Le Côté de Guermantes - Troisième partie

By Marcel Proust

The Project Gutenberg EBook of Le Côté de Guermantes, Troisième Partie
by Marcel Proust

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Côté de Guermantes, Troisième Partie

Author: Marcel Proust

Release Date: October 14, 2004 [EBook #13743]
Last Updated: November 20, 2017

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES ***




Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online
Distributed Proofreading Team From images generously made available
by gallica (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr











LE CÔTÉ DE GUERMANTES




OEUVRES DE MARCEL PROUST

_nrf_

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).
LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._.).

PASTICHES ET MÉLANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N.R.F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN
(_édition illustrée par Laprade_).

_Collection in-8 «A la Gerbe»_

OEUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).




MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

VIII

LE COTÉ DE GUERMANTES

(_TROISIÈME PARTIE_)

_nrf_

GALLIMARD






Les jours qui précédèrent mon dîner avec Mme de Stermaria me furent, non
pas délicieux, mais insupportables. C'est qu'en général, plus le temps
qui nous sépare de ce que nous nous proposons est court, plus il nous
semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus brèves ou
simplement parce que nous songeons à le mesurer. La papauté, dit-on,
compte par siècles, et peut-être même ne songe pas à compter, parce que
son but est à l'infini. Le mien étant seulement à la distance de trois
jours, je comptais par secondes, je me livrais à ces imaginations qui
sont des commencements de caresses, de caresses qu'on enrage de ne
pouvoir faire achever par la femme elle-même (ces caresses-là
précisément, à l'exclusion de toutes autres). Et en somme, s'il est vrai
qu'en général la difficulté d'atteindre l'objet d'un désir l'accroît (la
difficulté, non l'impossibilité, car cette dernière le supprime),
pourtant pour un désir tout physique, la certitude qu'il sera réalisé à
un moment prochain et déterminé n'est guère moins exaltante que
l'incertitude; presque autant que le doute anxieux, l'absence de doute
rend intolérable l'attente du plaisir infaillible parce qu'elle fait de
cette attente un accomplissement innombrable et, par la fréquence des
représentations anticipées, divise le temps en tranches aussi menues que
ferait l'angoisse.

Ce qu'il me fallait, c'était posséder Mme de Stermaria, car depuis
plusieurs jours, avec une activité incessante, mes désirs avaient
préparé ce plaisir-là, dans mon imagination, et ce plaisir seul, un
autre (le plaisir avec une autre) n'eût pas, lui, été prêt, le plaisir
n'étant que la réalisation d'une envie préalable et qui n'est pas
toujours la même, qui change selon les mille combinaisons de la rêverie,
les hasards du souvenir, l'état du tempérament, l'ordre de disponibilité
des désirs dont les derniers exaucés se reposent jusqu'à ce qu'ait été
un peu oubliée la déception de l'accomplissement; je n'eusse pas été
prêt, j'avais déjà quitté la grande route des désirs généraux et m'étais
engagé dans le sentier d'un désir particulier; il aurait fallu, pour
désirer un autre rendez-vous, revenir de trop loin pour rejoindre la
grande route et prendre un autre sentier. Posséder Mme de Stermaria dans
l'île du Bois de Boulogne où je l'avais invitée à dîner, tel était le
plaisir que j'imaginais à toute minute. Il eût été naturellement
détruit, si j'avais dîné dans cette île sans Mme de Stermaria; mais
peut-être aussi fort diminué, en dînant, même avec elle, ailleurs. Du
reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir sont
préalables à la femme, au genre de femmes qui convient pour cela. Elles
le commandent, et aussi le lieu; et à cause de cela font revenir
alternativement, dans notre capricieuse pensée, telle femme, tel site,
telle chambre qu'en d'autres semaines nous eussions dédaignés. Filles de
l'attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit où on trouve la
paix à leur côté, et d'autres, pour être caressées avec une intention
plus secrète, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la nuit, sont
légères et fuyantes autant qu'elles.

Sans doute déjà, bien avant d'avoir reçu la lettre de Saint-Loup, et
quand il ne s'agissait pas encore de Mme de Stermaria, l'île du Bois
m'avait semblé faite pour le plaisir parce que je m'étais trouvé aller y
goûter la tristesse de n'en avoir aucun à y abriter. C'est aux bords du
lac qui conduisent à cette île et le long desquels, dans les dernières
semaines de l'été, vont se promener les Parisiennes qui ne sont pas
encore parties, que, ne sachant plus où la retrouver, et si même elle
n'a pas déjà quitté Paris, on erre avec l'espoir de voir passer la jeune
fille dont on est tombé amoureux dans le dernier bal de l'année, qu'on
ne pourra plus retrouver dans aucune soirée avant le printemps suivant.
Se sentant à la veille, peut-être au lendemain du départ de l'être
aimé, on suit au bord de l'eau frémissante ces belles allées où déjà une
première feuille rouge fleurit comme une dernière rose, on scrute cet
horizon où, par un artifice inverse à celui de ces panoramas sous la
rotonde desquels les personnages en cire du premier plan donnent à la
toile peinte du fond l'apparence illusoire de la profondeur et du
volume, nos yeux passant sans transition du parc cultivé aux hauteurs
naturelles de Meudon et du mont Valérien ne savent pas où mettre une
frontière, et font entrer la vraie campagne dans l'oeuvre du jardinage
dont ils projettent bien au delà d'elle-même l'agrément artificiel;
ainsi ces oiseaux rares élevés en liberté dans un jardin botanique et
qui chaque jour, au gré de leurs promenades ailées, vont poser jusque
dans les bois limitrophes une note exotique. Entre la dernière fête de
l'été et l'exil de l'hiver, on parcourt anxieusement ce royaume
romanesque des rencontres incertaines et des mélancolies amoureuses, et
on ne serait pas plus surpris qu'il fût situé hors de l'univers
géographique que si à Versailles, au haut de la terrasse, observatoire
autour duquel les nuages s'accumulent contre le ciel bleu dans le style
de Van der Meulen, après s'être ainsi élevé en dehors de la nature, on
apprenait que là où elle recommence, au bout du grand canal, les
villages qu'on ne peut distinguer, à l'horizon éblouissant comme la mer,
s'appellent Fleurus ou Nimègue.

Et le dernier équipage passé, quand on sent avec douleur qu'elle ne
viendra plus, on va dîner dans l'île; au-dessus des peupliers
tremblants, qui rappellent sans fin les mystères du soir plus qu'ils n'y
répondent, un nuage rose met une dernière couleur de vie dans le ciel
apaisé. Quelques gouttes de pluie tombent sans bruit sur l'eau antique,
mais dans sa divine enfance restée toujours couleur du temps et qui
oublie à tout moment les images des nuages et des fleurs. Et après que
les géraniums ont inutilement, en intensifiant l'éclairage de leurs
couleurs, lutté contre le crépuscule assombri, une brume vient
envelopper l'île qui s'endort; on se promène dans l'humide obscurité le
long de l'eau ou tout au plus le passage silencieux d'un cygne vous
étonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands ouverts et
le sourire d'un enfant qu'on ne croyait pas réveillé. Alors on voudrait
d'autant plus avoir avec soi une amoureuse qu'on se sent seul et qu'on
peut se croire loin.

Mais dans cette île, où même l'été il y avait souvent du brouillard,
combien je serais plus heureux d'emmener Mme de Stermaria maintenant que
la mauvaise saison, que la fin de l'automne était venue. Si le temps
qu'il faisait depuis dimanche n'avait à lui seul rendu grisâtres et
maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait--comme d'autres
saisons les faisaient embaumés, lumineux, italiens,--l'espoir de
posséder dans quelques jours Mme de Stermaria eût suffi pour faire se
lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination
monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la
veille s'était élevé même à Paris, non seulement me faisait songer sans
cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d'inviter, mais
comme il était probable que, bien plus épais encore que dans la ville,
il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais
qu'il ferait pour moi de l'île des Cygnes un peu l'île de Bretagne dont
l'atmosphère maritime et brumeuse avait toujours entouré pour moi comme
un vêtement la pâle silhouette de Mme de Stermaria. Certes quand on est
jeune, à l'âge que j'avais dans mes promenades du côté de Méséglise,
notre désir, notre croyance confère au vêtement d'une femme une
particularité individuelle, une irréductible essence. On poursuit la
réalité. Mais à force de la laisser échapper, on finit par remarquer
qu'à travers toutes ces vaines tentatives où on a trouvé le néant,
quelque chose de solide subsiste, c'est ce qu'on cherchait. On commence
à dégager, à connaître ce qu'on aime, on tâche à se le procurer, fût-ce
au prix d'un artifice. Alors, à défaut de la croyance disparue, le
costume signifie la suppléance à celle-ci par le moyen d'une illusion
volontaire. Je savais bien qu'à une demi-heure de la maison je ne
trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlacé à Mme de
Stermaria, dans les ténèbres de l'île, au bord de l'eau, je ferais comme
d'autres qui, ne pouvant pénétrer dans un couvent, du moins, avant de
posséder une femme, l'habillent en religieuse.

Je pouvais même espérer d'écouter avec la jeune femme quelque clapotis
de vagues, car, la veille du dîner, une tempête se déchaîna. Je
commençais à me raser pour aller dans l'île retenir le cabinet (bien
qu'à cette époque de l'année l'île fût vide et le restaurant désert) et
arrêter le menu pour le dîner du lendemain, quand Françoise m'annonça
Albertine. Je fis entrer aussitôt, indifférent à ce qu'elle me vît
enlaidi d'un menton noir, celle pour qui à Balbec je ne me trouvais
jamais assez beau, et qui m'avait coûté alors autant d'agitation et de
peine que maintenant Mme de Stermaria. Je tenais à ce que celle-ci reçût
la meilleure impression possible de la soirée du lendemain. Aussi je
demandai à Albertine de m'accompagner tout de suite jusqu'à l'île pour
m'aider à faire le menu. Celle à qui on donne tout est si vite remplacée
par une autre, qu'on est étonné soi-même de donner ce qu'on a de
nouveau, à chaque heure, sans espoir d'avenir. A ma proposition le
visage souriant et rose d'Albertine, sous un toquet plat qui descendait
très bas, jusqu'aux yeux, sembla hésiter. Elle devait avoir d'autres
projets; en tout cas elle me les sacrifia aisément, à ma grande
satisfaction, car j'attachais beaucoup d'importance à avoir avec moi une
jeune ménagère qui saurait bien mieux commander le dîner que moi.

Il est certain qu'elle avait représenté tout autre chose pour moi, à
Balbec. Mais notre intimité, même quand nous ne la jugeons pas alors
assez étroite, avec une femme dont nous sommes épris crée entre elle et
nous, malgré les insuffisances qui nous font souffrir alors, des liens
sociaux qui survivent à notre amour et même au souvenir de notre amour.
Alors, dans celle qui n'est plus pour nous qu'un moyen et un chemin vers
d'autres, nous sommes tout aussi étonnés et amusés d'apprendre de notre
mémoire ce que son nom signifia d'original pour l'autre être que nous
avons été autrefois, que si, après avoir jeté à un cocher une adresse,
boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement à la
personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent
jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait là et
celui du bac qui traversait la Seine.

Certes, mes désirs de Balbec avaient si bien mûri le corps d'Albertine,
y avaient accumulé des saveurs si fraîches et si douces que, pendant
notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux,
secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles
mortes, je me disais que, s'il y avait eu un risque pour que Saint-Loup
se fût trompé, ou que j'eusse mal compris sa lettre et que mon dîner
avec Mme de Stermaria ne me conduisît à rien, j'eusse donné rendez-vous
pour le même soir très tard à Albertine, afin d'oublier pendant une
heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma
curiosité avait jadis supputé, soupesé tous les charmes dont il
surabondait maintenant, les émotions et peut-être les tristesses de ce
commencement d'amour pour Mme de Stermaria. Et certes, si j'avais pu
supposer que Mme de Stermaria ne m'accorderait aucune faveur le premier
soir, je me serais représenté ma soirée avec elle d'une façon assez
décevante. Je savais trop bien par expérience comment les deux stades
qui se succèdent en nous, dans ces commencements d'amour pour une femme
que nous avons désirée sans la connaître, aimant plutôt en elle la vie
particulière où elle baigne qu'elle-même presque inconnue
encore,--comment ces deux stades se reflètent bizarrement dans le
domaine des faits, c'est-à-dire non plus en nous-même, mais dans nos
rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais causé avec elle,
hésité, tentés que nous étions par la poésie qu'elle représente pour
nous. Sera-ce elle ou telle autre? Et voici que les rêves se fixent
autour d'elle, ne font plus qu'un avec elle. Le premier rendez-vous avec
elle, qui suivra bientôt, devrait refléter cet amour naissant. Il n'en
est rien. Comme s'il était nécessaire que la vie matérielle eût aussi
son premier stade, l'aimant déjà, nous lui parlons de la façon la plus
insignifiante: «Je vous ai demandé de venir dîner dans cette île parce
que j'ai pensé que ce cadre vous plairait. Je n'ai du reste rien de
spécial à vous dire. Mais j'ai peur qu'il ne fasse bien humide et que
vous n'ayez froid.--Mais non.--Vous le dites par amabilité. Je vous
permets, madame, de lutter encore un quart d'heure contre le froid, pour
ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d'heure, je vous ramènerai de
force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume.» Et sans lui avoir
rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d'elle, tout au plus
une certaine façon de regarder, mais ne pensant qu'à la revoir. Or, la
seconde fois (ne retrouvant même plus le regard, seul souvenir, mais ne
pensant plus malgré cela qu'à la revoir) le premier stade est dépassé.
Rien n'a eu lieu dans l'intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du
confort du restaurant, nous disons, sans que cela étonne la personne
nouvelle, que nous trouvons laide, mais à qui nous voudrions qu'on parle
de nous à toutes les minutes de sa vie: «Nous allons avoir fort à faire
pour vaincre tous les obstacles accumulés entre nos coeurs. Pensez-vous
que nous y arriverons? Vous figurez-vous que nous puissions avoir raison
de nos ennemis, espérer un heureux avenir?» Mais ces conversations,
d'abord insignifiantes, puis faisant allusion à l'amour, n'auraient pas
lieu, j'en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. Mme de Stermaria se
donnerait dès le premier soir, je n'aurais donc pas besoin de convoquer
Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soirée. C'était
inutile, Robert n'exagérait jamais et sa lettre était claire!

Albertine me parlait peu, car elle sentait que j'étais préoccupé. Nous
fîmes quelques pas à pied, sous la grotte verdâtre, quasi sous-marine,
d'une épaisse futaie sur le dôme de laquelle nous entendions déferler le
vent et éclabousser la pluie. J'écrasais par terre des feuilles mortes,
qui s'enfonçaient dans le sol comme des coquillages, et je poussais de
ma canne des châtaignes piquantes comme des oursins.

Aux branches les dernières feuilles convulsées ne suivaient le vent que
de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant,
elles tombaient à terre et le rattrapaient en courant. Je pensais avec
joie combien, si ce temps durait, l'île serait demain plus lointaine
encore et en tout cas entièrement déserte. Nous remontâmes en voiture,
et comme la bourrasque s'était calmée, Albertine me demanda de
poursuivre jusqu'à Saint-Cloud. Ainsi qu'en bas les feuilles mortes, en
haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une
sorte de section conique pratiquée dans le ciel laissait voir la
superposition rose, bleue et verte, étaient tout préparés à destination
de climats plus beaux. Pour voir de plus près une déesse de marbre qui
s'élançait de son socle, et, toute seule dans un grand bois qui semblait
lui être consacré, l'emplissait de la terreur mythologique, moitié
animale, moitié sacrée de ses bonds furieux, Albertine monta sur un
tertre, tandis que je l'attendais sur le chemin. Elle-même, vue ainsi
d'en bas, non plus grosse et rebondie comme l'autre jour sur mon lit où
les grains de son cou apparaissaient à la loupe de mes yeux approchés,
mais ciselée et fine, semblait une petit statue sur laquelle les minutes
heureuses de Balbec avaient passé leur patine. Quand je me retrouvai
seul chez moi, me rappelant que j'avais été faire une course
l'après-midi avec Albertine, que je dînais le surlendemain chez Mme de
Guermantes, et que j'avais à répondre à une lettre de Gilberte, trois
femmes que j'avais aimées, je me dis que notre vie sociale est, comme un
atelier d'artiste, remplie des ébauches délaissées où nous avions cru un
moment pouvoir fixer notre besoin d'un grand amour, mais je ne songeai
pas que quelquefois, si l'ébauche n'est pas trop ancienne, il peut
arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une oeuvre toute
différente, et peut-être même plus importante que celle que nous avions
projetée d'abord.

Le lendemain, il fit froid et beau: on sentait l'hiver (et, de fait, la
saison était si avancée que c'était miracle si nous avions pu trouver
dans le Bois déjà saccagé quelques dômes d'or vert). En m'éveillant je
vis, comme de la fenêtre de la caserne de Doncières, la brume mate, unie
et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme du
sucre filé. Puis le soleil se cacha et elle s'épaissit encore dans
l'après-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, mais il
était encore trop tôt pour partir; je décidai d'envoyer une voiture à
Mme de Stermaria. Je n'osai pas y monter pour ne pas la forcer à faire
la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle où je lui
demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je
m'étendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les rouvris.
Au-dessus des rideaux, il n'y avait plus qu'un mince liséré de jour qui
allait s'obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule
profond du plaisir, et dont j'avais appris à Balbec à connaître le vide
sombre et délicieux, quand, seul dans ma chambre comme maintenant,
pendant que tous les autres étaient à dîner, je voyais sans tristesse le
jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bientôt, après une nuit
aussi courte que les nuits du pôle, il allait ressusciter plus éclatant
dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai à bas de mon lit, je passai
ma cravate noire, je donnai un coup de brosse à mes cheveux, gestes
derniers d'une mise en ordre tardive, exécutés à Balbec en pensant non à
moi mais aux femmes que je verrais à Rivebelle, tandis que je leur
souriais d'avance dans la glace oblique de ma chambre, et restés à cause
de cela les signes avant-coureurs d'un divertissement mêlé de lumières
et de musique. Comme des signes magiques ils l'évoquaient, bien plus le
réalisaient déjà; grâce à eux j'avais de sa vérité une notion aussi
certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi
complète que celles que j'avais à Combray, au mois de juillet, quand
j'entendais les coups de marteau de l'emballeur et que je jouissais,
dans la fraîcheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil.

Aussi n'était-ce plus tout à fait Mme de Stermaria que j'aurais désiré
voir. Forcé maintenant de passer avec elle ma soirée, j'aurais préféré,
comme celle-ci était ma dernière avant le retour de mes parents, qu'elle
restât libre et que je pusse chercher à revoir des femmes de Rivebelle.
Je me relavai une dernière fois les mains, et dans la promenade que le
plaisir me faisait faire à travers l'appartement, je me les essuyai dans
la salle à manger obscure. Elle me parut ouverte sur l'antichambre
éclairée, mais ce que j'avais pris pour la fente illuminée de la porte
qui, au contraire, était fermée, n'était que le reflet blanc de ma
serviette dans une glace posée le long du mur, en attendant qu'on la
plaçât pour le retour de maman. Je repensai à tous les mirages que
j'avais ainsi découverts dans notre appartement et qui n'étaient pas
qu'optiques, car les premiers jours j'avais cru que la voisine avait un
chien, à cause du jappement prolongé, presque humain, qu'avait pris un
certain tuyau de cuisine chaque fois qu'on ouvrait le robinet. Et la
porte du palier ne se refermait d'elle-même très lentement, sur les
courants d'air de l'escalier, qu'en exécutant les hachures de phrases
voluptueuses et gémissantes qui se superposent au choeur des Pèlerins,
vers la fin de l'ouverture de _Tannhäuser_. J'eus du reste, comme je
venais de remettre ma serviette en place, l'occasion d'avoir une
nouvelle audition de cet éblouissant morceau symphonique, car un coup de
sonnette ayant retenti, je courus ouvrir la porte de l'antichambre au
cocher qui me rapportait la réponse. Je pensais que ce serait: «Cette
dame est en bas», ou «Cette dame vous attend.» Mais il tenait à la main
une lettre. J'hésitai un instant à prendre connaissance de ce que Mme de
Stermaria avait écrit, qui tant qu'elle avait la plume en main aurait pu
être autre, mais qui maintenant était, détaché d'elle, un destin qui
poursuivait seul sa route et auquel elle ne pouvait plus rien changer.
Je demandai au cocher de redescendre et d'attendre un instant, quoiqu'il
maugréât contre la brume. Dès qu'il fut parti, j'ouvris l'enveloppe. Sur
la carte: Vicomtesse Alix de Stermaria, mon invitée avait écrit: «Je
suis désolée, un contretemps m'empêche de dîner ce soir avec vous à
l'île du Bois. Je m'en faisais une fête. Je vous écrirai plus longuement
de Stermaria. Regrets. Amitiés.» Je restai immobile, étourdi par le choc
que j'avais reçu. A mes pieds étaient tombées la carte et l'enveloppe,
comme la bourre d'une arme à feu quand le coup est parti. Je les
ramassai, j'analysai cette phrase. «Elle me dit qu'elle ne peut dîner
avec moi à l'île du Bois. On pourrait en conclure qu'elle pourrait dîner
avec moi ailleurs. Je n'aurai pas l'indiscrétion d'aller la chercher,
mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi.» Et cette île du Bois,
comme depuis quatre jours ma pensée y était installée d'avance avec Mme
de Stermaria, je ne pouvais arriver à l'en faire revenir. Mon désir
reprenait involontairement la pente qu'il suivait déjà depuis tant
d'heures, et malgré cette dépêche, trop récente pour prévaloir contre
lui, je me préparais instinctivement encore à partir, comme un élève
refusé à un examen voudrait répondre à une question de plus. Je finis
par me décider à aller dire à Françoise de descendre payer le cocher. Je
traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle à
manger; tout d'un coup mes pas cessèrent de retentir sur le parquet
comme ils avaient fait jusque-là et s'assourdirent en un silence qui,
même avant que j'en reconnusse la cause, me donna une sensation
d'étouffement et de claustration. C'étaient les tapis que, pour le
retour de mes parents, on avait commencé de clouer, ces tapis qui sont
si beaux par les heureuses matinées, quand parmi leur désordre le soleil
vous attend comme un ami venu pour vous emmener déjeuner à la campagne,
et pose sur eux le regard de la forêt, mais qui maintenant, au
contraire, étaient le premier aménagement de la prison hivernale d'où,
obligé que j'allais être de vivre, de prendre mes repas en famille, je
ne pourrais plus librement sortir.

--Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore cloués, me
cria Françoise. J'aurais dû allumer. On est déjà à la fin de
_sectembre_, les beaux jours sont finis.

Bientôt l'hiver; au coin de la fenêtre, comme sur un verre de Gallé, une
veine de neige durcie; et, même aux Champs-Élysées, au lieu des jeunes
filles qu'on attend, rien que les moineaux tout seuls.

Ce qui ajoutait à mon désespoir de ne pas voir Mme de Stermaria, c'était
que sa réponse me faisait supposer que pendant qu'heure par heure,
depuis dimanche, je ne vivais que pour ce dîner, elle n'y avait sans
doute pas pensé une fois. Plus tard, j'appris un absurde mariage d'amour
qu'elle fit avec un jeune homme qu'elle devait déjà voir à ce moment-là
et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. Car si elle se
l'était rappelée, elle n'eût pas sans doute attendu la voiture que je ne
devais du reste pas, d'après ce qui était convenu, lui envoyer, pour
m'avertir qu'elle n'était pas libre. Mes rêves de jeune vierge féodale
dans une île brumeuse avaient frayé le chemin à un amour encore
inexistant. Maintenant ma déception, ma colère, mon désir désespéré de
ressaisir celle qui venait de se refuser, pouvaient, en mettant ma
sensibilité de la partie, fixer l'amour possible que jusque-là mon
imagination seule m'avait, mais plus mollement, offert.

Combien y en a-t-il dans nos souvenirs, combien plus dans notre oubli,
de ces visages de jeunes filles et de jeunes femmes, tous différents, et
auxquels nous n'avons ajouté du charme et un furieux désir de les revoir
que parce qu'ils s'étaient au dernier moment dérobés? A l'égard de Mme
de Stermaria c'était bien plus et il me suffisait maintenant, pour
l'aimer, de la revoir afin que fussent renouvelées ces impressions si
vives mais trop brèves et que la mémoire n'aurait pas sans cela la force
de maintenir dans l'absence. Les circonstances en décidèrent autrement,
je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j'aimai, mais ç'aurait pu
être elle. Et une des choses qui me rendirent peut-être le plus cruel le
grand amour que j'allais bientôt avoir, ce fut, en me rappelant cette
soirée, de me dire qu'il aurait pu, si de très simples circonstances
avaient été modifiées, se porter ailleurs, sur Mme de Stermaria;
appliqué à celle qui me l'inspira si peu après, il n'était donc
pas--comme j'aurais pourtant eu si envie, si besoin de le
croire--absolument nécessaire et prédestiné.

Françoise m'avait laissé seul dans la salle à manger, en me disant que
j'avais tort d'y rester avant qu'elle eût allumé le feu. Elle allait
faire à dîner, car avant même l'arrivée de mes parents et dès ce soir,
ma réclusion commençait. J'avisai un énorme paquet de tapis encore tout
enroulés, lequel avait été posé au coin du buffet, et m'y cachant la
tête, avalant leur poussière et mes larmes, pareil aux Juifs qui se
couvraient la tête de cendres dans le deuil, je me mis à sangloter. Je
frissonnais, non pas seulement parce que la pièce était froide, mais
parce qu'un notable abaissement thermique (contre le danger et, faut-il
le dire, le léger agrément duquel on ne cherche pas à réagir) est causé
par certaines larmes qui pleurent de nos yeux, goutte à goutte, comme
une pluie fine, pénétrante, glaciale, semblant ne devoir jamais finir.
Tout d'un coup j'entendis une voix:

--Peut-on entrer? Françoise m'a dit que tu devais être dans la salle à
manger. Je venais voir si tu ne voulais pas que nous allions dîner
quelque part ensemble, si cela ne te fait pas mal, car il fait un
brouillard à couper au couteau.

C'était, arrivé du matin, quand je le croyais encore au Maroc ou en mer,
Robert de Saint-Loup.

J'ai dit (et précisément c'était, à Balbec, Robert de Saint-Loup qui
m'avait, bien malgré lui, aidé à en prendre conscience) ce que je pense
de l'amitié: à savoir qu'elle est si peu de chose que j'ai peine à
comprendre que des hommes de quelque génie, et par exemple un Nietzsche,
aient eu la naïveté de lui attribuer une certaine valeur intellectuelle
et en conséquence de se refuser à des amitiés auxquelles l'estime
intellectuelle n'eût pas été liée. Oui, cela m'a toujours été un
étonnement de voir qu'un homme qui poussait la sincérité avec lui-même
jusqu'à se détacher, par scrupule de conscience, de la musique de
Wagner, se soit imaginé que la vérité peut se réaliser dans ce mode
d'expression par nature confus et inadéquat que sont, en général, des
actions et, en particulier, des amitiés, et qu'il puisse y avoir une
signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller
voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de
l'incendie du Louvre. J'en étais arrivé, à Balbec, à trouver le plaisir
de jouer avec des jeunes filles moins funeste à la vie spirituelle, à
laquelle du moins il reste étranger, que l'amitié dont tout l'effort est
de nous faire sacrifier la partie seule réelle et incommunicable
(autrement que par le moyen de l'art) de nous-même, à un moi
superficiel, qui ne trouve pas comme l'autre de joie en lui-même, mais
trouve un attendrissement confus à se sentir soutenu sur des étais
extérieurs, hospitalisé dans une individualité étrangère, où, heureux de
la protection qu'on lui donne, il fait rayonner son bien-être en
approbation et s'émerveille de qualités qu'il appellerait défauts et
chercherait à corriger chez soi-même. D'ailleurs les contempteurs de
l'amitié peuvent, sans illusions et non sans remords, être les meilleurs
amis du monde, de même qu'un artiste portant en lui un chef-d'oeuvre et
qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgré cela,
pour ne pas paraître ou risquer d'être égoïste, donne sa vie pour une
cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que les raisons pour
lesquelles il eût préféré ne pas la donner étaient des raisons
désintéressées. Mais quelle que fût mon opinion sur l'amitié, même pour
ne parler que du plaisir qu'elle me procurait, d'une qualité si médiocre
qu'elle ressemblait à quelque chose d'intermédiaire entre la fatigue et
l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse à certaines heures
devenir précieux et réconfortant en nous apportant le coup de fouet qui
nous était nécessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas trouver en
nous-même.

J'étais bien éloigné certes de vouloir demander à Saint-Loup, comme je
le désirais il y a une heure, de me faire revoir des femmes de
Rivebelle; le sillage que laissait en moi le regret de Mme de Stermaria
ne voulait pas être effacé si vite, mais, au moment où je ne sentais
plus dans mon coeur aucune raison de bonheur, Saint-Loup entrant, ce fut
comme une arrivée de bonté, de gaîté, de vie, qui étaient en dehors de
moi sans doute mais s'offraient à moi, ne demandaient qu'à être à moi.
Il ne comprit pas lui-même mon cri de reconnaissance et mes larmes
d'attendrissement. Qu'y a-t-il de plus paradoxalement affectueux
d'ailleurs qu'un de ces amis--diplomate, explorateur, aviateur ou
militaire--comme l'était Saint-Loup, et qui, repartant le lendemain pour
la campagne et de là pour Dieu sait où, semblent faire tenir pour
eux-mêmes, dans la soirée qu'ils nous consacrent, une impression qu'on
s'étonne de pouvoir, tant elle est rare et brève, leur être si douce,
et, du moment qu'elle leur plaît tant, de ne pas les voir prolonger
davantage ou renouveler plus souvent. Un repas avec nous, chose si
naturelle, donne à ces voyageurs le même plaisir étrange et délicieux
que nos boulevards à un Asiatique. Nous partîmes ensemble pour aller
dîner et tout en descendant l'escalier je me rappelai Doncières, où
chaque soir j'allais retrouver Robert au restaurant, et les petites
salles à manger oubliées. Je me souvins d'une à laquelle je n'avais
jamais repensé et qui n'était pas à l'hôtel où Saint-Loup dînait, mais
dans un bien plus modeste, intermédiaire entre l'hôtellerie et la
pension de famille, et où on était servi par la patronne et une de ses
domestiques. La neige m'avait arrêté là. D'ailleurs Robert ne devait pas
ce soir-là dîner à l'hôtel et je n'avais pas voulu aller plus loin. On
m'apporta les plats, en haut, dans une petite pièce toute en bois. La
lampe s'éteignit pendant le dîner, la servante m'alluma deux bougies.
Moi, feignant de ne pas voir très clair en lui tendant mon assiette,
pendant qu'elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son
avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu'elle ne le retirait pas,
je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l'attirai tout entière à
moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu'elle
eût un peu d'argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir
physique me parut exiger, pour être goûté, non seulement cette servante
mais la salle à manger de bois, si isolée. Ce fut pourtant vers celle où
dînaient Robert et ses amis que je retournai tous les soirs, par
habitude, par amitié, jusqu'à mon départ de Doncières. Et pourtant, même
cet hôtel où il prenait pension avec ses amis, je n'y songeais plus
depuis longtemps. Nous ne profitons guère de notre vie, nous laissons
inachevées dans les crépuscules d'été ou les nuits précoces d'hiver les
heures où il nous avait semblé qu'eût pu pourtant être enfermé un peu de
paix ou de plaisir. Mais ces heures ne sont pas absolument perdues.
Quand chantent à leur tour de nouveaux moments de plaisir qui
passeraient de même aussi grêles et linéaires, elles viennent leur
apporter le soubassement, la consistance d'une riche orchestration.
Elles s'étendent ainsi jusqu'à un de ces bonheurs types, qu'on ne
retrouve que de temps à autre mais qui continuent d'être; dans l'exemple
présent, c'était l'abandon de tout le reste pour dîner dans un cadre
confortable qui par la vertu des souvenirs enferme dans un tableau de
nature des promesses de voyage, avec un ami qui va remuer notre vie
dormante de toute son énergie, de toute son affection, nous communiquer
un plaisir ému, bien différent de celui que nous pourrions devoir à
notre propre effort ou à des distractions mondaines; nous allons être
rien qu'à lui, lui faire des serments d'amitié qui, nés dans les
cloisons de cette heure, restant enfermés en elle, ne seraient peut-être
pas tenus le lendemain, mais que je pouvais faire sans scrupule à
Saint-Loup, puisque, avec un courage où il entrait beaucoup de sagesse
et le pressentiment que l'amitié ne se peut approfondir, le lendemain il
serait reparti.

Si en descendant l'escalier je revivais les soirs de Doncières, quand
nous fûmes arrivés dans la rue brusquement, la nuit presque complète où
le brouillard semblait avoir éteint les réverbères, qu'on ne
distinguait, bien faibles, que de tout près, me ramena à je ne sais
quelle arrivée, le soir, à Combray, quand la ville n'était encore
éclairée que de loin en loin, et qu'on y tâtonnait dans une obscurité
humide, tiède et sainte de Crèche, à peine étoilée ça et là d'un
lumignon qui ne brillait pas plus qu'un cierge. Entre cette année,
d'ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs à Rivebelle revus tout à
l'heure au-dessus des rideaux, quelles différences! J'éprouvais à les
percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j'étais resté
seul, et m'aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par
lesquelles j'allais encore passer avant que se déclarât la vocation
invisible dont cet ouvrage est l'histoire. Si cela fût advenu ce
soir-là, cette voiture eût mérité de demeurer plus mémorable pour moi
que celle du docteur Percepied sur le siège de laquelle j'avais composé
cette petite description--précisément retrouvée il y avait peu de temps,
arrangée, et vainement envoyée au _Figaro_--des clochers de Martinville.
Est-ce parce que nous ne revivons pas nos années dans leur suite
continue jour par jour, mais dans le souvenir figé dans la fraîcheur ou
l'insolation d'une matinée ou d'un soir, recevant l'ombre de tel site
isolé, enclos, immobile, arrêté et perdu, loin de tout le reste, et
qu'ainsi, les changements gradués non seulement au dehors, mais dans nos
rêves et notre caractère évoluant, lesquels nous ont insensiblement
conduit dans la vie d'un temps à tel autre très différent, se trouvant
supprimés, si nous revivons un autre souvenir prélevé sur une année
différente, nous trouvons entre eux, grâce à des lacunes, à d'immenses
pans d'oubli, comme l'abîme d'une différence d'altitude, comme
l'incompatibilité de deux qualités incomparables d'atmosphère respirée
et de colorations ambiantes? Mais entre les souvenirs que je venais
d'avoir, successivement, de Combray, de Doncières et de Rivebelle, je
sentais en ce moment bien plus qu'une distance de temps, la distance
qu'il y aurait entre des univers différents où la matière ne serait pas
la même. Si j'avais voulu dans un ouvrage imiter celle dans laquelle
m'apparaissaient ciselés mes plus insignifiants souvenirs de Rivebelle,
il m'eût fallu veiner de rose, rendre tout d'un coup translucide,
compacte, fraîchissante et sonore, la substance jusque-là analogue au
grès sombre et rude de Combray. Mais Robert, ayant fini de donner ses
explications au cocher, me rejoignit dans la voiture. Les idées qui
m'étaient apparues s'enfuirent. Ce sont des déesses qui daignent
quelquefois se rendre visibles à un mortel solitaire, au détour d'un
chemin, même dans sa chambre pendant qu'il dort, alors que debout dans
le cadre de la porte elles lui apportent leur annonciation. Mais dès
qu'on est deux elles disparaissent, les hommes en société ne les
aperçoivent jamais. Et je me trouvai rejeté dans l'amitié. Robert en
arrivant m'avait bien averti qu'il faisait beaucoup de brouillard, mais
tandis que nous causions il n'avait cessé d'épaissir. Ce n'était plus
seulement la brume légère que j'avais souhaité voir s'élever de l'île et
nous envelopper Mme de Stermaria et moi. A deux pas les réverbères
s'éteignaient et alors c'était la nuit, aussi profonde qu'en pleins
champs, dans une forêt, ou plutôt dans une molle île de Bretagne vers
laquelle j'eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la côte de
quelque mer septentrionale où on risque vingt fois la mort avant
d'arriver à l'auberge solitaire; cessant d'être un mirage qu'on
recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on
lutte, de sorte que nous eûmes, à trouver notre chemin et à arriver à
bon port, les difficultés, l'inquiétude et enfin la joie que donne la
sécurité--si insensible à celui qui n'est pas menacé de la perdre--au
voyageur perplexe et dépaysé. Une seule chose faillit compromettre mon
plaisir pendant notre aventureuse randonnée, à cause de l'étonnement
irrité où elle me jeta un instant. «Tu sais, j'ai raconté à Bloch, me
dit Saint-Loup, que tu ne l'aimais pas du tout tant que ça, que tu lui
trouvais des vulgarités. Voilà comme je suis, j'aime les situations
tranchées», conclut-il d'un air satisfait et sur un ton qui n'admettait
pas de réplique. J'étais stupéfait. Non seulement j'avais la confiance
la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il
l'avait trahie par ce qu'il avait dit à Bloch, mais il me semblait que
de plus il eût dû être empêché de le faire par ses défauts autant que
par ses qualités, par cet extraordinaire acquis d'éducation qui pouvait
pousser la politesse jusqu'à un certain manque de franchise. Son air
triomphant était-il celui que nous prenons pour dissimuler quelque
embarras en avouant une chose que nous savons que nous n'aurions pas dû
faire? traduisait-il de l'inconscience? de la bêtise érigeant en vertu
un défaut que je ne lui connaissais pas? un accès de mauvaise humeur
passagère contre moi le poussant à me quitter, ou l'enregistrement d'un
accès de mauvaise humeur passagère vis-à-vis de Bloch à qui il avait
voulu dire quelque chose de désagréable même en me compromettant? Du
reste sa figure était stigmatisée, pendant qu'il me disait ces paroles
vulgaires, par une affreuse sinuosité que je ne lui ai vue qu'une fois
ou deux dans la vie, et qui, suivant d'abord à peu près le milieu de la
figure, une fois arrivée aux lèvres les tordait, leur donnait une
expression hideuse de bassesse, presque de bestialité toute passagère et
sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-là, qui sans
doute ne revenaient qu'une fois tous les deux ans, éclipse partielle de
son propre moi, par le passage sur lui de la personnalité d'un aïeul qui
s'y reflétait. Tout autant que l'air de satisfaction de Robert, ses
paroles: «J'aime les situations tranchées» prêtaient au même doute, et
auraient dû encourir le même blâme. Je voulais lui dire que si l'on aime
les situations tranchées, il faut avoir de ces accès de franchise en ce
qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux dépens des
autres. Mais déjà la voiture s'était arrêtée devant le restaurant dont
la vaste façade vitrée et flamboyante arrivait seule à percer
l'obscurité. Le brouillard lui-même, par les clartés confortables de
l'intérieur, semblait jusque sur le trottoir même vous indiquer l'entrée
avec la joie de ces valets qui reflètent les dispositions du maître; il
s'irisait des nuances les plus délicates et montrait l'entrée comme la
colonne lumineuse qui guida les Hébreux. Il y en avait d'ailleurs
beaucoup dans la clientèle. Car c'était dans ce restaurant que Bloch et
ses amis étaient venus longtemps, ivres d'un jeûne aussi affamant que le
jeûne rituel, lequel du moins n'a lieu qu'une fois par an, de café et de
curiosité politique, se retrouver le soir. Toute excitation mentale
donnant une valeur qui prime, une qualité supérieure aux habitudes qui
s'y rattachent, il n'y a pas de goût un peu vif qui ne compose ainsi
autour de lui une société qu'il unit, et où la considération des autres
membres est celle que chacun recherche principalement dans la vie. Ici,
fût-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des passionnés
de musique; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se
passe aux séances de musique de chambre, aux réunions où on cause
musique, au café où l'on se retrouve entre amateurs et où on coudoie les
musiciens de l'orchestre. D'autres épris d'aviation tiennent à être bien
vus du vieux garçon du bar vitré perché au haut de l'aérodrome; à l'abri
du vent, comme dans la cage en verre d'un phare, il pourra suivre, en
compagnie d'un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les évolutions
d'un pilote exécutant des loopings, tandis qu'un autre, invisible
l'instant d'avant, vient atterrir brusquement, s'abattre avec le grand
bruit d'ailes de l'oiseau Roch. La petite coterie qui se retrouvait pour
tâcher de perpétuer, d'approfondir, les émotions fugitives du procès
Zola, attachait de même une grande importance à ce café. Mais elle y
était mal vue des jeunes nobles qui formaient l'autre partie de la
clientèle et avaient adopté une seconde salle du café, séparée seulement
de l'autre par un léger parapet décoré de verdure. Ils considéraient
Dreyfus et ses partisans comme des traîtres, bien que vingt-cinq ans
plus tard, les idées ayant eu le temps de se classer et le dreyfusisme
de prendre dans l'histoire une certaine élégance, les fils,
bolchevisants et valseurs, de ces mêmes jeunes nobles dussent déclarer
aux «intellectuels» qui les interrogeaient que sûrement, s'ils avaient
vécu en ce temps-là, ils eussent été pour Dreyfus, sans trop savoir
beaucoup plus ce qu'avait été l'Affaire que la comtesse Edmond de
Pourtalès ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs déjà éteintes
au jour de leur naissance. Car, le soir du brouillard, les nobles du
café qui devaient être plus tard les pères de ces jeunes intellectuels
rétrospectivement dreyfusards étaient encore garçons. Certes, un riche
mariage était envisagé par les familles de tous, mais n'était encore
réalisé pour aucun. Encore virtuel, il se contentait, ce riche mariage
désiré à la fois par plusieurs (il y avait bien plusieurs «riches
partis» en vue, mais enfin le nombre des fortes dots était beaucoup
moindre que le nombre des aspirants), de mettre entre ces jeunes gens
quelque rivalité.

Le malheur voulut pour moi que, Saint-Loup étant resté quelques minutes
à s'adresser au cocher afin qu'il revînt nous prendre après avoir dîné,
il me fallut entrer seul. Or, pour commencer, une fois engagé dans la
porte tournante dont je n'avais pas l'habitude, je crus que je ne
pourrais pas arriver à en sortir. (Disons en passant, pour les amateurs
d'un vocabulaire plus précis, que cette porte tambour, malgré ses
apparences pacifiques, s'appelle porte revolver, de l'anglais _revolving
door_.) Ce soir-là le patron, n'osant pas se mouiller en allant dehors
ni quitter ses clients, restait cependant près de l'entrée pour avoir le
plaisir d'entendre les joyeuses doléances des arrivants tout illuminés
par la satisfaction de gens qui avaient eu du mal à arriver et la
crainte de se perdre. Pourtant la rieuse cordialité de son accueil fut
dissipée par la vue d'un inconnu qui ne savait pas se dégager des
volants de verre. Cette marque flagrante d'ignorance lui fit froncer le
sourcil comme à un examinateur qui a bonne envie de ne pas prononcer le
_dignus es intrare_. Pour comble de malchance j'allai m'asseoir dans la
salle réservée à l'aristocratie d'où il vint rudement me tirer en
m'indiquant, avec une grossièreté à laquelle se conformèrent
immédiatement tous les garçons, une place dans l'autre salle. Elle me
plut d'autant moins que la banquette où elle se trouvait était déjà
pleine de monde (et que j'avais en face de moi la porte réservée aux
Hébreux qui, non tournante celle-là, s'ouvrant et se fermant à chaque
instant, m'envoyait un froid horrible). Mais le patron m'en refusa une
autre en me disant: «Non, monsieur, je ne peux pas gêner tout le monde
pour vous.» Il oublia d'ailleurs bientôt le dîneur tardif et gênant que
j'étais, captivé qu'il était par l'arrivée de chaque nouveau venu, qui,
avant de demander son bock, son aile de poulet froid ou son grog
(l'heure du dîner était depuis longtemps passée), devait, comme dans les
vieux romans, payer son écot en disant son aventure au moment où il
pénétrait dans cet asile de chaleur et de sécurité, où le contraste avec
ce à quoi on avait échappé faisait régner la gaieté et la camaraderie
qui plaisantent de concert devant le feu d'un bivouac.

L'un racontait que sa voiture, se croyant arrivée au pont de la
Concorde, avait fait trois fois le tour des Invalides; un autre que la
sienne, essayant de descendre l'avenue des Champs-Élysées, était entrée
dans un massif du Rond-Point, d'où elle avait mis trois quarts d'heure à
sortir. Puis suivaient des lamentations sur le brouillard, sur le froid,
sur le silence de mort des rues, qui étaient dites et écoutées de l'air
exceptionnellement joyeux qu'expliquaient la douce atmosphère de la
salle où excepté à ma place il faisait chaud, la vive lumière qui
faisait cligner les yeux déjà habitués à ne pas voir et le bruit des
causeries qui rendait aux oreilles leur activité.

Les arrivants avaient peine à garder le silence. La singularité des
péripéties, qu'ils croyaient uniques, leur brûlaient la langue, et ils
cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le
patron lui-même perdait le sentiment des distances: «M. le prince de
Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin», ne
craignit-il pas de dire en riant, non sans désigner, comme dans une
présentation, le célèbre aristocrate à un avocat israélite qui, tout
autre jour, eût été séparé de lui par une barrière bien plus difficile à
franchir que la baie ornée de verdures. «Trois fois! voyez-vous ça», dit
l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne goûta pas la phrase de
rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui
l'exercice de l'impertinence, même à l'égard de la noblesse quand elle
n'était pas de tout premier rang, semblait être la seule occupation. Ne
pas répondre à un salut; si l'homme poli récidivait, ricaner d'un air
narquois ou rejeter la tête en arrière d'un air furieux; faire semblant
de ne pas connaître un homme âgé qui leur aurait rendu service; réserver
leur poignée de main et leur salut aux ducs et aux amis tout à fait
intimes des ducs que ceux-ci leur présentaient, telle était l'attitude
de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle
attitude était favorisée par le désordre de la prime jeunesse (où, même
dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce
qu'ayant oublié pendant des mois d'écrire à un bienfaiteur qui vient de
perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais elle
était surtout inspirée par un snobisme de caste suraigu. Il est vrai
que, à l'instar de certaines affections nerveuses dont les
manifestations s'atténuent dans l'âge mûr, ce snobisme devait
généralement cesser de se traduire d'une façon aussi hostile chez ceux
qui avaient été de si insupportables jeunes gens. La jeunesse une fois
passée, il est rare qu'on reste confiné dans l'insolence. On avait cru
qu'elle seule existait, on découvre tout d'un coup, si prince qu'on
soit, qu'il y a aussi la musique, la littérature, voire la députation.
L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifié, et on entre en
conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne
chance à ceux de ces gens-là qui ont eu la patience d'attendre et de qui
le caractère est assez bien fait--si l'on doit ainsi dire--pour qu'ils
éprouvent du plaisir à recevoir vers la quarantaine la bonne grâce et
l'accueil qu'on leur avait sèchement refusés à vingt ans.

A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion s'en
présente, qu'il appartenait à une coterie de douze à quinze jeunes gens
et à un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze à quinze
avait cette caractéristique, à laquelle échappait, je crois, le prince,
que ces jeunes gens présentaient chacun un double aspect. Pourris de
dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs,
malgré tout le plaisir que ceux-ci avaient à leur dire: «Monsieur le
Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc...» Ils espéraient se tirer
d'affaire au moyen du fameux «riche mariage», dit encore «gros sac», et
comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'étaient qu'au nombre de
quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la
même fiancée. Et le secret était si bien gardé que, quand l'un d'eux
venant au café disait: «Mes excellents bons, je vous aime trop pour ne
pas vous annoncer mes fiançailles avec Mlle d'Ambresac», plusieurs
exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant déjà la chose
faite pour eux-mêmes avec elle, n'ayant pas le sang-froid nécessaire
pour étouffer au premier moment le cri de leur rage et de leur
stupéfaction: «Alors ça te fait plaisir de te marier, Bibi?» ne pouvait
s'empêcher de s'exclamer le prince de Châtellerault, qui laissait tomber
sa fourchette d'étonnement et de désespoir, car il avait cru que les
mêmes fiançailles de Mlle d'Ambresac allaient bientôt être rendues
publiques, mais avec lui, Châtellerault. Et pourtant, Dieu sait tout ce
que son père avait adroitement conté aux Ambresac contre la mère de
Bibi. «Alors ça t'amuse de te marier?» ne pouvait-il s'empêcher de
demander une seconde fois à Bibi, lequel, mieux préparé puisqu'il avait
eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'était «presque
officiel», répondait en souriant: «Je suis content non pas de me marier,
ce dont je n'avais guère envie, mais d'épouser Daisy d'Ambresac que je
trouve délicieuse.» Le temps qu'avait duré cette réponse, M. de
Châtellerault s'était ressaisi, mais il songeait qu'il fallait au plus
vite faire volte-face en direction de Mlle de la Canourque ou de Miss
Foster, les grands partis nº 2 et nº 3, demander patience aux créanciers
qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens
auxquels il avait dit aussi que Mlle d'Ambresac était charmante que ce
mariage était bon pour Bibi, mais que lui se serait brouillé avec toute
sa famille s'il l'avait épousée. Mme de Soléon avait été, allait-il
prétendre, jusqu'à dire qu'elle ne les recevrait pas.

Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc..., ils
semblaient des gens de peu, en revanche, êtres doubles, dès qu'ils se
trouvaient dans le monde, ils n'étaient plus jugés d'après le
délabrement de leur fortune et les tristes métiers auxquels ils se
livraient pour essayer de le réparer. Ils redevenaient M. le Prince, M.
le Duc un tel, et n'étaient comptés que d'après leurs quartiers. Un duc
presque milliardaire et qui semblait tout réunir en soi passait après
eux parce que, chefs de famille, ils étaient anciennement princes
souverains d'un petit pays où ils avaient le droit, de battre monnaie,
etc... Souvent, dans ce café, l'un baissait les yeux quand un autre
entrait, de façon à ne pas forcer l'arrivant à le saluer. C'est qu'il
avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invité à dîner un
banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en
rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de
mille francs, ce qui n'empêche pas l'homme du monde de recommencer avec
un autre. On continue de brûler des cierges et de consulter les
médecins.

Mais le prince de Foix, riche lui-même, appartenait non seulement à
cette coterie élégante d'une quinzaine de jeunes gens, mais à un groupe
plus fermé et inséparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On
ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre
gigolos, on les voyait toujours ensemble à la promenade, dans les
châteaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte que,
d'autant plus qu'ils étaient tous très beaux, des bruits couraient sur
leur intimité. Je pus les démentir de la façon la plus formelle en ce
qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus tard,
si l'on apprit que ces bruits étaient vrais pour tous les quatre, en
revanche chacun d'eux l'avait entièrement ignoré des trois autres. Et
pourtant chacun d'eux avait bien cherché à s'instruire sur les autres,
soit pour assouvir un désir, ou plutôt une rancune, empêcher un mariage,
avoir barre sur l'ami découvert. Un cinquième (car dans les groupes de
quatre on est toujours plus de quatre) s'était joint aux quatre
platoniciens qui l'étaient plus que tous les autres. Mais des scrupules
religieux le retinrent jusque bien après que le groupe des quatre fût
désuni et lui-même marié, père de famille, implorant à Lourdes que le
prochain enfant fût un garçon ou une fille, et dans l'intervalle se
jetant sur les militaires.

Malgré la manière d'être du prince, le fait que le propos fut tenu
devant lui sans lui être directement adressé rendit sa colère moins
forte qu'elle n'eût été sans cela. De plus, cette soirée avait quelque
chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance d'entrer
en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce
noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir répondre d'un air rogue
et à la cantonade à cet interlocuteur qui, à la faveur du brouillard,
était comme un compagnon de voyage rencontré dans quelque plage située
aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. «Ce
n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve pas.» La
justesse de cette pensée frappa le patron parce qu'il l'avait déjà
entendu exprimer plusieurs fois ce soir.

En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il entendait ou
lisait à un certain texte déjà connu et sentait s'éveiller son
admiration s'il ne voyait pas de différences. Cet état d'esprit n'est
pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture
des journaux, il forme l'opinion publique, et par là rend possibles les
plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant
seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la
France, l'Angleterre et la Russie «cherchaient» l'Allemagne, ont rendu
possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas éclaté.
Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer à expliquer les
actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la
psychologie de l'individu médiocre.

En politique, le patron du café où je venais d'arriver n'appliquait
depuis quelque temps sa mentalité de professeur de récitation qu'à un
certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait pas
les termes connus dans les propos d'un client où les colonnes d'un
journal, il déclarait l'article assommant, ou le client pas franc. Le
prince de Foix l'émerveilla au contraire au point qu'il laissa à peine à
son interlocuteur le temps de finir sa phrase. «Bien dit, mon prince,
bien dit (ce qui voulait dire, en somme, récité sans faute), c'est ça,
c'est ça», s'écria-t-il, dilaté, comme s'expriment les _Mille et une
nuits_, «à la limite de la satisfaction». Mais le prince avait déjà
disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend même après les
événements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la mer de
brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur
souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui, à cause du
caractère anormal du jour, n'hésitèrent pas à s'installer à deux tables
dans la grande salle, et se trouvèrent ainsi fort près de moi. Tel le
cataclysme avait établi même de la petite salle à la grande, entre tous
ces gens stimulés par le confort du restaurant, après leurs longues
erreurs dans l'océan de brume, une familiarité dont j'étais seul exclu,
et à laquelle devait ressembler celle qui régnait dans l'arche de Noé.
Tout à coup, je vis le patron s'infléchir en courbettes, les maîtres
d'hôtel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux à tous
les clients. «Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le marquis de
Saint-Loup», s'écriait le patron, pour qui Robert n'était pas seulement
un grand seigneur jouissant d'un véritable prestige, même aux yeux du
prince de Foix, mais un client qui menait la vie à grandes guides et
dépensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de la grande
salle regardaient avec curiosité, ceux de la petite hélaient à qui mieux
mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment où
il allait pénétrer dans la petite salle, il m'aperçut dans la grande.
«Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais là, et avec la porte ouverte
devant toi», dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron qui
courut la fermer en s'excusant sur les garçons: «Je leur dis toujours de
la tenir fermée.»

J'avais été obligé de déranger ma table et d'autres qui étaient devant
la mienne, pour aller à lui. «Pourquoi as-tu bougé? Tu aimes mieux dîner
là que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas geler. Vous
allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.--A
l'instant même, M. le Marquis, les clients qui viendront à partir de
maintenant passeront par la petite salle, voilà tout.» Et pour mieux
montrer son zèle, il commanda pour cette opération un maître d'hôtel et
plusieurs garçons, et tout en faisant sonner très haut de terribles
menaces si elle n'était pas menée à bien. Il me donnait des marques de
respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas commencé
dès mon arrivée, mais seulement après celle de Saint-Loup, et pour que
je ne crusse pas cependant qu'elles étaient dues à l'amitié que me
montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait à la dérobée
de petits sourires où semblait se déclarer une sympathie toute
personnelle.

Derrière moi le propos d'un consommateur me fit tourner une seconde la
tête. J'avais entendu au lieu des mots: «Aile de poulet, très bien, un
peu de champagne; mais pas trop sec», ceux-ci: «J'aimerais mieux de la
glycérine. Oui, chaude, très bien.» J'avais voulu voir quel était
l'ascète qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tête
vers Saint-Loup pour ne pas être reconnu de l'étrange gourmet. C'était
tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client,
profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une
consultation. Les médecins comme les boursiers disent «je».

Cependant je regardais Robert et je songeais à ceci. Il y avait dans ce
café, j'avais connu dans la vie, bien des étrangers, intellectuels,
rapins de toute sorte, résignés au rire qu'excitaient leur cape
prétentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements
maladroits, allant jusqu'à le provoquer pour montrer qu'ils ne s'en
souciaient pas, et qui étaient des gens d'une réelle valeur
intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilité. Ils
déplaisaient--les Juifs principalement, les Juifs non assimilés bien
entendu, il ne saurait être question des autres--aux personnes qui ne
peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque (comme Bloch à Albertine).
Généralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient contre eux
d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des
gestes théâtraux et saccadés, il était puéril de les juger là-dessus,
ils avaient beaucoup d'esprit, de coeur et étaient, à l'user, des gens
qu'on pouvait profondément aimer. Pour les Juifs en particulier, il en
était peu dont les parents n'eussent une générosité de coeur, une largeur
d'esprit, une sincérité, à côté desquelles la mère de Saint-Loup et le
duc de Guermantes ne fissent piètre figure morale par leur sécheresse,
leur religiosité superficielle qui ne flétrissait que les scandales, et
leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les
voies imprévues de l'intelligence uniquement prisée) à un colossal
mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque façon que les
défauts des parents se fussent combinés en une création nouvelle de
qualités, régnait la plus charmante ouverture d'esprit et de coeur. Et
alors, il faut bien le dire à la gloire immortelle de la France, quand
ces qualités-là se trouvent chez un pur Français, qu'il soit de
l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent--s'épanouissent serait
trop dire car la mesure y persiste et la restriction--avec une grâce
que l'étranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les qualités
intellectuelles et morales, certes les autres les possèdent aussi, et
s'il faut d'abord traverser ce qui déplaît et ce qui choque et ce qui
fait sourire, elles ne sont pas moins précieuses. Mais c'est tout de
même une jolie chose et qui est peut-être exclusivement française, que
ce qui est beau au jugement de l'équité, ce qui vaut selon l'esprit et
le coeur, soit d'abord charmant aux yeux, coloré avec grâce, ciselé avec
justesse, réalise aussi dans sa matière et dans sa forme la perfection
intérieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est une jolie
chose quand il n'y a pas de disgrâce physique pour servir de vestibule
aux grâces intérieures, et que les ailes du nez soient délicates et d'un
dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les
fleurs des prairies, autour de Combray; et que le véritable _opus
francigenum_, dont le secret n'a pas été perdu depuis le XIIIe siècle,
et qui ne périrait pas avec nos églises, ce ne sont pas tant les anges
de pierre de Saint-André-des-Champs que les petits Français, nobles,
bourgeois ou paysans, au visage sculpté avec cette délicatesse et cette
franchise restées aussi traditionnelles qu'au porche fameux, mais encore
créatrices.

Après être parti un instant pour veiller lui-même à la fermeture de la
porte et à la commande du dîner (il insista beaucoup pour que nous
prissions de la «viande de boucherie», les volailles n'étant sans doute
pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix
aurait bien voulu que M. le marquis lui permît de venir dîner à une
table près de lui. «Mais elles sont toutes prises, répondit Robert en
voyant les tables qui bloquaient la mienne.--Pour cela, cela ne fait
rien, si ça pouvait être agréable à M. le marquis, il me serait bien
facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses
qu'on peut faire pour M. le marquis!--Mais c'est à toi de décider, me
dit Saint-Loup, Foix est un bon garçon, je ne sais pas s'il t'ennuiera,
il est moins bête que beaucoup.» Je répondis à Robert qu'il me plairait
certainement, mais que pour une fois où je dînais avec lui et où je m'en
sentais si heureux, j'aurais autant aimé que nous fussions seuls. «Ah!
il a un manteau bien joli, M. le prince», dit le patron pendant notre
délibération. «Oui, je le connais», répondit Saint-Loup. Je voulais
raconter à Robert que M. de Charlus avait dissimulé à sa belle-soeur
qu'il me connût et lui demander quelle pouvait en être la raison, mais
j'en fus empêché par l'arrivée de M. de Foix. Venant pour voir si sa
requête était accueillie, nous l'aperçûmes qui se tenait à deux pas.
Robert nous présenta, mais ne cacha pas à son ami qu'ayant à causer avec
moi, il préférait qu'on nous laissât tranquilles. Le prince s'éloigna en
ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait
Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volonté de celui-ci de la
brièveté d'une présentation qu'il eût souhaitée plus longue. Mais à ce
moment Robert semblant frappé d'une idée subite s'éloigna avec son
camarade, après m'avoir dit: «Assieds-toi toujours et commence à dîner,
j'arrive», et il disparut dans la petite salle. Je fus peiné d'entendre
les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les histoires
les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc
héritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu à Balbec
et qui m'avait donné des preuves si délicates de sympathie pendant la
maladie de ma grand'mère. L'un prétendait qu'il avait dit à la duchesse
de Guermantes: «J'exige que tout le monde se lève quand ma femme passe»
et que la duchesse avait répondu (ce qui eût été non seulement dénué
d'esprit mais d'exactitude, la grand'mère de la jeune princesse ayant
toujours été la plus honnête femme du monde): «Il faut qu'on se lève
quand passe ta femme, cela changera de sa grand'mère car pour elle les
hommes se couchaient.» Puis on raconta qu'étant allé voir cette année sa
tante la princesse de Luxembourg, à Balbec, et étant descendu au Grand
Hôtel, il s'était plaint au directeur (mon ami) qu'il n'eût pas hissé le
fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion étant moins
connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il
avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mécontentement
du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me
promis, dès que j'irais à Balbec, d'interroger le directeur de l'hôtel
de façon à m'assurer qu'elle était une invention pure. En attendant
Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du
pain. «Tout de suite, monsieur le baron.--Je ne suis pas baron, lui
répondis-je.--Oh! pardon, monsieur le comte!» Je n'eus pas le temps de
faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse
sûrement devenu «monsieur le marquis»; aussi vite qu'il l'avait annoncé,
Saint-Loup réapparut dans l'entrée tenant à la main le grand manteau de
vigogne du prince à qui je compris qu'il l'avait demandé pour me tenir
chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me déranger, il avança, il
aurait fallu qu'on bougeât encore ma table ou que je changeasse de place
pour qu'il pût s'asseoir. Dès qu'il entra dans la grande salle, il monta
légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour
en longeant le mur et où en dehors de moi n'étaient assis que trois ou
quatre jeunes gens du Jockey, connaissances à lui qui n'avaient pu
trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils
électriques étaient tendus à une certaine hauteur; sans s'y embarrasser
Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle;
confus qu'elle s'exerçât uniquement pour moi et dans le but de m'éviter
un mouvement bien simple, j'étais en même temps émerveillé de cette
sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige; et
je n'étais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute
médiocrement goûté de la part d'un moins aristocratique et moins
généreux client, le patron et les garçons restaient fascinés, comme des
connaisseurs au pesage; un commis, comme paralysé, restait immobile avec
un plat que des dîneurs attendaient à côté; et quand Saint-Loup, ayant à
passer derrière ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y avança
en équilibre, des applaudissements discrets éclatèrent dans le fond de
la salle. Enfin arrivé à ma hauteur, il arrêta net son élan avec la
précision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et s'inclinant, me
tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne,
qu'aussitôt après, s'étant assis à côté de moi, sans que j'eusse eu un
mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et chaud, sur mes
épaules.

--Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a
quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais chez lui
demain soir.

--Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne chez ta
tante Guermantes.

--Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne
suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n'y ailles pas.
Tu ne peux pas te décommander? En tout cas, va chez mon oncle Palamède
après. Je crois qu'il tient à te voir. Voyons, tu peux bien y être vers
onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le prévenir. Il
est très susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela finit
toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y dîner, tu peux
très bien être à onze heures chez mon oncle. Du reste, moi, il aurait
fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais
changer. Elle est si gentille pour ces choses-là et elle peut tout sur
le général de Saint-Joseph de qui ça dépend. Mais ne lui en parle pas.
J'ai dit un mot à la princesse de Parme, ça marchera tout seul. Ah! le
Maroc, très intéressant. Il y aurait beaucoup à te parler. Hommes très
fins là-bas. On sent la parité d'intelligence.

--Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu'à la guerre à
propos de cela?

--Non, cela les ennuie, et au fond c'est très juste. Mais l'empereur est
pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour
nous forcer à céder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume
II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si
nous ne cédons pas. Alors nous cédons. Mais si nous ne cédions pas, il
n'y aurait aucune espèce de guerre. Tu n'as qu'à penser quelle chose
comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique que
le _Déluge_ et le _Götter Dämmerung_. Seulement cela durerait moins
longtemps.

Il me parla d'amitié, de prédilection, de regret, bien que, comme tous
les voyageurs de sa sorte, il allât repartir le lendemain pour quelques
mois qu'il devait passer à la campagne et dût revenir seulement
quarante-huit heures à Paris avant de retourner au Maroc (ou ailleurs);
mais les mots qu'il jeta ainsi dans la chaleur de coeur que j'avais ce
soir-là y allumaient une douce rêverie. Nos rares tête-à-tête, et
celui-là surtout, ont fait depuis époque dans ma mémoire. Pour lui,
comme pour moi, ce fut le soir de l'amitié. Pourtant celle que je
ressentais en ce moment (et à cause de cela non sans quelque remords)
n'était guère, je le craignais, celle qu'il lui eût plu d'inspirer. Tout
rempli encore du plaisir que j'avais eu à le voir s'avancer au petit
galop et toucher gracieusement au but, je sentais que ce plaisir tenait
à ce que chacun des mouvements développés le long du mur, sur la
banquette, avait sa signification, sa cause, dans la nature individuelle
de Saint-Loup peut-être, mais plus encore dans celle que par la
naissance et par l'éducation il avait héritée de sa race.

Une certitude du goût dans l'ordre non du beau mais des manières, et qui
en présence d'une circonstance nouvelle faisait saisir tout de suite à
l'homme élégant--comme à un musicien à qui on demande de jouer un
morceau inconnu--le sentiment, le mouvement qu'elle réclame et y adapter
le mécanisme, la technique qui conviennent le mieux; puis permettait à
ce goût de s'exercer sans la contrainte d'aucune autre considération,
dont tant de jeunes bourgeois eussent été paralysés, aussi bien par peur
d'être ridicules aux yeux des autres en manquant aux convenances, que de
paraître trop empressés à ceux de leurs amis, et que remplaçait chez
Robert un dédain que certes il n'avait jamais éprouvé dans son coeur,
mais qu'il avait reçu par héritage en son corps, et qui avait plié les
façons de ses ancêtres à une familiarité qu'ils croyaient ne pouvoir que
flatter et ravir celui à qui elle s'adressait; enfin une noble
libéralité qui, ne tenant aucun compte de tant d'avantages matériels
(des dépenses à profusion dans ce restaurant avaient achevé de faire de
lui, ici comme ailleurs, le client le plus à la mode et le grand favori,
situation que soulignait l'empressement envers lui non pas seulement de
la domesticité mais de toute la jeunesse la plus brillante), les lui
faisait fouler aux pieds, comme ces banquettes de pourpre effectivement
et symboliquement trépignées, pareilles à un chemin somptueux qui ne
plaisait à mon ami qu'en lui permettant de venir vers moi avec plus de
grâce et de rapidité; telles étaient les qualités, toutes essentielles à
l'aristocratie, qui derrière ce corps non pas opaque et obscur comme eût
été le mien, mais significatif et limpide, transparaissaient comme à
travers une oeuvre d'art la puissance industrieuse, efficiente qui l'a
créée, et rendaient les mouvements de cette course légère que Robert
avait déroulée le long du mur, intelligibles et charmants ainsi que ceux
de cavaliers sculptés sur une frise. «Hélas, eût pensé Robert, est-ce la
peine que j'aie passé ma jeunesse à mépriser la naissance, à honorer
seulement la justice et l'esprit, à choisir, en dehors des amis qui
m'étaient imposés, des compagnons gauches et mal vêtus s'ils avaient de
l'éloquence, pour que le seul être qui apparaisse en moi, dont on garde
un précieux souvenir, soit non celui que ma volonté, en s'efforçant et
en méritant, a modelé à ma ressemblance, mais un être qui n'est pas mon
oeuvre, qui n'est même pas moi, que j'ai toujours méprisé et cherché à
vaincre; est-ce la peine que j'aie aimé mon ami préféré comme je l'ai
fait, pour que le plus grand plaisir qu'il trouve en moi soit celui d'y
découvrir quelque chose de bien plus général que moi-même, un plaisir
qui n'est pas du tout, comme il le dit et comme il ne peut sincèrement
le croire, un plaisir d'amitié, mais un plaisir intellectuel et
désintéressé, une sorte de plaisir d'art?» Voilà ce que je crains,
aujourd'hui que Saint-Loup ait quelquefois pensé. Il s'est trompé, dans
ce cas. S'il n'avait pas, comme il avait fait, aimé quelque chose de
plus élevé que la souplesse innée de son corps, s'il n'avait pas été si
longtemps détaché de l'orgueil nobiliaire, il y eût eu plus
d'application et de lourdeur dans son agilité même, une vulgarité
importante dans ses manières. Comme à Mme de Villeparisis il avait fallu
beaucoup de sérieux pour qu'elle donnât dans sa conversation et dans ses
Mémoires le sentiment de la frivolité, lequel est intellectuel, de même,
pour que le corps de Saint-Loup fût habité par tant d'aristocratie, il
fallait que celle-ci eût déserté sa pensée tendue vers de plus hauts
objets, et, résorbée dans son corps, s'y fût fixée en lignes
inconscientes et nobles. Par là sa distinction d'esprit n'était pas
absente d'une distinction physique qui, la première faisant défaut,
n'eût pas été complète. Un artiste n'a pas besoin d'exprimer directement
sa pensée dans son ouvrage pour que celui-ci en reflète la qualité; on a
même pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la négation
de l'athée qui trouve la création assez parfaite pour se passer d'un
créateur. Et je savais bien aussi que ce n'était pas qu'une oeuvre d'art
que j'admirais en ce jeune cavalier déroulant le long du mur la frise de
sa course; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de
Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter à mon
profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant
moi, les ancêtres dédaigneux et souples qui survivaient dans l'assurance
et l'agilité, la courtoisie avec laquelle il venait disposer autour de
mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'était-ce pas comme
des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que
nous dussions toujours être séparés, et qu'il me sacrifiait au contraire
par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de
l'intelligence, avec cette liberté souveraine dont les mouvements de
Robert étaient l'image et dans laquelle se réalise la parfaite amitié?

Ce que la familiarité d'un Guermantes--au lieu de la distinction qu'elle
avait chez Robert, parce que le dédain héréditaire n'y était que le
vêtement, devenu grâce inconsciente, d'une réelle humilité morale--eût
décelé de morgue vulgaire, j'avais pu en prendre conscience, non en M.
de Charlus chez lequel les défauts de caractère que jusqu'ici je
comprenais mal s'étaient superposés aux habitudes aristocratiques, mais
chez le duc de Guermantes. Lui aussi pourtant, dans l'ensemble commun
qui avait tant déplu à ma grand'mère quand autrefois elle l'avait
rencontré chez Mme de Villeparisis, offrait des parties de grandeur
ancienne, et qui me furent sensibles quand j'allai dîner chez lui, le
lendemain de la soirée que j'avais passée avec Saint-Loup.

Elles ne m'étaient apparues ni chez lui ni chez la duchesse, quand je
les avais vus d'abord chez leur tante, pas plus que je n'avais vu le
premier jour les différences qui séparaient la Berma de ses camarades,
encore que chez celle-ci les particularités fussent infiniment plus
saisissantes que chez des gens du monde, puisqu'elles deviennent plus
marquées au fur et à mesure que les objets sont plus réels, plus
concevables à l'intelligence. Mais enfin si légères que soient les
nuances sociales (et au point que lorsqu'un peintre véridique comme
Sainte-Beuve veut marquer successivement les nuances qu'il y eut entre
le salon de Mme Geoffrin, de Mme Récamier et de Mme de Boigne, ils
apparaissent tous si semblables que la principale vérité qui, à l'insu
de l'auteur, ressort de ses études, c'est le néant de la vie de salon),
pourtant, en vertu de la même raison que pour la Berma, quand les
Guermantes me furent devenus indifférents et que la gouttelette de leur
originalité ne fut plus vaporisée par mon imagination, je pus la
recueillir, tout impondérable qu'elle fût.

La duchesse ne m'ayant pas parlé de son mari, à la soirée de sa tante,
je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il
assisterait au dîner. Mais je fus bien vite fixé car parmi les valets de
pied qui se tenaient debout dans l'antichambre et qui (puisqu'ils
avaient dû jusqu'ici me considérer à peu près comme les enfants de
l'ébéniste, c'est-à-dire peut-être avec plus de sympathie que leur
maître mais comme incapable d'être reçu chez lui) devaient chercher la
cause de cette révolution, je vis se glisser M. de Guermantes qui
guettait mon arrivée pour me recevoir sur le seuil et m'ôter lui-même
mon pardessus.

--Mme de Guermantes va être tout ce qu'il y a de plus heureuse, me
dit-il d'un ton habilement persuasif. Permettez-moi de vous débarrasser
de vos frusques (il trouvait à la fois bon enfant et comique de parler
le langage du peuple). Ma femme craignait un peu une défection de votre
part, bien que vous eussiez donné votre jour. Depuis ce matin nous nous
disions l'un à l'autre: «Vous verrez qu'il ne viendra pas.» Je dois dire
que Mme de Guermantes a vu plus juste que moi. Vous n'êtes pas un homme
commode à avoir et j'étais persuadé que vous nous feriez faux bond.

Et le duc était si mauvais mari, si brutal même, disait-on, qu'on lui
savait gré, comme on sait gré de leur douceur aux méchants, de ces mots
«Mme de Guermantes» avec lesquels il avait l'air d'étendre sur la
duchesse une aile protectrice pour qu'elle ne fasse qu'un avec lui.
Cependant me saisissant familièrement par la main, il se mit en devoir
de me guider et de m'introduire dans les salons. Telle expression
courante peu claire dans la bouche d'un paysan si elle montre la
survivance d'une tradition locale, la trace d'un événement historique,
peut-être ignorés de celui qui y fait allusion; de même cette politesse
de M. de Guermantes, et qu'il allait me témoigner pendant toute la
soirée, me charma comme un reste d'habitudes plusieurs fois séculaires,
d'habitudes en particulier du XVIIIe siècle. Les gens des temps passés
nous semblent infiniment loin de nous. Nous n'osons pas leur supposer
d'intentions profondes au delà de ce qu'ils expriment formellement; nous
sommes étonnés quand nous rencontrons un sentiment à peu près pareil à
ceux que nous éprouvons chez un héros d'Homère ou une habile feinte
tactique chez Hannibal pendant la bataille de Cannes, où il laissa
enfoncer son flanc pour envelopper son adversaire par surprise; on
dirait que nous nous imaginons ce poète épique et ce général aussi
éloignés de nous qu'un animal vu dans un jardin zoologique. Même chez
tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des
marques de courtoisie dans des lettres écrites par eux à quelque homme
de rang inférieur et qui ne peut leur être utile à rien, elles nous
laissent surpris parce qu'elles nous révèlent tout à coup chez ces
grands seigneurs tout un monde de croyances qu'ils n'expriment jamais
directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance qu'il
faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus
grand scrupule certaines fonctions d'amabilité.

Cet éloignement imaginaire du passé est peut-être une des raisons qui
permettent de comprendre que même de grands écrivains aient trouvé une
beauté géniale aux oeuvres de médiocres mystificateurs comme Ossian. Nous
sommes si étonnés que des bardes lointains puissent avoir des idées
modernes, que nous nous émerveillons si, dans ce que nous croyons un
vieux chant gaélique, nous en rencontrons une que nous n'eussions
trouvée qu'ingénieuse chez un contemporain. Un traducteur de talent n'a
qu'à ajouter à un Ancien qu'il restitue plus ou moins fidèlement, des
morceaux qui, signés d'un nom contemporain et publiés à part,
paraîtraient seulement agréables: aussitôt il donne une émouvante
grandeur à son poète, lequel joue ainsi sur le clavier de plusieurs
siècles. Ce traducteur n'était capable que d'un livre médiocre, si ce
livre eût été publié comme un original de lui. Donné pour une
traduction, il semble celle d'un chef-d'oeuvre. Le passé non seulement
n'est pas fugace, il reste sur place. Ce n'est pas seulement des mois
après le commencement d'une guerre que des lois votées sans hâte peuvent
agir efficacement sur elle, ce n'est pas seulement quinze ans après un
crime resté obscur qu'un magistrat peut encore trouver les éléments qui
serviront à l'éclaircir; après des siècles et des siècles, le savant qui
étudie dans une région lointaine la toponymie, les coutumes des
habitants, pourra saisir encore en elles telle légende bien antérieure
au christianisme, déjà incomprise, sinon même oubliée au temps
d'Hérodote et qui dans l'appellation donnée à une roche, dans un rite
religieux, demeure au milieu du présent comme une émanation plus dense,
immémoriale et stable. Il y en avait une aussi, bien moins antique,
émanation de la vie de cour, sinon dans les manières souvent vulgaires
de M. de Guermantes, du moins dans l'esprit qui les dirigeait. Je devais
la goûter encore, comme une odeur ancienne, quand je la retrouvai un peu
plus tard au salon. Car je n'y étais pas allé tout de suite.

En quittant le vestibule, j'avais dit à M. de Guermantes que j'avais un
grand désir de voir ses Elstir. «Je suis à vos ordres, M. Elstir est-il
donc de vos amis? Je suis fort marri car je le connais un peu, c'est un
homme aimable, ce que nos pères appelaient l'honnête homme, j'aurais pu
lui demander de me faire la grâce de venir, et le prier à dîner. Il
aurait certainement été très flatté de passer la soirée en votre
compagnie.» Fort peu ancien régime quand il s'efforçait ainsi de l'être,
le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M'ayant demandé si je
désirais qu'il me montrât ces tableaux, il me conduisit, s'effaçant
gracieusement devant chaque porte, s'excusant quand, pour me montrer le
chemin, il était obligé de passer devant, petite scène qui (depuis le
temps où Saint-Simon raconte qu'un ancêtre des Guermantes lui fit les
honneurs de son hôtel avec les mêmes scrupules dans l'accomplissement
des devoirs frivoles du gentilhomme) avait dû, avant de glisser jusqu'à
nous, être jouée par bien d'autres Guermantes pour bien d'autres
visiteurs. Et comme j'avais dit au duc que je serais bien aise d'être
seul un moment devant les tableaux, il s'était retiré discrètement en me
disant que je n'aurais qu'à venir le retrouver au salon.

Seulement une fois en tête à tête avec les Elstir, j'oubliai tout à fait
l'heure du dîner; de nouveau comme à Balbec j'avais devant moi les
fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'était que la
projection, la manière de voir particulière à ce grand peintre et que ne
traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de
peintures de lui, toutes homogènes les unes aux autres, étaient comme
les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle eût été, dans le
cas présent, la tête de l'artiste et dont on n'eût pu soupçonner
l'étrangeté tant qu'on n'aurait fait que connaître l'homme, c'est-à-dire
tant qu'on n'eût fait que voir la lanterne coiffant la lampe, avant
qu'aucun verre coloré eût encore été placé. Parmi ces tableaux,
quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde
m'intéressaient plus que les autres en ce qu'ils recréaient ces
illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les
objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois
en voiture ne découvrons-nous pas une longue rue claire qui commence à
quelques mètres de nous, alors que nous n'avons devant nous qu'un pan de
mur violemment éclairé qui nous a donné le mirage de la profondeur. Dès
lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par
retour sincère à la racine même de l'impression, de représenter une
chose par cette autre que dans l'éclair d'une illusion première nous
avons prise pour elle? Les surfaces et les volumes sont en réalité
indépendants des noms d'objets que notre mémoire leur impose quand nous
les avons reconnus. Elstir tâchait d'arracher à ce qu'il venait de
sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent été de dissoudre cet
agrégat de raisonnements que nous appelons vision.

Les gens qui détestaient ces «horreurs» s'étonnaient qu'Elstir admirât
Chardin, Perroneau, tant de peintres qu'eux, les gens du monde,
aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'Elstir avait pour son compte
refait devant le réel (avec l'indice particulier de son goût pour
certaines recherches) le même effort qu'un Chardin ou un Perroneau, et
qu'en conséquence, quand il cessait de travailler pour lui-même, il
admirait en eux des tentatives du même genre, des sortes de fragments
anticipés d'oeuvres de lui. Mais les gens du monde n'ajoutaient pas par
la pensée à l'oeuvre d'Elstir cette perspective du Temps qui leur
permettait d'aimer ou tout au moins de regarder sans gêne la peinture de
Chardin. Pourtant les plus vieux auraient pu se dire qu'au cours de leur
vie ils avaient vu, au fur et à mesure que les années les en
éloignaient, la distance infranchissable entre ce qu'ils jugeaient un
chef-d'oeuvre d'Ingres et ce qu'ils croyaient devoir rester à jamais une
horreur (par exemple l'_Olympia_ de Manet) diminuer jusqu'à ce que les
deux toiles eussent l'air jumelles. Mais on ne profite d'aucune leçon
parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au général et qu'on se figure
toujours se trouver en présence d'une expérience qui n'a pas de
précédents dans le passé.

Je fus émus de retrouver dans deux tableaux (plus réalistes, ceux-là, et
d'une manière antérieure) un même monsieur, une fois en frac dans son
salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une
fête populaire au bord de l'eau où il n'avait évidemment que faire, et
qui prouvait que pour Elstir il n'était pas seulement un modèle
habituel, mais un ami, peut-être un protecteur, qu'il aimait, comme
autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires--et parfaitement
ressemblants--de Venise, à faire figurer dans ses peintures; de même
encore que Beethoven trouvait du plaisir à inscrire en tête d'une oeuvre
préférée le nom chéri de l'archiduc Rodolphe. Cette fête au bord de
l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La rivière, les robes des
femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et des
autres voisinaient parmi ce carré de peinture qu'Elstir avait découpé
dans une merveilleuse après-midi. Ce qui ravissait dans la robe d'une
femme cessant un moment de danser, à cause de la chaleur et de
l'essoufflement, était chatoyant aussi, et de la même manière, dans la
toile d'une voile arrêtée, dans l'eau du petit port, dans le ponton de
bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux
que j'avais vus à Balbec, l'hôpital, aussi beau sous son ciel de lapis
que la cathédrale elle-même, semblait, plus hardi qu'Elstir théoricien,
qu'Elstir homme de goût et amoureux du moyen âge, chanter: «Il n'y a pas
de gothique, il n'y a pas de chef-d'oeuvre, l'hôpital sans style vaut le
glorieux portail», de même j'entendais: «La dame un peu vulgaire qu'un
dilettante en promenade éviterait de regarder, excepterait du tableau
poétique que la nature compose devant lui, cette femme est belle aussi,
sa robe reçoit la même lumière que la voile du bateau, et il n'y a pas
de choses plus ou moins précieuses, la robe commune et la voile en
elle-même jolie sont deux miroirs du même reflet, tout le prix est dans
les regards du peintre.» Or celui-ci avait su immortellement arrêter le
mouvement des heures à cet instant lumineux où la dame avait eu chaud et
avait cessé de danser, où l'arbre était cerné d'un pourtour d'ombre, où
les voiles semblaient glisser sur un vernis d'or. Mais justement parce
que l'instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si fixée
donnait l'impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait
bientôt s'en retourner, les bateaux disparaître, l'ombre changer de
place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les
instants, montrés à la fois par tant de lumières qui y voisinent
ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout
autre il est vrai, de ce qu'est l'instant, dans quelques aquarelles à
sujets mythologiques, datant des débuts d'Elstir et dont était aussi
orné ce salon. Les gens du monde «avancés» allaient «jusqu'à» cette
manière-là, mais pas plus loin. Ce n'était certes pas ce qu'Elstir avait
fait de mieux, mais déjà la sincérité avec laquelle le sujet avait été
pensé ôtait sa froideur. C'est ainsi que, par exemple, les Muses étaient
représentées comme le seraient des êtres appartenant à une espèce
fossile mais qu'il n'eût pas été rare, aux temps mythologiques, de voir
passer le soir, par deux ou par trois, le long de quelque sentier
montagneux. Quelquefois un poète, d'une race ayant aussi une
individualité particulière pour un zoologiste (caractérisée par une
certaine insexualité), se promenait avec une Muse, comme, dans la
nature, des créatures d'espèces différentes mais amies et qui vont de
compagnie. Dans une de ces aquarelles, on voyait un poète épuisé d'une
longue course en montagne, qu'un Centaure, qu'il a rencontré, touché de
sa fatigue, prend sur son dos et ramène. Dans plus d'une autre,
l'immense paysage (où la scène mythique, les héros fabuleux tiennent une
place minuscule et sont comme perdus) est rendu, des sommets à la mer,
avec une exactitude qui donne plus que l'heure, jusqu'à la minute qu'il
est, grâce au degré précis du déclin du soleil, à la fidélité fugitive
des ombres. Par là l'artiste donne, en l'instantanéisant, une sorte de
réalité historique vécue au symbole de la fable, le peint, et le relate
au passé défini.

Pendant que je regardais les peintures d'Elstir, les coups de sonnette
des invités qui arrivaient avaient tinté, ininterrompus, et m'avaient
bercé doucement. Mais le silence qui leur succéda et qui durait déjà
depuis très longtemps finit--moins rapidement il est vrai--par
m'éveiller de ma rêverie, comme celui qui succède à la musique de Lindor
tire Bartholo de son sommeil. J'eus peur qu'on m'eût oublié, qu'on fût à
table et j'allai rapidement vers le salon. A la porte du cabinet des
Elstir je trouvai un domestique qui attendait, vieux ou poudré, je ne
sais, l'air d'un ministre espagnol, mais me témoignant du même respect
qu'il eût mis aux pieds d'un roi. Je sentis à son air qu'il m'eût
attendu une heure encore, et je pensai avec effroi au retard que j'avais
apporté au dîner, alors surtout que j'avais promis d'être à onze heures
chez M. de Charlus.

Le ministre espagnol (non sans que je rencontrasse, en route, le valet
de pied persécuté par le concierge, et qui, rayonnant de bonheur quand
je lui demandai des nouvelles de sa fiancée, me dit que justement demain
était le jour de sortie d'elle et de lui, qu'il pourrait passer toute la
journée avec elle, et célébra la bonté de Madame la duchesse) me
conduisit au salon où je craignais de trouver M. de Guermantes de
mauvaise humeur. Il m'accueillit au contraire avec une joie évidemment
en partie factice et dictée par la politesse, mais par ailleurs sincère,
inspirée et par son estomac qu'un tel retard avait affamé, et par la
conscience d'une impatience pareille chez tous ses invités lesquels
remplissaient complètement le salon. Je sus, en effet, plus tard, qu'on
m'avait attendu près de trois quarts d'heure. Le duc de Guermantes pensa
sans doute que prolonger le supplice général de deux minutes ne
l'aggraverait pas, et que la politesse l'ayant poussé à reculer si
longtemps le moment de se mettre à table, cette politesse serait plus
complète si en ne faisant pas servir immédiatement il réussissait à me
persuader que je n'étais pas en retard et qu'on n'avait pas attendu pour
moi. Aussi me demanda-t-il, comme si nous avions une heure avant le
dîner et si certains invités n'étaient pas encore là, comment je
trouvais les Elstir. Mais en même temps et sans laisser apercevoir ses
tiraillements d'estomac, pour ne pas perdre une seconde de plus, de
concert avec la duchesse il procédait aux présentations. Alors seulement
je m'aperçus que venait de se produire autour de moi, de moi qui jusqu'à
ce jour--sauf le stage dans le salon de Mme Swann--avais été habitué
chez ma mère, à Combray et à Paris, aux façons ou protectrices ou sur la
défensive de bourgeoises rechignées qui me traitaient en enfant, un
changement de décor comparable à celui qui introduit tout à coup
Parsifal au milieu des filles fleurs. Celles qui m'entouraient,
entièrement décolletées (leur chair apparaissait des deux côtés d'une
sinueuse branche de mimosa ou sous les larges pétales d'une rose), ne me
dirent bonjour qu'en coulant vers moi de longs regards caressants comme
si la timidité seule les eût empêchées de m'embrasser. Beaucoup n'en
étaient pas moins fort honnêtes au point de vue des moeurs; beaucoup, non
toutes, car les plus vertueuses n'avaient pas pour celles qui étaient
légères cette répulsion qu'eût éprouvée ma mère. Les caprices de la
conduite, niés par de saintes amies, malgré l'évidence, semblaient, dans
le monde des Guermantes, importer beaucoup moins que les relations qu'on
avait su conserver. On feignait d'ignorer que le corps d'une maîtresse
de maison était manié par qui voulait, pourvu que le «salon» fût demeuré
intact. Comme le duc se gênait fort peu avec ses invités (de qui et à
qui il n'avait plus dès longtemps rien à apprendre), mais beaucoup avec
moi dont le genre de supériorité, lui étant inconnu, lui causait un peu
le même genre de respect qu'aux grands seigneurs de la cour de Louis XIV
les ministres bourgeois, il considérait évidemment que le fait de ne pas
connaître ses convives n'avait aucune importance, sinon pour eux, du
moins pour moi, et, tandis que je me préoccupais à cause de lui de
l'effet que je ferais sur eux, il se souciait seulement de celui qu'ils
feraient sur moi.

Tout d'abord, d'ailleurs, se produisit un double petit imbroglio. Au
moment même, en effet, où j'étais entré dans le salon, M. de Guermantes,
sans même me laisser le temps de dire bonjour à la duchesse, m'avait
mené, comme pour faire une bonne surprise à cette personne à laquelle il
semblait dire: «Voici votre ami, vous voyez je vous l'amène par la peau
du cou», vers une dame assez petite. Or, bien avant que, poussé par le
duc, je fusse arrivé devant elle, cette dame n'avait cessé de m'adresser
avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous
adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous reconnaît
pas. Comme c'était justement mon cas et que je ne parvenais pas à me
rappeler qui elle était, je détournais la tête tout en m'avançant de
façon à ne pas avoir à répondre jusqu'à ce que la présentation m'eût
tiré d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait à tenir en
équilibre instable son sourire destiné à moi. Elle avait l'air d'être
pressée de s'en débarrasser et que je dise enfin: «Ah! madame, je crois
bien! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons retrouvés!» J'étais
aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais
enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire indéfiniment
prolongé, comme un sol dièse, pouvait enfin cesser. Mais M. de
Guermantes s'y prit si mal, au moins à mon avis, qu'il me sembla qu'il
n'avait nommé que moi et que j'ignorais toujours qui était la
pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les
raisons de notre intimité, obscures pour moi, lui paraissaient claires.
En effet, dès que je fus auprès d'elle elle ne me tendit pas sa main,
mais prit familièrement la mienne et me parla sur le même ton que si
j'eusse été aussi au courant qu'elle des bons souvenirs à quoi elle se
reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris être
son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes
anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch,
mais ce ne pouvait être Mme Bloch mère que j'avais devant moi puisque
celle-ci était morte depuis de longues années. Je m'efforçais vainement
à deviner le passé commun à elle et à moi auquel elle se reportait en
pensée. Mais je ne l'apercevais pas mieux, à travers le jais
translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que
le sourire, qu'on ne distingue un paysage situé derrière une vitre noire
même enflammée de soleil. Elle me demanda si mon père ne se fatiguait
pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au théâtre avec Albert, si
j'étais moins souffrant, et comme mes réponses, titubant dans
l'obscurité mentale où je me trouvais, ne devinrent distinctes que pour
dire que je n'étais pas bien ce soir, elle avança elle-même une chaise
pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais habitué les
autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'énigme me fut donné par le
duc: «Elle vous trouve charmant», murmura-t-il à mon oreille, laquelle
fut frappée comme si ces mots ne lui étaient pas inconnus. C'étaient
ceux que Mme de Villeparisis nous avait dits, à ma grand'mère et à moi,
quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg.
Alors je compris tout, la dame présente n'avait rien de commun avec Mme
de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai
l'espèce de la bête. C'était une Altesse. Elle ne connaissait nullement
ma famille ni moi-même, mais issue de la race la plus noble et possédant
la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle
avait épousé un cousin également princier, elle désirait, dans sa
gratitude au Créateur, témoigner au prochain, de si pauvre ou de si
humble extraction fût-il, qu'elle ne le méprisait pas. A vrai dire, les
sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de
Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en
donner à ma grand'mère, comme à une biche du Jardin d'acclimatation.
Mais ce n'était encore que la seconde princesse du sang à qui j'étais
présenté, et j'étais excusable de ne pas avoir dégagé les traits
généraux de l'amabilité des grands. D'ailleurs eux-mêmes n'avaient-ils
pas pris la peine de m'avertir de ne pas trop compter sur cette
amabilité, puisque la duchesse de Guermantes, qui m'avait fait tant de
bonjours avec la main à l'Opéra-comique, avait eu l'air furieux que je
la saluasse dans la rue, comme les gens qui, ayant une fois donné un
louis à quelqu'un, pensent qu'avec celui-là ils sont en règle pour
toujours. Quant à M. de Charlus, ses hauts et ses bas étaient encore
plus contrastés. Enfin j'ai connu, on le verra, des altesses et des
majestés d'une autre sorte, reines qui jouent à la reine, et parlent non
selon les habitudes de leurs congénères, mais comme les reines dans
Sardou.

Si M. de Guermantes avait mis tant de hâte à me présenter, c'est que le
fait qu'il y ait dans une réunion quelqu'un d'inconnu à une Altesse
royale est intolérable et ne peut se prolonger une seconde. C'était
cette même hâte que Saint-Loup avait mise à se faire présenter à ma
grand'mère. D'ailleurs, par un reste hérité de la vie des cours qui
s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais où,
par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui devient
essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes
considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent
négligés, au moins par l'un d'eux, de la charité, de la chasteté, de la
pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guère parler à la
princesse de Parme qu'à la troisième personne.

A défaut d'être encore jamais de ma vie allé à Parme (ce que je désirais
depuis de lointaines vacances de Pâques), en connaître la princesse,
qui, je le savais, possédait le plus beau palais de cette cité unique où
tout d'ailleurs devait être homogène, isolée qu'elle était du reste du
monde, entre les parois polies, dans l'atmosphère, étouffante comme un
soir d'été sans air sur une place de petite ville italienne, de son nom
compact et trop doux, cela aurait dû substituer tout d'un coup à ce que
je tâchais de me figurer ce qui existait réellement à Parme, en une
sorte d'arrivée fragmentaire et sans avoir bougé; c'était, dans
l'algèbre du voyage à la ville de Giorgione, comme une première équation
à cette inconnue. Mais si j'avais depuis des années--comme un parfumeur
à un bloc uni de matière grasse--fait absorber à ce nom de princesse de
Parme le parfum de milliers de violettes, en revanche, dès que je vis la
princesse, que j'aurais été jusque-là convaincu être au moins la
Sanseverina, une seconde opération commença, laquelle ne fut, à vrai
dire, parachevée que quelques mois plus tard, et qui consista, à l'aide
de nouvelles malaxations chimiques, à expulser toute huile essentielle
de violettes et tout parfum stendhalien du nom de la princesse et à y
incorporer à la place l'image d'une petite femme noire, occupée
d'oeuvres, d'une amabilité tellement humble qu'on comprenait tout de
suite dans quel orgueil altier cette amabilité prenait son origine. Du
reste, pareille, à quelques différences près, aux autres grandes dames,
elle était aussi peu stendhalienne que, par exemple, à Paris, dans le
quartier de l'Europe, la rue de Parme, qui ressemble beaucoup moins au
nom de Parme qu'à toutes les rues avoisinantes, et fait moins penser à
la Chartreuse où meurt Fabrice qu'à la salle des pas perdus de la gare
Saint-Lazare.

Son amabilité tenait à deux causes. L'une, générale, était l'éducation
que cette fille de souverains avait reçue. Sa mère (non seulement alliée
à toutes les familles royales de l'Europe, mais encore--contraste avec
la maison ducale de Parme--plus riche qu'aucune princesse régnante) lui
avait, dès son âge le plus tendre, inculqué les préceptes
orgueilleusement humbles d'un snobisme évangélique; et maintenant chaque
trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mouvements de
ses bras semblaient répéter: «Rappelle-toi que si Dieu t'a fait naître
sur les marches d'un trône, tu ne dois pas en profiter pour mépriser
ceux à qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit louée!) que tu
fusses supérieure par la naissance et par les richesses. Au contraire,
sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de Clèves et de
Juliers dès 647; Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque
toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch
qu'Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est établie par
les généalogistes depuis l'an 63 de l'ère chrétienne; tu as pour
belles-soeurs deux impératrices. Aussi n'aie jamais l'air en parlant de
te rappeler de si grands privilèges, non qu'ils soient précaires (car on
ne peut rien changer à l'ancienneté de la race et on aura toujours
besoin de pétrole), mais il est inutile d'enseigner que tu es mieux née
que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout
le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis à tous ceux
que la bonté céleste t'a fait la grâce de placer au-dessous de toi ce
que tu peux leur donner sans déchoir de ton rang, c'est-à-dire des
secours en argent, même des soins d'infirmière, mais bien entendu jamais
d'invitations à tes soirées, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en
diminuant ton prestige, ôterait de son efficacité à ton action
bienfaisante.»

Aussi, même dans les moments où elle ne pouvait pas faire de bien, la
princesse cherchait à montrer, ou plutôt à faire croire par tous les
signes extérieurs du langage muet, qu'elle ne se croyait pas supérieure
aux personnes au milieu de qui elle se trouvait. Elle avait avec chacun
cette charmante politesse qu'ont avec les inférieurs les gens bien
élevés et à tout moment, pour se rendre utile, poussait sa chaise dans
le but de laisser plus de place, tenait mes gants, m'offrait tous ces
services, indignes des fières bourgeoises, et que rendent bien
volontiers les souveraines, ou, instinctivement et par pli
professionnel, les anciens domestiques.

Déjà, en effet, le duc, qui semblait pressé d'achever les présentations,
m'avait entraîné vers une autre des filles fleurs. En entendant son nom
je lui dis que j'avais passé devant son château, non loin de Balbec.
«Oh! comme j'aurais été heureuse de vous le montrer», dit-elle presque à
voix basse comme pour se montrer plus modeste, mais d'un ton senti, tout
pénétré du regret de l'occasion manquée d'un plaisir tout spécial, et
elle ajouta avec un regard insinuant: «J'espère que tout n'est pas
perdu. Et je dois dire que ce qui vous aurait intéressé davantage c'eût
été le château de ma tante Brancas; il a été construit par Mansard;
c'est la perle de la province.» Ce n'était pas seulement elle qui eût
été contente de montrer son château, mais sa tante Brancas n'eût pas été
moins ravie de me faire les honneurs du sien, à ce que m'assura cette
dame qui pensait évidemment que, surtout dans un temps où la terre tend
à passer aux mains de financiers qui ne savent pas vivre, il importe que
les grands maintiennent les hautes traditions de l'hospitalité
seigneuriale, par des paroles qui n'engagent à rien. C'était aussi parce
qu'elle cherchait, comme toutes les personnes de son milieu, à dire les
choses qui pouvaient faire le plus de plaisir à l'interlocuteur, à lui
donner la plus haute idée de lui-même, à ce qu'il crût qu'il flattait
ceux à qui il écrivait, qu'il honorait ses hôtes, qu'on brûlait de le
connaître. Vouloir donner aux autres cette idée agréable d'eux-mêmes
existe à vrai dire quelquefois même dans la bourgeoisie elle-même. On y
rencontre cette disposition bienveillante, à titre de qualité
individuelle compensatrice d'un défaut, non pas, hélas, chez les amis
les plus sûrs, mais du moins chez les plus agréables compagnes. Elle
fleurit en tout cas tout isolément. Dans une partie importante de
l'aristocratie, au contraire, ce trait de caractère a cessé d'être
individuel; cultivé par l'éducation, entretenu par l'idée d'une grandeur
propre qui ne peut craindre de s'humilier, qui ne connaît pas de
rivales, sait que par aménité elle peut faire des heureux et se complaît
à en faire, il est devenu le caractère générique d'une classe. Et même
ceux que des défauts personnels trop opposés empêchent de le garder dans
leur coeur en portent la trace inconsciente dans leur vocabulaire ou leur
gesticulation.

--C'est une très bonne femme, me dit M. de Guermantes de la princesse de
Parme, et qui sait être «grande dame» comme personne.

Pendant que j'étais présenté aux femmes, il y avait un monsieur qui
donnait de nombreux signes d'agitation: c'était le comte Hannibal de
Bréauté-Consalvi. Arrivé tard, il n'avait pas eu le temps de s'informer
des convives et quand j'étais entré au salon, voyant en moi un invité
qui ne faisait pas partie de la société de la duchesse et devait par
conséquent avoir des titres tout à fait extraordinaires pour y pénétrer,
il installa son monocle sous l'arcade cintrée de ses sourcils, pensant
que celui-ci l'aiderait beaucoup à discerner quelle espèce d'homme
j'étais. Il savait que Mme de Guermantes avait, apanage précieux des
femmes vraiment supérieures, ce qu'on appelle un «salon», c'est-à-dire
ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilité que venait de
mettre en vue la découverte d'un remède ou la production d'un
chef-d'oeuvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous l'impression
d'avoir appris qu'à la réception pour le roi et la reine d'Angleterre,
la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes
d'esprit du faubourg se consolaient malaisément de n'avoir pas été
invitées tant elles eussent été délicieusement intéressées d'approcher
ce génie étrange. Mme de Courvoisier prétendait qu'il y avait aussi M.
Ribot, mais c'était une invention destinée à faire croire qu'Oriane
cherchait à faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour comble de
scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du maréchal de
Saxe, s'était présenté au foyer de la Comédie-Française et avait prié
Mlle Reichenberg de venir réciter des vers devant le roi, ce qui avait
eu lieu et constituait un fait sans précédent dans les annales des
raouts. Au souvenir de tant d'imprévu, qu'il approuvait d'ailleurs
pleinement, étant lui-même autant qu'un ornement et, de la même façon
que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une
consécration pour un salon, M. de Bréauté se demandant qui je pouvais
bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses investigations. Un
instant le nom de M. Widor passa devant son esprit; mais il jugea que
j'étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop peu marquant
pour être «reçu». Il lui parut plus vraisemblable de voir tout
simplement en moi le nouvel attaché de la légation de Suède duquel on
lui avait parlé; et il se préparait à me demander des nouvelles du roi
Oscar par qui il avait été à plusieurs reprises fort bien accueilli;
mais quand le duc, pour me présenter, eut dit mon nom à M. de Bréauté,
celui-ci, voyant que ce nom lui était absolument inconnu, ne douta plus
dès lors que, me trouvant là, je ne fusse quelque célébrité. Oriane
décidément n'en faisait pas d'autres et savait l'art d'attirer les
hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien
entendu, sans quoi elle l'eût déclassé. M. de Bréauté commença donc à se
pourlécher les babines et à renifler de ses narines friandes, mis en
appétit non seulement par le bon dîner qu'il était sûr de faire, mais
par le caractère de la réunion que ma présence ne pouvait manquer de
rendre intéressante et qui lui fournirait un sujet de conversation
piquant le lendemain au déjeuner du duc de Chartres. Il n'était pas
encore fixé sur le point de savoir si c'était moi dont on venait
d'expérimenter le sérum contre le cancer ou de mettre en répétition le
prochain lever de rideau au Théâtre-Français, mais grand intellectuel,
grand amateur de «récits de voyages», il ne cessait pas de multiplier
devant moi les révérences, les signes d'intelligence, les sourires
filtrés par son monocle; soit dans l'idée fausse qu'un homme de valeur
l'estimerait davantage s'il parvenait à lui inculquer l'illusion que
pour lui, comte de Bréauté-Consalvi, les privilèges de la pensée
n'étaient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance; soit
tout simplement par besoin et difficulté d'exprimer sa satisfaction,
dans l'ignorance de la langue qu'il devait me parler, en somme comme
s'il se fût trouvé en présence de quelqu'un des «naturels» d'une terre
inconnue où aurait atterri son radeau et avec lesquels, par espoir du
profit, il tâcherait, tout en observant curieusement leurs coutumes et
sans interrompre les démonstrations d'amitié ni pousser comme eux de
grands cris, de troquer des oeufs d'autruche et des épices contre des
verroteries. Après avoir répondu de mon mieux à sa joie, je serrai la
main du duc de Châtellerault que j'avais déjà rencontré chez Mme de
Villeparisis, de laquelle il me dit que c'était une fine mouche. Il
était extrêmement Guermantes par la blondeur des cheveux, le profil
busqué, les points où la peau de la joue s'altère, tout ce qui se voit
déjà dans les portraits de cette famille que nous ont laissés le XVIe et
le XVIIe siècle. Mais comme je n'aimais plus la duchesse, sa
réincarnation en un jeune homme était sans attrait pour moi. Je lisais
le crochet que faisait le nez du duc de Châtellerault comme la signature
d'un peintre que j'aurais longtemps étudié, mais qui ne m'intéressait
plus du tout. Puis je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le
malheur de mes phalanges qui n'en sortirent que meurtries, je les
laissai s'engager dans l'étau qu'était une poignée de mains à
l'allemande, accompagnée d'un sourire ironique ou bonhomme du prince de
Faffenheim, l'ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms
propre à ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que
lui-même signait prince Von, ou, quand il écrivait à des intimes, Von.
Encore cette abréviation-là se comprenait-elle à la rigueur, à cause de
la longueur d'un nom composé. On se rendait moins compte des raisons qui
faisaient remplacer Elisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth, comme
dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s'explique que des hommes,
cependant assez oisifs et frivoles en général, eussent adopté «Quiou»
pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit
moins ce qu'ils en gagnaient à prénommer un de leurs cousins Dinand au
lieu de Ferdinand. Il ne faudrait pas croire du reste que pour donner
des prénoms les Guermantes procédassent invariablement par la répétition
d'une syllabe. Ainsi deux soeurs, la comtesse de Montpeyroux et la
vicomtesse de Vélude, lesquelles étaient toutes d'une énorme grosseur,
ne s'entendaient jamais appeler, sans s'en fâcher le moins du monde et
sans que personne songeât à en sourire, tant l'habitude était ancienne,
que «Petite» et «Mignonne». Mme de Guermantes, qui adorait Mme de
Montpeyroux, eût, si celle-ci eût été gravement atteinte, demandé avec
des larmes à sa soeur: «On me dit que «Petite» est très mal.» Mme de
l'Éclin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient entièrement
les oreilles, on ne l'appelait jamais que «ventre affamé». Quelquefois
on se contentait d'ajouter un _a_ au nom ou au prénom du mari pour
désigner la femme. L'homme le plus avare, le plus sordide, le plus
inhumain du faubourg ayant pour prénom Raphaël, sa charmante, sa fleur
sortant aussi du rocher signait toujours Raphaëla; mais ce sont là
seulement simples échantillons de règles innombrables dont nous pourrons
toujours, si l'occasion s'en présente, expliquer quelques-unes. Ensuite
je demandai au duc de me présenter au prince d'Agrigente. «Comment, vous
ne connaissez pas cet excellent Gri-gri», s'écria M. de Guermantes, et
il dit mon nom à M. d'Agrigente. Celui de ce dernier, si souvent cité
par Françoise, m'était toujours apparu comme une transparente verrerie,
sous laquelle je voyais, frappés au bord de la mer violette par les
rayons obliques d'un soleil d'or, les cubes roses d'une cité antique
dont je ne doutais pas que le prince--de passage à Paris par un bref
miracle--ne fût lui-même, aussi lumineusement sicilien et glorieusement
patiné, le souverain effectif. Hélas, le vulgaire hanneton auquel on me
présenta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde
désinvolture qu'il croyait élégante, était aussi indépendant de son nom
que d'une oeuvre d'art qu'il eût possédée, sans porter sur soi aucun
reflet d'elle, sans peut-être l'avoir jamais regardée. Le prince
d'Agrigente était si entièrement dépourvu de quoi que ce fût de princier
et qui pût faire penser à Agrigente, que c'en était à supposer que son
nom, entièrement distinct de lui, relié par rien à sa personne, avait eu
le pouvoir d'attirer à soit tout ce qu'il aurait pu y avoir de vague
poésie en cet homme comme chez tout autre, et de l'enfermer après cette
opération dans les syllabes enchantées. Si l'opération avait eu lieu,
elle avait été en tout cas bien faite, car il ne restait plus un atome
de charme à retirer de ce parent des Guermantes. De sorte qu'il se
trouvait à la fois le seul homme au monde qui fût prince d'Agrigente et
peut-être l'homme au monde qui l'était le moins. Il était d'ailleurs
fort heureux de l'être, mais comme un banquier est heureux d'avoir de
nombreuses actions d'une mine, sans se soucier d'ailleurs si cette mine
répond au joli nom de mine Ivanhoe et de mine Primerose, ou si elle
s'appelle seulement la mine Premier. Cependant, tandis que s'achevaient
les présentations si longues à raconter mais qui, commencées dès mon
entrée au salon, n'avaient duré que quelques instants, et que Mme de
Guermantes, d'un ton presque suppliant, me disait: «Je suis sûre que
Basin vous fatigue à vous mener ainsi de l'une à l'autre, nous voulons
que vous connaissiez nos amis, mais nous voulons surtout ne pas vous
fatiguer pour que vous reveniez souvent», le duc, d'un mouvement assez
gauche et timoré, donna (ce qu'il aurait bien voulu faire depuis une
heure remplie pour moi par la contemplation des Elstir) le signe qu'on
pouvait servir.

Il faut ajouter qu'un des invités manquait, M. de Grouchy, dont la
femme, née Guermantes, était venue seule de son côté, le mari devant
arriver directement de la chasse où il avait passé la journée. Ce M. de
Grouchy, descendant de celui du Premier Empire et duquel on a dit
faussement que son absence au début de Waterloo avait été la cause
principale de la défaite de Napoléon, était d'une excellente famille,
insuffisante pourtant aux yeux de certains entichés de noblesse. Ainsi
le prince de Guermantes, qui devait être bien des années plus tard moins
difficile pour lui-même, avait-il coutume de dire à ses nièces: «Quel
malheur pour cette pauvre Mme de Guermantes (la vicomtesse de
Guermantes, mère de Mme de Grouchy) qu'elle n'ait jamais pu marier ses
enfants.--Mais, mon oncle, l'aînée a épousé M. de Grouchy.--Je n'appelle
pas cela un mari! Enfin, on prétend que l'oncle François a demandé la
cadette, cela fera qu'elles ne seront pas toutes restées filles.»

Aussitôt l'ordre de servir donné, dans un vaste déclic giratoire,
multiple et simultané, les portes de la salle à manger s'ouvrirent à
deux battants; un maître d'hôtel qui avait l'air d'un maître des
cérémonies s'inclina devant la princesse de Parme et annonça la
nouvelle: «Madame est servie», d'un ton pareil à celui dont il aurait
dit: «Madame se meurt», mais qui ne jeta aucune tristesse dans
l'assemblée, car ce fut d'un air folâtre, et comme l'été à Robinson, que
les couples s'avancèrent l'un derrière l'autre vers la salle à manger,
se séparant quand ils avaient gagné leur place où des valets de pied
poussaient derrière eux leur chaise; la dernière, Mme de Guermantes
s'avança vers moi, pour que je la conduisisse à table et sans que
j'éprouvasse l'ombre de la timidité que j'aurais pu craindre, car, en
chasseresse à qui une grande adresse musculaire a rendu la grâce facile,
voyant sans doute que je m'étais mis du côté qu'il ne fallait pas, elle
pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur
le mien et le plus naturellement encadré dans un rythme de mouvements
précis et nobles. Je leur obéis avec d'autant plus d'aisance que les
Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai
savant, chez qui on est moins intimidé que chez un ignorant; d'autres
portes s'ouvrirent par où entra la soupe fumante, comme si le dîner
avait lieu dans un théâtre de pupazzi habilement machiné et où l'arrivée
tardive du jeune invité mettait, sur un signe du maître, tous les
rouages en action.

C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait été ce signe du
duc, auquel avait répondu le déclanchement de cette vaste, ingénieuse,
obéissante et fastueuse horlogerie mécanique et humaine. L'indécision du
geste ne nuisit pas pour moi à l'effet du spectacle qui lui était
subordonné. Car je sentais que ce qui l'avait rendu hésitant et
embarrassé était la crainte de me laisser voir qu'on n'attendait que moi
pour dîner et qu'on m'avait attendu longtemps, de même que Mme de
Guermantes avait peur qu'ayant regardé tant de tableaux, on ne me
fatiguât et ne m'empêchât de prendre mes aises en me présentant à jet
continu. De sorte que c'était le manque de grandeur dans le geste qui
dégageait la grandeur véritable. De même que cette indifférence du duc à
son propre luxe, ses égards au contraire pour un hôte, insignifiant en
lui-même mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de Guermantes
ne fût par certains côtés fort ordinaire, et n'eût même des ridicules
d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'était pas.

Mais de même qu'un fonctionnaire ou qu'un prêtre voient leur médiocre
talent multiplié à l'infini (comme une vague par toute la mer qui se
presse derrière elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient,
l'administration française et l'église catholique, de même M. de
Guermantes était porté par cette autre force, la politesse
aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. Mme
de Guermantes n'eût pas reçu Mme de Cambremer ou M. de Forcheville. Mais
du moment que quelqu'un, comme c'était mon cas, paraissait susceptible
d'être agrégé au milieu Guermantes, cette politesse découvrait des
trésors de simplicité hospitalière plus magnifiques encore s'il est
possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles restés là.

Quand il voulait faire plaisir à quelqu'un, M. de Guermantes avait ainsi
pour faire de lui, ce jour-là, le personnage principal, un art qui
savait mettre à profit la circonstance et le lieu. Sans doute à
Guermantes ses «distinctions» et ses «grâces» eussent pris une autre
forme. Il eût fait atteler pour m'emmener faire seul avec lui une
promenade avant dîner. Telles qu'elles étaient, on se sentait touché par
ses façons comme on l'est, en lisant des Mémoires du temps, par celles
de Louis XIV quand il répond avec bonté, d'un air riant et avec une
demi-révérence, à quelqu'un qui vient le solliciter. Encore faut-il,
dans les deux cas, comprendre que cette politesse n'allait pas au delà
de ce que ce mot signifie.

Louis XIV (auquel les entichés de noblesse de son temps reprochent
pourtant son peu de souci de l'étiquette, si bien, dit Saint-Simon,
qu'il n'a été qu'un fort petit roi pour le rang en comparaison de
Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait rédiger les instructions les
plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs
sachent à quels souverains ils doivent laisser la main. Dans certains
cas, devant l'impossibilité d'arriver à une entente, on préfère convenir
que le fils de Louis XIV, Monseigneur, ne recevra chez lui tel souverain
étranger que dehors, en plein air, pour qu'il ne soit pas dit qu'en
entrant dans le château l'un a précédé l'autre; et l'Électeur palatin,
recevant le duc de Chevreuse à dîner, feint, pour ne pas lui laisser la
main, d'être malade et dîne avec lui mais couché, ce qui tranche la
difficulté. M. le Duc évitant les occasions de rendre le service à
Monsieur, celui-ci, sur le conseil du roi son frère dont il est du reste
tendrement aimé, prend un prétexte pour faire monter son cousin à son
lever et le forcer à lui passer sa chemise. Mais dès qu'il s'agit d'un
sentiment profond, des choses du coeur, le devoir, si inflexible tant
qu'il s'agit de politesse, change entièrement. Quelques heures après la
mort de ce frère, une des personnes qu'il a le plus aimées, quand
Monsieur, selon l'expression du duc de Montfort, est «encore tout
chaud», Louis XIV chante des airs d'opéras, s'étonne que la duchesse de
Bourgogne, laquelle a peine à dissimuler sa douleur, ait l'air si
mélancolique, et voulant que la gaieté recommence aussitôt, pour que les
courtisans se décident à se remettre au jeu ordonne au duc de Bourgogne
de commencer une partie de brelan. Or, non seulement dans les actions
mondaines et concentrées, mais dans le langage le plus involontaire,
dans les préoccupations, dans l'emploi du temps de M. de Guermantes, on
retrouvait le même contraste: les Guermantes n'éprouvaient pas plus de
chagrin que les autres mortels, on peut même dire que leur sensibilité
véritable était moindre; en revanche, on voyait tous les jours leur nom
dans les mondanités du _Gaulois_ à cause du nombre prodigieux
d'enterrements où ils eussent trouvé coupable de ne pas se faire
inscrire. Comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons
couvertes de terre, les terrasses que purent connaître Xénophon ou saint
Paul, de même dans les manières de M. de Guermantes, homme attendrissant
de gentillesse et révoltant de dureté, esclave des plus petites
obligations et délié des pactes les plus sacrés, je retrouvais encore
intacte après plus de deux siècles écoulés cette déviation particulière
à la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules de
conscience du domaine des affections et de la moralité aux questions de
pure forme.

L'autre raison de l'amabilité que me montra la princesse de Parme était
plus particulière. C'est qu'elle était persuadée d'avance que tout ce
qu'elle voyait chez la duchesse de Guermantes, choses et gens, était
d'une qualité supérieure à tout ce qu'elle avait chez elle. Chez toutes
les autres personnes, elle agissait, il est vrai, comme s'il en avait
été ainsi; pour le plat le plus simple, pour les fleurs les plus
ordinaires, elle ne se contentait pas de s'extasier, elle demandait la
permission d'envoyer dès le lendemain chercher la recette ou regarder
l'espèce par son cuisinier ou son jardinier en chef, personnages à gros
appointements, ayant leur voiture à eux et surtout leurs prétentions
professionnelles, et qui se trouvaient fort humiliés de venir s'informer
d'un plat dédaigné ou prendre modèle sur une variété d'oeillets laquelle
n'était pas moitié aussi belle, aussi «panachée» de «chinages», aussi
grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu'ils avaient
obtenues depuis longtemps chez la princesse. Mais si de la part de
celle-ci, chez tout le monde, cet étonnement devant les moindres choses
était factice et destiné à montrer qu'elle ne tirait pas de la
supériorité de son rang et de ses richesses un orgueil défendu par ses
anciens précepteurs, dissimulé par sa mère et insupportable à Dieu, en
revanche, c'est en toute sincérité qu'elle regardait le salon de la
duchesse de Guermantes comme un lieu privilégié où elle ne pouvait
marcher que de surprises en délices. D'une façon générale d'ailleurs,
mais qui serait bien insuffisante à expliquer cet état d'esprit, les
Guermantes étaient assez différents du reste de la société
aristocratique, ils étaient plus précieux et plus rares. Ils m'avaient
donné au premier aspect l'impression contraire, je les avais trouvés
vulgaires, pareils à tous les hommes et à toutes les femmes, mais parce
que préalablement j'avais vu en eux, comme en Balbec, en Florence, en
Parme, des noms. Évidemment, dans ce salon, toutes les femmes que
j'avais imaginées comme des statuettes de Saxe ressemblaient tout de
même davantage à la grande majorité des femmes. Mais de même que Balbec
ou Florence, les Guermantes, après avoir déçu l'imagination parce qu'ils
ressemblaient plus à leurs pareils qu'à leur nom, pouvaient ensuite,
quoique à un moindre degré, offrir à l'intelligence certaines
particularités qui les distinguaient. Leur physique même, la couleur
d'un rose spécial, allant quelquefois jusqu'au violet, de leur chair,
une certaine blondeur quasi éclairante des cheveux délicats, même chez
les hommes, massés en touffes dorées et douces, moitié de lichens
pariétaires et de pelage félin (éclat lumineux à quoi correspondait un
certain brillant de l'intelligence, car, si l'on disait le teint et les
cheveux des Guermantes, on disait aussi l'esprit des Guermantes comme
l'esprit des Mortemart--une certaine qualité sociale plus fine dès avant
Louis XIV, et d'autant plus reconnue de tous qu'ils la promulguaient
eux-mêmes), tout cela faisait que, dans la matière même, si précieuse
fût-elle, de la société aristocratique où on les trouvait engainés ça et
là, les Guermantes restaient reconnaissables, faciles à discerner et à
suivre, comme les filons dont la blondeur veine le jaspe et l'onyx, ou
plutôt encore comme le souple ondoiement de cette chevelure de clarté
dont les crins dépeignés courent comme de flexibles rayons dans les
flancs de l'agate-mousse.

Les Guermantes--du moins ceux qui étaient dignes du nom--n'étaient pas
seulement d'une qualité de chair, de cheveu, de transparent regard,
exquise, mais avaient une manière de se tenir, de marcher, de saluer, de
regarder avant de serrer la main, de serrer la main, par quoi ils
étaient aussi différents en tout cela d'un homme du monde quelconque que
celui-ci d'un fermier en blouse. Et malgré leur amabilité on se disait:
n'ont-ils pas vraiment le droit, quoiqu'ils le dissimulent, quand ils
nous voient marcher, saluer, sortir, toutes ces choses qui, accomplies
par eux, devenaient aussi gracieuses que le vol de l'hirondelle ou
l'inclinaison de la rose, de penser: ils sont d'une autre race que nous
et nous sommes, nous, les princes de la terre? Plus tard je compris que
les Guermantes me croyaient en effet d'une race autre, mais qui excitait
leur envie, parce que je possédais des mérites que j'ignorais et qu'ils
faisaient profession de tenir pour seuls importants. Plus tard encore
j'ai senti que cette profession de foi n'était qu'à demi sincère et que
chez eux le dédain ou l'étonnement coexistaient avec l'admiration et
l'envie. La flexibilité physique essentielle aux Guermantes était
double; grâce à l'une, toujours en action, à tout moment, et si par
exemple un Guermantes mâle allait saluer une dame, il obtenait une
silhouette de lui-même, faite de l'équilibre instable de mouvements
asymétriques et nerveusement compensés, une jambe traînant un peu soit
exprès, soit parce qu'ayant été souvent cassée à la chasse elle
imprimait au torse, pour rattraper l'autre jambe, une déviation à
laquelle la remontée d'une épaule faisait contrepoids, pendant que le
monocle s'installait dans l'oeil, haussait un sourcil au même moment où
le toupet des cheveux s'abaissait pour le salut; l'autre flexibilité,
comme la forme de la vague, du vent ou du sillage que garde à jamais la
coquille ou le bateau, s'était pour ainsi dire stylisée en une sorte de
mobilité fixée, incurvant le nez busqué qui sous les yeux bleus à fleur
de tête, au-dessus des lèvres trop minces, d'où sortait, chez les
femmes, une voix rauque, rappelait l'origine fabuleuse enseignée au XVIe
siècle par le bon vouloir de généalogistes parasites et hellénisants à
cette race, ancienne sans doute, mais pas au point qu'ils prétendaient
quand ils lui donnaient pour origine la fécondation mythologique d'une
nymphe par un divin Oiseau.

Les Guermantes n'étaient pas moins spéciaux au point de vue intellectuel
qu'au point de vue physique. Sauf le prince Gilbert (l'époux aux idées
surannées de «Marie Gilbert» et qui faisait asseoir sa femme à gauche
quand ils se promenaient en voiture parce qu'elle était de moins bon
sang, pourtant royal, que lui), mais il était une exception et faisait,
absent, l'objet des railleries de la famille et d'anecdotes toujours
nouvelles, les Guermantes, tout en vivant dans le pur «gratin» de
l'aristocratie, affectaient de ne faire aucun cas de la noblesse. Les
théories de la duchesse de Guermantes, laquelle à vrai dire à force
d'être Guermantes devenait dans une certaine mesure quelque chose
d'autre et de plus agréable, mettaient tellement au-dessus de tout
l'intelligence et étaient en politique si socialistes qu'on se demandait
où dans son hôtel se cachait le génie chargé d'assurer le maintien de la
vie aristocratique, et qui toujours invisible, mais évidemment tapi
tantôt dans l'antichambre, tantôt dans le salon, tantôt dans le cabinet
de toilette, rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait pas
aux titres de lui dire «Madame la duchesse», à cette personne qui
n'aimait que la lecture et n'avait point de respect humain, d'aller
dîner chez sa belle-soeur quand sonnaient huit heures et de se
décolleter pour cela.

Le même génie de la famille présentait à Mme de Guermantes la situation
des duchesses, du moins des premières d'entre elles, et comme elle
multimillionnaires, le sacrifice à d'ennuyeux thés-dîners en ville,
raouts, d'heures où elle eût pu lire des choses intéressantes, comme des
nécessités désagréables analogues à la pluie, et que Mme de Guermantes
acceptait en exerçant sur elles sa verve frondeuse mais sans aller
jusqu'à rechercher les raisons de son acceptation. Ce curieux effet du
hasard que le maître d'hôtel de Mme de Guermantes dît toujours: «Madame
la duchesse» à cette femme qui ne croyait qu'à l'intelligence, ne
paraissait pourtant pas la choquer. Jamais elle n'avait pensé à le prier
de lui dire «Madame» tout simplement. En poussant la bonne volonté
jusqu'à ses extrêmes limites, on eût pu croire que, distraite, elle
entendait seulement «Madame» et que l'appendice verbal qui y était
ajouté n'était pas perçu. Seulement, si elle faisait la sourde, elle
n'était pas muette. Or, chaque fois qu'elle avait une commission à
donner à son mari, elle disait au maître d'hôtel: «Vous rappellerez à
Monsieur le duc...»

Le génie de la famille avait d'ailleurs d'autres occupations, par
exemple de faire parler de morale. Certes il y avait des Guermantes plus
particulièrement intelligents, des Guermantes plus particulièrement
moraux, et ce n'étaient pas d'habitude les mêmes. Mais les
premiers--même un Guermantes qui avait fait des faux et trichait au jeu
et était le plus délicieux de tous, ouvert à toutes les idées neuves et
justes--traitaient encore mieux de la morale que les seconds, et de la
même façon que Mme de Villeparisis, dans les moments où le génie de la
famille s'exprimait par la bouche de la vieille dame. Dans des moments
identiques on voyait tout d'un coup les Guermantes prendre un ton
presque aussi vieillot, aussi bonhomme, et à cause de leur charme plus
grand, plus attendrissant que celui de la marquise pour dire d'une
domestique: «On sent qu'elle a un bon fond, c'est une fille qui n'est
pas commune, elle doit être la fille de gens bien, elle est certainement
restée toujours dans le droit chemin.» A ces moments-là le génie de la
famille se faisait intonation. Mais parfois il était aussi tournure, air
de visage, le même chez la duchesse que chez son grand-père le maréchal,
une sorte d'insaisissable convulsion (pareille à celle du Serpent, génie
carthaginois de la famille Barca), et par quoi j'avais été plusieurs
fois saisi d'un battement de coeur, dans mes promenades matinales, quand,
avant d'avoir reconnu Mme de Guermantes, je me sentais regardé par elle
du fond d'une petite crémerie. Ce génie était intervenu dans une
circonstance qui avait été loin d'être indifférente non seulement aux
Guermantes, mais aux Courvoisier, partie adverse de la famille et,
quoique d'aussi bon sang que les Guermantes, tout l'opposé d'eux (c'est
même par sa grand'mère Courvoisier que les Guermantes expliquaient le
parti pris du prince de Guermantes de toujours parler naissance et
noblesse comme si c'était la seule chose qui importât). Non seulement
les Courvoisier n'assignaient pas à l'intelligence le même rang que les
Guermantes, mais ils ne possédaient pas d'elle la même idée. Pour un
Guermantes (fût-il bête), être intelligent, c'était avoir la dent dure,
être capable de dire des méchancetés, d'emporter le morceau, c'était
aussi pouvoir vous tenir tête aussi bien sur la peinture, sur la
musique, sur l'architecture, parler anglais. Les Courvoisier se
faisaient de l'intelligence une idée moins favorable et, pour peu qu'on
ne fût pas de leur monde, être intelligent n'était pas loin de signifier
«avoir probablement assassiné père et mère». Pour eux l'intelligence
était l'espèce de «pince monseigneur» grâce à laquelle des gens qu'on ne
connaissait ni d'Ève ni d'Adam forçaient les portes des salons les plus
respectés, et on savait chez les Courvoisier qu'il finissait toujours
par vous en cuire d'avoir reçu de telles «espèces». Aux insignifiantes
assertions des gens intelligents qui n'étaient pas du monde, les
Courvoisier opposaient une méfiance systématique. Quelqu'un ayant dit
une fois: «Mais Swann est plus jeune que Palamède.--Du moins il vous le
dit; et s'il vous le dit soyez sûr que c'est qu'il y trouve son
intérêt», avait répondu Mme de Gallardon. Bien plus, comme on disait de
deux étrangères très élégantes que les Guermantes recevaient, qu'on
avait fait passer d'abord celle-ci puisqu'elle était l'aînée: «Mais
est-elle même l'aînée?» avait demandé Mme de Gallardon, non pas
positivement comme si ce genre de personnes n'avaient pas d'âge, mais
comme si, vraisemblablement dénuées d'état civil et religieux, de
traditions certaines, elles fussent plus ou moins jeunes comme les
petites chattes d'une même corbeille entre lesquelles un vétérinaire
seul pourrait se reconnaître. Les Courvoisier, mieux que les Guermantes,
maintenaient d'ailleurs en un sens l'intégrité de la noblesse à la fois
grâce à l'étroitesse de leur esprit et à la méchanceté de leur coeur. De
même que les Guermantes (pour qui, au-dessous des familles royales et de
quelques autres comme les de Ligne, les La Trémoille, etc., tout le
reste se confondait dans un vague fretin) étaient insolents avec des
gens de race ancienne qui habitaient autour de Guermantes, précisément
parce qu'ils ne faisaient pas attention à ces mérites de second ordre
dont s'occupaient énormément les Courvoisier, le manque de ces mérites
leur importait peu. Certaines femmes qui n'avaient pas un rang très
élevé dans leur province mais brillamment mariées, riches, jolies,
aimées des duchesses, étaient pour Paris, où l'on est peu au courant des
«père et mère», un excellent et élégant article d'importation. Il
pouvait arriver, quoique rarement, que de telles femmes fussent, par le
canal de la princesse de Parme, ou en vertu de leur agrément propre,
reçues chez certaines Guermantes. Mais, à leur égard, l'indignation des
Courvoisier ne désarmait jamais. Rencontrer entre cinq et six, chez leur
cousine, des gens avec les parents de qui leurs parents n'aimaient pas à
frayer dans le Perche, devenait pour eux un motif de rage croissante et
un thème d'inépuisables déclamations. Dès le moment, par exemple, où la
charmante comtesse G... entrait chez les Guermantes, le visage de Mme de
Villebon prenait exactement l'expression qu'il eût dû prendre si elle
avait eu à réciter le vers:

    _Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là._

vers qui lui était du reste inconnu. Cette Courvoisier avait avalé
presque tous les lundis un éclair chargé de crème à quelques pas de la
comtesse G..., mais sans résultat. Et Mme de Villebon confessait en
cachette qu'elle ne pouvait concevoir comment sa cousine Guermantes
recevait une femme qui n'était même pas de la deuxième société, à
Châteaudun. «Ce n'est vraiment pas la peine que ma cousine soit si
difficile sur ses relations, c'est à se moquer du monde», concluait Mme
de Villebon avec une autre expression de visage, celle-là souriante et
narquoise dans le désespoir, sur laquelle un petit jeu de devinettes eût
plutôt mis un autre vers que la comtesse ne connaissait naturellement
pas davantage:

    _Grâce aux dieux mon malheur passe mon espérance_.

Au reste, anticipons sur les événements en disant que la «persévérance»,
rime d'espérance dans le vers suivant, de Mme de Villebon à snober Mme
G... ne fut pas tout à fait inutile. Aux yeux de Mme G... elle doua Mme
de Villebon d'un prestige tel, d'ailleurs purement imaginaire, que,
quand la fille de Mme G..., qui était la plus jolie et la plus riche des
bals de l'époque, fut à marier, on s'étonna de lui voir refuser tous les
ducs. C'est que sa mère, se souvenant des avanies hebdomadaires qu'elle
avait essuyées rue de Grenelle en souvenir de Châteaudun, ne souhaitait
véritablement qu'un mari pour sa fille: un fils Villebon.

Un seul point sur lequel Guermantes et Courvoisier se rencontraient
était dans l'art, infiniment varié d'ailleurs, de marquer les distances.
Les manières des Guermantes n'étaient pas entièrement uniformes chez
tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui l'étaient
vraiment, quand on vous présentait à eux, procédaient à une sorte de
cérémonie, à peu près comme si le fait qu'ils vous eussent tendu la main
eût été aussi considérable que s'il s'était agi de vous sacrer
chevalier. Au moment où un Guermantes, n'eût-il que vingt ans, mais
marchant déjà sur les traces de ses aînés, entendait votre nom prononcé
par le présentateur, il laissait tomber sur vous, comme s'il n'était
nullement décidé à vous dire bonjour, un regard généralement bleu,
toujours de la froideur d'un acier qu'il semblait prêt à vous plonger
dans les plus profonds replis du coeur. C'est du reste ce que les
Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psychologues de
premier ordre. Ils pensaient de plus accroître par cette inspection
l'amabilité du salut qui allait suivre et qui ne vous serait délivré
qu'à bon escient. Tout ceci se passait à une distance de vous qui,
petite s'il se fût agi d'une passe d'armes, semblait énorme pour une
poignée de main et glaçait dans le deuxième cas comme elle eût fait dans
le premier, de sorte que quand le Guermantes, après une rapide tournée
accomplie dans les dernières cachettes de votre âme et de votre
honorabilité, vous avait jugé digne de vous rencontrer désormais avec
lui, sa main, dirigée vers vous au bout d'un bras tendu dans toute sa
longueur, avait l'air de vous présenter un fleuret pour un combat
singulier, et cette main était en somme placée si loin du Guermantes à
ce moment-là que, quand il inclinait alors la tête, il était difficile
de distinguer si c'était vous ou sa propre main qu'il saluait. Certains
Guermantes n'ayant pas le sentiment de la mesure, ou incapables de ne
pas se répéter sans cesse, exagéraient en recommençant cette cérémonie
chaque fois qu'ils vous rencontraient. Étant donné qu'ils n'avaient plus
à procéder à l'enquête psychologique préalable pour laquelle le «génie
de la famille» leur avait délégué ses pouvoirs dont ils devaient se
rappeler les résultats, l'insistance du regard perforateur précédant la
poignée de main ne pouvait s'expliquer que par l'automatisme qu'avait
acquis leur regard ou par quelque don de fascination qu'ils pensaient
posséder. Les Courvoisier, dont le physique était différent, avaient
vainement essayé de s'assimiler ce salut scrutateur et s'étaient
rabattus sur la raideur hautaine ou la négligence rapide. En revanche,
c'était aux Courvoisier que certaines très rares Guermantes du sexe
féminin semblaient avoir emprunté le salut des dames. En effet, au
moment où on vous présentait à une de ces Guermantes-là, elle vous
faisait un grand salut dans lequel elle approchait de vous, à peu près
selon un angle de quarante-cinq degrés, la tête et le buste, le bas du
corps (qu'elle avait fort haut jusqu'à la ceinture, qui faisait pivot)
restant immobile. Mais à peine avait-elle projeté ainsi vers vous la
partie supérieure de sa personne, qu'elle la rejetait en arrière de la
verticale par un brusque retrait d'une longueur à peu près égale. Le
renversement consécutif neutralisait ce qui vous avait paru être
concédé, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait même pas acquis
comme en matière de duel, les positions primitives étaient gardées.
Cette même annulation de l'amabilité par la reprise des distances (qui
était d'origine Courvoisier et destinée à montrer que les avances faites
dans le premier mouvement n'étaient qu'une feinte d'un instant) se
manifestait aussi clairement, chez les Courvoisier comme chez les
Guermantes, dans les lettres qu'on recevait d'elles, au moins pendant
les premiers temps de leur connaissance. Le «corps» de la lettre pouvait
contenir des phrases qu'on n'écrirait, semble-t-il, qu'à un ami, mais
c'est en vain que vous eussiez cru pouvoir vous vanter d'être celui de
la dame, car la lettre commençait par: «monsieur» et finissait par:
«Croyez, monsieur, à mes sentiments distingués.» Dès lors, entre ce
froid début et cette fin glaciale qui changeaient le sens de tout le
reste, pouvaient se succéder (si c'était une réponse à une lettre de
condoléance de vous) les plus touchantes peintures du chagrin que la
Guermantes avait eu à perdre sa soeur, de l'intimité qui existait entre
elles, des beautés du pays où elle villégiaturait, des consolations
qu'elle trouvait dans le charme de ses petits enfants, tout cela n'était
plus qu'une lettre comme on en trouve dans des recueils et dont le
caractère intime n'entraînait pourtant pas plus d'intimité entre vous et
l'épistolière que si celle-ci avait été Pline le Jeune ou Mme de
Simiane.

Il est vrai que certaines Guermantes vous écrivaient dès les premières
fois «mon cher ami», «mon ami», ce n'étaient pas toujours les plus
simples d'entre elles, mais plutôt celles qui, ne vivant qu'au milieu
des rois et, d'autre part, étant «légères», prenaient dans leur orgueil
la certitude que tout ce qui venait d'elles faisait plaisir et dans leur
corruption l'habitude de ne marchander aucune des satisfactions qu'elles
pouvaient offrir. Du reste, comme il suffisait qu'on eût eu une
trisaïeule commune sous Louis XIII pour qu'un jeune Guermantes dit en
parlant de la marquise de Guermantes «la tante Adam», les Guermantes
étaient si nombreux que même pour ces simples rites, celui du salut de
présentation par exemple, il existait bien des variétés. Chaque
sous-groupe un peu raffiné avait le sien, qu'on se transmettait des
parents aux enfants comme une recette de vulnéraire et une manière
particulière de préparer les confitures. C'est ainsi qu'on a vu la
poignée de main de Saint-Loup se déclancher comme malgré lui au moment
où il entendait votre nom, sans participation de regard, sans
adjonction de salut. Tout malheureux roturier qui pour une raison
spéciale--ce qui arrivait du reste assez rarement--était présenté à
quelqu'un du sous-groupe Saint-Loup, se creusait la tête, devant ce
minimum si brusque de bonjour, revêtant volontairement les apparences de
l'inconscience, pour savoir ce que le ou la Guermantes pouvait avoir
contre lui. Et il était bien étonné d'apprendre qu'il ou elle avait jugé
à propos d'écrire tout spécialement au présentateur pour lui dire
combien vous lui aviez plu et qu'il ou elle espérait bien vous revoir.
Aussi particularisés que le geste mécanique de Saint-Loup étaient les
entrechats compliqués et rapides (jugés ridicules par M. de Charlus) du
marquis de Fierbois, les pas graves et mesurés du prince de Guermantes.
Mais il est impossible de décrire ici la richesse de cette chorégraphie
des Guermantes à cause de l'étendue même du corps de ballet.

Pour en revenir à l'antipathie qui animait les Courvoisier contre la
duchesse de Guermantes, les premiers auraient pu avoir la consolation de
la plaindre tant qu'elle fut jeune fille, car elle était alors peu
fortunée. Malheureusement, de tout temps une sorte d'émanation
fuligineuse et _sui generis_ enfouissait, dérobait aux yeux, la richesse
des Courvoisier qui, si grande qu'elle fût, demeurait obscure. Une
Courvoisier fort riche avait beau épouser un gros parti, il arrivait
toujours que le jeune ménage n'avait pas de domicile personnel à Paris,
y «descendait» chez ses beaux-parents, et pour le reste de l'année
vivait en province au milieu d'une société sans mélange mais sans éclat.
Pendant que Saint-Loup, qui n'avait guère plus que des dettes,
éblouissait Doncières par ses attelages, un Courvoisier fort riche n'y
prenait jamais que le tram. Inversement (et d'ailleurs bien des années
auparavant) Mlle de Guermantes (Oriane), qui n'avait pas grand'chose,
faisait plus parler de ses toilettes que toutes les Courvoisier réunies
des leurs. Le scandale même de ses propos faisait une espèce de réclame
à sa manière de s'habiller et de se coiffer. Elle avait osé dire au
grand-duc de Russie: «Eh bien! Monseigneur, il paraît que vous voulez
faire assassiner Tolstoï?» dans un dîner auquel on n'avait point convié
les Courvoisier, d'ailleurs peu renseignés sur Tolstoï. Ils ne
l'étaient pas beaucoup plus sur les auteurs grecs, si l'on en juge par
la duchesse de Gallardon douairière (belle-mère de la princesse de
Gallardon, alors encore jeune fille) qui, n'ayant pas été en cinq ans
honorée d'une seule visite d'Oriane, répondit à quelqu'un qui lui
demandait la raison de son absence: «Il paraît qu'elle récite de
l'Aristote (elle voulait dire de l'Aristophane) dans le monde. Je ne
tolère pas ça chez moi!»

On peut imaginer combien cette «sortie» de Mlle de Guermantes sur
Tolstoï, si elle indignait les Courvoisier, émerveillait les Guermantes,
et, par delà, tout ce qui leur tenait non seulement de près, mais de
loin. La comtesse douairière d'Argencourt, née Seineport, qui recevait
un peu tout le monde parce qu'elle était bas bleu et quoique son fils
fût un terrible snob, racontait le mot devant des gens de lettres en
disant: «Oriane de Guermantes qui est fine comme l'ambre, maligne comme
un singe, douée pour tout, qui fait des aquarelles dignes d'un grand
peintre et des vers comme en font peu de grands poètes, et vous savez,
comme famille, c'est tout ce qu'il y a de plus haut, sa grand'mère était
Mlle de Montpensier, et elle est la dix-huitième Oriane de Guermantes
sans une mésalliance, c'est le sang le plus pur, le plus vieux de
France.»

Aussi les faux hommes de lettres, ces demi-intellectuels que recevait
Mme d'Argencourt, se représentant Oriane de Guermantes, qu'ils
n'auraient jamais l'occasion de connaître personnellement, comme quelque
chose de plus merveilleux et de plus extraordinaire que la princesse
Badroul Boudour, non seulement se sentaient prêts à mourir pour elle en
apprenant qu'une personne si noble glorifiait par-dessus tout Tolstoï,
mais sentaient aussi que reprenaient dans leur esprit une nouvelle force
leur propre amour de Tolstoï, leur désir de résistance au tsarisme. Ces
idées libérales avaient pu s'anémier entre eux, ils avaient pu douter de
leur prestige, n'osant plus les confesser, quand soudain de Mlle de
Guermantes elle-même, c'est-à-dire d'une jeune fille si indiscutablement
précieuse et autorisée, portant les cheveux à plat sur le front (ce que
jamais une Courvoisier n'eût consenti à faire) leur venait un tel
secours. Un certain nombre de réalités bonnes ou mauvaises gagnent ainsi
beaucoup à recevoir l'adhésion de personnes qui ont autorité sur nous.
Par exemple chez les Courvoisier, les rites de l'amabilité dans la rue
se composaient d'un certain salut, fort laid et peu aimable en lui-même,
mais dont on savait que c'était la manière distinguée de dire bonjour,
de sorte que tout le monde, effaçant de soi le sourire, le bon accueil,
s'efforçait d'imiter cette froide gymnastique. Mais les Guermantes, en
général, et particulièrement Oriane, tout en connaissant mieux que
personne ces rites, n'hésitaient pas, si elles vous apercevaient d'une
voiture, à vous faire un gentil bonjour de la main, et dans un salon,
laissant les Courvoisier faire leurs saluts empruntés et raides,
esquissaient de charmantes révérences, vous tendaient la main comme à un
camarade en souriant de leurs yeux bleus, de sorte que tout d'un coup,
grâce aux Guermantes, entraient dans la substance du chic, jusque-là un
peu creuse et sèche, tout ce que naturellement on eût aimé et qu'on
s'était efforcé de proscrire, la bienvenue, l'épanchement d'une
amabilité vraie, la spontanéité. C'est de la même manière, mais par une
réhabilitation cette fois peu justifiée, que les personnes qui portent
le plus en elles le goût instinctif de la mauvaise musique et des
mélodies, si banales soient-elles, qui ont quelque chose de caressant et
de facile, arrivent, grâce à la culture symphonique, à mortifier en
elles ce goût. Mais une fois arrivées à ce point, quand, émerveillées
avec raison par l'éblouissant coloris orchestral de Richard Strauss,
elles voient ce musicien accueillir avec une indulgence digne d'Auber les
motifs plus vulgaires, ce que ces personnes aimaient trouve soudain dans
une autorité si haute une justification qui les ravit et elles
s'enchantent sans scrupules et avec une double gratitude, en écoutant
_Salomé_, de ce qui leur était interdit d'aimer dans _Les Diamants de la
Couronne_.

Authentique ou non, l'apostrophe de Mlle de Guermantes au grand-duc,
colportée de maison en maison, était une occasion de raconter avec
quelle élégance excessive Oriane était arrangée à ce dîner. Mais si le
luxe (ce qui précisément le rendait inaccessible aux Courvoisier) ne
naît pas de la richesse, mais de la prodigalité, encore la seconde
dure-t-elle plus longtemps si elle est enfin soutenue par la première,
laquelle lui permet alors de jeter tous ses feux. Or, étant donné les
principes affichés ouvertement non seulement par Oriane, mais par Mme de
Villeparisis, à savoir que la noblesse ne compte pas, qu'il est ridicule
de se préoccuper du rang, que la fortune ne fait pas le bonheur, que
seuls l'intelligence, le coeur, le talent ont de l'importance, les
Courvoisier pouvaient espérer qu'en vertu de cette éducation qu'elle
avait reçue de la marquise, Oriane épouserait quelqu'un qui ne serait
pas du monde, un artiste, un repris de justice, un va-nu-pieds, un libre
penseur, qu'elle entrerait définitivement dans la catégorie de ce que
les Courvoisier appelaient «les dévoyés». Ils pouvaient d'autant plus
l'espérer que, Mme de Villeparisis traversant en ce moment au point de
vue social une crise difficile (aucune des rares personnes brillantes
que je rencontrai chez elle ne lui étaient encore revenues), elle
affichait une horreur profonde à l'égard de la société qui la tenait à
l'écart. Même quand elle parlait de son neveu le prince de Guermantes
qu'elle voyait, elle n'avait pas assez de railleries pour lui parce
qu'il était féru de sa naissance. Mais au moment même où il s'était agi
de trouver un mari à Oriane, ce n'étaient plus les principes affichés
par la tante et la nièce qui avaient mené l'affaire; ç'avait été le
mystérieux «Génie de la famille». Aussi infailliblement que si Mme de
Villeparisis et Oriane n'eussent jamais parlé que titres de rente et
généalogies au lieu de mérite littéraire et de qualités du coeur, et
comme si la marquise, pour quelques jours avait été--comme elle serait
plus tard--morte, et en bière, dans l'église de Combray, où chaque
membre de la famille n'était plus qu'un Guermantes, avec une privation
d'individualité et de prénoms qu'attestait sur les grandes tentures
noires le seul G... de pourpre, surmonté de la couronne ducale, c'était
sur l'homme le plus riche et le mieux né, sur le plus grand parti du
faubourg Saint-Germain, sur le fils aîné du duc de Guermantes, le prince
des Laumes, que le Génie de la famille avait porté le choix de
l'intellectuelle, de la frondeuse, de l'évangélique Mme de Villeparisis.
Et pendant deux heures, le jour du mariage, Mme de Villeparisis eut
chez elle toutes les nobles personnes dont elle se moquait, dont elle se
moqua même avec les quelques bourgeois intimes qu'elle avait conviés et
auxquels le prince des Laumes mit alors des cartes avant de «couper le
câble» dès l'année suivante. Pour mettre le comble au malheur des
Courvoisier, les maximes qui font de l'intelligence et du talent les
seules supériorités sociales recommencèrent à se débiter chez la
princesse des Laumes, aussitôt après le mariage. Et à cet égard, soit
dit en passant, le point de vue que défendait Saint-Loup quand il vivait
avec Rachel, fréquentait les amis de Rachel, aurait voulu épouser
Rachel, comportait--quelque horreur qu'il inspirât dans la
famille--moins de mensonge que celui des demoiselles Guermantes en
général, prônant l'intelligence, n'admettant presque pas qu'on mît en
doute l'égalité des hommes, alors que tout cela aboutissait à point
nommé au même résultat que si elles eussent professé des maximes
contraires, c'est-à-dire à épouser un duc richissime. Saint-Loup
agissait, au contraire, conformément à ses théories, ce qui faisait dire
qu'il était dans une mauvaise voie. Certes, du point de vue moral,
Rachel était en effet peu satisfaisante. Mais il n'est pas certain que
si une personne ne valait pas mieux, mais eût été duchesse ou eût
possédé beaucoup de millions, Mme de Marsantes n'eût pas été favorable
au mariage.

Or, pour en revenir à Mme des Laumes (bientôt après duchesse de
Guermantes par la mort de son beau-père) ce fut un surcroît de malheur
infligé aux Courvoisier que les théories de la jeune princesse, en
restant ainsi dans son langage, n'eussent dirigé en rien sa conduite;
car ainsi cette philosophie (si l'on peut ainsi dire) ne nuisit
nullement à l'élégance aristocratique du salon Guermantes. Sans doute
toutes les personnes que Mme de Guermantes ne recevait pas se figuraient
que c'était parce qu'elles n'étaient pas assez intelligentes, et telle
riche Américaine qui n'avait jamais possédé d'autre livre qu'un petit
exemplaire ancien, et jamais ouvert, des poésies de Parny, posé, parce
qu'il était «du temps», sur un meuble de son petit salon, montrait quel
cas elle faisait des qualités de l'esprit par les regards dévorants
qu'elle attachait sur la duchesse de Guermantes quand celle-ci entrait à
l'Opéra. Sans doute aussi Mme de Guermantes était sincère quand elle
élisait une personne à cause de son intelligence. Quand elle disait
d'une femme, il paraît qu'elle est «charmante», ou d'un homme qu'il
était tout ce qu'il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas avoir
d'autres raisons de consentir à les recevoir que ce charme ou cette
intelligence, le génie des Guermantes n'intervenant pas à cette dernière
minute: plus profond, situé à l'entrée obscure de la région où les
Guermantes jugeaient, ce génie vigilant empêchait les Guermantes de
trouver l'homme intelligent ou de trouver la femme charmante s'ils
n'avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L'homme était
déclaré savant, mais comme un dictionnaire, ou au contraire commun avec
un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, ou
parlait trop. Quant aux gens qui n'avaient pas de situation, quelle
horreur, c'étaient des snobs. M. de Bréauté, dont le château était tout
voisin de Guermantes, ne fréquentait que des altesses. Mais il se
moquait d'elles et ne rêvait que vivre dans les musées. Aussi Mme de
Guermantes était-elle indignée quand on traitait M. de Bréauté de snob.
«Snob, Babal! Mais vous êtes fou, mon pauvre ami, c'est tout le
contraire, il déteste les gens brillants, on ne peut pas lui faire faire
une connaissance. Même chez moi! si je l'invite avec quelqu'un de
nouveau, il ne vient qu'en gémissant.» Ce n'est pas que, même en
pratique, les Guermantes ne fissent pas de l'intelligence un tout autre
cas que les Courvoisier. D'une façon positive cette différence entre les
Guermantes et les Courvoisier donnait déjà d'assez beaux fruits. Ainsi
la duchesse de Guermantes, du reste enveloppée d'un mystère devant
lequel rêvaient de loin tant de poètes, avait donné cette fête dont nous
avons déjà parlé, où le roi d'Angleterre s'était plu mieux que nulle
part ailleurs, car elle avait eu l'idée, qui ne serait jamais venue à
l'esprit, et la hardiesse, qui eût fait reculer le courage de tous les
Courvoisier, d'inviter, en dehors des personnalités que nous avons
citées, le musicien Gaston Lemaire et l'auteur dramatique Grandmougin.
Mais c'est surtout au point de vue négatif que l'intellectualité se
faisait sentir. Si le coefficient nécessaire d'intelligence et de
charme allait en s'abaissant au fur et à mesure que s'élevait le rang de
la personne qui désirait être invitée chez la princesse de Guermantes,
jusqu'à approcher de zéro quand il s'agissait des principales têtes
couronnées, en revanche plus on descendait au-dessous de ce niveau
royal, plus le coefficient s'élevait. Par exemple, chez la princesse de
Parme, il y avait une quantité de personnes que l'Altesse recevait parce
qu'elle les avait connues enfant, ou parce qu'elles étaient alliées à
telle duchesse, ou attachées à la personne de tel souverain, ces
personnes fussent-elles laides, d'ailleurs, ennuyeuses ou sottes; or,
pour un Courvoisier la raison «aimé de la princesse de Parme», «soeur de
mère avec la duchesse d'Arpajon», «passant tous les ans trois mois chez
la reine d'Espagne», aurait suffi à leur faire inviter de telles gens,
mais Mme de Guermantes, qui recevait poliment leur salut depuis dix ans
chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laissé passer son
seuil, estimant qu'il en est d'un salon au sens social du mot comme au
sens matériel où il suffit de meubles qu'on ne trouve pas jolis, mais
qu'on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre
affreux. Un tel salon ressemble à un ouvrage où on ne sait pas
s'abstenir des phrases qui démontrent du savoir, du brillant, de la
facilité. Comme un livre, comme une maison, la qualité d'un «salon»,
pensait avec raison Mme de Guermantes, a pour pierre angulaire le
sacrifice.

Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse de
Guermantes se contentait depuis des années du même bonjour convenable,
ou de leur rendre des cartes, sans jamais les inviter, ni aller à leurs
fêtes, s'en plaignaient discrètement à l'Altesse, laquelle, les jours où
M. de Guermantes venait seul la voir, lui en touchait un mot. Mais le
rusé seigneur, mauvais mari pour la duchesse en tant qu'il avait des
maîtresses, mais compère à toute épreuve en ce qui touchait le bon
fonctionnement de son salon (et l'esprit d'Oriane, qui en était
l'attrait principal), répondait: «Mais est-ce que ma femme la connaît?
Ah! alors, en effet, elle aurait dû. Mais je vais dire la vérité à
Madame, Oriane au fond n'aime pas la conversation des femmes. Elle est
entourée d'une cour d'esprits supérieurs--moi je ne suis pas son mari,
je ne suis que son premier valet de chambre. Sauf un tout petit nombre
qui sont, elles, très spirituelles, les femmes l'ennuient. Voyons,
Madame, votre Altesse, qui a tant de finesse, ne me dira pas que la
marquise de Souvré ait de l'esprit. Oui, je comprends bien, la princesse
la reçoit par bonté. Et puis elle la connaît. Vous dites qu'Oriane l'a
vue, c'est possible, mais très peu je vous assure. Et puis je vais dire
à la princesse, il y a aussi un peu de ma faute. Ma femme est très
fatiguée, et elle aime tant être aimable que, si je la laissais faire,
ce serait des visites à n'en plus finir. Pas plus tard qu'hier soir,
elle avait de la température, elle avait peur de faire de la peine à la
duchesse de Bourbon en n'allant pas chez elle. J'ai dû montrer les
dents, j'ai défendu qu'on attelât. Tenez, savez-vous, Madame, j'ai bien
envie de ne pas même dire à Oriane que vous m'avez parlé de Mme de
Souvré. Oriane aime tant votre Altesse qu'elle ira aussitôt inviter Mme
de Souvré, ce sera une visite de plus, cela nous forcera à entrer en
relations avec la soeur dont je connais très bien le mari. Je crois que
je ne dirai rien du tout à Oriane, si la princesse m'y autorise. Nous
lui éviterons comme cela beaucoup de fatigue et d'agitation. Et je vous
assure que cela ne privera pas Mme de Souvré. Elle va partout, dans les
endroits les plus brillants. Nous, nous ne recevons même pas, de petits
dîners de rien, Mme de Souvré s'ennuierait à périr.» La princesse de
Parme, naïvement persuadée que le duc de Guermantes ne transmettrait pas
sa demande à la duchesse et désolée de n'avoir pu obtenir l'invitation
que désirait Mme de Souvré, était d'autant plus flattée d'être une des
habituées d'un salon si peu accessible. Sans doute cette satisfaction
n'allait pas sans ennuis. Ainsi chaque fois que la princesse de Parme
invitait Mme de Guermantes, elle avait à se mettre l'esprit à la torture
pour n'avoir personne qui pût déplaire à la duchesse et l'empêcher de
revenir.

Les jours habituels (après le dîner où elle avait toujours de très bonne
heure, ayant gardé les habitudes anciennes, quelques convives), le
salon de la princesse de Parme était ouvert aux habitués, et d'une façon
générale à toute la grande aristocratie française et étrangère. La
réception consistait en ceci qu'au sortir de la salle à manger, la
princesse s'asseyait sur un canapé devant une grande table ronde,
causait avec deux des femmes les plus importantes qui avaient dîné, ou
bien jetait les yeux sur un «magazine», jouait aux cartes (ou feignait
d'y jouer, suivant une habitude de cour allemande), soit en faisant une
patience, soit en prenant pour partenaire vrai ou supposé un personnage
marquant. Vers neuf heures la porte du grand salon ne cessant plus de
s'ouvrir à deux battants, de se refermer, de se rouvrir de nouveau, pour
laisser passage aux visiteurs qui avaient dîné quatre à quatre (ou s'ils
dînaient en ville escamotaient le café en disant qu'ils allaient
revenir, comptant en effet «entrer par une porte et sortir par l'autre»)
pour se plier aux heures de la princesse. Celle-ci cependant, attentive
à son jeu ou à la causerie, faisait semblant de ne pas voir les
arrivantes et ce n'est qu'au moment où elles étaient à deux pas d'elle,
qu'elle se levait gracieusement en souriant avec bonté pour les femmes.
Celles-ci cependant faisaient devant l'Altesse debout une révérence qui
allait jusqu'à la génuflexion, de manière à mettre leurs lèvres à la
hauteur de la belle main qui pendait très bas et à la baiser. Mais à ce
moment la princesse, de même que si elle eût chaque fois été surprise
par un protocole qu'elle connaissait pourtant très bien, relevait
l'agenouillée comme de vive force avec une grâce et une douceur sans
égales, et l'embrassait sur les joues. Grâce et douceur qui avaient pour
condition, dira-t-on, l'humilité avec laquelle l'arrivante pliait le
genou. Sans doute, et il semble que dans une société égalitaire la
politesse disparaîtrait, non, comme on croit, par le défaut de
l'éducation, mais parce que, chez les uns disparaîtrait la déférence due
au prestige qui doit être imaginaire pour être efficace, et surtout chez
les autres l'amabilité qu'on prodigue et qu'on affine quand on sent
qu'elle a pour celui qui la reçoit un prix infini, lequel dans un monde
fondé sur l'égalité tomberait subitement à rien, comme tout ce qui
n'avait qu'une valeur fiduciaire. Mais cette disparition de la
politesse dans une société nouvelle n'est pas certaine et nous sommes
quelquefois trop disposés à croire que les conditions actuelles d'un
état de choses en sont les seules possibles. De très bons esprits ont
cru qu'une république ne pourrait avoir de diplomatie et d'alliances, et
que la classe paysanne ne supporterait pas la séparation de l'Église et
de l'État. Après tout, la politesse dans une société égalitaire ne
serait pas un miracle plus grand que le succès des chemins de fer et
l'utilisation militaire de l'aéroplane. Puis, si même la politesse
disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une
société ne serait-elle pas secrètement hiérarchisée au fur et à mesure
qu'elle serait en fait plus démocratique? C'est fort possible. Le
pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu'ils n'ont plus
ni États, ni armée; les cathédrales exerçaient un prestige bien moins
grand sur un dévot du XVIIe siècle que sur un athée du XXe, et si la
princesse de Parme avait été souveraine d'un État, sans doute eussé-je
eu l'idée d'en parler à peu près autant que d'un président de la
république, c'est-à-dire pas du tout.

Une fois l'impétrante relevée et embrassée par la princesse, celle-ci se
rasseyait, se remettait à sa patience non sans avoir, si la nouvelle
venue était d'importance, causé un moment avec elle en la faisant
asseoir sur un fauteuil.

Quand le salon devenait trop plein, la dame d'honneur chargée du service
d'ordre donnait de l'espace en guidant les habitués dans un immense hall
sur lequel donnait le salon et qui était rempli de portraits, de
curiosités relatives à la maison de Bourbon. Les convives habituels de
la princesse jouaient alors volontiers le rôle de cicérone et disaient
des choses intéressantes, que n'avaient pas la patience d'écouter les
jeunes gens, plus attentifs à regarder les Altesses vivantes (et au
besoin à se faire présenter à elles par la dame d'honneur et les filles
d'honneur) qu'à considérer les reliques des souveraines mortes. Trop
occupés des connaissances qu'ils pourraient faire et des invitations
qu'ils pêcheraient peut-être, ils ne savaient absolument rien, même
après des années, de ce qu'il y avait dans ce précieux musée des
archives de la monarchie, et se rappelaient seulement confusément qu'il
était orné de cactus et de palmiers géants qui faisaient ressembler ce
centre des élégances au Palmarium du Jardin d'Acclimatation.

Sans doute la duchesse de Guermantes, par mortification, venait parfois
faire, ces soirs-là, une visite de digestion à la princesse, qui la
gardait tout le temps à côté d'elle, tout en badinant avec le duc. Mais
quand la duchesse venait dîner, la princesse se gardait bien d'avoir ses
habitués et fermait sa porte en sortant de table, de peur que des
visiteurs trop peu choisis déplussent à l'exigeante duchesse. Ces
soirs-là, si des fidèles non prévenus se présentaient à la porte de
l'Altesse, le concierge répondait: «Son Altesse Royale ne reçoit pas ce
soir», et on repartait. D'avance, d'ailleurs, beaucoup d'amis de la
princesse savaient que, à cette date-là, ils ne seraient pas invités.
C'était une série particulière, une série fermée à tant de ceux qui
eussent souhaité d'y être compris. Les exclus pouvaient, avec une
quasi-certitude, nommer les élus, et se disaient entre eux d'un ton
piqué: «Vous savez bien qu'Oriane de Guermantes ne se déplace jamais
sans tout son état-major.» A l'aide de celui-ci, la princesse de Parme
cherchait à entourer la duchesse comme d'une muraille protectrice contre
les personnes desquelles le succès auprès d'elle serait plus douteux.
Mais à plusieurs des amis préférés de la duchesse, à plusieurs membres
de ce brillant «état-major», la princesse de Parme était gênée de faire
des amabilités, vu qu'ils en avaient fort peu pour elle. Sans doute la
princesse de Parme admettait fort bien qu'on pût se plaire davantage
dans la société de Mme de Guermantes que dans la sienne propre. Elle
était bien obligée de constater qu'on s'écrasait aux «jours» de la
duchesse et qu'elle-même y rencontrait souvent trois ou quatre altesses
qui se contentaient de mettre leur carte chez elle. Et elle avait beau
retenir les mots d'Oriane, imiter ses robes, servir, à ses thés, les
mêmes tartes aux fraises, il y avait des fois où elle restait seule
toute la journée avec une dame d'honneur et un conseiller de légation
étranger. Aussi, lorsque (comme ç'avait été par exemple le cas pour
Swann jadis) quelqu'un ne finissait jamais la journée sans être allé
passer deux heures chez la duchesse et faisait une visite une fois tous
les deux ans à la princesse de Parme, celle-ci n'avait pas grande envie,
même pour amuser Oriane, de faire à ce Swann quelconque les «avances» de
l'inviter à dîner. Bref, convier la duchesse était pour la princesse de
Parme une occasion de perplexités, tant elle était rongée par la crainte
qu'Oriane trouvât tout mal. Mais en revanche, et pour la même raison,
quand la princesse de Parme venait dîner chez Mme de Guermantes, elle
était sûre d'avance que tout serait bien, délicieux, elle n'avait qu'une
peur, c'était de ne pas savoir comprendre, retenir, plaire, de ne pas
savoir assimiler les idées et les gens. A ce titre ma présence excitait
son attention et sa cupidité aussi bien que l'eût fait une nouvelle
manière de décorer la table avec des guirlandes de fruits, incertaine
qu'elle était si c'était l'une ou l'autre, la décoration de la table ou
ma présence, qui était plus particulièrement l'un de ces charmes, secret
du succès des réceptions d'Oriane, et, dans le doute, bien décidée à
tenter d'avoir à son prochain dîner l'un et l'autre. Ce qui justifiait
du reste pleinement la curiosité ravie que la princesse de Parme
apportait chez la duchesse, c'était cet élément comique, dangereux,
excitant, où la princesse se plongeait avec une sorte de crainte, de
saisissement et de délices (comme au bord de la mer dans un de ces
«bains de vagues» dont les guides baigneurs signalent le péril, tout
simplement parce qu'aucun d'eux ne sait nager), d'où elle sortait
tonifiée, heureuse, rajeunie, et qu'on appelait l'esprit des Guermantes.
L'esprit des Guermantes--entité aussi inexistante que la quadrature du
cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes à le
posséder--était une réputation comme les rillettes de Tours ou les
biscuits de Reims. Sans doute (une particularité intellectuelle n'usant
pas pour se propager des mêmes modes que la couleur des cheveux ou du
teint) certains intimes de la duchesse, et qui n'étaient pas de son
sang, possédaient pourtant cet esprit, lequel en revanche n'avait pu
envahir certains Guermantes par trop réfractaires à n'importe quelle
sorte d'esprit. Les détenteurs non apparentés à la duchesse de l'esprit
des Guermantes avaient généralement pour caractéristique d'avoir été des
hommes brillants, doués pour une carrière à laquelle, que ce fût les
arts, la diplomatie, l'éloquence parlementaire, l'armée, ils avaient
préféré la vie de coterie. Peut-être cette préférence aurait-elle pu
être expliquée par un certain manque d'originalité, ou d'initiative, ou
de vouloir, ou de santé, ou de chance, ou par le snobisme.

Chez certains (il faut d'ailleurs reconnaître que c'était l'exception),
si le salon Guermantes avait été la pierre d'achoppement de leur
carrière, c'était contre leur gré. Ainsi un médecin, un peintre et un
diplomate de grand avenir n'avaient pu réussir dans leur carrière, pour
laquelle ils étaient pourtant plus brillamment doués que beaucoup, parce
que leur intimité chez les Guermantes faisait que les deux premiers
passaient pour des gens du monde, et le troisième pour un réactionnaire,
ce qui les avait empêchés tous trois d'être reconnus par leurs pairs.
L'antique robe et la toque rouge que revêtent et coiffent encore les
collèges électoraux des facultés n'est pas, ou du moins n'était pas, il
n'y a pas encore si longtemps, que la survivance purement extérieure
d'un passé aux idées étroites, d'un sectarisme fermé. Sous la toque à
glands d'or comme les grands-prêtres sous le bonnet conique des Juifs,
les «professeurs» étaient encore, dans les années qui précédèrent
l'affaire Dreyfus, enfermés dans des idées rigoureusement pharisiennes.
Du Boulbon était au fond un artiste, mais il était sauvé parce qu'il
n'aimait pas le monde. Cottard fréquentait les Verdurin. Mais Mme
Verdurin était une cliente, puis il était protégé par sa vulgarité,
enfin chez lui il ne recevait que la Faculté, dans des agapes sur
lesquelles flottait une odeur d'acide phénique. Mais dans les corps
fortement constitués, où d'ailleurs la rigueur des préjugés n'est que la
rançon de la plus belle intégrité, des idées morales les plus élevées,
qui fléchissent dans des milieux plus tolérants, plus libres et bien
vite dissolus, un professeur, dans sa robe rouge en satin écarlate
doublé d'hermine comme celle d'un Doge (c'est-à-dire un duc) de Venise
enfermé dans le palais ducal, était aussi vertueux, aussi attaché à de
nobles principes, mais aussi impitoyable pour tout élément étranger, que
cet autre duc, excellent mais terrible, qu'était M. de Saint-Simon.
L'étranger, c'était le médecin mondain, ayant d'autres manières,
d'autres relations. Pour bien faire, le malheureux dont nous parlons
ici, afin de ne pas être accusé par ses collègues de les mépriser
(quelles idées d'homme du monde!) s'il leur cachait la duchesse de
Guermantes, espérait les désarmer en donnant les dîners mixtes où
l'élément médical était noyé dans l'élément mondain. Il ne savait pas
qu'il signait ainsi sa perte, ou plutôt il l'apprenait quand le conseil
des dix (un peu plus élevé en nombre) avait à pourvoir à la vacance
d'une chaire, et que c'était toujours le nom d'un médecin plus normal,
fût-il plus médiocre, qui sortait de l'urne fatale, et que le «veto»
retentissait dans l'antique Faculté, aussi solennel, aussi ridicule,
aussi terrible que le «juro» sur lequel mourut Molière. Ainsi encore du
peintre à jamais étiqueté homme du monde, quand des gens du monde qui
faisaient de l'art avaient réussi à se faire étiqueter artistes, ainsi
pour le diplomate ayant trop d'attaches réactionnaires.

Mais ce cas était le plus rare. Le type des hommes distingués qui
formaient le fond du salon Guermantes était celui des gens ayant renoncé
volontairement (ou le croyant du moins) au reste, à tout ce qui était
incompatible avec l'esprit des Guermantes, la politesse des Guermantes,
avec ce charme indéfinissable odieux à tout «corps» tant soit peu
centralisé.

Et les gens qui savaient qu'autrefois l'un de ces habitués du salon de
la duchesse avait eu la médaille d'or au Salon, que l'autre, secrétaire
de la Conférence des avocats, avait fait des débuts retentissants à la
Chambre, qu'un troisième avait habilement servi la France comme chargé
d'affaires, auraient pu considérer comme des ratés les gens qui
n'avaient plus rien fait depuis vingt ans. Mais ces «renseignés» étaient
peu nombreux, et les intéressés eux-mêmes auraient été les derniers à le
rappeler, trouvant ces anciens titres de nulle valeur, en vertu même de
l'esprit des Guermantes: celui-ci ne faisait-il pas taxer de raseur, de
pion, ou bien au contraire de garçon de magasin, tels ministres
éminents, l'un un peu solennel, l'autre amateur de calembours, dont les
journaux chantaient les louanges, mais à côté de qui Mme de Guermantes
bâillait et donnait des signes d'impatience si l'imprudence d'une
maîtresse de maison lui avait donné l'un ou l'autre pour voisin? Puisque
être un homme d'État de premier ordre n'était nullement une
recommandation auprès de la duchesse, ceux de ses amis qui avaient donné
leur démission de la «carrière» ou de l'armée, qui ne s'étaient pas
représentés à la Chambre, jugeaient, en venant tous les jours déjeuner
et causer avec leur grande amie, en la retrouvant chez des Altesses,
d'ailleurs peu appréciées d'eux, du moins le disaient-ils, qu'ils
avaient choisi la meilleure part, encore que leur air mélancolique, même
au milieu de la gaîté, contredît un peu le bien-fondé de ce jugement.

Encore faut-il reconnaître que la délicatesse de vie sociale, la finesse
des conversations chez les Guermantes avait, si mince cela fût-il,
quelque chose de réel. Aucun titre officiel n'y valait l'agrément de
certains des préférés de Mme de Guermantes que les ministres les plus
puissants n'auraient pu réussir à attirer chez eux. Si dans ce salon
tant d'ambitions intellectuelles et même de nobles efforts avaient été
enterrés pour jamais, du moins, de leur poussière, la plus rare
floraison de mondanité avait pris naissance. Certes, des hommes
d'esprit, comme Swann par exemple, se jugeaient supérieurs à des hommes
de valeur, qu'ils dédaignaient, mais c'est que ce que la duchesse de
Guermantes plaçait au-dessus de tout, ce n'était pas l'intelligence,
c'était, selon elle, cette forme supérieure, plus exquise, de
l'intelligence élevée jusqu'à une variété verbale de talent--l'esprit.
Et autrefois chez les Verdurin, quand Swann jugeait Brichot et Elstir,
l'un comme un pédant, l'autre comme un mufle, malgré tout le savoir de
l'un et tout le génie de l'autre, c'était l'infiltration de l'esprit
Guermantes qui l'avait fait les classer ainsi. Jamais il n'eût osé
présenter ni l'un ni l'autre à la duchesse, sentant d'avance de quel air
elle eût accueilli les tirades de Brichot, les calembredaines d'Elstir,
l'esprit des Guermantes rangeant les propos prétentieux et prolongés du
genre sérieux ou du genre farceur dans la plus intolérable imbécillité.

Quant aux Guermantes selon la chair, selon le sang, si l'esprit des
Guermantes ne les avait pas gagnés aussi complètement qu'il arrive, par
exemple, dans les cénacles littéraires, où tout le monde a une même
manière de prononcer, d'énoncer, et par voie de conséquence de penser,
ce n'est pas certes que l'originalité soit plus forte dans les milieux
mondains et y mette obstacle à l'imitation. Mais l'imitation a pour
conditions, non pas seulement l'absence d'une originalité irréductible,
mais encore une finesse relative d'oreilles qui permette de discerner
d'abord ce qu'on imite ensuite. Or, il y avait quelques Guermantes
auxquels ce sens musical faisait aussi entièrement défaut qu'aux
Courvoisier.

Pour prendre comme exemple l'exercice qu'on appelle, dans une autre
acception du mot imitation, «faire des imitations» (ce qui se disait
chez les Guermantes «faire des charges»), Mme de Guermantes avait beau
le réussir à ravir, les Courvoisier étaient aussi incapables de s'en
rendre compte que s'ils eussent été une bande de lapins, au lieu
d'hommes et femmes, parce qu'ils n'avaient jamais su remarquer le défaut
ou l'accent que la duchesse cherchait à contrefaire. Quand elle
«imitait» le duc de Limoges, les Courvoisier protestaient: «Oh! non, il
ne parle tout de même pas comme cela, j'ai encore dîné hier soir avec
lui chez Bebeth, il m'a parlé toute la soirée, il ne parlait pas comme
cela», tandis que les Guermantes un peu cultivés s'écriaient: «Dieu
qu'Oriane est drolatique! Le plus fort c'est que pendant qu'elle l'imite
elle lui ressemble! Je crois l'entendre. Oriane, encore un peu Limoges!»
Or, ces Guermantes-là (sans même aller jusqu'à ceux tout à fait
remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges,
disaient avec admiration: «Ah! on peut dire que vous le _tenez_» ou «que
tu le tiens») avaient beau ne pas avoir d'esprit, selon Mme de
Guermantes (en quoi elle était dans le vrai), à force d'entendre et de
raconter les mots de la duchesse ils étaient arrivés à imiter tant bien
que mal sa manière de s'exprimer, de juger, ce que Swann eût appelé,
comme le duc, sa manière de «rédiger», jusqu'à présenter dans leur
conversation quelque chose qui pour les Courvoisier paraissait
affreusement similaire à l'esprit d'Oriane et était traité par eux
d'esprit des Guermantes. Comme ces Guermantes étaient pour elle non
seulement des parents, mais des admirateurs, Oriane (qui tenait fort le
reste de sa famille à l'écart, et vengeait maintenant par ses dédains
les méchancetés que celle-ci lui avait faites quand elle était jeune
fille) allait les voir quelquefois, et généralement en compagnie du duc,
à la belle saison, quand elle sortait avec lui. Ces visites étaient un
événement. Le coeur battait un peu plus vite à la princesse d'Épinay qui
recevait dans son grand salon du rez-de-chaussée, quand elle apercevait
de loin, telles les premières lueurs d'un inoffensif incendie ou les
«reconnaissances» d'une invasion non espérée, traversant lentement la
cour, d'une démarche oblique, la duchesse coiffée d'un ravissant chapeau
et inclinant une ombrelle d'où pleuvait une odeur d'été. «Tiens,
Oriane», disait-elle comme un «garde-à-vous» qui cherchait à avertir ses
visiteuses avec prudence, et pour qu'on eût le temps de sortir en ordre,
qu'on évacuât les salons sans panique. La moitié des personnes présentes
n'osait pas rester, se levait. «Mais non, pourquoi? rasseyez-vous donc,
je suis charmée de vous garder encore un peu», disait la princesse d'un
air dégagé et à l'aise (pour faire la grande dame), mais d'une voix
devenue factice. «Vous pourriez avoir à vous parler.--Vraiment, vous
êtes pressée? eh bien, j'irai chez vous», répondait la maîtresse de
maison à celles qu'elle aimait autant voir partir. Le duc et la duchesse
saluaient fort poliment des gens qu'ils voyaient là depuis des années
sans les connaître pour cela davantage, et qui leur disaient à peine
bonjour, par discrétion. A peine étaient-ils partis que le duc demandait
aimablement des renseignements sur eux, pour avoir l'air de s'intéresser
à la qualité intrinsèque des personnes qu'il ne recevait pas par la
méchanceté du destin ou à cause de l'état nerveux d'Oriane. «Qu'est-ce
que c'était que cette petite dame en chapeau rose?--Mais, mon cousin,
vous l'avez vue souvent, c'est la vicomtesse de Tours, née
Lamarzelle.--Mais savez-vous qu'elle est jolie, elle a l'air spirituel;
s'il n'y avait pas un petit défaut dans la lèvre supérieure, elle serait
tout bonnement ravissante. S'il y a un vicomte de Tours, il ne doit pas
s'embêter. Oriane? savez-vous à quoi ses sourcils et la plantation de
ses cheveux m'ont fait penser? A votre cousine Hedwige de Ligne.» La
duchesse de Guermantes, qui languissait dès qu'on parlait de la beauté
d'une autre femme qu'elle, laissait tomber la conversation. Elle avait
compté sans le goût qu'avait son mari pour faire voir qu'il était
parfaitement au fait des gens qu'il ne recevait pas, par quoi il croyait
se montrer plus sérieux que sa femme. «Mais, disait-il tout d'un coup
avec force, vous avez prononcé le nom de Lamarzelle. Je me rappelle que,
quand j'étais à la Chambre, un discours tout à fait remarquable fut
prononcé...--C'était l'oncle de la jeune femme que vous venez de
voir.--Ah! quel talent! Non, mon petit», disait-il à la vicomtesse
d'Égremont, que Mme de Guermantes ne pouvait souffrir mais qui, ne
bougeant pas de chez la princesse d'Épinay, où elle s'abaissait
volontairement à un rôle de soubrette (quitte à battre la sienne en
rentrant), restait confuse, éplorée, mais restait quand le couple ducal
était là, débarrassait des manteaux, tâchait de se rendre utile, par
discrétion offrait de passer dans la pièce voisine, «ne faites pas de
thé pour nous, causons tranquillement, nous sommes des gens simples, à
la bonne franquette. Du reste, ajoutait-il en se tournant vers Mme
d'Épinay (en laissant l'Égremont rougissante, humble, ambitieuse et
zélée), nous n'avons qu'un quart d'heure à vous donner.» Ce quart
d'heure était occupé tout entier à une sorte d'exposition des mots que
la duchesse avait eus pendant la semaine et qu'elle-même n'eût
certainement pas cités, mais que fort habilement le duc, en ayant l'air
de la gourmander à propos des incidents qui les avaient provoqués,
l'amenait comme involontairement à redire.

La princesse d'Épinay, qui aimait sa cousine et savait qu'elle avait un
faible pour les compliments, s'extasiait sur son chapeau, son ombrelle,
son esprit. «Parlez-lui de sa toilette tant que vous voudrez», disait le
duc du ton bourru qu'il avait adopté et qu'il tempérait d'un malicieux
sourire pour qu'on ne prit pas son mécontentement au sérieux, «mais, au
nom du ciel, pas de son esprit, je me passerais fort d'avoir une femme
aussi spirituelle. Vous faites probablement allusion au mauvais
calembour qu'elle a fait sur mon frère Palamède, ajoutait-il sachant
fort bien que la princesse et le reste de la famille ignoraient encore
ce calembour et enchanté de faire valoir sa femme. D'abord je trouve
indigne d'une personne qui a dit quelquefois, je le reconnais, d'assez
jolies choses, de faire de mauvais calembours, mais surtout sur mon
frère qui est très susceptible, et si cela doit avoir pour résultat de
me fâcher avec lui, c'est vraiment bien la peine.»

--Mais nous ne savons pas! Un calembour d'Oriane? Cela doit être
délicieux. Oh! dites-le.

--Mais non, mais non, reprenait le duc encore boudeur quoique plus
souriant, je suis ravi que vous ne l'ayez pas appris. Sérieusement
j'aime beaucoup mon frère.

--Écoutez, Basin, disait la duchesse dont le moment de donner la
réplique à son mari était venu, je ne sais pourquoi vous dites que cela
peut fâcher Palamède, vous savez très bien le contraire. Il est beaucoup
trop intelligent pour se froisser de cette plaisanterie stupide qui n'a
quoi que ce soit de désobligeant. Vous allez faire croire que j'ai dit
une méchanceté, j'ai tout simplement répondu quelque chose de pas drôle,
mais c'est vous qui y donnez de l'importance par votre indignation. Je
ne vous comprends pas.

--Vous nous intriguez horriblement, de quoi s'agit-il?

--Oh! évidemment de rien de grave! s'écriait M. de Guermantes. Vous avez
peut-être entendu dire que mon frère voulait donner Brézé, le château de
sa femme, à sa soeur Marsantes.

--Oui, mais on nous a dit qu'elle ne le désirait pas, qu'elle n'aimait
pas le pays où il est, que le climat ne lui convenait pas.

--Eh bien, justement quelqu'un disait tout cela à ma femme et que si mon
frère donnait ce château à notre soeur, ce n'était pas pour lui faire
plaisir, mais pour la taquiner. C'est qu'il est si taquin, Charlus,
disait cette personne. Or, vous savez que Brézé, c'est royal, cela peut
valoir plusieurs millions, c'est une ancienne terre du roi, il y a là
une des plus belles forêts de France. Il y a beaucoup de gens qui
voudraient qu'on leur fît des taquineries de ce genre. Aussi en
entendant ce mot de taquin appliqué à Charlus parce qu'il donnait un si
beau château, Oriane n'a pu s'empêcher de s'écrier, involontairement, je
dois le confesser, elle n'y a pas mis de méchanceté, car c'est venu vite
comme l'éclair, «Taquin... taquin... Alors c'est Taquin le Superbe!»
Vous comprenez, ajoutait en reprenant son ton bourru et non sans avoir
jeté un regard circulaire pour juger de l'esprit de sa femme, le duc
qui était d'ailleurs assez sceptique quant à la connaissance que Mme
d'Épinay avait de l'histoire ancienne, vous comprenez, c'est à cause de
Tarquin le Superbe, le roi de Rome; c'est stupide, c'est un mauvais jeu
de mots, indigne d'Oriane. Et puis moi qui suis plus circonspect que ma
femme, si j'ai moins d'esprit, je pense aux suites, si le malheur veut
qu'on répète cela à mon frère, ce sera toute une histoire. D'autant
plus, ajouta-t-il, que comme justement Palamède est très hautain, très
haut et aussi très pointilleux, très enclin aux commérages, même en
dehors de la question du château, il faut reconnaître que Taquin le
Superbe lui convient assez bien. C'est ce qui sauve les mots de Madame,
c'est que même quand elle veut s'abaisser à de vulgaires à peu près,
elle reste spirituelle malgré tout et elle peint assez bien les gens.

Ainsi grâce, une fois, à Taquin le Superbe, une autre fois à un autre
mot, ces visites du duc et de la duchesse à leur famille renouvelaient
la provision des récits, et l'émoi qu'elles avaient causé durait bien
longtemps après le départ de la femme d'esprit et de son imprésario. On
se régalait d'abord, avec les privilégiés qui avaient été de la fête
(les personnes qui étaient restées là), des mots qu'Oriane avait dits.
«Vous ne connaissiez pas Taquin le Superbe?» demandait la princesse
d'Épinay.

--Si, répondait en rougissant la marquise de Baveno, la princesse de
Sarsina (La Rochefoucauld) m'en avait parlé, pas tout à fait dans les
mêmes termes. Mais cela a dû être bien plus intéressant de l'entendre
raconter ainsi devant ma cousine, ajoutait-elle comme elle aurait dit de
l'entendre accompagner par l'auteur. «Nous parlions du dernier mot
d'Oriane qui était ici tout à l'heure», disait-on à une visiteuse qui
allait se trouver désolée de ne pas être venue une heure auparavant.

--Comment, Oriane était ici?

--Mais oui, vous seriez venue un peu plus tôt, lui répondait la
princesse d'Épinay, sans reproche, mais en laissant comprendre tout ce
que la maladroite avait raté. C'était sa faute si elle n'avait pas
assisté à la création du monde ou à la dernière représentation de Mme
Carvalho. «Qu'est-ce que vous dites du dernier mot d'Oriane? j'avoue
que j'apprécie beaucoup Taquin le Superbe», et le «mot» se mangeait
encore froid le lendemain à déjeuner, entre intimes qu'on invitait pour
cela, et repassait sous diverses sauces pendant la semaine. Même la
princesse faisant cette semaine-là sa visite annuelle à la princesse de
Parme en profitait pour demander à l'Altesse si elle connaissait le mot
et le lui racontait. «Ah! Taquin le Superbe», disait la princesse de
Parme, les yeux écarquillés par une admiration _a priori_, mais qui
implorait un supplément d'explications auquel ne se refusait pas la
princesse d'Épinay. «J'avoue que Taquin le Superbe me plaît infiniment
comme rédaction» concluait la princesse. En réalité, le mot de rédaction
ne convenait nullement pour ce calembour, mais la princesse d'Épinay,
qui avait la prétention d'avoir assimilé l'esprit des Guermantes, avait
pris à Oriane les expressions «rédigé, rédaction» et les employait sans
beaucoup de discernement. Or la princesse de Parme, qui n'aimait pas
beaucoup Mme d'Épinay qu'elle trouvait laide, savait avare et croyait
méchante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de «rédaction»
qu'elle avait entendu prononcer par Mme de Guermantes et qu'elle n'eût
pas su appliquer toute seule. Elle eut l'impression que c'était, en
effet, la rédaction qui faisait le charme de Taquin le Superbe, et sans
oublier tout à fait son antipathie pour la dame laide et avare, elle ne
put se défendre d'un tel sentiment d'admiration pour une femme qui
possédait à ce point l'esprit des Guermantes qu'elle voulut inviter la
princesse d'Épinay à l'Opéra. Seule la retint la pensée qu'il
conviendrait peut-être de consulter d'abord Mme de Guermantes. Quant à
Mme d'Épinay qui, bien différente des Courvoisier, faisait mille grâces
à Oriane et l'aimait, mais était jalouse de ses relations et un peu
agacée des plaisanteries que la duchesse lui faisait devant tout le
monde sur son avarice, elle raconta en rentrant chez elle combien la
princesse de Parme avait eu de peine à comprendre Taquin le Superbe et
combien il fallait qu'Oriane fût snob pour avoir dans son intimité une
pareille dinde. «Je n'aurais jamais pu fréquenter la princesse de Parme
si j'avais voulu, dit-elle aux amis qu'elle avait à dîner, parce que M.
d'Épinay ne me l'aurait jamais permis à cause de son immoralité, faisant
allusion à certains débordements purement imaginaires de la princesse.
Mais même si j'avais eu un mari moins sévère, j'avoue que je n'aurais
pas pu. Je ne sais pas comment Oriane fait pour la voir constamment.
Moi j'y vais une fois par an et j'ai bien de la peine à arriver au bout
de la visite.» Quant à ceux des Courvoisier qui se trouvaient chez
Victurnienne au moment de la visite de Mme de Guermantes, l'arrivée de
la duchesse les mettait généralement en fuite à cause de l'exaspération
que leur causaient les «salamalecs exagérés» qu'on faisait pour Oriane.
Un seul resta le jour de Taquin le Superbe. Il ne comprit pas
complètement la plaisanterie, mais tout de même à moitié, car il était
instruit. Et les Courvoisier allèrent répétant qu'Oriane avait appelé
l'oncle Palamède «Tarquin le Superbe», ce qui le peignait selon eux
assez bien. «Mais pourquoi faire tant d'histoires avec Oriane?
ajoutaient-ils. On n'en aurait pas fait davantage pour une reine. En
somme, qu'est-ce qu'Oriane? Je ne dis pas que les Guermantes ne soient
pas de vieille souche, mais les Courvoisier ne le leur cèdent en rien,
ni comme illustration, ni comme ancienneté, ni comme alliances. Il ne
faut pas oublier qu'au Camp du drap d'or, comme le roi d'Angleterre
demandait à François Ier quel était le plus noble des seigneurs là
présents: «Sire, répondit le roi de France, c'est Courvoisier.»
D'ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils restés que les mots les
eussent laissés d'autant plus insensibles que les incidents qui les
faisaient généralement naître auraient été considérés par eux d'un point
de vue tout à fait différent. Si, par exemple, une Courvoisier se
trouvait manquer de chaises, dans une réception qu'elle donnait, ou si
elle se trompait de nom en parlant à une visiteuse qu'elle n'avait pas
reconnue, ou si un des ses domestiques lui adressait une phrase
ridicule, la Courvoisier, ennuyée à l'extrême, rougissante, frémissant
d'agitation, déplorait un pareil contretemps. Et quand elle avait un
visiteur et qu'Oriane devait venir, elle disait sur un ton anxieusement
et impérieusement interrogatif: «Est-ce que vous la connaissez?»
craignant, si le visiteur ne la connaissait pas, que sa présence donnât
une mauvaise impression à Oriane. Mais Mme de Guermantes tirait, au
contraire, de tels incidents, l'occasion de récits qui faisaient rire
les Guermantes aux larmes, de sorte qu'on était obligé de l'envier
d'avoir manqué de chaises, d'avoir fait ou laissé faire à son domestique
une gaffe, d'avoir eu chez soi quelqu'un que personne ne connaissait,
comme on est obligé de se féliciter que les grands écrivains aient été
tenus à distance par les hommes et trahis par les femmes quand leurs
humiliations et leurs souffrances ont été, sinon l'aiguillon de leur
génie, du moins la matière de leurs oeuvres.

Les Courvoisier n'étaient pas davantage capables de s'élever jusqu'à
l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans la
vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un sûr instinct aux nécessités
du moment, en faisait quelque chose d'artistique, là où l'application
purement raisonnée de règles rigides eût donné d'aussi mauvais résultats
qu'à quelqu'un qui, voulant réussir en amour ou dans la politique,
reproduirait à la lettre dans sa propre vie les exploits de Bussy
d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un dîner de famille, ou un dîner
pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur fils,
leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet.
Une Courvoisier dont le père avait été ministre de l'empereur, ayant à
donner une matinée en l'honneur de la princesse Mathilde, déduisit par
esprit de géométrie qu'elle ne pouvait inviter que des bonapartistes. Or
elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes élégantes de ses
relations, tous les hommes agréables furent impitoyablement bannis,
parce que, d'opinion ou d'attaches légitimistes, ils auraient, selon la
logique des Courvoisier, pu déplaire à l'Altesse Impériale. Celle-ci,
qui recevait chez elle la fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez
étonnée quand elle trouva seulement chez Mme de Courvoisier une
pique-assiette célèbre, veuve d'un ancien préfet de l'Empire, la veuve
du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur fidélité
à Napoléon, leur bêtise et leur ennui. La princesse Mathilde n'en
répandit pas moins le ruissellement généreux et doux de sa grâce
souveraine sur les laiderons calamiteux que la duchesse de Guermantes se
garda bien, elle, de convier, quand ce fut son tour de recevoir la
princesse, et qu'elle remplaça, sans raisonnements _a priori_ sur le
bonapartisme, par le plus riche bouquet de toutes les beautés, de toutes
les valeurs, de toutes les célébrités qu'une sorte de flair, de tact et
de doigté lui faisait sentir devoir être agréables à la nièce de
l'empereur, même quand elles étaient de la propre famille du roi. Il n'y
manqua même pas le duc d'Aumale, et quand, en se retirant, la princesse,
relevant Mme de Guermantes qui lui faisait la révérence et voulait lui
baiser la main, l'embrassa sur les deux joues, ce fut du fond du coeur
qu'elle put assurer à la duchesse qu'elle n'avait jamais passé une
meilleure journée ni assisté à une fête plus réussie. La princesse de
Parme était Courvoisier par l'incapacité d'innover en matière sociale,
mais, à la différence des Courvoisier, la surprise que lui causait
perpétuellement la duchesse de Guermantes engendrait non comme chez eux
l'antipathie, mais l'émerveillement. Cet étonnement était encore accru
du fait de la culture infiniment arriérée de la princesse. Mme de
Guermantes était elle-même beaucoup moins avancée qu'elle ne le
croyait. Mais il suffisait qu'elle le fût plus que Mme de Parme pour
stupéfier celle-ci, et comme chaque génération de critiques se borne à
prendre le contrepied des vérités admises par leurs prédécesseurs, elle
n'avait qu'à dire que Flaubert, cet ennemi des bourgeois, était avant
tout un bourgeois, ou qu'il y avait beaucoup de musique italienne dans
Wagner, pour procurer à la princesse, au prix d'un surmenage toujours
nouveau, comme à quelqu'un qui nage dans la tempête, des horizons qui
lui paraissaient inouïs et lui restaient confus. Stupéfaction d'ailleurs
devant les paradoxes, proférés non seulement au sujet des oeuvres
artistiques, mais même des personnes de leur connaissance, et aussi des
actions mondaines. Sans doute l'incapacité où était Mme de Parme de
séparer le véritable esprit des Guermantes des formes rudimentairement
apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire à la haute valeur
intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont
ensuite elle était confondue d'entendre la duchesse lui dire en souriant
que c'était de simples cruches), telle était une des causes de
l'étonnement que la princesse avait toujours à entendre Mme de
Guermantes juger les personnes. Mais il y en avait une autre et que, moi
qui connaissais à cette époque plus de livres que de gens et mieux la
littérature que le monde, je m'expliquai en pensant que la duchesse,
vivant de cette vie mondaine dont le désoeuvrement et la stérilité sont à
une activité sociale véritable ce qu'est en art la critique à la
création, étendait aux personnes de son entourage l'instabilité de
points de vue, la soif malsaine du raisonneur qui pour étancher son
esprit trop sec va chercher n'importe quel paradoxe encore un peu frais
et ne se gênera point de soutenir l'opinion désaltérante que la plus
belle _Iphigénie_ est celle de Piccini et non celle de Gluck, au besoin
la véritable _Phèdre_ celle de Pradon.

Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait épousé un
timide butor qu'on voyait rarement et qu'on n'entendait jamais, Mme de
Guermantes s'inventait un beau jour une volupté spirituelle non pas
seulement en décrivant la femme, mais en «découvrant» le mari. Dans le
ménage Cambremer par exemple, si elle eût vécu alors dans ce milieu,
elle eût décrété que Mme de Cambremer était stupide, et en revanche, que
la personne intéressante, méconnue, délicieuse, vouée au silence par
une femme jacassante, mais la valant mille fois, était le marquis, et la
duchesse eût éprouvé à déclarer cela le même genre de rafraîchissement
que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu'on admire _Hernani_,
confesse lui préférer le _Lion amoureux._ A cause du même besoin maladif
de nouveautés arbitraires, si depuis sa jeunesse on plaignait une femme
modèle, une vraie sainte, d'avoir été mariée à un coquin, un beau jour
Mme de Guermantes affirmait que ce coquin était un homme léger, mais
plein de coeur, que la dureté implacable de sa femme avait poussé à de
vraies inconséquences. Je savais que ce n'était pas seulement entre les
oeuvres, dans la longue série des siècles, mais jusqu'au sein d'une même
oeuvre que la critique joue à replonger dans l'ombre ce qui depuis trop
longtemps était radieux et à en faire sortir ce qui semblait voué à
l'obscurité définitive. Je n'avais pas seulement vu Bellini,
Winterhalter, les architectes jésuites, un ébéniste de la Restauration,
venir prendre la place de génies qu'on avait dits fatigués simplement
parce que les oisifs intellectuels s'en étaient fatigués, comme sont
toujours fatigués et changeants les neurasthéniques. J'avais vu préférer
en Sainte-Beuve tour à tour le critique et le poète, Musset renié quant
à ses vers sauf pour de petites pièces fort insignifiantes. Sans doute
certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scènes les plus
célèbres du _Cid_ ou de _Polyeucte_ telle tirade du _Menteur_ qui donne,
comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de l'époque, mais
leur prédilection, justifiée sinon par des motifs de beauté, du moins
par un intérêt documentaire, est encore trop rationnelle pour la
critique folle. Elle donne tout Molière pour un vers de _l'Étourdi,_ et,
même en trouvant le _Tristan_ de Wagner assommant, en sauvera une «jolie
note de cor», au moment où passe la chasse. Cette dépravation m'aida à
comprendre celle dont faisait preuve Mme de Guermantes quand elle
décidait qu'un homme de leur monde reconnu pour un brave coeur, mais sot,
était un monstre d'égoïsme, plus fin qu'on ne croyait, qu'un autre connu
pour sa générosité pouvait symboliser l'avarice, qu'une bonne mère ne
tenait pas à ses enfants, et qu'une femme qu'on croyait vicieuse avait
les plus nobles sentiments. Comme gâtées par la nullité de la vie
mondaine, l'intelligence et la sensibilité de Mme de Guermantes étaient
trop vacillantes pour que le dégoût ne succédât pas assez vite chez elle
à l'engouement (quitte à se sentir de nouveau attirée vers le genre
d'esprit qu'elle avait tour à tour recherché et délaissé) et pour que le
charme qu'elle avait trouvé à un homme de coeur ne se changeât pas, s'il
la fréquentait trop, cherchait trop en elle des directions qu'elle était
incapable de lui donner, en un agacement qu'elle croyait produit par son
admirateur et qui ne l'était que par l'impuissance où on est de trouver
du plaisir quand on se contente de le chercher. Les variations de
jugement de la duchesse n'épargnaient personne, excepté son mari. Lui
seul ne l'avait jamais aimée; en lui elle avait senti toujours un de ces
caractères de fer, indifférent aux caprices qu'elle avait, dédaigneux de
sa beauté, violent, d'une volonté à ne plier jamais et sous la seule loi
desquels les nerveux savent trouver le calme. D'autre part M. de
Guermantes poursuivant un même type de beauté féminine, mais le
cherchant dans des maîtresses souvent renouvelées, n'avait, une fois
qu'ils les avait quittées, et pour se moquer d'elles, qu'une associée
durable, identique, qui l'irritait souvent par son bavardage, mais dont
il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus
vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l'aristocratie,
pour une femme que lui M. de Guermantes était trop heureux d'avoir
trouvée, qui couvrait tous ses désordres, recevait comme personne, et
maintenait à leur salon son rang de premier salon du faubourg
Saint-Germain. Cette opinion des autres, il la partageait lui-même;
souvent de mauvaise humeur contre sa femme, il était fier d'elle. Si,
aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus léger argent pour des
charités, pour les domestiques, il tenait à ce qu'elle eût les toilettes
les plus magnifiques et les plus beaux attelages. Chaque fois que Mme de
Guermantes venait d'inventer, relativement aux mérites et aux défauts,
brusquement intervertis par elle, d'un de leurs amis, un nouveau et
friand paradoxe, elle brûlait d'en faire l'essai devant des personnes
capables de le goûter, d'en faire savourer l'originalité psychologique
et briller la malveillance lapidaire. Sans doute ces opinions nouvelles
ne contenaient pas d'habitude plus de vérité que les anciennes, souvent
moins; mais justement ce qu'elles avaient d'arbitraire et d'inattendu
leur conférait quelque chose d'intellectuel qui les rendait émouvantes à
communiquer. Seulement le patient sur qui venait de s'exercer la
psychologie de la duchesse était généralement un intime dont ceux à qui
elle souhaitait de transmettre sa découverte ignoraient entièrement
qu'il ne fût plus au comble de la faveur; aussi la réputation qu'avait
Mme de Guermantes d'incomparable amie sentimentale, douce et dévouée,
rendait difficile de commencer l'attaque; elle pouvait tout au plus
intervenir ensuite comme contrainte et forcée, en donnant la réplique
pour apaiser, pour contredire en apparence, pour appuyer en fait un
partenaire qui avait pris sur lui de la provoquer; c'était justement le
rôle où excellait M. de Guermantes.

Quant aux actions mondaines, c'était encore un autre plaisir
arbitrairement théâtral que Mme de Guermantes éprouvait à émettre sur
elles de ces jugements imprévus qui fouettaient de surprises incessantes
et délicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la duchesse, ce
fut moins à l'aide de la critique littéraire que d'après la vie
politique et la chronique parlementaire, que j'essayai de comprendre
quel il pouvait être. Les édits successifs et contradictoires par
lesquels Mme de Guermantes renversait sans cesse l'ordre des valeurs
chez les personnes de son milieu ne suffisant plus à la distraire, elle
cherchait aussi, dans la manière dont elle dirigeait sa propre conduite
sociale, dont elle rendait compte de ses moindres décisions mondaines, à
goûter ces émotions artificielles, à obéir à ces devoirs factices qui
stimulent la sensibilité des assemblées et s'imposent à l'esprit des
politiciens. On sait que quand un ministre explique à la Chambre qu'il a
cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet
toute simple à l'homme de bon sens qui le lendemain dans son journal lit
le compte rendu de la séance, ce lecteur de bon sens se sent pourtant
remué tout d'un coup, et commence à douter d'avoir eu raison d'approuver
le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a été écouté au
milieu d'une vive agitation et ponctué par des expressions de blâme
telles que: «C'est très grave», prononcées par un député dont le nom et
les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentués que, dans
l'interruption tout entière, les mots «c'est très grave!» tiennent moins
de place qu'un hémistiche dans un alexandrin. Par exemple autrefois,
quand M. de Guermantes, prince des Laumes, siégeait à la Chambre, on
lisait quelquefois dans les journaux de Paris, bien que ce fût surtout
destiné à la circonscription de Méséglise et afin de montrer aux
électeurs qu'ils n'avaient pas porté leurs votes sur un mandataire
inactif ou muet: «Monsieur de Guermantes-Bouillon, prince des Laumes:
«Ceci est grave!» Très bien! au centre et sur quelques bancs à droite,
vives exclamations à l'extrême gauche.»

Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de fidélité au sage
ministre, mais son coeur est ébranlé de nouveaux battements par les
premiers mots du nouvel orateur qui répond au ministre:

«L'étonnement, la stupeur, ce n'est pas trop dire (vive sensation dans
la partie droite de l'hémicycle), que m'ont causés les paroles de celui
qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre
d'applaudissements)... Quelques députés s'empressent vers le banc des
ministres; M. le Sous-Secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes fait
de sa place avec la tête un signe affirmatif.» Ce «tonnerre
d'applaudissements», emporte les dernières résistances du lecteur de bon
sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une façon de
procéder qui en soi-même est insignifiante; au besoin, quelque fait
normal, par exemple: vouloir faire payer les riches plus que les
pauvres, la lumière sur une iniquité, préférer la paix à la guerre, il
le trouvera scandaleux et y verra une offense à certains principes
auxquels il n'avait pas pensé en effet, qui ne sont pas inscrits dans le
coeur de l'homme, mais qui émeuvent fortement à cause des acclamations
qu'ils déchaînent et des compactes majorités qu'ils rassemblent.

Il faut d'ailleurs reconnaître que cette subtilité des hommes
politiques, qui me servit à m'expliquer le milieu Guermantes et plus
tard d'autres milieux, n'est que la perversion d'une certaine finesse
d'interprétation souvent désignée par «lire entre les lignes». Si dans
les assemblées il y a absurdité par perversion de cette finesse, il y a
stupidité par manque de cette finesse dans le public qui prend tout «à
la lettre», qui ne soupçonne pas une révocation quand un haut dignitaire
est relevé de ses fonctions «sur sa demande» et qui se dit: «Il n'est
pas révoqué puisque c'est lui qui l'a demandé», une défaite quand les
Russes par un mouvement stratégique se replient devant les Japonais sur
des positions plus fortes et préparées à l'avance, un refus quand une
province ayant demandé l'indépendance à l'empereur d'Allemagne, celui-ci
lui accorde l'autonomie religieuse. Il est possible d'ailleurs, pour
revenir à ces séances de la Chambre, que, quand elles s'ouvrent, les
députés eux-mêmes soient pareils à l'homme de bon sens qui en lira le
compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grève ont envoyé leurs
délégués auprès d'un ministre, peut-être se demandent-ils naïvement:
«Ah! voyons, que se sont-ils dit? espérons que tout s'est arrangé», au
moment où le ministre monte à la tribune dans un profond silence qui
déjà met en goût d'émotions artificielles. Les premiers mots du
ministre: «Je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que j'ai un trop haut
sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reçu cette délégation
dont l'autorité de ma charge n'avait pas à connaître», sont un coup de
théâtre, car c'était la seule hypothèse que le bon sens des députés
n'eût pas faite. Mais justement parce que c'est un coup de théâtre, il
est accueilli par de tels applaudissements que ce n'est qu'au bout de
quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui
recevra, en retournant à son banc, les félicitations de ses collègues.
On est aussi ému que le jour où il a négligé d'inviter à une grande fête
officielle le président du Conseil municipal qui lui faisait opposition,
et on déclare que dans l'une comme dans l'autre circonstance il a agi en
véritable homme d'État.

M. de Guermantes, à cette époque de sa vie, avait, au grand scandale des
Courvoisier, fait souvent partie des collègues qui venaient féliciter le
ministre. J'ai entendu plus tard raconter que, même à un moment où il
joua un assez grand rôle à la Chambre et où on songeait à lui pour un
ministère ou une ambassade, il était, quand un ami venait lui demander
un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins
au grand personnage politique que tout autre qui n'eût pas été le duc de
Guermantes. Car s'il disait que la noblesse était peu de chose, qu'il
considérait ses collègues comme des égaux, il n'en pensait pas un mot.
Il recherchait, feignait d'estimer, mais méprisait les situations
politiques, et comme il restait pour lui-même M. de Guermantes, elles ne
mettaient pas autour de sa personne cet empesé des grands emplois qui
rend d'autres inabordables. Et par là, son orgueil protégeait contre
toute atteinte non pas seulement ses façons d'une familiarité affichée,
mais ce qu'il pouvait avoir de simplicité véritable.

Pour en revenir à ces décisions artificielles et émouvantes comme celles
des politiciens, Mme de Guermantes ne déconcertait pas moins les
Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la
princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on sentait
des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en était moins avisé.
Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun
choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la
duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait être en Duchesse de Bourgogne,
une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de
Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier ayant demandé:
«En quoi te mettras-tu, Oriane?» provoquait la seule réponse à quoi l'on
n'eût pas pensé: «Mais en rien du tout!» et qui faisait beaucoup marcher
les langues comme dévoilant l'opinion d'Oriane sur la véritable position
mondaine du nouveau ministre de Grèce et sur la conduite à tenir à son
égard, c'est-à-dire l'opinion qu'on aurait dû prévoir, à savoir qu'une
duchesse «n'avait pas à se rendre» au bal travesti de ce nouveau
ministre. «Je ne vois pas qu'il y ait nécessité à aller chez le ministre
de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi
irais-je là-bas, je n'ai rien à y faire», disait la duchesse.

--Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, s'écriait Mme
de Gallardon.

--Mais c'est charmant aussi de rester au coin de son feu, répondait Mme
de Guermantes. Les Courvoisier n'en revenaient pas, mais les Guermantes,
sans imiter, approuvaient. «Naturellement tout le monde n'est pas en
position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d'un côté on
ne peut pas dire qu'elle ait tort de vouloir montrer que nous exagérons
en nous mettant à plat ventre devant ces étrangers dont on ne sait pas
toujours d'où ils viennent.» Naturellement, sachant les commentaires que
ne manqueraient pas de provoquer l'une ou l'autre attitude, Mme de
Guermantes avait autant de plaisir à entrer dans une fête où on n'osait
pas compter sur elle, qu'à rester chez soi ou à passer la soirée avec
son mari au théâtre, le soir d'une fête où «tout le monde allait», ou
bien, quand on pensait qu'elle éclipserait les plus beaux diamants par
un diadème historique, d'entrer sans un seul bijou et dans une autre
tenue que celle qu'on croyait à tort de rigueur. Bien qu'elle fût
antidreyfusarde (tout en croyant à l'innocence de Dreyfus, de même
qu'elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu'aux idées),
elle avait produit une énorme sensation à une soirée chez la princesse
de Ligne, d'abord en restant assise quand toutes les dames s'étaient
levées à l'entrée du général Mercier, et ensuite en se levant et en
demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait
commencé une conférence, montrant par là qu'elle ne trouvait pas que le
monde fût fait pour parler politique; toutes les têtes s'étaient
tournées vers elle à un concert du Vendredi Saint où, quoique
voltairienne, elle n'était pas restée parce qu'elle avait trouvé
indécent qu'on mît en scène le Christ. On sait ce qu'est, même pour les
plus grandes mondaines, le moment de l'année où les fêtes commencent: au
point que la marquise d'Amoncourt, laquelle, par besoin de parler, manie
psychologique, et aussi manque de sensibilité, finissait souvent par
dire des sottises, avait pu répondre à quelqu'un qui était venu la
condoléancer sur la mort de son père, M. de Montmorency: «C'est
peut-être encore plus triste qu'il vous arrive un chagrin pareil au
moment où on a à sa glace des centaines de cartes d'invitations.» Eh
bien, à ce moment de l'année, quand on invitait à dîner la duchesse de
Guermantes en se pressant pour qu'elle ne fût pas déjà retenue, elle
refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n'eût jamais pensé:
elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège,
qui l'intéressaient. Les gens du monde en furent stupéfaits, et sans se
soucier d'imiter la duchesse éprouvèrent pourtant de son action l'espèce
de soulagement qu'on a dans Kant quand, après la démonstration la plus
rigoureuse du déterminisme, on découvre qu'au-dessus du monde de la
nécessité il y a celui de la liberté. Toute invention dont on ne s'était
jamais avisé excite l'esprit, même des gens qui ne savent pas en
profiter. Celle de la navigation à vapeur était peu de chose auprès
d'user de la navigation à vapeur à l'époque sédentaire de la _season_.
L'idée qu'on pouvait volontairement renoncer à cent dîners ou déjeuners
en ville, au double de «thés», au triple de soirées, aux plus brillants
lundis de l'Opéra et mardis des Français pour aller visiter les fjords
de la Norvège ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que _Vingt
mille lieues sous les Mers_, mais leur communiqua la même sensation
d'indépendance et de charme. Aussi n'y avait-il pas de jour où l'on
n'entendît dire, non seulement «vous connaissez le dernier mot
d'Oriane?», mais «vous savez la dernière d'Oriane?» Et de la «dernière
d'Oriane», comme du dernier «mot» d'Oriane, on répétait: «C'est bien
d'Oriane»; «c'est de l'Oriane tout pur.» La dernière d'Oriane, c'était,
par exemple, qu'ayant à répondre au nom d'une société patriotique au
cardinal X..., évêque de Maçon (que d'habitude M. de Guermantes, quand
il parlait de lui, appelait «Monsieur de Mascon», parce que le duc
trouvait cela vieille France), comme chacun cherchait à imaginer
comment la lettre serait tournée, et trouvait bien les premiers mots:
«Éminence» ou «Monseigneur», mais était embarrassé devant le reste, la
lettre d'Oriane, à l'étonnement de tous, débutait par «Monsieur le
cardinal» à cause d'un vieil usage académique, ou par «Mon cousin», ce
terme étant usité entre les princes de l'Église, les Guermantes et les
souverains qui demandaient à Dieu d'avoir les uns et les autres «dans sa
sainte et digne garde». Pour qu'on parlât d'une «dernière d'Oriane», il
suffisait qu'à une représentation où il y avait tout Paris et où on
jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans
la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant
d'autres qui l'avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un
tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du
rideau. «On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine»,
expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à l'émerveillement des
Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient subitement que
le «genre» d'entendre le commencement d'une pièce était plus nouveau,
marquait plus d'originalité et d'intelligence (ce qui n'était pas pour
étonner de la part d'Oriane) que d'arriver pour le dernier acte après un
grand dîner et une apparition dans une soirée. Tels étaient les
différents genres d'étonnement auxquels la princesse de Parme savait
qu'elle pouvait se préparer si elle posait une question littéraire ou
mondaine à Mme de Guermantes, et qui faisaient que, pendant ces dîners
chez la duchesse, l'Altesse ne s'aventurait sur le moindre sujet qu'avec
la prudence inquiète et ravie de la baigneuse émergeant entre deux
«lames».

Parmi les éléments qui, absents des deux ou trois autres salons à peu
près équivalents qui étaient à la tête du faubourg Saint-Germain,
différenciaient d'eux le salon de la duchesse de Guermantes, comme
Leibniz admet que chaque monade en reflétant tout l'univers y ajoute
quelque chose de particulier, un des moins sympathiques était
habituellement fourni par une ou deux très belles femmes qui n'avaient
de titre à être là que leur beauté, l'usage qu'avait fait d'elles M. de
Guermantes, et desquelles la présence révélait aussitôt, comme dans
d'autres salons tels tableaux inattendus, que dans celui-ci le mari
était un ardent appréciateur des grâces féminines. Elles se
ressemblaient toutes un peu; car le duc avait le goût des femmes
grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d'un genre intermédiaire
entre la _Vénus de Milo_ et la _Victoire de Samothrace;_ souvent
blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus récente,
laquelle était à ce dîner, cette vicomtesse d'Arpajon qu'il avait tant
aimée qu'il la força longtemps à lui envoyer jusqu'à dix télégrammes par
jour (ce qui agaçait un peu la duchesse), correspondait avec elle par
pigeons voyageurs quand il était à Guermantes, et de laquelle enfin il
avait été pendant longtemps si incapable de se passer, qu'un hiver qu'il
avait dû passer à Parme, il revenait chaque semaine à Paris, faisant
deux jours de voyage pour la voir.

D'ordinaire, ces belles figurantes avaient été ses maîtresses mais ne
l'étaient plus (c'était le cas pour Mme d'Arpajon) ou étaient sur le
point de cesser de l'être. Peut-être cependant le prestige qu'exerçaient
sur elle la duchesse et l'espoir d'être reçues dans son salon,
quoiqu'elles appartinssent elles-mêmes à des milieux fort
aristocratiques mais de second plan, les avaient-elles décidées, plus
encore que la beauté et la générosité de celui-ci, à céder aux désirs du
duc. D'ailleurs la duchesse n'eût pas opposé à ce qu'elles pénétrassent
chez elle une résistance absolue; elle savait qu'en plus d'une, elle
avait trouvé une alliée, grâce à laquelle, elle avait obtenu mille
choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait
impitoyablement à sa femme tant qu'il n'était pas amoureux d'une autre.
Aussi ce qui expliquait qu'elles ne fussent reçues chez la duchesse que
quand leur liaison était déjà fort avancée tenait plutôt d'abord à ce
que le duc, chaque fois qu'il s'était embarqué dans un grand amour,
avait cru seulement à une simple passade en échange de laquelle il
estimait que c'était beaucoup que d'être invité chez sa femme. Or, il se
trouvait l'offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce que
des résistances, sur lesquelles il n'avait pas compté, se produisaient,
ou au contraire qu'il n'y avait pas eu de résistance. En amour, souvent,
la gratitude, le désir de faire plaisir, font donner au delà de ce que
l'espérance et l'intérêt avaient promis. Mais alors la réalisation de
cette offre était entravée par d'autres circonstances. D'abord toutes
les femmes qui avaient répondu à l'amour de M. de Guermantes, et
quelquefois même quand elles ne lui avaient pas encore cédé, avaient été
tour à tour séquestrées par lui. Il ne leur permettait plus de voir
personne, il passait auprès d'elles presque toutes ses heures, il
s'occupait de l'éducation de leurs enfants, auxquels quelquefois, si
l'on doit en juger plus tard sur de criantes ressemblances, il lui
arriva de donner un frère ou une soeur. Puis si, au début de la liaison,
la présentation à Mme de Guermantes, nullement envisagée par le duc,
avait joué un rôle dans l'esprit de la maîtresse, la liaison elle-même
avait transformé les points de vue de cette femme; le duc n'était plus
seulement pour elle le mari de la plus élégante femme de Paris, mais un
homme que sa nouvelle maîtresse aimait, un homme aussi qui souvent lui
avait donné les moyens et le goût de plus de luxe et qui avait
interverti l'ordre antérieur d'importance des questions de snobisme et
des questions d'intérêt; enfin quelquefois, une jalousie de tous genres
contre Mme de Guermantes animait les maîtresses du duc. Mais ce cas
était le plus rare; d'ailleurs, quand le jour de la présentation
arrivait enfin (à un moment où elle était d'ordinaire déjà assez
indifférente au duc, dont les actions, comme celles de tout le monde,
étaient plus souvent commandées par les actions antérieures, dont le
mobile premier n'existait plus) il se trouvait souvent que ç'avait été
Mme de Guermantes qui avait cherché à recevoir la maîtresse en qui elle
espérait et avait si grand besoin de rencontrer, contre son terrible
époux, une précieuse alliée. Ce n'est pas que, sauf à de rares moments,
chez lui, où, quand la duchesse parlait trop, il laissait échapper des
paroles et surtout des silences qui foudroyaient, M. de Guermantes
manquât vis-à-vis de sa femme de ce qu'on appelle les formes. Les gens
qui ne les connaissaient pas pouvaient s'y tromper. Quelquefois, à
l'automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ pour
Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu'on passe à
Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait avec elle
y passer une soirée. Le public remarquait tout de suite, dans une de ces
petites baignoires découvertes où l'on ne tient que deux, cet Hercule
en «smoking» (puisqu'en France on donne à toute chose plus ou moins
britannique le nom qu'elle ne porte pas en Angleterre), le monocle à
l'oeil, dans sa grosse mais belle main, à l'annulaire de laquelle
brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps à autre une
bouffée, les regards habituellement tournés vers la scène, mais, quand
il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait d'ailleurs
absolument personne, les émoussant d'un air de douceur, de réserve, de
politesse, de considération. Quand un couplet lui semblait drôle et pas
trop indécent, le duc se retournait en souriant vers sa femme,
partageait avec elle, d'un signe d'intelligence et de bonté, l'innocente
gaîté que lui procurait la chanson nouvelle. Et les spectateurs
pouvaient croire qu'il n'était pas de meilleur mari que lui ni de
personne plus enviable que la duchesse--cette femme en dehors de
laquelle étaient pour le duc tous les intérêts de la vie, cette femme
qu'il n'aimait pas, qu'il n'avait jamais cessé de tromper;--quand la
duchesse se sentait fatiguée, ils voyaient M. de Guermantes se lever,
lui passer lui-même son manteau en arrangeant ses colliers pour qu'ils
ne se prissent pas dans la doublure, et lui frayer un chemin jusqu'à la
sortie avec des soins empressés et respectueux qu'elle recevait avec la
froideur de la mondaine qui ne voit là que du simple savoir-vivre, et
parfois même avec l'amertume un peu ironique de l'épouse désabusée qui
n'a plus aucune illusion à perdre. Mais malgré ces dehors, autre partie
de cette politesse qui a fait passer les devoirs des profondeurs à la
superficie, à une certaine époque déjà ancienne, mais qui dure encore
pour ses survivants, la vie de la duchesse était difficile. M. de
Guermantes ne redevenait généreux, humain que pour une nouvelle
maîtresse, qui prenait, comme il arrivait le plus souvent, le parti de
la duchesse; celle-ci voyait redevenir possibles pour elle des
générosités envers des inférieurs, des charités pour les pauvres, même
pour elle-même, plus tard, une nouvelle et magnifique automobile. Mais
de l'irritation qui naissait d'habitude assez vite, pour Mme de
Guermantes, des personnes qui lui étaient trop soumises, les maîtresses
du duc n'étaient pas exceptées. Bientôt la duchesse se dégoûtait
d'elles. Or, à ce moment aussi, la liaison du duc avec Mme d'Arpajon
touchait à sa fin. Une autre maîtresse pointait.

Sans doute l'amour que M. de Guermantes avait eu successivement pour
toutes recommençait un jour à se faire sentir: d'abord cet amour en
mourant les léguait, comme de beaux marbres--des marbres beaux pour le
duc, devenu ainsi partiellement artiste, parce qu'il les avait aimées,
et était sensible maintenant à des lignes qu'il n'eût pas appréciées
sans l'amour--qui juxtaposaient, dans le salon de la duchesse, leurs
formes longtemps ennemies, dévorées par les jalousies et les querelles,
et enfin réconciliées dans la paix de l'amitié; puis cette amitié même
était un effet de l'amour qui avait fait remarquer à M. de Guermantes,
chez celles qui étaient ses maîtresses, des vertus qui existent chez
tout être humain mais sont perceptibles à la seule volupté, si bien que
l'ex-maîtresse, devenue «un excellent camarade» qui ferait n'importe
quoi pour nous, est un cliché comme le médecin ou comme le père qui ne
sont pas un médecin ou un père, mais un ami. Mais pendant une première
période, la femme que M. de Guermantes commençait à délaisser se
plaignait, faisait des scènes, se montrait exigeante, paraissait
indiscrète, tracassière. Le duc commençait à la prendre en grippe. Alors
Mme de Guermantes avait lieu de mettre en lumière les défauts vrais ou
supposés d'une personne qui l'agaçait. Connue pour bonne, Mme de
Guermantes recevait les téléphonages, les confidences, les larmes de la
délaissée, et ne s'en plaignait pas. Elle en riait avec son mari, puis
avec quelques intimes. Et croyant, par cette pitié qu'elle montrait à
l'infortunée, avoir le droit d'être taquine avec elle, en sa présence
même, quoique celle-ci dît, pourvu que cela pût rentrer dans le cadre du
caractère ridicule que le duc et la duchesse lui avaient récemment
fabriqué, Mme de Guermantes ne se gênait pas d'échanger avec son mari
des regards d'ironique intelligence.

Cependant, en se mettant à table, la princesse de Parme se rappela
qu'elle voulait inviter à l'Opéra la princesse de ..., et désirant
savoir si cela ne serait pas désagréable à Mme de Guermantes, elle
chercha à la sonder. A ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à
cause d'un déraillement, avait eu une panne d'une heure. Il s'excusa
comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de
honte. Mais Mme de Grouchy n'était pas Guermantes «pour des prunes».
Comme son mari s'excusait du retard:

--Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites
choses, être en retard c'est une tradition dans votre famille.

--Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.

--Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée
de
reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu'elle a permis
la restauration des Bourbons, et encore mieux d'une façon qui les a
rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod!

--J'ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai
d'envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.

Une idée sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista
pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d'envoyer les faisans. Et
faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j'avais causé en
quittant la salle des Elstir:

--Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et
vous les rapporterez de suite, car, n'est-ce pas, Grouchy, vous
permettez que je fasse quelques politesses? Nous ne mangerons pas douze
faisans à nous deux, Basin et moi.

--Mais après-demain serait assez tôt, dit M. de Grouchy.

--Non, je préfère demain, insista la duchesse.

Poullein était devenu blanc; son rendez-vous avec sa fiancée était
manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait à
ce que tout gardât un air humain.

--Je sais que c'est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, vous
n'aurez qu'à changer avec Georges qui sortira demain et restera
après-demain.

Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. Il lui
était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut quitté la pièce, chacun
complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.

--Mais je ne fais qu'être avec eux comme je voudrais qu'on fût avec moi.

--Justement! ils peuvent dire qu'ils ont chez vous une bonne place.

--Pas si extraordinaire que ça. Mais je crois qu'ils m'aiment bien.
Celui-là est un peu agaçant parce qu'il est amoureux, il croit devoir
prendre des airs mélancoliques.

A ce moment Poullein rentra.

--En effet, dit M. de Grouchy, il n'a pas l'air d'avoir le sourire. Avec
eux il faut être bon, mais pas trop bon.

--Je reconnais que je ne suis pas terrible; dans toute sa journée il
n'aura qu'à aller chercher vos faisans, à rester ici à ne rien faire et
à en manger sa part.

--Beaucoup de gens voudraient être à sa place, dit M. de Grouchy, car
l'envie est aveugle.

--Oriane, dit la princesse de Parme, j'ai eu l'autre jour la visite de
votre cousine d'Heudicourt; évidemment c'est une femme d'une
intelligence supérieure; c'est une Guermantes, c'est tout dire, mais on
dit qu'elle est médisante...

Le duc attacha sur sa femme un long regard de stupéfaction voulue. Mme
de Guermantes se mit à rire. La princesse finit par s'en apercevoir.

--Mais... est-ce que vous n'êtes pas... de mon avis?... demanda-t-elle
avec inquiétude.

--Mais Madame est trop bonne de s'occuper des mines de Basin. Allons,
Basin, n'ayez pas l'air d'insinuer du mal de nos parents.

--Il la trouve trop méchante? demanda vivement la princesse.

--Oh! pas du tout, répliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a dit à
Votre Altesse qu'elle était médisante. C'est au contraire une excellente
créature qui n'a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal à
personne.

--Ah! dit Mme de Parme soulagée, je ne m'en étais pas aperçue non plus.
Mais comme je sais qu'il est souvent difficile de ne pas avoir un peu de
malice quand on a beaucoup d'esprit...

--Ah! cela par exemple elle en a encore moins.

--Moins d'esprit?... demanda la princesse stupéfaite.

--Voyons, Oriane, interrompit le duc d'un ton plaintif en lançant autour
de lui à droite et à gauche des regards amusés, vous entendez que la
princesse vous dit que c'est une femme supérieure.

--Elle ne l'est pas?

--Elle est au moins supérieurement grosse.

--Ne l'écoutez pas, Madame, il n'est pas sincère; elle est bête comme un
(heun) oie, dit d'une voix forte et enrouée Mme de Guermantes, qui, bien
plus vieille France encore que le duc quand il n'y tâchait pas,
cherchait souvent à l'être, mais d'une manière opposée au genre jabot de
dentelles et déliquescent de son mari et en réalité bien plus fine, par
une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une âpre et
délicieuse saveur terrienne. «Mais c'est la meilleure femme du monde. Et
puis je ne sais même pas si à ce degré-là cela peut s'appeler de la
bêtise. Je ne crois pas que j'aie jamais connu une créature pareille;
c'est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique,
c'est une espèce d'«innocente», de crétine, de «demeurée» comme dans les
mélodrames ou comme dans _l'Arlésienne_. Je me demande toujours, quand
elle est ici, si le moment n'est pas venu où son intelligence va
s'éveiller, ce qui fait toujours un peu peur.» La princesse
s'émerveillait de ces expressions tout en restant stupéfaite du verdict.
«Elle m'a cité, ainsi que Mme d'Épinay, votre mot sur Taquin le
Superbe. C'est délicieux», répondit-elle.

M. de Guermantes m'expliqua le mot. J'avais envie de lui dire que son
frère, qui prétendait ne pas me connaître, m'attendait le soir même à
onze heures. Mais je n'avais pas demandé à Robert si je pouvais parler
de ce rendez-vous et, comme le fait que M. de Charlus me l'eût presque
fixé était en contradiction avec ce qu'il avait dit à la duchesse, je
jugeai plus délicat de me taire. «Taquin le Superbe n'est pas mal, dit
M. de Guermantes, mais Mme d'Heudicourt ne vous a probablement pas
raconté un bien plus joli mot qu'Oriane lui a dit l'autre jour, en
réponse à une invitation à déjeuner?»

--Oh! non! dites-le!

--Voyons, Basin, taisez-vous, d'abord ce mot est stupide et va me faire
juger par la princesse comme encore inférieure à ma cruche de cousine.
Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C'est une cousine à
Basin. Elle est tout de même un peu parente avec moi.

--Oh! s'écria la princesse de Parme à la pensée qu'elle pourrait trouver
Mme de Guermantes bête, et protestant éperdument que rien ne pouvait
faire déchoir la duchesse du rang qu'elle occupait dans son admiration.

--Et puis nous lui avons déjà retiré les qualités de l'esprit; comme ce
mot tend à lui en dénier certaines du coeur, il me semble inopportun.

--Dénier! inopportun! comme elle s'exprime bien! dit le duc avec une
ironie feinte et pour faire admirer la duchesse.

--Allons, Basin, ne vous moquez pas de votre femme.

--Il faut dire à Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la cousine
d'Oriane est supérieure, bonne, grosse, tout ce qu'on voudra, mais n'est
pas précisément, comment dirai-je... prodigue.

--Oui, je sais, elle est très rapiate, interrompit la princesse.

--Je ne me serais pas permis l'expression, mais vous avez trouvé le mot
juste. Cela se traduit dans son train de maison et particulièrement dans
la cuisine, qui est excellente mais mesurée.

--Cela donne même lieu à des scènes assez comiques, interrompit M. de
Bréauté. Ainsi, mon cher Basin, j'ai été passer à Heudicourt un jour où
vous étiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux
préparatifs, quand, dans l'après-midi, un valet de pied apporta une
dépêche que vous ne viendriez pas.

--Cela ne m'étonne pas! dit la duchesse qui non seulement était
difficile à avoir, mais aimait qu'on le sût.

--Votre cousine lit le télégramme, se désole, puis aussitôt, sans perdre
la carte, et se disant qu'il ne fallait pas de dépenses inutiles envers
un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied:
«Dites au chef de retirer le poulet», lui crie-t-elle. Et le soir je
l'ai entendue qui demandait au maître d'hôtel: «Eh bien? et les restes
du boeuf d'hier? Vous ne les servez pas?»

--Du reste, il faut reconnaître que la chère y est parfaite, dit le duc,
qui croyait en employant cette expression se montrer ancien régime. Je
ne connais pas de maison où l'on mange mieux.

--Et moins, interrompit la duchesse.

--C'est très sain et très suffisant pour ce qu'on appelle un vulgaire
pedzouille comme moi, reprit le duc; on reste sur sa faim.

--Ah! si c'est comme cure, c'est évidemment plus hygiénique que
fastueux. D'ailleurs ce n'est pas tellement bon que cela, ajouta Mme de
Guermantes, qui n'aimait pas beaucoup qu'on décernât le titre de
meilleure table de Paris à une autre qu'à la sienne. Avec ma cousine, il
arrive la même chose qu'avec les auteurs constipés qui pondent tous les
quinze ans une pièce en un acte ou un sonnet. C'est ce qu'on appelle des
petits chefs-d'oeuvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la chose
que j'ai le plus en horreur. La cuisine chez Zénaïde n'est pas mauvaise,
mais on la trouverait plus quelconque si elle était moins parcimonieuse.
Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses
qu'il rate. J'y ai fait comme partout de très mauvais dîners, seulement
ils m'ont fait moins mal qu'ailleurs parce que l'estomac est au fond
plus sensible à la quantité qu'à la qualité.

--Enfin, pour finir, conclut le duc, Zénaïde insistait pour qu'Oriane
vînt déjeuner, et comme ma femme n'aime pas beaucoup sortir de chez
elle, elle résistait, s'informait si, sous prétexte de repas intime, on
ne l'embarquait pas déloyalement dans un grand tralala, et tâchait
vainement de savoir quels convives il y aurait à déjeuner. «Viens,
viens, insistait Zénaïde en vantant les bonnes choses qu'il y aurait à
déjeuner. Tu mangeras une purée de marrons, je ne te dis que ça, et il y
aura sept petites bouchées à la reine.--Sept petites bouchées, s'écria
Oriane. Alors c'est que nous serons au moins huit!»

Au bout de quelques instants, la princesse ayant compris laissa éclater
son rire comme un roulement de tonnerre. «Ah! nous serons donc huit,
c'est ravissant! Comme c'est bien rédigé!» dit-elle, ayant dans un
suprême effort retrouvé l'expression dont s'était servie Mme d'Épinay et
qui s'appliquait mieux cette fois.

--Oriane, c'est très joli ce que dit la princesse, elle dit que c'est
bien rédigé.

--Mais, mon ami, vous ne m'apprenez rien, je sais que la princesse est
très spirituelle, répondit Mme de Guermantes qui goûtait facilement un
mot quand à la fois il était prononcé par une Altesse et louangeait son
propre esprit. «Je suis très fière que Madame apprécie mes modestes
rédactions. D'ailleurs, je ne me rappelle pas avoir dit cela. Et si je
l'ai dit, c'était pour flatter ma cousine, car si elle avait sept
bouchées, les bouches, si j'ose m'exprimer ainsi, eussent dépassé la
douzaine.»

--Elle possédait tous les manuscrits de M. de Bornier, reprit, en
parlant de Mme d'Heudicourt, la princesse, qui voulait tâcher de faire
valoir les bonnes raisons qu'elle pouvait avoir de se lier avec elle.

--Elle a dû le rêver, je crois qu'elle ne le connaissait même pas, dit
la duchesse.

--Ce qui est surtout intéressant, c'est que ces correspondances sont de
gens à la fois des divers pays, continua la comtesse d'Arpajon qui,
alliée aux principales maisons ducales et même souveraines de l'Europe,
était heureuse de le rappeler.

--Mais si, Oriane, dit M. de Guermantes non sans intention. Vous vous
rappelez bien ce dîner où vous aviez M. de Bornier comme voisin!

--Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que j'ai
connu M. de Bornier, naturellement, il est même venu plusieurs fois pour
me voir, mais je n'ai jamais pu me résoudre à l'inviter parce que
j'aurais été obligée chaque fois de faire désinfecter au formol. Quant à
ce dîner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n'était pas du tout
chez Zénaïde, qui n'a pas vu Bornier de sa vie et qui doit croire, si on
lui parle de la _Fille de Roland_, qu'il s'agit d'une princesse
Bonaparte qu'on prétendait fiancée au fils du roi de Grèce; non, c'était
à l'ambassade d'Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire plaisir
en flanquant sur une chaise à côté de moi cet académicien empesté. Je
croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J'ai été obligée de
me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le dîner, je n'ai osé
respirer qu'au gruyère!

M. de Guermantes, qui avait atteint son but secret, examina à la dérobée
sur la figure des convives l'impression produite par le mot de la
duchesse.

--Vous parlez de correspondances, je trouve admirable celle de Gambetta,
dit la duchesse de Guermantes pour montrer qu'elle ne craignait pas de
s'intéresser à un prolétaire et à un radical. M. de Bréauté comprit tout
l'esprit de cette audace, regarda autour de lui d'un oeil à la fois
éméché et attendri, après quoi il essuya son monocle.

--Mon Dieu, c'était bougrement embêtant la _Fille de Roland_, dit M. de
Guermantes, avec la satisfaction que lui donnait le sentiment de sa
supériorité sur une oeuvre à laquelle il s'était tant ennuyé, peut-être
aussi par le _suave mari magno_ que nous éprouvons, au milieu d'un bon
dîner, à nous souvenir d'aussi terribles soirées. Mais il y avait
quelques beaux vers, un sentiment patriotique.

J'insinuai que je n'avais aucune admiration pour M. de Bornier. «Ah!
vous avez quelque chose à lui reprocher?» me demanda curieusement le duc
qui croyait toujours, quand on disait du mal d'un homme, que cela devait
tenir à un ressentiment personnel, et du bien d'une femme que c'était le
commencement d'une amourette.

--Je vois que vous avez une dent contre lui. Qu'est-ce qu'il vous a
fait? Racontez-nous ça! Mais si, vous devez avoir quelque cadavre entre
vous, puisque vous le dénigrez. C'est long la _Fille de Roland_ mais
c'est assez senti.

--Senti est très juste pour un auteur aussi odorant, interrompit
ironiquement Mme de Guermantes. Si ce pauvre petit s'est jamais trouvé
avec lui, il est assez compréhensible qu'il l'ait dans le nez!

--Je dois du reste avouer à Madame, reprit le duc en s'adressant à la
princesse de Parme, que, _Fille de Roland_ à part, en littérature et
même en musique je suis terriblement vieux jeu, il n'y a pas de si vieux
rossignol qui ne me plaise. Vous ne me croiriez peut-être pas, mais le
soir, si ma femme se met au piano, il m'arrive de lui demander un vieil
air d'Auber, de Boïeldieu, même de Beethoven! Voilà ce que j'aime. En
revanche, pour Wagner, cela m'endort immédiatement.

--Vous avez tort, dit Mme de Guermantes, avec des longueurs
insupportables Wagner avait du génie. _Lohengrin_ est un chef-d'oeuvre.
Même dans _Tristan_ il y a çà et là une page curieuse. Et le Choeur des
fileuses du _Vaisseau fantôme_ est une pure merveille.

--N'est-ce pas, Babal, dit M. de Guermantes en s'adressant à M. de
Bréauté, nous préférons: «Les rendez-vous de noble compagnie se donnent
tous en ce charmant séjour.» C'est délicieux. Et _Fra Diavolo_, et la
_Flûte enchantée_, et le _Chalet_, et les _Noces de Figaro_, et les
_Diamants de la Couronne_, voilà de la musique! En littérature, c'est la
même chose. Ainsi j'adore Balzac, le _Bal de Sceaux_, les _Mohicans de
Paris_.

--Ah! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes pas
prêts d'avoir fini, attendez, gardez cela pour un jour où Mémé sera là.
Lui, c'est encore mieux, il le sait par coeur.

Irrité de l'interruption de sa femme, le duc la tint quelques instants
sous le feu d'un silence menaçant. Et ses yeux de chasseur avaient l'air
de deux pistolets chargés. Cependant Mme d'Arpajon avait échangé avec la
princesse de Parme, sur la poésie tragique et autre, des propos qui ne
me parvinrent pas distinctement, quand j'entendis celui-ci prononcé par
Mme d'Arpajon: «Oh! tout ce que Madame voudra, je lui accorde qu'il nous
fait voir le monde en laid parce qu'il ne sait pas distinguer entre le
laid et le beau, ou plutôt parce que son insupportable vanité lui fait
croire que tout ce qu'il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse
que, dans la pièce en question, il y a des choses ridicules,
inintelligibles, des fautes de goût, que c'est difficile à comprendre,
que cela donne à lire autant de peine que si c'était écrit en russe ou
en chinois, car évidemment c'est tout excepté du français, mais quand on
a pris cette peine, comme on est récompensé, il y a tant d'imagination!»
De ce petit discours je n'avais pas entendu le début. Je finis par
comprendre non seulement que le poète incapable de distinguer le beau du
laid était Victor Hugo, mais encore que la poésie qui donnait autant de
peine à comprendre que du russe ou du chinois était: «Lorsque l'enfant
paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris», pièce de la
première époque du poète et qui est peut-être encore plus près de Mme
Deshoulières que du Victor Hugo de la _Légende des Siècles_. Loin de
trouver Mme d'Arpajon ridicule, je la vis (la première, de cette table
si réelle, si quelconque, où je m'étais assis avec tant de déception),
je la vis par les yeux de l'esprit sous ce bonnet de dentelles, d'où
s'échappent les boucles rondes de longs repentirs, que portèrent Mme de
Rémusat, Mme de Broglie, Mme de Saint-Aulaire, toutes les femmes si
distinguées qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant de
savoir et d'à propos Sophocle, Schiller et _l'Imitation,_ mais à qui les
premières poésies des romantiques causaient cet effroi et cette fatigue
inséparables pour ma grand'mère des derniers vers de Stéphane Mallarmé.
«Mme d'Arpajon aime beaucoup la poésie», dit à Mme de Guermantes la
princesse de Parme, impressionnée par le ton ardent avec lequel le
discours avait été prononcé.

--Non, elle n'y comprend absolument rien, répondit à voix basse Mme de
Guermantes, qui profita de ce que Mme d'Arpajon, répondant à une
objection du général de Beautreillis, était trop occupée de ses propres
paroles pour entendre celles que chuchota la duchesse. «Elle devient
littéraire depuis qu'elle est abandonnée. Je dirai à Votre Altesse que
c'est moi qui porte le poids de tout ça, parce que c'est auprès de moi
qu'elle vient gémir chaque fois que Basin n'est pas allé la voir,
c'est-à-dire presque tous les jours. Ce n'est tout de même pas ma faute
si elle l'ennuie, et je ne peux pas le forcer à aller chez elle, quoique
j'aimerais mieux qu'il lui fût un peu plus fidèle, parce que je la
verrais un peu moins. Mais elle l'assomme et ce n'est pas
extraordinaire. Ce n'est pas une mauvaise personne, mais elle est
ennuyeuse à un degré que vous ne pouvez pas imaginer. Elle me donne tous
les jours de tels maux de tête que je suis obligée de prendre chaque
fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu'il a plu à Basin
pendant un an de me trompailler avec elle. Et avoir avec cela un valet
de pied qui est amoureux d'une petite grue et qui fait des têtes si je
ne demande pas à cette jeune personne de quitter un instant son
fructueux trottoir pour venir prendre le thé avec moi! Oh! la vie est
assommante», conclut langoureusement la duchesse. Mme d'Arpajon
assommait surtout M. de Guermantes parce qu'il était depuis peu l'amant
d'une autre que j'appris être la marquise de Surgis-le-Duc. Justement le
valet de pied privé de son jour de sortie était en train de servir. Et
je pensai que, triste encore, il le faisait avec beaucoup de trouble,
car je remarquai qu'en passant les plats à M. de Châtellerault, il
s'acquittait si maladroitement de sa tâche que le coude du duc se trouva
cogner à plusieurs reprises le coude du servant. Le jeune duc ne se
fâcha nullement contre le valet de pied rougissant et le regarda au
contraire en riant de son oeil bleu clair. La bonne humeur me sembla
être, de la part du convive, une preuve de bonté. Mais l'insistance de
son rire me fit croire qu'au courant de la déception du domestique il
éprouvait peut-être au contraire une joie méchante. «Mais, ma chère,
vous savez que ce n'est pas une découverte que vous faites en nous
parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s'adressant cette fois à
Mme d'Arpajon qu'elle venait de voir tourner la tête d'un air inquiet.
N'espérez pas lancer ce débutant. Tout le monde sait qu'il a du talent.
Ce qui est détestable c'est le Victor Hugo de la fin, la _Légende des
Siècles_, je ne sais plus les titres. Mais les _Feuilles d'Automne_, les
_Chants du Crépuscule_, c'est souvent d'un poète, d'un vrai poète. Même
dans les _Contemplations_, ajouta la duchesse, que ses interlocuteurs
n'osèrent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies choses.
Mais j'avoue que j'aime autant ne pas m'aventurer après le _Crépuscule_!
Et puis dans les belles poésies de Victor Hugo, et il y en a, on
rencontre souvent une idée, même une idée profonde.» Et avec un
sentiment juste, faisant sortir la triste pensée de toutes les forces de
son intonation, la posant au delà de sa voix, et fixant devant elle un
regard rêveur et charmant, la duchesse dit lentement: «Tenez:

    _La douleur est un fruit, Dieu ne le fait pas croître
    Sur la branche trop faible encor pour le porter_,

ou bien encore:

    _Les morts durent bien peu,
    Hélas, dans le cercueil ils tombent en poussière
    Moins vite qu'en nos coeurs_!»

Et tandis qu'un sourire désenchanté fronçait d'une gracieuse sinuosité
sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d'Arpajon le regard
rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais à les connaître,
ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement savoureuse. Dans
ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de
Combray. Certes, dans l'affectation avec laquelle cette voix faisait
apparaître par moments une rudesse de terroir, il y avait bien des
choses: l'origine toute provinciale d'un rameau de la famille de
Guermantes, resté plus longtemps localisé, plus hardi, plus sauvageon,
plus provocant; puis l'habitude de gens vraiment distingués et de gens
d'esprit, qui savent que la distinction n'est pas de parler du bout des
lèvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec leurs
paysans qu'avec des bourgeois; toutes particularités que la situation de
reine de Mme de Guermantes lui avait permis d'exhiber plus facilement,
de faire sortir toutes voiles dehors. Il paraît que cette même voix
existait chez des soeurs à elle, qu'elle détestait, et qui, moins
intelligentes et presque bourgeoisement mariées, si on peut se servir de
cet adverbe quand il s'agit d'unions avec des nobles obscurs, terrés
dans leur province ou à Paris, dans un faubourg Saint-Germain sans
éclat, possédaient aussi cette voix mais l'avaient refrénée, corrigée,
adoucie autant qu'elles pouvaient, de même qu'il est bien rare qu'un
d'entre nous ait le toupet de son originalité et ne mette pas son
application à ressembler aux modèles les plus vantés. Mais Oriane était
tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement
plus à la mode que ses soeurs, elle avait si bien, comme princesse des
Laumes, fait la pluie et le beau temps auprès du prince de Galles,
qu'elle avait compris que cette voix discordante c'était un charme, et
qu'elle en avait fait, dans l'ordre du monde, avec l'audace de
l'originalité et du succès, ce que, dans l'ordre du théâtre, une Réjane,
une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la
valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque
chose d'admirable et de distinctif que peut-être des soeurs Réjane et
Granier, que personne n'a jamais connues, essayèrent de masquer comme un
défaut.

A tant de raisons de déployer son originalité locale, les écrivains
préférés de Mme de Guermantes: Mérimée, Meilhac et Halévy, étaient venus
ajouter, avec le respect du naturel, un désir de prosaïsme par où elle
atteignait à la poésie et un esprit purement de société qui ressuscitait
devant moi des paysages. D'ailleurs la duchesse était fort capable,
ajoutant à ces influences une recherche artiste, d'avoir choisi pour la
plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus
_Ile-de-France_, le plus _Champenoise_, puisque, sinon tout à fait au
degré de sa belle-soeur Marsantes, elle n'usait guère que du pur
vocabulaire dont eût pu se servir un vieil auteur français. Et quand on
était fatigué du composite et bigarré langage moderne, c'était, tout en
sachant qu'elle exprimait bien moins de choses, un grand repos d'écouter
la causerie de Mme de Guermantes,--presque le même, si l'on était seul
avec elle et qu'elle restreignît et clarifiât encore son flot, que celui
qu'on éprouve à entendre une vieille chanson. Alors en regardant, en
écoutant Mme de Guermantes, je voyais, prisonnier dans la perpétuelle et
quiète après-midi de ses yeux, un ciel d'Ile-de-France ou de Champagne
se tendre, bleuâtre, oblique, avec le même angle d'inclinaison qu'il
avait chez Saint-Loup.

Ainsi, par ces diverses formations, Mme de Guermantes exprimait à la
fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard,
la façon dont la duchesse de Broglie aurait pu goûter et blâmer Victor
Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif goût de la littérature
issue de Mérimée et de Meilhac. La première de ces formations me
plaisait mieux que la seconde, m'aidait davantage à réparer la déception
du voyage et de l'arrivée dans ce faubourg Saint-Germain, si différent
de ce que j'avais cru, mais je préférais encore la seconde à la
troisième. Or, tandis que Mme de Guermantes était Guermantes presque
sans le vouloir, son Pailleronisme, son goût pour Dumas fils étaient
réfléchis et voulus. Comme ce goût était à l'opposé du mien, elle
fournissait à mon esprit de la littérature quand elle me parlait du
faubourg Saint-Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement
faubourg Saint-Germain que quand elle me parlait littérature.

Émue par les derniers vers, Mme d'Arpajon s'écria:

--Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière! Monsieur, il faudra que
vous m'écriviez cela sur mon éventail, dit-elle à M. de Guermantes.

--Pauvre femme, elle me fait de la peine! dit la princesse de Parme à
Mme de Guermantes.

--Non, que madame ne s'attendrisse pas, elle n'a que ce qu'elle mérite.

--Mais... pardon de vous dire cela à vous... cependant elle l'aime
vraiment!

--Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu'elle l'aime
comme elle croit en ce moment qu'elle cite du Victor Hugo parce qu'elle
dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton
mélancolique, personne plus que moi ne serait touchée par un sentiment
vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une scène
terrible à Basin. Votre Altesse croit peut-être que c'était parce qu'il
en aime d'autres, parce qu'il ne l'aime plus; pas du tout, c'était parce
qu'il ne veut pas présenter ses fils au Jockey! Madame trouve-t-elle que
ce soit d'une amoureuse? Non! Je vous dirai plus, ajouta Mme de
Guermantes avec précision, c'est une personne d'une rare insensibilité.

Cependant c'est l'oeil brillant de satisfaction que M. de Guermantes
avait écouté sa femme parler de Victor Hugo à «brûle-pourpoint» et en
citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l'agacer souvent, dans
des moments comme ceux-ci il était fier d'elle. «Oriane est vraiment
extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne
pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor
Hugo. Sur quelque sujet qu'on l'entreprenne, elle est prête, elle peut
tenir tête aux plus savants. Ce jeune homme doit être subjugué.

--Mais changeons de conversation, ajouta Mme de Guermantes, parce
qu'elle est très susceptible. Vous devez me trouver bien démodée,
reprit-elle en s'adressant à moi, je sais qu'aujourd'hui c'est considéré
comme une faiblesse d'aimer les idées en poésie, la poésie où il y a une
pensée.

--C'est démodé? dit la princesse de Parme avec le léger saisissement que
lui causait cette vague nouvelle à laquelle elle ne s'attendait pas,
bien qu'elle sût que la conversation de la duchesse de Guermantes lui
réservât toujours ces chocs successifs et délicieux, cet essoufflant
effroi, cette saine fatigue après lesquels elle pensait instinctivement
à la nécessité de prendre un bain de pieds dans une cabine et de marcher
vite pour «faire la réaction».

--Pour ma part, non, Oriane, dit Mme de Brissac, je n'en veux pas à
Victor Hugo d'avoir des idées, bien au contraire, mais de les chercher
dans ce qui est monstrueux. Au fond c'est lui qui nous a habitués au
laid en littérature. Il y a déjà bien assez de laideurs dans la vie.
Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons? Un
spectacle pénible dont nous nous détournerions dans la vie, voilà ce qui
attire Victor Hugo.

--Victor Hugo n'est pas aussi réaliste que Zola, tout de même? demanda
la princesse de Parme. Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans
le visage de M. de Beautreillis. L'antidreyfusisme du général était trop
profond pour qu'il cherchât à l'exprimer. Et son silence bienveillant
quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la même
délicatesse qu'un prêtre montre en évitant de vous parler de vos devoirs
religieux, un financier en s'appliquant à ne pas recommander les
affaires qu'il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous
donnant pas de coups de poings.

--Je sais que vous êtes parent de l'amiral Jurien de la Gravière, me dit
d'un air entendu Mme de Varambon, la dame d'honneur de la princesse de
Parme, femme excellente mais bornée, procurée à la princesse de Parme
jadis par la mère du duc. Elle ne m'avait pas encore adressé la parole
et je ne pus jamais dans la suite, malgré les admonestations de la
princesse de Parme et mes propres protestations, lui ôter de l'esprit
l'idée que je n'avais quoi que ce fût à voir avec l'amiral académicien,
lequel m'était totalement inconnu. L'obstination de la dame d'honneur de
la princesse de Parme à voir en moi un neveu de l'amiral Jurien de la
Gravière avait en soi quelque chose de vulgairement risible. Mais
l'erreur qu'elle commettait n'était que le type excessif et desséché de
tant d'erreurs plus légères, mieux nuancées, involontaires ou voulues,
qui accompagnent notre nom dans la «fiche» que le monde établit
relativement à nous. Je me souviens qu'un ami des Guermantes, ayant
vivement manifesté son désir de me connaître, me donna comme raison que
je connaissais très bien sa cousine, Mme de Chaussegros, «elle est
charmante, elle vous aime beaucoup». Je me fis un scrupule, bien vain,
d'insister sur le fait qu'il y avait erreur, que je ne connaissais pas
Mme de Chaussegros. «Alors c'est sa soeur que vous connaissez, c'est la
même chose. Elle vous a rencontré en Écosse.» Je n'étais jamais allé en
Écosse et pris la peine inutile d'en avertir par honnêteté mon
interlocuteur. C'était Mme de Chaussegros elle-même qui avait dit me
connaître, et le croyait sans doute de bonne foi, à la suite d'une
confusion première, car elle ne cessa jamais plus de me tendre la main
quand elle m'apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je
fréquentais était exactement celui de Mme de Chaussegros, mon humilité
ne rimait à rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros était,
littéralement, une erreur, mais, au point de vue social, un équivalent
de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune
homme que j'étais. L'ami des Guermantes eut donc beau ne me dire que des
choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me suréleva (au point de
vue mondain) dans l'idée qu'il continua à se faire de moi. Et somme
toute, pour ceux qui ne jouent pas la comédie, l'ennui de vivre toujours
dans le même personnage est dissipé un instant, comme si l'on montait
sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une idée
fausse, croit que nous sommes liés avec une dame que nous ne connaissons
pas et que nous sommes notés pour avoir connue au cours d'un charmant
voyage que nous n'avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et
aimables quand elles n'ont pas l'inflexible rigidité de celle que
commettait et commit toute sa vie, malgré mes dénégations, l'imbécile
dame d'honneur de Mme de Parme, fixée pour toujours à la croyance que
j'étais parent de l'ennuyeux amiral Jurien de la Gravière. «Elle n'est
pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de
libations, je la crois légèrement sous l'influence de Bacchus.» En
réalité Mme de Varambon n'avait bu que de l'eau, mais le duc aimait à
placer ses locutions favorites. «Mais Zola n'est pas un réaliste,
madame! c'est un poète!» dit Mme de Guermantes, s'inspirant des études
critiques qu'elle avait lues dans ces dernières années et les adaptant à
son génie personnel. Agréablement bousculée jusqu'ici, au cours du bain
d'esprit, un bain agité pour elle, qu'elle prenait ce soir, et qu'elle
jugeait devoir lui être particulièrement salutaire, se laissant porter
par les paradoxes qui déferlaient l'un après l'autre, devant celui-ci,
plus énorme que les autres, la princesse de Parme sauta par peur d'être
renversée. Et ce fut d'une voix entrecoupée, comme si elle perdait sa
respiration, qu'elle dit:

--Zola un poète!

--Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de
suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu'il
touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu'à ce qui... porte
bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense; il a le fumier épique!
C'est l'Homère de la vidange! Il n'a pas assez de majuscules pour écrire
le mot de Cambronne.

Malgré l'extrême fatigue qu'elle commençait à éprouver, la princesse
était ravie, jamais elle ne s'était sentie mieux. Elle n'aurait pas
échangé contre un séjour à Schoenbrunn, la seule chose pourtant qui la
flattât, ces divins dîners de Mme de Guermantes rendus tonifiants par
tant de sel.

--Il l'écrit avec un grand C, s'écria Mme d'Arpajon.

--Plutôt avec un grand M, je pense, ma petite, répondit Mme de
Guermantes, non sans avoir échangé avec son mari un regard gai qui
voulait dire: «Est-elle assez idiote!»

--Tenez, justement, me dit Mme de Guermantes en attachant sur moi un
regard souriant et doux et parce qu'en maîtresse de maison accomplie
elle voulait, sur l'artiste qui m'intéressait particulièrement, laisser
paraître son savoir et me donner au besoin l'occasion de faire montre du
mien, tenez, me dit-elle en agitant légèrement son éventail de plumes
tant elle était conscience à ce moment-là qu'elle exerçait pleinement
les devoirs de l'hospitalité et, pour ne manquer à aucun, faisant signe
aussi qu'on me redonnât des asperges sauce mousseline, tenez, je crois
justement que Zola a écrit une étude sur Elstir, ce peintre dont vous
avez été regarder quelques tableaux tout à l'heure, les seuls du reste
que j'aime de lui, ajouta-t-elle. En réalité, elle détestait la peinture
d'Elstir, mais trouvait d'une qualité unique tout ce qui était chez
elle. Je demandai à M. de Guermantes s'il savait le nom du monsieur qui
figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que
j'avais reconnu pour le même dont les Guermantes possédaient tout à côté
le portrait d'apparat, datant à peu près de cette même période où la
personnalité d'Elstir n'était pas encore complètement dégagée et
s'inspirait un peu de Manet. «Mon Dieu, me répondit-il, je sais que
c'est un homme qui n'est pas un inconnu ni un imbécile dans sa
spécialité, mais je suis brouillé avec les noms. Je l'ai là sur le bout
de la langue, monsieur... monsieur... enfin peu importe, je ne sais
plus. Swann vous dirait cela, c'est lui qui a fait acheter ces machines
à Mme de Guermantes, qui est toujours trop aimable, qui a toujours trop
peur de contrarier si elle refuse quelque chose; entre nous, je crois
qu'il nous a collé des croûtes. Ce que je peux vous dire, c'est que ce
monsieur est pour M. Elstir une espèce de Mécène qui l'a lancé, et l'a
souvent tiré d'embarras en lui commandant des tableaux. Par
reconnaissance--si vous appelez cela de la reconnaissance, ça dépend des
goûts--il l'a peint dans cet endroit-là où avec son air endimanché il
fait un assez drôle d'effet. Ça peut être un pontife très calé, mais il
ignore évidemment dans quelles circonstances on met un chapeau haut de
forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a
l'air d'un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous
me semblez tout à fait féru de ces tableaux. Si j'avais su ça, je me
serais tuyauté pour vous répondre. Du reste, il n'y a pas lieu de se
mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. Elstir que
s'il s'agissait de la _Source_ d'Ingres ou des _Enfants d'Édouard_ de
Paul Delaroche. Ce qu'on apprécie là dedans, c'est que c'est finement
observé, amusant, parisien, et puis on passe. Il n'y a pas besoin d'être
un érudit pour regarder ça. Je sais bien que ce sont de simples
pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaillé. Swann avait
le toupet de vouloir nous faire acheter une _Botte d'Asperges_. Elles
sont même restées ici quelques jours. Il n'y avait que cela dans le
tableau, une botte d'asperges précisément semblables à celles que vous
êtes en train d'avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges
de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une
botte d'asperges! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs! Je
l'ai trouvée roide. Dès qu'à ces choses-là il ajoute des personnages,
cela a un côté canaille, pessimiste, qui me déplaît. Je suis étonné de
voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer cela.»

--Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la duchesse
qui n'aimait pas qu'on dépréciât ce que ses salons contenaient. Je suis
loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d'Elstir. Il y
a à prendre et à laisser. Mais ce n'est toujours pas sans talent. Et il
faut avouer que ceux que j'ai achetés sont d'une beauté rare.

--Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois la petite étude de M.
Vibert que nous avons vue à l'Exposition des aquarellistes. Ce n'est
rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y
a de l'esprit jusqu'au bout des ongles: ce missionnaire décharné, sale,
devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c'est tout un
petit poème de finesse et même de profondeur.

--Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L'homme
est agréable.

--Il est intelligent, dit le duc, on est étonné, quand on cause avec
lui, que sa peinture soit si vulgaire.

--Il est plus qu'intelligent, il est même assez spirituel, dit la
duchesse de l'air entendu et dégustateur d'une personne qui s'y connaît.

--Est-ce qu'il n'avait pas commencé un portrait de vous, Oriane? demanda
la princesse de Parme.

--Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n'est pas
cela qui fera passer son nom à la postérité. C'est une horreur, Basin
voulait le détruire. Cette phrase-là, Mme de Guermantes la disait
souvent. Mais d'autres fois, son appréciation était autre: «Je n'aime
pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de moi.» L'un
de ces jugements s'adressait d'habitude aux personnes qui parlaient à la
duchesse de son portrait, l'autre à ceux qui ne lui en parlaient pas et
à qui elle désirait en apprendre l'existence. Le premier lui était
inspiré par la coquetterie, le second par la vanité.

--Faire une horreur avec un portrait de vous! Mais alors ce n'est pas un
portrait, c'est un mensonge: moi qui sais à peine tenir un pinceau, il
me semble que si je vous peignais, rien qu'en représentant ce que je
vois je ferais un chef-d'oeuvre, dit naïvement la princesse de Parme.

--Il me voit probablement comme je me vois, c'est-à-dire dépourvue
d'agrément, dit Mme de Guermantes avec le regard à la fois mélancolique,
modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire paraître autre
que ne l'avait montrée Elstir.

--Ce portrait ne doit pas déplaire à Mme de Gallardon, dit le duc.

--Parce qu'elle ne s'y connaît pas en peinture? demanda la princesse de
Parme qui savait que Mme de Guermantes méprisait infiniment sa cousine.
Mais c'est une très bonne femme n'est-ce pas? Le duc prit un air
d'étonnement profond. «Mais voyons, Basin, vous ne voyez pas que la
princesse se moque de vous (la princesse n'y songeait pas). Elle sait
aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille _poison_», reprit
Mme de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement limité à toutes
ces vieilles expressions, était savoureux comme ces plats possibles à
découvrir dans les livres délicieux de Pampille, mais dans la réalité
devenus si rares, où les gelées, le beurre, le jus, les quenelles sont
authentiques, ne comportent aucun alliage, et même où on fait venir le
sel des marais salants de Bretagne: à l'accent, au choix des mots on
sentait que le fond de conversation de la duchesse venait directement de
Guermantes. Par là, la duchesse différait profondément de son neveu
Saint-Loup, envahi par tant d'idées et d'expressions nouvelles; il est
difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et la nostalgie de
Baudelaire, d'écrire le français exquis d'Henri IV, de sorte que la
pureté même du langage de la duchesse était un signe de limitation, et
qu'en elle, et l'intelligence et la sensibilité étaient restées fermées
à toutes les nouveautés. Là encore l'esprit de Mme de Guermantes me
plaisait justement par ce qu'il excluait (et qui composait précisément
la matière de ma propre pensée) et tout ce qu'à cause de cela même il
avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples qu'aucune
épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n'ont altérée.
Son esprit d'une formation si antérieure au mien, était pour moi
l'équivalent de ce que m'avait offert la démarche des jeunes filles de
la petite bande au bord de la mer. Mme de Guermantes m'offrait,
domestiquée et soumise par l'amabilité, par le respect envers les
valeurs spirituelles, l'énergie et le charme d'une cruelle petite fille
de l'aristocratie des environs de Combray, qui, dès son enfance, montait
à cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l'oeil aux lapins et,
aussi bien qu'elle était restée une fleur de vertu, aurait pu, tant elle
avait les mêmes élégances, pas mal d'années auparavant, être la plus
brillante maîtresse du prince de Sagan. Seulement elle était incapable
de comprendre ce que j'avais cherché en elle--le charme du nom de
Guermantes--et le petit peu que j'y avais trouvé, un reste provincial de
Guermantes. Nos relations étaient-elles fondées sur un malentendu qui ne
pouvait manquer de se manifester dès que mes hommages, au lieu de
s'adresser à la femme relativement supérieure qu'elle se croyait être,
iraient vers quelque autre femme aussi médiocre et exhalant le même
charme involontaire? Malentendu si naturel et qui existera toujours
entre un jeune homme rêveur et une femme du monde, mais qui le trouble
profondément, tant qu'il n'a pas encore reconnu la nature de ses
facultés d'imagination et n'a pas pris son parti des déceptions
inévitables qu'il doit éprouver auprès des êtres, comme au théâtre, en
voyage et même en amour. M. de Guermantes ayant déclaré (suite aux
asperges d'Elstir et à celles qui venaient d'être servies après le
poulet financière) que les asperges vertes poussées à l'air et qui,
comme dit si drôlement l'auteur exquis qui signe E. de
Clermont-Tonnerre, «n'ont pas la rigidité impressionnante de leurs
soeurs» devraient être mangées avec des oeufs: «Ce qui plaît aux uns
déplaît aux autres, et _vice versa_», répondit M. de Bréauté. Dans la
province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin
régal que des oeufs d'ortolan complètement pourris.» M. de Bréauté,
auteur d'une étude sur les Mormons, parue dans la _Revue des
Deux-Mondes_, ne fréquentait que les milieux les plus aristocratiques,
mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom
d'intelligence. De sorte qu'à sa présence, du moins assidue, chez une
femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il prétendait
détester le monde et assurait séparément à chaque duchesse que c'était à
cause de son esprit et de sa beauté qu'il la recherchait. Toutes en
étaient, persuadées. Chaque fois que, la mort dans l'âme, il se
résignait à aller à une grande soirée chez la princesse de Parme, il les
convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi
qu'au milieu d'un cercle intime. Pour que sa réputation d'intellectuel
survécût à sa mondanité, appliquant certaines maximes de l'esprit des
Guermantes, il partait avec des dames élégantes faire de longs voyages
scientifiques à l'époque des bals, et quand une personne snob, par
conséquent sans situation encore, commençait à aller partout, il mettait
une obstination féroce à ne pas vouloir la connaître, à ne pas se
laisser présenter. Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais
faisait croire aux naïfs, c'est-à-dire à tout le monde, qu'il en était
exempt. «Babal sait toujours tout! s'écria la duchesse de Guermantes. Je
trouve charmant un pays où on veut être sûr que votre crémier vous vende
des oeufs bien pourris, des oeufs de l'année de la comète. Je me vois
d'ici y trempant ma mouillette beurrée. Je dois dire que cela arrive
chez la tante Madeleine (Mme de Villeparisis) qu'on serve des choses en
putréfaction, même des oeufs (et comme Mme d'Arpajon se récriait): Mais
voyons, Phili, vous le savez aussi bien que moi. Le poussin est déjà
dans l'oeuf. Je ne sais même pas comment ils ont la sagesse de s'y tenir.
Ce n'est pas une omelette, c'est un poulailler, mais au moins ce n'est
pas indiqué sur le menu. Vous avez bien fait de ne pas venir dîner
avant-hier, il y avait une barbue à l'acide phénique! Ça n'avait pas
l'air d'un service de table, mais d'un service de contagieux. Vraiment
Norpois pousse la fidélité jusqu'à l'héroïsme: il en a repris!»

--Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette
sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom
israélite l'air plus étranger, ne prononça pas le _ch_ de Bloch comme un
_k_, mais comme dans _hoch_ en allemand) qui avait dit de je ne sais
plus quel _poite_ (poète) qu'il était sublime. Châtellerault avait beau
casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les
coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme assise tout
contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il ne se rendait
pas compte qu'il agaçait notre tante avec ses «sublimes» donnés en
veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n'a pas sa langue dans
sa poche, lui a riposté: «Hé, monsieur, que garderez-vous alors pour M.
de Bossuet.» (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre,
monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.)
C'était à payer sa place.

--Et qu'a répondu ce M. Bloch? demanda distraitement Mme de Guermantes,
qui, à court d'originalité à ce moment-là, crut devoir copier la
prononciation germanique de son mari.

--Ah! je vous assure que M. Bloch n'a pas demandé son reste, il court
encore.

--Mais oui, je me rappelle très bien vous avoir vu ce jour-là, me dit
d'un ton marqué Mme de Guermantes, comme si de sa part ce souvenir avait
quelque chose qui dût beaucoup me flatter. C'est toujours très
intéressant chez ma tante. A la dernière soirée où je vous ai justement
rencontré, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a passé
près de nous n'était pas François Coppée. Vous devez savoir tous les
noms, me dit-elle avec une envie sincère pour mes relations poétiques et
aussi par amabilité à mon «égard», pour poser davantage aux yeux de ses
invités un jeune homme aussi versé dans la littérature. J'assurai à la
duchesse que je n'avais vu aucune figure célèbre à la soirée de Mme de
Villeparisis. «Comment! me dit étourdiment Mme de Guermantes, avouant
par là que son respect pour les gens de lettres et son dédain du monde
étaient plus superficiels qu'elle ne disait et peut-être même qu'elle ne
croyait, comment! il n'y avait pas de grands écrivains! Vous m'étonnez,
il y avait pourtant des têtes impossibles!» Je me souvenais très bien de
ce soir-là, à cause d'un incident absolument insignifiant. Mme de
Villeparisis avait présenté Bloch à Mme Alphonse de Rothschild, mais mon
camarade n'avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à une
vieille Anglaise un peu folle, n'avait répondu que par monosyllabes aux
prolixes paroles de l'ancienne Beauté quand Mme de Villeparisis, la
présentant à quelqu'un d'autre, avait prononcé, très distinctement cette
fois: «la baronne Alphonse de Rothschild». Alors étaient entrées
subitement dans les artères de Bloch et d'un seul coup tant d'idées de
millions et de prestige, lesquelles eussent dû être prudemment
subdivisées, qu'il avait eu comme un coup au coeur, un transport au
cerveau et s'était écrié en présence de l'aimable vieille dame: «Si
j'avais su!» exclamation dont la stupidité l'avait empêché de dormir
pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d'intérêt, mais je m'en
souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d'une
émotion exceptionnelle, on dit ce que l'on pense. «Je crois que Mme de
Villeparisis n'est pas absolument... morale», dit la princesse de Parme,
qui savait qu'on n'allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce
que celle-ci venait de dire, voyait qu'on pouvait en parler librement.
Mais Mme de Guermantes ayant l'air de ne pas approuver, elle ajouta:

--Mais à ce degré-là, l'intelligence fait tout passer.

--Mais vous vous faites de ma tante l'idée qu'on s'en fait généralement,
répondit la duchesse, et qui est, en somme, très fausse. C'est justement
ce que me disait Mémé pas plus tard qu'hier. Elle rougit, un souvenir
inconnu de moi embua ses yeux. Je fis la supposition que M. de Charlus
lui avait demandé de me désinviter, comme il m'avait fait prier par
Robert de ne pas aller chez elle. J'eus l'impression que la
rougeur--d'ailleurs incompréhensible pour moi--qu'avait eue le duc en
parlant à un moment de son frère ne pouvait pas être attribuée à la même
cause: «Ma pauvre tante! elle gardera la réputation d'une personne de
l'ancien régime, d'un esprit éblouissant et d'un dévergondage effréné.
Il n'y a pas d'intelligence plus bourgeoise, plus sérieuse, plus terne;
elle passera pour une protectrice des arts, ce qui veut dire qu'elle a
été la maîtresse d'un grand peintre, mais il n'a jamais pu lui faire
comprendre ce que c'était qu'un tableau; et quant à sa vie, bien loin
d'être une personne dépravée, elle était tellement faite pour le
mariage, elle était tellement née conjugale, que n'ayant pu conserver un
époux, qui était du reste une canaille, elle n'a jamais eu une liaison
qu'elle n'ait pris aussi au sérieux que si c'était une union légitime,
avec les mêmes susceptibilités, les mêmes colères, la même fidélité.
Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincères, il y a en somme
plus d'amants que de maris inconsolables.»

--Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère Palamède dont
vous êtes en train de parler; il n'y a pas de maîtresse qui puisse rêver
d'être pleurée comme l'a été cette pauvre Mme de Charlus.

--Ah! répondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de ne pas être
tout à fait de son avis. Tout le monde n'aime pas être pleuré de la même
manière, chacun a ses préférences.

--Enfin il lui a voué un vrai culte depuis sa mort. Il est vrai qu'on
fait quelquefois pour les morts des choses qu'on n'aurait pas faites
pour les vivants.

--D'abord, répondit Mme de Guermantes sur un ton rêveur qui contrastait
avec son intention gouailleuse, on va à leur enterrement, ce qu'on ne
fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d'un air
malicieux M. de Bréauté comme pour le provoquer à rire de l'esprit de la
duchesse. «Mais enfin j'avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que
la manière dont je souhaiterais d'être pleurée par un homme que
j'aimerais, n'est pas celle de mon beau-frère.» La figure du duc se
rembrunit. Il n'aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à
travers, surtout sur M. de Charlus. «Vous êtes difficile. Son regret a
édifié tout le monde», dit-il d'un ton rogue. Mais la duchesse avait
avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui
vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l'irriter: «Eh bien, non,
qu'est-ce que vous voulez, c'est édifiant, je ne dis pas, il va tous
les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à
déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une
grand'mère, comme une soeur. Ce n'est pas un deuil de mari. Il est vrai
que c'était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial.» M. de
Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une
immobilité terrible des prunelles toutes chargées. «Ce n'est pas pour
dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre parenthèses, n'était pas libre ce
soir, reprit la duchesse, je reconnais qu'il est bon comme personne, il
est délicieux, il a une délicatesse, un coeur comme les hommes n'en ont
pas généralement. C'est un coeur de femme, Mémé!»

--Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de Guermantes,
Mémé n'a rien d'efféminé, personne n'est plus viril que lui.

--Mais je ne vous dis pas qu'il soit efféminé le moins du monde.
Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah! celui-là, dès
qu'il croit qu'on veut toucher à son frère..., ajouta-t-elle en se
tournant vers la princesse de Parme.

--C'est très gentil, c'est délicieux à entendre. Il n'y a rien de si
beau que deux frères qui s'aiment, dit la princesse de Parme, comme
l'auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir à une
famille princière, et à une famille par le sang, par l'esprit fort
populaire.

--Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse, j'ai
vu hier votre neveu Saint-Loup; je crois qu'il voudrait vous demander un
service. Le duc de Guermantes fronça son sourcil jupitérien. Quand il
n'aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s'en
chargeât, sachant que cela reviendrait au même et que les personnes à
qui la duchesse avait été obligée de le demander l'inscriraient au débit
commun de ménage, tout aussi bien que s'il avait été demandé par le mari
seul.

--Pourquoi ne me l'a-t-il pas demandé lui-même? dit la duchesse, il est
resté deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu'il a pu être ennuyeux.
Il ne serait pas plus stupide qu'un autre s'il avait eu, comme tant de
gens du monde, l'intelligence de savoir rester bête. Seulement, c'est ce
badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence
ouverte... ouverte à toutes les choses qu'il ne comprend pas. Il vous
parle du Maroc, c'est affreux.

--Il ne veut pas y retourner, à cause de Rachel, dit le prince de Foix.

--Mais puisqu'ils ont rompu, interrompit M. de Bréauté.

--Ils ont si peu rompu que je l'ai trouvée il y a deux jours dans la
garçonnière de Robert; ils n'avaient pas l'air de gens brouillés, je
vous assure, répondit le prince de Foix qui aimait à répandre tous les
bruits pouvant faire manquer un mariage à Robert et qui d'ailleurs
pouvait être trompé par les reprises intermittentes d'une liaison en
effet finie.

--Cette Rachel m'a parlé de vous, je la vois comme ça en passant le
matin aux Champs-Élysées, c'est une espèce d'évaporée comme vous dites,
ce que vous appelez une dégrafée, une sorte de «Dame aux Camélias», au
figuré bien entendu.

Ce discours m'était tenu par le prince Von qui tenait à avoir l'air au
courant de la littérature française et des finesses parisiennes.

--Justement c'est à propos du Maroc... s'écria la princesse saisissant
précipitamment ce joint.

--Qu'est-ce qu'il peut vouloir pour le Maroc? demanda sévèrement M. de
Guermantes; Oriane ne peut absolument rien dans cet ordre-là, il le sait
bien.

--Il croit qu'il a inventé la stratégie, poursuivit Mme de Guermantes,
et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce qui
n'empêche pas qu'il fait des pâtés dans ses lettres. L'autre jour, il a
dit qu'il avait mangé des pommes de terre _sublimes_, et qu'il avait
trouvé à louer une baignoire _sublime_.

--Il parle latin, enchérit le duc.

--Comment, latin? demanda la princesse.

--Ma parole d'honneur! que Madame demande à Oriane si j'exagère.

--Mais comment, madame, l'autre jour il a dit dans une seule phrase,
d'un seul trait: «Je ne connais pas d'exemple de _Sic transit gloria
mundi_ plus touchant»; je dis la phrase à Votre Altesse parce qu'après
vingt questions et en faisant appel à des _linguistes_, nous sommes
arrivés à la reconstituer, mais Robert a jeté cela sans reprendre
haleine, on pouvait à peine distinguer qu'il y avait du latin là dedans,
il avait l'air d'un personnage du _Malade imaginaire_! Et tout ça
s'appliquait à la mort de l'impératrice d'Autriche!

--Pauvre femme! s'écria la princesse, quelle délicieuse créature
c'était.

--Oui, répondit la duchesse, un peu folle, un peu insensée, mais c'était
une très bonne femme, une gentille folle très aimable, je n'ai seulement
jamais compris pourquoi elle n'avait jamais acheté un râtelier qui tînt,
le sien se décrochait toujours avant la fin de ses phrases et elle était
obligée de les interrompre pour ne pas l'avaler.

--Cette Rachel m'a parlé de vous, elle m'a dit que le petit Saint-Loup
vous adorait, vous préférait même à elle, me dit le prince Von, tout en
mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire perpétuel
découvrait toutes les dents.

--Mais alors elle doit être jalouse de moi et me détester, répondis-je.

--Pas du tout, elle m'a dit beaucoup de bien de vous. La maîtresse du
prince de Foix serait peut-être jalouse s'il vous préférait à elle. Vous
ne comprenez pas? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela.

--Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus à onze heures.

--Tiens, il m'a fait demander hier de venir dîner ce soir, mais de ne
pas venir après onze heures moins le quart. Mais si vous tenez à aller
chez lui, venez au moins avec moi jusqu'au Théâtre-Français, vous serez
dans la périphérie, dit le prince qui croyait sans doute que cela
signifiait «à proximité» ou peut-être «le centre».

Mais ses yeux dilatés dans sa grosse et belle figure rouge me firent
peur et je refusai en disant qu'un ami devait venir me chercher. Cette
réponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reçut sans doute une
impression différente, car jamais il ne m'adressa plus la parole.

«Il faut justement que j'aille voir la reine de Naples, quel chagrin
elle doit avoir!» dit, ou du moins me parut avoir dit, la princesse de
Parme. Car ces paroles ne m'étaient arrivées qu'indistinctes à travers
celles, plus proches, que m'avait adressées pourtant fort bas le prince
Von, qui avait craint sans doute, s'il parlait plus haut, d'être entendu
de M. de Foix.

--Ah! non, répondit la duchesse, ça, je crois qu'elle n'en a aucun.

--Aucun? vous êtes toujours dans les extrêmes, Oriane, dit M. de
Guermantes reprenant son rôle de falaise qui, en s'opposant à la vague,
la force à lancer plus haut son panache d'écume.

--Basin sait encore mieux que moi que je dis la vérité, répondit la
duchesse, mais il se croit obligé de prendre des airs sévères à cause de
votre présence et il a peur que je vous scandalise.

--Oh! non, je vous en prie, s'écria la princesse de Parme, craignant
qu'à cause d'elle on n'altérât en quelque chose ces délicieux mercredis
de la duchesse de Guermantes, ce fruit défendu auquel la reine de Suède
elle-même n'avait pas encore eu le droit de goûter.

--Mais c'est à lui-même qu'elle a répondu, comme il lui disait, d'un
air banalement triste: Mais la reine est en deuil; de qui donc? est-ce
un chagrin pour votre Majesté? «Non, ce n'est pas un grand deuil, c'est
un petit deuil, un tout petit deuil, c'est ma soeur.» La vérité c'est
qu'elle est enchantée comme cela, Basin le sait très bien, elle nous a
invités à une fête le jour même et m'a donné deux perles. Je voudrais
qu'elle perdît une soeur tous les jours! Elle ne pleure pas la mort de sa
soeur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme Robert,
que _sic transit_, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie,
quoiqu'elle sût très bien.

D'ailleurs Mme de Guermantes faisait seulement en ceci de l'esprit, et
du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse d'Alençon, morte
tragiquement aussi, avait un grand coeur et a sincèrement pleuré les
siens. Mme de Guermantes connaissait trop les nobles soeurs bavaroises,
ses cousines, pour l'ignorer.

--Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de Parme
en saisissant à nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien
involontairement comme une perche Mme de Guermantes. Je crois que vous
connaissez le général de Monserfeuil.

--Très peu, répondit la duchesse qui était intimement liée avec cet
officier. La princesse expliqua ce que désirait Saint-Loup.

--Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre,
répondit, pour ne pas avoir l'air de refuser, la duchesse dont les
relations avec le général de Monserfeuil semblaient s'être rapidement
espacées depuis qu'il s'agissait de lui demander quelque chose. Cette
incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme:
«Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et puis vous
lui avez déjà demandé deux choses qu'il n'a pas faites. Ma femme a la
rage d'être aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour forcer la
princesse à retirer sa demande sans que cela pût faire douter de
l'amabilité de la duchesse et pour que Mme de Parme rejetât la chose sur
son propre caractère à lui, essentiellement quinteux. Robert pourrait
ce qu'il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce
qu'il veut, il le fait demander par nous, parce qu'il sait qu'il n'y a
pas de meilleure manière de faire échouer la chose. Oriane a trop
demandé de choses à Monserfeuil. Une demande d'elle maintenant, c'est
une raison pour qu'il refuse.»

--Ah! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse rien,
dit Mme de Parme.

--Naturellement, conclut le duc.

--Ce pauvre général, il a encore été battu aux élections, dit la
princesse de Parme pour changer de conversation.

--Oh! ce n'est pas grave, ce n'est que la septième fois, dit le duc qui,
ayant dû lui-même renoncer à la politique, aimait assez les insuccès
électoraux des autres.

--Il s'est consolé en voulant faire un nouvel enfant à sa femme.

--Comment! Cette pauvre Mme de Monserfeuil est encore enceinte, s'écria
la princesse.

--Mais parfaitement, répondit la duchesse, c'est le seul
_arrondissement_ où le pauvre général n'a jamais échoué.

Je ne devais plus cesser par la suite d'être continuellement invité,
fût-ce avec quelques personnes seulement, à ces repas dont je m'étais
autrefois figuré les convives comme les apôtres de la Sainte-Chapelle.
Ils se réunissaient là en effet, comme les premiers chrétiens, non pour
partager seulement une nourriture matérielle, d'ailleurs exquise, mais
dans une sorte de Cène sociale; de sorte qu'en peu de dîners j'assimilai
la connaissance de tous les amis de mes hôtes, amis auxquels ils me
présentaient avec une nuance de bienveillance si marquée (comme
quelqu'un qu'ils auraient de tout temps paternellement préféré), qu'il
n'est pas un d'entre eux qui n'eût cru manquer au duc et à la duchesse
s'il avait donné un bal sans me faire figurer sur sa liste, et en même
temps, tout en buvant un des Yquem que recelaient les caves des
Guermantes, je savourais des ortolans accommodés selon les différentes
recettes que le duc élaborait et modifiait prudemment. Cependant, pour
qui s'était déjà assis plus d'une fois à la table mystique, la
manducation de ces derniers n'était pas indispensable. De vieux amis de
M. et de Mme de Guermantes venaient les voir après dîner, «en
cure-dents» aurait dit Mme Swann, sans être attendus, et prenaient
l'hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, l'été un verre
d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On
n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin,
que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres
rafraîchissements eût semblé dénaturer la tradition, de même qu'un grand
raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a une
comédie ou de la musique. Il faut qu'on soit censé venir simplement--y
eût-il cinq cents personnes--faire une visite à la princesse de
Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus à
l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite,
de poire cuite. Je pris en inimitié, à cause de cela, le prince
d'Agrigente qui, comme tous les gens dépourvus d'imagination, mais non
d'avarice, s'émerveillent de ce que vous buvez et vous demandent la
permission d'en prendre un peu. De sorte que chaque fois M. d'Agrigente,
en diminuant ma ration, gâtait mon plaisir. Car ce jus de fruit n'est
jamais en assez grande quantité pour qu'il désaltère. Rien ne lasse
moins que cette transposition en saveur, de la couleur d'un fruit,
lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs. Empourpré
comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le zéphir
sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte
à goutte, et M. d'Agrigente m'empêchait, régulièrement, de m'en
rassasier. Malgré ces compotes, l'orangeade traditionnelle subsista
comme le tilleul. Sous ces modestes espèces, la communion sociale n'en
avait pas moins lieu. En cela, sans doute, les amis de M. et de Mme de
Guermantes étaient tout de même, comme je me les étais d'abord figurés,
restés plus différents que leur aspect décevant ne m'eût porté à le
croire. Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en même
temps que l'invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable.
Or, ce ne pouvait être par snobisme, étant eux-mêmes d'un rang auquel
nul autre n'était supérieur; ni par amour du luxe: ils l'aimaient
peut-être, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu en
connaître un splendide, car, ces mêmes soirs, la femme charmante d'un
richissime financier eût tout fait pour les avoir à des chasses
éblouissantes qu'elle donnerait pendant deux jours pour le roi
d'Espagne. Ils avaient refusé néanmoins et étaient venus à tout hasard
voir si Mme de Guermantes était chez elle. Ils n'étaient même pas
certains de trouver là des opinions absolument conformes aux leurs, ou
des sentiments spécialement chaleureux; Mme de Guermantes lançait
parfois sur l'affaire Dreyfus, sur la République, sur les lois
antireligieuses, ou même, à mi-voix, sur eux-mêmes, sur leurs
infirmités, sur le caractère ennuyeux de leur conversation, des
réflexions qu'ils devaient faire semblant de ne pas remarquer. Sans
doute, s'ils gardaient là leurs habitudes, était-ce par éducation
affinée du gourmet mondain, par claire connaissance de la parfaite et
première qualité du mets social, au goût familier, rassurant et sapide,
sans mélange, non frelaté, dont ils savaient l'origine et l'histoire
aussi bien que celle qui la leur servait, restés plus «nobles» en cela
qu'ils ne le savaient eux-mêmes. Or, parmi ces visiteurs auxquels je fus
présenté après dîner, le hasard fit qu'il y eut ce général de
Monserfeuil dont avait parlé la princesse de Parme et que Mme de
Guermantes, du salon de qui il était un des habitués, ne savait pas
devoir venir ce soir-là. Il s'inclina devant moi, en entendant mon nom,
comme si j'eusse été président du Conseil supérieur de la guerre.
J'avais cru que c'était simplement par quelque inserviabilité foncière,
et pour laquelle le duc, comme pour l'esprit, sinon pour l'amour, était
le complice de sa femme, que la duchesse avait presque refusé de
recommander son neveu à M. de Monserfeuil. Et je voyais là une
indifférence d'autant plus coupable que j'avais cru comprendre par
quelques mots échappés à la princesse de Parme que le poste de Robert
était dangereux et qu'il était prudent de l'en faire changer. Mais ce
fut par la véritable méchanceté de Mme de Guermantes que je fus révolté
quand, la princesse de Parme ayant timidement proposé d'en parler
d'elle-même et pour son compte au général, la duchesse fit tout ce
qu'elle put pour en détourner l'Altesse.

--Mais Madame, s'écria-t-elle, Monserfeuil n'a aucune espèce de crédit
ni de pouvoir avec le nouveau gouvernement. Ce serait un coup d'épée
dans l'eau.

--Je crois qu'il pourrait nous entendre, murmura la princesse en
invitant la duchesse à parler plus bas.

--Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit sans
baisser la voix la duchesse, que le général entendit parfaitement.

--C'est que je crois que M. de Saint-Loup n'est pas dans un endroit très
rassurant, dit la princesse.

--Que voulez-vous, répondit la duchesse, il est dans le cas de tout le
monde, avec la différence que c'est lui qui a demandé à y aller. Et
puis, non, ce n'est pas dangereux; sans cela vous pensez bien que je
m'en occuperais. J'en aurais parlé à Saint-Joseph pendant le dîner. Il
est beaucoup plus influent, et d'un travailleur! Vous voyez, il est déjà
parti. Du reste ce serait moins délicat qu'avec celui-ci, qui a
justement trois de ses fils au Maroc et n'a pas voulu demander leur
changement; il pourrait objecter cela. Puisque Votre Altesse y tient,
j'en parlerai à Saint-Joseph... si je le vois, ou à Beautreillis. Mais
si je ne les vois pas, ne plaignez pas trop Robert. On nous a expliqué
l'autre jour où c'était. Je crois qu'il ne peut être nulle part mieux
que là.

«Quelle jolie fleur, je n'en avais jamais vu de pareille, il n'y a que
vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles!» dit la princesse de
Parme qui, de peur que le général de Monserfeuil n'eût entendu la
duchesse, cherchait à changer de conversation. Je reconnus une plante de
l'espèce de celles qu'Elstir avait peintes devant moi.

--Je suis enchantée qu'elle vous plaise; elles sont ravissantes,
regardez leur petit tour de cou de velours mauve; seulement, comme il
peut arriver à des personnes très jolies et très bien habillées, elles
ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgré cela, je les aime
beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c'est qu'elles vont mourir.

--Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupées, dit la
princesse.

--Non, répondit la duchesse en riant, mais ça revient au même, comme ce
sont des dames. C'est une espèce de plantes où les dames et les
messieurs ne se trouvent pas sur le même pied. Je suis comme les gens
qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela
je n'aurai pas de petits!

--Comme c'est curieux. Mais alors dans la nature...

--Oui! il y a certains insectes qui se chargent d'effectuer le mariage,
comme pour les souverains, par procuration, sans que le fiancé et la
fiancée se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je recommande à mon
domestique de mettre ma plante à la fenêtre le plus qu'il peut, tantôt
du côté cour, tantôt du côté jardin, dans l'espoir que viendra l'insecte
indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait
qu'il ait justement été voir une personne de la même espèce et d'un
autre sexe, et qu'il ait l'idée de venir mettre des cartes dans la
maison. Il n'est pas venu jusqu'ici, je crois que ma plante est toujours
digne d'être rosière, j'avoue qu'un peu plus de dévergondage me
plairait mieux. Tenez, c'est comme ce bel arbre qui est dans la cour, il
mourra sans enfants parce que c'est une espèce très rare dans nos pays.
Lui, c'est le vent qui est chargé d'opérer l'union, mais le mur est un
peu haut.

--En effet, dit M. de Bréauté, vous auriez dû le faire abattre de
quelques centimètres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des
opérations qu'il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille qu'il y
avait dans l'excellente glace que vous nous avez servie tout à l'heure,
duchesse, vient d'une plante qui s'appelle le vanillier. Celle-là
produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une
sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication.
Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu'au jour où un jeune
nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses,
est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l'idée,
à l'aide d'une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.

--Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s'écria la duchesse.

--Mais vous-même, Oriane, vous m'avez appris des choses dont je ne me
doutais pas, dit la princesse.

--Je dirai à Votre Altesse que c'est Swann qui m'a toujours beaucoup
parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait trop d'aller à
un thé ou à une matinée, nous partions pour la campagne et il me
montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup
plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On
n'avait jamais le temps d'aller bien loin. Maintenant qu'il y a
l'automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l'intervalle il a
fait lui-même un mariage encore beaucoup plus étonnant et qui rend tout
difficile. Ah! madame, la vie est une chose affreuse, on passe son temps
à faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on connaît
quelqu'un avec qui on pourrait aller en voir d'intéressantes, il faut
qu'il fasse le mariage de Swann. Placée entre le renoncement aux
promenades botaniques et l'obligation de fréquenter une personne
déshonorante, j'ai choisi la première de ces deux calamités. D'ailleurs,
au fond, il n'y aurait pas besoin d'aller si loin. Il paraît que, rien
que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de
choses inconvenantes que la nuit... dans le bois de Boulogne! Seulement
cela ne se remarque pas parce qu'entre fleurs cela se fait très
simplement, on voit une petite pluie orangée, ou bien une mouche très
poussiéreuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche avant
d'entrer dans une fleur. Et tout est consommé!

--La commode sur laquelle la plante est posée est splendide aussi, c'est
Empire, je crois, dit la princesse qui, n'étant pas familière avec les
travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la
signification des plaisanteries de la duchesse.

--N'est-ce pas, c'est beau? Je suis ravie que Madame l'aime, répondit la
duchesse. C'est une pièce magnifique. Je vous dirai que j'ai toujours
adoré le style Empire, même au temps où cela n'était pas à la mode. Je
me rappelle qu'à Guermantes je m'étais fait honnir de ma belle-mère
parce que j'avais dit de descendre du grenier tous les splendides
meubles Empire que Basin avait hérités des Montesquiou, et que j'en
avais meublé l'aile que j'habitais. M. de Guermantes sourit. Il devait
pourtant se rappeler que les choses s'étaient passées d'une façon fort
différente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes sur le
mauvais goût de sa belle-mère ayant été de tradition pendant le peu de
temps où le prince avait été épris de sa femme, à son amour pour la
seconde avait survécu un certain dédain pour l'infériorité d'esprit de
la première, dédain qui s'alliait d'ailleurs à beaucoup d'attachement et
de respect. «Les Iéna ont le même fauteuil avec incrustations de
Wetgwood, il est beau, mais j'aime mieux le mien, dit la duchesse du
même air d'impartialité que si elle n'avait possédé aucun de ces deux
meubles; je reconnais du reste qu'ils ont des choses merveilleuses que
je n'ai pas.» La princesse de Parme garda le silence. «Mais c'est vrai,
Votre Altesse ne connaît pas leur collection. Oh! elle devrait
absolument y venir une fois avec moi. C'est une des choses les plus
magnifiques de Paris, c'est un musée qui serait vivant.» Et comme cette
proposition était une des audaces les plus Guermantes de la duchesse,
parce que les Iéna étaient pour la princesse de Parme de purs
usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de
Guastalla, Mme de Guermantes en la lançant ainsi ne se retint pas (tant
l'amour qu'elle portait à sa propre originalité l'emportait encore sur
sa déférence pour la princesse de Parme) de jeter sur les autres
convives des regards amusés et souriants. Eux aussi s'efforçaient de
sourire, à la fois effrayés, émerveillés, et surtout ravis de penser
qu'ils étaient témoins de la «dernière» d'Oriane et pourraient la
raconter «tout chaud». Ils n'étaient qu'à demi stupéfaits, sachant que
la duchesse avait l'art de faire litière de tous les préjugés
Courvoisier pour une réussite de vie plus piquante et plus agréable.
N'avait-elle pas, au cours de ces dernières années, réuni à la princesse
Mathilde le duc d'Aumale qui avait écrit au propre frère de la princesse
la fameuse lettre: «Dans ma famille tous les hommes sont braves et
toutes les femmes sont chastes?» Or, les princes le restant même au
moment où ils paraissent vouloir oublier qu'ils le sont, le duc d'Aumale
et la princesse Mathilde s'étaient tellement plu chez Mme de Guermantes
qu'ils étaient ensuite allés l'un chez l'autre, avec cette faculté
d'oublier le passé que témoigna Louis XVIII quand il prit pour ministre
Fouché qui avait voté la mort de son frère. Mme de Guermantes
nourrissait le même projet de rapprochement entre la princesse Murat et
la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait aussi
embarrassée qu'auraient pu l'être les héritiers de la couronne des
Pays-Bas et de Belgique, respectivement prince d'Orange et duc de
Brabant, si on avait voulu leur présenter M. de Mailly Nesle, prince
d'Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d'abord la duchesse, à
qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier fût résolu à ignorer les
Iéna) avaient à grand'peine fini par faire aimer le style Empire,
s'écria:

--Madame, sincèrement, je ne peux pas vous dire à quel point vous
trouverez cela beau! J'avoue que le style Empire m'a toujours
impressionnée. Mais, chez les Iéna, là, c'est vraiment comme une
hallucination. Cette espèce, comment vous dire, de... reflux de
l'expédition d'Égypte, et puis aussi de remontée jusqu'à nous de
l'Antiquité, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui viennent
se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s'enroulent aux
candélabres, une Muse énorme qui vous tend un petit flambeau pour jouer
à la bouillotte ou qui est tranquillement montée sur votre cheminée et
s'accoude à votre pendule, et puis toutes les lampes pompéiennes, les
petits lits en bateau qui ont l'air d'avoir été trouvés sur le Nil et
d'où on s'attend à voir sortir Moïse, ces quadriges antiques qui
galopent le long des tables de nuit...

--On n'est pas très bien assis dans les meubles Empire, hasarda la
princesse.

--Non, répondit la duchesse, mais, ajouta Mme de Guermantes en insistant
avec un sourire, j'aime être mal assise sur ces sièges d'acajou
recouverts de velours grenat ou de soie verte. J'aime cet inconfort de
guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du grand
salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous
assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à la manière dont
on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire
peinte à fresque sur le mur. Mon époux va me trouver bien mauvaise
royaliste, mais je suis très mal pensante, vous savez, je vous assure
que chez ces gens-là on en arrive à aimer tous ces N, toutes ces
abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on n'a
pas été très gâté du côté gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de
couronnes qu'ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je
trouve que ça a un certain chic! Votre Altesse devrait...

--Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce
ne sera pas facile.

--Mais Madame verra que tout s'arrangera très bien. Ce sont de très
bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené Mme de Chevreuse, ajouta la
duchesse sachant la puissance de l'exemple, elle a été ravie. Le fils
est même très agréable... Ce que je vais dire n'est pas très convenable,
ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait
dormir--sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c'est que j'ai été
le voir une fois pendant qu'il était malade et couché. A côté de lui,
sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée,
ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des
espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes,--en
ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots
qu'elle avait l'air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le
fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la
princesse un regard doux, fixe et profond,--qu'avec les palmettes et la
couronne d'or qui était à côté, c'était émouvant; c'était tout à fait
l'arrangement du _jeune Homme et la Mort_ de Gustave Moreau (Votre
Altesse connaît sûrement ce chef-d'oeuvre). La princesse de Parme, qui
ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et
sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau.
Mais l'intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière
qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on
veut nous parler.

--Il est joli garçon, je crois? demanda-t-elle.

--Non, car il a l'air d'un tapir. Les yeux sont un peu ceux d'une reine
Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu'il serait un
peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et cela se
perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez mameluck.
On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann,
ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a été frappé de la
ressemblance de cette Sirène avec _la Mort_ de Gustave Moreau. Mais
d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus rapide et pourtant sérieux, afin
de faire rire davantage, il n'y a pas à nous frapper, car c'était un
rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.

--On dit qu'il est snob? demanda M. de Bréauté d'un air malveillant,
allumé et en attendant dans la réponse la même précision que s'il avait
dit: «On m'a dit qu'il n'avait que quatre doigts à la main droite,
est-ce vrai?»

--M...on Dieu, n...on, répondit Mme de Guermantes avec un sourire de
douce indulgence. Peut-être un tout petit peu snob d'apparence, parce
qu'il est extrêmement jeune, mais cela m'étonnerait qu'il le fût en
réalité, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme s'il y eût eu à
son avis incompatibilité absolue entre le snobisme et l'intelligence.
«Il est fin, je l'ai vu drôle», dit-elle encore en riant d'un air
gourmet et connaisseur, comme si porter le jugement de drôlerie sur
quelqu'un exigeait une certaine expression de gaîté, ou comme si les
saillies du duc de Guastalla lui revenaient à l'esprit en ce moment. «Du
reste, comme il n'est pas reçu, ce snobisme n'aurait pas à s'exercer»,
reprit-elle sans songer qu'elle n'encourageait pas beaucoup de la sorte
la princesse de Parme.

--Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l'appelle Mme
Iéna, s'il apprend que je suis allée chez elle.

--Mais comment, s'écria avec une extraordinaire vivacité la duchesse,
vous savez que c'est nous qui avons cédé à Gilbert (elle s'en repentait
amèrement aujourd'hui!) toute une salle de jeu Empire qui nous venait de
Quiou-Quiou et qui est une splendeur! Il n'y avait pas la place ici où
pourtant je trouve que ça faisait mieux que chez lui. C'est une chose de
toute beauté, moitié étrusque, moitié égyptienne...

--Égyptienne? demanda la princesse à qui étrusque disait peu de chose.

--Mon Dieu, un peu les deux, Swann nous disait cela, il me l'a expliqué,
seulement, vous savez, je suis une pauvre ignorante. Et puis au fond,
Madame, ce qu'il faut se dire, c'est que l'Égypte du style Empire n'a
aucun rapport avec la vraie Égypte, ni leurs Romains avec les Romains,
ni leur Étrurie...

--Vraiment! dit la princesse.

--Mais non, c'est comme ce qu'on appelait un costume Louis XV sous le
second Empire, dans la jeunesse d'Anna de Mouchy ou de la mère du cher
Brigode. Tout à l'heure Basin vous parlait de Beethoven. On nous jouait
l'autre jour de lui une chose, très belle d'ailleurs, un peu froide, où
il y a un thème russe. C'en est touchant de penser qu'il croyait cela
russe. Et de même les peintres chinois ont cru copier Bellini.
D'ailleurs même dans le même pays, chaque fois que quelqu'un regarde les
choses d'une façon un peu nouvelle, les quatre quarts des gens ne voient
goutte à ce qu'il leur montre. Il faut au moins quarante ans pour qu'ils
arrivent à distinguer.

--Quarante ans! s'écria la princesse effrayée.

--Mais oui, reprit la duchesse, en ajoutant de plus en plus aux mots
(qui étaient presque des mots de moi, car j'avais justement émis devant
elle une idée analogue), grâce à sa prononciation, l'équivalent de ce
que pour les caractères imprimés on appelle italiques, c'est comme une
espèce de premier individu isolé d'une espèce qui n'existe pas encore et
qui pullulera, un individu doué d'une espèce de _sens_ que l'espèce
humaine à son époque ne possède pas. Je ne peux guère me citer, parce
que moi, au contraire, j'ai toujours aimé dès le début toutes les
manifestations intéressantes, si nouvelles qu'elles fussent. Mais enfin
l'autre jour j'ai été avec la grande-duchesse au Louvre, nous avons
passé devant _l'Olympia_ de Manet. Maintenant personne ne s'en étonne
plus. Ç'a l'air d'une chose d'Ingres! Et pourtant Dieu sait ce que j'ai
eu à rompre de lances pour ce tableau que je n'aime pas tout, mais qui
est sûrement de quelqu'un. Sa place n'est peut-être pas tout à fait au
Louvre.

--Elle va bien, la grande-duchesse? demanda la princesse de Parme à qui
la tante du tsar était infiniment plus familière que le modèle de Manet.

--Oui, nous avons parlé de vous. Au fond, reprit la duchesse, qui tenait
à son idée, la vérité c'est que, comme dit mon beau-frère Palamède, l'on
a entre soi et chaque personne le mur d'une langue étrangère. Du reste
je reconnais que ce n'est exact de personne autant que de Gilbert. Si
cela vous amuse d'aller chez les Iéna, vous avez trop d'esprit pour
faire dépendre vos actes de ce que peut penser ce pauvre homme, qui est
une chère créature innocente, mais enfin qui a des idées de l'autre
monde. Je me sens plus rapprochée, plus consanguine de mon cocher, de
mes chevaux, que de cet homme qui se réfère tout le temps à ce qu'on
aurait pensé sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros. Songez que,
quand il se promène dans la campagne, il écarte les paysans d'un air
bonasse, avec sa canne, en disant: «Allez, manants!» Je suis au fond
aussi étonnée quand il me parle que si je m'entendais adresser la parole
par les «gisants» des anciens tombeaux gothiques. Cette pierre vivante a
beau être mon cousin, elle me fait peur et je n'ai qu'une idée, c'est de
la laisser dans son moyen âge. A part ça, je reconnais qu'il n'a jamais
assassiné personne.

--Je viens justement de dîner avec lui chez Mme de Villeparisis, dit le
général, mais sans sourire ni adhérer aux plaisanteries de la duchesse.

--Est-ce que M. de Norpois était là, demanda le prince Von, qui pensait
toujours à l'Académie des Sciences morales.

--Oui, dit le général. Il a même parlé de votre empereur.

--Il paraît que l'empereur Guillaume est très intelligent, mais il
n'aime pas la peinture d'Elstir. Je ne dis du reste pas cela contre lui,
répondit la duchesse, je partage sa manière de voir. Quoique Elstir ait
fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas? Ce n'est
pas ressemblant mais c'est curieux. Il est intéressant pendant les
poses. Il m'a fait comme une espèce de vieillarde. Cela imite les
_Régentes de l'hôpital_ de Hals. Je pense que vous connaissez ces
sublimités, pour prendre une expression chère à mon neveu, dit en se
tournant vers moi la duchesse qui faisait battre légèrement son éventail
de plumes noires. Plus que droite sur sa chaise, elle rejetait noblement
sa tête en arrière, car tout en étant toujours grande dame, elle jouait
un petit peu à la grande dame. Je dis que j'étais allé autrefois à
Amsterdam et à La Haye, mais que, pour ne pas tout mêler, comme mon
temps était limité, j'avais laissé de côté Haarlem.--Ah! La Haye, quel
musée! s'écria M. de Guermantes.

Je lui dis qu'il y avait sans doute admiré la _Vue de Delft_ de Vermeer.
Mais le duc était moins instruit qu'orgueilleux. Aussi se contenta-t-il
de me répondre d'un air de suffisance, comme chaque fois qu'on lui
parlait d'une oeuvre d'un musée, ou bien du Salon, et qu'il ne se
rappelait pas: «Si c'est à voir, je l'ai vu!»

--Comment! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n'êtes pas allé
à Haarlem? s'écria la duchesse. Mais quand même vous n'auriez eu qu'un
quart d'heure c'est une chose extraordinaire à avoir vue que les Hals.
Je dirais volontiers que quelqu'un qui ne pourrait les voir que du haut
d'une impériale de tramway sans s'arrêter, s'ils étaient exposés dehors,
devrait ouvrir les yeux tout grands.

Cette parole me choqua comme méconnaissant la façon dont se forment en
nous les impressions artistiques, et parce qu'elle semblait impliquer
que notre oeil est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend
des instantanés.

M. de Guermantes, heureux qu'elle me parlât avec une telle compétence
des sujets qui m'intéressaient, regardait la prestance célèbre de sa
femme, écoutait ce qu'elle disait de Frans Hals et pensait: «Elle est
ferrée à glace sur tout. Mon jeune invité peut se dire qu'il a devant
lui une grande dame d'autrefois dans toute l'acception du mot, et comme
il n'y en a pas aujourd'hui une deuxième.» Tels je les voyais tous deux,
retirés de ce nom de Guermantes dans lequel, jadis, je les imaginais
menant une inconcevable vie, maintenant pareils aux autres hommes et aux
autres femmes, retardant seulement un peu sur leurs contemporains, mais
inégalement, comme tant de ménages du faubourg Saint-Germain où la femme
a eu l'art de s'arrêter à l'âge d'or, l'homme, la mauvaise chance de
descendre à l'âge ingrat du passé, l'une restant encore Louis XV quand
le mari est pompeusement Louis-Philippe. Que Mme de Guermantes fût
pareille aux autres femmes, ç'avait été pour moi d'abord une déception,
c'était presque, par réaction, et tant de bons vins aidant, un
émerveillement. Un Don Juan d'Autriche, une Isabelle d'Este, situés pour
nous dans le monde des noms, communiquent aussi peu avec la grande
histoire que le côté de Méséglise avec le côté de Guermantes. Isabelle
d'Este fut sans doute, dans la réalité, une fort petite princesse,
semblable à celles qui sous Louis XIV n'obtenaient aucun rang
particulier à la cour. Mais, nous semblant d'une essence unique et, par
suite, incomparable, nous ne pouvons la concevoir d'une moindre
grandeur, de sorte qu'un souper avec Louis XIV nous paraîtrait seulement
offrir quelque intérêt, tandis qu'en Isabelle d'Este nous nous
trouverions, par une rencontre, voir de nos yeux une surnaturelle
héroïne de roman. Or, après avoir, en étudiant Isabelle d'Este, en la
transplantant patiemment de ce monde féerique dans celui de l'histoire,
constaté que sa vie, sa pensée, ne contenaient rien de cette étrangeté
mystérieuse que nous avait suggérée son nom, une fois cette déception
consommée, nous savons un gré infini à cette princesse d'avoir eu, de la
peinture de Mantegna, des connaissances presque égales à celles,
jusque-là méprisées par nous et mises, comme eût dit Françoise, «plus
bas que terre», de M. Lafenestre. Après avoir gravi les hauteurs
inaccessibles du nom de Guermantes, en descendant le versant interne de
la vie de la duchesse, j'éprouvais à y trouver les noms, familiers
ailleurs, de Victor Hugo, de Frans Hals et, hélas, de Vibert, le même
étonnement qu'un voyageur, après avoir tenu compte, pour imaginer la
singularité des moeurs dans un vallon sauvage de l'Amérique Centrale ou
de l'Afrique du Nord, de l'éloignement géographique, de l'étrangeté des
dénominations de la flore, éprouve à découvrir, une fois traversé un
rideau d'aloès géants ou de mancenilliers, des habitants qui (parfois
même devant les ruines d'un théâtre romain et d'une colonne dédiée à
Vénus) sont en train de lire _Mérope_ ou _Alzire_. Et si loin, si à
l'écart, si au-dessus des bourgeoises instruites que j'avais connues, la
culture similaire par laquelle Mme de Guermantes s'était efforcée, sans
intérêt, sans raison d'ambition, de descendre au niveau de celles
qu'elle ne connaîtrait jamais, avait le caractère méritoire, presque
touchant à force d'être inutilisable, d'une érudition en matière
d'antiquités phéniciennes chez un homme politique ou un médecin. «J'en
aurais pu vous montrer un très beau, me dit aimablement Mme de
Guermantes en me parlant de Hals, le plus beau, prétendent certaines
personnes, et que j'ai hérité d'un cousin allemand. Malheureusement il
s'est trouvé «fieffé» dans le château; vous ne connaissiez pas cette
expression? moi non plus,» ajouta-t-elle par ce goût qu'elle avait de
faire des plaisanteries (par lesquelles elle se croyait moderne) sur les
coutumes anciennes, mais auxquelles elle était inconsciemment et
âprement attachée. «Je suis contente que vous ayez vu mes Elstir, mais
j'avoue que je l'aurais été encore bien plus, si j'avais pu vous faire
les honneurs de mon Hals, de ce tableau «fieffé».

--Je le connais, dit le prince Von, c'est celui du grand-duc de Hesse.

--Justement, son frère avait épousé ma soeur, dit M. de Guermantes, et
d'ailleurs sa mère était cousine germaine de la mère d'Oriane.

--Mais en ce qui concerne M. Elstir, ajouta le prince, je me permettrai
de dire que, sans avoir d'opinion sur ses oeuvres, que je ne connais pas,
la haine dont le poursuit l'empereur ne me paraît pas devoir être
retenue contre lui. L'empereur est d'une merveilleuse intelligence.

--Oui, j'ai dîné deux fois avec lui, une fois chez ma tante Sagan, une
fois chez ma tante Radziwill, et je dois dire que je l'ai trouvé
curieux. Je ne l'ai pas trouvé simple! Mais il a quelque chose
d'amusant, d'«obtenu», dit-elle en détachant le mot, comme un oeillet
vert, c'est-à-dire une chose qui m'étonne et ne me plaît pas infiniment,
une chose qu'il est étonnant qu'on ait pu faire, mais que je trouve
qu'on aurait fait aussi bien de ne pas pouvoir. J'espère que je ne vous
«choque» pas?

--L'empereur est d'une intelligence inouïe, reprit le prince, il aime
passionnément les arts; il a sur les oeuvres d'art un goût en quelque
sorte infaillible, il ne se trompe jamais; si quelque chose est beau, il
le reconnaît tout de suite, il le prend en haine. S'il déteste quelque
chose, il n'y a aucun doute à avoir, c'est que c'est excellent. (Tout le
monde sourit.)

--Vous me rassurez, dit la princesse.

--Je comparerai volontiers l'empereur, reprit le prince qui, ne sachant
pas prononcer le mot archéologue (c'est-à-dire comme si c'était écrit
kéologue), ne perdait jamais une occasion de s'en servir, à un vieil
archéologue (et le prince dit arshéologue) que nous avons à Berlin.
Devant les anciens monuments assyriens le vieil arshéologue pleure. Mais
si c'est du moderne truqué, si ce n'est pas vraiment ancien, il ne
pleure pas. Alors, quand on veut savoir si une pièce arshéologique est
vraiment ancienne, on la porte au vieil arshéologue. S'il pleure, on
achète la pièce pour le musée. Si ses yeux restent secs, on la renvoie
au marchand et on le poursuit pour faux. Eh bien, chaque fois que je
dîne à Potsdam, toutes les pièces dont l'empereur me dit: «Prince, il
faut que vous voyiez cela, c'est plein de génialité», j'en prends note
pour me garder d'y aller, et quand je l'entends fulminer contre une
exposition, dès que cela m'est possible j'y cours.

--Est-ce que Norpois n'est pas pour un rapprochement anglo-français? dit
M. de Guermantes.

--A quoi ça vous servirait? demanda d'un air à la fois irrité et finaud
le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont
tellement pêtes. Je sais bien que ce n'est pas comme militaires qu'ils
vous aideraient. Mais on peut tout de même les juger sur la stupidité de
leurs généraux. Un de mes amis a causé récemment avec Botha, vous savez,
le chef boer. Il lui disait: «C'est effrayant une armée comme ça. J'aime,
d'ailleurs, plutôt les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne suis
qu'un paysan, je les ai rossés dans toutes les batailles. Et à la
dernière, comme je succombais sous un nombre d'ennemis vingt fois
supérieur, tout en me rendant parce que j'y étais obligé, j'ai encore
trouvé le moyen de faire deux mille prisonniers! Ç'a été bien parce que
je n'étais qu'un chef de paysans, mais si jamais ces imbéciles-là
avaient à se mesurer avec une vraie armée européenne, on tremble pour
eux de penser à ce qui arriverait! Du reste, vous n'avez qu'à voir que
leur roi, que vous connaissez comme moi, passe pour un grand homme en
Angleterre.» J'écoutais à peine ces histoires, du genre de celles que M.
de Norpois racontait à mon père; elles ne fournissaient aucun aliment
aux rêveries que j'aimais; et d'ailleurs, eussent-elles possédé ceux
dont elles étaient dépourvues, qu'il les eût fallu d'une qualité bien
excitante pour que ma vie intérieure pût se réveiller durant ces heures
mondaines où j'habitais mon épiderme, mes cheveux bien coiffés, mon
plastron de chemise, c'est-à-dire où je ne pouvais rien éprouver de ce
qui était pour moi dans la vie le plaisir.

--Ah! je ne suis pas de votre avis, dit Mme de Guermantes, qui trouvait
que le prince allemand manquait de tact, je trouve le roi Edouard
charmant, si simple, et bien plus fin qu'on ne croit. Et la reine est,
même encore maintenant, ce que je connais de plus beau au monde.

--Mais, madame la duchesse, dit le prince irrité et qui ne s'apercevait
pas qu'il déplaisait, cependant si le prince de Galles avait été un
simple particulier, il n'y a pas un cercle qui ne l'aurait rayé et
personne n'aurait consenti à lui serrer la main. La reine est
ravissante, excessivement douce et bornée. Mais enfin il y a quelque
chose de choquant dans ce couple royal qui est littéralement entretenu
par ses sujets, qui se fait payer par les gros financiers juifs toutes
les dépenses que lui devrait faire, et les nomme baronnets en échange.
C'est comme le prince de Bulgarie...

--C'est notre cousin, dit la duchesse, il a de l'esprit.

--C'est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour cela
que ce soit un brave homme. Non, c'est de nous qu'il faudrait vous
rapprocher, c'est le plus grand désir de l'empereur, mais il veut que ça
vienne du coeur; il dit: ce que je veux c'est une poignée de mains, ce
n'est pas un coup de chapeau! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait
plus pratique que le rapprochement anglo-français que prêche M. de
Norpois.

--Vous le connaissez, je sais, me dit la duchesse de Guermantes pour ne
pas me laisser en dehors de la conversation. Me rappelant que M. de
Norpois avait dit que j'avais eu l'air de vouloir lui baiser la main,
pensant qu'il avait sans doute raconté cette histoire à Mme de
Guermantes et, en tout cas, n'avait pu lui parler de moi que méchamment,
puisque, malgré son amitié avec mon père, il n'avait pas hésité à me
rendre si ridicule, je ne fis pas ce qu'eut fait un homme du monde. Il
aurait dit qu'il détestait M. de Norpois et le lui avait fait sentir; il
l'aurait dit pour avoir l'air d'être la cause volontaire des médisances
de l'ambassadeur, qui n'eussent plus été que des représailles
mensongères et intéressées. Je dis, au contraire, qu'à mon grand regret,
je croyais que M. de Norpois ne m'aimait pas. «Vous vous trompez bien,
me répondit Mme de Guermantes. Il vous aime beaucoup. Vous pouvez
demander à Basin, si on me fait la réputation d'être trop aimable, lui
ne l'est pas. Il vous dira que nous n'avons jamais entendu parler
Norpois de quelqu'un aussi gentiment que de vous. Et il a dernièrement
voulu vous faire donner au ministère une situation charmante. Comme il a
su que vous étiez souffrant et ne pourriez pas l'accepter, il a eu la
délicatesse de ne pas même parler de sa bonne intention à votre père
qu'il apprécie infiniment.» M. de Norpois était bien la dernière
personne de qui j'eusse attendu un bon office. La vérité est qu'étant
moqueur et même assez malveillant, ceux qui s'étaient laissé prendre
comme moi à ses apparences de saint Louis rendant la justice sous un
chêne, aux sons de voix facilement apitoyés qui sortaient de sa bouche
un peu trop harmonieuse, croyaient à une véritable perfidie quand ils
apprenaient une médisance à leur égard venant d'un homme qui avait
semblé mettre son coeur dans ses paroles. Ces médisances étaient assez
fréquentes chez lui. Mais cela ne l'empêchait pas d'avoir des
sympathies, de louer ceux qu'il aimait et d'avoir plaisir à se montrer
serviable pour eux. «Cela ne m'étonne du reste pas qu'il vous apprécie,
me dit Mme de Guermantes, il est intelligent. Et je comprends très bien,
ajouta-t-elle pour les autres, et faisant allusion à un projet de
mariage que j'ignorais, que ma tante, qui ne l'amuse pas déjà beaucoup
comme vieille maîtresse, lui paraisse inutile comme nouvelle épouse.
D'autant plus que je crois que, même maîtresse, elle ne l'est plus
depuis longtemps, elle est plus confite en dévotion. Booz-Norpois peut
dire comme dans les vers de Victor Hugo: «Voilà longtemps que celle avec
qui j'ai dormi, ô Seigneur, a quitté ma couche pour la vôtre!» Vraiment,
ma pauvre tante est comme ces artistes d'avant-garde, qui ont tapé toute
leur vie contre l'Académie et qui, sur le tard, fondent leur petite
académie à eux; ou bien les défroqués qui se refabriquent une religion
personnelle. Alors, autant valait garder l'habit, ou ne pas se coller.
Et qui sait, ajouta la duchesse d'un air rêveur, c'est peut-être en
prévision du veuvage. Il n'y a rien de plus triste que les deuils qu'on
ne peut pas porter.»

--Ah! si Mme de Villeparisis devenait Mme de Norpois, je crois que notre
cousin Gilbert en ferait une maladie, dit le général de Saint-Joseph.

--Le prince de Guermantes est charmant, mais il est, en effet, très
attaché aux questions de naissance et d'étiquette, dit la princesse de
Parme. J'ai été passer deux jours chez lui à la campagne pendant que
malheureusement la princesse était malade. J'étais accompagnée de Petite
(c'était un surnom qu'on donnait à Mme d'Hunolstein parce qu'elle était
énorme). Le prince est venu m'attendre au bas du perron, m'a offert le
bras et a fait semblant de ne pas voir Petite. Nous sommes montés au
premier jusqu'à l'entrée des salons et alors là, en s'écartant pour me
laisser passer, il a dit: «Ah! bonjour, madame d'Hunolstein» (il ne
l'appelle jamais que comme cela, depuis sa séparation), en feignant
d'apercevoir seulement alors Petite, afin de montrer qu'il n'avait pas à
venir la saluer en bas.

--Cela ne m'étonne pas du tout. Je n'ai pas besoin de vous dire, dit le
duc qui se croyait extrêmement moderne, contempteur plus que quiconque
de la naissance, et même républicain, que je n'ai pas beaucoup d'idées
communes avec mon cousin. Madame peut se douter que nous nous entendons
à peu près sur toutes choses comme le jour avec la nuit. Mais je dois
dire que si ma tante épousait Norpois, pour une fois je serais de l'avis
de Gilbert. Être la fille de Florimond de Guise et faire un tel mariage,
ce serait, comme on dit, à faire rire les poules, que voulez-vous que je
vous dise? Ces derniers mots, que le duc prononçait généralement au
milieu d'une phrase, étaient là tout à fait inutiles. Mais il avait un
besoin perpétuel de les dire, qui les lui faisait rejeter à la fin d'une
période s'ils n'avaient pas trouvé de place ailleurs. C'était pour lui,
entre autre choses, comme une question de métrique. «Notez, ajouta-t-il,
que les Norpois sont de braves gentilshommes de bon lieu, de bonne
souche.»

--Écoutez, Basin ce n'est pas la peine de se moquer de Gilbert pour
parler comme lui, dit Mme de Guermantes pour qui la «bonté» d'une
naissance, non moins que celle d'un vin, consistait exactement, comme
pour le prince et pour le duc de Guermantes, dans son ancienneté. Mais
moins franche que son cousin et plus fine que son mari, elle tenait à ne
pas démentir en causant l'esprit des Guermantes et méprisait le rang
dans ses paroles quitte à l'honorer par ses actions. «Mais est-ce que
vous n'êtes même pas un peu cousins? demanda le général de Saint-Joseph.
Il me semble que Norpois avait épousé une La Rochefoucauld.»

--Pas du tout de cette manière-là, elle était de la branche des ducs de
La Rochefoucauld, ma grand'mère est des ducs de Doudeauville. C'est la
propre grand'mère d'Édouard Coco, l'homme le plus sage de la famille,
répondit le duc qui avait, sur la sagesse, des vues un peu
superficielles, et les deux rameaux ne se sont pas réunis depuis Louis
XIV; ce serait un peu éloigné.

--Tiens, c'est intéressant, je ne le savais pas, dit le général.

--D'ailleurs, reprit M. de Guermantes, sa mère était, je crois, la soeur
du duc de Montmorency et avait épousé d'abord un La Tour d'Auvergne.
Mais comme ces Montmorency sont à peine Montmorency, et que ces La Tour
d'Auvergne ne sont pas La Tour d'Auvergne du tout, je ne vois pas que
cela lui donne une grande position. Il dit, ce qui serait le plus
important, qu'il descend de Saintrailles, et comme nous en descendons en
ligne directe...

Il y avait à Combray une rue de Saintrailles à laquelle je n'avais
jamais repensé. Elle conduisait de la rue de la Bretonnerie à la rue de
l'Oiseau. Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d'Arc, avait en
épousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le comté de
Combray, ses armes écartelaient celles de Guermantes au bas d'un vitrail
de Saint-Hilaire. Je revis des marches de grès noirâtre pendant qu'une
modulation ramenait ce nom de Guermantes dans le ton oublié où je
l'entendais jadis, si différent de celui où il signifiait les hôtes
aimables chez qui je dînais ce soir. Si le nom de duchesse de Guermantes
était pour moi un nom collectif, ce n'était pas que dans l'histoire, par
l'addition de toutes les femmes qui l'avaient porté, mais aussi au long
de ma courte jeunesse qui avait déjà vu, en cette seule duchesse de
Guermantes, tant de femmes différentes se superposer, chacune
disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance. Les
mots ne changent pas tant de signification pendant des siècles que pour
nous les noms dans l'espace de quelques années. Notre mémoire et notre
coeur ne sont pas assez grands pour pouvoir être fidèles. Nous n'avons
pas assez de place, dans notre pensée actuelle, pour garder les morts à
côté des vivants. Nous sommes obligés de construire sur ce qui a précédé
et que nous ne retrouvons qu'au hasard d'une fouille, du genre de celle
que le nom de Saintrailles venait de pratiquer. Je trouvai inutile
d'expliquer tout cela, et même, un peu auparavant, j'avais implicitement
menti en ne répondant pas quand M. de Guermantes m'avait dit: «Vous ne
connaissez pas notre patelin?» Peut-être savait-il même que je le
connaissais, et ne fut-ce que par bonne éducation qu'il n'insista pas.

Mme de Guermantes me tira de ma rêverie. «Moi, je trouve tout cela
assommant. Écoutez, ce n'est pas toujours aussi ennuyeux chez moi.
J'espère que vous allez vite revenir dîner pour une compensation, sans
généalogies cette fois», me dit à mi-voix la duchesse incapable de
comprendre le genre de charme que je pouvais trouver chez elle et
d'avoir l'humilité de ne me plaire que comme un herbier, plein de
plantes démodées.

Ce que Mme de Guermantes croyait décevoir mon attente était, au
contraire, ce qui, sur la fin--car le duc et le général ne cessèrent
plus de parler généalogies--sauvait ma soirée d'une déception complète.
Comment n'en eusse-je pas éprouvé une jusqu'ici? Chacun des convives du
dîner, affublant le nom mystérieux sous lequel je l'avais seulement
connu et rêvé à distance, d'un corps et d'une intelligence pareils ou
inférieurs à ceux de toutes les personnes que je connaissais, m'avait
donné l'impression de plate vulgarité que peut donner l'entrée dans le
port danois d'Elseneur à tout lecteur enfiévré d'Hamlet. Sans doute ces
régions géographiques et ce passé ancien, qui mettaient des futaies et
des clochers gothiques dans leur nom, avaient, dans une certaine mesure,
formé leur visage, leur esprit et leurs préjugés, mais n'y subsistaient
que comme la cause dans l'effet, c'est-à-dire peut-être possibles à
dégager pour l'intelligence, mais nullement sensibles à l'imagination.

Et ces préjugés d'autrefois rendirent tout à coup aux amis de M. et Mme
de Guermantes leur poésie perdue. Certes, les notions possédées par les
nobles et qui font d'eux les lettrés, les étymologistes de la langue,
non des mots mais des noms (et encore seulement relativement à la
moyenne ignorante de la bourgeoisie, car si, à médiocrité égale, un
dévot sera plus capable de vous répondre sur la liturgie qu'un libre
penseur, en revanche un archéologue anticlérical pourra souvent en
remontrer à son curé sur tout ce qui concerne même l'église de
celui-ci), ces notions, si nous voulons rester dans le vrai,
c'est-à-dire dans l'esprit, n'avaient même pas pour ces grands seigneurs
le charme qu'elles auraient eu pour un bourgeois. Ils savaient peut-être
mieux que moi que la duchesse de Guise était princesse de Clèves,
d'Orléans et de Porcien, etc., mais ils avaient connu, avant même tous
ces noms, le visage de la duchesse de Guise que, dès lors, ce nom leur
reflétait. J'avais commencé par la fée, dût-elle bientôt périr; eux par
la femme.

Dans les familles bourgeoises on voit parfois naître des jalousies si la
soeur cadette se marie avant l'aînée. Tel le monde aristocratique, des
Courvoisier surtout, mais aussi des Guermantes, réduisait sa grandeur
nobiliaire à de simples supériorités domestiques, en vertu d'un
enfantillage que j'avais connu d'abord (c'était pour moi son seul
charme) dans les livres. Tallemant des Réaux n'a-t-il pas l'air de
parler des Guermantes au lieu des Rohan, quand il raconte avec une
évidente satisfaction que M. de Guéméné criait à son frère: «Tu peux
entrer ici, ce n'est pas le Louvre!» et disait du chevalier de Rohan
(parce qu'il était fils naturel du duc de Clermont): «Lui, du moins, il
est prince!» La seule chose qui me fît de la peine dans cette
conversation, c'est de voir que les absurdes histoires touchant le
charmant grand-duc héritier de Luxembourg trouvaient créance dans ce
salon aussi bien qu'auprès des camarades de Saint-Loup. Décidément
c'était une épidémie, qui ne durerait peut-être que deux ans, mais qui
s'étendait à tous. On reprit les mêmes faux récits, on en ajouta
d'autres. Je compris que la princesse de Luxembourg elle-même, en ayant
l'air de défendre son neveu, fournissait des armes pour l'attaquer.
«Vous avez tort de le défendre, me dit M. de Guermantes comme avait fait
Saint-Loup. Tenez, laissons même l'opinion de nos parents, qui est
unanime, parlez de lui à ses domestiques, qui sont au fond les gens qui
nous connaissent le mieux. M. de Luxembourg avait donné son petit nègre
à son neveu. Le nègre est revenu en pleurant: «Grand-duc battu moi, moi
pas canaille, grand-duc méchant, c'est épatant.» Et je peux en parler
sciemment, c'est un cousin à Oriane.» Je ne peux, du reste, pas dire
combien de fois pendant cette soirée j'entendis les mots de cousin et
cousine. D'une part, M. de Guermantes, presque à chaque nom qu'on
prononçait, s'écriait: «Mais c'est un cousin d'Oriane!» avec la même
joie qu'un homme qui, perdu dans une forêt, lit au bout de deux flèches,
disposées en sens contraire sur une plaque indicatrice et suivies d'un
chiffre fort petit de kilomètres: «Belvédère Casimir-Perier» et «Croix
du Grand-Veneur», et comprend par là qu'il est dans le bon chemin.
D'autre part, ces mots cousin et cousine étaient employés dans une
intention tout autre (qui faisait ici exception) par l'ambassadrice de
Turquie, laquelle était venue après le dîner. Dévorée d'ambition
mondaine et douée d'une réelle intelligence assimilatrice, elle
apprenait avec la même facilité l'histoire de la retraite des Dix mille
ou la perversion sexuelle chez les oiseaux. Il aurait été impossible de
la prendre en faute sur les plus récents travaux allemands, qu'ils
traitassent d'économie politique, des vésanies, des diverses formes de
l'onanisme, ou de la philosophie d'Épicure. C'était du reste une femme
dangereuse à écouter, car, perpétuellement dans l'erreur, elle vous
désignait comme des femmes ultra-légères d'irréprochables vertus, vous
mettait en garde contre un monsieur animé des intentions les plus pures,
et racontait de ces histoires qui semblent sortir d'un livre, non à
cause de leur sérieux, mais de leur invraisemblance.

Elle était, à cette époque, peu reçue. Elle fréquentait quelques
semaines des femmes tout à fait brillantes comme la duchesse de
Guermantes, mais, en général, en était restée, par force, pour les
familles très nobles, à des rameaux obscurs que les Guermantes ne
fréquentaient plus. Elle espérait avoir l'air tout à fait du monde en
citant les plus grands noms de gens peu reçus qui étaient ses amis.
Aussitôt M. de Guermantes, croyant qu'il s'agissait de gens qui dînaient
souvent chez lui, frémissait joyeusement de se retrouver en pays de
connaissance et poussait un cri de ralliement: «Mais c'est un cousin
d'Oriane! Je le connais comme ma poche. Il demeure rue Vaneau. Sa mère
était Mlle d'Uzès.» L'ambassadrice était obligée d'avouer que son
exemple était tiré d'animaux plus petits. Elle tâchait de rattacher ses
amis à ceux de M. de Guermantes en rattrapant celui-ci de biais: «Je
sais très bien qui vous voulez dire. Non, ce n'est pas ceux-là, ce sont
des cousins.» Mais cette phrase de reflux jetée par la pauvre
ambassadrice expirait bien vite. Car M. de Guermantes, désappointé: «Ah!
alors, je ne vois pas qui vous voulez dire.» L'ambassadrice ne
répliquait rien, car si elle ne connaissait jamais que «les cousins» de
ceux qu'il aurait fallu, bien souvent ces cousins n'étaient même pas
parents. Puis, de la part de M. de Guermantes, c'était un flux nouveau
de «Mais c'est une cousine d'Oriane», mots qui semblaient avoir pour M.
de Guermantes, dans chacune de ses phrases, la même utilité que
certaines épithètes commodes aux poètes latins, parce qu'elles leur
fournissaient pour leurs hexamètres un dactyle ou un spondée. Du moins
l'explosion de «Mais c'est une cousine d'Oriane» me parut-elle toute
naturelle appliquée à la princesse de Guermantes, laquelle était en
effet fort proche parente de la duchesse. L'ambassadrice n'avait pas
l'air d'aimer cette princesse. Elle me dit tout bas: «Elle est stupide.
Mais non, elle n'est pas si belle. C'est une réputation usurpée. Du
reste, ajouta-t-elle d'un air à la fois réfléchi, répulsif et décidé,
elle m'est fortement antipathique.» Mais souvent le cousinage s'étendait
beaucoup plus loin, Mme de Guermantes se faisant un devoir de dire «ma
tante» à des personnes avec qui on ne lui eût pas trouvé un ancêtre
commun sans remonter au moins jusqu'à Louis XV, tout aussi bien que,
chaque fois que le malheur des temps faisait qu'une milliardaire
épousait quelque prince dont le trisaïeul avait épousé, comme celui de
Mme de Guermantes, une fille de Louvois, une des joies de l'Américaine
était de pouvoir, dès une première visite à l'hôtel de Guermantes, où
elle était d'ailleurs plus ou moins mal reçue et plus ou moins bien
épluchée, dire «ma tante» à Mme de Guermantes, qui la laissait faire
avec un sourire maternel. Mais peu m'importait ce qu'était la
«naissance» pour M. de Guermantes et M. de Beauserfeuil; dans les
conversations qu'ils avaient à ce sujet, je ne cherchais qu'un plaisir
poétique. Sans le connaître eux-mêmes, ils me le procuraient comme
eussent fait des laboureurs ou des matelots parlant de culture et de
marées, réalités trop peu détachées d'eux-mêmes pour qu'ils puissent y
goûter la beauté que personnellement je me chargeais d'en extraire.

Parfois, plus que d'une race, c'était d'un fait particulier, d'une date,
que faisait souvenir un nom. En entendant M. de Guermantes rappeler que
la mère de M. de Bréauté était Choiseul et sa grand'mère Lucinge, je
crus voir, sous la chemise banale aux simples boutons de perle, saigner
dans deux globes de cristal ces augustes reliques: le coeur de Mme de
Praslin et du duc de Berri; d'autres étaient plus voluptueuses, les fins
et longs cheveux de Mme Tallien ou de Mme de Sabran.

Plus instruit que sa femme de ce qu'avaient été leurs ancêtres, M. de
Guermantes se trouvait posséder des souvenirs qui donnaient à sa
conversation un bel air d'ancienne demeure dépourvue de chefs-d'oeuvre
véritables, mais pleine de tableaux authentiques, médiocres et
majestueux, dont l'ensemble a grand air. Le prince d'Agrigente ayant
demandé pourquoi le prince X... avait dit, en parlant du duc d'Aumale,
«mon oncle», M. de Guermantes répondit: «Parce que le frère de sa mère,
le duc de Wurtemberg, avait épousé une fille de Louis-Philippe.» Alors
je contemplai toute une châsse, pareille à celles que peignaient
Carpaccio ou Memling, depuis le premier compartiment où la princesse,
aux fêtes des noces de son frère le duc d'Orléans, apparaissait habillée
d'une simple robe de jardin pour témoigner de sa mauvaise humeur d'avoir
vu repousser ses ambassadeurs qui étaient allés demander pour elle la
main du prince de Syracuse, jusqu'au dernier où elle vient d'accoucher
d'un garçon, le duc de Wurtemberg (le propre oncle du prince avec lequel
je venais de dîner), dans ce château de Fantaisie, un de ces lieux aussi
aristocratiques que certaines familles. Eux aussi, durant au delà d'une
génération, voient se rattacher à eux plus d'une personnalité
historique. Dans celui-là notamment vivent côte à côte les souvenirs de
la margrave de Bayreuth, de cette autre princesse un peu fantasque (la
soeur du duc d'Orléans) à qui on disait que le nom du château de son
époux plaisait, du roi de Bavière, et enfin du prince X..., dont il
était précisément l'adresse à laquelle il venait de demander au duc de
Guermantes de lui écrire, car il en avait hérité et ne le louait que
pendant les représentations de Wagner, au prince de Polignac, autre
«fantaisiste» délicieux. Quand M. de Guermantes, pour expliquer comment
il était parent de Mme d'Arpajon, était obligé, si loin et si
simplement, de remonter, par la chaîne et les mains unies de trois ou de
cinq aïeules, à Marie-Louise ou à Colbert, c'était encore la même chose
dans tous ces cas: un grand événement historique n'apparaissait au
passage que masqué, dénaturé, restreint, dans le nom d'une propriété,
dans les prénoms d'une femme, choisis tels parce qu'elle est la
petite-fille de Louis-Philippe et Marie-Amélie considérés non plus comme
roi et reine de France, mais seulement dans la mesure où, en tant que
grands-parents, ils laissèrent un héritage. (On voit, pour d'autres
raisons, dans un dictionnaire de l'oeuvre de Balzac où les personnages
les plus illustres ne figurent que selon leurs rapports avec la _Comédie
humaine_, Napoléon tenir une place bien moindre que Rastignac et la
tenir seulement parce qu'il a parlé aux demoiselles de Cinq-Cygne.)
Telle l'aristocratie, en sa construction lourde, percée de rares
fenêtres, laissant entrer peu de jour, montrant le même manque
d'envolée, mais aussi la même puissance massive et aveuglée que
l'architecture romane, enferme toute l'histoire, l'emmure, la renfrogne.

Ainsi les espaces de ma mémoire se couvraient peu à peu de noms qui, en
s'ordonnant, en se composant les uns relativement aux autres, en nouant
entre eux des rapports de plus en plus nombreux, imitaient ces oeuvres
d'art achevées où il n'y a pas une seule touche qui soit isolée, où
chaque partie tour à tour reçoit des autres sa raison d'être comme elle
leur impose la sienne.

Le nom de M. de Luxembourg étant revenu sur le tapis, l'ambassadrice de
Turquie raconta que le grand-père de la jeune femme (celui qui avait
cette immense fortune venue des farines et des pâtes) ayant invité M. de
Luxembourg à déjeuner, celui-ci avait refusé en faisant mettre sur
l'enveloppe: «M. de ***, meunier», à quoi le grand-père avait répondu:
«Je suis d'autant plus désolé que vous n'ayez pas pu venir, mon cher
ami, que j'aurais pu jouir de vous dans l'intimité, car nous étions dans
l'intimité, nous étions en petit comité et il n'y aurait eu au repas que
le meunier, son fils et vous.» Cette histoire était non seulement
odieuse pour moi, qui savais l'impossibilité morale que mon cher M. de
Nassau écrivît au grand-père de sa femme (duquel du reste il savait
devoir hériter) en le qualifiant de «meunier»; mais encore la stupidité
éclatait dès les premiers mots, l'appellation de meunier étant trop
évidemment placée pour amener le titre de la fable de La Fontaine. Mais
il y a dans le faubourg Saint-Germain une niaiserie telle, quand la
malveillance l'aggrave, que chacun trouva que c'était envoyé et que le
grand-père, dont tout le monde déclara aussitôt de confiance que c'était
un homme remarquable, avait montré plus d'esprit que son petit-gendre.
Le duc de Châtellerault voulut profiter de cette histoire pour raconter
celle que j'avais entendue au café: «Tout le monde se couchait», mais
dès les premiers mots et quand il eut dit la prétention de M. de
Luxembourg que, devant sa femme, M. de Guermantes se levât, la duchesse
l'arrêta et protesta: «Non, il est bien ridicule, mais tout de même pas
à ce point.» J'étais intimement persuadé que toutes les histoires
relatives à M. de Luxembourg étaient pareillement fausses et que,
chaque fois que je me trouverais en présence d'un des acteurs ou des
témoins, j'entendrais le même démenti. Je me demandai cependant si celui
de Mme de Guermantes était dû au souci de la vérité ou à l'amour-propre.
En tout cas, ce dernier céda devant la malveillance, car elle ajouta en
riant: «Du reste, j'ai eu ma petite avanie aussi, car il m'a invitée à
goûter, désirant me faire connaître la grande-duchesse de Luxembourg;
c'est ainsi qu'il a le bon goût d'appeler sa femme en écrivant à sa
tante. Je lui ai répondu mes regrets et j'ai ajouté: «Quant à «la
grande-duchesse de Luxembourg», entre guillemets, dis-lui que si elle
vient me voir je suis chez moi après 5 heures tous les jeudis.» J'ai
même eu une seconde avanie. Étant à Luxembourg je lui ai téléphoné de
venir me parler à l'appareil. Son Altesse allait déjeuner, venait de
déjeuner, deux heures se passèrent sans résultat et j'ai usé alors d'un
autre moyen: «Voulez-vous dire au comte de Nassau de venir me parler?»
Piqué au vif, il accourut à la minute même.» Tout le monde rit du récit
de la duchesse et d'autres analogues, c'est-à-dire, j'en suis convaincu,
de mensonges, car d'homme plus intelligent, meilleur, plus fin,
tranchons le mot, plus exquis que ce Luxembourg-Nassau, je n'en ai
jamais rencontré. La suite montrera que c'était moi qui avais raison. Je
dois reconnaître qu'au milieu de toutes ses «rosseries», Mme de
Guermantes eut pourtant une phrase gentille. «Il n'a pas toujours été
comme cela, dit-elle. Avant de perdre la raison, d'être, comme dans les
livres, l'homme qui se croit devenu roi, il n'était pas bête, et même,
dans les premiers temps de ses fiançailles, il en parlait d'une façon
assez sympathique comme d'un bonheur inespéré: «C'est un vrai conte de
fées, il faudra que je fasse mon entrée au Luxembourg dans un carrosse
de féerie», disait-il à son oncle d'Ornessan qui lui répondit, car, vous
savez, c'est pas grand le Luxembourg: «Un carrosse de féerie, je crains
que tu ne puisses pas entrer. Je te conseille plutôt la voiture aux
chèvres.» Non seulement cela ne fâcha pas Nassau, mais il fut le premier
à nous raconter le mot et à en rire.»

«Ornessan est plein d'esprit, il a de qui tenir, sa mère est Montjeu. Il
va bien mal, le pauvre Ornessan.» Ce nom eut la vertu d'interrompre les
fades méchancetés qui se seraient déroulées à l'infini. En effet M. de
Guermantes expliqua que l'arrière-grand'mère de M. d'Ornessan était la
soeur de Marie de Castille Montjeu, femme de Timoléon de Lorraine, et par
conséquent tante d'Oriane. De sorte que la conversation retourna aux
généalogies, cependant que l'imbécile ambassadrice de Turquie me
soufflait à l'oreille: «Vous avez l'air d'être très bien dans les
papiers du duc de Guermantes, prenez garde», et comme je demandais
l'explication: «Je veux dire, vous comprendrez à demi-mot, que c'est un
homme à qui on pourrait confier sans danger sa fille, mais non son
fils.» Or, si jamais homme au contraire aima passionnément et
exclusivement les femmes, ce fut bien le duc de Guermantes. Mais
l'erreur, la contre-vérité naïvement crue étaient pour l'ambassadrice
comme un milieu vital hors duquel elle ne pouvait se mouvoir. «Son frère
Mémé, qui m'est, du reste, pour d'autres raisons (il ne la saluait pas),
foncièrement antipathique, a un vrai chagrin des moeurs du duc. De même
leur tante Villeparisis. Ah! je l'adore. Voilà une sainte femme, le vrai
type des grandes dames d'autrefois. Ce n'est pas seulement la vertu
même, mais la réserve. Elle dit encore: «Monsieur» à l'ambassadeur
Norpois qu'elle voit tous les jours et qui, entre parenthèses, a laissé
un excellent souvenir en Turquie.»

Je ne répondis même pas à l'ambassadrice afin d'entendre les
généalogies. Elles n'étaient pas toutes importantes. Il arriva même, au
cours de la conversation, qu'une des alliances inattendues, que m'apprit
M. de Guermantes, était une mésalliance, mais non sans charme, car,
unissant, sous la monarchie de juillet, le duc de Guermantes et le duc
de Fezensac aux deux ravissantes filles d'un illustre navigateur elle
donnait ainsi aux deux duchesses le piquant imprévu d'une grâce
exotiquement bourgeoise, louisphilippement indienne. Ou bien, sous Louis
XIV, un Norpois avait épousé la fille du duc de Mortemart, dont le titre
illustre frappait, dans le lointain de cette époque, le nom que je
trouvais terne et pouvais croire récent de Norpois, y ciselait
profondément la beauté d'une médaille. Et dans ces cas-là d'ailleurs, ce
n'était pas seulement le nom moins connu qui bénéficiait du
rapprochement: l'autre, devenu banal à force d'éclat, me frappait
davantage sous cet aspect nouveau et plus obscur, comme, parmi les
portraits d'un éblouissant coloriste, le plus saisissant est parfois un
portrait tout en noir. La mobilité nouvelle dont me semblaient doués
tous ces noms, venant se placer à côté d'autres dont je les aurais crus
si loin, ne tenait pas seulement à mon ignorance; ces chassés-croisés
qu'ils faisaient dans mon esprit, ils ne les avaient pas effectués moins
aisément dans ces époques où un titre, étant toujours attaché à une
terre, la suivait d'une famille dans une autre, si bien que, par
exemple, dans la belle construction féodale qu'est le titre de duc de
Nemours ou de duc de Chevreuse, je pouvais découvrir successivement,
blottis comme dans la demeure hospitalière d'un Bernard-l'ermite, un
Guise, un prince de Savoie, un Orléans, un Luynes. Parfois plusieurs
restaient en compétition pour une même coquille; pour la principauté
d'Orange, la famille royale des Pays-Bas et MM. de Mailly-Nesle; pour le
duché de Brabant, le baron de Charlus et la famille royale de Belgique;
tant d'autres pour les titres de prince de Naples, de duc de Parme, de
duc de Reggio. Quelquefois c'était le contraire, la coquille était
depuis si longtemps inhabitée par les propriétaires morts depuis
longtemps, que je ne m'étais jamais avisé que tel nom de château eût pu
être, à une époque en somme très peu reculée, un nom de famille. Aussi,
comme M. de Guermantes répondait à une question de M. de Beauserfeuil:
«Non, ma cousine était une royaliste enragée, c'était la fille du
marquis de Féterne, qui joua un certain rôle dans la guerre des
Chouans», à voir ce nom de Féterne, qui depuis mon séjour à Balbec était
pour moi un nom de château, devenir ce que je n'avais jamais songé qu'il
eût pu être, un nom de famille, j'eus le même étonnement que dans une
féerie où des tourelles et un perron s'animent et deviennent des
personnes. Dans cette acception-là, on peut dire que l'histoire, même
simplement généalogique, rend la vie aux vieilles pierres. Il y eut dans
la société parisienne des hommes qui y jouèrent un rôle aussi
considérable, qui y furent plus recherchés par leur élégance ou par leur
esprit, et eux-mêmes d'une aussi haute naissance que le duc de
Guermantes ou le duc de La Trémoille. Ils sont aujourd'hui tombés dans
l'oubli, parce que, comme ils n'ont pas eu de descendants, leur nom,
qu'on n'entend plus jamais, résonne comme un nom inconnu; tout au plus
un nom de chose, sous lequel nous ne songeons pas à découvrir le nom
d'hommes, survit-il en quelque château, quelque village lointain. Un
jour prochain le voyageur qui, au fond de la Bourgogne, s'arrêtera dans
le petit village de Charlus pour visiter son église, s'il n'est pas
assez studieux ou se trouve trop pressé pour en examiner les pierres
tombales, ignorera que ce nom de Charlus fut celui d'un homme qui allait
de pair avec les plus grands. Cette réflexion me rappela qu'il fallait
partir et que, tandis que j'écoutais M. de Guermantes parler
généalogies, l'heure approchait où j'avais rendez-vous avec son frère.
Qui sait, continuais-je à penser, si un jour Guermantes lui-même
paraîtra autre chose qu'un nom de lieu, sauf aux archéologues arrêtés
par hasard à Combray, et qui devant le vitrail de Gilbert le Mauvais
auront la patience d'écouter les discours du successeur de Théodore ou
de lire le guide du curé. Mais tant qu'un grand nom n'est pas éteint, il
maintient en pleine lumière ceux qui le portèrent; et c'est sans doute,
pour une part, l'intérêt qu'offrait à mes yeux l'illustration de ces
familles, qu'on peut, en partant d'aujourd'hui, les suivre en remontant
degré par degré jusque bien au delà du XIVe siècle, retrouver des
Mémoires et des correspondances de tous les ascendants de M. de Charlus,
du prince d'Agrigente, de la princesse de Parme, dans un passé où une
nuit impénétrable couvrirait les origines d'une famille bourgeoise, et
où nous distinguons, sous la projection lumineuse et rétrospective d'un
nom, l'origine et la persistance de certaines caractéristiques
nerveuses, de certains vices, des désordres de tels ou tels Guermantes.
Presque pathologiquement pareils à ceux d'aujourd'hui, ils excitent de
siècle en siècle l'intérêt alarmé de leurs correspondants, qu'ils soient
antérieurs à la princesse Palatine et à Mme de Motteville, ou
postérieurs au prince de Ligne.

D'ailleurs, ma curiosité historique était faible en comparaison du
plaisir esthétique. Les noms cités avaient pour effet de désincarner les
invités de la duchesse, lesquels avaient beau s'appeler le prince
d'Agrigente ou de Cystira, que leur masque de chair et d'inintelligence
ou d'intelligence communes avait changé en hommes quelconques, si bien
qu'en somme j'avais atterri au paillasson du vestibule, non pas comme au
seuil, ainsi que je l'avais cru, mais au terme du monde enchanté des
noms. Le prince d'Agrigente lui-même, dès que j'eus entendu que sa mère
était Damas, petite-fille du duc de Modène, fut délivré, comme d'un
compagnon chimique instable, de la figure et des paroles qui empêchaient
de le reconnaître, et alla former avec Damas et Modène, qui eux
n'étaient que des titres, une combinaison infiniment plus séduisante.
Chaque nom déplacé par l'attirance d'un autre avec lequel je ne lui
avais soupçonné aucune affinité, quittait la place immuable qu'il
occupait dans mon cerveau, où l'habitude l'avait terni, et, allant
rejoindre les Mortemart, les Stuarts ou les Bourbons, dessinait avec eux
des rameaux du plus gracieux effet et d'un coloris changeant. Le nom
même de Guermantes recevait de tous les beaux noms éteints et d'autant
plus ardemment rallumés, auxquels j'apprenais seulement qu'il était
attaché, une détermination nouvelle, purement poétique. Tout au plus, à
l'extrémité de chaque renflement de la tige altière, pouvais-je la voir
s'épanouir en quelque figure de sage roi ou d'illustre princesse, comme
le père d'Henri IV ou la duchesse de Longueville. Mais comme ces faces,
différentes en cela de celles des convives, n'étaient empâtées pour moi
d'aucun résidu d'expérience matérielle et de médiocrité mondaine, elles
restaient, en leur beau dessin et leurs changeants reflets, homogènes à
ces noms, qui, à intervalles réguliers, chacun d'une couleur différente,
se détachaient de l'arbre généalogique de Guermantes, et ne troublaient
d'aucune matière étrangère et opaque les bourgeons translucides,
alternants et multicolores, qui, tels qu'aux antiques vitraux de Jessé
les ancêtres de Jésus, fleurissaient de l'un et l'autre côté de l'arbre
de verre.

A plusieurs reprises déjà j'avais voulu me retirer et, plus que pour
toute autre raison, à cause de l'insignifiance que ma présence imposait
à cette réunion, l'une pourtant de celles que j'avais longtemps
imaginées si belles, et qui sans doute l'eût été si elle n'avait pas eu
de témoin gênant. Du moins mon départ allait permettre aux invités, une
fois que le profane ne serait plus là, de se constituer enfin en comité
secret. Ils allaient pouvoir célébrer les mystères pour la célébration
desquels ils s'étaient réunis, car ce n'était pas évidemment pour
parler de Frans Hals ou de l'avarice et pour en parler de la même façon
que font les gens de la bourgeoisie. On ne disait que des riens, sans
doute parce que j'étais là, et j'avais des remords, en voyant toutes ces
jolies femmes séparées, de les empêcher, par ma présence, de mener, dans
le plus précieux de ses salons, la vie mystérieuse du faubourg
Saint-Germain. Mais ce départ que je voulais à tout instant effectuer,
M. et Mme de Guermantes poussaient l'esprit de sacrifice jusqu'à le
reculer en me retenant. Chose plus curieuse encore, plusieurs des dames
qui étaient venues, empressées, ravies, parées, constellées de
pierreries, pour n'assister, par ma faute, qu'à une fête qui ne
différait pas plus essentiellement de celles qui se donnent ailleurs que
dans le faubourg Saint-Germain, qu'on ne se sent à Balbec dans une ville
qui diffère de ce que nos yeux ont coutume de voir--plusieurs de ces
dames se retirèrent, non pas déçues, comme elles auraient dû l'être,
mais remerciant avec effusion Mme de Guermantes de la délicieuse soirée
qu'elles avaient passée, comme si, les autres jours, ceux où je n'étais
pas là, il ne se passait pas autre chose.

Était-ce vraiment à cause de dîners tels que celui-ci que toutes ces
personnes faisaient toilette et refusaient de laisser pénétrer des
bourgeoises dans leurs salons si fermés, pour des dîners tels que
celui-ci? pareils si j'avais été absent? J'en eus un instant le soupçon,
mais il était trop absurde. Le simple bon sens me permettait de
l'écarter. Et puis, si je l'avais accueilli, que serait-il resté du nom
de Guermantes, déjà si dégradé depuis Combray?

Au reste ces filles fleurs étaient, à un degré étrange, faciles à être
contentées par une autre personne, ou désireuses de la contenter, car
plus d'une, à laquelle je n'avais tenu pendant toute la soirée que deux
ou trois propos dont la stupidité m'avait fait rougir, tint, avant de
quitter le salon, à venir me dire, en fixant sur moi ses beaux yeux
caressants, tout en redressant la guirlande d'orchidées qui contournait
sa poitrine, quel plaisir intense elle avait eu à me connaître, et me
parler--allusion voilée à une invitation à dîner--de son désir
«d'arranger quelque chose», après qu'elle aurait «pris jour» avec Mme de
Guermantes. Aucune de ces dames fleurs ne partit avant la princesse de
Parme. La présence de celle-ci--on ne doit pas s'en aller avant une
Altesse--était une des deux raisons, non devinées par moi, pour
lesquelles la duchesse avait mis tant d'insistance à ce que je restasse.
Dès que Mme de Parme fut levée, ce fut comme une délivrance. Toutes les
dames ayant fait une génuflexion devant la princesse, qui les releva,
reçurent d'elle dans un baiser, et comme une bénédiction qu'elles
eussent demandée à genou, la permission de demander son manteau et ses
gens. De sorte que ce fut, devant la porte, comme une récitation criée
de grands noms de l'Histoire de France. La princesse de Parme avait
défendu à Mme de Guermantes de descendre l'accompagner jusqu'au
vestibule de peur qu'elle ne prît froid, et le duc avait ajouté:
«Voyons, Oriane, puisque Madame le permet, rappelez-vous ce que vous a
dit le docteur.»

«Je crois que la princesse de Parme a été _très contente_ de dîner avec
vous.» Je connaissais la formule. Le duc avait traversé tout le salon
pour venir la prononcer devant moi, d'un air obligeant et pénétré, comme
s'il me remettait un diplôme ou m'offrait des petits fours. Et je sentis
au plaisir qu'il paraissait éprouver à ce moment-là, et qui donnait une
expression momentanément si douce à son visage, que le genre de soins
que cela représentait pour lui était de ceux dont il s'acquitterait
jusqu'à la fin extrême de sa vie, comme de ces fonctions honorifiques et
aisées que, même gâteux, on conserve encore.

Au moment où j'allais partir, la dame d'honneur de la princesse rentra
dans le salon, ayant oublié d'emporter de merveilleux oeillets, venus de
Guermantes, que la duchesse avait donnés à Mme de Parme. La dame
d'honneur était assez rouge, on sentait qu'elle avait été bousculée, car
la princesse, si bonne envers tout le monde, ne pouvait retenir son
impatience devant la niaiserie de sa suivante. Aussi celle-ci
courait-elle vite en emportant les oeillets, mais, pour garder son air à
l'aise et mutin, elle jeta en passant devant moi: «La princesse trouve
que je suis en retard, elle voudrait que nous fussions parties et avoir
les oeillets tout de même. Dame! je ne suis pas un petit oiseau, je ne
peux pas être à plusieurs endroits à la fois.»

Hélas! la raison de ne pas se lever avant une Altesse n'était pas la
seule. Je ne pus pas partir immédiatement, car il y en avait une autre:
c'était que ce fameux luxe, inconnu aux Courvoisier, dont les
Guermantes, opulents ou à demi ruinés, excellaient à faire jouir leurs
amis, n'était pas qu'un luxe matériel et comme je l'avais expérimenté
souvent avec Robert de Saint-Loup, mais aussi un luxe de paroles
charmantes, d'actions gentilles, toute une élégance verbale, alimentée
par une véritable richesse intérieure. Mais comme celle-ci, dans
l'oisiveté mondaine, reste sans emploi, elle s'épanchait parfois,
cherchait un dérivatif en une sorte d'effusion fugitive, d'autant plus
anxieuse, et qui aurait pu, de la part de Mme de Guermantes, faire
croire à de l'affection. Elle l'éprouvait d'ailleurs au moment où elle
la laissait déborder, car elle trouvait alors, dans la société de l'ami
ou de l'amie avec qui elle se trouvait, une sorte d'ivresse, nullement
sensuelle, analogue à celle que la musique donne à certaines personnes;
il lui arrivait de détacher une fleur de son corsage, un médaillon et de
les donner à quelqu'un avec qui elle eût souhaité de faire durer la
soirée, tout en sentant avec mélancolie qu'un tel prolongement n'aurait
pu mener à autre chose qu'à de vaines causeries où rien n'aurait passé
du plaisir nerveux de l'émotion passagère, semblables aux premières
chaleurs du printemps par l'impression qu'elles laissent de lassitude et
de tristesse. Quant à l'ami, il ne fallait pas qu'il fût trop dupe des
promesses, plus grisantes qu'aucune qu'il eût jamais entendue, proférées
par ces femmes, qui, parce qu'elles ressentent avec tant de force la
douceur d'un moment, font de lui, avec une délicatesse, une noblesse
ignorées des créatures normales, un chef-d'oeuvre attendrissant de grâce
et de bonté, et n'ont plus rien à donner d'elles-mêmes après qu'un autre
moment est venu. Leur affection ne survit pas à l'exaltation qui la
dicte; et la finesse d'esprit qui les avait amenées alors à deviner
toutes les choses que vous désiriez entendre et à vous les dire, leur
permettra tout aussi bien, quelques jours plus tard, de saisir vos
ridicules et d'en amuser un autre de leurs visiteurs avec lequel elles
seront en train de goûter un de ces «moments musicaux» qui sont si
brefs.

Dans le vestibule où je demandai à un valet de pied mes snow-boots, que
j'avais pris par précaution contre la neige, dont il était tombé
quelques flocons vite changés en boue, ne me rendant pas compte que
c'était peu élégant, j'éprouvai, du sourire dédaigneux de tous, une
honte qui atteignit son plus haut degré quand je vis que Mme de Parme
n'était pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs américains. La
princesse revint vers moi. «Oh! quelle bonne idée, s'écria-t-elle,
comme c'est pratique! voilà un homme intelligent. Madame, il faudra que
nous achetions cela», dit-elle à sa dame d'honneur, tandis que l'ironie
des valets se changeait en respect et que les invités s'empressaient
autour de moi pour s'enquérir où j'avais pu trouver ces merveilles.
«Grâce à cela, vous n'aurez rien à craindre, même s'il reneige et si
vous allez loin; il n'y a plus de saison», me dit la princesse.

--Oh! à ce point de vue, Votre Altesse Royale peut se rassurer,
interrompit la dame d'honneur d'un air fin, il ne reneigera pas.

--Qu'en savez-vous, madame? demanda aigrement l'excellente princesse de
Parme, que seule réussissait à agacer la bêtise de sa dame d'honneur.

--Je peux l'affirmer à Votre Altesse Royale, il ne peut pas reneiger,
c'est matériellement impossible.

--Mais pourquoi?

--Il ne peut plus neiger, on a fait le nécessaire pour cela: on a jeté
du sel! La naïve dame ne s'aperçut pas de la colère de la princesse et
de la gaieté des autres personnes, car, au lieu de se taire, elle me dit
avec un sourire amène, sans tenir compte de mes dénégations au sujet de
l'amiral Jurien de la Gravière: «D'ailleurs qu'importe? Monsieur doit
avoir le pied marin. Bon sang ne peut mentir.»

Et ayant reconduit la princesse de Parme, M. de Guermantes me dit en
prenant mon pardessus: «Je vais vous aider à entrer votre pelure.» Il ne
souriait même plus en employant cette expression, car celles qui sont le
plus vulgaires étaient, par cela même, à cause de l'affectation de
simplicité des Guermantes, devenues aristocratiques.

Une exaltation n'aboutissant qu'à la mélancolie, parce qu'elle était
artificielle, ce fut aussi, quoique tout autrement que Mme de
Guermantes, ce que je ressentis une fois sorti enfin de chez elle, dans
la voiture qui allait me conduire à l'hôtel de M. de Charlus. Nous
pouvons à notre choix nous livrer à l'une ou l'autre de deux forces,
l'une s'élève de nous-même, émane de nos impressions profondes; l'autre
nous vient du dehors. La première porte naturellement avec elle une
joie, celle que dégage la vie des créateurs. L'autre courant, celui qui
essaye d'introduire en nous le mouvement dont sont agitées des
personnes extérieures, n'est pas accompagné de plaisir; mais nous
pouvons lui en ajouter un, par choc en retour, en une ivresse si factice
qu'elle tourne vite à l'ennui, à la tristesse, d'où le visage morne de
tant de mondains, et chez eux tant d'états nerveux qui peuvent aller
jusqu'au suicide. Or, dans la voiture qui me menait chez M. de Charlus,
j'étais en proie à cette seconde sorte d'exaltation, bien différente de
celle qui nous est donnée par une impression personnelle, comme celle
que j'avais eue dans d'autres voitures, une fois à Combray, dans la
carriole du Dr Percepied, d'où j'avais vu se peindre sur le couchant les
clochers de Martinville; un jour, à Balbec, dans la calèche de Mme de
Villeparisis, en cherchant à démêler la réminiscence que m'offrait une
allée d'arbres. Mais dans cette troisième voiture, ce que j'avais devant
les yeux de l'esprit, c'étaient ces conversations qui m'avaient paru si
ennuyeuses au dîner de Mme de Guermantes, par exemple les récits du
prince Von sur l'empereur d'Allemagne, sur le général Botha et l'armée
anglaise. Je venais de les glisser dans le stéréoscope intérieur à
travers lequel, dès que nous ne sommes plus nous-même, dès que, doués
d'une âme mondaine, nous ne voulons plus recevoir notre vie que des
autres, nous donnons du relief à ce qu'ils ont dit, à ce qu'ils ont
fait. Comme un homme ivre plein de tendres dispositions pour le garçon
de café qui l'a servi, je m'émerveillais de mon bonheur, non ressenti
par moi, il est vrai, au moment même, d'avoir dîné avec quelqu'un qui
connaissait si bien Guillaume II et avait raconté sur lui des anecdotes,
ma foi, fort spirituelles. Et en me rappelant, avec l'accent allemand du
prince, l'histoire du général Botha, je riais tout haut, comme si ce
rire, pareil à certains applaudissements qui augmentent l'admiration
intérieure, était nécessaire à ce récit pour en corroborer le comique.
Derrière les verres grossissants, même ceux des jugements de Mme de
Guermantes qui m'avaient paru bêtes (par exemple, sur Frans Hals qu'il
aurait fallu voir d'un tramway) prenaient une vie, une profondeur
extraordinaires. Et je dois dire que si cette exaltation tomba vite elle
n'était pas absolument insensée. De même que nous pouvons un beau jour
être heureux de connaître la personne que nous dédaignions le plus,
parce qu'elle se trouve être liée avec une jeune fille que nous aimons,
à qui elle peut nous présenter, et nous offre ainsi de l'utilité et de
l'agrément, choses dont nous l'aurions crue à jamais dénuée, il n'y a
pas de propos, pas plus que de relations, dont on puisse être certain
qu'on ne tirera pas un jour quelque chose. Ce que m'avait dit Mme de
Guermantes sur les tableaux qui seraient intéressants à voir, même d'un
tramway, était faux, mais contenait une part de vérité qui me fut
précieuse dans la suite.

De même les vers de Victor Hugo qu'elle m'avait cités étaient, il faut
l'avouer, d'une époque antérieure à celle où il est devenu plus qu'un
homme nouveau, où il a fait apparaître dans l'évolution une espèce
littéraire encore inconnue, douée d'organes plus complexes. Dans ces
premiers poèmes, Victor Hugo pense encore, au lieu de se contenter,
comme la nature, de donner à penser. Des «pensées», il en exprimait
alors sous la forme la plus directe, presque dans le sens où le duc
prenait le mot, quand, trouvant vieux jeu et encombrant que les invités
de ses grandes fêtes, à Guermantes, fissent, sur l'album du château,
suivre leur signature d'une réflexion philosophico-poétique, il
avertissait les nouveaux venus d'un ton suppliant: «Votre nom, mon cher,
mais pas de pensée!» Or, c'étaient ces «pensées» de Victor Hugo (presque
aussi absentes de _la Légende des Siècles_ que les «airs», les
«mélodies» dans la deuxième manière wagnérienne) que Mme de Guermantes
aimait dans le premier Hugo. Mais pas absolument à tort. Elles étaient
touchantes, et déjà autour d'elles, sans que la forme eût encore la
profondeur où elle ne devait parvenir que plus tard, le déferlement des
mots nombreux et des rimes richement articulées les rendait
inassimilables à ces vers qu'on peut découvrir dans un Corneille, par
exemple, et où un romantisme intermittent, contenu, et qui nous émeut
d'autant plus, n'a point pourtant pénétré jusqu'aux sources physiques de
la vie, modifié l'organisme inconscient et généralisable où s'abrite
l'idée. Aussi avais-je eu tort de me confiner jusqu'ici dans les
derniers recueils d'Hugo. Des premiers, certes, c'était seulement d'une
part infime que s'ornait la conversation de Mme de Guermantes. Mais
justement, en citant ainsi un vers isolé on décuple sa puissance
attractive. Ceux qui étaient entrés ou rentrés dans ma mémoire, au cours
de ce dîner, aimantaient à leur tour, appelaient à eux avec une telle
force les pièces au milieu desquelles ils avaient l'habitude d'être
enclavés, que mes mains électrisées ne purent pas résister plus de
quarante-huit heures à la force qui les conduisait vers le volume où
étaient reliés les _Orientales_ et les _Chants du Crépuscule_. Je maudis
le valet de pied de Françoise d'avoir fait don à son pays natal de mon
exemplaire des _Feuilles d'Automne_, et je l'envoyai sans perdre un
instant en acheter un autre. Je relus ces volumes d'un bout à l'autre,
et ne retrouvai la paix que quand j'aperçus tout d'un coup, m'attendant
dans la lumière où elle les avait baignés, les vers que m'avait cités
Mme de Guermantes. Pour toutes ces raisons, les causeries avec la
duchesse ressemblaient à ces connaissances qu'on puise dans une
bibliothèque de château, surannée, incomplète, incapable de former une
intelligence, dépourvue de presque tout ce que nous aimons, mais nous
offrant parfois quelque renseignement curieux, voire la citation d'une
belle page que nous ne connaissions pas, et dont nous sommes heureux
dans la suite de nous rappeler que nous en devons la connaissance à une
magnifique demeure seigneuriale. Nous sommes alors, pour avoir trouvé la
préface de Balzac à _la Chartreuse_ ou des lettres inédites de Joubert,
tentés de nous exagérer le prix de la vie que nous y avons menée et dont
nous oublions, pour cette aubaine d'un soir, la frivolité stérile.

A ce point de vue, si le monde n'avait pu au premier moment répondre à
ce qu'attendait mon imagination, et devait par conséquent me frapper
d'abord par ce qu'il avait de commun avec tous les mondes plutôt que
par ce qu'il en avait de différent, pourtant il se révéla à moi peu à
peu comme bien distinct. Les grands seigneurs sont presque les seules
gens de qui on apprenne autant que des paysans; leur conversation s'orne
de tout ce qui concerne la terre, les demeures telles qu'elles étaient
habitées autrefois, les anciens usages, tout ce que le monde de l'argent
ignore profondément. A supposer que l'aristocrate le plus modéré par ses
aspirations ait fini par rattraper l'époque où il vit, sa mère, ses
oncles, ses grand'tantes le mettent en rapport, quand il se rappelle son
enfance, avec ce que pouvait être une vie presque inconnue aujourd'hui.
Dans la chambre mortuaire d'un mort d'aujourd'hui, Mme de Guermantes
n'eût pas fait remarquer, mais eût saisi immédiatement tous les
manquements faits aux usages. Elle était choquée de voir à un
enterrement des femmes mêlées aux hommes alors qu'il y a une cérémonie
particulière qui doit être célébrée pour les femmes. Quant au poêle dont
Bloch eût cru sans doute que l'usage était réservé aux enterrements, à
cause des cordons du poêle dont on parle dans les comptes rendus
d'obsèques, M. de Guermantes pouvait se rappeler le temps où, encore
enfant, il l'avait vu tenir au mariage de M. de Mailly-Nesle. Tandis que
Saint-Loup avait vendu son précieux «Arbre généalogique», d'anciens
portraits des Bouillon, des lettres de Louis XIII, pour acheter des
Carrière et des meubles modern style, M. et Mme de Guermantes, émus par
un sentiment où l'amour ardent de l'art jouait peut-être un moindre rôle
et qui les laissait eux-mêmes plus médiocres, avaient gardé leurs
merveilleux meubles de Boule, qui offraient un ensemble autrement
séduisant pour un artiste. Un littérateur eût de même été enchanté de
leur conversation, qui eût été pour lui--car l'affamé n'a pas besoin
d'un autre affamé--un dictionnaire vivant de toutes ces expressions qui
chaque jour s'oublient davantage: des cravates à la Saint-Joseph, des
enfants voués au bleu, etc., et qu'on ne trouve plus que chez ceux qui
se font les aimables et bénévoles conservateurs du passé. Le plaisir que
ressent parmi eux, beaucoup plus que parmi d'autres écrivains, un
écrivain, ce plaisir n'est pas sans danger, car il risque de croire que
les choses du passé ont un charme par elles-mêmes, de les transporter
telles quelles dans son oeuvre, mort-née dans ce cas, dégageant un ennui
dont il se console en se disant: «C'est joli parce que c'est vrai, cela
se dit ainsi.» Ces conversations aristocratiques avaient du reste, chez
Mme de Guermantes, le charme de se tenir dans un excellent français. A
cause de cela elles rendaient légitime, de la part de la duchesse, son
hilarité devant les mots «vatique», «cosmique», «pythique»,
«suréminent», qu'employait Saint-Loup,--de même que devant ses meubles
de chez Bing.

Malgré tout, bien différentes en cela de ce que j'avais pu ressentir
devant des aubépines ou en goûtant à une madeleine, les histoires que
j'avais entendues chez Mme de Guermantes m'étaient étrangères. Entrées
un instant en moi, qui n'en étais que physiquement possédé, on aurait
dit que (de nature sociale, et non individuelle) elles étaient
impatientes d'en sortir... Je m'agitais dans la voiture, comme une
pythonisse. J'attendais un nouveau dîner où je pusse devenir moi même
une sorte de prince X..., de Mme de Guermantes, et les raconter. En
attendant, elles faisaient trépider mes lèvres qui les balbutiaient et
j'essayais en vain de ramener à moi mon esprit vertigineusement emporté
par une force centrifuge. Aussi est-ce avec une fiévreuse impatience de
ne pas porter plus longtemps leur poids tout seul dans une voiture, où
d'ailleurs je trompais le manque de conversation en parlant tout haut,
que je sonnai à la porte de M. de Charlus, et ce fut en longs monologues
avec moi-même, où je me répétais tout ce que j'allais lui narrer et ne
pensais plus guère à ce qu'il pouvait avoir à me dire, que je passai
tout le temps que je restai dans un salon où un valet de pied me fit
entrer, et que j'étais d'ailleurs trop agité pour regarder. J'avais un
tel besoin que M. de Charlus écoutât les récits que je brûlais de lui
faire, que je fus cruellement déçu en pensant que le maître de la maison
dormait peut-être et qu'il me faudrait rentrer cuver chez moi mon
ivresse de paroles. Je venais en effet de m'apercevoir qu'il y avait
vingt-cinq minutes que j'étais, qu'on m'avait peut-être oublié, dans ce
salon, dont, malgré cette longue attente, j'aurais tout au plus pu dire
qu'il était immense, verdâtre, avec quelques portraits. Le besoin de
parler n'empêche pas seulement d'écouter, mais de voir, et dans ce cas
l'absence de toute description du milieu extérieur est déjà une
description d'un état interne. J'allais sortir du salon pour tâcher
d'appeler quelqu'un et, si je ne trouvais personne, de retrouver mon
chemin jusqu'aux antichambres et me faire ouvrir, quand, au moment même
où je venais de me lever et de faire quelques pas sur le parquet
mosaïqué, un valet de chambre entra, l'air préoccupé: «Monsieur le baron
a eu des rendez-vous jusqu'à maintenant, me dit-il. Il y a encore
plusieurs personnes qui l'attendent. Je vais faire tout mon possible
pour qu'il reçoive monsieur, j'ai déjà fait téléphoner deux fois au
secrétaire.»

--Non, ne vous dérangez pas, j'avais rendez-vous avec monsieur le baron,
mais il est déjà bien tard, et, du moment qu'il est occupé ce soir, je
reviendrai un autre jour.

--Oh! non, que monsieur ne s'en aille pas, s'écria le valet de chambre.
M. le baron pourrait être mécontent. Je vais de nouveau essayer. Je me
rappelai ce que j'avais entendu raconter des domestiques de M. de
Charlus et de leur dévouement à leur maître. On ne pouvait pas tout à
fait dire de lui comme du prince de Conti qu'il cherchait à plaire aussi
bien au valet qu'au ministre, mais il avait si bien su faire des
moindres choses qu'il demandait une espèce de faveur, que, le soir,
quand, ses valets assemblés autour de lui à distance respectueuse, après
les avoir parcourus du regard, il disait: «Coignet, le bougeoir!» ou:
«Ducret, la chemise!», c'est en ronchonnant d'envie que les autres se
retiraient, envieux de celui qui venait d'être distingué par le maître.
Deux, même, lesquels s'exécraient, essayaient chacun de ravir la faveur
à l'autre, en allant, sous le plus absurde prétexte, faire une
commission au baron, s'il était monté plus tôt, dans l'espoir d'être
investi pour ce soir-là de la charge du bougeoir ou de la chemise. S'il
adressait directement la parole à l'un d'eux pour quelque chose qui ne
fût pas du service, bien plus, si, l'hiver, au jardin, sachant un de ses
cochers enrhumé, il lui disait au bout de dix minutes: «Couvrez-vous»,
les autres ne lui reparlaient pas de quinze jours, par jalousie, à cause
de la grâce qui lui avait été faite. J'attendis encore dix minutes et,
après m'avoir demandé de ne pas rester trop longtemps, parce que M. le
baron fatigué avait dû faire éconduire plusieurs personnes des plus
importantes, qui avaient pris rendez-vous depuis de longs jours, on
m'introduisit auprès de lui. Cette mise en scène autour de M. de Charlus
me paraissait empreinte de beaucoup moins de grandeur que la simplicité
de son frère Guermantes, mais déjà la porte s'était ouverte, je venais
d'apercevoir le baron, en robe de chambre chinoise, le cou nu, étendu
sur un canapé. Je fus frappé au même instant par la vue d'un chapeau
haut de forme «huit reflets» sur une chaise avec une pelisse, comme si
le baron venait de rentrer. Le valet de chambre se retira. Je croyais
que M. de Charlus allait venir à moi. Sans faire un seul mouvement, il
fixa sur moi des yeux implacables. Je m'approchai de lui, lui dis
bonjour, il ne me tendit pas la main, ne me répondit pas, ne me demanda
pas de prendre une chaise. Au bout d'un instant je lui demandai, comme
on ferait à un médecin mal élevé, s'il était nécessaire que je restasse
debout. Je le fis sans méchante intention, mais l'air de colère froide
qu'avait M. de Charlus sembla s'aggraver encore. J'ignorais, du reste,
que chez lui, à la campagne, au château de Charlus, il avait l'habitude
après dîner, tant il aimait à jouer au roi, de s'étaler dans un fauteuil
au fumoir, en laissant ses invités debout autour de lui. Il demandait à
l'un du feu, offrait à l'autre un cigare, puis au bout de quelques
instants disait: «Mais, Argencourt, asseyez-vous donc, prenez une
chaise, mon cher, etc.», ayant tenu à prolonger leur station debout,
seulement pour leur montrer que c'était de lui que leur venait la
permission de s'asseoir. «Mettez-vous dans le siège Louis XIV», me
répondit-il d'un air impérieux et plutôt pour me forcer à m'éloigner de
lui que pour m'inviter à m'asseoir. Je pris un fauteuil qui n'était pas
loin. «Ah! voilà ce que vous appelez un siège Louis XIV! je vois que
vous êtes instruit», s'écria-t-il avec dérision. J'étais tellement
stupéfait que je ne bougeai pas, ni pour m'en aller comme je l'aurais
dû, ni pour changer de siège comme il le voulait. «Monsieur, me dit-il,
en pesant tous les termes, dont il faisait précéder les plus
impertinents d'une double paire de consonnes, l'entretien que j'ai
condescendu à vous accorder, à la prière d'une personne qui désire que
je ne la nomme pas, marquera pour nos relations le point final. Je ne
vous cacherai pas que j'avais espéré mieux; je forcerais peut-être un
peu le sens des mots, ce qu'on ne doit pas faire, même avec qui ignore
leur valeur, et par simple respect pour soi-même, en vous disant que
j'avais eu pour vous de la sympathie. Je crois pourtant que
«bienveillance», dans son sens le plus efficacement protecteur,
n'excéderait ni ce que je ressentais, ni ce que je me proposais de
manifester. Je vous avais, dès mon retour à Paris, fait savoir à Balbec
même que vous pouviez compter sur moi.» Moi qui me rappelais sur quelle
incartade M. de Charlus s'était séparé de moi à Balbec, j'esquissai un
geste de dénégation. «Comment! s'écria-t-il avec colère, et en effet son
visage convulsé et blanc différait autant de son visage ordinaire que la
mer quand, un matin de tempête, on aperçoit, au lieu de la souriante
surface habituelle, mille serpents d'écume et de bave, vous prétendez
que vous n'avez pas reçu mon message--presque une déclaration--d'avoir à
vous souvenir de moi? Qu'y avait-il comme décoration autour du livre que
je vous fis parvenir?»

--De très jolis entrelacs historiés, lui dis-je.

--Ah! répondit-il d'un air méprisant, les jeunes Français connaissent
peu les chefs-d'oeuvre de notre pays. Que dirait-on d'un jeune Berlinois
qui ne connaîtrait pas la _Walkyrie_? Il faut d'ailleurs que vous ayez
des yeux pour ne pas voir, puisque ce chef-d'oeuvre-là vous m'avez dit
que vous aviez passé deux heures devant. Je vois que vous ne vous y
connaissez pas mieux en fleurs qu'en styles; ne protestez pas pour les
styles, cria-t-il, d'un ton de rage suraigu, vous ne savez même pas sur
quoi vous vous asseyez. Vous offrez à votre derrière une chauffeuse
Directoire pour une bergère Louis XIV. Un de ces jours vous prendrez les
genoux de Mme de Villeparisis pour le lavabo, et on ne sait pas ce que
vous y ferez. Pareillement, vous n'avez même pas reconnu dans la reliure
du livre de Bergotte le linteau de _myosotis_ de l'église de Balbec. Y
avait-il une manière plus limpide de vous dire: «Ne m'oubliez pas!»

Je regardais M. de Charlus. Certes sa tête magnifique, et qui répugnait,
l'emportait pourtant sur celle de tous les siens; on eût dit Apollon
vieilli; mais un jus olivâtre, hépatique, semblait prêt à sortir de sa
bouche mauvaise; pour l'intelligence, on ne pouvait nier que la sienne,
par un vaste écart de compas, avait vue sur beaucoup de choses qui
resteraient toujours inconnues au duc de Guermantes. Mais de quelques
belles paroles qu'il colorât ses haines, on sentait que, même s'il y
avait tantôt de l'orgueil offensé, tantôt un amour déçu, ou une rancune,
du sadisme, une taquinerie, une idée fixe, cet homme était capable
d'assassiner et de prouver à force de logique et de beau langage qu'il
avait eu raison de le faire et n'en était pas moins supérieur de cent
coudées à son frère, sa belle-soeur, etc., etc.

--Comme dans les _Lances_ de Vélasquez, continua-t-il, le vainqueur
s'avance vers celui qui est le plus humble, comme le doit tout être
noble, puisque j'étais tout et que vous n'étiez rien, c'est moi qui ai
fait les premiers pas vers vous. Vous avez sottement répondu à ce que ce
n'est pas à moi à appeler de la grandeur. Mais je ne me suis pas laissé
décourager. Notre religion prêche la patience. Celle que j'ai eue envers
vous me sera comptée, je l'espère, et de n'avoir fait que sourire de ce
qui pourrait être taxé d'impertinence, s'il était à votre portée d'en
avoir envers qui vous dépasse de tant de coudées; mais enfin, monsieur,
de tout cela il n'est plus question. Je vous ai soumis à l'épreuve que
le seul homme éminent de notre monde appelle avec esprit l'épreuve de la
trop grande amabilité et qu'il déclare à bon droit la plus terrible de
toutes, la seule qui puisse séparer le bon grain de l'ivraie. Je vous
reprocherais à peine de l'avoir subie sans succès, car ceux qui en
triomphent sont bien rares. Mais du moins, et c'est la conclusion que je
prétends tirer des dernières paroles que nous échangerons sur terre,
j'entends être à l'abri de vos inventions calomniatrices.» Je n'avais
pas songé jusqu'ici que la colère de M. de Charlus pût être causée par
un propos désobligeant qu'on lui eût répété; j'interrogeai ma mémoire;
je n'avais parlé de lui à personne. Quelque méchant l'avait fabriqué de
toutes pièces. Je protestai à M. de Charlus que je n'avais absolument
rien dit de lui. «Je ne pense pas que j'aie pu vous fâcher en disant à
Mme de Guermantes que j'étais lié avec vous.» Il sourit avec dédain, fit
monter sa voix jusqu'aux plus extrêmes registres, et là, attaquant avec
douceur la note la plus aiguë et la plus insolente: «Oh! monsieur,
dit-il en revenant avec une extrême lenteur à une intonation naturelle,
et comme s'enchantant, au passage, des bizarreries de cette gamme
descendante, je pense que vous vous faites tort à vous-même en vous
accusant d'avoir dit que nous étions «liés». Je n'attends pas une très
grande exactitude verbale de quelqu'un qui prendrait facilement un
meuble de Chippendale pour une chaise rococo, mais enfin je ne pense
pas, ajouta-t-il, avec des caresses vocales de plus en plus narquoises
et qui faisaient flotter sur ses lèvres jusqu'à un charmant sourire, je
ne pense pas que vous ayez dit, ni cru, que nous étions _liés_! Quant à
vous être vanté de m'avoir été _présenté_, d'avoir _causé avec moi_, de
me _connaître_ un peu, d'avoir obtenu, presque sans sollicitation, de
pouvoir être un jour mon _protégé_, je trouve au contraire fort naturel
et intelligent que vous l'ayez fait. L'extrême différence d'âge qu'il y
a entre nous me permet de reconnaître, sans ridicule, que cette
_présentation_, ces _causeries_, cette vague amorce de _relations_
étaient pour vous, ce n'est pas à moi de dire un honneur, mais enfin à
tout le moins un avantage dont je trouve que votre sottise fut non point
de l'avoir divulgué, mais de n'avoir pas su le conserver. J'ajouterai
même, dit-il, en passant brusquement et pour un instant de la colère
hautaine à une douceur tellement empreinte de tristesse que je croyais
qu'il allait se mettre à pleurer, que, quand vous avez laissé sans
réponse la proposition que je vous ai faite à Paris, cela m'a paru
tellement inouï de votre part à vous, qui m'aviez semblé bien élevé et
d'une bonne famille _bourgeoise_ (sur cet adjectif seul sa voix eut un
petit sifflement d'impertinence), que j'eus la naïveté de croire à
toutes les blagues qui n'arrivent jamais, aux lettres perdues, aux
erreurs d'adresses. Je reconnais que c'était de ma part une grande
naïveté, mais saint Bonaventure préférait croire qu'un boeuf pût voler
plutôt que son frère mentir. Enfin tout cela est terminé, la chose ne
vous a pas plu, il n'en est plus question. Il me semble seulement que
vous auriez pu (et il y avait vraiment des pleurs dans sa voix), ne
fût-ce que par considération pour mon âge, m'écrire. J'avais conçu pour
vous des choses infiniment séduisantes que je m'étais bien gardé de vous
dire. Vous avez préféré refuser sans savoir, c'est votre affaire. Mais,
comme je vous le dis, on peut toujours _écrire_. Moi à votre place, et
même dans la mienne, je l'aurais fait. J'aime mieux à cause de cela la
mienne que la vôtre, je dis à cause de cela, parce que je crois que
toutes les places sont égales, et j'ai plus de sympathie pour un
intelligent ouvrier que pour bien des ducs. Mais je peux dire que je
préfère ma place, parce que ce que vous avez fait, dans ma vie tout
entière qui commence à être assez longue, je sais que je ne l'ai jamais
fait. (Sa tête était tournée dans l'ombre, je ne pouvais pas voir si ses
yeux laissaient tomber des larmes comme sa voix donnait à le croire.) Je
vous disais que j'ai fait cent pas au-devant de vous, cela a eu pour
effet de vous en faire faire deux cents en arrière. Maintenant c'est à
moi de m'éloigner et nous ne nous connaîtrons plus. Je ne retiendrai pas
votre nom, mais votre cas, afin que, les jours où je serais tenté de
croire que les hommes ont du coeur, de la politesse, ou seulement
l'intelligence de ne pas laisser échapper une chance sans seconde, je
me rappelle que c'est les situer trop haut. Non, que vous ayez dit que
vous me connaissiez quand c'était vrai--car maintenant cela va cesser de
l'être--je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un
hommage, c'est-à-dire pour agréable. Malheureusement, ailleurs et en
d'autres circonstances, vous avez tenu des propos fort différents.

--Monsieur, je vous jure que je n'ai rien dit qui pût vous offenser.

--Et qui vous dit que j'en suis offensé? s'écria-t-il avec fureur en se
redressant violemment sur la chaise longue où il était resté jusque-là
immobile, cependant que, tandis que se crispaient les blêmes serpents
écumeux de sa face, sa voix devenait tour à tour aiguë et grave comme
une tempête assourdissante et déchaînée. (La force avec laquelle il
parlait d'habitude, et qui faisait se retourner les inconnus dehors,
était centuplée, comme l'est un _forte_, si, au lieu d'être joué au
piano, il l'est à l'orchestre, et de plus se change en un _fortissimo_.
M. de Charlus hurlait.) Pensez-vous qu'il soit à votre portée de
m'offenser? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez? Croyez-vous que la
salive envenimée de cinq cents petits bonshommes de vos amis, juchés les
uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu'à mes augustes
orteils? Depuis un moment, au désir de persuader M. de Charlus que je
n'avais jamais dit ni entendu dire de mal de lui avait succédé une rage
folle, causée par les paroles que lui dictait uniquement, selon moi, son
immense orgueil. Peut-être étaient-elles du reste l'effet, pour une
partie du moins, de cet orgueil. Presque tout le reste venait d'un
sentiment que j'ignorais encore et auquel je ne fus donc pas coupable de
ne pas faire sa part. J'aurais pu au moins, à défaut du sentiment
inconnu, mêler à l'orgueil, si je m'étais souvenu des paroles de Mme de
Guermantes, un peu de folie. Mais à ce moment-là l'idée de folie ne me
vint même pas à l'esprit. Il n'y avait en lui, selon moi, que de
l'orgueil, en moi il n'y avait que de la fureur. Celle-ci (au moment où
M. de Charlus cessant de hurler pour parler de ses augustes orteils,
avec une majesté qu'accompagnaient une moue, un vomissement de dégoût à
l'égard de ses obscurs blasphémateurs), cette fureur ne se contint
plus. D'un mouvement impulsif je voulus frapper quelque chose, et un
reste de discernement me faisant respecter un homme tellement plus âgé
que moi, et même, à cause de leur dignité artistique, les porcelaines
allemandes placées autour de lui, je me précipitai sur le chapeau haut
de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le piétinai, je
m'acharnai à le disloquer entièrement, j'arrachai la coiffe, déchirai en
deux la couronne, sans écouter les vociférations de M. de Charlus qui
continuaient et, traversant la pièce pour m'en aller, j'ouvris la porte.
Des deux côtés d'elle, à ma grande stupéfaction, se tenaient deux valets
de pied qui s'éloignèrent lentement pour avoir l'air de s'être trouvés
là seulement en passant pour leur service. (J'ai su depuis leurs noms,
l'un s'appelait Burnier et l'autre Charmel.) Je ne fus pas dupe un
instant de cette explication que leur démarche nonchalante semblait me
proposer. Elle était invraisemblable; trois autres me le semblèrent
moins: l'une que le baron recevait quelquefois des hôtes, contre
lesquels pouvant avoir besoin d'aide (mais pourquoi?), il jugeait
nécessaire d'avoir un poste de secours voisin; l'autre, qu'attirés par
la curiosité, ils s'étaient mis aux écoutes, ne pensant pas que je
sortirais si vite; la troisième, que toute la scène que m'avait faite M.
de Charlus étant préparée et jouée, il leur avait lui-même demandé
d'écouter, par amour du spectacle joint peut-être à un «nunc erudimini»
dont chacun ferait son profit.

Ma colère n'avait pas calmé celle du baron, ma sortie de la chambre
parut lui causer une vive douleur, il me rappela, me fit rappeler, et
enfin, oubliant qu'un instant auparavant, en parlant de «ses augustes
orteils», il avait cru me faire le témoin de sa propre déification, il
courut à toutes jambes, me rattrapa dans le vestibule et me barra la
porte. «Allons, me dit-il, ne faites pas l'enfant, rentrez une minute;
qui aime bien châtie bien, et si je vous ai bien châtié, c'est que je
vous aime bien.» Ma colère était passée, je laissai passer le mot
châtier et suivis le baron qui, appelant un valet de pied, fit sans
aucun amour-propre emporter les miettes du chapeau détruit qu'on
remplaça par un autre.

--Si vous voulez me dire, monsieur, qui m'a perfidement calomnié, dis-je
à M. de Charlus, je reste pour l'apprendre et confondre l'imposteur.

--Qui? ne le savez-vous pas? Ne gardez-vous pas le souvenir de ce que
vous dites? Pensez-vous que les personnes qui me rendent le service de
m'avertir de ces choses ne commencent pas par me demander le secret? Et
croyez-vous que je vais manquer à celui que j'ai promis?

--Monsieur, c'est impossible que vous me le disiez? demandai-je en
cherchant une dernière fois dans ma tête (où je ne trouvais personne) à
qui j'avais pu parler de M. de Charlus.

--Vous n'avez pas entendu que j'ai promis le secret à mon indicateur, me
dit-il d'une voix claquante. Je vois qu'au goût des propos abjects vous
joignez celui des insistances vaines. Vous devriez avoir au moins
l'intelligence de profiter d'un dernier entretien et de parler pour dire
quelque chose qui ne soit pas exactement rien.

--Monsieur, répondis-je en m'éloignant, vous m'insultez, je suis désarmé
puisque vous avez plusieurs fois mon âge, la partie n'est pas égale;
d'autre part je ne peux pas vous convaincre, je vous ai juré que je
n'avais rien dit.

--Alors je mens! s'écria-t-il d'un ton terrible, et en faisant un tel
bond qu'il se trouva debout à deux pas de moi.

--On vous a trompé.

Alors d'une voix douce, affectueuse, mélancolique, comme dans ces
symphonies qu'on joue sans interruption entre les divers morceaux, et où
un gracieux scherzo aimable, idyllique, succède aux coups de foudre du
premier morceau. «C'est très possible, me dit-il. En principe, un propos
répété est rarement vrai. C'est votre faute si, n'ayant pas profité des
occasions de me voir que je vous avais offertes, vous ne m'avez pas
fourni, par ces paroles ouvertes et quotidiennes qui créent la
confiance, le préservatif unique et souverain contre une parole qui vous
représentait comme un traître. En tout cas, vrai ou faux, le propos a
fait son oeuvre. Je ne peux plus me dégager de l'impression qu'il m'a
produite. Je ne peux même pas dire que qui aime bien châtie bien, car je
vous ai bien châtié, mais je ne vous aime plus.» Tout en disant ces
mots, il m'avait forcé à me rasseoir et avait sonné. Un nouveau valet
de pied entra. «Apportez à boire, et dites d'atteler le coupé.» Je dis
que je n'avais pas soif, qu'il était bien tard et que d'ailleurs j'avais
une voiture. «On l'a probablement payée et renvoyée, me dit-il, ne vous
en occupez pas. Je fais atteler pour qu'on vous ramène... Si vous
craignez qu'il ne soit trop tard... j'aurais pu vous donner une chambre
ici...» Je dis que ma mère serait inquiète. «Ah! oui, vrai ou faux, le
propos a fait son oeuvre. Ma sympathie un peu prématurée avait fleuri
trop tôt; et comme ces pommiers dont vous parliez poétiquement à Balbec,
elle n'a pu résister à une première gelée.» Si la sympathie de M. de
Charlus n'avait pas été détruite, il n'aurait pourtant pas pu agir
autrement, puisque, tout en me disant que nous étions brouillés, il me
faisait rester, boire, me demandait de coucher et allait me faire
reconduire. Il avait même l'air de redouter l'instant de me quitter et
de se retrouver seul, cette espèce de crainte un peu anxieuse que sa
belle-soeur et cousine Guermantes m'avait paru éprouver, il y avait une
heure, quand elle avait voulu me forcer à rester encore un peu, avec une
espèce de même goût passager pour moi, de même effort pour faire
prolonger une minute. «Malheureusement, reprit-il, je n'ai pas le don de
faire refleurir ce qui a été une fois détruit. Ma sympathie pour vous
est bien morte. Rien ne peut la ressusciter. Je crois qu'il n'est pas
indigne de moi de confesser que je le regrette. Je me sens toujours un
peu comme le Booz de Victor Hugo: «Je suis veuf, je suis seul, et sur
moi le soir tombe.»

Je traversai avec lui le grand salon verdâtre. Je lui dis, tout à fait
au hasard, combien je le trouvais beau. «N'est-ce pas? me répondit-il.
Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui
est assez gentil, voyez-vous, c'est qu'elles ont été faites pour les
sièges de Beauvais et pour les consoles. Vous remarquez, elles répètent
le même motif décoratif qu'eux. Il n'existait plus que deux demeures où
cela soit ainsi: le Louvre et la maison de M. d'Hinnisdal. Mais
naturellement, dès que j'ai voulu venir habiter dans cette rue, il s'est
trouvé un vieil hôtel Chimay que personne n'avait jamais vu puisqu'il
n'est venu ici que pour _moi_. En somme, c'est bien. Ça pourrait
peut-être être mieux, mais enfin ce n'est pas mal. N'est-ce pas, il y a
de jolies choses: le portrait de mes oncles, le roi de Pologne et le roi
d'Angleterre, par Mignard. Mais qu'est-ce que je vous dis, vous le savez
aussi bien que moi puisque vous avez attendu dans ce salon. Non? Ah!
C'est qu'on vous aura mis dans le salon bleu, dit-il d'un air soit
d'impertinence à l'endroit de mon incuriosité, soit de supériorité
personnelle et de n'avoir pas demandé où on m'avait fait attendre.
Tenez, dans ce cabinet, il y a tous les chapeaux portés par Mme
Elisabeth, la princesse de Lamballe, et par la Reine. Cela ne vous
intéresse pas, on dirait que vous ne voyez pas. Peut-être êtes-vous
atteint d'une affection du nerf optique. Si vous aimez davantage ce
genre de beauté, voici un arc-en-ciel de Turner qui commence à briller
entre ces deux Rembrandt, en signe de notre réconciliation. Vous
entendez: Beethoven se joint à lui.» Et en effet on distinguait les
premiers accords de la troisième partie de la Symphonie pastorale,«la
joie après l'orage», exécutés non loin de nous, au premier étage sans
doute, par des musiciens. Je demandai naïvement par quel hasard on
jouait cela et qui étaient les musiciens. «Eh bien! on ne sait pas. On
ne sait jamais. Ce sont des musiques invisibles. C'est joli, n'est-ce
pas, me dit-il d'un ton légèrement impertinent et qui pourtant rappelait
un peu l'influence et l'accent de Swann. Mais vous vous en fichez comme
un poisson d'une pomme. Vous voulez rentrer, quitte à manquer de respect
à Beethoven et à moi. Vous portez contre vous-même jugement et
condamnation», ajouta-t-il d'un air affectueux et triste, quand le
moment fut venu que je m'en allasse. «Vous m'excuserez de ne pas vous
reconduire comme les bonnes façons m'obligeraient à le faire, me dit-il.
Désireux de ne plus vous revoir, il n'importe peu de passer cinq minutes
de plus avec vous. Mais je suis fatigué et j'ai fort à faire.»
Cependant, remarquant que le temps était beau: «Eh bien! si, je vais
monter en voiture. Il fait un clair de lune superbe, que j'irai regarder
au Bois après vous avoir reconduit. Comment! vous ne savez pas vous
raser, même un soir où vous dînez en ville vous gardez quelques poils,
me dit-il en me prenant le menton entre deux doigts pour ainsi dire
magnétisés, qui, après avoir résisté un instant, remontèrent jusqu'à mes
oreilles comme les doigts d'un coiffeur. Ah! ce serait agréable de
regarder ce «clair de lune bleu» au Bois avec quelqu'un comme vous», me
dit-il avec une douceur subite et comme involontaire, puis, l'air
triste: «Car vous êtes gentil tout de même, vous pourriez l'être plus
que personne, ajouta-t-il en me touchant paternellement l'épaule.
Autrefois, je dois dire que je vous trouvais bien insignifiant.»
J'aurais dû penser qu'il me trouvait tel encore. Je n'avais qu'à me
rappeler la rage avec laquelle il m'avait parlé, il y avait à peine une
demi-heure. Malgré cela j'avais l'impression qu'il était, en ce moment,
sincère, que son bon coeur l'emportait sur ce que je considérais comme un
état presque délirant de susceptibilité et d'orgueil. La voiture était
devant nous et il prolongeait encore la conversation. «Allons, dit-il
brusquement, montez; dans cinq minutes nous allons être chez vous. Et je
vous dirai un bonsoir qui coupera court et pour jamais à nos relations.
C'est mieux, puisque nous devons nous quitter pour toujours, que nous le
fassions comme en musique, sur un accord parfait.» Malgré ces
affirmations solennelles que nous ne nous reverrions jamais, j'aurais
juré que M. de Charlus, ennuyé de s'être oublié tout à l'heure et
craignant de m'avoir fait de la peine, n'eût pas été fâché de me revoir
encore une fois. Je ne me trompais pas, car au bout d'un moment: «Allons
bon! dit-il, voilà que j'ai oublié le principal. En souvenir de madame
votre grand-mère, j'avais fait relier pour vous une édition curieuse de
Mme de Sévigné. Voilà qui va empêcher cette entrevue d'être la dernière.
Il faut s'en consoler en se disant qu'on liquide rarement en un jour des
affaires compliquées. Regardez combien de temps a duré le Congrès de
Vienne.»

--Mais je pourrais la faire chercher sans vous déranger, dis-je
obligeamment.

--Voulez-vous vous taire, petit sot, répondit-il avec colère, et ne pas
avoir l'air grotesque de considérer comme peu de chose l'honneur d'être
probablement (je ne dis pas certainement, car c'est peut-être un valet
de chambre qui vous remettra les volumes) reçu par moi. Il se ressaisit:
«Je ne veux pas vous quitter sur ces mots. Pas de dissonance avant le
silence éternel de l'accord de dominante!» C'est pour ses propres nerfs
qu'il semblait redouter son retour immédiatement après d'âcres paroles
de brouille. «Vous ne vouliez pas venir jusqu'au Bois», me dit-il d'un
ton non pas interrogatif mais affirmatif, et, à ce qu'il me sembla, non
pas parce qu'il ne voulait pas me l'offrir, mais parce qu'il craignait
que son amour-propre n'essuyât un refus. «Eh bien voilà, me dit-il en
traînant encore, c'est le moment où, comme dit Whistler, les bourgeois
rentrent (peut-être voulait-il me prendre par l'amour-propre) et où il
convient de commencer à regarder. Mais vous ne savez même pas qui est
Whistler.» Je changeai de conversation et lui demandai si la princesse
d'Iéna était une personne intelligente. M. de Charlus m'arrêta, et
prenant le ton le plus méprisant que je lui connusse: «Ah! monsieur,
vous faites allusion ici à un ordre de nomenclature où je n'ai rien à
voir. Il y a peut-être une aristocratie chez les Tahitiens, mais j'avoue
que je ne la connais pas. Le nom que vous venez de prononcer, c'est
étrange, a cependant résonné, il y a quelques jours, à mes oreilles. On
me demandait si je condescendrais à ce que me fût présenté le jeune duc
de Guastalla. La demande m'étonna, car le duc de Guastalla n'a nul
besoin de se faire présenter à moi, pour la raison qu'il est mon cousin
et me connaît de tout temps; c'est le fils de la princesse de Parme, et
en jeune parent bien élevé, il ne manque jamais de venir me rendre ses
devoirs le jour de l'an. Mais, informations prises, il ne s'agissait pas
de mon parent, mais d'un fils de la personne qui vous intéresse. Comme
il n'existe pas de princesse de ce nom, j'ai supposé qu'il s'agissait
d'une pauvresse couchant sous le pont d'Iéna et qui avait pris
pittoresquement le titre de princesse d'Iéna, comme on dit la Panthère
des Batignolles ou le Roi de l'Acier. Mais non, il s'agissait d'une
personne riche dont j'avais admiré à une exposition des meubles fort
beaux et qui ont sur le nom du propriétaire la supériorité de ne pas
être faux. Quant au prétendu duc de Guastalla, ce devait être l'agent de
change de mon secrétaire, l'argent procure tant de choses. Mais non;
c'est l'Empereur, paraît-il, qui s'est amusé à donner à ces gens un
titre précisément indisponible. C'est peut-être une preuve de puissance,
ou d'ignorance, ou de malice, je trouve surtout que c'est un fort
mauvais tour qu'il a joué ainsi à ces usurpateurs malgré eux. Mais enfin
je ne puis vous donner d'éclaircissements sur tout cela, ma compétence
s'arrête au faubourg Saint-Germain où, entre tous les Courvoisier et
Gallardon, vous trouverez, si vous parvenez à découvrir un introducteur,
de vieilles gales tirées tout exprès de Balzac et qui vous amuseront.
Naturellement tout cela n'a rien à voir avec le prestige de la princesse
de Guermantes, mais, sans moi et mon Sésame, la demeure de celle-ci est
inaccessible.»

--C'est vraiment très beau, monsieur, à l'hôtel de la princesse de
Guermantes.

--Oh! ce n'est pas très beau. C'est ce qu'il y a de plus beau; après la
princesse toutefois.

--La princesse de Guermantes est supérieure à la duchesse de Guermantes?

--Oh! cela n'a pas de rapport. (Il est à remarquer que, dès que les gens
du monde ont un peu d'imagination, ils couronnent ou détrônent, au gré
de leurs sympathies ou de leurs brouilles, ceux dont la situation
paraissait la plus solide et la mieux fixée.)

La duchesse de Guermantes (peut-être en ne l'appelant pas Oriane
voulait-il mettre plus de distance entre elle et moi) est délicieuse,
très supérieure à ce que vous avez pu deviner. Mais enfin elle est
incommensurable avec sa cousine. Celle-ci est exactement ce que les
personnes des Halles peuvent s'imaginer qu'était la princesse de
Metternich, mais la Metternich croyait avoir lancé Wagner parce qu'elle
connaissait Victor Maurel. La princesse de Guermantes, ou plutôt sa
mère, a connu le vrai. Ce qui est un prestige, sans parler de
l'incroyable beauté de cette femme. Et rien que les jardins d'Esther!

--On ne peut pas les visiter?

--Mais non, il faudrait être invité, mais on n'invite jamais _personne_
à moins que j'intervienne. Mais aussitôt, retirant, après l'avoir jeté,
l'appât de cette offre, il me tendit la main, car nous étions arrivés
chez moi. «Mon rôle est terminé, monsieur; j'y ajoute simplement ces
quelques paroles. Un autre vous offrira peut-être un jour sa sympathie
comme j'ai fait. Que l'exemple actuel vous serve d'enseignement. Ne le
négligez pas. Une sympathie est toujours précieuse. Ce qu'on ne peut pas
faire seul dans la vie, parce qu'il y a des choses qu'on ne peut
demander, ni faire, ni vouloir, ni apprendre par soi-même, on le peut à
plusieurs et sans avoir besoin d'être treize comme dans le roman de
Balzac, ni quatre comme dans _les Trois Mousquetaires_. Adieu.»

Il devait être fatigué et avoir renoncé à l'idée d'aller voir le clair
de lune car il me demanda de dire au cocher de rentrer. Aussitôt il fit
un brusque mouvement comme s'il voulait se reprendre. Mais j'avais déjà
transmis l'ordre et, pour ne pas me retarder davantage, j'allai sonner à
ma porte, sans avoir plus pensé que j'avais affaire à M. de Charlus,
relativement à l'empereur d'Allemagne, au général Botha, des récits tout
à l'heure si obsédants, mais que son accueil inattendu et foudroyant
avait fait s'envoler bien loin de moi.

En rentrant, je vis sur mon bureau une lettre que le jeune valet de pied
de Françoise avait écrite à un de ses amis et qu'il y avait oubliée.
Depuis que ma mère était absente, il ne reculait devant aucun sans-gêne;
je fus plus coupable d'avoir celui de lire la lettre sans enveloppe,
largement étalée et qui, c'était ma seule excuse, avait l'air de
s'offrir à moi.

«Cher ami et cousin,

«J'espère que la santé va toujours bien et qu'il en est de même pour
toute la petite famille particulièrement pour mon jeune filleul Joseph
dont je n'ai pas encore le plaisir de connaître mais dont je préfère à
vous tous comme étant mon filleul, ces reliques du coeur ont aussi leur
poussière, sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains. D'ailleurs
cher ami et cousin qui te dit que demain toi et ta chère femme ma
cousine Marie, vous ne serez pas précipités tous deux jusqu'au fond de
la mer, comme le matelot attaché en haut du grand mât, car cette vie
n'est qu'une vallée obscure. Cher ami il faut te dire que ma principale
occupation, de ton étonnement j'en suis certain, est maintenant la
poésie que j'aime avec délices, car il faut bien passé le temps. Aussi
cher ami ne sois pas trop surpris si je ne suis pas encore répondu à ta
dernière lettre, à défaut du pardon laisse venir l'oubli. Comme tu le
sais, la mère de Madame a trépassé dans des souffrances inexprimables
qui l'ont assez fatiguée car elle a vu jusqu'à trois médecins. Le jour
de ses obsèques fut un beau jour car toutes les relations de Monsieur
étaient venues en foule ainsi que plusieurs ministres. On a mis plus de
deux heures pour aller au cimetière, ce qui vous fera tous ouvrir de
grands yeux dans votre village car on n'en fera certainement pas autant
pour la mère Michu. Aussi ma vie ne sera plus qu'un long sanglot. Je
m'amuse énormément à la motocyclette dont j'ai appris dernièrement. Que
diriez-vous, mes chers amis, si j'arrivais ainsi à toute vitesse aux
Écorces. Mais là-dessus je ne me tairai pas plus car je sens que
l'ivresse du malheur emporte sa raison. Je fréquente la duchesse de
Guermantes, des personnes que tu as jamais entendu même le nom dans nos
ignorants pays. Aussi c'est avec plaisir que j'enverrai les livres de
Racine, de Victor Hugo, de Pages choisies de Chênedollé, d'Alfred de
Musset, car je voudrais guérir le pays qui ma donner le jour de
l'ignorance qui mène fatalement jusqu'au crime. Je ne vois plus rien à
te dire et tanvoye comme le pélican lassé d'un long voyage mes bonnes
salutations ainsi qu'à ta femme à mon filleul et à ta soeur Rose.
Puisse-t-on ne pas dire d'elle: Et Rose elle n'a vécu que ce que vivent
les roses, comme l'a dit Victor Hugo, le sonnet d'Arvers, Alfred de
Musset, tous ces grands génies qu'on a fait à cause de cela mourir sur
les flammes du bûcher comme Jeanne d'Arc. A bientôt ta prochaine
missive, reçois mes baisers comme ceux d'un frère.

«Périgot (Joseph).»

Nous sommes attirés par toute vie qui nous représente quelque chose
d'inconnu, par une dernière illusion à détruire. Malgré cela les
mystérieuses paroles, grâce auxquelles M. de Charlus m'avait amené à
imaginer la princesse de Guermantes comme un être extraordinaire et
différent de ce que je connaissais, ne suffisent pas à expliquer la
stupéfaction où je fus, bientôt suivie de la crainte d'être victime
d'une mauvaise farce machinée par quelqu'un qui eût voulu me faire jeter
à la porte d'une demeure où j'irais sans être invité, quand, environ
deux mois après mon dîner chez la duchesse et tandis que celle-ci était
à Cannes, ayant ouvert une enveloppe dont l'apparence ne m'avait averti
de rien d'extraordinaire, je lus ces mots imprimés sur une carte: «La
princesse de Guermantes, née duchesse en Bavière, sera chez elle le
***.» Sans doute être invité chez la princesse de Guermantes n'était
peut-être pas, au point de vue mondain, quelque chose de plus difficile
que dîner chez la duchesse, et mes faibles connaissances héraldiques
m'avaient appris que le titre de prince n'est pas supérieur à celui de
duc. Puis je me disais que l'intelligence d'une femme du monde ne peut
pas être d'une essence aussi hétérogène à celle de ses congénères que le
prétendait M. de Charlus, et d'une essence si hétérogène à celle d'une
autre femme. Mais mon imagination, semblable à Elstir en train de rendre
un effet de perspective sans tenir compte des notions de physique qu'il
pouvait par ailleurs posséder, me peignait non ce que je savais, mais ce
qu'elle voyait; ce qu'elle voyait, c'est-à-dire ce que lui montrait le
nom. Or, même quand je ne connaissais pas la duchesse, le nom de
Guermantes précédé du titre de princesse, comme une note ou une couleur
ou une quantité, profondément modifiée des valeurs environnantes par le
«signe» mathématique ou esthétique qui l'affecte, m'avait toujours
évoqué quelque chose de tout différent. Avec ce titre on se trouve
surtout dans les Mémoires du temps de Louis XIII et de Louis XIV, de la
Cour d'Angleterre, de la reine d'Écosse, de la duchesse d'Aumale; et je
me figurais l'hôtel de la princesse de Guermantes comme plus ou moins
fréquenté par la duchesse de Longueville et par le grand Condé, desquels
la présence rendait bien peu vraisemblable que j'y pénétrasse jamais.

Beaucoup de choses que M. de Charlus m'avait dites avaient donné un
vigoureux coup de fouet à mon imagination et, faisant oublier à celle-ci
combien la réalité l'avait déçue chez la duchesse de Guermantes (il en
est des noms des personnes comme des noms des pays), l'avaient aiguillée
vers la cousine d'Oriane. Au reste, M. de Charlus ne me trompa quelque
temps sur la valeur et la variété imaginaires des gens du monde que
parce qu'il s'y trompait lui-même. Et cela peut-être parce qu'il ne
faisait rien, n'écrivait pas, ne peignait pas, ne lisait même rien d'une
manière sérieuse et approfondie. Mais, supérieur aux gens du monde de
plusieurs degrés, si c'est d'eux et de leur spectacle qu'il tirait la
matière de sa conversation, il n'était pas pour cela compris par eux.
Parlant en artiste, il pouvait tout au plus dégager le charme fallacieux
des gens du monde. Mais le dégager pour les artistes seulement, à
l'égard desquels il eût pu jouer le rôle du renne envers les Esquimaux;
ce précieux animal arrache pour eux, sur des roches désertiques, des
lichens, des mousses qu'ils ne sauraient ni découvrir, ni utiliser, mais
qui, une fois digérés par le renne, deviennent pour les habitants de
l'extrême Nord un aliment assimilable.

A quoi j'ajouterai que ces tableaux que M. de Charlus faisait du monde
étaient animés de beaucoup de vie par le mélange de ses haines féroces
et de ses dévotes sympathies. Les haines dirigées surtout contre les
jeunes gens, l'adoration excitée principalement par certaines femmes.

Si parmi celles-ci, la princesse de Guermantes était placée par M. de
Charlus sur le trône le plus élevé, ses mystérieuses paroles sur
«l'inaccessible palais d'Aladin» qu'habitait sa cousine ne suffisent pas
à expliquer ma stupéfaction.

Malgré ce qui tient aux divers points de vue subjectifs, dont j'aurai à
parler, dans les grossissements artificiels, il n'en reste pas moins
qu'il y a quelque réalité objective dans tous ces êtres, et par
conséquent différence entre eux.

Comment d'ailleurs en serait-il autrement? L'humanité que nous
fréquentons et qui ressemble si peu à nos rêves est pourtant la même
que, dans les Mémoires, dans les Lettres de gens remarquables, nous
avons vue décrite et que nous avons souhaité de connaître. Le vieillard
le plus insignifiant avec qui nous dînons est celui dont, dans un livre
sur la guerre de 70, nous avons lu avec émotion la fière lettre au
prince Frédéric-Charles. On s'ennuie à dîner parce que l'imagination est
absente, et, parce qu'elle nous y tient compagnie, on s'amuse avec un
livre. Mais c'est des mêmes personnes qu'il est question. Nous aimerions
avoir connu Mme de Pompadour qui protégea si bien les arts, et nous nous
serions autant ennuyés auprès d'elle qu'auprès des modernes Égéries,
chez qui nous ne pouvons nous décider à retourner tant elles sont
médiocres. Il n'en reste pas moins que ces différences subsistent. Les
gens ne sont jamais tout à fait pareils les uns aux autres, leur manière
de se comporter à notre égard, on pourrait dire à amitié égale, trahit
des différences qui, en fin de compte, font compensation. Quand je
connus Mme de Montmorency, elle aima à me dire des choses désagréables,
mais si j'avais besoin d'un service, elle jetait pour l'obtenir avec
efficacité tout ce qu'elle possédait de crédit, sans rien ménager.
Tandis que telle autre, comme Mme de Guermantes, n'eût jamais voulu me
faire de peine, ne disait de moi que ce qui pouvait me faire plaisir, me
comblait de toutes les amabilités qui formaient le riche train de vie
moral des Guermantes, mais, si je lui avais demandé un rien en dehors de
cela, n'eût pas fait un pas pour me le procurer, comme en ces châteaux
où on a à sa disposition une automobile, un valet de chambre, mais où il
est impossible d'obtenir un verre de cidre, non prévu dans l'ordonnance
des fêtes. Laquelle était pour moi la véritable amie, de Mme de
Montmorency, si heureuse de me froisser et toujours prête à me servir,
de Mme de Guermantes, souffrant du moindre déplaisir qu'on m'eût causé
et incapable du moindre effort pour m'être utile? D'autre part, on
disait que la duchesse de Guermantes parlait seulement de frivolités, et
sa cousine, avec l'esprit le plus médiocre, de choses toujours
intéressantes. Les formes d'esprit sont si variées, si opposées, non
seulement dans la littérature, mais dans le monde, qu'il n'y a pas que
Baudelaire et Mérimée qui ont le droit de se mépriser réciproquement.
Ces particularités forment, chez toutes les personnes, un système de
regards, de discours, d'actions, si cohérent, si despotique, que quand
nous sommes en leur présence il nous semble supérieur au reste. Chez Mme
de Guermantes, ses paroles, déduites comme un théorème de son genre
d'esprit, me paraissaient les seules qu'on aurait dû dire. Et j'étais,
au fond, de son avis, quand elle me disait que Mme de Montmorency était
stupide et avait l'esprit ouvert à toutes les choses qu'elle ne
comprenait pas, ou quand, apprenant une méchanceté d'elle, la duchesse
me disait: «C'est cela que vous appelez une bonne femme, c'est ce que
j'appelle un monstre.» Mais cette tyrannie de la réalité qui est devant
nous, cette évidence de la lumière de la lampe qui fait pâlir l'aurore
déjà lointaine comme un simple souvenir, disparaissaient quand j'étais
loin de Mme de Guermantes, et qu'une dame différente me disait, en se
mettant de plain-pied avec moi et jugeant la duchesse placée fort
au-dessous de nous: «Oriane ne s'intéresse au fond à rien, ni à
personne», et même (ce qui en présence de Mme de Guermantes eût semblé
impossible à croire tant elle-même proclamait le contraire): «Oriane est
snob.» Aucune mathématique ne nous permettant de convertir Mme d'Arpajon
et Mme de Montpensier en quantités homogènes, il m'eût été impossible de
répondre si on me demandait laquelle me semblait supérieure à l'autre.

Or, parmi les traits particuliers au salon de la princesse de
Guermantes, le plus habituellement cité était un certain exclusivisme,
dû en partie à la naissance royale de la princesse, et surtout le
rigorisme presque fossile des préjugés aristocratiques du prince,
préjugés que d'ailleurs le duc et la duchesse ne s'étaient pas fait
faute de railler devant moi, et qui, naturellement, devait me faire
considérer comme plus invraisemblable encore que m'eût invité cet homme
qui ne comptait que les altesses et les ducs et à chaque dîner, faisait
une scène parce qu'il n'avait pas eu à table la place à laquelle il
aurait eu droit sous Louis XIV, place que, grâce à son extrême érudition
en matière d'histoire et de généalogie, il était seul à connaître. A
cause de cela, beaucoup de gens du monde tranchaient en faveur du duc et
de la duchesse les différences qui les séparaient de leurs cousins. «Le
duc et la duchesse sont beaucoup plus modernes, beaucoup plus
intelligents, ils ne s'occupent pas, comme les autres, que du nombre de
quartiers, leur salon est de trois cents ans en avance sur celui de leur
cousin», étaient des phrases usuelles dont le souvenir me faisait
maintenant frémir en regardant la carte d'invitation à laquelle ils
donnaient beaucoup plus de chances de m'avoir été envoyée par un
mystificateur.

Si encore le duc et la duchesse de Guermantes n'avaient pas été à
Cannes, j'aurais pu tâcher de savoir par eux si l'invitation que j'avais
reçue était véritable. Ce doute où j'étais n'est pas même dû, comme je
m'en étais un moment flatté, au sentiment qu'un homme du monde
n'éprouverait pas et qu'en conséquence un écrivain, appartînt-il en
dehors de cela à la caste des gens du monde, devrait reproduire afin
d'être bien «objectif» et de peindre chaque classe différemment. J'ai,
en effet, trouvé dernièrement, dans un charmant volume de Mémoires, la
notation d'incertitudes analogues à celles par lesquelles me faisait
passer la carte d'invitation de la princesse. «Georges et moi (ou Hély
et moi, je n'ai pas le livre sous la main pour vérifier), nous grillions
si fort d'être admis dans le salon de Mme Delessert, qu'ayant reçu
d'elle une invitation, nous crûmes prudent, chacun de notre côté, de
nous assurer que nous n'étions pas les dupes de quelque poisson
d'avril.» Or le narrateur n'est autre que le comte d'Haussonville (celui
qui épousa la fille du duc de Broglie), et l'autre jeune homme qui «de
son côté» va s'assurer s'il n'est pas le jouet d'une mystification est,
selon qu'il s'appelle Georges ou Hély, l'un ou l'autre des deux
inséparables amis de M. d'Haussonville, M. d'Harcourt ou le prince de
Chalais.

Le jour où devait avoir lieu la soirée chez la princesse de Guermantes,
j'appris que le duc et la duchesse étaient revenus à Paris depuis la
veille. Le bal de la princesse ne les eût pas fait revenir, mais un de
leurs cousins était fort malade, et puis le duc tenait beaucoup à une
redoute qui avait lieu cette nuit-là et où lui-même devait paraître en
Louis XI et sa femme en Isabeau de Bavière. Et je résolus d'aller la
voir le matin. Mais, sortis de bonne heure, ils n'étaient pas encore
rentrés; je guettai d'abord d'une petite pièce, que je croyais un bon
poste de vigie, l'arrivée de la voiture. En réalité j'avais fort mal
choisi mon observatoire, d'où je distinguai à peine notre cour, mais
j'en aperçus plusieurs autres ce qui, sans utilité pour moi, me
divertit un moment. Ce n'est pas à Venise seulement qu'on a de ces
points de vue sur plusieurs maisons à la fois qui ont tenté les
peintres, mais à Paris tout aussi bien. Je ne dis pas Venise au hasard.
C'est à ses quartiers pauvres que font penser certains quartiers pauvres
de Paris, le matin, avec leurs hautes cheminées évasées, auxquelles le
soleil donne les roses les plus vifs, les rouges les plus clairs; c'est
tout un jardin qui fleurit au-dessus des maisons, et qui fleurit en
nuances si variées, qu'on dirait, planté sur la ville, le jardin d'un
amateur de tulipes de Delft ou de Haarlem. D'ailleurs l'extrême
proximité des maisons aux fenêtres opposées sur une même cour y fait de
chaque croisée le cadre où une cuisinière rêvasse en regardant à terre,
où plus loin une jeune fille se laisse peigner les cheveux par une
vieille à figure, à peine distincte dans l'ombre, de sorcière; ainsi
chaque cour fait pour le voisin de la maison, en supprimant le bruit par
son intervalle, en laissant voir les gestes silencieux dans un rectangle
placé sous verre par la clôture des fenêtres, une exposition de cent
tableaux hollandais juxtaposés. Certes, de l'hôtel de Guermantes on
n'avait pas le même genre de vues, mais de curieuses aussi, surtout de
l'étrange point trigonométrique où je m'étais placé et où le regard
n'était arrêté par rien jusqu'aux hauteurs lointaines que formait, les
terrains relativement vagues qui précédaient étant fort en pente,
l'hôtel de la princesse de Silistrie et de la marquise de Plassac,
cousines très nobles de M. de Guermantes, et que je ne connaissais pas.
Jusqu'à cet hôtel (qui était celui de leur père, M. de Bréquigny), rien
que des corps de bâtiments peu élevés, orientés des façons les plus
diverses et qui, sans arrêter la vue, prolongeaient la distance de leurs
plans obliques. La tourelle en tuiles rouges de la remise où le marquis
de Frécourt garait ses voitures se terminait bien par une aiguille plus
haute, mais si mince qu'elle ne cachait rien, et faisait penser à ces
jolies constructions anciennes de la Suisse, qui s'élancent isolées au
pied d'une montagne. Tous ces points vagues et divergents, où se
reposaient les yeux, faisaient paraître plus éloigné que s'il avait été
séparé de nous par plusieurs rues ou de nombreux contreforts l'hôtel de
Mme de Plassac, en réalité assez voisin mais chimériquement éloigné
comme un paysage alpestre. Quand ses larges fenêtres carrées, éblouies
de soleil comme des feuilles de cristal de roche, étaient ouvertes pour
le ménage, on avait, à suivre aux différents étages les valets de pied
impossibles à bien distinguer, mais qui battaient des tapis, le même
plaisir qu'à voir, dans un paysage de Turner ou d'Elstir, un voyageur en
diligence, ou un guide, à différents degrés d'altitude du Saint-Gothard.
Mais de ce «point de vue» où je m'étais placé, j'aurais risqué de ne pas
voir rentrer M. ou Mme de Guermantes, de sorte que, lorsque dans
l'après-midi je fus libre de reprendre mon guet, je me mis simplement
sur l'escalier, d'où l'ouverture de la porte cochère ne pouvait passer
inaperçue pour moi, et ce fut dans l'escalier que je me postai, bien que
n'y apparussent pas, si éblouissantes avec leurs valets de pied rendus
minuscules par l'éloignement et en train de nettoyer, les beautés
alpestres de l'hôtel de Bréquigny et Tresmes. Or cette attente sur
l'escalier devait avoir pour moi des conséquences si considérables et me
découvrir un paysage, non plus turnérien, mais moral si important, qu'il
est préférable d'en retarder le récit de quelques instants, en le
faisant précéder d'abord par celui de ma visite aux Guermantes quand je
sus qu'ils étaient rentrés. Ce fut le duc seul qui me reçut dans sa
bibliothèque. Au moment où j'y entrais, sortit un petit homme aux
cheveux tout blancs, l'air pauvre, avec une petite cravate noire comme
en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis de mon grand-père,
mais d'un aspect plus timide et qui, m'adressant de grands saluts, ne
voulut jamais descendre avant que je fusse passé. Le duc lui cria de la
bibliothèque quelque chose que je ne compris pas, et l'autre répondit
avec de nouveaux saluts adressés à la muraille, car le duc ne pouvait le
voir, mais répétés tout de même sans fin, comme ces inutiles sourires
des gens qui causent avec vous par le téléphone; il avait une voix de
fausset, et me resalua avec une humilité d'homme d'affaires. Et ce
pouvait d'ailleurs être un homme d'affaires de Combray, tant il avait le
genre provincial, suranné et doux des petites gens, des vieillards
modestes de là-bas. «Vous verrez Oriane tout à l'heure, me dit le duc
quand je fus entré. Comme Swann doit venir tout à l'heure lui apporter
les épreuves de son étude sur les monnaies de l'Ordre de Malte, et, ce
qui est pis, une photographie immense où il a fait reproduire les deux
faces de ces monnaies, Oriane a préféré s'habiller d'abord, pour pouvoir
rester avec lui jusqu'au moment d'aller dîner. Nous sommes déjà
encombrés d'affaires à ne pas savoir où les mettre et je me demande où
nous allons fourrer cette photographie. Mais j'ai une femme trop
aimable, qui aime trop à faire plaisir. Elle a cru que c'était gentil de
demander à Swann de pouvoir regarder les uns à côté des autres tous ces
grands maîtres de l'Ordre dont il a trouvé les médailles à Rhodes. Car
je vous disais Malte, c'est Rhodes, mais c'est le même Ordre de
Saint-Jean de Jérusalem. Dans le fond elle ne s'intéresse à cela que
parce que Swann s'en occupe. Notre famille est très mêlée à toute cette
histoire; même encore aujourd'hui, mon frère que vous connaissez est un
des plus hauts dignitaires de l'Ordre de Malte. Mais j'aurais parlé de
tout cela à Oriane, elle ne m'aurait seulement pas écouté. En revanche,
il a suffi que les recherches de Swann sur les Templiers (car c'est
inouï la rage des gens d'une religion à étudier celle des autres)
l'aient conduit à l'Histoire des Chevaliers de Rhodes, héritiers des
Templiers, pour qu'aussitôt Oriane veuille voir les têtes de ces
chevaliers. Ils étaient de forts petits garçons à côté des Lusignan,
rois de Chypre, dont nous descendons en ligne directe. Mais comme
jusqu'ici Swann ne s'est pas occupé d'eux, Oriane ne veut rien savoir
sur les Lusignan.» Je ne pus tout de suite dire au duc pourquoi j'étais
venu. En effet, quelques parentes ou amies, comme Mme de Silistrie et la
duchesse de Montrose, vinrent pour faire une visite à la duchesse, qui
recevait souvent avant le dîner, et ne la trouvant pas, restèrent un
moment avec le duc. La première de ces dames (la princesse de
Silistrie), habillée avec simplicité, sèche, mais l'air aimable, tenait
à la main une canne. Je craignis d'abord qu'elle ne fût blessée ou
infirme. Elle était au contraire fort alerte. Elle parla avec tristesse
au duc d'un cousin germain à lui--pas du côté Guermantes, mais plus
brillant encore s'il était possible--dont l'état de santé, très atteint
depuis quelque temps, s'était subitement aggravé. Mais il était visible
que le duc, tout en compatissant au sort de son cousin et en répétant:
«Pauvre Mama! c'est un si bon garçon», portait un diagnostic favorable.
En effet le dîner auquel devait assister le duc l'amusait, la grande
soirée chez la princesse de Guermantes ne l'ennuyait pas, mais surtout
il devait aller à une heure du matin, avec sa femme, à un grand souper
et bal costumé en vue duquel un costume de Louis XI pour lui et
d'Isabeau de Bavière pour la duchesse étaient tout prêts. Et le duc
entendait ne pas être troublé dans ces divertissements multiples par la
souffrance du bon Amanien d'Osmond. Deux autres dames porteuses de
canne, Mme de Plassac et Mme de Tresmes, toutes deux filles du comte de
Bréquigny, vinrent ensuite faire visite à Basin et déclarèrent que
l'état du cousin Mama ne laissait plus d'espoir. Après avoir haussé les
épaules, et pour changer de conversation, le duc leur demanda si elles
allaient le soir chez Marie-Gilbert. Elles répondirent que non, à cause
de l'état d'Amanien qui était à toute extrémité, et même elles s'étaient
décommandées du dîner où allait le duc, et duquel elles lui énumérèrent
les convives, le frère du roi Théodose, l'infante Marie-Conception, etc.
Comme le marquis d'Osmond était leur parent à un degré moins proche
qu'il n'était de Basin, leur «défection» parut au duc une espèce de
blâme indirect de sa conduite. Aussi, bien que descendues des hauteurs
de l'hôtel de Bréquigny pour voir la duchesse (ou plutôt pour lui
annoncer le caractère alarmant, et incompatible pour les parents avec
les réunions mondaines, de la maladie de leur cousin), ne
restèrent-elles pas longtemps, et, munies de leur bâton d'alpiniste,
Walpurge et Dorothée (tels étaient les prénoms des deux soeurs) reprirent
la route escarpée de leur faîte. Je n'ai jamais pensé à demander aux
Guermantes à quoi correspondaient ces cannes, si fréquentes dans un
certain faubourg Saint-Germain. Peut-être, considérant toute la
paroisse comme leur domaine et n'aimant pas prendre de fiacres,
faisaient-elles de longues courses, pour lesquelles quelque ancienne
fracture, due à l'usage immodéré de la chasse et des chutes de cheval
qu'il comporte souvent, ou simplement des rhumatismes provenant de
l'humidité de la rive gauche et des vieux châteaux, leur rendaient la
canne nécessaire. Peut-être n'étaient-elles pas parties, dans le
quartier, en expédition si lointaine. Et, seulement descendues dans leur
jardin (peu éloigné de celui de la duchesse) pour faire la cueillette
des fruits nécessaires aux compotes, venaient-elles, avant de rentrer
chez elles, dire bonsoir à Mme de Guermantes chez laquelle elles
n'allaient pourtant pas jusqu'à apporter un sécateur ou un arrosoir. Le
duc parut touché que je fusse venu chez eux le jour même de son retour.
Mais sa figure se rembrunit quand je lui eus dit que je venais demander
à sa femme de s'informer si sa cousine m'avait réellement invité. Je
venais d'effleurer une de ces sortes de services que M. et Mme de
Guermantes n'aimaient pas rendre. Le duc me dit qu'il était trop tard,
que si la princesse ne m'avait pas envoyé d'invitation, il aurait l'air
d'en demander une, que déjà ses cousins lui en avaient refusé une, une
fois, et qu'il ne voulait plus, ni de près, ni de loin, avoir l'air de
se mêler de leurs listes, «de s'immiscer», enfin qu'il ne savait même
pas si lui et sa femme, qui dînaient en ville, ne rentreraient pas
aussitôt après chez eux, que dans ce cas leur meilleure excuse de n'être
pas allés à la soirée de la princesse était de lui cacher leur retour à
Paris, que, certainement sans cela, ils se seraient au contraire
empressés de lui faire connaître en lui envoyant un mot ou un coup de
téléphone à mon sujet, et certainement trop tard, car en toute hypothèse
les listes de la princesse étaient certainement closes. «Vous n'êtes pas
mal avec elle», me dit-il d'un air soupçonneux, les Guermantes craignant
toujours de ne pas être au courant des dernières brouilles et qu'on ne
cherchât à se raccommoder sur leur dos. Enfin comme le duc avait
l'habitude de prendre sur lui toutes les décisions qui pouvaient sembler
peu aimables: «Tenez, mon petit, me dit-il tout à coup, comme si l'idée
lui en venait brusquement à l'esprit, j'ai même envie de ne pas dire du
tout à Oriane que vous m'avez parlé de cela. Vous savez comme elle est
aimable, de plus elle vous aime énormément, elle voudrait envoyer chez
sa cousine malgré tout ce que je pourrais lui dire, et si elle est
fatiguée après dîner, il n'y aura plus d'excuse, elle sera forcée
d'aller à la soirée. Non, décidément, je ne lui en dirai rien. Du reste
vous allez la voir tout à l'heure. Pas un mot de cela, je vous prie. Si
vous vous décidez à aller à la soirée je n'ai pas besoin de vous dire
quelle joie nous aurons de passer la soirée avec vous.» Les motifs
d'humanité sont trop sacrés pour que celui devant qui on les invoque ne
s'incline pas devant eux, qu'il les croie sincères ou non; je ne voulus
pas avoir l'air de mettre un instant en balance mon invitation et la
fatigue possible de Mme de Guermantes, et je promis de ne pas lui parler
du but de ma visite, exactement comme si j'avais été dupe de la petite
comédie que m'avait jouée M. de Guermantes. Je demandai au duc s'il
croyait que j'avais chance de voir chez la princesse Mme de Stermaria.
«Mais non, me dit-il d'un air de connaisseur; je sais le nom que vous
dites pour le voir dans les annuaires des clubs, ce n'est pas du tout le
genre de monde qui va chez Gilbert. Vous ne verrez là que des gens
excessivement comme il faut et très ennuyeux, des duchesses portant des
titres qu'on croyait éteints et qu'on a ressortis pour la circonstance,
tous les ambassadeurs, beaucoup de Cobourg; altesses étrangères, mais
n'espérez pas l'ombre de Stermaria. Gilbert serait malade, même de votre
supposition.

«Tenez, vous qui aimez la peinture, il faut que je vous montre un
superbe tableau que j'ai acheté à mon cousin, en partie en échange des
Elstir, que décidément nous n'aimions pas. On me l'a vendu pour un
Philippe de Champagne, mais moi je crois que c'est encore plus grand.
Voulez-vous ma pensée? Je crois que c'est un Vélasquez et de la plus
belle époque», me dit le duc en me regardant dans les yeux, soit pour
connaître mon impression, soit pour l'accroître. Un valet de pied entra.
«Mme la duchesse fait demander à M. le duc si M. le duc veut bien
recevoir M. Swann, parce que Mme la duchesse n'est pas encore prête.

--Faites entrer M. Swann», dit le duc après avoir regardé et vu à sa
montre qu'il avait lui-même quelques minutes encore avant d'aller
s'habiller. «Naturellement ma femme, qui lui a dit de venir, n'est pas
prête. Inutile de parler devant Swann de la soirée de Marie-Gilbert, me
dit le duc. Je ne sais pas s'il est invité. Gilbert l'aime beaucoup,
parce qu'il le croit petit-fils naturel du duc de Berri, c'est toute une
histoire. (Sans ça, vous pensez! mon cousin qui tombe en attaque quand
il voit un Juif à cent mètres.) Mais enfin maintenant ça s'aggrave de
l'affaire Dreyfus, Swann aurait dû comprendre qu'il devait, plus que
tout autre, couper tout câble avec ces gens-là, or, tout au contraire,
il tient des propos fâcheux.» Le duc rappela le valet de pied pour
savoir si celui qu'il avait envoyé chez le cousin d'Osmond était revenu.
En effet le plan du duc était le suivant: comme il croyait avec raison
son cousin mourant, il tenait à faire prendre des nouvelles avant la
mort, c'est-à-dire avant le deuil forcé. Une fois couvert par la
certitude officielle qu'Amanien était encore vivant, il ficherait le
camp à son dîner, à la soirée du prince, à la redoute où il serait en
Louis XI et où il avait le plus piquant rendez-vous avec une nouvelle
maîtresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le lendemain,
quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s'il
avait trépassé dans la soirée. «Non, monsieur le duc, il n'est pas
encore revenu. --Cré nom de Dieu! on ne fait jamais ici les choses qu'à
la dernière heure», dit le duc à la pensée qu'Amanien avait eu le temps
de «claquer» pour un journal du soir et de lui faire rater sa redoute.
Il fit demander _le Temps_ où il n'y avait rien. Je n'avais pas vu Swann
depuis très longtemps, je me demandai un instant si autrefois il coupait
sa moustache, ou n'avait pas les cheveux en brosse, car je lui trouvais
quelque chose de changé; c'était seulement qu'il était en effet très
«changé», parce qu'il était très souffrant, et la maladie produit dans
le visage des modifications aussi profondes que se mettre à porter la
barbe ou changer sa raie de place. (La maladie de Swann était celle qui
avait emporté sa mère et dont elle avait été atteinte précisément à
l'âge qu'il avait. Nos existences sont en réalité, par l'hérédité, aussi
pleines de chiffres cabalistiques, de sorts jetés, que s'il y avait
vraiment des sorcières. Et comme il y a une certaine durée de la vie
pour l'humanité en général, il y en a une pour les familles en
particulier, c'est-à-dire, dans les familles, pour les membres qui se
ressemblent.) Swann était habillé avec une élégance qui, comme celle de
sa femme, associait à ce qu'il était ce qu'il avait été. Serré dans une
redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte, ganté
de gants blancs rayés de noir, il portait un tube gris d'une forme
évasée que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le prince de Sagan,
pour M. de Charlus, pour le marquis de Modène, pour M. Charles Haas et
pour le comte Louis de Turenne. Je fus surpris du charmant sourire et de
l'affectueuse poignée de mains avec lesquels il répondit à mon salut,
car je croyais qu'après si longtemps il ne m'aurait pas reconnu tout de
suite; je lui dis mon étonnement; il l'accueillit avec des éclats de
rire, un peu d'indignation, et une nouvelle pression de la main, comme
si c'était mettre en doute l'intégrité de son cerveau ou la sincérité de
son affection que supposer qu'il ne me reconnaissait pas. Et c'est
pourtant ce qui était; il ne m'identifia, je l'ai su longtemps après,
que quelques minutes plus tard, en entendant rappeler mon nom. Mais nul
changement dans son visage, dans ses paroles, dans les choses qu'il me
dit, ne trahirent la découverte qu'une parole de M. de Guermantes lui
fit faire, tant il avait de maîtrise et de sûreté dans le jeu de la vie
mondaine. Il y apportait d'ailleurs cette spontanéité dans les manières
et ces initiatives personnelles, même en matière d'habillement, qui
caractérisaient le genre des Guermantes. C'est ainsi que le salut que
m'avait fait, sans me reconnaître, le vieux clubman n'était pas le salut
froid et raide de l'homme du monde purement formaliste, mais un salut
tout rempli d'une amabilité réelle, d'une grâce véritable, comme la
duchesse de Guermantes par exemple en avait (allant jusqu'à vous sourire
la première avant que vous l'eussiez saluée si elle vous rencontrait),
par opposition aux saluts plus mécaniques, habituels aux dames du
faubourg Saint-Germain. C'est ainsi encore que son chapeau, que, selon
une habitude qui tendait à disparaître, il posa par terre à côté de lui,
était doublé de cuir vert, ce qui ne se faisait pas d'habitude, mais
parce que c'était (à ce qu'il disait) beaucoup moins salissant, en
réalité parce que c'était fort seyant. «Tenez, Charles, vous qui êtes un
grand connaisseur, venez voir quelque chose; après ça, mes petits, je
vais vous demander la permission de vous laisser ensemble un instant
pendant que je vais passer un habit; du reste je pense qu'Oriane ne va
pas tarder.» Et il montra son «Vélasquez» à Swann. «Mais il me semble
que je connais ça,» fit Swann avec la grimace des gens souffrants pour
qui parler est déjà une fatigue. «Oui, dit le duc rendu sérieux par le
retard que mettait le connaisseur à exprimer son admiration. Vous l'avez
probablement vu chez Gilbert.

--Ah! en effet, je me rappelle.

--Qu'est-ce que vous croyez que c'est?

--Eh bien, si c'était chez Gilbert, c'est probablement un de vos
_ancêtres_, dit Swann avec un mélange d'ironie et de déférence envers
une grandeur qu'il eût trouvé impoli et ridicule de méconnaître, mais
dont il ne voulait, par bon goût, parler qu'en «se jouant».

--Mais bien sûr, dit rudement le duc. C'est Boson, je ne sais plus quel
numéro, de Guermantes. Mais ça, je m'en fous. Vous savez que je ne suis
pas aussi féodal que mon cousin. J'ai entendu prononcer le nom de
Rigaud, de Mignard, même de Vélasquez!» dit le duc en attachant sur
Swann un regard et d'inquisiteur et de tortionnaire, pour tâcher à la
fois de lire dans sa pensée et d'influencer sa réponse. «Enfin,
conclut-il, car, quand on l'amenait à provoquer artificiellement une
opinion qu'il désirait, il avait la faculté, au bout de quelques
instants, de croire qu'elle avait été spontanément émise; voyons, pas de
flatterie. Croyez-vous que ce soit d'un des grands pontifes que je viens
de dire?

--Nnnnon, dit Swann.

--Mais alors, enfin moi je n'y connais rien, ce n'est pas à moi de
décider de qui est ce croûton-là. Mais vous, un dilettante, un maître en
la matière, à qui l'attribuez-vous? Vous êtes assez connaisseur pour
avoir une idée. A qui l'attribuez-vous?» Swann hésita un instant devant
cette toile que visiblement il trouvait affreuse: «A la malveillance!»
répondit-il en riant au duc, lequel ne put laisser échapper un mouvement
de rage. Quand elle fut calmée: «Vous êtes bien gentils tous les deux,
attendez Oriane un instant, je vais mettre ma queue de morue et je
reviens. Je vais faire dire à ma bourgeoise que vous l'attendez tous les
deux.» Je causai un instant avec Swann de l'affaire Dreyfus et je lui
demandai comment il se faisait que tous les Guermantes fussent
antidreyfusards. «D'abord parce qu'au fond tous ces gens-là sont
antisémites», répondit Swann qui savait bien pourtant par expérience que
certains ne l'étaient pas, mais qui, comme tous les gens qui ont une
opinion ardente, aimait mieux, pour expliquer que certaines personnes ne
la partageassent pas, leur supposer une raison préconçue, un préjugé
contre lequel il n'y avait rien à faire, plutôt que des raisons qui se
laisseraient discuter. D'ailleurs, arrivé au terme prématuré de sa vie,
comme une bête fatiguée qu'on harcèle, il exécrait ces persécutions et
rentrait au bercail religieux de ses pères.

--Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m'avait dit
qu'il était antisémite.

--Oh! celui-là, je n'en parle même pas. C'est au point que, quand il
était officier, ayant une rage de dents épouvantable, il a préféré
rester à souffrir plutôt que de consulter le seul dentiste de la région,
qui était juif, et que plus tard il a laissé brûler une aile de son
château, où le feu avait pris, parce qu'il aurait fallu demander des
pompes au château voisin qui est aux Rothschild.

--Est-ce que vous allez par hasard ce soir chez lui?

--Oui, me répondit-il, quoique je me trouve bien fatigué: Mais il m'a
envoyé un pneumatique pour me prévenir qu'il avait quelque chose à me
dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou
pour le recevoir; cela m'agitera, j'aime mieux être débarrassé tout de
suite de cela.

--Mais le duc de Guermantes n'est pas antisémite.

--Vous voyez bien que si puisqu'il est antidreyfusard, me répondit
Swann, sans s'apercevoir qu'il faisait une pétition de principe. Cela
n'empêche pas que je suis peiné d'avoir déçu cet homme--que dis-je! ce
duc--en n'admirant pas son prétendu Mignard, je ne sais quoi.

--Mais enfin, repris-je en revenant à l'affaire Dreyfus, la duchesse,
elle, est intelligente.

--Oui, elle est charmante. A mon avis, du reste, elle l'a été encore
davantage quand elle s'appelait encore la princesse des Laumes. Son
esprit a pris quelque chose de plus anguleux, tout cela était plus
tendre dans la grande dame juvénile, mais enfin, plus ou moins jeunes,
hommes ou femmes, qu'est-ce que vous voulez, tous ces gens-là sont d'une
autre race, on n'a pas impunément mille ans de féodalité dans le sang.
Naturellement ils croient que cela n'est pour rien dans leur opinion.

--Mais Robert de Saint-Loup pourtant est dreyfusard?

--Ah! tant mieux, d'autant plus que vous savez que sa mère est très
contre. On m'avait dit qu'il l'était, mais je n'en étais pas sûr. Cela
me fait grand plaisir. Cela ne m'étonne pas, il est très intelligent.
C'est beaucoup, cela.

Le dreyfusisme avait rendu Swann d'une naïveté extraordinaire et donné à
sa façon de voir une impulsion, un déraillement plus notables encore que
n'avait fait autrefois son mariage avec Odette; ce nouveau déclassement
eût été mieux appelé reclassement et n'était qu'honorable pour lui,
puisqu'il le faisait rentrer dans la voie par laquelle étaient venus les
siens et d'où l'avaient dévié ses fréquentations aristocratiques. Mais
Swann, précisément au moment même où, si lucide, il lui était donné,
grâce aux données héritées de son ascendance, de voir une vérité encore
cachée aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement comique.
Il remettait toutes ses admirations et tous ses dédains à l'épreuve d'un
critérium nouveau, le dreyfusisme. Que l'antidreyfusisme de Mme Bontemps
la lui fît trouver bête n'était pas plus étonnant que, quand il s'était
marié, il l'eût trouvée intelligente. Il n'était pas bien grave non plus
que la vague nouvelle atteignît aussi en lui les jugements politiques,
et lui fit perdre le souvenir d'avoir traité d'homme d'argent, d'espion
de l'Angleterre (c'était une absurdité du milieu Guermantes) Clémenceau,
qu'il déclarait maintenant avoir tenu toujours pour une conscience, un
homme de fer, comme Cornély. «Non, je ne vous ai jamais dit autrement.
Vous confondez.» Mais, dépassant les jugements politiques, la vague
renversait chez Swann les jugements littéraires et jusqu'à la façon de
les exprimer. Barrès avait perdu tout talent, et même ses ouvrages de
jeunesse étaient faiblards, pouvaient à peine se relire. «Essayez, vous
ne pourrez pas aller jusqu'au bout. Quelle différence avec Clémenceau!
Personnellement je ne suis pas anticlérical, mais comme, à côté de lui,
on se rend compte que Barrès n'a pas d'os! C'est un très grand bonhomme
que le père Clémenceau. Comme il sait sa langue!» D'ailleurs les
antidreyfusards n'auraient pas été en droit de critiquer ces folies. Ils
expliquaient qu'on fût dreyfusiste parce qu'on était d'origine juive. Si
un catholique pratiquant comme Saniette tenait aussi pour la révision,
c'était qu'il était chambré par Mme Verdurin, laquelle agissait en
farouche radicale. Elle était avant tout contre les «calotins». Saniette
était plus bête que méchant et ne savait pas le tort que la Patronne lui
faisait. Que si l'on objectait que Brichot était tout aussi ami de Mme
Verdurin et était membre de la Patrie française, c'est qu'il était plus
intelligent. «Vous le voyez quelquefois?» dis-je à Swann en parlant de
Saint-Loup.

--Non, jamais. Il m'a écrit l'autre jour pour que je demande au duc de
Mouchy et à quelques autres de voter pour lui au Jockey, où il a du
reste passé comme une lettre à la poste.

--Malgré l'Affaire!

--On n'a pas soulevé la question. Du reste je vous dirai que, depuis
tout ça, je ne mets plus les pieds dans cet endroit.

M. de Guermantes rentra, et bientôt sa femme, toute prête, haute et
superbe dans une robe de satin rouge dont la jupe était bordée de
paillettes. Elle avait dans les cheveux une grande plume d'autruche
teinte de pourpre et sur les épaules une écharpe de tulle du même rouge.
«Comme c'est bien de faire doubler son chapeau de vert, dit la duchesse
à qui rien n'échappait. D'ailleurs, en vous, Charles, tout est joli,
aussi bien ce que vous portez que ce que vous dites, ce que vous lisez
et ce que vous faites.» Swann, cependant, sans avoir l'air d'entendre,
considérait la duchesse comme il eût fait d'une toile de maître et
chercha ensuite son regard en faisant avec la bouche la moue qui veut
dire: «Bigre!» Mme de Guermantes éclata de rire. «Ma toilette vous
plaît, je suis ravie. Mais je dois dire qu'elle ne me plaît pas
beaucoup, continua-t-elle d'un air maussade. Mon Dieu, que c'est
ennuyeux de s'habiller, de sortir quand on aimerait tant rester chez
soi!»

--Quels magnifiques rubis!

--Ah! mon petit Charles, au moins on voit que vous vous y connaissez,
vous n'êtes pas comme cette brute de Beauserfeuil qui me demandait s'ils
étaient vrais. Je dois dire que je n'en ai jamais vu d'aussi beaux.
C'est un cadeau de la grande-duchesse. Pour mon goût ils sont un peu
gros, un peu verre à bordeaux plein jusqu'aux bords, mais je les ai mis
parce que nous verrons ce soir la grande-duchesse chez Marie-Gilbert,
ajouta Mme de Guermantes sans se douter que cette affirmation détruisait
celles du duc.

--Qu'est-ce qu'il y a chez la princesse? demanda Swann.

--Presque rien, se hâta de répondre le duc à qui la question de Swann
avait fait croire qu'il n'était pas invité.

--Mais comment, Basin? C'est-à-dire que tout le ban et l'arrière-ban
sont convoqués. Ce sera une tuerie à s'assommer. Ce qui sera joli,
ajouta-t-elle en regardant Swann d'un air délicat, si l'orage qu'il y a
dans l'air n'éclate pas, ce sont ces merveilleux jardins. Vous les
connaissez. J'ai été là-bas, il y a un mois, au moment où les lilas
étaient en fleurs, on ne peut pas se faire une idée de ce que ça pouvait
être beau. Et puis le jet d'eau, enfin, c'est vraiment Versailles dans
Paris.

--Quel genre de femme est la princesse? demandai-je.

--Mais vous savez déjà, puisque vous l'avez vue ici, qu'elle est belle
comme le jour, qu'elle est aussi un peu idiote, très gentille malgré
toute sa hauteur germanique, pleine de coeur et de gaffes. Swann était
trop fin pour ne pas voir que Mme de Guermantes cherchait en ce moment à
«faire de l'esprit Guermantes» et sans grands frais, car elle ne faisait
que resservir sous une forme moins parfaite d'anciens mots d'elle.
Néanmoins, pour prouver à la duchesse qu'il comprenait son intention
d'être drôle et comme si elle l'avait réellement été, il sourit d'un air
un peu forcé, me causant, par ce genre particulier d'insincérité, la
même gêne que j'avais autrefois à entendre mes parents parler avec M.
Vinteuil de la corruption de certains milieux (alors qu'ils savaient
très bien qu'était plus grande celle qui régnait à Montjouvain),
Legrandin nuancer son débit pour des sots, choisir des épithètes
délicates qu'il savait parfaitement ne pouvoir être comprises d'un
public riche ou chic, mais illettré. «Voyons, Oriane, qu'est-ce que vous
dites, dit M. de Guermantes. Marie bête? Elle a tout lu, elle est
musicienne comme le violon.»

--Mais, mon pauvre petit Basin, vous êtes un enfant qui vient de naître.
Comme si on ne pouvait pas être tout ça et un peu idiote. Idiote est du
reste exagéré, non elle est nébuleuse, elle est Hesse-Darmstadt,
Saint-Empire et gnan gnan. Rien que sa prononciation m'énerve. Mais je
reconnais, du reste, que c'est une charmante loufoque. D'abord cette
seule idée d'être descendue de son trône allemand pour venir épouser
bien bourgeoisement un simple particulier. Il est vrai qu'elle l'a
choisi! Ah! mais c'est vrai, dit-elle en se tournant vers moi, vous ne
connaissez pas Gilbert! Je vais vous en donner une idée: il a autrefois
pris le lit parce que j'avais mis une carte à Mme Carnot... Mais, mon
petit Charles, dit la duchesse pour changer de conversation, voyant que
l'histoire de sa carte à Mme Carnot paraissait courroucer M. de
Guermantes, vous savez que vous n'avez pas envoyé la photographie de nos
chevaliers de Rhodes, que j'aime par vous et avec qui j'ai si envie de
faire connaissance. Le duc, cependant, n'avait pas cessé de regarder sa
femme fixement: «Oriane, il faudrait au moins raconter la vérité et ne
pas en manger la moitié. Il faut dire, rectifia-t-il en s'adressant à
Swann, que l'ambassadrice d'Angleterre de ce moment-là, qui était une
très bonne femme, mais qui vivait un peu dans la lune et qui était
coutumière de ce genre d'impairs, avait eu l'idée assez baroque de nous
inviter avec le Président et sa femme. Nous avons été, même Oriane,
assez surpris, d'autant plus que l'ambassadrice connaissait assez les
mêmes personnes que nous pour ne pas nous inviter justement à une
réunion aussi étrange. Il y avait un ministre qui a volé, enfin je passe
l'éponge, nous n'avions pas été prévenus, nous étions pris au piège, et
il faut du reste reconnaître que tous ces gens ont été fort polis.
Seulement c'était déjà bien comme ça. Mme de Guermantes, qui ne me fait
pas souvent l'honneur de me consulter, a cru devoir aller mettre une
carte dans la semaine à l'Élysée. Gilbert a peut-être été un peu loin en
voyant là comme une tache sur notre nom. Mais il ne faut pas oublier
que, politique mise à part, M. Carnot, qui tenait du reste très
convenablement sa place, était le petit-fils d'un membre du tribunal
révolutionnaire qui a fait périr en un jour onze des nôtres.»

--Alors, Basin, pourquoi alliez-vous dîner toutes les semaines à
Chantilly? Le duc d'Aumale n'était pas moins petit-fils d'un membre du
tribunal révolutionnaire, avec cette différence que Carnot était un
brave homme et Philippe-Égalité une affreuse canaille.

--Je m'excuse d'interrompre pour vous dire que j'ai envoyé la
photographie, dit Swann. Je ne comprends pas qu'on ne vous l'ait pas
donnée.

--Ça ne m'étonne qu'à moitié, dit la duchesse. Mes domestiques ne me
disent que ce qu'ils jugent à propos. Ils n'aiment probablement pas
l'Ordre de Saint-Jean. Et elle sonna. «Vous savez, Oriane, que quand
j'allais dîner à Chantilly, c'était sans enthousiasme.»

--Sans enthousiasme, mais avec chemise de nuit pour si le prince vous
demandait de rester à coucher, ce qu'il faisait d'ailleurs rarement, en
parfait mufle qu'il était, comme tous les Orléans. Savez-vous avec qui
nous dînons chez Mme de Saint-Euverte? demanda Mme de Guermantes à son
mari.

--En dehors des convives que vous savez, il y aura, invité de la
dernière heure, le frère du roi Théodose. A cette nouvelle les traits de
la duchesse respirèrent le contentement et ses paroles l'ennui. «Ah! mon
Dieu, encore des princes.»

--Mais celui-là est gentil et intelligent, dit Swann.

--Mais tout de même pas complètement, répondit la duchesse en ayant
l'air de chercher ses mots pour donner plus de nouveauté à sa pensée.
Avez-vous remarqué parmi les princes que les plus gentils ne le sont pas
tout à fait? Mais si, je vous assure! Il faut toujours qu'ils aient une
opinion sur tout. Alors comme ils n'en ont aucune, ils passent la
première partie de leur vie à nous demander les nôtres, et la seconde à
nous les resservir. Il faut absolument qu'ils disent que ceci a été bien
joué, que cela a été moins bien joué. Il n'y a aucune différence. Tenez,
ce petit Théodose Cadet (je ne me rappelle pas son nom) m'a demandé
comment ça s'appelait, un motif d'orchestre. Je lui ai répondu, dit la
duchesse les yeux brillants et en éclatant de rire de ses belles lèvres
rouges: «Ça s'appelle un motif d'orchestre.» Eh bien! dans le fond, il
n'était pas content. Ah! mon petit Charles, reprit Mme de Guermantes, ce
que ça peut être ennuyeux de dîner en ville! Il y a des soirs où on
aimerait mieux mourir! Il est vrai que de mourir c'est peut-être tout
aussi ennuyeux puisqu'on ne sait pas ce que c'est.» Un laquais parut.
C'était le jeune fiancé qui avait eu des raisons avec le concierge,
jusqu'à ce que la duchesse, dans sa bonté, eût mis entre eux une paix
apparente. «Est-ce que je devrai prendre ce soir des nouvelles de M. le
marquis d'Osmond?» demanda-t-il.

--Mais jamais de la vie, rien avant demain matin! Je ne veux même pas
que vous restiez ici ce soir. Son valet de pied, que vous connaissez,
n'aurait qu'à venir vous donner des nouvelles et vous dire d'aller nous
chercher. Sortez, allez où vous voudrez, faites la noce, découchez, mais
je ne veux pas de vous ici avant demain matin. Une joie immense déborda
du visage du valet de pied. Il allait enfin pouvoir passer de longues
heures avec sa promise qu'il ne pouvait quasiment plus voir, depuis qu'à
la suite d'une nouvelle scène avec le concierge, la duchesse lui avait
gentiment expliqué qu'il valait mieux ne plus sortir pour éviter de
nouveaux conflits. Il nageait, à la pensée d'avoir enfin sa soirée
libre, dans un bonheur que la duchesse remarqua et comprit. Elle éprouva
comme un serrement de coeur et une démangeaison de tous les membres à la
vue de ce bonheur qu'on prenait à son insu, en se cachant d'elle, duquel
elle était irritée et jalouse. «Non, Basin, qu'il reste ici, qu'il ne
bouge pas de la maison, au contraire.»

--Mais, Oriane, c'est absurde, tout votre monde est là, vous aurez en
plus, à minuit, l'habilleuse et le costumier pour notre redoute. Il ne
peut servir à rien du tout, et comme seul il est ami avec le valet de
pied de Mama, j'aime mille fois mieux l'expédier loin d'ici.

--Écoutez, Basin, laissez-moi, j'aurai justement quelque chose à lui
faire dire dans la soirée je ne sais au juste à quelle heure. Ne bougez
surtout pas d'ici d'une minute, dit-elle au valet de pied désespéré.
S'il y avait tout le temps des querelles et si on restait peu chez la
duchesse, la personne à qui il fallait attribuer cette guerre constante
était bien inamovible, mais ce n'était pas le concierge; sans doute pour
le gros ouvrage, pour les martyres plus fatigants à infliger, pour les
querelles qui finissent par des coups, la duchesse lui en confiait les
lourds instruments; d'ailleurs jouait-il son rôle sans soupçonner qu'on
le lui eût confié. Comme les domestiques, il admirait la bonté de la
duchesse; et les valets de pied peu clairvoyants venaient, après leur
départ, revoir souvent Françoise en disant que la maison du duc aurait
été la meilleure place de Paris s'il n'y avait pas eu la loge. La
duchesse jouait de la loge comme on joua longtemps du cléricalisme, de
la franc-maçonnerie, du péril juif, etc... Un valet de pied entra.
«Pourquoi ne m'a-t-on pas monté le paquet que M. Swann a fait porter?
Mais à ce propos (vous savez que Mama est très malade, Charles), Jules,
qui était allé prendre des nouvelles de M. le marquis d'Osmond, est-il
revenu?»

--Il arrive à l'instant, M. le duc. On s'attend d'un moment à l'autre à
ce que M. le marquis ne passe.

--Ah! il est vivant, s'écria le duc avec un soupir de soulagement. On
s'attend, on s'attend! Satan vous-même. Tant qu'il y a de la vie il y a
de l'espoir, nous dit le duc d'un air joyeux. On me le peignait déjà
comme mort et enterré. Dans huit jours il sera plus gaillard que moi.

--Ce sont les médecins qui ont dit qu'il ne passerait pas la soirée.
L'un voulait revenir dans la nuit. Leur chef a dit que c'était inutile.
M. le marquis devrait être mort; il n'a survécu que grâce à des
lavements d'huile camphrée.

--Taisez-vous, espèce d'idiot, cria le duc au comble de la colère.
Qu'est-ce qui vous demande tout ça? Vous n'avez rien compris à ce qu'on
vous a dit.

--Ce n'est pas à moi, c'est à Jules.

--Allez-vous vous taire? hurla le duc, et se tournant vers Swann: «Quel
bonheur qu'il soit vivant! Il va reprendre des forces peu à peu. Il est
vivant après une crise pareille. C'est déjà une excellente chose. On ne
peut pas tout demander à la fois. Ça ne doit pas être désagréable un
petit lavement d'huile camphrée.» Et le duc, se frottant les mains: «Il
est vivant, qu'est-ce qu'on veut de plus? Après avoir passé par où il a
passé, c'est déjà bien beau. Il est même à envier d'avoir un tempérament
pareil. Ah! les malades, on a pour eux des petits soins qu'on ne prend
pas pour nous. Il y a ce matin un bougre de cuisinier qui m'a fait un
gigot à la sauce béarnaise, réussie à merveille, je le reconnais, mais
justement à cause de cela, j'en ai tant pris que je l'ai encore sur
l'estomac. Cela n'empêche qu'on ne viendra pas prendre de mes nouvelles
comme de mon cher Amanien. On en prend même trop. Cela le fatigue. Il
faut le laisser souffler. On le tue, cet homme, en envoyant tout le
temps chez lui.»

--Eh bien! dit la duchesse au valet de pied qui se retirait, j'avais
demandé qu'on montât la photographie enveloppée que m'a envoyée M.
Swann.

--Madame la duchesse, c'est si grand que je ne savais pas si ça
passerait dans la porte. Nous l'avons laissé dans le vestibule. Est-ce
que madame la duchesse veut que je le monte?

--Eh bien! non, on aurait dû me le dire, mais si c'est si grand, je le
verrai tout à l'heure en descendant.

--J'ai aussi oublié de dire à madame la duchesse que Mme la comtesse
Molé avait laissé ce matin une carte pour madame la duchesse.

--Comment, ce matin? dit la duchesse d'un air mécontent et trouvant
qu'une si jeune femme ne pouvait pas se permettre de laisser des cartes
le matin.

--Vers dix heures, madame la duchesse.

--Montrez-moi ces cartes.

--En tout cas, Oriane, quand vous dites que Marie a eu une drôle d'idée
d'épouser Gilbert, reprit le duc qui revenait à sa conversation
première, c'est vous qui avez une singulière façon d'écrire l'histoire.
Si quelqu'un a été bête dans ce mariage, c'est Gilbert d'avoir justement
épousé une si proche parente du roi des Belges, qui a usurpé le nom de
Brabant qui est à nous. En un mot nous sommes du même sang que les
Hesse, et de la branche aînée. C'est toujours stupide de parler de soi,
dit-il en s'adressant à moi, mais enfin quand nous sommes allés non
seulement à Darmstadt, mais même à Cassel et dans toute la Hesse
électorale, les landgraves ont toujours tous aimablement affecté de nous
céder le pas et la première place, comme étant de la branche aînée.

--Mais enfin, Basin, vous ne me raconterez pas que cette personne qui
était major de tous les régiments de son pays, qu'on fiançait au roi de
Suède...

--Oh! Oriane, c'est trop fort, on dirait que vous ne savez pas que le
grand-père du roi de Suède cultivait la terre à Pau quand depuis neuf
cents ans nous tenions le haut du pavé dans toute l'Europe.

--Ça m'empêche pas que si on disait dans la rue: «Tiens, voilà le roi de
Suède», tout le monde courrait pour le voir jusque sur la place de la
Concorde, et si on dit: «Voilà M. de Guermantes», personne ne sait qui
c'est.

--En voilà une raison!

--Du reste, je ne peux pas comprendre comment, du moment que le titre
de duc de Brabant est passé dans la famille royale de Belgique, vous
pouvez y prétendre.

Le valet de pied rentra avec la carte de la comtesse Molé, ou plutôt
avec ce qu'elle avait laissé comme carte. Alléguant qu'elle n'en avait
pas sur elle, elle avait tiré de sa poche une lettre qu'elle avait
reçue, et, gardant le contenu, avait corné l'enveloppe qui portait le
nom: La comtesse Molé. Comme l'enveloppe était assez grande, selon le
format du papier à lettres qui était à la mode cette année-là, cette
«carte», écrite à la main, se trouvait avoir presque deux fois la
dimension d'une carte de visite ordinaire. «C'est ce qu'on appelle la
simplicité de Mme Molé, dit la duchesse avec ironie. Elle veut nous
faire croire qu'elle n'avait pas de cartes et montrer son originalité.
Mais nous connaissons tout ça, n'est-ce pas, mon petit Charles, nous
sommes un peu trop vieux et assez originaux nous-mêmes pour apprendre
l'esprit d'une petite dame qui sort depuis quatre ans. Elle est
charmante, mais elle ne me semble pas avoir tout de même un volume
suffisant pour s'imaginer qu'elle peut étonner le monde à si peu de
frais que de laisser une enveloppe comme carte et de la laisser à dix
heures du matin. Sa vieille mère souris lui montrera qu'elle en sait
autant qu'elle sur ce chapitre-là.» Swann ne put s'empêcher de rire en
pensant que la duchesse, qui était du reste un peu jalouse du succès de
Mme Molé, trouverait bien dans «l'esprit des Guermantes» quelque réponse
impertinente à l'égard de la visiteuse. «Pour ce qui est du titre de duc
de Brabant, je vous ai dit cent fois, Oriane...», reprit le duc, à qui
la duchesse coupa la parole, sans écouter.

--Mais mon petit Charles, je m'ennuie après votre photographie.

--Ah! _extinctor draconis labrator Anubis_, dit Swann.

--Oui, c'est si joli ce que vous m'avez dit là-dessus en comparaison du
Saint-Georges de Venise. Mais je ne comprends pas pourquoi _Anubis_.

--Comment est celui qui est ancêtre de Babal? demanda M. de Guermantes.

--Vous voudriez voir sa baballe, dit Mme de Guermantes d'un air sec
pour montrer qu'elle méprisait elle-même ce calembour. Je voudrais les
voir tous, ajouta-t-elle.

--Écoutez, Charles, descendons en attendant que la voiture soit avancée,
dit le duc, vous nous ferez votre visite dans le vestibule, parce que ma
femme ne nous fichera pas la paix tant qu'elle n'aura pas vu votre
photographie. Je suis moins impatient à vrai dire, ajouta-t-il d'un air
de satisfaction. Je suis un homme calme, moi, mais elle nous ferait
plutôt mourir.

--Je suis tout à fait de votre avis, Basin, dit la duchesse, allons dans
le vestibule, nous savons au moins pourquoi nous descendons de votre
cabinet, tandis que nous ne saurons jamais pourquoi nous descendons des
comtes de Brabant.

--Je vous ai répété cent fois comment le titre était entré dans la
maison de Hesse, dit le duc (pendant que nous allions voir la
photographie et que je pensais à celles que Swann me rapportait à
Combray), par le mariage d'un Brabant, en 1241, avec la fille du dernier
landgrave de Thuringe et de Hesse, de sorte que c'est même plutôt ce
titre de prince de Hesse qui est entré dans la maison de Brabant, que
celui de duc de Brabant dans la maison de Hesse. Vous vous rappelez du
reste que notre cri de guerre était celui des ducs de Brabant: «Limbourg
à qui l'a conquis», jusqu'à ce que nous ayons échangé les armes des
Brabant contre celles des Guermantes, en quoi je trouve du reste que
nous avons eu tort, et l'exemple des Gramont n'est pas pour me faire
changer d'avis.

--Mais, répondit Mme de Guermantes, comme c'est le roi des Belges qui
l'a conquis... Du reste, l'héritier de Belgique s'appelle le duc de
Brabant.

--Mais, mon petit, ce que vous dites ne tient pas debout et pèche par la
base. Vous savez aussi bien que moi qu'il y a des titres de prétention
qui subsistent parfaitement si le territoire est occupé par un
usurpateur. Par exemple, le roi d'Espagne se qualifie précisément de duc
de Brabant, invoquant par là une possession moins ancienne que la
nôtre, mais plus ancienne que celle du roi des Belges. Il se dit aussi
duc de Bourgogne, roi des Indes Occidentales et Orientales, duc de
Milan. Or, il ne possède pas plus la Bourgogne, les Indes, ni le
Brabant, que je ne possède moi-même ce dernier, ni que ne le possède le
prince de Hesse. Le roi d'Espagne ne se proclame pas moins roi de
Jérusalem, l'empereur d'Autriche également, et ils ne possèdent
Jérusalem ni l'un ni l'autre.» Il s'arrêta un instant, gêné que le nom
de Jérusalem ait pu embarrasser Swann, à cause des «affaires en cours»,
mais n'en continua que plus vite: «Ce que vous dites là, vous pouvez le
dire de tout. Nous avons été ducs d'Aumale, duché qui a passé aussi
régulièrement dans la maison de France que Joinville et que Chevreuse
dans la maison d'Albert. Nous n'élevons pas plus de revendications sur
ces titres que sur celui de marquis de Noirmoutiers, qui fut nôtre et
qui devint fort régulièrement l'apanage de la maison de La Trémoille,
mais de ce que certaines cessions sont valables, il ne s'ensuit pas
qu'elles le soient toutes. Par exemple, dit-il en se tournant vers moi,
le fils de ma belle-soeur porte le titre de prince d'Agrigente, qui nous
vient de Jeanne la Folle, comme aux La Trémoille celui de prince de
Tarente. Or Napoléon a donné ce titre de Tarente à un soldat, qui
pouvait d'ailleurs être un fort bon troupier, mais en cela l'empereur a
disposé de ce qui lui appartenait encore moins que Napoléon III en
faisant un duc de Montmorency, puisque Périgord avait au moins pour mère
une Montmorency, tandis que le Tarente de Napoléon Ier n'avait de
Tarente que la volonté de Napoléon qu'il le fût. Cela n'a pas empêché
Chaix d'Est-Ange, faisant allusion à notre oncle Condé, de demander au
procureur impérial s'il avait été ramasser le titre de duc de
Montmorency dans les fossés de Vincennes.

--Écoutez, Basin, je ne demande pas mieux que de vous suivre dans les
fossés de Vincennes, et même à Tarente. Et à ce propos, mon petit
Charles, c'est justement ce que je voulais vous dire pendant que vous me
parliez de votre Saint-Georges, de Venise. C'est que nous avons
l'intention, Basin et moi, de passer le printemps prochain en Italie et
en Sicile. Si vous veniez avec nous, pensez ce que ce serait différent!
Je ne parle pas seulement de la joie de vous voir, mais imaginez-vous,
avec tout ce que vous m'avez souvent raconté sur les souvenirs de la
conquête normande et les souvenirs antiques, imaginez-vous ce qu'un
voyage comme ça deviendrait, fait avec vous! C'est-à-dire que même
Basin, que dis-je, Gilbert! en profiteraient, parce que je sens que
jusqu'aux prétentions à la couronne de Naples et toutes ces machines-là
m'intéresseraient, si c'était expliqué par vous dans de vieilles églises
romanes, ou dans des petits villages perchés comme dans les tableaux de
primitifs. Mais nous allons regarder votre photographie. Défaites
l'enveloppe, dit la duchesse à un valet de pied.

--Mais, Oriane, pas ce soir! vous regarderez cela demain, implora le duc
qui m'avait déjà adressé des signes d'épouvante en voyant l'immensité de
la photographie.

--Mais ça m'amuse de voir cela avec Charles», dit la duchesse avec un
sourire à la fois facticement concupiscent et finement psychologique,
car, dans son désir d'être aimable pour Swann, elle parlait du plaisir
qu'elle aurait à regarder cette photographie comme de celui qu'un malade
sent qu'il aurait à manger une orange, ou comme si elle avait à la fois
combiné une escapade avec des amis et renseigné un biographe sur des
goûts flatteurs pour elle. «Eh bien, il viendra vous voir exprès,
déclara le duc, à qui sa femme dut céder. Vous passerez trois heures
ensemble devant, si ça vous amuse, dit-il ironiquement. Mais où
allez-vous mettre un joujou de cette dimension-là?

--Mais dans ma chambre, je veux l'avoir sous les yeux.

--Ah! tant que vous voudrez, si elle est dans votre chambre, j'ai chance
de ne la voir jamais, dit le duc, sans penser à la révélation qu'il
faisait aussi étourdiment sur le caractère négatif de ses rapports
conjugaux.

--Eh bien, vous déferez cela bien soigneusement, ordonna Mme de
Guermantes au domestique (elle multipliait les recommandations par
amabilité pour Swann). Vous n'abîmerez pas non plus l'enveloppe.

--Il faut même que nous respections l'enveloppe, me dit le duc à
l'oreille en levant les bras au ciel. Mais, Swann, ajouta-t-il, moi qui
ne suis qu'un pauvre mari bien prosaïque, ce que j'admire là dedans
c'est que vous ayez pu trouver une enveloppe d'une dimension pareille.
Où avez-vous déniché cela?

--C'est la maison de photogravures qui fait souvent ce genre
d'expéditions. Mais c'est un mufle, car je vois qu'il a écrit dessus:
«la duchesse de Guermantes» sans «madame».

--Je lui pardonne, dit distraitement la duchesse, qui, tout d'un coup
paraissant frappée d'une idée qui l'égaya, réprima un léger sourire,
mais revenant vite à Swann: Eh bien! vous ne dites pas si vous viendrez
en Italie avec nous?

--Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible.

--Eh bien, Mme de Montmorency a plus de chance. Vous avez été avec elle
à Venise et à Vicence. Elle m'a dit qu'avec vous on voyait des choses
qu'on ne verrait jamais sans ça, dont personne n'a jamais parlé, que
vous lui avez montré des choses inouïes, et même, dans les choses
connues, qu'elle a pu comprendre des détails devant qui, sans vous, elle
aurait passé vingt fois sans jamais les remarquer. Décidément elle a été
plus favorisée que nous... Vous prendrez l'immense enveloppe des
photographies de M. Swann, dit-elle au domestique, et vous irez la
déposer, cornée de ma part, ce soir à dix heures et demie, chez Mme la
comtesse Molé. Swann éclata de rire. «Je voudrais tout de même savoir,
lui demanda Mme de Guermantes, comment, dix mois d'avance, vous pouvez
savoir que ce sera impossible.»

--Ma chère duchesse, je vous le dirai si vous y tenez, mais d'abord vous
voyez que je suis très souffrant.

--Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n'avez pas bonne mine du
tout, je ne suis pas contente de votre teint, mais je ne vous demande
pas cela pour dans huit jours, je vous demande cela pour dans dix mois.
En dix mois on a le temps de se soigner, vous savez. A ce moment un
valet de pied vint annoncer que la voiture était avancée. «Allons,
Oriane, à cheval», dit le duc qui piaffait déjà d'impatience depuis un
moment, comme s'il avait été lui-même un des chevaux qui attendaient.
«Eh bien, en un mot la raison qui vous empêchera de venir en Italie?»
questionna la duchesse en se levant pour prendre congé de nous.

--Mais, ma chère amie, c'est que je serai mort depuis plusieurs mois.
D'après les médecins que j'ai consultés, à la fin de l'année le mal que
j'ai, et qui peut du reste m'emporter de suite, ne me laissera pas en
tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c'est un
grand maximum, répondit Swann en souriant, tandis que le valet de pied
ouvrait la porte vitrée du vestibule pour laisser passer la duchesse.

--Qu'est-ce que vous me dites là? s'écria la duchesse en s'arrêtant une
seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus
et mélancoliques, mais pleins d'incertitude. Placée pour la première
fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa
voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme
qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui
indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la
préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la
seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui
demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure
manière de résoudre le conflit était de le nier. «Vous voulez
plaisanter?» dit-elle à Swann.

--Ce serait une plaisanterie d'un goût charmant, répondit ironiquement
Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas
parlé de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez demandé et que
maintenant je peux mourir d'un jour à l'autre... Mais surtout je ne veux
pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville, ajouta-t-il parce
qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines
priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait à leur place, grâce à sa
politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir
confusément que le dîner où elle allait devait moins compter pour Swann
que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la
voiture, baissa-t-elle les épaules en disant: «Ne vous occupez pas de ce
dîner. Il n'a aucune importance!» Mais ces mots mirent de mauvaise
humeur le duc qui s'écria: «Voyons, Oriane, ne restez pas à bavarder
comme cela et à échanger vos jérémiades avec Swann, vous savez bien
pourtant que Mme de Saint-Euverte tient à ce qu'on se mette à table à
huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voilà bien cinq
minutes que vos chevaux attendent Je vous demande pardon, Charles,
dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix,
Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour
aller chez la mère Saint-Euverte.»

Mme de Guermantes s'avança décidément vers la voiture et redit un
dernier adieu à Swann. «Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne
crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble.
On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez
(pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous
me direz votre jour et votre heure», et relevant sa jupe rouge elle posa
son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant
ce pied, le duc s'écria d'une voix terrible: «Oriane, qu'est-ce que vous
alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs! Avec une
toilette rouge! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien,
dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de
Mme la duchesse de descendre des souliers rouges».

--Mais, mon ami, répondit doucement la duchesse, gênée de voir que
Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture
devant nous, avait entendu... puisque nous sommes en retard...

--Mais non, nous avons tout le temps. Il n'est que moins dix, nous ne
mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. Et puis enfin,
qu'est-ce que vous voulez, il serait huit heures et demie, ils
patienteront, vous ne pouvez pourtant pas aller avec une robe rouge et
des souliers noirs. D'ailleurs nous ne serons pas les derniers, allez,
il y a les Sassenage, vous savez qu'ils n'arrivent jamais avant neuf
heures moins vingt. La duchesse remonta dans sa chambre. «Hein, nous dit
M. de Guermantes, les pauvres maris, on se moque bien d'eux, mais ils
ont du bon tout de même. Sans moi, Oriane allait dîner en souliers
noirs.»

--Ce n'est pas laid, dit Swann, et j'avais remarqué les souliers noirs,
qui ne m'avaient nullement choqué.

--Je ne vous dis pas, répondit le duc, mais c'est plus élégant qu'ils
soient de la même couleur que la robe. Et puis, soyez tranquille, elle
n'aurait pas été plutôt arrivée qu'elle s'en serait aperçue et c'est moi
qui aurais été obligé de venir chercher les souliers. J'aurais dîné à
neuf heures. Adieu, mes petits enfants, dit-il en nous repoussant
doucement, allez-vous-en avant qu'Oriane ne redescende. Ce n'est pas
qu'elle n'aime vous voir tous les deux. Au contraire c'est qu'elle aime
trop vous voir. Si elle vous trouve encore là, elle va se remettre à
parler, elle est déjà très fatiguée, elle arrivera au dîner morte. Et
puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. J'ai très
mal déjeuné ce matin en descendant de train. Il y avait bien une sacrée
sauce béarnaise, mais malgré cela, je ne serai pas fâché du tout, mais
du tout, de me mettre à table. Huit heures moins cinq! Ah! les femmes!
Elle va nous faire mal à l'estomac à tous les deux. Elle est bien moins
solide qu'on ne croit. Le duc n'était nullement gêné de parler des
malaises de sa femme et des siens à un mourant, car les premiers,
l'intéressant davantage, lui apparaissaient plus importants. Aussi
fut-ce seulement par bonne éducation et gaillardise, qu'après nous avoir
éconduits gentiment, il cria à la cantonade et d'une voix de stentor, de
la porte, à Swann qui était déjà dans la cour:

--Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des
médecins, que diable! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le
Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous!











End of the Project Gutenberg EBook of Le Côté de Guermantes, Troisième Partie
by Marcel Proust

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES ***

***** This file should be named 13743-8.txt or 13743-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/7/4/13743/

Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online
Distributed Proofreading Team From images generously made available
by gallica (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.