Yvonne l'Islaise

By Jean Mauclère

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Title: Yvonne l'Islaise

Author: Jean Mauclère


        
Release date: August 10, 2026 [eBook #79328]

Language: French

Original publication: Paris: Gautier et Languereau, 1924

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Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK YVONNE L'ISLAISE ***





  Jean MAUCLÈRE

  Yvonne l’Islaise


  PARIS
  GAUTIER ET LANGUEREAU
  ÉDITEURS
  55, Quai des Grands-Augustins, 55

  1924




Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.

Copyright by Gautier et Languereau 1924.




YVONNE L’ISLAISE




PREMIÈRE PARTIE




I


De la grande horloge affairée à mesurer aux humains la fuite du temps,
et qui troue la façade gothique primitive de la basilique de
Saint-Denis, l’angelus du soir s’envola. Il s’envola sonore et grave,
et, porté par la brise, s’en fut jeter son appel de consolation et
d’espoir dans les usines aux vitrages grands ouverts, par cette
étouffante journée de juillet 1913. Le chant des cloches s’épandit sur
le tumulte de la grande ville ouvrière, la sanctifia un instant en
faisant battre, sur son front laborieux, l’aile de la prière; en même
temps, il emplissait de sa voix profonde un appartement tout proche,
dont les fenêtres étaient ouvertes sur la place que borne, en précieux
fond de décor, la façade crénelée de l’église abbatiale.

Nul faste en ce logis, qui pourtant n’était pas la demeure dénonçant une
médiocrité morale autant que matérielle. La coquetterie des rideaux,
l’élégance des coussins révélaient le soin tendre pris par une main--et
un cœur--de femme, pour que, dans ce foyer, l’on pût se plaire; et des
panoplies d’armes étranges, des ivoires asiatiques amoureusement
travaillés, des fétiches sénégalais, pittoresques à force de laideur,
disaient qu’ici se reposait un voyageur ayant longuement couru la
planète, avant que de planter sa tente en face du tombeau de nos rois.

Ce soir-là, des fleurs égayaient la nappe, et la vieille servante
disposait avec soin un double couvert étincelant, sinon de luxe, du
moins de netteté. Lorsque tout fut prêt à son idée, elle avança au seuil
d’un salon minuscule, et annonça, en même temps que le festin, la raison
pour quoi il était donné:

--Monsieur le commandant est servi. Et je me flatte que ça sera un vrai
balthazar, comme ça se doit le jour que Mlle Yvonne a sorti de son
école!

Un joli rire argentin lui répondit, accrochant ses clochettes à la
tenture mauresque qui suffisait presque à garnir la piécette encore
baignée de soleil; Yvonne Hérieau, déployant sa taille souple, entraîna
son père vers la salle à manger.

Ils s’assirent l’un en face de l’autre, comme ils faisaient depuis que
la vraie reine du foyer, la mère d’Yvonne, dormait son dernier sommeil
dans ce cimetière de Lorient, où la mort l’avait couchée du temps que le
lieutenant de vaisseau Hérieau était attaché à la majorité générale.
Avec intensité ils goûtaient la joie de se trouver définitivement
réunis, aujourd’hui que, ses brevets brillamment obtenus, Yvonne venait
de quitter, à dix-huit ans, la maison de la Légion d’honneur; là,
l’orpheline avait fait toute son éducation sous la maternelle direction
de femmes supérieurement distinguées. Et, se souriant en un élan de
mutuelle confiance, ils se regardèrent avec tendresse.

La jeune fille remercia le Ciel une fois de plus pour la robuste
maturité de son père, dont les larges épaules portaient ses
soixante-deux ans avec une aisance de quadragénaire. Bien que l’inaction
pesât fort à l’officier de marine, atteint par la retraite peu après
l’obtention de son quatrième galon, nulle lassitude n’alourdissait le
buste moulé dans une vareuse bleue quasi militaire, rayée d’un fil rouge
à la boutonnière. Et cet homme aux portes de la vieillesse eût presque
semblé un jeune enseigne avec ses yeux clairs et sa barbe bien plantée,
n’était le teint un peu brouillé, décelant, pour des yeux plus exercés
que ceux de sa fille, le paludisme qu’il avait rapporté de Dakar, où il
avait séjourné longtemps. Désireux d’éviter autant que possible tout
souci à son enfant unique, il avait toujours soigneusement caché à
Yvonne les accès, peu fréquents d’ailleurs, de son mal.

Yvonne! elle était la tendresse profonde et sans rivale du veuf, l’objet
sur lequel il avait reporté toutes les forces de son cœur meurtri. Telle
il l’évoquait naguère sur sa passerelle de commandant, par les nuits
calmes où le ciel tend son velum clouté d’or sur le silence noir de la
mer, telle il la voyait aujourd’hui, déjà devenue femme, et à l’aube
radieuse d’une beauté de qui les prochaines années allaient
précieusement épanouir la fleur lumineuse. Brune comme son père, comme
les filles dont l’ascendance sort à la fois de l’océan et de la terre
vendéenne, elle avait un teint éblouissant et un visage à l’expression
aisément un peu hautaine, mais corrigée, dès qu’elle souriait, par deux
mignonnes fossettes qui se creusaient dans les joues au ferme modelé. En
ses yeux, profonds comme des lacs d’eau brune pailletée d’or,
sommeillait l’infini des tendresses futures; et ces dons physiques, qui
à eux seuls eussent valu peu de chose, prenaient toute leur valeur
d’être unis à une riche floraison morale et intellectuelle, dont s’était
félicitée la directrice de la Légion d’honneur en remettant entre les
mains du commandant cette jeune fille, vers laquelle l’inclinait une
toute particulière affection.

Écartant un peu, avec une brume aux cils, l’un des bouquets dont il
avait voulu que, ce soir, sa table fût parée, l’officier exprima la
pensée qui, depuis un moment, l’obsédait:

--Que ta pauvre maman serait heureuse ce soir, mignonne, si elle te
voyait!

--Elle nous voit tous deux du haut du ciel, père, n’en doutez pas.

--Je le crois, j’en suis sûr, ma chérie; cette pensée m’a soutenu au
long du chemin solitaire; elle m’aidera encore dans l’étape nouvelle à
laquelle nous voici parvenus... Car, y as-tu songé, fillette? nous nous
trouvons à un tournant de ta vie, et donc de la mienne.

--C’est vrai, fit gaiement Yvonne, depuis ce matin j’ai cessé d’être
pensionnaire! Votre Vonnette est maintenant une jeune fille du monde,
cher papa!

Un sourire erra parmi la barbe du commandant, qui répondit sur le même
ton:

--Oh! du monde... avec bien peu des avantages que celui-ci prise si
fort, en tout cas!

--Père, les choses sont très bien ainsi: vous verrez comme nous serons
heureux tous les deux!

La vivacité de la réponse satisfit l’officier; il répliqua:

--Oui, Vonnette, je te sais sérieuse, et prête, comme l’était ta mère, à
tous les devoirs que la vie peut requérir de toi. A ce propos,
j’aimerais à te communiquer certain projet auquel je m’arrêterais
volontiers, pour peu qu’il te sourie.

--Je vous écoute, père.

--Tu sais, ma chérie, que j’ai pris cet appartement de Saint-Denis, au
jour de ma retraite, uniquement afin d’être près de toi pendant le temps
de tes études.

--Mais oui, pour m’entourer, à chacune de mes sorties, d’une tendresse
qui m’a été bien chère.

--Euh!... il y avait aussi, de ma part, un peu d’égoïsme! Me vois-tu,
seul, quelque part, comme un vieux loup à l’oreille fendue? En tout cas,
fillette, maintenant que nous avons tiré notre révérence à la noble
maison qui t’a élevée, beaucoup mieux d’ailleurs que je n’aurais su et
pu le faire, une question se pose: tiens-tu beaucoup à demeurer par ici?

Redressant la grâce fragile d’une rose penchée au bord d’un cornet de
cristal, Yvonne affirma, de sa voix chantante où dormaient d’exquises
sonorités un peu graves:

--Je tiens beaucoup, je tiens surtout à assurer votre bonheur autant
qu’il me sera possible, père chéri: j’y prendrai mon unique souci, j’y
trouverai ma joie la plus vive. Et je suis intimement persuadée qu’après
votre existence si active, et habitué comme vous l’êtes aux larges
horizons, vous ne pouvez rencontrer le moindre agrément à vivre à
Paris... ni à Saint-Denis, ajouta la jeune fille avec un sourire.

--Alors?

--Alors, conclut-elle sur un ton de gentille crânerie, je suis prête à
vous suivre quand vous voudrez, où vous voudrez, serait-ce au bout du
monde! en vraie fille de marin que je suis... et, plus simplement, en
fille qui chérit tendrement son père.

M. Hérieau contempla avec une fierté attendrie l’enfant vaillante qui
faisait si bon marché des désirs personnels qu’elle pouvait nourrir, et
s’annonçait prête à vouer sa radieuse jeunesse à réjouir et ensoleiller
l’automne paternel.

--Merci, mon enfant bien-aimée. Au vrai, je n’attendais pas moins de
toi.

Puis l’officier poursuivit, avec un léger tremblement dans la voix,
parce qu’il s’agissait à présent de sa jeunesse à lui, ombre lointaine
qui surgissait à son appel hors des brumes du passé:

--Je possède, t’en souvient-il? une petite maison à Port-Joinville, dans
l’île d’Yeu. Rien d’élégant ni de moderne; mais c’est le vieux toit
familial, où je suis né, où mes parents goûtaient le bonheur l’un par
l’autre, lorsque, entre deux voyages aux antipodes, le capitaine au long
cours Joseph Hérieau se reposait quelques semaines sur le rocher natal.
J’aimerais à y finir mes jours, auprès de la mer sur laquelle j’ai vécu.

--Finir vos jours, père! Oh! les vilaines paroles! Vous me devez encore
bien des années avant que d’y songer.

--Dieu est maître, ma petite, et nous sommes dans Sa main, ce qui est
une douce sécurité. Quoi qu’il en doive être, il me semble que cette
installation à Port-Joinville, à laquelle j’ai mûrement réfléchi, serait
le meilleur parti qu’il convînt de prendre, même pour toi.

--Pour moi! mais je serai bien partout, père, pourvu qu’il me soit donné
de vous entourer de ma tendresse...

--Si, si, chérie, je sais ce que je veux dire, insista le commandant.
Sans doute ce chef-lieu minuscule d’une île perdue ne te semblera pas un
séjour particulièrement séduisant. Cependant il s’y trouve un noyau de
société: plusieurs usiniers, deux médecins, je crois, un notaire; à coup
sûr, des fonctionnaires... Tes qualités, ma chérie, y seront plus
aisément remarquées que dans une grande ville.

M. Hérieau parlait d’un ton légèrement mystérieux, qui amusa sa fille.

--Ah! cher papa, je vous devine!... Mais êtes-vous donc si pressé de
vous débarrasser de moi, alors que je vous suis rendue depuis quelques
heures seulement?

--Non, certes; cependant il faut tout prévoir... mais voyez la
malicieuse qui cherche un compliment!

Et, pour couper court, l’officier annonça à la vieille servante:

--Rose, Mademoiselle ayant terminé ses études, nous allons quitter
Saint-Denis.

--Loin d’ici, que vous irez, monsieur?

--Très loin, dans une île où m’attend ma maison natale; j’espère que
vous nous y suivrez?

Le visage de la pauvre femme exprima une consternation profonde; ses
doigts secs tremblèrent un peu, au bord du plat qu’elle apportait:

--Oh! faut pas y compter, monsieur, avec tous mes enfants qui
travaillent aux usines alentour... je peux pas quitter le pays... ça me
fera bien de la peine...

Elle sortit très vite, un enrouement soudain voilant sa grosse voix
franche. Yvonne soupira:

--Pauvre Rose, notre départ la chagrine. Combien il est dommage que nous
ne puissions l’emmener!

--Que veux-tu? ma chérie, répondit le commandant, la marche de la vie a
ses rigueurs. Elle nous entraîne dans son tourbillon, comme des fétus:
que lui importe que nous souffrions, ou que nous fassions souffrir?
L’homme s’agite, et Dieu le mène...

--Faisons confiance à la Providence, père.

--Elle nous mène vers mon île un peu lointaine, un peu sauvage, mais
que, je l’espère, tu apprendras à aimer, parce que ce sont ses âpres
falaises, ses horizons magnifiques qui ont fait de moi l’homme que je
fus, que je suis toujours.

--Je l’aimerai tout de suite, père.

Et Yvonne inclina pour une promesse sa tête couronnée de jais ondé, aux
somptueux reflets.

                   *       *       *       *       *

Le capitaine de corvette Louis Hérieau, qui s’était distingué, au long
de sa carrière, par une activité dont l’avaient souvent félicité ses
chefs, ne s’était pas départi de cette qualité en abandonnant le service
de l’État. Trois semaines à peine après l’entretien que nous venons de
rapporter, l’appartement de Saint-Denis se trouvait rendu à son
propriétaire. Une vente avait débarrassé les partants des meubles
auxquels ils ne tenaient point; les autres, dûment emballés, accompagnés
des bibelots exotiques à quoi de chers souvenirs se rattachaient pour
l’officier de marine, étaient partis à destination de Port-Joinville.
Là, ils retrouveraient le mobilier familial qui, depuis des années,
attendait son maître, sous la garde fidèle d’une voisine, la vieille
Nanette, dont le père avait navigué au long cours avec le capitaine
Joseph Hérieau, dans les temps quasi légendaires de la marine à voiles.

Après avoir prié, à Lorient, sur la tombe de la chère disparue, le
commandant et sa fille se dirigèrent eux-mêmes vers Yeu. Plutôt que de
redescendre sur le continent, jusqu’au minuscule embarcadère de
Fromentine, aussi pittoresquement préparé par la nature que mal agencé
par les hommes, l’officier préféra s’arrêter à Saint-Nazaire:

--Six heures de traversée, Vonnette, à bord du courrier mixte qui
dessert les îles, cela ne te fait pas peur?

--Peur, cher papa? Peur de la mer, et auprès de vous? Qu’allez-vous
penser là?

Elle s’était, d’un pas résolu, engagée déjà sur l’étroite planche
réunissant le bateau au quai; instinctivement, elle s’installa à l’avant
du petit vapeur, que commençaient à agiter des trépidations, comme des
frissons courent sous la peau d’un cheval impatient de prendre le
départ. Le commandant admira l’atavisme qui portait cette fille de marin
aux régions qu’avec soin les terriens évitent, parce qu’on y est, plus
qu’ailleurs, exposé aux gifles de l’embrun... et aux fantaisies du
tangage. Puis, comme on avait démarré dans un grincement de chaînes, et
que, déjà, la pointe de Chemoulins apparaissait sur tribord avant,
l’officier s’abandonna à l’émotion qui l’étreignait en retrouvant
l’objet de son ancienne passion, la mer.

Verte ou grise, languissamment assoupie ou mugissante de colère, dans
ses nuits de calme où elle apparaît ocellée d’argent, ou même dans ses
jours de furie qui la montrent drapée d’écharpes glauques, comme elle
avait manqué, la mer, au marin exilé loin de ses bords par amour
paternel! Près de la capitale bruissante, lumière et centre du monde,
combien il s’était senti perdu, plus perdu cent fois qu’il ne serait
dans l’îlot écarté vers quoi l’emportait ce sabot crachotant, à une
allure affligeante de torpilleur moribond!

Accoudé sur la lisse, l’officier regardait l’incessant mouvement de la
mer. Dans les vagues qui se portaient paresseusement au-devant de la
petite carène, qu’elles léchaient avec un friselis soumis et amical,
c’était sa vie qu’il voyait s’évoquer, sa vie d’honneur, de dévouement
et d’aventures. Yvonne, prise elle aussi par la magie du spectacle,
respectait la rêverie de son père; elle ne l’en tira que pour lui
montrer un amoncellement de maisons blanches groupées autour d’un
clocher trapu, bouquet jaillissant d’une île ceinturée d’écume.

--Port-Joinville, sans doute, père?

--Oui, la capitale de l’île; la maison est dans la Grande-Rue, tout
auprès de l’église.

Il disait «la maison», sans autre désignation, car, depuis des années
que sa pensée allait vers elle, c’était véritablement la seule maison
qui existât pour lui; et, quand l’officier arriva devant la petite
grille bordant, sur son muret blanc, la rue rocailleuse, une émotion
contre quoi il se défendit vainement lui serrait la gorge à l’étouffer.

Une vieille femme vint à la rencontre des voyageurs, construisant un
sourire de bienvenue sur sa face osseuse, encadrée par la fanchon noire
des Islaises. Elle avait revêtu son costume de cérémonie, qui, à l’île,
ne se différencie de la noire livrée coutumière qu’en étant plus neuf
qu’elle.

--Salut, commandant, mademoiselle et la compagnie, fit la Vendéenne en
esquissant une révérence empesée.

--Bonjour, ma bonne Nanette; nous voici de retour, et pour toujours,
cette fois.

--Tant mieux, donc! C’est votre fille, bien sûr, cette jolie Parisienne?

--Une Parisienne qui est ravie de devenir Islaise, mère Nanette!
répondit gaiement Yvonne. Montrez-moi vite la maison.

--Tout est ouvert pour faire entrer le soleil. J’ai mis vos meubles en
place, bien rangés contre les murs.

Un sourire éclaira le gracieux visage d’Yvonne, dont les fossettes
riaient avec entrain.

--Dame! cela ne sera peut-être point à votre idée..., fit la vieille
avec une soudaine inquiétude.

--Ne vous tourmentez pas, Nanette, nous nous installerons petit à petit.

C’était une assez grande demeure carrée, basse, étendue, comme il arrive
dans les heureux pays où ni la place ni le soleil ne sont mesurés aux
hommes. Elle se présentait toute blanche, avenante, avec ses lignes
principales relevées en bistre à la mode islaise, qui emploie, pour
cette décoration primitive, une chaux liquide et colorée séchant
instantanément; un jardin qui attendait depuis longtemps des soins
nécessaires la séparait de la grille, et sa façade était chargée d’une
belle vigne, dont les grappes, lourdes de la richesse estivale,
s’arrondissaient déjà au soleil.

Tandis que son père s’attardait aux pièces spacieuses, où dormaient pour
lui des souvenirs qui ne pouvaient éveiller d’écho dans le cœur
d’Yvonne, la jeune fille parcourait la maison, derrière la robe sombre
de Nanette. Elle en aima tout de suite la disposition simple mais
pratique, et les meubles anciens qui paraissaient sourire avec
indulgence, du haut de leurs moulures patinées par le temps, aux caisses
récemment arrivées de Saint-Denis. Et comme l’heure prit son essor au
clocher tout proche, Mlle Hérieau sentit que, tout en étant moins
solennelle que celle de la vieille abbaye royale, la voix de l’église
vendéenne lui souhaitait une bonne et féconde bienvenue, lui promettant
les bénédictions célestes pour l’aider à remplir les tâches qui
l’attendaient dans sa nouvelle existence. Les vibrations du bronze
s’étaient tues, diluées en l’espace. On n’entendait, sur le bourg écrasé
de chaleur, et vidé de ses hommes partis pour la pêche à la sardine, que
la grande voix de la mer encerclant, avec ses bras frais, la petite île,
et qui ronronnait de plaisir à y compter deux captifs de plus.




II


Entre l’école libre et l’hôpital, où des religieuses, robes noires et
guimpes blanches, inclinent sans relâche leur dévouement vers ces deux
grandes faiblesses humaines, l’enfance et la maladie, s’élève la cure de
Port-Joinville, vaste bâtisse de l’autre siècle. Elle possède un large
salon, où des meubles en velours rouge, alignés autour d’une carpette,
tournent le dos à des photographies de sanctuaires célèbres,
qu’escortent quelques gravures pieuses anciennes: c’est là que Mlle
Clotilde, sœur du curé doyen, reçut peu de jours après M. et Mlle
Hérieau, venant présenter leurs devoirs au pasteur du village.

La vieille demoiselle, volubile et affairée, sous la mantille de
dentelle ombrageant ses cheveux gris, se mettait en frais d’amabilité,
pour accueillir ses visiteurs:

--Mon frère va venir dans un instant, il termine la préparation d’un
sermon; je l’ai prévenu, ajouta Mlle Clotilde, en confiant sa ronde
petite personne aux bras amicaux d’un fauteuil.

--Son sermon de demain?

--Justement, mademoiselle; il est toujours en retard! Ces monstres
d’hommes!... Je vous demande pardon, monsieur, une vieille habitude...

--Une habitude... peut-être; je proteste quant à son ancienneté, glissa
le commandant amusé.

--Vous êtes tout à fait aimable, monsieur... et vous voici, je l’espère,
pour longtemps parmi nous?

--Notre installation est définitive, mademoiselle.

--J’entre sur une bonne parole; bonjour, mon cher paroissien! Mes
compliments, mon enfant.

L’abbé Dominique Jauvin avait pénétré dans le petit cercle. Carrure
d’athlète, yeux de marin, âme d’apôtre, dès l’abord il inspirait la
confiance autant que le respect; depuis trente années il se trouvait à
la tête de ce fragment de chrétienté essaimé dans l’océan; moins
conseilleur qu’ami, avant tout paternel, il obtenait parmi cette
population maritime, saine mais rude, des résultats qui émerveillaient
l’évêché de Luçon. Tout de suite, il dit à son visiteur les paroles qui
étaient le mieux de nature à créer un mouvement de sympathie:

--Commandant Hérieau, n’est-ce pas?

--En effet, monsieur le curé; et je vous présente ma fille Yvonne, qui
vient de terminer son éducation à la maison de la Légion d’honneur.

--Parfait... Au début de mon ministère à Port-Joinville, j’ai connu un
capitaine au long-cours, d’ailleurs ne naviguant plus, qui portait ce
nom.

--C’était mon père.

--Je le pensais: un digne homme, un grand chrétien! Il eut une admirable
fin; sa femme, qui l’a suivi de près dans le repos du Seigneur, était la
providence de nos œuvres.

--Je serais tout heureuse, monsieur le curé, intervint Yvonne avec
chaleur, que vous permettiez à ma bonne volonté de continuer sous vos
auspices l’effort de ma grand’mère!

Mlle Clotilde n’avait rien dit depuis longtemps; elle rompit avec éclat
ce silence insolite:

--Que le Ciel vous bénisse pour cette bonne idée, ma jeune amie! Vous me
serez du plus grand secours quant aux catéchismes et au patronage; car
je suis positivement débordée.

--Les enfants sont nombreux?

--Oui, certes, grâce à Dieu. Et puis surtout, telle que vous me voyez,
je suis, de mon métier, imprimeur.

--... Ah? fit Yvonne interloquée.

--Ma sœur, à elle toute seule, expliqua l’abbé Dominique, compose et
tire notre petite _Croix_ locale, à laquelle nos pêcheurs sont fort
attachés.

--Je vois qu’il y a du travail pour tout le monde, constata l’officier.
Il est superflu de vous le dire, monsieur le curé, comptez sur moi si je
puis vous être utile en quelque chose.

--Je serai ravi que vous conseilliez parfois nos jeunes gens. Le
prestige de votre grade vous permettra d’acquérir sur eux une heureuse
influence.

--Parfaitement; ayant maintenant plus de loisirs que je ne souhaiterais,
j’ai aussi l’intention de bourlinguer un peu autour de l’île. Ah! que ce
sera bon de me retrouver un bateau sous les pieds, fût-ce un canot de
trois planches! Je suppose que je pourrai facilement me procurer une
barque?

--Rien de plus simple, commandant; je parlerai de votre désir à quelques
marins du port. Il vous faudrait aussi un matelot.

--J’avoue, monsieur le curé, que j’ai mis en vous mon espérance, pour
l’équipage comme pour le cuirassé.

--Vous avez fort bien fait, commandant. Que diriez-vous de Jean
Hennebin?

--Jean Hennebin?

L’abbé Dominique se prit à sourire; ainsi s’inscrivirent quelques rides,
en forme de virgules, sur son visage, qui, au repos, ignorait cette
légère atteinte de l’âge. Il expliqua:

--Le frère de Nanette, la bonne femme à qui vous aviez confié le soin
d’aérer votre maison.

--Ah! oui, je me souviens maintenant; où donc avais-je l’esprit? L’idée
est excellente, monsieur le curé: je serai content d’avoir ce gamin avec
moi.

Les virgules s’épanouirent en parenthèses, agrémentées de plusieurs
tirets: l’abbé riait de tout son cœur.

--Ce gamin, commandant, a bien passé la soixantaine!

Après un instant de réflexion, l’officier de marine acquiesça:

--C’est fichtre vrai! Au fond, rien n’est plus juste: pourquoi serais-je
seul à vieillir? Et alors, monsieur le curé, vous pensez qu’Hennebin
pourrait me donner un coup de main?

--A peu de frais il entretiendra votre barque et vous aidera à la
manœuvre. Ayant pris ses invalides de bonne heure, à cause d’une hernie
qui a résisté à toutes les incantations des sorciers de l’île, il ne
demandera pas mieux que de passer de temps à autre une journée à la mer.

--Si cela peut se faire, j’en serai contente pour mon père.

--Soyez assurée que ce projet ne souffrira pas de difficultés,
mademoiselle. Si vous saviez avec quelle force l’amour de la Magicienne
possède nos marins, lorsqu’une fois ils lui ont voué leur cœur! Si vous
saviez quel attrait irrésistible, quelle vie formidable et tentatrice,
ils reconnaissent, instinctivement d’ailleurs, à cette immensité
mouvante, qui est, au vrai, la plus belle création de Dieu!

L’abbé Dominique s’était animé; ce n’était plus le prêtre qui parlait:
c’était le fils, le petit-fils, le descendant de toute une race de
marins, en qui des hérédités chères s’élevaient à l’évocation de l’Océan
qui avait tué tant de ses ancêtres, qui les avait fait vivre tous, et
qui aurait à coup sûr pris son existence à lui-même, si l’appel divin ne
l’avait prosterné aux pieds des autels. Et le commandant Hérieau,
écoutant le curé de Port-Joinville, se réjouissait de trouver en lui un
ami avec lequel il sympathiserait de façon aussi sûre que profonde--tout
comme Yvonne avec Mlle Clotilde dont la pesante rotondité se trémoussait
d’aise, tandis que la bonne demoiselle dénombrait à la jeune fille les
précieux services que celle-ci pourrait lui rendre.

                   *       *       *       *       *

Quelques jours plus tard, l’abbé Jauvin descendait paisiblement la rue
de l’Argenterie en lisant son bréviaire, lorsque des plaintes et des
appels issus d’une impasse le firent tressaillir:

--Encore ce malheureux Ravignier qui bat Michelle! Il tuera cette
enfant, c’est certain, si on ne la lui enlève.

Le prêtre hâta le pas et pénétra dans un humble logis, plus humble que
ses voisins, car on ne saurait tout ensemble enrichir les cabarets du
port, et donner à sa ménagère de quoi tenir convenablement les mioches
et la maison. Dans une pauvre salle, où des chaises dépaillées
entouraient une table fendue d’un coup de poing un jour d’ivresse, le
pêcheur Ravignier, mâchonnant entre ses lèvres crispées des imprécations
indistinctes, frappait avec une régularité obstinée et brutale sa fille
Michelle. Depuis douze ans, il lui reprochait une luxation congénitale
de la hanche, la rendant impropre aux besognes élémentaires, par exemple
à quérir l’eau, ainsi que font les Islaises, les épaules courbées sous
un joug aux extrémités duquel brimbalent les lourds seaux débordants.
Jetée à terre du bout d’un sabot péremptoire, la mère, amaigrie et
chétive, pleurait tout bas dans un coin, à sanglots douloureux, le front
appuyé sur le bord d’un berceau où son dernier-né, face rouge couronnée
d’un duvet déjà dru, dormait avec l’insouciance robuste des nourrissons
bien portants.

L’abbé Dominique, marchant droit à la brute, d’une poigne solide retint
en l’air le poing velu, que Ravignier allait abattre, avec une
impassibilité de forgeron maritime martelant un rivet, sur la fillette
craintive et tremblante, qu’il retenait captive de l’autre main.

--Holà! Ravignier, es-tu fou?

L’homme, dans un grognement, essaya de dégager son bras. N’y parvenant
point, il leva sur l’arrivant, avec une sorte de respect engendré par
l’impuissance où il se trouvait réduit, un regard terne où flamba
pourtant une vague lueur, quand il reconnut le curé.

--A veut point en fiche une secousse, hoqueta-t-il en manière d’excuse.
Alors, je la corrige, c’est mon droit. Je suis-t-un père juste.

--Tu es un sauvage. Laisse-la. Relève-toi, Michelle, ma petite,
ajouta-t-il en se tournant vers la fillette.

Essuyant son visage baigné de larmes, celle-ci se redressa; ses pauvres
yeux de chien battu se posèrent, rayonnant d’une gratitude effarée, sur
le secours que Dieu lui envoyait. Tandis que la Ravignier, debout,
rajustait sa fanchon bousculée, l’abbé Dominique reprenait, sur le ton
d’autorité sans rudesse qui accomplissait des miracles en semblables
occasions:

--Tu as ton compte, Paul-Émile. Va te coucher.

--Monsieur le curé! bégaya le matelot, dégrisé par l’imprévu de la
visite, et dont une confusion larmoyante commençait de faire clignoter
les paupières éraillées.

--Allons, on sait ce que tu vas dire. Prie le bon Dieu de t’éclairer sur
l’indignité de ta conduite, si tu es en état de réfléchir.

Heurtant les meubles au passage, mais le bonnet congrûment à la main et
le front baissé, l’ivrogne louvoya vers son lit. Avant de s’éloigner,
l’abbé Jauvin dit à la ménagère:

--Demain, après-midi, ma bonne, amenez-moi Michelle à la cure. Nous
verrons ensemble le moyen de la soustraire à cet enfer; j’ai une idée...

--Oh! monsieur le curé, comment vous remercier? Je sens que vous allez
sauver ma petiote!

--J’espère que Dieu le permettra. A demain.

... L’idée de l’abbé Dominique était fort simple, et peu de mots
suffirent pour l’exposer, lorsque, vingt-quatre heures après, M. Hérieau
reçut le curé et les deux Islaises dans le salon qui commençait de
prendre un tout autre air, depuis qu’Yvonne dépensait, pour l’ordonner
selon son goût, les trésors de la plus active ingéniosité.

--Commandant, voici un sauvetage à accomplir.

--Je suis prêt à faire parer la baleinière, mon cher curé; de quoi
s’agit-il?

--Cette petite Michelle, que je vous amène, a le malheur d’être
fréquemment en butte aux brutalités de son père, qui a de regrettables
habitudes d’intempérance. Pourtant elle est douce, intelligente et
courageuse; n’est-il pas vrai, madame Ravignier?

--Oh! ça, on peut le dire, monsieur le curé: travailleuse et tout,
qu’elle est. Seulement cet homme est hors de lui, vu qu’elle cloche de
naissance.

--Pauvre petite! murmura la jolie demoiselle, en posant sur l’enfant un
regard si doux que Michelle songea à la Vierge bleu et or, souriant dans
son paroissien de première communion.

L’abbé Dominique poursuivait:

--Vous aurez besoin certainement, mademoiselle, qu’une petite bonne vous
aide aux travaux de votre maison; voulez-vous accueillir l’oiselle
éclopée pour qui le nid s’est fait inhospitalier?

Qu’il parlait bien, monsieur le curé! s’émerveillait Michelle; on ne
comprenait guère, sans doute, mais on sentait que c’était beau. Voilà
cependant que ce monsieur à la barbe carrée, comme le saint Joseph de la
crèche, n’avait pas l’air disposé à se mettre d’accord:

--Ce serait bien volontiers, monsieur le curé; mais... si le père ne
veut pas nous la confier?

--Il n’est pas un mauvais homme, dans le fond; un peu rude et soiffard,
malheureusement, comme nombre de nos pêcheurs, qui, ne buvant pas de vin
à la mer, sont, à terre, tout de suite perdus pour deux verres de
paillé. Quand on lui dira que sa fille, heureuse chez de bons maîtres,
ne lui coûtera plus rien, il n’en demandera pas davantage.

Ainsi fut négociée l’entrée de Michelle Ravignier au service de la
demoiselle qui avait des yeux si doux, si doux, qu’on sentait, sous leur
regard, couler en soi une caresse comparable à ces fouasses exquises
dont maman parfois confectionnait pour ses enfants la pâte légère et
parfumée, du temps que le père ne se grisait pas tous les jours.




III


Des mois coulèrent, tissant pour Yvonne une vie calme et heureuse. Dans
cette maison de la Grande-Rue qui avait acquis, grâce à la jeune fille,
derrière ses façades quasi paysannes, un confort discret et sûr, Mlle
Hérieau regrettait à peine ses gaies compagnes de la Légion d’honneur.
Quelques livres choisis par l’officier de marine dans sa bibliothèque,
d’autres qu’avait prêtés M. le curé, meublaient au gré de la jeune fille
ses rares loisirs. Pour ses occupations actives, Mlle Clotilde y
pourvoyait amplement; elle le faisait avec un élan affectueux, une bonté
communicative, qui lui avaient promptement gagné le cœur de la petite
Parisienne.

La sœur de l’abbé Jauvin arrivait, suivant la saison, dissimulée sous un
immense parapluie bleu promu à la dignité d’ombrelle, ou perchée sur des
socques qui claquaient au sol inégal de la rue. Elle se posait tout
essoufflée au bord d’un fauteuil, et annonçait, avec une précipitation
qui semblait faire partie intégrante de sa personne rondelette, toujours
affairée:

--Vite, mademoiselle Yvonne! Le troisième gamin de Pennarveau s’est
cassé un bras, en tombant de la soupente à foin; venez lui poser des
attelles, sans attendre le retour du Dr Verteuil, qui est parti, comme
par hasard, pour tirer des éperviers au Vieux-Château.

Ou bien:

--Ma petite amie, l’abbé m’a donné un article d’une longueur!... je n’en
vais pas finir avec sa composition. Voulez-vous aller, à Ker-Borny,
visiter de ma part la veuve Teillart, à qui je devais porter ce jupon
chaud?

Ou encore:

--La petite femme de Burgoin n’arrive pas à admettre qu’il faut porter
régulièrement son nourrisson à la pesée de la mairie. C’est jeune, ça ne
sait pas... et, me trouvant évidemment trop vieille, elle est mal
disposée à écouter mes conseils. Yvonne, ma chérie, si vous alliez lui
faire comprendre que c’est la mode à Paris?

La jeune fille partait allègre, posant sur la masse ondée de sa
chevelure un couvre-chef plus simple encore que celui de _la Femme au
chapeau de poil_, mais qui eût pareillement tenté le pinceau de
Rembrandt, parce que la coiffure d’Yvonne auréolait admirablement aussi
un charmant visage à l’éblouissante carnation. Avec la même bonne grâce,
elle pansait le petit Pennarveau, s’intéressait aux soucis domestiques
de la veuve Teillart, dont les chats ne s’accordaient point entre eux,
et portait d’autorité le poupon Burgoin vers la balance administrative.
Et elle ne s’inquiétait pas de ce que devenait la maison pendant ses
fréquentes absences, Michelle, bien guidée et traitée avec des
ménagements qui lui rendaient son infirmité moins cruelle, témoignant
d’un intelligent dévouement, qui s’accroissait à mesure qu’elle
s’attachait davantage à sa jeune maîtresse.

Le commandant avait acheté un sloop de faible échantillon, gréant tout
juste une grand’voile et un foc, celui-ci amuré sur un très court
beaupré qu’on ne devait ni ne pouvait relever au port, suivant les
ordonnances maritimes applicables aux beauprés ordinaires. La
_Rose-de-Mai_ n’avait rien d’un croiseur de bataille, ni même d’un
coureur de régates; mais c’était un petit bateau bien construit et
râblé, que deux hommes suffisaient aisément à manœuvrer, et avec lequel
un pouvait agréablement naviguer une douzaine d’heures aux atterrages de
l’île,--et même plus loin.

Tel était l’avis de Jean Hennebin, dont la face tannée, hérissée de
poils, tout comme une brosse de calfat, semblait respirer une nouvelle
jeunesse, depuis qu’il avait, suivant son expression, repris du service
sur le youyou du commandant. Certes, il traînait toujours cette fichue
hernie, dont nul sorcier de l’île n’avait pu obturer l’écoutille, et pas
même le père Bontereau, le fameux leveur de sorts habitant sur la côte
entre le Port et Ker-Châlon, et que tout le monde considère, même M. le
curé, comme un homme des plus sérieux, vu que jamais il ne boit, ni ne
sort, ni ne cause. Mais quoi! on peut bien vivre avec son mal, et les
courtes expéditions de la _Rose-de-Mai_ étaient exactement propres à
tenir en santé un digne invalide de l’État.

Elles ne suffisaient point à conserver sa belle humeur au commandant
Hérieau. Sans doute éprouvait-il une joie des plus vives à recevoir en
plein visage le souffle sain et fort de la mer, après en avoir été privé
durant son escale terrienne à Saint-Denis; sans doute trouvait-il une
jouissance physique à sentir les planches d’un bateau frémir sous ses
talons, de cette façon vivante qui donne au marin la grisante sensation
du perpétuel combat. Mais ce plaisir, cette jouissance n’empêchaient pas
l’officier de connaître un amer souci, que chaque semaine aggravait
impitoyablement.

N’avait-il pas fait fausse route, quant à l’avenir d’Yvonne, en
condamnant sa jeunesse à fleurir solitaire dans ce bourg perdu?
N’avait-il pas contracté, à l’égard de cette enfant, une responsabilité
lourde, écrasante, dont il sentait tout le poids en voyant devant la vie
s’effacer, comme sous le soleil se dissipent les brumes de l’horizon
maritime, la chimère de l’avenir qu’il avait conçu pour elle?

Que serait, après lui, l’existence de sa fille isolée sur ce rocher? Le
gendre escompté par le commandant, avec une naïveté qu’il se reprochait
âprement, ne se dessinait point au ciel de Port-Joinville--mais point du
tout. Les usiniers étaient tous mariés, le notaire paraissait trop
vieux, le juge de paix s’avérait neurasthénique, le docteur Verneuil ne
connaissait que la chasse et la ripaille, son confrère... hum!

Certain jour qu’une pluie battante jetait aux vitres ses poignées de
mitraille, offensant la belle vigne au souple étirement, l’officier de
marins, obligé à demeurer au logis, paraissait si douloureusement
préoccupé qu’Yvonne s’inquiéta.

La jeune fille s’assit aux pieds du commandant sur un tabouret bas, et,
posant sa joue fraîche contre la main de son père:

--Père chéri, qu’avez-vous donc? Vous n’êtes pas malade, au moins?

--Pas du tout, Vonnette.

--Mais vous semblez soucieux.

--Soucieux, oui, je l’avoue.

--Et pourquoi donc?

--Ah! pourquoi!

L’officier, pesamment, hocha la tête, passant la main, d’un geste
pensif, sur sa barbe aux fils grisonnants. Il soupira, bruit léger qui
palpita dans la vaste pièce assombrie par la rafale; alors, Yvonne se
tourmenta tout à fait. D’un bond, elle se leva, et, nouant ses bras au
cou de M. Hérieau:

--Cher papa! Ma tendresse s’épouvante! Je veux savoir ce qu’il y a. Vous
êtes triste! Ce n’est pas à mon sujet, n’est-ce pas?

--Si, justement, petite aimée.

--Oh! père, qu’ai-je fait?

--Tu n’as rien fait que de bien, ma chérie, rien que me donner, chaque
jour plus tendre et plus précieux, le cher témoignage de ton dévouement
et de ton amour. Mon poignant souci est de me demander--avec quelle
angoisse!--si, quant à moi, j’ai bien rempli mon devoir à ton égard.

Elle se redressa, une flamme d’étonnement avivant le jais de ses
prunelles:

--Père, je vous proteste que je ne comprends pas!

Caressant le beau front lisse que les chagrins de la vie n’avaient pas
terni encore, non plus que ses laideurs ne l’avaient effleuré, le
commandant prononça, lentement, d’un accent où frémissait un remords
véritable:

--Je ne vois pas ici, depuis dix mois que nous y vivons, l’homme loyal
et sûr aux bras de qui je remettrais avec confiance mon trésor. Je ne le
vois pas, et je crains de ne le voir jamais, car vraiment c’est sur un
rocher perdu que je t’ai fait échouer, ma chérie.

--Père, qu’importe?

--Pauvre petite!... si... je sais bien ce que je veux dire!

--N’êtes-vous donc pas heureux de notre vie?

--J’en éprouve un bonheur profond que je me reproche, Vonnette. Ai-je le
droit de laisser pour moi seul s’épanouir les dons exquis de ta
jeunesse? Et que puis-je faire, maintenant que nos destinées sont
ancrées sur cet îlot?

--Vous pouvez, répondit tendrement Yvonne agenouillée devant son père,
et serrant dans les siennes les mains de l’officier, vous pouvez penser
avec certitude que mon bonheur, ce bonheur auquel s’est vouée votre
bonté, est pleinement assuré, du moment que je vis près de vous, et
qu’il m’est donné de vous prouver par mes soins tout mon filial amour.

--Chère, chère petite! Mais après moi?

--Oh! le vilain papa, qui ne cesse d’évoquer des choses lugubres!
Pourquoi ne serait-ce pas _après moi_ aussi bien, que je pourrais dire?
Sait-on jamais de quoi sera fait demain, demain qui tient dans la main
du Seigneur?

                   *       *       *       *       *

Le lendemain qui se préparait était plus grave encore que les graves
paroles prononcées par Yvonne; l’avenir qu’elle avait évoqué fut rouge,
rouge plus que toutes les aurores incarnadines, et que tous les couchers
sanglants qu’a, depuis la naissance du monde, connus l’immensité rêveuse
des océans. Car, demain, ce fut, imprévu pour beaucoup dans son
apparition même, inattendu pour tous dans son horreur, le fléau que la
mémoire épouvantée des hommes appelle la Grande Guerre.

Lorsque les deux clochers de l’île d’Yeu, Notre-Dame du Port unissant sa
voix plus jeune aux accents quasi millénaires de Saint-Sauveur,
appelèrent tous les hommes au secours de la patrie en danger, le
commandant Hérieau se prépara aussitôt à reprendre du service. Sous un
ciel écrasant, d’où tombaient des nappes de flammes, l’officier, quoique
souffrant depuis quelques jours, accomplit avec une hâte fébrile les
démarches nécessaires à son prochain départ. Ayant confié Yvonne raidie
d’anxiété, mais dévorant ses larmes, à la maternelle protection de Mlle
Clotilde, qui gémissait, avec justice cette fois, sur les méfaits de
«ces monstres d’hommes», le capitaine de corvette, grelottant malgré la
chaleur torride, s’accorda deux heures de repos avant que d’embarquer
sur le courrier de Fromentine; mais le moment venu, il ne put quitter,
pour partir, la couche où venait de le jeter un nouvel et brusque accès
de paludisme.

Il demeura des semaines sous la griffe du mal, jauni, squelettique et
tremblant, et regardant, sans les voir, les gens et les choses, de ses
prunelles qu’une extrême maigreur rendait maintenant lugubrement
saillantes. Tout le calvaire de l’impaludé, il le gravit, dans le
naufrage de sa pensée et de sa mémoire, saisi d’une peur obscure,
harcelé par les cauchemars, brûlé et glacé tour à tour par la fièvre et
par la sueur.

Aidée du vieux docteur que la mobilisation avait laissé à l’île, Yvonne,
saisie de stupeur à la vie de ce mal auquel elle ignorait que son père
fût sujet, disputa pied à pied l’officier à la mort. Elle lui fit
prendre, en pastilles, à la cuiller, en piqûres, la quinine salvatrice
et cruelle qui rend les paludéens sourds à tout bruit, cependant qu’elle
broie leur cerveau de martèlements d’enclumes et d’appels de cloches. A
force de dévouement et de prières, la courageuse enfant sauva son
malade; mais l’homme vigoureux qu’elle avait connu tout récemment encore
n’était plus qu’une ombre semblant évadée de la toile des _Pestiférés de
Jaffa_, et que seuls des soins incessants et attentifs pouvaient, avec
le temps, rattacher définitivement à l’existence.

L’officier vit donc dans l’inaction--supplice dont il éprouva toute
l’interminable acuité--se dérouler le drame sanglant où la civilisation
chancela. Il en aperçut seulement ce que connut la petite île
douloureuse, dont tous les enfants valides souffraient pour la patrie
sur tous les champs de bataille de la terre et de la mer, de Messein à
Corfou.

Ce fut d’abord l’invasion, théoriquement pacifique, du 11e bataillon
d’Afrique, pègre de Brest et de Nantes, à qui la tunique de soldat
français donnait droit de circuler librement partout. Un mois écoulé,
l’île fut heureusement délivrée de ces bandits, parmi lesquels un tri
savant envoya les meilleurs à la ligne de bataille, et les autres au
Maroc.

Il ne resta plus comme défenseurs à Yeu que de rares soldats; en hâte,
on arma d’une pièce légère quelques dundées, plus aptes à faire la pêche
au thon, avec leur demi-douzaine d’hommes, qu’à chasser le requin
germanique embusqué sous les flots. La marine leur enjoignit de petits
chalutiers espagnols à la coque de bois peinte en gris, frêles bibelots
d’étagère, armés d’un canon de 47; c’était un progrès; mais ils
n’étaient pas continuellement sous pression, ce qui laissait à
l’assassin tout le temps de perpétrer ses forfaits.

Ce fut avec ces moyens de fortune--ou d’infortune--que Yeu fut
abandonnée, elle et ses quatre mille âmes françaises, au péril des
sous-marins pirates. Abandonnée est le mot, car la pauvre escadrille
était bien incapable de défendre l’île contre l’ennemi sournois,
invisible et présent, sous le manteau complice et moiré des flots verts.
On vit s’accumuler les crimes dont les habitants furent, du haut des
falaises, les témoins impuissants et désespérés. Un dundée armé fut
coulé, comme aussi un voilier chargé de rhum; ce dernier se trouva
poignardé si près de la côte que la garnison tira sur le forban, mais
que pouvaient les balles des fusils, sinon griffer la crête écumeuse des
vagues impassibles?... D’autres victimes allongeaient successivement le
funèbre tableau: un charbonnier anglais, canonné pendant quatre heures,
alla s’échouer, moribond, sur la côte de la Barre-de-Monts; et le
transport _Sequana_, atteint à mort, entraîna au fond des abîmes cent
huit de ses passagers. Plus tard, un puissant navire américain fut aussi
envoyé par le fond dans les eaux de l’île.

Au ballet infernal comptait maintenant un coryphée nouveau: la
mine-flottante, qui s’en allait, ronde et sautillante, dandinant au gré
des lames ses antennes polies, et condamnant à une mort implacable et
instantanée tout ce qu’effleuraient ces pointes à l’aspect inoffensif.
L’une d’elles vint endommager les ouvrages nord-ouest du port; une
autre, le 27 octobre 1916, jalouse des pièces qui meurtrissaient la
cathédrale de Reims, s’en fut éclater au pied de la falaise couronnée
par l’antique chapelle de la Meule, que sa mitraille d’acier tordu
blessa lâchement. L’île, résignée au pire, et soutenue par sa foi
française, attendait dans le deuil que les destins célestes fussent
accomplis. Les Islais tombaient au feu, par grappes sanglantes, jusqu’à
onze le même jour.

Alors, on estima en haut lieu que ce rocher battu par les lames pourrait
se muer en un nid de faucons; un camp d’aviation fut installé près de
Saint-Sauveur, et quelques postes de protection placés sur la côte; le
téléphone devait les réunir, mais on ne posa que les lignes des routes
centrales. Ce fut le temps où le nouveau monde envoya au secours de
l’humanité en péril ces grands gars musclés et bruyants, qui ouvraient
de larges bouches sur des sourires aurifiés.

Ils arrivèrent si nombreux qu’il fallut en mettre partout. Yeu reçut un
contingent important de Yanks; dès lors, ses angoisses furent un peu
allégées; mais ses étonnements commencèrent. Le croirait-on? ces hommes
sortis de la mer importèrent avec eux des motocyclettes et jusqu’à une
automobile, invention effarante dont jamais l’île n’avait vu que l’image
dans les gazettes.

Et le drame déroula ses derniers actes; l’écho de la victoire,
récompensant enfin la France toute saignante de ses douloureux
sacrifices, fit tressaillir de joie l’îlot lointain et dolent. D’une
joie amère cependant, trempée de larmes, frémissante de douleur, car,
sur les tables glorieuses qui s’allaient dresser dans les deux églises
islaises, soixante noms pour le Bourg, quatre-vingt-huit pour le Port,
disaient le martyre d’Yeu, qui avait offert le plus pur de son sang sur
l’autel de la Patrie.




DEUXIÈME PARTIE




IV


Tandis qu’Yeu pansait ses blessures et s’apprêtait à revivre dans le
travail et dans la foi, Yvonne voyait avec joie se consolider la santé
de son père. Tous deux, l’un à l’autre appuyés, reprenaient, dans le
calme, leurs habitudes paisibles et leurs occupations de bienfaisance,
sans soupçonner la singulière aventure où les allaient entraîner les
desseins mystérieux de la Providence.

Présentons maintenant un nouveau personnage, héros de la Grande Guerre,
et d’ailleurs bien connu de ce que l’on est convenu d’appeler le
Tout-Paris littéraire et mondain.

                   *       *       *       *       *

L’appartement de Roger Mauroy était bien tel qu’on pouvait supposer le
logis de cet écrivain comptant trente-cinq ans à peine, et que le roman
et le théâtre comblaient pareillement de leurs grisants sourires dorés.
C’était, dans la paix élégante de Passy, un rez-de-chaussée dont les
fenêtres ouvraient sur la voie ferrée qui suit en tranchée le boulevard
Marbeau; dès le vestibule, les affiches du dernier succès de Mauroy
accueillaient les visiteurs de l’auteur dramatique, et le grand
bureau-salon, que deux fenêtres voilées de soie verte éclairaient d’un
jour étrange et raffiné, était meublé avec une fantaisie fastueuse qui
révélait les goûts et la vie du jeune et déjà célèbre écrivain.

Au mur, des rangs de livres couraient; ils composaient le fond du décor,
fond précieux où s’épaulaient les éditions anciennes et les reliures
plus vives habillant les maîtres modernes du roman et de la scène.
L’austérité que cette imposante bibliothèque eût aisément conférée à la
pièce se trouvait corrigée par une foule de bibelots groupés
capricieusement, et auxquels Roger tenait fort; au mur, des pointes
sèches de Helleu, quelques dessins de camarades, des photographies
chaleureusement dédicacées par d’aimables interprètes désireuses de se
voir attribuer un prochain rôle. Une bannière brodée, prix d’une fête du
_Grand Journal_, était drôlement plantée dans une potiche japonaise; en
bonne lumière, une caricature incisive, prestement enlevée, représentait
le maître de céans sous les traits d’un cavalier à large feutre,
Falstaff maigre ou d’Artagnan barbu.

Le dessinateur n’avait exagéré qu’à peine, ainsi qu’il est aisé de nous
en rendre compte en surprenant l’écrivain assis à sa table de travail,
un bureau Renaissance finement sculpté, encombré de papiers,
d’ailleurs mal rangés, entre une machine à écrire, et un appareil
téléphonique--indispensables auxiliaires de l’homme de lettres au XXe
siècle. Roger Mauroy est un grand garçon svelte, bien moulé dans le
veston montant de la gent romancière. Il est blond, d’un blond châtain
que met en valeur une barbe bien fournie que l’écrivain soigne avec
amour, car il sait que de face elle lui confère l’aspect de Henri IV,
tandis que de profil l’arête impérieuse de son nez l’apparente
directement au François Ier du Titien: double ressemblance dont Roger,
je vous le confie, a la faiblesse d’être assez vain.

Sur le veston bleu fleurit, discret, un étroit ruban rouge et vert,
cueilli parmi la fournaise de Verdun, et qui vint panser à propos la
blessure ouverte par un éclat d’obus reçu dans l’épaule, aux
avant-postes. Parti, en août 1914, sergent de réserve, comme Péguy, le
lieutenant Mauroy a été démobilisé à Mayence, en avril 1919, voici deux
mois. Il s’est, avec une satisfaction vive, inséré de nouveau dans des
vêtements civils, constatant toutefois sans plaisir que la rude vie des
camps l’avait fait passablement maigrir, et qu’il lui faudrait enfoncer
davantage son feutre mousquetaire: n’avait-il pas semé, au cours d’une
campagne de cinquante-trois mois, bon nombre des cheveux si joliment
bouclés dans lesquels s’égarait volontiers sa main longue, au cours de
ses laborieuses rêveries?

L’auteur des _Orchidées parisiennes_, hardi roman à clé dont l’éditeur
Gauvain mettait en vente le quarantième mille lorsque éclata la
conflagration européenne, a fait encore, à son retour dans la capitale,
une constatation d’un autre ordre, et plus grave. Quelques visites dans
les bureaux de rédaction et chez certains secrétaires de théâtres,
membres de cette confrérie qui s’est si spirituellement rangée sous
l’égide des «Mille-Regrets», ont enseigné au démobilisé que quatre ans
de guerre sont parfaitement aptes à appesantir l’oubli sur l’écrivain
qui a délaissé la plume pour le revolver. Tandis que Mauroy, des Vosges
à l’Yser, promenait son intrépidité railleuse et son casque bossué,
toute la tribu des invalides, des trop vieux, des trop faibles--et des
embusqués--s’est ruée à l’assaut des feuilles délaissées par les
combattants. Mon Dieu! il leur fallait bien vivre... il fallait aussi
que les revues parussent, serait-ce en format réduit. Si bien que Roger
a dû reprendre ses affaires en main vigoureusement, et, sans perdre une
minute, se faire voir, se rappeler avec insistance au souvenir des
importants directeurs de théâtres ou de journaux. Maintenant le voilà
remis en selle, grâce aux fondations solides que possédait sa réputation
d’artiste, grâce aussi aux bonnes relations que ce garçon sympathique
avait su nouer un peu partout.

A ce jeu, travaillant le jour, sortant le soir pour joindre les
confrères, qui généralement reçoivent à des heures tardives, Mauroy ne
s’est pas reposé des fatigues de la guerre. Aujourd’hui, en dépit du
soleil printanier qui joue effrontément près de lui, sur le buste
orgueilleux d’une Circé de marbre, il est singulièrement déprimé.

Cependant ce conte, promis aux _Œuvres françaises_, et dont les pages
s’étalent devant le jeune écrivain, doit être terminé au plus vite...
Sous la plume nerveuse qui hésite, ou griffe le papier d’un trait
rageur, les feuilles se couvrent de ratures aussitôt que de lignes
nouvelles; Roger dépose avec humeur son stylo, passe la main sur son
front las; certainement, il ne fera rien de bon aujourd’hui.

Au moins faut-il porter, sur l’acte en représentation au Théâtre de la
Victoire, cet œil du maître vanté par La Fontaine, et que les conditions
de la vie moderne ont pourvu de moyens d’investigation dont le Bonhomme
eût été grandement surpris. Mauroy décroche son récepteur téléphonique:

--Allo, mademoiselle... voulez-vous me donner Trudaine 76-81... Bien...
Merci.

Après l’attente coutumière imposée par cette administration que
l’Europe, assure-t-on, ne cesse de nous envier, la conversation
s’engage.

--Allo! Le Théâtre de la Victoire?

--...

--Voulez-vous me donner le secrétaire général? Ici, M. Mauroy.

--...

--Ah! bonjour, cher ami. Eh bien! ça marche toujours, mon _Aurore
effroyable_?

--...

--Bravo! Combien hier?

--...

--Oh! oh! pas possible! et la location pour ce soir?

--...

--Hé mais! Je suis un heureux auteur--parce qu’admirablement servi,
d’ailleurs, et merveilleusement encadré.

--...

--Si, si! c’est vrai. Je passerai rue Chaptal un de ces jours.

--...

--Aujourd’hui, pas moyen. Je vais à mon cercle où je dois rencontrer
Mercier, du _Nouveau Magazine_. Au revoir.

Et François Ier raccrocha le récepteur en fredonnant dans sa barbe
royale un refrain de café-concert. Puis, décidé à abandonner
momentanément son conte, sous ce prétexte, d’ailleurs spécieux, que sa
pièce vogue à pleines voiles sur l’océan du succès, l’écrivain sonne son
domestique:

--Julien, donne-moi mon pardessus et mon chapeau.

--Vous sortez, mon lieutenant?

--Je sors, et je dîne au cercle.

--Bien, mon lieutenant.

Pour Julien, le romancier Mauroy est demeuré l’officier qui, au péril de
sa vie, emporta sur son dos, jusqu’au poste de secours, son ordonnance à
qui un éclat d’obus venait d’ouvrir la cuisse. Ce sont là choses qui ne
s’oublient point, et qui, par-dessus les distances sociales, établissent
un pont d’affectueuse sympathie entre le sauveur et le sauvé. Sorti de
l’ambulance peu après le temps que les troupes françaises franchissaient
le Rhin aux accents de _Madelon_, Julien Boitel, tout naturellement,
était revenu au service de Mauroy démobilisé; celui-ci, depuis longtemps
orphelin, avait été heureux de retrouver le dévouement fidèle de son
poilu. Ignorant les haines de classe, Julien ne s’offusquait pas, bien
au contraire, d’entendre son maître conserver, pour lui parler, le
tutoiement des tranchées.

... Bien pris dans le pardessus qu’il laissait flotter avec négligence,
le feutre légèrement sur l’oreille, suivant une inclinaison à loisir
étudiée, Roger sortit sur le boulevard. La brise de juin caressait avec
douceur les feuilles des arbres tout proches, et il flottait dans l’air
léger une printanière allégresse, qui fut douce au front fatigué de
l’auteur dramatique.

                   *       *       *       *       *

Quand Mauroy arriva, pour y dîner, au cercle de l’avenue des
Champs-Élysées, une impulsion le poussa vers une table solitaire, après
que, d’un coup d’œil, il se fut assuré que le secrétaire du _Nouveau
Magazine_ ne se trouvait pas encore là. Cette absence contraria le
romancier moins qu’il ne l’eût pensé: vraiment, il était las, dégoûté de
lui-même et des autres, et la démarche infructueuse qu’il venait de
tenter dans une rédaction où sa carte n’avait pu forcer la porte du
directeur, avait achevé de plonger l’écrivain dans un état d’écœurement
nettement caractérisé.

--Tiens, Mauroy! Que fais-tu là sans bouger? Attends-tu que ton potage
prenne en gelée?

Roger leva un regard morne sur l’ombre qui s’interposait entre la
fenêtre et lui. Il reconnut le front large, le menton énergique, les
yeux scrutateurs de son ami le docteur Fernac; il lui dédia un sourire,
accompagné d’une main molle que l’autre serra cordialement.

--Bonjour, vieux.

--Dis donc, s’enquit le médecin en posant l’index sur la chaise qui
faisait face à Mauroy, la place est libre?

--... Oui.

--Ma femme a emmené les enfants chez sa mère pour les vacances de la
Pentecôte; je vais dîner avec toi.

--... Oui.

Le maître d’hôtel s’empressait. Témoignant d’une affectueuse
sollicitude, le docteur examina son camarade. Il plaisanta:

--Pas folâtre, ce soir, l’illustre auteur de _l’Aurore effroyable_.
Voyons, qu’y a-t-il? Fais voir ta mine?

Docile, Mauroy leva la tête. Le patricien évalua d’un regard expert les
yeux creux, les joues pâles, le pli lassé de la bouche; il avança en une
moue soucieuse la moustache qui ombrageait son menton strictement rasé.

--Heu! fit-il, pas brillant! Tu es malade.

--Je suis à plat.

--Qu’est-ce qui cloche?

--Rien et tout... Fatigué... des ennuis de métier... Vrai, en ce moment,
conclut l’écrivain, je ne vaux pas grand’chose... tiens! pas même une
pièce d’Henri Fortis.

Le médecin sourit:

--Incorrigible, ce Roger! Et alors, que fais-tu pour te soigner?

--Je me repose.

--Tu te reposes... à Paris?

--Dame! observa Mauroy, le Grand Prix n’est pas couru, personne n’est
parti. Lundi, à la générale du Gymnase...

Haussant les épaules, Fernac coupa, du ton net qu’il prenait au chevet
des malades:

--Écoute, mon vieux, laisse le Gymnase tranquille, le Grand Prix aussi.
As-tu confiance en moi?

--Tu le sais bien, Maurice.

--En ce cas, voici mon diagnostic: la guerre t’a esquinté, comme
beaucoup d’entre nous, du reste. Et mon ordonnance: il faut enrayer cela
d’un seul coup, puisque tu n’es pas, grâce à Dieu, un forçat de la
copie.

Roger mirait au jour déclinant les chaudes transparences du fluide rubis
qui emplissait son verre de cristal; il s’enquit assez négligemment:

--Que faire?

--La bête, pendant quatre mois au moins.

La nonchalance du romancier, qui promenait à l’habitude autour de soi un
regard chargé d’indolent scepticisme, se cabra sous le verdict. Mauroy
posa son verre, en prononçant un «bigre!» qui en disait plus long que
telle tirade de feu Ponsard; le docteur poursuivait:

--Mon cher, il n’y a que cela de vrai. Pas de soucis, pas de travail,
pas de plaisirs. La bonne vie animale et contemplative du veau dans la
prairie. Avec cela on remonte un homme, mieux qu’à coups de régimes et
de piqûres.

Le romancier n’en paraissait pas autrement convaincu; il maugréa:

--C’est gai! Où veux-tu m’envoyer?

--Où il te plaira, pourvu que ce soit un pays perdu.

--Au bout du monde, alors?

Le regard de Fernac, qui se perdait dans une méditation, s’éclaira
soudain:

--Tiens! Tu m’y fais songer. Au bout de l’Europe, tout au moins.

--_Id est?_ tu m’intéresses, docteur.

--A l’île d’Yeu.

Les blonds sourcils du jeune auteur se froncèrent en un effort affecté;
sa main erra dans les taillis annelés de sa barbe historique:

--Où diable pourrai-je pêcher cette Arcadie? Je vais demander le
Larousse au larbin.

--Pas la peine; c’est une île vendéenne, près de Noirmoutier: une nature
superbe, et la solitude.

--Je m’en doute! soupira Mauroy.

Sans relever l’interruption, le médecin continuait:

--J’y ai passé des vacances avec ma femme et les petits; nous en sommes
revenus rétamés à neuf.

Roger demeurait silencieux, laissant jouer une grimace significative au
coin de ses lèvres. Fernac consulta sa montre, puis jeta précipitamment:

--Neuf heures! et j’ai encore deux visites ce soir! Au revoir, Mauroy.
Demain je t’enverrai des renseignements qui te seront utiles pour ton
voyage. Souviens-toi que je ne veux pas te rencontrer à Paris avant la
fin d’octobre!

Et, ayant pris son chapeau des mains d’un valet, le docteur sortit; il
laissait son ami en lutte avec des sentiments complexes dont le plus net
était la mauvaise humeur, jointe à des velléités de résistance, toutes
prêtes, d’ailleurs, à mettre bas les armes.




V


Dans le petit boudoir où se tenait généralement Mme Carriès, et
qu’assombrissait un peu la double silhouette carrée, toute proche, des
tours de Saint-Sulpice, la vieille dame n’avait admis qu’un seul genre
d’ornementation: des portraits. Portrait grave du mari qu’elle avait
trop tôt perdu; portraits rieurs de délicieux bambins; portraits des
enfants que Dieu avait conservés à sa tendresse, deux filles et un fils,
tous trois mariés en province, où elle allait parfois les visiter en des
séjours que leur affection trouvait toujours trop brefs, mais que
limitaient étroitement les obligations assumées par Mme Honorine
vis-à-vis des œuvres paroissiales. Tache sanglante parmi l’or des
cadres, une croix de la Légion d’honneur soulignait de son trait vif la
photographie de Louis, l’aîné, sa fierté autant que sa douleur, depuis
qu’il s’était offert en oblation pour la France, sur l’autel des
Éparges.

Au même panneau souriait le spirituel profil de Roger Mauroy, doté d’une
finesse que sa barbe n’annihilait point. Il se trouvait en bonne place,
car Mme Carriès nourrissait une affection quasi maternelle pour ce fils
d’une sœur prématurément disparue; aux yeux bleus de Roger, elle se
plaisait à retrouver les lueurs câlines du regard que jadis, au temps où
les fillettes s’habillaient comme dans les livres de la comtesse de
Ségur, elle avait tant aimé dans les prunelles de Lucie.

Ce jour-là, précisément, Mme Honorine songeait à son neveu dont elle
attendait vaguement la visite, parce que depuis une dizaine de jours
déjà, ce qui était inhabituel pour lui, il n’avait sonné à l’entresol de
la place Saint-Sulpice. La respectable tante pensait à Roger avec, comme
à l’accoutumée, le souci de voir ce grand garçon, un peu blasé et trop
léger, lancé sans l’appui d’une saine tendresse dans un monde qui ne
présentait pas les garanties morales qu’elle eût souhaitées pour lui.
Mais l’affection profonde, indulgente, qu’elle portait au jeune homme,
faisait à cette vieille dame d’œuvres, intelligente, fine et bonne, un
devoir très doux de reconnaître que son romancier de neveu était un
homme de cœur--il l’avait assez prouvé au front--et donc qu’il y avait
en lui les ressources que Dieu dispense aux «âmes bien nées».

Le soleil devenait importun; Mme Carriès déposa sur la travailleuse ses
lunettes d’écaille, ainsi que la pièce de layette où elle s’activait;
puis elle se leva pour baisser le store de linon brodé qui protégerait
ses yeux d’un jour trop vif. Ce mouvement déploya, en une netteté
d’estampe, la silhouette maigre, mais pleine de vie, de cette
sexagénaire à la blanche et soyeuse chevelure; les yeux, plus vifs que
doux, dont un rayon de bonté tempérait cependant la malice naturelle,
avaient conservé toute la transparence de la jeunesse, et semblaient
deux pervenches égarées sur un visage aux tons de cire; le nez, à
l’arête droite et longue, descendait vers une bouche qui ne riait plus
depuis les deuils dont la bonne dame avait été frappée, mais qui savait
encore sourire, et exquisement.

Et pour terminer ce croquis physique par un trait moral, qui peut-être
trouve sa place ici, ajoutons que Mme Honorine possédait, dans sa
corbeille à ouvrage, une petite _Imitation_ reliée à son chiffre, fort
coquette à la vérité, dont les pages étaient littéralement usées, tant
on y avait cherché--et trouvé--de précieux réconfort.

Un coup de sonnette ébranla soudain la paix de l’appartement.
Fanfreluche, qui reposait sur un coussin sa paresse d’angora bien
nourrie, étira, toutes griffes dehors, ses pattes gantées de velours,
et, renfonçant sa tête entre ses épaules, par un mouvement qui fit se
hérisser sa collerette de souples poils blancs, guetta la porte d’un œil
où une défiance flottait dans l’eau verte de la prunelle. Elle se
rassura en voyant apparaître la femme de chambre, qui annonçait, d’une
voix cassée par l’âge, mais vibrante d’allégresse:

--Madame, c’est M. Roger!

--Qu’il entre, ma bonne, qu’il entre tout de suite!

Un pas viril, une haute taille qui s’inclina pour un baiser sur la main
de Mme Carriès; du bruit, regrettable, dans le boudoir si calme:
n’importe! Fanfreluche connaissait cette barbe imposante, et savait que
nul péril ne l’accompagnait; elle ramena sur ses yeux sa patte à la
fourrure lustrée, et s’abandonna de nouveau à un sommeil sans rêves,
mais non pas sans douceur.

Cependant, avec un tendre sourire qui corrigeait la vivacité des
paroles, Mme Honorine accueillait son neveu:

--Te voilà donc, mauvais sujet? Le dirai-je? Il m’ennuyait de ne pas te
voir, et je t’attendais quelque peu.

Attirant à soi un dagobert familier, sous lequel il casait commodément
ses longues jambes, le jeune homme expliqua:

--Ma tante, je viens vous faire mes adieux.

Mme Carriès avait de nouveau chaussé ses lunettes, qui lui conféraient,
de par leur grosse monture d’écaille brune, dont les cercles empiétaient
sur ses joues, l’apparence d’un sage oiseau de Minerve; la bonne dame
retira ses bésicles pour mieux considérer Roger; puis elle émit une
opinion fâcheuse:

--Quel coureur! Il part encore! Voici combien de temps que tu étais
rentré? Six semaines?

--Deux mois dimanche prochain, me tante: la classe 1907 a été
démobilisée en avril.

--Là! Qu’est-ce que je disais?... Voyons, laisse donc ce coussin
tranquille, mon petit; tu vas donner des cauchemars à Fanfreluche!

Docile, le «petit» obéit. Mme Honorine s’inquiétait:

--Et où vas-tu? C’est bien trop tard pour Nice, et quant à Deauville, le
3 juin...

--La chose est très sérieuse, ma tante; je suis malade.

La bonne dame changea de ton:

--De fait, tu as une triste mine, mon pauvre Roger! Et moi qui ne m’en
étais pas aperçue! Toujours ton estomac?

--Cela et le reste; au juste, je suis fatigué; Fernac prétend... vous
connaissez bien Fernac?

--Oui certes, un charmant garçon.

--Et un bon ami, très fort comme médecin. Il dit que la vie où ma
carrière m’entraîne dépasse mes forces pour le moment. Bref, je l’ai vu
hier soir--il m’envoie au vert.

Mme Carriès leva un index attentif:

--Ah! cela, c’est la bonne idée... surtout si l’endroit est suffisamment
écarté. Où t’en vas-tu, beau voyageur?

Le nez bossué à la royale parut s’effondrer dans la barbe blonde.
Soupirant avec ampleur, l’écrivain prononça:

--... A l’île d’Yeu, ma tante.

--En effet, ce sera calme,--intéressant aussi.

--Oh! intéressant...

--Si, si; mon pauvre Louis avait excursionné un été aux îles bretonnes;
il en rapporta le meilleur souvenir. Et tu resteras longtemps là-bas?

--Fernac parle de quatre mois! Je pars ces jours-ci.

--Ce sera une vraie cure! Moi qui avais compté sur toi pour me
chaperonner à Vichy en juillet!

--Soyez certaine, ma tante, répondit le jeune homme avec élan, que
j’eusse préféré cent fois porter vos écharpes à la buvette...

--... Et surtout ma lorgnette à la villa des Fleurs, continua la vieille
dame en souriant. Je n’en doute pas, mon ami, tu as toujours été
l’obligeance même!

... Voyez un peu comme les hommes sont une étrange espèce, et malaisée à
contenter: le jeune romancier, croyant discerner dans ce compliment une
innocente malice, ne le reçut pas avec la gratitude émue qu’on eût pu
supposer.

                   *       *       *       *       *

Il est fort regrettable, à coup sûr, que le célèbre Lavater n’ait pu
connaître la veuve Birant, de Port-Joinville, lorsqu’il écrivit les
chapitres par lui consacrés, dans son _Essai de Physiognomonie_, aux
analogies existant entre tels visages humains et tels facies d’animaux.
Dans cette tête longue couronnant un maigre corps, et coiffée de cheveux
bien tirés, à plat sous le barbichet blanc du pays de Retz, d’où la
bonne femme était originaire, l’éminent philosophe eût avec joie
diagnostiqué une formelle ressemblance caprine, ce qui eût enrichi d’un
exemple, topique à la vérité, les remarquables planches sur cuivre qui
ornent son curieux ouvrage.

Sans doute est-il superflu de dire que l’honnête paysanne n’avait pas le
moindre souci de cette quasi-similitude relevée par la malignité de ses
voisins. Si jamais elle avait perdu un instant à le regretter, devant la
grande glace piquée qui ornait sa cheminée, ce n’était pas, à coup sûr,
par cet après-midi du 7 juin, où elle s’affairait à des rangements. Et
vraiment la maison avait fort bon air, habillée de chaux éclatante au
dedans comme au dehors, avec ses parquets lavés de frais, ses lits
drapés de rideaux blancs et raides, et ses vieilles armoires sculptées
en plein bois, mais si noircies par le temps que leur propriétaire les
eût bien voulu échanger pour de beaux meubles en pitchpin verni, comme
ceux qu’on vend à Nantes.

La mère Birant s’appliquait à remplir le bénitier de coquillages qui
accompagnait, dans la chambre d’honneur, le lit au volumineux édredon,
quand un bruit de pas, résonnant au dehors, l’appela à sa croisée
largement ouverte sur le calme ensoleillé de la Grande-Rue. La liaison
de cause à effet ne paraît peut-être pas évidente ni surtout forcée;
mais il faut savoir d’abord que la bonne femme, éprouvée par la solitude
où l’avait laissée son veuvage, était fort amie d’une innocente
causette, et aussi que cette journée s’annonçait, on va le voir, comme
devant être de celles qui marquent dans la vie d’une loueuse en meublé.

Les pas entendus étaient ceux de Michelle, la gentille boiteuse qui
servait les voisins d’en face. Dame Sidonie Birant fut légèrement déçue;
mais la petite, peut-être, pourrait donner un renseignement précieux.
Penchant son plat corsage par la fenêtre, la mère Birant s’enquit:

--Dis-moi, ma grande, sais-tu pas si le bateau de Fromentine est rendu
au port?

La jeune fille déposa sur l’appui de la grille le filet à provisions
dont elle était chargée:

--Je ne saurais vous dire, mère Birant; j’avais mes courses pour
l’épicerie, près de la poste; je ne suis pas descendue sur les quais.

--Ah! ça me préoccupe, cette affaire, rapport à mon monsieur.

--Votre monsieur? interrogea Michelle, assez curieuse de sa nature, et
se réjouissant de raconter, tout à l’heure, du nouveau à Mlle Yvonne.

--C’est vrai, tu n’es pas au courant. J’ai eu les sangs si tourneboulés
par ces dépêches, depuis trois jours, que je ne sais pas comment j’ai
vécu. Gratter mes parquets, laver mes rideaux, brasser la paillasse et
la mettre chauffer au soleil...

Du coup, la petite boiteuse traversa la rue. C’était une entreprise plus
facile, d’ailleurs, et moins périlleuse, que de s’engager à Paris, vers
cinq heures du soir, dans la traversée du carrefour Châteaudun.

Sidonie continuait, heureuse d’avoir une auditrice, et possédée par le
réconfortant sentiment du labeur accompli:

--J’ai d’abord reçu un télégramme d’un de mes anciens locataires, le
docteur Fernac; des gens tout ce qu’il y a de comme il faut, avec des
enfants bien mignons qui se plaisaient à croquer mes pommes, comme des
amours. Le docteur retenait ma grande chambre pour un ami fatigué, qu’il
m’a dit; sans doute que je lui ferai la «pension» aussi, à cet homme.
Lui, il m’a télégraphié, hier, qu’il serait là aujourd’hui. Alors, tu
comprends, ma fille, j’ai eu du tracas; mais maintenant tout est en
ordre, la Sainte Vierge pourrait s’y mirer. Regarde voir.

Michelle avança la tête par la fenêtre, et admira, comme il convenait,
la propreté cossue de la maison, que la mort du patron Birant, broyé
avec son bateau, lors d’une bourrasque d’équinoxe, forçait sa veuve à
louer à des baigneurs, pour pouvoir élever les orphelins. Ayant admiré
les poignées de la commode fourbies à clair, comme une drague qui vient
de racler le fond de la mer, la jeune fille se disposa à rentrer en
face, dans la maison drapée de vigne. Par habitude, avant que de pousser
la porte de la grille, elle jeta un coup d’œil dans la rue; alors, elle
s’écria:

--Mère Birant, voici votre locataire, pour sûr!

--Jésus! le crois-tu bien, ma fille?

--En tout cas, ce n’est point quelqu’un de l’île. Et Jamicot, le
commissionnaire, suit ce monsieur avec une malle.

Trois enjambées, démesurées d’ailleurs, amenèrent Sidonie sur sa porte.
Elle y arriva pour voir s’avancer, à une vingtaine de mètres, un homme
de haute taille, jeune mais pâle, qui portait sur le bras un vêtement de
voyage, et dont le front était ombragé par un feutre assez
semblable--mon Dieu, oui!--à ceux des métayers du marais breton. Il
marchait en regardant autour de soi avec curiosité, ce qui ne laissait
pas que d’étonner Sidonie, car, en vérité, chacun sait bien qu’il n’y a
rien à voir à Port-Joinville: c’est ce que tout le monde connaît, et
voilà tout.

La bonne femme s’avança vers l’étranger, souriante et empressée:

--Ça ne serait-il pas que vous venez chez moi, monsieur?

--Mais c’est bien possible, madame, répliqua fort courtoisement le
voyageur. Madame Birant, sans doute?

--Elle-même, monsieur, pour vous servir, répondit la Bretonne, intimidée
par la barbe dorée de l’inconnu.

Il semblait à la bonne femme avoir vu quelque part une tête de ce
genre... peut-être dans les livres d’école de ses garçons, et ce
souvenir, pour vague qu’il fût, était certainement impressionnant.

--Eh bien donc! riposta l’étranger, moi, on m’appelle M. Mauroy, et je
suis votre pensionnaire. Vous voulez bien consentir à faire ma cuistance
et mon lit pendant quatre mois?

Jamais la veuve Birant n’avait entendu ce terme insolite de _cuistance_,
fleur poussée au sillon âpre des tranchées. Elle devina pourtant quelle
en pouvait être la signification, et répondit, avec un élan favorisé par
la bonne humeur d’un homme qui se révélait si facilement abordable:

--Ah! dame oui, monsieur, tant que vous voudrez!

--Parfait; nous nous entendrons très bien, et votre maison me plaît à
première vue.

Sur quoi l’écrivain s’occupa de faire avancer sa malle; et, mettant le
pied dans le large vestibule, qui fleurait le pot-au-feu, l’eau de Javel
et le printemps, Roger Mauroy entra dans sa vie islaise, laquelle devait
être pour lui la cause d’une aventure infiniment plus singulière que mes
lecteurs jusqu’ici ne le peuvent raisonnablement supposer. Le ciel
resplendissait d’un bleu vif, où de frêles nuées se dissipaient, dans
l’éblouissement de la lumière, comme s’effaçaient, derrière le
romancier, les préoccupations, si menues à distance, qu’il avait
laissées à Paris.




VI


C’était de bon cœur, on l’a vu, que l’auteur de _l’Aurore Effroyable_
commençait de suivre l’ordonnance formulée par son ami Fernac. La
première mauvaise humeur passée--si l’on a vingt-quatre heures pour
maudire ses juges, on peut bien en consacrer douze, parfois, à pester
contre son médecin,--l’homme de lettres avait reconnu toute la justesse
du conseil qui lui avait été donné. Une excellente nuit en chemin de fer
avait disposé le voyageur à goûter tout le charme de la traversée de
quatorze milles indispensable pour gagner son séjour insulaire. La mer
s’était faite câline à l’abri de Noirmoutier, qui dresse, appels de bras
indolents derrière ses dunes herbues, les ailes des moulins de
Barbâtre,--si câline pour porter le svelte bateau-poste, que Roger avait
estimé ce début de villégiature vraiment plein d’attraits.

La maison de la mère Birant, et la vie qu’il y menait, ne le firent
point changer de sentiment. Il régnait une paix totale dans ce logis
baigné de soleil, adossé à un potager où le printemps plus chaud donnait
l’essor à une végétation plus riche que dans la région parisienne.
L’ensemble fut doux à ce citadin fatigué par la vie des camps, lassé par
celle de la capitale. Et il se plut, allongé sur un vieux fauteuil de
paille, à l’ombre d’une tonnelle de rosiers odorants et vigoureux, à
laisser couler les heures rythmées par la cloche voisine de Notre-Dame,
en regardant d’un œil vague les traits noirs que le vol rapide des
martinets inscrivait au ciel bleu.

Le premier soin de l’écrivain avait été d’enfouir aux vastes flancs
d’une commode, profonde comme une armoire de sacristie, et sans en
couper les pages, les livres nouveaux dont, à tout hasard, il avait
chargé sa malle, dans ce lointain--si lointain!--Paris. Une lettre brève
à Mme Carriès, un bulletin de bonne arrivée au docteur Fernac, un mot au
fidèle Julien, en vacances, largement rétribuées, dans sa famille, avec
défense de donner à qui que ce fût l’adresse de son lieutenant, avaient
suffi à Roger pour remplir ce qu’il considérait comme ses obligations à
l’égard du monde extérieur. Les trois feuillets partis, le jeune homme
s’était plongé en un farniente total et délicieux, où se détendaient
exquisement ses nerfs, matés bien vite, d’ailleurs, par le solide
appétit que Mauroy s’était connu naguère, et que ne tardèrent pas à
réveiller les menus simples, mais variés, de la mère Birant.

Lorsque, au soir, la chute du soleil, s’inclinant du côté du Grand Phare
comme la boule d’un bilboquet vers son bâtonnet, faisait la chaleur
moins accablante, l’écrivain partait en promenade. Il allait,
nonchalamment, jouant avec une canne dont il avait sculpté la pomme au
fond d’une «cagna» champenoise, certain jour infernal où le bombardement
forçait à quelque occupation manuelle, propre à distraire un peu la
pensée de l’hallucinant fracas. A pas lents, jouissant intensivement du
calme qui l’entourait, le jeune homme gagnait, par des chemins
solitaires, la côte voisine de Ker-Châlon. Il en suivait les découpures,
plage de sable grenu frangée de zostères, rochers plats profondément
incisés d’échancrures perpendiculaires. Au port, il s’arrêtait à goûter
les jeux du soleil, presque horizontal, sur les voiles aux tons vifs,
qui battaient comme des ailes, tandis que les barques de pêche, leurs
flancs lourds de victimes argentées, venaient prendre à quai les postes
d’amarrage.

Avant que de retrouver sa chambre, Roger volontiers s’attardait à
l’étable où la mère Birant trayait la Roussotte, dont le lait giclait en
filets durs dans le seau bientôt empli d’une mousse montueuse, tandis
que, flegmatique et mangeant des pommes vertes, la bête balayait de sa
queue la face de la femme, qui ne songeait point à s’en émouvoir. Et
Mauroy, gagnant son lit, les joues hâlées d’air pur, ivre de soleil, de
calme et de lait chaud, se demandait avec une conviction horrifiée
comment il peut y avoir dans Paris, ville tentaculaire, ainsi que disait
Verbaeren, des romanciers qui peinent à inventer des bourdes, quand il
est si doux de se laisser vivre au fil des jours, au sein d’une nature
indulgente.

Le dimanche qui suivit, à Port-Joinville, l’arrivée du Parisien,
celui-ci flânait béatement, en pantoufles et la barbe ébouriffée, sur la
terrasse étroite qui régnait derrière la maison, élevée de deux marches
au-dessus du jardin parfumé. Soudain la mère Birant apparut.
Correctement sanglée dans sa robe noire, un barbichet festonné
surmontant son long profil osseux, plus que jamais elle eût évoqué, pour
un esprit davantage porté à la malice que ne l’était alors celui de
Mauroy, la silhouette de ces chèvres maigres qui songent, par les
causses du Quercy.

La bonne femme déposa un paroissien sur la table de cuisine, auprès des
cahiers que les gamins avaient abandonnés la veille pour gagner leur
soupente. Elle sourit à son locataire aussi gracieusement que le lui
permettaient ses moyens, et annonça:

--Je reviens de la première messe; je me suis dépêchée, rapport à votre
déjeuner...

--Il est certain que mon café au lait sera le bienvenu.

--Voilà... je vais vous le servir tout de suite... Et vous, monsieur
Mauroy, à quelle messe que vous allez?

Le romancier demeura interdit. Au vrai, il pensait employer cette
journée comme les autres, à paresser parmi les fleurs, dans le
bourdonnement joyeux qui montait de toute cette vie odorante et
ensoleillée. Mais le visage de sa logeuse exprimait que la chose était
d’importance; puis, dans un coin de son âme, un petit coin demeuré
fidèle aux purs souvenirs de sa première communion, malgré les traverses
d’une carrière assez aventureuse parfois, Roger estima que sa cure
islaise, pour être complète, pouvait, en somme, revivifier l’âme aussi
bien que le corps. Il déclara donc, avec aplomb:

--Je me suis levé de bonne heure pour flâner un moment au jardin avant
que de m’habiller, madame Birant. Je me rendrai tout à l’heure à la
grand’messe.

--C’est ce que je pensais, répliqua la Bretonne, qui déjà s’affairait au
petit déjeuner de son hôte, en face du chaudron primitif suspendu dans
l’âtre. C’est à dix heures. Tout le beau monde du Port s’y retrouve.

Mauroy accueillit sans sourciller cet hommage naïf. Soucieux peut-être
de justifier la bonne opinion que sa propriétaire nourrissait à son
égard, il apporta quelque soin à son nœud de cravate, devant la glace
flanquée de vases d’où jaillissaient de belles tiges de phragmites, au
plumet violacé. Et il ne fut pas l’un des derniers à franchir le seuil
de la modeste église, où l’accueillit, dès l’entrée, or sur marbre noir,
une inscription gravée pour perpétuer la mémoire héroïque des sauveteurs
Palvadeau et Marchandeau, canotiers du bateau de sauvetage, enlevés par
la mer en novembre 1876, après avoir sauvé deux pêcheurs de l’île.




VII


Avouons ici que la position d’un auteur se trouve parfois assez
délicate, placé comme il se trouve entre le respect qu’il doit à la
vérité et le souhait légitime de maintenir sympathiques les individus
dont il s’est constitué le bénévole historiographe. Nous dirons donc
simplement que le sincère désir de recueillement, apporté par le neveu
de Mme Carriès, sous la voûte ronde de Notre-Dame-du-Port, fut
péniblement mis à l’épreuve par la majestueuse lenteur des cérémonies se
déroulant devant les hautes verrières du chœur. Les regards de l’homme
de lettres, qui eurent tôt fait d’apprécier la jeunesse relative de
l’édifice, furent un moment retenus par un joli trois-mâts votif qui,
encapuchonné de pavillons, minutieusement exécuté dans tous ses détails,
chaloupes comprises, virait lentement au bout de son long fil d’acier.
Puis une curiosité professionnelle, dont jamais l’écrivain ne saurait se
défaire, amena notre Parisien à examiner l’assistance qui l’entourait.

La masse était formée par de bonnes gens du pays, trop vieux ou trop
jeunes pour avoir des occupations actives, au milieu d’un groupe
important de fidèles qu’on aurait pu, têtes et toilettes, rencontrer à
Paris, sous les nefs bourgeoises de Sainte-Marie de Batignolles, ou de
Saint-Lambert de Vaugirard. Évidemment c’était là,--Mme Birant l’avait
annoncé d’ailleurs,--la société huppée de l’île, fonctionnaires,
usiniers et leurs familles. Quelques rares fanchons noires, nouées
par-dessus des bonnets plats à bords tuyautés, étaient modestement
groupées auprès des piliers qui avoisinent l’entrée. En somme, rien qui
fût particulièrement intéressant, et Mauroy se décidait à rappeler à lui
ses souvenirs de latiniste, en vue de suivre les chants liturgiques,
quand ses regards tombèrent sur un couple assis non loin de lui.

C’était évidemment le père et la fille, à en juger par la ressemblance
des traits autant que par la différence d’âge que leurs visages
accusaient. Lui, très droit, sous ses cheveux et sa barbe de neige;
elle, en pleine floraison d’une beauté rare, une de ces beautés qu’il
faut qualifier d’impérieuses, non par suite de l’allure hautaine de
celles qui en sont dotées, mais parce que leur éblouissant rayonnement
force l’admiration même du passant. Et tous deux possédaient, dans la
sobre élégance de leur toilette, dans la dignité de leur maintien, un
quelque chose d’impalpable et de certain qui retint l’esprit du Parisien
exilé. Sa pensée se cristallisa en cette formule fâcheusement incorrecte
pour un écrivain, mais des plus expressives:

--Ceux-là, c’est quelqu’un.

Roger avait espéré offrir, au moment de la sortie, l’eau bénite à ces
inconnus; mais un remous de la foule l’enveloppa, le porta presque
jusqu’au petit parvis caillouteux. Il les retrouva bientôt, car une
assemblée islaise, même à la grand’messe, n’a jamais rien d’innombrable;
alors le jeune homme eut la surprise de voir ceux qui le préoccupaient
suivre devant lui la Grande-Rue, et la stupeur, plus profonde encore, de
constater qu’ils entraient dans la maison, de bonne apparence derrière
sa grille soignée, qu’il avait déjà remarquée en face du logis de la
mère Birant.

Tenant dans sa main un menton méditatif, Mauroy, peu après, interpellait
sa logeuse sur ce grave sujet, tandis qu’elle posait devant lui un
buisson de langoustines aux pinces rosées:

--Dites-moi, madame Birant, j’ai vu à la messe deux personnes que je ne
connaissais pas encore.

--Il y en a comme ça quelques-unes dans l’île, répondit la Bretonne avec
une logique élémentaire et puissante.

--Sans doute, acquiesça Mauroy. Mais celles-ci, je les ai remarquées,
parce qu’elles habitent en face de chez vous. Un monsieur et une jeune
fille.

--Ah! déclara Sidonie, rectifiant un pli de la grosse nappe bise, c’est
le commandant Héricau et sa demoiselle.

--Ils ont l’air de gens fort bien.

--Vous pouvez le dire, monsieur. Le commandant était dans la marine;
maintenant le voilà retiré à Port-Joinville, son pays de naissance. Il
n’est pas fier au pauvre monde, et on n’en trouverait point comme lui
pour connaître l’île.

--Est-elle donc si curieuse?

--A son estime, la côte serait une merveille, de la pointe du But à
celle des Corbeaux, en passant par le Vieux-Château... mais mangez donc,
monsieur, c’est cuit à point.

Et la paysanne s’en alla vers la cuisine, où l’appelait une bruyante
querelle survenue entre ses fils, avec la soudaineté d’un grain crevant
sur la mer, en gouttes larges et pressées. Quelques taloches sonores,
autant qu’impartiales, rétablirent l’ordre un moment troublé; dans la
salle, le monsieur de Paris, qui ressemblait à François Ier d’après
l’opinion de Pierre Birant, déjeunait en silence, avec le sentiment
singulier que cette pièce était plus vaste qu’à l’habitude, et qu’il s’y
trouvait un peu seul.

                   *       *       *       *       *

Le voisinage qu’il s’était découvert taquinait Mauroy, plus peut-être
qu’il n’eût consenti à l’avouer. Les jours suivants, il se trouva que le
grand air fatigua le romancier, ainsi qu’il l’expliqua à sa
propriétaire, ce qui l’obligea de demeurer plus longtemps dans sa
chambre; mais vous n’auriez point voulu qu’il s’y claquemurât par ce
temps de rêve? Dans l’embrasure de la fenêtre grande ouverte, dissimulé
derrière les persiennes mi-closes, il goûtait, ayant à la main un livre
dont nous n’affirmerions pas qu’il ne le tînt point à l’envers, il
goûtait une paix fraîche, plus reposante encore que celle du jardin; et
était-ce la faute de Roger, je vous le demande, si, étant ainsi placé,
il avait sous son regard la maison Hérieau, où nul mouvement extérieur
ne lui pouvait échapper?

Le jeune homme s’amusa, avec un intérêt très vif, à jouer la classique
vieille dame provinciale, embusquée, disent les méchantes langues,
derrière son rideau, comme derrière sa toile se tapit l’araignée, qu’à
Yeu l’on appelle une filante. Il vit souvent sortir et rentrer le père
et la fille, qui lui parurent fort actifs; il apprit, par des
renseignements complémentaires obtenus de la veuve Birant, qu’ils
s’adonnaient, l’un à des sorties maritimes, l’autre à des œuvres
charitables. Tant et si bien qu’à force de les regarder, Mauroy
ressentit le désir, tôt mué en décision, d’entamer des relations
directes avec M. et Mlle Hérieau, à la prochaine de ces occasions
imprévues qui se rencontrent dans la vie tout aussi bien qu’aux pages
fallacieuses des romans.

Elle se présenta bientôt, cette occasion, sous l’apparence joviale du
vieux pêcheur qui fournissait la mère Birant de homards hautement
appréciés par son pensionnaire.

Cette fois, il y en avait une pleine hottée, que la Bretonne considéra
avec une admiration consternée:

--Vous voudriez que je vous prenne tout ça, père Antoine! Y pensez-vous?

--Bien sûr, mère Sidonie! Regardez-moi s’ils sont vivaces, les
gaillards!

--Combien y en a-t-il?

--Onze, et de pleine santé!

En fait, dans la hotte déposée devant les persiennes où s’abritait
Roger, des pinces impatientes se heurtaient en crissant. Le marchand
poursuivit:

--Vous direz à vos gamins d’aller chercher des guinches marines, au
jusant, sur la grève de Ker-Châlon. Empaquetées dans ces herbes, mes
bêtes vivront bien une semaine: vous les cuirez quand ça vous chantera.

--Tout de même... faisait la mère Birant, en hochant la tête.

Dans la maison d’en face un rideau remua, à la fenêtre d’une pièce que
de savantes déductions faisaient tenir à Mauroy pour le salon de Mlle
Hérieau. Par un réflexe bizarre, et qui ne saurait guère s’expliquer que
d’après le cas maladif d’un Parisien isolé sur un rocher où il commence
de s’ennuyer, ce flottement léger d’une mousseline innocente amena
Mauroy sur le seuil de son ermitage. Au même instant, l’officier
retraité sortait de chez lui:

--Dites-moi, Vignereau, si votre hottée est assez importante, je vous en
prendrai bien la moitié.

--Une riche idée que vous avez là, commandant: par ainsi, ça va, mère
Sidonie?

--Comme de juste, je préfère.

Genou en terre, le pêcheur se mit en devoir d’aligner les crustacés sur
le sol. Puis les uns s’engouffrèrent dans un panier apporté par
Michelle, les autres dans le tablier que tendait la Bretonne. Comme
Vignereau présentait une superbe bête qui agitait frénétiquement de
longues antennes rugueuses, Mauroy s’avança:

--Voici la plus belle pièce du lot, monsieur; je ne saurais l’accepter
pour moi.

Regardant avec sympathie ce Parisien dont la chronique, dûment
interprétée par Michelle, s’occupait activement, le commandant protesta:

--Vraiment, monsieur, il n’y a aucune raison pour qu’elle se trouve
plutôt dans ma part.

--Vous me permettrez peut-être de la destiner à Mlle Hérieau?

Et, en moins de rien, l’animal, saisi avec précaution par une main plus
accoutumée à manier un stylo qu’un crustacé, allait rejoindre ses
congénères dans le panier de la petite boiteuse. Les comptes réglés, et
tandis que les sabots du pêcheur recommençaient à résonner sur la route
blanche, crevée de têtes granitiques, l’officier s’approcha:

--Je serais heureux de savoir, monsieur, à qui je dois un si aimable
procédé?

--Oh! répondit gaiement Mauroy, je n’ai pas la fatuité de croire que mon
nom ait pénétré jusqu’en ce coin, d’ailleurs charmant, encore qu’un peu
isolé. Mais, à Paris, il se trouve à la devanture de quelques libraires,
et parfois sur les colonnes Picard: Roger Mauroy.

Le commandant s’inclina:

--Auteur dramatique, parfaitement.

--Et même romancier!

--De mieux en mieux, et toutes mes félicitations. A mon tour de me
présenter: commandant Hérieau.

--Très honoré, commandant.

--Je vis ici avec ma fille, dans cette maison qui m’a vu naître.

--Sous la parure que fait à votre vieux toit cette vigne merveilleuse,
on doit trouver aisément le calme que nous poursuivons en vain à Paris.

--Oui, il fait bon vivre dans mon île.

--Vous la connaissez en tous ses recoins, évidemment.

--C’est la moindre des choses, puisque j’ai tout mon temps à moi... Je
possède aussi des photographies qui reproduisent fidèlement ses
merveilles; vous plairait-il, monsieur, d’y jeter un coup d’œil?

Il plut ainsi au neveu de Mme Honorine, lequel accompagna son voisin en
admirant les chemins détournés préparés par la Providence pour faciliter
les relations souhaitées par lui. Deux minutes plus tard, Roger entrait
dans une pièce à laquelle des tentures et des bibelots exotiques, armes,
fétiches, et jusqu’à des punkas indiens richement ornés, conféraient une
personnalité de haut goût. Et il s’inclina devant une jeune fille au
sourire un peu grave, mais étrangement attirant, qui, posant son
ouvrage, répondait, gracieuse et réservée, au salut du Parisien.

--Roger Mauroy, l’auteur dramatique bien connu... Ma fille... Yvonne,
veux-tu nous faire servir un verre de bière?

Peu après, Yvonne rentrait suivie de Michelle, qui, sans trop de
gaucherie, tenait un plateau chargé d’un service en cristal gravé.

--Je l’ai rapporté d’Obock, à mon dernier passage, expliqua l’officier
dont le visage s’éclaira à ce souvenir, tandis qu’Yvonne emplissait les
verres filigranés d’or.

Mauroy admira; il était en disposition de trouver un charme exquis à
tout ce qui s’offrait à lui dans cette chambre fraîche, entre cette
jolie hôtesse faisant les honneurs de son foyer avec une distinction
parfaite encore qu’un peu lointaine, et ce vieillard affable qui
semblait tout prêt à ouvrir dans ses amitiés une place à l’écrivain,
exilé loin de la capitale. En cette ambiance éminemment sympathique, le
défilé des photographies promises agissant aussi sur son esprit, Mauroy
soudain se découvrit une passion de tourisme aussi sincère que subite.
Il s’avoua chasseur, se reconnut pêcheur, marcheur intrépide, voire
alpiniste à l’occasion. En sorte que le commandant établit tout un
programme d’excursions qui ressemblait fort à un plan de campagne. Quel
père, vivant avec une fille de vingt-quatre ans déjà, dans une solitude
insulaire, plus isolée que la plus isolée des campagnes, songerait, je
vous le demande, à lui en faire grief?

... Lorsqu’il eut reconduit son hôte, après avoir pris rendez-vous pour
une très prochaine chasse aux goélands, M. Hérieau rentra au salon.
Yvonne avait repris sa place laborieuse, s’activant à un chandail que
l’hôpital attendait. Le soleil, tamisé par le store, animait
délicieusement les traits purs de son visage, qu’ombrageait le rideau
soyeux des longs cils. Elle était belle, belle comme une rose aux
premières heures de son épanouissement parfumé; elle était aussi
sereine, sérieuse, déjà femme, bien que presque enfant encore. Le
commandant alluma sa pipe, et se prit à méditer. Ne serait-ce pas là
enfin le gendre si longtemps attendu, et qu’il désespérait parfois de
trouver? Celui qui, envoyé par la Providence, assurerait le bonheur de
son enfant chérie--et la lui enlèverait, hélas!

Un soupir s’envola parmi les ondes de fumée légère, un étrange soupir,
lourd, tout ensemble, d’espoirs et de regrets...




VIII


Armé d’un des fusils de l’officier, Mauroy passa avec M. Hérieau la plus
charmante des journées, sur cette falaise de l’Entaillée qui domine de
trente mètres l’eau verte du fjord minuscule au fond duquel la mer a
creusé le petit port de la Meule. Les grands oiseaux blancs sont
nombreux en ce point de la côte; le capitaine Garcie Ferrande le
constatait déjà en 1520; leur quartier général semble établi sur le
Galoubry, roc isolé, perpétuellement frangé d’une écume qui brode
d’argent fin les transparences bleu vert des flots jaseurs. Au soir, les
chasseurs rapportèrent à Port-Joinville trois goélands à manteau noir,
gibier que l’on ne chasse que par passe-temps, sa chair n’étant pas
comestible. Roger, dans ce tableau, avait une victime, qu’en galant
homme il offrit à Mlle Hérieau pour qu’elle en fît une parure du
chapeau.

Le jeune homme, en rentrant chez soi, éprouvait, en même temps qu’une
saine fatigue, le sentiment admiratif des beautés déployées par la
nature sur la côte islaise. Le commandant avait dit vrai: Yeu est une
île superbe, et valant la peine qu’on l’explore à fond, pour occuper un
été de vacances. Le plaisir serait complet d’être accompagné, dans les
excursions, par un guide érudit et disert.

L’intention que manifesta Roger de pérégriner autour de l’île concordait
trop bien avec les vœux de M. Hérieau, pour que celui-ci ne fût pas ravi
de piloter le romancier parmi les splendeurs de la côte sauvage.
Piloter, en effet, car on vit les deux hommes tour à tour embarquer dans
le frêle esquif du commandant pour visiter les points inaccessibles du
rivage, ou bien, suspendus à la même corde à nœuds, descendre, avec
précaution, le long des falaises à pic. Ils explorèrent ainsi les deux
Trous d’enfer de la Rondée, profonds d’une vingtaine de mètres,
au-dessus desquels, par tempête, les vagues jaillissent en mousseux
geysers; un autre jour, ils atteignirent le fond même du Trou du Bélier,
dont la cavité s’étend, durant soixante-dix mètres, sous le chaos
granitique de la falaise des Degrés. Enfin, un jour resplendissant d’une
lumière qui s’arrêtait au seuil de la crevasse, Mauroy put constater par
lui-même que, s’il est difficile à un chameau de passer par un trou
d’aiguille, il est pénible pour un romancier, même assez vain de sa
sveltesse, de s’insinuer dans les trois cavernes successives, pavées de
blocs aux rudes arêtes, qui portent le nom significatif de Grotte des
Aplatis.

Certain après-midi, M. Hérieau dit à son compagnon:

--Vraiment, cher monsieur, je vous admire et vous envie.

--Et pourquoi donc?

--Vous possédez deux choses précieuses que, hélas! je n’ai plus: un
jarret intrépide, et la jeunesse.

--Pardon, commandant! Souvenez-vous que, dans nos escalades, c’est vous
qui me montrez le chemin.

--Oh! mettons qu’un vieil entraînement de marin me tienne lieu de
souplesse... voilà tout. Quoi qu’il en soit, j’aimerais, mon jeune ami,
à vous faire faire quelques expéditions moins acrobatiques; ma fille,
alors, pourrait nous accompagner.

Roger s’inclina, autant que le lui permettait l’équilibre instable de la
position qu’il occupait à ce moment, tout au sommet de la Jusette, à
vingt-neuf mètres de l’eau moirée déployant au pied du roc sa chevelure
d’algues rousses.

--La présence de Mlle Yvonne donnerait un charme de plus à nos
promenades, déclara-t-il courtoisement. Je suis sûr que vous avez
quelque projet, commandant?

--Nous pourrions aller déjeuner après-demain en pique-nique au Châtelet;
qu’en dites-vous?

--Bravo pour le pique-nique! J’espère que ma bonne femme de propriétaire
se distinguera. Mais... qu’appelle-t-on le Châtelet, si loin du théâtre
Sarah-Bernhardt?

--C’est un plateau élevé et aride dont le quadrilatère irrégulier, plus
long que large, forme une presqu’île de sept hectares, aux bords très
découpés. Il appartenait au système de fortifications de la côte sud;
des ruines importantes demeurent, que vous verrez probablement avec
intérêt.

--N’en doutez pas, commandant; je m’en réjouis fort.

Mais l’approbation de Roger se borna à cette formule assez brève, car,
après avoir gravi la Jusette, il convenait évidemment de la descendre,
entreprise ardue qui requérait toute l’attention des deux touristes, et
au cours de quoi le jeune homme, admirant l’expérience de son compagnon,
médita amèrement sur les lacunes que présente l’éducation des terriens
en général, et celle des romanciers en particulier.

                   *       *       *       *       *

Yvonne accueillit avec plaisir la perspective d’une excursion qui lui
ferait passer une journée tout entière au clair soleil, en face d’un de
ces grandioses panoramas qui foisonnent sur la côte islaise, et dont la
jeune fille, guidée par son père, avait tôt appris à chérir la magique
splendeur. Puis elle saisissait volontiers cette occasion de connaître
un peu mieux le nouveau compagnon de M. Hérieau. Celui-ci en disait le
plus grand bien; il n’avait jamais vu homme plus sympathique ni lettré
plus simple... pauvre père! ne se laissait-il pas abuser par des
apparences? Instinctivement Yvonne se mettait en défense.

Au jour dit, Michelle déballa les paniers à l’entrée de la presqu’île,
dans l’ombre bienfaisante d’un corps de garde ruiné. Non loin dormait un
petit étang qui semblait avoir rempli sa coupe d’eau douce tout exprès
pour qu’y rafraîchissent les bouteilles.

Le commandant emmena les jeunes gens au bord de la crête:

--Regardez, monsieur Mauroy; avez-vous déjà contemplé un aussi
magnifique tableau?

Les promeneurs étaient parvenus à l’extrémité, et au faîte, de l’éboulis
de rochers que terminent deux pointes écartées, assez semblables aux
cornes d’un escargot. A droite, au-dessus de la lande, brûlée par le
soleil et l’air salin, montait, silhouette d’ivoire détachée sur le ciel
bleu, le fût élancé du Grand Phare; à gauche, le vieux château d’Yeu
élevait, devant un cirque de falaises dressées en amphithéâtre, ses
ruines massives et têtues agrippées à leur îlot. Et ses murs formidables
évoquaient le souvenir des vexations, des rapts, des gémissements, des
pleurs, dont ils avaient été les témoins impassibles, et qu’étouffait la
voix de la mer, emportant aussi bien le balbutiement des supplications
qui s’effilochaient au vent du large, sans atteindre le cœur des
bourreaux.

Debout sur un roc faisant face à l’immensité de l’océan, Yvonne
contemplait l’espace bleu. Dans sa robe simplement coupée, mais fraîche
et claire comme ce jour riant, et moulée sur elle par la brise, elle
semblait une statue, la statue de la Jeunesse et de la Vie, dressée au
point de rencontre des éléments rivaux, telle qu’une réplique de la
Terre, glorieuse de son œuvre, à la Mer drapée dans son écrasante
majesté. Elle étendit la main:

--Admirez, fit la jeune fille, d’un accent où tremblait une sorte de
religieuse ferveur. Est-il des mots pour décrire semblable magie?

Des mots! C’était le métier de Mauroy que de les connaître tous, et de
leur faire tout dire. Il fut sur le point d’en faire la remarque à haute
voix; mais un regard au spectacle que montrait Mlle Hérieau fit mourir
sur ses lèvres cette petite fatuité d’auteur parisien.

Comment enfermer, en effet, dans le fini d’une phrase ce qui, par
essence même, est infini? Devant Roger, la mer s’étendait sans bornes,
limitée seulement par cet autre espace sans limites aussi qu’est le
ciel. C’était un miroitement d’azur vivant, de soyeuse émeraude poudrée
de soleil, frangée d’écume, et sur laquelle tranchaient, taches infimes
que la distance rendait plus infimes encore, les voiles aux tons crus de
quelques barques de pêche. A l’horizon traînait l’écheveau lâche d’une
fumée, respiration d’un de ces lévriers de la mer qui joignent l’Europe
aux pays inconnus vers lesquels fuient nos rêves: de longues houles
accourues de l’ouest, formées peut-être à des milliers de milles,
venaient se briser sur les récifs en chantant, pour ajouter le charme de
leur perpétuelle harmonie à la féerie du coup d’œil, pour séduire
l’oreille des hommes, comme leurs yeux, déjà, étaient conquis.

Mauroy murmura, en enveloppant d’un même regard Yvonne, la falaise et la
mer:

--De fait, mademoiselle, ce paysage atteint à une beauté magique, vous
le dites fort bien. Me serait-il permis d’ajouter que vous le complétez
dans la perfection?

A l’abri du voile léger qui retenait la grande paille posée sur sa
chevelure, Mlle Hérieau rougit: elle était surprise, légèrement froissée
du madrigal trop direct, et qui prenait, sur cette côte austère, une
intention plus appuyée que ne l’avait souhaité le jeune Parisien.
Devinant ce sentiment de sa fille, le commandant intervint avec rondeur:

--Les pointes terminales de la péninsule paraissent avoir été
fortifiées... Voulez-vous voir, mon jeune ami, ce qui reste du système
de défense?

--Volontiers, commandant; tout ceci est très intéressant.

--Je vais surveiller le couvert de Michelle, déclara Yvonne.

Elle s’éloigna, souple et blanche, un peu grave dans son souci de
maîtresse de maison active et entendue. Revenant vers l’intérieur de
l’île, dont le corps pesant s’étalait à cinq cents mètres en arrière,
l’officier expliquait:

--En cas d’invasion, cette presqu’île servait certainement de refuge aux
habitants et à leurs troupeaux. Ce dispositif n’est pas unique dans les
îles bretonnes: une fortification semblable existe à Groix.

--Vous connaissez tout, commandant.

--J’ai beaucoup voyagé, cher monsieur, et même dans les environs
immédiats de mon pays natal, répliqua gaiement M. Hérieau. Tenez, faites
la part des dégradations causées par le temps et les hommes, et
dites-moi quel formidable ouvrage ce dut être ici, voilà bien des
siècles, évidemment.

Les promeneurs étaient parvenus au point de rattachement de l’isthme
avec l’île. Là s’élevait un rempart de terre et de pierres, précédé d’un
fossé de trois à quatre mètres d’ouverture, dont les déblais avaient été
rejetés extérieurement à l’île. Malgré la quantité de matériaux enlevés
par les Islais en mal de bâtir, ce mur présente encore une hauteur de
cinq mètres environ, sur une épaisseur double à la base. Roger apprécia.

--Un travail de cyclopes!... A quelle époque remonte-t-il bien?

--Nul n’en connaît ni l’âge, ni l’histoire; seules des suppositions sont
permises, quant à sa destination primitive. On ne sait même pas si les
deux brèches que vous voyez furent pratiquées de haute lutte, ou ne sont
qu’une action du temps qui détruit en se jouant les plus formidables
ouvrages.

Mauroy embrassa d’un coup d’œil le plateau borné sur ses trois autres
faces par le talus à pic des rocs, au bas desquels la mer échevelait sa
colère:

--Cette langue de terre devait constituer un camp imprenable,
commandant?

--Oui, certes, d’autant que nulle barque ne saurait aborder les récifs
sans éclater comme une coquille d’oursin. Mais, ajouta soudain le marin,
la main en auvent sur ses sourcils drus, voilà qu’Yvonne nous appelle.
Tout est prêt, sans doute; venez vite, mon ami.

Ils se rapprochèrent de la nappe étendue sur l’herbe rase, couvert
champêtre que la jeune fille avait su rendre attrayant. Les deux
promeneurs--ce qui est la meilleure disposition pour goûter le charme
d’une partie de campagne--étaient fort satisfaits l’un de l’autre,
quoique pour des motifs différents. Le romancier se félicitait de
nouveau des agréables relations qu’il avait nouées en ce coin perdu; le
commandant voyait s’accroître en lui la sympathie qu’il éprouvait pour
ce jeune homme qui possédait l’art de savoir écouter avec intelligence,
en témoignant d’un intérêt déférent. Cette sympathie, déjà, était quasi
paternelle... en attendant mieux. Eh! eh! pourquoi pas?

... Le ton détaché, voilant une anxiété de père soucieux de marier sa
fille, M. Hérieau, ce même soir, demanda à Yvonne:

--En somme, fillette, que penses-tu de M. Mauroy?

Trop modeste pour se figurer qu’elle eût pu faire impression sur leur
élégant voisin, trop chrétienne pour laisser son esprit errer en
d’aventureuses imaginations, la jeune fille répondit sans émoi:

--Mais... il me paraît de bonne compagnie, père; sa conversation est
attrayante.

--Comment l’entends-tu?

--Ce qu’il nous a raconté touchant l’odyssée de sa dernière pièce, avant
qu’elle ne soit jouée, m’a vivement intéressée.

Un peu déçu, le commandant insista:

--C’est tout?

Yvonne sourit:

--Mon cher papa, que souhaiteriez-vous de plus?

--Je voudrais savoir ton impression du point de vue moral...

Les fins sourcils rapprochèrent, sur le front pur d’Yvonne, leur arc au
contour délicat:

--Mais je n’ai pas du tout d’impressions!

--Voyons, Vonnette, entre nous...

--Vous savez, père, ceci est grave; il faudrait connaître davantage
notre voisin pour émettre un avis sérieux.

--Tes réticences me font penser que tu le juges sévèrement.

--Non, car, en somme, il ne se montre que superficiellement. Il se
montre, je n’ose dire un étudiant... tout au moins un homme en vacances,
qui jouit avec un vif plaisir de l’été radieux, de notre superbe pays,
et du charme de votre compagnie.

--Flatteuse! protesta l’officier.

--Si, si, c’est comme cela. Hors de là... eh bien! je crois que nous ne
connaîtrons pas grand’chose de sa personnalité véritable--si tant est
qu’il en ait une... Peu importe, d’ailleurs.

Ayant dit, Yvonne posa l’échiquier sur la table où des œillets
épanouissaient leur odorante fraîcheur: l’heure était venue de la partie
du commandant. Mais ce soir-là, l’officier se révéla tacticien
déplorable; il fit clouer sa dame dans des conditions qui dévoilaient le
trouble de son esprit, et qui eussent excité l’indignation de Philidor,
le grand maître du noble jeu.

                   *       *       *       *       *

Quelques jours plus tard, M. Hérieau allait demander un ou deux livres à
l’inépuisable bibliothèque de son vieil ami, l’abbé Jauvin. C’était pour
le commandant une chère habitude; sous le prétexte d’un Virgile à
quérir, ou d’un Fénelon à rapporter, il passait volontiers un moment en
la compagnie de ce pasteur affable et érudit, chez qui les soucis d’une
direction éclairée pour son troupeau n’avaient fait perdre ni le goût,
ni le talent de la conversation telle qu’on l’entendait jadis.

Mlle Clotilde s’avança au-devant de l’officier, avec cette vivacité sur
quoi les années ne semblaient point avoir prise, encore qu’elle
contrastât curieusement avec l’ampleur de sa personne.

--Enfin, c’est vous, commandant! Asseyez-vous... Non, pas ce fauteuil,
j’en ai cassé les ressorts! Ici, plutôt... Vous allez bien?

--Vous êtes tout aimable, mademoiselle, et accroissez ainsi ma confusion
d’être demeuré si longtemps sans venir à la cure.

La bonne demoiselle appuya, en agitant ses bras courts, comme pour
prendre à témoin le Ciel et les prophètes:

--Si longtemps, monsieur Hérieau! Dites un siècle... et c’est très mal
d’oublier ainsi vos vieux amis! L’abbé va vous gronder, vous l’avez bien
mérité... n’est-ce pas, Dominique?

--Ah! ma sœur! Je vous y prends à accueillir mes visiteurs de la belle
manière! morigéna gaiement le curé de Port-Joinville, qui entrait sur
ces mots. Laissez-moi, je vous prie, tout au plaisir que j’éprouve à
revoir notre ami.

Le vieillard gagna sa place accoutumée, derrière le bureau chargé de
papiers, près d’une fenêtre qui découpait en pleine lumière son visage
aux lignes fortes, rappelant assez bien le Bossuet de Rigaud, mais un
Bossuet fils d’une race à l’abord un peu rude, comme les rochers que son
île oppose aux fureurs de la mer. Désignant la pluie qui vernissait les
feuillages du jardin curial, l’abbé Dominique fit avec malice:

--Au lieu de vous gronder, mon bon ami, comme ma sœur s’y attend
charitablement, je me féliciterais plutôt, une fois par hasard, de cet
affreux temps... Sans lui, j’imagine que vous seriez parti en une
excursion plus lointaine que celle du presbytère.

M. Hérieau se prit à rire, et serra cordialement la main que le prêtre
lui tendait, par-dessus un paquet de la _Croix_ de l’île d’Yeu.

--Il est vrai, dit-il, mon cher curé, que je vous ai négligé un peu ces
derniers temps.

--Un peu!

--Mettons beaucoup, mademoiselle, beaucoup trop, je m’en excuse. La
faute en est à ce que le Ciel a d’aventure envoyé chez la mère Birant un
voyageur auquel je fais connaître les beautés de notre pays.

--Ah! oui, ce Parisien!

Une hostilité chargeait le ton à l’habitude empreint de franche bonhomie
de la vieille Vendéenne. Hostilité, peut-être, de femme ordonnée,
ponctuelle et travailleuse, en face de l’élégance et de la fantaisie du
jeune oisif; hostilité surtout de femme au cœur vibrant, abandonnée,
voici quelque trente ans, par un inconstant fiancé. Depuis cette époque
lointaine, Mlle Clotilde gardait une invincible méfiance contre «ces
monstres d’hommes». Le commandant Hérieau ne s’arrêta pas à ce point de
psychologie, mais il retint, pour aujourd’hui, sur ses lèvres, le secret
de ses espoirs paternels, dont il s’apprêtait à faire la confidence à
son vieil ami. Il se contenta d’expliquer:

--Ce jeune homme est un agréable compagnon de promenade. Je lui
apprends, vous disais-je, à connaître notre île, dont il s’émerveille.

Le prêtre, songeur, jouait avec un ouvre-lettres; il s’enquit, l’accent
méditatif:

--Comme caractère, quel est-il?

--Aimable, distingué, spirituel. Il doit être de bonne race, sa croix de
guerre l’indique; quant à son intelligence, elle a fait ses preuves:
n’a-t-il pas atteint, dans une carrière longue et difficile, sinon la
célébrité, du moins la réussite? Et il est âgé de trente-cinq ans à
peine!

Mlle Clotilde éclata; c’est-à-dire qu’un peu de sang monta à ses joues
pleines, mais fanées, et que son nez, se plissant de dédain, conféra à
sa large face une vague ressemblance avec celle d’un griffon pékinois.

--Oh! ces monstres d’hommes! gronda-t-elle en brandissant
belliqueusement la brassière où sa charité s’activait, dire qu’ils se
soutiennent tous!

--Eh! mademoiselle...

--Taisez-vous donc, commandant! continua la digne personne qui
s’arrêtait malaisément quand elle était lancée. Je l’ai vu, ce bel
oiseau, avec son veston genre artiste, son chapeau qu’il a pris à
d’Artagnan, et sa barbe copiée sur celle d’Henri IV! Je l’ai vu, et je
le tiens pour un petit poseur. C’est superficiel, ça n’a pas de fond...
d’ailleurs, comme tous les garnements de nos jours! Et d’abord,
savez-vous s’il est vraiment si connu, dans leur Paris?

Essoufflée, Mlle Clotilde dut reprendre haleine; c’était dommage, car
son navire aurait pu longtemps garder la même route, si le vent ne lui
eût manqué. L’abbé Dominique, mi-riant, mi-fâché, profita de l’accalmie:

--Doucement, ma sœur! Eh là, comme vous y allez! Où l’avez-vous donc
tant vu, ce pauvre garçon, pour l’avoir si tristement percé à jour?

--Comme tout le monde peut le voir, reprit la bonne demoiselle: dans la
rue... sur le quai... à l’église...

Le curé échangea avec son visiteur un sourire amusé:

--Vous lui avez beaucoup parlé, ma sœur?

Mlle Jauvin étouffa un cri d’horreur:

--Moi? Pour qui me prenez-vous, l’abbé? Parler à un étranger que je ne
connais point... Je ne lui ai jamais adressé un mot!

--Alors?

Mlle Clotilde ouvrit la bouche pour une réponse, qui ne franchit pas ses
lèvres; elle baissa la tête sur son ouvrage, tandis que son frère
reprenait:

--Eh bien! moi, je suis plus avancé que ma sœur, commandant. Je me suis
entretenu, même assez longuement, avec ce M. Leroy.

--Mauroy, rectifia le père d’Yvonne.

--Racontez-nous cela, mon frère; vous ne m’aviez pas fait encore cette
confidence!

La bonne demoiselle, les yeux pétillants de curiosité, se penchait dans
son fauteuil.

--Vous voyez, reprit avec sérénité le curé, sans paraître autrement
pressé de satisfaire cette impatience, tout vient à point à qui sait
attendre.

--L’abbé, vous me faites bouillir!

--N’est-ce pas une fort pieuse situation? demandez plutôt à saint
Jean... Quoi qu’il en soit, l’autre jour, comme je lisais mon bréviaire
sous les ormeaux de la place La Pylaie, j’ai aperçu M. Mauroy qui
contemplait la rentrée des barques.

--Voilà! Toujours inactif... oh! ces hommes! triompha la vieille fille.

--Il ne médisait de personne, ma sœur, c’est quelque chose déjà... Il
m’a salué, avec, ma foi! beaucoup de déférence; je me suis approché, et
nous avons causé.

Le commandant s’inquiéta:

--Et alors, mon cher curé, que pensez-vous du personnage?

Il badinait, mais un souci véritable se cachait sous la légèreté de
l’accent. L’abbé Dominique s’en aperçut-il? En tout cas, il traduisit
avec fidélité son sentiment:

--Je pense avant tout qu’il convient de témoigner une particulière
indulgence aux hommes qui n’ont pas connu leur mère. Pour celui-ci, je
le crois très capable de suivre une bienfaisante influence; se
présentera-t-elle à temps? C’est le secret de Dieu.

Mlle Clotilde eût volontiers donné son avis; mais nul ne songeait à le
lui demander. Alors l’excellente personne reprit son ouvrage avec une
ardeur nouvelle; en somme, toutes ces histoires lui faisaient perdre son
temps, et le dernier chérubin des Burgoin attendait le travail de ses
doigts charitables. Puis se dévouer aux petits, aux pauvres, aux
souffrants, n’est-ce pas là le vrai soleil de la vie? Telle est bien
l’opinion de Mlle Clotilde, bien qu’elle se plaise quelquefois à
s’envelopper d’une coquille hérissée de piquants, à l’instar d’une
araignée de mer.




IX


--Monsieur Mauroy, demanda l’officier, avez-vous eu jamais des relations
personnelles avec l’épervier?

--Lequel, commandant? L’oiseau sacré d’Horus, ou celui que, l’autre
jour, j’ai manqué si bellement, sur la tour d’entrée du vieux château?

--Ni l’un ni l’autre: tout simplement l’engin de pêche que nous
employons à bord de la _Rose-de-Mai_.

--J’avoue, commença le romancier avec le sentiment fâcheux de son
ignorance; j’avoue...

--Eh bien! venez donc avec moi faire un tour en mer... demain,
voulez-vous?

--Demain, c’est entendu.

--Vous verrez, mon matelot Hennebin le lance avec une virtuosité
véritable; et c’est tout un art.

--Oh, oh! commandant, vous voulez rire.

--Vous essayerez, mon jeune ami, vous essayerez... et vous jugerez par
vous-même!

Voilà comment il se fit que, le lendemain dès l’aube, la _Rose-de-Mai_
doubla la haute estacade de l’avant-port, et s’en fut avec trois
passagers vers le large. Dans ses voiles tannées soufflait une brise
molle, presque câline; le nez de la barque se soulevait à peine, au
passage des rides légères qui couraient sous la surface de l’eau. La mer
était exquisement verte, d’un vert vivant, traversé de reflets, allégé
de lumière; Roger qui, tout en ne craignant point de naviguer, n’était
pas aussi assuré qu’il l’eût pu souhaiter de son endurance maritime.
Roger pouvait goûter, sans redouter l’insidieuse et déplorable nausée,
le charme profond de ces heures dérobées aux routines terrestres.

Lorsque les passagers du petit sloop virent, sous son étrave, l’émeraude
des atterrages tourner, en d’insensibles dégradations, à la turquoise du
large, le commandant annonça gaiement:

--Voici les grands fonds, cher monsieur--ou du moins ceux où le poisson
se plaît mieux qu’aux abords immédiats de la côte. Tu es paré, Hennebin?

Depuis un instant, le matelot s’affairait autour d’une lourde poche
grisâtre, qui encombrait la chaloupe, et que Mauroy eût comparée, s’il
eût dû la décrire, aux filets dont le rétiaire, pour le cruel plaisir
d’un peuple en délire, s’efforçait, au Colisée, d’envelopper le
mirmillon. Hennebin se releva, les bras chargés d’un engin aux mailles
serrées, derrière lequel tout son buste disparaissait; des morceaux de
plomb, attachés à réguliers intervalles vers la base du filet, le
tendaient en plis verticaux.

--Paré, commandant.

L’officier donna un coup de barre; la _Rose-de-Mai_, brisant son allure,
vint aussitôt dans le creux des lames, où elle se mit à rouler assez
lourdement. Machinalement, le terrien, bousculé, s’accrocha à un hauban;
toute son attention, d’ailleurs, était captivée par la manœuvre du
pêcheur.

Celui-ci s’approcha du bordage, traînant la masse encombrante de
l’épervier. De la main droite, il avait empoigné le cône de corde vers
son sommet; de l’autre, saisissant le bord du filet à une coudée environ
de la ligne des plombs, il ramena sur son épaule, d’un geste large et
aisé, l’énorme appareil des mailles. Puis il imprima à son corps un
ample mouvement d’oscillation; son bras se détendit avec sûreté: comme
un rapace qui plane, le vaste entonnoir se développa, couvrant la mer
d’une ombre ovoïde; vers les flots, comme fondrait un vautour, il se
précipita brusquement. Dans un friselis d’eau partagée, l’épervier
disparut, entraîné par son chapelet de plombs, et déroulant avec un
fouettement la double corde amarrée au fond du réseau.

Hennebin se mit, tout en tirant le cordeau, à faire alternativement un
pas à droite et un à gauche: manœuvre qui sembla au jeune Parisien si
singulière, qu’il ne put se tenir d’en faire la remarque au commandant
Hérieau:

--Dites-moi, cher monsieur, pourquoi ne ramène-t-il pas directement le
filet?

--Eh! terrien que vous êtes! sourit l’officier, c’est afin que les
plombs ferment, en se rapprochant, l’orifice de l’épervier...
Écartez-vous, voici notre pêche qui remonte.

Ruisselant d’une eau qui fuyait entre ses mailles avec un grésillement
d’averse, le filet apparut le long du bord. D’un effort, Hennebin le
jeta sur les planches de la barque: des éclairs d’argent y
tressautaient, cherchant désespérément la vie, ne trouvant que la mort
qui bientôt raidissait les corps fusiformes, tachetés d’ardoise, de
bistre et d’ocre. Penché sur le panier où son matelot rangeait les
prises, M. Hérieau apprécia:

--Quelques rougets, un quarteron de sargates, deux petits maquereaux...
pas trop mal.

--Je n’aurais jamais cru, monsieur, qu’un seul coup de filet pût être si
productif, ailleurs que sur le lac de Tibériade!

--Oh! la mer est le prodigieux réservoir de la vie. Les plus populeuses
des cités, dont les hommes se montrent si vains, ne sont que des déserts
auprès d’un banc de sardines.

--Moi qui vous parle, intervint Hennebin, une année, j’en rapportais
douze mille chaque soir. Et c’était à la mi-novembre, quand la
saison-z-était finie.

--Vous plairait-il, cher monsieur, de lancer l’épervier à votre tour?

--Très volontiers, mais tout à l’heure... quand j’aurai pris quelques
leçons encore, répondit le romancier avec une prudente circonspection.

Vers le milieu de l’après-midi, et comme le soleil, s’inclinant du côté
de l’île lointaine, établissait entre elle et la barque, sur le dos
miroitant des vagues, un triomphal chemin d’or, Mauroy crut pouvoir se
risquer à la redoutable manœuvre. Il drapa sur ses bras, du mieux qu’il
sut, la masse pesante du filet, sentant le varech et le poisson.

Debout contre le bordage du sloop, où, sans qu’il y prît garde, la
vigilante amitié du commandant l’avait suivi, le jeune homme, cambré en
arrière, les jambes écartées tout comme il l’avait vu faire au père
Hennebin, lança d’un grand effort l’épervier au loin. Il le lança...
mais ce fut un lamentable chiffon, nullement déployé, qui chut pesamment
dans l’eau opaque; Roger, emporté par son élan, l’y eût suivi à coup
sûr, si, d’une poigne solide, M. Hérieau ne l’avait retenu en riant:

--Eh quoi! mon jeune ami! Nourririez-vous donc des idées de suicide?

Confus de sa maladresse, conscient aussi du péril qu’il avait couru,
Mauroy répliqua:

--Je vous dois la vie, commandant, il me semble.

--Bah! à la mer, ce sont choses qui ne comptent point... Mais que
dites-vous de la manœuvre de l’épervier?

--Je dis que c’est une science plus qu’un art, et une science qui m’a
tout l’air d’être fort ardue!

Il se retenait à un cordage, car le vent s’élevait. Des rides légères se
creusaient sur la mer, qu’ourlaient, par places, les langues d’écume,
longues et minces, dues à l’écroulement des petites crêtes coiffant les
vagues entre-heurtées. Hennebin dit à son chef, en désignant le jeune
homme par un clin d’œil plein de bonhomie:

--Ça va fraîchir, commandant. Vaudrait peut-être mieux rentrer...

--Tu as raison, mon vieux Jean. Cap à terre et vivement. Quand le bateau
sera amarré, tu porteras ces deux paniers à l’hôpital!

Hennebin pesa sur la barre, et la _Rose-de-Mai_, dans le vent qui
raidissait les écoutes des voiles gonflées, bondit vers Port-Joinville,
comme une fleur brune qu’un caprice de la brise ferait voltiger sur une
mouvante et féerique prairie.

                   *       *       *       *       *

Lorsqu’au soir Mauroy, joues brûlantes et lèvres salées, se retrouva
seul dans sa chambre, il éprouva que, malgré la fatigue physique, son
esprit était merveilleusement en éveil. L’écrivain rapportait de sa
journée de pêche un si agréable, un si pittoresque souvenir, qu’il
décida de le noter aussitôt, afin de le conserver intact à sa
disposition, au cas où quelque jour il aurait besoin, pour un roman ou
pour un conte, d’un épisode maritime.

Voyons... où a-t-il serré son carnet, en arrivant? A l’habitude Roger le
porte toujours sur soi; mais comme il venait ici pour se mettre au
repos... ah! le voici dans ce tiroir, sous les cravates. Cette lampe
éclaire à souhait: le robuste matériel de la campagne vaut bien les
raffinements de la ville, sans compter qu’il n’y a pas à craindre les
caprices de la fée Électricité... A travers les trèfles ajourant les
volets gris, entre, par la fenêtre grande ouverte, l’odeur saine de la
terre endormie, aromes des jardins où juillet fait mûrir les fruits,
senteurs venues des champs tout proches. Positivement, Mauroy se
découvre intelligent à miracle; sa plume court, court, notant aux
feuillets quadrillés les détails infimes, mais vécus, parmi lesquels,
dans dix ans ou plus, il pourra puiser pour reconstituer la journée qui
vient de s’écouler, avec autant de précision, autant de fraîcheur, que
s’il venait de la vivre.

Les pages se succèdent, et les minutes s’envolent. Loin que l’allégresse
de l’écrivain s’alourdisse, elle se renouvelle, se vivifie avec
l’effort. Les comparaisons se pressent sous sa plume, les images la
sollicitent, neuves ou hardies. Qui donc disait qu’il était malade?
Peut-être le fut-il: l’existence qu’il vivait à Paris pouvait fort bien
l’avoir surmené; mais la fatigue est vaincue, elle est lointaine comme
la ville fiévreuse est lointaine de l’île dont le calme a dispensé la
nécessaire détente aux nerfs du romancier. De nouveau il se sent jeune,
il se sent fort, il connaît qu’est ressuscitée en lui la puissance
créatrice, comme avant la guerre--mieux qu’avant la guerre, parce que
les années (et quelles années!) ont apporté à son esprit la vigueur que
l’on ne peut posséder encore à vingt-cinq ans.

Et voici qu’une idée surgit dans l’esprit de Mauroy. Elle s’en empare,
s’y développe, le domine tout entier, l’embrasant de cette sorte de feu
intérieur, le divin enthousiasme, qui soutient l’écrivain au long de sa
rude carrière. Tout à l’heure, il pensait utiliser dans un temps
indéterminé les notes qu’il vient de prendre; mais à quoi bon ce délai?
Puisque, à présent, il est guéri, et dispos, et allègre ainsi qu’en ses
meilleurs jours, va-t-il passer dans l’inaction le temps qu’il lui reste
à demeurer le pensionnaire de Mme Birant?

Le romancier consulte son calendrier: huit... neuf... dix... il a encore
dix semaines de séjour dans l’île, s’il veut satisfaire à l’ordonnance
de Fernac. Deux mois et demi... c’est suffisant pour mettre debout un
bref roman local, facile à écrire sur place, et qui fera grand effet à
Paris. Un cinq à six mille lignes, très observé, très situé, qui passera
d’abord dans une forte revue en inédit, à la _Gazette de Paris_ ou au
_Messager des Lettres_, et qui ensuite formera un joli volume chez
Gauvin en interlignant au besoin, s’il est trop court. Yeu fourmille de
sites splendides, qui constitueront un fond de décor inégalé, pour peu
qu’on en sache tirer parti convenablement.

La voix grave de l’église jette à l’espace douze coups qui s’émiettent
dans l’immensité sereine de la paix nocturne. Toute l’île dort; demain,
Mme Birant se demandera avec terreur si sa lampe n’a pas quelque fêlure
par où le pétrole ait pu s’évader. Mais Mauroy n’a cure des inquiétudes
de sa propriétaire; possédant son cadre, il médite sur les marionnettes
qui le viendront animer.

Bientôt une résolution s’impose à lui, avec cette tyrannique rigueur que
bon gré, mal gré, subissent les écrivains, tous plus ou moins esclaves
des figurines que crée leur imagination. Le premier rôle sera tenu par
Yvonne Hérieau; cette petite est intelligente, jolie... mieux encore,
elle est belle. Elle se montre supérieure au milieu qui l’entoure, ce
qui permettra d’obtenir sans peine un sûr effet de contraste. Roger voit
son héroïne sous les traits de la jeune fille; il ne la voit, il ne la
saurait plus voir autrement. Il conviendrait de l’approcher davantage,
dans les jours qui vont venir, de la faire causer surtout, pour observer
comment elle pourrait logiquement réagir, dans les complications où la
placera la fantaisie du romancier.

Et des plans extravagants s’ébauchent en l’esprit de Mauroy, tandis qu’à
trente mètres, dans la maison parée de vigne, Yvonne repose
paisiblement, ignorante de l’aventure redoutable qui, dans l’ombre, se
prépare pour elle.

                   *       *       *       *       *

Suivant exactement son programme, et considérant la jeune fille
uniquement comme un objet d’études--quelque chose comme le malade dont
le chirurgien étend la nudité douloureuse sur la table d’opération, et
qui n’est pour lui qu’un cas sans âge, ni sexe, ni sentiments--le
romancier multiplia dès lors les occasions de rencontrer Yvonne. Ce lui
était chose d’autant plus facile que le commandant voyait, dans cette
relative intimité qu’il favorisait de son mieux, la voie naturelle
devant mener à la réalisation de ses projets.

Chaque dimanche, le Parisien accompagnait les Hérieau à l’église, avec
une ponctualité qui surprenait la malice de Mlle Clotilde, et édifiait
son frère:

--Vous le constatez, ma bonne, le diable n’est pas aussi noir qu’il en
avait l’air!

--Eh, eh! l’abbé, il faudrait voir.

--Voir quoi donc?

--Ce que donnera cette conversion. Sait-on jamais au juste, avec ces
monstres d’hommes?

Ayant dit, la vieille demoiselle, de qui la bienfaisance ne chômait
guère, se remettait à quelque besogne charitable, dont devait tout aussi
bien profiter un de ces pauvres hommes qu’elle affectait de tenir en un
tel mépris.

Pour le plus grand profit du carnet de notes qui avait repris sa place
dans le veston de l’écrivain, les excursions se firent fréquentes; elles
étaient fructueuses aussi, car Roger témoignait d’un désir de
s’instruire qui faisait la joie et l’admiration de M. Hérieau. Son jeune
ami se fût-il intéressé à ce point aux légendes, à la flore de l’île, à
ses falaises, si quelque motif plus personnel n’attirait son esprit,
peut-être même son cœur, vers tout ce qui touchait à Yeu? N’était-il pas
permis de penser que, dans ces promenades, M. Mauroy goûtait par-dessus
tout la présence d’Yvonne, à laquelle il marquait une attention
réservée, mais discernable aux yeux d’un père se trouvant dans les
conditions de l’officier?

Quand, par hasard, le temps se faisait morose, l’écrivain n’abandonnait
pas pour cela ses amis. Parmi les quelques nouveautés du dernier
printemps, la plupart dédicacées par des confrères inconnus, et qu’un
instinct de littérateur lui avait fait mettre dans sa malle, il
choisissait tel ouvrage qu’il portait à Yvonne. Je dis bien qu’il le
choisissait, parce que cet homme, insouciant et léger, savait fort bien
ne pas offrir à une jeune fille un livre qui ne fût pas pour elle.

Et, dans le salon intime aux bibelots exotiques, entre le commandant qui
voyait, jour à jour, son rêve prendre corps, et la jeune fille qui
jouissait sans arrière-pensée de la présence de Roger, élément nouveau
côtoyant pour un temps sa vie d’Islaise, le romancier passait
d’exquis--et laborieux--après-midis. Il lisait un chapitre, de cette
voix bien timbrée, presque caressante, qui lui avait valu de nombreuses
sympathies. Il s’arrêtait, provoquant une réflexion, un commentaire,
poussant celle qu’il avait choisie comme sujet d’études à une discussion
courtoise, où elle était amenée à dévoiler un rayon de son âme, un coin
de sa sentimentalité. Puis, satisfait du coup d’œil aigu qu’il avait
porté sur la personnalité de sa voisine, il lisait quelques pages
encore.

Et lorsque, dans l’esprit de l’écrivain, la moisson du jour était
complète, que traits de caractère, détails psychologiques étaient
dégagés avec une précision qui n’attendait plus que le classement en
notes dûment sériées, Roger se donnait vacances un moment. Il entamait
avec le brave homme de père, réjoui de la tournure prise par les
événements, une conversation cordiale et quelconque... et, cependant que
la jeune fille se penchait, appliquée, sur une délicate broderie, il la
considérait avec ce regard à la fois détaché et ardent de l’artiste
devant son sujet. De plus, l’écrivain estimait qu’en vérité Mlle Hérieau
constituerait une excellente héroïne de roman, car, suivant le vieil
auteur de la _Prise d’Orange_, dont les vers naïfs chantaient en la
mémoire de l’homme de lettres:

    _Elle est plus blanche que la noif (neige) qui resplent
    Et plus vermeille que la rose flerant._




X


Grave affaire, le choix du titre d’un roman! Cette brève formule,
condensée en quelques mots, doit piquer la curiosité du public, et
éveiller en lui le désir de feuilleter les pages qu’elle présente, c’est
vrai; mais, avant toutes choses, il faut qu’elle parle à l’imagination
de l’écrivain, qui aime un titre évocateur où se nourrira sa pensée,
jusqu’au jour où il tracera la dernière ligne du dernier chapitre.

Pour son «histoire feinte», comme dit Littré, Mauroy ne chercha même
pas: le livre s’appellerait _Yvonne l’Islaise_, en-tête qui trancherait
heureusement sur la foule des titres qui s’étagent aux devantures des
libraires. Quant à l’action...

Il la concevait suivant le mode preste, badin, primesautier, qui avait
assuré le succès triomphal des _Orchidées parisiennes_. Roger n’avait
rien d’un moraliste; il se plaisait, sans viser plus haut, à amuser ses
contemporains. Ambition qu’il est aisé à un auteur de satisfaire, dès
qu’il sait conter l’anecdote, et pratiquer l’art--peu recommandable, à
la vérité--du double sens. Donc la réelle Yvonne, chargée du premier
rôle, sans même qu’on prît la peine de changer son nom, partagerait la
vedette avec un baigneur qui, dans l’île, chercherait, et trouverait, à
distraire ses journées de vacances.

L’aventure serait saupoudrée d’esprit, affriolante, pimentée, et il y
aurait du ragoût, car, autour de la figure de premier plan, tout serait
campé au naturel: bourg, indigènes, sites sauvages et vie islaise.

On devine qu’ayant formé pareil dessein, Mauroy ne l’envisagea pas
longtemps au futur. Promptement il se mit à l’œuvre, et les semaines
coulèrent dans la paix, partagées entre les paysages accueillants et la
chambre studieuse; Roger, à qui ce régime convenait admirablement, ne
s’était jamais connu une plume si alerte; son roman venait vite, et il
venait bien. L’écrivain prenait un plaisir intense, mais peu charitable,
à travailler sur le vif, tout en déformant sciemment la mentalité de son
principal personnage.

Le jeune homme, cela se conçoit, n’avait pas soufflé mot à ses amis
d’_Yvonne l’Islaise_; il ne leur avait point caché cependant qu’il
s’était remis à l’ouvrage. Cela s’était fait très naturellement, certain
jour que M. Hérieau l’avait invité à venir, le lendemain matin, relever
avec lui des casiers à homards, mouillés en face de Noirmoutier, devant
les rochers des Iliaux.

--Ce serait avec un vif plaisir, commandant, mais je ne sors plus le
matin.

--Sérieusement?

--Sérieusement; après le dîner non plus.

--J’avais cru remarquer, en effet... vous n’êtes pas souffrant, mon
jeune ami?

--Non, non, soyez sans inquiétude.

--Ah! vous m’aviez effrayé!

Roger ramassait un joli fragment de quartz neigeux veiné de rose, qui
était tombé au pied du rocher du Caillou-Blanc, trouant l’herbe rase,
devant l’anse des Broches. Il expliqua à l’officier, debout près de lui,
sur la falaise:

--La sympathie que vous me témoignez m’honore, commandant. Je vous
confie bien volontiers que j’ai mis en chantier un nouveau livre. Vous
savez... un écrivain... il faut me pardonner!

Il souriait, avec quelque malice nichée dans la barbe blonde; le
commandant poursuivit gaiement:

--Ah, ah! voilà donc le mystère! Et... un livre sur quel sujet?

--Mais sur l’île, cela va de soi! ne m’avez-vous pas tout obligeamment
appris à la connaître et à l’aimer?

Une satisfaction profonde illumina le cœur de l’officier: aimer l’île!
comme Mauroy avait dit cela! C’était clair: ce qu’on aime, à trente-cinq
ans, c’est moins un pays, si pittoresque soit-il, que la jolie fille aux
côtés de qui on eut du plaisir à le parcourir, et de qui, chemin
faisant, on a pu découvrir les qualités exquises et le charme prenant.
Certainement, le romancier, à travers les pages de son manuscrit, voyait
s’estomper l’image d’Yvonne... Pour cacher son émoi, l’heureux père
s’enquit:

--Excellente idée, cher monsieur! Et quel genre? Documentaire, sans
doute?

--Précisément, répondit avec aplomb le Parisien, qui jamais n’avait
hésité à donner une entorse à la vérité, lorsqu’il y voyait quelque
avantage et voulait s’éviter des difficultés, fût-ce aux dépens de la
plus élémentaire morale.

--Parfait. Est-il besoin de vous dire que je mets avec joie tous mes
bouquins à votre disposition, et aussi l’ensemble de mes connaissances
touchant mon coin natal?

--Votre secours peut m’être infiniment précieux, commandant. J’en userai
à l’occasion. Ainsi vous me parliez tout à l’heure d’un vapeur qui, dans
cette anse, fut abandonné par son équipage?

--C’était le 27 décembre 75, au matin; il s’était mis au plein par une
brume si épaisse que le capitaine, un Hollandais connaissant peu nos
côtes, ne se douta point qu’il avait abordé Yeu. Il fit aussitôt armer
les chaloupes et gagna Noirmoutier, laissant les feux de position de son
navire allumés.

--Un piètre marin, me semble-t-il.

--Vous l’avez dit. Quand, peu après, nos pêcheurs aperçurent ce cargo
échoué, qui ne répondait pas à leurs appels, ils montèrent à bord: le
déjeuner des matelots cuisait encore dans la cambuse; sur la table du
capitaine, un flacon de whisky attendait, auprès d’une tasse de café qui
n’avait pas eu le temps de refroidir. Et pas un homme dans les
coursives!

--Un véritable vaisseau fantôme! murmura Roger, attentif à ne pas perdre
un détail de ce singulier récit.

--Tout à coup, les visiteurs, qui exploraient toujours le navire, ayant
ouvert un panneau, se virent accueillis par des mugissements
effroyables, tandis que des yeux flamboyaient dans la pénombre. Nos
hommes coururent chercher main-forte à Port-Joinville pour sauver ce
tigre, d’ailleurs en cage, et qui fut dirigé vers la ménagerie à
laquelle il était destiné...

Le commandant parlait avec une verve de jeune homme: bien souvent il
avait conté cette vieille histoire, mais jamais encore il n’y avait
trouvé autant d’intérêt que cette fois, car il pensait tenir celui qu’en
son cœur, déjà, il nommait son gendre.

                   *       *       *       *       *

La tristesse de l’automne, qui, depuis qu’il y a des écrivains, leur
fournit d’utiles motifs en _la_ mineur, n’est pas perceptible sur une
île où, dès la Saint-Louis, le soleil a grillé toute la végétation, mais
où, en revanche, l’hiver est d’une douceur que mainte région lui
pourrait envier... Aussi, le 25 septembre, Mauroy, assis avec ses amis
sur la plage des Sables-Rouillés, s’abandonnait-il à un bien-être
physique et intellectuel qui n’était troublé par aucun regret né de
l’arrière-saison.

Comment eût-il pu en être autrement? Le soleil, qui lui avait rendu
courage et force, baignait de ses flots tièdes encore le sable lisse,
élastique, couvert à chaque marée, asséché aussitôt, sur lequel Roger
musardait avec délices. Contre les roches bornant en courtes jetées le
cirque de la grève, la mer roulait, dans ses vagues pailletées de
lumière, des volutes lourdes de sable roux, évidemment formé, grain à
grain, par l’usure des dykes de microgranulite rouge qui ont constitué,
avec les siècles, cette plage couleur de rouille. De l’embrun s’élevait
en paquets d’ouate sur la falaise; comme des plumets, des écharpes de
rêve, le vent effilochait, aux arêtes des récifs, des panaches d’eau
irisée. L’écrivain se plaisait à y voir des fusées légères, s’envolant
pour souhaiter la bienvenue de la côte natale à _Yvonne l’Islaise_.

Il avait écrit, ce matin précisément, la dernière page de son livre.
Encore quelques jours de mise au point, et l’ouvrage, amoureusement
fignolé, écrit avec plaisir, donc devant se lire de même, serait prêt
pour la copie. Ensuite, ce serait la destinée mystérieuse du manuscrit
lancé dans la carrière, parmi des imprévus qui sont, autant qu’un souci,
un attrait pour son auteur.

Tout à coup, M. Hérieau prononça:

--Beau temps pour les tourterelles! Nous allons avoir un passage
superbe.

--Elles se sont annoncées? répliqua le Parisien avec une intention
quelque peu railleuse.

--En mai et en septembre, leur venue est régulière, depuis que Yeu est
Yeu. Près de la pointe de la Gilberge existe un petit bois de pins,
d’ailleurs plus ou moins tortus, où elles font escale. Je compte vous y
emmener ces jours-ci: elles constituent un gibier plus savoureux que les
goélands.

--J’éprouverais certainement grand plaisir à cette chasse, commandant,
mais j’aurai le très vif regret de m’en priver.

--Et pourquoi donc? demanda l’officier surpris, et bien loin de prévoir
la réponse qu’il allait s’attirer. Ne nous aviez-vous pas dit que votre
livre est terminé?

--Précisément; je vais avoir maintenant à guider les premiers pas de cet
enfant dans le monde. Je rentre à Paris.

Le feu du ciel émiettant, sous les yeux du commandant, les larges
écueils contre lesquels, devant la grève, ronronnait la mer, n’aurait
pas stupéfié le digne homme davantage que ne le fit cette nouvelle,
assez naturelle pourtant. Il bégaya:

--A Paris! Vous rentrez à Paris?... Et... définitivement?

--Mais sans doute! Les vacances ne sauraient se prolonger, si agréables
fussent-elles, au delà du terme même que leur assignent les saisons...
N’est-il pas vrai, mademoiselle?

Du même ton de courtois badinage qui ne masquait ni regret ni souci,
Yvonne répondit:

--Les derniers baigneurs chaque jour s’enfuient de Port-Joinville;
bientôt toutes les villas de la côte seront closes.

Elle ajouta, affable comme elle l’était pour chacun de ceux sur qui se
posait le rayon velouté de ses profonds yeux noirs:

--Mon père vous regrettera, monsieur.

--Soyez certaine, mademoiselle, que je n’oublierai pas, de mon côté, le
guide érudit et précieux que me fut M. Hérieau. Grâce à lui,
j’emporterai de votre île le plus reconnaissant et le plus profitable
des souvenirs.

Un cynisme pervers, perceptible pour l’écrivain seulement, se jouait
dans ses paroles. D’une voix où il s’efforça de ne laisser vibrer qu’un
sympathique intérêt, l’officier s’inquiéta:

--Je veux croire, mon jeune ami, que Yeu vous reverra quelque jour?

Les lèvres de Mauroy dessinèrent une moue dubitative; sa main se leva
nonchalante:

--Oh! je voudrais en être sûr... Mais, nous autres romanciers, nous
allons un peu où le vent nous pousse, où nous mène la fée Fantaisie,
chère à Binet-Valmer. Voyez Theuriet...

--Theuriet?

--Oui, mademoiselle, l’auteur de ce _Bigarreau_ que vous aimez sans
doute. Après avoir trouvé de délicieuses inspirations sur les rives
fleuries du lac d’Annecy, ne les abandonna-t-il pas brusquement?
Nécessité, lubie, caprice mystérieux? Nous sommes ainsi, dans la gent
porte-plume... il faut nous pardonner...

Yvonne laissa tomber le propos, car, en vérité, son âme droite ne
soupçonnait guère ce qu’elle devrait pardonner à M. Mauroy; puis le
départ de celui-ci lui était, personnellement, trop indifférent pour
qu’elle songeât même à y arrêter sa pensée. Les yeux de la jeune fille
cherchèrent, avec une admiration toujours nouvelle, l’immense horizon
maritime; ceux du commandant y erraient aussi, mais ils n’en percevaient
aujourd’hui ni la lumière ni la splendeur. Car c’étaient les yeux d’un
père désenchanté, qui brusquement voit se réduire en poussière ses plus
chers espoirs.




XI


Quelques jours plus tard, M. et Mlle Hérieau conduisaient Roger à ce
quai de la Tour où s’amarre le petit vapeur qui relie Yeu au continent.
L’écrivain éprouvait une joie vive à regagner, vigoureux, prêt à la
lutte, le centre actif de son existence, en emportant dans sa valise un
manuscrit qu’il savait réussi. Il modérait de son mieux cette
satisfaction, car, avec une surprise que sa légèreté chargeait d’un
vague dédain, il voyait M. Hérieau, tout au contraire, singulièrement
affligé de son départ; sentimentalité ridicule que le Parisien
attribuait à l’incurable... ingénuité de la province, et qui glissa
quelque gêne parmi les adieux échangés entre les deux hommes.

Au soir, tandis que Michelle, dans la pièce voisine, desservait la table
du dîner, le commandant jugea vide et triste le salon où pourtant
fleurissait comme toujours la grâce souriante d’Yvonne. Il essaya
d’attacher son esprit au dernier fascicule de la _Ligue navale_, mais
les lignes dansaient devant les yeux de l’officier; s’efforçant de
suivre une description technique, il fut sur le point--_horresco
referens!_--de confondre un étai avec un hauban. Jugeant à ce trait
qu’il était vain de chercher plus longtemps à ruser avec soi-même, et
qu’il ne servirait à rien de louvoyer pendant des heures avant que
d’aborder avec sa fille le sujet de sa préoccupation, le marin jeta sa
revue sur une table, dans un mouvement de lassitude impatiente, et
déclara:

--Je n’y comprends rien!

Yvonne leva son beau visage, penché sur quelque babiole destinée à un
minuscule protégé.

--A quoi donc, cher papa?

--Ou, plutôt, je n’en reviens pas.

Le commandant s’était levé. Mains aux poches, sourcils froncés, il
arpentait la pièce comme il avait, jadis, martelé du talon sa
passerelle, aux jours où, par exemple, la brume empêchait de distinguer
nettement les signaux envoyés à la drisse de l’amiral. Silencieuse, et
respectant la préoccupation de son père, la jeune fille attendait, une
interrogation flottant dans le regard qu’avec tendresse elle fixait sur
l’officier.

Brusquement, l’orage éclata:

--Je n’en reviens pas que ce petit gendelettre soit parti comme cela!

Yvonne s’étonna:

--Comme quoi trouvez-vous qu’il est parti, père?

--Comme tout ce que tu voudras! comme un gabier d’eau douce! comme un
pékin de la rue Royale! comme le dernier des pleutres, quoi!

--Pardonnez-moi, père, prononça une voix posée, je vous avoue que...

--Comment, enfant, tu ne me comprends pas? Mais où as-tu l’esprit, toi
aussi? Tu ne vois pas que ce petit imbécile nous a bernés? Qu’il m’a
joué comme il aurait fait du plus niais des mousses?

M. Hérieau se campa devant sa fille; celle-ci étant demeurée assise, il
la dominait de sa haute taille encore robuste; dans la barbe blanche, la
lampe allumait des reflets d’argent. Véritablement intriguée par une
sortie qui n’était pas dans les habitudes paternelles, Yvonne protesta:

--En conscience, père, je ne vois pas que vous méritiez, pour quoi que
ce soit, vous ou lui, de semblables qualificatifs.

Un petit rire sec s’envola vers les punkas indiens:

--Alors, tu trouves naturel qu’il nous ait quittés de la sorte?

--Voyons, cher papa, songez-y donc! Il était, non pas naturel, mais
nécessaire, qu’après un repos de plusieurs mois, ce monsieur reprît son
genre de vie. Ce n’est pas à Yeu qu’un écrivain peut poursuivre sa
carrière!

--Mais, que diable! il n’y a pas que la carrière dans la vie d’un homme!

--Père...

--Il est en âge de se marier, ce galopin! Pourquoi n’a-t-il pas demandé
ta main? Il a assez tourné autour de nous!

--M. Mauroy a été heureux de trouver dans notre île, où il se fût tôt
ennuyé, le guide compétent, le compagnon charmant que vous êtes, père
chéri. Il n’y avait, il ne pouvait y avoir rien de plus.

--Et pourquoi donc, je te prie?

La jeune fille joignit sur ses genoux ses mains blanches et nues: ce
n’était pas cette fois encore, songeait avec amertume l’officier, que
l’anneau des promesses viendrait en relever la finesse aristocratique...
Avec la simplicité souriante qui parait d’un charme encore sa naturelle
réserve, Yvonne repartit:

--A mon gré, M. Mauroy est beaucoup trop «Parisien»!

--Trop Parisien?

--Oui, trop brillant, trop spirituel... Rien ne m’attire chez ceux qui
ont tant d’esprit: c’est aux dépens du cœur, généralement, qu’ils
l’exercent... Quant à moi, je n’étais certainement à ses yeux qu’une
petite sauvageonne de province...

--Il s’est toujours montré déférent à ton égard, Vonnette.

--Sans doute, parce que c’est un homme bien élevé qui sait les égards
que l’on doit aux femmes. Mais songez donc, père, une Islaise! Une
Islaise sur son rocher! Comment voulez-vous qu’elle retienne l’attention
d’un homme dont la vie est fixée en un milieu si différent du sien?

C’étaient là paroles trop sages, et répondant trop bien à la réalité,
pour que M. Hérieau n’en reconnût pas toute la justesse. Plus calme, et
penché sur le fauteuil de sa fille, dans les yeux de qui le regard
paternel plongeait avec tendresse, le commandant murmura:

--C’est vrai, chérie...; mais où cherchera-t-il femme plus sérieuse,
plus intelligente... et plus jolie que toi?

--Père, sourit Yvonne, vous exagérez!

--Non, mignonne, pas du tout... la compagne parfaite que tu eusses été
pour lui, où la trouvera-t-il, veux-tu me le dire?

D’un mouvement souple, la jeune fille se leva: elle se blottit sur la
poitrine de son père. Mutine, toute frêle entre les bras qui
l’étreignaient, elle déclara:

--Je n’en sais rien, moi! et puis, cela m’est égal! N’est-il pas
convenu, cher, cher papa, que, pour mon plus grand bonheur, je veux
rester toujours avec vous? Vous me permettrez bien d’être un peu
égoïste!

L’officier embrassa passionnément sa fille, legs et survivance de la
femme tant aimée. Dans sa caresse, toutefois, s’alourdissait une
inquiétude; un pressentiment sinistre, qui parfois l’obsédait, revenait,
ce soir, assombrir pour lui la pièce close sur leur chère intimité: s’il
arrivait qu’il disparût sans que fût décidé le sort de son enfant! Si
Dieu voulait qu’il la laissât seule au monde, sans autre appui que le
dévouement d’une fillette infirme, quelle serait la destinée de sa
chérie? Aux cils du vieillard trembla une larme qui, retenue par la
barbe blanche, ne roula point sur les cheveux ondés d’Yvonne.

                   *       *       *       *       *

Le romancier réintégra la capitale, avec la joie sans mélange, sinon
d’une conscience pure, tout au moins d’une mentalité assez... large pour
ne point s’embarrasser des scrupules qui arrêtent les pas de certains.
C’est à ces conquérants, dit-on, qu’appartient parfois, à défaut de
l’empire du ciel, celui de la terre; l’écrivain, qui ne se souciait que
de ce dernier, se sentait en pleine forme pour s’y tailler un domaine de
plus en plus vaste, et savait que le manuscrit d’_Yvonne l’Islaise_
possédait les qualités nécessaires pour l’y aider.

Ce fut donc avec la jovialité qui accompagne le succès--celui qu’on a
obtenu, et celui qu’on espère--que Roger répondit à la bienvenue de son
fidèle Julien, télégraphiquement rappelé, depuis deux jours, de sa
province familiale.

--Vous avez bonne mine, mon lieutenant.

--Mais oui, mon brave, je suis complètement retapé. Et toi? Ça va? Tu as
eu le temps de te reposer, hein?

--Pour sûr, mon lieutenant! Mais, vous savez, j’aime avant tout faire
mon service auprès de vous!

--Ça, c’est bien! Occupe-toi de ma malle. Il y a du courrier?

--La grande coupe de Daum en déborde. La concierge m’a remis, à mon
retour, un gros paquet; vous m’aviez défendu de donner votre adresse...

--Je pense, il n’aurait plus manqué que cela! Voyons...

Une ariette aux lèvres, Mauroy pénétra dans son cabinet de travail. D’un
regard cordial, presque tendre, ce sceptique caressa ses livres, ses
objets d’art, ses meubles soutachés de soleil; il lui parut que toutes
ces choses amies l’accueillaient, le reconnaissaient, lui souriaient
avec reproche, mais avec joie, comme si les lutins d’Argyll nichaient
aux vieilles reliures et au creux des fauteuils.

Le jeune homme s’installa devant son courrier, dont l’amoncellement
couvrait, en effet, une jolie table Louis XVI, vêtue de peluche vieil
or.

A déchirer des bandes, à fendre des enveloppes, Roger passa plusieurs
heures dont il ne soupçonnait point la fuite. Il lui était doux de se
plonger, dès son retour, comme en un bain excitant, dans cet amas de
papiers qui évoquaient pour l’écrivain l’ensemble de sa carrière et de
son existence parisienne, dont il avait été, quatre mois, privé. Quatre
mois! comment avait-il pu si longtemps demeurer éloigné des revues, des
théâtres--et du boulevard?

D’un œil expert, Mauroy interrogeait les courriers littéraires, il
parcourait les lettres de confrères et les circulaires de sociétés. A
mesure que ces feuillets--tous sans intérêt spécial, car l’homme de
lettres avait pris soin de mettre ordre à ses affaires avant que de
partir--à mesure que ces feuillets sombraient dans le gouffre vorace de
la corbeille à papiers, Roger se formait une idée suffisamment précise,
mais non approfondie encore, du mouvement littéraire en cet été 1919,
qui venait d’aller rejoindre les vieilles lunes. Vers le soir, Julien
frappa:

--Vous dînez ici, mon lieutenant?

--Non, mon vieux. Je dîne au Cercle, voir si tout est demeuré en place.
Je te signe une permission de minuit, si ça te chante, pour fêter mon
retour.

--Merci bien, mon lieutenant; mais il faut que je m’occupe de vos
affaires. Quel est le sagouin d’ordonnance qui a massacré comme ça le
pli de vos pantalons?

--Ce sagouin-là, répondit gaiement Roger, c’était une digne Bretonne,
qui me servait aussi de propriétaire. Elle battait mes chemises au
lavoir cantonal, et cuisait ma soupe dans un chaudron vétuste, pendu à
un croc.

Julien disparut, scandalisé; Mauroy, allumant une cigarette, acheva le
dépouillement de ses papiers. Il gagna ensuite le cercle, où la fin des
vacances ramenait l’animation; des mains se tendirent, des ovations
crépitèrent, joyeuses; Roger se vit accueilli comme un revenant, à peu
près comme l’aurait pu être le bon roi Henri, dont le jeune écrivain
promenait, à travers le XXe siècle, le regard malicieux et la barbe
prospère. Mais Fernac, le seul qu’il eût désiré voir, n’étant pas apparu
tandis que les maîtres d’hôtel passaient solennellement les mets, Mauroy
s’annonça par un coup de téléphone au domicile du médecin, et s’y rendit
sans tarder.

Le romancier trouva son ami entouré de tout le bonheur paisible qui
souvent avait excité, tout haut, la blague du célibataire, et, tout bas,
sa secrète envie. Les enfants couchés, Fernac, près de sa jeune femme
penchée sur le livre à la mode, annotait une revue de médecine, dans
l’orbe de la lampe électrique, dont le rayonnement, si borné qu’il fût
par l’abat-jour de soie rose, suffisait à éclairer leurs deux têtes,
rapprochées ce soir, comme tous les soirs, comme toute la vie...

Le médecin se leva, les mains tendues:

--Eh bien! te voilà, voyageur?

--Bonsoir, mon cher! Arrivé aujourd’hui, ma première visite
t’appartient. Mes hommages, madame.

--Dis donc, fit Fernac, en avançant un siège à son ami, tu es en avance
sur le programme, il me semble.

--Comment cela?

--Dame! Je ne t’attendais guère avant une dizaine de jours, vers le 15.
L’île doit être encore agréable, par ce beau temps.

--Ah! tu sais, Paris me rappelait.

--Soit. Fais voir ta mine?

C’était, à présent, le médecin qui parlait; Mme Fernac sortit, tandis
que son mari haussait la lumière devant le visage du visiteur.

--Eh bien! mais tout cela a l’air rempli à souhait. Tu es, non pas
rose--je ne te traite pas comme une jeune fille--mais hâlé
consciencieusement. Ton poids a-t-il augmenté?

--Oh! figure-toi! Après bien du mal, j’ai fini par découvrir une balance
chez un boucher.

--Chez un boucher?

--Mais oui, fit Roger en riant. Il me pesait entre deux veaux, les jours
de marché; quel pays! Enfin, j’ai pris six kilos.

--Parfait, te voilà d’attaque pour recommencer, avec l’hiver, ton
existence mouvementée. Que dis-tu de mon traitement?

--Je dis que tu es toubib épatant.

Fernac montra, au mur de son cabinet, une grande et belle gravure
représentant Ambroise Paré:

--Celui-ci avait coutume de dire, après une cure heureuse: «Je le
pansay, Dieu le guarist». Pour ton cas, c’est la même chose; nous
pouvons même dire, si tu le veux, que Dieu s’est servi d’Yeu, si j’ose
risquer un aussi épouvantable calembour. Et alors, je suppose que tu es
content de ton été?

--Enchanté, ravi! Je rapporte un bouquin, mais un bouquin!... Tu m’en
diras des nouvelles.

Le docteur eut un haut-le-corps:

--Comment, incorrigible que tu es, tu rapportes un livre? Un livre que
tu as écrit?

--Probable, répondit flegmatiquement Francois Ier, dont le long nez
remuait d’aise. A moins que ce ne soit le chat de la mère Birant...

--Mais je t’avais défendu de faire quoi que ce fût!

--Écoute, Maurice, j’ai trouvé là-bas un modèle plein d’intérêt, des
cadres merveilleux... je n’ai pas pu me retenir! Il fallait m’envoyer
dans les Landes!

--Et encore! maugréa le médecin.

--Et encore, comme tu dis. Des gens très bien y ont découvert une poésie
dont ils surent faire percevoir tout le charme à leurs lecteurs; vois
Jean Rameau...

Mme Fernac rentrait, au tintement léger d’un service à liqueurs, qu’elle
fit déposer sur le bureau du docteur par une femme de chambre accorte.
Un sourire éclaira son visage de blonde heureuse:

--Ah! fit-elle, Jean Rameau! N’est-ce pas que la _Route bleue_ est une
chose exquise, cher monsieur?

--Délicieuse, madame. J’avoue que la côte sauvage d’Yeu m’a inspiré une
œuvre d’un genre différent.

--En somme, tu t’es beaucoup plu dans notre île, fit le docteur, en
versant de l’or liquide qui étincela aux facettes taillées. J’en étais
sûr; penses-tu y retourner l’été prochain?

--Je pense n’y retourner jamais.

--Vraiment?

--Vraiment. Songez donc, madame, j’ai exprimé, si je puis dire, la sève
de ce rocher dans un livre; Yeu dorénavant est vidée pour moi. Au
cercle, tout à l’heure, on me disait grand bien de Belle-Ile: la Pointe
des Poulains, la Grotte Sanglante... Hein! la Grotte Sanglante? Voilà
qui me tente!

Par-delà les murs du cabinet de travail, l’imagination de l’écrivain
l’emportait vers les pittoresques perspectives que le hasard d’une
conversation avait ouvertes devant lui. Déjà _Yvonne l’Islaise_,
n’exigeant plus que son esprit s’y appliquât, était presque morte à ses
yeux; déjà la véritable Yvonne reculait, s’enfonçait, disparaissait dans
une brume semblable à celle qui, par les tempêtes d’hiver, enveloppe de
son linceul glacé la petite île perdue parmi les flots cruels...




XII


Roger Mauroy, nous l’avons assez montré, n’était point exempt de
défauts; cet homme honnête ne réunissait pas toutes les vertus qui
paraient «l’honnête homme» de nos pères, et, si l’habileté généralement
trouvait son compte en ses actions, la délicatesse n’y rencontrait pas
assez souvent le sien. Manque prématuré de direction, d’ailleurs,
absence d’influence salutaire, bien plutôt que disposition
particulièrement mauvaise. Ainsi, pour illustrer par un fait précis
cette sorte de négligence morale, qui ternissait, sans la flétrir, l’âme
du jeune homme, nous dirons qu’il ne s’était pas donné la peine d’écrire
à sa tante pour lui annoncer son retour, mais qu’il se sentit tenu, par
une obligation qui lui était chère, d’aller l’embrasser dès le lendemain
de son arrivée à Paris.

Comme à la dernière visite de son neveu, Mme Honorine travaillait pour
le vestiaire de son curé; mais la bergère avait été transportée près de
la cheminée, où un feu de bûches luttait allègrement contre les
premières fraîcheurs automnales. En face d’elle, devant le
porte-pincettes, le coussin de damoiselle Fanfreluche supportait une
masse de poils soignés, frileusement pelotonnés en un manchon neigeux,
d’où émergeait un nez rose comme un pétale d’églantine.

Une paupière qui se soulève languissamment, pour retomber plus
languissamment encore, une queue dont l’imposant panache se resserre
étroitement contre le flanc attiédi: ce fut tout l’accueil que l’angora
daigna faire au voyageur. Mme Carriès se montra plus démonstrative:
quittant précipitamment son fauteuil, sans souci des pelotons de laine
qui roulèrent à terre, avec une exclamation joyeuse elle ouvrit les bras
à Roger, qui s’y jeta affectueusement. Même je ne jurerais pas que
quelque émotion ne se glissa point dans la voix mâle parmi les
compliments qu’indique la civilité, et que parfois améliore le cœur.

--Mets-toi près du feu, mon grand, là... A côté de Fanfreluche, c’est la
meilleure place. Et Anna va apporter le thé.

La bonne dame sonna, donna ses instructions; Roger sourit:

--Vous me gâtez, ma tante...

--Je suis si contente de te revoir... mais, sans reproche, mauvais
sujet, tu n’as pas mis le facteur sur les dents pour m’apporter tes
lettres!

Henri IV prit un air profond, méditatif et résigné; probablement
songeait-il à la dernière discussion qu’il avait eue avec Sully!... Sans
s’arrêter à ces considérations historiques, Mme Carriès s’enquit:

--Que faisais-tu, là-bas?

--Un livre...

Piteusement, avec une impayable grimace de gamin pris en faute, l’aveu
tomba dans la barbe opulente. La vieille dame leva un index grondeur:

--Eh bien? c’est du joli! Parti pour se reposer, monsieur s’amuse à
s’exténuer... car je suis certaine que tu t’es exténué, sur tes papiers.

--Mais pas du tout, ma tante.

--Oh! naturellement, mon petit, tu n’en conviendras pas! D’ailleurs, ta
mine n’est pas mauvaise. Et quel genre, ce roman? Car c’est un roman,
bien entendu?

--En effet, ma tante.

--Je l’aurais parié! Ah! toi, quand tu écriras des ouvrages comme ceux
de Brunetière! Enfin!... Nous disons donc, quel genre?

Le jeune écrivain se prit à tousser, ce qui provoqua un grognement de
Fanfreluche réveillée, et une question inquiète de Mme Honorine:

--Qu’y a-t-il, mon cher enfant? Si tu as pris froid, veux-tu un grog?

--Mais non, ma tante. Je cherche à vous donner de mon roman une
définition juste... juste et satisfaisante.

--Bravo! fit la vieille dame, en se carrant dans son fauteuil pour mieux
goûter les paroles de son neveu, lequel savait être un charmant causeur.
D’abord, le titre?

--_Yvonne l’Islaise_.

--Gentil, très gentil! Cela vous a un petit air pittoresque qui fait
plaisir. Après?

--Après... heu! c’est une histoire d’amour, naturellement. Il y a de la
couleur locale aussi... L’héroïne est une jeune fille...

Roger pétrissait sa barbe, sans parvenir à trouver le moyen de raconter
dignement, à cette respectable personne qu’il chérissait fort,
l’aventure très osée imaginée par lui. Mme Carriès, qui voyait
l’embarras de son coquin de neveu, en jouissait à proportion des efforts
qu’il faisait pour le dominer. Elle déclara finalement, passant sa main
baguée le long de la soyeuse fourrure de Fanfreluche, qui venait de
sauter sur les genoux de sa maîtresse:

--Oui, et le héros est un jeune homme, je vois. Palpitant, et surtout
neuf, oh! mais neuf!... Mon garçon, tu te moques de moi; ou alors, c’est
le voyage qui t’a abruti.

Rassemblant ses énergies, Mauroy protesta avec vigueur.

--Ni l’un ni l’autre, ma tante. Mais je ne sais comment vous définir mon
travail. Vous le trouverez peut-être un peu... un peu... Enfin, j’espère
que vous le lirez tout de même.

Le visage de Mme Carriès s’était légèrement assombri. Servant dans les
tasses de vieux Chine le thé blond et parfumé, tandis que la chatte se
levait par politesse pour l’assiette de gâteaux, la vieille dame
soupira:

--Toujours la même chose donc, mon pauvre garçon! Ta mère aurait eu tant
de peine à te voir ainsi te complaire seulement dans des sujets risqués!

--Ma tante, je ne suis pas un écrivain immoral!

--Je veux le penser, bien que tes sous-entendus m’effrayent, quant à ton
nouveau livre. Où paraîtra-t-il?

L’homme de lettres eut un geste vague:

--J’ignore encore, tout à fait. Ce matin, je l’ai porté à la copie.

--Pour moi je n’aimerais pas, remarqua Mme Honorine, à me séparer d’un
manuscrit. Maintenant que tu es un homme presque célèbre, arrivé en tout
cas, il te faudrait un secrétaire à demeure, je te l’ai déjà dit.

Une moue plissa les lèvres de Mauroy.

--Bien désagréable et bien scabreux. Faire pénétrer un étranger dans
l’intimité de son travail... A ce propos, savez-vous l’aventure qui
vient d’arriver à Villières, le poète-compositeur à la mode?

Et le jeune homme se lança dans un de ces récits qu’il savait conter
avec une inimitable verve, et qui avaient le don d’égayer Mme Carriès.
Aussi la paix fut très vite, comme à l’accoutumée, rétablie entre
l’aimable femme et le neveu qu’elle aimait au moins autant qu’un fils...
tout en se défendant bien haut d’une légère préférence, issue de
l’isolement où, depuis si longtemps, la vie cruelle avait réduit
l’orphelin.

                   *       *       *       *       *

Aussitôt que le manuscrit revint de la copie, le romancier s’occupa de
caser son travail. A ce stade de ses métamorphoses, qui pour les romans
sont aussi nombreuses que pour les phryganes des étangs, _Yvonne
l’Islaise_, dans son enveloppe de papier fort, se présentait sous la
forme d’un imposant paquet de feuilles petites, proprement couvertes de
lignes très espacées, et ornées d’une marge démesurée. Le tout savamment
calculé pour accroître le salaire, et donc les bénéfices du copiste,
payé à la page.

D’obligeants confrères se chargent, moyennant un pourcentage honnête, de
placer les œuvres des «jeunes» pourvus de talent, mais dénués de
relations. Roger, qui avait en son temps apprécié les bienfaits réels de
ces agences commercialo-artistiques, avait bien vite grimpé à un degré
supérieur de la hiérarchie. Depuis l’éblouissant succès des _Orchidées
parisiennes_, on estimait vivement l’écrivain, dans les bureaux de
rédaction et chez les éditeurs. Et Mauroy n’exerçait pas sa verve contre
ces derniers, ainsi qu’il est d’usage aux banquets réunissant de vieux
jeunes lassés d’attendre, et des amateurs pressés de voir la gloire les
couronner d’un laurier qu’ils sont seuls à estimer nécessaire à leurs
fronts. Il portait soi-même ses œuvres chez les manitous de la presse,
et n’avait point à se fatiguer en démarches: on les lui prenait
d’emblée.

Ainsi déposa-t-il _Yvonne l’Islaise_ au _Messager des Lettres_,
puissante maison dont le rédacteur en chef lui avait fait des avances,
avant qu’il ne partît pour la Vendée. Il la déposa tête haute, et
parlant assez net, comme on peut se permettre lorsqu’on sait que si,
d’aventure, cette porte demeurait close, dix autres seraient heureuses
de s’ouvrir toutes grandes devant vous. Même, considérant l’armoire aux
manuscrits où l’éminent confrère venait de placer son texte, sur une
pile imposante et bariolée de cartons analogues, Mauroy se permit, l’une
suivant l’autre, une grimace et une observation:

--Dites donc, mon cher, c’est impressionnant! Tout cela, que vous devez
lire?

--Oh! reprit l’autre avec un paisible sourire, ne vous frappez pas, nous
avons des lecteurs.

--Je m’en doute; mais si vous croyez me rassurer! Dans combien de temps
puis-je avoir une réponse?

--Ça, c’est le mystère.

--Mais encore? insista Roger qui s’impatientait.

--Voyons... trois mois... plutôt quatre...

--Pourquoi pas six?

Le secrétaire suggéra:

--On a vu plus longs délais...

--Sans doute; à vous qui vivez depuis 1672, le temps ne dure point. Le
_Messager_ est éternel.

--Flatteur!

--... Mais moi qui ne suis qu’un simple mortel, acheva Mauroy, je
préfère que vous me rendiez cela, Moreuil.

--Quoi donc?

--Mon volume. Pas plus que Louis XIV...

--Votre illustre petit-fils...

--Charmant!... Pas plus que lui, je n’aime attendre.

Le romancier avançait une main résolue. Ce que voyant, le secrétaire
prit bien le manuscrit, mais pour le classer au bas de la pile.

--Constatez, dit-il, homme sans patience, je vous donne un tour de
faveur. Que dis-je? un tour? vous serez prévenu dans quinze jours; ça
vous va mieux?

--Parfait, merci. A propos, j’ai une loge au Vaudeville, pour ce soir;
vous serait-il agréable d’en profiter avec moi?

... Car c’est ainsi que se préparent les affaires, dans le monde de la
littérature.

Celle-là, si bien mise en route, aboutit à peu de chose. Vers le 25
octobre, Mauroy reçut du _Messager_ ce billet:

«Mon cher Confrère,

«J’ai le plaisir de vous informer que notre Comité de lecture vient
d’émettre une opinion des plus favorables au sujet de votre roman
_Yvonne l’Islaise_, que vous aviez bien voulu nous communiquer.

«Nous publierons donc volontiers cet ouvrage; mais, par suite
d’engagements antérieurs, il nous est tout à fait impossible de vous
promettre cette publication pour une date plus rapprochée que l’été de
1921, soit dans dix-huit mois environ.

«Nous regrettons d’imposer un si long délai à votre attente, et vous
prions d’agréer, etc.»

Mauroy froissa la lettre avec dépit; le prenait-on pour un gamin? Dans
dix-huit mois, _Yvonne l’Islaise_ serait depuis longtemps parue, éditée
et reproduite! C’est ce qu’il fit connaître sur-le-champ à son confrère,
par un pneumatique où la déconvenue se voilait sous une gerbe de
cordialités. Et le manuscrit revint dans la garçonnière du boulevard
Marbeau, où Julien le déposa respectueusement parmi les papiers de
Monsieur.

Il y demeura au repos plusieurs jours, parce que l’écrivain se donnait
tout entier alors à une importante chronique littéraire, qu’il entendait
parachever avant que de s’en laisser distraire par quoi que ce fût. Un
matin gris du début de novembre, ce petit travail étant terminé, Roger
méditait, les coudes sur son bureau, se demandant à quelle revue il
allait présenter son _Yvonne_, pour qu’elle rencontrât le maximum des
chances d’un rapide succès, lorsque se manifesta l’imprévu, loi de toute
carrière artistique.

Il se manifesta, cette fois, par la voix du téléphone, dont le
grelottement impératif secoua le silence du bureau. Le romancier
s’empara des récepteurs, et la conversation s’engagea, privée
d’artifices littéraires, mais non pas d’intérêt.

--Allo! monsieur Mauroy?

--Lui-même.

--Ici, Lemernier, du _Grand Journal_.

--Ah! bonjour, vieux! Ça va?

--Oui; écoute, veux-tu nous rendre un service?

--On oblige toujours le _Grand Journal_ avec plaisir.

--Nous avons un trou soudain. Un roman de Jeanne Pithiviers qui nous
manque, d’autres qui ne sont pas prêts... le patron est affolé. As-tu
quelque chose de disponible, pas trop long?

--Oui, j’ai ça.

--Dans notre genre, hein?

--Naturellement.

--Apporte-moi ton ours ce soir; il passera d’ici trois ou quatre
semaines, après le feuilleton en cours. Au revoir.

--Merci!

--Pour rien. A tout à l’heure, Mauroy.

Le lendemain, Roger remettait un double de son ouvrage chez Gauvin,
suivant les termes du contrat qu’il avait passé naguère avec l’éditeur
de la rue Racine, lequel, prévoyant la brillante carrière que ne pouvait
manquer de fournir l’incisif botaniste des _Orchidées_, se l’était de
bonne heure attaché. Après quoi, l’esprit complètement écarté de ce
manuscrit pour lequel il ne pouvait ni ne souhaitait plus rien, l’homme
de lettres se mit allègrement à une importante nouvelle destinée à faire
connaître les chiffonniers de Saint-Ouen, milieu infiniment pittoresque,
sur quoi Roger s’était documenté de première main.




XIII


L’hiver, cette année-là, commença rude et précoce à Yeu. De bonne heure,
la tenace humidité maritime, qui dépose aux lèvres des terriens le
baiser froid de la mer, pénétra dans les maisons blanches. Une grippe
fâcheuse ayant pâli les joues d’Yvonne, M. Hérieau fit rentrer une
imposante provision de charbon: dépense lourde pour le budget du
retraité, et qui le parut d’autant plus que les fonds russes étaient
tombés à peu près à rien. Pour rétablir l’équilibre, la _Rose-de-Mai_
sortit davantage; dans les eaux troublées par les houles
d’arrière-saison, l’épervier de Jean Hennebin fit merveille, et suffit
presque à nourrir les deux ménages, celui du commandant et celui du
matelot.

Yvonne, cependant, ne voyait pas sans anxiété son père prendre la mer
par des jours où le mauvais temps, quoique n’empêchant pas absolument
toute sortie, retenait dans l’île la plupart des marins. Une certaine
matinée où le soleil ne perçait les nues que pour en faire ressortir les
boursouflures plombées, aux plans épais qui semblaient moulés dans de la
cendre, la jeune fille ne put maîtriser son inquiétude.

--Père, dit-elle d’une voix tremblante, voulez-vous me faire plaisir? Ne
sortez pas aujourd’hui!

L’officier endossait un suroît, sous lequel il ressemblait fort à un de
ces vieux mathurins, mangeurs d’écoutes et bourlingueurs d’océans, dont
le pinceau de Tattegrain a fixé d’inoubliables effigies. Il tourna vers
sa fille un visage surpris:

--Pourquoi donc, chérie? Serais-tu souffrante?

--Certes non, seulement... ce mauvais temps m’inquiète... voyez comme il
fait gris!

--Que tu es donc enfant, Vonnette! j’en ai vu bien d’autres!

--Sur votre navire de guerre, père; mais cette barque paraît si
fragile!...

--Dis donc, fit gaiement le marin, n’attaque pas mon cuirassé! Il est
très bien construit, et nous ne traversons pas l’Atlantique. Prépare-moi
seulement un bon feu, pour me sécher ce soir.

Et le commandant embrassa sa fille, ni plus ni moins tendrement qu’il ne
faisait à chacune de ses sorties, sans se douter qu’il marchait vers
l’heure que la puissance divine a pour chacun de nous assignée, sans
emplir son regard, et son cœur, par la vision de la maison où, sous la
guirlande de la vigne aux tons de cuivre rouge, une enfant tourmentée
lui souriait, d’un pauvre sourire chargé d’angoisse...

                   *       *       *       *       *

La journée sembla cruelle à Yvonne, qui vainement tentait de s’absorber
dans ses occupations de maîtresse de maison. Elle sentait rôder autour
d’elle, aux angles des pièces, aux tentures des chambres familières,
quelque chose de froid et de sinistre, qui était proprement
inexprimable, et qui se traînait à sa suite, dans la pénombre de ce jour
terne, comme la larve invisible et présente du Tourment.

Vers trois heures, une brusque chute de brume vint donner un corps au
souci de la jeune fille. C’est là un phénomène qui n’a rien
d’exceptionnel en pays maritime, au mois de novembre, et dont les gens
de mer eux-mêmes ne s’inquiètent pas outre mesure au large, pourvu que
leur esquif soit de suffisant échantillon. On allume les falots du bord,
on met à la cape, et, se laissant dériver dans une brise généralement
faible en de semblables circonstances, on attend que, au propre comme au
figuré, la situation se soit éclaircie.

Yvonne n’ignorait pas comment se règle à l’ordinaire cet incident de la
vie de nos pêcheurs; mais elle savait aussi combien frêle était la
_Rose-de-Mai_, si frêle... un point roulé dans les volutes de la brume
périlleuse. Lorsque l’horloge de Notre-Dame laissa tomber sur
Port-Joinville des sons qui moururent tout de suite, cotonneux, étouffés
par le mur blafard et opaque du nuage appesanti dans les parages de
l’île, la jeune fille n’y tint plus. Elle jeta une cape sur ses épaules,
et s’en fut prier à l’église.

Des femmes s’y trouvaient, épouses ou filles de marins à la mer, que
Mlle Hérieau reconnut au premier coup d’œil, bien qu’elles fussent
toutes pareilles, sous les plis noirs de la mante, continuant la noire
parure de la fanchon. Disséminées sous le plafond en bois des bas-côtés,
devant les médaillons du chemin de croix, ou aux pieds de Notre-Dame de
Bon-Secours, elles suppliaient de toute leur âme le Maître des flots
cruels. On entendait le chuchotement des invocations, le cliquetis des
chapelets égrenés; celles-là souffraient de la même angoisse qui
torturait Yvonne. A se sentir en douloureuse communion avec ces humbles
femmes, à voir sur leurs austères visages la confiance s’épandre peu à
peu, la jeune fille, une fois de plus, vérifia la merveilleuse puissance
de la foi, seul refuge et secours du chrétien meurtri.

Près du bénitier, Mlle Hérieau, sortant de l’église, rencontra la sœur
d’Hennebin, qu’une même pensée avait conduite au pied des autels.

--Mauvais temps pour nos gens, mademoiselle! maugréa la vieille femme,
en présentant l’eau bénite d’une main mal assurée.

--Oui, Nanette, je suis inquiète, terriblement... pensez-vous qu’ils
vont tarder à rentrer?

--Dame, je n’en sais rien... Jean m’a dit ce matin que le commandant
avait envie de lancer l’épervier aujourd’hui devant les rochers de la
Pèlerine.

--Si loin! soupira Yvonne en joignant les doigts.

Elles étaient sorties sur le parvis rocailleux. La vieille Islaise,
ainsi qu’un chien en quête, humait l’air froid et blanc, qui plaquait
aux visages comme une loque mouillée.

--Paraît, grogna-t-elle. Les parages ne sont point bons de delà, rapport
aux remous de la pointe des Corbeaux... En 86, pas loin, entre l’anse et
le Gibbas, le _Camille_ s’a perdu; j’avais mon promis à bord...
Roche-Sèche, qu’on appelle...

Yvonne eut un cri:

--Oh! taisez-vous, Nanette, vous m’épouvantez!

La vieille haussa les épaules:

--Ça ne fait pas venir le malheur, de rappeler les souvenirs... Quoique
ça, je voudrais bien qu’ils soyent rentrés!... Bonsoir, mademoiselle.

Elle hâta la marche et disparut, forme noire presque fantomatique, tôt
happée par les voiles de la brume étouffant le bruit de ses pas. Yvonne
rentra frissonnante; dans le salon tiède et clos où la sollicitude de
Michelle avait allumé la lampe et préparé une tasse de thé chaud pour sa
jeune maîtresse, longtemps, la pensée vague et le cœur lourd, la fille
du marin attendit...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jean Hennebin tira de l’eau l’épervier ruisselant, et prononça:

--Commandant, je crois bien que, pour aujourd’hui, la pêche est finite.

--Pourquoi cela, mon brave?

--Regardez-moi c’te saloperie de brume qui monte du surouet; dans vingt
minutes, nous ne verrons plus le nez du bout-dehors.

M. Hérieau tourna la tête. Sur l’horizon s’était levée une épaisse
couche d’ouate, nette et délimitée comme une muraille; elle accourait
relativement vite, atteignant, puis noyant les voilures rouges ou
bistrées des quelques voiliers de pêche qu’elle rencontrait sur sa
route, et qu’elle absorbait comme une masse de charpie étendue sur des
jouets d’enfants. Et à l’approche du banc de brume, la mer, d’ailleurs à
peine clapotante, virait au gris ardoisé.

Penché sur l’étroit plat-bord, le vieux Jean cracha dans l’eau mouchetée
d’une écume effilochée; il proposa:

--Des fois qu’on attendrait qu’il soit passé, ce coup de suie? On
reviendrait tranquillement après...

--Non, fit le commandant. Ma fille s’inquièterait, à nous voir rentrer
si tard. Et puis, au cas où le vent prendrait grand frais, que
ferions-nous, avec un canot qui n’est même pas ponté?

Déjà Hennebin saisissait les écoutes du foc:

--Alors faut manœuvrer à rentrer en vitesse, commandant.

--Justement. Hisse la grand’voile à bloc.

Le petit sloop tendit toute sa voilure, ce qui n’était pas une affaire
bien compliquée, et ne fournissait point une surface utile très
considérable. Gouvernant grand largue, l’officier s’appliqua à ne rien
perdre du souffle léger qui ridait l’eau où dansaient, de place en
place, les lièges repérant les casiers mouillés par les homardiers des
Corbeaux; dans le fond de la barque, le matelot extrayait, des plis
gluants de l’épervier, des rougets qu’il rangeait amoureusement en un
panier plat, suivant son vieil instinct de pêcheur.

La _Rose-de-Mai_ avançait aussi convenablement que le lui permettaient
et la brise faible, et sa voilure restreinte. Parfois M. Hérieau se
retournait, soucieux, et sa main se crispait sur la barre: le banc de
brume, derrière, gagnait de vitesse... il gagnait, sûrement.

Ainsi l’embarcation, fuyant devant le péril, dépassa le Port-Neuf, et
doubla la pointe de la Conche. Comme, devant le Fort-Gauthier, elle
obliquait légèrement pour éviter les dangers de la Petite-Famille, récif
conique entouré d’autres plus petits, la nuée rejoignit la barque en
fuite, et l’engloutit d’un seul coup, en silence.

Du blême linceul, la voix du commandant jaillit, brève:

--Les fanaux!

Tandis qu’il obéissait à l’officier, Jean Hennebin maugréait:

--On n’entendra même pas la cloche de brume, vu qu’on est du mauvais
bord...

Bientôt deux points blancs s’allumèrent, navrants, tachant à peine,
d’une étincelle enfantine, la nappe morne appesantie sur la mer. Et la
_Rose-de-Mai_ continua, en aveugle, sa marche vers le port, taillant de
sa courte étrave l’eau qui chuchotait, câline, le long des flancs
étroits, comme si elle n’était pas prête, d’un instant à l’autre, à
faire disparaître en ses abîmes les imprudents qui osaient braver ces
deux forces de la nature, terribles toujours, invincibles lorsqu’elles
sont liguées: l’Océan et le brouillard.




XIV


Le chalutier _Étoile-Polaire_, matricule I. D. 198, avait été surpris
par la brume, à trois milles seulement de Port-Joinville, direction
nord-quart-ouest. C’était un solide dundée ponté, tout neuf, qui armait
cinq hommes en été pour le thon, et sept en hiver pour la drague.
Celui-là, au large, aurait pu aisément laisser passer la brume, en
faisant le gros dos; mais patron Chauvières, de Ker-Châlon, qui le
barrait, préféra rentrer au port, redoutant la bourrasque inconnue
susceptible, en pareille saison, de suivre ce satané brouillard.

Il n’était pas question de pouvoir se repérer sur les bouées ou les
phares, mais cela ne gênait guère Chauvières, qui méprisait de plus,
pareillement, sextants et cartes, et se vantait volontiers de pouvoir
naviguer les yeux fermés par tout son quartier natal. D’autre part, il
arrivait droit dans l’axe du chenal: il n’y avait qu’à gouverner en
tirant les bordées requises par le lit du vent, droit sur la cloche de
brume, dont la voix parvenait, en fil ténu, à travers la pénombre. Les
choses étaient donc relativement aisées, et l’_Étoile-Polaire_ ne se
trouvait plus qu’à deux encâblures à peine des passes, lorsqu’un
sinistre craquement se fit entendre, par bâbord devant.

L’oreille d’un marin ne pouvait hésiter quant à la nature de ce bruit;
patron Chauvières pâlit sous son bonnet détrempé:

--Il y a t’un bateau qu’a manqué l’entrée, il s’a écrasé sur l’estacade.
Faut aller voir, les gars!

En même temps, d’une vigoureuse pesée sur la barre, il faisait dévier le
dundée, le jetant ainsi hors de sa route, droit vers le péril où
d’autres marins venaient de se briser. Mais la pensée du risque ne
pouvait retenir Laurent Chauvières, non plus qu’aucun des Islais de son
équipage; déjà deux hommes avaient sauté dans le canot, qui se dandinait
à la traîne. Un instant plus tard, l’amarre larguée, courbés sur leurs
avirons, ils faisaient force de rames vers l’estacade, qui, maigre sur
ses piles hautes, émergeait de la brume comme une araignée dégingandée
enjambant la mer.

Tout à coup une exclamation sourde échappa à l’un des Islais:

--Regarde, Jean-Louis! Contre l’avant-bec!

Le long de la seconde pile, les vagues jouaient avec des débris qui
raclaient la pierre en un bruit lugubre de choses trépassées. Il y avait
des morceaux de coque et de bordage, un tronçon de mât, des lambeaux de
voile déchirée: le tout de si faible taille que Jean-Louis grogna, d’un
ton où la réprobation le disputait à la pitié:

--Un joujou! Pas dix pieds de tête en tête! Faut être fou pour sortir
avec ça par un temps de brume!

--Pauvres gens! fit l’autre, ils l’ont payé cher! Qui ça peut-il être?

Jean-Louis se tenait à l’avant du canot, une gaffe à la main; d’un
regard aigu fouillant la brume, il interrogeait l’eau grise, qui
clapotait le long de l’embarcation:

--Tiens, dit-il, en voilà toujours un.

Il se pencha, et harponna d’un geste précis, par son suroît sanglant, un
corps qui flottait, la main crispée à une planche brisée. Avec
précaution, le pêcheur attira la pauvre dépouille près du bord, son
camarade l’aida à l’embarquer. Ils se penchèrent sur le front que la
pierre avait broyé, creusant une blessure horrible par où la vie avait
fui; un nom s’éleva, vite étouffé dans l’air opaque:

--M. Hérieau!

--Cristi! Alors, Hennebin aussi?

--Sans doute... Oh! le pauvre vieux, le voici qui remonte... C’est bien
vrai que la mer ne veut plus des hommes, une fois qu’elle les a tués!

Ils atteignirent péniblement le matelot; lui ne portait pas de blessure
apparente; sans doute avait-il la poitrine défoncée, car il ne respirait
plus. Le canot revint avec son fardeau lugubre au dundée; du silence, du
respect, un chagrin sincère accueillirent les corps du serviteur fidèle,
et de celui que tout Yeu entourait d’une déférente estime. Et
l’_Étoile-Polaire_, redressant sa route, embouqua lentement les passes;
aggravant la brume, la nuit tombait, la nuit sombre et glacée de
novembre. Dans le crépuscule, les voiles brunes du dundée semblaient
noires--noires comme celles que hissait, à sa barque funèbre, le nocher
Caron.

                   *       *       *       *       *

M. le curé de Port-Joinville, près de sa sœur, lisait, au coin du feu,
son bréviaire. Il ne le lisait, si j’ose dire, que d’un œil, parce qu’il
savait plusieurs barques dehors, et que son cœur paternel souffrait
toutes les angoisses, frémissant aux foyers des absents. Aussi,
lorsqu’il entendit à son seuil des gens saboter, s’arrêter, chuchoter,
le prêtre se précipita au-devant de l’Inconnu; son anxiété maintenant
était devenue une certitude, une certitude que ne pouvait rendre plus
certaine l’aspect des civières posées à terre, et qui, évidemment,
dissimulaient des corps sous les cirés dont les pêcheurs les avaient
recouverts.

--Au nom du ciel, Chauvières, parlez vite! s’écria le prêtre; il y a un
malheur?

--Oui, monsieur le curé.

--Qui?

--Le commandant... avec Hennebin.

Déjà l’abbé Dominique avait glissé à genoux sur la pierre humide;
pieusement, il souleva le voile qui recouvrait les traits de son ami;
d’une main tremblante, il traça sur le front glacé le signe qui bénit.
De même, le curé bénit le cadavre du vieux Jean; puis il se redressa,
chancelant d’horreur; alors seulement il s’aperçut que Mlle Clotilde
l’avait suivi, et, bouleversée, mais vaillante, élevait sur le groupe le
terne halo d’une lampe.

Patron Chauvières expliquait:

--Ils se sont écrasés contre une pile de l’estacade, comme le _Nereus_
en janvier 12. C’était juste l’instant que nous arrivions, et les gars
ont couru tout de suite; mais les malheureux avaient rencontré leur sort
sur le coup...

Plus bas, l’Islais ajouta:

--On n’a pas osé le porter chez la demoiselle; on a pensé que vous
sauriez mieux le dire, monsieur le curé.

L’abbé Jauvin s’était ressaisi; le tribut payé à la douleur humaine, il
redevenait le pasteur, le soutien de cette population qui reconnaissait
en lui un chef autant qu’un père. D’une voix calme, il parla:

--Vous avez bien fait, mes amis. Clotilde, courez chez la bonne Nanette;
dites-lui tout ce que vous dictera votre cœur. Moi, je vais voir Mlle
Hérieau.

--Et nous, monsieur le curé?

--Vous, Chauvières, poursuivez votre pieuse charité. Entrez ces pauvres
corps chez moi, et restez près d’eux jusqu’à ce que nous ayons adouci un
peu, pour ceux qui restent, l’œuvre de la mort. Ensuite, vous les
porterez sous leurs toits.

Ayant dit, le prêtre endossa vaille que vaille sa douillette, et se
dirigea vers la demeure où Yvonne attendait celui qui en était la tête
et qui n’y reviendrait plus vivant. De la cure à la maison blanche, la
distance était minime; elle parut longue au vieillard qui cherchait en
son esprit, avec angoisse, les paroles les plus propres à panser
l’atroce blessure qu’il allait creuser. A grands efforts,--car
l’infortune de l’orpheline était exceptionnelle vraiment,--le prêtre
crut avoir trouvé ce qu’il fallait dire, et il remercia Dieu d’avoir
aidé en cela son serviteur; un peu réconforté, l’abbé Jauvin sonna chez
Yvonne.

Quand il aperçut, près du fauteuil vide, et qui resterait vide toujours,
la jeune fille pâle, une petite _Imitation_ à la main, toute sa
dialectique, toutes ses belles phrases s’évadèrent de l’esprit du curé.
Il ne sut que demeurer sur le seuil, où il avait été tant de fois
accueilli joyeusement, et où il était messager de douleur; il ne sut que
prononcer, de ses lèvres tremblantes, une courte phrase d’une banalité
navrante, mais où il mit tout son cœur paternel, toute son âme éplorée:

--Ma pauvre enfant!

Brusquement, Yvonne se retourna; elle était blanche, elle devint livide;
sans trouver un mot, sans avoir une larme, elle se leva d’une seule
pièce, toute droite en sa modeste robe noire, qui déjà était une livrée
de deuil. Et, dans la connaissance soudaine de son malheur, dans
l’intuition formelle et définitive qu’_il_ ne reviendrait pas ce soir,
qu’il ne reviendrait jamais plus, elle s’écroula, évanouie, dans les
bras de Michelle accourue.

                   *       *       *       *       *

Huit jours ont passé, huit siècles d’horreur et d’angoisse, dont Yvonne,
la chair déchirée, garde un souvenir épouvanté, qui lui est doux
cependant, parce qu’elle fut, durant cette semaine, occupée par les
ultimes soins que sa tendresse pouvait rendre, sur la terre, à celui qui
l’avait tant aimée. Maintenant, le commandant reposait dans la paix du
cimetière herbu qui aligne ses humbles tombes à la sortie de
Port-Joinville, au bord de la route même où se dressait le pignon de la
maison drapée de vigne. Et tous les jours la jeune fille qui, à l’abri
de ses crêpes, semblait un fantôme endeuillé, venait prier sur la
modeste sépulture, au sortir de la messe où son âme blessée allait
apprendre la vertu, chrétienne entre toutes, de la résignation.

La ligne de sa vie se dressait devant elle, sombre mais droite.
Gardienne du foyer solitaire, elle coulerait le courant terne de ses
années dans la chère demeure que son père aimait. Entourée de la
sympathie, de la considération de chacun, elle y vieillirait jour à
jour, priant et faisant le bien qu’elle pourrait; les grandes joies ne
seraient pas pour elle, mais, dans sa vie en grisaille, les chagrins
n’auraient pas de place: nulle épreuve ne la pourrait plus atteindre
maintenant, puisque, avec la mort de son père, l’orpheline avait épuisé
la coupe de l’humaine douleur. Cependant elle avait quelques secours
dans sa peine, quelques appuis où étayer sa solitude: elle conservait le
dévouement de Michelle; elle savait trouver, non loin, la maternelle
affection de Mlle Clotilde. Et parfois, la vieille Nanette, frappée en
même temps qu’elle et de la même façon, lui marquait, avec cette rudesse
ingénue des simples, un désir de se rapprocher, confiant et attendri.

Cet ensemble était doux au cœur d’Yvonne, mais ne pouvait rien aux
difficultés matérielles qu’elle vit bientôt se dresser, dans leur
mesquinerie redoutable, en face de son chagrin. Elle s’en ouvrit à
l’abbé Dominique, lors de la première visite qu’après son malheur la
jeune fille fit au presbytère:

--Savez-vous bien, monsieur le curé, que, mes comptes étant faits, je me
trouve dans une situation embarrassée, sinon précaire?

--Comment cela, ma chère enfant?

--Ces choses sont si vaines auprès de la catastrophe, je n’y voulais pas
penser!... et puis, il a bien fallu... La retraite de mon pauvre père
disparaît toute avec lui, puisque je suis majeure, et de longtemps;
quant au capital, nous n’avions guère que des fonds russes...

--Les questions d’argent sont malgré tout d’importantes questions...

--Cette situation était fort pénible à mon père; c’était le secret des
sorties, si fréquentes, qu’il accomplissait dans ce malheureux bateau.
Sa pêche nous était une aide...

En silence, le prêtre serra la petite main qui tremblait. Yvonne
continua, un pli soucieux barrant son front pur:

--Michelle ne veut pas me quitter: je lui suis profondément
reconnaissante de cet attachement; mais, si économes que nous soyons,
mes ressources ne suffiront pas à assurer la vie de la maison...
Monsieur le curé, donnez-moi un conseil!

La jeune fille levait vers le doyen son beau regard qu’aujourd’hui
assombrissait une anxiété. A sa vive surprise, le visage de son vieil
ami lui apparut parfaitement calme, presque satisfait; Mlle Hérieau
soupira: avait-elle donc perdu la plus précieuse sollicitude, l’appui le
plus éclairé qui lui demeurât dans sa détresse?

Cependant l’abbé Dominique parlait, de sa voix profonde qui savait si
bien trouver le chemin des rudes cœurs islais:

--Ma petite enfant, j’admire les voies de la Providence! Voulez-vous
sauver une fillette, qui dépérit d’ennui autant que de maladie, dans la
riche villa des Roses, sur la côte de Ker-Châlon?

--Si mon dévouement peut suffire...

--Personne ne réussirait aussi bien que vous dans cette œuvre! Venez
avec moi, je vais vous présenter.

Le prêtre était debout déjà; l’orpheline s’étonna:

--Aujourd’hui même, monsieur le curé?

--Sans doute, à l’instant! Mme de Vineuilles va être ravie; je me
demande comment il est possible que je n’aie pas pensé à vous plus tôt.

Et voilà comme Yvonne devint, en peu de temps, moins encore
l’institutrice que la grande amie d’une fillette de douze ans, Marcelle
de Vineuilles, riche des biens de la terre, pauvre de santé autant que
d’affections, et qu’une belle-mère frivole, dépitée de rester par force
à Yeu où son mari dirigeait une importante usine, laissait se miner
d’ennui, sur sa chaise longue de coxalgique.




XV


Mlle Hérieau commençait à peine, dans sa tâche nouvelle, qui lui était
douce, de se reprendre aux soins et aux sourires de la vie, lorsqu’il
lui arriva une aventure tellement surprenante qu’elle fut plusieurs
jours avant que de croire à sa réalité. Brusquement, dans la première
semaine de décembre, l’orpheline sentit que l’atmosphère changeait
autour d’elle, et que le respect dont elle était environnée se fanait,
mourait, comme il adviendrait d’une fleur atteinte par un souffle
empoisonné.

Cela se manifesta d’abord d’une façon impondérable, comme Beaumarchais
dit que la calomnie débute dans sa venimeuse carrière. Ce furent des
riens, des regards que la jeune fille surprit, des chuchotements qui,
sur son passage, s’élevaient parmi les commères du bourg; moins
encore--mais c’était assez pour tourmenter Yvonne lorsqu’elle s’en
apercevait--des yeux qui se détournaient dès qu’elle posait sur eux
l’éclat franc de ses prunelles.

Qu’avaient donc tous ces gens? Que signifiait?... Dans sa candeur fière
de fille sans reproche, Mlle Hérieau était plus surprise encore
qu’affligée devant ces manifestations étranges dont elle ne pouvait
discerner la cause.

Un triste matin, la situation se précisa. Yvonne, se disposant à gagner
la villa des Roses où l’attendait l’impatience de Marcelle, s’approcha
de Nanette qui balayait son seuil. Au moment où la jeune fille allait,
comme à son habitude, adresser un mot de sympathique intérêt à la sœur
du vieux Jean, celle-ci lui claqua littéralement le vantail au visage,
en grommelant d’indistinctes paroles, qui ne pouvaient, à coup sûr, être
prises pour des amabilités.

Douloureusement surprise de cette attitude nouvelle, et la rapprochant
des diverses humiliations qu’elle avait subies en ces derniers jours,
Mlle Hérieau continua son chemin, l’esprit à la torture quant à
l’animosité dont elle se voyait entourée. En arrivant au coude de la
route, là où les toits groupés cessent de dérober l’horizon, Yvonne
aperçut, au-dessus de la mer, un si farouche bataillon de ternes nuées
qu’elle rebroussa chemin pour quérir son vêtement de pluie. A la maison,
elle trouva Michelle qui rentrait du marché, si rouge, si visiblement
animée, presque furieuse, que sa jeune maîtresse ne put se tenir de lui
demander la cause de cette excitation:

--Oh! Mademoiselle, ce que le monde sont méchants! répondit la petite
toute frémissante, et les cils lourds de larmes contenues.

L’orpheline pâlit: qu’allait-elle apprendre encore? Car il n’y avait
aucun doute pour elle que les paroles de Michelle ne se rapportassent à
ses propres observations. Elle pressa la fillette:

--Qu’y a-t-il, Michelle? Que t’a-t-on fait?

--Rien.

--Alors, que t’a-t-on dit?

--Des choses, des choses! Aussi je leur ai répondu comme il faut!

--Mais encore, qu’étaient ces propos?

--Des menteries, mademoiselle. Je ne vous les répéterai pas, pour sûr;
d’abord, ça ne veut rien dire.

Yvonne ne put tirer autre chose de la petite Islaise, qui penchait vers
le sol un visage têtu, auquel ses yeux brillants de colère prêtaient une
apparence de fille basque révoltée. L’heure s’avançait. Mlle Hérieau dut
gagner la villa des Roses sans en connaître davantage... A sa grande
douleur, si récente encore, se mêlait maintenant une angoisse nouvelle
et sourde, quelque chose comme ce qu’on éprouve à l’approche d’un péril
inconnu, et dont il est d’autant plus impossible de se garder qu’on
l’ignore davantage. Et pour lutter contre ce danger qu’elle devinait
grave, qui déjà se révélait cruel, l’orpheline se sentait désespérément
faible et seule, dans ce gris matin secoué par l’aigre bise accourue du
grand large.

                   *       *       *       *       *

Ce 9 décembre, c’est-à-dire deux ou trois jours plus tard, l’abbé
Dominique se trouvait en commerce intime avec les _Entretiens
spirituels_ du père de Ravignan, quand il reçut la visite de Maître
Grivard, l’avoué de Port-Joinville. Ce sexagénaire robuste, qui, à
vendre les biens de la terre, en avait pour son compte acquis une jolie
part, était dans les meilleurs termes avec son curé. Cela, quoiqu’il
s’affichât passablement positiviste, et dénué d’illusions sur les
hommes, pour ce qu’il avait assisté de tout près à mainte tragi-comédie
née autour de Sa Majesté l’Argent; par ailleurs, grand chasseur lors des
passages de bécasses et de tourterelles, fin gourmet en toute saison, et
contribuant largement à la prospérité des œuvres paroissiales, sinon
tout à fait par charité chrétienne, au moins, comme il parlait, «par
strict devoir d’humaine solidarité».

Or, ce matin-là, Maître Grivard présentait une expression de physionomie
des plus singulières. La forte moustache, qui barrait son visage haut en
couleur, dressait des pointes allègres, et ses yeux gris, embusqués sous
des sourcils drus, luisaient d’un éclat sarcastique; le doyen fut
aussitôt mis en éveil:

--Eh là! mon ami, s’inquiéta-t-il, qu’est-ce donc?

--Une bonne histoire, répondit l’autre, en faisant craquer devant le
foyer clair ses mains, qu’il avait larges, et velues quelque peu aux
phalanges. Mlle Clotilde n’est pas là?

--Elle est allée porter une layette urgente à Ker-Pierre-Borny; vous
désiriez la voir?

--Du tout, du tout!... Enfin je veux dire: j’aime mieux vous parler en
tête à tête.

--Très flatté, sourit le curé. Et alors, de quoi s’agit-il?

L’homme de loi s’était jeté dans un fauteuil que l’assaut fit gémir. Il
riposta, une malice jouant sur sa face de bon vivant:

--Il s’agit, l’abbé, qu’il s’en passe de belles, à l’ombre de votre
bâton pastoral!

--Parlons-en, de mon bâton pastoral! Il n’a pas encore su vous indiquer
le bon chemin, païen que vous êtes!

--Que n’a-t-il au moins guidé mieux l’une des brebis sur qui s’étend son
ombre!

Le ton de l’avoué masquait un sous-entendu.

L’abbé Dominique posa ses lunettes sur le père de Ravignan, repoussa le
tout, et, accoudé à son bureau, fouillant de son regard lumineux le
visage du visiteur, il prononça:

--Vous parlez en énigme, monsieur Grivard. Qui visez-vous?

--Hé! hé! cette petite Hérieau! reprenait l’avoué comme pour soi-même,
avec un air de jubilation intense, et clignant d’un œil entendu, hé! hé!
qui aurait cru...

Le prêtre se fâcha:

--Mlle Hérieau est au-dessus de tout soupçon. Je réponds d’elle.

Il parlait avec une assurance qui n’eut d’autre effet que d’accentuer la
gaîté pétillant aux prunelles de son visiteur.

--Ah! vous répondez d’elle? Touchante candeur des âmes saintes! Eh bien!
regardez donc cela, je vous prie!

Maître Grivard portait un veston de chasse, dont l’une des poches,--le
doyen s’en aperçut alors,--était outrageusement gonflée. Il en sortit un
paquet de journaux, qu’il braqua comme un pistolet sur le prêtre.
Celui-ci s’étonna:

--Que voulez-vous que je fasse de ces papiers?

--Attendez. Vous savez que je suis abonné au _Grand Journal_?

--Eh oui! Puisque vous ne voulez pas lire la _Croix_!

--Ne rouvrons pas cette vieille querelle. Or, apprenez que le _Grand
Journal_ a récemment commencé un feuilleton, un feuilleton... d’entre
les feuilletons, comme dirait Pierre Million, dans ses contes orientaux.

--Une malpropreté sans doute, soupira le curé. Je ne vois pas quel
rapport une œuvre malsaine peut avoir avec Mlle Hérieau.

--Le plus étroit des rapports, répliqua l’avoué, ouvrant une gazette au
hasard. Remarquez d’abord le titre.

En tête du rez-de-chaussée qui lui était présenté, le pasteur de
Port-Joinville vit deux mots, par quoi sa sérénité ne fut point
ébranlée.

--Eh quoi! fit-il, sévère, tout cela parce qu’un romancier a intitulé
son récit _Yvonne l’Islaise_? Tant de bruit pour une coïncidence? Vous
êtes bien prompt à attaquer une enfant que chacun s’accorde à juger
parfaitement respectable, mon ami.

--Vous me la baillez belle, avec votre coïncidence! rétorqua l’homme de
loi. Examinez donc le feuilleton d’aujourd’hui.

D’un geste plein de narquoise assurance, il mettait un journal sous le
nez de l’abbé Dominique. Celui-ci prit la feuille avec lassitude,
chaussa ses lunettes en parcourant les colonnes d’un air distrait; ce
qu’il vit excita sans doute son intérêt, car le prêtre, rajustant
aussitôt ses besicles, plaça la feuille en pleine lumière, et, sourcils
froncés, étudia attentivement le passage qui lui était communiqué.
C’était une scène, au reste expertement filée, où tout l’art de
l’écrivain s’était complu, suggérant plus de choses encore qu’il n’en
exprimait, à montrer Yvonne l’Islaise, cyniquement représentée sous les
traits exacts de Mlle Hérieau, dans une situation extrêmement délicate.
L’action était, de plus, encombrée par un partenaire fâcheusement dénué
de tout scrupule. Cela se passait parmi les ruines vénérables du Vieux
Château, dont le site et les abords étaient, eux aussi, dépeints en
traits d’une saisissante vérité.

Avec dégoût, l’abbé Jauvin jeta la feuille, froissée par sa main
d’honnête homme:

--Je suis atterré, murmura-t-il.

Maître Grivard ramassa triomphalement le journal, et, montrant la
signature:

--«Roger Mauroy»; vous connaissez?

--C’est ce journaliste de Paris qui a passé l’été ici.

--Ah! ce grand flandrin d’artiste, avec son veston montant et sa barbe
historique?

--Oui... quelle infamie!

Un chagrin réel assombrissait la face du pasteur; il se sentait
cruellement atteint par l’outrage infligé à son enfant d’élection,
privée maintenant du viril soutien qui l’aurait pu défendre. L’avoué
bomba le torse, et, frisant sa moustache, insinua, d’un accent qu’il
s’efforçait de rendre spirituel:

--Eh! eh! sait-on jamais?

L’abbé Dominique déploya sa haute taille. D’une voix profonde, la voix
que devaient avoir ses ancêtres, les marins de Vendée, pour commander la
manœuvre qui serait victorieuse de la bourrasque, il gronda:

--Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je vous méprise! Taisez-vous,
et... pardonnez-moi de vous quitter.

--Vous sortez?

--Je cours chez cette malheureuse enfant; pourvu qu’elle ne sache rien!

Ils traversaient l’antichambre de la cure; secouant les épaules, Maître
Grivard prononça:

--Pensez-vous, l’abbé! Il n’est bruit que de ce scandale dans le Port,
et peut-être bien par toute l’île.

--Dieu juste!

Sans s’attarder à prendre congé de son visiteur, le doyen traversait à
longs pas la cour du presbytère. Il allait, une fois de plus, vers une
infortune frémissante, pour la panser avec ce baume souverain qu’est la
parole de Dieu; le prêtre avait cru, en ses trente années de ministère,
s’être penché sur toutes les blessures, avoir sondé toutes les plaies:
voici qu’il s’en dévoilait une de nature toute nouvelle, devant quoi les
ressources des consolations ordinaires allaient, sans doute, se trouver
fort dépourvues. Et l’enfant que frappait cette douleur inattendue
n’avait plus de tendresse sur la terre, plus de situation indépendante,
à peine un foyer...

                   *       *       *       *       *

Si quelque chose pouvait consoler Yvonne de l’extraordinaire hostilité
qu’elle sentait croître autour d’elle, marée bourbeuse dont l’entourait
le flot amer, c’était l’affection que lui témoignait la petite malade,
son élève. Lorsque la fillette nouait ses bras frais autour du cou de la
triste isolée, celle-ci se sentait moins isolée et moins triste; elle
trouvait une douceur profonde dans l’œuvre charitable, presque
maternelle, entreprise par elle. Si singulier que cela pût sembler à
ceux qui se laissent dominer par les complications de l’existence, Mlle
Hérieau était reconnaissante à Marcelle du bien qu’elle lui faisait à
elle-même, et sa propre infortune trouvait le meilleur des apaisements
aux soins prodigués à la petite infirme.

Vers le moment où Maître Grivard présentait à l’abbé Jauvin les
feuilletons qui avaient exercé sa verve malicieuse, le valet de chambre
de la villa des Roses apportait un billet à Yvonne. Celle-ci ouvrit
l’enveloppe avec plaisir, parce que Marcelle lui avait confié certain
projet: une invitation tout intime que sa belle-mère devait envoyer à
Mademoiselle...: la jeune fille déplia le feuillet avec l’assurance
confiante de voir venir à elle un témoignage précieux de cordiale
sympathie. Et voici ce qu’elle lut:

  «Mademoiselle,

  «Vous comprendrez que, dans les circonstances actuelles, votre place
  ne soit plus auprès de Marcelle. Il est de mon devoir de vous
  l’indiquer, comme aussi de porter un regard attentif sur l’entourage
  de ma belle-fille.

  «Vous savez parfaitement ce que je veux dire, et pouvez vous dispenser
  de venir me demander des explications qu’il me serait difficile de
  vous donner.

  «Mormart-Vineuilles.»

Yvonne demeura foudroyée. Le papier cruel glissa de ses mains sans
qu’elle eût la force de le retenir; elle-même se soutint au bord d’une
table afin de ne pas tomber. Chancelante, elle gagna un fauteuil que
dominait un beau portrait de son père; là, le front dans ses mains, elle
pleura, à lourds sanglots, à spasmes douloureux. Elle pleura son triste
destin, ébranlé d’une bourrasque nouvelle, et plus affreuse d’être
incompréhensible; elle pleura son honorabilité évidemment attaquée par
quelque calomnie infâme, et dont l’auteur inconnu se plaisait à la
torturer lâchement. L’esprit tendu, les yeux brillants, la gorge serrée,
Mlle Hérieau tâchait--en vain--de discerner d’où pouvait venir le coup
qui la frappait.

C’est ainsi que le curé la trouva, si blême, la taille ployée sous le
fait d’un tel désespoir, que l’homme de Dieu connut que la jeune fille
était prévenue, et que sa présence, à lui, serait salutaire. Il
s’inclina vers cette souffrance:

--Ma petite enfant, dit-il, Dieu vous éprouve encore?

Yvonne tendit la lettre qu’elle venait de recevoir, et, tordant avec
angoisse ses mains pâles, où le bleu réseau des veines se dessinait sous
la peau blanche:

--Oh! monsieur le curé, au nom du Ciel! dites-moi d’où vient cette
brusque hostilité qui m’écrase!

--D’où elle vient, ma pauvre petite? Je le sais depuis un moment:
j’accourais pour tenter de vous prémunir contre cette vilenie...

--Parlez, parlez vite, monsieur le curé! Tout plutôt que cette ignorance
où je me meurtris, et qui me mine!

L’abbé tira de sa douillette un numéro du _Grand Journal_, qu’il avait
pris au hasard; le pliant, il montra une ligne écrite en gros
caractères:

--Tout le mal vient de ce feuilleton... voyez!

--_Yvonne l’Islaise_, lut la jeune fille. De quelle importance peut être
cette similitude de prénoms?

--De nulle importance par elle seule, mon enfant; mais ce titre
s’applique à une œuvre... légère, où l’auteur n’a pas craint de vous
représenter d’une façon si exacte du point de vue physique, et si fausse
du point de vue moral, que dans notre petit pays un déplorable scandale
a éclaté.

--Mais, fit Yvonne abasourdie, comment cela est-il possible?

--C’est une bien triste chose.

Les yeux sombres de Mlle Hérieau s’allumèrent d’un feu plus sombre:

--... Incompréhensible... Permettez, monsieur le curé?

Elle tendait la main vers la feuille, que le prêtre éloigna.

Avec une douce autorité, l’abbé Dominique déclarait:

--Non, vous ne devez pas lire ces lignes; elles vous feraient du mal.

Déjà il repliait le journal; dans ce mouvement, la signature apparut au
vol. Brusquement, la vérité illumina l’esprit d’Yvonne; elle eut un rire
amer:

--Roger Mauroy! C’est lui qui a conçu, qui a perpétré cette ignominie!

L’âme bienveillante du digne curé tenta une explication indulgente:

--Pour le monde un peu... spécial où vit ce jeune homme, ce n’était là,
sans doute, qu’une inconséquence--d’ailleurs gravement déplacée.

Le regard fixé sur l’âtre, où rougeoyait un feu chétif--un feu
d’orpheline--Mlle Hérieau gémit:

--Mon pauvre père l’estimait tant! Il lui avait ouvert sa maison,
presque son cœur...

Un sanglot coupa la parole à la jeune fille. Le prêtre respecta
l’explosion de cette douleur frémissante: les mains nouées, il priait
pour que Dieu, tout à l’heure, lui inspirât les paroles salutaires et
bénies qui seraient, à cette âme meurtrie, comme la rosée bienfaisante
est à la terre corrodée par un impitoyable soleil.




XVI


Yvonne, nous l’avons vu, était une vaillante: ayant d’abord pleuré,
bientôt elle réfléchit. La nuit se passa toute, pour elle, à méditer sur
la situation qui se trouvait la sienne, sur l’hostilité, railleuse ou
indignée, dont elle était devenue l’objet, et dont elle ne comprenait
que trop maintenant les causes. Quand vint le matin, elle se rendit à la
première messe, celle qui décore l’autel de fleurs lumineuses trouant la
nuit où dort encore la nef. Puis, un peu réconfortée, elle gagna le
cimetière.

C’était un joli matin de gel craquant, qui brodait d’argent les herbes
et vêtait les tiges des arbustes d’une gaine endiamantée. Là-bas, sur le
continent, le soleil, surgissant d’un lit d’écharpes mauves, montrait
une face ronde et rouge de nouveau-né. Des rayons s’accrochaient aux
croix de pierre; le silencieux enclos, à peine triste, revêtait une
accueillante gravité qui fut douce à l’âme d’Yvonne.

Longtemps, indifférente à la morsure de la bise qui lui rosissait les
joues, la fille de l’officier demeura prosternée sur la tombe où dormait
pour toujours son défenseur, son appui. Elle s’y affermit dans la
résolution qu’au long des heures nocturnes son esprit avait posément
mûrie et qu’elle venait d’arrêter à l’église. Puis, rentrée chez soi,
elle dit à Michelle qui s’inquiétait, avec une déférente affection, de
voir ses yeux largement cernés:

--Ce n’est rien, petite fille; j’ai à peine reposé cette nuit...

--Vous serez fatiguée, mademoiselle, d’aller à Ker-Châlon...

--Je n’irai plus à Ker-Châlon, Michelle.

Le voix d’Yvonne tremblait un peu: la petite boiteuse comprit que
quelque grave tourment assaillait sa jeune maîtresse, sans doute à cause
de «toutes ces misérables menteries» que l’on colportait par le bourg.
Elle desservit la table en silence, n’osant rien dire. Mlle Hérieau
reprit:

--Par contre, je vais peut-être me voir obligée d’aller à Paris.

La fillette pâlit devant l’énormité de ce projet, dont la réalisation la
séparerait de sa maîtresse.

--A Paris? balbutia-t-elle.

--Oui, pour quelques mois. Tu garderais ta chambre ici, Michelle, je te
confierais notre chez-nous, et demanderais aux religieuses de l’hôpital
de te donner du travail, de la couture... qu’en dis-tu?

Il y eut un court silence, employé par la petite servante à dévorer les
larmes qui l’étouffaient; enfin elle affirma:

--Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, et la maison sera toujours
prête à vous recevoir. Mais... j’espère que vous y reviendrez bientôt!

Boitillant sur le dallage du vestibule, elle s’enfuit vers la cuisine,
son honnête visage bouleversé. Guère plus vaillante, mais touchée
profondément d’une affection qui, si humble fût-elle, la consolait des
vilenies dont elle souffrait, Yvonne aussitôt se rendit au presbytère.
L’abbé Jauvin l’accueillit avec émotion:

--Ma petite enfant, dit-il, j’ai beaucoup prié pour vous... à quel parti
vous arrêtez-vous?

Un fugitif sourire, pâle souvenir des années heureuses, se joua sur les
traits d’Yvonne. Ainsi elle était idéalement jolie, fleur que l’ouragan
allait arracher de la falaise où elle se croyait à jamais fixée.

--A quel parti?... Ce serait peut-être à moi de vous le demander,
monsieur le curé?

Le prêtre leva au ciel ses larges mains:

--Hélas! mon enfant, que me dites-vous là? Je ne vous étonnerai pas sans
doute en vous confiant que jamais je n’eusse même cru possible pareille
aventure!

--Oh! c’est certain!... Enfin, reprit Yvonne, ayant longuement réfléchi,
j’ai formé un dessein que je viens vous soumettre.

--Expliquez-moi cela, mon enfant.

Mlle Hérieau noua sur ses genoux ses doigts gantés de noir:

--En somme, monsieur le curé, ma situation est celle-ci: on jase sur mon
compte à Port-Joinville; cela m’est affreusement pénible...

--Je le pense.

--... Et ma vie est rendue proprement intenable. D’autre part j’avais
grâce à vous un gagne-pain qui m’était précieux; je l’ai perdu. Donc, je
ne puis plus rester ici.

Elle parlait d’une voix nette, qui déjà semblait déblayer la route
devant ses pas, et ramener sa position cruelle à la mesure d’une banale
difficulté. Le curé s’effara:

--Où donc voulez-vous aller, mon enfant?

--A Paris.

Ainsi qu’avait fait Michelle, le prêtre sursauta:

--A Paris!

--Mais sans doute. La première chose à faire n’est-elle pas d’aller voir
M. Mauroy?

--Cette visite sera délicate, ma pauvre petite!

--Que voulez-vous! monsieur le curé, soupira l’orpheline, seule ainsi
que me voilà maintenant, il faut bien que je mette de côté toutes les
hésitations, toutes les répugnances qui m’auraient retenue en d’autres
temps...

--Eh oui! c’est juste... Et alors, poursuivit l’abbé en passant sa main
sur son front, qu’avez-vous l’intention de lui dire, à ce M. Mauroy? Lui
reprocherez-vous sa mauvaise action?

--Cela d’abord; mais surtout je veux obtenir de lui qu’il arrête autant
que possible le scandale.

Le prêtre eut une lippe significative, celle par quoi il commentait en
silence les cas embarrassants. Il demanda:

--Que peut-on faire, dans cet ordre?

--Je crains qu’il ne soit impossible d’arrêter la publication du
feuilleton; mais un journal, c’est éphémère, cela s’oublie... En tout
cas, il ne faut pas qu’il édite cette triste histoire en volume. Je
l’exigerai, au besoin. S’il a un peu de cœur, il me comprendra.

Hochant une tête pensive, l’abbé Jauvin médite. Il s’inquiète de
l’expédition où veut se hasarder cette enfant; cependant Yvonne a
vingt-cinq ans: sage et forte, elle est bien armée pour la vie, qui est
dure à tous... Que Dieu la garde en son entreprise; le curé ne se
reconnaît pas le droit de la dissuader.

C’est ce qu’il explique à Yvonne, avec les paroles de foi et d’espoir
qui peuvent le mieux réconforter la jeune fille. Elle reprend:

--Je suis heureuse, monsieur le curé, de voir que votre prudence ne me
déconseille pas ce voyage. D’ailleurs, il faut, vous le savez, que je me
crée des ressources par mon travail; je le pourrai plus facilement à
Paris qu’ici maintenant.

--Qu’espérez-vous faire, mon enfant?

--Ancienne élève de la Légion d’honneur, à Saint-Denis, j’ai mes
brevets; sans doute me sera-t-il possible de trouver, jusqu’à ce qu’ici
ce triste bruit se soit éteint, un travail ou un emploi quelconque...

L’abbé réfléchissait; il admirait ce jeune courage, qui allait affronter
sereinement des difficultés sans nombre. Songeur, il prononça:

--Grâce à Dieu, il me sera permis de vous aplanir les débuts, ma petite
fille. J’en suis très heureux.

--J’aurai plaisir à vous devoir cette gratitude, monsieur le curé.

--Je connais à Paris un couvent qui prend des pensionnaires, dames et
jeunes filles, travaillant au dehors: c’est un calme refuge sous l’aile
de la prière. Je vais vous donner une lettre de recommandation pour la
supérieure; au moins aurez-vous une chambre assurée, à votre arrivée
dans ce grand, ce terrible Paris...

--Oh! monsieur le curé, comment vous remercierai-je?

L’abbé Jauvin cherche parmi ses papiers une feuille, une plume; ses
mains tremblent un peu. Par bonheur, Dieu veille sur les âmes fidèles,
et son appui secourt ceux que les hommes sont impuissants à défendre...
Les doigts du prêtre se raffermissent; ils achèvent de tracer le billet
où le vieux curé a mis tout son cœur. Puis ils déposent le porte-plume,
et dessinent le geste de la bénédiction sur le front de la voyageuse,
inclinée parmi ses voiles.

                   *       *       *       *       *

Deux jours plus tard, Mlle Hérieau quittait la maison blanche d’où la
chassait la malignité des hommes. Ce départ fut un arrachement pour
l’orpheline, moins encore par la rupture qu’il consommait, avec un
heureux passé, que par les circonstances dont il s’accompagnait.

Un commissionnaire avait charroyé vers le port la malle de la jeune
fille; après un léger repas à la cure, pris sur la volonté expresse de
l’excellent pasteur, Yvonne à son tour gagna les quais, accompagnée de
Michelle en pleurs, et de Mlle Clotilde, dont la capote en bataille et
la courte taille redressée semblaient braver l’opinion publique, si
sottement et si cruellement hostile à sa petite amie. Et la fille du
commandant, le front haut comme son père lorsqu’il luttait contre
l’océan démonté, crut que ne se terminerait jamais un chemin qui lui
parut être celui du martyre, parce qu’elle sentait sur chaque seuil,
derrière chaque fenêtre, une curiosité malveillante embusquée, et
commentant sans pitié son départ.

Sur le pont du petit vapeur, qui retentissait des apprêts de
l’appareillage, les adieux demandèrent tout le courage de la jeune
fille. Elle embrassa Michelle comme elle eût fait pour une sœur
tendrement chérie, puis s’abîma sur le vaste sein de Mlle Clotilde, qui
se répandait en sanglots sonores, mêlés d’invectives bien frappées,
quoique mal distinctes, à l’adresse de ces monstres d’hommes. C’étaient
là les seules affections qui restassent à l’orpheline, et jamais autant
qu’en ce moment où elle s’en séparait, elle n’avait éprouvé leur
consolante douceur.

Enfin, la _Grive_ s’ébranla; au patouillement de son hélice, les phares
minuscules s’écartèrent, reculèrent, se déplacèrent, comme les cavaliers
d’une figure de danse bien réglée. Ayant une dernière fois agité son
mouchoir, la triste passagère se mit en quête d’un coin à peu près
solitaire, où sa détresse ne fût pas trop meurtrie par les indifférents.
Là, accoudée au bordage, qui résonnait durement sous les assauts d’une
mer grise, hargneuse, aux vagues courtes, aux masses opaques, Yvonne
Hérieau put, songeuse, s’abandonner aux âcres délices de la solitude.
Elle s’y abandonna, le cœur battant, les larmes aux cils, l’esprit et le
corps tendus vers cette vie nouvelle dont elle ignorait tout, sinon que
l’épreuve l’y attendait...




TROISIÈME PARTIE




XVII


La voyageuse fut accueillie au débarqué, gare Montparnasse, par un
affreux brouillard, glacial et terne, qui dérobait aux yeux les maisons
de la rue de l’Arrivée, évoquant avec une hallucinante précision, pour
la jeune fille, le linceul opaque dont les plis mous avaient enveloppé
le corps de son père. Et elle eut, pour elle-même, douloureuse à crier,
la sensation d’avoir fait naufrage aussi, dans l’immensité de cette
ville bruissante comme la mer, comme elle cruelle aux faiblesses égarées
parmi les houles impitoyables.

L’arrivée au couvent dont l’abbé Dominique lui avait donné l’adresse, et
où Mlle Hérieau se fit conduire aussitôt, à la façon d’un oisillon perdu
volant à tire-d’aile, droit vers le nid, réconforta quelque peu
l’isolée. Des hautes murailles, que couronnaient les ramures puissantes
d’un noble parc dénudé par l’hiver, tombait une paix précieuse, faite
tout exprès, semblait-il, pour panser les cœurs saignants, pour secourir
les âmes affligées. Et Yvonne retrouva cette impression bienfaisante
dans le parloir tout blanc, où elle attendait, devant un grand Christ
aux bras accueillants, que la supérieure vînt lui donner audience.

Bientôt la Mère apparut, imposante dans la bure aux plis épais; elle
tenait aux doigts un feuillet reçu le matin même, sur lequel s’alignait
la robuste écriture du curé de Port-Joinville. Yvonne se leva et
s’inclina respectueusement.

La religieuse considéra le beau visage pâli qui émergeait de ses crêpes,
comme un lis aux purs contours serti de jais frissonnant. Satisfaite de
cet examen, elle prononça avec bonté:

--Asseyez-vous, mon enfant. Vous m’êtes recommandée par un ami
vénérable, et vous avez souffert: c’est plus de titres qu’il n’en faut
pour avoir tous les droits à notre affection, à notre protection, s’il
est possible.

--Je vous remercie, ma Mère, balbutia Mlle Hérieau. Voici un autre
billet que l’abbé Jauvin m’avait chargée de vous remettre...

Ayant lu, la fille de M. Vincent inclina un front approbateur:

--Vous aurez une chambre parmi nous, mademoiselle, et aussi longtemps
que vous le souhaiterez. D’autre part, votre curé me demande de vous
aider selon le désir que vous m’en exprimerez; toute notre bonne volonté
vous est acquise: de quoi s’agit-il?

--Je viens de perdre mon père, vous le voyez. Mes ressources sont
insuffisantes: il est nécessaire que je trouve du travail.

La religieuse enveloppa d’un long regard de pitié cette belle fille qui,
forte de son courage, et aussi de sa naïveté, venait sans crainte
demander que l’aidât à vivre de son labeur la Ville monstrueuse qui
dévore tant de vies jeunes et use de si nombreuses énergies. Toutes les
tristesses, toutes les misères matérielles et morales sur quoi s’était,
au cours d’une longue existence, penchée sa cornette, se levèrent, en
une masse angoissante et trouble, dans la pensée de la supérieure; elle
soupira:

--Ce sera bien difficile, ma pauvre petite. Que voudriez-vous faire?

--J’ai obtenu mes brevets à Saint-Denis: ces dames de la Légion
d’honneur m’estimaient... Je pourrais donner des leçons, travailler dans
un bureau, être dame de compagnie...

Hochant la tête, la religieuse tout d’abord ne répondit pas. Et, à
mesure que le silence s’amassait dans le parloir clair, l’anxiété
montait au cœur de l’orpheline, qui sentait ses doigts se glacer sous la
minceur des gants. Enfin la supérieure déclara:

--Évidemment, il ne doit pas être tout à fait impossible de vous trouver
quelque chose; je vais m’en occuper... Mais, en attendant, mon enfant,
considérez-vous ici comme en famille, et reposez-vous quelques jours...
Vous devez être brisée! Je vais vous faire donner une chambre
confortable.

Le front d’Yvonne, un instant ployé, se redressa: une autre lutte, plus
pénible, encore, sollicitait son énergie.

--Je vous remercie, ma Mère, fit-elle; avant tout, je dois voir un
écrivain que mon père connaissait.

--Un écrivain, mon enfant? Qui cela?

--M. Mauroy...; sans doute savez-vous où il demeure?

La religieuse eut un geste évasif.

--Pas du tout; j’ignore même tout à fait ce nom.

Une surprise mêlée d’inquiétude s’empara de la jeune fille: ce serait
encore plus difficile qu’elle n’avait cru! Elle balbutia:

--Vous l’ignorez, ma Mère?

--Absolument.

--Je... je croyais qu’il était connu.

--Il l’est peut-être, ma petite fille, sans que sa renommée ait franchi
les murs de notre maison. Dans quel genre écrit-il?

--C’est un romancier.

--Oh! un romancier!... apprécia la digne Mère avec une moue; nous n’en
connaissons guère...

--Il faut pourtant que je le retrouve!

C’était annoncé avec une décision que la religieuse remarqua, légèrement
surprise.

Sans s’arrêter à cette impression, et se levant d’un mouvement dont
l’aisance trahit la femme du monde, cachée sous la robe massive
humblement ornée d’un chapelet noir:

--Dieu, sans doute, vous aidera dans vos recherches, mon enfant.
Voulez-vous que je vous montre le chemin de notre chapelle? Vous y
rencontrerez le grand apaisement...

Derrière la religieuse qui, les mains dans ses larges manches, glissait,
ombre auréolée de blancheur, parmi les couloirs du couvent, Yvonne gagna
le coquet oratoire. C’était une pièce assez vaste, que la piété des
sœurs et le zèle des dames pensionnaires avaient ornée de charmante
façon; sur l’autel, la petite lampe annonçait la divine Présence: Mlle
Hérieau se jeta sur un prie-Dieu avec soulagement, avec gratitude, ainsi
qu’un voyageur harassé dépose le fardeau qui l’oppresse, dans le
bienfaisant asile qu’il rencontre sur son chemin douloureux.

                   *       *       *       *       *

Ce fut la même sensation de paix, si précieuse à son cœur meurtri, que
l’orpheline trouva dans la chambrette qui lui avait été donnée. Sur le
lit étroit, quasi monacal, dominé par une pieuse gravure, Yvonne reposa
mieux qu’elle n’avait fait encore depuis son deuil, et, le lendemain
matin, elle se trouva parfaitement dispose pour partir à la recherche de
Roger Mauroy.

Une idée lui était venue, d’ailleurs assez simple: cette adresse, cette
adresse indispensable que mère Opportune ignorait, et qu’il fallait
absolument avoir, elle irait la demander au _Grand Journal_. On la lui
donnerait là, sans difficulté, à coup sûr.

Ainsi Yvonne l’Islaise, dans sa candeur, se dirigea vers la rue de
Mazarin, ne doutant point qu’on ne lui fournît sans ambages, tout comme
si elle était une vieille universitaire à lorgnons, corsage plat et
bandeaux lissés, le renseignement passablement compromettant qu’elle
souhaitait. Détournant ses yeux des numéros du _Grand Journal_ qu’elle
apercevait dans les kiosques, et où elle avait la confusion de se savoir
exposée, sous une apparence déformée, à la curiosité amusée du public,
elle parvint au somptueux immeuble où une activité ordonnée présidait à
la confection du grand organe parisien.

Avec une tranquille assurance, s’adressant à un garçon de bureau
solennel qui trônait derrière une table chargée de papiers:

--Puis-je parler à votre rédacteur en chef?

L’homme, levant une paupière flasque, détailla, d’un œil expert, cette
visiteuse qui ne portait même pas de fourrures, et dont les chaussures
étaient fatiguées. Avec hauteur, il laissa tomber:

--Pas là.

--C’est bien, je vais l’attendre.

La jeune fille prit un siège, et du temps passa, morne, que
n’allégeaient point les allées et venues de gens affairés côtoyant sa
tristesse. A la fin, le garçon de bureau, qui était sensible à la beauté
féminine, daigna émettre un avis:

--Vous savez que vous en avez pour un moment!

--A quelle heure ce monsieur vient-il donc?

Goguenard, l’employé tira sa montre: il y avait quarante minutes déjà
que cette inconnue attendait le patron. En plein après-midi; si ça ne
faisait pas pitié! Il déclara:

--Mais comme d’habitude, vers six heures et demie; il part à minuit.

Yvonne retint un gémissement:

--Si tard!

Mains aux poches, se dandinant sur ses courtes jambes, le garçon de
bureau toisa la visiteuse ignorante et mal chaussée--quelque
provinciale, pour sûr!--qui prétendait voir le patron lui-même, et à
cette heure insolite.

--Vous lui parlerez à ce moment-là, toutefois qu’il aura du temps à
perdre.

Mlle Hérieau se leva, navrée. Elle ne pouvait ni ne voulait quémander,
la nuit, un renseignement de cet ordre, dans la ruche bourdonnante dont
l’activité l’écrasait; mais que faire? L’employé, brave homme au fond,
proposa:

--Voulez-vous que je vous mène à la rédaction? Quelques-uns de ces
messieurs sont là; vous verrez à vous arranger avec eux.

En silence, elle suivit son guide qui l’introduisit dans une vaste salle
où plusieurs hommes jeunes travaillaient. C’était là le fretin du
journalisme, chroniqueurs des chiens écrasés, soiristes, échotiers
mondains; ils préparaient leurs papiers pour le numéro de la nuit
prochaine, et semblaient, échangeant des réflexions et des lazzis, une
classe de grands écoliers tapageurs. Une banquette, près de la porte,
reçut Yvonne, à qui l’on n’accorda nulle attention: elle n’avait pas de
bas de soie, et le courant d’air provoqué par son entrée n’était chargé
d’aucun parfum hardi.

Intimidée, presque découragée, la jeune fille attendit. Combien de
temps? Elle ne l’aurait su dire. Un gringalet lisait un écho gaillard,
d’une voix de fausset que chargeaient des sous-entendus; le sens échappa
en partie à la visiteuse, mais l’assemblée incontinent manifesta sa
joie.

Lorsque se fut calmé le tumulte d’ovations joyeuses excité par cette
lecture, l’orateur, satisfait de son triomphe, voulut bien s’apercevoir
qu’une femme se morfondait auprès d’eux; il s’approcha de Mlle Hérieau,
et, cassant en deux sa taille, par un salut de mécanique bien réglée:

--Vous désirez, madame?

--J’aurais voulu parler à votre rédacteur en chef: on m’a dit qu’il
n’était pas ici...

--Il ne vient qu’aux heures du tirage. Mais je pourrais peut-être le
remplacer. C’est pour un manuscrit?

--Non, monsieur.

La jeune fille levait sur son interlocuteur l’éclat triste de ses grands
yeux noirs; le journaliste en fut ébloui. Songeant qu’il avait peut-être
devant soi une artiste de cinéma ou de music-hall, en peine de se lancer
et sans relations pour le moment, il risqua:

--Question de publicité?

--Non.

--Il ne s’agit pas d’un abonnement? suggéra le rédacteur avec quelque
dédain.

--Non plus.

--Alors--excusez-moi, madame--ce serait donc une affaire personnelle?

--Oui, monsieur.

Le silence s’était établi dans le bureau. On suivait, avec un intérêt
amusé, joint à quelque envie, le colloque du petit Mourier et de cette
étrangère à la toilette modeste mais qui se permettait d’avoir des yeux
et une taille comme on n’en fait point. Le petit échotier déclara:

--L’administrateur doit être encore là; je vais m’informer. Voulez-vous
me confier votre carte, madame?

--Je n’ai pas de cartes, avoua Yvonne, rougissante.

--Ah!... Eh bien! voici une fiche; je la porterai quand vous l’aurez
remplie.

Mlle Hérieau prit le feuillet, se déganta pour écrire; Mourier estima
que cette main, fine à souhait, devait appartenir à quelque femme du
grand monde, qui avait pris, pour sauvegarder son incognito, les
frusques d’une de ses femmes de chambre. Qui serait romanesque, je vous
le demande, sinon un journaliste dont la fonction naturelle est de
rechercher les menus scandales, et de les grossir au besoin?

Devant la mention «Objet de la visite», la jeune fille, un instant,
demeura hésitante, la plume levée. Puis elle traça bravement, de son
écriture élégante et décidée: «Demander l’adresse du romancier Mauroy».
Impassible et correct, le jeune homme prit la fiche; au passage, il la
montra, d’un imperceptible geste, à ses camarades, et disparut derrière
une porte capitonnée. Yvonne retomba à son délaissement, plus pénible à
supporter que tout à l’heure, parce que maintenant elle se savait
l’objet des chuchotements qui bourdonnaient derrière cette grande table,
le point de mire des regards curieux ou impertinents qui cherchaient à
surprendre le secret caché derrière ce front pur.

--Monsieur l’administrateur peut vous accorder un instant, mademoiselle;
si vous voulez me suivre...

D’un pas souple, la fille du commandant, à la vérité fort émue,
accompagna Mourier. Il la laissa au seuil d’un somptueux cabinet où
paraissait fort à l’aise un personnage imposant, le cheveu gris, la
barbe soignée, le veston étoilé d’un ruban rouge; ce pontife émergeait
d’un large fauteuil.

--Veuillez vous asseoir, mademoiselle. Ainsi vous désirez connaître
l’adresse d’un de nos collaborateurs?

--Oui, monsieur...

L’administrateur considéra Mlle Hérieau avec un intérêt qui était un
hommage admiratif à sa beauté, mais d’où la surprise n’était pas exclue.
Comment cette jeune fille, de mise simple mais correcte, et de tenue si
parfaitement réservée, pouvait-elle avoir été amenée à une démarche si
singulière? Il s’inquiéta:

--Cette adresse vous est vraiment utile, mademoiselle?

--Indispensable, monsieur.

C’était une voix ferme, qui annonçait, sans bravade aucune, cette
étrange nécessité. On devinait une résolution bien arrêtée, inspirée par
un motif important. M. l’administrateur jugea bon d’appuyer:

--Vous savez qu’il est tout à fait contraire à nos usages de répondre à
une question de ce genre?

Yvonne joignit les mains en un geste qui ressemblait à une supplication:

--Peut-être pourrait-on, monsieur, faire fléchir les usages, en faveur
d’un cas très grave?

--Si vous voulez écrire à M. Mauroy, mademoiselle, nous ferons parvenir
la lettre.

--Il faut absolument que je le voie...

Ses paroles sombraient dans un sanglot contenu; des larmes, qu’elle
retenait avec effort, perlaient au bord de ses paupières. Allait-elle
donc voir échapper l’unique possibilité qu’elle aperçût, de joindre
l’écrivain qui l’avait si gravement compromise? Sur la poignée d’un sac
qui était plus à la mode de Port-Joinville qu’à celle de Paris, les
doigts fins se tordirent d’angoisse: l’administrateur gardait le
silence, toujours.

Enfin il saisit un bloc-notes:

--S’il en est ainsi, mademoiselle, et pour vous être agréable, je vais
enfreindre la coutume. Voici l’adresse de M. Mauroy.

--Oh! merci, monsieur!

M. Degoury se leva, marquant la fin de l’entretien. Près d’atteindre la
porte, il prononça, d’un ton dont la galanterie, pour discrète qu’elle
fût, heurta la délicatesse de Mlle Hérieau:

--M. Mauroy, je pense, appréciera le bonheur qu’il a de s’attirer
d’aussi charmantes sympathies. Son roman, d’ailleurs, le mérite: il est
agréablement suggestif.

Il ouvrait le vantail, dissimulé sous une lourde tapisserie. Le feu au
visage, Yvonne sortit, après un bref salut. Elle ne voulut pas remarquer
que les jeunes rédacteurs suivaient du regard, avec un intérêt narquois,
la pauvre fleur déracinée de son île lointaine.




XVIII


Deux heures plus tard, la jeune Islaise arriva boulevard Marbeau, ayant
éprouvé, dans l’enchevêtrement des lignes du métro, plus de tribulations
qu’elle n’en eût rencontré, par exemple, pour explorer à Yeu les
mystérieuses profondeurs de la grotte des Soux. Au numéro indiqué, elle
se trouva en présence d’un immeuble confortable et correct, sis en
bordure d’une large voie calme, que creusait en son milieu une tranchée
au-dessus de laquelle se boursouflaient les fumées de locomotives
empressées.

--M. Mauroy, je vous prie?

Le concierge leva, au-dessus du _Petit Lutécien_, un nez inquisiteur qui
se fronçait d’un vague mépris. Cette visiteuse à la mine effacée ne
ressemblait guère aux jolies personnes qui parfois venaient demander
l’un ou l’autre de ses locataires, et laissaient au couloir de
l’immeuble un capiteux sillage. Sans se déranger plus qu’il ne
convenait, je veux dire bougeant à peine, Cerbère articula:

--Rez-de-chaussée, la porte à droite... Il est sorti.

Yvonne eut un soupir. Le chevalier du cordon s’émut: on sait ce qui se
doit à une jeune dame quand elle est en peine, fût-elle plus mal
«fringuée» que les trottins qui apportent continuellement des
fanfreluches à l’artiste du second. Comme Mlle Hérieau se disposait à
s’éloigner le bonhomme la rappela:

--Son domestique est là: vous pouvez toujours voir.

Au coup de sonnette de la jeune fille, un valet de chambre, en effet, se
présenta; il déclara avec sérénité:

--Mon lieutenant est absent.

--Mais, précisa la voyageuse consternée par cette difficulté nouvelle,
c’est M. Mauroy, le romancier, que je désire voir.

Un sourire entendu éclaira le visage intelligent du domestique:

--Eh bien! oui, fit-il, c’est ça! Je dis toujours: mon lieutenant, une
habitude, que j’ai rapportée du front, où que sans lui je serais resté
comme tant d’autres.

Tout en parlant, Julien avait ouvert le salon à Mlle Hérieau; celle-ci
s’inquiéta:

--Pensez-vous que M. Mauroy demeure longtemps absent?

--Il ne m’a rien dit... peut-être qu’il ne va pas tarder, rapport à son
courrier. Si vous voulez l’attendre, madame.

Ayant ainsi, avec une courtoisie déférente, encore qu’il ignorât les
raffinements de la troisième personne, invité la visiteuse à s’asseoir,
l’ordonnance de Roger rectifia d’un soulier impératif l’édifice des
bûches qui crépitaient au foyer. Puis Julien sortit, et s’en fut
astiquer les bottines de son maître, occupation qu’il accompagnait
toujours par un refrain de caserne, au vif dédain de la cuisinière de
l’entresol.

Demeurée seule, Yvonne éprouva une impression, qui la surprit elle-même,
de soulagement véritable. Depuis cinq jours--cinq jours seulement, et
qui avaient suffi à bouleverser sa vie--elle avait poursuivi l’instant
où elle se trouvait maintenant parvenue; elle était au cœur de la place,
toute prête, non pas à recevoir l’assaut de l’ennemi, mais à attaquer
elle-même. Et cette imminence de l’action conférait à l’orpheline un
calme très analogue, toutes proportions gardées, à celui du chirurgien
au moment de l’intervention de salut.

Mlle Hérieau avait si fréquemment envisagé quelles paroles elle
prononcerait, quand elle se trouverait en présence de celui qui lui
avait manqué si étrangement, qu’elle put laisser son esprit se détendre
en toute liberté, dans la tiède atmosphère de la pièce solitaire. Cette
chambre était élégante, à coup sûr: moitié salon, moitié bureau, c’était
là le studio d’un homme qui devait y recevoir autant qu’y travailler:
les papiers apparaissaient en ordre: la machine à écrire, mi-drapée d’un
voile algérien, ne choquait point en face des reliures précieuses avec
qui s’harmonisait le ton des tapisseries. En somme, le logis d’un homme
de goût.

Cet homme de goût était peut-être aussi un homme de cœur, puisqu’il
avait secouru son humble camarade de combat, en un moment sans doute où
de telles interventions n’allaient pas sans un particulier mérite...
Allons! si Dieu le permettait, l’entreprise de l’orpheline pouvait
réussir: le livre, le livre odieux ne paraîtrait pas...

La cendre fine du crépuscule commençait à se répandre dans la pièce,
noyant les tons des tableaux, estompant les formes d’une Aphrodite de
marbre qui dressait sur une colonne sa jeunesse orgueilleuse. Yvonne se
leva, sortit dans le vestibule, où son apparition fit surgir
l’ordonnance devant une porte vitrée.

--Vous partez, madame?

--Oui, voici la nuit.

--Mon lieutenant va regretter...

--Vous lui direz que je reviendrai demain avant quatre heures.

Et la jeune fille sortit rapidement, pour n’avoir pas à avouer ici,
encore, qu’elle ne possédait aucun de ces minuscules cartons, qui lui
paraissaient tenir une place si importante dans les rapports parisiens.

                   *       *       *       *       *

Une heure environ pouvait s’être écoulée depuis le départ d’Yvonne,
lorsqu’un taxi, troublant par son bourdonnement d’insecte effaré la paix
du boulevard assoupi en l’obscurité, déposa Roger à sa porte.

L’écrivain qui jamais, pourvu qu’il fût en bonne santé, ne sacrifiait à
la mélancolie, était, ce soir-là, particulièrement satisfait de lui-même
et de la vie: Gauvin venait de lui prendre un recueil de contes, en
sorte qu’il voyait tout en rose, ce qui, pour l’homme de lettres, se
produit, par une optique d’ailleurs bizarre, chaque fois que son regard
peut se promener, sur les gens et les choses, du travers d’un nouveau
traité d’édition.

Débarrassant son maître du pardessus à col de fourrure où s’emmitouflait
la précoce célébrité du romancier, Julien annonça aussitôt l’événement
du jour:

--Il y a une dame qui est venue pour vous voir, mon lieutenant.

Ce n’était pas là grande merveille; Mauroy entra dans son cabinet, et,
d’un doigt machinal éparpillant le courrier, demanda distraitement:

--Une dame? quelle dame?

--Elle n’a pas dit son nom.

Roger leva les yeux où une surprise s’éveillait. Il montra à son fidèle
serviteur les photographies dont les sourires de théâtre égayaient les
murs, sous la lumière blanche qui rayonnait de la coupe d’albâtre:

--Une de celles-là? Regarde bien, Julien.

Le brave garçon considéra son maître avec une surprise sans fard:

--Oh! ça non, mon lieutenant; pour sûr, c’est pas une personne qui
travaille dans les théâtres!

--Mais enfin, demanda le Parisien, fort intrigué, comment est-elle,
cette inconnue?

--Elle est jeune, en grand deuil, et a l’air bien triste.

Henri IV caressait sa barbe, vers laquelle s’inclinait un nez aquilin et
pensif.

--Je ne vois pas qui c’est, murmura-t-il. En tout cas, tu m’en fais un
tableau qui n’est guère engageant!

--Elle est très belle, aussi.

--Voilà qui est plus intéressant, mon brave; doit-elle revenir, cette
mystérieuse beauté?

--Demain, avant quatre heures, mon lieutenant.

--C’est bon, j’y serai; nous verrons bien. Pour le moment, va préparer
mes affaires: je dîne chez Mme Carriès.

Une chansonnette aux lèvres, Roger, devant la glace, vérifia
l’agencement de sa cravate, et l’impeccable ordonnance de son plastron.
Tandis qu’il se livrait à ces soins, dans une humble chambre de couvent,
une jeune fille, par sa faute, pleurait.

Elle pleurait sa vie naguère calme et respectée; elle pleurait la paix
qu’elle avait perdue, heureuse encore, pourtant, dans son malheur,
d’avoir échoué dans ce monastère où elle avait trouvé un asile, qui,
hélas! ne serait que passager. Elle regrettait sa maison et Michelle, la
maison chérie et la servante dévouée, abandonnées l’une à l’autre, et
pour combien de temps? Elle songeait avec déchirement à son père qui
l’aurait entourée, protégée, en cette lamentable aventure.

Se sentant toute chétive, effroyablement isolée dans ce Paris dont
l’hostilité l’oppressait, Yvonne l’Islaise sanglotait à la pensée de sa
détresse qui soudain lui semblait irrémédiable, et que rendait plus
amère encore la sérénité de tous ceux qu’elle avait côtoyés aujourd’hui,
et le décor de large insouciance où elle avait vu que se déroulait
l’existence de celui dont la légèreté l’avait cruellement offensée.




XIX


--Mon lieutenant vous attend, madame.

Mlle Hérieau fut introduite dans la vaste pièce où elle avait pénétré la
veille; mais, cette fois, un homme était assis devant le bureau, un
homme vêtu d’un complet seyant, et si différent du touriste enjoué à qui
le commandant avait accordé son amitié, que la jeune fille l’eût à peine
reconnu, sans le caractéristique visage qui faisait le bonheur des
dessinateurs d’actualités.

Mauroy se leva, désigna un fauteuil:

--Madame...

Il s’inclinait, courtois, mais froid et distant. Involontairement, la
jeune fille rapprocha cette attitude et sa triste visite, de leurs
promenades pendant l’été lumineux, avec son père, confiant et gai; et ce
lui fut, au cœur, comme le tourbillon d’un âpre vertige. Songeant que,
dès cette époque heureuse, et tandis qu’il possédait leur sympathie, il
méditait, il préparait déjà la vilenie, elle s’assit, méprisante, sans
un mot.

Lui, pourtant, à cent lieues de reconnaître, parmi ces voiles qui
l’enveloppaient, la jeune provinciale qui, un moment, l’avait intéressé,
s’excusait en homme du monde, avec la plus déférente correction:

--En vérité, madame, je suis confus... Voulez-vous me faire l’honneur de
me rappeler votre nom?

Alors la visiteuse, redressant sa taille, légèrement ployée par
l’émotion ou le chagrin, mit son visage en pleine lumière, et, posant
droit sur l’écrivain son beau regard sombre qu’un reproche aigu
assombrissait encore, elle prononça, sévère, hautaine:

--Je suis Yvonne l’Islaise.

Le feuilleton du jour étalait, sur le bureau, comme titre à ses colonnes
serrées, le nom que l’étrangère venait de s’appliquer. En une seconde,
Roger reconnut celle qui se trouvait devant lui, tandis que le
saisissait, foudroyante, la notion de la faute qu’il avait commise. Ce
qui lui avait semblé un acte tout naturel, sinon même l’exercice
élémentaire d’un des droits de l’écrivain, lui apparut maintenant,
devant la douleur digne de la jeune fille, une inconséquence
inqualifiable, une véritable diffamation, qu’il s’étonna d’avoir pu
commettre.

Il balbutia:

--Mademoiselle, croyez...

Elle, cependant, l’interrompit net:

--Voyez ce que vous avez fait... Tout Port-Joinville m’a reconnue sous
ces traits qui ne sont pas les miens; les calomnies que vous avez osé
écrire ont été reçues en une créance qui m’a été, qui m’est toujours
cruelle... J’ai perdu, par votre faute, l’estime de ceux qui avaient
respecté ma jeunesse; j’ai perdu mon gagne-pain aussi: des leçons que je
donnais à une enfant malade, à laquelle je m’étais attachée, m’ont été
retirées, et l’on m’a écartée sans pitié... Voilà votre œuvre, monsieur.

Roger écoutait, écrasé, sans se chercher une excuse qu’il savait ne
pouvoir trouver. Il balbutia, pitoyable:

--Je n’ai pas voulu...

--Vous n’avez pas voulu peut-être, mais vous avez fait. Et mon père
n’est plus là pour me défendre, pour me couvrir de son honorabilité.

Des larmes, qu’elle s’efforçait de contenir, montaient aux cils
d’Yvonne. Mauroy comprit la raison de ses crêpes, cadre tragique à
l’émouvante beauté de la visiteuse; il s’informa, avec une compassion
sincère:

--Vous avez eu le malheur de perdre monsieur votre père?

--Il est mort en mer le mois dernier.

--Je n’ai pas su...

Elle eut, à son adresse, un geste de froideur lassée, et le silence
s’étendit entre eux, par la pièce heureuse qui jamais n’avait entendu,
entre ses murs riants, vibrer si grave entretien. Roger se jugeait sot
et méprisable. Il comprenait qu’à tout prix, sous peine d’être déshonoré
à ses propres yeux, il devait tenter quelque chose pour panser la
blessure qu’il avait creusée avec une légèreté dont les conséquences
l’atterraient. Mais que faire? Le jeune homme s’abîmait en une
perplexité qu’il communiqua, le plus respectueusement qu’il put, à Mlle
Hérieau. Elle répondit, sans hésiter,--car c’était là le but même de son
voyage:

--Il faut empêcher ce scandale de s’étendre encore. Sans doute ne
peut-on pas arrêter le feuilleton en cours?

--Malheureusement, non...

--Au moins, qu’il n’y ait pas de livre!

Mauroy soupira, positivement navré:

--Hélas! je n’en suis plus maître...

--Est-il possible? jeta Yvonne avec angoisse.

--L’ouvrage est vendu, j’ai signé le traité. Mon éditeur a fait
commencer la composition sur-le-champ...

C’en était trop pour les nerfs, si longtemps contenus, de l’orpheline.
Devant l’irréparable, en face duquel, après tant d’efforts, elle se
trouvait soudain placée, sa vaillance, un instant, l’abandonna; cachant
son visage entre ses mains tremblantes, Mlle Hérieau éclata en sanglots
douloureux qui secouaient son buste svelte. Le romancier, ému de cette
douleur, se mettait l’esprit à la torture pour trouver le moyen de
l’adoucir quelque peu. Lorsque la crise fut calmée, et qu’Yvonne,
tamponnant ses yeux rougis, fut en état de l’écouter de nouveau, Mauroy
parla:

--Je suis désespéré, mademoiselle! Je vous jure que je ressens au fond
de l’être la vilenie de mon acte, et que je donnerais tout au monde pour
le réparer. Du moins, voici ce que je vous propose: sur les épreuves, je
changerai le titre du volume et le prénom de l’héroïne, j’adoucirai de
mon mieux les passages regrettables...

Elle le regardait de ses grands yeux à qui les larmes conféraient plus
que jamais un admirable éclat. A voix basse, car des spasmes
l’oppressaient encore, elle s’enquit:

--Est-ce vraiment tout ce que vous pouvez faire?

--Ce sera déjà quelque chose...

--Ce n’est guère!

Silencieux, il baissa la tête lourdement, comme un coupable qu’il était.
Alors, d’un accent pensif, qui s’amortissait aux tentures parant la
pièce où déjà les premiers voiles de la nuit s’épaississaient, Mlle
Hérieau murmura, mains jointes et pour soi-même:

«Seigneur, guidez-moi sur ce que je dois faire!»

Perplexe, Roger la regardait. Se tournant vers lui, elle exprima:

--Maintenant la vie m’est impossible à Port-Joinville.

Elle n’ajouta point «par votre faute», parce que Roger était si
visiblement effondré que la jeune fille, par un délicat instinct de
féminine indulgence, se trouvait moins courroucée qu’à son arrivée
boulevard Marbeau, et ne pouvait point accabler davantage le coupable
repentant. Lui, timidement, demanda:

--Où... où demeurez-vous, en ce moment?

--Dans un couvent de la rive gauche... Mais il me faut trouver du
travail...

Le jeune homme soupira profondément:

--Travailler?... et à quoi donc?

--A ce que je trouverai... un service de bureau... des leçons... La
supérieure s’occupe de me procurer quelque chose... elle m’a prévenue
que ce serait très difficile...

Tristement, le Parisien hochait la tête. Il voyait, dans la ville
immense et cruelle dont, mieux que personne, il connaissait les périls,
il voyait les difficultés sans nombre qui assailliraient cette jeune
fille, les avanies qu’elle subirait et qu’elle se préparait à affronter
avec une intrépidité tranquille, faite, d’ailleurs, d’ignorance autant
que d’énergie.

Et il était responsable de tout cela!

Mais voici qu’une solution se présentait à l’esprit du romancier; d’une
seconde à l’autre s’imposant plus impérieusement à lui, elle lui parut
d’abord possible, puis souhaitable, puis nécessaire, et de nature à tout
arranger pour le mieux. Avec des précautions attentives, car maintenant
le hardi Mauroy, conscient du mal qu’il a causé, se trouve fort intimidé
devant celle qui est sa victime, le jeune homme propose:

--Peut-être y aurait-il un moyen...

--Verriez-vous quelque chose?

Elle le regarde avec une défiance dans l’attitude, dans l’accent. Mauroy
remarque cette réserve, et, sur le ton de la prière:

--Oh! je ne vous demande pas d’avoir confiance en moi; j’ai perdu tout
droit à cette faveur. Je vous supplie, je vous conjure d’envisager la
proposition que je vais vous adresser tout comme si elle vous parvenait
d’un inconnu ne vous ayant donné aucun sujet de plainte!

--Dites-moi toujours de quoi il s’agit.

François Ier ne fut certes pas aussi embarrassé à Marignan, avant de
charger les Suisses, que ne l’est en ce moment Mauroy pour demander à la
visiteuse:

--Je me trouve actuellement sans secrétaire; j’en cherche une, et n’en
puis trouver. Daigneriez-vous accepter cette occupation?

Un instant, Mlle Hérieau demeure interdite: c’est si étrange, si
inattendu! Puis brusquement sa réserve se cabre:

--Y songez-vous, monsieur? Après le mal que vous m’avez fait!

--Ah! proteste Mauroy, je sacrifierais dix ans de ma vie pour racheter
cette faute, je vous en donne ma parole d’honnête homme!

Il est certaines intonations, certains élans, plus précieux encore que
les paroles qu’ils accompagnent, et qui ne trompent point. Mlle Hérieau
a vraiment, en cette minute, la perception que, malgré sa grave
culpabilité, celui qui lui parle est bien, comme il dit, «un honnête
homme». Plus doucement, elle prononce:

--C’est impossible... Je ne puis sous aucun rapport songer à m’installer
ici.

--Vous ne vous installeriez pas, vous ne quitteriez pas le couvent dont
vous me parliez à l’instant, et viendriez travailler seulement aux
heures de bureau.

--Ici!... mais n’habitez-vous pas seul?

--Moi? se récrie le jeune littérateur, dans le cerveau de qui vient de
poindre une idée de génie, une de ces idées qui valent leur poids de
bronze, pour couler une statue à celui qui en est favorisé; où avez-vous
pris que je vive seul?

Le visage de la jeune fille exprimait une profonde stupeur.

--Sans doute, continua Roger, j’ai le malheur, moi aussi, et vous le
savez, d’être orphelin; sans doute personne ne m’avait accompagné à Yeu.
Mais à Paris...

Et voici que le romancier, poussé par la nécessité, se met à mentir avec
allégresse, avec frénésie, parce qu’il veut, malgré les difficultés,
secourir la jeune fille dont le regard attentif s’est fixé sur lui,
moins hostile...

--J’habite avec ma tante, la sœur de ma mère, une vénérable personne qui
m’a élevé, et qui veut bien m’aimer tendrement, comme, du reste, je la
chéris moi-même... Pendant mon séjour à Port-Joinville, elle faisait une
cure à Vichy; nous nous sommes retrouvés avec joie. Elle est charmante
et maternelle, vous verrez; tout de suite, elle vous prendra en
amitié...

--Quelle folle proposition!

Humblement, Mauroy avança:

--En attendant que vous trouviez quelque autre chose...

Le moyen de ne pas écouter ces paroles, prononcées avec une conviction
émue et entraînante? Ce serait un répit dans les soucis matériels, en
attendant, comme il dit, que Mère Opportune ait découvert mieux, car
évidemment Mlle Hérieau ne peut supporter la pensée de travailler
longtemps auprès de celui qui lui a rendu, dans l’île, la vie
impossible. Et si la tante de M. Mauroy ne semble pas à l’orpheline
suffisamment respectable, il sera toujours temps de ne plus reprendre le
chemin du boulevard Marbeau.

On règle quelques détails encore, et Yvonne, qu’avec déférence
l’écrivain reconduit au seuil, s’éloigne dans la nuit sombre. Tout
abasourdie par l’étrange péripétie qui vient de se greffer sur son
aventure, la jeune fille, pourtant, se trouve un peu moins triste que la
veille. Elle n’est plus une pauvre femme isolée dans la tumultueuse
métropole, et regagnant, sans idée de ce qu’elle deviendra le lendemain,
son charitable asile; elle est la secrétaire du romancier Mauroy;
étourdie, mais au fond vaguement satisfaite, parce qu’elle a vu un rayon
de loyauté luire aux yeux de celui qu’elle a le droit de mépriser, elle
commencera de se mesurer, dans la prochaine matinée, avec le mystérieux
organisme et les rouages compliqués de la machine Underwood. Un élan de
reconnaissance monte de son cœur vers la Providence qui, dans le
désarroi où elle se trouvait, lui a ménagé cette planche de salut que,
d’ailleurs, elle abandonnera dès que possible.




XX


Aussitôt qu’Yvonne eut disparu, Mauroy convoqua Julien, d’une sonnerie
impérative:

--Mon garçon, voici le moment de se débrouiller. Tu vas m’aménager une
chambre dans le fumoir.

--Dans le fumoir, mon lieutenant?

--Mon lit sur le canapé, mon linge dans la bonnetière; les volumes qui
s’y trouvent, tu les colleras au sous-sol.

--Mais...

--Ça va, je t’expliquerai ce soir. Pour l’instant, cherche-moi un taxi,
et en vitesse; je cours chez Mme Carriès.

Interdit, le brave garçon ne bougeait point; son maître le poussa vers
la porte d’une bourrade cordiale. Puis il s’habilla en un tour de main,
et boutonnait ses gants devant sa porte, lorsque Julien sauta d’une
auto.

--Voilà votre voiture, mon lieutenant.

--C’est bien. Chauffeur, 18, place Saint-Sulpice.

Mme Honorine écrivait à l’un de ses petits-fils lorsque son neveu entra.
Posant le porte-plume sur l’encrier d’argent, en un tintement que
Fanfreluche assoupie secoua d’une oreille importunée, la vieille dame
sourit à l’arrivant: un regard lui suffit pour deviner qu’il était
survenu quelque chose à Roger, et sans doute quelque chose d’important.
Elle demanda, après avoir embrassé celui qu’elle considérait peut-être
comme le plus cher, à coup sûr comme le plus espiègle de ses enfants:

--Qu’est-ce qui me procure aujourd’hui le plaisir de ta visite, mon
petit?

Henri IV s’installe près du bureau, dont les cuivres, ciselés au temps
de Louis le seizième, accrochaient la lumière; il déclara, en caressant
sa barbe ondée:

--Ma tante, je viens vous inviter à déjeuner pour demain.

--Bonne idée! fit Mme Carriès avec un affectueux sourire.

--... Et aussi à dîner.

--Oh! oh! fête complète, alors?

--Euh! fête... maugréa le jeune homme, en balançant une tête dubitative,
ça dépend... tout cela est plus extraordinaire que vous ne croyez! Je
vous invite ensuite à coucher: Julien prépare ma chambre à votre
intention; moi, je camperai dans le fumoir.

--Voyons, Roger, que se passe-t-il? et que vas-tu me demander encore?

--De continuer ainsi tous les jours que Dieu fera, ma tante.

Afin d’y voir plus clair, car vraiment le cas s’annonçait étrange, Mme
Honorine ôta ses lunettes. Elle les déposa sur le bureau, à la vive
désapprobation de Fanfreluche roulée en spirale sur ses genoux, et dont
ce geste troublait le calme précieux. Puis, scrutant d’un regard
inquisiteur le visage de son neveu, éclairé dans tous ses détails par la
lampe voilée de soie brodée, la vieille dame décréta:

--Tu es fou, mon garçon! Au moins, comprends-tu que tu me doives des
explications?

--Et même une confession, ma tante.

Point de doutes, l’affaire était grave; le long nez de Roger avait perdu
sa ligne impérieuse; il se penchait morne comme le style d’un cadran
solaire. Mme Carriès s’inquiéta pour tout de bon:

--Quelle sottise as-tu commise encore, malheureux garçon?

--Permettez-moi d’abord une question qui, loin d’être une digression,
nous mène au vif du sujet.

--Vas-y.

--Lisez-vous _Yvonne l’Islaise_, ma tante?

--Ah! parlons-en, de ce roman! Quelque chose de joli! Du ragoût, de
l’esprit, du talent même, soit! Mais quel fond! Tu ne seras donc jamais
sérieux, mon pauvre enfant?

La bonne dame, en proie à une excitation inhabituelle, agitait ses bras
amaigris par l’âge. Fanfreluche, pour marquer sa désapprobation, alla
s’allonger, comme une descente de lit minuscule et neigeuse, devant la
cheminée, sur la moquette tiède dont elle s’efforçait à étreindre, de
son corps frileux, la plus grande surface possible. Roger, le front
contrit, laissa passer l’orage; puis, humblement:

--Je vois que vous êtes renseignée sur ce malheureux travail;
figurez-vous qu’il m’arrive à ce sujet une histoire terrible,
effroyable.

Il avait l’air si désolé que sa tante, oubliant tous griefs, se fit
maternelle pour accueillir la confidence qui venait à elle. Mauroy se
rapprocha, et confia tout au long l’aventure, sans chercher en rien à
pallier ses torts; Mme Carriès l’écoutait, surprise, puis mécontente,
puis navrée. Quand il se tut, après avoir indiqué la seule réparation
qu’il eût trouvée, et qui nécessitait la présence d’un chaperon:

--Tu t’es mis dans une belle situation! Et si seulement il n’y avait que
toi... Mais cette enfant!... c’est indigne, ce que tu as fait là!

L’auteur des pimpantes _Orchidées_ baissa le front en silence; Mme
Honorine se donna le malin plaisir d’accroître les transes du coupable.

--En somme, constata-t-elle, dans tout cela, je distingue aussi que tu
t’es permis de disposer de ma personne sans y être le moins du monde
autorisé.

--Ma tante...

--Il n’y a pas de «ma tante» qui tienne, mon garçon. Qu’est-ce qui te
dit que j’ai le désir, voire la simple possibilité, de mener chez toi
cette vie de camp volant? A mon âge!

--Ma tante, j’emploierai tout mon cœur à vous choyer...

Il était si penaud que Mme Carriès eut bonne envie d’embrasser sur les
deux joues ce mauvais sujet, aujourd’hui placé devant les conséquences
d’une faute qu’il regrettait. Elle secoua les épaules pour se donner une
contenance, et, bourrue:

--C’est bon, je réfléchirai.

Parole d’espoir, demi-acquiescement qui--voyez combien les hommes sont
étranges--déchaîna chez le jeune écrivain les noires puissances de la
désolation.

--Au nom du ciel, ma tante, venez tout de suite! Songez que j’ai annoncé
votre présence chez moi comme un fait établi!

--C’est bien ce que je te reproche, incorrigible que tu es!

--Mais comment voulez-vous que j’aie pu m’en tirer autrement? Fallait-il
donc, malhonnête homme jusqu’au bout, que je laisse cette jeune fille
dans un état de gêne matérielle dont je suis responsable, et, sans
essayer de la protéger, l’abandonner aux périls de la capitale, où j’ai
la honte de l’avoir jetée? Et me feriez-vous grief, ma tante, de vous
appeler au secours pour une bonne œuvre?

Il s’animait, Mme Honorine aussi; c’est-à-dire que cette digne dame
cherchait avec une hâte fébrile son mouchoir, rendu nécessaire par
quelque coryza subit. Grondeuse encore, mais déjà plus qu’ébranlée, elle
s’enquit:

--Et alors, finalement, comment arranges-tu les choses?

--Julien viendra chercher vos bagages demain matin; moi-même je passerai
vous prendre à huit heures...

--A huit heures! s’écria Mme Carriès avec un effroi comique, qui
creusait dans son visage des rides en résille; mais tu veux donc ma
mort?

--Ma tante, il faudrait que vous fussiez installée, tout à fait chez
vous, à l’arrivée de Mlle Hérieau, pour dix heures...

--Quelle affaire, mon Dieu, quelle affaire! gémit la digne personne. Ah!
quand il y a un écrivain de ta trempe dans une famille, on peut
s’attendre à tout! Et cette pauvre Fanfreluche!

--Fanfreluche? s’étonna le romancier, en baissant son regard vers
l’écheveau de soie blanche où quelque vie se manifestait, à l’énoncé de
ce nom.

--Oui! consentira-t-elle à prendre ses habitudes chez toi?

Question angoissante, à laquelle l’angora sembla vouloir donner une
réponse aussitôt. Dérangée de son repos par ces voix qui s’occupaient
d’elle, la jolie bête se leva, s’étira, bâilla sans vergogne et sans
hâte; puis, s’enlevant d’un élan sur les genoux du jeune homme, elle
alla frotter sa tête immaculée contre la joue de Roger. Car Mauroy était
une vieille connaissance que Fanfreluche estimait pour ses manières
généralement calmes, et aussi parce qu’il portait du poil ressemblant au
sien, quoique moins soyeux, évidemment.

                   *       *       *       *       *

Lorsque, le lendemain, à l’heure convenue, la jeune Islaise arriva chez
l’écrivain, il n’était pas dans le bureau où Julien la fit entrer; mais,
au coin de l’âtre, une dame âgée, vêtue d’une toilette d’intérieur
simple et élégante, lisait le _Gaulois_ à l’aide d’un face-à-main
d’écaille.

Posant son journal, elle sourit sympathiquement à la jeune fille, qui
demeurait sur le seuil, intimidée, quoique un peu rassurée par cette
respectable présence.

--Mademoiselle Hérieau, je présume? demanda Mme Honorine, en tendant la
main par un geste qui réconforta l’arrivante aussitôt.

--En effet, madame.

--Mon neveu m’a annoncé votre arrivée; je suis certaine que nous nous
entendrons fort bien toutes deux... Mettez-vous à votre aise, mon
enfant.

Docile, Yvonne ôta son manteau et son chapeau. Elle apparut alors dans
sa robe de grand deuil, tout unie, mais dont la coupe sévère ne
parvenait pas à alourdir la taille élancée de l’orpheline; Mme Carriès
regardait la jeune fille avec une admiration qui se fit compatissante
lorsqu’elle remarqua la mine attristée de la pauvrette.

--Roger va venir tout à l’heure; causons un peu en l’attendant... Tenez,
chauffez-vous; cette matinée terne doit être glaciale!

--Je vous remercie, madame, je n’ai pas froid.

--Eh bien! prenez ce fauteuil, mon enfant... Celui-ci... Fanfreluche!

La chatte blanche, qui ressemblait à un renard de la région polaire,
abandonna d’assez mauvaise grâce le coussin où elle se prélassait; un
instant, elle erra par la pièce, comme si les aîtres ne lui étaient pas
familiers. Puis, revenant à la jeune Islaise, qui lui avait pris sa
place, l’animal sauta délibérément sur sa jupe, et, blottie en rond,
ramena le panache de sa queue contre son nez rose, à gestes
précautionneux et satisfaits.

--Voilà Fanfreluche qui vous adopte, constata gaiement Mme Carriès. Elle
ne sera pas seule à s’efforcer de vous rendre la maison douce... Vous en
avez besoin, ma pauvre petite; mon neveu m’a dit que vous venez d’avoir
le malheur de perdre votre père.

Commencé sur ce ton, l’entretien ne pouvait manquer de rasséréner le
cœur de la jeune fille, serré par la pensée de la situation délicate où
elle se trouvait. De sa triste aventure, que savait la tante de
l’écrivain?...

Rien, sans doute, conclut Yvonne après un quart d’heure de causerie, et
ce lui fut un soulagement. Quand Mauroy entra, peu après, un coup d’œil
lui indiqua, à son vif plaisir, qu’une entente sympathique était toute
prête à s’établir entre sa tante et sa nouvelle secrétaire.

Le jeune homme s’inclina; Mme Honorine, qui l’observait, sans qu’il y
parût, derrière l’écran dont l’ardeur du foyer venait de l’obliger à se
munir, estima que son salut était ainsi qu’il convenait, et dans
l’exacte proportion requise, mêlé de respect et de confusion.
Satisfaite, et augurant assez bien de l’équipée où son fou de neveu
s’était embarqué et l’avait embarquée elle-même, la vieille dame reprit
sa gazette, tandis que le romancier expliquait à Yvonne la fonction et
le maniement des organes rébarbatifs, et terriblement nombreux, de la
machine à écrire.




XXI


Deux semaines passèrent. Avec une facilité qui les surprenait, lorsqu’il
leur arrivait d’y réfléchir, les trois personnages que la vie avait
curieusement rapprochés s’accoutumaient à leur existence nouvelle. Mme
Carriès éprouvait un bonheur véritable à retrouver un foyer où la
solitude n’érigeait plus devant elle sa face morne et sans âme; Mauroy
s’apercevait que la présence d’une secrétaire intelligente et attentive
lui apportait dans son travail de considérables facilités, qui se
verraient accrues encore lorsque ladite secrétaire serait plus au
courant de ses fonctions. Enfin, Mlle Hérieau avait l’impression d’être
au port, un port où sans doute elle ne séjournerait que de façon
transitoire, mais qui lui paraissait assez paisible pour qu’elle
attendît sans trop d’impatience le succès--problématique--des démarches
promises par Mère Opportune. La jeune fille en remerciait Dieu du fond
de l’âme, tout en se tenant sur une prudente réserve, et prête toujours,
si la moindre chose la heurtait, à s’évader d’une situation dont elle
connaissait toute l’étrange délicatesse.

Le dernier jour de l’année, Yvonne trouva, devant la place qu’elle
occupait en face de son clavier, un paquet qui semblait l’attendre.
Comme elle posait sur Mme Carriès un regard interrogateur, celle-ci lui
répondit:

--Voulez-vous permettre à une vieille amie, mon enfant, de vous offrir
un modeste présent?

--Oh! madame...

--Je vous ai choisi ce petit porte-mine qui m’a paru nécessaire pour
prendre vos notes.

--Vraiment, je suis confuse...

--En ces jours de fête, je voudrais que vous ne vous sentiez pas tout à
fait isolée...

Des larmes montèrent aux cils de Mlle Hérieau; touchée profondément,
elle remercia la tante de Mauroy en quelques paroles dignes et simples,
qui trouvèrent le chemin du cœur de la vieille dame. Puis, brusquement,
Yvonne demanda:

--Savez-vous, madame, à la suite de quelles circonstances je me trouve à
Paris?

Depuis qu’elle avait pu apprécier la bonté maternelle que lui témoignait
Mme Carriès, la jeune Islaise souhaitait de lui faire confidence de son
pénible secret; une pudeur, toujours, l’avait retenue. La réponse de Mme
Honorine fit regretter à l’orpheline cette réserve, qui avait aggravé la
fausseté de sa situation:

--Mais oui, mon enfant, je sais...

--Vous savez... tout?

--Oui... c’est là, chez les écrivains, une détestable coutume, à
laquelle ne craignent point de s’abandonner la plupart d’entre eux...

--Elle est criminelle, madame, cette coutume! attesta Yvonne, d’une voix
grave où frémissait un sanglot.

--Vous l’avez dit, ma pauvre petite. Roger l’a compris... fort tard, il
est vrai. Je l’ai bien grondé: il est navré du mal qu’il a fait...

L’arrivée du romancier interrompit l’entretien. Tandis qu’il dictait à
sa secrétaire une lettre rappelant la notion du temps à l’éditeur
Verlor, dont il attendait la décision depuis un délai interminable, au
sujet de certain petit roman intitulé _Vif-Argent_, Mme Carriès songea.

Pour que la réparation fût complète, son neveu devrait épouser cette
gentille enfant. C’était, non plus une fillette, mais une femme déjà,
sérieuse, intelligente et pieuse, capable de prendre et de conserver sur
lui la meilleure des influences. Tout à fait la femme qu’il fallait à ce
grand gamin de Roger...

--Qu’en dis-tu, Fanfreluche?

La phrase chuchotée s’était perdue dans le cliquetis de la machine à
écrire; elle parvint cependant aux oreilles de la chatte, qui détourna
une tête maussade: l’angora n’avait pas d’opinion arrêtée sur ce point,
et jugeait parfaitement oiseux qu’on la dérangeât pour semblable
bagatelle.

                   *       *       *       *       *

Mme Carriès, dont la prudence, respectable vertu, n’était pas le moindre
mérite, s’absorba, au long des semaines qui suivirent, dans des
réflexions oscillant entre ces deux pôles:

«Sont-ils dignes l’un de l’autre? Peuvent-ils mutuellement se rendre
heureux?»

Grave et double problème, qui parfois, spécialement à table, entraîna la
bonne dame à des distractions dont gentiment Roger s’égayait. Un jour,
il s’étonna:

--Eh! ma tante, vous refaites, je crois, le fameux voyage dans la lune
de Cyrano! En quelle compagnie y êtes-vous ce soir?

Mme Honorine hésita un court instant; puis, posant sur Mauroy son regard
dont les années n’avaient pas terni la clarté:

--Je pense à ta secrétaire, dit-elle.

--Tiens! A quel sujet?

--Je me demandais si elle se fait, aussi bien qu’on le pouvait
souhaiter, à ce genre de travail, du reste extrêmement intéressant.

--Mieux même que je n’osais l’espérer, ma tante! répondit le jeune homme
avec chaleur. D’ailleurs, étant, ainsi qu’il convient, toujours présente
lors de nos heures de travail, vous pouvez vous rendre exactement compte
de l’aide très compréhensive, et par conséquent infiniment précieuse,
que m’apporte Mlle Hérieau.

--Ainsi, j’avais une bonne idée, fit la vieille dame en hochant la tête,
lorsque je te conseillais de prendre un secrétaire?

_Un_... ou _une_? Le jeune homme allait-il relever le genre de cet
article insidieux, jeté devant lui comme par hasard? Mme Carriès se le
demandait, intriguée; Roger répondit seulement, en pelant artistement
une banane, qu’il offrit comme une fleur à sa tante:

--Excellente, votre idée, chère tante! quand vous en aurez une autre, du
même genre si possible, prévenez-moi aussitôt: je ne veux pas tarder un
instant à l’exécuter!

--Il paraît que la poire n’est pas mûre, constata _in petto_ Mme
Honorine en savourant son dessert. Patience! laissons faire au temps,
qui est un grand maître, comme chacun sait, et à Dieu surtout, qui en
est un bien plus grand encore...

Mme Carriès ne parla pas plus avant ce soir-là; mais, le lendemain
matin, elle demanda à la jeune fille, qui explorait les bibliothèques,
en vue d’y relever des notes dont Mauroy se servirait pour une étude sur
le Dante, demandée par la _Revue jaune_:

--Dites-moi donc, mademoiselle Yvonne, où en sont les démarches
entreprises par Mère Opportune, et dont vous m’aviez parlé?

Le ton affectueux de la question effaçait ce qu’elle pouvait avoir
d’insolite; la petite Islaise s’étonna, comme d’une chose sortie de sa
pensée:

--Quelles démarches, madame?

--Au sujet de cet emploi de sous-maîtresse dans une école libre.

La belle barbe de François Ier dressa des flots fauves et batailleurs.

--Ma tante, gronda une voix chargée de reproches, je pense que vous
n’allez pas donner à Mlle Hérieau l’idée de nous quitter?

Avec une vivacité à quoi la volonté fut étrangère, la jeune fille
déclara:

--Je n’en ai pas la pensée, monsieur.

--A la bonne heure!

--Toutefois, je sais gré à Mme Carriès de l’intérêt qu’elle me marque.
Non, madame, ces démarches n’ont pas encore abouti, et ne semblent pas
devoir aboutir. Tout est tellement difficile, à notre époque!

... Mais, chose curieuse! Mme Honorine ne paraissait nullement encline à
se lamenter sur les tristesses du moment présent...

Certain incident, vers la fin de janvier, vint définitivement éclairer
Mme Carriès, quant au problème qu’elle étudiait. Dans la vaste pièce
tiède et calme, où peu à peu une atmosphère familiale avait remplacé la
trop frivole ambiance qui régnait en la garçonnière de Mauroy, la
vieille dame tricotait paisiblement, Fanfreluche sur ses genoux, Yvonne
copiait un conte, et l’écrivain examinait son courrier; tout à coup, une
exclamation lui échappa:

--Bonne nouvelle!

--Quoi donc, Roger?

--Réjouissez-vous, ma tante; notre dernière lettre a atteint son but:
Verlor me prend _Vif-Argent_.

--Bien, cela.

--Oui... mais, continua le jeune homme en parcourant de nouveau le
feuillet de l’éditeur, voilà un ennui: il faut que je rajoute huit cents
lignes.

--Et pourquoi?

--Dans les séries à format fixe, 96 pages, ou 128, ou 80, le fait se
produit fréquemment. Il faut tomber juste avec le nombre de cahiers
prévus pour l’impression, et l’éditeur vous fait allonger ou raccourcir,
suivant qu’il en est besoin.

Yvonne écoutait, attentive et fort intéressée, comme il lui arrivait
chaque fois que se dévoilait pour elle l’un de ces dessous
professionnels que le public ne soupçonne point. Mme Carriès remarqua:

--En somme, dans les deux cas, un travail fort désagréable pour
l’auteur...

--Certes, oui, ma tante; aussi nous allons nous y mettre tout de
suite... Mademoiselle Yvonne, voulez-vous prendre le manuscrit de
_Vif-Argent_? Deuxième tiroir du cartonnier, la chemise orange... là...
Lisez d’abord; ensuite nous verrons ensemble dans quel sens orienter les
chapitres à ajouter.

Tout en parlant, Mauroy avait débarrassé une table légère, qu’il plaça
près de sa tante, en un jour favorable. Mlle Hérieau s’y installa,
entourée par la sollicitude, différemment manifestée, de Mme Carriès qui
lui passa un coussin, et de Fanfreluche qui vint en ronronnant se
caresser contre sa jupe, dans l’évidente intention de sauter ensuite sur
ses genoux.

On n’entendit plus, un long moment, que le froissement léger des
feuillets tournés par la jeune fille, et la course de la plume aux
doigts de Roger. Enfin, Yvonne releva la tête, mouvement que le
romancier imita tout aussitôt, exactement comme s’il eût--mon Dieu,
oui!--guetté avec anxiété l’impression produite sur sa secrétaire par
l’intrigue où évoluait, en pleine fantaisie, la gentille personne
surnommée Vif-Argent.

--Eh bien?

--Très spirituel.

Une réserve fort nette, dans le ton de la lectrice, modifiait
singulièrement la valeur de cet éloge, et Mme Honorine le sentit. Mais
allez donc demander à un romancier, fût-il aussi savant analyste que
délicat psychologue, de saisir d’emblée une nuance aussi désobligeante,
lorsqu’il s’agit d’une œuvre qu’il a ciselée avec amour! Satisfait de la
vie, de sa secrétaire et de soi-même, Mauroy s’épanouit:

--N’est-ce pas?

--Trop spirituel.

Cette fois, il n’y avait pas moyen d’ignorer la réprobation d’Yvonne;
Mme Carriès, suivant avec un intérêt des plus vifs les péripéties de
l’action, entendit monsieur son neveu grogner:

--Par exemple!

Nullement intimidée, la fille du commandant rendit son verdict:

--Trop d’esprit dans ces pages, et pas assez de cœur.

--Ah oui! persifla Roger. Je vois: la petite héroïne douceâtre et
sentimentale, Octave Feuillet revu et corrigé par Mme Cottin... Jamais!

--Il ne s’agit pas de cela, et vous le savez bien, reprit avec
tranquillité Mlle Hérieau. Faites votre petite Vif-Argent tout à la fois
et plus tendre et plus fière; c’est possible, certainement. Le
personnage y gagnera... et le roman aussi.

L’écrivain demeurait interdit devant cette critique aussi précise
qu’inattendue. Ne connaissant pas le manuscrit, mais persuadée que la
vérité était du côté de la jeune fille dont elle avait eu loisir de
pénétrer la mentalité élevée, Mme Carriès appuya:

--Bravo!

--Il n’y a point de fond, dans cette histoire, continuait Mlle Hérieau,
encouragée. Pourtant la vie n’est pas un jeu: c’est une suite de
difficultés contre lesquelles il faut lutter avec énergie, en s’appuyant
sur une conscience droite, si l’on veut qu’elles ne nous écrasent
irrémédiablement.

Mme Honorine, ayant déposé son tricot, écoutait et regardait Yvonne avec
complaisance: sa fille Madeleine eût ainsi parlé, en semblable
circonstance. Roger, dont la conduite s’était basée sur des données
différentes, voyait s’ouvrir devant lui des perspectives insoupçonnées;
son existence, comme son œuvre, lui apparut mesquine. Il hasarda:

--Vous croyez?

--C’est certain! D’autre part, l’écrivain doit remplir un rôle social,
affirma Yvonne.

--Un rôle social? répéta le jeune homme surpris.

--Sans doute. Il devrait se soucier davantage de n’exercer qu’à bon
escient l’influence réelle dont il dispose. Un livre est rarement privé
de toute action sur le public; il fait du bien ou du mal, selon qu’il
incline l’esprit de ses lecteurs vers le sérieux ou le futile. N’est-il
pas effrayant de songer à la multiplicité des âmes dévoyées par une
lecture mauvaise--ou simplement légère, comme celle-ci?

Roger avait écouté en silence; il prononça, feuilletant le manuscrit
d’un doigt pensif:

--Ce que vous dites là peut être juste, mademoiselle. Mais, aujourd’hui,
que voulez-vous que je fasse? Je ne puis guère mettre tout ce roman par
terre...

--Ce serait grand dommage! jeta Yvonne avec un élan qui fut doux au
jeune homme. Quelques retouches aux caractères, par-ci par-là, suffiront
à donner une tout autre mine à l’ouvrage, sans le défigurer. Et puisque
nous devons ajouter huit cents lignes, concevons-les dans le sens, non
point d’un sermon, mais bien d’une riante sagesse.

Parlant ainsi, la jeune fille vraiment était délicieuse, avec la flamme
intelligente qui illuminait son visage, avec son regard qui se faisait
presque tendre, dans l’ardent désir qu’elle avait de convaincre son
interlocuteur. Subjugué, conquis par cette théorie si joliment
défendue--qui a donc écrit que la Beauté est le meilleur des
ambassadeurs?--Mauroy une seconde fois prononça:

--Vous croyez?

--Je suis sûre! Essayez, essayons ensemble...

Dans son coin, où elle demeurait parfaitement oubliée, et tout heureuse
de cet abandon, la tante de Roger constata à part soi:

--Dieu me pardonne! Voici que la chère enfant s’est faite presque
câline, à son insu même!... Et c’est qu’elle a entièrement raison, dans
tout ce qu’elle dit! Pourvu qu’il cède, ce mauvais sujet!... Sainte
Vierge, c’est ici, pour vous, le moment d’intervenir!

Les mains sèches s’étaient cherchées, puis rejointes, sous le discret
abri du tricot; et il faut croire que la prière de la bonne dame fut
favorablement écoutée, car, après un moment d’hésitation qui dut être
employé à lutter contre un dernier sursaut d’amour-propre, Mauroy
décida, en déployant dans sa barbe son sourire des meilleurs jours:

--Eh bien, soit! Comme vous dites, miss Sagesse, essayons ensemble.

Yvonne s’approche du bureau, où Roger vient de déposer son manuscrit
près d’un bloc-notes. Et tous deux se penchent sur les pages, suggérant,
discutant, travaillant, pour tout dire, avec une animation cordiale et
joyeuse, qui fait penser à Mme Honorine, réduite à caresser le dos de
Fanfreluche, mélancolique:

--Merci, mon Dieu! La voilà, l’influence irrésistible qui sauvera le
fils de ma pauvre Lucie! Car déjà leurs têtes se touchent, et leurs
cœurs ne sont pas éloignés d’en faire autant...




XXII


Un clair soleil hivernal jouait dans la chambre de Mme Carriès, lorsque,
au lendemain de cette scène, elle y convoqua son neveu. Avant que le
jeune homme ne se fût inquiété de ce que désirait la respectable dame,
celle-ci déclara à brûle-pourpoint:

--Mon ami, je voulais te communiquer une décision à laquelle je viens de
m’arrêter, après mûre réflexion. Tu connais bien Louis de Verfeuil, le
meilleur ami de mon fils aîné?

--Verfeuil?... Attendez donc, ma tante... un petit brun, avocat à la
Cour?

--Oh! petit!... surtout un charmant garçon, pourvu de nombreuses
qualités d’esprit et de cœur. Je vais le marier à Mlle Hérieau.

--A Mlle Hérieau!

Subitement, le visage de Roger, que Mme Honorine regardait
attentivement, était devenu très pâle. Il présentait l’aspect d’un de
ces masques mortuaires que le ciseau des statuaires de la Renaissance
sculpta sur les tombeaux des grands. Puis une flambée de colère brillant
aux yeux enfoncés sous les sourcils que plissait le mécontentement,
Mauroy déclarait, d’une voix rageuse qui hachait les mots:

--C’est inconcevable! C’est fou!

Feignant une surprise qu’elle était loin d’éprouver, car en réalité
l’emportement de son neveu confirmait son diagnostic tout autant qu’il
servait ses plans, Mme Carriès mima un étonnement fort bien joué:

--Mais qu’est-ce qui te prend, mon petit?

--Je vous demande un peu, ma tante, marier cette enfant!

--Cette enfant, comme tu dis, est une femme, et absolument exquise.

Mauroy haussa les épaules, sans mot dire. Les mains aux poches,
l’écrivain, à pas saccadés, se mit à arpenter le parquet; sous son pied,
une lame craquait à réguliers intervalles; cela produisait un bruit
agaçant qui froissa les nerfs de Fanfreluche, surprise par cette
agitation inhabituelle. Enfin, Roger s’arrêta; campé devant Mme Carriès,
il déclara avec une mauvaise figure, une très mauvaise figure en vérité:

--D’abord, j’ai besoin d’elle.

A son tour, la vieille dame s’indigna:

--Tu perds le sens, mon garçon.

--Comment cela, je vous prie?

--Aurais-tu l’aberration, par hasard, de te figurer que tu peux
accaparer toute la vie de cette jeune fille avec l’enveloppe que tu lui
remets à la fin de chaque mois? Ce serait complet de ta part, après que,
l’ayant quasiment déshonorée, tu lui aies rendu impossible de continuer
son existence passée.

Mauroy baissa la tête; la justesse de ces paroles était trop évidente
pour qu’il eût la moindre envie de protester. Et cependant... comment
dire à sa tante qu’il ne pouvait plus se passer d’Yvonne, dont
l’intelligence faisait une collaboratrice idéale, comme sa souriante
bonne grâce était pour lui le charme de la vie? Comment avouer que,
Parisien sceptique, auteur frivole qui volontiers raillait
l’attendrissement chez ses contemporains et n’admettait guère les
sentiments profonds que comme matière et prétexte de scènes à l’effet
certain, comment avouer qu’il s’était laissé prendre tout entier par le
paisible courage, par la réserve fière d’une petite provinciale en robe
de deuil?

--... Eh bien! mon grand, c’est donc si difficile à révéler?

Tante Honorine souriait à son neveu, avec une affection maternelle, si
maternelle que, ma foi! le romancier Mauroy envoya promener hésitations,
scrupules et réticences, et, fort penaud dans sa longue barbe royale,
fit tout bonnement confidence de son cher secret. Et voici que Mme
Carriès déclarait, avec une tranquillité vraiment surprenante:

--S’il en est ainsi, mon ami, épouse-la!

--Oh! ma tante, balbutia Roger éperdu, vous croyez que...

--Je crois que tu peux toujours lui parler; ce n’est plus une enfant, et
toi, tu es, elle le sait maintenant, un honnête homme qui, déplorant une
erreur, serait heureux de la réparer complètement.

Mais Roger n’écoutait plus. Déjà il marchait vers le bureau où Yvonne
s’installait pour sa tâche quotidienne; il y entra avec un visage si
bouleversé que la jeune fille eut l’intuition qu’une heure grave allait
sonner pour elle. L’orpheline tendit à Mauroy une main qu’il sentit
frémir légèrement dans la sienne; Mlle Hérieau s’apprêtait à copier le
premier des nouveaux chapitres de _Vif-Argent_; l’écrivain sollicita:

--Mademoiselle... voulez-vous m’accorder un instant d’entretien?

--Je vous écoute, monsieur.

Elle écarta les papiers et se tourna légèrement sur sa chaise, attentive
à contenir le trouble dont elle était saisie; et elle ne demanda point
sur quoi cet entretien devait porter, car son cœur en émoi le lui
faisait pressentir. Toutefois, Roger engagea le dialogue d’une façon
inattendue:

--Mademoiselle, je voudrais savoir--depuis des semaines, cette question
me torture--si vous m’avez pardonné...

La voix était basse; une supplication ardente palpitait dans l’accent.
Levant sur le romancier le rayon de son regard sombre aux lumineuses
profondeurs, Mlle Hérieau affirma:

--Oui, je vous ai pardonné, parce qu’en ces derniers temps, vivant
partiellement de votre vie, j’ai pu me convaincre qu’il n’y avait eu
pour vous, en cette malheureuse affaire, rien de plus qu’une légèreté,
d’ailleurs très regrettable, et qui m’a fait cruellement souffrir.

--Je le sais, et cela me désole... Dites-moi que vous n’en souffrez
plus!

Trop peu sûre de sa voix, où se serait révélée une émotion qu’elle ne
voulait point trahir, Yvonne sourit en silence, d’un sourire amical et
grave, qui prêta un charme infini à sa beauté. Alors, tendrement penché
vers les frisons bruns qui encadraient d’une parure royale le front pur,
Mauroy supplia:

--Yvonne... Voulez-vous me donner la joie... le bonheur immense... de
consacrer toute ma vie à racheter cette déplorable faute? Voulez-vous me
faire l’honneur d’accepter mon cœur et mon nom?

Mlle Hérieau pâlit: c’étaient si bien les mots qu’elle attendait, et
voici que, à les entendre, elle vibrait toute, d’une extase inconnue.
Lui cependant continuait, plus bas, plus tendre encore:

--Ma vie, que je vous offre, c’eût été, voilà peu de temps encore, un
bien piètre don. Maintenant que vous m’avez enseigné le sens profond du
devoir, elle est, peut-être, moins indigne de vous...

Yvonne se taisait toujours, la gorge serrée par la vision de l’amour qui
venait à elle; il l’entraînait vers les régions mystérieuses qui ne sont
point le paradis que prétend l’humanité frivole, mais où Dieu a placé
parfois pourtant le summum du bonheur que sa miséricorde consent aux
créatures. Troublée au profond de son être, quoique demeurant très
maîtresse de soi, la jeune Islaise interrogea:

--Vous me permettrez bien de réfléchir un peu?

--Sans doute!

--Je voudrais parler à Mme Carriès.

--Ma tante est dans sa chambre.

Déjà la jeune fille atteignait le seuil; s’inclinant devant elle, avec
une affectueuse déférence, Roger supplia:

--Revenez-moi bien vite...

Elle s’était envolée, laissant derrière elle le troublent sillage de sa
jeunesse et de sa beauté.

                   *       *       *       *       *

Tout de suite, quand, après un coup léger frappé à la porte, Mlle
Hérieau parut devant elle, Mme Honorine fut certaine que son neveu avait
parlé. Elle fut certaine aussi que la décision de l’orpheline n’était
pas prise, et se promit qu’elle le serait quand Yvonne quitterait la
pièce.

--Eh bien! ma chère enfant, qu’y a-t-il donc? Vous semblez tout émue...

--Oh! madame! si vous saviez ce que M. Mauroy vient de me dire!

--Je le sais, mignonne, c’est moi qui vous l’ai envoyé.

--Vous, madame!

--Mais oui... Que dites-vous de ce grand projet?

--Je dis que je viens m’excuser auprès de vous...

Mme Carriès regardait avec surprise la jeune fille qui poursuivait, dans
un élan où se donnaient cours toute la franchise de sa nature, toute la
droiture de son cœur:

--Ce mariage, qui, du point de vue situation, serait inespéré pour moi
maintenant, Dieu m’est témoin, madame, que je ne l’ai pas souhaité. J’ai
travaillé loyalement, et je ne puis pas...

Tante Honorine l’arrêta; d’un ton sans sévérité, mais assez net, elle
demanda:

--Tranchons le mot, mon enfant: vous ne voulez pas accepter la recherche
de mon neveu?

--Madame, je crois que je ne le dois pas...

--Pourquoi?

--Parce que je suis pauvre, et que M. Mauroy...

Héroïquement, la petite Islaise s’appliquait à arracher, avant qu’elles
fussent écloses, les merveilleuses fleurs d’amour prêtes à s’épanouir au
parterre secret de son âme. Mme Carriès, qui écoutait avec quelque
impatience, l’interrompit brusquement:

--Voyons, ma petite, toute l’affaire tient en trois mots. Il vous
déplaît?

--Je ne dis pas cela!...

Yvonne avait parlé très vite. La rougeur de la jeune fille, son embarras
soudain, eussent attendri tout tortionnaire moins impitoyable que ne
l’était Mme Honorine; mais la digne personne, qui, de sa vie, n’avait
attenté aux jours d’une mouche, était, ce matin-là, décidée à tout pour
mener à bonne fin l’entretien d’où devait sortir le bonheur de son
neveu. Elle suggéra donc avec une cruelle tranquillité:

--Alors, il vous plaît?

--Oh! madame...

Yvonne n’en put dire davantage; éperdue, les yeux brillants de larmes
contenues, elle avait l’air si malheureux que Mme Carriès n’y tint plus.

--Écoutez-moi, dit-elle, et voyez comme c’est simple. Avec vous, Roger
sera heureux: avec une autre, il ne le serait point. Qui plus est, mon
enfant, auprès de vous il trouvera l’influence salutaire et puissante
autant que douce, qui ennoblira sa pensée, qui orientera définitivement
son talent vers les hauteurs. Consentez-vous à vous dévouer pour assurer
le bonheur de ce grand enfant?

C’étaient là de troublantes paroles, mais le geste qui les accompagnait
était bien plus troublant encore: dans les bras qui lui étaient ouverts,
Yvonne se jeta, riant et pleurant à la fois, et tout heureuse, parmi son
émoi, à la pensée qu’elle allait réaliser le dernier désir exprimé par
son père, avant qu’il fût roulé aux plis de la mer implacable. Et Mme
Honorine, embrassant comme une mère la fille nouvelle que lui envoyait
le Ciel, décida dans un baiser:

--Séchez vite vos jolis yeux, mon enfant, et allons voir ce polisson...
je gage qu’il se meurt d’inquiétude!

Un instant plus tard, Mauroy voyait s’ouvrir la porte de son bureau, où
il tournait à la manière d’un ours. Une voix un peu cassée par l’âge,
mais à qui la joie rendait presque les sonorités de la jeunesse,
s’écriait:

--Allons, mauvais sujet, sois heureux: embrasse ta fiancée!

... Fin de chapitre, et de roman, que Roger Mauroy, l’auteur d’_Yvonne
l’Islaise_, se plut souvent a reconnaître pour l’un de ses plus jolis
dénouements,--sans doute parce qu’il ne l’avait pas inventé...


FIN




La Vision de Mona




I


C’était, au pays de Trégor, un village tassé entre ses rochers et sa
grève, devant l’infini de la mer glauque mouchetée d’argent par les
flots écumant sur les écueils. Un village très modeste, assez pauvre,
infiniment pittoresque sous le geste pieux de son clocher
antique--peut-être Plougrescant.

Ce jour-là, un ciel pâle de février tendait sa coupole gris perle sur le
petit port où quelques goélettes recevaient leurs derniers
approvisionnements avant le départ pour l’Islande. Des hommes
calfataient les coques grises; d’autres vérifiaient les lignes de fond,
ces câbles déliés qui portent jusqu’à deux mille hameçons; pendant ce
temps, les femmes mettaient la dernière main au remmaillage des filets
qui seraient tendus dans les eaux froides du Banc. Et des paroles
montaient, coupées de silences, comme il arrive à ceux qu’absorbe un
minutieux travail.

--Ça me plaît, cette campagne, déclara un jeune matelot, râblé sous sa
vareuse brune; je vas voir du pays.

--Ça te plaît? Tu n’en diras peut-être pas toujours autant! fit, hochant
la tête, un vieil homme aux traits boucanés par le large.

--Pourquoi?

--Moi, je suis été plus de trente fois en Islande... c’est dur!

--Bah! Quand il fait beau!

--Il ne fait pas beau toujours, surtout par là! Quand le ciel et l’eau
seront pareillement noirs et que le vent soufflera à démâter ta
goélette, tu verras ce que c’est, mon fils!

Le jeune marin se tut. Un ancien, qui n’avait pas parlé encore, le
réconforta paternellement:

--Hé là! Corentin, ne te désole pas à l’avance! Laisse le père Plogon à
ses mauvais souvenirs! Il y a assez de choses qui ne sont point gaies,
sans qu’on se fasse des idées comme ça!

--Des choses point gaies, père Gonéry? fit le novice déjà revenu à son
insouciance. Bast! quand on est jeune...

--Sais-tu pas que les récifs déchirent aussi bien les barques neuves que
les vieilles, mon gars? Ainsi, la pauvre Mona Le Goanec, qui pourtant
est si jolie, est bien malheureuse.

--Mona?

Les têtes s’étaient levées, attentives, au nom de la plus belle fille de
tout le pays, depuis Lannion jusqu’à Paimpol; chacun l’aimait, les
vieux, comme leur fille, les jeunes, comme une possible épousée. Gonéry,
montant une ligne avec soin, poursuivit dans le silence:

--Elle serait mon enfant, que je ne l’aimerais pas plus. D’abord c’est
moi qui, dans les temps, ai élevé Le Goanec, quand son père, à lui,
s’est perdu sur les Triagoz. C’est un rude homme que Le Goanec, dur à
lui, dur aux autres... Et voilà qu’aujourd’hui il veut marier Mona à
Juhel Guerval.

Un cri de réprobation unanime s’éleva:

--Ça ne se peut pas!

--Tout se peut, quand Le Goanec le veut, soupira le vieillard, et si
bien que ça va se faire, rapport que Guerval est le gars le plus riche
du bourg. Je connais Le Goanec: il a décidé que sa fille épousera un
homme fortuné, il la tuerait plutôt que de changer d’avis.

--Malheur quand même! fit le père Plogon en bourrant à nouveau sa pipe.

--Pourquoi qu’il fait ça? Il n’a pas le droit! grondèrent des voix
jeunes.

--Vous savez bien que le dernier coup de gros temps a crevé le vaigrage
de la _Rose-Printanière_, qui n’est rentrée qu’à grand’peine. Le Goanec
veut faire réparer sa barque sans vider son bas de laine; Guerval lui a
promis de passer au chantier le soir des noces.

--Juhel est tout à fait un méchant homme, grogna Plogon.

--On ne le dit peut-être point encore autant qu’il l’est, fit le vieux
Gonéry tristement. Il est dur comme le roc Ar-Breiz; pour les gars qui
montent sa goélette, c’est quasiment comme pour ceux qu’au pèlerinage on
voue à Saint Yves de Vérité, et qui meurent avant dix mois écoulés, sans
qu’on sache ni quoi ni qu’est-ce. Quand la _Joséphine_ revient après sa
campagne, chaque fois Guerval va déclarer au syndic un manquant ou deux
au rôle du bord.

Un malaise pesa. Sûr qu’il y avait quelque chose de pas clair. Et penser
que Mona était promise à ce brutal!

Plogon se leva, rejetant son travail:

--Là, c’est fini, à cette heure!

--Demain, on s’en va...

De la douceur plana sur les hommes. Une voix montait, grave, prenante,
celle de la mer qui découvrait, au jusant, le pied tout proche de la
falaise. Les nuées tout à coup dissipées, le soleil apparut vainqueur,
jetant une écharpe d’or sur les eaux du chenal. Dans les yeux des
marins, un attendrissement, une extase flottèrent, et Gonéry traduisit
la pensée générale en murmurant:

--La vraie amoureuse des gars d’Islande, la voilà! C’est elle qui tient
notre cœur, en attendant de prendre notre vie!




II


Sur la crête de la falaise, non loin du village, un calvaire dresse,
face au large, la famille moussue de ses vieilles statues. Une grille
l’entoure, surélevée de trois marches; c’est là que, le lendemain,
Gonéry rejoignit Mona qui, écroulée aux pieds de Madame la Vierge,
pleurait à grands spasmes douloureux. Le vieux pêcheur s’approcha, et
d’une voix qu’il s’efforça de faire gaie:

--Bonjour, Mona!

--Ah! fit-elle en tressaillant, vous m’avez effrayée!

--Je t’ai effrayée? reprit le bonhomme avec rondeur. Depuis quand a-t-on
peur de son vieil ami? Et peut-on bien être triste comme te voici, quand
on est la plus jolie pennhérès du pays de Trégor?

--Oh! jolie... soupira Mona, tandis qu’une désespérance passait dans
l’eau bleue de ses prunelles, faisant ployer, telle qu’une fleur, sa
tête portée par un col gracile; jolie... malheureuse surtout... Si vous
saviez!...

Elle fondit en larmes; le vieillard, un instant, laissa s’exhaler le
trop plein de cette douleur; puis, posant la main sur l’épaule agitée de
sanglots:

--Pleure, ma mignonne, cela te fera du bien. Et si tu crois que je
puisse t’être de quelque secours, parle, Mona... Nous sommes seuls
devant la mer qui ne répétera pas tes confidences...

La jeune fille redressa brusquement sa taille bien prise dans le
corselet de velours noir:

--Je vais tout vous dire... Vous savez peut-être que mon père veut
m’accorder avec Juhel Guerval?

--Eh oui! ma pauvre enfant.

--Moi, je ne veux pas, père Gonéry! Je ne veux pas lui donner la main à
la fête des fiançailles! Ah! me voir liée à cet homme? Jamais! Je m’en
irais plutôt à Ploeuc, demander à Notre-Dame qu’elle m’enlève de cette
terre de désolation!

Elle avait parlé en une exaltation croissante. Le vieux marin voulut la
consoler; elle reprit dans un sanglot:

--Vous ne savez pas tout encore. Tout mon malheur!... Yann, vous le
connaissez?

--Cet enfant que, voilà quinze ans, ton père a sauvé, seul survivant
d’un bateau naufragé sur les Sept-Iles? Je sais. Un brave garçon,
maintenant.

--Et si bon, si malheureux lui aussi. Toujours seul, est-ce une vie? Ma
mère le dit bien, qui l’a soigné comme son enfant!

--Mais au fait, pourquoi est-il parti de chez vous?

--Parce qu’il n’a pas voulu aller à la mer... J’ai eu bien du chagrin!

Le vieillard contemplait Mona avec une paternelle indulgence:

--Ah! petite, fit-il en hochant sa tête grise, je devine: il te plaît?

--Oui, avoua l’enfant rougissante, depuis longtemps, depuis toujours. Et
il était si bon pour maman...

--Tu l’épouserais bien?

Mona inclina affirmativement la tête.

--Par saint Pabu! s’écria Gonéry en pâlissant sous ses rides; ton père a
juré cent fois que tu n’épouserais qu’un marin comme lui!

--Hélas!

Le vieil homme pensait aux terribles colères de Le Goanec.

Plaintive, la voix de la jeune fille s’éleva sur la falaise où courait
un vent léger:

--Que me conseillez-vous, père Gonéry?

Le pêcheur ne se hâtait point de répondre. Les sourcils froncés, il
évoquait les jours cruels qu’allait connaître la jeune fille, si elle
entrait en lutte avec son père. Cependant, abandonner cette jeunesse,
cette innocence à Juhel, c’était livrer l’alouette à l’épervier. Le
bonhomme soupira:

--Que te dire, ma pauvre enfant? Une seule chose est sûre: si tu épouses
Guerval, tu n’auras, dans toute ta vie, pas assez de jours pour pleurer!

Mona baissa la tête en silence: le coup sourd et lugubre d’une vague
déferlant au pied de la falaise, sur une roche déchiquetée, répondit
seul à l’avertissement du pêcheur.




III


Il est d’usage, aux villages disséminés autour de Paimpol, qu’à la
veille du départ des goélettes pour l’Islande, une procession quitte
chacune des vieilles églises prosternées près des grèves. Les gars,
chacun sa «douce» au bras, suivent dévotement les recteurs, aux pas
majestueux sous les lourds ornements d’or. On longe la côte, en
invoquant la bénédiction du ciel sur ceux qui vont partir; et le
lendemain les goélettes prennent le large d’un coup d’aile, emportant
des cœurs moins lourds.

Juhel Guerval devait venir chercher Mona; ils suivraient ensemble la
procession, et seraient dès lors «accordés» aux yeux de tous.

Décidée à éviter ces fiançailles publiques, la jeune fille, rassemblant
son courage, avait sur le conseil de sa mère fui la maison paternelle
avant l’heure fixée pour le rendez-vous; et seule, très triste, elle
errait sur la grève, les yeux brillants de larmes contenues.

Un beau gars, bien découplé dans sa veste ronde de paysan breton, le
fusil en bandoulière, la cartouchière à la taille, parut sur la falaise,
qu’il dévala d’un pied sûr. Quelques pas le rapprochèrent de Mona, aux
pieds de qui il jeta un lièvre au pelage roux.

--Bonjour, Mona! Tiens, vois: j’ai chassé pour toi!

La jeune fille se détourna; ses lèvres fraîches esquissèrent un navrant
sourire, elle murmura:

--Merci, Yann.

--Mais qu’as-tu donc, petite amie chérie? Tu es triste?

--Oh! Yann, mon père...

--Tu lui as parlé de nos projets?

--J’en ai causé à maman, qui est contente. A lui, je n’ai pas osé, parce
que je sais qu’il en a d’autres. Des projets terribles...

--Quoi donc?

--A l’automne, dès le retour des Islandais, il veut que j’épouse
Guerval...

--Que tu épouses Guerval? fit le gars dans un cri.

Le jeune berger avait jeté sur le sable son fusil et son carnier;
chancelant, il s’appuya sur un roc vêtu d’algues luisantes.

--Ah! Mona! Mona... pourquoi cela? balbutia-t-il.

--Parce qu’il est riche, répondit douloureusement la jeune fille. Et
puis, continua-t-elle en baissant la tête, parce qu’il est marin... Ah!
Yann... pourquoi n’es-tu pas marin aussi?... Regarde comme elle est
belle, aujourd’hui, la mer... Sa chanson t’appelle...

La nappe liquide miroitait, calme et bleue sous le soleil léger; les
vagues, sur les brisants, faisaient un bruit de baisers. Le visage du
gars se contracta:

--Mona, fit-il d’une voix oppressée, cette mer si douce, oublies-tu
qu’elle a roulé les corps de mes parents?... Je te dis, moi, que si
maintenant elle se fait caressante, c’est pour m’appeler aussi, pour
m’attirer dans ses bras froids qui m’apporteraient la mort.

Il parlait d’un accent si sombre, si résolu, que la pennhérès frissonna;
elle demanda, en tordant de désespoir ses petites mains nerveuses:

--Alors, que va devenir notre tendresse?

Yann un instant songea: il cherchait un appui.

--Tu dis cependant que ta mère est contente? Que conseille-t-elle?

--Elle craint la colère du père... sans doute elle ne nous défendra
guère...

--Alors, murmura le berger, comment nous soutenir l’un l’autre?

Il s’assit sur le roc; la jeune fille prit place à ses côtés. Suivant sa
pensée, Yann expliqua, une lueur extatique dans ses yeux de terrien:

--Il existe dans nos montagnes une herbe d’or que l’on rencontre
rarement, parce qu’elle ne fleurit que tous les sept ans; elle est
belle, dit-on, belle à rendre fous ceux qui l’aperçoivent. Il en est de
même de notre tendresse, ma jolie, elle est belle, elle est rare, c’est
pourquoi elle vaincra toutes les difficultés.

Confiante, la jeune fille souriait aux paroles de son ami, qui
ambitionnait de la conquérir et de la protéger. Un instant de bonheur
fleurit au cœur de ces êtres jeunes qui se chérissaient; mais soudain un
coup de vent du large parcourut la mer, un brusque ressac crêta d’écume
les vagues crevant à grand bruit. Mona s’écarta, subitement pâlie:

--Yann! j’ai peur! Vois comme l’Océan est mauvais! il semblerait qu’il
veuille se dresser contre notre cher projet...

--Aie confiance, Dieu ne nous abandonnera pas, il m’aidera à te protéger
de tout péril.

Le Breton voulut prendre dans la sienne la petite main crispée qui se
défendait. A ce moment, du clocher caché derrière la falaise, une
sonnerie joyeuse s’égrena.

--Tu entends, Mona, la cloche? C’est l’appel du bonheur.

--Crois-tu?

--Viens, ma jolie, viens; je veux suivre avec toi, sous la protection de
la bonne Mère, le cortège des fiancés!

La cloche sonnait maintenant plus vite et plus fort; des chants, des
bombardes, des binious, s’unissaient à l’alleluia joyeux qui s’épandait
sur les grèves; confiante, Mona mit dans celle de Yann sa main qui
tremblait encore.

Et la procession déboucha sur la plage, long cortège recueilli, où les
ailes blanches des coiffes palpitaient, auprès des têtes brunes ou
blondes des gars en prière. Des bannières flottaient à la brise, parmi
les vapeurs d’encens entourant le dais doré sous lequel s’avançait M. le
recteur, haussant de ses bras vigoureux la lourde monstrance
flamboyante. Les enfants de cœur suivaient, floraison de soutanelles
rouges. Et des invocations frissonnaient dans l’espace, mêlant les
phrases latines de la liturgie aux cantiques naïfs de la foule:

  --_Mater amabilis_...

  --_Mater admirabilis_...

  --_Ora pro nobis_...

  --Notre-Dame de la Clarté!

  --Sainte Anne!

  --Saint Gildas!

  --Grand Saint Méen!

  --... Priez pour nous!

La procession se déroulait toujours, couvrant toute la petite grève
blottie entre ses récifs dorés par le printemps. Les porte-croix
commencèrent de gravir lentement la falaise, par le sentier que Yann
avait si lestement descendu tout à l’heure. Mona et Yann, qui s’étaient
agenouillés sur le passage du dais, se relevèrent. La jeune fille
glissa, avec un geste de chaste assurance, son bras sous celui de son
ami, et prit avec lui rang dans le cortège. Et sa voix fraîche se
joignit aux soprani des pennhérès, aux barytons des gars, pour l’hymne
saint qui décrut au loin.

  --_Ave maris stella_...

Maintenant la plage étroite était déserte, jonchée de rameaux d’ajoncs
et de bruyères. La mer était silencieuse, et quelques barques noires aux
voiles brunes faisaient paraître plus vaste encore son immensité
mystérieuse.




IV


Les derniers chants avaient été dispersés par un souffle léger du vent,
quand un groupe nouveau apparut. C’étaient les Le Goanec, et le marin
qui les accompagnait, face brutale, carrure épaisse, c’était Juhel
Guerval, l’époux promis à Mona.

Les deux hommes paraissaient de fort méchante humeur.

--Elle n’est pas là! dit Guerval, d’une voix où grondait la colère.

--C’est extraordinaire! fit Le Goanec, fouillant la côte à regards
rapides et perçants. Je me demande...

--Demandez-vous ce qu’il vous plaira, interrompit le patron de la
_Joséphine_, pour moi, je vous avertis que je trouve cette histoire
désagréable autant que singulière.

Une phrase du _Magnificat_, étouffée, lointaine, vint mourir là. La mère
de Mona s’écarta, le cœur étreint d’un pressentiment.

--Pourvu qu’elle n’ait pas suivi la procession avec Yann, murmura la
Bretonne en se signant à la dérobée.

Son pauvre visage de femme courbée depuis vingt ans sous le poing du
maître, avait pâli de terreur; elle grimpa sur un rocher pour tenter
d’apercevoir, par delà la falaise, les couples qui bientôt allaient
revenir. Mona s’y trouverait-elle point au bras de Yann? C’étaient en
somme ses deux enfants qu’elle réunissait volontiers dans son cœur, et
pour lesquels elle redoutait également la colère du père.

Cependant Guerval reprenait d’une voix âpre qui martelait ses paroles:

--Tout de même, patron Le Goanec, vous me faites là un rude affront!

--Hé! comment cela?

--Dame! vous m’avez dit qu’avant le départ des goélettes je suivrais le
pardon des amoureux, Mona à mon bras. Le jour est venu, la fête se
déroule, le galant est prêt, mais la promise... pfft!... et j’embarque
demain!

Il eut un geste goguenard, où tremblait une fureur. Le Goanec, pris de
peur quant aux réparations promises pour sa barque par ce fiancé en
expectative, affirma, cachant son inquiétude sous une rondeur affectée:

--Parole, vous vous alarmez à tort, Juhel! Puisque je vous ai promis que
la petite vous épousera! Cristi! Je lui casserais plutôt mon penn-bas
sur la tête!

--J’espère que vous n’aurez pas à en venir à cette extrémité.

Le père avait appuyé cette menace d’un coup de talon énergique, qui
broya une innocente étoile de mer rêvant au soleil sur le sable. La
Bretonne eut un frisson: elle savait qu’il ferait comme il le disait!

Cependant le pêcheur, calmé par cette explosion de colère, avait posé la
main sur l’épaule du gendre qu’il s’était choisi; bonhomme, il expliqua:

--Je ne sais point ce qui lui trotte en la cervelle; c’est si jeune!
Mais vous pouvez vous préparer pour les noces, compère; nous les ferons
dès votre retour d’Islande, foi de Goanec! Je vois déjà les rubans qui
flotteront à votre boutonnière!

--Les chaînes de ma petite... pensa Marie Le Goanec.

L’homme continua, en se redressant avec autorité:

--Je suis le maître sous mon toit, comme vous à votre bord. Je parle, on
obéit. Guerval, vous pouvez aller parer la _Joséphine_, puisque le temps
vous presse, comme vous me disiez tout à l’heure. Moi je veux voir
revenir la procession; si Mona y a été, je mets le grappin dessus, et je
ne lâche sa main que pour la mettre dans la vôtre.

--A tantôt, patron.

Guerval s’éloigna. Marie se rapprocha de son homme, dont le regard bleu,
subitement adouci, caressait la mer. Les chants vibraient, plus fort à
chaque seconde. La Bretonne murmura douloureusement:

--Ils reviennent...

--Qui? grogna Le Goanec.

--Ah! soupira sa femme sans répondre directement, pourquoi donc que tu y
tiens tant que cela, à la gueuse de mer, mon pauvre homme? Jusqu’à faire
notre malheur à tous!

--J’y tiens!... j’y tiens!... parce qu’elle ne m’a point fait périr!
C’est quelque chose, je pense. Et puis je veux un gendre avec qui je
puisse causer de mon métier. Ainsi Mona n’épousera qu’un marin... Et
elle ne sera pas non plus la femme d’un sans-le-sou.

--Hélas, Jérôme, as-tu bien réfléchi?

--A quoi encore?

--Nous n’avons plus qu’elle, puisque les gars sont morts à la guerre...
murmura la mère appelant à elle tout son courage. Si tu brises son cœur
pour toujours...

--Comment? fit le patron Le Goanec, qu’est-ce que tu veux dire?

--Yann, son ami d’enfance... Ils ont été élevés ensemble... Ça ne serait
pas étonnant qu’ils se plaisent...

Le marin tressaillit, une bouffée de sang empourpra son visage:

--Tais-toi, gronda-t-il. Écoute ce que je te dis: si j’étais sûr que ma
fille aime ce failli paysan, je la tuerais ce soir, de la main que
voilà!

Il brandissait un poing noueux. Puis, entendant se rapprocher les
cantiques, il gronda, les mâchoires serrées de fureur:

--Voilà le cortège! Si ma fille, par impossible, était là avec un
galant... il y aurait du vilain!




V


A ce moment les bannières arrivaient, à la tête de la longue théorie des
fidèles. Le recteur s’arrêta, et, autour de lui, les surplis se
groupèrent, face aux lames moirées de soleil. D’un geste ample, il bénit
tout le peuple, et chacun s’agenouilla. Le Goanec lui-même, à l’écart,
près de sa femme craignant quelque malheur, ôta son bonnet et bredouilla
un Ave. Lentement, dans le silence traversé par la chanson douce et
grave des brisants, le prêtre bénit la mer aussi. Puis il jeta un regard
de bonté sur les couples des fiancés, si proches aujourd’hui, et que
demain allait séparer la Mauvaise.

Il y eut quelques secondes de recueillement profond; quand les fronts
inclinés se relevèrent, un alleluia jaillit de mille poitrines. Le
clergé commença de descendre la dune, derrière les hautes croix d’argent
balancées au rythme des pas de ceux qui les portaient. Et les fidèles de
tout à l’heure se groupèrent dans le désordre du cortège disloqué, au
gré des amitiés ou des amours. Par trois ou quatre, plus souvent par
deux, jeunes gens et jeunes filles, mains nouées, erraient sur le large
plateau de la falaise. Des aveux, des projets fleurirent, que la brise
de mer emportait dans l’infini du mystère, et qu’accompagnait parfois le
cri railleur d’un goéland.

Marie Le Goanec scrutait la foule avec une anxiété qui d’abord se
rassura à ne pas y voir Mona. Les poings serrés, le père dévisageait les
couples; brusquement, il s’écria:

--Les misérables!

Il venait d’apercevoir sa fille au bras de Yann, respectueusement penché
vers elle.

En trois bonds, le père fut auprès d’eux; saisissant Mona par la manche,
il la secoua, furieusement. Un tumulte monta dans la foule, stupeur,
curiosité, épouvante.

--Ma fille! cria la Bretonne dans un sanglot.

--Patron! protesta Yann.

Mais le pêcheur n’écoutait rien. Mona chancelait sous l’étreinte; il
proféra dans un juron:

--C’est comme ça que tu me désobéis! Tonnerre! Je te briserai!

--Vous me tuerez avant, s’écria le gars, en s’élançant devant son amie
d’enfance.

D’une bourrade, le père l’écarta; sur Mona qui, le front baissé,
demeurait atterrée, il leva son poing fermé. La mère eut un cri
d’effroi, les assistants s’approchèrent.

--T’expliqueras-tu, fille dénaturée? Réponds, ou je t’écrase!

Des mains retinrent Yann qui allait s’élancer sur le forcené. Gonéry,
qui avait vu avec inquiétude ses deux jeunes protégés suivre côte à côte
la procession des fiancés, au frissonnement moiré des bannières, Gonéry
se plaça entre les deux hommes, et, avec l’autorité que lui conférait,
dans le village, d’un consentement unanime, toute une vie de travail et
d’intégrité:

--Arrêtez, Goanec! Et toi, petit, dit-il à Yann frémissant, tiens-toi
tranquille... Voyons, patron, assez de gros mots et de grands gestes;
que voulez-vous, en somme?

Avant même que le pêcheur n’ait eu le temps de répondre, une rumeur
court la foule, qui s’écarte: Guerval paraît. En un éclair il comprend
la scène, il embrasse d’un même regard Mona réfugiée aux bras de sa
mère, Le Goanec courroucé, Yann résolu, un regard ardent au fond de ses
yeux clairs. Et avec la condescendance de l’homme habitué à parler en
maître, qui, pour un moment, fait la grâce de quitter le premier rang,
Juhel se prend à rire:

--Voilà bien du bruit, semble-t-il! Que se passe-t-il donc à cette
heure?

--Tenez, père Gonéry, ma réponse, la voici qui arrive: je veux que Mona
épouse ce garçon-là! Un rude homme, que c’est! et un fin matelot!

Une étreinte, où il y a de la complicité, unit les deux pêcheurs, car,
ayant prononcé cette double déclaration, Jérôme s’est tourné vers Juhel,
et a appuyé ses paroles d’une vigoureuse accolade. Puis Guerval, avec un
sourire féroce, tend à la jeune fille sa main velue. Mona s’écrie:

--Jamais!

Défaillante, elle chancelle; Yann s’approche pour la soutenir, et,
semblant presque frêle devant les deux marins, le gars prononce:

--Patron, je vous demande la main de votre fille; tout à l’heure, nous
nous sommes accordés.

--Accordés, tonnerre! rugit Le Goanec ivre de fureur. Que le diable
t’étrangle! Décampe vivement, ou je te fiche à l’eau.

Un mauvais rictus plisse les lèvres minces de Guerval; Yann n’a pas
reculé. Gonéry pose sur la vareuse du pêcheur une main que l’âge n’a
point affaiblie:

--Du calme, Goanec! Dis-moi plutôt, pourquoi ne veux-tu pas de Yann pour
gendre?

--Parce que...

--Parce que quoi?

--Parce qu’il est pauvre.

L’ancien haussa les épaules:

--Belle raison! Tu l’étais à son âge. La pauvreté, quand on a du cœur au
travail, ça se guérit, tu le sais comme moi.

--Mona n’épousera, moi vivant, qu’un marin.

La déclaration tombe, formelle, dans le silence. Juhel redresse son
torse épais; sur l’épaule de sa mère, Mona pleure. Yann enveloppe son
amie d’un long regard rayonnant d’amour; il fait un pas vers l’arête de
la falaise, regarde, avec une répulsion qu’il domine, la mer endormie
dans sa paix trompeuse, et d’une voix ferme il lance:

--Soit. J’embarque demain. Qui veut de moi pour novice, patrons?

--Je te prends sur les _Trois-Frères_!

--Viens à bord de l’_Espoir-en-Marie_, petit!

--Il a du cœur, le gars!

Cependant Le Goanec s’est concerté avec Guerval. Le père de Mona
s’avance, roulant dans ses lourdes bottes comme au large:

--C’est sérieux? Tu es prêt à tout?

--Je ferai à votre volonté, patron.

--Eh bien, tu vas embarquer sur la _Joséphine_. Guerval te donne un
cadre pour l’Islande. A ton retour, on causera.

--Sur la _Joséphine_? répète Yann pâlissant.

--Je le veux. C’est dit?

--C’est dit.

Yann se tourne vers Mona; mais la jeune fille est évanouie: autour
d’elle, sa mère, des voisines s’empressent. Le Goanec hausse les
épaules, et gagne avec Guerval la prochaine buvette, pour s’entretenir
des affaires qui tiennent si fort au cœur du père de Mona; les hommes
s’écartent sur leur passage, plusieurs viennent serrer la main du
nouveau marin. Lui cependant, pensif, regarde le flot dont la course a
noyé la petite grève; et il prononce, dans un frisson dont il n’est pas
maître:

--O mer, tu es sinistre ce soir...




VI


Les mois ont passé, septembre étend sur les villages un précoce automne,
septembre qui sème la joie sur la côte en ramenant les Islandais. Les
auberges sont pleines de chants et de rires, le parfum des victuailles
s’en échappe, mêlé au tintement des bouteilles, aux ritournelles des
binious. Les femmes ont sorti des profondes armoires les devantiers de
velours et les coiffes brodées; et plus haut que les quais du petit
port, les goélettes désarmées dressent leurs mâts aux vergues apiquées.

Deux hommes longent le bassin, l’un vieux, l’autre jeune, et le plus âgé
s’enquiert, dans un soupir:

--Et alors, Corentin, t’as fait une bonne campagne?

--Mais oui, père Gonéry.

--L’Islande, vois-tu, mon gars, c’est loin, c’est froid, c’est dur...
N’importe, quand on devient trop vieux pour bourlinguer, on s’en ronge
de regret.

--Sûr que ça n’y est point gai tous les jours!

Du bout de sa botte, le marin tourmente, pensif, un anneau scellé pour
l’amarrage des chaloupes, dans la pierre du quai. Brusquement il
demande:

--Et Mona?

--Elle pleure, la pauvre petite, à s’user les yeux...

Corentin hoche la tête. Ce geste semble inquiétant à l’ancien. Il
s’arrête, frappe sur l’épaule du jeune homme:

--Mon gars, fait-il, tu sais quelque chose que tu ne m’as pas dit.

--Peut-être.

--Parle!

--Je ne connais rien par moi-même, père Gonéry; mais celui-ci pourra
vous renseigner. Yves!

Corentin montre, parmi une troupe joyeuse, sortant d’une auberge
voisine, un novice bien découplé. Celui-ci quitte ses camarades, qui se
hâtent vers l’église, dont le clocher appelle pour les vêpres. Il
rejoint son ami:

--Yvon, questionne Gonéry, Corentin dit que tu sais des choses rapport à
la _Joséphine_...

--Je les sais sans les savoir, reprend le gars en grattant sous son
béret sa tête bouclée. On n’aime pas à raconter le malheur, on n’ose pas
dire qu’on est sûr...

--Parle toujours, insista Corentin. Tu sais bien que c’est pas nous qui
te ferions des ennuis.

--Pour lors, c’était vers la fin de juillet, sur les bancs. On pêchait
par une nuit de lune, claire à voir tous les mouvements des gars dans
les doris et sur le pont des goélettes. Le bateau à Guerval était à
tribord de nous, à deux cents brasses peut-être...

Le matelot hésitait; anxieux, Gonéry le pressa:

--Alors, mon petit, alors?

--Alors on entend sur la _Joséphine_ un bruit de querelle; ça arrive
souvent avec une brute de patron comme ils ont. Nous, n’est-ce pas, on
était habitué, on n’y faisait plus attention. Et puis tout à coup, voilà
que nous arrive un cri, mais un cri!...

Le gars se tait, frémissant et tout pâle. Reconnaissant à peine sa
propre voix, l’ancien demande, anxieux:

--Qui avait crié?

--Jamais on ne l’a su...

Un silence, lourd de l’épouvante des drames enveloppés de mystère,
s’appesantit entre les trois hommes. Du regard, Gonéry compte les
goélettes, immobiles et comme endormies sur l’eau verte du port. Se
parlant à lui-même, il dit:

--Guerval n’est pas rentré...

--Il n’ose point rallier sans doute. A la fin, le syndic trouverait cela
drôle, tous ces malheurs...

--En tout cas, ne dites rien à la petite! Tant qu’on n’est pas tout à
fait certain... Pauvre Mona!

Un nuage noir passa sur le soleil, un coup de vent froid souleva, en
petites lames aiguës et sournoises, l’eau lourde du bassin. Les matelots
courbèrent la tête, et s’en revinrent vers le village, lentement, et
comme terrassés sous le poids du destin.




VII


Le soir allait tomber. Sur la courte jetée, Gonéry se promenait, rêveur,
inquiet, fouillant l’horizon d’un regard encore aigu. C’était bien vrai
que Guerval n’était pas revenu avec les autres. Il n’y avait pas eu de
tempête nouvelle annoncée au bureau de la marine, ce long retard était
inexplicable.

Un cliquetis de petits sabots fit se retourner l’ancien. Un groupe de
jeunes filles s’avançaient. Elles étaient joyeuses du retour de leurs
pères, de leurs frères, et leur printemps allumait des rires dans leurs
yeux, posait des roses à leurs joues. Seule Mona était pâle, ses lèvres
avaient désappris le frais sourire de naguère. Elle s’approcha
nerveusement du vieillard:

--Père Gonéry, ne le voyez-vous point venir, le bateau qui porte mon
Yann?

--Pas encore...

Avec un sanglot, la triste fiancée se laissa tomber sur le parapet. Ses
compagnes l’entourèrent, s’efforçant, à gestes compatissants, d’adoucir
sa peine, tout en cachant leur propre joie.

--Il reviendra, Mona, bientôt.

--Des goélettes, parfois, ne rentrent qu’à la fin du mois.

--Peut-être ont-ils touché à Brest, pour cause d’avaries?

C’était le vieux marin qui suggérait cet espoir. Mona releva la tête:

--Bien vrai, vous croyez cela?

Elle plantait ses yeux clairs droit dans ceux de l’ancien. Se sachant
inhabile à faire vivre une espérance qu’il avait perdue lui-même,
lentement il détourna le visage.

--Vous voyez bien... gémit douloureusement la petite Bretonne.

Ses amies cherchaient vainement quoi dire pour alléger cette détresse.
Soudain une plainte lointaine vibra dans l’air. Mona se leva d’un bond,
effrayée.

--Ah! fit-elle, la voix basse et rapide, avez-vous entendu?

--Voyons, Mona, tu rêves! C’est la sirène des îlots, tu le sais comme
nous, expliqua l’une des jeunes filles. Le vent la fait chanter quand il
tourne.

--Tu crois?... Sainte Vierge, que j’ai peur! fit la pauvrette.

Son accent résonnait étrangement dans les ombres bleues du crépuscule;
interdites, effrayées à leur tour, les pennhérès, craintives enfants de
la superstitieuse Bretagne, s’écartèrent. Gonéry, lui, s’approcha.

--Petite, il va se faire nuit. Je veux te reconduire chez ta mère;
viens!

Elle eut un signe de dénégation muette; il s’étonna:

--Pourtant, il faut rentrer. Regarde, les autres sont parties.

--Justement, père Gonéry. Je vais faire une prière à la Bonne Dame, et
puis je rentrerai, je vous le promets.

--Pas toute seule?

--Si... il fait encore un peu jour; peut-être je verrai revenir son
bateau... Je retournerai chez nous bientôt, je vous l’ai promis.

Elle parlait d’une voix un peu lente, très douce, mais résolue. Le vieil
homme eut un soupir devant cette peine qu’il comprenait si bien, sans
que son âme simple la sût consoler; il s’éloigna à pas lourds, le long
du chenal où l’eau prenait des reflets noirs.

Là-bas, à l’extrémité de la jetée, le phare s’allume, dardant son œil
jaune dans la pénombre; la mer, presque invisible, écrase ses lames sur
le môle, avec un bruit rageur auquel répond l’âpre chanson des brisants
tout proches.




VIII


Mona est demeurée assise sur l’étroit parapet; dans la poche de son
petit tablier, sa main a cherché son chapelet qu’elle égrène pieusement,
tandis que sa pensée vagabonde autour des syllabes rituelles:

--Je vous salue, Marie... Bonne Mère, j’ai fait sonner la cloche des
nouvelles, et je n’ai pas reçu de lettre... Sainte Marie, mère de
Dieu... Sainte Marie, ma mère aussi, protégez-moi... Sainte Anne,
veillez sur nous... J’irai à Auray; j’irai au pardon quand Yann sera
revenu, et j’allumerai un grand cierge... je prierai les bras en croix
aussi longtemps qu’il brûlera... priez pour nous, pauvres pécheurs...
Yann, c’est un isolé dont je vous confie la garde...

La petite Bretonne s’enveloppe d’un grand signe de croix, et,
réconfortée, elle gagne, pour mieux guetter l’horizon, l’extrémité du
môle battu par le ressac. Mais la nuit tombe très vite, on n’y voit plus
qu’à peine sur l’espace mouvant où roulent les flots. Alors, une idée
vient à Mona, que l’inquiétude possède et martyrise: elle va gravir la
falaise; de là, elle verra plus loin...

En quelques instants d’une course affolée, la jeune fille a gagné la
crête rocheuse. Mais la nuit a marché plus rapidement qu’elle, il fait
complètement noir maintenant. Qu’importe? qu’importe tout? Le froid,
l’obscurité, l’angoisse du foyer, la faim, la peur qui rôde sur la
lande, où vers minuit, disait-on jadis à la veillée, trottinent les
pieds fourchus des korrigans? Insensible, écroulée sur l’herbe humide,
les mains jointes, les yeux fixes, Mona guette le retour de son
bien-aimé.

Soudain la lune se lève au-dessus des roches; comme la mer bruit
sinistrement! des panaches d’écume sautent en aigrettes d’argent sur les
récifs. Immobile, la jeune fille regarde sans les voir les flots où
courent des traînées laiteuses, parmi lesquelles dansent des étincelles.

Et voici qu’un tremblement la secoue, la vie semble se retirer de son
visage pâli sous les rayons de la lune. Mona voit... oh! ce qu’elle
voit!

Dans le ciel, très près--très loin peut-être, car elle n’a plus le
pouvoir d’apprécier les distances--c’est le pont d’une goélette
morutière, le pont de la _Joséphine_; tout au fond, la côte d’Islande se
découpe en noir contre le velours du firmament nocturne. Assis sur un
rouleau de cordages, adossé au plat-bord dans une attitude abandonnée de
songe extasié, Yann dort. Yann? Est-ce bien lui, ce garçon amaigri? Il
rêve; un sourire très tendre illumine son visage.

Mona essaye de lui envoyer un baiser à travers l’espace; mais son bras
n’esquisse qu’un geste inachevé.

La vision se déroule, s’amplifie: Guerval surgit d’une écoutille, il
interpelle rudement son novice.

Avec brutalité, Juhel reproche à Yann son inaction; le fiancé de Mona se
lève pour obéir à l’ordre qui vient de lui être donné, mais il est très
las... il a un mouvement de la main pour s’appuyer au bastingage, et se
tourne dans la direction du pays; Guerval serre les poings et demande à
Yann s’il prétend toujours lui ravir Mona. Le gars fait un signe
affirmatif; brusquement, Juhel bondit sur lui, et les deux hommes
roulent sur le pont, corps à corps.

Sur la falaise, Mona tend des mains suppliantes, elle veut fermer les
yeux pour ne plus voir. Mais, retenus par une force invincible, ses bras
retombent, ses paupières refusent de s’abaisser, il faut que jusqu’à la
fin elle regarde la terrible scène.

La lutte est courte. Yann, plus souple, a l’avantage; Juhel se débat
vainement. Il cherche quelque chose dans sa poche. Horreur! D’un coup de
couteau, il poignarde son adversaire, et voici qu’il le jette par-dessus
bord. L’excès de la douleur rend le mouvement à Mona... Elle se lève,
toute raidie encore, un cri rauque s’étrangle dans sa gorge, elle veut
courir, fuir le cauchemar; mais elle tombe d’une pièce, évanouie.

Cependant la vision a disparu, au ciel où des nuages noirs accourent en
chevauchées pressées. Ils vont masquer la lune, pas assez vite toutefois
pour que ses derniers rayons n’éclairent une goélette qui embouque la
passe, glissant sans bruit, sous petite voilure. C’est la _Joséphine_;
Guerval est à sa barre, son front est soucieux, sa bouche a des plis
durs.




IX


La grande salle de la maison Le Goanec est une vaste pièce orientée vers
la mer qu’on entend bruire, dès que s’ouvre la porte ou la fenêtre qui
l’avoisine. Des meubles s’y dressent, solides comme la race qu’ils
servent: armoire de châtaignier massif, portant sur ses panneaux les
initiales du ménage, taillées au couteau en plein bois; lit-clos à
cintre sculpté, avec de courts rideaux à ramages; dressoir bien garni,
horloge à longue gaîne historiée de fleurs peintes.

Ce soir, une petite lampe triste brûle sur la table, découpant au
plafond des ombres bizarres; elle éclaire trois couverts dressés. Près
de l’âtre qui flambe, Marie Le Goanec est assise à son rouet qui
ronronne, et voici que le mouvement de la fileuse s’alanguit, et puis
s’arrête; elle repousse le rouet d’un geste las. Elle consulte la
pendule, et tout à coup se précipite à la porte: ces pas... serait-ce
enfin Mona? Mais un voisin passe après un rapide bonsoir, et seul
pénètre le vent qui fait monter, dans la cheminée, la flamme claire des
fagots. Affolée, la mère se penche dans la nuit close:

--Mona?

Une voix lointaine répond:

--J’arrive, femme!

La Bretonne est soudain tranquillisée; la petite est avec le père, c’est
sûr. Joyeuse, Marie verse la soupe dans la soupière, et la met sur la
table. L’instant d’après, Le Goanec entre, et clôt la porte derrière
lui.

--Failli temps! Bonsoir.

--Et la petite?

Le Goanec tend à la flamme ses mains engourdies; il se retourne,
placide:

--Pas là? T’inquiète pas, elle rentrera toujours bien. A table!

Un instant, la mère sert en silence celui qui n’a jamais parlé qu’en
maître à la maison; puis, impuissante à surmonter plus longtemps son
angoisse:

--L’as-tu bien cherchée, au moins?

Haussant les épaules, le marin répond, en se versant une bolée de cidre:

--Tranquillise-toi donc! Elle est quelque part, sur la grève, qui attend
Yann!

Il a un rire ironique; Marie proteste:

--Ne ris pas, Jérôme! Le malheur pourrait bien être sur la maison!

--Tu es folle!

--Ne vois-tu pas que ta fille se ronge à périr, de peur du mari que tu
veux lui donner?

--Des mots! gronde le marin. Elle épousera Juhel, ou bien...

--Ou bien?

--Je la chasserai. Et ce n’est pas toi qui m’en empêcheras. Pour
commencer...

Renversant d’un coup de botte son escabeau, il lève un poing massif. Sa
femme lui fait face, et la dignité de son regard, qui reflète une âme
droite et fortifiée par les principes élevés sur lesquels elle s’est
toujours guidée, fait reculer l’homme courroucé. Dans le silence où
tictaque l’horloge, Marie parle, et l’autorité de sa voix s’impose au
pêcheur qui l’entend malgré soi:

--Écoute, mon homme; j’ai supporté toute ma vie tes deux passions, la
mer et l’or; j’ai été faible, je t’ai cédé toujours; mais c’est fini;
j’ai réfléchi, ces derniers temps, en voyant Mona pâlir comme une
trépassée; je veux la protéger. Elle épousera Yann, il faudra bien que
tu y consentes. Et je vas le lui dire en la ramenant.

Écrasé de stupeur, sentant vaguement poindre en lui l’aiguillon du
remords, Le Goanec ne trouve rien à répondre. Sa femme s’enveloppe d’une
cape; elle ouvre la porte, et se retournant sur le seuil, ombre noire où
luit l’acier d’un regard résolu:

--Que Dieu te pardonne, mon pauvre homme, pour le mal que tu as fait à
ta fille, et que tu voulais lui faire encore!

Elle referme la porte, qui bat avec un claquement sourd. Le Goanec,
vaincu, s’écroule sur une chaise.




X


Combien de temps le pêcheur demeura ainsi, courbé sous le poids du
remords naissant, il n’aurait su le dire. En lui des pensées
s’agitaient, mêlées, confuses, douloureuses pour son cerveau inhabitué à
réfléchir. Il songeait que peut-être il avait parlé jadis trop vite et
trop fort; il regretta le bel ordre de son foyer, docile sous sa main;
il s’inquiéta malgré tout, dans un renouveau de sa vieille affection de
père adoptif, de ce qu’avait pu devenir Yann: de mauvais bruits
couraient depuis deux jours sur le patron de la _Joséphine_; tout de
même, il l’aimait, l’enfant qu’il avait sauvé, puis élevé, et la pensée
qu’il avait pu lui arriver malheur par sa faute à lui, Le Goanec, était
tout à coup pénible au pêcheur.

Et comme celui-ci ressassait des pensées tristes, et commençait à
s’attendrir sur le sort malheureux de sa fille, un coup sourd, dans la
vieille porte, tira l’homme de sa méditation.

--Qui va là?

--Juhel Guerval.

Les deux mains appuyées sur sa table, le marin se leva à demi, en
maugréant:

--V’là autre chose, à cette heure!

--Eh bien? fit derrière l’huis, une voix impatiente.

Sans hâte, sans pensée, le Breton alla tirer son loquet. Une bouffée
d’air froid lui sauta au visage, tandis que furtif, le regard baissé,
l’Islandais entrait:

--Bonsoir à tous!

--Bonsoir.

Les deux hommes étaient en présence. Le Goanec restant immobile et muet,
Guerval attira un siège, et s’y laissa lourdement tomber. Alors, avec un
embarras qu’il ne dissimulait point, étant novice en diplomatie, patron
Le Goanec demanda, et sa voix sonnait étrange à ses propres oreilles:

--Ainsi donc, la campagne est finie?

--Oui.

--Et voilà que vous arrivez?

--Tout de suite.

--En retard que tu es.

Guerval haussa les épaules. Puis, à son tour, il interrogea:

--Et chez vous, ça va?

--Oui.

--Mona?

--Aussi.

Juhel se leva:

--Par la sambleu, voisin! les mots coûtent cher, ce soir, à ce qu’il
paraît. Je reviendrai.

Déjà Guerval gagnait le seuil. Il marchait pesamment, jetant à droite, à
gauche, des regards sournois, qui incitèrent Le Goanec à tirer les
choses au clair. Aussi bien, la femme avait peut-être raison, et puis,
il faudrait toujours en arriver là, n’est-il pas vrai?

D’un air bonhomme, le vieux pêcheur jeta:

--Vous en allez pas comme ça... Donnez-moi avant des nouvelles de Yann,
votre novice.

--Hein?

Guerval s’appuyait à la table, suivant sa pose favorite.

--Ben oui, je m’y intéresse, à ce petit; quelquefois on a des mots,
comme ça... mais tout de même, c’est moi qui lui ai sauvé la vie, et
c’est la patronne qui l’a élevé. Alors, qu’est-ce qu’il devient?

L’autre, ayant eu le temps de se reprendre, fit, avec une jovialité
forcée:

--Parole! On dirait un interrogatoire! Je ne me fâcherai pas, voisin,
rapport à votre fille, vu que vous me l’avez promise... mais parlons
d’autre chose.

Un trouble, dans sa voix, n’était pas si bien caché, que la finesse de
Le Goanec ne le perçut. Qu’y avait-il donc? Prudent, le père de Mona
n’insista pas de front:

--C’est bon, c’est bon, Juhel; comme vous dites, parlons d’autre chose.
Et pour fêter votre retour, vous prendrez bien un verre?

Tout en parlant, il tirait de l’armoire une bouteille de tafia
vénérable, rapportée des îles jadis. S’attablant en face de Guerval, il
emplit deux verres, l’un jusqu’au bord, l’autre à moitié seulement; et
prenant pour soi-même ce dernier, qu’il leva dans la clarté de la lampe:

--Eh! c’est du bon, Juhel! Allez-y sans crainte!

--Je vois ça!

Un silence pesa. Le Goanec reprit:

--Dites donc, camarade, on est mieux à boire ici qu’à faire le quart
dans les brumes d’Islande!

--Pour ça, bien sûr!

--Encore un verre?

--C’est pas de refus.

Juhel, poussé par son hôte, absorba coup sur coup de fortes rasades du
liquide ardent; ses joues s’animaient; ses yeux brillants roulaient dans
leurs orbites, et cherchaient par delà les murs.

Le Goanec demanda, versant toujours l’eau-de-vie qui ne demeurait guère
dans le gobelet de l’Islandais:

--Vous me raconterez bien vos souvenirs de là-bas? Ça me rajeunira: j’y
suis été, moi aussi, dans les temps!

--Oui... dans les temps.

--Qu’y avez-vous vu de neuf?

--Oh! c’est une île... une île... bigrement éloignée!

Il rit, d’un rire épais d’ivrogne; le père de Mona suivait son idée:

--Oui, c’est bien vrai... et la mer est mauvaise dans ce coin-là!

--Elle n’est point commode tous les jours!

--Bah! Avec un bon équipage comme vous aviez, voyons, camarade!

--Oui, oui, c’étaient des braves gens! A leur santé!

--Tous des braves gens, Juhel? A la bonne heure!

Mais la main de Le Goanec tremblait maintenant, tandis qu’il versait à
son hôte la liqueur dorée; il touchait au cœur de son enquête, il allait
savoir... et soudain il avait peur de ce qu’il allait apprendre.

Guerval grogna:

--Tous? Je n’ai pas dit cela!

--Comment?

Il rit, et Le Goanec blémissant rit aussi, le cœur serré. Juhel
continua:

--Le petit Yann... mauvaise tête!

A ce moment, derrière les deux hommes absorbés dans leur conversation,
la porte s’ouvrit sans bruit. Mona parut, décoiffée par la tempête
brusquement surgie sur la falaise. Ses vêtements ruisselaient d’eau, et
les brides de sa coiffe flottaient sur ses épaules. En voyant Guerval,
en entendant ses paroles, la jeune fille chancela, prête à tomber. Mais
elle joignit les mains, demanda dans une ardente imploration le courage
de tout savoir, et, forte de l’assistance divine, s’enfonça résolument
dans un coin d’ombre pour écouter le colloque qui libérait le secret
maudit.

Patron Le Goanec insistait:

--Alors, Yann?

--Ben, j’y ai fait son affaire... voilà!

--Ah!... Ce que c’est que d’être un homme!

Flatté dans son amour-propre, l’Islandais se rengorgea:

--Ça n’a pas été long!

Un gémissement plaintif s’éleva, noyé dans le souffle de la tempête.

Sentencieux, Le Goanec déclara:

--Un gaillard fort comme vous êtes!

Par-dessus la table, Juhel se pencha. Il perdit l’équilibre, se
redressa, puis allongea au vieux pêcheur une bourrade amicale:

--Ce Le Goanec! Quel farceur!

Le patron de la _Rose-Printanière_ se recula, et l’homme tomba de
nouveau sur la table. Dans l’ombre, la jeune fille, les yeux agrandis
par l’horreur, écoutait toujours. Elle gravissait son calvaire, comme
Madame Marie dans les siècles passés.

--Un petit verre encore? proposa le Breton.

--Tout de même, acquiesça Guerval; du riche trois-six que vous avez là!

L’ivrogne faisait claquer une langue épaisse. Son hôte le ramena au
sujet:

--Alors, Yann?

--Ah oui, Yann... Eh bien, voilà! un soir après la pêche je l’ai trouvé
à fainéanter sur un paquet d’aussières. Voilà!

--Voyons, Juhel, continuez!

--Alors moi, n’est-ce pas? j’ai voulu l’envoyer à la besogne, et puis il
m’a dit des mots... rapport à votre fille, qu’on était venu à parler. Ça
fait que moi, j’ai bien vu qu’il fallait en finir... Houp!... par-dessus
bord!

Debout sur ses jambes mal assurées, il cherchait à mimer le mouvement.

Mona avait caché sa tête dans ses mains.

D’une voix qu’il parvient à rendre indifférente, Le Goanec s’enquiert:

--Il ne s’est donc pas défendu, Yann?...

--Minute! Il ne voulait pas y aller, même, ce petit! Mais moi, j’avais
ce qu’il fallait pour le dresser, et proprement encore!

--Quoi donc?

Du regard, Juhel cherche sur la table; d’une main malhabile il saisit un
couteau, le brandit, l’air égaré, l’accent éraillé par l’ivresse.

--Comme ceci, compère!

Le Goanec se lève précipitamment pour désarmer le bandit; en même temps
un cri jaillit, surhumain, râle et sanglot, et Mona s’élance.

C’était plus que n’en pouvaient supporter les forces de la pauvre enfant
épuisée, et devant les yeux de qui flottait encore la vision de tout à
l’heure.

Vers l’église prochaine, dont la voix frêle, trouant la nuit, appelle
les fidèles à l’angelus, elle s’encourt éperdue, pour chercher la force
de souffrir. Au passage, elle heurte Guerval, dont le dos épais
obstruait la porte; sous le choc léger, l’homme tombe, d’une masse,
comme font les ivrognes, sur son propre bras qui brandissait le couteau
meurtrier; sur le parquet soigneusement lavé, orgueil de Marie Le
Goanec, du sang bouillonne, épanouissant sa pourpre fleur.




XI


Mona, les jours qui suivirent, demeura prostrée dans sa douleur; des
frissons convulsifs l’agitaient en pensant au meurtre de Yann, et elle
ne pouvait voir sans horreur la place où Juhel était tombé. Elle ne
trouvait un peu d’apaisement qu’au pied des autels.

Marie Le Goanec voyait avec une peine indicible sa fille glisser dans
une tristesse morne, qui la rendait incapable d’aucun effort. Et les
semaines après les semaines coulaient, toutes pareilles pour la pauvre
affligée, dans laquelle nul n’aurait pu reconnaître la jolie pennhérès
aux yeux rieurs.

Un jour, Le Goanec, dont l’humeur s’était adoucie depuis les derniers
événements, revint chez lui le front soucieux.

--Femme, dit-il, prends ta mante... Il y a ce pauvre Gonéry...

--Gonéry?

--Dans les jambes, qu’il souffre. Voilà trois jours... Personne pour le
soigner: c’en est une vraie misère!

Avant que sa mère n’ait eu le temps de répondre, Mona déjà s’était
levée.

--C’est moi qui le soignerai; restez, mère!

Et à son père étonné:

--Il aimait Yann... et n’est-ce point ma place, à moi qui n’aurai jamais
de foyer, de venir à celui de l’affligé, pour le soigner s’il est
malade, pour le consoler s’il souffre?

Marie retrouvait enfin sa fille: elle joignit les mains pour remercier
Dieu, tandis que Mona l’embrassait tendrement.

Désormais la jeune fille avait compris son vrai rôle; ayant beaucoup
souffert, elle fit sa consolation d’adoucir les souffrances des autres,
et la paix descendit en elle doucement.

Un matin elle s’aperçut qu’une résille de rides légères se posait sur
son front. Mais elle se sentait une âme sereine et un cœur vaillant,
elle était prête à tous les dévoûments. De partout montaient vers elle
l’amitié des uns, la reconnaissance des autres, la confiance de chacun:
malgré les mauvais jours écoulés, Mona la Dévouée était heureuse.

On assure qu’elle le demeura, car elle voua sa vie à dispenser autour
d’elle la divine charité.


ABBEVILLE (FRANCE).--IMPRIMERIE F. PAILLART.




BIBLIOTHÈQUE DE MA FILLE

Choix de Romans pour les Jeunes Filles et la Famille

EXTRAIT DU CATALOGUE DES VOLUMES EN VENTE


  AIGUEPERSE (Mathilde)
    Le Choix de Maura                           1 vol.
    La Fresnaye                                   --
    Grande Sœur                                   --
    Kerdélec doit, Kerdélec veut                  --
    La Marquise Sabine                            --
    Son cœur et sa tête                           --
  ALANIC (Mathilde)
    Le Miracle des perles                         --
  BRUYÈRE (André)
    Au fond des bois                              --
    La Dame de la forêt                           --
    La Fiancée du Capitoul                        --
    La Fiancée grise                              --
    Les Jonquilles du Valauré                     --
  BUXY (B. de)
    L’Ame captive                                 --
    L’Aumône fleurie                              --
    La Demoiselle au Bois-Dormant                 --
    Les Filles du Médecin                         --
    Le Grillon du Manoir                          --
    Le Lis en otage                               --
    Le Mariage minuit                             --
    Le Mystère du Froid-Pignon                    --
    Une prison dorée                              --
    Veuve de quinze ans                           --
    La Villa du Cœur-en-Peine                     --
  CHAMPOL
    L’Argent des autres                           --
    Les Deux Marquises                            --
    L’Homme blanc                                 --
    Le Roman d’un égoïste                         --
  COULOMB (Jeanne de)
    Celle qui sépare                              --
    La Cité de la paix                            --
    Dans l’engrenage                              --
    L’Épreuve du feu                              --
    Le Fantôme des Tournoailles                   --
    Ferme comme roc                               --
    L’Ile enchantée                               --
    L’Irrésistible force                          --
    La Maison des Chevaliers                      --
    Le Mari de Nadelette                          --
    Princesse de Verre                            --
    Rançon d’âme                                  --
    Volonté de Roi                                --
  DELLY
    Dans les Ruines                               --
    L’Exilée                                      --
    Une Femme supérieure                          --
    Les Hiboux des Roches-Rouges                  --
    Magali                                        --
    La Maison des Rossignols                      --
    Le Secret de la Luzette                       --
    La Vengeance de Ralph                         --
  DOMBRE (Roger)
    Le Cheveu de mon existence                    --
    Mariage d’ours                                --
    Mon Prince                                    --
    La Perle des Belles-Mères                     --
  DU CAMPFRANC (M).
    Chaîne renouée                                --
    Toit de chaume (couronné par l’Académie)      --
  FLEURIOT (Zénaïde)
    Aigle et Colombe (couronné par l’Académie)    --
    Sous le joug                                  --
    Désertion                                     --
  LE MIÈRE (Marie)
    La Demoiselle                                 --
    Le Grand Choc                                 --
    L’Indestructible Chaîne                       --
    Rêves et destinées                            --
    Romans d’âmes                                 --
  MARÉCHAL (Marie)
    Béatrix                                       --
    Une Institutrice à Berlin                     --
    La Fin d’un roman                             --
    Sabine de Rivas                               --
  MARYAN
    Annunziata                                    --
    Une Barrière invisible                        --
    Le Château rose                               --
    Une Cousine pauvre                            --
    Denyse                                        --
    Une Dette d’honneur                           --
    Le Diamant bleu                               --
    L’Épreuve de Minnie                           --
    L’Hôtel Le Tellemont                          --
    Jumelles                                      --
    Maison hantée (couronné par l’Académie)       --
    La Maison sans porte                          --
    Un Mariage en 1915                            --
    Les Millions d’Hervée                         --
    Le Mystère de Kerhir                          --
    Odette                                        --
    Le Plan de la Comtesse                        --
    La Robe brodée d’argent                       --
    Roman d’automne                               --
    Le Roman de Rémie                             --
    Le Secret de Solange                          --
  PERRAULT (Pierre)
    Miette et son oncle                           --
    Petite fée de Pierreclose                     --
    Petite José                                   --
  SOY (Emmanuel)
    Autour d’un Nom                               --
    Cœur en sommeil                               --
    Jardin fermé                                  --
    Le Miroir de Diane                            --
    Mon Cygne                                     --
    Le Passé qui dort                             --
    Premières Amours                              --
    Spectatrice de la vie                         --
    Les Voisins d’Herbay                          --
  VILLETARD (Pierre)
  (Lauréat du Grand Prix du Roman
  à l’Académie française)
    Mon Ami                                       --


G. de Malherbe et Cie, Imp.--France.




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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org.

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