The Project Gutenberg eBook of Le disciple
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Title: Le disciple
Author: Paul Bourget
Author of introduction, etc.: Teodor de Wyzewa
Release date: January 4, 2026 [eBook #77617]
Language: French
Original publication: Paris: Nelson, Editeurs, 1889
Credits: This eBook was produced by: Delphine Lettau, John Routh, Al Haines & the online Distributed Proofreaders Canada team at https://www.pgdpcanada.net
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DISCIPLE ***
[Illustration de la couverture]
[Illustration]
Le Disciple
Par Paul Bourget
(de l’Académie française)
Introduction par
T. de Wyzewa
Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Londres, Edimbourg, et New-York
INTRODUCTION
PAR T. DE WYZEWA.
J’ai conservé un souvenir très présent de l’impression que nous a
produite, — à moi-même et à un bon nombre d’autres hommes de lettres de
ma génération, — la première lecture de ce _Disciple_ de M. Bourget, il
y aura vingt et un ans le prochain été. C’était par-dessus tout, une
impression de surprise, à tel point que nous en oubliions presque
d’admirer, comme il convenait, l’éminente valeur littéraire de l’œuvre,
la forte et savante simplicité de l’intrigue, le relief des figures et
leur profonde vérité humaine, la beauté poétique de tels paysages
d’Auvergne qui demeurent aujourd’hui encore, je crois bien, ce que M.
Bourget nous a donné en ce genre à la fois de plus personnel et de plus
parfait : toutes qualités que j’avoue humblement n’avoir découvertes,
pour ma part, qu’en relisant le _Disciple_ quelques années après. Mais
c’est qu’en vérité toute notre attention, à la date déjà lointaine de ce
milieu de l’année 1889, s’était trouvée aussitôt concentrée sur deux
choses également imprévues et singulières, dont avec nos idées et nos
sentiments d’alors nous ne pouvions manquer d’être stupéfaits : sur la
nature même de la thèse morale expressément soutenue par le romancier,
et, en second lieu, sur le fait qu’une thèse de ce genre nous fût
présentée par le jeune écrivain dont le nom se lisait en tête du livre.
M. Paul Bourget était devenu, depuis longtemps déjà, l’un de nos maîtres
les plus écoutés et les plus aimés : depuis la première apparition, dans
la _Nouvelle Revue_, de ces mémorables _Essais de Psychologie
contemporaine_, où, à l’expression merveilleusement délicate et nuancée
de notre commune façon de juger l’œuvre et le génie d’un Stendhal ou
d’un Baudelaire se joignait encore, pour nous séduire, l’attrait plus
intime d’une philosophie toute désenchantée et mélancolique, appropriant
aux exigences secrètes de nos jeunes cœurs le « pessimisme » un peu gros
de Schopenhauer et de son école. Sans compter que la même doctrine nous
avait été offerte aussi par M. Bourget en des recueils de vers d’une
fantaisie et d’une grâce exquises, sous l’élégante douceur musicale de
leur forme. _La Vie Inquiète_, les _Aveux_, _Edel_, le souvenir de ces
chants de tristesse ou de rêverie nous avait habitués à reconnaître,
jusque dans les études critiques de leur auteur, l’écho frémissant d’une
âme de poète, — et rien d’autre ne pouvait alors constituer, pour un
écrivain, un titre plus précieux et plus sûr à notre sympathie : car
avec tous ses défauts, chèrement payés par la suite, notre génération
pouvait du moins se glorifier d’avoir grandi dans le culte respectueux
et passionné de la poésie, se refusant toujours à tenir celle-ci pour un
simple genre littéraire égal en espèce comme en portée esthétique à la
prose même la plus émouvante ou la plus « artiste ».
Et ainsi notre affection, dès le premier jour, avait été acquise aux
romans et nouvelles de M. Bourget. Par-dessous — un ensemble de
procédés narratifs et pittoresques qui tout de suite nous avaient révélé
un héritier authentique de l’art vénéré de notre grand Balzac, ces beaux
récits ne nous ravissaient pas seulement par la discrète et profonde
pénétration de leur analyse psychologique : depuis _Cruelle Enigme_ et
_Un Crime d’Amour_ jusqu’à l’admirable _Mensonges_, chacun d’eux nous
parlait une langue qui aurait suffi à nous empêcher de le confondre avec
les meilleurs produits de cette école « naturaliste » que nous voyions,
à ce moment, achever parmi nous sa brève floraison, en attendant que
bientôt un souffle de mort l’anéantit toute entière presque d’un même
coup. A la différence d’un Zola ou d’un Maupassant, le romancier de
_Mensonges_ était pour nous un poète résigné à traduire en prose une
pensée et des rêves qui, sous leur déguisement, n’en restaient pas moins
plus proches de nous que les fortes visions, trop rudement étalées, de
ces prosateurs. Nous lui savions gré de choisir à dessein ses sujets et
ses personnages dans les milieux sociaux plus raffinés, et d’insister
plus volontiers sur les mouvements intérieurs des âmes, et puis surtout
de relever l’intérêt « esthétique » des touchantes tragédies mondaines
qu’il évoquait devant nous en les imprégnant, à leur tour, d’un léger et
subtil parfum de pessimisme qui, de page en page, excellait à les
dépouiller de ce qu’une reconstitution trop réaliste de la vie avait
immanquablement pour nous de banal, de grossier, et d’antipathique.
Mais aussi, en échange de la tendre et fidèle admiration littéraire
qu’avait trouvée chez nous M. Paul Bourget, entendions-nous qu’il
partageât toutes les opinions qui nous étaient chères, et au premier
rang desquelles figurait une foi absolue dans la supériorité de l’œuvre
d’art sur le reste des choses. La doctrine de ce que nos devanciers
avaient appelé « l’art pour l’art » avait eu beau changer de nom, au
cours des années : elle continuait à nous apparaître comme la première,
l’unique vérité. Sans aller peut-être jusqu’à approuver les joyeux
paradoxes d’immoralité que quelques-uns d’entre nous s’amusaient, dès ce
temps, à développer sur la scène ou dans le roman, — préludant par là
au triomphe prochain de la littérature « rosse », — nous ne souffrions
pas que l’artiste, et en particulier l’homme de lettres, eût jamais à se
préoccuper de la portée morale de son œuvre ni de ses conséquences dans
la vie pratique. Cette vie pratique, d’ailleurs, nous inspirait
unanimement le plus parfait mépris. Nous l’entrevoyions si bas
au-dessous de notre horizon accoutumé que l’idée ne nous serait même pas
venue d’une Influence possible de la « pensée » sur elle : sauf à
considérer une telle influence, si d’aventure quelque preuve certaine
nous l’avait révélée, comme un simple accident dénué d’importance, et
tout à fait indigne de nous émouvoir. Nous estimions que le seul devoir
du philosophe et du poète, de l’auteur dramatique et du romancier, était
de tâcher à exprimer pleinement ses idées, ses sentiments, les résultats
de son observation ou de sa fantaisie, sans se troubler des vaines et
stupides alarmes de l’aveugle troupeau des « moralistes » de toute
provenance et de tout habit. Ignorant encore, ou du moins ne connaissant
que d’une manière assez vague, le défi lancé par l’infortuné Nietzsche à
l’antique distinction du bien et du mal, déjà nous étions prêts à lui
faire l’accueil qu’avaient reçu de nous, avant lui, les théories
« amorales » de Taine et de Renan ou cette captivante doctrine du
« culte du moi » qui venait alors de nous être prêchée par M. Barrès
avec un mélange délicieux de passion poétique et de détachement. Tout
cela nous plaisait surtout parce que nous y découvrions autant de hardis
et heureux efforts à élargir l’abime creusé depuis longtemps déjà entre
la libre vie de l’esprit, telle que nous nous enorgueillissions d’être
admis à la vivre, et les médiocres « contingences » de la vie réelle. Et
bien que M. Bourget, ainsi qu’il seyait à un poète, se fût contenté
jusque-là d’assister en témoin à ces tentatives, tout en les éclairant
pour nous de la fine et pénétrante lumière de son analyse, chacun de
nous avait l’impression que l’auteur des audacieuses études sur
_Flaubert_, _Renan_ et _Leconte de Liste_, l’ironiste désabusé de la
_Physiologie de l’Amour moderne_, s’accordait avec nous dans cette fière
indifférence à l’égard d’une réalité bassement « bourgeoise », bonne
tout au plus à inquiéter l’âme prosaïque d’un Sarcey, ou encore à
devenir une arme de combat, contre une école littéraire trop bruyamment
fêtée, entre les mains hargneuses d’un « pion » de génie tel que
Brunetière!
Or, voici que dans l’été de 1889, précisément au lendemain de sa
piquante _Physiologie de l’Amour moderne_, M. Bourget nous donnait un
roman qui, sans l’ombre de réserve, se mettait au service d’une doctrine
« morale », et proclamait ouvertement l’étroite liaison intime de la vie
de l’esprit et de la vie réelle, un roman où le philosophe, l’artiste,
étaient solennellement accusés d’exercer une action pernicieuse sur de
jeunes cerveaux, un roman où ces êtres que nous supposions d’une race
surnaturelle étaient solennellement déclarés responsables de toute
mauvaise action commise, — à leur insu, parmi l’obscure foule anonyme
s’agitant à leurs pieds, sous l’inspiration de l’une de leurs idées ou
de l’un de leurs rêves! Dans un récit d’une vérité et d’une puissance
tragique singulières, laissant bien loin dernière soi tous les _Essais
de Psychologie_ et toutes les Cruelles Enigmes, voici que le poète
d’_Edel_ attaquait de front l’unique opinion qui nous tînt au cœur :
notre vaniteuse conscience d’habiter un monde distinct de celui du
« bourgeois », et supérieur à lui. Impossible d’imaginer notre surprise,
ni tout ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent
dédain avec lequel nous affections de railler cet étrange caprice
passager du charmant et sceptique analyste des passions mondaines. M.
Bourget se fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux
_Disciple_, une grosse farce « naturaliste » du genre te _Pot-bouille_
ou de l’immortel _A Vau-l’eau_, combien le plus « délicat » d’entre nous
aurait eu moins de peine à lui pardonner!
Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf
erreur, celle de l’_Homme Libre_ de M. Barrès et de la _Thais_ de M.
Anatole France, celle des premières études françaises sur la personne et
l’œuvre du créateur de _Zarathoustra_, — le magnifique roman qu’on va
lire a été un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire
littéraire. Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal
préparés à l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et
d’artiste qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons
pas aperçu tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas
jusqu’à l’auteur du _Disciple_ qui, d’abord, ne se soit trouvé hors
d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps
s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en
partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien
dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles
de l’immense majorité des lecteurs français?
Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui ce que nous y avons
mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent dédain avec lequel nous
affections de railler cet étrange caprice passager du charmant et
sceptique analyste des passions mondaines. M. Bourget se fût-il même
avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux Disciple, une grosse
farce « naturaliste » du genre de Pot-bouille ou de l’immortel A
Vau-l’eau, combien le plus « délicat » d’entre nous aurait eu moins de
peine à lui pardonner!
Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf
erreur, celle de l’Homme Libre de M. Barrés et de la Thais de M. Anatole
France, celle des premières études françaises sur la personne et l’œuvre
du créateur de Zarathoustra, — le magnifique roman qu’on va lire a été
un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire littéraire.
Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés à
l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et d’artiste
qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons pas aperçu
tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à
l’auteur du Disciple qui, d’abord, ne se soit trouvé hors d’état de
l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps
s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en
partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien
dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles
de l’immense majorité des lecteurs français?
Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui personne de chez nous
qui, de gré ou de force, n’en fût venu à tenir pour vraie la thèse du
_Disciple_. Je lisais dans les journaux, l’autre jour encore, qu’un
groupe de collégiens d’une sous-préfecture s’étaient constitués en
authentique association de voleurs et d’escrocs, sous le nom très
inattendu de : « la bande des Nick Carter ». Ce « Nick Carter » est un
détective américain dont les vertueux exploits sont racontés aux quatre
coins du monde, chaque semaine, en des livraisons populaires d’une
langue pitoyable et d’une illustration tout à fait hideuse; et sans
doute les collégiens susdits ne semblaient guère avoir compris la
signification réelle d’histoires où le personnage qu’ils s’étaient
choisi pour patron ne se fatigue pas d’envoyer au bagne les
représentants de la profession qu’ils avaient, eux-mêmes, vaillamment
adoptée : mais, après cela, rien ne nous prouve que le jeune Robert
Greslou, lui aussi, n’ait pas échoué à saisir exactement toutes les
nuances de l’abstruse doctrine philosophique qui l’a conduit à vouloir
« instituer » une « expérience » criminelle sur ses aptitudes de
conquête amoureuse. Ou bien, si l’on préfère un exemple d’ordre plus
relevé, je rappellerai l’aventure, également toute fraîche, d’un ouvrier
saxon de Leipzig qui, après s’être nourri d’une publication intitulée
les _Annales de Psychologie_, s’est tout à coup rendu compte de
l’impossibilité, pour lui, de « satisfaire pleinement les aspirations
naturelles et légitimes de son être » au moyen de son humble salaire, et
s’en est allé acheter un marteau, s’est adressé à soi-même un semblant
de lettre chargée, et a assommé un malheureux facteur au moment où
celui-ci pénétrait dans sa chambre. Voilà deux « cas » récents que le
hasard me jette sous la main : mais combien d’autres preuves plus
saisissantes chacun de nous trouverait à citer, tirées de son
observation personnelle ou de la lecture des journaux de la veille, en
faveur de la théorie contre laquelle se révoltaient jadis, à la suite de
l’austère Adrien Sixte, la plupart des hommes de lettres et savants,
philosophes et artistes de ma génération? Est-ce-que nous ne sentons pas
que toute notre conception présente de nos devoirs comme de nos droits
s’est principalement formée en nous sous l’empire de nos émotions
esthétiques ou intellectuelles, et que l’action de celles-ci sur nous a
été d’autant plus intense qu’elles nous sont apparues entourées de plus
de beauté, — avivées par l’exquise musique d’une strophe de Verlaine ou
de Baudelaire, enflammées par l’élan fiévreux de la pensée et du rythme
dans un chapitre de Nietzsche, illuminées de l’inoubliable sourire que
nous voyions flotter doucement autour des lèvres amères de l’auteur de
l’_Antechrist_ et de _l’Abbesse de Jouarre_? Et qui donc s’attendrait
encore, désormais, à mettre en doute l’énorme part qui revient au roman,
au théâtre, à toute notre littérature de ce dernier demi-siècle, dans la
brusque déchéance des vénérables notions séculaires de l’honneur et de
la dignité individuelle, dans la rupture à peu près totale des antiques
liens familiaux, pour ne rien dire de la diffusion universelle de cette
incrédulité quasi-animale qui, enlevant aux âmes la foi religieuse sans
lui substituer aucune autre croyance, les vide en même temps de toute
chaleur comme de tout espoir? Ah! l’aveugle et stupide troupeau que nous
étions, lorsqu’il y a vingt ans nous applaudissions aux faciles
« rosseries » du Théâtre-Libre, lorsque nous nous divertissions des
audaces « super-humaines » de nos maîtres d’alors, sans songer que
bientôt des fils nous naîtraient qui puiseraient dans ces amusants
paradoxes, respirés dès l’enfance, des germes pernicieux d’abrutissement
et de dépravation!
Du moins nos yeux ont-ils fini par s’ouvrir, devant une évidence tous
les jours plus frappante. Ce qui naguère nous indignait comme un
attentat sacrilège à la souveraineté éternelle de la pensée et de l’art,
nous nous accordons tous aujourd’hui à le proclamer, et peu s’en faut
que nous ne nous figurions même l’avoir admis de tout temps. Mais non :
c’est au _Disciple_ de M. Bourget qu’appartient le mérite de nous
l’avoir enseigné, avec une autorité morale et un noble courage et un
attrait merveilleux d’évocation dramatique qui suffiraient à lui valoir
une place de choix, au premier rang des œuvres véritablement vivantes et
belles de notre littérature contemporaine. Et peut-être, ainsi que je
disais tout à l’heure, l’auteur lui-même de ce livre admirable ne
s’est-il pas, tout d’abord, rendu compte de la gravité exceptionnelle de
la doctrine qu’il nous apportait? Profondément ému du spectacle de
certaines tragédies récentes, et sans doute un peu troublé, aussi, par
la témérité inattendue de certaines idées qui commençaient alors à
s’énoncer autour de lui avec l’irrésistible séduction d’une éloquence à
la fols infiniment spirituelle et pathétique, peut-être n’a-t-il obéi,
en effet, qu’à une impulsion passagère, après quoi il lui aura semblé
que rien ne l’empêchait de reprendre l’attachante série de ses propres
expériences d’analyse psychologique, unies à la peinture de ces milieux
parisiens que personne, de nos jours, n’a su mieux comprendre et décrire
que lui? Mais inconsciemment son _Disciple_ survivait et agissait en
lui, pendant les années qui avaient suivi sa publication; et un moment
est venu où, — tout de même que nos yeux en partie grâce à lui, — ses
yeux se sont décidément ouverts à l’importance du rôle que lui
imposaient son talent et sa renommée. Tout de même qu’autrefois
l’aventure symbolique de Robert Greslou avait succédé, dans son œuvre, à
_Un Crime d’Amour_ et à _Cruelle Enigme_, de nouveau nous l’avons vu
s’interrompre dans la création de romans purement « littéraires », une
_Cosmopolis_ ou une _Duchesse bleue_, pour aborder les problèmes les
plus brûlants de l’heure présente, et non plus en simple spectateur mais
en philosophe et en moraliste, s’efforçant d’opposer aux doctrines
funestes des continuateurs d’Adrien Sixte la seule doctrine religieuse
et sociale qui lui parût capable de sauver son pays. La haute valeur de
ces romans de sa dernière « manière », la grandeur de leur inspiration
et l’heureux contre-coup de celle-ci jusque sur la qualité, toute
professionnelle, du relief des caractères et de l’ardente et harmonieuse
élégance du style, je n’ai pas à les louer ici, et chacun, d’ailleurs,
les connaît assez : mais il n’y a pas une de ces précieuses vertus de
l’_Étape_, de _l’Émigré_, ni de la _Barricade_ qui ne résultent
expressément d’une révolution commencée dans l’âme de M. Bourget voilà
vingt et un ans, lorsqu’un concours providentiel de hasards lui a
suggéré le caprice d’entremêler à ses subtiles explorations du cœur
féminin le simple récit de l’expérience instituée dans un château de
l’Auvergne, au prix de l’honneur et de la vie d’une jeune fille, par
l’élève docile de l’austère et vénérable Adrien Sixte.
T. DE WYZEWA.
_TABLE._
_A un jeune homme_
_I._ _Un Philosophe moderne_
_II._ _L’Affaire Greslou_
_III._ _Simple Douleur_
_IV._ _Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui_
_I._ _Mes Hérédités_
_II._ _Mon Milieu d’idées_
_III._ _Transplantation_
_IV._ _Première Crise_
_V._ _Seconde Crise_
_VI._ _Conclusion_
_V._ _Tourments d’idées_
_VI._ _Le Comte André_
_A UN JEUNE HOMME_
_C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi
que je connais si bien quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni
ton nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions, — rien sinon
que tu as plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq, et que tu vas,
cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions
qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes
dépend un peu de ta vie morale, un peu de ton âme; — et ta vie morale,
c’est la vie morale de la France même; ton âme, c’est son âme. Dans
vingt ans d’ici, toi et tes frères, vous aurez en main la fortune de
cette vieille patrie, notre mère commune. Vous serez cette patrie
elle-même. Qu’auras-tu recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans nos
ouvrages? Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de lettres, si
chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité_...
_Tu trouveras dans_ le Disciple _l’étude d’une de ces
responsabilités-là. Puisses-tu y acquérir une preuve que l’ami qui
t’écrit ces lignes possède, à défaut d’autre mérite, celui de croire
profondément au sérieux de son art. — Puisses-tu trouver dans ces
lignes mêmes la preuve qu’il pense à toi, anxieusement. Oui, il pense à
toi, et cela depuis bien longtemps, depuis les jours où tu commençais
d’apprendre à lire, alors que nous autres, qui marchons aujourd’hui vers
notre quarantième année, nous griffonnions nos premiers vers et notre
première page de prose au bruit du canon qui grondait sur Paris. Dans
nos chambrées d’écoliers on n’était pas gai à cette époque. Les plus
âgés d’entre nous venaient de partir pour la guerre, et nous qui devions
rester au collège, du fond de nos classes à demi désertes nous sentions
peser sur nous le grand devoir du relèvement de la Patrie._
_Nous t’évoquions souvent alors, dans cette fatale année 1871, jeune
Français de maintenant, — nous tous qui voulions vouer notre effort aux
Lettres. Mes amis et moi, nous répétions les beaux vers de Théodore de
Banville_ :
Vous en qui je salue une nouvelle aurore.
Vous tous qui m’aimerez,
Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,
O bataillons sacrés!
_Cette aurore de demain, nous la voulions aussi rayonnante que notre
aurore à nous était mélancolique et embrumée d’une vapeur de sang. Nous
souhaitions mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés de la veille,
en vous laissant de quoi valoir mieux que nous ne valions nous-mêmes.
Nous nous disions que notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à
vous, une France nouvelle, par notre action privée et publique, par nos
actes et par nos paroles, par notre ferveur et par notre exemple, une
France rachetée de la défaite, une France reconstruite dans sa vie
extérieure et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous fussions
alors, nous savions, pour l’avoir appris dans nos maîtres, — et ce fut
leur meilleur enseignement, — que les triomphes et les défaites du
dehors traduisent les qualités et les insuffisances du dedans. Nous
savions que la résurrection de l’Allemagne, au début du siècle, a été
avant tout une_ œuvre d’âme, _et nous nous rendions compte que l’Ame
Française était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait
aider, panser, guérir. Nous n’étions pas les seuls dans la généreuse
naïveté de notre adolescence à comprendre que la crise morale était la
grande crise de ce pays-ci, puisqu’en 1873 le plus vaillant de nos chefs
de file, Alexandre Dumas, disait dans la préface de_ la Femme de Claude,
_s’adressant au Français de son âge comme je m’adresse à toi, mon frère
plus jeune : « Prends garde, tu traverses des temps difficiles... Tu
viens de payer cher, elles ne sont même pas encore toutes payées, tes
fautes d’autrefois. Il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin,
railleur, sceptique et folâtre : en voilà assez pour quelque temps au
moins. Dieu, la nature, le travail, l’amour, l’enfant, tout cela est
sérieux, très sérieux, et se dresse devant toi._ Il faut que tout cela
vive ou que tu meures. »
_De cette génération dont je suis, et que soulevait ce noble espoir de
refaire la France, je ne peux pas dire qu’elle ait réussi, ni même
qu’elle ait été assez uniquement préoccupée de son œuvre. Ce que je
sais, c’est qu’elle a beaucoup travaillé, — oui, beaucoup. Sans trop de
méthode, hélas! mais avec une application continue et qui me touche
quand je songe au peu qu’ont fait pour elle les hommes au pouvoir,
combien nous avons tous été abandonnés à nous-mêmes, l’indifférence où
nous ont tenus les malheureux qui dirigeaient les affaires et à qui
jamais l’idée n’est venue de nous encourager, de nous appuyer, de nous
diriger. Ah! la brave classe moyenne, la solide et vaillante
Bourgeoisie, que possède encore la France! Qu’elle a fourni, depuis ces
vingt ans, d’officiers laborieux, cette bourgeoisie, d’agents
diplomatiques habiles et tenaces, de professeurs excellents, d’artistes
intègres! J’entends dire parfois : « Quelle vitalité dans ce pays! Il
continue d’aller, là où un autre mourrait... » Hé bien! s’il va, en
effet, depuis vingt ans, c’est d’abord par la bonne volonté de cette
jeune bourgeoisie qui a tout accepté pour servir le pays. Elle a vu
d’ignobles maîtres d’un jour proscrire au nom de la liberté ses plus
chères croyances, des politiciens abominables jouer du suffrage
universel comme d’un instrument de règne, et installer leur médiocrité
menteuse dans les plus hautes places. Elle l’a subi, ce suffrage
universel, la plus monstrueuse et la plus inique des tyrannies, — car
la force du nombre est la plus brutale des forces, n’ayant même pas pour
elle l’audace et le talent. La jeune bourgeoisie s’est résignée à tout,
elle a tout accepté pour avoir le droit de faire la besogne nécessaire.
Si nos soldats vont et viennent, si es puissances étrangères nous
gardent leur respect, si notre enseignement supérieur se développe, si
nos arts et notre littérature continuent d’affirmer le génie national,
c’est à elle que nous le devons. Elle n’a pas de victoire à son actif,
cette génération des jeunes gens de la guerre, cela est vrai. Elle n’a
pas su rétablir la forme traditionnelle du gouvernement, ni résoudre les
problèmes redoutables que l’erreur démocratique nous impose. Pourtant,
jeune homme de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à tes
aînés. Par eux la France a vécu._
_Comment vivra-t-elle par toi, c’est la question qui tourmente à l’heure
actuelle ceux de ces aînés qui ont gardé, malgré tout, la foi dans le
relèvement du pays. Tu n’as plus, toi, pour te souvenir, la vision des
cavaliers prussiens galopant victorieux entre les peupliers de la terre
natale. Et de l’horrible guerre civile tu ne connais guère que la ruine
pittoresque de la Cour des comptes, où les arbres poussent leur
végétation luxuriante parmi les pierres roussies qui prennent de
poétiques allures de palais anciens, en attendant que cette trace aussi
disparaisse. Nous autres, nous n’avons jamais pu considérer que la paix
de 71 eût tout réglé pour toujours... Que je voudrais savoir si tu
penses comme nous! Que je voudrais être sûr que tu n’es pas prêt à
renoncer à ce qui fut le rêve secret, l’espérance consolatrice de chacun
de nous, même de ceux qui n’en ont jamais parlé! Mais non, j’en suis
sûr, et que tu te sens triste quand tu passes devant l’Arc où_ les
autres _ont passé, même si c’est avec un ami, et par les beaux soirs
d’été. Tu quitterais tout, gaiement, pour aller_ là-bas, — _si, demain,
il le fallait. J’en suis sûr encore. Mais ce n’est pas assez de savoir
mourir. Es-tu décidé à savoir vivre? Lorsque tu le vois, cet Arc de
triomphe, et que tu te souviens de l’épopée de la Grande Armée,
regrettes-tu de n’avoir pas dans tes cheveux le souffle héroïque des
conscrits d’alors? Quand tu te souviens de la Restauration et des luttes
du Romantisme, éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux
d’_Hernani, _un grand drapeau littéraire à défendre? Sens-tu, quand tu
rencontres un des maîtres d’aujourd’hui, un Dumas, un Taine, un Leconte
de Lisle, une émotion à penser que tu as là devant toi un des
dépositaires du génie de ta race? Quand tu lis des livres, comme ceux
que nous devons écrire lorsqu’il nous faut peindre les coupables
passions et leur martyre, souhaites-tu d’aimer mieux que n’ont aimé les
auteurs de ces livres? As-tu de l’idéal, enfin, plus d’idéal que nous;
de la foi, plus de foi que nous; de l’espérance, plus d’espérance que
nous? — Si c’est_ oui, _donne-moi la main, et laisse-moi te dire :
merci. — Si c’est_ non?...
_Si c’est_ non?... — _Il y a deux types de jeunes gens que je vois
devant moi à l’heure présente, et qui sont devant toi aussi comme deux
formes de tentations, également redoutables et funestes. — L’un est
cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait le décompte de
la vie, et sa religion tient dans un seul mot : jouir, — qui se traduit
par cet autre : réussir. Qu’il fasse de la politique ou des affaires, de
la littérature ou de l’art, du sport ou de l’industrie; qu’il soit
officier, diplomate ou avocat, il n’a que lui-même pour dieu, pour
principe et pour fin. Il a emprunté à la philosophie naturelle de ce
temps la grande loi de la concurrence vitale, et il l’applique à l’œuvre
de sa fortune avec une ardeur de positivisme qui fait de lui un barbare
civilisé, la plus dangereuse des espèces. Alphonse Daudet, qui a su
merveilleusement le voir et le définir, ce jeune homme moderne, l’a
baptisé_ struggle-for-lifer, — _et lui-même, ce personnage s’appelle
volontiers « fin de siècle ». Il n’estime que le succès, — et dans le
succès que l’argent. Il est convaincu, en lisant ce que j’écris
ici, — car il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour
être « dans le train », — que je me moque du public en traçant ce
portrait, et que moi-même je lui ressemble. Il est si profondément
nihiliste à sa manière, que l’idéal lui paraît une comédie chez tout
autre, comme il en serait, comme il en est une chez lui, quand il juge à
propos, par exemple, de se grimer en socialiste, de mentir au peuple
pour avoir ses votes. Ce jeune homme-là, c’est un monstre, n’est-ce pas?
Car c’est être un monstre que d’avoir vingt-cinq ans et, pour âme, une
machine à calcul au service d’une machine à plaisir. Je le redoute moins
cependant pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties
des nerfs, toutes celles de l’esprit, et qui est un épicurien
intellectuel et raffiné, comme le premier était un épicurien brutal et
scientifique. Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer
et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats
derniers des plus subtiles philosophes de cet âge. Ne lui parlez pas
d’impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n’a pas de sens
précis, et il est d’autre part trop intelligent pour ne pas admettre que
toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement, il
n’a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu’il ne croira
jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu’il a
transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la
beauté et la laideur, le vice et la vertu lui paraissent des objets de
simple curiosité. L’âme humaine tout entière est, pour lui, un mécanisme
savant et dont le démontage l’intéresse comme un objet d’expérience.
Pour lui, rien n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est
immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute l’ambition, comme
l’a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans son beau roman de
l’_Homme libre, — _chef-d’œuvre d’ironie auquel il manque seulement une
conclusion, — consiste à « adorer son moi », à le parer de sensations
nouvelles. La vie religieuse de l’humanité ne lui est qu’un prétexte à
ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme la vie
sentimentale. Sa corruption est autrement profonde que celle du
jouisseur barbare; elle est autrement compliquée, et le beau nom
d’intellectualisme dont il la pare en dissimule la férocité froide, la
sécheresse affreuse. Nous le connaissons trop bien, ce jeune homme-là;
nous avons tous failli l’être, nous que les paradoxes d’un maître trop
éloquent ont trop charmés; nous l’avons tous été un jour, une heure;
nous le sommes encore dans nos mauvais moments. Et si j’ai écrit ce
livre, c’est pour te montrer, enfant de vingt ans chez qui l’âme est en
train de se faire, c’est pour me montrer à moi-même ce que cet
égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de lui._
_Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes hommes, jeune Français
d’aujourd’hui. Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde
sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du
monde intellectuel et sentimental. Que ni l’orgueil de la vie, ni celui
de l’intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d’idées!
Dans ces temps de conscience troublée et de doctrines contradictoires,
attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase sacrée : « Il faut
juger l’arbre par ses fruits. » Il y a une réalité dont tu ne peux pas
douter, car tu la possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute :
c’est ton âme. Parmi les idées qui t’assaillent, il en est qui rendent
cette âme moins capable d’aimer, moins capable de vouloir. Tiens pour
assuré que ces idées sont fausses par un point, si subtiles te
semblent-elles, soutenues par les plus beaux noms, parées de la magie
des plus beaux talents. Exalte et cultive en toi ces deux grandes
vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n’y a que flétrissure
présente et qu’agonie finale : l’amour et la volonté. — La science
d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu’au terme de son
analyse s’étend le domaine de l’Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut
presque un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de mystère qui bat
notre rivage, que nous voyons devant nous, réel, et pour lequel nous
n’avons ni barque ni voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan
de mystère il y a le vide, l’abîme du noir et de la mort, aie le courage
de répondre : « Vous ne le savez pas... » Et puisque tu sais, puisque tu
éprouves qu’une âme est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure
pas en toi avant toi-même. — La France a besoin que nous pensions tous
cela, et puisse ce livre t’aider à le penser. N’y cherche pas, ce que tu
n’y trouverais point, des allusions à de récents événements. Le plan en
était tracé, et une partie en était écrite quand deux tragédies, l’une
Française et l’autre Européenne, sont venues attester qu’un même trouble
d’idées et de sentiments remue, à l’heure présente, de hautes et
d’humbles destinées. Fais-moi l’honneur de croire que je n’ai pas
spéculé sur des drames qui ont fait souffrir, qui font souffrir trop de
personnes. Les moralistes dont c’est le métier de chercher les causes
rencontrent parfois des analogies de situations qui leur attestent
qu’ils ont vu juste. Ils aimeraient mieux alors s’être trompés. Que je
voudrais, moi, pour me citer en exemple, qu’il n’y eût jamais eu dans la
vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux_
Disciple _qui donne son nom à ce roman! Mais s’il n’y en avait pas eu,
s’il n’y en avait pas encore, je ne t’aurais pas dit ce que je viens de
te dire, jeune homme de mon pays, à qui je voudrais avoir été une fois
bienfaisant, par qui je souhaite passionnément d’être aimé, — et de le
mériter._
P. B.
Paris, 5 juin 1889.
Le Disciple
I
UN PHILOSOPHE MODERNE
Une légende qui n’a pas été démentie veut que les bourgeois de la ville
de Kœnigsberg aient deviné qu’un événement prodigieux bouleversait
l’univers civilisé, à voir simplement le philosophe Emmanuel Kant
modifier la direction de sa promenade quotidienne. Le célèbre auteur de
la _Critique de la Raison pure_ avait appris le jour même que la
Révolution française venait d’éclater. Quoique Paris soit peu propice à
d’aussi naïfs étonnements, plusieurs habitants de la rue
Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par un après-midi de janvier 1887, une
stupeur presque pareille à constater la sortie, vers une heure, d’un
philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais aussi régulier, aussi
maniaque dans ses faits et gestes, sans compter qu’il est plus
destructif encore dans son analyse, — M. Adrien Sixte, celui que les
Anglais appellent volontiers le Spencer français. Il convient d’ajouter
tout de suite que cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de
Jussieu à la rue de Linné, fait partie d’une véritable petite province
bornée par le jardin des Plantes, l’hôpital de la Pitié, l’entrepôt des
vins et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève. C’est dire
qu’elle permet ces familières inquisitions du coup d’œil, impossibles
dans les grands quartiers de la ville où le va-et-vient de l’existence
renouvelle sans cesse le flot des voitures et des passants. Ici ne
demeurent que de petits rentiers, de modestes professeurs, des employés
au Muséum, des étudiants désireux d’étudier, de tout jeunes gens de
lettres qui redoutent autour de leur solitude les tentations du pays
Latin. Les boutiques sont achalandées par leur clientèle, fixe comme
celle d’un faubourg. Le Boulanger, le Boucher, l’Epicier, la
Blanchisseuse, le Pharmacien, — tous ces noms sont prononcés au
singulier par les domestiques qui vont aux emplettes. Il n’y a guère
place pour une concurrence dans ce carré de maisons que dessert la ligne
des omnibus de la Glacière et qu’orne une fontaine capricieusement
chargée d’images d’animaux, en l’honneur du jardin des Plantes. Les
visiteurs de ce jardin s’y rendent rarement par la porte qui fait face à
l’hôpital. Aussi, même dans les belles journées de printemps et quand la
foule abonde sous les arbres reverdis de ce parc, asile favori des
militaires et des nourrices, la rue Linné demeure calme comme
d’habitude, à plus forte raison les rues avoisinantes. S’il se produit
dans ce coin isolé de Paris une affluence inusitée, c’est que les portes
de l’hospice de la Pitié s’ouvrent aux visiteurs des malades, et alors
se prolonge sur les trottoirs un défilé de figures humbles et tristes.
Ces pèlerins de misère arrivent munis de friandises destinées au parent
qui souffre derrière les vieux murs grisâtres de l’hôpital, et les
habitants des rez-de-chaussée, des loges et des magasins ne s’y trompent
guère. Ils prennent à peine garde à ces promeneurs de hasard et toute
leur attention se réserve pour les passants qui apparaissent tous les
jours sur les trottoirs et à la même minute. Il y a ainsi, pour les
boutiquiers et les concierges, comme pour le chasseur dans la campagne,
des signes précis de l’heure et du temps qu’il fera dans les allées et
venues des promeneurs de ce quartier, où résonnent parfois les appels
sauvages poussés par quelque bête de la ménagerie voisine : un ara qui
crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette, un tigre qui
miaule. En voyant trottiner, sa vieille serviette en cuir verdi sous le
bras, le professeur libre qui grignote un croissant d’un sou acheté en
hâte, ces espions du trottoir savent que huit heures vont sonner. Quand
le garçon du pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts, ils
savent qu’il est onze heures, et que le chef de bataillon retraité qui
loge tout seul au cinquième étage de telle maison va déjeuner, — et
ainsi de suite pour chaque instant du jour. Un changement dans la
toilette des femmes qui promènent ici leurs élégances plus ou moins
coquettes est noté, critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et
peu indulgentes. Enfin, pour employer une formule très pittoresque du
centre de la France, les moindres faits et gestes des habitués de ces
quatre ou cinq rues sont « dans les langues » et les faits et gestes de
M. Adrien Sixte plus encore que ceux de beaucoup d’autres, on va
comprendre pourquoi, par une simple esquisse du personnage. D’ailleurs
les détails de la vie menée par cet homme fourniront aux curieux de
nature humaine un document authentique sur une variété sociale assez
rare, celle des philosophes de profession. Quelques échantillons nous
ont été donnés de cette espèce par les anciens et plus récemment par
Colerus à propos de Spinoza, par Darwin et Stuart Mill à propos
d’eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais du dix-septième siècle.
Darwin et Mill grandirent dans l’opulente et active bourgeoisie
anglaise, au lieu que M. Sixte vivait sa vie philosophique en plein
Paris de la fin du dix-neuvième siècle. J’ai connu dans ma jeunesse, et
quand les études de cet ordre m’intéressaient, plusieurs individus aussi
emprisonnés que lui dans l’atmosphère des spéculations abstraites. Je
n’en ai pas rencontré qui m’ait mieux fait comprendre l’existence d’un
Descartes dans son poêle au fond des Pays-Bas, ou celle du penseur de
l’_Ethique_, lequel n’avait, comme on sait, d’autres distractions à ses
rêveries que de fumer parfois une pipe de tabac et de faire battre des
araignées.
Il y avait juste quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre,
était venu s’établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse,
dont tous les indigènes le connaissaient aujourd’hui. C’était, à cette
époque déjà lointaine, un homme de trente-quatre ans, chez lequel toute
physionomie de jeunesse était comme détruite par une si complète
absorption de l’esprit dans les idées, que ce visage rasé n’avait plus
ni âge ni profession. Des médecins, des prêtres, des policiers et des
acteurs offrent au regard, pour des raisons diverses, de ces faces
froides, glabres, à la fois tendues et expressives. Un front haut et
fuyant, une bouche avancée et volontaire avec des lèvres minces, un
teint bilieux, des yeux malades d’avoir trop lu, et cachés sous des
lunettes noires, un corps grêle avec de gros os, uniformément vêtu d’une
longue redingote en drap pelucheux l’hiver, en drap mince l’été, des
souliers noués de cordons, des cheveux trop longs, prématurément presque
tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux dits gibus qui se
plient par une mécanique et se déforment aussitôt, — voilà sous quelles
apparences se présentait ce savant, dont toutes les actions furent dès
le premier mois aussi méticuleusement réglées que celles d’un
ecclésiastique. Il occupait un appartement de sept cents francs de
loyer, situé au quatrième, et composé d’une chambre à coucher, d’un
salon de travail, d’une salle à manger grande comme une cabine de
bateau, d’une cuisine, d’une chambre de bonne, le tout donnant sur le
plus large horizon. Le philosophe voyait de ses fenêtres l’étendue
entière du jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise très au loin
dans le fond, à gauche, par delà une espèce de creux qui marquait la
place de la Seine. La gare d’Orléans et le dôme de la Salpêtrière se
dressaient en face de lui, et à droite la masse du cèdre noircissait sur
le fouillis vert ou dépouillé, suivant la saison, des arbres du
Labyrinthe. Des fumées d’usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair,
à tous les coins de ce vaste paysage, d’où s’échappait une rumeur
d’océan lointain, coupée par des sifflements de locomotive ou de
bateaux. Sans doute, en choisissant cette thébaïde, M. Sixte avait cédé
à une loi générale, quoique inexpliquée, de la nature méditative.
Presque tous les cloîtres ne sont-ils pas bâtis dans des endroits qui
permettent d’embrasser par le regard une grande quantité d’espace?
Peut-être ces vues démesurées et confuses favorisent-elles les
concentrations de la pensée que distrairait un détail trop voisin, trop
circonstancié? Peut-être les solitaires trouvent-ils une volupté de
contraste entre leur inaction songeuse et l’ampleur du champ où se
développe l’activité des autres hommes? Quoi qu’il en soit de ce petit
problème qui se rattache à cet autre, trop peu étudié : la sensibilité
animale des hommes d’intelligence, il est certain que ce paysage
mélancolique était depuis quinze ans le compagnon avec qui le silencieux
travailleur causait le plus. Son ménage était tenu par une de ces
domestiques comme en rêvent tous les vieux garçons, sans se douter que
la perfection de certains services suppose chez le maître une régularité
correspondante d’existence. Dès son arrivée, le philosophe avait demandé
simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement
et un restaurant d’où il fit venir ses repas. Ces deux demandes
risquaient d’aboutir aux pires conséquences : un service fait à la
diable et une nourriture de poison. Elles eurent ce résultat inattendu
d’introduire dans l’intérieur d’Adrien Sixte précisément la personne que
rêvaient ses vœux les plus chimériques, si toutefois un abstracteur de
quintessences, comme Rabelais appelle cette sorte de songeurs, garde le
loisir de former des vœux.
Ce concierge — d’après les us et coutumes de tous les concierges dans
les maisons à petits appartements — augmentait le revenu trop faible de
sa loge au moyen d’un métier manuel. Il était cordonnier « en neuf et en
vieux », disait une pancarte collée à la vitre de la fenêtre sur la rue.
Parmi ses clients, le père Carbonnet — c’était son nom — comptait un
prêtre domicilié rue Cuvier. Ce prêtre, âgé, retiré du monde, avait pour
domestique Mlle Mariette Trapenard, une femme de quarante ans environ,
habituée depuis des années à tout gouverner chez son maître, avec cela
restée très paysanne, sans aucune ambition de jouer à la demi-dame, rude
à l’ouvrage, mais qui n’aurait voulu à aucun prix entrer dans une maison
où elle se fût heurtée à une autorité féminine. Le vieux prêtre venait
de mourir presque subitement dans la semaine qui précéda l’installation
du philosophe rue Guy-de-la-Brosse. Le père Carbonnet, sur la feuille de
location duquel le nouveau venu s’inscrivit simplement comme rentier,
devina sans peine l’espèce d’hommes où classer ce M. Sixte, d’abord à la
quantité de volumes qui composaient la bibliothèque du savant, puis à un
racontar d’une bonne de la maison, celle d’un professeur au collège de
France domicilié au premier. — Ainsi l’attestaient les affiches
blanches posées contre le mur et qui donnaient le programme des cours de
ce célèbre établissement. — Dans ces phalanstères du Paris bourgeois
tout devient événement. La bonne avait nommé à sa maîtresse le futur
voisin du quatrième. La maîtresse l’avait nommé à son mari. Ce dernier
en parla aussitôt à table en des termes que la bonne comprit assez pour
démêler que le locataire « était dans les papiers, comme Monsieur ».
Carbonnet n’eût pas été digne de tirer le cordon dans une loge
parisienne, si sa femme et lui n’eussent éprouvé immédiatement le besoin
de mettre eu rapports M. Adrien Sixte et Mlle Trapenard, d’autant plus
que Mme Carbonnet, vieille et quasi impotente, se trouvait elle-même
déjà trop occupée par trois ménages dans la maison pour prendre encore
celui-là. Le goût de l’intrigue domestique qui fleurit dans les loges,
comme les fuchsias, les géraniums, et les basilics, induisit donc ce
couple à certifier au savant que les traiteurs du quartier cuisinaient
de la gargote, qu’il n’y avait pas une seule femme de charge dont ils
pussent répondre dans le voisinage, que la servante de feu M. l’abbé
Vayssier était une « perle » de discrétion, d’ordre, d’économie et de
talent culinaire. Bref, le philosophe consentit à voir cette gouvernante
modèle. L’évidente honnêteté de la fille le séduisit et aussi, cette
réflexion que cet arrangement simplifiait de beaucoup son existence, en
le dispensant d’une odieuse corvée, celle de donner lui-même un certain
nombre d’ordres positifs. Mlle Trapenard entra donc au service de ce
maître, pour n’en plus bouger, au gage de quarante-cinq francs par mois,
qui devinrent bien vite soixante. Le savant lui donnait en outre
cinquante francs d’étrennes. Il ne vérifiait jamais son livre, qu’il
réglait, chaque dimanche matin, sans aucune contestation. C’était elle
qui avait affaire à tous les fournisseurs, sans qu’aucune remarque de M.
Sixte vînt la troubler dans ses combinaisons, d’ailleurs presque
honnêtes. Enfin, elle régnait au logis en maîtresse absolue, situation
qui excitait, comme on le pense, l’universelle envie du petit monde sans
cesse en train d’aller et de venir par l’escalier commun, qu’un frotteur
nettoyait tous les lundis.
— « Hein! mademoiselle Mariette, l’avez-vous mise la main sur le bon
numéro, l’avez-vous mise?... » lui disait Carbonnet quand la bonne du
philosophe s’arrêtait une minute à causer avec son introducteur, devenu
plus vieux. Il était obligé maintenant de porter des lunettes sur son
nez carré, et il ajustait avec peine ses coups de marteau sur les clous
qu’il enfonçait dans des talons de bottine, la forme serrée entre ses
jambes, le tablier de cuir noué autour de son corps. Depuis quelques
années, il élevait un coq appelé Ferdinand, sans que personne eût jamais
su le motif de ce surnom. Cette bête errait parmi les cuirs, excitant
l’admiration des visiteurs par son avidité à happer des boutons de
bottine. Dans ses moments de terreur, ce coq familier se réfugiait chez
son maître, enfonçait une de ses pattes dans la poche du gilet et
cachait sa tête sous le bras du vieux concierge : « Allons, Ferdinand,
dites bonjour à Mlle Mariette... » reprenait Carbonnet. Et le coq
becquetait doucement la main de la fille, et son maître continuait :
— « Je dis toujours : Ne vous désespérez pas d’une mauvaise année, il
en viendra deux tout de suite, et aussi des bonnes; elles se suivent
comme Ferdinand suit les poules; n’est-ce pas, gourgandin? »
— « C’est vrai », répondait Mariette, « il faut en convenir, pour un
brave homme, Monsieur est un brave homme; quoique, pour la religion,
c’est un païen, qui n’est pas allé une fois à la messe depuis ces quinze
ans... »
— « Y en a tant qui z’y vont, » répliquait Carbonnet, « que c’est des
gaillards qui vous mènent des vies de remplaçant _entre quatre et minuit
(catimini)_... »
Ce fragment de conversation peut être donné comme le type de l’opinion
que Mlle Mariette nourrissait sur son maître. Mais cette opinion
demeurerait inintelligible si l’on ne rappelait ici les travaux du
philosophe et l’histoire de sa pensée. Né en 1839 à Nancy, où son père
tenait une petite boutique d’horlogerie, et remarqué de bonne heure pour
la précocité de son intelligence, Adrien Sixte a laissé parmi ses
camarades le souvenir d’un enfant chétif et taciturne, doué d’une force
de résistance morale qui éloignait dès lors la familiarité. Il fit des
études d’abord très brillantes, puis moyennes, jusqu’à ce que, dans la
classe de philosophie, qui portait le nom de Logique, il se distinguât
par des aptitudes exceptionnelles. Son professeur, frappé de son talent
de métaphysicien, voulut le décider à préparer l’examen de l’Ecole
normale. Adrien s’y refusa et déclara d’ailleurs à son père que, métier
pour métier, il préférait à tous un travail manuel. « Je serai horloger
comme toi... » fut sa seule réponse aux objurgations de ce père, qui
caressait, comme les innombrables artisans ou commerçants français dont
les enfants fréquentent le collège, le rêve, pour son fils, d’un avenir
de fonctionnaire. M. et Mme Sixte — car Adrien avait encore sa
mère — ne pouvaient d’ailleurs reprocher quoi que ce fût à ce garçon
qui ne fumait pas, n’allait pas au café, ne se montrait jamais avec une
fille, enfin qui faisait leur orgueil, et aux volontés duquel ils se
résignèrent, le cœur navré. Ils renoncèrent à ce qu’il prit aucune
carrière, mais il ne consentirent pas à le mettre en apprentissage; et
le jeune homme vécut chez eux sans autre occupation que d’étudier à sa
guise. Il employa ainsi dix années à se perfectionner dans l’étude des
philosophies anglaises et allemandes, dans les Sciences Naturelles et
particulièrement dans la physiologie du cerveau, dans les Sciences
Mathématiques; enfin, il se donna, comme l’a dit de lui-même un des
grands écrivains de notre époque, cette « violente encéphalite », cette
espèce d’apoplexie de connaissances positives qui fut le procédé
d’éducation de Carlyle et de Mill, de M. Taine et de M. Renan, de
presque tous les maîtres de la philosophie moderne. En 1868, le fils du
petit horloger de Nancy, âgé alors de vingt-neuf ans, publia un gros
volume de 500 pages intitulé : _Psychologie de Dieu_, qu’il n’envoya pas
à plus de quinze personnes, mais qui eut la fortune inattendue d’un
scandaleux retentissement. Ce livre, écrit dans la solitude de la pensée
la plus intègre, présentait ce double caractère d’une analyse critique,
aiguë jusqu’à la cruauté, et d’une ardeur dans la négation, exaltée
jusqu’au fanatisme. Moins poète que M. Taine, incapable d’écrire la
magnifique préface de _l’Intelligence_ et le morceau sur l’universel
phénoménisme; moins desséché que M. Ribot, qui préludait déjà par ses
_Psychologues anglais_ à la belle série de ses études, sa _Psychologie
de Dieu_ alliait à la fois l’éloquence de l’un à la pénétration de
l’autre, et elle avait la chance, non cherchée, de s’attaquer
directement au problème le plus passionnant de la métaphysique. Une
brochure d’un évêque très en vue, une allusion indignée d’un cardinal
dans un discours au Sénat, un article foudroyant du plus brillant
critique spiritualiste dans une célèbre Revue, suffirent pour désigner
l’ouvrage aux curiosités de la jeunesse, sur laquelle passait un vent de
révolution, symptôme avant-coureur des bouleversements prochains. La
thèse de l’auteur consistait à démontrer la production nécessaire de
« l’hypothèse-Dieu » par le fonctionnement de quelques lois
psychologiques, rattachées elles-mêmes à quelques modifications
cérébrales d’un ordre tout physique. Cette thèse était établie, appuyée,
développée avec une âpreté d’athéisme qui rappelait les fureurs de
Lucrèce contre les croyances de son temps. Il arriva donc au solitaire
de Nancy que son œuvre, conçue et composée comme dans une cellule, fut
du premier coup mêlée d’une manière tapageuse à la bataille des idées
contemporaines. On n’avait pas rencontré depuis des années, une pareille
puissance d’idées générales mariée à une telle ampleur d’érudition, ni
une si riche abondance de points de vue unie à un si audacieux
nihilisme. Mais, tandis que le nom de l’écrivain devenait célèbre à
Paris, ses parents, ceux qui vivaient auprès de lui sans le connaître,
ceux qui l’avaient élevé, demeuraient atterrés de son succès. Quelques
articles de journaux catholiques désespéraient Mme Sixte. Le vieil
horloger tremblait de perdre sa clientèle dans l’aristocratie
nancéienne. Toutes les misères de la province crucifièrent le
philosophe, qui allait prendre le parti de quitter sa famille, quand
l’invasion allemande et l’épouvantable naufrage national détournèrent de
lui l’attention de ses compatriotes et de ses parents. Ces derniers
moururent au printemps de 1871. Dans l’été de cette même année, Adrien
Sixte perdit encore une tante, et c’est ainsi qu’à l’automne de 1872,
ayant réglé toute sa fortune, il vint s’établir à Paris. Ses ressources
consistaient, grâce à l’héritage de son père et à celui de cette tante,
dans huit mille francs de rente placés en viager. Il était résolu à ne
pas se marier, à ne jamais aller dans le monde, à n’ambitionner ni
honneurs, ni places, ni réputation. Toute la formule de sa vie tenait
dans ce mot : penser.
Pour mieux définir cet homme d’une qualité si rare que cette esquisse
d’après nature risquera de paraître invraisemblablement au lecteur peu
familiarisé avec la biographie des grands manipulateurs d’idées, il est
nécessaire, de donner un aperçu des journées de ce puissant travailleur.
Eté comme hiver, M. Sixte s’asseyait à sa table dès six heures du matin,
lesté seulement d’une tasse de café noir. A dix heures, il déjeunait,
opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix heures et
demie la porte du jardin des Plantes. Il se promenait là jusqu’à midi,
poussant quelquefois sa flânerie vers les quais et du côté de
Notre-Dame. Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues
séances devant les cages des singes et la loge de l’éléphant. Les
enfants et les servantes qui le voyaient rire, comme il riait,
silencieusement et longuement, aux férocités et aux cynismes des
macaques et des ouistitis ne soupçonnaient guère les misanthropiques
pensées que ce spectacle soulevait dans le savant qui comparait en
lui-même la comédie humaine à la comédie simiesque, comme il comparait à
notre folie habituelle la sagesse de l’animal si noble qui fut le roi du
globe avant nous. Vers midi, M. Sixte rentrait, et, de nouveau, il
travaillait jusqu’à quatre heures, De quatre à six il recevait, trois
fois la semaine, des visiteurs qui étaient presque toujours des
étudiants, des maîtres occupés aux mêmes études que lui, des étrangers
attirés par une renommée aujourd’hui européenne. Trois autres fois il
sortait et faisait les quelques visites indispensables. A six heures il
dînait, sortait encore, allant cette fois le long du jardin fermé
jusqu’à la gare d’Orléans. A huit heures il rentrait, réglait sa
correspondance ou lisait. A dix heures toute lumière s’éteignait chez
lui. Cette existence monastique avait son repos hebdomadaire du lundi,
le philosophe ayant observé que le dimanche déverse sur la campagne un
flot encombrant de promeneurs. Ces jours-là, il partait de grand matin,
montait dans un train de banlieue et ne rentrait que le soir. Il ne
s’était pas une fois, durant ces quinze ans, départi de cette régularité
absolue. Pas une fois il n’avait accepté une invitation à manger dehors,
ni pris place dans une salle de spectacle. Il ne lisait jamais un
journal, s’en rapportant pour le service de ses publications à son
éditeur, et ne remerciant jamais d’un article. Son indifférence
politique était si complète qu’il n’avait jamais retiré sa carte
d’électeur. Il convient d’ajouter, pour fixer les traits principaux de
cette figure singulière, qu’il avait rompu tout rapport avec sa famille,
et que cette rupture se fondait, comme les moindres actes de cette vie,
sur une théorie. Il avait écrit dans la préface de son second livre :
_Anatomie de la volonté_, cette phrase significatives : « Les attaches
sociales doivent être réduites à leur _minimum_ pour celui qui veut
connaître et dire la vérité dans le domaine des sciences
psychologiques. » Par un motif semblable, cet homme, si doux, qu’il
n’avait pas fait trois observations à sa servante depuis quinze ans,
s’interdisait systématiquement la charité. Il pensait sur ce point comme
Spinoza, qui a écrit dans le livre quatrième de l’_Ethique_ : « La
pitié, chez un sage qui vit d’après la raison, est mauvaise et
inutile. » Ce Saint Laïque, comme on l’eût appelé aussi justement, que
le vénérable Emile Littré, haïssait dans le Christianisme une maladie de
l’humanité. Il en donnait ces deux raisons, d’abord que l’hypothèse d’un
père céleste et d’un bonheur infini avait développé à l’excès dans l’âme
le dégoût du réel et diminué la puissance d’acceptation des lois de la
nature, — ensuite qu’en établissant l’ordre social sur l’amour,
c’est-à-dire sur la sensibilité, cette religion avait ouvert la voie aux
pires caprices des doctrines les plus personnel es. Il ne se doutait
point d’ailleurs que sa fidèle domestique lui cousait des médailles
bénites dans tous ses gilets, et son inadvertance à l’endroit de
l’univers extérieur était si complète qu’il faisait maigre les vendredis
et autres jours prescrits par l’Eglise, sans apercevoir cet effort caché
de la vieille fille pour assurer le salut d’un maître dont elle disait
quelquefois, reproduisant, sans le savoir elle-même, un mot célèbre :
— « Le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu, s’il avait le cœur de le
damner. »
Ces années d’un labeur continu dans cet ermitage de la rue
Guy-de-la-Brosse avaient produit, outre cette _Anatomie de la volonté_,
une _Théorie des passions_, en trois volumes, dont la publication aurait
été plus scandaleuse encore que celle de la _Psychologie de Dieu_,
si’extrême liberté de la presse et du livre depuis tantôt dix ans
n’avait habitué les lecteurs à des audaces de description que la
tranquille férocité technique d’un savant ne saurait égaler. Dans ces
deux livres se trouvait précisée la doctrine de M. Sixte, qu’il est
indispensable de résumer ici, en quelques traits généraux, pour
l’intelligence du drame auquel cette courte biographie sert de prologue.
Avec l’école critique issue de Kant, l’auteur de ces trois traités admet
que l’esprit est impuissant à connaître des causes et des substances, et
qu’il doit seulement coordonner les phénomènes. Avec les psychologues
anglais, il admet qu’un groupe parmi ces phénomènes, celui qui est
étiqueté sous le nom d’âme, peut être l’objet d’une connaissance
scientifique, à la condition d’être étudié d’après une méthode
scientifique. Jusqu’ici, comme on voit, il n’y a rien dans ces théories
qui les distingue de celles que MM. Taine, Ribot et leurs disciples ont
développées dans leurs principaux travaux. Les deux caractères originaux
des recherches de M. Sixte sont ailleurs. Le premier réside dans une
analyse négative de ce qu’Herbert Spencer appelle l’Inconnaissable. On
sait que le grand penseur anglais admet que toute réalité repose sur un
arrière-fonds qu’il est impossible de pénétrer; par suite, il faut, pour
employer la formule de Fichte, comprendre cet arrière-fonds comme
incompréhensible. Mais, comme l’atteste fortement le début des _Premiers
Principes_, pour M. Spencer cet Inconnaissable est réel. Il vit, puisque
nous vivons de lui. De là il n’y a qu’un pas à concevoir que cet
arrière-fonds de toute réalité enveloppe une pensée, puisque notre
pensée en sort; un cœur, puisque notre cœur en dérive. Beaucoup
d’excellents esprits entrevoient dès aujourd’hui une réconciliation
probable de la Science et de la Religion sur ce terrain de
l’Inconnaissable. Pour M. Sixte, c’est là une dernière forme de
l’illusion métaphysique et qu’il s’est acharné à détruire avec une
énergie d’argumentation que l’on n’avait pas admirée à ce degré depuis
Kant. — Son second titre d’honneur, comme psychologue, consiste dans un
exposé très nouveau et très ingénieux des origines animales de la
sensibilité humaine. Grâce à une lecture immense et à une connaissance
minutieuse des Sciences Naturelles, il a pu tenter pour la genèse des
formes de la pensée le travail que Darwin a essayé pour la genèse des
formes de la vie. Appliquant la loi de l’évolution aux divers faits qui
constituent le cœur humain, il a prétendu montrer que nos plus raffinées
sensations, nos délicatesses morales les plus subtiles, comme nos plus
honteuses déchéances, sont l’aboutissement dernier, la métamorphose
suprême d’instincts très simples, transformation eux-mêmes des
propriétés de la cellule primitive; en sorte que l’univers moral
reproduit exactement l’univers physique et que le premier n’est que la
conscience douloureuse ou extatique du second. Cette conclusion,
présentée à titre d’hypothèse, à cause de son caractère métaphysique,
sert de terme d’arrivée à une merveilleuse série d’analyses, parmi
lesquelles il convient de citer deux cents pages sur l’amour, d’une
hardiesse presque plaisante sous la plume d’un homme très chaste, sinon
vierge. Mais le même Spinoza n’a-t-il pas donné une théorie de la
jalousie qu’aucun romancier moderne n’a égalée en brutalité? Et
Schopenhauer ne rivalise-t-il pas d’esprit avec Chamfort dans ses
boutades contre les femmes? Il est presque inutile d’ajouter que le
déterminisme le plus complet circule d’une extrémité à l’autre de ces
livres. On doit à M. Sixte quelques phrases qui traduisent avec une
extrême énergie cette conviction que tout est nécessaire dans l’âme,
même l’illusion que nous sommes libres : « Tout acte », a-t-il écrit,
« n’est qu’une addition. Dire qu’il est libre, c’est dire qu’il y a dans
un total plus qu’il n’y a dans les éléments additionnés. Cela est aussi
absurde en psychologie qu’en arithmétique. » Et ailleurs : « Si nous
connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui
constituent l’univers actuel, — nous pourrions, dès à présent, calculer
avec une certitude égale à celle des astronomes le jour, l’heure, la
minute où l’Angleterre par exemple évacuera les Indes, où l’Europe aura
brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel encore à naître,
assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé.
Tout l’avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du
triangle tiennent dans sa définition... » Le fatalisme mahométan ne
s’est pas exprimé avec une précision plus absolue.
Des spéculations de cet ordre ne semblent guère comporter que la plus
affreuse aridité d’imagination. Aussi le mot que M. Sixte disait souvent
de lui-même : « Je prends la vie par son côté poétique... »
paraissait-il à ceux qui l’entendaient le plus absurde des paradoxes. Et
cependant rien de plus exact, eu égard à la nature d’esprit spéciale des
philosophes. Ce qui distingue essentiellement le philosophe-né des
autres hommes, c’est que les idées, au lieu d’être pour son intelligence
des formules plus ou moins nettes, sont vivantes et réelles, comme des
êtres. La sensibilité chez lui se modèle sur la pensée au lieu que chez
nous tous il s’établit un divorce, plus ou moins complet, entre le cœur
et le cerveau. Un prédicateur chrétien a marqué admirablement la nature
de ce divorce quand il a prononcé cette phrase étrange et profonde :
« Nous _savons_ bien que nous mourrons, mais nous ne le _croyons_ pas. »
Le philosophe, lui, quand il l’est par passion, par constitution, ne
conçoit pas cette dualité, cette vie dispersée entre des sensations et
des réflexions contradictoires. Aussi n’étaient-ce pas pour M. Sixte de
simples objets de spéculation que cette universelle nécessité des
choses, que cette métamorphose indéfinie et constante des phénomènes les
uns dans les autres, que ce colossal travail de la nature sans cesse en
train de se faire et se défaire, sans point de départ, sans point
d’arrivée, par le seul jeu de la cellule primitive, que ce travail
parallèle de l’âme humaine reproduisant, sous forme de pensées,
d’émotions et de volontés, le mouvement de la vie physiologique. Il se
plongeait dans la contemplation de ces idées avec une espèce de vertige,
il les sentait avec tout son être, en sorte que ce bonhomme assis à sa
table, servi par la vieille bonne qui cuisinait à côté, dans un bureau
garni de rayonnages encombrés, la mine chétive, les pieds dans sa
chancelière, le torse pris dans un paletot rapé, participait en
imagination au labeur infini de l’univers. Il vivait la vie de toutes
les créatures. Il revêtait toutes les formes, sommeillant avec le
minéral, végétant avec la plante, s’animant avec les bêtes
rudimentaires, se compliquant avec les organismes supérieurs, homme
enfin et s’épanouissant dans les amplitudes d’un esprit capable de
refléter le vaste monde. Ce sont ces délices des idées générales,
analogues à celles de l’opium, qui rendent ces songeurs indifférents aux
menus accidents du monde extérieur, et aussi, pourquoi ne pas le dire?
presque absolument étrangers aux affections ordinaires de la vie. Nous
ne nous attachons qu’à ce que nous sentons bien réel; or, pour ces têtes
singulières, c’est l’abstraction qui est la réalité, et la réalité
quotidienne une ombre, une épreuve grossière et dégradée des lois
invisibles. Peut-être M. Sixte avait-il aimé sa mère. A coup sûr, là
s’était bornée son existence sentimentale. S’il était doux et indulgent
pour tous les hommes, c’était par le même instinct qui lui faisait,
lorsqu’il déplaçait une chaise dans son bureau, prendre ce meuble sans
violence. Mais il n’avait jamais éprouvé le besoin d’avoir auprès de lui
une chaude et ardente tendresse, une famille, un dévouement, un amour,
pas même une amitié. Les quelques savants avec lesquels il était lié lui
représentaient des conversations professionnelles, celui-ci sur la
chimie, cet autre sur les hautes mathématiques, un troisième sur les
maladies du système nerveux. Que ces gens-là fussent mariés, occupés
d’élever leurs enfants, soucieux de se pousser dans une carrière, il
n’en tenait aucun compte dans ses rapports avec eux. Et si bizarre que
doive paraître une telle conclusion après une telle esquisse, il était
heureux.
Un pareil homme, un pareil intérieur et une pareille vie étant donnés,
que l’on imagine l’effet produit dans ce cabinet de travail de la rue
Guy-de-la-Brosse par ces deux faits survenus coup sur coup dans un même
après-midi : d’abord une cédule de citation adressée à M. Adrien Sixte,
pour qu’il eût à comparaître au cabinet de M. Valette, juge
d’instruction, afin d’être interrogé, suivant la formule, « sur les
faits et circonstances dont il lui serait donné connaissance; » en
second lieu, une carte portant le nom de Mme veuve Greslou et demandant
que M. Sixte voulût bien la recevoir le lendemain vers quatre heures,
« pour l’entretenir du crime dont était accusé à faux son malheureux
enfant. » J’ai dit que le philosophe ne lisait jamais aucun journal.
S’il en eût seulement ouvert un au hasard depuis quinze jours, il y eût
trouvé des allusions à cette histoire du jeune Greslou que de récents
procès ont fait oublier. Faute de ce renseignement, la cédule de
citation et le billet de la mère ne lui offrirent aucune espèce de sens
précis. Cependant, par le rapport entre cette citation et le mot de la
mère, il se rendit compte que les deux faits étaient probablement
connexes, et il pensa aussitôt qu’il s’agissait d’un jeune homme, d’un
certain Robert Greslou, qu’il avait connu, l’année précédente, dans des
circonstances d’ailleurs très simples. Mais, précisément, ces
circonstances contrastaient trop avec toute idée d’un procès criminel,
pour que ce souvenir guidât en aucune manière les hypothèses du savant,
et il demeura longtemps à regarder cette cédule tour à tour et cette
carte, en proie à l’inquiétude presque douloureuse que le moindre
événement d’un ordre très inattendu et très obscur inflige aux hommes
d’habitude.
Robert Greslou? — M. Sixte avait lu ce nom pour la première fois, voici
deux ans, au bas d’un billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit
portait comme titre : _Contribution à l’étude de la multiplicité du
Moi_, et le billet énonçait modestement le désir que le célèbre écrivain
voulût bien jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout jeune
homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : « élève-vétéran de
philosophie au lycée de Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ
soixante pages révélait une intelligence si prématurément subtile, une
connaissance si exacte des théories les plus récentes de la psychologie
contemporaine, enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte avait
cru devoir répondre par une longue lettre. Un mot de remerciement était
venu aussitôt, dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé d’aller à
Paris pour ses examens oraux de l’Ecole normale, il aurait l’honneur de
se présenter chez le Maître. Ce dernier avait donc vu entrer un
après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec de beaux yeux noirs vifs
et mobiles qui éclairaient un visage un peu trop pâle. C’était le seul
détail de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire du philosophe.
Semblable sur ce point à tous les spéculatifs, il ne recevait du monde
visible qu’une impression flottante et n’en gardait qu’une réminiscence
vague comme cette impression. Mais sa mémoire des idées était
surprenante, et il se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien
avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens que sa renommée attirait
chez lui, aucun ne l’avait étonné davantage par la précocité vraiment
extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. Sans doute il flottait
dans l’esprit de cet adolescent bien de l’à-peu-près, l’effervescence
d’une pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances
diverses; mais quelle merveilleuse facilité de déduction! Quelle
éloquence naturelle, et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme!
Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, gesticulant un
peu et lui disant : « Non, monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes
pour nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres... Vous êtes celui
qui accepte toute la vérité, celui en qui on peut croire... Tenez, dans
votre _Théorie des passions_, l’analyse de l’amour, mais c’est notre
bréviaire à tous... Au lycée, on défend le livre. Je l’avais chez moi,
et deux de mes camarades venaient copier ces chapitres, à la maison, les
jours de sortie... » Et comme il se cache une vanité d’auteur dans l’âme
de tout homme qui a fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument
sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe d’écoliers, naïvement
exprimé par l’un d’eux, avait flatté particulièrement le philosophe.
Robert Greslou avait sollicité l’honneur d’une seconde visite, et là,
tout en avouant un échec à l’Ecole normale, il s’était un peu ouvert sur
ses projets. M. Sixte, lui, s’était laissé aller, contre ses habitudes,
à l’interroger sur des détails intimes. Il avait appris ainsi que le
jeune homme était le fils unique d’un ingénieur mort sans fortune, et
que la mère l’avait élevé à force de sacrifices. « Mais je n’en
accepterai plus, » disait Robert; « mon intention est de passer ma
licence dès cette année, puis je demande une chaire de philosophie
aussitôt, dans un collège, et je travaille à un grand ouvrage sur les
variations de la personnalité, dont l’essai que je vous ai soumis forme
l’embryon... » Les yeux du jeune psychologue s’étaient faits plus
brillants pour formuler ce programme de vie. Ces deux visites dataient
du mois d’août 1885. On était en février 1887, et, depuis lors, M. Sixte
avait reçu cinq ou six lettres de son jeune disciple. Une d’elles lui
annonçait l’entrée de Robert Greslou comme précepteur dans une famille
noble, qui passait les mois d’été dans un château situé près d’un des
plus jolis lacs des montagnes d’Auvergne : celui d’Aydat. Un simple
détail donnera la mesure de la préoccupation où M. Sixte fut jeté par la
coïncidence entre la lettre émanée du cabinet du juge et la carte de Mme
Greslou. Quoiqu’il eût sur sa table les épreuves à revoir d’un long
article pour la _Revue philosophique_, il se mit à rechercher cette
correspondance avec le jeune homme le soir même. Il la trouva tout de
suite dans le cartonnier où il rangeait méticuleusement ses moindres
papiers. Elle était classée, avec d’autres du même genre, sous la
rubrique : « Documents contemporains sur la formation des esprits. »
Elle formait environ trente pages que le savant lut avec un soin
particulier, sans y rencontrer rien que des réflexions d’un ordre
intellectuel, des questions sur des lectures à suivre, et l’énoncé de
quelques projets de mémoires. Quel fil pouvait bien rattacher de
pareilles préoccupations au procès criminel dont parlait la mère? Il
fallait que ce garçon, vu deux fois à peine, eût beaucoup frappé le
philosophe, car la pensée que le mystère dissimulé derrière cet appel au
Palais de Justice était le même que celui qui motivait cette visite
subite d’une mère au désespoir le tint éveillé une partie de la nuit.
Pour la première fois depuis des années, il brusqua Mlle Trapenard à
cause d’une petite négligence de service, et quand il passa devant la
loge à une heure de l’après-midi, son visage, d’ordinaire très calme
exprimait un si visible souci que le père Carbonnet, déjà mis en éveil
par la lettre de convocation arrivée ouverte, suivant une coutume assez
barbare, et qu’il avait lue, comme de juste, fit cette confidence à sa
femme, — il avait déjà parlé de la chose dans tout le quartier :
— « Je ne suis pas curieux des affaires des autres, mais je donnerais
bien vingt ans de la vie de la propriétaire pour savoir ce que la
justice peut vouloir à ce pauvre M. Sixte, qu’il est là qui dévale à
cette heure-ci comme un _abohi-fou_... »
— « Tiens, M. Sixte a changé son heure de promenade », disait à sa mère
la jeune fille, assise au comptoir dans la boutique de la boulangerie.
« Il paraît qu’il va avoir un procès pour un héritage? »
— « Pige-moi donc le père Sixte; se défile-t-il, ce zèbre-là!... Il
paraît que la justice le chicane », racontait à son camarade un des deux
élèves en pharmacie. « Ces vieux, ça n’a l’air de rien, et puis on
découvre des tas d’histoires malpropres dans des coins... Au fond, c’est
tous des canailles... »
— « Il est encore plus ours que d’habitude. Il ne nous saluera
seulement pas. » C’était la femme du professeur au Collège de France
établi dans la même maison que le célèbre philosophe et qui se croisait
avec lui. « Tant mieux, d’ailleurs; on prétend qu’on va poursuivre ses
livres. Ce n’est pas dommage... »
Et voilà comment les plus modestes des hommes, et qui se croient les
plus ignorés, ne peuvent bouger sans encourir les commentaires lancés
par d’innombrables bouches, du moment qu’ils habitent ce que l’on est
convenu d’appeler à Paris un quartier paisible. Ajoutons que M. Sixte se
fût soucié de cette curiosité, s’il l’eût soupçonnée, comme d’un volume
de philosophie universitaire. C’était pour lui le dernier terme du
mépris.
II
L’AFFAIRE GRESLOU
Le célèbre philosophe était, en toute chose, d’une ponctualité
méthodique. Parmi les maximes adoptées, à l’imitation de Descartes, dans
le début de sa vie, se trouvait celle-ci : « L’ordre affranchit la
pensée. » Il arrivait donc au Palais de Justice cinq minutes avant le
moment fixé sur la cédule. Il dut attendre une demi-heure dans le
corridor avant que le juge le fît appeler. Dans ce long couloir, aux
longs murs nus et blancs, meublés de quelques chaises et de tables pour
les garçons de service, les voix se faisaient basses comme dans toutes
les antichambres officielles. Il s’y trouvait six à sept personnes. Le
savant avait pour voisin un honnête bourgeois et sa femme, commerçants
de quartier, appelés pour une autre affaire, et très désorientés par
cette rencontre avec la justice. La vue de ce personnage à la face
rasée, aux yeux cachés par les verres sombres et ronds de ses lunettes,
avec sa longue redingote et sa physionomie inexplicable, inquiéta ces
gens au point de leur faire quitter la place où ils chuchotaient :
— « Il est de la police », dit le mari à sa femme.
— « Tu crois? » reprit la femme en regardant l’énigmatique et immobile
figure avec terreur. « Dieu! qu’il a l’air faux!... »
Pendant que se jouait cette scène profondément comique, sans que
l’observateur professionnel du cœur humain se doutât une seule minute de
l’effet qu’il produisait, ni même qu’il y eût quelqu’un à côté de lui,
le juge d’instruction causait avec un ami dans une petite pièce
attenante à son cabinet. Embellie par les autographes et les portraits
de quelques malfaiteurs fameux, cette pièce servait en même temps à M.
Valette de chambre à toilette, de fumoir et aussi de _retiro_, quand il
voulait bavarder hors de l’inévitable présence de son commis-greffier.
Ce juge était un homme de moins de quarante ans, avec un joli profil,
des vêtements coupés à la mode, des bagues aux doigts, enfin un
magistrat de la nouvelle école. Dans la rue, avec son ruban de
chevalier, son veston ajusté et son chapeau luisant, vous l’eussiez pris
pour un boursier décoré à propos d’une émission. Il tenait à la main le
papier sur lequel le savant avait écrit son nom, d’une écriture claire
et toute liée, et il montrait cette signature à son ami, un simple homme
de plaisir celui-là, et qui présentait cette physionomie à la fois
effacée et nerveuse, comme il ne s’en rencontre qu’à Paris. Essayez d’y
déchiffrer des goûts, des habitudes, un caractère? C’est impossible,
tant il a passé sur ce visage de sensations multiples et
contradictoires. Ce viveur appartenait à l’espèce de ceux qui suivent
les premières représentations, visitent les ateliers des peintres,
assistent aux procès sensationnels, enfin qui se piquent d’être au
courant, « dans le train », comme on dit aujourd’hui. Après avoir lu le
nom d’Adrien Sixte, il s’écria :
— « Bravo, mes compliments, mon vieux Valette. C’est une vraie chance
d’avoir à causer avec cet homme-là! Tu connais son chapitre sur l’amour
dans je ne sais plus quel bouquin?... En voilà un qui connaît les
femmes... Mais sur quoi diable as-tu à l’interroger? »
— « Sur cette affaire Greslou », dit le juge; « il a beaucoup reçu le
jeune homme, et la défense l’a cité comme témoin à décharge. On a lancé
une commission rogatoire rien que pour cela. »
— « Quel dommage que je ne puisse pas le voir! » dit l’autre.
— « Ça te ferait plaisir? Rien de plus facile... Je vais le faire
introduire... Tu t’en iras comme il entrera... En tout cas, c’est
convenu pour ce soir, à huit heures, chez Figon. Gladys y sera,
naturellement? »
— « Convenu... Tu sais son dernier mot à Gladys. Comme nous reprochions
devant elle à Percy de tromper Gustave : « Mais il faut bien qu’elle ait
deux amants, puisqu’elle dépense par an le double de ce que chacun lui
donne!... »
— « Ma foi, » dit Valette, « je crois que celle-là en remontrerait sur
la philosophie de l’amour à tous les Sixtes du monde et du
demi-monde... »
Les deux amis rirent gaiement, puis le juge donna l’ordre qu’on appelât
le philosophe. Le curieux, tout en prenant congé de Valette par une
poignée de main et un nouveau : « A ce soir, huit heures très
précises, » cligna de l’œil derrière son monocle afin de mieux dévisager
l’illustre écrivain qu’il connaissait pour avoir lu des extraits
piquants de la _Théorie des passions_ dans des articles de journaux.
L’apparition du bonhomme à la fois excentrique et timide qui entrait
dans le cabinet du juge avec la plus visible gêne démentait si fort
l’idée du misanthrope mordant, cruel et désabusé, ébauchée dans leur
imagination, que les deux hommes, le boulevardier et le magistrat,
échangèrent un regard de stupeur. Un sourire leur vint irrésistiblement
aux lèvres, mais cela ne dura qu’une seconde. Déjà l’ami était parti.
L’autre fit signe au témoin de s’asseoir sur un des fauteuils de velours
vert dont était meublée cette pièce, — luxe complété, à la manière
administrative, par un tapis d’une moquette verte aussi et par un bureau
d’acajou. La physionomie du juge d’instruction s’était remise au grave.
Ces passages d’une attitude à une autre sont beaucoup plus sincères que
ne l’imaginent ceux qui constatent ces contrastes de tenue entre l’homme
privé et le fonctionnaire. Le parfait comédien social, et qui considère
son métier avec un entier mépris, est un monstre heureusement très rare.
Nous n’avons pas cette force de scepticisme au service de nos
hypocrisies. Le spirituel M. Valette, si goûté dans le demi-monde, ami
des hommes de cercle et de sport, émule des journalistes en
plaisanteries, et qui, tout à l’heure, commentait joyeusement le mot
d’une impure avec laquelle il devait dîner le soir, n’avait eu besoin
d’aucun effort pour céder la place à l’investigateur sévère et
froidement habile qui a mission de chercher la vérité au nom de la loi.
De sa prunelle devenue soudainement aiguë, il essaya de pénétrer
jusqu’au fond la conscience du nouveau venu. Dans ces premières minutes
d’entretien avec quelqu’un qu’il s’agit de faire parler, même s’il ne le
veut pas, les magistrats de race ont en eux une espèce d’éveil de toute
leur nature judiciaire, comme les escrimeurs qui tâtent le jeu d’un
tireur inconnu, afin d’y entrer. Le philosophe, lui, constata que ses
pressentiments ne l’avaient pas trompé, car il lut, écrits en grosses
lettres sur la liasse de papiers que prit M. Valette, ces mots qui le
firent involontairement tressaillir : _Affaire Greslou_. Un silence
régnait dans cette pièce, coupé par le bruit des papiers froissés et par
le craquement de la plume du greffier. Ce dernier se préparait à noter
l’interrogatoire avec l’impersonnelle indifférence qui distingue les
hommes habitués à jouer le rôle de machines dans les drames de la cour
d’assises.
Un procès pour eux ne se distingue pas plus d’un autre que pour un
employé des pompes funèbres un mort ne se différencie d’un mort, ou pour
un garçon d’hôpital un malade d’un malade.
— « Je vous épargnerai, monsieur, » dit enfin le juge, « les questions
habituelles... Il y a des noms et des hommes qu’il n’est pas permis
d’ignorer... » Le philosophe ne s’inclina même pas sous le
compliment. — « Pas d’usage du monde, » pensa le magistrat; « ce sera
un de ces hommes de lettres qui croient devoir nous mépriser. » Et tout
haut : « J’arrive au fait qui a motivé la citation que j’ai dû vous
adresser... Vous connaissez le crime dont est accusé le jeune Robert
Greslou. »
— « Pardon, monsieur, » interrompit le philosophe en quittant la
position qu’il avait prise instinctivement pour écouter le juge, le
coude sur le fauteuil, le menton sur la main et l’index sur sa joue,
comme dans les minutes de ses grandes méditations solitaires, « je n’en
ai pas la moindre notion. »
— « Tous les journaux l’ont cependant rapporté, avec une exactitude à
laquelle ces messieurs de la presse ne nous ont guère habitués... »
répondit le juge, qui crut devoir répondre au dédain de la littérature
pour la robe diagnostiqué chez le témoin par un peu de persiflage; et à
part lui : « Il dissimule... Pourquoi?... Pour jouer au plus fin?...
Comme c’est bête! »
— « Pardon, monsieur, » dit encore le philosophe, « je ne lis jamais
aucun journal. »
Le juge regarda son interlocuteur en faisant un « Ah! » où il entrait
plus d’ironie que d’étonnement. « Bon, » pensa-t-il, « tu veux me faire
poser, toi; attends un peu... » Ce fut avec une certaine irritation dans
la voix qu’il reprit :
— « Hé bien, monsieur, je vous résumerai donc l’accusation en quelques
mots, tout en regrettant que vous ne soyez pas plus au courant d’une
affaire qui peut intéresser gravement, très gravement, sinon votre
responsabilité légale, au moins votre responsabilité morale... » Ici le
philosophe dressa la tête avec une inquiétude qui réjouit le cœur du
juge : « Attrape, mon bonhomme, » se dit-il; et à haute voix : « Vous
savez, en tout cas, monsieur, qui était Robert Greslou et la situation
qu’il occupait chez M. le marquis de Jussat-Randon... J’ai là, dans le
dossier, copie de plusieurs lettres que vous lui avez adressées au
château de Jussat et qui témoignent que vous étiez — comment
dirai-je? — le directeur intellectuel du prévenu. » — Le philosophe
eut un nouveau mouvement de tête. — « Je vous demanderai tout à l’heure
de vouloir bien déclarer si ce jeune homme vous a parlé de l’intérieur
de cette famille, et dans quels termes... Je ne vous apprends sans doute
rien et vous rappelant qu’elle se composait du père, de la mère, d’un
fils qui est capitaine de dragons, actuellement en garnison à Lunéville,
d’un second fils qui était l’élève de Greslou et d’une jeune fille de
dix-neuf ans, Mlle Charlotte. Cette dernière était fiancée au baron de
Plane, un officier du même régiment que son frère. Le mariage avait dû
être retardé, de quelques mois, pour des raisons de famille qui n’ont
rien à voir au procès. Il avait été définitivement fixé au 15 décembre
dernier. Or, un matin de la semaine qui précédait l’arrivée du fiancé et
du comte André, le frère de Mlle de Jussat, la femme de chambre de cette
jeune fille, en entrant chez elle à l’heure accoutumée, la trouva morte
dans son lit... »
Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant à feuilleter son
dossier, il guigna de l’œil le témoin. La stupeur qui se peignit sur le
visage du philosophe manifesta une telle sincérité, que le juge en
demeura lui-même étonné. « Il ne savait rien », se dit-il; « voilà qui
est bien étrange... » Il étudia de nouveau, sans quitter son air
préoccupé et indifférent, la physionomie de l’homme célèbre. Mais il
manquait des données qui lui eussent rendu intelligible ce personnage
abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées
et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des
faits. Il continua de n’y rien comprendre, et il reprit son récit :
« Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un modeste praticien de
campagne, il n’hésita pas une minute à reconnaître que l’aspect du
cadavre démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage était livide,
les dents serrées, les pupilles dilatées extraordinairement, et le
corps, courbé en arc de cercle, reposait sur la nuque et sur les talons.
Bref, c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement par la
strychnine. Un verre, placé sur la table de nuit, contenait les
dernières gouttes d’une potion que Mlle de Jussat-Randon avait dû
prendre la veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était son
habitude, pour combattre l’insomnie. Elle souffrait depuis un an à peu
près d’une maladie nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y
trouva des traces de noix vomique. C’est, comme vous savez, une des
formes sous lesquelles le terrible poison se débite dans la médecine
actuelle. Une petite bouteille sans étiquette, contenant quelques
gouttes de couleur sombre, fut ramassée presque aussitôt par un
jardinier, sous les fenêtres de la chambre. On avait dû la jeter pour
qu’elle se brisât, mais elle était tombée sur de la terre meuble, dans
une plate-bande fraîchement remuée. Ces gouttes brunâtres étaient aussi
des gouttes de noix vomique. Plus de doute : Mlle de Jussat était morte
empoisonnée. L’autopsie acheva de le démontrer. Etait-on en présence
d’un suicide ou d’un meurtre?... Un suicide? Mais quel motif cette jeune
fille, sur le point de se marier à un homme charmant et qu’elle avait
agréé, pouvait-elle avoir eu de se tuer? Et de quelle manière, sans un
mot d’explication, sans une lettre d’adieu à ses parents!... D’autre
part, comment s’était-elle procuré le poison? Précisément cette
recherche mit la justice sur la trace de l’accusation qui nous occupe
aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien du village déposa que, six
semaines auparavant, le précepteur du château lui avait demandé de la
noix vomique pour soigner une maladie d’estomac. Or ce précepteur était
parti pour Clermont, sous prétexte d’aller voir sa mère malade, le matin
même du jour où l’on avait découvert le cadavre, soi-disant appelé par
une dépêche. Il fut établi, coup sur coup, que cette dépêche n’avait
jamais été reçue, que la nuit même du crime un domestique avait vu
Robert Greslou sortir de la chambre de Mlle Charlotte, enfin que le
flacon de poison, acheté chez le pharmacien et que l’on retrouva chez le
jeune homme, avait été vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour
combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple, afin d’éviter les
soupçons. D’autres témoignages vinrent rapporter que Robert Greslou
avait été très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses parents.
On découvrit même une lettre qu’il lui avait adressée, datant de onze
mois déjà, mais qui correspondait très bien à un habile effort vers un
commencement de cour. Les domestiques et l’élève même du précepteur
déposèrent encore que depuis huit jours les relations entre Mlle de
Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement tendues, de
familières qu’elles avaient été. A peine si elle répondait à son salut.
On tira de ces divers signes l’hypothèse suivante : Robert Greslou,
devenu amoureux de cette jeune fille, l’avait courtisée sans espoir,
puis il l’avait empoisonnée pour empêcher son mariage avec un autre.
Cette hypothèse emprunta une force singulière aux mensonges dont le
jeune homme se rendit coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir
jamais écrit à Mlle de Jussat; on lui produisit sa lettre et on put même
retrouver dans la cheminée de la victime, parmi des débris qui
décelaient qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit de la mort,
une moitié d’enveloppe à l’écriture du prévenu. Il nia être allé cette
nuit-là dans la chambre de Mlle Charlotte, et on le mit en face du valet
de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint son dire avec d’autant
plus d’énergie qu’il confessa être entré lui-même à cette heure-là dans
la chambre d’une fille de service dont il était l’amant. Greslou ne put
d’ailleurs expliquer la raison pour laquelle il avait acheté la noix
vomique, abusant ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel il
était lié. Il fut démontré que jamais auparavant il ne s’était plaint de
maux d’estomac. Il n’expliqua pas davantage l’invention du faux
télégramme, son départ précipité, ni surtout le trouble effroyable où
l’avait jeté la découverte de l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre
mobile que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit n’était admissible,
par ce simple fait que la victime avait tous ses bijoux, tout l’argent
de son portemonnaie, et que son corps ne portait la trace d’aucune
espèce de violence. On reconstruisit ainsi la scène : Greslou s’était
introduit dans la chambre de Mlle de Jussat-Randon, sachant qu’elle
dormait généralement jusqu’à deux heures, puis qu’à ce moment elle se
réveillait pour prendre sa potion. Il avait mélangé à cette potion une
dose de noix vomique suffisante pour foudroyer la jeune fille, qui
n’avait eu que le temps de reposer le verre sans pouvoir appeler. Puis
il avait eu peur que son émotion ne le trahit, et il était parti
précipitamment avant la découverte du corps. La bouteille vide et
retrouvée sur la plate-bande, il avait dû la jeter par la fenêtre de la
chambre d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de Mlle Charlotte.
L’autre bouteille, il avait dû la remplir d’eau par une de ces ruses
compliquées et maladroites auxquelles se reconnaissent les apprentis
criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui détenu dans la maison d’arrêt
de Riom et doit comparaître aux assises de cette ville, dans la session
de février, ou aux premiers jours de mars, comme accusé d’avoir
empoisonné Mlle de Jussat-Randon. Les charges qui pèsent sur lui sont
rendues plus accablantes par son attitude depuis son arrestation. Il se
renferme dans un silence absolu, maintenant que ses mensonges ont été
confondus, et il refuse de répondre à toutes les questions qu’on lui
pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a pas à se défendre. Il a
refusé de constituer un avocat, et il vit dans un état de tristesse
sombre qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux remords.
Il lit et il écrit beaucoup, mais, détail qui est bien bizarre et qui
montre la force de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans, des
choses de pure philosophie, sans doute afin de combattre la mauvaise
impression produite par sa tristesse et de prouver sa pleine liberté
d’esprit... La nature des occupations du prévenu m’amène, monsieur,
après ce long récit, à la raison pour laquelle votre témoignage a pu
être réclamé dans cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui se
révolte contre l’évidence, comme il est naturel, et qui meurt de
douleur, mais sans arriver à vaincre l’obstination de son fils à se
taire. Vos livres sont, avec ceux de quelques psychologues anglais, les
seuls que le prévenu ait demandés. J’ajouterai que sur les rayons de la
bibliothèque on a trouvé tous vos volumes dans des conditions qui
prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés de pages sur lesquelles
il avait écrit un commentaire parfois plus développé que le texte...
Vous en jugerez vous-même... »
Tout en parlant, M. Valette tendait au philosophe un exemplaire de la
_Psychologie de Dieu_ que ce dernier ouvrit machinalement. Il put voir
en effet qu’à chacune des pages imprimées correspondait une feuille
noircie de caractères d’une écriture assez analogue à la sienne, mais
plus confuse, plus fébrile. Dans la tendance des lignes à tomber, un
graphologue eût deviné une propension aux découragements rapides. Cette
analogie d’écritures saisit le savant pour la première fois, et ce lui
fut une sensation pénible. Il referma le livre qu’il rendit au juge en
disant :
— « Je suis douloureusement surpris, monsieur, des révélations que vous
venez de me faire sur ce malheureux jeune homme; mais j’avoue ne pas
comprendre quelle sorte de relation existe entre ce crime et mes livres
ou ma personne, ni quelle nature de témoignage je peux bien être appelé
à donner. »
— « C’est pourtant très simple, » reprit le juge. « Si grandes que
soient les charges qui pèsent sur Robert Greslou, elles reposent sur des
hypothèses. Il y a contre lui des présomptions terribles, il n’y a pas
une certitude absolue. Vous voyez donc, monsieur, pour employer le
langage de la Science où vous excellez, qu’une question de psychologie
dominera tout le débat. Quelles étaient les idées, quel était le
caractère de ce jeune homme? Il est évident que s’il s’occupait avec
beaucoup d’intérêt d’études très abstraites, les chances de sa
culpabilité diminuent... » En prononçant cette phrase où le savant ne
devina pas un piège, Valette semblait de plus en plus indifférent. Il
n’ajoutait pas que précisément un des arguments de l’accusation, mis en
avant par le vieux marquis de Jussat, consistait à prétendre que Robert
Greslou avait été corrompu par ses lectures. Il s’agissait d’amener M.
Sixte à bien caractériser le genre de principes dont le jeune homme
avait été imprégné.
— « Interrogez, monsieur, » répondit le savant.
— « Voulez-vous que nous commencions par le commencement? » dit le
juge. « Dans quelles circonstances et à quelle date avez-vous fait la
connaissance de Robert Greslou? »
— « Il y a deux ans, » dit le philosophe, « et à propos d’un travail
purement spéculatif sur la personnalité humaine, qu’il vint me soumettre
lui-même. »
— « Et l’avez-vous vu souvent? »
— « Deux fois seulement. »
— « Quelle impression vous produisit-il? »
— « Celle d’un jeune homme admirablement doué pour les travaux
psychologiques... » répliqua le philosophe en pesant ses mots. Le juge
put sentir à cet accent la conscience de quelqu’un qui veut voir et dire
la vérité. « Si bien doué que je fus presque effrayé de cette
précocité. »
— « Il ne vous a pas entretenu de sa vie privée? »
— « Fort peu, » dit le philosophe; « il m’a seulement raconté qu’il
vivait avec sa mère, et que son intention était de faire sa carrière
dans le professorat, en même temps qu’il travaillerait à quelques
livres. »
— « En effet, » reprit le juge, « c’était un des articles inscrits dans
une espèce de programme d’existence que l’on a trouvé dans les papiers
du prévenu, parmi ceux qui restent. — Car, et c’est là encore une des
charges qui pèsent sur lui, entre son premier interrogatoire et son
arrestation, il en a détruit le plus grand nombre. — Pourriez-vous, »
ajouta-t-il, « donner quelques explications sur une des phrases de ce
programme, assez obscure pour les profanes qui ne sont plus au courant
de la philosophie moderne? Voici cette phrase... » et, prenant une
feuille entre les autres : « Multiplier le plus possible les expériences
psychologiques... Que pensez-vous que Robert Greslou entendît par là? »
— « Je suis très embarrassé de vous répondre, monsieur, » dit M. Sixte
après un silence; mais le juge commençait à voir qu’il était inutile de
ruser avec un homme aussi simple, et il comprit que ce silence indiquait
simplement la recherche d’une expression rigoureusement exacte à donner
à la pensée. « Je sais seulement le sens que j’attacherais, moi, à cette
formule, et probablement ce jeune homme était trop instruit des travaux
de la psychologie pour ne pas penser de même... Il est évident que dans
les autres sciences d’observation, telles que la physique ou la chimie,
la contre-épreuve d’une loi quelconque exige une application positive et
concrète de cette loi. Quand j’ai décomposé l’eau, par exemple, en ses
éléments, je dois pouvoir, toutes conditions égales d’ailleurs,
reconstituer de l’eau avec ces mêmes éléments. C’est là une expérience
des plus vulgaires, mais qui suffit à résumer la méthode des sciences
modernes. Connaître d’une connaissance expérimentale, c’est pouvoir
reproduire à volonté tel ou tel phénomène, en reproduisant ses
conditions... Avec les phénomènes moraux, un tel procédé, est-il
admissible? Je crois, pour ma part, que oui, et en définitive ce que
l’on appelle l’éducation n’est pas autre chose qu’une expérience
psychologique plus ou moins bien instituée, puisqu’elle se résume
ainsi : étant donné tel phénomène, — qui s’appelle tantôt une vertu, la
patience, la prudence, la sincérité; tantôt une aptitude intellectuelle,
une langue morte ou vivante, l’orthographe, le calcul, — trouver les
conditions où ce phénomène se produira le plus aisément... Mais ce champ
est bien borné, car si je voulais, je suppose, les conditions exactes de
la naissance de telle passion une fois connues, produire à volonté cette
passion chez un sujet, je me heurterais à d’insolubles difficultés de
code et de mœurs. Il viendra peut-être un temps où de telles
expérimentations seront possibles. Mon avis est que, pour le moment,
nous n’avons, nous autres psychologues, qu’à nous en tenir aux
expériences instituées par la nature et le hasard. Avec des mémoires,
avec des œuvres de littérature ou d’art, avec des statistiques, des
dossiers de procès, des notes de médecine légale, nous possédons un
monde de faits à notre service. Robert Greslou avait en effet discuté
avec moi ce _desideratum_ de notre science. Je m’en souviens, il
regrettait que les condamnés à mort ne pussent pas être placés dans des
conditions spéciales, qui permettraient d’expérimenter sur eux certains
phénomènes moraux. C’était là une opinion simplement hypothétique, d’un
esprit très jeune et qui ne se rend pas compte que, pour travailler
utilement dans cet ordre d’idées, il est nécessaire d’étudier un cas
durant un temps très long... C’est sur les enfants que l’on pourrait
opérer le mieux, » ajouta le savant, poussant ses propres idées; « mais
comment ferait-on comprendre qu’il pourrait être utile à la science de
leur donner systématiquement, par exemple, certains défauts ou certains
vices? »
— « Des vices?... » fit le juge abasourdi par la tranquillité avec
laquelle le philosophe avait prononcé cette phrase énorme.
— « Je parlais en psychologue, » répondit le savant qui sourit à son
tour de l’exclamation du juge; « voilà justement pourquoi, monsieur,
notre science n’est pas susceptible de certains progrès. Votre
exclamation m’en donnerait une preuve, s’il en était besoin. La société
ne peut pas se passer de la théorie du Bien et du Mal qui pour nous n’a
d’autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois
utiles, quelquefois puériles. »
— « Vous admettez cependant qu’il y a des actions bonnes et des actions
mauvaises, » fit M. Valette; puis le magistrat reprenant le dessus et
utilisant tout de suite cette discussion générale au profit de son
enquête : « Cet empoisonnement de Mlle de Jussat, » insinua-t-il, « par
exemple, vous conviendrez que c’est un crime... »
— « Au point de vue social, » répondit M. Sixte, « sans aucun doute.
Mais pour le philosophe il n’y a ni crime ni vertu. Nos volitions sont
des faits d’un certain ordre régis par certaines lois, voilà tout. Mais,
monsieur, » et ici la naïve vanité de l’écrivain apparut, « vous
trouverez de ces théories une démonstration, que j’ose croire
définitive, dans mon _Anatomie de la volonté_... »
— « Avez-vous quelquefois abordé ces sujets avec Robert Greslou? »
demanda le juge. « Et croyez-vous qu’il partageât vos idées? »
— « Très probablement, » dit le philosophe.
— « Savez-vous, monsieur, » reprit le magistrat démasquant ses
batteries, « que vous venez presque de justifier les accusations de M.
le marquis de Jussat, qui prétend que les doctrines des matérialistes
contemporains ont détruit le sens moral chez ce jeune homme et l’ont
rendu capable de ce meurtre? »
— « Je ne sais pas ce qu’est la matière, » fit M. Sixte, « je ne suis
donc pas matérialiste. Quant à rejeter sur une doctrine la
responsabilité de l’interprétation absurde qu’un cerveau mal équilibré
donne à cette doctrine, c’est à peu près comme si on reprochait au
chimiste qui a découvert la dynamite les attentats auxquels cette
substance est employée. C’est un argument qui ne compte pas... » Le ton
avec lequel le philosophe prononça cette phrase révélait la force
invincible de résistance spirituelle que donne la foi profonde, — comme
une timidité presque enfantine devant les tracas de la vie matérielle se
révéla dans l’accent avec lequel il demanda tout d’un coup :
« Croyez-vous que je serai obligé d’aller à Riom pour déposer? »
— « Je ne le pense pas, monsieur, » dit le juge, qui ne put s’empêcher
de remarquer avec un étonnement nouveau le contraste entre la fermeté du
penseur dans la première partie de son discours et l’anxiété avec
laquelle avait été prononcée cette dernière phrase, « car je constate
que vos rapports avec le prévenu ont été beaucoup plus superficiels que
ne le croyait sa mère elle-même, si vraiment ils se bornent à ces deux
visites et à une correspondance qui paraît avoir été exclusivement
philosophique. Mais, j’y reviens, vous n’avez jamais reçu de confidences
relatives à son existence chez les Jussat? »
— « Jamais. D’ailleurs, il cessa de m’écrire presque aussitôt après son
entrée dans cette famille. »
— « Et dans ses toutes dernières lettres, il n’y avait pas trace
d’aspirations nouvelles, d’une inquiétude, d’une curiosité de sensations
inconnues? »
— « Je n’ai rien remarqué de semblable, » dit le philosophe.
— « Hé bien! monsieur, reprit M. Valette après un nouveau silence
durant lequel il étudia de nouveau ce bizarre témoin, « je ne veux pas
vous retenir plus longtemps. Vos heures sont trop précieuses.
Permettez-moi de résumer à mon greffier les quelques réponses que vous
m’avez faites... Il n’est pas habitué à des interrogatoires qui portent
sur des matières aussi élevées... Vous signerez ensuite... »
Tandis que le magistrat dictait à son commis ce qu’il croyait pouvoir
intéresser la justice dans la déposition du savant, ce dernier, que la
révélation foudroyante du crime de Robert Greslou et l’entretien avec le
juge avaient évidemment bouleversé, écoutait sans faire de remarques,
sans presque comprendre même, tant la nouveauté de l’événement auquel il
se trouvait mêlé de loin désorientait en lui le méditatif. Il signa sans
même regarder, après que M. Valette la lui eut relue à haute voix, la
page où ses réponses se trouvaient consignées, et, encore une fois,
avant de prendre congé :
— « Alors, je peux être bien sûr que je ne serai pas obligé d’aller
là-bas? »
— « J’espère que non, » dit le juge en le reconduisant; et il ajouta :
« En tout cas, ce ne serait que pour un jour ou deux... » éprouvant
cette fois un secret plaisir à l’angoisse enfantine qui se peignit sur
la figure du bonhomme. Puis, quand M. Sixte fut sorti de son cabinet :
« Voilà un fou que l’on ferait bien d’enfermer, » dit-il à son greffier,
qui opina de la tête. « C’est avec des idées comme celles de cette
espèce d’anarchiste intellectuel que les jeunes gens se perdent... Avec
cela qu’il a l’air de bonne foi. Il serait moins dangereux, canaille...
Savez-vous qu’il pourrait bien faire couper le cou à son disciple avec
ses paradoxes?... Mais ça paraît lui être fort égal. Il ne s’inquiète
que de savoir s’il ira à Riom... Quel maniaque! » Et le juge et le
greffier se mirent à rire en haussant les épaules. Puis le premier,
après avoir, dans une rêverie de quelques minutes, repassé en esprit les
impressions diverses qu’il venait de traverser à l’endroit de cet être,
pour lui absolument énigmatique, ajouta : « Ma foi, si je m’attendais à
ce que le fameux Adrien Sixte ressemblât à ça... C’est inconcevable! »
III
SIMPLE DOULEUR
L’épithète par laquelle le juge d’instruction condamnait l’impassibilité
du savant eût été plus énergique encore si le magistrat avait pu suivre
M. Sixte et lire dans cette pensée de philosophe durant le peu de temps
qui séparait cet interrogatoire du rendez-vous fixé par la malheureuse
mère de Robert Greslou. Arrivé dans la grande cour du Palais de Justice,
celui que M. Valette traitait à cet instant même de maniaque regarda
tout d’abord le cadran de l’horloge, comme il convenait à un travailleur
aussi minutieusement régulier : « Deux heures un quart, » songea-t-il;
« je ne serai pas chez moi avant trois heures. Mme Greslou doit venir à
quatre... Il n’y a pas moyen que je me remette au travail... Voilà qui
est bien désagréable... » Et il prit sur-le-champ la résolution de
placer à ce moment sa promenade quotidienne, d’autant plus qu’il pouvait
gagner le jardin des Plantes le long du fleuve et par la Cité, dont il
aimait la physionomie vieillie et la provinciale douceur. Le ciel était
bleu, de son bleu clair des jours de gelée, vaguement teinté de violet à
l’horizon. La Seine coulait sous les ponts, verte et gaiement
laborieuse, avec ses bateaux chargés où fume la cheminée d’une petite
maison de bois aux vitres garnies de plantes familières. Sur le pavé sec
les chevaux trottaient allègrement. Si le philosophe perçut tous ces
détails, dans le temps qu’il mit à gagner le trottoir du quai avec les
précautions d’un rural effrayé des voitures, ce fut pour lui une
sensation plus inconsciente encore que d’habitude. Il continuait de
penser à la révélation surprenante que le juge venait de lui faire. Mais
la tête d’un philosophe est une machine si particulière que les
événements n’y produisent pas l’impression directe et simple qui semble
naturelle aux autres personnes. Celui-ci était composé de trois
individus comme emboîtés les uns dans les autres : il y avait en lui le
bonhomme Sixte, vieux garçon asservi aux soins méticuleux de sa servante
et soucieux d’abord de sa tranquillité matérielle. Il y avait ensuite le
polémiste philosophique, l’auteur, pour tout dire, animé, à son insu, du
susceptible amour-propre commun à tous les écrivains. Il y avait enfin
le grand psychologue, passionnément attaché aux problèmes de la vie
intérieure, et il fallait, pour qu’une idée eût accompli sa pleine
action sur cet esprit, qu’elle eût traversé ces trois compartiments.
Du Palais de Justice jusqu’aux premiers pas au bord de la Seine, ce fut
le bourgeois qui raisonna : « Oui », se disait M. Sixte, répétant le mot
que la vue de l’horloge lui avait arraché, « voilà qui est bien
désagréable. Une journée tout entière perdue, et pourquoi?... Je vous
demande un peu ce que j’avais à faire avec cette histoire d’assassinat
et ce que mon témoignage a dû apporter à l’instruction!... » Il ne se
doutait pas qu’entre les mains d’un avocat habile ses théories sur le
crime et la responsabilité pouvaient devenir contre Greslou la plus
redoutable des armes. « C’était bien la peine, » continuait-il, « de me
déranger. Mais ces gens ne se doutent pas de ce qu’est la vie d’un homme
qui travaille... Quel _minus habens_ que ce juge avec ses questions
imbéciles!... Pourvu qu’en effet je ne sois pas obligé d’aller
comparaître à Riom devant quelques autres individus de même
sottise?... » Le tableau d’un départ se peignit de nouveau devant sa
rêverie avec les caractères d’odieuse bousculade qu’un dérangement de
cet ordre représente à un homme de cabinet que l’action désoriente et
pour qui le moindre ennui physique devient un malheur véritable. Les
grandes intelligences abstraites subissent de ces puérilités. Le
philosophe aperçut, dans un éclair d’angoisse, sa malle ouverte, son
linge emballé, les papiers nécessaires à ses travaux actuels mis auprès
de ses chemises, sa montée en fiacre, le tumulte de la gare, le wagon et
les grossières promiscuités du voisinage, l’arrivée dans une ville
inconnue, les détresses de la chambre d’hôtel sans les soins de Mlle
Trapenard qui lui étaient devenus nécessaires, quoiqu’il l’ignorât,
comme à un enfant. Ce penseur, si héroïquement indépendant qu’il eût
marché au martyre, à une autre époque, pour ses convictions, avec la
fermeté d’un Bruno ou d’un Vanini, se sentit, devant l’image de ces
médiocres tracas, saisi d’une sorte de détresse animale. Il se vit
introduit dans la salle d’assises, contraint de répondre aux questions
d’un président, en présence d’une foule attentive, et cela sans avoir,
contre sa timidité native, un point d’appui dans une idée, — c’est la
seule racine d’énergie pour les spéculatifs purs. — « Je ne recevrai
plus aucun jeune homme, » conclut-il, profondément troublé par ces
prévisions; « oui, je condamnerai ma porte dorénavant... Mais ne
devançons pas les faits... Peut-être n’aurai-je pas à traverser cette
corvée et tout est-il fini... »
— « Fini?... » Et déjà le bourgeois casanier cédait la place dans ce
monologue intérieur au second des trois personnages cachés dans le
philosophe, à l’écrivain d’ouvrages discutés avec passion par le public.
« Fini?... Envers le moi qui va et qui vient, qui habite rue
Guy-de-la-Brosse et que cela ennuierait ferme de partir comme cela pour
l’Auvergne en hiver et si bêtement, soit... Mais envers mes livres et
mes idées?... Quelle étrange chose que cette haine instinctive des
ignorants pour des systèmes qu’ils ne peuvent même pas comprendre!... Un
jeune homme jaloux tue une jeune fille pour empêcher qu’elle n’en épouse
un autre. Ce jeune homme a été en correspondance avec un philosophe dont
il étudie les ouvrages. C’est le philosophe qui est le coupable. Et me
voilà devenu matérialiste, moi qui ai démontré la non-existence de la
matière!... » Il haussa les épaules, puis une nouvelle image traversa
son souvenir, celle de Marius Dumoulin, le jeune professeur du Collège
de France, l’homme qu’il détestait le plus au monde. Il vit en même
temps, comme si elles eussent été là, écrites, devant lui, dans une
revue bien pensante, quelques-unes des formules chères à ce défenseur
attitré du spiritualisme : « Les funestes doctrines... Le poison
intellectuel distillé par des plumes que l’on voudrait croire
inconscientes... Le scandaleux étalage d’une psychologie de réclame et
de corruption... » — « Oui, » se dit Adrien Sixte avec amertume, « si
celui-là ne relevait pas ce hasard qui fait d’un de mes élèves un
assassin, il ne serait pas lui... C’est la psychologie qui aura tout
fait... » Il convient d’ajouter que Marius Dumoulin avait, lors de
l’apparition de l’_Anatomie de la volonté_, signalé dans ce livre une
grave erreur. Adrien Sixte avait fondé un de ses plus ingénieux
chapitres sur une soi-disant découverte d’un physiologiste allemand,
admise par lui comme vraie, et qui venait d’être démontrée inexacte.
Peut-être Dumoulin, dans sa critique de l’ouvrage, soulignait-il cette
inadvertance du grand analyste avec une âpreté d’ironie par trop
irrévérencieuse. Toujours est-il que Sixte, qui ne répondait jamais aux
critiques, avait voulu répondre à celle-là. Tout en avouant la surprise
de sa bonne foi, il avait établi sans peine que ce point de détail
n’intéressait pas l’ensemble de sa thèse. Seulement il avait gardé
contre le spiritualiste une inexpiable rancune de savant, et d’autant
plus forte qu’il pouvait la mettre sur le compte du mépris pour un
triste caractère, Dumoulin ayant compromis la sincérité de ses doctrines
par de basses ambitions d’honneurs académiques et de grosses places.
« C’est comme si je l’entendais!... » songea Sixte. « Ce qu’il peut dire
de mes livres, ce n’est rien encore, mais la psychologie? La
psychologie!... C’est pourtant la science d’où dépend l’avenir de ce
pays-ci... » Comme on voit, le philosophe était arrivé, semblable sur ce
point aux autres systématiques, à faire de ses doctrines le centre du
monde. Il raisonnait à peu près ainsi : Etant donné un fait historique,
quelle en est la cause principale? Un état général des esprits. Cet état
des esprits dérive lui-même des idées en cours. La Révolution française,
par exemple, procède tout entière d’une conception fausse de l’homme qui
découle de la philosophie cartésienne. Il en concluait que, pour
modifier la marche des événements, il fallait d’abord modifier les
notions reçues sur l’âme humaine, et installer à leur place des données
précises d’où résulteraient une éducation et une politique nouvelles. Le
plus curieux était que cette théorie avait fait de cet athée un
monarchiste aussi passionné qu’un Bonald ou un Joseph de Maistre. Aussi,
en s’indignant contre Dumoulin, croyait-il de bonne foi s’indigner
contre un obstacle au bien public. Il eut quelques mauvaises minutes à
se figurer ainsi cet adversaire détesté prenant texte de la mort de Mlle
de Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science moderne de
l’esprit. « Faudra-t-il lui répondre encore? » se demanda Sixte, pour
qui déjà l’attaque de son rival ne faisait plus doute. « Oui, »
insista-t-il, et cette fois à voix haute, « je lui répondrai, et de ma
meilleure encre... »
Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame, et il s’arrêta pour
considérer l’architecture de ce monument. L’antique cathédrale lui
symbolisait d’habitude le caractère touffu de l’esprit germanique, qu’il
opposait en pensée à la simplicité de l’esprit hellénique, représentée
pour lui par une photographie du Parthénon contemplée autrefois durant
de longues séances dans la bibliothèque de Nancy. Telle était sa manière
de sentir les arts. Le souvenir de l’Allemagne subitement rappelé
changea pour une seconde le cours de sa pensée. Il évoqua presque malgré
lui Hegel, puis la doctrine de l’identité des contradictoires, puis la
théorie de l’évolution qui en est sortie. Cette dernière idée se
rejoignit à celles qui venaient de l’agiter, et, tout en reprenant sa
marche, il commença d’argumenter en lui-même contre les objections
prévues de Dumoulin sur le cas du jeune Greslou. Pour la première fois
depuis le début de l’entretien avec le magistrat, le drame du château de
Jussat-Randon faisait réalité devant son intelligence, car il y pensait
avec la portion réelle de sa nature, sa faculté de psychologue. Il
oublia aussi bien Dumoulin que les inconvénients possibles du voyage à
Riom, et sa tête fut absorbée tout entière par le problème moral que
posait ce crime. La première question aurait dû être celle-ci : « Robert
Greslou a-t-il vraiment assassiné Mlle de Jussat? » Le philosophe n’y
songea même point, s’abandonnant sans s’en rendre compte à ce défaut des
esprits généralisateurs qui ne vérifient jamais qu’à demi les données
sur lesquelles ils spéculent. Les faits ne sont pour eux qu’une matière
à exploitation théorique, et ils les déforment volontiers pour mieux
échafauder leurs systèmes. Celui-ci reprit la formule par laquelle il
s’était résumé ce drame à lui-même : « Un jeune homme qui devient jaloux
et qui tue, voilà une preuve de plus à l’appui de ma thèse que
l’instinct de la destruction et celui de l’amour s’éveillent ensemble
chez le mâle... » Il s’était servi de ce principe pour écrire dans sa
_Théorie des passions_ un chapitre d’une extraordinaire audace sur les
aberrations du sens génésique. « La réapparition de l’animalité féroce
chez le civilisé suffirait seule à expliquer cet acte... Il faudrait
aussi étudier l’hérédité personnelle de l’assassin... » Il s’efforça de
se représenter Robert Greslou, sans parvenir à ressusciter de cette
image d’autres traits que ceux qui confirmaient l’hypothèse déjà
ébauchée dans sa tête. « Ces yeux noirs très brillants, ces gestes trop
vifs, cette manière brusque d’entrer en relations avec moi, ces
enthousiasmes en me parlant... Il y avait du détraquement nerveux dans
ce garçon. Le père est mort jeune? Si l’on établissait qu’il y a de
l’alcoolisme dans la famille, peut-être aurait-on là un beau cas de ce
que Legrand du Saulle appelle l’épilepsie larvée. Nous expliquerions
ainsi le mutisme de ce jeune homme, et ses dénégations pourraient être
de bonne foi. C’est la différence essentielle que du Saulle indique
entre l’épileptique et l’aliéné. Ce dernier se souvient de ses actes.
L’épileptique les oublie... Serait-ce donc un épileptique larvé?... »
Parvenu à ce point de sa rêverie, le philosophe eut un moment de
véritable joie. Il venait, suivant une habitude chère à ceux de sa race,
de fabriquer une construction d’idées qu’il prenait pour une
explication. Il considéra cette hypothèse de plusieurs côtés, se
remémorant divers exemples cités par son auteur dans son beau traité de
médecine légale, tant et si bien qu’il arriva jusqu’au jardin des
Plantes, où il pénétra par la grande porte du quai Saint-Bernard. Il
tourna sur la droite par une allée plantée d’arbres anciens dont les
fûts se contorsionnent, blindés de fer et recrépis de plâtre. Il
flottait dans l’air devenu très vif un sauvage relent émané des bêtes
fauves qui tournent dans leurs cages grillées, près de là. Le philosophe
fut distrait de sa méditation par cette odeur, et il se prit à
contempler un grand vieux sanglier, de hure énorme, qui, debout sur ses
pattes minces, tendait son mufle, mobile et avide, entre ses défenses.
— « Et dire, » songea le savant, « que nous ne nous connaissons guère
plus que cet animal ne se connaît! Ce que nous appelons notre personne,
c’est une conscience si vague, si trouble, des opérations qui
s’accomplissent en nous. » Puis, revenant à Robert Greslou : « Qui sait?
Ce jeune homme était préoccupé par la multiplicité du moi. N’avait-il
pas un sentiment obscur qu’il portait en lui deux états très distincts,
comme une condition première et une condition seconde, deux êtres
enfin : un, lucide, intelligent, honnête, amoureux des travaux de
l’esprit, celui que j’ai connu; et un autre, ténébreux, cruel, impulsif,
celui qui a tué?... Evidemment c’est un cas... Je suis bien heureux de
l’avoir rencontré... » Il oubliait qu’en sortant du Palais de Justice il
déplorait ses rapports avec l’accusé de Riom. « Ce sera une bonne
fortune que d’étudier la mère à présent. Elle me fournira des documents
exacts sur les ascendants... Cela manque à notre psychologie : de bonnes
monographies faites _de visu_ sur la structure mentale des grands hommes
et des criminels... J’essaierai de dresser celle-ci... » Toute passion
sincère est égoïste, les intellectuelles comme les autres. Ainsi le
philosophe, qui n’aurait pas, comme on dit, fait du mal à une mouche,
marchait d’un pas plus allègre en s’acheminant vers la porte de la rue
Cuvier d’où il gagnerait la rue de Jussieu, puis la rue
Guy-de-la-Brosse, et il allait avoir une entrevue avec une mère au
désespoir qui venait sans doute le supplier qu’il l’aidât à sauver la
tête d’un fils, peut-être innocent! Mais l’innocence possible du
prévenu, la douleur de la mère, l’action qu’il serait lui-même appelé à
jouer dans cette nouvelle scène, tout s’effaçait devant l’idée fixe de
la note à prendre, du petit fait significatif à collectionner. Quatre
heures sonnaient quand ce singulier songeur, et qui ne soupçonnait pas
plus sa propre férocité qu’un médecin charmé par une belle autopsie,
déboucha sur son trottoir et arriva devant sa maison. Sur le seuil de la
porte cochère se tenaient deux hommes : le père Carbonnet et le
commissionnaire habituellement installé au coin de la rue. Le dos tourné
au côté par où venait Adrien Sixte, ils regardaient en riant les
titubations d’un ivrogne égaré sur le trottoir d’en face, et ils
échangeaient les propos qu’un pareil spectacle suggère aux gens du
peuple. Le coq Ferdinand tournait à leurs pieds, brun et lustré, et il
picotait l’entre-deux du pavé.
— « En voilà un qui a bu un coup de trop, pour sûr de sûr, » disait le
commissionnaire.
— « Et si je vous disais moi, » répondait Carbonnet, « que s’il est
comme ça, c’est qu’il n’a pas bu assez? Car s’il avait bu davantage, il
serait tombé chez le marchand de vins... Il ne serait pas à faire le
_lent j’y vas malhabile j’y cours_ le long des murs... Bon! le voilà qui
butte sur la dame en noir... »
Les deux interlocuteurs, qui ne voyaient pas venir le philosophe, lui
barraient la porte. Ce dernier, avec son aménité habituelle de manières,
hésita une minute à les déranger. Machinalement il suivit l’ivrogne, lui
aussi, du regard. C’était un malheureux en haillons bourgeois, le chef
coiffé d’un chapeau de haute forme délavé par d’innombrables averses,
les pieds dansant dans des bottines crevées. Il s’était heurté à une
personne en grand deuil qui se tenait debout sur le trottoir de la rue
Guy-de-la-Brosse, à l’angle de la rue Linné. Sans doute cette personne
épiait du côté de cette dernière rue une arrivée qui l’intéressait
beaucoup, car elle ne se retourna pas au premier moment. L’homme en
haillons, avec l’insistance des gens ivres, commença de faire des
excuses à cette femme qui finit par s’apercevoir de cette présence. Elle
s’écarta en faisant un geste de dégoût. L’ivrogne eut alors un accès
subit de colère, et, appuyé au mur, lança quelques phrases injurieuses.
Il se fit autour d’eux un attroupement de plusieurs enfants qui
jouaient. Le commissionnaire se prit à rire, Carbonnet de même. Puis,
comme il se retournait pour chercher son coq, grommelant : — « Où
est-il encore allé cadencer, ce futé-là?... » il aperçut Adrien Sixte
derrière lequel Ferdinand s’était réfugié, et qui s’attardait, lui
aussi, à suivre des yeux la scène entre l’ivrogne et l’inconnue.
— « Ah! monsieur Sixte, » fit le concierge, « justement cette dame en
noir vient de vous demander deux fois depuis un quart d’heure... Elle a
dit que vous l’attendiez. »
— « Allez la chercher, » répondit le savant; et, en lui-même : « C’est
la mère... » songea-t-il. Son premier mouvement fut de rentrer aussitôt.
Puis une espèce de timidité le retint, et il demeura là sur le pas de la
porte, tandis que le concierge, coiffé de sa casquette un peu haute, son
tablier de cuir autour du corps, courait, suivi de son coq qui se hâtait
derrière lui, jusqu’au groupe amassé au coin de la rue. La femme n’eut
pas plus tôt entendu la phrase du père Carbonnet qu’elle se dirigea,
laissant là le maître de Ferdinand gourmander l’ivrogne, vers la maison
du philosophe. Ce dernier, continuant d’instinct les raisonnements de sa
promenade, remarqua aussitôt une ressemblance singulière entre la
personne mystérieuse qui venait à lui et le jeune homme sur lequel il
avait été interrogé. C’était le même regard brillant, dans un visage
très pâle, et la même coupe d’un maigre visage. Cette fois, il n’eut
plus le moindre doute, et tout de suite l’implacable psychologue,
curieux seulement du cas à étudier, céda la place au bonhomme gauche,
malhabile à la vie pratique, embarrassé de son long corps et gêné,
jusqu’au supplice, de la première phrase à prononcer. Mme Greslou,
c’était elle en effet, — lui rendit le service de lui dire aussitôt, en
l’abordant :
— « Je suis, monsieur, la personne qui vous a écrit hier. »
— « Très honoré, madame, » balbutia le philosophe; « je regrette de
n’avoir pas été chez moi plus tôt... Mais votre lettre disait quatre
heures... Et puis, je sors justement de chez le juge d’instruction, où
j’ai été appelé pour témoigner à l’occasion de ce malheureux enfant... »
— « Ah! monsieur!... » dit la mère en appuyant sa main sur le bras
d’Adrien Sixte pour arrêter sa phrase, et lui montrant du regard le
commissionnaire qui restait dans l’angle de la porte à tendre l’oreille.
— « Pardon, » fit le savant, qui comprit la cruauté de sa distraction.
« Si vous voulez me permettre de passer devant vous pour vous montrer le
chemin? »
Il s’engagea sous la voûte, afin de cacher la rougeur dont il se sentait
couvert. Il commença de monter l’escalier que l’obscurité envahissait
par cette fin d’après-midi d’hiver. Il allait doucement, afin de ménager
la lassitude de sa compagne qui se tenait à la rampe, comme si elle
gardait à peine assez d’énergie physique pour suffire à l’effort de
gravir ces quatre étages. Un souffle court, et qui s’entendait dans le
silence profond de cette maison vide, trahissait la faiblesse de la
misérable femme. Si peu sensible aux impressions du monde extérieur que
fût le philosophe, il demeura saisi d’une obscure pitié quand, une fois
entré dans son cabinet aux volets clos, qu’éclairaient doucement le feu
et la lampe allumés déjà par sa servante, il regarda sa visiteuse bien
en face. Les rides creusées au coin de la bouche et le long des ailes du
nez, les lèvres sèches de fièvre, le pli des sourcils contractés, les
meurtrissures des paupières, l’énervement des mains gantées de noir qui
maniaient un rouleau de papier, sans doute quelque mémoire justificatif,
tous les détails enfin de cette physionomie révélaient les tortures de
l’idée fixe; et, à peine tombée plutôt qu’assise sur le fauteuil, elle
dit d’une voix brisée :
— « Mon Dieu! mon Dieu!... Je suis donc arrivée trop tard... Je voulais
vous parler, monsieur, avant votre entretien avec le juge... Mais vous
l’avez défendu, n’est-ce pas?... Vous avez dit que ce n’était pas
possible; qu’il n’avait pas commis ce dont on l’accuse?... Vous ne le
croyez pas coupable, vous, monsieur, qu’il appelait son maître, vous
qu’il aimait tant?... »
— « Je n’ai pas eu à le défendre, madame, » dit le philosophe; « on m’a
demandé quelles avaient été mes relations avec lui, et comme je ne l’ai
vu que deux fois, et qu’il ne m’a jamais parlé que de ses études... »
— « Ah! » interrompit la mère avec un profond accent d’angoisse; et
elle répéta : « Je suis arrivée trop tard. Mais non... » insista-t-elle
en joignant ses mains qui tremblaient. « Vous viendrez, monsieur, pour
déposer devant la cour d’assises qu’il ne peut pas être coupable, que
vous savez qu’il ne le peut pas? On ne devient pas un assassin, un
empoisonneur d’un jour à l’autre. La jeunesse des criminels annonce leur
crime... Ce sont des mauvais sujets, des joueurs, des coureurs de
café... Mais lui, monsieur, depuis qu’il était tout enfant, avec son
pauvre père, toujours dans les livres... C’était moi qui lui disais :
« Allons, Robert, sors; il faut sortir, prendre l’air, te distraire... »
Si vous aviez vu quelle douce petite vie nous faisions, lui et moi,
avant qu’il n’entrât dans cette famille maudite! Et c’est à cause de
moi, c’est pour ne plus rien me coûter qu’il y est entré, pour continuer
ses études... Il aurait été agrégé dans trois ou quatre ans, puis il
aurait pris une place dans un lycée, à Clermont peut-être... Je l’aurais
marié. J’avais en vue pour lui un joli parti... Je serais restée là,
moi, dans un coin, à soigner ses enfants. Ah! monsieur! » et elle
cherchait dans les yeux du philosophe une réponse en accord avec son
passionné désir; « dites si c’est possible qu’un fils qui avait ces
idées-là ait fait ce qu’ils racontent? C’est une infamie : n’est-ce pas,
monsieur, que c’est une infamie?... »
— « Calmez-vous, madame, calmez-vous. » C’étaient les seuls mots
qu’Adrien Sixte sût répondre à cette mère qui déplorait devant lui, d’un
accent si déchirant, la ruine de ses plus intimes espérances. D’autre
part, placé encore sous l’impression de son entretien avec le juge, elle
lui paraissait si follement égarée hors de la vérité, en proie à des
illusions si aveugles qu’il en demeurait stupéfié; et aussi, — pourquoi
ne pas l’avouer? — la nouvelle perspective du voyage à Riom
l’épouvantait autant que cette douleur humaine le saisissait. Ces
diverses impressions se traduisirent dans son regard par une
incertitude, une absence de chaleur à laquelle la mère ne se trompa
guère. Les souffrances extrêmes ont les intuitions infaillibles de
l’instinct. Cette femme comprit que le philosophe ne croyait pas à
l’innocence de son fils, et, dans un geste d’accablement, se reculant de
lui comme avec horreur, elle gémit :
— « Comment, vous aussi, monsieur?... Vous êtes avec ses ennemis?...
Vous?... Vous?... »
— « Non, madame, » répondit doucement Adrien Sixte, « je ne suis pas un
ennemi. Je ne demande pas mieux que de croire ce que vous croyez. Mais
vous me permettrez de vous parler en toute franchise?... Les faits sont
les faits, et ils sont terribles contre ce malheureux enfant... Ce
poison acheté clandestinement, cette bouteille jetée par la fenêtre,
cette autre bouteille vidée à moitié puis remplie d’eau, cette sortie de
la chambre de la jeune fille, la nuit de la mort, cette fausse dépêche,
ce départ subit, ces lettres brûlées et puis ces dénégations... »
— « Mais il n’y a pas une preuve dans tout cela, monsieur, »
interrompit la mère, « pas une... Ce départ subit? Il voulait quitter sa
place depuis plus d’un mois. J’ai ses lettres où il m’annonce ce projet,
et d’ailleurs la fin de son engagement approchait. Il s’est imaginé
qu’on voudrait le garder et il en avait assez de cette vie de
précepteur; et puis, comme il est timide, il a donné un faux prétexte et
inventé cette malheureuse dépêche, voilà tout... Le poison? Mais il ne
l’a pas acheté secrètement. Il avait souffert de l’estomac, voici des
années. Il avait tant étudié après ses repas!... Cette sortie, la nuit?
Mais qui l’a vu? Un domestique? Et si ce domestique est payé, pour
accuser mon fils, par le véritable assassin?... Est-ce que je connais
les intrigues qu’avait cette jeune fille et qui a pu avoir intérêt à la
tuer?... Cette bouteille jetée, cette autre à moitié remplie, ces
lettres brûlées? Mais est-ce que vous ne voyez pas que c’est la suite
d’un plan pour faire tomber les soupçons sur lui? Comment? Pourquoi? Ça
se découvrira un jour, allez... Ce que je sais, moi, c’est que mon fils
n’est pas coupable. Je le jure sur la mémoire de son père. Ah!
croyez-vous que je le défendrais comme cela si je le sentais criminel?
Je demanderais pitié, je sangloterais, je prierais, au lieu que,
maintenant, je crie justice, justice! Non, ces gens-là n’avaient pas le
droit de l’accuser, comme ils ont fait, de le jeter en prison, de
déshonorer notre nom, pour rien, pour rien. Car enfin, monsieur, je vous
l’ai démontré, il n’y a pas une preuve. »
— « S’il est innocent, alors, pourquoi cette obstination à se
taire?... » dit le philosophe, qui pensa en lui-même que la pauvre femme
ne lui avait rien démontré, sinon son acharnement à lutter contre
l’évidence.
— « Hé! s’il était coupable, il parlerait, » s’écria Mme Greslou, « il
se défendrait, il mentirait! Non, » ajouta-t-elle d’une voix plus
sourde, « il y a un mystère. Il sait quelque chose, cela, j’en suis
sûre, qu’il ne veut pas dire. Il a quelque raison de ne pas parler.
Pourquoi? Peut-être pour ne pas la déshonorer, cette jeune fille,
puisqu’ils prétendent qu’il l’aimait?... Ah! monsieur, » fit-elle en
joignant les mains, « si j’ai voulu à tout prix vous voir, si j’ai
quitté Riom pour deux jours, c’était aussi pour cela. Il n’y a que vous
qui puissiez le faire parler, obtenir de lui qu’il se défende, qu’il se
justifie, qu’il dise. Il faut que vous me promettiez de lui écrire, de
venir là-bas. Vous me devez bien cela, » insista-t-elle d’une voix dure.
« Vous m’avez tant fait souffrir. »
— « Moi? » interrogea le philosophe.
— « Oui, vous », reprit-elle âprement, et, tandis qu’elle parlait, son
visage exprimait la sombre énergie d’anciennes rancunes : « S’il a perdu
la foi, à qui la faute? A vous, monsieur, à vos livres. Mon Dieu! Que je
vous ai haï à cette époque!... Je le vois encore, et sa figure, quand il
m’a dit qu’il ne communierait pas le jour des Morts, parce qu’il avait
des doutes. — « Et ton père? » lui ai-je dit. « Un jour des
Morts! » — Il m’a répondu : « Laisse-moi, je ne crois plus, c’est
fini. » Il était assis à sa table et il avait un volume devant lui qu’il
ferma en me parlant. Je me souviens. Je lus le nom de l’auteur, là,
machinalement. C’était le vôtre, monsieur. Je ne discutai pas avec lui,
ce jour-là. C’était un grand savant déjà, et moi une pauvre ignorante...
Mais le lendemain, pendant qu’il était à son collège, j’amenai M. l’abbé
Martel, qui l’avait élevé, dans la chambre de travail pour lui montrer
la bibliothèque. J’avais le pressentiment que c’étaient ces lectures qui
avaient perdu mon fils. Votre livre, monsieur, était encore sur la
table. M. l’abbé Martel le prit, et il me dit : « Celui-là, c’est le
pire de tous... » Monsieur, pardon si je vous blesse, pardon, mais,
voyez-vous, si mon fils était encore le chrétien qu’il a été, j’irais
supplier son confesseur qu’il lui ordonnât de parler. Vous lui avez pris
la foi, monsieur; je ne vous le reproche plus, je ne vous en veux plus;
mais ce que j’aurais demandé au prêtre, je viens vous le demander... Si
vous l’aviez entendu, quand il est revenu de Paris! Il me disait de
vous : « Tu ne le connais pas, maman; tu le vénérerais. C’est un
saint ». Ah! promettez-moi de le faire parler. Qu’il parle, qu’il parle,
pour moi, pour son père, pour ceux qui l’aiment, pour vous, monsieur,
qui ne pouvez pas avoir eu pour élève un assassin. Car c’est votre
élève, vous êtes son maître. Il vous doit de se défendre, comme à moi,
sa mère... »
— « Madame », dit le savant avec un sérieux profond, « je vous promets
de faire ce que je pourrai. » C’était la seconde fois de la journée que
cette responsabilité de maître à élève se dressait devant lui. Elle
l’avait trouvé, devant le juge, tendu dans la résistance du penseur qui
repousse avec dédain un reproche insensé. Les paroles de cette femme
âgée, frémissante de cette douleur humaine à laquelle sa vie d’ermite
intellectuel l’avait si peu habitué, touchaient en lui des fibres autres
que celles de l’orgueil. Il fut plus étrangement remué encore quand Mme
Greslou, lui saisissant la main, reprit avec une douceur qui démentait
l’âpreté de son accent de tout à l’heure :
— « Il m’avait bien dit que vous étiez bon, très bon... Je suis venue
encore, » continua-t-elle en essuyant ses larmes, « pour m’acquitter
d’une commission dont ce pauvre enfant m’a chargée. Et voyez si ce n’est
pas une nouvelle preuve qu’il est innocent. Dans sa prison, depuis deux
mois, il a mis au net un long travail de philosophie. Il y tient,
m’a-t-il dit, beaucoup; c’est son principal ouvrage, et je me suis
chargée de vous le remettre. » Elle tendit au savant le rouleau de
papier qu’elle tenait sur ses genoux. « Il est tel qu’il me l’a donné...
On le laisse écrire là-bas tant qu’il veut, tout le monde l’aime... On
me permet de lui parler ailleurs que dans cet affreux parloir, où il y
avait toujours le gardien entre nous. Je le vois maintenant dans la
chambre des avocats... Mais comment ne pas l’aimer quand on le connaît?
Voulez-vous regarder? » insista-t-elle; et d’une voix altérée : « Il ne
m’a jamais menti, et je crois que c’est ce qu’il m’a dit... Si pourtant
il avait pensé à vous écrire ce qu’il ne veut confier à personne?... »
— « Je verrai cela tout de suite, » dit Adrien Sixte, qui déplia le
rouleau. Il jeta les yeux sur la première page du cahier, et il put y
lire les mots : « Psychologie moderne, » puis, sur la seconde feuille,
un autre titre : « _Mémoire sur moi-même_, » et au-dessous étaient les
lignes suivantes : « _Je prie mon cher maître, M. Adrien Sixte, de se
considérer comme engagé de parole à garder pour lui seul les pages qui
suivent. S’il ne lui convient pas de prendre cet engagement vis-à-vis de
son malheureux élève, je lui demande de détruire ce cahier, me fiant à
son honneur pour ne pas livrer ce mémoire à qui que ce soit, même pour
sauver ma tète._ » Et le jeune homme avait signé simplement de ses
initiales.
— « Hé bien? » demanda la mère, tandis que le philosophe feuilletait le
cahier, en proie à une anxiété profonde.
— « Hé bien! » répondit-il en refermant le cahier et tendant la
première page aux yeux inquisiteurs de Mme Greslou, « ce n’est qu’un
travail de philosophie, comme il vous l’avait annoncé. Voyez... »
La mère eut une question sur la bouche, une défiance dans les prunelles
tandis qu’elle lisait cette formule technique inintelligible pour son
pauvre esprit. Elle avait vu l’hésitation d’Adrien Sixte. Puis elle
n’osa pas, et elle se leva en disant :
— « Vous m’excuserez de vous avoir retenu si longtemps, monsieur. J’ai
mis ma dernière espérance en vous, et vous ne tromperez pas le cœur
d’une mère. J’emporte votre promesse. »
— « Tout ce qu’il me sera possible de faire pour que la vérité soit
connue, » dit gravement le philosophe, « je le ferai, madame. Je vous le
promets encore une fois. »
Lorsqu’il eut reconduit la malheureuse femme, et qu’il se trouva seul
dans son cabinet, Adrien Sixte demeura longtemps plongé dans ses
réflexions. Prenant ensuite le manuscrit remis par Mme Greslou, il lut
et relut la phrase écrite par le jeune homme, et repoussant le cahier
tentateur, il se mit à se promener dans la pièce, indéfiniment. Par deux
fois, il saisit ces feuillets et s’approcha du feu, puis il ne les lança
pas dans les flammes.
Un combat se livrait dans sa tête, entre la curiosité irrésistible que
cette confession de son disciple éveillait en lui, et des appréhensions
d’ordre très divers. Il le sentait : contracter l’engagement que cette
lecture lui imposait et apprendre ce qu’il pouvait apprendre par ces
pages le jetterait dans une situation peut-être horrible. S’il allait
tenir entre ses mains la preuve de l’innocence du jeune homme sans avoir
le droit de la donner, ou, ce qu’il redoutait plus encore, de sa
culpabilité? Sans qu’il s’en rendît compte, il tremblait aussi, dans le
fond le plus intime de lui-même, de retrouver à travers ce mémoire, s’il
y avait crime, la trace de son influence, à lui, et la cruelle
accusation, déjà formulée deux fois, que ses livres étaient mêlés à
cette sinistre histoire.
D’autre part, son égoïsme inconscient d’homme d’études et qui avait en
horreur tout tracas lui faisait souhaiter de ne pas entrer plus avant
dans un drame auquel en définitive il n’avait pas à se mêler. « Non, »
conclut-il, « je ne lirai pas ce mémoire; j’écrirai à ce garçon comme
j’ai promis à la mère, puis ce sera fini. » L’heure de son dîner était
venue parmi ces réflexions. Il mangea seul, comme toujours, assis au
coin d’un poêle de faïence, — très frileux, le chauffage était son
unique luxe, — et devant une table ronde, toute petite, couverte d’une
toile cirée. La lampe qui servait à ses travaux éclairait son frugal
repas, composé, ce soir-là, suivant l’habitude, d’un potage et d’un seul
plat de légumes, avec quelques raisins secs pour dessert, et, pour
boisson, simplement de l’eau. D’ordinaire, il prenait au hasard un des
livres qui garnissaient une bibliothèque, exilée dans cette chambre,
afin d’éviter l’encombrement, ou bien il écoutait Mlle Trapenard lui
exposer les détails du ménage. Ce soir-là, il ne chercha pas de livre,
et sa gouvernante essaya en vain de savoir si la visite de la dame et la
citation chez le juge avaient le moindre rapport. Le vent se levait, un
vent d’hiver dont la plainte mourait doucement contre les volets, à
travers le sombre espace vide. Assis dans son fauteuil, après son dîner,
au lieu de sortir, et devant le manuscrit de Robert Greslou, le savant
écouta longuement cette plainte monotone. Ses hésitations le reprirent.
Puis la psychologie l’emporta sur les scrupules, et quand plus tard
Mariette vint pour annoncer à son maître que sa couverture était faite
et chercher la lampe, il lui ordonna d’aller se coucher. Deux heures
sonnaient qu’il était encore à lire l’étrange morceau d’analyse que
Robert avait appelé un Mémoire sur lui-même, et dont le vrai titre eût
été : « Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui. »
IV
CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI
« Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887.
Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même que j’ai refusé à
l’avocat, malgré les supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous
qui me connaissez si peu dans les faits, — et à quel moment de ma
vie! — pour la même raison qui m’a fait vous apporter mon premier
travail. Il existe de vous, le maître illustre, à moi votre élève,
accusé d’un crime le plus infâme, un lien que les hommes ne sauraient
comprendre, que vous ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi
étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée et de votre pensée si
passionnément, si complètement, à l’époque la plus décisive de mon
existence! Maintenant et dans la détresse de mon agonie intellectuelle,
je me tourne vers vous comme vers le seul être de qui je puisse
attendre, espérer, implorer une aide. Ah! ne me méconnaissez pas,
monsieur et vénéré maître, et croyez que les troubles terribles où je me
débats ne sont point causés par le vain appareil de justice qui
m’environne. Je ne serais pas digne du nom de philosophe si je n’avais,
dès longtemps, appris à considérer ma pensée comme la seule réalité avec
quoi j’aie à compter, le monde extérieur comme une indifférente et
fatale succession d’apparences. Dès ma dix-septième année, j’avais
adopté pour règle de me répéter, dans les heures de contrariétés petites
ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : « La force par laquelle
l’homme persévère dans l’existence est bornée, et celle des causes
extérieures la surpasse infiniment. » Je serais condamné à mort dans six
semaines, pour ce crime dont je suis innocent et dont je ne puis me
justifier, — vous comprendrez pourquoi, après avoir lu ces
pages, — que j’irais à l’échafaud sans trembler. Je supporterais cet
événement avec le même sang-froid que si un médecin me diagnostiquait,
après m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur. Condamné, j’aurais
à vaincre la révolte de l’animal d’abord, ensuite à supporter le
contre-coup du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos livres, le
remède contre de telles épreuves, et en opposant à l’image de la mort
prochaine le sentiment de l’inéluctable nécessité, en diminuant la
vision de la douleur de ma mère par le rappel précis des lois
psychologiques qui gouvernent les consolations, j’arriverais au calme
relatif. Certaines phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du
cinquième chapitre du second livre dans votre _Anatomie de la volonté_,
que je sais par cœur : « L’universel entrelacement des phénomènes fait
que sur chacun d’eux porte le poids de tous les autres, en sorte que
chaque parcelle de l’univers et à chaque seconde peut être considérée
comme un résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui
sera. C’est en ce sens qu’il est permis de dire que le monde est éternel
dans son détail aussi bien que dans son ensemble. » Quelle phrase, et
comme elle enveloppe, comme elle affirme et démontre l’idée que tout est
nécessaire, en nous comme autour de nous, puisque nous sommes, nous
aussi, une parcelle et un moment de ce monde éternel!... Hélas! pourquoi
faut-il que cette idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque je
raisonne comme on doit raisonner, avec ma tête, et à laquelle
j’acquiesce de toute la force de mon être, ne puisse détruire en moi une
espèce de souffrance si particulière qui envahit mon cœur, lorsque je me
souviens du drame que j’ai traversé, de certaines actions que j’ai
voulues, d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect? Pour vous
dire la chose d’un mot, mon cher maître, quoique, encore une fois, je
n’aie pas tué Mlle de Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus
étroite au drame de son empoisonnement, et j’ai des remords, quand les
doctrines auxquelles je crois, les vérités que je sais, les convictions
qui forment l’essence même de mon intelligence, me font considérer le
remords comme la plus niaise des illusions humaines. Ces convictions se
trouvent impuissantes à me procurer cette paix de la certitude qui était
la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon esprit reconnaît comme
vrai. Je ne pense pas que pour un homme dont la jeunesse fut consumée de
passions intellectuelles, il y ait un supplice plus affreux que
celui-là. Mais pourquoi essayer de vous traduire avec des phrases
littéraires un état mental que je veux justement vous exposer par son
détail, à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme, pour que vous
me donniez le seul secours qui puisse m’être bienfaisant : une parole
qui m’explique à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui m’atteste que
je ne suis pas un monstre, qui me soutienne dans le désarroi de mes
croyances, qui me prouve que je ne me suis pas trompé depuis des années,
en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime énergie d’une créature
sincère? Enfin, mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai besoin
de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon à vous, puisque je ne saurais
espérer d’être intelligible à qui que ce soit, hors du psychologue dont
je suis l’élève? Depuis deux mois tantôt que je vis dans cette prison,
l’instant où j’ai pris cette résolution de vous écrire ce mémoire a été
le seul où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles
événements. J’avais essayé de m’absorber dans quelques travaux d’ordre
abstrait, je n’avais pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire ces
pages sans que l’on s’occupe de me surveiller. Voici quatre jours que je
ne songe qu’à cela, et, grâces vous en soient déjà rendues, la force de
la pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du plaisir qui était le
mien autrefois, quand j’écrivais mes premiers essais, à reprendre, pour
ce travail, la froide sévérité de ma méthode, — de votre méthode. J’ai
jeté hier sur le papier un plan de cette monographie de mon moi actuel,
en pratiquant la division par paragraphes que vous avez adoptée dans vos
travaux. Je me suis prouvé la vigueur persistante de ma réflexion en
reconstruisant ma vie depuis son origine, comme je résoudrais un
problème de géométrie par synthèse. Je vois distinctement, à l’heure
présente, que la crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités
d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui où j’ai grandi, puis un milieu
de faits, celui où j’ai été transplanté par mon arrivée chez les
Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions qu’elle soulève en
moi seront la matière des derniers fragments d’une étude que je
débarrasserai du parasitisme des souvenirs insignifiants pour la réduire
à ce qu’un maître de notre temps appelle les _génératrices_. A tout le
moins je vous aurai fourni un document exact sur des façons de sentir
que j’ai crues autrefois précieuses et rares, et je vous aurai prouvé
deux fois, par ma confiance dans votre absolue discrétion et par mon
appel à votre appui philosophique, ce que vous avez été pour celui qui
vous écrit ces lignes et qui, en vous demandant pardon de ce trop long
préambule, commence aussitôt sa dissection. Je saurai bien vous la faire
tenir, une fois finie.
§ I. — _Mes hérédités._
« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon passé, je constate que
ma faculté dominante, celle qui s’est trouvée présente à travers toutes
les crises de ma vie, petites ou grandes, comme elle se retrouve
présente aujourd’hui, a été la faculté, j’entends le pouvoir et le
besoin du dédoublement. Il y a toujours eu en moi deux personnes
distinctes : une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui
regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible
curiosité. A l’heure actuelle, et tout en sachant que je suis là en
prison, accusé d’un crime capital, perdu d’honneur et aussi accablé de
tristesse, que c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le 5
septembre 1864... et non pas un autre, — je pense à cette situation
comme à un spectacle auquel je demeure étranger. Même est-il juste de
dire _je_? Non, évidemment. Car mon véritable moi n’est, à proprement
parler, ni celui qui souffre, ni celui qui regarde. Il est composé des
deux, et j’ai eu de cette dualité une perception très nette, bien que je
ne fusse pas capable alors de comprendre cette disposition psychologique
exagérée jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance, — cette enfance que je
veux évoquer d’abord en essayant de tout abolir de l’heure présente et
avec l’impartialité d’un historien désintéressé.
« Mes premiers souvenirs me représentent cette ville de
Clermont-Ferrand, et dans cette ville une maison qui donnait sur une
promenade aujourd’hui bien changée par la récente construction de
l’école d’artillerie : le cours Sablon. La maison était bâtie, comme
toutes celles de cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre
dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne aux rues tortueuses une
physionomie de cité du moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune,
était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la place d’ingénieur
des ponts et chaussées. C’était un homme chétif, de santé faible, avec
un visage à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique et qui
m’attendrit quand j’y songe, après des années. Je le revois dans son
cabinet de travail, par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine
immense de la Limagne avec la gracieuse éminence du puy de Crouël tout
auprès, et au loin la ligne sombre des montagnes du Forez. La gare était
voisine de notre maison, et le sifflement des trains arrivait sans cesse
jusqu’à ce cabinet paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à
jouer sans bruit, et cet appel strident produisait dès lors sur mes
nerfs une étrange impression de mystère, d’éloignement, d’une fuite de
l’heure et de la vie. Mon père traçait à la craie sur un tableau noir
des signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d’algèbre,
avec cette netteté dans les lignes des courbes ou les lettres des
polynômes qui révélait l’habituelle méthode de son être intime. D’autres
fois, il écrivait, debout, à une table d’architecte qu’il préférait à
son bureau, — table composée simplement d’une large planche en bois
blanc placée sur deux tréteaux. Les grands livres de mathématiques
rangés avec minutie dans la bibliothèque, les figures froides des
savants dont les portraits gravés en taille-douce et sous verre étaient
les seuls objets d’art dont se décorassent les murs, la pendule qui
représentait un globe du monde, deux cartes astronomiques pendues
au-dessus du bureau, et, sur ce bureau, la règle à calculs avec ses
chiffres et son coulant de cuivre, les équerres, les compas, la règle
plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces menus détails où tout
n’était que pensée, et ces images m’aident à comprendre comment dès ma
lointaine enfance le rêve d’une existence purement idéale et
contemplative s’élabora en moi, favorisé sans doute par l’hérédité. Mes
réflexions postérieures m’ont fait reconnaître dans plusieurs traits de
mon caractère le résultat, transmis sous forme instinctive, de
l’existence en études abstraites menée par mon père. J’ai constamment
éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour l’action, si faible
fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois
un battement de cœur, que les plus légers exercices physiques m’étaient
intolérables, que d’entrer en lutte ouverte avec une autre personne,
même pour discuter mes idées les plus chères, m’apparaît, encore
aujourd’hui, chose presque impossible. Cette horreur d’agir s’explique
par l’excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au
milieu des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il n’est pas
habituellement en contact avec elles. Je le sens bien, cette difficulté
d’adaptation au fait me vient de ce pauvre père; de lui aussi cette
faculté de généraliser, qui est la puissance, mais en même temps la
manie de ma pensée; et c’est son œuvre encore qu’une prédominance
morbide du système nerveux qui a rendu ma volonté si folle à de
certaines heures. Mon père, qui devait mourir très jeune, n’avait jamais
été robuste. Il avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette épreuve
de la préparation à l’Ecole polytechnique, meurtrière aux meilleures
santés. Avec ses épaules étroites, avec ses membres appauvris par les
longues séances de méditations sédentaires, ce savant aux mains
transparentes semblait avoir dans les veines, au lieu des rouges
globules d’un sang généreux, un peu de la poussière de cette craie qu’il
a tant maniée. Il ne m’a pas légué des muscles capables de
contre-balancer l’excitabilité de mes nerfs, en sorte que je lui dois,
avec cette faculté d’abstraction qui me rend la moindre activité
difficile, une effrénée intempérance du désir. Chaque fois que j’ai
souhaité ardemment, il m’a été impossible de réprimer cette convoitise.
C’est une hypothèse qui m’est souvent venue quand je m’analysais
moi-même, que les natures abstraites sont plus incapables que les autres
de résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille, peut-être
parce que le rapport quotidien entre l’action et la pensée est brisée en
elles. Les fanatiques en seraient la preuve la plus éclatante. J’ai vu
ainsi mon père, d’habitude extrêmement patient et doux, s’emporter en
des colères d’une violence folle qui le faisaient presque s’évanouir.
Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers lui le
descendant d’un grand-père peu équilibré, sorte d’homme de génie
primitif, demi-paysan parvenu à force d’inventions mécaniques à une
demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné par des procès. De ce côté-là
de ma race, il y a toujours eu un élément dangereux, quelque chose de
déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité constante. J’ai
considéré jadis comme un état supérieur cette double nature : des crises
spasmodiques de passion jointes à cette énergie continue de pensée
abstraite. J’ai eu pour rêve d’être à la fois fiévreux et lucide, le
sujet et l’objet, comme disent les Allemands, de mon analyse, le sujet
qui s’étudie lui-même et trouve dans cette étude un moyen d’exaltation à
la fois et de développement scientifique. Hélas! Où cette chimère
m’a-t-elle mené? Mais ce n’est pas l’heure de parler des effets, nous
n’en sommes encore qu’aux causes.
« Parmi les circonstances qui agirent sur moi durant mon enfance, je
crois que voici une des plus importantes : chaque dimanche matin, et
aussitôt que je pus lire, ma mère commença de m’emmener avec elle à la
messe. Cette messe se célébrait à huit heures dans l’église des
Capucins, assez nouvellement bâtie sur un boulevard planté de platanes,
qui monte du cours Sablon à la place du Taureau, en longeant le jardin
des Plantes. A la porte de cette église se tenait assise, devant une
boutique volante, une marchande de gâteaux, appelée la mère Girard, que
je connaissais bien, pour lui acheter au printemps de petits bâtons
auxquels quatre ou cinq cerises pendaient, attachées par du fil blanc.
C’étaient les premiers de ces fruits que je mangeasse dans la saison.
Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités de ces jours
d’enfance. Elle aurait pu devenir, pour quelqu’un qui m’eût observé,
l’occasion de signaler en moi cette frénésie du désir dont je vous
parlais. J’avais presque la fièvre quand je m’acheminais vers cette
boutique. Ce n’était pas la seule raison qui me fît préférer cette
église des Capucins, avec son architecture très simple, aux cryptes
souterraines de Notre-Dame-du-Port et aux voûtes de la cathédrale
soutenues par de si élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins,
le chœur était fermé. Durant les offices, d’invisibles bouches
chantaient, derrière les grilles, des cantiques qui remuaient
étrangement mon imagination d’enfant. Ils me semblaient venir de si
loin, comme d’un abîme ou d’un tombeau. Je regardais ma mère prier à
côté de moi avec l’ardeur contenue qui se manifeste dans ses moindres
actions, et je songeais que mon père n’était pas là, qu’il n’entrait
jamais à l’église. Ma tête d’enfant se tourmentait de cette absence au
point que j’avais un jour demandé :
— « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe avec nous? »
« Avec mes yeux inquisiteurs d’enfant, je n’avais pas eu de peine à
démêler l’embarras où ma question jetait ma mère. Elle s’en tira
pourtant avec une réponse analogue à des centaines d’autres que m’ont
faites depuis ses lèvres de femme essentiellement éprise de principes
fixes et d’obéissance :
— « Il entend une autre messe, à son heure; et puis, je t’ai déjà dit
que les enfants ne doivent jamais demander pourquoi leurs parents font
telle ou telle chose... »
« Toute la différence d’âme qui nous a séparés, ma mère et moi, tenait
déjà dans cette phrase qu’elle prononçait par un froid matin d’hiver, en
revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois encore sa pèlerine,
ses mains dans son manchon de vison doublé de soie brune d’où sortait à
moitié son livre, la sincérité de son visage même dans son pieux
mensonge, et tandis qu’elle disait : « Il ne faut jamais demander
pourquoi... » Je vois ses yeux qui, trop souvent depuis lors, m’ont
regardé d’un regard qui ne me comprenait pas, et, dès cette époque, elle
ne soupçonnait en rien ma nature d’enfant méditatif pour lequel penser
c’était déjà se demander toujours et à propos de toutes choses :
Pourquoi?... Oui, pourquoi ma mère m’avait-elle trompé? Car je savais
que mon père n’allait à aucune espèce d’office. Et pourquoi n’y
allait-il pas?... Les graves et tristes accents des moines cachés
entonnaient les répons de la messe, et moi, je me perdais dans cette
question. Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette
supériorité, que mon père comptait parmi les premiers de la ville. Que
de fois, à la promenade, étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque
ami, qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous deviendrons un
grand savant, comme le père?... » Quand ma mère prenait son avis,
c’était pour l’écouter avec la soumission d’un instinctif respect. Elle
trouvait donc naturel qu’il n’accomplît pas certaines actions qui, pour
nous, étaient obligatoires. Nous n’avions pas les mêmes devoirs, lui et
nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors dans mon cerveau d’enfant
avec cette netteté, mais elle y déposait le germe de ce qui allait être
plus tard une des convictions de ma jeunesse, à savoir que les mêmes
règles ne gouvernent pas les hommes très intelligents et les autres. Ce
fut là, dans cette petite église, et docilement penché sur mon
paroissien, que le grand principe de ma vie a pris naissance : — ne pas
considérer comme une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est et
doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas; — de même que j’ai reçu
de mes conversations avec mon père, à ce même âge, durant nos
promenades, le premier germe de ma vue scientifique du monde.
« La campagne autour de Clermont est merveilleuse, et quoique je sois,
au rebours du poète, un homme pour qui le monde extérieur existe très
peu, j’ai gardé à jamais au fond de ma mémoire l’image des horizons qui
ont entouré ces promenades. Tandis que la ville d’un côté regarde vers
la plaine de la Limagne, elle s’adosse de l’autre côté aux derniers
contreforts de la chaîne des Dômes. L’échancrure des cratères éteints,
la boursouflure des éruptions calmées, les coulées de lave refroidie
donnent aux lignes de ces montagnes volcaniques une ressemblance avec
les paysages que le télescope découvre dans ce cadavre de planète qui
est la lune. C’est donc, là-bas, un sauvage et grandiose souvenir des
plus terrible convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité de
chemins pierreux entre des vignes, de ruisseaux murmurant sous des
saules et parmi des châtaigniers. Les grands bonheurs de mon enfance ont
consisté dans d’interminables vagabondages avec mon père sur tous les
sentiers qui vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat à Durtol,
de Beaumont à Gravenoire. Rien qu’à écrire ces noms, ma mémoire rajeunit
mon cœur. Me revoici le petit garçon qu’un portrait conservé me montre
avec ses longs cheveux, avec ses jambes serrées dans des guêtres de
drap, qui chemine en tenant la main de son père. D’où lui venait ce goût
des champs, à lui, le savant mathématicien, l’homme de cabinet et de
réflexion abstraite? J’y ai souvent songé depuis, et je crois avoir
découvert à son occasion une loi peu connue du développement des
esprits : — nos goûts de jeunesse persistent même quand nous nous
sommes développés dans un sens contraire à eux, et nous continuons de
les pratiquer, en les justifiant par des raisons intellectuelles qui les
excluraient. — Je m’explique. Mon père aimait la campagne,
naturellement, parce qu’il avait été élevé dans un village, que tout
petit il avait passé des journées entières au bord des ruisseaux, parmi
les insectes et les fleurs. Au lieu de s’abandonner à ses goûts d’une
manière simple, il y mélangeait ses préoccupations actuelles de savant.
Il ne se serait point pardonné d’aller à la montagne sans y étudier la
formation du terrain; de regarder une fleur sans en déterminer les
caractères et sans en découvrir le nom; de ramasser un insecte sans se
rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à la rigueur de sa méthode en
tout travail, il était arrivé ainsi à une connaissance très complète de
la contrée; et, quand nous marchions ensemble, cette connaissance
faisait la matière unique de notre entretien. Le paysage des montagnes
lui devenait un prétexte pour m’expliquer les révolutions de la terre.
Il passait de là, sans efforts, avec une clarté de parole qui me rendait
de telles idées perceptibles, à l’hypothèse de Laplace sur la nébuleuse,
et j’apercevais distinctement en imagination les protubérances
planétaires s’échappant du noyau enflammé, de ce torride soleil en
rotation. Le ciel de la nuit, par les beaux mois d’été, devenait une
espèce de carte qu’il déchiffrait pour mes yeux de dix ans, et où je
distinguais l’Etoile polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la
Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables dont la
science connaît le volume, la position et jusqu’aux métaux. Il en était
de même des fleurs qu’il me dressait à ranger dans un herbier, des
cailloux que je cassais sous sa direction avec un petit marteau en fer,
des insectes que je nourrissais ou que je piquais, suivant les cas. Bien
avant que l’on ne pratiquât dans les collèges les leçons de choses, mon
père appliquait à mon éducation première sa grande maxime : « Ne rien
rencontrer que l’on ne s’en rende compte scientifiquement, » conciliant
ainsi la paysannerie de ses premières impressions avec la précision
acquise dans ses études mathématiques. J’attribue à cet enseignement le
précoce esprit d’analyse qui se développa en moi dès cette première
adolescence, et qui se serait sans doute tourné vers les études
positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait pas achever cette
éducation entreprise d’après un plan raisonné dont j’ai retrouvé la
trace dans ses papiers. Justement au cours d’une de ces promenades, et
dans l’été de ma dixième année, nous fûmes surpris, lui et moi, par un
orage qui nous mouilla l’un et l’autre jusqu’aux os. Nous étions en nage
d’avoir marché. Pendant le temps que nous mîmes à revenir avec nos
vêtements ainsi trempés, mon père eut très froid. Le soir il se plaignit
d’un frisson. Deux jours après, une fluxion de poitrine se déclarait, et
la semaine suivante il était mort.
« Comme je veux, dans cette indication sommaire des diverses causes qui
m’ont formé mon âme de jeune homme, éviter à tout prix ce que je hais le
plus au monde, l’étalage de la sentimentalité subjective, je ne vous
raconterai pas, mon cher maître, d’autres détails sur cette mort. Il y
en eut de navants, mais je ne sentis leur tristesse qu’à distance et que
plus tard. Je me rappelle, quoique je fusse un garçon déjà grand et
remarquablement développé, avoir éprouvé plus d’étonnement que
d’affliction. C’est aujourd’hui que je regrette vraiment mon père, que
je comprends ce que j’ai perdu en le perdant. Je crois vous avoir
nettement marqué ce que je lui dois : le goût et la facilité de
l’abstraction, l’amour de la vie intellectuelle, la foi dans la science,
le précoce maniement de la bonne méthode : voilà pour l’esprit; pour le
caractère, la première divination de l’orgueil de penser, et aussi un
élément un peu morbide, cette difficulté d’agir qui a pour conséquence
la difficulté de résister aux passions lorsqu’elles vous
entraînent. — Je voudrais marquer aussi nettement ce que je crois
devoir à ma mère. Tout d’abord j’aperçois ce fait que cette seconde
influence agit sur moi par réaction, tandis que la première avait agi
directement. A vrai dire, cette réaction ne commença qu’au jour où,
devenue veuve, elle voulut s’occuper de me diriger elle-même. Jusque-là,
elle m’avait abandonné à l’éducation paternelle. Cela peut sembler
étrange que, demeurés seuls en ce monde, elle et moi, elle si énergique,
si dévouée, et moi si jeune, nous n’ayons pas vécu, au moins durant ces
années-là, en complète communion du cœur. Il existe, en effet, une
psychologie rudimentaire pour laquelle ces mots : mère et fils, sont
synonymes d’absolue tendresse, d’entente intime des âmes. Peut-être en
va-t-il ainsi dans les familles de tradition ancienne, quoique en nature
humaine je ne croie guère à ce qui suppose une simplicité entière des
rapports entre personnes d’âge et de sexe différents. En tout cas, les
familles modernes présentent sous les étiquettes conventionnelles les
plus cruels phénomènes de divorce secret, de mésintelligence foncière,
quelquefois de haine, qui se comprennent trop quand on pense à leurs
origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de province à province
et de race à race qui ont chargé notre sang, à tous, d’hérédités par
trop contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement, de même
famille, qui n’ont pas un trait commun dans la structure mentale et
morale. Par suite l’intimité quotidienne entre ces êtres devient une
cause de conflits quotidiens, ou de dissimulation constante. Ma mère et
moi, nous en sommes un exemple que je qualifierais d’excellent, si le
plaisir de rencontrer la preuve très nette d’une loi psychologique ne
s’accompagnait du cuisant regret d’en avoir été la victime.
« Mon père, je vous l’ai dit, était un ancien élève de l’Ecole
polytechnique, et le fils d’un ingénieur civil. Je vous ai dit aussi
qu’ils étaient tous deux de race lorraine. Il y a un proverbe qui dit :
« Lorrain, traître à son roi et à Dieu même. » Cette épigramme exprime,
sous une forme inique, cette observation très juste qu’il flotte quelque
chose de très complexe dans l’âme de cette population de frontière. Les
Lorrains ont toujours vécu sur le bord de deux races et de deux
existences, la germanique et la française. Qu’est-ce que le goût de la
traîtrise, d’ailleurs, sinon la dépravation d’un autre goût, admirable
au point de vue intellectuel, celui de la complication sentimentale?
Pour ma part, j’attribue à cet atavisme le pouvoir de dédoublement dont
je vous parlais en commençant cette analyse. Je dois ajouter que j’ai
souvent éprouvé, quand j’étais enfant, d’étranges plaisirs de simulation
désintéressée qui procédaient évidemment du même principe. Il m’est
arrivé de raconter à mes camarades toutes sortes de détails inexacts sur
moi-même, sur mon endroit de naissance, sur l’endroit de naissance de
mon père, sur telle promenade que je venais de faire, et non pas pour me
vanter, mais _pour être un autre_, simplement. J’ai goûté plus tard des
voluptés singulières à étaler les opinions les plus opposées à celles
que je considérais comme la vérité, pour le même bizarre motif. Jouer un
rôle à côté de ma vraie nature m’apparaissait comme un enrichissement de
ma personne, tant j’avais d’instinct le sentiment que se déterminer dans
un caractère, une croyance, une passion, c’est se limiter. Ma mère,
elle, est une femme du Midi, absolument rebelle à toute complexité, pour
qui les idées de choses sont seules intelligibles. Dans son imagination
les formes de la vie se reproduisent, concrètes, précises et simples.
Quand elle pense à la religion, elle voit son église, son confessionnal,
la nappe de la communion, les quelques prêtres qu’elle a connus, le
livre de catéchisme où elle a étudié petite fille. Quand elle pense à
une carrière, elle en voit l’activité positive et les bénéfices. Le
professorat, par exemple, où elle a désiré que j’entrasse, c’était pour
elle M. Limasset, le professeur de mathématiques, l’ami de mon père, et
elle me voyait pareil à lui, traversant la ville deux fois le jour, en
jaquette d’alpaga et en panama l’été, les pieds protégés, l’hiver, par
des socques et le corps pris dans un paletot fourré, avec un traitement
fixe, les revenants-bons des répétitions et la douce assurance d’une
retraite. J’ai pu étudier à propos d’elle combien cette nature
d’imagination rend ceux qu’elle domine incapables de se figurer
l’intérieur des autres âmes. On dit souvent de ces gens-là qu’ils sont
despotiques et personnels, ou qu’ils ont un mauvais caractère. En
réalité, ils sont, devant ceux qu’ils fréquentent, comme un enfant
devant une montre. L’enfant voit marcher les aiguilles, il ne sait rien
du rouage caché qui les fait mouvoir. De là, quand ces aiguilles ne vont
pas à sa fantaisie, à les violenter et à fausser les ressorts de la
montre, il y a juste l’épaisseur d’une impatience.
« Ma pauvre mère fut ainsi avec moi, et dès la semaine qui suivit notre
commun désastre. Je me sentis presque aussitôt tomber vis-à-vis d’elle
dans un état de malaise indéfinissable, mais sans qu’un fait précis eût
donné corps à ce malaise. La première circonstance qui m’éclaira sur le
divorce commencé dès lors entre nous deux — dans la mesure où ma tête
d’enfant pouvait être éclairée — date d’un après-midi d’automne, quatre
mois environ après la mort de mon père. L’impression reçue fut si forte
que je me la rappelle comme si elle datait d’hier. Nous avions dû
changer d’appartement, et nous avions loué le troisième étage d’une
maison, toute en hauteur, dans la rue du Billard, ruelle étroite qui
contourne les ombrages de la place des Petits-Arbres, devant le palais
de la Préfecture. Ma mère avait été déterminée à ce choix par
l’existence d’un balcon où j’étais justement en train de jouer durant ce
bel après-midi. Mon jeu — vous y reconnaîtrez le tour scientifique
imprimé par mon père à mon imagination — consistait à conduire un
caillou, qui me représentait un grand explorateur, d’un bout à l’autre
de ce balcon et parmi d’autres pierres prises dans les pots de fleurs.
Ces autres pierres me figuraient, les unes des villes, les autres des
animaux curieux dont j’avais lu la description. Une des fenêtres du
salon donnait sur ce balcon. Elle était entr’ouverte, et, mon jeu
m’ayant amené jusque-là, j’entendis que ma mère parlait de moi avec une
visiteuse. Je ne pus me retenir d’écouter avec ce battement de cœur que
m’a longtemps donné l’idée de ma personnalité jugée par les autres. Plus
tard j’ai compris qu’entre notre être véritable et l’impression produite
sur nos proches, même sur nos amis, il n’y a pas plus de rapports
qu’entre la couleur exacte de notre visage et la couleur de son reflet
dans une glace bleue, verte ou jaune.
— « Peut-être » disait la visiteuse, « vous trompez-vous sur le compte
de ce pauvre Robert. A dix ans on est si peu formé... »
— « Dieu vous entende, » reprenait ma mère, « mais je tremble qu’il
n’ait aucune espèce de cœur. Vous n’imaginez pas comme il a été dur lors
de la mort de son père... Le lendemain, il avait l’air de n’y plus
penser... Et depuis, jamais un mot... vous savez, un de ces mots qui
font voir que l’on se souvient de quelqu’un... Quand je lui en parle, il
me répond à peine... On dirait qu’il n’a jamais connu ce cher homme qui
était si bon pour lui... »
« J’ai lu quelque part que Mérimée, tout enfant, avait été grondé, puis
chassé d’une chambre par sa mère, qui, lui à peine sorti, éclata de
rire. Mérimée entendit ce rire, il constata comme on lui avait joué la
comédie de l’irritation, et il sentit se creuser sur son cœur un pli de
défiance qui ne s’effaça jamais. Cette anecdote me frappa beaucoup
lorsque je la rencontrai. L’impression du célèbre écrivain m’offrait une
analogie saisissante avec l’effet que produisit sur moi le fragment de
causerie entendu sur le balcon. C’était bien vrai que je ne parlais
jamais de mon père, mais c’était si faux que je l’eusse oublié! J’y
pensais au contraire sans cesse. Je ne longeais pas un trottoir, je ne
traversais pas une rue, je ne regardais pas un de nos meubles, sans que
le souvenir du mort ne s’éveillât en moi, avec une obsession qui me
faisait mal. A cette obsession se mêlait un étonnement épouvanté qu’il
eût disparu pour toujours, et le tout se confondait dans une espèce
d’appréhension anxieuse qui me fermait la bouche quand on m’entretenait
de lui. Je me rends bien compte maintenant que ce travail de ma pensée
ne pouvait être connu de ma mère. Sur le moment, et quand je l’entendis
condamner ainsi mon cœur, j’éprouvai une humiliation profonde. Il me
sembla qu’en parlant de la sorte elle n’agissait pas avec moi comme elle
aurait dû. Je la sentis injuste, et, par une timidité de petit garçon
encore farouche et mal apprivoisé, au lieu de la ramener sur mon compte,
je me crispai là, sur place, contre cette injustice. A partir de cette
minute, une impossibilité de me montrer jamais à elle était née en moi.
Je sentis cela aussi, et que lorsque ses yeux se poseraient sur les
miens pour y chercher mes émotions, j’éprouverais un irrésistible besoin
de lui cacher mon être intérieur.
« Ce fut là une première scène, — ce rien peut-il même s’appeler de ce
gros nom? — bientôt suivie d’une seconde que je note malgré son
insignifiance apparente. Les enfants ne seraient pas des enfants si les
événements importants de leur sensibilité n’étaient pas puérils.
J’étais, à cette époque déjà, passionné de lecture, et le hasard m’avait
mis entre les mains des volumes très différents de ceux qui se donnaient
en prix dans les distributions. Voici comment : quoique mon père, en sa
qualité de mathématicien, eût peu de lettres, il aimait quelques
auteurs, qu’il comprenait à sa manière; et, en retrouvant plus tard
quelques-unes de ses notes sur ces auteurs, j’ai pu apprécier à quel
degré la sensation des littératures est chose personnelle, irréductible,
incommensurable, pour emprunter un mot à sa science favorite,
c’est-à-dire qu’il n’y a pas de commune mesure entre les raisons pour
lesquelles deux esprits goûtent ou repoussent un même écrivain. Entre
autres ouvrages, mon père possédait dans sa bibliothèque une traduction
de Shakespeare en deux volumes sur lesquels on m’asseyait pour hausser
ma chaise devant la table quand le temps fut venu de quitter mon siège
de bébé. On me laissait ensuite, et sans y prendre garde, manier ces
volumes, illustrés de gravures qui incitèrent bientôt ma curiosité à
lire des morceaux du texte. C’était une lady Macbeth se frottant les
doigts sous le regard terrifié du médecin et d’une servante, un Othello
entrant le poignard à la main dans la chambre de Desdémone et penchant
sa face noire sur la blanche forme endormie, un roi Lear déchirant ses
vêtements sous les zigzags des éclairs, un Richard III couché dans sa
tente et environné de spectres. Et, du texte qui accompagnait ces
gravures, je lus tant et tant de fragments que je finis par me
familiariser avant ma dixième année avec ces drames qui exaltaient mon
imagination dans ce que j’en pouvais saisir, sans doute parce qu’ils ont
été composés pour des spectateurs populaires et qu’ils comportent un
élément de poésie primitive et un grossissement enfantin. J’aimais ces
rois qui défilaient, joyeux ou désespérés, à la tête de leur armée, qui
perdaient ou gagnaient des batailles en quelques instants, ces tueries
accompagnées de fanfares parmi les drapeaux déployés et les apparitions,
ces rapides passages d’un pays à un autre et cette géographie
chimérique. Enfin ce qu’il y a de très abrégé, de presque rudimentaire
dans ces pièces et particulièrement dans les chroniques me séduisait au
point que, resté tout seul, il m’arrivait de les jouer avec des chaises,
qui devenaient ainsi York ou Lancastre, Warwick ou Glocester. O
naïveté!... Mon père, lui, dont les répugnances pour les réalités
douloureuses de la vie étaient extrêmes, avait goûté dans Shakespeare
les côtés touchants et purs, les profils de femme d’une délicatesse
achevée; Imogène et Desdémone, Cordélie et Rosalinde lui avaient plu,
quoique de tels rapprochements puissent sembler étranges, pour les mêmes
raisons que les romans de Dickens, ceux de Topffer et jusqu’aux
enfantillages de Florian et de Berquin. Voilà des contrastes qui
prouvent l’incohérence des jugements artistiques uniquement fondés sur
l’impression sentimentale. Tous ces livres, je les lisais aussi, et par
surcroît ceux de Walter Scott, de même que les récits champêtres de
George Sand, dans une autre édition illustrée. Il est certain qu’il eût
mieux valu pour moi ne pas nourrir mon imagination d’éléments aussi
disparates, et quelques-uns dangereux. Mais mon âge ne me permettait
guère de comprendre que le quart des phrases, et d’ailleurs, tandis que
mon père peinait à son tableau noir, en train de combiner ses formules,
la foudre serait tombée sur la maison sans qu’il y prît garde, emporté
qu’il était sur les ailes du puissant démon de l’abstraction. Ma mère, à
qui ce démon-là est aussi étranger que la bête de l’Apocalypse, ne resta
pas longtemps, sitôt les premières heures de notre découragement
passées, sans fureter dans la pièce où je travaillais à mes devoirs; et,
par-dessous un thème commencé, elle découvrit un grand volume ouvert :
c’était l’_Ivanhoë_ de Scott.
— « Qu’est-ce que c’est que ce livre? » demanda-t-elle; « qui t’a
permis de le prendre?... »
— « Mais je l’ai déjà lu une fois, » répondis-je.
— « Et ceux-là?... » continua-t-elle en inspectant la petite
bibliothèque qui, à côté de mes bouquins d’écolier, enfermait, outre le
Shakespeare, les _Nouvelles genevoises_ et _Nicolas Nickleby_, _Rob-Roy_
et _la Mare au Diable_. « Ce n’est pas de ton âge, » insista-t-elle,
« et tu vas me faire le plaisir d’emporter tous ces livres avec moi dans
le salon, pour les enfermer dans la bibliothèque de ton père. »
« Je me vois encore transbordant, trois par trois, les volumes, dont
quelques-uns étaient très lourds pour mes petits bras, dans la froide
pièce garnie de housses qui donnait sur le balcon, — cette pièce où
j’avais entendu ma mère, pas beaucoup de jours auparavant, juger si
sévèrement mon cœur. De ses doigts qui sortaient tout blancs de leurs
mitaines noires, elle prenait les volumes, les rangeait à côté des gros
traités de mathématiques. Elle ferma la porte vitrée du meuble et en
détacha la clef qui prit place, parmi d’autres, dans le trousseau
qu’elle portait toujours avec elle. Puis elle ajouta sévèrement :
— « Quand tu voudras lire un livre, tu me le demanderas. »
« Moi, lui demander un de ces livres, mais lequel? Je savais si bien
qu’elle me refuserait tous ceux que j’aurais eu envie de relire et dont
je venais regarder les titres à travers le vitrage! Je me rendais déjà
trop compte que nous ne pensions de la même manière sur aucun point. Je
lui en voulus d’avoir arrêté mes plus vifs plaisirs de lecture, moins
peut-être à cause de cette défense que pour la raison qu’elle m’en
donna. Car elle crut devoir me répéter à cette occasion, et sur les
dangers des romans, des phrases empruntées à quelque manuel de piété
qui, dès lors, me parurent exprimer exactement le contraire de ce que
j’avais éprouvé par moi-même. Elle prit aussi prétexte des dangers que
j’avais courus dans ces lectures inconsidérées pour s’occuper plus
attentivement de mes études et diriger mon éducation. C’était son
devoir, mais le contraste fut trop grand entre les idées auxquelles mon
père m’avait initié précocement et la misère de sa pensée, à elle,
meublée d’impressions positives, mesquines et bourgeoises. J’allais avec
elle maintenant à la promenade, et elle causait avec moi. Sa
conversation portait uniquement sur des remarques de tenue, sur mes
manières bonnes ou mauvaises, sur mes petits camarades et sur leurs
parents. Mon intelligence, trop dressée au plaisir de penser, se sentait
alors étouffée, comme opprimée. Le paysage immobile des volcans éteints
me rappelait les épisodes grandioses du drame terrestre que mon père me
retraçait autrefois. Les fleurs que je cueillais, ma mère les prenait
pour quelques minutes, puis elle les laissait tomber sans presque les
regarder. Elle ignorait leur nom, de même qu’elle ignorait celui des
insectes qu’elle me faisait rejeter sitôt ramassés, comme malpropres et
venimeux. Les chemins entre les vignes, que nous suivions ensemble, ne
s’en allaient plus vers cette découverte du vaste monde à laquelle la
parole fécondante du mort m’avait convié. Ils prolongeaient les rues de
la ville et la misère des devoirs quotidiens. Je cherche des mots pour
traduire la vague et bizarre sensation d’ennui, d’esprit mutilé,
d’atmosphère raréfiée que m’infligeaient ces promenades, et je n’en
trouve pas de précis. Le langage a été créé par des hommes faits pour
exprimer des idées et des sentiments d’hommes faits. Les termes manquent
qui correspondent aux perceptions inachevées des enfants, à leur
pénombre d’âme. Comment raconter des souffrances qui ne se comprennent
pas elles-mêmes et dont la révélation n’a lieu qu’une fois passées,
celles, par exemple, qui furent les miennes, d’une tête où fermentent
des conceptions hautes et larges, d’un cerveau sur le bord du grand
horizon intellectuel et qui subit la tyrannie inconsciente d’un autre
cerveau, rétréci, chétif, étranger à toute idée générale, à toute vue
ample ou profonde? Aujourd’hui que j’ai traversé cette période d’une
adolescence refoulée et contrariée, j’en interprète les moindres
épisodes par les lois de constitution des esprits, et je me rends compte
que le sort, en confiant l’éducation de l’enfant que j’étais à la femme
qu’était ma mère, avait associé deux formes de pensée aussi
irréductibles l’une à l’autre que deux espèces différentes. C’est par
milliers que les détails me reviennent où je retrouve la preuve de cette
antithèse constitutive entre nos deux natures. Je vous en ai dit assez
pour que je me contente de noter avec précision le résultat de ce heurt
silencieux entre nos âmes, et, pour emprunter des formules au style
philosophique, je crois apercevoir que deux germes furent déposés en moi
par cette éducation à contresens, le germe d’un sentiment et le germe
d’une faculté : — le sentiment fut celui de la solitude du Moi, la
faculté fut celle de l’analyse intérieure.
« Je vous ai dit que dans l’ordre de la sensibilité comme dans celui de
la pensée, j’avais subi presque aussitôt l’impression de ne pouvoir pas
me montrer à ma mère tout entier. J’apprenais ainsi, à peine né à la vie
intellectuelle, qu’il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce
fut d’abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil.
Mais tous les orgueils, n’ont-ils-pas une origine analogue? Ne pas oser
se montrer, c’est s’isoler; et s’isoler, c’est bien vite se préférer.
J’ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par
exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendantal, ce
sentiment de la solitude de l’âme. Je l’ai retrouvé transformé en
maladie et en sécheresse dans l’_Adolphe_ de Benjamin Constant, agressif
et ironique dans Beyle. Chez un pauvre petit collégien d’un lycée de
province qui trottait, son cartable sous le bras, les mains cuisantes
d’engelures, les pieds gourds dans ses galoches, par les rues glacées de
sa ville de montagnes, l’hiver, ce n’était qu’un obscur et douloureux
instinct. Mais cet instinct, après s’être appliqué à ma mère,
grandissait, grandissait, s’appliquant à mes camarades et à mes maîtres.
Je me sentais différent d’eux, d’une différence que je résumerai d’un
mot : je croyais les comprendre tout entiers et je ne croyais pas qu’ils
me comprissent. La réflexion m’incline maintenant à croire que je ne les
comprenais pas plus qu’ils ne me comprenaient; mais je vois aussi qu’il
y avait en effet entre nous cette différence qu’ils acceptaient et leur
personne et la mienne, simplement, bonnement, bravement, au lieu que je
commençais à me compliquer déjà en pensant trop à moi-même. Si j’ai de
très bonne heure senti qu’au rebours de la parole du Christ, je n’avais
pas de prochain, c’est que je me suis habitué, de très bonne heure, à
exaspérer la conscience de ma propre âme, par suite à faire de moi un
exemplaire, sans analogue, d’excessive sensibilité individuelle. Mon
père m’avait doué d’une curiosité prématurée d’intelligence. N’étant
plus là pour me tourner vers le monde des connaissances positives, cette
curiosité sans emploi retomba sur moi-même. L’esprit est une créature
vivante, comme les autres, et chez qui toute puissance s’accompagne,
comme chez les autres, d’un besoin. Il faudrait retourner le vieux
proverbe et dire : Pouvoir, c’est vouloir. Une faculté aboutit toujours
à la volonté de l’exercer. L’hérédité mentale et ma première éducation
avaient fait de moi un intellectuel avant le temps. Je continuai de
l’être, mais mon intelligence s’appliquant à mes propres émotions, faute
d’un maître semblable à celui que j’avais perdu, je devins auprès de ma
mère, qui ne le soupçonna jamais, un _égotiste_ absolu, d’une
extraordinaire énergie de dédain à l’égard de tous. Ces traits de mon
caractère ne devaient d’ailleurs apparaître que plus tard, sous l’action
des crises d’idées que j’ai traversées et dont je vous dois maintenant
l’histoire.
§ II. — _Mon milieu d’idées._
« Les influences diverses que je viens de résumer un peu abstraitement,
mais dans des termes que vous comprendrez, vous, mon cher maître, eurent
ce premier résultat, inattendu, de faire de moi, entre ma onzième et ma
quinzième année, un enfant très pieux. Vraisemblablement, si j’avais été
mis au collège comme interne, j’aurais grandi, pareil à ceux de mes
camarades que j’ai pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre
religieuse n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et qui marqua
l’avènement définitif du parti démocratique en France, une grande vague
de libre-pensée roula de Paris sur la province; mais j’étais le fils
d’une femme très dévote, et je fus soumis à toutes les pratiques de la
religion la plus sévère. Je trouve une preuve de ce que je vous ai
raconté sur mon goût précoce de la dissection intime dans ce fait que je
me sentis, au rebours de mes compagnons du catéchisme, séduit d’une
manière presque passionnée par la confession. Oui, je peux dire que
durant les quatre années de ma crise mystique d’adolescent, de 1876 à
1880, les grands événements de ma vie furent ces longues séances dans
l’étroite guérite en bois de l’église des Minimes, notre paroisse, où
j’allais, tous les quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse,
le cœur battant, de ce qui se passait en moi. L’approche de ma première
communion marque la naissance de cette sensation du confessionnal, si
mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais, et par suite mes petits
péchés m’apparaissaient comme de vrais crimes, et de les avouer me
faisait honte. Je me repentais, et j’avais la certitude que je me
relèverais pardonné, avec le délice d’une conscience lavée de ses
taches. J’étais un enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour
moi, dans le décor du sacrement, dans le silence froid de l’église, dans
cette odeur de caveau et d’encens qui la remplissait, dans le
balbutiement de ma propre voix disant « mon père », dans le chuchotement
de la voix du prêtre répondant « mon fils », par derrière le grillage,
une poésie de mystère que je percevais sans la comprendre encore. Il s’y
joignait une singulière impression d’effroi qui dérivait de
l’enseignement donné par l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous
préparer à cette première communion. C’était un homme petit et court, de
mine apoplectique, avec un regard sombre, et d’un bleu dur dans un large
et rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire de province,
encore pénétré de jansénisme. Ses yeux, quand il nous parlait de
l’enfer, dans la tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient
des prunelles brillantes et soudain fixes, où passaient des visions
d’épouvante, et cette épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive à
me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer dans ma prison, et
qui sait? peut-être subirais-je une récurrence des émotions de terreur
que sa présence m’infligeait dans cette salle aux murs blanchis à la
chaux, meublée de bancs de bois et d’une petite chaire en bois peint. Le
thème habituel de ses discours était le petit nombre des élus et la
vengeance divine. « Qui empêcherait Dieu, » disait ce prêtre,
« puisqu’il est tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui meurt à
rester près du corps dont elle se sépare?... L’âme serait là, dans la
chambre mortuaire, entendant les sanglots, voyant les larmes des
proches, et il lui serait défendu de les consoler... Elle serait
emprisonnée dans le cercueil, et là, obligée pendant des jours et des
jours, des nuits et des nuits, d’assister à la corruption de cette chair
qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture. Des images pareilles
et de cette férocité d’invention abondaient sur sa bouche amère; elles
me poursuivaient dans mon sommeil. La peur de l’enfer s’exaltait en moi
jusqu’à la folie. D’autre part l’abbé Martel déployait la même éloquence
à nous célébrer l’importance décisive qu’aurait pour notre salut cette
approche de la sainte table, et, par suite, ma crainte des supplices
éternels aboutissait à des examens de conscience d’un scrupule infini.
Bientôt ces reploiements intimes, ce regard jeté à la loupe sur mes
moindres détours de pensée, cette scrutation continue de mon être le
plus caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait de n’importe
quel jeu devint nul à côté. J’avais trouvé, pour la première fois depuis
la disparition de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse déjà
définitif, presque constitutif en moi.
« Le développement donné ainsi à mon sens aigu de la vie intérieure
aurait dû produire une amélioration de mon être moral. Il eut au
contraire pour conséquence une subtilité qui par elle seule était déjà
une corruption, du moins au point de vue de la stricte discipline
catholique. Je devins en effet, au cours de ces examens de conscience,
où il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement ingénieux
à découvrir des motifs singuliers derrière mes actions les plus simples.
L’abbé Martel n’était pas un psychologue assez fin pour discerner cette
nuance et pour comprendre que de me déchiqueter ainsi l’âme me
conduisait droit à préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes
complications du péché. Il n’y reconnaissait que le zèle d’un enfant
très fervent. Par exemple, au matin de ma première communion, il me vit
arriver auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai à me confesser
une fois encore. En tournant et retournant le fonds et le tréfonds de ma
mémoire, je m’étais découvert un bizarre péché de respect humain.
J’avais, six semaines auparavant, entendu deux de mes camarades bafouer,
à la porte du lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des
Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au lieu de les
relever. La vieille dame allait à la messe; s’en moquer, c’était donc se
moquer d’une action pieuse. J’avais ri, pourquoi? par fausse honte de
protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé. N’était-il pas
de mon devoir d’aller trouver les deux moqueurs et de leur rappeler leur
impiété, en les engageant à s’en repentir? Je ne l’avais pas fait.
Pourquoi? Par fausse honte encore; par respect humain, d’après les
définitions mêmes du catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le
grand jour de la première communion à me demander avec agonie si je
pourrais rejoindre M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour
lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec lequel il tapota ma
joue après m’avoir donné l’absolution, pour me calmer. J’entends le ton
de sa voix devenue douce et me disant : « Puisses-tu rester toujours
pareil!... » Il ne se doutait pas que ce scrupule puéril était le signe
d’une réflexion maladivement exagérée, ni que cette réflexion allait
m’empoisonner les délices ardemment souhaitées de l’Eucharistie. Je ne
m’étais pas contenté, au cours des semaines précédentes, de m’analyser
la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais abandonné à cette
imagination anticipée de l’émotion qui est la conséquence forcée de cet
esprit d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision extrême les
sentiments que j’éprouverais en recevant l’hostie sur mes lèvres. Je
m’avançai vers la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec une
tension de tout mon être que je n’ai jamais retrouvée depuis, et
j’éprouvai, en communiant, un frisson de déception glaçante, une
défaillance devant l’extase dont je ne peux pas traduire le malaise.
J’ai raconté plus tard cette impression sans analogue à un camarade
resté très chrétien qui me dit : « Tu n’étais pas assez simple. » Sa
piété lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur. C’était
trop vrai. Mais qu’y pouvais-je?
« Le grand événement de mon adolescence, qui fut la perte de ma foi, ne
date pourtant pas de cette déception. Les causes qui déterminèrent cette
perte furent nombreuses, et je ne les comprends nettement
qu’aujourd’hui. Il y en eut d’abord de lentes, de progressives, qui
agirent sur mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant l’intérieur sans
que le dehors garde un autre signe de ce ravage qu’une petite tache
presque invisible sur la pourpre de la belle écorce. La première fut, me
semble-t-il, l’application à mon confesseur de ce terrible esprit
critique, faculté destructive de la confiance, qui m’avait dès mon
enfance séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux plus fines,
aux plus ténues délicatesses mes examens de conscience, et l’abbé Martel
continuait à ne pas même apercevoir ce travail de torture secrète qui
m’anatomisait toute l’âme. Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils
étaient en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages
d’un garçon très complexe et qui ne pouvait être dirigé que si on lui
donnait la sensation d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver,
dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif, la sensation
contraire, celle de l’inintelligence. Ce n’était pas de quoi empêcher
que je ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez pour enlever à
ce directeur de ma première jeunesse toute véritable autorité sur ma
pensée. En même temps, et c’est la seconde d’entre les causes qui m’ont
détaché de l’Eglise, je retrouvais chez les hommes que je considérais
alors comme supérieurs la même indifférence à l’endroit des pratiques
religieuses que j’avais, tout petit, remarquée chez mon père. Je savais
que les jeunes professeurs, ceux qui nous venaient de Paris avec le
prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient tous des sceptiques
et des athées. J’entendais ces mots prononcés par l’abbé Martel, avec
une indignation concentrée, dans les visites qu’il rendait à ma mère.
Involontairement je réfléchissais, en accompagnant cette dernière aux
offices des Minimes, comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté d’esprit
des dévotes qui se pressaient à la messe le dimanche matin, et
marmonnaient leur prières dans le silence de la cérémonie, coupé du
bruit des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces fronts qui se
baissaient avec un mouvement de ferveur soumise, à l’Elévation, jamais
une idée vive et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais pas
ce contraste avec cette netteté, mais j’évoquais, malgré moi, en regard,
l’image de ces jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé, causant
les uns avec les autres d’une conversation que j’imaginais pareille à
celles que mon père me tenait autrefois, où les moindres phrases se
chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait en moi sur la
valeur intellectuelle des croyances catholiques. Cette défiance fut
alimentée par une espèce d’ambition naïve qui me faisait souhaiter, avec
une ardeur incroyable, d’être aussi intelligent que les plus
intelligents, de ne pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait
bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue aujourd’hui, mais je ne
rougis pas de cet orgueil. Il était tout intellectuel, entièrement
étranger à une convoitise quelconque du succès extérieur. Et puis, si je
me tiens encore debout à l’heure présente, et dans l’affreux drame de ma
destinée, je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui me permet de
vous montrer mon passé avec cette lucidité froide, au lieu de courir,
comme ferait un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de ce drame.
Je vois si bien, moi, que les premières scènes de la tragédie ont
commencé dès lors dans le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune
homme d’aujourd’hui!
« La troisième des causes qui concoururent à cette lente désagrégation
de ma foi chrétienne fut la découverte de la littérature contemporaine,
qui date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté comment ma mère
m’avait, peu de temps après la mort de mon père, supprimé un certain
nombre de livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité avec le
temps, et la clef de la bibliothèque paternelle continuait à cliqueter
sur l’anneau d’acier de son trousseau, entre celle de l’office et celle
de la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut d’aviver le
charme du souvenir que m’avaient laissé ces volumes feuilletés autrefois
longuement, les pièces à demi comprises de Shakespeare, les romans à
demi oubliés de George Sand. Le hasard voulut que je rencontrasse, au
commencement de ma troisième, quelques échantillons de la poésie moderne
dans le livre d’auteurs français qui devait servir aux récitations de
l’année. Il y avait là des fragments de Lamartine, une dizaine de pièces
de Hugo, les _Stances à la Malibran_ d’Alfred de Musset, quelques
morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte de Lisle. Ces pages, deux cents
environ, me suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration
entre les modernes et les maîtres anciens, comme on apprécie la
différence d’arôme entre un bouquet de roses et un bouquet de lilas, les
yeux fermés. Elle réside tout entière, cette différence que je devinai
par un instinct irraisonné, dans ce fait que, jusqu’à la Révolution, les
écrivains n’ont jamais pris la sensibilité comme matière et comme règle
unique de leurs œuvres. C’est le contraire depuis Quatre-Vingt-Neuf. De
là résulte chez les nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de
douloureux, une recherche de l’émotion morale et physique, qui est allée
s’exaspérant jusqu’au morbide, et qui tout de suite m’attira d’un
attrait irrésistible. La sensualité mystique des stances du _Lac_ et du
_Crucifix_, les chatoyantes splendeurs de plusieurs _Orientales_, me
fascinèrent; mais surtout je fus séduit, à en avoir une fièvre physique,
par ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de l’_Espoir en Dieu_
et dans quelques fragments des _Consolations_. Ces fuyantes
complications du péché dont je vous parlais tout à l’heure, je les
pressentis par delà les morceaux choisis de mon livre de classe; et je
commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains ainsi devinés une de ces
curiosités d’imagination si fortes, presque folles, qui marquent le
milieu de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On l’entend déjà
sans la voir, comme la rumeur d’une chute d’eau à travers un bouquet
d’arbres, et comme ce bruit vous enivre d’attente!... Une relation
d’amitié avec un camarade qui habitait au premier étage de ma maison
exaspéra encore cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop
jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur acharné, mais, plus
heureux que moi, il ne subissait aucune surveillance. Son père et sa
mère, âgés déjà, vivaient sur de petites rentes et passaient les longues
heures de leur journée à jouer, devant la fenêtre qui regardait la rue
du Billard, d’interminables parties de mariage avec un jeu de cartes
acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur du tabac. Emile, lui,
seul dans sa chambre, pouvait s’abandonner à toutes les fantaisies de
ses lectures. Comme nous suivions la même classe, que nous allions au
lycée ensemble et que nous en revenions de même, ma mère me permettait
volontiers de passer des heures entières chez ce charmant enfant, auquel
je fis bientôt partager mon goût pour les vers que j’admirais si
vivement, et mon désir d’en mieux connaître les auteurs. Nous prenions,
pour nous rendre au collège, les rues étroites de la vieille ville, et
nous passions devant l’étalage d’un vieux libraire auquel nous avions
acheté quelques ouvrages classiques d’occasion. Que devînmes-nous en
découvrant dans une des cases du bonhomme un Musset en assez mauvais
état, les volumes de poésie, qui coûtaient quarante sous les deux? Ils
étaient si usés, si maculés!... Nous commençâmes par les feuilleter,
puis il nous devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant nos
deux « semaines », nous arrivâmes à les emporter, — et c’est là, dans
la petite chambre d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise,
que nous lûmes _Don Paez_, _les Marrons du feu_, _Portia_, _Mardoche_,
_Rolla_. J’en tremblais, comme d’une grosse faute, et nous nous
laissions envahir par cette poésie comme par un vin, longuement,
doucement, passionnément.
« J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette même chambre d’Emile et
dans la mienne propre, grâce à des ruses d’amant en danger, bien des
volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis _la Peau de chagrin_,
de Balzac, jusqu’aux _Fleurs du mal_, de Baudelaire, sans parler des
poèmes de Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai jamais éprouvé
d’émotion comparable à celle de ma première rencontre avec le génie de
l’auteur de _Rolla_. Je n’étais ni un artiste ni un historien. La valeur
plus ou moins haute de ces vers, leur signification plus ou moins
actuelle me laissait donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait
me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais pas vécu, l’univers
dangereux de l’expérience sentimentale. Ce que j’avais senti
obscurément, cette infériorité intellectuelle de la piété par rapport à
l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement nouveau. Toutes les
vertus que l’on m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent, se
mesquinisèrent, si humbles, si grêles à côté des splendeurs, de
l’opulence, de la frénésie de certaines fautes... La foi toute simple,
c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si tristement racornies et
vieillottes. L’impiété, c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa
dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans un éclair, découvre
tout l’horizon de l’histoire et des légendes pour revenir ensuite
appuyer sa tête sur le sein d’une fille belle comme son plus beau songe,
et qui l’aime trop tard. La chasteté, le mariage, c’étaient les
bourgeois que je connaissais, qui allaient à la musique du jardin des
Plantes, le jeudi et le dimanche, de leur même pas régulier, qui
disaient du même ton les mêmes phrases. Mon imagination me dessinait en
regard, éclairés par les couleurs chimériques de la poésie la plus
brûlante, les visages des libertins et des adultères des _Contes
d’Espagne_ et des fragments qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de
Portia, puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la lagune,
entre les escaliers des palais antiques. C’était don Paez assassinant
Juana après s’être enlacé à elle dans une étreinte affolée par le
philtre, Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna, l’abbé Cassio et
sa Suzon. Je n’étais pas capable de critiquer la fausseté romanesque de
tout ce décor ni d’établir un départ entre les portions sincères et les
portions littéraires de ces poèmes. Les profondeurs scélérates de l’âme
m’apparaissaient à travers les lignes, et elles me tentaient, elles
attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations nouvelles, la
faculté d’analyse déjà trop éveillée. Les autres livres dont je vous ai
cité les titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes à une
tentation analogue, quoique moins forte. Devant les plaies du cœur
humain que les uns et les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai
ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints du moyen âge
qu’hypnotisait la contemplation des blessures du Sauveur. La force de
leur piété faisait apparaître sur leurs mains les stigmates miraculeux,
et moi, mon ardeur d’admiration m’a ouvert sur l’âme, à l’âge des
saintes ignorances et des puretés immaculées, les stigmates des ulcères
moraux dont saignèrent tous les grands malades modernes. Oui, dans ces
années où je n’étais encore et toujours que le collégien, ami du petit
Emile, et qui se cachait de sa mère pour ses lectures, je me suis
assimilé en pensée les émotions que l’enseignement craintif de mes
maîtres m’indiquait comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue
des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que je continuais,
grâce à ma puissance native de dédoublement, à jouer le personnage d’un
enfant très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa mère et
très pieux. Mais non. Si bizarre que cela doive vous sembler, je ne
jouais pas ce personnage. Je l’étais aussi, avec une contradiction
spontanée qui peut-être m’a mis sur la voie du travail psychologique
auquel j’ai consacré mes premiers efforts. Quand j’ai rencontré dans
votre ouvrage sur la volonté ces suggestives indications sur la
multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas adhéré aussitôt, après
avoir traversé des époques comme celles que je vous décris aujourd’hui
et dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres?
« Cette crise de sensibilité imaginative avait donc continué d’attaquer
en moi la foi religieuse en me donnant la tentation du péché subtil et
celle aussi du scepticisme douloureux. La crise de sensualité qui en
résulta faillit raviver cette foi dans mon cœur déjà très malade. Je
cessai d’être pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude, dans
des conditions très prosaïques et très tristes. Une ouvrière d’environ
trente ans, fraîche mais commune, qui venait chez ma mère, se trouvant
un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance pour m’attirer
auprès d’elle et me donner des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda
de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses avaient allumée en
moi, jointe à une palpitante curiosité des choses de la chair éveillée
par mes lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans une chambre de
hasard, sur un lit aux gros draps de calicot rude, je perdis ma
virginité entre les bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée
de mon innocence physique allumait un si bestial éclat qu’elle me fit
peur. L’action ne fut pas plus tôt accomplie que je m’enfuis de cette
chambre avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que mes mains, que
ma bouche, que tout mon corps, étaient souillés d’une souillure
qu’aucune eau ne laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser et
d’implorer du Dieu auquel je croyais encore la force de ne pas
recommencer. Ce dégoût persista pendant plusieurs jours, et puis je
constatai, avec un mélange d’épouvante et de volupté, que le désir s’y
insinuait petit à petit, et c’est alors que je pus observer ce trait de
mon caractère que je vous ai signalé en vous parlant de mon père :
l’incapacité à me servir de mon esprit pour me diriger et me dominer.
Contre la honte d’une nouvelle chute dans l’abîme des sens, j’eus beau
dresser et les convictions de ma piété encore intacte, et les
délicatesses de mon imagination cultivée par tant de lectures; j’eus
beau me dire que cela était à la fois infâme et trivial, que je
ressemblais ainsi aux camarades les plus méprisés par Emile et par moi,
ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez les filles, — un soir,
vers les huit heures, je sortis de la maison, sous prétexte d’un mal de
tête. — Oui, c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur de
poussière mouillée qui flottait sur la place de Jaude arrosée de
l’après-midi. Je m’acheminai vers le faubourg de Saint-Allyre, où
demeurait Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse
qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai dans sa pauvre chambre, et
cette seconde fois fut la première où je m’abandonnai vraiment au délire
animal, quitte à me retirer en proie au même mortel dégoût. Dès lors, à
côté des deux autres personnes qui vivaient déjà en moi, entre
l’adolescent encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent romanesque
imaginatif, un troisième individu naquit et grandit, un sensuel,
tourmenté des désirs les plus bassement brutaux. Pourtant le goût de la
vie intellectuelle subsistait en moi, si fort, si définitif, que, tout
en souffrant de cet état singulier, j’éprouvais une sensation de
supériorité à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait de plus
étrange, c’est que je ne m’abandonnais pas plus à cette dernière
disposition qu’aux trois autres, avec une claire et lucide conscience.
Je demeurais un adolescent à travers ces troubles, c’est-à-dire un être
encore incertain, inachevé, en qui s’ébauchaient les linéaments de son
âme à venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme, puisque au fond,
tout au fond, j’avais honte de croire, comme d’une infériorité; ni dans
mes imaginations sentimentales, puisque je les considérais comme de
simples jeux de littérature; ni dans ma sensualité, puisque j’avais la
nausée, au sortir de la chambre de Marianne; et, d’autre part, je
n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité à l’égard de mes
fautes. C’était dans l’été de ma rhétorique. Emile, qui devait mourir
l’hiver suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et ne sortait
plus guère. Il écoutait mes confidences avec un intérêt effrayé qui
flattait mon amour-propre en me donnant à mes propres yeux une allure
d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait pas d’avoir moi-même peur,
comme à la veille de ma première communion, du regard que l’abbé Martel
me jetait maintenant quand il me rencontrait. Il avait sans doute parlé
à ma mère dans la mesure où le lui permettait le secret du
confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais sans pouvoir les
empêcher tout à fait, et surtout sans y voir autre chose que des causes
possibles de tentations, tant je continuais à m’envelopper d’hypocrisie.
Cette maladie de mon meilleur ami, cette surveillance de ma mère,
l’appréhension des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver, d’autant
plus que dans ce pays de volcans il semble que les chaleurs d’été
fassent sortir du sol une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai
connu, dans ces moments-là, des journées littéralement folles, tant
elles renfermaient en elles d’heures contradictoires, des journées où je
me levais, plus fervent chrétien que jamais. Je lisais un peu
d’_Imitation_, je priais, j’allais à ma classe avec le ferme propos
d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt rentré, je faisais mes
devoirs, puis je descendais pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble
à quelque lecture troublante. Son père et sa mère, qui le voyaient
mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient prendre chez le libraire tous
les livres qui lui plaisaient, et nous en étions maintenant aux
écrivains plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les volumes, arrivés
récemment de Paris, exhalaient une odeur de papier frais et d’encre
neuve. Nous nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui
m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je retournais en classe.
Là, dans l’étouffante chaleur du milieu du jour, tandis que les portes
ouvertes sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres, et aussi
que l’on entendait les voix lointaines des professeurs dictant les
devoirs, l’image de Marianne s’offrait à moi, et une tentation
commençait, d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant,
grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y succomberais, comme si de
lutter contre mon obscur désir m’en faisait davantage sentir la force et
l’acuité. Je rentrais. L’image impure me poursuivait. Je dépêchais mes
devoirs avec une sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans le
désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais, la bouche desséchée par
l’ardeur de sensualité qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le
prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers la rue de Marianne.
Je retrouvais auprès d’elle la sensation brutale, cuisante et âpre,
suivie d’une nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer des
heures à ma fenêtre, regardant les étoiles de la vaste nuit d’été, me
souvenant de mon père mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes
lointains. Alors une extraordinaire impression du mystère de la nature
me saisissait, du mystère de toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans
cette nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des profondeurs
de ce ciel taciturne, ou des abîmes qu’une journée, ainsi employée, me
révélait dans mon cœur.
« Telles étaient mes dispositions intérieures, mon cher maître, lorsque
j’entrai dans celle de mes classes qui devait être décisive pour mon
développement : la philosophie. Dès les premières semaines du cours, mon
ravissement commença. Quel cours cependant et combien empâté de fatras
de la psychologie classique! N’importe, inexacte et incomplète,
officielle et conventionnelle, cette psychologie me passionna. La
méthode employée, la réflexion personnelle et l’analyse
intime; — l’objet à étudier, le Moi humain considéré dans ses facultés
et ses passions; — le résultat cherché, un système d’idées générales
capables de résumer en de brèves formules un vaste tas de
phénomènes; — tout, dans cette science nouvelle, s’harmonisait trop
bien avec le genre d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes
propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai jusqu’à mes lectures
favorites, et je me plongeai dans ces travaux d’un ordre encore inconnu
avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile, de mon unique ami,
survenue à cette époque, vint imposer de nouveau à mon intelligence si
naturellement méditative ce problème de la destinée que je me sentais
déjà presque impuissant à résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut
si vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre mon cours. Je
cherchai des ouvrages à côté qui pussent compléter l’enseignement du
maître, et c’est ainsi que je tombai un jour sur la _Psychologie de
Dieu_. Elle me frappa si profondément que je pris aussitôt la _Théorie
des passions_ et l’_Anatomie de la volonté_. Ce fut, dans le domaine des
idées pures, le même coup de foudre que jadis, avec les œuvres de
Musset, dans le domaine des sensations rêvées. Le voile tomba. Les
ténèbres du monde extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé
ma voie. J’étais votre élève.
« Pour vous expliquer d’une façon très nette comment votre pensée
pénétra la mienne, permettez-moi de passer aussitôt aux résultats de
cette lecture et des méditations qui la suivirent. Vous verrez comment
je pus tirer de vos ouvrages une éthique complète, raisonnée, et qui
coordonna d’une manière merveilleuse les éléments épars en moi. Je
rencontrai d’abord dans le premier de ces trois ouvrages, la
_Psychologie de Dieu_, un apaisement définitif à cette angoisse
religieuse dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes doutes.
Certes, les objections contre les dogmes ne m’avaient pas manqué depuis
que je lisais au hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient la
plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais senti attiré vers le
scepticisme, comme je vous l’ai dit, parce que je lui trouvais un double
caractère de supériorité intellectuelle et de nouveauté sentimentale.
J’avais subi, entre autres influences, celle de l’auteur de la _Vie de
Jésus_. La magie exquise de son style, la grâce souveraine de son
dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse impiété, m’avaient
remué profondément, mais je n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre,
et je n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain, de nuancé
jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable artiste. C’est la rigueur
mathématique de votre livre, à vous, mon cher maître, qui s’empara de ma
pensée. Vous me démontriez à la fois avec une dialectique irrésistible
que toute hypothèse sur la cause première est un non-sens, l’idée même
de cette cause première une absurdité, et que néanmoins ce non-sens et
cette absurdité sont aussi nécessaires à notre esprit que l’illusion à
nos yeux d’un soleil en train de tourner autour de la terre, quoique
nous sachions que ce soleil est immobile et cette terre en mouvement. La
puissante ingéniosité de ce raisonnement ravit mon intelligence, qui,
s’abandonnant docilement à votre conduite, en arriva enfin à une vision
du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers tel qu’il est,
épandant sans commencement et sans but le flot inépuisable de ses
phénomènes. Le soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations
sur des faits empruntés à la Science correspondait trop bien aux
lointains enseignements de mon père pour ne pas me séduire par cela
aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit, pratiquée à
nouveau après des années. Je lisais et je relisais vos pages, les
résumant, les commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un néophyte, à
m’en assimiler tout le suc. L’orgueil intellectuel que j’avais senti
remuer en moi dès mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui
apprenait de vous le renoncement aux plus douces, aux plus consolantes
utopies. Ah! comment vous raconter ces fièvres d’une initiation qui fut
pareille à un premier amour par les félicités de l’enthousiasme et ses
ferveurs? J’avais comme une joie physique à renverser, vos livres à la
main, l’antique édifice des croyances où j’avais grandi. Oui, c’était la
mâle félicité qu’a célébrée Lucrèce, celle de la négation libératrice,
et non plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet hymne à la Science
dont chacune de vos pages est comme une strophe, je l’écoutais avec un
ravissement qui fut d’autant plus intense que la faculté d’analyse,
principale raison de ma piété, trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec
une autre ampleur qu’au confessionnal et que vos deux grands traités
m’éclairaient sur mon univers intérieur, en même temps que la
_Psychologie de Dieu_ m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière
qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon inextinguible fanal dans
la tempête.
« Toutes les incohérences de ma jeunesse, en effet, comme vous me les
expliquiez! Cette solitude morale dont j’avais tant souffert, auprès de
ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes camarades, de tous, même
d’Emile, — je la comprenais maintenant. Dans votre _Théorie des
passions_, n’avez-vous pas démontré que nous sommes impuissants à sortir
du Moi, et que toute relation entre deux êtres repose sur l’illusion,
comme le reste? Ces chutes des sens dont j’avais eu des remords si
atroces, votre _Anatomie de la volonté_ m’en révélait les motifs
nécessaires, l’inéluctable logique. Les complications que je m’étais
reprochées en m’y attardant, comme un manque de franchise, vous m’y
faisiez reconnaître une loi de l’existence même, imposée par l’hérédité
à notre personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous, qu’en
recherchant dans les romanciers et les poètes de ce siècle des états de
l’âme coupables et morbides, j’avais, sans m’en douter, suivi une
vocation innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez écrit :
« Toutes les âmes doivent être considérées par le savant comme des
expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes
sont utiles à la société, et l’on prononce alors le mot de vertu; les
autres nuisibles, et l’on prononce le mot de vice ou de crime. Ces
dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un
élément essentiel à la science de l’esprit si Néron, par exemple, ou tel
tyran italien du quinzième siècle n’avait pas existé... » Par ces
chaudes journées d’été, je me revois partant en promenade, un de ces
livres dans la poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant
quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer le sens.
J’appliquais au paysage qui m’environnait cette interprétation
philosophique de ce qu’il est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les
éruptions qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au pied desquels
j’errais ainsi, avaient dû dévaster de lave brûlante la plaine voisine
et détruire des êtres. Pourtant elles avaient produit cette magnificence
d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient la coupe
gracieuse du Pariou, le puy de Dôme et toute la ligne de ces nobles
montagnes. Le long des chemins verdoyaient des euphorbes en fleur, dont
je brisais les tiges pour voir le poison en dégoutter, blanc comme du
lait. Mais ces fleurs vénéneuses nourrissaient la belle chenille
thytimale, verte avec des taches sombres, et un papillon en devait
naître, un sphinx aux ailes colorées des plus fines nuances. Parfois une
vipère glissait entre les pierres de ces routes poudreuses, que je
regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge, avec sa tête plate et la
souplesse de son corps tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme
une preuve de l’indifférence de cette nature, qui n’a d’autre souci que
de multiplier la vie, bienfaisante ou meurtrière, avec la même
inépuisable prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable,
se dégager de ces choses la même leçon que de vos œuvres, à savoir que
nous n’avons rien à nous que nous-même, que le Moi seul est réel, que
cette nature nous ignore, comme les hommes, qu’à elle comme à eux nous
n’avons rien à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser. Mes
vieilles croyances en un Dieu père et juge me semblaient des songes
d’enfant malade et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du vaste
paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense ciel vide, en songeant que
moi, chétif, j’avais assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce
qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait jamais. Ils
venaient de la montagne, conduisant leurs grands chariots attelés de
bœufs paisibles, et ils saluaient les croix dévotement. Avec quelles
délices je les méprisais dans mon cœur de leur grossière superstition,
eux, et l’abbé Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas décidé à
déclarer mon athéisme, prévoyant trop quelles scènes cette déclaration
provoquerait. Mais ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant
à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de sens si je ne vous avais pas
fait entrer d’abord dans l’intime de ma pensée et de sa formation.
§ III. — _Transplantation._
« Je fis, à la suite de cette année d’études, peut-être trop vivement
poussées, une assez grave maladie qui me força d’interrompre ma
préparation à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai ma classe de
philosophie, tout en suivant une partie des cours de la rhétorique. Je
me présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi celle où j’eus
l’honneur d’être reçu chez vous. Les événements qui suivirent, vous les
connaissez. J’échouai à l’examen. Mes compositions manquaient de ce
brillant littéraire qui ne s’acquiert que dans les lycées de Paris. En
novembre 1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez les
Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je renonçais à mon indépendance
afin d’éviter de nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à cette
raison l’espoir secret que les économies réalisées dans ce préceptorat
me permettraient, une fois ma licence passée, de préparer mon agrégation
à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait surtout, mon cher maître,
je peux bien vous l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me loger
auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite dans votre ermitage m’avait
produit une impression bien profonde. Vous m’étiez apparu comme une
sorte de Spinoza moderne, si complètement identique à vos livres, par la
noblesse d’une vie tout entière consacrée à la pensée! Je me forgeais
d’avance un roman de félicité à l’idée que je saurais les heures de vos
promenades, que je prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet
antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos fenêtres, que vous
consentiriez à me diriger, qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais
marquer, moi aussi, ma place dans la Science; enfin, vous étiez pour moi
la Certitude vivante, le Maître, ce que Faust est pour Wagner dans la
symphonie psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions où
s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement douces. Il
s’agissait surtout de tenir compagnie à un enfant de douze ans, le
second fils du marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette famille
avait été amenée à se retirer pour tout l’hiver dans ce château, près du
lac d’Aydat, où ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne. M. de
Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui a exercé les fonctions de
ministre plénipotentiaire sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le
krach, de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses propriétés étant
hypothéquées, et son revenu fortement diminué, il avait trouvé à louer
son hôtel des Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix très élevé. Il
était arrivé dans sa terre de Jussat un peu plus tôt, comptant de là
partir pour sa villa de Cannes. Une occasion avantageuse de louer aussi
cette villa s’était présentée. Le désir de libérer son budget l’avait
séduit, d’autant plus qu’une croissante hypocondrie lui faisait
envisager sans trop de désagrément la perspective d’une année entière
passée dans la solitude. Il avait été surpris, dans ce moment même, par
le départ subit du précepteur de son fils Lucien, — lequel s’était sans
doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois, — et, dare dare, il
était arrivé à Clermont. Il y avait fait ses mathématiques, trente-cinq
ans plus tôt, sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon père.
L’idée lui était venue de demander à son ancien maître un jeune homme
instruit, intelligent, capable d’entretenir Lucien dans ses études pour
toute cette année. Il offrait cinq mille francs. M. Limasset pensa très
naturellement à moi, et j’acceptai, pour les raisons que je vous ai
dites, d’être présenté au marquis comme candidat à cette place. Dans un
salon d’un des hôtels qui donnent sur la place de Jaude, je vis un homme
assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris clair dans une face plaquée
de rouge, et qui ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla tout
de suite et tout le temps, entremêlant les détails sur sa santé — il
était malade imaginaire — aux plus vives critiques contre l’éducation
moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des phrases qui
révélaient de la sorte les diverses facettes de son caractère :
— « Voyons, mon pauvre Limasset, quand viendrez-vous nous voir
là-haut?... Il y a un air excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je
ne respirais pas assez. On ne respire jamais assez... J’espère,
monsieur, » et il se tournait vers moi, « que vous n’êtes point partisan
de ces nouvelles méthodes d’enseignement. La Science, toujours la
Science! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en faites-vous?... » Puis
revenant à M. Limasset : « De mon temps, de notre temps, je peux dire,
il y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie et du devoir. On
ne négligeait pas absolument l’éducation pour l’instruction. Vous
rappelez-vous notre aumônier, l’abbé Habert, et comme il savait
parler?... Quelle santé! Comme il vous marchait d’un bon pied et par
tous les temps, sans douillette!... Mais vous, Limasset, quel âge?...
Soixante-dix ans, hein? Soixante-dix, et pas une douleur? Pas une?...
Vous me trouvez mieux, n’est-ce pas, depuis que je vis dans la
montagne?... Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque petite
chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être, vraiment, malade. Au moins je
me soignerais... »
« Si je vous rapporte ces incohérents discours, tels qu’ils me
reviennent à la mémoire, mon cher maître, c’est d’abord pour vous
montrer ce que vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par ma
mère, s’est permis de mêler à mon procès votre nom vénéré. C’est aussi
pour que vous compreniez bien dans quelles dispositions j’arrivai,
quatre jours après cette conversation, à ce château où je me suis heurté
contre de si terribles hasards. Le marquis m’avait agréé dès cette
première visite, et il avait tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce
trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me raconter toute sa
famille. Il m’expliqua successivement, avec ce bavardage invincible qui
est le sien, et toujours coupé par quelques rappels de sa personne, que
sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup le monde et qu’elles
étaient d’excellentes ménagères; — que son fils aîné, le comte André,
se trouvait chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas à me
froisser de sa brusquerie, car elle cachait le meilleur des
cœurs; — que son autre fils Lucien avait été très souffrant et que la
grosse affaire était surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de
santé, il partit, partit, et après une heure de confidences sur ses
migraines, ses digestions, ses sommeils, ses maux passés, présents et
futurs, fatigué sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il
s’endormit dans le coin de la voiture. Je me souviens si nettement des
plans que je roulais dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux,
l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais le beau paysage que
nous traversions entre des montagnes ravinées et des bois jaunis par
l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont le cratère
s’échancre, tout déchiré, tout rouge de poussière volcanique! Ce que
j’avais vu déjà du marquis, ce que ses discours m’annonçaient de sa
maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé à cette idée par
avance, pour me convaincre que j’allais être exilé parmi ceux que
j’appelais les barbares. Je donnais ce nom, depuis des années, aux
personnes que je jugeais irréparablement étrangères à la vie
intellectuelle.
« La perspective de cet exil ne m’effrayait pas. La doctrine d’après
laquelle je devais régler mon existence était si nette dans ma tête!
J’étais résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi, à défendre ce
moi contre toute intrusion du dehors. Ce château où je me rendais et les
gens qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation pour le
plus grand profit de ma pensée. Mon programme était arrêté : durant les
douze ou quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes loisirs à
travailler l’allemand, à dépouiller les deux volumes de la _Psychologie_
de Beaunis qui bondaient ma petite malle, derrière la voiture, avec vos
œuvres, mon cher maître, avec mon _Ethique_, avec plusieurs volumes de
M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert Spencer, quelques romans d’analyse et
les livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je comptais
passer cet examen au mois de juillet. Un cahier tout blanc attendait des
notes que je me proposais de prendre sur les caractères de mes hôtes. Je
m’étais promis de les démonter, rouage par rouage, et j’avais acheté à
cet effet avant mon départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur
la feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de l’_Anatomie de
la volonté_ : « Spinoza se vantait d’étudier les sentiments humains
comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue
moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques
élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas
aussi transparente, aussi maniable que celles des laboratoires... » Je
vous raconte cet enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité
intime et combien je ressemblais peu, tandis que le landau roulait sur
la route d’Aydat, au jeune homme ambitieux et pauvre que tant de romans
ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement, je me souviens
d’avoir, dès cette heure-là, constaté non sans orgueil, cette
différence. Je me rappelais le Julien Sorel de _Rouge et Noir_, arrivant
chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans Balzac, devant la
maison des Bargeton, quelques pages aussi du _Vingtras_ de Vallès.
J’analysais la sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou
les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement de passer
d’un monde dans un autre. De cet étonnement avide ou rancunier, je ne
trouvais pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller,
enveloppé, par ce frais après-midi de novembre, dans une fourrure dont
le col relevé cachait à demi son visage. Une couverture garantissait ses
jambes, d’une laine souple et sombre. Des gants de peau bruns et brodés
de noir protégeaient ses mains, qui tenaient cette couverture. Son
chapeau, d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait sur ses yeux.
Rien que ces détails représentaient une sorte d’existence bien
différente de la nôtre, de la pauvre et mesquine économie de notre
intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère sauvait seule de la
misère. Je me réjouissais de n’éprouver aucune envie, pas le plus petit
atome, devant ces signes d’une fortune supérieure, — ni envie, ni
timidité. Je me tenais bien en main, sûr de moi-même et cuirassé contre
toute vulgaire atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la
supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai tracé un portrait
complet de mon âme à cette minute si j’ajoute que je m’étais promis, une
fois pour toutes, de rayer l’amour du programme de ma vie. J’avais eu,
depuis ma première aventure avec Marianne, une autre petite histoire que
je vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur du lycée,
si absolument sotte et avec cela si ridiculement prétentieuse que j’en
étais sorti raffermi plus que jamais dans mon mépris pour
l’inintelligence de la « Dame », comme je disais d’après Schopenhauer et
aussi dans mon dégoût pour la sensualité. J’attribue aux profondes
influences de la discipline catholique cette répulsion à l’égard de la
chair qui a survécu en moi aux dogmes de la spiritualité. Je savais
bien, par une expérience trop souvent répétée, que cette répulsion était
insuffisante pour empêcher mes chutes dans le désir sensuel. Mais je
savais aussi que ce désir naissait en moi, au temps de Marianne, par
exemple, par la certitude de son assouvissement, et je comptais sur la
solitude du château pour m’affranchir de toute tentation et pratiquer
dans sa pleine rigueur la grande maxime du Sage ancien : « Faire
remonter tout son sexe dans son cerveau. » Ah! cette idolâtrie de mon
cerveau, de mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé à
étudier les règles monastiques pour les appliquer à la culture de cette
pensée. Oui, j’ai projeté de faire tous les jours mes méditations, comme
les moines, sur les quelques articles de mon _credo_ philosophique, de
célébrer chaque jour, comme les moines, la fête d’un de mes saints à
moi, de Spinoza, de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de vous, mon
cher maître, en évoquant l’image et les doctrines de l’initiateur ainsi
choisi et m’imprégnant de son exemple. Je comprends que tout cela était
très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez, je n’ai pas été celui
que cette famille flétrit aujourd’hui, le plébéien intrigant qui rêve un
beau mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de Jussat entra en
effet dans mon esprit, ce fut implantée, inspirée, pour ainsi dire, par
les circonstances.
« Je ne vous écris pas pour me peindre sous un jour romanesque, et je ne
vois pas pourquoi je vous cacherais que parmi ces circonstances, qui
devaient me pousser vers cette entreprise de séduction, si éloignée de
mes sentiments d’arrivée, la première fut l’impression produite sur moi
par le comte André, par le frère de cette pauvre morte, dont le
souvenir, à présent que j’approche du drame, se fait vivant pour moi
jusqu’à la torture. Mais remontons-y, à cette arrivée... Il est près de
cinq heures. Le landau marche plus vite. Le marquis s’est éveillé. Il me
montre la nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et froide sous
un ciel du couchant qui empourpre les feuillages séchés des hêtres et
des chênes; et, là-bas, le château, une grande bâtisse de construction
moderne, blanche avec ses tours trop grêles et ses toits en poivrière,
se rapproche à chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un village,
d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises au-dessus des quelques maisons à
toits de chaume. Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui
mène au château, puis devant le perron, et tout de suite dans le
vestibule. Nous entrons dans le salon. Qu’il était paisible, ce salon,
éclairé par les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui brûlait
gaiement dans la cheminée! Et, par groupes, la marquise de Jussat
travaillait avec sa fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres;
mon futur élève regardait un livre d’images, debout contre le piano
ouvert avec sa musique; la gouvernante de Mlle Charlotte et une
religieuse se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le comte André
parcourait un journal qu’il déposa au moment de notre arrivée. Oui, que
ce salon était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée marquait la fin
de cette paix pour ces personnes qui se dessinent à cette seconde dans
le champ de vision de mon souvenir avec une netteté de portraits?
J’aperçois le visage de la marquise d’abord, de cette grande et forte
femme aux traits un peu gros, si différents de l’aspect que mon
imagination ignorante eût donné à une grande dame. Elle était bien en
effet la ménagère modèle dont m’avait parlé le marquis, mais une
ménagère d’une éducation accomplie, et, tout de suite, rien qu’en me
parlant de la belle journée que nous avions eue pour notre voyage, elle
me mit à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa Largeyx, la
gouvernante, et dans cette figure terne le sourire toujours approbateur
de la vieille fille, — type innocent de servilité heureuse, d’une calme
vie en complaisances et en félicités matérielles. J’aperçois la sœur
Anaclet avec ses yeux de paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en
permanence dans le château pour servir de garde-malade au marquis,
toujours préoccupé d’une attaque possible. J’aperçois le petit Lucien et
ses grosses joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est plus,
et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux gris si doux dans leur
pâleur, et ses cheveux châtains, et la coupe allongée de son visage, et
le geste par lequel sa main offrait à son père et à moi une tasse de thé
contre le froid de la route. J’entends sa voix disant au marquis :
— « Père, avez-vous vu comme le petit lac était rose ce soir?... »
« J’entends la voix de M. de Jussat répondant entre deux gorgées de son
grog :
— « J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les prairies et du
rhumatisme dans l’air... »
« J’entends la voix du comte André reprenant :
— « Oui, mais quel beau coup de fusil demain!... » — puis se tournant
vers moi : « Vous chassez, monsieur Greslou?... »
— « Non, monsieur, » lui répondis-je.
— « Montez-vous à cheval? » me demanda-t-il encore.
— « Pas davantage. »
— « Je vous plains, » fit-il en riant; « après la guerre, ce sont les
deux plus grands plaisirs que je connaisse. »
« Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi transcrit, il ne vous
expliquera pas pourquoi ces simples phrases furent cause que je regardai
André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à part de tous ceux que
j’avais connus jusque-là; pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où
un domestique commença de déballer ma malle, j’y pensai plus encore qu’à
sa fragile et gracieuse sœur; ni pourquoi, à la table du dîner et toute
la soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon naïf étonnement en
présence de ce mâle et fier garçon dérivait pourtant d’un fait très
simple. J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu purement
cérébral, où les seules formes estimées de la vie étaient les
intellectuelles. J’avais eu pour camarades les premiers de ma classe,
tous délicats et frêles comme je l’étais moi-même, sans daigner jamais
prêter attention aux autres, à ceux qui excellaient dans les exercices
du corps, et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices qu’un
prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés et les quelques anciens
amis de mon père étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais
dessiné des héros de romans d’après mes lectures, j’avais toujours
imaginé des mécaniques mentales plus ou moins compliquées, jamais leurs
conditions physiques. En un mot, si j’avais songé à la supériorité que
représente la belle et solide énergie animale de l’homme, ç’avait été
d’une manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie. Le comte André,
âgé d’un peu plus de trente ans, présentait un exemplaire admirable de
cette supériorité-là. Figurez-vous un homme de moyenne taille, découplé
comme un athlète, des épaules larges et une tournure mince, des gestes
qui trahissent à la fois la force et la souplesse, — de ces gestes où
l’on sent que le mouvement se distribue avec cette perfection qui fait
l’agilité adroite et précise, — des mains et des pieds nerveux, disant
seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un de ces teints
bistrés derrière lesquels le sang coule, riche en fer et en globules, un
front carré dans un casque de cheveux très noirs, une moustache de la
couleur des cheveux sur des lèvres serrées et fermes, des yeux bruns
rapprochés d’un nez un peu busqué, ce qui donne au profil un vague
caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton découpé hardiment et frappé
d’une fossette achève cette physionomie dans un caractère d’invincible
volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage : l’action faite
homme. Il semble qu’il n’y ait, dans cet officier rompu à tous les
exercices du corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture
d’équilibre entre penser et agir, et que son être passe toujours tout
entier dans ses moindres gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir,
monter à cheval de manière à réaliser devant moi la fable antique du
Centaure, mettre au pistolet dix balles de suite à trente pas dans une
carte à jouer, sauter des fossés à la promenade et pour se divertir,
avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de même que, parfois, et
pour amuser son jeune frère, il franchissait une table en y posant
seulement les deux mains. J’ai su que, pendant la guerre, et quoiqu’il
n’eût encore que dix-sept ans, il s’était engagé et qu’il avait fait
toute la campagne, résistant aux pires fatigues et rendant du cœur aux
vétérans. Il me suffit de l’étudier, au dîner, ce premier soir, mangeant
posément, avec cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde;
parlant peu, mais de cette voix pleine et qui commande, pour éprouver, à
un degré surprenant, l’impression que j’étais devant une créature
différente de moi, mais accomplie, mais achevée dans son espèce. Il me
semble, en écrivant, que cette scène date d’hier et que je suis là,
tandis que le marquis commence un bésigue avec sa fille après le dîner,
à causer avec la marquise, tout en regardant à la dérobée le comte André
jouer seul au billard. Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple
et robuste dans la mince étoffe de son costume de soirée, un noir cigare
au coin de la bouche, qui poussait les billes avec une justesse si
parfaite qu’elle en était élégante; et moi, votre élève, moi si
orgueilleux de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche bée les
moindres gestes de ce jeune homme se livrant à un sport aussi vulgaire,
avec l’espèce d’admiration envieuse qu’un moine lettré du moyen âge,
inhabile aux robustes jeux des muscles, pouvait ressentir devant un
chevalier en train de marcher dans son armure.
« Quand je prononce le mot d’envie, je vous supplie de me bien
comprendre et de ne pas m’attribuer une bassesse qui ne fut jamais la
mienne. Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je n’ai
jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, ni un seul des avantages
sociaux qu’il possédait et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas
ressenti non plus cette étrange haine de mâle à mâle, très finement
notée par vous dans vos pages sur l’amour. Ma mère avait eu cette
faiblesse de me dire souvent dans mon enfance que j’étais joli garçon.
Marianne et mon autre maîtresse me l’avaient répété. Sans être un fat,
je me rendais compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans mon
visage, ni dans ma tournure. Je vous dis cela, non par vanité, mais afin
de vous prouver au contraire que la vanité n’entra pas pour un atome
dans la sorte de rivalité subite qui fit de moi, dès ces premières
heures, un adversaire, presque un ennemi du comte André, sans que
d’ailleurs il s’en doutât une minute. Je le répète, dans cette rivalité
il entrait autant d’admiration que d’antipathie. A la réflexion, j’ai
trouvé dans le sentiment que j’essaie de vous définir la trace probable
d’un atavisme inconscient. J’ai questionné plus tard le marquis, dont je
flattais ainsi l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des
Jussat-Randon, et je crois savoir qu’ils sont de pure race conquérante,
au lieu que dans les veines du descendant des cultivateurs lorrains qui
vous écrit ces quelques lignes coule un sang de race conquise, le sang
d’aïeux asservis à la glèbe durant des siècles. Certes, entre mon
cerveau et celui du comte André, il y a la même indifférence qu’entre le
mien et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore, puisque je peux,
moi, vous comprendre, et que je le défie de suivre un seul de mes
raisonnements, même celui que je fais, à cette minute, sur nos rapports.
Pour parler franc, je suis un civilisé, il n’est qu’un barbare. Hé bien!
j’ai subi aussitôt la sensation que mon affinement était moins
aristocratique que sa barbarie. J’ai senti là, du coup, et dans les
profondeurs de cet instinct de la vie, où la pensée descend avec tant de
peine, la révélation de cette préséance de la race que la Science
moderne affirme nettement et qui, vraie de toute la nature, doit être
vraie aussi de l’homme. Pourquoi même le prononcer, cet inexact mot
d’envie qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées comme celle
que m’inspira aussitôt le comte? Pourquoi cette hostilité ne serait-elle
pas héritée, elle aussi, comme le reste? Une acquisition humaine
quelconque, celle par exemple du caractère et de l’énergie active,
suppose que, pendant des siècles et des siècles, des files d’individus,
dont on est l’addition suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition
d’une pensée puissante résume au contraire des files d’individus qui ont
moins voulu que réfléchi, moins agi que médité. Durant cette longue
succession d’années, une antipathie, tantôt lucide et tantôt obscure, a
rendu les individus du premier groupe odieux aux individus du second, et
quand deux représentants de ce souverain labeur des âges, aussi typiques
chacun dans leur genre que nous l’étions, le comte et moi, se
rencontrent, comment ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en face de
l’autre, tels que deux bêtes d’espèces différentes? Le cheval qui n’a
jamais approché de lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa
litière avec de la paille sur laquelle a couché un de ces fauves. Donc
la peur s’hérite, et la peur n’est-elle pas une des formes de la haine?
Pourquoi toute haine ne s’hériterait-elle point? Dans des centaines de
cas, l’envie ne serait donc que cela, ce qu’elle fut pour moi à coup
sûr, — l’écho en nous de haines autrefois ressenties par ceux dont nous
sommes les fils, et qui continuent de poursuivre à travers nous des
combats de cœur commencés il y a des centaines d’années.
« C’est un proverbe courant que les antipathies sont réciproques, et, si
l’on admet mon hypothèse sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce
phénomène de réciprocité devient très simple. Il arrive pourtant que
cette antipathie ne se manifeste pas dans les deux êtres à la fois.
C’est le cas, lorsqu’un de ces deux êtres ne daigne pas regarder
l’autre, et aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le comte
André ait éprouvé, dès cette première rencontre, l’aversion qu’il aurait
eue pour moi s’il avait lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit
très peu d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au château
pour y être précepteur, puis j’étais décidé à une dissimulation
constante de mon vrai Moi, emprisonné chez des étrangers. Je ne
professais pas plus de répugnance pour cette hypocrisie défensive, que
le jardinier des Jussat n’en avait eu à empailler les groseillers du
jardin afin de conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur
de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui m’a toujours attiré par mon
goût natif de dédoublement, correspondait trop bien à mon orgueil
intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec délices. Mais lui, le
comte André, n’avait aucun motif pour rien me cacher de son caractère,
et dès ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison, à l’heure de
nous retirer, il me pria de venir dans son cabinet afin de causer un
peu. Il m’avait regardé à peine, et je compris tout de suite que son
intention était, non pas de se mettre davantage en familiarité avec moi,
mais de me donner ses idées, à lui, sur mon rôle de précepteur. Il
occupait dans une aile un petit appartement composé de trois pièces :
une chambre à coucher, une chambre à toilette et le fumoir où nous nous
trouvions. Un grand divan drapé, quelques fauteuils, un large bureau,
meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient des armes de toute
provenance : fusils marocains rapportés de Tanger, sabres et mousquets
du premier Empire, et un casque de soldat prussien que le comte me
montra, presque aussitôt entrés. Il avait allumé une courte pipe en bois
de bruyère, préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de seltz, et,
la lampe à la main, il m’éclairait de près la pointe de cuivre de ce
casque en me disant :
— « Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu moi-même... Vous ne
connaissez pas cette sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil,
de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire : Un de moins?...
C’était dans un village, pas loin d’Orléans... J’étais de garde, à la
petite pointe du jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le mur,
je vois une tête qui passe, qui regarde, des épaules qui suivent...
C’était un curieux qui venait voir un peu ce que nous faisions... Il
n’est pas retourné le dire. »
« Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir, son visage
devint sérieux. J’avais cru devoir tremper mes lèvres par politesse dans
ce mélange d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le comte
reprit :
— « J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur, pour bien vous
expliquer le caractère de Lucien et dans quel sens vous aurez à le
diriger. Le précepteur que vous allez remplacer était un excellent
homme, mais très faible, très indolent. J’ai appuyé votre candidature
parce que vous êtes jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien,
un homme jeune convient mieux qu’un autre... L’instruction, monsieur,
pour moi, ce n’est rien, pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse
les idées... La grande chose dans cette vie, je devrais presque dire :
l’unique chose, c’est le caractère... »
« Il fit une pause comme pour me demander mon opinion; je répondis par
une phrase banale et qui appuyait dans son sens.
— « Très bien, » continua-t-il, « nous nous entendrons. A l’heure
présente, voyez-vous, il n’y a en France, pour un homme de notre nom,
qu’un métier : soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci sera aux mains
de la canaille et qu’au dehors nous aurons l’Allemagne à battre, notre
place est dans le seul endroit propre qui nous reste : l’armée... Grâce
à Dieu, mon père et ma mère partagent ces idées. Lucien sera soldat, et
un soldat n’a pas besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les
gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid et des muscles, quand
avec cela on aime bien la France, tout va. J’ai eu toutes les peines du
monde à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous dire que cette
année à la campagne doit être pour Lucien, avant tout, une année de
grand air, de vie un peu rude, et, pour les études, seulement
d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que j’appelle votre
attention. Vous devez insister sur le côté pratique, positif des choses,
et sur les principes. Il a quelques défauts qu’il importe de redresser
dès maintenant. Vous le trouverez très bon, mais très mou; il faut qu’il
s’apprenne à tout supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par tous
les temps, qu’il marche des deux à trois heures chaque jour. Il est très
inexact, et je tiens à ce qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre.
Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus horrible des vices.
Je pardonne tout à un homme, oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai
fait les miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un mensonge... Nous
avons eu, monsieur, par le vieux maître de mon père, de si bons
renseignements sur vous, sur votre vie auprès de madame votre mère, sur
votre dignité, sur votre droiture, que nous comptons beaucoup sur votre
influence. Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien un
camarade autant qu’un précepteur... L’exemple, voyez-vous, c’est le
meilleur des enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et beau
de marcher au feu, il vous écoutera sans vous comprendre. Marchez-y
devant lui, là, crânement, et il devient plus crâne que vous... Quant à
moi, je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais, absent ou
présent, vous pouvez compter sur mon appui, s’il s’agit jamais d’une
mesure à prendre pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir, un
homme qui puisse servir bravement son pays et, si Dieu permet, son
roi... »
« Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire presque
fidèlement, n’avait rien qui dût m’étonner. Il était trop naturel que
dans une maison où le père était un vieux maniaque, la mère une simple
ménagère, la sœur timide et très jeune, le frère aîné tînt une place
dirigeante, et qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour. Il
était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme élevé dans les
idées de sa classe et de son métier me parlât en soldat et en
gentilhomme. Vous, mon cher maître, avec votre universelle compréhension
des natures, avec votre facilité à dégager le lien nécessaire qui unit
le tempérament et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans le comte
André un cas très défini et très significatif. Et moi-même, pourquoi
avais-je préparé mon cahier à fermoir, sinon pour recueillir des
documents, et de cette espèce, sur la nature humaine? N’en avais-je pas
là de tout nouveaux dans la personne de cet officier si un et si simple,
qui manifestait une manière de penser évidemment identique à sa manière
d’être, de respirer, de bouger, de fumer, de manger? Je me rends trop
compte que ma philosophie n’était pas comme du sang dans mes veines,
comme de la moelle dans mes os, car ce discours et les convictions qu’il
exprimait, au lieu de me plaire par cette rare rencontre de logique,
avivèrent encore la plaie d’antipathie subitement ouverte je ne sais
où, — dans mon amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif et
le frêle en face du fort, — à coup sûr, dans ma sensibilité la plus
intime. Aucune des idées émises par le comte n’avait à mes yeux la
moindre valeur. C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au
lieu de simplement mépriser ces sottises comme j’aurais fait dans
n’importe quelle autre occasion, je me mis à les haïr sur sa bouche. Le
métier de soldat? Je le considérais comme si misérable à cause des
fréquentations brutales et aussi du temps perdu, que je m’étais réjoui
d’être fils de veuve afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux
misères de la discipline. La haine de l’Allemagne? Je m’étais appliqué à
la détruire en moi, comme le pire des préjugés, par dégoût des camarades
imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme ignorant, et aussi
par admiration, par religion pour le peuple à qui la psychologie doit
Kant et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et Wundt. La foi
politique? Je professais un égal dédain pour les hypothèses grossières
qui, sous le nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme,
prétendent gouverner un pays _à priori_. Je rêvais, avec l’auteur des
_Dialogues philosophiques_, une oligarchie de savants, un despotisme de
psychologues et d’économistes, de physiologistes et d’historiens. La vie
pratique? C’était la vie diminuée, pour moi qui ne voyais dans le monde
extérieur qu’un champ d’expériences où une âme affranchie s’aventure
avec prudence, juste assez pour y recueillir des émotions. Enfin ce
mépris pour le mensonge que professait mon interlocuteur me frappait
comme un affront, en même temps que cette confiance absolue dans ma
moralité, fondée sur une fausse image de moi, me gênait, me froissait,
me blessait. Certes, la contradiction était piquante : je me donnais
comme pareil au portrait que le vieil ami de mon père avait tracé de ma
personne; il me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel, et je
me sentais irrité que lui, le comte André, ne se défiât pas de moi. Il y
a là un détour du cœur qui déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela
prouve, sinon que nous ne nous connaissons jamais entièrement nous-même?
Vous l’avez dit, mon maître, avec magnificence : « Nos états de
conscience sont comme des îles sur un océan de ténèbres qui en dérobe à
jamais les soubassements. C’est l’œuvre du psychologue de deviner par
des sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets visibles d’une
même chaîne de montagnes, invisible et immobile sous la masse mobile des
eaux... »
« Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon arrivée au château, ce
n’est pas qu’elle ait eu des conséquences immédiates, puisque je me
retirai après avoir assuré au comte André que j’étais absolument de son
avis sur la direction à donner à son jeune frère, et que, remonté dans
ma chambre, je me bornai à consigner ses paroles sur mon livre de notes,
avec un commentaire plus ou moins dédaigneux. Mais cette première
impression vous fera bien comprendre quelles impressions analogues lui
succédèrent, et la crise inattendue, quoique très naturelle, qui en
résulta. C’est là une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez, et
j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant la sonde au fond,
bien au fond de mon cœur. Sous l’influence de vos livres, mon cher
maître, et sous celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé de
plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai raconté tout à l’heure,
avoir renoncé définitivement à cette morbide curiosité des passions qui
m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs dans mes lectures
coupables et jusque dans les dégoûts de ma liaison sensuelle avec
Marianne. Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions d’âme que nous
avons connues très vivantes, que nous croyons mortes et qui ne sont
qu’assoupies. Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant seulement
quinze jours cet homme, mon aîné de neuf ou dix ans à peine, et qui
était, lui, tout réalité, tout énergie, cette existence de pur
spéculatif jadis si sincèrement rêvée commença de me sembler... comment
dirai-je? Inférieure? Oh! non, puisque je n’aurais pas consenti, au prix
d’un empire, à devenir le comte André, avec son titre, sa fortune, ses
supériorités physiques et ses idées. Décolorée? Non encore. Je n’avais
qu’à me souvenir de cette apparition unique, votre profil détaché sur la
fenêtre de votre cabinet de travail avec ce fond de paysage parisien si
vaste et si triste, pour en goûter à nouveau la méditative poésie. Le
mot d’incomplet me paraît seul résumer la singulière défaveur que la
soudaine comparaison entre le comte et moi répandit sur mes propres
convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet que résida le
principe tentateur dont je fus la victime. Il n’y a rien de bien
original, je crois, dans cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à
l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre un autre homme ayant
cultivé au même degré la faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de
nostalgie devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a tiré tout son
Faust de cette nostalgie. Je n’étais pas un Faust; je n’avais pas, comme
le vieux docteur, épuisé la coupe des sciences; et cependant il faut
croire que mes études de ces dernières années en m’exaltant dans un sens
trop spécial, avaient laissé en moi des puissances inemployées, qui
tressaillirent d’émulation à l’approche de ce représentant d’une autre
race. Tout en l’admirant, l’enviant et le dédaignant à la fois, durant
les jours qui suivirent, je ne pouvais empêcher ma tête de travailler et
mes raisonnements d’aller. Et je songeais : « Un homme qui vaudrait
celui-ci par l’action et qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait
vraiment l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être. » Mais l’action et
la pensée ne s’excluent-elles pas l’une l’autre? Elles ne s’excluaient
pas à la Renaissance, et, plus près de nous, elles ne se sont pas
exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même la double destinée de
son Faust, tour à tour philosophe et courtisan, poète et ministre; ni
chez Stendhal, romancier et lieutenant de dragons; ni chez Constant, qui
fut l’auteur d’_Adolphe_ et un orateur de feu, en même temps qu’un
duelliste, un joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du Moi
dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême de mes doctrines,
allait-elle sans ce double jeu des facultés, sans ce parallélisme de la
vie vécue et de la vie pensée? Probablement le premier regret que j’eus
à me sentir dépossédé ainsi de tout un monde, celui du fait, ne fut que
d’orgueil. Mais chez moi, et par la nature essentiellement philosophique
de mon être, les sensations se transforment aussitôt en idées. Les
moindres accidents me servent à poser des problèmes généraux. Chaque
événement de ma destinée me mène à des théories sur toute destinée. Là
où un autre jeune homme se fût dit : « C’est dommage que le sort ne
m’ait permis qu’une seule espèce de développement », je me pris à me
demander si je ne m’étais pas trompé sur la loi de tout développement.
Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres, affranchi mon âme et
terrassé les vaines terreurs religieuses, je ne gardais de mes anciennes
pratiques de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen de conscience
quotidien, sous forme de journal, et, de temps à autre, je faisais ce
que j’appelais une oraison. Je transportais, comme je vous l’ai dit
déjà, et avec une jouissance étrange, les termes de la religion dans le
domaine de ma sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la
liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de la seconde semaine
que je passai au château de Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à
rédiger une confession générale, c’est-à-dire à dresser un tableau
complet de mes instincts divers depuis le plus lointain éveil de ma
conscience. J’arrivai à cette conclusion que le trait essentiel de ma
nature, la caractéristique de mon être intime avait toujours été, comme
je l’ai marqué en commençant le présent travail, la faculté de
dédoublement. Cela signifiait une tendance constante à être tout
ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me regarder vivre. Mais en
m’emprisonnant, comme je le voulais, dans la réflexion pure, en
négligeant justement de vivre pour n’être plus qu’un regard ouvert sur
la vie, ne risquais-je pas de ressembler à cet Amiel dont le douloureux
journal paraissait alors, de me stériliser par l’abus de l’analyse à
vide? Pour me renforcer dans ma résolution d’une existence abstraite, en
vain votre image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais les
phrases sur l’amour dans la _Théorie des passions_. « Il n’a pas
toujours été ce qu’il est », me disais-je, « un mystère criminel a dû
traverser sa jeunesse », et je vous voyais, à mon âge, vous abandonnant
aux expériences coupables qui déjà me tentaient obscurément à travers
ces allées et venues de mes pensées.
« Je ne sais si cette chimie d’âme, très compliquée et très sincère
pourtant, vous semblera suffisamment lucide. Le travail par lequel une
émotion s’élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste
si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que
le raisonnement simple aurait prévu! N’eût-il pas été naturel, par
exemple, que l’antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du
comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration
définitive? Dans le premier cas, j’eusse dû me rejeter davantage vers la
Science, et dans l’autre, souhaiter une moralité plus active, une
virilité plus pratique dans mes actes? Oui, j’eusse dû. Mais le naturel
de chacun, c’est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose
dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie admirative
pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre
égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la
vie, que cette théorie réveillât ma disposition native aux curiosités
passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences
sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât
dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le
désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge. Mais j’étais trop
intellectuel pour que ce désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé
ma tête. Du moins, si j’ai subi le charme de grâce et de délicatesse qui
émanait de cette enfant de vingt ans, je l’ai subi en croyant que je
raisonnais. Il y a des heures où je me demande s’il en a été ainsi, où
toute mon histoire m’apparaît comme plus simple, où je me dis : « J’ai
tout bonnement été amoureux de Charlotte, parce qu’elle était jolie,
fine, tendre, et que j’étais jeune; puis je me suis donné des prétextes
de cerveau parce que j’étais un orgueilleux d’idées qui ne voulait pas
avoir aimé comme un autre. » Quel soulagement quand je parviens à me
parler de la sorte! Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me faire
horreur, comme cela m’arrive lorsque je me rappelle ce que j’ai pensé
alors, cette froide résolution caressée dans mon esprit, consignée dans
mes cahiers, vérifiée, hélas! dans les événements, la résolution de
séduire cette enfant sans l’aimer, par pure curiosité de psychologue,
pour le plaisir d’agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d’y
contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là
étudié dans les livres, pour la vanité d’enrichir mon intelligence d’une
expérience nouvelle. Mais oui, c’est bien ce que j’ai voulu, et je ne
pouvais pas ne pas le vouloir, dressé comme j’étais par ces hérédités,
par cette éducation que je vous ai dites, transplanté dans le milieu
nouveau où me jetait le hasard, et mordu, comme je le fus, par ce féroce
esprit de rivalité envers cet insolent jeune homme, mon contraire?
« Et pourtant qu’elle était digne de rencontrer un autre que moi, qu’une
froide et meurtrière machine à calcul mental, cette fille si pure et si
vraie! Rien que d’y songer me fend soudain le cœur et me déchire, moi
qui me voudrais sec et précis comme un diagnostic de médecin. Elle, ce
n’est pas dès le premier soir que je l’ai remarquée. Elle n’offrait pas
au premier regard cette perfection des lignes du visage, cet éclat du
teint, cette royauté du port qui font dire d’une femme qu’elle est très
belle. Tout dans sa physionomie était délicatesse, effacement,
demi-teinte, depuis la nuance de ses cheveux châtains jusqu’à celle de
ses prunelles, d’un gris un peu brouillé, dans un visage ni trop pâle ni
trop rose. Elle appelait nécessairement à l’esprit le terme de modeste,
quand on étudiait son expression, et celui de fragile, quand on prenait
garde aux finesses de ses pieds et de ses mains, à la grâce presque trop
menue de ses mouvements. Quoiqu’elle fût plutôt petite, elle paraissait
grande à cause de la proportion de sa tête et de l’attache du col
qu’elle avait dégagée et si naturellement noble. Si le comte André
reproduisait un de leurs communs ancêtres par un atavisme évident, elle
trouvait, elle, le moyen de ressembler à leur père, avec une telle
idéalité de lignes que c’était à ne pas admettre cette ressemblance,
lorsqu’on ne les voyait pas l’un à côté de l’autre. Il était néanmoins
aisé de reconnaître en elle l’influence des dispositions nerveuses qui,
chez le père, créaient l’hypocondrie. Charlotte était d’une sensibilité
presque morbide, que révélait, à de certaines minutes, un léger
tremblement des mains et des lèvres, ces belles lèvres sinueuses où
résidait une bonté presque divine. Son menton très ferme dénonçait une
rare force de volonté dans cette enveloppe frêle, et je comprends
aujourd’hui que la profondeur de ses yeux, parfois immobiles et comme
attirés vers un point visible pour eux seuls, trahissait une tendance
fatale à l’idée fixe. Comment l’aurais-je remarqué dès lors? Le premier
trait que j’ai observé en elle — dès la seconde semaine qui suivit mon
arrivée — fut cette extrême bonté, et cela, grâce au petit Lucien. Cet
enfant me raconta qu’elle l’avait prié de savoir de moi, à plusieurs
reprises, s’il ne me manquait rien dans ma chambre, — humble détail
très puéril, mais qui me toucha, parce que je me sentais bien seul dans
cette grande maison où personne, depuis mon arrivée, ne semblait faire
la moindre attention à moi. Le marquis n’apparaissait qu’au déjeuner,
enveloppé d’une robe de chambre, et pour gémir sur sa santé ou sur la
politique. La marquise s’occupait à parfaire le confortable du château,
et elle soutenait de longues conférences avec un tapissier venu de
Clermont. Le comte André montait à cheval le matin, il chassait
l’après-midi, et, le soir, il fumait ses cigares sans plus m’adresser la
parole. La gouvernante et la religieuse s’observaient et m’observaient
avec une discrétion qui me glaçait. Mon élève était un garçon paresseux
et lourd, qui n’avait qu’une qualité, celle d’être très simple, très
confiant, et de me raconter tout ce que je voulais bien entendre sur
lui-même et les siens. J’avais appris ainsi tout de suite que le séjour
à la campagne, cette année, était l’œuvre du comte André, ce qui ne
m’étonna point, car je le sentais de plus en plus le vrai chef de la
famille. J’appris que, l’année précédente, il avait voulu faire épouser
à sa sœur un de ses camarades, un M. de Plane, que Charlotte avait
refusé et qui était parti pour le Tonkin. J’appris... Mais qu’importe ce
détail? Dans nos deux classes quotidiennes, le matin de huit heures à
neuf heures et demie, l’après-midi de trois heures à quatre heures et
demie, j’avais une peine extrême à fixer l’attention du petit flâneur.
Assis sur sa chaise, en face de moi, de l’autre côté de la table, et
roulant sa langue contre sa joue tandis qu’il couvrait le papier de sa
maladroite et grosse écriture, il me guignait de l’œil. Il épiait sur
mon visage la moindre trace de distraction. Avec cet instinct animal et
sûr des enfants, il vit bientôt que je le ramenais moins vite à ses
leçons quand il m’entretenait de son frère ou de sa sœur, et voilà
comment cette innocente bouche me révéla qu’il y avait, dans cette
froide maison étrangère, quelqu’un pour qui mon bien-être comptait, qui
pensait à moi. Ma mère me manquait tant, quoique je ne voulusse pas en
convenir avec moi-même. Et ce fut ce rien — il ne représentait
cependant qu’un intérêt de banale politesse — qui me fit regarder Mlle
de Jussat avec plus d’attention.
« Le second trait que je découvris en elle, après la bonté, fut le goût
du romanesque; non qu’elle eût lu beaucoup de romans, mais elle avait,
comme je vous l’ai dit, une sensibilité trop vive, et cette sensibilité
lui avait donné comme une appréhension du réel. Sans qu’elle s’en
doutât, elle était par ce point très différente de son père, de sa mère
et de ses frères. Elle ne pouvait ni se montrer à eux dans la vérité de
sa nature, ni les voir dans la vérité de la leur, sans en souffrir.
Aussi ne se montrait-elle pas, et se contraignait-elle à ne pas les
voir. Elle s’était, spontanément, naïvement, formé sur ceux qu’elle
aimait des idées en harmonie avec son cœur à elle, et si contraires à
l’évidence qu’elle aurait passé pour fausse ou flatteuse aux yeux d’un
observateur malveillant. Elle disait à sa mère, si commune d’âme, si
matérielle : « Vous, maman, qui êtes si fine...; » à son père, si
cruellement égoïste : « Vous, papa, qui êtes si bon...; » à son frère,
si absolu, si entier : « Toi qui comprends tout...; » et elle le
croyait. Mais cette illusion où s’emprisonnait cette créature ingénue et
trop tendre la laissait en proie à la solitude morale la plus complète,
et dépourvue, à un degré bien dangereux, de toute entente des
caractères. Elle s’ignorait comme elle ignorait les autres. Elle se
languissait, à son insu, du besoin de rencontrer quelqu’un qui eût une
analogie de sentiment avec elle. Il lui arrivait, par exemple, je
l’observai dès les premières promenades que nous fîmes ensemble, d’être
la seule à sentir vraiment la beauté du paysage formé par le petit lac,
les bois qui l’environnent, les volcans lointains et le ciel d’automne,
souvent plus beau que le ciel d’été à cause du contraste de son azur
avec les ors des feuillées, parfois si voilé, si tristement vaporeux et
lointain. Elle tombait ainsi dans des silences sans cause apparente qui
venaient de ce que son être trop ému se dissolvait réellement dans le
charme des choses. Elle possédait, à l’état d’instinct obscur et de
sensation inconsciente, cette faculté qui fait les grands poètes et les
grandes amoureuses, de s’oublier, de se disperser, de s’abîmer tout
entière dans ce qui touchait son cœur, ce que fût un horizon voilé, une
forêt silencieuse et jaunie, un morceau de musique joué par sa
gouvernante au piano, l’émotion d’une histoire attachante racontée
devant elle. Je ne me lassais pas, dès ce début de notre connaissance,
de constater le contraste entre l’animal de combat qu’était le comte et
cette créature de grâce et de douceur qui descendait les escaliers de
pierre du château d’un pas si léger, posé à peine, et dont le sourire
était si accueillant à la fois et si timide! J’oserai tout dire, puisque
encore une fois je n’écris pas ceci pour me peindre en beau, mais pour
me montrer. Je n’affirmerais pas que le désir de me faire aimer par
cette adorable enfant, dans l’atmosphère de laquelle je commençais de
tant me plaire, n’ait pas eu aussi pour cause ce contraste entre elle et
son frère. Peut-être l’âme de cette jeune fille, que je voyais toute
pleine de ce frère si différent, devint-elle comme un champ de bataille
pour la secrète, pour l’obscure antipathie que deux semaines de séjour
commun transformèrent aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il,
dans mon désir de séduction, la cruelle volupté d’humilier ce soldat, ce
gentilhomme, ce croyant, en l’outrageant dans ce qu’il avait au monde de
plus précieux. Je sais que c’est horrible, mon cher maître, ce que je
dis là, mais je ne serais pas digne d’être votre élève si je ne vous
donnais ce document aussi sur l’arrière-fond de mon cœur. Et, après
tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de sensations, qu’un phénomène
nécessaire, comme les autres, comme la grâce romanesque de Charlotte,
comme l’énergie simple de son frère et comme mes complications à
moi, — si obscures à moi-même!
§ IV. — _Première crise._
« Je me souviens avec une extrême netteté du jour où ce projet de
séduire la sœur du comte André se posa devant moi, non plus comme une
donnée de roman imaginaire, mais comme une possibilité précise,
prochaine, presque immédiate. Après deux mois consécutifs de présence au
château, j’étais allé chez ma mère pour y passer les fêtes de janvier et
je n’étais rentré de Clermont que depuis une semaine. La neige venait de
tomber pendant quarante-huit heures. Les hivers, dans nos montagnes,
sont si durs que la manie de Mlle de Jussat peut seule expliquer cette
obstination à séjourner là, dans cette sauvage lande de lave
indéfiniment balayée par les rafales. Il est vrai d’ajouter que la
marquise veillait au confortable de la maison avec une merveilleuse
entente des ressources quotidiennes, et d’ailleurs, bien qu’Aydat passe
pour très isolé, par Saint-Saturnin et Saint-Amand-Tallende, les
communications avec Clermont demeurent libres même dans la pire rigueur
de la saison. Puis cette saison, si elle est en effet très rigoureuse,
offre de soudaines et radieuses éclaircies. A des journées de tourmente
succèdent des après-midi d’un incomparable azur où le paysage rayonne,
comme transformé par la soudaine magie d’un enchantement de lumière. Ce
fut le cas durant le jour, que j’essaie d’évoquer en ce moment-ci, où ma
fatale résolution se fixa et prit corps. Je revois le lac couvert d’une
mince lame de glace, sous les plis de laquelle se devinait le frisson
souple de l’eau. Je revois la vaste coulée de la Cheyre, blanche de
neige avec des taches sombres de lave apparues dans cette blancheur; et
tout blanc aussi, mais sans une tache, se dressait le cirque des
montagnes, le puy de Dôme, le puy de la Vache, celui de Vichatel, celui
de la Rodde, celui de Mont-Redon, tandis que le ballon de Charmont et la
forêt de Rouillat détachaient sur le fond de neige et d’azur les masses
noires de leurs sapins. Des détails revivent devant mes yeux de ces
menus détails qui se remarquent à peine, et puis ils demeurent cachés,
on ne sait dans quel arrière-fond de la mémoire. Je revois un bouquet de
bouleaux dont les ramures dépouillées se teintaient de rose. Je revois
les cristaux de givre qui brillaient à la pointe des branches, une
touffe de genêts qui pointait maigre et encore verte, sur le tapis
immaculé la trace des pattes d’un renard, et, à une minute, le
volètement d’une pie qui cria au milieu de la route, et ce cri aigu
rendit le silence de cet immense horizon de neige comme perceptible. Je
revois des brebis jaunâtres et brunes poussées par un berger vêtu d’une
blouse bleue, coiffé d’un large chapeau rond et bas, qu’accompagnait un
chien roux et velu, avec des yeux jaunes, luisants et rapprochés. Oui,
je revois tout de ce paysage, et les quatre personnes en train de s’y
promener sur la route qui monte vers Fontfrède : Mlle Largeyx, Mlle de
Jussat, mon élève et moi-même. La taille de Charlotte était prise dans
une jaquette d’astrakan; un boa de fourrure enroulé autour de son cou
faisait paraître sa tête encore plus petite et plus gracieuse sous la
toque pareille à la jaquette. Après ces longues heures d’emprisonnement
dans le château, cet air si vif semblait la griser. Le rose d’un sang
animé par la marche colorait ses joues. Ses pieds fins s’enfonçaient
vaillamment dans la neige, où ils imprimaient leur trace légère, et ses
yeux exprimaient cette exaltation naïve devant la beauté de la nature,
privilège des cœurs restés simples qui ne se retrouve pas quand on s’est
desséché l’âme à force de raisonnements, de théories abstraites et de
lectures. Je marchais auprès d’elle qui allait très vite, si bien que
nous eûmes très tôt dépassé Mlle Largeyx, dont les socques glissaient
avec peine sur le chemin. L’enfant, lui, tantôt en avant, tantôt en
arrière, s’arrêtait ou courait, avec une vivacité de jeune animal. Entre
ces deux gaîtés, celle du petit Lucien et celle de Charlotte, je me
sentais devenir de plus en plus taciturne et sombre. Etait-ce
l’irritation nerveuse qui nous rend, à de certaines heures,
antipathiques à une joie que nous constatons à côté de nous sans
l’éprouver? Etait-ce l’ébauche, à demi inconsciente encore, de mon plan
futur de séduction, et voulais-je me faire remarquer de la jeune fille
par une espèce d’hostilité contre son plaisir? Durant toute cette
promenade, moi qui avais déjà pris l’habitude de causer beaucoup avec
elle, je coupai à peine par des monosyllabes les phrases admiratives
qu’elle jetait au hasard de la route, comme pour me convier au partage
de ses émotions heureuses. De réponses brusques en silences, ma mauvaise
humeur devint si évidente que Mlle de Jussat finit, malgré son état
d’enthousiasme, par s’en apercevoir. Elle me regarda deux ou trois fois,
avec une question sur le bord des lèvres qu’elle n’osa pas formuler,
puis ce fut un assombrissement de son mobile visage. Sa gaieté tomba au
contact de ma bouderie, peu à peu, et je pus suivre sur cette
physionomie transparente le passage par lequel elle cessa d’être
sensible à la beauté des choses pour ne plus voir que ma tristesse. Un
instant vint où elle ne fut plus capable de dominer l’impression que
cette tristesse lui causait, et, d’une voix que la timidité rendait
comme un peu étouffée, elle me demanda :
— « Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur Greslou »?
— « Non, mademoiselle, » lui répondis-je avec une brusquerie qui dut la
blesser, car sa voix tremblait davantage encore pour insister :
— « Alors, quelqu’un vous a fait quelque chose? Vous n’êtes pas comme à
votre ordinaire... »
— « Personne ne m’a rien fait, » répondis-je en secouant la tête;
« mais c’est vrai, » ajoutai-je, « j’ai des raisons d’être triste, très
triste, aujourd’hui... C’est pour moi l’anniversaire d’un grand chagrin,
que je ne peux pas dire... »
« Elle me regarda de nouveau. Elle ne se surveillait pas et je
continuais de suivre dans ses yeux les mouvements qui l’agitaient comme
on suit les allées et venues du mécanisme d’une montre à travers une
boîte en cristal. Je l’avais vue inquiète de mon attitude au point d’en
perdre du coup la sensation du divin paysage. Je la voyais maintenant à
la fois soulagée d’apprendre que je n’avais contre elle aucun grief,
touchée de ma mélancolie, curieuse d’en connaître la cause, et n’osant
pas m’interroger. Elle dit seulement :
— « Pardon de vous avoir questionné... » Puis elle se tut. Ces quelques
minutes suffisaient pour me révéler la place que j’occupais déjà dans sa
pensée. Devant la preuve de ce délicat et noble intérêt, j’aurais dû
avoir honte de mon mensonge, car c’en était un que ce soi-disant rappel
d’un grand chagrin, — un mensonge gratuit et instantané dont la
soudaine invention m’a souvent étonné moi-même quand j’y ai songé depuis
lors. Oui, pourquoi ai-je imaginé subitement de me draper ainsi dans la
poésie d’une grande douleur, moi dont la vie, depuis la mort de mon
père, avait été si douce, somme toute, si peu sacrifiée? Ai-je cédé à ce
goût inné de me dédoubler qui fut toujours si fort en moi? Cette
simagrée romanesque dénonçait-elle l’hystérie de vanité qui pousse
quelques enfants à mentir, eux aussi, sans raison et avec tant
d’inattendu? Une vague intuition me fit-elle apercevoir dans un
cabotinage de déception et de mélancolie le plus sûr moyen d’intéresser
davantage la sœur du comte André? Je ne me rends pas bien compte des
mobiles précis qui me dominèrent à ce moment de notre promenade.
Assurément, je ne prévoyais avec exactitude ni l’effet de ma tristesse
affectée ni celui de mon mensonge, mais je me rappelle qu’aussitôt cet
effet constaté, une résolution s’installa en moi : celle d’aller
jusqu’au bout et de voir quel effet je produirais sur cette âme en
continuant avec conscience et calcul la comédie à demi instinctive
commencée par ce lumineux après-midi de janvier, devant la magnificence
d’un paysage qui aurait dû servir de cadre à d’autres rêves.
« Aujourd’hui que l’irréparable s’est accompli, et par une pénétration
rétrospective horriblement douloureuse, — car elle me convainc moi-même
d’inintelligence tout ensemble et de cruauté, — je comprends que
j’avais dès lors inspiré à Charlotte le plus vrai, le plus tendre aussi
des sentiments. Toute la diplomatie psychologique à laquelle je me suis
livré fut donc l’odieux et ridicule travail d’un écolier dans la science
du cœur. Je comprends que je n’ai pas su respirer les fleurs qui
poussaient pour moi naturellement dans cette âme. Je n’avais qu’à me
laisser aller pour connaître, pour goûter les émotions dont j’avais
soif, pour vivre une vie sentimentale exaltée et amplifiée jusqu’à
égaler ma vie intellectuelle. Au lieu de cela, je me suis paralysé le
cœur à coups d’idées. J’ai voulu conquérir une âme conquise, jouer une
partie d’échecs quand il suffisait d’être simple, et je n’ai même pas
aujourd’hui l’orgueilleuse consolation de me dire que j’ai du moins
dirigé à mon gré le drame de ma destinée, que j’en ai combiné les
scènes, provoqué les épisodes, conduit l’intrigue. Il se jouait tout
entier en elle et sans que j’y comprisse rien, ce drame où la Mort et
l’Amour, les deux fidèles ouvriers de l’implacable Nature, ont agi sans
mon ordre et en se moquant des complications de mes analyses. Charlotte
m’a aimé pour des raisons absolument différentes de celles qu’avait su
aménager ma naïve psychologie. Elle est morte, désespérée, quand, à la
lumière d’une explication tragique, elle m’a vu dans ma vérité. Alors je
lui ai fait horreur, et elle m’a donné ainsi la preuve la plus
irréfutable que mes subtiles réflexions n’ont jamais rien pu sur elle.
J’ai cru résoudre dans cet amour un problème de mécanique mentale.
Hélas! j’avais tout uniquement rencontré, sans en sentir le charme, une
sincère et profonde tendresse. Pourquoi n’ai-je pas deviné alors ce que
j’aperçois aujourd’hui avec la netteté de la plus cruelle évidence?
Egarée par les côtés romanesques de son être intime, c’était si naturel
que cette enfant s’abusât sur mon compte. Mes longues études m’avaient
acquis cet air un peu souffrant qui intéressera toujours l’instinctive
charité féminine. D’avoir été élevé par ma mère m’avait donné des
manières douces, une finesse de geste et de voix, un soin méticuleux de
ma personne qui sauvaient mes gaucheries et mes ignorances. J’avais été
présenté, par le vieux maître qui m’avait recommandé, comme un garçon
d’une noblesse irréprochable d’idées et de caractère. C’en était assez
pour qu’une jeune fille très sensible et très isolée s’intéressât à moi
d’une façon très particulière. Hé bien! je n’eus pas plus tôt reconnu
cet intérêt, dans la promenade dont je vous ai parlé, que je pensai à en
abuser au lieu d’en être touché. Qui m’eût vu seul dans ma chambre
durant la soirée qui suivit cet après-midi, assis à ma table et
écrivant, un gros livre d’analyse auprès de moi, n’eût jamais cru que
c’était là un jeune homme d’à peine vingt-deux ans, en train de méditer
sur les sentiments qu’il inspirait ou voulait inspirer à une jeune fille
de vingt... Le château dormait. Je n’entendais plus que le passage d’un
valet de pied occupé à éteindre les lampes de l’escalier et des
corridors. Le vent enveloppait la vaste bâtisse de son gémissement tour
à tour plaintif et apaisé. Ce vent d’ouest est terrible sur ces
hauteurs, où, parfois, il emporte d’une bourrasque toutes les ardoises
d’un toit. Cette lamentation de la rafale a toujours augmenté en moi le
sentiment de la solitude intérieure. Mon feu brûlait, paisible, et je
griffonnais sur ce cahier à serrure, brûlé avant mon arrestation, le
récit de ma journée et le programme de l’expérience que je me proposais
de tenter sur l’esprit de Mlle de Jussat. J’avais recopié le passage sur
la pitié qui se trouve dans votre _Théorie des passions_, vous vous
souvenez, mon cher maître; c’est celui qui commence : « Il y a dans ce
phénomène de la pitié un élément physique et qui, chez les femmes
particulièrement, confine à l’émotion sexuelle... » C’est par la pitié
aussi que je me proposais d’agir d’abord sur Charlotte. Je voulais
profiter du premier mensonge par lequel je l’avais déjà remuée,
l’enlacer par une suite d’autres, et achever de me faire aimer en me
faisant plaindre. Il y avait, dans cette exploitation du plus respecté
des sentiments humains au profit de ma fantaisie curieuse, quelque chose
de radicalement contraire aux préjugés généraux, qui flattait mon
orgueil jusqu’au délice. Tandis que je rédigeais ce plan de séduction,
avec textes philosophiques à l’appui, je me représentais ce qu’en eût
pensé le comte André, s’il eût pu, comme dans les anciennes légendes, du
fond de sa ville de garnison, déchiffrer les mots tracés par ma plume.
En même temps, la seule idée de diriger à mon gré les rouages subtils
d’un cerveau de femme, toute cette horlogerie intellectuelle et
sentimentale si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à Claude
Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces savants vivisectent des animaux.
N’allais-je pas moi, vivisecter longuement une âme?
« Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt que provoqué, le
résultat demandé, il s’agissait d’abord de le prolonger. A cette fin, je
résolus de continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée par
hasard, tout en préparant, pour le jour plus ou moins éloigné d’un
entretien explicatif, un petit roman attendrissant de fausses
confidences. Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit cette
promenade, à feindre une mélancolie de plus en plus absorbée, et à la
feindre non seulement en présence de Charlotte, mais encore durant les
heures où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant rapportait
à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête. Vous avez là, mon cher
maître, la preuve de l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer.
Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié à cette triste
intrigue, et pourquoi joindre cette ruse aux autres quand Mlle de Jussat
ne songeait guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une minute?
Mais, par un étrange détour de conscience, je plaçais ma fierté à
multiplier les complications du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos
leçons dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque à cause du
rayonnage qui garnissait un pan du mur. Là, derrière les grilles
doublées d’une toile verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés
en basane, notamment toute la suite de l’_Encyclopédie_. C’était un
héritage du fondateur du château, grand seigneur philosophe, parent et
ami de Montlausier, et qui s’était construit cette habitation en pleine
montagne afin d’y élever ses deux fils dans la nature et d’après les
préceptes de l’_Emile_. Le portrait de ce gentilhomme libre-penseur,
assez médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec de la poudre et
un sourire à la fois sceptique et sensible, décorait un côté de la
porte; de l’autre côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette
sous une haute coiffure étagée et des mouches aux joues. En regardant
ces deux peintures, tandis que Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou
de Tite-Live, je me demandais ce que faisaient mes aïeux, à moi, durant
les années de l’autre siècle où vivaient les deux personnes représentées
dans ces portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains dont j’étais
sorti, poussant la charrue, émondant la vigne, hersant la terre dans les
plaines brumeuses de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient sur la
route devant les portes du château, par tous les temps, et qui, bottés
jusqu’aux genoux, traînaient un bâton ferré attaché à leur poignet par
une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une vengeance presque
légitime au soin que je prenais de composer ma physionomie. Chose
singulière, quoique je détestasse en théorie les doctrines de la
Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles dissimulent, je me
retrouvais plébéien dans ma joie profonde à songer que moi,
l’arrière-petit-fils de ces cultivateurs, j’arriverais peut-être à
séduire l’arrière-petite-fille de ce grand seigneur et de cette grande
dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais mon menton sur ma main,
je contraignais mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant que
Lucien épiait les expressions de mon visage dans l’espoir de couper son
travail par une causerie. Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté
qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire accueillant ni
l’indulgence de regards des leçons précédentes, il devint lui-même
soucieux. Comme il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse
pour de la sévérité, mes silences pour du mécontentement. Un matin, il
se hasarda jusqu’à me demander :
— « Est-ce que vous êtes fâché contre moi, monsieur Greslou? »
— « Non, mon enfant, » répondis-je en flattant sa joue fraîche avec ma
main; et je continuai de garder ma physionomie songeuse, tout en
contemplant la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait maintenant,
du matin jusqu’au soir, par larges étoiles tourbillonnantes, avec un
enveloppement, un endormement de tout le paysage, et, dans les pièces
tièdes du château, c’était un charme silencieux d’intimité, une
lointaine mort des moindres bruits de la montagne, tandis que les
carreaux des fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur au
dedans, tamisaient une lumière plus adoucie, comme malade. Cela faisait
un fond de mystère à la figure de mélancolie que je me façonnais et que
j’imposais à l’observation de Charlotte durant les heures où nous nous
rencontrions. Quand la cloche du déjeuner nous réunissait dans la salle
à manger, je surprenais, dans les yeux avec lesquels elle m’accueillait,
la même curiosité timide et compatissante remarquée dans la promenade
d’où datait ce que j’appelais sur mon journal, mon entrée en
laboratoire. Ses yeux me regardaient du même regard quand nous nous
trouvions de nouveau tous ensemble, assis dans le salon au moment du
thé, sous la clarté des premières lampes, puis à la table du dîner et
encore dans la longue solitude de la soirée, à moins que, sous le
prétexte d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma chambre plus
tôt que les autres. La monotonie de la vie et des discours était si
entière, que rien ne l’aidait à secouer cette impression d’énigme
émouvante que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en proie aux
contrastes presque fous de son caractère, maudissait sa funeste
résolution de séjour dans cet isolement. Il annonçait, pour la prochaine
éclaircie, un départ qu’il savait impossible. C’eût été trop coûteux
maintenant, et d’ailleurs, où aller? Il calculait ses chances de
recevoir la visite d’amis clermontois qui étaient venus déjeuner en
effet à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures de route
entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés par le mauvais temps. Puis
il s’installait à la table de jeu, tandis que la marquise, la
gouvernante et la religieuse vaquaient à leurs infinissables ouvrages.
J’étais chargé de surveiller Lucien qui feuilletait des livres à
gravures ou bien combinait quelque patience. Je m’installais dans une
place, choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus les cartes
qu’elle tenait pour jouer avec son père, la jeune fille fût obligée de
me voir. Je m’étais occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier
étudié par le menu, dans votre _Anatomie de la volonté_, le chapitre
consacré aux singuliers phénomènes de certaines dominations morales, que
vous avez intitulé : _Des demi-suggestions_. Je comptais obséder de la
sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute propice où, pour compléter
ce travail de hantise quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur
moi-même une histoire qui, justifiant mes tristesses et commentant mes
attitudes, achevât d’accaparer cette imagination que je jugeais déjà
troublée.
« Cette histoire, je l’avais machinée savamment d’après deux des
principes que vous posez, mon cher maître, au courant de votre beau
chapitre sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de l’_Ethique_ sur
les passions, le livre de M. Ribot sur les _Maladies de la volonté_,
étaient devenus mes bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces deux
principes, au moins dans leur essence. Le premier, c’est que la plupart
des êtres n’ont de sentiment que par imitation; abandonnés à la simple
nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux, comme pour les
animaux, qu’un instinct sensuel, aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second,
c’est que la jalousie peut très bien exister avant l’amour; par suite,
elle peut quelquefois le créer, de même qu’elle peut souvent lui
survivre. Très frappé par la justesse de cette double remarque, je
m’étais dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat devait exciter
tout ensemble son imagination et irriter sa vanité. J’avais réussi à
toucher en elle la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul coup
celle de l’émulation sentimentale et celle de l’amour-propre. J’avais
donc calculé mon histoire d’après cette idée que toute femme intéressée
par un homme est froissée dans sa vanité si cet homme lui montre qu’il
continue d’appartenir tout entier à la pensée d’une autre femme. Mais
c’est vingt pages que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer
comment j’avais tourné et retourné ce problème de la fable à inventer.
L’occasion de la dire, cette fable tentatrice, me fut fournie par ma
victime elle-même quinze jours après que j’avais commencé la mise en
œuvre de ce que je continuais de dénommer fièrement mon expérience. Le
marquis s’était avisé que dans la collection de l’_Encyclopédie_ il se
trouvait un volume consacré aux cartes. Il voulait y rechercher quelques
jeux anciens tels, que l’_Impériale_, l’_Hombre_, la _Manille_, pour les
essayer. Cette belle idée lui était venue après le déjeuner, à
rencontrer dans un journal une chronique sur un jeu nouveau, le _Poker_,
à propos duquel le journaliste dressait une liste de divertissements
démodés. Quand ce maniaque conçoit une fantaisie, il ne peut supporter
d’attendre, et sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque,
où j’étais occupé à prendre des notes. Je dépouillais le livre
d’Helvétius sur l’_Esprit_, égaré parmi d’autres ouvrages du
dix-huitième siècle. Je me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour
dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle le prit de mes
mains, après que j’en eus secoué la poussière, elle me dit avec sa grâce
habituelle :
— « J’espère que nous découvrirons là quelque jeu auquel vous puissiez
prendre part avec nous... Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez
ici, vous êtes toujours si triste... »
« Elle avait prononcé ces derniers mots avec ce même air de me demander
pardon pour une indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre
promenade, et en sauvant la familiarité de sa phrase par un « nous »,
que je savais trop bien mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous
étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes, que l’instant me sembla
venu de lui expliquer ma feinte tristesse :
— « Ah! mademoiselle, » répondis-je, « si vous connaissiez ma vie!... »
Charlotte n’eût pas été la créature crédule, la romanesque enfant
qu’elle était demeurée, malgré deux ou trois saisons de monde, à
Paris, — elle eût reconnu que je lui débitais un récit préparé
d’avance, rien qu’à ce début, et aussi à la tournure des phrases par
lesquelles je continuai. En les prononçant, ces phrases, je les trouvais
moi-même trop maladroites, trop gauchement apprêtées. Je lui racontai
donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une jeune fille, mais
secrètement. Je crus poétiser davantage cette aventure à ses yeux, en
insinuant que cette jeune fille était une étrangère, une Russe de
passage chez une de ses parentes. J’ajoutai que cette fille m’avait
laissé lui dire que je l’aimais, qu’elle m’avait, elle aussi, dit
qu’elle m’aimait. Nous avions échangé des serments, puis elle était
partie. Un riche mariage s’offrait pour elle, et elle m’avait trahi pour
de l’argent. J’eus soin d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser
entendre que ma mère vivait presque uniquement de ce que je gagnais.
C’était là un détail inventé sur place, car l’hypocrisie se redouble
elle-même en s’exprimant. Enfin, ce fut une scène d’une comédie
enfantine et scélérate, que je jouai sans grande adresse. Mais les
raisons qui me déterminaient à mentir de la sorte étaient si spéciales
qu’elles exigeaient une pénétration extraordinaire pour être comprises,
une entente totale de mon esprit, presque votre génie d’observateur, mon
cher maître. Le visible embarras de mon attitude pouvait si bien être
attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs. Comme j’étais
resté de plein sang-froid en débitant cette fable, je pus, tandis que je
parlais, observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le moindre
signe d’émotion, les yeux baissés sur le gros livre contre lequel
s’appuyait sa main. Elle prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant
avec une voix devenue blanche, comme on dit, une de ces voix qui ne
laissent rien passer des sentiments de celui qui parle ainsi :
— « Je ne comprends pas que vous ayez pu avoir confiance dans cette
jeune fille, puisqu’elle vous écoutait à l’insu de ses parents... »
« Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à tranche rouge avec une
simple inclination de sa gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa
robe de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa taille mince, son
corsage frêle, son visage un peu long qu’éclairaient ses yeux d’un gris
pensif! Elle ressemblait à une Madone gravée d’après Memling, dont
j’avais tant admiré autrefois la silhouette, fervente, gracile et
douloureuse, à la première page d’une grande _Imitation_ appartenant à
l’abbé Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur, vous, le grand
psychologue, jamais je n’ai mieux senti le charme suave et pur de cet
être qu’à cette seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui
mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse, inutilement. Oui,
j’eus la naïveté de la prendre au pied de la lettre, cette réponse, qui
aurait dû tout au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne devinai
pas que d’avoir écouté seulement une confidence d’un ordre si intime
constituait de la part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné de
moi par la condition, une preuve d’une sympathie bien puissante. Je ne
m’en rendis pas compte, cette phrase presque sévère, jetée en réponse à
cette trompeuse confidence, était dictée en partie par la jalousie
secrète que j’avais justement voulu éveiller chez elle, en partie par un
besoin de se raidir dans ses propres principes afin de justifier à ses
propres yeux son excessive familiarité. De même qu’elle n’avait pas su
lire le mensonge dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la
vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la porte refermée, à
sentir s’écrouler toutes les espérances que j’échafaudais depuis quinze
jours. Non. Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que je
pusse transformer en passion. Et d’ailleurs, étais-je niais d’avoir pris
mes chimères pour des réalités! Je fis aussitôt le bilan de nos
relations, d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de la
séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet intérêt? Les délicatesses
des soins matériels dont elle m’avait enveloppé? C’était un simple effet
de sa bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie? Hé bien!
elle avait été curieuse, et voilà tout. L’accent intimidé de sa voix
quand elle m’avait interrogé? J’avais été un sot de n’y pas reconnaître
l’habituelle modestie d’une jeune fille délicate. Conclusion : ma
comédie de ces deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges
de mon soi-disant drame intime, autant de ridicules manœuvres qui ne
m’avaient pas avancé d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir.
Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement, avait suffi pour
que je me jugeasse de la sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce
court entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines d’analyse
qui, en un instant, me glacent l’être, comme une tombée d’eau froide
détruit le déchaînement d’un jet furieux de vapeur.
« Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de l’_Esprit_, mais je
n’étais plus capable de fixer mon attention au texte abstrait
d’Helvétius. Je vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître, pour
que vous aperceviez mieux quelle étrange mixture d’innocence et de
dépravation s’élaborait alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette
déception subite, sinon que je m’étais imaginé diriger les pensées de
Charlotte en appliquant à cette jeune fille des lois de psychologie
empruntées aux philosophes, absolument comme son frère, le comte André,
dirigeant les billes du billard à son gré, le soir où il m’avait comme
médusé par ses moindres gestes? La blanche touche la rouge un peu à
gauche, part sur la bande, revient sur l’autre blanche. Cela se dessine
à la main sur le papier, cela s’explique par une formule, cela se
prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois, dix mille fois.
Malgré mes énormes lectures, à cause d’elles peut-être, je voyais alors
le jeu des passions comme un schéma de cette simplicité idéale. Je n’ai
compris que plus tard combien je me trompais. Pour définir les
phénomènes du cœur, c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des
analogies et non à la mécanique. Pour conduire ces phénomènes, c’est des
procédés de botaniste qu’il convient d’employer, de patientes greffes,
de longues attentes, de minutieuses éducations. Un sentiment naît,
grandit, s’épanouit, se dessèche comme une plante, par une évolution,
parfois ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente. Le germe de
pitié, de jalousie et de dangereux exemple déposé par ma ruse dans l’âme
de Charlotte devait y développer son action, mais après des jours et des
jours, et cette action serait d’autant plus irrésistible que la jeune
fille me croyait épris d’une autre et que par suite elle ne songeait pas
à se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte à l’avance de ce
travail et en escompter l’espoir, il aurait fallu être un Ribot, un
l’aine, un Adrien Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une
supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais, moi, au promeneur
ignorant qui traverse une plaine, et qui, ne sachant pas que la terre
recouvre du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine de l’été.
Encore le promeneur a-t-il pour excuse qu’il n’a pas vu semer le grain,
au lieu que je l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je n’en
devinais pas davantage la récolte à venir!
« Cette conviction que j’avais échoué d’une manière définitive dans mon
premier effort pour me faire aimer de Charlotte augmenta durant les
jours qui suivirent cette fausse confidence. Car elle ne me parla qu’à
peine. J’ai su depuis, par ses propres aveux, qu’elle dissimulait sous
cette froideur un trouble grandissant qui la déconcertait elle-même par
sa nouveauté, sa force et sa profondeur. En attendant, elle paraissait
absorbée par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait découvert
les règles en feuilletant le volume de l’_Encyclopédie_. Se rappelant
que c’était le passe-temps favori de son grand-père l’émigré, il avait
renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le livre. Tout de suite
un marchand de Clermont avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice.
La table de trictrac à peine installée dans le salon, les soirées se
passaient pour le père et pour la fille à jeter les dés qui sonnaient
avec un bruit sec contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques de
petit jan, de grand jan, de jan de retour, de bezet, de terne, de quine,
les « je bats » et les « je remplis » se mélangeaient maintenant aux
propos tenus par la marquise et ses deux compagnes de travail.
Quelquefois le curé d’Aydat, un vieux prêtre qui disait la messe dans la
chapelle du château par les dimanches trop rudes, l’abbé Barthomeuf,
venait relever Charlotte de sa corvée et tenir la partie du marquis.
Quoique ce dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable, il ne
m’avait jamais demandé si j’aurais ou non de la répugnance à apprendre
le jeu. La différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf et moi
m’humiliait, par la plus bizarre contradiction, car je préférais de
beaucoup me tenir sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à
imaginer les caractères des diverses personnes d’après leurs
physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte pour quiconque se trouve
dans une position qu’il juge inférieure? Toute inégalité de traitement
blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant les ridicules de
l’abbé, qui professait, pour le château en général et le marquis en
particulier, une admiration idolâtre. Son visage déjà trop rouge
tournait à l’apoplexie quand il prenait place vis-à-vis du vieux
gentilhomme, et en même temps la perspective de gagner les pièces
blanches destinées à intéresser la partie faisait trembler le cornet
dans sa main lors des coups décisifs. Cette observation ne m’occupait
pas longtemps, et j’en revenais vite à suivre du regard la jeune fille
qui, rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près de sa mère.
L’insuccès de ma tentative pour me faire aimer d’elle m’était rendu plus
cruel à mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue de cette
enfant. Pour tout dire, je commençais à subir, dans son atmosphère, des
émotions d’un ordre beaucoup plus sensuel que psychologique. J’étais un
jeune homme, et j’avais, dans ma chair, malgré mes résolutions de
philosophe, cette mémoire du sexe dont vous avez si magistralement
analysé les fatalités persistantes et les invincibles reviviscences.
L’animal impur, greffé en moi sur l’animal pensant, pour employer une de
vos métaphores, par mes expériences voluptueuses, tressaillait au
frôlement de cette robe de jeune fille. La souplesse de son buste, celle
de ses gestes, son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules un peu
maigres devinées sous l’étoffe de son corsage, sa nuque blonde avec ses
cheveux simplement relevés au sommet de la tête, un petit signe brun
qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les moindres détails de sa
personne physique, irritaient en moi un vague et presque douloureux
désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était moi qui me sentais
séduit, avec quelle révolte cachée, vous le comprendrez d’après ce que
je vous ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me tenir tout
entier en main! Et vous qui avez si bien montré l’élément de haine
farouche qu’enveloppe l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette
vaine irritation du désir s’accompagnât par instants d’une fureur féroce
contre ce charmant visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur,
et qui me troublait si profondément sans avoir l’air de s’en apercevoir.
« Combien de temps avait duré cette période d’inertie à la fois
passionnée et découragée? Je ne le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat
et moi, dans une situation très particulière, poussés l’un vers l’autre,
elle par un amour naissant et qui s’ignorait encore, moi par toutes les
raisons confuses que je vous ai analysées et que je regardais plus que
je ne la regardais elle-même. Bien que nous fussions ensemble à tant
d’heures du jour, aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments
de l’autre. Dans des données pareilles, on ne se rend pas compte si les
événements qui marquent une nouvelle crise sont des effets ou s’ils sont
des causes, si leur importance réside en eux-mêmes ou bien s’ils nous
servent simplement à manifester les états latents de notre âme. Mais ne
pourrait-on pas poser cette question à propos de chaque destinée prise
en son ensemble? Que de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans
cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis à la chaux, ne voyant
que le ciel vide par les quatre ouvertures percées au bord du toit, à
scruter et scruter encore l’intime de ma courte histoire, oui, que de
fois me suis-je demandé si notre sort nous crée notre pensée, ou si, au
contraire, ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort, même
extérieur? A coup sûr, nous devions, Charlotte et moi, saisir la
première occasion qui nous serait offerte, à elle, de s’abandonner à un
sentiment d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait pas
entièrement; à moi, de reprendre mon expérience interrompue. Voici
comment cette occasion se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis,
adossé au feu dans cette robe de chambre où il drapait, parfois toute la
journée, sa maladie imaginaire, parla longuement à sa femme d’un article
paru dans un journal du matin. Il y était question d’une fête donnée
chez des gens de leur connaissance. Je tenais ce journal en ce moment
même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit tout d’un coup :
— « Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur Greslou?... »
« J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec quel art ce grand
seigneur rendait insolentes les moindres demandes. Rien que son ton
avait suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je commençai de lire
cette chronique, plus finement écrite que ne le sont d’ordinaire ces
sortes d’articles, et dans laquelle revivait le pittoresque et le
chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux mélange de reportage et de
poésie, et comme un rappel des subtilités de style propres aux frères de
Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me regardait avec
étonnement. Il faut vous dire, mon cher maître, qu’aux temps de mon
amitié avec Emile, j’avais acquis un réel talent de diction. Durant sa
maladie, mon petit camarade n’avait pas de plus vif plaisir que de
m’écouter lui lire de longs passages choisis dans nos auteurs préférés.
Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde, s’était exercée ainsi à
devenir douce et claire.
— « Mais vous lisez très bien, très bien!... » s’écria M. de Jussat,
lorsque j’eus fini. Son étonnement fit de son éloge une nouvelle
blessure à mon amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il
s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un petit jeune homme de
Clermont, silencieux, timide, venu au château sur la recommandation du
vieux Limasset, pour y être valet de lettres. Puis, suivant comme
d’habitude l’impulsion de son caprice, il continua :
— « C’est une idée, cela... Vous nous ferez un peu de lecture, le
soir... Ça nous distraira plus que ce trictrac... Petit jan, grand jan,
jan de retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours la même
chose, et puis ce bruit de dés m’agace... Chien de pays!... Si la neige
reprend, nous n’y restons pas huit jours... Tu ris, Charlotte, et tu te
moques de ton vieux père! Pas huit jours. ... Et quel livre allez-vous
nous choisir pour commencer?... »
« Ainsi, je me trouvais du coup promu à une nouvelle domesticité, sans
avoir pu même calculer si cela convenait ou non à mes études, puisque,
même le soir, j’apportais souvent dans le salon des ouvrages de licence
afin de travailler un peu sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une
seconde à esquiver cette corvée, ni même à en souffrir. D’abord la
brusquerie du marquis m’avait valu un coup d’œil presque suppliant de la
jeune fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme sait demander
pardon, sans parler, pour un tort de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un
projet nouveau venait de s’ébaucher immédiatement dans ma tête. Cette
corvée de lecture, ne pourrais-je pas l’utiliser au profit de
l’entreprise de séduction commencée, abandonnée, et que le regard de
Mlle de Jussat venait de me faire considérer de nouveau comme possible?
A la question du marquis sur le choix du livre, je répondis que je
chercherais. Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui put me permettre
de m’approcher de la proie autour de laquelle je tournais, comme j’avais
vu une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner au-dessus d’un joli
oiselet. N’était-ce pas le cas de tenter par un autre procédé cette
influence d’imitation que j’avais vainement espérée de ma fausse
confidence? C’est à vous, mon cher maître, que l’on doit les plus fortes
pages qui aient été écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame
Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre cœur à la ressemblance
des passions peintes par les poètes. J’entrevoyais donc un moyen
d’action sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir pas pensé
encore. Mais comment trouver un roman qui fût assez passionné pour la
troubler, assez correct d’extérieur pour être lu devant la famille
assemblée? Je fouillai en tous sens la bibliothèque. Sa composition
incohérente et contrastée reflétait les séjours successifs des maîtres
et les hasards de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages du
dix-huitième siècle dont je vous ai parlé, — puis une lacune. Durant
l’émigration, le château était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de
livres romantiques dans leurs premières éditions attestait les
aspirations littéraires du père du marquis, que je savais avoir été
l’ami de Lamartine. On retombait ensuite aux pires romans contemporains,
à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent, à demi débrochés,
coupés quelquefois au doigt, sur un rayon perdu, et à des traités
d’économie politique, marotte abandonnée de M. de Jussat. Je finis par
découvrir dans ce fatras une _Eugénie Grandet_, qui me parut remplir la
double condition désirée. Rien de plus attirant pour une imagination
jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes où l’innocence
enveloppe la passion dans une pénombre de poésie. Mais le marquis devait
connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais qu’il ne refusât
d’en écouter la lecture.
— « Bravo! » répliqua-t-il au contraire lorsque je lui soumis mon idée,
« c’est un de ces livres qu’on lit une fois, dont on parle toujours et
qu’on oublie tout à fait... Je l’ai vu une fois, à Paris, ce Balzac,
chez les Castries... Il y a plus de quarante ans de cela, j’étais un
blanc-bec alors... Mais je me le rappelle bien, un gros trapu et court,
bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air commun... »
« Le fait est qu’après les premières pages, il commença de sommeiller,
tandis que la marquise, Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans
rien laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien, en
possession d’une boîte à couleurs depuis peu de jours, enluminait
consciencieusement les illustrations d’un gros volume. Moi, en lisant,
j’observais surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater que
pour cette fois mon calcul avait été juste, et qu’elle vibrait sous les
phrases du roman, comme un violon sous un habile archet. Tout la
préparait à recevoir cette impression, depuis ses sentiments déjà
troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par une influence d’un ordre
physique. On ne vit pas impunément des semaines dans une atmosphère
comme celle de ce château, toujours tiède, presque étouffante.
L’hypocondrie du marquis exigeait que le calorifère chauffât la maison
jour et nuit. C’était, ce petit énervement quotidien, un auxiliaire
auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma conscience de
psychologue a comme un plaisir à marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je
vis cette enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que les naïves
amours d’Eugénie et de son cousin Charles déroulaient leurs touchants
épisodes. Ce même instinct de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse
confidence me fit mettre derrière chaque phrase l’intonation que je
jugeais devoir lui plaire davantage. Certes, je goûte ce petit livre,
quoique je lui préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac, ceux,
par exemple, comme _le Curé de Tours_, qui sont de véritables écorchés
littéraires, et où chaque phrase ramasse en elle plus de philosophie
qu’une scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître remué par
les infortunes de la fille de l’avare jusque dans mes fibres les plus
secrètes. Ma voix s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle
devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici, comme avant, je me
donnais un mal inutile. Il n’était pas besoin d’un art si compliqué.
Dans la crise de sensibilité imaginative que traversait Charlotte, tout
roman d’amour était un péril. Si le père et la mère avaient possédé,
même à un faible degré, cet esprit d’observation que les parents
devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils auraient deviné ce péril
à la physionomie de leur fille, toujours et toujours plus captivée
durant les trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit
simplement remarquer que des caractères de la noirceur du père Grandet
et du cousin n’existent pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour
proférer des opinions de cette naïveté, il formula d’un mot les causes
de son ennui pendant la lecture :
— « Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions qui n’en finissent
pas, ces analyses, ces calculs de chiffres... C’est très bien, je ne dis
pas... Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour m’amuser... »
« Et il conclut qu’il fallait demander au libraire de Clermont la suite
entière des comédies de Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola.
J’allais donc me retrouver dans l’impuissance d’agir sur l’imagination
tentée de la jeune fille, juste au moment où je venais d’entrevoir le
succès probable. C’était mal connaître le besoin que cette âme, déjà
touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même, — celui de se rapprocher de
moi, de me comprendre et de se faire comprendre, de vivre en contact
avec ma pensée. Le lendemain du jour où le marquis avait porté cet arrêt
de proscription contre les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat
entrer dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais avec son frère.
Elle venait remettre à sa place le volume maintenant inutile de
l’_Encyclopédie_, puis avec un demi-sourire embarrassé :
— « Je voudrais vous demander un service, » me dit-elle; et
timidement : « J’ai beaucoup d’heures libres ici et dont je ne sais trop
que faire... Je voudrais avoir vos conseils pour mes lectures... Le
livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait fait tant de
plaisir... » Elle ajouta : « D’ordinaire les romans m’ennuient, et
celui-là m’a tellement intéressée... »
« Je ressentis, à l’entendre me parler de la sorte, la joie que le comte
André dut goûter en voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la
guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur. Moi aussi, il me
sembla que je tenais mon gibier humain au bout d’un fusil. En m’offrant
de diriger ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer
d’elle-même à ma portée? La réponse à cette demande me parut d’une
importance telle que je feignis un grand embarras. Tout en la remerciant
de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là d’une mission si
délicate et dont je me jugeais incapable. Bref, je fis mine de décliner
une faveur que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue. Elle
insista, et je finis par lui promettre que je lui donnerais le lendemain
même une liste d’ouvrages. Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce
choix, autrement difficile que celui d’_Eugénie Grandet_. Je passai la
soirée et une partie de la nuit à prendre et à rejeter en pensée des
centaines de volumes. Comment déterminer ceux qui remueraient son
imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient sans la révolter?
Enfin, je me dis tout haut, en imitant la voix de mon père, sa formule
favorite : « Procédons méthodiquement, » et je ramenai ce problème à cet
autre : comment les livres avaient-ils agi sur mon imagination à moi,
dans mon adolescence, et quels livres? Je constatai — ainsi que je vous
l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession — que j’avais été
attiré surtout vers la littérature par l’inconnu de l’expérience
sentimentale. C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées
qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que c’était la loi générale de
l’intoxication littéraire. Je devais donc choisir pour la jeune fille
des livres qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant compte de
la différence de nos caractères. J’avais aimé parmi les écrivains les
compliqués et les sensuels, parce que c’étaient là les deux traits
profonds, constitutifs, de ma nature. Charlotte était fine, pure et
tendre. Il convenait de l’engager sur le dangereux chemin de la
curiosité romanesque par des peintures de sentiments analogues à son
cœur. Je jugeai en dernière analyse que le _Dominique_ de Fromentin, que
_la Princesse de Clève_, _Valérie_, _Julia de Trécœur_, _le Lys dans la
vallée_, les romans champêtres de George Sand, certaines comédies de
Musset, en particulier _On ne badine pas avec l’amour_, les premières
poésies de Sully-Prudhomme et celles de Vigny, serviraient le mieux mon
dessein. Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant
d’un commentaire tentateur, où j’indiquais de mon mieux la nuance de
délicatesse propre à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la
pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats ont dit qu’elle
correspondait à un commencement de cour. Ah! l’étrange cour, et si
différente de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers esprits
m’ont sottement reprochée! Quand je n’aurais pas, pour refuser de me
défendre, une raison d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire,
je me tairais par dégoût de ces basses intelligences dont pas une ne
saurait même concevoir une action dictée par de pures idées. Qu’on vous
donne à moi pour juge, mon cher maître, vous et les autres princes de la
pensée moderne. Alors je pourrai parler, comme je vous parle maintenant.
Mais vous savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à cette heure
décisive, comme à celle où je vous écris, et cette société de mensonges
aime mieux vivre en dehors de la Science — de cette Science que je
servais moi-même alors — uniquement.
« Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de Clermont. Ils ne furent
l’objet d’aucune remarque de la part du marquis. Il faut avoir une autre
portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre qu’il n’y a pas de
mauvais livres. Il y a de mauvais moments pour lire les meilleurs
livres. Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison si juste dans
votre chapitre sur l’Ame Littéraire quand vous assimilez la plaie
ouverte sur certaines imaginations par certaines lectures au phénomène
bien connu qui se produit sur les corps empoisonnés de diabète. La plus
inoffensive piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin d’une
preuve à cette théorie de « l’état préalable », comme vous dites encore,
je la trouverais dans ce fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans
ces livres, de provenances si diverses, des renseignements sur moi, sur
mes manières de sentir, de penser, de comprendre la vie et les
caractères. Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux volumes lui
devint une occasion de me questionner longuement, passionnément et
naïvement. Oui, je suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle
s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait causer avec moi
maintenant, à propos de telle ou telle phrase sur Dominique ou sur
Julia, sur Félix de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens encore de
l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune homme, le plus séduisant et
plus coupable des héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je lui
fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur entre Camille et Rosette.
Or, il n’y avait pas de personnage qui me plût dans aucun livre au même
degré que cet amant traître à la fois et sincère, déloyal et tendre,
ingénu et roué, qui exécute, lui aussi, à sa manière, son expérience de
vivisection sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous cite cet
exemple, entre vingt autres, pour vous donner une idée des conversations
que nous avions sans cesse à présent dans ce château où nous nous
trouvions si étrangement isolés. Personne, en effet, ne nous
surveillait. La dissimulation dont je m’étais masqué dès mon arrivée
continuait de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient façonné de
moi dès la première semaine une image absolument différente de ma vraie
nature. Ils ne se donnaient plus la peine de vérifier si cette première
impression était exacte ou fausse. La bonne Mlle Largeyx, installée dans
la douceur de son parasitisme complaisant, était bien trop innocente
pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles que je
roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf et la sœur Anaclet, que séparait
une rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité tout
ecclésiastique, n’avaient qu’un souci celui de bien disposer les maîtres
du château, le prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre.
Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques, je n’avais pas encore
appris ce qui se voilait de perfidie sous l’impassibilité de leur visage
rasé et l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons de métal.
Nous étions donc, Charlotte et moi, libres de nous parler presque tout
le long du jour. Elle apparaissait une première fois le matin, dans la
salle à manger où nous prenions le thé, mon élève et moi, sous le
prétexte de déjeuner ensemble, nous causions dans un coin de table, elle
avec toute la fraîcheur parfumée de son bain comme respirable autour
d’elle, avec ses cheveux tressés dans une lourde natte, et la souplesse
de son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe de sa robe à demi
ajustée. Ensuite je la voyais dans la bibliothèque, où elle avait
toujours quelque motif de venir; — là elle n’était déjà plus la même,
coiffée maintenant, et sa taille prise dans son corsage de jour. Nous
nous retrouvions dans le salon, avant le second déjeuner, et encore
après; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous servir tous,
distribuant le café un peu en hâte pour s’attarder auprès de moi,
qu’elle servait le dernier, ce qui nous permettait de causer encore dans
un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait, nous sortions, tous
les quatre le plus souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et moi,
dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous réunissait, puis le repas,
où j’étais assis près d’elle, puis la soirée, en sorte que nos
entretiens, pris et repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un
seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le phénomène qui se
passait chez cette jeune fille à celui que j’avais déjà observé à
plusieurs reprises en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque la
curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie animale, et si ma
mère, comme je le lui ai demandé, vous communique, après ma mort, ce que
la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez des notes sur ces
relations dociles de la bête avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire
inédites et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza m’avait
servi de point de départ. Je ne m’en rappelle plus le texte, mais en
voici le sens : — se représenter un mouvement, c’est le refaire en
soi-même... Cela est vrai de l’homme, et cela est vrai de l’animal. Un
savant d’un rare mérite et que vous connaissez bien, M. Espinas, a
expliqué ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance. J’en ai
conclu, moi, que pour un homme, apprivoiser un animal, l’amener à vivre
en société avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet animal
que des mouvements dont cet animal puisse se rendre compte en les
refaisant, c’est lui ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant
la mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit entre les chasseurs
et leurs chiens, par exemple. Je constatais de même — et c’était le
signe qu’en effet Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu
davantage — que nous commencions elle et moi, à employer dans nos
phrases des expressions analogues, des tournures presque pareilles. Je
me surprenais timbrant mes mots d’un accent qui ressemblait au sien, et
j’observais en elle des gestes qui ressemblaient aux miens. Enfin, je
devenais une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même,
tant j’avais souci de ne pas effaroucher cette âme, en train de se
prendre, par un mot qui lui fît sentir le danger.
« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à laquelle je me condamnai
durant près de deux mois que durèrent ces rapports simplement
intellectuels, n’allait pas sans des luttes intérieures et presque
quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir petit à petit cette
imagination, ce n’était pas là tout mon programme. Je voulais être aimé,
et je me rendais compte que cet intérêt moral n’était que le
commencement de la passion. Ce commencement devait aboutir, pour ne pas
demeurer inutile, à une autre intimité que l’intimité sentimentale. Il y
a dans votre _Théorie des Passions_, au bas d’une page, mon cher maître,
une note que je relisais continuellement à cette époque-là, et j’en sais
encore le texte par cœur : « Une étude bien faite sur la vie des
séducteurs professionnels, » dites-vous, « jetterait un jour définitif
sur le problème de la naissance de l’amour. Mais les documents nous
manquent. Ces séducteurs ont presque tous été des hommes d’action, et
qui, par suite, ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques morceaux
d’un intérêt psychologique supérieur, les _Mémoires_ de Casanova, la
_Vie privée_ du maréchal de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon sur
Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf fois sur vingt l’audace et
la familiarité physiques sont les plus sûrs moyens de créer l’amour.
Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur l’origine animale
de cette passion. » Je me la récitais tout bas, cette phrase, tandis que
je poursuivais avec Charlotte ces causeries littéraires, avec d’autant
plus de conviction que la nature, comme je vous ai dit, parlait en moi,
et que la présence de la jeune fille réveillait la brûlure de mes
souvenirs les plus cuisants. Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble
quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses pieds marchaient vers
moi, qu’elle respirait, que je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du
désir courait dans mes veines, et il me fallait détourner mes yeux qui
lui auraient fait peur. Je regardais sa main blanche feuilleter un
livre, son doigt fin s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la
prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais doucement,
longuement dans la mienne? Je me disais que je le devais. Puis, je
n’osais pas. — Souvent aussi, et lorsque nous n’étions plus en
présence, il me semblait que l’audace me serait d’autant plus facile
qu’elle serait plus complète. Je me promettais alors de la serrer dans
mes bras, de coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se trouvant
mal sous ma caresse, domptée, foudroyée par cette brutale révélation de
mon ardeur. Qu’arriverait-il ensuite? Mon cœur battait à cette idée. Ce
n’était pas la peur d’être chassé honteusement qui me retenait. Il était
plus honteux pour mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que de
fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu éveillé la nuit! Je
me levais de mon lit après des heures d’une agitation qui me couvrait le
corps d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa chambre, » me
disais-je; « si je me coulais auprès d’elle; si elle se réveillait
enlacée à moi, nos lèvres unies, nos corps liés?... » Je poussais la
frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte avec des précautions de
voleur, je descendais un étage, je tournais par le corridor jusqu’à une
autre porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris et
chassé, cette fois pour rien. Je posais ma main sur le loquet. Le froid
du cuivre me brûlait les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point
que ce fût chez moi simplement de la timidité. L’impuissance à l’action
est bien un trait de mon caractère, mais quand je ne suis pas soutenu
dans cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle m’infuse une
invincible énergie jusqu’au fond de l’être. Même d’aller à la mort me
paraît alors aisé. On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui me
paralysait auprès de Mlle de Jussat comme d’une influence magnétique,
c’était, je m’en rends compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela
semble absurde, au premier abord, que de courtiser une vierge soit plus
difficile que de s’attaquer à une femme qui s’est donnée et qui, sachant
tout, peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. Du moins je l’ai
subi, moi, avec une force singulière, ce recul forcé devant l’innocence.
Souvent, lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette invincible
barrière, je me suis rappelé la légende des Anges gardiens, et j’ai
compris la naissance de cette poétique imagination du catholicisme.
Réduit à sa réalité par l’analyse, ce phénomène prouve simplement que,
dans les rapports entre deux êtres, il y a une réciprocité d’action de
l’un sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. Si par calcul
je m’efforçais d’apprivoiser cette jeune fille en lui ressemblant, je
subissais sans calcul la force de la suggestion morale que dégage tout
caractère très vrai. L’extrême simplicité de son âme triomphait par
instants et de mes idées, et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin,
tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau comme le mien, je
respectais Charlotte — ah! qu’on est ouvert à l’envahissement des
préjugés! — comme si je n’avais pas su la valeur de ce mot respect et
qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. Respectons-nous le
joueur qui passe dix fois de suite à la roulette avec la rouge ou la
noire? Hé bien! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et
le vice, c’est la rouge et la noire. Une honnête fille et un joueur
heureux ont juste autant de mérite.
« Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes,
de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements
contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel
printemps! Il faut avoir connu l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes,
puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre
flotte dans cette atmosphère quand Avril et Mai ramènent la saison
sacrée. C’est d’abord à travers les prairies humides comme un réveil de
l’eau qui frémit sous la glace plus mince; elle la brise, cette glace
aiguë, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant.
C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se
détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des
pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé
de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les
nuages, et l’azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair,
semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la
couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur
les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les
chatons verdâtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres
des saules. Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer avec la
nature. Les fructifications veloutées des mousses s’y mêlèrent aux
taches blanchissantes des lichens. Le cratère du puy de la Vache et
celui du puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, la chaude
splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les
fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat plus vif.
Dans les halliers commencèrent d’éclore les belles fleurs que je
cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient
comme des prunelles, dont l’arôme me suivait comme une haleine. Les
pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières,
puis je retrouvai successivement la cardamine des pres avec sa nuance
lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses
feuilles, la blanche anémone, le muscari à l’odeur de prune, la scille à
deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses
clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous la terre,
le muguet dans les creux des petites vallées, et l’églantine le long des
haies. La brise qui venait des dômes encore blancs passait sur ces
fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige,
quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à
de certains moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, c’était
participer au renouveau du vaste monde; et moi aussi, tout tendu que je
fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de
toute la nature. La glace d’idées abstraites où mon âme était
emprisonnée se fondit. Quand j’ai relu plus tard les feuillets du
journal, aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, je suis
demeuré étonné de voir avec quelle force les sources de la naïveté, se
rouvrirent en moi sous cette influence qui n’était pourtant que
physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent mon cœur! Je m’en
veux de penser avec cette lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me
dire qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui n’est plus. Oui,
je me répète, avec un soulagement réel, que du moins le jour où j’ai osé
enfin lui parler de mon amour, — jour fatal et qui marqua le
commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais la dupe sincère
de mes propres paroles. Vous voyez, mon cher maître, comme je suis
redevenu faible, puisque je revendique comme une excuse la sincérité de
cette duperie. Excuse de quoi? Et qu’est-ce autre chose que la misérable
abdication du savant devant l’expérience instituée par lui?
« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que je ne l’ai été, cette
déclaration, sur laquelle j’avais tant délibéré, fut simplement l’effet
du moins préparé des hasards. Je me souviens, nous étions au 12 mai.
C’est la date exacte. Dire qu’il y a moins d’un an et que depuis!...
Dans la matinée, le temps avait été plus radieux encore, et nous
partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, Lucien, Charlotte et moi, pour
aller jusqu’au village de Saint-Saturnin à travers un massif de chênes,
de bouleaux et de noisetiers qui sépare ce village du château ruiné de
Montredon et qui s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe ce
parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous pris la petite charrette
anglaise, où l’on pouvait tenir quatre à la rigueur. Nous devions y
monter à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été plus tiède,
plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur de printemps éparse dans le
vent... Nous n’avions pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx,
fatiguée du soleil, s’installai sur la banquette de la voiture que
conduisait le second cocher. Le drôle a depuis déposé cruellement contre
moi et il a rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je vais, moi,
vous raconter. Lucien se déclara bientôt lassé aussi, et rejoignit la
gouvernante, en sorte que je me trouvai marcher seul avec Mlle de
Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un bouquet de muguets, et
je l’aidais à cette besogne. Nous nous engageâmes sous les branches
qu’un feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait d’une sorte de
nuage finement vert. Elle marchait en avant, attirée loin de la lisière
par la recherche de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et
tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, nous nous trouvâmes, à
un moment, dans une clairière, et si éloignés que nous ne voyions même
plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe formé par la
petite voiture et les trois personnes. Charlotte s’aperçut la première
de notre solitude. Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit
que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la route, elle s’écria
avec un rire d’enfant :
— « Nous sommes perdus... Heureusement que le chemin n’est pas
difficile à _rembourser_, comme dit la pauvre sœur Anaclet...
Voulez-vous attendre que j’aie rangé mon bouquet? Ce serait si dommage
de gâter ces belles fleurs... »
« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, et elle étala sur sa jupe
sa fraîche cueillette, prenant un par un les brins de muguet. Je
respirais le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même sur
l’autre extrémité de la pierre. Jamais cette créature vers qui tendaient
depuis des mois toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, aussi
adorablement délicate et fine qu’à cette minute, avec son visage coloré
de rose par le grand air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se
plissaient dans un demi-sourire, avec la claire limpidité de ses yeux
gris, avec l’élégance de son être entier. Elle portait, sur une robe de
drap sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi sa taille. Ses
pieds, chaussés de bottines lacées, dépassaient le bord de sa jupe, et
ses cheveux châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, luisaient
dans la lumière avec des reflets fauves. Pour mieux manier les tiges de
ses fleurs, elle avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains
blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. Elle
s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle avec le paysage où nous
nous trouvions, par le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je la
regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il _fallait_ saisir cette
occasion de lui dire ce que je voulais lui dire depuis trop longtemps.
Certainement, je n’en retrouverais jamais une autre aussi propice. De
quelles profondeurs de mon âme cette idée était-elle sortie, et à quelle
seconde? Je ne sais pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle
grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait, celui de la voir,
elle, si confiante, si peu soupçonneuse du patient travail par lequel,
abusant de notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me traiter
avec une douceur presque fraternelle. Mon cœur battait. La magie de sa
présence remuait tout mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers
moi à un moment, afin de me montrer son bouquet presque achevé. Sans
doute elle aperçut sur mon visage la trace de l’émotion que l’orage de
mes pensées soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie si joyeuse,
si ouverte, se voila soudain d’une inquiétude. Je dois ajouter que,
durant nos entretiens de ces deux mois où nous étions devenus si
étroitement amis, nous avions évité, elle par délicatesse, moi par ruse,
toute allusion au faux roman de déception par lequel j’avais essayé
d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait cru à ce roman et
qu’elle n’avait pas cessé d’y songer, quand elle me dit, avec un passage
d’involontaire mélancolie dans ses yeux :
— « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même cette belle journée par de
tristes souvenirs? Vous paraissiez être devenu plus raisonnable... »
— « Non! » lui répondis-je; « vous ne savez pas ce qui me rend
triste... Ah! Ce ne sont pas des souvenirs... Vous faites allusion à mes
chagrins d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez... Il n’y a
pas de place en moi pour eux, non, — pas plus qu’il n’y a place, sur
ces branches, pour les feuilles de l’an passé.... »
« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau dont l’ombre découpée
tombait, juste à cette seconde, sur la pierre où nous étions assis.
J’entendis ma voix prononcer cette phrase, comme si c’eût été celle d’un
autre. En même temps je lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la
comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé ce que cette phrase
enfermait de sens direct, elle m’avait compris. Que se passa-t-il en moi
et comment ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette heure me
devint-il facile? Comment osai-je ce que je croyais ne devoir jamais
oser? Je pris sa main, que je sentis trembler dans la mienne, comme si
la pauvre enfant était saisie d’une terreur foudroyante. Elle eut la
force de se lever pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, et
je n’eus pas de peine à la contraindre de se rasseoir. J’étais si
bouleversé de ma propre audace que je ne me possédais plus, et je
commençai de lui dire mes sentiments pour elle avec des mots que je ne
pourrais pas retrouver aujourd’hui, tant j’obéissais peu à un calcul
quelconque, en ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées
depuis mon arrivée au château, oui, toutes, depuis les plus détestables,
celles de mon envie contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon
remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient dans une
adoration presque mystique, à demi folle, pour cette créature si
frémissante, si émue, si belle!... Je la voyais devenir, à mesure que je
parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient éparses sur sa robe.
Je me souviens que les phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie,
désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je finis par répéter comme
dans un spasme : « Que je vous aime! Ah! Que je vous aime!... » en
serrant sa main dans les miennes et m’approchant d’elle davantage
encore. Elle se penchait, comme si elle avait perdu la force de se
soutenir. Je passai mon bras demeuré libre autour de sa taille, sans
même songer dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste,
en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de
se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit :
« Laissez-moi... Laissez-moi... » Et marchant à reculons, les deux mains
tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau
que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante
d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y
avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si
douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je
restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon... »
— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous
demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un
temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru
infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis
plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On
s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous
lançait notre signal habituel de ralliement. A ce simple ressouvenir de
la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me
regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur
l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être
réveillée d’un horrible sommeil. Elle vit ses mains nues, qui
tremblaient encore, et, sans ajouter un mot, elle ramassa ses gants et
ses fleurs et elle se mit à courir devant moi, oui, à courir comme une
bête poursuivie, dans la direction d’où était partie la voix. Dix
minutes après, nous étions de nouveau sur la route.
— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle à sa gouvernante,
comme pour prévenir la question qu’allait provoquer son visage
décomposé; « voulez-vous me donner place dans la voiture? Nous allons
rentrer... »
— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » répondit la vieille
demoiselle.
— « Et M. Greslou?... » demanda l’enfant, lorsque sa sœur se fut
installée et qu’il eut lui-même pris place à l’arrière.
— « Je reviendrai à pied, » répondis-je.
« La charrette anglaise détala, lestement, malgré sa quadruple charge,
dans un adieu de Lucien, qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le
chapeau de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du cocher, qui
donna du _pull up_ à son cheval, puis la voiture disparut et je me
retrouvai, m’acheminant seul sur cette route, par ce même ciel bleu et
entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une impalpable verdure.
Mais une angoisse extraordinaire avait remplacé en moi l’allégresse et
les ardeurs heureuses du commencement de la promenade. Cette fois, le
sort en était jeté. J’avais livré la bataille, je l’avais perdue;
j’allais être chassé du château ignoblement. C’était moins cette
perspective qui me bouleversait, qu’un mélange singulier de regret, de
honte et de désir. Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, le
résultat de ce siège en règle entrepris contre le cœur de cette jeune
fille! Pas un mot de sa part en réponse à la plus passionnée
déclaration, et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé que
des phrases de romans à lui réciter? Et un simple geste d’elle, cette
fuite loin de moi, les mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place.
Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à ce moment de nos
relations, bien de l’orgueil et de la sensualité, car le mouvement
d’idolâtrie qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère se
transforma en une rage de ne pas l’avoir jetée à terre et violentée là,
au pied de cet arbre contre lequel je la voyais toujours s’appuyant; et
moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je n’avais su que lui
demander pardon. J’aperçus en pensée le visage du comte André. Je vis
dans un éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage quand on
lui parlerait de cette scène. Enfin je n’étais plus ni le psychologue
subtil, ni le jeune homme troublé, j’étais un amour-propre humilié
jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille du château. En
reconnaissant le lac, la ligne connue des montagnes, la face de la
maison, cet orgueil céda la place à une appréhension affreuse de ce que
j’allais avoir à subir, et le projet traversa ma tête de m’enfuir, de
retourner tout droit à Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le
dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger le père...
C’était trop tard; le marquis lui-même s’avançait vers moi, dans l’allée
principale, accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de l’enfant avait
l’habituelle intonation de familiarité, et l’accueil du père acheva de
me prouver que j’avais eu tort de me croire perdu si vite.
— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et ils n’ont même pas eu
l’idée de vous renvoyer la voiture... Vous avez dû marcher d’un
pas...! » Il consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte n’ait pris
froid, » ajouta-t-il; « elle a dû se coucher aussitôt arrivée... Ces
soleils du printemps sont si traîtres! »
« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore!... — « Elle souffre ce
soir. Ce sera pour demain, » pensai-je, et je commençai, aussitôt seul,
à préparer l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, en ce temps-là,
avec une si naïve confiance dans mon talent de philosophe! Le lendemain
arriva. Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la table du
déjeuner; elle était pâle, comme quelqu’un qui a traversé une crise de
violente douleur. Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger
tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu! Quelle étrange semaine je passai
ainsi, m’attendant chaque matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par
cette attente et incapable de prendre les devants moi-même et de quitter
le château! Ce n’était pas seulement faute d’un prétexte. Une brûlante
curiosité me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. Hé
bien! Je vivais, et avec quelle fièvre! Enfin, le huitième jour, le
marquis me fit demander de venir dans son cabinet. « Cette fois, » me
dis-je, « l’heure a sonné. J’aime mieux cela... » Je m’attendais à un
visage terrible, à des mots injurieux. Je trouvai au contraire
l’hypocondriaque souriant, l’œil vif, l’air rajeuni.
— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très souffrante... Rien de
bien grave... Mais de bizarres accidents nerveux... Elle veut absolument
consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très malade et guérie
par un médecin en qui elle a confiance. Je ne serai pas fâché de le
consulter aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. Il est
possible que nous fassions ensuite un petit voyage pour la distraire...
Je tenais à vous donner quelques recommandations particulières au sujet
de Lucien, pour le temps de mon absence, quoique je sois content de
vous, mon cher monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais à
Limasset hier... C’est un bonheur pour moi que de vous avoir
rencontré... »
« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce que je vous ai montré de
mon caractère, que ces compliments devaient me flatter comme un
témoignage de la perfection avec laquelle j’avais joué mon rôle, et me
rassurer sur mes craintes des derniers jours. Il n’en fut rien.
J’aperçus ce fait bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu
raconter la tentative de déclaration que j’avais faite auprès d’elle, et
je me demandai aussitôt : pourquoi? Au lieu d’interpréter ce silence
dans un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain cette idée qu’elle
s’était tue parce qu’elle n’avait pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par
pitié, mais non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu provoquer.
Je n’eus pas plus tôt imaginé cette explication, qu’elle devint pour moi
évidente et en même temps insupportable. « Non », me dis-je, « cela ne
sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de cette outrageante
indulgence... Quand Mlle de Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus
ici. Elle me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. J’ai
voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa colère... Laissons-lui du
moins un autre souvenir que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré
les pires affronts... » J’étais tellement désarçonné de mes projets,
cette espérance de séduction qui m’avait soutenu tout l’hiver était si
morte, que je rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une
lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire aimer, où je lui
demandais de nouveau pardon. Je comprenais, lui disais-je, combien tout
rapport était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais qu’à son
retour elle n’aurait plus à supporter l’odieux de ma présence. Le
lendemain matin et à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un
moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse entrer dans sa chambre. Je
m’y précipitai pour y déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les
livres préparés pour mettre dans la malle et quelques menus objets,
était son buvard de voyage. Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur
laquelle étaient ces mots : 12 mai 1886... C’était la date du jour de
cette fatale déclaration!... Je pris cette enveloppe et je
l’entr’ouvris. Elle contenait des fleurs de muguet desséchées, et je me
souvins de lui en avoir, dans cette dernière promenade, donné en effet
quelques brins plus beaux que les autres, et qu’elle avait mis à son
corsage... Elle les avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je
lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, puisque cette date
était là, écrite de son écriture : 12 mai 1886. — Je ne crois pas que
j’éprouverai jamais une émotion comparable à celle qui me saisit là,
devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil m’inonda soudain tout
le cœur. Oui, Charlotte m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais
elle m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments que je n’aurais
jamais osé espérer. Je fermai le buvard, je remontai chez moi en hâte,
de peur qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je détruisis
à l’instant même. Ah! il ne s’agissait plus de m’en aller, maintenant.
Il s’agissait d’attendre qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je
vaincrais... Elle m’aimait...
§ V. — _Seconde crise._
« Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et
ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une
minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune
fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite
s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait
leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me
tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet? Par quelle politique
sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré? J’allais avoir le
loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien
longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle
qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan,
je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que
j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé
d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux
des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de
main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de
plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière
la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne
veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec
une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière
le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la
voiture. C’était une Victoria encombrée de couvertures fourrées et
attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette
anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son
fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune.
Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne
distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour
s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers
baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès
d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais
je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait
la tête; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle
regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la
regardais moi-même? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui
reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la
route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait
un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur
enfin troublé, enfin conquis.
« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute
d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec
cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon
esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées
qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur
le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un
délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés,
depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas
de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal
le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin
sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent
des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle
Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la
marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures
pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné
le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze
verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux
ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains
bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma
pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat, maintenant parée
de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de
Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi
gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave,
fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et
là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition
étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un
symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un
conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les
feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues
de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de
lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait
pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait
exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de
passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes.
Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me
permettraient d’accroître l’intensité de cette passion? J’oubliais la
transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le
vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules
d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour
prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans
la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer
l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement
d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur? Piquerais-je sa
jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était
revenue à Clermont et m’écrivait? Continuerais-je au contraire la série
des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui
grisent? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je
m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris,
que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant
Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur,
indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des
rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs.
C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces
rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du
salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de
toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y
pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des
premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits
changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard.
Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune
fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui
révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et
de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah! Pourquoi ne m’y
livrais-je pas entièrement? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas
s’y complaire? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se
trouvait-elle à côté de son frère André? Quelle fibre secrète de haine
cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que
de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait
soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la
volonté? Quelle volonté?... J’osais me la formuler, maintenant que je me
croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être
l’amant de Charlotte... Et après? Après? je me forçais à n’y pas
réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs
scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus
mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage
encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette
expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue
morale de l’aventure. L’issue matérielle était le retour chez ma mère,
une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop
vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte? As-tu le
droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience? » je
prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre
droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre _Théorie des
passions_, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans
l’amour. — « C’est la loi du monde », raisonnais-je, « que toute
existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux
dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de
l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des
chats-pards et des éperviers ». Cette formule me paraissait forte, neuve
et juste; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de
proie, une âme de proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques
appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le
ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers
le lac! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde,
la malfaisante nature.
« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait
inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle
de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur
de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous
étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il
m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement
subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par
quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre
de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout
prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même
amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen
qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment; si simple, mais si
souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie
devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un
ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était
pas là? Rien, absolument rien, et la rejoindre m’était interdit. La
vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si
profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre
cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si
cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne
restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet,
pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au
milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que
nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant
le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience,
j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive
entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière.
Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments :
— « Et mademoiselle Charlotte? »
— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec
effusion; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond...
Il paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi, qui ne me porte
bien que là-haut!... Vraiment, c’est pénible, très pénible... Enfin,
nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de
Ragatz peut-être... »
« Elle ne revenait pas!... Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à
titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est
assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le
soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa
fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance,
impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des
choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une
illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la
jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes
ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle,
persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa
passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je
commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat,
et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une
peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre,
une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois
l’enveloppe disparue dans la petite boîte au bureau de poste du village
où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours,
trois jours se passèrent; pas de réponse. La lettre du moins ne me
revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte.
A ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son
tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de
Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames
un appartement suffisant. _Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles,
Paris_... que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas
une fois, mais cinq ou six! Je calculai, en effet, que la tante de la
jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu
que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette
dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement
produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de
la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais
aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir
Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su
depuis qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses missives, et,
sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre
la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et
relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle
ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne
pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir
d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute
que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces
quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On
a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a
brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces
pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je tirais là
mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil
dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque
fois j’atteignais celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude
absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la
mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans
l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de
Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas,
mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y
réussirait. « Hé bien! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne
peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini... » Je me prononçais cette
phrase à voix haute, seul dans ma chambre, en entendant rouler la
voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien
l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le
train. « Oui », répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me
fait, puisque je ne l’aime pas?... » A la minute, cette idée me laissa
relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de
gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je
sortis, afin de secouer même cette gêne, et par une de ces bravade
solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me
dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte.
Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un
livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de
Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun,
un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les
branches maintenant vertes des arbres. A mesure que j’avançai, ce vent
me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le
grandissement de ma gêne. Après quelques recherches infructueuses à
travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous
nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il
frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé
dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire
mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut
impossible d’aller au delà d’une demi-page... Voici que les souvenirs
m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même
pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre
cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur
indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant
ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec
épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de
subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de
l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.
« Cette découverte, si étrangement inattendue, et d’un sentiment si
contraire au programme réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque
aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et contre l’image de celle
qui m’en infligeait la douleur. Je ne passai pas un jour, durant les
longues semaines qui suivirent, sans me débattre contre cette honte
d’être pris à mon propre piège, et sans subir un accès d’amère rancune
contre l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette rancune à la
joie infâme qui m’inondait le cœur lorsque le marquis recevait une
lettre de Paris, qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il
soupirait : « Charlotte n’est toujours pas bien... » J’éprouvais une
consolation insuffisante, misérable, mais une consolation tout de même,
à me dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure envenimée et
lente à se fermer. Il me semblait que ce serait là ma vraie vengeance,
si elle continuait, elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le
premier. Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli
d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je reprenais mon vieux
raisonnement : « Il y a des lois de la vie de l’âme et je les connais.
Je ne peux pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. Serai-je
incapable aussi de me les appliquer à moi-même? » Et je méditais sur
cette nouvelle question : « Y a-t-il des remèdes contre
l’amour?... » — « Oui, » me répondais-je, « il y en a, et je les
trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique se mettaient au
service de mon projet de guérison, et je décomposais le problème en ses
éléments d’après la méthode des géomètres. Je réduisais cette question à
cette autre : « Qu’est-ce que l’amour? » à quoi je répondais brutalement
par votre définition : « L’amour, c’est l’obsession du sexe. » Or,
comment se combat une obsession? Par la fatigue physique, qui suspend,
qui du moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis donc et
j’astreignis mon élève à de longues marches. Les jours où je n’avais pas
de classe à lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, dès la
première pointe du matin, après avoir arrêté l’heure et l’endroit où
Lucien me rejoindrait avec la voiture. Je me faisais réveiller vers les
deux heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule froid qui
précède le lever de l’aurore. J’allais droit devant moi, frénétiquement,
choisissant les pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions des
puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, presque inaccessibles. Je
risquais de me casser les reins en dévalant le long des sables fuyants
des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de basalte. N’importe.
J’allais dans la nuit finissante. La ligne orangée de l’aurore gagnait
le bord du ciel. Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les étoiles
se fondaient comme des pierreries noyées dans le flot d’un azur d’abord
tout pâle, puis tout foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les
arbres, les herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais de
me procurer la sauvage griserie animale que j’avais connue jadis dans
des courses semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois de
l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par cette sensation de la
marche forcée et celle des hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit
rudimentaire de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes dont je
descends, moi comme les autres. Je parvenais ainsi à une sorte de délire
farouche, mais qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui
s’interrompait à la moindre réminiscence de mes relations avec
Charlotte. Le détour d’un chemin que nous avions suivi ensemble, la
nappe bleue du lac aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits du
château profilés à travers l’espace, moins que cela, le feuillage mobile
d’un bouleau et son fût argenté, sur un écriteau le nom d’un village
dont elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie factice
cédait la place à la cuisante douleur du regret qu’elle ne fût pas
auprès de moi. Je l’entendais me dire de sa voix timbrée finement :
« Regardez donc... » comme elle disait autrefois quand nous errions
ensemble dans ce même horizon de montagnes, en ces temps-là glacé de
neiges, — mais la fleur vivante de sa beauté s’y
épanouissait, — maintenant paré de verdure, — mais la fleur vivante en
était retirée. Et cette sensation de son absence devenait plus
intolérable encore à retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me
parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, et dans son
ingénuité il me donnait tant de preuves qu’elle était si digne d’être
admirée et d’être aimée! Alors la lassitude physique se résolvait en un
pire énervement, et des nuits suivaient, d’une insomnie agitée, comme
empoisonnée d’amertume, dans lesquelles il m’arrivait de pleurer tout
haut, indéfiniment, en criant son nom comme un aliéné.
— « C’est par la pensée que je souffre », me dis-je après avoir
vainement demandé le remède aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée
par la pensée... » Il y eut donc une seconde période durant laquelle je
voulus déplacer le centre même de mes forces d’esprit. J’entrepris
l’étude la plus complète opposée à toute préoccupation féminine. Je
dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la main, deux cents
pages de cette _Physiologie_ de Beaunis emportée dans ma malle, et les
plus dures pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps vivants.
Mes efforts pour entendre et pour résumer ces analyses, qui exigent le
laboratoire, eurent beau être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter
l’intellect et je me trouvai moins capable de résister à l’idée fixe. Je
reconnus que je faisais de nouveau fausse route. La vraie méthode
n’était-elle pas plutôt celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée
à la douleur même dont on veut se délivrer? Ce grand esprit, qui a su
vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième
livre de Spinoza et qui consiste à dégager derrière les accidents de
notre vie personnelle la loi qui les rattache à la grande vie de
l’Univers. M. Taine, dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille
de même de « nous comprendre », afin que « la lumière de l’esprit
produise en nous la sérénité du cœur ». Et vous, mon cher maître, que
dites-vous d’autre dans la préface de votre _Théorie des passions_ :
« Considérer sa propre destinée comme un corollaire dans cette géométrie
vivante qui est la nature, et par suite comme une conséquence inévitable
de cet axiome éternel dont le développement indéfini se prolonge à
travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de
l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à cette heure, en
rédigeant ce mémoire, que de me conformer à ces maximes? Puissent-elles
me réussir mieux qu’alors! J’essayai, en effet, à cette époque, de
résumer, dans une espèce de nouvelle autobiographique, l’histoire de mes
sentiments pour Charlotte. J’y supposais — voyez comme le hasard se
charge parfois de réaliser étrangement nos rêves — un grand psychologue
consulté par un jeune homme; et, vers la fin, le psychologue rédigeait,
à l’usage du malade moral venu à lui, un diagnostic passionnel avec
indication des causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois d’août et
sous l’influence accablante de la plus torride chaleur. J’y consacrai
quinze séances environ, poussées de dix heures du soir à une heure du
matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol autour de ma lampe
allumée des grands sphinx de nuit, de ces larges papillons de velours
sombre qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche d’une tête de
mort. La lune se levait, inondant de ses clartés bleuâtres le lac où
couraient des reflets nacrés, les bois dont le mystère
s’approfondissait, et la ligne des volcans éteints, — ces volcans
pareils à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant à travers le
télescope dans cette lune elle-même. Je posais ma plume pour m’abîmer,
devant ce paysage muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques dont
j’étais coutumier jadis. Comme aux temps où la parole de ce pauvre père
me révélait l’histoire du monde, je revoyais la nébuleuse primitive,
puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée de la terre. Cette
lune était morte aujourd’hui, et la terre mourrait aussi. Elle allait,
se glaçant de seconde en seconde. La suite imperceptible de ces
secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, avait déjà éteint
l’incendie des volcans d’où jaillissait autrefois, brûlante et
dévastatrice, la lave sur laquelle posait le château. En se
refroidissant, cette lave avait dressé comme une barrière au cours d’eau
qui s’étalait maintenant en lac, et l’eau de ce lac irait aussi
s’évaporant, à mesure que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze
pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent la planète. Je
fermais les yeux, et je le sentais rouler, ce globe mortel, à travers le
vide infini, inconscient des petits univers qui vont et qui viennent sur
lui, comme l’immense espace est inconscient des soleils, des lunes et
des terres. La planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une
boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura disparu, comme les bêtes
et comme les plantes. Au lieu de me procurer la sérénité du
contemplateur, cette vision de l’irrémédiable écoulement me faisait me
ramasser et sentir avec terreur cette conscience de ma personne, la
seule réalité que j’eusse à moi, et pendant combien de temps? A peine un
point et un moment! Je me souvenais alors d’une phrase naïve que
Marianne disait en pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine :
« On n’a que soi... » répétait cette fille à travers ses larmes, « on
n’a que soi... » Et moi aussi je les redisais, ces syllabes, et j’en
extrayais tout le sens. Puisque, dans cette fuite irréparable des
choses, ce point et ce moment de notre conscience demeurent notre unique
bien, il faut en exalter, en exaspérer l’intensité. Je repoussais les
papiers sur lesquels j’étais en train d’écrire ma confession plus ou
moins doctement commentée. Je sentais, avec une évidence affreuse, que
cette intensité souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la
procurerait si elle était dans cette chambre, assise sur ce fauteuil,
couchée sur ce lit, unissant sa chair périssable à ma chair périssable,
son âme condamnée à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse à ma
jeunesse; et comme tous les instruments d’un orchestre s’accordent pour
produire une note unique, toutes ces forces diverses de mon être, les
intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, s’accordaient dans
un cri aigu de désir. Hélas! de savoir les causes de ce désir en
exaspérait encore la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la
frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.
« La phrase de Marianne, subitement revenue à ma pensée me fit souvenir
des temps dont je vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues
alors. Je me dis que sans doute je me trompais sur moi-même en me
croyant un abstrait, un intellectuel pur. Depuis des mois et des mois
que j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours de mon
caractère? Les phénomènes de passion pour Charlotte dont j’étais le
théâtre ne dérivaient-ils pas simplement d’une chasteté trop prolongée?
Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique et manifestait-il
une apoplexie de jeunesse, un excès de sève à dépenser? « Ce serait
alors un prurit de désirs à détruire par l’assouvissement. » Sous le
prétexte de quelque affaire de famille à régler, j’obtins du marquis
huit jours de vacances, et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y
livrer à la plus violente frénésie de débauche avec la première créature
venue. Comme j’avais, ces temps derniers, pensé à Marianne à cause du
mot que je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la retrouver.
Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. Un propriétaire de
campagne l’entretenait; il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la
ville qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une liberté de
petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, jointe à la résistance
qu’elle m’opposa d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne
histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre heures. La
pauvre fille conservait pour moi, malgré mes duretés lors de notre
rupture, un sentiment tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, ayant
tout organisé pour bien tromper la surveillance maternelle, je passai la
nuit dans sa chambre. Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier
de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, pas très loin de la
sombre cathédrale, que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée
dans le monde des sens m’émouvait comme un renouveau d’initiation.
J’allais savoir jusqu’à quel degré le souvenir de Charlotte gangrenait
mon âme.
Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir cette femme sur qui je
m’étais rué dans la première fureur de la puberté. Elle était lourde,
mais jeune, fraîche et robuste. Ah! comme l’image de Mlle de Jussat se
fit présente à cette minute, et sa silhouette de frêle statuette
grecque, et la délicatesse devinée de son corps gracile! Comme cette
image était encore là vivante devant mes yeux, tandis qu’étendu dans le
lit, j’étreignais ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité
qui se mélangeait d’une tristesse infinie! Cette créature était une
simple fille du peuple et qui ne raisonnait guère. Mais les plus
matérielles ont d’étranges finesses quand elles aiment, et celle-là
m’aimait à sa façon. Je m’aperçus qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès
de moi les sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous mes caresses,
puis, au lieu de cette fougue heureuse d’autrefois, elle parut déçue
dans son désir, comme déconcertée par mes regards, comme gagnée par ma
tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle de nos baisers :
— « Qu’as-tu qui te peine?... » et, employant une locution bien
clermontoise : « Je ne t’ai plus vu si triste », et, plaisantant avec la
bonhomie matoise des Auvergnats : « C’est quelque femme mariée qui t’a
monté le coup... Il est assez long ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te
le hausse... »
« Elle m’avait, en commentaire de son mauvais jeu de mots, mis ses deux
mains autour du cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles de
Charlotte étaient si fines, aussi fines que son délicat esprit comparé à
la vulgarité de Marianne. Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur
aux paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, ni ce
contraste. Non. Mais fallait-il que j’eusse l’âme malade pour que même
cette créature s’en aperçut? Je réagis cependant contre cette
impression, je me moquai de ses hypothèses, et je me forçai à des
transports d’un libertinage bestial dont le plus clair résultat fut que
je rentrai, au matin, avec un débordement d’amertume. Il me fut
impossible de retourner chez la fille, impossible d’aller chez d’autres.
Je passai les quelques jours qui me restaient à me promener avec ma
mère, qui, me voyant plongé dans une mélancolie profonde, s’en
inquiétait et en redoublait la profondeur par ses questions. Ce fut au
point que je vis approcher l’instant du retour au château avec un
soulagement. Du moins j’allais y vivre parmi mes souvenirs. Un coup
terrible m’y attendait, qui me fut porté par le marquis dès mon arrivée.
— « Une bonne nouvelle », me dit-il, sitôt qu’il me vit. « Charlotte va
mieux. Et une autre aussi bonne... Elle se marie... Oui, elle accepte M.
de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : un ami d’André qu’elle
avait refusé une fois, et maintenant elle veut bien... » Et il continua,
revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne
nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre... Je suis
frappé, très frappé... »
« Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il
voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête; je ne
l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la
sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait,
pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages
admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que
produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un
rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma
blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque
cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se
cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette
dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la
cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était
partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son
sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle?
Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille,
m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer
dans sa plénitude, à l’heure précise de l’action décisive. Il doit y
avoir de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter la table,
apprend la sortie du numéro sur lequel il voulait ponter et qui lui
aurait ramené trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher de
n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie; de ne pas l’avoir
suivie, avec les quelques cents francs que je possédais déjà de par moi.
C’était trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que M. de Plane
passait un congé, recevant son fiancé dans le demi tête-à-tête d’une
familiarité permise, sous les yeux indulgents de la marquise. Ils
étaient pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et intimidés, ces
regards tendres et troublés, ces passages de pâleur et de rougeur
pudique sur ce délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un peu
farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle l’épousait. Et il
m’apparaissait semblable à ce comte André dont je retrouvais là encore
la détestable influence, et que je me reprenais à haïr dans le fiancé de
sa sœur, confondant ces deux gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux
officiers, dans la même antipathie forcenée. Vaines et puériles colères
que je promenais dans les bois déjà revêtus de ces vagues teintes
blondes qui vont se changer en teintes rousses! Les hirondelles se
rassemblaient pour le départ. Comme la chasse avait commencé, sans cesse
des coups de fusil partaient auprès d’elles, et alors elles
s’épouvantaient, elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, d’un vol
plus rapide, un vol pareil à celui dont s’était échappé le sauvage
oiseau que j’avais cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, les
coteaux plantés de vignes étalaient par grappes encore rouges les
raisins bientôt mûrs pour la vendange. Je regardais les ceps veufs de
fruits, ceux que les grêles du printemps avaient hachés dans leur fleur.
Ainsi était morte sur place, avant d’être mûre, ma vendange, à moi,
vendange d’émotions enivrantes, de félicités douces, de brûlantes
extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable plaisir à chercher
partout dans le paysage des symboles de mon sentiment; l’alchimie de la
douleur m’avait, pour une courte période, purifié de tout calcul. Si je
fus jamais un véritable amant et livré sans réflexion au cruel
va-et-vient des regrets, des souvenirs et des désespoirs, c’est alors,
durant ces journées qui devaient être les dernières de mon préceptorat.
Le marquis, en effet, annonçait l’intention de rapprocher son départ. Il
avait abdiqué son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout clairs
dans son teint moins rouge, il me disait :
— « Je l’adore, moi, mon futur gendre... Je voudrais que vous le
connussiez... C’est loyal, c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai
sang de gentilhomme dans les veines... Enfin, comprenez-vous les femmes?
En voilà une qui n’est pas plus folle qu’une autre, au contraire,
n’est-ce pas? Il y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà mon
garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour en revenir à moitié
mort... Et puis, c’est oui... Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y
avait de cette amourette-là dans sa maladie nerveuse... Je m’y connais.
Je me disais : elle aime quelqu’un... C’était lui. Et s’il n’avait plus
voulu d’elle, tout de même?... »
« Je vous cite ce discours entre vingt autres; il vous expliquera
comment je trouvais à chaque minute une occasion de m’ensanglanter le
cœur. Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte avait aimé cet
hiver; mais elle avait aimé, voilà qui était certain. Nos existences
s’étaient croisées en un point, comme les deux routes que je voyais, de
ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui descend des montagnes et va
vers le bois fatal de la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la
Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du jour, de regarder les
voitures suivre l’une et l’autre de ces deux routes. — Après s’être
presque effleurées, elles se perdaient vers des directions contraires.
Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et pour toujours. La baronne de
Plane vivait dans le monde, à Paris, et cela me représentait un
tourbillonnement de sensations inconnues et fascinantes, dans le décor
d’une fête ininterrompue. Moi, je la connaissais trop bien, ma vie
prochaine. En pensée, je me réveillais dans la petite chambre de la rue
du Billard. En pensée, je suivais les trois rues qu’il faut prendre pour
aller de là jusqu’à la Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie,
bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des conférences avec ses
murs nus, garnis de tableaux noirs. J’écoutais le professeur analyser
quelque auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une heure et
demie, puis je revenais, ma serviette sous mon bras, par les froides
ruelles de la vieille ville, car il m’y faudrait séjourner cette année
encore, n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen avec succès.
Je continuerais d’aller et de venir dans ce décor de maisons noires,
avec cet horizon de montagnes neigeuses, de voir le père et la mère du
petit Emile assis à leur fenêtre et jouant au mariage, le vieux Limasset
lisant son journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus de Royat
au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu là, mon cher maître, à cette
misère des esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la forme
extérieure de la vie, n’en pénètrent pas l’essence. Je méconnaissais ma
foi ancienne dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres
carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte
y possède l’immense univers en le comprenant. Ah! j’ai été bien médiocre
dans cette période d’impuissantes convoitises et d’amour vaincu! J’ai
bien maudit, et avec quelle injustice, cette existence d’études
abstraites que j’allais reprendre! Et comme je voudrais aujourd’hui que
c’eût été là en effet mon sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la
Faculté des lettres de Clermont, locataire du père d’Emile, élève du
vieux Limasset, le passant morose de ces ruelles noires, — mais un
innocent! un innocent! Et non pas celui qui a traversé ce que j’ai
traversé, et qu’il faut dire.
VI. — _Troisième crise._
« Vers la fin de ce dur mois de septembre, Lucien se plaignit d’un
malaise que le docteur attribua d’abord à un simple refroidissement.
Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. Deux médecins de
Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient une fièvre scarlatine, mais
d’un caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été tout entière absorbée
par l’idée fixe qui faisait de moi, à cette époque, un véritable
maniaque, j’aurais trouvé de quoi remplir de notes tout mon livre à
serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions de l’esprit du marquis et
la lutte engagée dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour paternel.
Tantôt, et malgré les propos rassurants des docteurs, il était inquiet
de son fils jusqu’à l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller.
Tantôt, l’épouvante de la contagion le saisissait; il se mettait
lui-même au lit, se plaignant de douleurs imaginaires et comptant les
heures jusqu’à la visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes
lui semblaient graves, à demander que cette visite commençât par lui.
Puis, il avait honte de sa panique. Le fonds de bonne race qui était
dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait de ses terreurs
par des phrases amères sur la faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait
au chevet de son fils. Sa première idée fut de cacher à la marquise,
aussi bien qu’à Charlotte et au comte André, la maladie de l’enfant.
Mais, après deux semaines, ces alternatives de zèle et de terreur ayant
épuisé son énergie, il éprouva le besoin d’avoir sa femme auprès de lui
pour le soutenir, et son incohérence d’idées était si grande qu’il me
consulta.
— « Ne croyez-vous pas que c’est mon devoir?... » conclut-il.
« Il y a des âmes de mensonge, mon cher maître, et qui excellent à
excuser par de beaux motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de
ce nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir insisté pour que le
marquis ne rappelât point sa femme. Certes je savais toute la portée de
ma réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de Jussat. Je savais
que, s’il prévenait la marquise, elle arriverait par le premier train,
et je connaissais assez Charlotte pour être assuré que la fille
viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais une suprême
occasion de réveiller en elle l’amour naissant dont j’avais surpris la
preuve. Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma part, ce conseil
donné au marquis de laisser Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus
cette apparence de loyauté. Pourquoi? Si je n’étais convaincu qu’il n’y
a pas d’effet sans cause et pas de ces loyautés-là sans un secret
égoïsme, j’y reconnaîtrais une horreur d’exploiter, au profit d’une
passion coupable, le plus noble des sentiments, celui d’une sœur pour
son frère. Voici la nue vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat,
j’étais convaincu que tout effort pour reprendre le cœur de Charlotte
serait inutile. Je prévoyais dans ce retour une humiliation certaine.
Usé par ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais plus la
force de manœuvrer. Je n’eus donc aucune vertu à représenter au marquis
les inconvénients, les dangers même du séjour de ces deux femmes au
château, près d’un malade qui pouvait leur communiquer sa maladie.
— « Et moi? » répondit-il ingénument. « Est-ce que je ne m’expose pas
tous les jours? Mais vous avez raison pour Charlotte; j’écrirai que je
ne la veux pas... »
— « Ah! Greslou, » me disait-il deux jours après, au reçu d’un
télégramme, « voilà ce qu’elles me font : lisez... » Il me tendit la
dépêche qui annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa mère.
« Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, « elle a voulu venir,
sans penser que je n’ai pas besoin de ces émotions-là ».
« Le marquis me parlait de la sorte à deux heures de l’après-midi. Je
savais, pour l’avoir pris à mon retour du voyage où je vous ai connu,
que le train de Paris part à neuf heures du soir et arrive à Clermont
vers cinq heures du matin. Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat
et Charlotte seraient au château avant dix heures. Je passai une soirée
et une nuit affreuses, dépourvu maintenant de cette tension
philosophique, hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, au gré
d’impressions nerveuses. Le bon sens m’indiquait pourtant une solution
bien simple. Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, le 15
octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant entrait en pleine
convalescence. Il avait auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais
retourner chez moi sans scrupule et sous le premier prétexte venu. Je le
pouvais et je le devais, — pour ma dignité autant que pour mon repos.
Au matin de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution.
J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis tout de suite; il ne me
laissa pas lui parler, tant il était agité par l’arrivée de sa fille :
— « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus tard. En ce moment je
n’ai la tête à rien... Cette contrariété!... Voilà comment j’ai vieilli
si vite... Toujours des coups nouveaux, toujours... »
« Qui sait? ma destinée aura peut-être dépendu tout entière du mouvement
d’humeur par lequel ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui eusse
parlé à cette minute, et si nous eussions fixé mon départ, je me serais
vu obligé de partir en effet; au lieu que la seule présence de Charlotte
changea ce projet de partir en un projet de rester, comme une lampe
apportée dans une chambre change les ténèbres en lumière, immédiatement.
Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle avait cessé de s’intéresser
à moi d’une part, et, de l’autre, que, moi-même, je traversais, par
rapport à elle, une crise non pas de véritable amour, mais de vanité
blessée et de sexualité morbide. Hé bien! A la voir descendre de voiture
devant le perron, à constater combien ma présence la bouleversait,
combien la sienne m’affolait, je compris avec une égale évidence deux
choses : d’abord, qu’il me serait physiquement impossible de quitter le
château tant qu’elle y serait; ensuite, qu’elle avait traversé depuis le
mois de mai des troubles pareils aux miens, sinon pires. Ma divination
devant l’enveloppe qui contenait les brins du muguet ne m’avait pas
trompé. Elle pouvait m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir
pas répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être fiancée pour
mettre entre nous l’irréparable, avoir cru même qu’elle ne m’aimait
plus, être revenue au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. Pour
reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin d’une analyse détaillée,
comme celles où je m’étais trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce
fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire
que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont
absolument vraies. Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux
émus de cette enfant, comme vous lisez les mots par lesquels j’essaie de
vous reproduire ici l’éclair et le foudroiement de cette évidence. Elle
était là, devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, blanche
comme cette feuille de papier. J’aurais dû expliquer cette pâleur par
les lassitudes de la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par
l’inquiétude sur son frère malade? Ses yeux, en rencontrant mes yeux,
tremblèrent d’émotion. Cela pouvait être la pudeur offensée. Elle était
maigrie, comme fondue; et quand, arrivée dans le vestibule, elle ôta son
manteau, je vis que sa robe, une robe de l’année dernière, que je
reconnus, faisait comme des plis autour de ses épaules. Mais
n’avait-elle pas été malade?... Ah! moi qui avais tant cru à la méthode,
aux inductions, aux complications du raisonnement, que j’ai senti là
cette toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne prévaut! Elle
m’aimait toujours. Elle m’aimait davantage encore. Que m’importait
qu’elle ne m’eût pas donné la main à notre première rencontre; qu’elle
m’eût à peine parlé dans le vestibule; qu’elle montât les marches du
grand escalier avec sa mère sans détourner la tête? Elle m’aimait. Cette
certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, m’inondait le cœur
d’un flot de joie à me trouver mal, là, sur le tapis de cet escalier que
je dus gravir à mon tour pour remonter dans ma chambre. Qu’allais-je
faire, cependant? Accoudé sur ma table et contenant mon front avec mes
mains pour réprimer les battements de mes tempes, je me posai cette
question sans rien y répondre, sinon que je ne pouvais plus m’en aller,
que cela ne pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une absence et
sur un silence; enfin que nous approchions d’une heure où tant d’efforts
réciproques, de luttes cachées, de désirs combattus de part et d’autre,
nous précipitaient vers une scène suprême. Cette scène, je la sentais
toute proche, tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte était
contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle en eût, nous devions nous
rencontrer au chevet de son frère, et, ce matin même de son arrivée,
quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au petit malade, vers onze
heures, je la trouvai là, qui causait avec lui, tandis que la marquise
interrogeait la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à mi-voix et debout
près de la fenêtre. Lucien, à qui l’on avait caché la venue des deux
femmes, montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes énervés cette
joie un peu excitée, presque fiévreuse, qui se remarque chez les
convalescents. Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant la
main, il dit à sa sœur :
— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon pour moi tous ces
jours-ci!... »
« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, à elle, posée près de
la joue de son frère sur l’oreiller, était comme secouée d’un frisson.
Elle fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne la trahît point.
Sans doute mon visage, à moi, exprimait une émotion qui la toucha. Elle
sentit que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du petit garçon
me ferait mal, et, avec sa voix des jours passés, avec sa douce et
vivante voix, où frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop ému,
elle dit, sans m’adresser la parole directement :
— « Oui, je le sais; et je l’en remercie. Nous le remercions tous
beaucoup... »
« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je lui avais de nouveau
pris la main à cette minute, elle se serait évanouie, tant elle était
remuée par ce simple entretien. Je balbutiai une réponse vague, un :
« C’est trop naturel », ou je ne sais quoi de semblable. Je n’avais pas
moi-même beaucoup plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui n’avait
remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni ma gêne, continuait :
— « Et André, ne viendra-t-il pas me voir? »
— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », répondit-elle.
— « Et Maxime? » insista l’enfant.
« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du fiancé de Mlle de
Jussat. Ces deux syllabes ne furent pas plus tôt sorties des lèvres du
malade que je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain d’un flot de
sang. Il y eut un passage de silence durant lequel j’entendis le
susurrement de la sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée,
le balancier de la pendule allant et venant, et l’enfant reprit, étonné
lui-même de ce mutisme :
— « Oui, Maxime? il ne viendra pas non plus?...
— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui aussi », fit Charlotte.
— « Vous montez déjà, monsieur Greslou? » me demanda Lucien comme je me
levai brusquement.
— « Je reviens », répliquai-je; « j’ai oublié une lettre sur ma
table... » Et je sortis laissant Charlotte au chevet du lit, toute pâle
de nouveau et les yeux baissés.
« Ah! mon cher maître, j’ai besoin que vous me croyiez dans ce que je
vais vous dire; besoin qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque
inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de ma sincérité en ce
moment-là. J’ai tant besoin de ne pas en douter, moi non plus; besoin de
me répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il n’y avait plus un
atome de comédie volontaire dans le mouvement subit par lequel je me
levai au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte devait
appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y avait pas de comédie dans les
larmes qui me jaillirent des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, ni
dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, désespéré par cette
double et affreuse certitude que nous nous aimions, elle et moi, et que
jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre; pas de comédie dans les
sursauts de douleur que sa présence m’infligea durant les jours d’après.
Son visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles souffrantes
étaient là qui me bouleversaient, et cette pâleur me navrait l’âme, et
cette ligne mince de son corps affolait mon désir, et ces prunelles me
suppliaient : « Ne parlez pas... Je sais que vous êtes misérable
aussi... Vous seriez trop cruel de reprocher, de vous plaindre, de
montrer votre plaie... » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi dans
ces journées, est-ce que je les aurais laissées passer sans agir,
lorsque les heures m’étaient comptées? Mais je ne me rappelle pas une
réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations
tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique,
d’intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une
lancination continue, et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve
d’en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de
quelle souffrance particulière? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez
bien, que j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes
subtilités s’étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du
plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse
dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi
ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs
intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis
possédé comme d’une soif et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez,
mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l’Amour,
si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet
instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans
l’homme en même temps que l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par
une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer
jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse des yeux de Charlotte, quand
ces yeux rencontraient les miens, la défendait, plus que n’auraient fait
toutes les paroles. D’ailleurs, nous n’étions jamais seuls, sinon
parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes
se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la
gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un
paralytique de remuer ses pieds. Un effort surhumain n’y suffirait pas.
On éprouve combien l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient
incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l’on
voudrait s’en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler,
s’abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua
par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une
empreinte qui ne pût s’effacer, par un désir insensé de lui donner une
preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la
tendresse de son futur mari ni l’opulence du décor social où elle allait
vivre. « Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle pour toujours, il
faudra bien qu’elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple
précepteur, du pauvre petit provincial capable de cette énergie dans ses
sentiments!... » Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là.
Vous voyez, je dis : « Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis pas
compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette
fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je
démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une auto-suggestion,
comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c’est comme un
somnambule que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je
suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix
vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l’influence de cette
résolution, je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment
étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je
n’ai été, comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé,
de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité
presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne
pensante. — Mais j’ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez
sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de
Boismont consacré au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs une
sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme lucide.
J’attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la
folie et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement le matin
du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière
tentative auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table pour lui écrire
une lettre d’adieu. Je la vis lisant cette lettre, et cette question se
posa soudain à moi : « Que fera-t-elle? » Etait-il possible qu’elle ne
fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N’allait-elle
pas se précipiter pour l’empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle
me trouverait mort... A moins que je n’attendisse, pour me tuer, l’effet
de cette dernière épreuve?... — Là, je suis bien sûr d’y voir clair en
moi. Je sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément
à ce point de mon projet. « Hé bien! » me dis-je, « essayons ».
J’arrêtai que si, à minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais
le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant,
et j’espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette
journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois
noter cela encore. J’étais comme allégé d’un poids, comme réellement
détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures,
quand, m’étant retiré le premier, j’eus placé la lettre sur la table
dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par
ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils
s’arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce
furent les bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans sa chambre...
Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre
posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat,
pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre
la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J’avais annoncé à
Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait pas le lendemain. J’étais sûr de
ne pas manquer à ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si
enveloppait d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille des secondes et
je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : « A soixante
secondes par minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant de
fois, car à minuit je me tuerai... » Un bruit de pas dans l’escalier, et
que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit
interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient. Ils s’arrêtèrent devant
ma porte. Brusquement cette porte s’ouvrit. Charlotte était devant moi.
« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à face, et tous les deux
debout. Son visage était décomposé par le saisissement de sa propre
action, plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat
extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point central en était
agrandi par l’émotion, jusqu’à envahir la prunelle. Je remarquai ce
détail parce qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire si
réservée, presque effacée, cette physionomie respirait l’égarement d’un
être dominé par une passion plus forte que sa volonté. Elle avait dû se
coucher, puis se relever, car ses cheveux étaient tressés dans une
grosse natte au lieu d’être noués derrière sa tête. Une robe de chambre
blanche, attachée par une cordelière, se plissait autour de sa taille,
et, preuve de son trouble affolé, elle avait passé en hâte ses pieds nus
dans ses mules sans même s’en rendre compte. Evidemment une angoisse
insoutenable l’avait précipitée de son lit dans ma chambre. Elle ne se
souciait ni de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais être
tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, et elle arrivait, en proie à
une exaltation si vive qu’elle ne tremblait pas.
— « Ah! » fit-elle d’une voix brisée après ce silence de la première
minute, « Dieu soit loué, je ne suis pas arrivée trop tard... Mort! je
vous ai cru mort!... Ah! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce
pas? Dites que vous m’obéirez, dites que vous n’attenterez pas à vos
jours. Jurez, jurez-le-moi... »
« Elle prit ma main dans les siennes par un geste suppliant. Ses doigts
étaient glacés. C’était quelque chose de si décisif que cette entrée,
une telle preuve d’amour dans un instant où je me trouvais moi-même si
exalté, que je ne réfléchis pas, et, sans lui répondre, je me souviens
que je la pris dans mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent ses
lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, le plus brûlant, le
plus tendre des baisers, le plus sincère; que ce fut une seconde
d’extase infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha de
moi, ayant, sur son visage toujours égaré, toute la honte de ce qu’elle
venait de permettre.
— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je m’en aille!...
Laissez-moi m’en aller!... Ne m’approchez plus... »
— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », lui répondis-je,
« puisque vous ne m’aimez pas, puisque vous allez être la femme d’un
autre, puisque tout nous sépare, et pour toujours. »
« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui montrai à la lueur de
la lampe.
— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, « et c’est le
remède à tant de souffrances... Dans cinq minutes ce sera fini. » Et
doucement, sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à se
défendre : « Partez, et merci d’être venue. Avant un quart d’heure
j’aurai cessé de sentir ce que je sens, cette intolérable privation de
vous depuis tant de mois... Allons, adieu; ne m’ôtez pas mon
courage... »
« Elle avait tressailli tout entière quand la flamme avait éclairé la
noire liqueur. Elle étendit sa main vers moi et m’arracha le flacon en
disant : « Non! Non!... » Elle le regarda, lut la petite inscription sur
l’étiquette rouge, et elle trembla. Son visage s’altéra davantage
encore. Une ride se creusa entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent.
Ses yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, puis, d’un accent
presque dur, saccadant ses mots comme s’ils lui étaient arrachés par une
puissance à la fois torturante et irrésistible.
— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, j’ai trop souffert,
j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle en s’avançant vers moi et me
prenant le bras, « pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. Après
ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle fit le geste de
porter la fiole à ses lèvres. Je la lui enlevai, et elle, avec un
sourire presque fou : « Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec
vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa tête sur mon épaule, si
bien que je sentais contre le bas de ma joue la soie fine de ses
cheveux. « Ainsi... Ah! il y a si longtemps que je vous aime, si
longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, puisque je paye ce
droit de ma vie... Vous voulez bien me prendre avec vous, nous en aller
ensemble tous deux, tous deux?... »
— « Oui »?, lui répondais-je, « ensemble, nous mourrons ensemble. Je
vous le jure. Mais pas tout de suite... Ah! laissez-moi le temps de
sentir que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient unies de nouveau, mais
cette fois elle me rendait mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la
sentis qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai jusqu’à mon
lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna tout entière. Ah! ce
furent de ces baisers où l’extase de l’âme en débordant sur tout le
corps donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, où le
passé, le présent, l’avenir, s’abolissent pour ne plus laisser de place
à rien qu’à l’amour, à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour.
Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra était à moi dans
son innocence. Elle m’appartenait sans se défendre, avec une passivité
d’hypnotisée, et il me semblait que cette heure en effet n’était pas
vraie, tant elle dépassait les forces de mon espérance, presque celles
de mon désir. Dans le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe et
celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses traits amaigris, sa
pâleur consumée, ses cheveux maintenant épars, la faisait ressembler à
une apparition, même dans ce don physique de sa personne qu’elle me
livrait comme une sacrifiée. C’est avec une voix de fantôme qu’elle me
parlait, me racontant la longue histoire de ses sentiments. Elle disait
comme elle s’était éprise presque au premier regard et sans même s’en
douter; puis comme elle avait souffert de mes tristesses et de ma
confidence; puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, une amie qui me
consolerait doucement; puis la lumière affreuse que ma déclaration dans
la forêt avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était juré de
mettre un abîme entre nous. Elle me racontait ses luttes quand elle
recevait mes lettres, et ses vaines résolutions de ne pas les lire, et
ses fiançailles désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son
retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler le secret roman de
sa tendresse, de ces phrases pudiques et passionnées qui tombent du bord
mystérieux de l’âme comme les larmes tombent du bord des yeux. Elle
disait : « Je le pourrais que je ne voudrais rien effacer de ces
douleurs, tellement j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... »
Elle disait :
« Vous me laisserez mourir la première, pour que je ne vous voie pas
souffrir... » Et elle m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce
visage que j’avais connu si maître de lui, une extase de martyre, une
joie comme surnaturelle avec un fonds de douleur, une exaltation mêlée
de remords. Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, nos
bouches unies, nos bras liés, nous pouvions entendre le vent qui
tournait, tournait, mélancolique, autour des fenêtres closes, et ce
château endormi avec son silence paisible, c’était déjà la tombe, cette
tombe vers laquelle nous roulions, roulions, entraînés hors de la vie
par l’ardeur d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de l’un de
l’autre.
« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode le plus singulier
de cette aventure, celui que les hommes appelleraient le plus honteux;
mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens et j’aurai le courage
de tout vous raconter de cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai
dit, et sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution de suicide
qui m’avait fait acheter la fiole de noix vomique, puis écrire à
Charlotte. Lorsqu’elle était venue, qu’elle était tombée dans mes bras,
qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble! » j’avais répondu :
« Mourons ensemble », avec la plus entière bonne foi. Il m’avait paru si
simple, si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous les deux! Vous
qui avez décrit en des pages si fortes la vapeur d’illusions soulevée en
nous par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous sommes pris
comme d’un vin, vous ne me jugerez pas monstrueux d’avoir senti cette
vapeur se dissiper avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la
possession. Au milieu de cette nuit de folie, une heure arriva, où,
lassés de caresses : moi, alangui de volupté; elle, épuisée d’émotions,
nous nous laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. Nous nous
taisions. Charlotte avait posé sa tête sur ma poitrine. Elle fermait ses
yeux, brisée par l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je la
regardais et je me sentais, sans savoir comment retomber de mon âme
exaltée et frénétique d’avant le bonheur, à cette âme réfléchie,
philosophique et lucide qui avait été la mienne autrefois et que le
sortilège du désir avait métamorphosé. Je regardais Charlotte, et cette
idée s’emparait de moi, que dans quelques heures ce corps adorable,
animé en ce moment de toutes les ardeurs de la vie, serait immobilisé,
glacé, mort, — morte cette bouche fine qui frémissait encore de mon
baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs tremblantes paupières
pour mieux retenir leur rêve, morte cette chair à qui je venais de
révéler l’amour, morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre de moi! Je
répétai mentalement à plusieurs reprises cette syllabe : « Morte, morte,
morte... » et ce qu’elle représente de subit écroulement dans la nuit,
d’irréparable chute dans le noir, le froid, le vide, me serra soudain le
cœur. Cette entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui me semblait,
non pas seulement aisée, mais passionnément désirable quand la fureur de
l’amour malheureux me dominait, — tout d’un coup, et cette fureur une
fois apaisée, m’apparut comme la plus redoutable des actions, la plus
folle, la plus impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait de
fermer ses yeux, ses cheveux toujours défaits. Qu’elle était jeune,
fragile, enfantine presque, dans son attitude, combien à ma merci!
L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus visible par la clarté
adoucie de la lampe, me disait trop ce qu’elle avait senti depuis des
jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à se tuer. Nous allions
nous tuer... Un frisson me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus
peur... Pour elle? Pour moi? Pour tous les deux? Je ne sais pas. J’eus
peur, une peur paralysante et qui glaça mon être le plus secret, cette
âme de mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. Subitement,
par une volte-face d’idées pareilles à celle des mourants qui jettent un
dernier regard sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage d’un
infini regret, les joies connues ou convoitées, la vision s’évoqua de
cette vie toute en pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant
reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher maître, en train de
méditer, et l’univers de l’intelligence développa de nouveau devant moi
la splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, si négligés depuis
quelque temps, ce cerveau dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si
complaisamment, j’allais sacrifier tous ces trésors... « A la parole
donnée... » eussé-je dû répondre. « A un caprice d’exaltation... »
répondis-je. A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à
l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de
désespoir. Mais comment? Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre.
Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, de fuir ensemble, si, au
lendemain de cette nuit d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence?
Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans ma mémoire l’image du
comte André. Pourquoi ne pas noter cela aussi? Un chatouillement
enivrant d’amour-propre me courut sur tout le cœur à ce souvenir. Je
regardai Charlotte de nouveau, et je me sentis, cette fois, rempli du
plus farouche orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma secrète
envie entre son frère et moi se réveilla dans un sursaut de triomphe. Il
y a un proverbe célèbre qui dit que tout animal est triste après la
volupté : « _Omne animal_.... » Ce n’est pas cette tristesse que
j’éprouvai alors, mais un desséchement absolu de ma tendresse, un retour
rapide — rapide comme l’action d’un précipité chimique — à un état
d’âme antérieur. Je ne crois pas que ce déplacement de sensibilité ait
demandé plus d’une demi-heure. Je continuais de regarder Charlotte en
m’abandonnant à ces passages d’idées, avec le délice d’une liberté
reconquise. La plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait en
moi maintenant, comme l’eau d’une rivière dont on a levé l’écluse. La
maladive nostalgie de sa présence avait, durant notre séparation, dressé
une barrière contre laquelle s’était endigué le flot de mes sentiments
anciens. Cette barrière supprimée, je redevenais moi et tout entier.
Elle, cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais son souffle
égal et léger, puis brusquement un grand soupir, et elle s’éveilla :
— « Ah! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque
convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance...
J’ai rêvé... Ah! quel rêve!... J’ai vu mon frère qui marchait sur
vous... Dieu! l’horrible rêve!... »
« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de
ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et
compta jusqu’à quatre.
— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour,
encore adieu... »
« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans
son exaltation, presque souriante.
— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant
pour la première fois.
« Je restai immobile sans lui répondre.
— « Tu as peur pour moi », reprit-elle; « va, je saurai mourir...
Donne... »
« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son
séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle? Etait-ce le
dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui
pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans? Je vous
donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce
détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre
de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je
savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était
maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole
brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de
laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait
pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en
se tournant vers moi :
— « Je suis prête », dit-elle.
« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se
changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :
— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une
pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta
fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... »
— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et
saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne
veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en
supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet...
Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne
m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah! sincèrement!... Mais aujourd’hui
que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne
peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à
vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de
nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te
repens de ces heures d’abandon, hé bien! je souffrirai le martyre; mais,
je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne
gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non,
ne me le demande plus... »
« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore? Je ne
sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de
femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce
la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette
fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé
ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme
éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je
m’arrêtai de la supplier :
— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole?... »
— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne
savais pas ce que je disais... »
— « Ah! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui
tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur!... Donnez-moi le
poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule...
Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche! lâche! lâche!... »
« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris
de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes
lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... »
je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de
l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en
effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à
l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois
mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me
soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu
que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les
forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers
et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais
de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir
debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut
elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux
cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds
dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux
le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table,
elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle
disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible :
— « Lâche! lâche... »
« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait
seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une
inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois
rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait
attenté à ses jours? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse,
j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre,
et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un
gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce
mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour
lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du
château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se
réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures
j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon
imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre
et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au
bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient
les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé
d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait,
dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à
s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer
l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au
hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que
chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la
campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très
loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de
Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à
déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était
le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de
Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de
suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de
là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le
plateau préparé pour le thé! Charlotte ne s’était pas tuée. Une
espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier
mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une
preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir? J’allais
savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son
frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et,
quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train
de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de
gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait
servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune
homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent
autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut,
toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur,
prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les
yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque
fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation
possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à
mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature
tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante
passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble
visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah! la
vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre
compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le
fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y
résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche,
fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre,
vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à
elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si
cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un
regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à
lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.
« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir
qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort; et
c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir,
pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le
droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté
devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point
jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi
sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu
« oui » avant, et « non » après. Hé bien! Ce que vous appelez, mon cher
maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment
possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses
sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement,
que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas
comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin
du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à
moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui,
j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ
définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et
vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au
fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais
quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte
passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par
quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui
suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux
défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon
virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais,
avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit
d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour
une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté
à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais
cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma
mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet
amour était-il réellement, irrémédiablement fini? En agissant avec moi
comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très
profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur
romanesque? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé
cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère
romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une
minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une
famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de
délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un
mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de
ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me
haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas! avec toutes
mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution
de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait
à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans
l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges
traitent les accusés; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne
reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner
qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce
don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai
pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je
me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les
arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas
réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé
par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que
Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet
amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet
instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour
même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai.
Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je
voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus
d’autorité encore que la première fois, sans me regarder.
« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les
ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour
où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup,
puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne
m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour
dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du
comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si
j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et
sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas,
je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis
m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions
être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de
recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée
je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes
inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir
pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si
je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je
laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte,
assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va
pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation
définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion,
j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes
seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de
vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze
heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le
lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me
perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah!
comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je
m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet! Le verrou
n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte
serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait
pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en
étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe,
plus implacablement fixe et froid.
— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme
j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire,
je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous
écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais
tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous
essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un
voleur...
« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la
sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche,
son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me
taire. Elle continua :
— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La
première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une
infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai
l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde? Je
ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de
honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi
ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous
connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai
voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y
étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un
cahier... Oui, moi, j’ai fait cela!... J’en ai été trop punie, puisque
j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la
disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde.
La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui
m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. »
— « Ah! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »
— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de
nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me
perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni
contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre
lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à
votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... »
— « Charlotte... » implorai-je.
— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant
la pendule, « j’appelle. »
§ VI. — _Conclusion._
« Et j’obéis! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en
proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me
persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte
André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée,
qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait; qu’un incident inconnu
surviendrait... que sais-je? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance
possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais
retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me
soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si
j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour
heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant
la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne
fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat
et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge
d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide :
Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a
cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu
mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne
m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces
notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer
par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le
flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu
que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son
frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui
pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon
innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier
interrogatoire; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce
frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des
humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que
j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la
morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me
considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le
droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce
que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est
risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui,
c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de
moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de
Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son
suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le
laissant condamner comme assassin, lequel est le brave? Lequel est le
gentilhomme? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où
Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne
me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche
de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas
demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte
André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me
sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien! Les
Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes.
« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai
ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce
secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même
insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la
première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe;
j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout
vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme
cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris,
consolé, aimé; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui
dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé
ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin.
Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme
vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant
lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « _De
profundis!_ » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi
dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette
conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les
plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de
séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à
l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas
un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je
sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si
vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous
le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin
des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je
vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et
vous serez à jamais béni de votre fidèle,
« ROBERT GRESLOU. »
V
TOURMENTS D’IDÉES
Un mois s’était écoulé depuis que la mère de Robert Greslou avait
apporté dans l’ermitage de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit
qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le philosophe restait à ce
point l’esclave, après ces quatre semaines, du trouble infligé par cette
lecture, que même les humbles comparses de son entourage avaient dû s’en
apercevoir. C’étaient maintenant de continuelles consultations entre
Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge, emplie d’une odeur de
cuir, où la fidèle servante et les judicieux concierges discutaient à
perte de vue la cause du bizarre changement survenu dans les manières du
célèbre analyste. Cette admirable, cette automatique régularité des
sorties et des rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte un
chronomètre vivant pour ce paisible quartier du Jardin des Plantes,
s’était transformée du coup en une anxiété fébrile et inexplicable. Le
philosophe allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou, comme
un homme agité, qui ne peut tenir en place, qui, sitôt, en promenade,
pense à rentrer, et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa chambre.
Dans la rue, au lieu de cheminer de ce pas méthodique et qui révèle une
machine nerveuse parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait,
il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet énervement se
traduisait par des signes plus étranges encore. Mlle Trapenard avait
raconté aux époux Carbonnet que son maître ne se couchait plus à présent
avant des deux ou trois heures du matin :
— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait la brave fille, « car
il marche... Il marche... La première fois, j’ai cru qu’il était malade.
Je me suis levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion... Lui
toujours si poli, si doux, qu’on ne se douterait pas que c’est un homme
instruit comme il est, il m’a renvoyée en vrai butor... »
— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait la mère Carbonnet,
« comme je revenais d’une course, installé au café!... Je n’en croyais
pas mes yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un
journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu peur... Il aurait
fallu la voir, cette figure, et ce front plissé, et cette bouche... »
— « Au café?... » s’était écriée Mlle Trapenard. « Depuis seize années
tantôt que je suis chez lui, je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un
journal une fois... »
— « Cet homme-là, » conclut le père Carbonnet, « a un chagrin qui lui
_malichaude_ les sangs... Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle
Mariette, c’est comme qui dirait le tonneau d’_Adélaïde_, ça n’a pas de
fond... Pour un fait, c’est un fait que ça a commencé par l’histoire du
juge et la visite de la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense?
c’est peut-être _quéque_ fils qu’il a _quéque_ part qui tourne mal... »
— « Jésus Dieu! » exclamait Mariette, « lui un fils? »
— « Et pourquoi pas? » reprenait le concierge, clignant derrière ses
lunettes un œil égrillard; « avec cela qu’il n’a pas pu _galipander_
tout comme un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille, qui
voudrais bien t’en aller faire tes farces... » continuait-il en
s’adressant à son coq, qui se promenait en poussant de petits cris parmi
les rognures, happant les boutons au passage et secouant sa crête. A
regarder ce « courasson de Ferdinand », comme il l’appelait encore,
Carbonnet oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien. Ferdinand
lui sautait sur l’épaule et se tenait là, immobile, tandis que son
maître reprenait son marteau et clouait une semelle assurée sur une
forme en murmurant sa même joyeuse exclamation :
— « C’est-y une bête? c’est-y une personne?... Non... Je vous le
demande... »
Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée les bruits qui
couraient sur le compte de ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée
de la rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes. Toutes les
mauvaises langues s’accordaient pour attribuer à la citation chez le
juge le trouble actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait tenir
d’un « pays » de M. Sixte que sa fortune provenait d’un dépôt dont son
père avait abusé et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui
voulait l’entendre que le savant était marié et que sa femme était venue
lui faire une scène atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le
charbonnier avait insinué que le digne homme était le frère d’un
assassin dont l’exécution sous le faux nom de Campi tourmentait à cette
époque les cervelles populaires.
— « Je n’irai plus chez eux, » gémissait Mlle Trapenard; « c’est-il
Dieu possible d’imaginer de pareilles horreurs? »
Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette grande créature, haute
en couleur, forte comme un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée
paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine bleue tricotés par
elle-même et son bonnet collé sur son chignon serré, ressentait pour son
maître une affection d’autant plus forte que les divers éléments de sa
franche et simple nature y étaient à la fois engagés. Elle respectait en
lui le Monsieur, le personnage éduqué, dont elle savait que les journaux
parlaient souvent. Elle chérissait dans le vieux garçon qui ne vérifiait
jamais ses comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une source
assurée pour son bien-être et les rentes de ses vieux jours. Enfin, elle
protégeait, elle, la solide, la robuste, cet être, faible de corps,
presque chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un enfant de dix ans
l’aurait dupé... Aussi de pareils propos la froissaient-ils dans son
orgueil, en même temps que l’altération d’humeur si soudaine du savant
lui rendait leur commun intérieur presque inconfortable. Par véritable
affection, elle s’inquiétait de ce que son maître ne mangeait presque
plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux, malade, et
elle n’arrivait pas à l’égayer, ni même à deviner le motif de cette
mélancolie grandissante et de cette agitation. Que devint-elle lorsqu’un
après-midi du mois de mars Sixte revint vers cinq heures, après avoir
déjeuné au dehors, et qu’il lui dit :
— « La valise est-elle en bon état, Mariette? »
— « Je ne sais pas, monsieur », répondit la servante. « Monsieur ne
s’en est pas servi depuis mon entrée dans la maison... »
— « Allez la chercher, » dit le philosophe.
La fille obéit. Elle apporta d’une soupente qui servait de grenier et de
bûcher tout ensemble une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures
rouillées, et dont les clefs manquaient.
— « Très bien, » reprit M. Sixte; « vous allez en acheter une à peu
près pareille, tout de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour
voyager... »
— « Monsieur part? » interrogea Mlle Trapenard.
— « Oui, » dit le philosophe, « pour quelques jours... »
— « Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut », insista la vieille
servante. « Monsieur ne peut pas s’en aller comme cela, sans couverture
de voyage, sans... »
— « Procurez-vous ce qui est nécessaire », interrompit le philosophe,
« et dépêchez-vous : je prends le train à neuf heures. »
— « Et il faudra que j’accompagne monsieur?... »
— « Non, c’est inutile, » dit Sixte. « Allons, vous n’avez que le
temps... »
— « Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se périr... » fit Carbonnet quand
Mariette, descendue à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement,
presque aussi extraordinaire dans ce petit coin du monde que si le
philosophe eût annoncé son mariage.
— « Ah! » dit la servante suivant sa pensée, « si seulement il voulait
me prendre avec lui!... Je devrais payer de ma poche que j’irai... »
Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature arrivée de Péaugres en
Ardèche pour être domestique et qui poussait l’économie jusqu’à se
tailler ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes du
savant, prouvera mieux que toutes les analyses quelles inquiétudes
inspirait à ces petites gens la métamorphose opérée dans cet homme qui
traversait en effet une crise morale, pour lui terrible. Ne se sachant
pas regardé, il en laissait voir l’extrême intensité dans ses moindres
gestes aussi bien que dans les traits de son visage. Depuis la mort de
sa mère, il n’avait pas connu d’heures aussi dures, et du moins la
souffrance infligée alors par l’irréparable séparation était demeurée
toute sentimentale; au lieu que la lecture du mémoire de Robert Greslou
avait du coup atteint le philosophe dans le centre même de son être, au
plus profond de cette vie intellectuelle, sa seule raison d’exister. Au
moment où il donnait à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour son
départ, il était aussi pénétré d’épouvante que dans la nuit où il
feuilletait ce cahier de confidences. Elle avait commencé, cette
épouvante consternée, dès les premières pages de ce récit où une
criminelle aberration d’âme était étudiée, comme étalée, avec un tel
mélange d’orgueil et de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et de
supériorité. A rencontrer la phrase où Robert Greslou se déclarait lié à
lui par un lien aussi étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait
tressailli et il avait tressailli de même à chaque rappel nouveau de son
nom dans cette singulière analyse, à chaque citation d’un de ses
ouvrages qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune homme à se
dire son élève. Une fascination faite d’horreur et de curiosité l’avait
contraint d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment de biographie
dans lequel ses idées, ses chères idées, sa Science, sa chère Science,
apparaissaient unies à des actes honteux.
Ah! si elles y avaient été seulement unies! Mais non, ces idées, cette
Science, l’accusé de Riom les revendiquait comme l’excuse, comme la
cause de la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation! A
mesure que Sixte avançait dans le manuscrit, il lui semblait qu’un peu
de sa personne intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, tant
il y retrouvait des choses de lui-même, mais un « lui-même » cousu, par
quel mystère? aux sentiments qu’il détestait le plus au monde. Car dans
ce philosophe illustre les saintes virginités de la conscience
demeuraient intactes, et, derrière le hardi nihiliste d’esprit, un noble
cœur d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là, dans cette
conscience intacte, dans cette honnêteté irréprochable, que le maître du
précepteur félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre histoire
d’une séduction si bassement poussée, d’une trahison si noire, d’un
suicide si mélancolique, le mettait face à face avec la plus affreuse
vision : celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait vécu
dans le plus entier renoncement et avec un idéal quotidien de pureté.
L’aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices
d’un hideux orgueil et d’une abjecte sensualité, lui qui n’avait jamais
travaillé que pour servir la psychologie, en modeste ouvrier d’un
travail qu’il croyait bienfaisant, et dans l’ascétisme le plus sévère,
afin que jamais les ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de son
exemple contre ses principes. Cette impression fut d’autant plus
violente qu’elle fut subite. Un médecin de grand cœur éprouverait une
angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la théorie d’un remède, il
apprenait qu’un de ses internes en a essayé l’application et que toute
une salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le sachant et le
voulant, c’est bien amer pour un homme dont la conscience vaut mieux que
ses actes. Mais avoir dévoué trente années à une œuvre, avoir cru cette
œuvre utile, l’avoir poursuivie sincèrement, simplement, avoir repoussé
comme injurieuses les accusations d’immoralité lancées par des
adversaires passionnés, s’être tendu à ne jamais douter de son esprit,
et, tout d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante, tenir une
preuve indiscutable, une preuve réelle comme la vie même, que cette
œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en elle un principe de mort,
qu’elle répand à l’heure présente ce principe dans tous les coins du
monde, — la cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure, quand
la secousse ne devrait durer qu’une heure et la blessure se fermer
aussitôt!
Tous les penseurs révolutionnaires ont connu de ces heures d’angoisse.
La plupart les traversent vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un homme
soit lancé dans la bataille des idées sans vite devenir le comédien de
ses premières sincérités. On soutient son rôle. On a des partisans, et
surtout on arrive bientôt, par le frottement avec la vie, à cette
conception de l’à-peu-près qui vous fait admettre comme inévitable un
certain déchet de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici, du
bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant le monde et les gens
iront toujours de même. Chez Adrien Sixte, la sincérité était trop
ingénue pour qu’un pareil raisonnement fût possible. Il n’avait, lui, ni
rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était seul. Sa philosophie et lui
ne formaient qu’un, et les compromis dont s’accompagne toute grande
renommée n’avaient rien entamé dans sa belle âme farouche et fière de
savant. Il faut ajouter qu’il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite
bonne foi, de traverser la société sans jamais la voir. Les passions
qu’il avait dépeintes, les crimes qu’il avait étudiés, lui
apparaissaient comme ces personnages que désignent les observations
médicales : « A..., 35 ans..., telle profession..., célibataire... » Et
l’exposition du cas se développe, sans un détail qui donne au lecteur la
sensation de l’individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien
rigoureux des passions, l’anatomiste minutieux de la volonté, n’avait
regardé bien en face une créature de chair et d’os; en sorte que le
mémoire de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement parler à sa
conscience d’honnête homme. Il devait mordre et il mordait sur
l’imagination du philosophe à la manière dont la clarté du soleil mord
sur la pupille d’un malade opéré soudain de la cataracte. Aussi, pendant
les huit jours qui suivirent cette première lecture, ce fut comme une
obsession continuelle, et cette obsession augmenta la douleur morale en
la doublant d’une sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur
d’abstractions subissait l’étreinte obsédante d’un cauchemar précis et
concret. Le psychologue le voyait, son funeste disciple, tel qu’il
l’avait vu là, dans cette même chambre, posant les pieds sur ce même
tapis, appuyant son bras sur cette même table, respirant, bougeant.
Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait cette voix un peu
sourde qui lui prononçait la terrible phrase : « J’ai vécu avec votre
pensée et de votre pensée, si passionnément, si complètement... » Et les
mots de la confession, au lieu de rester de simples caractères, écrits
avec l’encre froide sur l’inerte papier, s’animaient ainsi en paroles
derrière lesquelles il sentait palpiter un être. « Ah! » songeait-il
quand cette image était trop forte, « pourquoi la mère m’a-t-elle
apporté ce cahier? » Il eût été si naturel que la malheureuse femme, en
proie à sa folle anxiété de prouver l’innocence de son fils, violât ce
dépôt! Mais non, Robert l’avait sans doute trompée avec cette hypocrisie
dont le misérable se vantait, comme d’une conquête psychologique... Cela
seul, cette hantise hallucinante du visage du jeune homme, suffisait à
bouleverser Adrien Sixte. Quand cette mère lui avait crié : « Vous avez
corrompu mon fils... » — car elle le lui avait crié, — sa sérénité de
savant avait à peine été touchée. Pareillement il n’avait opposé que le
mépris aux accusations du vieux Jussat, répétées par le juge, et à la
phrase de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme il était sorti
tranquille, intéressé même et presque allègre, du Palais de Justice! Et
maintenant cette force de mépris, il ne la retrouvait plus en lui; cette
sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur de toute liberté; lui,
le fataliste qui décomposait la vertu et le vice avec la brutalité d’un
chimiste étudiant un gaz; lui, le prophète hardi de l’universel
mécanisme, et qui jusqu’alors avait toujours connu l’harmonie parfaite
de son cœur et de son esprit, il souffrait d’une souffrance en
contradiction avec toutes ses doctrines : — il était comme son
disciple, il avait des remords, il se sentait responsable!
Ce fut seulement après ces huit jours d’un premier saisissement, une
fois le mémoire lu et relu, à pouvoir en réciter toutes les phrases, que
ce conflit du cœur et de l’esprit devint lucide chez Adrien Sixte, et le
philosophe tenta de réagir. Il se promenait au Jardin des Plantes, par
un après-midi de cette fin de février, tiède comme un printemps. Il
s’assit sur un banc, dans son allée favorite, celle qui longe la rue
Buffon, et au pied d’un acacia de Virginie, étayé de béquilles de fer,
garni de plâtras comme un mur, avec des branches nouées comme les doigts
d’un géant goutteux. L’auteur de la _Psychologie de Dieu_ aimait ce
vieux tronc desséché de toute sève, à cause de la date inscrite sur la
pancarte et qui constituait l’état civil du pauvre arbre... « Planté en
1632... » 1632, l’année de la naissance de Spinoza! Le soleil de deux
heures était ce jour-là très doux, et cette impression détendit les
nerfs du promeneur. Il regarda autour de lui distraitement, et se plut à
suivre le manège de deux enfants qui jouaient auprès de leur mère. Ils
ramassaient du sable avec des pelles de bois pour en construire une
maison imaginaire. A un moment, l’un d’eux se releva dans un geste de
brusquerie et cogna de la tête contre le banc qui se trouvait derrière
lui. Il devait s’être fait beaucoup de mal, car son petit visage se
contracta dans une grimace de douleur, et il eut, avant de fondre en
larmes, ces quelques secondes de silence suffoqué qui précèdent les
sanglots des enfants. Puis, dans un accès de rage furieuse, il se
retourna contre le banc, dont il frappa le bois avec son poing fermé,
furieusement.
— « Es-tu bête, mon pauvre mignon! » lui dit sa mère en le secouant et
lui essuyant les yeux : « Allons, mouche-toi », et elle le moucha :
« Quand tu te seras mis en colère contre un morceau de bois, ça
t’avancera bien... »
Cette scène avait diverti le savant. Lorsqu’il se leva pour continuer sa
promenade sous ce bon soleil, il y pensa longuement : « Je ressemble à
ce petit garçon, » se disait-il. « Dans sa naïveté d’enfant, il anime un
objet inanimé, il le rend responsable... Et moi, que fais-je d’autre,
depuis plus d’une semaine?... » Pour la première fois depuis la lecture
du mémoire, il osa formuler sa pensée avec la netteté qui faisait la
marque propre de son esprit et de tous ses travaux : « Moi aussi, je me
suis cru responsable pour une part dans cette affreuse aventure...
Responsable?... Ce mot n’a pas de sens... » Tout en s’acheminant vers la
porte du jardin, puis vers l’île Saint-Louis et vers Notre-Dame, il
reprenait le détail des raisonnements dirigés contre cette notion de
responsabilité dans l’_Anatomie de la volonté_, surtout sa critique de
l’idée de cause. Il avait toujours tenu particulièrement à ce morceau.
« Voilà qui est évident, » conclut-il; et puis, après s’être ainsi
enfoncé la certitude une fois de plus dans son intelligence, il se
contraignit de penser à Greslou, à celui de maintenant, prisonnier dans
la cellule nº 5, au fond de la maison d’arrêt de Riom, et au Greslou
d’autrefois, au jeune étudiant de Clermont penché sur les pages de la
_Théorie des passions_ et de la _Psychologie de Dieu_. Il éprouva de
nouveau une sensation insupportable que ses livres eussent été maniés,
médités, aimés par cet enfant. « Que nous sommes doubles! » songea-t-il,
« et pourquoi cette impuissance à vaincre des illusions que nous savons
mensongères?... » Tout d’un coup, une phrase du mémoire de Greslou lui
revint à la tête : « J’ai des remords, quand les doctrines auxquelles je
crois, les vérités que je sais, les convictions qui forment l’essence
même de mon intelligence me font considérer le remords comme la plus
niaise des illusions humaines... » L’identité entre son état moral
actuel et l’état moral de son élève lui apparut comme si haïssable qu’il
essaya de s’en débarrasser par un nouveau raisonnement. « Hé bien! » se
dit-il, « imitons les géomètres, admettons comme vrai ce que nous savons
être faux... Procédons par l’absurde. Oui, l’homme est une cause, et une
cause libre. Donc il est responsable... Soit. Mais quand, où, comment
ai-je mal agi? Pourquoi ai-je des remords à propos de ce scélérat?
Quelle est ma faute?... » Il rentra, décidé à passer en revue toute sa
vie. Il s’aperçut tout petit enfant et qui travaillait à ses devoirs
avec une minutie de conscience digne de son père l’horloger. Plus tard,
quand il avait commencé de penser qu’avait-il aimé, qu’avait-il voulu?
La vérité. Quand il avait pris la plume, pourquoi avait-il écrit, pour
servir quelle cause, sinon la vérité? A la vérité, il avait tout
sacrifié : fortune, place, famille, santé, amours, amitiés. Et
qu’enseignait même le Christianisme, la doctrine la plus pénétrée des
idées contraires aux siennes? « Paix sur la terre aux hommes de bon
vouloir », c’est-à-dire à ceux qui ont cherché la vérité. Pas un jour,
pas une heure, dans ce passé qu’il scrutait avec la force du plus subtil
génie mis au service d’une intransigeante conscience, il n’avait manqué
au programme idéal de sa jeunesse, formulé autrefois dans cette noble et
modeste devise : « Dire toute sa pensée, ne dire que sa
pensée. » — « C’est le devoir, cela, pour ceux qui croient au devoir »,
se dit-il, « et je l’ai rempli... » Cette nuit-là, et au sortir de cette
méditation courageuse sur sa destinée de travailleur intègre, ce grand
honnête homme put s’endormir enfin, et d’un sommeil que le souvenir de
Robert Greslou ne troubla pas.
En se réveillant, au lendemain de cette sorte de confession générale
faite à lui-même et pour lui-même, Adrien Sixte se retrouva calme
encore. Il était trop habitué à se regarder penser pour ne pas chercher
une cause à cette volte-face de ses impressions, et d’une bonne foi trop
entière pour ne pas reconnaître cette cause. Il devait cette accalmie
momentanée de ses remords au simple fait d’avoir admis comme vraies,
pendant quelques heures, des idées sur la vie morale qu’il condamnait
par sa raison. « Il y a donc des idées bienfaisantes et des idées
malfaisantes », conclut-il. « Mais quoi? La malfaisance d’une idée
prouve-t-elle sa fausseté? Supposons que l’on puisse cacher au marquis
de Jussat la mort de Charlotte, il s’apaiserait dans l’idée que sa fille
est vivante. Cette idée lui serait salutaire. En serait-elle vraie pour
cela?... Et inversement... » Adrien Sixte avait toujours considéré comme
un sophisme, comme une lâcheté, l’argumentation dirigée par certains
philosophes spiritualistes contre les funestes conséquences des
doctrines nouvelles, et, généralisant le problème, il se dit encore :
« Tant vaut l’âme, tant vaut la doctrine. La preuve en est que ce Robert
Greslou a transformé les pratiques religieuses en un instrument de sa
propre perversité... » Il reprit le mémoire pour y rechercher les pages
consacrées par l’accusé à ses sensations d’église; puis, cette lecture
le fascinant de nouveau, il relut ce long morceau d’analyse, mais en
s’attachant cette fois à chacun des passages où son nom, ses théories,
ses ouvrages étaient mentionnés. Il appliquait toute sa vigueur d’esprit
à se démontrer que chacune des phrases citées par Greslou eût justifié
des actes absolument contraires à ceux que le morbide jeune homme avait
justifiés par elles. Cette reprise attentive et minutieuse du fatal
manuscrit eut pour effet de le rejeter dans un nouvel accès de son
trouble intime. Les raisonnements n’y faisaient rien. Avec sa magnifique
sincérité, le philosophe le reconnaissait : le caractère de Robert
Greslou, déjà dangereux par nature, avait rencontré, dans ses doctrines
à lui, comme un terrain où se développer dans le sens de ses pires
instincts, et, ce qui ajoutait à cette première évidence une autre, non
moins douloureuse, c’est qu’Adrien Sixte se trouvait radicalement
impuissant à répondre au suprême appel jeté vers lui par son disciple,
du fond de son cachot. De tout ce mémoire, les dernières lignes
remuaient dans le philosophe la corde la plus profonde. Quoique le mot
de dette n’y fût pas prononcé, il sentait comme une créance de ce
malheureux sur lui. Greslou disait vrai : un maître est uni à l’âme
qu’il a dirigée, même s’il n’a pas voulu cette direction, même si cette
âme n’a pas bien interprété l’enseignement, par une sorte de lien
mystérieux, mais qui ne permet pas de jeter à certaines agonies morales
le geste indifférent de Ponce-Pilate. Ce fut là une seconde crise, plus
cruelle que la première. Quand il avait été saisi de cette affolante
angoisse à l’aspect des ravages produits par son œuvre, le savant était
surtout la victime d’une panique. Il pouvait se dire et il s’était dit
que le sursaut de la terrible révélation agissait sur lui. A présent
qu’il était de sang-froid, il mesurait, avec une précision affreuse,
l’impuissance de sa psychologie, si savante fût-elle, à manier ce
mécanisme étrange qui est une âme humaine. Que de fois, pendant cette
fin de février et dans les premiers jours de mars, il commença pour
Robert Greslou des lettres qu’il se sentit incapable d’achever!
Qu’avait-il à dire en effet à ce misérable enfant? Qu’il faut accepter
l’inévitable dans le monde intérieur comme dans le monde extérieur,
accepter son âme comme on accepte son corps? Oui, c’était là le résumé
de toute sa philosophie. Mais cet inévitable, c’était ici la plus
hideuse corruption dans le passé et dans le présent. Conseiller à cet
homme de s’accepter lui-même, avec les affreuses scélératesses d’une
nature pareille, c’était se faire le complice de cette scélératesse. Le
blâmer? Au nom de quel principe l’eût-il fait, après avoir professé que
la vertu et le vice sont des additions, le bien et le mal, des
étiquettes sociales sans valeur, enfin que tout est nécessaire dans
chaque détail de notre être, comme dans l’ensemble de l’univers? Quel
conseil lui donner davantage pour l’avenir? Par quelles paroles empêcher
que ce cerveau de vingt-deux ans fût ravagé d’orgueil et de sensualité,
de curiosités malsaines et de dépravants paradoxes? Démontrerait-on à
une vipère, si elle comprenait un raisonnement, qu’elle ne doit pas
sécréter son venin? « Pourquoi suis-je une vipère?... » répondrait-elle.
Cherchant à préciser sa pensée par d’autres images empruntées à ses
propres souvenirs, Adrien Sixte comparait le mécanisme mental, démonté
devant lui par Robert Greslou, aux montres dont il regardait, tout
petit, aller et venir les rouages sur l’établi paternel. Un ressort
marche, un mouvement suit, puis un autre, un autre encore. Les aiguilles
bougent. Qui enlèverait, qui toucherait seulement une pièce, arrêterait
toute la montre. Changer quoi que ce fût dans une âme, ce serait arrêter
la vie. Ah! Si le mécanisme pouvait de lui-même modifier ses rouages et
leur marche? Si l’horloger reprenait la montre pour refaire les pièces?
Il y a des créatures qui reviennent du mal au bien, qui tombent et se
relèvent, qui déchoient et se reconstituent dans leur moralité. Oui,
mais il y faut l’illusion du repentir, qui suppose l’illusion de la
liberté et celle d’un juge, d’un père céleste. Pouvait-il, lui, Adrien
Sixte, écrire au jeune homme : « Repentez-vous, » quand, sous sa plume
de négateur systématique, ce mot signifiait : « Cessez de croire à ce
que je vous ai démontré comme vrai? » Et pourtant c’est affreux de voir
une âme mourir sans rien essayer pour elle. Arrivé à ce point de sa
méditation, le penseur se sentait acculé à l’insoluble problème, à cet
inexpliqué de la vie de l’âme, aussi désespérant pour un psychologue que
l’inexpliqué de la vie du corps pour un physiologiste. L’auteur du livre
sur Dieu, et qui avait écrit cette phrase : « Il n’y a pas de mystère,
il n’y a que des ignorances... » se refusait à cette contemplation de
l’au delà qui, montrant un abîme derrière toute réalité, amène la
science à s’incliner devant l’énigme, et à dire un « je ne sais pas, je
ne saurai jamais », qui permet à la religion d’intervenir. Il sentait
son incapacité à rien faire pour cette âme en détresse, et qu’elle avait
besoin d’un secours qui fût, pour tout dire, surnaturel. Mais de
prononcer seulement une pareille formule lui semblait, d’après ses
idées, aussi fou que de mentionner la quadrature du cercle ou
d’attribuer trois angles droits à un triangle.
Un événement bien simple acheva de rendre cette lutte intime plus
tragique en imposant à ce philosophe une action immédiate. Une main
anonyme lui envoya un journal qui contenait un article d’une violence
extrême contre lui et contre son influence, à propos de Robert Greslou.
Le chroniqueur, évidemment inspiré par quelque parent ou quelque ami des
Jussat, flétrissait la philosophie moderne et ses doctrines, incarnées
dans Adrien Sixte et plusieurs autres savants. Puis il réclamait un
exemple. Dans un paragraphe final, improvisé à la moderne, avec ce
réalisme d’images qui est la rhétorique d’aujourd’hui, comme le poétisme
de la métaphore fut la rhétorique d’autrefois, il montrait l’assassin de
Mlle de Jussat montant à l’échafaud, et toute une génération de jeunes
décadents corrigés du pessimisme par cet exemple. En n’importe quelle
autre circonstance, le grand psychologue aurait souri de cette
déclaration. Il eût pensé que l’envoi venait de son ennemi Dumoulin, et
repris des travaux commencés, avec la tranquillité d’Archimède traçant
ses figures de géométrie sur le sable pendant le sac de la ville. Mais à
la lecture de cette chronique griffonnée sans doute sur un coin de
table, chez quelque fille, par un moraliste du boulevard, il aperçut
nettement un fait auquel il n’avait pas songé, tant la folie de
l’abstraction égarait ce spéculatif hors du monde social : à savoir, que
ce drame moral se doublait d’un drame réel. Dans quelques semaines,
quelques jours peut-être, celui de l’innocence duquel il possédait une
preuve allait être jugé. Or, pour la justice des hommes, le séducteur de
Mlle de Jussat était innocent; et si ce mémoire ne constituait pas un
témoignage décisif, il présentait un indiscutable caractère de véracité
qui suffisait à sauver une tête. Allait-il la laisser tomber, cette
tête, lui, le confident des misères, des hontes, des perfidies du jeune
homme, mais qui savait aussi que ce scélérat intellectuel n’était pas un
meurtrier? Sans doute il était lié par l’engagement tacite contracté en
ouvrant le manuscrit. Cet engagement-là était-il valable devant la mort?
Il y avait, dans ce solitaire assailli depuis un mois par la tourmente
morale, un tel besoin physique d’échapper au rongement inefficace et
stérile de sa pensée par une volonté positive, qu’il éprouva comme une
détente lorsqu’il se fût enfin fixé à un parti. D’autres journaux,
consultés anxieusement, lui apprirent que l’affaire Greslou passait aux
assises de Riom le vendredi 11 mars. Le 10, il donnait à Mariette cet
ordre de préparer sa valise qui avait tant surpris sa servante, et le
soir même il prenait le train après avoir jeté à la poste une lettre
adressée à M. le comte André de Jussat, capitaine de dragons, en
garnison à Lunéville. Cette lettre, non signée, contenait simplement ces
lignes : « Monsieur le comte de Jussat a en main une lettre de sa sœur
qui contient la preuve de l’innocence de Robert Greslou. Permettra-t-il
que l’on condamne un innocent? » Le psychologue nihiliste n’avait pas pu
écrire les mots _droit et devoir_. Mais sa résolution était prise. Il
attendrait que le procès fut fini pour parler, et si M. de Jussat se
taisait jusqu’au bout, si Greslou était condamné, il déposerait le
mémoire entre les mains du président, sur l’heure même.
— « Il a pris son billet pour Riom, » dit Mlle Trapenard au père
Carbonnet en revenant de la gare, où elle avait accompagné son maître,
presque malgré lui. « Cette idée de s’en aller là-bas, seul, par cette
fin d’hiver, lui qui est si bien ici?... »
— « Soyez tranquille, mademoiselle Mariette, » lui répondait
l’astucieux portier. « Nous saurons tout ça un jour... Mais rien ne
m’ôtera de l’idée qu’il y a _quéque_ fils illégitime là-dessous... » Et
comme il était en train de prendre une infusion de menthe, que Mme
Carbonnet lui préparait chaque soir, il dit encore : « Voyez j’ai
l’estomac si _déblatéré_ qu’il me faut des _fortifications_ à toutes les
minutes. » Puis il dégusta une gorgée : « Passe donc, nanan, gourmand
t’attend, » pendant que le coq usait son bec à déchiqueter un morceau de
sucre que son maître avait détaché pour lui donner. « Allons,
Ferdinand, » continua-t-il, « vous ne suivriez pas vos coqueriaux comme
M. Sixte, vous... Vous auriez trop à faire, _grand débardé_. »
VI
LE COMTE ANDRÉ
Au moment où arrivait à Lunéville le billet jeté à la poste par Adrien
Sixte, celui à qui le philosophe adressait ce suprême appel, ce comte
André de qui dépendait en ce moment le sort de Robert Greslou, était
lui-même à Riom. Le hasard voulut que ces deux hommes ne se
rencontrassent pas, car le célèbre écrivain, en descendant du train,
prit place à l’aventure dans l’omnibus de l’hôtel du Commerce, tandis
que le comte avait son appartement à l’hôtel rival, celui de l’Univers.
Là, dans un salon meublé de vieux meubles, tendu d’un papier fané, avec
des rideaux passés et un tapis rapiécé, et par ce matin de ce vendredi
11 mars 1887, où s’ouvraient les débats de l’affaire Greslou, le frère
de la pauvre Charlotte se promenait de long en large. Midi allait sonner
à la pendule de cuivre doré, à sujet mythologique, dont s’ornait cette
pièce que chauffait à grand’peine un feu allumé dans une cheminée qui
fumait. Au dehors, c’était sur la ville une pesée d’un ciel de neige, un
de ces ciels d’Auvergne où passe par instant le vent glacial des
montagnes. L’ordonnance du comte, un dragon à la physionomie joviale,
avait mis un peu d’ordre militaire dans ce salon loué de la veille, et,
après avoir remonté cette pendule, allumé ce feu, il achevait de
préparer deux couverts sur la table du milieu. De temps à autre il
regardait aller et venir son capitaine, qui, tirant sa moustache d’une
main nerveuse, mordant sa lèvre, fronçant ses sourcils, portait sur son
mâle visage l’expression de l’anxiété la plus douloureuse. Mais Joseph
Pourat, c’était le nom de l’ordonnance, s’expliquait trop bien dans sa
simple cervelle que le comte fût à peine maître de soi pendant qu’on
jugeait l’assassin de sa sœur. Pour lui, comme pour toutes les personnes
qui de près ou de loin touchaient aux Jussat-Randon et qui avaient connu
Charlotte, la culpabilité de Robert Greslou ne faisait pas de doute. Ce
que le fidèle soldat comprenait moins, connaissant l’énergie de son
officier, c’est qu’il eût laissé le vieux marquis se rendre seul à
l’audience. « Cela me ferait trop mal... » avait dit le comte, et
Pourat, qui disposait les assiettes et les fourchettes, après les avoir
essuyées au préalable, par une juste défiance pour la propreté du
service de l’hôtel, pensait devant la visible angoisse de son maître :
« C’est un bon cœur tout de même, quoi qu’il soit si brusque... Comme il
l’aimait!... »
André de Jussat, lui, ne semblait même pas se douter qu’il y eût
quelqu’un dans la chambre. Ses yeux bruns rapprochés du nez, qui avaient
autrefois étonné, presque gêné Robert Greslou, par leur ressemblance
avec ceux d’un oiseau de proie, ne lançaient plus ce regard fier qui va
droit sur l’objet, si l’on peut dire, et qui s’en empare. Non, il y
avait dans ces prunelles une espèce d’inexplicable reploiement de
l’être, presque une honte, comme une peur de montrer la souffrance
intime. Enfin c’étaient les yeux d’un homme que l’idée fixe obsède et
que l’aiguillon d’une peine intolérable touche sans cesse à la fibre la
plus sensible de son âme. Cette peine datait du jour où il avait reçu la
terrible lettre par laquelle sa sœur lui révélait son projet de suicide.
Une dépêche lui était arrivée presque en même temps, annonçant la mort
de Charlotte, et il avait pris le train pour l’Auvergne, précipitamment,
sans savoir de quelle manière il apprendrait à son père l’affreuse
vérité, mais décidé à tirer de Greslou une juste vengeance. Et le
marquis l’avait accueilli par ces mots :
— « Tu as reçu ma seconde dépêche?... Nous le tenons, l’assassin... »
Le comte n’avait rien dit, comprenant que c’était entre son père et lui
un malentendu. Le marquis avait précisé en racontant les soupçons qui
pesaient sur le précepteur, et que ce garçon allait être arrêté comme
meurtrier. Tout de suite cette idée s’était imposée au frère affolé de
douleur : la destinée lui offrait cette vengeance, objet unique de sa
pensée depuis qu’il avait lu — avec quel serrement de cœur! — la
confession de la morte et le détail de sa misère, de ses égarements, de
ses résistances, de son réveil atroce, de sa funeste résolution. Il
n’avait qu’à ne pas montrer la lettre qu’il tenait là dans son
portefeuille, et le lâche séducteur de la jeune fille était accusé,
emprisonné, condamné sans doute. L’honneur du nom de Charlotte était
sauvé, car Robert Greslou ne pouvait pas démontrer la nature de ses
relations avec la jeune fille. Le marquis et la marquise, ce père et
cette mère si confiants, si pénétrés de l’amour le plus vrai envers le
souvenir de la pauvre enfant, ignoreraient du moins la faute de cette
enfant, qui devait leur être un désespoir nouveau par-dessus l’autre...
Et le comte André s’était tu.
Il s’était tu, — non sans un effort violent sur lui-même. Cet homme
courageux, qui possédait par nature et par volonté, les vraies vertus
d’un vrai soldat, détestait la perfidie, les compromis de conscience,
tous les biais, toutes les lâchetés. Il avait senti que son devoir était
de parler, de ne pas laisser accuser un innocent. Il avait eu beau se
dire que ce Greslou était l’assassin moral de Charlotte, et que cet
assassinat méritait un châtiment comme l’autre; ce sophisme de sa haine
n’avait pas dominé l’autre voix, celle qui nous défend de nous faire les
complices d’une iniquité, et la condamnation de Greslou comme
empoisonneur était inique. Une circonstance inattendue et pour lui
presque monstrueuse avait achevé de bouleverser André de Jussat : le
silence de l’accusé. Si Greslou avait parlé, racontant ses amours,
défendant sa tête au prix de l’honneur de sa victime, le comte n’aurait
pas eu pour lui assez de mépris. Mais non. Par un contraste de caractère
qui devait paraître plus inexplicable encore à un esprit simple, ce
brigand déployait soudain une générosité de gentilhomme à ne pas
prononcer un mot dont fût souillée la mémoire de celle qu’il avait
attirée dans un si détestable guet-apens. Ce coquin se retrouvait brave
devant la justice, héroïque à sa manière. En tout cas, il cessait d’être
uniquement digne de dégoût. André se disait bien que c’était là une
tactique de cour d’assises, un procédé pour obtenir un acquittement par
l’absence de preuves. Mais, d’autre part, il savait, par la lettre de sa
sœur, l’existence du journal où le détail de la séduction était consigné
heure par heure. Ce journal diminuait singulièrement les chances d’une
condamnation, et Greslou ne le produisait pas. L’officier n’aurait pas
su expliquer pourquoi cette dignité d’attitude chez son ennemi
l’affolait d’une colère qui lui donnait un frénétique désir de courir
chez le magistrat chargé d’instruire l’affaire, afin que la vérité parût
au jour, et que la morte ne dût rien, non, rien, pas un atome de son
honneur posthume au drôle qui l’avait perdue. Quand il se représentait
sa sœur, la douce créature qu’il avait aimée, lui, d’une si virile et
noble affection, celle du frère aîné pour une enfant fragile et fine,
possédée par ce manant, par ce précepteur de hasard, cela lui faisait
l’impression d’un outrage si abject infligé à son sang qu’il en
défaillait de fureur, comme autrefois, quand il lui avait fallu, pendant
la guerre, assister à la capitulation de Metz et rendre ses armes. Il
éprouvait alors un soulagement à penser que le banc d’infamie où
s’assoient les faussaires, les escrocs, les meurtriers, attendait cet
homme, et ensuite l’échafaud ou le bagne... Et il étouffait la voix qui
lui disait : « Tu dois parler... » Mon Dieu! Quelle agonie pour lui que
ces trois mois durant lesquels il n’était pas demeuré cinq minutes sans
se débattre entre ces sentiments contradictoires! Au champ de
manœuvre, — car il avait repris son service, — à cheval et trottant à
grandes allures sur les chemins de Lorraine, dans sa chambre, et
travaillant sous la lampe, cette question s’était posée devant lui :
« Qu’allait-il faire? » Il avait laissé passer des semaines sans y
répondre, mais l’instant était venu où il fallait agir et se décider,
puisque dans deux jours — les débats devaient occuper quatre
séances — Greslou serait jugé et sans doute condamné. Il y aurait bien
du temps encore après cette condamnation. Mais quoi! le même débat
intime serait à recommencer alors. Lui, l’homme d’action et pour qui
l’incertitude était un malaise intolérable, il en était là, après trois
mois, à n’avoir pas pris parti, car en descendant au fond, bien au fond
de lui-même, il sentait que son silence actuel n’était encore qu’une
résolution momentanée. Il n’avait pas accepté de se taire jusqu’à la
fin. Il remettait de parler, mais il ne s’était pas serré la main et
donné sa parole qu’il ne parlerait pas. C’était la raison pour laquelle
il lui avait été physiquement impossible d’accompagner son père au
Palais de Justice pendant cette première séance, dont il allait avoir le
compte rendu, — puisque midi sonnait maintenant à la pendule, douze
coups très grêles suivis aussitôt d’un carillon dans le clocher d’une
église voisine. Le vieux Jussat ne pouvait tarder à revenir.
— « Mon capitaine, voilà M. le marquis, » dit l’ordonnance, qui avait
entendu le roulement d’une voiture, puis son arrêt devant l’hôtel, après
un regard jeté par la fenêtre.
— « Hé bien, mon père? » demanda André anxieusement sitôt que le
marquis fut entré.
— « Hé bien! nous avons le jury pour nous, » répondit le nouvel
arrivant. M. de Jussat n’était plus le maniaque brisé dont Greslou
s’était moqué si amèrement dans son mémoire. Il avait les yeux
brillants, de la jeunesse dans la voix et dans les gestes. La passion de
la vengeance, au lieu de l’abattre, le soutenait. Il en oubliait son
hypocondrie, et sa parole se faisait vive, impérieuse et nette. « On a
tiré au sort ce matin... Sur les douze jurés... J’ai pris leurs noms »,
et il consulta ses papiers, « sur les douze jurés, il y a trois
cultivateurs, deux officiers retraités, un médecin d’Aygue-perse, deux
boutiquiers, deux propriétaires, un manufacturier, un professeur, tous
des braves gens, des hommes de famille et qui voudront un exemple... Le
procureur général est sûr d’une condamnation... Ah! le scélérat! que
j’ai eu un bon moment, le seul depuis trois mois, à le voir qui arrivait
entre deux gendarmes, et de sentir qu’il était pris!... On ne s’échappe
pas de ces poignes-là... Mais quelle audace! Il a regardé dans la
salle... J’étais au premier banc... Il m’a vu... Le croiras-tu? Il n’a
pas détourné les yeux... Il m’a regardé fixement, comme pour me
braver... C’est sa tête qu’il nous faut, et nous l’aurons. »
Le vieillard avait parlé avec un sauvage accent, et il n’avait pas
remarqué la douloureuse expression que son discours avait éveillée sur
le visage du comte. Ce dernier, à l’image de son ennemi ainsi vaincu par
la force publique, saisi par les gendarmes, comme broyé dans le
formidable engrenage de cette anonyme et invincible machine de la
justice, avait frissonné d’un frisson de honte, — la honte d’un homme
qui a chargé des _bravi_ d’une besogne de mort. Ces gendarmes et ces
magistrats, il les employait comme des _bravi_ en effet, comme les
ouvriers d’une action qu’il eût tant aimé à exécuter lui-même, de ses
mains et sous sa responsabilité!... Décidément, oui, c’était lâche de
n’avoir pas parlé. Et puis ce regard lancé par l’accusé au marquis de
Jussat, que signifiait-il? Greslou savait-il que Charlotte avait écrit
sa lettre d’aveux à la veille de son suicide? Et s’il le savait, que
pensait-il? La seule idée que ce jeune homme pût soupçonner la vérité et
les mépriser, le marquis et lui, de leur silence alluma la fièvre dans
le sang du comte.
— « Non, » se dit-il quand son père fut parti pour la reprise de la
séance, après un déjeuner mangé à la hâte et presque sans échanger un
mot, « je ne peux pas me taire. Je parlerai ou j’écrirai... »
Il s’assit à la table, et il commença de tracer machinalement ces mots
en tête d’une feuille : « Monsieur le président... » Le soir tombait, et
cet homme malheureux était encore à cette place, le front dans sa main,
n’ayant pas écrit la première ligne de cette lettre. Il attendait les
nouvelles de la seconde séance, et ce fut avec un saisissement qu’il
entendit son père en raconter le détail :
— « Ah! mon bon André. Que tu as eu raison de ne pas venir! Quelle
infamie!... Mais quelle infamie!... Greslou a été interrogé... Il
continue son système et refuse de parler... Ce n’est rien... Mais les
experts sont venus rapporter les résultats de leur analyse. Notre brave
docteur d’abord... Sa voix tremblait, le cher homme, quand il a décrit
son impression devant notre pauvre Charlotte, tu sais, à son entrée dans
la chambre... Et puis le professeur Armand. Tu n’aurais pas supporté
cette horrible chose, cette autopsie de notre ange, étalée là, devant
cette salle où il y avait bien cinq cents personnes... Et puis le
chimiste de Paris. S’il restait encore un doute, après cela!... La fiole
dont le monstre s’est servi était sur la table, je l’ai vue... Et
puis... Comment a-t-on osé? Son avocat, un avocat d’office pourtant, et
qui n’a pas l’excuse d’être l’ami de son client... son avocat donc...
Mais comment te dire? Il a demandé si Charlotte était morte vierge, si
on l’avait examinée... Il y a eu un murmure de dégoût dans la salle, une
indignation de tous... Elle, mon enfant, si pure, si noble, une sainte!
Je l’aurais souffleté, cet homme... Même l’assassin en a été remué, lui
que rien ne touche... Je l’ai vu. A ce moment il a pris sa tête dans ses
mains et il a pleuré... Réponds, est-ce que cela ne devrait pas être
défendu par la loi, d’outrager ainsi une victime en plein tribunal?...
Que croyait-il donc? Qu’elle avait eu un amant?... Un amant! Elle, un
amant... »
L’indignation du vieillard était si forte que soudain il fondit en
larmes. Le fils, en présence de cette touchante douleur, sentit, lui
aussi, son cœur se fondre et les larmes lui venir, et les deux hommes
s’embrassèrent sans se dire un mot. « Vois-tu, » reprit le père quand il
put parler, « c’est là le côté affreux de ces débats, cette discussion
en public sur des choses si intimes, elle qui avait tant de pudeur pour
ses moindres sentiments. Je te l’ai dit... Je suis sûr qu’elle a été
malheureuse tout l’hiver par l’absence de Maxime. Elle l’aimait,
crois-moi, sans vouloir le montrer... C’est bien cela qui a exaspéré la
jalousie de ce Greslou... Quand il est arrivé dans la maison, qu’il l’a
trouvée si gracieuse, si simple, il a cru pouvoir la séduire, l’épouser.
Comment s’en serait-elle doutée, alors que moi-même, qui ai tant
l’habitude des hommes, je n’ai rien deviné, rien vu?... » Et, lancé sur
cette route, durant tout le dîner, puis durant toute la soirée, le
marquis parla, parla. Il goûtait cette consolation, la seule possible
dans certaines crises, de se souvenir à haute voix. Ce culte religieux
que leur malheureux père gardait à la morte était pour le fils, qui
écoutait sans répondre, quelque chose de tragique en ce moment où il se
préparait... à quoi? Allait-il vraiment porter ce coup terrible au
vieillard? Retiré dans sa chambre, avec ce grand silence d’une ville de
province autour de sa méditation, il reprit la lettre de sa sœur, et il
la relut, quoi qu’il en sût par cœur toutes les phrases. Il sortait de
ces pages, tracées par cette main aujourd’hui à jamais immobile, un
soupir si désespéré, un souffle d’agonie si triste et si navrant!
L’illusion de la jeune fille avait été si folle, ses luttes si sincères,
son réveil si amer, que le comte sentit de nouveau les larmes couler le
long de ses joues. C’était la seconde fois qu’il pleurait dans la
journée, lui qui, depuis la mort de Charlotte, avait gardé ses yeux secs
et comme brûlés par la haine. Il se dit : « Greslou a tout mérité... »
Il resta immobile quelques minutes, et, marchant vers la cheminée, où le
feu achevait de s’éteindre, il posa sur la bûche à demi consumée les
feuillets de la lettre. Il fit craquer une allumette et la glissa sous
le papier. Il vit la ligne de flamme se développer tout autour, puis
gagner la frêle écriture, puis transformer cette unique preuve du
misérable amour et du suicide de la jeune fille en un débris noirâtre.
Le frère acheva de mélanger ce débris aux cendres à coups de pincettes.
Il se coucha en disant tout haut : « C’est fait, » et il s’endormit,
comme au soir de sa première bataille, du sommeil assommé qui succède,
chez les hommes d’action, aux grandes dépenses de volonté, pour n’ouvrir
les yeux, lui si matinal d’ordinaire, qu’à neuf heures le lendemain.
— « M. le marquis a défendu qu’on éveillât mon capitaine, » répondit
Pourat quand, appelé par son maître, il ouvrit les volets. Le soleil
rayonnait dans un azur gai de fin d’hiver au lieu du ciel gris et bas de
la veille. « Il est parti, voilà une heure... Mon capitaine sait
qu’aujourd’hui on a dû amener l’accusé par le souterrain, tant le monde
est exalté contre lui. »
— « Quel souterrain? » demanda André.
— « Celui qui va de la maison d’arrêt au Palais de Justice... Il paraît
qu’on l’emploie pour les grands criminels, ceux qui pourraient être
écharpés. Ma foi, mon capitaine, si je le voyais passer, celui-là, je
crois bien que j’aurais un peu l’envie de lui tirer dessus avec mon
revolver... Les chiens enragés, ça ne se juge pas, ça s’abat... Bon, »
continua-t-il, « j’ai oublié les lettres de ce matin dans le salon. »
Il revint après une minute, ayant à la main trois enveloppes. André, qui
jeta un regard sur les deux premières, devina aussitôt, à l’adresse, de
qui elles venaient. La troisième portait une suscription d’une écriture
inconnue. Elle avait été adressée à Lunéville, de Paris, puis dirigée
sur Riom. Le comte la décacheta et lut les trois lignes que Sixte avait
griffonnées avant de prendre le train. Les mains de cet officier si
brave et qui ne savait pas le sens du mot peur se mirent à trembler. Il
devint pâle comme la feuille qu’il tenait dans ces mains frémissantes,
si pâle que Pourat lui demanda lui-même avec épouvante :
— « Mon capitaine est malade? »
— « Laisse-moi, » dit brusquement le comte, « je m’habillerai seul. »
Il avait besoin en effet de se remettre du coup subit qui venait de le
frapper. Il se trouvait donc quelqu’un au monde qui connaissait le
mystère de la mort de Charlotte et qui n’était pas Robert
Greslou, — car il avait vu des pages de la main du jeune homme, et ce
n’était pas son écriture. Ce fut une secousse de terreur comme les
hommes les plus courageux peuvent en ressentir devant un fait si
absolument inattendu qu’il prend un caractère surnaturel. Le frère de
Charlotte aurait vu sa sœur, là devant lui, vivante, qu’il n’aurait pas
été terrassé d’un étonnement plus effrayé. Quelqu’un savait le suicide
de la jeune fille, et la lettre écrite par elle avant de mourir, et le
reste peut-être... Et ce quelqu’un, ce témoin mystérieux de la vérité,
que pensait-il de lui? L’interrogation par laquelle se terminait le
billet anonyme le disait assez. Subitement, le comte se souvint de ce
qu’il avait osé cette nuit. Il se rappela cette lettre jetée au feu, et
la pourpre de la honte lui vint aux joues... Cette résolution, prise la
veille, et sur laquelle il avait dormi, il ne pouvait plus la tenir.
Qu’un homme eût le droit de dire : « Le comte de Jussat a commis une
lâcheté, » cela dépassait, pour ce gentilhomme affamé d’honneur, ce
qu’il était capable de supporter. Son trouble de la veille, qu’il avait
cru fini, se réveilla de nouveau, rendu plus intolérable par le retour
de son père, qui lui dit :
— « On a entendu les témoins... J’ai déposé... Mais ce qui a été dur,
ç’a été de me trouver dans la petite salle, avant l’audience, avec la
mère de Greslou... C’est une chance encore qu’elle ne soit pas descendue
ici... Elle est à l’hôtel du Commerce, où elle a osé me supplier de
venir pour causer avec elle, dans une scène qu’elle m’a faite. Quelle
scène!... C’est une figure à ne pas l’oublier, une face sinistre, avec
des yeux noirs qui ont comme un feu sombre dans les larmes... Elle a
marché sur moi et elle m’a parlé... Elle m’a adjuré de dire que son fils
était innocent, que je le savais, que je n’avais pas le droit de déposer
contre lui. Oui, la terrible scène, et que le gendarme a dû
interrompre!... La malheureuse! Je ne peux pas lui en vouloir... C’est
son fils... Quelle étrange chose qu’un scélérat comme celui-là puisse
encore avoir au monde un cœur qui l’aime ainsi, comme j’aimais
Charlotte, comme je t’aime... N’importe!... » continua le cruel
vieillard. « Il est une heure... Le procureur général va parler... Puis
la défense... Entre cinq et six heures, nous aurons le verdict... Que
cela me rassasiera le cœur de le regarder pendant l’énoncé de la
sentence!... Ce n’est que juste... Il a tué. Il doit mourir... »
Entre cinq et six heures!... Quand le comte André se trouva seul, il
recommença de se promener de long en large, — comme la
veille, — tandis que Pourat desservait la table avec le valet de
chambre de M. de Jussat. Ces deux hommes ont raconté que jamais leur
maître ne leur avait paru plus violemment inquiet que pendant les
quelque trente minutes qu’ils étaient demeurés à faire ce service. Leur
stupeur fut grande lorsqu’il demanda qu’on lui préparât ses vêtements
d’uniforme. En un quart d’heure il fut prêt, et il quittait l’hôtel, lui
qui avait refusé de sortir depuis les trois jours qu’il était arrivé à
Riom. Un détail fit frémir le brave Pourat. Il constata que l’officier
avait pris avec lui son revolver, posé depuis deux jours sur la table de
nuit. Le soldat se rappela ses propres discours, et il communiqua ses
craintes à son compagnon.
— « Si ce Greslou est acquitté, » dit-il, « le capitaine est homme à
lui brûler la cervelle, là, sur place... »
— « Nous devrions le suivre peut-être?... » répondit le valet de
chambre.
Tandis que les deux domestiques délibéraient, le comte suivait la grande
rue qui conduit au Palais de Justice. Il la connaissait, pour être venu
souvent à Riom dans son enfance. Cette vieille ville parlementaire, avec
ses grands hôtels aux hautes fenêtres, bâtis en pierre noire de Volvic,
semblait plus vide, plus silencieuse, plus morte encore que d’habitude,
tandis que le frère de Charlotte marchait vers la Cour. Puis
brusquement, aux abords du Palais, c’était une foule serrée et qui
remplissait l’étroite ruelle Saint-Louis par où l’on accède à la salle
des assises. L’affaire Greslou avait attiré tous ceux qui pouvaient
disposer seulement d’une heure. André eut de la peine à fendre les
groupes, composés de paysans venus de la campagne et de petits
boutiquiers qui discutaient avec une animation passionnée. Il arriva
devant les deux marches qui mènent au vestibule. Deux soldats s’y
tenaient, chargés de contenir le peuple. Le comte sembla hésiter, puis
au lieu d’entrer il poussa jusqu’au bout de la ruelle. Il se trouva
devant une terrasse plantée d’arbres nus, et qui, jetée entre les murs
sinistres de la maison centrale et la masse sombre du Palais, domine la
plaine immense de la Limagne. Une fontaine en charme d’ordinaire le
silence avec le bruit de son eau, et ce bruit restait perceptible encore
malgré la rumeur de la foule pressée dans la rue voisine. André s’assit
sur un banc, près de cette fontaine. Depuis, il n’a jamais su expliquer
pourquoi il était resté là plus d’une demi-heure, ni quelle raison
précise l’avait fait se lever, marcher vers l’entrée du Palais, écrire
quelques mots sur sa carte, donner cette carte à un soldat pour être
portée par l’huissier au président. Il avait la sensation très nette
d’agir presque malgré lui, et comme dans un songe. Sa résolution
néanmoins était prise, et il sentait qu’elle ne faiblirait plus, quoi
qu’il appréhendât avec une angoisse horrible de se trouver en face de
son père, qui était là, par delà ces gens dont il apercevait les têtes
penchées, les nuques immobiles, les épaules voûtées. Il éprouva, dans
cette agonie qu’il traversait, le seul soulagement qu’il pût ressentir,
quand l’huissier vint le prendre. Car, au lieu de l’introduire droit
dans la salle, cet homme le conduisit par un couloir jusqu’à une petite
pièce qui était sans doute le cabinet du président. Des dossiers y
traînaient sur une table. Un par-dessus et un chapeau étaient pendus à
une patère. Arrivé là, son guide lui dit :
— « M. le président va vous entendre aussitôt que M. le procureur
général aura fini... » Quelle consolation inattendue dans sa peine! Le
supplice de déposer en public et devant son père lui serait donc
épargné! Cette espérance fut de courte durée. L’officier n’était pas
depuis dix minutes dans le cabinet du président que ce dernier entrait,
un grand vieillard à la face bistrée de bile avec des cheveux gris que
l’opposition du rouge de la robe faisait paraître verdâtres. Dès les
premières mots et devant l’affirmation du comte qu’il apportait la
preuve de l’innocence de l’accusé :
— « Dans ces conditions, monsieur, » dit le magistrat, sur le visage de
qui s’était comme posé un masque de stupeur, « je ne peux recevoir vos
confidences... L’audience va être reprise et vous allez être entendu
comme témoin, pourvu que ni l’accusation ni la défense ne s’y
opposent. »
Ainsi aucune des étapes de son calvaire ne serait évitée au frère de
Charlotte! Il venait se heurter à cette machine impassible de la Justice
qui ne tient pas, qui ne peut pas tenir compte de la sensibilité
humaine. Il lui fallut s’asseoir dans la chambre des témoins, et se
souvenir de la scène qui s’y était passée — si peu d’heures
auparavant! — entre son père et la mère de Greslou, puis entrer de là
dans la salle des assises. Il vit le mur nu avec l’image du Crucifié qui
dominait cette salle, les têtes tournées vers lui dans une attention
suprême, le président de nouveau entre ses assesseurs, le procureur
général et l’avocat général assis dans leurs robes rouges; les jurés à
gauche du tribunal. Robert Greslou se tenait à droite sur le banc des
prévenus, les bras croisés, livide, mais impassible, et du monde se
pressait partout, derrière les magistrats, dans les tribunes. Au banc
des témoins André reconnut son père et ses cheveux blancs. Cette vue lui
serra le cœur, — son cœur qui pourtant ne défaillit pas quand le
président, après avoir demandé au défenseur et au procureur général
s’ils ne s’opposaient pas à l’audition du témoin, lui fit décliner ses
noms et qualités et prêter serment suivant la formule. Les magistrats
qui ont assisté à cette scène sont unanimes à dire qu’aucune émotion
d’assises ne fut jamais comparable à celle qui saisit toute la salle et
qui les saisit eux-mêmes quand cet homme, dont tous connaissaient le
passé héroïque par les articles des journaux publiés à l’occasion du
procès, commença, d’une voix pourtant ferme, mais où l’on devinait
l’atroce douleur :
— « Messieurs les jurés, je n’ai que deux mots à dire. Ma sœur n’a pas
été assassinée, elle s’est tuée. La veille de sa mort, j’ai reçu une
lettre d’elle où elle m’annonçait sa résolution de mourir, et
pourquoi... Messieurs, j’ai cru avoir le droit de cacher ce suicide,
j’ai brûlé cette lettre... Si l’homme que vous avez devant vous » — et
il montra Greslou de sa main en se tournant à demi vers
l’accusé — « n’a pas versé le poison, il a fait pire... Mais ce n’est
pas de votre justice qu’il relève, et il ne doit pas être condamné comme
assassin... Il est innocent... A défaut d’une preuve matérielle que je
ne peux plus vous donner de cette innocence, je vous apporte ma
parole. » Ces phrases tombaient une à une, dans une espèce d’angoisse de
toute la salle. On entendit un cri suivi d’un gémissement :
— « Il est fou, » disait une voix, « il est fou », ne l’écoutez pas. »
— « Non, mon père, » reprit le comte André, qui reconnut l’accent du
marquis, et qui se tourna vers le vieillard comme écroulé sur son banc.
« Je ne suis pas fou... J’ai fait ce que l’honneur exigeait... J’espère,
monsieur le président, que l’on m’épargnera d’en dire davantage. »
Il avait une supplication dans la voix, cet homme si fier, en disant
cette dernière phrase, et elle fut si bien sentie qu’un murmure passa
dans la foule quand le président lui répondit :
— « A mon grand regret, monsieur, je ne peux vous accorder ce que vous
demandez... L’extrême gravité de la déposition que vous venez de faire
ne permet pas à la Justice d’en rester sur des indications que notre
devoir — un douloureux devoir, mais un devoir, — est de vous forcer à
préciser... »
— « C’est bien, monsieur, je ferai, moi aussi, mon devoir jusqu’au
bout... » Il y eut dans l’accent avec lequel le témoin jeta cette phrase
une telle résolution, que le murmure de la foule céda tout d’un coup la
place au silence, et on entendit le président reprendre :
— « Vous avez parlé d’une lettre, monsieur, que vous aurait écrite
mademoiselle votre sœur... Permettez-moi de dire qu’il est au moins
extraordinaire que votre première idée n’ait pas été d’éclairer la
Justice en la lui communiquant... »
— « Elle contenait, » dit le comte, « un secret que j’aurais voulu
cacher au prix de mon sang... »
Il a raconté plus tard à l’ami qui lui resta si parfait jusqu’à la fin
de ce drame, à ce Maxime de Plane choisi par lui pour frère, que ç’avait
été là le moment le plus terrible de son sacrifice, — mais qu’à partir
de cette minute, l’émotion fut comme supprimée en lui par son excès
même. Les terribles détails de la lettre de la morte, il dut les
donner, — et raconter ses propres sensations, et tout confesser de ses
agonies. Quant à ce qui suivit, il a déclaré lui-même qu’il s’en
rappelait seulement quelques détails matériels, — et les plus
inattendus : — le froid sous sa main d’une colonne de fer contre
laquelle il s’appuya quand il dut s’asseoir au banc des témoins d’où
l’on venait d’emporter son père, qui s’était évanoui aux derniers mots
de sa déposition... Il a dit avoir remarqué aussi le traînant accent
lorrain du procureur général qui se leva pour abandonner l’accusation...
Combien de temps s’écoula-t-il entre cette phrase du procureur, le
discours de l’avocat de Greslou, la sortie du jury et sa rentrée avec un
verdict négatif? Il n’a jamais pu s’en rendre compte, non plus que de
l’emploi de sa soirée, quand, la salle une fois vidée, le gardien fut
venu l’inviter à sortir à son tour. Il se souvient d’avoir marché devant
lui très vite et très loin. Des bourgeois de Combronde qui rentraient
après les assises le rencontrèrent sur la route de ce village. Il
sortait d’une auberge où il avait écrit quelques lettres adressées l’une
à son père, l’autre à sa mère, une troisième à son colonel, une dernière
à Maxime de Plane. A neuf heures, il frappait à la porte de l’hôtel du
Commerce, où M. de Jussat lui avait dit que la mère de l’acquitté était
descendue, et il demandait au concierge si M. Greslou était là. Ce
garçon avait entendu le récit de la dramatique audience. Il devina, rien
qu’à l’uniforme du capitaine, qui se trouvait devant lui, et il eut le
bon sens de répondre que M. Robert Greslou n’avait point paru.
Malheureusement, il crut bien faire de monter aussitôt chez le jeune
homme, qui, sorti de prison depuis une heure, se trouvait avec sa mère
et M. Adrien Sixte. Ce dernier n’avait pu résister aux supplications
éperdues de la veuve, qui, l’ayant rencontré dans le corridor de
l’hôtel, l’avait conjuré de l’aider à raffermir son fils.
— « Monsieur, » dit cet homme à Robert après avoir demandé la
permission de lui parler à part, « prenez garde, M. le comte de Jussat
vous cherche. »
— « Où est-il? » interrogea fiévreusement Greslou.
— « Il ne doit pas avoir quitté la rue, » répondit le concierge, « mais
je lui ai dit que l’on ne vous avait pas vu ici. »
— « Vous avez eu tort, » répliqua Greslou. Et, prenant son chapeau, il
se précipita vers l’escalier.
— « Où vas-tu? » implora sa mère.
Le jeune homme ne répondit pas. Peut-être n’entendit-il même pas ce cri,
tant il avait mis de vitesse à descendre les marches de l’escalier.
L’idée que le comte André le croyait assez lâche pour se cacher de lui
le bouleversait. Il n’eut pas longtemps à chercher son ennemi. Le comte
était de l’autre côté de la rue, qui surveillait la porte. Robert le
reconnut et marcha droit sur lui.
— « Vous avez à me parler, monsieur? » lui demanda-t-il fièrement.
— « Je suis à vos ordres », continua Greslou, « pour telle réparation
qu’il vous conviendra d’exiger de moi... Je ne quitterai pas Riom, je
vous en donne ma parole. »
— « Non, monsieur, » répondit André de Jussat, « on ne se bat pas avec
les hommes comme vous, on les exécute. »
Il tira son revolver de sa poche, et comme l’autre, au lieu de fuir, se
tenait devant lui et semblait lui dire : « Osez », il lui logea une
balle dans la tête. On entendit, à la fois, de l’hôtel, le bruit de la
détonation, un cri d’agonie, et, quand on accourut, on trouva le comte
André, debout contre le mur, qui jeta son arme et, croisant le bras, dit
simplement, en montrant le corps de l’amant de sa sœur à ses pieds :
— « J’ai fait justice. »
Et il se laissa arrêter sans résistance.
* * * * *
Durant la nuit qui suivit cette scène tragique, certes, les admirateurs
de la _Psychologie de Dieu_, de la _Théorie des passions_, de
l’_Anatomie de la volonté_, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu
voir ce qui se passait dans la chambre nº 3 de l’hôtel du Commerce, et
lire dans la pensée de leur implacable et puissant Maître. Au pied du
lit où reposait un mort, le front bandé, se tenait agenouillée la mère
de Robert Greslou. Le grand négateur, assis sur une chaise, regardait
cette femme prier, tour à tour, et ce mort qui avait été son disciple
dormir du sommeil dont dormait aussi Charlotte de Jussat; et, pour la
première fois, sentant, sa pensée impuissante à le soutenir, cet
analyste presque inhumain à force de logique s’humiliait, s’inclinait,
s’abîmait devant le mystère impénétrable de la destinée. Les mots de la
seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine enfance : « Notre Père
qui êtes aux cieux... » lui revenaient au cœur. Certes, il ne les
prononçait pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais. Mais s’il
existe, ce Père Céleste, vers lequel grands et petits se tournent aux
heures affreuses comme vers le seul secours, n’est-ce pas la plus
touchante des prières que ce besoin de prier? Et, si ce Père Céleste
n’existait pas, aurions-nous cette faim et cette soif de lui dans ces
heures-là? — « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas
trouvé!... » A cette minute même et grâce à cette lucidité de pensée qui
accompagne les savants dans toutes les crises, Adrien Sixte se rappela
cette phrase admirable de Pascal dans son _Mystère de Jésus_, — et
quand la mère se releva, elle put le voir qui pleurait.
Paris, septembre 1888. — Clermont-Ferrand, mai 1889.
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.
Notes de la transcription
Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés.
En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé.
La ponctuation a été respectée, sauf en cas d’erreurs d’impression
évidentes.
Une table des matières a été ajoutée pour faciliter la lecture.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DISCIPLE ***
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