étoiles du ciel quitter leur place et voler comme un essaim d’abeilles.
Elles se rejoignirent autour de sa tête; et elles le couronnaient comme
d’un diadème éblouissant.
--Astrid, dit-il en frissonnant, Dieu m’a parlé. Ce que tu dis est vrai.
Je serai un de ses Saints.
Sa voix tremblait d’émotion, et son visage illuminait la nuit. Le
dernier espoir d’Astrid s’éteignit dans son âme.
--Adieu, dit-elle. Je sais qui tu es. Songe à moi avec douceur et pitié.
J’avais vécu sans joie et sans bonheur. J’ai été battue; j’ai été vêtue
de haillons. Pardonne-moi. Mon amour ne t’a pas nui.
Elle s’éloignait; mais Olaf, se réveillant de son extase, courut après
elle.
--Pourquoi t’en vas-tu? murmura-t-il.
--Il faut que je m’en aille, répondit-elle à voix basse. Tu es un Saint.
--C’est pour cela que tu dois rester, dit-il. Je n’étais auparavant
qu’un pauvre homme qui tremblait et craignait le mal. Je n’étais qu’un
pauvre roi de la terre, trop pauvre pour te faire grâce. Si tu es
faible, qu’importe! Je suis le guerrier de Dieu. Si tu tombes, je te
relèverai. Dieu m’a élu, Astrid. Tu ne saurais me nuire, et moi, je puis
t’aider... Dieu m’a versé si richement son amour qu’il ne me semble même
plus que tu aies mal agi.
Il l’entoura doucement de ses bras; il appuya sur son épaule la tête de
la jeune femme qui défaillait et sanglotait; et tous deux remontèrent
vers le manoir royal.
MARGARETA, LA PRINCESSE DE LA PAIX
Voici comment les choses se passèrent, lorsque Margareta, la Princesse
de la Paix, qui s’en allait en Norvège pour épouser le roi Magnus
Barfort, arriva à Storgardsbyn, en Vestrogothie, un peu au-dessous de
Kungahalla.
Les premières qui l’aperçurent du haut d’une colline, ce furent deux
vieilles femmes qui avaient été ramasser de la mousse dans la forêt.
Elles jetèrent aussitôt leurs fardeaux et coururent annoncer au village
que quelque chose de clair et de charmant chevauchait au loin sur le
sentier de la forêt. Mais personne ne voulut les croire. «Malheur à vos
yeux obscurcis! leur cria-t-on. Vous n’avez vu que la brume des marais
qui dansait autour du trône roux des pins.»
Bientôt après les vieilles femmes, Rasmus, le jeune gars charbonnier,
accourut. Ses yeux brillaient. Il était si essoufflé qu’en arrivant au
village il put à peine parler. Mais, dès qu’il eut repris haleine, il se
mit à crier à tue-tête: «Soyez heureux! La Princesse vient! J’ai vu la
belle princesse, qui venait doucement sous les arbres: soyez heureux!»
Le charbonnier Rasmus s’était arrêté à la place triangulaire du village
où trois chemins se croisaient. Quelques paysans y causaient à voix
basse de la guerre qui ne tarderait pas à éclater avec la Norvège, et
quand ils entendirent Rasmus, ils crurent que le jeune gars se moquait
d’eux.
--Fils d’ours, lui dirent-ils en le menaçant du poing, tais-toi si tu
veux garder la vie! Pas un mot de plus, vaurien!
Mais Rasmus le charbonnier ne se taisait pas facilement; et il cria plus
fort: «La Princesse vient! Les oiseaux silencieux de la forêt des pins
l’ont saluée de leurs chants et de leur gazouillis. Là où elle passait,
l’écureuil se laissait glisser du haut de son arbre et se tenait
immobile sur la branche la plus basse, la queue en bouquet et les yeux
comme des braises; et le coq de bruyère s’envolait avec un bruit de
tonnerre.»
A ces mots, Per le forgeron se précipita et le saisit par l’oreille.
--Tu dis, siffla-t-il entre ses dents, tu dis que tu as vu la Princesse!
Ce n’était que la Dame des Bois, comprends-tu? La Belle Dame des Bois!
Dieu ait pitié de nous! La Princesse ne viendra pas.
Bien que personne ne voulût y croire, le bruit ne s’en répandit pas
moins d’un bout à l’autre du village, du pauvre village que les guerres
des années précédentes avaient incendié, et qu’on n’avait point osé
reconstruire par crainte des guerres futures. Mais de toutes les caves
et des masures et des cavernes où ils s’étaient réfugiés, les gens
sortaient, et, timidement, le visage émacié, le corps couvert de
haillons, ils s’approchaient de Rasmus pour entendre son histoire.
Quand le forgeron Per vit leur nombre croître, il pinça si durement
l’oreille du jeune gars que celui-ci en poussa un gémissement; et, en
même temps, il essayait par de bonnes paroles d’obtenir son silence.
--Il ne faut pas te moquer de pauvres paysans comme nous qui habitons ce
pays de frontières, et qui supportons toutes les misères des guerres que
se font les rois du Nord. Nous sommes des brebis séparées du troupeau.
Les ours nous donnent la chasse et nous poussent jusqu’au précipice.
Chaque jour et à chaque instant, la mort cruelle est là, et nous la
regardons dans les yeux.
Pendant que le forgeron parlait, les gens s’étaient amassés. Il y en
avait un, nommé Hallvard, qui, persuadé que la guerre allait
recommencer, avait fait traîner, la veille, sur la grand’route, le
coffre où il serrait son argent et qui invitait les passants à en
prendre ce qu’ils voudraient. Il y avait aussi des habitants de
Vestergarden, qui avaient converti tout leur héritage en ripailles et
qui attendaient la mort dans l’orgueil de leurs péchés. Et il y avait
encore les fermiers d’une petite ferme située tout en haut du village:
ceux-là avaient mis le feu à leurs meules de foin et avaient abattu leur
bétail pour qu’il n’en tombât rien aux mains des Norvégiens. Ils étaient
taciturnes et calmes, mais avec de la folie dans les yeux; et le
forgeron craignit, si on leur faisait espérer la paix, tout ce qui
pourrait sortir de leur désespoir.
--Ne comprends-tu pas que c’était la Dame des Bois? répétait-il à voix
haute et de façon qu’on l’entendît bien. Elle rôde là-haut sous les
forêts, et elle sourit, et elle roucoule, et elle lance des œillades
douces, et elle vous fascine les yeux, à vous charbonniers. Elle sait
que, l’été passé, le Roi Inge a eu une entrevue à Kungahalla avec le roi
Magnus de Norvège; et elle sait qu’on y décida de sceller la paix par un
mariage entre la fille du roi Inge et le roi Magnus. Et, comme elle sait
aussi que nous épions la Princesse de la Paix, elle l’imite et elle
empoisonne notre vie et elle se plaît à nous tromper et à se jouer de
nous, la vile Troll!
Le charbonnier Rasmus écouta tranquillement Per le forgeron; et, quand
celui-ci, sûr de l’avoir convaincu, le lâcha, il repartit de plus belle:
«La Princesse vient! J’ai vu la Princesse!» Et, pour qu’on le crût, il
parla de sa couronne qui ressemblait à une fleur sous les perles de la
rosée et de la housse de son cheval qui brillait d’un éclat pareil à
celui des champignons rouges.
Mais, tout à coup, la vieille femme Sigrid Torsdotter fendit la foule.
Elle brandissait son bâton et s’écria: «Qui est-ce qui dit que la
Princesse vient? Je sais ce qui va venir, moi! Tout le long hiver, je
suis restée seule dans ma cabane à regarder la fumée de mon âtre. Et
chaque soir, la fumée était pleine de présages. Elle se remplissait à
mes yeux de figures qui portaient des javelots et des cuirasses. Et ces
figures en annonçaient d’autres. Elles annonçaient celles qui, dans la
nuit noire, pendant que nous dormons, se glissent jusqu’à nos cabanes.
Nous ne les entendons pas venir, car nous dormons; mais nous nous
éveillons, lorsque le coq rouge commence à chanter sur nos toits et que
la fumée nous étouffe et que les gens du roi norvégien poussent leur cri
de triomphe et que nos murs brûlants s’écroulent.»
Des frissons d’horreur coururent sur toute l’assemblée; mais le jeune
gars, dressé en face d’elle, lui répliqua:
--Je me soucie bien de vos nuages de fumée! J’ai vu la Princesse. Elle
luit sous sa couronne, douce et belle.
Alors le forgeron Per le saisit, l’entraîna vers la hutte de terre où
était sa forge, l’y poussa et roula devant l’entrée la grosse pierre qui
lui servait de porte. Mais Rasmus continuait de crier:
--J’ai vu la Princesse! Je l’ai vue! Et vous devriez tous vous réjouir
de sa venue.
A peine le forgeron avait-il écarté le jeune charbonnier qu’un homme,
qui depuis des années vivait exilé dans la forêt, descendit au village.
Il ressemblait à une bête sauvage avec ses vêtements de peau et sa
longue barbe inculte. Mais il souriait en agitant au-dessus de sa tête
une branche verte en signe de paix. Il courut à travers le village, et
il s’arrêtait devant les maisons ruinées et les caves noires, et il
criait à pleins poumons: «La Princesse vient! J’ai vu la Princesse!»
Quand il fut devant la maison de Folke le Bailli et qu’il eut ainsi
crié, le vieux Folke apparut triste et voûté.
--La paix soit avec toi, proscrit! lui dit-il. Tu n’as pas besoin de
venir avec des mensonges pour te faire pardonner. Je romps le ban qui
pesait sur ta tête. Tu ne retourneras plus dans la forêt. Nous qui
vivons hors les lois, nous ne pouvons condamner personne à l’exil.
--Mais pourquoi ne me croyez-vous pas? répondit le proscrit. As-tu donc
oublié que le Roi Inge a promis d’envoyer la Princesse de la Paix au
printemps?
A ces mots, le vieillard leva sur lui un regard las et découragé.
--Que sais-je du printemps, moi? dit-il. Automne ou printemps, c’est
tout un pour nous autres paysans. Que la neige reste dans nos champs, si
elle veut! Nous ne les labourerons pas. Que les nuages crèvent et ne se
lassent point de pleuvoir, que les grains pourrissent en terre! Nous ne
sèmerons ni ne récolterons. Nous ne bougeons plus. Nous attendons le
désastre et la mort.
Cependant, de pauvres chasseurs et des esclaves fugitifs descendirent à
leur tour de la forêt et annoncèrent la bonne nouvelle aux gens du
carrefour. Seule, la vieille Sigrid Torsdotter demeurait assise, sombre
et amère.
--Malheur à qui espère, grommelait-elle, avant d’avoir vu, de ses yeux
vu, la Princesse! Quand elle brillera à l’orée des bois sur un beau
cheval ferré d’or, quand sa couronne de perles luira au-dessus de la
vallée, alors, alors seulement, les paysans de la frontière pourront
commencer d’espérer...
Elle n’avait pas achevé ces mots que les deux vieilles femmes qui
avaient été ramasser de la mousse dans la forêt, jetèrent un cri:
«Sainte Mère de Dieu, aidez-nous!» Et elles regardaient vers la lisière
du bois où le chemin sortait de l’épaisse futaie comme d’une voûte
obscure.
Et tous se mirent à crier: «Venez voir!--Qu’est-ce donc?--Sainte Mère de
Dieu, secourez-nous!--Mettez la main au-dessus de vos yeux, et regardez
vers la forêt!--Faites le signe de croix, et regardez vers la
forêt!--N’est-ce pas une Princesse qui approche avec un beau
cortège?--N’est-ce point la Dame des Bois? N’est-ce pas un jeu moqueur
des Trolls? Est-ce bien la Princesse?
Et tous ces pauvres gens épouvantés et à demi-sauvages appelaient et
tendaient les mains. Puis ils se jetèrent à genoux et commencèrent à
chanter de pieux cantiques. Et quelques-uns s’élancèrent vers le clocher
et sonnèrent les cloches à toute volée, pour s’assurer que la jolie
Princesse n’était point un de ces trolls que le carillon des cloches
épouvante et met en fuite.
Mais quand la vieille Sigrid Torsdotter, avec ses yeux de presbyte,
aperçut la jeune fille à cheval qui sortait de la sombre forêt, elle fut
la première à s’écrier:
--O douce et belle fleur! Étoile du matin! Tu n’es pas la Dame des Bois;
tu es bien la fille du Roi. Nous te rendons grâce et nous te louons! Tu
viens enfin! C’est toi, c’est toi qui descends dans la vallée.
Et elle leva son bâton très haut au-dessus de sa tête, et, suivie de
toute la foule, elle courut à la rencontre de la Princesse.
Et tous criaient: «Étoile du matin! Chère et douce fleur!» Et quand ils
furent près d’elle: «Oh! s’écriaient-ils, comme tu luis fine et belle
sous la couronne! Écarte le voile de soie. Laisse-nous te contempler!»
Ils se pressaient autour du grand coursier noir qui s’avançait solennel
sous son caparaçon de pourpre, des plumes flottantes aux oreilles et la
crinière tressée en nattes avec des rubans d’or.
Margareta Fredkulla était escortée par beaucoup de nobles cavaliers et
de nobles dames; mais devant son cheval marchait un pauvre paysan qui
tenait à la main une épée brisée et qui criait incessamment: «Voici
venir la Princesse de la Paix! Voici venir Margareta Fredkulla!»
* * * * *
Partout sur son passage à travers les provinces de la frontière, la
Princesse avait vu la joie et la tranquillité se répandre parmi le
peuple. Partout les paysans avaient enfoncé le soc dans la glèbe, et les
ménagères avaient étendu, pour les blanchir, leurs toiles écrues. On
avait renvoyé au pâturage le bétail amaigri. La jeunesse avait osé
remettre ses bagues et ses bracelets. Les heaumes et les épées avaient
été jetés dans le coffre aux armes.
Partout, sur son passage, les enfants et les femmes s’étaient portés
au-devant d’elle avec des fleurs et des rameaux aux feuilles
printanières. Et là-haut, dans la grande forêt, le vieux charbonnier
sauvage était accouru et l’avait fait entrer sous la hutte, où il
l’avait régalée de baies gelées.
Mais nulle part la belle Princesse n’avait été saluée avec autant de
joie et d’allégresse que dans le village de Rasmus et de Per.
Deux hommes prirent son cheval par la bride et le conduisirent avec
précaution dans la rude descente.
--Dieu te bénisse! crièrent-ils. Dieu bénisse ton doux et beau visage!
Pendant que le cortège descendait ainsi au village, les paysans
couraient à côté de la Princesse et lui racontaient en haletant combien
ils avaient souffert et attendu.
Quand on fut arrivé au carrefour, Fredkulla tira sur ses rênes et arrêta
son cheval. Jamais elle n’avait vu pareille misère. Ses regards erraient
sur des terrains incendiés, des maisons dévastées et des gens en
haillons; et ses yeux se remplirent de larmes. Mais les paysannes lui
baisèrent les mains et lui crièrent qu’elles n’étaient plus tristes et
désolées et que toutes leurs souffrances allaient finir, puisqu’elle
était venue.
--Ne songe plus à nous, Fredkulla! disaient-elles. Ne pleure plus sur
nous! Pense au roi Magnus à qui tu vas appartenir. Souris-lui en douceur
et en grâce. Caresse dans ta pensée ses longs cheveux de soie claire.
Mais, immobile sur son cheval, elle pleurait toujours; et ils essayaient
de la consoler.
--Ce n’est plus le temps des larmes, jeune fille! Vois: là-bas le fleuve
coule, et sur l’autre rive, c’est la Norvège, c’est Kungahalla, la ville
riche en vaisseaux où l’épousé t’attend. Dieu te bénisse! Il se réjouira
quand il pourra te presser dans ses bras. Regarde, Princesse! On sait
déjà que tu arrives. Les feux de joie s’allument sur les collines. Le
peuple accourt aux berges du fleuve. Écoute: ils ont appris déjà à
crier: Fredkulla hell! hell! Les entends-tu? Entends leurs voix qui
portent au loin par-dessus les eaux.
Mais Fredkulla ne se laissait point consoler. Elle continuait de
contempler ces malheureux en loques, maigres, hâves, décharnés et si
sauvages qu’ils ressemblaient à peine à des hommes. Alors elle leva la
main en signe qu’elle voulait parler; et un grand silence se fit autour
d’elle. Et tous, les gens du village comme les hauts seigneurs et les
belles dames de son cortège, entendirent distinctement ce qu’elle
disait. Elle disait:
--Rappelez-vous ce que je vous promets ici devant Dieu et devant les
Saints: tant que j’aurai des paroles sur la langue et du sang dans le
cœur, je travaillerai à l’œuvre de la Paix.
Elle se tut; puis, comme si elle eût pressenti qu’il y avait peut-être
un danger pour elle dans sa promesse, elle ajouta:
--Je le ferai, cela dût-il me coûter le bonheur et la vie.
Et, ces mots prononcés, elle leva les yeux avec un joyeux courage et ne
pleura plus. Elle poussa son cheval sur le chemin qui descendait au
fleuve.
* * * * *
Sur le bord de la route un petit pâtre était assis. Il était heureux
comme tout le monde, et il voulut offrir à la Princesse ce qu’il avait
de mieux. Il se mit donc à lui chanter une petite chanson d’amour sur un
roi du Nord qui soupirait après la fille de l’Empereur d’Orient.
Fredkulla arrêta de nouveau son cheval pour écouter l’enfant. Il
chantait d’une voix haute et claire: «Il n’y a qu’une femme au monde qui
m’enchaîne et qui me force de veiller de longues nuits; il n’y a qu’une
femme au monde qui m’empêche de jouir des plaisirs et des jeux: c’est la
belle vierge de l’Orient qui gouverne elle-même son empire, goëland de
combat aux yeux noirs et aux cheveux noirs, Matilda, la fille de
l’Empereur. Est-il rien de plus précieux au foyer qu’une femme fière et
belle? Maintenant ma nostalgie me suit partout, aux champs et dans la
maison. Lorsque je reviens du Ting, la tristesse chevauche devant moi,
la tristesse que je ne posséderai jamais la fille de l’Empereur!»
La Princesse écouta la chanson, et, en souriant, elle demanda au petit
pâtre qui l’avait faite. Personne n’était là pour l’empêcher de
répondre; et, très fier, il dit:
--C’est le Roi Magnus qui a fait cette chanson en l’honneur de Matilda,
la fille de l’Empereur.
La douce Princesse de la Paix en eut le cœur meurtri.
--C’est le Roi Magnus qui a fait cette chanson! s’écria-t-elle. Mais
alors, qu’ai-je besoin d’aller vers lui, puisqu’il soupire après la
fille impériale de l’Orient? Il n’a point fait de chanson sur moi, de
chanson qui vole à toutes les bouches. Il n’a pour moi aucun amour dans
l’âme.
Les paysans, consternés, l’entendirent appeler son cortège.
--Gracieux sires et nobles dames suivez-moi à la maison! Ayez pitié de
moi, bons serviteurs de mon père. Ne me menez point chez le Roi Magnas.
Vous avez entendu la chanson. Ce n’est pas après moi qu’il languit. Le
Roi ne désire que la belle princesse impériale.
Pendant qu’elle parlait ainsi, la foule s’était amassée sur la route et
criait: «Fredkulla, hell! hell!»
Et des milliers de gens accouraient de la grande ville de Kungahalla et
répétaient comme un écho multiplié: Fredkulla, hell! hell!»
Mais la jeune fille continuait de gémir et de supplier:
--Beaux sires et nobles dames, ramenez-moi! Nous ferions tort au Roi. Je
ne veux point le contraindre à me nommer sa reine. Je ne veux que m’en
retourner près de mon père.
Et tous ceux qui s’étaient amassés sur le bord du fleuve répétaient:
«Fredkulla, hell! hell!»
Alors Fredkulla se boucha les oreilles avec ses mains.
--Oh! si la foule se taisait! dit-elle. Ils m’appellent la Princesse de
la Paix: mais il y aura bien la paix sans que je sois là-bas. Le Roi
Magnus ne recommencera pas la guerre à cause de moi. Mon retour à la
maison ne lui causera que de la joie.
Son cheval avait déjà rebroussé chemin, et elle le poussait
vigoureusement en avant. Et ceux qui étaient près d’elle se demandèrent:
«Où va-t-elle?» Mais en voyant qu’elle se dirigeait vers la forêt, ils
se lancèrent à sa poursuite.
--Écoute-nous, Princesse! Écoute ce que te dit cette vieille femme!
--Ma tête vacille sous le poids des années, et voilà que la guerre va
m’enlever mon fils!
--Princesse, entends-nous! Pourquoi tiens-tu tes mains devant tes
oreilles? Il faut que tu nous entendes. Toutes les portes se
refermeront. On rouvrira le coffre aux armes. Le paysan arrachera le soc
de la glèbe. Fredkulla! Fredkulla!--Nous n’oserons pas semer le
blé!--Fredkulla, notre fille ne se mariera pas encore cette
année!--Fredkulla, quand nos fermes seront brûlées, les vieilles femmes
dresseront sur la terre noircie une borne de honte où elles graveront
ton nom!--Songe à nous qui périrons!--Quand nous commettrons des
cruautés, songe à nous!--Songe à nous comme nous songerons toujours à
toi!
Ils se précipitaient devant elle.
--Sur nos corps! Tu passeras sur nos corps! Nous ne te laisserons pas
t’en retourner? As-tu oublié ce que tu viens de nous jurer? Entends-tu
comme on t’acclame encore de l’autre rive?
Les uns baisaient ses mains; d’autres avaient saisi les rênes de son
cheval. Elle vit bien qu’ils ne lui feraient aucun mal. Même les hommes
sauvages de la forêt et les quelques proscrits à qui elle avait promis
leur grâce, et qui, désespérés, avaient tiré leur couteau, embrassaient
le bord de sa jupe. Elle leva sa cravache et cria: «Laissez-moi passer!»
Et les paysans s’écartèrent, frappés de stupeur. Ils comprirent son
angoisse et n’osèrent plus lui demander d’avoir pitié d’eux.
--Que ta volonté se fasse, Princesse! dirent-ils enfin. Ton chemin est
libre.
* * * * *
Immobile, la jeune fille regardait, avec des yeux chargés de nostalgie,
les collines boisées à l’horizon. Derrière ces collines elle se
représentait le foyer paternel où elle aspirait à s’enfuir, comme une
bête blessée vers son repaire. Elle demeura ainsi, un long moment, les
regards fixés sur l’horizon: et ses yeux étaient si brûlants que les
larmes, l’une après l’autre, y séchèrent. Puis, elle fit très lentement
et très doucement tourner son cheval et se remit à descendre vers le
fleuve. Nul ne l’y forçait; elle savait qu’on ne la souhaitait point
là-bas; mais elle avait au cœur l’amour de la paix.
Elle ne s’avançait plus avec sa belle hardiesse de tout à l’heure. Elle
cheminait au pas. Le peuple, sans bruit, la suivait. On se chuchotait
qu’il fallait la laisser tranquille; et personne n’élevait la voix pour
la louer.
Lorsqu’elle traversa le fleuve dans le grand bac, elle descendit de son
cheval, et, penchée sur l’eau fuyante, elle se parlait à elle-même: «Tu
vois cette eau: elle est irrésistiblement poussée jusqu’à la mer. Il
n’est pas permis aux ondes d’hésiter: elles doivent se jeter dans le
sein puissant même s’il leur semble amer et redoutable. La rivière a
beau rencontrer une baie calme, encadrée de roseaux: elle ne peut s’y
attarder. Elle ne peut pas davantage remonter à sa source paisible,
là-haut, sous la forêt. Il faut qu’elle aille en avant et toujours.
Telle est la destinée. Sois la vague douce et molle qui se laisse
absorber dans l’agitation du monde pour en adoucir l’amertume.»
Cependant de nobles chevaliers ont quitté Kungahalla et piquent des deux
vers le fleuve.
Lève les yeux, Fredkulla! Regarde le Roi Magnus. Sur son heaume repose
le lion doré, le lion emblématique. Le lion flotte dans les plis de sa
bannière. Le lion brille sur ses vêtements de soie rouge. Il est
lui-même le lion du Nord. Regarde ses longs cheveux pâles qui baignent
ses épaules, et sa fière attitude. La poussière tourbillonne devant lui.
Il vient. Le sol tremble, et son ombre noire galope au crépuscule, très
longue, sur les champs. Lève les yeux, vierge, et souris à ton époux. Ne
pense pas que tu aimerais mieux te jeter sous ces sabots rapides qui
volent et rencontrer la mort.
LA REINE A L’ÎLOT RAGNHILD
Il y avait une fois un Roi qui chevauchait le long de la Nordre Elf. Il
venait de l’est et faisait route vers Kungahalla. L’année touchait à sa
fin. L’air était humide et lourd, et, comme souvent à cette époque, le
ciel était gris.
Le sentier que suivait le Roi serpentait entre des prés salés. Çà et là,
les aulnettes surgissaient des tertres de careiche et se pressaient au
bord de la route, curieuses de voir celui qui s’avançait. Elles
envahissaient même le chemin; et le cheval du Roi ne pouvait qu’à grand
peine s’y frayer un passage.
On était si bien à la fin de l’année que toute la vie s’était effeuillée
et avait cessé dans les forêts et dans les champs. Sur le sol, les
feuilles gisaient grises et fanées; les longues pluies d’automne les
avaient tassées et en avaient fait un tapis brumeux sous lequel
d’innombrables araignées et d’innombrables limaces dormaient leur
sommeil d’hiver.
Tout étant gris et brumeux autour de lui, le Roi songea: «Quel joli
chemin pour un roi!»
Mais voici que, des prés marécageux, presque au bord de la route,
s’éleva la belle montagne Fontin. Le pied en est entouré d’une bande de
sable jaune; puis on y voit des roches nues au-dessus desquelles, sur
une étroite terrasse, court une rangée de pins bleu-vert. Plus haut les
flancs du mont se crevassent, striés de petits ruisseaux clairs; et plus
haut une ligne de bouleaux se déroule avec ses troncs blancs et son
ramage d’un violet roux; et plus haut encore le sable reparaît, surmonté
d’escarpements rocheux, d’un ton rouge, jusqu’à la forêt de sapins verte
et sombre dont la dure épaisseur recouvre le plateau.
Mais le Roi ne retira aucune joie d’être si près de cette belle
montagne, car des voiles de brouillard l’enveloppaient à ses yeux; des
pans de nuages, qui descendaient très bas, en cachaient le sommet; de
toutes les crevasses et de tous les bouquets d’arbres montait une fumée
de pluie; et la montagne multicolore lui parut aussi grise que le reste
de la nature.
Il soupira d’un soupir profond et lourd en chevauchant parmi les
aulnettes qui secouaient de grosses gouttes d’eau sur son cheval et sur
lui. Et tout à coup il fut pris d’une immense tristesse.
«C’est toujours la même chose, se dit-il. C’est toujours gris et
pluvieux, partout où je vais. Si je suis en mer, la brume se lève, et
l’on n’y voit pas à une main devant soi. Si, le soir, je fais une
promenade à cheval, la lune se glisse immédiatement sous les nuages les
plus sombres pour ne pas m’éclairer. Je crois que, si je montais au
ciel, les étoiles seraient éteintes, lorsque j’y arriverais... Oui,
continua-t-il avec véhémence et en brandissant le poing, c’est toujours
la même chose dans tout ce que j’entreprends! D’autres qui sont devenus
Rois ont été entourés d’honneur et d’éclat, de gloire et de splendeur;
mais moi, je suis le vrai Roi du Temps Gris. J’ai toujours des histoires
d’émeutes; et ce n’est qu’un pauvre bout de terre qui consent à m’obéir.
Il en allait autrement, des anciens Rois qui siégeaient à Upsal et qui,
d’Upsal, gouvernaient tout le royaume. Cela valait alors la peine d’être
Roi... Mais Dieu sans doute aura décidé que les choses doivent être pour
moi comme elles sont...»
Il lutta cependant contre cette idée de découragement. Il retint son
cheval et tendit l’oreille. Un seul gazouillement d’oiseau lui eût été
un signe qu’il se trompait. Mais le ciel restait toujours d’un gris de
plomb; la montagne, enveloppée de brouillard; et tous les oiseaux
avaient émigré. Une seule note interrompait le silence: le bruit léger
des gouttes d’eau qui roulaient lentement jusqu’au bout des branches
d’aulnettes et finissaient par tomber sur le sol.
La tête du Roi s’abaissa de plus en plus sur sa poitrine. «Je voudrais
voir, dit-il, quelque chose d’un rouge ardent. Je voudrais voir quelque
chose qui fût noir comme la couleur du corbeau, avec un scintillement
d’or au fond. Je voudrais entendre un chant très clair et un rire
sonore.»
De nouveau, il regarda autour de lui. Rien n’avait changé; il remarqua
même que le fleuve, d’ordinaire si brillant, coulait sombre comme la
nuit entre ses rives de joncs. Il tomba dans un tel découragement que
tout ce qu’il possédait lui sembla laid et sans valeur. Il pensa à sa
demeure bien bâtie comme à une misérable masure. Ses victoires se
changèrent en défaites. Ses sujets lui parurent tous de vils coquins ou
de pauvres mendiants.
«Je pourrais encore y tenir, se dit-il, s’il n’y avait la question de la
reine! Voilà le plus dur. Vivre est assez pénible sans qu’on ait besoin
d’y ajouter le souci d’une femme. Les affaires du royaume ne me laissent
pas le moindre loisir; et cependant on exige que je charge mes épaules
d’un nouveau fardeau!»
Or le Roi était marié à la fille d’un Roi Norvégien, princesse riche et
puissante; mais le malheur voulait que le Roi l’eût épousée lorsqu’elle
était encore enfant. On avait dû arranger ainsi le mariage pour qu’aucun
autre prince ne la lui vînt enlever; et, depuis le jour qu’il avait été
conclu, la reine habitait un petit îlot rocheux dans le Nordre Elf, en
face de Kungahalla, nommé l’îlot de Ragnhild. On y avait construit une
tour en pierre, où elle grandit en toute sécurité et où elle attendait
qu’on la prît pour la mener à la cour.
De son côté, le Roi était resté dans son royaume; et ils ne s’étaient
pas revus; et, bien que le Roi sût que la reine était maintenant jeune
fille, et bien qu’on lui rappelât fréquemment qu’il était temps d’aller
la chercher, il n’avait encore pu se résoudre à ce voyage. Il prétextait
des révoltes; il prétextait des temps durs; il remettait d’année en
année; et, pendant ce temps-là, sa reine vivait dans la tour grise, sous
la surveillance de quelques vieilles dames, sans autre occupation que de
regarder les flots gris de la rivière. Enfin, il s’était mis en route;
mais, à l’idée de sa femme, une si profonde tristesse l’avait envahi
qu’il s’était séparé de son escorte pour lutter seul avec son chagrin.
A ce moment il sortit d’entre les aulnettes et s’engagea dans un grand
pré. En été, il y aurait vu paître des troupeaux de vaches et de
moutons: mais maintenant le pré était désert, et on n’y voyait rien
qu’une terre boueuse et des touffes rongées par les bêtes. Le Roi
éperonna son cheval et traversa le pré aussi vite qu’il le put, pour ne
pas avoir le temps de devenir encore plus morose.
C’était un homme brave; et, si le sort avait permis que la princesse fût
captive dans un château enchanté, gardé par des géants et des dragons,
c’eût été au galop qu’il fût venu la délivrer. Mais, pour comble de
malheur, elle était bien tranquillement assise dans sa tour à
l’attendre; et personne, en tout le vaste monde, ne lui en disputait la
possession.
Il se repentit amèrement de l’avoir épousée: «Tout ce qui est grand,
fier et beau m’est refusé, se dit-il. Il ne m’a même pas été donné de
conquérir ma femme à la pointe de mon épée!»
En songeant ainsi, il avait ralenti son allure, car le chemin gravissait
une colline escarpée, au bas de laquelle commençait la longue rue de
Kungahalla. Et, du haut de la colline, le Roi aperçut l’îlot de Ragnhild
où l’attendait sa reine.
Il vit l’îlot solitaire et sombre au milieu du fleuve gris, un sol sans
herbe, des remparts de tourbe grise et des murailles de pierre grises.
Tout lui parut désespérant et lugubre. Il ne restait plus une seule
touffe de bruyère qui rougît pour lui, pas un seul brin vert encore
luisant sur les murs. Le triste automne avait bien rempli sa tâche par
tout le pays. Et le Roi, qui soupirait après quelque chose de rouge,
d’étincelant et de noir aux reflets d’or, sentit que ce ne serait pas là
qu’il le rencontrerait.
Plus il regardait la tour, et plus la tour lui semblait avoir poussé du
roc même. Les hommes n’avaient pu la dresser ainsi. Elle était sortie
des entrailles de l’âpre îlot, comme l’herbe et la forêt croissent de la
terre; et c’était cela qui lui donnait sa face formidable et opprimante.
La reine, qui y avait grandi, devait nécessairement, fatalement,
ressembler à une grossière image de pierre qu’il avait vue sur le
portail d’une église. Il se la représenta sous les traits d’une statue
grise au long visage immobile, au corps plat, aux mains et aux pieds
deux fois plus longs et plus larges que ceux d’aucun homme.
«Voilà ma chance!» songea le Roi; et il poursuivit sa route.
Il arriva si près de la maison du passeur que, sur l’autre rive, le
gardien porta déjà le cor à ses lèvres pour annoncer son arrivée. Le
pont-levis se leva, et la porte de la tour grise glissa sur ses gonds et
s’ouvrit.
Mais le Roi arrêta sa monture. «Je suis Roi cependant! dit-il. Qui donc
me contraindrait à faire ce que je ne veux pas? Personne au monde ne
peut me forcer d’aller à la rencontre de cette image de pierre! Il faut
pourtant que cela me serve à quelque chose, d’être Roi!»
Brusquement il fit tourner son cheval et reprit le chemin par lequel il
était venu. Il se mit au galop comme s’il eût craint d’être retenu, et
il ne ralentit son allure que lorsqu’il toucha aux aulnettes, sur les
prés salés, devant, la montagne Fontin.
Et la reine dut rester dans la tour grise à soupirer et à languir. Elle
avait des joues délicates et des lèvres d’un rouge ardent; elle avait
des cheveux onduleux, noirs comme l’aile d’un corbeau et traversés de
reflets d’or; elle avait une voix claire et cristalline et un rire
sonore.
Le bel avantage pour le Roi! Il se sauva sur la route étroite entre les
aulnes. Ce n’était ni moins humide, ni moins marécageux, ni moins
brumeux autour de lui; mais, à dire vrai, ce ne l’était pas plus que
tout à l’heure, lorsqu’il y avait passé...
SIGRID LA SUPERBE
Il y avait une fois un beau printemps; et c’était juste le printemps où
la Reine suédoise Sigrid la Superbe avait donné rendez-vous à Kungahalla
au Roi norvégien Olaf Trygvason, pour arrêter les conditions de leur
mariage.
Il était assez étrange que le Roi Olaf voulût posséder la Reine Sigrid:
elle avait la richesse, la beauté, la fierté; mais c’était une sombre
païenne, tandis que le Roi Olaf ne songeait qu’à bâtir des Églises et à
mener les gens au baptême. Il pensait peut-être que le Seigneur Dieu la
convertirait.
Mais,--chose plus étrange encore!--à peine la Superbe eut-elle annoncé
aux messagers du Roi Olaf qu’elle n’attendait que la fonte des glaces
pour se rendre à Kungahalla: le printemps survint immédiatement. C’était
l’époque où d’ordinaire l’hiver règne dans toute sa force; mais le froid
et la neige s’enfuirent. Dès qu’elle parla d’équiper ses vaisseaux, la
glace disparut des lacs et des golfes; les prés verdirent, et, bien
qu’on fût encore loin du jour de l’Annonciation, on put envoyer le
bétail aux pâturages.
Lorsque les rameurs de la Reine battirent les flots entre les îles et
les écueils de l’Ostrogothie, des coucous chantèrent dans les rocs; et
pourtant il était si tôt qu’on eût à peine espéré entendre le chant
d’une alouette.
Partout où passait Sigrid, la joie éclatait. Les géants, qui avaient dû
quitter la Norvège sous le règne du Roi Olaf, parce qu’ils ne
supportaient pas le son des cloches, s’avancèrent sur les promontoires.
Ils brandissaient de jeunes arbres arrachés avec leurs racines et en
saluaient la Reine. Puis ils rentraient dans leurs demeures de pierres
où leurs femmes assises se consumaient de tristesse et de nostalgie, et
ils riaient en disant: «Il ne faut plus se désoler, femme! Sigrid la
Superbe est partie pour rejoindre le Roi Olaf. Nous retournerons bientôt
en Norvège.»
Quand la Reine passa devant la montagne Kullen, l’homme de Kullen sortit
de sa caverne, et laissa la montagne s’ouvrir; et la Reine aperçut les
veines d’or et d’argent qui la traversaient et se réjouit de sa
richesse.
Quand Sigrid passa devant le Halland, le vieux Neck descendit le long de
ses torrents jusqu’à l’embouchure du fleuve; et il joua si bien de sa
harpe que les navires dansèrent sur les vagues profondes.
Quand elle navigua entre les écueils des Vikings, les ondines
soufflèrent dans leurs coquilles et dans leurs trompes et firent monter
vers le ciel de hautes colonnes d’écume. Et, lorsqu’on eut le vent
contraire, d’horribles trolls émergèrent des profondeurs. Les uns
nageaient à l’arrière du navire et le poussaient; les autres s’y
attelèrent avec des cordes d’herbes marines qu’ils se mirent dans la
bouche.
Les Vikings les plus féroces, que le Roi Olaf avait chassés du pays pour
leur cruauté, ramèrent à sa rencontre, les voiles basses et les haches
d’abordage levées; mais, dès qu’ils reconnurent la Reine, ils la
laissèrent passer en lui criant: «Nous buvons à tes noces, la Superbe!»
Tous les païens qui vivaient sur la côte déposèrent du bois sur leurs
autels de pierre et immolèrent des chèvres et des brebis à leurs anciens
Dieux, afin qu’ils secourussent Sigrid la Superbe dans son voyage vers
le Roi de Norvège.
Quand la Reine commença à remonter le Nordre Elf, la Dame de la rivière
surgit à côté du navire, étendit son bras blanc et lui présenta une
grosse perle limpide. «Porte-la, Sigrid, lui dit-elle, pour que le Roi
Olaf s’éprenne de ta beauté et ne puisse jamais s’en déprendre.»
Cependant la Reine, arrivée à mi-chemin sur le fleuve, entendit une si
forte rumeur qu’elle se demanda si elle n’allait pas rencontrer une
chute d’eau. Plus elle avançait, plus le bruit croissait; et elle finit
par penser qu’elle tomberait au milieu d’une grande bataille. Mais,
lorsqu’elle eut passé devant l’Ile d’or et qu’elle eut tourné dans un
large fjord, toute la ville de Kungahalla lui apparut. Si loin que
s’étendait le regard, on ne voyait que hautes maisons bien bâties, avec
de nombreuses dépendances. Des ruelles étroites couraient entre les murs
en bois gris jusqu’au fleuve; des cours spacieuses s’ouvraient devant
les demeures, et de chacune d’elles un sentier battu menait à ses
bateaux et à son ponton. Sigrid la Superbe ordonna d’arrêter les rames,
et debout, à la poupe, elle contempla la rive tumultueuse: «Je n’ai rien
vu de pareil!» dit-elle.
La rumeur qu’elle avait entendue n’était que le vacarme printanier de
Kungahalla qui armait ses navires pour les longues courses. Les
forgerons battaient le fer de leurs lourds marteaux; les rouleaux à
étendre la pâte grondaient dans les chambres de cuisson; les gros
chalands retentissaient sous les planches de bois qu’on y lançait. Des
adolescents écorçaient le tronc des mâts et rabotaient des pales
d’avirons. Sur la pelouse verte des cours, Sigrid vit des jeunes filles
qui cordaient du chanvre, et des vieillards qui, l’aiguille à la main,
rapiéçaient des voiles grises.
Les charpentiers goudronnaient les barques neuves. On enfonçait des
clous dans d’épaisses planches de chêne. On tirait des hangars les
carènes pour les calfater. Des dragons fraîchement peints ornaient de
vieux navires. On arrimait des marchandises. Des marins portaient leurs
coffres à bord. On se disait adieu; et déjà des bateaux s’éloignaient.
Sigrid remarqua que ceux qui remontaient la rivière étaient lourdement
chargés de harengs et de sel, tandis que ceux qui prenaient le large et
cinglaient vers l’ouest étaient frétés, jusqu’à une certaine hauteur du
mât, de bois précieux, de peaux et de fourrures. Et, devant tous ces
spectacles, elle sourit de joie. Elle se dit qu’elle serait heureuse de
se marier avec le Roi Olaf et de régner sur une telle ville.
Le Roi Olaf l’attendait au pont royal, où vint aborder son navire; et,
lorsqu’elle s’avança vers lui, elle lui parut la plus belle femme qu’il
eût jamais rencontrée.
Ils montèrent ensemble vers la royale demeure et requirent entre eux
concorde et amitié. Au moment de se mettre à table, pendant que l’Évêque
récitait les prières, Sigrid rit et plaisanta avec le Roi, et, en voyant
que cela plaisait à Sigrid, le Roi rit et plaisanta comme elle. A la fin
du repas, lorsque tous, les mains jointes, écoutèrent les grâces que
prononçait l’Évêque, la Superbe se prit à parler de ses richesses et
continua tant que les grâces durèrent. Le Roi l’écouta et n’entendit
point l’Évêque.
Il fit asseoir Sigrid à la place d’honneur, et lui-même il s’assit à ses
pieds. Et Sigrid lui raconta comment elle avait mis le feu à une maison
et brûlé deux petits rois qui avaient poussé l’insolence jusqu’à la
demander en mariage. Le Roi songea avec plaisir que c’était un juste
traitement pour tous les petits Rois qui oseraient demander la main
d’une femme comme Sigrid la Superbe.
Lorsque les Vêpres sonnèrent, le Roi se leva et se dirigea selon son
habitude vers l’église de la Vierge Marie. Mais, à ce moment, Sigrid
appela son barde, et celui-ci chanta l’histoire de Brynhild qui fit tuer
Sigurd. Le Roi Olaf oublia l’église et les Vêpres; il demeura assis dans
la salle à contempler les yeux puissants de Sigrid la Superbe et l’arc
noir de ses épais sourcils. Il comprit que Sigrid, c’était Brynhild, une
femme capable de le tuer, s’il la trahissait, mais capable aussi de
monter sur le bûcher et de se laisser brûler avec lui.
Pendant que les prêtres célébraient l’office et priaient dans l’église
de Kungahalla, le roi Olaf songea que rien ne lui serait plus doux que
d’entrer au Valhalla avec Sigrid la Superbe devant lui, en travers de sa
selle.
La nuit, le passeur d’Elfbacken, dont le bac transporte les gens à
travers le Göta Elf, fut plus occupé qu’il ne l’avait jamais été. Coup
sur coup, on le hélait de l’autre rive: il y allait et ne voyait
personne. Cependant il entendait des pas autour de lui; et son
embarcation s’emplissait au point qu’elle menaçait de couler. Il fit
toute la nuit la navette et ne savait que croire. Mais le matin, le
sable de la rive était semé de petites traces menues; et dans ces traces
le passeur trouva de petites feuilles fanées qu’il reconnut, à les
regarder de plus près, pour de l’or pur. Alors il devina que ses
passagers étaient tous les lutins et tous les gnômes, qui s’étaient
enfuis de la Norvège à cause du Christianisme et qui maintenant y
revenaient.
Et toute la nuit le géant qui demeurait dans la montagne Fontin, à l’est
de Kungahalla, saisit de grosses pierres et les jeta contre le clocher
de l’église. Le géant était heureusement si fort que tous ses
projectiles passèrent par dessus et s’en allèrent tomber sur l’île
Hissingen; sans quoi, il eût pu en résulter de grands dommages.
* * * * *
Chaque matin, le Roi Olaf avait accoutumé d’aller à la messe: mais le
lendemain du jour où Sigrid la Superbe avait abordé à Kungahalla, il ne
pensa pas en avoir le temps. Dès qu’il se fut lavé, il se proposa de
descendre au port, où elle logeait sur son vaisseau, et de lui demander
si, avant le soir même, elle voulait boire avec lui la coupe des noces.
L’Évêque avait fait, toute la matinée, sonner les cloches; et, quand le
Roi sortit de la demeure royale et traversa la place, les portes de
l’église s’ouvrirent à deux battants et les chants arrivèrent jusqu’à
lui. Mais le Roi poursuivit son chemin comme s’il n’eût rien remarqué.
Alors, sur l’ordre de l’Évêque, le carillon cessa, le chant se tut, les
lumières s’éteignirent.
Cela fut si soudain que le Roi s’arrêta et regarda l’Église. Elle lui
sembla bien plus humble et pauvre qu’il ne l’avait jamais vue. Elle
était moins haute que toutes les autres maisons de la ville; son toit de
tourbe pesait sur ses murs sans fenêtre; la porte était basse et sombre
sous son petit auvent en écorce de sapin.
Pendant que le Roi la contemplait, une femme mince et souple apparut au
seuil. Elle était vêtue d’une jupe rouge et d’un manteau bleu, et elle
portait sur le bras un petit enfant aux boucles blondes. Sa mise était
pauvre; et pourtant le Roi se dit qu’il n’avait peut-être jamais
rencontré une femme plus noble de naissance. Elle avait une taille fort
belle et un visage très doux.
Le Roi la vit avec émotion presser son enfant contre elle comme si elle
n’avait au monde que lui de cher et de précieux. Au moment de sortir et
de mettre le pied sur la place, son courage la trahit. Elle s’appuya au
chambranle de la porte et couvrit son enfant d’un regard d’angoisse qui
signifiait: «Où, où donc, dans tout le vaste monde, trouverons-nous un
gîte?»
Le Roi restait immobile, les yeux attachés sur cette jeune femme si
triste. Il se sentit très touché lorsqu’il aperçut l’enfant qui, assis
dans les bras de sa mère, lui tendait une fleur pour la faire sourire.
Elle essaya de chasser la douleur de son visage et sourit avec lui.
«Quelle est donc cette femme? se demandait le Roi. Il me semble que je
la connais, que je l’ai vue quelque part... Sans doute, c’est une femme
de haute naissance tombée dans la misère.
Si pressé qu’il fût d’arriver chez Sigrid la Superbe, il ne pouvait
cependant détourner ses regards, et il cherchait dans sa mémoire où il
avait déjà vu des yeux si tendres et un si doux visage.
Comme la femme s’attardait au seuil de l’Église et manifestement ne se
décidait pas à la quitter, le Roi s’avança vers elle et l’interrogea:
--Pourquoi es-tu si triste?
--Je suis chassée de ma maison, répondit-elle en montrant l’intérieur de
la sombre petite église.
--Qui t’a chassée? reprit-il.
Elle le regarda avec une indicible mélancolie.
--Ne le sais-tu pas? demanda-t-elle.
Alors le Roi se détourna. Il n’avait pas le temps, se dit-il, de deviner
des énigmes. Cette femme paraissait l’accuser de l’avoir chassée. Il ne
comprenait pas ce qu’elle entendait par là. Il poursuivit donc vivement
son chemin et arriva au pont royal où étaient amarrés les vaisseaux de
la Reine. Près du port il rencontra des serviteurs de Sigrid qui tous
portaient des vêtements ourlés d’or et des casques d’argent. Et Sigrid,
debout, haute et fière sur son navire, embrassait du regard Kungahalla
et se réjouissait dans son cœur de cette ville puissante et riche. Mais,
en l’apercevant, le Roi songea à la douce jeune femme qui, pauvre et en
détresse, était sortie de l’église: «Vraiment, se dit-il, je crois
qu’elle était plus belle que Sigrid la Superbe!» Et lorsque, au même
moment, Sigrid lui sourit, il se rappela les larmes qui avaient brillé
dans les yeux de l’autre femme. La figure de l’étrangère lui demeurait
si présente à l’esprit qu’il la comparait, trait par trait, à celle de
la Reine; et, dans cette comparaison, toute la beauté de Sigrid
s’évanouissait. Il reconnut que les yeux de la Superbe étaient cruels;
sa bouche, voluptueuse; et chaque ligne de son visage lui révélait les
traces d’un péché. Cependant il s’avouait toujours qu’elle était belle;
mais il commençait à la considérer comme une brillante vipère.
A la vue du Roi, la Reine avait souri d’un sourire triomphal.
--Je ne t’attendais pas de si bonne heure, Roi Olaf, dit-elle. Je te
croyais à la messe.
Le Roi riposta:
--La messe n’est pas encore commencée; et je viens te demander de
m’accompagner à la maison de mon Dieu.
A ces mots il vit luire dans les yeux de Sigrid un regard tranchant;
mais elle continua de sourire.
--Monte sur mon vaisseau, dit-elle. Je voudrais te montrer les présents
que je t’ai apportés.
Elle prit une épée dorée comme pour l’attirer; mais le Roi voyait
toujours près d’elle l’autre femme; et Sigrid la Superbe lui parut tout
à coup un vilain dragon qui couvait des trésors.
--Je désire savoir d’abord, dit-il, si tu m’accompagneras à l’église.
--Et qu’irais-je faire dans ton église? demanda-t-elle d’un air hautain
et moqueur.
Elle remarqua que les sourcils du Roi se fronçaient et qu’il n’était
plus de la même humeur que la veille. Aussi changea-t-elle vivement de
manières et se montra-t-elle douce et déférente.
--Va à l’église, reprit-elle, tant que tu voudras et bien que je n’y
aille pas moi-même. Cela ne doit amener aucune inimitié entre nous.
A ces mots elle descendit du navire et s’approcha du Roi. Elle tenait à
la main une épée et un manteau bordé de fourrure qu’elle était heureuse
de lui offrir.
Mais le Roi jeta un coup d’œil vers la ville; là-bas il vit s’avancer
l’autre femme qui marchait le corps penché, et l’enfant dans ses bras.
--Que regardes-tu donc avec tant d’intérêt, Roi Olaf? demanda Sigrid la
Superbe.
L’autre femme se retourna au même instant et dirigea son regard vers le
Roi; et il sembla au Roi qu’au-dessus de sa tête et de la tête de
l’enfant s’allumaient des anneaux de lumière dorée, plus beaux que les
bijoux de tous les Rois et de toutes les Reines. Mais bientôt elle
remonta vers la ville et disparut.
--Que regardes-tu donc avec tant d’intérêt, Roi Olaf? répéta Sigrid.
Le Roi se tourna enfin vers la Reine; mais alors il la vit vieille,
vile, entourée de toute la méchanceté et de tous les péchés du monde; et
il s’effraya à la pensée qu’il eût pu tomber dans ses filets.
Il avait ôté son gant pour lui tendre la main: subitement, il retira sa
main et de son gant lui cingla le visage.
--Qu’ai-je à faire avec toi, chienne de païenne? s’écria-t-il.
Sigrid la Superbe fit un pas en arrière; mais elle se reprit et répondit
vivement:
--Ce coup-là pourra bien causer ta perte, Roi Olaf Trygvason.
Elle était d’une pâleur sinistre lorsqu’elle lui tourna le dos et
remonta à bord de son navire.
* * * * *
La nuit suivante, le Roi Olaf eut un étrange rêve.
Ce qui s’étendait devant ses yeux, c’était non pas la terre, mais le
fond de la mer, un sol vert et gris sur lequel l’eau avait plusieurs
brasses de hauteur. Des poissons y poursuivaient leur proie; des
vaisseaux glissaient à la surface comme de sombres nuages; et le disque
mat du soleil y luisait comme une lune pâle.
Et voici que la femme qu’il avait vue à la porte de l’église s’avança
avec la même démarche penchée, les mêmes vêtements usés, le même visage
de chagrin et de souci. Mais partout où elle s’avançait, les masses
d’eau, comme poussées par un immense respect, s’érigeaient en colonnes,
s’arrondissaient en voûtes, faisaient devant ses pas un temple
splendide.
Soudain, le Roi s’aperçut qu’au-dessus de la jeune femme les voûtes
d’eau commençaient à changer de couleur; elles se teignirent d’abord de
rose pâle; puis leur rose s’assombrit, et toute la mer fut d’un rouge de
sang. La jeune femme marchait maintenant sur un sol jonché d’arcs, de
flèches, d’épées et de javelots brisés, et qui en fut bientôt
entièrement couvert.
Le Roi la vit en frissonnant s’écarter pour ne pas heurter du pied un
cadavre étendu dans le varech et les algues vertes. Le cadavre, revêtu
d’une cotte de mailles, tenait une épée à la main, et sa tête saignait
d’une plaie béante. Il sembla au Roi que la femme fermait les yeux, et
n’en continuait pas moins sa route sans la moindre hésitation. Elle
allait parmi les lourdes ancres, et les cordages enroulés comme des
serpents, et des flancs éventrés de vaisseaux, et des proues dont les
dragons dorés dardaient sur elle leurs yeux rouges.
--Je voudrais savoir quels sont les hommes qui ont livré cette bataille
et qui ont fait tant de destruction, pensa le dormeur.
Les morts se multipliaient. Ils pendaient par-dessus le bord des
vaisseaux; ils disparaissaient à moitié dans les herbes marines; mais le
Roi n’avait pas le temps de les regarder, car ses yeux suivaient la
jeune femme qui ne s’arrêtait pas.
Elle s’arrêta cependant devant le cadavre d’un homme au justaucorps
rouge, qui portait sur sa tête un casque brillant, un bouclier autour du
bras et dans sa main une épée nue. Elle se pencha et murmura à son
oreille: «Roi Olaf, Roi Olaf!»
Et le dormeur vit que cet homme au fond de la mer était lui-même: il se
reconnut parfaitement.
--Roi Olaf, murmurait la femme, je suis celle que tu rencontras devant
l’église de Kungahalla. T’en souvient-il?
Comme le mort ne bougeait pas, elle s’agenouilla près de lui et
continua:
--Sigrid la Superbe a envoyé sa flotte contre toi et s’est vengée. Le
regrettes-tu, Roi Olaf?
Et elle reprit encore:
--Tu souffres maintenant l’amertume de la mort, parce que tu m’as
choisie et que tu m’as préférée à Sigrid la Superbe. Le regrettes-tu? Le
regrettes-tu?
Le mort ouvrit enfin les yeux; et la femme l’aida à se lever. Il
s’appuya sur son épaule et tous deux s’en allèrent lentement.
Le Roi Olaf les vit marcher nuit et jour, et dans la mer et sur la
terre; et il lui parut enfin qu’ils étaient parvenus plus loin que les
nuages, plus haut que les étoiles.
Ils entrèrent dans un jardin où la terre brillait comme de la lumière
blanche et les fleurs comme des gouttes de rosée; et le Roi remarqua que
la femme, en entrant dans ce jardin, redressa la tête et prit une allure
plus légère. Bientôt, ses vêtements commencèrent à resplendir.
D’eux-mêmes, ils s’ourlaient d’or et se nuançaient de couleurs
merveilleuses, tandis qu’une auréole illuminait son visage. Le mort leva
la tête et demanda: «Qui es-tu?»
--Ne le sais-tu pas, Roi Olaf? répondit-elle. Et une splendeur infinie
l’enveloppa.
Et le Roi, dans son rêve, ressentit une joie si forte d’avoir à servir
la douce Reine des Cieux que jamais il n’en avait éprouvé de pareille et
qu’il s’éveilla. Il s’éveilla, les joues inondées de larmes et les mains
jointes en prière.
LA SAGA DE REOR
Un homme s’appelait Reor. Il était de la commune de Svarteborg, et on le
tenait pour le meilleur tireur du bailliage. Il avait reçu le baptême au
temps où le roi Olaf exterminait la vieille doctrine dans le Viken; et
il était toujours resté un ardent chrétien. Reor était libre de
naissance, mais pauvre; il était beau, mais pas très grand; fort, mais
doux. Ses regards et ses paroles domptaient les jeunes poulains; son
appel attirait les oiseaux. Il vivait presque entièrement dans la forêt;
et la nature le possédait presque entièrement. La croissance des
plantes, le bourgeonnement des arbres, le jeu des lièvres sur les
clairières, le saut des perches dans le lac assoupi du soir, la lutte
des saisons et les changements de temps: tels étaient les événements de
son existence. La joie et le chagrin, c’est de là qu’il les tirait, et
non de ce qui se passait parmi les hommes.
Un jour, l’habile chasseur fit une bonne chasse. Il rencontra au plus
profond de la forêt un vieil ours, et, d’un seul coup, l’abattit. La
pointe effilée de la grande flèche vola droit au cœur du gros seigneur
qui tomba mort. On était en plein été. La fourrure de la bête n’était ni
épaisse ni égale. Reor l’enleva cependant, la roula, la jeta sur son dos
et poursuivit sa route.
Il n’avait pas marché longtemps qu’il sentit un parfum de miel
extraordinairement fort. Ce parfum s’exhalait de petites plantes qui
couvraient le sol. Leurs feuilles, d’un vert clair, étaient polies et
délicatement veinées. Leurs fleurs poussaient sur des tiges menues et
formaient un sceptre de calices blancs et serrés, d’une extrême
petitesse, mais d’où sortaient des plumets d’étamines dont les anthères
tremblaient au bout de leurs filets blancs. Reor se dit que ces fleurs,
solitaires et presque invisibles dans la pénombre des bois, envoyaient
message sur message et multipliaient leurs appels. Leur parfum était le
cri qui annonçait au loin leur présence. Mais il y avait quelque chose
d’angoissant dans ce lourd parfum. Les fleurs avaient rempli leur coupe
pour des hôtes ailés qui ne venaient pas. Elles languissaient sous
l’opprimante solitude des fourrés sombres et sans vent. Là où elles se
pressaient, il lui sembla qu’elles chantaient un chant, monotone:
«Venez, hôtes charmants, venez aujourd’hui; car demain nous serons
mortes; demain nous serons couchées mortes sur les feuilles sèches.»
Reor put assister au gai dénouement de l’aventure des fleurs. Derrière
lui, un léger souffle palpita; et il aperçut un papillon blanc qui
errait dans la pénombre entre les gros troncs épais. Le papillon
voltigeait, inquiet, incertain, en quête de sa route. Et il était suivi
d’autres papillons qui criblaient l’obscurité. Enfin le parfum le guida
jusqu’aux fleurs. Comme une chute neigeuse d’ailes blanches, toute
l’armée des papillons s’abattit, après son chef, sur les fleurs
languissantes. Il y eut fête et orgie dans chaque sceptre fleuri; et la
forêt fut pleine d’une allégresse muette.
Reor continua sa marche. Le parfum de miel flottait autour de lui.
Là-bas, au fond de la forêt, une langueur mystérieuse, plus forte que
celle des fleurs, l’attirait comme les fleurs attirent les papillons. Il
s’avançait avec une joie douce, dans l’attente d’un bonheur inconnu. Sa
seule crainte était de ne pas trouver le chemin du vague objet où
aspirait son âme.
Tout à coup, devant lui, passa une couleuvre blanche. Il se pencha pour
saisir cette annonciatrice de bonheur; la couleuvre lui échappa de la
main et coula le long du sentier. Il la vit plus loin qui s’enroulait,
restait immobile; mais, quand il voulut encore l’attraper, elle lui
glissa, comme de la glace, entre les doigts. Reor fut saisi d’un grand
désir de posséder cette bête, la plus sage de toutes. Il courut après
elle sans pouvoir l’atteindre; et la couleuvre l’entraîna hors du chemin
dans la forêt sauvage.
C’était une forêt de pins et de sapins où d’ordinaire l’herbe est rare.
Cependant, après avoir marché dans la mousse sèche et les aiguilles
brunes, dans les fougères et les buissons d’airelles, il sentit bientôt
sous son pied une herbe soyeuse. Des fleurs légères comme des flocons
s’y balançaient, et les œillets y entrouvraient leurs petites fleurs
rouges. Au-dessus les grands pins étendaient leurs branches noueuses et
rousses, hérissées d’aiguilles, où les rayons du soleil se frayaient de
nombreux passages; et il y régnait une lourde chaleur.
Au fond de l’étroite vallée se dressait un mur de montagne abrupte où
frappait la lumière. Reor reconnut aussitôt le pignon d’une demeure de
géant. Sous la mousse et les lichens, il distingua les énormes gonds de
la porte en granit. La couleuvre s’était glissée dans les hautes herbes
et avait disparu. Il abandonna l’espoir de l’atteindre. A ce moment, il
sentit de nouveau le parfum de miel des fleurs languissantes. Il
remarqua que la chaleur était lourde et le calme étrange. Pas un oiseau
ne bougeait, pas une aiguille ne frémissait. Toute la vie semblait
suspendue dans une tension indescriptible. Il se serait cru au milieu
d’une chambre où, bien qu’il ne vît personne, quelqu’un l’observait,
l’épiait et l’avait longtemps espéré. Il n’en éprouva aucune inquiétude,
mais un frisson délicieux le parcourut comme à l’approche d’un spectacle
merveilleusement beau.
Au même instant, il aperçut la couleuvre. Elle ne s’était point cachée
sous l’herbe; elle avait rampé sur un des blocs de pierre que le gel de
l’hiver avait détaché de la montagne. Et, juste au-dessous de la
couleuvre blanche, une claire jeune fille dormait étendue dans l’herbe
molle. Elle n’était recouverte que de voiles aussi fins que des toiles
d’araignée. On eût dit qu’elle s’était jetée là après avoir, toute la
nuit, dansé avec les Elfs. Les longues feuilles et des panaches de
fleurs tremblantes et floconneuses montaient au-dessus d’elle; et Reor
ne fit qu’entrevoir les lignes souples de son corps. Il n’approcha pas;
mais il tira son couteau et le lança entre la dormeuse et la montagne,
afin que cette fille de géants, pour qui tout acier est un objet
d’épouvante, ne pût s’enfuir quand elle se réveillerait.
Puis il s’absorba dans ses réflexions. Une seule idée très nette
s’imposait à lui: il voulait avoir la jeune fille qui dormait là. Mais
il ne savait pas encore comment il la traiterait. Comme il connaissait
mieux le langage de la nature que celui des hommes, il écouta la grande
forêt grave et la montagne sévère. La montagne et la forêt lui disaient:
«Vois, nous te donnons, à toi qui aimes le désert, notre belle fille.
Elle te conviendra mieux que les filles de la plaine. Reor, es-tu digne
de ce noble et riche présent?»
Alors, il remercia dans son cœur la nature généreuse; et il résolut de
faire de la jeune fille non pas son esclave, mais sa femme. Et, comme il
pensa, qu’une fois chrétienne et civilisée, elle rougirait au souvenir
de sa nudité, il déroula la fourrure d’ours qu’il portait sur son dos et
la jeta sur elle.
On entendit derrière le mur de la montagne un rire dont le sol trembla.
Cela ne sonnait point en moquerie: c’était plutôt le rire d’une personne
qui avait été fort inquiète et qui riait au soulagement de son angoisse.
Le silence et la chaleur cessèrent. Un vent frais courut sur l’herbe; et
les aiguilles des pins recommencèrent à murmurer doucement. L’heureux
chasseur comprit que la forêt avait retenu son souffle, anxieuse de
savoir comment la fille du désert serait traitée par le fils des hommes.
A ce moment, la couleuvre se laissa couler dans les hautes herbes. La
dormeuse enchantée ne remuait point. Reor l’enveloppa dans la peau
grossière de façon que sa tête seule émergeât des poils grisonnants du
vieil ours. Bien qu’elle fût la fille du géant de la montagne, elle
était délicate avec des membres fins. Le chasseur la prit dans ses bras
et sortit de la forêt.
Après un moment, il sentit qu’on soulevait son chapeau aux larges bords.
La fille du géant s’était réveillée, et, tranquillement assise sur le
bras du jeune homme, elle voulait voir qui la portait. Reor allongea le
pas et ne dit rien. Sans doute elle remarqua que le soleil lui brûlait
le front, car elle tint le chapeau comme un écran; mais elle ne le lui
posa point sur la tête et continua de contempler son visage. Et il
semblait à Reor qu’il n’avait besoin de rien lui demander ni même de lui
parler. Il la porta en silence jusqu’à la cabane de sa mère. Tout son
être était rempli de félicité; et, quand il atteignit le seuil de sa
maison, il vit la couleuvre blanche, qui donne le bonheur domestique, se
glisser sous le mur de fondation.
LES PROSCRITS
Un paysan qui avait tué un moine s’enfuit dans la forêt et fut mis hors
la loi. Il y trouva un autre proscrit, un pêcheur des extrêmes îlots qui
était accusé d’avoir volé un filet de pêche. Ces deux hommes se
réunirent, habitèrent une caverne, tendirent des pièges, taillèrent des
flèches, firent cuire leur pain sur une dalle de granit et se gardèrent
réciproquement. Le paysan ne sortait jamais de la forêt; mais le
pêcheur, qui n’avait pas commis un crime aussi formidable, jetait
parfois sur les épaules un paquet de bêtes prises au piège et descendait
furtivement parmi les hommes. Il échangeait alors un coq de bruyère noir
et d’un bleu scintillant, un lièvre aux longues oreilles ou un gracieux
chevreuil contre du lait et du beurre, des pointes de flèches et des
vêtements. C’est ainsi que les deux proscrits pouvaient entretenir leur
existence.
La caverne qu’ils habitaient était creusée au flanc d’une colline. De
larges pierres et des ronces épineuses en protégeaient l’entrée. Sur le
toit poussait un sapin touffu; entre ses racines, la fumée de leur âtre
s’échappait par un trou. Les branches serrées du pin la tamisaient, et
elle s’évanouissait imperceptible dans l’air. Quand ils s’en allaient de
leur demeure ou quand ils y revenaient, les deux hommes traversaient le
gué d’un torrent; et leurs traces disparaissaient sous le gai clapotis
des eaux.
Les premiers temps, on les avait traqués comme des ours ou des loups.
Les paysans avaient organisé une battue. La forêt fut entourée de
tireurs à l’arc. Les porteurs de lances y entrèrent et en fouillèrent
toutes les crevasses, tous les taillis, tous les buissons. Pendant que
la traque bruyante battait les bois, les proscrits étaient blottis dans
leur sombre caverne, haletants d’épouvante. Le pêcheur tint bon toute la
journée, mais celui qui avait tué en fut chassé par une angoisse
insupportable: il lui fallut absolument sortir et voir l’ennemi. On le
découvrit; on se jeta sur ses traces, mais cette chasse furieuse lui
parut mille fois moins terrible que la tranquillité dans l’ombre et que
l’horreur de se sentir impuissant. Il détala devant les chasseurs,
descendit en culbutant des pentes vertigineuses, sauta par-dessus des
torrents, escalada des hauteurs abruptes. Tout ce qu’il y avait en lui
de force cachée et d’habileté et de souplesse s’exaspéra sous
l’aiguillon du péril. Son corps se détendait comme un ressort d’acier;
son pied ne se trompait pas; sa main ne lâchait pas prise. Ses yeux
voyaient et ses oreilles entendaient avec une acuité qu’il n’avait
jamais eue. Il comprenait le murmure des feuilles et l’avertissement des
pierres. Du haut des escarpements, il lançait à ses persécuteurs des
railleries mordantes. Quand leurs javelots sifflaient autour de lui, il
les saisissait au passage et les leur renvoyait. Et lorsqu’il s’élançait
à travers les branches qui lui cinglaient la figure, il entendait en lui
chanter un chant de victoire.
Le dos nu d’une montagne traversait la forêt; et, sur la crête solitaire
se dressait un gigantesque pin. Le tronc roux ne poussait aucune
branche, mais à la cime se balançait un nid d’oiseau de proie. Dans sa
belle intrépidité, il y grimpa pour narguer ses ennemis; et, pendant que
les chasseurs, qui le cherchaient sur les pentes boisées, passaient sous
ses yeux, il s’amusa à tordre le cou aux petits des éperviers. Le mâle
et la femelle l’attaquèrent âprement. Ils volaient devant son visage,
avides d’enfoncer leur bec dans ses prunelles; ils le frappèrent de
leurs ailes, et leurs griffes égratignaient jusqu’au sang sa peau hâlée.
Debout sur le nid vacillant, le couteau à la main et les coups rapides,
il oubliait, dans l’ardeur du jeu, les rudes chasseurs dont il était le
gibier. Quand il y pensa, ils avaient disparu: Personne n’avait eu
l’idée de le chercher sur le dos nu de la montagne; personne n’avait
levé la tête vers les nuages et n’avait regardé la cime du grand pin où
cet homme, menacé dans sa vie, accomplissait des tours de gamin et des
exploits de somnambule.
Il tressaillit et frissonna en se voyant sauvé. Les mains tremblantes,
il s’accrochait aux branches, et mesurait la hauteur de son arbre. Il
craignait tout maintenant: le vertige, la chute, les oiseaux, les
traqueurs disparus. Gémissant de peur, il se laissa glisser le long du
pin. Il se coucha à plat ventre sur la montagne, et rampa au milieu des
rocs jusqu’au taillis qui le cachait. Il se fourra sous les branches
emmêlées des jeunes sapins et s’étendit épuisé sur la mousse. Un homme
seul, n’importe lequel, aurait pu s’emparer de lui.
* * * * *
Le pêcheur se nommait Tord. Il n’avait que seize ans; mais il était fort
et hardi. Il avait déjà vécu une année dans la forêt.
Le paysan s’appelait Berg et portait le surnom de _Rese_ (le Géant.)
C’était l’homme le plus robuste et le plus grand du bailliage, large
d’épaules et fin de taille. Ses mains avaient une si belle forme qu’on
aurait cru qu’il n’avait jamais travaillé. Ses cheveux étaient bruns;
son visage, frais et blanc. Lorsqu’il eut vécu quelque temps sous les
bois, son aspect devint plus rude, ses regards plus aigus, ses sourcils
plus touffus; et les muscles qui les fronçaient, se dessinèrent, gros
comme un doigt, à la racine de son nez. La proéminence de son front, se
marqua plus nettement. Ses lèvres se fermaient plus dures; ses tempes se
creusaient; ses mâchoires ressortaient davantage. Plus son corps
maigrissait, plus il semblait de fer. Ses cheveux commencèrent à
grisonner.
Le jeune Tord ne se lassait pas de contempler cet homme. Jamais il
n’avait rien vu d’aussi beau ni d’aussi puissant. Dans son imagination,
Berg avait la hauteur d’une forêt et la force des brisants. Il le
servait comme un maître et l’adorait comme un dieu. Il se sentait né
pour lui porter les engins de chasse, pour lui traîner jusqu’à la
caverne le gibier abattu, pour lui chercher de l’eau et pour lui allumer
le feu. Berg Rese acceptait ses services, mais il ne l’en payait jamais
d’une bonne parole, car il le méprisait d’être un voleur.
Les proscrits ne menaient point une vie de brigands ou de bandits: ils
se nourrissaient de pêche et de chasse. Si Berg n’avait pas tué un homme
sacré, les paysans auraient cessé de le poursuivre et l’auraient laissé
en paix là-haut dans les montagnes. Seulement ils craignaient un grand
malheur tant que le meurtrier d’un serviteur de Dieu resterait impuni.
Lorsque Tord s’aventurait dans la vallée avec du gibier, on lui offrait
de l’argent et sa grâce s’il consentait à indiquer le refuge de Berg et
l’heure de son sommeil. Mais le jeune garçon refusait toujours, et ceux
qui essayaient de le suivre furent si bien dépistés qu’ils durent y
renoncer.
Un jour Berg lui demanda si les paysans ne l’encourageaient pas à la
trahison, et quand il apprit les belles propositions qu’on lui faisait,
il lui déclara d’un ton moqueur que c’était une sottise de ne pas les
accepter.
Tord le regarda avec un tel regard que Berg Rese n’en avait jamais vu de
pareil. Jamais jeune fille ne l’avait ainsi regardé aux jours de sa
jeunesse, ni sa femme ni ses enfants. «Tu es mon seigneur et le maître
que j’ai librement choisi, disait ce regard. Tu pourrais me battre et
m’insulter: je te demeurerais fidèle.»
De ce jour, Berg Rese observa plus attentivement le jeune homme. Il
remarqua qu’il était aussi courageux dans l’action que timide dans la
parole. Il n’avait aucune crainte de la mort. Quand les lacs venaient de
geler et qu’au printemps les «duvets» et les fausses mûres en fleurs
cachaient la vase des marais et la rendaient plus dangereuse, il aimait
à les traverser. C’était pour lui comme un besoin naturel de suppléer
par ces dangers aux périls de la tempête et de la mer qu’il ne pouvait
plus affronter. Mais la nuit il avait peur de la forêt; et même, en
plein jour, les obscurs fouillis et les racines des pins tendus comme
des bras décharnés pouvaient lui causer de l’effroi. Et lorsque Berg lui
parlait, sa timidité l’empêchait de répondre.
Il ne dormait jamais sur le lit de mousse et de fourrures qu’ils avaient
dressé au fond de la caverne, près du feu; mais chaque nuit, quand Berg
s’était endormi, il se glissait vers l’entrée et se couchait sur une
dalle de pierre. Berg s’en aperçut et lui en demanda la raison. Tord
n’en donna aucune, et, pour éviter d’autres questions, il y renonça deux
nuits de suite. La troisième, il reprit son poste de garde.
Une nuit que la neige tourbillonnait comme une fumée et se glissait dans
les taillis les plus impénétrables au vent, ses flocons réussirent à
pénétrer sous la caverne des malheureux. Tord, étendu près de l’entrée,
s’éveilla le matin couvert d’un monceau de neige qui dégelait. Quelques
jours après, il tomba malade. Ses poumons sifflaient, traversés, à
chaque prise d’air, de douleurs déchirantes, il luttait sans rien dire,
mais un soir, qu’il se penchait pour souffler le feu, il tomba et ne put
se relever.
Berg Rese s’approcha et le pria de se coucher dans son lit à lui. Tord
gémissait, incapable de se mouvoir. Berg le prit alors dans ses bras et
l’y porta. Mais il éprouvait comme la sensation de toucher à un serpent
visqueux; il avait sur les lèvres comme le goût de la viande impure de
cheval. Rien ne lui paraissait plus répugnant que le contact de ce vil
voleur.
Il étendit sur lui sa belle fourrure d’ours et lui donna de l’eau:
c’était tout ce qu’il pouvait faire. La maladie ne fut pas dangereuse.
Tord se remit vite; et la nécessité où s’était trouvé Berg de le
remplacer à la besogne et de le servir rapprocha ces deux hommes. Tord
osa lui parler, le soir, quand, assis dans la caverne, ils taillaient
des flèches.
--Tu es de bonne race, Berg, lui disait-il; les plus riches gens de la
vallée sont tes parents. Tes ancêtres ont été au service des rois, et
ils ont combattu dans leur carré de boucliers.
--Ils ont plus souvent combattu dans les groupes de révoltés et contre
les rois, répliquait Berg.
--Tes pères faisaient de grandes fêtes à la Noël, et toi aussi, quand tu
vivais à ta ferme. Des centaines d’hommes et de femmes s’attablaient
dans ta grande salle qui était bâtie avant même que saint Olaf baptisât
les Vikings. Tu possédais d’antiques canettes d’argent et de grandes
cornes à boire qui, remplies d’hydromel, passaient de main en main.
Berg jeta un regard étonné sur le jeune garçon. Celui-ci était assis,
les jambes pendant hors de la couchette et la tête appuyée sur ses mains
qui retenaient sa lourde chevelure. La maladie avait affiné et pâli son
visage, et ses yeux gardaient encore l’éclat de la fièvre. Il sourit à
l’image qu’il évoquait de la grande salle tout ornée, de l’argenterie
brillante, des hôtes en costume de fête et de Berg Rese lui-même
siégeant au haut bout de la table dans la maison de ses ancêtres. Le
paysan se dit que jamais personne ne l’avait aussi ardemment admiré, ni
trouvé aussi beau sous ses habits de gala, que ce garçon sous les loques
de son vêtement de peau. Il en fut à la fois touché et irrité. Pourquoi
ce voleur se permettait-il de l’admirer?
--Il n’y avait donc pas de fête chez toi? demanda-t-il.
Tord se mit à rire.
--Là-bas, sur l’écueil, chez mon père et ma mère? Tu ne sais donc pas
que mon père est un naufrageur et que ma mère est une sorcière? Personne
ne vient chez nous.
--Ta mère est une sorcière?
--Oui, répondit Tord très tranquillement. Dans les tempêtes elle s’en va
à cheval sur un phoque, vers les navires que les lames balaient; et ceux
que les vagues entraînent lui appartiennent.
--Et qu’en fait-elle? demanda Berg.
--Oh, une sorcière a toujours besoin de cadavres. Elle les fait bouillir
et en retire des onguents; ou peut-être les mange-t-elle. Les nuits de
claire de lune elle s’assied au milieu de la houle, là où les brisants
blanchissent et où l’écume la fouette. On dit qu’elle y cherche des
doigts et des yeux d’enfants noyés.
--C’est horrible, c’est ignoble! s’écria Berg.
Le garçon répondit avec une assurance imperturbable:
--Ce serait ignoble pour d’autres, mais pas pour des sorcières. Elles
sont forcées d’agir ainsi.
Berg Rese sentit qu’il venait de découvrir une nouvelle manière de
considérer le monde.
--Les voleurs sont-ils aussi forcés de voler comme les sorcières de
faire leurs sorcelleries? demanda-t-il d’une voix tranchante.
--Bien sûr, répondit le garçon, chacun est forcé de faire ce à quoi il
est destiné.
Puis il ajouta avec un sourire mystérieux:
--Il y a aussi des voleurs qui n’ont jamais volé.
--Qu’entends-tu par là? dit Berg.
Le jeune homme continua de sourire, fier d’être une énigme.
--Des voleurs qui n’ont pas volé! reprit Berg. C’est comme si tu parlais
d’oiseaux qui n’ont pas d’ailes.
Sa curiosité était piquée; il prit un air bonhomme pour en savoir
davantage.
--Personne pourtant ne peut être appelé voleur, quand il n’a rien volé,
ajouta-t-il après un silence.
--C’est vrai, dit enfin le garçon, en serrant les lèvres... Tout de
même, si on avait un père voleur...
--On hérite les domaines et les biens, répondit Berg; mais le nom de
voleur n’est porté que par celui qui l’a gagné lui-même.
Tord eut un rire sourd.
--Et si l’on a une mère qui vous prie et vous supplie de prendre sur
vous le crime de votre père?... Et si l’on escamote son travail au
bourreau en s’enfuyant dans la forêt?... Et si les gens vous condamnent
et vous poursuivent à cause d’un filet de pêche qu’on n’a jamais vu?...
Berg, de colère, asséna un coup de poing sur la table. Ainsi donc ce bel
adolescent avait gaspillé sa vie. Il avait renoncé à tout, aux biens, à
l’estime et à l’amour des hommes. Il ne pouvait plus attendre de la vie
que l’âpre et cruel souci de se vêtir et de se nourrir. Et ce malheureux
l’avait laissé, lui, Berg Rese, le mépriser comme un voleur! Il le
gourmanda rudement; mais le jeune garçon ne s’en effraya pas plus que
l’enfant malade ne s’effraie d’une gronderie de sa mère quand il s’est
enrhumé pour avoir passé, les pieds nus, dans le ruisseau du printemps.
* * * * *
Sur un fjell, au milieu de la forêt, il y avait un lac sombre. Il était
carré avec des bords si droits et des angles si nets qu’on l’eût dit
façonné de la main des hommes. De trois côtés, des rocs à pic
l’encadraient, où se cramponnaient les sapins. Au bord de l’eau, la
terre avait été emportée; et leurs racines nues s’enchevêtraient comme
des serpents qui eussent voulu ramper hors des eaux ou des squelettes
noircis de géants rejetés par la vague. Un énorme sapin, que la tempête
avait renversé, dessinait un vaste demi-cercle de la crête rocheuse
jusqu’au lac où trempait sa cime. Les branches enfoncées dans le lit
vaseux offraient un bon refuge aux petits poissons; et ses racines
dressées sauvagement vers le ciel achevaient d’imprimer au paysage un
air lugubre.
Le quatrième côté du lac n’était point escarpé. Les murailles rocheuses
s’abaissaient, et une petite rivière y frayait son chemin au milieu d’un
archipel d’îlots, où croissaient des aulnes d’un vert-gris et des saules
aux feuilles lisses. On y trouvait le bouleau qui vient toujours à la
rescousse, quand il s’agit de refouler le pin et le sapin. Des merisiers
et des sorbiers parfumaient aussi ces petites îles et les couronnaient
de beauté.
A l’embouchure, la lumière du soleil pénétrait sous une forêt de roseaux
qui atteignaient la hauteur d’un homme; et elle tombait sur les eaux
calmes aussi verte que sur la mousse des bois. Dans ces clairières
liquides nageaient des nénuphars. Les hautes tiges des roseaux
contemplaient gravement ces belles fleurs délicates qui, aussitôt que le
soleil se cachait, refermaient jalousement leurs pétales et leurs jaunes
étamines dans un dur calice de cuir.
Un jour d’été les proscrits vinrent au lac pour pêcher à la ligne. Ils
traversèrent le gué et s’avancèrent jusqu’au milieu de la forêt des
roseaux. Là, ils jetèrent l’amorce aux grands brochets striés de vert
somnolents sous l’onde.
Ces hommes, qui passaient tous leurs jours dans la forêt, subissaient
sans le savoir la domination des forces de la nature comme les bêtes et
les plantes. En plein soleil, ils étaient hardis et francs, mais le
soir, dès que les rayons s’éteignaient, ils devenaient taciturnes; et la
nuit qui leur paraissait infiniment plus grande et plus impressionnante
que le jour, les emplissait du sentiment de leur impuissance.
La lumière verte tamisée entre les joncs, les eaux teintes d’un brun
rayé d’or et d’un vert sombre les mettaient dans l’état d’âme où l’on
attend des miracles. L’horizon leur était fermé. De temps en temps, un
souffle imperceptible inclinait les roseaux dont les tiges se frôlaient
et dont les longues feuilles, pareilles à des rubans, effleuraient leur
visage. Ils étaient assis sur des pierres grises. Leurs vêtements de
peau grise prenaient des nuances de pierre rongée et recouverte de
lichen. Chacun d’eux voyait son camarade immobile et silencieusement
changé en une image de pierre. Mais, à travers les roseaux, les poissons
géants rôdaient avec leur dos irisé comme un arc-en-ciel.
Chaque fois qu’ils jetaient leur ligne, un cercle d’ondulations
s’élargissait sous les hautes tiges. Ils remarquèrent tout à coup que le
mouvement devenait plus fort et si fort qu’on ne pouvait le croire
provoqué par leurs coups de ligne. Ils levèrent la tête, et aperçurent
une ondine, moitié femme, moitié poisson, endormie à fleur d’eau et dont
la respiration prolongeait ainsi l’ondulation des petites vagues. Ils ne
s’étonnèrent pas; et quand elle se fut évanouie, ils ne surent au juste
s’ils n’avaient pas été le jouet d’un mirage. La lumière verte pénétrait
jusqu’à leur cerveau comme une douce ivresse. Ils restaient là, les yeux
fixes, hébétés, pleins de visions qu’ils n’osaient se confier; et leur
pêche était mauvaise.
Des coups de rames dans les roseaux les firent sursauter. Un bachot
apparut, lourd, avec de la mousse entre ses grossières planches fendues
et des rames étroites comme des bâtons. Une jeune fille qui avait
cueilli des nénuphars le dirigeait. Elle avait des cheveux bruns, réunis
en tresses opulentes, et de grands yeux sombres; et elle était
étrangement pâle, mais d’une pâleur qui touchait au rose. Les joues
n’avaient pas plus de couleur que le reste de son visage. A peine ses
lèvres étaient-elles moins pâles. Elle portait un corsage de toile
blanche et une ceinture de cuir aux boucles d’or. Sa jupe bleue était
bordée d’un ourlet rouge. Elle ramait et passait devant les proscrits
sans les voir. Ils demeurèrent immobiles et muets, non par crainte
d’être aperçus, mais pour mieux la contempler. Quand elle eut disparu,
ils redevinrent des hommes, et ils se regardèrent en souriant.
--Elle était blanche comme les nénuphars, dit l’un.
--Elle avait les yeux sombres comme l’eau qui dort là-bas sous les
racines du sapin.
Ils auraient voulu rire, mais rire comme jamais on n’avait entendu rire
sur les bords de ce lac noir.
--As-tu trouvé qu’elle était jolie? demanda Berg Rese.
--Je ne sais pas; je l’ai vue si rapidement. Elle l’était peut-être...
--Tu n’as pas osé la regarder. Tu pensais sans doute que c’était
l’ondine.
Et tous deux furent repris de leur même gaieté sans raison.
* * * * *
Dans son enfance Tord avait une fois vu un homme noyé. Le corps étalé
sur la grève, en plein jour, ne l’avait point effrayé; mais, la nuit, il
avait rêvé des choses épouvantables. Chaque vague de la mer roulait un
cadavre à ses pieds. Tous les récifs, tous les îlots étaient couverts de
noyés, qui parlaient cependant et qui se mouvaient et qui le menaçaient
de leur main terriblement blanche.
Il en fut de même après l’apparition de la jeune fille. Elle revint dans
ses rêves. Il la rencontrait au fond de l’étang où le soleil tombait
encore plus verdâtre qu’au milieu des roseaux; et cette fois il avait le
temps de voir combien elle était belle. Puis il était accroupi sur la
grande racine du sapin au milieu du lac, et la racine chancelait et
cédait sous son poids. Alors la jeune fille apparaissait entre les îles,
sous les sorbiers rouges, et se riait de lui. Puis il rêva qu’elle lui
donnait un baiser. Le jour entrait dans la caverne. Berg Rese s’était
levé. Tord ferma obstinément ses yeux sur ce rêve qu’il ne voulait pas
laisser échapper. Quand enfin il s’éveilla, tout ce qu’il avait vu en
songe tournait dans sa tête vide. Il pensa beaucoup plus à la jeune
fille que la veille.
Vers le soir il eut l’idée de demander à Berg Rese s’il connaissait son
nom.
Berg lui lança un regard scrutateur.
--Peut-être vaut-il mieux que tu le saches tout de suite, dit-il, c’est
Unn. Nous sommes parents.
Tord apprit ainsi que c’était à cause de cette pâle jeune fille que Berg
Rese vivait dans la forêt. Il essaya de rappeler ses souvenirs.
Unn était la fille d’un paysan riche et influent, et, depuis la mort de
sa mère, elle gouvernait la ferme paternelle. Et cela lui plaisait fort,
car elle était ambitieuse, avide de dominer, et elle n’avait aucun désir
d’accepter un mari.
Unn et Berg Rese étaient cousins germains; et le bruit courait que Berg
aimait mieux causer et plaisanter avec Unn et ses servantes que
travailler dans sa propre ferme.
Or, à un grand banquet de Noël, la femme de Berg avait invité un moine
de Draksmark. Elle désirait qu’il admonestât son mari. L’extérieur de ce
moine répugnait à Berg, comme à beaucoup d’autres. Il était très gras,
pâle et blanc. Sa couronne de cheveux autour de sa tonsure, ses sourcils
au-dessus de ses yeux glauques, le teint de son visage, ses mains et son
froc, tout en lui était blanc.
A la table du festin, devant les hôtes rassemblés, le moine, qui n’était
pas peureux et qui pensait que ses paroles seraient ainsi plus
efficaces, déclara:
--On a coutume de dire que le coucou est le plus misérable des oiseaux,
car il n’élève pas ses petits dans son propre nid; mais il y a ici, à
cette table, un homme qui ne s’occupe ni de son foyer, ni de ses
enfants, et qui va chercher sa joie près d’une autre femme. C’est cet
homme que je voudrais appeler le plus vil des hommes!
A ces mots, Unn se leva.
--Ceci, Berg, est dit contre toi et contre moi! s’écria-t-elle. Jamais
je n’ai subi pareil affront; mais aussi mon père n’est point présent à
la fête.
Elle voulut partir, mais Berg s’élança. «Ne me touche pas! dit-elle. Je
ne te reverrai jamais.» Il la rattrapa dans le vestibule et lui demanda
ce qu’il fallait faire pour qu’elle restât. Les yeux flamboyants, elle
lui répondit qu’il devait le savoir. Alors Berg rentra dans la salle du
festin et tua le moine.
Lorsque Tord fut arrivé là dans ses souvenirs, il s’y rencontra avec
Berg lui-même, car ce dernier lui dit:
--Tu aurais dû la voir, Unn, quand le moine blanc est tombé. La
maîtresse de la maison réunit autour d’elle ses petits enfants et la
maudit. Elle tourna leurs visages vers Unn, afin qu’il leur souvînt à
jamais de celle qui avait fait de leur père un meurtrier. Mais Unn
demeura calme et si belle que les hommes tremblèrent. Elle me remercia
grandement. Puis elle m’exhorta à me retirer aussitôt dans la forêt et
m’engagea à n’employer le couteau que pour des causes aussi justes.
--Ton exploit lui avait donné une grande gloire, dit Tord.
A ces mots, Berg Rese se heurta de nouveau à ce qui l’avait déjà surpris
dans le jeune garçon. Il était comme un païen et pire qu’un païen. Il
n’avait pas la moindre idée d’une responsabilité morale. Ce qui devait
arriver, arrivait. Dieu, le Christ et les Saints lui étaient connus,
mais de nom, comme on connaît les dieux d’un pays étranger. Les
revenants des récifs et des grèves étaient ses dieux; car sa mère, la
sorcière, lui avait appris à croire aux âmes des trépassés.
Alors Berg Rese entreprit une œuvre, aussi folle que de tordre la corde
à son propre cou. Il dressa devant les yeux de cet ignorant l’image du
vrai Dieu, du Seigneur de la justice, du Vengeur des crimes qui
précipite les pécheurs dans les supplices éternels. Et il lui enseigna
l’amour du Christ et de sa mère, et des saints hommes et des saintes
femmes qui, les mains levées, se tiennent devant le trône de Dieu pour
détourner son courroux de la multitude des pécheurs.
Il lui décrivit les dures expiations des hommes sur qui s’est abattue la
colère divine. Il fit passer devant lui les troupes de pèlerins qui vont
aux Saints Lieux et les pénitents qui se flagellent, et les moines qui
fuient le tumulte du monde, jusqu’au fond des déserts.
A mesure qu’il parlait, le jeune garçon devenait plus pâle et plus
ardent: ces visions redoutables lui agrandissaient les yeux. Berg ne
pouvait s’arrêter: le flot de ses pensées l’entraînait. La nuit tomba
sur eux, la sombre nuit des bois où les hiboux huent. Dieu leur était si
visible que son trône leur cachait les étoiles. Les anges du châtiment
descendaient sur la cime des forêts. Mais ils devinaient au-dessous
d’eux les flammes infernales. Elles montaient et léchaient le disque
plat de la terre, ce pauvre refuge vacillant des générations
douloureuses.
* * * * *
L’automne était venu. La tempête soufflait. Tord était allé seul dans la
forêt pour examiner leurs pièges et leurs filets. Berg Rese, resté dans
une caverne, raccommodait ses vêtements. Le large sentier que suivait
Tord, montait une pente boisée.
Chaque coup de vent arrachait les feuilles sèches des taillis et les
emportait en tourbillons bruissants. A plusieurs reprises Tord crut
entendre un pas derrière lui. Il s’arrêta, regarda, prêta l’oreille;
mais il comprit que c’était le vent et les feuilles, et il poursuivit
son chemin. Alors le même bruit revint: c’était comme quelqu’un qui
montait en dansant sur un pied de soie. Et c’était aussi comme de petits
pas d’enfants qui trottinent. Les Elfs et les Lutins jouaient sur ses
traces. Mais il eut beau retourner: il ne vit rien. Il montra le poing
aux tourbillons de feuilles sèches et reprit sa marche.
Ceux qui le poursuivaient n’en furent point effrayés; mais ils
changèrent de voix. Tord entendit siffler et souffler derrière lui. Une
grande vipère coulait sur le sentier. Sa langue qui pendait bavait du
venin et son corps brillant faisait une lueur sur les feuilles ternies
et froissées. A côté de la vipère trottait un loup, une patte grise
maigre et efflanquée, qui se préparait évidemment à lui sauter à la
gorge, au moment où la vipère enlacerait ses pieds et le mordrait au
talon. Ils se taisaient comme pour l’approcher sans être aperçus; puis,
un instant après, un sifflement et un souffle rauque les trahissaient;
et parfois les griffes du loup sonnaient contre une pierre.
Involontairement, Tord pressa le pas. Les bêtes coururent derrière lui.
Il s’apprêtait à bondir hors du sentier où elles allaient le joindre. Il
se retourna. Mais il ne vit rien ni personne; et d’ailleurs il savait
qu’il n’y avait rien.
Tord s’assit sur une pierre. Les feuilles sèches remuaient à ses pieds:
petites feuilles de bouleau pâles et claires, feuilles de sorbier
tachetées de pourpre, feuilles d’orme sèches d’un brun foncé, feuilles
de tremble épaisses et rouges, feuilles de saule d’un vert jaune, toutes
fanées, froissées, déchirées, rongées, souillées.
--Pécheurs, pensa le jeune garçon, rien n’est pur devant Dieu. Les
flammes de son courroux vous ont déjà atteintes.
Quand il se remit en marche, il vit dans le creux de la vallée la forêt
onduler comme une mer, mais aucun souffle ne passait sur le sentier.
Seulement il entendit ce qu’il ne sentait pas. La forêt était pleine de
voix. Des murmures en sortaient, des plaintes gémissantes, d’âpres
menaces, des sanglots et des imprécations. Ces bruissements, ces
sifflements, tout ce tumulte qui cependant n’était rien, le harcelait et
l’affolait. Il éprouva la même angoisse que le jour où, tapi dans la
caverne, il avait entendu la chasse des paysans passer sur sa tête, avec
un bruissement de branches, un cliquetis d’armes, des cris
assourdissants et un vacarme sanguinaire.
Mais c’était aujourd’hui plus terrible encore. Les voix qui lui
parvenaient parlaient une langue étrangère. Cela ne ressemblait en rien
aux tempêtes qui hurlent dans les voiles et les cordages. Le vent jouait
à ses oreilles sur une harpe aux cordes innombrables. Chaque arbre avait
son accent. Le sapin ne bruissait pas comme le tremble, ni le saule
comme le sorbier. Chaque crevasse donnait sa note, chaque redan de
montagne jetait son cri. Le clapotement des eaux et le glapissement des
renards se mêlait dans cette fantasque tempête. Et il y avait encore
d’autres sons plus étranges. A ces sons, quelque chose en lui-même
commença de crier et de gémir avec le vent. Et il comprit tout à coup
que c’était Dieu, le Dieu de la justice, le Dieu vengeur qui le
poursuivait à cause de son camarade. Dieu exigeait que Tord livrât à
l’expiation le meurtrier du moine.
Tord se mit à parler au milieu de la tempête. Il confessa à Dieu ce
qu’il avait voulu faire et ce qu’il n’avait pu faire encore. Il avait
voulu parler à Berg Rese et le supplier de se réconcilier avec Dieu. Sa
timidité lui avait fermé la bouche.
«Dès que je sus que la terre était commandée par un Dieu juste,
cria-t-il, je compris qu’il était un homme perdu. J’ai passé bien des
nuits à pleurer sur mon ami. Je savais que Dieu l’atteindrait partout où
il se cacherait. Mais les paroles m’ont manqué parce que je l’aimais
trop. N’exige pas, ô mon Dieu, que je lui parle; n’exige pas que la mer
se soulève jusqu’à la hauteur des montagnes!»
Il se tut et, dans la tempête, la note profonde qui avait été pour lui
la voix de Dieu se tut aussi. Tord s’apaisa sous un soleil aveuglant, et
l’on n’entendit plus qu’un bruit, pareil à un clapotement de rames et à
un froissement de roseaux. Ce doux bruit lui remit devant les yeux
l’image d’Unn... Le proscrit ne peut rien avoir, ni biens, ni femme, ni
estime parmi les hommes... S’il trahissait Berg, il rentrerait sous la
protection des lois... Mais Unn devait aimer Berg, qui avait tant fait
pour elle. Et Tord ne voyait point d’issue...
La tempête reprit: il perçut de nouveau un glissement de pas derrière
lui, et une respiration haletante. C’était cette fois le moine blanc,
qui revenait du banquet, tout éclaboussé de sang, le front ouvert sous
un coup de hache. Et le moine chuchotait: «Dénonce-le, trahis-le, sauve
son âme. Livre son corps aux longues tortures du chevalet pour qu’il ait
le temps de se repentir.»
Tord se mit à courir. Mais alors la voix terrifiante, celle de Dieu,
recommença de gronder. Et le crime de Berg Rese se dressait devant lui,
de plus en plus atroce. Un homme sans armes, un homme de Dieu, avait été
tué. Et le meurtrier, qui avait ainsi bravé Dieu, osait vivre! Il
continuait de jouir de la lumière du soleil et des fruits de la terre,
comme si le bras du Très-Haut était trop court pour l’atteindre!
Tord s’arrêta, serra les poings et hurla une menace. Puis comme un fou,
de la forêt où règne la terreur, il se sauva vers la vallée.
* * * * *
Tord n’avait qu’un mot à dire: dix paysans étaient prêts à le suivre. On
décida qu’il monterait seul vers la caverne afin que les soupçons de
Berg ne fussent pas éveillés. Mais sur son passage, il sèmerait des
petits pois qui révéleraient le chemin.
Lorsque Tord rentra, le proscrit cousait, assis sur la banquette de
pierre. Le feu languissait; l’ouvrage marchait mal. Le cœur du jeune
homme se gonfla de pitié. Le superbe Berg Rese lui parut pauvre et
malheureux; et la seule chose qu’il possédât encore, la vie, allait lui
être prise. Tord éclata en sanglots.
--Qu’y a-t-il? demanda alors Berg. Es-tu malade? As-tu peur?
Pour la première fois, Tord lui parla de son épouvante.
--C’est affreux, dans la forêt. J’ai entendu des spectres, j’ai vu des
revenants, des moines blancs.
--Mort de Dieu, Tord!
--Ils ont chanté la messe pour moi jusqu’au fjell. J’ai couru, mais ils
me suivaient et chantaient. N’échapperai-je donc plus jamais à leurs
chants? Qu’ai-je à démêler avec eux? M’est avis qu’ils feraient mieux de
chanter la messe à un autre que moi, à un autre qui en aurait plus
besoin.
--Es-tu fou, ce soir?
Mais Tord, à peine conscient de ce qu’il disait, affranchi de toute sa
timidité, parlait sans s’arrêter.
--Ce sont des moines blancs, mortellement pâles et blancs. Ils ont tous
du sang à leur froc. Ils ont beau rabattre leur capuchon sur leur tête,
la plaie de leur front luit au travers, la grande plaie béante et rouge
de la hache.
--La grande plaie béante et rouge de la hache?
--Oui, et pourtant ce n’est pas moi qui l’ai faite? Pourquoi la vois-je?
--Les saints savent sans doute, dit Berg Rese avec une gravité sinistre,
ce que signifient tes visions de haches! J’ai tué le moine de deux coups
de couteau.
Tord se tenait tout tremblant devant Berg et se tordait les mains.
--Ils exigent que je te livre. Ils veulent me forcer à te trahir.
--Qui? Les moines?
--Oui, les moines. Ils me persécutent. Ils me montrent Unn. Ils me
montrent la mer étincelante au soleil. Ils me montrent des campements de
pêcheurs où il y a de la danse et de la gaîté. Je ferme les yeux, et je
vois tout de même ce qu’ils me montrent. Laissez-moi tranquille, leur
dis-je. Mon ami a tué, mais il n’est pas méchant. Je lui parlerai: il se
repentira et fera pénitence. Il confessera son péché, et nous nous
rendrons ensemble au tombeau du Christ. Nous irons ensemble aux Saints
Lieux où tous les péchés sont remis à ceux qui en approchent.
--Que te répondent les moines? demanda Berg... Ils ne veulent point mon
salut, n’est-ce pas? Ils veulent me voir sur le chevalet et au bûcher?
--Dois-je trahir mon plus cher ami? leur demandé-je. Il est tout pour
moi dans ce monde. Il m’a sauvé des griffes de l’ours, nous avons
souffert ensemble du froid et supporté toutes sortes de misères. Il a
étendu sur moi sa fourrure lorsque j’étais malade. J’ai porté le bois et
l’eau à notre foyer afin de lui épargner du travail; j’ai veillé sur son
sommeil; j’ai trompé ses ennemis. Me prenez-vous pour un homme qui
trahit un ami? Mon ami viendra bientôt de son propre gré se confesser au
prêtre, et nous nous en irons tous deux où l’on expie.
Berg écoutait gravement, et ses yeux pénétrants s’attachaient au visage
de Tord.
--Tu iras toi-même au prêtre lui dire la vérité, fit-il. Il faut que tu
te retrouves parmi les hommes.
--Mais à quoi cela me servirait-il d’y aller seul? C’est pour ton péché
que les morts me hantent, et toutes ces ombres! J’ai horreur de toi. Tu
as levé la main sur Dieu lui-même. Aucun crime n’égale le tien. Je ne
pourrais que me réjouir en te voyant condamné à la roue. Bienheureux
celui qui subit sa peine en ce monde et qui évite ainsi la colère à
venir! Pourquoi m’as-tu parlé du Dieu de la justice? Tu me forces à te
trahir. Sauve-moi de ce péché. Va trouver le prêtre!
Et il se jeta aux genoux de Berg.
Le meurtrier lui posa la main sur la tête et le regarda. Il mesura son
péché à l’angoisse de son camarade: son crime grandit à ses yeux et lui
parut horrible. Il se vit en lutte avec la volonté qui gouverne le
monde. Le repentir s’ouvrit une brèche dans son âme.
--Malheur à moi! s’écria-t-il. Ce qui m’attend est trop atroce pour
qu’on aille librement au devant du supplice. Si je me livre aux prêtres,
ils me tortureront de longues heures. Ils me brûleront à petit feu.
Cette vie d’angoisse et de misère, n’est-elle donc pas une expiation
suffisante? N’ai-je pas perdu mon foyer et mes biens? Ne suis-je pas
séparé de mes amis et de tout ce qui fait la joie d’un homme? Que
faut-il de plus?
A ces mots, Tord se redressa, affolé de terreur.
--Tu peux donc éprouver du repentir? s’écria-t-il. Mes paroles ont donc
ébranlé ton cœur? Viens, vite! Comment l’aurais-je cru? Il en est temps
encore!
Berge Rese bondit lui aussi.
--Ainsi tu as déjà!...
--Oui, oui, je t’ai trahi. Mais viens. Viens, vite puisque tu peux te
repentir. Nous leur échapperons...
Le meurtrier se baissa vers le plancher où gisait, à ses pieds, la hache
héritée de ses pères.
--Fils d’un voleur! dit-il d’une voix sifflante. Je croyais en toi et je
t’aimais!
--Mais en le voyant saisir la hache, Tord comprit qu’il y allait de sa
vie, à lui. Il arracha de la ceinture sa propre hache et la lança contre
Berg encore baissé.
Le tranchant coupa l’air et entra dans la tête de Berg Rese qui tomba en
avant. Le sang et le cerveau jaillirent. Un trou béant et rouge apparut
au milieu des cheveux touffus.
A ce moment les paysans se précipitèrent dans la caverne. Ils se
réjouirent de cet acte et louèrent grandement Tord.
--Maintenant ton affaire s’arrangera, dirent-ils.
Tord regarda ses mains comme pour y chercher les chaînes qui l’avaient
traîné jusqu’au meurtre de son ami. Ces chaînes étaient forgées de rien,
du jour vert dans les roseaux, du jeu des ombres dans les bois, du chant
de la tempête, du bruissement des feuilles et du charme des rêves. Et à
voix haute il dit:
--Dieu est grand.
Mais il retrouva vite le fil de ses pensées. Il s’agenouilla et mit son
bras sous la tête du mort.
--Ne lui faites pas de mal, dit-il. Il se repent; il ira au
Saint-Sépulcre. Ne l’emprisonnez pas. Nous nous mettions en route quand
il est tombé. Le moine blanc n’a pas voulu qu’il expiât; mais Dieu, le
Dieu de la justice aime le repentir...
Il resta agenouillé près du cadavre, le suppliant de se réveiller. Les
hommes formèrent un brancard avec leurs lances. Ils voulaient rapporter
à sa ferme le corps du grand Paysan car maintenant ils n’éprouvaient
plus pour lui que du respect; ils parlaient à voix basse. Quand ils le
déposèrent sur le brancard, Tord se leva, secoua les cheveux qui lui
tombaient sur le visage, et d’une voix entrecoupée de sanglots:
--Dites à Unn qui fit un meurtrier de Berg Rese qu’il a été tué par Tord
le pêcheur dont le père est naufrageur et la mère sorcière, parce que
Berg lui apprit que le fondement où repose cette terre se nomme la
Justice!
LA VIEILLE AGNETA
Une vieille femme gravissait, à pas trottinants, un sentier de montagne.
Elle était petite et mince; son visage, pâli, fané, mais ni ridé ni dur.
Elle portait une longue mante et un bonnet tuyauté. A la main, elle
tenait un livre de prières et un brin de lavande dans son mouchoir.
Là-haut, sur le fjell, où les arbres cessent de croître, sa cabane
s’élevait juste au bord du large glacier dont les ondes de glace
descendaient du sommet neigeux vers la vallée profonde. La vieille femme
y logeait seule. Tous les êtres qui lui avaient appartenu étaient morts.
C’était un dimanche. Elle revenait de l’église; mais, quelle qu’en fût
la raison, elle ne se sentait nullement réconfortée et s’en allait
mélancolique. Le prêtre avait parlé de la mort des damnés; et ses
paroles l’avaient fortement saisie. Soudain elle se rappela ce qu’elle
avait entendu dire dans son enfance: que beaucoup de damnés enduraient
leur supplice sur l’éternelle glace de la montagne, au-dessus de
l’endroit où elle demeurait. Il lui revint à l’esprit d’innombrables
histoires de ces habitants du glacier, de ces ombres infatigables que
chassait et torturait le vent glacial des fjells. Alors elle éprouva
pour la première fois l’horreur de la montagne.
Sa maisonnette lui parut effroyablement située, si haut, et si loin des
vivants! Pourquoi les Invisibles qui rôdent sur les hauteurs ne
descendraient-ils pas le long du glacier? Et elle était absolument
seule...
Seule! A ce mot, ses pensées prirent une teinte encore plus désolée.
Elle retomba dans la tristesse qui minait ses jours. L’idée de sa
solitude l’étreignit.
--«Vieille Agneta, se dit-elle à haute voix,--car elle avait pris
l’habitude de parler ainsi au milieu du silence et du désert,--vieille
Agneta, tu es assise là-haut dans ta cabane où tu passes ton temps à
filer. Tu besognes et tu peines toutes les heures de la journée pour ne
pas mourir de faim. Mais y a-t-il au monde une personne à qui ta vie
donne de la joie? Pas une, vieille Agneta! Si au moins un des tiens
était encore sur la terre; ce serait autre chose! Si tu habitais, plus
bas, dans la commune, tu aurais peut-être l’occasion de faire du bien à
quelqu’un. Pauvre comme tu es, tu ne pourrais certes nourrir ni un chien
ni un chat, mais parfois tu donnerais asile à de misérables mendiants.
Tu ne devrais pas vivre loin de toutes les routes, vieille Agneta! Si
seulement, de temps à autre, un passant fatigué te demandait un verre
d’eau, tu te croirais un instant utile à quelque chose...»
Elle soupira et se dit que même les paysannes, dont elle filait le lin,
ne regretteraient pas sa mort. Elle avait toujours eu à cœur de faire du
travail honnête; mais d’autres sauraient en faire encore mieux qu’elle.
Ses larmes commencèrent à couler, quand elle songea que le curé, qui,
durant tant d’années, l’avait vue à la même place dans l’Église,
n’aurait peut-être aucun souci de son absence.
«Je suis comme une trépassée, dit-elle. Personne ne s’inquiète de moi.
Je ferais aussi bien de me mettre à mourir. Le froid de la solitude m’a
tout engourdie. J’ai le cœur gelé... Ah, mon Dieu, mon Dieu,
continua-t-elle, de plus en plus excitée, s’il y avait seulement une âme
qui eût besoin de moi, alors la vieille Agneta retrouverait un peu de
chaleur! Mais je ne puis tricoter des bas pour les bouquetins, ni faire
des lits pour les marmottes. Mon Dieu, je t’affirme--et elle tendit le
poing vers le ciel--qu’il faut que tu me donnes quelqu’un qui ait besoin
de moi, sinon je me laisserai mourir...»
* * * * *
A ce moment un moine grave et de haute taille s’avança sur le sentier.
Il la vit si affligée qu’il marcha près d’elle; et Agneta lui confia sa
détresse. Elle lui dit que son cœur était en train de geler, et qu’elle
serait un jour comme les malheureux des glaces éternelles, si Dieu ne
lui donnait aucune raison de vivre.
--Dieu pourra t’en donner une, dit le moine.
--Ne vois-tu pas que Dieu est impuissant ici? répliqua la vieille
Agneta. Ici, il n’y a que le désert froid et nu.
Tout en devisant, ils continuèrent leur montée. Une mousse très molle
couvrait les rocs. Des plantes aux feuilles lanugineuses bordaient le
sentier; et le haut fjell, avec ses crevasses et, ses dents escarpées,
avec ses champs de glace et ses masses de neige, surgit devant eux si
oppressant et si surplombant que la poitrine en était serrée.
Et le moine aperçut la cabane de la vieille Agneta juste au-dessous du
glacier.
--Ah, dit-il, c’est là que tu demeures? Alors tu n’es pas seule. Tu as
une nombreuse compagnie. Regarde!
Le moine joignit le pouce et l’index; il les leva devant l’œil gauche de
la vieille Agneta et la pria de regarder la montagne. Mais la vieille
femme frissonna et ferma les yeux.
--S’il y a quelque chose à voir, je ne veux pas le voir! s’écria-t-elle.
Dieu m’en garde! C’est assez lugubre là-haut, sans cela.
--Alors, adieu! dit le moine. Il n’est pas probable qu’on t’offre une
seconde fois de contempler ce spectacle.
La vieille femme, devenue curieuse, rouvrit l’œil et regarda du côté des
champs de glace.
D’abord elle ne distingua rien; puis il lui sembla que quelque chose se
mouvait là-haut. Oui, du blanc se mouvait sur du blanc. Ce qu’elle avait
pris pour du brouillard, des vapeurs, des chatoiements blancs et bleus
de la glace, c’étaient des masses de damnés qui souffraient leur
supplice dans le froid éternel.
La pauvre petite vieille trembla longtemps, comme une feuille. Les
anciens avaient donc dit vrai: les morts enduraient là-haut des
tourments et des angoisses infinis. La plupart étaient enveloppés de
quelque chose de long et de blanc; mais ils avaient tous les pieds nus
et la tête découverte.
Ils paraissaient innombrables. Les uns après les autres, il en venait
toujours. Quelques-uns marchaient fiers et droits. D’autres approchaient
comme en flottant; on eût dit qu’ils dansaient sur la glace; mais elle
vit qu’ils se coupaient et s’ensanglantaient les pieds à tous les
glaçons et à toutes les crêtes.
C’était ainsi que dans les contes. Ils se rejoignaient, se blottissaient
les uns contre les autres pour chercher de la chaleur; et aussitôt ils
reculaient, se séparaient, effrayés du froid mortel qui s’exhalait de
leur corps. L’haleine glaciale du fjell paraissait sortir d’eux, comme
s’ils eussent empêché la neige de fondre et donné au brouillard sa
morsure cuisante.
Ils ne remuaient pas tous. Il y en avait qui demeuraient immobiles,
grelottants et engourdis, et qui devaient être restés ainsi pendant des
années, car la neige et la glace s’étaient amoncelées autour d’eux et
leur faisaient une gaîne dont leur buste seul émergeait.
Plus elle les regardait, plus la vieille Agneta redevenait calme. La
terreur l’avait quittée; mais la tristesse et la pitié montaient du fond
de son cœur pour tous ces misérables. Leur torture ne connaissait point
de répit. Sans trêve, sans repos, leurs pieds meurtris couraient sur les
inégalités de la glace plus tranchantes que des lames d’acier. Et ils
étaient mordus et brûlés d’un froid intolérable. Elle vit beaucoup de
jeunes gens, garçons et filles; mais la jeunesse avait disparu de leurs
visages bleuis. Ils avaient l’air de jouer; mais toute leur gaîté était
morte. Ils se ratatinaient comme des vieillards, pendant que leurs pieds
nus semblaient rechercher, malgré eux, les glaçons les plus acérés.
Tout à coup le moine laissa retomber sa main, et la vieille Agneta
n’aperçut plus que d’immenses champs de neige déserts. Çà et là quelques
blocs de glace se dressaient, mais qui n’emprisonnaient aucun revenant.
L’éclat bleuâtre du glacier n’émanait point de corps gelés. De légers
flocons, et non des âmes damnées, tourbillonnaient au souffle du vent.
Cependant elle était persuadée d’avoir bien vu, et elle demanda au
moine:
--Est-il permis de faire quelque chose pour ces malheureux?
Il répondit:
--Quand Dieu a-t-il défendu à l’amour de faire du bien et à la
miséricorde de consoler?
Puis il s’éloigna et la vieille Agneta se hâta de regagner sa cabane.
* * * * *
Là, elle se mit à réfléchir. Tout le soir, elle se creusa la tête pour
savoir comment elle secourrait les damnés qui erraient sur la glace.
Elle n’eut pas le temps de songer à sa solitude.
Le lendemain matin elle redescendit vers les habitations. Elle souriait
et marchait d’un pas allègre.
La vieillesse ne lui pesait plus si lourdement.
«Les morts, se dit-elle, ne se soucient pas qu’on ait les joues roses et
les pieds légers. Ils ne demandent qu’un peu de chaleur. Mais les jeunes
gens ne pensent point à ces choses-là. Oh non! Et comment les trépassés
se protégeraient-ils contre le froid infini de la mort, si le cœur des
vieilles gens ne leur venait en aide?»
Arrivée à la boutique du village, elle y acheta de gros paquets de
chandelles. Chez un paysan, elle commanda une charrette de bois si
grande que, pour la payer, elle dut prendre à filer deux fois plus de
lin que d’habitude.
Le soir, rentrée dans sa cabane, elle récita beaucoup de prières et
essaya de garder son courage en chantant des psaumes. Mais, d’instant en
instant, son cœur faiblissait. Néanmoins elle fit ce qu’elle s’était
promis de faire.
La vieille Agneta dressa son lit dans la petite pièce du fond; dans la
pièce d’entrée, elle rassembla des bûches dans son âtre, et les alluma.
A sa fenêtre elle plaça deux chandelles, puis elle ouvrit toute grande
la porte de sa maison et alla se coucher.
Étendue sur son lit, elle prêtait l’oreille, dans l’ombre. Certainement
on marchait. Des pas approchaient, glissaient le long du glacier.
C’était quelque chose de traînant et de gémissant. Cela faisait
furtivement le tour de la maison et n’osait pas entrer et s’arrêtait à
l’angle du mur et grelottait.
La vieille Agneta n’y tint pas. Elle s’élança hors de son lit, traversa
vite la grande pièce, saisit la porte et la ferma. C’était trop, c’était
trop, c’était plus que la chair et le sang n’en peuvent souffrir!
Dehors, elle entendit de gros soupirs, des traînements de pas, de pas
meurtris et douloureux qui s’éloignaient, en se perdant, vers le
glacier. Elle entendit aussi des sanglots étouffés, puis rien qu’un
effrayant silence.
L’angoisse la jeta hors d’elle-même.
«Tu es lâche, lâche, vieille imbécile! se dit-elle. Le feu se consume,
les chandelles coûteuses brûlent, et tout sera vain à cause de ta
lâcheté!»
Elle s’était recouchée; elle se releva: son corps tremblait, ses dents
claquaient, ses yeux pleuraient d’horreur; et pourtant elle parvint
jusqu’à sa porte et la rouvrit.
Et de nouveau elle écouta. Sa seule peur était maintenant qu’ils ne
revinssent plus. L’idée qu’elle les avait trop effrayés pour qu’ils
revinssent, lui tenaillait le cœur.
Alors elle se mit à appeler dans les ténèbres comme aux jours de sa
jeunesse quand elle gardait les troupeaux: «Mes petits agneaux blancs,
mes agneaux des montagnes, venez, venez! Des crevasses et des pics,
venez, mes petits agneaux blancs!»
Ce fut comme si le vent dur des fjells s’engouffrait dans la cabane. Ni
pas, ni soupirs; elle n’entendit plus que des coups de bise qui
haussaient à l’angle de sa demeure et qui sifflaient dans sa chambre.
Une voix inquiète s’y mêlait et semblait répéter sans cesse: Chut! chut!
N’effrayez pas! N’effrayez pas!
Elle eut la sensation que la pièce était bondée d’êtres qui se
pressaient contre les murs à les faire éclater, et qui, à certains
moments, auraient voulu soulever le toit pour avoir plus de place. Et
toujours ce chuchotement persistait: Chut! Chut! N’effrayez pas!
N’effrayez pas!
La vieille Agneta se sentit alors heureuse et calme. Elle joignit les
mains et s’endormit.
Le matin, il lui parut qu’elle avait rêvé. Rien dans la chambre n’avait
changé. Le feu s’était éteint; et des chandelles consumées, il ne
restait pas même une goutte de suif aux chandeliers.
Tant que vécut la vieille Agneta, elle continua ainsi de s’occuper des
morts. Elle filait et peinait afin de pouvoir toutes les nuits
entretenir le feu de son âtre. Et elle était heureuse puisqu’on avait
besoin d’elle et qu’elle le savait.
Vint un dimanche où on ne la vit point à sa place dans l’église. Des
paysans montèrent à sa cabane pour s’enquérir de ce qui lui était
arrivé. Elle était déjà morte, et ils rapportèrent son corps.
* * * * *
Le dimanche suivant, avant la messe, on fit l’enterrement de la vieille
Agneta. Peu de gens y assistaient et aucune trace de chagrin ne se
marquait sur les visages. Mais, au moment où les premières pelletées de
terre allaient tomber sur le cercueil, un moine grave et de haute taille
franchit l’enclos du cimetière. Il montra de la main la cime neigeuse du
fjell, et ceux qui se trouvaient autour de la fosse virent alors la
montagne se teinter de rose et comme s’illuminer de joie. Et ils virent
passer une procession de petites flammes jaunes pareilles à des
chandelles brûlantes. Et ces petites flammes étaient aussi nombreuses
que les chandelles que la morte avait offertes aux damnés.
Et le peuple s’écria: «Loué soit Dieu! Elle qui n’est regrettée de
personne ici-bas a su trouver des amis là-haut dans la grande solitude.»
LE NID DE BERGERONNETTES
Hatto, l’ermite, priait Dieu dans le désert. C’était un jour de tempête:
sa longue barbe et ses cheveux embroussaillés flottaient autour de son
visage comme des touffes d’herbe au sommet d’une vieille ruine. Mais
Hatto ne faisait pas un mouvement pour écarter ses cheveux de ses yeux
ni pour attacher sa barbe à sa ceinture, car ses bras étaient levés au
ciel. Depuis l’aube, il levait ses bras noueux et poilus aussi
infatigablement qu’un arbre tend ses branches; et il comptait rester
ainsi jusqu’au soir.
C’était un homme qui avait appris à connaître la méchanceté des hommes.
Il avait lui-même persécuté et tourmenté, mais les tourments et les
persécutions qu’il avait subis étaient plus que son cœur n’en pouvait
supporter. Il s’était donc retiré sur la vaste lande: il s’était creusé
dans les sables de la berge une espèce de tanière; et il y était devenu
un saint dont les prières montaient vers le trône de Dieu.
Hatto, l’ermite, priait, devant sa caverne, la grande prière de sa vie.
Il suppliait Dieu de faire luire le jour du jugement sur cette terre
maudite. Il appelait les anges dont les trompettes éclatantes sonneront
la fin de ce règne du péché. Il appelait les flots de sang qui noieront
les iniquités du monde. Il appelait la peste qui remplira les
cimetières.
Autour de lui, la lande s’étendait déserte et nue. Et l’ouragan sifflait
comme une prodigieuse menace sur la terre pelée. Mais, un peu plus haut,
poussait un vieux saule au tronc rabougri et court qui formait à son
extrémité un gros nœud d’où s’élançaient des bouquets de branches
vertes. Chaque automne, les habitants de la plaine le dépouillaient de
sa fraîche ramure. Chaque printemps, l’arbre poussait de nouveaux et
souples rejetons qui, par les jours de grand vent, s’agitaient comme les
cheveux et la barbe de Hatto l’ermite.
* * * * *
Le couple de bergeronnettes qui avait accoutumé d’y faire son nid
voulait ce jour-là même commencer à le construire. Mais entre les
rameaux qui les fouettaient les oiseaux ne trouvèrent aucune sécurité.
Ils arrivaient avec des feuilles de roseau sèches, des fibres de racines
et du jonc de l’été passé; et, à plusieurs reprises, ils durent
rebrousser chemin. Ce fut alors qu’ils aperçurent le vieil Hatto qui
priait Dieu que la tempête augmentât et balayât le nid du petit oiseau
comme l’aire de l’aigle.
Certes, les gens d’aujourd’hui ont de la peine à se figurer combien un
vieil ermite de ce temps-là pouvait être noueux, noir et moussu, et
combien il ressemblait peu à un homme. Sa peau tendue sur son front et
ses joues lui donnait l’aspect d’une tête de mort, où seules, au fond
des orbites, deux petites lueurs indiquaient encore la vie. Ses muscles
desséchés enlevaient toute rondeur à ses membres; et ses bras n’étaient
plus que de longs os recouverts d’une écorce de chair rude et ridée. Il
portait un vieux froc noir, très collant. Il était bruni par le soleil
et noirci par la boue. Seuls, ses cheveux et sa barbe étaient clairs. Le
soleil et la pluie leur avaient donné les mêmes tons verts et gris qu’à
l’envers des feuilles du saule.
Les oiseaux qui cherchaient une place pour leur nid prirent Hatto
l’ermite pour un autre saule aussi vieux, et qu’un coup de hache avait
arrêté dans son élan vers le ciel. Ils volaient, s’en allaient,
revenaient, louvoyaient, tournaient autour de lui, prenaient leurs
points de repère. Ils calculèrent sa situation par rapport aux oiseaux
de proie et aux tempêtes. Ils le trouvèrent peu favorable; mais la
proximité du fleuve et des roseaux, leur magasin de provisions et leur
chantier, les décidèrent. Une des bergeronnettes se jeta comme une
flèche dans la main levée de Hatto et y déposa sa fibre de racine.
La tempête soufflait: la petite fibre s’envola. Mais les bergeronnettes
revinrent et essayèrent d’insérer les assises de leur nid entre les
doigts calleux du vieil ermite. Tout à coup, un pouce gros et rude
s’appliqua sur les brins d’herbe afin de les retenir, et quatre doigts,
se recourbant au-dessus de cette main, formèrent comme une calme niche
où les oiseaux pouvaient bâtir.
Et Hatto poursuivait ses prières: «O Seigneur, où sont tes nuées de feu
qui abîmèrent Sodome? Quand ouvriras-tu les célestes cataractes qui
élevèrent l’arche de Noé jusqu’au sommet de l’Ararat?»
Et dans le cerveau fiévreux du solitaire surgirent les visions du
jugement dernier. Le sol tremblait; le firmament s’empourprait. Mais,
pendant que ces visions funèbres fascinaient son âme, ses yeux
commencèrent à suivre le vol des bergeronnettes qui revenaient sans
cesse et qui, chaque fois, avec un petit cri de contentement,
consolidaient leur nid d’un nouveau brin d’herbe.
Le vieillard ne bougeait pas, car, pour contraindre le Seigneur à
l’exaucer, il avait fait vœu de prier immobile de l’aube jusqu’au soir.
Et, à mesure que sa fatigue grandissait, ses rêves de visionnaire
devenaient plus vivants. Il entendait le fracas des maisons qui éclatent
et des murs qui s’écroulent. Des multitudes effarées et vociférantes
passaient sous ses yeux, chassées, traquées par les anges de la
destruction, des anges au visage terriblement beau, cuirassés d’argent
et d’or, et galopant sur des chevaux noirs avec des fouets d’éclairs.
Les petites bergeronnettes continuaient de bâtir et de maçonner sans
trêve. Sur la lande, où croissaient des touffes sèches, et près de
fleuve bordé de joncs et de roseaux, les matériaux ne leur manquaient
point. Elles ne se permirent pas même le repos de midi, et, avant
l’arrivée du soir, elles touchaient déjà au faîte de leur construction.
Mais avant l’arrivée du soir, Hatto, dont les yeux les avaient longtemps
suivies, s’intéressait à leur travail. Il les gourmandait de leur
lenteur: il s’indignait des coups de vent qui ralentissaient leur tâche,
et certes il n’eût point souffert qu’elles prissent du repos. Et le
soleil se coucha. Et les oiseaux regagnèrent les roseaux du fleuve.
* * * * *
Au jour levant, les bergeronnettes crurent d’abord que les événements de
la veille n’avaient été qu’un doux rêve. Elles avaient beau se régler
sur leurs points de repère, voler dans tous les sens, monter droit vers
le ciel et fouiller du regard l’immensité de la lande: le nid et l’arbre
avaient disparu. Elles se posèrent sur deux pierres qui émergeaient des
eaux et se mirent à discuter la chose, agitant leur petite tête et
hochant leur longue queue. Mais le soleil ne s’était pas élevé d’une
largeur de main au-dessus de l’autre rive que leur arbre vint se placer
dans le même endroit que la veille. C’était bien lui, toujours aussi
noueux et aussi noir et portant leur nid sur son espèce de branche rude
et tronquée. Et les bergeronnettes reprirent leur travail, sans chercher
plus longtemps à approfondir les merveilles dont la nature est si riche.
Hatto l’ermite, qui chassait de la caverne les petits enfants et qui
leur criait qu’il eût mieux valu qu’ils ne fussent jamais nés, ce Hatto
dont les bergers redoutaient le mauvais œil, veillait à ne rien faire
qui pût effaroucher ou gêner les petites bergeronnettes. Il savait qu’il
en est des choses que Dieu permet dans la nature comme de toutes les
syllabes des Livres Saints: chacune a son sens mystérieux et mystique.
Et il avait découvert ce que signifiait ce nid commencé entre ses
doigts. C’était évidemment la promesse de Dieu que, s’il restait en
prières, les bras levés, jusqu’à ce que les oiseaux eussent couvé leurs
petits, son vœu serait exaucé et le monde détruit.
Ce jour-là cependant il fut moins hanté de visions lugubres. Ses yeux se
détachaient à peine du travail des oiseaux. Il voyait le nid s’achever,
les petits architectes en faire l’expérience et, en guise de crépissage
et de peinture, y coller à l’extérieur quelques lichens cueillis au
véritable saule. Quand il fallut songer à le meubler et à s’y installer,
ils cherchèrent les duvets des plantes les plus soyeux, et la
bergeronnette arracha même quelques-unes de ses propres plumes pour
mieux feutrer l’intérieur de sa maison.
Les paysans, qui craignaient la funeste puissance des prières de
l’ermite, tâchaient d’adoucir sa colère en lui apportant du pain et du
lait. Ils le trouvèrent debout, les mains hautes et le nid dans la main:
«Regardez, disaient-ils, comme ce saint homme aime les petits oiseaux!»
Et ils n’eurent plus peur de lui, et ils haussèrent jusqu’à sa bouche la
cruche de lait, et ils mirent des morceaux de pain entre ses lèvres.
Quand Hatto eut mangé et bu, il chassa les hommes avec d’âpres paroles;
mais ils ne répondirent à ses malédictions que par de bons sourires.
Depuis déjà longtemps son corps était l’esclave de sa volonté. Par des
coups et des jeûnes, des génuflexions de toute une journée et des
insomnies de toute une semaine, il l’avait réduit à l’obéissance. Ses
muscles de fer tinrent ses bras rigides des jours et des jours; et
lorsque la bergeronnette couvant ses œufs ne quitta plus son nid, il ne
retourna même pas à la nuit tombante se coucher dans sa caverne; mais il
dormit assis et les bras tendus vers le ciel. Plus d’un cénobite, au
désert fit des choses encore plus dures!
Il s’était habitué à ces deux petits yeux inquiets qui le regardaient
par-dessus le bord du nid. Il les protégeait contre la pluie et la
grêle.
Et voici qu’un jour la bergeronnette se leva et sautilla sur le frêle
rempart, bientôt rejointe par le mâle qui frémissait d’aise. Tous deux
tenaient conseil et se réjouissaient, bien que le nid fût plein d’un
pépiement désespéré. Un instant après, ils se lancèrent l’un et l’autre
à une chasse effrénée de mouches et de moustiques. Et, à mesure que les
mouches et les moustiques attrapés étaient apportés au nid, le pépiement
grandissait. Il grandissait au point que le pieux ermite en était
dérangé dans ses prières. Alors, lentement, lentement, avec leurs
articulations qui avaient presque désappris le pouvoir de fonctionner,
ses bras s’abaissèrent; et ses yeux de braise plongèrent dans le nid
tumultueux. Non, jamais il n’avait rien vu de si piteusement laid et
misérable: de petits corps nus, pas d’yeux, pas d’ailes, mais six larges
becs largement ouverts. Il en reçut une étrange impression; mais, tels
qu’ils étaient, il se sentit pour eux une tendresse au cœur. Dorénavant,
en suppliant Dieu de sauver le monde par la dévastation, il fit une
réserve silencieuse pour ces six petits êtres sans défense. Et quand les
paysannes lui apportèrent de la nourriture, il ne les remercia plus avec
des souhaits de mort. Il était content qu’on ne le laissât pas mourir de
faim, puisque sa vie était nécessaire à la couvée qui pépiait dans sa
main.
* * * * *
Bientôt six têtes rondes s’allongèrent toute la journée sur les bords du
nid. Et de plus en plus souvent le bras du vieux Hatto descendit jusqu’à
ses yeux. Il voyait les plumes qui perçaient la peau rouge, les yeux qui
s’ouvraient et la forme du corps qui commençait à s’arrondir. Et de ses
lèvres la prière montait toujours plus hésitante. Dieu lui avait promis,
il en était sûr, que la destruction éclaterait dès que les petits des
bergeronnettes sauraient voler. Et maintenant il cherchait presque des
faux-fuyants, car il lui semblait impossible d’immoler ces petits êtres
dont il avait protégé l’éclosion. Jusque-là, il n’avait jamais rien eu
qui fût à lui; et l’amour des faibles et des humbles, en s’insinuant
dans son cœur, le rendait incertain. Par moments, il aurait voulu lancer
toute la nichée à la rivière. Quoi de plus heureux que de mourir sans
avoir connu la douleur et le péché? Il eût ainsi sauvé ces pauvres
créatures des bêtes de proie, de la faim, du froid, des épreuves de la
vie. Mais, comme il songeait à ces choses, un épervier fondit sur les
bergeronnettes, et Hatto n’eut que le temps de saisir le rapace avec sa
main gauche et de le précipiter du côté du fleuve.
Enfin le jour arriva où les petits durent faire l’apprentissage de leurs
ailes. L’une des bergeronnettes s’évertuait dans le nid à les pousser
vers le bord, tandis que l’autre voletait tout autour pour leur montrer
combien c’était facile et qu’il leur suffisait d’essayer. Mais les
petits avaient peur et s’entêtaient. Alors les deux parents déployèrent
sous les yeux de leur progéniture toutes les ressources de leur art. Ils
tournaient et viraient d’un coup brusque des ailes ou, comme les
alouettes, ils s’élevaient droit vers le ciel et se tenaient immobiles
dans l’air, les ailes violemment tremblantes. Les petits s’entêtaient
toujours. Et Hatto l’ermite ne résista pas à l’envie de s’en mêler. Il
leur donna du doigt une légère chiquenaude, et voilà l’affaire décidée.
Hors du nid, battant et frappant l’air à la façon des chauves-souris,
ils volent d’une aile gauche, se culbutent, tombent, se relèvent et se
servent de leurs premières connaissances pour regagner leur maison aussi
vite que possible. Les parents arrivent fiers et joyeux, et le vieil
Hatto sourit de leur joie: il y était bien pour quelque chose!
Il sourit, puis il se demanda sérieusement si Dieu n’avait d’autre issue
que de violer sa promesse... Qui sait? Dieu le Père tenait peut-être
cette terre dans sa main droite comme un grand nid d’oiseaux, et
peut-être avait-il fini par aimer tous ceux qui y demeurent. Et, au
moment de les anéantir, peut-être éprouvait-il pour eux la même pitié
que le solitaire de la lande pour les petits oiseaux. Les oiseaux
assurément valaient mieux que les hommes. Mais Hatto comprenait tout de
même que Dieu pût se sentir un cœur à l’égard de l’espèce humaine.
* * * * *
Le lendemain, le nid était vide, et l’amertume de la solitude remplit
son âme. Lentement son bras s’abaissa à son côté; et il lui semblait que
toute la nature retenait son haleine dans l’attente des trompettes du
jugement dernier. Mais, à cet instant, les bergeronnettes familières
revinrent se poser sur sa tête et sur ses épaules. Et la lumière se fit
dans le cerveau troublé du vieux cénobite. Lui qui avait promis de
rester immobile, il avait baissé le bras! Comment n’y avait-il pas
songé? Il avait chaque jour baissé le bras pour regarder le nid. Et
debout, pendant que les six petits voltigeaient et jouaient autour de
lui, il hocha la tête en s’adressant à quelqu’un qu’on ne voyait pas:
«Tu es dispensé de ta promesse, disait-il; tu en es dispensé! Je n’ai
pas tenu ma parole, et tu n’as pas besoin de tenir la tienne!»
Et il lui parut alors que les montagnes cessaient de trembler et que le
fleuve s’étendait dans son lit tranquille, avec une immense sécurité.
LA VISION DE L’EMPEREUR
C’était du temps qu’Auguste était empereur à Rome et Hérode roi de
Jérusalem. Alors il arriva qu’une très grande et très sainte nuit tomba
sur la terre. On n’avait jamais vu de nuit aussi profonde. Toute la
nature semblait étouffer sous la voûte d’une cave. On ne distinguait ni
la terre ni l’eau; et l’on s’égarait sur les chemins les mieux connus.
Aucun rayon ne descendait du ciel: les étoiles étaient restées dans
leurs demeures, et la douce lune avait détourné la tête.
Comme les ténèbres, le silence et le calme étaient profonds. Les fleuves
s’étaient arrêtés dans leur cours; le vent ne soufflait pas; les
feuilles même des trembles avaient cessé de trembler. Au bord de la mer,
la vague ne battait plus contre la rive; au désert, le sable n’aurait
pas grincé sous les pieds. Tout était pétrifié et comme immobile pour ne
pas troubler la nuit sainte. L’herbe n’osait croître, ni la rosée
tomber, ni les fleurs exhaler leur parfum.
En cette nuit, les bêtes de proie ne chassaient pas, les serpents ne
mordaient pas, les chiens n’aboyaient pas. Chose plus admirable encore,
les objets inanimés n’auraient point voulu profaner la sainteté de
l’ombre en se prêtant à une action criminelle. Nul crochet n’aurait pu
forcer une serrure; nul couteau n’eût été capable de faire couler du
sang.
En cette même nuit, un petit cortège descendit des demeures impériales
du Palatin et, à travers le Forum, monta vers le Capitole. Le jour même,
les sénateurs avaient soumis à l’Empereur leur projet de lui élever un
temple sur la colline sacrée de Rome. Mais Auguste, incertain s’il
plairait aux Dieux qu’il eût un temple à côté des leurs, avait répondu
qu’il voulait d’abord, par un sacrifice nocturne à son Génie, sonder la
volonté des Immortels. Et c’était lui qui, à cette heure, accompagné de
quelques fidèles, allait faire ce sacrifice.
Auguste avait pris sa litière: il était vieux, et les longs escaliers du
Capitole le fatiguaient. Il tenait lui-même la cage avec les colombes
qu’il devait immoler. Ni prêtres, ni soldats, ni conseillers; seuls, ses
amis les plus proches l’escortaient. Des porteurs de torches le
précédaient et lui frayaient un chemin dans ces ténèbres inextricables.
Des esclaves le suivaient, chargés du trépied, du charbon, des couteaux,
du feu sacré, de tout ce qu’il fallait pour l’offrande.
En chemin, l’Empereur s’entretenait gaîment avec ses confidents; et
personne ne remarqua le silence effrayant de la nuit. Ce ne fut que
parvenus au sommet du Capitole, à l’endroit choisi pour l’érection du
nouveau temple, qu’ils sentirent autour d’eux quelque chose
d’extraordinaire.
Ce n’était certes pas une nuit comme les autres nuits; et, à la pointe
extrême du rocher, ils aperçurent un être étrange. Ils crurent d’abord
que c’était un tronc d’olivier tordu; ils crurent ensuite que c’était
une très ancienne statue du temple de Jupiter qui s’était avancée sur le
roc. Enfin il leur sembla que ce ne pouvait être que la vieille Sibylle.
Ils n’avaient jamais rien vu d’aussi vieux, d’aussi rongé du temps,
d’aussi gigantesque. Cette apparition était terrifiante, et, n’eût été
la présence de l’Empereur, ils se seraient tous enfuis. «C’est Elle,
murmuraient-ils, Elle qui compte autant d’années que les grèves de son
pays ont de grains de sable. Pourquoi, justement cette nuit, est-elle
sortie de sa caverne? Que vient-elle annoncer à l’Empereur et à
l’Empire, elle qui écrit ses prophéties sur les feuilles des arbres,
sachant que le vent porte l’oracle à ceux qui en ont besoin?»
Dans leur épouvante, ils se seraient jetés à genoux et prosternés, si la
Sibylle avait fait un seul mouvement. Mais, d’une immobilité de pierre,
assise au bord du rocher, le corps penché en avant, et sa main
ombrageant ses yeux, elle guettait dans la nuit. On eût dit qu’elle
était montée là pour mieux voir quelque chose qui se passait au loin.
Ses yeux pouvaient donc voir à travers une pareille nuit!
Alors l’Empereur et tous ceux qui l’accompagnaient observèrent combien
les ténèbres étaient profondes et impénétrables et silencieuses. Le
sourd murmure du Tibre ne montait même pas vers eux. L’air était
étouffant; une sueur froide perlait à leur front, et l’anxiété
engourdissait leurs mains. Mais aucun d’eux ne voulait montrer sa peur;
et tous dirent à Auguste que c’était d’un bon augure, que la nature
entière retenait son haleine pour saluer un nouveau dieu et qu’il
n’avait qu’à se hâter, car la vieille Sibylle était évidemment sortie de
sa caverne afin d’honorer son Génie.
Mais la Sibylle était si remplie de sa vision qu’elle ignorait même
qu’Auguste fût venu au Capitole. Elle était par l’esprit transportée
dans un pays lointain où elle marchait à travers une grande plaine
obscure. Ses pieds butaient à chaque instant contre des choses qu’elle
prenait pour des mottes d’herbes. Elle se pencha et les toucha de la
main. Ce n’étaient point des mottes; c’étaient des moutons. Elle
marchait au milieu d’immenses troupeaux de moutons endormis. Et elle
aperçut le feu des bergers, et les bergers dormaient étendus autour du
feu, et ils avaient à portée de leur main les longs bâtons pointus dont
ils défendent les troupeaux contre les fauves. Mais les bêtes aux yeux
brillants et aux queues touffues qui se glissaient près des flammes,
n’étaient-ce point des chacals? Cependant les bergers ne lancèrent pas
leur bâton sur elles. Les chiens dormaient; les moutons ne bronchaient
pas, et les bêtes sauvages se couchèrent à côté des hommes. Les yeux
hantés de ce spectacle, la Sibylle ne savait rien de ce qui se passait
derrière elle. Elle ne savait pas qu’on avait dressé l’autel, allumé les
charbons, répandu l’encens, et que l’Empereur prenait une des colombes
pour la sacrifier. Mais les mains d’Auguste étaient si engourdies que,
d’un coup d’aile, la colombe s’envola dans les ténèbres. Alors les
courtisans jetèrent des regards soupçonneux sur la vieille Sibylle
qu’ils croyaient être la cause de ce funeste présage.
Pouvaient-ils s’imaginer que la Sybille était très loin d’eux, près du
feu des bergers, et qu’elle écoutait maintenant une faible note qui
tremblait dans la nuit morte? Elle l’écouta longtemps avant de
s’apercevoir que ce son ne venait pas de la terre, mais qu’il descendait
du ciel; et, ayant levé la tête, elle vit des formes blanches et
lumineuses rayer les ténèbres. C’étaient de petits groupes d’anges qui
volaient en chantant et qui cherchaient on ne sait quoi dans la vaste
plaine.
Cependant l’Empereur se préparait à un nouveau sacrifice. Il lava ses
mains, purifia l’autel, et se fit donner la seconde colombe. Mais, bien
qu’il s’efforçât de la retenir entre ses doigts, le corps lisse de
l’oiseau lui glissa de la main, et la colombe prit son vol dans la nuit.
Effrayé, Auguste se précipita à genoux devant l’autel vide et pria son
Génie. Il implorait de lui la force de conjurer les malheurs que cette
nuit semblait annoncer.
La Sibylle n’avait rien entendu. Toute son âme était tendue vers le
chant des anges qui grandissait de plus en plus, et qui finit par
éveiller les bergers. Ils se soulevèrent sur le coude et virent de
larges essaims d’anges dont la blancheur scintillante traversait
l’obscurité et qui ondulaient comme des lignes d’oiseaux migrateurs. Les
uns portaient des luths et des violons; d’autres, des cithares et des
harpes; et leur chant sonnait aussi gai que le rire des enfants, aussi
insoucieux que les trilles de l’alouette. Et les bergers, les ayant
entendus, se mirent en route vers la ville montagnarde, où ils avaient
leurs demeures, afin d’y raconter le miracle.
Ils suivirent un sentier étroit et tortueux, et la vieille Sibylle les
accompagnait. Soudain une lumière se fit: une étoile brillante jaillit
au-dessus de la montagne, et, sur le sommet, la ville étincela comme de
l’argent dans la clarté stellaire. Tous les groupes d’anges y volèrent
avec des chants d’allégresse, et les bergers, hâtant le pas, se mirent
presque à courir. Arrivés à la porte de la ville ils y trouvèrent les
anges rassemblés au-dessus d’une petite étable très basse. C’était une
misérable hutte au toit de chaume et qui n’avait pour mur de fond que le
rocher nu. L’étoile y rayonnait: des anges se posèrent sur le chaume,
d’autres le long du rocher et d’autres se tinrent suspendus dans l’air,
les ailes tremblantes. Et tout l’espace était éclairé de leurs ailes
lumineuses. Et dès que l’étoile se fut allumée sur la ville montagnarde,
la nature entière s’éveilla. Et ceux qui étaient au sommet du Capitole
sentirent du fond de l’horizon la caresse des vents frais: de doux
parfums s’exhalèrent; les arbres bruirent; le murmure du Tibre monta
sous la lumière des étoiles, et, du milieu du ciel, la lune éclaira le
monde. Et voici que les deux colombes vinrent s’abattre sur les épaules
de l’Empereur.
A la vue de ce miracle, Auguste se releva joyeux et fier; et ses amis et
ses esclaves se prosternèrent devant lui. «Ave Cæsar! crièrent-ils. Ton
Génie t’a répondu. Tu seras adoré comme un dieu sur le sommet du
Capitole.»
Leur exclamation fut si bruyante qu’elle réveilla la vieille Sibylle.
Elle se dressa et s’avança vers eux. Et ce fut comme si une fumée noire
s’était élevée du précipice. Elle était effrayante de vieillesse. Ses
cheveux raides pendaient en mèches rares autour de sa tête; les
articulations de ses membres étaient grosses et noueuses; et sa peau
rugueuse et brunie recouvrait son corps, dure comme une écorce.
Puissante et vénérable, elle marcha vers l’Empereur. D’une main elle
saisit son poignet, de l’autre elle lui montra le lointain orient.
--Regarde! ordonna-t-elle.
L’Empereur leva les yeux. L’espace s’ouvrit devant ses regards; il vit
une pauvre étable adossée à un roc; près du seuil quelques bergers à
genoux; dans l’intérieur, une jeune mère penchée et un petit enfant sur
une gerbe de paille.
Les grands doigts noueux de la Sibylle indiquèrent à l’Empereur cet
enfant pauvre.
--Ave Cæsar! dit-elle avec un rire moqueur. Voici le Dieu qui sera adoré
sur le sommet du Capitole.
Auguste recula devant elle comme devant une folle. Mais le puissant
esprit prophétique tomba sur la Sibylle: ses yeux ternes commencèrent à
briller, ses bras se tendirent vers le ciel et sa voix, qui n’était déjà
plus la sienne, prit une force et un éclat extraordinaires. Et elle
prononça des paroles que ses yeux semblaient lire dans les étoiles.
--Sur le sommet du Capitole on adorera le Rénovateur du monde, et non de
fragiles humains.
Elle dit, puis s’éloigna, descendit lentement la colline et disparut.
Le lendemain Auguste fit sévèrement défendre au peuple de lui ériger un
temple sur le Capitole. Mais il y construisit un sanctuaire à l’Enfant
nouveau-né et l’appela _Ara Cœli_, l’Autel du Ciel.
A NAZARETH
Un jour, au temps où Jésus n’avait encore que cinq ans, il était assis
sur les marches devant l’atelier de son père à Nazareth, en train de
fabriquer des coucous en terre avec de l’argile souple et molle que lui
avait donnée le potier d’en face. Il était plus heureux que jamais, car
tous les enfants du quartier avaient dit que le potier était un homme
méchant qui ne se laissait attendrir ni par de doux regards ni par des
paroles de miel; et il n’avait jamais osé rien lui demander. Or, il
savait à peine comment la chose était arrivée; mais il avait, sur le
seuil de la porte, regardé avec envie le voisin qui travaillait à son
moule, et cet homme méchant était sorti de sa boutique et lui avait
donné de l’argile, de quoi même fabriquer une cruche à vin.
Sur le perron de la maison voisine Judas était assis. Il était laid; il
avait des cheveux roux et un visage couvert d’égratignures et de marques
bleues qu’il avait rapportées de ses batailles perpétuelles avec tous
les gamins de la rue. Pour le moment il se tenait tranquille; il ne se
battait pas; il ne se disputait pas; mais il travaillait, comme Jésus, à
façonner un morceau d’argile. Jésus le lui avait donné; car Judas
n’osait pas même se montrer devant le potier qui l’accusait de jeter des
pierres sur ses fragiles marchandises et qui l’aurait chassé à coups de
bâton.
A mesure que les deux enfants achevaient leurs coucous, ils les
rangeaient en cercle autour d’eux. C’étaient des oiseaux comme, de temps
immémorial, tous les oiseaux en terre. Ils se tenaient debout sur une
grosse boule de terre aplatie; ils avaient une queue très courte et des
ailes presque imperceptibles. Cependant les coucous des deux petits
camarades différaient au premier coup d’œil. Ceux de Judas étaient si
mal faits qu’ils tombaient toujours. Ses doigts mal habiles et durs
n’arrivaient point à les façonner. Et il jetait des regards rapides sur
Jésus et cherchait à voir comment il s’y prenait pour avoir des oiseaux
si beaux, des oiseaux qui étaient lisses comme les feuilles de chêne des
forêts du Thabor.
A chaque coucou fini, Jésus devenait plus heureux. Le dernier lui
paraissait plus beau que les autres; mais il les regardait tous avec
amour et fierté. Ils seraient ses camarades de jeux; ils dormiraient
près de lui; ils lui chanteraient leurs chansons, quand sa mère le
laisserait seul. Jamais il ne s’était senti aussi riche, et jamais plus
il ne se sentirait abandonné.
Le vigoureux porteur d’eau passa en ce moment courbé sous l’outre
pesante; et derrière lui vint le marchand de légumes qui se dodelinait
sur le dos de son âne entre ses grands paniers d’osier vides.
Le porteur d’eau posa sa main sur les boucles blondes de Jésus et lui
demanda des nouvelles de ses oiseaux. Jésus lui répondit qu’ils avaient
tous des noms et qu’ils savaient chanter et qu’ils arrivaient de pays
lointains et qu’ils lui racontaient des choses qui n’étaient connues que
d’eux et de lui. Et Jésus parlait si bien que les porteurs d’eau et le
marchand de légumes oublièrent un bon moment leurs occupations. Mais,
comme ils s’éloignaient, Jésus leur montra le petit Judas:--Regardez les
beaux oiseaux que fait Judas! dit-il.
Le marchand de légumes arrêta son âne avec bonhomie et demanda à Judas
si ses oiseaux avaient aussi des noms et s’ils chantaient. Judas n’en
savait rien. Il s’entêta dans son silence et ne leva même pas les yeux.
Irrité, le marchand de légumes donna un coup de pied à un de ses oiseaux
et poursuivit sa route.
L’après-midi passa; le soleil était maintenant si bas que sa lumière
pouvait entrer par la petite porte de la ville qui, surmontée d’une
aigle romaine, se trouvait au bout de la rue. Cette lumière rose et
comme mêlée de sang coulait dans la rue étroite et revêtait de sa
couleur tout ce qu’elle touchait. Les vases du potier en furent teints,
et la planche qui grinçait sous la scie du charpentier, et le voile
blanc qui encadrait le visage de Marie. Mais où le soleil brillait le
plus merveilleusement, c’était dans les petites flaques d’eau entre les
dalles de pierre inégales dont la rue était pavée. Tout à coup, Jésus
plongea sa main dans la flaque la plus proche de lui; car l’idée lui
était venue de peindre ses oiseaux gris avec cet éclat scintillant qui
donnait de si belles nuances à l’eau et aux murs des maisons.
Le soleil se prêta gracieusement à son jeu et se laissa saisir comme la
couleur d’un peintre. Et, quand Jésus l’étendit sur ses petits coucous
de terre, ils se recouvrirent des pieds à la tête d’un reflet de
diamants.
Judas, qui, de temps en temps, surveillait et comptait les oiseaux de
Jésus, poussa un cri de ravissement en le voyant les peindre avec le
soleil des flaques de boue. Et il s’empressa de plonger, lui aussi, les
mains dans l’eau luisante. Mais le soleil lui glissait entre les doigts.
Si rapide que fût le mouvement de ses petites mains, elles ne gardaient
rien du merveilleux coloris.
--Attends, Judas! dit Jésus. Je vais aller te peindre tes oiseaux.
--Non, répondit Judas; je ne veux pas que tu y touches. Ils sont bien
comme ils sont.
Il se releva en fronçant les sourcils et en se mordant les lèvres. Il
posa son petit pied large sur les oiseaux, et les changea, l’un après
l’autre, en mottes de terre aplaties.
Et quand tous ses oiseaux furent détruits, il s’approcha de Jésus dont
les coucous de terre, sous les caresses de l’enfant, étincelaient comme
des pierres précieuses. Il les regarda un instant en silence, puis il
leva le pied et l’appuya sur l’un d’eux. Lorsque l’oiseau ne fut plus
qu’un peu de terre grise, Judas éprouva un tel soulagement qu’il se mit
à rire; et il releva le pied pour en écraser encore un.
--Judas, s’écria Jésus, que fais-tu? Tu ne sais donc pas qu’ils vivent
et qu’ils chantent!
Judas rit plus fort et écrasa le second oiseau.
Jésus éperdu regardait autour de lui. Il ne pouvait arrêter Judas qui
était grand et fort. Il cherchait des yeux sa mère. Elle n’était pas
loin; mais, avant qu’elle fût arrivée, tous ses oiseaux seraient
écrasés. Il se prit à pleurer. Judas en avait déjà détruit quatre: il
n’en restait que trois. Et Jésus se fâcha presque contre ses coucous qui
demeuraient immobiles et se laissaient écraser. Il frappa dans ses mains
comme pour les éveiller; et il cria:
--Envolez-vous! Envolez-vous donc!
Alors les trois oiseaux commencèrent à mouvoir leurs ailes, et, d’un vol
inquiet et incertain, ils réussirent à gagner le bord du toit où du
moins ils étaient en sûreté.
Lorsqu’il vit les oiseaux s’envoler à la parole de Jésus, Judas éclata
en sanglots. Il s’arracha les cheveux comme il avait remarqué que le
faisaient les vieilles personnes qui étaient en deuil et en angoisse; et
il se jeta aux pieds de Jésus.
Il se roulait dans la poussière comme un chien; il embrassait les pieds
de Jésus; il le priait de l’écraser comme lui, Judas, avait écrasé ses
oiseaux. Car Judas aimait Jésus et l’admirait; il l’adorait et le
haïssait tout à la fois.
Marie, qui avait suivi le jeu des enfants, vint à eux. Elle souleva dans
ses bras le petit Judas, le mit sur ses genoux et le caressa:
--Mon pauvre petit, dit-elle, tu ne comprends pas que tu as essayé ce
qu’aucune créature humaine ne peut réussir. N’essaie plus jamais une
pareille chose, si tu ne veux pas être le plus malheureux des mortels.
Est-ce qu’il est possible de lutter contre celui qui peint avec du
soleil et qui donne le souffle de la vie à de la terre morte?
NOTRE SEIGNEUR ET SAINT PIERRE
C’était le temps où Notre Seigneur et saint Pierre venaient d’arriver au
Paradis, après avoir vécu sur la terre et traversé bien des années de
tristesse.
On s’imagine aisément la joie de saint Pierre. S’installer commodément
sur les hauteurs célestes et contempler sous ses pieds tout l’univers,
c’est autre chose que de marcher en mendiant de porte en porte. Quelle
douceur de se promener dans les jardins du Paradis, pour un homme
habitué à errer et qui ne savait pas même, par les nuits de tempête,
s’il rencontrerait un gîte ou s’il ne serait point forcé d’attendre
l’aube sous les vents froids, la pluie et les ténèbres! Au fond, saint
Pierre n’avait jamais été très sûr que tout finirait bien. Il n’avait
jamais pu s’empêcher de douter et d’être un peu inquiet. Puisque Notre
Seigneur était le maître du monde, à quoi servait toute la dureté de
leur vie?
Un jour même l’existence lui avait paru si pénible qu’il avait failli
désespérer. Notre Seigneur l’avait amené au pied d’une haute montagne;
et voici qu’ils s’étaient mis à la gravir, sans que saint Pierre comprît
ce qu’ils venaient y faire. Ils traversèrent des villes qui s’étendaient
au bas de cette montagne, puis des châteaux qui étaient construits à
mi-côte. Ils ne s’arrêtèrent ni aux fermes des paysans ni aux chalets et
laissèrent derrière eux la cabane du dernier bûcheron. Parvenus à la
limite où la montagne se dressait nue, sans arbres et sans buissons, ils
avaient passé devant la hutte que s’était bâtie un saint homme d’ermite,
afin de secourir les voyageurs en danger. Et ils s’étaient enfoncés dans
les immenses champs de neige sous lesquels dorment les marmottes; et ils
avaient enfin atteint les glaciers sauvages, hérissés de blocs, où le
bouquetin eût à peine osé se hasarder. Là-haut, Notre Seigneur avait
trouvé un pauvre petit oiseau à gorge rouge, mort de froid. Il l’avait
ramassé et l’avait emporté, au grand étonnement de saint Pierre. Et ils
avaient continué, tous les deux, leur marche sur la glace glissante.
Jamais saint Pierre n’avait eu le sentiment d’être plus près du royaume
de la mort; car un vent mortellement glacé et un brouillard mortellement
opaque les enveloppaient; et l’on ne distinguait plus rien de la nature
animée. Cependant on n’était encore qu’à mi-hauteur de la montagne.
--Retournons-nous en! avait prié saint Pierre.
--Pas encore, avait répondu Notre Seigneur; je veux te montrer quelque
chose qui te donnera le courage de supporter tous les chagrins.
Ils avaient donc poursuivi leur route à travers le brouillard, jusqu’à
un grand mur, infiniment haut, qui leur barra le passage.
--Ce mur, avait dit alors Notre Seigneur, fait le tour de la montagne,
et n’a point de brèche par où tu puisses le franchir. Aucun être vivant
n’a jamais vu et ne verra jamais ce qu’il y a derrière. C’est là que
commence le Paradis et sur toutes ses pentes dorment les morts béats.
Mais saint Pierre avait montré un visage incrédule.
--Derrière ce mur, avait ajouté Notre Seigneur, ce ne sont plus les
ténèbres ni les vents glacés comme ici, mais l’été toujours vert et des
clartés de soleils et d’étoiles.
Saint Pierre ne réussissait point à déguiser son doute. Alors Notre
Seigneur prit le petit oiseau trouvé sur la glace et le lança par-dessus
le mur; et aussitôt saint Pierre entendit le gazouillement et le chant
allègre du bouvreuil, et il en éprouva une extrême surprise. Il se
tourna vers Notre Seigneur et lui dit:
--Redescendons sur la terre et supportons-y tout ce qu’il faut
supporter. Tu m’as dit vrai. Il y a un endroit où la mort est vaincue
par la vie.
Ils étaient redescendus et ils avaient repris leur existence errante et
douloureuse. Et de longues années se passèrent avant que saint Pierre
eût revu le mur du Paradis. Il s’était contenté de soupirer après les
merveilleux pays de l’au-delà. Mais aujourd’hui, il n’avait plus besoin
de soupirer. Il était rendu. Et, du matin au soir, des sources
intarissables lui versaient la joie.
* * * * *
Cependant saint Pierre n’était pas au Paradis depuis plus de quinze
jours, qu’un ange s’approcha du Seigneur qui siégeait sur un trône, et,
après s’être sept fois incliné, lui annonça qu’un grand malheur avait dû
frapper le Saint, car il ne mangeait ni ne buvait et ses yeux étaient
bordés de rouge comme s’il n’eût point dormi de plusieurs nuits.
A cette nouvelle, Notre Seigneur se leva et partit à la recherche de
saint Pierre. Il le trouva, très loin de là, dans un coin désert du
Paradis, étendu par terre, les vêtements déchirés, et des cendres sur la
tête.
Notre Seigneur, en le voyant si désolé, s’assit à ses côtés et lui parla
comme au temps où ils cheminaient de compagnie à travers les tristesses
du monde.
--D’où te vient ton chagrin? lui demanda-t-il.
Saint Pierre avait le cœur si gonflé qu’il ne pouvait répondre.
--D’où te vient ton chagrin? reprit Notre Seigneur.
Pour toute réponse, saint Pierre arracha sa couronne d’or et la jeta aux
pieds de Notre Seigneur,--ce qui signifiait qu’il renonçait à sa part de
gloire et de splendeur.
Notre Seigneur comprit que le désespoir ôtait à son serviteur la
possession de lui-même, et il ne manifesta aucune colère.
--Avoue-moi ce qui te tourmente, lui dit-il toujours aussi doucement et
d’une voix encore plus tendre.
Alors saint Pierre se leva d’un bond, et Notre Seigneur vit qu’il
n’était pas seulement désespéré, mais qu’il était encore furieux.
--Je veux quitter ton service! s’écria le Saint. Je ne resterai pas au
Paradis un jour de plus.
Notre Seigneur essaya de le calmer comme il avait accoutumé de le faire
au temps jadis.
--Certainement, dit-il, je te laisserai partir; mais il faut d’abord me
confier la cause de ton mécontentement.
--Je m’attendais à être mieux récompensé, lorsque nous endurions tant de
misères, là-bas, dans le monde, dit saint Pierre.
L’amertume débordait de son cœur. Notre Seigneur le sentit et n’en
témoigna aucune colère.
--Je te répète que tu es libre d’aller où tu voudras, fit-il: mais
conte-moi d’abord ce qui t’afflige.
Saint Pierre se décida à parler.
--J’avais une vieille mère; elle est morte il y a quelques jours...
--Je comprends maintenant ta tristesse, dit Notre Seigneur. Tu souffres
de ce qu’elle n’est pas au Paradis.
--C’est cela, répondit saint Pierre qui éclata en sanglots et en
gémissements. C’est cela... Je trouve que j’avais bien mérité qu’elle
vînt ici.
Mais Notre Seigneur, en entendant ces mots, s’affligea lui aussi, car la
mère de saint Pierre n’était point de celles qui ont leur entrée au
Paradis. Elle n’avait jamais songé qu’à ramasser de l’argent, et, quand
les pauvres s’arrêtaient devant sa porte, ils n’obtenaient d’elle ni
obole ni morceau de pain. Notre Seigneur jugea bien pénible de dire à
saint Pierre que sa mère avait été trop avare pour jouir de la
béatitude.
--Comment sais-tu, fit-il, que ta mère se plairait parmi nous?
--Mieux vaut avouer que tu refuses de m’exaucer! s’écria saint Pierre.
Je me demande qui ne se plairait pas ici!
--Celui qui n’éprouve point de joie de la joie d’autrui ne saurait se
plaire au Paradis, répondit Notre Seigneur.
--En ce cas, répartit le Saint, j’en connais d’autres que ma mère qui
n’y sont point à leur place.
Notre Seigneur comprit qu’il était visé, et il déplora cette douleur qui
aveuglait saint Pierre et le rendait incapable de surveiller sa langue.
Il espéra un instant que saint Pierre regretterait son insolence. Mais
il n’en fut rien.
Alors Notre Seigneur manda un ange et lui ordonna de descendre à l’Enfer
et d’en ramener la mère du Saint.
--Oh, dit saint Pierre, laissez-moi voir!
Notre Seigneur le prit par la main et le mena sur un rocher escarpé qui
surplombait l’abîme, et d’où il n’avait qu’à se pencher pour apercevoir
l’Enfer.
Tout d’abord, saint Pierre ne distingua rien de plus que s’il eût
regardé dans un puits. Un énorme gouffre sans fond s’ouvrait sous ses
yeux. La première lueur qui se détacha de ces ténèbres, ce fut l’ange.
Il descendait, les ailes largement déployées, afin de ne pas tomber trop
vite.
Cependant, dès que ses regards se furent habitués à l’obscurité, saint
Pierre commença à se rendre compte du gouffre prodigieux où gisaient et
croupissaient les damnés. L’ange continuait d’y tomber lentement,
lentement.
--Pourvu qu’il puisse remonter avec ma mère! soupira-t-il.
Notre Seigneur regarda saint Pierre de ses grands yeux tristes.
--Il n’y a point de fardeau que mon ange ne soulève, dit-il.
L’abîme était si profond que nul rayon de soleil n’y avait jamais
pénétré. Il y régnait une nuit éternelle. Mais le vol de l’ange y jetait
quelque lumière, car saint Pierre distingua un immense désert noir,
hérissé de rocs et de pierres pointues, entre lesquels luisaient des
eaux sombres. Et partout, sur ces rocs nus et ces pierres, des
malheureux s’étaient hissés. Ils y avaient grimpé, espérant peut-être
sortir du gouffre, et ils y restaient comme pétrifiés de désespoir et
d’horreur. Leur nombre était effroyable. On eût dit que le fond de cet
abîme n’était fait que de têtes et de corps. Aussi saint Pierre fut-il
saisi d’une nouvelle angoisse.
--Tu verras qu’il ne la trouvera pas! murmura-t-il au Seigneur.
Et Notre Seigneur le regarda du même regard triste que tout à l’heure.
Il savait bien que l’ange la trouverait.
L’ange planait les ailes étendues et cherchait.
Tout à coup un des misérables l’aperçut, bondit et cria en levant les
bras:
--Emmène-moi! Emmène-moi!
Il se fit alors un grand mouvement dans la foule. Des millions et des
millions d’êtres surgirent et appelèrent l’ange et tordirent vers lui
leurs bras désespérés. Et leurs cris retentirent jusqu’à Notre Seigneur
et saint Pierre dont le cœur frissonna.
L’ange planait toujours au-dessus des damnés et cherchait de côté et
d’autre, et, à mesure qu’il se déplaçait, toute la multitude le suivait
comme balayée par un tourbillon de tempête.
Enfin l’ange découvrit celle qu’il était venu quérir. Il replia ses deux
ailes et fondit avec la rapidité de l’éclair. Et saint Pierre poussa un
cri de surprise et de joie, car il le vit jeter ses bras autour de la
taille d’une vieille femme et la soulever. Et cette vieille femme était
sa mère.
--Béni sois-tu qui m’amènes ma mère! s’écria-t-il.
Notre Seigneur lui posa doucement la main sur l’épaule, comme pour
l’avertir de ne pas s’abandonner trop tôt à la joie.
Mais saint Pierre pleurait de douces larmes et ne comprenait pas que
rien désormais pût le séparer de sa vieille mère. Et sa joie augmenta
quand il vit que l’ange, qui l’avait soulevée, ne l’avait pas fait assez
vite pour empêcher quelques pauvres damnés de s’accrocher à elle et de
monter avec elle vers le séjour de lumière. Il y en avait bien dix ou
douze, et saint Pierre songea que c’était un grand bonheur pour sa mère
que d’aider tant de personnes à sortir de la damnation.
L’ange ne tenta point d’alléger son fardeau. Il n’en paraissait
aucunement gêné et s’élevait rapidement sans plus d’effort que s’il eût
porté au ciel un petit oiseau mort.
Mais voici que la vieille femme commença à se dégager de l’étreinte des
malheureux qui s’étaient suspendus à elle. L’impitoyable vieille
saisissait leurs mains, les dénouait; et, l’un après l’autre, ils
retombaient au gouffre. Saint Pierre entendait leurs supplications, que
sa mère ne voulait pas entendre, car elle n’admettait point que d’autres
qu’elle fussent sauvés. Elle se débarrassait d’eux et les précipitait
dans les ténèbres, et tout l’espace retentissait de leurs malédictions
et de leurs clameurs désespérées. Et saint Pierre criait à sa mère de
montrer un peu de charité; mais elle faisait la sourde et s’entêtait
dans sa méchanceté. Et plus son fardeau devenait léger, plus l’ange
ralentissait son vol. Une telle frayeur s’empara de saint Pierre que ses
jambes vacillèrent et qu’il tomba à genoux.
Il ne restait plus qu’une seule malheureuse cramponnée à la mère du
Saint. C’était une femme qui la tenait par le cou et qui la priait et la
suppliait, en lui parlant dans l’oreille.
A ce moment, l’ange était si haut que saint Pierre tendait déjà les bras
pour recevoir sa mère. Encore un ou deux coups d’ailes, et elle
toucherait au paradis.
Mais soudain l’ange suspendit son vol et son visage devint sombre comme
la nuit. La vieille femme avait agrippé les bras de la malheureuse et
l’avait forcée de lâcher prise; et le pauvre corps était retombé dans
l’abîme.
Il sembla que l’ange n’avait plus la force de remuer les ailes: il
baissa les yeux sur la vieille femme et son regard était profondément
triste. Ses bras fatigués s’entr’ouvrirent, et la laissèrent s’abîmer,
comme un fardeau trop lourd. Et, d’un seul coup d’ailes, il s’élança
dans la lumière.
Saint Pierre sanglotait, et Notre Seigneur demeurait immobile près de
lui.
--Saint Pierre, lui dit-il enfin, je n’aurais jamais pensé que tu
répandrais tant de larmes dans mon Paradis.
Mais le vieux serviteur de Dieu releva la tête et répondit:
--Qu’est-ce qu’un Paradis où j’entends les gémissements de ceux qui me
sont le plus cher et où je vois les souffrances de mon prochain?
Le visage de Notre Seigneur s’assombrit.
--Ne demanderais-je donc pas mieux que de vous préparer à tous un
Paradis de bonheur et de lumière? dit-il. N’est-ce point pour cela que
je descendis parmi les hommes et que je leur enseignai à s’aimer les uns
les autres? Tant qu’ils ne le feront pas, il n’y aura de refuge contre
le chagrin et la douleur ni au ciel ni sur la terre.
RÉALITÉ
LE TRÉSOR DE L’IMPÉRATRICE
L’évêque avait mandé le Père Verneau. Il s’agissait d’une assez fâcheuse
affaire: on avait envoyé le Père Verneau prêcher dans les districts
miniers des environs de Charleroi, et il y était tombé au milieu d’une
grève et d’un déchaînement d’ouvriers.
«Dès son arrivée à la terre noire, raconta-t-il à son évêque, une lettre
d’un des meneurs de la grève lui signifia qu’il pourrait parler, mais
qu’il devait s’attendre à de graves désordres, s’il se permettait de
nommer dans son sermon la Providence.»
--Et quand je montai en chaire et que je vis l’auditoire, continua le
Père, je ne doutai pas un instant qu’ils ne missent leur menace à
exécution.
Le Père Verneau était un petit moine desséché que son évêque regardait
de haut comme un être d’une espèce inférieure. Un pauvre petit moine
comme lui, mal tenu, mal rasé, d’un visage insignifiant, ne pouvait être
qu’un pleutre. L’évêque le sentait trembler sous son regard.
--On m’a même informé, dit-il, que vous avez satisfait à la demande de
ces grévistes. Mais je n’ai pas besoin, je pense, de vous rappeler...
--Monseigneur, interrompit humblement le Père Verneau, il me semble
qu’on devait, autant que possible, éviter dans l’église des scènes
tumultueuses.
--Mais qu’est-ce qu’une église où l’on ne peut prononcer le mot de Dieu
ou de Providence?
--Monseigneur a-t-il entendu mon sermon?
L’évêque, pour se calmer, arpentait la pièce de long en large.
--Vous le savez certainement par cœur, dit-il.
--Certainement, Monseigneur.
--Récitez-le moi donc, et tel que vous l’avez prononcé; mais, vous
entendez, Père Verneau, mot à mot, tel que vous l’avez prononcé.
L’évêque s’assit dans son fauteuil. Le père Verneau demeura debout.
* * * * *
«Citoyens et citoyennes, commença-t-il en retrouvant immédiatement son
ton de sermonnaire...
L’évêque tressaillit.
--C’est ainsi qu’ils aiment à être appelés, Monseigneur.
--Bon, bon, Père Verneau, dit l’évêque, continuez.
Mais ces deux mots l’avaient comme transporté au cœur même de la
situation. Il vit des haillons, beaucoup de haillons et beaucoup de
visages rudes et menaçants et une sorte d’allégresse sauvage,--toute
cette assemblée des enfants de la terre noire, des déshérités sombres
devant qui le Père avait parlé.
--Citoyens et citoyennes, recommença le Père Verneau, il y a eu dans ce
pays une Impératrice nommée Marie-Thérèse. C’était une Régente
excellente, la meilleure et la plus sage que la Belgique ait jamais
connue. D’autres Régents, citoyens, ont, après leur mort, des
successeurs qui leur enlèvent toute autorité sur leur peuple. Mais il
n’en est pas ainsi de la Grande Impératrice Marie-Thérèse. Peut-être
a-t-elle perdu son trône en Autriche-Hongrie; peut-être Brabant et
Limbourg ont-ils passé à d’autres maîtres; non son bon comté des
Flandres Occidentales. Là, dans les Flandres, où j’ai vécu ces dernières
années, on ne connaît encore aujourd’hui d’autre Régente que
Marie-Thérèse. Nous savons que le roi Léopold demeure à Bruxelles, mais
cela ne nous regarde pas. C’est Marie-Thérèse qui continue de régner
là-bas près de la mer, surtout dans les villages de pêcheurs. Plus on
approche de la mer, plus on sent qu’elle y règne. Ni la grande
Révolution, ni l’Empire, ni les Hollandais ne l’ont détrônée. Et comment
l’auraient-ils pu? Ils n’ont rien fait pour les enfants de la mer qui
soit comparable à ce qu’elle a fait, elle. Ce que le peuple des dunes
lui doit est inappréciable, citoyens!
Il y a cent cinquante ans, la première année de son règne, elle
entreprit un voyage à travers la Belgique. Elle vint à Bruxelles et à
Bruges, elle vint à Liège et à Lœven; et, quand elle eut visité beaucoup
de grandes villes, de mairies et de palais, elle vint à la côte voir la
mer et les dunes. Ce n’était pas un plaisant spectacle. Elle vit une mer
vaste et puissante qui décourageait les efforts de l’homme; elle vit des
côtes sans défense et sans abri. Il y avait bien les dunes, mais elles
n’avaient pas toujours arrêté les flots, et les flots pouvaient encore
les submerger. Il y avait aussi quelques digues, mais délabrées et
ruineuses. Elle vit des ports ensablés, des marais si mal desséchés que
seuls les joncs et les roseaux y croissaient. Elle vit des cabanes de
pêcheurs bâties au pied des dunes et déchiquetées par la tempête, et de
pauvres vieilles églises reculées au milieu des chardons dans un désert
de sable.
La grande Impératrice resta toute une journée au bord de la mer. Elle se
fit raconter des histoires d’inondations et de villages emportés par les
vagues. On lui montra l’endroit où toute une langue de terre s’était
abîmée sous les eaux. On la conduisit à la place où l’on distinguait une
vieille église engloutie. On lui énuméra les gens qui s’étaient noyés et
les bêtes qui s’étaient perdues, la dernière fois que les flots avaient
passé par-dessus les dunes. Et, toute la journée, l’Impératrice se
demanda: «Comment aiderai-je ce pauvre peuple? Je ne puis pas défendre à
la mer de monter, et de miner la rive; je ne puis lier les vents, ni les
empêcher de faire chavirer les bateaux des pêcheurs; je ne puis pousser
le poisson dans les filets, ni changer en froment l’avoine des sables.
Il n’y a point de monarque au monde qui ait le pouvoir de sauver ce
pauvre peuple.»
Le lendemain était un dimanche, et l’Impératrice écouta la messe à
Blankenberghe. De Dunkerque à Sleus les gens de la côte étaient accourus
pour la voir. Et avant l’office l’Impératrice se promena au milieu
d’eux, interrogeant l’un et l’autre.
Le premier qu’elle aborda fut le débâcleur de Newport.
--Qu’y a-t-il de neuf dans ta ville? demanda-t-elle.
--Rien, dit le débâcleur, sauf que Cornélis Œrtsen a eu son bateau
renversé la nuit dernière par un coup de vent et qu’on l’a retrouvé ce
matin à cheval sur la quille.
--C’est heureux au moins qu’il en soit réchappé, dit l’Impératrice.
--Je n’en suis pas sûr, fit le débâcleur, car il était fou lorsqu’on l’a
ramené à terre.
--Était-ce de peur? dit l’Impératrice.
--Oui, répondit l’homme. A Newport, nous n’avons rien sur quoi compter
aux heures de détresse. Cornélis n’ignorait pas que sa femme et ses
enfants mourraient de faim s’il périssait, et cette pensée lui a fait
perdre la raison.
--Vous auriez donc besoin, parmi les dunes, dit l’Impératrice, de
quelque chose sur quoi compter.
--C’est cela même, dit le débâcleur. Terre, mer et pêche, tout est
incertain. Quelque chose sur quoi l’on pourrait compter aux heures de
détresse, voilà ce qu’il nous faudrait.
L’Impératrice continua sa promenade et vit le curé de Heyst.
--Qu’y a-t-il de neuf à Heyst? lui dit-elle.
--Rien, fit-il, si ce n’est que Jacob Van Ravesteyn a cessé de dessécher
les marécages, de curer le port et de bâtir le phare; il a abandonné
tous les travaux utiles qu’il avait commencés.
--Et pourquoi? demanda l’Impératrice.
--C’est qu’il a fait un héritage, dit le curé, et qu’il n’ose pas le
risquer.
--Cependant il a quelque chose sur quoi compter, dit l’Impératrice.
--Oui, dit le curé, mais maintenant qu’il tient son argent, il a peur
d’en voir la fin.
--Il vous faudrait donc quelque chose d’inépuisable dont l’idée vous
soutînt, dit l’Impératrice.
--C’est cela même, répondit le prêtre; nous avons infiniment à faire, et
rien ne sera fait tant que nous ne sentirons pas derrière nous une
réserve inépuisable.
L’Impératrice poursuivit son chemin et s’arrêta devant le doyen des
pilotes de Middelkirke. Elle lui demanda des nouvelles de sa ville.
--Rien de neuf, dit le pilote, si ce n’est que Jean van der Meer et
Lucas Nerwinden se sont fâchés l’un contre l’autre.
--Et pourquoi?
--C’est qu’ils ont trouvé le banc de mornes qu’ils avaient cherché toute
leur vie. Le bruit leur en était venu des vieux temps, et, encouragés
par l’espoir, ils avaient parcouru la mer. Ils furent alors les
meilleurs amis du monde; mais, maintenant qu’ils l’ont trouvé, les voilà
ennemis jurés.
--Il eût donc mieux valu qu’ils ne l’eussent jamais trouvé, dit
l’Impératrice.
--Oui certes, répondit le doyen des pilotes.
--Il vous faudrait donc à Middelkirke, dit l’Impératrice, un trésor si
bien caché que personne ne pût le découvrir.
--Précisément, fit le pilote. Il le faudrait bien caché; car si
quelqu’un mettait la main dessus, il n’en résulterait que disputes et
inimitiés. D’ailleurs on le gaspillerait si vite qu’il ne nous servirait
plus à rien.
L’Impératrice soupira sur son impuissance. Elle entra dans l’église et
resta tout le temps à genoux, priant qu’il lui permît de secourir ce
pauvre peuple.
Quand les gens sortirent de la messe, elle monta sur la marche de
l’église afin de leur parler. Aucun Flamand n’oubliera jamais comment
elle était ce jour-là. Elle était belle comme une Impératrice et vêtue
comme une Impératrice. Elle s’était fait donner la couronne et le
manteau de pourpre et tenait le sceptre dans sa main. Autour de ses
cheveux poudrés et relevés très haut sur sa tête, courait un cordon de
grosses perles. Sa robe de soie rouge éclatante était recouverte de
dentelles flamandes. Et sur ses souliers rouges à talons hauts
brillaient des boucles de pierres précieuses. Et c’est ainsi qu’on la
voit toujours et qu’elle règne toujours dans les Flandres Occidentales.
Alors elle s’adressa aux habitants de la côte et leur dit sa volonté.
Ils comprenaient bien qu’elle ne pouvait ni calmer la mer, ni lier les
vents, ni pousser le poisson dans leurs filets, ni changer en froment
l’avoine des sables. Mais tout ce qui était en son pouvoir d’humble
mortelle serait fait. Ils étaient agenouillés pendant qu’elle parlait,
et jamais ils n’avaient senti battre pour eux un cœur aussi tendre,
aussi maternel. L’Impératrice leur parlait de leur dure existence avec
tant de pitié qu’ils en pleurèrent.
Maintenant elle avait résolu de leur laisser le coffre qui contenait son
trésor. Ce serait son cadeau à tous les habitants des dunes; et, les
larmes aux yeux, elle leur demanda pardon de ne pouvoir faire davantage.
Mais ils s’engageraient à n’employer ce trésor qu’arrivés aux dernières
limites de la misère, et ils promettraient, s’ils n’en avaient pas eu
besoin eux-mêmes, de le léguer à leurs descendants. Enfin elle prit
chaque homme en particulier et lui fit jurer qu’il n’essaierait point de
s’emparer du trésor et qu’on ne l’ouvrirait jamais qu’après avoir
consulté le peuple tout entier. Ils jurèrent, et bénirent l’Impératrice,
et pleurèrent de reconnaissance. Et elle pleura aussi, car elle avait
compris qu’il leur fallait un appui qui ne s’ébranlât point, un trésor
qui ne s’épuisât pas, une espérance qui fût sûre; mais il était hors de
son pouvoir de les leur donner, et jamais elle n’avait mieux senti son
impuissance qu’ici même, au milieu des dunes.
Or, citoyens, sans qu’elle le sût, grâce à la sagesse impériale déposée
dans son cœur de Régente, elle réussit au-delà de ce qu’elle avait
espéré. Et vous vous réjouirez d’apprendre tout le bien qui sortit du
cadeau de l’Impératrice pour les Flandres Occidentales. Le peuple eut
désormais quelque chose sur quoi compter, ce dont il avait tant besoin,
ce dont nous avons besoin, tous. Et, si grande que fût la misère, il ne
connut plus le désespoir.
On m’a raconté là-bas comment il est, ce coffre de l’Impératrice: comme
la châsse de sainte Ursule à Bruges, disent-ils, et encore plus beau.
C’est une imitation de la cathédrale de Vienne, en or pur. Sur les
côtés, toute l’histoire de l’Impératrice est gravée dans l’albâtre le
plus transparent. A la pointe des quatre petites tourelles étincellent
les quatre diamants que l’Impératrice arracha de la couronne du Sultan
Turc. Et sur les frontons son chiffre est incrusté en rubis. Et quand je
leur demande s’ils l’ont vu, ils me répondent que les matelots en
perdition le voient toujours flotter devant eux sur les vagues, comme un
signe qu’ils ne doivent pas désespérer dans la mort pour leur femme et
leurs enfants. Ce sont les seuls qui aient vu ce trésor; personne ne
s’en est assez approché pour le compter, et vous savez, citoyens, que
l’Impératrice ne dit pas ce qu’il contenait.
Et si vous doutez des services qu’il a rendus, allez à la côte et
regardez. Depuis ce jour-là, on n’a cessé de creuser et de bâtir. Et la
mer s’étend aujourd’hui vaincue et domptée aux pieds des jetées et des
digues. Les dunes renferment des prés verts, et les villes grandissent
sur le bord des flots. Et à chaque phare qu’on a érigé, à chaque port
qu’on a curé, à chaque navire qu’on a construit, à chaque digue qu’on a
amoncelée, on s’est toujours dit: «Si notre propre argent ne suffit pas,
nous recourrons à notre gracieuse Impératrice Marie-Thérèse.» Mais cette
pensée n’a servi que d’aiguillon: leur propre argent a toujours suffi.
Vous savez aussi que l’Impératrice ne révéla pas où se trouvait le
trésor. Quelle prudence, citoyens! Quelqu’un l’a dans sa garde, mais ce
ne sera que le jour où tous se seront décidés au partage que ce
quelqu’un l’apportera. On est donc sûr que, ni maintenant ni dans
l’avenir, il ne sera injustement partagé. D’égal droit il appartient à
tous. Chacun sait que l’Impératrice songe autant à lui qu’à son voisin.
Il ne peut y avoir ni jalousie ni disputes entre ces hommes, car ce
qu’ils possèdent de plus précieux leur est commun...
* * * * *
L’évêque interrompit le Père Verneau.
--C’est assez, dit-il; et comment avez-vous conclu?
--Je leur ai dit, fit le moine, que c’était un grand malheur que la
bonne Impératrice ne fût pas venue à Charleroi. Je les plaignis de ne
pas posséder son trésor. Avec toutes les choses qu’ils ont entreprises,
et l’océan qu’ils veulent maîtriser et les sables mouvants qu’ils
prétendent retenir, rien ne leur aurait été plus nécessaire.
--Et alors? demanda l’évêque.
--Oh, quelques pommes cuites lancées... quelques coups de sifflet...
mais j’étais déjà descendu de la chaire. Autrement rien.
--Et ils avaient compris, dit l’évêque, que vous leur parliez de la
Providence de Dieu?
Le moine s’inclina.
--Ils avaient compris que vous vouliez leur montrer que cette puissance
dont ils se moquent, parce qu’ils ne la voient pas, doit nécessairement
demeurer cachée? Et qu’elle serait mal employée, dès l’instant qu’on
pourrait l’étreindre... Eh bien, je vous félicite.
Le moine se retira vers la porte en saluant; mais l’évêque le suivit,
rayonnant de bienveillance.
--Dites-moi, le coffre, le trésor, ils y croient encore, là-bas?
--S’ils y croient! Mais certainement, Monseigneur.
--Le trésor... voyons, y eut-il jamais un trésor?
--Pardonnez-moi, Monseigneur, mais j’ai promis...
--Oh, pour moi... dit l’évêque.
--C’est le curé de Blankenberghe qui le garde, Monseigneur... Je l’ai
vu... C’est un petit coffre de bois aux montures en fer.
--Et... et dedans?
--Au fond du coffre, il y a bien vingt beaux thalers à l’effigie de
Marie-Thérèse.
L’évêque sourit, puis redevint brusquement très sérieux.
--Ose-t-on comparer un pareil petit coffre à la Providence?
--Toutes les comparaisons pèchent, Monseigneur. Toutes les pensées des
hommes sont vaines.
Le père Verneau s’inclina encore une fois et se glissa hors de la
chambre.
LE ROMAN D’UNE FEMME DE PÊCHEUR
A l’extrémité du hameau des pêcheurs, sur un tertre bas de sable blanc,
il y avait une petite chaumière. Elle n’était pas assez bien bâtie pour
s’aligner avec les autres petites maisons régulières et proprettes,
autour de la grande place verte où des filets bruns séchaient. Il
semblait qu’elle eût poussé hors de l’alignement et qu’on l’eût écartée
jusqu’à la colline de sable. La pauvre veuve, qui en avait été
l’architecte et le maçon, en avait fait les murs plus bas que ceux de
toutes les autres et le toit de chaume pointu plus élevé qu’aucun toit
du hameau. Le plancher s’enfonçait sous la terre. La fenêtre, encore
qu’elle ne fût ni haute ni grande, allait cependant du sol à la corniche
du toit. Ni le four, ni l’enclos des oies n’avaient pu tenir dans
l’unique chambre étroite; on les avait ajoutés en saillie au mur. Cette
chaumière ne possédait point, comme les autres, un carré de jardin où le
liseron s’enlaçait autour des groseilliers, où les sureaux croissaient à
demi étouffés par les bardanes. De toute la verdure, les seules bardanes
avaient accompagné la chaumière jusqu’à la colline de sable. Elles
étaient assez somptueuses en été avec leur feuillage frais, d’un vert
foncé, et, entre leurs pointes crochues, l’épanouissement de leurs
fleurs rouges. Mais, à l’automne, lorsque leurs pointes avaient durci et
que leurs graines étaient mûres, elles se négligeaient, devenaient
sèches, laides, et leurs feuilles déchirées se couvraient de deuil sous
des toiles d’araignée poudreuses.
La chaumière n’abritait jamais plus de deux propriétaires à la suite,
car ses murs en torchis ne pouvaient supporter que pendant deux
générations le poids de sa lourde toiture; et elle était toujours
habitée par de pauvres veuves. La veuve qui y demeurait en ce moment-là
se plaisait à regarder les bardanes, surtout quand l’automne les avait
desséchées et qu’elles s’accrochaient à toutes les pierres. Elles lui
rappelaient alors la femme qui l’avait précédée et qui avait reconstruit
la chaumière: une femme sèche et fanée et capable, elle aussi, de
s’accrocher et de se cramponner. La malheureuse avait usé toutes ses
forces pour l’enfant qu’elle devait pousser dans le monde. En y
songeant, la propriétaire actuelle avait envie et de pleurer et de rire.
Si la vieille femme morte n’avait pas eu cette nature de bardane, les
choses auraient bien autrement tourné; mais qui sait si cela eût mieux
valu?
La veuve réfléchissait souvent et longuement au hasard qui l’avait jetée
sur cette côte plate de la Scanie, près de ce détroit resserré, au
milieu de ce peuple placide et lent; car elle était née dans un petit
port norvégien, au pied des fjells escarpés, devant la vaste mer; et,
malgré la gêne et la pauvreté où la mort de son père les avait laissés,
cette fille de commerçant était cependant habituée à voir autour d’elle
du mouvement et de la vie. Il lui arrivait souventefois de se raconter à
elle-même sa propre histoire, comme on relit un livre difficile, pour
essayer d’en déchiffrer l’idée.
Son étrange destinée avait ainsi commencé: un soir qu’elle rentrait de
chez la couturière où elle travaillait, deux matelots l’avaient
attaquée; un troisième l’avait sauvée. Il avait couru un vrai danger de
mort; et il l’accompagna jusqu’à sa maison. Elle l’y introduisit, le
présenta à sa mère et à ses sœurs et raconta avec exaltation ce qu’il
avait fait. Il lui semblait que sa vie eût gagné en valeur du moment
qu’un autre avait risqué beaucoup pour la défendre. La famille avait
fort bien reçu le jeune marin et l’avait engagé à revenir le plus
souvent qu’il pourrait.
Il s’appelait Börje Nilsson; il était matelot à bord de la goëlette
scanienne l’_Albertina_. Tant que son bateau fut au port, il revint
presque chaque jour chez ses nouveaux amis; et bientôt personne ne
voulut croire qu’il ne fût qu’un simple matelot. Il brillait toujours
dans un col rabattu éclatant de blancheur, et il portait un costume de
marin en beau drap. Franc, alerte, ses habitudes étaient celles d’un
homme de leur classe. Sans qu’il leur eût jamais rien dit, ses hôtes
eurent l’impression qu’il était le fils unique d’une riche veuve; que,
par irrésistible amour du métier de marin et pour prouver à sa mère le
sérieux de sa vocation, il s’était embarqué comme simple matelot; mais,
une fois ses examens passés, elle lui achèterait un navire.
Cette famille norvégienne, qui s’était retirée de ses anciennes
relations, l’accueillit donc sans la moindre défiance. Le cœur léger et
la langue bien pendue, il décrivait sa maison au toit pointu et haut;
dans la salle, le grand foyer à l’ancienne mode, et les petits carreaux
des fenêtres. Il parlait aussi des rues silencieuses de sa ville natale,
et des longues rangées de maisons toutes les mêmes, et de l’agréable
contraste qu’y faisait sa maison par ses saillies irrégulières. Et son
auditoire apercevait derrière lui une vieille demeure bourgeoise aux
pignons ornés d’images, une de ces vieilles maisons dont l’étage
supérieur avance et qui donnent une si bonne impression de richesse et
de respectable ancienneté.
La jeune fille reconnut bien vite qu’il l’aimait; et sa mère et ses
sœurs en furent très joyeuses. Le jeune et riche Suédois leur était
envoyé par le ciel pour réparer leur pauvreté. Même si elle ne l’eût pas
aimé comme elle faisait, il n’aurait jamais été question de le
repousser. Un père, un grand frère, eussent certainement cherché à se
renseigner sur cet étranger; mais, pas plus qu’elle, sa mère n’y songea
sérieusement. Plus tard, elle comprit comment elles l’avaient presque
poussé à mentir. Au commencement, et sans aucune mauvaise pensée, il
avait laissé leur imagination lui prêter de grandes richesses; puis,
quand il avait vu combien elles en étaient heureuses, la crainte de la
perdre l’avait empêché de les détromper.
Ils se fiancèrent à son départ, et, au retour de la goëlette, ils se
marièrent. Elle avait été un peu déçue qu’il revînt comme simple
matelot; mais son contrat devait le lier encore. Il n’apportait rien non
plus de la part de sa mère. Mais la vieille dame avait sans doute espéré
pour son fils un autre mariage, il fallait attendre qu’Astrid lui fût
présentée et fît sa conquête. Malgré tous ses mensonges, elles auraient
bien pu voir qu’il était pauvre, si seulement elles avaient ouvert les
yeux.
Comme la jeune femme désirait faire le voyage à bord de la goëlette, le
patron lui offrit sa cabine, et cette offre fut acceptée avec joie. On
exempta Börje de presque tout travail; et il passa la plus grande partie
de son temps à causer sur le pont avec Astrid. Il lui prodigua le
bonheur de l’imagination, ce bonheur dont il avait vécu lui-même toute
sa vie. Plus il songeait à la petite chaumière, à demi enterrée dans les
sables, plus haute se dressait la maison où il eût voulu la faire
entrer. A sa voix, la jeune femme glissait doucement au milieu d’un
port, qui s’était orné de fleurs et pavoisé de drapeaux en l’honneur de
la mariée de Börje Nilsson. Elle passait en voiture sous un arc de
triomphe, pendant que les hommes la suivaient longuement et que les
femmes pâlissaient de jalousie. Il l’introduisait enfin dans la vieille
demeure vénérable où de vieux serviteurs en cheveux blancs s’inclinaient
devant elle et où la table du repas de fête ployait sous la vieille
argenterie.
Quand elle découvrit la vérité, sa première pensée fut que le capitaine
avait été d’accord avec Börje pour l’abuser: mais elle reconnut ensuite
que rien n’était moins exact. On avait pris l’habitude, à bord de la
goëlette, de parler de Börje comme d’un homme considérable. C’était une
plaisanterie favorite de s’entretenir très sérieusement de ses richesses
et de sa grande famille. On avait cru qu’elle plaisantait, elle aussi.
Donc au moment où la goëlette jeta l’ancre dans le port le plus
rapproché du village de Börje, elle pouvait encore s’imaginer qu’elle
était la femme d’un homme riche.
Börje obtint un congé d’un jour et d’une nuit pour mener sa femme chez
sa mère et pour l’installer dans sa nouvelle vie.
Quand ils touchèrent au quai où les drapeaux devaient flotter et la
foule acclamer le jeune ménage, il n’y régnait que le vide et la
tranquillité coutumière. Börje remarqua que sa femme promenait autour
d’elle un regard déçu.
--Nous sommes venus trop tôt, dit-il. Le voyage a été si court par ce
beau temps! On n’a point envoyé de voiture à notre rencontre, et nous
avons un bon bout de chemin, car la maison est en dehors de la ville.
--Qu’importe, Börje? avait-elle répondu. Ça nous fera du bien de
marcher, après avoir été si longtemps immobiles.
Et ils commencèrent leur route, cette route d’horreur à laquelle, même
dans ses vieux jours, elle ne pouvait songer sans gémir d’angoisse et
sans crisper ses poings de souffrance, ils avançaient par les larges
rues vides qu’elle reconnaissait d’après la description qu’il lui en
avait faite. Il lui sembla qu’elle retrouvait de vieux amis dans
l’église sombre et dans les maisons de torchis, toutes également hautes.
Mais où étaient donc le pignon pointu et l’escalier avec sa belle
balustrade?
Börje lui adressa un petit signe de la tête comme s’il eût deviné sa
pensée.
--C’est encore loin, dit-il.
Ah, que n’avait-il été miséricordieux, que n’avait-il tué d’un coup son
illusion! S’il lui avait tout avoué, elle l’aimait tant alors que son
âme n’en aurait conçu aucune rancune contre lui. Mais il voyait grandir
son angoissante peur d’être trompée, et il continuait de la tromper!
Voilà ce dont elle avait trop souffert, ce qu’elle ne lui avait jamais
entièrement pardonné. Elle avait eu beau se dire qu’il avait d’abord
voulu l’entraîner assez loin pour qu’elle ne pût le quitter; cette
persistance à mentir lui avait jeté dans l’âme une glace que nul amour
ne fondit jamais.
Ils traversèrent donc la ville et s’engagèrent dans la plaine. Elle y
vit des fossés sombres et des remparts de terre hauts et verdissants,
souvenirs d’autrefois lorsque la ville était fortifiée. Là où ces
remparts et ces fossés se rejoignaient autour d’une forteresse, de
grandes tours grises s’élevaient et quelques maisons d’apparence très
ancienne. Elle y jeta un regard timide, mais Börje prit à droite et
suivit un des remparts qui longeait la côte.
--C’est un raccourci, dit-il, quand elle s’étonna de marcher dans un
étroit sentier.
Il était devenu taciturne. Elle comprit plus tard qu’il jugeait pénible
d’amener sa femme à la pauvre chaumière du hameau, et qu’il ne trouvait
plus aussi enviable d’avoir épousé une personne au-dessus de lui, et
qu’il avait peur de ce qu’elle ferait lorsqu’elle connaîtrait la vérité.
Après qu’ils eurent marché quelque temps en silence le long des
remparts:
--Börje, dit-elle, où allons-nous?
Il leva la main et montra le hameau où sa mère demeurait dans la
chaumière, sur la colline de sable. Mais elle crut qu’il lui indiquait
une des belles fermes qu’on apercevait à la lisière de la plaine; et la
confiance lui revint.
Ils descendirent ensuite par les prés salés déserts, et là toute son
angoisse la ressaisit. Cet endroit, où chaque touffe d’herbe flatte les
yeux, qui savent regarder, par sa richesse et sa variété, ne lui parut
qu’un vilain marécage. Le vent qui ne cesse d’y jouer l’enveloppa de ses
sifflements et lui chuchota des paroles de malheur et de trahison.
Börje hâta le pas. Ils atteignirent enfin la limite des prés salés et
ils entrèrent dans le hameau. Pendant le dernier bout de chemin, elle
n’avait osé faire aucune question; mais la vue d’une nouvelle rangée de
maisons lui rendit courage. Peut-être, peut-être n’avait-il pas menti!
Ses espérances avaient été si durement secouées, qu’elle aurait pénétré,
le cœur bien aise, dans une de ces petites demeures proprettes où des
fleurs et de blancs rideaux se distinguaient derrière les carreaux
brillants. Elle regretta d’être obligée de passer...
Tout à coup, à l’extrémité du hameau, elle aperçut une misérable masure;
et ce fut pour elle comme si elle l’avait déjà longtemps vue par les
yeux de l’âme, avant de la voir en réalité.
--Est-ce là? dit-elle en s’arrêtant au pied de la colline de sable.
Il inclina la tête et continua de s’avancer vers la chaumière.
--Attends! lui cria-t-elle. Il faut que nous nous expliquions.
Il se retourna de son côté.
--Tu as menti! dit-elle d’un ton menaçant. Tu m’as trompée; tu as fait
pire que n’eût fait mon pire ennemi. Pourquoi?
--Je voulais t’avoir pour femme, répondit-il d’une voix basse et
indécise.
--Encore si tu m’avais trompée raisonnablement! Mais pourquoi me remplir
la tête de ces idées de richesse? A quoi bon tous ces domestiques et les
arcs de triomphe? Pensais-tu donc que je tenais tant à l’argent? Ne
sentais-tu pas que je t’aimais assez pour te suivre n’importe où? Dire
que tu as eu le cœur de soutenir tes mensonges jusqu’à la dernière
minute!
--Ne veux-tu pas entrer et causer avec mère? murmura-t-il dans sa
détresse.
--Je ne compte pas entrer ici.
--Alors, tu vas t’en retourner chez toi?
--Comment le pourrais-je? Comment pourrais-je leur faire un si grand
chagrin, à eux qui me croient heureuse et riche? Mais je ne resterai pas
chez toi. Qui sait travailler arrive toujours à gagner sa vie.
--Reste, reste, supplia-t-il. Je n’ai fait cela que pour t’avoir.
--Si tu m’avais avoué la vérité un peu plus tôt, je serais restée.
--Oui, tu serais restée, si je m’étais dit pauvre et que j’eusse été
riche.
Elle haussa les épaules, et elle le quittait quand la porte de la
chaumière s’ouvrit et que la mère de Börje parut. C’était une petite
vieille femme ratatinée, avec peu de dents et beaucoup de rides, mais
moins vieille d’esprit et d’années que d’aspect.
Elle avait probablement entendu une partie de la discussion et elle
avait deviné l’autre partie, car elle savait ce dont il retournait.
--Voilà donc, dit-elle, la belle-fille de bonne famille que tu m’as
amenée; et tu as encore fait des menteries, à ce que je vois.
Elle s’approcha doucement d’Astrid et lui caressa la joue.
--Entre avec moi, ma pauvre enfant. Je comprends ta fatigue et que tu es
épuisée. C’est ma cabane, à moi. Il n’y entrera pas. Viens, viens. Tu es
maintenant ma fille et je ne te laisserai pas t’en aller chez les
étrangers.
Elle caressait la jeune femme, la câlinait, la poussait très doucement
vers la porte. Enfin, Astrid entra; mais Börje resta dehors. Alors la
vieille femme lui demanda qui elle était, comment les choses s’étaient
passées, et pleura sur elle, si bien qu’Astrid se mit à pleurer sur
elle-même. Et la vieille femme jugea sévèrement son fils. Astrid avait
raison: elle ne pouvait demeurer chez un homme comme lui. Il mentait si
souvent! Mais il avait toujours été si beau de corps et de visage! Déjà,
quand il était tout petit, sa mère s’étonnait qu’il pût être un enfant
de pauvres. On eût dit un petit prince égaré. Jamais il n’avait été à sa
place. Il voyait tout en grand et, quand son amour-propre était en jeu,
il perdait toute mesure. Sa mère en avait pleuré bien souvent. Mais ses
mensonges n’avaient encore fait de mal à personne. Dans le pays, on le
connaissait, on se contentait d’en rire. Il est vrai que cette fois le
pauvre garçon avait dû être terriblement tenté... N’était-ce pas étrange
que ce fils de pêcheur sût ainsi tromper les gens? Astrid y
songeait-elle? Il se connaissait si bien aux belles choses et aux
habitudes des gens riches qu’on aurait juré que c’était de naissance.
Sûrement il était égaré dans la vie. La preuve c’est qu’il n’avait
jamais eu l’idée de se choisir une femme de sa classe.
La vieille parlait, parlait; Astrid se taisait.
--Vois-tu, reprit-elle, je ne suis point parvenue à lui enlever
l’orgueil et le besoin de se vanter, mais une autre, plus sage que moi,
y réussirait peut-être. Il est bon et capable, mon garçon: cela vaudrait
certainement la peine d’être tenté... Mais je te laisserai partir
demain: je te le promets.
--Où va-t-il passer la nuit? demanda tout à coup Astrid.
--Je pense qu’il couchera dehors, sur le sable, il n’aura probablement
pas le courage de s’éloigner.
--Mieux vaut qu’il entre, dit Astrid.
--Non, ma chère enfant; tu n’aimerais point à le voir; et ça ne lui fera
aucun mal de coucher dehors: je lui donnerai une couverture.
En effet, il passa la nuit sur le sable, et le lendemain, de bon matin,
elle l’envoya à la ville, car elle préférait qu’Astrid ne le vît pas. Et
elle continua de parler à la jeune femme; et elle la retenait non par la
force, mais par ses paroles, non avec de la ruse et des manières
insinuantes, mais avec de la vraie bonté.
Quand elle eut enfin obtenu que sa belle-fille demeurât près de son
fils, et qu’elle eut vu les deux jeunes gens réconciliés, et qu’elle eut
persuadé à Astrid que sa vocation était précisément d’être la femme de
Börje Nilsson et de lui faire tout le bien qu’elle pourrait, quand la
vieille femme eut accompli cette tâche,--qui ne fut pas l’œuvre d’un
jour ni d’une semaine,--elle se prit à mourir.
Dans cette vie que le souci de son fils avait continuellement occupée,
Astrid voyait du moins une idée; mais elle n’en voyait pas dans la
sienne. Peu d’années après leur mariage, Börje s’était noyé; leur unique
enfant était mort jeune. Elle n’avait point changé l’humeur de son mari.
Elle n’avait pu lui apprendre la sincérité ni le sérieux. Mais c’était
en elle que la vie avait opéré des changements. Astrid s’était de plus
en plus assimilée aux pêcheurs. Elle n’avait jamais voulu revoir
personne de sa famille, car elle avait honte de ressembler en tout aux
femmes du hameau. A quoi son existence avait-elle servi? Elle gagnait sa
vie à entretenir et à raccommoder les filets des pêcheurs; mais elle ne
savait pas pourquoi elle vivait. Si du moins elle avait rendu un seul
être heureux ou meilleur!...
Jamais elle ne se dit que celle qui regarde sa vie comme manquée, parce
qu’elle n’a fait de bien à aucune créature humaine, a peut-être, par
cette humble pensée, sauvé son âme.
LE DUVET
I
Il me semble que je les vois partir. Je vois très nettement son gibus
aux larges bords relevés, comme on les portait vers 1840, son gilet
clair et son jabot. Je vois aussi son beau visage rasé lisse avec de
petits favoris, son col haut et raide, et la dignité et la grâce mesurée
de tous ses mouvements. Il est assis à droite dans la charrette, il
vient de ramasser les guides; et, à côté de lui, se trouve la petite
femme. Dieu la bénisse! Celle-là, je la vois encore plus nettement. J’ai
devant les yeux un petit visage étroit et fin, encadré d’un chapeau dont
les brides sont nouées sous le menton, des cheveux brun foncé et un
grand châle brodé de fleurs de soie. Leur charrette a une banquette aux
barreaux verts; et le cheval de l’aubergiste, qui leur fera faire le
premier mille, est un petit cheval bai dodu. Du premier moment, je l’ai
aimée, sans rime ni raison, car elle est bien le plus léger, le plus
flottant, le plus insignifiant petit Duvet. Mais il m’a suffi de voir
tous les regards qui la suivaient: mon cœur a été pris. D’abord, son
père et sa mère, postés sur le seuil de leur boulangerie, la regardaient
longuement. Le père a des larmes sous les paupières; la mère, elle, ne
se donne pas le temps de pleurer. Elle a trop besoin de ses yeux pour
accompagner sa fille, tant que sa fille peut encore lui envoyer des
signes d’adieu. Puis ce sont des saluts heureux et gais de tous les
enfants le long de la petite rue, et les coups d’œil espiègles de toutes
les petites bourgeoises derrière les carreaux de leurs fenêtres, et les
regards rêveurs des jeunes apprentis et des jeunes ouvriers qui passent.
Et tous lui adressent des signes d’amitié et lui souhaitent: «A
bientôt!» Enfin ce sont les regards inquiets des vieilles femmes pauvres
qui sont sorties de leur maison et qui lui font des révérences et qui
enlèvent leurs lunettes pour mieux la contempler dans sa splendeur. Je
ne distingue pas un seul regard malveillant sur son passage, pas un,
tout le long de la rue.
On ne la voit plus; le père essuie vite avec la manche les larmes de ses
yeux et dit:
--Ne sois pas triste, mère. Elle se débrouillera bien. Notre Duvet sait
se débrouiller, toute menue qu’elle soit!
--Comme tu parles drôlement, père! se récrie la mère avec emphase.
Pourquoi notre Anne-Marie ne saurait-elle pas se débrouiller? Je pense
qu’elle vaut n’importe qui!
--Bien sûr, la mère! Bien sûr, mais pourtant... je ne voudrais pas être
à sa place et aller où elle va. Ma foi, non!
--Qui te demanderait d’aller nulle part; à toi, un vieux et laid patron
boulanger, dit la mère qui sent le besoin de dissiper en plaisantant
l’inquiétude de son mari.
Et le père se met à rire, car il a le rire aussi facile que les larmes.
Puis les deux vieux rentrent dans la boutique.
Pendant ce temps, le Duvet, la petite fleur de soie, pleine de courage,
roule sur la route. Elle est un peu timide et un peu craintive près de
son beau fiancé; mais, au fond, elle a un peu peur de tout le monde, et
c’est justement pour cela que tout le monde est bon envers elle et qu’on
essaie de lui montrer qu’elle n’a rien à craindre.
Jamais cependant Maurice ne lui a inspiré plus de respect
qu’aujourd’hui. Depuis qu’ils ont laissé derrière eux la rue et tous les
amis, il lui semble que Maurice a grandi. On dirait que son chapeau, son
col, ses favoris se raidissent et que les coques de sa cravate se
gonflent. Sa voix prend une telle gravité qu’elle en devient creuse.
Anne-Marie se sent plus intimidée, mais c’est beau de voir Maurice si
grandiose. Maurice est profondément raisonnable; et il la sermonne. On
ne le croirait peut-être pas, mais Maurice raisonne tout le long de la
route. Il demande au Duvet, si elle a bien compris l’importance que ce
voyage avait pour lui. Croit-elle par hasard qu’il ne s’agisse que d’une
partie de campagne? Une dizaine de lieues à faire dans une bonne
charrette, à côté de son fiancé, cela peut en effet ressembler à une
excursion de plaisir. Puis on va visiter une bonne maison et un oncle
riche. Oui, mais attention! Ce n’est pas un jeu.
Ah! si Maurice savait combien elle s’est préparée à ce voyage, et par
quels longs conciliabules, le soir, avec sa mère, et par quelle série de
rêves anxieux et de cauchemars. Mais elle se garde d’en souffler mot. Le
Duvet fait la bête, rien que pour jouir de la raison et de la haute
sagesse de Maurice. Maurice aime à montrer sa sagesse et sa raison; et
elle lui donne volontiers ce plaisir-là.
--C’est absurde, dit-il, que tu sois si mignonne!
En effet, si elle n’avait pas été si mignonne, il n’eût point commis
cette chose déraisonnable de s’éprendre d’elle. Le père de Maurice
n’était pas content du choix de son fils. La mère? Maurice n’osait même
pas se rappeler toutes les histoires qu’elle avait faites, lorsqu’il lui
eut annoncé ses fiançailles avec une petite fille pauvre d’une rue
obscure, une petite fille qui n’avait pas d’éducation, pas de talents et
qui n’était même pas belle, qui était seulement mignonne.
Aux yeux de Maurice, la fille d’un patron boulanger valait certes le
fils d’un maire, mais tous ne possédaient point son esprit large et
libéral. Et si Maurice n’avait pas eu un oncle riche, le projet de
mariage fût tombé à l’eau. Ses ressources de simple étudiant ne lui
permettaient point de fonder un ménage. Heureusement l’oncle était là.
Il suffisait de le gagner pour que tout marchât à merveille.
Je les vois l’un et l’autre pendant qu’ils roulent sur la grand’route.
Elle a un petit air malheureux en l’écoutant débiter sa sagesse. Mais
intérieurement elle est si contente! Que Maurice est donc sage et
raisonnable! Il se plaît à énumérer les sacrifices qu’il fait pour elle:
c’est sa façon de lui dire combien il l’aime. Elle pensait peut-être
qu’un jour comme celui-ci, tous deux en tête-à-tête, il aurait pu ne pas
être aussi réservé que sous les yeux de la mère. Non: ce n’eût pas été
bien de sa part. Elle peut être fière de lui.
Et voici qu’il se met à lui parler de l’oncle. Si cet homme-là veut
seulement les protéger, leur fortune est assurée. L’oncle Téodor est
immensément riche. Il est le propriétaire de onze hauts fourneaux, sans
compter ses terres, ses domaines, ses quarts de mine. Il n’a qu’un
héritier légal: Maurice. Mais ce n’est pas un homme commode. Que la
femme ne lui convienne pas, et il est capable de choisir un autre
légataire.
Le petit visage devient de plus en plus pâle et mince; Maurice, lui,
continue de se raidir et de se gonfler. Ne nous faisons pas d’illusions!
Anne-Marie ne tournera pas la tête de l’oncle Téodor, comme elle a
tourné celle de Maurice. L’oncle est une autre espèce d’homme et qui
n’inspire pas à Maurice une grande confiance dans son goût: il lui faut
sans doute quelque chose de haut en couleur et qui ait la voix forte.
D’ailleurs ce célibataire invétéré considère que les femmes sont un
embarras dans la vie. Mais qu’Anne-Marie ne lui déplaise pas, et Maurice
se charge du reste. Surtout ne soyons point nigaude et ne faisons pas la
sotte!... Bon, la voilà qui pleure!... Si elle n’a pas plus de courage,
l’oncle les expédiera rapidement...
Elle songe que, Dieu merci, l’oncle n’est pas aussi sage que son neveu!
Ce n’est point mal penser de Maurice; mais, si Maurice était l’oncle et
si deux pauvres jeunes gens venaient lui demander de quoi vivre,
Maurice, qui est la raison même, les inviterait certainement à retourner
chez eux et à attendre, pour se marier, qu’ils eussent de quoi...
Cet oncle, à en croire Maurice, était terrible. Il buvait, passait ses
jours en fête; et l’on menait chez lui une vie épouvantable. Pas économe
le moins du monde, l’oncle Téodor! On pouvait le tromper et lui laisser
voir qu’on le trompait: il n’en perdait pas un éclat de rire. Le maire
avait chargé son fils de lui écouler des actions qui n’avaient aucune
valeur. Il les achèterait sans aucun doute. Il dépensait son argent à
tort et à travers. Un jour, au milieu de la place, on l’avait vu jeter
aux gamins des pièces blanches. Et quant à jouer quelques milliers de
rixdalers en une nuit et à allumer sa pipe avec des billets de banque,
c’était pour lui une chose très ordinaire.
Ils devisaient ainsi en poursuivant leur route, ils arrivèrent à la nuit
tombante. La «résidence» de l’oncle, comme il l’appelait, n’était pas
une forge. Loin de la fumée du charbon et du grondement des enclumes,
elle s’élevait sur la pente d’une colline et dominait un paysage de lacs
et de longues montagnes. La maison était superbement bâtie, entourée de
prés verts et de petits bois de bouleaux.
Les deux jeunes gens montèrent une allée d’ormes et de sapins touffus.
Mais au moment où ils allaient tourner dans la cour, ils aperçurent un
arc de triomphe; et, sous cet arc, l’oncle les attendait avec ses gens
et ses ouvriers. Jamais le petit Duvet n’aurait pensé que Maurice lui
vaudrait une pareille réception. Elle se sentit tout de suite le cœur
très léger. Elle saisit la main de son fiancé et la serra vivement. Elle
ne pouvait faire davantage, car on arrivait...
Il était là, l’homme puissant, le maître de forge, Téodor Fristedt,
grand et fort, tout rayonnant de bienveillance dans sa barbe noire. Il
agitait son chapeau et criait: Hourrah! et la foule criait aussi:
Hourrah! Et Anne-Marie eut en même temps des larmes aux yeux et le
sourire aux lèvres. Et bien entendu tout le monde l’aima du premier
instant, rien qu’à cause de la manière dont elle regardait Maurice. Elle
se disait que tous ces gens-là étaient venus pour lui, et elle se
détourna de cet appareil triomphal pour le contempler, quand il ôta son
chapeau avec un grand geste et salua royalement. Oh! le beau regard dont
elle le couvrit! Mais le patron Téodor fut sur le point de s’interrompre
au milieu de ses vivats et de pousser un juron.
Certes le Duvet n’avait jamais souhaité de mal à personne; mais, si le
sort avait voulu que ce domaine fût à Maurice, Maurice y eut été
tout-à-fait à sa place. Il était magnifique lorsque debout sur le
perron, il remercia les gens. Le maître de forges était bien de sa
personne; mais il n’avait point de manières à côté de Maurice. Il se
contenta de l’aider à descendre de la charrette, de lui prendre son
châle et son chapeau comme un domestique, pendant que Maurice soulevait
à plusieurs reprises son chapeau et disait: «Merci, mes enfants.» Non,
le patron Téodor n’avait point de manières. Il usa de ses droits
d’oncle, la prit dans ses bras, l’embrassa et lorsqu’il remarqua qu’elle
jetait un coup d’œil à Maurice, il jura et même il sacra. Le Duvet
n’avait pas l’habitude de trouver les gens désagréables; mais elle se
dit que ce ne serait pas un petit travail que de plaire au patron
Téodor.
--Demain, dit l’oncle, il y aura ici grand dîner et bal, mais
aujourd’hui, mes jeunes hôtes, vous vous reposerez de votre voyage. Nous
allons souper bientôt; puis on ira se coucher.
Il les introduisit dans un salon où il les laissa seuls. Le patron
Téodor se sauva comme un coup de vent qui craint d’être enfermé. Cinq
minutes plus tard, on le vit descendre l’allée dans sa grande voiture,
et le cocher fouettait les chevaux qui filaient ventre à terre. Cinq
minutes se passèrent encore, et quand l’oncle revint, une vieille dame
était assise à côté de lui dans la voiture.
Il entra dans le salon avec cette dame au bras. Et celle-ci, très
aimable et très bavarde, embrassa immédiatement Anne-Marie; mais le
salut qu’elle adressa à Maurice fut un peu raide. D’ailleurs qui se
permettrait des libertés avec Maurice?
Anne-Marie est bien heureuse que cette vieille dame bavarde soit venue.
Elle et le maître de forge ont une manière si drôle de plaisanter et de
se taquiner qu’on se sent bien plus à l’aise, bien plus chez soi.
Après le souper, Anne-Marie est conduite à sa petite chambre. Mais, là,
quelque chose de très ennuyeux et de très désagréable lui arrive. Sous
sa fenêtre, l’oncle et Maurice se promènent dans le jardin; et elle ne
peut pas s’empêcher d’entendre ce qu’ils disent. Maurice développe ses
projets d’avenir. L’oncle silencieux décapite les brins d’herbe et les
fleurs avec sa canne. A coup sûr, Maurice saura bientôt lui persuader
que rien ne lui conviendrait mieux qu’une place d’intendant dans une de
ses forges. Maurice s’est découvert une aptitude remarquable pour le
travail pratique, depuis qu’il est amoureux. Il a dit souvent à sa
fiancée: «Puisque je suis appelé à devenir un gros propriétaire,
pourquoi passer mes examens de droit? Ne vaudrait-il pas mieux m’initier
tout de suite aux soins de la grande propriété?»
Tout à coup le patron Téodor s’arrête: il a l’air fâché. Il a même l’air
furieux. Le Duvet aurait envie de crier à Maurice de prendre garde.
C’est trop tard; le patron Téodor a saisi Maurice à la poitrine; il
écrase son jabot; il le secoue, le fait pivoter sur lui-même et le
rejette si violemment que le jeune homme trébuche et, sans l’appui d’un
arbre, tomberait par terre.
Mais Maurice est admirable. Il ne répond pas à la violence. Il ne veut
pas que leur voyage soit infructueux. Il songe sans doute à sa fiancée,
et il se maîtrise. Il ne murmure que ce seul mot? «Comment? Comment?»
Le Duvet admire son calme supérieur, et l’empire qu’il garde sur
lui-même.
Pauvre Maurice, c’est à cause d’elle, paraît-il, que l’oncle lui en
veut! Ne savait-il pas que son oncle était célibataire et que sa maison
était une demeure de garçon? Que n’a-t-il amené la mère de sa
fiancée!... Ah! vraiment, elle ne pouvait quitter la boulangerie! Eh
bien, et sa mère à lui? Son orgueil l’empêchait-elle de rendre ce
service à son fils? En ce cas ils n’avaient qu’à rester où ils
étaient... Qu’auraient-ils fait, si cette vieille dame, sa voisine,
n’avait consenti à venir? Et depuis quand les fiancés parcourent-ils le
pays en tête à tête? Certainement Maurice n’était pas dangereux! Mais
les mauvaises langues le sont toujours... Et cette charrette! Où diantre
avait-il été chercher cette ridicule charrette? A-t-on l’idée de
secouer, pendant dix lieues, une pauvre enfant dans une charrette. Et
lui, le patron Téodor, avait élevé un arc de triomphe pour recevoir un
pareil char à bancs!
Le Duvet trouve que l’oncle dépasse les bornes de l’absurdité; elle
admire de plus en plus la tranquillité de Maurice. Elle voudrait se
mêler à l’affaire et le défendre. Mais elle ne croit pas qu’il en serait
content.
Avant de s’endormir elle songe à tout ce qu’elle aurait dit pour la
défense de Maurice. A peine endormie, elle se réveille brusquement: Une
vieille devinette tinte à ses oreilles. «Il y avait un chien sur la
montagne. Il aboyait par toute la Suède. Il s’appelait comme toi, il
s’appelait comme moi, il s’appelait comme tout le monde. Comment était
son nom. Il s’appelait Comment.» Que cette folle énigme l’avait agacée
jadis! Que ce chien lui paraissait bête! Mais voici que dans son
demi-sommeil elle confond le chien Comment avec Maurice et il lui semble
que le chien a le front blanc de Maurice. Et elle rit, elle rit. Elle a
le rire aussi facile que les larmes, comme son père...
II
Comment «cela» lui est-il venu, cela qu’elle n’ose nommer?
Cela a dû lui venir comme la rosée à la fleur, la couleur à la rose, le
miel à la baie, doucement, imperceptiblement, sans s’annoncer.
D’ailleurs qu’importe la manière dont c’est venu, et qu’importe ce que
c’est! Que ce soit doux ou amer, mauvais ou bon, c’est ce qui est
défendu, ce qui n’aurait jamais dû exister. Cela la trouble, la
tourmente, la rend criminelle et malheureuse. Elle ne veut plus y
penser. Il faut arracher cela de son cœur; malheureusement cela ne se
laisse ni saisir, ni toucher. Cela chasse le sang de ses veines et y
circule et y règne et danse le long de ses nerfs et tressaille jusqu’au
bout de ses doigts. Cela est partout en elle. On lui enlèverait son
corps: elle est persuadée que cela formerait comme une empreinte d’elle.
Et pourtant cela n’est rien.
Elle ne veut plus y penser et elle y pense tout le temps. Comment
a-t-elle pu devenir si mauvaise. Elle s’examine; elle se confesse; elle
se demande encore une fois comment cela est arrivé. Pas au déjeuner,
sûrement. Quand elle était descendue, il n’y avait dans la salle à
manger que le maître de forge et la vieille dame. Et Maurice? Son
absence lui avait donné un coup. Mais, à y réfléchir, Maurice avait été
sage de partir pour la chasse, bien que la vieille dame ne comprît pas
ce qu’on pouvait chasser à cette époque de la Saint-Jean. Il avait senti
le besoin de s’éloigner, de donner à son oncle le temps de retrouver sa
bonne humeur. Et puis, Maurice, qui ne connaissait pas la timidité, ne
s’imaginait point qu’une petite personne comme elle serait prête à
défaillir quand elle ne le verrait pas et quand elle se trouverait seule
avec la vieille dame et l’oncle Téodor. Quel déjeuner! L’oncle avait
commencé par demander à la vieille dame si elle connaissait l’histoire
de la Belle Sigrid. Anne-Marie se rappela que Maurice s’était moqué de
son oncle qui n’avait dans toute sa maison que deux livres; les _Sagas
de l’histoire Suédoise_ d’Afzelius et l’_Histoire générale_ à l’usage
des femmes, de Mosselt. «Mais il les sait à fond», avait-il dit.
L’histoire de Sigrid parut fort intéressante à Anne-Marie, surtout quand
le Sénéchal Bengt fait couvrir de perles fines tout le lé de sa jupe de
bure[1]. Elle voyait Maurice; elle l’entendait ordonner qu’on apportât
les perles. C’était un de ces rôles où il eût été très bien. Mais
lorsque l’oncle arriva au passage où Bengt s’enfuit dans la forêt et
laisse la jeune femme essuyer la colère de son frère, l’allusion à
Maurice lui sembla très claire; le sang lui monta au visage; son couteau
et sa fourchette lui tombèrent des mains; et les belles résolutions de
gagner l’oncle Téodor, qu’ils avaient prises durant leur voyage en
charrette, s’évanouirent dans le sentiment de sa maladresse et de sa
sottise.
[1] Le Sénéchal Beng Magnusson avait épousé, contrairement au vœu de
sa famille, une jeune fille très pauvre et de condition très
obscure, mais fort belle, appelée Sigrid. Son frère, le Jarl, envoya
à l’épouse une robe de soie splendide avec un lé de bure. Le
Sénéchal ordonna immédiatement qu’on recouvrît le lé de perles
fines. Plus tard, quand le Jarl vint à la demeure de son frère et
vit sa belle-sœur, il la trouva si belle et ce mariage lui parut si
naturel qu’il s’écria--c’est un mot historique: «Si mon frère ne
l’avait fait, je l’aurais fait moi-même!»
Mais l’oncle n’avait pas montré la moindre miséricorde. Il avait
continué l’histoire jusqu’au passage ou le Jarl s’était écrié: «Si mon
frère ne l’avait fait, je l’aurais fait moi-même.» Il avait mis dans ces
paroles un accent si comique, qu’elle avait été forcée de lever la tête,
et de rencontrer le regard amusé de ses yeux bruns.
L’oncle avait vu son angoisse et s’était pris à rire comme un gamin. Et
plus elle perdait la tête, plus l’oncle riait. Plus ses yeux disaient:
«Si mon frère ne l’avait fait...» Mais ne disaient-ils pas. «Si mon
neveu...?» Elle avait éclaté en sanglots et s’était précipitée hors de
la chambre... Non, ce n’était pas à ce moment que _cela_ était venu...
Ce n’était pas non plus pendant la promenade qui avait précédé le dîner.
Elle avait eu bien d’autres préoccupations. Quel plaisir de parcourir le
beau domaine et de se sentir si près de la nature. Il lui semblait
qu’elle retrouvait quelque chose de perdu depuis longtemps. Petite
demoiselle de boulanger, jeune fille de la ville, voilà ce qu’elle était
jusqu’à ce moment; mais, dès qu’elle avait mis le pied sur le sable de
la cour, une campagnarde s’était éveillée en elle. Le Duvet avait
compris qu’elle appartenait à la campagne. Elle s’était promenée devant
le perron, et, tout en se promenant, sa démarche devenait plus libre et
plus dégagée. Elle avait rejeté son châle et gardé son chapeau suspendu
à son bras. Les mains sur les hanches, elle aspirait l’air longuement et
profondément, et elle commença même à siffler.
Ah! comme elle s’était sentie vaillante et hardie. Elle avait d’abord
voulu descendre d’un pas calme et très convenable vers le jardin; mais
brusquement elle avait quitté la route et elle était entrée dans les
grandes cours qu’entourent les dépendances. Elle avait rencontré la
vachère et avait échangé quelques mots avec elle. Anne-Marie s’étonnait
elle-même d’entendre l’accent ferme et décidé de sa voix: une voix de
capitaine devant les rangs. Et elle se fit l’effet d’avoir un air très
crâne, lorsque, la tête haute, une gaule souple à la main, elle pénétra
dans l’étable.
L’étable n’était pas ce qu’elle s’était figuré. On n’y voyait point de
longues rangées d’animaux cornus sur qui établir sa domination. Ils
étaient tous au pâturage. Seul un petit veau paraissait attendre qu’on
fît quelque chose pour lui. Elle s’approcha, se dressa sur la pointe de
ses pieds, et, retenant sa robe d’une main, elle toucha de l’autre le
front de l’animal. Comme celui-ci ne semblait point trouver que ce fût
suffisant et tendait sa large langue, elle lui abandonna gracieusement
son petit doigt à lécher. Involontairement elle avait cherché autour
d’elle un admirateur de son héroïsme. Et qui avait-elle aperçu? Le
patron Téodor qui riait sur le seuil de l’étable.
Il l’avait accompagnée dans sa promenade. Mais ce n’était pas alors que
«cela» était venu. Il ne lui était seulement arrivé que ceci d’étrange:
elle n’avait plus eu peur du patron Téodor. Elle retrouvait près de lui
le même calme que près de sa mère: on eût dit qu’il connaissait tous ses
défauts et toutes ses faiblesses. Elle n’avait pas besoin de se montrer
autrement qu’elle était.
Le maître de forge lui avait promis de la mener au jardin et aux
terrasses qui longeaient l’étang; mais ce n’était point son goût à elle.
Le Duvet désirait voir ce qu’il y avait dans toutes les dépendances. Il
lui avait fait alors, et avec beaucoup de patience, visiter la laiterie
et la glacière, le cellier à vin, la cave aux pommes de terre, la maison
à provisions, le hangar au bois, le magasin des voitures et la pièce où
l’on cylindrait le linge. Puis on avait traversé l’écurie des chevaux de
labour et celle des chevaux de luxe, la chambre aux harnais et la
demeure des domestiques et des palefreniers, enfin l’atelier de
menuiserie. Elle s’était un peu perdue dans toutes ces chambres; mais
son cœur s’était enflammé d’enthousiasme à l’idée du bonheur de régner
sur cet empire. Et elle ne s’était pas fatiguée, bien qu’on eût encore
visité la bergerie et la porcherie et qu’on eût jeté un coup d’œil sur
le poulailler et sur l’enclos des lapins. Elle avait vu la chambre à
tisser et la forge et la hutte où l’on fumait la viande. Enfin elle
marchait de ravissement en ravissement. Et ils avaient passé par
d’immenses greniers, et par les séchoirs, et par des granges pleines de
foin et de feuilles sèches pour les brebis. Devant toutes ces merveilles
pratiques, elle prenait conscience de la ménagère qui dormait en elle.
Ce qui l’attira le plus, ce fut la spacieuse buanderie et les deux
gentilles petites pièces si propres, pour la cuisson du pain, avec leur
four béant et leur grande table.
--Oh! voilà ce que mère devrait voir! s’écria-t-elle.
Ils s’étaient assis un moment et elle avait parlé de sa famille et de sa
maison. Elle était très à l’aise et racontait ses petites affaires à
l’oncle Téodor, comme à un vieil ami, bien que les yeux bruns de l’oncle
semblassent rire de tout ce qu’elle disait.
Chez elle l’existence était calme: sans mouvement, sans changement.
Enfant, elle avait été maladive; aussi les parents n’avaient-ils jamais
voulu qu’elle s’occupât sérieusement de la boulangerie...
Tout en causant, il lui arriva de raconter que son père l’appelait
Duvet, et elle avait ajouté:--A la maison tout le monde me gâte excepté
Maurice; voilà pourquoi je l’aime tant. Il est si sage, lui. Il ne
m’appelle jamais Duvet, mais toujours Anne-Marie. Maurice est excellent.
Oh! comme elle avait vu danser et rire une étincelle dans les yeux de
l’oncle! Elle l’aurait battu avec sa baguette. Et elle répéta presque
avec des larmes dans la gorge: «Maurice est excellent.»
--Oui, je sais, je sais, avait répondu l’oncle. C’est lui qui sera mon
héritier.
Alors elle s’était écriée:
--Mais, oncle Téodor, pourquoi ne vous mariez-vous pas? Comme elle
devrait être heureuse la maîtresse d’une pareille maison!
--Et l’héritage de Maurice? Qu’en adviendrait-il? avait murmuré très
doucement l’oncle Téodor.
... Ces mots l’avaient rendue muette un bon moment. Elle ne pouvait pas
dire que ni Maurice, ni elle ne s’en souciaient, car c’était justement
leur principal souci. Elle se demanda s’il n’était point bas et vil; et
elle eut tout à coup comme le sentiment qu’elle devrait prier l’oncle de
leur pardonner le grand tort qu’ils lui feraient.
Comme ils rentraient, le chien de l’oncle vint à leur rencontre. C’était
une toute petite chienne aux jambes grêles, aux oreilles flottantes, aux
yeux de gazelle, un petit bout de chienne avec une petite voix fluette.
--Tu dois être étonnée que j’aie un si petit chien, avait dit le patron
Téodor.
--En effet!
--Ce n’est pas moi qui ai choisi Jenny pour chien, c’est Jenny qui m’a
pris pour maître! Veux-tu entendre son histoire, Duvet?
Il s’était immédiatement emparé de ce nom-là.
Elle le voulait bien, mais elle devinait encore là-dessous une
taquinerie.
--La première fois que Jenny est venue ici, c’était sous le bras d’une
belle dame de la ville. Elle avait un petit paletot sur le dos et un
petit bonnet sur la tête.--Tais-toi, Jenny, tu l’avais!--Je me suis dit:
«Quelle poule mouillée!» Mais, figure-toi, qu’à peine déposée par terre,
la petite bête dut sentir s’éveiller en elle des souvenirs d’enfance ou
quelque chose comme ça. Elle se grattait et se tordait et se roulait
pour se débarrasser de son paletot. Puis elle imita les grands chiens,
ce qui nous fit dire que Jenny était certainement née à la campagne.
Elle se couchait sur le perron et ne regardait même pas le canapé du
salon, mais elle chassait les poules, volait le lait du chat, jappait
contre les mendiants et se jetait dans les jambes des chevaux. Et voici
qu’au moment du départ, Jenny ne voulait pas s’en aller. Elle geignait
piteusement et sautait sur moi il n’y avait pas à s’y tromper: elle
tenait à rester. Qui aurait deviné dans cette petite bête en paletot la
vocation d’une chienne de campagne? Et c’est ainsi que j’ai un chien
bichon! Il ne me manque plus qu’une jolie dame!...
Ah que c’est donc ennuyeux d’être timide et sans éducation! L’oncle
avait dû s’étonner de la voir s’éloigner précipitamment au milieu de son
histoire. Mais il lui avait semblé que c’était d’elle qu’il avait parlé
en parlant de Jenny. Sans doute, il n’y pensait pas. Tout de même?...
Comme elle s’était sentie gênée! Pour rien au monde elle n’eût continué
l’entretien.
Évidemment ce n’était pas alors que _cela_ était venu.
C’était plutôt le soir, pendant la danse. Jamais aucun bal ne l’avait
tant amusée! Et cependant elle n’avait pas beaucoup dansé. On l’avait
même un peu délaissée. Mais elle s’amusait tant qu’elle ne s’en était
point aperçue. D’abord Maurice lui apparut plus beau qu’elle ne l’avait
jamais vu et supérieur à tous égards. Son absence au déjeuner l’avait un
peu froissée; et, comme, la veille, elle avait un moment souri de lui,
elle fut heureuse de pouvoir l’admirer encore. Il avait craint un
instant qu’elle ne se sentît négligée, puisqu’il ne s’occupait pas
uniquement d’elle. Non! elle n’était pas assez sotte pour prétendre
étaler leur amour. Et il lui plaisait de constater combien tout le monde
aimait le neveu de l’oncle Téodor. Il avait dansé plusieurs fois avec la
belle Élisabeth Westhing. Elle n’en avait pris aucun ombrage, d’autant
que Maurice était venu lui dire à l’oreille: «Tu vois, je ne peux pas me
débarrasser d’elle; nous sommes amis d’enfance. On a si peu l’habitude à
la campagne d’avoir pour cavalier un homme du monde qui sache danser et
causer. Il faut que tu me cèdes ce soir à ces demoiselles, Anne-Marie.»
Quant à l’oncle il s’effaçait devant Maurice. «Ce soir, avait-il dit,
c’est toi qui reçois.» Et Maurice suffisait à tout: il conduisait la
danse, servait à boire aux invités, prononçait des toasts en l’honneur
du pays et des dames. Il était superbe. L’oncle et elle ne le perdaient
pas des yeux. Leurs regards se croisèrent: l’oncle lui sourit et lui fit
un petit signe amical de la tête. Jusque-là le Duvet avait été attristée
que l’oncle Téodor n’appréciât point Maurice à sa juste valeur. Elle
était tranquille maintenant. L’oncle était fier de son neveu. Mais, vers
le matin, le patron Téodor commençait à devenir un peu trop bruyant et
tapageur. Il avait voulu se mêler à la danse et toutes les jeunes filles
se sauvaient devant lui, quand il venait les inviter, ou elles faisaient
semblant d’avoir promis à un autre cavalier.
--Danse avec Anne-Marie, lui avait dit Maurice d’un accent un peu
hautain.
Anne-Marie en avait été si effrayée, qu’elle avait tressailli. Et
l’oncle froissé s’était retiré dans le fumoir.
Mais Maurice s’était approché d’elle et lui avait dit d’une voix très
dure.
--Tu vas tout perdre, Anne-Marie, avec l’air que tu prends, quand mon
oncle veut danser avec toi. Il faut vraiment que tu y mettes un peu du
tien. Trouves-tu qu’il soit juste de me laisser tout faire?
--Mais que veux-tu donc que je fasse, Maurice?
--Oh! maintenant la partie est perdue. Ce que j’ai gagné ce soir ne
servira à rien.
--J’irai demander pardon à ton oncle, si tu le veux, Maurice?
Elle était navrée d’avoir blessé le patron Téodor.
--Ce serait la seule chose raisonnable; mais quand on est aussi
ridiculement timide que toi!...
Elle n’avait rien répliqué et s’était dirigée tout droit vers le fumoir,
qui était vide et où l’oncle s’était jeté dans un fauteuil.
--Pourquoi, mon oncle, ne voulez-vous pas danser avec moi? avait-elle
dit.
Le patron Téodor ouvrit ses yeux clos et la regarda longuement. Elle
n’avait jamais rencontré de regard aussi douloureux. Un prisonnier qui
songe à ses chaînes doit regarder ainsi. Il lui sembla tout à coup que
l’oncle était fort à plaindre et qu’il avait plus besoin d’elle que
Maurice, car Maurice n’avait besoin de personne. Il était si bien comme
il était! Elle avait posé sa main légère et caressante sur le bras du
patron Téodor, dont le regard s’était subitement ranimé. Il se mit à lui
caresser les cheveux de sa grande main.
--Petite mère! avait-il murmuré.
C’est alors que «cela» était venu pendant qu’il lui caressait les
cheveux. C’était venu furtivement. «Cela» s’était glissé, coulé en elle
avec un frissonnement, un froissement, un bruissement de trolls qui
traversent la sombre forêt nocturne.
III
De minces nuages floconneux couvraient le ciel; le soir était très calme
et très doux; les petits duvets blancs des peupliers et des trembles
planaient et flottaient dans l’air. Seul, à cette heure tardive, le
patron Téodor arpente son jardin et réfléchit aux moyens de séparer le
jeune homme de la jeune fille. Car jamais, au grand jamais, ils ne
partiront ensemble pendant que lui, debout sur le perron, leur
souhaiterait un bon voyage.
Est-il même possible qu’elle parte de n’importe quelle manière, quand
elle a depuis trois jours rempli la maison de sa gaîté gazouillante,
quand ils ont tous senti autour d’eux ce petit être gracieux et souple
et si prévenant et si attentif. Cela ne se peut pas! L’oncle Téodor ne
saurait plus se passer d’elle.
La nuit n’est pas froide, comme le sont en général les nuits dans cette
contrée du nord. La chaleur s’est gardée sous la couverture grise des
nuages. Les vents charitables restent dans leur demeure.
Le patron Téodor voit le Duvet, devant ses yeux. Elle pleure parce que
Maurice l’a abandonnée. Mais il l’attire à lui et sèche ses larmes sous
des baisers. Du gros châton mûr des arbres les petits duvets blancs se
détachent, si petits, si légers, si délicats, que l’air les laisse à
peine tomber et qu’à peine on les distingue sur le sol.
Le maître de forges rit tout seul en songeant à Maurice. Demain matin il
entrera dans sa chambre: «Écoute, Maurice, lui dira-t-il. Je ne veux pas
te donner de fausses espérances. Si tu te maries avec cette jeune
fille-là, tu ne dois pas attendre un sou de moi. Je ne veux pas
contribuer à gâter ton avenir.
«--Elle vous déplaît tant que cela, mon oncle? demandera Maurice.
«--Au contraire, c’est une brave fille, mais qui n’est rien pour toi. Tu
devrais épouser une maîtresse femme comme Élisabeth Westhing. Sois
raisonnable, Maurice, et n’interromps pas tes études pour cette petite
fille. Tu ne feras jamais un maître de forges. Il ne suffit pas de
savoir lever avec grâce son chapeau et de dire: «Merci, mes enfants!»
Non! tu es taillé pour devenir un fonctionnaire et peut-être un
ministre!
«--Si vous avez une si haute opinion de moi, mon oncle, répondra
Maurice, aidez-moi à passer mes examens et permettez-nous de nous marier
ensuite.
«--Pas du tout, pas du tout. Que serait ta carrière si tu commençais par
t’attacher au pied un pareil boulet? Le cheval qui doit traîner des
charges de pain ne court pas. Te figures-tu cette petite demoiselle
boulangère comme femme de ministre? Tu ne peux pas te fiancer avant une
dizaine d’années: si je vous laissais commettre cette sottise,
qu’arriverait-il? Que vous viendriez tous les ans me demander de
l’argent. Et nous en serions las, et vous et moi.
«--Mais, mon oncle, je suis un honnête homme. Je me suis engagé!
«--Écoute Maurice. Que vaut-il mieux? Qu’elle l’attende pendant dix ans
et qu’au bout de ces dix ans, tu ne veuilles plus d’elle ou que tu
rompes tout de suite? Un peu de résolution, mon garçon! Lève-toi, fais
atteler et pars avant qu’elle ne s’éveille. D’ailleurs je trouve peu
convenable que les fiancés courent ainsi les routes en tête-à-tête. Je
me charge de la jeune fille, si seulement tu renonces à ta folie. Notre
voisine la ramènera chez elle, dans la voiture à deux chevaux, la
voiture couverte si tu veux. Et je me chargerai de t’entretenir à
l’Université, de sorte que tu n’aies pas à t’inquiéter de ton avenir. Tu
vas être raisonnable et m’obéir. Tes parents en seront bien aise. Pars.
Je lui ferai entendre raison et je suis persuadé qu’elle ne voudrait pas
être un obstacle à ton bonheur. Pars. N’essaie pas de la revoir. C’est
inutile. Tu t’amollirais peut-être, car elle est mignonne.»
Là-dessus, Maurice prend une résolution héroïque et part.
Lui parti, qu’adviendra-t-il?
«Canaille»! crie une voix dans le jardin, une voix forte et menaçante,
comme pour effrayer un voleur. Le patron Téodor regarde autour de lui.
Qui est là? Qui parle? Est-ce lui qui s’interpelle ainsi?
Ce qui adviendra?...
Oh, il la préparera à la nouvelle que Maurice est parti. Il lui prouvera
que Maurice n’était pas digne d’elle. Elle pleurera, mais quand elle
aura épuisé ses larmes sur la poitrine de l’oncle, il lui fera
comprendre très doucement et avec beaucoup de précautions ce qu’il
ressent pour elle; il l’aimera, il la gagnera...
Les duvets des trembles continuent de tomber. Le patron Téodor étend sa
grosse main; il en saisit un si léger, si délicat, si fragile, et
longuement il le regarde. Les flocons tombent. Qu’arrivera-t-il? Que le
vent les chassera, que la terre les salira, que des pieds pesants les
écraseront. Les petits flocons qui tombent sur le patron Téodor lui
semblent maintenant aussi lourds que du plomb. Qui voudrait être le vent
ou la terre ou la semelle impitoyable?
Le grand lecteur qu’il est de l’_Histoire générale_ de Nosselt se
rappelle tout à coup un épisode qui ressemble à son imagination de tout
à l’heure. C’est le matin: Ariane dort sous la grotte rocheuse de Naxos;
et le dieu Bacchus, une peau de panthère jetée sur l’épaule, regarde
fuir à l’horizon des voiles noires de Thésée. Il a menacé Thésée dans un
songe s’il n’abandonnait pas la jeune fille, et Thésée a levé l’ancre
sans même réveiller la dormeuse. Le divin Bacchus est heureux et fier.
Il saura consoler Ariane. Elle vient; elle sort de la grotte, rose et
rayonnante; ses yeux cherchent Thésée, ils le cherchent près d’elle,
puis plus loin à l’endroit où mouillait son navire, puis encore plus
loin, sur les vagues, là-bas, où disparaissent les sombres voiles. Elle
pousse un cri strident et, sans hésiter, elle s’élance droit vers la
mer, dans la mort et dans l’oubli. Et le dieu Bacchus, le beau
consolateur, reste seul. Voilà comment la chose s’était passée.
Nosselt dit bien que d’anciens poètes imaginèrent, par pitié, qu’Ariane
s’était laissée consoler. Mais ces poètes pitoyables se sont trompés.
Bacchus ne la consola pas. On ne console pas Ariane...
La douleur de perdre son fiancé sera donc la récompense des jolis
sourires qu’elle lui adressait, des caresses de sa main fine candidement
posée dans la sienne, et de la bonne humeur dont elle accueillait les
plaisanteries.
Pour quel crime sera-t-elle condamnée? Pour lui avoir fait découvrir en
lui-même un recoin d’âme, encore pur et inoccupé et qui attendait un
petit être féminin maternel et tendre--ou pour avoir déjà pris sur lui
tant d’ascendant qu’il n’ose plus jurer en sa présence? Le patron Téodor
enrage contre sa mauvaise fortune.
Cette Anne-Marie, que n’est-elle solidement charpentée, avec des joues
rouges et des cheveux noirs! Mais vraiment ce n’est pas commode d’avoir
à faire à des êtres délicats, frêles et diaphanes comme des duvets!
Et justement un duvet tombe et lui parle: «Je t’aurais suivi tous les
jours. Tu m’aurais entendu te chuchoter un avertissement à l’oreille
quand tu es assis au jeu; j’aurais écarté de ta main le verre trop
souvent rempli. Et tu l’aurais souffert de moi.
«--Oui, murmure-t-il, de toi, je l’aurais souffert...
Un second duvet tombe et parle:
«--J’aurais régné sur ta vaste maison et j’en aurais rendu plus intimes
le bien être, la tiédeur. Je t’aurais accompagné à travers les déserts
de la vieillesse. J’aurais allumé le feu de ton foyer. J’aurais été pour
toi l’œil et le bâton. Ne le crois-tu pas?
«--Si, petit duvet, je le crois... répond-il, je le crois.
Et voici encore un duvet qui parle:
«--Je suis bien malheureuse. Mon fiancé me quitte demain sans même me
dire adieu. Demain je pleurerai toute la journée. Je pleurerai de honte
en songeant que je n’étais pas digne de Maurice. Et quand je retournerai
chez moi, je ne sais comment j’aurai le courage de franchir le seuil de
mon père. Tout le long de la petite rue, on murmurera quand je passerai;
les gens se demanderont ce que j’ai fait de mal pour être ainsi traitée.
Est-ce ma faute si tu m’aimes?
Et il répond les larmes dans la voix:
«--Ne parle pas ainsi.»
Il poursuit sa marche dans le jardin. Vers minuit, un peu d’obscurité
tombe; il se sent le cœur serré d’angoisse; cet air lourd et suffocant
semble immobilisé dans l’attente de quelque méfait qui se prépare et qui
se commettra au jour.
Il voudrait calmer la nature et dire à haute voix: «Je ne le ferai pas.»
Et alors se produit la chose la plus curieuse du monde. Des frissons
d’angoisse parcourent la nuit. Ce ne sont plus les petits flocons de
duvet qui pleuvent. Il entend autour de lui des froissements de petites
et de grandes ailes. Quelque chose s’enfuit on ne sait où, et ce qui
fuit effleure son visage, frôle ses vêtements et ses mains. Ce sont les
feuilles des arbres, les ailes des papillons, le chant des oiseaux. Il
comprend qu’au retour du soleil, tout son jardin sera dévasté, muet et
froid. L’aube se lève: il est presque étonné d’y voir encore les sombres
masses de feuillage. Il n’y manque pas un seul brin d’herbe. Ce n’est
pas le jardin qui s’est dénudé, c’est lui; il entre dans l’hiver, et son
courage de vivre l’abandonne.
«Bah, dit-il, ça passera comme tout passe. C’est trop d’histoire, en
vérité, pour un petit bout de fille!...»
IV
L’étrange chose qu’elle ne veut pas définir l’a tourmentée ce matin. Les
deux jours qui ont suivi le bal, ce fut plutôt comme un stimulant, comme
une cause d’animation; mais maintenant qu’il faut partir, maintenant
qu’il est bien décidé que «cela» ne jouera aucun rôle dans sa vie,
«cela» se change en un poids mortellement froid. Il lui semble en
descendant pour le déjeuner, qu’elle traîne un corps de paralytique. La
main qu’elle tend est lourde et glaciale. Elle parle avec une langue de
plomb, et sourit avec des lèvres de pierre. C’est un travail immense.
Mais on ne peut que se réjouir de voir que tout s’arrange selon le vieil
honneur et la foi promise.
Le patron Téodor se tourne vers Anne-Marie et déclare d’une voix
singulièrement âpre, qu’il a résolu de donner la place d’intendant de
Lavahytham à Maurice. «Mais comme ce jeune homme, poursuit-il, en
essayant de retrouver sa voix ordinaire, comme ce jeune homme n’est pas
très versé dans la pratique, il ne pourra occuper cette place que le
jour où il sera marié. Mademoiselle Duvet a-t-elle soigné le myrte de sa
fenêtre de façon à ce qu’on puisse y cueillir une couronne de mariée au
mois de septembre?»
Elle sent que les yeux du patron Téodor fouillent son visage et exigent
un regard de remerciement; mais elle baisse la tête.
Maurice, lui, bondit, il embrasse son oncle et fait un grand tapage.
--Voyons, Anne-Marie, tu ne remercies pas l’oncle? Il faut que tu
l’embrasses, Anne-Marie. Lavahytham, c’est ce qu’il y a de plus joli au
monde. Allons, Anne-Marie!
Elle a levé les yeux. Ils sont remplis de larmes, et le regard qui, à
travers ce voile humide, tombe sur Maurice est chargé d’angoisse et de
reproches muets. Puis, elle se tourne vers le patron Téodor; mais ce
n’est plus avec sa manière timide et enfantine de naguère, il y a
maintenant en elle un peu de cette grandeur que donne la souffrance.
--Oncle fait beaucoup trop pour nous, répond-elle simplement.
Tout est bien. Le patron Téodor ne lui a pas enlevé sa confiance en
celui qu’elle aime. Anne-Marie ne s’est pas trahie. Elle reste fidèle à
celui qui l’a choisie pour fiancée, bien qu’elle ne soit que la petite
fille pauvre d’une boulangerie, dans une rue obscure.
La charrette peut avancer; les valises sont bouclées; on remplit le
panier à provisions. Le patron Téodor quitte la table. Il va se placer
dans l’embrasure d’une fenêtre. Depuis qu’elle a levé vers lui son
regard plein de larmes, il ne se maîtrise plus. Il serait capable de se
jeter sur elle, de la saisir dans ses bras et de crier à Maurice: «Viens
la prendre!...»
Il tient ses mains obstinément dans ses poches et des secousses
nerveuses parcourent ses poings fermés. Permettra-t-il qu’elle mette son
chapeau?
Pourquoi ne s’avancerait-il pas et ne dirait-il pas à Maurice: «Écoute:
je suis ton rival. Que ta fiancée choisisse entre nous! Vous n’êtes pas
encore mariés...» Ce n’est pas un crime d’essayer de la conquérir... Il
serra le poing à en faire craquer ses articulations.
Ah, comme Maurice se moquerait du vieil oncle amoureux! Et qu’en
retirerait-il, lui? Qu’il effraierait Anne-Marie et qu’elle ne voudrait
plus accepter son aide, quand elle serait mariée.
Il reste dans l’embrasure de la fenêtre, le dos tourné. Derrière lui, on
s’habille, on achève les préparatifs. Ne seront-ils donc jamais partis?
Il a déjà vécu mille fois le moment suprême. Il lui a serré la main.
Elle devrait être déjà bien loin!... Il lui a aussi souhaité du bonheur,
beaucoup de bonheur. En trouvera-t-elle près de Maurice? Elle n’a pas
l’air heureuse ce matin. Si pourtant! C’était de joie, sans doute,
qu’elle pleurait tout à l’heure...
Mais voici qu’il entend Maurice dire à Anne-Marie:
--Quelle tête de linotte, je suis! N’allais-je pas oublier de parler à
mon oncle des actions de papa!
--Tu ferais mieux de ne pas lui en parler, répond celle-ci, ce n’est pas
bien, je crois.
--Quelle sottise, Anne-Marie! Les actions ne rapportent rien en ce
moment; mais qui sait? Elles remonteront peut-être. D’ailleurs, ce n’est
qu’une bagatelle pour l’oncle.
Elle l’interrompt avec une chaleur extraordinaire, et presque avec de
l’angoisse.
--Je t’en prie, Maurice, ne fais pas cela. Donne-moi raison pour une
fois.
Il la regarde, un peu piqué.
--Pour une fois!... On dirait que je suis un tyran... Tu as prononcé un
mot de trop: je ne dois pas céder.
--Ne t’attache pas aux mots, Maurice. Il s’agit ici de bien plus que de
phrases ou de politesse. Je ne trouve pas beau de vouloir tromper ton
oncle en ce moment où il est si bon envers nous.
--Mais, tais-toi, Anne-Marie, tais-toi donc! Tu n’entends rien aux
affaires!
Il est calme, d’un calme exaspérant, imperturbable. Il la considère,
comme un maître d’école ferait d’un élève qui commettrait des bévues le
jour même de l’examen.
--Tu ne comprends donc pas ce qui est en cause... s’écrie-t-elle, en
faisant un geste des mains comme pour repousser quelque chose.
--Il faut que je parle à l’oncle maintenant, dit Maurice, au moins pour
lui montrer qu’on n’a jamais eu l’intention de le tromper. A t’en
croire, mon père et moi, nous serions des coquins!
Il s’approche de l’oncle Téodor et l’entretient de ces actions, que son
père veut lui vendre. Le patron Téodor l’écoute autant qu’il peut. Il a
vite saisi que son frère, M. le maire, a fait une mauvaise spéculation
et cherche à se couvrir d’une perte assurée. Qu’importe? Ce sont là des
services qu’il a l’habitude de rendre à toute la famille. Il n’y pense
même pas. C’est Anne-Marie qui l’occupe.
Il a surpris le regard courroucé qu’elle lance sur Maurice: ce n’était
certes pas un regard d’amour! Au milieu de son désespoir une faible
lueur commence à poindre. Il ressemble à un homme qui dans une pièce
hantée verrait surgir du parquet une vapeur claire, qui se condenserait,
grandirait, deviendrait une réalité palpable.
--Suis-moi, dans mon cabinet, Maurice, dit-il; je vais te donner
l’argent!
Tout en prononçant ces mots, son œil se pose sur le Duvet. Le fantôme
apparu se décidera-t-il à parler? Cependant, il ne distingue en elle que
du désespoir muet.
Mais à peine est-il assis à son bureau, que la porte s’ouvre: Anne-Marie
entre.
--Oncle Téodor, dit-elle fermement et résolument, n’achetez pas ces
papiers-là.
Qui eût cru, petit Duvet, que tu aurais un pareil courage, quand, il y a
trois jours, tu étais assise dans la charrette, près de Maurice, et qu’à
chaque parole de lui, tu te faisais plus petite et plus effacée?
Maurice se fâche. Il lui jette un «Tais-toi» sifflant et bas, puis il
crie, pendant que le patron Téodor est en train de compter ses billets
de banque:
--Qu’est-ce qui te prend? Les actions ne rapportent rien en ce moment et
je l’ai dit à mon oncle, mais il sait aussi bien que moi qu’elles
rapporteront un jour ou l’autre. Crois-tu qu’Oncle se laisserait
tromper? Oncle comprend ces choses-là beaucoup mieux que toi. Ai-je
jamais eu l’idée de lui présenter ces actions comme bonnes? Mais elles
peuvent devenir bonnes pour celui qui peut attendre!
Le patron Téodor ne dit rien: il tend simplement une liasse de billets à
Maurice.
--Oncle, poursuit l’intraitable petit apôtre de la vérité,--car, il n’y
a pas d’êtres plus intraitables que ces êtres délicats, une fois excités
et sortis de leur réserve,--oncle, ces actions ne valent pas un sou et
ne vaudront jamais rien. Nous le savons très bien à la maison!
--Anne-Marie, tu fais de moi un coquin!...
Les yeux de la jeune fille sont comme des lames de ciseaux; ils coupent;
et, morceau par morceau, ils le dépouillent de tout ce dont elle l’avait
paré. Et quand elle l’aperçoit enfin dans la nudité de sa suffisance et
de son égoïsme, sa terrible petite langue prononce le jugement
définitif.
--Et qu’es-tu donc autre chose?
--Anne-Marie!
--Oui, que sommes-nous tous les deux? continue la petite langue
impitoyable.
Le Duvet a perdu toute sa timidité; elle éprouve maintenant le besoin de
tirer au clair les pensées obscures qui ont torturé sa conscience,
depuis qu’elle a soupçonné que l’homme riche et puissant pouvait avoir
un cœur, un cœur douloureux et tendre.
--Oui, reprend-elle, que sommes-nous? Quand nous sommes montés en
voiture, que pensions-nous? De quoi parlions-nous, sur la route? Tu
seras ferme et grave, me disais-tu. Et toi, tu seras prudent et rusé, te
disais-je. Nous voulions gagner beaucoup et ne rien donner. Nous ne
venions pas pour dire: Aidez-nous, car nous sommes pauvres et nous nous
aimons. Non, nous n’avions que le désir de flatter et de caresser et de
nous insinuer dans les bonnes grâces de l’oncle Téodor. Nous ne
comptions lui donner en échange, ni tendresse, ni estime, pas même de la
gratitude. Mais pourquoi ne venais-tu pas seul? Pourquoi devais-je
t’accompagner? Tu voulais me montrer, tu voulais que je...
Le patron Téodor s’est dressé en voyant Maurice lever la main sur elle.
Il a suivi la scène, tout gonflé d’espoir. Et il lui semble que son cœur
s’ouvre à deux battants pour la recevoir, quand elle pousse un cri et
vole droit dans ses bras. Elle y vole sans hésitation, sans réflexion,
comme si elle n’avait que ce refuge au monde.
--Oncle, il veut me battre!
Et elle se presse contre lui bien fort.
Mais Maurice a repris son calme.
--Pardonne-moi ma violence, Anne-Marie, dit-il. J’ai souffert de
t’entendre ainsi parler devant Oncle. Heureusement l’oncle comprendra
que tu n’es qu’une enfant. J’avoue cependant que le dépit, si juste
qu’il soit, n’autorise jamais un homme à battre une femme. Viens
maintenant m’embrasser. Tu n’as besoin de chercher près de personne
aucune protection contre moi.
Elle n’a pas bougé, elle ne se retourne pas, elle s’accroche seulement
plus fort au patron Téodor.
--Duvet, te laisserai-je prendre? murmure celui-ci.
Elle ne répond que par un tremblement dont il frémit; mais il ne s’est
jamais senti si fort, si dispos, si courageux; et il ne craint pas de
plaisanter.
--Tu m’étonnes, Maurice; l’amour te rend faible. Quoi! tu lui
pardonnerais de t’avoir appelé coquin? Songe à ton honneur, et romps
immédiatement ton engagement avec elle. Monte en voiture, mon garçon, et
pars seul. Ce ne sera que justice après une pareille insulte.
Il prend entre ses deux mains la tête d’Anne-Marie et la soulève pour la
baiser au front.
--Abandonne cette coupable! répète-t-il.
Maurice commence à comprendre. Il voit l’éclat moqueur des yeux du
patron Téodor et le sourire qui erre sur ses lèvres.
--Viens, Anne-Marie!
Elle tressaille. Il l’appelle, et il est celui à qui elle s’est promise.
Elle doit obéir. Elle lâche subitement le patron Téodor, mais elle ne
peut faire un pas, elle s’affaisse sur une chaise et sanglote.
--Retourne seul dans ta charrette, Maurice, dit le patron Téodor avec
âpreté. Cette jeune fille est chez moi, et je compte la protéger contre
ta brutalité.
Il ne songe plus qu’à la relever, à essuyer ses larmes et à lui murmurer
qu’il l’aime.
--Ah! s’écrie le jeune homme, c’est une conspiration! Je suis trahi. On
m’a volé ma fiancée, et on me bafoue... Tu y gagnes et je t’en félicite,
Anne-Marie!
Et, se précipitant dehors, il lui dit encore:
--Chercheuse de fortune!
Le patron Téodor fait un mouvement pour courir sur lui, mais le Duvet le
retient.
--Non, non. Laissez Maurice. Qu’il ait le dernier mot! Maurice a
toujours raison. Je ne suis qu’une chercheuse de bonheur!
* * * * *
Ah Duvet, fleur soyeuse! Tu n’étais pas seulement une chercheuse de
bonheur, tu étais aussi une distributrice de bonheur. On le sent bien à
parcourir encore la maison que tu as habitée. La cour est toujours
ombragée de grands érables, et les troncs des bouleaux s’y dressent tout
blancs, sans une tache, de la racine jusqu’à la cime. Aujourd’hui, comme
jadis, la couleuvre s’enroule tranquille au soleil, sur le mur de
pierre; et dans l’étang du parc, il y a de vieilles carpes, si vieilles
que personne n’a le cœur de les prendre à la ligne. Et quand je viens,
je respire toujours un air de fête et de dimanche; et il me semble que
les oiseaux et les fleurs chantent doucement ton souvenir.
L’ÉPITAPHE
Aujourd’hui personne ne fait plus guère attention à la petite croix qui
se trouve dans un coin du cimetière de Svartsiö. Ceux qui viennent à
l’église passent devant sans même y jeter un regard. Et ce n’est point
étonnant, car la croix est si basse, que le trèfle et les bleues
campanules en atteignent le croisillon et que la fléole la surmonte.
Personne ne se soucie plus de lire l’inscription qui y est peinte. Les
lettres blanches en sont maintenant presque effacées par la pluie, et il
ne semble pas que personne ait jamais l’idée d’essayer de les
reconstituer et d’en former des mots. Pourtant cette petite croix excita
jadis beaucoup d’étonnement et de curiosité. Il y eut un temps où nul ne
mettait le pied dans le cimetière de Svartsiö sans aller la regarder. Et
même encore aujourd’hui, il suffit que de vieilles gens s’y arrêtent,
pour que toute une histoire se déroule devant leurs yeux.
Ils revoient la commune plongée dans son sommeil d’hiver, ensevelie
partout également sous une aune et demie de neige blanche. On ne s’y
dirige qu’avec une boussole, comme sur la mer. Il n’existe plus de
différence entre la rive et le lac; le champ mal défriché est aussi uni,
aussi plat que celui qui a porté cent fois des récoltes d’avoine. Les
charbonniers, dont la hutte s’élève près des grands marais et des
plateaux nus, peuvent s’imaginer, qu’ils règnent sur autant de terre
labourée, que les plus riches paysans. Les routes ont quitté leur calme
cours entre les clôtures grises: elles se hasardent à travers les champs
et les eaux gelées. D’une maison à l’autre, on a même la sensation
d’être égaré. Par exemple, on découvre tout à coup que le sentier
jusqu’au puits passe par-dessus la petite haie qui borde la plate-bande
de roses.
Mais nulle part il n’est aussi difficile de se retrouver que dans le
cimetière. Le mur de pierres sèches qui l’enclot a disparu, si bien que
le champ des morts se confond avec les champs du presbytère. Aucune
inégalité sur la couche de neige n’en trahit les tertres et les
hauteurs. La neige a tout recouvert. Les minces petits cœurs de fer,
suspendus aux branches des croix, et que d’ordinaire le vent balance, ne
font plus entendre leurs tintements tristes. Il en émerge quelques-uns
entre les buissons de lilas: mais les maigres rameaux, qui percent la
neige, tous semblables, ne fournissent aucun indice à ceux qui
voudraient s’y reconnaître. Les vieilles femmes, dont c’est l’habitude
de venir chaque dimanche jeter un coup d’œil sur les tombeaux de leurs
chers défunts, ne peuvent pousser plus loin que quelques pas dans
l’allée du milieu. Là, elles s’arrêtent et tâchent de deviner la place
du tombeau. Est-ce à ce buisson-là ou à celui-ci? Et elles soupirent
après la fonte des neiges. Il semble que les morts soient tout d’un coup
horriblement loin, maintenant qu’on n’aperçoit plus l’endroit où ils
sont enterrés. Çà et là, de hautes pierres montent; mais elles sont
rares, et leur coiffure de neige, ne permet guère de les distinguer
l’une de l’autre.
Une seule allée a été déblayée: celle qui conduit à la petite chapelle
mortuaire. C’est là qu’on dépose les cercueils, et que le pasteur
prononce les mots d’adieu et récite les derniers psaumes. Il ne faut pas
songer à les inhumer, tant que dure l’hiver. On les laisse donc dans la
chapelle jusqu’à ce que Dieu envoie le dégel et que la terre puisse être
remuée par la bêche et la pioche.
* * * * *
Or, voici qu’au plus dur de l’hiver un enfant meurt à Lerum, chez le
maître de forges Sander. C’est une belle forge que celle de Lerum, et le
maître de forge est un homme puissant. Il s’est fait construire tout
récemment un tombeau de famille, dont la neige, qui le cache, n’a pas
effacé le souvenir. Une bordure de pierre taillée et une chaîne de fer
l’entourent; au milieu, se dresse un bloc de granit qui ne porte qu’un
seul mot, le nom de Sander. Ces grosses lettres luisent à travers tout
le cimetière.
Maintenant que l’enfant est mort et qu’on parle de l’enterrement, le
maître de forges dit à sa femme:
--Je ne veux pas que cet enfant-là soit mis dans mon tombeau.
C’est l’heure du déjeuner. Il est assis dans la salle à manger de Lerum,
et mange seul, selon son habitude. Sa femme, Ebba Sander, se tenait près
de la fenêtre d’où la vue s’étend sur le lac et sur les îles plantées de
bouleaux. Elle était là qui pleurait; mais, à ces mots, ses yeux
devinrent subitement secs. Toute sa petite forme sa rapetissa de peur,
et un tremblement la saisit.
--Que dis-tu? Que dis-tu? demanda-t-elle, en parlant comme une personne
qui grelotte.
--Ça me gêne, répondit le maître de forges. Père et mère y reposent. Le
nom de Sander est sur la pierre. Je ne veux pas que l’enfant y soit.
--Ah, c’est ça que tu as trouvé! dit-elle toujours frissonnante. Je
savais bien que tu te vengerais un jour.
Il rejeta sa serviette, se leva de table et se dressa devant elle, large
et haut. Ce n’était nullement son intention de faire passer sa volonté
par beaucoup de paroles. Mais elle devait comprendre, à le voir ainsi,
qu’il ne pouvait pas changer d’avis. Il est tout entier dans son
entêtement inébranlable et lourd.
--Je ne cherche pas le moins du monde à me venger, dit-il sans élever la
voix. C’est simplement que je ne peux pas souffrir cette chose-là.
--Tu parles comme s’il ne s’agissait que de le changer de lit, dit-elle.
Puisqu’il est mort, peu lui importe. Mais moi, je serai une femme
perdue.
--J’y ai songé, dit-il; mais je ne peux pas.
Ceux qui ont été mariés pendant des années n’ont pas besoin de beaucoup
de mots pour se comprendre. Elle sait déjà qu’il est bien inutile
d’essayer de le fléchir.
--Alors, pourquoi m’as-tu pardonné? gémit-elle en se tordant les mains.
Pourquoi m’as-tu permis de rester à Lerum, comme ta femme?
Le mari ne lui veut aucun mal; mais il est parvenu à l’extrême limite de
ses concessions.
--Inventons un prétexte que tu donneras aux voisins, répond-il. Tu leur
diras qu’il y a de l’eau dans le tombeau ou qu’il n’y a de place que
pour les cercueils de père et de mère, pour le mien et pour le tien.
--Et tu penses qu’on me croira?
--Arrange-toi comme tu pourras, alors!
Il n’est pas fâché. Elle voit qu’il ne l’est pas. Mais, comme il le dit
lui-même, c’est un point sur lequel il est impossible de céder.
Elle s’enfonce dans son fauteuil, les mains derrière la tête et regarde
fixement à travers les vitres. N’est-ce pas affreux qu’il y ait dans la
vie tant de choses plus puissantes que nous? Mais qu’en nous-mêmes se
lèvent des forces que nous ne saurions gouverner, voilà ce qui est
encore plus effrayant! L’amour qu’elle avait conçu, quelques années
auparavant, quand elle était déjà une femme mariée, une femme
raisonnable, cet amour-là, il n’y avait même pas eu à essayer de le
maîtriser, tant il était passionné. Et aujourd’hui, est-ce à un désir de
vengeance qu’obéit aveuglément son mari? Il ne s’était jamais emporté
contre elle. Dès qu’elle était venue lui confesser sa faute, il lui
avait pardonné. «Tu as été égarée et jetée hors de ton bon sens», lui
avait-il dit, et il l’avait laissée continuer près de lui sa vie
d’épouse. Mais, s’il est assez facile de dire qu’on pardonne, c’est
peut-être bien dur de le faire; c’est surtout dur et malaisé pour qui a
l’esprit opiniâtre et mélancolique, pour qui n’oublie ni n’éclate. Elle
a toujours senti qu’il eût mieux valu que son mari cédât à la colère
jusqu’à la battre. Alors il aurait pu redevenir bon; mais, près de cet
homme morose et renfermé, elle a désormais appris à avoir peur. Elle
marche comme un cheval entre les brancards. Derrière elle, quelqu’un
tient un fouet à la main, même s’il ne s’en sert pas. Et voici qu’il
s’en sert. Et voici qu’elle est une femme perdue.
* * * * *
Les gens racontent que l’on ne vit jamais une douleur comme la sienne.
Elle avait l’air pétrifiée. Les jours qui précédèrent l’enterrement, on
n’aurait pas su dire si vraiment elle vivait. Entendait-elle les paroles
qu’on lui adressait? Distinguait-elle les personnes qui lui parlaient?
Elle paraissait ne pas sentir la faim. Elle s’exposait au froid
rigoureux sans s’en apercevoir. Mais les gens se trompaient: ce n’était
point la douleur qui la paralysait, c’était la terreur.
Elle ne songeait même pas à garder la maison le jour de l’enterrement.
Elle irait jusqu’au cimetière. Elle suivrait le convoi; et ceux qui le
suivraient avec elle croiraient qu’on mène le mort à la grande tombe des
Sander. Et, sans doute, elle s’affaisserait sous l’étonnement des
regards appesantis sur elle, quand celui qui marche devant le cercueil
se dirigerait vers une fosse obscure. Bien qu’on fût au cimetière, un
murmure parcourrait tous les rangs. «Pourquoi l’enfant n’est-il pas mis
au tombeau des Sander?» On se rappellerait les vagues bruits qui
circulèrent jadis. «Il y avait du vrai dans ces bruits-là», dirait-on.
Et, avant même qu’on fût revenu de l’enterrement, elle serait jugée et
condamnée. Mais il fallait qu’elle fût là: c’était, douteux encore, le
seul moyen de salut. Il fallait qu’elle se montrât, qu’elle eût un
visage calme et qu’elle fît bonne contenance. Peut-être alors
croirait-on à ce qu’elle dirait pour expliquer la chose.
Le mari, lui aussi, vient à l’Église. Il a tout arrangé; il a invité les
hôtes, commandé le cercueil et décidé qui le porterait. Il n’est plus
rude ni méchant maintenant qu’il a imposé sa volonté. Le dimanche, à la
fin de l’office, un cortège se forme devant la mairie rurale. Les
porteurs passent les bandes blanches sur leurs épaules. Tous les
notables de Lerum sont là, ainsi qu’une grande partie des autres
paroissiens. Pendant que la procession s’organise, Ebba Sander se dit
qu’on s’apprête à mener un criminel au lieu de son supplice. Elle
voudrait les préparer à la chose, mais aucun mot ne sort de ses lèvres.
Elle est incapable de parler sensément et avec, calme. Tout ce qu’elle
pourrait faire, ce serait de gémir violemment. Elle n’ose pas ouvrir la
bouche, de peur qu’un cri d’horreur ne s’en échappe. Les cloches
commencent à sonner au beffroi: le cortège s’ébranle. Et personne ne se
doute de ce qui doit arriver! Pourquoi donc n’a-t-elle rien dit? Si elle
ne s’obligeait à un violent effort sur elle-même, elle leur crierait de
ne point aller au cimetière avec le mort. Qu’est-ce qu’un mort? Faut-il
donc qu’elle soit perdue pour un mort! Qu’ils le mettent où ils
voudront, mais pas au cimetière! Comment les empêcher d’y entrer? Des
idées incohérentes lui traversent la tête... On y a relevé des traces de
loups... On peut y attraper la peste... Elle voudrait les effrayer comme
des enfants. Elle ne sait pas où l’on a creusé la fosse du petit. Elle
le saura toujours assez tôt...
Quand le convoi pénétra au cimetière, elle promena les yeux sur le champ
de neige; mais elle ne vit ni chemin, ni tombeau, rien qu’une plaine
blanche immaculée. Le convoi se dirigea vers la chapelle. Tous ceux qui
le purent s’y entassèrent; et le service funèbre se fit là. Il ne fut
même pas question d’aller au tombeau des Sander. Nul ne saurait donc que
le petit enfant, dont le dernier sommeil avait été béni, ne serait
jamais déposé dans le caveau de la famille. Si Ebba Sander y avait
songé, si elle n’avait pas été étourdie par son épouvante, elle n’aurait
pas eu un seul instant d’angoisse. «Au printemps, pensa-t-elle, quand on
mettra le cercueil dans la terre, il n’y aura sans doute que le
fossoyeur de présent.» Elle comprit qu’elle était sauvée, et elle éclata
en sanglots. Les gens la regardaient avec pitié. «Quelle douleur!
disaient-ils. C’est affreux.» Mais elle ne versait que les larmes d’une
personne soulagée qui vient d’échapper à la honte et au danger de la
mort.
* * * * *
Deux ou trois jours après l’enterrement, elle était assise un soir à sa
place ordinaire dans la salle à manger, et, pendant que le crépuscule
descendait, elle se surprit à soupirer après quelque chose. C’était
l’heure où l’enfant avait l’habitude d’accourir et de jouer près d’elle.
Ebba prêtait l’oreille comme pour entendre ses petits pas. Et tout à
coup elle tressaillit et se dit:
«Mais puisqu’il est mort, mort...»
Le lendemain, au crépuscule, elle était encore assise à la même place,
et la même attente lui serra le cœur. Et, de soir en soir, le même désir
lui revint, et toujours plus angoissant. Il s’étendit comme la lumière
au printemps, jusqu’à régner, comme elle, sur toutes les heures du jour
et de la nuit.
Bien entendu, un enfant né dans ces conditions ne sera pas aimé
davantage mort ou vivant. Du temps qu’il vivait, la mère n’a pensé qu’à
regagner son mari; et la vue de l’enfant ne pouvait être agréable au
maître de forges. Il fallait autant que possible, le tenir à l’écart; et
souvent le petit dut sentir qu’il était gênant. La femme qui avait trahi
ses devoirs voulait montrer à son mari qu’elle valait pourtant quelque
chose, et, sans cesse, elle surveillait et activait le travail de la
cuisine et de la chambre au tissage. Où pouvait-il y avoir une place
pour le petit dans cette vie-là?
Maintenant, elle se rappelle combien ses yeux savaient implorer et
mendier. Le soir, il lui demandait de rester auprès de son lit; il
disait qu’il avait peur des ténèbres; mais elle commence à croire que ce
n’était qu’une feinte pour qu’elle demeurât davantage avec lui. Elle se
rappelle comment il luttait contre le sommeil, et elle comprend qu’il ne
se tenait éveillé, qu’afin de sentir plus longtemps sa main dans les
siennes. Ah, si petit qu’il fût, c’était un petit rusé! Il employait
toute l’intelligence qu’il avait à obtenir un peu de son amour. On
s’étonne que les enfants puissent aimer ainsi. Elle ne l’a jamais
compris du temps qu’il vivait. A vrai dire, ce n’est qu’aujourd’hui
qu’elle s’éveille à l’amour maternel. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle se
sent fière et charmée de la beauté de son fils. Pendant des heures, elle
rêve de ses grands yeux mystérieux. Il n’avait jamais été rose et
potelé, mais pâle et délicat, mais étrangement beau; et, chaque jour qui
passe, il lui paraît plus beau. Les enfants sont donc ce que la terre
porte de plus précieux! Dire qu’il y a de petits hommes qui tendent la
main à tout le monde et qui croient que tout le monde est bon; de petits
hommes qui ne regardent pas si un visage est laid ou beau, qui
embrassent aussi volontiers l’un que l’autre, qui chérissent également
les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, et qui pourtant sont des
hommes!
Chaque jour il lui semble qu’elle est plus près du petit. Elle
souhaiterait bien qu’il vécût; mais elle se demande si elle serait aussi
près de lui que maintenant. Par moment, l’idée qu’elle ne l’a pas rendu
heureux la désespère: «C’est pour cela qu’il m’a été enlevé», se
dit-elle. Mais son chagrin ne prend que rarement cette forme
douloureuse. Le chagrin qu’elle craignait tant jadis n’est pas ce
qu’elle supposait. Le chagrin, c’est de vivre et de revivre le passé. Le
chagrin, c’est de pénétrer dans l’être intime de l’enfant disparu, de le
comprendre enfin; et ce chagrin-là est pour elle une richesse.
Mais elle craint par dessus tout que le temps n’emporte son image. Elle
ne possède aucun portrait de lui. Peut-être ses traits s’effaceront-ils
de sa mémoire. Chaque jour, assise près de la fenêtre, elle en fait
l’épreuve et s’interroge: «Le vois-je? Le vois-je bien distinctement?»
Et, pendant que les semaines de l’hiver s’écoulent l’une après l’autre,
la voilà qui aspire au printemps, au printemps où on le retirera de la
chapelle mortuaire, où on le déposera dans la terre, où elle pourra
venir à son tombeau et lui parler. Il sera mis du côté de l’ouest où les
vents sont plus tièdes. Elle ornera le tertre de roses. Elle y veut
aussi une haie et une banquette, afin d’y rester assise de longues
heures.
Mais les gens, qui ne sauront rien et qui croiront que son enfant est au
tombeau de la famille, s’étonneront de la voir parer et soigner une
tombe étrangère et y demeurer si longtemps. Que leur dire? Ne
pourrait-elle pas d’abord se rendre au grand tombeau, y déposer un
bouquet, s’y arrêter un instant, puis, à la première occasion, se
glisser vers la petite tombe? Oui, c’est ce qu’elle fera. L’enfant se
contentera sûrement de la pauvre fleur qu’elle lui aura gardée... Mais
ce n’est pas ainsi qu’elle entrera en communion avec le cher petit être.
Alors il saura qu’elle rougit de lui. Il comprendra quelle honte
brûlante il fut pour elle, lorsqu’il vint au monde. Et c’est cela
précisément qu’elle doit lui épargner. Il est indispensable qu’il croie
que le bonheur de le posséder allait au-dessus de tout...
* * * * *
Enfin l’hiver cède. Déjà le printemps s’ébauche. Sous la couche de neige
qui fond, la terre se laisse apercevoir. On attendra peut-être environ
deux ou trois semaines avant que le sol se dégèle; mais enfin, on espère
maintenant que bientôt les morts sortiront de la chapelle. Ebba Sander
le désire d’un désir sans cesse plus ardent.
Voit-elle encore son enfant? La petite figure, distincte pendant
l’hiver, est devenue, depuis le printemps, plus indécise. L’expérience
qu’elle renouvelle chaque jour augmente son désespoir. Il faut à tout
prix qu’elle puisse s’asseoir devant son tombeau, pour être près de lui,
pour le voir, pour l’aimer. Oh! quand sera-t-il dans la terre? Elle n’a
qu’un être au monde à chérir: c’est lui. Il faut donc qu’elle le voie et
qu’elle le voie toute sa vie durant. Ses hésitations, ses craintes se
sont évanouies, emportées par le désir de son âme. Elle aime et ne peut
pas vivre sans ce mort. Elle n’aura jamais d’égards que pour lui...
Quand le vrai dégel arriva, quand les tombeaux et les hauteurs du
cimetière réapparurent, quand les cœurs des croix de fer recommencèrent
à tinter, quand la terre enfin s’ouvrit au petit cercueil, déjà la croix
était faite, qu’on planterait sur le tertre. Elle était noire et portait
sur ses deux bras écrit en lettres blanches: _Ci-gît mon enfant_,
au-dessous: _Ebba Sander_. Elle n’a plus aucun souci de l’opinion du
monde. Tout est vanité. Une seule chose importe: qu’elle puisse, sans
dissimuler, venir pleurer au tombeau de son enfant.
L’HÔTE DE NOËL
Jadis une bande de bohèmes et d’artistes avaient trouvé un refuge dans
un vieux manoir de la province du Vermland; et, sous le nom de Cavaliers
d’Ekebu, ils y avaient mené une ronde effrénée de plaisirs et
d’aventures.
Un de ces Cavaliers était le petit Ruster, celui qui savait transposer
les airs de musique et jouer de la flûte. Il était d’humble naissance,
pauvre, sans famille ni foyer, et, quand la compagnie joyeuse se
dispersa, il connut des temps durs. Plus de cheval; plus de voitures;
plus de pelisse ni de bon panier chargé de provisions. Il dut aller à
pied de domaine en domaine, ses frusques enveloppées dans un mouchoir
bleu à carreaux, le pardessus boutonné jusqu’au menton, afin de
dissimuler l’état du gilet et de la chemise. Il portait toute sa
richesse au fond de ses poches: une flûte dévissée, une gourde
d’eau-de-vie et sa plume. Si les temps étaient restés les mêmes, ce
copiste de musique n’aurait point chômé. Hélas! de jour en jour les gens
du Vermland se désintéressaient des mélodies et des beaux airs. On
reléguait dans les greniers les guitares aux rubans déteints et aux
chevilles fatiguées, les cors de chasse dont les glands et les freluches
s’effiloquaient; et la poussière s’épaississait sur le cercueil des
violons. A mesure que la flûte et la plume du petit Ruster travaillaient
moins, sa bouteille besognait davantage: il devint un ivrogne fieffé.
Encore qu’on le reçût comme un vieil ami, son arrivée causait de l’ennui
et son départ du plaisir. Il apportait avec lui de mauvaises odeurs et
des relents d’alcool, et dès le second grog, les yeux déjà vagues, il
entamait des histoires désagréables. Il était l’éternelle appréhension
des maisons hospitalières.
* * * * *
Or, quelques jours avant la Noël, il alla à Löfdala, où demeurait
Liliécrona, le grand violoniste. Ce Liliécrona avait été, lui aussi, un
cavalier d’Ekebu, et un des plus épris de cette vie tumultueuse. Puis il
était revenu à sa famille et n’avait plus bougé. Quand Ruster se
présenta, au milieu des nettoyages et des préparatifs de la fête, et
qu’il demanda de l’ouvrage, Liliécrona lui donna quelques morceaux de
musique à copier.
--Tu aurais mieux fait de le laisser partir, lui dit sa femme: il va
traîner les choses en longueur, et nous serons obligés de le garder
pendant la Noël.
--Il faut toujours qu’il soit quelque part, répondit Liliécrona.
Et il offrit des grogs à Ruster, et il lui tint compagnie et revécut
avec lui son temps de bohème. Au fond, la société de Ruster le gênait un
peu et l’attristait, mais il n’en voulait rien dire, car ses souvenirs
de vieille amitié et ses devoirs d’hôte lui étaient également sacrés.
Depuis trois semaines, on se préparait chez les Liliécrona à célébrer la
Noël; depuis trois semaines, on vivait en plein remue-ménage et en
pleine fièvre. On s’était fatigué et rougi les yeux à faire des
chandelles. On avait gelé à brasser la bière dans la buanderie et, dans
le magasin des provisions, à saler la viande et à hacher les saucisses.
Mais les domestiques aussi bien que la maîtresse supportaient sans
murmure ce surcroît de labeur, car ils savaient que, leur tâche terminée
et la sainte nuit venue, un doux enchantement descendrait sur eux, et
que les plaisanteries et les gais propos leur monteraient naturellement
aux lèvres, et que leurs pieds auraient des ailes pour les danses et que
les vieux airs et les vieilles rondes oubliés sortiraient soudain des
coins obscurs de leur mémoire. Et comme tous alors se sentiraient bons!
Mais le petit Ruster était venu; et la maîtresse et les servantes et les
enfants tombaient d’accord que leur Noël était gâtée.
La présence de Ruster leur pesait sur le cœur. On craignait que
Liliécrona, en remuant ses souvenirs, ne réveillât son humeur nomade et
que le grand violoniste, qui jadis ne pouvait rester longtemps au milieu
des siens, ne fût encore perdu pour sa famille. Et comme il s’était fait
chérir, depuis deux ans qu’on avait le bonheur de le posséder! Il se
prodiguait. Il était l’âme de la maison, surtout à Noël. Ce n’était pas
alors sur le canapé ou dans la chaise à bascule, mais sur un grand
escabeau, tout luisant d’usure, qu’il s’asseyait, au coin du feu. Et là,
tour à tour conteur et musicien, devant sa maisonnée attentive et ravie,
il courait les aventures et galopait à travers le monde, jusqu’aux
étoiles. Et toute la vie devenait haute, belle et riche, au rayonnement
de cette seule âme. Aussi l’aimait-on comme on aime la Noël, le soleil
et le printemps. Mais le petit Ruster était venu, et la fête était
compromise. Leur travail ne servirait plus à rien, si l’esprit du maître
était détourné de son foyer. Et puis pouvait-on voir d’un œil calme cet
ivrogne installé à la table de Noël, dans une honnête et pieuse famille,
dont il abîmait toute la joie?
La veille de Noël, au matin, le petit Ruster, ayant achevé de copier sa
musique, parla vaguement de s’en aller, bien que son intention fût de
rester. Sous l’influence de la maussaderie générale, Liliécrona
répondit, en termes aussi vagues, que Ruster ferait peut-être mieux de
demeurer où il était, pendant la Noël. Mais le petit Ruster était fier
et ombrageux: il retroussa ses moustaches et secoua la crinière qui
s’élevait sur sa tête comme un nuage noir. Que voulait dire Liliécrona?
Pensait-il que lui, Ruster, était embarrassé? Mais dans toutes les
forges du pays on l’attendait, on l’espérait; son lit était fait, son
verre déjà rempli. Il avait de l’ouvrage et des invitations à ne savoir
par où commencer.
--Fort bien, dit Liliécrona, je ne te retiendrai pas.
Après le déjeuner, le petit Ruster emprunta pelisse et fourrure; on fit
atteler un traîneau et on recommanda au valet, qui devait le conduire,
de fouetter le cheval, car une tempête de neige menaçait.
Personne ne croyait sérieusement que Ruster fût le bienvenu sous aucun
toit; mais on écartait cette pensée fâcheuse, tant on se félicitait
d’être délivré du personnage.
--Il a voulu partir, disait-on: c’est lui qui l’a voulu. Et maintenant
soyons gais!...
Mais quand, vers cinq heures, on se réunit autour de l’arbre pour
danser, Liliécrona soucieux, taciturne, ne s’assit point sur l’escabeau
merveilleux, et ne toucha pas au bol de punch. Il ne lui revenait pas la
moindre danse en mémoire, et son violon n’était pas accordé. On
danserait et on chanterait sans lui.
Alors sa femme s’inquiéta, les enfants se mirent à bouder; tout alla de
travers: on eut une veille de Noël absolument manquée. Le riz
s’attachait au fond des casseroles, les chandelles crépitaient et
crachotaient au lieu de brûler, les bûches fumaient, il entrait dans les
chambres des bouffées d’air glacial. Le valet, qui accompagnait Ruster,
n’était pas encore de retour. La cuisinière pleurait et les bonnes se
querellaient. Et tout à coup Liliécrona s’aperçut qu’on n’avait pas mis
dans la cour la botte de blé pour les oiseaux, et il se plaignit
amèrement des femmes qui oubliaient les anciennes traditions et qui
n’avaient pas de cœur. Mais tout le monde comprit bien qu’il songeait
moins aux oiseaux qu’au petit Ruster et qu’il se repentait de l’avoir
laissé partir, une veille de Noël. Il entra bientôt dans sa chambre dont
il referma la porte, et on l’entendit jouer sur son violon des airs
étranges, comme au temps jadis, quand sa maison lui devenait trop
étroite, des airs provocants et railleurs et pleins d’une orageuse
nostalgie. Sa femme se dit: «Il sera parti demain, si Dieu ne fait un
miracle cette nuit. Voilà que notre inhospitalité a causé le malheur que
nous voulions éviter.»
* * * * *
Cependant le petit Ruster courait sous la tempête. Il alla de porte en
porte demandant du travail, mais il ne fut reçu nulle part. On ne
l’invitait pas même à descendre du traîneau. Les uns avaient leur maison
remplie d’invités, les autres devaient passer la Noël chez des amis. On
pouvait à la rigueur le supporter quelques jours dans les semaines
ordinaires, mais pas une veille de Noël. L’année n’en a qu’une, et les
enfants se préparent à en jouir dès l’automne. Comment mettre cet homme
à la même table que des enfants? Et maintenant qu’il s’adonnait à la
boisson, on ne savait où le loger: la chambre des domestiques n’était
pas assez bonne pour lui et la chambre des hôtes l’était trop. Et le
petit Ruster continuait son chemin, fouetté par les tourbillons de
neige. Ses moustaches trempées pendaient tristement; ses yeux injectés
ne distinguaient plus rien; mais peu à peu les fumées de l’eau-de-vie
qu’il avait bue se dissipèrent. Il commença de s’étonner et de se
demander la raison de ce qui lui arrivait. Était-il donc possible que
nul ne voulût l’accueillir? Et tout à coup il se vit lui-même: il se vit
tel qu’il était, dégradé, ruineux, un misérable qu’on ne recevait qu’à
contre-cœur.
«C’est fait de moi! se dit-il. Plus de musique à copier, plus d’airs de
flûte! Personne au monde n’a le moindre besoin ni la moindre pitié de
Ruster.» Les rafales se succédaient, soulevant des colonnes de neige
qu’elles entraînaient au milieu des champs dans une ronde vertigineuse.
Puis elles passaient, et la neige dansante retombait et s’affaissait aux
creux des fossés. «Voilà la vie, se dit Ruster: on danse, et, après la
danse, la chute. On est un pauvre flocon recouvert par beaucoup d’autres
flocons. Mais, quand le moment est venu, ce sont des plaintes et des
larmes. A mon tour, maintenant!»
Il ne se souciait guère de savoir où le conduisait le valet: ce ne
pouvait être qu’à la mort. Le petit Ruster ne maudissait ni la flûte, ni
la joyeuse bohème des jours enfuis; il ne se disait pas que mieux eût
valu pour lui labourer la terre ou ressemeler des chaussures; mais il
déplorait de n’être désormais qu’un instrument usé dont la joie ne
tirerait plus d’accord. Il n’accusait personne. Quand le cor est fêlé et
la guitare fendue, on s’en débarrasse. Il se sentait très chétif, très
solitaire, très inutile, très perdu: le froid et la faim le tueraient la
veille de Noël.
* * * * *
Le traîneau s’arrêta: il vit des lumières autour de lui, il entendit des
voix douces. Des gens l’aidèrent à entrer dans une pièce bien chaude et
lui firent boire du thé bouillant, pendant qu’on lui ôtait sa pelisse et
que des mains tièdes frottaient ses doigts engourdis et que des souhaits
de bienvenue bourdonnaient à ses oreilles. Il en fut tellement étourdi,
qu’il mit un bon quart d’heure à se reconnaître chez les Liliécrona. Le
valet, fatigué de courir d’une ferme à l’autre sous la tempête, avait
pris le parti de revenir à la maison. Mais Ruster comprenait moins
encore l’accueil empressé dont il était l’objet. Il ne se dit pas que
son hôtesse, émue de compassion à l’idée du triste voyage qu’il avait
fait et de toutes les portes qui s’étaient refermées devant lui par cet
après-midi de grande fête, en avait oublié ses propres soucis.
Liliécrona, toujours enfermé dans sa chambre, ignorant le retour de
Ruster, continuait sur son violon sa folle et sauvage musique. Ruster
était assis dans la salle à manger avec les enfants. Les serviteurs, qui
d’ordinaire venaient s’y asseoir la veille de Noël, avaient cherché dans
la cuisine un refuge contre l’ennui qui s’était abattu sur les maîtres.
La femme de Liliécrona s’approcha de Ruster:
--Mon mari jouera toute la soirée, dit-elle, et il faut que je veille au
souper. Les enfants sont tout à fait abandonnés. Ne voulez-vous pas,
Ruster, vous occuper des deux plus petits?
Les enfants étaient une espèce de gens que Ruster n’avait point
accoutumé de fréquenter. On n’en rencontrait guère sous les tentes, ni
dans les auberges, ni aux orgies, ni sur les routes de la bohème. Il
éprouvait devant eux une grande timidité et ne trouvait rien à leur
dire. Il tira sa flûte et leur en laissa tapoter les clefs et les trous.
Le plus jeune, qui avait quatre ans, et l’aîné, qui en avait six,
prirent leur première leçon de flûte et s’en montrèrent vivement
intéressés.
--Voici le do, dit-il, et voici le ré.
Et saisissant une feuille de papier, il leur dessina ces notes.
--Mais non! s’écrièrent-ils. Ce n’est pas ainsi qu’on écrit do.
Et de courir chercher leur alphabet.
Alors Ruster les interrogea sur leurs lettres. Ils en savaient et ils en
ignoraient. Leurs connaissances n’étaient pas encore très étendues.
Ruster, piqué au jeu, les assit sur ses genoux et se mit en devoir de
compléter leur instruction. La mère allait et venait de la cuisine à la
salle à manger, et, toute surprise, écoutait. Les enfants riaient et
répétaient avec docilité leur _a b c d_. Mais peu à peu l’attention de
Ruster se relâcha, sa gaieté s’évanouit, et les pensées qu’il avait
agitées sous la tempête lui remontèrent à l’esprit. Oui, c’était bon et
charmant, mais passager: il n’en était pas moins fini et condamné. Et
tout à coup, il jeta ses mains sur son visage et se prit à pleurer.
La femme de Liliécrona s’avança vivement:
--Ruster, dit-elle, je vous comprends, vous croyez que vous n’avez plus
rien à faire ici-bas. La musique ne donne guère et l’eau-de-vie vous
ruine. Mais tout n’est pas perdu.
--Oh si! sanglota le petit flûtiste.
--Voyons: apprendre à lire et à écrire aux enfants, être assis près
d’eux comme ce soir, ne serait-ce point quelque chose? Et qui voudrait
remplir cette tâche ne serait-il pas partout le bienvenu? Les enfants ne
sont pas des instruments plus humbles que la flûte et le violon.
Regardez-les, Ruster.
--Je n’ose pas, murmura Ruster, car il lui semblait presque douloureux
de contempler à travers ces beaux yeux leurs âmes pures.
La femme de Liliécrona se mit à rire d’un bon rire heureux et clair.
--Vous vous y habituerez, Ruster. Vous resterez chez nous cette année
comme maître d’école.
Liliécrona, qui avait entendu ce rire, sortit de sa chambre.
--Qu’y a-t-il?
--Il y a seulement, répondit sa femme, que Ruster est revenu et que je
l’ai engagé pour apprendre à lire et à écrire aux enfants.
--Tu as fait cela? dit-il à voix basse. Tu as fait cela? Mais a-t-il
donc promis de...
--Non, il n’a rien promis; mais il verra qu’il faut se garder de bien
des choses quand on doit chaque jour rencontrer les yeux des enfants. Si
ce n’eût été la Noël, j’aurais hésité ou reculé peut-être. Mais quand le
bon Dieu ne craignait pas de mettre son petit enfant, son propre fils,
parmi nous autres pécheurs, je pense que je puis, moi, donner à mes
petits enfants l’occasion de sauver une âme.
Liliécrona ne répondit rien; mais toutes les rides de son visage se
tirèrent et tremblèrent. Il s’inclina vers sa femme, lui prit la main et
la baisa pieusement. Puis il cria:
--Tous les enfants vont venir ici baiser la main à mère.
Et l’on eut un joyeux Noël dans la maison de Liliécrona.
DANS VINETA
I
Le jeune capitaine Richard écrivait des lettres à sa femme tous les
jours pendant son voyage de New-York à Visby. Ce n’était point qu’il
comptât les lui envoyer par la poste. Il ne pensait guère en avoir
l’occasion. Il écrivait pour rester en communion avec celle qu’il aimait
par-dessus tout. Dès qu’une lettre était achevée, il la mettait sous
enveloppe avec l’adresse _Madame Anna Oberg, Visby_. Puis il l’enfermait
dans un coffret en fer-blanc qui aurait pu séjourner pendant des années
au fond de la mer sans qu’une seule goutte d’eau y pénétrât. Les noms du
navire, _la Vineta_, et du lieu d’origine, _Visby_, y étaient
ineffaçablement imprimés.
A bord, on ne prend jamais trop de précautions. Ce n’était certes pas
dans la pensée du capitaine Richard que les lettres devinssent jamais le
jouet des vagues et des vents. Il espérait bien les remettre lui-même à
sa jolie femme. Il serait là, à ses côtés, pendant qu’elle les lirait.
Et à chaque belle chose qu’il aurait écrite sur elle, il lui donnerait
un baiser.
Pour qui connaît un peu les deux jeunes mariés, il n’est pas difficile
de s’imaginer ce que les lettres contenaient: beaucoup de détails sur le
temps et sur la marche des vents; mais encore plus d’amour et de tendres
souvenirs. Il rappelait certainement à sa femme le soir où ils s’étaient
vus pour la première fois.
--Te souvient-il comme, ce soir-là, une puissance divine semblait avoir
tout arrangé? Une dépêche m’avait appelé dans l’île où je devais
recevoir le commandement du navire; et, après avoir réglé mes affaires
avec les armateurs, je rôdais au hasard le long des rues. Je me rappelle
que je trouvais absurde qu’on eût nommé le trois-mâts _Vineta_, puisque
_Vineta_ est une ville submergée, une ville au fond de la mer. Ce
n’était pas un nom encourageant pour un navire. Les gens de Visby
auraient mieux fait d’appeler Vineta leur vieux nid de hibou, car Visby
a tout l’air d’avoir dormi sous les eaux quelques milliers d’années.»
Les impressions que le capitaine Richard avait reçues de ce soir-là
étaient si fortes, qu’il y revenait souvent. Il n’est donc pas difficile
de deviner la façon dont il en parlait dans ses lettres.
«J’errais; je croyais rêver, disait-il. Tout était mort, autour de moi;
seul, je vivais. Je longeais le vieux rempart, et je contemplais les
petites maisons enchantées et les jardins enchantés, blottis sous son
ombre. Et je pensais: Est-ce qu’on y trouve aussi des princesses
enchantées? A ce moment, une femme s’approcha de moi. Elle était si
vieille, si courbée, si voûtée, si desséchée et si ridée, ses yeux
étaient si rouges et si sanguinolents, que jamais je n’ai rien vu de
plus décrépit. Elle me demanda l’aumône: elle disait qu’elle avait vécu
quatre-vingt-dix ans sur la terre et que maintenant la terre avait assez
d’elle et ne voulait plus la nourrir. Sa faiblesse était si grande,
qu’elle alla, tout en clopinant, s’appuyer contre une maison pour ne pas
tomber. J’ouvris mon portefeuille, mais je n’y avais que des billets de
cinquante couronnes. Je dis à la vieille femme d’attendre, et je partis
en quête de monnaie. Mais lorsque je revins, plus de vieille femme! Elle
s’était changée en une belle jeune fille délicieuse, avec de fins
cheveux ébouriffés qui lui tombaient sur le front, un petit visage
câlin, je dirais même dangereux, des yeux pleins de gaminerie et une
bouche d’enfant de deux ans. «Ah! me suis-je dit, je savais bien qu’il y
avait ici de l’enchantement.» Et je continuai tout liant: «Voici la plus
aimable métamorphose que j’aie jamais vue! Si vous m’en croyez,
présentez-vous toujours sous cette forme-là.»
La jeune fille eut l’air étonné et me demanda, si c’était bien moi qui
avais promis de l’argent à la vieille femme. Elle demeurait avec sa mère
dans la maison voisine; et, comme elles avaient aperçu la pauvre vieille
qui tombait de fatigue et de faim, elles lui avaient proposé d’entrer
dans leur cuisine. Mais la vieille femme leur avait dit qu’elle
attendait un monsieur qui lui avait promis quelques sous. «Entrez
toujours, lui avait répondu la jeune fille: je l’attendrai à votre
place.»
«Et la jolie jeune fille me tendit la main pour recevoir l’argent. Mais
je fis semblant de ne point voir son geste et je m’acheminai vers la
petite porte blanche. Elle m’introduisit alors dans son jardin. Quel
jardin! Il y avait tant de fleurs qu’on n’y voyait pas un brin de
verdure. Nous suivîmes de petites allées sur des pierres de chaux entre
des haies de lis blancs; puis nous traversâmes une cour dont les pavés
formaient des astres et d’autres figures. Je n’avais jamais rien vu de
pareil à ce jardin ni à cette maisonnette ni à cette jeune fille.
Lorsque je m’en allai, je me sentais en plein conte de fée: j’étais le
pauvre Jean du _Compagnon de Voyage_ d’Andersen, le pauvre Jean qui
avait été charitable envers un mort,--la vieille femme pouvait bien être
comparée à un mort,--et j’avais en récompense la compagnie d’un ange
dans le voyage de la vie. Ainsi je rêvais; et mon rêve s’est réalisé.»
Le capitaine Richard racontait certainement cette histoire tout au long,
car il aimait à reconnaître en toutes choses la main de Dieu; et jamais
Celui d’En Haut n’avait plus clairement montré ses intentions.
Assurément il s’était étendu sur la manière extraordinaire dont il avait
avoué son amour à la jolie jeune fille et dont il l’avait demandée en
mariage.
Ah! ce n’avait pas été facile! Un coup d’apoplexie avait frappé l’ancien
capitaine de _la Vineta_, et le capitaine Richard, mandé d’urgence pour
prendre le commandement du navire, n’avait qu’un jour à passer dans
Visby. Le navire était déjà frété. Tout était en règle; il ne savait
comment régler sa propre affaire.
Or, tout à coup, il avait aperçu la jeune fille du côté du port, loin,
très loin. Il s’était mis à courir, mais elle ne regarda pas une seule
fois de son côté. Elle s’acheminait vers la ville; elle y touchait; elle
allait s’engager dans les ruelles; elle serait perdue pour lui. Au
moment où elle passait devant le dépôt de charbon, elle s’arrêta et
resta clouée sur place.
«Je crus d’abord que c’était le vœu de mon âme qui la retenait ainsi.
Pas du tout! Il y avait là, à l’endroit le plus ensoleillé du port,
quelque chose de très beau: un charbonnier noir, barbouillé de suie,
coiffé d’un vieux chapeau à larges bords, donnait à manger à des
pigeons. Il était assis sur une caisse sale et sombre; le sol était
noir; et, derrière lui, les murs tout gris. Il avait de la poussière de
charbon dans ses cheveux, dans la barbe, sur les mains, sur les
vêtements, mais il était enveloppé du papillonnement des oiseaux clairs,
il les appelait par leur nom. Les pigeons s’abattaient sur ses épaules,
sur sa tête et sur ses bras. Ils frôlaient ses pieds et montaient se
poser dans sa main, l’un après l’autre. Immobile elle contemplait ce
spectacle. C’était une petite personne qui vibrait des pieds à la tête,
dès qu’une chose la frappait et lui plaisait. Je m’approchai. Elle me
reconnut tout de suite et me fit un petit bonjour et me demanda à voix
basse si ce n’était pas un joli tableau. Cela établit comme un lien
secret entre nous, comme une mystérieuse sympathie. Nous demandâmes à
l’homme à qui étaient ces pigeons, combien il y en avait, qui leur
donnait à manger et qui, ensuite, les mangeait. Il répondit que les
oiseaux habitaient le dépôt de charbon, qu’il y en avait plus de cent,
qu’ils appartenaient aux ouvriers et que ceux-ci se cotisaient pour
acheter de quoi les nourrir. Personne ne leur faisait la chasse, sauf
quelques gamins. «Nous autres ouvriers, nous ne les tuons pas, car nous
les aimons.» L’homme restait assis sans bouger et sans lever les yeux,
et il parlait d’une voix basse pour ne pas effrayer les oiseaux. Quand
il dit, «nous les aimons», cette parole nous remua le cœur; et nous
n’osions pas nous regarder, et nous nous éloignâmes ensemble sur le
chemin qui longe la côte.»
Voilà ce que le capitaine Richard aimait à raconter et ce qu’il
racontait certainement dans ses lettres. Mais elles renfermaient
sûrement aussi quelques allusions perfides au voyage de noces qu’ils
avaient fait ensemble à Riga. Il la taquinait; car elle avait prétendu
qu’elle voudrait bien être le capitaine d’un si beau navire. Capitaine
de navire! La feuille du tremble la plus frémissante, le plus timide des
lézards aux yeux verts qui se cachent dans leurs trous dès qu’un rameau
bruit, auraient aussi bien pu l’être qu’elle! Existait-il de par le
monde une petite flaque d’eau si petite qu’elle n’en eût pas peur! Elle
n’avait de goût que pour le calme plat. Si elle avait commandé le temps,
ils seraient encore au milieu de la Baltique, tous les vents assoupis
autour de leur carène.
Mais à lire entre les lignes, on se fût vite aperçu qu’il était amoureux
fou de sa poltronnerie; et on l’eût soupçonné d’avoir souvent pris
plaisir à l’effrayer un peu: c’était si délicieux, quand elle venait se
blottir sous son grand manteau et qu’elle se cachait le visage dans les
mains pour ne pas voir la terrible mer.
Enfin le capitaine Richard insistait sans doute sur les menus incidents
de sa traversée. Il remplissait probablement des pages entières avec des
histoires relatives à son navire et à ses matelots. Jamais capitaine
n’avait eu un équipage aussi remarquable. Ses matelots étaient pour lui
des camarades et des frères; bien mieux: des héros! Quelles tempêtes ils
avaient essuyées! Il se rappelait leurs jeux de mots; il vantait leurs
calembours. On ne passait pas dix minutes dans la compagnie du capitaine
sans entendre parler du vieux Lars, et de Calle de Bergen, et des autres
loups de mer. Comment aurait-il pu ne pas parler d’eux dans ses lettres!
Mais on a beau s’imaginer ce qu’elles contenaient on ne peut pas encore
mesurer tout l’amour dont elles étaient pleines. On ne peut pas se
rendre compte de l’impression de sécurité qui en ressortait pour la
jeune femme, qu’un homme aussi fort, aussi heureux de vivre, aussi
tendre, avait choisie comme compagne sur le chemin de la vie.
Et c’était heureux, vraiment heureux que les lettres fussent écrites;
car il faut bien le dire: le jeune capitaine Richard ne revit jamais son
foyer. Il fit naufrage tout près du port, aux îles Charles, une nuit
d’octobre. Il y périt et avec lui ses amis remarquables, le vieux Lars,
et Calle de Bergen, et tous les autres. On ignore comment ils
sombrèrent; et on ne sut jamais rien du courage avec lequel ces hommes
braves défendirent leur vie. Quand le matin se leva, le navire et tout
l’équipage étaient anéantis. Seul le coffret aux lettres flottait,
triste jouet des vents et des vagues.
II
Deux jours après la nouvelle du désastre, la femme du capitaine Richard
sortit de la petite maison enchantée et traversa le jardin enchanté. Les
fleurs s’y dressaient noircies et desséchées, ou pendaient le long des
espaliers pourris qui n’étaient plus qu’une matière gluante. La petite
compagne de voyage abandonnée et seule dans la vie se demandait: «Que
sont-elles devenues, ces fleurs? Qu’est devenu tout ce qui couvrait le
sol, et tout ce qui grimpait le long des murs et s’élevait vers le ciel
si hardiment que le soleil et les étoiles en étaient cachés à mes yeux?»
La vue de ce jardin effeuillé lui crevait le cœur. Elle sortit de la
ville par une des portes du rempart. Elle prit un sentier bordé de
ronces et d’épines. Les buissons gardaient encore leurs feuilles; mais
il n’y en avait pas une qui ne fût rongée et déchiquetée par les
chenilles de l’été; le vent et la gelée les avaient noircies; la
poussière de chaux les couvrait; les araignées y avaient suspendu leurs
toiles sales.
Le sol, humide et boueux, collait aux pieds. Un malaise général se
dégageait des choses. Elle leva les yeux et jeta derrière elle un regard
sur la ville. De la place où elle était, les remparts, les tourelles,
les toits et les pignons des hautes ruines surgissaient. Toutes les
petites maisons habitées restaient cachées. Elle tressaillit. «Qu’est-ce
donc que cette ville?» se dit-elle. Pour la première fois, la sinistre
quantité de ruines la frappait de stupeur. Elles s’y dressaient, fières
et sûres d’elles-mêmes. «Nous sommes ce que nous devons être. C’est
notre ville, et qui n’a jamais été autrement. Nous seules y vivons, et
nous seules y avons vécu.»
Elle s’assit sur une pierre, appuya le menton dans sa main et contempla
cette ville étrangère. Elle lui sembla belle comme une nuit de tempête,
pleine de mystère, de sauvagerie et de terreur. Aucune œuvre de la main
des hommes ne pouvait produire une impression aussi puissante. Elle
douta que des hommes l’eussent jamais construite. Seul, le souvenir
était capable de bâtir une pareille ville. Si le souvenir édifiait
quelque chose, ce ne pouvait être qu’une ville de ruines, gardée par des
remparts et des tours. Cette idée s’empara de son âme. L’espoir bâtit
bien des villes et des châteaux. Il les bâtit dans les nuages. Pourquoi
le souvenir ne ferait-il pas comme l’espoir? Mais sans douta il
placerait sa ville au fond de la mer, dans les vertes et sombres
profondeurs.
Ce n’étaient point des pensées, c’étaient des visions et des rêves qui
traversaient la tête de la jeune femme. Tout à coup elle songea que son
mari disait toujours que Visby avait dormi au fond de la mer pendant
mille ans et que son nom devait être Vineta. Une légende ne
rapportait-elle pas que, lorsque la fière Vineta avait été engloutie par
les eaux, les habitants qui s’étaient sauvés du désastre avaient mis le
cap sur l’île de Gottland et y avaient fondé Visby? Elle comprit
maintenant le sens de cette légende: Visby, c’était Vineta. Une houle
immense avait soulevé la ville silencieuse; et ce que le souvenir avait
construit dans le gouffre glauque était maintenant sur la terre.
En ce moment les cloches de la cathédrale sonnèrent: elle tendit les
bras vers la ville. Vineta, ô Vineta! Les cloches l’appelaient et
l’invitaient à revivre ce qui fut et à oublier ce qui était. «Personne
n’a besoin de porter le fardeau du chagrin, sonnaient les cloches. Que
celui qui a de la douleur entre dans cette ville, et la joie passée
refleurira autour de lui! Il apprendra à écarter la réalité. Il
possédera l’allégresse. Le souvenir le protégera.»
La femme du capitaine Richard s’achemina doucement vers sa maison. Elle
avait hâte de se retrouver au-dedans des remparts. Elle voulait aller se
mettre à la fenêtre de sa petite chambre et guetter dans la rue le pas
du bien-aimé. Elle voulait s’asseoir dans son jardin et le revoir en
fleurs. Elle voulait entrer dans la ville des souvenirs et repousser le
chagrin. La pauvre petite sentait qu’il fallait repousser le chagrin;
sinon le chagrin la tuerait.
Elle trouverait une aide dans cette ville orgueilleuse de la beauté de
ses ruines. Et ses habitants, ces gens graves et silencieux,
l’aideraient aussi. Les yeux mélancoliques qu’elle y avait rencontrés
lui livraient maintenant leur secret. Elle comprenait que tous ces gens
avaient enfin tué l’espoir et tué la nostalgie, qu’ils avaient renoncé à
la vie, et qu’ils s’étaient à jamais enfermés dans la cité consolante du
souvenir.
III
Ce fut un vrai miracle; mais les lettres du capitaine Richard se
retrouvèrent. Le capitaine y eût certainement discerné le dessein de la
Providence, d’autant que jamais lettres ne furent plus utiles.
La jeune femme réussissait trop bien dans l’art de se souvenir. Les
jours passaient: elle ne bougeait pas de la chambre où elle revivait son
bonheur. Lorsqu’on lui parlait de la perte qu’elle avait faite, elle
semblait ne pas savoir ce qu’on voulait dire. Elle paraissait ne point
se rappeler que son mari était mort. Son âme avait secoué et avait
rejeté une vérité qu’elle ne pouvait supporter.
Tout l’y avait aidé, dans cette ville rêveuse: les yeux résignés et las
qu’on y rencontrait le long des rues, et l’assoupissante monotonie des
heures, des jours et des semaines.
Alors sa mère, Madame Axell, écrivit à quelques pilotes et à quelques
gardiens de phare sur la côte méridionale de l’île pour leur demander
s’ils ne pouvaient découvrir et lui envoyer quelques épaves du
trois-mâts perdu. C’était une idée fixe chez la pauvre femme qu’il
fallait présenter à sa fille un témoignage irrécusable de son malheur.
Il ne suffisait pas de lui parler du naufrage. Son âme restait fermée
aux paroles.
Comme les pilotes et les gardiens des phares ne purent rien lui
procurer, la vieille dame partit elle-même, au milieu de l’hiver. Elle
alla dans une petite barque à voile, de hameau de pêche en hameau de
pêche, car le long des côtes il n’y a que des chemins mal frayés.
Ce fut une curieuse apparition que cette vieille dame solennelle qui
entrait dans les cabanes délabrées et qui errait sur les petites places
où séchaient les filets des pêcheurs. Elle racontait partout la lugubre
histoire: «Ma fille était mariée au capitaine du trois-mâts,
disait-elle, et voilà: elle ne peut pas endurer sa douleur. Elle ne veut
pas vivre la vie telle qu’elle est. Elle rêve, et ne rêve que de celui
qui a été. Son mari avait l’habitude de s’asseoir souvent par terre à
ses genoux; et maintenant elle prend un petit coussin, le caresse et
s’imagine qu’il est là. Elle reste des heures à sourire au lieu de
pleurer. Je vous dis qu’elle dort les yeux ouverts. Il faut, il faut que
je la réveille.»
On lui répétait qu’elle ne gagnerait rien à son voyage. Quand les gens
ont pêché une épave, ils se taisent par peur des réclamations. Mais, au
village de Kronvall, un pêcheur s’approcha de la vieille dame au moment
où elle allait partir et lui mit un petit coffret dans les mains.
C’était le coffret des lettres du capitaine Richard.
--D’autres, peut-être, ont été plus heureux que moi, dit-il. Je n’ai
trouvé que ça. Il n’y a dedans qu’un paquet de lettres; mais vous pouvez
toujours lui montrer la boîte, car elle est marquée du nom.
Et comme la vieille dame le remerciait:
--Oui, oui, fit-il, ce sont des choses dont on ne parle pas volontiers;
mais quand c’est une vraie détresse à soulager, il faut bien risquer un
peu...
Et ce fut ainsi que les lettres parvinrent à leur adresse.
Dès son retour, Madame Axell courut remettre à sa fille ce trésor que la
mort avait rendu.
--Quoi? dit la jeune femme, d’un ton tout à fait naturel. Je n’attends
pas de lettre de Richard.
--Non, tu n’en attendais pas...
--Pourquoi m’écrirait-il, puisqu’il est près de moi...
Mais elle rencontra un regard si angoissé de sa mère, que, désolée de
s’être trahie, elle se ressaisit aussitôt dans un raidissement de tout
son être.
--Oui, je sais, maman, Richard est mort, dit-elle en affrontant les yeux
qui l’observaient.
--Mais il t’a écrit avant le désastre. Toutes ces lettres qu’il t’a
écrites pendant son retour, tu veux bien les lire?
--Certainement, tout à l’heure!... Donne-les moi, maman... Tiens,
mets-les là, près de moi...
La mère les plaça sur un petit guéridon près du canapé. La jeune femme
s’était remise à coudre. Elle ourlait des mouchoirs, mais elle avait
perdu son calme et l’aiguille courait entre ses doigts nerveux. A mesure
que ses mouchoirs étaient achevés, elle les jetait négligemment sur le
guéridon, de façon à cacher peu à peu le paquet des lettres. Et bientôt,
en effet, les lettres disparurent sur le guéridon couvert de mouchoirs.
Alors, comme si ses mouvements en étaient gênés, elle se leva, ramassa
le tout et le versa dans le tiroir d’une commode qui se trouvait près de
la porte.
La mère et la fille restaient ordinairement silencieuses l’une à côté de
l’autre. Ce jour-là, la mère essaya de causer. Elle raconta son voyage,
mais elle s’arrêta, quand elle vit que sa fille ne l’écoutait pas.
Elle revint alors à celui qui avait écrit ces lettres. Aussitôt la jeune
femme se fit attentive; et la mère se tut, désespérée, ne voulant point
continuer une conversation qui replongeait sa fille dans l’enchantement
des souvenirs et des rêves.
Madame Axell laissa errer ses regards dans la rue. La rue était déserte
et silencieuse. Aucune voiture, aucun bruit de pas. En face, le mur de
la ville se dressait, surmonté de ses fiers créneaux. L’hiver était là,
le morne et muet hiver, si pauvre d’événements.
Quiconque a visité notre délicieuse vieille ville de Visby aura
certainement entrevu son véritable visage de Vineta submergée. Il aura
senti l’air somnolent qu’on y respire, et l’espèce d’alanguissement
qu’on éprouve au milieu de ses ruines. Ville douce et dangereuse; aussi
attirante, aussi pacifique, aussi calmante que le miroir de la mer sous
le soleil! Mais ce n’est point le cadre qu’il faut à une vie active et
laborieuse...
Et la vieille dame se disait: «Où trouver ici de quoi sauver ma fille?»
Puis elle pensa: «Pourquoi ne la laisserais-je pas rêver? Qu’y a-t-il de
meilleur que le rêve, dans cette ville? Personne ne viendra la
réveiller. Qu’elle rêve donc!»
Mais elle regarda sa fille. Le crépuscule tombait. La jeune femme avait
repris sur ses genoux le petit coussin. On la distinguait à peine dans
la pénombre. Tout à coup le feu jeta une vive lumière; et le visage de
la jeune femme, qui ne se croyait pas observée, apparut, les yeux
chavirés, avec un vilain sourire qui lui déformait les traits comme un
ricanement. La folie se tenait là, derrière elle, prête à la saisir.
Madame Axell se leva, alla droit à la commode, en retira les lettres,
dénoua le ruban qui les liait, s’approcha de la cheminée et les y lança.
Elle savait parfaitement ce qu’elle faisait. Elle avait l’impression de
tuer une âme, l’âme d’un homme mort. Elle frissonna en pensant à tous
les petits mots de tendresse et d’amour qui se consumaient, à toutes les
précieuses confidences, à toutes les douces plaisanteries et à toute la
nostalgie qu’elle réduisait en cendres. Mais elle agit comme un juge:
«Ma fille n’est pas digne de lire ces lettres, puisqu’elle ne veut point
porter le deuil de celui qui lui avait donné tant de bonheur. Eh bien,
elle aura désormais une autre occupation que de rester là, dans un
fauteuil, à caresser un coussin en roulant des yeux hagards! Je lui
donne à regretter ce jour tant qu’elle vivra.»
Et elle remua le feu qui s’élança en flammes éclatantes.
La jeune femme avait subitement perdu cette tranquillité lisse où tout
glissait. Elle avait jeté un coup d’œil sur la commode, puis sur le feu;
et sa mère dut la retenir de toutes ses forces pour l’empêcher de se
précipiter dans les flammes où les lettres achevaient de se carboniser.
Une heure terrible suivit. La jeune femme pleurait, suppliait. Il en
restait au moins une? Sa mère avait bien gardé une lettre, une seule?
Voyons: elle avait caché les lettres et brûlé d’autres papiers? Elle
n’avait certainement pas pu brûler de pareilles lettres, les lettres de
Richard? Non, ce n’était pas possible. Elle les lui rendrait maintenant?
Elle voudrait bien les lui rendre? Sa fille n’était-elle pas assez
punie?
Et la mère répondait: «Elles sont brûlées. Tu ne les auras plus jamais.
Il fallait les lire quand je te les ai mises entre les mains. Tu n’avais
point de véritable amour pour ton mari.»
Mais la jeune femme ne se rendait pas à l’évidence. Elle implorait sa
mère: «Où sont les lettres? Où sont-elles? Maman, tu ne m’as pas volé
mes lettres! J’ai besoin de les lire; j’ai besoin de savoir quelles
étaient ses pensées dans ces derniers temps où il naviguait! Je veux
savoir s’il m’aimait autant que lorsqu’il est parti! Il est là, près de
moi. Il attend que je lise ses lettres!...» Et elle cherchait derrière
les coussins, sous le canapé, partout dans la chambre. Puis elle
revenait à sa mère, elle se pressait contre elle:
--Je te comprends, disait-elle, je ne t’en veux pas. Tu croyais que
j’allais devenir folle. Tu as agi par amour. Oui, je te comprends. Que
serait-il arrivé, si tu avais pensé comme moi? Sans ton courage, sans la
terrible responsabilité que tu as osé prendre, je n’aurais peut-être
jamais réussi à m’arracher aux rêves. Tu m’as éveillée, maman, tu vois
que je suis redevenue moi-même.»
Et elle l’embrassait, et elle la câlinait; et tout à coup:
--Maintenant, maman, rends-moi, mes lettres! Tu peux me les rendre!...
Non, ce n’est pas possible que tu m’aies jeté sur les épaules le fardeau
d’un semblable tourment!... Il me demandait certainement des choses,
beaucoup de choses! Il me chargeait de commissions pour ses vieux
parents et pour ses hommes peut-être... Mais si je n’avais pas ces
lettres, ce serait pire qu’avant, pire!...
--Et pourtant, répondait la mère d’une voix morne et lente, ces lettres
n’existent plus. Si je n’avais songé qu’à te sauver, je les aurais
peut-être gardées: mais j’étais hors de moi. Je pensais à toute la peine
que j’avais eue pour te les procurer. Je pensais à celui qui te les
avait écrites... Et tu n’as pas seulement voulu les regarder... C’est
fini.
--Mère, ce sera toujours pour moi comme si je ne l’avais pas aimé! Je ne
pourrai jamais, jamais m’arracher cette idée de l’âme...
--Non, mon enfant, tu penseras que tu étais malade et que tu n’étais
plus toi.
--Écoute-moi, maman!--et sa voix prit un accent ferme et gai, comme si
elle était sûre cette fois de réussir.--Écoute-moi! Tu sais combien
Richard aimait ses hommes et quelle confiance ils avaient en lui. Eh
bien! la femme de Lars était ici hier. Elle était tourmentée et triste,
car elle ne savait pas si son mari lui avait pardonné d’avoir pris le
parti de son fils contre lui. Elle se ronge d’inquiétude. Maman, maman,
ne me permets pas de lire les lettres, si tu veux; mais regarde-les pour
voir si Richard dit quelque chose de Lars.
La vieille dame éclata en sanglots. Elle pleurait violemment, comme on
pleure quand on sort d’une douleur qui vous a pétrifié.
Sa fille s’était laissée tomber sur le canapé à côté d’elle et demeurait
un moment silencieuse.
--Est-ce sur moi que tu pleures? lui demanda-t-elle.
--Non, mon enfant, non. Je pleure, parce que ton mari t’a sauvée.
J’entends ce que tu me dis, et je vois que tu es sauvée...
* * * * *
Est-ce ainsi que se termine l’histoire de ces lettres brûlées,
anéanties? La jeune femme devait-elle donc traverser la vie sans l’appui
et sans la direction qu’elles auraient pu lui donner? Non! Il n’était
pas trop malaisé de savoir ce que le capitaine Richard avait mis dans
ses lettres. Et, durant les longues et monotones journées d’hiver,
lorsque la vieille dame et sa fille sont assises seules l’une à côté de
l’autre, il advient souvent que la jeune femme demande:
--Que crois-tu qu’il y avait dans les lettres?
--Oh! répond sans hésitation la vieille dame, il ne faut pas être très
fort pour le deviner...
Et elle en imagine le contenu.
--Vraiment, tu penses qu’il m’écrivait de si belles choses?
--Et de plus belles encore!
Et elle les raconte comme à un enfant qui ne se lasse pas d’entendre
toujours la même chose. Quelquefois elle invente un nouveau détail, un
détail dont elle est très fière: mais sa fille l’arrête en riant:
--Non, je t’assure, maman, que jamais un marin ne s’exprime ainsi. Tu ne
sais pas distinguer un mât d’une vergue.
Qu’elles ont dû être longues, ces lettres! Et que de sagesse elles
renfermaient! Que de conseils pour toutes les circonstances
embarrassantes où peut se trouver un voyageur solitaire!
Et ces deux femmes qui les discutent ne sont point malheureuses. Le
capitaine Richard avait été si gai! C’était «un homme de la vie», lui!
Il y avait sûrement de la gaieté dans ses lettres; et c’est sur cette
gaieté que les deux femmes vivent.
Mais y a-t-il un endroit au monde où l’on puisse mieux vivre sur ce qui
est évanoui?
O Vineta! Vineta!
LE PORTRAIT DE LA MÈRE
Dans une des cent maisons qui forment le hameau de pêche, et qui se
ressemblent toutes par leur forme, leur grandeur, le nombre de leurs
fenêtres et la hauteur de leurs cheminées, demeurait le vieux Mattsson.
Toutes les chambres du hameau étaient meublées des mêmes meubles: le
rebord de toutes leurs fenêtres était fleuri des mêmes plantes; toutes
leurs armoires étaient garnies des mêmes coquillages et du même corail;
tous les murs étaient ornés de tableaux pareils. Et, comme les vieilles
mœurs l’ont décrété, tous les gens menaient la même existence.
Le vieux Mattsson avait accroché au-dessus de son lit un portrait de sa
mère. Or, une nuit, il rêva que ce portrait descendant de son cadre, se
plaçait devant ses yeux et lui déclarait d’une voix autoritaire: «Tu vas
te marier, Mattsson.»
Le vieux Mattsson se mit en devoir d’expliquer au portrait de sa mère
que c’était tout à fait impossible: il avait soixante-deux ans. Mais le
portrait de la mère ne fit que répéter avec plus d’énergie: «Mattsson,
tu vas te marier.»
Le vieux Mattsson avait un profond respect pour le portrait de sa mère.
C’était, depuis des années, et dans les cas difficiles, son seul
conseiller, et il s’était toujours bien trouvé d’en avoir suivi les
conseils. Mais cette nouvelle façon de parler le déconcertait, tant elle
lui paraissait contraire aux opinions que le portrait avait toujours
émises. Tout endormi qu’il fût, Mattsson se rappelait nettement ce qui
lui était arrivé la première fois qu’il avait voulu prendre femme. Au
moment où il passait son habit de noce, le clou, qui retenait le cadre,
se détachait, et tout à coup le portrait tomba. C’était un avertissement
dont il ne tint aucun compte. Mais il eut bientôt lieu de s’en repentir.
Son court mariage fut très malheureux. La seconde fois qu’il remit son
habit de marié, le portrait dégringolait encore. Cette fois, il n’osa
pas désobéir, et, plantant là les gens de la noce et la mariée, il se
sauvait à toutes jambes, s’engageait comme matelot, et faisait le tour
du monde avant de se risquer à rentrer au hameau. Et voici que ce même
portrait descendait du mur et lui commandait de se marier! Malgré son
profond respect, il se permit de penser que le portrait de sa mère se
moquait de lui. Mais le portrait, qui reproduisait le plus âpre visage
qu’eussent jamais ciselé les vents mordants et l’écume salée des flots,
demeura grave; et d’une voix, que des années d’appels aux chalands de
poissons sur le marché de la ville avaient singulièrement exercée et
fortifiée, il répéta: «Tu vas te marier, Mattsson.»
Le vieux Mattsson pria le portrait de sa mère de songer au monde où il
vivait. Les cent maisons du hameau avaient les mêmes toits pointus et
les mêmes murs en torchis blanc; toutes les barques de pêche du hameau
étaient taillées et gréées de la même façon; personne dans le hameau ne
faisait jamais rien d’extraordinaire. La mère, si elle eût vécu, eût été
la première à s’opposer à un mariage aussi invraisemblable. Ne
tenait-elle pas jadis à ce qu’on respectât les usages et les coutumes?
Et depuis quand était-ce l’usage et la coutume qu’un septuagénaire se
mariât?
Alors le portrait de la mère étendit sa main ornée de bagues et
sévèrement lui intima l’ordre d’obéir. Un prestige fabuleux, avait, de
tout temps, entouré la mère, lorsqu’elle se présentait ainsi sous sa
robe à volants en taffetas noir. Sa grande broche d’or, sa lourde chaîne
d’or avaient toujours fortement impressionné Mattsson. Si elle était
venue à lui en costume de marché, son fichu à carreaux sur la tête, son
tablier de toile cirée couvert de sang et d’écailles de poisson, elle ne
lui aurait pas inspiré un respect aussi profond. Il promit donc de se
marier et le portrait regrimpa dans son cadre.
* * * * *
Le lendemain matin, le vieux Mattsson s’éveilla plein d’angoisse. Il
n’eut même pas l’idée de résister au portrait de sa mère, qui
certainement savait mieux que lui quel était son véritable intérêt. Mais
il frémit à la pensée des jours terribles qui allaient suivre.
Sur l’heure, il demanda en mariage la plus laide des filles du pêcheur
le plus pauvre, une petite qui portait la tête enfoncée entre les
épaules et dont la mâchoire inférieure avançait. Les parents
l’acceptèrent; et l’on décida du jour où l’on irait ensemble à la ville
pour y publier les bans.
Le chemin du hameau à la ville passait à travers des prés salés, où le
vent s’amuse, et des pâturages marécageux. Il a un mille de long; et une
légende prétend que les habitants du hameau de pêche sont si riches
qu’ils pourraient le couvrir sur toute sa longueur de belles pièces
d’argent. Le charme étrange que cela donne au sentier! Brillant comme le
ventre d’un poisson, tout en écailles blanches, il serpenterait entre
les touffes de careiche et les flaques d’eau d’où monte le coassement
mélancolique des rainettes. La pâquerette, qui décore cette terre
abandonnée des hommes, se mirerait sur des monnaies polies que, de leurs
épines tendues, les chardons protégeraient. Quelle résonance y prendrait
la voix du vent, quand il joue dans les tiges de roseaux et dans les
fils du téléphone! Peut-être le vieux Mattsson aurait-il trouvé quelque
douceur à poser ses lourdes bottes de mer sur de l’argent sonore; ce qui
est certain, c’est qu’il fit cette route plus souvent qu’il ne l’eût
souhaité.
Ses papiers n’étaient pas en règle. Son équipée d’autrefois, lorsqu’il
avait faussé compagnie à sa mariée, retardait la publication des bans.
Il fallait que le pasteur écrivît au consistoire et obtînt pour lui
l’autorisation de contracter un nouveau mariage. L’affaire traînait.
Tant qu’elle traîna, le vieux Mattsson se rendit à la ville chaque fois
que s’ouvrait le bureau du pasteur! Il y restait silencieux et calme
jusqu’à ce que tous les autres s’en fussent allés. Alors seulement il se
levait et demandait si le pasteur avait reçu quelque lettre.
--Non, pas encore.
Le pasteur regardait ce vieil homme assis sur le banc, dans son gros
tricot, dans ses hautes bottes de mer, le visage rude et intelligent,
les longs cheveux gris couverts d’un suroît, et qui attendait
l’autorisation de se marier. Et il s’émerveilla que l’amour chez un
vieillard eût un tel pouvoir et ne se rebutât point de tant d’obstacles.
--Mattsson est bien pressé de conclure ce mariage lui dit-il un jour.
--Hum, hum, plus vite c’est fait, mieux ça vaut!»
--Et Mattsson ne croit pas qu’il lui vaudrait mieux y renoncer? Mattsson
n’est plus jeune.
--Le pasteur ne devrait pas trop s’étonner, répondit le vieillard pour
se défendre.
Et il ajouta; «Je sais bien que je suis vieux, mais il faut que je me
marie, il le faut.»
Et, de semaine en semaine, il revint durant six mois; car ce ne fut
qu’au bout de six mois que la permission arriva, enfin.
Pendant tout ce temps, le vieux Mattsson était un homme harcelé.
Partout, sur la place verte où sèchent les filets bruns, le long des
môles cimentés du port, autour des tables du marché où s’étalent les
morues et les crabes, jusqu’en pleine mer où l’on poursuit les bancs de
harengs, partout il entendait bruire une tempête d’étonnement et de
risées.
--Ah, ah, il allait se marier, Mattsson, le Mattsson qui a levé le pied
le matin de ses noces!
Ni la mariée ni lui ne furent épargnés. Mais le pire, c’est que personne
ne pouvait trouver la chose plus ridicule que lui-même. Le portrait de
la mère avait failli le rendre fou.
* * * * *
L’après-midi du dimanche où l’on publia les bans, le vieux Mattsson,
pour échapper à la curiosité et aux cancans qui le tracassaient,
s’éloigna seul sur la jetée et poussa jusqu’au phare. Au pied du phare
il trouva sa fiancée qui pleurait. Il l’interrogea. N’avait-elle point
voulu se marier à un autre? Elle ne répondit rien d’abord. Elle
détachait de la muraille, avec le doigt, de petits morceaux de chaux
qu’elle laissait tomber dans la mer.
--Est-ce qu’elle n’aimait pas quelqu’un, par hasard?
--Non, personne.
C’est beau, là-bas, au phare. L’eau claire clapote tout autour. La rive
plate, les petites maisons régulières du hameau, la ville dans le
lointain, sont baignées de la lumière du Sund et de sa beauté toujours
neuve. De temps en temps, une barque de pêcheurs émerge des brumes
molles qui flottent souvent à l’horizon de l’ouest. Une hardie bordée la
rapproche du port. Elle s’y élance gaiement par l’étroite ouverture, la
proue éclaboussée du rire de l’eau. Tout à coup les voiles tombent. Les
pêcheurs agitent leurs bonnets, et au fond du bateau la proie gagnée
scintille.
Pendant que le vieux Mattsson était sur la jetée, une barque entra au
port. Un jeune homme assis à la barre, se découvrit et salua la jeune
fille. Le vieillard vit une lueur s’allumer aux yeux de sa fiancée. «Ah,
se dit-il, tu t’es amourachée du plus beau gars du hameau. Celui-là, tu
ne l’auras jamais. Il vaut encore mieux m’épouser que de l’attendre.»
Pas moyen d’échapper à la volonté du portrait de la mère! Si la jeune
fille avait aimé un garçon qu’elle eût eu quelque chance d’obtenir,
Mattsson s’en fût autorisé pour esquiver ce mariage. Mais, dans le cas
présent, il n’avait aucune raison plausible de lui rendre sa liberté.
* * * * *
Quinze jours plus tard le mariage eut lieu, et, peu après, la grosse
tempête de novembre.
Une des petites barques du hameau perdit son mât et son gouvernail, et,
entièrement désemparée, fut emportée à la dérive sur les flots du Sund.
Le vieux Mattsson et les cinq autres hommes qui la montaient errèrent
ainsi pendant deux jours et deux nuits. Quand on les sauva, ils étaient
presque morts de faim et de froid. Dans le bateau tout était glacé, et
leurs vêtements avaient commencé de se raidir. Le vieux Mattsson ne
retrouva jamais plus la santé. Il languit pendant deux ans et mourut.
Bien des gens alors jugèrent très curieux qu’il ait eu l’idée de se
marier juste avant l’accident, car la petite femme qu’il avait choisie
lui fut une bonne garde-malade. Seul, que fût-il devenu? Tout le hameau
de pêche reconnut que, de sa vie, il n’avait jamais rien fait de plus
sage; et la petite femme s’acquit une grande estime à cause des soins
dévoués qu’elle donnait à son mari.
«En voilà une, disait-on, qui se remariera facilement!»
Tous les jours de sa maladie le vieux Mattsson racontait à sa jeune
femme l’histoire du portrait.
--Quand je serai mort, tu le prendras, disait-il, comme d’ailleurs tu
prendras tout ce qui est à moi.
--Laisse donc; ne parle pas de cela...
--Tu le prendras, le portrait de la mère, et, quand les épouseurs
viendront, tu l’observeras. Je t’affirme que, dans tout le hameau, il
n’y a personne qui se connaisse mieux aux questions de mariage que ce
portrait-là.
LES DEUX FRÈRES
Ils sont bien à plaindre les morts qui doivent être enterrés dans le
cimetière des villes. Quand on les met sur le corbillard et qu’on les
conduit à travers les rues, c’est comme s’ils geignaient et gémissaient
dans leur bière. Les uns déplorent de ne pas avoir de panaches à leur
corbillard; les autres ne sont pas contents du nombre des couronnes. Il
y en a qui ne sont suivis que de deux ou trois voitures, et qui se
sentent blessés. Les gens des villes ne comprennent pas comment il faut
honorer ceux qui vont dormir sous terre le sommeil sans fin.
On le comprend mieux à la campagne, et nulle part aussi bien que dans la
commune de Svartsiö, au Vermland. Si vous mourez dans la commune de
Svartsiö, vous savez que vous aurez une bière pareille à celle de tous,
une honnête bière noire, comme celles où le juge et le commissaire de
police furent enterrés l’an passé; car c’est le même menuisier qui fait
toutes les bières, et il n’a qu’un modèle. Vous savez aussi que vous
serez conduit à l’église sur une voiture de charge qu’on aura peinte en
noir pour l’occasion. Vous n’avez point à songer aux panaches: on ne les
connaît pas. Mais vous savez que les chevaux auront des linges blancs
attachés aux harnais et qu’on vous mènera aussi lentement et aussi
solennellement qu’un Paysan. Ne vous inquiétez pas des couronnes. On ne
met pas une seule fleur sur le cercueil. La coutume veut qu’il soit bien
noir et bien brillant et que rien ne le dissimule. Ne vous tourmentez
pas à l’idée que vous n’aurez point un assez grand cortège: tous les
gens du village vous accompagneront. Et ne vous demandez pas s’il y aura
des plaintes et des larmes derrière votre cercueil. On ne pleure jamais
sur les morts, devant l’Église de Svartsiö. On ne pleure pas plus sur un
jeune homme florissant qui a succombé au moment où il allait commencer à
soutenir ses vieux parents, qu’on ne pleurera sur vous. Vous serez posé
sur deux tréteaux noirs devant la mairie rurale; et beaucoup de gens se
réuniront autour de vous; et toutes les femmes auront leur mouchoir à la
main. Personne ne pleurera; les mouchoirs resteront bien pliés; on ne
les mettra pas devant les yeux. Vous n’avez donc pas à craindre qu’on ne
vous donne point autant de larmes qu’à d’autres. On pleurerait si
c’était l’usage; mais ce ne l’est pas. Vous comprenez que s’il y avait
beaucoup de chagrin et beaucoup de pleurs sur une tombe, ce serait
pénible pour celui qui n’est regretté de personne. Ils savent ce qu’ils
font à Svartsiö! Ils suivent les coutumes qui durent depuis des
centaines d’années.
Et pendant que vous serez là devant l’Église, vous êtes un être grand et
remarquable, bien que vous n’ayez eu ni fleurs ni larmes. Nul ne vient à
l’Église vous demander qui vous êtes. On s’approche en silence de votre
cercueil et on le contemple. Mais il ne vient à l’esprit de personne
d’offenser le mort en le plaignant. On dit seulement qu’il a reçu son
congé. Et ce n’est pas du tout comme dans une ville où vous serez
enterré n’importe quel jour. A Svartsiö vous serez enterré un dimanche,
si bien que vous aurez autour de vous toute la commune, et la jeune
fille avec qui vous dansiez à la dernière veillée de la Saint-Jean, et
l’homme avec qui vous échangiez des chevaux à la dernière foire, et le
vieux maître d’école qui s’occupait de vous quand vous étiez petit
garçon, et qui vous aura oublié, bien que vous ne l’ayez pas oublié, et
le vieux député qui jamais autrefois ne daignait vous saluer. Ce n’est
pas comme dans une ville où les gens tourneraient à peine la tête sur
votre passage.
Quand on apportera les longues courroies et qu’on les mettra sous le
cercueil, tous regarderont avec la plus grande attention. Et quel beau
gardien d’Église vous avez à Svartsiö! C’est un vieux soldat; mais il a
l’air d’un maréchal. Il a les cheveux blancs coupés ras, des moustaches
tordues et la barbe en pointe. Il est grand, élancé, et va très droit,
d’une allure légère et sûre. Le dimanche, il porte une redingote bien
brossée, en beau drap. C’est lui qui prendra la tête du cortège. Après
lui s’avancera le maître des cérémonies choisi parmi vos connaissances,
et qui tient un bâton noir à la main. Il ne fera peut-être pas autant
d’effet que le gardien d’Église. Son chapeau sera peut-être trop large
ou démodé. Il sera gêné, aussi. Mais quand celui qui a le bâton de deuil
n’est-il pas gêné? Puis vous venez dans votre bière, avec les six
porteurs; et derrière vous, le pasteur, le sacristain, le village, toute
la commune. Vous pouvez être certain que tous les paroissiens vous
accompagneront jusqu’au cimetière. Et notez bien qu’ils auront tous
l’air petit et pauvre. Ce ne sont point des gens de ville élégants; ce
ne sont que les gens simples de Svartsiö. Un seul est grand et
vénérable, vous dans votre bière, vous qui êtes mort.
Les autres se lèveront le lendemain pour de lourdes et de grossières
besognes. Ils seront assis dans leurs cabanes et porteront de vieux
vêtements rapiécés. Ils souffriront encore, opprimés et humiliés par la
pauvreté. Si un étranger vous accompagnait à votre fosse, il serait plus
mélancolique en voyant ceux qui vous suivent qu’en songeant à vous. Vous
n’aurez plus jamais besoin d’examiner si le col de velours de votre
pardessus commence à blanchir sur les bords. Vous n’aurez plus besoin de
faire à votre foulard de soie le pli qui en cache la coupure. Vous
n’aurez plus besoin de prier les marchands de campagne de vous laisser
leurs marchandises à crédit. Vous ne sentirez pas vos forces s’en aller;
vous ne resterez pas là, attendant le jour où vous tomberez à la charge
de la commune. Et de ceux qui vous accompagnent, il n’y en a pas un qui
ne pense qu’il vaut mieux être mort, qu’il vaut mieux monter vers le
ciel sur les nuages blancs du matin que d’éprouver la vie aux nombreuses
peines.
Quand on est arrivé près du mur du cimetière, là où la fosse est
ouverte, on remplace les courroies mortuaires par de fortes cordes. Les
porteurs montent sur un amas de terre et laissent glisser le cercueil.
Cela fait, le sacristain s’approche du bord de la fosse et commence à
chanter: _Je vais vers la mort partout où je vais..._ Il chante le
psaume tout seul. Ni le pasteur, ni personne de la paroisse ne l’aide.
Il faut que le sacristain chante, si dure que soit la bise, si aveuglant
que soit le soleil qui le frappe au visage.
Le sacristain est vieux: il ne lui reste pas beaucoup de voix. Il sait
bien qu’aujourd’hui, quand il chante sur les morts, ce n’est plus comme
au temps de sa jeunesse. Mais il chante tout de même, son métier
l’exige. Si la voix lui manquait tout à fait, il serait obligé de
renoncer à ses fonctions, et ce serait pour lui la misère. Aussi, toute
la paroisse s’inquiète quand le vieux sacristain chante: on se demande
si sa voix tiendra jusqu’au bout du psaume. Personne ne chante, car ce
n’est pas l’usage. On ne chante jamais au cimetière de Svartsiö. On ne
chante même pas dans l’église, sauf le premier cantique du matin de
Noël.
Cependant, si on écoutait bien, on s’apercevrait que le sacristain ne
chante pas seul. Une voix l’accompagne, mais qui ressemble si exactement
à la sienne, que les deux voix confondues n’en forment qu’une. Cette
autre voix appartient à un petit vieillard en long vêtement de bure
grise. Il est encore plus âgé que le sacristain, mais il s’applique à
l’aider de tout ce qu’il a de voix. C’est exactement le même timbre. On
s’en étonnerait si l’on ne remarquait que le petit vieillard a aussi le
même nez, le même menton, la même bouche, seulement plus vieux, plus
usés par la vie. On comprend alors que le petit vieillard est le frère
du sacristain; et l’on sait pourquoi il lui vient en aide.
Il n’a jamais réussi; c’est un homme qui a toujours eu de la malchance.
Autrefois il fit faillite, et il entraîna le sacristain dans son
malheur. C’est par sa faute que son frère a connu tant de difficultés.
Le sacristain avait essayé de le remettre debout; mais il n’est pas de
ceux dont on puisse rétablir les affaires. Le guignon l’a poursuivi, et
la vraie force lui a manqué. Son frère a été la lumière brillante de la
famille; lui, il n’a fait que recevoir et recevoir; il n’a jamais rien
donné. Seigneur Dieu, que donnerait-il? Vous devriez voir la hutte où il
demeure dans la forêt. Il sait qu’il a toujours été lourd et triste, un
tourment pour son frère et pour tout le monde.
Mais, dans ces derniers temps, il est devenu homme d’importance. Il peut
rendre un peu de ce qu’il a reçu. Il aide maintenant son frère qui a été
la seule lumière et la seule joie de sa vie. Il l’aide à chanter, et,
ainsi, à conserver sa place. Il n’entre pas à l’église, parce qu’il lui
semble que tous les yeux s’attachent sur lui qui n’a point de vêtements
noirs. Mais, chaque dimanche, il vient devant la mairie rurale; et, s’il
y a un cercueil, il le suit jusqu’au cimetière. Il fait le sacrifice de
paraître dans son vieil habit gris; et, de sa voix misérable, il
soutient celle de son frère. Il n’ignore pas qu’il chante très mal; il
se tient à l’écart, derrière tous les autres et n’ose pas s’avancer au
bord de la tombe. Mais enfin, si la voix du sacristain venait à
défaillir, la sienne serait là.
Au cimetière, personne ne rit de ces deux voix. Seulement, quand on s’en
retourne à la maison et qu’on a secoué le recueillement de la cérémonie,
on se met à rire de leur chant, aussi bien de celui du sacristain que de
celui de son frère. Le sacristain n’en a cure: ce n’est pas dans son
tempérament de se faire du souci pour de pareilles choses. Mais le petit
vieillard en souffre, et, toute la semaine, il tremble à la pensée du
dimanche. Cependant, chaque dimanche il arrive ponctuellement devant la
mairie rurale.
Mais, vous, dans votre cercueil, vous ne trouvez pas ces deux voix si
mauvaises. Est-ce qu’on ne voudrait pas être enterré à Svartsiö rien
qu’à cause de leur chant? Le psaume nous dit que partout où l’on va, on
va vers la mort; et, quand les deux vieillards le chantent, ces deux
vieillards qui, toute une existence, ont souffert l’un pour l’autre, on
sent plus que jamais combien la vie est difficile, et on se félicite
d’être mort.
Le pasteur a jeté de la terre sur le cercueil et a prononcé une prière.
Les deux voix, qui s’étaient arrêtées, reprennent et chantent: _Je vais
au ciel_... Elles ne chantent pas mieux que tout à l’heure: elles sont
même plus frêles et plus criardes. Mais devant vous s’étend alors un
espace immense; vous y êtes porté avec un bonheur anxieux; et tout ce
qui est de la terre s’efface et pâlit. Le dernier écho que vous
percevez, c’est pourtant comme un murmure de tendresse et de fidélité.
C’est ce que vous avez rencontré de meilleur au monde; et c’est ce qui
vous accompagne et vous soulève dans votre vol tremblant...
L’ONCLE RUBEN
Il y a quatre-vingts ans, un petit garçon sur la grand’place jouait à la
toupie. Le petit garçon s’appelait Ruben. Il n’avait que trois ans; mais
c’était un plaisir de le voir brandir son fouet, et il fouettait sa
toupie en vrai petit homme.
Ce jour-là--il y a quatre-vingts ans--il faisait un temps printanier. Le
mois de mars était venu, et la ville se divisait en deux mondes: l’un,
où frappait le soleil, blanc et chaud, l’autre, où l’ombre régnait,
sombre et froid. Toute la place appartenait au soleil, sauf l’étroite
bordure d’une rangée de maisons.
Or, il advint que le petit garçon, si brave qu’il fût, se fatigua à
fouetter sa toupie. Il regarda autour de lui pour choisir un endroit où
se reposer. Ce n’était pas difficile: les bancs manquaient, mais chaque
maison possédait un escalier en pierre. Le petit Ruben ne pouvait rien
rêver de mieux.
C’était un petit bonhomme fort consciencieux. Il avait vaguement l’idée
que sa mère n’aimerait pas qu’il s’assît sur les escaliers étrangers.
Mère était pauvre: aussi ne devait-on jamais avoir l’air de vouloir rien
prendre à autrui. Il alla donc s’asseoir sur les marches de leur propre
perron, car ils habitaient, eux aussi, la grand’place.
Ce perron était dans l’ombre, et il y faisait rudement frais. Le petit
appuya sa tête contre la rampe, ramena ses jambes sous lui et se trouva
fort bien. Un instant encore, il vit les rayons de soleil danser au
milieu de la place, les gamins courir, les toupies tourner; puis il
ferma les yeux et s’endormit.
Il dormit peut-être une heure. Quand il s’éveilla, il se sentit très mal
à son aise. Il rentra près de sa mère en pleurant, et la mère reconnut
tout de suite qu’il était malade et le mit au lit. Et quelques jours
après le petit garçon mourut.
Son histoire ne finit point là. Sa mère conçut un de ces chagrins qui
délient le temps et la mort. Elle avait d’autres enfants et beaucoup de
soucis qui remplissaient son existence; mais son fils Ruben occupa
toujours dans son âme une place où il régna seul. Il continuait de vivre
sous ses yeux. Voyait-elle un groupe d’enfants jouer au soleil? Il y
courait. Pendant qu’elle vaquait aux soins du ménage, il était toujours
là, dehors, endormi sur le dangereux escalier. Nul de ses enfants
vivants ne fut aussi présent à sa pensée que le petit mort.
Quelques années plus tard, Ruben eut une sœur. Quand elle fut d’âge à
jouer à la toupie, il lui arriva de se reposer un jour sur le perron de
pierre. La mère qui, tout à coup, avait cru sentir que quelqu’un la
tirait par sa jupe, sortit vivement et l’empoigna si rudement que la
fillette se le rappela toute sa vie. Et elle oubliait encore moins l’air
étrange de sa mère et comme sa voix tremblait en disant: «Tu sais, tu
avais autrefois un petit frère qui s’appelait Ruben et qui est mort
parce qu’il s’est assis là, sur l’escalier. Est-ce que tu veux mourir,
toi aussi, et me laisser, Berta?»
Le frère Ruben devint bientôt aussi vivant pour ses frères et sœurs que
pour sa mère. Elle avait une telle autorité qu’ils voyaient tous par ses
yeux, et que, pour eux comme pour elle, le petit fantôme resta toujours
assis là-bas sur la marche du perron. Et naturellement il ne leur vint
jamais à l’idée de s’y asseoir. Mais s’ils apercevaient quelqu’un sur un
escalier de pierre ou sur une balustrade en pierre ou sur une pierre au
bord de la route, ils ressentaient immédiatement un point au cœur et
songeaient à Ruben.
Et Ruben grandit et fut placé très haut dans leurs souvenirs et dans
leurs entretiens. Ils savaient tous que les enfants appartiennent à une
espèce fatigante, onéreuse et qui donne du fil à retordre aux parents.
Aucun d’eux n’admettait que la mère aurait eu autant de chagrin si elle
l’avait perdu. Du moment que la mort de Ruben lui laissait tant de
regrets, il avait fallu que Ruben fût bien plus sage qu’ils ne l’étaient
eux-mêmes. Et souvent l’un d’eux se disait: «Ah! si je pouvais faire
autant de joie à mère que le frère Ruben!» Et pourtant ils ne savaient
de lui que peu de chose: il avait joué à la toupie, et il avait pris
froid sur un escalier de pierre. Mais, pour que la mère l’aimât ainsi,
quel enfant merveilleux il devait être!
Le mari mourut: la pauvre femme fut continuellement à la besogne et à la
peine. Les enfants pensèrent que, si Ruben avait vécu, son malheur en
eût été allégé. Et chaque fois qu’ils la voyaient pleurer, ils croyaient
qu’elle pleurait parce que Ruben était mort ou parce qu’ils ne
ressemblaient pas à Ruben. Et le désir croissait en eux de rivaliser
avec le petit mort. Que n’eussent-ils pas fait pour qu’elle les aimât
autant que lui! Et, en ce sens, le frère Ruben était l’enfant le plus
utile à sa mère.
Lorsque l’aîné des garçons eut gagné ses premiers sous en ramant pour
des étrangers qui voulaient traverser la rivière, il courut les lui
donner sans garder un liard; et, devant le plaisir de la pauvre femme,
il laissa éclater l’ambition dont il était dévoré.
--Mère, ne suis-je pas maintenant comme notre frère Ruben?
La mère l’examina, compara intérieurement ce frais visage rayonnant avec
celui du petit fantôme pâlot assis là-bas sur la marche de l’escalier.
Elle eût désiré répondre «oui»; mais cela lui fut impossible:
--Ta mère t’aime beaucoup, Ivan, dit-elle enfin, bien que tu ne sois pas
comme ton frère Ruben.
On ne pouvait atteindre ce frère: les enfants le comprenaient, mais ils
n’y employaient pas moins tous leurs efforts.
Ils grandirent, devinrent de braves gens, acquirent par leur travail
l’aisance et l’estime, tandis que le frère Ruben demeurait toujours à sa
place sur son escalier de pierre. Et cependant il avait toujours la même
avance sur eux: on ne pouvait l’atteindre. Et à chaque progrès qu’ils
firent, à chaque amélioration qu’ils apportèrent au sort de leur mère,
ce leur fut une récompense suffisante de l’entendre dire: «Ah! si mon
petit Ruben avait vu cela!»
Le petit Ruben accompagna sa mère toute la vie durant, jusqu’à son lit
de mort. Ce fut lui qui adoucit son agonie, car, au plus fort de sa
souffrance, elle sourit à la pensée qu’elle allait bientôt le
rencontrer.
Mais l’histoire du petit Ruben ne finit pas à la mort de sa mère. Pour
ses frères et sœurs il était devenu le symbole de la vie honnête et
laborieuse, de la pitié filiale, de tous les touchants souvenirs des
années difficiles. Leur voix prit toujours une inflexion noble et tendre
quand ils parlèrent de lui. Autour de ce petit garçon, il y eut toujours
un air de fête religieuse.
Et ce fut ainsi qu’il glissa dans la vie de ses neveux et nièces.
L’amour de sa mère l’avait rendu grand, et l’action des grands hommes
s’exerce de génération en génération.
* * * * *
Le fils de la sœur Berta eut maille à partir avec l’oncle Ruben.
Un jour qu’assis au bord du trottoir, il contemplait, dans ce calme
qu’on éprouve à suivre l’existence hasardeuse d’autrui, des brins de
paille et des ramilles qui couraient leurs aventures sur le ruisseau
gonflé, ses paisibles études philosophiques furent subitement
interrompues par sa mère qui, sitôt qu’elle le vit, pensa à l’enfant
assis au perron de pierre.
--Mon cher petit, s’écria-t-elle, ne reste pas là! Tu sais, ta maman
avait un petit frère qui s’appelait Ruben et qui avait quatre ans comme
toi. Il est mort pour s’être assis au bord d’un trottoir, où il prit
froid.
Axel n’aimait point à être dérangé; il demeura immobile, ses boucles de
cheveux blonds sur les yeux. Le souvenir de Ruben donna à la sœur Berta
une énergie inaccoutumée. Elle secoua durement le petit garçon qui dut
ainsi apprendra à avoir du respect pour l’oncle Ruben.
Un autre jour, le blondin tomba sur la glace, méchamment poussé par un
grand garçon, il y resta en pleurant, afin de bien montrer qu’on l’avait
malmené et parce que sa mère n’était pas loin. Il ignorait que sa mère
était avant tout la sœur de l’oncle Ruben. Dès qu’elle l’aperçut, elle
ne trouva aucune bonne parole consolante, mais elle s’écria:
--Allons, ne reste pas comme cela! Songe à ton oncle Ruben qui est mort
quand il avait cinq ans comme toi, pour s’être assis dans un monceau de
neige!
Axel se leva aussitôt; mais il eut froid jusqu’au fond de l’âme. Comment
sa mère pouvait-elle parler d’oncle Ruben, quand son petit avait le cœur
si gros? Axel fut plein de dépit; et ce fut ainsi qu’il apprit à haïr
l’oncle Ruben.
Tout en haut de l’escalier, dans la maison d’Axel, il y avait une rampe
de pierre, où c’était délicieux de s’asseoir. On voyait en bas les
dalles du vestibule, et l’on rêvait qu’on plongeait sur des abîmes.
Cette rampe était un fier coursier. Quand Axel la chevauchait, il
escaladait des remparts et montait à l’assaut de châteaux enchantés, ou,
comme saint Georges, ses boucles blondes flottant au vent, il luttait
contre les dragons. Et par bonheur jamais Ruben n’avait eu l’idée de s’y
asseoir. Mais, bien entendu, ça allait venir! Un jour que le dragon se
tordait en agonie et qu’Axel trônait dans sa victoire et son orgueil, la
bonne s’écria:
--Axel, descendez tout de suite! Songez à votre oncle Ruben qui est mort
quand il avait huit ans comme vous, parce qu’il était à cheval sur une
rampe en pierre. Il ne faut pas recommencer, entendez-vous!
Oh, quel méchant vieil imbécile que cet oncle Ruben! Il ne pouvait
souffrir qu’Axel tuât des dragons et sauvât des princesses!
Pauvre petit garçon sage qui jouais jadis à la toupie sur la place
ensoleillée, voilà ce que c’est que d’être devenu un grand homme: le
passé te présente comme un épouvantail à l’avenir!
* * * * *
A la campagne, chez oncle Ivan, tous les cousins et cousines sont réunis
dans la grande cour. Axel circule, rempli de haine contre l’oncle Ruben.
Il voudrait bien savoir si ce croquemitaine en tourmente d’autres que
lui. Mais l’idée de poser cette question lui semble vaguement sacrilège.
Enfin, lorsque les enfants sont seuls entre eux, il s’y décide et
demande si l’on a entendu parler de l’oncle Ruben. Aussitôt des éclairs
s’allument dans les yeux; des petits poings se serrent; mais les bouches
restent closes; elles ont appris le respect et la crainte:
--Chut! Chut! murmure le groupe.
--Non! réplique Axel, je veux savoir s’il n’y a que moi qu’il ennuie;
car je le trouve le plus embêtant de tous les oncles!
Ces mots courageux rompirent la digue qui retenait les dépits et les
rancunes de ces cœurs d’enfants, il y eut un tumulte de révolte. Telle
une assemblée de nihilistes qui blasphèment contre le czar. Et on
établit le bilan du pauvre grand homme. L’oncle Ruben persécutait ses
neveux et ses nièces. L’oncle Ruben mourait partout où il voulait.
L’oncle Ruben avait toujours l’âge de celui dont il se plaisait à
troubler le repos. L’oncle Ruben était manifestement un menteur, mais un
menteur à qui l’on devait du respect! Il fallait voir de quel air les
vieilles personnes parlaient de lui! Qu’avait-il donc fait de si
remarquable? Il s’était mis à mourir: la grande merveille! D’ailleurs,
quoiqu’il eût fait, il abusait insolemment de son pouvoir. Il se
dressait contre tout ce que les enfants désiraient! Il les chassait de
l’herbe où le sommeil était si doux! Il avait découvert la meilleure
cachette du parc et défendait qu’on s’en servît. Depuis quelque temps,
ne s’était-il pas avisé de monter à califourchon sur les chevaux et de
grimper dans les chariots à foin? Et tous étaient sûrs qu’il n’avait
jamais eu plus de trois ans; et le voilà qui s’attaquait à de grands
garçons de quatorze ans! On apprit des choses étranges: il avait péché à
la ligne au bout du pont; il avait ramé dans la petite barque du lac; il
s’était perché dans le vieux saule dont les branches vous invitent à
vous balancer au-dessus de l’eau: il avait même dormi sur un baril de
poudre!
Ils étaient tous persuadés qu’on ne pouvait échapper à sa tyrannie. Ils
se soulageaient en parlant à cœur ouvert: mais ce soulagement n’était
pas un remède...
* * * * *
Le croirait-on? Quand ces enfants furent grands et eurent des enfants à
leur tour, ils commencèrent aussitôt à tirer parti de l’Oncle Ruben. Et
leurs enfants apprirent si bien la leçon qu’un jour, à la campagne, un
petit gamin de cinq ans alla droit à la vieille grand’mère Berta qui
était assise au bas de l’escalier en attendant qu’on fît avancer sa
voiture.
--Grand’mère, lui dit-il, tu avais autrefois un frère qui s’appelait
Ruben?
--Tu as raison, mon petit, répondit la grand’mère.
Et, à ce nom, elle se leva. Ce fut pour toute la jeunesse un spectacle
inoubliable. On eut dit un «carolin» qui salue le portrait de Charles
XII. Et les enfants sentirent que l’Oncle Ruben, bien qu’on abusât de
lui, survivrait longtemps encore, et cela, parce qu’il avait été
tendrement aimé.
De nos jours, où l’esprit critique mesure toutes les grandeurs, il
convient de se servir de Ruben avec plus de modération. On l’a ramené
aux limites de son âge: les arbres, les bateaux, les barils de poudre ne
sont plus de son domaine; mais il a encore la haute main sur tous ce qui
est en pierre, et où l’on peut s’asseoir.
Les enfants, à qui l’on inspire moins d’obéissance passive et moins de
crainte, le discutent; et les petites écolières elles-mêmes se demandent
s’il n’est pas un mythe. Simple mode: au fond, cette génération est
aussi convaincue de la grandeur de l’Oncle Ruben que les générations
précédentes. Et un jour viendra où ces blasphémateurs feront un
pèlerinage à la vieille maison et chercheront le vieux perron de pierre.
Dès qu’ils auront des enfants, la nécessité du grand homme s’imposera à
leur esprit.
--Oh, mon petit, ne reste pas là! La mère de ta mère avait un oncle qui
s’appelait Ruben. Il est mort juste à ton âge, parce qu’il s’est assis
pour se reposer sur le même perron de pierre!
Et ainsi tant que durera le monde.
LE ROI DÉCHU
Le Royaume de la Fantaisie m’appartient; et maintenant je suis
un Roi Déchu.
Snoilsky
On entendait sur le pavé, en mesure inégale, des claquements et des
cliquetis de sabots. Les gamins passaient avec un bruit de trictrac. Ils
sifflaient. Ils galopaient. Les maisons en tremblaient. L’écho
s’élançait des ruelles comme un chien qui détale de sa niche.
Des figures apparurent derrière les vitres. Qu’était-il arrivé? Le
fracas s’éloignait du côté du faubourg. Les servantes suivirent les
gamins. «Dieu nous garde! Dieu nous garde! criaient-elles en joignant
les mains. S’agit-il d’un meurtre ou d’un incendie?» Personne ne leur
répondait. Le bruit des sabots se perdait au loin, mais on le
distinguait encore.
Après les jeunes filles, les bonnes femmes accoururent. Elles
demandaient: «Qu’y a-t-il? qu’est-ce qui trouble une matinée si calme?
Est-ce un mariage? Est-ce un enterrement? Est-ce un incendie? Que fait
le guetteur? Attendra-t-il pour sonner le tocsin que toute la ville soit
en cendre?»
Là-bas, dans le faubourg, la foule s’arrêta devant la petite maison du
cordonnier, une petite maison où les vignes s’entrelaçaient au-dessus de
la porte et des fenêtres. Entre la rue et la maison, un jardin
s’étendait, large d’une aune, avec de minuscules pavillons en paille, un
bosquet grand comme pour un rat. Tout y était ordonné le mieux du monde:
des pois, des haricots à rames, des roses, des lavandes, une poignée
d’herbe, trois groseilliers épineux, un pommier; rien de plus.
Les gamins s’étaient groupés contre la maison. Ils se concertaient. Les
vitres noires et polies ne laissaient pas le regard pénétrer au-delà des
rideaux blancs. Un des gamins grimpa à la vigne et aplatit sa figure sur
la vitre. «Que voit-il?» chuchotaient les autres. Ce qu’il voyait? la
cordonnerie, le banc du cordonnier, des boîtes à graisse, des paquets de
cuir, des embauchoirs, des chevilles, des anneaux et des courroies. «Ne
voit-il pas d’homme?» Il voit le compagnon qui met des talons à des
souliers. «Qui encore? Qui encore?» De grandes mouches noires courent
sur la vitre et brouillent la vue. «Ne voit-il que le compagnon
cordonnier?» Lui seul. La chaise du maître est vide. Il regarde une,
deux, trois fois: la chaise du maître est vide.
La foule restait immobile. On s’étonnait. Ainsi le vieux cordonnier
avait disparu! Personne ne voulait le croire. On attendait des preuves.
Le chat se promenait sur le toit raide. Les griffes tendues, il se
laissa glisser jusqu’à la gouttière. Les moineaux s’agitaient, se
sentaient comme abandonnés et perdus. Un petit coq blanc apparut au coin
de la maison. Il avait atteint presque toute sa taille. Sa crête rouge
luisait du même rouge que les feuilles de la vigne. Il guettait, il
chantait, il appelait. Les autres coqs et les poules arrivèrent, une
file de poules blanches qui se dandinaient, battaient des ailes et
remuaient leurs pattes jaunes comme des baguettes de tambour. Elles
sautèrent parmi les pois, et, bientôt jalouses, commencèrent à
s’escarmoucher. L’une d’elles s’échappait avec une cosse pleine, quand
deux coqs la saisirent par le cou. Le chat se détourna des nids de
moineaux pour regarder, et soudain il fit une lourde chute au milieu de
la mêlée. Les volailles s’enfuirent le col allongé, tout le corps
ondulant. La foule pensa: «C’est bien vrai que le cordonnier n’est pas
là. On n’a qu’à voir le chat et les poules, et l’on comprend que le
maître est absent.»
Les langues allaient leur train et bourdonnaient dans la rue rocailleuse
et sale du faubourg qu’avait lavé la pluie d’automne. Les portes
s’ouvraient, les contrevents claquaient. Les gens approchaient
curieusement leurs têtes l’une de l’autre, et chuchotaient: «Il a
disparu.» Les moineaux piaillaient. Les sabots répétaient dans leur
cliquetis: «Le vieux cordonnier a disparu! Le propriétaire de la petite
maison, le mari de la jeune femme, le père du bel enfant a disparu!»
Nous avons une chanson qui dit: «Un mari âgé à la maison; un jeune amant
dans la forêt; une femme qui s’échappe; des enfants qui pleurent; une
maison sans maîtresse...» La chanson est ancienne. On l’a souvent
chantée. Tout le monde la comprend.
Mais voici une chanson nouvelle et plus difficile à comprendre. Le vieux
cordonnier était parti. Il avait laissé sur sa table un mot pour
prévenir qu’il ne reviendrait pas, et, à côté de ce mot, une lettre que,
seule, sa femme avait lue.
La jeune femme se trouvait dans sa cuisine où elle ne s’occupait de
rien. Une voisine empressée vaquait autour d’elle à tous les soins,
apportait les tasses, mettait du bois sur le feu, découpait la pellicule
de poisson séché dont on éclaircit le café, pleurait un peu et
s’essuyait les yeux avec le torchon. Les bonnes femmes du quartier se
tenaient, raides, assises le long du mur. Elles savaient comment il faut
se conduire dans une maison que le malheur a frappée et veillaient à ce
qu’on observât dignement les bienséances. Elles célébraient comme un
office ou comme un jour férié l’abandon de cette pauvre femme qu’elles
avaient le devoir de consoler. Leurs mains rudes reposaient
tranquillement sur leurs genoux. Leurs visages tannés se creusaient de
rides profondes. Leurs lèvres minces et pincées se fermaient obstinément
sur leurs gencives dégarnies.
Au milieu d’elles, la femme abandonnée était assise, blonde, douce, avec
sa grâce de colombe. Elle ne pleurait pas: elle tremblait. Elle serrait
les dents pour qu’on ne les entendît pas claquer. Un bruit de pas, un
coup frappé à la porte, la moindre parole qu’on lui adressait, tout la
faisait tressaillir.
Elle avait la lettre de son mari dans sa poche et s’en rappelait tantôt
une ligne, tantôt une autre:
... «Je ne peux plus supporter de vous voir, vous deux... Maintenant je
suis convaincu qu’Erikson et toi vous allez vous enfuir...» Et encore:
«... Tu ne dois pas le faire, car la médisance te rendrait malheureuse.
Je vais vous quitter. Tu pourras alors divorcer et te marier
honnêtement. Erikson est un bon travailleur et il sera bien capable de
te nourrir...» Et plus bas: «... Laisse dire aux gens ce qu’ils
voudront. Il me suffit qu’ils ne pensent pas de mal de toi: telle que je
te connais, tu ne le supporterais jamais...»
Elle ne comprenait pas. Elle n’avait pas eu l’intention de le tromper.
Si elle aimait à causer avec le jeune cordonnier, en quoi cela
regardait-il son mari? L’amour est une maladie, mais qui ne tue pas.
Elle était résolue à endurer son sort patiemment et jusqu’à la fin de sa
vie. Comment son mari avait-il deviné ses pensées les plus secrètes? Ah!
qu’elle souffrait en songeant à lui! Sans doute, il s’était torturé; il
les avait épiés; il avait pleuré sur son âge; il avait envié
furieusement le courage et la force du jeune homme; il avait tremblé à
leurs chuchotements, à leurs sourires, à leurs poignées de main; dans
l’ardeur de sa folie jalouse, il avait imaginé toute une histoire de
fuite qui n’existait pas. Et elle le voyait le dos courbé, s’en allant à
travers la nuit, plus vieux que jamais. Il s’en allait les mains
fiévreuses, avec le tourment de ses longues insomnies. Il s’évadait de
cette vie anxieuse et brûlante.
D’autres lignes lui revinrent à la mémoire: «... Je ne veux pas que les
gens te blâment. J’ai toujours été trop vieux pour toi...» Et encore:
«... Tu resteras estimée et honorée. Ne dis rien, et toute la honte
tombera sur moi...» Son cœur fut étreint d’angoisse. Pourquoi était-elle
assise dans la maison, plainte comme une mère en deuil, honorée comme
une mariée le jour de son mariage? Pourquoi n’était-elle pas sans foyer,
sans amis, dédaignée, méprisée? Pouvait-elle aussi mentir au monde? Dieu
se laisserait-il tromper? Sur l’étagère, au-dessus de la commode, il y
avait une grosse Bible, et, dans cette Bible, l’histoire d’un homme et
d’une femme qui avaient menti au Seigneur et aux hommes. _Qui t’a
inspiré, ô femme, le désir de tenter l’Esprit du Seigneur? Voici à ta
porte les jeunes hommes qui vont le porter en terre._ Elle fixait les
jeux sur cette Bible. Elle épiait le pas des jeunes hommes qui vinrent
chercher le cadavre de Saphira. Au moindre bruit elle frissonnait...
Elle était prête à se lever et à tout avouer, dût-elle en tomber morte.
Le café était préparé. Les femmes s’avancèrent vers la table avec
modestie. Elles remplirent les tasses, mirent un morceau de sucre dans
leur bouche et commencèrent à humer le café bouillant, en grand silence
et selon les usages: les femmes des artisans les premières, puis les
femmes à la journée. L’angoisse de la jeune femme grandissait. Sa pensée
l’emportait très loin, au milieu d’une nuit vague, dans un champ
défriché. De larges oiseaux, couleur de terre, aux ailes fortes et aux
becs pointus, planaient; et tout à coup ils descendirent vers sa tête.
Elle distinguait leurs griffes, leurs becs: elle baissa le front sous
cette pluie d’acier qui allait la tuer. Mais quand les oiseaux furent
près d’elle, tout près, elle se sentit forcée de relever les yeux et
elle s’aperçut qu’ils n’étaient autres que ces vieilles femmes.
L’une d’elles, qui connaissait admirablement les rites et qui jugeait
qu’on avait assez longtemps observé le silence, ouvrit la bouche et
commença de parler. La jeune femme sursauta comme à un coup de fouet.
Qu’allait-elle dire? Elle allait certainement dire: «Toi, Anna Wik,
femme de Matts Wik, tu as menti devant Dieu et devant nous. Il est temps
d’avouer. Nous sommes tes juges.»
Pas du tout. La vieille femme se mit à parler des hommes, et les autres
femmes tombèrent aussitôt d’accord sur le mal qu’ils commettaient. Des
êtres injustes et bizarres, ces hommes! «Ils nous battent, ils boivent
notre argent; ils engagent nos meubles. Pourquoi Dieu a-t-il créé une
pareille engeance?» Leurs bouches, comme les naseaux des dragons,
jetaient des flammes et vomissaient du venin. On citait des histoires
épouvantables. Une femme avait quitté son foyer à cause d’un mari
buveur. Des femmes avaient été délaissées pour d’autres femmes. Les
maladies, la pauvreté, la mort des enfants, le froid de l’hiver, la
charge des vieillards, tout était la faute des hommes. «Que Dieu nous
garde de leur tyrannie!»
Leurs paroles déchiraient les oreilles de l’abandonnée. Elle osa
murmurer: «Mon mari est bon.» Cette timide protestation souleva des
fureurs de mégères. «Lui bon? Lui, un homme âgé, qui disparaît ainsi,
qui ne se soucie plus de sa femme et de son enfant! Est-ce que tu crois
qu’il vaut mieux que les autres?»
Son mari rangé parmi les pécheurs! On la traînait dans des buissons
d’épines. Elle aurait voulu parler, crier la vérité: elle ne le pouvait
pas. Pourquoi Dieu restait-il silencieux? Pourquoi Dieu permettait-il
qu’une telle chose s’accomplît?
Si elle récitait la lettre à haute voix, alors toute cette rage se
déverserait sur elle. Quelle horreur! Elle n’avait point de courage.
Elle eût presque souhaité qu’une main insolente s’enfonçât dans sa poche
et en tirât le papier accusateur. Mais il lui était impossible de se
sacrifier. Elle se soumettrait volontiers à la condamnation, pourvu
qu’elle ne fût pas obligée de faire l’aveu...
On entendait le marteau retentir aux mains du jeune cordonnier. Toute la
journée ces coups lui avaient frappé sur le cœur. Elle en était irritée
et lasse. Personne ne distinguait donc dans ce bruit répété la joie
d’une victoire? Personne ne s’élèverait donc qui lui dirait: «Tu as
menti devant Dieu!» O Dieu qui sais tout, comment n’as-tu pas de
serviteurs capables de pénétrer dans les âmes? Mais aucune de ces femmes
n’avait rien compris et ne comprenait rien.
* * * * *
Quelques années plus tard, une femme divorcée se remaria avec un homme
qui avait été le compagnon de son mari. Elle avait d’abord écarté
jusqu’à l’idée de ce mariage: c’est l’histoire du brochet qui a mordu à
l’hameçon et que le pêcheur laisse tranquillement jouer dans son
sillage. Le brochet va, vient et s’imagine qu’il est libre; mais dès
qu’il se fatigue, le pêcheur l’attire doucement et, d’un coup brusque,
le soulève et le jette au fond de sa barque. Et le brochet ne sait
jamais comment la chose s’est faite.
La femme du cordonnier disparu avait congédié le compagnon de son mari.
Son intention était de vivre seule et de prouver à l’absent qu’elle
était innocente. Mais où se trouvait-il? Se souciait-il encore de sa
fidélité? Elle manquait du nécessaire. Sa fille allait en haillons.
Autour d’elle personne à qui se fier. Combien de temps pensait-il
qu’elle pût attendre?
Erikson réussissait. Il avait un magasin dans la ville. Les chaussures y
étaient rangées sur des rayons de verre derrière de belles vitrines. Son
atelier s’était agrandi. Il loua un appartement, meubla son salon de
meubles en moquette. Tout étant prêt pour la recevoir, elle y vint quand
elle fut trop lasse de sa pauvreté.
Au commencement elle avait peur. Les vagues catastrophes qu’elle
redoutait ne se produisirent pas. Peu à peu elle se rassura et finit par
s’abandonner à son bonheur. Le monde l’estimait; mais la pensée qu’elle
ne méritait pas cette estime tenait sa conscience en éveil, de sorte
qu’elle devint une bonne femme.
Des années passèrent; et son premier mari rentra dans la maison du
faubourg et de nouveau s’y installa. Mais il ne trouva point de travail.
Les braves gens ne voulaient plus avoir de rapports avec lui. On le
méprisait, lui pourtant qui avait fait ce qui était juste, et on
honorait sa femme, qui lui avait causé du tort. Il gardait son secret.
Peu s’en fallut qu’il n’en étouffât; et, repoussé, honni de tous, il se
mit à boire.
* * * * *
Ce fut alors que l’Armée du Salut arriva dans la ville et y loua une
grande salle. Dès le premier soir, toute la canaille tumultueuse s’y
rassembla, et durant une semaine y mena un tapage infernal. Au bout de
la semaine, le cordonnier Wiks s’y rendit pour prendre part à ce
divertissement.
La rue était encombrée. Soldats et gamins, servantes, femmes de ménage,
riches et gueux, coudes pointus et langues acérées, s’entassaient devant
la porte. La police était calme, la population turbulente. Comme l’Armée
était à la mode, tout le monde accourait à ses réunions. Les cabaretiers
et les tenanciers de bals publics séchaient sur pied.
Au fond d’une salle basse se dressait une estrade vide. Le plancher
était raboteux; des fleurs d’humidité s’épanouissaient au plafond. Les
lampes fumaient. Le poêle, au milieu de la pièce, répandait une vapeur
de charbon. En un instant, les chaises qu’on avait empruntées au
voisinage et tous les bancs de bois blanc furent occupés. Au pied de
l’estrade, des femmes étaient assises, décentes comme à l’Église, aussi
sérieuses que le jour de leur mariage. Derrière elles se pressaient des
couturières, des débardeurs et des gamins les uns sur les autres. Et
l’on se battait à la porte pour entrer. Et, avant que la représentation
commençât, les gens sifflaient, riaient, cassaient des bancs, s’en
donnaient à cœur joie.
Tout à coup un silence se fit. Trois jeunes femmes, cachées derrière des
guitares et ensevelies sous de larges chapeaux, gravirent les marches de
l’estrade et se jetèrent à genoux. L’une d’elles priait à haute voix, la
tête levée et les yeux clos. Sa voix coupait comme un canif.
L’assistance resta calme; les gamins se réservaient pour les cantiques
et les confessions.
La prière achevée, les jeunes femmes commencèrent aussitôt leurs chants
et leurs prêches. Elles souriaient et parlaient de leur bonheur. Devant
elles, les figures s’allumaient, les bouches grimaçantes crachaient du
tabac et des jurons. Une infecte buée montait des vêtements mouillés et
sales. Elles parlaient de leur bonheur. Comme elles étaient braves, ces
petites créatures, et la bravoure, comme c’est beau! Il n’y avait
vraiment pas de quoi rire des grands chapeaux dont elles étaient
affublées! On aurait pu parier qu’elles viendraient à bout de ces mains
calleuses, de ces visages farouches, de ces lèvres qui blasphémaient.
«Chantez avec nous! criaient-elles. Il est si bon de chanter!» Et,
pinçant de leurs guitares, elles entonnèrent un air bien connu. Autour
de l’estrade, quelques voix s’unirent aux leurs. Mais du côté de la
porte s’élança une chanson poissarde. Les deux chants se heurtèrent,
note contre note, parole contre parole, et sifflets contre guitares. Les
voix exercées des femmes essayèrent de dominer les voix enrouées et
perçantes des gamins et les voix de rogomme des portefaix. Le cantique
s’affaissa comme un lutteur blessé, et le bruit devint terrible. Les
femmes se jetèrent à genoux; et, les yeux clos, elles s’inclinaient et
se balançaient dans une douleur muette.
Le capitaine s’écria: «Seigneur, Seigneur, tu les feras tous tes
serviteurs! Grâces te soient rendues: nous te les amènerons!» La foule
vociférait, hurlait. Toutes les gorges semblaient chatouillées par une
lame tranchante. Les hommes exaspérés avaient oublié qu’ils étaient
venus là de leur plein gré. «Vous criez! continua le capitaine. Le vieux
serpent se tord et rage dans vos cœurs. Mais c’est le signe, c’est
précisément le signe! Il a peur; il souffre. Riez de nous! Cassez nos
fenêtres! Chassez-nous de l’estrade! Demain, vous nous appartiendrez.
Comment voulez-vous braver Dieu?»
Une jeune fille s’avança, très jolie, de très bonne et très riche
famille, à la voix douce et claire. Elle ne parla pas d’elle-même. Elle
chanta. Ce fut comme l’ombre d’une victoire. L’auditoire, un instant
dompté par sa grâce, écouta son chant; mais, dès qu’elle se tut, le
fracas repartit, plus épouvantable. Le poêle rouge absorbant l’air
soufflait une chaleur torride. Sur l’estrade, les soldats de l’Armée du
Salut étouffaient, vacillaient. Soudain, un je ne sais quoi, comme un
chuchotement mystérieux, une haleine qui passa, leur présagea un retour
de fortune. Dieu était là! Dieu les défendait! Le capitaine leva la
Bible au-dessus de sa tête et s’écria: «Cessez! Cessez! Nous éprouvons
que Dieu agit. Aidez-nous à prier. Dieu va nous donner une âme.»
Les femmes tombèrent à genoux et prièrent en silence. Une ardente
curiosité gagna les esprits. Qu’allait-il se passer? Que verrait-on? Ces
femmes avaient-elles le pouvoir d’obtenir quelque chose? La foule était
maintenant aussi avide de miracles que tout à l’heure de blasphèmes.
Personne n’osait remuer. Mais rien, rien n’arrivait: «O Dieu, tu nous
abandonnes! Tu nous abandonnes, ô Dieu!»
La jolie salutiste se mit à chanter. Elle choisit la chanson la plus
douce, cette chanson de la Bergère Finlandaise où s’exhale la langueur
d’un pur désir. On n’avait pas eu besoin d’en changer beaucoup les
paroles pour qu’elle signifiât l’attente d’une âme qui soupire après
Jésus.
Mon bien-aimé, mon bien-aimé, ne viendras-tu pas?
L’assistance adoucie, émue comme à la voix d’un enfant en prière,
écoutait ce caressant appel.
«Les montagnes et les forêts, le ciel et la terre, le monde entier
brûlent de te voir ouvrir enfin ses yeux à la lumière. Mon bien-aimé,
ne viendras-tu pas? Ce n’est point dans les hautes salles du roi que
tu demeures, c’est dans les cabarets obscurs, dans les misérables
galetas. Et tu refuses de m’entendre? Mon bien aimé, mon bien-aimé, ne
viendras-tu pas?»
L’une après l’autre, des voix se joignirent à celle de la chanteuse et
reprirent le refrain. Les mots importaient peu: l’air était si charmant
qu’il se prêtait à tous les mouvements des âmes et que tous les vagues
désirs s’y sentaient à l’aise. Le cantique remplissait la salle, comme
un gémissement tendre et de plus en plus impérieux.
Près de la porte, au milieu des pires hommes, le visage usé par
l’ivrognerie, mais ce soir-là dans tout son bon sens, le cordonnier
Matts Wik réfléchissait. «Si on me permettait de parler! se disait-il.
Si on me permettait de parler!» Jamais il n’avait vu salle plus
curieuse; jamais occasion plus singulière ne s’était présentée à lui.
Et tout à coup ceux qui chantaient tressaillirent. Une voix forte,
terrible, s’était élevée, insultant à Dieu. Pourquoi les hommes
serviraient-ils Dieu? Dieu abandonne tous ses serviteurs. Il a manqué à
son Fils, le soir de la grande angoisse. Il n’aide personne. La voix
s’enflait: les paroles tonnaient à coups précipités contre le trône de
Dieu, contre le trône de celui qui a tourmenté Job, qui a laissé
martyriser et brûler ses apôtres.
Aux premiers éclats de cette âpre colère, quelques assistants voulurent
rire; mais le rire rentra dans leur gorge; et tous se tournèrent vers
l’estrade, inquiets du courroux céleste que ce forcené menaçait de
déchaîner.
Et la voix continuait: Comme Dieu était avare de son ciel! Il y avait de
par le monde un homme qui avait fait un sacrifice que Dieu lui-même
n’exige pas, un homme qui avait plus que gagné le salut éternel. Mais,
parce que la vie est longue et qu’après s’être sacrifié il était tombé
dans le péché, il avait perdu toute son épargne de grâce et suivrait un
jour le chemin des damnés.
Ses blasphèmes étaient la bise épouvantable qui pousse les navires au
port. Des femmes se précipitèrent sur l’estrade, saisirent et baisèrent
les mains des salutistes. On n’avait pas le temps d’enregistrer toutes
les conversions. Les jeunes gens et les vieillards louaient Dieu. Et
Matts Wik parlait, parlait toujours. Il s’enivrait de sa parole. Il se
disait: «Je parle, je parle, enfin je parle!» Pour la première fois,
depuis son sacrifice, il se sentait libéré de sa douleur.
* * * * *
C’était un dimanche d’été. La ville avait l’air d’un désert pierreux,
d’un paysage de lune. Pas un chat, pas un moineau, à peine une mouche
sur un mur ensoleillé. Les habitants s’étaient acheminés vers la forêt.
Au sortir du faubourg, là où le chemin serpente à travers des champs
plats, où les alouettes lancent leurs notes les plus vives, où le trèfle
répand une odeur de miel, les paresseux et les traînards s’étaient
couchés, la casquette en arrière, le nez dans l’herbe, tout le corps
baigné du soleil et du parfum des fleurs. Mais ceux qui portaient des
provisions, les bicyclistes, les jeunes garçons chargés de leur
havresac, les Amis de la Tempérance avec leur drapeau et leur tambour,
les jeunes filles qui dansaient dans des nuages de poussière, avaient
atteint les bois; et leurs groupes se formaient sur la mousse autour des
paniers de victuailles. Soudain les stridulations infinies des grillons
se turent; un gros hérisson qui flânait dans les feuilles sèches et
craquantes des hêtres dressa ses piquants et s’enfuit. Un merle
s’égosilla à en devenir fou. L’armée du Salut s’avançait sous les
arbres, aux sons des guitares.
Aussitôt les gens qui se reposaient se levèrent. On quitta les places
réservées à la danse et au jeu de croquet, les balançoires et les
carrousels; et la foule se hâta vers le camp des salutistes où elle prit
d’assaut les bancs et chaque motte de terre.
L’armée avait grossi. Le large chapeau encadrait bien des jolies
figures; beaucoup d’hommes avaient endossé la veste rouge. Personne
n’osait plus lancer d’injures; les malintentionnés étouffaient leurs
jurons derrière leurs dents. Et le grand blasphémateur, le cordonnier
Matts Wik, debout près de l’estrade, gardait maintenant le drapeau rouge
dont les plis caressaient affectueusement sa tête grise.
Les Salutistes n’avaient pas oublié le vieillard à qui elles devaient
leur première victoire. Le lendemain elles étaient allées chez lui;
elles avaient lavé son plancher, raccommodé ses vêtements. Et elles lui
permirent de parler dans leurs réunions.
* * * * *
Du jour où il avait rompu le silence, Matts Wik était heureux. Il
n’était plus l’ennemi de Dieu. Il jouissait du sentiment de sa force et
du bruit de sa voix qui faisait trembler les salles. Toujours plein de
sa propre histoire, il continuait de la raconter en peignant le sort des
méconnus. Il parlait des hommes qui s’étaient dévoués jusqu’à en mourir,
qui s’étaient sacrifiés sans gagner aucune récompense, sans recevoir
aucune approbation. Il livrait son secret et tout de même ne le livrait
pas.
Il devint un poète. Il eut le don d’émouvoir les cœurs. Il les attirait
par les fantasques images qui sortaient de son cerveau malade. Il les
captivait par les plaintes poignantes que lui criait sa douleur.
Jusque-là il avait ignoré le pouvoir de son esprit; mais l’infortune le
lui avait révélé. Inquiet d’abord, puis tranquille et sûr, il entendait
monter à ses lèvres, du fond de sa souffrance, des paroles puissantes,
irrésistibles, et qui faisaient, autour de lui, courber les fronts et
les genoux des plus fiers. On ne recueillit pas plus ses discours qu’on
ne recueille les éclairs et le bruit de la foudre. C’étaient des cris de
chasse, des sons de cor qui réveillaient les âmes, les terrifiaient, les
persécutaient, les étreignaient d’une angoisse parfois sinistre.
Ce jour-là, dans la forêt, il demanda à ses auditeurs s’ils savaient
comment on doit servir Dieu? Comme Uria servit son Roi.
Il n’était plus Matts Wik, le cordonnier: il était Uria, lui-même. Il
traversait le désert, seul, avec la lettre de son Prince. La solitude
l’effrayait; mais il sourit en pensant à sa femme, et, comme il pensait
à elle, le désert lui sembla un champ de fleurs et des sources
jaillirent de la terre. Son chameau tomba. Des pressentiments lugubres
l’assaillirent. «Le malheur, songea-t-il, est un vautour: il aime le
désert.» Cependant il continua sa route avec la lettre du Roi. Il
marchait sur des épines, entouré de vipères et de scorpions. Il avait
soif; il avait faim. Il aperçut des caravanes dont les lignes sombres se
perdaient à l’horizon des sables. Il ne chercha point à les joindre.
Celui qui porte la lettre du Roi doit marcher seul. Le soir venu, des
tentes de bergers lui apparurent: il pensa à la demeure souriante de la
femme; il crut voir des voiles blancs qui lui faisaient signe
d’approcher. Mais il s’en détourna et s’enfonça plus avant dans la
solitude. Des voleurs le poursuivirent. Malheur à lui si quelqu’un lui
dérobe la lettre du Roi! Il l’ouvre, la lit, la relit, et reprend
courage! Debout, guerrier de la tribu de Juda! Il a lu la lettre; il ne
l’a pas détruite; il a lutté contre les voleurs; il a triomphé d’eux. Il
a traversé mille dangers. Il apporte lui-même sa condamnation à mort.
C’est ainsi qu’on doit obéir à la volonté de Dieu, jusqu’à en saigner,
jusqu’à en mourir.
Pendant que Matts Wik parlait, sa femme divorcée l’écoutait. Le matin
elle était partie pour la forêt au bras de son mari, satisfaite,
rayonnante, très digne et très respectable. Sa fille et l’apprenti de
son mari portaient le panier; la bonne portait le bébé, ils s’étaient
reposés sous les taillis. Ils avaient invité d’autres personnes, et ils
avaient été invités eux-mêmes. On avait mangé, bu, joué et ri. Les
souvenirs d’autrefois étaient bien morts! Naguère, quand elle voyait
passer sous ses fenêtres son premier mari ravagé par la boisson, sa
conscience se réveillait douloureuse; mais on lui avait dit qu’il était
devenu l’idole de l’Armée du Salut, et elle avait recouvré le calme. Et
maintenant elle était venue pour l’entendre. Elle comprit son langage.
Ce n’était point d’Uria qu’il parlait; c’était de lui. Elle
reconnaissait ce cavalier perdu dans le désert... Il se tordait de
souffrance en songeant à son propre sacrifice. Il arrachait des lambeaux
de son cœur et les jetait au milieu des hommes. Cette douleur
inconsolable lui fit l’effet d’une tombe ouverte...
* * * * *
Madame Erikson revint souvent à l’Armée du Salut. Son mari ne parlait
que de lui-même. Il était Abraham; il était Jacob; il était Jérémias que
le peuple précipita dans un puits; il était Élias que les enfants
poursuivaient de leurs rires. Cette douleur, qui prenait tous les
déguisements et empruntait toutes les voix, lui semblait inouïe. Elle
n’entrait pas dans la joie intime du poète.
Un jour, elle traîna sa fille avec elle. La jeune fille ne voulait pas
la suivre. Elle n’avait point eu de jeunesse. Elle avait grandi dans la
honte de son père. Sévère, attachée strictement à ses devoirs, droite,
un peu rude, elle paraissait toujours dire: «Voici la fille d’un homme
méprisé. Regardez s’il y a de la poussière sur ma robe et s’il y a rien
à blâmer dans ma vie!» Sa mère en était fière. Pourtant, elle soupirait
quelquefois. «O ma chère fille, tes caresses seraient peut-être plus
tendres si tes mains étaient moins blanches!»
La jeune fille avait pris place dans la salle, souriant dédaigneusement.
Lorsque son père se mit à parler, elle fit un mouvement pour se lever et
sortir. La main de madame Erikson la retint comme une pince. Les paroles
impétueuses de l’orateur bruissaient à ses oreilles, mais moins
éloquentes que cette main qui lui serrait les doigts, ses doigts lâches
et morts. Le visage de sa mère restait impassible. La main seule se
débattait, se tordait, brûlait, souffrait, luttait.
Le vieillard décrivait le martyre du silence. L’ami de Jésus, Lazare,
était malade, et ses sœurs avaient envoyé quérir le Maître. Le Maître ne
venait pas, et Lazare écoutait les plaintes de ses sœurs et se taisait.
Il savait que l’heure n’avait pas sonné et qu’il devait passer par les
affres de l’agonie. Il le savait, mais il se taisait, ou ne pouvait dire
la vérité qu’en des mots que personne ne comprenait. Et ses amis
injurieux se raillaient de lui.
La main d’Anna Erikson, qui continuait de presser celle de sa fille,
avouait tout: «Cet homme, c’est lui qui endure le martyre du silence. Il
est injustement accusé. Un seul mot le délivrerait!»
Les deux femmes rentrèrent chez elles, silencieuses. La jeune fille
pétrifiée interrogeait ses plus lointains souvenirs, et sa mère la
regardait avec anxiété. «Que sait-elle? Que sait-elle?»
Le lendemain, Anna Erikson invita ses anciennes amies à prendre le café.
C’étaient les mêmes femmes qui l’avaient entourée le jour où son mari
avait disparu. On parla de la foire, du prix des sabots, des servantes
malhonnêtes. Madame Erikson regardait ces bonnes figures insouciantes et
ne comprenait pas qu’elle eût pu jadis les redouter et croire qu’elles
la jugeraient.
Quand on eut rempli jusqu’au bord la deuxième tasse de café, elle prit
la parole d’un air solennel, mais d’une voix calme.
Les jeunes gens, dit-elle, sont imprudents. Une jeune fille qui se marie
sans réfléchir s’expose à de grands ennuis: «Ainsi moi. Qui pouvait plus
mal tomber que moi?»--Ah! certes! Elles ne l’avaient pas oublié,
répondirent les commères, et elles avaient compati à sa douleur.
Les jeunes gens sont insensés, reprit-elle. Ils gardent le silence parce
que leur âme est timide. On n’ose pas parler par crainte du monde. Et
celui qui n’a pas parlé au moment juste s’en repentira peut-être toute
sa vie.--Ah, certes! Rien n’était plus vrai, repartit le chœur des
bonnes femmes.
Hier, elle avait été entendre Matts Wik, et la souffrance qu’il avait
éprouvée à cause d’elle lui avait donné des remords. Pourtant, lui qui
était âgé, il aurait bien dû avoir la sagesse de ne pas choisir une
femme aussi jeune! «Il m’a quittée, croyant, que je voulais épouser
Erikson. Je n’ai pas osé le dire. Voici la lettre qu’il m’écrivit
alors...»
Elle la lut et une larme coula sur sa joue, convenablement.
«Sa jalousie l’avait trompé. C’était quatre ans avant qu’Erikson et moi
nous nous mariions. Mais Matts Wik est trop bon pour qu’on le
méconnaisse. Il nous a quittées, sa fille et moi, dans une bonne
intention. Je veux que cela se répète. Je voudrais même que cette lettre
fût lue à l’Armée du Salut. Je me suis tue longtemps. On ne se livre pas
volontiers à la discrétion d’un ivrogne. Maintenant, c’est autre chose,
et il faut que Matts Wik obtienne une réparation.»
Les femmes demeuraient interdites. La voix d’Anna Erikson trembla, quand
elle reprit avec un faible sourire:
--Peut-être ces dames ne désireront-elles plus venir me voir?
--Oh si! Je vous en prie! Vous étiez si jeune! Il n’y avait rien à
faire. C’était sa faute à lui qui s’imaginait des choses, des choses...
Elle sourit. Les voilà donc les durs becs qui l’auraient déchirée! Pas
plus que le mensonge, la vérité n’est dangereuse.
* * * * *
Ignorait-elle encore que sa fille l’avait abandonnée le matin même pour
aller chez son père.
* * * * *
On connut le sacrifice que Matts Wik avait fait afin de sauver l’honneur
de sa femme. Les uns l’admirèrent; d’autres en sourirent. La lettre fut
lue à une réunion des Salutistes. Quelques-uns pleurèrent d’émotion.
Quand on le rencontrait dans la rue, on lui serrait les mains.
Les jours suivants il se tut aux réunions; mais, un soir qu’on lui
demanda de parler, il monta sur l’estrade, joignit les mains et
commença. Il avait à peine prononcé quelques paroles qu’il s’arrêta
confus. Il ne reconnaissait plus sa voix intérieure. «Je ne peux pas,
murmura-t-il; Dieu ne m’inspire pas encore!» Il s’assit sur le banc, et,
la tête dans les mains, il se recueillit pour trouver d’abord ce dont il
parlerait. Naguère, il n’avait point accoutumé de réfléchir;
aujourd’hui, ses pensées tournoyaient. Il ferait peut-être mieux de se
lever et de se poster à sa place ordinaire et de débuter par sa prière
habituelle. Il essaya; mais, sous les regards qui l’enveloppaient, sa
figure devint terreuse, une sueur froide inonda son front, et aucune
parole ne lui monta aux lèvres.
Il se rassit en pleurant. On lui avait volé son don merveilleux. Il
n’avait plus rien à dire aux hommes puisqu’il n’avait plus rien à leur
déguiser. Il ne pouvait plus faire de son âme un sujet de fiction; et
les fictions l’abandonnaient. De nouveau, il s’avança jusqu’au bord de
l’estrade, chancelant comme un homme ivre. Il balbutia quelques mots
vagues. Le malheureux répétait ce qu’il avait entendu des autres; il
voulut s’imiter lui-même; mais ce fut en vain qu’il tâcha de surprendre
du recueillement dans les regards de ses auditeurs et sur leurs lèvres
le souffle pressé de l’émotion.
* * * * *
Il retomba dans l’obscurité. Il se maudit d’avoir converti sa femme et
sa fille. Ce qu’il y a de plus précieux au monde, il l’avait possédé et
perdu. Sa douleur fut terrible; mais c’était une douleur dont ne se
nourrit point le génie. Il pria: «O mon Dieu, mon Dieu, rends-moi la
souffrance d’être méconnu!»
On l’avait découronné. Plus misérable d’avoir goûté l’ivresse suprême de
la vie, plus misérable que le plus misérable, pauvre Roi déchu!
TABLE DES MATIÈRES
Préface v
Légende et Fantaisie
Astrid 3
Margareta, la Princesse de la Paix 43
La Reine à l’îlot Ragnhild 61
Sigrid la Superbe 69
La Saga de Reor 85
Les Proscrits 93
La Vieille Agneta 113
Le Nid de Bergeronnettes 135
La Vision de l’Empereur 147
A Nazareth 157
Notre Seigneur et saint Pierre 163
Réalité
Le Trésor de l’Impératrice 177
Le Roman de la Femme d’un pêcheur 189
Le Duvet 203
L’Épitaphe 243
L’Hôte de Noël 257
Dans Vineta 269
Le Portrait de la Mère 291
Les Deux Frères 301
L’Oncle Ruben 309
Le Roi Déchu 321
E. GREVIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LIENS INVISIBLES ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you
are not located in the United States, you will have to check the laws
of the country where you are located before using this eBook.
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
the use of Project Gutenberg works calculated using the method
you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
within 60 days following each date on which you prepare (or are
legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
payments should be clearly marked as such and sent to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
License. You must require such a user to return or destroy all
copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
• You comply with all other terms of this agreement for free
distribution of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.