The Project Gutenberg eBook of Églantine
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Title: Églantine
Author: Jean Giraudoux
Release date: August 29, 2026 [eBook #79470]
Language: French
Original publication: Paris: Grasset, 1927
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79470
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉGLANTINE ***
JEAN GIRAUDOUX
ÉGLANTINE
PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES
1927
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
_Provinciales_ (Bernard Grasset, éditeur).
_L’École des Indifférents_ (Bernard Grasset, éditeur).
_Lectures pour une Ombre_ (Émile-Paul, éditeur).
_Simon le Pathétique_ (Bernard Grasset, éditeur).
_Amica America_ (Émile-Paul, éditeur).
_Elpenor_ (Émile-Paul, éditeur).
_Adieu à la Guerre_ (tirage limité; Bernard Grasset, éditeur).
_Adorable Clio_ (Émile-Paul, éditeur).
_Suzanne et le Pacifique_ (Émile-Paul, éditeur).
_Siegfried et le Limousin_ (Bernard Grasset, éditeur).
_Juliette au Pays des Hommes_ (Émile-Paul, éditeur).
_Bella_ (Bernard Grasset, éditeur).
En préparation:
_Bellita_ (suite de Bella).
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
Copyright by Bernard Grasset 1927
CHAPITRE PREMIER
Fontranges s’éveilla.
Il hésita à se croire éveillé; le bon sommeil des Fontranges était
légendaire. Leur château restait sans doute la seule demeure en France
où le service du maître endormi fût aussi minutieux que le service du
maître levé. Dans les maisons voisines dont ils étaient les hôtes, ils
redonnaient son poids à l’ombre, ils en rétablissaient le domaine et
jusqu’à l’acoustique; il y avait à nouveau aux cuisines et aux écuries,
eux présents, un bruit du soir, un bruit de l’aube et les domestiques
n’y réservaient plus pour l’après-midi les occupations à peu près
silencieuses, plumage des poulets, roulage du gazon, ou ce ratissage du
sable dans la cour qui gratte si doucement la terre à son réveil, et le
cœur... Quand ils quittaient leurs amis, ils avaient repeint de noir la
nuit, et le père de Fontranges lui-même, qu’on s’accordait à juger aussi
dur qu’égoïste, laissait derrière lui des esprits reposés, des joues
fraîches, tous les bienfaits du sommeil. Une insomnie leur causait le
trouble que leur aurait donné, pendant le jour, un évanouissement. Une
fois qu’ils avaient ouvert les yeux dans la nuit, ils ne pouvaient
d’eux-mêmes les fermer; il aurait fallu une main étrangère pour
rabaisser leurs paupières, comme celles d’un mort. C’était au cours de
ses quatre insomnies que le père de Fontranges, en apparence robuste
jusqu’à sa dernière minute, avait saisi les seuls appels de ce foie,
insensible et calme de jour, par lequel il devait mourir, d’une mort
d’ailleurs somnolente. Il semblait que les Fontranges, à cause justement
de cet avide sommeil, fussent usés d’abord par leur côté nocturne. C’est
aussi de nuit que le talent, l’imagination, le raisonnement approchaient
ces esprits lourds, quand ils devaient mourir d’une maladie moins
corporelle, comme la passion, ou la neurasthénie. Réveillé en sursaut,
heurté par le rêve comme nous ne sommes heurtés que par un marbre de
cheminée, Fontranges se trouvait tout à coup dans l’ombre aux prises
avec quelque vérité, défraîchie pour le moindre collégien, mais qui
l’attaquait avec une virulence de révélation: que le malheur dans ce bas
monde l’emporte sur le bonheur; qu’aucun de nos actes n’est libre et que
la cause engendre son effet; qu’en fait nous n’achetons pas le chien de
chasse ou le cheval que nous voulons, mais celui que depuis mille ans
une volonté étrangère a choisi; que nous sommes des esclaves. Il lui
fallait tout un jour pour reprendre plaisir à cette meute, à cette
écurie que les désirs d’inconnus, d’hommes anciens peut-être, avaient
rassemblées chez lui. Petite joie d’avoir chez soi le chien de Socrate,
le pur-sang de Brummell!... Cette nuit, la Fatalité avait ainsi jeté
toutes ses têtes de chapitre sur ce vieillard endormi, et ce qui avait
atteint et réveillé Fontranges, c’était cet axiome, nouveau pour lui
mais implacable, que les hommes sont supérieurs aux femmes.
Il ne bougea pas. Il avait constaté, au cours d’attaques semblables, que
le mieux était encore de ne pas bouger. A sa dernière insomnie, il avait
fait ainsi le mort sous l’idée arrivée brusquement de l’infini, et
résisté à un reniflage terrible. L’infini, voyant ce cadavre, n’avait
pas insisté. D’ailleurs, en quoi pouvait bien lui importer, à lui dans
six mois sexagénaire, à lui qu’occupaient seulement désormais les
quadrupèdes et les oiseaux, que les femmes fussent d’une race
inférieure, ou même d’une autre race? Il ne se sentait plus assez
d’affection envers la terre pour se réjouir d’y voir introduire une
espèce nouvelle. Que de mécomptes n’avait-on pas eus, voilà trois ans,
avec ces deux castors, envoi d’un ami canadien, qui barraient tous les
ruisseaux du parc! Les sources de la vie n’étaient plus assez abondantes
en Fontranges pour qu’il envisageât la lutte contre une femme de cœur et
de chair nouvelle... Il voulut se rendormir, se retourna, eut tort de se
retourner: dans ce lit où il dormait depuis si longtemps sans compagne,
on remplaçait près de lui il ne savait quelle forme précieuse par une
forme sans valeur. Les fantômes femmes de Fontranges étaient soudain
déclassés; il n’osait, pour se sauver, dans la crainte d’un sacrilège,
penser à Jeanne d’Arc ou à la duchesse d’Angoulême. Sur les visages les
plus clairs de la faune terrestre, l’honneur, la vertu s’effaçaient.
Fontranges, qui n’avait jamais d’ailleurs distingué en soi la tristesse
du repentir, éprouvait un immense remords à dégrader ces êtres qui
évidemment n’ont découvert ni la vapeur, ni l’Amérique, mais qui ont
mené leur entreprise commune avec les hommes si loin, avec tant de
pittoresque et parfois tant de consciencieuse ou glorieuse intimité. Les
femmes étaient inférieures aux hommes. Pas une des femmes qui ne fût
inférieure à Fontranges! Un surcroît de grade, un rappel de vertus, leur
héritage inattendu et immérité, retombait sur ce vieil homme qui n’en
savait que faire. Il se leva, du réflexe dont ses aïeux attaqués
allaient à la meurtrière, alla à la fenêtre, l’ouvrit, fut calmé une
minute d’être attaqué, non par l’assaillant de tout à l’heure, mais par
les frondaisons du parc, par un canal sans miroitement, par un silence
sans reflet, par l’ombre. Hélas, il dut constater que le bord de
l’horizon devenait soudain orange! Cette vérité sur les femmes n’était
pas comme les autres une vérité de la nuit, mais une vérité de l’aurore.
Il tira les rideaux, se recoucha, voulut clore de nuit cette
imagination... Mais, sa première lance jetée sur le zénith, le soleil,
de la seconde, transperçait le damas de Fontranges; les pinsons
chantaient. C’était la première alerte de mal sur laquelle il ne se fût
pas rendormi... Soudain, il tressaillit... Apportant le déjeuner,
remplaçante de la cuisinière malade, une jeune femme entrait.
Elle entrait, pour la première fois doucement, pour la première fois
curieusement, dans cette chambre qu’elle connaissait par cœur. C’était
Églantine, la sœur de lait de Bella et de Bellita, de cinq ans leur
cadette, et qui avait quitté depuis quelques jours la pension de
Charlieu. Rassurée par le faux sommeil de Fontranges, le déjeuner posé
sur la table, elle reculait le moment de tirer les rideaux, elle
flânait. Fontranges l’entendit toucher les objets sur la commode, ceux
des objets qui ressemblaient le plus à des pièges tendus aux portraits.
A leur son contre le marbre, il devinait si c’était le cadre d’or ou
d’argent, si c’était Bella ou Jacques. Lequel pouvait-elle ainsi
embrasser? Puis, sans qu’il eût perçu aucun bruit de pas, et comme si
elle avait sauté d’un meuble à l’autre, Églantine toucha sur le meuble
d’appui les lorgnettes du duc d’Angoulême, elle les mit à sa vue, à sa
vue dans l’ombre. Puis, se rapprochant, elle ajusta sur la chaise le
veston, le gilet, de ces caresses et de ces chiquenaudes dont l’épouse
prépare l’époux qui va sortir. Elle poussa même assez loin cette
répétition. Elle essaya le bouton à bascule, le bouton à chaînette.
C’était la Psyché des cravates, des plastrons. Tous les bruits que la
jeunesse pouvait provoquer, déchaîner dans cette chambre, Fontranges les
entendit, dans une tendre gradation de génitifs, le claquement du
poignard arabe qu’on remet au fourreau, la pluie des perles de
l’abat-jour, le bruit du bouchon du carafon de l’eau de fleurs
d’oranger. Le jeu, le vent, la gourmandise étaient lâchés dans la
chambre sous leur forme la plus implacable, mais la plus souple.
Fontranges écoutait le bruit de ses objets familiers autour de ce jeune
être. Il pensait à Zagha Kan, le prince aveugle, ami de son aïeul, qui
faisait danser les danseuses nues parées de ses chaînes d’or et des
bijoux de sa famille, et aimait écouter le bruit de son trésor. C’était
sa façon de revoir ses ancêtres. Puis, un silence, et Fontranges devina
la jeune fille devant la glace. Elle respirait, elle haletait même un
peu: elle était prise. Appâtée par sa propre image plus encore que par
les photographies, n’imaginant rien de plus captivant, elle était prise.
Le silence de cette jolie fille en face de son portrait était le même
qui entoure le philosophe en face de soi-même, le saint dans sa
réflexion. Fontranges le sentait de qualité divine. Il était peu
croyable d’ailleurs qu’Églantine restât aussi longtemps immobile devant
le miroir. Assurément elle jouait le seul jeu qu’on puisse jouer sans
bruit, le jeu du visage; elle chavirait ses prunelles, combien plus
souples que les boutons à bascule, elle essayait de remuer les oreilles,
d’aviver ses regards. L’odeur du chocolat tiédissant arrivait à
Fontranges chargé comme une gomme, comme un parfum. Toujours devant la
glace, Églantine tentait vainement de changer son visage en visage
étranger, se demandait quelle entente, cachée à elle-même, subsistait
malgré tout entre elle et son reflet, s’éloignait à reculons pour voir
la longueur de ce fil, heurtait un vase, le rattrapait. Fontranges
frémit. C’était un vase de Sèvres donné aux Chamontin par Napoléon
Bonaparte, et à Fontranges par Napoléon Chamontin. Tous ces objets
offerts par de médiocres intermédiaires, mais venus d’une histoire
illustre, furent effleurés par des yeux et une main qui épargnaient
Fontranges seul, mais il sentait que la raison de leur attrait, la
condition de ces ébats, c’était sa présence. Ce n’était pas la première
fois qu’Églantine, pendant les vacances, entrait dans cette chambre, et
à des heures où elle pouvait tout ouvrir ou toucher. Ce matin seulement,
parce que Fontranges était là, venue sans écluse de l’aube dans cette
pénombre, elle jugeait le poids de chaque bibelot historique, appliquant
sur sa chair même le cachet de Philippe-Auguste, se caressant la joue
avec le blaireau de Louis XVI. Elle n’eût pas fait davantage à la vue
d’un jeune homme endormi. Fontranges en était touché, oppressé: il
toussa. Alors Églantine, pour s’évader, se précipita vers la fenêtre,
ouvrit les rideaux, et par la porte disparut.
* * * * *
C’était l’été. Les moissons commençaient. Les moissonneurs parlaient des
vipères, nombreuses cette année. Un moissonneur des environs qui portait
une javelle contre sa poitrine avait été piqué au cœur et était mort une
heure après. Ils ne portaient plus les javelles contre leurs cœurs.
Cette étreinte avec chaque gerbe, avec le blé, était supprimée pour
l’année, mais les cuisines n’en étaient pas moins en fête, et
Fontranges, selon la coutume, les visita avant le repas de moisson.
Fermières et domestiques étaient toutes là, affairées, et Églantine
indifférente au milieu d’elles. Il ne les avait jamais rencontrées
qu’individuellement, dans des couloirs, dans des cours; elles lui
semblaient réunies dans le château pour un siège, un massacre, un
scandale. Bien que le devoir, la servitude peut-être, appareillât encore
la génération nourrie de légendes et la génération nourrie de cinéma, il
n’osa adresser un mot à chacune, pour n’avoir pas à parler devant elles
à Églantine. Du côté des oignons, on pleurait, ce qui donnait prétexte à
mille rires. On s’amusait à tirer des pleurs des métayères les plus
revêches. Deux grandes filles voulaient entraîner Églantine, qui
résista. Elle se débattait, Fontranges la fit délivrer. Il s’en félicita
toute la journée comme s’il lui avait épargné, non des larmes, mais une
peine.
* * * * *
Ce fut encore Églantine, le lendemain, qui apporta le déjeuner. Il
sembla même à Fontranges que la serrure grinçait moins, que les souliers
d’Églantine étaient remplacés par des espadrilles, qu’il y avait le
dessein fermement conçu de reprendre le ballet de la veille. Fontranges
ouvrit un œil: non, ce n’étaient pas des espadrilles, c’étaient des
pieds nus. Le spectre de chair et de santé avait pris son uniforme. Même
bruit de l’or, puis de l’argent. Même vol silencieux de meuble à meuble.
Le spectre était arrivé aujourd’hui avec un autre sens que la vue; il
essaya les vaporisateurs, celui de l’héliotrope du moins--les dirigeant
non sur soi, car il eût porté ainsi le témoignage de ses méfaits, mais
vers Fontranges lui-même, qui sentit pour la première fois son parfum
lui arriver d’un vrai héliotrope géant. Le lendemain, Églantine revint
encore; l’habitude en fut prise. Fontranges ne négligeait d’ailleurs
aucun moyen de l’attirer. Il prenait soin de disposer sur les commodes
des objets nouveaux. Toutes les tabatières et miniatures de la famille
furent exposées à tour de rôle. Il ouvrit les livres à leur plus belle
gravure, les manuscrits à leur lettre enluminée. Il fit répandre dans le
château le bruit qu’il nettoyait ses collections, pour avoir le prétexte
d’étaler non loin de son lit les plus belles flèches de l’Australasie et
les plus beaux javelots à cran, sa spécialité. Il se mit à porter ses
bagues, ses bijoux, à les porter tout le jour pour pouvoir les poser le
soir à la place des pièges. Il y posa une nuit son plus gros diamant. Ce
fut le lendemain matin une visite plus mystérieuse encore que les
autres, d’un silence relatif ou absolu selon qu’Églantine tenait le
diamant serré au fond de sa main ou passé à son doigt. Fontranges
écoutait tout satisfait ces pas allégés par un diamant. Il s’arrangea
pour voir Églantine dans l’après-midi; elle était hypocritement sage,
modeste. Rien ne trahissait qu’elle eût été dans la matinée, pendant
quelques minutes, la maîtresse de l’on ne savait qui, qui ressemblait au
bonheur. Fontranges l’imperfectible se perfectionnait dans son rôle
immobile, sortait des armoires les pyjamas achetés pour des voyages,
d’ailleurs avortés, aux Indes et au Japon. Le valet de chambre se
demandait pourquoi son maître se rasait maintenant le soir, juste avant
le coucher, pourquoi tous les perfectionnements apportés à un lit
d’acteur ou de jeune marié étaient apportés à l’alcôve. Il vérifiait son
matelas comme un châssis d’auto, y fit mettre des amortisseurs, des
housses. La lutte de la soie et de la laine, de la vraie toile et du
coton, tranchée pour tous les autres depuis Catherine de Médicis, était
enfin commencée pour Fontranges. Du côté d’Églantine aussi, il devenait
évident que ce jeu n’était plus inconscient. Le chocolat n’était pas
toujours à point, mais Églantine toujours à l’heure. Le jour n’était
plus pour Fontranges qu’une longue insomnie. Tous les termes qu’on
emploie pour le coucher des humains, lui pouvait les employer pour son
lever. Il avait l’impression d’être bordé dans le jour, non plus dans la
nuit, d’être débarrassé au réveil de vêtements pesants. Lui que
n’avaient accueilli jusque-là dans la lumière que les abois, le vacarme
et les hennissements, y était reçu par le rêve. Il passait ses journées
à chercher dans ses vitrines, d’abord ce qui pouvait plaire à Églantine,
puis ce qui aurait pu être pour elle un cadeau. Des réserves de bijoux,
de tendresse, d’étoffes s’entassaient pour cette jolie fille qui ne
devait jamais les recevoir. Du moins, elle les touchait, elle les
éprouvait. Dans cette heure où les jolies chambrières aiment à perdre un
peu de leur temps auprès du lit du jeune maître, Églantine se laissait
accoler par le luxe, par l’imagination, par le brocart du quinzième
siècle. L’aventure aurait pu durer toutes les vacances. De son alcôve,
Fontranges n’avait plus cette impression, qui le gênait au début, d’être
aux aguets, de tendre un piège. C’était bien maintenant un demi-sommeil
qui continuait jusqu’à la seconde où la porte se refermait sur
Églantine. Il se surprit même à dormir en sa présence. Il évitait tout
ce qui pouvait effrayer Églantine, renonça à exposer une boîte du
Consulat qui portait sur son couvercle une fleur et la devise: Églantine
Fleur du matin. Cette légende pouvait la mettre en défiance. Les
somnambules s’éveillent quand une voix, fût-elle du XVIIIe siècle,
prononce leur nom. Mais un matin, il entendit un cri et, quand il se
leva, il trouva du sang sur un napperon, sur des boîtes. Églantine avait
touché aux rasoirs, et s’était coupée. Il y avait du sang sur la corde
des rideaux, qu’elle avait voulu tirer quand même, sur l’espagnolette,
comme dans les chambres d’où le coupable a voulu fuir après le crime. On
ne vit pas impunément avec ses doubles de luxe: l’Églantine impalpable
avait blessé la belle Églantine, qui en mourut. Le lendemain, le plateau
fut posé par quelqu’un qui ne s’attarda pas. Il en fut de même les jours
suivants. Le pauvre Fontranges, dans sa barbe fraîche et dans le pyjama
qu’il aurait revêtu à l’hôtel d’Haiderabad, se précipitait, dès la
sortie d’Églantine, vers la fenêtre et surveillait en vain sa fuite.
Églantine ne se doutait pas que ce dormeur dans ce lit était presque
habillé et qu’il ne lui manquait que les chaussures et le veston. Un
matin, se hâtant derrière elle, il la vit dans la chapelle, par la porte
entr’ouverte. Elle remplissait de roses les vases qui n’avaient
jusqu’ici contenu que des fleurs artificielles, elle nettoyait les
vitraux, distribuait un vrai parfum, une vraie lumière, non sans aller
parfois se pencher, dans l’alcôve de pierre, sur le tombeau, sur la
statue étendue de Bernard de Fontranges. Elle avait remplacé Fontranges
par son sosie en marbre. Elle lui pinçait le nez, tendrement... Il eût
suffi qu’elle eût cru Fontranges en marbre pour qu’elle lui eût pincé le
nez, tendrement... Puis, un beau jour, Églantine elle-même disparut.
Bellita avait appris sa sortie de pension et l’appelait à Paris. Une
grosse fille de seize ans, bouffie de santé et d’appas, vint le
lendemain à sa place. Fontranges entr’ouvrit un œil et le referma vite:
il venait d’apercevoir l’image de l’extrême vieillesse...
* * * * *
Les moissons étaient déjà enlevées et battues. Les alouettes n’en
chantaient que plus haut. Ce chant, le seul qui ne vînt pas d’un oiseau
perché, Fontranges, un jour d’inspiration, eût pu le comparer à sa
pensée, toujours si éloignée de lui et si bavarde. Les batteuses
battaient maintenant les blés des propriétaires les plus avares, de ceux
qui n’avaient pas voulu payer les tarifs de battage du début. On les
entendait souffler, siffler près des âmes peu nobles. Le ciel continuait
à être bleu, la terre à se dorer. L’ombre se réfugiait dans les plis des
vêtements, dans les rides des visages, sous les jupes, comme un gibier
voué à la mort. Dans cette époque où les qualités de la campagne,
abondance, générosité, pureté, retombent sur les campagnards eux-mêmes,
une sorte de modestie chassait Fontranges de ses domaines silencieux. Il
sentait ce désir de l’automne de personnifier ces vertus plus encore par
lui, qui seul en toutes saisons dans ces vastes limites, pouvait pêcher,
chasser et commander. Parfois, au sommet d’un vallon gravi pour la
millième fois, au repli d’un guéret dont il croyait reconnaître chaque
fétu, s’il avait l’imprudence de s’arrêter, de savourer cette entente de
la terre et de son maître, il sentait un symbole foncer, l’envahir, et
il avait juste le temps de regagner le château par les chemins creux ou
la route départementale. Jamais l’on n’avait vu le baron marcher à si
grands pas; il se fuyait lui-même; il repoussait cette rareté que le
déclin de l’été, le son particulier des champs, et celui de ses bottes,
parfois le clair de lune, lui composaient maintenant dans toutes ses
promenades. Des lieux où le vernis du soir pouvait le prendre, l’odeur
des bruyères l’atteindre, il s’éloignait comme les héros anciens des
sites où l’on vous pétrifie. Il ne se promenait plus que hors de
Fontranges, sur des terres de voisins, loin de ces petits cyclones de
beauté et de calme qui s’élevaient de sa propre terre et s’ingéniaient à
le coiffer. Après le dîner, il prenait un capuchon, lâchait le chien le
moins apte à devenir un chien de statue ou de décor, un basset, et
échappait en contrebandier à toutes ces lois du soir qui le cherchaient
pour un sacre. Il avait ainsi, voilà quelques années, en égarant à
dessein des papiers, échappé à la commanderie du Mérite Agricole. Mais
la présence d’ouvriers étrangers rehaussait encore dans les champs sa
qualité de maître. Pour la première fois, le mot baron était prononcé à
Fontranges en flamand, en polonais, et cela ne faisait qu’exciter les
complaisances, les caresses de la campagne. Au beau milieu de sa
promenade, sans qu’il vît de différence dans le paysage, il tombait dans
des trous de noblesse comme un aviateur dans des trous d’air. On sentait
que la nature, plus perspicace que les hommes et renseignée sur
l’essence de Fontranges, disposait autour de lui ces pièges de soleil et
de vide où les grandes âmes sont prises par la sagesse ou par l’orgueil.
Mais Fontranges était un vieux chasseur, un vrai gibier. Puisque cette
inquiétude, cet appel ne l’atteignaient que debout, il évita de se
silhouetter. Il s’étendait sur le sol dès que lui venait l’idée de
s’arrêter, dès qu’il lui venait une idée; il avait mis son costume de
velours brun, couleur de la campagne: c’était la guerre. Certain jour un
garde le suivit, le prenant pour un braconnier. Il se trouva ridicule.
Il partit pour Paris.
* * * * *
Une nuit où, contre son habitude, il était resté dehors jusqu’à l’aube,
il passa, en rentrant chez sa fille, devant la chambre du premier étage
où Bellita faisait coucher Églantine. La porte était entr’ouverte. Par
les rideaux, un rayon rejoignait la veilleuse de l’escalier. Fontranges
s’était arrêté. En habit, regardant, pour se donner vis-à-vis de
lui-même une contenance, la peinture pendue au-dessus de la porte, il
semblait un maître d’hôtel réveillé par une sonnerie d’alarme et qui
cherche sur le tableau le numéro d’appel. Celles qui avaient sonné
Fontranges, d’après la peinture, c’étaient treize dames assises autour
d’un clavecin. Il eût résisté à treize dames flamandes, à treize dames
anglaises; elles étaient florentines: il entra.
Églantine dormait. Elle dormait sur une étroite chaise longue, les
jambes un peu repliées, mais ni bras ni genou ne dépassait la couche. Il
semblait qu’elle dût disparaître aussitôt après ce spectacle, par une
trappe du sol ou du plafond, dont l’étroitesse exigeait cette retenue de
son corps. L’oreiller était sous ses épaules, elle tendait la gorge au
sommeil, sa tête renversée. Fontranges était touché de voir enfin cette
belle fille dans un acte si noble et qui n’était pas de servitude. Il
sentait qu’il jouait avec elle, non plus un jeu de maître à chambrière,
ou même, pour ennoblir les termes, de demoiselle à châtelain, mais un
jeu de cache-cache de jeunesse à vieillesse, de tendresse à
indifférence. Cette aventure, où il était nécessaire que l’un d’eux
dormît au rendez-vous ou feignît de dormir, cette rencontre dans la
marge de deux existences si contraires, Fontranges n’en tirait pas une
leçon de modestie, celle par exemple de ne parler qu’à ceux qui ne vous
entendent pas, de n’embrasser que ceux qui ne vous voient point, de ne
caresser que l’insensible. Non, il se sentait relié à Églantine par un
sens secret et nouveau. Puisque c’était son tour aujourd’hui de magie
matinale, il osa regarder autour de lui. La chambre était assez petite
pour qu’un geste de ses longs bras tînt lieu des sauts de meuble à
meuble que faisait Églantine. Sur la commode, sur la table, il toucha
des boîtes en carton, une poupée en pâte, tous les bibelots d’Églantine,
d’une bien faible densité à côté des bibelots de bronze et d’argent de
Fontranges. Il savoura cet allégement soudain d’un gramme dans les
peignes, les polisseurs. Il s’approcha de la chaise longue. Il ne se
pencha pas, il savait que ses genoux eussent craqué. Debout, épuisé par
sa veille, il avait l’impression que cette jeune femme dormait pour lui.
Une espèce de générosité le poussait, de même qu’il laissait autrefois
son dessert à Jacques, à laisser son sommeil à Églantine. Ah! comme elle
rajeunissait le sommeil! Ses lèvres remuaient, ses sourcils se
haussaient et se baissaient; elle semblait parfois éclairée par le
soleil de la nuit, puis elle rentrait dans l’ombre de l’ombre.
Fontranges ferma les yeux, envieux de cette cécité merveilleuse; la
rejoignit dans une écluse de fausse obscurité, dans cette nuit, qui plus
encore que leur domaine, lui paraissait leur sentiment commun. Debout,
les paupières baissées, il reprenait, il caressait le sommeil à une
hauteur où il n’est plus cherché depuis les burgraves, ou depuis le
guerrier qui dormait à l’ombre de sa lance, et, aussi roide et tendu que
dans son lit, au lieu d’écouter les vols de meuble à meuble d’Églantine
et ses heurts contre le marbre, l’écaille ou l’argent, il écoutait un
halètement, un froissement, il écoutait une interruption soudaine de son
souffle, terrible seconde, fragment de mort, il écoutait son sommeil.
Il ne fallait pas attendre de Fontranges qu’il n’appuyât pas
maladroitement sur une indication de son cœur ou du destin. De ce jour,
il se mit à sortir le soir, et ne rentra qu’à l’aube. Il s’était créé
une vie nocturne pour alimenter cette minute matinale. Jamais il
n’aurait pu croire que les nuits d’été sont si longues, jamais qu’il
faut si peu de temps pour descendre à pied du Sacré-Cœur à
Saint-Germain-des-Prés, puis pour y remonter, puis pour en redescendre.
Dès trois heures du matin, il commençait à tourner autour de cette
maison, où il ne pouvait vraiment pénétrer que par la porte entr’ouverte
du premier. Il avait découvert dans Paris l’itinéraire du noctambule qui
attend, si différent du noctambule qui s’attarde, itinéraire qui
l’amenait fatalement, soit par la Seine soit par l’Opéra, à une gare.
Alors il regardait le cadran illuminé. L’heure y étincelait, alimentée
par tous les trains de nuit. Il allait, comme nous irions voir l’heure
dans la pièce à côté, la voir à la gare du Nord ou à la gare
d’Austerlitz, qu’il préférait parce que le cadran, caché par les arbres,
ne se dévoilait que de près. Puis, l’heure arrachée comme une primeur
aux arrivages de l’aube, soudain agile comme un voyageur sans bagage, il
rentrait en taxi, surchargé d’innocence, au grand scandale du concierge,
qui trouvait que le baron se débauchait. Ou bien, jusqu’à la première
heure de l’aube, accoudé sur le parapet de la Seine comme les vagabonds
sur la corde de l’asile de nuit que le gardien laisse aller tous les
matins, il attendait qu’une lueur, partie de Notre-Dame, détachât
soudain de lui l’ombre du fleuve. S’il pleuvait, il gagnait le bar de la
Paix, le seul qu’il connût, où ses pourboires lui valaient maintenant du
barman Alexandre l’appellation de Prince. Par modestie, il acceptait ce
titre, le quatrième seulement en ancienneté et en valeur dans les titres
des Fontranges. Il aimait cet incognito. Alexandre écartait de lui les
femmes par un geste, ou à coup de journal, comme des mouches. Aussi
l’appelaient-elles «Sous Globe». A la fermeture, vers trois heures,
Alexandre passait Sous Globe à Régina, la téléphoniste, qui le déposait,
après ces crochets que l’on fait pour franchir une frontière défendue,
au Virginie bar, où les nègres des music-halls et des jazz se
réunissaient après leur travail. La frontière du sommeil était franchie,
Fontranges respirait. Il débordait de sympathie pour tous ces nègres
fatigués, jongleurs qui laissaient tomber leur pipe, équilibristes qui
trébuchaient, qui reprenaient la maladresse comme leur seul repos. Il
était ému de les trouver si étroitement accolés à la nuit, dont ils sont
le symbole. Longtemps il ne put voir un nègre sans penser à la nuit.
Puis à l’heure où ces hommes sombres commençaient à se décolorer,
soudoyant un chauffeur, il rentrait en toute hâte vers Églantine
demi-nue. Il ne cherchait pas à la voir pendant le jour; il voulait
avoir l’illusion qu’elle ne se réveillait jamais, qu’il observait la vie
d’une jeune fille qui n’ouvrait pas les yeux, qui se nourrissait pendant
son sommeil. Il imaginait le repas, les promenades, la toilette de cette
jeune fille endormie. Comme le mauvais temps durait, Alexandre qui le
voyait arriver dès neuf heures, lui donna le conseil d’aller au théâtre,
à l’Opéra, si proche. Fontranges obéit, et en fut ravi. Il n’avait guère
jusque-là entendu d’autre musique que celle jouée par sa mère ou ses
filles au château et à l’église. Une impression de proche parenté le
reliait à chaque instrument. L’orchestre au début le désorientait.
Chaque sonorité l’attaquait d’une agression individuelle et il
sursautait, se tournant à droite, à gauche, vers la trompette, vers la
harpe, comme à ses débuts dans le tir aux pigeons. Un solo
l’attendrissait comme une attention particulière, comme une allusion
trop claire à ce que nous n’avons qu’un cœur, qu’une existence... Un duo
prouvait que la musique se souvenait tout d’un coup que nous avons deux
oreilles, deux cœurs, deux âmes... Il en était doublement atteint!...
Que dire des septuors!... Tout l’artifice du théâtre agissait sur lui
avec sa vérité primitive; la nudité des héroïnes, comme de la franchise,
la démarche des jeunes premiers, comme du courage; lui aussi n’aimait-il
pas, pour penser se placer en évidence sur les mamelons, dans les
clairières; ce halo auquel il s’était dérobé à Fontranges n’était guère
différent de celui que lançait sur la scène le projecteur. Sans croire
que les ténors en vieillissant deviennent des basses, il sentait ce qu’a
de réel et d’indiscutable la jeunesse de tous les ténors, la vieillesse
de toutes les basses. Parfois, il avait d’heureuses surprises. Un soir,
un vrai cheval suivit sur la scène la chanteuse, un vrai cheval, mais
maquillé, dopé pour cette apparition comme pour un grand prix. On lui
avait enlevé ses fers, il avançait sur le tapis avec un bruit d’homme en
pantoufles. Aucune étincelle à tirer désormais de cette cavale, sur
laquelle Fontranges distinguait, alors que la Walkyrie quinquagénaire
éclatait pour lui d’une fraîcheur sans bornes, tous les trucs employés
pour masquer l’âge. La carrière entière de cet animal lui apparaissait à
des signes évidents pour un connaisseur tel que lui, ses six ans de
trot, car c’était un trotteur, ses six ans de charrette anglaise, ses
six ans enfin d’opéra. A coup sûr la Walkyrie ne se doutait pas que sa
monture n’avait jamais galopé. Il eût aimé parler cheval avec elle: sa
voix, ses yeux étaient superbes. Il eût aimé discuter avec elle
l’origine des anglo-arabes: ses dents n’avaient pas une tache. Il
souriait, car il voyait aux oreilles du cheval, dont l’arrière-train
disparaissait maintenant dans les coulisses, que quelque figurant ou
quelque choriste, cependant que Brunehilde grattait ses naseaux, lui
donnait des claques sur les fesses... Telles étaient les distractions de
Fontranges, mais il n’oubliait jamais, quel que fût le spectacle, que la
nuit régnait au dehors, et que tout cela était en somme, dans la nuit et
en lui, une illumination.
Quinze jours dura cette aventure. Invisible dans sa cape noire, car il
ne se distinguait plus d’un rat d’hôtel que par son camélia, il entrait,
il surveillait sur Églantine les effets de ce sommeil éternel. Parfois,
la tête était moins inclinée que la veille, elle avait bougé! Son parfum
était celui de Bellita, mais atténué; l’oreiller portait les initiales
de Fontranges, il y avait sur cette tendresse sans raison, sans
naissance, le cachet de famille. Toujours inscrit dans l’étroite couche,
le mouvement de son sommeil semblait d’une lenteur infinie. Il fallut
quatre nuits pour que la main gauche placée un peu haut sur la hanche,
se laissât aller, s’allongeât de biais. Un pli des lèvres, ce qui
ressemblait le plus dans les mouvements humains sans cause et sans but à
un sourire, demanda plus encore. Il y eut des alertes. Un matin
Fontranges s’aperçut que sa boutonnière était vide et il chercha
vainement dans l’escalier et l’antichambre. Qu’avait pensé Églantine en
trouvant près d’elle cette fleur? D’ailleurs il lui semblait que la
chambre se modifiait, comme la sienne jadis. Le peigne en celluloïd
devint d’écaille, le dé en laiton d’argent, la densité noble des objets
se rétablit peu à peu. Plus de robes sur les chaises, de ceinture, de
jarretelles, plus de nécessité de se lever, de s’habiller en femme.
Apparaissant soudain hors d’une obscurité qu’ils avaient mis autant de
temps à traverser qu’une aiguille un corps humain, Fontranges trouvait
sous ses doigts tout ce que le bagage d’Églantine dans la vie contenait
de précieux: une épingle à chapeau en or, un poignard espagnol. Il n’y
avait pas de doute, Églantine soupçonnait sa venue. Il ne pouvait
discerner si elle dormait ou feignait de dormir, il n’avançait plus
qu’avec précaution sur ce parquet, sur ce sommeil dont il ignorait
l’épaisseur. Peut-être dormait-elle... Mais ses cheveux étaient plus
ordonnés, un peu de rouge parut, un peu de poudre, un matin, sur le
guéridon, des fleurs. C’était sa façon de se raser en se couchant. Le
soin avec lequel elle l’évitait dans la journée n’était pas un moindre
aveu. L’incube, le succube étaient les seuls ébats permis pour ceux que
séparaient des différences si absolues de caste, d’âge, de cœur,
qu’elles en étaient des différences d’espèce et de nature. Mais du
moins, ils se rencontraient en dehors de leur vie, chacun statue aux
bras, aux yeux de l’autre, et dans cette union insensible... Il
suffisait que cela durât toujours.
Cela ne dura pas. Fontranges dut s’absenter, revint au bout d’une
semaine par le train de nuit, juste à l’aube, mais la métamorphose qu’il
obtenait en habit et en cape, le complet de voyage lui fut néfaste. La
chambre d’Églantine était fermée à clef. Il se coucha désemparé, se leva
tard, traversa les couloirs sans regarder autour de lui et en hâte, tant
il était certain de rencontrer maintenant, sur chaque palier, Églantine,
pour toujours réveillée. Il dîna tôt, dans son bar, mais qu’il ne
reconnaissait plus, car patron, garçons, habitués, étaient encore ceux
de l’après-midi. Les femmes à nouveau s’invitaient près de lui. La
réserve, qui était une vertu pour Alexandre, semblait un vice pour le
nouveau barman. Il indiquait de l’œil Fontranges à une femme rouge.
Bref, le monde extérieur se réveillait lui aussi, et l’attaquait. Vers
dix heures, comme il rentrait, le maître d’hôtel lui apprit qu’Églantine
était à la clinique de l’Alma, en danger. Madame venait de téléphoner
qu’une transfusion du sang eût été nécessaire. Elle allait chercher,
mais il était tard et c’était dimanche. Les bonnes âmes prêtes au
sacrifice dormaient déjà ou prenaient, veines combles, le frais au bord
de la Marne. On recherchait un nommé Montazeau, qui s’était fait une
spécialité de ces dévouements, et qui était bien connu de la clinique.
Mais il venait de partir à sa société de musique, et l’on ne savait
laquelle. Madame téléphonait à l’Office central des philharmoniques.
Fontranges garda son manteau, et sortit.
Il allait lentement, dans une promenade sans but mais qui le menait,
sans qu’il le sût, du côté de l’Alma, et qui posa sur son passage
l’Exposition des Arts décoratifs. Vers de superbes flammes, les femmes
des Parisiens avec leur amant se précipitaient du pas allègre des veuves
indiennes vers le bûcher. Ni cette lumière, ni ce bruit n’étaient faits
pour surprendre Fontranges. La déclaration de guerre pour Jacques,
l’enterrement de Jaurès pour Bella l’avaient habitué, pour chaque
événement de son cœur, à ces manifestations parallèles de Paris. Il
avait seulement l’impression, tant ces kiosques assyriens, ces
bâtiments, ces couleurs étaient inattendues, d’aller vers le plus
bizarre et le plus inattendu de ses sentiments. Des gens le heurtaient,
des gens sans intérêt; à peine, tous les cent visages, un visage
d’homme, un visage de femme qu’on eût aimé voir dans le sommeil. Mais
soudain, il tressaillit: sur une des quatre tours en pierre liquide,
l’orchestre des trompes de chasse se mettait à sonner. Il s’arrêta, vit
les passants indifférents, crut indélicat de se retourner, de regarder.
Debout devant le pavillon Ruhlmann, qui lui offrait sa vitrine de
meubles, feignant pour n’avoir pas l’air d’écouter les trompes de
dévisager plus particulièrement les commodes Ruhlmann, avec l’entêtement
du suiveur qui attend que la femme ait passé, il resta là jusqu’à ce que
l’orchestre eût fini. Jamais trompes n’avaient mieux sonné, non pas
seulement entre les maigres tilleuls de l’Esplanade, mais dans la forêt
de Fontranges. Pas une faute de technique, ni de goût. L’orchestre
jouait avec de courtes pauses entre les épisodes et sans en oublier un
seul, la chasse au cerf. Il n’avait même pas supprimé, comme on le fait
si souvent à tort, la prise en défaut des chiens. Tout le pathétique,
toute la gradation du mystère étaient respectés et ressentis. Ces
gens-là avaient vu mourir des chevreuils, des biches. Il y avait là deux
contre-ut comme peuvent les réussir seulement ceux qui font la
différence entre la mort d’un dix cors et la mort d’un blaireau.
Peut-être manquait-il, pour les épisodes en mouvement, ces saccades, ces
reprises de lèvres que donne le galop du cheval; les monuments en pierre
liquide tressaillent peu. Mais à cette immobilité même la chasse gagnait
en gravité, en élévation. Elle devenait une chasse vide, courue sur
l’air, celle que voient passer les paysans les nuits d’orage, une chasse
de nuit derrière un cerf lumineux. Dans sa cape fermée sur ses bras qui
n’avaient pas à tuer, les yeux fixés sur des pendules en bois d’argent,
des armoires en amboine, des consoles en acajou d’or, mais respectueux
et fervent comme si, au lieu d’être debout parmi ces essences
précieuses, il l’était dans un bois de sapins et de hêtres, Fontranges
écoutait jusqu’au bout cette messe des cerfs, ces versets entre lesquels
le court silence représentait pour lui le pré, le vallon, la rivière,
éprouvait une surprise infinie à ces accidents prévus, goûtait comme
jamais il ne l’avait goûté derrière ses propres cerfs, ces hosannas, ces
requiems, tout ce sacrifice qui semblait aboutir, non au triomphe du
chasseur, mais du cerf immolé. Quand tout fut fini, il osa se retourner,
dégagea sa lorgnette de théâtre, se mit en évidence, et l’un des
piqueurs ayant posé les yeux sur lui, il fit le geste d’applaudir.
L’homme s’inclina, flatté, prévint les autres. C’était la première fois
qu’un des cinq cent mille visiteurs de l’exposition semblait les avoir
entendus; tous s’étaient levés, et celui qui était leur chef inclinait
sans arrêt la tête vers Fontranges. On voyait de là-haut que ce vieux
monsieur avait une meute, on voyait presque autour de lui l’ombre des
chiens. Enfin, un gentilhomme et un maître traversait l’Exposition des
Arts décoratifs!... Sur un socle d’onyx, entre quatre vases géants de
porphyre reconstitué, éclairé de dos par les feux de bengale du pavillon
suédois, Fontranges répéta son applaudissement. Les passants
s’arrêtaient, voyant là des compères. Compères en effet. Les compères de
mille ans qui avaient semé sur la France, grâce au sang de jolies et
farouches bêtes, par la lutte implacable contre un adversaire sans force
et sans audace, la bonté et le courage... Il fallait s’évader du cercle
des curieux. Fontranges recula, monta dans une péniche, s’assit; mais on
lui apportait à peine sa citronnade que toutes les trompes éclatèrent.
Ce n’était plus cette fois un morceau classique; par enthousiasme, par
déférence pour le seigneur, pour l’homme non sourd maintenant perdu dans
la foule, mais qui ne pouvait manquer où qu’il fût de les entendre, le
chef faisait jouer cette fois un morceau de sa composition où tout ce
que les trompes doivent d’ailleurs éviter, la langueur, la tonitruance,
la fantaisie, se donnaient libre cours, et où toutes les résistances non
du gibier, mais du cor, étaient provoquées et vaincues. C’était la
sonate de Tartini pour cor. C’était une chasse à la fausse note, si
dangereuse et si délirante que les consommateurs des péniches enfin s’en
inquiétaient et que le directeur dirigea son projecteur sur l’orchestre
qui redoubla, reconnaissant là l’œil du maître; Fontranges jouissait au
milieu de la foule de son incognito, savourait ce que l’hommage au seul
gentilhomme de l’Exposition contenait de mauvais goût et de vrai
dévouement. Puis, quand la fanfare burlesque se fut tue, sur le coup de
langue du chef lui-même, coup de langue fameux et fatal à tant de
chambrières, alors, pourchassée à travers ces couplets comiques ou
ridicules, la tendre bête que poursuivait l’esprit de Fontranges,
apparut et se rendit. Sur cette Seine que ce soir il aimait, découvrant
pour la première fois une parenté entre ce canal boueux et le ruisseau
au-dessus duquel il avait appris à sauter, capable d’ailleurs
aujourd’hui d’un bien grand élan, il prit un bateau et se fit conduire à
l’Alma.
Le pilote voulait longer le parc des attractions, Fontranges la rive
déserte. Il y eut un compromis, et la barque garda le milieu du fleuve,
comme les navires qui partent de Bercy pour les longs voyages.
* * * * *
Quand Églantine ouvrit les yeux, à l’aube, elle eut peine à les croire.
Fontranges était étendu près d’elle, mais en sens inverse, la tête en
face de sa tête, et un tube d’argent reliait son bras gauche au bras
droit d’Églantine. Ce n’était pas avec enthousiasme d’ailleurs que le
chirurgien avait accepté le dévouement du baron. Jusqu’au dernier
moment, il avait tenu pour Montazeau. On était sûr dans la clinique du
sang de Montazeau. Il convenait à tous les sangs, il s’alliait à leurs
trois familles, il était le sang de ce que les transfuseurs appellent un
donneur universel. Mais donneur universel aussi en piston et en bugle,
Montazeau avait été prêté pour le dimanche par la fanfare du XIIIe à
celle de Cormeilles et il alimentait de délire et de patriotisme les
échos de toutes les familles du Parisis. Il avait bien fallu, à l’aube,
puisque les éléments professionnels étaient en vadrouille, accepter
l’offre de ce brave homme, malgré son âge, et l’on avait examiné son
sang. Jamais Fontranges n’avait été aussi inquiet sur le sang des
Fontranges. Il avait attendu vingt longues minutes dans un petit salon,
avec les appréhensions du prétendant dont le beau-père fait vérifier les
quartiers. Tout ce qui était d’habitude sujet de contentement pour lui,
les alliances de sa famille avec des princes italiens et des comtes
belges, était soudain sujet de préoccupations. Ce serait vraiment trop
bête qu’à cause de Jean XXXVI de Spa et de ses scrofules, il dût quitter
la place de l’Alma comme il était venu! Le sang lui-même s’en mêlait,
coulant avec force; mais par bonheur il convenait. Ni les globules de
Xaintrailles, ni ceux de Béatrice d’Este, ni ceux de Marthe de Coligny
ne se refusaient à sauver Églantine. Fontranges, inconscient de son
geste, était ému de la générosité de ses ancêtres, pensait avec remords
et reconnaissance à ces Médicis et ces Brabant qu’il avait un moment
suspectés, et maintenant, uni à Églantine par cet organe d’argent et
cette caresse inconnue, c’est lui qui sentait pénétrer dans ses artères
un vide, une aération douce, le sang ailé d’Églantine, le bonheur. Face
à face dans cette occupation de tendresse suprême, tous deux se
regardaient, couchés à l’antique autour du plus neuf des festins.
Églantine ne quittait plus de ses yeux les yeux de Fontranges. Pour ne
pas lui déplaire, il regardait aussi ses yeux. C’était ce qu’ils
connaissaient le moins l’un de l’autre, et parfois ils baissaient les
paupières sous ces regards étrangers.
CHAPITRE DEUXIÈME
Octobre était venu. Un de ces vols de grues qui évitent depuis si
longtemps Paris vola au-dessus de la ville, appelé par son nom, pour la
gaieté des jeunes filles. D’un itinéraire que ni la guerre ni la goutte
n’avaient changé, aussi fixe et implacable qu’est droite cette promenade
d’asphalte qui termine les villes d’Orient, Moïse quittait vers six
heures son bureau, et, par la rue de la Paix, les boulevards, le
faubourg Saint-Honoré, regagnait sa maison de l’avenue Gabriel. Il
connaissait le moindre objet, la moindre vendeuse des boutiques de son
trottoir, rien des boutiques d’en face, avait pour les premières la
préférence que vous inspirent en temps de guerre les magasins nationaux,
se fournissait uniquement de leurs savons, de leurs chaussettes, de
leurs tableaux, tout cela parce que les jeux de l’ombre et du soleil, à
l’heure de sa sortie, l’avaient attaché à ce bord. Bien plus que la
campagne, qu’il n’aimait guère, les étalages lui donnaient la conscience
des saisons, et c’est quand les cravates, les bretelles s’abattaient par
centaines brunes ou mauves dans les vitrines, vers les équinoxes, qu’il
renouvelait, à défaut de cœur, sa garde-robe. Les objets qui ne se
trouvaient pas sur son parcours, il les faisait acheter par son valet de
chambre, de sorte que tous les autres avaient un caractère personnel, un
peu sacré aussi du fait que l’alimentation ou le tabac, dans ce
quartier, s’encadraient de diamantaires ou d’antiquaires. Ce qu’il
éprouvait pour les passants de son trottoir, ces êtres de même
température avec qui il pouvait frayer, presque tous des habitués
d’ailleurs, c’était un besoin de les retrouver, de les revoir chaque
soir, une nostalgie de ces visages inconnus mais quotidiens, de cet
inconnu familier; c’était de l’amour, une espèce d’amour, et il pouvait
indiquer chaque soir, avec plus de précision que le bureau des
statistiques, la proportion des étrangers, des nouveaux étrangers dans
Paris, des hommes arrivés juste d’Indianapolis ou de Karachi pour qui
son cœur ne battait pas. Il n’eût renoncé pour rien au monde à cette
promenade, qui,--de l’immeuble où lui-même vendait de l’or, à travers
une série de négoces poussés, y compris la pharmacie, jusqu’à leur plus
aristocratique formule, à travers un bazar pour dieux, sur la seule
piste de l’univers où tous maharadjahs, tous rois du Hedjaz, tous
descendants de Bernadotte, viennent faire un crochet non prévu dans leur
vie et mêler des traces royales pour tromper chacun je ne sais quel
dragon personnel acharné à sa poursuite, avec un seul mendiant sur ce
parcours qui était le pauvre le plus riche de Paris,--qui lui donnait,
par la distance qui séparait les jupes du sol, la qualité du rouge sur
les lèvres des femmes, la température exacte du luxe et de l’agrément.
Mais, ce soir, il descendait sans goût l’escalier de sa banque. Pour la
première fois de sa vie, il s’était trompé sur le mouvement de la
drachme, il en était vexé; c’était comme si Moïse, qui avait toujours
deviné le moindre sentiment du devin Venizelos, n’avait pu deviner la
pensée de Pangalos. Ses informations sur la Russie étaient
contradictoires, même en lui-même. Enfin son médecin lui conseillait de
se méfier de sa rate. Après lui avoir appris vingt ans à se méfier de
son foie, transporté vers la droite toute sa sensibilité, établi pour
lui l’atlas du monde d’après Vichy et Karlsbad, voilà qu’il fallait
transborder tout cela vers la gauche et changer peut-être de gare de
vacances. Le pis est qu’il n’arrivait pas encore à souffrir à gauche, et
que les appréhensions, les tiraillements continuaient à harceler cette
droite si saine. Bref, les nouvelles du jeune siècle et de son vieil
organisme concordaient aujourd’hui en médiocre ou en mal... Il savait
d’ailleurs que la journée serait mauvaise. Quand il voyait, le matin,
imprimée sur le dos de son automobile la main huilée du garçon de garage
qui avait aidé à la sortir, comme une main de Fatma, rien n’allait...
Mais, juste à la porte de la banque, renfort placé par sa providence à
son débouché dans la rue, du pas atténué dont les entraîneurs vous
prennent, une jeune femme partit devant Moïse. Elle avait juste le pas
de Moïse, juste sa vitesse. Aucune chance de rattraper jamais les cinq
mètres d’avance déjà pris sur lui. Mais cela importait peu à Moïse, qui
éprouvait en ce moment beaucoup moins le désir de suivre que d’être
précédé...
La vue d’une antilope vous décharge parfois heureusement de votre
qualité d’homme. L’être qui marchait devant Moïse était à ce point vide
des trois soucis dont il était obsédé qu’il en fut presque soulagé.
Jusqu’à l’absence de bijoux semblait sur cette jeune femme l’absence de
liens avec l’actualité, l’absence de politique grecque, l’absence de
rate. Il était doux de penser que dans ce corps charmant, dont chaque
part était si miraculeusement symétrique, seul le cœur avait une part
anormale et particulière. L’idée d’attaquer cette femme non par ce qui
distribuerait également la joie ou le plaisir en elle, non par la
gourmandise, non par la volupté, mais par ce qui y produirait le
déséquilibre, par ce cœur en un mot, par l’amour, par l’affection, se
serait imposée à tout homme un peu plus satisfait de soi-même que ne
l’était Moïse. Lui se bornait à l’admirer, car, sur ce parcours qu’elle
suivait peut-être pour la première fois à pareille heure, elle montrait
des finesses qu’il avait fallu des années à Moïse pour acquérir,
graduant le temps et le regard qu’elle accordait à chaque boutique à
croire qu’elle connaissait le cœur du propriétaire, accélérant le pas
devant un antiquaire voleur, le ralentissant devant le seul parfumeur
non chimiste, vengeant Moïse, par le seul rythme de sa marche, de
cravates mal tissées et de Rubens un peu repeints. Ce soir, grâce à
elle, Moïse faisait sa promenade en tenant compte de son élément moral,
comme il l’eût faite le matin d’un suicide pour la dernière fois, ou à
la veille de la destruction du quartier par un tremblement de terre. La
nature de ses relations avec les bijoutiers lui apparaissait enfin
nettement. Il lui semblait distinguer ceux pour qui il était plus qu’un
client, un habitué, un ami, pour celui-là un frère. Cette émotion que
nous avons éprouvée, à la suite de notre première amie, pour les
monuments effleurés par elle, pour la fontaine Saint-Sulpice, pour la
Tour Eiffel, Moïse l’éprouvait aujourd’hui pour les grands directeurs,
les vendeuses du parcours, et pour les différentes marchandes de
journaux des kiosques, grâce à ce héraut femme, qui le précédait pour
une annonce ou un encan encore secret. On la regardait beaucoup
d’ailleurs, il n’y avait pas entre eux deux l’intervalle suffisant pour
que l’attention soulevée par elle pût l’être encore par Moïse. Des amis
ne le virent pas, le chasseur du Westminster ne le salua pas. On ne
pouvait imaginer une recette plus douce pour être invisible. A aucun
moment, cette femme ne donnait d’ailleurs l’impression d’un être isolé;
elle avait le bras gauche plus libéré, plus délié que le bras droit,
elle inclinait plutôt vers les magasins que vers la rue; pas une minute
où elle ne réservât à sa droite, inconsciemment, peut-être par habitude,
la place d’un compagnon. Moïse ne gardait qu’avec peine le thalweg du
trottoir, une place vide de femme se formait à sa gauche et il se
demandait pourquoi, car depuis bien longtemps il n’avait été bousculé
par une forme de ce genre. Le lien qui le rattachait à la jeune femme
était si peu visible qu’un homme la suivit, la devança, resta à sa
hauteur, se logeant dans l’alvéole invisible, d’où Moïse pestait d’être
exclu, s’amusant à marcher près d’elle, à former avec elle un couple
qu’il exposait au regard des passants non sans fierté, bientôt
d’ailleurs plus fatigué et rejeté par cette marche uniforme et lente que
par une course, et séparé d’elle par toutes ces raisons métaphysiques et
logiques qui empêchaient jadis le rapide Achille au galop de rejoindre
une jeune fille au pas. Puis un autre, non moins médiocre coureur. Elle
continuait, ignorant ces faux mariages, d’une allure type qui faisait
distinguer aussitôt, parmi les instruments de locomotion qui
l’effleuraient, taxis, autobus ou cycles, lesquels étaient vraiment
humains, d’une taille type qui montrait aussitôt quels monuments et
quelles maisons étaient à l’échelle de l’homme. Elle avançait sans
dévier sur la piste de Moïse, que tirait ce touage divin, par le gué
même de Moïse franchit la place Beauvau, longea le mur de l’Élysée,
écluse de pouvoir, comble à cette heure d’air et d’oiseaux, et
soudain,--Moïse dans son émoi crut voir une forêt,--les premiers arbres
des Champs-Élysées apparurent. C’est là que Moïse allait devoir
s’arrêter. Cent mètres encore, et il allait la suivre; ce ne serait plus
cette caresse d’une vie irréelle contre la sienne, cette surprise du
lion qui voit tout d’un coup les barreaux de la cage où il est enfermé
traversés par un oiseau. Là-bas, à partir de ce vernis du Japon, dont la
racine bosselant l’allée et dont l’ombre marquaient la limite rude et la
limite douce de la frontière, allait commencer l’aventure. Moïse
n’aimait plus les aventures, il ne les cherchait plus, mais, comme ces
tapis anciens usés ou mutilés que l’on complète à l’aquarelle pour les
musées, il voulait bien, par des amitiés passagères, par des
camaraderies, achever au dessin la trame de sa vie... Il hésitait.
Certes il ne pouvait affirmer que cet appareillage qui se fait dès la
première minute de la rencontre entre les femmes qui sont dans votre
passé et celle qui les rejoindra, il ne le sentait pas en ce moment.
Cette femme s’appareillait aux héroïnes de Moïse peut-être par ce
qu’elles n’avaient jamais eu, par cette marche volontaire et douce, par
cette absence ou plutôt cette ignorance des bijoux qui agissait sur
Moïse comme une virginité; pas une bague, pas une agrafe; jusqu’aux
boutons qui étaient d’étoffe, rien dans son costume qui pût durer plus
qu’elle. Il hésitait. Il fallait se hâter, car elle longeait déjà la
Bourse des timbres neufs, où un trafic actif sur les émissions baltes
s’exerçait à cette heure à propos des timbres de toutes les lettres que
les Lithuaniens et les Esthoniens n’ont pas écrites. Vingt pas encore,
et le parcours de Moïse, segment si réduit du parcours illimité de cette
femme, s’achevait. Jamais il n’avait eu pareille hésitation. Le sort
décida pour lui. Il s’approchait du bord de l’allée pour regagner son
hôtel, quand une voiture le bouscula. Il perdit l’équilibre, allait
s’abattre, quand il se sentit soutenu, relevé, et vit sur sa poitrine
deux mains de femme qui dans l’effort s’étaient jointes, avec ce nombre
infini de doigts qu’ont les mains croisées des vierges en prière. Main
sans bague, sans alliance, sans chevalière, dont l’aspect dévêtu
accéléra le cœur de Moïse, et le fit se détacher presque pieusement de
cette étreinte--non sans la terreur d’apercevoir, disparaissant là-bas,
la jeune femme de tout à l’heure. L’horizon était vide, c’était bien
elle. Le cœur de Moïse, précipité, l’empêcha seul de sentir le rythme
tranquille du cœur appuyé contre lui, du cœur de l’inconnue qui le
retenait ainsi avec autant de douceur que de force, au-dessus du gravier
des Champs-Élysées, comme une ensevelisseuse.
Il se dégagea. Elle attendit, grave, surveillant la façon dont il
reprenait son équilibre, ne le lâchant qu’à coup sûr, essayant pour la
première fois, et sur Moïse, ce souci qu’ont les mères pour leur enfant
le jour où il apprend à marcher. Souvent, depuis, Moïse pensa avec
attendrissement à cette minute, à cette nouvelle et logique solution de
la vie: être très âgé, avec une mère très jeune. Elle, ignorant qu’il
lui arrivait ce que souhaitent tant de ses sœurs avides, sauver Carnegie
de la noyade, arrêter le cheval emballé de Rockefeller, elle
l’époussetait, non de la poussière du sol, car il n’avait pas touché
terre, mais de sa poudre à elle et un peu de son parfum. La pensée de
Moïse continuait tellement à suivre le long des Champs-Élysées l’image
de la jeune femme dans sa marche éternelle que lui ne savait que dire à
la jeune femme elle-même arrêtée près de lui.
--Vous devriez prendre un cordial, dit-elle. Puis-je vous accompagner?
L’hôtel de Moïse était juste à droite; le café de danses le plus célèbre
de Paris juste à gauche. Le goût subit de la solitude, la délicatesse,
la piété de l’avenir firent que Moïse choisit le dancing.
--Entrons là, dit-il.
Elle hésita.
--Voyons! Regardez-moi!
Elle sourit et entra. Moïse se demanda souvent, depuis, ce que sa
question et le sourire de la jeune femme avaient en somme signifié.
Qu’avait-il voulu dire, avec ce «Regardez-moi», et pourquoi la jeune
femme en avait-elle été convaincue? Avait-il voulu dire: je suis laid,
ou je suis âgé, ou je suis incapable de forfaiture, ou regardez ma rate?
Il semblait cependant à l’attitude de sa compagne, soudain rose et
heureuse, qu’elle eût trouvé à sa phrase un sens infiniment plus noble
que tous ceux-là, et elle entra aussi droite et frémissante dans la
salle, en tout cas, qu’avec un homme jeune, sain et beau.
Les places étaient rares. Tous deux furent assis en face d’une espèce de
projecteur, car la nuit tombait, qui ne leur laissait rien ignorer l’un
de l’autre. Chacun fut déshabillé soudain de tout ce qui l’avait voilé
vis-à-vis de son compagnon, de la pénombre, du couchant, de la distance.
Jamais êtres ne s’abordaient avec une image aussi précise de
l’adversaire et une ignorance plus grande de sa personne. C’était un de
ces soirs d’ailleurs où les visages, les mains, le corps ont une rareté
et une individualité telles qu’il semble que pour l’âme on n’ait pu que
recourir à de la confection et du tout-fait. Moïse se satisfaisait de
cet affrontement lumineux comme il se fût contenté, un autre jour, de
confession totale. Férocement curieux en ce qui concernait les hommes et
pourvu à leur égard d’un service de renseignements qui était son luxe,
Moïse aimait par contre ces doubles que sécrètent, dans toute atmosphère
ignorante d’elles, les femmes les plus précises. Il encourageait même
ces ombres aux dépens des femmes mêmes. Il savait que ces doubles
gagnaient en dignité et en intérêt à être traités indépendamment
d’elles; il savait que les femmes les plus égoïstes possédaient en
dehors d’elles, pour celui qui ignore leur âge, un cœur qui peut
saigner, une vraie jeunesse, et que les larmes, la fidélité, reviennent
aux plus dures et aux plus hypocrites, si l’on ne sait pas leur vrai
prénom. Bien que son choix n’eût pas toujours été heureux, on peut dire,
à cause de cette facilité que les femmes avaient eu près de lui à
reprendre leurs qualités, et bien qu’elles l’eussent souvent trompé et
dupé, qu’il n’avait eu pour amies que des femmes loyales et fidèles.
Mais, par contre, jusqu’à ce jour, c’était bien à Moïse que toutes
avaient eu affaire. Elles savaient son origine, sa richesse exacte; il
était des trente Européens dont l’humeur, la générosité, les meubles
anciens figurent sur un répertoire. Jamais elles ne lui avaient permis
de se créer ce double sensible et parfait, et elles n’avaient connu que
sa camaraderie, sa méfiance, son luxe. Pour la première fois aujourd’hui
une jeune femme était assise à ses côtés, sans science de Moïse et sans
coquetterie. Cette fille ravissante, évidemment inoccupée, probablement
esclave de travaux futiles, avait le manque de curiosité, la stabilité,
l’aimable absence de celles qui ont prononcé des vœux ou que chargent de
grandes vocations, sœurs des pauvres ou savantes. Cette simple bonne
humeur était en tout cas de même essence que la sainteté ou l’espoir.
Moïse pensa plus tard, à juste titre, qu’elle avait seulement fait le
vœu d’aimer la vie. On ne pouvait dire d’ailleurs qu’elle fût apathique
ou indifférente; elle paraissait au contraire voir pour la première fois
les nègres de l’orchestre, ou même voir des nègres; écouter une danse à
la mode, ou même écouter de la musique; jusqu’à la lumière électrique
semblait l’intriguer profondément, mais de tout ce qui concernait Moïse
elle paraissait avoir une pratique infinie. Non seulement elle ne parut
ni voir ni entendre le directeur, M. Nohain, qui se précipita vers Moïse
en l’appelant Monsieur le Baron, ou le fils Bauberges, qui dansait avec
la plus élégante des femmes et vint le saluer, accompagné de sa danseuse
soudain déférente, mais se levant dès que Moïse eut fini son porto,
comme si vraiment ils n’étaient là que pour le cordial et qu’il fallût
quitter l’établissement aussi vite qu’une pharmacie, elle ne parut pas
davantage remarquer le portefeuille gonflé de livres sterling que Moïse
laissa une minute ouvert sur la table, comme on tente un voleur, pour
tenter son regard. Elle parlait peu, et avec des mots petits, mais son
silence ne semblait pas de la timidité. Son regard, son sourire, ses
gestes indiquaient bien plutôt qu’elle en était avec Moïse au point où
toutes les banalités que comporte une longue vie en commun ont été
échangées, et que désormais la parole avait un rôle de première
nécessité ou de profonde réflexion. Au feu, ou Je vous aime, voilà les
deux seules phrases qui eussent été naturelles sur ces lèvres. Le fait
qu’elle se taisait prouvait terriblement en ce moment l’absence dans le
monde d’inondations, de tremblements de terre, et l’absence d’amour.
Mais ce détachement de ce qui était sa fortune, son prestige, causait à
Moïse une impression si nouvelle qu’il y voyait la déclaration d’un
sentiment nouveau, l’amitié peut-être, et même plus encore: une
déclaration d’habitude.
Il ne se trompait pas, elle accepta de revenir le lendemain, et
désormais ils se rencontrèrent chaque jour. Elle apparaissait à l’heure
dite, sans jamais faire une objection à l’heure que fixait Moïse, sans
jamais paraître pressée, sans jamais donner l’impression d’oisiveté ou
de paresse. C’était la première femme que Moïse vit ainsi libérée de ces
heures dans lesquelles les autres s’empêtrent dès le lever, et il ne lui
en fallait pas plus pour la situer hors du temps dans son cœur. C’était
la première femme qui le quittait sans courir vers quelque obligation,
mais bien parce qu’on dressait les tables. C’était elle qui serait
restée avec lui jusqu’à la fin des concerts, des voyages, de ce voyage
autour du monde entre autres qu’il n’avait jamais pu achever que seul,
le souffle manquant à ces dames dès Marseille, ou le mal de mer les
prenant à Malte. Aucune pourtant ne semblait plus insaisissable. On se
disait que les couturières n’avaient pu l’habiller que par surprise. De
même que ces mains, ce cou, non seulement n’avaient pas de bijoux, mais
n’en portaient aucune trace, rien d’elle, paroles ou attitudes, n’avait
marque d’esclavage. Aucune marque d’origine non plus, si ce n’est le
souci particulier qu’avaient eu ses créateurs de sa gaieté, gaieté sans
éclats, mais qui laissait constamment couler de ses yeux on ne sait quel
soleil sec, le contraire des larmes. Moïse n’était pas préparé à
éprouver, en attendant une femme au bar, ce qu’éprouvaient ses ancêtres
du Liban, ancêtres sexagénaires comme lui, en attendant au bord de la
source la jeune femme sans nom venue chaque soir de l’Orient, mais
c’était vraiment avec la même peine qu’il la relâchait chaque soir,
après avoir bu au bar, vers les Champs-Élysées, vers le désert. Elle
disparaissait vers ce quartier inconnu où elle touchait à la fois pour
le compte de Moïse la solitude, le silence, et se frottait les ongles à
l’on ne sait quelle pierre neuve. Pas une de ses paroles qui parût avoir
macéré dans du passé ou dans notre syntaxe classique. Elle avait une
façon d’employer le singulier pour le pluriel qui faisait honte à Moïse
de son langage, de sa voix, et de tous les chiffres. Parfois il
s’irritait de sa sentimentalité.--Si ce n’avait pas été moi, se
disait-il, cela aurait été un autre! Mais il sentait que cette phrase,
d’abord ne brillait pas par son originalité, puis n’était pas exacte,
était injuste. Autour d’elle, en effet, pas mal d’offres s’ébauchaient.
Des jeunes gens, les plus beaux, lui avaient demandé de danser. Elle
acceptait, se maintenait une minute hors de portée de Moïse sur ce mode
giratoire qui augmentait pour lui les douleurs de l’absence, puis
revenait s’asseoir sans avoir répondu à son danseur; Moïse ne voyait à
ses lèvres, que des oui ou des non, qui alternaient invariablement. Mais
jamais une question, jamais dans son regard le désir de savoir ce que
pouvait être la vie, le nom, le cœur de Moïse. Ce que Moïse haïssait le
plus, l’apparence de Moïse, son âge, c’est cela qui semblait lui
suffire, la combler.
--Êtes-vous heureuse? demanda-t-il un jour.
--Très heureuse, dit-elle.
Il en était déçu. Il savait qu’il ne pouvait guère se faire aimer des
femmes qu’en les vengeant des hommes. Il aimait détruire les mauvais
ménages, les liaisons qui prenaient une couleur funeste. Il avait opéré
maints sauvetages hardis au cours de sa vie; le premier et le plus
illustre était celui de la Duse, qu’il avait arrachée à son premier
mari, l’Italien consul d’Argentine à Lisbonne. L’Argentine elle-même,
lui avait écrit le mari, n’avait pas tenu contre l’argent. Il méprisait
de telles injures. Il fournissait à la femme, si elle y consentait et
parfois à son insu, toutes les armes, la puissance, la banque, dans
chaque capitale un faisceau d’amis sûrs comme sa firme. Elle devenait
pour quelques semaines une des forces de la terre, contre laquelle le
mari stupéfait se heurtait et à laquelle il devait céder. Mais Moïse
sentait que cette femme n’avait pas besoin de lui, pas besoin de lui par
nature. Elle était de celles qu’on ne venge pas, qu’on n’arme pas. Il en
souffrait comme si elle était d’une race différente, avec des sens
différents. Pourquoi venger quelqu’un de la liberté, du non-malheur? Il
se plaisait du moins à lui sacrifier des rendez-vous importants, un jour
l’entretien avec un roi. Fidèle à sa gageure, il ne l’accompagnait pas
après la rencontre, il ne proposait aucun voyage, aucun dîner, qui pût
attirer une explication, et situer dans un point précis de l’année cette
aventure qu’il sentait en ce moment remonter jusqu’à son enfance. Il
ouvrait son courrier personnel avec crainte; on devait parler de cette
nouvelle femme; les agences de tous les ennemis de Moïse avaient dû la
suivre, les lettres anonymes commençaient à s’écrire sur les machines à
écrire sans marque, spécialement confectionnées. Il était temps de faire
appel à Chartier.
Nous aurons beaucoup à faire avec Chartier un jour. Voici le moment de
le présenter. Le succès constant de Moïse venait de ce que dans tous les
postes où les autres hommes d’affaires et d’État se croient déshonorés
d’avoir d’autres employés que des gens tarés, il avait recours à des
esprits de premier ordre. Chartier avait vu le jour à Amboise,
c’est-à-dire à l’extrémité méridionale de l’Ile-de-France. Il était de
cette rive de leur royaume que nos ducs ou rois mettaient autrefois une
journée à joindre en carrosse, comme il faut une nuit maintenant pour
gagner Nice, et sur laquelle ils bâtissaient ces villas qui s’appellent
Chenonceaux ou Chambord. Chartier, ainsi d’ailleurs que ses
compatriotes, avait toutes les qualités des méridionaux, imagination,
optimisme, éloquence, mais à un degré plus subtil, et telles qu’elles
conviennent aux Méridionaux, non de la France, mais de l’Ile-de-France.
Le diamètre de Paris à Tours et Amboise était ce que Moïse avait vu de
plus réussi comme diamètre de la pensée à l’air libre, ou du sérieux à
la joie de la vie. Il appréciait dans Chartier ce dosage de l’esprit et
du scepticisme, de la fatalité et de l’importance humaine, qui n’était
chez les Tourangeaux qu’un style, alors que la réfraction à travers le
ciel du Midi et les légumes de la Méditerranée amènent l’optimisme des
Provençaux à la déformation. La Riviera qu’il préférait était celle qui
va d’Ancenis à Chinon... La France est le seul pays dont l’avenir semble
toujours strictement égal à son passé, mais seuls à peu près les
Tourangeaux voient ses deux horizons à égale distance, et transportent
dans les affaires qu’ils traitent cette notion d’agréable éternité. Le
jugement de Chartier, justement parce que ne pesaient sur lui ni la
satisfaction du parvenu ni les appréhensions, lui donnait presque
toujours le fin mot le plus impartial, même des femmes et du temps. Son
emploi était de confiance. Si, dans sa banque, Moïse entretenait un
service célèbre de fiches pour sa vie personnelle, au contraire, il
estimait qu’il devait éviter tout ce qui est dénonciation, révélation,
et c’était Chartier qu’il avait chargé d’écarter de lui, non pas la
vérité, mais le renseignement. Depuis dix ans, la plupart des secrets de
Moïse étaient des secrets même pour Moïse; Chartier les absorbait, les
consumait, subissait les entrevues où se révélaient les vols, les
avortements, les haines, accaparait les correspondances, et ne laissait
passer à Moïse, de ses amies femmes entre autres, que des images
dépouillées de venin, fouillées par la police du cœur, et presque
inoffensives. C’était seulement à la fin de l’année, et quand la feuille
des dépenses de Chartier lui tombait sous les yeux, qu’il jugeait,
d’après l’ampleur de la somme, l’ampleur des vices et des lâchetés qui
s’étaient agités sans nom autour de lui. La première dénonciation sur sa
compagne ne pouvait tarder, il prévint Chartier, lui passa toute
enveloppe suspecte, il respira...
Il eut à craindre d’ailleurs que la délation ne vînt de son amie
elle-même. Un soir, entendant une voisine qui en une seule phrase avait
à peu près tout dévoilé de sa vie:--Moi, je suis née à Langres le 29
août 1890..., elle se tourna en souriant vers Moïse, et commença...
--Moi...
Déjà Moïse avait un serrement de cœur. Ce nom de ville, cette date, ce
millésime allaient s’imprimer sur elle au fer rouge. Elle allait
regagner la foule des autres femmes, le bagne... Mais elle acheva:
--Moi, j’ai vingt ans.
Il était difficile de choisir un incognito plus parfait. Moïse fut
touché de cette confidence qui, par un heureux hasard, la cachait plus
encore. En fait, il n’y avait pas là effet du hasard, mais de
l’instinct. Églantine allait bien dire le lieu de sa naissance, elle
allait dire:--Moi, je suis née à Fontranges le 3 novembre 1900, mais
elle avait réfléchi. Personne certes n’était plus disposé qu’elle aux
confidences, et le moindre camarade, après quatre questions, aurait
connu sa vie. Elle n’en avait rien caché à cette jeune femme rencontrée
voilà deux mois à Paris, qui lui avait juré amitié, et avait disparu.
Mais elle devinait les devoirs de cette nouvelle liaison: ne pas se
confier, ne pas se révéler. Elle se résignait volontiers à n’avoir point
de nom chaque jour, pendant deux heures. Celle qui avait su ses trois
prénoms l’avait bafouée. Celle qui savait la mort de ses parents ne lui
écrivait pas. Celle qui savait combien était beau Fontranges se taisait
pour toujours. Puisque le monde lui offrait, jadis avec Fontranges dans
la nuit et l’obscurité, aujourd’hui avec ce gros personnage sous un
phare et sous deux orchestres, une récréation hors du temps, une détente
sans état civil, l’exercice d’une pensée dévouée et heureuse, elle n’en
demandait pas davantage. Elle ne s’interrogeait pas sur la nature de son
affection pour ces deux hommes, qui, d’une richesse particulière,
l’entretenaient dans ce pays anonyme. Entretenue de divagation, de vie
caressante, elle n’avait même pas aujourd’hui le sentiment de faire tort
à Fontranges, tant elle se sentait au cœur du domaine où il l’avait
transportée. Elle ne se rendait pas compte--étant simple et
modeste--qu’il ne lui fallait pas moins, pour l’exercice moyen de sa
vie, que la présence d’un milliardaire ou du dernier des croisés, et
cette aise, cette sécurité que lui donnait l’atmosphère des milliards ou
de la légende, elle l’attribuait à l’âge de ses deux amis. Sa confiance
dans le bonheur, son désir d’une réalité la poussaient tout
naturellement vers ceux des êtres qui, depuis son enfance, étaient
restés les mêmes, c’est-à-dire vers les vieillards. Eux seuls lui
paraissaient la part résistante, la constance du monde. Cette crainte
profonde de la mort, inconnue d’elle-même, cette évasion aux lois
cruelles de la vie, ce n’était certes pas les aviateurs, les femmes en
couches qui pouvaient l’en délivrer, mais Fontranges, mais Moïse, sur
qui soixante années avaient sévi en vain. La jeunesse était pour elle un
masque; elle préférait les gens loyaux, les gens confiants. Des cheveux
noirs, des joues roses, elle en était maintenant effrayée. Des yeux
clairs sans veinule, un front lisse, c’était pour elle l’annonce du
trouble, de la complication, de tout ce qu’elle voulait éviter. Parfois
elle allait au rendez-vous avec une secrète peur, celle d’avoir mal
observé jusqu’ici Moïse, de trouver à sa place un homme plus jeune, un
homme qui aurait à vieillir, et tel d’ailleurs que Moïse, en ce moment
précis, s’efforçait de le créer à sa toilette, par des rasoirs et des
pâtes. Mais quand, de la porte, elle apercevait sur Moïse les seuls
cheveux gris de cette foule, ces rides qui contenaient la seule ombre de
la salle, ce regard qui la voyait si nettement, car Moïse était
presbyte, mais qui lui paraissait brouillé, c’était la gratitude qui la
menait vers lui, et qui couvrait son visage, le plus jeune de
l’assemblée, d’un fard supplémentaire de jeunesse.
Des semaines s’écoulèrent, d’un débit parfait. Nohain, deux heures avant
l’arrivée de Moïse, séparait sa table des autres tables par une ruelle,
par ces quelques centimètres qui figurent, dans de telles assemblées,
l’isolement. Elle éclatait de blancheur avec sa nappe d’hôtel. Nohain,
qui avait dû quitter le yacht de l’empereur d’Autriche à la déclaration
de guerre, se retrouvait dans le même air impérial et marin, réservait
les tables voisines pour les hôtes de choix, et citait en exemple aux
habituées cupides cette jeune femme sans bijoux... Or, un jour, alors
qu’il venait à l’instant même de regarder pieusement ces deux mains
nues, symbole aussi pour lui de la jeunesse,--car il jugeait de l’âge
des femmes sur le nombre de leurs diamants, et les pierres sur ces beaux
corps choquaient ses regards comme les dépôts rhumatismaux choquent les
rayons X,--il vit, en se retournant, sur l’un de ces doigts tout à
l’heure si sains, une perle. Il était certain qu’elle n’y était pas cinq
minutes plus tôt. C’était pendant qu’il montrait le dos, débouchant le
champagne, que l’apparition s’était faite. Il eut un regard presque
déçu, un regard de reproche pour Églantine et Moïse, qui avaient, eux,
le regard vague et incolore de ceux qui ont échangé un baiser. Il avait
apporté la bouteille en appelant Églantine Mademoiselle, il servit en
l’appelant Madame. Églantine rougissait d’être surprise en ce flagrant
délit. Sa main rougissait. L’œil de Nohain, son attitude n’osaient
d’ailleurs changer que vis-à-vis de cette main. Il accentuait sa
vénération pour tout ce qui subsistait intact de la personne
d’Églantine, mais s’excusa à peine d’avoir laissé tomber une goutte sur
cette main, qu’il s’attendait à voir mener désormais une existence
séparée, s’excusant impoliment auprès du baron et non auprès
d’Églantine. C’était exagéré. Moïse constatait justement que la perle ne
rendait pas les deux mains dissemblables. Elle avait l’air, au
contraire, d’un contrepoids. Elle semblait destinée à faire la tare,
comme on dit, contre tout ce que l’autre main possédait en nudité, en
indéfini. Au lieu de créer une inégalité entre elles, cette perle les
rendait souverainement égales. Moïse certes savait qu’on peut ajouter
autant de perles que l’on veut à une femme sans en changer plus la
valeur que le nombre devant lequel on met des suites de zéros, mais il
était malgré tout rassuré de voir comment celle-là s’était incorporée à
Églantine. Toute la gêne que donnait à Églantine cette bague était dans
ses yeux, alors que tant de femmes ne peuvent physiquement se faire à
pareille contrainte, trouvent le moyen de cogner la perle contre les
carafes, les rampes de cuivre, les glaces de l’auto. Avec sa dernière
amie justement on ne s’entendait plus. Quel silence aujourd’hui! La main
d’Églantine était toujours posée de telle sorte que la perle semblait
tenir sans anneau, et chacun de ses gestes était une leçon d’équilibre.
On retient ainsi les coccinelles. Elle allait fuir, si Églantine levait
le doigt. Moïse se réjouissait de l’avoir prise de taille moyenne et
anonyme. Il aimait d’habitude choisir des bijoux rares ou particuliers,
s’amusait à trouver quelque rapport entre eux et la femme qui les
recevait (à sa dernière amie entre autres, qui affectait le nationalisme
le plus intempérant, il s’était condamné, un peu pour la guérir, à
n’offrir que des pierres précieuses trouvées en France), et il était
vaguement ému de reconnaître, sur des corps maintenant indifférents, au
bal, aux courses, sous l’électricité ou le soleil, ces traces éclatantes
et insensibles qu’il y avait laissées. Hier encore justement, il avait
retrouvé avec joie, sur un décolleté devenu bien étranger, les deux plus
gros rubis des Alpes, et ce diamant qu’on raconte avoir été découvert
par un cousin de Jaurès, à Carmaux. Mais une peur pour lui nouvelle,
l’appréhension de revoir sur Églantine, quand elles seraient écoulées,
la marque de ces semaines heureuses, lui avait fait choisir cette fois
une perle sans particularité, sans défaut.--L’orient, avait remarqué le
marchand, ne lui donne aucune couleur spéciale.--Ce n’est pas comme à
moi, avait dit plaisamment Moïse.--Ou comme à vous, avait-il ajouté par
politesse. Depuis midi, il portait l’écrin dans sa poche, le retirant et
l’ouvrant, à chacun de ces vides de la journée qui le poussait les
autres jours à allumer une cigarette, comme un briquet. Dès l’arrivée
d’Églantine, il avait pris sa main, il avait calculé quelle était la
droite et la gauche d’Églantine, et avait renversé doucement et
puissamment la main gauche, comme une génisse qu’on marque. Elle avait
voulu protester, avait vu la joie de Moïse; un cadeau entre inconnus,
semblait dire Moïse, n’est pas un cadeau. Il n’avait plus parlé, avait
affecté d’être plus inconnu encore. Maintenant, elle partait, remettant
pudiquement ses gants pour traverser la salle. Moïse voyait la petite
bosse sous le chamois, et regardait avec émotion Églantine disparaître,
presque enceinte de lui, enceinte d’une perle.
Voilà! Moïse avait trouvé son jeu. Dès lors, par la route la plus rapide
et la plus sûre, il fit avec Églantine ce voyage à travers les pierres
précieuses que les amis moins connaisseurs et moins milliardaires
mettent des années à accomplir. Chaque semaine, quelquefois deux jours
de suite, il apportait un nouveau bijou. Une humeur, dans laquelle se
révélait son origine, le portait selon les jours, comme un Français est
porté vers les vins, vers des pierres différentes, mais, comme pour la
première perle, c’était l’éclat seul de la pierre qui l’attirait cette
fois, sa vertu anonyme. Bref, comme le lui disait le vendeur afghan de
Cartier, Moïse devenait classique, et jamais il n’avait été obtenu
autant de fulgurance à nombre égal de carats. Églantine ne savait que
penser, et s’en tirait presque en ne pensant pas, un peu effrayée
cependant. Elle restait là devant lui, sans mouvement et un peu raide,
comme au cirque celle que l’homme va encadrer à distance de poignards.
Elle avait peur de chaque écrin qui s’ouvrait, comme d’une clef qui
devait l’ouvrir elle-même. Mais Moïse ne l’en questionnait pas
davantage. Un soir où le liseur fakir s’était approché de la table et
qu’Églantine tendait déjà sa main, il le renvoya, il ne voulait même pas
connaître l’avenir de cette femme. L’autre insistait, appâté par ces
bijoux, curieux cette fois pour son compte personnel, désireux de savoir
dans combien d’années ils accompagneraient au cercueil la jolie fille et
si elle avait un mont de Siva. Nohain le fit sortir. Une nuit seulement,
trouvant sur son guéridon la nouvelle histoire des pierres précieuses de
Rosenthal, il la lut avant de dormir, et constata quel chemin il avait
parcouru si le manuel disait vrai. D’après les dons de la semaine et
l’interprète arabe, il en était à la passion qui galope et incendie, de
peu en avance elle-même sur la passion qui franchit et qui tue. Il
décanta pour son usage parisien cette vérité orientale: il allait aimer.
Églantine, de son côté, osait à peine plus faire un geste, dire un mot
devant les yeux perçants de Moïse que jadis devant Fontranges endormi.
Elle ne voulait pas plus le tirer de cette heureuse veille que l’autre
du sommeil. Elle n’osait s’avouer que de ce don journalier de rubis et
d’émeraudes elle éprouvait un bien-être presque comparable à la douceur
qui lui était venue, accolée à Fontranges qui lui donnait son sang. Elle
recevait le sang de l’Orient. Elle sentait confusément que la baronnie
de Moïse était juste à l’opposé de la baronnie de Fontranges, et sa
noblesse, et sa sagesse, et son dévouement, mais aucun sentiment de
faute ne se serait glissé en elle, si Bellita ne lui avait remis un soir
la lettre suivante:
_Ma chère Bellita_,--disait Fontranges dans la lettre la plus longue
qu’il eût écrite et où selon son habitude, chaque phrase se reliait à
la phrase voisine par un lien bien invisible au lecteur,--_Je voudrais
te faire un cadeau. Veux-tu remettre à Églantine la petite boîte que
je viens de trouver par hasard et où j’ai mis le diamant de l’oncle
Brunehaut. Prie-la de l’accepter. C’est aujourd’hui ma fête. Renée
Bardini a eu un gros enfant. Je vais très bien._
Fontranges.
Sur un nid d’ouate dérobée à l’infirmerie des chiens, au fond d’une des
boîtes qu’Églantine avait le plus touchées sur la commode de Fontranges,
le diamant de l’oncle Brunehaut dormait d’une torpeur auprès de laquelle
le sommeil du trésor d’Ali-Baba n’était qu’une insomnie. Le diamant de
l’oncle Brunehaut n’était pas si petit, mais il était mat, de cette
taille ronde si décriée qu’un pape l’avait même jadis excommuniée, et il
ne rendait aucun éclat. Il avait été monté jadis sur or par un orfèvre
de Troyes, et l’oncle Brunehaut avait exigé une armure particulièrement
solide, car il chassait le loup à courre et les rênes usaient ses
bagues. En plaçant le diamant de l’oncle Brunehaut devant une fenêtre, à
midi, en l’agitant devant un feu électrique, il consentait à montrer au
dedans de soi une eau trouble, mais ne se départissait pas d’un rayon.
Par quel pressentiment Fontranges avait-il eu l’idée de chercher dans
l’assemblée de rubis tournée au vinaigre, d’opales solidifiées, de
saphirs morts qui était son trésor, l’idée de toucher des diamants?
Églantine se le demanda, eut honte, regarda sur ses bras nus, là où
apparaissaient les veines pleines du sang de Fontranges, les pierres
rouges et bleues de Moïse, tristes varices, les retira, mit l’anneau de
l’oncle Brunehaut, et s’endormit. L’anneau la meurtrissait parfois, la
réveillait. La lune était pleine et éclairait la chambre. Églantine
élevait le bras. La lune tirait du bras une blancheur incomparable, du
diamant la lueur que les rayons X obtiennent de la clef ou du caillou
avalé... Cher diamant, de charbon sous la lune... Puis l’aube vint... On
ne saurait croire quel courage anime la femme qui s’est endormie avec
une bague d’homme au doigt...
* * * * *
Il est inutile, n’est-ce pas? de poursuivre l’histoire de ce
marivaudage, de ce marivaudage d’Églantine entre Moïse et Fontranges,
entre l’Orient et l’Occident.
Chacun devine que Moïse, qui, lui, avait dormi avec un bijou de femme,
la vit venir ce jour-là avec angoisse, portant il ne savait quoi de
nouveau, de frais, d’inconnu,--ah! il voyait maintenant--sans bijoux;
qu’il fut presque étonné qu’elle l’eût reconnu; qu’il accepta qu’elle
lui rendît tous ses dons. Elle voulait les porter en pensée? Il allait
les enfermer dans un coffre-fort d’où ils ne sortiraient jamais, elle
pouvait les porter en pensée avec provision complète. Qu’il lui dit
combien il comprenait son geste, combien même il l’appréciait; qu’il
parvint cependant à lui faire reprendre la première perle; puis la
première agrafe; charmante fille, à laquelle on offrait deux fois les
mêmes pierres! Pauvre Églantine! Elle ne savait pas que c’était un jeu,
pour celui qui avait su imposer nos bons de la Défense aux Suédois, les
Panama aux Colombiens, et les Chartered, des diamants aussi, aux ennemis
du Transvaal, de faire accepter des pierres précieuses à une jolie
fille. Tous les bijoux revinrent peu à peu sur elle, dans un parfait
habillage... Elle se taisait, elle les regardait se ficher sur elle,
divin aimant. Chaque blessure causait vraiment le minimum de souffrance.
Comme elle appuyait sa tête à l’épaule de Moïse, il sortit de sa poche
un collier de perles, l’agrafa à son cou...
Chacun devine aussi qu’Églantine ainsi parée, alors qu’elle ouvrait tout
grand le lustre de sa chambre et laissait tomber son manteau, trouva
Fontranges qui l’avait attendue dans l’ombre, assis, et qui ne disait
mot, étonné de voir cette jeune fille scintiller, scintiller, hélas,
plus encore que son souvenir!
CHAPITRE TROISIÈME
Moïse prenait de l’âge, mais aussi de l’apparence. Les banquiers ses
contemporains, qu’il avait dépassés à trente ans en influence, à
quarante en fortune, à cinquante en générosité, voilà maintenant, aux
abords de la soixantaine, qu’il les laissait sur place en beauté. Ce
n’était évidemment qu’une beauté relative. Des cils ne lui poussaient
pas à l’intérieur de la paupière, comme à Samuel; cette jaunisse qui
plane sur tous les financiers et qu’ils tentent de dissiper par la
marche, par la chasse surtout, par des coups de feu, comme un orage,
elle s’était abattue sur Malançon, sur Enaldo, et pas sur lui. Mais
cependant, outre les avantages faits de la décrépitude des autres, dans
l’aspect, la stature, le volume même de Moïse apparaissaient des
éléments nouveaux, qui laissaient présager que Dieu entendait donner au
corps de Moïse, avant sa mort,--tant pis si c’était à l’âge à peu près
de la mort,--une époque de floraison jusque-là refusée: bref, il n’était
plus épouvantable. Ces massages, ces macérations, cet émondage quotidien
par des professeurs de beauté donnaient enfin leur effet; Moïse devenait
bon élève. Cette boule au ventre, où s’unissaient la rotondité d’une
tumeur et la sensibilité d’une hernie, que Moïse surtout détestait de
voir si ronde, devenait ovale, s’atténuait. Ces bourrelets de graisse
qui se formaient en Moïse à des places inattendues, par une erreur de la
laideur, comme dans le corps d’une Américaine trop coquette les
bourrelets de paraffine par une erreur de la beauté, fondaient enfin au
soleil de la soixantaine. Enfant, Moïse croyait que l’on s’habille parce
que le corps est laid. Avec quelle hâte, le soir, au coucher, il passait
de ses vêtements à la nuit! Cela ne lui faisait par jour qu’une seconde
de laideur et il aimait déjà l’ombre comme son plus beau vêtement. Il
aimait la nuit comme la moitié de la journée où l’humanité est belle. Il
croyait que l’on décapitait les condamnés sur la place de Jaffa pour
qu’ils parussent beaux, réduits à leur seule tête, devant la justice
suprême. Sa coquetterie d’enfant était de s’asseoir dans la mer et de se
montrer aux promeneurs du rivage, l’eau bleue jusqu’au cou. Mais, de
cette vérité générale sur la laideur des hommes, il avait bien dû faire
une vérité particulière,--et voilà que depuis quelques semaines cette
malédiction cessait. La vieillesse raffermissait ses chairs, asséchait
les sources de furoncles, ses rides d’enfance se comblaient.
L’intervention, par ses cheveux gris, de la blancheur, d’un ton vierge,
dans ce mélange de couleurs indécises, redonnait soudain à ce corps,
sinon une jeunesse, du moins une pureté. Au saut du lit maintenant
Moïse, plus décolleté chaque jour, venait à sa glace pour constater ces
heureux effets de l’âge. C’était à Moïse que le peintre Robert avait dit
un jour, d’un tiers personnage il va sans dire: «On a la gueule que l’on
mérite.» Moïse, que ce mot avait frappé, sentait en effet au fond de lui
naître, gonfler il ne savait quel mérite. Il méritait, il obtenait des
mains à peine moites, et pour la première fois les mains étrangères
s’attardaient aux siennes, au lieu de paraître effleurer un bénitier
suspect. Il méritait des cheveux plus secs, la première étincelle que
l’on en ferait jaillir en les frottant s’accumulait. Il se surprit, rue
de la Paix, arrêté entre deux magasins de bijoux, devant le miroir,
miroir étroit dans lequel d’ailleurs son reflet n’eût pas tenu quinze
jours plus tôt. Qu’on l’eût étonné jadis en lui disant qu’un jour, alors
que le plus beau rubis de l’univers était en vitrine deux mètres à sa
droite, la plus belle perle deux mètres à sa gauche, il préférerait
s’attarder à considérer sa propre image et la nouvelle taille que la
providence faisait de lui. Il prit ses précautions pour que ce
changement demeurât dans l’histoire. Il fit pour ce nouveau Moïse tout
ce qu’on fait pour un parent de passage, et les spirites pour un esprit,
il le montra, il le fit photographier. Il passa une semaine à remplacer,
chez ses amis, ses photographies d’enfance ou de jeunesse, celles où il
méritait des poils follets, des bajoues, par de nouveaux portraits. Il
les signa. Pour la première fois, il ne traitait plus son corps comme la
part, au milliardième, d’une société anonyme.
Le peu de considération, le léger dégoût que Moïse avait de son corps,
il dut donc le remplacer par un sentiment qui frisait la déférence.
Jusqu’à sa bronchite qui prit à ses yeux, dans cette fin d’automne, du
tragique, de la personnalité. Cet allégement que lui indiquait chaque
matin sa bascule, il le ressentait plus encore en tant qu’allégement
moral. Il ne pesait plus que quatre-vingts kilos, au lieu de cent vingt;
il s’était rapproché, du tiers, de son corps immatériel. Il revenait de
sa balance complaisant, prévenant, comme d’un confessionnal où l’on a
avoué ses qualités au lieu de ses défauts. Les machines à peser éparses
dans la ville n’étaient plus les bascules inutiles de cet animal qu’on
ne vend pas au poids, mais s’appareillaient soudain pour lui aux
distributeurs voisins, sources de chocolats et de friandises. Il avait
confessé sa laideur, sa graisse, et il était absous. Ce second péché
dont on l’avait couvert à sa naissance, qu’il avait traîné avec
désespoir et arrogance, s’évaporait de lui. Il ne lui restait plus comme
à tous les autres que le péché originel et de celui-là il avait lui
aussi pris depuis longtemps son parti. C’est un jeu d’ailleurs, et un
repos, de toucher directement à la malédiction humaine, pour celui qui
en était séparé par une malédiction particulière. Il jouissait vraiment
de son amaigrissement, de son nouveau grain de peau, d’une nouvelle
innocence. Attribuant ce changement à quelque tumeur, ses camarades
banquiers évitaient d’y faire allusion, se contentaient parfois de
quelques compliments voilés sur cette maigreur, des plaisanteries
discrètes d’usage pour les amis en bonne fortune, avec l’arrière-pensée
qu’il flirtait avec la mort. En fait, Moïse était en bonne fortune avec
Moïse. Il le conduisait dans des restaurants plus secrets, lui
commandait une cuisine plus subtile. Il y avait plus: il l’estimait
davantage. Il s’estimait de ne plus se sentir, dans les beaux
spectacles, devant les belles émotions, une surcharge trop hideuse. Dans
les concerts, il était fier d’apporter à Mozart, au lieu de sa puissance
et de ses millions, un corps qui ne faisait plus craquer le fauteuil, un
corps anonyme. Il ne suait plus, en écoutant Mozart, son dieu. Vis-à-vis
de chaque grand musicien, il se sentait déchargé ainsi d’un vide, d’un
asthme, d’un borborygme. Pensant que peut-être aussi il ne ronflait
plus, il se donnait avec plus de confiance au sommeil. Ce sarcasme qui
s’était toujours interposé entre lui et la beauté, ou plutôt, comme il
disait maintenant avec plus de politesse, entre la beauté et lui,
s’atténuait. Toujours, devant Naples ou le Niagara, Moïse avait
pensé:--Comme tout cela serait beau, si je n’étais pas là! Voilà qu’il
ne se jugeait plus déplacé au pied du Grand Cañon ou des Pyramides,
qu’il pouvait être ce voyageur anonyme que les peintres de la Maison
Carrée ou de Tivoli placent dans l’angle de la toile, presque une
signature humaine. Il ne s’écartait plus des monuments, les jours où il
était sensible, comme des dépôts d’une électricité pour lui funeste. Il
côtoyait plus lentement la place Vendôme, plus lentement la Concorde. On
le surprenait arrêté devant les Invalides ou _la Danse_ de Carpeaux,
l’air assez vague. Cela confirmait les soupçons de la Banque de France
sur le cancer de Moïse et attisait bien des espoirs.
Il est doux, aussi, dans les conversations, les lectures, les comédies
et même les tragédies, de n’avoir plus à prendre pour soi chaque
allusion à la laideur. Toute une série de parentés devenues à Moïse
presque aussi sympathiques que de vraies parentés, celle de Quasimodo
entre autres, se relâchèrent soudain, comme si le parent par alliance
qui les imposait était mort. Maintenant Moïse cherchait des yeux, dans
la salle, à qui ces allusions pouvaient le mieux convenir. Cette rupture
se poursuivit jusque dans les vitrines, les musées, jusque dans
l’antiquité: il avait rompu avec la famille des gnomes phéniciens; les
grotesques de Tanagra, auxquels il aimait jadis se lier lui-même par des
plaisanteries, l’écartaient, l’écartaient loin d’eux-mêmes, mais pas
loin de Tanagra, où il trouvait de charmantes nouvelles cousines. Il y
eut dans les objets et les bibelots amassés chez lui la révolution
qu’amène un mariage. Il écarta ces bustes de Voltaire, d’Ésope, qui
l’avaient vu laid. Il profita de l’hiver pour changer sa garde-robe et
ses couleurs habituelles, qui étaient le marron brun et le tabac. Il
acheta pour la campagne des lévriers une Vénus. Du fait que sur un point
sa laideur s’était atténuée, il ne prenait plus que les décisions d’un
être parfaitement beau. Des places dans le corps humain qu’il n’avait
jamais particulièrement remarquées, le front, la tempe, la nuque, tous
ces glacis de la beauté exposés à tous regards, il les découvrait
soudain. Front, tempe, nuque, c’était sur ces places du corps que se
donnaient les baisers du clan auquel il appartenait aujourd’hui. Cela
permit à ses regards de s’écarter des lèvres, des yeux, des narines, de
ne pas regarder chez les autres uniquement leurs sens. Il vit un jour
son reflet dans le bassin des Tuileries qu’agitait le vent; son ventre y
paraissait rond, gonflé. Il sourit à ce bassin rempli, non d’eau, mais
de passé, qui ignorait que le ventre de Moïse était ovale. Reconnaissant
dans son bonheur, quel gré ne savait-il pas aux objets qui n’avaient
jamais désespéré de lui, qui s’étaient obstinés à le traiter comme un
humain ordinaire, à ces fleurs par exemple, dans son auto, qui, depuis
que les cornets à fleurs pour auto sont inventés, lui avaient apporté, à
lui difforme, chaque matin, le parfum, c’est-à-dire le dévouement de
toutes les fleurs, et enfin, et surtout, à celle qui l’avait ramené du
domaine des ombres laides, à Églantine!
A vrai dire, on ne peut prétendre qu’Églantine se fût aperçue de cette
métamorphose. Il y avait pour elle aussi peu de différence entre Moïse
laid et calme et Moïse beau et agité qu’entre Églantine simple et
Églantine couverte de bijoux. Lui, attribuait ce surcroît de confiance
au demi-miracle dont il était l’objet et croyait profiter d’une
distraction, d’une compassion d’Églantine. En fait, il était en ce
moment son unique recours. Bellita habitait Rome pour deux mois, elle y
allait tous les ans, elle ne se confessait qu’au pape. Fontranges
restait disparu depuis le soir des diamants et ne répondait plus aux
lettres. Or, Églantine, qui le soir en se couchant laissait sa porte
ouverte, qui ne regardait jamais sous les meubles, dès que le jour se
levait commençait à éprouver ces sortes de craintes que nous avons la
nuit. Désœuvrée, sensible à des coutures du cœur chez les autres
indolores, elle transportait dans la réalité les nerfs et les sens du
rêve. Elle aimait Moïse parce qu’il lui semblait le seul réel, le seul
vivant. Quand elle se pinçait fortement, tout vacillait un peu autour
d’elle, Moïse demeurait. Bien que de la vie elle n’eût reçu jusqu’à ce
jour que des avances, elle avait l’instinct de ceux qui sont désignés
pour les plus grands malheurs. Elle n’avait pas de petites craintes,
elle ne craignait pas les moustiques, les foulures, mais la foudre, les
chiens enragés. Elle avait sur son visage le calme sans limite de ces
époques où il n’y avait à redouter que la peste et la torture, mais elle
les redoutait. C’est pour elle, non pas qu’on réglementait la
circulation des taxis ou qu’on créait des veilleurs de nuit, mais qu’on
inventait des sérums, des paratonnerres. Elle était un spécimen à l’état
pur, bien rare! de cette humanité si nombreuse,--tout ce qu’il y a de
plus immortel et fragile. Elle n’éprouvait pas non plus de petits
sentiments, elle était insensible aux attaques sentimentales de la
journée, à la pluie, à la laideur des passants, elle n’avait pas des
accès subits de pitié pour les agents ou les concierges; mais de grandes
émotions la dominaient. Paratonnerre elle-même, dans cette foule, pour
la vraie tendresse, la vraie gaieté, elle ignorait ces dangers, mais les
devinait plus condensés au-dessus de Paris, en tablettes comprimées
d’azur dans ce ciel d’hiver, et elle avait, au coin des rues, dans les
squares, ces désespoirs et ces angoisses qui nous assaillent dans les
forêts. Lorsque, après un sommeil profond, divisé comme une journée en
époques nettes, et peuplé d’événements tranquilles, elle se trouvait aux
prises avec la journée même, elle se sentait submergée d’ignorances et
d’appréhensions. Près de Moïse seulement elle n’avait plus à savoir,
plus à craindre. Elle jouissait de cette puissance qui près de lui la
maintenait au-dessus des lois de la nature, sans parler des lois des
hommes; de ces énormes autos qui nous sauvent nous, faibles femmes, de
l’espace et du vent, de ces laquais à parapluie géant qui à l’entrée du
restaurant nous protègent aussi passionnément de la grêle que si elle
devait ruiner sur nous des fruits ou des fleurs, de cet empressement du
maître d’hôtel qui nous met en garde contre un interminable menu, et cet
assemblage des privilèges que collectionnent d’habitude les vaniteux et
les parvenus, elle l’admettait par une excessive modestie. De même, tout
son désir de luxe venait de son immense sentiment de faiblesse, et
l’exercice parfait de cette vie humble réclamait comme condition
première et indispensable l’opulence et la célébrité de Moïse. C’était
un fait, toutes les richesses de Moïse avaient pour justification en ce
moment d’entourer un porte-billet qui contenait cent dix francs, seule
fortune d’Églantine. Jamais Moïse de son côté n’avait eu d’une autre
femme le sentiment qu’elle s’appuyât sur ce qu’il y avait de fort et de
durable en lui. Leur amitié portait toujours faux sur une boursouflure
de son âme ou un travers. Il voyait enfin le sens du mot Protecteur, à
tort si décrié. Il avait vraiment l’impression, en offrant des fourrures
à Églantine, de la protéger du froid. Par quels repas délicieux,
maintenant, il entendait la protéger,--pour toujours, si elle le
voulait,--de la faim et de la soif! Il commandait une limousine
spéciale, pour la protéger de la distance et de ces bananes qui jonchent
le trottoir. Il était ému surtout à l’idée qu’elle était la première
femme qu’il n’eût pas à protéger contre Moïse lui-même...
Mais cependant Églantine, que ne séparaient pas de Moïse les obstacles
si difficiles à franchir pour les autres femmes, qui ne voyait pas qu’il
était laid, qu’il était levantin, qu’il était riche, à mesure qu’elle
venait et revenait chez lui, dans cette maison qui semblait avoir été
construite à dessein en face du music-hall de leur rencontre, il était
plus malaisé de l’atteindre. D’abord, et en employant les mots dans leur
vrai sens, dans la langue des ingénieurs et des ponts et chaussées, elle
n’était pas de plain-pied avec lui. Moïse n’avait jamais aimé en somme
que des femmes qui vivaient à ras de terre. Pendant toute sa jeunesse,
en Orient, en Europe centrale, il n’avait guère connu ses amies
qu’accroupies, étendues à même les tapis ou les dalles, de préférence
près d’une piscine ou d’un bassin pour qu’elles ne perdissent jamais de
vue le niveau de l’eau, et l’amour avait surtout consisté pour lui à se
baisser, et à vivre plus près du sol de toute la longueur de ses jambes.
Jusqu’à sa vingt-cinquième année, les seigles les plus maigres du Liban,
les tabourets les plus bas de Buda-Pest avaient été plus élevés que
Moïse amoureux. Il ne comprenait la tendresse qu’étendu sur une natte ou
un divan, la tête dans sa main gauche, derrière sa maîtresse
semblablement couchée, dans la pose réservée aux statues des princes
étrusques ou valois sur leur tombe, le chien rapproché seulement des
pieds de l’homme au giron de la femme. La fumée des cigarettes de Sarah
partait presque du parquet, du sol, vraie fumée d’herbes. Les cages
d’oiseaux étaient posées à même le tapis. Les sloughis, quand la
personne aimée aimait les sloughis, vous regardaient de haut et devaient
baisser la tête pour vous lécher. Les yeux des fox-terriers étaient à la
hauteur de vos yeux; c’était bien le fond de la vie. Moïse, ses semelles
de plomb une fois enlevées, léger, léger, par une loi invertie de la
profondeur, plongeait dans cet abîme. Voilà vingt ans, après son
veuvage, le hasard avait voulu que la mode chassât des appartements où
habitaient ses amies femmes les fauteuils et les vrais lits. C’était
l’époque, aujourd’hui agonisante, des sophas, des tables basses, où les
Occidentaux eux-mêmes étaient plus las de l’attirance vers le zénith que
de la gravitation. Il avait donc continué à se laisser choir dans le
fond de la civilisation. Tous ces tableaux, ces dessins, ces pendules
placés à la hauteur des Parisiens civilisés debout, comme des bourrelets
à la tête d’un enfant pour qu’ils ne heurtent pas l’inconnu, le simple,
le néant, s’élevaient soudain au-dessus de lui, montaient, n’étaient
plus,--Vuillard ou Bonnard,--que de lointains hublots. La lumière, les
couleurs du siècle n’ont leur valeur que vues de ce bas niveau. D’un
élan aussi maladroit que son élan du matin dans l’eau de l’Automobile
Club, il plongeait l’après-midi dans le boudoir, dans la piscine où l’on
n’a pas à nager, pas à respirer, dans la piscine où l’on mange, car il
aimait prendre ses repas à même le parquet dans l’entresol soudain haut
de plafond, servi par des domestiques qui se cassaient en deux, même
pour passer le pain.
Il essayait en vain d’entraîner la reine de l’air sous ces ondes.
Églantine, au contraire, ne savait pas vivre au ras du sol. On vivait
haut perché à Fontranges. En tout cas la vie d’Églantine s’était presque
uniquement passée à un jeu de chat perché avec un compère invisible. On
ne la voyait que sur le faîte des voitures à foin, des toitures, des
peupliers. L’automobile du château datait des premières croisades des
autos, et n’avait rien à envier en altitude à un sulky. Les lits étaient
sur des estrades. Églantine n’aimait pas plus se coucher sur un tapis
que les paysans n’aiment se coucher sur la terre. Elle s’amusait
parfois, le soir, à dormir debout contre un arbre. Un sentiment de
dignité l’écartait toujours quelques minutes, avant le coucher, de la
position étendue, de cette position de mort, et elle tournait autour du
lit, accrochait des vêtements, redressait des cadres, n’abdiquait sa
hauteur que dans une crise de fatigue. Se coucher était vraiment pour
elle être vaincue dans une lutte; le sommeil pouvait dans la suite tout
faire d’elle, car en se donnant au sommeil, elle avait conscience de
s’être donnée. Lors de ses premières visites chez Moïse, elle n’avait
trouvé qu’un meuble adapté à sa taille, l’appui de la fenêtre. Elle
allait, venait sans s’asseoir, au milieu de glaces bas fixées qui
miraient ses genoux et ses chevilles, espionnaient sa marche. A
Fontranges, dans les moissons, quand les travailleurs bottelaient ou
dormaient, on voyait la tête de la petite Églantine surnager seule
au-dessus des épis et du déluge de l’été. Jamais Moïse n’avait rencontré
d’être aussi droit, accroché à son zénith par une corde aussi exactement
mesurée. D’un peu plus ses pieds ne touchaient pas terre. Auprès d’elle
tous les autres humains lui apparaissaient mus comme les personnages du
Guignol par de lourdes mains venues de terre et qui les agitaient d’en
bas, laissant choir des masses veules de vêtements et de chair quand
elles se retiraient. Mais Églantine s’agitait autour d’un fil tendu. Son
ombre autour d’elle était toujours aussi exacte et fine que l’ombre sur
un cadran solaire. A aucun humain aussi nettement qu’à Églantine au
soleil on ne pouvait voir l’heure, le temps. Jamais la main du mensonge,
de la bassesse, de l’hypocrisie ne s’était glissée sous cette robe. La
fatigue d’Églantine jamais ne montait en elle par ses pieds, ses jambes,
ses genoux. Elle débutait par les épaules, la nuque, comme pour nous
quand nous allons dans les musées. Sa promenade parmi les hommes, les
arbres, les maisons, lui donnait cette fatigue spéciale que nous donnent
Michel-Ange, Rembrandt, la longue file de primitifs italiens: un
capuchon de plomb, le contraire de la ciguë. Dès qu’elle était assise,
elle croisait ses pieds, comme les acrobates suspendus en l’air ou assis
sur leur trapèze. Moïse pour la première fois dans sa vie avait
l’impression non plus d’une de ces rencontres sur un plan horizontal qui
sont le fait des hommes, d’un de ces heurts face à face entre êtres
cloués au sol et lancés l’un sur l’autre par la fatalité, mais d’une
rencontre infiniment plus rare, verticale, avec un être d’une autre
altitude et d’une autre densité. Si bien que maintenant, quand il la
recevait, au lieu de s’étendre au-dessous d’elle comme un souffleur ou
un orchestre, il restait lui aussi debout. Ils allaient, venaient,
s’arrêtaient, mais à la hauteur de la barre d’appui de cette fenêtre
qu’il fallait fermer à cause de la pluie ou de la neige, à la hauteur
des plus hautes branches des Champs-Élysées, du Panthéon. Ils restaient
debout, comme ceux qui attendent que l’acte grave qui se passe dans la
pièce à côté se dénoue, naissance ou mort. Les mots étaient quelquefois
rares. Églantine lisait quelque livre pris à un rayon. Moïse allait d’un
bout à l’autre de la pièce. Cela ressemblait aussi à cette scène dans la
cage aux lions, où une jeune femme feint de se livrer à la pensée et la
lecture, cependant que le dompteur circule après les fauves. Parfois, au
contraire, Églantine était bavarde; elle l’était avec un charme
inattendu pour Moïse. Ses paroles, toujours enjouées, étaient d’une
telle vérité qu’elles semblaient précéder un acte de sincérité ou de
nudité totale. On éprouvait le même agrément, à l’entendre, qu’à voir un
jour d’été voler dans l’air, dans une gradation d’intimité, les
vêtements d’une baigneuse gaie qui se déshabille, debout justement,
dissimulée par les vergnes. Pas une des phrases d’Églantine qu’on ne
sentît dénuder son âme, toujours invisible. Moïse lui montrait ses
livres. Il mettait des gants pour feuilleter les éditions rares, car ses
mains étaient presque toujours un peu humides. Églantine, touchée de ce
respect pour les livres, l’écoutait. Elle lisait peu, et pourtant sur
personne les livres n’avaient autant d’action. Depuis son enfance, elle
écoutait ardemment tout ce qui se disait des poètes ou des romanciers,
et le nom de chacun, même si elle n’avait rien lu de lui, excitait en
elle une émotion qui correspondait bien souvent à celle que le poète
aurait désiré créer, avec cette différence qu’elle était d’essence
parfaite. Chaque nom d’écrivain avait pour elle l’intensité qu’ont pour
nous ces noms, inaccessibles aussi, d’Orient, d’Occident, ou de
Septentrion. Elle gardait la tradition orale à l’époque la plus dense de
l’imprimerie, et c’étaient ses oreilles qu’elle préparait dès qu’il
était question d’un livre. Il en résultait une culture bien peu
complète, mais à l’intérieur d’elle-même une différenciation aussi riche
et intense de ses sentiments que de ceux d’un marin qui admettrait mille
points cardinaux. Il en résultait aussi que, pour tout ce qui ne se lit
pas mais garde en soi une magie, les bibelots, les meubles, elle avait
une amitié de lectrice, et qu’une jolie pendule lui donnait ce que lui
donnait un livre, une sorte d’émotion avec prologue, suite, et
dénouement... Puis ils prenaient le thé, toujours debout, avec les
sourires des laquais qui savaient gré à Églantine de leur épargner la
bosse de la servitude. Cela aussi évoquait les occupations d’un relais,
pendant que l’on change les chevaux. Jamais Moïse ne sortit aussi reposé
et dispos que de cette heure où il n’avait pu s’asseoir... Il n’y avait
pas autre chose à faire qu’à prendre quelquefois le bras d’Églantine,
comme sur le pont d’un navire.
Ce n’était pas là le plus grave. Chartier avait demandé à parler à Moïse
de la jeune femme qu’il voyait chaque jour. Cette démarche laissait
présager quelque chose de grave dans sa vie, de plus grave que tout ce
qui avait été réservé aux femmes que Moïse avait connues depuis vingt
ans. Il avait retardé l’entretien. Chartier insistant, il avait fallu
lui céder. Mais Moïse, au lieu d’un dénonciateur, avait vu arriver un
Chartier souriant, étonné: il n’y avait rien dans le passé d’Églantine.
Chartier était ennuyé de faillir aux traditions, mais il se sentait
obligé d’en prévenir son maître: Rien. Quelques sorties avec Fontranges,
et c’était tout. Moïse remercia Chartier, parut satisfait, mais sa
satisfaction n’était pas évidente pour lui-même. A un passé particulier,
acceptable quelque chargé qu’il fût, Chartier ne venait-il pas en somme
substituer une abstraction, le passé général de toute fille qui n’avait
pas vécu? Comme dans les cirques où le clown qui se croit accoudé à un
camarade se trouve soudain accoudé à l’écuyère elle-même, en retirant un
passé à Églantine, Moïse se trouvait tout à coup accoudé à une série de
personnages qu’il redoutait... dont la candeur et l’espoir... Pour la
première fois, Moïse se trouvait être le point par lequel un jeune être
pénètre dans la vie. Cet attachement d’Églantine, cette obstination à le
regarder en face, comme une abeille la vitre de la fenêtre, maintenant
l’effrayait. N’y avait-il donc, pour sortir d’une jeunesse aussi pure,
que cette porte déjà rouillée, d’or rouillé, que Moïse? C’est en vain
qu’il essayait parfois de trouver dans son passé des heures vides, des
sentiments sans histoire, de se relier à son enfance par cette
projection tendre et transparente qui était le passé d’Églantine. Mais
ce qui le préoccupait surtout dans la révélation de Chartier, c’est
qu’il libérait Églantine du troupeau de ses devancières, et l’isolait
soudain avec la seule femme qui fût venue aussi sans passé vers Moïse,
avec sa femme. Ces parallèles qu’il aimait tirer entre les êtres et qui
créaient en lui son jugement, ce n’était plus entre Églantine et
Georgette, ou Lolita, ou Regina, qu’ils s’imposaient à lui, mais entre
Sarah et Églantine.
Certes, à première vue le parallèle semblait peu nécessaire. Moïse avait
épousé Sarah déjà très vieille fille. C’était une petite Bernheim,
affreusement maigre, mais dotée de telles dispositions à l’obésité qu’il
fallait la peser chaque matin pour déterminer le menu du jour.
Églantine, inaltérable, pesait le même poids avant et après ses repas.
Sarah avait un teint parfois terreux, parfois rosâtre, avec des rides
venues on ne sait d’où, craquelures de sa race et non d’elle,
puisqu’elles disparaissaient parfois pour des semaines, portées au
compte des Bernheim en général. Églantine était lisse, tout pli sur elle
honneur ou volupté. Sarah n’avait aucune odeur, ses chiens favoris la
voyaient, ne la sentaient pas; en fermant les yeux près d’elle, on
sentait près de soi le vide sous une forme humaine; gibier introuvable
aussi pour les passions. Églantine avait cette saveur de la chair qui
provoque des attroupements aux enfers quand le souvenir en demeure sur
une ombre encore fraîche. Mais de tout cela, Moïse ne tirait aucune
conclusion, il y avait même une sorte d’égalité entre ces deux femmes
par l’amas de qualités exactement contraires. L’une était laide et
juive, l’autre belle et chrétienne. C’étaient des points de départ
différents, non des différences. Sarah était stérile, Églantine était
vierge. Mais la stérilité de Sarah, mais cette pratique, espacée
d’ailleurs, du péché sans conception, en arrivait à être dans l’esprit
même du couple, par les vertus de Sarah et le respect de Moïse, une
pratique sainte, une conception sans péché. Non, ce qui atteignait
Moïse, c’est qu’Églantine devenait la rivale de Sarah dans son royaume
même, et pour tout ce qui avait élevé la femme de Moïse au-dessus des
autres femmes. Sarah n’avait jamais menti, n’exagérait jamais,
n’inventait pas; ni la nécessité, ni la richesse n’avaient modifié dans
sa bouche les molécules du mot or, du mot diamant, du mot pain. Mais
entendre Églantine dire l’heure donnait la même impression de franchise.
Sarah ne prononçait jamais une parole méchante; elle rejetait la
responsabilité des trahisons sur la cherté de la vie, des crimes sur le
mauvais temps, de l’incapacité sur le retard des trains, retardés
généralement non du fait des mécaniciens, mais de ces bœufs qui se
mettent parfois en travers de la voie, plutôt par intelligence
d’ailleurs que par bêtise. Pour Églantine, se taire au sujet d’un ami
était déjà un effort trop dur; elle rougissait de ne pouvoir bien parler
de quelqu’un. Les rougeurs que Moïse surprenait parfois sur ses joues,
au milieu d’un parfait silence, c’étaient les éloges contenus de la
journée, de l’oiseau qui passait, de Moïse lui-même. Mais les vertus de
Sarah, venues d’une morale repérée comme jamais ne l’a été morale, ses
préceptes de vie,--tendre l’autre joue, aimer son prochain comme
soi-même,--récoltés sur la même montagne que le vin du Messie et
parvenus à elle du château par de sûrs intermédiaires, voilà qu’elles
n’apparaissaient pas à Moïse de qualité plus sûre que les vertus
d’Églantine, projetées de je ne sais quelle morale encore future ou
puisées à l’instinct. Tout ce qui avait contribué à enlaidir, à
rouiller, à courber Sarah, la pratique de la générosité, de la
confiance, était sur Églantine un mode de coquetterie qu’elle
avivait,--la franchise par exemple, sur ses lèvres,--avec les ustensiles
même de l’élégance. Tous les préceptes de Sarah appliqués à Églantine
devenaient des raffinements de la volupté: tendre l’autre joue, l’autre
joue d’Églantine; regarder bien en face, être regardé bien en face par
Églantine. Si bien que Moïse, malgré lui, en arrivait à suivre le
parallèle de Sarah et d’Églantine dans une suite d’aventures sacrées, où
jusqu’à ce jour Sarah lui avait paru dépasser même l’héroïne véritable,
car il se pouvait que Rebecca fût parcimonieuse et Judith un peu
exagérée. Mais là encore Églantine n’était pas vaincue. Appelée de
l’extrême futur dans des aventures de déluge, de désert, et de champs
brûlés par des queues de renard, elle y apportait, rose, cette fraîcheur
qu’il était besoin des négresses pour apporter dans le Cantique des
Cantiques. Prise toute vive à ce sol qui n’a produit aucun dieu, à la
France, et introduite dans le Nouveau et l’Ancien Testament, seule
figure lavée dans cette fresque déjà sombre, on devine ce qu’elle
pouvait signifier pour Moïse la tête d’Holopherne à la main, ou
s’occupant justement d’aider à attacher aux queues de renard le brandon
de paille. Partout Églantine égalait Sarah. Moïse, dans ses insomnies,
était obligé de pousser le parallèle jusqu’au moment suprême, au moment
de leur mort...
Aucun être n’était sorti de la vie avec plus de discrétion que Sarah.
Atteinte d’un mal célèbre par sa rareté, dont les accidents étaient à
échéances terriblement irrégulières, elle y avait introduit de la
prévision, lui avait donné de la constance, et son évolution, inconnue
et pathétique chez les autres, était devenue chez elle celle d’une
maladie bourgeoise. Pas de saute de mal, de faux espoir; elle n’était
pas revenue d’un pas en arrière une fois partie vers la mort. Elle
semblait avoir de la mort une habitude que ne peut donner que la
pratique répétée de cette aventure. Elle exigeait que Moïse allât à sa
banque comme à l’ordinaire. Moïse souvent feignait de partir et restait
immobile à lire dans la chambre d’à côté. Elle s’en doutait. On ne lit
pas des journaux aussi cassants que _le Temps_ sans se révéler jusqu’à
l’âme. D’ailleurs, toujours elle avait agi dans la vie comme si Moïse
lisait _le Temps_ dans la chambre voisine, et cette mort menaçante ne
faisait maintenant que personnifier ce Moïse invisible et toujours
présent. Un peu sourde, un peu myope, un peu boiteuse. Moïse la trouvait
chaque soir débarrassée de son cornet acoustique, ou de son lorgnon, ou
de sa béquille. Elle jetait ce lest par modestie, sans récrimination,
sans avoir d’autre but que d’aborder le néant avec la complète surdité
et la complète cécité nécessaires. Par modestie encore, elle prenait
davantage souci de sa toilette, jusque-là par trop simple, pour n’avoir
pas l’air d’amplifier aux yeux d’un juge sa laideur,--sa seule pauvreté,
son seul mérite. Douée pour voir entre les diverses étoffes noires,
seules étoffes qu’elle eût portées de sa vie, de la même perspicacité
que les autres femmes pour voir entre l’orange et l’indigo, elle avait
choisi pour robe suprême un noir profond qui arrivait à ne pas être
deuil. Elle avait quarante-six ans; elle avait lu dans un journal que la
moyenne de la vie en France est juste de quarante-sept, elle éprouvait
une joie à mourir sans avoir à prendre sur des enfants les jours qui
auraient allongé sa vie, et de leur laisser en supplément une année
presque entière. Jamais de plainte, jamais de crise; elle savait qu’il
n’y avait pas à tromper son mari, à lui cacher qu’elle allait vers la
mort, mais elle tenait à ce qu’il la vît arriver en bon état, presque en
bonne santé, à cette conclusion. Elle était heureuse d’y parvenir aussi
bien. Quand Moïse la regardait, il ne voyait plus dans ses yeux cette
imploration de pardon qui le touchait depuis son mariage jusqu’aux
larmes, mais une lueur de satisfaction et presque de futile vanité, car
pour la première fois elle avait dans l’existence une des occupations
pour lesquelles elle était faite. Ses qualités jusque-là ne lui avaient
pas servi dans la vie, mais ce n’était pas sa faute, c’était celle de la
vie. Ses qualités étaient l’héroïsme, la patience, l’audace, le
dévouement sans limites. Si la vie, pour Moïse, au lieu d’être triomphe,
luxe, joie, avait été déluge, faillite frauduleuse, fosse aux lions, la
raison de Sarah se fût lumineusement expliquée et Moïse d’ailleurs le
savait bien. Il avait souvent rendu grâce à la Providence de lui avoir
adjoint l’être par lequel eût été anoblie et élevée cette carrière du
malheur qu’il avait toujours sentie parallèle à sa carrière du bonheur,
comme un talent dont il n’avait pas usé. Souvent, sentant ses dons pour
la malédiction, la banqueroute, la peste, comme Mozart eût senti la
musique s’il avait été collecteur d’impôts, et Galilée militaire la
métaphysique, il s’était réjoui d’avoir eu du moins près de lui le
violon le plus sûr, l’hypothèse la plus reconnaissante: Sarah. Or, il se
trouvait que la première des épreuves pour laquelle Sarah pouvait servir
arrivait justement, et c’était la mort de Sarah. On pouvait voir,
d’après son attitude, ce qu’elle aurait été dans les autres. La mort ne
tirait de cette humble personne que de la dignité. Tout le luxe de
l’hôtel et du service, avec lequel jadis elle jurait, en paraissait
presque trop simple, les tasses de vermeil sortaient naturellement des
buffets, les domestiques mettaient leurs livrées dès l’aurore. Alors
qu’elle n’avait eu jusqu’à ce jour comme seuls commensaux qu’une cousine
pauvre appelée madame Bloch et une demoiselle de compagnie appelée
mademoiselle Durand, on voyait apparaître la série presque complète de
ceux qui personnifient sur Paris avec plus ou moins de sûreté
l’atmosphère élevée et la dignité humaine: le grand rabbin,
l’archevêque, le duc d’Aumale. Toutes les œuvres qu’elle alimentait et
dont elle n’avait jamais voulu être que simple associée, lui déléguaient
leurs directeurs ou leurs présidents, partout en concurrence et en
froid, mais qui se réconciliaient chez elle. Par simplicité, elle ne
condamnait pas sa porte, elle qui n’avait jamais eu de Jour, recevait à
toute heure; tous ses Jours s’étaient accumulés à la fin de sa vie.
Moïse se heurtait dans les couloirs à une série de grands hommes qui
sortaient en jaquette ou en uniforme de cette chambre où ils semblaient
n’être jamais entrés et être nés par l’effet de quelque miracle. Les
différentes noblesses du cœur, au lieu de se combattre, scellaient à son
chevet leur accord. C’était le contraire de l’affaire Dreyfus.--J’arrive
à peine à te voir enfin, disait Moïse quand il se trouvait seul avec
elle... Il était huit heures, le seul moment où elle pût trouver un peu
de repos avant la nuit, toujours mauvaise, mais elle le cachait à Moïse
et lui sacrifiait son dernier sommeil.--Moi, je te vois tout le temps,
répondait-elle. Ils disaient tous deux les phrases inverses de leurs
sentiments, Moïse se passant au besoin de voir Sarah, mais la portant
toujours dans sa pensée, Sarah désirant ardemment sa présence, mais
grâce à cette tendre diagonale entre leurs cœurs et leurs bouches, deux
amours loyaux et purs étaient exprimés. De Salonique avait débarqué
Raquel, une cousine par alliance, qu’elle aimait beaucoup et qui ne
parlait que l’espagnol. Raquel se tenait dans la ruelle, férocement
curieuse, séparée de Paris où elle venait pour la première fois par la
couche de sa cousine et la liturgie de la mort, et elle exigeait de
toutes les visites, de toutes les phrases prononcées par Sarah, des
explications ou des interprétations espagnoles.--_Este el hombre que
mata microbios. Este el grande Tenante General de Negrier. Me gusta agua
pura mas que Tokay..._ Moïse avait encore dans l’esprit cette traduction
grandiose des dernières impressions de Sarah et de ses demandes en
aliments suprêmes. Encore maintenant, quand il entendait au restaurant
un Espagnol réclamer dans son langage du foie gras et du vin sec, il
frémissait à cette façon nouvelle d’approcher de la mort. Après la mort
de Sarah, il aima l’Espagne comme une zone franche entre la vie et ce
qui lui succède. Il y allait souvent, par besoin de connaître les
tableaux, les paysages, la danse de ce pays intermédiaire, par sa
noblesse et sa pure acoustique, entre ce continent et l’au-delà. Il
s’habituait à cette résurrection espagnole de Sarah, après chacun de ses
derniers gestes ou de ses dernières pensées françaises, comme à une
preuve de vitalité, une espérance. Mais le jour vint où Sarah dit.--Je
meurs, et, seule mais parfaite traduction qu’elle fit de ce mot, elle
fut soudain roide, tendue et pâle comme on l’est, Vierge, dans les
Greco.
Or, la mort d’Églantine, telle qu’il l’imaginait parfois, au fond de la
nuit, ne le cédait point à cette mort. C’était la mort la plus simple
que Moïse eût vue. Églantine ne souffrait point. Elle ne maigrissait
point. Elle devenait simplement chaque jour de moins en moins rose et
vive. Elle arrivait à l’immobilité suprême par une retenue, une
politesse d’heure en heure plus grande envers le néant. Sa température
diminuait chaque jour: 37, 36, 35. Elle mourait de la mort qui nous
serait réservée si le soleil peu à peu perdait sa chaleur, de cette mort
dont nous mourons d’ailleurs, mais que la vieillesse ou les maladies
nous empêchent, nous, d’atteindre. Elle mourait d’une sorte de fin du
monde particulière, mais qui semblait à Moïse, tant la réalité
d’Églantine avait rejeté tous les autres êtres dans la fiction ou la
convention, la fin du seul être vivant qu’il connût. Quand il la
quittait, tiède encore d’une chaleur qu’elle ne devait qu’à la vie, et
qui était plus active sur lui que le feu, ses amis, lui-même, les
passants, lui semblaient respirer et se mouvoir par des artifices de
combustion et de mimétisme. Il en était à ne pouvoir sentir et caresser
le monde extérieur que par cette excroissance en forme de femme étendue
qui émergeait hors d’un univers incertain. Elle allait, non pas mourir,
mais peu à peu plonger, peu à peu disparaître. Peut-être resterait-il,
quelques semaines, une main seule, un sein seul, dernier signe, dernier
tumulus humain, et ce serait fini... Cette main, cette épaule seule dont
on ne voyait plus que la courbe, cette courbe déjà brouillée, ce reflet
de courbe, ce brouillard, c’était la mort d’Églantine. La seule personne
qui ne fût pas un automate ici bas mourait. Il obtenait d’elle, par
mille prévenances, qu’elle prononçât des mots qu’on entendait pour la
dernière fois, des mots qui désormais ne seraient plus redits que par le
phonographe, le vrai phonographe, le gosier humain:--Merci... Oui, je
vous aime... Il regardait avec angoisse et avec curiosité suprême la
mourante donner de la vérité à des choses qui demain seraient fausses,
quand elle buvait, à l’eau, quand elle regardait, à la lumière. Mais le
plus terrible n’était pas cela, c’était...
Soudain on frappait à la porte du bureau de Moïse...
Dans les peaux de quarante zibelines qui obéissaient pour la première
fois au rythme des poumons humains, sous une toque en taupé dont un
cabochon en diamant du Transvaal indiquait la caste dans le tchin des
chapeaux, offrant le sourire le mieux réparti entre les deux lèvres qui
jamais ait été vu en ces temps de justice, Églantine entrait, et
redonnait subitement leur réalité, pour les yeux de Moïse ému, au taupé
et au Transvaal.
* * * * *
L’hiver était venu. Un hiver purement terrestre, qui couvrait de neige
notre sol, glaçait notre atmosphère; mais à partir du vide régnait
au-dessus de Paris un ciel d’été. Jamais les deux saisons contraires
n’avaient été pareillement en présence. De beaux rayons, frigorifiés à
l’approche de notre planète, se heurtaient aux lanternes des
automobiles, à l’étui en nickel du fouet des fiacres, à l’obélisque
congelé, et, partis de milliards de calories, s’estimaient finalement
heureux de trouver à leur arrivée, parmi tant de pierres et de métaux
gelés, un corps humain et ses 37 degrés. Dans les rues, les cantonniers
lançaient sur la neige un sel pris à la mer qui ne gèle jamais, et toute
l’eau qui s’écoulait par les sous-sols de Paris avait le goût de
l’Océan. Mais, pendant la nuit, la neige retombait, à nouveau,
assourdissait la ville, et les cités voisines n’entendaient plus la
rumeur de Paris. Le Parisien lui-même devenait sourd, excepté aux
paroles humaines, mais les mères pouvaient suivre à la piste les enfants
désobéissants dans leur marche vers l’école. La neige répandait sur
toute la France ce contrôle qu’on obtient, pour les domestiques voleurs,
avec du noir de fumée ou de la farine. Le pas des femmes enceintes, des
hommes portant des femmes, le pas unique des mutilés, tout cela marquait
aujourd’hui sur le pays, et les enfants se hâtaient de s’inscrire tout
entiers, de s’étendre, sur ce beau papier de contrôle déposé à l’entrée
de l’année, et qui allait s’évanouir, la cérémonie d’inauguration une
fois close.
Moïse s’était aventuré cet après-midi-là près du Bois, car il avait
essayé de dissuader le Président du Conseil, qui habitait non loin, de
supprimer les sous-préfectures et les tribunaux d’arrondissement. Cette
réforme l’avait exaspéré. D’abord, pour des raisons qu’il n’avait pas
d’ailleurs exposées au Ministre, et qui n’appartenaient qu’à Moïse. Dans
tous ses voyages à travers la France, il se rappelait avoir aimé ces
maisons à jardins spacieux en plein cœur des villes, et toutes
flanquées,--car sous-préfectures et tribunaux furent institués vers
l’époque où Jussieu rapporta son cèdre du Liban--d’un cèdre magnifique.
Tout cela allait être vendu, loti, transformé en usines, dont le bois du
cèdre inaugurerait sans doute le foyer. C’était dans la France trois ou
quatre cents cèdres voués à la mort. Après le déboisement des bois
vulgaires, celui des bois sacrés commençait. Cette malheureuse forêt du
Liban, disparue du Liban même, reconstituée par un hasard, avec des
espaces entre les arbres plus larges encore que dans le pays d’origine,
et qui faisaient de chaque arrondissement une clairière, le seul moyen
qu’eût chez nous le juge ou le sous-préfet pour regarder le ciel à
travers un prisme oriental, à travers une sagesse verte en toutes
saisons, le seul perchoir vraiment odorant de nos oiseaux, tout cela
allait disparaître. Une loi spéciale s’occupait sous Louis-Philippe des
arbres de la liberté, mutilés sous la Restauration, et de ces
fonctionnaires cèdres, dits dans l’ordonnance arbres de sagesse, les
seuls sur lesquels il était défendu de graver des inscriptions ou des
initiales individuelles, et dont les branches, quand un orage les
brisait, devaient être utilisées par le menuisier de la sous-préfecture.
A Coulommiers, en 1860, année de tempêtes, un lit entier avait été ainsi
monté, un berceau à Provins, et à Roanne trois colonnes torses pour les
bustes des bienfaiteurs du Forez. Cette punition du cèdre, qui s’était
introduit illicitement dans l’administration française à la place du
chêne de saint-Louis, n’était pas ce qui irritait le plus son
compatriote. Moïse avait tendance à déplorer toute réforme qui tendait à
faire de la justice une riposte aussi uniforme et impersonnelle que
l’électricité, et de substituts ou juges des ampoules. Il n’en était
point à croire encore qu’il y eût dans l’univers différence de nature
entre les innocents et les coupables. Il aimait les réactions dans
chaque être et dans chaque groupement contre l’homme qui rompt ses
habitudes. L’éparpillement des sanctions dans chaque coin de France,
dans chaque vallée, sur chaque piton, en même temps qu’il inspirait au
coupable une appréhension chaque fois variée et voluptueuse,--va-t-on
aussi interdire la volupté aux inculpés?--donnait chez nous à la justice
autant de variété qu’à la musique en Allemagne. Par la faute de cette
réforme, la justice n’allait plus être rendue en France aux
Sables-d’Olonne, à Cusset, à Saint-Flour, c’est-à-dire sur le sable,
dans une cuvette d’eaux sulfureuses, et sur un plateau basaltique. La
place immuable où le condamné à mort était exécuté depuis des siècles
allait être changée en Auvergne, dans le Comtat Venaissin; si la France
tuait maintenant ses condamnés à mort au hasard des places et des
squares, la justice devenait une espèce de guerre, une chasse. Terminée
cette confrontation nocturne, dans chaque petite ville, du tribunal, de
l’église, et de cette prison où ne dormait qu’un prisonnier unique, mais
aussi nécessaire qu’au juste un seul péché. Dissous cet assemblage de
procureurs, d’huissiers, de secrétaires généraux, qui maintenait encore
par leurs vêtements la noblesse dans les magasins des tailleurs ou des
chapeliers, qui s’amalgamait par les mariages avec le négoce de la ville
et l’élevait à la conscience. Désormais, dans toutes les petites villes
de France, les épiciers riches n’épouseraient plus que les cordonniers
riches, les marchands de vin, les épiciers, dans une multiplication de
denrées stériles pour le pays et sans recours... Il n’y aurait plus,
dans les cafés-cercles et sur les mails, ces tables et ces groupes de
juges en retraite, doublement respectés dans cette écluse prévue par
l’administration qui les amenait de la justice humaine à la justice
divine, et qui étaient le Sénat de chaque arrondissement. Toute cette
harmonieuse musique de notre civilisation jouée en six cent trente lieux
de France, au Nord par des juges corses, à Bordeaux par des limousins,
on en supprimait les orchestres. Pourquoi fallait-il que nos
réformateurs actuels fussent tellement doués pour détruire le spirituel,
l’invisible? Tous étaient spécialistes pour dévisser des instincts,
techniciens pour démonter les rouages du passé. Le gros ami de Moïse
avait, de sa vigoureuse poigne, démoli ce charmant monument Empire,
caché aux yeux, le seul que la Révolution et Bonaparte aient eu le temps
d’élever au-dessus des petites villes et annonçait déjà par affiches la
vente des tribunaux, des greffes, de toutes les propriétés de cette
nouvelle condamnée, la Justice.
Moïse était près de la lisière du Bois quand il aperçut Églantine. Elle
abordait la grille d’un air soudain indifférent, d’une allure sans
originalité, comme pour une évasion, puis, la frontière de Paris une
fois franchie, l’œil du douanier détourné, dévoila tout ce que sa
contrebande venait d’extraire de Paris, un pas jeune, un visage
souriant. Jusqu’à sa robe, sa fourrure semblèrent s’aviver. Moïse la
suivit. Cette promenade au point le plus peuplé du monde qu’elle avait
dirigée le jour de leur rencontre, il la répéta sur une piste déserte.
Il était à vingt pas d’elle, il voyait qu’elle avait mis tous ses
bijoux. Le soleil la prenait de biais; il aurait reconnu entre mille ce
bras, ce cou, ce chapeau aux lueurs pures que jetaient les pierres. Elle
avait entendu derrière elle un pas et, prise de quelque crainte, se
hâtait. Avec la logique des femmes qui sentent un voleur, elle donnait
par une marche rapide plus d’éclat à ses agrafes et à ses bagues. Elle
allait, sans jamais se retourner, toujours de cette allure tantôt
accélérée, tantôt lente, qui semblait correspondre avec une allure
inverse de la terre, et qui donnait le sentiment d’un piétinement divin.
Elle suivait un itinéraire en apparence aussi net que celui de la place
Vendôme à l’avenue Gabriel. Parfois, sur la neige durcie, Moïse
remarquait une empreinte de talon semblable à celle d’aujourd’hui, et il
avait l’impression que c’était la trace d’hier. Se fatiguant à la
rejoindre, il laissa l’intervalle entre eux grandir, devint curieux.
Tout ce que le bois cache en été était aujourd’hui visible sur cette
blancheur, les nids, les biches. Le souffle d’Églantine, cette haleine
qu’il voyait autour de son visage, seul indice de flamme dans le taillis
désolé, rendait soudain visible les animaux, écriture secrète et
amoureuse de la nature sur les forêts, et qui parlaient aujourd’hui ce
même langage de fumée. Toute la vision morale qu’elle lui avait donnée,
le premier jour, des diamantaires, des gérants aux Trois Quartiers, des
Horlogers de la marine, elle la lui donnait aujourd’hui des différents
bosquets, des différents arbres du Bois. Moïse sentait aujourd’hui--à
cause d’elle, peut-être aussi à cause de cette histoire des cèdres--la
distance exacte qui sépare les hommes des acacias, des yeuses...
Distance qu’on réduit encore en s’approchant, en les caressant de la
main. Églantine arrivait maintenant devant ce creux du chemin de Madrid
où un forestier avait indiqué à Moïse un triple écho. Justement le
forestier était là. C’était un forestier qui avait vraiment autrefois
vécu dans les forêts et n’était pas, comme la plupart de ses collègues,
un jardinier doté soudain d’une autorité égale sur les hommes et sur les
plantes, un sergent de ville pour flore et faune. D’habitude Moïse lui
parlait longuement, aimait retrouver, grâce à lui, sous ce parc et ses
mœurs parisiennes les vraies mœurs des forêts, sachant par lui le
passage des cygnes du petit au grand lac, la migration des rats de
Bagatelle, la venue des bécasses et des courlis, et les maladies des
chèvres du Polo. Aujourd’hui, il n’était pas question de taquiner le
triple écho, qui devenait seulement sous les pas d’Églantine un triple
silence. Le garde d’ailleurs n’insista pas. Il avait à raconter une
chasse à la genette, car il était bon piégeur, mais il ne pouvait pas ne
pas voir qu’il s’agissait en ce moment aussi d’une opération de chasse
ou tout au moins de poursuite. Il y aurait eu beaucoup pourtant à dire
au baron sur l’invasion des corbeaux, dont un vol justement, comme s’il
prévoyait une fin tragique à cette chasse et une curée, volait, affamé
par bonds hypocrites entre la jeune femme et le vieil homme, incertain,
ne pouvant deviner encore quelle serait la victime, plus près cependant
d’Églantine aux beaux poils argentés. Moïse n’avait pas l’impression
qu’elle allait à un rendez-vous, car si son chemin semblait nettement
tracé, on voyait qu’elle n’était pas tenue par l’heure. Elle avait la
marche de ceux qui vont nourrir un animal en prison, adorer quelque
statue. Elle allait vers quelque chose qui ne gèle pas, qui ne tousse
pas, si nettement vers le contraire en somme, aujourd’hui, de Moïse,
qu’il avait l’impression qu’elle s’éloignait de lui. L’air déjà devenait
plus vif, les pins apparaissaient; toutes les vertus de l’altitude
s’échappaient de ce paysage plat. Puis vinrent les sapins. Puis là où se
trouve d’habitude un observatoire, la grille du Bois... Moïse en était
oppressé. Soudain il frémit.
Églantine s’était arrêtée près d’une boîte aux lettres accrochée à la
grille. C’était la boîte pour les lettres des habitants du bois, des
douaniers, des jardiniers, et agents des mœurs. Jamais une lettre
d’affaire, jamais un prospectus ne l’avait effleurée. Églantine, debout
près d’elle, avait tiré une lettre de son sac. Elle la regardait,
repassait de la main l’enveloppe, et comme une limousine venait la
dérober aux regards du garde, la couvrit de baisers, la glissa dans la
fente avec modestie comme une aumône au parc et rentra dans la ville. Il
manqua soudain à Moïse il ne savait quel passeport, il revint par le
Bois.
Le reste du jour lui parut long. Il avait éprouvé de l’amertume et du
soulagement. Il n’était pas démontré que Chartier eût tort, qu’Églantine
eût un passé, mais ce secret, ce geste prouvaient qu’elle avait un
avenir, si certain, si fatal, que Moïse se sentait relevé de tout
scrupule à entrer dans sa vie. La vision d’Églantine après sa rupture
avec Moïse, hier encore dans un futur indécis, devenait du présent.
Moïse, toute la journée, essaya d’écarter des deux mains pour faire un
champ plus vaste à son amour, l’ignorance et l’oubli. Il osa prendre
Églantine dans ses bras quand elle vint chez lui à six heures, il osa
l’embrasser, lui demander de venir habiter avenue Gabriel, elle
acceptait, elle acceptait de l’embrasser, comme si tous deux avaient à
vivre en hâte un passé déjà vieux. Dans la nuit il s’éveilla. La pensée
lui était venue que c’était peut-être à lui que la lettre était
adressée. Il se reprocha son geste de l’après-midi. Il ne put
s’endormir. Tous les mots d’Églantine dans sa visite avaient été les
mots qu’on emploie dans une lettre:--Mon cher ami, A bientôt mon ami;
elle avait même dit:--Monsieur Moïse,--pour l’enveloppe. Il réveilla son
secrétaire, ordonna qu’on lui apportât le courrier des mains même du
facteur.
Il y gagna d’apprendre une heure plus tôt, par l’unique lettre
personnelle de la levée, que Son Excellence Monçalva y Ventura y Milleto
Guarrero, Président de la République du Guatémala, lui avait décerné,
sur la proposition de M. Ramon de Urugue Placentas, chef de son
protocole, le grand cordon de la Croix du Sud, vert et rayé de jaune,
avec la soutache mauve pour la cérémonie et la fraise carmin pour
l’intimité.
CHAPITRE QUATRIÈME
Fontranges, quelques semaines après avoir appris la liaison de Moïse et
d’Églantine, ressentit un malaise contre lequel il se défendit d’abord,
car il y soupçonna presque une distraction à son chagrin: il lui sembla
un jour qu’il aimait moins les chiens. Il continua à les dresser, à les
caresser, mais il dut bientôt s’avouer que ses gestes étaient machinaux,
et que non seulement les chiens, mais les chenils ne l’intéressaient
plus. C’était comme si Dieu eût pris en dégoût non seulement les hommes,
mais l’humanité. Il était le premier Fontranges auquel pareille aventure
arrivât. Il en fut honteux et désolé. Les chenils des Fontranges étaient
plus anciens que la plupart des familles nobles de France. Le remords
que ressentit le premier Montmorency qui se détacha des armes, le
premier Racine qui renia la poésie, le premier Lauzun qui n’aima plus
les femmes, Fontranges l’éprouvait. De même que ce dernier Lauzun, pour
en avoir le cœur net, ne quittait plus la maîtresse sur laquelle avait
péri la fougue des Lauzun, il redoublait ses visites aux chiens. Les
chenils ne contenaient, à part quelques rares bassets et cockers achetés
aux expositions, que des chiens que Fontranges avait vus naître, dont
pas une canine ne lui était ignorée, qu’il connaissait aussi dans leur
caractère comme ses pensées... Mais ils ne l’intéressaient plus... Il ne
se doutait pas que c’étaient ses pensées qui ne l’intéressaient plus...
Il se forçait à promener ses favoris, mais il avait de la peine même à
crier leurs noms, ces noms transmis chez les Fontranges par les chiens,
Marmouget, Beckett, Clisson, Poltot, tous ces noms de haine confiés aux
animaux les plus fidèles, et qui allaient survivre à la disparition de
la famille. Il les laissait encore, le soir, auprès du feu de sarments,
s’approcher de lui, poser leur tête sur ses genoux, il prenait même
cette tête; mais tout ce que pensait Yorick avec sa tête de mort,
Fontranges le ruminait avec cette tête de setter-gordon vivante et
veloutée entre les mains. Il la secouait. Il entendait un froissement,
un bruit de velours, qui était le froissement des longues oreilles, mais
qui semblait celui aussi d’une cervelle dans un crâne. Il ne pensait pas
très exactement:--Être ou n’Être pas! Il pensait:--Être ou n’être pas
setter! Soudain il se sentait cogné à l’autre genou; c’était son braque
bleu qui, croyant réclamer une caresse, s’offrait à ce prisme de mort.
Fontranges était un peu ému, il prenait cette nouvelle tête, la
secouait, elle aussi. Le geste de Yorick est plus facile, plus tendre,
avec des crânes de chien, tous oblongs. Le braque haussait sa tête pour
cette messe des chiens, pour cette puce divine qu’était entre ses deux
yeux sa pensée pour son maître, mais Fontranges la repoussait du geste
doux et définitif dont on repousse une barque pour rester seul dans une
île, et le chien la laissait humblement retomber endormie jusqu’au sol
brûlant... Toutes ces questions que d’autres neurasthéniques se posent
sur l’utilité des hommes, des musées, de la cuisine, Fontranges
maintenant se les posait à propos des chiens, des mangeoires en ciment
armé, et surtout des races de chiens. Après tout, pourquoi n’y a-t-il
pas qu’un modèle unique de chien répandu dans le monde? Que de soucis
alors épargnés! Bolcheviquement une notion de l’égalité des chiens
s’insinuait dans le descendant de ceux qui avaient tant fait pour en
établir et en asseoir les castes. Il essayait de résister à cette
tentation. Il sentait bien que la société était perdue si l’on acceptait
de se donner à de pareilles théories et de ne pas surveiller les
pointers purs. Mais c’est par devoir qu’il défendait l’ancien état de
choses, qu’il achetait la chienne primée au concours de Bar-sur-Aube,
qu’il faisait empailler pour le musée de son chenil son meilleur
chasseur de bécasses, le premier chien d’ailleurs qui mourût au cours de
la brouille de Fontranges et des chiens. C’était pendant la fermeture de
la chasse, époque où meurent presque tous les chiens, comme meurent
pendant les vacances presque tous les professeurs. Il mourut devant
Fontranges, en remuant la queue de reconnaître son maître. Mais son
maître ne le reconnaissait pas... Fontranges pensa que ce désœuvrement
des chiens le rendait peut-être injuste. Mais il leur en voulait de leur
existence factice, de cette division factice créée par l’autorité
préfectorale entre mois de chasse et mois de repos. Il ne pouvait
pourtant pas les atteler. Une heure passée avec sa meute changeait son
indifférence en irritation. Les défauts qu’un autre nerveux eût
découverts chez les hommes, Fontranges les découvrait maintenant dans
les chiens. Alors que jusqu’ici il les avait traités en êtres
irresponsables, aussi indifférent à leurs défauts qu’un déterministe aux
défauts des hommes, il s’affligeait de voir des chiens menteurs, des
chiens bavards. Les chiens sensuels lui répugnaient. Sa métaphysique et
sa morale des chiens n’avaient pu se maintenir dans cette catastrophe...
La chienne primée de Bar-sur-Aube allait mettre bas. Il ne la visitait
plus que par respect pour le nom des Fontranges. Il crut désirer comme
autrefois la venue de petits animaux purs, se réjouir d’une portée enfin
arrivée sans encombre de l’Éden des chiens, par ces relais si proches,
si fragiles que sont les existences des chiennes. Mais quand les quatre
petits parurent au monde, tous avec les stigmates désirés, marqués en
bonne place, il s’aperçut qu’ils lui étaient indifférents. La nuit,
quand quelque chien de ferme aboyait, cette idée de l’égalité des
chiens, de la vanité de leurs castes, le tenait éveillé et triste. Les
roquets, les faux beaucerons, les bas-rouges se répondaient à la ronde
dans un rôle médiocre, pour signaler quelque mendiant. Il supportait à
la rigueur cela. Mais si quelque jeune chien de la meute, encore
incertain de sa mission, donnait de la voix, il se retournait agacé dans
son lit. Puis il s’irritait contre lui-même, il essayait de réagir. Il
allumait. Il lisait ce qu’avaient écrit sur les chiens, non pas cet
abominable Linné, mais les écrivains qui les avaient le plus aimés,
Buffon, Toussenel... Hélas! Un malheur lui arriva dans ces lectures.
Feuilletant un soir au lit le Buffon, aux environs du mot chien, il
tomba sur le mot cheval, et soudain il lui fut révélé qu’il aimait
peut-être aussi moins les chevaux.
Les chevaux étaient plus chers encore aux Fontranges que les chiens.
Tous, depuis Clovis, avaient fait la guerre, et aucun ne l’avait faite à
pied. Le cheval était pour eux le socle de l’homme sur la terre...
Fontranges eut froid au cœur, il ne manquait plus vraiment que cela!...
Il passa une robe de chambre. Il se mit à la fenêtre. La rosée du soir
était tombée, et dans sa chambre pénétra une bouffée si parfumée de
toutes les fleurs et de toutes les herbes, qu’il hésita à l’aspirer
comme autrefois à pleins poumons, tant ses sensations maintenant se
brisaient sous lui, et qu’il ne s’y hasarda que timidement, comme avec
un gaz. Par bonheur le parfum des deux magnolias qui avaient pris dans
les angles de l’aile et du corps du château la taille de sapins et qui
étaient en fleurs, résista, s’imposa, et Fontranges embaumé s’aventura à
regarder la nuit. La lune brillait. Elle éclairait, bien au delà de la
Seine, les toits d’ardoise des Dollfol de Berteval, les éleveurs, qui
tous en ce moment, y compris femmes et filles, menaient tranquillement
leur sommeil sur les notions invétérées et intangibles qu’ils avaient
reçues des aïeux Berteval pour tout ce qui concernait les veaux, les
taureaux, et les nourrains, et qui au réveil allaient retrouver intact
leur cheptel. Il les envia. Était-il vrai que Dieu retirât au dernier
des Fontranges cette monture sur laquelle ses pères avaient le droit,
depuis 1125, d’entrer dans toutes les églises de la chrétienté? Il
regagna son lit, relut Buffon. Mais ce mal qui l’avait détourné des
chenils, cette espèce de peine à la vue d’un chien parfait, ce chagrin
d’enfant devant la vanité de la noblesse canine, malgré les phrases de
Buffon, ce bolchevisme dans sa pensée aussi avait contaminé les chevaux.
Les palefrois sur lesquels les premiers Fontranges avaient avec
Charlemagne créé la France, et Diadumène leur premier cheval de course,
qui avait battu en 1781 le cheval du duc d’Orléans, et Faublas qui sauva
en 1848 son maître de l’eau comme un chien, par les dents, tous
devenaient dans son esprit les égaux du cheval de ferme. Toute la
chevalerie de France était soudain dans sa pensée mise à pied. Toute
l’histoire de France devenait une histoire d’infanterie. Azincourt,
Reichshoffen, ces noms de défaites pour les hommes, mais de victoires
pour les chevaux, résonnaient à ses oreilles aussi ternes que ces noms
bourgeois de Bouvines ou de Coulmiers. Il voulut en avoir le cœur net.
Par l’escalier de la tour, pour éviter le hall avec ses tableaux où le
clair de lune risquait de lui faire apercevoir entre deux aïeux inconnus
de lui un chien ou un cheval dont il savait par cœur le nom et
l’histoire, il descendit, gagna les communs, et ouvrit toute grande,
d’un geste d’éclusier qui se suicide, lâchant sur lui-même sa rivière,
la double porte de son écurie.
Le fox couché dans une des mangeoires grogna doucement, sans inquiétude.
L’affaire de celui-là et de sa race était liquidée, Fontranges lui
ordonna durement le silence. La lune inondait l’écurie. En robe de
chambre, les pieds nus dans ses sandales, Fontranges, Apollon vieilli,
regardait sous la lune ses quatre chevaux préférés, ce quadrige qu’il
n’attellerait plus au soleil. Le parfum des magnolias se mêlait ici à
celui des jasmins qui tendaient les communs. Avec quelle volupté il
avait jadis respiré cette odeur, soutenue qu’elle était par la chaleur
de l’écurie, quand il partait avant l’aube pour une chasse à courre!
Cette nuit encore, elle le pénétrait, le touchait comme une promesse...
Mais quelle promesse? Les magnolias, les jasmins, la nature en un mot,
venaient sans doute d’être mis au courant des pensées de Fontranges.
Tout ce qu’il y a des promesses humaines dans leur doux parfum restait
vrai, mais par une logique que Fontranges ne comprenait pas, ces
promesses s’appliquaient au passé:--Tu auras un passé heureux! disaient
les magnolias, et les jasmins s’en mêlaient:--Ton avenir a été sombre,
triste, disaient-ils, mais tu auras, heureux Fontranges, des jours
passés délicieux!... Le pauvre Fontranges, ses moustaches à la gauloise
mal tombantes, pour la première fois devant ses chevaux sans son
monocle, se débattait ainsi dans cette lune et cette ombre sans arriver,
par la faute des fleurs, à trouver le vrai aiguillage entre ce qui était
et ce qui n’était pas révolu. Les chevaux dormaient étendus sur leur
paille tressée, calmes tous quatre, les deux pur-sang, le demi-sang, et
le cob. Fontranges les regardait à la fois avec rancune et pitié, comme
on regarde dans son sommeil une maîtresse que l’on va quitter. Le cob
ronflait. Les pattes enroulées et contournées autour d’eux ainsi que les
peintres les dessinent lorsqu’il n’y a plus de place au bas de la page
d’album, posés sur la terre comme les chevaux marins sur l’eau, éloignés
des quatre noms dont les hommes les avaient baptisés et qui étaient
inscrits au sommet des mangeoires, éloignés de tout langage, de toute
pensée, ils goûtaient le sommeil des animaux les moins intelligents et
buvaient à un gouffre noir, au chaos. La lune attisait les taches
blanches que le gris pommelé devait à son père Hébron. Mais la gloire
d’Hébron, mais ces médailles blanches ne faisaient plus résonner
aujourd’hui de souvenirs et d’orgueil le cœur de son maître. Fontranges
avait presque honte de surprendre ainsi ces bêtes magnifiques, qu’il
trahissait, et, sans le vouloir, il toussota, ainsi qu’il l’aurait fait
pour avertir de sa présence un ami surpris dans le sommeil qui le
dévoile. Trois reconnurent la voix de leur maître, le gris pommelé et
l’alezan demi-sang tentèrent même de se dresser sur leurs pattes et
hennirent. Sang et demi-sang dans le cœur des chevaux alimentaient de la
même vigueur la fidélité aux Fontranges. Sortis soudain d’un gouffre
obscur, la lune les effrayait. Mais du moins elle lustrait leurs robes.
Jamais lune n’agita davantage le cœur des chevaux de Fontranges et ne
leur donna un poil plus lisse.
* * * * *
Seule Sebha ne se levait pas. C’était un noir pur arabe, dont il y avait
toujours eu un modèle chez les Fontranges, depuis saint Louis. C’était
Sebha, appelée du nom de ce cheval cher au prophète lui-même, mais dont
certains hippologues prétendent qu’il était un étalon et certains autres
une jument. La même discussion régnait d’ailleurs à ce sujet dans
Fontranges. Les Fontranges au cœur dur réservaient le nom à un cheval,
les Fontranges tendres à une jument... Donc Sebha dormait. Elle dormait
presque comme dort une femme, les jambes repliées, ses longs cils
délicatement croisés, le col chaviré, portrait aussi de la gazelle que
le Bédouin avait placée, à l’heure de la monte, devant la poulinière sa
mère et l’étalon. Sebha était âgée, mais elle restait la préférée de
Fontranges. Elle avait été toute son imagination, toute sa science. Les
seuls livres qu’il eût pratiqués étaient les traités arabes d’équitation
venus à Fontranges en même temps que Sebha. Lui, qui n’avait jamais pu
apprendre le mot anglais ou allemand le plus usuel, connaissait par cœur
le vocabulaire créé par le Prophète ou les grands arabes pour le
dressage et la vie des chevaux. On peut dire qu’il n’avait parlé
qu’arabe avec Sebha pendant toute la première année, pendant tout le
temps nécessaire à une femme arabe pour apprendre en français à se
vêtir, se nourrir, et aimer. Elle avait été aussi toute sa poésie.
Fontranges, qui n’avait jamais lu un vers français, savait bien une
vingtaine de poèmes arabes sur les chevaux, les plus beaux entre tous
les poèmes, au dire des Abencérages. Ces tournois entre poètes du Yémen
pour décrire la queue de leur monture, ou le bruit de leur galop, il en
était le spectateur passionné. Il appréciait leur métaphore appliquée au
dernier distique comme un suprême coup de cravache. Il trouvait juste de
décerner le prix au poète qui avait appelé la queue de Sebha une traîne
de mariée, son galop un pétillement de branchages en flammes. Sebha
était arrivée à Fontranges dans l’année heureuse de son flirt avec
Jacques. La poésie arabe n’est guère qu’un dialogue entre pères et fils
au sujet de leurs coursiers. Au lieu de commenter à son fils les fables
de Ratisbonne, c’est cette poésie que Fontranges lui avait transmise,
tournant avec Jacques autour de Sebha, lui montrant, et comme le
Prophète à son entourage, que Sebha était la jument parfaite, puisque de
face elle était impatiente, de dos imposante, de côté puissante, ou bien
le lendemain, quand il avait lu un autre poème, puisque Sebha de face
était pareille à l’épervier, de dos pareille au lion, de côté pareille
au loup. Le jour où il lut la description par deux fillettes curieuses
du cheval de leur père Hamïr fut le seul où il pensa minutieusement,
curieusement à ses filles. C’était Sebha qui avait servi aux premiers
galops de Jacques. Il l’avait ficelé sur elle. Pourquoi avait-il oublié
ce jour-là qu’elle remontait au fameux Dahïr, le joyau de la Palestine,
mais dont le sang a attiré la catastrophe, dont la descendance a vu tuer
sur elle plusieurs rois, ou a conduit dans l’exil des nations entières?
Le sort avait dû rire de ce père qui craignait de ne pas voir son fils
assez solide en croupe du malheur... Pauvre Sebha!
Il s’approcha de la dormeuse. Des mots de dureté qu’il n’avait jamais eu
à employer avec elle venaient à ses lèvres. Il lui dit sèchement: Ugaf,
ce qui faisait lever les chevaux d’Ali. Il lui dit, pour la première
fois depuis son dressage, le mot Raba, qui réprimandait les chevaux de
Zobeide... Sebha se leva, étonnée, le regardant de ses yeux tendres,
cherchant avec remords quelle faute elle avait commise au fond de ce
sommeil. Il s’approcha; elle piaffa, courba l’encolure. Formée au
dressage arabe le plus strict, chacun de ses mouvements en paraissait
rituel. Cette allure médiévale qu’elle avait à la promenade et que les
châtelains voisins étaient forcés de reconnaître, sous ce harnachement
que Fontranges par un petit caveçon ajouté à la bride, par une voussure
du pommeau avait apparenté au harnachement des croisés, elle la gardait
même au repos, même sans selle... Mais Fontranges devait reconnaître
qu’il ne l’aimait plus! Ces tout petits reproches qu’il avait parfois,
dans un accès d’enjouement, formulé contre Jésus, contre Jésus qui
n’avait pas, ainsi que Mahomet, créé une langue pour les chevaux, qui
avait chevauché en tout un âne, il se trouvait ce matin ridicule de les
avoir faits. Sur son âne Jésus restait aujourd’hui vainqueur du tournoi.
Fontranges se sentit l’âme soudain noire. Il ne savait pas que ce qu’il
avait caressé sous la forme veloutée de Sebha, ce qui tout d’un coup
disparaissait de son imagination, c’était l’Orient même. Ces petits
départs vers le lever du soleil au pas si léger et si sûr de Sebha, car
seule peut-être de tous les chevaux arabes du monde elle savait encore
aller au pas comme les montures des paladins, il ne devinait point que
c’étaient de petits voyages vers l’Orient, et que ce cœur satisfait qui
le hissait sur sa selle à pommeau voussé, c’était le cœur des
Croisades... Tout cela ne l’intéressait plus. Au fond, pourquoi
n’avait-il pas gardé, comme l’avait fait son père, le nom de Sebha pour
un cheval! Le cob, qui avait bu sans doute aux lies mères du chaos, en
était excité. Fontranges n’aimait pas qu’un cheval sortît agité du
sommeil, mais aujourd’hui cela lui était égal. Il songeait à la vanité
des haras, de la reproduction, de la vie. Le cob rongeait sa corde pour
s’échapper, hennissait vers Sebha. Autrefois Fontranges eût pris une
chambrière. Aujourd’hui, il n’avait pour tout cela qu’indifférence,
presque dégoût. Qu’il s’échappe donc, qu’il couvre Sebha! Il s’approcha,
le flatta, le caressa... Ne pas battre un cob inconvenant! Il en aurait
pleuré... il ne l’aimait plus... Il referma la porte avec précaution,
comme un voleur de chevaux.
* * * * *
Ce dégoût des chiens et des chevaux dura. Si Fontranges avait su
s’observer, il aurait pu voir qu’il s’était détaché aussi des autres
animaux, des sangliers, des outardes, des lièvres. Mais toute sa vie
s’était appuyée sur les chevaux et les chiens, il ne souffrait vraiment
que d’eux, et la souffrance causée par les cailles, les mulots, les
râles de genêt, il la percevait à peine. Il prépara sans joie
l’ouverture de la chasse. Il fit encore lui-même ses cartouches, mais
sans joie, comme des conserves. Il oubliait ou négligeait de tirer.
Souvent, après avoir épaulé, et visé une perdrix, il abaissait son
fusil, mais il ne se rendait pas compte que ce geste prouvait qu’il
n’aimait plus les perdrix. Blaireaux, renards se mirent à pulluler. La
neurasthénie du seigneur ramenait dans le district les luttes
primitives. Si Fontranges d’ailleurs n’avait pas eu devant lui ce rideau
de chiens et de chevaux, il se serait aperçu aussi qu’il n’aimait plus
les hommes.
Jugeant l’importance des hommes sur les rapports qu’ils ont avec le
chenil et l’écurie, il croyait ne plus aimer le piqueur, le palefrenier,
à cause de leur métier. En fait, c’était que celui-ci lui paraissait
trop rouge, l’autre trop pâle. Il croyait, s’il éprouvait moins de
plaisir à voir Renée Bardini, la jeune femme du contrôleur des
hypothèques, que c’était parce que le chien de Renée Bardini, un
chow-chow égaré à la naissance de la Seine, ne l’attirait plus. Quand
Renée bâillait, ce qui lui arrivait au moins une fois avec Fontranges,
peu bavard, et montrait son palais rose, sa langue pointue, ses dents
sans canines, toutes caractéristiques qui prouvent la bâtardise des
chiens mais la race pure des indo-européens, le regard de Fontranges
évitait ce gouffre rose chair, parce qu’il lui rappelait, croyait-il, le
bâillement du chow-chow. En fait, il ne trouvait plus rien d’agréable à
la bouche de Renée, à la bouche des femmes. Il lut dans _Un Voyage en
Russie_ que les chevaux de Moscou avec leurs houppettes, leurs
encensements, leurs sonnailles, leurs poitrails ornés et bondissants ne
sauraient mieux être comparés qu’à des femmes. Il fut surpris de la
justesse de l’observation. En effet, il devait y avoir des poneys comme
Renée Bardini. Il l’observa, le lendemain, pendant sa visite. Pas de
doute. Elle était faite pour être pomponnée, attelée, menée à l’étang:
il ne l’aimait plus. Ainsi, il ignora que tous les hommes, et toutes les
femmes, et les garçons et les filles, et les chefs de gare, et les
maréchaux-de-logis de cuirassiers, et les barons et les rois, tous les
figurants de sa vie étaient devenus pour lui des motifs de tristesse et
de haine. Dissimulés derrière la première ligne sacrifiée des chevaux et
des chiens, tous ces êtres attendaient pour reparaître qu’un vent eût
soufflé sur la mélancolie de Fontranges.
Un soir où le vrai vent avait soufflé et ne s’était apaisé que peu avant
le coucher du soleil, Fontranges prit sa pèlerine, son fusil, et par le
parc gagna la forêt. A son passage, les chiens et les chevaux, un peu
engraissés, comme ceux d’Hippolyte amoureux d’Aricie, mais pour une
sinistre raison, tirèrent en vain sur leurs chaînes. Il n’aimait
maintenant se promener qu’à pied et que seul. La pluie dans les allées
avait rajeuni les traces de roues, qui dataient du printemps. Des
crapauds minuscules s’ébattaient en souverains héréditaires dans les
flaques qui n’avaient pas une heure. Les averses d’une journée avaient
suffi à changer en paysage aquatique ce domaine hier sec encore, et les
poules d’eau, les canards chantaient à la place des cailles. C’était un
changement d’époque terrestre, Fontranges en jouissait. Il avait besoin
que des arbres il tombât sur lui de l’eau et non de l’ombre, que le sol
ne résistât point mais l’aspirât, que le gazon n’essuyât pas ses
chaussures, mais les oignît, et sa promenade le mena non au dolmen, mais
à l’étang. Le soleil sur sa fin empourprait l’horizon et les chemins
inondés. De moins entêtés que Fontranges, dans cette soirée lamentable,
auraient renoncé à se dissimuler plus longtemps que l’on ne se console
pas de la mort d’un fils, de l’outrage du sort à l’égard d’un petit
Fontranges, de la mort d’une fille, de l’abandon d’une amie, mais
Fontranges découvrait toujours à temps dans les ornières une empreinte
de fer à cheval ou une trace de chien pour s’obstiner dans ses deux
seules brouilles. Il arrivait devant l’étang. Le vent s’était à nouveau
levé. La masse des sapins s’agitait d’un frémissement qu’on ne percevait
qu’à sa frange. Un renoncement total, une désolation complète eût
soulagé Fontranges. L’eau de l’étang arrachait de lui un reflet heurté
et pauvre, une vraie confession. Devant ce lieu sinistre, tout autre
aurait avoué qu’il n’aimait plus la France, ni ses rois, ni ces premiers
Fontranges qui s’étaient acquis par leur courage et leur lenteur à
comprendre la devise «Ferreum ubique». Mais un aboiement lointain lui
arriva juste à temps pour lui permettre de penser combien le basset est
bruyant et insupportable et de l’insulter tout haut par son nom. S’il
avait été franc, il eût avoué que Mme Bardini ne lui paraissait plus
jolie, que Bella et Bellita ses filles ne lui étaient plus rien,
qu’Églantine, que tout, plus que tout, lui était égal, plus qu’égal...
Mais il se contint encore, car il glissait dans les traces d’un
tombereau, et pensait que Buffon aurait pu aussi bien écrire que la plus
déplorable conquête que l’homme ait jamais faite, c’était..., lorsque
soudain, il entendit des branches craquer. Il se retourna.
A cinq mètres de lui, dos à l’étang et au soleil, un filet d’eau argenté
coulant de sa bouche, les oreilles tendues vers l’avant, des
frémissements courant de façon presque continue sur ses reins tout
fumants de la pluie tombée, un cerf le contemplait. Il regardait
Fontranges sans curiosité mais avec volonté, en hypnotiseur, baissant
parfois le front.--C’est dans un tel moment, pensait Fontranges, qu’on
voit combien sont stupides les histoires où le conteur fait poser un
merle sur les bois du cerf! On sentait ces ramures sacrées, interdites à
tout oiseau, les branches les plus antiques et les seules vivantes de la
forêt. Le cerf d’ailleurs semblait avoir une mission précise. Il se
rapprocha encore d’un pas compté et sans piétinement, si près que
Fontranges vit son propre reflet dans des larges prunelles en amande.
Puis, comme si la faveur divine de n’avoir pas peur, de regarder
l’humanité, de lui donner des leçons de courage, était soudain ravie à
l’animal, il s’effraya, bondit, et disparut.
Fontranges n’était pas superstitieux, mais il était sensible, et tout ce
qui eût agi sur la volonté d’un esprit crédule, agissait sur son cœur
avec les mêmes effets. Il ne croyait pas aux mauvais augures, aux ordres
donnés par les corbeaux ou les chouettes qui hululent, par les chats
noirs ou les lièvres qui traversent la route, mais de tels accidents
l’amenaient à réfléchir avec pitié sur la crédulité humaine, sur tous
les malheurs de l’humanité, sur les malheurs aussi des corbeaux et des
chouettes, il ne tenait pas non plus à diminuer le prestige des oiseaux,
et par humilité et soumission il obéissait à ces présages. Quand un
chien hurlait à la mort, il ne croyait pas qu’un voisin allait mourir,
mais il pensait, car il y allait toujours sans demi-mesure, à toutes les
morts passées et futures, y compris les morts de chiens, et le hurlement
l’impressionnait finalement autant que les vieilles du château. Il ne
vit pas dans l’apparition du dix-cors un second miracle de saint Hubert,
mais il était ému de cette attention du sort qui le faisait assister à
une répétition bourgeoise de ce miracle, peut-être à son explication. Le
grand cerf qui s’était soudain dressé, non pour lui reprocher sa cruauté
et ses carnages comme à son patron, mais au contraire pour le blâmer de
ne plus aimer la chasse, qui avait pris contre Fontranges la défense des
chiens et des chevaux, ennemis mortels des cerfs, qui avait concentré
sur lui dans le couchant et dans la pluie la sainteté de la vénerie,
Fontranges savait bien que c’était le hasard qui l’avait fait surgir,
mais que des hasards pussent avoir encore ce caractère saint, que la
beauté pût s’exprimer encore par gestes primitifs, il en était ému. Que
le miracle de saint Hubert se reproduisît juste à l’heure où saint
Hubert cessait d’être le patron de Fontranges, avec cette tendre ironie
qui forçait le cerf à implorer la mort des perdrix et des biches, avec
cette absence de crucifix dans la ramure pour bien préciser que c’était
simplement un petit miracle de famille, presque laïque, non destiné aux
foules, cela lui donnait vraiment le sentiment que la nature, que Dieu,
par oubli ou à cause du succès qu’ils en avaient obtenu, avaient
renouvelé un de leurs miracles. Il pouvait en avoir moins de
considération pour eux, ainsi que pour un grand homme qui vous conte
deux fois la même anecdote, mais il en éprouvait surtout le sentiment de
la vanité des miracles, des hommes, et, cela était nouveau, de sa propre
tristesse. Le détachement des chevaux et des chiens lui parut aussi vain
que l’amour dont autrefois il était possédé pour eux. Il connaissait ce
cerf, comme tout le gibier de la forêt. Il savait ses habitudes de
famille, le nombre des faons qu’il avait eus, son talent à défendre sa
horde, son poids exact, mais il devait reconnaître que par un de ces
gestes qui font bondir soudain les animaux dans un bestiaire idéal et
les accolent à un saint ou à un martyr, ce cerf avait bondi dans sa vie
et s’était accolé pour toujours au dernier des Fontranges. C’était moins
un miracle qu’une leçon de noblesse, presque de maintien, qu’une leçon
contre la mélancolie et la nervosité qui dégrade. Ces deux êtres qui
s’étaient affrontés, comme du temps de saint Hubert, dans leur dignité,
le cerf en tous points semblable à son ancêtre, le dernier des
Fontranges guêtré par le bottier même de Saumur et en monocle, car il
n’avait pas eu le temps encore de reconnaître qu’il n’aimait plus les
bottes et la parure, le cerf avec les mêmes goûts pour les jeunes
pousses et le gazon, Fontranges par trop imbu de radicalisme, de
socialisme ou de snobisme, le cerf se cabrant, Fontranges le regardant
pour la première fois plus dans les yeux qu’au défaut de l’épaule,
cependant qu’un silence inhabituel régnait autour d’eux, et que tous les
autres animaux, lièvres, lapins ou sarcelles, poissons dans l’étang,
plus peureux encore d’avoir délégué leur force en ce seul animal, se
cachaient au fond des herbes ou des eaux, cela était une image
d’autrefois, c’était pour un chasseur ce qu’est un chromo pour un enfant
premier en classe. Ce satisfecit que Dieu lui donnait sur le tard le fit
sourire, lui qui n’avait pas souri depuis un mois... Il pensait à ce
poil de cerf, si dur au toucher, si doux à la vue. Il pensait à ces
naseaux de cerf, plus veloutés que des naseaux de cheval et qu’il
n’avait caressés que sur les cerfs morts, la dernière fois sur le père
justement du cerf d’aujourd’hui. La tendresse, l’amitié, la douceur se
réinstallaient en lui. Comme un héron se levait, il prit joyeusement son
fusil, tira. Le héron en tombant fit jaillir un lièvre, qui fut tué lui
aussi. Pendant cinq minutes, le couchant retentit de coups de feu que
les bords encaissés de l’étang répercutaient dans toute la forêt, qui
annonçaient que Fontranges revenait à la vie et que renaissaient pour
lui les faisans et les lièvres. Il suivait presque inconsciemment le
chemin par lequel le cerf avait disparu. Sur la trace du cerf se
levaient des perdrix rouges, des râles, des lapins; le cerf s’était mué
pour la réconciliation avec le seigneur en chacune des espèces volantes
ou galopantes. Pour la première fois depuis l’apparition de son malaise,
Fontranges ne se sentait plus coupable envers elles, il les tuait
joyeusement. Il sema sur son passage les petites morts des jours
heureux. Les gardes-chasse croyaient à un braconnier, mais les chiens
hurlaient de joie, les chevaux, qui ne comprennent qu’indirectement,
hennissaient et comprenaient, à entendre hurler les chiens. Dans la lune
qui se levait, Fontranges revint couvert de bêtes aussi distinctes que
dans les tableaux hollandais où est peinte la création, portant un
héron, un lièvre, une fouine, jusqu’à des sansonnets... Il revint dans
le chenil, fit sentir à chaque race sa proie. Les chiens bondissaient...
A travers l’œil-de-bœuf, il cria à Sebha hennissante le mot du prophète
qui excite la monture à la guerre. Sebha piaffait... C’est ainsi que par
l’intercession d’un cerf, Fontranges reprit la chasse, métier divin, et
retrouva l’affection pour tout ce qui sert la chasse, chiens, chevaux,
gardes et braconniers. Ce n’était pas trop tard. Il ne se douta jamais
que pendant quelques mois il avait haï les hommes... Le jour où il prit
le train pour venir voir à Paris l’Exposition canine, il ne se doutait
pas qu’il était réconcilié, non seulement avec les chiens, mais avec ses
deux filles, avec Renée Bardini, avec Églantine, et le deuil de Bella et
de Jacques il le ressentait, non plus comme une diminution, un mal, mais
comme un vrai et terrible deuil. Car chiens et chevaux lui avaient caché
aussi qu’il avait été brouillé avec les morts...
CHAPITRE CINQUIÈME
A la fin du printemps, Moïse se décida enfin à partir pour
Constantinople où il était réclamé depuis deux ans, et prit
l’Orient-Express un après-midi, vers sept heures. Quand Moïse prenait un
train du matin ou du jour, c’est qu’il n’aimait pas. Du temps de Sarah,
et maintenant à cause d’Églantine, il ne consentait à se déplacer que
par les trains du soir, qui adoucissaient le départ, qui lui
permettaient de se donner au voyage, d’abord dans le wagon restaurant
comme à une faim, puis aussitôt après comme à un sommeil, puis, le
lendemain, à l’aube, comme à un réveil. Églantine, aujourd’hui, avait
voulu l’accompagner jusqu’à la gare. Il prit pour elle ce ticket de
vingt centimes,--la raison de cette monnaie de billon qu’il traînait
dans sa poche depuis deux ans sans avoir pu en acheter un objet--qui
permet d’arriver aux trains, de voir la première fumée de la locomotive,
et même le visage du mécanicien. Retardé par un conseil
d’administration, il n’avait pas pris le temps de passer un complet de
voyage, il était en bleu. Églantine, par contre, s’était revêtue pour
aller à la gare du costume qu’elle eût mis pour partir, dans ce doux
instinct de mimétisme qui la poussait à croire qu’elle pouvait se fondre
dans une foule ou dans un sentiment,--d’un costume écossais. Moïse
souffrait de cette inintelligence du sort qui les affublait chacun de
l’enveloppe dont l’autre avait besoin, et créait des situations fausses
avec l’homme des bagages, le contrôleur, la vendeuse de journaux qui
voulait refiler son dernier numéro de _Ève_, et surtout avec quelques
voyageurs du wagon, dont le visage indiquait avec quelle complaisance
ils acceptaient la perspective de vivre quatre jours dans la même maison
roulante que certaine jeune personne. Cette cravate, sur laquelle les
hommes tirent dans le voisinage d’une jolie femme, pour vérifier on ne
sait quelle laisse ou nœud coulant, dans un charmant geste d’esclavage
et de suicide, ils étaient déjà aux portières quatre ou cinq à l’avoir
tirée. Moïse, exaspéré et jaloux, se soulageait à les confirmer dans
leur interprétation, en achetant ce que réclament d’habitude les
voyageuses, des citrons, une bouteille d’eau minérale, et en poussant
Églantine entre le train et lui. C’était à la dernière minute que les
voyageurs déçus allaient voir bondir dans le wagon,--ce couple ayant
décidé soudain, dans son dernier embrassement, d’intervertir les
rôles,--le monsieur en costume de ville, et la personne écossaise perdre
soudain ce sourire, cette indifférence, tous ces stigmates de l’élan
vers Constantinople.
--Ne vous ennuyez pas, dit Moïse. Comment comptez-vous passer votre
temps? Je pars pour un mois, au moins.
--Je vais lire. Me promener.
--Vous verrez Bellita?
--Je ne sais pas... Je ne pense pas...
Chacun fut gêné, et détourna la tête, portant machinalement ses regards
sur le symbole qui n’était pas le sien. Églantine sur le nuage de la
locomotive, Moïse sur l’escalier de marbre du buffet, l’un ému soudain
par la permanence de la pierre, l’immobilité des gares, l’autre par la
fuite des fumées, mais tous deux, d’une pensée partie d’eux en éclair et
qu’ils regrettaient aussitôt, avaient touché Fontranges. Moïse s’était
trahi juste à son dernier mot. Il s’en voulait de cette faiblesse.
Voilà, en somme, que sa dernière recommandation à Églantine était de ne
pas voir Fontranges. Sur Églantine, tout faisait entrave et chaîne, la
jalousie aussi bien que les bijoux. Voilà que Moïse lui offrait à son
départ le collier suprême; il la voyait l’accepter avec cette même
rougeur, cette même timidité qu’elle avait autrefois au dancing quand il
tirait son écrin. Elle hésitait d’ailleurs à l’accepter, elle boutonnait
ses gants jusqu’au bout, agrafant son renard, cachant ces mains, ce cou,
effleurés soudain par la jalousie, enjeux maintenant d’une partie
nouvelle. Tous deux sentaient que dans cette dernière minute, selon la
tradition, un homme glissait un billet dans la main gauche de la femme,
dont la main droite disait adieu au voyageur, et que cet homme, c’était
Fontranges. Au seuil d’un grand voyage, sur le quai, ce n’est pas un
objet de première nécessité que les hommes s’aperçoivent soudain avoir
oublié, comme cela arrive aux femmes, ce n’est pas la clef de leur sac à
main ou de leur valise, mais la clef de leurs deux derniers mois, de
leurs dernières aventures, sinon de leur vie. A trois minutes du coup de
sifflet, il voyait le corps d’Églantine se préparer à devenir d’une
matière nouvelle, tout dans cette jeune femme lui apparaissait
différent; elle changeait sous ses yeux d’allure, de voix; elle restait
sincère, loyale, mais d’une sincérité, d’une loyauté totalement
contraires et il aurait fallu se livrer sur elle, pour la maintenir dans
sa densité, son mode de raisonnements, sa morale, pour la refouler dans
son ancienne logique, à une série d’opérations comparables à celles
qu’exigent les noyés ou les cardiaques. L’horaire des trains
internationaux ne le permettait pas. En sortant de l’atmosphère
d’Églantine, le gros corps de Moïse, comme s’ils avaient été dans la
même étroite piscine et comme s’il la libérait de l’eau, l’en libérait.
Il aurait fallu ne pas partir, ranimer en elle l’être qui mourait, la
déshabiller doucement;--par une tendresse infinie, par mille dons, mille
sacrifices, dissiper ce nuage qui tombait sur elle et la rendait aux
yeux mêmes de Moïse méconnaissable. Mais le lieu était mal choisi... Ce
n’étaient pas des paroles d’adieu qu’elle avait, mais des mots, des
gestes aussi qui auraient pu servir pour n’importe quelle rupture. Moïse
savait la virulence des noms propres, leur valeur magique, il savait
qu’à dire tout haut le mot Fontranges il allait libérer son ennemi d’un
sommeil centenaire ou d’un enchantement, et pourtant il se retenait avec
peine de prononcer ce nom. Il se contint, mais, au bord du départ, de
même que cette gare était accolée au Jardin des Plantes et à la
ménagerie, il sentit s’agiter en lui plusieurs fauves, grands et petits,
jalousie, envie, dont il n’était pas très fier, ni très sûr. Il grimpa
l’escalier du wagon, redescendit, avec l’anxiété de l’enchanteur dont
s’est fortement réduite la confiance en l’instrument qui va le rendre
invisible et le transporter en Orient,--qui n’est plus certain de
pouvoir reprendre sa forme. Églantine, du fait qu’elle ressentait au
double en ce moment les vertus de la femme qui reste: attachement,
fidélité, voyait aussi, grossis deux fois, les périls qu’elle courait,
grossies deux fois ses pensées pour Fontranges. De l’autre côté du quai,
le train de Troyes partait justement, le train qui menait à Fontranges.
Il partait, à vide d’ailleurs, cinq minutes en avance sur le train de
Constantinople, sans couchettes, sans wagon-restaurant, comme s’il n’eût
eu d’autre mission que de montrer par la France, accrochés à ses flancs,
les écriteaux des vraies étapes de la vie, Troyes, Bar-sur-Seine,
Is-sur-Tille. Elle s’était tournée vers ce train sans voyageurs, Moïse
s’en apercevait.--La preuve qu’elle peut aimer Fontranges, se disait-il,
c’est qu’elle m’aime. Je le vois aujourd’hui, elle a eu raison de mettre
son vêtement de voyage, elle me quitte; ce n’est pas moi qu’elle aimait
en moi, c’était mon âge, peut-être plutôt, d’ailleurs, l’âge de
Fontranges. Qu’elle se rassure, je vais m’abîmer les reins dans ce
voyage, je ne reviendrai pas plus jeune. Que croit-elle donc que
deviennent les vieillards, quand ils vieillissent? Si elle aimait
Fontranges, pourquoi a-t-elle tenu à être ma maîtresse, filialement,
mais jusqu’au bout, en douce fille de Loth qui a sa mission à remplir?
Pourquoi s’est-elle crue seule au monde avec moi?
Par bonheur pour Moïse, un jeune homme passait, beau, et qui dévisageait
Églantine. Jamais Moïse n’eût supporté le regard d’indifférence que
réservèrent au passant les yeux de son amie. Il respira. Mais déjà le
souci prenait en lui une autre forme, il pensait au téléphone
d’Églantine.
Sur son bureau, à la place d’un portrait, peu de mise place Vendôme, à
la place du cadre d’argent et de l’ombre, bien réduite, qu’une chambre
noire pouvait tirer, du visage d’Églantine, il avait le téléphone direct
avec son boudoir. Il se surprenait à regarder cet appareil avec la même
tendresse qu’un portrait. Portrait relié à son original par un long fil,
dans lequel les visiteurs de Moïse étaient mal reçus de se prendre.
Portrait qui parlait chaque jour... Au milieu des six appareils
particuliers de Moïse, avec Londres, les Finances, avec Berlin, de bois
plus précieux que les autres, cerclé de vrai argent, il était devenu
l’organe sensible du bureau, et il avait une sonnerie à laquelle Moïse
répondait seul. Il ne supportait pas qu’un employé s’en servît. Il avait
eu la surprise de voir un jour à l’oreille de Chartier cet instrument de
ventriloquie divine, de la ventriloquie d’Églantine. Chartier était de
dos, et n’avait pas entendu Moïse. Il parlait de Rio, de Suez; il était
évident qu’il ne parlait pas à Églantine mais à la manucure, dont
c’était le jour, et qui n’arrivait jamais à faire la distinction des
explosifs minélite et des parts mélinite. Les ustensiles sacrés pour les
prêtres sont d’usage vulgaire pour les sacristains. Mais Moïse n’aurait
pas été plus agacé par la surprise d’un flirt... Il avait adopté pour
cet appareil l’habitude d’Églantine, qui exigeait de sa femme de chambre
que le récepteur une fois pendu fût tourné non vers l’extérieur mais
vers le support. L’huissier de Moïse, pour cet appareil seulement,
respectait la consigne et laissait les récepteurs de Londres ou des
Rothschild se tourner vers vous à leur guise, concaves et sans pudeur,
assez semblables par cette curiosité et cette veulerie aux pavillons des
oreilles pendues aux têtes des boursiers, entonnoirs d’impostures. Le
téléphone d’Églantine ainsi se réservait, se refusait. On pensait, à le
voir, au pavillon d’Églantine, de si petit modèle et caché, en plus, par
les cheveux. Levé chaque jour avec le projet de lui téléphoner à une
heure différente, une loi inconnue, de même nature que celles qui
commandent si inéluctablement la faim des lions et l’heure où ils vont
boire, faisait téléphoner Moïse chaque jour à la même minute. Quelle que
fût son occupation ou la visite, il trouvait le moyen, saisi tout à coup
d’un de ces désirs auxquels rien ne résiste, de faire évacuer son
bureau. Chacune de ses précédentes liaisons avait eu un symbole, animal
ou objet plus particulièrement lié à l’amie de Moïse, cheval,
ventilateur, et qui dans ces unions stériles avait joué le rôle de
l’enfant. Dans la légende d’Églantine et de Moïse, l’enfant était le
téléphone. Jamais il n’avait vu Églantine téléphoner, car elle ne
téléphonait sans doute qu’à lui, réservant pour ses conversations avec
lui ce moyen de légende, mais l’image d’Églantine s’approchait de
l’appareil, le décrochait, affrontait pour lui le cercle enflammé des
femmes, des vierges, des veuves du téléphone, au centre duquel il
l’attendait. Il savourait ces avances faites vers lui avec la main, les
oreilles, la bouche d’Églantine. Églantine d’ailleurs, écrivait peu,
lisait rarement, téléphonait moins encore. C’était toute une affaire
pour elle de finir une lettre ou de lire un livre; elle s’approchait de
la glace, vérifiait auparavant ses dents, ses lèvres, son teint. C’était
elle qu’elle approchait de la pensée, de la lecture. Elle arrangeait les
coussins de son fauteuil, prenait cette grâce et ce pas dansant qui
donnaient aux préparatifs de tous ses actes l’apparence d’une
préparation à l’amour, prenait enfin le livre, l’entraînait, l’aimait.
Autour du téléphone elle dansait aussi, avant de le toucher, ce pas de
la lecture, se poudrait, se séchait, n’ignorant pas que la foudre peut
atteindre par lui les personnes mouillées. Elle avait le respect du
téléphone comme d’autres ont le respect de l’écho, elle n’y disait pas
plus de secrets que de phrases communes. Elle le maniait doucement, elle
n’était pas de ceux qui écartent le récepteur de leur oreille et le font
tourner comme un clairon de chasseur à pied quand l’interlocuteur
divague. Elle épurait devant lui sa pensée, son langage, et ses paroles
y devenaient dignes, fût-ce pour parler d’un déjeuner. De sorte que
Moïse qui, par le téléphone, comptait arriver au cœur même d’Églantine,
à son intimité, à sa voix, à son corps, était mis en communication avec
un être abstrait et n’en recevait que la phrase la plus conventionnelle,
et la plus pure, certes, de toutes les communications échangées dans le
secteur. Alors que, réunis, ils semblaient avoir la même escorte et la
même atmosphère de sentiments, chacun d’eux debout devant son téléphone
suscitait les compagnons les plus contraires, Moïse l’inquiétude, la
jalousie, Églantine une telle fidélité à la vie qu’elle dispensait des
fidélités spéciales. C’est au téléphone que Moïse avait tutoyé pour la
première fois Églantine, dans une de ces phrases courtes et pressantes
comme des phrases de volupté,--m’entends-tu, parle,--tandis qu’Églantine
au contraire tâchait d’y éviter même les pronoms personnels. Moïse
pensait avec tristesse à tout cela aujourd’hui, à la longueur du fil qui
allait les séparer demain, à ce que la séparation allait faire d’elle et
de lui,--de densité encore à peu près égale, en ce moment,--si ces
changements se proportionnaient à la distance: de lui, un bloc de
virulence, d’elle, une ombre.
On criait: en voiture. Dans une hâte irritée, Moïse, honteux de la farce
qu’il jouait depuis un quart d’heure, achetait et lançait dans le
compartiment des objets et des journaux qui déroutaient l’attention des
Hongrois et Roumains, les futurs voisins d’Églantine, des cigares,
l’_Information financière_. Si cette ravissante personne fumait des
cigares, s’occupait de banque, c’était vraiment trop beau! Peut-être
après tout l’homme partait-il avec elle et ce qu’ils avaient pris pour
une scène d’adieu était-il simplement une scène. Mais déjà ce reflux qui
écarte de la voie ferrée ceux qui restent avait repoussé Églantine vers
le trottoir... Prime au départ, non à l’arrivée, ils étaient déçus. Du
fait que cette jeune femme ne partait pas, la valeur du train, du voyage
même, devenait soudain tellement inférieure à la valeur de Paris, du
séjour! C’est une trahison des Compagnies d’entretenir de tels symboles
de la séparation dans les gares! Impression qui d’ailleurs allait passer
vite, quand, le lendemain matin, les voyageurs trouveraient debout aux
portières, s’aplatissant dignement contre le paysage pour les laisser
passer, ces jeunes femmes qu’on ne voit jamais monter au départ et qui
naissent de la trépidation de la première nuit dans les lits salons non
occupés... Il fallait partir... Il fallait pour la première fois
embrasser Églantine devant un public... Moïse se découvrit, annonça aux
spectateurs par son crâne demi-chauve, ses yeux émus, un spectacle assez
pittoresque, mais ils avaient compté sans Églantine qui, insensible à ce
ridicule, avait doucement effleuré le partant, non de ses lèvres, mais
de son sourire, et écarté par cet adieu tendre et sincère toutes les
prétentions qu’aurait pu avoir cette scène à l’allégorie, jeunesse
embrassant vieillesse, ou vice innocence... Maintenant, pour la première
fois surélevé au-dessus d’Églantine, Moïse lui donnait ses derniers
conseils.
--Amuse-toi le plus possible, n’est-ce pas? Sors. Va danser.
Les voyageurs s’étonnaient de ces conseils, conseils de perdition. Ils
ignoraient que cette phrase voulait dire:--Danse. Rentre tard. Mais ne
téléphone pas. Tant pis si les jeunes gens te pressent avec un peu trop
d’affection contre eux, et de leurs mains recherchent avec trop de
dévouement ta taille, mais ne prononce aucun de ces chiffres qui
appellent Fontranges jusqu’en haute Bourgogne. Les jeunes gens, qui te
reconduiront en voiture, risquent peut-être de te meurtrir un peu les
poignets, supporte ces voies de fait. Mais n’oublie pas que des jeunes
filles sont mortes en téléphonant nues dans leur bain, en téléphonant
habillées par l’orage.
--Ne téléphone pas, Églantine. Promets-le-moi.
--Comment?
Le train partait. Moïse eut honte. Il n’était pas sûr qu’Églantine n’eût
pas entendu. Quelle triste maladie de voir ce téléphone, qui nous relie
justement à nos médecins, nos fournisseurs, au monde extérieur, relier
Églantine au contraire à un monde souterrain! Voilà qu’elle lui envoyait
un baiser, du geste, à peu près du geste qu’il venait de lui défendre
pour un mois... Il avait pris sa place dans le sens du train, ce fut le
voisin, qui allait jusqu’à Venise dos à la locomotive, qui eut, à cause
de la courbe, quelques secondes de plus à voir Églantine... Elle restait
là, ne voulant pas augmenter de son fait, pendant une minute,
l’intervalle qui la séparait de Moïse, dont le convoi disparaissait
maintenant dans Ivry, télescopé par la perspective en un petit cercueil
roulant... Elle pensait en souriant à Moïse pensant à Fontranges,
irrité, dans sa boîte percée de trous... Elle pensait à Moïse rongé par
le soupçon qu’elle allait danser avec Fontranges, téléphoner à
Fontranges... Elle ne pensait pas à Fontranges.
Sur le parvis, elle renvoya sa voiture,--se repentit de l’avoir
renvoyée. Elle se décommanda par télégramme, au premier bureau de poste,
du vieux Mardoc, l’oncle de Moïse, qui l’attendait à dîner,--se repentit
d’avoir télégraphié. En pensée, elle se libéra aussi d’autres
engagements: demain elle n’irait pas essayer son manteau du soir, ni
après-demain soir, soir du manteau, au concert,--et chacune de ces
minimes décisions était suivie d’un malaise qu’elle ne comprenait pas.
C’est qu’elle se dégageait, sans s’en douter, du réseau jeté sur elle
par Moïse. Elle le rejetait déjà pour l’autre semaine, en renonçant à sa
vente de charité, pour l’autre mois, en renonçant à la partie de chasse
aux corbeaux avec Chartier. Elle ne s’apercevait pas que, dix minutes à
peine après le départ de Moïse, elle se trouvait juste dans l’état où
Moïse l’avait découverte voilà cinq mois, sans auto, sans dîner Mardoc,
sans grande musique, sans Mozart. Elle ne voyait pas que toutes ses
résolutions étaient exactement celles d’une femme qui eût épié le départ
de Moïse pour se libérer des contraintes et des habitudes imposées par
lui. Son nouvel emploi du temps était l’emploi du temps qui lui avait
permis jadis de rencontrer Moïse, mais c’était aussi l’emploi du temps
nécessaire pour le tromper. Si Moïse avait appris dans son train que
toutes ces occupations sur lesquelles il s’était d’avance pieusement
renseigné, pour pouvoir suivre à chaque heure son amie lointaine, que
cet horaire échafaudé, avec son aide, de visites, de concerts et de
dîners s’était effondré, déjà, entraînant à la ruine l’horaire de ses
élans et de ses émotions à distance, il n’en eût pas été moins affligé
que d’une tromperie. Tromper avec la liberté est tromper. Moïse, à la
minute où il avait disparu, n’avait plus laissé aucune trace sur
Églantine. Sans qu’il y eût en elle un atome de dissimulation ou de
fourberie, selon qu’elle était près d’un ami ou d’un inconnu, elle avait
des gestes, une voix et presque un visage dissemblables. La camaraderie
suspendait en elle toute émotion et tout goût personnels, comme chez
d’autres l’amour. Esclave dès qu’apparaissait un ami, allant toujours
s’asseoir instinctivement auprès de celui qu’elle préférait, elle
détestait avoir au restaurant un autre menu, un autre vin, et même une
autre eau minérale que Moïse. Il suffisait que Moïse entrât, les jours
où elle était portée aux pensées ou aux raisonnements, pour que ses
réflexions sur la vie, ou la mort, ou le piano, pour que le niveau de
son âme en restât là pendant toute la visite. L’amitié était pour elle
une piqûre de morphine aussi bien dans les arts que dans la littérature
ou les sports. Il ne lui fût pas venu à l’idée de lire un autre journal
que celui de Moïse... Mais, dès qu’elle était dans la solitude et dans
la foule, le goût, le toucher lui revenaient, et d’autant plus
capricieux. Maintenant que Moïse avait disparu, tous ses sens de l’hiver
passé affleuraient soudain, tous ses rapports avec les tramways,
l’immortalité de l’âme, le poulet au carry, redevenaient personnels et
intraitables. Il ne restait plus de cet esprit esclave, de ce corps
complaisant qui avait accompagné Moïse à l’Orient-Express qu’un être
imperfectible et indomptable. Elle suivait le quai, la Seine, le comble
de la liberté pour un humain étant de suivre le cours immuable tracé par
le destin d’une rivière. Dans chaque boîte de bouquiniste, les poèmes de
Ducerceau et l’histoire d’Augustin Thierry, tendres et constantes
alluvions, étaient enfin touchées par un regard nouveau. Son vrai
jugement sur Notre-Dame, sa vraie ignorance de Ducerceau apparaissaient.
Cette floraison de raisonnements, de désirs, d’affirmations longtemps
contenue par sa liaison comme par un hiver, se calma pourtant devant
l’Institut. Les membres de l’Académie des Inscriptions sortaient de ce
monument, si semblable, avec ses horloges et ses lions, aux deux gares
qui le flanquent. Gare d’un pays bien lointain. Ces hommes qui en
sortaient étaient bien vieux, le bagage de celui-là était un bas-relief
assyrien, de celui-ci les flacons et les ustensiles à faire la pommade
en Phocide. Mais l’un d’eux avait remarqué Églantine, et justement il
ressemblait à Fontranges. Non point tant par son visage, ou son corps,
mais par son âge; et surtout il avait ce monocle dans lequel Fontranges,
imitant ce renard qui forçait les puces à gagner sur son nez un tampon
de mousse pour plonger quand elles y étaient toutes, amassait toutes les
lueurs qui montaient de lui-même où s’attaquaient à lui, pour les
rabattre toutes d’un coup sec qui le rendait obscur. Le faux Fontranges
s’attardait maintenant derrière elle à chercher dans une boîte. Soudain
elle frémit. On avait embrassé sa main droite posée sur le parapet. Elle
se retourna, épouvantée. Puis elle sourit, elle sourit même à celui qui
venait de baiser sa main: ce n’était rien, il n’y avait aucun danger,
c’était un tout jeune homme.
Dix jours passèrent ainsi. Pour éviter de penser à Fontranges, pour se
libérer vis-à-vis d’elle-même des soupçons si malhabilement légués par
Moïse, elle sortit avec le jeune homme du Pont des Arts, elle s’amusa.
Elle acceptait toutes les invitations, tous les jeux de ceux dont elle
n’avait rien à redouter, des jeunes gens. Les hommes faits regardaient
avec envie, dans la danse, l’adolescent qui l’enlaçait. Ils avaient tort
d’être jaloux. Elle acceptait cette vie avec jeune homme, ce Paris avec
jeune homme, ce jeune homme pour son matin, son après-midi, comme on
accepte le danseur de l’établissement ou le patineur du Palais de Glace.
Il était pour elle une sorte de professionnel payé par cette entreprise
de luxe, de beau temps et d’imagination qu’était Paris. L’idée d’être
émue par lui la faisait rire. Trompée par ce qu’il y avait de commun
entre eux deux, éclat, indépendance, fraîcheur, elle n’avait pas le
sentiment d’une autre différence. Le vrai sexe, c’est l’âge. Lui,
sournoisement, la faisait boire, ignorant que le pouvoir du champagne
expirait sur elle, tout comme celui de l’aspirine, peut-être celui des
poisons. Il voulait la séduire, il lui révélait qu’il était le fils de
l’académicien à monocle. Il semblait à Églantine qu’il était le fils de
l’affection, de l’amour. Elle lui accordait un baiser; elle l’embrassa
même une fois tant il était semblable à elle. On n’a pas toujours une
glace à sa disposition. Mais c’était tout. Le jour où il l’emmena à la
piscine du Claridge, louée par des amis, et où il lui donna sa première
leçon de crawl, elle éprouva, nue au milieu de tous ces jeunes gens nus,
le sentiment d’une sécurité suprême. Le printemps était venu. Elle se
réveillait avec joie, elle s’entendait aussitôt avec ce jour jeune comme
avec tout être jeune, ne le redoutait en rien, se mettait nue devant lui
aussi, et se regardait dans les glaces sans peur d’elle-même, si jeune.
Toute la matinée elle taquinait de jeunes qualités ou de jeunes défauts,
la générosité à son réveil, la gourmandise adolescente. Mais midi
venait. Midi était pour elle l’heure grave, à peu près ce que pour nous
est minuit. Les douze coups sonnés, elle devenait plus réservée
vis-à-vis de ce jour qui allait vieillir. L’âge exerçait sur elle le
même attrait que sur d’autres la force ou la beauté. Devant un jour qui
allait avoir vingt heures, un homme qui allait avoir soixante ans, elle
sentait sourdre en elle un dénouement spécial qui n’était ni l’amitié,
ni l’amour, mais une espèce d’adoration. Une terreur du changement, une
avidité de permanence les lui faisait aimer sur ce qui est immuable et
définitif, la vieillesse. C’était la seule promesse que la nature ou
Dieu ait tenue: les hommes vieillissaient. On était au moins sûr de
cela. Elle aimait l’âge jusque sur les animaux et sur les plantes,
cueillait des fleurs sans regret, mais redoutait de voir abattre un
chêne. Au théâtre, suivant que la pièce était jouée par de jeunes ou de
vieilles actrices, elle revenait insouciante ou touchée. Un enterrement
de jeune fille l’attristait à peine, mais que sur les couronnes du
convoi, écrit avec ces lettres qui semblent avoir été pêchées dans le
potage funèbre, elle distinguât l’adieu au père ou au grand-père, elle
souffrait. C’était pis quand il s’agissait d’un vieillard célèbre. La
mort qui frappa vers cette époque Freycinet, à quatre-vingt-dix-huit
ans, lui sembla un déni de justice. Elle réclama tout le jour près des
jeunes gens un peu confus, et qui se sentaient un peu coupables. Il y
eut une fête masquée chez le père de son ami, elle se déguisa en vieux
sorcier. De tout ce qui sert aux femmes à se rajeunir, elle se fit
amoureusement de fausses rides, des ombres. Jamais vieux sorcier ne fut
plus embrassé dans le cou, mais le lendemain au réveil, comme elle avait
oublié d’enlever sa perruque, elle eut devant sa glace une heureuse
surprise, elle constata sur elle un de ces miracles qui ne peuvent vous
échoir que dans un grand bonheur: ses cheveux étaient tout blancs.
Le temps passait. Églantine avait tiré à peu près au clair tous les
problèmes que pose le temps, la pluie, le succès du tennis français aux
États-Unis, avec tout ce que les cinq premiers établissements de danse
peuvent contenir en beaux jeunes hommes, elle avait parlé à chacun aussi
en tête à tête de cette voix calme et sans timbre qui avait l’air de
parler au visage comme au téléphone, mais justement elle n’avait pas
encore téléphoné. Deux ou trois fois elle avait dû courir vers
l’appareil, la sonnerie appelait. Comme dans ce pays du Rhin dont parle
Saintine, où l’on attache trois jours durant le mort à un réseau de
sonnettes, et où les alertes ne manquent pas, à cause des rats et des
chauves-souris, la sonnette de Moïse disparu avait appelé à faux, parce
que s’y était prise une dame qui réclamait son notaire et un aviateur
qui commandait des bas de soie. Plusieurs fois aussi des débuts
assourdis de sonneries, aussitôt apaisés, qui semblaient correspondre
beaucoup plus aux pensées de Moïse qu’à ses appels ou qui, de la nappe
argentine circulant sous Paris, crevaient sans raison les parquets
d’Églantine. Un jet d’eau véritable l’eût moins émue, car elle voyait
beaucoup moins dans le téléphone l’appareil qui nous apporte de bonnes
ou mauvaises nouvelles, qu’un de ces objets par lesquels vous sont
révélées vos propres aventures. Il lui semblait qu’il dût sonner le jour
où en elle quelque chose, tout peut-être, serait transformé. Elle se
rappelait trop cette histoire d’Agafia: le jour où Agafia verrait dans
sa propre miniature ses nattes s’enrouler en coque autour de ses tempes,
et la nacelle danser sur la mer du fond, c’est que la bonté d’Agafia
serait muée en haine! Que serait bien devenue la fidélité d’Églantine,
le jour où le téléphone sonnerait! Elle osait s’approcher de lui, elle
osait, en appuyant le doigt sur le déclic pour que les demoiselles ne
fussent pas alertées, se mettre en communication avec ce silence fini,
sa seule protection, que trouaient parfois les rumeurs des voix d’hommes
ou de femmes occupés à forger dans le Paris souterrain. Celui qui eût
étudié Églantine, aurait su maintenant de quelle force cette douce et
complaisante fille était l’échantillon le plus parfait: de la fatalité.
Sous son masque habituel, celui de la modestie, la fatalité travaillait
passablement déjà dans la maison de Moïse. Les menus d’abord avaient
changé: langouste, foie gras, daubes, ces instruments de libre arbitre,
Églantine les écartait peu à peu pour en revenir à ses menus de
Fontranges, et le fromage à la crème, détesté par Moïse, avait
reparu,--infidélité--sous la forme de cœur. L’eau pure, les carottes,
l’omelette aux pommes de terre l’avaient suivi; les aliments de la
fatalité sont ceux de la sainteté. Églantine n’acceptait plus la table
basse près du divan, elle installait une table de salle à manger avec
des tréteaux et mangeait seule, assise et haute, à ce banquet. Ses goûts
d’autrefois revenaient. Elle n’allait plus aux courses, mais au concours
hippique, car c’étaient les cavaliers plus encore que les chevaux,
qu’elle aimait. Elle n’allait plus dans les expositions, mais dans les
musées, car elle aimait les tableaux, et non les peintres. Moïse ne
sortait que par le soleil, Enaldo disait de lui qu’il ne sortait que
pour promener son ombre. Églantine à Fontranges attendait avec
impatience la pluie pour sortir les pots de fleurs, nue tête, car l’eau
de pluie fortifie les cheveux à l’égal des pétunias. Un de ces jours
sacrés pour Moïse où le temps menaçait, et où il décommandait la
promenade pour apprendre à Églantine des patiences, Églantine, non sans
le remords de s’évader, non sans se dire qu’elle sortait moins de
l’hôtel que du temple de Moïse, sortit, exposa à la pluie, à défaut des
cheveux, son chapeau, avec autant de joie et moins de profit, et revint
de la liberté aussi trempée qu’on revient de la mer. Il y eut trois
mauvais jours, ces jours d’équinoxe pendant lesquels Moïse restait
étendu chez lui atteint par ce malaise semestriel. Églantine fit les
dépenses d’une expédition au pôle, chapeau spécial, imperméable, et
descendit dans Paris, redevenue enfin une ville de voyage. Moïse
écrivait tous les jours de Constantinople où le temps était splendide.
Toutes les commissions qu’il donnait à Églantine et dont il voyait de
là-bas Églantine s’acquitter sous le soleil, visiter à Versailles une
villa à vendre, déjeuner à l’hôtellerie du Moulin de l’Andelle où il
avait des actions, Églantine les faisait sous l’averse ou dans les
nuages. Elle déjeuna seule au Moulin, dont les écluses débordaient, et
inondaient la salle à manger. Moïse en reçut une description
dithyrambique et doubla par télégramme sa commandite... En somme, elle
trompait Moïse. Elle alla plus loin. Un soir, au lieu de descendre dans
le lit chinois, elle fit monter un vrai lit de cuivre, et, se couchant,
aussitôt après le dîner, à la hauteur où dorment les officiers, les
percepteurs, les académiciens français, soudain prise de remords,
surprise par elle-même à tromper Moïse avec le repos, elle s’attendit au
coup de téléphone.
Il sonna.
Églantine se précipita du lit, heurtant dans l’obscurité ces deux objets
qu’on heurte les nuits de naufrage, sur tous les vaisseaux du monde, et
dont la chute annonce les plus grandes catastrophes du siècle, la lampe
électrique de la table et le cendrier, saisit dans l’ombre le récepteur
que lui tendait la main d’un être froid comme la mort et le nickel...
C’était Bellita. Bellita la priait de venir dîner le lendemain soir avec
Fontranges. Elle voulut refuser, mais déjà l’on coupait. Elle entendit
seulement des chiffres faire assaut contre des chiffres, l’âme même de
Moïse, semblait-il, qui se débattait. Une minute, sans songer à
raccrocher le téléphone, elle suivit cette bataille de nombres sur
laquelle surnageait parfois un nom de victoire, Fleurus, Wagram...
--Vous parlez?--demanda la voix du téléphoniste.--Que voulez-vous?
Du moins ce sont des voix d’homme, à cette heure de la nuit, des voix
graves, qui désirent savoir ce que vous voulez, ce que vous attendez, ce
qui vous manque.
--Mais vous ne parlez pas,--reprit la voix.--Votre lampe brûle,
éteignez: c’est le système automatique!
Elle raccrocha. Une lueur l’attira à la fenêtre. La lune montait, par un
système plus automatique encore. Longtemps Églantine resta là dans le
même débat profond et silencieux avec l’interlocuteur invisible. Vers
trois heures du matin, elle se coucha: ils s’étaient à peu près tout
dit...
* * * * *
Quand vint l’heure de la salade, Églantine frémit: Fontranges faisait la
salade lui-même.
C’est que Moïse aussi, à tous les dîners, et même en invité chez des
hôtes qui flattaient discrètement cette manie, prétendait faire la
meilleure salade du monde. Ce spectacle avait toujours paru à Églantine
une espèce de comédie, et il lui était pénible, car toutes les qualités
qu’elle jugeait le propre de Moïse, son dédain de l’humanité, son génie
à lire dans le cœur des autres, étaient remplacés à l’heure de la salade
par l’enfantillage et la cécité. De la minute où était apporté devant
lui le saladier, coupe en cristal pur qui ne laissait pas plus perdre
aux regards un détail de l’opération qu’une cornue, jusqu’au moment où
la dernière feuille de salade disparaissait non sans hoquet dans le
gosier de l’invité auquel les crudités sont défendues, la flatterie, la
fausse indépendance, la fausse rudesse, sentant Moïse incapable de les
distinguer de la vérité et de l’amitié, sévissaient autour de la table.
Il était d’abord émis des doutes sur la possibilité d’une réussite aussi
complète que celle du dernier repas. Un général qui n’avait jamais menti
et qui eût donné sa vie pour de la fine 48, prétendait que la salade
bien faite est ce qu’il y a de meilleur au monde. Un ministre
languedocien qui n’avait jamais cédé un pouce de ses convictions, tenait
tête au général une minute par l’éloge des cailles au raisin, arrosées
de vrai Narbonne, puis se rendait, se rendait à la salade. Quand Moïse
réclamait l’huile spéciale, qu’on apportait dans des burettes Louis
XIII, ainsi qu’un chrême, quelque chose comme ce sourire angoissé qui
flotte sur les lèvres des femmes à la mort de Tristan, apparaissait sur
les lèvres de sa voisine. Les plus habiles, affectant une sévère
franchise, penchaient pour le vinaigre de vin, afin de pouvoir s’avouer
vaincus tout à l’heure, car Moïse faisait la salade au citron. Il y
ajoutait de l’estragon, des épices. Il la remuait lui-même avec des
cuillers d’or. De longues discussions éclataient, les mêmes que la
dernière fois, semblables à des versets, entre les adoratrices de la
romaine et les amateurs de batavia. Des allusions aigres-douces étaient
faites au talent de Colette, qui mangeait les cœurs de salade nature:
Chéri était bien surfait. On tirait au clair l’origine et le meilleur
emploi du sel, du poivre. Entre les Indes et Cayenne, entre les mines de
gemme et les marais salants, des combats de préséance s’élevaient,
tranchés par Moïse. Cette mission de chef de tribu, de roi en famille,
de prophète, qui avait été refusée à Moïse pour les autres actes de sa
vie, et qu’il eût d’ailleurs déclinée, il la revendiquait au repas, au
moment de la salade, du mets qu’on ne tranche pas. Dans cette occasion
seule il témoignait d’une autorité impatiente, imposant silence à
quelque nouvel initié, qui voulait parler de Lavallière au couvent ou de
la fréquence des incendies dans les wagons de chevaux de course,
sensible au moindre intérêt et cruel à la moindre indifférence, comme si
c’était lui, et non les invités, qui devait souffrir, mourir, si le
mélange était raté. Puis, passée parfois de main en main pour éviter
l’entremise des laquais, qui trouvaient pour la présenter, le jour où
ils recevaient cette faveur, des courbettes inconnues pour le Château
Lafitte, cette herbe, comme une herbe ensorcelée, obligeait les convives
les plus entêtés à la louer, à louer le poivre, à louer Cayenne, à louer
Moïse. Un concert d’éloges s’élevait, coupé soudain par le silence de
cette assemblée qui paissait comme un troupeau, soudain végétarienne et
pour peu qu’on l’eût voulu, ruminante, et dans ce bruit de prairie,
Moïse, son humilité et son orgueil satisfaits, sentait monter en lui une
immense pitié pour les humains, brebis à bijoux et à monnaie, et dans ce
jeu des mâchoires sur les fibres végétales, lui apparaissaient sur la
tête des invités les places où poussent les cornes, les oreilles
mobiles. Puis l’on changeait les assiettes, et les convives
s’attaquaient avec un faux mépris aux aliments que Moïse n’avait pas
préparés lui-même, le Pont-l’Évêque et le champagne brut. Seule
Églantine, toute droite en face du maître, faisait effort pour aimer
cette faiblesse d’un homme qui ne pouvait en avoir, tentait même de lui
savoir gré de voiler d’une feuille de salade cet orgueil, cette
sincérité féroce. Mais aucun mot ne pouvait sortir de sa bouche. Elle
avalait sa salade à regret, comme le mets d’une autre race, se sentait
soudain carnassière et détournait ses yeux des yeux de Moïse, plus
accablé de cette réserve que le trapéziste qui voit sur les gradins du
cirque sa femme assise avec un inconnu. Aujourd’hui, l’inconnu était là,
et c’était ce qu’il y avait pour Églantine de plus connu au monde.
Car Églantine regardait avec ravissement Fontranges faire la salade. Il
la faisait sans y songer, parce que c’était l’habitude à Fontranges
depuis des siècles. Cette opération ne provoquait aucun silence, aucune
flatterie des hôtes, aucune bassesse particulière des valets... Les
enfants s’amusaient parfois à y mettre des fils de soie rouge, afin
qu’on les prît pour des chenilles et qu’on eût un moment de joie. Ou
bien ils y glissaient quelques plombs, ce qui permettait de féliciter
Fontranges d’une aussi belle chasse... Elle n’avait aucun caractère
religieux; l’huile, qui était de noix, n’était pas versée de la burette
de Richelieu, mais d’un huilier. Pas de citron, l’appel aux denrées
exotiques se limitait au poivre. Qu’on en mangeât ou qu’on n’en mangeât
pas, laissait Fontranges profondément indifférent. Pendant tout un été,
il l’avait faiblement assaisonnée, car il passait sa part sous la table
à un chien favori, qui la préférait, même avec un peu de vinaigre, au
chiendent. Le saladier était un vrai saladier qui servait quelquefois
pour délayer les crêpes. Un jour, sans que Fontranges s’en aperçût, on
l’avait remplacé par un ustensile, neuf d’ailleurs, avec un œil au fond.
Mais le quart d’heure qui dévoilait dans le repas de Moïse cette
tyrannie qu’il avait évitée de trahir même dans les conseils
d’administration les plus houleux, c’était ici un quart d’heure de repos
et de relâchement, pour le maître d’hôtel, qui en profitait et préparait
en toute tranquillité les couverts du dessert, pour les invités, à cause
de la douce familiarité que cette opération provoquait. Les regards
d’Églantine, que choquait le masque de fatuité et de feint détachement
appliqué sur Moïse pressant son citron dans une presse américaine, se
délectaient de Fontranges, salant à la main sa salade. Jamais salade
n’avait été mieux réussie, elle dut le lui avouer. C’étaient les
premiers compliments qu’on faisait à Fontranges à ce propos, et
d’ailleurs à tout autre propos, il rougit. Au lieu des feuilles trop
blanches et que cinq minutes de macérage avaient changées en conserve
orientale, Églantine se régalait de feuilles un peu vertes qu’on pouvait
prendre avec les doigts, et sur lesquelles l’assaisonnement gaulois
n’avait que déposé une rosée nouvelle. Le dessert vint. Églantine
n’avait pas, comme chez Moïse, le sentiment que ces pêches, ces poires
étaient des mets que Moïse avait dédaigné de faire lui-même. Un vin
blanc sec et aéré conduisit à la fin du repas, sans l’aide du Samos.
Tous les mérites de l’Occident régnaient dans cette soirée et ce simple
accueil. Des proverbes locaux se formaient malgré elle dans l’esprit
d’Églantine: Ne piétine pas ta salade, tu n’en extrairas pas du vin!...
Esclave d’un pacha, en sortie chez les occidentaux, Églantine sentait
ses chaînes.
C’est pendant l’absence que les amis trop nobles s’évadent de leurs
amis, tout comme les amis félons. La lâcheté et le suprême courage n’ont
qu’une voie, la même: la fuite. Églantine fuyait Moïse. Jamais elle
n’avait osé comme aujourd’hui regarder Fontranges en face. Elle fuyait
vers lui à une allure éperdue qui l’en rapprochait déjà, malgré la
table, de quelques centimètres. Il était en habit, elle en robe du soir:
pour la première fois ils s’affrontaient sous le signe de la soie.
Jamais elle n’aurait cru que la distance qui les séparait fût aussi
incalculable; toutes les lois de la pesanteur, de l’amour, d’une légère
ivresse concouraient pour augmenter cet élan qui allait tout à l’heure
la jeter contre lui. Fontranges se doutait peu qu’un bolide approchait
de son atmosphère. Il se livrait à toutes les opérations auxquelles on
se livre d’ailleurs généralement une minute avant le tremblement de
terre ou le raz de marée, il mettait du sucre dans son café, il allumait
son cigare non sans discrètes plaisanteries sur les allumettes de
l’État. A mesure que les kilomètres divins fondaient sous cette vitesse
sans cesse accélérée, Églantine voyait plus nettement Fontranges. Il
n’avait pas changé. Les méfaits de cet hiver sur lui, les mêmes que ceux
de la neige sur les loups, lèvres un peu plus fines, attaches un peu
plus maigres, teint un peu plus sombre, ne semblaient pas à Églantine
les méfaits de l’âge, mais d’une ancienneté. On lui rendait un
Fontranges avec patine, avec patine vraie. Sur la joue, elle retrouvait
la petite entaille qu’il se faisait quotidiennement en se rasant,--il
fallait juste la journée pour la guérir,--et qui semblait la prise
toujours ouverte de ce sang qu’il lui avait donné le jour des trompes de
chasse. De ce regard féroce et créateur qu’ont la plupart des femmes,
Églantine voyait tout de Fontranges, son apparence, son squelette, les
nerfs de ses yeux, et en même temps, étalée à tous les regards et
pourtant combien plus inconnue, sa vie. Elle sentait combien il était
injuste que tant de passion, tant de tendresse, fût passée à vide dans
l’univers. Les lèvres de cet homme qui avait tant aimé n’avaient jamais
dit: je t’aime. Ces mains souples dont chaque mouvement semblait moulé
sur la saillie ou sur l’angle d’un corps ou d’un visage, n’avaient
jamais touché que des cravaches à cran, des armes de Nouvelle-Guinée, et
des appareils à tondre les chevaux. Ces yeux, qui avaient promené sur le
monde et la haute Champagne en particulier, à la place de deux regards,
deux rayons de tendresse, aucune lèvre ne les fermerait jamais, fût-ce à
l’heure de la mort... Fontranges, maintenant que Bellita consultait sur
la robe de sa sœur de lait, comparait tout haut Églantine à
l’impératrice Eugénie, puis à La Vallière. Elle eût aimé une vision plus
directe. Elle voyait qu’il n’osait encore la caresser qu’à travers un
nom, un souvenir, à travers au moins un demi-siècle. Il évitait
d’ailleurs de regarder sa gorge, très ouverte; il était plutôt porté à
passer derrière elle, sans se douter, le malheureux, que l’échancrure du
dos allait jusqu’à la taille. Tous ces sentiments, toutes ces femmes
aussi qui se présentent nus à la plupart des humains, Fontranges ne les
avait vus qu’habillés et couverts jusqu’au cou. Églantine sentait cela,
et était fière de son décolletage, comme si elle libérait ainsi pour la
vue de Fontranges une partie de ce monde sensible jusque-là cachée pour
lui. Elle haussait le cou, montrait ses bras, donnait une leçon de
nudité à la tendresse. Jamais, jamais, elle ne s’était senti moins de
pudeur. Ah! quel désir de révéler à cet homme, qui était tout amour, que
l’amour n’est pas une qualité unilatérale, comme le talent pour la
pyrogravure ou l’aptitude à tirer les pigeons en argile, qu’il existe à
deux, qu’il se fait à deux!... On se levait de table. Elle s’amusait à
lui tourner le dos, ce dos nu jusqu’à la taille, sa cigarette allumée
elle allait à reculons vers lui, elle cherchait à joindre l’autre part
de cet être dont on l’avait tranchée et dont elle était la moitié douce
et pure. Elle sentait comme une cicatrice cette peau sans couture et
sans tache, dont Fontranges détournait les yeux comme d’un palimpseste
infamant. Même cette union dos à dos, de caractère plutôt mythologique
que sensuel, Fontranges la redoutait, et il s’arrangeait pour ne plus
voir que la partie masquée d’Églantine, son visage. Bellita s’était
assise au piano, jouant une danse hawaïenne, Églantine s’amusait à la
mimer. Devant Fontranges assis pourtant comme au spectacle, qui avait
les yeux grands ouverts mais dont la cécité n’avait jamais été plus
grande, elle contrefaisait, d’une danse plus savante mais aussi
gracieuse, ce pas de jeunesse qu’elle dansait le matin dans la chambre
de son maître, feignant de tirer comme alors les rideaux, de se regarder
dans la glace, de toucher les boîtes sur les commodes. Mais de cet aveu
Fontranges ne voyait rien, et croyait que tout cela, geste et attitude,
et yeux langoureux, et suspension au cordon de tirage, était purement
hawaïen. Elle fit semblant de renverser un vase, de se couper avec un
rasoir. Fontranges applaudit cette pantomime d’Honolulu. On répétait
devant lui le souvenir le plus doux de sa vie, et, par modestie, il ne
le reconnaissait pas. Comme il parlait de Zambelli, Églantine s’arrêta,
vexée. Chaque audace de son déshabillé, sur son corps et sur son âme,
les masquait aux yeux de Fontranges.
Ce fut lui qui l’accompagna dans l’auto. Elle laissa aller sa tête
contre cette épaule, sur laquelle n’avaient jamais pesé que les têtes
des parents morts, quand il les transportait de leur chambre sur le lit
de parade... Il s’étonnait cette fois de sentir le reste du corps si
tiède, si vivant... La tête était maintenant contre sa joue, sans
chapeau, les cheveux tirés en arrière et coupés sur la nuque, tête si
nue, que Fontranges enleva lui-même son chapeau, comme dans l’ascenseur
de l’hôtel... Il lui semblait d’ailleurs aller en hauteur...
CHAPITRE SIXIÈME
Le 19 juin 1926, quand Moïse, par un tour de force plus méritoire que
celui de Léandre traversant le Bosphore, et après trente démarches
auprès des ministres turcs, fut parvenu à établir et à inaugurer
lui-même la ligne de téléphone Stamboul-Paris, on lui signala que le
numéro demandé par lui, le Passy 71-12, ne répondait pas. Il avait
prévenu par lettre Églantine, il l’avait priée par télégramme d’attendre
sa communication à la minute dite: on ne répondait pas. Il insista une
heure entière, refusa de téléphoner au ministre français des Postes, ou
à monsieur Doumergue, ou à l’ambassadeur turc, ainsi que le protocole
l’insinuait. Il ne rentra à l’hôtel qu’à la fin de l’après-midi,
cependant que par le fil, par ce forage, par ce Simplon télégraphique dû
au plus puissant des banquiers, tous les chiffres de la Bourse se
déversaient déjà sur Galata. Son antichambre était pleine, car on savait
son départ prochain. Il put recevoir à peu près tous les visiteurs,
excepté justement les trois personnes qu’il avait le plus instamment
convoquées. L’archéologue auquel il s’était presque engagé à confier le
déblaiement du palais de Theodora, le maître-jardinier qui se faisait
fort de repeupler en cyprès les jardins et cimetières d’Eyoub à Scutari
pour une somme minime, l’entrepreneur qui s’offrait à débarrasser le
Bosphore des caissons de pétrole qui le déshonoraient, furent avertis
tous trois que Moïse ne les verrait point. Par contre, son architecte
reçut enfin l’autorisation de surélever de quatre étages le bâtiment
moderne qui masquait déjà Sainte-Sophie du côté de la Marmara... C’est
ainsi que la fuite d’Églantine consacra la laideur de ce qui avait été
le plus beau lieu de la terre.
Moïse prit le train pour Paris le soir même. Non pas qu’il pensât
reconquérir Églantine, même à la revoir. S’il quittait Constantinople
aussi vite, c’est que justement tout y était lié à elle. Il s’en voulait
d’être venu si loin donner une forme nouvelle et d’autant plus aiguë à
la souffrance. Quel besoin avait-il eu d’aller traduire en langue
turque, presque la sienne, sous un climat qui était son vrai vêtement,
des mots qui en France auraient été à peine douloureux? Il se hâtait
d’échanger le mot Eaux douces d’Asie contre le mot Parc Monceau, et le
mot les Iles contre le mot Neuilly. C’était tout. Il n’eut même pas
besoin d’en parler à Chartier, qui savait faire disparaître la trace des
amours de Moïse plus habilement que des traces de crime, et avait déjà
distribué les cadeaux qui affluaient maintenant pour Églantine à chaque
courrier de Constantinople, revêtus de cachets officiels comme des
cadeaux de rois, car Moïse avait eu recours à la valise de six ou sept
légations et ambassades, dont les dépêches, d’habitude assez
contradictoires, avaient escorté cette fois un trésor commun. La densité
en bibelots de Paris s’augmenta de tout ce que peut laisser une favorite
de sultan morte en exil... et tout fut dit. Moïse découvrit bien un
jour, dans un tiroir, un flacon d’Églantine à demi plein et une patte
pour brosser la poudre sur le visage, mais on ne saurait dire qu’il en
fut ému... Toute séparation pour lui était définitive, toute rupture,
toute brouille. La personne dont il avait dû se séparer avec souffrance,
fût-ce de son fait, fût-ce sans mépris d’elle ou de lui-même, fût-ce en
pleine concorde, n’avait plus de poids sur les pensées de Moïse, plus
d’action sur ses yeux, et en fait, s’il la rencontrait, il n’en voyait
plus qu’une projection indifférente. Plus l’amour ou l’amitié avaient
été vifs, plus cette décoloration était grande, plus la conversation
avec l’ancienne amie, s’il la rencontrait, était futile. Moïse n’était
pas pour les dialogues des morts; à ces ombres il ne parlait tout au
plus que du temps; il les saluait, mais du salut dont il honorait les
convois funèbres. Il s’étonnait, quand il apprenait leur mort, leur
double mort. La vengeance aussi chez lui était cet oubli instantané. Cet
intérêt de zoologue que Moïse avait pour le geste ou l’esprit humain,
fût-ce celui de son maître d’hôtel, tombait entièrement et subitement à
la minute même où se fût formé chez un autre le germe de la vengeance.
Qu’Enaldo par exemple se curât le nez, ou collectionnât les gravures en
couleurs à la poupée avant l’application des couleurs, du jour où Moïse
s’était brouillé avec lui, cela ne l’intéressait plus. Il s’amputait,
comme d’un organe mort, du pittoresque que représentait l’être Enaldo.
Enaldo aurait mis dès lors ses pieds nus sur la table qu’il n’en eût pas
éprouvé l’impression de singularité. Certaine femme qui jadis avait
bafoué Moïse avait essayé de s’imposer de nouveau à son attention, et
par plus de nudité encore: Moïse ne s’en était pas aperçu. Tous ces
êtres, et parmi eux Églantine maintenant, n’émettaient plus assez de vie
ou de couleur pour s’inscrire sur sa rétine.
Tout comme la vengeance, le chagrin avait sur Moïse les effets inverses
de ses effets habituels. La douleur, en précipitant les atomes sensibles
qui flottaient dans sa vie, lui donnait une indifférence absolue. Dans
son atmosphère, plus un regret, plus un désir. Moïse goûtait par elle
une espèce de bonheur idéal, de pur oxygène, dont la virulence était
telle que bien souvent, à l’annonce de contrariétés ou de deuils, il
s’était frotté les mains dans la perspective d’une de ces périodes. La
mort de Sarah entre autres l’avait vraiment libéré, par un atroce
sacrifice, de tous les égards qu’il fallait feindre d’avoir pour la vie,
chose ignoble, et de la fausse reconnaissance qu’il est bon de professer
pour le sort,--qu’il est superflu, lui, de qualifier. Le départ
d’Églantine ne pouvait manquer, à un moindre degré, de laisser aussi
comme rançon, ce supplément, cette prime de lucidité et de divination
dans les affaires, qui avait toujours accolé à la date d’une mort ou
d’une épreuve dans le calendrier de Moïse la date d’un succès financier.
L’aluminium, le cuivre, les phosphates montaient à ces époques, ou
descendaient, sans que personne, à part Moïse, connût les vraies raisons
de leur vagabondage. Tous perdaient. Moïse gagnait tout. La raison en
était justement que cette fois Baisse ou Hausse correspondaient aux
vrais besoins du monde, et que Moïse, que rien ne reliait plus, vice,
collection, famille, aux soucis artificiels des autres banquiers,
prévoyait ces besoins en humain impartial. Le monde des affaires
continuait sa carrière fausse et sa rumeur sans se douter qu’il y avait
pour la première fois, dans son attelage, un milliardaire haut-le-pied.
On s’étonnait de ses succès, on le suivait, on l’imitait jusque dans sa
façon de faire tourner sa canne, sourcier des pétroles et des diamants.
C’est dans ces périodes d’indifférence qu’il prévit la famine la plus
désastreuse des Indes, sauva quelques millions d’Indous par son trust du
blé, l’hiver le plus rigoureux d’Europe et établit son monopole de
laines, pour le bien de nations. Tout cela sans joie, sans goût de ses
bienfaits. Car il était aussi dans ces moments un humain haut-le-pied.
Assez religieux, et demi-pratiquant en temps habituel, tout ce respect,
cette estime qu’il avait pour la vie future telle que la décrivent les
livres, il les passait au néant. On ne peut dire qu’il devenait athée,
un dernier vestige de foi éclairait bien par ci par là, comme la lampe
dans le temple juif, les angles de l’éternité, le néant aussi gardait
son honneur, mais cette déférence que Moïse avait pour le composé humain
disparaissait. Il en méprisait l’inconsistance. Il ne gardait de
sympathie que pour ses parties stables, ses phosphates, ses os. Il
éprouvait plus vivement sa propre liaison physique avec les éléments.
Dans ces phases seulement il aimait la campagne. C’est qu’il ressentait
sa parenté pour elle. C’est qu’il ne croyait plus au calme des élus, à
la délectation des justes, mais au repos des calcaires, au calme des
eaux. Tout le déchet spirituel amassé dans son être, rancunes, amitiés,
manies, s’évaporait à ce four de glace suprême, et il ne restait plus de
Moïse qu’une carcasse idéale, d’une idéale propreté, à peine travaillée
par la pensée, celle qu’on pouvait ranger dans le règne minéral. Plus
l’ombre de colères, de préjugés. Soudain juif errant, avec six milliards
qui se renouvelaient perpétuellement dans sa poche, heurté uniquement en
ce bas monde aux affaires qui valent six milliards, c’est-à-dire aux
grands besoins de l’humanité, la sainteté lui arrivait. C’était l’époque
où son goût était le plus fin et où le délectait toute gargote, son
jugement le plus sûr, et où il délaissait ses auteurs pour le feuilleton
du _Petit Parisien_. Il n’avait plus de préférence pour personne; les
signes + et les signes − tracés devant les gens dans son imagination
disparaissaient, anéantissant tous les binomes de Paris. Sa sympathie
pour Dubardeau, son antipathie pour Rebendart s’atténuaient jusqu’à
devenir des sentiments, sinon semblables, du moins parallèles. La force
humaine, cette force qui s’était trouvée déchaînée en ce bas monde par
un hasard, ne lui semblait pas plus digne de considération que
l’électricité, et que les ampoules les hommes. Il aimait cette
métaphore. Les hommes étaient vraiment les points, dans le circuit
éternel, où les éléments, paix et dédain suprême, sont chauffés à rouge
pour quelques secondes à la médisance ou à la bonté. Il vivait ainsi
quelques semaines, lucide et indifférent, à son plus bas voltage,
terriblement intimidant pour Chartier lui-même, qui avait le sentiment
d’avoir à lui dissimuler le passé du néant. Les domestiques, que rien ne
trompe, sachant que cet homme n’avait plus de préférence, de passion, de
dieu, l’entouraient des égards qui sont dus à ceux que rien ne prime,
terriblement inquiets d’avoir à servir cet homme pour la première fois
content de tout, et ne versant dans ce qu’ils savaient le vide que le
chocolat le mieux fait et de surprenants potages. Chartier essayait de
l’aiguillonner, le rejoignait la nuit sur la terrasse de l’hôtel, lui
parlait, ce qui réussissait d’habitude, de la mort. Ce chiffre 6 qui
indique dans les notes de classe une copie à peine au-dessus de la
moyenne et dans l’âge, pourtant, un homme au déclin de sa vie, arrivait
en effet. Il le lui rappelait. Il avait tous les droits en ce qui
concernait le passé de Moïse. Mais Moïse, qui aimait jadis s’attarder à
l’idée de la mort, qui s’amusait de ce que son nom commençât par la même
lettre, et voyait là un mot de passe dont il appréciait la tendresse,
Napoléon, Namur, Moïse, Mort, ne lui répondait même pas. Assis sur un
banc de gare, les yeux perdus dans le ciel, retenu seulement ici-bas par
des difficultés de transport, il poursuivait, en découvrant les étoiles
de Paris, cette crise de lucidité qui était chez lui un accès comme chez
d’autres l’amnésie ou l’hystérie, et l’on peut être sûr que les astres
sur lesquels s’attardait son regard, étaient d’un métal plus précieux
que les métaux terrestres.
Enfin, un beau jour, la crise cessait. L’époque revenait où Moïse allait
se remettre à la salade. Mais au lieu d’être averti de son retour à
l’état normal par une crise de larmes ou une névralgie, Moïse était pris
alors d’une phobie. Phobie particulière. Elle n’excitait pas Moïse
contre la personne qui avait causé son mal, ou contre tout autre
individu. Les individus ne le heurtaient jamais. Il pouvait préférer
l’un à l’autre, mais le jeu de leur liberté lui paraissait trop
chichement réglé pour qu’ils pussent être tenus pour responsables. Il en
était arrivé à ce point de sagesse, de fatigue, où l’on distingue à
première vue sur chaque être les ressemblances qui le lient à l’un des
sept ou huit types humains, à l’un des sept ou huit honneurs, ou à l’une
des sept ou huit façons de manger le pain. C’est aux groupements
factices, aux groupements responsables qu’il en avait soudain, et sa
colère, gravissant rapidement les degrés que sont les administrations,
les Congrès, les Parlements, en arrivait vite aux nations. La somme de
préjugés, de fausses gloires, de crimes, dont une nation est l’officine,
se mettait pour quelques jours à le hanter. Les races, il s’en moquait;
c’étaient des procédés pour recevoir le soleil, pour nager. Mais la
nation était le procédé pour être injuste, pour être égoïste et cupide.
Pendant toute la journée, les moindres actes de la nation qui venait
s’offrir en bouc émissaire pour la femme qui avait trahi Moïse,
l’irritaient, son impuissance à régénérer ses chemins de fer, à élever
ses bœufs. La nuit, dans ses insomnies, cela tournait au cauchemar.
Moïse passait au peuple provisoirement maudit toutes les basses besognes
accomplies ou futures de la terre, et les voyait plus atrocement
exécutées que dans la nation même où elles s’étaient faites. Il voyait
de quelle façon les Belges auraient tué le Chevalier de la Barre, les
Hollandais brûlé Jeanne d’Arc. Débarrassant les autres peuples de ce que
leur histoire contenait d’infamie, le jour où il se mettait à haïr
l’Angleterre, il passait le meurtre de Samson aux Quakers et le Massacre
des Innocents à l’armée du Salut. Cela ne laissait pas de donner
d’effrayants résultats. Cette fois, sans qu’il y eût d’ailleurs entre
Églantine et les États-Unis d’autre rapport que l’amplitude de leur rôle
dans la vie de Moïse et dans celle du monde, c’était le tour de
l’Amérique.
Telle fut la crise qui sépara pour toujours Moïse d’Églantine...
D’abord, ce ne fut rien... Ce fut une impatience quand on lui servait,
dans un restaurant, du maïs, un léger dégoût devant le pamplemousse, un
agacement devant les affiches du savon cadum: tous les phénomènes à peu
près par lesquels se révèle, chez les hommes, cette répulsion qui
succède à l’amour. Il ne pouvait plus boire ni manger dans le même verre
ou la même assiette que l’Amérique, se laver avec la même huile. Il
rectifiait ce que le contact des Américains avait donné à sa tenue, il
n’enlevait plus son chapeau en ascenseur, ni ses gants pour serrer la
main. Puis un beau matin, provoquée par la plaisanterie d’un Américain
qui avait pris rue Royale un fiacre à cheval et s’était fait conduire à
Biarritz, son hostilité éclata. Moïse était trop juste pour utiliser
dans sa haine les reproches stupides des boutiquiers, ou des journaux
excités à coups de pesos contre l’Amérique du Nord par l’Amérique du
Sud. Cela lui était égal que ce peuple, par la richesse, le nombre de
ses sujets, son bonheur, détruisît la proportion admise jusque-là entre
les peuples et amoindrît ainsi leur mission; qu’il fût le peuple
victorieux sans avoir combattu, le peuple riche sans avoir connu la
misère, qu’il eût gagné sur les buffles et la savane la patente que les
autres peuples élus ont gagnée sur des champs de sang et les ruines
d’empire; Moïse n’en était pas à ces chicanes. C’étaient des idées de
prophète qui l’agitaient, la certitude entre autres, par exemple,--qu’il
n’avait eue pour aucune autre nation, Portugal ou Bosnie,--que jamais
aucun Messie ne naîtrait aux États-Unis. Il était saisi de ce besoin
d’invectives qui agitait les prophètes contre les femmes et les pays
stériles. Il dormait peu. Il passait sa nuit à essayer sur ce peuple, de
New-York à Los Angeles, les grandes scènes d’injustice de l’ancien
monde. Tournée qui comprenait tous les grands acteurs: une nuit, par
exemple, ce fut la mort de Socrate à Chicago. Il en était épouvanté. On
ne saurait imaginer ce que devenait sur le lac Michigan la plus belle
leçon donnée aux hommes avant le Christ; les nègres augmentant de dix
cents leur prix pour cirer les souliers de tous ceux qui allaient voir
l’empoisonnement; les dix cowboys galopant devant la Ford dans laquelle
l’assistant-professor de chimie de l’Université Michigan apportait la
ciguë offerte par le recteur; le 22e régiment de réserve au cours de sa
parade dans la 22e Armory formant avec chaque compagnie arrangée en
lettre majuscule cette phrase: SOCRATES-DIES. Socrate meurt. Journée
lamentable, il neigeait. Les affiches lumineuses annonçant les phases de
l’opération, _right toe dead_, _left leg taken_, _right knee out of
life_, perçaient directement la neige comme des fers rouges. Le faux
style grec des bâtiments publics, de la prison elle-même, accentuait
l’hypocrisie universelle. Les disques vierges de phonographes,--ces
disques à défaut desquels on avait dû prendre autrefois Xénophon et
Platon,--étaient maniés avec impatience, car Socrate parlait trop bas.
Socrate nasillait. Que dire aussi du complet de Socrate, ce complet à
bandes verticales vertes et blanches... _Heart attacked, Assistant
Professor Robinson said Socrate’s last minute is come..._ Moïse
s’endormait à peine que le sifflet de la locomotive de la gare de l’Est
le réveillait en sursaut: toutes les sirènes du pont de New-York
sifflaient de concert pour annoncer la mort de Socrate...
Une autre nuit, ce fut plus grave encore, ce fut la Crucifixion. Moïse
imaginait sans pitié la cruauté de la Crucifixion à New-York: il
savourait l’enfantillage de l’instruction, les ganglions calcifiés dans
les poumons du Christ et la preuve de la matérialité du Christ par la
radiographie, la maladresse des Chevaliers de Colomb, l’entêtement des
Rotary Clubs. Le goût qui avait fait chercher le bois de la croix dans
les forêts d’arbres précieux. Les clous d’or offerts par la Virginie.
Les difficultés de la douane à propos du vin de la Cène. L’Agence
d’information qui avait obtenu pour cent mille dollars d’avoir son fil
relié à la croix même. Les policemen gardant le calvaire, avec un sens
obligatoire de montée et de descente. Borah donnant au Sénat son
avis,--défavorable--sur le Christ. Les couronnes envoyées par les
actrices compatissantes en épines de caoutchouc. Toute la nuit de Moïse
se passa à éprouver des reculs, des heurts épouvantables à chacun de ces
épisodes cruels où cependant une habitude millénaire avait versé une
espèce de tendresse et de douceur, à remplacer le gravier du sentier par
du macadam spécial sur lequel on ne peut glisser par la pluie,--pas de
stations du Christ,--les oliviers par des bananiers, sainte Véronique
par Hanfstaengel, le premier photographe d’art. Le INRI de la croix,
servait de réclame à l’International News Report Illinois. Dans les
journaux la photographie de Mary Pickford qui avait dit: _If my brother
had suffered such a pain, I would die for shame._ Le lynchage du nègre
qui avait dit sur le divin passage: _I am sorry for him._ Le concours
pour le choix du mauvais et du bon bandit avec rémission de la sanction
humaine. L’intervention dernière de Borah qui exigeait que le supplice
eût lieu au bord du Niagara. L’insensibilisation par injections,--ah!
qu’il devait souffrir davantage--des mains, des pieds, du flanc du
Christ. L’interview de Dempsey sur la mort des dieux. Saint Pierre
américain, sainte Madeleine américaine, Judas américain. Tout cela
devenait pour Moïse un cauchemar. Il en arrivait à trouver dans le
supplice tel qu’il s’était déroulé à Jérusalem, de la perfection, et
jusqu’à de la douceur. Vraiment le peuple de Jérusalem avait eu, si l’on
suivait de près toute l’aventure divine, un instinct général de
l’épisode, un sentiment de sa dignité, avait eu le maximum de bassesse
divine, mais le minimum de bassesse humaine, avait joué la pièce avec la
même volonté, la même gravité, la même connaissance du rôle que ces
acteurs allemands dont la vie est consacrée à jouer le Mystère. Pas un
crime au monde n’avait été accompli à pareille hauteur, avec un tel élan
de fatalité que tous les figurants en gardaient un reflet d’innocence
dans le cours des âges, et que les justes donnaient encore à leurs
enfants le nom de ceux qui avaient été ce jour-là, par une fidélité
sublime, les lâches et les traîtres.
L’obsession dura quelques jours. Il n’en fut pas libéré, comme on eût pu
le croire, par les nouvelles qui arrivaient d’Amérique, où l’on annulait
les dettes de guerre, où des tornades ravageaient toutes les firmes
malhonnêtes et nettoyaient les honnêtes, du Maine à la Floride. C’était
au contraire que dans son esprit, las de ces anachronismes, se glissait
soudain l’image des grandes injustices proprement américaines. Il voyait
Roosevelt envahissant Cuba; il voyait la déchéance de Wilson. Tous les
États-Unis alors, pour ces deux spectacles, devenaient des décors d’une
vérité et d’une nécessité absolue, se révélaient de cette sainteté
réservée, par exemple, à l’Angleterre brûlant Jeanne d’Arc. Une nouvelle
forme de l’infortune humaine, c’est-à-dire de sa grandeur, était créée
par cette immense incompréhension ou cette immense cruauté. Tous ces
fleuves américains inutiles et immobiles, dès qu’il s’agissait du
Christ, ces lacs idiots devant Samson et Dalila, ces processions de
francs-maçons à ombrelles violettes stupides par rapport à Socrate,
reprenaient leur sens, leur courant, leur beauté, dès que les capitaines
de vapeur de Pittsburg à New-Orleans, crachant le premier chewing-gum
sur Whitman, faisaient tirer sur les alligators la première des balles
destinées aux Espagnols. Cette figure de Borah que l’approche de Jésus
n’avait pas illuminée, prenait tout à coup à l’approche de Wilson un
contour éternel. Les têtes de trente sénateurs penchés sur Wilson
soudain paralysé, les haut-parleurs soudain muets, un seul parmi les
employés de T. S. F. continuant à taper et envoyer au monde le signal
des navires en péril, tout cela ressemblait à nouveau à une image
humaine. On sentait flotter autour de ce spectacle les noms propres dont
la postérité fera des prénoms. La passion d’un Président de la
République, c’est déjà bien, pour un peuple neuf. L’exercice du crime
qui perd une tribu et sert le monde créait, dans ces visages hier si peu
individuels, les méplats, les regards dont l’art et la poésie font leur
dessert.
Puis, comme se replie un paravent tendu pour permettre un déguisement ou
un départ, l’Amérique se referma, Églantine avait disparu, et Moïse
reprit ses habitudes.
* * * * *
Il redevint assidu au cercle, à la piscine, et constata que les lazzi
aimables, mais souvent vifs, dont on l’accueillait autrefois avaient
repris. Il en éprouva une sorte de bien-être. Ce voile de déférence,
dont tous ces hommes nus semblaient s’être recouverts tant qu’avait duré
sa liaison avec Églantine, tombait. Les plaisanteries nautiques de
l’aristocratie française reprenaient. On s’amusait de nouveau à éteindre
son cigare par le crawl, à submerger son crâne par le trudgeon. Moïse en
éprouvait presque de l’estime pour ces camarades qui, dans leur
grossièreté mondaine, avaient l’instinct de son cœur. D’ailleurs ils
n’étaient pas les seuls. Déjà les classes inférieures étaient averties
de la mise en liberté de Moïse. Le pédicure racontait à nouveau des
histoires de femme. Jusqu’au masseur qui y allait avec plus de vigueur
contre ses ischions et ses os iliaques. C’était à la vieille peau, au
vieux squelette de Moïse qu’on avait à faire à nouveau, et non à cette
enveloppe passagère qui avait intimidé pendant toute une saison. La
réincarnation n’allait point sans souffrance. Moïse sentait à nouveau
son foie, ses durillons; il souffrait à nouveau de ses adhérences à ce
corps trop humain dont il avait été quelque temps débarrassé. Il se
trouvait aussi plus lourd, se fatiguait plus vite. Il eut une
appréhension, se pesa, frémit: sans avoir encore son poids de l’an
dernier, il pesait plus, ainsi nu, que voilà trois semaines, habillé. Sa
nouvelle apparence pesait plus que son habit, son smoking. Il constata
du même coup que son ventre s’arrondissait. Elle revenait, cette
grossesse stérile dont il avait souffert vingt ans. A dix heures, comme
il gagnait son bureau, il s’entrevit de profil dans la glace d’un
magasin et il sentit son cœur battre: il lui avait semblé qu’à nouveau
il devenait laid.
Il n’avait jamais de glace dans son bureau. Il le regretta. Il supporta
impatiemment les affaires, les visites. Le courrier n’était pas
réconfortant. De Bagdad on lui proposait une trahison du groupe anglais:
le bruit qu’il était redevenu laid courait déjà à Bagdad. La sténographe
sentait sa nervosité, redoublait de zèle, ouvrait ses larges prunelles;
prunelles insuffisantes. Comme ceux qui croient avoir pris un mal, et ne
songent qu’à s’isoler pour consulter le Larousse au chapitre Foie ou
Vessie, il avait hâte d’être seul. Il ne voyait de lui que ses mains,
ses poignets; ce n’était, en effet, pas très beau. Cette absence de son
reflet dans le bureau lui semblait tout d’un coup une réserve, une
consigne de silence donnée aux murs et aux meubles. L’idée lui vint
d’aller dans la salle du conseil d’administration, où il serait seul, et
où il y avait une glace, choisie par la Société de Saint-Gobain, dont il
était administrateur, parmi les miroirs les plus réussis de France et
les plus hauts. Un Moïse de quatre mètres, un Goliath aurait pu s’y voir
entier. Il fallait d’habitude l’assemblée générale ou quelque
catastrophe inattendue pour l’amener jusque-là, à travers les bureaux du
contentieux, la dernière fois pour le naufrage de la _Guyenne_,
contre-assurée à sa banque. La mémoire lui était restée de cette
promenade, mémoire aussi vive qu’elle l’eût été du naufrage lui-même. Il
y avait eu trois cents morts. Aux tournants des pupitres, dans son
chemin d’aujourd’hui, il retrouvait, flottants encore, la même tête de
comptable, la même nuque de dactylo. Il se hâtait, éprouvait quelque
remords à faire ce pèlerinage dans un but si égoïste. Les bureaux se
demandaient vers quel rendez-vous sinistre le chef s’empressait ainsi,
de ce pas faussement naturel, et si ces nouvelles qui lui parvenaient un
quart d’heure avant de parvenir au commun des hommes étaient aujourd’hui
les nouvelles d’une catastrophe ou d’une guerre. Aucun ne se doutait que
Moïse était seulement prévenu de l’arrivée prochaine, dans la glace
offerte par Saint-Gobain, de son ancien reflet, de son ancienne
apparence. Il allait la reprendre en hâte, elle lui était nécessaire
pour le reste de sa vie, pour la saison, pour la soirée, pour l’heure
qui venait. Les employés debout s’écartaient de sa route, ou
s’arrêtaient et se rangeaient, comme si passait la voiture des pompes ou
l’ambulance, et les dossiers du pétrole et de l’or devaient patienter
jusqu’à ce qu’il eût disparu. On lui annonça des visites, trois
bâtonniers. Tous les bâtonniers, aujourd’hui, s’étaient réunis entre la
laideur et la beauté de Moïse, comme ils se réunissent les jours de
verdict entre le crime et l’innocence. Il les fit prier d’attendre. La
porte de la salle était fermée à clef. Moïse la secoua, de toute sa
force; il s’agissait de délivrer Moïse prisonnier. Il appela
Mademoiselle Honorine, dite Hono au bureau des chèques et Riri au bureau
des achats, la secrétaire chargée de ce service, accourut. Mais, en
bonne geôlière elle entra avec lui.
Moïse n’avait pas prévu cette présence. Il lui était bien difficile,
devant la jolie Hono, d’aller se plonger dans la glace, et il se
demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire dans cette salle vide,
quand il aperçut, au fond, près de la fenêtre, la _Grande Encyclopédie_.
Il se dirigea vers elle, heureux de cet alibi, passa devant les huit
mètres carrés de la glace, vite, non sans y voir cependant une ombre
trapue, celle qu’on voit franchir l’espace ouvert entre deux fourrés, au
crépuscule, quand on chasse l’ours et qu’on l’a attendu tout le
jour.--Quel volume il voulait? Il pensait toujours à sa laideur, il
demanda le L. C’était par hasard le tome le plus lourd. Toute chargée
par Lulle, par Ludovic, par la Huerta, par Laignelot, de ses bras nus
dont l’effort, au lieu de faire saillir les veines et les muscles,
accentuait la blancheur et la rondeur, Hono éleva le L jusqu’à la
tablette, apporta du papier blanc, une plume, et Moïse, pour ne pas la
désobliger, feignit de s’installer et de prendre des notes. Elle ne
quittait pas la salle, elle s’était seulement écartée quand il avait
ouvert le volume. Elle savait que les dictionnaires sont feuilletés, non
par ceux qui cherchent une orthographe, non comme les livres les plus
impersonnels de l’univers, mais par ceux que harcèle un désir violent,
une maladie mortelle, une passion, et que c’est le livre de la vérité et
de la vie. Elle savait encore que les hommes aiment caresser ainsi les
grands sentiments par leur surface même, par le mot qui les exprime;
elle avait cherché elle-même au mot Amant, au mot Cléopâtre, dont on lui
disait qu’elle avait le nez, un jour d’inquiétude au mot Messaline. A
part le sous-directeur du contentieux qui ne savait jamais si Bone
(Algérie) prenait ou non un accent circonflexe, et se faisait porter à
chaque courrier le tome B, un des plus pesants aussi, uniquement pour
contrôler cet accent; à part le jeune Pirat, des comptes courants, qui
utilisait le Y pour sécher les plantes recueillies le dimanche dans ses
excursions botaniques, ceux qui avaient recours à ces volumes étaient
les employés anxieux de vérifier un diagnostic du mal qui soudain les
accablait, eux ou leur famille, les hommes ou les femmes de la banque
sur lesquels, à déjeuner, un nom commun ou propre était tombé comme un
bolide. Hono en arrivait presque à se croire la gardienne de ces
secrets... C’est à elle qu’on demandait, après un débat entre les chefs
de comptoirs le vrai sens du mot Mystique ou du mot Gulf Stream...
C’était tout juste si elle ne devinait pas, à la tête du consultant, le
mot qui l’amenait vers elle, et si elle ne tendait pas le volume T à
celui qui le demandait avec une toux sèche... Si bien qu’elle avait pris
en affection la _Grande Encyclopédie_, comme une prêtresse son Livre;
elle était allée à la Nationale la comparer au Larousse ou au Littré,
ouvrant ces recueils aux mots typiques, Femme, Banque, Liaison, et la
préférait à cause de sa réserve, de son esprit libéral, de sa pudeur. Ce
que le Littré disait du Chien entre autres était affreux. De ce
dictionnaire qu’elle ignorait avoir été écrit par des fils de savants à
court d’argent, par des chimistes le jour où la chimie donnait tout
excepté de l’or, par des militaires en non-activité, avoir été écrit
dans le malaise matériel et moral de la jeunesse, montaient pour elle
les émanations de richesse et de sagesse ancestrale qui lui
communiquaient pour la journée sa fierté de Sibylle... Elle était donc
flattée que le chef de la banque, le maître de Paris, vînt tout d’un
coup recourir à elle et peser près d’elle le sens d’un mot... Elle ne
s’approchait pas, elle se repentait trop d’avoir vu un jour
l’avocat-conseil lire d’un visage muet et pâle le mot Cancer; elle
s’éloignait avec la discrétion d’une infirmière. Elle s’éloignait à
reculons, même à reculons attirée par quelque chose qui était la glace,
et satisfaite quand sa main eut, derrière elle à tâtons, repéré le
marbre de la cheminée.
Le chapitre sur la laideur avait été écrit dans le même esprit impartial
que la notice sur Renan et celle sur Loyola. On en signalait les
bienfaits. La laideur n’était point le contraire de la beauté, la beauté
du diable même était une espèce de laideur. Moïse s’amusait. La plupart
des grands hommes n’étaient point beaux; les parties les plus célèbres
des beautés illustres étaient justement leur seule partie laide, le nez
justement chez Cléopâtre, le pied droit chez Berthe, les yeux à fleur de
tête chez Agnès Sorel. L’auteur citait tous les grands hommes réputés
pour leur laideur, Villemain, le jésuite Martineau, Bourignon... La
démonstration n’était certes pas convaincante, permettait d’agréables
hypothèses sur la beauté de Corneille, Molière et Racine. Mais Moïse,
qui s’était placé de biais, était déjà moins intéressé par sa lecture
que par le manège d’Hono. Un aimant sûr et puissant la tournait peu à
peu vers la glace. On la sentait attendre avec impatience que Moïse fût
parti pour s’y regarder sans retenue. Soudain impatiente à l’idée de se
voir comme à l’idée d’un rendez-vous, elle se reprochait de faire
attendre depuis cinq minutes dans la glace ce reflet qui ne l’avait
jamais attendue. Moïse la détaillait du regard. Élancée, douce
encyclopédie d’une modeste mais délicate beauté, réunissant, en vue
d’une vie humble et sans doute d’un humble amour, des traits banals pour
l’usage courant, mais qui eussent fait le renom de reines ou
d’impératrices, un nez retroussé par une mode divine, une bouche où les
commissures étaient invisibles comme des points d’arrêt, une oreille
ourlée, semblait-il, du jour, un visage en somme qui, pas une seconde,
ne sentait la confection, mais relevait directement d’un créateur ou
spirituel ou inspiré. On la sentait prête à se livrer sur son reflet à
tous les attouchements permis, aux seuls attouchements possibles, au
baiser. Il y avait autour de son corps et de ses traits cette précision
que prennent les belles filles aux environs d’un miroir qui n’enlaidit
pas. Moïse eut honte de son enfantillage, et sortit.
Il ne se regarda plus dans aucune glace. Il sut qu’il était redevenu
laid le soir même, à l’Opéra-Comique, aux _Noces de Figaro_, par cette
espèce de gêne qu’il ressentit à occuper le premier rang des fauteuils
d’orchestre, à être face à face avec Mozart. Mais déjà tout cela lui
était égal. Chaque matin, devant son étroit miroir de toilette, il
rasait, sans la regarder, la tête de Moïse tendue vers lui par une
Judith invisible, d’ailleurs soigneuse, car elle l’entourait d’une
serviette, l’insultant quand il la coupait,--comme on rase une tête de
mort.
CHAPITRE SEPTIÈME
Églantine et Fontranges ne bougeaient pas de Paris, bien que les
vacances fussent venues. Bien plus, dans Paris même ils bougeaient à
peine, n’entrant jamais dans une nouvelle rue, ne s’écartant jamais de
leur unique promenade. Chacun sentait que la première divagation hors de
leurs habitudes pouvait les mener hors de leur raison, et plus loin
encore. Ils vivaient ramassés sur eux-mêmes, avec des gestes atténués;
Églantine enfonçait son chapeau de feutre avec autant de précaution
qu’un masque pour les gaz, et Fontranges se fût plus gardé de lever son
bras droit en l’air que de se promener par l’orage avec un paratonnerre.
Ce qu’ils préféraient, c’était encore se parler sans bouger, étendus
dans les fauteuils du salon, faisant les morts vis-à-vis de cette
fatalité qu’ils sentaient au-dessus d’eux jusqu’à fermer les yeux pour
prononcer une phrase et laisser la responsabilité de leurs paroles aux
tableaux et aux meubles. Tous les moyens utilisés en province par des
cousins amoureux pour vivre quarante ans dans la même maison sans
s’avouer une passion mutuelle, ils y eurent recours en un mois; le
dernier debout venait dire bonne nuit à la première couchée; dans aucune
promenade ils ne s’éloignaient d’un pas, ne laissaient un étranger ou un
taxi passer entre eux et tendre subitement cette chaîne qui les liait et
qu’il leur suffisait de s’approcher, de se toucher, pour ne pas sentir.
Le jour, ils éteignaient en eux toute pensée trop claire; la nuit, ils
chassaient d’eux toute pensée trop obscure; deux lumières, deux
obscurités à la fois, ils n’auraient pu les supporter. Chacun d’eux
affectait vis-à-vis de l’autre des occupations, une vie originale,
arrivait au déjeuner, semblait-il, couvert de particularités; en fait
ils se levaient exactement à la même heure, s’endormaient à peu près à
la même minute, et de toute la journée ne faisaient rien, attendant les
repas qui se présentaient juste à la seconde précise où la faim et la
soif les prenaient tous deux. S’ils sortaient ensemble, ils se bornaient
à se peser aux bascules en plein air, à se mesurer devant les glaces,
satisfaits des différences, comme si, tant qu’ils n’auraient pas le même
poids et la même taille et la même apparence, ils ne couraient aucun
danger. Cette existence prodigieusement active qu’ils simulaient l’un
vis-à-vis de l’autre consistait, pour Églantine à rendre visite à une
amie sourde-muette et à remuer une heure les lèvres sans émettre une
parole, dans un exercice primaire de baisers, pour Fontranges à
accompagner le frère du Prétendant, le futur roi, petit-cousin et
camarade de pension, dans sa promenade habituelle. Toutes les
occupations auxquelles on se livre dans l’attente de la couronne de
France, le quinquina sec au Rigollet’s bar, le Saint-Raphaël étendu
d’eau aux Gaufres, Fontranges les accomplissait aussi, heureux d’être
cette fois au compte d’un autre à la remorque d’une espérance
impossible. Il faisait les cent pas, cent fois les cent pas, à la gauche
du duc, de l’avenue Marigny au Rond-Point, parcours habituel de
l’héritier du trône, sur une espèce de trottoir roulant royal de la
nostalgie et de l’attente qui lui épargnait toute fatigue. Il rentrait
heureux. Le rôle même de prétendant vis-à-vis de tout ce qu’il avait
attendu de la vie, le bonheur, l’amour, lui paraissait non seulement un
rôle honorable, suffisant pour lui, mais une faveur, une fonction. Celui
qui avait en France le plus de droit à l’amour était comme celui qui
avait le plus de droit à la France même, le seul qui n’y pût pénétrer.
Bien des gens d’ailleurs ne s’y trompaient pas, et, à cause de certain
reflet sur lui, respectaient Fontranges comme le vrai héros de
sentiments qu’eux-mêmes avaient éprouvés jusqu’à la suprême lie ou la
suprême douceur, et que lui n’avait point connus. Complètement libres,
complètement d’accord, il vivait avec Églantine cette vie de réserves et
de contraintes que la haine des parents, la persécution du pape, ou des
liens antérieurs, imposaient aux couples les plus illustres. Il y avait
même du côté de Fontranges un péril en plus: il ne voyait pas
qu’Églantine était ravissante. Il avait hérité de sa famille l’habitude
de ne voir belles que les femmes à nez aquilin, à chevilles minuscules,
et couvertes de soie. Églantine avait le nez petit et droit, et, à cause
de l’été et de la mode, paraissait toujours à demi vêtue. Fontranges,
qui, toute sa vie, n’avait découvert des parcelles de bonheur et de
beauté que sous des amas considérables d’obstacles ou de vêtements, ne
parvenait pas à estimer à leur vrai prix ces bras, ces épaules, ces
affleurements directs dans son existence de l’agrément et du nu. Un
prospecteur ne croit pas un sol en or. S’il avait pu soupçonner
qu’Églantine était la plus jolie fille de Paris, il eût fui sans tarder,
par modestie et par scrupule, mais pris d’une légère pitié, à la vue de
ces longues et vivantes mains, de cette bouche bien fendue, de cette
poitrine haute, prenant toute cette harmonie et cette nudité pour un
reste d’enfance, plus paternel à mesure que les jupes d’Églantine
devenaient plus courtes, il se sentait le seul protecteur de ce corps
sans corset. Sans méfiance, il prenait ce bras nu, il acceptait les
caresses d’Églantine, et laissait enfin presser par elle ses mains qui,
dans la voiture, pour lui échapper, s’étaient des semaines entières
consacrées sans arrêt aux vitres et aux rideaux. Il en était de l’âme
d’Églantine comme de son corps; à mesure qu’elle la dévêtait, Fontranges
appréciait moins l’amorce. Elle était arrivée à faire de son langage un
langage d’amoureuse, elle demandait le sel comme l’eût fait Juliette à
Roméo, mais Fontranges, par une ruse instinctive, pour éviter que les
mots tendres d’Églantine ne parussent dus à la tendresse même, les
adoptait lui aussi à tout propos. C’était d’ailleurs la première fois
qu’il les employait, il s’étonnait de voir avec quelle facilité ils
peuvent servir aux occupations les plus usuelles; jamais le mot aimer,
le mot amour n’avaient été autant utilisés dans un ascenseur ou à un
petit déjeuner.--Je t’aime, disait Églantine, en lui tendant le
pain.--Quel pain exquis, ma chérie! répondait Fontranges qui passait sur
le pain, sur la nourriture des hommes, son attendrissement. Malgré tout,
il n’était point sans appréhension. S’attendrir sur le vin, sur le veau
sauté, aliment peu sacré, c’était favoriser en soi quelque équivoque.
Bellita était absente: pour éviter ces effusions, il faisait déjeuner
son fils, le petit Aymon, entre Églantine et lui. Bellita au retour
trouva Aymon trop gras, le chien trop gras. C’est que Fontranges les
gavait, pour ralentir son dialogue avec Églantine. Il essayait aussi des
moyens les plus naïfs pour dépister cette affection dont il sentait
l’acharnement. Églantine avait déclaré adorer son parfum. Il en changea.
Il ne remarqua pas que son fournisseur, qui était celui de la famille,
lui passait le parfum d’Églantine. Pour elle, elle vit là un geste de
tendresse. Elle prit un autre parfum, le sien étant périmé pour elle sur
elle-même. Elle prit l’ancien parfum de Fontranges. Ils n’en furent pas
éloignés d’un mètre pour avoir changé de place dans ce domaine...
Églantine avait dit adorer le menton d’Aymon, qui était tout semblable,
avait-elle ajouté, au menton de son grand-père, rond avec une fossette.
Il laissa pousser sa barbe, la coupa en pointe. Mais des qualités que
jamais personne n’aurait soupçonnées chez Fontranges sortaient avec ces
poils. Tout ce qui justement lui manquait, l’énergie, l’intrépidité,
l’esprit belliqueux, il s’en était mis le masque. C’était maintenant un
reître indomptable et audacieux qui s’écartait peureusement de la main
tendue d’Églantine: elle était ravie. Des rides d’ailleurs en étaient
cachées. Il ne coupa plus les sourcils qui se rejoignaient au-dessus de
son nez; Églantine savait que ce pont de sourcils est signe de furieuse
jalousie, le jaloux furieux lui conseillait de ne pas délaisser ainsi
les lieux de danse: elle était charmée. Si bien qu’avec tous ces
changements, il arriva seulement à offrir, aux yeux d’Églantine qui les
avait jadis admirés et aimés séparément, un portrait composite de tous
les ancêtres de la galerie, et, tous les faisceaux de son âme à elle,
elle était enchantée de les sentir enfin fondus en un seul. Pour la
première fois, elle ne se sentait qu’un seul cœur. C’était n’en avoir
plus, moins un seul. C’était une tranquillité divine.
Un matin, Fontranges parut tellement à son aise, embrassa avec tant de
désinvolture la main d’Églantine, la félicita si naturellement de sa
robe, fit montre tout le jour de tant d’affection distraite qu’Églantine
en fut intriguée. Elle prit des informations et apprit qu’il avait eu le
matin soixante ans. Cette nouvelle la décida. Elle avait aimé jusque-là
Fontranges parce qu’il était ce qu’elle avait rencontré au monde de plus
immuable. Elle l’aima soudain parce qu’il était ce qu’il y avait de plus
instable. Églantine avait été trop jeune pour aimer les soldats de la
guerre pendant leur permission, mais pour elle, si jeune, la mort avait
encore l’aspect noble d’un combat, et elle voulait aimer avant ce départ
pour un front qui ne pardonne pas. Fontranges souvent n’écoutait plus
ses paroles, y répondait de travers. Il fallait retenir son attention
avant la distraction éternelle. Elle le força à la promener, à la sortir
du cercle de leur impuissance. Elle voulut visiter Paris, dont elle ne
connaissait que le centre. Cette promenade qu’il avait faite en 1914
lors de la maladie de Jacques, il la reprit avec elle... Il se méfiait,
il évitait les terrasses, les tours, il avait l’impression que toute vue
sur la ville entière augmenterait la vue qu’il avait de lui-même. Il
prenait vis-à-vis des beautés de Paris autant de protection qu’il en
prenait peu dans sa première visite; il n’avait plus à rejoindre un
horrible mal, il avait à éviter un bonheur indicible. Il évitait donc
les trésors. Il cacha donc à Églantine le Régent, le tableau de
Versailles où son aïeul montait l’illustre Majordome. Mais tout
secondait Églantine dans son œuvre de séduction. A cause de nouvelles
usines à gaz du côté de Levallois, les couchers de soleil avaient gagné
en fureur rouge et violette. Toute la poussière de l’été, cette
année-là, était colorée. Quand le prétendant touchait les lauriers des
Champs-Élysées, il lui restait aux mains la poussière que son oncle le
duc Henri le naturaliste attrapait sur les papillons de la Haute-Ménam.
Le Trocadéro était enfin réussi, tout ombre sur son côté bigarré, tout
or sur son côté noir. Tout Paris n’était qu’un mirage non renversé et
réel. Jadis Fontranges, sensible à la moindre attention de la nature,
l’en eût remerciée longuement en pensées et même en paroles. Mais, pour
ne pas se démentir, pour ne pas laisser croire qu’il voyait le manège
d’Églantine, il affectait maintenant vis-à-vis du manège de Paris, et
vis-à-vis d’ailleurs de tout ce qui lui plaisait et le touchait, la même
attitude de détachement et de bienveillante indifférence. Si Paris et
Églantine étaient de mèche, ils étaient bien pris. Par un surcroît de
modestie et une hypertrophie de la sensibilité, il en arrivait aux
sommets de l’indifférence. Les hommes très polis, les chevaux trop
beaux, devenaient pour lui aussi impersonnels que justement le vent, le
beau temps. Il regardait sans parler, et même sans se taire spécialement
à leur sujet, ces illuminations du soleil et du jour qui amenaient des
larmes aux yeux de sa compagne. Il regardait en souriant ces larmes. Le
langage de Paris et de l’été finissant était, comme celui d’Églantine,
un langage d’aveu, de dévotion pour Fontranges: il se gardait de
paraître remarquer cette affection des choses, surtout de la prendre au
sérieux; que n’eût-il pas été obligé ou alors de remarquer dans celle
d’Églantine! Si bien qu’à mesure que les flatteries de la lumière ou des
hommes s’amoncelaient autour de lui, temps inaltérable, premier prix au
concours des chiens, il avait une apparence plus insensible. Il en
devenait même impoli, il ne saluait plus les gens qui s’excusaient de
l’avoir bousculé, il ne remerciait plus ceux qui le félicitaient de sa
promotion dans le Mérite agricole, car les administrations françaises
aussi se mêlaient à ce jeu et le comblaient. Le futur roi lui offrit un
porte-cigarettes en or avec une mention gravée qui faisait allusion au
_Ferreum ubique_, devise des Fontranges et en aurifiait l’organe
principal. Il l’en remercia à peine, comme il eût remercié Églantine;
c’est tout juste s’il n’y eut pas dans son remercîment ces mots
habituels d’Amour et de Chéri. En rayant ainsi dans les opérations de
son esprit la compréhension et l’étonnement, il parvenait à vivre sa vie
habituelle, mais se trouvait par là même hissé dans un domaine où tout
devient possible, où les situations de légende doivent se poser à chaque
heure, et où l’on peut avoir recours, pour les résoudre, aux expédients
de la légende. Alors que la visite de quelque cousin des environs l’eût
autrefois surpris comme un événement, il trouvait naturel que des
Nouvelles-Hébrides un de ses oncles, Georges de Lamérouse, capitaine de
frégate disparu depuis quarante ans, revînt lui dire bonjour. Des races
de chiens qu’il croyait, elles aussi, rayées du monde, reparaissaient en
plein Cours-la-Reine. Il accueillait tous ces miracles comme les faits
les plus naturels, comme la tendresse d’Églantine. Quelque temps encore,
et les licornes, et les dragons allaient entrer en jeu.--La belle
licorne! eût-il dit simplement à sa vue, et il eût inspecté ses membres
et ses proportions d’après ce Manuel des licornes qui voisinait dans sa
bibliothèque avec le Manuel des chevaux arabes, et qui lui avait
d’ailleurs toujours semblé avoir la même valeur pratique: la licorne ne
se vise pas au défaut de l’épaule, mais à la corne elle-même, la licorne
s’attelle à sept... Tout dans ce monde s’était tellement transformé
depuis un mois, que rien en somme ne se trouvait transformé par rapport
à rien. Fontranges, qui était d’ailleurs assez partisan d’un univers de
ce genre, où les pauvres sont riches, les riches pauvres, mais
volontairement, les athées religieux, les dieux, par modestie, athées,
se contentait, dans cette atmosphère vingt fois surélevée et vingt fois
plus sensible, d’augmenter de vingt fois sa nonchalance naturelle. Mais
toutes ces recettes pour détourner de soi par générosité et surcroît
d’amour un amour, qui passent pour douteuses dans la vie moderne, et
dans les chansons de gestes au contraire sont des expédients courants,
se suicider, rendre Églantine amoureuse d’un autre, d’un plus jeune,
Fontranges maintenant les étudiait posément. Les petits-neveux à la mode
de Bretagne qu’il avait épars dans les entresols de la rue de Prony ou
les magasins d’autos de la Porte Maillot ne furent pas peu surpris, ce
mois-là, d’avoir la visite du chef de leur famille. Leur petite amie ou
leur dactylo dissimulée dans le cabinet voisin, ils devaient subir tout
un interrogatoire de l’oncle Fontranges sur leurs occupations, leur
service militaire, le tant pour cent qu’ils touchaient pour les voitures
elles-mêmes et la commission sur les accessoires. Il se renseignait sur
eux en se renseignant sur la meilleure marque de frein, de lanterne. Il
inspectait en même temps leurs dents, signe de franchise, leurs ongles,
signes de fidélité, leur teint et leurs yeux, signe de travail. Son
choix ne pouvait manquer de tomber sur le plus dissimulé, le plus
dissipé et le plus paresseux, et un soir, dans un lieu de danse,
Églantine se vit présenter par lui Melchior de Virmeux. Melchior, auquel
Fontranges avait parlé d’Églantine comme d’une fille charmante mais sans
grande beauté, fut ébloui. Ils dansèrent.
--Fontranges est votre amant? demanda Melchior. Mais quel est son âge?
Églantine appréciait la façon dont Melchior dansait. Les Virmeux
d’ailleurs étaient venus des Croisades en dansant. C’était une noblesse
de danse; tous leurs portraits de famille étaient des portraits de fête;
leurs dates de famille étaient les grands accidents de réjouissance
royale, le Bal des Ardents où Édouard de Virmeux mourut en costume de
gorille, non sans avoir sauvé Mahaut de Fontranges, le siège de Damiette
où l’un d’eux, déguisé en ours et dansant, pénétra seul dans la ville et
y périt après mille exploits, le Camp du Drap d’Or, où Charles de
Virmeux ramassa Charles-Quint, mais fut tué le soir dans le tournoi
qu’il disputait en Belzebuth. Entre ces déguisements animaux, Melchior
avait choisi la peau la plus blanche, de grands yeux bleus, un
extraordinairement attirant déguisement en homme. Il n’était pas fat. Le
sentiment de cette beauté si différente de son être lui donnait même la
modestie et la pétulance d’un homme masqué. Il plaisait à Églantine, qui
avait jugé tout de suite de ce qu’il contenait de vieux et d’usé, mais
qui se plaisait à toucher et à voir cette belle enveloppe toute neuve.
Elle y avait le même plaisir qu’à penser à Fontranges, à voir
Fontranges. Elle se laissait aller dans ces bras comme dans la pensée de
Fontranges. Ce brave Fontranges là-bas ne se doutait pas qu’il s’était
personnifié et qu’on dansait avec lui.
--Oui, répondit-elle. Mais vous, votre âge?
--Vingt-sept ans demain.
Il disait ce chiffre avec assez de fatuité, habitué qu’il était à en
tirer parti dans le cercle de ses amies précédentes. Il mentait même un
peu, c’était vingt-huit ans après-demain. Mais ce mensonge sur le jour
voilait à ses yeux le mensonge sur l’année. Églantine d’ailleurs savait
la vérité, car la première occupation de Fontranges avant sa tournée
avait été de faire la liste des petits-neveux par date de naissance.
Cette tricherie la toucha. Que ce colosse de jeunesse eût déjà cette
méfiance de l’âge, et ramenât sur lui si étroitement la couverture de sa
vie, que la vieillesse s’introduisît déjà dans ce beau corps sous forme
de cette année inavouée qui allait désormais y rouler sans but, bientôt
accompagnée, à mesure que le corps se flétrirait, de beaucoup d’autres
années inavouées et inutiles, Églantine en fut détournée d’être dure
pour Melchior et de lui donner une leçon, comme elle en avait fait
d’abord le projet. Ainsi c’était celui-là, cachant toute sa vie sous ses
vêtements une année qui le rongeait déjà, qui prétendait lutter avec
Fontranges! A cause de cette année nouvelle qu’il allait avoir demain,
elle en eut la même pitié que s’il allait avoir une année nouvelle
chaque matin. Fontranges là-bas, ne se doutait pas, qui la voyait les
yeux mi-clos aux bras de Melchior, qu’elle dansait maintenant avec plus
vieux que lui. Yeux mi-clos, mais qui voyaient, dans ce visage sans
rides, sous sa douce haleine, de chaque côté des yeux de son danseur les
pattes d’oie apparaître, et mettre entre terribles guillemets, les
prunelles et l’iris de la jeunesse. Églantine défaillait de plaisir. La
danse l’étourdissait. Par ce tournoiement de derviche, elle arrivait en
une minute, comme les derviches d’ailleurs, à sa philosophie suprême.
Elle se sentait orgueilleuse d’avoir été faite femme, pour vivre un peu,
pour mourir, pour partager le sort, non des minéraux, non des végétaux,
mais des danseurs, des hommes. Fille simple, fille sans mission, elle
ressentait,--à avoir ce corps qui plaisait aux seuls êtres de la terre
qui fussent après tout agréables,--le même espoir, la même vanité que
les héroïnes chargées de défendre des patries, des religions. Elle
n’était plus dans les bras de Melchior que chair, qu’honneur, et souffle
humains. Jamais elle n’avait eu pareille et heureuse conscience de son
incarnation. Ah? C’était Valencia?... Elle sentait gonflées d’amour pour
l’humanité toutes ces parties du corps jusque-là inutilisées par les
messies, sa bouche, ses seins, son oreille brûlante...
--Quel charmant garçon, lui dit Fontranges à son retour.
--Je t’aime, répondit-elle.
Dans le pays où vivait Fontranges, cette réponse équivalait à Merci
bien, à Bonsoir, à Oui.
--Cela va, pensa-t-il.
* * * * *
Fontranges, vers le milieu de septembre, éprouva le désir de voir la
mer.
Ce n’était pas un ressouvenir de Tristan qui lui avait donné cette idée,
mais la mort de Georges de Lamérouse, le cousin capitaine de frégate.
Son enterrement aux Invalides avait fait impression sur Fontranges. On
ne pouvait dire que la mort de ce brave homme fût pour lui une attention
particulière, aussi il l’avait ressentie. Il l’avait même ressentie
comme l’avertissement que les couchers de soleil allaient se ternir, le
Trocadéro devenir laid, Églantine disparaître. La saison favorable dans
les sentiments fabuleux approchait de son terme. Mais justement cette
cérémonie en semblait l’apothéose. Elle n’eût pas été différente à
l’étage du monde qu’habitait maintenant Fontranges. Elle avait réuni
tous les amis du mort, tous ceux qui avaient pu garder de l’amitié pour
un homme disparu pendant quarante ans, tous les collectionneurs de
silicates, tous ceux aussi qui ont nié ou accepté que l’éléphant rejoint
pour mourir un kraal spécial où tous les éléphants meurent, l’origine
des silicates et la mort des pachydermes étant les spécialités du
défunt,--tous des marins. La cérémonie avait lieu aux Invalides, et il
ne manquait aucun de ces détails par lesquels le destin souligne, de
façon comique ou tendre, les événements qu’il juge significatifs pour
l’humanité, détails qui manquent à la Proclamation des Droits de l’homme
et à la rédaction de la Constitution de Weimar, mais qui abondaient ce
jour-là: l’évêque avait sur sa calotte le même pompon rouge, exactement
le même, que sur leurs bérets les dix matelots qui avaient la charge du
cercueil; le corbillard était reparti aussitôt, Lamérouse devant être
inhumé dans la chapelle même, à l’étonnement des chevaux qui, pour la
première fois, laissaient leur cercueil dans une église sans avoir à en
reprendre un autre. Aucun terrien, à part Fontranges qui regardait
pieusement, dans cette lumière d’aquarium, s’assembler amiraux,
océanographes, mécaniciens-chefs, tous humains sauvés des tempêtes, et
la ville d’Ys se reconstituer au centre de la cité qui prétend ne jamais
sombrer. Étaient là tous ceux dans Paris pour qui le mot eau n’est pas
synonyme de rafraîchissement, mais de brûlure et de soif, tous ceux qui
allaient de Montmartre à Montparnasse avec le sens de la direction,
distinguant sur le Pont-Royal la brise du vent, avec des visages glabres
et jeunes, la vieillesse ne se manifestant que par les poils du nez tout
blancs. C’était un assemblage d’hommes naïfs, qui n’avaient pas plus
appris à se débattre dans la vie qu’à nager, pour pouvoir couler à pic
aussi bien dans la mort civile que dans les naufrages, mais tous avec
des yeux si parfaits qu’ils se reconnaissaient du parvis au chœur et
qu’ils voyaient dans le missel les mots que sautait l’évêque. Ce fut la
seule cérémonie, cette année-là, où les hommes savaient mieux que les
femmes se lever, s’asseoir et s’agenouiller à temps, comme au temps des
premières messes. Les bedeaux et les solistes chantaient un latin connu
et compris par l’assemblée, la seule en ce monde avec l’Académie de
Leyde sur laquelle le latin eût encore sa force, et l’acoustique
heureuse donnée aux opéras par des câbles pendus et des ficelles l’était
ici par les mille drapeaux pris aux ennemis de Nerwinden à Tananarive,
par la gloire même. Personne ne paraissait trop triste, car pour presque
tous cette mort d’un homme disparu depuis un demi-siècle et revenu
mourir, à l’inverse des éléphants, dans un kraal de quatre millions
d’hommes vivants, paraissait plutôt un retour. Il allait avoir
d’ailleurs dans la mort un vent constant, les lumières de tous les
cierges autour du catafalque s’inclinaient dans le même sens, c’était un
bon départ. On regrettait tout au plus de n’avoir revu qu’une fois à
peine ce brave Lamérouse, plus marin encore grâce à l’allitération de
son nom que son presque homonyme l’explorateur, alors que l’_English
Review for Liberty_ publiait justement ce mois-ci un long mémoire sur
les éléphants morts seuls. On avait aussi le sentiment, en voyant monter
du tombeau de Napoléon ces lueurs violettes qui donnaient à l’église
entière, au marbre, aux invités, car il était midi, la seule couleur
commune aux couchers et aux levers du soleil, que la marine française de
1802 à 1815 n’avait peut-être pas été, en effet, ce qu’elle eût dû être
pour cet homme, sinon marin, du moins né et mort dans des îles. Quand on
eut laissé aller, sans avoir à gagner un cimetière, le cercueil de
Lamérouse de la nef même comme par la trappe d’un pont, et qu’il eut
résonné sec en atteignant le fond de l’océan, Fontranges, parent le plus
proche, appuyé à cette petite grille du cimetière de Longwood d’où l’on
voyait jusqu’à la brume africaine, avait le sentiment que tous ces
gens-là venaient lui serrer la main et le plaindre de ce qu’il n’eût
jamais vu la mer.
* * * * *
Églantine le surprit à mettre dans une valise six mouchoirs, du savon,
et un chandail, comme un mousse. Elle le confessa. Il accepta de
l’emmener passer un samedi sur la Manche. Elle se chargea même de
retenir les chambres.
* * * * *
Maintenant Fontranges ne bougeait plus. Étendu dans le grand lit de la
chambre d’hôtel, il n’osait faire un mouvement: il n’était pas sûr
encore que le lit appartînt à lui seul. Il avait mal entendu la
conversation d’Églantine avec la directrice de l’hôtel; il se demandait
s’il avait bien compris, s’il n’y avait qu’une chambre pour tous deux.
Une appréhension, dont il rougissait, l’avait poussé à ne prendre dans
cette immense pièce que la plus petite moitié. Il ne l’habitait qu’à
demi, son nécessaire était massé sur l’angle de la toilette, ses
vêtements dans un coin de l’armoire... A part ce soupçon stupide, rien
encore, si ce n’est le cours logique de cette vie anormale qu’il menait
depuis deux mois, ne pouvait lui faire supposer qu’Églantine viendrait.
A la réflexion il se rassurait. Églantine ne lui avait pas parlé certes,
mais elle lui avait dit bonne nuit d’un mouvement de tête. Elle ne lui
avait pas serré la main. Mais peut-être était-ce un hôtel sévère où
l’expansion était de mauvais goût. On n’était pas loin de cette
Angleterre où les hôteliers n’admettent les couples que s’ils
reconnaissent sur eux ce vernis de l’union légitime, moins éclatant que
celui de la passion, mais indélébile. Sans doute, demain, aux repas,
Églantine saurait à nouveau ménager ses effusions et employer pour le
pain et les condiments un autre langage que celui de la tendresse. A peu
près au point d’où Tristan s’était embarqué, la vie des hommes habituels
et les bonnes façons des tables d’hôte allaient enfin renaître pour
Fontranges. Il en était soulagé. Il y avait donc un terme à cette
passion insensible! Il n’allait donc pas avoir à se perfectionner encore
dans l’absurde et le déraisonnable, à jouer ce soir la partie la plus
haute et la plus illogique dans ce rôle, c’est-à-dire dans le déshabillé
et la nudité. Il respirait. Il n’aurait pas à dormir, à se réveiller
près d’Églantine! Il y avait donc, il pouvait donc y avoir à nouveau,
dans la journée, un intervalle où reparaissait sa vie manquée et
solitaire, sa vie fausse,--la vraie vie. Il en fut réjoui, car du même
coup sa sensibilité reparaissait aussi. Rien n’empêchait la pensée
d’Églantine de reparaître là où Églantine elle-même disparaissait. Qu’il
était doux et normal de réserver la moitié de ce lit, de ce sommeil, de
cette nuit, à Églantine, pourvu qu’elle ne vînt pas! Grâce à cette
absence, à ce silence, muette et invisible, celle qu’il aimait reprenait
la densité des seuls êtres que Fontranges savait aimer, étalait un
nécessaire inexistant, pendait des vêtements irréels. Tombé subitement
dans le régime pudibond des hôtels, dans le domaine où Églantine ne
parlait plus amour, ne caressait plus, il reprenait sa liberté vis-à-vis
d’elle, sa liberté de sexagénaire rongé de passion... Il éteignait avec
joie sa lampe électrique, il se réfugiait dans cette ombre, dans ces
rêves, avec le sentiment de réalité de l’acteur qui va retrouver sa
brasserie et sa bonne amie. Cet abandon, ces imaginations, c’était le
terrain solide de Fontranges... Il sentait même que dans cet élan
libérateur il n’allait pas s’en tenir aux divagations de sa pensée, mais
bondir au plus vite vers le niveau supérieur, vers le sommeil, le vrai
rêve... Oui, le sommeil venait... Par les volets mal joints, une lueur
étincelante pénétrait toutes les quatre secondes, la gerbe du phare...
C’était le phare le plus simple de France, quatre secondes d’ombre, une
d’éclat; il ressemblait bien peu à tous ces phares à lumières
compliquées que l’oncle Dubardeau avait désiré lui montrer; Fontranges
ce soir l’eût préféré d’ailleurs aux éclipses ou aux rougeoiements qui
annoncent la peste, les bas-fonds, ou les Sanguinaires. Ces apparitions
toujours égales, qu’il sentait à travers les paupières mêmes, le
berçaient. C’était la première fois qu’il était bercé, au fond de la
nuit, par la lumière... Il s’endormait, quand la porte s’ouvrit.
Il lui sembla que le phare soudain n’avait plus d’éclipses,--que la mer
devait être belle sous cette nacre constante!--Églantine avait allumé.
Elle entrait doucement, comme une épouse en retard ou coupable. Il
l’entendit poser ses sacs, froisser doucement le _Figaro_ et l’attacher
au bec électrique pour en diminuer l’éclat avec une épingle qui devait
être, il le craignit, son épingle de cravate à fouet d’or. Dans la
demi-chambre laissée libre par Fontranges, respectant la limite
invisible, désinvolte tant qu’elle était chez elle, d’un pas déférent
dès qu’elle était obligée de franchir la frontière, elle combla les
vides de l’armoire ou de la toilette, de ses flacons et de son parfum,
attachant un rideau avec la chaîne de Fontranges. Tous les bijoux de
Fontranges servirent ainsi pour des opérations de première nécessité.
Fontranges l’entendait vider sa valise, s’interrompre pour vérifier,
comme il l’avait fait lui-même, le porte-manteau géant, s’y pendre.
Comme on perçoit facilement que celle que l’on aime ne touche plus à la
terre! Parfois un silence, un soupir, c’est qu’elle avait essayé, comme
Fontranges, de soulever la lionne blessée de la cheminée et de voir si
elle était en plâtre patiné ou en bronze. Elle était en bronze,
Églantine s’y était trompée, comme Fontranges d’ailleurs, et l’on
entendit le fracas du socle contre le marbre. Puis, après quelques
secondes interminables pendant lesquelles Églantine sembla avoir
disparu, s’être pendue pour toujours au porte-manteau obstiné, le lit,
le lit craqua sous un faix imprévu. Elle se penchait, elle allait
parler: il regretta de n’avoir pas ces boules Quiès dont on s’obture
justement les oreilles au bord de la mer. Il entendit tout. Il entendit
le fracas de la mer, car, maladroit à son habitude, il avait choisi pour
venir la voir le jour de l’équinoxe. Il entendit toutes les menaces des
éléments aux hommes. Bien qu’il se sentît sans reproche vis-à-vis d’eux,
il en prit pour sa part. Il entendit enfin, étouffant d’un coup ce
fracas, un souffle... «Je vous aime.» Il frémit de ce mot vous: pour la
première fois elle ne l’avait pas tutoyé, Églantine était sortie de ce
jeu convenu, de ce vocabulaire admis, pour rapporter sur lui ce terrible
pluriel. Puis cette phrase dite, par pudeur, avec tous ses vêtements,
elle se déshabilla. Fontranges n’avait pas entendu d’autre femme
qu’Indiana se déshabiller. Il redoutait la longueur de ce moment pendant
lequel Indiana, ses amants une fois couchés, se fardait pour la nuit,
tressait ses cheveux, essayait une fois nue avec bottines le chapeau du
lendemain sur le corps d’hier. Mais Églantine se déshabillait posément,
quittait son chapeau en premier, ses souliers en second, avec la méthode
d’un page qui rejoint au lit son seigneur. Un page? Ah! que cette idée
de page fut la bienvenue! Dès qu’elle eut traversé le cerveau de
Fontranges, Églantine en fut couverte pour toujours d’un travesti, et
Fontranges, incertain, non de ce qu’il allait faire, mais de ce qu’il
allait penser, se réjouissait, ayant vu soudain quelle était son
attitude dans cette épreuve. Puisque page il y avait, il attendit le
page. Il fit de toute cette tendresse, de tout ce passé de souvenirs
communs avec Églantine, une sorte de tendresse masculine, de passé
masculin. Églantine rajustait le _Figaro_ autour de la lampe et enlevait
sa robe, sans se douter qu’elle avait tout à coup changé de nature et de
rôle, et qu’elle n’était plus redoutable la nuit pour celui qui
l’aimait. Il y eut encore un silence, car le page était allé lire
au-dessus de la toilette la légende de la gravure qui représentait le
cardinal Bembo et sa nièce surveillant les fouilles dans la campagne
romaine. Plusieurs pages italiens justement étaient là à porter la cape
du prélat et la canne de la jeune fille. Puis un second silence, parce
que le page était nu et que le silence jaillit à pleins flots de sa peau
fraîche et blanche. Puis Fontranges sentit le phare constant s’éteindre,
le phare à éclipses repartir, et Églantine avancer lourdement vers le
lit, à travers ces haies de lumière et d’ombre. Elle heurta le cuivre du
genou, mais d’un coup si doux qu’il eût à peine dérivé un canot à
l’ancre, et elle s’étendit à la place vide, à sa place. Fontranges
maintenant, depuis cette idée du page, n’avait même plus l’impression
d’une aventure, d’un événement. Il se demandait tout au plus, mais par
hasard et sans que cette curiosité lui parût avoir le moindre rapport
avec la situation, si ces couples qui couchèrent ensemble quarante ans
dans la chasteté s’embrassaient avant de se coucher... C’est ainsi que
celui pour lequel une simple prévenance, un geste d’amitié étaient une
surprise et des égards si forts que son cœur ne pouvait impunément les
supporter, en arrivait, dans la légende d’Églantine, à ne ressentir ni
étonnement ni émotion lorsque celle qu’il aimait s’étendait près de
lui... Vivre nu avec Églantine, passer trente ans chaque nuit avec
Églantine... la perspective de ces dix mille veilles rendait tellement
simple et facile sa conduite, dans la première nuit.
D’ailleurs rien non plus ne décelait un trouble en Églantine. Elle
respirait doucement, d’un souffle qui, toutes les quatre secondes aussi,
à peu près, donnait au drap et au lit la caresse que le phare donnait à
l’ombre. On la sentait lourde, et appuyant de toute sa masse sur la
nuit. Celui qui serait venu la soupeser, comme la lionne, la croyant
d’une chair légère et de couleurs, eût été surpris de son poids.
Fontranges sentait qu’elle ne lui tournait pas le dos, par une
délicatesse qu’il comprenait, pour que ce lit ne donnât pas le tableau
d’un couple brouillé ou insensible. Tous deux étendus sur le côté droit
dans cette position qui ne donne pas de rêves, comme les deux statues du
cardinal Bembo retirées du fond de la terre et couchées côte à côte,
elle avait pris sa suite dans ce voyage immobile et se hâtait aussi vers
l’inconscience. Les murs gémissaient parfois, les portes craquaient sous
les bourrasques, et leurs menus mouvements, leurs menus soupirs
semblaient aussi n’avoir pour cause que ce déchaînement. Jamais couple
aussi calme n’avait été posé si avant dans la tempête. Églantine avait
eu moins l’impression de se coucher que d’embarquer pour son premier
voyage. Elle s’était glissée sans projets, sans regrets dans ce qui
était le lit le plus proche en France de la mer. Plus avant, il n’y
avait plus que les lits où l’on ne couche pas à deux, les hamacs. Elle
ouvrait parfois les yeux à la seconde du phare, ayant pris déjà ce
rythme de la côte qui sauvait les marins en perdition et les avertissait
des récifs; elle voyait toutes les quatre secondes la nuque de
Fontranges, et tout ce que peut évoquer une nuque d’homme, ce symbole
d’attente, de patience, de fatalité, lui venait à l’esprit, le dos de
l’Indou sur lequel la panthère va se laisser tomber de l’arbre, et le
dos d’Orphée ramenant Eurydice, et le dos des guides turcs qui ne se
retournent jamais vers celui qu’ils conduisent, par suprême politesse.
Il ne se retournait pas non plus, il la savait là. La nuit qui avait
couché Fontranges lui avait soustrait cette immense bulle d’air que
debout il semblait porter, Atlas qu’il était d’un globe sans matière. Il
ressemblait maintenant à ces cavaliers de plomb retirés de leur cheval.
On ne pouvait s’empêcher de penser au cheval. Églantine y pensait, et
surtout à Sebha, la préférée de Fontranges. Elle pensait à ces aubes, où
déjà levée, car c’était l’heure où elle distribuait des graines pour les
oiseaux dans la cour et le jardin, en variant les places pour que les
chats ne les repèrent pas, elle voyait Fontranges, debout devant Sebha
et amoureux d’elle, lui parler seulement de loin, sans la caresser, sans
l’embrasser, comme une vraie amante. Sebha tendait en vain vers lui ses
naseaux en velours qu’Églantine venait au retour embrasser en cachette,
et levait toujours le pied droit, signe de grand bonheur.
--Vous dormez? demanda-t-elle.
Fontranges lui sut gré de cette parole, de cette délicatesse. Elle se
forçait à parler, il le comprenait, pour que cette nuit ne restât pas un
souvenir équivoque.
--Non, dit-il. Et toi?
--Dormons, reprit-elle.
Le vent secoua la maison.
--Quel temps! dit Fontranges.
Il allait ajouter que cette pluie arrivait à point pour les champs. Il
pensa que cela ne signifiait rien ici; la pluie est-elle bonne pour la
mer?
De la mer venait un grand hennissement.
--Vous souvenez-vous de ce mot arabe que vous disiez autrefois à Sebha,
le soir, et qui signifiait bonne nuit?
Fontranges chercha dans les ruines de son vocabulaire arabe, bien
délaissé depuis la mort de Jacques, trouva le mot «Bonjour», la phrase
«Béni soit le soleil levant. Il ressemble au juste»,--pas le mot du
sommeil. Mais la voix d’Églantine avait dissipé tout ce qu’il sentait
d’obscur dans son esprit. Au fond, rien que de bien naturel dans cette
nuit. Il vaudrait mieux évidemment n’en pas parler, c’était un geste
d’une autre époque, une reconstitution, et si réussie, d’âmes, de cœurs.
D’ailleurs le nombre était plus considérable qu’on ne le croyait des
gens qui n’interpréteraient pas mal les paroles de Fontranges, s’il
disait: «Le soir où Églantine et moi avons couché ensemble»; ou, «Quand
Églantine à minuit juste me demanda si je dormais...»
Il s’interrompit dans sa divagation, car le mot arabe en lui arrivait.
Malgré le fracas des flots nordiques, la fraîcheur de l’iode, à travers
les couches d’ailleurs faciles à traverser des pensées de Fontranges sur
l’humanité ou l’école de Saumur, frôlant le seul mot étranger que
Fontranges connût, _gute Nacht_ (mot dont il était sûr, qui venait en
droite ligne d’une électrice de Cologne alliée aux Fontranges), le mot
arabe, d’une pression maintenant invincible, arrivait. D’habitude,
Fontranges ne trouvait qu’au réveil les mots qu’il avait cherchés
vainement la veille, mais le mot arabe qui veut dire bonne nuit, sachant
que son devoir était d’arriver avant l’aube, un peu loin encore,
arrivait. Dans le corps assoupi de Fontranges, la langue et la glotte se
livraient à une série de petits balbutiements et appels arabes.
Fontranges répétait au hasard les proverbes arabes où le mot aurait pu
se trouver. Précédé des expressions: Tiens-toi debout pour cueillir les
roses. Ne fais pas de grimaces aux aveugles, Fontranges sentait le mot
le percer lentement. Encore un vers de Saad bousculé au passage, le
dicton sur le trot du cheval semblable aux mouvements de la natation, et
le mot était là, aussi éclatant sous l’oubli de Fontranges que les
lettres saintes de Sainte-Sophie sous le plâtre des Turcs...
--_Ektab_, dit-il.
--Comment? murmura Églantine endormie.
--_Ektab_.
Il parlait toujours sans retourner la tête, aux guides d’un dur
coursier...
Églantine en croupe céda au sommeil.
* * * * *
Vers le milieu de la nuit, elle se réveilla, et il lui sembla que
Fontranges dormait. Il dormait en effet. Ce sommeil réputé qui avait
fait réveiller son aïeul Jean, le jour de Marignan, dix minutes après
François Ier, lui-même en retard, l’avait vaincu. C’était un sommeil
sans beaucoup de rêves. L’aïeul Jean avait rêvé à Marignan que son
cuissard était défait et qu’il ne pouvait l’agrafer. Bayard l’aidait
sans succès. Fontranges rêvait que son lacet de brodequin cédait et que
le garde-chasse se refusait à lui en donner un autre. C’était
inconcevable de la part d’un garde qui était né dans le château, qui
n’acceptait que de Fontranges le prénom de ses enfants et le nom de ses
jeunes chiens. Fontranges, espérant que c’était à cause d’un entêtement
soudain et non d’une hostilité, lui demandait, pour l’éprouver, les
objets les plus divers, sa bretelle de fusil, ses vraies bretelles.
L’autre refusait tout. Telles étaient actuellement les visions de
Fontranges, mais, quel qu’il fût, Églantine sentait le corps de son
voisin habité par le rêve. Elle rejeta doucement son drap. Avec cette
souplesse qui lui permettait tout geste sans qu’une jointure parlât,
sans qu’un muscle saillît, et lui laissait faire tout effort, toute
cabriole avec un corps de repos, offrant toutes les quatre secondes, par
sa tunique fendue sur le côté, ou cette bande déserte et inutile de
nacre, ou des ombres que pour la première fois en ce bas monde pénétrait
la lueur d’un phare, dans ce désordre qui rend sur les gravures en
couleur Psyché habillée plus visible que l’amour tout nu, elle
s’agenouilla sur le lit, et à travers les barreaux de nuit, elle
regardait Fontranges. C’était la projection de Fontranges que le phare
lui semblait envoyer maintenant toutes les quatre secondes aux marins
perdus, aux bateaux en détresse. Il était couché sur le dos, les mains
jointes et les coudes écartés, dans cette position recommandée à ceux
qui vont traverser une foule dense, ou à ceux qui sont morts. C’étaient
des coudes solides, ceux qui lui avaient permis de fendre sans les
remarquer la cohue des vivants, des préjugés, des désirs, et qui lui
ouvriraient bientôt celle des ombres sans foi, des ombres sans âme.
Jamais Églantine ne l’avait vu aussi semblable à ce qu’elle le croyait,
et en effet tout ce que Fontranges avait fait dans sa vie pouvait
passer, aux yeux du sort, pour n’avoir eu que ce but: être surpris
dormant au milieu de la nuit. Le soin avec lequel Fontranges avait
appris à respirer par le nez et forcé autour de lui gardes-chasse et
chambrières à l’imiter, leur expliquant sur Sebha qu’un cheval défaille
si on lui bouche les naseaux, avait enfin sa récompense: il n’avait pas
la bouche ouverte, il ne ronflait pas. La vigilance avec laquelle il
avait écarté de lui les livres à caractères trop fins, les livres en
général d’ailleurs, la lecture, portait aujourd’hui ses fruits: ses
paupières étaient à peine gonflées, à peine bleues. L’exigence avec
laquelle il choisissait son cosmétique était enfin justifiée: la raie
que l’on portait dans la famille au milieu exact du crâne, en mémoire du
Fontranges coupé de haut en bas à Azincourt, était restée parfaite, et
enlevait tout désir, en effet, de couper un Fontranges en tranches
horizontales. Visible enfin cette énorme broderie à ses armes sur la
pochette du pyjama, qui semblait l’écusson d’une équipe de football ou
de water-polo, équipe de nos rois dans laquelle Fontranges, au rôle
infime d’arrière, avait toujours au dernier moment plaqué la veulerie,
la tricherie. La bonté de Fontranges aussi était récompensée, il n’avait
sur le visage que les rides que donne le sourire, et en cette minute,
elles disparaissaient toutes, car il souriait: le garde-chasse, dans un
pathétique retour de générosité, lui passait son paletot même, qu’il
sentait lourd, par derrière, de gibier. Tel il était, tiré toutes les
quatre secondes du néant dans sa perfection, et c’était du regard de
Psyché qu’Églantine contemplait cet être sans ailes, sans joues roses,
et sans nombril ceint de lauriers,--car il était perdu.
Il n’y avait plus à s’obstiner, à lutter contre lui, à le repousser, de
ce domaine légendaire où il se réfugiait, dans un autre, dans le domaine
de la folie peut-être; il était perdu. Celui qui gardait les serments
non formulés, qui accomplissait les vœux non faits, qui respectait les
époux inexistants, pour qui s’étaient assemblés, autour de cette fille
libre et qui s’offrait, tous les obstacles invisibles et insurmontables,
celui-là ne voulait pas d’elle, la rejetait! Au dehors le vent soufflait
encore. Elle avait le cœur serré que donne l’atterrissage sur un rivage
hostile, l’angoisse de ce retour de l’île où elle avait vécu tout l’été
seule avec Fontranges. Il lui semblait que ce soir, en la ramenant à
Paris par le train des paquebots, Fontranges allait la ramener à chacun
des quatre millions de Parisiens. Elle sentait la lenteur volontaire de
ses sens, de ses pensées, tout cet heureux avenir de paresse, le seul
qu’elle convoitât, l’abandonner comme une honnêteté. Il lui semblait
que, pour la première fois, elle allait avoir un contact avec les
hommes, moisissure suprême de l’univers, dont la pensée de Fontranges
l’avait jusque-là isolée. Il n’allait plus lui être possible de croire
qu’il n’y avait qu’un seul homme. Le nombre des couleurs et des coupes
de cheveux, des différences de chaussures de tous ces êtres auxquels
elle allait avoir à se mêler demain l’accabla, elle pour qui la parure
humaine s’était toujours réduite à la raie et au veston de Fontranges.
Au lieu de cette taille immuable, calculée plus sûrement que le mètre
platine sur le rayon du méridien terrestre, il allait y avoir des petits
hommes, des moyens, des grands. Il allait la ramener aux bossus, aux
hydropiques, aux chauves. Chaque sentiment aussi allait devenir un
dédale. Les sens allaient avoir à se débrouiller dans ce terrible
élément, comme les ouïes d’un poisson dans la mer. Déjà, chaque fois que
l’ombre retombait sur la chambre et que Fontranges disparaissait,
c’était un homme étranger qu’elle sentait étendu sur le lit et dormant,
Melchior, Jacques, Alain. Une foule d’hommes qu’elle ne croyait même pas
avoir remarqués s’étendirent ainsi côte à côte près d’elle, invisibles,
séparés chacun l’un de l’autre par une série de Fontranges immobiles et
éblouissants... Ainsi donc cette veille était la veille avant l’entrée
dans le couvent terrible des humains. Elle frémit, mais elle sentit
combien il était inutile et cruel de s’obstiner... Elle jeta un dernier
regard sur ce corps, qui n’avait servi qu’à un usage bien habituel et
banal, mais qui comportait tous les accessoires d’un corps de héros, sur
la veine du cou légèrement gonflée qui se serait rompue en sonnant du
cor, sur la main qu’il eût solennellement grillée plutôt que de
commettre un parjure, s’étendit à nouveau, put s’endormir. Il était
maintenant tourné vers elle. Tous deux avaient le bras autour de la
tête, et ils semblaient supporter un pesant fardeau, comme d’ailleurs
tous les humains debout ou couchés, assis ou à genoux, cariatides du
vide...
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ CENT SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES
RÉIMPOSÉS IN QUARTO TEILLÈRE, DONT: QUATRE EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON,
NUMÉROTÉS VIEUX JAPON 1 à 4; SOIXANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR MONTVAL DES
PAPETERIES CANSON ET MONTGOLFIER, NUMÉROTÉS MONTVAL 1 à 60 ET I à VI;
SOIXANTE-ET-ONZE EXEMPLAIRES SUR ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 à 65
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FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 à 200 ET I à X; SEPT EXEMPLAIRES
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TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR LA LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, NUMÉROTÉS JAPON
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IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE, DANS LE FORMAT IN-SEIZE DOUBLE COURONNE, DEUX
MILLE DEUX CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ FRANÇAIS,
NUMÉROTÉS ALFA 1 à 2200 ET I à L, ET CONSTITUANT PROPREMENT ET
AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION.
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 18 MAI 1927
PAR F. PAILLART, A ABBEVILLE (SOMME)
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉGLANTINE ***
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