L'hôte inconnu

By Maurice Maeterlinck

The Project Gutenberg eBook of L'hôte inconnu
    
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this ebook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: L'hôte inconnu

Author: Maurice Maeterlinck

Release date: February 10, 2026 [eBook #77908]

Language: French

Original publication: Paris: Eugène Fasquelle, 1917

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTE INCONNU ***





  MAURICE MAETERLINCK

  L’HÔTE INCONNU

  SIXIÈME MILLE


  PARIS
  BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
  EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1917
  Tous droits réservés.




OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK


EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur

DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3. FR. 50 LE VOLUME

  La Sagesse et la Destinée (58e mille)                           1 vol.
  La Vie des Abeilles (71e mille)                                 1 vol.
  Le Temple Enseveli (25e mille)                                  1 vol.
  Le Double Jardin (22e mille)                                    1 vol.
  L’intelligence des Fleurs (33e mille)                           1 vol.
  La Mort (44e mille)                                             1 vol.
  Les Débris de la Guerre (13e mille)                             1 vol.


THÉATRE

  Joyzelle, pièce en 5 actes (12e mille)                        3 fr. 50
  Monna Vanna, pièce en 3 actes (40e mille)                     2 fr.  »
  Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux,
    livret (musique de Henry Février) (8e mille).               1 fr.  »
  L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (38e mille)   3 fr. 50
  La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction
    nouvelle avec une Introduction et des Notes (6e mille)      3 fr. 50
  Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille)                 3 fr. 50


CHEZ DIVERS ÉDITEURS

  Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercure de France)      3 fr. 50
  Théâtre (Lacomblez, éd. à Bruxelles, Belgique). 3 vol. à      3 fr. 50
  Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.)                  3 fr.  »
  L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck
    l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une
    Introduction. (Lacomblez, édit.)                            5 fr.  »
  Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits
    de l’allemand et précédés d’une Introduction.
    (Lacomblez, édit.)                                          5 fr.  »
  Album de douze Chansons. (Stock, édit.)                        Épuisé.


B--362.--L.-Imprimeries réunies, 7, rue St-Benoît, Paris.




IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

    20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;
    80 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.




AVERTISSEMENT


Ce livre, dont une traduction anglaise, sous le titre: _The Unknown
Guest_, a été publiée, en 1914, en Angleterre et en Amérique, était sous
presse quand éclata la guerre. Il paraît aujourd’hui à peu près tel
qu’il fut écrit. Les sciences psychiques, arrêtées dans leur marche,
comme tout ce qui n’a pas uniquement pour objet la mort et le malheur
des hommes, sont demeurées au point où je les avais laissées; et
j’aurais eu peu de choses à ajouter à ce que j’en ai dit.

On a parlé, au cours de cette guerre, de la faillite de l’occultisme. Il
est certain que toute sa partie plus ou moins légendaire, imaginaire et
fantaisiste, tout ce qui se rapporte à la prédiction de l’avenir, à
l’astrologie, aux talismans, aux envoûtements, à l’action à distances,
etc., n’a pas résisté à l’effroyable épreuve. Mais les sciences
psychiques proprement dites, qui, du reste, n’acceptent pas l’épithète
de sciences occultes que leur décerne le vulgaire, n’ont subi aucune
déconvenue et ont vu se manifester, dans la monstrueuse tourmente,
souvent avec plus d’énergie, les mêmes phénomènes qu’elles étudiaient
aux heures de la paix. Elles ont déjà recueilli et recueilleront
assurément, après l’orage, un grand nombre de faits nouveaux se
rattachant aux pressentiments, aux prémonitions, à la psychométrie, à la
lucidité, à la télépathie entre vivants et à la télépathie
d’outre-tombe, qu’on attribue, à tort ou à raison, à la survivance des
morts. Il sera nécessaire de consacrer toute notre attention à l’étude
de ce dernier phénomène; et, cette fois, étant donné les circonstances,
il nous sera peut-être accordé de serrer de plus près la prodigieuse
énigme; car jamais notre terre, depuis qu’elle a pris figure humaine,
n’a vu s’accumuler sur elle, en aussi peu de temps, une telle masse de
jeunes morts avides de se survivre. Des faits naturellement
inexplicables, analogues à ceux que relate Sir Oliver Lodge dans son
dernier livre: _Raymond or Life and death_, surgissent déjà et bientôt
surgiront de toutes parts. Mais il faudra un certain temps pour les
classer, les vérifier, les mettre au point; et il serait téméraire d’en
parler dès aujourd’hui. On ne rentre pas la moisson sous la pluie et les
éclairs de la tempête.




L’HÔTE INCONNU




INTRODUCTION


I

Mon essai sur _La Mort_ m’a entraîné à faire une enquête consciencieuse
et, du moins j’y ai tâché, aussi complète que possible, sur l’état
présent du mystère. J’espérais faire tenir en un volume le résultat de
ces recherches, qui, du reste, pour le dire tout de suite, n’apprendront
rien à ceux qui parcoururent les mêmes régions et n’ont d’autres mérites
que leur sincérité, leur impartialité, et une exactitude scrupuleuse.
Mais, à mesure que j’avançais, j’ai vu la matière s’étendre sous mes
pas, si bien qu’il m’a fallu diviser mon travail en deux parties qui
seront à peu près égales: dans la première, publiée aujourd’hui,
j’étudie sommairement les apparitions et hallucinations véridiques et
les maisons hantées ou, si l’on veut, les phantasmes des vivants et des
morts, les manifestations appelées assez bizarrement et improprement
psychométriques, la connaissance de l’avenir: pressentiments, présages,
prédictions, prémonitions, précognitions, etc., et enfin les chevaux
d’Elberfeld. Dans la seconde, qui paraîtra plus tard, je m’occuperai des
miracles de Lourdes et d’ailleurs, des phénomènes dits de
matérialisation, de la baguette divinatoire, de l’asepsie fluidique,
tout en ne négligeant pas une menue poussière de miracle qui flotte,
au-dessus des prodiges principaux, dans l’atmosphère étrange où nous
allons entrer.


II

Lorsque je parle de l’état présent du mystère, il va sans dire que je
n’entends pas du tout le mystère de la vie, de sa fin et de ses
origines; ni la grande énigme de l’Univers où nous sommes plongés. En ce
sens, tout est mystère, et, comme je l’ai dit ailleurs, il est probable
que tout le sera toujours; et que nous n’atteindrons jamais, sur aucun
point, les dernières limites de la connaissance et de la certitude. Il
s’agit ici de ce qui, dans ce mystère accepté, habituel, familier et
presque oublié, trouble brusquement la routine de notre ignorance
générale. En eux-mêmes, ces faits, qui nous semblent surnaturels, ne le
sont pas plus que les autres; peut-être sont-ils plus rares, ou, pour
mieux dire, moins fréquemment ou plus difficilement constatés. En tout
cas, leurs causes profondes, tout en n’étant probablement ni plus
lointaines, ni plus inaccessibles, paraissent se cacher dans un inconnu
moins souvent parcouru par notre science qui n’est au fond qu’une
expression rassurante et conciliante de notre ignorance. On peut
aujourd’hui, grâce aux travaux de la _Society for Psychical Research_,
et d’une foule d’autres chercheurs, aborder avec une certaine confiance
l’ensemble de ces phénomènes. On marche enfin, hors des légendes, des
contes à dormir debout, des commérages, des illusions et des
exagérations, sur un terrain étroit mais assez sûr. Ce n’est pas à dire
qu’il n’y ait d’autres phénomènes surnaturels que ceux recueillis par
cette société et quelques revues sérieuses qui suivent les mêmes
méthodes. Malgré leur diligence qui, depuis plus de trente ans, fouille
les coins obscurs de notre planète, il est inévitable que bien des
choses leur échappent; outre que la sévérité de leurs enquêtes rejette
les trois quarts de celles qu’on leur signale. Mais il est permis
d’affirmer que les vingt-huit volumes de ses _Proceedings_, les dix-sept
tomes de son _Journal_, en y joignant les vingt-cinq années des _Annales
des sciences psychiques_, pour ne citer que ce périodique entre tous
excellent, embrassent, pour l’instant, tout le champ de l’extraordinaire
et offrent quelques exemples de toutes les manifestations anormales de
l’inexplicable qui nous enveloppe. On peut dès maintenant les classer,
les diviser, les subdiviser en genres, espèces et variétés. C’est peu de
chose, si l’on veut, mais c’est ainsi que commencent les sciences et
qu’au surplus finissent beaucoup d’entre elles. Il y a donc assez de
faits acquis à peu près incontestables pour qu’il soit possible de les
interroger utilement, de reconnaître leurs tendances, d’entrevoir leur
caractère général et peut-être de remonter à leur source unique en
écartant peu à peu les broussailles et les ruines qui, depuis tant de
centaines ou de milliers d’années, la voilaient à nos yeux.


III

A vrai dire, ces manifestations surnaturelles semblent moins féeriques
et moins fantastiques qu’il y a quelques siècles; et l’on est tout
d’abord un peu déçu. On croirait que le mystère, lui aussi, a des hauts
et des bas et demeure soumis aux caprices d’on ne sait quelles modes
d’outre-terre; ou, pour être plus exact, il est évident que la plupart
de ces miracles légendaires ne résisteraient pas à l’examen rigoureux
d’aujourd’hui. Ceux qui triomphent de l’épreuve et bravent notre regard
moins crédule et plus pénétrant, méritent d’autant plus de fixer notre
attention. Ce ne sont point les derniers survivants de l’énigme, puisque
celle-ci subsiste tout entière et s’étend à mesure qu’on l’éclaire; mais
peut-être y peut-on voir les suprêmes ou les premiers efforts d’une
puissance qui ne paraît pas résider entièrement dans notre sphère. On
dirait des coups frappés du dehors par un inconnu plus inconnu que celui
que nous croyons connaître, un inconnu qui n’est peut-être pas celui de
l’univers dont nous avons fait peu à peu un inconnu de tout repos, comme
nous avons fait de l’univers une sorte de province de la terre, mais un
étranger qui nous arrive d’un autre monde, un visiteur inattendu qui
vient assez sournoisement troubler la quiétude satisfaite où nous nous
endormions, bercés par la main ferme et vigilante de la science
classique.


IV

Contentons-nous d’abord de les énumérer. Nous avons donc: les tables
tournantes avec leurs «raps», les déplacements et les apports d’objets
sans contacts, les phénomènes lumineux, les matérialisations, les
attouchements spirites, la lévitation et certains tours inexpliqués des
jongleurs indiens, la prémonition, précognition, lucidité ou
clairvoyance, la xénoglossie, les apparitions ou hallucinations
véridiques, les maisons hantées, bilocations, etc., les communications
avec les morts, la baguette divinatoire, les cures miraculeuses de
Lourdes ou d’ailleurs, l’asepsie fluidique et enfin les fameux animaux
pensants d’Elberfeld et de Mannheim; voilà, si je ne me trompe, après
avoir éliminé tout ce qui est insuffisamment constaté ou prouvé, le
résidu, ou si l’on veut, le _caput mortuum_ du miracle actuel.

Tout le monde a entendu parler des tables tournantes; c’est un peu l’a,
b, c, de l’occultisme. Le phénomène est si commun et se produit si
facilement que la _Société des Recherches psychiques_ n’a pas cru devoir
s’en occuper d’une façon spéciale. Nous ne nous en occuperons pas
davantage; tous les problèmes qu’il soulève se retrouvant dans la
plupart des manifestations psychiques que nous étudierons. On sait qu’il
suffit, mais qu’il est indispensable, pour obtenir ces mouvements
mystérieux, que parmi ceux qui font la chaîne, se trouve un sujet doué
de facultés médiumniques. Je le répète, l’expérience est à la portée de
qui veut la tenter sérieusement dans les conditions requises, et aussi
incontestable que la polarisation de la lumière ou la cristallisation
par les courants électriques.

On peut mettre dans le même groupe, les déplacements et les apports
d’objets sans contacts, les attouchements de mains spirites, les
phénomènes lumineux et les matérialisations. Comme les tables
tournantes, ils exigent la présence d’un médium. Inutile de faire
observer que nous sommes ici dans la terre promise de la fraude, et que
même les médiums les plus puissants, ceux qui possèdent les dons les
plus réels et les moins contestables, la célèbre Eusapia Paladino par
exemple, sont à l’occasion, et cette occasion se présente trop souvent,
d’incorrigibles simulateurs. Mais quelque grande que soit la part faite
à la supercherie, il n’en reste pas moins un nombre considérable de
faits si rigoureusement contrôlés qu’il faut bien les admettre ou
renoncer à toute certitude humaine.

Il n’en va pas tout à fait de même de la lévitation et des prodiges
qu’accomplissent, au dire des voyageurs, certains jongleurs indiens. Si
l’inhumation prolongée d’un être vivant est à peu près prouvée et peut
sans doute s’expliquer physiologiquement, il y a nombre d’autres tours
sur lesquels nous n’avons pas jusqu’ici d’études décisives. Je passe
sous silence le _Mango tree_ et le _Basket trick_ qui ne sont que de la
prestidigitation; mais le _Fire Walk_ et le fameux _Rope climbing
trick_, demeurent plus mystérieux.

Le _Fire Walk_, ou marche sur des pierres rougies ou des charbons
ardents, est une sorte de cérémonie religieuse qui se pratique aux
Indes, dans certaines îles de la Polynésie, dans l’île Maurice, etc. A
la suite d’incantations du grand-prêtre, les pieds nus des fidèles qui
le suivent sur le lit de galets ou de tisons incandescents, paraissent à
peu près insensibles aux morsures du feu. La chaleur de l’aire traversée
est-elle réellement intolérable, l’endurance extraordinaire
s’explique-t-elle par l’épaisseur de la substance cornée qui protège la
plante des pieds des indigènes, y a-t-il brûlure ou la peau reste-t-elle
indemne? Les voyageurs sont loin d’être d’accord; et, dans l’état
présent, la question est trop incertaine pour qu’il soit utile de s’y
arrêter.

Le _Rope climbing_ est plus extraordinaire. Sur une place publique, loin
de tout arbre et de tout édifice, s’installe le jongleur. Il n’a, pour
bagage, qu’un paquet de cordes et un vieux sac de toile. Un enfant
l’accompagne. Le jongleur lance en l’air un bout de la corde, et
celle-ci, comme attirée par un crochet invisible, se déroule et s’élève
toute droite dans le ciel, jusqu’à ce que son extrémité disparaisse aux
regards. L’enfant grimpe alors le long de la corde, disparaît également;
et peu après, tombent de l’azur, des bras, des jambes, une tête, etc.,
que le sorcier ramasse et fourre dans le sac. Il prononce ensuite sur
celui-ci quelques paroles magiques, l’ouvre, et l’enfant souriant, salue
les spectateurs.

Voilà, à quelques variantes près, la forme habituelle du sortilège. Il
est assez rare et ne semble pratiqué que par une secte particulière
originaire des provinces du Nord-Ouest. Il n’est peut-être pas encore
suffisamment constaté et étudié pour qu’on puisse le ranger parmi les
faits acquis mentionnés plus haut. S’il était tel qu’on le décrit, il ne
pourrait guère s’expliquer que par une étrange puissance hallucinatoire
qui émanerait du jongleur ou de l’illusionniste. Il «suggestionnerait»
l’assistance et lui ferait voir ce qu’il voudrait, et cette suggestion
ou cette hallucination collective, embrasserait une aire fort étendue.
On a vu en effet des spectateurs, des Européens, accoudés aux balcons de
maisons assez éloignées de la foule indigène, la subir également. On
trouverait là une des manifestations les plus curieuses de cet «hôte
inconnu» dont nous reparlerons quand, après avoir énuméré ses faits et
gestes, nous tenterons de scruter et de fixer les bizarreries de son
caractère.

La lévitation proprement dite, c’est-à-dire l’élévation, sans contact,
et le flottement d’un objet ou même d’un être vivant, pourrait être due
à la même puissance hallucinatoire; mais on n’en a pas jusqu’ici
d’exemples assez nombreux et authentiques pour qu’il soit possible de
conclure. Du reste, nous la retrouvons quand nous arrivons au chapitre
des matérialisations avec lequel elle fait corps.




I

PHANTASMES DES VIVANTS ET DES MORTS


I

Ceci nous mène naturellement aux apparitions et hallucinations
véridiques et jusqu’aux maisons hantées. On sait qu’il existe sur les
phantasmes des vivants et des morts toute une littérature née de
nombreuses et scrupuleuses enquêtes entreprises en Angleterre, en
France, en Belgique, en Suisse et aux États-Unis par les soins de la
_Society for psychical Research_. En présence des preuves accumulées, il
serait ridicule de s’obstiner à nier la réalité des faits. Il est
désormais incontestable qu’une émotion violente ou profonde peut être
transmise instantanément d’un esprit à un autre, quelle que soit la
distance qui sépare celui qui l’éprouve de celui à qui elle se
communique. Elle se traduit le plus souvent par une hallucination
visuelle, plus rarement par une hallucination auditive; et comme
l’émotion la plus violente que puisse éprouver l’homme, est celle qui
l’étreint et le bouleverse à l’approche ou dans l’instant même de la
mort, c’est presque toujours cette émotion suprême qu’il émet, et dirige
avec une précision incroyable, pour atteindre à travers l’espace, à
travers les mers et les continents s’il le faut, un but invisible et
mobile. Au reste, quoique moins fréquemment, un danger, une crise graves
peuvent engendrer et envoyer au loin une hallucination analogue. C’est
ce que la S. P. R. appelle _Phantasms of the living_. Quand
l’hallucination a lieu plus ou moins longtemps après le décès de celui
qu’elle semble évoquer, on la range parmi les phantasmes des morts.

Ces derniers phantasmes sont plus rares. «Si nous pouvions, dit Myers,
tracer une courbe exprimant le nombre relatif des apparitions avant et
après la mort, nous verrions que ce nombre augmente rapidement pendant
les quelques heures qui précèdent, pour diminuer graduellement pendant
les premières heures et les premiers jours qui suivent la mort; après la
première année, les apparitions deviennent tout à fait rares et
exceptionnelles[1].

  [1] MYERS, _Human Personality_.

Pour exceptionnelles qu’elles soient, il y a néanmoins de telles
apparitions, et prouvées, autant que peut l’être un fait, par des
témoignages nombreux et précis. On en trouvera des exemples dans les
_Proceedings_, notamment T. VI, p. 13 et 65, etc.

Qu’il s’agisse de vivants, de mourants ou de morts, on connaît la forme
habituelle de ces hallucinations dont les grandes lignes ne varient
guère. Quelqu’un, dans sa chambre, dans la rue, en voyage, n’importe où,
voit brusquement surgir le fantôme net et clair d’un parent, d’un ami,
auquel il ne pensait nullement, qu’il sait être à mille lieues de
l’endroit où il se manifeste, en Amérique, en Asie, en Afrique; car les
distances ne comptent guère. Le plus souvent, le fantôme ne dit rien, sa
présence, toujours brève, n’est qu’une sorte d’avertissement silencieux.
Parfois, il semble en proie à des préoccupations futiles et vétilleuses.
Plus rarement, il parle, pour dire, en somme, fort peu de chose. Plus
rarement encore, il révèle un crime, une circonstance, un trésor caché,
que nul autre que lui ne pouvait connaître. Mais nous reviendrons sur
ces points, après avoir achevé cette énumération sommaire.


II

Le phénomène des maisons hantées ressemble aux phantasmes des morts, à
cela près qu’ici le revenant s’attache à la demeure, au logis, à
l’immeuble et nullement aux personnes qui l’habitent. Dès la deuxième
année de son existence, c’est-à-dire dès 1883-1884, le _Committee on
Haunted Houses_ de la S. P. R. a, parmi des centaines d’autres, choisi
et analysé 65 cas dont 28 s’appuient de témoignages directs et de
premier ordre[2]. Il est tout d’abord remarquable que ces récits
authentiques n’ont aucun rapport avec les légendaires et sensationnelles
histoires de revenants qui traînent encore, notamment aux approches de
Noël, dans nombre de magazines anglais et américains. On n’y trouve
jamais de suaires, de catafalques, de squelettes, de cimetières, de
flammes infernales, de malédictions, de hurlements lugubres, de chaînes
agitées avec un bruit terrible, ni rien de l’appareil traditionnel qui
caractérise cette médiocre littérature d’outre-tombe. Au contraire, les
scènes qui se déroulent dans les maisons qui semblent véritablement
hantées, sont en général très simples, assez insignifiantes, presque
bourgeoises. Les spectres n’y ont aucune prétention, ne font pas de
frais de mise en scène ni de costumes. Ils sont vêtus comme ils
l’étaient quand, il y a parfois bien des années, ils menaient au fond de
leur demeure, leur petite vie sans aventures. C’est tantôt une vieille
dame, un pauvre châle gris modestement croisé sur la poitrine, qui se
penche la nuit sur le sommeil des nouveaux locataires, ou qu’on
rencontre fréquemment, muette, discrète, un peu farouche, dans
l’antichambre ou l’escalier. Ou bien c’est un monsieur en robe de
chambre, à l’œil torve, qui passe dans un corridor violemment éclairé
d’une lumière inexplicable; ailleurs, c’est encore une dame d’un certain
âge, vêtue de noir, que l’on trouve assez souvent assise dans le
«bow-window» de son salon. Lorsqu’on lui adresse la parole, elle se
lève, semble sur le point de répondre, mais ne dit rien. Quand on la
poursuit, qu’on l’accule dans un coin, elle élude tout contact et
disparaît. On fixe à la glu des fils de soie en travers de l’escalier;
elle passe et les fils ne bougent pas. Ce fantôme,--et il en va de même
dans la plupart des cas,--est vu par tous ceux qui vivent dans la
maison: parents, amis, domestiques anciens ou nouveaux, etc. S’agit-il
de suggestion, d’hallucination collective? En tous cas, des étrangers,
des visiteurs à qui l’on n’a rien dit, l’aperçoivent comme les autres et
demandent ingénument: «Quelle est donc cette dame en deuil que j’ai
rencontrée dans la salle à manger?»--S’il y avait suggestion collective,
il faudrait donc admettre que c’est une suggestion subconsciente émise à
l’insu de tous ceux qui y participent; ce qui est du reste fort
possible.

  [2] _Proceedings_, I, p. 101-115; V, p. 137-151; VIII, p. 311-332,
    etc.

Dans un ordre analogue, je ne mentionnerai pas ici les fantaisies de ce
que les Allemands appellent le _Poltergeist_, pierres lancées, sonneries
mises en branle, matelas retournés, meubles renversés, etc., toujours
suspectes, et qui ne sont, au fond, semble-t-il, que de bizarres
espiègleries d’hystériques ou de médiums facétieux. Les manifestations
du _Poltergeist_ sont assez fréquentes; et l’on en trouvera plusieurs
exemples dans les _Proceedings_ et surtout dans le journal de la
_S. P. R._

Quant aux communications d’outre-tombe, je n’ajouterai rien, pour
l’instant, à ce que j’en ai dit au chapitre qui leur est consacré dans
mon étude sur _La Mort_. Il est possible que les événements de cette
guerre apportent des faits nouveaux et plus irrésistibles que ceux que
nous connaissions, et qui brisent enfin, sur ce point, la sphère
terrestre où nous sommes captifs.


III

Les hypothèses religieuses écartées[3], que nous n’examinons pas ici,
car elles appartiennent à un ordre d’idées différent, pour expliquer la
plupart de ces phénomènes, ou du moins pour ne pas garder à leur sujet
un silence absolu et décourageant, s’offrent deux théories qui, par des
routes plus ou moins divergentes, vont se perdre dans l’inconnu; c’est à
savoir la théorie spirite et la théorie médiumnique. Les spirites, ou
plutôt, les néo-spirites ou spirites scientifiques, qu’il ne faut pas
confondre avec les disciples un peu trop crédules d’Allan Kardec,
soutiennent que les morts ne meurent pas tout entiers, que leur entité
spirituelle ou animique ne s’éloigne ni ne se disperse dans l’espace
après la dissolution du corps, mais continue autour de nous une
existence active encore qu’invisible. On n’a du reste, dans la théorie
néo-spirite, sur la vie de ces désincarnés, que des notions assez
vagues. Sont-ils plus intelligents que lorsqu’ils habitaient leur chair?
Disposent-ils de connaissances, de facultés plus étendues que les
nôtres? On ne possède pas jusqu’ici les faits incontestables qui
permettraient de l’affirmer. Il semble, au contraire, si les désincarnés
subsistent réellement, que leur vie soit bornée, débile, précaire,
incohérente et surtout assez brève. A quoi l’on objecte qu’elle n’est
telle qu’à nos yeux impuissants. Les morts parmi lesquels nous marchons
sans nous en douter, s’évertuent à se faire entendre, à se manifester,
mais se heurtent au mur impénétrable de nos sens qui, uniquement créés
pour percevoir la matière, ignorent irrémédiablement tout le reste qui
est sans doute le principal de l’univers. Ce qui survivra en nous,
emprisonné dans notre corps, est absolument inaccessible à ce qui survit
en eux. Tout au plus réussissent-ils, par moments, à faire pénétrer
quelques lueurs de leur existence à travers les fissures de ces
organismes singuliers qu’on appelle médiums. Mais ces lueurs errantes,
fugaces, hasardeuses, étouffées, déformées, ne peuvent nous donner
qu’une idée dérisoire d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la vie
purement animale, au fond, que nous menons sur cette terre. Il est
possible, et l’hypothèse est défendable. Il est en tout cas remarquable
que certaines communications, certaines manifestations ont ébranlé les
savants les plus froids, les plus hostiles aux influences de l’au-delà.
Afin de comprendre un peu leur inquiétude et leurs étonnements, il
suffira de lire, pour ne citer qu’un exemple entre mille, le troublant
mais inattaquable rapport du professeur Bottazzi, directeur de
l’Institut de Physiologie de l’Université de Naples, intitulé[4]: _Dans
les régions inexplorées de la biologie humaine. Observations et
expériences sur Eusapia Paladino._ Il y eut rarement dans le domaine
médiumnique ou spirite, expériences conduites avec une méfiance plus
ombrageuse, une rigueur scientifique plus implacable. Lorsque dans le
petit laboratoire de physiologie de l’université napolitaine, aux portes
sévèrement cadenassées et scellées, toute possibilité de fraude étant
pour ainsi dire mathématiquement exclue, apparurent soudain des membres
épars, des mains pâles, diaphanes et intelligentes, qui faisaient
fonctionner les appareils destinés à enregistrer leurs attouchements,
surtout lorsque s’éleva d’entre les rideaux du cabinet médiumnique le
profil d’une tête noire qui demeura visible durant plusieurs secondes et
ne se retira qu’épouvantée elle-même, semble-t-il, par les exclamations
d’étonnement arrachées à ce groupe de savants qui pourtant s’attendait à
tout; le professeur Bottazzi avoue--ce sont ses propres termes, mesurés
comme il sied à la science, mais significatifs--«qu’il éprouva dans tout
son corps un frémissement».

  [3] Au même titre, écartons également l’hypothèse théosophique qui,
    ainsi que les autres, exige d’abord une adhésion, un acte de foi
    aveugle. Ses applications, souvent ingénieuses, ne sont que des
    affirmations énergiques mais gratuites et, comme je l’ai dit dans
    _La Mort_, ne nous apportent pas l’ombre d’un commencement de
    preuve.

  [4] _Annales des Sciences psychiques_, août-novembre 1907.

C’est une de ces minutes où un doute qu’on croyait à jamais aboli
étreint le plus incrédule. Pour la première fois peut-être, il regarde
autour de soi avec incertitude et se demande dans quel monde il se
trouve. Quant aux fidèles de l’inconnu qui, depuis longtemps, ont
compris qu’il faut se résigner à ne rien comprendre et être prêts à
toutes les surprises, il y a là cependant, même pour eux, un mystère
d’une autre nature, un mystère qui les déconcerte, le seul vraiment
étrange, plus angoissant que tous les autres réunis, parce qu’il
effleure des craintes ancestrales et touche le point le plus sensible de
notre destinée.


IV

L’argument spirite le plus digne d’attention est celui que fournissent
les apparitions des morts et les maisons hantées. Ne tenons pas compte
des phantasmes qui précèdent, accompagnent ou suivent de près le décès;
ils s’expliquent par la transmission d’une émotion violente de
subconscient à subconscient, et lorsqu’ils ne se manifestent que
plusieurs jours après la mort, on peut encore soutenir que ce sont des
communications télépathiques retardées. Mais que dire des fantômes qui
surgissent plus d’un an, voire plus de dix ans après la disparition du
cadavre? Ils sont assez rares, je le sais, mais enfin il y en a qu’il
est bien difficile de nier tant leurs gestes furent soigneusement
constatés par des témoignages nombreux, concordants et précis. Il est
vrai qu’ici encore, où il s’agit, dans la plupart des cas, d’apparitions
à des parents, à des amis, on peut alléguer qu’on se trouve en présence
de faits télépathiques ou d’hallucinations de la mémoire. Nous enlevons
ainsi aux spirites une province nouvelle et considérable de leur
domaine. Néanmoins, il leur reste certains clos réservés où nos
explications télépathiques pénètrent moins facilement. Il y eut en effet
des revenants qui se montrèrent à des personnes qui n’avaient jamais vu
ni connu celui qui revenait. Ils se confondent plus ou moins avec les
spectres des maisons hantées auxquels il nous faut un instant revenir.

Comme je l’ai dit plus haut, il est presque impossible de nier de bonne
foi l’existence de ces maisons. Ici encore, l’interprétation
télépathique s’impose dans la plupart des cas. On peut même lui donner
une extension étrange mais justifiée, car on ne connaît guère ses
limites. Il arrive assez fréquemment, par exemple, que des revenants
viennent troubler un logis où l’on retrouve parfois, sur leurs
indications, des ossements cachés dans les murs ou sous les lames des
parquets. Il se peut même, comme dans le cas de William Moir, aussi
rigoureusement contrôlé qu’une enquête judiciaire[5], que le squelette
soit enterré à une assez grande distance de la demeure et remonte à plus
de quarante ans. Les restes enlevés et convenablement ensevelis, les
apparitions cessent.

  [5] _Proceedings_, t. VI, p. 35-41.

Mais, même dans le cas de William Moir, il n’y a pas, je crois, de
raison suffisante pour abandonner l’hypothèse télépathique. Le médium,
le _sensitif_, comme disent les Anglais, «sent» la présence ou la
proximité des ossements; une relation, d’ailleurs profondément
mystérieuse, s’établit d’eux à lui, qui lui fait éprouver la dernière
émotion du défunt et parfois lui permet d’évoquer l’image et les
circonstances du suicide ou du crime, tout comme dans la télépathie
entre vivants, le contact d’un objet dans ce qu’on appelle la
psychométrie, peut le mettre en rapport direct avec le subconscient du
propriétaire de celui-ci. Le chaînon qui rattache la vie à la mort n’est
pas entièrement brisé; et l’on peut dire, à la rigueur, que tout se
passe encore dans notre monde.


V

Mais y a-t-il des cas où tout lien, si ténu, si subtil qu’on le suppose,
semble décidément rompu? Qui oserait l’affirmer? On commence seulement à
soupçonner l’élasticité, la ductilité, la complexité de ces fils
invisibles qui relient entre eux objets, pensées, vies, émotions, tout
ce qui existe sur cette terre, et même ce qui n’est pas encore à ce qui
n’est plus. Prenons un exemple de la première série des _Proceedings_:
M. X-Z..., connu de la plupart des membres du _Committee on Haunted
Houses_ et dont le témoignage ne saurait être mis en doute, loue une
vieille maison, dont il ignore complètement l’histoire. Tout ce qu’il
sait, c’est que deux servantes de son ami, M. G..., qui occupe une autre
partie de la maison très vaste, l’ont quitté à cause de bruits étranges
qu’on entendait la nuit. Un soir, un 22 septembre, M. X-Z..., se
disposant à gagner sa chambre à coucher, voit tout le couloir illuminé
d’une lumière éblouissante et inexplicable et, dans cette lumière
insolite, se dresser un vieillard en robe à fleurs; après quoi,
vieillard et lumière s’évanouissent, le laissant dans une obscurité
profonde. Le lendemain, se rappelant l’aventure des deux servantes, il
fait une enquête dans le village. D’abord elle ne donne aucun résultat;
mais enfin un vieil homme de loi lui apprend qu’il a entendu dire que le
grand-père du propriétaire actuel avait étranglé sa femme et s’était
coupé la gorge à l’endroit même où s’était montrée l’apparition. Il ne
pouvait plus préciser exactement la date de ce double événement; mais M.
X-Z..., après avoir consulté les registres de la paroisse, constate
qu’il avait eu lieu un 22 septembre.

Le 22 septembre de l’année suivante, un ami de M. G... descend chez
celui-ci pour y passer quelques jours. Le lendemain, pâle et défait, il
annonce son départ à son hôte. Pressé de questions, il finit par avouer
qu’il a peur, qu’il n’a pu fermer l’œil, que durant toute la nuit il a
entendu des gémissements, des blasphèmes, des cris de désespoir, que sa
porte s’est ouverte, etc.

Trois ans après, M. X-Z... va rendre visite, à Londres, au propriétaire
de la maison, et remarque, au-dessus de la cheminée, un portrait qui
reproduit exactement l’image de l’apparition du couloir. Il le désigne à
son ami M. G..., qui l’accompagne, en lui disant: «Voilà l’homme que
j’ai vu.»

Interrogé, le propriétaire déclare que c’est le portrait de son
grand-père qui, ajoute-t-il, «n’avait pas fait honneur à la famille».

Évidemment, tout ceci ne prouve nullement l’existence des fantômes ou la
survivance de l’homme. Il est fort possible que malgré la bonne foi
incontestée de M. X-Z..., l’imagination ait sournoisement, mais
énergiquement, collaboré à ces prodiges. Peut-être fut-elle mise en
branle par l’histoire des deux servantes, insignifiante et négligée,
mais probablement descendue dans les ténèbres fantasques et fécondes de
la subconscience. L’image est ensuite transmise par suggestion à l’hôte
effrayé d’une nuit sans sommeil; quant au portrait reconnu, c’est, selon
la thèse qu’on défend, le point le plus faible ou le plus frappant de
l’aventure.

Il n’en est pas moins certain qu’il y a quelque déloyauté à expliquer de
cette façon tous les événements de ce genre. C’est étendre à l’extrême
les vertus à tout faire de la très complaisante télépathie. Il est du
reste des cas où l’interprétation télépathique est encore plus précaire;
par exemple, celui qu’expose Miss R.-C. Morton, au t. VIII des
_Proceedings_.

L’histoire est trop longue et trop compliquée pour qu’il soit possible
de la reproduire ici. Inutile de faire remarquer que par le caractère de
Miss Morton, entraînée aux méthodes scientifiques, par la valeur des
témoignages qui la corroborent, l’authenticité des faits semble
irrécusable. Il s’agit donc d’une maison bâtie en 1860, successivement
habitée par un Anglo-Indien, par un vieillard, puis inoccupée durant
quatre ans. Quand la famille du capitaine Morton s’y installe en 1882,
il n’a jamais, du moins à sa connaissance, été question de revenants.
Trois mois après, Miss Morton, se trouvant dans sa chambre et sur le
point de se coucher, entend un bruit près de sa porte, croit que c’est
sa mère, ouvre, d’abord ne voit rien, fait quelques pas dans le couloir
et aperçoit alors, au coin de l’escalier, une femme de haute taille,
vêtue de noir. Pour ne pas inquiéter les siens, elle n’en parle à
personne qu’à une amie assez éloignée. Mais bientôt la même femme vêtue
de noir est rencontrée tour à tour par les autres habitants de la
demeure: par une sœur de passage, par le père, par trois autres sœurs,
par un petit garçon, par les domestiques, par un voisin, le général
A..., qui, la voyant tout en pleurs dans le verger, s’imagine que c’est
une des filles Morton qui est malade et envoie prendre de ses nouvelles.
Il n’est pas jusqu’aux deux chiens de la maison, qui, plus d’une fois,
ne manifestent clairement qu’ils aperçoivent le fantôme.

Ce fantôme est d’ailleurs inoffensif, il ne dit rien, il ne demande
rien. Il erre çà et là, sans but apparent, et quand on l’interpelle, il
ne répond pas et s’évade. On s’y habitue, il ne gêne personne et
n’inspire aucune terreur. Il est immatériel, on ne peut le toucher, mais
il intercepte la lumière. Après enquête on parvient à l’identifier; ce
doit être la seconde femme de l’Anglo-Indien. La famille Morton n’a
jamais vu cette dame, mais d’après la description qu’on en fait à ceux
qui la connurent, il paraît que la ressemblance est certaine. On ignore
du reste pourquoi elle revient ainsi hanter une maison où elle n’est pas
morte. A partir de 1887, les apparitions deviennent moins fréquentes et
plus vagues, et cessent complètement en 1889.


VI

Tenons pour certains et incontestables les faits tels qu’ils sont
exposés dans le rapport des _Proceedings_. Nous avons à peu près le cas
idéal, sans suggestion antérieure ou ambiante. Si l’on nie le fantôme,
si l’on ne veut pas, à toute force, que les morts se survivent, il faut
admettre que l’hallucination naît spontanément dans l’imagination de
Miss Morton, médium inconscient, et se transmet ensuite télépathiquement
à tous ceux qui l’entourent. A mon avis, quelque arbitraire et
draconienne qu’elle soit, c’est l’explication qu’il convient d’accepter,
en attendant d’autres preuves. Mais il faut avouer qu’en étendant ainsi
notre incrédulité, il devient bien difficile aux morts de faire
connaître leur existence.

On compte un certain nombre de cas de ce genre, sérieusement contrôlés,
qui ne représentent probablement qu’une part infime de ceux qu’on
pourrait recueillir. Est-il possible qu’ils échappent entièrement à
l’explication télépathique? Il serait nécessaire d’en faire une étude
spéciale, minutieuse et serrée; car la question n’est pas dénuée
d’intérêt. Si l’existence des revenants était bien établie, ce serait en
ce monde, que nous croyons notre monde, l’entrée d’une puissance
nouvelle qui expliquerait plus d’une chose que nous ne parvenons pas à
comprendre. Si les morts interviennent sur un point, il n’y a pas de
raison pour qu’ils n’interviennent pas sur tous les autres. Nous ne
serions plus seuls, entre nous, dans notre sphère hermétiquement close,
comme nous nous l’imaginions trop volontiers peut-être. Il faudrait
changer plus d’une de nos lois physiques et morales, plus d’une de nos
idées; et ce serait sans doute la révélation la plus importante, la plus
extraordinaire que, depuis la disparition des religions positives et
dans l’état présent de nos connaissances, nous puissions attendre. Mais
nous n’en sommes pas là; la preuve est encore au berceau, et je ne sais
si l’on pourra l’en faire sortir. Il n’en reste pas moins que parmi tout
l’inconnu qu’en ce moment nous explorons, ici se trouve le point le plus
suspect, la paroi où s’accuse, sur l’autre monde, une fissure assez
étrange. Elle est étroite, indécise, et ne s’ouvre que sur des ténèbres;
mais elle n’est pas insignifiante et il est bon de ne pas la perdre de
vue.


VII

Remarquons que cette survivance des morts, telle que la conçoivent les
néo-spirites, semble bien moins invraisemblable depuis qu’on étudie de
plus près les manifestations de l’extraordinaire et incontestable
puissance spirituelle qui se cache au fond de nous. Ne dépendant ni de
notre pensée, ni de notre conscience, ni de notre volonté, il est fort
possible qu’elle ne dépende pas davantage de notre vie. Tandis que nous
respirons encore sur cette terre, elle surmonte déjà la plupart des
grands obstacles qui limitent et paralysent notre existence. Elle agit
au loin et pour ainsi dire sans organes. Elle passe à travers la
matière, la désagrège et la reconstitue. Elle semble avoir le don
d’ubiquité. Elle ignore le temps et l’espace. Elle échappe aux lois de
la pesanteur et soulève des poids qui n’ont parfois aucun rapport avec
la force réelle et mensurable du corps dont on croit qu’elle émane. Elle
se dégage et s’éloigne de celui-ci; elle va et vient librement et revêt
des substances et des formes qu’elle emprunte autour d’elle; il n’est
donc plus aussi étrange de la voir survivre quelque temps à ce corps
auquel elle ne semble pas, comme notre existence consciente,
indissolublement liée. Est-il nécessaire d’ajouter que cette survivance
d’une partie de nous-mêmes que nous ne connaissons guère et qui paraît
d’ailleurs incomplète, incohérente et éphémère, ne préjuge nullement
notre sort durant l’éternité des mondes? Mais c’est là une question que
nous n’avons pas à étudier ici.


VIII

On dira peut-être: pourquoi, si tant de faits,--et il s’en accumule
chaque jour davantage,--entrent de plus en plus difficilement dans
l’hypothèse télépathique, médiumnique ou psychométrique, pourquoi ne pas
franchement accepter l’explication spirite qui est la plus simple,
répond à tout et ronge peu à peu toutes les autres? Il est vrai, c’est
l’hypothèse la plus simple, elle l’est même trop, et, comme l’hypothèse
divine, dispense de tout effort, de toute recherche. Nous n’avons à lui
opposer que l’hypothèse médiumnique qui, sans doute, ne rend pas
exactement compte de bien des choses, mais qui, du moins, se trouve sur
le versant de la vie que nous occupons, et demeure parmi nous, sur notre
terre, à portée de nos yeux, de nos mains, de nos pensées et de nos
investigations. Autrefois, nous attribuions indistinctement à la colère
du ciel la foudre, les épidémies et les tremblements de terre.
Aujourd’hui que nous connaissons à peu près les causes des grandes
maladies contagieuses, elles ont déserté les mains de la Providence; et
bien que nous ignorions encore la nature de l’électricité et les lois
qui régissent les secousses sismiques, nous ne songeons plus, en
attendant que nous en apprenions davantage, à en chercher les sources
dans la justice ou l’irritation d’un être imaginaire. Agissons de même
en cette occurrence.

Il importe avant tout d’éviter les explications qui brûlent les étapes
en abandonnant sur la route une foule de choses qui ne semblent
inconnues ou inconnaissables que parce qu’on n’a pas encore fait
l’effort nécessaire pour les connaître. Au résumé, s’il ne faut pas
écarter l’hypothèse spirite, il ne faut pas non plus s’en contenter. Il
est même préférable de ne pas s’y attarder tant qu’elle ne nous aura pas
fourni d’arguments décisifs, car c’est à elle, qui nous sort brutalement
de notre sphère, de nous les apporter. Pour l’instant, elle relègue
simplement aux régions d’outre-tombe des phénomènes qui se passent
apparemment en nous; elle ajoute un inconnu superflu et une difficulté
inutile à l’inconnu médiumnique d’où elle part. S’il s’agissait de faits
qui n’ont aucun point d’appui en ce monde, il faudrait bien porter les
yeux d’un autre côté; mais nous voyons s’accomplir un grand nombre
d’actes aussi inexplicables et de même nature que ceux qu’on attribue
aux désincarnés, et auxquels nous savons qu’ils sont complètement
étrangers. Quand il sera prouvé que les morts interviennent, nous nous
inclinerons devant le fait aussi volontiers que nous nous inclinons
devant les mystères médiumniques; c’est une question d’ordre, de police
intérieure et de méthode scientifique beaucoup plus que de
vraisemblance, de crainte ou de préférence. L’heure n’est pas encore
venue d’abandonner le principe que j’ai formulé ailleurs, à propos de
nos communications avec les défunts: à savoir qu’il est naturel que nous
demeurions chez nous, dans notre monde, tant que nous y pourrons tenir,
tant que nous n’en serons point violemment expulsés par une série de
preuves irrésistibles et irrécusables, issues de l’abîme voisin. La
survivance d’un esprit n’est pas plus invraisemblable que les
prodigieuses facultés que nous sommes obligés d’attribuer aux médiums si
nous les enlevons aux morts. Mais l’existence du médium, au rebours de
celle de l’esprit, est incontestable; c’est donc à celui-ci ou à ceux
qui s’en réclament, de prouver d’abord qu’il existe. Avant de nous
tourner vers l’inconnu d’outre-tombe, vidons jusqu’au fond tout
l’inconnu terrestre.




II

LA PSYCHOMÉTRIE


I

Ayant éloigné les dieux et les morts, que reste-t-il? Nous-mêmes et
toute la vie qui nous entoure, et c’est peut-être suffisant. C’est en
tout cas bien plus que nous ne pouvons embrasser.

Étudions à présent certaines manifestations absolument pareilles à
celles que nous attribuons aux désincarnés et tout aussi surprenantes.
Pour celles-ci, il n’y a pas le moindre doute quant à leur origine.
Elles ne viennent pas de l’autre monde; elles naissent et meurent sur
cette terre, et c’est uniquement et incontestablement de notre inconnu
vivant qu’elles émanent. Elles sont, en outre, parmi toutes les
manifestations psychiques, celles qu’il est le plus facile d’examiner et
de contrôler, attendu qu’on peut les répéter presque indéfiniment et
qu’un certain nombre de médiums excellents et connus sont toujours prêts
à les reproduire devant qui voudra bien s’y intéresser. Ce n’est plus de
l’observation précaire et fortuite, mais presque de l’expérimentation
scientifique.

Il s’agit de divers phénomènes d’intuition, de lucidité, de clairvoyance
ou de clairaudience, de vision à distance et même de vision de l’avenir.
Ces phénomènes sont dus à l’intuition pure et spontanée du médium dans
l’état d’hypnose ou de veille; ou bien sont provoqués ou facilités par
l’un ou l’autre procédé empirique qui ne sert apparemment qu’à réveiller
les facultés subconscientes du sujet, à déclancher en quelque sorte sa
lucidité subliminale. Parmi ces procédés, les plus usités, comme chacun
sait, sont les cartes, le marc de café, les épingles, les lignes de la
main, les globes de cristal, l’astrologie, etc. Ils n’ont aucune
importance par eux-mêmes, aucune vertu propre et ne valent que ce que
vaut le médium qui les emploie. «En réalité, comme le dit excellemment
M. Duchatel, il n’y a qu’une seule et unique _Mancie_. La faculté de
voyance dans le _Temps_, comme la faculté de voyance dans l’_Espace_,
est _une_, quelle que soit sa forme extérieure ou le procédé employé.»

Sans nous arrêter pour l’instant à ces manifestations qui, sous des
apparences parfois puériles ou vulgaires, cachent souvent des réalités
surprenantes et incontestables, nous ne nous occuperons ici que d’une
série de phénomènes qui embrasse à peu près tous les autres et qu’on a
groupée sous le nom général et d’ailleurs assez mal choisi et mal
composé de _Psychométrie_, qui est, pour emprunter la bonne définition
du Dr Maxwell, «la faculté qu’ont certaines personnes de se mettre en
relation, soit spontanément, soit le plus souvent par l’intermédiaire
d’un objet, avec des choses et des gens inconnus et souvent fort
éloignés d’elles».

L’existence de cette faculté n’est plus sérieusement niée, et il est
facile, à qui veut s’en donner la peine, de la constater par soi-même,
car les sujets qui la possèdent, s’ils sont assez rares, ne sont pas
inaccessibles. Elle a fait l’objet d’expériences déjà nombreuses (voir,
entre autres, le rapport de M. Warcollier, dans le numéro de juillet
1911 des _Annales des Sciences psychiques_) et de quelques études, parmi
lesquelles je citerai, en toute première ligne, celle de M. Duchatel:
_Enquête sur des cas de psychométrie_, et le récent livre du Dr Osty:
_Lucidité et Intuition_, qui est le travail le plus consciencieux, le
plus complet et le plus pénétrant que jusqu’ici nous possédions sur la
matière. Néanmoins l’on peut dire que ces parages tout récemment annexés
à la métapsychique sont à peine explorés; et que de fécondes surprises y
attendent sans doute les chercheurs de bonne volonté.


II

Voyons d’abord, à l’aide d’un exemple vivant et caractéristique, de
quelle façon s’exerce cette faculté, une des plus étranges de notre
subconscience et dans laquelle il faudra sans doute chercher la clef de
la plupart des manifestations qui semblent provenir d’un autre monde.

On donne à Mme M..., l’un des meilleurs médiums dont parle le Dr Osty,
un objet quelconque ayant appartenu ou ayant été touché et manié par la
personne au sujet de laquelle on désire l’interroger. Mme M..., quand
elle opère, est en état d’hypnose; mais il est d’autres psychomètres
notoires, Mme F..., M. Ph., M. de F..., etc., qui gardent, du moins en
apparence, toute leur conscience normale, de sorte que l’hypnose ou
l’état somnambulique ne semble, en général, nullement indispensable à
l’éveil de cette lucidité extraordinaire.

Quand on a mis l’objet entre les mains de Mme M...,--en pratique, c’est
le plus souvent une lettre,--on lui dit: «Mettez-vous en communication
avec la personne qui a écrit cette lettre ou à qui appartient cet
objet.»

Aussitôt Mme M... voit non seulement la personne en question, son aspect
physique, son caractère, ses habitudes, ses préoccupations, son état de
santé; mais encore, dans une série de visions rapides et changeantes,
qui se succèdent comme les images du cinématographe, aperçoit et décrit,
avec précision, les lieux qui avoisinent cette personne, le paysage qui
l’entoure, l’appartement qu’elle occupe, les gens avec lesquels elle vit
et qui lui veulent du bien ou du mal, la psychologie et les intentions
les plus secrètes et les plus inattendues de tous les comparses de son
existence. Si, par vos questions, vous la dirigez vers le passé, elle
remonte tout le cours de l’histoire du sujet. Si vous l’orientez vers
l’avenir, elle semble fréquemment le découvrir avec la même assurance
que le passé. Mais réservons pour l’instant ce dernier point que nous
retrouverons plus loin, dans l’étude que nous consacrerons à la
connaissance du futur.


III

En présence de ces phénomènes, la première pensée qui vient tout
naturellement à l’esprit, c’est qu’il s’agit une fois de plus de cette
étonnante et involontaire communication de subconscient à subconscient,
qu’on a affublé du nom de télépathie. Et il est incontestable que la
télépathie a une grande part à ces intuitions. Mais, pour en expliquer
le mécanisme, rien ne vaut un exemple personnel et vécu. En voici un qui
n’a rien de remarquable, mais qui montre bien la marche normale de
l’opération.

En septembre 1913, tandis que j’étais à Elberfeld, près des chevaux de
Krall, ma femme alla consulter Mme M..., et lui remettant un écrit
quelconque de ma main, antérieur à mon voyage et qui n’y faisait
nullement allusion, lui demanda où je me trouvais et ce que je faisais.
Sans une seconde d’hésitation, Mme M... déclara que j’étais fort loin, à
l’étranger, dans un pays où l’on parlait une langue qu’elle ne
comprenait point. Elle vit d’abord une cour pavée, ombragée d’un grand
arbre, un bâtiment à gauche et au fond un jardin; description sommaire
mais suffisamment topique des écuries de Krall, que ma femme ne
connaissait pas et que j’ignorais moi-même lorsque j’écrivais le billet.
Elle m’aperçut ensuite au milieu de chevaux, les examinant, les
étudiant, l’air préoccupé, anxieux et fatigué, ce qui était vrai, car
ces séances où le merveilleux m’accablait et où mon attention était
tendue à l’extrême, m’épuisaient et me troublaient singulièrement. Ma
femme lui demanda si j’avais l’intention d’acheter les chevaux. Elle
répondit: «Non, pas du tout, il n’y songe point...» Et cherchant ses
mots, comme pour exprimer une pensée inaccoutumée et difficilement
saisissable, elle ajouta: «Je ne sais pas pourquoi il s’intéresse ainsi;
ce n’est pas dans ses habitudes. Il n’est pas amateur de chevaux... Il a
_une idée élevée_ que je ne vois pas bien...»

Elle commit, dans cette épreuve, deux erreurs assez curieuses: la
première, c’est qu’au moment où elle me voyait dans la cour des écuries
de Krall, _je ne m’y trouvais plus_. Elle avait eu sa vision précisément
dans l’intervalle de quelques heures qui avait séparé deux séances.
L’expérience montre du reste que cette erreur est habituelle chez les
psychomètres. Ils ne voient pas à proprement parler le geste au moment
même où il s’accomplit, mais plutôt le geste coutumier et familier,
l’acte principal qui préoccupe vivement soit la personne au sujet de qui
on les consulte, soit la personne qui consulte. Ils errent fréquemment
dans le temps. Il n’y a donc pas nécessairement simultanéité entre
l’acte et la vision et il convient de ne jamais prendre au pied de la
lettre leurs affirmations à cet égard.

L’autre erreur portait sur nos vêtements; alors que Krall et moi étions
en costume de ville, elle nous avait aperçus enveloppés de longues
souquenilles comme en ont les palefreniers quand ils pansent leurs
chevaux.

Faisons maintenant la part des suggestions inconscientes de ma femme:
elle savait que j’étais à Elberfeld, que je devais m’y trouver parmi des
chevaux et connaissait ou pouvait facilement conjecturer mon état
d’esprit. La transmission de pensée est remarquable; mais le phénomène
est courant et classé; il est donc inutile de s’y arrêter.

L’énigme véritable ne commencerait qu’avec la description des lieux que
ma femme n’avait jamais vus, que je n’avais pas vus davantage au moment
où j’écrivais le billet qui établissait la communication psychométrique.
Faut-il croire que l’aspect de ce que j’allais voir un jour se trouvait
déjà inscrit dans ce papier prophétique, ou plus simplement et plus
probablement que ce papier qui me représentait suffisait à transmettre
soit au subconscient de ma femme, soit à Mme M..., que je ne connaissais
du reste pas encore, l’image exacte de ce que mes yeux contemplaient à
cinq ou six cents kilomètres de là? Mais cette description d’ailleurs
très exacte, cour pavée, grand arbre, bâtiment à gauche, jardin au fond,
n’est-elle pas trop sommaire pour exclure toute idée de coïncidence
fortuite? Peut-être, en insistant davantage, eût-on obtenu plus de
précision; mais ce n’est pas certain, car d’habitude, les images se
succèdent si rapidement dans la vision du sujet qu’il n’a pas le temps
d’en apercevoir les détails. Somme toute, des épreuves de ce genre ne
nous permettent pas de sortir de l’explication télépathique. Mais en
voici une autre où la suggestion subconsciente ne peut avoir la moindre
part.

Quelques jours après l’expérience que je viens de rapporter, je reçus
d’Angleterre une demande d’autographe. Au rebours de la plupart de
celles qui assaillent tout écrivain de quelque notoriété, elle était
naïve et charmante mais ne m’apprenait rien sur son auteur. Sans même
remarquer de quelle ville elle m’était adressée, après l’avoir montrée à
ma femme, je la remis dans son enveloppe et la portai à Mme M...
Celle-ci commença par nous décrire, ma femme et moi, qui, tous deux,
avions touché le papier et l’avions par conséquent imprégné de nos
fluides. Je la priai de passer outre et de remonter à l’auteur du
billet. Elle vit alors une jeune fille de quinze ou seize ans, presque
une enfant, dont la santé avait été quelque peu chancelante, mais qui
maintenant se portait à merveille. Elle se trouvait dans un pays
légèrement accidenté, au milieu d’un beau jardin, devant une grande et
luxueuse maison de campagne. Elle jouait avec un gros chien à poils
bouclés et à longues oreilles. On apercevait la mer entre les branches.
Renseignements pris, tous les détails étaient étonnamment exacts; mais
comme à l’ordinaire, il y avait erreur sur le temps; c’est-à-dire que la
jeune fille et son chien ne se trouvaient pas dans le jardin au moment
où la voyante les y découvrait. Ici encore l’acte habituel avait masqué
le geste accidentel; car, nous l’avons déjà dit, la vision correspond
très rarement à la réalité de l’instant.


IV

Cet exemple n’a rien d’exceptionnel, je l’ai pris entre beaucoup
d’autres parce qu’il est net et simple. Du reste, l’expérience est déjà
pour ainsi dire classique, ou du moins devrait l’être, si tout ce qui
touche aux manifestations de notre subconscient ne se heurtait à des
méfiances insolites. En tout cas, on peut la répéter à satiété, elle est
à la portée de tout le monde, et il est rare qu’avec les bons
psychomètres qui sont suffisamment connus et qu’il est loisible à chacun
de consulter, elle ne réussisse pas pleinement.

Ajoutons qu’on peut l’étendre beaucoup plus loin. Si j’avais, par
exemple, comme je le fis en des expériences similaires, interrogé le
médium sur l’entourage de la jeune fille, sur le caractère du père de
celle-ci, la santé de sa mère, les goûts, les habitudes, les sentiments
de ses frères et de ses sœurs, il m’aurait répondu avec la même
assurance, la même précision, comme ferait quelqu’un qui, non seulement
vivrait dans l’intimité de la jeune fille en question, mais serait doué
de facultés intuitives bien plus pénétrantes que celles d’un observateur
normal. En un mot, il aurait ressenti et traduit tout ce qu’aurait
ressenti la subconscience de cette jeune fille au sujet des personnes
dont on lui aurait parlé. Mais il faut reconnaître que ne s’agissant
plus ici de faits matériels aisément vérifiables, le contrôle devient
infiniment plus difficile.

Il ne saurait en l’occurrence être question de transmission de pensée,
puisque le médium et moi ignorions tout. D’ailleurs, d’autres
expériences qu’il est facile d’imaginer et de répéter et dont le
contrôle est plus sûr, éliminent entièrement l’hypothèse. Je mis, par
exemple, chacune sous une double enveloppe, trois lettres écrites par
des personnes de mon intimité et chargeai un intermédiaire qui ignorait
le contenu des enveloppes et ne connaissait pas les personnes en
question, de les porter à Mme M... Arrivée chez la voyante,
l’intermédiaire lui remit une des lettres prise au hasard et dirigeant
également au hasard l’interrogatoire indispensable, se contenta de
sténographier les réponses de la somnambule. Celle-ci fit d’abord un
portrait physique très frappant de la jeune femme qui avait écrit la
lettre, puis une description de son caractère, de ses habitudes, de ses
préoccupations, de ses qualités intellectuelles et morales, qui était
d’une exactitude irréprochable, et ajouta enfin quelques détails sur sa
vie intime, détails que j’ignorais moi-même complètement et qui me
furent confirmés peu après. L’expérience, poursuivie avec les deux
autres lettres, donna des résultats tout aussi remarquables.

                   *       *       *       *       *

Devant ce mystère, deux explications, également déconcertantes, sont
présentables. Selon la première, il faut admettre que le bout de papier
remis au psychomètre et imprégné de fluide humain, recèle, à la manière
d’un gaz prodigieusement comprimé, toutes les images sans cesse
renouvelées, sans cesse renaissantes, qui entourent un être, tout son
passé, et peut-être son avenir, sa psychologie, sa santé, ses désirs,
ses volontés souvent inconnues de lui-même, ses instincts les plus
secrets, ses sympathies et ses antipathies, ce qui baigne dans la
lumière et ce qui plonge dans l’ombre, toute sa vie en un mot et plus
que sa vie personnelle et consciente, outre toutes les vies et toutes
les influences, bonnes ou mauvaises, occultes ou manifestes, de tous
ceux qui l’approchent. Il y aurait là un mystère aussi insondable et
peut-être plus étendu que celui de la génération qui transmet, dans une
particule infinitésimale, la matière et l’esprit, toutes les qualités et
les tares, toutes les acquisitions, toute l’histoire d’une série
d’existences dont nul ne peut savoir le nombre.

D’autre part, si l’on n’accepte pas que tant d’énergie puisse se cacher,
subsister, s’agiter, se développer et indéfiniment évoluer dans une
feuille de papier, il faut nécessairement supposer que de ce même papier
rayonne constamment un invraisemblable réseau de forces innommées qui, à
travers le temps et l’espace, retrouvent à l’instant même et n’importe
où, la vie qui leur donna la vie et les mettent en communication
intégrale, âme et corps, sens et pensées, passé et avenir, conscience et
subconscience, avec une existence perdue parmi la foule innombrable des
hommes qui peuplent cette terre. C’est du reste exactement ce qui se
passe dans les expériences avec les médiums à écriture ou à parole
automatique, qui se croient inspirés par les morts. Mais ici, ce n’est
plus un esprit désincarné, c’est un objet quelconque imprégné d’un
fluide vivant qui opère le miracle; ce qui, pour le dire en passant,
porte un coup très sensible à l’hypothèse spirite.

Il y a néanmoins, à cette seconde explication, deux objections assez
sérieuses. A supposer que l’objet mette réellement en communication le
médium avec l’inconnu retrouvé dans l’espace, comment se fait-il que
l’image, ou le spectacle suscité par cette communication ne corresponde
presque jamais à la réalité de l’instant? D’autre part, il est constant
que la lucidité du psychomètre, son don de voir à distance les tableaux
et les scènes qui entourent l’inconnu, s’exerce avec la même certitude,
la même puissance, alors que l’objet qui met en branle son étrange
faculté a été touché par une personne morte depuis des années. Il
faudrait donc admettre qu’il y aurait communication actuelle et vivante
avec un être qui n’est plus, dont parfois,--en cas d’incinération par
exemple,--il ne reste pas trace sur cette terre; avec un mort, en un
mot, qui continuerait de vivre aux lieux et à l’instant où il imprégna
l’objet de son fluide et qui semblerait ignorer qu’il est mort?

Mais ces objections sont peut-être moins graves qu’on le croirait.
D’abord, il y a des voyants, «télépsychiques» comme on les appelle, qui
ne sont pas psychomètres, c’est-à-dire qui peuvent communiquer avec une
personne inconnue et éloignée sans l’intermédiaire d’un objet; et chez
ces voyants, de même que chez les psychomètres, la vision correspond
très rarement à la réalité de l’instant; c’est également l’impression
d’ensemble, le geste habituel et caractéristique qu’ils perçoivent avant
tout. Ensuite, pour ce qui concerne les communications avec une personne
morte depuis des années, de deux choses l’une: ou le contrôle sera
presque impossible lorsqu’il s’agira de révélations au sujet de faits et
gestes intimes du défunt inconnus de tout être vivant; ou bien la
communication s’établira non pas avec le mort mais avec le vivant qui
connaît forcément les faits qu’il est chargé de contrôler. Comme le dit
fort justement le Dr Osty: «on se trouve alors dans les conditions de
perception par l’intermédiaire de la pensée d’un être vivant et l’être
défunt est perçu à travers une représentation mentale. L’expérience, de
ce fait, n’a aucune valeur probative pour la réalité de la psychométrie
rétrospective et par conséquent pour le rôle enregistreur de l’objet.»

«La seule catégorie d’expériences qui vaudrait à ce point de vue, serait
celle où le contrôle viendrait, ultérieurement, _de documents dont la
teneur aurait été inconnue de toute personne vivante_ jusqu’après la
séance de lucidité. Alors il pourrait être prouvé que l’objet peut
enregistrer de façon latente les individualités humaines qui l’ont
touché et qu’à lui seul il suffit à en permettre la reconstitution
mentale par le truchement d’un sujet lucide et psychomètre.»


V

On conçoit que de telles expériences, sans aucune fissure, sans aucune
fuite du côté des vivants, ne sont pas aisément réalisables. Dans un
crime, par exemple, notamment dans les affaires Cadiou et Riffaut,--sur
lesquelles, du reste, je n’insiste pas, car les faits ne sont pas encore
suffisamment contrôlés,--dans un crime, on peut toujours soutenir que le
médium retrouve le cadavre et les circonstances du drame par
l’intermédiaire involontaire et inconscient de l’assassin, alors même
que celui-ci échappe à toutes les poursuites et à tous les soupçons.
Mais un événement récent, relaté avec les détails les plus précis et les
garanties les plus minutieuses par le Dr Osty, dans le numéro d’avril
des _Annales des Sciences psychiques_, vient peut-être nous apporter une
de ces expériences qu’on n’avait pu réaliser jusqu’à ce jour. Voici les
faits en quelques mots:

Le 2 mars de cette année, à Cours-les-Barres (Cher), M. Étienne Lerasle,
vieillard âgé de 82 ans, quittait la maison de son fils pour faire sa
promenade quotidienne et ne reparaissait plus. Cette maison se trouve au
milieu d’une vaste forêt faisant partie du domaine du baron Jaubert.
Jusqu’au 18 mars, on chercha vainement de tous côtés les traces du
disparu, on fouilla inutilement les étangs et les mares et le 8 mars,
notamment, une exploration méthodique de la forêt, à laquelle prirent
part quatre-vingts personnes, ne donna aucun résultat. C’est alors que
M. Louis Mirault, intendant du baron Jaubert, eut l’idée de s’adresser
au Dr Osty et lui remit un foulard que le vieillard avait porté. Le
docteur se rendit chez son médium préféré, Mme M... Il ne savait qu’une
chose, qu’il s’agissait d’un vieillard de 82 ans, marchant un peu
penché, et _rien de plus_.

Dès que Mme M... eut manié le foulard, elle vit le cadavre d’un
vieillard étendu sur un sol humide, dans un bois, au milieu d’un
taillis, au bord d’une eau qui décrivait une courbe, près d’une sorte de
rocher. Elle retraça l’itinéraire suivi par la victime, peignit les
bâtiments devant lesquels elle avait passé, son état mental débilité par
l’âge, sa volonté fixe de mourir, son aspect physique, les gestes
habituels et caractéristiques qu’il faisait avec sa canne, sa chemise
molle à raies noires et blanches, etc.

L’exactitude de la description avait provoqué un grand étonnement dans
l’entourage du disparu. Un détail déroutait un peu: la mention d’un
rocher dans un pays qui n’en possédait point. On reprit les recherches
sur les données fournies par la voyante. Mais, dans une forêt, tous les
chemins se ressemblent plus ou moins, et les points de repères étant
insuffisants, on ne trouva rien.

Les circonstances voulurent qu’on ne put avoir avec Mme M... une
deuxième, puis une troisième séance que le 30 mars et le 6 avril
suivants. A chacune de ces séances, les détails de la vision et de
l’itinéraire se précisèrent avec une netteté de plus en plus frappante;
si bien qu’en suivant pas à pas les indications du médium, on découvrit
enfin le cadavre, vêtu comme il avait été dit, couché au milieu d’un
taillis, dans le décor décrit, près d’une énorme souche recouverte de
mousse qui avait à s’y méprendre l’apparence d’un rocher, et au bord
d’une eau incurvée. Il convient d’ajouter qu’aucun autre point de la
forêt ne réunissait le même ensemble de repères.


VI

Je renvoie, pour les détails nombreux que je n’ai pu donner, à l’étude
scrupuleuse et très complète du Dr Osty; mais ceux que j’ai retenus
suffisent à caractériser ce cas extraordinaire.

Nous avons d’abord une certitude qui paraît à peu près inattaquable;
c’est qu’il ne saurait être question d’un crime. Personne n’avait le
moindre intérêt à la mort du vieillard. Le corps ne portait aucune trace
de violence; du reste la pensée d’un attentat quelconque n’effleura même
pas l’esprit de ceux qui furent mêlés à l’aventure. Le malheureux dont
le dérangement cérébral était connu de tous ceux qui l’approchaient,
hanté de l’idée et du désir fixes de la mort, était allé chercher
celle-ci, obstinément et paisiblement, dans un taillis voisin. Il n’y a
donc pas de criminel, c’est-à-dire pas de communication possible ou
imaginable du subliminal du médium avec un subliminal vivant sur cette
terre. Il faut dès lors admettre que la communication s’établit avec le
mort ou sa subconscience demeurée vivante près d’un mois après le décès
et errant encore aux mêmes parages; ou bien accepter que tout ce drame
futur, tout ce que le vieillard allait voir, faire et subir se trouvait
déjà irrévocablement inclus et inscrit dans les plis du foulard, au
moment où il le portait.

Je ne vois pas, dans l’espèce,--toutes relations avec les vivants étant
nettement et incontestablement coupées,--d’autres explications. Les deux
seules qui nous restent sont également stupéfiantes, et nous replongent
inopinément en des régions féeriques et fabuleuses auxquelles nous
croyions avoir dit, une fois pour toutes, adieu. Si l’on n’adopte pas
l’hypothèse du foulard révélateur, il faut se ranger à celle des
spirites qui maintiennent que les désincarnés communiquent librement
avec nous. Il est certain qu’ils peuvent trouver dans cet exemple un
argument sérieux. Mais un fait unique ne suffit pas à étayer une
théorie, d’autant moins que celui-ci ne sera jamais entièrement à l’abri
de l’objection qu’on peut tirer d’un crime après tout possible et dont
on est impuissant à prouver matériellement l’inexistence. Il nous faut
donc, en attendant d’autres faits similaires et plus décisifs, s’il en
est d’imaginables, revenir à ceux qui sont pour ainsi dire des faits de
laboratoire que ceux-là seuls contestent qui ne veulent pas prendre la
peine de les constater; et ces faits-là, il n’y a, pour les interpréter,
que les deux hypothèses dont nous avions parlé avant cette diversion;
puisqu’ici nous n’avons généralement pas, comme dans la parole ou
l’écriture automatique, à envisager l’intervention des morts. Il est
rare en effet que les plus notoires psychomètres soient spirites et se
réclament des désincarnés. D’habitude, ils ne se soucient guère de la
source de leurs intuitions et semblent peu curieux d’en préciser le
mécanisme et l’origine. Or, il serait bien étonnant qu’agissant et
parlant au nom des trépassés, ils ignorassent aussi régulièrement
l’existence de ceux qui les inspireraient; et plus étonnant encore que
les morts que nous voyons en d’autres circonstances si jaloux de
revendiquer leur identité, ne cherchassent point ici, où l’occasion est
si propice, à s’affirmer, à se manifester et à se faire reconnaître.


VII

Je crois donc que, l’intervention des morts provisoirement écartée, dans
la plupart des cas que j’appellerai cas de laboratoire, parce qu’on peut
les reproduire à volonté, on n’est pas nécessairement réduit à
l’hypothèse de l’objet animé qui représente intégralement, indéfiniment
et inépuisablement, à travers toutes les vicissitudes du temps et de
l’espace, chacun de ceux qui, durant une minute, le tinrent dans leurs
mains. Car, ne l’oublions pas, dans cette hypothèse, l’objet recèlera et
révélera, par l’intermédiaire du médium, autant de personnalités
distinctes et complètes qu’il aura subi de contacts. Il ne se fera
jamais de confusions ni de mélanges entre ces personnalités différentes.
Elles demeureront nettement superposées et indépendantes les unes des
autres; et, comme le formule le Dr Osty, «le sujet peut traduire chacune
d’elles totalement, comme s’il était en communication avec
l’individualité éloignée».

Tout cela rend cette hypothèse assez incroyable, encore qu’elle ne le
soit pas beaucoup plus que tant d’autres phénomènes dont l’habitude a
émoussé les aspérités miraculeuses. On retrouverait un peu partout dans
la nature ce don prodigieux d’emmagasiner dans l’invisible
d’inépuisables énergies, des traces, des souvenirs, des impressions
ineffaçables. Il n’est pas une chose en ce monde qui se perde,
disparaisse, s’arrête, cesse d’être, de garder et de propager de la vie.
Faut-il rappeler, dans cet ordre d’idées, l’incessante émission d’images
que constate la plaque sensible, les vibrations sonores qui s’accumulent
dans les disques du gramophone, les ondes hertziennes qui ne perdent
rien de leur force à travers l’espace, les mystères de la semence et,
pour tout dire en un mot, l’inexplicable de presque tout ce qui nous
environne?


VIII

Pour moi, s’il me fallait choisir, j’adopterais nettement, dans la
plupart de ces cas de laboratoire, l’hypothèse d’après laquelle l’objet
touché servirait simplement à dépister, parmi la foule prodigieuse des
êtres, celui qui l’imprégna de son fluide. «Cet objet, comme le dit le
Dr Osty, n’aurait d’autre rôle que de permettre à la sensibilité du
sujet de distinguer une force déterminée parmi les innombrables forces
qui le sollicitent.» Il semble de plus en plus certain qu’étant les
cellules d’un immense organisme, nous sommes reliés à tout ce qui existe
par un inextricable réseau d’ondes, de vibrations, d’influences, de
courants, de fluides sans nom, sans nombre et ininterrompus. Presque
toujours, chez presque tous les hommes, tout ce qu’apportent ces fils
invisibles tombe dans les ténèbres de l’inconscience et passe inaperçu,
ce qui ne veut pas dire qu’il y demeure inactif. Mais parfois, une
circonstance exceptionnelle, comme dans le cas présent la merveilleuse
sensibilité d’un médium de premier ordre, nous révèle brusquement, par
les vibrations et l’action irrécusable d’un de ces fils, l’existence du
réseau infini. Dans un ordre d’idées analogues, mais dans un monde plus
modeste et plus naïvement borné, et sans m’arrêter à des histoires de
pistes presque médiumniquement retrouvées et suivies après avoir flairé
un objet, histoires d’ailleurs fort vraisemblables mais qui ne sont pas
encore assez rigoureusement étayées, le chien, par exemple, est sans
cesse environné d’odeurs et de fumets divers auxquels il semble
indifférent, jusqu’à ce que son attention soit éveillée par l’un ou
l’autre de ces effluves vagabonds. Il le démêle alors dans
l’invraisemblable lacis. On dirait que la trace s’anime, vibre comme une
corde à l’unisson des désirs de l’animal, devient irrésistible et
l’entraîne à son but après d’innombrables détours.

Dans la «correspondance croisée», nous voyons également se révéler le
réseau mystérieux. Deux ou trois médiums qui ne se connaissent pas, que
séparent souvent des continents ou des mers, qui ignorent où se trouve
celui qui va compléter leur pensée, écrivent chacun un bout de phrase
qui, isolé, n’a aucune signification. On réunit les fragments et l’on
constate qu’ils s’emboîtent à merveille et prennent un sens intelligible
et manifestement prémédité. Nous retrouvons ici la même faculté
médiumnique qui permet de dépister, parmi des milliers d’autres, une
force déterminée qui errait dans l’espace. Il est vrai que dans ce cas,
les spirites soutiennent que toute l’expérience est organisée et dirigée
par une intelligence désincarnée, indépendante des médiums, qui entend
de cette façon prouver son existence et son identité. Sans rejeter
d’emblée cette théorie qui n’est pas indéfendable, bornons-nous à
remarquer que puisqu’en psychométrie, la faculté se manifeste sans
l’intervention des esprits, il n’y a peut-être pas de raisons
suffisantes pour l’attribuer aux désincarnés dans la «correspondance
croisée».


IX

Mais en qui réside-t-elle? Se cache-t-elle en nous ou dans le médium?
Selon le Dr Osty, les sujets lucides seraient des miroirs dans lesquels
se reflèterait la pensée intuitive latente en chacun de nous. En
d’autres termes, c’est nous-mêmes qui serions lucides et ils ne feraient
que nous révéler notre propre lucidité. Ils auraient pour mission de
remuer, de réveiller, de galvaniser, d’illuminer les secrets de notre
subconscience et de les faire monter à la surface de notre vie normale.
Ils agiraient sur nos ténèbres intérieures, absolument comme dans la
chambre noire, le bain du photographe agit sur la plaque sensibilisée.
Je suis persuadé que la théorie est exacte en ce qui concerne
l’intuition et la lucidité proprement dites, c’est-à-dire dans tous les
cas où nous nous trouvons en présence du médium et en contact plus ou
moins direct avec lui. Mais en va-t-il de même en psychométrie? Est-ce
nous qui savons à notre insu tout ce que renferme l’objet ou le médium
seul qui le découvre dans l’objet même et indépendamment de celui qui
l’apporte? Quand nous recevons, par exemple, une lettre d’un inconnu,
cette lettre qui a absorbé comme une éponge toute la vie, et de
préférence la vie subconsciente de celui qui l’écrivit, dégorge-t-elle
dans notre subconscience tout ce qu’elle contenait? Apprenons-nous à
l’instant tout ce qui concerne son auteur, absolument comme s’il se
trouvait en chair et en os et surtout l’âme nue devant nous, mais
ignorons-nous profondément que nous l’apprenons jusqu’à ce que
l’intervention du médium nous le révèle?

C’est, si l’on veut, simplement déplacer la question. Que ce soit le
médium ou moi qui découvre l’inconnu dans l’objet ou le retrouve à
travers l’espace et le temps, l’énigme est plus vaste, il est vrai, mais
tout aussi obscure. Néanmoins, il y a quelque intérêt à savoir s’il
s’agit d’une faculté générale et latente dans tous les hommes ou d’un
inexplicable privilège réservé à de rares individus. Il y a toujours
avantage à écarter, dès qu’il est possible, l’exceptionnel qui reste en
suspens sur l’abîme, comme une arche inachevée et qui ne mène à rien. Je
sais bien que l’intermédiaire forcé du médium implique qu’on reconnaît
malgré tout à celui-ci des facultés anormales; mais enfin on en réduit
de façon appréciable la puissance et l’étendue, et l’on rejoint plus tôt
et plus aisément les lois ordinaires du grand mystère humain auquel il
importe de revenir sans cesse et de tout ramener. Mais l’expérience ne
permet pas cette généralisation. Il s’agit nettement d’une faculté
spéciale et propre au médium, à laquelle notre intuition latente demeure
tout à fait étrangère. Il est facile de s’en assurer en faisant, par
exemple, comme dans l’expérience que j’ai rapportée plus haut, remettre
au médium, par un tiers et sous une triple enveloppe, une lettre dont on
connaît l’auteur, mais dont l’intermédiaire ignore absolument l’origine
et le contenu. Ces circonstances anormales, où toutes communications
subconscientes du consultant au consulté sont strictement coupées, ne
troubleront en rien la lucidité du sujet; et l’on en peut conclure que
c’est bien le médium seul qui découvre directement, sans intermédiaire,
sans «relais», pour emprunter l’expression de M. Duchatel, tout ce que
renferme l’objet. Il paraît donc certain qu’il est, tout au moins en
psychométrie, quelque chose de plus que le simple miroir dont parle le
Dr Osty.


X

Je crois nécessaire d’affirmer une dernière fois que ces phénomènes
psychométriques, quelque étonnants qu’ils paraissent d’abord, sont
connus, prouvés et constants et ne sont plus niés ou mis en doute par
aucun de ceux qui s’en sont sérieusement occupés. J’aurais pu donner le
détail d’un grand nombre d’expériences concluantes, mais cela m’a semblé
aussi inutile, aussi fastidieux que le serait la nomenclature des
réactions classiques que l’on peut par exemple obtenir dans un
laboratoire de chimie. Il est loisible, à qui le voudra, de se
convaincre de la réalité des faits, pourvu qu’il s’adresse à des médiums
authentiques et sache se garder des «voyants» médiocres et surtout des
charlatans et des simulateurs qui, plus qu’en nulle autre, pullulent en
cette région. Il aura, même avec les meilleurs, à se méfier de
l’ingérence involontaire, inconsciente et presque inévitable de la
télépathie, très intéressante elle aussi, mais qui est un phénomène d’un
autre ordre, beaucoup moins surprenant et moins discuté que la
psychométrie pure. Il faudra aussi qu’il apprenne l’art d’interroger le
médium et ne s’avise pas de lui poser des questions incohérentes et
vagabondes sur des événements fortuits ou futurs. Il ne perdra pas de
vue que «la lucidité est rigoureusement limitée à la perception de la
personnalité humaine», selon la loi excellemment formulée par le Dr
Osty. On a fait des expériences où le psychomètre, au toucher de la dent
d’un animal préhistorique, voyait se dérouler les paysages et les
péripéties des premiers âges de la terre; ou un autre, au contact d’un
bijou, évoquait, avec une exactitude merveilleuse, paraît-il, des fêtes
et des cortèges de la Grèce ancienne, comme si les objets gardaient à
jamais la mémoire ou retrouvaient les «clichés astraux», de tous les
événements dont ils furent témoins. Mais on conçoit qu’ici un contrôle
efficace est pour ainsi dire impossible et que la part de la télépathie
est indéterminable. Il importe donc de se tenir strictement à ce qu’on
peut vérifier.

En limitant ainsi son domaine, l’expérimentateur rencontrera encore bien
des surprises. Si le plus souvent, par exemple, les révélations de deux
psychomètres auxquels on confie successivement la même lettre,
concordent remarquablement dans leurs grandes lignes, il arrive aussi
que l’un d’eux ne perçoive que ce qui concerne l’auteur de la lettre,
tandis que l’autre ne s’intéresse qu’à son destinataire ou à une
troisième personne qui se trouvait dans la pièce où la lettre fut
rédigée. Il est bon d’être prémuni contre ces premiers mécomptes qui, du
reste, dans les cas fréquents où un contrôle sérieux est possible, ne
font que confirmer l’existence et l’indépendance de l’étonnante faculté.


XI

Quant aux théories qui tentent de l’expliquer, j’accorde volontiers
qu’elles sont encore assez confuses. Ce qui importe pour l’instant,
c’est l’accumulation de faits et d’expériences qui s’en iront tâtonner
de plus en plus loin par toutes les routes de l’inconnu. En attendant,
ce que nous avons appris ouvre déjà, au fond de nos vieilles certitudes,
plus d’une porte imprévue, d’où se projette, sur la vie et les habitudes
de notre être secret, une lumière suffisante à nous intriguer durant de
longs jours. Nous voici ramenés une fois de plus devant l’omniscience et
peut-être l’omnipotence de notre hôte caché, au pied du mystérieux
réservoir de toutes connaissances que nous retrouverons lorsqu’il
s’agira de l’avenir, des chevaux qui parlent, de la baguette
divinatoire, des matérialisations, des miracles, en un mot, dans toutes
les circonstances où nous dépassons l’horizon de notre petite vie
quotidienne. A mesure qu’on avance ainsi, à pas lents et circonspects,
dans ces terres encore désertes et bien nébuleuses de la métapsychique,
on est forcé de reconnaître que doit exister quelque part, en ce monde
ou dans les autres, un lieu où tout se sait, où tout se peut, où tout
va, d’où vient tout, qui appartient à tous, où tous ont libre accès,
mais dont nous avons à rapprendre, comme des enfants perdus, les chemins
trop longtemps oubliés. Nous croiserons souvent ces chemins difficiles,
au cours de notre étude; et nous aurons à reparler plus d’une fois du
lieu profond où viennent se déverser, à moins qu’ils n’y prennent leur
source, tous les faits surnaturels de notre existence. Pour le moment,
ce qui, dans ces phénomènes psychométriques, doit avant tout fixer notre
attention, c’est leur caractère purement, exclusivement humain. Ils se
passent de vivants à vivants, sur notre terre ferme, dans le monde que
nous avons sous les yeux; et les esprits, les morts, les dieux et les
intelligences interplanétaires y semblent totalement étrangers. Ce n’est
guère que dans les manifestations tout aussi déroutantes de la baguette
divinatoire et dans certaines matérialisations que nous retrouverons,
avec la même netteté, ce même caractère pour ainsi dire spécifique. Il y
a là un précieux enseignement. Il nous montre qu’il se produit dans
notre vie de tous les jours des phénomènes aussi déconcertants et
exactement du même ordre et de la même nature que ceux qu’en d’autres
occurrences, nous attribuons à d’autres forces que les nôtres. Il nous
montre encore qu’il nous faut d’abord diriger et épuiser notre enquête
ici-bas, entre nous, avant de passer de l’autre côté; car notre premier
souci doit être de simplifier les interprétations et les explications et
de ne point chercher ailleurs, dans des suppositions, ce qui,
probablement, se dissimule en nous. Après, si l’inconnu nous accable
sans miséricorde, si les ténèbres nous débordent sans espoir, il sera
toujours temps d’aller, on ne sait où, interroger les divinités ou les
morts.




III

LA CONNAISSANCE DE L’AVENIR


I

Quand j’écrivais, en 1913, les pages qu’on va lire, personne ne
prévoyait et n’avait annoncé la guerre en suspens sur le monde. Les deux
ou trois prophéties, seules authentiques et acceptables parmi beaucoup
d’autres, que j’examine dans un chapitre des _Débris de la Guerre_, sont
vagues, incertaines et presque insignifiantes. Il est vrai que depuis un
certain temps, les clairvoyants, plus ou moins professionnels,
découvraient, parmi ceux qui les consultaient, une sorte d’épidémie de
morts individuelles, dont ils ne pouvaient rendre compte.

Il importe, au début de cette étude, de faire loyalement cette
constatation: le plus formidable fléau, qui, de mémoire humaine, ait
dévasté la terre, bien qu’effleurant déjà la tête de plusieurs millions
d’hommes, n’avait pas été prédit. Ainsi se confirme une fois de plus ce
principe, auquel, en attendant mieux, il est prudent de se tenir; à
savoir que la connaissance de l’avenir, dès qu’il ne s’agit pas d’un
fait strictement personnel et très prochain, est presque toujours
illusoire.


II

La prémonition ou la précognition nous mène en des régions encore plus
mystérieuses que celles de la psychométrie, où se dresse à demi,
émergeant d’irritantes ténèbres, le plus grave problème qui puisse
passionner l’humanité: la connaissance de l’avenir. La plus récente, la
meilleure et la plus complète étude qu’on lui ait consacrée, est, je
pense, celle que vient de publier, sous le titre: _Des phénomènes
prémonitoires_, M. Ernest Bozzano. Profitant d’excellents travaux
antérieurs, notamment de ceux de Mrs. Sidgwick et de Myers[6], et y
joignant le résultat de ses recherches personnelles, il réunit un
millier de cas de précognition, parmi lesquels il en retient cent
soixante, moins par dédain de la plupart des autres que pour ne pas
excéder trop manifestement les limites normales d’une monographie.

  [6] _Proceedings_, vol. V et XI.

Il commence par éliminer soigneusement tous les épisodes qui, sous une
apparence prémonitoire, peuvent s’expliquer par auto-suggestion (dans le
cas, par exemple, où quelqu’un, atteint d’une maladie encore latente,
semble prévoir cette maladie et la mort qui en sera la conclusion), par
télépathie (lorsqu’un sensitif a la perception anticipée de l’arrivée
d’une personne ou d’une lettre), ou enfin par lucidité (lorsqu’on a en
songe «la perception de l’endroit où l’on trouvera un objet égaré, ou
une plante rare, ou un insecte vainement cherché; ou encore lorsqu’on a
en rêve la vision du lieu inconnu qu’on visitera plus tard»), etc.

Dans tous ces cas, il ne s’agit pas à proprement parler d’avenir pur,
mais plutôt d’un présent qui n’est pas encore connu. Ainsi réduit et
dépouillé de toute influence, de toute ingérence étrangère, le nombre
d’exemples où il y a réellement perception nette et incontestable d’un
fragment du futur, demeure, au contraire de ce qu’on croit généralement,
assez considérable pour qu’il soit impossible de parler de hasards
extraordinaires ou de coïncidences merveilleuses. Il faut qu’il y ait
limite à tout, même à la méfiance, à l’incrédulité la plus étendue,
sinon toute étude historique et bon nombre d’études scientifiques
deviendraient décidément impraticables. Et cette remarque s’applique
autant à la nature des faits en question qu’à leur authenticité
narrative. On peut contester ou suspecter n’importe quel récit,
n’importe quelle preuve écrite ou testimoniale; mais il faut dès lors
renoncer aux certitudes et aux sciences qui ne s’acquièrent point parmi
les manipulations du laboratoire ou les opérations mathématiques,
c’est-à-dire aux trois quarts des phénomènes humains qui nous
intéressent le plus. Notez que les récits recueillis par les enquêtes de
la _Society for Psychical Research_, comme presque tous ceux retenus par
M. Bozzano, sont de première main et qu’on a impitoyablement rejeté ceux
dont les narrateurs n’avaient pas été les acteurs ou les témoins
directs. Au surplus, quelques-uns de ces récits ont nettement le
caractère d’observations scientifiques; quant aux autres, si l’on
examine attentivement la situation de ceux qui les ont faits et les
circonstances qui les corroborent, on conviendra qu’il est plus juste et
plus raisonnable d’y ajouter foi que de considérer, _a priori_, tout
homme à qui arrive un événement extraordinaire, comme un menteur, un
halluciné ou un plaisantin.


III

Il ne saurait être question de donner ici, ne fût-ce qu’une brève
analyse des faits les plus saillants. Elle exigerait une centaine de
pages et changerait la nature de cette étude, qui, pour ne pas déborder
son cadre, doit supposer connus la plupart des matériaux qu’elle
examine. Je renvoie donc le lecteur, qui voudrait se faire une opinion
plus personnelle, aux sources aisément accessibles que j’ai indiquées
plus haut. Il suffira, pour donner une idée précise de la gravité du
problème à qui n’aurait pas le temps ou l’occasion de recourir aux
documents originaux, de résumer en quelques mots quelques-unes de ces
aventures d’avant-garde, choisies parmi celles qui paraissent le moins
contestables, car il va sans dire que toutes n’ont pas la même valeur,
sinon la question serait tranchée. Il en est qui, très frappantes au
premier abord et offrant au point de vue de l’authenticité des faits
toutes les garanties désirables, n’impliquent cependant pas une
connaissance réelle de l’avenir et peuvent s’interpréter d’autre façon.
En voici une à titre d’exemple; elle nous est rapportée par le Dr Teste
dans son _Manuel pratique du Magnétisme animal_.

Le 8 mai, le Dr Teste plonge dans un état somnambulique Mme Hortense
M... en présence de son mari. Aussitôt endormie, elle annonce qu’elle
est enceinte de quinze jours, qu’elle n’accouchera pas à terme, que le
12 mai, «elle aura peur de quelque chose», et fera une chute qui
déterminera une fausse-couche. Elle ajoute que ce 12 mai, à trois heures
et demie, après avoir été effrayée, elle aura une faiblesse qui durera
huit minutes, et décrit ensuite, heure par heure, le cours de sa maladie
qui se terminera par trois jours d’une démence dont elle guérira.

Au réveil, elle a tout oublié; on lui cache ce qui s’est passé; et le Dr
Teste communique au Dr Amédée Latour les notes qu’il a prises. Le 12
mai, il se rend chez les époux M..., les trouve à table et rendort Mme
M... qui répète mot pour mot ce qu’elle a dit quatre jours auparavant.
On la réveille. L’heure dangereuse approche. On prend toutes les
précautions imaginables, on ferme même les volets. Mme M...
qu’inquiètent ces mesures extraordinaires auxquelles elle ne comprend
rien, demande ce qu’on lui veut. Trois heures et demie sonnent. Mme M...
se lève du divan sur lequel on l’avait fait asseoir et veut gagner la
porte. Le docteur et le mari s’y opposent.--«Mais enfin qu’est-ce qui
vous prend? il faut absolument que je sorte.--Non, madame, vous ne
sortirez pas, c’est dans l’intérêt de votre santé.--Eh bien, docteur, si
c’est dans l’intérêt de ma santé, raison de plus pour me laisser
sortir», répond-elle en riant. Le motif est plausible et même
irrésistible; mais le mari, voulant pousser jusqu’au bout la lutte
contre le destin, déclare qu’il accompagnera sa femme. Le docteur reste
seul, assez inquiet, en dépit de la tournure un peu burlesque que prend
l’aventure. Tout à coup, un cri perçant se fait entendre en même temps
que le bruit de la chute d’un corps. Il se précipite et trouve Mme M...
éperdue, mourante, dans les bras de son mari. Au moment où, quittant une
seconde celui-ci, elle avait ouvert la porte de l’endroit prédestiné, un
rat, là où depuis vingt ans, paraît-il, on n’en avait pas vu, avait
bondi sur elle et lui avait causé une terreur telle qu’elle était tombée
à la renverse. Tout le reste de la prophétie, heure par heure, et détail
par détail, s’accomplit à la lettre.


IV

Pour préciser nettement l’esprit dans lequel j’entreprends cette étude
et écarter d’abord tout soupçon de crédulité aveugle ou systématique, je
tiens donc à dire dès le début que je me rends fort bien compte que des
cas de ce genre n’emportent nullement conviction. Il est fort possible
que tout se soit passé dans l’imagination subconsciente du sujet; qu’il
ait créé lui-même, par auto-suggestion, sa maladie, sa terreur, sa
chute, sa fausse-couche et se soit adapté à la plupart des circonstances
qu’il avait prédites dans son état second. Seule, l’apparition du rat à
l’instant fatidique, supposerait une vision précise et troublante d’un
événement futur et inévitable. Malheureusement on ne nous affirme pas
que cette apparition ait été constatée par d’autres témoins que la
patiente; de sorte que rien ne prouve qu’elle ne soit pas également
imaginaire. Je n’ai donc rapporté cet exemple insuffisant en soi, que
parce qu’il représente assez bien l’allure générale et la valeur
indécise de beaucoup de faits analogues et permet de marquer une fois
pour toutes les objections qu’on peut faire et les précautions qu’il
faut prendre avant de s’engager dans ces régions suspectes et
ténébreuses.

Voici, maintenant, un fait infiniment plus significatif et moins
discutable, rapporté par le Dr Maxwell, le savant et très scrupuleux
auteur des _Phénomènes psychiques_; il s’agit d’une vision qui lui fut
racontée _huit jours avant l’événement_, et dont il avait fait le récit
à diverses personnes avant la réalisation. Un sensitif, comme disent les
Anglais, avait donc aperçu dans un globe de cristal la scène suivante:
un grand steamer, ayant un pavillon à trois bandes horizontales, noire,
blanche et rouge, et portant le nom de _Leutschland_, naviguait en
pleine mer. Le bateau fut soudain entouré de fumée, des marins, des
passagers et des gens en uniforme coururent en grand nombre sur le pont
et le bateau sombra.

Huit jours plus tard, les journaux annonçaient l’accident du
_Deutschland_, dont la chaudière éclata, obligeant le paquebot à faire
relâche.

Le témoignage d’un homme tel que le Dr Maxwell, surtout lorsqu’il s’agit
d’un fait pour ainsi dire personnel, a une importance sur laquelle il
est inutile d’insister. Nous avons donc ici, plusieurs jours d’avance,
la prévision très nette d’un événement qui, du reste, chose étrange mais
assez fréquente, n’intéresse en rien le voyant. L’erreur de lecture,
_Leutschland_ pour _Deutschland_, qui eût été très naturelle dans la
réalité, ajoute encore je ne sais quel caractère de vraisemblance et
d’authenticité au phénomène. Quant à la submersion finale qui ne fut
qu’une simple relâche, il y faut voir, comme le font remarquer les Drs
J.-W. Pickering et W.-A. Sadgrove, «la dramatisation subconsciente d’une
inférence subliminale du percipient»; ces dramatisations sont d’ailleurs
instinctives et presque générales en ce genre de visions.

Si ce cas était unique, il n’y faudrait certes pas attacher une
importance décisive; «mais, fait observer le Dr Maxwell, ce sensitif m’a
donné quelques autres exemples curieux: ces cas rapprochés de ceux que
j’ai observés par ailleurs ou dont j’ai eu le récit de première main
rendent très improbable l’hypothèse d’une coïncidence sans cependant
l’exclure d’une manière absolue[7]».

  [7] J. MAXWELL, _Les phénomènes psychiques_, p. 182.


V

Un autre cas, peut-être plus convaincant, plus rigoureusement établi et
qui exclut plus nettement toute explication par l’hypothèse, d’ailleurs
fort respectable, des coïncidences, est celui que rapporte M. Th.
Flournoy, professeur à la Faculté des sciences de l’Université de
Genève, dans son remarquable ouvrage: _Esprits et Médiums_. M. Flournoy
est, comme on sait, l’un des théoriciens les plus savants et les plus
sceptiques de la métapsychique. Il pousse même l’amour des explications
naturelles et la répugnance à admettre l’intervention de forces
supra-humaines, à un point où il est parfois difficile de le suivre. Je
résume le plus brièvement possible son récit qu’on trouvera tout au
long, aux pages 348 à 362 de l’excellent livre que je viens de
mentionner.

En août 1883, une certaine Mme Buscarlet, qu’il connaît personnellement,
revient à Genève, après avoir été, durant trois ans, l’institutrice de
deux jeunes filles dans la famille Moratief, à Kasan. Elle reste en
correspondance avec cette famille ainsi qu’avec une dame Nitchinof, qui
dirige, à Kasan, un institut où les demoiselles Moratief, ses anciennes
élèves, sont entrées après son départ.

Dans la nuit du 9 au 10 décembre (style russe) de la même année, Mme
Buscarlet a un songe dont elle envoie le matin même le récit à Mme
Moratief, par une lettre datée du 10 décembre. Elle y dit textuellement:
«Vous et moi étions sur un chemin, dans la campagne, lorsque passa
devant nous une voiture d’où sortit une voix qui nous appela. Arrivées
près de la voiture, nous vîmes Mlle Olga Popof couchée en travers, vêtue
de blanc avec un bonnet garni de rubans jaunes. Elle vous dit: _Je vous
ai appelée pour vous dire que Mme Nitchinof quitte l’institut le 17._
Puis la voiture continua de rouler.»

_Une semaine plus tard_, et _trois jours avant l’arrivée de la lettre à
Kasan_, l’événement prévu par le songe se réalise tragiquement. Mme
Nitchinof succombe le 16 à une maladie infectieuse; et le 17, son
cadavre, par crainte de la contagion, est transporté hors de l’institut.

Il n’est pas inutile d’ajouter que la lettre de Mme Buscarlet, ainsi que
les réponses venues de Russie, ont été communiquées au professeur
Flournoy et portent les dates des cachets de la poste. De tels rêves
prémonitoires sont fréquents; mais il est assez rare que les
circonstances et surtout l’existence d’un écrit antérieur à leur
réalisation, leur donnent une authenticité aussi incontestable.

Remarquons en passant le caractère bizarre de cette prémonition, bien
conforme du reste aux habitudes de notre hôte inconnu. Il fixe la date
avec précision; mais il ne fait qu’une allusion voilée et énigmatique
(la femme couchée en travers de la voiture et vêtue de blanc) à la
partie essentielle de la prédiction: la maladie et la mort.

Y a-t-il eu coïncidence, vision de l’avenir pure et simple ou vision de
l’avenir suggérée par influence télépathique? La théorie de la
coïncidence peut ici, comme partout, être à la rigueur défendue, mais
serait dans ce cas bien extraordinaire. Quant à l’influence
télépathique, il faudrait supposer que dès le 9 décembre, huit jours
avant sa mort, Mme Nitchinof possédât, dans sa subconscience, le
pressentiment de sa fin; et qu’elle eût, de Kasan à Genève, à travers un
millier de lieues, envoyé ce pressentiment à une personne avec laquelle
elle n’avait que des relations assez vagues.

C’est fort compliqué mais possible, car la télépathie a souvent des
fantaisies plus déconcertantes. Dans ce cas, puisqu’il s’agirait d’une
maladie latente ou même d’auto-suggestion, la préexistence de l’avenir,
sans être entièrement détruite, serait moins nettement établie.


VI

Passons à d’autres exemples. J’emprunte à l’excellente étude de MM.
Pickering et Sadgrove, sur l’_Importance des précognitions_, parue dans
le numéro du 1er février 1908 des _Annales des Sciences psychiques_, le
résumé d’une expérience de Mrs W. Verral, dont le détail se trouve au
tome XX des _Proceedings_. Mrs W. Verral est une automatiste célèbre
dont les _Correspondances croisées_ occupent un volume entier des
_Proceedings_. Sa bonne foi, sa sincérité, sa loyauté et sa rigueur
scientifiques sont à l’abri de tout soupçon; et elle compte parmi les
personnalités les plus estimées et les plus actives de la _Society for
Psychical Research_.

Donc, le 11 mai 1901, à 11 h. 10 du soir, Mrs W. Verral écrivit
automatiquement ce qui suit:

«_Do not Hurry. Date this hoc est quod volui tandem_ δικαιοσύνη Καὶ χαρὰ
συμφωνεῖ συνετοὶσιν A.W.V. Καὶ αλλω τινὶ ἴσως. _calx pedibus inhaerens
difficultatem superavit. magnopere adjuvas persectando semper. Nomen
inscribere jam possum sic en tibi[8]._»

  [8] On sait que la xénoglossie n’est pas rare dans l’écriture
    automatique; assez fréquemment même, l’«automatiste» parle ou écrit
    des langues qu’il ignore complètement. Voici la traduction du
    passage: «Ne vous pressez pas. Datez ceci. C’est ce que je voulais
    enfin. Justice et Joie, dites un mot pour le sage, A.W.V.; et
    peut-être pour quelqu’un d’autre encore. La craie adhérant aux pieds
    a vaincu la difficulté. Vous aidez beaucoup en persévérant toujours.
    Maintenant je puis écrire un nom comme cela.»

Après l’écriture venait un dessin humoristique représentant un oiseau
qui marchait.

La même nuit, comme «certains faits de nature douteuse» se produisaient,
prétendait-on, dans deux chambres, à Londres, deux expérimentateurs
décidèrent de passer la nuit dans ces appartements. Afin de découvrir
les traces de tout intrus, ils répandirent sur le parquet de la craie
pulvérisée. Mrs Verral ignorait toute l’affaire. Les phénomènes
commencèrent à minuit 43 et se terminèrent à 2 h. 9 du matin. Les
expérimentateurs observèrent des marques dans la craie pulvérisée. Les
ayant examinées, ils constatèrent «qu’il s’agissait d’empreintes de
pieds d’oiseaux très nettement tracées: trois dans la pièce de gauche,
cinq dans celle de droite». Les marques étaient identiques, chacune de
deux pouces trois quarts de largeur, pouvant être comparées aux
empreintes d’un oiseau de la grosseur d’une dinde. Les empreintes n’ont
été observées qu’à _2 h. 30 du matin_; les phénomènes inexpliqués
avaient commencé à _minuit 43 de la même nuit_. Les mots concernant «la
craie s’attachant aux pieds», suivis du dessin d’un oiseau, se
rapportaient à ces faits d’une manière frappante; mais le point capital,
c’est que Mrs Verral écrivit ce que nous avons dit, _une heure et
trente-trois minutes_ avant que le fait ne se produisît.

Les personnes qui veillèrent dans les deux chambres furent questionnées
par M. Piddington, membre du conseil de la _Society for psychical
Research_, et déclarèrent qu’elles n’avaient aucunement prévu ce
qu’elles découvrirent.

Inutile d’ajouter que Mrs Verral n’avait jamais entendu parler des faits
qui se passaient dans la maison hantée, de même que les veilleurs
ignoraient complètement l’existence de Mrs Verral.

Voici donc une très curieuse prédiction d’un événement d’ailleurs
insignifiant, qui doit arriver, dans une maison inconnue de celle qui le
prédit, à des gens qu’elle ne connaît pas davantage. Est-ce, comme le
veulent les spirites qui triomphent ici, non sans quelque raison, un
désincarné qui, intentionnellement, afin de prouver son existence et sa
clairvoyance, organise cette mystérieuse petite scène où l’avenir, le
présent et le passé se confondent?--Est-ce la subconscience de Mrs
Verral qui erre ainsi, au hasard, dans le futur? Il est certain que le
problème se présente rarement sous un aspect aussi déroutant.


VII

Prenons maintenant un autre rêve prémonitoire, rigoureusement contrôlé
par le comité des _Proceedings_[9]. Dans les premiers jours de
septembre, Mrs Annette Jones, femme d’un marchand de tabac de «Old
Gravel lane» (East London) qui avait un enfant malade, rêve qu’elle voit
passer un char qui s’arrête devant elle et contient trois petits
cercueils, dont deux étaient blancs, et le troisième, un peu plus grand,
d’un bleu pâle. Le conducteur retire le plus long des cercueils blancs,
le dépose aux pieds de la femme et poursuit sa route emportant les deux
autres. Mrs Jones raconte son rêve à son mari et à une voisine, en
insistant particulièrement sur la circonstance curieuse du cercueil bleu
pâle.

  [9] _Proceedings_, vol. XI, p. 493.

Le 10 septembre, une amie des Jones met au monde un enfant qui meurt le
29 du même mois. Le lundi suivant, 2 octobre, le fils des Jones, âgé de
seize mois, succombe à son tour. On décide d’enterrer les deux enfants
le même jour. Le matin du jour choisi, le prêtre annonce aux Jones qu’un
troisième enfant étant mort dans le voisinage, on le porterait à
l’église en même temps que les deux autres. Mrs Jones dit à son mari:
«Les cercueils de nos enfants sont blancs; si l’autre est bleu pâle, ce
sera l’accomplissement de mon rêve.»--On apporte le troisième cercueil,
il est bleu pâle. Il reste à remarquer que les dimensions des cercueils
correspondaient exactement aux prémonitions du rêve: le plus petit étant
celui de l’enfant mort le premier, le deuxième celui du fils Jones qui
avait seize mois, et le plus grand, le bleu, celui d’un enfant âgé de
six ans.

Prenons encore, plus ou moins au hasard, un autre exemple dans les
inépuisables _Proceedings_[10]. Le fait est rapporté par le Dr Alfred
Cooper et appuyé du témoignage de la duchesse de Hamilton, du duc de
Manchester et d’un autre gentilhomme auquel la duchesse avait communiqué
le cas avant l’accomplissement de la vision prophétique.

  [10] _Proceedings_, vol. XI, p. 505.

Quinze jours avant la mort du comte de L..., raconte le Dr Cooper,
j’étais allé, pour des raisons professionnelles, voir le duc de
Hamilton. La consultation achevée, nous revînmes ensemble au salon, où
se tenait la duchesse. Le duc me demanda: «Comment se porte le
comte?»--La duchesse intervenant: «Quel comte?»--Je répondis: «Lord
L...»--Alors elle observa: «C’est étrange! j’ai eu hier soir une vision
impressionnante. Je me trouvais au lit depuis peu, et je n’étais pas
encore endormie, lorsque je vis se dérouler devant moi une véritable
scène de théâtre. Les acteurs en étaient: Lord L..., sur une chaise,
inanimé, et un homme à barbe rousse penché sur lui. Lord L... se
trouvait à côté d’une baignoire au-dessus de laquelle brûlait
distinctement une lampe rouge.»

Je répondis: «Je soigne en ce moment Lord L..., ce n’est pas grave; il
n’en mourra pas; dans quelques jours il sera rétabli.»

En effet, son état s’améliora durant une semaine, et il était presque
guéri. Mais six ou sept jours plus tard, je fus rappelé d’urgence. Une
inflammation avait envahi les deux poumons.

J’appelai en consultation Sir William Jenner, mais, au bout de six
jours, notre malade mourait. J’avais fait venir pour l’assister deux
infirmiers; l’un de ceux-ci tomba malade. Quand j’aperçus celui qui le
remplaçait, je vis que le rêve de la duchesse était exactement réalisé.
Il était penché sur le comte, près de la baignoire; et, chose étrange,
sa barbe était rousse et la lampe rouge brûlait au-dessus d’eux. Il est
assez rare de voir une salle de bains éclairée par une lampe rouge; et
c’est cette circonstance qui me rappela la vision de la duchesse. Cette
vision m’avait été décrite quinze jours avant la mort de Lord L...


VIII

Mais il est impossible de continuer ces narrations encombrantes. On en
compte, je l’ai dit, des centaines qui sillonnent en tous sens les
champs de l’avenir. Celles que je viens de rapporter donnent une idée
suffisante de la couleur dominante et de l’allure générale de ces sortes
de récits. Il convient néanmoins d’ajouter que beaucoup d’entre eux ne
sont nullement tragiques; et que la prémonition ouvre, dans le futur,
ses mystérieuses et capricieuses perspectives, à l’occasion des
événements les plus divers, les plus insignifiants. Elle ne se soucie
guère de la valeur humaine des conjonctures, et met la vision d’un
numéro de tombola au même plan que la mort la plus dramatique. Les
chemins, par lesquels elle arrive jusqu’à nous, sont également imprévus
et variés. Souvent, comme dans les exemples cités, c’est par le rêve
qu’elle nous atteint. Parfois c’est une hallucination auditive ou
visuelle qui nous saisit à l’état de veille; parfois c’est un
pressentiment indéfinissable mais net et irrésistible, une obsession
informe mais puissante, une certitude absurde mais péremptoire qui monte
du fond de nos ténèbres intérieures où se cache peut-être le dernier mot
de toutes les énigmes. On pourrait illustrer de nombreux exemples
chacune de ces manifestations. Je n’en mentionnerai que quelques-uns,
choisis non point parmi les plus frappants ou les plus séduisants, mais
parmi les plus sévèrement contrôlés[11].

  [11] _Proceedings_, vol. XI, p. 545.

Un jeune paysan des environs de Gand, deux mois avant le tirage au sort
pour la conscription militaire, annonce à qui veut l’entendre, qu’il
prendra dans l’urne le numéro 90. Arrivé devant le commissaire
d’arrondissement (on dirait en France le sous-préfet), qui dirige les
opérations, il demande à celui-ci si le 90 n’est pas encore sorti. On
lui répond que non: «Eh bien! c’est moi qui vais le prendre!» En effet,
à la stupéfaction de tous, il retire le 90. Interrogé sur la manière
dont lui était venue cette certitude étrange, il déclare que deux mois
auparavant, comme il venait de se coucher, il vit apparaître, en un coin
de sa chambre, un objet volumineux et indéfinissable au milieu duquel se
détachait clairement le chiffre 90 en caractères grands comme la main.
Il se mit sur son séant, ferma et rouvrit les yeux pour se convaincre
qu’il ne rêvait pas, mais l’apparition persista au même endroit
distincte et incontestable. M. Georges Hulin, professeur à l’Université
de Gand, et M. Jules van Dooren, commissaire d’arrondissement, qui
rapportent le fait, citent trois autres cas analogues, également
frappants, dont fut témoin M. van Dooren dans l’exercice de ses
fonctions. Je doute d’autant moins de leur déclaration que je les
connais personnellement et que je sais que leur attestation, quant à la
réalité objective des faits, équivaut pour ainsi dire à une constatation
légale. M. Bozzano, dans son étude, mentionne certaines prévisions tout
aussi singulières qui se manifestèrent autour des tables de jeu de
Monte-Carlo.

Je n’ignore pas, je le répète, qu’au sujet de ces faits et de ceux qui
leur ressemblent, on peut une fois de plus invoquer la théorie des
coïncidences. On soutiendra qu’il y a probablement mille prédictions de
ce genre dont on ne parle pas parce qu’elles ne se réalisèrent jamais.
Mais que l’une d’elles s’accomplisse, ce qui, selon le calcul des
probabilités, doit fatalement advenir un jour ou l’autre, l’étonnement
est général et l’imagination perd toute retenue. Il est vrai; néanmoins,
il conviendrait d’examiner si ces prédictions sont aussi fréquentes
qu’on l’affirme ainsi à la légère. Au sujet de celles qui concernent le
tirage au sort, par exemple, j’ai eu l’occasion d’interroger plus d’un
témoin habituel de ces petits drames du destin; et tous reconnurent
qu’ils sont en somme bien plus rares qu’on ne croirait. Ensuite,
n’oublions point qu’il ne saurait être ici question de preuves
scientifiques. Nous nous trouvons dans une région inconsistante et
nébuleuse, où nous n’oserions plus hasarder un pas si nous ne nous
laissions guider par nos impressions plutôt que par des certitudes qu’il
n’est pas interdit d’espérer mais qui sont encore hors de vue.


IX

Abrégeons davantage, en renvoyant aux sources ceux qui voudront
connaître les détails, sinon nous n’en finirions point; ou plutôt, au
lieu d’abréger, ce qui serait encore trop long, tant la matière abonde,
contentons-nous d’énumérer quelques exemples pris au hasard parmi ceux
qu’on peut caractériser en une ligne: c’est un cortège funèbre aperçu
sur une route plusieurs jours avant qu’il n’y passe réellement; c’est un
jeune ouvrier mécanicien qui, tout au début de novembre, rêve qu’il
rentre chez lui vers 5 heures et demie de l’après-midi, et voit la
petite fille de sa sœur écrasée par un tramway en traversant la rue
devant la porte de la maison. Très troublé, il raconte son rêve, et le
13 du même mois, malgré les précautions prises, à l’heure dite, l’enfant
est écrasée par le tramway fatal. C’est le fantôme, l’animal irréel ou
le bruit insolite qui, traditionnellement, dans certaines familles,
annonce une mort, une catastrophe imminente. C’est la célèbre vision
qu’eut, treize jours avant sa fin, le peintre Ségantini et dont il fixa
tous les détails qui se réalisèrent dans son dernier tableau: _La Mort_.
C’est le désastre de Messine nettement pressenti, à deux reprises, par
une petite fille qui périt sous les ruines de la ville maudite; c’est un
songe qui, trois mois avant l’entrée des Français en Russie, prédit à la
comtesse Toutschkoff que son mari tombera à Borodino, village alors si
peu connu que les intéressés en cherchent vainement le nom sur les
cartes; etc.[12].

  [12] E. BOZZANO, _Des phénomènes prémonitoires_, cas LXII-LXVI,
    LXXVIII à LXXXI, IV, XVIII, etc.

Jusqu’ici, nous n’avons parlé que des manifestations spontanées de
l’avenir. On dirait que les événements futurs, accumulés devant nos
vies, pèsent d’un poids énorme sur la digue indécise et fallacieuse du
présent qui ne peut plus les contenir. Ils suintent au travers, ils
cherchent une fissure pour couler jusqu’à nous. Mais à côté de ces
prémonitions passives, indépendantes et indociles, qui sont comme des
émanations vagabondes et furtives de l’inconnu, il en est d’autres qu’on
parvient à solliciter et pour ainsi dire à canaliser, qui obéissent plus
ou moins aux ordres qu’on leur donne et répondent parfois aux questions
qu’on leur pose. Elles sortent du même réservoir inaccessible, sont non
moins mystérieuses, mais paraissent déjà un peu plus humaines que les
autres; et sans nous enivrer d’illusions puériles ou dangereuses, il
n’est pas défendu d’espérer qu’en les suivant, en les étudiant
attentivement, elles nous ouvriront quelque jour les sentiers dérobés
qui joignent ce qui n’est plus à ce qui n’est pas encore. Il est vrai
qu’ici où l’on se mêle forcément au monde assez interlope des
professionnels du mystère, il faut redoubler de prudence et n’avancer
qu’à pas comptés sur un terrain des plus suspects. Mais même en ces
régions pleines d’embûches, nous récoltons un certain nombre de faits
qu’on ne peut raisonnablement contester. Il suffira de rappeler, par
exemple, les prémonitions symboliques de la célèbre «voyante de
Prévorst», Mme Hauffe, dont les bulles de savon, les globes de cristal,
les miroirs, éveillaient l’esprit prophétique[13]; la somnambule qui,
dix-huit ans avant son accomplissement, prédit, dans un écrit soumis au
tribunal, un crime passionnel qui fit grand bruit en 1907[14]; la
bohémienne qui prédit, également par écrit, à Miss Arundel, tous les
événements de sa vie, y compris le nom de son futur époux, le célèbre
explorateur Burton[15]; la lettre cachetée envoyée à M. Morin,
vice-président de la _Société du Mesmérisme_, et décrivant les
circonstances les plus imprévues d’une mort qui survint un mois
après[16]; le fameux cas dit de «Marmontel», obtenu par les
«correspondances croisées» de Mme Verral, où l’on a la vision, deux mois
et demi avant leur accomplissement, des gestes les plus insignifiants
d’un voyageur dans une chambre d’hôtel; et combien d’autres...

  [13] Dr KERNER, _La Voyante de Prévorst_.

  [14] _Light_, 1907, p. 219.

  [15] LADY BURTON, _The Life of Richard Burton_.

  [16] _Journal of the S. P. R._, vol. IX, p. 15.


X

Je ne passerai pas en revue les moyens divers et bien souvent bizarres
d’interroger l’avenir qui sont le plus pratiqués aujourd’hui: cartes,
chiromancie, vision dans le cristal, marc de café, aiguilles, blanc
d’œuf, graphologie, astrologie, etc. Ces moyens valent ce que vaut le
médium qui les emploie. Ils n’ont d’autre but que de réveiller la
subconscience de ce médium et de mettre celle-ci en rapport avec la
subconscience de celui qui l’interroge. Au fond, tous ces procédés
simplement empiriques, ne sont que des formes variées de la faculté que
nous avons étudiée dans le chapitre consacré à la psychométrie.

Il résulte des expériences de MM. Duchatel et Osty, qu’en psychométrie,
la notion du temps, comme le remarque le Dr J. Maxwell, est très floue,
c’est-à-dire que le passé, le présent et le futur se confondent presque
toujours. La plupart des sujets lucides ou psychomètres, s’ils sont de
bonne foi, ne savent pas, «ne _sentent pas_, comme le dit fort bien M.
Duchatel, ce que c’est que l’avenir. Ils ne le distinguent pas des
autres temps du verbe; par conséquent, il leur arrive bien d’être
prophètes, mais prophètes sans le savoir.» En un mot, et c’est une
indication importante au point de vue de la coexistence probable des
trois temps, il semble qu’ils voient ce qui n’est pas encore aussi
nettement et sur le même plan que ce qui n’est plus; mais qu’ils soient
incapables de séparer les deux visions et d’y faire le triage de
l’avenir qui seul nous intéresse. A plus forte raison leur est-il
impossible de préciser des dates. De là la plupart des déceptions dont
se plaignent ceux qui les interrogent. Il n’en reste pas moins,
lorsqu’on prend la peine de dépouiller leurs témoignages et qu’on a la
patience d’attendre la réalisation de certains faits dont l’échéance est
parfois lointaine, que l’avenir est assez fréquemment perçu par
quelques-uns de ces devins étranges.

Il y a cependant des psychomètres, notamment Mme M..., le sujet favori
du Dr Osty, qui ne confondent jamais l’avenir et le passé. Elle situe
ses visions dans le temps, d’après la place qu’elles occupent dans
l’espace. Ainsi, elle voit l’avenir devant, le passé derrière elle, et
le présent à ses côtés. Mais, malgré ces visions nettement échelonnées,
il lui est également impossible de préciser les dates; et ses erreurs, à
ce point de vue, sont même si générales que le Dr Osty considère la
réalisation d’une prédiction, au moment annoncé, comme une pure
coïncidence chronologique.

Remarquons en outre, qu’en psychométrie, ne peuvent être perçus que les
événements qui se rapportent directement à l’individu en communication
avec le sujet; car c’est moins le sujet qui voit en nous que nous-mêmes
qui lisons en notre subconscience que sa présence éclaire momentanément.
Il ne faut donc pas lui demander des prédictions d’ordre général, s’il y
aura, par exemple, une guerre au printemps, une épidémie en été ou un
tremblement de terre en automne; dès qu’il s’agit d’événements, si
importants soient-ils, où nous ne sommes pas intimement mêlés, il devra
nous répondre, ce que font du reste tous les sujets sérieux, qu’il ne
voit rien.

L’aire de sa vision ainsi limitée, y découvre-t-il réellement l’avenir?
Après trois années d’expériences nombreuses, serrées et méthodiques,
avec une vingtaine de sujets, le Dr Osty l’affirme catégoriquement.
«Tous les faits, dit-il, qui ont peuplé ces trois années de mon
existence, voulus ou non par moi ou même absolument contraires au sens
de mon activité, m’avaient toujours été prédits non pas tous par chacun
des sujets lucides, mais tous par l’un ou l’autre d’entre eux. En raison
de l’expérimentation de tous moments, trois années complètement
employées dans ce but me semblent devoir donner quelque valeur à mon
opinion sur les présages.»

C’est incontestable, et l’honnêteté, le scrupule scientifique, les
hautes qualités intellectuelles du beau travail du Dr Osty, inspirent la
plus entière confiance. Malheureusement, il se contente de citer trop
sommairement quelques faits et ne nous donne pas, comme il faudrait, _in
extenso_, le détail de ses expériences, de ses contrôles et de ses
preuves. Je sais bien que ce serait une tâche ingrate et fastidieuse qui
exigerait un gros volume qu’une foule d’incidents puérils et de redites
inévitables rendrait à peu près illisible. Elle prendrait en outre, et
presque fatalement, la forme d’une sorte d’autobiographie intime et
indiscrète, de confession publique à laquelle il n’est pas facile de se
résoudre. Mais il faut en passer par là. Dans une science qui se fonde,
il ne suffit pas de montrer le but atteint et d’affirmer sa conviction;
il est avant tout nécessaire de décrire les sentiers de l’itinéraire et
par l’accumulation incessante et infinie de faits contrôlés et prouvés,
de permettre à chacun de tirer ses propres conclusions. C’est, depuis
plus de trente ans, la méthode encombrante et pénible des _Proceedings_,
mais c’est la seule bonne. La discussion n’est possible et féconde qu’à
ce prix. En toutes ces matières d’outre-conscience, nous n’en sommes
point aux inductions définitives, mais seulement au charroi des
matériaux à pied d’œuvre. Encore une fois, je n’ignore pas qu’en
l’occurrence, plus que partout ailleurs, j’en ai fait l’expérience, les
faits réellement probants sont forcément très rares. Si le sujet, comme
Mme M... semble le faire facilement, vous prédit, par exemple, dès le
matin l’emploi de votre journée, vous voit dans telle rue, dans telle
maison, rencontrant telle ou telle personne, il est impossible de savoir
si, d’une part, elle ne lit pas déjà dans vos intentions ou projets
encore inconscients; ou si, d’un autre côté, en exécutant ce qu’elle a
prévu, vous ne subissez pas une suggestion contre laquelle vous ne
pourrez lutter qu’en faisant violemment le contraire de ce qu’elle
exige, ce qui serait de la suggestion à rebours. Ne vaudraient donc que
les prédictions de faits improbables, indépendants de l’activité de
l’intéressé et bien caractérisés. Comme le dit le Dr Osty, «le présage
idéal serait évidemment celui d’un événement si rare, si brusque et
inattendu, si transformateur d’existence que l’hypothèse de coïncidence
ne puisse décemment être avancée. Mais comme chacun n’est pas, dans le
déroulement calme de sa vie, sous la menace d’un événement si
parfaitement probant, le sujet lucide ne peut pas toujours révéler à
l’individualité qui expérimente, et pour une échéance relativement
prochaine, un de ces faits dont la réalisation imposerait une conviction
définitive.»


XI

Quoi qu’il en soit, la question des présages psychométriques demande un
supplément d’enquête, bien qu’il soit facile de prévoir dès ce jour les
résultats de celle-ci. Revenons maintenant à nos prémonitions
spontanées, où l’avenir vient nous chercher lui-même et, pour ainsi
dire, nous provoquer à domicile.

Je le sais, pour l’avoir éprouvé, quand on aborde ces histoires
déconcertantes, la première impression est assez fâcheuse. On est fort
enclin à sourire, à traiter de contes à dormir debout, d’hallucinations
d’hystériques, d’imaginations ingénieuses ou intéressées, la plupart de
ces faits qui ébranlent trop profondément l’idée bornée et étriquée que
nous avons de notre vie humaine. Sourire, rejeter tout d’avance et
passer en détournant la tête, comme on le fit d’ailleurs au temps de
Galvani et aux débuts de l’hypnotisme, est beaucoup plus facile et
paraît plus sérieux et plus prudent que s’arrêter, admettre et examiner.
Pourtant n’oublions pas que c’est à quelques-uns qui ne sourirent pas à
la légère que nous devons la plupart des merveilles du haut desquelles
nous nous préparons à sourire à notre tour. Au demeurant, j’accorde
qu’ainsi présentés, à la hâte, sommairement, sans les détails et les
preuves qui les éclairent et les soutiennent, les faits en question ne
paraissent pas à leur avantage, et perdent à être isolés et
parcimonieusement choisis, tout le poids et l’autorité que leur donne la
masse imposante et compacte dont ils sont arbitrairement détachés. Comme
je l’ai dit plus haut, on en a réuni près d’un millier qui ne
représentent probablement pas la dixième partie de ceux que des
recherches plus actives et plus générales pourraient recueillir. Le
nombre importe évidemment et marque une énorme pression du mystère; mais
n’y eût-il qu’une demi-douzaine de cas sérieux,--et ceux du Dr Maxwell,
du professeur Flournoy, de Miss Verral, de Marmontel, de Jones, de
Hamilton et quelques autres le sont indubitablement,--ils suffiraient à
indiquer qu’existe et s’agite, encore latente sous l’idée erronée que
nous nous faisons du passé et du présent, une vérité nouvelle qui
demande à se faire jour.

Les efforts de cette vérité paraissent, est-il besoin de le dire, bien
autrement énergiques quand on a réellement et attentivement parcouru ces
centaines d’histoires extraordinaires qui, sans en avoir l’air, tordent
l’axe même de l’histoire. On perd bientôt toute velléité de doute. On
pénètre dans un autre monde et l’on s’y arrête décontenancé. On ne sait
plus où l’on se trouve; l’avant et l’après se mêlent et se confondent.
On ne distingue plus la ligne insidieuse, factice mais indispensable qui
sépare les années écoulées de celles qui vont naître. On tâte les heures
et les jours du passé et du présent pour se rassurer, pour se raccrocher
à quelque certitude, pour se convaincre qu’on demeure à sa place, dans
une vie où ce qui n’est pas encore semble aussi solide, aussi réel,
aussi précis, aussi puissant que ce qui n’est plus. On découvre avec
inquiétude que le temps sur quoi nous fondons toute notre existence,
n’existe pas lui-même. Il n’est plus le plus rapide de nos dieux que
nous ne connaissions que par sa fuite à travers toutes choses; il ne se
déplace pas plus que l’espace dont il n’est sans doute que le reflet
incompréhensible. Il règne au centre de tous les événements et tous les
événements sont fixés dans son centre, et tout ce qui s’avance et tout
ce qui s’en va, traverse de bout en bout notre petite vie sans se
déplacer d’une ligne autour de son immobile pivot. Il n’a droit qu’à un
seul des mille noms que nous prodiguions à sa puissance que nous
croyions diverse et innombrable: hier, naguère, autrefois, jadis, après,
avant, demain, bientôt, jamais, plus tard, tombent comme des masques
puérils; tandis qu’aujourd’hui et toujours couvrent entièrement de leurs
ombres unies l’image que nous nous faisons enfin de la durée sans
subdivisions, sans interruptions, sans repères, sans oscillations, sans
mouvements, sans bornes.


XII

Bien des théories furent imaginées qui tentèrent d’expliquer la marche
du phénomène étrange; et bien d’autres sont imaginables.

Nous l’avons vu, l’auto-suggestion et la télépathie expliquent certains
cas où il s’agit d’événements déjà réalisés mais encore latents et
perçus avant que leur connaissance puisse nous parvenir par les voies
normales des sens ou de l’intelligence. Mais même en les étendant à
l’extrême, en abusant véritablement de leur élasticité complaisante, on
ne réussit à éclairer par elles qu’une portion assez restreinte du grand
territoire inconnu. Il faut donc chercher autre chose. L’hypothèse qui
s’offre en premier lieu, qui paraît d’abord assez séduisante, est celle
du spiritisme qu’on peut du reste élargir jusqu’à ce qu’elle se mêle
plus ou moins à l’hypothèse théosophique ou à d’autres suppositions
religieuses.

Elle exige la survivance des esprits, l’existence des désincarnés ou
d’autres entités supérieures et plus mystérieuses qui nous entourent,
s’intéressent à notre sort, dirigent nos pensées et nos actions et,
surtout, connaissent l’avenir. Elle est, nous l’avons reconnu à propos
des apparitions et des maisons hantées, fort acceptable; et ceux que
leurs préférences y inclinent, peuvent l’adopter sans déshonorer leur
raison. Mais il faut avouer qu’elle semble ici moins nécessaire et
peut-être encore moins prouvée que là-bas. Elle repose surtout sur une
pétition de principe: sans l’intervention des désincarnés, nous disent
les spirites, il est impossible d’expliquer la plupart des phénomènes
prémonitoires, donc il faut admettre l’existence de ces désincarnés.
Accordons-le pour l’instant, car une pétition de principe, qui n’est
qu’une fausse manœuvre de notre logique cérébrale et superficielle, ne
condamne pas une théorie et n’enlève ou n’ajoute rien à la réalité des
choses. Du reste, et nous y insisterons plus loin, que les esprits
interviennent ou non, ce n’est pas le principal de la question; et là ne
se trouve point le foyer le plus ardent du mystère. Ce qui doit nous
intéresser, c’est bien moins les chemins ou les intermédiaires par où
nous parviennent les avertissements prophétiques, que l’existence même
de l’avenir à l’état de présent. Il est vrai, pour rendre complète
justice aux néo-spirites, qu’au point de vue du problème presque
inconcevable de la préexistence du futur, leur position offre certains
avantages. Ils peuvent éluder ou tourner quelques-unes de ses
conséquences. Les désincarnés, affirment-ils, ne voient pas
nécessairement l’avenir en bloc, comme un passé ou un présent total,
immobile, immuable; mais ils connaissent infiniment mieux que nous les
innombrables causes qui déterminent tout événement, si bien que se
trouvant aux sources lumineuses de ces causes, il ne leur est pas
difficile d’en prévoir les effets. Ils sont, par rapport aux faits
encore en formation, dans la situation de l’astronome qui prédit à coup
sûr, à une seconde près, toutes les phases d’une éclipse, alors que le
sauvage n’y voit qu’une catastrophe sans précédent qu’il attribue à la
colère de ses petits dieux de bois ou d’argile. Il est en effet possible
que cette connaissance d’un plus grand nombre de causes explique
certaines prédictions; mais il en est beaucoup d’autres qui supposent la
science de tant de causes, si lointaines et si profondes, que cette
science ne se distingue plus guère de celle de l’avenir pur et simple.
En tout cas, passé certaines limites, la préexistence des causes ne
semble pas plus claire que celle des effets. Néanmoins, il faut le
reconnaître, les spirites prennent ici un sérieux avantage.

Ils en croient prendre un autre quand ils disent ou pourraient dire
qu’il est encore possible que les désincarnés, sans les avoir clairement
aperçus dans l’avenir, nous incitent à réaliser les événements qu’ils
prédisent. Nous ayant par exemple annoncé que tel jour, nous irions en
tel lieu et y ferions telle chose, ils nous poussent irrésistiblement à
nous rendre à l’endroit désigné et à y accomplir l’acte prophétisé. Mais
cette théorie, comme celle de l’auto-suggestion et de la télépathie,
n’expliquerait que quelques phénomènes et laisserait dans l’ombre tous
les cas, infiniment plus nombreux puisqu’ils forment presque tout notre
avenir, où intervient le hasard ou un événement qui ne dépend nullement
de notre volonté ou de celle de l’esprit; à moins de supposer à celui-ci
une omniscience et une omnipotence qui nous replongent dans les ténèbres
originelles du problème.

En outre, dans ces régions assombries de la précognition, il s’agit
presque toujours d’aller au-devant d’un malheur; et bien rarement, pour
ne pas dire jamais, de la rencontre d’un plaisir ou d’une joie. Il
faudrait donc admettre que les esprits qui m’entraînent à l’endroit
fatal et me forcent d’y faire le geste qui aura de funestes
conséquences, me sont délibérément hostiles et ne se divertissent qu’au
spectacle de ma douleur. Quels seraient ces esprits, de quel monde
mauvais surgiraient-ils, et comment expliquer que nos frères et nos amis
d’hier, pour avoir franchi les portes augustes et pacificatrices de la
mort, soient subitement transformés en démons sournois et malfaisants?
Le grand royaume spirituel où devraient s’apaiser toutes les passions
qui naissent de la chair, ne serait donc qu’un morne séjour de haine, de
rancune et d’envie? On dira peut-être que c’est pour nous purifier
qu’ils nous conduisent au malheur: mais ceci nous ramène à des théories
religieuses que nous n’entendons pas examiner.


XIII

Le seul essai d’explication qui tienne à côté du spiritisme, recourt,
une fois de plus, aux mystérieuses forces de notre subconscience. Il
faut reconnaître que si l’avenir existe dès aujourd’hui, déjà pareil à
ce qu’il sera lorsqu’il deviendra pour nous le présent et le passé,
l’intervention des désincarnés ou de tout autre entité spirituelle
détachée d’une autre sphère, est assez inutile. On peut imaginer un
esprit infini qui contemple indifféremment le passé et le futur dans
leur coexistence, et supposer toute une hiérarchie d’intelligences
intermédiaires qui prennent à cette contemplation une part plus ou moins
étendue et la transmettent à notre subconscience. Mais tout cela n’est
au fond qu’hypothèses inconsistantes et rêves ingénieux dans les
ténèbres; en tout cas, c’est adventice, secondaire et provisoire.
Tenons-nous aux faits tels que nous les constatons: une faculté
inconnue, repliée au fond de notre être et généralement inactive,
perçoit, à de rares moments, des événements qui n’ont pas encore eu
lieu. Nous n’avons à ce sujet qu’une seule certitude, à savoir que c’est
bien en nous que se passe le phénomène; c’est donc en nous qu’il
convient de l’étudier tout d’abord, sans nous embarrasser d’hypothèses
qui l’éloignent de son centre et déplacent simplement le mystère. Le
miracle incompréhensible, c’est la préexistence de l’avenir; dès qu’on
l’admet,--et il semble bien difficile de le contester,--il n’y a aucune
raison d’attribuer à des intermédiaires imaginaires plutôt qu’à
nous-mêmes, la faculté de saisir certains fragments de cet avenir. Nous
voyons, à propos de la plupart des manifestations médiumniques, que nous
possédons en nous toutes les puissances insolites dont les spirites
dotent les désincarnés; pourquoi en irait-il autrement en ce qui
concerne les puissances divinatrices?

L’explication tirée de la subconscience est la plus directe, la plus
proche; au lieu que l’autre est infiniment complexe, détournée et
lointaine. En attendant que les désincarnés attestent leur existence
d’une façon irréfragable, il n’y a nul avantage à aller chercher, dans
leurs tombes, la clef d’une énigme qui paraît bien se trouver au fond de
notre vie.


XIV

Il est vrai que cette explication n’explique pas grand’chose; mais les
autres sont tout aussi impuissantes, et prêtent aux mêmes objections.
Celles-ci sont diverses et nombreuses, et il est plus facile de les
soulever que d’y répondre. Par exemple, on peut se demander pourquoi, la
subconscience ou les esprits, puisqu’ils lisent dans l’avenir et savent
nous annoncer un malheur imminent, ne nous donnent presque jamais le
seul renseignement utile et précis qui nous permettrait de l’éviter?
Quelle est donc la raison puérile ou mystérieuse de ces bizarres
réticences? Dans bien des cas, elles sont presque criminelles; ainsi
dans l’exemple rapporté par le professeur Hyslop[17], on voit la
prémonition du plus grand malheur qui puisse atteindre une mère, germer,
grandir, se ramifier, se développer comme une plante gourmande et
fatale, pour s’arrêter net au dernier avertissement, à l’unique détail,
insignifiant en soi, mais indispensable, qui eût sauvé l’enfant. Il
s’agit d’une femme qui commence par éprouver l’impression confuse mais
puissante qu’une épreuve douloureuse est suspendue sur sa famille. Le
mois suivant, cette impression se renouvelle fréquemment, se précise et
finit par se concentrer autour de l’enfant de la malheureuse femme.
Chaque fois qu’elle fait un projet qui se rapporte à l’avenir de cette
enfant, elle entend une voix lui murmurer à l’oreille: «Elle n’en aura
pas besoin.» Un mois avant la catastrophe, sans cause apparente, une
violente odeur de brûlé envahit la maison. Ensuite, c’est l’obsession du
danger des allumettes que la mère recherche dans tous les coins et cache
soigneusement. Enfin, une heure avant l’accident, cette obsession
devient irrésistible elle veut détruire toutes les allumettes qui se
trouvent dans la chambre; mais elle se dit que son fils aîné, absent en
ce moment, en aura besoin à son retour et remet à plus tard l’exécution
de son projet. Elle couche l’enfant, et tandis qu’elle arrange le
berceau, la voix habituelle et mystérieuse murmure à son oreille:
«Retourne le matelas»; mais comme elle est très pressée, elle dit à
l’enfant: «Je retournerai ton matelas quand tu auras dormi.» Elle
descend s’occuper de besognes urgentes. Aussitôt, des cris lui
parviennent, elle accourt, trouve le berceau et les couvertures en
flammes et la fillette si terriblement brûlée qu’elle meurt trois heures
après.

  [17] _Proceedings_, vol. XIV, p. 266-270.


XV

Avant d’aller plus loin et de théoriser autour de ce cas, remettons une
fois de plus les choses au point. Je sais que l’on peut d’abord et très
légitimement nier la valeur d’anecdotes de ce genre. On dira qu’il
s’agit d’une névrosée qui a puisé dans son imagination morbide tous les
éléments qui dramatisent et auréolent de mystère un douloureux mais
banal accident domestique. C’est fort possible et il est parfaitement
permis de passer outre. Il n’en est pas moins vrai qu’à négliger ainsi
de parti pris tout ce qui n’est pas revêtu de certitudes mathématiques
ou judiciaires, on risque de perdre le long de sa route la plupart des
occasions ou des indications que nous offre, en ses moments
d’inattention ou de bonne volonté, la grande énigme de ce monde. Au
commencement d’une enquête, il faut savoir se contenter de peu. Pour que
l’aventure en question fût probante, il faudrait des écrits antérieurs,
des constatations plus ou moins officielles et nous n’avons que les
témoignages du mari, d’une voisine et d’une sœur. C’est insuffisant,
j’en conviens, mais avouons en même temps que les circonstances ne sont
guère favorables à obtenir les preuves que nous exigeons. Ceux à qui
arrivent pareils avertissements y croient ou n’y croient point. S’ils y
croient, il est assez naturel qu’ils ne pensent pas d’abord à l’intérêt
scientifique de leur angoisse et à en consigner, par écrits
authentiques, les prodromes et les évolutions. S’ils n’y croient point,
il est non moins naturel qu’ils ne songent pas à parler ou à tenir note
d’inanités dont ils ne reconnaîtront la valeur qu’après que l’occasion
d’en fournir un témoignage probant ne sera plus à leur portée.
N’oublions pas, au surplus, que l’historiette dont il s’agit est prise
entre cent autres[18], qui ne sont pas plus décisives, mais qui,
reproduisant avec une étrange persistance les mêmes faits et les mêmes
tendances, finissent par ébranler les méfiances les plus invétérées.

  [18] Voir notamment Dr BOZZANO, les cas XLIX et LXVII. Ces deux cas,
    surtout le XLIX personnel à William Head, sont étayés de preuves
    plus solides; mais j’ai cité celui du professeur Hyslop, parce que
    les réticences y sont plus frappantes.


XVI

Cela dit, pour écarter ou apaiser ceux qui n’entendent marcher que sur
les terres fermes de la science, revenons à notre exemple qui est
d’autant plus inquiétant qu’on peut le considérer comme une sorte de
prototype de ces réticences tragiques et presque infernales que l’on
rencontre au fond de la plupart des prémonitions. Il est probable que
sous le matelas se trouvait une allumette égarée que l’enfant découvrit
et enflamma; c’est la seule explication possible de l’incendie, car
aucun feu n’existait à cet étage de la maison. Si la mère avait retourné
le matelas, elle aurait vu l’allumette; et, d’autre part, elle aurait
sûrement retourné le matelas si on lui avait dit qu’une allumette
traînait dessous. Pourquoi la voix qui la pousse à faire l’acte
nécessaire, n’ajoute-t-elle pas le seul mot capable de déterminer cet
acte? Le problème est du reste aussi troublant et peut-être aussi
insoluble, qu’il s’agisse de nos facultés subconscientes, d’esprits ou
d’intelligences étrangères. Ceux qui donnent ces avertissements doivent
savoir qu’ils seront inutiles puisqu’il est manifeste qu’ils prévoient
l’événement tout entier; mais ils doivent également savoir qu’un dernier
mot, qu’ils ne prononcent pas, serait seul efficace à arrêter le malheur
déjà accompli dans leur prévision. Ils le savent si bien qu’ils
apportent ce mot jusqu’au bord de l’abîme, l’y tiennent suspendu, l’y
lancent presque et le ressaisissent brusquement dans l’instant que son
poids va faire remonter le bonheur et la vie à la surface du grand
gouffre. Quel est donc ce mystère? Est-ce impuissance ou mauvaise
volonté? S’ils ne peuvent pas, quelle est la force inattendue et
souveraine qui se met entre eux et nous; et s’ils ne veulent point, de
quoi, sur qui, se vengent-ils? Quel est donc le secret de ces jeux
inhumains, de ces divertissements insolites et cruels sur les crêtes les
plus glissantes et les plus dangereuses du destin? A quoi bon prévenir
si l’on sait que l’avertissement sera vain? De qui se moque-t-on? Y
a-t-il réellement une fatalité inflexible en vertu de laquelle ce qui
doit s’accomplir est accompli de toute éternité? Mais alors pourquoi ne
pas respecter le silence, puisque toute parole est inutile? Ou bien
aperçoivent-ils, malgré tout, une lueur, une fissure dans la muraille
inexorable? Quel espoir y trouvent-ils? N’ont-ils pas mieux que nous
éprouvé qu’en aucun cas notre salut n’a pu passer par cette fissure? On
comprendrait leurs agitations, leurs hésitations, leurs efforts s’ils ne
savaient pas; mais ici il est avéré qu’ils savent tout puisqu’ils
prédisent exactement ce qu’ils pourraient empêcher. Si on les presse de
questions, ils répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’aucune force
humaine ne saurait détourner ou fléchir l’événement. Sont-ils fous,
désœuvrés, énervés ou complices d’une affreuse plaisanterie? Est-ce de
l’heureuse solution d’une petite énigme ou d’une devinette puérile que
dépend notre sort, comme notre salut, dans la plupart des religions qui
se disent révélées, dépend d’un coup de dé de l’inintelligence? Toute la
liberté qui nous est accordée se réduit-elle à la lecture d’un rébus
plus ou moins ingénieux? La grande âme de l’univers serait-elle l’âme
d’un grand enfant?


XVII

Mais n’allons pas trop loin, demeurons justes et reconnaissons que leur
situation est presque inextricable et que nos reproches s’expliquent
aussi mal que leur conduite. En effet, que voulez-vous qu’ils fassent
dans le cercle où les emprisonne notre logique? Ou ils nous prédisent un
malheur que leurs prédictions ne peuvent détourner; et dès lors, à quoi
bon le prédire; ou s’ils nous l’annoncent en nous donnant en même temps
le moyen de l’empêcher, ils ne voient pas réellement l’avenir et ne
prédisent rien puisque le malheur ne doit pas avoir lieu; en sorte que,
dans l’un comme dans l’autre cas, leur acte paraît absurde.

On le voit, de quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve que
l’incompréhensible. D’une part, l’avenir préétabli, inconcussible,
inaltérable, que nous avons appelé destin, fatalité, que sais-je, qui
supprime dans l’homme toute indépendance, tout libre arbitre, et qui est
le plus inconcevable, le plus désespérant des mystères; de l’autre, des
intelligences apparemment supérieures à la nôtre puisqu’elles
connaissent ce que nous ignorons, qui, sachant que leur intervention est
toujours inutile et bien souvent cruelle, viennent néanmoins nous
harceler de leurs prédictions sinistres et dérisoires. Faut-il se
résigner une fois de plus à vivre les yeux clos et la raison noyée dans
l’immense océan de ténèbres et n’y a-t-il aucune issue?


XVIII

Ne nous attardons pas, pour l’instant, aux ténèbres de la fatalité qui
est le mystère par excellence, contre quoi se brisent tous les efforts,
toutes les pensées des hommes. Ce qu’il y a de plus clair ici, dans cet
incompréhensible, c’est que l’hypothèse spirite, au premier abord la
plus séduisante, s’affirme à l’examen la plus malaisément justifiable.
Écartons également, une fois de plus, l’hypothèse théosophique ou toute
autre qui suppose une intention divine et pourrait, jusqu’à un certain
point, expliquer les hésitations et les épreuves des avertissements
prophétiques, mais au prix d’autres énigmes mille fois plus
inexplicables, que rien ne nous autorise à substituer à l’énigme nue,
sans forme et sans limite qu’aperçoivent nos yeux vierges.

Somme toute, ce n’est guère que dans l’hypothèse qui attribue ces
prémonitions à notre subconscience qu’on peut trouver, sinon une
justification, du moins une sorte d’explication de ces redoutables
réticences. Elles sont assez conformes au caractère bizarre, incohérent,
fantasque, déconcertant, de l’être inconnu qui ne semble se nourrir, au
fond de nous, que d’aliments hétéroclites empruntés à des mondes où
notre intelligence n’a pas encore accès. Il vit sous notre raison, dans
une sorte de palais invisible et peut-être éternel, comme un hôte de
hasard, tombé d’une autre planète, dont les intérêts, les idées, les
habitudes, les passions n’ont nul rapport aux nôtres. S’il paraît avoir
sur l’au-delà des notions infiniment plus étendues et plus précises que
celles que nous possédons, il n’en a que de fort vagues sur les
nécessités pratiques de notre existence terrestre. Il nous ignore durant
des années, sans doute absorbé par les innombrables relations qu’il
entretient avec tous les mystères de l’univers; et lorsque tout à coup
il se souvient de nous, croyant apparemment nous être agréable, il fait
un geste énorme, miraculeux, mais maladroit ou superflu, qui bouscule
tout ce que nous croyions savoir sans rien nous apprendre. Se joue-t-il
de nous, raille-t-il, s’amuse-t-il, est-il facétieux, taquin, narquois
ou simplement endormi, ahuri, inconsistant, distrait? Ou bien
désobéit-il, en cachette, aux grandes lois de la fatalité, et ne
peut-il, malgré tous ses efforts, tout son amour pour nous, aller
jusqu’au bout d’une désobéissance qui briserait les décrets du destin?

En tout cas, à voir l’ensemble de ses manifestations, on en pourrait
conclure qu’il répugne assez visiblement à se rendre utile. Il exécute
volontiers les plus prodigieux tours de passe-passe, pourvu qu’on n’en
puisse tirer aucun profit. Il soulève une table, déplace les objets les
plus lourds, apporte des fleurs et des chevelures, fait vibrer des
cordes, anime et traverse la matière, engendre des fantômes, subjugue le
temps et l’espace, crée de la lumière, mais à condition, semble-t-il,
que tout cela ne rime à rien et demeure dans le domaine des récréations
surnaturellement vaines et puériles. Ce n’est guère que dans le cas de
la baguette divinatoire qu’il nous prête une aide assez régulière; c’est
une sorte de jeu, sans grande importance, où il paraît se plaire.
Parfois, s’il faut tout dire, il consent à guérir certains maux,
assainit un ulcère, ferme une plaie, cicatrise un poumon, assouplit ou
redresse des bras et des jambes, soude même des os, mais toujours comme
par hasard, sans raison, sans méthode et sans but, d’une façon
décevante, illogique, saugrenue. On dirait d’un enfant gâté aux mains de
qui on a laissé les plus formidables secrets de la terre et des cieux;
il ne se doute point de leur puissance, il les tripote au petit bonheur
et les transforme en jouets futiles et inoffensifs. Il sait peut-être
tout, mais ignore à quoi peut servir ce qu’il sait. Il a les bras
chargés de trésors qu’il distribue à contre-temps, à contre-sens,
donnant à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim,
comblant ceux qui refusent, dépouillant ceux qui implorent, poursuivant
ceux qui le fuient et fuyant ceux qui le poursuivent. Enfin, même dans
ses meilleurs moments, il agit comme si le sort de l’être au fond duquel
il réside ne le concernait guère, comme s’il n’avait à ses malheurs
qu’une part insignifiante, étant assuré, dirait-on, d’une existence
indépendante et éternelle.

Il n’est donc pas étonnant, lorsqu’on connaît ses mœurs, que ses
communications au sujet de l’avenir soient aussi fantasques que les
autres manifestations de sa science ou ce son pouvoir. Ajoutons, pour
être tout à fait équitable envers lui, qu’il se heurte, dans ces
avertissements que nous voudrions efficaces, aux mêmes difficultés que
les désincarnés ou autres intelligences étrangères qui prédisent
inutilement l’événement qu’ils ne peuvent empêcher ou anéantissent
l’événement par le fait même qu’ils le prédisent.


XIX

Maintenant, pour vider la question, est-il seul responsable? Est-ce lui
qui s’explique mal ou nous qui ne l’entendons point? Il y a, quand on y
regarde de près, sous ces manifestations hétéroclites et confuses,
malgré des efforts qu’on sent énormes et persévérants, une sorte
d’impuissance à s’exprimer et à agir qui doit attirer notre attention.
Notre vie individuelle et consciente est-elle séparée par des mondes
impénétrables de notre vie subconsciente et probablement universelle?
Notre hôte inconnu parle-t-il une langue inconnue et les mots qu’il nous
dit, et que nous croyons comprendre, trahissent-ils sa pensée? Toutes
les routes directes sont-elles impitoyablement barrées et ne lui
reste-t-il que d’étroits sentiers sans issue où se perd le meilleur de
ce qu’il avait à nous révéler? Est-ce pour cette raison qu’il cherche
ces bizarres et puérils détours de l’écriture automatique, de la
correspondance croisée, de la prémonition symbolique et tant d’autres?
Pourtant, dans le cas typique que nous avons cité, il semble parler bien
facilement et bien clairement quand il dit à la mère: «Retourne le
matelas.» S’il peut prononcer cette phrase, pourquoi lui est-il
difficile ou impossible d’ajouter: «Tu y trouveras les allumettes qui
doivent mettre le feu aux rideaux?» Qui donc lui défend de le faire et
lui ferme la bouche au moment décisif? On retombe dans l’éternelle
question: s’il ne peut achever la seconde phrase parce qu’il anéantirait
dans son germe l’événement même qu’il prédit, pourquoi prononce-t-il la
première?


XX

Mais il est bon de chercher malgré tout une explication à
l’inexplicable; c’est en l’attaquant de toutes parts, à tout hasard,
qu’on finira peut-être par l’élucider. On peut donc encore se dire que
notre subconscient, quand il nous avertit qu’un malheur va fondre sur
nous, voyant tout l’avenir, sait nécessairement que ce malheur est déjà
accompli. Comme en lui se mêlent nos deux vies, il s’inquiète, il
s’agite autour de notre ignorance trop rassurée. Il cherche à nous
prévenir, par énervement, par pitié, afin d’atténuer la cruauté trop
soudaine du coup. Il dit toutes les paroles qui peuvent préparer sa
venue, le préciser, l’identifier; mais il lui est impossible de
prononcer celles qui pourraient l’empêcher d’arriver, attendu qu’il est
arrivé, qu’il est déjà présent et peut-être passé, flagrant,
ineffaçable, sur un autre plan que celui où nous vivons et que seul nous
pouvons apercevoir. Il se trouve, en un mot, dans la situation de celui
qui, parmi des gens paisibles, heureux et trop confiants, connaît seul
une mauvaise nouvelle. Il ne peut ni ne veut l’annoncer, ni la cacher
entièrement. Il hésite, il s’attarde, il fait des allusions plus ou
moins transparentes, mais ne dit pas non plus le dernier mot qui
déchaînerait pour ainsi dire la catastrophe dans le cœur de ceux qui
l’entourent, car pour ceux-ci qui l’ignorent, cette catastrophe est
encore comme si elle n’était pas. Notre subconscient agirait donc envers
l’avenir comme nous agissons envers le passé, les deux temps étant pour
lui identiques au point qu’il les confond souvent, ainsi qu’on le peut
voir notamment dans le célèbre cas «Marmontel» où il se trompe
manifestement et rapporte comme accompli un incident qui ne doit avoir
lieu que deux mois et demi plus tard. Il nous est naturellement
impossible, du point où nous sommes, de comprendre cet emmêlement ou
cette coexistence du passé, du présent et du futur; mais ce n’est pas
une raison pour la nier; loin de là, c’est probablement ce que l’homme
comprend le moins qui s’approche le plus de la vérité.


XXI

Enfin, pour compliquer la question, on peut très justement objecter que
si, en général, les prémonitions sont inutiles et retiennent,
systématiquement, semble-t-il, les seules paroles indispensables et
péremptoires, il en est néanmoins quelques-unes qui sauvent apparemment
ceux qui leur obéissent. Elles sont, il est vrai, plus rares que les
premières, mais enfin on en compte un certain nombre d’une authenticité
satisfaisante. Reste à savoir jusqu’à quel point elles impliquent la
connaissance de l’avenir.

Voici, par exemple, un voyageur qui, arrivé le soir dans une petite
ville inconnue et se dirigeant le long de quais mal éclairés vers un
hôtel dont il connaît approximativement la situation, éprouve, à un
moment donné, l’irrésistible besoin de rebrousser chemin, résiste
d’abord à l’impulsion qu’il juge absurde, finit par y céder; et constate
le lendemain que, s’il avait fait quelques pas de plus, il serait
inévitablement tombé dans un fleuve, où, ne sachant pas nager, seul et
sans secours, au fond de la nuit noire, il se serait non moins
inévitablement noyé[19].

  [19] _Proceedings_, vol. XI, p. 422.

Mais s’agit-il ici de la prévision d’un événement?--Non, puisque nul
événement ne doit s’accomplir. Il y a simplement perception anormale de
la proximité d’une eau inconnue, partant d’un danger imminent,
sensibilité subliminale inexpliquée mais assez fréquente. En un mot, le
problème de l’avenir ne se pose pas dans ce cas, ni dans tous ceux, fort
nombreux, qui lui ressemblent.

En voici un autre qui appartient évidemment à la même famille, bien
qu’au premier abord il semble supposer la préexistence d’un événement
fatal et une vision de l’avenir qui correspondrait exactement à une
vision du passé. Un voyageur descend un fleuve en canot, il va couper
une boucle en rasant un promontoire, lorsqu’une sorte de voix blanche
qu’il a déjà entendue en deux ou trois circonstances graves de sa vie,
lui ordonne de traverser immédiatement le courant pour gagner au plus
vite l’autre rive. Il est obligé de coucher en joue ses rameurs
récalcitrants et de les menacer de mort, tant l’ordre paraît absurde. A
peine sont-ils au milieu du fleuve que le promontoire s’effondre à la
place même où ils devaient passer[20].

  [20] Prof. TH. FLOURNOY, _Esprits et médiums_, p. 316.

La perception du danger imminent est ici, j’en conviens, plus anormale
encore que dans l’exemple précédent, mais elle est du même ordre. C’est
un phénomène d’hypersensibilité subliminale plus d’une fois constatée,
une sorte de prémonition induite par des perceptions subconscientes,
qu’on a baptisé du nom barbare de «cryptoesthésie». Mais l’intervalle
entre le moment où le péril est signalé et celui où il se réalise est
trop court pour que les questions qui se rapportent à la connaissance ou
à la préexistence de l’avenir puissent naître en l’occurrence.

Il en est à peu près de même de l’aventure d’un dentiste américain, très
soigneusement contrôlée par le Dr Hodgson. Ce dentiste surveillait une
petite chaudière où fondait de la gutta-percha. Il entend tout à coup
une voix impérieuse lui crier par deux fois: «Cours à la fenêtre, vite!
vite!» Il y court, se penche, regarde dans la rue, et au même moment, la
chaudière fait explosion, détruisant une grande partie du
laboratoire[21].

  [21] _Proceedings_, t. XI, p. 424.

Ici encore, ce sont vraisemblablement certains indices insaisissables à
nos sens ordinaires qui donnent l’éveil à la prudence subconsciente. Il
est même possible qu’existe entre les choses et nous une sorte de
sympathie ou de communion subliminale qui nous fasse ressentir les
épreuves et les émotions de la matière arrivée aux limites de sa
résistance; à moins, ce qui est plus probable, qu’il n’y ait qu’une
simple coïncidence entre l’idée fortuite d’une explosion possible et la
réalisation de celle-ci.

Un dernier cas, un peu plus compliqué, est celui du sculpteur Jean Dupré
qui, accompagné de sa femme, longe, dans une voiture qu’il conduit
lui-même, un précipice à pic. Tout à coup, ils entendent tous deux une
voix qui semble venir de la montagne et leur crie: «Arrêtez!» Ils se
retournent, ne découvrent personne et poursuivent leur route. Mais les
cris redoublent, sans que rien révèle une présence humaine dans la
solitude absolue. Enfin le sculpteur descend et constate que l’esse
étant tombée, la roue gauche qui rasait l’abîme était sur le point de
quitter l’essieu, ce qui devait presque infailliblement verser la
voiture dans le gouffre.

Est-il nécessaire, même ici, d’abandonner la théorie des perceptions
subconscientes? Savons-nous, et l’auteur du récit, dont la bonne foi
n’est pas en cause, pourrait-il nous dire si telles circonstances
inaperçues, grincements de la roue, flottement du véhicule, ne lui ont
pas donné l’éveil? On sait du reste avec quelle facilité se dramatisent
involontairement, sur le champ et surtout par la suite, les anecdotes de
ce genre.


XXII

Ces exemples qui n’épuisent pas la série, suffiront, je pense, à
caractériser cette variété de prémonitions. Le problème est plus simple
que lorsqu’il s’agit d’avertissements inutiles, à moins qu’on n’y mêle
les désincarnés, les intelligences inconnues ou la connaissance réelle
de l’avenir; car alors les mêmes difficultés resurgissent et l’avis, qui
cette fois paraît efficace, est au fond tout aussi vain. En effet,
l’entité mystérieuse qui sait que le voyageur ira jusqu’au bord de
l’eau, que la roue sera sur le point de quitter l’essieu, que la
chaudière éclatera, que le promontoire s’effondrera à telle seconde
précise, doit savoir en même temps que le voyageur ne fera point le
dernier pas mortel, que la voiture ne versera pas, que la chaudière ne
blessera personne, que le canot s’éloignera du promontoire. Il est
inadmissible que voyant ceci, elle ne voie pas cela, puisque tout se
passe sur le même point, dans le même moment. Peut-on dire que, si elle
n’avait pas averti, le petit mouvement sauveur n’eût pas été exécuté?
Comment imaginer cet avenir qui, simultanément, a des parties immuables
et d’autres qui ne le sont point? S’il est prévu que le promontoire
s’effondrera et que le voyageur échappera grâce à l’avis surnaturel, il
est nécessairement prévu que cet avis sera donné; et dès lors à quoi
rime cette vaine comédie? Je n’en vois pas d’explication raisonnable
dans l’hypothèse spirite ou spiritualiste qui suppose la connaissance
entière de l’avenir, tout au moins sur un point et un moment déterminés.
Il en est une au contraire fort acceptable si l’on s’en tient à la
subconscience. Celle-ci, en effet, sans voir, dans la plupart des cas,
nettement et totalement l’avenir immédiat, peut néanmoins avoir, grâce à
des indices qui échappent à notre clairvoyance extérieure, l’intuition
d’un péril imminent. Elle peut aussi posséder une vision partielle,
intermittente, papillotante pour ainsi dire de l’événement futur, et,
dans le doute, donner à tout hasard un avertissement affolé qui,
d’ailleurs, ne changera rien à ce qui est déjà.


XXIII

Somme toute, constatons une fois de plus que les prémonitions utiles
anéantissent forcément l’événement dans son germe et se détruisent par
conséquent elles-mêmes, en sorte que tout contrôle est impossible. Elles
n’auraient d’existence que si elles prophétisaient un événement d’ordre
général auquel le sujet n’échapperait que grâce à l’avertissement. Si
elles avaient dit à quelqu’un qui aurait eu l’intention d’aller à
Messine deux ou trois semaines avant la catastrophe: «N’y allez pas, car
cette ville sera détruite avant la fin du mois», nous posséderions un
exemple excellent.

Mais il est remarquable que les prémonitions authentiques de ce genre
sont très rares et toujours assez imprécises quant à l’événement d’ordre
général. Dans l’excellent recueil de M. Bozzano, qui est une sorte de
_Somme_ des phénomènes prémonitoires, les seuls cas assez nets sont le
CLVe et le CLVIIIe tirés l’un et l’autre du _Journal of the S. P. R._
Dans le premier[22], une mère fait rappeler par une domestique sa
fillette déjà sortie de la maison et qui comptait aller s’asseoir sur
des rochers que surplombait une voie ferrée. Au départ de la petite
fille, la mère avait entendu à plusieurs reprises, une voix intérieure
qui disait: «Envoie vers elle immédiatement, ou il lui arrivera quelque
chose d’épouvantable.» Or, peu après, un train déraillait et la
locomotive venait se briser sur les rochers, exactement à l’endroit où
l’enfant avait coutume de s’asseoir.

  [22] _Journal of the S. P. R._, vol. VIII, p. 45.

Dans l’autre cas[23], sur lequel le professeur W.-F. Barrett fit une
enquête spéciale, le capitaine Mac Gowan, se trouvant à Brooklyn avec
ses deux fils encore jeunes, avait promis à ceux-ci de les conduire au
théâtre. Il va la veille choisir ses places et acheter les billets; mais
le matin du jour fixé, il entend une voix intérieure lui répéter
impérieusement: «Ne va pas au théâtre, reconduis tes fils au collège.»
Il hésite, abandonne et reprend son projet, puis enfin, sur les
instances de la voix qui ne cesse de l’obséder, y renonce
définitivement, au grand chagrin des deux jeunes gens. La même nuit, le
théâtre brûlait et trois cents personnes périssaient dans les flammes.

  [23] _Journal of the S. P. R._, vol. I, p. 283.

On pourrait y joindre la prévision de la bataille de Borodino, rapportée
dans le journal du Quaker Étienne de Grellet, à laquelle, d’ailleurs,
j’ai déjà fait allusion; et dont voici le récit plus détaillé:

Environ trois mois avant l’entrée des Français en Russie, la femme du
général Toutschkoff rêva qu’étant à l’hôtel, dans une ville inconnue,
son père était entré, tenant son fils unique par la main et lui disant
tristement: «Ton bonheur est fini, ton mari est tombé. Il est tombé à
Borodino.»

Le rêve revint trois fois. Elle éprouva une telle angoisse qu’elle
réveilla son mari et lui demanda: «Où est Borodino?» Ils cherchèrent le
nom sur la carte et ne le trouvèrent point.

Avant l’arrivée des Français à Moscou, le comte Toutschkoff fut mis à la
tête de la réserve. Un matin, le père de la comtesse, tenant son fils
par la main, entra dans la chambre de l’hôtel qu’elle habitait. Il était
triste comme elle l’avait vu dans son rêve, et lui dit: «Il est tombé,
il est tombé à Borodino.»

Elle se vit dans la même chambre, entouré des mêmes objets que dans son
rêve; et son mari venait en effet de périr dans la bataille livrée près
de la rivière de Borodino qui donne son nom à un petit village.


XXIV

Il y a là, évidemment, un exemple très rare, peut-être unique, de
prédiction à longue échéance d’un grand événement historique que nul ne
pouvait prévoir. Il remue plus profondément qu’aucun autre les énormes
problèmes de la fatalité, du libre arbitre, de la responsabilité. Mais
est-il assez rigoureusement établi pour qu’on en puisse faire état?
C’est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n’a pas passé par les
cribles de la _S. P. R._ Ensuite, au point de vue spécial qui nous
occupe pour l’instant, on ne peut affirmer que cette prémonition eût eu
quelque chance d’être utile et d’empêcher le général de se rendre à
Borodino. Il est fort probable qu’il ignorait où il allait, où il était;
et du reste, pris dans l’engrenage de la guerre, il ne lui appartenait
point d’en dégager sa destinée. La prémonition n’avait donc pu se faire
que parce qu’il était certain qu’elle ne serait pas obéie.

Quant aux deux cas précédents, les CLVe et CLVIIIe, remarquons ici
encore les étranges réticences habituelles et combien il est difficile
d’expliquer ces prémonitions si on ne les attribue pas à notre
subconscience. L’événement principal, inéluctable, n’y est pas précisé;
mais une conséquence accessoire semble détournée, comme pour faire
croire à je ne sais quel libre arbitre. Pourtant, l’entité mystérieuse
qui prévoyait la catastrophe devait prévoir aussi que rien n’arriverait
à celui qu’elle prévenait; et, dès lors, nous retombons dans l’inutile
comédie dont nous parlions plus haut. Au lieu que dans l’hypothèse de la
subconscience, celle-ci peut, comme dans le cas du voyageur, du
promontoire, de la chaudière et de la voiture, avoir cette fois, non
plus par des inférences ou des indices qui échappent à notre
clairvoyance, mais par d’autres voies inconnues, le pressentiment vague
d’un péril imminent, ou, comme je l’ai déjà dit, une vision partielle,
intermittente et indéterminée de l’événement futur, et, dans le doute,
jeter son cri d’alarme.

Après quoi, reconnaissons qu’il est presque interdit à la raison humaine
de s’égarer en ces parages; et que le rôle de prophète, après celui de
commentateur de prophéties, est un des plus difficiles, des plus ingrats
qu’on puisse tenir sur la scène de ce monde.


XXV

Je ne sais s’il est bien nécessaire, pour clore ces chapitres,
d’aborder, après tant d’autres, le problème de la préexistence de
l’avenir qui englobe ceux de la fatalité, du libre arbitre, du temps et
de l’espace, c’est-à-dire tous les points qui touchent aux sources
essentielles du grand mystère de l’univers. Les théologiens et les
métaphysiciens les ont attaqués de toutes parts sans nous donner le
moindre espoir de les résoudre. Parmi ceux que nous pose la vie, il n’en
est pas auxquels notre cerveau paraisse plus exactement, plus
rigoureusement fermé, et ils demeurent sinon aussi inimaginables, du
moins aussi peu compréhensibles que le jour qu’on les aperçut pour la
première fois. Qu’est-ce qui correspond, en dehors de nous, à ce que
nous appelons le temps et l’espace? Nous n’en savons rien; et Kant qui
parle au nom des «Aprioristes» qui tiennent que l’idée du temps nous est
innée, ne nous apprend pas grand’chose lorsqu’il nous dit que le temps,
comme l’espace, est une forme _a priori_ de notre sensibilité,
c’est-à-dire une intuition devançant l’expérience; de même que Guyau,
parmi les «Empiristes» qui estiment que cette idée ne s’acquiert que par
l’expérience, ne nous éclaire pas davantage en déclarant que ce même
temps est la formule abstraite des changements de l’univers. Que
l’espace, comme le veut Leibnitz, soit un ordre de coexistences et le
temps un ordre de successions, que ce soit par l’espace que nous
arrivions à nous représenter le temps ou que le temps soit une forme
nécessaire de toute représentation, que celui-ci soit le père de
celui-là ou inversement, une chose est certaine, c’est que tous les
efforts des aprioristes kantiens ou néo-kantiens, des empiristes purs et
des empiristes idéalistes, aboutissent aux mêmes ténèbres; c’est que
tous les philosophes qui s’en sont occupés, parmi lesquels on peut citer
pêle-mêle les plus grands noms de la pensée d’hier et d’aujourd’hui:
Spencer, Helmholtz, Renouvier, James Sully, Stumpf, William James, Ward,
Stuart Mill, Ribot, Fouillée, Guyau, Bain, Lechalas, Balmès, Dunan et
combien d’autres, n’ont pu domestiquer la double et formidable énigme,
et que leurs théories les plus contradictoires sont également
défendables et luttent vainement dans l’obscurité contre des ombres qui
n’appartiennent pas à notre monde.


XXVI

Afin d’entrevoir, tel qu’il se présente à chacun de nous, cet étrange
problème de la préexistence de l’avenir, essayons plus humblement de le
transposer en images tangibles, de le mettre, pour ainsi dire, en scène.
J’écris ces lignes assis sur une pierre, à l’ombre de grands hêtres qui
dominent un petit bourg de Normandie. C’est un de ces beaux jours d’été
où la douceur de vivre devient presque visible dans la coupe d’azur que
forme l’horizon. Au loin s’étale l’immense et fertile vallée de la
Seine, aux pâturages verts peuplés d’arbres tranquilles entre lesquels
coule le fleuve comme un long chemin d’allégresse qui mène aux bleuâtres
collines de l’estuaire. A mes pieds, sous de jeunes tilleuls, s’arrondit
la place du village. Une procession sort de l’église, et parmi des
prières et des chants monotones, on promène la statue de la Vierge
autour du sanctuaire. Je saisis tous les détails de la cérémonie: le
vieux curé finaud qui porte sans conviction un reliquaire minuscule,
quatre chantres qui, de leur bouche ouverte jusqu’aux cheveux, répandent
distraitement un latin qu’ils ne comprennent point, deux enfants de
chœur facétieux, aux robes élimées, une vingtaine de petites, de jeunes
et de vieilles filles, vêtues de blanc, empesées, ballonnées, boucanées,
que suivent six ou sept notables aux redingotes déjetées. Le cortège
disparaît derrière les arbres, reparaît au détour du chemin et rentre
prestement dans l’église. Cinq heures sonnent au clocher, comme pour
congédier la scène et marquer dans l’histoire infinie des événements,
dont nul ne gardera le souvenir, la fin d’un spectacle qui, jusqu’à la
mort de la terre et des mondes qui l’entourent, ne sera plus jamais
pareil à ce qu’il fut durant les quelques minutes qu’il amusa mes yeux.

En effet, on aura beau recommencer la procession l’année prochaine et
les années suivantes, jamais plus elle ne sera la même; non seulement
plusieurs de ses acteurs auront probablement disparu, mais tous ceux qui
reprendront leur place dans ses rangs auront subi les mille petits
changements visibles ou invisibles qu’opère dans la vie le passage des
jours et des semaines. En un mot, ce moment insignifiant est unique,
irrécouvrable, inimitable, comme tous les moments de l’existence de
toutes choses; et ce petit tableau, durant quelques secondes en suspens
sur la durée sans bornes, est tombé dans l’éternité où désormais il se
maintiendra tout entier jusqu’à la fin des temps, si bien que si
quelqu’un pouvait un jour ressaisir dans le passé, parmi ce qu’on a
appelé «les clichés astraux», l’image de ce qu’il fut, il l’y
retrouverait intact, inaltéré, indélébile, irrécusable.


XXVII

Nous concevons assez facilement qu’on puisse ainsi rejoindre et revoir
le cliché d’un événement qui n’est plus; et la clairvoyance
rétrospective nous paraît merveilleuse mais non point impossible. Elle
étonne mais ne renverse pas notre raison. Mais qu’il s’agisse de
récupérer la même image dans l’avenir, notre fantaisie la plus téméraire
lâche pied dès les premiers pas. Comment admettre qu’existe quelque part
la représentation ou la reproduction de ce qui n’a pas encore existé?
Pourtant, certains faits que nous venons d’étudier semblent prouver,
d’une façon presque satisfaisante, que de telles représentations non
seulement sont possibles mais qu’on peut les atteindre plus fréquemment,
pour ne pas dire plus aisément, que celles du passé. Or, dès que cette
représentation préexiste, comme il est nécessaire de l’admettre dans un
certain nombre de prémonitions, l’énigme est la même que cette
préexistence soit de quelques heures, de quelques années ou de plusieurs
siècles. Il est donc possible,--car il faut en ces choses aller droit
aux extrêmes ou n’y pas toucher,--il est donc possible qu’un clairvoyant
plus puissant que les nôtres, dieu, demi-dieu, démon, intelligence
inconnue, universelle ou vagabonde, ait vu cette procession il y a cent
mille ans, alors que rien n’était de ce qui la compose et l’entoure; et
que la terre même qui la porte n’avait pas encore émergé des profondeurs
de l’océan. Et d’autres clairvoyants, aussi puissants que le premier,
qui, de siècle en siècle, auraient regardé le même point et le même
moment, y auraient toujours aperçu, à travers les vicissitudes et les
bouleversements des mers, des rivages, des forêts, la même procession
autour de la même petite église qui sommeillait encore dans le limon
marin, et formée des mêmes personnages issus d’une race dont il n’y
avait peut-être pas encore de représentants sur la terre.


XXVIII

Évidemment, il nous est difficile de comprendre que l’avenir puisse
ainsi précéder le néant, que le présent soit en même temps le futur et
le passé ou que ce qui n’est pas encore soit déjà en même temps qu’il
n’est plus. Mais, d’autre part, il nous est tout aussi malaisé de
concevoir que l’avenir ne préexiste pas, qu’il n’y ait rien avant le
présent et que tout ne soit que présent ou passé. Il est fort probable
que, pour une intelligence plus universelle que la nôtre, tout n’est
qu’un éternel présent, un immense _punctum stans_, comme disent les
métaphysiciens, où tous les événements sont sur un même plan; mais il
est non moins probable que quant à nous, tant que nous serons hommes,
pour comprendre quelque chose à cet éternel présent, nous serons
toujours obligés de le subdiviser en trois parties. Pris ainsi entre
deux mystères qui déroutent également notre intelligence, que nous
niions ou que nous admettions la préexistence de l’avenir, c’est au fond
une querelle de mots: dans le premier cas, nous appelons présent par
rapport à une intelligence idéale ce qui, pour nous, est avenir; dans le
second, nous appelons avenir ce qui, par rapport à l’intelligence
idéale, est le présent. Mais en dernière analyse, dans l’un et l’autre
cas, il est incontestable que, tout au moins par rapport à nous,
l’avenir préexiste, puisque cette préexistence est le seul nom dont nous
puissions désigner et la seule forme sous laquelle nous puissions
concevoir ce que nous n’apercevons pas encore dans le présent.


XXIX

On a essayé d’éclairer cette énigme en la transportant dans l’espace.
Elle y perd, il est vrai, la plupart de ses ténèbres, mais c’est
apparemment qu’en changeant de milieu elle a complètement changé de
nature et n’offre plus aucun rapport avec ce qu’elle était quand elle se
trouvait dans le temps. On nous dit, par exemple, que d’innombrables
villes répandues sur la surface de la terre sont pour nous comme si
elles n’étaient pas, tant que nous ne les avons pas aperçues, et ne
commencent d’exister qu’au moment que nous les parcourons. Il est vrai;
mais l’espace, en dehors de toutes spéculations métaphysiques, a pour
nous des réalités que ne possède pas le temps. L’espace, bien que très
mystérieux et incompréhensible dès qu’on dépasse certaines bornes, n’est
cependant pas comme le temps incompréhensible et illusoire en toutes ses
parties. Il est certain que nous concevons parfaitement que ces villes
que nous n’avons jamais vues, que sans doute nous ne verrons jamais,
existent indubitablement, au lieu que nous nous représentons bien plus
difficilement que la catastrophe qui, dans cinquante ans, doit anéantir
l’une d’elles existe déjà aussi réellement que la ville elle-même. Il
nous est loisible d’imaginer un point d’où, avec des yeux plus perçants
que les nôtres, nous embrasserions d’un seul regard toutes les cités de
notre globe et même celles d’autres mondes; tandis qu’il nous est
beaucoup moins aisé de supposer un point des siècles d’où nous
découvririons simultanément le passé, le présent et l’avenir, parce que
le passé, le présent et l’avenir sont trois états de la durée qui ne
peuvent trouver place en même temps dans notre intelligence et s’y
entre-dévorent inévitablement. Comment nous représenter, par exemple, un
point de l’éternité où notre petite procession soit déjà, pendant
qu’elle n’est pas encore et bien qu’elle ne soit plus? Ajoutez-y l’idée
qu’il est nécessaire et inévitable, depuis les millénaires sans
commencements, qu’à tel moment, en tel lieu, la petite procession
sortira de telle façon de la petite église, et qu’aucune volonté connue
ou imaginable n’y pourra rien changer, pas plus dans l’avenir que dans
le passé; et l’on commence à comprendre qu’il n’y a nul espoir de
comprendre.


XXX

On trouve parmi les faits recueillis par M. Bozzano une prémonition
singulière où les inconnus de l’espace et du temps se mêlent d’une façon
très curieuse. Au mois d’août de l’année 1910, le chevalier Giovanni de
Figueroa, l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Palerme, voit en
songe un endroit champêtre, le long d’une route blanche de poussière,
par laquelle il pénètre dans un vaste champ cultivé. Au milieu de ce
champ s’élève une construction rustique avec rez-de-chaussée pour
magasins et étables, à droite une cabane de branchages et un char sur
lequel on a déposé des harnais.

Un paysan, vêtu d’un pantalon sombre et coiffé d’un feutre noir,
s’avance à sa rencontre, l’invite à le suivre, le conduit derrière la
maison et par une porte étroite et basse ils entrent dans une petite
étable où s’amorce un court escalier de pierre qui tourne intérieurement
au-dessus de la porte d’entrée. Un mulet attaché à une mangeoire mobile,
de sa croupe, obstrue le passage; le chevalier est obligé de le déplacer
et gravit l’escalier au bout duquel il se trouve dans une sorte de
grenier dont le plafond est tapissé de grappes de pastèques, de tomates,
d’oignons et de maïs.

Dans cette chambre sont réunies deux femmes et une petite fille; de la
porte qui donne dans la pièce contiguë, il aperçoit un lit, extrêmement
haut, comme il n’en a jamais vu.

Là s’arrête ce rêve qui lui semble si étrange qu’il en parle à plusieurs
de ses amis dont il cite les noms et qui sont prêts à confirmer son
témoignage.

Le 12 octobre de la même année, afin d’assister un de ses concitoyens
dans un duel, accompagné de ses témoins, il se rend en automobile à
Marano, où il n’était jamais allé et dont il ignorait même l’existence.
A peine enfoncés dans la campagne, la route blanche et poussiéreuse
l’impressionne singulièrement. L’automobile s’arrête aux limites d’un
champ qu’il reconnaît. On descend et il fait remarquer à l’un des
témoins: «Ce n’est pas la première fois que je viens ici. Au bout du
sentier il doit y avoir une maison, et à droite une cabane et un char
contenant des harnais.» En effet, tout s’y trouve comme il l’a dit. Un
instant après, au moment précis prévu par le songe, arrive le paysan au
pantalon sombre et au feutre noir qui l’invite à le suivre. Mais au lieu
de marcher derrière lui, le chevalier le précède, car il connaît déjà
les lieux. Il retrouve l’étable, et exactement à la place qu’il occupait
plus de deux mois auparavant, près de sa mangeoire mobile, le mulet qui,
de la croupe, barre l’escalier. Le maître d’armes escalade les marches,
revoit le grenier au plafond tapissé de pastèques, de tomates et
d’oignons, et dans un angle, à droite, les trois femmes muettes,
identiques à celles du rêve, tandis que dans la pièce contiguë, il
reconnaît le lit dont la hauteur extraordinaire l’avait si vivement
frappé.

On dirait vraiment que les faits, la réalité d’outre-terre, la vérité
éternelle, que sais-je, ont voulu nous montrer ici que le temps et
l’espace sont la même illusion, la même convention, et n’existent pas en
dehors de notre petite intelligence diurne; que «partout» et «toujours»
sont exactement synonymes et règnent seuls dès qu’on franchit les
étroites bornes de l’obscure conscience dans laquelle nous vivons. Il
est fort admissible que le chevalier de Figueroa ait pu avoir par
clairvoyance la vision exacte et détaillée de lieux qu’il ne devait
visiter que plus tard; c’est un phénomène assez fréquent, presque
classique, qui, ayant pour objet les réalités de l’espace, ne nous
étonne pas outre mesure et, en tout cas, ne nous arrache pas au monde
que perçoivent nos sens. Le champ, la maison, la cabane, le grenier ne
bougeant pas, il n’est pas miraculeux qu’on les retrouve à la même
place. Mais soudain, voilà qu’abandonnant ce domaine de tout repos, le
phénomène se transporte dans le temps; et, parmi des lieux inconnus,
fait passer et se rencontrer, à la seconde fatidique, tous les acteurs
mobiles de ce petit drame en deux actes, dont le premier s’était déroulé
déjà, deux mois et demi auparavant, dans les abîmes d’on ne sait quelle
autre vie, où il semblait attendre, immobile et irrévocable, sa
réalisation terrestre. Ici toute explication ne ferait que condenser ses
mesquines ténèbres sur une mer de ténèbres. Notons en passant, une fois
de plus, les bizarreries de ces prémonitions. Elles accumulent les
détails les plus précis, les plus circonstanciés, tant que la scène
demeure insignifiante; mais s’arrêtent brusquement devant le seul moment
pathétique et intéressant du drame qu’elles préparent: le duel, ses
péripéties, son issue. Nous retrouvons bien là les habitudes
incohérentes, impuissantes, ironiques ou facétieuses de notre hôte
inconnu.


XXXI

Mais ne prolongeons pas davantage ces spéculations assez vaines sur
l’espace et le temps. C’est jouer avec des mots qui représentent fort
mal des idées que nous ne nous représentons pas du tout. En résumé, s’il
nous est difficile de concevoir que l’avenir préexiste, peut-être nous
est-il encore plus difficile de comprendre qu’il ne préexiste point;
outre qu’un certain nombre de faits tend à prouver qu’il est aussi réel,
aussi définitif, qu’il a dans le temps ou l’éternité, autant de fixité,
autant de relief que le passé. Or, dès qu’il préexiste, il n’est pas
étonnant que nous le puissions connaître; il est même surprenant, étant
donné qu’il pend sur nous de toutes parts, que nous ne le découvrions
pas plus souvent et plus facilement. Reste à savoir ce que deviendrait
notre vie si tout y était prévu, si nous la voyions se dérouler d’avance
et tout entière avec ses événements qui devraient être inévitables,
puisque s’il nous était possible de les éviter, ils n’existeraient pas
et nous ne pourrions les apercevoir. Supposez qu’au lieu d’être
anormale, incertaine, obscure, discutable et très rare, la prédiction
devienne pour ainsi dire scientifique, habituelle, claire et
infaillible; au bout de peu de temps, n’ayant plus rien à prédire, elle
périrait faute d’aliments. S’il m’était par exemple annoncé que je doive
périr au cours d’un voyage en Italie, je renoncerais naturellement à ce
voyage; dès lors on n’aurait pu me le prédire et bientôt toute vie ne
serait plus qu’inaction, désistement et abstention, une sorte de vaste
plaine désertique où s’amoncelleraient les germes d’événements morts-nés
et d’où émergeraient peut-être deux ou trois aventures à peu près
heureuses et les petits incidents insignifiants qu’on n’aurait pas pris
la peine d’éviter. Mais ce sont là des questions d’ailleurs
inextricables sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage.




IV

LES CHEVAUX D’ELBERFELD[24]

  [24] Je rappelle que l’étude qu’on va lire, comme du reste toutes
    celles qui composent ce volume, fut écrite avant la guerre,
    c’est-à-dire vers la fin de l’année 1913, au retour d’un voyage en
    cette Allemagne aujourd’hui maudite et mise au ban du genre humain,
    et qui cachait alors, sous un sourire accueillant et amène, les
    perfidies et les atrocités qu’elle préparait. J’ignore ce que sont
    devenus les malheureux chevaux de l’écurie d’Elberfeld. Ils ont
    probablement péri dans la tourmente, comme tant de milliers
    d’autres, victimes de la démence de leurs maîtres.


I

Je résumerai d’abord le plus brièvement possible, pour qui les
ignorerait encore, les faits qu’il est nécessaire de connaître afin de
mieux comprendre la merveilleuse aventure des chevaux d’Elberfeld, en
renvoyant pour les détails au remarquable ouvrage de M. Karl Krall:
_Denkende Tiere_, publié à Leipzig en 1912, qui, dans une bibliographie
déjà considérable, reste la source première et principale.

Il y a quelque vingt ans, vivait à Berlin un vieux misanthrope nommé
Wilhelm von Osten. C’était un petit rentier un peu maniaque que hantait
une idée fixe, l’intelligence des animaux. Il entreprit l’éducation d’un
premier cheval et n’obtint que des résultats assez indécis. Mais en
1900, il fit l’acquisition d’un étalon russe qui, sous le nom de _Hans_,
auquel on ajouta bientôt l’épithète homérique et méritée de _Kluge_,
devait bouleverser toute notre psychologie animale et soulever des
problèmes qui comptent parmi les plus inattendus et les plus
passionnants que l’homme ait rencontrés jusqu’à ce jour.

Grâce à von Osten, dont la patience, au contraire de ce qu’on pourrait
croire, n’était nullement angélique, mais ressemblait plutôt à une
obstination rageuse, les progrès du cheval furent rapides et
extraordinaires. «Après l’avoir, comme le résume fort bien le Dr Ed.
Claparède, professeur à l’Université de Genève, dans l’excellente
monographie qu’il consacre aux chevaux d’Elberfeld, après l’avoir
familiarisé avec diverses notions d’emploi courant comme droite, gauche,
en haut, en bas, etc., on commença les leçons de calcul par la méthode
intuitive. Hans était amené devant une table sur laquelle on plaçait
une, puis deux, puis plusieurs petites quilles. Von Osten, agenouillé à
côté de Hans, prononçait les nombres correspondants, tout en l’obligeant
de frapper de son sabot autant de coups qu’il y avait de quilles.
Bientôt les quilles furent remplacées par des chiffres écrits sur une
planche noire. Les résultats furent surprenants. Le cheval fut capable
non seulement de compter (c’est-à-dire de frapper le nombre de coups
qu’on lui demandait), mais encore d’effectuer lui-même de véritables
calculs, de résoudre de petits problèmes.»

«Mais Hans ne savait pas seulement calculer, il pouvait lire, il était
musicien, distinguait les accords harmonieux des accords dissonnants. Il
avait aussi une mémoire extraordinaire: il pouvait indiquer la date de
chaque jour de la semaine courante. Bref, il se tirait de toutes les
opérations qu’un bon écolier de quatorze ans est capable d’effectuer.»


II

Le bruit de ces curieuses expériences ne tarda pas à se répandre, et les
visiteurs affluèrent dans la petite cour où von Osten faisait travailler
son insolite élève. Les journaux s’en mêlèrent et de vives polémiques
éclatèrent entre ceux qui croyaient à la réalité du phénomène et ceux
qui n’y voyaient qu’une impudente supercherie. Une première commission
scientifique fut nommée en 1904, composée de professeurs de psychologie,
de physiologie, d’un directeur de jardin zoologique, d’un directeur de
cirque, de vétérinaires et d’officiers de cavalerie. Elle ne découvrit
rien de suspect, mais ne hasarda aucune explication. On nomma une
seconde commission qui comptait parmi ses membres M. Oskar Pfungst,
élève du laboratoire de psychologie de Berlin. M. Pfungst, à la suite de
nombreuses expériences, rédigea un volumineux et écrasant rapport où il
soutenait que le cheval n’était doué d’aucune intelligence, ne
reconnaissait ni lettre, ni chiffre, ne savait en réalité ni calculer,
ni compter, mais obéissait simplement aux signes imperceptibles,
infinitésimaux et inconscients qui échappaient à son maître.

Il y eut dans l’opinion publique un brusque et large revirement. On
éprouvait une sorte de soulagement un peu lâche à voir subitement
expirer un miracle qui menaçait de jeter la perturbation dans le petit
troupeau satisfait des vérités acquises. Le pauvre von Osten eut beau
protester, on ne l’écouta plus, la cause était jugée. Il ne se releva
pas de ce coup officiel, devint la risée de tous ceux qu’il avait
d’abord étonnés, et mourut dans l’amertume et dans l’isolement, le 29
juin 1909, à l’âge de soixante et onze ans.


III

Mais il laissait un disciple que n’avait pas ébranlé la défection
générale. Un riche industriel d’Elberfeld, M. Krall, s’était, en effet,
très vivement intéressé aux travaux de von Osten, et, durant les
dernières années du vieillard, avait passionnément suivi, et assez
souvent même, dirigé l’éducation de l’étalon prodige. Von Osten lui
légua _Kluge Hans_; de son côté, Krall avait acheté deux étalons arabes,
_Muhamed_ et _Zarif_, dont les prouesses surpassèrent bientôt celles de
l’ancêtre. Tout fut remis en question, les événements prirent une allure
énergique et décisive, et les adversaires du miracle, au lieu d’un
vieillard fatigué, maniaque, un peu boudeur et désarmé, trouvèrent
devant eux un homme jeune, ardent, doué d’un remarquable instinct
scientifique, ingénieux, lettré et capable de se défendre.

Sa méthode d’éducation diffère d’ailleurs sensiblement de celle de von
Osten. Chose curieuse, au fond de l’âme un peu fruste et assez bizarre
du vieil amateur de chevaux, s’était élevé, peu à peu, contre son élève
à quatre pattes, une sorte de haine. Il sentait la volonté ombrageuse et
fière de l’étalon se dresser contre la sienne, avec une obstination
qu’il qualifiait de diabolique. Ils s’affrontaient comme deux ennemis et
les leçons prenaient plutôt la forme d’une lutte tragique et sournoise
où l’âme de la bête se révoltait contre l’emprise humaine.

Krall, au contraire, adore ses élèves; et l’affection dont ils se
sentent enveloppés les a, pour ainsi dire, humanisés. Ils n’ont plus
aucun de ces mouvements de méfiance affolée qui révèlent tout à coup,
chez le cheval le plus soumis et le mieux dressé, la terreur atavique de
l’homme. Il leur parle longuement, tendrement, comme un père parlerait à
ses enfants, et on a l’impression étrange qu’ils écoutent et comprennent
tout ce qu’il dit. S’ils paraissent ne pas saisir une explication ou une
démonstration, il la recommence, la décompose, la paraphrase dix fois de
suite, avec une patience maternelle. Aussi les progrès furent-ils
incomparablement plus rapides et plus stupéfiants que ceux du vieil
Hans. Moins de deux semaines après la première leçon, Muhamed exécutait
correctement de petites additions, de petites soustractions
élémentaires. Il avait appris à distinguer les dizaines des unités,
frappant celles-ci du pied droit et les premières du pied gauche. Il
connaissait la signification des signes + et -. Quatre jours plus tard,
il abordait les multiplications et les divisions. Au bout de quelques
mois, il savait extraire les racines carrées et cubiques; et peu après,
il apprenait à épeler et à lire en se servant de l’alphabet
conventionnel imaginé par Krall.

Cet alphabet paraît, au premier abord, assez compliqué. Il n’est, du
reste, qu’un pis aller; mais comment trouver mieux? Le malheureux
cheval, presque sans voix, n’a qu’une manière de s’exprimer: un sabot
maladroit qui ne fut pas créé pour traduire la pensée. Il a donc fallu
inventer, comme pour les tables parlantes, un alphabet spécial, où
chaque lettre est désignée par un certain nombre de coups frappés du
pied droit et du pied gauche. Le voici tel qu’on en remet un exemplaire
aux visiteurs d’Elberfeld, afin qu’ils puissent suivre les opérations du
cheval.

  +============================+
  |    | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 |
  |----+---+---+---+---+---+---|
  | 10 | E | N | R | S | M | C |
  |----+---+---+---+---+---+---|
  | 20 | A | H | L | T | Ä | CH|
  |----+---+---+---+---+---+---|
  | 30 | I | D | G | W | J |SCH|
  |----+---+---+---+---+---+---|
  | 40 | O | B | F | K | Ö |   |
  |----+---+---+---+---+---+---|
  | 50 | U | V | Z | P | Ü |   |
  |----+---+---+---+---+---+---|
  | 60 | EI| AU| EU| X | Q |   |
  +============================+

Pour marquer, par exemple, la lettre E, le cheval frappera un coup du
pied gauche et un coup du pied droit; pour la lettre L, trois coups du
pied gauche et deux du pied droit, et ainsi de suite. Ils ont cet
alphabet si bien gravé dans la mémoire qu’ils ne se trompent pour ainsi
dire jamais, et frappent si rapidement de l’un et l’autre sabot, qu’au
début on a quelque peine à les suivre.

Muhamed et Zarif,--car les progrès de Zarif étaient à peu près
parallèles à ceux de son condisciple, bien qu’il paraisse un peu moins
doué au point de vue des mathématiques supérieures,--Muhamed et Zarif
reproduisent ainsi les mots qu’on prononce devant eux, épellent le nom
des visiteurs, répondent aux questions qu’on leur pose et émettent
parfois de petites observations, de petites réflexions personnelles et
spontanées, dont nous reparlerons plus loin. Ils ont créé à leur usage
une orthographe outrancièrement fantaisiste et phonétique dont ils
refusent obstinément de se départir et qui rend souvent assez difficile
la lecture de leurs écrits. Jugeant la plupart des voyelles inutiles,
ils s’en tiennent presque exclusivement aux consonnes; c’est ainsi que
Zucker, par exemple, devient Zkr, Pferd, Pfrt ou Frt, etc.

Je n’exposerai pas ici par le menu les autres preuves d’intelligence,
multiples et variées que prodiguent les hôtes singuliers de l’étrange
écurie. Ils ne sont pas seulement des calculateurs de premier ordre,
pour lesquels les fractions et les racines les plus rébarbatives n’ont
plus guère de secrets. Ils distinguent les sons, les couleurs et les
parfums, lisent l’heure au cadran d’une montre, reconnaissent certaines
figures géométriques, les images, les photographies, etc.

A la suite de ces expériences de plus en plus décisives et surtout après
la publication du grand ouvrage de Krall, _Denkende Tiere_, très précis,
très méthodique, le problème se posait nettement devant l’opinion et,
cette fois, n’était plus récusable. Les commissions scientifiques se
succédèrent à Elberfeld et les rapports s’accumulèrent. Des savants de
tous pays, parmi lesquels le Dr Edinger, l’éminent neurologiste de
Francfort, les professeurs D.-H. Kraemer et H.-E. Ziegler, de Stuttgart,
le Dr Paul Sarasin, de Bâle, le professeur Ostwald, de Berlin, le
professeur A. Beredka, de l’Institut Pasteur, le Dr Ed. Claparède, de
l’Université de Genève, le professeur Schœller, le physicien Gehrke, de
Berlin, le professeur Goldstein, de Darmstadt, le professeur von
Buttel-Reepen, d’Oldenburg, le professeur William Mackensie, de Gênes,
le professeur R. Assagioli, de Florence, le Dr Hartkopf, de Cologne, le
Dr Freudenberg, de Bruxelles, le Dr Ferrari, de Bologne, etc., etc., car
la liste s’allonge chaque jour, vinrent étudier sur place l’inexplicable
phénomène que le professeur Claparède proclame «l’événement le plus
sensationnel qui soit jamais survenu dans la psychologie».

A l’exception de deux ou trois incrédules ou misonéistes irréductibles,
ou de ceux qui firent à Elberfeld un séjour insuffisant, tous furent
unanimes à reconnaître la réalité des faits et la parfaite loyauté des
expériences. Le désaccord ne commence que lorsqu’il s’agit de les
commenter, de les interpréter et de les expliquer.


IV

Afin de compléter ce court préambule, il convient d’ajouter que, depuis
quelque temps, le cas des chevaux d’Elberfeld n’est plus absolument
unique. Il existe en effet à Mannheim un chien de race assez imprécise
qui accomplit à peu près les mêmes prouesses que ses émules solipèdes.
Il est moins avancé qu’eux en arithmétique, mais fait correctement de
petites additions, soustractions et multiplications d’un ou deux
chiffres. Il lit et écrit en frappant de la patte, selon un alphabet
qu’il a, paraît-il, imaginé lui-même, et son orthographe est également
simplifiée et phonétisée à l’extrême. Il distingue la couleur des fleurs
dans une gerbe, compte le contenu d’un porte-monnaie et sépare les
marcks des pfennigs. Il sait chercher et trouver les mots qui
définissent l’objet ou l’image qu’on lui présente. On lui montre, par
exemple, un bouquet dans un vase en lui demandant ce que c’est: «Un
verre avec de petites fleurs», répond-il. Et ses réponses ont souvent
une spontanéité, une originalité bien singulières. Au cours d’un
exercice de lecture où le mot «herbst», (automne), avait par hasard
arrêté l’attention, le professeur William Mackensie lui demande s’il
peut lui expliquer ce que c’est que l’automne. C’est, réplique Rolf, «le
temps où il y a des pommes». Dans la même séance, le même professeur,
ignorant ce qu’elle représente, lui tend une carte où sont tracés des
carrés rouges et bleus.--«Qu’est ceci?»--«Bleu, rouge, pas mal de dés»,
répond le chien. Parfois ses réparties ne manquent pas d’humour.--«Que
veux-tu que je fasse pour te faire plaisir»? lui demande un jour une
dame de ses amies.--«Wedelen», réplique gravement maître Rolf,
c’est-à-dire: «remuer la queue».

Rolf, dont la célébrité est assez récente, n’a pas encore été l’objet
d’enquêtes minutieuses et de rapports copieux et innombrables comme ses
illustres rivaux de la Prusse rhénane. Mais les faits que je viens de
citer et qui sont attestés par des hommes tels que le Prof. Mackensie et
M. Duchatel, le savant et perspicace vice-président de la «Société
Universelle d’Études psychiques»[25], qui se rendirent à Mannheim tout
exprès pour les étudier, ne paraissent pas plus contestables que ceux
d’Elberfeld, dont ils sont une sorte de réplique ou d’écho. On rencontre
assez fréquemment de pareilles coïncidences parmi les phénomènes
anormaux. Ils éclatent simultanément sur divers points du globe, se
répondent et se multiplient comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre. Il
est donc probable que nous verrons encore d’autres manifestations du
même genre. On dirait qu’une onde nouvelle se propage et qu’après avoir
éveillé dans l’homme des forces qu’il ne connaissait pas, elle atteint à
présent d’autres êtres qui peuplent avec nous cette terre mystérieuse où
ils vivent, souffrent et meurent comme nous, sans comprendre pourquoi.

  [25] Lire au sujet de ces faits l’intéressante conférence de M. EDMOND
    DUCHATEL, publiée dans _les Annales des Sciences psychiques_
    (octobre 1913).


V

Je n’ai pas été à Mannheim, mais j’ai fait le pèlerinage d’Elberfeld et
j’ai séjourné dans cette ville le temps qu’il fallait pour emporter une
conviction que partagent tous ceux qui entreprirent le voyage.

Il y a donc quelques mois, M. Krall, à qui j’avais promis l’an dernier
de visiter ses chevaux merveilleux, voulut bien renouveler son
invitation de façon plus pressante, en ajoutant qu’après le 15
septembre, son écurie serait peut-être dispersée et qu’en tout cas, il
lui faudrait, sur l’ordre de son médecin, suspendre indéfiniment des
exercices qui le fatiguaient beaucoup.

Je partis aussitôt pour Elberfeld qui est, comme on sait, une importante
ville industrielle de la Prusse rhénane, plus originale, plus avenante
et plus pittoresque qu’on ne s’y attendrait. J’avais dès longtemps lu à
peu près tout ce qui s’était publié sur la question, et j’étais
absolument persuadé de la réalité des faits, dont il est d’ailleurs bien
difficile de douter après les épreuves et les contrôles réitérés,
incessants, rigoureux, souvent hostiles et presque hargneux auxquels les
expériences furent soumises. Quant à leur interprétation, j’étais
convaincu que la télépathie, c’est-à-dire la transmission de pensée de
subconscience à subconscience, demeurait, pour étrange qu’elle fût dans
cette région nouvelle, la seule hypothèse acceptable, malgré certaines
circonstances qui semblaient nettement l’exclure. A défaut de la
télépathie proprement dite, j’inclinais à l’hypothèse médiumnique ou
subliminale, très habilement esquissée par M. de Vesme, dans une
remarquable conférence faite le 22 décembre 1912, à la Société
Universelle d’Études psychiques. Il est vrai que la télépathie, surtout
lorsqu’on la pousse à l’extrême, fait avant tout appel aux forces
subliminales, de façon que les deux hypothèses se confondent sur plus
d’un point et qu’il est souvent malaisé de démêler où finit la première,
où commence la seconde. Mais cette discussion sera mieux à sa place un
peu plus loin.


VI

Je trouvai M. Krall en son magasin d’orfèvreries, sorte de palais de
Golconde, où ruissellent et étincellent les perles et les pierres les
plus précieuses de la terre. M. Krall, il est bon de le rappeler afin
d’écarter tout soupçon d’intérêt pécuniaire, est un riche industriel
dont la famille dirige, de père en fils, depuis trois générations, l’une
des plus importantes maisons de bijouterie de l’Allemagne. Ses
recherches, loin de lui rapporter le moindre profit, lui coûtent fort
cher, absorbent tous ses loisirs et une partie du temps qu’il devrait
consacrer à ses affaires et, selon l’usage, lui valent de la part de ses
concitoyens et de bon nombre de savants, plus d’ennuis, d’attaques
injustes et de sarcasmes que de considération et de reconnaissance.
C’est avant tout une œuvre ingrate et désintéressée d’apôtre et de
précurseur.

Au demeurant, M. Krall, bien que sa foi soit active, ardente et
contagieuse, n’a rien d’un visionnaire et d’un illuminé. C’est un homme
d’une cinquantaine d’années, alerte, vigoureux, enthousiaste, mais
pondéré, ouvert à toutes les idées et même à tous les rêves, mais
pratique, patient, méthodique et lesté du plus inaltérable bon sens. Il
inspire dès l’abord cette bonne confiance sans restrictions, sans
arrière-pensée, qui dissipe à l’instant les doutes instinctifs, les
inquiétudes obscures et les soupçons voilés qui séparent d’habitude deux
êtres qui, pour la première fois, vont se serrer la main; et l’on salue
en lui, du plus profond de soi, l’honnête homme, l’ami sûr auquel on est
prêt à se livrer et qu’on regrette de n’avoir pas rencontré plus tôt
dans la vie.

Par les rues et les quais animés d’Elberfeld, nous nous rendons ensemble
à l’écurie, située à quelques centaines de pas du magasin. Dans la cour
ombragée d’un tilleul, les chevaux prennent l’air devant les portes de
leurs boxes. Ils sont quatre, à savoir: Muhamed, le plus intelligent, le
mieux doué, le grand mathématicien de la troupe; son ménechme Zarif, un
peu moins avancé, plus indocile, plus sournois, mais aussi plus
fantasque, plus spontané, et dont les saillies sont parfois
déconcertantes; ensuite Haenschen, un petit poney shetlandais qui n’est
guère plus gros qu’un terre-neuve, le gavroche de la bande, trépidant,
facétieux, étourdi, coléreux, susceptible, mais qui vous abat
instantanément, en grattant rageusement du sabot, les additions et les
multiplications les plus difficiles; et enfin le dernier venu, le replet
et placide Berto, un imposant étalon noir, complètement aveugle et privé
d’odorat. Il n’est à l’école que depuis quelques mois, et se trouve
encore, si l’on peut dire, dans les classes préparatoires; mais fait
déjà, un peu plus pesamment, mais d’une humeur plus égale et plus
consciencieuse que ses condisciples, de petites additions, de petites
soustractions que plus d’un enfant de son âge ne résoudrait pas mieux.

Dans un coin, Kama, un jeune éléphant, de deux ou trois ans, à peu près
de la taille d’un âne qu’on aurait outrageusement ballonné, roule des
yeux malicieux et presque polissons à l’abri de larges oreilles en
feuille de rhubarbe, et de sa trompe insinuante et fureteuse ramasse
soigneusement ce qu’il juge comestible, c’est-à-dire à peu près tout ce
qui traîne sur le pavé. On en attendait de grandes choses, mais
jusqu’ici il a déçu toutes les espérances; c’est le cancre de
l’institut. Peut-être est-il encore trop jeune, sa petite âme
éléphantine ressemble sans doute à celle d’un bébé en nourrice qui, au
lieu de s’amuser avec ses pieds et ses mains, joue avec le nez
prodigieux qui doit d’abord explorer et interroger l’univers. Il est
impossible de fixer son attention; et quand on installe devant lui son
alphabet aux lettres mobiles, au lieu de nommer celles qu’on lui
désigne, il s’applique à les détacher de leur tige afin de les avaler
subrepticement. Il a découragé son bon maître qui, en attendant que
vienne la raison et la sagesse promises par les légendes
proboscidiennes, l’abandonne à une ignorance satisfaite qu’agrémente du
reste un appétit presque insatiable.


VII

Mais je demande à voir le grand ancêtre, Kluge Hans, Hans-le-Sage. Il
vit toujours. Il est vieux, il doit avoir seize ou dix-sept ans; mais sa
vieillesse, hélas, n’est pas exempte des funestes orages que connaissent
les hommes au déclin de leur vie! Hans a mal tourné, paraît-il, et l’on
n’en parle plus qu’à mots couverts. Un palefrenier imprudent ou
vindicatif, je ne sais plus au juste, ayant introduit une jument dans la
cour, Hans le pur, qui, jusqu’alors, avait mené une existence austère et
monacale, vouée au célibat, à la science et aux chastes ivresses des
nombres, Hans l’irréprochable, perdit incontinent la tête et s’éventra
sur le bas-flanc de sa stalle. On dut lui remettre en place les
entrailles et lui recoudre l’abdomen. Il est maintenant piteusement au
vert dans un pré de la campagne environnante. Tant il est vrai qu’une
vie ne peut être jugée qu’à son terme et qu’on n’est sûr de rien tant
que l’on n’est pas mort.


VIII

Avant que commence la séance et tandis que le maître fait l’inspection
du matin, je m’approche de Muhamed, je lui parle et le flatte de la main
en plongeant mes yeux dans les siens afin d’y surprendre une trace de
son génie. La jolie bête fine et musclée est calme et confiante comme un
chien; elle se montre extrêmement aimable et accueillante et cherche à
me donner de vastes coups de langue et de puissants baisers que
j’esquive de mon mieux parce qu’ils sont un peu brusques et trop
appuyés. Le limpide regard d’antilope est profond, grave et lointain,
mais ne diffère en rien de celui de ses frères qui, depuis des milliers
d’années, n’a vu que la brutalité et l’ingratitude de l’homme. Si l’on y
pouvait lire quelque chose, ce ne serait pas ce petit effort insuffisant
et vain que nous appelons la pensée, mais plutôt je ne sais quelle large
inquiétude, quel humide regret des plaines sans limites et coupées de
rivières où s’ébattait la race avant la servitude humaine. En tout cas,
à le voir ainsi attaché d’un licol au seuil de l’écurie, chassant les
mouches et grattant distraitement le pavé, Muhamed n’est qu’un cheval
bien élevé qui semble attendre la selle ou le harnais et qui cache son
nouveau secret aussi profondément que tous les autres que la nature a
enfouis en lui.


IX

Mais on m’appelle pour prendre place dans l’écurie où se donnent les
leçons. C’est une petite salle à litière de tourbe, vide, nue et
blanchie à la chaux. Des cloisons de bois, à hauteur d’appui, séparent
le cheval des assistants. En face de l’écolier à quatre pattes, cloué au
mur, un tableau noir et sur le côté un coffre à avoine qui est le siège
des spectateurs. Muhamed est introduit. Krall, un peu nerveux, ne
dissimule pas son inquiétude. Les chevaux sont journaliers, incertains,
capricieux, extrêmement sensibles. Un rien les trouble, les déconcerte,
les indispose. Menaces, prières et même l’irrésistible attrait des
carottes et du bon pain de seigle sont alors inutiles. Ils refusent
obstinément de travailler ou répondent à tort et à travers. Tout dépend
d’une lubie, de l’état de l’atmosphère, du repas du matin, de
l’impression que leur fait le visiteur. Pourtant, à certains indices
imperceptibles, Krall croit reconnaître que la séance ne sera pas
mauvaise. Muhamed frémit, souffle puissamment des naseaux, fait entendre
de petits gloussements indistincts, excellents présages, paraît-il. Je
prends place sur le coffre à avoine. Le maître, la craie à la main, à
côté du tableau noir, s’adressant à Muhamed comme à un être humain, me
présente dans les formes:

«Muhamed, attention! Voici ton oncle (il me désigne), qui a fait un long
voyage afin de t’honorer de sa visite. Il s’agit de ne point tromper son
attente. Il se nomme Maeterlinck. (Krall prononce l’ae à
l’allemande, c’est-à-dire comme un a long.)--As-tu compris,
«Maeterlinck»?--Montre-lui maintenant que tu connais tes lettres et que
tu sais épeler correctement un nom, comme un enfant intelligent.--Vas-y,
nous t’écoutons.»

Muhamed pousse un bref hennissement, et, sur le petit plancher mobile
qui se trouve à ses pieds, frappe du sabot droit et puis du sabot gauche
le nombre de coups qui, dans l’alphabet conventionnel[26] dont se
servent les chevaux, correspond à la lettre M, puis successivement, sans
hésitation, sans arrêt, marque les lettres A D R L I N S H, qui
représentent l’aspect inattendu que prend mon humble nom dans la
phonétique et l’âme chevalines. On lui fait observer qu’il y a une
erreur. Il en convient volontiers et remplace l’S et l’H par un G, puis
le G par un K. On insiste pour qu’il remplace le D par un T; mais
Muhamed, satisfait de son œuvre, répond «non» de la tête et se refuse à
toute correction nouvelle.

  [26] Voir page 178.


X

Je vous assure que, bien qu’on s’y attende, le premier choc est assez
troublant. Je n’ignore pas qu’à raconter ces choses on passe pour une
dupe trop facilement éblouie par les prestiges, sans doute puérils,
d’une petite scène ingénieusement machinée. Quelles machinations, quels
prestiges? Est-ce dans la parole qu’ils résident?--Mais admettre que le
cheval comprend et traduit les paroles du maître, c’est précisément
accepter la partie la plus extraordinaire du phénomène. S’agirait-il
d’attouchements ou de signaux conventionnels? Si naïf qu’on puisse être,
on les saisirait tout de même plus aisément qu’un cheval, fût-il un
cheval de génie. Krall ne porte jamais la main sur l’animal; il s’agite
au hasard dans la petite écurie sans apprêts, il se tient le plus
souvent derrière la bête qui ne peut pas le voir, ou bien il vient
s’asseoir à côté de son hôte sur l’innocent coffre à avoine, occupé,
tandis qu’il morigène son élève, à mettre à jour le procès-verbal de la
séance. Il se prête d’ailleurs avec la plus sereine complaisance à
toutes les contraintes, à toutes les épreuves, à tous les contrôles
qu’on lui suggère. Je vous assure que la réalité est beaucoup plus
simple et plus claire que les soupçons des sceptiques lointains; et que
la moindre idée de fraude dans l’honnête atmosphère de la vieille écurie
n’effleure même pas l’âme la plus ombrageuse.

Mais, dira-t-on, peut-être Krall, qui savait que vous alliez venir à
Elberfeld, avait naturellement fait répéter à satiété ce petit exercice
d’épellation qui n’est apparemment qu’un brillant exercice de mémoire.
Bien qu’elle me semble peu sérieuse, par acquit de conscience, je
soumets l’objection à Krall qui me dit aussitôt: «Essayez vous-même,
dictez au cheval n’importe quel mot allemand de deux ou trois syllabes,
en le scandant énergiquement. Je sors de l’écurie et vous laisse seul
avec lui.»

Me voilà tête à tête avec Muhamed. J’avoue que je me sens un peu
intimidé. Je me suis trouvé maintes fois plus à l’aise en présence des
grands ou des rois de la terre. A qui donc, au juste, ai-je affaire?
Mais je rassemble mon courage et prononce à voix haute le premier mot
que le hasard m’envoie, le nom de l’hôtel où je suis descendu:
«Weidenhof». Tout d’abord, Muhamed, que l’absence de son maître
désoriente un peu, semble-t-il, n’a pas l’air de m’entendre et ne daigne
même pas se douter de ma présence. Mais je répète avec ardeur sur tous
les tons: «Weidenhof! Weidenhof!» tour à tour insinuant, menaçant,
suppliant, impérieux. Enfin mon compagnon mystérieux se décide tout à
coup à me prêter l’oreille, et sans désemparer, frappe allègrement les
lettres que voici, que j’inscris à mesure sur le tableau noir:

W E I D N H O Z.

C’est un magnifique spécimen de l’orthographe équine! Triomphant et
troublé, je rappelle le bon Krall, qui, accoutumé au prodige, le trouve
tout naturel, mais fronce le sourcil: «Qu’est cela, Muhamed, tu as
encore fait une faute. Ce n’est pas un Z mais un F qu’il faut mettre à
la fin du mot. Veux-tu bien corriger ça tout de suite.»

Et Muhamed docile, reconnaissant son tort, donne les trois coups du
sabot droit, suivis des quatre coups du sabot gauche qui représentent
l’F le plus irrécusable que l’on puisse exiger.

Remarquez en passant la logique de son écriture phonétique:
contrairement à son habitude, il frappe l’E muet après le W, parce qu’il
est indispensable; mais le trouvant inclus dans le D, il le juge
superflu et le supprime d’autorité.

On se tâte, on s’interroge, on se demande en présence de quel phénomène
humanisé, de quelle force inconnue, de quel être nouveau l’on se trouve.
C’était donc tout cela que cachaient dans leurs yeux nos frères
silencieux? On a honte de la longue injustice de l’homme. On cherche
autour de soi je ne sais quelles traces éclatantes ou subtiles du
mystère. On se sent attaqué dans son for intérieur, dans toutes ses
certitudes et ses sécurités. On vient de sentir sur sa face le petit
souffle de l’abîme. On ne serait pas plus étonné si l’on entendait tout
à coup parler les morts. Mais le plus étonnant c’est qu’on n’est pas
longtemps étonné. Nous vivons tous, à notre insu, dans l’attente de
l’extraordinaire; et quand il se présente, il nous émeut bien moins que
son attente. On dirait qu’une sorte d’instinct supérieur qui sait tout
et connaît les miracles qui pendent sur nos têtes, nous rassure d’avance
et nous aide à entrer de plain-pied dans le surnaturel. Il n’est rien à
quoi l’on s’accoutume plus promptement qu’au merveilleux; et ce n’est
qu’après, à la réflexion, que notre intelligence qui ne sait presque
rien, se rend compte de l’énormité de certains phénomènes.


XI

Mais Muhamed, par des signes d’impatience auxquels on ne peut se
tromper, montre qu’il a assez de l’orthographe. Pour le distraire et le
récompenser, son bon maître lui propose alors quelques extractions de
racines carrées et cubiques. Muhamed paraît ravi; ce sont ses problèmes
favoris, car il s’intéresse moins qu’autrefois aux multiplications et
aux divisions les plus difficiles. Elles lui semblent sans doute peu
dignes de lui.

Krall écrit donc au tableau noir diverses racines dont je n’ai pas pris
note. Du reste, le fait que le cheval les résout facilement n’étant plus
contesté, il n’y aurait guère d’intérêt à reproduire ici des problèmes
d’aspect assez rébarbatif, dont on peut trouver de nombreuses variantes
dans les comptes rendus et les procès-verbaux des séances signés par les
Drs Mackensie et Hartkopff, par Overbeck, Claparède et bien d’autres. Ce
qui frappe surtout, c’est l’aisance, la promptitude, je dirais presque
l’allégresse distraite avec laquelle l’étrange mathématicien donne les
solutions. Le dernier chiffre est à peine sorti de la craie, que déjà le
sabot droit frappe les unités, immédiatement suivi du sabot gauche qui
marque les dizaines. Aucun signe d’attention ou de réflexion, on ne
saisit même pas le moment où le cheval regarde le problème; et la
réponse semble jaillir automatiquement d’une intelligence invisible.
Selon les séances, les erreurs sont rares ou fréquentes, mais quand on
les lui fait remarquer, il les corrige presque toujours. Assez souvent,
le nombre est renversé, 47 devient 74, par exemple; il le retourne
d’ailleurs de bonne grâce lorsqu’on le lui demande.

Je suis visiblement abasourdi; mais peut-être ces problèmes sont-ils
préparés d’avance? Ce serait déjà bien extraordinaire, mais enfin moins
étonnant que leur solution effective. Krall ne lit pas ce soupçon dans
mes yeux, puisqu’il n’y monte point; néanmoins, pour écarter jusqu’à son
ombre, il me prie d’écrire moi-même, au tableau, une racine quelconque.

Il faut que je confesse ici l’humiliante ignorance qui est la honte de
ma vie. Je n’ai pas la moindre idée des mystères que recèlent ces
opérations obscures et compliquées. J’ai fait mes humanités comme tout
le monde; mais après avoir franchi les frontières utiles et familières
de la division et de la multiplication, il me fut impossible de
m’avancer dans les parages désolés et hérissés de chiffres où règnent
les racines carrées, cubiques et je ne sais quelles autres puissances
monstrueuses, sans forme et sans visage, qui m’inspiraient une
incoercible terreur. Toutes les persécutions de mes excellents
professeurs se brisèrent une à une contre une force d’inertie
inébranlable. Successivement écœurés, ils m’abandonnèrent à ma morne
ignorance, me prédisant d’ailleurs le plus sombre avenir et
d’inconsolables regrets. Je dois dire que jusqu’à ce jour je n’avais
guère éprouvé les effets de ces noires prédictions; mais voici que sonne
l’heure où je vais expier les fautes de mon adolescence. Néanmoins, je
garde bon visage et prenant au hasard les premiers chiffres qui me
viennent à l’esprit, j’écris bravement sur le tableau une racine énorme
et téméraire. Muhamed demeure immobile. Krall l’interpelle vivement en
le priant de se hâter. Muhamed lève le sabot droit mais ne le laisse pas
retomber. Krall s’impatiente, prodigue les prières, les promesses, les
menaces; le sabot reste suspendu, comme pour attester une bonne volonté
irréalisable. Alors mon hôte se retourne, considère le problème et me
dit: «La racine est-elle exacte?»--Exacte, qu’est-ce à dire? il y a donc
des racines qui...?--Mais je n’ose poursuivre, mon ignorance inavouable
éclate brusquement à mes yeux. Le bon Krall sourit, et sans entreprendre
de compléter une éducation trop arriérée pour que subsiste le moindre
espoir, tente péniblement le calcul et déclare que le cheval était dans
le vrai en refusant de donner une solution impossible.


XII

On remercie Muhamed en lui octroyant une royale ration de carottes, et
l’on introduit un élève dont la science me domine de moins haut:
Haenschen, le petit poney vif et prompt comme un gros rat. Il n’a, non
plus que moi, dépassé les opérations élémentaires, de sorte que nous
nous comprendrons mieux et traiterons d’égal à égal.

Krall me demande deux nombres à multiplier, je donne 63 × 7. Il fait
l’opération et inscrit le produit au tableau, suivi du signe de la
division, soit 441 ÷ 7. A l’instant Haenschen frappe ou plutôt gratte
énergiquement, avec une célérité qu’on a peine à suivre, trois coups du
sabot droit et six du sabot gauche, ce qui fait 63, car il ne faut pas
oublier qu’en allemand on ne dit pas 63, mais 3 et 60. On le félicite et
pour témoigner sa satisfaction, il retourne prestement le chiffre en
marquant 36, puis le remet sur pied en regrattant 63. Il s’amuse
visiblement et jongle avec les nombres. Et les additions, les
soustractions, les multiplications et les divisions se succèdent, sur
des chiffres que je fournis moi-même, afin d’écarter toute idée de
collusion. Haenschen se trompe rarement, et quand il le fait, on a
l’impression très nette que son erreur est volontaire; c’est une
espièglerie d’écolier qui joue un mauvais tour à son professeur. Les
solutions tombent dru comme grêle sur le petit tremplin, la réponse
exacte est déclanchée par la question comme si l’on appuyait sur le
bouton d’une sonnerie. La désinvolture de l’animal est aussi surprenante
que sa maîtrise. Mais dans cette désinvolture indocile, dans cette
pétulance qui semble inattentive, il y a cependant une idée fixe et
permanente; Haenschen piaffe, rue, gambade, encense, a l’air de ne
pouvoir tenir en place, mais ne quitte jamais le tremplin auquel il
n’est nullement attaché. S’intéresse-t-il aux problèmes, y prend-il
plaisir? On ne sait, mais il a manifestement l’attitude de quelqu’un qui
accomplit un devoir ou un travail qu’on ne discute point, qui est
important, nécessaire et inévitable.

Mais voici que la séance se termine brusquement sur une plaisanterie un
peu forte de l’élève qui attrape son bon maître par le fond du pantalon
et y plante d’irrespectueuses incisives. Il est sévèrement admonesté,
privé de carottes et honteusement renvoyé en ses appartements privés.


XIII

Ensuite vient Berto qui ressemble à un gros cheval normand à la robe
soyeuse. C’est l’entrée calme, digne et pacifique d’un grand aveugle.
Ses larges yeux noirs et brillants sont complètement morts, et tout
réflexe y est aboli. Il cherche en tâtonnant du sabot le plancher sur
lequel il devra marquer les réponses. Il en est encore aux premiers
éléments du calcul; et les débuts de son éducation furent
particulièrement laborieux. C’est par de petits coups frappés sur le
flanc qu’on parvint à lui faire comprendre la valeur et la signification
des nombres et des signes de l’addition et de la soustraction. Krall lui
parle comme un père parlerait au plus jeune de ses fils. Il lui explique
affectueusement les humbles opérations que je propose: 2 + 3, 8 - 4, 2
fois 3.--«Attention, ce n’est pas +3, ni -3!», etc. Il ne se trompe
presque jamais. Quand il n’a pas compris le problème, il attend qu’on le
répète ou qu’on l’inscrive du bout du doigt sur son flanc, et son
application d’enfant arriéré et déshérité est un spectacle infiniment
touchant. Il est bien plus zélé, plus consciencieux que ses
condisciples, et l’on sent que dans ses ténèbres, ce travail est, après
ses repas, le seul point lumineux et intéressant de son existence. Il
est certain qu’il ne rivalisera jamais avec Muhamed, par exemple, le
calculateur prodige, l’Inaudi des chevaux; mais il est la preuve
précieuse et vivante que l’hypothèse des signes inconscients et
imperceptibles, la seule que les savants allemands aient jusqu’ici
sérieusement envisagée, est décidément indéfendable.

Je n’ai pas encore parlé de Zarif. Il se montre assez mal disposé ce
matin et d’ailleurs n’est en arithmétique qu’un Muhamed moins savant et
plus capricieux. Il répond à tort et à travers à la plupart des
problèmes où lève obstinément le pied sans vouloir l’abaisser, pour bien
marquer sa mauvaise volonté, mais résout à l’instant et correctement le
dernier, lorsqu’on lui promet une pleine terrinée de carottes et la fin
de la séance. Le palefrenier entre pour l’emmener; à un geste quelconque
de celui-ci, l’étalon s’effare, se cabre et s’affole.--«La mauvaise
conscience», dit gravement Krall: et le mot, dans cette atmosphère
hybride, saturée d’on ne sait quoi qui vient d’un autre monde, prend une
signification, une importance singulières.

Mais il est une heure et demie, l’heure sacrée du dîner allemand. Les
chevaux sont reconduits devant leurs râteliers et les hommes se séparent
en se souhaitant l’inévitable _Mahlzeit_.

Tout en m’accompagnant le long des quais de la noire et fangeuse Wupper,
Krall me dit: «Il est regrettable que vous n’ayez pas vu Zarif dans un
de ses meilleurs moments. Il est parfois plus inquiétant que Muhamed, et
m’a fait deux ou trois surprises qui semblent incroyables. Un matin, par
exemple, j’arrive à l’écurie et me dispose à lui donner sa leçon
d’arithmétique. A peine devant le tremplin, il se met à frapper du pied.
Je le laisse faire et je suis stupéfait d’entendre une phrase tout
entière, une phrase absolument humaine, sortir lettre par lettre du
sabot de la bête!--«Albert a battu Haenschen», me dit-il ce jour-là. Une
autre fois, j’écris sous sa dictée: «Haenschen a mordu Kama». Comme un
enfant qui revoit son père, il éprouvait le besoin de me mettre au
courant des petits événements de l’écurie, il faisait l’humble et naïve
chronique d’une humble vie sans aventures.»

Krall, du reste, vivant dans son miracle, a l’air de trouver cela fort
naturel et presque nécessaire. Moi, qui n’y baigne que depuis quelques
heures, je l’accepte presque aussi tranquillement que lui. Sans hésiter,
je crois ce qu’il m’affirme, tout en me demandant, devant ce phénomène
qui, pour la première fois depuis que l’homme existe, nous apporte une
phrase qui ne sort pas d’une cervelle humaine, où nous allons, où nous
en sommes, et ce qui se prépare...


XIV

Après le dîner, les expériences recommencent, car mon hôte est
infatigable. Il demande d’abord à Muhamed, en me désignant, s’il se
rappelle le nom de son oncle. Le cheval frappe un H. Krall s’étonne et
fait des reproches paternels:--Voyons, sois attentif! ce n’est pas un H,
tu sais bien... Le cheval frappe un E. Krall s’impatiente un peu; il
menace, il supplie, il promet tour à tour des carottes ou les pires
châtiments, c’est-à-dire l’arrivée d’Albert, le palefrenier, qui, dans
les grandes occasions, ramène les élèves paresseux ou inattentifs au
sentiment des convenances ou du devoir, car Krall, quant à lui, de peur
de perdre leur amitié ou leur confiance, ne punit jamais ses chevaux. Il
continue donc ses objurgations:--Voyons, veux-tu, oui ou non, faire
attention et ne pas frapper au hasard?...

Muhamed, qui suit obstinément son idée, frappe un R.

Alors le loyal visage de Krall s’illumine.--«Il a raison, dit-il. Vous
avez entendu: H E R, cela fait Herr, c’est-à-dire Monsieur. Il a voulu
vous octroyer le titre auquel a droit tout homme qui porte un chapeau
haut de forme ou melon. C’est chose qu’il fait très rarement et je n’y
pensais plus. Il m’aura probablement entendu vous appeler Herr
Maeterlinck et tenait à être complet. Cette faveur spéciale et cet excès
de zèle présagent une séance remarquable.--C’est très bien, Muhamed, mon
enfant, c’est très bien, je te demande pardon. Maintenant, embrasse-moi
et continue.»

Mais Muhamed, après un rude baiser à son bon maître, semble encore
hésiter. Alors Krall, pour le mettre sur la voie, lui fait remarquer que
la première lettre de mon nom est la même que la première lettre du
sien. Muhamed frappe un K. Il croit évidemment qu’il s’agit du nom de
son maître. Enfin Krall trace un grand M sur le tableau noir, après quoi
le cheval, comme quelqu’un qui se rappelle tout à coup un mot qu’il ne
retrouvait pas, frappe successivement et sans désemparer: M A Z R L K,
qui reproduisent, sans voyelles inutiles, la curieuse déformation qu’a,
depuis ce matin, subi mon nom dans une mémoire qui n’est pas humaine. On
lui fait observer que ce n’est pas correct. Il semble en convenir,
tâtonne un peu et écrit: M A R Z L E G K.--Krall répète mon nom et
demande quelle est la première lettre à corriger. L’étalon marque un
R.--Bien, mais par quelle lettre faut-il remplacer l’R?--Il frappe un
N.--Non, fais donc attention!--Il frappe un T.--Très bien, mais à quelle
place se trouve le T?--A la troisième répond le cheval; et les
corrections continuent, jusqu’à ce que mon patronymique sorte à peu près
indemne de l’étrange aventure.


XV

Et les épellations, les interrogations, les calculs, les problèmes
reprennent et se poursuivent, aussi prodigieux, aussi déconcertants,
mais déjà décolorés par l’accoutumance, comme tout miracle qui se
prolonge. Il importe du reste de remarquer que les faits que je cite ne
sont pas à ranger parmi les plus remarquables prouesses de nos chevaux
féeriques. C’est en somme une bonne séance ordinaire, une séance
bourgeoise et sans coups de génie. Mais ils eurent devant d’autres
témoins de plus remarquables exploits qui brisent plus nettement encore
la barrière sans doute fallacieuse qui sépare la nature animale de la
nature humaine. Un jour, par exemple, Zarif, l’enfant terrible de la
troupe, s’arrête brusquement au milieu de son travail. On lui demande
pourquoi?--«Parce que je suis fatigué». Une autre fois il répond: «Mal à
la jambe». Ils reconnaissent et identifient les images qu’on leur
présente, distinguent les couleurs et les odeurs, etc. Je tiens à ne
rapporter que ce que j’ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles; et
j’affirme que je le fais avec la même exactitude scrupuleuse que s’il
s’agissait d’un procès criminel et que la vie d’un homme dépendît de mon
témoignage.

Mais j’étais suffisamment convaincu de la réalité des faits avant
d’arriver à Elberfeld, et ce n’est pas pour les contrôler que j’ai
entrepris le voyage. J’ai hâte de vérifier si l’hypothèse télépathique,
que je crois la seule admissible, résistera aux épreuves auxquelles j’ai
l’intention de la soumettre. Je m’en ouvre à Krall qui, d’abord, ne
saisit pas parfaitement ce que je lui demande. Comme la plupart de ceux
qui ne se sont pas occupés spécialement de ces questions, il s’imagine
que la télépathie est, avant tout, une transmission de pensée volontaire
et consciente et m’affirme que jamais il ne s’efforce de transmettre la
sienne et que même, le plus souvent, les chevaux donnent une réponse
absolument contraire à celle qu’il attendait. Je n’en doute nullement;
en effet, la transmission directe et volontaire de la pensée, est, même
entre hommes, un phénomène très rare, difficile et précaire; au lieu que
les communications involontaires, imprévues et insoupçonnées de
subconscience à subconscience, ne sauraient plus être niées que par ceux
qui, de parti pris, ignorent les études et les expériences qui sont à la
portée de quiconque veut se donner la peine d’y prendre part. J’étais
donc persuadé que les chevaux agissaient exactement comme les tables ou
les guéridons «typtologues» qui traduisent simplement, à l’aide de
petits coups conventionnels, l’idée subliminale de l’un ou l’autre des
assistants. Il est, somme toute, bien moins surprenant de voir s’animer
le pied d’un cheval que le pied d’un meuble; et beaucoup plus naturel
que la substance vivante d’un animal plutôt que la matière inerte d’un
objet soit sensible et docile à l’influence mystérieuse d’un médium. Je
savais fort bien que des expériences avaient été faites afin d’éliminer
cette hypothèse; on préparait, par exemple, un certain nombre de
problèmes compliqués, on les mettait sous enveloppes, et, arrivé devant
le cheval, on prenait au hasard une de ces enveloppes, on l’ouvrait, on
transcrivait l’opération sur le tableau noir, et Muhamed ou Zarif
répondait avec la même aisance, la même promptitude que si la solution
avait été connue de tous les assistants. Mais était-elle réellement
inconnue de leur subconscience?--Qui pourrait l’affirmer?--Des épreuves
de ce genre exigent d’extraordinaires précautions et un doigté spécial,
car l’action de la subconscience est si subtile, a des détours si
imprévus, puise au trésor de tant d’acquisitions oubliées et s’exerce à
de telles distances qu’on n’est jamais sûr d’y échapper. Ces précautions
avaient-elles été prises? Je n’en étais pas convaincu; et sans prétendre
à trancher la question, je me disais que ma bienheureuse ignorance de la
mathématique ne serait peut-être pas inutile à en éclairer quelque
partie.

Car cette ignorance, si déplorable à d’autres points de vue, me donnait
ici un précieux avantage. Il était en effet fort peu vraisemblable que
mon subliminal, qui ne sut jamais ce que c’est qu’une racine cubique ou
d’une autre puissance, pût aider le cheval. Je pris donc sur une table
une liste qui portait plusieurs centaines de problèmes aussi divers que
rébarbatifs, je masquai leurs solutions, priai Krall de sortir, et,
demeuré seul en face de Zarif, je recopiai l’un d’eux au tableau noir.
Afin de ne pas encombrer ces pages de détails qui se répéteraient, je
dirai tout de suite qu’aucune des épreuves anti-télépathiques ne réussit
ce jour-là. C’était la fin de la séance et de l’après-midi, les chevaux
étaient énervés, excédés, et que Krall fût présent ou absent, que le
problème fût élémentaire ou difficile, ils ne donnaient que des réponses
dérisoires et volontairement, c’est bien le cas de le dire, «sabotées».
Mais le lendemain matin, à la reprise du travail, en procédant comme je
l’ai dit plus haut, Muhamed et Zarif, mieux disposés et sans doute déjà
plus familiarisés avec leur nouvel examinateur, fournirent coup sur
coup, à peu près autant de réponses justes qu’il y eut de problèmes
proposés. On ne pouvait trouver, je dois le déclarer en toute loyauté,
aucune différence appréciable entre ces résultats et ceux qu’on obtient
en présence de Krall ou d’assistants qui connaissent d’avance, à leur su
ou insu, la solution sollicitée.

J’imaginai ensuite une autre épreuve, beaucoup plus simple, mais que sa
simplicité même mettait à l’abri de tout soupçon trop compliqué.
J’avisai, sur une des tablettes de l’écurie, un paquet de cartons, à peu
près du format d’un in-8º, et portant chacun, sur l’une de ses faces,
l’un des dix signes de la numération arabe. Je priai une fois de plus
l’excellent Krall, dont la complaisance est inépuisable, de me laisser
seul avec son élève; je mêlai mes cartons, et, _sans les regarder_, j’en
alignai trois, sur le tremplin, devant le cheval. Il n’y avait donc en
ce moment, sur cette terre, nulle âme humaine qui connût le chiffre qui
s’étalait ainsi aux pieds de mon compagnon si plein de mystères que déjà
je n’ose plus l’appeler une bête. Sans hésiter et sans se faire prier,
celui-ci frappa correctement le nombre que formaient les cartons. Avec
Haenschen, Muhamed et Zarif, l’épreuve réussit autant de fois qu’il me
plut de la tenter. Muhamed fit même davantage; chaque chiffre étant
d’une couleur différente, je lui demandai, l’ignorant absolument
moi-même, quelle était la couleur du premier qui se trouvait à droite. A
l’aide de l’alphabet conventionnel, il me répondit qu’il était bleu, ce
qui était l’exacte vérité. Il aurait évidemment fallu multiplier,
approfondir et compliquer ces expériences, combiner, à l’aide de ces
cartons et dans les mêmes conditions, des multiplications, des divisions
et des extractions de racines; le temps me manquait, mais quelques jours
après mon départ, l’étude fut reprise et complétée par le Dr H. Hænel.
Voici le résumé du procès-verbal de la séance: Se trouvant seul avec
Muhamed (Krall était en voyage), le docteur écrit au tableau noir le
signe +, puis, de chaque côté de ce signe, pose, sans les regarder, un
carton portant un chiffre qu’il ne connaît pas. Il demande ensuite à
Muhamed d’additionner les deux nombres. Muhamed, d’abord distrait, donne
au hasard quelques coups de sabot. On le rappelle à l’ordre en le priant
d’être sérieux et attentif. Il frappe alors bien nettement quinze fois.
Le docteur se retourne et constate qu’on lit au tableau: 7 + 8. Viennent
d’autres additions de deux ou trois chiffres qui toutes sont exactes. Le
docteur remplace ensuite le signe + par le signe × et, toujours sans les
regarder, pose deux cartons et demande au cheval, non plus
d’additionner, mais de multiplier cette fois les deux nombres. Muhamed
frappe 27. C’est juste, le tableau porte en effet: 9 × 3. Il en va de
même d’autres multiplications: 9 × 2, 8 × 6. Le docteur tire alors d’une
enveloppe un problème dont il ignore la solution: Racine quatrième de
7890481. Muhamed répond: 53. Le docteur regarde au verso du papier;
c’est, une fois de plus, parfaitement exact.


XVI

Est-ce à dire qu’on élimine ainsi tout risque de télépathie? Je
n’oserais l’affirmer. La puissance, l’étendue de la télépathie est
encore, on ne saurait assez le répéter, indéfinie, insaisissable,
indépistable, illimitée. Nous venons à peine de la découvrir, nous
savons seulement qu’il n’est plus possible de nier son existence; mais
pour tout le reste, nous en sommes à peu près au point où se trouvait
Galvani, quand il ranimait ses grenouilles mortes à l’aide de deux
petites lames de métal dont les savants du temps faisaient des gorges
chaudes, mais qui portaient en germe toutes les merveilles de
l’électricité.

Néanmoins, en ce qui concerne la télépathie telle que nous l’entendons
et la connaissons aujourd’hui, ma conviction est faite. Je suis persuadé
que ce n’est pas de ce côté que nous devons chercher l’explication du
phénomène; ou si nous l’y voulons trouver, cette explication se
complique de tant de mystères accessoires, que mieux vaut encore
accepter le prodige tel qu’il se présente, dans son obscurité et sa
simplicité premières. Quand je transcrivais par exemple un des problèmes
rébarbatifs dont je viens de parler, il est bien certain que mon
intelligence consciente ne savait par quel bout le prendre. J’ignorais
jusqu’à sa signification et si l’exposant 3, 4, 5 exigeait une
multiplication, une division ou quelqu’autre opération que je ne tentais
même pas d’imaginer; et si haut que remonte ma mémoire, je ne me
rappelle pas qu’à aucun moment de ma vie, j’en aie su davantage. Il
faudrait donc admettre que mon subliminal est un mathématicien-né,
prompt, infaillible et d’un savoir sans bornes. C’est possible et j’en
éprouve quelque fierté. Mais l’hypothèse déplace simplement le miracle
en le faisant passer de l’âme du cheval à la mienne, et il ne gagne à ce
transfert, d’ailleurs invraisemblable, aucune clarté nouvelle. Est-il
nécessaire d’ajouter, qu’à plus forte raison, les expériences du Dr
Hænel et maintes autres que je ne puis rapporter ici, faute de place,
excluent définitivement l’hypothèse?


XVII

De quelle façon, ceux qui se sont occupés de ces manifestations
insolites, ont-ils essayé de les expliquer?

Donnons en passant un coup de faux dans les menues broussailles des
hypothèses puériles ou saugrenues. Je ne m’arrêterai donc point à la
fraude, aux signaux évidents, visuels ou acoustiques, à l’installation
électrique qui commanderait les réponses et autres fantaisies trop
grossières. Il suffit, pour constater leur inanité sans excuse, de
passer quelques minutes dans l’honnête écurie d’Elberfeld.

J’ai, au début de cette étude, parlé de l’attaque de Herr Pfungst. Herr
Pfungst, on se le rappelle, prétend établir que toutes les réponses du
cheval sont déterminées par des mouvements imperceptibles et
probablement inconscients de l’interrogateur. Cette interprétation qui
ne tient pas plus que les précédentes devant la simple réalité des
faits, ne mériterait pas qu’on la discutât sérieusement, si le rapport
du psychologue berlinois n’avait eu, il y a quelques années, un immense
retentissement et n’était parvenu à intimider jusqu’à ce jour la majeure
partie de la science officielle allemande. Il faut du reste reconnaître
que ce rapport est un monument de pédantesque sottise. Il n’en est pas
moins vrai que tel quel, il anéantit le pauvre von Osten, qui, n’étant
pas un polémiste et ne sachant comment s’y prendre pour proclamer la
vérité qui l’étouffait, mourut tristement dans son coin.

Pour en finir avec cette théorie encombrante et puérile, est-il
nécessaire de faire remarquer une fois de plus que les expériences, où
l’animal ne peut apercevoir l’interrogateur, réussissent aussi
régulièrement que les autres? Krall, si vous le désirez, se tiendra
derrière le cheval, parlera du fond de la salle, quittera l’écurie; et
les résultats seront identiques. Ils le sont encore quand les épreuves
ont lieu dans l’obscurité ou que la tête de l’animal est strictement
encapuchonnée. Ils ne varient pas davantage lorsqu’il s’agit de Berto
qui n’y voit point, ou qu’un assistant quelconque, en l’absence de
Krall, propose le problème. Soutiendra-t-on que ce profane ou ce nouveau
venu connaît d’avance et d’instinct les signes imperceptibles qui
dicteront la solution qu’il ignore souvent lui-même? Mais à quoi bon
prolonger ce combat contre un nuage de poussière? Tout cela ne résiste
pas à l’examen, et il faut un véritable effort de conscience pour se
résoudre à réfuter sérieusement d’aussi minables objections.


XVIII

Sur le terrain ainsi débarrassé et à l’entrée de cette énigme
inattendue, qui vient troubler notre quiétude dans une région que nous
croyions définitivement explorée et acquise, il ne reste plus que deux
façons, sinon d’expliquer, du moins d’envisager le phénomène: admettre
purement et simplement l’intelligence presque humaine du cheval, ou
avoir recours à une théorie encore très indécise et très confuse que,
faute de mieux, nous appellerons la théorie médiumnique et subliminale
et dont nous nous efforcerons tout à l’heure, et sans doute vainement,
de dissiper les plus épaisses ténèbres. Mais quelle que soit
l’interprétation adoptée, il faut reconnaître qu’elle nous plonge dans
un mystère aussi profond, aussi étonnant d’un côté que de l’autre, un
mystère qui s’apparente directement aux plus grands qui nous accablent;
et selon qu’on se plaît à habiter un univers où tout est à portée de
l’intelligence ou un monde où tout est incompréhensible, il y a lieu de
s’y résigner ou de s’en réjouir.

Krall, quant à lui, ne doute pas un instant que ses chevaux ne résolvent
eux-mêmes, sans aucune aide, sans aucune influence étrangère, par les
seules forces de leur intelligence, les problèmes les plus ardus qu’on
leur propose. Il est persuadé qu’ils comprennent ce qu’on leur dit et ce
qu’ils disent; en un mot, que leur cerveau et leur volonté accomplissent
exactement toutes les fonctions d’une volonté et d’un cerveau humains.
Il est certain que les faits semblent lui donner raison, et que son
opinion a le plus grand poids, car après tout, il connaît ses chevaux
mieux que personne; il a vu naître ou plutôt s’éveiller cette
intelligence endormie, comme une mère voit naître ou s’éveiller celle de
son enfant, il a surpris ses premiers tâtonnements, connu ses premières
résistances et ses premiers triomphes, il l’a regardé se former, se
dégager, s’élever peu à peu au point qu’elle atteint aujourd’hui; pour
tout dire, il est le père, le principal et le seul témoin perpétuel du
miracle.


XIX

Oui, mais ce miracle est tellement imprévu que, dès que nous y prenons
pied, une sorte d’égarement instinctif nous saisit qui se refuse à
l’évidence et nous force à chercher de tous côtés pour voir s’il n’y a
pas une autre issue. Même en présence de ces chevaux extraordinaires, et
tandis qu’ils travaillent sous nos yeux, nous ne croyons pas encore
sincèrement à ce qui remplit et subjugue nos regards. Nous acceptons les
faits, puisqu’il n’y a nul moyen de les éluder; mais nous ne les
acceptons que provisoirement et pour ainsi dire sous bénéfice
d’inventaire, remettant à plus tard l’explication de tout repos qui nous
rendra nos bonnes certitudes suffisamment bornées. Mais l’explication ne
vient pas; il n’y en a aucune dans les régions habituelles et un peu
basses où nous espérions la trouver; il n’y a faute, faille, ni crevasse
dans la haute évidence, et rien ne nous délivre du mystère.

Il faut avouer que ce mystère, surgi d’un point où nous attendions le
moins l’inconnu, porte en soi de quoi mettre en fuite toutes nos
assurances. Songez donc que depuis que l’homme a paru sur cette terre,
il vit parmi des êtres, qu’après une expérience immémoriale, il croyait
connaître aussi complètement qu’il connaît un objet façonné de ses
mains. Il a choisi parmi ces êtres les plus dociles et ceux qu’il
appelait les plus intelligents, en attachant ici au mot intelligence un
sens si étroitement limité qu’il est à peu près dérisoire. Il les a
observés, interrogés, éprouvés, analysés, disséqués de toutes les
manières imaginables: et des existences entières ne furent consacrées
qu’à l’étude de leurs mœurs, de leurs facultés, de leur système nerveux,
de leur pathologie, de leur psychologie, de leurs instincts. Il en était
résulté des certitudes qui, parmi celles qui soutiennent notre petite
vie inexpliquée sur une planète inexplicable, paraissent le moins
suspectes, le moins sujettes à revision. Il est entendu, par exemple,
que le cheval est doué d’une mémoire extraordinaire, qu’il possède le
sens de la direction, qu’il comprend quelques signes et même quelques
mots et y obéit. Il est également incontestable que les singes
anthropoïdes sont capables d’imiter un grand nombre de nos gestes et de
nos attitudes; mais il est également manifeste que leur imitation
effarée et fébrile n’en saisit ni le but ni la portée. Quant au chien,
celui de tous ces animaux privilégiés qui vit le plus près de nous, qui,
depuis des milliers et des milliers d’années est notre commensal, notre
collaborateur, notre ami, il est évident qu’on surprend par moments,
dans ses yeux profonds et attentifs, d’assez étranges lueurs. Il est
certain qu’il erre parfois de façon singulière le long des bornes
mystérieuses qui séparent notre intelligence de celle que nous accordons
aux autres êtres qui peuplent avec nous cette terre. Mais il est non
moins certain qu’il ne les a jamais nettement franchies. Nous savons
exactement jusqu’où il peut aller, et nous avons invariablement constaté
que nos efforts, notre patience, nos encouragements, nos appels
passionnés ne purent jusqu’ici le faire sortir du cercle assez étroit et
ténébreusement enchanté où la nature semble l’avoir, une fois pour
toutes, emprisonné.


XX

Reste, il est vrai, le monde des insectes où se passent des merveilles.
Il y a là des architectes, des géomètres, des mécaniciens, des
ingénieurs, des tisserands, des physiciens, des chimistes, des
chirurgiens qui devancèrent la plupart des inventions humaines. Je n’ai
pas à rappeler ici le génie bâtisseur des guêpes et des abeilles,
l’organisation sociale et économique de la ruche et de la fourmilière,
les pièges de l’araignée, le nid et l’œuf suspendu de l’Eumène,
l’entassement méthodique des proies dans la cellule de l’Odynère, la
boule immonde, mais géniale, du Scarabée sacré, les rondelles
impeccables du Mégachile, les maçonneries des Chalicodomes, les trois
coups de poignard du Sphex dans les trois centres nerveux du grillon, le
stylet du Cerceris qui paralyse ses victimes sans les tuer et les
conserve indéfiniment à l’état de gibier frais; et tant d’autres traits,
si nombreux, qu’on ne saurait les énumérer sans récapituler toute
l’œuvre de J.-H. Fabre et déséquilibrer cette étude. Mais ici règne un
tel silence, une telle obscurité, qu’il n’y a rien à espérer. Il
n’existe pour ainsi dire aucun repère, aucun moyen de communication
entre l’univers des insectes et le nôtre; et nous sommes peut-être moins
éloignés de saisir et de pénétrer ce qui a lieu dans Saturne ou dans
Jupiter que ce qui se déroule dans la fourmilière ou la ruche. Nous
ignorons absolument la qualité, le nombre, l’étendue et la nature même
de leurs sens. Plusieurs des grandes lois sur quoi se fonde notre vie
n’existent pas pour eux; toutes celles qui, par exemple, régissent les
liquides, sont complètement bouleversées. Ils ont l’air d’habiter notre
planète, mais en réalité se meuvent sur un astre entièrement différent.
Ne comprenant rien à leur intelligence percée de trous déconcertants, où
la stupidité la plus aveugle vient tout à coup détruire les combinaisons
les plus savantes et les plus géniales, nous avons appelé instinct, ce
que nous ne comprenions pas, remettant à plus tard l’interprétation de
ce mot qui touche aux plus insolubles énigmes de la vie. Il n’y a donc,
au point de vue de l’étude des facultés intellectuelles, rien à tirer de
ces êtres extraordinaires qui ne sont pas comme les autres animaux nos
«frères inférieurs», mais des étrangers, des inconnus tombés on ne sait
d’où, des survivants ou des précurseurs d’un autre monde.


XXI

Nous en étions là, doucement endormis sur nos convictions millénaires,
lorsqu’un homme entre en scène qui, tout à coup, nous montre que nous
nous sommes trompés, que durant de longs siècles nous avons passé à côté
d’une vérité que recouvrait à peine un voile très léger. Et le plus
étrange, c’est que cette étonnante découverte n’est point du tout la
conséquence naturelle d’une invention nouvelle, de procédés ou de
méthodes qu’on ne connaissait pas jusqu’à ce jour. Elle ne doit rien aux
plus récentes acquisitions de notre science. Elle naît de la plus humble
des idées que l’homme le plus primitif aurait pu concevoir dès les
premiers jours de la terre. Il s’agit simplement d’avoir un peu plus de
patience, de confiance et de respect envers ceux qui partagent notre
sort dans un monde dont nous ignorons toutes les intentions. Il s’agit
simplement d’avoir un peu moins d’orgueil et de se pencher un peu plus
fraternellement sur des existences beaucoup plus fraternelles que nous
ne l’avions cru. On connaît la naïveté presque puérile des méthodes de
von Osten et de Krall. Ils partent de ce principe que le cheval est un
enfant ignorant mais intelligent et le traitent comme tel. Ils parlent,
expliquent, démontrent, raisonnent, récompensent ou punissent comme un
maître d’école qui s’adresse à des petits garçons de cinq ou six ans.
Ils rangent d’abord quelques quilles devant l’étrange élève. Ils les
comptent et les font compter en soulevant et en abaissant tour à tour le
sabot du cheval. Il acquiert ainsi la première notion des nombres. Ils
ajoutent ensuite une ou deux quilles à celles qu’on vient de compter, et
disent par exemple: trois quilles plus deux quilles font cinq quilles.
De cette façon commence l’explication et la démonstration de l’addition;
puis, par le procédé inverse, celle de la soustraction, à laquelle
succèdent celles de la multiplication, de la division et de tout le
reste.

Au début, les séances sont extrêmement laborieuses et demandent une
patience infatigable, affectueuse, qui est tout le secret du miracle.
Mais sitôt franchie la première barrière de ténèbres, les progrès sont
d’une rapidité déconcertante.

Tout ceci est incontestable; et les faits sont là, devant lesquels il
faut bien s’incliner. Mais ce qui renverse toutes nos convictions, ou
pour mieux dire tous les préjugés que des milliers d’années ont faits
aussi inébranlables que des axiomes, ce que nous ne parvenons pas à
comprendre, c’est que le cheval comprenne tout à coup ce que nous
exigeons de lui, c’est le premier pas, le premier frémissement d’une
intelligence inopinée qui se révèle subitement humaine. A quel instant
précis la lumière s’est-elle faite et le voile s’est-il déchiré? Il est
impossible de le saisir; mais il est certain qu’à un moment donné,
l’animal, sans qu’aucun signe visible décèle la prodigieuse
transformation intérieure, agit et répond comme s’il entendait
soudainement le langage de l’homme. Qu’est-ce qui déclanche cette
merveille? On conçoit qu’à la longue, il associe à certains mots
certains objets qui l’intéressent ou trois ou quatre faits indéfiniment
répétés qui forment l’humble trame de sa petite vie quotidienne. Il n’y
a là qu’une sorte de mémoire mécanique qui n’a rien de commun avec
l’intelligence la plus élémentaire. Mais voici qu’un beau jour, sans
transition sensible, il a l’air de connaître le sens d’une foule de mots
qui n’ont pour lui nul intérêt, qui ne lui représentent aucune image,
aucun souvenir, qu’il n’eut jamais l’occasion de relier à une sensation
agréable ou désagréable. Il manie des chiffres qui, pour l’homme même,
ne sont que d’obscures abstractions. Il résout des problèmes qu’il est
impossible d’objectiver ou de matérialiser. Il reproduit des lettres
qui, de son point de vue, ne correspondent à aucune réalité. Il fixe son
attention et fait des observations sur des objets ou des circonstances
qui ne le touchent en rien, qui lui demeurent et lui demeureront
toujours étrangers et indifférents. En un mot, il sort de l’étroit
manège où le faisaient tourner la faim et la peur qui sont, comme on l’a
dit, les deux grands moteurs de toute existence qui n’est pas humaine,
pour entrer dans le vaste cercle où les sensations se dépouillent
jusqu’à ce qu’apparaissent les idées...


XXII

Est-il possible de croire qu’ils fassent réellement ce qu’ils ont l’air
de faire? Le prodige est-il sans précédent? N’y a-t-il aucune transition
entre les étalons d’Elberfeld et ceux que nous avons connus jusqu’à ce
jour? Il n’est pas facile de répondre à ces questions, car c’est d’hier
seulement que les facultés intellectuelles de nos frères sans défense
ont été soumises à des expériences rigoureusement scientifiques. Nous
avons, il est vrai, plus d’un recueil où l’intelligence des animaux est
copieusement exaltée, mais on ne saurait faire état de ces anecdotes
insuffisamment contrôlées. Pour trouver des traits authentiques et
incontestables, il faut avoir recours aux travaux encore rares des
savants qui se sont spécialement voués à ces études. M. Hachet-Souplet,
par exemple, directeur de l’_Institut de psychologie zoologique_, cite
le cas d’un chien qui a su acquérir l’idée abstraite du poids. On
dispose devant lui huit pierres polies à la meule, de même taille et de
forme exactement semblable, mais de poids différents. On lui ordonne
d’apporter la plus lourde ou la plus légère, il les soupèse et sans se
tromper choisit celle qu’on lui a demandée.

Le même auteur nous conte encore l’histoire d’un perroquet auquel il
avait appris le mot «armoire» en lui montrant une petite boîte qu’on
pouvait accrocher à des points différents de la muraille et dans
laquelle on rangeait toujours ostensiblement sa pitance quotidienne. «Je
lui enseignai ensuite, dit M. Hachet-Souplet, les noms de beaucoup
d’objets en les lui présentant; parmi eux se trouvait une échelle, et je
pus obtenir que l’oiseau articulât le mot «monter», chaque fois qu’il me
voyait gravir les échelons. Or, un matin quand on apporta la cage de
notre sujet dans le laboratoire, l’armoire se trouva accrochée près du
plafond, tandis que la petite échelle était rangée dans un coin parmi
les autres objets connus de l’animal. Le problème se posait ainsi:
l’oiseau qui, chaque jour, quand j’ouvrais l’armoire, criait: «Moire!
Moire! Moire!» de toutes ses forces, voyant que ce meuble se trouvait
hors de ma portée et que, par suite, je ne pouvais en tirer sa
nourriture, sachant, d’autre part, que je pouvais m’élever au-dessus du
sol au moyen de l’échelle, et ayant à son service les mots «monter» et
«échelle», les emploierait-il pour me suggérer l’idée d’utiliser
l’échelle afin d’atteindre l’armoire? Le perroquet, très excité, battait
des ailes, mordillait les barreaux de sa cage en criant: «Moire! Moire!
Moire!» Et, ce jour-là, je n’obtins rien de plus. Le lendemain, l’animal
(n’ayant reçu que du millet qu’il aimait peu et non le chènevis enfermé
dans l’armoire) était au paroxysme de la colère et, après mille essais
pour écarter ses barreaux, son attention finit par être attirée par
l’échelle et il prononça: «Chelle, monter, armoire!»

Il y a là, comme le fait remarquer le narrateur, un effort intellectuel
merveilleux; l’association d’idées est évidente, les causes sont reliées
aux effets, et de pareils exemples abrègent sensiblement la distance qui
sépare nos chevaux savants de leurs frères sans histoire. Reconnaissons
d’ailleurs que cet effort intellectuel, pour peu qu’on observe
attentivement les animaux, est beaucoup moins rare qu’on ne croit. Il
nous surprend ici parce qu’une disposition spéciale et, somme toute,
purement mécanique de l’organe du perroquet lui prête une voix humaine.
A tout moment, je constate chez mon chien familier des associations
d’idées non moins évidentes et souvent plus complexes. S’il a soif, par
exemple, il cherche mes yeux, regarde ensuite le robinet du cabinet de
toilette et montre ainsi qu’il coordonne très nettement les notions de
soif, d’eau jaillissante et d’intervention humaine. Si je m’habille pour
sortir, il suit passionnément tous mes gestes. Tandis que je lace mes
brodequins, il me lèche consciencieusement les mains, afin que ma
divinité lui soit favorable et surtout pour me féliciter de l’excellente
idée que j’ai de prendre l’air. C’est une sorte d’approbation générale
et encore confuse. Les brodequins annoncent la promenade, c’est-à-dire
l’espace, les routes odorantes, l’herbe touffue et pleine de surprises,
les coins embaumés d’ordures, les rencontres amicales ou tragiques, la
poursuite d’un gibier du reste chimérique. Mais la belle vision est
encore en suspens dans l’inquiétude. Il ignore jusqu’ici s’il
m’accompagnera. Maintenant son sort se décide et ses yeux, adorablement
angoissés, dévorent mes intentions. Si je boucle mes guêtres de cuir,
c’est l’effondrement subit et total de tout ce qui soutient la joie de
vivre. Il n’y a plus un seul rayon d’espoir. Elles présagent l’odieuse
et solitaire motocyclette qu’il ne peut suivre: et il va tristement
s’allonger dans un coin sombre où il reprend les mornes songes de son
désœuvrement et de son abandon. Mais si j’enfile les manches de mon
grand manteau, on dirait que mes bras qui s’étendent ouvrent les portes
du plus éblouissant des paradis. Plus de doute. Cette fois, c’est
l’auto, manifeste, indubitable, c’est-à-dire le rayonnant sommet des
suprêmes allégresses! Et des cris délirants, des bonds désordonnés, des
embrassades encombrantes et folles acclament un bonheur qui, cependant,
n’est encore qu’une idée immatérielle, faite de souvenirs naïfs et
d’espérances ingénues.


XXIII

Je ne cite ces traits que parce qu’ils sont fort ordinaires et qu’il
n’est personne qui n’ait fait mille observations de ce genre.
D’habitude, nous ne remarquons pas que ces humbles manifestations
représentent des sentiments, des associations d’idées, des inférences,
des déductions, tout un effort intellectuel absolument humain. Il ne
leur manque que la parole; mais la parole n’est qu’un accident mécanique
qui nous révèle plus nettement les opérations de la pensée. Nous nous
émerveillons que Muhamed ou Zarif reconnaissent l’image d’un cheval,
d’un âne, d’un chapeau ou d’un cavalier, ou qu’ils rapportent
spontanément à leur maître les petits événements de l’écurie; mais il
est certain que notre chien fait sans cesse, en silence, un travail
analogue, et que ses yeux, si nous savions y lire, nous en diraient bien
davantage. Le premier miracle d’Elberfeld, c’est qu’on ait pu donner aux
étalons le moyen d’exprimer ce qu’ils pensent et éprouvent. Il est
considérable; mais à l’examiner de près, il n’est pas incompréhensible.
Il y a une distance énorme entre les chevaux qui parlent et mon chien
qui se tait; mais non point un abîme. Ce que j’en dis ici, n’est pas
pour diminuer la portée du prodige, mais pour faire remarquer que
l’hypothèse de l’intelligence animale est plus défendable et moins
chimérique qu’on n’est d’abord tenté de le penser.


XXIV

Mais le second et le plus grand miracle, c’est qu’on ait su tirer les
chevaux de leur sommeil immémorial, fixer et diriger leur attention et
les intéresser à des choses qui leur sont plus étrangères et plus
indifférentes que ne le sont pour nous les variations de température de
Sirius ou d’Aldébaran. Il semble bien, quand on revise ses préjugés,
qu’il n’y ait pas, chez l’animal, impossibilité organique et
insurmontable à faire ce que fait le cerveau de l’homme, absence totale
et irrémédiable de facultés intellectuelles, mais plutôt léthargie,
engourdissement profond de celles-ci. Il vit dans une sorte d’hébétude
tranquille, de sommeil nébuleux. Comme le fait très justement remarquer
le Dr Ochorowicz «son état de veille se rapproche beaucoup du
somnambulisme de l’homme». N’ayant aucune notion de l’espace et du
temps, il vit dans une sorte de songe perpétuel. Il fait strictement ce
qui est indispensable à maintenir son existence; et tout le reste passe
sur lui sans l’effleurer et ne pénètre point dans son rêve
hermétiquement clos. Il faut des circonstances exceptionnelles, un
besoin, un désir, une passion, une secousse extraordinaires pour
produire ce que M. Hachet-Souplet appelle «l’éclair psychique», qui
désankylose et galvanise subitement son cerveau et le met, durant une
minute, dans l’état de veille où travaille normalement le cerveau
humain. Et cela n’est pas surprenant. Ce réveil ne lui est pas
nécessaire pour subsister et nous savons que la nature ne fait jamais de
grands efforts superflus. «L’intelligence, dit fort bien le professeur
Claparède, n’apparaît que comme un pis-aller, un instrument qui trahit
l’inadaptation de l’organisme, au milieu environnant, une technique
révélant un état d’impuissance.» Il est probable que notre cerveau
connut d’abord la même léthargie, dont beaucoup d’hommes, d’ailleurs, ne
sont pas encore sortis; et il est encore plus probable que, par rapport
à d’autres modes d’existence, à d’autres phénomènes psychiques, sur un
autre plan et dans une autre sphère, le sommeil opaque où nous nous
mouvons est pareil à celui où se traînent les animaux. Il est traversé,
lui aussi, et de plus en plus fréquemment, d’éclairs psychiques d’un
autre ordre et d’une autre portée. A voir, d’un côté, l’agitation
intellectuelle qui semble se propager parmi nos frères inférieurs, et,
de l’autre, les manifestations de plus en plus répétées de notre
subconscience, on pourrait même se demander s’il n’y a pas là, sur deux
plans différents, une tension, une pression parallèle, un nouveau désir,
une nouvelle tentative de la mystérieuse force spirituelle qui anime
l’univers et qui paraît chercher sans cesse d’autres issues, d’autres
fils conducteurs. Quoi qu’il en soit, l’éclair passé, nous agissons à
peu près comme les animaux, nous rentrons promptement dans notre sommeil
insoucieux qui suffit lui aussi, à nos chétives habitudes. Nous n’en
demandons pas davantage, nous ne poursuivons pas la trace lumineuse qui
nous appelle vers un monde inconnu, nous reprenons la ronde dans notre
cercle obscur, pareils à des somnambules satisfaits, cependant que le
sistre d’Isis, comme dans les antiques mystères, s’agite sans répit pour
réveiller ses fidèles.


XXV

Je le répète, le grand miracle d’Elberfeld est d’avoir su prolonger et
reproduire à volonté ces «éclairs psychiques» désintéressés. Les
chevaux, par rapport aux autres animaux, s’y trouvent dans l’état où
serait l’homme dont le subliminal aurait pris le dessus. Cet homme
vivrait plus haut, dans une atmosphère presque immatérielle, dont les
phénomènes de la métapsychique, étincelles tombées d’une région que nous
atteindrons peut-être quelque jour, nous donnent parfois une notion
précaire et fugitive. L’intelligence qui est notre léthargie et qui nous
tient captifs au fond d’un petit creux de l’espace et du temps, y serait
remplacée par l’intuition ou plutôt par une sorte de science immanente
qui, sans effort, nous ferait prendre part à tout ce que sait un univers
qui, peut-être, sait tout. Malheureusement, nous n’avons pas, ou du
moins nous ne connaissons pas, comme les chevaux, un être supérieur qui
s’intéresse à nous et nous aide à secouer notre engourdissement. Il nous
faut devenir notre propre dieu, nous tirer au-dessus de nous-mêmes et
nous y maintenir par nos seules forces. Il est à peu près certain que le
cheval, sans le secours de l’homme, ne serait jamais sorti de sa sphère
nébuleuse; mais il n’est pas interdit d’espérer que l’homme, sans autre
assistance que sa haute et bonne volonté, ne parvienne à rompre le
sommeil qui le borne et l’aveugle.


XXVI

Pour en revenir à nos chevaux et au point principal qui est «l’éclair
psychique» désintéressé, il est donc acquis qu’ils connaissent la valeur
des chiffres, qu’ils distinguent et identifient les odeurs, les
couleurs, les formes, les objets et même les représentations de ces
objets. Ils comprennent aussi un grand nombre de mots, et parmi ceux-ci,
il en est dont la signification ne leur fut jamais enseignée mais qu’ils
saisissent au vol en les entendant prononcer autour d’eux. Ils ont
appris, à l’aide d’un alphabet très compliqué, à reproduire ces mots,
grâce auxquels ils parviennent à exprimer des impressions, des
sensations, des désirs, des associations d’idées, des observations et
jusqu’à des réflexions spontanées. On a contesté qu’il y eût en tout
ceci de véritables actes d’intelligence. Il est en effet souvent fort
difficile de déterminer avec exactitude où commence l’intelligence et où
finissent la mémoire, l’instinct, l’esprit d’imitation, l’obéissance ou
l’impulsion mécanique, les effets du dressage et les coïncidences
heureuses.

Il y a cependant des cas où l’hésitation ne paraît guère permise. Je ne
citerai que ceux-ci: un jour Krall et son collaborateur, le Dr Schœller,
s’avisent d’apprendre à Muhamed à s’exprimer par la parole. Le cheval,
docile et plein d’entrain, fait des efforts touchants et infructueux
pour essayer de reproduire un son humain. Tout à coup il s’arrête, et,
dans son étrange orthographe phonétique, déclare en frappant du pied sur
le tremplin: «Ig hb kein gud sdim.» «Je n’ai pas une bonne voix.»

Comme on avait remarqué qu’il n’ouvrait pas la bouche, on s’efforce de
lui faire comprendre par l’exemple d’un chien, par des images, etc.,
que, pour pouvoir parler, il est nécessaire de desserrer les mâchoires.
On lui demande ensuite: «Que faut-il faire pour parler?»--Il répond en
frappant du pied: «Ouvrir la bouche.»--«Pourquoi ne l’ouvres-tu
pas?»--«Weil kan nigd.» «Parce que je ne peux pas.»

Quelques jours après, on demande à Zarif de quelle façon il parle avec
Muhamed: «Mit munt.» «Avec la bouche.»--«Pourquoi ne me dis-tu pas cela
avec la bouche?»--«Weil ig kein stime hbe.» «Parce que je n’ai pas de
voix.» Cette réponse, comme le fait remarquer Krall, ne permet-elle pas
de supposer qu’il a, pour s’entretenir avec son compagnon d’écurie,
d’autres moyens que la parole?

Au cours d’une autre séance, on présente à Muhamed le portrait d’une
jeune fille qu’il ne connaît pas.--«Qu’est cela?» lui dit-on.--«Metgen»,
«une jeune fille». On écrit au tableau: «Pourquoi est-ce une jeune
fille?»--«Weil lang hr hd.» «Parce qu’elle a de longs cheveux.»--«Et
qu’est-ce qu’elle n’a pas?»--«Moustache.» On lui montre ensuite
l’image d’un homme sans moustache.--«Qu’est ceci?»--«Man», «un
homme».--«Pourquoi est-ce un homme?»--«Weil kurz hr hd.» «Parce qu’il a
les cheveux courts.»

Je pourrais, en puisant aux volumineux procès-verbaux d’Elberfeld, qui
ont, pour le dire en passant, la valeur probante de documents
photographiques, multiplier indéfiniment ces exemples. Tout ceci, il
faut en convenir, est inattendu, déconcertant, n’avait jamais été
entrevu ni soupçonné et peut être considéré comme l’un des plus étranges
prodiges, l’une des plus stupéfiantes révélations qui aient eu lieu
depuis que l’homme habite cette terre d’énigmes. Néanmoins, en y
réfléchissant, en comparant, en approfondissant, en envisageant certains
repères, certains points de départ oubliés ou négligés, en tenant compte
des mille gradations insensibles qui vont du plus au moins, du plus haut
au plus bas, il est encore possible d’expliquer, d’admettre, de
comprendre. Nous pouvons, à la rigueur, nous imaginer que notre chien
fait, lui aussi, à part soi et dans son tragique silence, des remarques,
des réflexions analogues. Encore une fois, le pont miraculeux qui
rapproche ici la bête de l’homme, c’est bien plus l’expression de la
pensée que la pensée même. On peut aller plus loin, accorder que
certains calculs élémentaires, les petites additions, les petites
soustractions d’un ou deux chiffres, sont, après tout, concevables, et,
pour ma part, je suis porté à croire que le cheval les exécute
réellement. Mais où nous perdons pied, où nous entrons dans le royaume
de la pure féerie, c’est lorsqu’il s’agit des grandes opérations
mathématiques, notamment de l’extraction des racines. On sait, par
exemple, que l’extraction de la racine quatrième d’un nombre de six
chiffres exige dix-huit multiplications, dix soustractions et trois
divisions et que le cheval fait ces trente et une opérations en cinq ou
six secondes, c’est-à-dire durant le bref et négligent coup d’œil qu’il
jette au tableau où l’on achève d’inscrire le problème, comme si la
solution de celui-ci était pour lui intuitive et instantanée.

Cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’intelligence, il faut
également admettre que le cheval sait ce qu’il fait, puisque ce n’est
qu’après lui avoir appris ce que c’est qu’un nombre élevé au carré, ce
que c’est que la racine carrée, etc., qu’il paraît comprendre, et, en
tout cas, qu’il effectue correctement et graduellement les opérations de
plus en plus compliquées qu’on lui demande. Il n’est pas possible de
reproduire ici les détails de cet enseignement qui fut prodigieusement
rapide. On les trouvera aux pages 117 et suivantes du livre de Krall:
_Denkende Tiere_. Krall commence par expliquer à Muhamed que 2² est égal
à 2 × 2 = 4, que 2³ est égal à 2 × 2 × 2 = 8, que 2 est la racine carrée
de 4, etc. Bref, les explications et les démonstrations sont absolument
semblables à celles qu’on donnerait à un enfant extrêmement intelligent,
avec cette différence que le cheval est beaucoup plus attentif que
l’enfant, et que, grâce à sa mémoire extraordinaire, il n’oublie plus
jamais ce qu’il paraît avoir compris. Ajoutons, pour mettre le comble au
caractère féerique et invraisemblable du phénomène, que, d’après
l’affirmation de Krall, le cheval n’aurait été éduqué que jusqu’à
l’extraction de la racine carrée du nombre 144 et aurait spontanément
inventé la façon d’extraire toutes les autres.


XXVII

Faut-il, à propos de ces opérations insolites, répéter une fois de plus
que ceux qui parlent de signaux acoustiques ou optiques, de télégraphie
avec ou sans fils, d’expédients, de trucs ou de supercheries, parlent de
ce qu’ils ignorent et de ce qu’ils n’ont pas vu? Il n’y a qu’une réponse
à faire à celui qui, de bonne foi se refuse à croire: Allez à
Elberfeld,--le problème est assez important et assez gros de
conséquences, pour qu’on affronte le voyage,--puis, les portes fermées,
tête à tête avec le cheval, dans la solitude et le silence absolus de
l’écurie, proposez à Muhamed six extractions de racines qui, pareilles à
celles que j’ai mentionnées, exigent trente et une opérations et dont
vous ignorez vous-même la solution afin d’écarter toute transmission de
pensée inconsciente; et s’il vous donne alors coup sur coup, cinq ou six
solutions justes, comme il l’a fait pour moi et pour tant d’autres, vous
ne sortirez pas convaincu que le cheval sait, par son intelligence,
extraire ces racines, parce que cette conviction bouleverserait trop
profondément la plupart des certitudes sur lesquelles se fonde votre
vie; mais, en tout cas, vous serez persuadé que vous vous êtes trouvé
durant quelques minutes en présence d’une des plus grandes, des plus
étranges énigmes qui puissent ébranler l’âme humaine; et il est toujours
bon et salutaire d’aller au-devant d’émotions de cet ordre.


XXVIII

A vrai dire, l’hypothèse de l’intelligence serait tellement inouïe
qu’elle est à peu près insoutenable. Il faut, en tout cas, en sacrifier
la plus grande partie et appeler à l’aide d’autres idées, invoquer par
exemple la nature extrêmement mystérieuse et au fond incomprise et
incompréhensible des nombres. Il est à peu près certain que la
mathématique est située hors de l’intelligence. Elle est ensemble
mécanique et abstraite, plus spirituelle que matérielle et plus
matérielle que spirituelle, visible par ses ombres seules et pourtant la
plus inébranlable des réalités qui gouvernent les mondes. Elle s’affirme
en somme une puissance très étrangère et comme la souveraine d’un autre
élément que celui qui nourrit notre cerveau. Elle nous subjugue et nous
écrase de très haut ou de très bas, en tout cas de très loin, sans nous
dire pourquoi, secrète, indifférente, impérieuse, implacable. On dirait
que les chiffres mettent ceux qui les manient dans un état particulier.
Ils entourent leurs victimes d’un cercle fatidique. Celles-ci ne
s’appartiennent plus, elles aliènent toute liberté, elles sont
littéralement «possédées» par les puissances qu’elles évoquent. Elles
sont entraînées, elles ne savent jusqu’où, dans un infini qui n’a plus
ni formes, ni bornes, soumis à des lois qui n’ont plus rien d’humain, où
chacun de ces petits signes vivaces et tyranniques, qui s’agitent et
dansent par milliers sous la plume, représente des vérités sans nom,
mais éternelles, invincibles, inévitables. Nous croyons les diriger et
ils nous asservissent. Nous nous époumonons à les suivre dans leurs
espaces inhabitables. En y touchant, nous déchaînons une force que nous
ne pouvons plus contenir. Ils font de nous tout ce qu’ils veulent, et
toujours finissent par nous précipiter, aveuglés et transis, dans de
l’illimité sans images ou contre une barrière de glace où se brisent
toutes nos pensées, toutes nos volontés.

On peut donc, faute de mieux, expliquer le mystère d’Elberfeld par le
mystère non moins obscur qui enveloppe les nombres. C’est, en somme,
changer de place dans les ténèbres; mais enfin, c’est souvent à force de
changer de place dans la nuit qu’on finit par découvrir la petite lueur
qui indique un sentier praticable. Quoi qu’il en soit, et pour rejoindre
des idées plus précises, on cite plus d’un exemple qui prouve que le don
de manier les grands chiffres est à peu près indépendant de
l’intelligence proprement dite. L’un des plus curieux est celui d’un
jeune pâtre italien, Vito Mangiamele, présenté en 1837 à l’Académie des
Sciences de Paris, et qui, âgé de dix ans, et dépourvu de l’instruction
la plus élémentaire, savait extraire en une demi-minute la racine
cubique d’un nombre de sept chiffres. Un autre, plus frappant encore,
également mentionné par le Dr Claparède dans son étude sur les chevaux
savants, est celui d’un aveugle-né interné à l’asile d’aliénés
d’Armentières. Cet aveugle, nommé Fleury, dégénéré et à peu près idiot,
calcule, en une minute quinze secondes, le nombre de secondes qu’il y a
en 39 ans, 3 mois et 12 heures, sans oublier les années bissextiles. On
lui explique ce que c’est que la racine carrée, sans lui indiquer la
méthode d’extraction classique, et, bientôt, presque aussi rapidement
qu’Inaudi, il extrait sans erreur les racines carrées de nombres de
quatre chiffres en donnant le reste. On sait d’autre part qu’un
mathématicien de génie comme Henri Poincaré s’avouait incapable de faire
une addition sans faute.


XXIX

De l’atmosphère peut-être enchantée qui règne autour des nombres, nous
passerons plus facilement aux brumes encore plus magiques de la dernière
hypothèse, la seule, qui, pour l’instant nous reste: l’hypothèse
médiumnique qui n’est pas, rappelons-le, l’hypothèse télépathique
proprement dite que des expériences décisives nous ont fait écarter.
Ayons le courage de nous y hasarder. Quand on ne peut plus interpréter
un phénomène par le connu, il faut bien tenter de le faire par de
l’inconnu. Nous entrons donc dans une province nouvelle d’un grand
royaume inexploré, où nous ne trouverons plus aucun guide.

Les phénomènes médiumniques, les manifestations de la subconscience ou
du subliminal, d’homme à homme, nous avons eu plus d’une fois l’occasion
de nous en assurer, sont capricieuses, indisciplinées, évasives,
incertaines, mais plus fréquentes qu’on ne croyait, et, pour qui les
examine sérieusement et loyalement, souvent incontestables. A-t-on
constaté de l’homme à l’animal des manifestations analogues? L’étude
déjà fort difficile quand il s’agit de l’homme, l’est encore bien
davantage lorsqu’on interroge des témoins condamnés au silence. Il y a
cependant quelques animaux que l’on tient pour «psychiques»,
c’est-à-dire sensibles à certaines influences subliminales. On range
d’habitude, dans cette catégorie assez mal définie, le chat, le chien et
le cheval. On pourrait peut-être ajouter à ces bêtes superstitieuses,
certains oiseaux plus ou moins fatidiques et même quelques insectes,
notamment les abeilles. D’autres animaux, l’éléphant, par exemple, et le
singe, paraissent réfractaires au mystère. Quoi qu’il en soit, M. Ernest
Bozzano, dans une excellente étude sur les _Perceptions psychiques des
animaux_[27], a réuni, en 1905, soixante-neuf cas de télépathie, de
pressentiments, d’hallucinations visuelles ou auditives, dont les
personnages principaux sont des chats, des chiens et des chevaux. Il s’y
trouve même des chiens revenants ou fantômes qui, après leur mort,
viennent hanter les demeures où ils furent heureux. La plupart de ces
cas sont empruntés aux _Proceedings de la S. P. R._; c’est dire qu’ils
sont presque tous très sévèrement contrôlés. Il est impossible, à moins
de couvrir ces pages d’anecdotes souvent frappantes et touchantes, mais
un peu encombrantes, d’en donner ici ne fût-ce qu’une brève énumération.
Il suffira de noter que parfois le chien se met à hurler à la mort, à la
minute exacte où son maître succombe, par exemple sur un champ de
bataille situé à des centaines de kilomètres de l’endroit où se trouve
l’animal. Plus fréquemment, le chat, le chien et le cheval manifestent
nettement qu’ils perçoivent, souvent avant les hommes, les apparitions
télépathiques, les phantasmes des vivants ou des morts. Les chevaux
notamment paraissent très sensibles aux lieux qui passent pour hantés ou
phantasmogènes. Somme toute, il résulte de ces observations qu’on ne
saurait guère contester que ces animaux communiquent autant que nous, et
peut-être de la même façon, avec le mystère qui nous entoure. Il y a des
moments où, comme l’homme, ils voient l’invisible et perçoivent des
événements, des influences, des émotions qui se trouvent hors de la
portée de leurs sens normaux. Il est donc permis de croire qu’il y a
dans leur système nerveux, dans une partie reculée et secrète de leur
être, les mêmes éléments psychiques qui les relie à un inconnu qui leur
inspire autant de terreur qu’à nous-mêmes. Et, soit dit en passant,
cette terreur est assez singulière, car, après tout, qu’ont-ils à
craindre d’un fantôme ou d’une apparition, eux qui, nous en sommes
convaincus, n’ont pas de vie d’outre-tombe et devraient par conséquent
demeurer parfaitement indifférents aux manifestations d’un monde où ils
ne pénétreront point?

  [27] _Annales des Sciences psychiques_, août 1915, p. 422-469.

On dira peut-être qu’il n’est pas certain que ces apparitions soient
objectives, qu’elles répondent à une réalité extérieure; mais qu’il est
fort possible qu’elles naissent uniquement dans le cerveau de l’homme ou
de l’animal. Ce n’est pas le moment de discuter ce point très obscur qui
remet en question tout le surnaturel et tous les problèmes de l’au-delà.
Il importe seulement de constater que tantôt c’est l’homme qui transmet
à l’animal sa terreur, sa perception ou son idée de l’invisible; et
tantôt l’animal qui transmet les siennes à l’homme. Il y a donc là des
intercommunications qui émanent d’une source commune plus profonde que
toutes celles que nous connaissons, et qui, pour en sortir ou pour y
revenir, passent par d’autres chemins que ceux de nos sens habituels.
Or, tout cela appartient à cette sensibilité inexpliquée, à ce trésor
secret, à cette puissance psychique encore indéterminée qu’en attendant
mieux on appelle le subconscient ou le subliminal. Au surplus, il n’est
pas surprenant que chez les animaux ces facultés subliminales, non
seulement existent, mais qu’elles soient peut-être plus aiguës et plus
actives que chez nous, puisque c’est notre vie consciente et
anormalement individualisée qui les atrophie en les reléguant à une
oisiveté où elles ont de plus en plus rarement l’occasion de s’exercer;
au lieu qu’en nos frères moins dégagés de l’univers, la conscience, si
l’on peut appeler de ce nom une très précaire et très confuse notion du
moi, se réduit à quelques actes élémentaires. Ils sont bien moins que
nous séparés de la vie ambiante et totale et possèdent encore un certain
nombre de ces sens plus étendus et indéterminés dont l’envahissement
d’une faculté spéciale et intolérante, l’intelligence, nous a peu à peu
dépouillés. Parmi ces sens, que jusqu’ici nous appelons instincts, faute
d’un mot plus propre et plus décisif, qui devient nécessaire, est-il
besoin de citer ceux de l’orientation, de la migration, de la prévision
du temps, des tremblements de terre, des avalanches et tant d’autres
que, sans doute, nous ne soupçonnons même pas? Tout cela n’appartient-il
pas à un subliminal qui ne diffère du nôtre que par sa plus grande
richesse?


XXX

Je sais bien que cette explication par le subliminal n’expliquera pas
grand’chose et ne fera tout au plus qu’éclairer de l’incompréhensible à
l’aide de l’inconnu. Mais expliquer un phénomène, comme le dit fort
justement le Dr J. de Modzelwski, «c’est émettre une hypothèse qui nous
est plus familière et plus compréhensible que le phénomène en question».
C’est en réalité ce que nous faisons constamment et presque
exclusivement en physique, en chimie, en biologie et dans toutes les
sciences sans exception. Expliquer un phénomène, ce n’est pas
nécessairement le rendre clair et limpide comme deux et deux font
quatre; encore que le fait que deux et deux fassent quatre ne soit pas,
si l’on va au fond des choses, aussi clair et limpide qu’il en a l’air.
Ce que dans ce cas-ci, comme dans la plupart des autres, on appelle
abusivement expliquer, c’est simplement confronter le mystère inattendu
que nous offrent ces chevaux à quelques phénomènes d’ailleurs inconnus,
mais plus anciennement et plus fréquemment constatés. Et ce même
mystère, expliqué de la sorte, servira quelque jour à en expliquer
d’autres. C’est ainsi que procède la science. Il ne faut pas l’en
blâmer; elle fait ce qu’elle peut, et il ne semble pas qu’il y ait
d’autres voies.


XXXI

Si nous consentons à cette explication par le subliminal, qui est une
sorte de participation mystérieuse à tout ce qui se passe en ce monde et
dans les autres, bien des obstacles tombent et nous entrons dans une
région nouvelle où nous nous rapprochons étrangement des animaux et
devenons réellement leurs frères par les liens les plus profonds et
peut-être les seuls essentiels de la vie. Ils prennent part, dès lors,
aux grandes énigmes humaines, aux faits et gestes extraordinaires de
notre hôte inconnu, et si, depuis que nous observons plus attentivement
celui-ci, rien ne nous étonne de ce qu’il réalise en nous, rien non plus
ne devrait nous étonner de ce qu’il réalise en eux. Nous nous trouvons
avec eux sur le même plan, dans on ne sait quel élément encore
indéterminé, où ce n’est plus l’intelligence qui règne seule, mais une
autre puissance spirituelle qui ne tient plus compte du cerveau, qui
passe par d’autres chemins, et qui serait plutôt la substance psychique
même de l’univers, non plus canalisée, isolée et spécialisée par
l’homme, mais éparse, multiforme, et peut-être, si nous pouvions la
dépister, égale en tout ce qui existe.

La plupart des phénomènes médiumniques que nous constatons d’homme à
homme, il n’y a dès lors plus de raison pour que les chevaux n’y
participent point; et leur mystère se confond avec ceux de la
métapsychique humaine. Si leur subliminal s’apparente au nôtre, noms
pouvons d’abord étendre à l’extrême l’hypothèse télépathique qui n’a,
pour ainsi dire, pas de limites, car en fait de télépathie, comme l’a
dit Myers, tout ce qu’il est permis d’affirmer, «c’est que la vie a le
pouvoir de se manifester à la vie». On peut donc se demander si le
problème que je propose au cheval, sans en connaître les données, n’est
pas communiqué à mon subliminal qui l’ignore, par celui du cheval qui
l’a lu. Il est à peu près établi que ceci est possible entre subliminaux
humains. Est-ce moi qui voit la solution et la transmet au cheval qui ne
fait que me la rendre? Mais s’il s’agit d’un problème que je suis
moi-même incapable de résoudre? D’où vient alors la solution? Je ne sais
si l’expérience a été tentée, dans les mêmes conditions, avec un médium
humain. Du reste, si elle réussissait, elle se confondrait plus ou moins
avec le phénomène également subliminal des calculateurs prodiges,
auquel, dans l’atmosphère un peu surhumaine où nous nous trouvons, on
est presque forcément amené à assimiler l’énigme des chevaux
mathématiciens. C’est, de toutes les interprétations, celle qui, pour
l’instant, me paraît la moins excentrique et la plus naturelle.

Nous avons vu que le don de manier les grands chiffres est à peu près
étranger à l’intelligence proprement dite; on peut même affirmer que
dans certains cas, il en est évidemment et complètement indépendant.
Dans ces derniers, le don se manifeste avant toute éducation et dès les
premières années de l’enfance. Si nous nous en rapportons au tableau
très soigneusement dressé par M. Scripture[28], nous voyons que, chez
Ampère, il se révèle à l’âge de 3 ans, chez Colburn à 6, chez Gauss à 3,
chez Mangiamele à 10, chez Safford à 6, chez Whateley à 3 ans, etc.
Généralement, il ne subsiste que durant quelques années, s’affaiblit
rapidement avec l’âge; et le plus souvent disparaît brusquement au
moment où celui qui le possédait commence à fréquenter l’école.

  [28] _American Journal of Psychol._, IV, 1er avril 1901.

Quand on demande à ces enfants, et même à la plupart des calculateurs
prodiges parvenus à l’âge d’homme, de quelle façon ils s’y prennent pour
résoudre les problèmes énormes et compliqués qu’on leur propose, ils
répondent qu’ils n’en savent rien. Bidder, par exemple, déclare qu’il
lui est impossible de dire comment il peut déterminer d’instinct le
logarithme d’un nombre composé de 7 ou 8 chiffres. Même constatation
chez Safford qui, à 10 ans, faisait de tête, sans jamais se tromper, des
multiplications dont le résultat comptait 36 chiffres. La solution se
présente et s’impose spontanément; c’est une vision, une impression, une
inspiration, une intuition venue on ne sait d’où, soudaine, indubitable.
Le plus souvent, ils n’essaient même pas de calculer. Au contraire de ce
qu’on croit généralement, ils n’ont pas de méthode particulière; ou, si
méthode il y a, c’est plutôt une manière pratique de subdiviser
l’intuition. On dirait que de l’énoncé même du problème jaillit
subitement la solution, pareille à une hallucination véridique. Elle a
l’air de surgir, infaillible et toute prête, d’une sorte de réservoir
éternel et cosmique où dorment les réponses à toutes les questions. On
ne saurait donc contester qu’il y a là un phénomène qui se passe
au-dessus ou au-dessous du cerveau, à côté de la conscience et de la
raison, en dehors de toutes les méthodes et de toutes les habitudes
intellectuelles; et c’est précisément pour des phénomènes de ce genre
que Myers a imaginé le mot «subliminal»[29].

  [29] Inutile, je pense, de rappeler à ce propos l’étymologie du mot:
    _Sub Limen_, ce qui se passe sous le seuil de la conscience.
    Ajoutons, comme le fait très justement remarquer M. de Vesme, que le
    subliminal n’est pas exactement ce que la psychologie classique
    appelle _la subconscience_, cette dernière n’enregistrant que des
    notions perçues d’une façon normale et ne possédant que des facultés
    normales, c’est-à-dire reconnues aujourd’hui par la science
    officielle.


XXXII

Tout ceci ne nous rapproche-t-il pas quelque peu de nos chevaux
calculateurs? Dès qu’il est avéré que la solution d’un problème
mathématique ne dépend plus exclusivement du cerveau mais d’une autre
faculté, d’une autre puissance spirituelle dont la présence, sous des
formes diverses, a été indubitablement constatée en certains animaux, il
n’est plus tout à fait téméraire ou extravagant d’insinuer que
peut-être, chez le cheval, le même phénomène se reproduit et se déroule
dans le même inconnu où se mêlent d’ailleurs, dans une nuit pareille,
les mystères des nombres et ceux de l’inconscience. Je sais bien qu’une
explication qui se charge à tel point de mystères n’explique presque
rien de plus que le silence; mais enfin c’est du moins un silence
traversé de murmures inquiets et de chuchotements attentifs qui valent
mieux que la morne ignorance sans espoir à laquelle il faudrait bien se
résigner si l’on ne s’évertuait malgré tout, comme c’est le grand devoir
de l’homme, à surprendre une étincelle dans les ténèbres.

Il va sans dire que les objections s’élèvent de toutes parts. Parmi les
hommes, les calculateurs prodiges sont considérés comme des monstres,
des sortes de phénomènes tératologiques extrêmement rares. On en compte
au plus une demi-douzaine par siècle, au lieu que parmi les chevaux, la
faculté semblerait presque générale ou tout au moins fort commune. En
effet, sur les six ou sept étalons que Krall a tenté d’initier aux
arcanes de la mathématique, il n’en a trouvé que deux qui lui parurent
trop médiocrement doués pour qu’il s’attardât à leur éducation.
C’étaient, je crois, deux purs-sang qui lui avaient été donnés par le
grand-duc de Mecklembourg et qu’il renvoya à leurs somptueuses écuries.
Chez les quatre ou cinq autres, pris au hasard, et tels que les
offraient les circonstances, il rencontra des aptitudes inégales, il est
vrai, mais qui se développèrent sans difficulté et donnent l’impression
qu’elles sont normalement latentes et inactives au fond de toute âme
chevaline. Au point de vue mathématique, le subliminal du cheval serait
donc supérieur au subliminal humain? Pourquoi pas? Tout son subliminal
est probablement supérieur, plus étendu, plus jeune, plus vierge, plus
vivant, et moins encombré que le nôtre, n’étant pas sans cesse attaqué,
tyrannisé, humilié par l’intelligence qui le ronge, l’étouffe, le
recouvre et le relègue dans un coin sans air et sans lumière. Le sien
est toujours présent, toujours en éveil; le nôtre n’est jamais là, il
dort au fond d’un puits abandonné et il faut des opérations, des
réussites, des événements exceptionnels pour le tirer de son sommeil et
de son abîme oublié. Tout cela paraît bien extraordinaire; mais de toute
façon nous voici dans l’extraordinaire et cette issue est peut-être la
moins aventureuse. Il ne s’agit pas, ne l’oublions point, d’une
opération cérébrale, d’un travail intellectuel, mais d’un don
divinatoire étroitement apparenté à d’autres dons de même nature et de
même origine qui ne sont pas exclusivement propres à l’homme. Aucune
observation, aucune expérience ne nous permet jusqu’ici d’établir une
différence entre le subliminal humain et celui de la bête. Au contraire,
le nombre encore restreint de celles que nous possédons décèle entre les
deux de frappantes et constantes analogies. Dans la plupart de ces
opérations d’arithmétique, notamment, le subliminal du cheval se
comporte exactement comme celui du médium en état de «trance». Il
retourne volontiers le chiffre de la solution; il répond par exemple 37,
au lieu de 73, phénomène médiumnique si connu et si fréquent qu’on
l’appelle «l’écriture en miroir». Il se trompe assez souvent dans les
additions, les soustractions les plus élémentaires, beaucoup plus
rarement dans les extractions de racines les plus compliquées, ce qui
est encore, dans des cas similaires, la xénoglossie, la psychométrie,
par exemple, une des bizarreries du médiumnisme humain et s’explique par
les mêmes raisons, c’est-à-dire par une intervention inopportune de
l’intelligence toujours faillible qui vient altérer en s’y mêlant les
certitudes d’un subliminal qui, laissé à lui-même, ne se trompe jamais.
Il est en effet assez probable que le cheval, sachant réellement
résoudre les petites opérations, ne s’en remet plus uniquement à son
intuition, et dès lors tâtonne et patauge. La solution flotte entre
l’intelligence et le subliminal, et passant de l’une, qui n’est pas très
sûre d’elle, à l’autre qui n’est pas impérieusement sollicitée, se
dégage comme elle peut du conflit. Il en est de même pour le médium
psychomètre ou spirite qui cherche à tirer parti de ce qu’il sait par
les voies ordinaires afin de compléter les visions ou les révélations de
sa sensibilité subconsciente. Lui aussi, dans ce cas, commet presque
toujours de flagrantes et inexplicables erreurs.

On trouverait encore bien d’autres analogies; notamment l’inégalité des
séances. Rien n’est plus journalier, plus capricieux que les
manifestations du médiumnisme humain. Qu’il s’agisse d’écriture
automatique, de psychométrie, de matérialisations, etc., on a des séries
de soirées qui ne donnent que des résultats dérisoires. Puis,
brusquement, pour des raisons encore mal définies: l’état de
l’atmosphère, la présence de tels ou tels témoins, que sais-je, les
phénomènes les plus irrécusables et les plus déconcertants se
manifestent coup sur coup. Il en va exactement de même des chevaux;
leurs fantaisies désordonnées, leurs imprévisibles lubies font le
désespoir de l’excellent Krall qui, les jours des grandes épreuves,
n’ouvre jamais sans angoisse la porte de l’écurie incertaine. Il suffit
que la figure trop barbue ou trop sévère d’un savant ne leur revienne
pas, pour qu’ils prennent un diabolique plaisir à répondre à tort et à
travers, plusieurs heures, voire plusieurs jours durant, aux questions
les plus élémentaires.

Autres traits communs: la personnalité très marquée des «raps» ou coups
médiumniques, et les communications qu’on appelle «communications
télépathiques retardées», c’est-à-dire celles où l’on obtient, tout à
coup, vers la fin d’une séance, la réponse à une question posée dès le
début et à laquelle personne ne pensait plus. L’une même des objections
en apparence les plus fortes qu’on ait faites au médiumnisme du cheval
vient encore confirmer celui-ci. Si c’est de la subconscience de
l’animal que vient la réponse, comment se fait-il, s’est-on demandé,
qu’il soit d’abord nécessaire de lui apprendre les éléments du langage,
des mathématiques, etc., en s’adressant forcément à sa conscience
normale par le moyen de ses sens; et que Berto, par exemple, soit
incapable de résoudre les mêmes problèmes que Muhamed? M. de Vesme a
fort bien réfuté cette objection. «Pour produire, nous dit-il, de
l’écriture automatique, il faut qu’un médium ait appris à écrire; pour
que Victorien Sardou ou Mlle Hélène Schmit aient pu produire leurs
dessins et peintures médiumniques, il fallait qu’ils eussent appris les
rudiments de l’art du dessin et de la peinture; Tartini n’aurait pas
composé en rêve la _Sérénade du Diable_ s’il n’avait pas connu la
musique, et ainsi de suite. La cérébration subconsciente, pour
merveilleuse qu’elle soit, ne peut se faire que sur des éléments acquis
d’une façon quelconque. Jamais celle de l’aveugle-né ne lui fera voir
des couleurs.»

Voilà donc, dans ce parallèle qu’on pourrait du reste prolonger,
plusieurs traits de ressemblance assez nettement caractérisés. On y
saisit au vif les mêmes habitudes, les mêmes contradictions et les mêmes
manies; et c’est bien l’ombre étrange et grandiose de notre hôte inconnu
que nous reconnaissons une fois de plus.


XXXIII

Reste la grande objection qu’on peut tirer de la nature même du
phénomène, de la distance réellement infranchissable qui sépare toute la
vie du cheval de la vie abstraite et impénétrable des nombres. Comment
son subliminal peut-il, un seul instant, s’intéresser à des signes qui,
pour lui, ne représentent rien, n’ont aucun rapport avec son organisme
et n’atteindront jamais son existence? Mais d’abord, il en va de même de
l’enfant ou de l’illettré calculateur. Il ne s’intéresse pas davantage
aux chiffres qu’il déchaîne. Il ignore complètement les conséquences des
problèmes qu’il résout. Il jongle avec des figures qui, pour lui, n’ont
guère plus de sens que pour le cheval. Il est incapable de rendre compte
de ce qu’il fait, et sa subconscience agit, elle aussi, dans une sorte
de rêve indifférent et lointain. Il est vrai qu’ici l’on peut invoquer
l’atavisme et sa mémoire; mais cette différence suffit-elle à trancher
la difficulté et à séparer définitivement les deux phénomènes? Invoquer
l’atavisme, c’est toujours invoquer le subliminal, et il n’est pas du
tout certain que celui-ci soit borné par l’intérêt de l’organisme qui
l’héberge. Il paraît, au contraire, en maintes circonstances, se
répandre et s’étendre bien au delà de cet organisme où il réside,
dirait-on, accidentellement et provisoirement. Il tient à montrer,
semble-t-il, qu’il est en relation avec tout ce qui existe. Il
s’affirme, le plus souvent possible, universel et impersonnel. Il n’a,
nous l’avons vu à propos des apparitions et des prémonitions, qu’un très
médiocre souci du bonheur et même du salut de celui qui le nourrit et
lui donne asile. Il prédit à son hôte d’une vie, des accidents que
celui-ci ne peut pas éviter ou qui ne le regardent point. Il lui fait
voir d’avance, par exemple, toutes les circonstances de la mort d’un
inconnu dont on n’entendra parler qu’après l’événement et lorsque
celui-ci sera irrévocable. Il apporte une foule de pressentiments
inutilisables, il évoque des hallucinations véridiques parfaitement
étrangères et sans emploi. Avec les médiums psychomètres, typtologues ou
à matérialisations, il fait de l’art pour l’art, se joue de l’espace et
du temps, traverse des obstacles, déplace des objets sans contact, crée
de la matière, multiplie les personnalités, voit à travers les corps,
met en rapport des pensées et des sensibilités séparées par des mondes,
lit dans des âmes et dans des existences que représentent une fleur, un
chiffon, ou un bout de papier; et tout cela pour rien, pour s’amuser,
pour étonner, parce qu’il adore le superflu, l’incohérent, l’inattendu,
l’invraisemblable, la mystification; ou plutôt, peut-être, parce qu’il
est une force énorme, informe et indisciplinée, qui se débat encore dans
les profondeurs et ne monte à la surface que par à-coups brusques et
égarés; parce qu’il est une expansion démesurée d’un esprit qui cherche
à se rassembler, à atteindre conscience, à se rendre utile et à se faire
entendre. En tout cas, pour l’instant, il paraît bien tel que nous
l’avons décrit, et ne ressemblerait pas à lui-même, s’il se comportait
d’autre façon en l’occurrence qui nous intrigue.


XXXIV

Remarquons enfin, pour clore ce chapitre, qu’il est à peu près certain
que la solution donnée par les enfants ou les chevaux calculateurs n’a
point du tout un caractère mathématique. Ils ne tiennent nullement
compte du problème ou des opérations à entreprendre. Ils trouvent
simplement et d’emblée la réponse à une énigme dont la divination est
facilitée par la nature même des chiffres qui gardent très mal leurs
secrets. Il s’agit, pour qui se trouve dans l’état d’esprit nécessaire,
d’une sorte de charade élémentaire qui ne cache son mot qu’à ceux qui
parlent une autre langue. Il est évident que tout problème, si complexe
qu’il paraisse, porte en son énoncé même, sa solution unique,
inaltérable, que voilent à peine les signes indiscrets qui la renferment
ou la recouvrent. Elle est là, virtuelle, sous les nombres qui n’ont
d’autre but que de la faire vivre, qui s’agite, se démène, et se
proclame sans cesse comme une nécessité. Il n’est dès lors pas étonnant
que des yeux plus aigus que les nôtres et des oreilles ouvertes à
d’autres ondes, la surprennent et l’entendent, sans qu’ils sachent ce
qu’elle représente, ce qu’elle présuppose ni de quel prodigieux amas de
chiffres et d’opérations elle émerge. C’est le problème même qui parle
et le cheval ne fait que répéter le signe qu’il entend chuchoter dans la
vie mystérieuse des nombres ou au fond de l’abîme où règnent les
vérités. Il n’y comprend rien, il n’a pas besoin de comprendre, il n’est
que le médium inconscient qui prête sa voix ou ses membres à l’esprit
qui l’anime. Il n’y a là qu’un mot simple et nu, sans signification
précise, saisi dans une existence étrangère. Il n’y a là qu’une
révélation pour ainsi dire mécanique, une sorte de réflexe spécial qu’on
ne peut que constater et qui, pour le reste, est aussi inexplicable que
n’importe quel phénomène de la conscience ou de l’instinct. Au fond,
lorsqu’on y réfléchit, il est tout aussi étonnant qu’on n’aperçoive pas
cette solution, qu’il est surprenant qu’on la découvre. J’accorde
d’ailleurs que tout ceci n’est qu’une interprétation hasardeuse qui vaut
ce qu’elle vaut, une hypothèse de laboratoire ou d’attente, dont il faut
bien se contenter puisque toutes les autres ont été jusqu’ici démenties
par les faits.


XXXV

Maintenant, faisons rapidement le compte de ce que nous ont apporté ces
expériences d’Elberfeld. Ayant écarté la télépathie, au sens étroit du
mot, qui a peut-être part à plus d’un phénomène, mais n’y est pas
indispensable puisque nous voyons ces mêmes phénomènes se reproduire
alors qu’elle est pratiquement impossible, nous en venons à constater
que si l’on nie l’existence ou l’influence du subliminal il est d’autant
plus difficile de contester l’existence et l’intervention de
l’intelligence, tout au moins jusqu’aux extractions de racines; après
quoi, c’est un brusque précipice qui plonge dans les ténèbres. Mais même
en s’arrêtant aux racines, la soudaine découverte d’une force
intellectuelle si pareille à la nôtre, là où nous n’avions accoutumé de
ne voir qu’une irrémédiable impuissance, est sans doute une des
révélations les plus inattendues que nous ayons eues depuis que
l’invisible et l’inconnu nous pressent avec une insistance, une
impatience qu’ils n’avaient pas manifestées jusqu’à ce jour. Il n’est
pas facile de prévoir dès à présent les conséquences et les promesses de
cet aspect nouveau que prend soudain la grande énigme de l’intelligence.
Mais nous aurons, je pense, à reviser bientôt quelques idées
essentielles sur lesquelles nous vivions; et c’est dans l’histoire de la
psychologie, de la morale, des destinées humaines et de bien d’autres
choses, d’assez étranges horizons qui se dévoilent.


XXXVI

Voilà pour l’intelligence. D’autre part, ce qu’on lui conteste, on est
contraint de l’accorder au subliminal; et la révélation est encore plus
déconcertante. Il faudrait donc admettre qu’il y a dans le cheval,--et
dès lors fort probablement dans tout ce qui vit sur cette terre,--une
puissance psychique analogue à celle qui se cache sous le voile de notre
raison et qui, à mesure que nous apprenons à la connaître, étonne,
déborde et domine davantage celle-ci. Cette puissance psychique où nous
serons sans doute forcé de reconnaître un jour le génie même de
l’univers, paraît, nous l’avons maintes fois constaté, tout savoir, tout
prévoir, tout pouvoir. Elle a, lorsqu’il lui plaît de communiquer avec
nous ou qu’il nous est donné de pénétrer en elle, réponse à toutes les
questions et peut-être remède à tous les maux. Nous n’allons pas, une
fois de plus, recenser ses vertus. Il suffira de nous rappeler avec
quelle aisance elle se joue de l’espace, du temps et de tous les
obstacles qui emprisonnent notre pauvre science et notre pauvre
entendement humains. Nous l’avions crue, comme tout ce qui nous semble
supérieur et merveilleux, le propre intangible, inaliénable et
incommunicable de l’homme, à meilleur droit encore que son intelligence.
Or, voici qu’un hasard, étrangement tardif, il est vrai, nous apprend
que sur un point précis, le plus bizarre, le moins prévu de tous, le
cheval et le chien puisent plus aisément peut-être et plus directement
que nous à ses immenses réservoirs. Par la plus inexplicable des
anomalies, du reste assez conforme au caractère fantasque du subliminal,
ils n’y paraissent avoir accès qu’à l’endroit le plus éloigné, le plus
inconnu de leurs habitudes, car il n’est rien au monde dont les bêtes se
soucient moins que des chiffres. Mais n’est-ce peut-être pas pour la
raison que nous ne voyons point ce qui se passe ailleurs? Il se trouve
que le mystère infini des nombres peut parfois s’exprimer à l’aide de
quelques mouvements fort simples et naturels à la plupart des animaux;
mais il n’est pas dit que si nous pouvions amener le cheval ou le chien
à rattacher à ces mêmes mouvements l’expression d’autres mystères, ils
n’y puiseraient pas avec une égale facilité. On a réussi à leur donner
une idée plus ou moins nette de la valeur de quelques chiffres et
peut-être de la marche et de la nature de certaines opérations
élémentaires; et cela paraît avoir suffi à leur ouvrir les plus secrètes
régions de la mathématique où toutes les questions sont répondues
d’avance. Il n’est pas absolument chimérique de supposer que si nous
pouvions leur inculquer par exemple une notion analogue de l’avenir en
même temps que la manière de nous traduire ce qu’ils y aperçoivent, ils
n’auraient pas également accès à d’étranges visions d’un autre ordre,
dont nous écartent jalousement les gardiens trop vigilants de notre
intelligence. Il y a là des expériences à tenter qui seront sans doute
font ardues; car l’avenir ne se voit et surtout ne s’interprète et ne se
traduit pas aussi facilement qu’un chiffre. Il est du reste possible,
quand on saura s’y prendre, qu’on obtienne la plupart des phénomènes
médiumniques humains: raps, déplacements d’objets, matérialisations
même, et Dieu sait quelles autres surprises que nous tient en réserve
cet étonnant subliminal dont les fantaisies ne paraissent pas avoir de
bornes. En tout cas, si nous admettons la divination des nombres, comme
nous y sommes presque forcés, il est à peu près certain que d’autres
divinations doivent suivre celle-ci. Une brèche inattendue est faite à
l’enceinte où s’accumulent les grands secrets qui, à mesure que se
développaient notre science et notre civilisation, semblaient nous
devenir plus étrangers et plus inaccessibles. La brèche est étroite, il
est vrai; mais c’est la première qu’on ait pratiquée à la partie du mur
jusqu’ici sans fissure qui n’est pas tournée vers les hommes. Qu’en
sortira-t-il? Nul ne saurait prévoir ce qu’on peut espérer.


XXXVII

Ce qui étonne le plus, c’est que cette révélation soit si tardive.
Comment expliquer que jusqu’à ce jour l’homme ait vécu avec ses animaux
familiers sans se douter qu’ils recélassent des facultés médiumniques ou
subliminales aussi extraordinaires que celles qu’il sentait confusément
s’agiter en lui-même? Mais ne s’en est-il pas douté? Il faudrait étudier
à ce point de vue les mystérieuses pratiques de l’Inde ancienne et de
l’Égypte, les nombreuses et tenaces légendes où les bêtes parlent,
guident leur maître, prédisent l’avenir; et plus près de nous, dans
l’histoire proprement dite, toute cette science des augures et des
aruspices qui tiraient leurs présages du vol des oiseaux, de l’examen
des entrailles, de l’appétit ou de l’attitude des animaux sacrés ou
fatidiques, parmi lesquels on comptait souvent les chevaux[30]. On
retrouve là un de ces innombrables exemples d’un savoir perdu ou
anticipé qui nous font douter si l’humanité a pressenti ou oublié tout
ce que nous croyons découvrir. Souvenons-nous qu’il y a presque toujours
au fond des croyances, des superstitions et des légendes les plus
bizarres et les plus folles, une certaine vérité déformée, méconnue ou
obscurément entrevue. Toute cette science nouvelle de la métapsychique
ou de la recherche de notre subconscience et des forces inconnues, qui
commence à peine à débrouiller ses premières ténèbres, trouve ainsi des
repères et des traces défigurés mais reconnaissables dans les vieilles
religions, les traditions les plus inexplicables et l’histoire la plus
reculée. Du reste, il n’est pas nécessaire pour qu’un fait devienne
vraisemblable qu’il ait eu des précédents indubitablement constatés.
S’il est à peu près certain qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil
ni sous l’éternité qui précède les soleils, il est fort possible que les
mêmes forces n’agissent pas toujours avec la même énergie. Comme je le
faisais remarquer, il y a plus de vingt ans, dans _Le Trésor des
Humbles_, sachant à peine alors ce que je sais un peu moins mal
aujourd’hui: «On dirait que nous approchons d’une période spirituelle
(j’aurais dû dire psychique). Il y a dans l’histoire un certain nombre
de périodes analogues où l’âme, obéissant à des lois inconnues, remonte,
pour ainsi parler, à la surface de l’humanité et manifeste plus
irrésistiblement son existence et sa puissance. Il semble qu’en ce
moment, l’homme,--et ce qui vit avec lui sur cette terre, ajouterais-je
à présent,--ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de
la matière.» On croirait en effet qu’un frisson, qu’on n’avait pas
encore ressenti, se propage sous tout ce qui respire; qu’une activité,
une inquiétude nouvelle travaille l’atmosphère spirituelle où baigne
notre globe et gagne jusqu’aux bêtes. On dirait qu’à côté des sources
réservées et parcimonieuses qui n’alimentaient que notre intelligence,
d’autres ondes se répandent et s’élèvent au même niveau dans toutes les
existences. Une sorte de mot d’ordre circule de proche en proche, et les
mêmes phénomènes éclatent aux quatre coins du monde pour appeler notre
attention, comme si le génie obstinément muet qui se cachait dans le
silence industrieux de l’univers, depuis celui des pierres, des fleurs
et des insectes jusqu’au grand silence des astres, voulait enfin nous
dire quelque secret pour se faire mieux connaître ou se mieux connaître
lui-même. Il est possible que ce ne soit qu’une illusion. Peut-être
sommes-nous simplement plus attentifs et mieux informés qu’autrefois.
Nous apprenons dans l’instant même ce qui se passe sur tous les points
de notre terre et nous avons acquis l’habitude d’observer et
d’interroger plus minutieusement ce qui s’y passe. Mais l’illusion
aurait ici la même force, la même valeur et la même signification que la
réalité et nous imposerait les mêmes espérances et les mêmes devoirs.

  [30] «Un usage qui leur est particulier, dit Tacite, en parlant des
    Germains, c’est de demander même aux chevaux des présages et des
    révélations. L’État nourrit, dans les bocages et les forêts dont
    j’ai parlé, des chevaux blancs que n’avilit jamais aucun travail
    profane. On les attelle au char sacré, et le prêtre, avec le roi ou
    le chef de la cité, les accompagne en observant leurs hennissements
    et le bruit de leurs naseaux. Il n’est pas d’augure plus décisif,
    non seulement pour le peuple, mais pour les grands, mais pour les
    prêtres, qui croient que ces animaux sont les confidents des dieux
    dont eux ne sont que les ministres». (TACITE, _De Moribus_, chap.
    X.)

    Tertullien, d’autre part, mentionne les _Capellas divinatores_,
    chèvres sibyllines, qui répondaient selon un alphabet convenu en
    frappant du pied; etc.




V

L’HÔTE INCONNU


I

Nous venons d’étudier quelques manifestations de celui que nous avons
appelé tour à tour et assez indifféremment, l’inconscient, le
subconscient, le subliminal, l’hôte inconnu, dénominations auxquelles on
pourrait ajouter celles de subconscience ou de psychisme supérieurs,
imaginées par le Dr Geley. Ces manifestations, si elles sont réellement
établies, il n’est plus possible, sinon de les expliquer, ou plutôt de
les classifier, sans avoir recours à des hypothèses nouvelles. Or, on
peut douter sur bien des points, ergoter, contester; mais je défie
quiconque s’est sérieusement et sincèrement approché des faits en
question, de les rejeter tous ensemble. Il est permis de négliger les
plus extraordinaires; mais il en est une foule d’autres qui sont
devenus, ou pour parler plus exactement, sont reconnus aussi fréquents,
aussi habituels que n’importe quel fait de la vie courante et normale.
Il est assez facile de les reproduire à volonté, pourvu qu’on se mette
dans les conditions requises par leur nature même; et dès lors, il n’y a
plus de raison valable pour les exclure du domaine de la science
proprement dite.

Jusqu’ici, tout ce que nous avons appris au sujet de ces faits, c’est
que leur origine est inconnue. On dira que c’est peu et que la
découverte est assez pitoyable. J’en conviens volontiers; s’imaginer
qu’on explique un phénomène en disant que c’est un inconnu qui le
produit, serait en effet puéril. Mais c’est déjà quelque chose que d’en
repérer la source, de ne pas s’attarder au sein d’une brume où l’on
tente au hasard toutes les directions, de concentrer peu à peu
l’attention sur un point unique d’où partent tous les prodiges et de
reconnaître à chaque instant, dans chaque phénomène, les habitudes, les
procédés et les traits essentiels du même inconnu. C’est à peu près tout
ce qu’on peut faire pour l’instant; mais ce premier effort n’est point
tout à fait méprisable.


II

Il nous a donc semblé que c’était notre hôte inconnu qui s’exprimait au
nom des morts dans les tables tournantes, l’écriture et la parole
automatiques. Il nous a paru prendre en nous-mêmes la place de ceux qui
ne sont plus, s’unir peut-être à des forces qui ne périssent point,
visiter les tombeaux pour en ramener d’inexplicables fantômes qui
surgissent inutilement devant nous ou hantent nos demeures sans nous
dire pourquoi. Nous l’avons vu, dans des expériences d’intuition et de
lucidité, supprimer tous les obstacles qui éloignent ou cachent les
pensées; et, à travers les corps devenus transparents, lire à même notre
âme les secrets oubliés du passé, les sentiments qui n’ont pas encore de
forme, les intentions qui ne sont pas encore nées. Nous avons constaté
qu’il lui suffit d’un objet touché par un être lointain, pour
qu’immédiatement il participe à la vie la plus profonde, la plus intime
de cet être, descende plus bas et monte plus haut que lui, voie ce qu’il
voit et ce qu’il ne voit pas, les paysages qui l’entourent, la maison
qu’il habite, comme les dangers qui le menacent et les passions secrètes
qui l’agitent. Nous l’avons surpris errant çà et là, au hasard, dans
l’avenir, le confondant avec le présent et le passé, désorienté mais
clairvoyant, sachant peut-être tout, mais ignorant l’importance de ce
qu’il sait ou encore inhabile à en tirer parti ou à se faire entendre;
oublieux et méticuleux, prolixe et réticent, inutile et indispensable.
Nous l’avons vu enfin, alors que nous l’avions cru jusqu’ici
indissolublement, inaltérablement humain, émerger tout à coup d’autres
créatures et y révéler des facultés qui rejoignent les nôtres,
communient avec elles au fond du plus profond des mystères, les égalent
et parfois les surpassent dans une région qui nous semblait à tort le
seul domaine vraiment intangible de l’homme; je veux dire le domaine
obscur et abstrus des grands nombres.

Il a encore bien d’autres manifestations non moins étranges, plus
importantes peut-être, que nous nous proposons d’examiner plus tard,
notamment ses surprenantes vertus thérapeutiques, et ses phénomènes de
matérialisation. Mais sans préjuger ce que nous ignorons encore,
peut-être, au cours des pages précédentes, l’avons-nous suffisamment
esquissé pour qu’il soit d’ores et déjà possible de dégager d’un
fouillis de lignes souvent contradictoires, certains traits généraux et
caractéristiques.


III

Mais d’abord, existe-t-il vraiment, ce personnage tragique et falot,
évasif et inévitable que nous avons sinon dessein de peindre, tout au
moins de dépouiller de quelques-unes de ses ombres? Il serait téméraire
de l’affirmer trop hautement, mais en attendant, dans les parages où
nous supposons qu’il règne, tout se passe comme s’il existait.
Supprimez-le, et vous êtes obligé de peupler le monde et d’encombrer
votre vie d’une foule d’êtres hypothétiques et imaginaires: dieux,
demi-dieux, anges, démons, désincarnés, entités spirituelles,
intelligences interplanétaires, etc.; admettez-le, et tous ces fantômes,
sans nécessairement disparaître, car ils peuvent fort bien subsister
dans son ombre, deviennent accessoires ou superflus. Il n’est pas
intolérant et n’élimine définitivement aucune des hypothèses par
lesquelles l’homme s’est jusqu’à ce jour efforcé d’expliquer ce qu’il ne
comprenait pas, et qui, sur certains points, sont acceptables, bien
qu’aucune ne soit confirmée; mais il les ramène à soi, les englobe ou
les domine sans les annihiler. Si vous tenez, par exemple, pour choisir
l’hypothèse la plus défendable et qu’il est parfois difficile d’écarter
nettement, si vous tenez à ce que les désincarnés prennent part à vos
actes, hantent votre maison, inspirent vos pensées, révèlent votre
avenir, il vous dira: c’est vrai, mais c’est encore moi-même; je suis
désincarné, ou plutôt, je ne suis pas incarné tout entier, ce n’est
qu’une petite partie de mon être qui se trouve dans votre chair; et le
reste, qui est presque tout, va et vient librement parmi ceux qui furent
comme parmi ceux qui seront; et lorsqu’ils semblent vous parler, c’est
ma propre parole qui, pour se faire mieux écouter et secouer votre
attention si souvent endormie, emprunte leurs habitudes et leur voix. Si
vous aimez mieux avoir affaire à des entités supérieures d’origine
inconnue, à des intelligences interplanétaires ou surnaturelles, c’est
toujours moi; car n’étant pas entièrement dans votre corps, il faut bien
que je sois ailleurs, et être ailleurs quand on n’est pas retenu par le
poids de la chair, c’est être partout où l’on veut. On le voit, il a
réponse à tout, il prend tous les noms qu’on désire et rien ne le
limite, parce qu’il habite un monde où les bornes sont aussi illusoires
que les mots inutiles que nous employons sur la terre.


IV

S’il a réponse à tout, cependant on lui a fait, au sujet de certaines
manifestations ou révélations qu’il attribue expressément aux
désincarnés, d’assez justes et graves reproches. D’abord, comme le
remarque le Dr Maxwell, il n’a pas de doctrine bien fixe. Dans tous les
pays du monde, lorsqu’il parle au nom des esprits, il affirme qu’ils se
réincarnent et rapporte volontiers leurs avatars passés. En Angleterre,
au contraire, il assure d’habitude qu’ils ne se réincarnent point.
Qu’est-ce à dire? Cette ignorance ou cette contradiction, de la part de
celui qui paraît tout savoir, n’est-elle pas étrange? Il y a pis: tantôt
il attribue aux esprits, tantôt à lui-même ou à n’importe qui les
révélations qu’il nous fait. A quel moment dit-il la vérité? Au moins
deux fois sur trois il se trompe ou nous trompe. S’il se trompe sur un
point où il lui doit être facile de connaître la vérité, que peut-il
nous apprendre au sujet d’un monde dont il ignore les lois les plus
élémentaires, puisqu’il ne sait même pas si c’est lui ou un autre qui
nous parle au nom de ce monde? Faut-il croire qu’il s’agite dans les
mêmes ténèbres que notre pauvre moi superficiel qu’il prétend si souvent
éclairer et inspire en effet dans la plupart des grandes circonstances
de la vie? S’il nous trompe, pourquoi le fait-il? On ne voit aucun but,
il ne demande rien, ni aumônes, ni prières, ni pensées en faveur de ceux
dont il se couvre à seule fin de nous induire en erreur. A quoi bon ces
jeux malfaisants, puérils et ces lamentables et glaciales plaisanteries
d’outre-tombe? Il ment donc pour le seul plaisir de mentir; et notre
hôte inconnu, cette subconscience infinie et sans doute immortelle en
qui nous avions mis nos dernières espérances, ne serait donc, en fin de
compte, qu’un imbécile, un farceur déplorable ou un fourbe?


V

Je ne crois pas que la vérité soit aussi noire. Il ne se trompe pas plus
qu’il ne nous trompe; mais c’est nous-mêmes qui nous trompons. Il n’est
pas seul en scène et ce n’est pas sa voix qu’entendent nos oreilles.
Celles-ci ne sont pas faites pour recueillir les bruits d’un monde qui
ne ressemble pas au nôtre. S’il pouvait nous parler lui-même et nous
dire ce qu’il sait, il est probable qu’à l’instant nous cesserions
d’être sur cette terre. Mais nous sommes dans notre corps des
prisonniers profondément ensevelis avec lesquels il ne communique pas
quand il veut. Il rôde autour des murs, il crie, il avertit, il frappe à
toutes les portes; mais rien ne nous parvient qu’une inquiétude vague,
un murmure indistinct que nous traduit parfois un geôlier mal éveillé et
d’ailleurs, comme nous, captif jusqu’à la mort. Le geôlier fait de son
mieux, il a ses façons de parler, ses expressions familières; il connaît
les nôtres, et à l’aide des mots qu’il possède et de ceux qu’il entend
répéter, il s’applique à nous faire comprendre ce qu’il ne comprend
guère lui-même. Il ne sait pas au juste d’où proviennent les bruits
qu’il entend, et selon que dans la journée il fut question de tempêtes,
de guerres ou d’émeutes, il les attribue aux vents, aux soldats, aux
foules déchaînées. En d’autres termes, et pour parler sans métaphores,
c’est le médium qui tire de son langage habituel et de celui que lui
suggère l’assistance, de quoi revêtir et identifier les pressentiments,
les visions aux formes insolites qui sortent il ne sait d’où. S’il croit
que les morts survivent, il s’imaginera naturellement que ce sont les
morts qui lui parlent. S’il a un esprit, un ange, un démon, un dieu
favori, il s’exprimera en leur nom; s’il n’a pas d’opinion préconçue, il
ne fera même pas allusion à l’origine de ses révélations. Le langage
inarticulé de la subconscience emprunte forcément celui de la conscience
normale; et les deux se confondent en une sorte de jargon ondoyant et
divers. Et notre hôte inconnu qui n’entend pas nous faire un cours
doctrinal sur son entité, mais simplement nous communiquer comme il peut
un avertissement plus ou moins inutile ou une marque de son existence,
semble médiocrement se soucier des vêtements dont on l’affuble et dont,
au demeurant, il n’a pas le choix, car dans son impotence à se
manifester ou notre inhabileté à le comprendre, il doit se contenter de
ce qui lui tombe sous la main.

Au surplus, si l’on attribue trop exclusivement aux esprits ce qui vient
d’autre part, l’erreur, à ses yeux, n’est sans doute pas grande, car il
n’est pas insensé de croire qu’il vit avec ce qui ne meurt pas dans les
morts comme avec ce qui ne meurt pas en nous-mêmes, avec ce qui n’entre
pas dans la tombe, comme avec ce qui ne s’incarne point à l’heure de la
naissance.


VI

Il n’y a donc pas lieu de proscrire entièrement les autres théories. La
plupart renferment sans doute plus d’une parcelle de vérité; et,
notamment, la grande querelle de la subconscience et du spiritisme
repose en somme sur un malentendu. Il est fort possible et même assez
probable que les morts nous entourent, puisqu’il est impossible que les
morts ne vivent pas. Notre subconscience doit se mêler à tout ce qui ne
meurt pas en eux; et ce qui meurt en eux ou plutôt se disperse et perd
toute importance, n’est que la petite conscience rassemblée sur cette
terre et maintenue jusqu’à la dernière heure par les liens fragiles de
la mémoire. En toutes ces manifestations de notre hôte inconnu, c’est
notre moi d’après la tombe qui déjà vit en nous tandis que nous sommes
encore dans la chair et rejoint par moments ce qui ne périt pas dans
ceux qui ont quitté leur corps. L’existence de notre hôte inconnu
supposerait donc l’immortalité d’une partie de nous-mêmes? Est-il
possible d’en douter? Vous êtes-vous jamais imaginé que vous péririez
tout entier? Pour moi, ce que je ne saurais me représenter, c’est la
façon dont vous vous représenteriez cet anéantissement total. Mais si
vous ne pouvez entièrement périr, il est non moins certain que ceux qui
vous ont précédé n’ont pas péri non plus; et dès lors, il n’est pas tout
à fait invraisemblable qu’on les puisse retrouver et communiquer avec
eux. En ce sens élargi, l’hypothèse spirite est parfaitement admissible;
mais ce qui ne l’est point du tout, c’est l’étroite et minable
interprétation que lui donnent trop souvent ses adeptes. Ils voient les
morts s’agglomérer autour de nous comme de misérables fantoches
indissolublement attachés aux médiocres lieux de leur agonie, par les
mille petits fils d’insipides souvenirs et de radoteuses manies. Ils
seraient là, encombrant nos demeures, plus bassement humains que s’ils
vivaient encore, vagues, inconsistants, bavards, désemparés, inutiles,
oisifs, agitant pêle-mêle leurs ombres désolées que dévorent lentement
le silence et l’oubli, s’occupant sans cesse de ce qui ne les regarde
plus, mais à peu près incapables de nous rendre un service réel; tels,
en un mot, qu’ils finiraient par nous persuader que la mort ne sert de
rien, ne purifie, n’élève, ne délivre rien et qu’elle est redoutable et
sans espoir.


VII

Non, ce qui parle et se démène ainsi, ce ne sont pas les morts. Du
reste, pourquoi les évoquer sans nécessité? Je comprendrais qu’on y fût
obligé s’il n’y avait pas, hors d’eux, de phénomènes analogues; mais
dans l’intuition et la lucidité de médiums non spirites, et notamment en
psychométrie, on obtient des communications de subconscience à
subconscience, des révélations de faits inconnus, oubliés ou futurs tout
aussi frappants, quoique dépouillés des bavardages ineptes et des
réminiscences encombrantes dont nous accablent des défunts d’autant plus
jaloux de prouver leur identité qu’ils sentent qu’ils n’existent point.

Il est infiniment plus probable qu’il y a, dans les régions équivoques
où nous nous hasardons, une étrange mêlée de forces hétérogènes. Tout ce
drame ambigu, aux foules incohérentes, se déroule vraisemblablement aux
alentours de l’estuaire nébuleux où notre conscience normale se jette
dans notre subconscience. La conscience du médium,--car ne l’oublions
pas, il y a toujours et nécessairement un médium aux sources de ces
phénomènes,--la conscience du médium,--obnubilée du reste par la
«trance»,--la seule qui possède notre parole humaine et puisse se faire
entendre, accueille d’abord et presque exclusivement ce qu’elle comprend
le mieux et ce qui l’intéresse le plus dans les révélations étouffées et
tronquées de notre hôte inconnu qui communique, lui, avec les morts et
les vivants et tout ce qui existe. Le reste, qui est seul important,
mais moins net et moins vif, parce qu’il vient de loin, ne se fraye
qu’exceptionnellement un passage difficile à travers un caquetage
insignifiant. Ajoutons que notre subconscience, comme le remarque très
justement le Dr Geley, est formée d’éléments superposés, et part de
l’inconscience qui préside aux mouvements instinctifs de la vie
organique de l’espèce et de l’individu, en passant par des gradations
insaisissables, pour s’élever jusqu’au psychisme supérieur dont la
puissance et l’étendue ne paraissent pas avoir de bornes. La voix du
médium, ou celle que nous entendons en nous-mêmes lorsqu’en certaines
circonstances ardentes et profondes de notre vie nous devenons notre
propre médium, a donc à traverser trois mondes ou trois règnes: celui
des instincts ataviques qui nous rattachent à l’animal, celui de la
conscience humaine ou empirique et enfin celui de notre hôte inconnu ou
de notre subconscience supérieure, qui nous relie à d’immenses réalités
invisibles et qu’on peut appeler, si l’on veut, divin ou surhumain. Il
n’est plus dès lors surprenant que l’intermédiaire, qu’il soit spirite,
autonome, palingénésiste ou ce qu’il lui plaira, se perde en ces remous
violents et confus et que la vérité ou le message qu’il nous apporte,
ballotté et roulé en tous sens, nous parvienne brisé, morcelé,
pulvérisé, méconnaissable.

Du reste, je le répète, n’était le sort dérisoire fait à nos morts dans
l’interprétation spirite, cette question d’origine n’aurait guère
d’importance, puisqu’aussi bien la mort et la vie se rejoignent et
s’unissent sans cesse en toutes choses. Il y a assurément des morts en
toutes ces manifestations, attendu que nous sommes pleins de morts et
que la plus grande partie de nous-mêmes est dès à présent immergée dans
la mort, c’est-à-dire vit déjà de la vie sans limites qui nous attend de
l’autre côté du tombeau.


VIII

On aurait tort, au demeurant, de fixer toute son attention sur ces
phénomènes extraordinaires, qu’il s’agisse de ceux auxquels nous mêlons
indûment les défunts ou des autres non moins saisissants auxquels nous
ne croyons pas qu’ils prennent part. Ce sont évidemment des points
d’émergence précieux qui nous permettent de repérer approximativement
l’étendue, les formes et les habitudes de notre mystère. Mais c’est au
fond de nous, dans le silence et la nuit de notre être, où il ne cesse
de s’agiter et mène notre destin, que nous devons nous appliquer à le
surprendre et à le découvrir. Et je ne parle pas seulement des songes,
des pressentiments, des intuitions vagues, des inspirations plus ou
moins géniales qui sont encore des manifestations pour ainsi dire
spécifiques et analogues à celles dont nous nous sommes occupés. Il a
une autre existence plus secrète et beaucoup plus active qu’on commence
à peine d’étudier et qui est, si l’on descend aux dernières vérités,
notre seule existence réelle. Des creux les plus obscurs de notre moi,
il dirige notre vie véritable, qui est celle qui ne doit pas mourir,
sans se soucier de nos pensées et de tout ce qui émane de notre raison
qui croit guider nos pas. Il connaît seul le long passé d’avant notre
naissance et l’avenir sans fin qui suivra l’adieu que nous dirons à
cette terre. Il est lui-même cet avenir et ce passé; tous ceux dont nous
sommes nés, comme tous ceux qui naîtront de nous. Il représente dans
l’individu, non seulement l’espèce, mais ce qui la précède et lui
succédera et n’a ni commencement ni terme; c’est pourquoi rien ne
l’atteint, rien ne l’émeut qui n’intéresse pas ce qu’il représente.
Qu’un malheur ou une joie nous arrive, il sait à l’instant ce qu’ils
valent et s’ils vont ouvrir ou fermer les sources de la vie. Il est
celui qui ne se trompe point. La raison a beau lui prouver, par
d’irrésistibles syllogismes, qu’il se perd dans l’erreur; il se tait
sous le masque immobile dont nous n’avons pas encore su saisir
l’expression, et poursuit son chemin. Il nous traite comme des enfants
sans conséquence et sans discernement, ne répond jamais à nos
objections, nous refuse ce que nous demandons et nous prodigue ce que
nous refusons. Si nous allons à droite, il nous ramène à gauche. Si nous
cultivons telle vertu, telle faculté, que nous croyons ou aimerions
avoir, il l’ensevelit sous quelque autre que nous n’attendions pas, dont
nous ne voulions point. Il nous sauve d’un danger en donnant à nos
membres des mouvements et des gestes imprévus, infaillibles, qu’ils
n’avaient jamais faits et qui contrarient ceux qu’on leur avait appris;
il sait que l’heure n’est pas venue où il est inutile de se défendre. Il
choisit notre amour malgré l’indignation de notre intelligence ou de
notre pauvre cœur éphémère. Il sourit lorsque nous avons peur et parfois
il a peur lorsque nous sourions. Et toujours il l’emporte, humilie la
raison, écrase la sagesse et impose aux arguments comme aux passions le
dédaigneux silence du destin. Les plus grands médecins entourent notre
chevet, se trompent et nous trompent en affirmant notre perte ou notre
salut: lui seul nous dit tout bas la vérité qui compte. Mille coups qui
paraissent mortels s’abattent sur notre tête sans que remue un cil de
ses paupières; mais voici qu’un tout petit choc que nos sens n’avaient
même pas transmis à notre entendement, le réveille en sursaut. Il se
dresse, il regarde, il comprend. Il a vu sinuer la fissure dans la voûte
qui sépare les deux vies. Il donne le signal du départ. Aussitôt la
panique se propage de cellule en cellule, l’innombrable cité que nous
sommes pousse des hurlements de détresse et d’horreur et se bouscule
autour des portes de la mort.


IX

Cette grande figure, cet être nouveau qui était là, depuis toujours,
dans nos ténèbres, mais dont les gestes gauches et démesurés qu’on
attribuait jusqu’ici aux dieux, aux démons ou aux morts, ont pour la
première fois appelé notre attention sérieuse; on l’a comparé à un bloc
immense dont notre personnalité n’est qu’une petite facette; à un
iceberg dont nous voyons scintiller quelques prismes qui représentent
notre vie, tandis que les neuf dixièmes de l’énorme masse demeurent
ensevelies dans les ombres marines. Selon Sir Oliver Lodge, c’est la
partie de notre être qui ne s’est pas incarnée; selon Gustave Le Bon,
c’est l’âme condensée de nos aïeux,--ce qui est vrai, sans nul doute,
mais seulement une partie de la vérité, car on y trouve aussi l’âme de
l’avenir et probablement de bien d’autres forces qui ne sont pas
nécessairement humaines.--William James y voit une conscience cosmique
diffuse et l’intrusion fortuite, en notre monde scientifiquement
organisé, de débris et de vestiges du chaos primordial. Voilà bien des
images qui s’efforcent de nous donner une idée d’une réalité si vaste
qu’on ne peut la saisir. Il est certain que ce qu’on voit de notre vie
terrestre n’est rien au prix de ce qu’on ne voit point. Du reste, dès
qu’on y réfléchit, il serait monstrueux et inexplicable que nous
fussions seulement ce que nous paraissons être; rien que nous, tout
entiers et complets en nous-mêmes, séparés, isolés, circonscrits par
notre corps, notre esprit, notre conscience, notre naissance et notre
mort. Nous ne devenons possibles et vraisemblables qu’à la condition de
nous déborder de toutes parts et de nous prolonger dans tous les sens et
tous les temps.


X

Mais comment rendre compte de l’incroyable contraste entre la grandeur
sans mesure de notre hôte inconnu, entre l’assurance, le calme, la
gravité de la vie intérieure qu’il mène au fond de nous et les
incohérences puériles et quelquefois grotesques de ce qu’on pourrait
appeler son existence publique? En nous, c’est le souverain juge, le
pondérateur, le prophète et presque le dieu tout puissant; au dehors,
dès qu’il quitte sa retraite et se manifeste par des actes extérieurs,
ce n’est plus qu’un diseur de bonne aventure, un rebouteux, une sorte de
prestidigitateur ou de téléphoniste facétieux, j’allais dire d’acrobate
ou de pitre. A quel moment est-il vraiment lui-même? Est-il pris de
vertige lorsqu’il sort de son antre? Est-ce nous qui ne l’entendons
plus, ne le comprenons plus dès qu’il cesse de parler à voix basse et
d’agir dans l’ombre de notre vie? Sommes-nous, par rapport à lui, la
ruche épouvantée où plonge une main gigantesque et inexplicable, ou la
fourmilière affolée où se pose un pied colossal et incompréhensible? Ne
nous hasardons pas encore, à l’aide du peu que nous savons, à sonder la
bizarre énigme. Bornons-nous, pour l’instant, à noter au passage
d’autres questions un peu plus faciles auxquelles on peut tout au moins
essayer de répondre.

Et d’abord, s’agit-il de faits réellement nouveaux? Est-ce d’hier
seulement que l’existence de notre hôte inconnu et ses manifestations
extérieures nous furent révélées? Est-ce notre attention qui les fait
paraître plus nombreuses ou l’accroissement de leur nombre qui attire
enfin notre attention?

Il semble bien que si haut qu’on remonte le cours de l’histoire, on
retrouve partout, sous d’autres noms et dans une mise en scène souvent
plus prestigieuse, les mêmes phénomènes extraordinaires. Oracles,
prophéties, aruspices, incantations, évocations des morts, possessions,
apparitions, fantômes, guérisons miraculeuses, lévitations,
transmissions de pensée, résurrections apparentes, etc., reproduisent
exactement, bien qu’amplifiées par d’abondantes et d’évidentes fraudes,
notre surnaturel d’aujourd’hui. D’un autre côté, on peut constater que
la répartition des phénomènes psychiques est sensiblement égale sur
toute la surface du globe. En tout cas, il ne paraît pas y avoir de race
qui y soit absolument ou particulièrement réfractaire. On dirait
néanmoins qu’ils se manifestent de préférence chez les peuples les plus
civilisés,--peut-être parce qu’ils y sont plus soigneusement
recherchés,--et les plus primitifs. En somme, on ne saurait nier qu’on
se trouve en présence de facultés ou de sens plus ou moins latents, mais
universellement répandus qui font partie du patrimoine général et
constant de l’humanité. Mais ces facultés ou ces sens ont-ils évolué
comme la plupart des autres; et s’ils ne l’ont pas fait sur notre terre,
y saisit-on les traces d’une évolution extra-planétaire? Y a-t-il
progrès ou recul, sont-ils des rameaux inutiles et flétris ou des
bourgeons gonflés de sève et de promesses, se retirent-ils devant
l’intelligence ou gagnent-ils sur son domaine?


XI

M. Ernest Bozzano, un des maîtres les plus érudits, les plus hardis et
les plus subtils de la science nouvelle qui se forme, dans une
remarquable étude publiée par _Les Annales des Sciences psychiques_[31],
émet l’avis qu’à travers les siècles, ils sont demeurés stationnaires et
immuables. Ils ne se seraient nullement disséminés, généralisés et
affinés, comme tant d’autres beaucoup moins importants et moins utiles
au point de vue de la lutte pour la vie, ceux de la musique, par
exemple. Il ne paraît même pas, au dire de M. Bozzano, qu’il soit
possible de les cultiver ou de les développer méthodiquement. Les
peuples hindous, notamment, qui depuis des milliers d’années s’y
appliquent, ne sont parvenus qu’à mieux connaître les procédés
empiriques qui en favorisent les manifestations chez les individus qui
en étaient naturellement et préalablement doués. Je ne sais jusqu’à quel
point les assertions de M. Bozzano sont incontestables. Il s’agit là de
faits historiques ou lointains qu’il est fort difficile de contrôler. En
tous cas, c’est déjà quelque chose que d’avoir, comme on l’a fait aux
Indes, perfectionné les procédés empiriques qui favorisent les
phénomènes supra-normaux. On pourrait même dire que c’est à peu près
tout ce que nous sommes en droit d’espérer, attendu que de l’aveu même
de notre auteur, ces facultés sont latentes en tout homme et qu’il
suffit, comme on l’a fréquemment constaté, d’une maladie, d’un accident
traumatique et parfois d’une simple émotion ou d’un simple malaise pour
qu’elles se révèlent soudain chez l’individu qui en paraissait le plus
irrémédiablement dépourvu. Il est donc fort possible qu’en améliorant
les méthodes, en attaquant le mystère par d’autres angles, nous
obtenions des résultats plus décisifs que les Hindous. N’oublions pas
que c’est d’hier que notre science occidentale s’occupe de ces problèmes
et qu’elle possède des moyens d’investigation et d’expérimentation que
n’eurent jamais les Asiatiques. On peut même affirmer qu’à aucun moment
de l’existence de notre globe, l’intelligence scientifique ne fut mieux
outillée, plus apte à toutes les besognes, plus précise, plus habile et
plus pénétrante qu’aujourd’hui. Il n’y a donc nulle raison de croire,
parce que les empiriques orientaux y ont échoué, qu’elle ne réussira pas
à réveiller et à cultiver en tout homme ces facultés qui lui seraient
souvent plus utiles que celles de l’intelligence même. A certains points
de vue la véritable histoire de l’humanité est à peine commencée.

  [31] _Annales des Sciences psychiques_, sept. 1906.


XII

Néanmoins, en ce qui concerne l’évolution naturelle de ces facultés,
l’assertion de M. Bozzano semble assez justifiée. On ne remarque pas, en
effet, une différence flagrante ni même appréciable entre ce qu’elles
furent et ce qu’elles sont. Et cette anomalie est d’autant plus
surprenante qu’il est à peu près acquis qu’un sens ou une faculté se
développe en proportion de son utilité; or il en est peu, je pense, qui
eussent été non seulement plus utiles, mais même plus nécessaires à
l’homme. Il a toujours eu un intérêt urgent et primordial à connaître
immédiatement la pensée la plus secrète de son semblable qui est souvent
son adversaire, parfois son ennemi mortel. Il a toujours eu un intérêt
non moins grand à transmettre à l’instant sa pensée à travers l’espace,
à voir par delà les continents et les mers, à retourner dans le passé, à
s’avancer dans l’avenir, à retrouver à volonté, au fond de sa mémoire,
non seulement toutes les acquisitions de son expérience personnelle,
mais encore toutes celles de ses ancêtres; à communiquer avec les morts
et peut-être avec l’intelligence souveraine éparse dans l’univers, à
découvrir des sources et des trésors cachés, à se soustraire aux lois
draconiennes et déprimantes de la matière et de la pesanteur, à
supprimer la souffrance, à guérir la plupart de ses maladies et même à
reconstituer ses membres, sans compter bien d’autres miracles qu’il
pourrait faire s’il connaissait toutes les puissances merveilleuses qui
sommeillent sans doute aux obscurs replis de sa vie.

Est-ce encore un trait inattendu de la bizarre psychologie de notre hôte
inconnu? Voilà des facultés plus précieuses que les plus précieuses qui
nous ont fait ce que nous sommes, dont les bourgeons magiques pointent
de toutes parts sous notre intelligence, mais demeurent stériles depuis
des milliers et des milliers d’années, comme frappés de mort par les
souffles glacés qui viennent d’une autre sphère. Est-ce parce qu’il
s’occupe avant tout de l’espèce, qu’il néglige ainsi l’individu? Mais
enfin l’espèce n’est que l’ensemble et la succession des individus; et
son évolution dépend par conséquent de l’évolution de ceux-ci. Il y
aurait donc eu pour elle avantage évident à développer des facultés qui
l’eussent peut-être portée beaucoup plus loin, beaucoup plus haut que ne
l’a fait sa puissance cérébrale qui, seule, a progressé. Si elles
n’évoluent pas ici-bas, évoluent-elles ailleurs? Qu’est-ce que ces
puissances qui subsistent à l’écart et indépendantes des lois de cette
terre? Elles appartiennent donc à d’autres mondes? Mais alors que
viennent-elles faire en celui-ci? On dirait par moments, à voir ces
négligences, ces incertitudes et ces incohérences, que l’évolution de
l’homme a été intentionnellement retardée par une volonté supérieure,
comme si cette volonté avait craint qu’il n’allât trop vite, qu’il
devançât on ne sait quel ordre préétabli et ne sortît avant l’heure du
plan qui lui était assigné.


XIII

Et les énigmes s’accumulent qu’on ne peut espérer de résoudre. On a dit
que ces facultés anormales étaient des communications ou des
infiltrations elles-mêmes anormales à travers le diaphragme qui sépare
notre conscience de notre subconscience. C’est extrêmement probable,
mais une petite partie de la question. Il importerait avant tout de
savoir ce que représente cette subconscience, à quoi elle tend et avec
quoi elle-même communique. La forme cérébrale de la connaissance
est-elle une étape nécessaire ou accidentelle? Est-ce la forme
impersonnelle qu’elle prend dans la subconscience qui est la seule
vraie? Y a-t-il réellement, comme tout semble le prouver,
incompatibilité irréductible entre nos facultés intellectuelles et ces
facultés d’origine incertaine, au point que celles-ci ne peuvent se
manifester que grâce à l’affaiblissement ou durant la suspension de
celles-là? On constate, en tout cas, qu’elles ne s’exercent presque
jamais simultanément. Faut-il croire qu’à un moment donné, l’humanité ou
le génie qui préside à ses destinées ait eu à faire un choix exclusif et
redoutable entre l’énergie cérébrale et les mystérieuses forces de la
subconscience et qu’on trouve encore dans notre organisme les traces de
ses hésitations? Que serait devenue une humanité où la subconscience
l’eût emporté sur le cerveau? N’est-ce pas le cas des animaux et
l’humanité ne serait-elle pas demeurée purement animale? Ou bien cette
prépondérance d’un élément subconscient plus puissant que chez les
animaux et presque indépendant de notre corps n’eût-elle pas entraîné la
disparition de la vie telle que nous la subissons; et n’aurions-nous pas
dès à présent vécu tels que probablement nous vivrons lorsque nous
serons morts? Voilà bien des questions sans réponse, mais qui ne sont
peut-être pas aussi oiseuses qu’on le croirait d’abord.


XIV

Dans cet antagonisme, quel triomphe souhaiter et toute alliance entre
les deux forces ennemies est-elle à jamais impossible, tant que nous
sommes dans notre chair? En attendant, que faut-il faire? S’il est
indispensable de choisir, vers quoi penchera notre choix et quelle sera
l’Iphigénie que nous immolerons? Écouterons-nous ceux qui nous disent
qu’il n’y a plus rien à gagner ni à apprendre en ces parages
inhospitaliers où tous les phénomènes qui nous intriguent aujourd’hui
étaient connus depuis que l’homme est homme? Est-il vrai que
l’occultisme,--comme on l’a fort improprement appelé, car la science
qu’il poursuit n’est pas plus occulte que les autres,--est-il vrai qu’il
piétine, s’embarrasse sans espoir dans les mêmes faits équivoques et que
depuis sa renaissance qui date de plus d’un demi-siècle, il n’ait pas
fait un pas en avant? Il faut tout ignorer de l’admirable effort de ces
années fécondes pour oser hasarder une telle assertion. Ce n’est pas le
lieu de traiter cette question qui exigerait de longs développements;
mais il est permis d’affirmer qu’aucune science jusqu’ici, en aussi peu
de temps, n’a débrouillé pareil chaos, n’a constaté, contrôlé et classé
une telle quantité de faits, n’a plus rapidement éveillé, cultivé et
discipliné dans l’homme certaines facultés qu’on n’avait jamais
sérieusement cru qu’il possédât, n’a fait reconnaître comme
incontestable et introduit ainsi dans le cercle des réalités, sur quoi
nous fondons notre vie, certains phénomènes invraisemblables qu’on avait
dédaigneusement négligés jusqu’à ce jour. On attend encore, il est vrai,
l’application pratique et d’utilité quotidienne, la domestication de la
force nouvelle. On attend encore la manifestation révélatrice et
décisive qui emportera les derniers doutes et éclairera le problème
jusqu’au fond de ses origines. Mais convenons qu’on attend également
cette manifestation dans la plupart des sciences. Nous voici déjà, en
tout cas, en présence d’un surprenant amas de matériaux pesés et
vérifiés, qu’on avait pris jusqu’ici pour des déchets de rêves, des
débris de chimères ou de légendes sans importance, sans signification.
Durant plus de trois siècles, la science de l’électricité demeura à peu
près au point où se trouvent aujourd’hui nos sciences psychiques. On
enregistrait, on accumulait, on tentait d’interpréter une foule de
phénomènes bizarres et sans portée; on s’amusait autour de la machine de
Ramsden, des bouteilles de Leyde, de la pile de Volta encore indécise.
On croyait avoir découvert un passe-temps anodin, une ingénieuse
distraction de laboratoire ou de cabinet de physique; et, on ne
soupçonnait nullement qu’on effleurait les sources d’une puissance
universelle, irrésistible, inépuisable, invisiblement présente et active
en toutes choses, qui allait bientôt envahir la surface de notre globe.
Rien ne nous dit que les forces psychiques, que nous commençons à peine
d’entrevoir, ne nous réservent pas d’analogues surprises, avec cette
différence qu’il s’agit ici d’énergies et de mystères plus hauts, plus
grandioses et sans doute bien plus lourds de conséquences, puisqu’ils
touchent à nos destinées éternelles, passent à travers notre vie et
notre mort et débordent notre planète.


XV

Il n’est donc pas vrai que les sciences psychiques aient dit leur
dernier mot et qu’il n’y ait plus rien à en attendre. Elles viennent à
peine de s’éveiller ou de se réveiller: et, pour proroger d’une centaine
d’années la prédiction de Guyau, on pourrait dire, en songeant à elles,
que le XXe siècle «finira par des découvertes encore mal formulées, mais
aussi importantes peut-être, dans le monde moral, que celles de Newton
ou de Laplace dans le monde sidéral». Mais s’il y a beaucoup à en
espérer, ce n’est pas une raison pour leur demander tout et pour
abandonner en leur faveur ce qui nous a conduit où nous sommes. Le choix
dont nous avons parlé, entre l’intelligence et la subconscience, est
fait depuis longtemps et il ne nous appartient pas de le refaire. Nous
sommes entraînés par une force acquise depuis deux ou trois mille ans et
nos méthodes, comme nos habitudes intellectuelles, se sont elles-mêmes
transformées en une sorte de subconscience plus petite qui s’est
superposée et parfois mêlée plus ou moins à la grande. Bergson, dans le
très beau discours qu’il prononça le 28 mai 1913, en qualité de
président de la _Society for Psychical Research_, se demande ce qui se
serait passé si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques,
au lieu de faire converger toutes ses forces sur l’étude de la matière,
avait débuté par la considération de l’esprit; si Képler, Galilée,
Newton, par exemple, avaient été des psychologues. «Nous aurions
certainement eu, dit-il, une psychologie dont nous ne pouvons nous faire
aucune idée aujourd’hui, pas plus qu’on n’eût pu, avant Galilée,
imaginer ce que serait notre physique: cette psychologie eût
probablement été à notre psychologie actuelle ce que notre physique est
à celle d’Aristote. Étrangère à toute idée mécanistique, ne concevant
même pas la possibilité d’une pareille explication, la science eût
recherché alors, au lieu de les écarter _a priori_, des faits comme ceux
qu’étudie votre société; peut-être même la «recherche psychique»
eût-elle figuré parmi ses principales préoccupations. Une fois
découvertes les lois les plus générales de l’activité spirituelle (comme
le furent, en fait, les lois fondamentales de la mécanique), on aurait
passé de l’esprit proprement dit à la vie; la biologie se serait
constituée, mais une biologie vitaliste, toute différente de la nôtre,
qui serait allée chercher, derrière les formes sensibles des êtres
vivants, la force intérieure invisible, dont elles sont les
manifestations.»

Elle aurait donc rencontré, dès les premiers jours de son activité, tous
ces problèmes étranges: télépathie, matérialisations, clairvoyance,
thérapeutique miraculeuse, connaissance de l’avenir, survivance
possible, intelligence interplanétaire et tant d’autres, qu’elle a
négligés jusqu’ici; et qui, par suite de cette négligence, se trouvent
encore dans l’enfance. Mais comme l’esprit humain ne peut prendre en
même temps deux directions diamétralement opposées, elle eût forcément
délaissé les sciences mathématiques. Un bateau à vapeur, venu d’un autre
hémisphère où l’intelligence aurait suivi à notre insu la voie qu’a
suivie la nôtre, nous aurait paru aussi merveilleux, aussi incroyable
que nous paraissent aujourd’hui les phénomènes de notre subconscience.
Nous serions allés très loin dans ce que nous appelons à présent
l’inconnu ou l’occulte; mais nous aurions presque tout ignoré de la
physique, de la chimie et de la mécanique, à moins, ce qui est fort
possible, qu’en faisant le tour de l’occulte, nous ne les eussions
rejointes par un autre chemin. Il est vrai que certains peuples, les
Hindous notamment, les Égyptiens, les Incas peut-être, d’autres sans
doute qui n’ont pas laissé de traces suffisantes, ont pris ainsi les
choses par l’autre bout, et n’ont rien obtenu de décisif. Est-ce encore
une conséquence de l’irréductible incompatibilité entre les facultés de
l’intelligence et de la subconscience? C’est possible, mais n’oublions
point qu’il s’agit de peuples qui n’eurent jamais nos habitudes
intellectuelles, notre besoin de précision, de constatations, de
certitudes expérimentales, lequel besoin, du reste, n’a pris en nous
toute sa force que depuis deux ou trois siècles. Il est donc à présumer
que l’Européen serait allé dans l’autre voie beaucoup plus loin que
l’Oriental. Où serait-il arrivé? Possédant un cerveau différent,
naturellement plus clair, plus exigeant, plus logique, moins crédule,
plus pratique, plus proche des réalités, plus attentif aux petits faits,
mais n’ayant pas cultivé son intelligence scientifique, se serait-il
égaré ou aurait-il rencontré les vérités que nous cherchons encore et
qui peuvent être bien plus importantes que toutes nos conquêtes
matérielles? Mal préparé, mal équipé, mal équilibré, insuffisamment
lesté d’expériences et de certitudes, eût-il couru les dangers que
connurent tous les peuples trop mystiques? Il est bien difficile de se
l’imaginer. Mais ce qu’il n’eût pu faire sans péril, il est peut-être
l’heure de le tenter sans risques. Tout en n’abandonnant rien de son
intelligence qui est petite si on la compare aux étendues illimitées du
subconscient, mais qui est sûre, éprouvée et docile, il peut à présent
s’engager dans la grande aventure et essayer de faire ce qui n’a pas été
fait. Il s’agit de trouver l’alliance entre les deux puissances. Nous
ignorons encore les moyens d’aider, d’encourager, de développer,
d’apprivoiser, de rapprocher de nous la plus grande; cette recherche
sera la plus difficile, la plus mystérieuse et à certains égards la plus
dangereuse qu’ait entreprise l’humanité. Mais nous pouvons nous dire,
sans crainte de nous tromper beaucoup, que c’est la meilleure tâche du
moment. En tout cas, c’est la première fois, depuis que l’homme existe,
qu’il affrontera l’inconnu avec d’aussi bonnes armes, comme c’est aussi
la première fois, depuis l’éveil, que son intelligence, parvenue à un
sommet d’où elle peut presque tout comprendre, va recevoir enfin une
aide du dehors et entendre une voix qui n’est pas seulement l’écho de la
sienne.


FIN




TABLE DES MATIÈRES


                                      Pages.
  Avertissement                            v
  Introduction                             1
  Phantasmes des vivants et des morts     13
  La psychométrie                         41
  La connaissance de l’avenir             79
  Les chevaux d’Elberfeld                169
  L’hôte inconnu                         283




B--362.--Libr.-Impr. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTE INCONNU ***


    

Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.


START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE

PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg™ License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™
electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg™ License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg™.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg™ License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg™ website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™

Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg™,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.