The Project Gutenberg eBook of Le roman de mon enfance et de ma jeunesse
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Title: Le roman de mon enfance et de ma jeunesse
Author: Juliette Adam
Release date: July 16, 2026 [eBook #79108]
Language: French
Original publication: Paris: Alphonse Lemerre, 1902
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79108
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE MON ENFANCE ET DE MA JEUNESSE ***
MADAME ADAM
(JULIETTE LAMBER)
Le
Roman de mon Enfance
et
de ma Jeunesse
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCCCII
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège.
PRÉFACE
Aujourd’hui l’œuvre d’un écrivain n’a tout son intérêt que si cette
œuvre est étudiée dans les impulsions premières qui l’ont fait naître,
dans le milieu où elle a été élaborée, dans ses relations avec le but
poursuivi et le but atteint.
Autrefois l’écrivain avait peu d’importance. L’œuvre, et c’était assez!
La dualité de la recherche des causes de la production et de la
production elle-même ne préoccupait qu’une minorité infime de lecteurs.
Mais, peu à peu, les écrivains s’y prêtant, on a jeté chaque jour des
regards plus indiscrets dans la vie personnelle de ceux qui se
consacrent à diriger, à éclairer ou à distraire la vie des autres.
Il y a quarante ou cinquante ans le lecteur lisait d’abord un livre, il
jugeait l’écrivain à l’écrit, puis, au besoin, il appuyait son jugement
sur celui d’un grand critique ayant fait lentement sa preuve de savoir
et reconnu digne d’être consulté.
A cette heure il se produit tout le contraire. Le livre est annoncé avec
tant d’indiscrétion que le grand public sait par avance quels en sont le
thème et le développement. On a parcouru vingt petites analyses, autant
d’interviews de l’auteur, et alors sur l’impression de cet ensemble on
se décide à lire, ce qui est une faveur insigne pour l’écrivain, car on
pourrait fort bien parler de son livre, le juger sans l’avoir lu.
La curiosité générale est insatiable de menus détails sur les faits et
gestes de l’écrivain déjà célèbre ou gravitant autour de la notoriété.
Mais si les façons actuelles diluent à l’infini les éléments
d’appréciation personnelle d’une œuvre, en revanche elles ajoutent au
portrait de l’écrivain, qui se dégage de toutes ces enquêtes, de toutes
ces indiscrétions, des traits de physionomie qui ont peut-être un
intérêt plus vivant.
Il faut donc en prendre son parti et se demander si, à l’aide
d’observations multipliées, étendues de l’œuvre à l’ouvrier, une
critique plus large, plus éclairée, ne s’élabore pas, englobant toutes
les intentions de l’écrivain en même temps que tous les résultats
obtenus par son livre.
Ou bien serait-ce que, toujours surmenés, nous sommes devenus impropres
à ressentir l’onction de la lecture d’une œuvre pour elle-même, sans
récits anecdotiques délassant en dehors d’elle quoique se rapportant à
elle, que nous ne trouvons plus le loisir des réflexions profondes et
mûries, des jugements qui se formulaient en axiomes dont les termes
étaient longuement pesés?
Il faut du temps pour découvrir quelle est la pensée maîtresse d’une
œuvre de valeur, pour en dégager les moralités hautes, les hérédités
d’art.
Savoir vite, vite étant la loi affolante de la vie nouvelle, on demande
à l’auteur, dont on connaît par avance tous les mobiles, ce qu’il a
voulu dire, faire, ou prouver; que de temps on gagne ainsi, et nul
risque alors de «rêvasser à faux».
Ah! oui, le rêve, parlons-en! monnaie dorée qui n’a plus cours, qu’on
sème derrière soi dans sa hâte à poursuivre ce qui est devant les
autres. Si, par hasard, on le retrouve, au retour, ce rêve, comme il
apparaît souillé dans la poussière du chemin!
Une question à poser, voire un phénomène à constater, lequel d’ailleurs
peut vous «sauter aux yeux», cela se fait en courant, mais scruter seul
les pourquoi, découvrir la loi des faits qu’on groupe avec quelque
méthode, donner à cette loi son classement logique dans les causalités
générales, en vérité quelques mots bien vulgaires peuvent seuls résumer
l’impression que ces problèmes, qui nous passionnaient, nous, «les
anciens», que ces «balançoires», que ces «machines» font éprouver à ceux
qui entendent avant tout être «nouveaux».
En écrivant vos souvenirs personnels vous encouragez, me dira-t-on, ce
que vous paraissez condamner. Je ne condamne rien. Je constate un état
d’esprit, des façons d’être. Je pense même que si «de mon temps» l’œuvre
tenait toute la place, et que si aujourd’hui l’auteur excite un intérêt
disproportionné, l’avenir pourra trouver entre ces deux extrêmes une
moyenne équilibrée.
Si la vie littéraire se brûle maintenant par tous les bouts, c’est
peut-être qu’à son foyer il n’y a plus que les tisons des torches
lumineuses du passé. Il faut que le bois dont se chaufferont les
écrivains futurs soit renouvelé et se consume normalement par le milieu.
Quoiqu’il en soit, il est utile peut-être de fixer une époque fuyante
aux yeux de ceux qui se précipitent à la poursuite de l’époque qui la
remplace.
Les vieillards ont le goût et la mission de raconter ce qui était hier,
surtout lorsqu’ils n’imposent pas la supériorité et l’enseignement de ce
qui a disparu, qu’ils narrent simplement et laissent aux jeunes le soin
de dégager la leçon et de conclure.
Dans les esprits de ceux qui nous ont éduqués, le sentimentalisme,
l’humanitarisme, brutalement puis glorieusement refoulés par la Terreur
et par l’Empire, étaient rentrés triomphants.
Bien plus, la Révolution et Bonaparte avaient ouvert nos portes à
l’afflux du dehors. Nos pères donnèrent asile à toutes les utopies
venues d’Italie, d’Allemagne, d’Autriche, de Russie. Le mélange était si
ahurissant que toutes les extravagances en découlèrent.
Autour de la conception sociale des «classes souffrantes», de la
conception politique des «crimes des grands», la conscience des «hommes
de progrès» évolua.
De l’amour et de l’indignation furent les aliments dont on nourrit notre
jeune cœur.
L’Évangile, le socialisme de Jésus, les exemples de sublimité tirés de
la Grèce et de Rome, étrangement associés, guidaient les actes de nos
pères, inspiraient les premiers des nôtres.
Les ennemis étaient naturellement et exagérément les gens de raison,
ceux qui possédaient le lourd bon sens, le «bourgeois».
Nous sommes, dans nos impulsions premières, les fils des hommes de 1848;
nos réactions mêmes sont nées de leur action.
Nous n’avons marché qu’entraînés par eux, hantés comme eux de la
nécessité d’ajouter à nos rêves illimités ce qu’ils ont cru le
contre-poids de l’amour éperdu de l’humanité, la science; mais la
science qui, croyions-nous, apportait l’allégement au travailleur par la
machine, le bon marché au pauvre, l’enrichissement égalitaire au
misérable.
Les droits de l’homme, phrase ressassée sans qu’elle ait jamais entraîné
sa compréhension par ceux qui s’en disaient les défenseurs avant,
pendant et après 1848, n’avaient pour eux d’autre signification que de
faire réaliser par la société la plus grande somme de bonheur possible
pour l’individu.
Ceux qui se proclamaient alors socialistes, et la tradition en est
restée, ne tenaient aucun compte de la société, ni de ses relativités,
ni de ses moyennes nécessaires, ni de ses «cottes mal taillées», comme
il faudrait dire. En face des droits de l’homme socialiste, ils ne
consentaient pas à voir se dresser les droits sociaux, expression
souvent dure des droits de chacun additionnés et devenant les droits de
tous.
Les dogmes religieux seuls peuvent affirmer l’absolu du droit de l’âme
individuelle, parce que celle-ci ne prend contact avec les autres âmes
que dans l’infini. L’absolu ne se réalise que dans les évolutions vers
la mort. Mais le contact des hommes dans la vie a des contingences que
la société triture bien ou mal selon que les individus s’enchevêtrent
bien ou mal, tiraillent la société ou la servent.
Les problèmes sociaux, qu’on les revête de forme dithyrambique ou qu’on
les habille d’oripeaux offensants, ne peuvent faire pénétrer dans la
société les réformes qu’on pose en leurs noms que si la société est
prête à assimiler leurs solutions; sinon ils la bouleversent, la
convulsionnent, et la repoussent vers les réactions.
Je suis la fille d’un père sincèrement sectaire, désintéressé jusqu’au
sacrifice, qui rêvait la liberté absolue, l’égalité absolue. Jusqu’à
l’année terrible, son esprit a dominé le mien. Il ne crut son rêve
réalisé qu’un instant, à la Commune. Aujourd’hui il serait le disciple
de M. Brisson, dont il était l’ancêtre. Il ne poursuivrait qu’une idée:
le chambardement.
Les chambardeurs et les Brissonnistes ne sont donc que des intelligences
attardées et vieillies que n’a pas délivrées des sophismes la fulgurante
et terrible vision de 1870, que n’a pas galvanisées la plainte de la
terre Française piétinée par les Prussiens, que n’a pas armées de
combativité patriotique le spectacle de la chair pantelante des
provinces arrachées à la France, et qui, sur la figuration de notre
Patrie, occupaient la place du cœur...
JULIETTE ADAM.
Le
Roman de mon Enfance
et de ma Jeunesse
A mesure que j’avance en âge, l’une des choses qui m’étonne le plus,
c’est la netteté singulière de mes souvenirs d’enfance. Quelques-uns
m’ont été maintes fois redits, il est vrai--et ce sont justement les
plus lointains,--par la bonne qui m’a élevée, par mes grands-parents,
pour lesquels tout ce qui concernait leur unique petite-fille prenait
une importance à nulle autre pareille.
Cependant, au travers de ces redites, lorsque je m’interroge, je
retrouve des impressions, des actes, que nul des miens n’a pu connaître
et qui surgissent à mes yeux avec une précision extraordinaire.
Mais alors je suis prise d’un autre scrupule et je me demande si ces
impressions viennent à moi, telles, strictement, que je les ai éprouvées
et vécues à leur heure, ou bien, si retournant vers elles avec le bagage
de la vie je ne les surcharge pas inconsciemment.
Pour rassurer ma sincérité qui a des exigences troublantes, je m’efforce
de me rappeler dans quels termes, à toutes les époques de ma vie j’ai
parlé de mon enfance et de m’inspirer de la forme des quelques notes
trop rares, hélas! prises dans ma jeunesse et gardées par les miens.
C’est donc avec une préoccupation jalouse de franchise que je commence
ce récit.
* * * * *
Élevée par ma grand-mère, je parlerai beaucoup d’elle. Parviendrai-je à
la faire revivre dans toute son originalité, dans sa passion du roman
qu’elle nous a imposée à tous, faisant de la vie des siens, par
l’impulsion première et dominatrice qu’elle donnait à leurs actions, une
perpétuelle course au romanesque?
Nulle femme n’a été plus enfermée dans le gynécée. Je n’ai pas vu ma
grand-mère, sauf pour aller le dimanche à la messe de huit heures,
sortir cent fois de sa grande maison et de son grand jardin; en revanche
je n’ai jamais rencontré dans un esprit un pareil amour de l’aventure,
une telle horreur de l’existence attendue et subie, un appétit si
journalier et si impérieux du roman lu ou vécu.
Sa tendresse pour moi fut si absorbante que j’ai pour ainsi dire dévoré
sa vie à partir du jour où elle me l’eut consacrée.
Je l’ai aimée exclusivement jusqu’au jour où mon père, avec sa puissance
d’arguments, la plupart négateurs, et sa bonté vivifiante, s’empara de
mon esprit et m’entraîna dans ses idées.
Entre ces deux êtres exceptionnels et un peu fous, l’un d’une générosité
de cœur admirable, d’une droiture de sectaire, passionnément convaincu
dans ses exaltations et immodifiable, l’autre d’une vraie noblesse
d’âme, de vertu rigide, mais d’une imagination fantaisiste sans limites;
entre les deux, les adorant tour à tour un peu plus l’un, un peu plus
l’autre, j’ai été ballottée à tel point qu’il m’eût été impossible de
trouver en moi un point d’appui à mes premières pensées, au milieu
d’oscillations continuelles, si je ne m’étais constamment efforcée de me
chercher et de me trouver. Et, malgré cet effort, quel temps j’ai mis à
me dégager de la double empreinte de mes bien-aimés parents!
Ce qui m’a garée de l’absorption totale de l’un d’eux, ce qui m’a permis
d’échapper à l’ardeur de chacun de me pétrir à sa ressemblance, si
dissemblable de celle de l’autre, c’est la conscience très hâtive que
j’ai eue des bienfaits protecteurs de la volonté personnelle.
Entre mon père et ma grand-mère, je me suis, intuitivement d’abord, puis
sûrement plus tard, appliquée à être quelque chose. Est-ce là le point
de départ de mon vouloir d’être quelqu’un?
Dans la lutte sans trêve dont je fus l’enjeu entre mon père et ma
grand-mère, nous étions trois.
* * * * *
Il flotte dans mes souvenirs vingt histoires plus bizarres, plus
excentriques les unes que les autres, de mariages de bisaïeules, de
trisaïeules dans la famille de ma grand-mère maternelle.
Leurs aventures ont tant intéressé mon enfance que je n’hésiterais pas à
les livrer à l’ébahissement de mes lecteurs, si, en vérité, elles
n’étaient trop nombreuses.
Ma grand-mère, qui causait et contait avec un esprit très vif, très
goguenard, très mordant, se plaisait aux récits des romans de ses
grand-mères. Elle aimait à faire revivre pour moi toutes ces figures
apparentées «de son côté», ne me parlant jamais de la famille de mon
père que je ne connus que très tard.
Elle avait l’orgueil de sa caste marchande et bourgeoise. J’ai par elle
compris bien des choses obscures dans l’histoire des luttes de
la royauté française contre les grands seigneurs féodaux,
internationalistes d’alors.
Elle me disait des siens: «Nous descendons de ces familles de marchands
de Noyon, de Chauny, de Saint-Quentin, si influents dans les conseils
des Communes, dont plus d’un membre fut échevin, fidèles à leur ville, à
leur province avant tout, fidèles à la royauté, pas toujours au Roi, à
la religion, pas toujours au Pape, libéraux, hommes de progrès, de pure
race gauloise, s’enrichissant avec une probité jalouse, avec mesure, et
fort dédaigneux de ceux d’entre eux qui, pour des services rendus au
souverain, sollicitaient des lettres de noblesse.
La mère de ma grand-mère était tombée à quatorze ans follement amoureuse
d’un parent venu de Noyon pour causer d’affaires et qui, après une
journée d’entretiens, plus sérieux que poétiques, continués au déjeuner
et au dîner, avait reçu à son départ la déclaration suivante: «Mon
cousin, quand vous reviendrez l’année prochaine ce sera pour me demander
en mariage.» On rit beaucoup de cette folie, mais, comme la jeune
personne fille unique était fort bien dotée, les parents de Noyon moins
riches ne dédaignèrent pas l’invitation faite à leur fils.
A quinze ans la précoce Charlotte épousait son cousin Raincourt, fort
beau garçon de vingt-deux ans, mais elle mourait en couches l’année
suivante, donnant le jour à ma grand-mère.
* * * * *
Le très jeune veuf confia la petite Pélagie à la mère de sa femme,
devenue veuve elle-même.
Tandis que mon arrière grand-père se remariait à vingt-quatre ans et
qu’il lui naissait trois filles très sages, très correctement
instruites, Sophie, Constance et Anastasie, ma grand-mère poussait en
sauvageon et stupéfiait quelquefois par ses excentricités d’enfant
affreusement gâtée la paisible ville de Chauny.
Elle lisait, lisait, tout ce qui lui tombait sous la main, sans choix,
refusant de se laisser conduire par qui que ce soit ou par quelque
raison que ce fût.
Dès qu’elle eut treize ans elle déclara à sa grand-mère que son
éducation était terminée. Elle sortit d’une pension où depuis cinq ans
elle avait fort peu appris et se consacra alors tout entière, pour toute
sa vie, à la lecture des romans.
Spirituelle, vivante, brillante et même quelque peu endiablée, ma
grand-mère était rousse à une époque où la couleur des cheveux «carotte»
avait peu de succès. Ses dents superbes, son nez fin aux ailes mobiles,
ses yeux verts brillants, son teint très blanc pailleté de petites
taches dorées, lui donnaient une physionomie de belle laide fort
attrayante.
Romanesque comme sa mère et ses nombreuses grand-mères, elle cherchait
elle-même celui qui fixerait son choix. Elle eut quinze ans avant de le
trouver. Malgré le sort dramatique de sa mère morte en couches et mariée
trop jeune, Pélagie commençait à se désespérer de rester si longtemps
fille.
Les prédictions de Mlle Lenormand ayant fait surgir par toute la France
une foule de nécromanciennes, ma grand-mère en consulta une qui lui dit:
«Vous épouserez un étranger à la ville.»
Et cela ne l’étonna point, car elle connaissait tous les prétendants qui
pouvaient aspirer à sa main, et, parmi eux, aucun ne répondait à ce que
son imagination cherchait dans un époux. Pas un jeune chaunois de bonne
famille ne s’était encore jusque-là payé le luxe d’une aventure
romanesque.
Ce n’est point à l’une de ses trois sœurs qu’elle eût été confier son
impatience, leur père à toutes ayant déclaré que Pélagie ne se marierait
qu’à vingt-et-un ans. Il désirait conserver l’administration des biens
de sa première femme le plus longtemps possible au profit des trois
filles nées de son second mariage.
Celles-ci d’ailleurs affirmaient que Pélagie était trop extravagante
pour être mariable. L’aînée, Sophie, n’avait que quatorze mois de moins
que Pélagie mais dix ans de plus comme sagesse et comme savoir.
Pélagie fit avec sa grand-mère le voyage de Noyon à la recherche d’un
mari. Elle habita tout un grand mois une jolie maison ancienne, place de
la cathédrale, possédée par un vieux parent qui eût désiré convoler en
secondes noces avec sa grand-mère. Elle s’amusa de ce roman vieillot,
mais ne vit point paraître la main de l’époux cherché, et elle s’en alla
comme elle était venue...
* * * * *
Un beau jour il débarque à Chauny un jeune chirurgien en quête de
clientèle.
Voilà «l’étranger à la ville» prédit par la sorcière, songe Pélagie même
avant de l’avoir aperçu, et elle parle de son espoir à sa grand-mère.
«Il y a une chose à laquelle je ne consentirai jamais, répondit
celle-ci, c’est que tu épouses quiconque ne serait pas de bonne famille
bourgeoise.»
Et la grand-mère prit un air d’autorité dont sa petite-fille rit de tout
son cœur.
Le jeune chirurgien s’appelait Pierre Seron. On ne pouvait être
bourgeoisement mieux né. Il descendait d’un médecin de Louis XIV. Son
père était le premier médecin de Compiègne ayant de la réputation
jusqu’à Paris. Un cousin Seron avait été conventionnel avec Jean de Bien
et jouait un grand rôle politique en Belgique d’où les premiers Seron
français étaient venus.
«Bonne famille!» répétaient en chœur Pélagie et sa grand-mère.
Pourvu qu’il n’ait pas eu une existence trop ordinaire, se disait
Pélagie.
Pierre Seron passe et repasse dans toutes les rues de la ville pour
faire croire qu’au débotté il a déjà une clientèle. Il a bien vite
quelques succès qui le font apprécier.
Comme homme il est superbe, un peu trop grand peut-être. Sa taille est
celle d’un grenadier de la garde impériale; de visage il est moins bien.
Il porte les cheveux plats à la Napoléon, il a le front un peu étroit et
de grands yeux gris à fleur de tête. Son nez est gros, mais sa
bouche--il est toujours fraîchement rasé--a un joli sourire gai et
narquois malgré des lèvres sensuelles fort épaisses.
Jamais on ne le voit qu’en habit et en cravate blanche. Somme toute bien
campé, de belle allure, Pierre Seron a bon air et vraiment c’est un très
bel homme.
Il faudrait qu’il n’eût pas l’œil ouvert et l’extrême besoin de faire un
mariage riche pour ne pas remarquer l’intérêt que Mlle Pélagie Raincourt
prend à chacune de ses allées et venues.
«Pourquoi, son père étant médecin à Compiègne, ce jeune chirurgien
est-il venu s’établir à Chauny? répète la grand-mère. Il y a quelque
chose.»
Oh! oui, il y a quelque chose! Et, comme Pierre Seron est assez bavard,
que Compiègne n’est pas à cent lieues de Chauny, on la sait bien vite,
«l’histoire».
* * * * *
C’est tout simplement un héros de roman! «Sa vie est un roman, un grand,
un vrai roman», s’écrie un jour Pélagie, rentrant d’une visite à une
vieille parente que soigne Pierre Seron et chez laquelle elle a tout
appris!
Et la grand-mère, émue de l’émotion de sa petite-fille, écoute le récit
amoureusement conté, car déjà Pélagie est éprise de la triste aventure
de Pierre Seron autant et plus peut-être que de lui-même.
Il est le second fils d’un père qui l’a exécré dès le jour de sa
naissance. Le docteur Seron n’a jamais aimé que son aîné, son orgueil,
celui qui aurait dû être «l’unique».
Ce mot, il l’a répété sans cesse à la mère craintive, soumise, qui osait
à peine protéger l’enfant malmené, battu, vivant avec les domestiques.
Pauvre petit, sauf un baiser rare, une caresse furtive de sa mère, il a
été la victime des siens.
Un jour qu’il est très malade du croup, son père veut l’envoyer à
l’hôpital à cause de la contagion pour l’aîné. La mère, cette fois,
résiste, s’enferme avec lui dans sa toute petite chambre, le soigne, le
veille, l’arrache à force d’énergie et de dévouement à la mort. Mais
elle a épuisé toutes ses forces. Elle reste ensuite comme hébétée, et
l’enfant souffre dans sa convalescence; il est en danger presque autant
que durant sa maladie.
A neuf ans, un domestique l’accuse d’un vol que lui-même a commis. Il
est chassé de la maison paternelle un soir d’automne, n’ayant pour tout
bien que les pauvres vêtements qu’il porte et quelques écus péniblement
amassés par sa mère qui les lui glisse dans la main sans même
l’embrasser.
Il se couche en travers de la porte lorsqu’elle se referme sur lui et il
espère que quelqu’un en passant l’écrasera. Il crie, il supplie. Les
voisins s’ameutent autour de lui, le plaignent, répétant haut, très
haut, que c’est abominable, que la justice devrait protéger ce
malheureux petit, mais pas un n’ose l’emmener chez lui.
Dès que Pierre est seul, de nouveau abandonné, il regarde une dernière
fois «les grands yeux luisants et méchants des fenêtres éclairées de la
maison».
C’est, dit Pélagie à sa grand-mère, la phrase dont Pierre Seron s’est
servi en contant son histoire. Le pauvre enfant va droit devant lui. Où?
il ne le sait pas. Instinctivement il se dirige vers la ferme où
l’envoyaient chaque matin à la première heure et par tous les temps, les
domestiques de son père chercher du lait.
La fermière, plus d’une fois, l’a pris en pitié lorsqu’il lui a dit sa
peine, et il se rappelle l’une de ses paroles.
«Tu serais plus heureux gardeur de vaches.»
Il entre. Les fermiers soupent. Il s’assied auprès d’eux et éclate en
sanglots. Il ne peut parler.
«On t’a chassé?» lui demande la fermière. Il fait signe que oui. Alors
les braves gens le consolent, l’obligent à souper, vont le coucher sur
de la paille fraîche à l’écurie et le gardent, l’occupant à la ferme où
il gagne sa nourriture.
L’année suivante le vacher étant parti, à dix ans, ayant l’air d’en
avoir quatorze tant il a grandi, il le remplace. Tout ce qu’il peut
faire pour prouver sa reconnaissance à ceux qui l’ont recueilli, il le
fait. Très appliqué, dévoué, intelligent, il supplée à sa jeunesse par
une bonne volonté sans cesse en éveil.
Le fermier, dès le lendemain de l’entrée de Pierre chez lui, refusa de
servir du lait au docteur Seron. Plus tard il alla le braver, pensant
l’humilier lorsque son fils devint vacher.
«Tant mieux, répondit le père avec dureté, c’est probablement le seul
métier qu’il pourra jamais faire.»
Ces paroles, répétées à Pierre, au lieu de le désespérer, fixèrent sa
destinée.
«Je serai un jour le docteur Seron», se dit-il.
Sa mère lui avait appris à lire dans un vieux petit dictionnaire de
médecine latin-français qu’il ne quittait pas et à l’aide duquel il se
perfectionnait dans sa connaissance bien imparfaite de l’assemblage des
mots.
A partir de ce jour, durant qu’il gardait ses vaches, non seulement il
s’exerçait à bien lire, à écrire les lettres avec un bâton sur la terre,
mais il apprenait un à un les mots latins et français du dictionnaire,
et sa jeune cervelle s’éclairait au contact de cette science brute et
informe.
Dès qu’il gagna quelque argent il acheta des livres de médecine et il
étudia avec rage le jour, le soir sous la lampe fumeuse du fermier, la
nuit au clair de lune.
Il ramassa des simples pour un herboriste rencontré dans les champs et
reçut de lui d’utiles leçons. Cet herboriste s’intéressa au pauvre
enfant, dirigea un peu ses études et lui acheta des livres utiles.
Pierre inventa un panier de jonc très joli pour mettre le fromage frais
en été, et la fermière qui vendait dans ces paniers ses fromages
quelques sous de plus en partagea le bénéfice avec Pierre.
Il confiait ses économies à son protecteur l’herboriste qui prêtait aux
uns et aux autres de petites sommes, et en tirait quelques rentes au
profit de la maigre bourse du vacher.
Quelques années se passèrent. Pierre essaya plusieurs fois de revoir sa
mère. Elle vivait enfermée, séquestrée peut-être, et il ne put jamais
parvenir jusqu’à elle.
Son frère qui avait cinq ans de plus que lui et qui étudiait la médecine
à Paris festoyait durant les vacances avec les jeunes messieurs de la
ville.
Pierre l’entendit un jour nommer par un camarade dans une troupe de
jeunes gens et de belles demoiselles qui venaient boire du lait chaud à
la ferme.
«Ce lait vous est servi par le vacher d’ici, qui est votre frère
légitime, lui dit Pierre en lui présentant un bol mousseux.
--Mon frère est mort, répondit l’aîné.
--Vous le retrouverez avant quelques années bien vivant en face de vous
à Paris, monsieur», répliqua Pierre.
On parla dans tout Compiègne de l’histoire oubliée de l’enfant chassé et
abandonné.
Comme l’aîné des Seron donnait peu de satisfaction à son père, on se dit
que c’était Dieu qui punissait ce dernier de sa cruauté, mais on ne
prêta aucune attention à la prédiction du vacher.
* * * * *
A dix-neuf ans Pierre possédait onze cents francs d’économie. Un jour
d’automne que son père prenait la diligence, comme il le faisait chaque
quinzaine pour aller embrasser son fils aîné à Paris et surtout pour le
recommander à ses professeurs qui ne pouvaient rien faire de cet
étudiant ennemi de l’étude, Pierre Seron, le cadet, se dirigeait pieds
nus, pour ne pas user ses souliers, et sa besace au dos vers la
capitale.
On devine dans quel bouge du quartier latin il se logea. Avant de se
faire inscrire à la Faculté il chercha sur les quais un travail de nuit.
Sa haute taille lui devint la meilleure des recommandations. Il fut
engagé comme déchargeur de bateaux de huit heures du soir à deux heures
du matin au prix de quarante-cinq sous. Il ne lui en fallait pas plus
pour vivre, et il espéra même ajouter à son pécule qu’il craignait ne
pouvoir lui suffire pour ses inscriptions et ses livres.
Combien de fois moi-même ai-je fait raconter à mon grand-père cette
époque de sa vie qu’il se rappelait fièrement.
Pélagie continuait son récit à sa grand-mère qui écoutait bouche bée,
attendrie aux larmes.
Pierre avait emporté ses habits de travail, et chaque soir il devenait,
non un débardeur de bal public comme son frère, mais un déchargeur sur
les quais de la Seine.
Le jour, il suivait les cours avec un zèle, une application, une ardeur
passionnés, qui le firent bien vite distinguer par ses professeurs.
Son nom les frappa; ils l’interrogèrent et l’un d’eux, que le docteur
Seron avait blessé en lui faisant d’aigres reproches sur sa sévérité
envers son fils aîné, exalta le cadet, s’en occupa spécialement, et
bientôt il y eut deux camps: celui des travailleurs amis de Pierre,
celui des bambocheurs amis de Théophile Seron. Une fois on en vint aux
mains. Le cadet prit son aîné à bout de bras et le secoua fortement.
«Je vous avais bien dit que votre frère le vacher vous retrouverait à
Paris», lui dit-il en le laissant retomber d’un peu haut.
Tandis que son frère festoyait grassement, Pierre gelait sous les toits
en hiver, cuisait en été, mangeant et dormant mal, travaillant chaque
nuit sur les quais. Le dimanche il raccommodait ses habits achetés chez
le fripier et fort peu solides, il faisait la lessive de son pauvre
linge. Pierre ne portait que des plastrons et des manchettes, sa chemise
était de toile grossière, ses chaussettes n’avaient que des sous-pieds
et pas de pieds. Il connut toutes les misères et toutes les privations.
Il eut en revanche la joie de comprendre l’avantage d’être né de parents
affinés. Les bonnes manières lui furent faciles et son intelligence
aidée par l’hérédité lui sembla toute préparée à s’ouvrir aux études
médicales les plus ardues. Il se découvrit des facultés d’assimilation
qui l’étonnèrent lui-même. Bref, il passa brillamment ses examens,
tandis que monsieur son frère était refusé à tous.
Le docteur Seron, que Pierre rencontra plus d’une fois en compagnie de
son frère, lui parut un vieillard courbé par le poids des chagrins; son
fils bien-aimé le ruinait.
Lorsqu’il eut terminé ses études et conquis ses titres, Pierre Seron
écrivit deux lettres, une à son père et une à sa mère, leur disant qu’il
revenait à eux comme un fils seulement éloigné, qu’il pardonnait. Il ne
reçut aucune réponse de sa mère, mais une malédiction furieuse de son
père.
Son ami, l’herboriste de Compiègne, découvrit la situation de Chauny et
lui fit quelques avances nécessaires pour l’occuper. Il ne trouva d’aide
qu’auprès de ce fidèle protecteur.
«C’est ainsi, continua Pélagie Raincourt, que Pierre Seron vint
s’établir dans la ville où je l’attendais», et elle ajouta: «Grand-mère,
il me le faut pour mari!»
* * * * *
«Sans doute répondit la grand-mère, je l’aime déjà, moi aussi, ce brave
cœur, mais il faut que tu lui plaises.»
Pélagie n’avait pas pensé à cela.
Un ami fut chargé de demander au docteur Seron,--on l’appelait déjà
ainsi, sans ajouter son nom de baptême, pour le venger des cruautés de
son père,--un ami fut chargé de l’interroger sur les sentiments que
pourrait lui inspirer Mlle Pélagie Raincourt.
«Belle-fille, répondit-il, mais elle est rousse, et je déteste les
rousses.»
On devine ce que dut éprouver Pélagie, lorsque sa grand-mère, avec
d’infinies précautions oratoires, lui communiqua cette réponse, à elle
qui s’était crue jusque-là irrésistible.
Son désespoir et sa colère furent tels qu’elle menaça de se jeter par la
fenêtre. Comme elle était dans sa chambre, au premier étage, elle se
pencha si brusquement, que sa grand-mère prise de frayeur l’enlaça avec
force et l’attira brusquement en arrière, mais elle se prit dans la robe
longue de Pélagie, tomba et se démit le poignet.
On fit appeler le docteur Seron qui accourut, et, cric-crac, en
rebouteur désireux de frapper l’imagination de clients d’importance plus
qu’en chirurgien prudent, il remit le poignet.
Pélagie prodigua à son adorée grand-mère, qu’elle voyait souffrir par sa
faute, toutes ses tendresses. Elle fut hautaine, presque insolente avec
le docteur Seron qui n’aimait pas les rousses, mais elle le frappa par
son extrême élégance et par un esprit qu’il s’étonna de trouver si
original, si brillant chez une provinciale. Il vint deux fois le jour,
et le cruel plut davantage encore avec son joli accent de Compiègne et
de Paris un peu grasseyant.
Mais Pélagie, remuée par trop d’émotions, eut la fièvre et s’alita.
Pierre prit goût à la cure et il eut bientôt une sorte de folie en se
sentant adoré par une attirante et riche jeune fille de seize ans à
peine, et maternellement aimé par la grand-mère, lui qui considérait
l’affection familiale comme le bien le plus rare et le plus enviable de
tous.
* * * * *
Pierre, un soir, fit sa déclaration brûlante, telle que Pélagie pouvait
la désirer; séance tenante, tous deux vinrent s’agenouiller devant la
grand-mère ravie, et enlever son consentement.
Le docteur Seron demanda sur l’heure qu’on fixât la date du mariage,
mais il fallut le mettre au courant de la situation, lui révéler quels
étaient les obstacles à une si prompte solution.
Pierre très pauvre, et qui n’était nullement insensible aux beaux
deniers de la fiancée, trouvait un peu dur d’abandonner au beau-père,
comme le conseillait la grand-mère, tout ou majeure partie de la fameuse
dot de sa première femme que M. Raincourt ne voulait pas lâcher. Il
proposa de réfléchir quelques jours aux moyens de s’y prendre, de
consulter le notaire; mais le notaire ne vit aucune possibilité de se
passer du consentement du père et d’échapper aux conditions que la
grand-mère de Pélagie supposait qu’il dût y mettre.
«Je doublerai, dit celle-ci, ce que je comptais donner à Pélagie, si son
père marchande le bonheur de ma bien-aimée petite-fille.»
Le docteur Seron s’en alla donc demander à M. Raincourt la main de sa
fille Pélagie, qui lui fut refusée jusqu’au moment où il proposa de ne
réclamer, s’il obtenait cette main, fort belle d’ailleurs, aucun compte
de tutelle.
L’accord conclu, on fixa le jour du mariage.
Pierre Seron, une fois encore, écrivit à son père et à sa mère,
s’acharnant à mendier une part de leur tendresse. Rien, toujours rien de
sa mère, mais plus une seule malédiction de son père.
Il apprit par une lettre de son ami l’herboriste, qui acceptait d’être
l’un des témoins de son mariage, que son frère était mourant à
Compiègne; son père aux trois quarts ruiné, ayant à peu près perdu sa
clientèle à la suite de ses trop fréquents voyages à Paris pour arracher
son fils à la débauche, avait été frappé de paralysie.
Ainsi le malheur accablait celui qui s’était endurci dans l’injustice,
dans la cruauté, tandis que le pauvre enfant, chassé honteusement de la
maison paternelle, voyait sa situation grandir, l’heure de ses joies
complètes approcher.
Il allait être heureux, posséder une jolie fortune, une femme
captivante, dont il était de plus en plus épris et qui l’aimait
follement.
* * * * *
Mais voilà que la veille du jour tant désiré Pélagie éprouva le besoin
d’exaspérer ses sœurs, déjà irritées d’un mariage qui la rendait si
insolemment heureuse. Elle voulut se venger de l’éternel mot si blessant
que lui avait tant de fois répété sa sœur cadette, Sophie: «Tu es
immariable!»
Alors que le contrat était signé, que tout était prêt, sans une
anicroche, pour la noce du lendemain, une scène eut lieu, très violente,
entre la future Mme Pierre Seron et ses trois sœurs.
La belle-mère de Pélagie prit parti pour ses filles, le mari pour sa
femme, et tout fut rompu, M. Raincourt reprenant sa parole, reniant ses
engagements de père.
La grand-mère de Pélagie, cette fois, perdit patience, Pierre se
désespéra et la jeune fille alla se coucher, furieuse contre elle-même,
pleurant, mordant son oreiller, hantée dans sa fiévreuse insomnie par
les projets les plus bizarres, s’arrêtant aux résolutions les plus
violentes.
Au lever du soleil, affolée, ne sachant ce qu’elle faisait, elle sortit
de la maison en robe de chambre, en bonnet de nuit, partant à pied pour
Noyon, se disant qu’elle demanderait asile au vieil ami de sa
grand-mère, son propre parent.
Ce qu’elle voulait avant tout, c’était d’échapper aux reproches de
Pierre, de ne pas subir le blâme de sa grand-mère, de ne pas entendre le
bruit des ragots de la ville, qui, lui semblait-il, parviendrait jusqu’à
ses oreilles. L’humiliation d’être condamnée par l’opinion générale, le
chagrin de faire souffrir Pierre, qui déjà avait tant souffert,
l’angoissaient au point de l’obliger à fuir. Elle essayait d’échapper à
sa propre condamnation, qui courait après elle.
Ayant fait quelques kilomètres, peu habituée à marcher, exténuée, elle
s’assit sur un tas de pierres, la tête dans ses mains, criant tout haut
son désespoir.
Un cavalier passe, en habit et cravate blanche, sans chapeau, monté à
poil nu: c’est Pierre. Il l’a vue...
«Votre père consent à nouveau: vite, lui dit-il en mettant pied à terre,
venez, je vous prends en croupe, et, pour être sûr qu’il ne retirera pas
sa parole encore une fois et que vous ne recommencerez pas quelque coup
de tête, nous irons droit à l’église, où votre grand-mère a fait tout
préparer. C’est elle qui a deviné que vous deviez être sur la route de
Noyon, si vous n’étiez pas chez moi, car elle vous a soupçonnée de cette
abomination, folle que vous êtes.»
Il la hissait sur le cheval, la maintenait d’un bras, tenant de l’autre
une simple longe passée au cou de la bête.
«Allons, allons, il est bien temps qu’on vous donne un maître, lui
dit-il. Ce que vous méritez d’être battue!...
--Mais, répond-elle égayée par le romanesque de l’aventure, je ne vais
pas me marier en bonnet de nuit.
--Pourquoi pas? C’est une pénitence comme une autre, et vous avez
grandement besoin d’absolution. Vous vous habillerez en mariée quand
vous le serez et pour la fin de la noce.»
C’est en croupe que ma grand-mère fait sa rentrée à Chauny. Il est neuf
heures du matin. Toutes les commères sont aux fenêtres, dans la rue, à
la porte de l’église.
Pélagie descend de cheval, ébouriffée sous son bonnet de nuit, les yeux
encore gonflés par les larmes. Une femme du peuple attache un œillet
blanc à son bonnet. Elle fait son entrée dans l’église au bras de
Pierre. C’est un éclat de rire général. Jamais on n’a vu mariée
pareille. Les sœurs et la belle-mère sont bien vengées.
Le vieux doyen, qui cependant aime Pélagie pour sa charité active, ne
peut dominer un bon rire.
Il se hâte, souriant jusqu’à la fin de la cérémonie.
Pélagie se retourne. On croit que sa confusion va la faire rentrer sous
terre.
«C’est un mariage gai», dit-elle.
Et c’est ainsi que fut mariée ma très romanesque grand-mère,
scandalisant un grand nombre de gens et amusant les autres.
L’œillet et le bonnet de nuit devinrent des reliques. Je les ai vus et
touchés, sachant leur histoire.
* * * * *
Vingt jours après son mariage, quoiqu’il ait eu l’un des premiers
numéros au moment du tirage au sort, le docteur Seron reçoit l’ordre de
partir pour l’armée impériale comme chirurgien. Il faut trouver un
chirurgien qui le remplace, et cela coûte une très grosse somme.
Au bout de l’année, Mme Pierre Seron est mère de deux jumelles. L’union
est parfaite dans le ménage. Le pauvre enfant abandonné est un père
attendri, heureux, qui rentre à la maison pour bercer et promener ses
filles en chantant.
Les petites n’ont pas huit mois que le pauvre chirurgien reçoit à
nouveau l’ordre de rejoindre l’armée impériale. Elle est en Allemagne.
Pierre Seron ne cherche même plus un remplaçant. La dot s’amaigrit par
trop, à la fin, et il faut songer à celle des jumelles. Il part, le cœur
déchiré.
La grand-mère de Pélagie vient habiter avec elle, parce qu’il est
impossible de laisser seule une jeune femme, d’autant que le père, les
sœurs, la belle-mère de Pélagie, fort peu ménagés par le docteur Seron,
qui les a ridiculisés par ses bons mots et auxquels il est parvenu à
rendre la vie intenable, voient dans le départ du jeune chirurgien
l’occasion de se venger; mais Pélagie, mais sa grand-mère, sont
défendues par les nombreux amis de Pierre; toute la ville prend parti
pour la jeune demi-veuve; blâmé, chansonné, irrité, M. Raincourt,
finalement, quitte Chauny, pour aller se fixer dans le Soissonnais, pays
de sa femme.
Pélagie respire, car elle n’a cessé d’être harcelée par son père. Hélas!
le malheur l’accable. Elle perd sa grand-mère et la voilà seule, chef de
famille, forcée avant dix-huit ans d’administrer sa fortune, ne recevant
qu’à des intervalles de moins en moins rapprochés des nouvelles de son
mari.
Un matin, Chauny s’éveille, menacée. Les alliés sont aux portes de la
ville. On dit qu’ils saccagent tout sur leur passage. Mais il y a pire
encore. Au pont du canal, les huit premiers Prussiens qui se présentent
sont abattus. Deux heures après, les habitants de Chauny apprennent que
s’ils ne paient pas dans les vingt-quatre heures une énorme indemnité de
guerre ils seront tous passés au fil de l’épée.
Mme Seron seule, sans défenseurs, est l’une des plus taxées, et elle est
forcée, pour payer la part qu’on exige d’elle, de prendre des
engagements ruineux.
Elle passe une nuit à creuser le sol de sa cave, sous un tonneau qu’elle
roule avec des difficultés inouïes et qu’elle remet en place, aidée de
la nourrice de l’une de ses petites filles; c’est elle qui nourrit
l’autre. Mme Seron a caché là ses bijoux, son argenterie, une caisse
dans laquelle sont ses papiers les plus importants. Cela fait, elle
songe, comme beaucoup d’autres, à abandonner sa maison, qui est très en
vue sur la place et dans laquelle vont venir se loger les envahisseurs.
On perd la tête, on fuit, on va «se cacher dans les bois» où les
ennemis, dit-on, ne s’aventurent pas.
Elle emporte à peine quelques vêtements, un peu de linge, qu’elle charge
comme une pauvresse, dans un sac, sur ses épaules. La nourrice porte les
deux petites, et les voilà sur la route de Viry.
En chemin Mme Seron avise un convoi de mulets qui reviennent à vide de
la ville où ils ont porté du bois. Chaque bête a deux paniers accrochés
à son bât. Elle hisse la nourrice sur l’un des mulets et arrange dans
chacun des paniers l’une des petites jumelles. La nourrice est une
paysanne qui sait conduire un mulet, mais la jeune femme en ce moment a
peur de tout; au lieu de monter elle-même sur un autre mulet, elle reste
à côté de celui qui porte ses petites, la main appuyée à l’un des
paniers.
Elle rencontre MM. de Sainte-Aldegonde à cheval gantés de blanc, qui,
dit le muletier, attendent leurs «bons amis» les ennemis depuis
plusieurs jours et vont au-devant d’eux.
Les Messieurs de Sainte-Aldegonde galopent, et l’allure de leurs chevaux
met les mulets en gaieté. Ils s’emportent follement. La nourrice est
semée sur la route. Les petites poussent d’affreux cris de douleur; la
mère appelle au secours, épouvantée, courant, pleurant, suppliante.
«Jamais, disait-elle plus tard, je n’ai souffert pareille torture.»
Le muletier enfourche l’un des derniers mulets et galope vers celui dont
les paniers contiennent les jumelles. Il l’arrête. La mère et la
nourrice, qui est seulement blessée sans gravité au front et à la joue,
accourent, et chacune enlève l’une des petites qui ont les mains, la
figure en sang, et sont évanouies. Les malheureuses tiennent les
jumelles dans leurs bras; elles les regardent étranglées par le chagrin,
comme hébétées, sans un mot: elles pleurent...
Machinalement elles rebroussent chemin, reviennent à Chauny ne sachant
où elles sont ni ce qu’elles font, les yeux rivés au petit visage
immobile et sanglant; elles entrent dans une maison, demandent de l’eau,
lavent les écorchures. La pauvre mère a conservé sa besace, le sac de
linge. On déshabille les mignonnes, on change leurs robes maculées, on
les frotte avec du vinaigre, avec de l’eau-de-vie. Presque en même temps
elles rouvrent les yeux pour se plaindre douloureusement.
Leurs plaies continuent de saigner et elles font pitié. Lorsque Mme
Seron arrive devant sa maison, des cosaques s’apprêtent à faire sauter
la porte fermée; la nourrice s’approche avec la clef pour ouvrir. Elle
aussi a le front et la joue entourés d’un linge ensanglanté. L’enfant
qui est dans ses bras gémit, l’autre dans les bras de sa mère crie.
Les cosaques apitoyés parlent un peu le français. Ils sont quatre: deux
prennent les petites, les bercent, tandis que leur mère et leur nourrice
lavent une fois encore le douloureux visage et appliquent du taffetas
gommé sur les écorchures.
Mme Seron, au bout de quelques heures, est un peu rassurée sur ses
petites, elle l’est complètement sur les cosaques qu’elle traite de son
mieux; les jours suivants ils aident au ménage, la cuisinière s’étant
enfuie «dans les bois»; ils promènent les jumelles, les amusent, les
soignent avec dévouement, car elles ne se remettent pas de l’ébranlement
qu’elles ont subi et elles boivent du lait de nourrices qui ont été trop
bouleversées, qui restent fiévreuses.
Les petites filles dépérissent, et un ami de leur père, malgré l’énergie
de sa médication, ne peut les sauver; elles sont prises de convulsion et
meurent toutes deux le même jour. Les cosaques pleurent les enfants avec
la mère.
* * * * *
Seule, toute seule, souffrant des malheurs de son pays, car elle est
très Française, désespérée de la mort de ses adorées petites, de la mort
de sa grand-mère, de l’absence de son mari, des dangers qu’il court,
exploitée par des gens d’affaires contre lesquels elle se débat, la vie
devient si atroce pour la jeune femme qu’elle tente de se suicider. Un
cosaque la sauve; ses camarades et lui la consolent si naïvement, de
façon si touchante, qu’elle se laisse tristement vivre.
Mme Seron a répété toute sa vie et elle l’a profondément gravé plus tard
en moi, sa petite-fille, un axiome: «Il faut haïr les Anglais, craindre
la brutalité prussienne, aimer les Russes.»
Mon grand-père revint de l’armée suivi d’une Allemande qui ne l’avait
pas quitté et qui refusait de croire à son mariage. Il eut toutes les
peines du monde à s’en débarrasser, et il n’y parvint que parce que sa
femme s’en mêla. Blessée au cœur, Pélagie ne trouva la force de réagir
que dans sa passion du roman. Elle en vécut un et sa lutte avec sa
rivale fut des plus mouvementées. Finalement elle obtint, après avoir
été assaillie chez elle par «l’Allemande», que celle-ci fût conduite à
la frontière.
Le docteur Seron avait assisté à des batailles parmi lesquelles celles
de Lutzen et de Bautzen occupaient la première place. Il en parlait sans
cesse comme aussi des bras et des jambes coupées avec son maître Larrey,
chirurgien en chef des armées impériales, jambes et bras dont le nombre
croissait d’année en année.
La fidélité conjugale de Pierre, émiétée dans ses campagnes, ne se
retrouva plus. Il acquit la réputation d’une sorte de don Juan, sur les
conquêtes duquel les mauvaises langues de la ville ne tarissaient pas.
Quand je suis devenue grande, combien de grands-oncles m’a-t-on
dénoncés!
Ayant été privé de vin en Allemagne il l’aima davantage à son retour en
France. Très sobre le matin jusqu’à l’heure du déjeuner, heure à
laquelle il rentrait après avoir fait ses opérations à l’hôpital ou en
ville, il buvait régulièrement par jour à la maison douze bouteilles
d’un vin de mâcon léger, toujours le même. Dire qu’il se grisait, ce si
grand et si gros homme, serait excessif, mais il était, l’après-midi,
bavard, goguenard, hâbleur, au point que toutes les plaisanteries, tous
les demi-mensonges étaient à Chauny et aux environs appelés des
«seronnades».
La passion de ma grand-mère pour son mari s’en était allée illusion par
illusion, malgré l’effort prodigieux qu’elle avait fait pour ne pas
juger mon grand-père sur les premières preuves données par lui de ses
appétits matériels, de sa façon brutale de jouir de la vie. La force de
Pierre était telle dans tous les exercices du corps, à la chasse, à la
pêche, qu’il lassait les plus intrépides; son amour du remue-ménage
était si naïf, sa gaîté si exubérante qu’on pardonnait à ce tempérament
des emportements, des excès même qu’on n’eût point pardonnés à d’autres.
Mais peu à peu il fatiguait à la maison tandis qu’on se l’arrachait au
dehors. Sa femme le vit partir à l’aube, rentrer tard dans la nuit sans
aucun regret. Jamais à l’heure des repas il ne se faisait attendre, et
il lui fallait prendre pour cela une peine extrême.
«Il est de la _dernière_ galanterie, répétait-il, traînant son accent
grasseyant sur le mot _dernière_, de ne pas laisser la compagne de sa
maison, sinon de sa vie, seule à table.»
Une fille, Olympe, était née dans le ménage après le départ de
l’Allemande; sa mère la nourrit, l’éleva avec amour, et l’on devine si
l’imaginative Pélagie rêva de bonne heure au roman du mariage de celle
qui devait rester son unique enfant.
Malheureusement Olympe la désolait par son peu de fantaisie,
s’intéressant beaucoup, dès l’âge le plus tendre, aux détails du ménage,
tracassière, popote même, disait sa mère; elle refusait de lire, se
désolait des absences de son père dont elle incriminait tout haut les
motifs sur les ragots des bonnes, lui faisait des scènes, reprochait
aigrement à sa mère le nombre des livres qu’elle dévorait et apportait,
dans un intérieur où la légèreté d’une part, la résignation de l’autre,
eussent entretenu le calme, une agitation qu’alimentaient des disputes
continuelles.
Cependant les deux époux fort désunis étaient fiers de la beauté de leur
fille.
Le père disait volontiers:
«Il lui faudra un prince!»
La mère répondait:
«Un berger lui plaira mieux.»
Rien n’annonçait que cette admirable statue dût s’animer un jour. Olympe
eut quinze ans. Dans la famille quinze ans avaient, jusque-là, sonné à
toute volée l’âge du mariage, et les parents d’Olympe se sentaient
humiliés à la pensée que personne encore ne leur avait demandé leur
fille.
La romanesque Pélagie rêvait pour Olympe, comme autrefois pour elle, un
mariage _imprévu_. Cette fois, il ne fut point prédit. Jamais Mme Seron
ne put décider sa fille à venir avec elle consulter une nécromancienne.
Hélas! la voie restait obscure, mais de même qu’il lui avait été
impossible de rencontrer son héros dans la jeunesse de la ville, de même
ce héros lui paraissait introuvable à Chauny pour Olympe.
Comment, se dira-t-on, ne jugeait-elle pas son expérience de l’_imprévu_
lamentable? Non, pas du tout. Pélagie ne regrettait rien et c’eût été à
refaire qu’elle aurait refait le même mariage avec toutes ses
conséquences.
Le roman désiré avait en somme été écrit. Combien de dénouements
ressemblaient au sien? La grande affaire est d’avoir aimé. Son mari, don
Juan, ne la révoltait pas. Elle, l’épouse fidèle, quoiqu’elle se fût
reprise, conservait dans le roman vécu une figure sans banalité.
L’époux, forcé au respect, ne pouvait non plus regretter le passé et il
y faisait parfois galamment allusion, ajoutant:
«C’est encore à l’affection de ma moitié que je suis le plus constant à
travers mes inconstances.»
Et c’était vrai, il aimait sa femme; et n’eût pas hésité à lui sacrifier
ses plus tendres amies. Jamais il ne la contrariait dans aucun de ses
projets. Il répétait avec elle: «Que faire, où chercher, comment
découvrir le mari d’Olympe?»
Ils habitaient la rue de Noyon, la maison de la place étant devenue
odieuse à Mme Seron qui y avait perdu sa grand-mère, les deux jumelles,
subi l’invasion et les scènes de l’Allemande. Or, dans cette rue, en
face de l’une des fenêtres du grand salon où Pélagie passait la plus
grande partie de sa journée à broder et surtout à dévorer des romans à
la douzaine, se trouvait la grande porte de sortie d’une pension de
jeunes gens. Mme Seron connaissait chaque élève, chaque professeur.
Elle avait remarqué, parmi ces derniers, un garçon de haute taille et de
belle mine, qui ne sortait jamais sans avoir un livre à la main. Il
saluait Mme Seron avec respect plusieurs fois par jour, car elle levait
machinalement les yeux chaque fois que la porte d’en face se refermait
bruyamment.
Un beau soir que le directeur de la pension, M. Blangy, venait consulter
le docteur qu’il savait trouver à l’heure du repas, Mme Seron le
questionna sur son nouveau professeur:
«Mais c’est toute une histoire très romanesque.
--Contez-nous-la.
--Il s’appelle Jean-Louis Lambert. Son père fut apporté nouveau-né par
une sage-femme, vêtu d’une robe couverte de broderies et de dentelles, à
un cultivateur aisé de Pontoise, près Noyon, lequel n’ayant pas
d’enfants, consentit à prendre le petit qu’on lui dit orphelin et à
l’élever. Une fille tardive étant née cinq ans après, on maria plus tard
les deux jeunes gens qui s’aimaient.
«Mon professeur est l’aîné de quatre enfants. Son père en voulut faire
un prêtre et le plaça au séminaire de Beauvais. Là, dès son entrée, il
fut remarqué pour son intelligence, son ardeur religieuse, son talent
poétique et bientôt pour sa science théologique qu’on lui fit de bonne
heure professer.
«L’archevêque de Beauvais protégea et prit Jean-Louis Lambert comme
secrétaire. Point cagot, mais très pieux, mystique même, on avança pour
lui l’époque de son entrée dans les ordres majeurs.
«La veille du jour où il devait prendre ses nouveaux engagements
sacerdotaux, il assista au dîner que l’archevêque offrait aux membres du
haut clergé du diocèse et il entendit, ô scandale! ces Messieurs parler
comme de simples convives à table. A mesure que l’agape se prolongeait,
on échangea sur les choses de la terre, et même en riant sur celles du
ciel, des mots d’esprit qui parurent à Jean-Louis Lambert soufflés par
le diable. Une plaisanterie banale, sur les vieilles dévotes piliers
d’église qui se confessent pour des balivernes, mit le comble à la
révolte du jeune postulant. Pour quelques goguenardises, le pauvre
séminariste était si naïf, si peu du monde, qu’il sentit tout
l’échafaudage de ses croyances s’effondrer en lui. Il eut l’envie de
parler, de jeter l’anathème sur ceux qui lui parurent des
blasphémateurs; mais tout tremblant il se glissa hors de la salle à
manger, monta dans sa chambre, prit une valise où il entassa ses livres,
le manuscrit de ses «cantiques à la Vierge», sa mince garde-robe, et
sortit affolé de l’archevêché, toujours courant, faisant à pied
vingt-quatre lieues et arrivant chez son père, demi-mort, désespéré,
déclarant que jamais il ne serait prêtre.
«Son exaltation, cette course effrénée, l’enfiévrèrent au point de
mettre sa vie en danger. Guéri, il subit l’assaut du vieux curé de son
village qui l’avait formé, de ses maîtres eux-mêmes qui vinrent pour le
reprendre et calmer ses indignations. On parvint à lui prouver qu’il
s’était ridiculement exagéré les choses, mais sa vocation était à ce
point atteinte que ses désillusions en firent bientôt un athée.
«Je vous confie, ajouta M. Blangy, qu’il m’inquiète comme professeur de
philosophie, et je lui ai fait ces derniers jours des observations qui
l’ont irrité; mais il est à tel point travailleur et instruit, si plein
de loyauté et de conscience que, malgré mes réserves, je ne regrette pas
de l’avoir attaché à ma maison. Ses élèves l’adorent; ils font avec lui
des progrès rapides, et, sans sa rage des négations, je crois que je
songerais à me l’associer.»
Il n’en fallait pas davantage à la mère d’Olympe pour se monter la tête.
Le roman était à sa portée. Ce jeune homme déclassé, puisqu’il avait
brisé sa situation première, sans fortune, elle allait le protéger, en
faire quelqu’un, s’intéresser à la carrière qu’elle lui imposerait,
celle de médecin. Elle aurait en lui un fils reconnaissant, qui
deviendrait le mari de sa fille, son gendre, et, qui sait, peut-être
bientôt le père d’une petite fille, qu’elle aimerait comme sa grand-mère
l’avait aimée et qu’elle élèverait comme elle avait été élevée...
«Aussi mal, lui dit en riant son mari, à qui elle confia sur l’heure ses
projets.»
Un dimanche, Mme Seron invita Jean-Louis Lambert à déjeuner. Il crut, en
recevant cette invitation, devenir fou, car il était éperdument amoureux
d’Olympe, de l’étoile inaccessible...
Après le déjeuner, mon grand-père s’étant, selon son habitude, empressé
de sortir, et comprenant d’ailleurs, malgré certaine curiosité, qu’il
serait de trop, Olympe, de son côté, ayant quitté la maison pour passer
l’après-midi chez une amie, la romanesque Pélagie, seule avec son
protégé, celui qu’elle appelait déjà intérieurement son «cher enfant»,
éprouva l’une des plus douces joies de sa vie.
* * * * *
Elle l’interrogea d’abord. O merveille! Son ambition eût été d’être
médecin! Mais il ne pouvait imposer aux siens la dépense que
nécessiterait l’accès d’une carrière nouvelle. Ils étaient tous si bons
pour lui, son père, sa mère, ses sœurs, si dévoués; est-ce que son jeune
frère ne venait pas de s’engager pour que lui, l’aîné, redevenu laïque,
n’eût pas à faire son service militaire?
Mme Seron nageait en pleine félicité. Elle parla et apparut au jeune
professeur semblable aux fées irréelles et bienfaisantes qui, d’un coup
de leur baguette magique, transforment un bûcheron en prince, un
déshérité en l’homme le plus fortuné du monde.
L’émotion de Jean-Louis Lambert, sa reconnaissance, eurent des accents
passionnés d’une grande noblesse et firent verser de douces larmes à
celle qui devenait pour lui la mère idéale.
Ils convinrent de toutes choses, se comprirent et s’entendirent.
Jean-Louis--déjà sa protectrice n’ajoutait plus Lambert,--se préparerait
à ses nouvelles études durant trois mois et, sous un prétexte
quelconque, très plausible, quitterait la pension, irait à Paris où sa
future belle-mère, comme avance sur la dot de sa fille, subviendrait à
tous les besoins de son gendre jusqu’à ce qu’il ait passé ses examens.
Il doublerait les étapes du travail et sitôt ses titres conquis, il
reviendrait, épouserait Olympe que sa mère préparerait à ce mariage.
Ainsi fut fait.
* * * * *
Isolé à Paris avec un seul camarade chaunois, Bergeron, qui plus tard
tira un coup de pistolet sur le roi Louis-Philippe, Jean-Louis Lambert
travailla avec une ardeur folle. Amoureux pour la première fois et de
celle-là même qu’il savait sûrement devoir être sa femme, ayant la
frénésie de l’étude, son adoration mystique de la Vierge transformée en
désir de possession de l’objet adoré, il vécut dans la fièvre, impatient
de mériter le bonheur promis, trouvant, quoi qu’il fît, la récompense
supérieure à l’effort qu’il faisait pour l’acquérir.
Le docteur Seron applaudissait de plus en plus au romanesque projet de
sa femme, trouvant qu’il était bien à lui, autrefois si cruellement
abandonné sauf par des humbles, à lui dont la situation était faite, de
protéger un jeune homme travailleur et vertueux.
Ce dernier mot lui emplissait la bouche et amusait la mère d’Olympe
chaque fois qu’il le prononçait.
«Nul plus que moi n’estime, n’admire et n’honore la sagesse, la vertu,
disait l’amusant mari de Pélagie, car nul n’a pareille conscience de la
rareté, de la beauté de ces deux mots.»
Un renouveau de bonne entente florissait entre les époux. Chaque lettre
du futur gendre était lue par eux, commentée, admirée, relue même; ces
lettres, jeunes, vivantes, amoureuses, souvent parsemées d’assez beaux
vers, ravissaient, rajeunissaient le cœur des parents adoptifs, tout
fiers de celui qu’entre eux ils appelaient «notre fils».
Olympe, entre son père et sa mère chaleureux, surchauffés, restait
glaciale. Un jour que tous deux, agacés, lui demandaient si, oui ou non,
elle consentait à ce mariage, la jeune fille répondit à sa mère
atterrée, à son père révolté de tant de prosaïsme:
«Puisque vous le voulez, puisque vous vous êtes engagé au point que vous
ne pouvez plus rompre, je me résignerai; où vous aurez attaché la
chèvre, elle broutera.»
Ah! cette phrase, quel rôle elle a joué dans les disputes de la famille
Lambert-Seron si fréquentes plus tard.
La mère et le père d’Olympe furent assaillis durant des jours et des
nuits par ces mots qu’ils se répétaient effarés:
«Où vous aurez attaché la chèvre, elle broutera!»
Jean-Louis Lambert revint donc à Chauny, se maria, un peu chagrin de la
froideur de sa fiancée, de sa jeune femme, mais confiant dans sa passion
pour inspirer l’amour que lui-même éprouvait.
Olympe Lambert était grande, de taille élégante comme celle de sa mère;
elle avait le teint mat, de grands yeux noirs veloutés et lumineux, la
bouche charmante avec de toutes petites dents, un nez fin, aux narines
rosées, des cheveux châtains aux reflets dorés; des bras et des mains
splendides, le pied petit; impossible de voir une créature plus
séduisante et de moins belle humeur.
Le docteur Seron, après la mort de son père et de sa mère, était entré
en relation de parenté avec l’un de ses oncles du côté maternel, médecin
dans un bourg du département de l’Oise entre Verberie et Senlis; cet
oncle très vieux, devenu veuf, sans enfants, céda sa clientèle au gendre
du seul parent qui lui restait et accueillit avec bonheur le jeune
ménage en sa maison.
Installé près du grand oncle, dirigé par lui, Jean-Louis Lambert réussit
merveilleusement auprès de sa nouvelle clientèle, durant trois années.
Un fils leur étant né, les jeunes gens furent heureux, lui ne cessant de
chanter l’hosanna de l’amour dans ses lettres à son beau-père et à sa
belle-mère, elle «broutant» agréablement sans vouloir en convenir.
M. et Mme Seron se félicitaient tous les jours du choix peu banal qu’ils
avaient faits d’un mari pour leur fille.
* * * * *
Mais coup sur coup le malheur vint frapper les jeunes époux. Le grand
oncle mourut brusquement d’une attaque. Le fils tant aimé, qui déjà, à
dix-huit mois, annonçait une intelligence exceptionnelle, mourut en
trois jours à la suite d’une gronderie violente de sa mère qui lui donna
des convulsions; enfin le bourg qu’ils habitaient brûla tout entier,
sauf la maison du grand oncle dont ses neveux avaient hérité et que Mme
Lambert, avec un héroïsme qui fit l’admiration de tous, malgré des
blessures qu’elle reçut des tisons enflammés, préserva de l’incendie
avec une petite pompe d’arrosage.
Le bourg complètement détruit, déserté, ruiné, la clientèle du jeune
médecin se trouva bientôt dispersée et prise par des concurrences d’une
ville voisine. La maison de l’oncle fut vendue, très mal vendue, les
meubles pour ainsi dire donnés, et, quelques dettes payées, il resta
fort peu de chose au jeune ménage qui se réfugia à Verberie, hôtel des
Trois-Monarques.
La dot entamée par les études de Jean-Louis Lambert, gaspillée ensuite
dans des expériences coûteuses de chimie,--il s’était fait construire un
laboratoire,--s’en alla comme s’en allait toujours l’argent qui glissait
entre les mains du peu pratique mari d’Olympe.
Très lié avec les Decamps, Alexandre et le peintre qui habitaient en été
près de Verberie, Jean-Louis espéra se refaire une situation dans un
nouveau milieu.
Certain docteur Bernhardt, grand chimiste, qui habitait Compiègne et
venait souvent visiter en ami les Decamps, frappé de la science et des
vues originales du jeune médecin, lui proposa de l’adjoindre à des
recherches qui devaient l’amener à une découverte aussi extraordinaire
que celle de la pierre philosophale.
Un beau jour Jean-Louis, poussé par les Decamps, séduit par une sorte de
Méphistophélès allemand, laissa sa femme dans un état de grossesse
avancée à l’hôtel des Trois-Monarques; mais il devait toucher de gros
appointements et venir la voir chaque dimanche jusqu’à ce qu’il pût
l’installer à Compiègne.
La jeune Mme Lambert avait trouvé le moyen, après la mort de son fils,
de blesser sa mère cruellement, alors que celle-ci qui l’avait vue trois
fois à peine à Chauny, elle et son mari en trois ans, lui demandait de
venir pleurer son enfant avec elle, ajoutant qu’une mère seule pouvait
trouver dans sa tendresse des mots pour consoler sa fille de la perte
d’un fils.
Olympe écrivit à sa mère que son chagrin était trop silencieux pour être
compris par elle. Mme Seron, désespérée d’une telle lettre, s’adressa à
son gendre; mais l’incendie étant survenu la lettre de la belle-mère
resta sans réponse directe. Jean-Louis se contenta de lui narrer
longuement les péripéties de la catastrophe du bourg, l’héroïsme
d’Olympe qui avait sauvé leur maison. Et il ajoutait durement, ingrat
pour la première fois de sa vie: «L’héroïsme de votre fille, chère mère,
est sans phrases.» C’était souligner le sens de la lettre de sa femme au
lieu de l’atténuer.
Il ne désirait pas avoir d’explications avec sa belle-mère, ni la voir
chez lui, ni aller chez elle, sachant bien que si les événements
l’accablaient, une part de responsabilité lui revenait dans la façon
dont il avait gâché ses ressources.
La vente de la maison, le départ pour Verberie, l’entrée chez le docteur
Bernhardt, tout cela fut fait sans un mot de Jean-Louis à ses beaux
parents.
Le docteur Seron apprit ces choses par son ami l’herboriste de
Compiègne, qui vint le voir pour l’avertir et lui donner sur le docteur
Bernhardt les renseignements les plus désastreux. C’était pis qu’un
intrigant qui menait grand train, et jetait de la poudre aux yeux; on
disait même qu’il ne dédaignait pas l’escroquerie.
Madame Seron, à cette nouvelle, adressa un appel suprême à son gendre,
l’éclaira sur le danger qu’il courait, mais, hélas! trop tard.
Complètement hypnotisé par le docteur Bernhardt, passionné pour ses
recherches, Jean-Louis, non-seulement ne recevait pas d’appointements,
mais il avait jeté le prix de la vente de sa maison et ce qui lui
restait de la dot de sa femme dans le creuset du docteur Bernhardt,
celui de la pierre philosophale.
* * * * *
J’étais née à l’hôtel des Trois-Monarques. Mon père fit part de
l’heureux événement à ma grand-mère par un simple billet. «Votre
petite-fille, née le 4 octobre à cinq heures du soir, écrivait-il,
s’appelle Juliette.»
Quoi! cette petite-fille tant rêvée, tant désirée, vivait là-bas, à
Verberie, pas bien loin, et elle ne pouvait courir l’embrasser, la
prendre, la posséder un instant dans ses deux bras?
Ma grand-mère ne cessait de pleurer, et mon grand-père pleurait avec
elle.
«Cette petite, Pierre, dans une auberge, y penses-tu? Olympe, notre
fille, dans un tel lieu, avec une cloison qui la sépare de quelque brute
ivre faisant du tapage. Oh! j’en mourrai.
--Et son mari loin d’elle, dans un va-et-vient qui ne lui permet pas de
surveiller la santé de notre unique fille, celle de notre petite-fille,
ajoutait le docteur Seron, c’est affreux.»
Et tous deux, la main dans la main, sanglotaient. Que faire?
Ils écrivirent encore, l’un après l’autre, mais ne reçurent qu’une seule
fois une réponse aussi sèche que courte.
«La mère et l’enfant se portent bien.»
Un client de mon grand-père, commis-voyageur, avait appris à Verberie
que mon père était la proie d’un misérable, qui abusait de lui, le
faisait travailler comme un manœuvre, lui promettait sans cesse monts et
merveilles, lui avait dévoré ce qu’il possédait, et que ma mère,
toujours à Verberie, devait une forte somme à l’hôtel et pouvait être
jetée dehors, sans ressources, elle et sa fille.
Ma grand-mère, à ces révélations, voulut partir immédiatement; mon
grand-père l’en empêcha. Il expédia le commis-voyageur au propriétaire
de l’hôtel des Trois-Monarques, pour l’assurer qu’il serait toujours
payé par les parents de Mme Lambert, mais qu’il n’en devait rien
apprendre à la jeune femme et encore moins le faire savoir à son mari.
Au retour du commis-voyageur, ma grand-mère eut tous les détails qu’elle
désirait, les uns lamentables, les autres heureux.
Ma mère me nourrissait, j’étais un poupon très bien venant, mais, par
misère et par le froid, souvent Mme Lambert se privait de feu, disait le
commis-voyageur; or, visiblement, elle s’épuisait. Seulement le maître
de l’hôtel, rassuré sur sa créance, allait intelligemment arranger les
choses, pour que la jeune mère n’eût plus à souffrir de rien.
Mon grand-père, qui aimait sa fille Olympe plus encore que ma grand-mère
ne l’aimait, parce qu’il retrouvait en elle sa propre mère, soumise à
son mari jusqu’à sacrifier son enfant, à ses devoirs d’épouse, mon
grand-père souffrait à la fois dans sa fille et pour sa petite-fille,
tandis que ma grand-mère souffrait surtout pour moi.
Encore une fois ma grand-mère voulut partir. Mon grand-père la calma
avec la même phrase qu’il lui répétait sans cesse:
«Tu troubleras le lait de ta fille et tu tueras ta petite-fille. Attends
au moins neuf mois, alors tu pourras sevrer Juliette et selon les
événements, nous déciderons.»
Heure par heure, jour par jour, semaine par semaine, lentement comptés,
les neuf mois passèrent; à la fin de ce neuvième mois, le
commis-voyageur reçut une lettre du maître de l’hôtel des
Trois-Monarques, et la nouvelle que mon père avait suivi, pour des
expériences définitives à Bruxelles, le docteur Bernhardt,--lequel, en
réalité, échappait par la fuite à des poursuites, et que ma mère et moi
nous étions abandonnées...
Aussitôt cette lettre communiquée à mes grands-parents, cette fois il
n’y eut plus d’hésitation, et ma grand-mère partit pour Verberie.
* * * * *
Ma mère, vêtue d’une robe usée, grelottait auprès d’un feu de copeaux,
maigrie, pâlie, son beau visage plus sombre que jamais; elle accueillit
sa mère par une scène violente, mais ma grand-mère était venue avec des
résolutions que rien ne pouvait entamer.
«Tu n’as pas le droit, par fidélité à je ne sais quel devoir d’épouse,
dont ton mari me paraît fort peu comprendre la réciprocité, de demeurer
dans cette misère, et surtout de l’imposer à ton enfant. Tu vas quitter
cet hôtel demain et rentrer chez tes parents. Ton mari, quand il en aura
l’envie, viendra aussi bien te chercher chez eux que dans cette
auberge.»
Ma grand-mère faillit battre sa fille, quand ce jour-là encore elle
répondit:
«Où vous avez attaché la chèvre, il faut qu’elle broute!»
Exaspérée, ma grand-mère s’écria:
«Mais ton mari ne te donne même pas de l’herbe à brouter!»
Ma mère s’entêta avec son aigreur habituelle, avec sa mauvaise humeur,
avec ses récriminations sans motifs, qu’elle s’appliquait comme toujours
à enchaîner les unes aux autres pour prouver qu’elle était rendue
malheureuse par tous.
«Mais si tu es jetée à la porte avec ta fille, où iras-tu?
--A la rue! et Jean-Louis aura la responsabilité de m’y avoir fait
jeter. Je ne veux pas qu’il soit absous de ses actes par personne.»
Ainsi c’était pour établir les culpabilités de son mari qu’elle
subissait l’abandon et les privations.
Ma grand-mère n’insista plus; mais elle mûrit en se taisant le projet de
m’enlever.
«Quoi que tu décides, dit-elle après que son siège fut fait, tu dois
payer tes dettes si tu en as ici. Veux-tu que je te donne de l’argent?
--Je veux bien!
--C’est heureux. Combien crois-tu devoir à peu près?»
Ma mère dit un chiffre.
«Je vais ouvrir mon sac, ajouta ma grand-mère, me faire servir à dîner,
t’envoyer du bois, et je reviens avec l’argent qu’il te faut pour
acquitter sa dette.»
Ma grand-mère m’a souvent dit, depuis, qu’elle ne m’avait ni regardée,
ni embrassée pour ne pas trahir son émotion.
Elle courut trouver le maître de l’hôtel, organisa mon enlèvement avec
lui. Une berline serait prête un instant plus tard, qui nous conduirait,
ma grand-mère et moi, à la porte du bourg. Le conducteur de la
diligence--celle-ci partait une heure après l’entretien qui avait
lieu--garderait le coupé, nous prendrait à un point convenu entre le
conducteur de la berline et lui, et nous filerions avec un ou deux
changements de voiture sur Chauny. Le propriétaire de l’hôtel devait
longuement retenir ma mère dans le débat de la note à payer et l’occuper
au moins une heure. Il s’engageait à ne pas fournir de voiture à ma mère
pour nous poursuivre. D’ailleurs, ma grand-mère comptait ne remettre
qu’à ce même directeur de l’hôtel seul l’argent nécessaire à ma mère
pour nous rejoindre les jours suivants.
Ma grand-mère savait par le propriétaire des Trois-Monarques à quel
chiffre se montait la note, et il fut entendu avec le créancier qu’elle
donnerait à ma mère un peu moins, afin que celle-ci ne crût pas pouvoir
disposer d’un crédit pour nous suivre.
Ma grand-mère rentra dans la chambre de sa fille, cette fois bien
chauffée. Tout était prêt dans sa chambre à elle pour le départ. Un
biberon, du lait chaud, un grand châle pour m’envelopper.
Le cœur de ma grand-mère, me raconta-t-elle vingt fois, battait bien
plus fort que s’il se fût agi de son propre enlèvement par mon
grand-père alors qu’elle était jeune.
Enfin, le maître de l’hôtel fit porter la note et dire qu’il se tenait à
la disposition de Mme Lambert, pour la discuter s’il y avait des
observations à présenter. Ma grand-mère examina la note, dit à ma mère
qu’elle n’avait pas tout à fait la somme, étant forcée de songer à son
retour, mais que, à première vue, il lui semblait que le propriétaire
des Trois-Monarques ajoutait avec quelque exagération aux dépenses
faites l’intérêt du long retard de son paiement.
Ma mère fut de cet avis et dit à ma grand-mère que la somme suffisait,
qu’elle discuterait et obtiendrait, à n’en pas douter, une réduction.
«Va, je soignerai ta fille», dit ma grand-mère d’un ton détaché.
Tout réussit à merveille, et c’est ainsi que je fus enlevée à l’âge un
peu jeunet de neuf mois et sevrée en diligence.
* * * * *
Je pris goût, paraît-il, au voyage et au biberon. Chaudement enveloppée,
je dormis sur le cœur de ma grand-mère. Le matin, ce qui courait
derrière les vitres de la diligence m’amusa beaucoup. Le mouvement me
plut et me fit danser. Chaque fois que je demandai «maman», ma
grand-mère me répondait: «Oui, tiens, regarde, la voilà là-bas.» Aux
relais, je marchai un peu, car je marchais! occupée des chiens, des
poules, des gens, fort curieuse et déjà instinctivement conquise par une
grand-mère que j’allais vite adorer.
Ma mère, prévenue, par un billet que lui avait laissé ma grand-mère, de
mon enlèvement, tarda à venir nous retrouver, mais ma grand-mère savait
par des lettres fréquentes du maître de l’hôtel de Verberie que sa fille
s’était soignée et ne souffrait pas, qu’en outre, elle avait écrit
plusieurs lettres à son mari sans en recevoir de réponse.
Enfin, un jour, ma mère se décida à prendre la diligence, après avoir
emprunté une somme strictement nécessaire à son voyage.
Le grand salon de Chauny, avec sa haute cheminée, où brûlait sans cesse
un feu de bois flambant, me parut plus agréable que la triste chambre de
l’hôtel des Trois-Monarques, et je témoignai mon admiration pour tout ce
qui s’y trouvait en envoyant des baisers au feu, à la pendule et surtout
à ma grand-mère et à mon grand-père. J’avais de l’espace pour trotter et
pour m’amuser, je m’intéressais à tout, dans cette large pièce où l’on
recevait, où l’on mangeait, où l’on vivait. J’entendais bien des choses,
que je répétais et comprenais. Ma mère ne cessait de gémir sur
l’éducation que me donnaient mes grands-parents et sur les airs de
«chien savant» que je prenais, mais elle ne parvenait pas à troubler
notre entente à quatre, celle de ma grand-mère, de mon grand-père de ma
bonne Arthémise et de moi.
Mon père, très malheureux repentant d’un acte de folie, honteux de la
croyance aveugle qu’il avait eue dans un exploiteur cynique, était
revenu sans un rouge liard chez ses parents, à Pontoise. Il redemanda ma
mère par lettre, humilié et soumis, mais ma grand-mère lui répondit
qu’elle ne lui rendrait sa femme que le jour où il se serait recréé une
position et pourrait justifier de moyens d’existence pour elle. Quant à
sa fille Juliette elle ne lui serait jamais rendue.
«J’adopte cette enfant que vous avez abandonnée, livrée à la misère
noire, écrivait en terminant ma grand-mère, et elle est à moi tant que
je vivrai.»
C’est alors que mon père alla habiter le joli bourg de Blérancourt, à
trois lieues de Chauny et à deux lieues de Pontoise-sur-Oise, où
demeuraient tous les siens. Un an après il vint prouver à ma grand-mère
qu’il était en situation de nourrir sa femme et de remplir les
conditions qu’elle lui avait imposées pour la reprendre.
«Retourne brouter!» dit en riant mon grand-père à sa fille, en lui
glissant une bourse très pleine dans la main.
Je restai, bien entendu, chez mes grands-parents. Ni ma mère ni mon père
n’eussent osé à cette époque mettre mon séjour en question.
Ce fut bien plus tard que commença la longue série des scènes
dramatiques dont je fus la cause, et celle de mes enlèvements et
contre-enlèvements.
* * * * *
C’est une chose curieuse que l’effort fait par un esprit vieilli pour
retrouver ses premiers souvenirs. On les évoque, ils se dressent sous la
forme d’une toute petite personne qu’on parvient à détacher de soi et
qui, cependant, continue à faire corps avec ce qu’on est devenue.
L’image, la vision du moi est nette, bien gravée dès qu’on se dit:
«Quand j’étais enfant.» On se voit telle qu’on fut à certain âge
déterminé, mais sitôt qu’on précise un événement, qu’on interroge un
fait, on ne peut échapper à sa personne actuelle, et ce fait, cet
événement, il est impossible de les débarrasser de leurs enchaînements,
de leurs conséquences advenues plus tard.
On voudrait écrire son enfance avec les mots enfants qu’on disait alors,
on ne peut pas, et le souvenir ne vous apporte que quelques traits
saillants, que quelques phrases naïves qui éclairent le fait enregistré
dans la mémoire.
Combien de choses, plus intéressantes peut-être que celles qu’on se
rappelle, sont oubliées.
Un jour, ce n’était pas un dimanche, ma grand-mère me mit une belle robe
blanche, doublée de rose, brodée par elle-même, avec de petites roues,
que j’avais souvent regardé faire, et je les aimais beaucoup, mes
petites roues. Plus tard, je mis cette robe à ma fille, et ce fut avec
émotion.
«C’est ta fête, tu as trois ans, nous sommes aujourd’hui le 4 octobre,
me dit ma grand-mère.»
Trois ans! ces mots se répétèrent tout seuls dans ma tête; ils avaient
quelque chose de grave et de gai à la fois.
Grandir est le rêve des petits, qui se font de surprenantes illusions à
ce sujet... On disait sans cesse autour de moi, ce qui me rendait très
fière:
«Elle est grande, très grande pour son âge. Elle a l’air d’avoir cinq
ans.»
J’ai retenu tout d’abord comme chiffres ces deux-là et j’abusai de leur
emploi à tout propos.
Je me regardais de bas en haut, je songeais aux enfants plus petits que
moi et je me trouvais grande, très grande.
Le jour de ce 4 octobre, ma bonne Arthémise m’appela pour la première
fois «Mademoiselle».
Je l’entends encore, ce titre: «Mademoiselle!»
Ce jour-là, le premier que je retrouve clair en mon souvenir, toutes les
personnes qui me virent m’embrassèrent. Je rendis leurs baisers à mon
grand-père, à ma grand-mère, en me suspendant à leur cou, mais je me
rappelle fort bien que beaucoup de gens me mirent en colère en
m’embrassant trop fort. Et pourtant je m’étais laissée embrasser très
fort par ma bonne Arthémise qui m’avait «mangée» comme elle disait et
par mon grand ami Charles qui m’appelait «sa petite femme[1]».
[1] Cet ami Charles était professeur à la pension d’en face.
Je lui dis, non sans dignité, qu’avec mes trois ans il allait m’appeler
sa «grande femme» ce qu’il fit en m’offrant une trompette dont je jouai
bruyamment sur l’heure.
Mon grand-père et ma grand-mère attendaient pour dîner mon père et ma
mère. Chaque fois qu’ils venaient ils étaient toujours en retard parce
que la route, dans la prairie de Manicamp, était si mauvaise, si
mauvaise, qu’on racontait aux enfants cette histoire:
Un jour qu’une vache était tombée dans une ornière, le vacher qui la
cherchait avec le manche de son fouet n’avait jamais pu la retrouver.
Mais c’est en patois picard qu’il faut entendre ce récit auquel les mots
donnent une vigueur particulière surtout au moment où le vacher tourne
le manche de son fouet dans l’ornière et n’y sent pas la vache tant elle
est enfoncée.
Je courais à chaque instant à la porte de la rue. Je me penchais dehors.
J’avais bien un peu peur, le perron me paraissant très haut avec ses
quatre marches, mais enfin je pensais que je serais très utile à la
cuisine si je pouvais crier la première: «Les voilà! les voilà!»
Je m’agitai extrêmement, je tombai même une fois, à la grande frayeur
d’Arthémise qui craignait pour ma belle robe.
Enfin mes parents de Blérancourt arrivèrent.
Ils racontèrent une grande histoire dont je ne me souviens plus. Le
cabriolet et le cheval avaient beaucoup de boue. Papa, maman, répétaient
que la route était exécrable, mot qui me frappa et que j’employai
longtemps à tout propos.
Ma mère portait une robe de soie d’un bleu sombre relevée sous des
châles. Je la vois encore déplier sa jupe, la secouer; je l’aide en
tapant sur la soie et je dis avec admiration: «Maman est belle!»
Mon père me prend dans ses bras, il me couvre de baisers. Il répète, lui
aussi, que je suis grande, très grande, qu’il y a bien longtemps qu’il
ne m’a vue: trois mois. C’est le même chiffre que mon âge, cela doit
être beaucoup et papa a l’air si triste qu’il me donne envie de pleurer;
lui-même a des larmes dans les yeux.
On se met à table. Mon grand-père raconte des choses qui font rire, mais
je pense qu’on ne rira pas longtemps. Quand mes parents de Blérancourt
viennent on finit toujours par se fâcher.
Mon père dit tout à coup:
«Cette fois nous emmenons Juliette.»
Je n’ose pas répondre que je ne veux pas. J’ai bien plus peur de papa et
de maman que de mon grand-père et de ma grand-mère.
«Non, je la garde, répond ma grand-mère.
--Il y a plus de deux ans que vous nous l’avez prise, ajoute mon père.
Si nous avions encore son frère ou si elle avait une sœur je vous jure
que je vous la donnerais, mais, songez, ma mère, je n’ai que cette
petite.
--Ce n’est pas à nous, mais bien à vous de lui donner un frère ou une
sœur», répond mon grand-père en riant.
Certainement grand-père a raison. Pourquoi est-ce que papa, maman, ne
s’achètent pas une petite sœur ou un petit frère? Comme ça on ne dirait
pas qu’on va me prendre à ma grand-mère.
«Il faut nous rendre Juliette, redit mon père, je la veux!
--Jamais! crient à la fois mon grand-père et ma grand-mère. Elle nous
appartient, vous l’avez abandonnée.»
Alors commence une scène qu’il m’est d’autant plus facile de
reconstituer qu’elle s’est renouvelée trois ou quatre fois par année
durant toute mon enfance. On me tire d’un côté, de l’autre, on
m’embrasse avec une figure toute mouillée de larmes, on se fâche, on est
très en colère et l’on me rend idiote à force de me demander: «Veux-tu
venir avec ton papa, ta maman?»--«Veux-tu rester avec ton grand-père et
ta grand-mère?»
Moi, je réponds en pleurant, ne me doutant pas de ma cruauté envers mon
père qui m’adore.
«Je veux Arthémise, ma grand-mère et mon grand-père.»
Mon père est très malheureux. Ma mère, jalouse de tout et de tous,
souffre moins cependant de la passion de ma grand-mère pour moi que de
celle de mon père; mais elle prend naturellement le parti de son mari
contre ses parents.
Ce jour-là, comme souvent depuis, mes parents de Blérancourt cèdent, ils
s’apaisent. Ma grand-mère, à force de tendresse, de promesses de toutes
sortes, obtient qu’on me laissera à Chauny.
Mon père me répète cent fois:
«Tu l’aimes, ton papa?
--Oui, oui, oui!»
Et c’est vrai, je l’aime, mon papa, mais pas comme j’aime ma grand-mère.
Il faut commencer l’éducation de Juliette, ajoute ma grand-mère, et elle
ne peut se faire qu’à Chauny. Dès la rentrée elle ira à la pension.
Le lendemain, on m’éveille de très bonne heure. J’ai sommeil encore et
je résiste. Ce que mon grand-père appelle le «drame de famille» m’a
fatiguée. Arthémise me prend dans ses bras à moitié endormie pour que je
dise adieu à mes parents de Blérancourt. Ma mère met son chapeau quand
j’entre dans le grand salon. Mon père l’enveloppe de ses châles. Ils
montent en voiture et je leur envoie des baisers.
«Surtout sois sage à la pension», me dit ma mère en partant.
* * * * *
Un matin, Arthémise m’apporte à moitié endormie dans le grand salon. Je
veux qu’on me recouche. Ma grand-mère me dit sévèrement qu’on ne me
recouchera pas, qu’Arthémise va m’habiller et que j’irai à la pension.
Comme toujours dans le grand salon à quatre fenêtres que mes souvenirs
d’enfant me peignent immense et qui s’est bien rapetissé depuis, je suis
auprès du feu, entre ma grand-mère et Arthémise, passant des genoux de
l’une aux genoux de l’autre. On m’habille après m’avoir lavée, ce que je
n’aime guère quoique ce soit peu de chose, un peu la figure et les
mains, et encore mon grand-père eût-il voulu qu’on ne me débarbouillât
pas tous les jours,--on ne disait pas alors laver,--l’eau,
prétendait-il, donnant des boutons au visage.
Ah! ce chirurgien cultivait le microbe! et il n’avait pas dû souffrir en
campagne du manque de cabinet de toilette. On ne peut s’imaginer combien
peu on se lavait dans notre Picardie en l’an de grâce 1839. On se
savonnait seulement le dimanche le visage à la cuisine et les mains tous
les matins.
Mon grand-père, à qui le barbier Lafosse faisait la barbe dès l’aurore
dans le grand salon, s’essuyait avec la serviette qu’il avait sous le
menton au moment où on la lui dénouait, et c’était tout.
Et cependant il paraissait soigné, sa cravate blanche et sa chemise
plissée étaient toujours d’une blancheur parfaite, saupoudrées seulement
de tabac à priser qu’il enlevait par des pichenettes avec grâce. Ma
grand-mère de son côté s’habillait élégamment et se faisait coiffer
chaque jour par ce même Lafosse.
Dans les chambres d’hôtel de Picardie, qu’avaient occupé les voyageurs,
on trouvait encore, bien longtemps après l’époque dont je parle, des
toiles d’araignée au fond des pots à eau.
Au lieu de l’une de mes nombreuses belles robes, ma grand-mère me mit
une robe verte que je n’aimais pas.
Mon grand père, après le départ du barbier, chose extraordinaire, ne
nous quitta pas immédiatement pour aller à son hôpital. Il me regardait
et répétait:
«Pauvre bonne femme!»
J’éclatai en sanglots sans savoir pourquoi.
Mon tablier blanc est recouvert d’un tablier noir affreux. C’est pour la
pension. Je sais bien ce que c’est que la pension. J’ai beaucoup de
grandes amies qui y vont. Je pourrais être fière d’être considérée comme
une grande, mais je suis désespérée.
Je répète à travers mes larmes:
«Grand-mère, je serai bien sage. Je ne veux pas aller à la pension,
garde-moi.»
Mon grand-père trouve qu’on pourrait très bien laisser passer l’hiver
avant de m’enfermer dans une prison.
Je crie de plus belle à ce mot de prison.
Arthémise déclare, en pleurant elle-même, que je suis encore trop
petite, que c’est un meurtre!
«Un meurtre! un meurtre! répète ma grand-mère avec colère. Il faut que
cette fille soit folle», dit-elle à mon grand-père qui appelle Arthémise
insolente.
Voilà encore un drame de famille; mais après s’être fâchés on ne se
raccommode pas comme avec mes parents de Blérancourt.
«Je vous chasse! dit ma grand-mère à Arthémise; aujourd’hui vous ferez
vos paquets et demain vous retournerez à Gaumanchon, sortez!
--Tu pouvais la gronder, mais pas la chasser, dit mon grand-père. Cette
fille aime Juliette sincèrement. Et veux-tu que je te le répète, elle a
raison. C’est un meurtre! Laisse-donc cette petite jouer encore un an ou
deux, elle ne fera que plus de progrès après.
--Je veux qu’elle surpasse les autres tout de suite, répond ma
grand-mère; d’abord je me demande de quoi tu te mêles, je sais ce que je
fais; tais-toi.
--Ta, ta, ta!» réplique mon grand-père dont la résistance prend toujours
fin avec ces trois syllabes.
Ma grand-mère me conduit à la pension. Je comprends qu’il s’agit là d’un
événement extraordinaire et que je n’ai qu’à me soumettre.
Mon ami, l’épicier, est sur sa porte. Il salue ma grand-mère, stupéfait
de la voir dans la rue un jour «ouvrable». Il le lui dit et elle répond
qu’elle me mène à la pension une première fois.
«Vous voulez en faire une savante», réplique-t-il.
La bouchère est à son comptoir dans sa boutique ouverte. Elle accourt
étonnée, elle aussi, et demande à ma grand-mère où je vais avec mon
tablier noir, si c’est en pénitence?
«Pour que vous l’accompagniez dehors, madame Seron, votre Juliette, il
faut qu’elle ait été bien méchante», ajoute-t-elle avec un gros rire.
Mais moi j’ai de plus en plus envie de recommencer à pleurer.
La grande porte de la pension, de la prison! s’ouvre. Elle se referme
sur nous avec le bruit du tonnerre.
Nous entrons dans une cour où sont les petites et les grandes. Mme
Dufey, la maîtresse de la pension, apparaît. Elle a des moustaches, je
la trouve laide et elle me terrifie.
«J’ai eu la mère, j’ai la fille, je suis enchantée», dit-elle.
Mais sa voix gronde.
Ma grand-mère veut me quitter. Je m’attache à ses jupes, je la supplie,
je me roule à terre, j’étrangle, je répète en sanglotant:
«Tu n’aimes plus ta petite-fille!»
Ma grand-mère, pour la première fois, reste insensible à mon chagrin.
Elle me repousse. Elle qui m’a tant gâtée jusque-là croit le moment venu
d’être sévère avec excès.
«Sois obéissante, me dit-elle, ou tu resteras ici, tu ne reviendras plus
à la maison.»
Je me révolte et je réponds:
«J’irai avec mes parents de Blérancourt.»
Mme Dufey intervient.
«Je la garderai à déjeuner avec moi et une autre petite nouvelle, dit la
maîtresse de pension; ne la faites chercher que ce soir.»
Elle m’emporte dans ses bras et ma grand-mère s’éloigne.
Rien, jamais ne m’a paru plus épouvantable que cet abandon. Je me
sentais une pauvre misérable petite chose anéantie. Appuyée au mur d’un
corridor sous la cloche qu’on sonnait, ce bruit infernal que je n’avais
pas la force de fuir me brisait la tête. Poussée par mes nouvelles
compagnes j’entre dans une classe noire, triste, on m’oblige à m’asseoir
seule au bout d’un banc.
J’ai un accès de désespoir; je crie de toutes mes forces, j’appelle
Arthémise, mon grand-père.
Une sous-maîtresse s’approche de moi, m’ordonne de me taire, me secoue.
Je ne me tais pas. Je me défends, je frappe qui me frappe. On me porte
dans un grenier et on m’y laisse je ne sais combien d’heures. Encore
aujourd’hui, à mon âge, je retrouve l’impression de cette horrible
journée et il me semble qu’elle a duré un temps infini. Elle tient
autant de place dans mon souvenir qu’une année entière de celles qui
l’ont suivie.
La sous-maîtresse revient au moment du déjeuner. Je n’ai pas cessé de
crier. Si j’avais su ce que c’était que de mourir je me serais tuée.
«Veux-tu te taire, me dit la sous-maîtresse, qui me frappe durement,
veux-tu être sage.»
Je la trouve exécrable, cette méchante, comme la méchante route dont
parlait mon père. Je le lui dis et le mot me venge. C’est la première
ennemie que je rencontre. C’est la première fois que je suis battue. Je
répète exécrable, exécrable! Elle place un morceau de pain sec à côté de
moi et me quitte en me disant:
«Tu céderas!»
Mme Dufey m’avait oubliée, ma grand-mère le sut plus tard. Je n’ai
certainement jamais eu de ma vie une colère plus violente que ma colère
contre la porte qui se ferma. Je n’ai jamais trouvé ceux qu’on appelle
«les autres» plus implacables que ce jour-là.
A force de pleurer, de hurler, de frapper, je tombai à terre épuisée et
je m’endormis.
Je me réveillai dans les bras d’Arthémise en larmes, effrayée de me voir
la figure à la fois boursouflée et crispée, elle qui me berçait encore à
trois ans, tous les soirs, et m’endormait en me racontant les plus
jolies histoires de Caumenchon. Elle répétait:
«On ne t’aime plus, on ne t’aime plus!»
Maintenant que je m’accrochais au cou d’Arthémise, je redevenais forte,
je me sentais une grande volonté de rendre le mal qu’on m’avait fait. Je
dis à ma bonne:
«Arthémise, tu m’aimes, toi?
--Ma petiote, si je t’aime! répondit-elle.
--Alors Juliette veut aller à Caumenchon, tu lui obéiras.»
Elle résista.
«On dira que je t’ai volée et on me mettra en prison. Je ne veux pas, je
ne veux pas, mais je ne lui mâcherai pas la vérité à ta grand-mère, sois
tranquille! si elle ne t’a pas tuée ce n’est pas de sa faute.
--Juliette va à Caumenchon toute seule, tout de suite», répétai-je.
Et comme nous sortions de la pension, je glissai de ses bras, lui
échappai pour grimper l’escalier des remparts. Une fois en haut, je me
mis à courir de toutes mes forces.
Arthémise me rattrapa, me prit dans ses bras, me supplia une dernière
fois de rentrer chez ma grand-mère, et comme je me fâchai de nouveau
elle marcha très vite dans la direction de son village.
Lorsqu’elle était trop fatiguée elle me mettait à terre et je courais
pour marcher aussi vite qu’elle en lui tenant la main. Il me semblait
que je faisais une grande chose, que j’avais raison et que ma grand-mère
avait tort. En courant ou dans les bras d’Arthémise je ne cessai de
répéter les deux mots qui me paraissaient les plus expressifs: «C’est
exécrable, ma bonne Mise, c’est un meurtre!
--Oui, un meurtre, disait Arthémise, et on va voir ce qu’on va voir!»
Nous marchions dans la boue; il faisait une nuit noire, et si je n’avais
pas été avec Arthémise je pensais que j’aurais eu bien peur à cause des
grandes ornières dans lesquelles on perdait les vaches.
J’avais faim, très faim, et je me croyais une petite fille bien
malheureuse, bien abandonnée, mais bien courageuse.
Nous étions arrivées à Caumenchon, près de la maison de ma bonne. La
porte était ouverte. Un beau feu brillait dans la cheminée. Le père et
la mère d’Arthémise me parurent plus vieux que mon grand-père et que ma
grand-mère, mais je n’osai pas le dire.
Ils mangeaient la soupe et se levèrent effrayés en me voyant.
«Pourquoi amènes-tu la demoiselle ici? s’écrièrent-ils.
--On lui voulait du mal.
--Qui ça? dit le père.
--Les maîtres.
--T’es folle, c’est pas des affaires, c’est pas des affaires, répéta la
mère.
--J’ai faim, voulez-vous me donner un peu de soupe?» demandai-je en
prenant le ton d’une pauvre petite mendiante.
Les braves gens me servirent tous deux.
«Mangez, mam’zelle, tout ce que vous voudrez», me dit la mère.
Cette soupe de Caumenchon me parut délicieuse.
Quand je fus réchauffée, nourrie de pommes et de noix, après ma soupe,
Arthémise me conduisit dans une chambre au plafond très bas et me coucha
en me déshabillant à moitié seulement. Elle laissa une chandelle allumée
sur une planche en me disant qu’elle allait bientôt revenir se coucher
avec moi.
Les draps du lit étaient bien gros et bien gris. Il y avait des toiles
d’araignées et des araignées qui couraient aux poutres; mais je n’en
avais pas peur comme une petite amie avec qui je jouais et qui poussait
des cris quand elle en voyait une, même au jardin, aux arbres.
Dans la chambre se trouvaient des barreaux de bois entre lesquels
passaient des petites figures de lapin.
Ma tête me brûlait beaucoup; j’entendais un grand bruit dans mes
oreilles. Il me sembla que les petits lapins me regardaient pour me
demander mon histoire. Je me mis à genoux sur mon lit et je leur dis:
«Mes bons lapins, j’ai une grand-mère qui ne m’aime pas.»
Je ne sais ce que les lapins allaient me répondre. J’y songeai souvent
après, mais à ce moment je fus enlevée dans les bras de mon grand-père
qui me dévora de baisers et me porta devant le feu dans lequel on venait
de jeter un énorme fagot.
Aidé par Arthémise, il essaya de me réhabiller, mais il tremblait.
«Mauvaise petite fille, ta grand-mère est folle de chagrin.
--Je ne l’aime plus! m’écriai-je. Je veux rester à Caumenchon, dans la
chambre de mes amis les lapins et ne pas quitter mon Arthémise.»
Comme les vieux paysans me répétaient tous deux d’un air un peu sévère:
«Allons, mamselle, soyez plus raisonnable.»
Mon grand-père leur répondit:
«Parlez-lui plus doucement. Quand je pense que son frère à qui elle
ressemble, la pauvre petite, est mort de convulsions après une gronderie
de sa mère. Je ne veux pas qu’on lui parle durement.
--C’est ce que je vous ai dit tout à l’heure, monsieur, ajouta ma bonne
Arthémise qui était toute rouge et paraissait fort en colère, et encore
je ne vous ai pas raconté la moitié de la peur que j’ai eue quand je
l’ai trouvée dans ce grenier. Je ne croyais pas si bien deviner le matin
en appelant cette traînerie de la pauvre petite à la pension un meurtre!
--Ma Juliette, je t’en prie, retournons à Chauny, recommença mon
grand-père, tu le vois, le papa et la maman d’Arthémise veulent qu’elle
revienne chez nous, et elle ne leur désobéira pas, demande-le-lui
plutôt.
--Moi, je veux bien retourner, dit Arthémise, mais si madame a le regret
de m’avoir chassée ce matin comme une voleuse.
--Elle en a le regret, Arthémise.
--A Chauny, plus la pension, jamais, dis-je à mon grand-père.
--Non, non, calme-toi.»
Nous partîmes dans le cabriolet de mon grand-père. J’étais assise, très
enveloppée, sur les genoux de ma bonne. Je voyais la pleine lune pour la
première fois. Je me rappelle encore mon étonnement et les idées
confuses que je gardai sur ce grand soleil de la nuit, si pâle et si
froid.
Quand je rentrai à la maison, ma grand-mère était sur la porte, très
défaite, elle avait tant pleuré que je vis bien son chagrin. Elle me
demanda pardon pour les méchantes choses endurées par sa pauvre
petite-fille et qu’elle savait toutes, ayant fait son instruction tandis
que mon grand-père était à Caumenchon où il se croyait certain de me
trouver.
«Ma chérie, on t’a mise au grenier, c’est affreux, me dit ma grand-mère.
Tu as bien fait de me punir, je ne tourmenterai plus jamais de ma vie ma
petite-fille.»
Je sentais je ne sais quelle vague supériorité qui me donna de
l’indulgence. Je m’approuvai de ma conduite. Peut-être ce moment
décida-t-il du sens dans lequel se forma mon caractère.
«Juliette fera toujours comme ça, quand grand-mère sera méchante,
ajoutai-je, puis elle veut qu’Arthémise ne soit jamais chassée comme une
voleuse.
--Oui, oui, oui, répétait ma grand-mère en me couvrant de baisers.
Arthémise, reprit-elle, vous me conterez tout ce qu’elle a dit, tout ce
qu’elle a fait. C’est elle, n’est-ce pas, qui a voulu aller à
Caumenchon, qui s’est fait enlever par vous?
--Oui, Madame.
--Elle me ressemble, cet amour. Arthémise, promettez-moi que vous lui
ferez un jour aimer sa pension. Il faut meubler cette petite tête, elle
en vaut la peine.
--Non pas meubler ma tête, pas la pension! criai-je.
--En vérité, Pélagie, tu es folle, tu ne penses qu’à exciter cette
petite qui a la fièvre. N’as-tu pas songé une seule fois à la mort de
son frère? dit mon grand-père en m’arrachant des genoux de ma
grand-mère. Attends qu’elle soit aussi forte que moi pour supporter les
extravagances de ta cervelle.»
Ma grand-mère était devenue toute pâle et très douce.
«Arthémise, allez la coucher, ordonna-t-elle d’une voix calme. Vous me
préviendrez quand elle sera endormie.»
Les jours qui suivirent, il fut impossible de m’empêcher de raconter par
le menu mon horrible journée. J’en parlais, j’en pleurais, et l’on ne
pouvait me faire taire. Arthémise, ma grand-mère, mon grand-père, mon
ami Charles, durent subir ce récit, et je ne me calmai que quand j’eus
la conviction que j’avais bien fait souffrir à ceux qui m’aimaient la
souffrance que moi-même j’avais soufferte. Je promis seulement à ma
grand-mère de ne pas raconter «mon histoire» à mes parents de
Blérancourt.
Pour ma pension, Arthémise et ma grand-mère s’entendirent.
J’y retournai plus tard, entraînée par une petite amie de mon âge qu’on
me donna et qui m’apprit à m’amuser avec les images des lettres de
l’alphabet.
* * * * *
Quelques mois après, dans la belle saison, je partis pour Blérancourt
avec mon grand-père. Nous allions à une noce. J’en avais vu beaucoup
déjà, Arthémise ayant la rage de «voir la mariée», mais jamais je ne
m’étais trouvée en personne participante à la fête.
Une amie de ma mère, Camille--je n’ai pu retrouver son nom de jeune
fille--épousait M. Ambroise Godin, sous-directeur de la manufacture des
glaces de Saint Gobain, dont le siège est à Chauny. Mon grand-père
devait être le témoin, et ma grand-mère prit la peine de m’expliquer
qu’un témoin dans un mariage c’était comme un papa de la mariée, Camille
ayant perdu le sien.
Ma joie d’être de la noce se traduisit par toutes sortes de folies et un
égoïsme féroce. Je ne montrai, ni n’éprouvai aucun chagrin de quitter ma
grand-mère et Arthémise. Au reste, mon absence devait être courte:
quatre jours.
Mon grand-père, depuis ma «campagne de Caumenchon», comme il l’appelait,
avait pris pour moi une passion telle qu’on le voyait des heures
entières à la maison, en dehors des repas. Le soir, quand je le voulais,
je le retenais. Ses amis du cercle n’en revenaient pas.
«Il est l’esclave de sa petite-fille», disaient les gens.
Et mon grand-père répétait:
«Je suis l’esclave de ma petite-fille.»
Il était si grand, si gros, si bruyant, il parlait tant que je le
regardais de bas en haut, la tête levée, toujours en riant, et que je ne
jouais avec lui qu’à «faire des bêtises», tandis que je jouais souvent
avec ma grand-mère «à être sage».
Il ne se tenait pas de joie de partir avec moi toute seule.
«C’est à mon tour de l’enlever», disait-il le jour de notre départ.
On m’attacha avec deux foulards dans le cabriolet de mon grand-père et
on me bourra derrière, sur les côtés, sous mes pieds, de paquets biens
cousus par Arthémise, dans lesquels mon linge, mes robes et tout ce dont
je pouvais avoir besoin était tassé et plié. On ne se servait pas alors
de valises, ni de malles, chez ma grand-mère.
Je me rappelle encore mes trois robes blanches avec des ceintures de
rubans de couleur qu’il fallut repasser à l’arrivée et que ma mère
montra à ses bonnes amies de Blérancourt venues pour me voir et me
connaître. J’avais tenu mon beau chapeau de paille d’Italie orné de
rubans blancs dans un carton à la main et ne le lâchai pas une seule
fois malgré les secousses de la fameuse route «exécrable».
Partis à huit heures du matin pour faire trois lieues, nous arrivions à
deux heures de l’après-midi. On ne peut imaginer ce que pouvait être une
route tracée au milieu des prairies et longeant sur son parcours une
rivière qui débordait continuellement.
Combien de fois l’ai-je faite et refaite cette route sur laquelle on
courait de véritables dangers, les ornières étant si profondes qu’on
versait à tous moments.
Mon grand-père me rassurait, car je ne dissimulais pas ma peur, en me
répétant que Cocotte était un très bon cheval, que la voiture était
solide et qu’il savait fort bien conduire.
Mon père m’embrassa vingt fois à l’arrivée. Sitôt après le déjeuner, il
me prit par la main et me conduisit chez tous ses amis. Au château, chez
les Varnier, où je trouvai une gentille petite fille de mon âge avec
laquelle j’ai souvent joué, depuis, chez ses voisins, le pharmacien
Decaisne, «neveu de quelqu’un que je t’apprendrai à connaître et à aimer
plus tard, me dit mon père, retiens d’abord son nom: Saint-Just.
--Saint-Just», répétai-je.
J’ai parfaitement le souvenir de l’effort que je fis pour plaire aux
amis de Blérancourt, et mon père qui était allé quêter des compliments
les rapporta à mon grand-père et à ma mère.
«Ce qu’elle est gentille, ce qu’elle a été sage, comme elle cause!»
répétait-il.
Ma mère avait décousu les paquets d’Arthémise et elle repassa mes robes
elle-même; je pris part au repassage, à l’accrochage, et sur la noce je
questionnai, je questionnai.
Le lendemain, grand jour, tous les invités se réunirent à la maison de
la mariée proche l’église. Il faisait un temps superbe. On s’en alla à
pied, deux par deux, en longue file, la mariée en tête avec mon
grand-père, dont on disait:
«Quel bel homme celui qui lui sert de père.»
Je débordai du rang, et tirai la main de ma mère pour mieux voir,
peut-être aussi pour être mieux vue, car il y avait une haie de gens sur
le parcours du cortège.
Il était très beau, le monsieur qui donnait le bras à maman et il riait
de la voir sans cesse entraînée par moi.
Tout Blérancourt regardait passer la belle noce et j’entendis plus d’une
fois, non sans plaisir, des petits garçons, des petites filles et même
de grandes personnes dire:
«Regarde, regardez, c’est la petite Juliette à M. Lambert. Comme elle
est bien habillée.»
Quelqu’un ajouta:
«Lui, M. Lambert, il n’y est pas, il ne va jamais dans les églises.»
Je demandai à maman pourquoi les gens disaient cela. Elle me tira
brusquement à elle et ne me répondit pas.
Nous arrivons à l’église. J’entendais la musique de l’orgue, j’allais
entrer quand ma mère, après avoir parlé tout bas à une vieille dame en
bonnet et habillée de noir, qui n’était pas de la noce, lui dit:
«Cela la fatiguerait trop, deux cérémonies, gardez-la-moi, amusez-la, je
vous en prie, dans le jardin de M. le curé. Donnez-lui des fleurs. Ne la
laissez pas se salir. Je viendrai la chercher moi-même.»
Je protestai, je me défendis, je voulais être tout le temps de la noce,
mais la vieille dame me prit dans ses bras, passa au milieu des gens,
ouvrit une porte, la referma et me posa à terre en riant:
«Tu t’amuseras ici plus qu’à l’église, ma mignonne, me dit-elle, vois le
beau jardin et les belles fleurs, tout est à toi.»
Elle posa un coussin sur le perron, me donna des fleurs de capucines à
sucer; il y avait près de la tige un petit bout sucré qui me plut et je
me vois encore sur ce perron du jardin de M. le curé désignant à sa
bonne les fleurs que je voulais et qu’elle allait me cueillir.
Je crois que j’oubliai un peu la noce, racontant mon grand jardin chez
ma grand-mère, parlant de mes prunes, de mon abricotier, de mes fraises,
de mes framboises, lorsque tout à coup ma mère parut très pâle, très
agitée:
«Vite, vite, accours, me dit-elle.
--A la noce, maman?
--Oui, à la noce.»
J’entrai dans l’église. La mariée était proche de la sortie avec le
marié, toute la noce rassemblée autour d’eux. On m’entraîna dans un coin
où il y avait une grande vasque de pierre pleine d’eau comme dans notre
jardin de Chauny. Je voyais bien que tout le monde me regardait.
Le curé était près de la vasque, les mariés se rapprochèrent, ma mère me
prit dans ses bras.
«Maman, qu’est-ce qu’on va me faire? demandai-je un peu inquiète?
--Sois sage, ma Juliette, sois bien sage, je t’en conjure, me
répondit-elle d’une voix très émue, on va te baptiser!»
Je ne sais pourquoi ce mot baptiser, prononcé par ma mère qui tremblait,
me terrifia.
«Non, non, pas me baptiser; m’écriai-je en pleurant.»
La mariée me dit rieuse:
«Tu vas cesser d’être une vilaine hérétique et entrer dans l’Église
catholique.»
J’aperçus mon grand-père, et je lui criai, croyant que la vasque pleine
d’eau était l’Église catholique.
«Grand-père viens empêcher qu’on ne me jette dans l’Église catholique.»
Mon grand-père non seulement se montra insensible à mon appel, mais il
me fit ses plus gros yeux.
«Tais-toi, me dit M. le curé, ou je t’ouvre la tête et je te mets de
l’huile et du sel dedans.»
Ces paroles menaçantes mirent le comble à mon désespoir et je sanglotai,
je me démenai durant toute la cérémonie de mon baptême. Enfin, mon
grand-père vint me prendre dans les bras de ma mère.
«Juliette, tu es une grande fille, me dit-il, écoute-moi, je suis très
content que tu sois baptisée, ta grand-mère en sera tellement heureuse.
Tu étais une pauvre petite fille, pas baptisée, nous ne le savions pas.
Ton père avait défendu qu’on te baptise, il n’aime pas les églises.
--Oui, grand-père, je l’ai entendu dire par les gens tout à l’heure.
--Alors, tu comprends, il n’est pas comme tout le monde, et c’est mal,
c’est un païen. Ta mère a eu un grand courage en te faisant chrétienne
sans qu’il le sache. Il va être furieux et je ne serais pas fâché d’être
à Chauny. Surtout ne dis pas à ton père que tu es baptisée. Ah! ma
chérie, ma chérie, que l’Être suprême te protège!»
Ma grand-mère me faisait faire ma prière le soir et le matin. Elle me
parlait sans cesse du bon Dieu, mais mon grand-père ne parlait jamais
que de l’Être suprême; je savais depuis longtemps que l’Être suprême
était aussi le bon Dieu.
Il y avait une table pour les enfants à la noce. C’était bien amusant. A
la fin du repas, des gens se sont levés de leur chaise, ils ont parlé,
parlé sans qu’on les arrête ou qu’on leur réponde, puis il y en a qui
ont chanté; puis mon grand-père a dit des choses qui ont fait rire tout
le monde, et nous, les petits, nous avons ri aussi.
Et puis encore, papa a lu très haut; un petit a dit que c’était comme
une fable et on a répété plusieurs fois à la grande table:
«C’est très beau, c’est très beau!»
Papa avait l’air content. On a dansé avec une grosse musique et j’ai
dansé, tourné tant que j’ai pu. Alors un plus grand que moi m’a appelée
Camille-Ambroisine. Mon père était près de moi à ce moment s’amusant de
me voir tant m’amuser.
«Pourquoi lui dis-tu Camille-Ambroisine, lui demanda mon père. C’est
Juliette qu’elle s’appelle.
--Je sais bien, Monsieur Lambert. Elle s’appelle
Juliette-Camille-Ambroisine. Juliette, c’est son nom de tous les jours;
Camille, c’est le nom de sa marraine, Ambroisine, celui de son parrain
Ambroise. Je dis ça parce qu’on l’a baptisée après la noce. J’y étais!
C’est drôle, car elle est très vieille pour être baptisée.»
Mon père me secoua si violemment que je poussai des cris épouvantables.
Mon grand-père et ma grand-mère accoururent et il y eut encore un «drame
de famille».
Mon père criait de vilaines choses au marié, à la mariée. Mais les gens
de la noce ne se fâchaient pas, ils riaient. Mon père finit par prendre
ma mère d’une main, moi de l’autre, et il nous ramena à la maison. Mon
grand-père venait derrière nous.
Ma mère pleurait, mon grand-père ne disait pas un mot, mon père
répétait:
«Vous voulez que ma fille ne soit pas ma fille!»
Une pauvre femme entra.
«Vite, vite, Monsieur Lambert, dit-elle, mon homme Mathieu, le couvreur,
vous le connaissez, il a tombé du toit de M. Dutailly, et il est quasi
mort.»
Mon père et mon grand-père sortirent brusquement ensemble.
Ma mère me déshabilla, refit les paquets, les recousit. De très bonne
heure elle me coucha.
Le lendemain matin, tandis que mon père dormait encore, parce qu’il
avait veillé Mathieu le couvreur toute la nuit, maman m’arrangea dans le
cabriolet avec mes foulards, mes paquets, le carton de mon beau chapeau
blanc, et sans que j’aille à la noce le second jour ni le troisième,
sans que je puisse mettre mes deux autres belles robes, mon grand-père
me ramena à Chauny.
En partant, ma mère m’avait bien recommandé de dire à ma grand-mère que
malgré la fureur de mon père, elle ne regretterait jamais ce qu’elle
avait fait pour moi, qu’il y a longtemps qu’elle aurait dû avouer que je
n’étais pas baptisée.
Qui fut étonné de nous voir revenir si tôt? Ma grand-mère.
«Qu’est-ce qu’il y a? qu’est-ce qu’il y a?» répétait-elle.
Mon grand-père lui raconta toute l’histoire et j’entends encore les
exclamations poussées par ma grand-mère:
«Elle n’était pas baptisée, elle n’était pas baptisée! Mon gendre est un
fou dangereux avec ses idées démocratiques sociales, sans Dieu, mon
Dieu! C’est la fin de la religion, de la famille, de la propriété, c’est
la fin du monde que ces idées-là.»
Cette longue phrase, avec tous ses termes, depuis «mon gendre est un fou
dangereux», je l’ai encore dans l’oreille parce qu’elle n’a cessé de
résumer les griefs politiques de ma grand-mère contre mon père durant
des années.
Les mots de jacobin, de républicain, de socialiste, les noms de
Robespierre, de Saint-Just, de Louis Blanc, de Pierre Leroux, de
Proudhon, de Ledru-Rollin, dits et redits avec épouvante par mes
grands-parents et avec une sorte de culte par mon père, entraient dans
ma mémoire et plus encore dans ma pensée. Le «mon gendre est fou»
commençait l’antienne, et le «sans Dieu, mon Dieu» la terminait; le
milieu en était varié selon les circonstances, mais les mêmes mots, les
mêmes noms s’y entrecroisaient.
* * * * *
Mon père très lettré d’une grande éloquence, d’un vrai savoir, charmait
ma grand-mère lorsqu’il ne parlait ni de politique ni de religion. Ayant
l’amour du grec, nul ne racontait les légendes de l’Hellénie comme lui.
Dès ma petite enfance sitôt que je le voyais je l’obligeais à me redire
les histoires du vieil Homère, et je les savais comme je savais
Peau-d’Ane et le Petit Chaperon rouge.
Mon père était poète, et ses vers toujours classiques, au moins ceux
qu’il lisait à ma grand-mère, mais nous savions, et moi-même, perroquet,
je le répétais avec indignation, qu’il en faisait des _rouges_!
Comment mes parents pouvaient-ils être assez enragés pour parler de
politique chaque fois qu’ils se retrouvaient? Ma grand-mère était
orléaniste gouvernementale, mon grand-père passionnément impérialiste,
et il fallait l’entendre dire: l’Empereur! avec son grasseyement; mon
père se déclarait jacobin.
On ne peut se faire une idée des scènes qui avaient lieu. Je me rappelle
mon épouvante des premières; je poussai les hauts cris, je sanglotai,
mais on ne m’entendait pas. Je pris un jour le parti--je devais avoir de
quatre à cinq ans,--de grimper sur la table, de mettre l’un de mes pieds
dans le plat, et de bousculer les verres et les assiettes, avec l’autre.
La discussion ou plutôt la querelle cessa comme par miracle, mon
grand-père, ma grand-mère, mon père ayant été pris d’un fou rire.
Seule, ma mère, que je craignais beaucoup, me gronda, m’enleva de table
brutalement et voulut me frapper, mais je fus en un clin d’œil arrachée
de ses mains par trois personnes et je jugeai dès ce jour que j’étais
bien sotte d’avoir peur d’elle puisque les autres me protégeraient
toujours contre ses corrections.
* * * * *
Les années passaient sans notables changements dans nos habitudes. Je
m’étais faite aux «drames de famille», et avec d’autant plus de
facilité, que, d’un commun accord, j’étais exceptée des bouderies, mise
à part des querelles.
J’avais à peine six ans que mon grand-père, ma grand-mère, mon père,
s’efforçaient chacun de me convertir à ses idées. Je ne plaisante pas.
Il est vrai qu’à six ans et demi j’étais dans la seconde division de la
seconde classe de ma pension, que je savais beaucoup de choses, de
celles qu’on peut accumuler dans la mémoire, qui était chez moi un don
exceptionnel. Avec cela ma grand-mère et mon père me bourraient de tout
ce dont on peut bourrer l’esprit d’une malheureuse enfant.
Je me rappelle que, souvent le soir après dîner, durant la partie
«d’impériale» que ma grand-mère et mon grand-père faisaient avant que ce
dernier nous quittât pour aller à son cercle, je préparais mes cahiers
et mes livres, sur la prière de ma grand-mère, car elle ne m’avait
jamais donné un ordre depuis ma fuite à Caumenchon. Mon grand-père
parti, je travaillais avec elle jusqu’à ce que je m’endorme sur mes
cahiers.
Mon grand-père ne manquait jamais de me dire, en voyant ces
préparations:
«Allons, phénomène, marche au supplice, accumule les instruments de
torture, n’en oublie pas un!» Et il ajoutait en s’en allant: «On la
tuera, cette petite, on la tuera.»
Lorsque, par hasard, mon grand-père blâmait un acte de ma grand-mère, il
ne s’adressait jamais directement à elle. Le _on_ lui permettait, si
elle le cinglait de l’un de ses mots en coups de fouet, de ne point
paraître atteint et de répondre sans répondre.
Lorsque mes grands-parents étaient fâchés l’un contre l’autre cet _on_
rendait alors les plus grands services. _On_ se parlait sans s’adresser
l’un à l’autre et la brouille était sauve. _On_ disait par exemple,
durant la bouderie qui durait quelquefois plusieurs jours:
Ma grand-mère:
«Est-ce qu’_on_ rentrera à telle heure?»
Mon grand-père:
«_On_ fera les plus grands efforts et l’_on_ espère y parvenir.»
Et à table: «Veut-_on_ un peu de ce bœuf, etc.»
Et au jeu: «_On_ a ceci, _on_ a cela.»
Moi, naturellement et sérieusement, car j’étais fort affligée, je disais
_on_, à tous les deux.
Mais, tout à coup, sans que ni l’un ni l’autre ne sût pourquoi et parce
que la brouille avait assez duré, _on_ redisait: «Pélagie, Pierre,
Juliette», _on_ s’embrassait, et tout finissait sans explication
jusqu’au prochain recommencement.
Dieu! qu’ils étaient tour à tour dramatiques et gais, mes chers
grands-parents.
J’ai dit que chaque membre de ma famille essayait de me convertir à ses
idées.
Ma grand-mère m’expliquait longuement, par l’histoire de France, que
c’étaient nos rois qui avaient fait la grandeur de notre pays, en
supprimant les «grands feudataires».
Elle détestait la féodalité, l’autocratie sous toutes ses formes. Elle
aimait les premières communes, le Tiers-État, la Bourgeoisie, les
moyennes en toutes choses, les justes milieux comme elle disait. Il me
fallut de très bonne heure avoir plus de goût pour Louis XI que pour
Louis XII, le Père du peuple; pour Louis XIII plus que pour Henri IV, à
cause de Richelieu qui avait abattu les «grands». Ce qu’avaient fait les
rois pour le peuple l’intéressait aussi peu que le peuple lui-même, pour
lequel elle professait le plus grand mépris. Le peuple, les petites
gens, c’était pour ma grand-mère ceux qui «travaillent aux gros travaux
et ne peuvent rien concevoir d’affiné».
Ces opinions, exprimées à la pension, me valurent plus d’une fois les
remontrances sévères des maîtresses et sous-maîtresses, et les
indignations de mes compagnes.
Je faisais miennes les idées de ma grand-mère, et je les soutenais sans
dire d’où elles me venaient, par un double sentiment d’orgueil, car
j’étais fière de penser autrement que toutes mes petites compagnes de
classe, et aussi, je me le rappelle, pour ne pas compromettre ma
grand-mère, ou plutôt pour ne pas laisser discuter ou blâmer ses
opinions. Je parlais d’elle avec une passion admirative que, bon gré,
mal gré, sous peine de taloches il fallait subir. Je n’admettais pas
qu’une autre petite fille eût une mère ou une grand-mère comparable à ma
grand-mère. On faisait de moi ce qu’on voulait, en me disant qu’il n’y
avait pas de Chauny à Paris une grand-mère, une mère aimant sa fille ou
sa petite-fille plus que ma grand-mère ne m’aimait. Alors mes
générosités se répandaient abondantes sur les flatteuses. Elles
consistaient en ceci que j’offrais à pleines mains certaines boules au
sucre de pomme et de cerise, jaunes et rouges, qui étaient délicieuses,
que l’épicier dont la boutique était sur mon passage me vendait
journellement, et que je l’obligeais à renouveler au moins deux fois la
semaine dans ses bocaux.
Je me suis plus tard reproché les boules de sucre grâce auxquelles
j’établissais peu à peu ma domination sur mes préférées, peut-être sur
les plus gourmandes, qu’en somme je corrompais. Il est vrai que cette
domination s’appuyait ensuite sur des bases plus honorables, car, si je
dirigeais les jeux, si on m’obéissait aux récréations, ce n’était pas
seulement à cause de mes boules de sucre, vite croquées, mais parce que
j’inventais toujours des jeux nouveaux...
Je dominais aussi un peu par ma taille et par ma force. Il ne faisait
pas bon se mesurer avec moi.
J’avais donc, dans mon bagage d’opinions, le culte de Louis XI, que ma
grand-mère appelait le Père des Communes, le culte de Louis XIII, qui
avait fait fendre en deux les tours féodales, le culte de
Louis-Philippe, le roi libéral.
Mon grand-père voulait me prouver, et il s’y employait en toute
occasion, que l’Empereur avait porté «sur les ailes de la Renommée, la
gloire de la France aux confins du monde», que le moulinet de sa grande
épée (il faisait le geste avec ses deux grands bras, en sens inverse
l’un après l’autre, ce qui me réjouissait) avait terrifié, non seulement
les guillotineurs de «la Révolution jacobine de Lambert» (ici toujours
la pointe pour mon père), mais «soumis les souverains de l’Europe
jusqu’en Afrique et en Asie».
Ah! si je l’ai entendu, ce discours! Malheureusement pour mon
grand-père, il nous faisait rire aux larmes, ma grand-mère et moi.
«J’ai eu l’honneur, en personne, et vous n’en pouvez dire autant ni
l’une ni l’autre, de servir l’Empereur», ajoutait mon grand-père avec
une dignité superbe (il se levait quand il était assis), «et je ne
permettrais pas qu’on prononce un mot, un seul mot qui entame d’un fétu
de paille son immortelle, son éternelle mémoire.»
Mon grand-père savait toutes les chansons de Béranger, surtout et
exclusivement celles qui exaltaient son Empereur; mais il faisait une
exception pour le _Vieux vagabond_ qui l’attendrissait, lui rappelant,
disait-il, sa propre misère, celle de sa jeunesse et sa philosophie
d’alors.
J’ai déjà dit que mon grand-père était un homme colossal et buvait
copieusement. A la fin de la journée, quand il parlait de l’Empereur et
des campagnes qu’il avait faites, à Lutzen et à Bautzen, il se trompait
presque toujours sur la phrase finale et triomphante. Je l’attendais là.
«Prends garde, grand-père, de renverser ta belle phrase.»
Il l’entonnait, et invariablement, lorsque je l’avais troublé par mon
interruption, il ajoutait avec une emphase qu’on ne peut rendre et avec
une bouffée d’orgueil intraduisible:
«Et quand Larrey n’avait pas besoin de moi, je faisais le coup de feu,
je me mêlais aux grenadiers de la garde, et j’étais toujours le
_dernier_ à la bataille et le _premier_ à la retraite.»
Et alors je battais des mains, je criais: «Bravo grand-père!» Et il
comprenait par là qu’il s’était trompé.
Si ma grand-mère voulait faire de moi une savante, elle qui l’était peu
et s’instruisait en m’instruisant, mon grand-père, qui en général
manquait de courage, voulait faire de moi une femme courageuse.
Le dimanche matin, de bonne heure, avant que j’aille à la grand’messe
rejoindre ma pension, mon grand-père m’emmenait avec lui à l’Hôtel-Dieu.
J’étais l’amie de la sœur Victoire, qui servait d’aide à mon grand-père
dans ses pansements et dans ses opérations. Tous deux me «formaient à la
vue des misères humaines» disaient-ils.
J’assistai souvent à de petites opérations, et mon grand-père me
promettait que quand je l’aurais mérité par ma sagesse, j’assisterais
aux «grandes».
On me montrait de belles plaies. Souvent la sœur Victoire m’apprenait,
surtout si elle pansait des enfants, à rouler et à poser une bande. Dès
l’âge de sept ans, je savais pas mal de choses et je pouvais être de
quelque utilité entre ma sœur Victoire et mon grand-père. Je préparais
le bras pour la saignée; j’appris à saigner, à bander le bras après la
saignée, et c’était une grande affaire, car la plupart des médications
reposaient alors sur la saignée.
L’été, dans la cour fleurie de notre maison, qui précédait le grand
jardin, sous un lilas de Perse que j’adorais, dont je m’enivrais quand
il était en fleurs, et qui était non un arbuste, mais un arbre véritable
donnant de l’ombrage, souvent mon grand-père faisait des saignées.
Les gens arrivaient à cette époque, disant tout simplement sans
explication, sans demander une consultation:
«Je viens pour me faire saigner.» Et on les saignait.
J’allais chercher la lancette, la cuvette, la bande, je tenais la
cuvette, et quand la saignée était finie, je faisais un trou au pied de
mon lilas et j’y versais le sang. Est-ce pour cela qu’il était si beau,
ses grappes de fleurs si abondantes et si parfumées?
Ma grand-mère ne pouvait voir une goutte de sang. Si on l’eût obligée à
regarder une simple saignée, elle se fût trouvée mal.
Mon grand-père répétait sans cesse à ma grand-mère:
«Je fais de ta petite-fille une femme forte. Elle n’a pas peur, elle,
des «rouges éclaboussures». Il ne lui manque que d’aimer la guerre, la
gloire et l’Empereur.
--Et d’être aussi brave que toi! ajoutait ma grand-mère. Ainsi, moi j’ai
peur du sang, ajoutait-elle, mais si la France était de nouveau envahie,
je sens que je n’aurais pas peur ni des Prussiens, ni des Anglais.»
Ma grand-mère était très heureuse, malgré ses moqueries sur la bravoure
de mon grand-père, que je n’aie pas peur du sang, et elle le remerciait
souvent de m’avoir guéri de cette faiblesse. Mes amies de la pension
m’estimaient fort pour mon courage, et cette estime n’avait nullement
besoin d’être alimentée par les boules de sucre.
On racontait, dans le petit monde de la pension et même dans la ville,
des traits de ma bravoure, entre autres celui-ci, quelque peu macabre.
Un notaire de Chauny s’étant suicidé, on avait abandonné à mon
grand-père, sur sa demande, le corps de ce malheureux, et il en avait
fait un fort beau squelette, finalement relégué au grenier et qu’on
appelait «le notaire». Arthémise en avait une peur affreuse. Je
connaissais beaucoup le «notaire», rôdant sans cesse au grenier pour
trouver les endroits où mon grand-père cachait son argent et que je
finissais toujours par découvrir. Cette chasse d’un genre particulier me
passionnait. Je prenais la somme dénichée, je la changeais de place, et,
durant de longs jours, je faisais endiabler mon grand-père en ne lui
livrant pas le secret de ma cachette à moi, et en le défiant de la
trouver.
Lorsque je lui dévoilais le lieu où était le butin, je prélevais, selon
la somme, un droit modeste pour mes boules de sucre.
Alors, je racontais (quand mon grand-père ne le faisait pas lui-même,
car il n’y avait pas entre les deux époux de discussions à propos
d’affaires d’argent), je racontais, dis-je, à ma grand-mère l’aventure
de chaque cachette, et elle s’en amusait beaucoup.
«Seulement, ajoutait-elle, ne prélève pas de dîmes sur tes trouvailles.
Cela ne me semble pas joli. Quand tu as besoin d’argent pour tes
fameuses boules de sucre, demande-le-moi plutôt.
--Non, répondais-je, avec mon grand-père, je le gagne.»
Et je me figurais qu’il était gagné, cet argent, par la peine que
j’avais prise.
Au fond, j’imaginai que le «notaire», dont je n’ai su que longtemps
après la vilaine histoire, m’aidait à trouver l’argent de mon
grand-père. Et je considérais le squelette comme mon ami.
Aussi ne trouvai-je rien d’extravagant à ce que mon grand-père, un soir
d’été que nous prenions, plusieurs de nos voisins, leurs enfants et
nous, le frais dans notre cour éclairée par la lune, me demandât d’aller
chercher le «notaire» au grenier, ce que, d’ailleurs, il n’eût pas fait
lui-même.
Ma grand-mère approuva de la tête, ravie de penser que j’allais faire
une chose extraordinaire qui impressionnerait le lendemain toute la
ville. Elle me regardait de ses yeux brillants; ses cheveux roux
luisaient sous la lumière de la lune. Elle était habillée tout de blanc,
sa couleur préférée pour elle et pour moi, et j’avais mis à son corsage
un gros bouquet de lilas.
«Tu veux que j’y aille? lui demandai-je tout bas, ils vont avoir peur,
ils ne savent pas qui est le «notaire».
--Va», me répondit-elle en riant.
Je m’en fus chercher le «notaire» au grenier. Il était très grand, pour
moi surtout. Je mis sa tête sous mon bras gauche, je pris la rampe de
l’escalier de ma main droite. La lune regardait par les fenêtres.
J’entends encore le bruit que faisait le «notaire» avec ses os qui
descendaient derrière moi.
J’arrivai dans la cour. Je jetai le «notaire» sur les genoux de mon
grand-père. Tous les cris réunis me parurent un seul cri. Les enfants
hurlaient, la tête cachée dans la jupe de leur mère. Celles-ci
répétaient: «Ali! l’horreur! C’est affreux! Monsieur Seron,
emportez-le!»
Mon grand-père trouvait la farce très bonne. Il riait de tout son cœur.
Mais l’une des voisines s’étant évanouie, tandis que ma grand-mère lui
jetait de l’eau sur la figure, mon grand-père alla porter le «notaire»
au pied de l’escalier. Il n’osa pas le remonter.
Nous le sûmes plus tard parce qu’Arthémise, entrant dans la chambre de
ma grand-mère qui était aussi la mienne, et lorsque nous étions déjà
couchées, nous cria:
«Madame, mam’zelle, le «notaire» est descendu tout seul. Il est au bas
de l’escalier!»
Force fut à mon grand-père de se lever pour réintégrer le «notaire» au
grenier, mais il se fit éclairer par Arthémise.
Mon grand-père, qui le croira? avait un goût fort poétique. Il adorait
les pigeons. Nous en avions des centaines, et tous les jours, à l’heure
du déjeuner, à midi, lui, qui m’avait fait partager sa passion, et moi
nous donnions à manger à nos pigeons. Ils voletaient autour de nous,
comme je vis plus tard les pigeons de Saint-Marc, à Venise, le faire.
Nous passions tous deux une grande blouse de toile grise avec un
capuchon, et nos pigeons nous couvraient la tête, les épaules, les bras,
les mains. Ils s’accrochaient à nous et nous becquetaient. Le bruit de
leurs ailes, leur roucoulement, me ravissaient, me paraissaient musical.
Ils nous suivaient quand nous marchions, avec cette jolie allure qui se
dandine coquettement.
Nous les avons bien aimés, nos pigeons, mon grand-père et moi.
Notre chagrin vint de ce que ma grand-mère, trouvant qu’ils pullulaient
exagérément, faisait dénicher les jeunes en notre absence par un
marchand qui les vendait. Ce fut une petite fille de la pension qui me
l’apprit parce que sa mère en ayant acheté, elle me dit un jour qu’elle
avait «mangé» de mes pigeons.
Ma grand-mère, que je grondai, me demanda si j’aimais mieux les manger
moi-même.
«Ah! mais non.»
Mon grand-père me calma en me disant que nous ne pouvions garder tous
ceux qui naissaient et qu’il fallait laisser faire ma grand-mère, à la
condition qu’elle ne prenne que les jeunes et nous laisse les «père et
mère». Elle le promit et nous tint parole. Ce qui fait que nos vieux
furent de plus en plus apprivoisés.
* * * * *
Lorsque au 4 octobre j’eus huit ans, mon père obtint de ma grand-mère,
qui se croyait sûre de moi et de mes idées alors, qu’il m’emmènerait à
Blérancourt jusqu’à la Toussaint, trois semaines durant. Nous n’avions
pas subi encore une séparation de cette durée. Nous étions très émues,
moi, moins que je ne l’aurais cru, elle plus encore que je ne le
craignais.
Mon père m’aimait si tendrement, si passionnément; il prenait une si
grande peine, en quelques mots jetés çà et là, pour m’intéresser à ses
idées, il me traitait en si grande personne, avait, je le sentais, un si
grand besoin de combattre le blâme que ma chère grand-mère alimentait
sans cesse en moi sur ses opinions démocratiques, jacobines,
franc-maçonnes, irréligieuses, sans Dieu, mon Dieu! mots que je lui
avais répétés souvent comme une enfant terrible, que ce départ avec mon
père me parut une chose très grave. Il me sembla que ces trois semaines
allaient me rapprocher de lui et m’éloigner de ma grand-mère plus encore
que par l’absence.
«Jean-Louis, dit ma grand-mère à mon père au moment où, après l’avoir
embrassée avec effusion, il montait en voiture, où j’étais déjà,
rendez-la-moi telle que je vous la donne, vous me le devez!»
Nous partions, mon père répondit en riant:
«Je ne vous le promets pas.»
J’entendis ma grand-mère crier:
«Juliette, reste!»
Mais un vigoureux coup de fouet enleva le cheval.
Je ne me retournai pas, et je fondis en larmes. Mon père ne chercha pas
à me consoler par de douces paroles, comme eût fait ma grand-mère, qui
ne pouvait me voir pleurer.
Il m’embrassa avec violence, répétant:
«Ma fille, mon enfant, à moi, enfin, enfin!»
* * * * *
Ma mère m’accueillit avec sa froideur habituelle. La passion croissante
de mon père pour moi, passion à laquelle il s’abandonnait joyeusement,
n’ayant plus à se contraindre devant ma grand-mère, lui paraissait
excessive.
«Il semble que ta fille soit une divinité sur la terre, lui dit-elle un
jour devant moi.
--C’est mieux que cela, c’est ma fille! répondit mon père, et en tout
cas, ajouta-t-il en riant, je ne me tromperais pas beaucoup si je la
croyais fille de l’Olympe.»
Ma mère détestait les mots d’esprit, qu’elle rangeait dans la catégorie
des taquineries, et celui-là ne lui plut guère. Depuis le séjour de mon
père à Bruxelles, elle appelait son mari, tout en le tutoyant: Monsieur
Lambert.
«Oh! Monsieur Lambert, c’est de bien mauvais goût, ce que tu dis là.»
Le mot, à moi, me parut joli, et je le répétai, en riant, plus d’une
fois à mon père, lorsqu’il m’instruisait sur la Grèce. Comme il trouvait
mon esprit ouvert aux choses antiques, je lui répondais:
«Ne suis-je pas fille de l’Olympe?»
Mon père m’emmenait partout avec lui, à pied, dans ses visites à ses
malades aux alentours. Il m’apprenait à conduire son cheval, très vif,
et, dans sa voiture à deux places, nous allions, par les bonnes et
mauvaises routes, voir les pauvres et les riches, les pauvres surtout.
Je lui parlais de mes études d’histoire, des opinions de ma grand-mère,
que je partageais.
«Vois-tu, me disait-il, ta grand-mère et toi, vous admirez avec raison
Louis XI et Louis XIII parce que vous croyez toutes deux que, sous leur
règne, les grands ont été abattus; or, ils n’ont changé que de condition
vis-à-vis de la royauté. Ils sont devenus courtisans, ils ont été
domestiqués par les rois, mais ils restaient à peu près les mêmes
vis-à-vis des bourgeois et du peuple; ils continuaient à maintenir avec
leurs inférieurs les distances que les souverains avaient établies avec
eux. L’égalité n’était nulle part avant la Révolution. Elle seule a
commencé le grand œuvre. Laisse-moi te parler de Saint-Just, avec
lequel, parmi les révolutionnaires, je me sens le plus en compréhension.
Il est pour moi l’ami connu et perdu. Je te conduirai chez sa sœur, tu
verras comme elle est distinguée et douce, tu l’amuseras. Elle parle de
son frère avec tant d’affection qu’il ne sera plus pour toi, mon
Saint-Just, le coupeur de têtes de ta grand-mère, le monstre de ton
grand-père.
--Ah! par exemple, papa, moi être comme toi l’ami d’un affreux
Saint-Just ou d’un horrible Robespierre, jamais.
--Qu’en sais-tu? on ne t’a jusqu’ici fait entendre qu’une cloche et
qu’un son. Tu détestes l’injustice, tu aimes les humbles et les petits;
tu absoudras ceux qui les ont émancipés dans le sens de la justice, même
violemment. Vois-tu, dans la politique, on n’a jamais de mesure. C’est
une balançoire! ajoutait-il en riant. On est lancé par elle deux fois
aux extrêmes et l’on ne passe qu’une fois sur trois au milieu.
--Moi, papa, je suis pour les milieux, les plus justes milieux; comme ma
grand-mère, je déteste les extrêmes de ta balançoire politique.
--Juliette, tu n’es pas sérieuse.
--Mais, papa, c’est toi qui as commencé avec ta balançoire.
--Eh bien, je me repens, et je veux te dire une fois pour toutes que
même la grande Révolution n’en a pas fait assez.
--Ah! l’horreur! papa.
--Non. Écoute-moi bien. Les seigneurs avaient opprimé les serfs, tu sais
comment et tu le sais bien, tu en parles même savamment; ta grand-mère
et toi, vous jugez les «grands» comme ils doivent l’être, mais ce n’est
pas tout, il ne faut pas s’arrêter en chemin; depuis que les seigneurs
sont abattus, d’autres oppresseurs, tout aussi durs, tout aussi
tyranniques pour les humbles et les petits, les ont remplacés, et
ceux-là n’ont pas la vaillance et l’allure qu’ont eues les féodaux, les
gens de la chevalerie. Les «grands» d’aujourd’hui sont les grands
bourgeois. Il faut de nouveaux Louis XI, de nouveaux Richelieu, une
autre Révolution, pour détruire cette autre féodalité. Les nouvelles
formules sont trouvées, ma Juliette, pour que le règne de la justice
absolue s’ouvre enfin, et ce sera par la République, par les principes
de liberté, d’égalité, de fraternité. Il n’y aura plus ni richesses
exagérées, ni complètes misères. La souffrance, comme la justice, sera
distribuée équitablement.
--Ce sera bien beau, ce temps-là, papa, mais arrivera-t-il jamais?»
Je doutais de la perspicacité des jugements de mon père; on m’avait trop
dit qu’il était un rêveur absurde et dangereux, et cependant ses paroles
se gravaient dans mon cœur, parce que je les trouvais généreuses et
tendres pour les malheureux.
Il est facile d’expliquer la séduction de théories aussi naïves sur
l’esprit d’un enfant. De tels mots résonnaient bien à l’oreille. Mon
père était le type de ceux qu’on a appelés plus tard les vieilles barbes
de 1848. Idéaliste, sans aucune notion des possibilités du réel, mon
père croyait que ses conceptions politiques étaient des vérités
absolues. Aussi sentimental et aussi romanesque que ma grand-mère, il
nourrissait pour la vie publique des illusions semblables à celles
qu’elle nourrissait pour la vie individuelle.
Cependant quelques-unes de ces conceptions m’apparurent peu à peu, à
moi, enfant, comme sublimes.
Mon père mêlait la nature à tout ce qu’il me prêchait, car il me
prêchait! La doctrine du Christ, qui avait donné au monde les formules
de liberté, d’égalité et de fraternité, se mêlait en son esprit à un
paganisme exubérant, poétique, et cet amalgame fournissait à ses
discours de pompeux arguments sur la charité, sur les lois du sacrifice
social, sur la divinisation de l’héroïsme humain. Mon imagination de
fillette, initiée déjà aux recherches de ce que ma grand-mère appelait
«les choses supérieures», éblouie, se laissait peu à peu séduire.
L’habileté de professeur qu’avait mon père le servait merveilleusement
pour mettre à ma portée tout ce dont il me parlait. Il simplifiait les
choses à tel point qu’il en arrivait à me faire causer avec lui et à me
faire croire qu’il trouvait un plaisir extrême à nos entretiens.
Quelle fierté j’en éprouvai. Il mêlait à tout ce qu’il me disait des
paroles prudentes: «Je ne te dis pas cela pour te convaincre; tu es trop
jeune encore pour que j’insiste, je t’apprendrai plus tard» etc., etc.
Je n’entendais que d’admirables phrases sonores et ne pouvais juger des
lacunes des démonstrations pratiques ou de la possibilité des
applications. J’étais attendrie par les principes de dévouement aux
classes déshéritées dont il ne cessait de m’entretenir.
J’avais cependant le secret instinct que la violence de mon père, dont
il donnait des preuves trop fréquentes, pourrait en faire un méchant
comme son Saint-Just pour les fortunés, aussi bien que sa bonté en
faisait un bon pour les malheureux. Et je voulais savoir si je devinais
juste. C’était une cachette intérieure à découvrir.
«Après tout ton Saint-Just, je le veux bien, aimait les petits autant
que toi, dis-je un jour à mon père, mais tu ne peux pas me prouver qu’il
n’ait pas été un cruel, qu’il n’ait pas tué.»
Mon père me répondit:
«L’action change la nature des hommes, il faut juger Saint-Just sur ses
intentions.
--L’enfer en est pavé, papa.»
Je savais ce que je voulais savoir.
«Quoi qu’en dise ta grand-mère, ajouta mon père, je n’aime pas
Robespierre parce qu’il fut jacobin-né. On ne doit pas naître jacobin.
On peut le devenir, mais il faut tout d’abord s’être senti humanitaire.
La férocité n’est permise que pour la défense des principes et de la
patrie en danger. Il faut, pour la légitimer, qu’il y ait eu
provocation.»
Comme il m’avait parlé des feuilles qui sont sensibles, je répliquais,
quand ce que me disait mon père me déplaisait:
«Assez, papa, je me replie!»
Alors il m’appelait sensitive et nous nous taisions.
Parfois il me semblait qu’il me tenaillait la tête comme le faisait trop
souvent ma grand-mère. Je sentais une grande douleur aux tempes et je
disais:
«Je ne peux plus t’écouter, j’ai mal.»
Mon père recevait un grand journal: La _Démocratie Pacifique_ de Victor
Considérant. Il avait été l’un des premiers abonnés. Ma grand-mère ne
lisait pas de journaux. Elle apprenait les nouvelles par mon grand-père,
qui lisait les Gazettes à son cercle. Je trouvais admirable mon père,
qui, tous les jours, parcourait quatre grandes feuilles et savait à
Blérancourt ce qui se passait dans le monde entier.
Plus tard, en me reportant à ce que j’éprouvai dans mon enfance et dans
mes premières années de jeunesse, je me rappelai qu’alors les «murs» de
ma cervelle m’apparaissaient comme trop minces pour supporter la
pression et la masse des idées que mon père et ma grand-mère voulaient
alternativement y faire entrer. Je sentais quelquefois ces «murs»
fléchir et menacer de crouler.
Je jouais souvent avec la fille du pharmacien, Émilienne Decaisne,
petite nièce de Saint-Just. Je la trouvais bonne et charmante, mais mon
père disait qu’elle n’était pas assez fière de son grand-oncle. Il
faisait sans cesse enrager son ami Decaisne, le «trop tiède neveu de
Saint-Just», comme il l’appelait.
J’allai un jour chez la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, mère du
pharmacien, grand-mère d’Émilienne. Elle habitait à l’autre bout de
cette adorable place de Blérancourt qu’on appelle le Marais, où les
allées de tilleuls embaument au printemps, où les restes du vieux
château Louis XIV ont tant de style. Mme Decaisne habitait une maison du
XVIIIe siècle, intacte, donnant sur un grand jardin entouré de hauts
murs.
C’était une très vieille dame, d’une extrême distinction, grande et
mince, habillée à l’ancienne mode, faisant de jolies révérences,
relevant sa robe des deux mains avec beaucoup de grâce quand elle
marchait dans le jardin, et qui, disait mon père, paraissait toujours
prête à danser le menuet.
Dans son grand salon meublé de meubles Louis XV et Louis XVI, que ma
grand-mère m’avait appris à connaître et à aimer, et que mon père
trouvait rococos et horribles, n’aimant lui, que les meubles modernes,
les meubles «du progrès» en acajou et en palissandre, Mme Decaisne m’eut
l’air d’une apparition.
Elle avait à demeure dans sa maison, quoique son fils ne l’aimât pas,
m’avait dit mon père avant d’entrer, un vieil ami, chevalier de
Saint-Louis, habillé, lui aussi, comme au temps passé et qu’on appelait
simplement: «Monsieur le chevalier.»
Mme Decaisne et le chevalier étaient restés tous deux très royalistes,
légitimistes, détestant la «branche Égalité», mais fidèles à la mémoire
de Saint-Just dont le chevalier avait été l’ami. Malgré «les crimes
qu’on lui a fait commettre» disait Mme Decaisne, elle et le chevalier ne
cessaient pas de le chérir.
Le chevalier m’amusait beaucoup parce qu’il glissait et sautillait sur
les parquets cirés et qu’il baisait la main de Mme Decaisne dès qu’il la
quittait un instant.
Il parlait avec attendrissement de Saint-Just.
«N’est-ce pas, Monsieur le chevalier, lui dit mon père, que vous ne
voyez encore aujourd’hui dans Saint-Just que ce qu’il a été le plus
sincèrement et le plus longtemps, l’humanitaire et le poète?
--C’est vrai. D’ailleurs, ajoutait le chevalier, lui si intelligent, si
supérieur, si plein de grand avenir a expié ses erreurs par la mort. Il
faut l’avoir vu comme moi dans la tourmente pour comprendre comment un
homme bon et noble, mais exalté, peut, à certaines heures, trouver que
«le sang est nécessaire».
Le «sang nécessaire» me resta dans l’esprit après que j’eus entendu
cette phrase dite par le chevalier.
J’en parlai à mon retour à Chauny à ma grand-mère, qui ne s’indigna pas
autant que je le pensais.
«Lorsque les rois protégèrent le peuple contre les grands, on les vit
verser «le sang nécessaire» me dit-elle, et les rois ont grandi malgré
leurs crimes. Les hommes de la Révolution, s’ils n’avaient versé que le
sang ennemi aux frontières et le sang des traîtres, et il y en a eu,
pareils à Messieurs de Sainte-Aldegonde, qui, durant l’invasion,
appelaient les envahisseurs de la France «nos amis les ennemis», si,
dis-je, les hommes de la Révolution n’avaient pas tué pour tuer, on les
eût absous, mais ils ont sacrifié à leur férocité des innocents, et il
ne leur sera jamais pardonné. Ton père est de ceux qui, comme
Saint-Just, voudraient épurer et épurer encore, après avoir versé «le
sang nécessaire». C’est bien un de ces jacobins humanitaires, gens plus
cruels que les plus méchants, qui se croient le droit d’être implacables
sous prétexte qu’ils ont été sensibles dans leurs jeunes années.»
Mais je reviens à la sœur de Saint-Just. Elle me prit en affection.
Vivant avec mes grands-parents que je trouvais jeunes encore, j’adorais
les vieux. Mme Decaisne me lut un jour des vers de Saint-Just. Il
s’agissait d’un petit pâtre conduisant gaiement son troupeau de roses
désolées d’avoir des épines. Elle mit tant d’émotion dans cette lecture
que je versai des larmes et que je conquis son cœur et celui du
chevalier.
Ces trois semaines passèrent avec une rapidité si grande que j’écrivis
très peu à ma grand-mère, n’osant pas lui parler de mes conversations
avec mon père et de l’impression qu’elles me faisaient. Je me disais
qu’il vaudrait mieux doucement me confesser et, de même que mon père
m’avait éclairé sur ses idées, j’éclairerais ma grand-mère sur les
miennes. Je n’étais pas convertie d’ailleurs. La férocité de Saint-Just
absoute pour des raisons que je me rappelais mal; mon père, si bon, si
bienfaisant, pouvant devenir cruel après «provocation»--je me souvenais
de ce mot-là--tout cela soulevait de grandes révoltes en moi et
bouleversait mes premiers enthousiasmes.
Il y eut plusieurs «drames de famille» à cause de moi. Je prenais une
trop grande place dans la vie de mon père, et ma mère ne pouvait dominer
ce malheureux sentiment qui nous a causés à tous tant de chagrins: sa
jalousie.
Mon père l’aimait passionnément pour sa beauté qui eût dû lui donner
tous les droits de se croire aimée; moi-même je la regardais avec
admiration et lui avais voué une sorte de culte extérieur; mes
grands-parents étaient fiers d’elle. Mais elle avait détruit notre
tendresse à tous par sa froideur, notre confiance en son affection parce
qu’elle doutait sans cesse de la nôtre; aucune de nos assurances ne
pouvait la convaincre, tandis qu’un mot dit au hasard, sans intention,
devenait une preuve de ce qu’elle imaginait, et alors elle était d’une
dureté qui eût pu faire croire à sa méchanceté. Or, ses reproches
immérités, sanglants, ses insinuations, ses accusations, n’étaient
qu’une sorte de désespoir de n’être pas arrivée à nous imposer la façon
dont elle voulait être aimée et de ne pouvoir conquérir une plus grande
somme de notre affection justement par les procédés qui nous faisaient
l’aimer moins.
Mon père désirait me ramener lui-même à ma grand-mère. Ma mère s’y
opposa et ce fut elle qui me reconduisit. Le mal qu’elle me fit dans ce
petit voyage me rappela mon premier jour de pension.
Nous étions montées sur un âne toutes deux et nous avions déjà fait un
assez grand bout de la route, quand, notre monture se fatiguant, ma mère
descendit. Elle causait en marchant, tandis que très fière je tenais les
rênes et n’eusse voulu songer qu’à cela.
Ma mère m’interrogeait de façon troublante et inquiétante sur l’amour de
ma grand-mère. Elle m’impatientait, et, peu habituée à me dominer, je
répondis deux ou trois fois:
«Maman, je t’en prie, laisse-moi tranquille, tu me tourmentes plus que
M. le doyen à la confession.
--Est-ce que ta grand-mère te dit qu’elle te mariera et te donnera
beaucoup d’argent, une dot?» me demanda brusquement ma mère après un
silence.
Levée de bonne heure, l’esprit alourdi, et, tracassée depuis une
demi-heure, je répondis malheureusement:
«Oui, grand-mère me donnera une dot, aussi grosse qu’elle le pourra.
Es-tu contente?»
Ma mère frappa l’âne qui, lui aussi, s’endormait. J’eus une secousse si
rude que je tombai dans le sens opposé à ma mère sur un tas de pierres.
Le coup m’avait étourdie. Je saignais, le sang m’aveuglait. J’appelai
maman et je ne la sentais plus là. Je me relevai, je pris mon mouchoir
et j’étanchai le sang de mon front; mes larmes me permirent d’ouvrir les
yeux. Je regardai. Un tournant de la route m’empêchait de voir à quelle
distance pouvait être ma mère. Elle avait disparu exprès pour me punir.
Je crus qu’elle m’abandonnait seule, ensanglantée...
Je me mis à courir de toutes mes forces. Ma mère m’attendait. Le sang
dont mon visage était couvert et qui venait d’une blessure sous mes
cheveux près de la tempe, blessure qui eût pu me tuer, dit le soir mon
grand-père, ne l’attendrit pas. Elle m’enleva de terre par ma ceinture,
sans descendre de l’âne sur lequel elle était remontée, me plaça sur ses
genoux sans dire un mot, me tenant avec son bras gauche très serré,
tandis qu’elle conduisait l’âne de la main droite, lui tapant sur la
tête avec les guides.
J’étais horriblement mal assise et je souffrais de ma posture, mais je
ne me plaignis pas. Je ne pensais qu’à arriver, à revoir ma grand-mère,
à ne plus la quitter jamais.
Je ne cessai de sangloter, et les gens qui nous rencontraient ne
comprenaient rien à mon désespoir et à l’impassibilité de ma mère.
Ma grand-mère, prévenue de mon arrivée, était à la fenêtre avec
Arthémise. En nous apercevant, elles accoururent à la porte. Lorsque ma
grand-mère me vit en cet état, elle m’entraîna au salon, désolée, ne
pouvant m’embrasser tant j’avais de sang caillé sur la figure.
Elle commençait à m’interroger, anxieuse, quand ma mère, qui avait
conduit l’âne à l’écurie suivie d’Arthémise, entra comme une bombe dans
le salon et entama l’éternel «drame de famille» avec tant de colère que
la dispute se passionna de plus en plus et que pleurante, désespérée,
prise d’un saignement de nez que mon mouchoir trempé ne pouvait plus
contenir, je fus bientôt couverte de sang.
Je ne comprenais rien aux explications de ma mère et de ma grand-mère,
tant elles étaient entrecroisées et tant je souffrais de la tête.
J’avais certainement eu tort de dire ce que j’avais dit, je me sentais
misérablement coupable, mais est-ce que des paroles irréfléchies d’une
enfant méritaient qu’on la laissât en un tel état?
«Alors, disait ma mère, tu as promis une dot aussi grosse que tu pourras
la faire, et sans doute ton héritage à Juliette? Je ne suis donc
décidément rien pour toi? Alors tu me renies, moi, ta fille? Je me moque
de ton argent, mais l’humiliation d’être ainsi traitée par toi, cela je
ne le supporterai pas.»
Lorsque je pense à ma détresse durant ces minutes inoubliables, j’en
ressens encore le choc tant je fus secouée dans tout mon être, et tant
j’eus conscience de la cruauté jalouse de ma mère.
Mon grand-père apparut d’un côté, Arthémise de l’autre. Il me regarda,
écouta un instant et comprit ce qui se passait. Je me jetai dans ses
bras, tuméfiée, gonflée, pleurante, saignante, dans une telle misère de
délaissement, d’abandon, que le cœur de mon grand-père en fut
bouleversé.
«Vous êtes plus folles, plus mauvaises, plus féroces l’une que l’autre,
s’écria-t-il d’une voix furieuse. Vos scènes, vos soupçons, vos
explications idiotes, imbéciles, ne vous laissent pas même un atome de
sentiment maternel. Vous me tuez cette enfant. Vous la tuez,
entendez-vous? Olympe, ne te rappelles-tu pas que ton fils est mort de
convulsion, après l’une de tes scènes? Regardez-la donc, votre unique
enfant à toutes deux. Est-ce qu’elle ne vous fait pas pitié, mégères? Et
vous me chanterez à présent que vous aimez Juliette! Tenez, j’ai envie
de vous la prendre et de m’enfuir avec elle au bout du monde. Mais
regardez-la donc!»
Et mon grand-père, qui aimait le drame lui aussi, me plaça debout sur
une chaise. Mes sanglots redoublaient, et je devais être bien pitoyable
à voir, car ma mère et ma grand-mère se jetèrent sur moi effrayées. Mon
grand-père les éloigna et me mit dans les bras d’Arthémise, qui
recommença son antienne:
«C’est un meurtre!»
Ce mot me remit en mémoire, avec une netteté singulière l’aventure de la
pension, et je criais à ma grand-mère:
«Cette fois je ne te pardonnerai plus.»
Mes lèvres tremblaient, ma gorge était pleine de sang, j’étais glacée.
Tandis que mon grand-père me lavait, ma grand-mère faisait du feu en
pleurant. Lorsque je fus réchauffée et calmée, mon grand-père, avec une
fureur, une dureté que je ne lui avais jamais vues, se jeta sur ma mère,
lui prit les deux poignets et la secouant lui dit:
«Il ne suffit pas que son père et sa grand-mère surexcitent le cerveau
de cette petite à le faire claquer. Voilà que toi tu lui donnes une
commotion cérébrale à nous la rendre folle.»
Et comme ma mère en s’excusant recommençait à m’accuser:
«Tais-toi et prends garde, s’écria mon grand-père menaçant. Je croyais
jusqu’aujourd’hui que tu ressemblais à ma pauvre et trop passive, trop
«brouteuse» mère, ne va pas me rappeler mon père par ta féroce
insensibilité! Si tu continues je te ferai demander pardon à genoux à ta
fille.
--Tu me brises les poignets, lui dit-elle, lâche-moi. J’ai bien le
droit...»
Je crus que mon grand-père allait la battre. Sa voix devint si terrible
que je vis ma grand-mère près de moi frissonner.
«Te repens-tu? du mal que tu as fait à ta fille?
--Oui, dit-elle, tombant assise sur une chaise, dominée par son père
qu’elle craignait seul et qui n’était violent, qui n’avait de fermeté
que pour elle.»
Pauvre mère! elle souffrait à tel point elle-même de sa passion jalouse,
maladive, que plus tard, lorsque la paralysie l’eut atteinte et qu’elle
nous confia ses tortures, nous lui avons pardonné de grand cœur ses
emportements.
* * * * *
Je fus languissante tout l’hiver. J’eus des accès de fièvre
intermittente, puis la rougeole avec du délire.
Mon père et ma mère vinrent tour à tour aider mes grands-parents à me
soigner. Tous quatre eurent, durant une semaine des craintes non
seulement sur ma vie, mais sur l’équilibre de ma jeune cervelle,
craintes qui rétablirent pour quelque temps l’union parfaite entre eux.
Mon père, causant au pied de mon lit, dit un jour à ma grand-mère qui
accusait sa fille d’être responsable de ma maladie:
«Il me semble, ma mère, que vous méritez en la circonstance vous-même
quelque reproche, d’après ce que je sais de mon beau-père, répondit mon
père. Quant à Olympe, je vous affirme qu’elle est plus malheureuse de
ses soupçons que ceux qu’elle soupçonne. Sa jalousie n’est pas un
défaut, c’est une crise. Si vous la regardez durant ses colères, vous
verrez qu’elle a déjà certains tremblements de tête trop
caractéristiques, hélas! N’oubliez pas que son grand-père paternel est
mort paralytique, ce qui est peut-être l’explication de ses
inconscientes cruautés. Il faut se préoccuper d’Olympe, ma mère plutôt
que de lui en vouloir. Moi aussi j’ai un grand défaut de violence et
cela me vient d’une maladie de cœur, héritage paternel.»
Mon père disait cela si doucement, si tristement que je pardonnais à ma
mère, à laquelle jusqu’à ce moment j’en voulais encore, et que je me
désolai en pensant qu’il avait, lui, une maladie de cœur.
Durant mon délire, mon grand-père n’eut pas de peine à démêler les
motifs qui avaient provoqué la tension de mon pauvre petit esprit,
surchauffé par la lutte des contradictions, entre les idées de mon père
et celles de ma grand-mère. Ces idées, je m’acharnais à vouloir les
mettre d’accord sans y réussir, ce qui me torturait. Je ne parlais que
de politique, de socialisme dans ma fièvre.
«Il faut qu’elle vous échappe à tous deux durant quelque temps,
répétait-il à mon père et à ma grand-mère, et je suis d’avis d’accepter
pour elle l’invitation de ses grandes tantes.»
Les sœurs de ma grand-mère: Sophie, Constance et Anastasie, habitaient
avec leur mère une campagne aux environs de Soissons, à Chivres. Elles y
menaient une existence monacale, ayant toutes trois refusé de se marier.
Depuis la mort de leur père, elles avaient, on ne sait pourquoi, demandé
à me connaître, et cela semblait d’autant plus extraordinaire à mes
grands-parents qu’elles ne s’étaient jamais intéressées à ma mère.
L’une des amies de ma grand-mère leur avait parlé de moi, et elles
dirent à cette amie que si ma grand-mère désirait que je fusse leur
héritière, plutôt qu’une cousine de leur mère, à laquelle elles étaient
cependant attachées, il fallait me laisser aller seule chez elles tous
les ans, à l’époque des vacances, aux mois de juillet et d’août.
Mon grand-père se dit qu’un si complet éloignement de mon père et de ma
grand-mère remettrait mon cerveau en «jachère», ce fut son mot, et me
ferait un bien énorme. Il décida ma grand-mère à écrire à son amie
qu’elle m’enverrait pour cette époque à mes grandes tantes.
La perspective ne me plut pas au premier abord. J’étais si lasse, si
faible, que je ne demandais qu’à rêver, étendue dans le grand salon,
auprès de ma grand-mère qui lisait ou brodait sans me rien dire.
Mon cerveau travailla beaucoup durant ma convalescence. Il me sembla que
je faisais un grand voyage dans la vie et que je découvrais chaque jour
beaucoup de choses nouvelles et graves.
L’argent ne m’intéressait jusque-là que pour l’achat de mes boules de
sucre. Mais n’était-ce pas l’argent qui avait été cause de la grande
scène de mon retour de Blérancourt? c’était donc une bien grosse chose,
bien importante que l’argent? Et voilà que j’en entendais parler encore
à propos de ces tantes, que mon grand-père et ma grand-mère aimaient si
peu et dont ils pensaient beaucoup de mal.
Cet argent, qui avait rendu ma mère si cruelle avec moi, allait
maintenant rendre mon grand-père et ma grand-mère meilleurs pour mes
grandes tantes.
Je raisonnai fort naïvement de ces choses, moi qui avais l’esprit très
ouvert sur tant d’autres, mais jamais entre mon grand-père et ma
grand-mère il n’était question d’une affaire d’argent. Mon grand-père
tenait lui-même ses comptes de clientèle, ma grand-mère administrait sa
fortune.
Je questionnai ma grand-mère sur la nécessité pour moi d’être
l’héritière de mes tantes, lui demandant pourquoi elle tenait tant pour
moi à l’argent.
«Ce n’est pas pour l’argent», me dit ma grand-mère, que ton grand-père
et moi désirons que tu sois l’héritière de tes tantes, c’est une
satisfaction que nous aurons et qui leur sera bonne à elles comme à
nous. Tu sais bien, et je te l’ai raconté plusieurs fois, que mon père
avait gardé la dot de ma mère, qu’il s’était entêté à faire de cela une
condition de mon mariage. Si mes sœurs désirent réparer le tort qu’elles
m’ont fait, je les approuve; si ma belle-mère très vieille, désire
mourir sans remords, je la comprends. C’est pourquoi je tiens à ce que
tu te prêtes à cet essai de rapprochement plus digne de notre famille
que les vilaines machinations d’autrefois. Il ne s’agit pas d’argent
mais d’un triomphe pour ton grand-père et pour moi, si mes sœurs te font
leur héritière. Reconnaître ses torts par un acte, vois-tu, Juliette, il
n’y a rien de mieux. Tâche que cela soit.»
J’avais une mission, j’allais aider au triomphe de la justice et à celui
de mon grand-père et de ma grand-mère. J’étais bien faible encore, bien
incapable de grands efforts, car une fièvre de croissance entravait les
progrès de ma convalescence, mais le grand rôle d’ambassadrice
extraordinaire, quelque chose comme une œuvre diplomatique de M. de
Talleyrand, disait mon grand-père sans moquerie, solennellement, cela
valait la peine d’y réfléchir.
J’avais d’ailleurs à mon apport quelques expériences. Combien de fois ne
m’était-il pas arrivé de réconcilier mon grand-père et ma grand-mère, et
avec eux mes parents de Blérancourt ou mes parents entre eux? Très
petite je me posais souvent en arbitre. Je donnais mon opinion
personnelle à tous propos et en tout conflit.
J’eusse probablement été insupportable si le caractère de mon grand-père
et de ma grand-mère, très gais tous les deux, si leur esprit, n’avaient
fait régner entre nous trois, au lieu d’un ton d’importance guindée,
sérieuse et vieillie, un ton de drôlerie qui ne permettait aucune
gravité, même aux griefs. Quand j’avais du succès pour terminer une
brouille entre mes grands-parents, c’est que j’étais parvenue à les
forcer d’en rire.
Mon procédé était subi aussi par mon père, mais exaspérait ma mère, qui
répétait sans cesse:
«Je n’admettrai jamais qu’une chose plaisante ait raison d’un chagrin.»
Mes vieilles grandes tantes n’allaient-elles pas plutôt avoir le
caractère de ma mère? Oh! alors, je renoncerais bien vite à la mission,
et tant pis pour l’héritage! je demanderais par écrit bien vite à me
faire rapatrier.
«Mes sœurs ne doivent pas être tristes, me répétait ma grand-mère. Étant
restées filles, elles ont certainement gardé leur caractère.»
Le grand jour de mon départ pour Chivres arriva. Quelle émotion d’aller
passer deux mois à la fois loin de ma grand-mère et de mon père auprès
de vieilles personnes que je n’avais jamais vues et auxquelles je devais
plaire sous peine d’être renvoyée avec humiliation, disait mon
grand-père. J’allais être enfermée dans une sorte de cloître, mes trois
grandes tantes, leur mère, une servante qu’elles avaient depuis
vingt-cinq ans, vivant seules dans une vieille maison, dans un énorme
clos entouré de haies très hautes et de murs. C’est la description qui
nous avait été faite du «couvent» de mes grandes tantes par leur amie.
Mon grand-père devait me conduire, toujours avec mes paquets cousus par
Arthémise, à deux lieues au delà de Coucy-le-Château. Ma grand-mère me
recommanda bien de regarder les «monstrueuses tours féodales de Coucy».
Marguerite, la servante de mes tantes, nous attendrait dans le village
où elle était née, chez sa mère, sur la place, dans une maison en face
d’une croix. Elle viendrait me chercher avec l’âne de mes tantes, je
dînerais chez la mère de Marguerite et je partirais ensuite pour Chivres
par les routes de traverse pour arriver tard dans la nuit chez mes
tantes.
J’avais été beaucoup prêchée par ma grand-mère et de plus en plus
goguenardée en route par mon grand-père sur ma «mission à la
Talleyrand».
«Elles doivent périr d’ennui, tes vieilles tantes, me disait mon
grand-père; tu vas les amuser et elles ne te le rendront pas, si je me
les rappelle. Sophie t’apprendra le latin, elle le sait; tu le traduiras
à Marguerite, à la cuisine, peut-être à l’âne, et tu me rapporteras
ensuite ce qu’il t’en restera, n’y manque pas, j’en ai grand besoin.»
A l’entrée du village, mon grand-père laissa sa voiture dans l’unique
auberge. En marchant il continuait ses plaisanteries.
Je riais tellement de toutes les balivernes qu’il me débitait que quand
j’aperçus Marguerite et l’âne auxquels je devais traduire mon latin, je
ne songeais pas à pleurer.
Mon grand-père m’embrassa brusquement, plus ému que moi. Après avoir
fait à Marguerite des recommandations sur ma santé, sur les soins à me
donner, il lui remit une note complémentaire pour mes tantes et fila
avec une telle rapidité vers l’entrée du village où il avait remisé sa
voiture, qu’ayant caressé l’âne, je ne le vis plus quand je me
retournai.
Nous devions aller au moment du départ prendre mes paquets, avec l’âne,
qui avait un panier accroché à la selle, quand un garçon d’auberge les
apporta.
Mon cœur fut bien un peu serré d’une si brusque séparation, mais mon
estomac était grand ouvert et je mangeai de bon appétit pour la première
fois depuis bien des semaines.
La mère de Marguerite ayant annoncé mon passage à tout le pays, la
marmaille était groupée autour de la croix. Je lui souris et elle entra
dans la maison voir «la demoiselle» qui ressemblait à une petite
«Parisienne».
Ma façon de parler, qui n’avait aucune trace picarde, frappait les gens.
Ni mon grand-père, qui était de Compiègne, ni ma grand-mère, chose
beaucoup plus extraordinaire, n’avaient l’accent du patois.
Les moutards me faisaient parler, m’interrogeaient, groupés autour de la
longue table de chêne sur laquelle je mangeais. J’avais emporté des
boules de sucre, cargaison nécessaire pour un grand voyage en pays
inconnu. Je distribuai mes boules, avec quel succès! Je bus à la santé
de la troupe qui avait crié: «Vive la demoiselle!» et, un peu ivre de
grand air, je crois me rappeler que je fis un discours à ce jeune
peuple, mais très moral, et concluant qu’on n’aimait jamais trop son
grand-père et sa grand-mère, son père et sa mère.
«Pourquoi que ça ne s’rait-t’y-pas sa mère et pis son père d’abord?
demanda l’un des petits paysans.
--C’est comme on veut, répondis-je, pensant qu’il faudrait trop
d’explications pour être comprise.»
Marguerite, à qui je plus du premier coup, prenait sa part du succès. La
«demoiselle» était à elle.
Je montais sur Roussot, qui entonna au départ un chant si particulier
pour un âne, avec une recherche d’harmonie si cocasse, que je me mis à
l’imiter et à chanter comme lui, ce qui l’encouragea à continuer.
Les enfants, mes nouveaux amis, éclataient de rire. Ils me suivirent
longtemps, et, sur le seuil des maisons et des chaumières de plus en
plus espacées, les mamans me saluaient de la main en nommant Marguerite
et sa «demoiselle» et en nous souhaitant bon voyage.
Je goûtai là les vanités d’une popularité due à mes boules de sucre, à
mon accent parisien, à mon imitation parfaite du chant d’un âne.
Marguerite me rappelait Arthémise. Elle était pleine d’admiration pour
chacun de mes gestes, pour chacun de mes mots. Elle répondait à toutes
mes questions avec le désir de me «contenter», disait-elle.
Roussot me trouvait légère. Il trottinait allègrement, tandis que
Marguerite, le tenant par la bride, marchait d’un grand pas allongé. Le
coucher du soleil me parut admirable sur un immense plateau qu’il
inondait de ses rayons et que ses reflets illuminèrent longtemps après
sa disparition. Marguerite fut heureuse de voir mon enthousiasme pour le
coucher du soleil.
«Alors, dit-elle, vous n’êtes pas tant de la ville si vous aimez ce
qu’on voit de beau dans les champs.»
Nous allions sous les étoiles très brillantes, non pas droit devant
nous, car nous faisions des circuits nombreux, qui, peu à peu, nous
rapprochaient de Chivres.
Le pays accidenté était si joli, qu’il me plut beaucoup et que j’aurais
voulu cueillir toutes les fleurs qu’une lune très claire me montrait sur
les bords des chemins.
«Des fleurs, il n’en manque pas dans le clos, mam’zelle Juliette, me dit
Marguerite; il y a des bluets et des coquelicots dans les blés et des
marguerites dans la prairie autour du lavoir; vous en cueillerez tant
que vous voudrez.»
* * * * *
Mes trois tantes, la belle-mère de ma grand-mère, que j’appelai bientôt
grand-grand-mère, m’apparurent, dès que la porte cochère de la cour fut
ouverte, groupées sur le perron. Je fus un moment effarée. Les sœurs de
ma grand-mère si élégante étaient habillées comme des paysannes, comme
leur servante Marguerite, vêtues de caracos d’indienne, de jupes
d’indienne, froncées autour de la ceinture, de fichus de cotonnade, de
grands tabliers de toile grise avec des poches et coiffées de marmottes!
La plus jeune, ma tante Anastasie, me cria un: Bonjour ma nièce! bonne
arrivée! tandis que Marguerite me descendait de l’âne, d’une voix si
claire, si gaie, avec le si joli accent du Soissonnais, pays de sa mère
qui y avait ramené son mari; mes deux autres tantes, ma
grand-grand-mère, avaient des manières de dames si distinguées, que je
me dis qu’elles s’étaient toutes les quatre déguisées pour m’amuser.
Roussot, tandis que j’entrai dans la maison, s’en alla à l’écurie et
recommença sa chanson que j’accompagnai en provoquant le fou rire de
toutes mes tantes.
La glace était rompue; je soupai, je bavardai, puis, à un moment, plus
rien: je dormais. Il pouvait être onze heures du soir.
Le lendemain, à midi, je dormais encore. Ma tante Anastasie s’inquiéta
et me réveilla. On m’attendait depuis une heure pour déjeuner.
Marguerite se montra, les bras chargés de vêtements, et me dit:
«Maintenant, mamzelle Juliette, il faut vous habiller à la paysanne.
Nous allons serrer dans les armoires vos belles affaires, et vous
pourrez vous amuser sans crainte de vous abîmer.»
On m’essaya des caracos, des jupes de ma tante Anastasie, la plus
coquette, et il fallait voir cette coquetterie! des indiennes
grossières, fanées, archi-fanées. Non! les dessins vieillis de tout
cela, les formes, ce que c’était! On me harnacha de façon horrible. Ma
jupe fut tirée sous ma ceinture et ressortit avec d’énormes bourrelets
autour de ma taille: le tablier enroulé de même me remonta presque
jusqu’au menton. Je relevai mes poignets jusqu’au-dessous de mes coudes.
La marmotte que je renversai en arrière à la bordelaise ne fut que posée
sur mes cheveux longs et nattés.
C’était incroyable! Je faillis tomber en me hissant au niveau d’une
glace, montée sur une chaise. Je mourais de rire. Il est impossible de
s’imaginer l’air que me donnait ma transformation. Ma grand-mère aurait
crié à l’abomination, elle qui se scandalisait quand j’avais une robe un
peu froissée et mes cheveux à la quatre-six-deux, comme elle disait.
Je fis mon entrée dans la salle à manger. Succès complet. Je ne savais
où poser mes coudes, les rouleaux de ma jupe ne me permettant pas de
trouver mes hanches. J’étais forcée de hausser mes épaules, et ma
grand-grand-mère, après avoir beaucoup ri, déclara qu’il fallait,
aussitôt le déjeuner, couper l’ourlet de ma jupe, la raccourcir,
m’enlever les bourrelets qui déformeraient mes épaules et pourraient me
rendre bossue.
«Cocasse, tant que vous voudrez, mes chères tantes, adorablement
rustiques, leur dis-je, mais pas bossue!»
Ces cinq femmes, Marguerite mangeant à table, étaient plus enfants que
moi. Je les intéressai avec des riens; ma façon de conter, mes
drôleries, mes taquineries les amusèrent follement. Mon aplomb, mon air
d’importance, me faisaient prendre au sérieux lorsqu’on discutait «les
grandes questions». Mes tantes étaient ravies de sentir leur esprit sans
cesse en mouvement sous l’impulsion du mien.
Décidément, M. de Talleyrand avait un égal et je songeai qu’à mon tour
je pourrais goguenarder mon grand-père.
Après le déjeuner, je sortis dans la cour avec ma tante Constance et,
sitôt sur le perron, j’aperçus Roussot qui venait chercher son morceau
de pain quotidien, sa «gourmandise», comme on disait. Dès qu’il me vit,
il entonna sa chanson à laquelle je répondis, et derrière la grand’porte
toujours prudemment fermée, j’entendis des éclats de rire des enfants
qui s’amassaient au dehors pour entendre cette musique extraordinaire de
Roussot à laquelle cette fois une autre musique répondait.
Je visitai l’écurie de l’âne, qui nous suivait et nous fit les honneurs
de son chez soi dans lequel il se promenait librement. Je vis le
poulailler, la vache et son petit veau, les lapins, les canards, le
fruitier, la cave et le grand jardin, si grand que je mis beaucoup de
temps pour voir un à un les arbres fruitiers chargés de fruits et pour
arriver tout au bout à un charmant petit lavoir couvert dans lequel je
me promis de barboter à mon aise.
Je revins, et ma petite tante Anastasie--c’est elle seule que je
gratifiais de cette aimable épithète--me montra les belles fleurs
qu’elle faisait l’hiver pour orner le jour de la Fête-Dieu un reposoir
qu’on élevait dans la cour et qui provoquait l’admiration de tout le
pays. On n’ouvrait la porte d’entrée toute grande que ce jour-là.
Ma tante Sophie me conduisit dans sa chambre qu’elle nettoyait elle-même
et dans laquelle personne de la maison et encore moins du dehors ne
pénétrait jamais, pas même Marguerite.
Me voir entrer chez ma tante Sophie parut un événement extraordinaire,
stupéfiant, et toute la ruche s’agita. Je ne sus qu’après, de
Marguerite, l’émotion causée par mon séjour d’une heure chez ma tante
Sophie.
Sa chambre était d’une élégance bien plus grande que nos chambres de
Chauny, quoique les murs en fussent seulement blanchis à la chaux. Il y
avait deux vieilles commodes en face l’une de l’autre avec des cuivres
et très astiquées, un très beau lit de bois sculpté, sans rideaux, mais
avec un dessus vert clair brodé de fines broderies de laines de couleurs
formant de beaux bouquets de roses nuancées entourées de feuillages
sombres qui me plut tant qu’elle me le donna au départ.
Aux deux grandes fenêtres, de petits rideaux verts et roses, en
mousseline, glissant sur des tringles et garnis de guipure. Des étagères
avec des livres au-dessus des commodes et sur les commodes, sur une très
belle console, plusieurs vases remplis de fleurs des champs disposées
par une main si habile que je dis tout de suite à ma tante Sophie:
«Vous m’apprendrez, n’est-ce pas, à faire d’aussi jolis bouquets de
fleurs des champs?»
Un grand arbre, du côté du jardin, donnait à la chambre une ombre
fraîche. Il y avait près de l’une des fenêtres une table où il s’étalait
dans un gracieux désordre des livres, des papiers, un vase fleuri et
enfin tout ce qui permet d’étudier, de lire et d’écrire dans le silence
et dans un joli cadre.
Je me rappelai la phrase de mon grand-père:
«Ta tante Sophie t’apprendra le latin que tu traduiras à Marguerite, à
l’âne, etc.»
«Est-ce vrai, ma tante, lui demandai-je, que vous lisez des livres
latins?
--Mais oui.
--Ça vous amuse?
--Beaucoup.
--Je voudrais voir.»
Elle me montra un joli vieux petit livre tout doré qui me ravit, et me
dit que c’étaient les _Bucoliques_ de Virgile. Elle m’en lut un passage
en me le traduisant et je lui dis:
«Mais cela ressemble aux histoires de mon Homère que papa me conte si
bien. Ainsi, au chant VII de l’_Odyssée_, le vieil Homère, quand il
parle du jardin de quatre arpents d’Alcinoüs, énumère les beaux arbres
qui donnent de si beaux fruits et qu’Ulysse admire tant; votre Virgile
ressemble à mon Homère, mais il n’est pas si ancien.»
Ma tante Sophie m’embrassa.
«Comment! tu connais Homère, tu l’aimes, tu en parles!
--Mais certainement, ma tante, c’est, avec l’histoire de notre France,
la mythologie que j’apprends le plus volontiers. Chaque fois que papa
vient à Chauny il me raconte un chant de l’_Iliade_ ou de l’_Odyssée_.
Ceux qui m’amusent le plus je les lui fais recommencer. Vous pouvez
m’interroger, ma tante, je connais tous les dieux et tous les héros de
l’Hellénie. La vieille Grèce et la vieille Gaule, voyez-vous, ce sont
mes deux passions. Mais je n’aimerai pas votre latin. J’exècre les
Romains dont le plus grand homme est César, qui a fait crever les yeux
de mon Vercingétorix; ces Romains ont pillé la Grèce et puis...
--Nous nous entendrons, ma Juliette, me dit ma tante Sophie. Je te ferai
aimer Virgile qui est le plus grec des poètes latins. Je t’apprendrai,
comme il me l’a appris, à aimer la nature, à trouver la joie dans la vie
champêtre. Je te conterai des chants de l’_Énéide_ comme ton père te
conte les chants de ton vieil Homère.
--Mais, ma tante, je ne suis pas si ignorante que vous le croyez; mon
père m’a appris à connaître et à aimer la nature, je l’aimerai avec vous
mais pas avec vos latins. Je ne peux pas les supporter.»
Savoir ce que m’avait dit ma tante Sophie, me questionner sur sa
chambre, devint la préoccupation principale de ma grand-grand-mère et de
mes tantes Constance et Anastasie pendant plusieurs jours. Marguerite
elle-même m’interrogea.
Mais en sortant de sa chambre ma tante Sophie était rentrée avec moi
dans la salle à manger; après avoir conduit sa mère au salon où l’on
montait par plusieurs marches, l’avoir installée près de la haute
fenêtre, de laquelle elle apercevait tout le clos et ses filles
travaillant; après avoir placé près de ma grand-grand-mère une trompette
sur une petite table, au cas où elle voudrait appeler, ma tante nous dit
à toutes:
«Au travail!»
On me mit une jupe raccourcie par ma tante Constance. Chacune, une
faucille à la main, nous nous en allâmes couper de l’herbe tendre, du
trèfle pour la vache et pour Roussot.
Mes tantes m’apprirent à me servir de ma faucille et je ne fus pas trop
maladroite. Marguerite faisait des tas de ce que nous avions coupé et
les portait aux écuries dans un petit chariot très bas qu’elle traînait.
On me força de mettre ma marmotte plus en avant et j’écoutai mes tantes,
qui m’étaient déjà chères, causer d’un livre qu’elles lisaient chaque
soir tout haut et tour à tour et qui avait de nombreux volumes, car
cette lecture durait déjà depuis huit mois et n’était pas achevée. Je
demandai le titre de ce livre et ma tante Constance me répondit que
c’était: _L’Histoire des Républiques italiennes_ de Sismondi.
Mes tantes parlaient si clairement des choses, dans une langue si
simple, leurs réflexions nettes, précises, étaient si accessibles pour
moi que je m’intéressai à leur conversation.
Je les vois encore à genoux coupant le trèfle et jugeant les faits, les
actes, les idées, les hommes de façon à tenir ma curiosité en éveil. Il
s’agissait de Savonarole, un nom sonore que je retins de suite, et de
ses essais insensés de transformer la société. Il y avait beaucoup des
idées de mon père dans les idées de Savonarole, mais je n’osais pas le
dire et surtout soutenir des principes contraires à ceux que mes tantes
paraissaient défendre entre elles. Nous verrions plus tard, mais déjà,
dans cette conversation, j’aurais pu dire mon mot et j’étais
intérieurement reconnaissante à mon père de m’avoir ouvert l’esprit à la
compréhension de la politique.
Tandis que je coupais mon trèfle avec passion, je songeais que sous leur
costume de paysannes mes tantes étaient des dames et fort instruites.
Elles avaient l’air costumées grossièrement, mais l’expression de leurs
visages, leur façon de parler, tous leurs gestes demeuraient distingués
et élégants.
«Nous ennuyons cette petite qui coupe son trèfle avec rage pour ne pas
s’endormir», dit ma tante Anastasie.
A ces mots je me délivrai de mon serment de me taire.
«Vous vous trompez, ma petite tante», répliquai-je, j’écoute. Papa veut
me faire républicaine, ma grand-mère tient à ce que je sois royaliste,
mon grand-père me tourmente pour que j’adore son empereur. Alors je suis
enchantée d’entendre parler des Républiques italiennes, cela m’apprend
des choses que je ne sais pas, et j’aime beaucoup à m’instruire.
Ma tante Constance seule ne me tutoyait pas. Très spirituelle, très
moqueuse, avec un sourire des yeux et des lèvres qui était plein de
malice, elle feignait moqueusement et gentiment d’avoir un grand respect
pour ma très jeune personne. En revanche, moi je la tutoyais seule, et
cela nous amusait beaucoup toutes deux.
«Vous êtes, je le confesse, une grande demoiselle comme il y en a peu»,
me dit ma tante Constance en posant brusquement sa faucille à côté
d’elle.
Marguerite arrivait, nous faisant signe qu’il y avait assez de trèfle
coupé. Mes tantes se glissèrent sans se lever au pied d’un arbre; je fis
comme elles et lorsque nous fûmes assises, à l’ombre, l’une près de
l’autre, je répondis à ma tante Constance sur le ton qu’elle venait de
prendre:
«En effet, je suis une grande demoiselle comme il y en a peu et ce n’est
pas fini. Je te jure, ma grande tante, que je ne m’arrêterai pas en si
beau chemin.
--Qu’entends-tu par là? me demanda ma tante Sophie.
--Vous comprenez bien, répondis-je d’un air mystérieux et sérieusement
grave, trouvant que je devais initier mes très chères grandes tantes à
mes plus secrètes pensées, qu’elles en étaient dignes, que je pouvais
leur redire les paroles que ma grand-mère ne cessait de me répéter, vous
comprenez bien que je ne vivrai pas toute ma vie à Chauny, que j’irai à
Paris et que je deviendrai quelqu’un qui ne sera pas comme tout le
monde.
--Tu deviendras une femme célèbre, quoi? répartit ma tante Sophie.
--Dans combien de temps, demanda ma tante Constance, comptez-vous
parvenir à illustrer votre famille?
--Dans quarante ans.»
Ma tante Constance et ma tante Anastasie rirent de bon cœur de cette
réponse.
Marguerite, plantée près de sa petite charrette, m’écoutait bouche bée.
«Ça pourrait tout de même bien être possible, dit-elle.
--Eh bien! moi, Juliette, je te promets de vivre pour voir cela, ajouta
solennellement et sérieusement ma tante Sophie[2].»
[2] Mes trois tantes vécurent chacune jusqu’à plus de quatre-vingts
ans. La plus jeune, Anastasie, me disait dans sa dernière maladie:
«Ma nièce, ne me défendez pas contre la mort, je vous en prie, votre
temps me déplaît.»
* * * * *
Je passai deux grands mois à Chivres. J’appris tout ce qu’on peut
apprendre sur les soins à donner aux animaux avec Marguerite et avec ma
tante Constance, tous ceux à donner aux fruits avec ma tante Anastasie,
et j’appris encore avec elle à faire de très belles fleurs
artificielles.
Mais l’une des meilleures joies de ma journée était l’heure de leçon
parlée que me donnait ma tante Sophie dans sa chambre.
Je m’asseyais dans un joli fauteuil peint en blanc et recouvert de
fraîche étoffe verte et rose. Ma tante Sophie était brodeuse,
tapissière, peintre, menuisier, serrurier, etc. et c’est elle qui avait
peint et recouvert ses fauteuils après en avoir brodé l’étoffe. Elle
s’asseyait elle-même dans un fauteuil semblable au mien après avoir ôté
sa marmotte et m’avoir ôté la mienne; nous causions devant la jolie
table couverte de livres et de papiers, et ce fut moi bien vite qui
composai les jolis bouquets de fleurs des champs.
Ma tante Sophie me mettait un crayon à la main en face d’une grande
feuille de papier. Tous les quarts d’heure environ, c’est-à-dire quatre
ou cinq fois durant la leçon elle me disait:
«Résume en quelques mots ce que tu viens d’entendre.»
C’est à ma tante Sophie que je dois ma tendance à résumer, à simplifier,
à caser dans ma mémoire un bagage aminci.
Ma tante Sophie me parlait, elle aussi, de la nature païenne que pénètre
partout le divin. Elle me lisait une courte phrase en latin, m’en
répétait plusieurs fois les mots, me les faisait dire mécaniquement,
puis me les expliquait un à un en les faisant vivre par des
interprétations diverses, avec une poésie qui m’enchantait. Je voyais
tout ce dont elle me parlait.
«Juliette, me disait ma tante Sophie, regardons ce qu’on voit dans les
choses et cherchons ce qu’on n’y voit pas.
--Oh! ma tante, cherchons surtout ce qu’on n’y voit pas. Ce qu’on voit,
je le verrai maintenant toute seule, même loin de vous.»
Ma tante Sophie me prouvait qu’il y a partout de la vie, même dans ce
qu’on appelle les objets inanimés. Pour elle chaque chose avait sa voix
ou sa résonance, dans un bruit qui lui est particulier. Elle m’apprit à
reconnaître, les yeux fermés, le bruit des bois et des métaux. Elle
posait des billes de toutes matières, moitié rondes et moitié plates,
sur une plaque de cristal et jouait avec un petit marteau des airs
étranges.
--Si les choses parlent, les fleurs nous regardent, ajoutait-elle;
toutes ont des figures qui expriment quelque chose et la plupart ont des
parfums qui pénètrent notre enveloppe corporelle jusqu’à l’âme. Nos
compréhensions de ce qui est en nous l’essence peuvent être facilitées
beaucoup par ce qui est le parfum dans la fleur. Dans quelques années je
t’expliquerai cela.»
Ah! l’heure féerique, l’heure inoubliable que je passai chaque matin
chez ma tante.
Un jour que je lui parlais du vent, elle me dit: «Je ne l’aime pas.
--Pourquoi?
--Parce que sa voix est faite des bruits qu’il emprunte et qu’il
recueille. Le vent m’ennuie, m’attriste ou m’endort comme ces écrivains
qui empruntent aux autres, qui recueillent les idées chez les autres.»
Je sens que je redis mal ce que me disait ma tante et de façon moins
originale et moins claire qu’elle. J’avais à peine huit ans et cependant
je la comprenais. Il fallait qu’elle fût bien moins confuse que je ne le
suis. Avec ma tante Sophie, je vivais dans le rêve et dans l’action à la
fois. Tous les actes que j’accomplissais à côté d’elle avaient une
signification plus complète. En arrosant une plante je la soignais et je
la guérissais des maux desséchants de la soif; en coupant de l’herbe
avec ma faucille je recevais un présent de la terre et devais lui
exprimer ma gratitude; en cueillant un fruit mûr j’obligeais l’arbre
alourdi; lui se penchait pour me l’offrir exquis, le retenait pour ne
pas le laisser tomber. En détruisant les bêtes mauvaises, je croyais
remplir la mission d’Hercule en personne et entendre le bruissement
bienveillant et approbateur de tout ce qui m’entourait.
Quand je chantais à deux voix avec Roussot, c’était bien un entretien
musical que nous avions.
Je ne voulais plus rester à la maison. Même les petites et les grosses
gouttes de pluie m’appelaient au dehors.
Depuis ma maladie, il se passait en ma jeune cervelle un phénomène
étonnant. Il me semblait que je venais de naître ou de renaître. Les
derniers vestiges des enseignements de ma grand-mère, qui détestait la
nature, la trouvait brutale et trompeuse, déjà très entamés par mon
père, avaient si bien disparu de mon entendement que je ne pouvais
croire qu’ils eussent pu y entrer.
Ma grand-mère ne croyait sur terre qu’aux biens de l’amour. La passion
d’aimer disait-elle, nous rapproche seule des vérités surhumaines. Tout
ce qui s’observe, se prouve, se pèse, vient de ce qui est lourd et
matériel et par conséquent ne peut s’amasser dans notre âme, ce sont des
connaissances qui, comme des fardeaux qu’on ne peut porter en voyage,
doivent être laissés au détour des chemins qui nous mènent à l’au-delà.
Ma grand-mère m’apparaissait maintenant bien incarnée dans le mot que
tous répétaient sur elle: elle est romanesque. Je l’aimais tout autant,
je lui apportais dans mon cœur le tribut d’affection que je lui devais
et qu’elle méritait, mais l’esprit de mon père, celui de ma tante
Sophie, m’inspiraient plus de curiosité, avaient pour moi bien plus
d’attrait. J’adorais la nature avec ma tante Sophie et le passé de cette
nature fixé dans les grecs et dans un poète latin. Avec mon père je
souffrais du malheur des hommes, de celui des pauvres gens, des
déshérités de la vie.
«Tante Sophie, lui demandais-je, pourquoi est-ce que tout le divin que
vous me montrez dans la nature me cache le bon Dieu si grand et si loin
que me fait adorer ma grand-mère? pourquoi est-ce que les «tourments des
âmes incomprises»--c’était un mot de ma grand-mère--ne m’occupent plus,
et que le sort des misérables m’occupe davantage.
--C’est justement parce que Dieu est si grand et si loin que tu es trop
petite pour le comprendre, me répondait ma tante Sophie. Quand tu auras
mon âge--elle avait quarante-six ans et ma grand-mère un peu plus de
quarante-huit,--toutes choses se caseront en ta compréhension, surtout
si les bases de ce que tu sais sont bâties sur le sol. Il faut toucher
du pied ce sur quoi on marche, M. de la Palice l’a certainement pensé
avant moi. On doit commencer par avoir la passion de tout ce qui vit
pendant qu’on vit. Ton père aime les hommes et les veut plus heureux
parce qu’il est avant tout humain. Moi je suis un être de nature, je vis
en elle et pour elle.»
J’avais commencé un petit cahier à Blérancourt où j’écrivais le résumé
de mes «conversations» avec mon père. Ma tante Constance, l’ayant
découvert au fond de l’une de mes poches, ne cessait de me plaisanter
sur la profondeur de mes réflexions. Je la laissai se moquer, mais en
possession de mes «notes de Blérancourt» j’y ajoutai mes «notes de
Chivres» et les hautes pensées échangées entre moi et ma tante Sophie.
J’ai gardé ce petit cahier, d’une écriture serrée, lisible pour moi
seule, jusqu’à mon arrivée à Paris. A ce moment, il s’est égaré à mon
grand regret, mais aucun sens de ce qui y avait été écrit n’est sorti de
ma mémoire.
* * * * *
Marguerite fut chargée de me faire connaître les environs de Chivres. On
m’habilla avec mes belles robes, et durant huit jours, la moisson
terminée, assise sur mon ami Roussot, je parcourus la ravissante vallée
qu’arrose la rivière de l’Aisne. Je vis tout le pays entre Soissons et
Chivres et autour de Chivres.
Marguerite me conduisit aux Dolmens dont ma tante Sophie me conta
l’histoire et la légende. Le soir de ma visite aux Dolmens, je refusai
de remettre mes habits de paysanne et parus à table dans une robe
blanche avec une couronne de guis, mêlés à des feuilles de chêne, «en
druidesse de mes Gaulois».
Ma grand-mère et mon père ne m’écrivaient pas pour ne pas me fatiguer.
S’ils avaient su que ma tante Sophie me donnait des leçons de latin et
de «choses» au-dessus de mon âge, ils eussent été désolés de s’être
séparés de moi pour un temps si long et sans profit, eussent-ils cru,
pour ma santé.
Or, je me portais à merveille parce que je travaillais aux champs durant
de longues heures, que je me couchais et me levais tôt, que j’avais une
grande chambre à moi dans laquelle on laissait loin de mon lit, derrière
un grand paravent, une fenêtre ouverte toute la nuit, tandis qu’à Chauny
je couchais dans la chambre de ma grand-mère, qui lisait dans son lit, à
la lumière d’une grosse lampe, que souvent elle oubliait d’éteindre et
qui, finalement, nous enfumait.
J’avais repris toutes mes forces; ma fièvre de croissance ne laissait en
moi nulle trace, si ce n’est plusieurs centimètres ajoutés à ma taille.
On me donnait dix ans au moins, ce qui me causait un grand plaisir.
J’étais absolument heureuse. Le succès de ma mission ajoutait à ma joie
ceci: que, chargée de plaire à mes tantes c’étaient elles qui m’avaient
plu.
Mon esprit travaillait auprès de mes bien-aimées parentes, plus qu’à
aucun moment de ma vie en ce sens que j’interrogeais sur toutes choses,
que je réfléchissais sur toutes les raisons qu’on me donnait, sur
chacune des réponses qu’on me faisait. Quelles vacances bénies et même
quel repos!
Ah! si ma grand-mère et mon père avaient pu vivre à Chivres avec mes
tantes, avec ma grand-grand-mère, avec Marguerite, sans oublier Roussot,
la vache et le veau, etc., etc., mon bonheur eût été complet.
Certes, j’aimais mon grand-père, la beauté de ma mère effaçait en moi,
quand je l’admirais, la trace de ses gronderies injustes et des
tristesses que j’avais de la voir sans cesse chagriner mon père et ma
grand-mère, mais il me semblait que ma mère et mon grand-père pourraient
fort bien vivre ensemble à Chauny, qu’ils ne seraient pas malheureux,
tandis que mes quatre tantes, ma grand-grand-mère, Marguerite, mon père,
ma grand-mère et moi, vivant à Chivres, nous serions parfaitement
heureux.
Mais l’époque du départ s’approchait. Il ne me restait plus que quelques
jours. Mon grand-père avait écrit (ma grand-mère n’étant pas encore
réconciliée avec ses sœurs), qu’il viendrait me prendre le lundi suivant
à l’endroit où il m’avait laissée à Marguerite. Nous étions le vendredi.
Ni mes tantes ni moi nous ne songeâmes à faire prolonger le séjour. Nous
sentions que c’eût été compromettre mes retours.
A cette époque, une année me paraissait un siècle. Mes tantes, avec leur
douce philosophie et leur humeur toujours égale me disaient que juillet
et août reviendraient bien vite et que maintenant qu’elles me
connaissaient elles allaient au moins pouvoir penser à moi, parler de
moi.
«Vous nous quitterez peut-être avec plus de chagrin que nous ne vous
quitterons, Juliette, me répétait ma tante Constance la moqueuse, quand
je gémissais sur notre séparation, mais certainement vous oublierez plus
vite les charmes de notre présence que nous n’oublierons ceux de la
vôtre.
--Tu es une méchante, répondais-je. Tu sais bien que c’est le contraire.
Est-ce que j’ai cessé de penser à papa et à ma grand-mère et de les
désirer auprès de moi? Peut-être même vous en ai-je trop parlé; eh bien,
c’est ainsi que je parlerai de vous.»
Il y eut des larmes au départ et ma tante Constance ne fut pas celle qui
se désola le moins; mais je ne songeais guère à le lui faire remarquer.
Ma tante Sophie m’avait préparé de courts devoirs auxquels elle me fit
promettre de consacrer un quart d’heure bien employé tous les jours. Il
fallait que j’eusse appris chaque dimanche sept mots nouveaux de latin
sans avoir oublié un seul des autres. Je devais revenir à Chivres
sachant 250 mots de latin que je me serais exercée à agencer en
m’amusant, tous les premiers mots que ma tante Sophie me donnait à
retenir étant des mots usuels.
Mon père me dit, un jour que je lui montrais les devoirs préparés pour
moi par ma tante Sophie:
«Mais c’est une trouvaille! tes sept mots réunis ont une signification
générale, ils forment une minuscule histoire et chacun est nécessaire à
la vie journalière.»
Adieu, adieu, mes tantes chéries! Et je leur envoyais des baisers
jusqu’au bout de la rue, car, chose dont tout Chivres parla, mes trois
tantes et ma grand-mère vinrent en dehors de la grand’porte pour me
suivre des yeux jusqu’au bout du village.
Marguerite pleurait, se mouchait; Roussot certainement comprenait, car
il poussait une sorte de gémissement et marchait la tête basse.
Je fis de longs discours à Marguerite pour la consoler, mais je n’y
parvins pas.
«Qu’est-ce que vous voulez, mamzelle Juliette, vous partez, je ne vois
que ça. Il n’y a qu’une chose qui me fera attendre avec un moins gros
chagrin les mois d’été qui vous ramèneront, c’est que je travaillerai et
j’économiserai encore plus maintenant que les demoiselles ont dit que
l’argent était pour vous.»
Je retrouvai toute ma popularité à l’entrée du village de Marguerite. La
marmaille au complet m’attendait.
Hélas! Je n’avais plus de boules de sucre. Mais si! J’en avais encore,
mon adorable grand-père ayant songé à m’en apporter un énorme paquet. Sa
joie de me revoir en si belle santé émut Marguerite. Je remerciai la
chère fille de ses soins, la priai d’assurer mes tantes de toute ma
reconnaissance avec tant de chaleur, qu’elle finit par dire:
«Peut-être bien tout de même que vous nous aimez aussi bien que nous
vous aimons.»
Et elle ajouta, parlant à mon grand-père: «Vous allez nous la bien
soigner.»
Du ton dont Marguerite prononça ces paroles on eût dit en vérité que
c’était elle et mes tantes qui me donnaient à mon grand-père et non lui
qui me reprenait.
Après avoir goûté chez la mère de Marguerite, j’embrassai vingt fois la
brave servante, j’embrassai Roussot qui, je le crus, poussa un
gémissement plus douloureux sous mon étreinte, et je montai dans la
voiture de mon grand-père.
Tant que cela fut possible, je me retournai. Marguerite agitait les
bras, les enfants criaient: «Bon retour!» et Roussot, à pleine voix, ne
cessait de braire.
* * * * *
«Eh bien, me demanda mon grand-père, vraiment tout a bien été, tu as
conquis tes tantes, ta bisaïeule? Elles t’adorent, voyons, dis-le: elles
t’adorent!
--Grand-père, elles m’adorent, ni plus ni moins. Mais moi, je les
chéris; tu n’as pas idée comme elles sont gentilles, amusantes, pas
solennelles du tout, et bonnes et tendres.
--Mais est-ce qu’elles ont eu vraiment conscience de la merveille de
nièce qu’on leur a offerte?»
Je ne bronchai pas, habituée dès mon plus jeune âge aux compliments, si
énormes qu’ils fussent. Aussi répliquai-je simplement:
«Oui grand-père, elles ont trouvé ta petite-fille une merveille.
--Tu nous raconteras tout cela par le menu. Nous voulons tout savoir, ta
grand-mère et moi, heure par heure, jour par jour, mot par mot, tout,
tout, entends-tu, même ce que tu as pensé.
--Et rêvé, ajoutai-je. Quel travail de mémoire il va me falloir faire.
--Nous nous sommes tellement ennuyés que tu nous dois bien cela. Ton
père est venu chaque semaine pour parler de toi avec ta grand-mère.
--Et chaque fois, est-ce qu’il y a eu un «drame de famille»?
--Certainement, mais qui finissait toujours bien, parce qu’au départ de
ton père, soit moi, soit ta grand-mère, nous avions pris l’habitude de
dire invariablement: «Non, ce que nous l’aimons, cette bonne femme pour
nous disputer ainsi à cause d’elle.» Et nous riions en nous séparant.
--Il faudra, dis-je avec une gravité qui fit prendre à mon grand-père un
air d’insolente moquerie, que je m’occupe sérieusement de mettre
d’accord les idées de mon père et de ma grand-mère sur moi.
--Et allons donc! répartit mon grand-père avec un geste qui lui fit
lâcher la bride.»
Lorsqu’il l’eut rattrapée, je me fâchai.
«Qui est-ce qui a réconcilié mes tantes et ma grand-mère s’il vous
plaît, est-ce moi?
--Pardon, excuse mon empereur, répliqua mon grand-père, en faisant
claquer son fouet. J’oubliais que nous sommes tous de simples
conscrits.»
Et la pluie des mots drôles commença. Je fus prise de la belle gaieté
que mon grand-père provoquait toujours par la sienne, car il riait de si
bon cœur, si sincèrement, de ce qu’il disait qu’on ne pouvait résister à
l’entraînement d’en rire avec lui.
Mon père et ma mère étaient venus de Blérancourt pour m’embrasser le
soir même de mon retour; mon père et ma grand-mère se récriaient avec
joie sur mon visage et mes mains noircis par le soleil, heureux de me
voir grossie, très grandie, fortifiée.
Sans doute ma mère était contente mais un peu grognon. Je compris par là
qu’il fallait atténuer devant elle le succès de ma mission. Je me gardai
bien de répéter la phrase de Marguerite: «Maintenant je travaillerai et
j’économiserai encore avec plus de courage puisque les demoiselles ont
dit que l’argent était pour vous.» J’étais payée pour savoir qu’il
fallait exclure des conversations avec ma mère les questions d’argent ou
d’héritage. La phrase ne m’avait d’ailleurs touchée que parce qu’elle
affirmait l’amour et le dévouement de Marguerite pour moi.
Comme il faisait un très beau clair de lune et que le temps était sec
depuis longtemps, mon père et ma mère, ne craignant pas le brouillard
dans la prairie de Manicamp et arrivés avant moi, dînèrent seulement, et
repartirent le soir même.
J’avais à table beaucoup amusé mes parents par mes récits sur ma
transformation en paysanne le lendemain de mon arrivée, sur les travaux
des champs faits par mes tantes, qu’on croyait restées très citadines,
car à Chauny on les nommait: les précieuses.
«Elles étaient même chipies, dit ma grand-mère, refusant de s’intéresser
au ménage, lisant, brodant, trônant au salon et se chamaillant sans
cesse entre elles.
--J’eus alors une phrase malheureuse qui faillit provoquer l’éternel
«drame».
--Eh bien, dis-je, à la bonne heure, elles ont su joliment se corriger
de toutes façons. Elles mettent la main à tout, et, durant deux mois je
n’ai pas entendu une seule dispute, vu une seule brouille; cela me
changeait.
--Tu es aimable pour nous, répliqua ma mère d’un ton pointu.
--Si c’est toi qui as fait ce miracle tu pourras le recommencer ici, dit
ma grand-mère qui n’avait pas envie de se fâcher.
--Comment, Juliette, peux-tu avoir l’audace exorbitante, scandaleuse,
épouvantable, criminelle, d’oser insinuer que dans ta famille de Chauny,
dans celle de Blérancourt, tu as jamais entendu une seule dispute, vu
une seule brouille? En vérité, morveuse, ta santé n’est qu’apparente, tu
es restée malade, va te coucher, mon enfant, va te coucher.»
Il fallait entendre mon grand-père débiter ces choses avec sa voix de
fausset et son grasseyement. Il était sérieux, solennel, et d’un comique
irrésistible.
«J’ai tort, j’ai tort, cent fois tort, monsieur mon grand-père,
répliquai-je, j’en demande humblement pardon, je me repends, je
m’aplatis.»
Et j’imitai le ton, le grasseyement de mon grand-père avec une
perfection qui déridait ma mère elle-même.
Après le départ de mes parents, ma grand-mère, au lieu de m’interroger,
de me fatiguer comme je m’y attendais, me dit:
«Va te reposer ma chérie, Arthémise te couchera pendant que nous ferons
notre partie d’impériale. Demain, après-demain, tu nous conteras tout ce
que tu as dit, tout ce que tu as fait, tout ce que tu as vu.»
Et en effet, durant des jours et des jours je parlai de Chivres. Ma
grand-mère s’étonna que j’aie pu m’amuser où elle se serait «ennuyée à
périr».
Je fus, durant le mois de vacances qui me restait, bien plus souvent
dans notre grand jardin qu’au salon à lire des histoires avec ma
grand-mère.
Il venait un jardinier trois fois par semaine, qui faisait ce qu’il
voulait, guidé par Arthémise. Je pris part à toutes les récoltes. Ce fut
à moi, désormais, qu’il obéit. J’ordonnai des semailles d’automne, je me
mis à lire des livres me renseignant sur la culture des légumes, la
conservation des fruits. Il y en avait d’admirables dans le jardin.
J’organisai un fruitier dans une chambre inoccupée, où je fis poser des
planches par un menuisier; ma grand-mère ne s’intéressant guère à ces
choses, elle me laissa faire avec le jardinier et avec Arthémise; on
mangea à la maison tout l’hiver des fruits à point, et mes
grands-parents m’en félicitèrent au moins deux fois le jour.
Ce fut un grand supplice pour moi de n’avoir plus ma chambre, de
partager celle de ma grand-mère. Je rangeai bien un peu cette dernière,
la nettoyai, mais ma grand-mère dérangeait à mesure. Elle ignorait
totalement l’élégance du cadre, elle qui était si coquette pour le
portrait, c’est-à-dire pour la personne.
Lorsqu’il pleuvait et que j’étais retenue à la maison par le mauvais
temps, je m’efforçais d’y introduire un peu d’ordre. Certains tiroirs et
certaines armoires mis à sac par moi se trouvèrent finalement rangés
comme ils ne l’avaient jamais été. Aux ordures les fouillis! aux pauvres
ce qui ne pouvait plus servir! Mon grand-père, ma grand-mère, ne
s’opposaient à rien, convaincus que les travaux de Chivres m’avaient
fait grand bien et qu’à la condition de me laisser me créer à moi-même
un champ d’activité physique, on pourrait d’autant mieux et avec un
danger presque nul me faire travailler de la tête.
La maison de mes grands-parents changea d’aspect en quinze jours. Les
courants d’air qui n’avaient jamais balayé les appartements calfeutrés
entrèrent en maîtres, cassant même quelques vitres. Arthémise et moi
nous frottions, nous lavions, nous battions tout de bas en haut et de
haut en bas. Je découvris dans le grenier, quelque peu souillés par nos
chers pigeons, de vieux vases, des porcelaines, que je mis en belle
place avec des fleurs joliment groupées dedans.
Ma grand-mère finit par prendre goût à l’embellissement de cet intérieur
qu’elle ne quittait pas. Elle nous aidait, non à nettoyer, car elle
tenait trop à garder intactes ses belles mains, mais à arranger.
Elle m’ouvrit une armoire du premier étage où étaient entassées de
belles robes des grand-mères. J’en fis des tapis de tables, des dessus
de commodes, auxquels ma grand-mère ajouta de la broderie.
Mon grand-père jouissait fort de ce luxe. La maison lui plut davantage.
Il m’aida de sa petite influence à obtenir de ma grand-mère pour moi une
chambre au premier étage à côté de celle d’Arthémise. On fit percer une
porte entre nos deux chambres.
Je choisis les meubles que je voulais et dont le grenier était plein. Je
volai à mon grand-père une jolie chiffonnière Louis XV, dans laquelle il
avait permis jusque là que je range mes poupées et leurs toilettes. Je
copiai le mieux que je pus la chambre de ma tante Sophie.
J’avais trouvé une grande table sur laquelle je rangeai et j’étalai mes
livres de classe, mes papiers, et ma grand-mère quitta plus d’une fois
son cher salon pour venir broder dans ma chambre en me faisant
travailler.
Quelquefois je la renvoyai:
«Grand-mère, j’ai besoin de me recueillir.»
Elle riait de cela et souvent, elle prenait plaisir à me tyranniser en
restant; parfois aussi elle s’en allait, pensant que, pour une enfant,
songer creux c’était encore songer, et que la grande affaire devait
être, pour mon père et pour elle, ainsi qu’ils en étaient convenus
durant mon absence, de me créer, même en contradiction avec leurs
propres idées, une personnalité.
A part ces rares besoins de «recueillement» j’étais si active et si
joueuse que ma grand-mère ne s’inquiétait pas de me voir un peu d’amour
de la solitude.
On eut d’ailleurs plus tard l’explication de mes rêvasseries quand je
devins poète.
C’est ainsi que mon double caractère s’ébaucha. Je suis restée très
vivante au milieu des autres et très avide d’isolement.
Ce que j’avais dit à mon grand-père et qui l’avait fait tant rire, que
j’essaierais de mettre d’accord les idées de mon grand-père et de ma
grand-mère sur moi, je l’essayai sérieusement. Je me croyais née pour la
conciliation. Je parlai de ma grand-mère à mon père, de mon père plus
souvent encore à ma grand-mère, en ayant des occasions plus nombreuses.
Je cherchai tout ce qui pouvait les rendre plus indulgents l’un pour
l’autre, les faire s’aimer davantage et je vis combien un mot dit à
propos, bien semé dans un terrain bien préparé, peut faire germer de
belles moissons.
Je me mis résolument en travers des brouilles de mon grand-père et de ma
grand-mère. Je n’admis plus les _on_. Je poursuivis les dits _on_ de mes
moqueries ou de mes blâmes. Je forçai aux explications sur l’heure mes
bien-aimés grands-parents et je chassai les humeurs noires. J’expliquai
séance tenante ce qui causait la mésentente ou la rancune. Je plaidais
la double cause et la gagnais:
«N’est-ce pas, grand-mère, tu n’as pas voulu dire cela? grand-père, tu
as mal compris? Ce n’est pas bien d’avoir supposé une si méchante
intention! Avoue que tu as tort. Tu sais très bien que...» Avec un léger
bagage de phrases interrogatives ou affirmatives, s’entrecroisant, se
répétant, se superposant, très vite, en un clin d’œil, avec ma
tendresse, mes prières, la brouille se dissipant, nous escamotions tous
trois quelques jours de tristesse.
Quand j’avais fait fuir les gros nuages, il me semblait que le ciel
était à tout jamais purifié.
On devine l’importance que je me croyais, comment je m’encourageais dans
mes pacifications. Je réfléchissais avec une profondeur très plaisante
assurément, mais qui m’apprenait à étudier le caractère des miens avec
bienveillance, pour trouver d’heureux arguments à faire valoir. Je
recueillais certaines paroles prononcées en l’absence les uns des autres
et j’avais remarqué que quand je pouvais ajouter à mon désir de
convaincre: «Ainsi un jour il ou elle m’a dit...» c’était triomphant. Au
besoin j’embellissais un peu, selon la circonstance, mais comment
aurait-on pu m’en vouloir, quand le sentiment qui dictait ma légère
exagération, était si louable?
J’appris qu’on peut être utile et bon à ceux qu’on aime, si jeune qu’on
soit. J’étais née avec tant de belle humeur, j’étais si heureuse d’un
rien, que j’aurais pu aisément devenir égoïste, mais le bonheur des
miens, leur calme, m’avaient dès l’enfance préoccupée, en raison de leur
tendance à se rendre malheureux, à agiter leur vie par des scènes
violentes. Je me formai au désir de me passionner pour la joie et la
paix des autres.
A neuf ans mon caractère était fixé, et je n’ai guère constaté de
modification essentielle depuis dans le rapport du moi des autres, avec
mon moi. Intéressée par mes proches d’abord, plus tard par les
personnalités de valeur avec lesquelles j’ai vécu, je n’ai développé ma
propre personnalité que pour qu’elle serve mon besoin de dévouement,
d’affection et d’admiration, pour qu’elle soit utile aux causes dont je
prends la défense, dont je me fais le soutien tant que je les crois
dignes d’être défendues et soutenues.
Au fond ma vraie nature eût été celle d’un apôtre prêchant la bonne
parole et réconciliant les hommes entre eux. A ma pension, j’étais bien
plus ardente aux récréations qu’aux classes, parce qu’alors je
m’occupais des autres pour les amuser, ou pour m’interposer dans les
disputes. Je détestais les clans fermés, je recherchais sans cesse des
alliées parmi celles qui s’écartaient de mon groupe. Je conduisais tout,
mais je n’étais jamais le chef. Lorsqu’il fallait qu’il y eût deux
camps, je me nommais chef d’état-major unique des deux commandants et je
caracolais de l’un à l’autre, les conseillant tour à tour.
J’aimais bien mieux guider que commander et, grâce à mes conseils, il
n’y avait jamais de vaincus, ni de troupe inférieure à l’autre. Aussi
après certaines récréations durant lesquelles j’avais pris beaucoup de
peine, quelle joie sans mélange éprouvais-je lorsque j’étais entourée de
petites amies me disant:
«Tu nous as bien amusées.»
Quand il pleuvait et que nous étions ramassées dans le coin d’un hangar
où nous ne pouvions nous ébattre, j’intéressais mes jeunes compagnes en
leur parlant de la politique. Je leur demandais le secret le plus «juré»
pour leur apprendre des choses dont on ne leur «avait jamais parlé dans
leurs familles». Elles étaient tout oreilles, lorsque je leur racontais
les histoires du roi Louis-Philippe, que mon père ne manquait jamais
l’occasion de narrer à ma grand-mère, pour la faire enrager.
A cette époque, on lisait si peu de journaux en province que les choses
du gouvernement faisaient bien rarement à table le sujet de conversation
des parents. Alors, moi j’étais la gazette, j’apprenais à mes petites
amies «ce qui se passait».
Chaque fois que je voyais mon père, il me glissait quelques coupures de
la _Démocratie Pacifique_, et vraiment je me tenais au courant, si bien
que les événements justifiaient souvent mes dires. Avec quelle gravité
on m’interrogeait sur «les nouvelles».
Nous nous disions que, quand nous serions grandes, nous nous occuperions
du gouvernement, que nous confesserions très haut nos opinions, que nous
exigerions de nos maris qu’ils s’intéressent à la politique.
Comme je dévorais indistinctement tous les livres qui me tombaient sous
la main, j’avais lu un volume sur la Fronde, qui m’avait passionnée,
parce que les femmes y jouaient un rôle principal. Je racontai ce livre
à mes «disciples» et bientôt j’eus la joie de les voir partager toutes
mes idées. Je leur persuadai sans grande peine que nous étions des
«Frondeuses»!
Quelle fierté d’avoir des idées à nous, de faire partie d’une société
«secrète», puisque nous ne devions rien révéler, à quiconque, des
opinions qui nous unissaient. Puis, qui sait? «les choses allaient si
mal», que peut-être la France, un jour, aurait besoin de nos
dévouements, de nos lumières. Et cette France, nous l’adorions. Il nous
semblait être les bâtons du dais qui couvrait la châsse sacrée de la
Patrie. C’était l’une de nous qui avait trouvé cette image très
applaudie.
Ces enfantillages dont on ne peut que sourire faisaient cependant de
nous de petites personnes très patriotes, prêtes, elles le croyaient du
moins, à donner leur vie pour la France. Nous n’apprenions plus notre
histoire de la même façon. Tout nous y intéressait. Nous parlions de
_notre_ France à telle ou telle époque. Nous discutions à l’infini sur
les conséquences d’un règne, d’un fait, d’une victoire ou d’une défaite.
Si un professeur nous eût observées, il eût trouvé certainement dans nos
causeries, souvent fort sottes, des éléments d’émulation pour faire
aimer à de jeunes élèves des études qui d’ordinaire les ennuient
mortellement.
Pourtant la Fronde finit par nous lasser; il fallait trouver autre
chose. Je promis de m’en occuper. Les vacances de Pâques approchaient.
Je devais les passer à Blérancourt.
* * * * *
Quand j’y fus, il se trouva qu’un des amis de mon père, fourriériste,
vint le visiter. J’entendis parler de Fourrier que je connaissais à
peine, de Victor Considérant et de la _Démocratie Pacifique_, avec
lesquels j’étais de longue date familiarisée.
L’ami de mon père lui exposa, voulant l’y intéresser, tout un plan de
phalanstère, et j’en retins juste ce qu’il me fallait pour moi, qui
devais diriger mes compagnes dans cette nouvelle occupation, pour nos
récréations et pour nos esprits avides de nouveautés.
Après le départ de son ami, mon père me renseigna autant que j’en eus
besoin, et je sus ce qu’était un phalanstère; mon père me dit, ce dont
je convins volontiers, qu’à neuf ans et demi j’étais encore incapable de
comprendre la profondeur des observations, des critiques sociales et des
éléments de réforme qu’il y avait dans Fourrier.
Mais il me parla de Toussenel, me charma par des récits tirés de
l’_Esprit des Bêtes_, un livre qui venait de paraître et qui passionnait
mon père. Nous eûmes de longues conversations sur mes pigeons, que
j’avais bien un peu étudiés mais dont je ne connaissais pas l’esprit,
les sentiments! Ah! les jolies révélations de mon père à l’aide de
Toussenel sur les abeilles, sur les fourmis. Dans nos promenades, quand
nous rencontrions une fourmilière, nous nous mettions à plat ventre, et
que de choses je vis et je compris alors des minuscules ouvrières, des
guerrières, des pondeuses. Ce que mon père ne pouvait pas souffrir,
c’était la reine chez les abeilles et chez les fourmis.
«C’en est ainsi, papa, disais-je et tu auras beau prêcher durant les
siècles des siècles, tu ne pourras pas changer le gouvernement des
abeilles ni celui des fourmis.»
C’étaient là des contes de fées que toutes ces histoires de bêtes; et
combien je les aimais, répétant sans cesse: «Encore! encore!»
Cependant mon père trouvait dans l’étude des abeilles et des fourmis,
malgré leur royalisme, des preuves de la beauté de ses propres
doctrines. Ramenant tout à sa préoccupation de me faire adorer la nature
et détester la société bourgeoise, il voulait me persuader que les
associations, que la communauté du travail et des biens comme les
pratiquaient les abeilles et les fourmis, étaient des sources de
perfectionnement plus généreuses que l’individualisme.
«D’ailleurs, me disait mon père, à notre époque le cercle qui enfermait
l’homme dans une situation moyenne depuis un siècle se tend et va se
briser.»
Cette formule quelque peu cabalistique était chère à mon père. Je la
répétais à tout propos. Moi aussi, je croyais entendre les crics-cracs
du cercle des «situations moyennes» et m’en réjouissais beaucoup.
Quand je rentrai à Chauny et que je parlai à ma grand-mère de Fourrier,
du phalanstère, de l’_Esprit des Bêtes_, de la royauté des abeilles et
des fourmis qui était à son appoint, mais de l’association du travail et
des biens qui étaient au nôtre, elle s’en gaussa de la belle façon.
«Il ne manquait plus que cela à ton père; le pauvre garçon! S’inspirer
des bêtes, recevoir des animaux des leçons d’organisation sociale, c’est
vraiment tenir à mettre les gens sensés en gaîté», disait ma grand-mère.
Et elle contait à mon grand-père, à mon ami Charles, avec son esprit
endiablé, les nouvelles théories sociales de Jean-Louis Lambert, les
développant, les mettant en actions, si drôlement que, malgré les
efforts que je faisais pour défendre les dites théories, j’étais prise
comme les autres d’un fou rire.
«Ma chérie, vois-tu, me dit un jour ma grand-mère, j’aime, moi, les
«situations moyennes» et je les trouve très bonnes à occuper. Je ne
tiens pas du tout à ce qu’elles fassent cric-crac puisque j’en ai une.
Le meilleur tour que j’ai à faire à ton père c’est de lui donner une
«situation moyenne» comme propriétaire. La maison qu’il habite et qu’il
aime beaucoup est à moi. Je parie qu’il l’aimera encore davantage si je
la lui donne. Nous verrons s’il songera alors à s’associer à son
jardinier pour l’occuper. Je ferai mon gendre propriétaire avant huit
jours et nous saurons bien après si, oui ou non, j’ai resserré d’un cran
en lui l’homme «des situations moyennes», le bourgeois.
Ma grand-mère fit comme elle le disait. Mon père se déclara enchanté du
gracieux don de sa belle-mère, mais il ne modifia pas pour cela un iota
dans ses idées.
Mon père, propriétaire, se déclara de plus belle et avec plus d’autorité
proudhonnien. Je savais qui était Proudhon parce que tous les Français,
même les plus jeunes, avaient entendu parler de la «Propriété c’est le
vol». Mon père disait qu’il comprenait le principe du droit et du
gouvernement comme Proudhon. La brochure de Proudhon adressée à Blanqui,
_Qu’est-ce que la propriété?_ ne quittait pas la table de travail de mon
père. Je l’avais parcourue en cachette sans comprendre, mais ma
prétention était d’avoir compris et j’en parlai, non pour l’approuver,
mais pour dire qu’après tout il y avait du vrai.
Comment mon père s’arrangeait-il entre Proudhon et Considérant, ce
dernier ayant défendu la propriété? je ne sais plus.
Il y eut de grandes discussions dans ma famille sur toutes les questions
soulevées à propos de l’association des bêtes et de la vie en commun;
mais mon père, plein de reconnaissance pour le généreux don de ma
grand-mère, eût parlé avec quelque difficulté de l’égoïsme bourgeois;
aussi nous laissait-il plaisanter ses théories de socialisme animal et
son esprit des bêtes, comme disait ma grand-mère.
Mais mon grand-père abhorrait tellement les idées «subversives» qu’il
tolérait difficilement qu’on parlât de Proudhon, même sur un ton de
plaisanterie.
«Les paroles révolutionnaires sont pure gangrène, répétait-il; elles se
propagent dans le corps social et obligent un beau jour à couper un
membre de ce corps. Qui me rendra mon Empereur pour faire taire une
bonne fois tous ces réformateurs-agitateurs; oh! oui, les faire taire!
car ils disent pire encore qu’ils ne font.
--Mon cher beau-père, lui répondit son gendre, il faut dire beaucoup
plus qu’on ne peut faire, car l’action suit lentement les paroles. Les
éléments de résistance au progrès sont toujours assez puissants pour
l’enrayer au moins à moitié. C’est comme pour les deux cent mille têtes
que demandait Marat, ajoutant: «On en rabat toujours assez.»
Il n’y eut qu’un cri de nous tous.
«Ah! l’horreur!»
* * * * *
Le Phalanstère, l’Esprit des Bêtes, eurent un grand succès à ma pension,
et je laisse à penser ce qu’étaient nos essais de réforme sociale; mais
notre amour des animaux s’accrut et les observations de plusieurs
d’entre nous furent parfois intéressantes.
L’été revint et, avec les mois de juillet et d’août, mon retour à
Chivres.
Dire la joie de Marguerite en me revoyant, dire celle de Roussot à qui
on n’avait cessé de me rappeler par quelque chant analogue au mien, dire
l’accueil de la vieille mère de Marguerite, celui des enfants du village
grandis de toute la longueur d’une année, serait impossible.
Cette fois mon grand-père me quitta sans tristesse, rassuré sur
l’accueil qui me serait fait.
La route me parut bien moins longue. J’étais ravie de retrouver mes
chères tantes, elles heureuses de me revoir. Elles déclarèrent que
j’avais maintenant l’air d’une jeune fille, ce qui me flatta
extrêmement. Ah! par exemple on ne me félicita guère pour mes idées
réformatrices dans le sens des mœurs et de l’Esprit des Bêtes, ni de ma
Fronde qui avait dû m’empêcher de travailler sérieusement, ni de la
formule paternelle des «situations moyennes» qui font: cric, crac.
Ce furent des explosions d’indignation contre mon père qui «gâtait ma
cervelle avec de telles insanités».
Ma tante Constance se moqua de moi avec tant de drôlerie--elle
ressemblait beaucoup, par l’esprit, à ma grand-mère--que je mis bas les
armes devant elle. Les abeilles, les fourmis, l’esprit des Bêtes,
introduits à tout bout de phrase dans la conversation, fournirent à ma
goguenarde grande tante des effets si comiques; les idées de mon père,
soutenues par moi furent à tel point houspillées que je les abandonnai.
Quant à ma tante Sophie, que je prenais à part et que je m’efforçais de
convaincre de la nécessité des réformes, elle me fit une même réponse
sous plusieurs formes.
«Je ne suis pas de ce temps, je le trouve extravagant. Tout ce qui
arrive vient de ceci: que les gens ne pensent plus qu’à se ruer sur les
villes où ils développent la misère. Crois-moi, ma petite nièce, le
bonheur, la paix, la vraie richesse ne se trouvent qu’aux champs.
Mes idées «subversives» furent rangées avec mes robes de ville, et
déclarées bonnes seulement pour Chauny. Marguerite elle-même me dit un
jour:
«Les idées que vous avez, mam’zelle Juliette, tournent la tête aux
pauvres gens. On en parle dans les villages. Les journaliers disent que
leur ami M. Proudhon prétend comme ça que les bourgeois ont volé la
propriété aux nobles et que c’est aux petites gens de la voler
maintenant aux bourgeois. C’est une pitié d’entendre ces choses; celui
qui travaille doit travailler et croire qu’il n’y a que le bon Dieu qui
pourra lui faire des rentes là-haut.»
Je savais mes deux cent cinquante mots de latin et les savais bien.
J’avais mis mon amour-propre à comprendre et à retenir les leçons de ma
tante Sophie, ce qui me fit croire que j’allais en peu de temps lire le
latin. C’est ce que voulait mon cher professeur. Je fus prise d’un bel
enthousiasme et mes progrès devinrent réels.
Durant nos travaux des champs qui recommencèrent monotones et occupants,
ma tante Sophie me nommait toutes choses en latin. Quand je trouvais une
analogie entre le patois picard, que j’avais pris l’habitude de parler
avec ma bonne Arthémise, et le latin, cela m’amusait à tel point que ma
tante Sophie fit venir par l’un de nos parents, Raincourt de
Saint-Quentin, un almanach picard, celui du Laboureur. Elle se livra
alors à un travail de bénédictin pour ajouter à mon bagage tous les mots
latins qui se trouvaient dans le patois. L’almanach du Laboureur,
parlant des travaux des champs, m’aida à franchir une étape nouvelle
dans la compréhension des _Bucoliques_.
La merveilleuse aptitude de ma tante Sophie pour enseigner lui faisait
tirer parti de tout, et c’était vraiment d’elle qu’on pouvait dire
qu’elle instruisait en amusant.
Il y eut une seule chose nouvelle dans notre vie. Ma tante Constance
très anémiée ayant besoin de douches froides, le médecin lui ordonna
d’aller les prendre à côté de la roue du moulin. Les bains froids
étaient pour moi excellents et je me plongeais chaque jour dans le joli
lavoir du clos, ce qui fit que ma tante Constance m’emmena tous les
soirs avec elle. Aussi gaie et aussi enfant que moi, nous nous amusions
tellement que nous rions à en pleurer. L’heure du bain, au moulin,
devenant une partie folle, ma tante Anastasie, séduite par mes récits,
nous accompagna une fois, deux fois et ne nous quitta plus. Bientôt la
meunière fut des nôtres; puis Marguerite. Ma tante Sophie seule résista.
Elle n’était pas sortie de la maison et du clos depuis vingt ans. Ma
grand-grand-mère bougeant à peine de son fauteuil, il n’y avait pas à
songer à l’amener, et il fallait, en tout cas, qu’elle fût gardée par
l’une de ses filles.
Il ne restait plus que Roussot à inviter, ce que je fis par un discours
bien senti, entremêlé de chants à l’heure de son pain quotidien, après
l’un de nos déjeuners.
Au milieu de nos rires, Roussot répondit, sinon à mon discours, du moins
à mon chant, et nous conclûmes qu’il avait accepté.
Le soir, Marguerite le tira par la bride dans la petite rivière. J’étais
montée dessus. J’allais prendre ma douche à âne; mais le bain le mit en
une telle gaieté qu’il me jeta à l’eau irrespectueusement. Il osa même
ruer et nous éclaboussa de telle sorte que nous ne voyions plus clair
pour nous débarrasser de lui.
Nous avons ri ce jour-là plus encore que les autres jours, mais sans
toutefois songer à recommencer le lendemain l’expérience du bain en
commun avec Roussot, vraiment par trop sans gêne.
Ces deux mois me parurent deux semaines. Jamais jusque-là je n’avais eu
conscience de la rapidité avec laquelle pouvait se passer le temps.
Mais mon séjour annuel à Chivres m’était si doux, il devenait une telle
joie dans ma vie, que je me serais crue coupable de m’attrister sur son
peu de durée.
* * * * *
Était-ce l’influence de ma tante Sophie, mon contact avec la nature, ma
vie en elle, était-ce la lente préparation, si habile de mon esprit par
mon père, je ne sais, mais ma cervelle fourmillait d’images poétiques,
mythologiques et classiques. Je rêvais tour à tour avec le vieil Homère
ou avec Virgile que j’appelais son petit neveu, pour lui donner le degré
de parenté que j’avais avec ma tante Sophie.
En septembre et en octobre de cette année-là, rentrée à Chauny, je crus
que je devenais poète. Je rimais sur tout ce que je voyais, sur le
soleil, la lune, le ciel, sur les oiseaux, sur les fleurs, sur les
fruits et jusque sur les légumes de mon grand jardin de Chauny dans
lequel je vivais tout le jour durant mes derniers mois de vacances.
Je confiai en tremblant ma première poésie à ma grand-mère, et ce fut
avec une émotion extrême qu’elle eut à juger «ma pièce». Cette pièce, je
la jugeai moi-même plus tard avec une humiliation et une contrition
profondes. J’étais déjà une personne instruite et j’aurais pu faire
beaucoup mieux; mais mon grand-père et ma grand-mère trouvèrent cette
poésie tellement belle qu’ils la lurent et la relurent à tout venant et
que mon grand-père l’emporta à son cercle.
L’idée d’écrire un jour me vint de là certainement, car, à partir de
cette époque, je ne cessai plus de noircir du papier en bouts rimés ou
en prose.
Je m’étais dit une chose curieuse à mon âge, c’est qu’il faut éprouver
de grandes émotions pour écrire, pour émouvoir les autres. Et je
cherchai tous les prétextes d’émotion.
Il y avait, au bout de notre grand jardin, au pied d’un très haut mur,
une plantation de groseilliers, trop à l’ombre et qui donnaient très peu
de fruits; aussi les laissait-on pousser à leur guise mêlés aux
framboisiers et aux ronces.
Je m’étais fait faire un rond-point dans ce taillis. J’y avais porté des
chaises de jardin, une table. J’appelais ce coin mon temple de verdure,
et nul que moi ne pouvait s’y prélasser. Je vivais là, pendant les
vacances de ma pension, du déjeuner au dîner, y rêvant lorsque le temps
le permettait, et surtout m’y racontant des histoires qui me
passionnaient.
Je me donnais une émotion dans la voix qui troublait mon cœur. Souvent
je pleurais à chaudes larmes sur le malheur, les souffrances, les
péripéties de misère que j’inventais.
Je m’entends encore aujourd’hui, je me vois assise au milieu de mes
broussailles, l’ombre triste du haut mur pesant sur moi et commençant
ainsi mon histoire:
«Il était une fois un pauvre petit garçon--ou une petite fille, ou une
pauvre bête, de celles que j’aimais le plus--je me les montrais si
malheureux parce que ceci ou parce que cela, que mon chagrin allait
croissant, car je n’avais aucune pitié ni pour ma sensibilité ni pour
mes héros. Leur souffrance devenait atroce et je sanglotais. Que de
victimes! seul le bruit lointain de la porte de jardin, m’annonçant
Arthémise venant me chercher pour le dîner, me décidait à faire des
heureux des derniers «racontés» surtout s’ils avaient à supporter des
privations. Je n’aurais pu aller «à table» et emporter l’angoisse de
laisser mes victimes mourir de faim.
Après quelques jours de cet exercice douloureux, je choisissais
l’histoire qui m’avait paru la plus touchante, la plus dramatique; je la
rimais ou la couchais en prose sur un grand papier de ma plus belle
écriture pour la faire lire à ma grand-mère.
Sitôt les vêpres terminées, le dimanche, je m’enfermais dans ma chambre
et je composais la revue des événements de la semaine. Cette composition
était un échange entre mes grands parents et moi. Eux fournissaient un
gâteau feuilleté appelé frangipane, que j’adorais et que mon grand-père
allait chercher lui-même à l’heure du dîner chez le pâtissier pour
l’avoir chaud et cuit à point. Je régalais de mes écritures mes chers
«aïeux», c’était le nouveau nom dont je les gratifiais, et ils me
régalaient d’une frangipane partagée d’ailleurs en trois.
Ah! si je n’avais jamais eu pour auditeurs et pour lecteurs que mon
grand-père et que ma grand-mère, combien de critiques m’eussent été
épargnées et que de succès enthousiastes j’aurais comptés! Jamais
public, jamais admirateurs n’ont été aussi convaincus qu’ils entendaient
des chefs-d’œuvre.
Mon ami Charles, le professeur, souvent convié à notre table le
dimanche, était tenu de payer son écot en félicitations. Il s’en
acquittait d’autant plus volontiers que son affection pour moi
l’aveuglait. Combien de fois l’ai-je entendu répéter:
«Il y a quelque chose, dans ce que cette petite écrit; elle sera
quelqu’un.»
Ma grand-mère buvait plus que du lait, le nectar des dieux.
Mon ami Charles était-il à moitié sincère? Je le crus, mais un autre le
fut sûrement et entièrement, un nouveau venu, bientôt en possession de
notre cœur à tous.
Il s’appelait M. Blondeau, était receveur de l’enregistrement, et avait
loué un appartement au rez-de-chaussée de notre maison, de l’autre côté
du corridor donnant à la fois sur notre cour fleurie et sur la rue. Son
appartement se composait d’un bureau, salon, d’une chambre à coucher et
d’une cuisine, et au premier d’une chambre pour la vieille nourrice qui
lui servait de bonne.
Blondeau, je ne lui disais plus Monsieur huit jours après son arrivée,
était vieux garçon, très laid, tout couturé parce qu’enfant cette même
nourrice l’avait laissé tomber d’une haute fenêtre sur un tas de
pierres; mais sa bonté, son désir constant de se dévouer, d’être utile
aux autres, d’aimer, de se faire aimer, le rendaient adorable.
Je lui accordai bien vite le titre d’ami, et comme il était las de la
vie de table d’hôte, que sa vieille nourrice amenée de Lons-le-Saulnier
ne pouvait lui faire passablement que son déjeuner, j’obtins de ma
grand-mère qu’il dînerait chaque soir avec nous, sachant que c’était son
rêve et son ambition. J’avais en lui un fanatique de plus, disons un
esclave.
Quoiqu’il eût fort à faire, n’ayant pas de commis, je le mettais à
contribution pour mes devoirs de calcul et pour la copie de mes chansons
de la semaine. Il lisait admirablement, beaucoup mieux que ma
grand-mère, et il devint mon lecteur habituel.
J’aurais dû être convaincue par toutes ces convictions que mon talent,
lequel, disait Blondeau, poussait dru comme l’herbe, dépassait tous les
talents connus.
Mon père lui-même, qui pourtant était lettré, que son goût très sûr eût
dû éclairer sur les élucubrations de sa fille, trouvait merveilleux ce
que je pondais.
Mais, ma mère, avec son peu de bienveillance, me rendait le service de
me dégriser sur les louanges. Elle remettait les choses au point, les
exagérant en sens contraire. Ce que je produisais était inepte et elle
déclarait qu’on ferait de moi une personne médiocre avec un orgueil
phénoménal.
J’étais la seule qui ne lui en voulût pas. Elle m’aidait à me juger. Je
trouvais sa malveillance excessive, autant que l’admiration de mes
flatteurs était exagérée.
Ayant le dimanche à la maison un personnel suffisant, mon ami Charles
compris, j’eus l’idée de mettre mes revues de la semaine en dialogues.
Chacun de nous lisait ses pages personnelles à tour de rôle ou
s’entre-répondant.
Quand je songe à ce que je faisais lire et dire à ma grand-mère, à mon
grand-père, à Blondeau, j’en ai quelque confusion. Bien plus, durant
toute la soirée chacun de nous gardait le nom que je lui avais donné, le
caractère du rôle que je venais de lui assigner. Tous se laissaient
interroger par moi et répondaient «en s’appliquant», comme disait mon
ami Charles. S’ils s’étaient amusés au moins à ces enfantillages avec
une enfant! mais pas du tout, il fallait rediscuter les discussions de
la semaine sur le pourquoi des questions les plus quintessenciées que je
m’étais posées, et cela devait être d’une prétention et d’une niaiserie
rares.
Je me sens au cœur pour mes quatre suppliciés des élans de
reconnaissance et de tendresse qui font revivre en moi des êtres encore
plus chéris peut-être aujourd’hui qu’autrefois.
* * * * *
Ma marraine Camille que j’aimais fort, chez laquelle j’allais, non pas
pour jouer mais pour causer, à la manufacture des glaces de
Saint-Gobain, le jeudi, qui s’entretenait avec moi sérieusement, avait
quitté Chauny depuis deux ans et venait tous les deux ou trois mois
passer une semaine avec nous. Elle habitait Ham, où mon parrain
dirigeait une raffinerie, était très liée avec le prince Louis-Napoléon,
et mon grand-père la plaisantait sans cesse sur l’honneur qu’elle avait
d’inspirer un «sentiment» à un Napoléon, à un futur empereur, il n’en
doutait pas, et il était d’ailleurs allé lui-même en assurer le
prétendant.
Ce qui gênait mon grand-père c’est qu’on disait ce Bonaparte un
socialiste. Mais cela ne pouvait être, on le calomniait.
Ma marraine la première répéta à mon grand-père un mot qu’elle déclarait
admirable, et que le «Prince» avait prononcé devant elle avant de
l’écrire:
«Avec le nom que je porte il me faut l’ombre d’un cachot ou la lumière
du pouvoir.
--Nous l’aurons un jour comme empereur, répétait mon grand-père.»
Et c’est de sa bouche que j’entendis pour la première fois ce «Napoléon
nous l’aurons», tant répété plus tard:
«Mais la République est son idéal, disait ma marraine, qui apprenait par
cœur tout ce qu’écrivait Louis-Napoléon; il ne sait pas si la France est
républicaine, mais il aidera «s’il est appelé au pouvoir, et ce sont ses
propres expressions, le peuple à trouver la forme gouvernementale des
principes de la Révolution». Il formule ainsi son ambition, ajoutait ma
marraine: «Je veux grouper autour de mon nom les partisans de la
souveraineté du peuple.»
--Vous êtes folle de votre Prince, Camille, répondait ma grand-mère, et
vous le voyez à travers le prestige de ce que vous croyez son malheur,
comme prisonnier, et de la grandeur de son nom; mais y a-t-il jamais eu
un prétendant plus ridicule; rappelez-vous son échauffourée de Boulogne,
son petit chapeau, l’épée d’Austerlitz et l’aigle apprivoisé; c’est un
grotesque.»
Mon père, lorsqu’il venait au moment où ma marraine était là, s’amusait
beaucoup de l’exaspération de mon grand-père, lorsque Camille et lui
déclaraient que Louis-Napoléon était plus socialiste qu’eux; n’avait-il
pas écrit:
«Donner à 35 millions de Français l’instruction, la morale, l’aisance
qui n’ont été jusqu’ici que l’apanage du petit nombre, voilà ce que je
voudrais faire.»
«La preuve qu’il est socialiste, c’est que l’un des nôtres, ajoutait mon
père, Élie Sorin, nous répond de lui; il me répète sans cesse:
«Louis-Napoléon n’est pas à nos yeux un prétendant, mais un membre de
notre parti, un soldat de notre drapeau. Le Napoléon d’aujourd’hui
captif personnifie la douleur du peuple comme lui dans les fers.»
Mon grand-père quelquefois, après s’être exaspéré, riait.
«C’est un malin, répliquait-il, il se moque de vous. Un Bonaparte est
fait pour être empereur, vous le verrez bien, Napoléon, nous l’aurons!»
Ma marraine adorait ma grand-mère, et c’est elle qui aurait dû être sa
fille plutôt que ma mère. Elles s’écrivaient chaque semaine et
s’entendaient sur toutes choses. Pour «Camille», ma grand-mère prenait
des airs mystérieux même vis-à-vis de moi. On chuchotait des secrets,
surtout depuis que ma marraine était à Ham.
Je les surpris un jour sans l’avoir voulu, une botte posée sur la table
à ouvrage de ma grand-mère, et toutes deux contemplant cette botte avec
des yeux attendris. Elles étaient si drôles devant cette botte que je ne
pus m’empêcher de demander à quel Prince charmant cette précieuse chose
avait appartenu.
Ma marraine répondit:
«Au Prince Louis.
--Tu la lui as volée comme relique, marraine?
--Il me l’a offerte.
--Sa botte?
--Oui.
--Comme ça.
--Comme porte-bouquet!»
J’éclatai de rire.
«Mais regarde donc, moqueuse, comme son pied est petit. Ne peux-tu
comprendre qu’il en soit coquet?
--Ah! non, marraine, envoyer un bouquet dans sa botte, c’est malhonnête.
Est-ce qu’il l’a portée ou est-ce qu’elle est neuve celle-ci?
--Il l’a portée, bien entendu. S’il ne l’avait pas portée ce serait une
botte comme une autre botte, mais il l’a mise, Juliette, il l’a mise.»
Et ma marraine reprenait l’air que je lui avais vu en entrant au salon.
«Écoute, marraine, laisse-moi te dire que tu me parais avoir un peu
perdu la raison.»
Un jour, notre Camille arriva brusquement de Ham dans une agitation
extraordinaire.
Elle se jeta au cou de ma grand-mère et y resta longtemps suspendue en
sanglotant. Elle parla bas à l’oreille de son amie qui eut des
exclamations sans nombre et jeta à tort et à travers des ah! des oh!
entremêlés de: «Camille que vous êtes heureuse!» alternées avec des:
«Camille, que vous êtes malheureuse!»
Blondeau et moi, nous assistions à cette scène n’y comprenant, bien
entendu, absolument rien.
Mon grand-père arriva; mêmes chuchotements à son oreille, mêmes oh!
mêmes ah! mêmes embrassements, mêmes mots entremêlés de: «Camille que
vous êtes heureuse, Camille que vous êtes malheureuse!»
«Que l’Être suprême soit béni! s’écria tout à coup très solennellement
mon grand-père, lequel n’invoquait guère l’Être suprême que les jours
d’orage, lorsque le tonnerre rappelait malencontreusement le bruit du
canon.»
Il se passait décidément quelque chose de phénoménal. Comme je n’étais
pas curieuse et que j’avais un profond respect des secrets, car on n’en
abusait guère avec moi dans ma famille, je ne cherchai pas à pénétrer
celui-là, mais je ne pus m’empêcher de penser que quelqu’un d’important
était sauvé après un grand péril et que, chose étrange, ma marraine
était de ce fait à la fois heureuse et malheureuse.
Après le dîner, je dis à Blondeau:
«Est-ce que ce mystère t’intéresse, toi? Est-ce que tu cherches à y
comprendre quelque chose?
--Mais je comprends, me dit-il.
--Quoi donc?
--Parbleu! c’est que le prince toqué de ta toquée de marraine (Blondeau
était plutôt orléaniste de la nuance de ma grand-mère), que son prince
s’est évadé de sa prison. Il me semble bien qu’elle a dû contribuer à
cette évasion, mais que, comme elle l’adore et qu’elle est séparée de
lui, elle doit se sentir, ainsi que le disent ton grand-père et ta
grand-mère, à la fois très heureuse et très malheureuse; voilà tout le
mystère.»
Le lendemain à déjeuner, on eut le tort de continuer à prendre autour de
moi des airs mystérieux; je dis alors à ma marraine, Blondeau n’étant
pas là:
«Pourquoi cacher ce que tout le monde sait, que ton ami, le prince
Louis-Napoléon Bonaparte, s’est évadé de sa prison de Ham?
--Comment peut-on savoir cela déjà, où? s’écria ma marraine. Il venait
de s’évader quand je suis partie hier dans l’après-midi et l’on n’a dû
s’en apercevoir que le soir.
--Raconte-moi le commencement de l’histoire, marraine, lui dis-je,
puisque je sais la fin».
Elle hésita.
Ma grand-mère, heureuse d’avoir à faire le récit d’une aventure, demanda
à Camille si elle permettait qu’elle me narre la chose.
Ma marraine fit signe que oui.
«Eh bien, imagine que le prince Louis a feint d’être souffrant, d’avoir
besoin de se purger et qu’il s’est enfermé dans sa chambre.
--Ah! grand-mère, ce n’est pas poétique.
--Laisse donc, il faut voir le but poursuivi et atteint. Alors comme il
entrait et sortait des ouvriers dans la citadelle depuis quelques jours,
pour des réparations, il a coupé sa barbe et s’est déguisé en maçon. Il
a passé devant le poste avec une planche sur l’épaule.
--Grand-mère, tu ne trouves pas terre à terre un prince qui se déguise
en gâcheur de plâtre?
--Je trouve, moi, très malin de dépister toutes les surveillances. Le
docteur Conneau, qui était libre depuis plusieurs mois, avait tout
préparé, aidé de Camille. Hier, il est sorti de la ville en tilbury avec
ta marraine qui s’est cachée à un moment donné pour céder sa place au
prince, débarrassé de son habit d’ouvrier; avec des relais bien
organisés, le docteur Conneau et lui ont pu gagner la frontière,
puisqu’on t’a dit qu’il était évadé. Pendant ce temps, ta marraine
arrivait chez nous avec une voiture qu’elle louait dans un village,
après avoir beaucoup marché.»
Le prince était-il sauvé? On l’ignorait encore puisque personne autre
que Blondeau, qui ne le savait pas, ne m’en avait parlé. A dîner,
Blondeau me délivra de mon mensonge en annonçant qu’il avait appris, le
matin même, le succès de l’évasion du prince.
«C’est égal, ajouta-t-il comme moi, se déguiser en maçon, ce n’est pas
d’une élégance irréprochable.
--Un Napoléon relève toutes les formes de ses actes, un Bonaparte ne
peut pas rester prisonnier d’un d’Orléans, répliqua mon grand-père. Il
se sauve, il est sauvé, tout est là.
--Le romanesque, ajouta ma grand-mère, est dans le fait même qu’il a
échappé à ses geôliers, que les portes de sa prison, si bien fermées, se
sont ouvertes par un stratagème qui n’a pas été prévu ni découvert. Ce
sont ceux qui l’ont enfermé, et je le regrette, qui sont bernés et
ridicules. J’aime le roi Louis-Philippe, Camille le sait, plus et
autrement que ce Bonaparte qui m’a l’air d’un faiseur, d’un intrigant
comme prétendant. Comme homme, je confesse, d’après tout ce que Camille
m’a dit de lui, qu’il est charmant. Puisqu’elle a aidé à sa fuite, qu’il
était son ami, elle a bien fait. A sa place je n’aurais pas hésité plus
qu’elle.»
Ma marraine resta chez nous quinze jours, qui ne la rassérénèrent point,
car je la vis plus d’une fois pleurer.
* * * * *
Rien de particulier ne vint occuper ni troubler ma vie jusque dans
l’hiver de 1847. Les choses se répétaient monotones. Les mêmes chocs
entre mes parents se multipliaient, l’écart se faisant de plus en plus
entre leurs opinions réciproques. Ma grand-mère, plus aigrie, blâmait
parfois son cher roi Louis-Philippe; mon grand-père se déclarait plus
certain du triomphe futur de son prince Louis-Napoléon Bonaparte,
affilié qu’il était à des comités bonapartistes; mon père se croyait
plus rapproché de sa République démocratique et sociale; mes tantes
gémissaient de plus en plus sur l’imbécillité du peuple, gobant ceux qui
l’égarent, sur l’immoralité politique, sur la folie des partis.
J’eus à cette époque l’une des révoltes les plus violentes, les plus
désespérées, l’un des chagrins les plus inconsolables de ma vie.
L’hiver était particulièrement froid, la neige couvrait mon grand
jardin, et j’avais découvert la poésie de la neige. Ma grand-mère, très
frileuse, ne bougeait pas de sa chambre donnant sur le salon, ni du
salon. Un grand beau feu de bois y était soigneusement entretenu par
elle et elle excellait à le faire.
Mon grand-père lui répétait souvent qu’elle faisait mentir le proverbe,
lequel dit qu’il faut être amoureux ou philosophe pour savoir bien faire
un feu.
«Or, tu n’es ni l’un ni l’autre, ajoutait-il.»
Ma grand-mère répondait:
«Je suis philosophe puisque je te supporte et que je ne t’en veux pas
malgré tout ce que tu m’as fait endurer. Amoureuse, je ne le suis plus
de toi, mais n’est-ce pas parce que ma passion pour mon mari m’a manqué
de très bonne heure que je reste éprise de l’amour et que je me console
ou me distrais dans mes lectures par le bonheur ou le malheur romanesque
des autres.»
Blondeau aimait comme moi et avec moi la neige. Bien chaussés de
chaussons de Strasbourg et de grossiers sabots, nous allions après le
déjeuner faire d’énormes tas de neige dans lesquels nous percions des
galeries ou pétrissions des bonshommes. Les arbres, les plantes, les
buis en bordure, les espaliers étaient plus coquets les uns que les
autres sous leur revêtement de neige.
Le long du haut mur du fond du jardin, surplombant mon temple de verdure
dont les taillis étaient tout saupoudrés de givre brillant, étincelant
sur un tapis de ouate blanche, de grandes stalactites pendaient superbes
et ornementales. C’était féerique, lorsqu’au coucher du soleil ces
stalactites s’éclairaient, luisaient sous les derniers rayons du soleil
et que glissaient jusqu’à leurs pointes fines des gouttes de diamant.
«Blondeau, mon ami Blondeau, regarde ceci, regarde cela, que c’est joli,
que c’est beau, que c’est doré, que c’est brillant.»
Mon admiration ne s’épuisait pas plus que le plaisir de Blondeau à
m’entendre, à me voir ravie et gaiement heureuse.
Mais un jour, dans ce même jardin de neige et de féerie, où tout m’était
cher et précieux, Blondeau me prit par la main marchant à grands pas.
J’avais beau l’interroger il ne me répondit pas.
«Faisons le tour», répondait-il à toutes mes questions.
«Le tour! Blondeau, mais nous l’avons déjà fait quatre fois et tu veux
recommencer; ah! non, par exemple, tu vas me dire ce qui te prend.»
Il avait une telle agitation que je craignis qu’il ne devînt fou et que
cela m’inquiéta au delà de ce qu’on peut imaginer. Mon cœur se serrait à
le voir ainsi, et je ne pouvais plus ni respirer ni marcher. Je lâchai
brusquement sa main, je me campai devant lui et dis:
«Parle, Blondeau, car je te crois fou.
--Je voudrais l’être répliqua-t-il désespérément, pour ne pas te faire
l’affreux chagrin que je vais te causer. Ah! ta grand-mère m’a donné là
une jolie commission. J’ai été trop bête, en vérité, de me charger de
t’apprendre une pareille nouvelle. Je voudrais être à cent pieds sous
terre.
--Eh bien, quoi? Blondeau, tu m’assassines!»
Il reprit ma main et refit le tour presque en courant, puis brusquement
s’arrêta, ayant enfin le courage de me dire:
«Juliette, ma mignonne chérie, tu sais que Mme Dufey a vendu sa pension
aux demoiselles André, les amies de ta mère, qui les a connues dans le
bourg qui a brûlé au commencement du mariage de tes parents, ce bourg où
habitait l’oncle de ton grand-père.
--Oui, je sais, et elles sont très gentilles ces demoiselles, je les ai
vues. Elles m’ont dit que le souvenir de maman leur était cher et
qu’elles seraient heureuses de reporter sur sa fille leur fidèle
affection. J’ai trouvé la phrase jolie et je l’ai retenue. Quel chagrin
veux-tu que j’aie de cela?»
Blondeau, prêché par ma grand-mère, avait, certes, préparé de longs
discours, mais emporté par sa hâte après toutes ses hésitations, il me
dit brutalement:
«Eh bien, ta grand-mère a vendu le jardin pour bâtir la pension des
demoiselles André.
--Quel jardin?
--Celui-ci, le nôtre, le sien, le tien!
--Tu mens!
--Hélas! non, ta grand-mère n’a pas osé te le dire avant que l’acte soit
signé; elle savait bien que tu la supplierais et l’en empêcherais; à
cette heure la chose est irrévocable. Tout est fini depuis ce matin.
--C’est abominable. Je veux garder mes arbres, mon temple de verdure,
mes broussailles, je ne veux pas, je ne veux pas qu’on me les prenne.
Blondeau, rachète-moi mon jardin, tu as de l’argent. Nous nous ferons
une maison dedans tous les deux, tu ne peux m’abandonner, toi.»
Et je me jetai dans ses bras en pleurant. Il me sembla que tous mes
arbres levaient leurs branches au ciel, qu’ils pleuraient avec moi sous
le soleil.
Quoi! mes vignes et leurs grappes de muscat dont j’étais folle, quoi!
mon immense abricotier en espalier, dont j’aimais tant les abricots
verts ou mûrs, que j’avais fait mesurer, qui était le plus grand de tout
Chauny, et qu’on venait voir avec ses cinq mètres de large et ses dix
mètres de hauteur, quoi, mes buis que je taillais moi-même en boule et
en bordure, quoi, tout cela allait être arraché, coupé, détruit?
«Blondeau, pourquoi ma grand-mère me fait-elle une si grande peine dont
je ne me consolerai jamais?
--Parce qu’elle n’aurait jamais retrouvé une occasion semblable, et
c’est pour ta dot?»
J’éclatai.
«Ah oui, encore pour de l’argent, mais cet argent c’est donc la misère
de ma vie. C’est comme l’héritage pour lequel maman m’aurait laissé
mourir. Pour ma dot, ma grand-mère va me tuer!»
Cette fois ce fut moi qui provoquai le «drame de famille» et quel drame!
Je me montrai cette fois la fille emportée de mon père si violent. Ma
colère, ma dureté pour ma grand-mère, la firent affreusement souffrir.
Je m’enfermai dans ma chambre durant plus de quinze jours. Arthémise
m’apportait à manger. Je n’entr’ouvrais ma porte qu’à elle. Blondeau,
mon grand-père, mon ami Charles, ne purent entrer. Ma grand-mère n’osait
même pas monter. Je lui écrivais chaque jour une lettre de cruels
reproches à laquelle elle n’avait pas la force de répondre.
Sa peur était que mon père n’arrivât et que je ne voulusse la quitter à
tout jamais. Il y avait pour la rassurer une brouille grave à ce moment
entre elle et mon père, celui-ci ayant voulu emprunter de l’argent à sa
belle-mère pour payer les dettes de son frère Amédée, le militaire, qui
faisait des bêtises. Ma grand-mère ayant refusé, on ne se voyait plus
depuis deux mois.
Je pensais à Blérancourt où le jardin était petit mais séparé seulement
par des haies d’autres jardins, où j’aurais mon père que, décidément,
j’aimais autant que ma grand-mère; mais ma mère m’effrayait avec sa
froideur comparée à la gaieté et à l’exubérance de mon grand-père. Et
puis à Blérancourt, il n’y avait ni Blondeau, ni mon ami Charles.
D’ailleurs je savais bien que, quoique ma mère fût jalouse de
l’affection de ma grand-mère pour moi, elle me blâmerait de
l’abandonner, me déclarerait ingrate, et il n’y avait pas à penser à lui
expliquer le pourquoi de la vente du jardin par ma grand-mère et sa
préoccupation de ma dot.
Les réflexions se succédaient dans mon esprit, s’enchaînant pour me
rendre plus indulgente envers ma grand-mère, mais dès que je songeais à
la destruction de mon jardin, j’éprouvais une souffrance telle que je
perdais toute mesure dans mes jugements.
Je songeais bien aussi à aller demander à mes tantes de me prendre, à
écrire à Marguerite de venir avec Roussot me voler un soir que je lui
donnerais rendez-vous dans la petite rue des Juifs, sur laquelle
s’ouvrait notre jardin, mais j’avais le secret instinct que si mes
tantes étaient vraiment heureuses de m’avoir à elles deux mois de
l’année, à l’époque où on vivait dehors, ma turbulence, ma surabondance
de gaieté, de vie, ma passion du mouvement, les fatigueraient durant
l’année entière.
Il n’y avait que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau, que
mon ami Charles, qu’Arthémise, pour tout aimer, tout comprendre en moi,
et j’ajoutai intérieurement pour tout subir de moi.
Je manquais depuis quinze jours à la pension. Ma grand-mère disait que
j’étais malade et on le croyait, puisque personne ne m’apercevait.
Cependant ma grand-mère finit par prier M. le doyen, que j’aimais
beaucoup, parce qu’il avait désiré, craignant l’influence de mon père
sur moi, ce que bien entendu on ne m’avait pas confié, que je fisse ma
première communion à dix ans et demi au lieu de onze ans et demi.
J’étais très flattée d’être la plus jeune et la plus remarquée du
catéchisme. D’ailleurs, ma taille égalait celle des plus grandes.
Ma grand-mère dit à M. le doyen la vérité sur ma passion pour mon
jardin, sur ma folie de la nature, sur sa brusque résolution de vendre à
cause du prix exceptionnel et en vue de ma dot, etc., etc.
M. le doyen vint frapper à ma porte. Je n’ouvris pas malgré le touchant
appel qu’il m’adressa. J’entendis un sanglot de ma grand-mère. A partir
de ce moment, mon cœur s’amollit, ma rancune s’envola, mais un vilain
ressaut d’orgueil m’empêcha de rappeler ma grand-mère et M. le doyen. Je
m’en repentais, lorsque Arthémise, à qui j’avais demandé de l’encre,
revint pour m’en apporter. Je lui ouvris. J’étais en face de M. le
doyen.
Le moment de la solution amiable était venu. Pour sauvegarder la dignité
de ma retraite, je feignis de me laisser convaincre par les arguments de
M. le doyen et impressionner par ses menaces de ne plus me recevoir au
catéchisme, de remettre ma première communion à l’année suivante, en
1848.
«Viens, me dit-il, demander pardon à ta grand-mère.
--Non, monsieur le doyen, n’exigez pas que je demande pardon, je ne le
pourrais pas. Je suis trop malheureuse de penser que ma grand-mère a
vendu mon jardin, que je l’ai perdu pour toujours. D’ailleurs cela n’est
pas nécessaire, vous le verrez, grand-mère sera assez contente de
m’embrasser.»
Ma grand-mère m’attendait au salon, sachant que M. le doyen était entré
dans ma chambre, et ayant appris, par Arthémise qui avait écouté, que je
«cédais».
Le soir à dîner on me fit fête sans rien me dire de ma longue bouderie.
Il n’eût pas fallu me gronder. Je n’étais pas du tout consolée de la
perte de mon jardin de fleurs, de fruits, de verdure et de neige.
Je ne vis pas fleurir les premières fleurs, je ne cueillis pas, pour la
table de ma grand-mère et le petit vase blanc dans lequel je les
groupais avec art, les premières roses de Bengale.
Dès les beaux jours et durant tout le printemps, les terrassiers
entamèrent le rempart derrière le haut mur du jardin, et tout s’écroula
ensemble. On perçait une rue nouvelle sur laquelle donnerait la grande
porte principale de la pension. Les bâtiments devant s’élever à vingt
mètres seulement de notre cour fleurie, le grillage de bois peint en
vert fut de suite remplacé par une affreuse muraille.
Tous les bruits de démolition des murs du jardin me brisaient le cœur.
Durant la nuit, la plainte du vent me faisait croire que j’entendais les
soupirs d’agonie de mes arbres.
Un jeudi après-midi, dans la cour fleurie où je jouais tristement, je
perçus un bruit aigu, un sifflement et une sorte de déchirement. Quelque
chose bien sûr était arraché, résistait, gémissait avec sa voix d’arbre.
Je compris que ce devait être le supplice de mon abricotier. Autrefois,
à cette époque de l’année, il sentait la sève monter aux ramilles de ses
longues branches et je lui voyais les premiers bourgeons. On le
torturait.
Ces déchirements de mon abricotier réveillèrent toute ma douleur.
Derrière ce mur odieux l’agonie s’achevait.
Je voyais en pensée la dévastation terminer son œuvre cruelle; on
arrachait les derniers vestiges de la vie de mes arbres, leurs racines,
on nivelait la mauvaise et la bonne terre mêlées. Je souffrais à en
devenir malade.
* * * * *
Le raccommodement de mon père et de ma grand-mère s’était fait, un ami
de mon oncle Amédée, (oncle qu’aucun de nous ne connaissait à Chauny
parce qu’il ne quittait pas l’Afrique) cet ami ayant payé ses dettes à
temps pour qu’il ne fût pas forcé de donner sa démission d’officier.
Le frère de mon père, très intelligent, très brave «aimait un peu trop
le plaisir», disait mon grand-père qui se hâtait d’ajouter:
«La vie des camps entame les plus solides vertus privées.
--Comme elle a entamé les tiennes, ajoutait ma grand-mère.»
Et Blondeau terminait en disant:
«Paix à celles qui ne sont plus.»
Un jour que nous ne l’attendions pas, mon père entra tout joyeux, disant
à ma grand-mère, devant moi:
«Voulez-vous me donner Juliette pour que je lui fasse faire un grand
voyage?
--De Chauny à Blérancourt.
--Non, non, beaucoup plus loin.
--Où donc? mon cher Jean-Louis.
--A Amiens, Abbeville, Verton. Je lui montrerai et me montrerai à
moi-même, car je ne la connais pas, la mer! Bien mieux, nous irons la
voir en chemin de fer.
--Ah, ça non, pas le chemin de fer! répondit ma grand-mère: ces
monstruosités-là me font peur et l’on dit que chaque jour, chaque fois
que des gens y montent, il y a des accidents, des morts et des blessés.
Juliette n’est pas encore d’âge à se garantir d’un danger en faisant son
testament. Mais d’où vient ce grand projet?
--Vous vous rappelez, ma chère mère, ce jeune manœuvre, si
extraordinairement intelligent, Liénard, dont je me suis tant occupé,
que j’ai éduqué et instruit et dont j’ai fait un ingénieur.
--Oui, oui, et c’est là une de vos bonnes œuvres. Faire monter d’en bas
un homme pauvre est autrement méritoire et utile que de se torturer
l’esprit pour ruiner les «classes moyennes» et uniformiser la misère.
--Attrape, Jean-Louis, répliqua en riant mon père. Eh bien, mon petit
Liénard, continua-t-il, a fait brillamment son chemin. Il est
aujourd’hui chef de division du chemin de fer de Boulogne-sur-Mer. Il
commande à six cents employés et ouvriers, et son rêve est que je le
voie dans l’exercice d’une fonction dont il est fier et qu’il me doit.
Il m’invite à aller passer quinze jours avec Juliette à Verton. Mme
Liénard adore notre fille qu’elle est toujours venue voir quand elle l’a
sue à Blérancourt, n’est-ce pas Juliette?
--Grand-mère, répondis-je, si tu le permets, je serai heureuse d’aller
avec papa faire un grand voyage. C’est mon rêve de voyager. J’aime
beaucoup Mme Liénard.» Et, me penchant à son oreille, j’ajoutai: «Et
puis, ma grand-mère, cela me distraira de mon grand chagrin.
--Oui, ma Juliette, c’est ce que je pense, me répondit-elle. Que ton
père me laisse quinze jours pour préparer ta toilette, car je veux que
rien ne te manque, et tu iras voir la mer.»
Lorsque mon père fut parti, ma grand-mère me dit:
«Il faut que j’obtienne de M. le doyen une dispense pour que tu puisses
quitter le catéchisme sans que cela retarde ta première communion. Mais
je pense qu’il n’y aura pas là de difficultés.
Chauny tout entier s’intéressait à ce voyage. Mon grand-père en raconta
le pourquoi et le comment à qui voulut l’entendre. A la pension je fus
questionnée, requestionnée, et, autant j’avais été humiliée de
m’entendre dire: «Il paraît que ta grand-mère t’a vendu ton fameux
jardin que tu croyais aussi beau qu’un royaume», autant la fierté me
vint de songer à tout ce que j’aurais à raconter d’intéressant, de vu
par moi seule, à mes petites amies et à mon retour.
* * * * *
Le voyage de Paris à Amiens, bien entendu, se faisait en diligence.
Nous nous arrêtâmes une journée entière à Saint-Quentin pour voir mes
parents Raincourt avec qui je parlais de mes chères tantes et de ma
grand-mère, heureux qu’ils étaient de voir leurs cousines réconciliées.
A Amiens nouvel arrêt pour voir d’autres Raincourt. Je visitai la
cathédrale, et l’impression de puissance et de grandeur que j’ai eue
alors m’est restée. Mes cousines nous conduisirent à l’Opéra. On jouait
Charles VI. Je fus quelque peu ahurie de l’énormité de la salle, mais
j’ai gardé en ma mémoire le souvenir des scènes représentées, du ballet
et surtout du bruit extraordinaire que firent les applaudissements
frénétiques de toute la salle à l’air de:
«Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne régnera!»
Comme toute bonne picarde je détestais les Anglais et je battais des
mains avec le même enthousiasme que les autres spectateurs aux trois
reprises du: «Non, non, jamais en France!»
J’eus de cette soirée mal à la tête pour trois jours. L’orchestre
m’avait broyé les tempes.
C’est à Amiens que je vis un chemin de fer pour la première fois. Les
jeunes personnes de onze ans aujourd’hui ne s’imaginent pas ce que
c’était pour une fille de dix ans et demi que d’entendre le sifflet qui
déchire les oreilles, le ronflement de la machine, de monter dans ces
boîtes très hautes qui semblaient fragiles, de voir la noirceur, la
fumée, l’air de diable du mécanicien et de son aide. J’eus très peur.
Liénard était venu à notre rencontre à Amiens et nous occupâmes, grâce à
lui, notre wagon à nous seuls. Mon père eut à me prêcher parce que je
devins très pâle au moment où le train partit. Je restai longtemps
silencieuse, sans curiosité, ne questionnant pas, contre toutes mes
habitudes.
Je me tenais des deux mains à la banquette, tant je me sentais peu
rassurée par ce remuement baroque. Mais peu à peu je m’enhardis et,
agenouillée, je voulus à un moment donné regarder par la portière pour
mieux voir les arbres et les maisons accourir au devant de nous, et si
vite, si vite.
«Juliette, me cria Liénard, ne te penche pas ainsi. Ce matin sous le
tunnel dans lequel nous allons entrer une dame ayant fait ce que tu
viens de faire, a été guillotinée par un train qui croisait.»
Je me rejetai dans le wagon et quand je fus sous le tunnel un grand
frisson me secoua. Je crus voir le corps de la dame guillotinée rejeté
dans le wagon.
Décidément, je préférais les diligences au chemin de fer.
A Abbeville encore une cousine, fille de notre cousine d’Amiens. En dix
minutes je fus liée avec ses deux enfants et j’aurais bien voulu ou
continuer de jouer avec eux ou les emmener avec moi à Verton, chez Mme
Liénard, où il n’y avait pas d’enfants.
Le chemin de fer n’était pas terminé entre Verton et Abbeville où se
trouvait justement la branche que notre ami Liénard achevait. Désolée,
je dis adieu à mes cousins pour monter en voiture, mais je les oubliai
immédiatement, distraite par la route que nous faisions. Je respirai
pour la première fois l’air tonique de la mer et j’en étais enivrée. Mon
père s’extasiait sur toutes choses et je prenais une part bruyante à ses
enchantements.
Verton, but de notre grand voyage, nous était raconté par notre ami
Liénard.
«Placé, nous disait-il, entre Montreuil bâti sur une éminence et le
hameau de Berck, qui semble plaqué dans les dunes au bord de la mer,
Verton est le plus beau village du Pas-de-Calais. A mi-hauteur, ses rues
en pente et bien alignées, ne laissent pas séjourner la pluie; les
maisons coquettes rivalisent entre elles de propreté et de gaieté. Berck
est misérable, habité seulement par de pauvres pêcheurs, mais je suis
sûr que le chemin de fer en fera une plage courue et j’y ai acheté des
terrains qui prendront certainement une grande valeur. Vous devriez en
acheter, Lambert, pour la dot de Juliette.
«Avec quoi, grand Dieu, dit mon père en riant, achèterai-je des
terrains?
--Mais votre belle-mère vient d’en vendre et...
--Tais-toi, ne parle pas de ma dot, Liénard, tu me fais beaucoup de
chagrin. Laisse-moi oublier cette horrible dot! m’écriai-je.»
Mon père et Liénard intrigués de mes paroles voulurent savoir ce
qu’elles signifiaient, ils n’obtinrent rien que ceci:
«Je ne veux pas de dot, je n’en veux pas.
--Tu es dans les bons principes, me dit mon père. Il ne faut pas qu’une
fille soit forcée de donner de l’argent pour qu’on la prenne.»
Tout à coup Liénard s’écria:
«Voici la mer!»
Nous regardions, papa et moi en nous tenant par la main. Il faisait un
temps splendide, mais un grand vent venait du large qui semblait porté
par la marée montante.
L’infini de ce que nous voyions remuant et gonflé, s’avançait vers nous,
tels des monstres grossissants et se balançant; leur écume seule nous
atteignait, domptés qu’ils étaient par le rivage immobile.
«Je vous ai fait faire le grand tour pour que vous voyiez cela le plus
tôt possible, disait Liénard joyeux de notre ébahissement. Eh bien,
Juliette, toi que rien n’étonne, qu’en dis-tu?»
Je n’avais guère envie de parler.
D’énormes vagues avec des mouvements de serpents s’écrasant en neige
mousseuse sur la plage, d’abord avec un colossal claquement fouettant
les galets, puis avec un bruissement très doux de l’eau qui soulevait et
roulait les pierres arrondies.
C’était si énorme, la mer s’étendait si loin sous le ciel, que je me
demandais comment toute cette eau lourde pouvait ne pas faire chavirer
la terre; mais je comprenais que c’était enfantin de penser cela et
qu’il ne fallait pas le dire pour qu’on ne me réponde pas une chose
très-simple qui prouverait ma bêtise ou mon ignorance.
Jamais je n’avais pensé à la mer comme à une chose phénoménale. Dans mon
esprit je ne la voyais pas très grande et voilà qu’elle m’apparaissait
immense et sans limites. Je me perdais dans sa contemplation, dominée
par elle au point de ne pouvoir exprimer l’étonnement de ce que je
ressentais.
«Papa, dis-je à un moment où la mer allait disparaître, je crois voir la
crinière embroussaillée des chevaux de Neptune à la crête des vagues.
--Moi, je ne cesse de penser à Homère», me répondit mon père.
Nous quittons le bord de la mer, nous causons d’elle et enfin nous
apercevons Verton et son vieux château le dominant, nous entrons dans le
village. Des curieux sont sur la porte des maisons.
Liénard est ici le personnage important avec le châtelain; il habite le
second étage du château.
«M. le comte de Lafontaine, mon propriétaire, dit Liénard à mon père,
est un ancien officier de cavalerie. Je ne connais pas d’homme plus
charmant. Dame, il n’est pas républicain comme vous et moi, mon cher
Lambert, mais à part cela il est parfait.»
Liénard était en tout l’élève de mon père, et tenait à ne rien éliminer
de ses leçons.
On arrive au château par la rue principale de Verton venant d’Abbeville,
rue qui aboutit directement aux portes du parc dont la plus grande est
surmontée de l’écusson héraldique de la famille des Lafontaine.
L’inscription de cet écusson occupa tellement mon père et fut l’objet
d’une si longue discussion entre lui et Liénard que je l’ai retrouvée
dans des notes de voyage prises par moi pour ma grand-mère.
Oh, ce sont des notes fort succinctes, et j’en puis donner un exemple:
«Verton qui monte--maisons gaies--vieux château dominant--deux
étages--porte principale--écrit dessus dans un rond: _Tel fiert qui ne
tue pas._ Grand, grand parc et une ferme où je m’amuse tout le temps.»
Ma mémoire aidant, les longs récits répétés qui au retour ont gravé
chaque impression dans mon esprit me permettent de reconstituer les
détails de ce «grand voyage» et cela avec d’autant plus de facilité que
l’un des employés de Liénard, placé auprès de lui par mon père, vit
encore, et que j’ai pu contrôler par lui l’exactitude de mes souvenirs.
Le parc du château me parut immense, et je me plus tantôt avec l’un,
tantôt avec l’autre, parmi ceux qui s’occupaient de moi, à m’y promener
et à y jouer durant de longues heures.
Le château de Verton est placé sur la hauteur la plus élevée du parc, et
sa façade regarde du côté de la mer. Du second étage la vue est
admirable. La nuit on aperçoit le phare de Berck. Jamais je ne me
couchai sans contempler le fanal qui éclaire la grande mer.
Mme Liénard me fêta et me gâta comme eût pu le faire ma plus proche
parente. Le comte de Lafontaine m’inspira une affection subite, car il
me prit au sérieux et voulut bien se lier avec moi. Je lui donnai
plusieurs rendez-vous le matin dans le parc et lui confiai le grand
secret de ma vie, le chagrin inconsolable que j’avais de la perte de mon
grand jardin. Je lui parlai de mes arbres avec des larmes dans les yeux;
il parut troublé, et je me rappelle combien je lui sus gré de me
répondre:
«Aimez un peu les miens durant votre séjour ici comme s’ils étaient les
vôtres.»
Avant même que M. de Lafontaine m’eût dit cela, je les aimais, ses
arbres, c’étaient les frères des miens. Quand je fermais les yeux dans
certaines allées, je croyais revoir les disparus. Ils se réchauffaient
et luisaient comme eux au soleil, ils avaient la même voix sous le vent.
En vérité, j’étais bien malheureuse de n’avoir plus mon grand jardin.
Les vaches, les moutons, les chevaux, les chiens de la ferme
m’intéressaient énormément. J’aurais voulu qu’ils s’attachent à moi,
qu’ils me reconnaissent et m’aiment tous. J’étais, enfant, aussi
désireuse de plaire aux bêtes qu’aux gens. Il y avait plusieurs ânes,
mais ils ne chantaient pas comme Roussot et ils dédaignèrent mes
avances, occupés qu’ils étaient des enfants de la ferme.
Notre première promenade un peu longue fut pour Berck. Après avoir
quitté la route d’Abbeville et être entrés dans le chemin de Berck, on
ne trouvait plus ou presque plus de champs cultivés. Je crus voir le
désert, tel que je me l’imaginai. Partout des monticules de sable
mouvant au milieu desquels se trouvaient de tout petits villages, Berck
venait le dernier et il était le plus lamentable de tous. Des huttes
affreuses habitées par de pauvres matelots pêcheurs, que Liénard
appelait des hommes primitifs et qui ne vivaient que du produit de leur
pêche, s’étalaient misérablement disloquées et croulantes.
A Berck une seule chose me frappa: la halle semblable à celle de
Blérancourt où les tisserands des environs apportent les rouleaux de
toile qu’ils ont tissés.
La plage de Berck parut à mon père magnifique et il dit que certainement
on pourrait y faire des établissements hospitaliers, car sa pente douce
et régulière jusqu’à la pleine eau permettrait d’y laisser barboter les
enfants.
«Les gens du pays, quoique très grossiers et très ignorants, sont bons
et travailleurs, nous dit Liénard. Ce sont des ouvriers excellents. Nous
sommes bénis et aimés dans toute la région, sauf à Montreuil, comme
bienfaiteurs ajouta-t-il, parce que nous y apportons l’aisance. A
Montreuil, continua-t-il, on nous maudit. Montreuil est la ville
principale de la contrée, et l’établissement du chemin de fer lui
enlèvera son animation. Traversée par la route de Calais, tout le trafic
passe chez elle; or, avant six mois il n’y passera plus rien du tout, ni
voyageurs, ni marchandises. Il ne lui restera que sa triple enceinte de
fortifications l’enfermant plus que jamais.»
* * * * *
«Le point terminus de votre voyage ne peut pas être Verton, mon cher
Lambert, dit un matin Liénard, à mon père. Je veux que vous inspectiez
toute ma ligne. Nous ferons en wagonnets une certaine partie de la
route, et nous irons à Boulogne-sur-Mer. Alors vous aurez montré à
Juliette une belle ville de notre Picardie: Amiens; l’un de nos beaux
ports de mer: Boulogne.
Mon père ne fit aucune objection. Moi, l’idée de voir de grands bateaux
me rendait joyeuse.
Nous devions revenir à Verton, après avoir visité Boulogne et alors
repartir pour Chauny.
Les chemins de fer avec de petits wagons à ciel ouvert, cela m’allait à
merveille, mais les grands wagons fermés à clef, dont on ne pouvait
sortir que par la bonne volonté des employés, me paraissaient une
prison, et j’avais franchement peur des tunnels, sous lesquels on était
guillotiné.
Toutes les grandes villes que j’ai vues plus tard dans mes nombreux
voyages à travers l’Europe m’ont intéressée à d’autres titres et j’ai pu
les admirer pour mille raisons très complexes et très nombreuses, mais
aucune n’a laissé en ma mémoire une impression plus fortement gravée que
Boulogne-sur-Mer.
Nous étions les hôtes de Liénard, qui nous traita en seigneurs dans l’un
des grands hôtels de la plage. Je voyais la mer tout le jour; je me
levais, moi si dormeuse, pour la regarder, sous les étoiles; je la
contemplai une nuit à la pleine lune. L’or grésillait, crépitait,
sautait en étincelles joueuses à la surface de l’eau, comme pour
encadrer, d’un cadre d’or mouvant, la belle figure de Phébé qui se
mirait.
C’est dans une poésie de moi à cette époque, que je retrouve ces images.
Le croirait-on, je les sais encore, ces vers informes que je n’osais
dire à mon père, et que je conservais à l’admiration béate de mes
grands-parents, de Blondeau et de mon ami Charles.
Le mouvement des bateaux sur la jetée me passionnait tellement que je ne
voulais plus rentrer, et que mon père dut me gronder quelquefois pour me
traîner derrière lui.
C’est à Boulogne que je mangeai la première huître. Toute ma famille
était gourmande jusqu’à la gloutonnerie des grasses huîtres du Nord. En
hiver, quand mon père et ma mère venaient à Chauny, ils choisissaient
généralement le jour où la voiture de la marée arrivait à dix heures;
cette voiture lancée à fond de train, et qui avait des relais comme la
poste, apportait à Chauny, le vendredi dans la matinée, du poisson pêché
dans la nuit du mercredi au jeudi.
Chaque vendredi, durant la saison des huîtres, une bourriche de douze
douzaines de pied-de-cheval était apportée chez ma grand-mère. La
bourriche mise sur la grande table, chacun avait un plat devant soi, et
ouvrait ses huîtres. Mon grand-père et mon père en mangeaient chacun
quatre douzaines. Ma grand-mère et ma mère deux. Blondeau, quand il y
fut, prenait sa douzaine sur la part des autres ici et là.
Est-ce parce que j’en voyais manger de telles quantités? mais il m’avait
toujours été impossible d’en avaler une, ce qui désolait ma famille.
Liénard et moi, nous courions les magasins, tandis que mon père causait
avec des frères démocrates socialistes républicains qu’il avait
dénichés.
Je voulais rapporter beaucoup de petits objets qu’on trouve aux bains de
mer, à toutes mes amies, objets inconnus à Chauny, et j’avais pour cela
tout l’argent que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau,
m’avaient donné pour mon voyage. Ma bourse, confiée aux soins de Liénard
qui marchandait et payait mes achats, devait être bien près d’être vide,
selon mes calculs.
Aussi, lorsqu’un matin mon père me promit un louis si je mangeais une
huître, essayai-je de gagner par là quatre gros écus. Je l’avalai.
D’autres la suivirent plus tard en grand nombre, car j’y pris goût.
Je ramassai des tas de coquilles, et j’aurais désiré en emporter
davantage encore. J’achetai un immense panier à couvercle que je traînai
sans cesse avec moi et n’abandonnai à aucun moment de mon voyage de
retour, malgré les supplications de mon père qui essayait, par tous les
moyens persuasifs possibles, de se débarrasser de cette gêne.
J’allai sur la plage de Wimereux, où le prince Louis-Napoléon avait
débarqué d’une façon si grotesque. Je vis la colonne du grand empereur,
et songeai à mon grand-père, à ma marraine.
Mon père nous parla, à Liénard et à moi, de l’homme de Strasbourg et de
Boulogne, et de son ancêtre, l’homme de Brumaire. Il fut bien plus
indulgent pour le neveu que pour l’oncle, qu’il définissait ainsi:
«L’escamoteur de la Révolution, celui dont le nombre final de conquêtes,
après le sacrifice de millions d’hommes, fut inférieur au nombre des
conquêtes laissé par les quatorze armées de la République.»
Napoléon Ier restait la bête noire de mon père. Il en parlait avec
emportement, comme d’un criminel. Je savais des vers cinglants et
sanglants de mon père, sur le «César moderne» et quand je les récitais,
je terminais en nommant l’auteur, Jean-Louis Lambert.
Mon père avait acheté, en passant à Amiens, un «tilbury», la carrosserie
de la capitale de notre province étant «renommée» comme on disait alors.
Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu’à notre retour à Amiens, en
sortant de la gare, il trouva son «tilbury» attelé d’un fort joli
cheval, au lieu d’une bête de louage qui devait le lui conduire à
Chauny.
Liénard nous avait accompagnés.
«Mon cher ami, dit-il à mon père, en soulignant avec émotion ces mots,
je vous supplie d’accepter cette petite bête comme souvenir de moi,
faible témoignage de mon éternelle reconnaissance.»
Mon père, qui avait la passion d’offrir, mais l’horreur d’accepter,
refusa net; mais Liénard en éprouva un si violent chagrin, je vis de si
grosses larmes dans ses yeux, que je cherchai un moyen de faire céder
mon père.
Le palefrenier qui tenait le cheval par la bride regardait les deux
messieurs avec surprise. Ils se taisaient.
«Veux-tu me le donner, Liénard, ton cheval? dis-je, moi je le trouve
joli et je le prends.»
Attristés un instant plus tôt, mon père et Liénard s’amusèrent de mon
intervention.
«Ah oui, je te le donne, me répondit Liénard, et cette fois s’il est à
toi, je n’ai pas peur que ton père te le reprenne.»
J’adorais l’importance! Ayant dénoué une situation difficile, cela ne me
suffit pas.
«Alors, puisque j’ai un cheval et papa une voiture, ajoutai-je, je veux
retourner à Chauny, non dans la diligence, mais dans le tilbury.
--Mais nous mettrons trois jours, au lieu d’un, dit mon père.
--Oh! papa, vraiment tu les trouveras longs, ces trois jours avec ta
fille, tous les deux, tout seuls? Tu me raconteras un tas de choses, et
moi aussi. Ce sera si amusant, un voyage comme les bohémiens dans une
voiture.
--Faites ce qu’elle veut, mon cher Lambert, dit Liénard; allons, montez
dans votre voiture et partez. Je me charge de vous envoyer vos paquets
par la diligence.
--Papa, papa, je t’en conjure, partons.
--Le cheval a-t-il mangé? demanda Liénard au palefrenier.
--Oui, monsieur, il peut marcher cinq heures sans avoir besoin de rien.
--En route, en route! s’écria joyeusement notre ami, qui me hissa dans
le tilbury, après m’avoir embrassée.»
Mon père et Liénard, se donnèrent l’accolade en amis très tendres qu’ils
étaient, mon père monta.
«Où est la route nationale? demanda-t-il au palefrenier.»
Liénard répondit:
«Ce garçon va prendre l’une des voitures de la gare et vous accompagner
jusqu’à la tombée de la nuit, pour s’assurer que le cheval de Juliette
ne se permettra pas quelque escapade. Je passerai demain matin chez son
patron, et j’aurai ainsi de vos nouvelles. Adieu, adieu, bon voyage!»
Une petite valise achetée par mon père à Boulogne, pour nos objets de
toilette, mon fameux panier à nos pieds, notre billet de bagage confié à
Liénard et, fouette cocher, nous voilà partis.
Chaque détail de cet adorable voyage m’est présent. Il me sembla que
j’entreprenais une chose énorme et qui allait durer un temps indéfini.
Mon cheval jeune, ardent, nous ravissait, mon père et moi. Il nous
occupa exclusivement tout d’abord. Nous ne regardions rien que lui. Ah!
quel nom avait-il?
Le palefrenier nous dit qu’il s’appelait: Coq, ou Cock, il ne savait pas
bien si c’était Coq ou un nom Anglais.
«Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne règnera! m’écriai-je,
me rappelant l’air entendu à Amiens, dans Charles VI; ce sera Coq.»
Coq filait. Le palefrenier nous avait quittés nous indiquant les
villages, les relais de poste où nous devions nous arrêter dans la
journée, ou coucher le soir.
Nous nous rappelions, mon père et moi, nos plus longues courses en
voiture autour de Blérancourt, mais ce n’était pas, comme à présent, un
voyage.
Mon père riait de toutes mes observations, de toutes mes réflexions; à
chaque instant il me répétait: «Oh! tu es bien ma fille, c’est à moi
seul que tu ressembles.»
Nous étions sortis d’Amiens à onze heures du matin, et à cinq heures du
soir nous ne songions pas encore à terminer notre première étape. Nous
avions acheté quelques gâteaux, des fruits, et tant que notre joli Coq
ne serait pas fatigué, nous ne nous arrêterions pas.
«Juliette, me dit mon père, à un moment où il avait ralenti la marche de
Coq, ne t’es-tu pas demandé si je pourrais indéfiniment me soumettre à
notre séparation, si la souffrance de voir ton esprit façonné par
d’autres que par moi, me serait toujours supportable? Ma plus ardente
ambition est de faire de ta pensée la fille de la mienne, et cela sera
un jour, il faudra que cela soit.»
Je ne répondis rien. Je me répétais intérieurement la phrase de mon
père: «faire de ta pensée la fille de la mienne», et je me disais que,
puisque j’étais sa fille, tout en moi devait être aussi sa fille, mais
alors, étant la petite-fille de ma grand-mère que j’adorais, comment
pouvais-je être à la fois tout entière à ma grand-mère, et tout entière
à mon père? Ce sentiment que j’avais de la difficulté dans laquelle se
trouvait mon double amour pour ma grand-mère et pour mon père, de se
partager, me remplissait de tristesse. Mon cœur se serrait quand je
songeais que, de plus en plus, j’aurais conscience du chagrin que je
faisais à chacun d’eux en les quittant, parce que, lorsque je les
revoyais, ils sentaient que je leur revenais l’esprit et le cœur rempli
de l’autre.
A ce moment-là j’en voulais encore à ma grand-mère d’avoir vendu mon
jardin. La grande maison de Chauny, qui autrefois me plaisait plus que
la petite maison de Blérancourt, m’apparaissait comme une prison. La
cour fleurie n’était gaie que parce qu’elle précédait le jardin, sans
cela elle allait avoir l’air, à l’ombre du grand mur qu’on bâtissait,
d’un tout petit carré comme dans les cimetières.
Mon père songeait, lui aussi, à beaucoup de choses tristes; notre gaieté
courait maintenant en sens contraire, et ne pouvait plus nous rattraper.
Toute mon enfance écoulée dans mon tant aimé jardin, me revenait en
mémoire; les printemps avec les traînées de violettes le long des murs
du fond, les étés avec les paniers de fraises, que je courais cueillir
moi-même, au moment où nous allions nous mettre à table, les fruits de
toutes sortes dont je surveillais avec tant d’intérêt la maturité, que
je goûtais sans cesse, pommes, poires, prunes, cerises, abricots, etc.,
jouissant du plus grand luxe dont puisse jouir un enfant, celui de
manger des fruits, de tous les fruits, toute l’année à satiété:
«Papa, tu approuves grand-mère d’avoir vendu son jardin, demandai-je
brusquement à mon père, résolue tout à coup à lui confier mon chagrin,
sans lui parler de la dot.
--Mais oui, puisqu’elle en a retiré un beau prix.
--Alors, d’après toi elle a bien fait.
--Sans doute, elle n’aurait jamais retrouvé une occasion pareille.
Peut-être s’est-elle décidée en dehors de la question d’argent, un peu
pour toi.
--Ah ça, c’est trop fort!
--Pourquoi? Tu n’auras que quelque pas à faire pour aller à ta pension.
Elle pourra même te voir jouer, d’une aile qu’elle veut construire.
--Alors, grand-mère va encore rétrécir la petite cour? Eh bien, moi,
vois-tu, papa, je ne puis pas dire le mal qu’on me fait avec tout cela.
On m’a pris mes allées où je me promenais, où je jouais, mes arbres,
tout ce que j’aimais dans les choses, on m’a pris mon bonheur de
regarder toute seule ce qui pousse, de comprendre comment les plantes
grandissent, comment les fleurs deviennent fruits, on m’empêche
d’entendre le remuement et la poussée de ce qui a la vie, la plainte
suivie d’un froid silence de ce qui meurt. Pour moi, vois-tu, papa, le
soleil c’est quelqu’un de divin à qui je parle et qui me répond avec des
signes écrits, que je vois dans les rayons de la lumière; je te ferai
fermer à demi les yeux quand vient l’heure de midi et te montrerai les
signes étincelants, les écritures d’or. La lune me suit quand je marche
et me laisse croire qu’elle est mon amie. Je t’assure, papa, que j’ai
entendu la terre éclater avec de petits tocs gentils sous les pointes
d’asperges ou quand les graines qu’on a semées germent. Je ne sais pas
comment te dire tout cela, comment t’expliquer ces choses, mais si
j’aime à lire, si les livres m’instruisent beaucoup, surtout les
voyages, qui m’agrandissent la terre, j’ai, crois-moi, papa, beaucoup
appris dans mon jardin sur ce qui est petit.»
Mon père m’écoutait, ses yeux fixés sur les miens; les rênes dans ses
mains étaient si molles que tout à coup pris de gaieté ou énervé par la
fatigue, Coq fit quelques bêtises, les premières.
Une correction le cingla et le calma.
«Ce Coq, dit mon père, est indigne d’une trop grande confiance.»
Et il ajouta:
«Parle, ma Juliette, parle. Si tu savais la joie que tu me causes? Tu
aimes la nature comme je l’aime, tu la sens comme je la sens, tu la
poétises comme je la poétise. Ah! le vieil Homère me rend aujourd’hui ce
que je lui ai donné en t’apprenant à l’aimer, c’est lui qui a mis en toi
l’amour des choses. Tu seras païenne un jour, j’en suis certain.
--Oh! papa, le vilain mot, ne dis pas cela, surtout jamais devant ma
grand-mère, cela la ferait trop souffrir, et ce n’est pas vrai; ce ne
sont pas les nymphes, les hamadryades, les dryades que je voyais, que
j’écoutais dans mon jardin, c’étaient vraiment mes arbres, mes plantes
et mes fruits.
--Bien, bien, dit mon père, j’ai promis à ta grand-mère, à ta mère, de
te laisser faire à leur gré ta première communion. Elles m’ont pris ton
enfance, qu’elles la gardent; mais ta jeunesse m’appartient et nous
recauserons de tout ceci. J’ai maintenant pour me calmer, pour me faire
attendre patiemment, et les jours que j’entrevois, et ce que tu viens de
me dire, ma Juliette chérie.
--N’ayant plus mon jardin, il faudra pour ne pas trop souffrir de
l’avoir perdu, que j’oublie tout ce que j’y ai aimé et compris,
répliquai-je. J’ai tant de morts à pleurer, j’ai tant entendu d’arbres
abattus, gémir, pousser leur dernier cri, qu’en y songeant, je crois les
entendre encore et que mon cœur se serre et que c’est affreux d’avoir
détruit tant de ces vieux serviteurs qui donnaient de si doux fruits
pour se faire aimer, que c’est un crime de recouvrir de graviers une
bonne terre qui ne demandait qu’à nourrir les graines et à se couvrir de
récoltes.»
Le soir de ce jour, mon père s’arrêta à un relais de poste, dans une
grande auberge, claire et propre, où j’allai voir rôtir à la cuisine une
dizaine de poulets embrochés. C’était là que dînaient les voyageurs de
la diligence.
Lorsque mon père me coucha dans l’un des deux immenses lits de notre
chambre, j’avais la fièvre et je rêvai haut de mon jardin toute la nuit.
Mon père m’empêcha d’en parler le lendemain, et il me conta de belles
histoires grecques qu’il ne m’avait pas encore contées.
Notre voyage s’acheva sans incidents et je trouvai ma grand-mère
follement heureuse de me revoir, mais comme nous arrivions tard et que
j’étais très lasse, on me mit au lit immédiatement. La porte de la
chambre de ma grand-mère, qui voulut absolument que je couche auprès
d’elle cette nuit-là, parce que mon père lui avait parlé de ma fièvre,
cette porte était ouverte. J’entendis mon père qui disait à mon
grand-père et à ma grand-mère:
«Je ne crois pas qu’elle se console d’avoir perdu son grand jardin.
--Comme il est clair qu’elle se mariera avec un gentilhomme campagnard,
répartit en riant mon grand-père, comme l’éducation qu’elle reçoit de
ses tantes doit la conduire à épouser quelque Roussot perfectionné, elle
pourra pendant et après sa lune de miel, se payer des arbres et de la
terre. Ne nous apitoyons donc pas exagérément sur son malheur actuel.»
Mon grand-père et ma grand-mère s’étaient tout naturellement querellés
en mon absence. J’en eus la preuve par la réponse de ma grand-mère. Le
_on_ que j’avais presque banni, ayant repris ses droits.
«_On_ plaisante toujours, dit-elle, même sur ce qui peut le plus
m’évouvoir: les chagrins de Juliette. Depuis que j’ai vu ce qu’elle
souffre de la privation de son jardin, je me reproche douloureusement de
le lui avoir enlevé. _On_ devrait comprendre cela et n’en pas rire. _On_
sait bien cependant que je ne pouvais courir le risque de faire de la
peine à Juliette que mue par un sentiment se rapportant à elle, et que
ce sentiment, il m’est impossible de le crier sur les toits.
--Bien, bien, répliqua mon grand-père, _on_ n’a pas besoin de leçon,
_on_ aime sa petite-fille autant que père et mère et grand-mère, _on_
tient à plaisanter sur les chagrins de Juliette et _on_ continuera par
la simple raison qu’_on_ croit que ce sera une façon de la consoler.»
Les regrets de ma grand-mère adoucirent mon chagrin; mais que de fois
mon pauvre grand-père fut rabroué à propos de sa «façon de me consoler».
* * * * *
Il est impossible de soupçonner aujourd’hui l’importance qu’avait à
l’époque de mon enfance un voyage en chemin de fer. Tout Chauny en avait
parlé lors de mon départ, tout Chauny m’interrogea au retour. Quand je
sortais avec mon grand-père, on m’arrêtait dans la rue pour me demander
si c’était bien effrayant, un chemin de fer.
La vérité est que les horribles sifflets, le bruit sourd et menaçant de
la locomotive, les tunnels, oh! les tunnels! l’affreuse fumée noire qui
faisait de vous des charbonniers en quelques heures, tout cela m’avait
fort inquiété et me paraissait une chose venue en droite ligne de
l’enfer.
«Ça écorche les oreilles, ça aveugle si on met le nez à la portière, ça
secoue à faire trembler, c’est laid, et ça enlaidit», répétais-je à tous
ceux qui me questionnaient.
A la pension, mon succès était fou. Chaque «grande» m’interrogeait pour
elle et pour sa famille, chaque «petite» voulait savoir toute l’histoire
du chemin de fer, de la mer, des bateaux.
Mon grand panier de coquillages fut vidé en quelques jours. Le grand
nombre de mes cadeaux s’écoula vite. Une semaine après mon retour, il ne
me restait plus rien.
«Ça, disais-je de mes coquilles, ça n’a pas été acheté, je les ai
ramassées moi-même à la vraie mer! à la mer en vrai!»
Ces mots produisaient un effet immense. Aux récréations, je pérorais
entourée sans cesse d’un grand nombre d’auditrices yeux ronds et bouches
bées. Des questions partaient de tous côtés. On ne se lassait pas
d’entendre mes récits toujours les mêmes. L’histoire de la femme
guillotinée sous le tunnel faisait frémir toutes mes compagnes.
«Pourquoi aussi est-ce qu’elle s’est penchée par la portière, disaient
les «grandes», on doit faire attention quand on voyage; en voyage on
court toujours de très grands dangers, il n’y a qu’à en lire pour le
savoir.»
Les «petites» demandaient surtout si la femme guillotinée sous le tunnel
avait des enfants et s’ils étaient là.
Lorsque je répondais oui, panique générale. La nichée questionnante
s’éparpillait avec des oh! effarés.
Il faudrait aujourd’hui qu’une élève dans une pension eût hiverné au
pôle Nord et raconte qu’elle a vu une mère broyée par un _icefield_ sous
les yeux de ses enfants, pour produire l’effet de mon chemin de fer et
de ma femme guillotinée sous un tunnel. On commençait à construire la
ligne de Paris à Saint-Quentin qui devait traverser Chauny et la
question du chemin de fer était passionnante pour tout le monde.
J’avais, à la maison, procédé avec un grand art. Chaque soir, après le
dîner, je racontais à ma grand-mère, à mon grand-père, à Blondeau, à mon
ami Charles qui n’eût manqué sa soirée pour rien au monde, je racontais,
dis-je, l’une de mes journées, jamais plus, jamais moins, et mes récits
durèrent autant que mon voyage avait duré.
J’avais manqué tout un mois de catéchisme, mais M. le Vicaire qui nous
instruisait eut pour moi des indulgences. Lui-même s’intéressa
énormément à mon voyage, et me demanda, comme tous me le demandaient,
mes impressions sur le chemin de fer et sur la mer.
Mes réflexions lui plurent et il en fit part à M. le Doyen, qui lui-même
voulut me questionner. Je lui dis que le chemin de fer était une
invention abominable, sifflante, une invention de l’enfer avec ses feux
et sa noirceur diabolique.
Ce voyage, décidément, me faisait une situation à part. Dans la ville de
Chauny, j’étais par lui autre chose que les autres jeunes personnes de
mon âge. M. le Doyen, à mesure que l’époque de la première communion
approchait, s’occupait de plus en plus de moi. Il me désigna pour
prononcer les vœux du baptême et pour conduire l’une des files des
communiantes à la Sainte Table. L’évêque de Soissons venait cette
année-là, comme tous les deux ans, faire la confirmation. Je fus choisie
encore pour lui adresser le compliment de bienvenue à la cure.
J’étais la plus jeune et la plus grande parmi les communiantes. Ma
grand-mère et mon grand-père, Blondeau, mon ami Charles, ne s’occupaient
plus, depuis que le récit de mon voyage était terminé, que de ma
première communion. La mousseline la plus fine avait été commandée par
ma grand-mère pour ma robe et pour mon voile. Le blanc m’allait à
merveille, me répétait-on, et j’allais être la plus belle. Mon ami
Charles m’apprenait à dire mes vœux de baptême et mon compliment à
Monseigneur, de façon plutôt théâtrale que pieuse.
J’avais pour amie intime une étrange créature de mon âge, petite autant
que j’étais grande, spirituelle, mauvaise langue, endiablée, dont
l’influence sur moi n’était rien moins que bonne. Chaque fois qu’elle me
voyait un enthousiasme, une admiration, elle s’acharnait à les démolir.
Son nom était Maribert[3]. Nous étions liées depuis quatre ans, nous
avions eu des brouilles très graves, des réconciliations dont toute la
pension s’était occupée.
[3] La finale seule de ce nom est exacte.
Maribert faisait sa première communion en même temps que moi. Elle était
pensionnaire et très surveillée parce qu’elle se permettait sur le
catéchisme des réflexions qui scandalisaient les moins recueillies.
Souvent, elle répondait à M. le Vicaire, elle lui tenait tête en
discutant les articles qu’il nous expliquait.
«Vous serez rejetée de l’Église si vous ne vous soumettez pas, lui
disait parfois M. le Vicaire, vous avez l’esprit d’une renégate.»
Elle osait répondre:
«Je suis philosophe, j’ai l’esprit fort!»
Je devins pensionnaire durant le mois qui précéda ma première communion;
M. le Doyen, ayant constaté que je me préparais mal chez mes
grands-parents, obtint d’eux qu’ils se sépareraient de moi jusqu’au
«grand jour»; Maribert trouva moyen de m’avoir comme voisine de dortoir
et alors aux récréations, en classe à l’aide de petits papiers qu’elle
me glissait, elle commença à travailler mon esprit dans le sens de
l’incroyance; elle s’efforça de me prouver que M. le Doyen n’était
nullement évangélique, que M. le Vicaire qui nous instruisait préférait
un bon dîner à une bonne messe, que Mlles André, nos maîtresses, étaient
beaucoup plus préoccupées de ne pas perdre leurs élèves que de les
instruire et de les perfectionner.
«Ainsi moi, me disait-elle, on devrait me renvoyer, ces demoiselles
savent très bien que je change toutes les idées que je veux changer, que
je suis une perturbatrice, que je ne ferai pas ma première communion
sérieusement et que j’empêcherai toutes les autres, toi la première, de
la faire avec l’onction, avec la dévotion nécessaires; et on me garde,
moi brebis galeuse, dans le troupeau.»
Je subissais l’influence de Maribert, et l’on eût mieux fait de me
laisser auprès de ma grand-mère qui, quoique trop préoccupée pour moi
des choses de ce monde, ne pouvait qu’augmenter ma foi.
Le matin du jour de ma première communion j’étais triste, mécontente, je
ne me sentais pas ce qu’il eût fallu être, et j’enviais les joies de
celles qui ayant eu la force de résister à la diabolique Maribert
avaient sur le visage une expression de béatitude.
Au moment de partir pour l’Église, Maribert me glissa dans la main un
morceau de chocolat en me disant avec ses yeux luisants et démoniaques:
«Mange!»
Et en même temps je l’entendis croquer la moitié de la tablette qu’elle
m’avait donnée.
Je lui jetai son chocolat à la figure. Ah! cela non! C’était trop. Je
voulais bien, moi aussi, avoir l’esprit fort, mais je ne voulais pas
commettre un sacrilège, mentir, communier ayant mangé!
Mon amie m’apparut tout à coup dans sa malfaisance et je m’efforçais
d’arracher en un instant de mon esprit les idées que j’avais reçues
d’elle, idées peu nombreuses d’ailleurs dans le mince bagage commun que
nous possédions.
Cependant une grande douleur m’étreignit; ne venais-je pas de rompre
avec une confidente, une amie de quatre années? (les années sont si
longues dans la jeunesse).
Maribert, hélas! m’avait fait perdre l’élan de la prière et, cet élan-là
seul en un pareil jour eût pu me consoler de la grande brisure que je
sentais en mon cœur.
J’étais émue à tel point que mes larmes coulaient sans que j’en aie
conscience.
«Tu es bête entre les plus bêtes, me dit Maribert. Je ne te parlerai
plus de ma vie.
--Tu es méchante entre les méchantes, lui répondis-je, et je me
reprocherai toute mon existence d’avoir aimé une maudite comme toi.»
L’heure était venue de partir pour l’Église. Nos mères nous attendaient
au salon.
Ma mère était là et ma grand-mère. Je me jetai dans les bras de toutes
les deux, je les embrassai avec ardeur et elles furent édifiées en
voyant ma pâleur, mes yeux rougis.
Ma grand-mère en toilette de laine blanche, en chapeau noir, avec une
écharpe de soie noire frangée, me parut très bien habillée. Ma mère
était fort belle quoique sa toilette fût d’une grande simplicité. Elle
avait une grande capote de paille d’Italie nouée avec des rubans de
velours noir, une robe de soie puce, traînante, sans aucun ornement, et
une écharpe de tulle brodée par elle merveilleusement, attachée aux
épaules avec des épingles de turquoise. Je ne me lassais pas de
l’admirer.
«Que maman est belle, dis-je tout bas à ma grand-mère, regarde-la donc.
--Oui, me répondit tout haut ma grand-mère, et ce serait bien qu’elle
jouisse un peu de sa beauté, qu’elle en soit reconnaissante au bon Dieu;
mais, hélas! je suis sûre qu’elle s’imagine qu’on la regarde avec
malveillance.»
Ma mère levait les épaules.
«Juliette, ajouta ma grand-mère, voilà pour toi un beau jour, ma
petite-fille; puisse-t-il dominer toute ta vie, puisses-tu en comprendre
pieusement la portée. Je vais prier Dieu de toute mon âme pour qu’il en
soit ainsi.»
Nous sortons de la pension, moi en tête, mes compagnes une à une me
suivant; nous formons la file et nous marchons par les rues jusqu’à
l’Église.
L’orgue nous accueille avec un chant d’allégresse. Mon cœur bat à me
faire mal, puis peu à peu un grand apaisement se fait en moi. Je renie
le mal, je renie Maribert que je vois là-bas, dans la file, la figure
enlaidie par un vilain sourire. Je la regarde de haut froidement,
fièrement, et je lève les yeux au ciel pour lui prouver que je ne suis
plus sous l’influence de ses vilaines prédications. Je me sens bien ce
que je dois être dans le lieu saint pour la cérémonie qui s’accomplit.
Je récite mes vœux de baptême simplement, d’une voix forte, sentant bien
ce que je dis. Je songe à ma grand-mère qui m’écoute et à laquelle je
confierai le soir même tout ce que je lui ai caché jusqu’à ce jour sur
Maribert. Je communie en paix, je rentre chez ma grand-mère, heureuse de
retrouver mon chez moi et d’y revenir délivrée de Maribert qui ne me
manquera plus jamais quand je serai loin d’elle.
Le lendemain, au presbytère, je dois dire mon compliment à Monseigneur.
Mon grand-père a raconté que Mgr de Garsignies est un ancien officier de
cavalerie, ma grand-mère a ajouté qu’il a eu une existence aventureuse,
très romanesque et ce qu’on en dit à la table de mes grands-parents
m’enlève la peur qu’il me faisait.
Souriante je lui débite mon compliment en le regardant sans trouble.
Lui-même me sourit et m’embrasse.
A l’église, au moment de la confirmation, lorsque je baise la patène et
que Monseigneur approche ses doigts de ma joue, l’esprit de Maribert
s’empare tout à coup de moi et je dis sans avoir conscience des paroles
que je prononce, paroles qui glacent d’effroi mes compagnes agenouillées
et font sourire Maribert:
«Monseigneur, légèrement je vous prie...»
Il frappe sur ma joue un peu plus fort qu’il ne frappe sur celle de mes
compagnes.
Pourquoi ai-je dit cela? Je ne sais, mais je sens que j’ai résisté à
l’inspiration diabolique de dire une chose encore bien plus forte. Le
geste sacré m’est apparu tout à coup comme un soufflet. Maribert était
la quatrième après moi. Est-ce son méchant esprit qui m’a inspiré cet
acte de révolte?
M. le doyen me fait appeler à la sacristie après la confirmation; il me
gronde très paternellement, mais très vivement et m’inflige une
pénitence.
Quelques années plus tard, à une soirée que donnait à Soissons, où je
venais d’arriver jeune mariée, Mgr de Garsignies, lorsque j’entrai et le
saluai, s’écria:
«La petite fille de la confirmation!»
* * * * *
La construction dans le jardin vendu s’était élevée durant les mois
d’été. Elle s’achevait à la hâte, la rentrée d’octobre devant se faire
dans la nouvelle bâtisse. Par-dessus le haut mur apparaissait l’odieuse
pension contre laquelle je nourrissais une haine violente. On y allumait
de grands feux et le soir, du corridor de ma chambre au premier étage,
elle m’apparaissait comme une bouche de l’enfer.
Je ne cessais de déclarer que jamais je n’irais à cette pension, jamais!
et c’est en vain que ma grand-mère avait essayé le jour de ma première
communion, au dîner de famille où mon père manquait, blâmant quoique la
subissant cette «suite de mon baptême», comme il disait, c’est en vain,
que, ma mère aidant, on essaya de me faire jurer que j’irais à la
rentrée d’octobre à la pension nouvelle. Je perdais littéralement la
tête quand je pensais que je pourrais aller en classe sur le sol ravagé
de mon jardin, jouer sur l’emplacement de mon temple de verdure. Ma
grand-mère s’inquiétait de cet entêtement et s’en irritait peut-être
davantage. Notre tendresse subissait une atteinte et nous nous blessions
à chaque instant malgré l’amour profond que nous avions l’une pour
l’autre. Je me désintéressais du bonheur de mes chers grands-parents, je
ne m’interposais plus entre eux, je gardais le silence lorsqu’une
discussion s’élevait; les _on_ avaient repris leur fréquence. Blondeau
s’attristait de ma tristesse et je me trouvais d’autant plus malheureuse
qu’à la pension, Maribert soulevait les passions contre moi, entretenait
la lutte acharnée. On était pour elle ou pour moi. Il y avait deux clans
hostiles l’un à l’autre. Le sien plein d’activité, nous harcelant, nous
jouant tous les mauvais tours possibles, le mien résistant avec
mollesse, car moi, le chef, découragée, je ne travaillais plus. J’étais
sans cesse punie et grondée. Ma mauvaise humeur naissait, moi que mes
compagnes avaient surtout aimée jusque-là pour ma belle humeur.
Je ne pouvais plus comme autrefois apporter des fruits de mon jardin.
Les boules de sucre avaient fait leur temps; bref, j’étais désemparée et
sans goût pour quoi que ce fût.
Mon séjour chez mes tantes de Chivres où je retrouvai un peu de sérénité
fut écourté cette année-là. Je ne pris de vacances que celles accordées
par la pension, et mon père en réclama sa part.
A peine avais-je terminé le récit par journée de mon voyage à mes
tantes, à peine avais-je conté ma première communion qu’il m’eût fallu
songer au départ, si je n’avais obtenu une prolongation de séjour d’un
mois en écrivant à mon père que je le suppliais de me garder au moment
de la rentrée des classes en octobre et de m’épargner la douleur d’aller
dans la nouvelle pension.
Ma tante Sophie me gronda beaucoup de ma paresse, de ma négligence à
propos de mon latin. Mais elle admit mes excuses et je travaillai de
plus belle.
Je trouvai mes tantes très agitées par la politique. Elles lisaient _Le
National_. Toutes trois, de même que ma grand-grand-mère, étaient
libérales. Elles ne parlaient que de M. Odilon Barrot, et avec quel
respect! Elles avaient leur opinion personnelle sur chacun des membres
de la famille royale, ne cessaient de regretter le duc d’Orléans,
aimaient le duc d’Aumale, le prince de Joinville, estimaient la reine
Amélie, la duchesse d’Orléans, mais jugeaient le roi Louis-Philippe de
très haut et levaient les bras au ciel sur la corruption des temps. Si
elles avaient eu moins peur de la révolution, elles eussent détrôné le
roi, proclamé la régence de la duchesse d’Orléans, préparant le règne du
«petit comte de Paris» avec M. Odilon Barrot comme président du Conseil.
M. Odilon Barrot était pour mes tantes le «représentant modèle». Elles
se passionnaient pour la campagne des banquets réformistes dont il était
à la fois le promoteur et le héros.
Mais elles se montraient irritées des «agissements» de MM. Ledru-Rollin,
Louis Blanc, etc., qui dénaturaient, qui faussaient la campagne des
banquets réformistes; elles se disaient fort inquiètes des idées
subversives de M. Pierre Leroux sur le travail, des insanités de M.
Proudhon sur la propriété. A propos de ces deux derniers et de leurs
personnes, mes tantes répétaient volontiers:
«C’est la fin du monde!»
Mes tantes se déclaraient à tout propos, lorsqu’elles discutaient entre
elles, fidèles aux immortels principes. Elles étaient ennemies de
Napoléon Ier, moins cependant que des jacobins et des socialistes, mais
elles ne lui pardonnaient pas «l’entrée des alliés en France et la
terreur de l’invasion».
Elles m’apprirent la fameuse _Iambe_ d’Auguste Barbier:
O Corse à cheveux plats, que la France était belle.
pour que je la redise à mon grand-père.
«Bonaparte, répétait souvent ma grand-grand-mère de Chivres, comme le
disait mon père, nous a rendu la France moins grande qu’il ne l’a
prise.»
M. Béranger ne leur plaisait pas et quand je chantais des chansons de
lui que mon grand-père m’avaient apprises, elles m’écoutaient, mais avec
des protestations sur le chansonnier et sur la chanson. M. Thiers leur
paraissait dangereux avec son culte de Napoléon qui bonapartisait la
bourgeoisie tandis que M. Béranger bonapartisait le peuple.
«Et, disait ma tante Sophie, quelle que soit la forme du gouvernement
qui nous adviendra après celui du roi Louis-Philippe, ce seront toujours
les idées autoritaires, j’en ai grand peur, qui triompheront. Le
libéralisme, qui seul peut sauver la France, lui rendre son sens
politique, la faire bénéficier de l’esprit de sa race, ne semble plus
exister que dans l’esprit de M. Odilon Barrot et dans les écrits de M.
de Lamartine.
Elles lisaient et relisaient _Les Girondins_, et la façon dont elles en
parlaient est restée ineffaçable dans ma mémoire.
Le vieux provincialisme réveillé, le pays administré dans un grand
nombre de sièges administratifs, la décentralisation, la France revenant
au programme girondin, luttant contre l’influence exclusive de la
capitale, contre l’autocratie des idées nouvelles plus oppressives, plus
tyranniques que les tyrans eux-mêmes, tel était le programme politique
de mes tantes et de mon arrière-grand-mère, programme qu’on m’avait fait
écrire pour que je le communique à mes parents et grands-parents.
«Tu le conserveras, Juliette, me dit un jour ma tante Sophie, et il y
aura un moment de ta vie, j’en suis certaine, où, après les expériences
jacobines et bonapartistes, après des révolutions probables, tu te
rappelleras combien étaient sages et vraiment françaises et vraiment
nationales les idées de tes vieilles tantes. La France doit agir dans
ses centres d’action et non pas tourner comme une toupie dans sa
capitale.»
Jamais encore mes tantes n’avaient autant causé de politique, entre
elles, devant moi, que durant mes vacances de 1847.
«Elle est d’âge à écouter et à comprendre, répondait l’une ou l’autre de
ses filles lorsque ma grand-grand-mère leur répétait: «Vous assommez
cette petite.»
--Il ne vous sera pas inutile, dussiez-vous avoir entendu, non par les
oreilles, mais par la bouche en bâillant, de savoir ce que des personnes
d’une haute compétence comme vos tantes pensent de la chose publique,
disait ma tante Constance, avec sa moquerie habituelle. Écoutez,
Juliette, écoutez.»
J’écoutais sans bâiller, car j’avais l’esprit entr’ouvert sur toutes
choses politiques et littéraires. Mes tantes étaient bien la
personnification de cette bourgeoisie dont parlait mon père, qui
n’admettait que la moyenne des expériences sociales, ne goûtait que des
impressions moyennes, natures insupportablement équilibrées,
ajoutait-il.
Mes tantes trouvaient M. Victor Hugo trop sonore, trop retentissant pour
la paisibilité de leurs esprits et, ajoutait ma tante Sophie, trop peu
bucolique. Elles détestaient la laideur de Quasimodo, critiquaient
l’_Ode à la colonne_, _Napoléon II_, qui semblaient faire de M. Victor
Hugo un bonapartiste; son théâtre leur paraissait trop intense, trop
pompeusement invraisemblable, trop verbeusement humanitaire. _Lucrèce
Borgia_, _Marie Tudor_, _les Burgraves_, _Ruy Blas_, les mettaient hors
d’elles. Leur classicisme en était révolté. Elles blâmaient la conduite
politique de M. Victor Hugo, trop ondoyante et trop diverse. Ma tante
Anastasie demandait grâce pour _les Rayons et les Ombres_ dont elle
raffolait.
Elles parlaient de Mme George Sand avec réserve. J’entendis plus
d’exclamations que d’appréciations sur un roman dont je retins le joli
nom: _Lélia_, que j’avais d’ailleurs vu entre les mains de ma
grand-mère. Mais elles goûtaient beaucoup de choses de Mme George Sand,
surtout ses œuvres paysannes. _La petite Fadette_ leur paraissait un
chef-d’œuvre.
«Nous sommes très bourgeoises, disait ma tante Sophie, en causant de Mme
George Sand, quoique nous nous sentions cependant l’esprit libre, par
libéralisme plus que par éducation, et dans les actes publics plus que
dans les actions privées. Retenez bien le nom de cet écrivain, George
Sand, ajoutait ma tante, il aura une grande influence sur votre
génération et il vous enthousiasmera certainement lorsque vous serez
majeure. Quoiqu’on dise d’elle, Mme George Sand est restée très femme,
et elle ne sera jamais vraiment comprise que par les femmes; mais la
plupart des choses qu’elle écrit, en dehors de ses paysanneries, sont
faites pour des esprits plus jeunes que les nôtres, qu’elle doit
passionner et qu’elle reflète certainement. A nous il nous est plus
facile de comprendre Mme de Staël et sa _Corinne_.»
Et mes tantes m’initièrent aux beautés si dissemblables de _Corinne_, de
Mme de Staël, et de _La Petite Fadette_, de Mme George Sand. Je trouvai,
à leur grande joie, également admirables, quoique différemment, les deux
livres. Il est vrai qu’on me les lut tout haut en me soulignant ce que
je devais admirer; mais mes tantes elles-mêmes, malgré ma tendresse pour
elles et la haute confiance que m’inspiraient leurs esprits, n’eussent
pu m’obliger à l’enthousiasme si je ne l’avais pas éprouvé.
Ma grand-mère, qui adorait son Balzac, m’en lisait à chaque instant de
longs morceaux, que je trouvais longs, et avait renoncé à me faire
goûter son cher, son grand, son unique romancier. Je la faisais enrager
en lui répondant:
«Il n’est ni assez Homérique, ni assez Virgilien.»
Mes tantes exécraient M. de Balzac.
«C’est un créateur de figures malsaines qui vous hantent, disait ma
tante Anastasie; les héros de M. de Balzac pour un peu entreraient dans
votre vie et vous conduiraient à la façon dont ils se conduisent. Ils
ont une réalité qui vous fait croire qu’on les a connus; c’est pour moi
une obsession quand je lis un roman de ce Balzac. Je ne puis pas me
débarrasser l’esprit de personnages que je n’aime pas, dont je blâme les
actes et qui s’imposent à mon jugement comme une vilaine mode s’impose
aux yeux des femmes élégantes. Je suis convaincue que M. de Balzac
formera plus de caractères qu’il n’en a observés. Je crains que ma sœur
Pélagie n’agisse sous l’influence de M. de Balzac plus souvent qu’elle
ne le croit. Si l’on se laisse prendre par la puissance de cet homme, il
vous possède, et c’est un malfaisant qui vous conduit au doute, au
scepticisme, sur les gens et sur les choses.
--Prenez bien garde à M. de Balzac plus tard, ma nièce, ajoutait ma
tante Constance, c’est le plus dangereux de tous ceux qui écrivent à
cette heure. Il vous donnera des contemporains que je ne vous envie pas:
des égoïstes, des affamés de situation. Rappelez-vous ce que vous aura
dit votre vieille tante, notez-le au besoin: M. de Balzac engendrera des
cervelles, mais point de consciences, point de cœurs. La vertu est
imbécile pour M. de Balzac. _Eugénie Grandet_, _le Père Goriot_, me
révoltent. Je ne fais pas même d’exception pour le _Lys dans la
vallée_.»
Ah! si ma grand-mère avait été là. Quelle passion elle eût mise dans ces
discussions sur M. de Balzac avec ses sœurs, elle qui en était
fanatique. Je racontai à mes tantes que ma grand-mère lisait, au moment
de mon départ de Chauny, _Les deux jeunes mariées_, pour la cinquième
fois.
Ma tante Sophie me dicta une appréciation de l’œuvre de M. de Balzac,
que je lus à mon retour à ma grand-mère.
Elle s’emporta et me fit répondre en son nom à sa sœur. J’eus ainsi deux
leçons contradictoires sur M. de Balzac et j’ai gardé le souvenir de
toutes les deux.
Pour ma grand-mère M. de Balzac était «tout un monde». Par lui, avec
lui, on pouvait exclure de son existence la banalité des rapports
sociaux. On vivait avec ses héros comme avec des amis; ils étaient en
chair et en os. On leur causait, on les voyait; ils peuplaient votre
existence, ils vous visitaient.
J’écrivis des pages et des pages à ma tante Sophie sur M. de Balzac.
Celle-ci répondit à ma grand-mère et alors commença entre les deux sœurs
une correspondance sur la «Littérature du jour» qui me fut communiquée
chaque fois qu’elle pouvait l’être, et qui m’instruisit sur beaucoup
d’œuvres alors toutes vibrantes d’actualité.
Ma tante et ma grand-mère d’accord en cela blâmaient les publications
d’Eugène Suë «qui apprenaient au peuple à exécrer les prêtres sous la
figure d’un Rodin».
Ma grand-mère cherchait dans ses lectures des distractions; ma tante y
cherchait des réflexions. L’une ne s’intéressait qu’aux aventures des
amoureux, l’autre qu’aux formes élégantes dont se revêtait la pensée,
qu’aux descriptions de la nature, à la philosophie de la vie. Jamais
elles ne se comprirent, ni ne s’entendirent sur une œuvre quelconque.
* * * * *
Mes onze ans accomplis je me persuadai que je devenais une jeune fille.
Beaucoup de gens me croyaient plus âgée que je ne l’étais, à cause de ma
taille et de mon apparence sérieuse. J’avais, à cette époque, des idées
très personnelles, quelquefois mûries, et une imagination extravagante,
des naïvetés d’enfant et des raisonnements de jeune femme.
Presque tous ceux qui, jusque-là, m’avaient traitée en petite fille,
m’appelaient Mademoiselle, et ma grand-mère, dans sa hâte de justifier
ce titre, me mit des robes fort allongées, presque longues.
Entre mon retour de Chivres et mon séjour chez mon père, j’étais restée
toute une semaine chez ma grand-mère, la tête farcie de «Littérature du
jour», ayant maintenant mes opinions sur Mme de Staël et Mme George
Sand, sur MM. Victor Hugo, de Balzac, Eugène Suë. J’avais tout un cahier
de notes interrogatives pour mon père qui ne m’avait jamais parlé ou que
des anciens ou que des écrivains «démocratiques et sociaux» comme il les
appelait. Je mis ces notes en ordre à Chauny et elles n’étaient pas
dépourvues d’intérêt, ayant été pour la plupart cueillies aux
conversations de mes tantes.
Mon père consentirait-il à discuter avec moi sur la littérature du jour?
Je l’étonnerais par mon savoir; mais connaissait-il seulement les
auteurs dont je rêvais de l’entretenir? Je me disais que, puisque ma
tante Sophie, malgré son amour pour Virgile et les latins, n’en était
pas moins très occupée des «célébrités actuelles», mon père pouvait bien
lui aussi associer le goût de la littérature à celui de la politique.
Dès que je fus à Blérancourt, je bombardai mon père de questions. Que
penses-tu de Mme de Staël, de Mme George Sand, de M. Victor Hugo, de M.
de Lamartine, de M. de Balzac?
Ma mère trouvait scandaleux qu’on m’eût appris à juger des auteurs
qu’elle-même connaissait à peine. Décidément toute notre famille était
insensée, jusqu’à mes tantes qu’on lui avait cependant dépeintes comme
de graves personnes, plus vieillies que modernisées.
Ma mère, si on l’avait laissée m’élever, disait-elle, eût fait de moi
une simple bourgeoise formée pour vivre dans son milieu, pour penser
comme tout le monde, et non une péronnelle pédante déjà insupportable,
déjà déclassée par l’esprit, surchauffant son intelligence à l’âge où il
eût fallu commencer à la vouloir rassise.
Mon père dédaignait la littérature de son temps. Il ne répondit à mes
questions que par des banalités. Seul Lamartine excitait sa passion dans
le sens du blâme, non, comme poète, mais comme historien, et il
déclarait que _Les Girondins_ étaient le livre d’un «malfaiteur».
Il admirait Eugène Suë avec une exagération qui eût fait répéter à ma
tante Sophie l’un de ses mots favoris: «Il y a des opinions qui sont des
crimes.»
«Eugène Suë, disait mon père, est un génie, il délivrera la France de
tous les Rodin; de son œuvre date une ère nouvelle, celle où notre pays
sera enfin émancipé de l’Église; Eugène Suë a pétri la terre glaise
qu’est encore le peuple, un autre tirera de ce même peuple le marbre
qu’on sculpte. C’est par bonds à cette heure que les événements
marchent. Les grands rénovateurs ont préparé les rénovations, les
libérations définitives.» Et il ajoutait solennellement:
«Nous allons enfin pouvoir parler des choses que tu ignores et que j’ai
à te révéler. Cette fois nul ne m’empêchera plus de former ta
compréhension à l’image de la mienne. Tu es en règle avec la religion de
tes mères; je puis te parler de la mienne sans restriction, t’en
instruire, t’apprendre d’où vient la lumière à l’esprit et au cœur de
l’homme. Elle vient de la nature; elle est réelle parce qu’on la voit,
elle est idéale, par l’immensité qu’elle éclaire.»
Dès le lendemain, mon père commença de m’enseigner ce qu’il appela mon
nouveau catéchisme et il m’en dicta les principaux articles. En voici
quelques feuilles gardées:
«Le culte de la nature que nous avons reçu des grecs, les seuls qui
aient pénétré ses mystères jusqu’en leurs profondeurs, culte que les
traditions nous ont transmises à travers les siècles, sans interruption,
que Jean-Jacques nous a fait comprendre dans d’admirables formules, dont
Bernardin de Saint-Pierre nous a donné la sentimentalité, est le culte
vrai.
«Nature, science, humanité, ce sont les trois termes de l’initiation. La
nature d’abord, elle qui domine tout, puis les révélations de cette
nature, révélations qui sont la science, c’est-à-dire le phénomène
éclairé en soi, observé par l’homme, et enfin l’appropriation de ce
phénomène aux utilisations sociales.
«Les temps marchent, la lumière se fait, la nature s’offre de plus en
plus à nous, l’avenir s’illumine. Tout se rapproche, tout fraternise, la
nature, que le christianisme dit ennemie, se livre tout entière à
l’homme pour l’aider à parcourir la terre à la vapeur, à interroger les
astres, à découvrir intacts les vestiges des temps disparus qu’elle lui
a conservés.
«Si le christianisme a essayé de briser les liens de l’homme et de la
nature, Jésus, l’immortel Jésus a rapproché les hommes entre eux. Il
leur a dit: Vous êtes frères, il n’y a pas de caste, pas de race, pas de
religion, pas d’histoire, pas de science, pas d’art, pas de morale qui
ne soient le patrimoine universel de l’humanité.»
«Il me semble, répétait mon père, que ma vie est quintuplée quand je
songe à la beauté des choses, aux harmonies qu’on peut découvrir là ou
tant d’aveuglés ne voient que des antagonismes. Une seule époque peut
être comparée aux temps actuels, celle de la naissance du christianisme.
Jésus, qui apportait les formules républicaines d’égalité et de
fraternité, prêchait la bonne parole aux foules comme nous la prêchons.
Bientôt, nous aussi nous deviendrons des apôtres. Jésus a délivré ce
qu’il appelait les âmes, nous délivrerons la personne sociale en
ajoutant à l’égalité, à la fraternité, la liberté.
«Un Ledru-Rollin, un Louis Blanc, sont les continuateurs du
christianisme. Il faut que le pauvre, que l’homme ayant conquis ses
droits à la grande Révolution, impose le devoir aux classes supérieures;
que le travailleur ait droit au travail et que le riche ait le devoir de
lui fournir ce travail. Le droit au travail est le plus absolu des
droits, mais non le seul. Le dernier des miséreux, parce qu’il a la
qualité d’homme, a droit à l’instruction, et dispose de sa part de
gouvernement. Il n’y a pas d’erreur dans la nature, il n’y a pas de
perversité dans l’homme, le mal ne vient que de la société qui accumule
les erreurs et les sophismes pervers. C’est donc à la société que les
forces rénovatrices de l’avenir s’attaqueront et à la bourgeoisie qui
gouverne cette société à son profit exclusif. Juliette, Juliette, je
veux faire de toi une ardente prêtresse du bien général, du bonheur de
l’humanité. Je ne sais pourquoi il me semble que ton cœur pourra comme
le mien se passionner pour le relèvement des masses; tu parles à un
ouvrier, à un paysan, à un pauvre, comme à des frères.
«Moi, vois-tu, j’aime les petits, j’aime ceux qui sont les derniers dans
la vie, plus que moi-même; le spectacle de celui qui souffre, qui lutte,
que tout accable, torture mon cœur. Il faut donner tout de soi à ceux
qui n’ont rien. Quand nous serons beaucoup à penser ainsi il n’y aura
plus de maux qui ne soient soulagés, plus de misères qui ne soient
secourues. Tous les malheureux n’ont que les tares du malheur, les
infériorités de leur infériorité sociale.
«Un homme riche et supérieur qui a des défauts est coupable, celui qui a
des vices est un monstre, tandis que les déshérités qui ont des défauts
et des vices ont toutes les excuses, ont droit à toutes les absolutions.
«Donner son indulgence, son aide, son amour aux misérables, voilà la
vraie religion, non celle de la charité limitée, circonscrite au secours
matériel, mais celle de l’humanité.»
Mon cœur se fondait à ces paroles, et comme mon père mettait toujours
d’accord ce qu’il disait avec ses actes, il remuait toutes les fibres de
mes sensibilités.
«Il n’y a que la République qui puisse apporter à l’homme le plus grand
des biens, la forme de ses droits et de ses devoirs, disait mon père,
qui puisse permettre la libre expansion de ses facultés de bienfaisance
humaine, qui puisse distribuer l’instruction sans réserve, imposer
l’éducation par l’exemple.
«Les principes républicains socialistes dotent tout individu, tout
citoyen, d’un dogme de fierté qui assure sa valeur morale. Si l’on est
républicain socialiste, on recherche en soi ce juste équilibre du jeu
des facultés qui n’opprime en rien le jeu des facultés des autres.»
Et c’étaient des prédications sans fin.
La conviction, la foi sincère, la certitude absolue qu’avait mon père de
la vérité de ses idées, lui donnait une chaleur de persuasion à laquelle
ne pouvait résister une enfant de onze ans qu’il traitait en disciple
bien aimée.
Mon père me remit avec solennité un soir un petit guide ayant pour
titre: «Vingt et un courts préceptes sur les devoirs du parfait
républicain socialiste» que n’eût pas renié Saint-Paul. Il l’avait
composé pour moi et pour ses prosélytes paysans et ouvriers.
* * * * *
J’étais fort joueuse, mais cependant comme je prenais mon rôle de
disciple républicain socialiste au sérieux, je profitais, comme mon père
lui-même, de toutes les occasions pour prêcher.
Le soir, après notre dîner qui se faisait très tôt, sur la grande place
ornée de tilleuls, s’étendant sous les fenêtres de notre maison, tandis
que nos mères causaient assises les unes auprès des autres, les enfants
du quartier se réunissaient, et gamins et gamines, un peu loin, moi en
tête, nous jouions à la Révolution.
Les filles et les fils des pères que mon père avait «convertis» me
prêtaient main-forte et les tièdes ou les ignorants finissaient toujours
par être brossés ou enrégimentés.
Mon père n’oubliait pas, en me bourrant de politique, d’entretenir ma
passion pour la nature, dont il me divinisait les moindres
manifestations. Il se plaisait à me prouver qu’il était inutile pour
l’homme de chercher au delà de la nature les chimères insaisissables,
l’infini que notre fini ne peut concevoir, l’immatériel que notre
matérialité ne saurait s’expliquer avec sens, et il appuyait sur ce mot;
il me dévoilait toutes les petites et les grandes lois de la vie et du
mouvement, celles qui règlent aussi splendidement la marche du grand
univers que celles qui gouvernent les fourmis, aux mœurs desquelles il
m’avait initiée.
Les plus hautes démonstrations par les fourmis, si influentes qu’elles
fussent sur mon esprit, me faisaient toujours rire, et voici pourquoi:
Notre vieille voisine Mme Viet n’avait pas d’autre occupation dans la
vie que celle de détruire les fourmis, d’autre conversation que les
«frumions», c’est le nom des fourmis en patois picard, qu’elle avait
«ébouillantées» dans la journée ou écrasées, dont elle recueillait les
cadavres quand elle le pouvait pour les additionner soit en imagination
soit en réalité.
Dès qu’on l’apercevait dans sa cour en ouvrant la porte d’un puits
mitoyen, après un bonjour rapide, elle vous entretenait longuement de
ses «frumions». Dans tout le quartier, et entre soi on parlait chaque
jour goguenardement de la quantité de «frumions» détruits par Mme Viet.
Sa petite-fille, fille d’un grand fermier des alentours, était l’une de
mes amies de pension de Chauny et passait chaque semaine quelques jours
chez sa grand-mère durant les vacances. Elle était la première à rire
des fourmis de sa grand-mère.
Lorsque j’allais voir la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, et le
Chevalier, ils me demandaient toujours en entrant des nouvelles des
«frumions» de notre voisine. Plus elle en détruisait plus il en
renaissait. C’était à croire qu’on lui en apportait la nuit dans sa
cour.
Nous avions des ruches d’abeilles. J’observais avec admiration leur
travail coutumier, toujours le même, et qu’à des milliers d’années en
arrière mon vieil Homère avait chantées. Mon père, pour me prouver que
bêtes et gens sont ce que les font la bonté et l’éducation, m’amena peu
à peu à apprivoiser mes abeilles. Je leur apportai du sucre, des fleurs,
et elles ne me piquaient jamais.
«C’est parce que tu les aimes, me disait mon père. Elles le savent bien,
va.»
Je chérissais mes abeilles de Blérancourt comme mes pigeons de Chauny,
et je connaissais leurs mœurs, leurs travaux, leurs goûts, leur
organisation. Je leur parlai même, et elles me comprenaient comme mes
pigeons.
«Tu le vois, me disait mon père, la nature suffit bien aux besoins
d’observation, de sociabilité, d’amour, qui est dans l’homme. Il est
lui-même de toute la vie de l’univers le reflet conscient. Si tu as
besoin d’adoration, adore le soleil, le Dieu qui t’éclaire, qui
t’enveloppe de sa chaleur, qui t’illumine, sous les rayons duquel tout
germe, tout naît, tout palpite.»
Et sous la pression puissante et incessante de l’esprit de mon père, je
ne voyais et ne regardais plus toute chose que comme il les voyait et
les regardait lui-même.
Qui m’eût parlé alors d’apostolat, de sainteté, ne m’eût fait penser
qu’à mon père. Sa charité, sa bonté, étaient sans limites.
* * * * *
Je ne voulais pas retourner à Chauny et rentrer à ma pension installée
maintenant à la place de mon pauvre bien-aimé jardin. J’avais supplié
mon père de retarder, sous des prétextes d’études, mon départ de
Blérancourt. Il me faisait un cours d’histoire grecque qu’il voulait
terminer. Il me perfectionnait comme «poète», et les vers que j’envoyais
à ma grand-mère, qui raffolait de poésie, étaient trouvés très
supérieurs à mes premiers essais par Blondeau et par mon ami Charles. Je
gagnai ainsi la Noël, et l’empreinte républicaine, l’empreinte païenne,
devenaient chaque jour plus marquées en moi. Les idées de mon père
trouvaient un terrain déjà tout préparé par l’hérédité. Et puis qui eût
pu résister à tant de chaleur de cœur, à une passion du beau et du bien
si ardente?
L’hiver commença dès la fin d’octobre, très rude, et sur les routes nous
rencontrions tant de malheureux mal vêtus que mon père et moi nous nous
en voulions d’avoir de chauds vêtements et que plus d’une fois nous
rentrions sans couverture, sans souliers. Ma mère, qui cependant était
charitable, elle aussi, mais raisonnablement, ne donnait que ce qui
était usé; aussi faisait-elle des scènes violentes à mon père et me
grondait-elle fort d’être aussi insensée que lui.
Liénard m’avait rendu intacte ma grosse bourse de voyage, me priant de
lui permettre de m’offrir les petits objets achetés avec lui dans les
magasins de Boulogne-sur-Mer. Cet argent nous servit beaucoup pour nos
pauvres, mais il fut vite épuisé.
Mon père eût dévoré des millions s’il les avait possédés. On ne pouvait
lui confier une somme d’argent sans qu’il la distribuât sur l’heure.
C’était à Liénard que ma mère avait envoyé l’argent du tilbury amassé
difficilement par elle, sachant bien que si elle le confiait à mon père
il trouverait moyen de le donner et de ne pas remplacer sa vieille
voiture. Cependant, il en désirait beaucoup une neuve, l’ancienne étant
par trop lourde quand les roues étaient couvertes de boue, ce qui
arrivait huit mois de l’année dans les mauvaises routes qui entouraient
alors Blérancourt.
Ma mère ne laissait jamais d’argent à mon père; mais si ses malades
faisaient peu de notes chez le neveu de Saint-Just, Decaisne le
pharmacien, en revanche ma mère avait des surprises pénibles pour sa
maigre bourse, quand à la fin du mois, elle payait le boucher, le
boulanger et l’épicier. Avec cela mon père trouvait toujours que les
gens étaient trop pauvres pour qu’on leur fît payer ses visites.
S’il ne s’enrichissait pas, il grandissait en influence, et ses
prosélytes républicains se comptaient par centaines. Blérancourt
devenait un foyer d’agitation violente. On y lisait les brochures les
plus révolutionnaires, et comme il s’y tenait chaque mois une très
grande foire, la pénétration des idées de mon père se faisait dans tous
les villages environnants, la propagande devenait de plus en plus
active. On n’entendait parler que de réformes, de progrès, d’abaissement
du cens, d’accession, non seulement des capacités, mais des classes
inférieures à la vie politique.
Bien entendu, dans mes lettres à ma grand-mère, je lui faisais part, le
plus habilement possible, de mes opinions nouvelles, mais seulement
républicaines et naturistes. Sans les discuter, elle me répondait
qu’elle était inquiète, que, d’abord républicaine, je deviendrais
sûrement socialiste, et de «naturiste» païenne, athée comme mon père,
que c’était la logique d’une telle éducation et que je n’y échapperais
pas plus qu’une autre. Elle ajoutait que mon père se montrait déloyal
envers elle en tuant l’esprit qu’elle avait mis en moi.
Dans les premiers jours de décembre une correspondance, aigre d’abord,
puis violente, s’échangea à mon propos entre mon père et ma grand-mère.
Elle déclarait ne pas admettre que mon retour ne se fît qu’à Noël,
qu’elle s’était assez longtemps privée de ma présence, que j’étais sa
seule raison de vivre et qu’elle me voulait à la fin de la semaine dans
laquelle nous entrions.
«Si vous ne me la rendez pas, écrivait ma grand-mère, je dénature ma
fortune, vous n’en aurez rien et Juliette pourra courir après la dot que
vous lui économiserez.»
Et mon père de répondre:
«Je la prépare pour être mariée à un ouvrier!»
Lorsque mon père me parla de cette réponse, je lui dis:
«C’est pour rire, n’est-ce pas?
--Non, me répondit-il, ce serait mon rêve.
--Ce n’est pas le mien, répondis-je sèchement. Je donnerais ma vie pour
notre cause, mais je n’ai aucun goût pour la lente torture des
déclassés.
--Juliette!
--C’est ainsi, «papa», et je ne me marierai jamais, jamais, entends-tu,
à un inférieur.
--Et l’égalité!
--Des droits! papa, j’y crois de toute mon âme, mais des manières, des
façons d’être, ah! ça non, par exemple.»
Tandis que mon père s’irritait, je boudai.
Dans l’après-midi une voiture de bois fut déchargée devant notre porte.
La neige menaçant de tomber, mon père, ma mère et moi nous aidâmes à
rentrer ce bois. A un moment, comme je me baissais pour prendre ma
brassée, mon père soulevant un morceau me porta un coup si douloureux
que je jetai un grand cri. Quand je me relevai, ma tempe, mon œil
gauche, étaient inondés de sang. Mon père crut m’avoir crevé l’œil et il
eut un véritable accès de folie, son seul défaut étant une violence
telle que dans un de ses accès il avait tué un chien qu’il adorait, et
qu’un jour il fallut lui arracher des mains l’un de ses beaux-frères
aussi grand et aussi fort que lui qu’il assommait, parce que ce
beau-frère avait malmené sa femme, sœur de mon père.
Il brandissait son morceau de bois, terrible, criant:
«J’aime mieux une fille morte qu’une fille borgne. Je veux la tuer et me
tuer après.»
Ma mère en vain s’accrochait à lui. Le jardinier essayait de lui
arracher des mains son morceau de bois. Je souffrais, j’étais aveuglée,
je me croyais, moi aussi l’œil, crevé... Je n’avais pas peur de la mort,
mais j’avais peur que mon père commît le crime de me tuer et de se tuer
après.
Le moment pour moi fut horrible, je restai inerte... mais, tout à coup,
voyant que mon père allait échapper à ma mère et au jardinier, je
m’élançai dans la maison et je tins fermée de toutes mes forces
quintuplées la porte qui devait séparer mon père de son «crime».
Ma mère ne savait que crier à mon père qu’il allait mériter l’échafaud,
déshonorer sa famille. Blatier, le jardinier, répétait:
«Monsieur Lambert, un homme bon comme vous, vous n’allez pas faire un
malheur!»
Je me dominai, et d’une voix calme je dis à mon père à travers la porte:
«Papa, c’est entendu, tu me tueras, mais laisse-moi deux minutes pour
aller laver mon œil et voir si vraiment il est crevé.» Je quittai la
porte... elle ne s’ouvrit pas; mon père qui se battait contre la terreur
des supplications fut stupéfait d’entendre une voix calme. Il laissa,
paraît-il, tomber son morceau de bois, se rejeta contre le mur du
corridor, et des hoquets de douleur, des cris, des sanglots, parvinrent
jusqu’à moi tandis que je lavais mon œil dans mon petit cabinet de
toilette.
Mon émotion lorsque je relevai ma paupière fut grande. J’avais le
sourcil ouvert, mais je voyais. Je pliai un mouchoir que j’appliquai
mouillé sur ma blessure, le maintenant de la main, et je courus vers mon
père. Je le regardai de mes deux yeux durement. Je lui en voulais des
violences qu’il ne parvenait pas à dominer, et je savais qu’il m’eût
tuée sans mon sang-froid à moi, une enfant.
«Tu le vois, mon œil n’est pas crevé, dis-je avec sécheresse. Il eût été
inutile de me tuer. J’ai le sourcil fendu et je vais chez Decaisne me le
faire panser.
--Juliette, me crièrent mon père et ma mère.»
Je ne les écoutai pas et je courus chez Decaisne. Je lui contai que je
venais de me blesser et que mon père avait une telle émotion qu’il
n’avait pu me panser.
Ma grand-mère arriva le lendemain pour me chercher. Je n’avais pas
adressé à mon père une seule parole, ni répondu à aucune des siennes,
trouvant qu’il méritait un blâme sévère et une leçon un peu cruelle.
Ma grand-mère ne sut jamais rien de cette lamentable aventure, mais elle
me trouva fiévreuse. Je lui fis, devant mon père, le récit le plus
simple du monde sur ma blessure. Elle trouva tout naturel qu’une porte
se soit brusquement refermée sur moi comme je le lui affirmai. Mon père
souffrit atrocement de mes mensonges protecteurs. Je crois qu’il eût
préféré à ma calme indulgence une scène de violents reproches.
Je le quittai en l’embrassant du bout des lèvres. Des larmes coulèrent
le long de ses joues, ce qui lui valut une étreinte passionnée de ma
grand-mère.
«Allons, partageons-la, mon fils, dit-elle. Nous en avons chacun la
moitié, car elle n’est qu’à nous deux.»
Ma mère m’en voulut à moi de ces mots:
«Tu as l’habileté de te faire aimer, toi, murmura-t-elle à mon oreille,
en m’embrassant avec froideur, mais je ne vois pas ce que tu gagnes à
l’exagération d’amour que tu inspires. Rappelle-toi le morceau de bois.»
Ma grand-mère montait en voiture. Mon père entendit les derniers mots de
ma mère, et un moment fut repris par sa violence, mais il se calma
aussitôt, et me dit, en m’embrassant avec tout son cœur, très bas:
«Juliette, ma fille adorée, pardonne-moi.»
* * * * *
Quand j’étais auprès de mon père, ma grand-mère me manquait. Je me
sentais comme privée de gaieté, de fantaisie, d’imprévu, de tendresse
gracieuse, de maternité. L’esprit de mon grand-père m’amusait, me
reposait, le dévouement de Blondeau, l’admiration de mon ami Charles, me
devenaient une privation; mais dès que j’étais près de ma grand-mère, je
me sentais orpheline pour ainsi dire. J’étais nerveuse, j’avais l’esprit
vide, je m’étourdissais, je devenais plus enfant, plus amollie, moins
forte pour soutenir la «lutte de la vie», phrase dont mon grand-père
abusait, dont il faisait une scie à tous propos.
Ces «luttes de la vie» venaient parfois si drôlement dans la
conversation, qu’elles nous faisaient presque toujours rire; mais je me
disais à part moi bien souvent qu’elles existaient, ces «luttes de la
vie», et qu’elles n’avaient rien de gai; n’en avais-je pas déjà soutenu
quelques-unes? Le souvenir de la scène de violence de mon père, scène si
tragique, m’impressionnait beaucoup plus lorsque je l’évoquais que dans
le moment même où je l’avais subie. Quant à l’idée baroque, insensée,
que mon père avait eue de me marier à un ouvrier, elle ne quittait pas
mon esprit.
J’avais bien songé quelquefois à une chaumière, à une ferme, mais avec
un Monsieur pour mari, jamais à un «logement» avec un métier de
tisserand, ou un établi au milieu et y attendant «l’homme» qui revient
après avoir «reporté son ouvrage» ou terminé sa «journée».
Je ne pouvais douter de mon amour profond et croissant pour le peuple,
amour qui eût été, il me le semblait du moins, aux jours d’entraînement
jusqu’à sacrifier ma vie pour sa cause; je voulais bien l’aider, le
servir, mais en faire partie, moi que des générations avaient
ascensionnée au-dessus de lui, cela non.
Je me répétais le mot de Saint-Just que sa sœur m’avait souvent redit en
me parlant de l’élégance du jeune jacobin «ami du peuple».
«Je veux élever le peuple jusqu’à moi, le voir vêtu un jour d’habits
semblables aux miens, mais je ne veux pas m’abaisser jusqu’à lui, ni me
vêtir de son sayon bleu.»
Mon père, au contraire, affectait de revêtir le sayon gaulois, la blouse
du paysan et de l’ouvrier. Il avait échoué auprès de ma mère qu’il eût
voulu voir s’habiller en femme du peuple.
Certes, quand j’étais auprès de mes tantes, j’endossais gaiement le
costume des paysannes, qu’elles-mêmes portaient depuis de longues
années, mais mes tantes ne voyaient personne, étaient retirées du monde
et restaient des dames. Ce n’était pas pour être peuple qu’elles avaient
adopté cette façon de s’habiller. Leur manière d’être, de causer, de
s’instruire, de vivre, gardaient les raffinements de leur caste. Le
contraste voulu et cherché par elles leur plaisait parce qu’il était
champêtre, et leur rappelait Trianon; celui cherché par mon père eût
plutôt évoqué les tricoteuses.
Une discussion s’étant élevée sur ce sujet un jour entre mon père et
moi, je lui dis que je désirais bien plutôt voir les «bonnets blancs»,
c’est ainsi qu’on appelait alors les paysannes en Picardie, porter des
chapeaux pareils au mien, ce à quoi elles trouveraient certainement
grand plaisir--quoique à cette époque une pareille prévision parût
impossible,--que je ne désirais porter leurs bonnets.
Malgré ces réserves ou plutôt malgré notre manière différente de
comprendre l’égalité que je concevais ascensionnelle et non abaissante,
je restais en accord avec mon père sur les fermes principes républicains
et sur le programme démocratique et social accepté par moi. Je ne
quittai ni ne reniai mon petit cahier où les «vingt et un principes» de
l’avenir étaient inscrits.
A ma mère, à ma grand-mère, qui reprochaient à mon père de forcer mes
idées naissantes, de les faire mûrir trop hâtivement, il répondait:
«Elle pensera ce qu’elle voudra plus tard. Ou ce que je lui enseigne la
satisfera, comme cela me satisfait, et c’est possible puisqu’elle me
ressemble à moi plus qu’à tout autre membre de sa famille, ou elle
secouera mes idées comme j’ai secoué un beau soir les enseignements du
séminaire.
La fin de 1847 fixa en moi les convictions politiques que j’ai gardées
sans modifications durant plus de trente-cinq ans. Le grand savoir de
mon père, sa bonté immense, son amour du peuple, son désintéressement
qui comblaient le vide de ses conceptions, firent longtemps de moi son
disciple.
Il croyait et il faisait croire que le peuple possédait à l’état latent
toutes les vertus, qu’il suffirait de le mettre en possession de tous
ses droits politiques et sociaux pour qu’il se montrât digne des uns et
des autres.
Il y avait dans l’enthousiasme de mon père pour «les masses», en même
temps que l’affirmation d’un idéal puissant, une grande naïveté, je le
reconnais, hélas! aujourd’hui. Notre sentimentalisme n’était pas fait de
sensiblerie, mais d’une foi vaillante en la nécessité de la justice, et
de la proportionnalité des faveurs sociales. Contribuer au bonheur du
peuple, des peuples, entraînait pour nous, «bourgeois», une part de
sacrifice qui n’était pas sans générosité et sans grandeur.
La croyance en la fraternité universelle, l’espoir d’une participation
de chaque peuple à la libération de tous les peuples, développaient les
plus belles des qualités, celles de l’abnégation et de l’héroïsme chez
les hommes qui allaient être ceux de 1848.
Dire qu’il entrait des idées pratiques, réalisables, dans les esprits
des révolutionnaires de 1847, certes non, puisqu’une jeune personne de
onze ans et demi comme moi pouvait être initiée à tous les projets de la
Révolution, les comprendre, s’en enthousiasmer, en prêcher
l’accomplissement. Ces projets avaient donc quelque chose d’enfantin.
* * * * *
Ma grand-mère prêchée et reprêchée par moi, séduite par le
sentimentalisme des idées de régénération, prise par le côté honnête du
caractère des libéraux et des républicains unis alors, commençait à
trouver corrompus les «sicaires de la royauté», et Louis-Philippe par
trop réfractaire aux réformes et aux progrès. Elle se laissait peu à peu
convaincre.
Blondeau, quoique fonctionnaire, pensait comme moi.
Mon grand-père, avait reçu de son comité napoléonien l’ordre de ne pas
s’effrayer du socialisme, au contraire, et il approuvait, il appuyait
mes opinions les plus excentriques.
Mon père, à mon grand étonnement, prenait mal la demi conversion de ma
grand-mère. Et moi qui croyais qu’il s’en réjouirait!
«Si les bourgeois bourgeoisant, hier royalistes, deviennent
républicains, alors quand nous aurons la République ils la fausseront et
la royaliseront. Il vaut bien mieux que nous allions lentement et
formions, selon nos principes, des générations nouvelles, que de rallier
des éléments qui feront une république bourgeoise et égoïste au lieu
d’une république démocratique et sociale, c’est-à-dire généreuse. Je
vois déjà, ajoutait mon père, le mal que fait M. Odilon Barrot.»
Et il renversait la phrase de mes tantes qui, elles, accusaient M.
Ledru-Rollin de fausser la campagne des banquets réformistes, tandis que
mon père accusait M. Odilon Barrot, de détourner cette campagne de son
but.
Mon père se passionnait chaque jour davantage pour ses idées qui
devenaient de plus en plus intransigeantes. Est-ce cela qui contribuait
à sa violence? mais lorsqu’il s’entretenait avec ses amis et même avec
moi de l’avenir, il parlait sans cesse du flot qui montait et qu’on ne
pourrait bientôt plus endiguer.
«Les principes se heurtent, tout est choc à cette heure, nous mêmes
sommes impuissants à trouver des logiques dans nos cerveaux, et le pays
est en enfantement de monstres, disait mon père. Tout est anormal parce
qu’il s’élabore à la fois trop de choses. Il y a de telles appétences de
réformes, qu’elles dépasseront, lorsqu’on fera la première tout ce qu’on
a pensé. C’est pour cette raison que le roi Louis-Philippe s’obstine,
non sans raison pour sa sécurité, à n’en vouloir aucune. Et moi-même,
ajoutait mon père, est-ce que la réforme électorale me suffira, est-ce
que l’adjonction des capacités peut me satisfaire? Qu’est-ce que je
veux? Tout saper comme mon maître Proudhon dans ses «contradictions
économiques», ou tout renouveler avec mon maître Victor Considérant
comme il est dit dans ses «Principes du socialisme, manifeste de la
démocratie au dix-neuvième siècle», ce que je désire ardemment, ce qu’il
faudrait à tout prix, sans quoi nous nous affolerons, nous exigerons de
la Révolution des réformes qui ne seront ni étudiées, ni mûries, ni
viables, ce serait de faire quelque part, en un lieu quelconque, une
expérience du socialisme, de l’association, de la vie commune, un
phalanstère; alors on verrait quelles sont les possibilités du
remaniement social.»
* * * * *
J’avais réintégré ma pension malgré la torture que j’en éprouvai.
Maribert heureusement n’était pas revenue. Peu à peu, je reprenais mon
influence, les événements politiques se pressant et préoccupant mes
jeunes amies initiées par moi à l’importance de «ce qui se passait».
Même en province l’entêtement du roi Louis-Philippe, celui de M. Guizot,
l’insuffisance d’une Chambre servile, d’une majorité achetée, irritaient
l’opinion. Tout le monde répétait, et nous surtout, les jeunes personnes
politiques de la pension de Mlles André: «L’heure des réformes a sonné!»
On disait que le roi Louis-Philippe affectait de ne rien craindre, de se
moquer de M. Odilon Barrot et de M. Ledru-Rollin.
On parlait beaucoup d’un banquet qui devait avoir lieu à Paris dans le
Ier arrondissement, des cris séditieux déjà poussés, nous disions toutes
des cris de délivrance. Nous murmurions chaque jour très bas en nous
serrant la main: «Vive la Réforme! à bas Guizot!»
Le peuple, le grand peuple, nous le savions, nous le répétions,
«s’agitait dans ses masses profondes».
Et voilà qu’un beau jour nous apprenons qu’on a massacré ce peuple
inoffensif, faisant une démonstration purement légale, que le roi
Louis-Philippe, après deux essais de ministère, que la duchesse
d’Orléans, après un semblant de réalisation de Régence, sont en fuite,
puis, coup sur coup, que le peuple a dressé des barricades, que la garde
nationale a été héroïque, que la République est proclamée!
La République! et quelle République! celle de mon père, la mienne, celle
qui reconnaissait au peuple, à sa première heure, le droit au travail!
Ce droit, la République venait de le garantir, et les délégués du peuple
avaient eu un mot digne de l’antiquité grecque:
«Le peuple a trois mois de misère au service de la République.»
Ce peuple, disait la _Démocratie pacifique_, a été admirable, il s’est
montré digne de toutes les libertés. Il a prouvé sa maturité morale. Pas
un vol, pas une attaque aux propriétés n’ont été commis. Des loqueteux
ont placardé dans les corridors du Palais des Tuileries qu’ils
gardaient: Mort aux voleurs! Ils ont protégé les trésors de la Banque.
Ainsi la France encore une fois marchait à la tête des nations et
donnait à nouveau l’exemple de sa grandeur nationale.
Mon père accourut le 26 février. Il ne pouvait tenir à Blérancourt. Il
lui fallait me communiquer sa joie.
Ma grand-mère ne se montrait pas autrement inquiète de la Révolution.
Mon grand-père rugissait. Il avait cru que le renversement de la
dynastie orléaniste ne pouvait se faire qu’au profit de Louis-Napoléon.
Il s’en prit au premier triomphateur, au premier républicain qui lui
tombait sous les griffes, à son gendre, à sa République stupidement
démocratique, et nul de nous ne put l’obliger à la retraite. Mon père
riait, ma grand-mère souriait, moi, je dis:
«Ah! mon pauvre grand-père, avec notre République, ton Bonaparte est
bien malade, si socialiste qu’il ait fait semblant d’être.»
Je me rappelle qu’à la fin du dîner de ce 26 février, mon grand-père,
qui, pour se consoler, avait ajouté quelques bouteilles de son petit
mâcon à sa consommation habituelle, nous dit, en nous regardant avec ses
yeux plus ronds encore qu’à l’ordinaire.
«Eh bien! moi, je vois clair comme le jour dans l’avenir.
--Grand-père, il est huit heures du soir.
--Je vois votre République, entendez-vous, Lambert? entends-tu,
Juliette? f...chue par terre par mon Bonaparte. Je vous le crie, je vous
le hurle. Les Révolutions, voyez-vous, ça finit toujours par des
Empires.»
Ma grand-mère, Blondeau, et surtout mon père et moi, nous riions...
comme des fous!
A ma pension, quelle émotion, quelle curiosité, quelle frayeur! La
moitié des élèves manquaient. On s’était calfeutré. Une Révolution, cela
pouvait gagner la province. Les ouvriers de la manufacture des glaces
étaient pour la République. N’allaient-ils pas la proclamer à Chauny,
faire eux aussi la Révolution, piller, peut-être?
Le 27, Mlle André et sa sœur cadette me firent demander dès mon arrivée.
Elles connaissaient les opinions de mon père depuis longtemps et un peu
aussi les miennes. Elles se mirent pour ainsi dire sous notre
protection.
«Eh bien, Juliette, votre père doit être content, lui qui a toujours été
républicain. L’avez-vous vu?
--Oui, mesdemoiselles, il est venu hier et il est dans la joie. Il dit
que la France va enfin être digne de son histoire, qu’elle va se
gouverner elle-même, que toutes les nations de l’Europe vont nous
admirer et peut-être faire comme nous, que c’est l’avènement du peuple,
du vrai peuple, celui qui n’est pas corrompu comme le bourgeois, et
qui...
--Assez! répliqua sèchement Mlle André l’aînée. J’espère que vous
garderez pour vous, Juliette, les belles théories de votre père. Je vous
défends d’en parler ici.
--En classe, mademoiselle?
--En classe et aux récréations!»
Je regardai Mlle André bien en face. J’étais presque aussi grande
qu’elle et je répondis: «Cela, mademoiselle, je ne vous le promets pas,
car nous sommes beaucoup de républicaines à la pension, et l’on ne peut
nous défendre de parler de la République et de l’aimer.
--Mais la France n’a pas accepté votre République, répliqua Mlle Sophie.
--Elle l’acceptera, mademoiselle, parce que le peuple votera cette
fois.»
Mlles André étaient partagées entre plusieurs sentiments: l’impérieux
désir de me faire taire et je le compris au ton dont Mlle Sophie me dit:
Juliette! la tristesse d’être dure pour la fille d’une amie et enfin la
crainte d’irriter des républicains.
«Quand vous reverrez votre père, Juliette, vous lui direz de notre part
combien nous souhaitons que sa République calme la France, au lieu de la
troubler.»
Je fis ma révérence, et je rentrai dans ma classe. Des yeux curieux
m’interrogèrent. Je répondis par signes qu’il venait de se passer «une
grande affaire»! Aucune de mes compagnes n’ignorait mon appel au salon
par «mesdemoiselles».
J’avais une cocarde tricolore épinglée à l’intérieur de mon corsage. Je
la détachai et la plaçai dans le creux de ma main sous le couvercle à
demi soulevé de mon pupitre. Je la montrai et la glissai à ma voisine
qui répéta la manœuvre. En un instant, ma cocarde fit le tour de notre
longue table, et me revint sans que notre sous-maîtresse l’eût aperçue.
Mes compagnes étaient renseignées. «Mesdemoiselles» m’avaient parlé de
la République! La classe fut très houleuse, nous étions toutes agitées
et distraites. Pas une de nous n’avait appris ses leçons et fait ses
devoirs. On n’entendit qu’un genre de réponse:
«Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps d’apprendre mes leçons, à cause
de la République.
--Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps de travailler, à cause de la
République!
--Je me demande en quoi la République peut vous intéresser, nous dit
notre sous-maîtresse du ton le plus dédaigneux du monde et en haussant
les épaules.»
On entendit une voix, dans le grand silence, c’était la mienne,
répondre:
«Mademoiselle, la République, mais elle nous passionne.»
Un murmure approbateur me soutint. «Mademoiselle» ne répondit pas. Elle
me regarda stupéfaite et il lui passa par l’esprit, je le vis bien, que
si j’osais la braver ainsi, c’est que je m’en croyais le droit.
La sortie de la classe ressembla à une petite émeute.
C’était notre République, nous l’avions, nous, les frondeuses! le roi en
exil, les républicains, les démocrates au gouvernement, nous triomphions
tout simplement. Questionnée, entourée, je ne savais à laquelle de mes
compagnes entendre.
«Qu’est-ce que «Mesdemoiselles» t’ont dit?»
Je racontai la scène et, pour un peu, on m’eût décerné une couronne
civique. A la bonne heure! voilà du courage, de la fermeté, c’est ainsi
qu’il fallait dire; la réponse vraiment républicaine a été ce qu’elle
devait être!
Je répétai toutes les paroles de mon père à mes amies. Cette république
était mirifique, nous allions avoir la liberté complète, plus
d’autorité. Sans doute, et surtout dès la première heure, il ne fallait
pas être insolente envers nos maîtresses, mais nous pourrions très vite
leur faire sentir que si nous étions plus jeunes qu’elles, moins
instruites, la république nous reconnaissait leurs égales.
Que de raisonnements, que de projets, que de façons d’entendre le
gouvernement. Moi je voudrais ceci! moi je voudrais cela! Nous voulions
toutes tant de choses si différentes qu’il fut solennellement convenu
que nous, les initiées, les frondeuses, aujourd’hui les républicaines,
nous ferions chacune notre programme, que ces programmes seraient lus le
lendemain à la récréation, et qu’on voterait pour choisir le système de
gouvernement qui nous paraîtrait le meilleur. Notre jeune esprit était
farci des mots qui couraient alors.
Mais l’adjonction des capacités était décidément une réforme
insuffisante; là-dessus pas une hésitation. Il fallait que tout le monde
votât, les hommes, les femmes, surtout les élèves des pensions. Nous
avons conçu là le suffrage vraiment universel et nous fûmes plus tard
convaincues que nous seules en étions les inventeurs.
L’ouverture des ateliers nationaux plut à mon père. Il m’écrivait
qu’enfin le peuple allait être heureux, que cent mille citoyens étaient
nourris par l’État, travaillaient pour lui. Il croyait à cette époque,
comme tout le monde, que Louis Blanc dirigeait de façon occulte la
fondation et l’organisation des ateliers nationaux, et sa confiance s’en
augmentait.
«Tous les peuples nous admiraient, tous nous imiteraient, ajoutait mon
père, à la fin de sa longue lettre. La république allait armer chaque
Français pour que tous soient prêts à concourir à la délivrance des
nations.»
Mon père vint nous revoir en mars. Hélas! déjà il se montrait fort
inquiet, l’Assemblée nationale étant pleine de réactionnaires. La
Montagne ne prenait aucune autorité. La république, il est vrai, avait
surpris tout le monde, rien n’était préparé et on bâclait certaines
réformes, on précipitait certaines mesures, mais les sentiments de tous
les républicains étaient si nobles, si fiers, si désintéressés, il y
avait chez eux une telle croyance dans le bien, dans la justice, dans le
divin de la voix du peuple, qu’il fallait ne pas trop souffrir des
hésitations, ne pas être trop sévère pour les fautes déjà commises.
Le pire, aux yeux de mon père, c’est que le monde entier nous regardait
et que le rêve de république, de fraternité universelle, ne pouvait se
réaliser que si la République française donnait vite et définitivement
les exemples qu’elle devait donner.
Mon père venait d’être nommé maire de Blérancourt. Ses disciples, ses
partisans, n’eussent pas admis qu’un autre que lui eût en main le
pouvoir, si petit fût-il, et la possibilité de réaliser tout ce que son
enthousiasme et sa générosité promettaient pour la République.
Ma grand-mère et moi nous vînmes à Blérancourt voir planter l’arbre de
la Liberté. Ce qui nous déplut ce fut la blouse bleue que mon père avait
mise pour aller à cette cérémonie. Son écharpe tricolore était nouée sur
le rouge. Déjà mon père disait: «N’aimons que le rouge dans les trois
couleurs», le blanc lui paraissant légitimiste et le bleu, orléaniste.
«Toi, Juliette, murmura ma grand-mère à mon oreille au moment où nous
partions pour la cérémonie, est-ce que tu aimes cette blouse, est-ce
qu’elle ne te choque pas?
--Elle est bleue, grand-mère, répondis-je en riant, songe qu’étant donné
les idées de papa elle pourrait être rouge!»
On apporta un jeune peuplier qu’on planta sur la place où un grand trou
avait été préparé.
Mon père, depuis la République et au nom de la liberté s’était
réconcilié avec le curé qui bénit l’arbre de la liberté.
Dans son discours le curé déclara que la République, si elle réalisait
l’idéal évangélique de son programme incarné dans les mots de liberté,
d’égalité, de fraternité, serait le plus beau des gouvernements, mais
que pour cela il fallait que tous les républicains fussent aussi
sincères, aussi généreux et, ajouta-t-il fort habilement, qu’ils soient
sinon dans la forme, mais dans le fond, aussi chrétiens, aussi dévoués
aux déshérités que le nouveau maire.
Mon père, avec une ardeur qui m’enthousiasma et une éloquence enflammée
qui séduisit ma grand-mère, répondit à M. le curé que la République et
ses principes de liberté, d’égalité, de fraternité, étaient nés, cela ne
pouvait se nier, de l’Évangile; que Jésus-Christ était le premier des
socialistes et des républicains; que le républicain devait avoir toutes
les vertus chrétiennes et que le christianisme était la formule humaine
la plus belle qui ait jamais été conçue.
Je m’étonnai. Tout ce qui se rapporte au temporel de l’Église, ajouta
mon père, est admirable. Elle est plus avancée que nous-mêmes,
socialistes, dans la compréhension, dans la pratique de l’association.
Nous avons beaucoup à apprendre d’elle, mais il est temps qu’elle-même
apprenne de nous le culte de la nature et qu’elle se laisse pénétrer
enfin par la science!
--Mon cher maire, dit le curé à mon père après la cérémonie, vous
accepteriez la religion chrétienne les yeux fermés à la condition
qu’elle soit païenne.
--A charge de revanche, monsieur le curé, répondit mon père en riant,
acceptez ma religion païenne faite d’amour de la nature à la condition
qu’elle inspire les vertus chrétiennes.
--Jamais, jamais, répliqua le curé en riant. Vous avez dit que nous
sommes en avant de vous dans la conception de l’association et de la vie
commune, nous sommes de même en avant religieusement. Le christianisme,
c’est le présent et c’est l’avenir!» Et il ajouta en se moquant: «Le
paganisme restera de plus en plus le passé.
--Ainsi soit-il!» répliqua gaiement M. le maire en entraînant M. le curé
qui vint déjeuner avec nous.
«Je crois, dit mon père, en manière de toast à la fin du repas, et cela
d’une façon absolue, indéniable, que la République est la consécration
de la liberté de conscience, de la tolérance, et moi, comme maire,
monsieur le curé, je vous prouverai avec quelle largeur, quelle hauteur,
quelle grandeur, nous, républicains démocrates, socialistes, nous
comprenons la liberté!»
* * * * *
Mes progrès comme élève souffrirent considérablement de mes graves
préoccupations politiques.
Mon père venait nous voir tous les huit jours, très soucieux de me tenir
au courant des événements, me remettant des coupures choisies et
savamment classées de la _Démocratie pacifique_, m’apportant des livres,
des brochures, des proclamations. On eût dit que je n’avais pas à
m’instruire d’autre chose que des faits et gestes de MM. les membres du
gouvernement provisoire et des écrits de ceux qui se montraient les plus
ardents parmi les réformateurs. Le français, l’histoire, la géographie,
la littérature, étaient choses secondaires pour l’auteur de mes jours.
Et puis, en vérité, savait-on bien si la langue française n’allait pas
devenir universelle, si l’histoire «des Rois» tiendrait debout sous le
grand souffle révolutionnaire, si la géographie de notre planète
n’allait pas être remaniée de telle sorte par la fraternité des peuples
qu’il deviendrait à peu près inutile de l’apprendre dans la forme que
l’odieux «passé» lui avait assignée.
L’avenir, c’était le progrès, la lumière, le nouveau! Toutes les formes
anciennes allaient être bannies. Mais, contradiction étrange, qui
cependant ne choquait personne, le progrès, cette lumière, ce «nouveau»,
continuait de s’appuyer sur les principes évangéliques de liberté,
d’égalité, de fraternité, sur la morale de Jésus, «le précurseur», le
premier des socialistes.
Dans le jargon de l’époque, la République de Périclès, de Socrate, de
Platon, entrecroisait ses annales avec celles de la grande Révolution
française. La beauté de l’art athénien alternait avec le brouet de
Sparte, les pieds nus ou les sabots des soldats des quatorze armées avec
les magnificences des fêtes de la déesse Raison. Il y avait sur tout et
sur tous des qualicatifs auxquels on n’échappait pas, ce qu’on appelle
aujourd’hui des clichés. L’intégrité du caractère de Saint-Just,
l’austérité de Robespierre, la puissance de Danton, l’amour du peuple de
Ledru-Rollin, le courage de démolisseur de Proudhon, les sublimes
théories sociales de Pierre Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, la
supériorité de la femme telle que la démontrait Toussenel dans son
_Esprit des Bêtes_ et Fourrier dans son _Phalanstère_, telle que la
prouvait George Sand, tout cela émaillait les discours des orateurs de
petite ville et de village au point que la plupart devenaient identiques
quel que fût le sujet traité. L’improvisation était facile; on prenait
seulement la peine de recoudre les phrases entre elles, et la sonorité
des mots vous berçait comme berce un air connu.
L’art oratoire de la République de 1848 en province avait beaucoup
d’analogie avec la musique des orgues de barbarie qui passionnait le
pays entier.
Lorsque ma grand-mère ou mon grand-père priaient mon père de sortir de
la phraséologie, de leur faire l’honneur de les initier à ses
conceptions gouvernementales réalisables, il répondait:
«Tout vaut mieux que ce qui était! Nous allons piquer une tête dans
l’inconnu; quoiqu’il advienne, nous serons au moins sortis des ornières
dans lesquelles s’embourbe le char de l’État depuis des siècles. La
Révolution française a fait un grand effort pour lancer au galop les
chevaux du char, mais Bonaparte les a enfourchés et ramenés en arrière.
C’est à nous de les entraîner à nouveau.»
Malgré des réserves croissantes sur les hommes qu’il commençait à
soupçonner de tiédeur, l’optimisme du mon père était aussi candide que
le mien. L’illusionnisme, l’amour de l’imprévu, du romanesque,
l’ignorance absolue des possibilités de réalisation d’une idée,
l’ingénuité enfantine, dominaient dans l’esprit de mon père et dans
celui de la plupart des hommes de 1848 que j’ai connus; mais quelle
passion de dévouement ils avaient, quelle soif des sacrifices à faire à
la cause sainte du peuple, quelle générosité, quel abandon loyal des
privilèges de caste, quelle fraternité sincère, quelle conviction que
les «petites gens» étaient mûrs pour l’égalité, quelle indignation
contre l’appétit de jouissance, contre l’égoïsme, contre la célèbre
formule de M. Guizot: «Enrichissez-vous!»
Les hommes de 1848 étaient des apôtres, des saints. A aucune époque il
n’y eut plus d’honnêteté, plus de vertu, plus de noble simplicité. Ce
n’étaient pas des hommes politiques, c’étaient des âmes éprises d’idéal.
Tous ont été aussi sincères que mon père, tous ont droit à l’absolu
respect, et on ne peut les avoir côtoyés sans honorer et chérir leur
mémoire.
Vieilles barbes, si vous voulez! Tous les partis deviennent vieilles
barbes, mais combien peu, avant et depuis les hommes de 1848, ont eu
leur jeunesse de cœur, leurs inspirations hautes, leur appétit de
dévouement et de sacrifice?
Dans mon souvenir ils conservent leur noble figure auréolée, tandis que
les «roublards» opportunistes, les hommes de la politique d’affaires, de
résultats, ceux qui victorieux se sont écriés: «A notre tour de jouir!»,
qui ont dit et répété entre eux: «Le plus sérieux attribut du pouvoir
c’est la _galette_», ceux-là s’enlaidissent dans mon esprit de toutes
les laideurs de leurs disciples.
Parmi les républicains de 1848, pas un n’a songé à tirer un bénéfice de
situation de son passage au pouvoir, pas un qui se soit enrichi. S’ils
n’ont pas fait pour le peuple ce qu’ils rêvaient, ce n’est pas parce
qu’ils ont jeté par-dessus bord leurs principes une fois en possession
du vaisseau de la grande ville de Paris, c’est parce que leur conception
du bonheur social humain était trop belle pour être réalisable et parce
que le peuple, le premier, a refusé de faire l’essai de leurs théories.
Plus tard j’ai connu la plupart de ces «bétats», comme les appelait M.
Ernest Picard. Ils ressemblaient à mon père. Leurs négations, ils en
avaient! étaient de trop fraîche date pour avoir desséché leur âme; ils
ne croyaient plus au Christ divin, ils croyaient encore au Christ
humain. Ils adoraient cette science mystérieuse qui remplaçait pour eux
le surnaturel et n’avaient pas encore mis à jour toute sa brutalité en
broyant l’homme sous la machine.
Ils étaient internationalistes, non pour nier les légitimes fiertés de
la race, non pour accepter sans révolte la conquête du pire ennemi, non
pour subir ou pasticher l’utilitarisme de groupements nationaux
moralement intérieurs, mais pour insuffler aux autres peuples leurs
principes d’amour et de régénération.
Mon père, dès la fin d’avril, me dit un jour qu’il voyait l’écart se
faire de plus en plus entre ses vœux et ce que lui apportaient les
événements.
«J’ai peur, ajoutait-il, que notre République ne soit exclusivement une
République à l’eau de rose, de celles que le sang se plaît un jour à
teinter. Les gants jaunes du _National_ y sont les maîtres et la livrent
aux intrigues des ambitieux.»
Ma grand-mère au contraire se déclarait satisfaite de la République,
qu’elle ne trouvait nullement effrayante comme elle l’avait craint.
«Jean Louis, je m’en arrange très bien de votre République!»,
répétait-elle à mon père.
Tout d’abord mon père répondait: «Attendez, ma mère, encore un peu»;
plus tard il répliquait: «Vous êtes plus satisfaite que je ne le suis.»
Un beau jour il éclata: «Parbleu, si elle vous arrange la République,
elle est faite à votre profit! Les d’Orléans peuvent revenir: ils
n’auront rien à changer pour les bourgeois.»
Mon père fut bientôt, dans le sens le plus aigre du mot, un mécontent.
Je fus une mécontente naturellement.
* * * * *
Une mécontente agressive. Mes discussions avec ma grand-mère devinrent
si violentes, que mon grand-père s’emporta plusieurs fois contre moi,
que Blondeau me donna tort! Mon ami Charles, qui m’eût probablement
soutenu, car il était, lui aussi, révolutionnaire, comme mon père et
comme moi, avait quitté Chauny. Il était devenu le secrétaire de l’un de
ses camarades d’enfance, haut fonctionnaire de la République, à Paris.
Bientôt mon père s’exalta. «Ils nous mentent, ils nous trompent, ils
nous endorment», répétait-il désolé, sentant sa République chrétienne,
païenne, socialiste, scientifique, lui échapper.
Ma grand-mère se rassurait de plus en plus. L’ordre était maintenu, et
alors la forme du gouvernement, en somme, importait peu, disait-elle.
Mon grand-père, à mesure que mon père et moi nous désespérions,
répétait:
«Allons, allons, ça va bien pour l’Empire.»
Mais je rendais mes grands-parents malheureux avec mes désolations, mes
récriminations, mes imprécations. La vie était insupportable,
intolérable pour nous tous. Il en devait être ainsi à cette époque dans
chaque famille où se trouvait un républicain idéaliste et sincère, de
ceux qui avaient cru qu’on pouvait décrocher la lune pour le peuple,
digne qu’il était de tous les dons miraculeux.
Ce qui, m’ayant le plus intéressée, me désespérait davantage, c’étaient
les ateliers nationaux. Hélas! ils tournaient mal. Quoi! cette admirable
chose: l’État créant des ateliers pour donner du travail aux ouvriers,
pour nourrir les meurt-de-faim, cette institution bienfaisante,
protectrice, sauvegarde sociale contre la misère, exemple admirable pour
tous les peuples, les ateliers nationaux allaient être dissous!
Émile Thomas, qui les dirigeait, ne s’inspirait pas, quoiqu’il eût
souvent répété le contraire, des idées de Louis Blanc. On commençait à
le soupçonner d’être l’agent de l’homme «des échauffourées de Strasbourg
et de Boulogne». Au lieu d’organiser les ateliers nationaux, il les
désorganisait.
«Les réactionnaires, me disait mon père, essaient de faire croire
qu’Émile Thomas réalise les idées de Louis Blanc, quand, au contraire il
est le pire ennemi de ces idées. On veut rendre le pur socialisme
coupable des crimes qu’on commet en son nom. Trélat, le ministre de
l’Instruction publique ne peut souffrir les ateliers nationaux, la
commission exécutive les exècre, les bourgeois les ont en horreur parce
qu’on leur en fait peur. Que se passera-t-il si, comme le veut cette
Assemblée Nationale composée de réactionnaires, on dissout les ateliers?
Cent mille hommes jetés sans travail dans Paris du jour au lendemain sur
le pavé, c’est l’émeute terrible, c’est la Révolution sanglante noyant
les réformes, et c’est ce que ces gens-là veulent!»
Ah! ces cent mille hommes menacés d’être jetés sur le pavé, je les
voyais malheureux, errants, sans travail, désespérés tandis que leurs
femmes, leurs enfants mouraient de faim à la maison. J’en pleurais. Mon
cœur était saisi d’une immense pitié et, jour pour jour, il fallait que
je fusse tenue au courant de ce qui se passait. Ma grand-mère, abonnée
récente du _National_, eût bien voulu m’empêcher de le lire, mais je
l’exigeai et, tout en me révoltant de la haine des «gants jaunes» contre
_mes_ ateliers nationaux, je me tenais au courant des choses jusqu’aux
venues de mon père.
Quand je sus que M. de Falloux était chargé par l’Assemblée Nationale de
fournir le projet de dissolution des ateliers nationaux, je compris que
tout s’écroulait.
Mon père vint et me dit. «C’est la tuerie qu’on organise; ils veulent
dissoudre les ateliers nationaux du jour au lendemain. Trélat lui-même
voit le danger. Il propose de replacer peu à peu successivement les
ouvriers. Il a destitué Émile Thomas, se rendant compte enfin de la
besogne désorganisatrice qu’il faisait, il a nommé son gendre Lalanne
qui réorganise, mais il est trop tard, et les loups de l’Assemblée
Nationale veulent le carnage.
Je ne vivais plus. Le peuple, le bon peuple, lui si bon, si généreux,
qui avait été si admirable aux journées de février, on le vouait aux
mauvais instincts du pillage, par la misère qu’on allait lui imposer.
J’étais si malheureuse de ce que j’éprouvais, et cette souffrance en
contact avec les férocités de ma grand-mère, de mon grand-père, de
Blondeau, qui répétaient: «Qu’on en finisse tout de suite avec les
meurt-de-faim!» que je priai ma grand-mère de me laisser retourner à
Blérancourt avec mon père à sa prochaine visite.
«Fais ce que tu veux, me répondit-elle, mais je te préviens, ma pauvre
Juliette, tu es dans un tel état d’aberration que ce qui te reste de bon
sens est en danger si tu vis avec ton père. Il t’achèvera, et ton
mariage avec un ouvrier est au bout de toutes vos folies. Or, je dois te
le confier, déjà tu as plu au jeune X... qui a dix-sept ans; son père,
moitié en riant, moitié sérieusement, à cause de ton âge, m’a fait des
ouvertures pour une alliance possible entre nos deux familles dans
quelques années. Sans doute, ce n’est pas mon rêve, car je te voudrais
mariée à Paris, où je vivrais une partie de l’année avec toi pour te
diriger dans la voie de la destinée que jusqu’à ces derniers temps je
prévoyais pour toi, mais tu es tellement insensée que peut-être un bon
mariage bourgeois en province vaudra mieux que tout ce que
j’ambitionnais pour mon unique petite-fille. Voilà ce que je te propose.
Veux-tu être pensionnaire? La pension est si proche que je te sentirai
encore auprès de moi. Tu prêcheras tes compagnes à ton gré, et alors ton
grand-père, moi, Blondeau, en ne te subissant qu’une fois par semaine,
nous pourrons supporter tes algarades, mais te voir souffrir ou rager,
si cette bonne République ne te suffit pas, si tu dois gémir ou
t’irriter, tous les jours, alors, ma petite-fille chérie, c’est
intenable.»
Je mesurai l’étendue de la fatigue que j’imposais à mes grands-parents
par cette proposition. Ma grand-mère, qui trouvait jusqu’à ces derniers
temps les heures des classes trop longues et nos séparations pour
Chivres ou pour Blérancourt mortelles, désirant que je sois
pensionnaire, était-ce possible? Je fus atterrée; cependant, le vilain
orgueil m’empêcha de me jeter au cou de ma grand-mère et de lui demander
pardon de mes folies, car je me jugeai à ce moment-là extravagante; et
puis, ce qu’elle venait de me dire de X..., un grand jeune homme, que je
trouvais charmant, spirituel, me grandit à mes yeux à tel point que je
crus qu’une personne comme moi «allant sur ses douze ans» ne pouvait
demander pardon comme une petite fille. Je répondis, le cœur pourtant
bien serré:
«Hé bien! grand-mère, c’est entendu, je serai pensionnaire le jour que
tu le voudras.
--Demain, répondit-elle.»
Je faillis éclater, mais c’était l’heure de la classe et je partis pour
la pension en me disant que ce jour serait le dernier où j’aurais ma
chambre à moi, où matin et soir, à midi, je me sentirais entourée de la
tendresse passionnée de ma grand-mère, de l’affection gaie de mon
grand-père. Je verrais de loin le vol des pigeons descendant becqueter
et roucouler dans la cour fleurie. L’amitié de Blondeau me manquerait;
je ne pourrais plus lui confier mes chagrins, essayer sur lui l’effet
foudroyant des théories plus ou moins digérées de mon père, que je
faisais miennes.
* * * * *
Le lendemain j’entrai comme pensionnaire chez Mlles André. Ce fut mon
grand-père qui m’accompagna, et il me fallut tout mon courage au moment
des adieux pour ne pas le supplier de me laisser retourner le soir à la
maison. Je déjeunai et dînai avec mes compagnes. A la classe, aux
récréations et encore et toujours, rien qu’elles, le silence absolu à
table; or, c’était, pour moi, le supplice. Quand je fus dans mon lit,
j’éprouvai un tel chagrin, je pleurai tant que je ne pus m’endormir, et
que cette nuit, la première de ma vie que j’eusse passée blanche, me
parut plus noire que l’enfer. J’eus l’effroi de la prochaine et je
m’imaginai que j’allais ne plus dormir; cela me causa une inquiétude que
je ne confiai, bien entendu, à personne de mes amies, dont les plus
intimes étaient cependant comme moi pensionnaires.
L’une de mes ennemies politiques qui me connaissait bien et se disait
qu’un désastre seul, quelque énorme fâcherie entre ma grand-mère et moi,
avaient pu provoquer notre séparation, s’amusa méchamment à passer près
de moi en ricanant et colporta une histoire fantastique sur mon entrée à
la pension. Mes yeux rouges, mon visage défait, prêtèrent à la croyance
qui se répandit à la récréation de midi. On répéta que ma grand-mère ne
m’aimait plus, qu’elle ne voulait plus me voir, que je lui avais fait
des choses... et, bien entendu, je fus des premières averties du ragot.
A la récréation du soir tout à coup plusieurs de mes compagnes
accoururent pour me dire:
«Ta grand-mère est en haut du mur dans la cour de derrière. Elle demande
que tu viennes lui dire bonsoir.»
Sachant les bruits répandus par mon ennemie politique, j’allai au pied
du mur; sans cela j’en voulais tant à ma grand-mère que je n’aurais
certainement pas répondu à son appel.
«Comment vas-tu, ma petite-fille, me demanda-t-elle, perchée au haut
d’une échelle et sa tête seule dépassant le mur. As-tu dormi?
--Non, grand-mère, je n’ai pas dormi du tout, et certainement je ne
dormirai jamais plus. Mais qu’est-ce que cela peut te faire? Tu es
tranquille, tu dors bien, toi, c’est tout ce qu’il faut. Bonsoir à
grand-père et à Blondeau, bonsoir, ma grand-mère. Je te préviens que si
tu m’appelles encore demain du haut de cet horrible mur, je ne
reviendrai pas.»
Et je me sauvai en courant.
Les jours suivants je ne travaillais que par boutade, quand mon
amour-propre était en jeu, quand je voulais dépasser une _adversaire
politique_. Comme chef de mon parti je ne pouvais me laisser vaincre.
Mon âme était endolorie par le chagrin de ne plus vivre sous l’aile de
mon adorée grand-mère, et je continuai à me sentir douloureusement
angoissée par les appréhensions des travailleurs des ateliers nationaux.
Il faut se reporter à un tout autre temps pour comprendre quelle somme
d’amour contenait ce mot: «le pauvre peuple», à quel degré ceux qui
étaient sincèrement républicains socialistes se croyaient ses amis à la
vie et à la mort.
Nous n’avions plus le courage de jouer aux récréations, nous les
républicaines socialistes. On traitait en pleine Assemblée Nationale nos
ouvriers des journées de février, ceux qui avaient écrit sur les murs
des Tuileries: «Mort aux voleurs!» on les traitait de bandits, de
pillards!
Pauvre peuple! comme nous souffrions avec lui! C’en était fait, nous le
comprenions, ce n’était plus qu’une question de jours et d’heures, on
allait livrer à la faim cent mille hommes. Pas une de nous ne se
permettait depuis longtemps de dépenser un sou en friandises. Nous
calculions sans cesse nos ressources. En les réunissant nous pourrions
bien nourrir un homme des ateliers nationaux, mais pas plus. Je décidai
que nous ferions une belle lettre à ce ministre Trélat que nous
détestions, «qui était cause de tout», à notre avis, et que nous lui
proposerions de prendre à notre charge un ouvrier des ateliers
nationaux. Sans doute un ce n’était pas beaucoup sur cent mille, mais si
dans chaque pension on faisait comme nous il y en aurait tout de même un
certain nombre de sauvés.
Que la rédaction de cette lettre nous fut difficile et combien de temps
elle nous prit! Chaque groupe ayant fait son brouillon, le communiquait
à un autre groupe. Nous étions onze groupes affiliés secrètement ayant
leurs partisans, et tous nos partisans tinrent chacun à participer au
brouillon. Enfin, le brouillon, issu des brouillons, reçut l’approbation
de tous les groupes réunis et la lettre partit. Je l’adressai à mon ami
Charles à Paris, pour qu’il allât la porter de notre part au Ministre en
personne.
Au même moment, l’Assemblée Nationale décidait brutalement que les
ouvriers de dix-sept à vingt-cinq ans seraient incorporés dans les
régiments, puis qu’on enverrait en Sologne, dans un pays ravagé par la
fièvre, sous un climat mortel, un certain nombre d’ouvriers des ateliers
nationaux, que le reste serait distribué en province pour des
terrassements et des travaux créés par les municipalités.
Dans la pensée que notre «atelier national» allait nous arriver quelque
beau jour, non seulement nous ne mangions plus un gâteau, nous
économisions avec frénésie, mais nous quémandions, nous quêtions chacune
sous tous les prétextes possibles à tous nos parents. L’une de nous
avait obtenu un habillement de l’un de ses frères et l’avait nettoyé et
recousu avec soin. Nul ne pouvait soupçonner notre complot, car nous
savions que nous serions excommuniées par toutes nos familles si elles
pouvaient penser que nous songions à protéger l’un de ces «monstres» des
ateliers nationaux.
Aussi notre lettre avait-elle spécifié au ministre Trélat que notre
«atelier national» devait se présenter à la pension de Mlles André de
Chauny comme protégé de Juliette Lambert.
Mon père m’avait écrit que c’était pire encore que ce qu’on disait,
qu’on ne s’occupait même plus de caser tant mal que bien les ouvriers,
que l’Assemblée Nationale était odieuse, criminelle, qu’elle voulait
_tout de suite_ dissoudre les ateliers nationaux, sans s’inquiéter de ce
que deviendraient les cent mille hommes renvoyés. «Il va y avoir de
grands malheurs», ajoutait mon père.
Je sortais chez ma grand-mère le lendemain, un dimanche, et Blondeau
parla politique devant moi sans que je dise un mot, car je
m’interdisais, depuis mon entrée comme pensionnaire, toute parole qui ne
fût pas une banalité, chez mes grands-parents.
Blondeau racontait que, chose incroyable, Trélat, le Ministre des
Travaux publics, avait demandé grâce pour les bandits des ateliers
nationaux, suppliant l’Assemblée Nationale, avec des trémolos dans la
voix, de ne pas jeter cent mille hommes à la rue, de lui laisser trouver
des moyens de les caser, qu’il proposait l’incorporation, la Sologne,
des terrassements, des travaux créés par les municipalités.
«Ta nouvelle retarde de huit jours, Blondeau, ne pus-je m’empêcher de
lui dire. Tu peux ajouter qu’à l’Assemblée Nationale on a ri des élans
tardifs du cœur de M. Trélat et qu’on a décidé...»
Je récitai la décision et il y eut un silence.
Mon grand-père me demanda, contenant mal sa colère, révolté.
«Serais-tu pour les insurgés?
--Je suis, grand-père, pour cent mille malheureux auxquels on s’est
engagé peut-être imprudemment à donner du travail, et auxquels
brusquement, sans pitié, on veut retirer ce travail.
--Mais ce sont des assassins!
--Qui ont-ils assassiné?
--Des voleurs!
--Qu’ont-ils volé?
--Ils épouvantent le pays.
--Oh! oui, on en fait des épouvantails, on les dit enragés pour pouvoir
les tuer; à la fin on les rendra peut-être épouvantables, grand-père.»
Blondeau et ma grand-mère se regardaient effarés. Ni l’un ni l’autre ne
soufflèrent mot.
«Il est temps que le Prince Louis s’en mêle, répliqua mon grand-père,
sans cela des idées comme les tiennes, Juliette, nous feraient devenir
fous.
--Hélas! ton Prince Louis ne s’en mêle que trop. C’est lui, par son
Émile Thomas, qui a fait mal tourner les ateliers nationaux.
--Jamais le Prince Louis ne se mêlera trop des affaires de la France,
entends-tu, insurgée! Il faut qu’il nous sauve par un bon Empire, bien
assis cette fois, au moins jusqu’à ma mort.»
* * * * *
L’une de nos compagnes nous apporta le lendemain une colonne de journal
qu’elle avait coupée et qui applaudissait aux mesures prises par le
Gouvernement après les faits suivants:
Sur la menace du licenciement immédiat voté par l’Assemblée Nationale,
les ouvriers avaient envoyé des délégués au Luxembourg et prié M. Marie,
membre du Gouvernement, de surseoir aux décisions de l’Assemblée.
M. Marie avait répondu comme l’eût fait un César lui-même, disait la
colonne du journal:
«Si les ouvriers ne veulent pas partir, on les contraindra par la force,
entendez-vous?»
Le soir, dans Paris, des bandes armées avaient parcouru les rues en
chantant: «On n’part pas! on n’part pas!» sur l’air des «Lampions», et
dans les groupes d’ouvriers, on avait entendu: «Nous sommes trahis, et
il faut recommencer la Révolution de Février»; puis d’autres groupes
criaient: «Napoléon, nous l’aurons!» et c’étaient les plus bruyants. Les
ouvriers s’indignaient contre MM. de Lamartine, Garnier-Pagès, Arago,
qui avaient manqué à toutes leurs promesses.
Le pauvre peuple se révoltait. Il allait y avoir des massacres. La
colère des miséreux faisait explosion.
Il nous semblait que des pétitions pourraient empêcher cela. Est-il
possible de comprendre, disions-nous, que des gens du gouvernement ou
d’autres ne se mettent pas à la tête d’une manifestation de
conciliation? Comment! on poussait à bout cent mille hommes, tous ayant
des armes de gardes nationaux? Mais on voulait donc la fin de la
République?
Nous ne pensions plus qu’à ces terribles choses. A la moindre allusion
de nos leçons d’histoire, nous échangions en classe des billets désolés.
Que va-t-il se passer, que se passe-t-il?
Je reçus une lettre de mon ami Charles, adressée à Blondeau, pour qu’il
me la remît. Je ne l’aurais eue que huit jours après, à ma première
sortie si, tout à coup, à une récréation de midi, Blondeau n’était
arrivé, me demandant au parloir et me disant:
«Voici une lettre de Charles. Je viens t’apprendre en même temps que
depuis avant-hier 23 juin, l’insurrection a éclaté à Paris et qu’on se
tue par milliers, et que le sang coule à flots; es-tu contente, affreuse
révolutionnaire?
--Blondeau, lui dis-je en pleurant, c’est tout cela que je craignais, on
a exaspéré des malheureux.
--Tu recommences! Mais ouvre donc ta lettre de Charles; tu vois que je
ne l’ai pas décachetée. D’ailleurs, Charles me dit à peu près ce qu’il
t’écrit.»
Je lus ceci:
«Enfin, ma chère Juliette, le gouvernement a compris qu’il fallait
défendre énergiquement la société contre les misérables qui
t’intéressent. Tous les partisans de l’ordre, depuis les monarchistes de
la rue de Poitiers jusqu’à mon patron et ami Flocon, nous nous unissons
pour écraser des vendus soudoyés par l’étranger.
«Au revoir, Juliette, je t’embrasse. Ton ami Charles.»
Je tendis l’affreuse missive à Blondeau.
«Il a cent fois raison, il est dans le vrai! s’écria Blondeau en me
rendant la lettre après l’avoir lue.»
Je le quittai sans même lui avoir dit adieu, et je courus au milieu de
mon groupe directeur, rassemblé et inquiet de la visite que je recevais.
«La Révolution a de nouveau éclaté», dis-je, et je lus la lettre de mon
ex-ami Charles; j’appuyai sur _ex_, car déjà je l’avais arraché de mon
cœur.
J’étais dans un tel état d’exaltation que je me sentais comme grisée.
Mes fidèles, après une demi-heure de commune indignation, pensaient
comme moi.
«Je suis d’avis, leur dis-je, que nous fassions quelque chose. Nous ne
pouvons rester inertes, tandis qu’on massacre le peuple innocent à
Paris. J’ai caché au fond de ma petite caisse, dans mon armoire à la
lingerie, un grand mouchoir que m’a donné mon père, au beau milieu
duquel sont imprimés les mots: Vive la République démocratique et
sociale! Trouvez-moi un grand bâton dans le bûcher, un ruban ou une
ficelle, nous en ferons un drapeau et nous manifesterons. Me
suivrez-vous?
--Nous te suivrons.
--Si on pouvait ajouter quelques recrues, quelques partisans à nos
groupes initiés pour que notre manifestation soit plus imposante, ne
trouvez-vous pas que cela serait mieux?
--Chacune de nous va essayer de recruter.»
Nous nous dispersâmes. Je revins avec mon grand mouchoir bleu, blanc,
rouge, je l’attachai à un bâton de façon à ce que le: Vive la République
démocratique et sociale! soit bien visible.
Mon cœur battant la charge, je me mis à la tête de mon bataillon,
criant: Vive la République démocratique et sociale! vivent les insurgés!
On n’part pas! on n’part pas!
Un certain nombre de mes compagnes nous suivirent; les autres
regardaient, terrifiées.
Mlles André accoururent et m’arrachèrent mon mouchoir-drapeau. Je le
défendis avec héroïsme. Plusieurs de mes compagnes me soutinrent. Mais
une troupe commandée par mon ennemie politique, criant: A bas la
République démocratique et sociale! prêta main-forte à Mlles André, aux
sous-maîtresses, et eut raison de nous. Je reçus quelques horions bien
appliqués et je souffris à la fois de douleurs physiques et de la
douleur de la défaite. Je fus traînée au salon prisonnière, tenue par
les deux bras et très bousculée. Mes vaillantes compagnes me suivaient.
Mlles André s’assirent dans leur plus grand fauteuil pour me juger.
Mlle Sophie, la cadette, interrogea mes partisans et mes initiées.
«C’est Juliette Lambert qui vous a poussée à cet acte de folie
scandaleuse?» leur fut-il demandé.
Hélas! sur vingt-deux, dix-sept répondirent: «Oui, mademoiselle.»
Les cinq autres s’étaient serrées les unes contre les autres, Mlle
Sophie ne put leur arracher qu’une phrase, la même:
«C’est elle et nous qui avons voulu manifester.
--Oui, vous êtes braves et fidèles amies, répliqua Mlle Sophie, qui
d’ailleurs ne voulait punir que moi. C’est un bon sentiment dont je vous
loue. Est-ce l’une de vous, ne mentez pas, qui a fourni le mouchoir?
--Non, mademoiselle.
--Vous voyez bien! la préméditation vient de Juliette Lambert seule.
Je n’avais pas dit un mot, pas fait un geste, voulant garder ma dignité
d’accusée et forcer à l’admiration mes juges, mes fidèles et les
traîtres.
«Niez-vous? me demanda Mlle Sophie.
--Non, mademoiselle. Je suis insurgée, mais...»
A ce moment, la mère de l’une de mes fidèles entra, criant:
«Ma fille, ma fille, je la veux, où est-elle? Les insurgés marchent sur
Chauny!»
La panique fut générale, on laissa partir mon amie et sa mère et l’on
barricada la grand’porte.
«Soyez tranquilles! criai-je en allant de l’une à l’autre de mes
compagnes, ne distinguant plus entre elles, je vous protégerai, ce sont
mes amis, et nous allons monter la garde.»
Nous reprîmes notre malheureux drapeau fort endommagé et mon caporal,
mes quatre «insurgées» et moi, nous allâmes nous poster à la grand’porte
barricadée. Nous entendîmes un bataillon de la garde nationale passer en
criant: A bas les insurgés! à mort!
Des gens affolés parlaient entre eux, disant:
«On va leur barrer la route.»
Mlles André avaient fait fermer toutes les issues de la maison, toutes
les persiennes, et l’on nous laissa là de une heure et demie de
l’après-midi jusqu’à la nuit. L’une de nous essaya d’ouvrir une porte à
l’heure du dîner: impossible. Nous avions faim.
Nous étions toutes cinq pensionnaires, et nous ne pouvions songer à
retourner dans nos familles... D’ailleurs, la porte cadenassée, les
hauts murs, nous interdisaient la pensée d’une fuite. Nous nous
redisions:
«Ceux qui se battent souffrent plus que nous. Eux aussi ont faim; ils
sont blessés, ils meurent pour leur cause et qu’est-ce que nous
souffrons relativement à eux?»
Enfin, après d’interminables heures, on vint nous chercher, et l’on nous
conduisit à nos lits sans souper. Nous étions trop fières pour réclamer;
mais les traîtres nous avaient gardé un peu de leur pain, et avec du
chocolat qu’on nous donna en le glissant sous nos draps, nous pûmes
calmer un peu notre faim que le sommeil acheva d’engourdir.
Le lendemain, dès le matin, je fus appelée de nouveau au salon, mais
seule. Mes quatre fidèles habilement circonvenues avaient accepté
d’implorer leur grâce et fait leur soumission.
Mlle André, l’aînée, me demanda si je me repentais.
Je tins à lui prouver que je n’avais pas agi en enfant, que j’étais
convaincue et défendais des idées réfléchies.
«Idées perturbatrices, dangereuses, coupables, répliqua durement Mlle
André, l’aînée.
--Idées de conciliation, de paix, de justice, mademoiselle, mais qui ne
sont pas faites pour être comprises par ceux qui trouvent que tout est
bien, ou par ceux qui ont peur de toute réforme.
--Voici mon arrêt, dit sèchement Mlle André. Vous déjeunerez au
réfectoire et j’annoncerai à la fin du repas que je vous renvoie à vos
parents; de tels scandales ne peuvent se terminer sans exemple.»
Je déjeunai de grand appétit, lorsque j’entendis l’arrêt annoncé. Je
n’eus ni honte ni regret, malgré ma crainte d’être durement blâmée par
ma grand-mère.
Je me disais qu’en tous cas j’aurais cette fois hardiment recours à mon
père, qui ne pouvait que me soutenir pour avoir défendu notre cause
commune et souffert pour nos idées.
Je me levai fièrement et répondis avec un calme au moins apparent, car
mon cœur m’étranglait tant il était gonflé:
«Je suis heureuse de partir; j’étouffe dans l’oppression et je vais
enfin redevenir libre!»
Je ne fis d’adieu à personne, j’allai mettre mon chapeau et j’attendis
Mlle Sophie, la cadette, qui devait me reconduire à ma grand-mère.
Mes amies me considéraient comme une héroïque victime de ma cause, mais
ne furent pas fâchées, l’une d’elles me le dit plus tard, d’être
soustraites aux agitations que je leur imposais.
Ma grand-mère tout d’abord se troubla au récit de mon équipée; mais
voyant mon attitude résolue, elle songea plutôt à me reconquérir qu’à me
gronder, car ces derniers jours d’épouvante, sa crainte de l’arrivée des
insurgés l’avaient rendue plus malheureuse encore de ne pas me sentir
auprès d’elle dans le danger que toute la ville allait courir. Elle ne
cessait de songer à me reprendre. Puisque je revenais, pourquoi se
fâcherait-elle, en somme? Ce fut donc avec un calme bientôt reconquis
qu’elle répondit à Mlle Sophie:
«Du moment que vous considérez l’acte de Juliette comme un acte
d’insoumission envers vous, vous êtes dans votre droit de me la rendre.
Mais permettez que je trouve l’histoire peu banale. Elle me montre
Juliette comme je l’aime avec des manifestations de volonté et de
courage qui ne sont pas celles de tout le monde. Puisque cette enfant me
revient sans que je sois allée la chercher, ni elle ni moi n’en
souffrirons, et j’ai, mademoiselle, plus envie de vous remercier que de
réclamer de vous pour plus tard une espérance d’amnistie.»
Je me jetai au cou de ma grand-mère et toute trace de rancune disparut
entre nous.
Durant les jours qui suivirent, la panique alla grandissant. Les
insurgés, chassés de Paris, arrivaient, disait-on, pour mettre la ville
à sac; les gardes nationaux partaient pour barrer le passage aux
pillards. Ma grand-mère, malgré mes discours rassurants, était
terrifiée. Elle cacha, la nuit, dans un grand trou que mon grand-père
creusa au milieu de notre cour, son argenterie, ses bijoux, tout ce
qu’elle possédait de précieux. Blondeau cacha lui aussi sa caisse dans
ce trou, qu’on recouvrit de terre et de gravier.
Mon père, à qui ma grand-mère avait écrit, m’envoya par lettre ses
félicitations d’être sortie d’une maison où l’on n’enseignait que le
plat bourgeoisisme.
* * * * *
J’eus alors de longues vacances qui commencèrent le 1er juillet et ne
finirent que le 1er octobre.
A la grande joie de mes tantes, je restai trois mois chez elles.
Le latin me passionna et je fis de réels progrès dans la lecture et la
traduction des _Bucoliques_.
Mes tantes, cependant, me sermonnèrent avec sévérité sur les motifs de
mon renvoi de la pension. Le _National_ leur avait inspiré la sainte
horreur des pillards, des «vendus à l’Étranger», et les douze mille tués
des émeutes de juin, les vingt mille prisonniers et déportés ne les
attendrirent pas un moment. Mes discours les intéressèrent comme des
paradoxes pas trop mal soutenus, mais ne les convainquirent en aucune
façon.
Môsieur le citoyen Louis Blanc avec son projet de proclamation
conciliatrice, Môsieur le citoyen Caussidière avec sa motion
extravagante de faire descendre les députés dans la rue, de les envoyer
aux barricades et aux insurgés en parlementaires, les avaient
exaspérées. Elles étaient féroces. Les récits sur les cruautés des
gardes nationaux de province, des mobiles tirant sur les prisonniers
insurgés par les soupiraux des caves ne les révoltaient pas. Il fallait
en tuer le plus possible de ces chiens enragés. Et c’étaient de douces
Françaises, de fidèles libérales ou se croyant telles, qui parlaient
ainsi. Marguerite, elle-même, n’entendit à rien. Les insurgés, c’étaient
des sauvages, des diables, etc. et je ne pus faire entrer ni dans
l’esprit ni dans le cœur de Marguerite ou de mes tantes aucune clémence,
aucune pitié. Toutes avaient eu trop peur!
Tandis que mon père s’effarait, criait à l’abomination en voyant des
hommes qui depuis de longues années défendaient la liberté, qui s’en
disaient les soldats, condamner, persécuter le peuple auquel ils avaient
fait des promesses publiques et solennelles et qui ne leur demandait que
de les tenir dans la mesure du possible, mes tantes citaient comme
sublime un républicain démocrate, M. Pascal Duprat, qui, soi-disant pour
sauver la République, avait réclamé le premier la dictature.
La mort du général Bréa, tué par deux bonapartistes avérés, Luc et Lhar,
celle de Mgr Affre, due à un accident, et non à un assassinat, étaient
pour mes tantes des crimes prémédités dont l’expiation exigeait la mort
de milliers d’hommes appartenant «à la plus ignoble et à la plus abjecte
populace».
Et ma tante Constance, en me redisant son émotion lorsqu’elle avait lu
le mot du Président de la Chambre montant à la tribune pour dire: «Tout
est fini!» était tremblante encore.
Essayer de convertir mes tantes à un sentiment d’humanité plus éclairé
eût été de la folie. J’y renonçai. Je lisais le _National_ en cachette,
Marguerite me le donnant lorsqu’il avait fait le tour des lectures de
mes tantes et de ma grand-grand-mère, et je souffrais d’une souffrance
chaque jour renouvelée des violences de la réaction, des jugements des
conseils de guerre, des persécutions, des dénonciations d’un état
d’esprit public, lequel, m’écrivait mon père, devenait tellement
césarien qu’il nous jetterait avant peu dans les bras du Napoléon élevé
à la brochette par l’Angleterre pour nous dompter.
La séance de nuit dans laquelle furent votées les poursuites contre
Louis Blanc et Caussidière passionna mes tantes. Et elles ne voulurent
pas même lire la justification de Louis Blanc, cependant très tronquée
dans le _National_, car je pus la comparer plus tard avec le texte de la
_Démocratie Pacifique_ que m’envoya mon père. Pour mes tantes, pour tous
les bourgeois français, Louis Blanc était le «fondateur, l’auteur
responsable des monstrueux ateliers nationaux».
Or, Louis Blanc prouva à la tribune, ce que savaient depuis longtemps
ses partisans, que les ateliers nationaux furent établis, non seulement
sans sa participation, mais contre lui, et qu’il ne les visita pas même
une seule fois.
L’entêtement d’une opinion faite, devant une preuve contraire absolue,
indiscutable, me parut à cette époque la chose la plus extraordinaire du
monde. J’essayai à plusieurs reprises de lire à mes tantes la
protestation de Louis Blanc; elles ne l’écoutèrent pas, ne voulurent pas
l’entendre ni s’en laisser convaincre, et elles continuèrent à appeler
Louis Blanc «l’homme néfaste des ateliers nationaux».
J’avoue que cette obstination me mit hors de moi et que ma tendresse
pour mes chères tantes s’en ressentit.
Louis Napoléon fut élu dans cinq départements aux élections
complémentaires. Les termes dont il se servit en remerciant ses
électeurs, pour des motifs différents, irritèrent à la fois mon père et
ma grand-mère, qui me l’écrivirent, et mes tantes, dont la révolte
contre «Badinguet» croissait chaque jour.
«La République démocratique sera mon culte, avait dit Louis Napoléon, et
j’en serai le prêtre.»
Mon grand-père lui-même eût certainement fait la grimace à ces paroles,
s’il n’eût pris l’habitude de répéter à propos de toutes les
manifestations de celui qu’il appelait son bien-aimé prétendant:
«Il est admirable dans sa façon de se moquer des serins de la
République.»
On ne parla que de «Badinguet» tout septembre et tout octobre chez mes
tantes, de son serment de reconnaissance et de dévouement à l’Assemblée
Nationale, du retrait de la loi de 1832 qui avait laissé les Bonapartes
libres de séjourner en France. J’entendis mes tantes discuter à l’infini
sur la bonne foi des prétendants.
«Certains républicains sont par trop naïfs de croire qu’on ne peut
violer un serment, disait ma tante Sophie. Il faut connaître bien peu
son histoire romaine pour ne pas voir que «Badinguet» joue l’éternel jeu
des Césars.
«La Présidence de la République votée, quand on vient de créer un homme
de Brumaire, les modérés soutenant un tel principe d’accord en cela, ce
qui devrait les éclairer? avec la montagne et l’extrême gauche, c’est de
la folie, de la politique à la Jean-Louis Lambert ou à la Juliette,
disait ma tante Constance. Comment M. de Lamartine peut-il appuyer de
son autorité une telle aberration? à moins que M. de Lamartine
s’illusionne au point de croire qu’il sera nommé Président de la
République, sa conduite est inexplicable.»
La politique me passionnait encore un peu dans la conversation mais je
n’y pensais pas dès que je n’en parlais plus.
«Les hommes ne valent rien, mais rien du tout, dit un jour ma tante
Anastasie. Je ne connais pas un homme qui ait l’esprit juste.
--Tu en connais tant! répliqua ma tante Constance, avec sa moquerie
habituelle; comme homme je ne te sais que trois amis: le meunier, son
garde-moulin et Roussot!»
Je travaillai joyeusement avec ma tante Sophie qui me trouva très
désireuse d’apprendre son latin, moins occupée de tout expliquer ou de
tout contredire. Je ne cherchai plus l’excentricité dans les idées, dans
les jugements, j’apprenais méthodiquement, consciente du temps perdu.
Je sentis, pour la première fois de ma vie peut-être, que je n’étais
qu’un très jeune esprit, ayant longtemps peu appris mais seulement
beaucoup retenu, comme un simple perroquet, ce que j’entendais dire. Je
me jugeai prétentieuse, insupportable, et je me dis que j’allais
commencer à être une autre personne, désireuse uniquement de savoir,
d’être très appliquée et correcte.
* * * * *
Lorsque je revins à Chauny, ma grand-mère, que je retrouvai plus tendre,
plus adorable que jamais, me dit:
«Ma Juliette tu feras ce que tu voudras maintenant, tu apprendras ce
qu’il te plaira, ou rien, si bon te semble; mais je te demande de
t’intéresser à la conduite d’une maison. Tu seras chargée entièrement de
la nôtre pendant six mois. Tu commanderas, tu dépenseras en maîtresse
absolue. Je ne me réserverai que le droit de conseil. Comme tu aimes
l’ordre, les rangements, l’ornement de l’intérieur, il te sera facile de
t’en occuper avec goût. Si tu désires des leçons de cuisine, de couture,
etc., il te suffira de me le dire. Je voudrais te persuader aussi qu’un
art agrémente l’existence, surtout celui de la musique. Le nouvel
organiste est un professeur remarquable. Le piano t’ennuie, je désire
que tu cultives ta voix. Et puis j’ai un désir, j’aimerais à ce que tu
essaies du violon; mais, je te le répète, tu feras ce que tu voudras en
tout.
--Grand-mère, je serai ravie de conduire la maison, cela m’amusera
beaucoup; grand-mère, j’essaierai du violon, c’est original; grand-mère,
je cultiverai ma voix; quant à travailler à mon instruction courante,
puisque tu me laisses absolument libre, c’est le meilleur moyen de
m’obliger à réfléchir au peu que je sais des choses élémentaires.»
Et je réfléchis en effet, si bien que, les jours suivants, je dis à ma
grand-mère que je demanderais à mon père qu’il me fasse un plan
d’études, afin que tout en devenant maîtresse de maison, perspective qui
me séduisait de plus en plus, je puisse m’éduquer un peu sur
l’orthographe, le calcul, la géographie et la littérature française,
dont je savais peu de chose.
Je causai avec ma grand-mère d’une idée qui lui plut, celle de me faire
donner des leçons par M. Tarvernier, maître de la pension où avait
professé mon père et qu’on disait particulièrement habile à inspirer le
goût de l’étude.
Mon père approuva tous mes projets et en particulier celui de choisir
pour professeur un homme dont on lui avait vanté le mérite.
Il commença par me persuader qu’il fallait que je copie chaque jour cinq
pages de Racine, et il me lut les cinq premières à haute voix, me
soulignant la beauté des phrases, la sobre sonorité des mots; chose
curieuse, avec ses idées excessives et ardentes en politique, mon père
était un classique pur et n’avait d’admiration littéraire sans réserve
que pour les grecs anciens et leurs imitateurs.
Quelles admirables leçons je reçus de lui durant les quelques heures
qu’il passait à Chauny. Nous travaillions tous deux dans ma jolie
chambre si bien tenue, si fleurie, dont il critiquait les vieux meubles,
détestant ce qu’il appelait le rococo; mais où il se plaisait quand
même.
Les lettres sont le plus grand des réconforts, me disait mon père; tout
nous manque, elles nous restent. A Épidaure les médecins de l’antiquité
affirmaient que les dernières traces d’une maladie ne disparaissent
qu’après que le convalescent avait plusieurs fois senti son esprit se
gonfler d’admiration en entendant des vers de Sophocle et d’Euripide.
Le rêve de mon père eût été un voyage en Grèce. «Nul n’en jouirait plus
que moi», répétait-il, ajoutant: «Sois grecque, Juliette, si tu veux
vivre privilégiée dans le culte de ce qui est éternellement beau, de ce
qui élève l’homme au-dessus de son temps.»
Toujours navré de la politique, exécrant le général Cavaignac, lequel,
prétendait-il, s’était plus que tout autre opposé aux tentatives de
conciliation pour «planter son fanion de sauveteur social dans une terre
noyée de sang», mon père, épouvanté du progrès que le bonapartisme
faisait dans les campagnes, lui qui, jusque-là, ne m’entretenait que des
événements publics, ne m’en parlait presque plus.
«Puisque la politique est la passion la plus douloureuse quand on est
sincère, la plus décevante quand on est loyal, la plus désespérante
quand on est passionné de justice, me dit-il un jour que je lui
demandais la raison de son silence, laisse la politique. Des époques
meilleures seront peut-être enfantées par nos souffrances actuelles:
attends-les. Nous, les vieux combattants, engagés comme nous le sommes,
nous ne pouvons nous retirer du combat, mais toi, pourquoi y
entrerais-tu?»
La proclamation de Louis-Napoléon:
«Si je suis Président, je m’engage à laisser au bout de quatre ans à mon
successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel
accompli», ce mensonge éhonté réveilla seul mes indignations politiques,
mon grand-père nous l’ayant lue pris d’un fou rire. Les cinq millions de
voix qui firent de Louis-Napoléon le Président de la République me
parurent un acte insensé du peuple français. A force d’entendre mon
grand-père répéter que tout Bonaparte se moquait des gribouilles
républicains, je le croyais, et je ne fus pas étonnée lorsqu’il nous dit
un jour:
«Mon prétendant a juré d’être infidèle à la République démocratique et
de ne pas défendre la Constitution. Les benêts croient qu’il a juré le
contraire, eh bien! je perds mon nom si Louis-Napoléon Bonaparte, simple
prince Louis, simple Bonaparte, n’est pas avant l’expiration de sa
présidence l’empereur Napoléon III.
--Hélas! il a raison», disait mon père qui écoutait mon grand-père, et,
me parlant de ses tristesses, de ses écœurements, se reprochant de
m’avoir tant prêché ses chères doctrines, de m’avoir trop jeune initiée
aux désillusions de la vie, il ajoutait: «Je t’en supplie, Juliette,
chasse de tes souvenirs cette année lamentable. Ta jeunesse ne peut
s’alimenter de tant de doutes, ta foi en l’avenir se vivifier dans la
mort. Moi j’ai jugé les hommes. Je méprise et je hais; quant aux
principes auxquels j’ai cru, ils ont reçu de tels assauts que je ne sais
plus ce que je veux et ce que je ne veux pas. Les libéraux ne sont pas
plutôt au pouvoir, qu’ils font de l’autorité avec cynisme. Les
républicains sont à peine sortis des rangs des gouvernés pour devenir
gouvernants qu’un souffle de folie passe sur leurs esprits et qu’ils
deviennent césariens. Tout s’est écroulé pierre à pierre de mon bel
édifice. Je suis écrasé. Si j’ai connu un court moment la joie de bâtir,
la ruine a suivi de près. Je ne veux à aucun prix t’imposer le supplice
de vivre ta vie si jeune dans les décombres. Je ne te parlerai plus de
politique. Je ne t’en écrirai plus. Tu n’en noteras les faits que pour
compatir à une nouvelle torture de ton père.
Ma grand-mère compatissait beaucoup aux chagrins, aux désillusions de
son gendre. «C’est un exalté, mais un sincère, disait-elle, et un cœur
d’or.»
La seule consolation de mon père fut de s’occuper beaucoup de moi. Son
avis était que, comme je n’avais pas fait d’études premières, il fallait
que je remonte aux sources de notre littérature. Il me lisait de
nombreux passages du vieil Homère dans le texte pour me familiariser
avec les sonorités admirables de notre langue initiatrice, c’est ainsi
qu’il la nommait. Il me dicta le mot à mot des traductions de chapitres
tout entiers de l’_Iliade_ et de l’_Odyssée_ qui lui paraissaient les
plus beaux, me répétant que nous avions des années devant nous, qu’il se
chargeait de mon instruction grecque.
«C’est avec moi que tu apprendras l’histoire du peuple dans lequel la
nature s’est incarnée au point de le faire surnaturel. Ta tante Sophie
te latinisera dans la mesure où une lettrée doit l’être. Elle aime la
littérature romaine, la comprend, et je ne crains pas qu’elle moissonne
pour Rome l’admiration que j’aurai semée en toi pour Athènes. A Chauny
tu auras un professeur de littérature exceptionnel, qui saura
t’apprendre beaucoup de choses inoubliables et qui intéressera ta
grand-mère à tes travaux, ce qui l’arrachera un peu à ses romans. Tout
cela est, il me semble, parfait, et je ne doute pas, si tu le veux, que
tu n’arrives à penser mieux que toutes tes compagnes laissées derrière
toi dans ta monotone pension.
* * * * *
Quelques mois de 1849 passèrent durant lesquels j’acquis de sérieuses
connaissances élémentaires; mais toute mon ardeur se dépensa dans les
études littéraires, grecques et latines, étrangères et françaises. Je
m’identifiais à certaines œuvres et je les animais. Ma grand-mère, mon
grand-père, Blondeau, vivaient en paix, occupés de moi, intéressés à
tout ce que je faisais, amusés par les débordements de vitalité que je
répandais sur toutes choses, se prêtant comme autrefois à mes plus
capricieuses fantaisies. Lorsqu’un livre me passionnait, il fallait
accepter autour de moi le rôle des personnages principaux de ce livre,
parler leur langage, s’entretenir journellement de leurs actes et se
prêter à des conversations qu’ils eussent pu avoir eux-mêmes. Je
recommençai à faire des vers, un peu meilleurs peut-être que les
premiers. Ce qui me plaisait le plus, naturellement, c’étaient les
poèmes.
Homère, Homère, Homère! d’abord et toujours; mon père, quand j’étais à
Blérancourt, consentait à se laisser appeler Ulysse, et ma mère,
Pénélope, tout en protestant parfois aigrement contre le rôle que je lui
imposais.
Moi, j’étais Nausicaa. J’avais la passion des savonnages, je disais des
lessives, je tripotais dans l’eau avec délices, et que de fois mon père
vint me trouver auprès d’une cuve mousseuse où le savon blanc se
gonflait, et m’aborda en m’appelant Nausicaa aux bras blancs. Il me
disait les paroles du chant VII de l’_Odyssée_:
«Le meilleur me paraît être de te supplier, en me tenant loin, par des
paroles caressantes, de peur que tu ne t’irrites en ton cœur.» Et il
ajoutait:
«Je te compare en grandeur et en prestance à Diane, fille du grand
Jupiter; mais si tu es une mortelle qui habites sur terre, trois fois
heureux sont ton père et ta mère. L’admiration me saisit en te voyant.
Tel j’ai vu un jour à Delos, auprès de l’autel d’Apollon, une jeune
pousse de palmier croissant.»
Et il continuait, sautant d’un vers à l’autre, courant à ce qu’il lui
plaisait de choisir, et moi je lui répondais, car je savais par cœur les
chants aimés, tant redits.
Mon père eut, durant mon séjour auprès de lui cet été-là, un très grand
chagrin auquel je pris part, car il en souffrait de façon à attendrir ma
mère elle-même. Ses dernières espérances lui furent brutalement
arrachées.
Le 15 juin, il m’apprit que Ledru-Rollin avait, le 13, demandé à la
nouvelle Assemblée qui venait d’être élue et dont la majorité était
réactionnaire, la mise en accusation du Prince-Président et de ses
ministres, coupables d’avoir violé la Constitution. Sous le prétexte
mensonger de sauvegarder la liberté italienne, notre intervention se
terminait par l’entrée des troupes françaises à Rome, rétablissant le
pape.
Ce qui désespérait mon père et l’accablait, ce n’était pas autant, me
disait-il, l’échec de leur motion que le rôle hésitant, ridicule, joué
par les deux derniers champions de ses idées, Ledru-Rollin et Victor
Considérant, dans l’essai d’appel au peuple, qu’on appelait l’affaire
des Arts-et-Métiers, et leur fuite quelque peu honteuse par les
derrières de l’école. Ceux-là, eux aussi, étaient donc sans valeur comme
chefs d’opposition, sans courage?
En juillet on arracha les arbres de la Liberté, et mon père, qui avait
accepté la fonction de maire pour planter l’un de ces arbres, donna sa
démission le jour où il fut arraché.
Mon père commença à confondre alors, dans une même réprobation,
monarchistes et réactionnaires républicains.
Les émotions devaient le frapper coup sur coup.
Depuis l’insurrection de Juin 1848, des sociétés secrètes s’étaient
formées, les unes pour lutter contre la réaction, les autres, comme
celle du 10 Décembre, pour préparer l’Empire, et elles s’espionnaient
réciproquement, les bonapartistes dénonçant volontiers ceux de la
«Marianne».
Des perquisitions eurent lieu qu’on appelait visites domiciliaires. Les
réactionnaires prétendaient que le but de certains groupes de ces
sociétés était de renverser la République, et c’était un prétexte pour
traquer les républicains.
La manie que j’avais de chercher les cachettes d’argent de mon
grand-père m’avait fait découvrir les allées et venues de mon père au
grenier qui devaient avoir aussi une cachette pour motif. Il me fallut
la trouver. Entre deux poutres une cavité recélait une grosse liasse de
papier, des listes de noms, la preuve d’une organisation de société dans
laquelle on jurait de combattre les tyrans, de répondre au premier appel
de l’insurrection, etc.
«Tu devrais bien brûler les papiers de la Marianne si compromettants
pour bien des gens, dit un jour ma mère à mon père. Puisque vous n’osez
plus vous réunir, mieux vaudrait se débarrasser de procès-verbaux et de
listes qu’il me paraît dangereux de conserver.
--J’y ai songé, répondit mon père. Je convoquerai nos frères et amis
deux à deux, à partir de demain, et je leur demanderai l’autorisation de
détruire nos archives.»
Le soir même je me fabriquai une large poche attachée à un cordon que je
pouvais nouer autour de ma taille et que je portai dès le lendemain sur
moi.
Il était temps! Mon père n’avait pas réuni dix des affiliés de la
Marianne (y eut-il des traîtres parmi les «frères et amis» convoqués
séparément?) que le procureur de la République, à la tête de toute une
commission, pénétra un matin chez nous à l’heure du déjeuner et
qu’exhibant ses papiers il commença, aidé de deux gendarmes, à fouiller
dans le secrétaire de mon père. Celui-ci était atterré, ma mère figée.
Je regardai les visiteurs faire, ayant mon idée; je les aidai en les
dirigeant aimablement; je dis même au procureur de la République en
riant:
«Ce n’est pas très joli, monsieur, ce que vous faites là, c’est même
indiscret.»
Le procureur et ses collègues s’amusèrent de ma conversation.
Je demandai tout à coup à ma mère:
«Maman, permets-tu que j’aille dire à Blatier--c’était le jardinier qui
regardait effaré par la fenêtre--qu’il fasse rafraîchir du cidre pour
que tu l’offres à ces messieurs? la chaleur est si grande!»
Ma mère me répondit oui par un signe. Ayant voulu passer d’une pièce
dans une autre un instant plus tôt, l’un des gendarmes l’en avait
empêchée. On me laissa sortir. Je dis à Blatier de tirer de l’eau au
puits, et j’allai avec lui, me sentant suivie des yeux par un gendarme
qui regardait à la fenêtre. Tandis que le jardinier tirait de l’eau, je
descendis à la cave, remontai des bouteilles que je plaçai dans le seau.
Puis je traînai les choses, je redescendis à la cave, fis chercher un
autre seau pour d’autres bouteilles que je remontai, et lentement je fis
mine de rentrer. Alors je me glissai d’un bond jusqu’à la porte du
grenier et d’un autre bond jusqu’au grenier, après avoir enlevé mes
souliers pour ne pas être entendue, la maison n’ayant qu’un étage. Je
mis les papiers dans ma poche, redégringolai et rentrai tranquillement
dans la chambre de mes parents qu’on fouillait avec rage.
Ma mère, tremblante, donnait la clef des meubles. Mon père, assis, ne
bougeait pas. Je préparai moi-même un plateau, des verres. Je retournai
dehors faire changer l’eau des seaux et je servis bientôt du cidre glacé
à nos visiteurs ravis.
Ils fouillèrent l’écurie, la remise, la cave, le grenier.
Lorsque mon père les entendit monter, il se leva, la figure bouleversée,
et je vis que ma mère se disait: «Les papiers doivent être là-haut, nous
sommes perdus!»
Je pris un verre plein de cidre, je m’approchai de mon père toujours
gardé à vue par le gendarme. Il repoussa mon verre, je me penchai vers
lui comme pour le convaincre de boire et je lui glissai ces mots:
«Ne change pas de figure. J’ai les papiers.»
Mon père avala le verre de cidre d’un trait. Je l’embrassai, ce qui
attendrit le gendarme. Mon père me serra dans ses bras à m’étouffer.
Grâce à moi, ces messieurs n’avaient découvert que des choses
insignifiantes.
«Mademoiselle, me dit le procureur de la République, je suis heureux de
vous annoncer que nous n’avons rien trouvé de compromettant pour votre
père. C’eût été grave s’il nous eût fallu constater les faits qui nous
étaient dénoncés, car Monsieur votre père figure sur la liste des
arrestations, et eût pu être emprisonné, déporté même. Il a la
réputation d’un révolutionnaire dangereux et de plus très propagandiste.
--Je vous remercie, monsieur, répliquai-je. Vous devez avoir une fille
pour être si paternel avec moi.»
Le procureur sourit et ne me répondit pas. Il salua ma mère, mon père,
et sortit.
Je le reconduisis jusqu’à la porte. J’accompagnai du regard durant
quelques minutes la «commission domiciliaire». Je poussai les verrous,
tournai la clef à double tour et je rentrai dans la salle à manger où
mon père était de nouveau effondré.
«Il est heureux qu’ils n’aient pas trouvé ces papiers qui devaient être
dans le grenier, d’après l’air que je t’ai vu», disait ma mère.
Mon père lui répondit:
«C’est Juliette qui les avait enlevés.
--Comment cela?»
Je soulevai ma jupe et victorieusement je m’écriai:
«Voilà comment on se moque des perquisitionneurs.»
Je redis les paroles de ma mère par lesquelles j’avais été mise au
courant de l’importance de ces papiers et pourquoi j’aimais à découvrir
les cachettes.
Mon père ne se remettait pas de son émotion dans laquelle il entrait une
violente dose d’indignation.
«Une pareille République, répétait-il les jours qui suivirent la fameuse
visite, m’est plus odieuse que ne me l’a jamais été la monarchie.
Puissé-je voir avant peu ceux qui prétendent servir cette République de
mensonge et ne pensent qu’à persécuter les républicains, plier l’échine
devant le même tyran, être écrasés tous sous la même botte.»
* * * * *
Je plaignais mon père de ce qu’il souffrait, du fond de mon cœur, mais
ses propres utopies n’appelaient-elles pas ce qu’il nommait la réaction
effrénée? Quand ma grand-mère me disait:
«Juliette, comment veux-tu qu’un pays se laisse guider politiquement par
de braves gens aussi insensés que ton père? Ils font fuir l’opinion au
point extrême de leurs idées.»
J’étais alors de son avis à elle.
Durant toute cette fin d’année et au commencement de l’autre, je
travaillai sérieusement, et je me rappelle, non sans plaisir, l’un de
mes premiers succès littéraires. Mon professeur, M. Tavernier, chef de
l’institution de jeunes gens qui nous faisait vis-à-vis, eut un jour
l’idée, pour provoquer une double émulation, de me faire concourir avec
ses premiers élèves.
La ville tout entière parlait beaucoup à ce moment-là d’un épouvantable
orage qui avait éclaté en avril, fait plusieurs victimes, et dont le
souvenir terrifiait encore les paisibles Chaunois.
Mon professeur nous le donna, à ses élèves et à moi, comme sujet de
narration. J’avais suivi et observé chaque détail de cet orage et même
noté mes observations: l’effarement des oiseaux, le frissonnement des
feuilles, la plainte des arbres, secoués par la rafale, les terreurs des
gens qui passaient, le bouleversement du ciel, les sonorités proches ou
éloignées des bruits du tonnerre, les coupures tordues des éclairs, le
terrible choc de la foudre qui avait failli me tuer.
Croyant l’orage terminé, étouffant, je m’étais assise dans un courant
d’air établi par deux fenêtres ouvertes en face l’une de l’autre. La
foudre assourdissante éclata et traversa les deux fenêtres, me
renversant de ma chaise et me jetant à terre. Je décrivis tout cela avec
émotion.
Parmi les élèves de la pension, il y avait beaucoup de jeunes gens que
je connaissais, frères et parents de mes ex-compagnes de pension. Tous
savaient la cause de mon renvoi de chez Mlles André et m’admiraient
comme une jeune personne «vaillante», expression consacrée autour de moi
et que répétait à satiété ma grand-mère.
Je copiai, recopiai ma narration.
Je m’appliquai, me passionnai à en avoir la fièvre, et je fus proclamée
première par mes concurrents eux-mêmes. L’un d’eux vint m’en apporter la
nouvelle et me féliciter. Je l’aurais embrassé; mais ma grand-mère me
fit un signe impérieux et je remerciai simplement, mais avec une
gratitude chaleureuse.
«Comment! me dit ma grand-mère, tu allais embrasser ce garçon, mais
regarde-toi donc. Tu es une jeune fille, tu n’es plus une enfant.
--Mais, grand-mère, je n’ai quatorze ans que dans six mois.
--Tout le monde t’en donne seize!»
Ma grand-mère envoya à mon père, à mes tantes, à la famille de mon père,
ma fameuse composition, dont elle fit elle-même des copies, gardant le
texte original retrouvé par moi quelque vingt ans plus tard.
Je ne songeai plus alors qu’à la littérature, et j’exaltai mon
imagination avec ivresse.
Un chiromancien vint à Chauny à cette époque, et ma grand-mère n’eut
qu’une idée, celle de «le faire lire dans ma main», comme elle disait.
Il y vit, «près de Jupiter distinctement, affirma-t-il, l’étoile de la
célébrité», et il ajouta: «Je retrouverai un jour cette main», et il la
reconnut, en effet, plus de vingt années après, sur la côte d’azur, sans
qu’il pût soupçonner qui j’étais; ma grand-mère, à partir de ce moment,
n’eut plus un doute sur ma destinée.
A cette époque je mis en action autour de moi les Lusiades de Camoëns.
Chacun de nous y eut son rôle, et pendant plus d’une année mes
grands-parents et moi, Blondeau, mon père lui-même qui était devenu
Mousshino d’Albuquerque, nous nous incarnions dans le personnage
héroïque choisi par chacun de nous, entremêlant à notre grand amusement
la fiction et la vie journalière, pris de rires bruyants, lorsque la
vulgarité des événements compromettait les solennités de la figure de
Vasco de Gama--c’était moi!
Mon grand-père, le géant Adamastor, appelait ses pigeons en récitant un
passage des Lusiades. Nous savions littéralement par cœur l’admirable
poème. Que c’était drôle quand une charrette qui passait dans la rue
remuait la maison qui devenait notre navire. Quelles réflexions dolentes
sur les dangers que nous courions; mon équipage quelquefois se
révoltait, surtout à table où nous étions tous réunis, contre mes
exigences. Je faisais alors taire les mutins en drapant ma serviette
autour de mon corps pour rappeler la scène du drapeau. Le mélange du
respect pour l’œuvre et des cocasseries de nos interprétations était
tellement amusant que nous eûmes grand peine à délaisser les Lusiades
pour vivre un roman de Walter Scott, _Ivanhoë_, qui me passionna
aussitôt lu.
Mon père faillit à ce moment-là quitter Blérancourt. Les prières de ma
grand-mère, les miennes, le préservèrent d’une nouvelle folie qui lui
eût fait perdre sa situation acquise.
Il désirait faire partie du Phalanstère de Condé-sur-Vesgres. M. Baudet
Dulary, député, ayant mis à la disposition de Victor Considérant une
grande partie de sa fortune pour faire l’essai des doctrines de
Fourrier, mon père voulut participer à cette tentative qui échoua plus
tard de façon lamentable, mais à laquelle l’un de ses amis dont j’ai
déjà parlé prêtait son concours actif.
Durant ce même printemps de 1850, il vint à Chauny une troupe
dramatique. Je n’étais jamais allée au théâtre qu’à l’opéra de Charles
VI à Amiens, lors de mon voyage en chemin de fer. J’avais lu beaucoup de
pièces de toutes sortes, car je dévorais les livres comme ma grand-mère,
mais je n’avais pas vu jouer une comédie avec toutes les ressources de
la réalité.
Blondeau décida qu’il me conduirait voir le drame de «_Marie Jeanne ou
la fille du peuple_». Ma grand-mère avait une telle horreur de sortir
que ce fut mon grand-père qui nous accompagna, Blondeau et moi.
Le barbier de mon grand-père, Lafosse, du quartier de la Chaussée, qui
venait tous les jours le raser, avait une femme modiste. Ma grand-mère
me fit faire par Mme Lafosse un gracieux bonnet de blonde avec de tout
petits rubans roses. On n’allait pas en cheveux au théâtre à Chauny, et
un joli bonnet était plus habillé qu’un chapeau.
On me regarda beaucoup. Mon grand-père et Blondeau ne cessaient de
chuchoter, et je comprenais bien qu’ils parlaient de moi, mais
Marie-Jeanne m’intéressait autrement que ma personne.
J’entendis plusieurs fois ces mots:
«Quel âge peut-elle avoir?»
Les jeunes messieurs me regardaient plus hardiment au théâtre que dans
la rue, et ils se parlaient entre eux à mon propos, je le voyais bien,
et je comprenais que ce n’était pas pour se moquer de mon bonnet à
petits rubans roses qui m’avait inquiétée au départ.
Marie-Jeanne me fit tant pleurer que je revins à la maison les paupières
toutes gonflées. Ma grand-mère m’attendait et me déclara que j’étais une
sotte de m’être ainsi boursouflé les yeux.
Mais mon grand-père et Blondeau la calmèrent en lui chuchotant ce qu’ils
avaient chuchoté entre eux.
Tous les amis et toutes les amies de ma grand-mère, vinrent la voir dans
la semaine qui suivit la représentation de Marie-Jeanne et lui dirent
que j’avais «fait sensation».
Ma grand-mère ne se tenait pas de joie et elle eut le tort de l’écrire à
mon père. Il arriva, furieux. Le drame de famille prit cette fois des
proportions tragiques. Mon père parla de ses droits. Il lui appartenait
de veiller sur moi pour mettre ordre aux folies de ma grand-mère.
Quoi! elle m’envoyait au théâtre avec un étranger, avec mon grand-père
auquel ses mœurs plus que fantaisistes interdisaient le rôle de
chaperon? N’était-ce pas la pire des insanités que d’affubler du bonnet
d’une fille de vingt ans une enfant qui n’en avait pas quatorze?
Toute la ville avait dû me plaindre, se moquer de ma grand-mère. Ah!
elle ferait tant et si bien que je ne trouverais pas de mari!
«Vous vous trompez, mon cher Jean-Louis, en cela comme en toutes choses,
répliqua ma grand-mère avec colère, car non seulement la demande en
futur mariage de Juliette qui m’avait été faite il y a un an m’a été
renouvelée hier, mais tout à l’heure, avant votre arrivée, j’en ai reçu
une autre.
--Vous ne pourriez pas dire de qui?»
Ma grand-mère montra une lettre à mon père et lui nomma une autre
personne.
«Une et une font deux», dit-elle.
Mon père se tut un instant, puis bientôt, d’un ton outré, il reprit:
«Alors vous voulez marier Juliette comme vous vous êtes mariée, comme
vous avez marié votre fille?
--Non, répliqua-t-elle cruellement, je ne veux pas faire moi-même la
situation de mon petit gendre. Il faut qu’il en apporte une.
--J’emmène Juliette, elle est à moi! s’écria mon père.
--Je garde l’enfant abandonnée! que j’ai tirée de la misère où vous
l’aviez mise, monsieur mon gendre!
--Je vous enverrai les gendarmes.
--Essayez! Je vous lâche tous et j’emmène Juliette à l’étranger.»
Alors se succédèrent pour moi des jours d’une tristesse mortelle.
Assaillie par les lettres de mon père qui ne revint plus, par les
visites de ma mère qui trouvait moyen de m’irriter contre mon père et
contre ma grand-mère, la vie me devenait insupportable.
Je restai plusieurs mois sans voir mon père. Toute la famille le
condamnait. Mes tantes, durant la saison que je passai chez elles, et
qui n’avaient jamais écrit à mon père, lui écrivirent; ce fut pour
donner raison à ma grand-mère, pour lui dire qu’il n’avait nullement le
droit d’influencer mon esprit dans le sens des excentricités du sien,
que la «majorité» des affections qui m’entouraient créait des droits à
ces affections.
Dans l’une de mes lettres à ma grand-mère, je lui parlai de la lettre de
mes tantes à mon père et elle leur en fut profondément reconnaissante.
Chose curieuse, cette intervention la calma. A partir de ce moment elle
parla de mon père avec moins de rancune.
Peu à peu la brouille s’apaisa encore une fois. Je désirai revoir mon
père. Je souffrais de notre séparation et dans mon cœur et dans le
développement de mon esprit. M’attachant de plus en plus aux études sur
la Grèce, j’avais besoin d’un guide, et nul ne pouvait remplacer mon
père. Je dis à ma grand-mère combien il me manquait, comment j’étais
arrêtée pour progresser dans la littérature, et j’ajoutai, en riant,
qu’elle entravait à plaisir, par rancune, ma future carrière d’écrivain.
Un beau jour d’automne, ma grand-mère me dit qu’elle me permettait de
passer Noël et une partie de janvier à Blérancourt.
Mon chagrin et celui de mon père allaient être consolés, je m’en
réjouissais de tout mon cœur, et ce furent des transports de joie sans
fin quand nous nous revîmes. Mon père témoigna tant d’amour à sa grande
fille, il fut si tendre, si occupé de tout ce qui pouvait ou me plaire,
ou m’amuser ou m’instruire, que ma mère, prise de l’un de ses accès
maladifs de jalousie, entra en hostilité ouverte avec mon père à propos
de tout ce qui me touchait et m’infligea des tortures continuelles.
J’étais adulée par tout le monde chez ma grand-mère; je fus humiliée
sans trêve chez ma mère. Si mon père parlait de mon intelligence, de ma
beauté, ma mère déclarait que j’étais aussi sotte que laide.
Il me sembla alors que j’étais jugée avec exagération dans un sens et
dans l’autre et, entre les deux, je commençai à me juger moi-même, comme
je l’ai toujours fait depuis, sans bienveillance extrême, sans parti
pris de malveillance. Au fond, je suis reconnaissante à ma mère de
m’avoir garée de la suffisance.
Mes études sur la Grèce recommencèrent avec passion. Mon père n’était
pas seulement un professeur, c’était un poète.
«Comment peux-tu être un républicain si rouge avec un tel amour de la
Grèce marmoréenne?» lui disais-je.
«Le marbre chez les Hellènes n’était que le squelette de la vie
architecturale et sculpturale, me répondait mon père, et dans la couleur
grecque le rouge dominait. D’ailleurs il ne s’agit pas d’art dans la
conception républicaine, mais de politique. L’art est éternel, la
politique est la science des entraînements pour une marche en avant. Je
puis être classique en art, et avoir le culte de ce qui est ancien. Je
ne puis avoir en politique que le désir du nouveau. Quand le peuple aura
reçu de nous la bonne parole vivifiante, il comprendra la beauté et
l’art comme nous les comprenons. Déjà il les sent intuitivement mieux
que le bourgeois.»
Il fallait entendre mon père parler du peuple; ce mot était prononcé par
lui avec ferveur et presque religieusement.
«Moi, papa, répliquais-je, je veux une République blanche, une
République Athénienne avec une aristocratie qui surgisse de la masse et
qui soit le meilleur de cette masse. Je veux une caste supérieure qui
gouverne, qui instruise, qui éclaire.
--Moi je veux le peuple, rien que le peuple dans lequel nous nous
fondrons comme en un creuset puissant. Le peuple a des sèves qui sont
épuisées en nous; il a une vitalité que nous n’avons plus. Les petites
gens, ajoutait-il, ne sont coupables d’aucun de leurs défauts, que
personne, durant leur enfance n’a pourchassés utilement, intelligemment,
et combien ils sont admirables dans leurs qualités natives, que tant
d’éléments travaillent à fausser! Pourquoi le cercle est-il vicieux?
Pourquoi le peuple n’est-il pas instruit avant qu’on l’instruise? Il ne
se laisserait pas exploiter par des ambitieux criminels.
Le prince Louis-Napoléon, président, passait des revues, faisait des
voyages de propagande; les «d’Orléans», comme on disait alors,
intriguaient à Clermont, les légitimistes à Wiesbaden; ce qui restait de
la forme républicaine subissait tous les assauts.
Mon père répétait: «Il nous reste le peuple!» Mais sa conviction se
heurtait à la démonstration, chaque jour plus évidente, qu’on éliminait
par tous les moyens ce peuple des consultations nationales. Les ouvriers
patriotes étaient prêchés par ceux qui disaient avoir souffert de la
figure effacée faite par la France en Europe sous le roi Louis-Philippe,
et ne cessaient de rappeler l’époque glorieuse de Napoléon Ier.
Auprès de mon père, il fallait bon gré mal gré entendre parler de
politique; comme je n’y mettais plus de passion personnelle, que je
jugeais des choses avec détachement, je ne m’emportai, ni ne discutai,
et notre vie eût été calme ou à peu près sans le caractère aigri de ma
mère et les continuelles violences de mon père.
Sous d’autres formes qu’entre mon grand-père et ma grand-mère, les mêmes
scènes de disputes interminables avaient lieu. Ces disputes
entraient-elles dans la manière de vivre de chaque ménage à l’époque de
ma jeunesse? Je ne sais. Était-on plus sensible alors, plus susceptible,
plus dramatique qu’aujourd’hui? Je le crois.
Bien des années après, ma vie fut à nouveau mêlée à celle de mon père et
de ma mère, et il me sembla que ces disputes perpétuelles comportaient
une sorte de sensualité dans le raccommodement.
Pleurer, s’emporter, s’accuser, se haïr un instant, puis se calmer, se
pardonner, se réconcilier, s’embrasser, s’aimer; tout cela devenait un
besoin et animait l’existence.
Mon père ne pouvait se corriger de ses terribles colères, se désespérant
chaque fois de les avoir eues, mais recommençant à les avoir à tous
propos.
Ma mère provoquait ces violences par des réflexions ou par des
observations froides, ironiques, cinglantes, comme celles-ci, par
exemple:
«Le caractère de M. Lambert est à l’orage. Nous n’éviterons pas la danse
de la vaisselle et des verres au déjeuner ou au dîner», ou bien:
«Monsieur le républicain voit rouge aujourd’hui, nous serons en danger,
etc., etc.»
Ressemblant à mon père comme je lui ressemblais, je sentais bien souvent
en moi sourdre la colère; l’exemple de mon père si bon, si tendre, si
juste, mais si aveuglé par ses emportements, devenant mauvais, cruel
même, m’apprit à me dompter, et je ne me suis jamais permis dans ma
longue existence, en fait de mouvements de violence, que des
indignations et des haines vigoureuses contre les méchants ou contre les
ennemis de mon pays.
On répète souvent: «A père avare, enfant prodigue», ou le contraire, et
cela est vrai, car les enfants, à l’école de leurs parents, prennent des
leçons de faits journaliers, qui se gravent, s’impriment à tout jamais
en eux, les obligent à juger et à condamner.
A force d’entendre mon père et ses nombreux «frères et amis» discuter de
politique violente, «avancée», comme on disait alors, j’étais devenue
tout à fait modérée. Que de projets de «Défense républicaine» ont été
formés devant moi. Les uns voulaient assassiner le Prince-Président, les
autres faire sauter la Chambre des Députés, les autres soulever le
peuple contre les traîtres.
Je restai à Blérancourt jusqu’au 1er février 1851.
Il vint un jour déjeuner chez mon père un républicain très «avancé» et
de plus «comtiste», ce que mon père dut m’expliquer, car c’était la
première fois que j’entendais parler d’Auguste Comte. Il était avocat à
la cour d’appel de Paris, mais habitait Soissons, où il ne devait pas se
fixer et où il surveillait une série de procès très importants d’une
tante. Il s’appelait M. Lamessine et avait la réputation d’un homme de
talent. Sa conversation brillante me plut, son scepticisme me déplut. Il
disait que le bien n’a pas d’autre intérêt que celui d’être la
contre-partie du mal, que la morale lui apparaissait comme formant le
contre-poids de la démoralisation. Il tenta de persuader à mon père
qu’il faut que la société se corrompe encore plus qu’elle ne l’est pour
qu’il en sorte une végétation nouvelle. Il avait le type d’un Italien du
Midi. Des yeux très sombres, un teint mat, des cheveux d’un noir bleu
luisant très ondulés. Son grand-père, venu de Sicile, s’appelait de la
Messine; il s’était fait naturaliser Français à la grande Révolution et
avait simplifié son nom.
Je me mêlai aux discussions comme toujours et me passionnai. M.
Lamessine en fit autant et la joute fut amusante. Il n’avait foi en
rien. J’avais foi en tout. Mon père, lorsque j’hésitais, me fournissait
des arguments parfois contraires à ses propres idées; mais il me voulait
victorieuse contre un négateur.
M. Lamessine nous quitta en riant et me dit: «Sans rancune, mademoiselle
la batailleuse.»
Je répondis:
«Mes vœux, monsieur, pour qu’il vous pleuve du ciel un peu de conscience
de ce qui est le bien et le beau.»
* * * * *
Ma grand-grand-mère de Chivres, très malade en mars, crut sa fin
prochaine et voulut me voir. Heureusement nous n’eûmes qu’une alerte et
bientôt notre joie fut complète de la voir entièrement rétablie.
Sous prétexte que des affaires l’appelaient à Condé, M. Lamessine, qui
habitait Soissons, vint faire visite chez mes tantes, comme ami de mon
père au moment où j’y étais. Il fut assez mal accueilli et me vit dans
le costume de paysanne que j’avais quelque peu amélioré, ma grand-mère
n’ayant pu admettre que je fusse fagotée, même loin d’elle.
Vêtue d’indienne, avec un fichu de cotonnade, une marmotte à la
bordelaise, je n’étais pas plus laide qu’en d’autres costumes. M.
Lamessine me complimenta sur ma poétique paysannerie.
L’accueil qu’il reçut ne lui permit pas de revenir.
Ma tante Constance me taquina sur ce prétendant, mais je me fâchai bel
et bien en disant que j’avais des prétendus plus jeunes, et que je la
priais instamment de me laisser tranquille.
Deux mois après, je retrouvai M. Lamessine chez mon père. C’était en
juin 1851. Les républicains s’agitaient beaucoup. Le Président venait de
prononcer son discours de Dijon dans lequel il avait dit que si son
gouvernement n’avait pu réaliser toutes les améliorations désirées,
c’était la faute des factions.
Pour M. Lamessine et pour mon père, ce discours contenait la menace d’un
coup d’État.
On réunit le soir quelques amis et on délibéra; bien entendu, je
n’assistai pas à ces délibérations. Mon père me dit seulement le
lendemain:
«Le moment est grave; mais nous avons un homme qui a du sang de
carbonaro dans les veines. Il fera quelque chose.» Mon père parlait de
M. Lamessine.
M. Lamessine vint plaider à Chauny le 1er décembre. Il y arriva muni
d’une lettre de mon père pour ma grand-mère et il fut avec elle d’une
amabilité extrême.
Retenu à dîner, il se montra bien moins sceptique et prétendit que mes
arguments et mes souhaits avaient eu beaucoup d’influence sur son
esprit. Je ne le crus pas. J’y vis une flatterie dont je ne m’expliquai
pas le motif, mais qui me parut hypocrite. J’éprouvai ce soir-là une
sorte de malaise, d’angoisse inexplicable, et je quittai le salon de
bonne heure.
Le lendemain, ma grand-mère triomphante me dit:
«M. Lamessine demande ta main. Il s’engage à habiter Paris dans trois
ans. C’est mon rêve réalisé. Sa tante l’a doté pour le dédommager
d’avoir quitté la capitale et de défendre sa fortune dont il a déjà
reconstitué une partie; moi aussi je te dote; mais je ne dirai pas ce
que je te donne à cause de ta mère, de sa jalousie. Il est convenu que
j’irai passer tous les hivers avec toi à Paris.»
J’étais atterrée, ahurie, affolée.
«Quoi? quoi? Tu me maries comme cela, tu as promis ma main à cet homme
qui a le double de mon âge. Je n’en veux pas, je n’en veux pas!
--Juliette, tu es insensée. Jamais, à Chauny, loin de toutes relations
parisiennes, nous ne retrouverons une telle occasion. C’est la
Providence qui nous l’envoie. D’ailleurs, il est très bien. Il ressemble
trait pour trait à l’un des héros de mon Balzac, tu vas voir.»
Elle alla chercher l’un de ses volumes favoris et me lut certains
passages qu’elle savait à peu près par cœur et qui me sont restés dans
l’esprit.
Je pris à témoin Blondeau, mon grand-père, de la folie du projet de ma
grand-mère. Peine perdue! Il était déjà trop tard. Ma grand-mère, dès le
matin, les avait convaincus, sinon du bonheur que je trouverais dans ce
mariage, mais de la possibilité pour moi d’habiter Paris et d’y
«conquérir la célébrité».
Mon père et ma mère, appelés, arrivèrent quelques jours plus tard. Mon
père était dans un état d’excitation extraordinaire, le coup d’État,
qu’il prévoyait cependant, ayant éclaté.
Ma mère, aux premiers mots, déclara qu’elle partageait les idées de ma
grand-mère sur mon mariage. Mon père une fois de plus s’emporta, cria
très haut qu’il ne consentirait jamais à une telle union de sa fille
unique avec un «vieillard», c’est-à-dire un mari qui aurait le double de
l’âge de sa femme. Il déraisonna, il dépassa la mesure des résistances
et finalement quitta le salon, jurant et injuriant. Il réapparut
quelques minutes plus tard, entr’ouvrant la porte. Il m’appela, me prit
dans ses bras après m’avoir enveloppée d’un châle de ma mère, me porta
dans sa voiture attelée dehors, et fouettant son cheval m’enleva, tandis
que ma mère et ma grand-mère criaient dans la rue, lui ordonnant de me
laisser.
Il était littéralement fou et me parla dans des termes violents de M.
Lamessine, me disant des choses que je n’avais jamais entendues sur la
conduite d’un «vieux garçon».
Cependant, la soirée que je passai seule avec mon père à Blérancourt
m’attendrit au delà de tout ce que je puis redire. Sa colère était
tombée. Il me peignit le désespoir d’un père qui adore sa fille, qui l’a
à peine eue à soi et qu’on voudrait obliger à la livrer encore enfant à
un indigne. Ses larmes coulèrent. Il me dit combien il était malheureux,
me raconta sa vie tout entière.
«Plus j’ai aimé, plus j’ai été broyé par ce que j’aimais, me dit-il.
D’abord, broyé dans ma foi, puis broyé dans mon amour pour ma femme, mon
premier, mon unique amour, broyé dans l’amitié, exploité par mon
meilleur ami, le docteur Bernhardt, pour qui j’avais tout abandonné, mes
minces ressources, mon bonheur, mon enfant; dois-je donc être broyé dans
ma fille idolâtrée au moment où je suis broyé dans ma passion pour la
République, pour la liberté?...»
Depuis quelques jours, la terreur régnait. Tous les chefs du parti de la
liberté étaient exilés. Vingt-six mille déportés, les meneurs
républicains expédiés à Noukahiva; leurs soldats ne pouvaient se
rassembler.
A peine Louis-Napoléon Bonaparte venait-il, en novembre, de rassurer le
pays sur la pureté de ses intentions, qu’il s’emparait frauduleusement
de la France.
«La France a compris, dit-il, alors, que je n’étais sorti de la légalité
que pour rentrer dans le droit.»
«Tout est fini de la République et par la faute des républicains,
répétait mon père avec désolation. Je hais de la même sorte ceux qui se
sont laissés vaincre par mollesse, et ceux qui ont vaincu par brutalité.
Et voilà que maintenant on veut sacrifier ma fille à je ne sais quel
rêve idiot de célébrité, répétait-il. Juliette, Juliette, mon enfant,
moi et toi, nous te défendrons! Tu es mon dernier refuge, ma dernière
espérance, je m’accroche à toi!»
Et mon père pleurait comme un enfant. Je le consolai presque
maternellement et lui dis:
«Père, rassure-toi, on ne me mariera pas malgré moi.»
Le lendemain matin, ma mère, qui avait été plantée là et qui ne sut
jamais cacher une rancune, arriva furieuse, fit une scène durant
laquelle des mots inoubliables furent prononcés, des mots méchants que
mes parents n’eussent jamais dû se jeter à la tête devant moi, car ils
mirent en mon esprit une première fois le désir d’échapper à tant de
violences et au spectacle de tant de cruelles blessures rouvertes sous
mes yeux.
«Plus rien, on ne me laisse plus rien, j’ai tout perdu, s’écriait mon
père. Je suis un naufragé qui se débat au milieu des épaves, je voudrais
mourir! Par pitié qu’on ne m’arrache pas ma fille.
--Ta fille ne peut rester ici, répliqua ma mère, sa grand-mère l’attend,
car c’est elle qui m’a ramenée; elle est chez les Decaisne. Juliette
serait ballottée sans cesse maintenant entre nous, c’est elle qui serait
la naufragée. D’ailleurs je ne la veux pas! Sa grand-mère l’a prise,
élevée à sa façon, qu’elle la garde, la marie, fasse son bonheur à son
gré, nous n’avons plus à nous en mêler. La responsabilité en reste à
toi, qui, le premier, as oublié tes devoirs de père!»
Et ma mère m’emmena désemparée, me sentant réduite à l’impuissance,
laissant mon père à son désespoir. Et de nouveau on m’enveloppa du même
châle et je revins à Chauny, cette fois dans une voiture fermée, car la
nuit était noire et la pluie tombait à torrents.
Mon père m’écrivit une lettre que j’eus le tort de garder et qui,
trouvée plus tard, provoqua l’une des crises les plus douloureuses de ma
vie qui commençait à en compter beaucoup.
«Ma fille adorée, me disait mon père, ne te laisse pas vouer au malheur.
L’homme qu’on veut te faire épouser est un sceptique; il désire associer
l’attrait de ta personne à sa valeur, comme influence dans le monde, au
profit d’une situation qu’il ambitionne, ce n’est pas l’homme qui
t’aimera et que tu aimeras jamais. On ne peut te marier sans mon
consentement, ne l’oublie pas. Dussé-je perdre à tout jamais ce qui me
reste de tranquillité, je ne te sacrifierai pas. Si toi-même tu te
laissais égarer et me demandais mon consentement à ce mariage, je
n’aurais plus qu’à ajouter le désespoir de ma vie familiale à mes
désespérances de la vie publique.»
Comment redire mes luttes durant de longs mois? On les devine. Ma
grand-mère et ma mère voulaient ce mariage pour des raisons différentes,
mais également égoïstes, qui les aveuglaient, ma grand-mère pour se
rapprocher de moi, M. Lamessine lui ayant promis qu’elle habiterait avec
nous l’hiver à Paris dès que nous y serions fixés; ma mère pour
m’éloigner davantage de mon père.
Pauvre père! Il était pris de rage folle et se jetait à nouveau et à
corps perdu dans la politique, s’affichant, se compromettant, ne rêvant
que de foncer sur un ennemi, quel qu’il fût, de batailler, de combattre,
d’échapper par d’autres souffrances à ses souffrances en se faisant
envoyer à Noukahiva.
Il y réussit et figura bientôt en tête d’une nouvelle liste de déportés
du département de l’Aisne. Lorsqu’on vint pour l’arrêter en 1852, il
était malade, au lit, à tel point qu’il ne put être emmené. Ce délai
permit à ma grand-mère d’écrire à mon ami Charles qui, après avoir
quitté Flocon pour se rallier au bonapartisme, était devenu un homme
influent. Il fit rayer mon père de la liste des déportés mais adjura ma
grand-mère de l’obliger à se tenir tranquille, car il ne pourrait le
sauver une seconde fois, écrivait-il, si ses «extravagances de démocrate
socialiste le signalaient à nouveau comme dangereux».
Hélas! mon père, au moment où cette lettre parvint à ma grand-mère,
avait une fièvre cérébrale qui mit durant une semaine sa vie en danger.
Mon grand-père, dès la première nouvelle de la maladie de mon père,
avait couru à Blérancourt et s’était installé au chevet de son gendre,
qu’à force de soins dévoués il arracha à la mort.
Dès que mon père fut hors de danger, ma grand-mère et ma mère n’osèrent
résister au désir exprimé par le pauvre convalescent, soutenu en cela
par mon grand-père, de me voir.
Je vins. Mais quelle fut notre tristesse à tous deux et en quelle
suspicion nous nous sentîmes! Ma grand-mère m’accompagnait, et ni elle
ni ma mère ne me laissèrent seule avec mon père.
Je lui dis devant mes deux gardiennes farouches:
«Père chéri, je crois que je ferais mieux à la fin d’accepter ce
mariage, parce qu’alors mariée je serais libre de t’appeler et de causer
un peu seule cœur à cœur avec toi.
--Non, non, répliqua-t-il, j’aimerais mieux te voir morte que livrée à
un malheur certain.»
Et pourtant c’est lui qui me livra au malheur qu’il prévoyait. Il signa,
dans un mouvement de colère violente que ma mère réussit enfin à
provoquer, un papier qu’elle lui avait jusque-là vainement présenté.
Je m’étais sentie abandonnée par mes tantes elles-mêmes qui, à l’idée de
me voir habiter trois années Soissons tout près d’elles et ensuite Paris
d’où je reviendrais volontiers passer quelques mois à la campagne, me
déclarèrent qu’après avoir revu M. Lamesssine, qui était allé plusieurs
fois leur faire visite, elles approuvaient ce mariage.
«D’ailleurs, me disait avec sa goguenardise habituelle ma tante
Constance, si vous étiez malheureuse et abandonnée, ma chère Juliette,
Chivres serait là pour vous donner un asile. S’il vous advenait une
nombreuse progéniture, il n’y aurait que Roussot qui deviendrait
insuffisant, et pour vous dédommager de l’éloignement de votre mari,
nous achèterions un âne de plus.»
* * * * *
J’épousai M. Lamessine. Mon père n’assista pas à mon mariage. Il fut,
m’avoua-t-il plus tard, si malheureux que l’idée de se brûler la
cervelle le hanta le jour de mes noces; mais il songea que peut-être
j’aurais besoin de sa protection un jour et il se résigna à vivre.
Hélas! j’aurais dû réclamer cette protection dès les premières heures de
mon mariage! mais je sentais qu’un mot dit fût devenu une torture pour
mon père, dont il eût confirmé les craintes, pour ma grand-mère, dont il
eût fait crouler tous les échafaudages, pour mes chères tantes, dont il
eût troublé la paix. Ce mot, je ne le dis qu’après mes couches, que
j’allai faire à Blérancourt, et, pour ainsi dire forcée aux confidences
par mon père qui avait eu lui-même la preuve de ce que je devais
souffrir.
Lorsqu’elle se vit bisaïeule, qu’elle put embrasser une fille de sa
petite-fille, ma grand-mère ne songea plus qu’à faire étendre à
Soissons, où il nous fallait encore habiter dix-huit mois, la convention
qui devait nous réunir tous les hivers à Paris.
Un jour qu’elle était venue pour compléter la dot secrète dont elle
s’était engagée à faire le dernier versement, lors de notre installation
à Paris, elle dit à la fin du déjeuner à mon mari:
«Savez-vous pourquoi j’ai apporté une si grande malle?
--Mais non.
--C’est parce que je compte passer l’hiver auprès de vous et de
Juliette.
--Impossible, ma chère grand-mère.
--Comment, impossible?
--Je me trompe, j’ai voulu dire jamais.
--Quoi, jamais?
--Jamais vous n’habiterez chez moi avec votre petite-fille.
--Vous riez.
--Non, je parle on ne peut plus sérieusement. Vous croyez Juliette
heureuse, elle ne l’est pas; nous ne nous entendons en rien et pour
rien. Si vous étiez encore en tiers dans notre ménage, que serait-ce?
--Est-ce vrai, ma Juliette, que tu es malheureuse?
--Oui, répondis-je, les sanglots m’étouffant, je le suis autant qu’on
peut l’être!»
Ma grand-mère se leva brusquement, mais elle fut obligée de s’appuyer
contre un meuble pour ne pas tomber. Elle oscillait comme un arbre qu’on
déracine.
«Mais vos promesses? dit-elle à son petit-gendre
--Elles n’étaient nécessaires, ma chère grand-mère, répliqua mon mari,
que jusqu’à ce que vous ayez tenu intégralement les vôtres.»
Ma grand-mère ouvrit la porte de la salle à manger sans prononcer une
parole, prit son manteau dans le vestibule et quitta notre maison. Je
montai dans ma chambre pour mettre mon chapeau et la suivre. Je ne sus
où la trouver. Un commissionnaire était venu chercher sa malle que je
vis charger sur la diligence. J’appris seulement ceci plus tard: qu’une
dame avait retenu sa place, qu’elle était partie en voiture et devait
prendre la diligence au sortir de la ville. C’est ainsi qu’elle avait
fait lorsqu’elle m’avait enlevée à Verberie.
Je ne pouvais quitter ma fille que je nourrissais. Je vins supplier mon
mari de prendre la diligence, de rejoindre ma grand-mère et de me la
ramener.
«Ah! non, par exemple, me dit-il, cela s’est trop bien passé. Pas de
drame, pas de scène. Je suis enchanté.»
Je ne pus rien faire que de donner une lettre pour ma pauvre grand-mère
au conducteur de la diligence, lettre où je lui disais tout mon chagrin.
J’ajoutai: «A mon tour je suis attachée et je broute, grand-mère, mais
je me détacherai sitôt que je le pourrai».
* * * * *
Son plus cher, son dernier roman finissait cruellement pour ma
grand-mère. Rentrée à Chauny, elle se laissa mourir de faim. Certaine de
n’avoir plus que quelques jours à vivre, elle fit venir mon père et lui
demanda pardon du mal qu’elle nous avait fait, à lui et à moi, en me
mariant contre son gré et contre le mien.
Mon père lui pardonna, la supplia de se défendre contre la mort (hélas!
l’eût-elle voulu qu’il n’était plus temps), lui répétant que j’avais
plus que jamais besoin de tous ceux qui m’aimaient.
Préoccupée de moi comme nourrice, elle ne m’avait rien laissé soupçonner
de ses résolutions tragiques et me rassurait, au contraire, dans chacune
de ses lettres, me disant qu’elle ne prenait pas au sérieux les paroles
de mon mari. Je ne soupçonnais même pas qu’elle fût malade.
Une nuit, vers dix heures, je venais de replacer ma fille dans son
berceau; recouchée moi-même, j’allais m’endormir, lorsqu’à la lueur
d’une veilleuse toujours allumée je vis entrer ma grand-mère dans ma
chambre.
«Ah! grand-mère, toi!» m’écriai-je.
D’un geste lent elle porta la main à ses yeux. Les orbites en étaient
vides! Je me précipitai hors de mon lit, j’allai à elle... Ma grand-mère
avait disparu.
J’entrai dans le cabinet de mon mari qui travaillait.
«Ma grand-mère, ma grand-mère, où est-elle? je viens de la voir sans
yeux, dans ma chambre!...
--Vous êtes folle, me dit M. Lamessine. Votre grand-mère ne peut être
ici. Elle est malade, à ce que m’a écrit votre mère, me priant de vous
le cacher à cause de votre lait.»
Le lendemain, j’appris que ma grand-mère était morte à l’heure même de
son apparition.
* * * * *
Lorsque les croyances religieuses rentrèrent en mon âme, cette
apparition de ma grand-mère fut pour moi l’une des plus grandes preuves
des vérités de l’au-delà.
Le mouvement de sa main portée à ses yeux, dont les orbites étaient
vides, me parut signifier:
«L’aveuglement, c’est la mort.»
Trop longtemps je restai aveuglée, et toujours dans mes rêves je
revoyais ma grand-mère avec l’affreux geste de sa main à ses yeux vides.
Je ne l’ai jamais plus revue avec ce geste depuis que j’ai écrit mon
«Rêve sur le Divin», que mon âme renaissante a dédié à l’âme naissante
de ma petite-fille Juliette, livre ému dont je reporte l’inspiration à
ma bien-aimée grand-mère.
* * * * *
Le lendemain matin, je partais avec ma fille pour Chauny.
Ma mère, profondément remuée par la mort de sa mère et par les causes
qui l’avaient amenée, m’accueillit avec tendresse et avec des larmes de
repentir. Ma grand-mère, mourante, alors qu’elle implorait le pardon de
mon père, avait exigé de sa fille qu’elle demandât en même temps pardon
à son mari du mal causé par sa jalousie.
Je passai au milieu de mes parents de tristes mais douces semaines.
Mon grand-père obtint de mon père et de ma mère qu’ils vinssent habiter
avec lui.
«C’est pour peu de temps, leur dit-il, car je ne pourrai jamais vivre
sans ma chère grondeuse, et vous m’enterrerez dans l’année.»
Il mourut onze mois après ma grand-mère.
Mon père ne songea, à partir du jour où ma grand-mère nous eut quittés,
qu’à la remplacer auprès de moi et à me vouer une double affection. Il
m’encouragea au travail, m’aidant de ses conseils et me répétant:
«Lorsque la vie conjugale deviendra pour toi, plus encore qu’elle ne
l’est, un enfer, notre existence à tous deux, à ta mère et à moi,
t’appartient, nous te suivrons où tu nous conduiras. Travaille,
travaille, deviens quelqu’un. Il n’y a pas d’autre moyen pour une femme
de conquérir sa liberté que d’affirmer sa personnalité.»
En nourrissant, en élevant ma fille, je travaillai, je complétai mon
instruction, très poussée en certaines matières, très insuffisante sur
d’autres points.
Puis, un beau jour, après des essais insignifiants, révoltée par les
insultes que Proudhon du haut de son livre: _La Justice dans la
Révolution_ avait jetées à Daniel Stern et à George Sand, j’écrivis mes
_Idées anti-Proudhoniennes_.
Alors commença ma _Vie littéraire_ par laquelle je continuerai ces
récits.
Paris.--Imprimerie A. Lemerre, 6, rue des Bergers.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE MON ENFANCE ET DE MA JEUNESSE ***
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