La mer glaciale

By Wilkie Collins

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Title: La mer glaciale

Author: Wilkie Collins

Translator: Camille de Cendrey


        
Release date: August 29, 2026 [eBook #79469]

Language: French

Original publication: Paris: Hachette, 1877

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79469

Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER GLACIALE ***





  WILKIE COLLINS

  LA MER GLACIALE

  ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS
  AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
  PAR
  CAMILLE DE CENDREY


  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1877
  Droits de propriété et de traduction réservés




A LA MÊME LIBRAIRIE

OUVRAGES DE WILKIE COLLINS


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Coulommiers.--Typ. ALBERT PONSOT et P. BRODARD.




LA MER GLACIALE




SCÈNE PREMIÈRE.

LA SALLE DE BAL.


Il y a de cela vingt ou trente ans. La scène se passe dans un port de
mer, en Angleterre. Il fait nuit, et l’on est au bal.

Le maire de la ville et le conseil municipal donnent un grand bal pour
célébrer le départ de deux navires, le _Wanderer_ et le _Sea-Mew_, qui
vont vers le pôle arctique chercher un passage au nord-ouest, et doivent
prendre le large le lendemain, à la marée du matin.

Honneur au maire et au conseil municipal! C’est un magnifique bal.
L’orchestre est au complet, le salon, spacieux, la vaste salle de
rafraîchissements, agréablement éclairée par des lanternes chinoises, et
délicieusement décorée d’arbustes et de fleurs. Tous les officiers de
l’armée et de la marine qui sont présents ont mis leur uniforme pour la
circonstance. Les toilettes des dames, sujet que les hommes ne savent
pas apprécier, sont ravissantes; la beauté de la plupart de ces dames,
sujet dont les hommes sont bons juges, frappe les yeux de quelque côté
qu’on se tourne.

La danse qu’on exécute en ce moment est un quadrille. L’admiration
générale se porte exclusivement sur deux des danseuses qui en font
partie. L’une, aux cheveux noirs, est dans la primeur de sa beauté
féminine: c’est la femme du premier lieutenant Crayford, du _Wanderer_.
L’autre est une jeune fille pâle et délicate, vêtue d’une simple robe
blanche, sans aucun ornement sur la tête, si ce n’est sa délicieuse
chevelure brune: c’est Mlle Clara Burnham; elle est orpheline; elle est
l’amie intime de Mme Crayford, et doit rester auprès d’elle pendant le
voyage du lieutenant au pôle arctique. Elle danse en ce moment avec le
lieutenant et a, pour vis-à-vis, Mme Crayford et le capitaine Helding,
qui commande le _Wanderer_.

La conversation entre le capitaine Helding et Mme Crayford, dans les
intervalles de la danse, roule sur Mlle Burnham. Le capitaine la
considère avec un grand intérêt. Il admire sa beauté, mais il lui trouve
l’air, pour une jeune fille, étrangement sérieux et abattu. Est-ce
qu’elle est d’une santé délicate?

Mme Crayford secoue la tête, soupire mystérieusement, et répond:

«D’une santé _très_-délicate, capitaine.

--Elle est phthisique?

--Nullement.

--Ah! tant mieux. C’est une charmante personne. Elle m’intéresse au
dernier point. Si j’avais seulement vingt ans de moins... mais comme je
n’ai pas vingt ans de moins, je ferai mieux de ne pas finir ma pensée.
Est-il indiscret, chère madame, de vous demander quelle est sa maladie?

--De la part d’un étranger, cela pourrait être indiscret; mais un vieil
ami comme vous peut m’adresser toute sorte de questions. Je ne demande
pas mieux que de vous dire de quel mal est atteinte Clara. C’est un
mystère pour les docteurs eux-mêmes. Dans mon humble opinion, ce qu’elle
souffre provient, en partie, de la manière dont elle a été élevée.

--Oui, oui; dans une mauvaise pension, je suppose.

--Très-mauvaise. Mais non pas dans le sens que vous donnez à ce mot,
dans ce moment. Les premières années de Clara se sont écoulées dans une
vieille maison isolée, au milieu des highlanders d’Écosse. Ce sont ces
montagnards ignorants qui ont fait le mal dont je viens de parler. Ils
ont rempli son esprit des superstitions qui passent encore pour autant
de vérités dans les cantons sauvages du Nord, notamment la croyance dans
ce qu’on appelle la _seconde vue_.

--Bon Dieu! s’écria le capitaine, vous ne voulez pas dire qu’elle
partage cette croyance, à une époque aussi éclairée que la nôtre?»

Mme Crayford regarda son partner en souriant d’un air malin.

«A cette époque si éclairée, capitaine, nous croyons aux tables
tournantes et aux messages envoyés de l’autre monde par des esprits qui
ne peuvent écrire! Auprès de ces superstitions, la seconde vue a quelque
chose au moins de poétique qui la recommande. Jugez, continua-t-elle
sérieusement, l’effet d’un entourage comme celui dont je viens de
parler, sur une jeune personne aussi délicate qu’une sensitive, sur une
fille d’un caractère naturellement romanesque et qui mène une existence
solitaire et inoccupée. Est-il surprenant qu’elle ait été atteinte de la
superstition contagieuse qui régnait autour d’elle? Est-il absolument
incompréhensible que son système nerveux ait souffert en conséquence, à
une époque si critique de sa vie?

--Non, certainement, madame Crayford, non certainement, comme vous le
dites. Seulement, ce qui m’étonne, moi, homme vulgaire, c’est de
rencontrer dans un bal une jeune demoiselle qui croit à la seconde vue.
Avoue-t-elle réellement qu’elle prévoit l’avenir? Faut-il que je croie
qu’elle a positivement des extases durant lesquelles elle voit des gens
qui se trouvent dans des pays éloignés, et prédit ce qui doit arriver?
C’est ce qu’on appelle la seconde vue, n’est-ce pas?

--C’est là, en effet, la seconde vue, capitaine. Et c’est là réellement
et positivement ce qu’elle fait.

--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis?

--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis.»

Le capitaine attendit un moment pour laisser au flot d’informations qui
venaient de lui être données, le temps de se reposer complétement au
fond de son esprit. Quand il crut cette opération accomplie, il procéda
résolûment à de nouvelles découvertes.

«Puis-je vous demander, madame, si vous avez jamais vu cette jeune
personne dans un de ses états d’extase, mais je dis vue... de vos
propres yeux vue?

--Ma sœur et moi l’avons vue en état d’extase, il n’y a guère moins d’un
mois, répondit Mme Crayford. Elle avait eu toute la matinée les nerfs
agacés et irrités, et nous la conduisîmes au jardin pour lui faire
respirer un air frais. Tout à coup, sans que nous pussions deviner
pourquoi, nous la vîmes pâlir. Elle resta entre nous debout, insensible
au toucher, insensible au bruit, immobile comme une pierre, et, en même
temps, froide comme une morte. Cet état dura quelques minutes, après
lesquelles ses mains commencèrent à se mouvoir lentement, comme si elle
marchait dans l’obscurité. Des mots sortirent l’un après l’autre de sa
bouche; sa voix était sourde et creuse, comme si elle parlait en
dormant. Je ne puis vous dire si elle parlait du passé ou de l’avenir.
Seulement, je compris qu’elle parlait des personnes qui se trouvaient à
l’étranger et nous étaient parfaitement inconnues, à ma sœur et à moi.
Après un court laps de temps, elle devint soudainement silencieuse. Ses
couleurs reparurent un instant sur son visage, puis elle pâlit de
nouveau. Ses yeux se fermèrent, ses jambes se dérobèrent sous elle, et
elle tomba insensible dans nos bras.

--Elle tomba insensible dans vos bras! répéta le capitaine. C’est
très-extraordinaire! Et dans cet état de santé, elle va dans des
réunions, dans des bals! C’est plus extraordinaire encore!

--Vous vous méprenez complétement, dit Mme Crayford. Elle n’est ici ce
soir que pour me faire plaisir, et elle ne danse que pour faire plaisir
à mon mari. En général, elle évite toutes les réunions. Le docteur lui
recommande de faire de l’exercice et de se distraire. Elle ne veut pas
l’écouter. Excepté quelques rares occasions comme celle-ci, elle
persiste à rester au logis.»

La figure du capitaine s’illumina en entendant cette allusion au
docteur. Ce docteur devrait chercher quelque remède pratique, lui homme
de science! Il devrait observer un sujet si obscur, sous un nouveau
jour.

«Qu’en pense-t-il maintenant? dit le capitaine. N’y voit-il simplement
qu’un cas d’observation? Comment l’explique-t-il?

--Il ne veut pas exprimer une opinion positive, répondit Mme Crayford.
Il m’a dit que des cas semblables à celui de Clara ne sont pas
absolument rares dans la pratique médicale. Nous savons, m’a-t-il dit,
que certains désordres, dans le cerveau et dans le système nerveux,
produisent des effets tout aussi extraordinaires qu’aucun de ceux que
vous m’avez décrits. Mais là s’arrête notre science. Ni la mienne, ni
celle d’aucun autre praticien, si habile qu’il soit, ne peut pénétrer
dans le mystère que renferment des cas semblables. Ici, on se heurte
devant une difficulté spéciale, parce que la Vie de Mlle Burnham, dans
ses premières années, l’a prédisposée à attacher une importance
superstitieuse à la maladie dont elle souffre, maladie que quelques
docteurs appelleraient volontiers hystérique. Je vous donnerai quelques
prescriptions pour la maintenir dans un état général de bonne santé, et
je vous recommanderai d’essayer quelques changements dans son régime de
vie, pourvu qu’au préalable vous allégiez son esprit de quelque chagrin
secret qui peut-être pèse sur lui.»

Le capitaine sourit, comme s’il s’approuvait intérieurement lui-même. Le
docteur était allé au-devant des propres idées du capitaine, en
conseillant une solution pratique de la difficulté.

«Oui! oui! nous avons mis enfin le doigt sur la plaie. Un chagrin
secret. Oui! oui! c’est assez clair maintenant. Un désappointement
amoureux! Qu’en dites-vous, madame Crayford?

--Je ne sais que dire, capitaine; je n’y vois absolument goutte. La
confiance de Clara, en moi, était illimitée sur toute autre matière,
mais sur celle-ci, sur celle d’un chagrin supposé, cette confiance m’a
totalement fait défaut jusqu’ici. Dans tout le reste, nous sommes comme
deux sœurs. Quelquefois, je crains, en effet, qu’elle ne soit en proie à
une peine secrète. Quelquefois, je me sens un peu blessée de son
incompréhensible silence.»

Le capitaine Helding avait une solution pratique toute prête pour une
semblable difficulté.

«L’encouragement est tout ce dont elle a besoin, madame. Croyez-moi:
cela dépend entièrement de vous. Encouragez-la à se confier à vous, et
elle s’y confiera.

--J’attends pour l’encourager qu’elle soit seule avec moi, après que
vous serez tous partis pour les mers polaires. En attendant, voulez-vous
garder ce que je vous ai dit pour vous seul? Voulez-vous aussi me
pardonner, si je vous avoue que le tour qu’a pris notre conversation ne
me tente pas de la continuer?»

Le capitaine comprit à demi-mot. Il changea immédiatement de sujet et
parla de sa profession. Il commença par dire quelques mots des navires
qui étaient commandés pour un service à l’étranger; mais voyant que
cette matière n’intéressait pas Mme Grayford, il se rejeta sur les
navires dont le retour était attendu. Cette tentative eut son effet,
mais un effet que le capitaine n’avait pas eu en vue.

«Savez-vous, dit-il, que l’_Atalante_ doit arriver d’un moment à l’autre
des côtes occidentales d’Afrique? Avez-vous quelque connaissance parmi
les officiers de ce navire?»

Il arriva par hasard qu’il adressa cette question à Mme Crayford au
moment où ils étaient engagés dans une des figures de la contredanse qui
les rapprochait assez de leurs vis-à-vis, pour en être entendus. Au même
moment, au grand étonnement des amis et des admirateurs de Mlle Clara
Burnham, elle commit une méprise qui embrouilla le quadrille. Chacun
s’attendait à la voir réparer son erreur. Elle n’en fit rien. Elle
saisit son partner par le bras.

«La chaleur! dit-elle d’une voix faible. Emmenez-moi... emmenez-moi au
grand air!»

Le lieutenant Crayford la conduisit aussitôt hors du salon et la fit
entrer dans la salle du buffet, qui était fraîche et déserte alors.
Naturellement, le capitaine et Mme Crayford quittèrent en même temps le
quadrille. Le capitaine vit là une occasion de plaisanter.

«Est-ce que c’est une de ses extases qui commence? dit-il tout bas à Mme
Crayford. S’il en était ainsi, j’aurais une requête particulière à vous
adresser comme commandant de l’expédition polaire. La Seconde vue
voudrait-elle me rendre le service, avant que nous quittions
l’Angleterre, de découvrir quel est le chemin le plus court pour
atteindre le passage du Nord-Ouest?»

Mme Crayford n’était pas d’humeur à se prêter à la plaisanterie.

«Si vous voulez me permettre de vous quitter, dit-elle tranquillement,
je vais essayer de savoir dans quel état se trouve Mlle Burnham.»

A l’entrée du buffet, elle rencontra son mari. Le lieutenant était un
homme d’âge moyen, de haute taille, et d’une figure avenante. Il avait
dans ses manières une simplicité et une bonne grâce qui le faisaient
bien venir dès le premier abord, et ses grands yeux bleus annonçaient
une irrésistible bonté. En un mot c’était un homme que chacun aimait,
sans en excepter sa femme.

«Ne vous alarmez pas, dit-il. La chaleur l’a indisposée; c’est tout.»

Mme Crayford regarda son mari d’un air en même temps narquois et tendre.

«Cher vieil innocent! s’exclama-t-elle, cette explication peut être
bonne pour vous. Quant à moi, je n’en crois pas un mot. Allez chercher
une autre danseuse et laissez-moi avec Clara.»

Elle entra dans la salle du buffet et vint s’asseoir à côté de Clara.

«Voyons, ma chère! dit-elle; qu’est-ce que cela signifie?

--Rien.

--Ce n’est pas une réponse, cela. Voyons, soyez franche, Clara.

--La chaleur du salon...

--Ce n’est pas une réponse, non plus. Dites-moi que vous voulez garder
votre secret, et je comprendrai ce que cela veut dire.»

Les yeux tristes et d’un gris limpide de Clara se fixèrent pour la
première fois sur la figure de Mme Crayford et soudainement
s’obscurcirent de larmes.

«Si j’osais seulement vous le dire! murmura-t-elle; mais je tiens si
fort à la bonne opinion que vous avez de moi, Lucie, et je crains tant
de la perdre!»

Mme Crayford changea de manière. Elle attacha son regard gravement et
avec anxiété sur la figure de Clara.

«Vous savez aussi bien que je le sais moi-même que rien ne peut ébranler
mon affection pour vous, dit-elle. Rendez justice, mon enfant, à votre
vieille amie. Il n’y a personne ici qui puisse nous entendre. Ouvrez-moi
votre cœur, Clara. Je vois que vous souffrez, et je veux alléger votre
peine.»

Clara commença à se rendre. En d’autres termes, elle commença à faire
ses conditions.

«Voulez-vous me promettre de ne divulguer ce que je vais vous confier à
âme qui vive?» dit-elle.

Mme Crayford répondit à cette question par une question qu’elle fit à
son tour à Clara.

«Dans ces mots: âme qui vive, entendez-vous comprendre même mon mari?

--Votre mari plus que tout autre. Je l’aime, je le vénère. Il est si
noble et si bon! Si je lui disais ce que je vais vous dire, il me
mépriserait. Avouez-moi franchement, Lucie, si c’est trop exiger de vous
que de vous demander de cacher quelque chose à votre mari.

--Vous déraisonnez, enfant! Quand vous serez mariée, vous verrez que, de
tous les secrets, le plus facile à garder est celui qu’on ne veut pas
confier à son mari. Je vous promets de me taire comme vous le demandez.
Maintenant, commencez.»

Clara hésitait.

«Je ne sais par où commencer, s’écria-t-elle d’un ton désespéré. Les
mots ne me viennent pas.

--Alors, il faut que je vous aide. Vous trouvez-vous indisposée, ce
soir? Sentez-vous quelque chose de semblable à ce que vous avez senti le
jour où vous étiez dans le jardin avec ma sœur et moi?

--Oh! non.

--Vous n’êtes pas indisposée, la chaleur ne vous a pas réellement
incommodée, et cependant vous avez pâli et il vous a fallu quitter le
quadrille. Il doit y avoir une raison pour cela?

--Il y eu a une. Le Capitaine.

--Le capitaine! Qu’a donc à faire ici, au nom du ciel, le capitaine?

--Il vous a parlé de l’_Atalante_. Il vous a dit que l’_Atalante_ était
attendue d’Afrique d’un moment à l’autre.

--Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait? Y a-t-il sur ce navire
quelqu’un dont vous souhaitiez le retour?

--Quelqu’un dont je redoute le retour se trouve sur ce navire.»

Les beaux yeux noirs de Mme Crayford s’ouvrirent démesurément de
surprise.

«Ma chère Clara, ce que vous me dites là est-il vrai?

--Attendez un peu, Lucie, et vous jugerez vous-même. Il me faut
remonter, si je veux que vous me compreniez, jusqu’à l’année qui a
précédé celle où nous nous sommes connues, jusqu’à la dernière année de
la vie de mon père. Vous ai-je jamais dit que mon père, à cause de sa
santé, était allé s’établir dans le Sud, dans une maison du comté de
Kent qui lui avait été louée par un ami?

--Non, ma chère. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu parler de
cette maison. Dites-moi de quoi il s’agit.

--Je n’ai rien à en dire, si ce n’est ceci: cette maison était voisine
d’une belle habitation de campagne, située dans le parc, et dont le
propriétaire était un gentleman nommé Wardour, l’un des amis de mon
père. Cet ami avait un fils unique.»

Clara fit une pause, et agita nerveusement son éventail. Mme Crayford la
regarda attentivement. Clara fixa ses yeux sur son éventail, mais se
tut.

«Quel était le nom de ce fils? demanda Mme Crayford d’un ton calme.

--Richard.

--Ai-je raison, Clara, de soupçonner que M. Richard Wardour se prit
d’admiration pour vous?»

La question produisit l’effet qu’en attendait Mme Crayford.

«Tout d’abord, j’eus quelque peine à savoir s’il m’admirait ou non.
C’était un étrange jeune homme: opiniâtre à l’extrême et passionné, mais
généreux et aimant, en dépit des défauts de son caractère.
Comprenez-vous un tel caractère?

--De tels caractères se rencontrent par milliers. Moi aussi j’ai mes
défauts de caractère. Je commence déjà à aimer ce Richard. Continuez.

--Les jours s’écoulèrent, Lucie, puis les semaines. Nous étions
très-souvent ensemble. Je commençai peu à peu à soupçonner la vérité.

--Et Richard ne manqua pas de confirmer vos soupçons, naturellement.

--Non. Malheureusement pour moi, il n’était pas homme à se conduire
ainsi. Il ne me parla jamais des sentiments que je lui inspirais. Ce fut
moi qui m’en aperçus. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je fis tout ce
que je pus pour qu’il comprît que j’étais disposée à être pour lui une
sœur, mais que je ne pourrais jamais lui être autre chose. Il ne me
comprit pas, ou il ne voulut pas me comprendre; je ne saurais le dire.

--Il ne le voulut pas, ma chère; c’est plus probable. Continuez.

--Oui, c’est possible. Il y avait en lui une étrange et invincible
timidité. Il me rendait confuse et m’embarrassait. Il ne s’expliqua
jamais. On eût dit qu’il me traitait comme si nos futures existences
avaient été arrangées pendant que nous étions enfants. Que pouvais-je
faire, Lucie?

--Ce que vous pouviez faire? Vous pouviez demander à votre père de
trancher la difficulté à votre place.

--Impossible! Vous oubliez ce que je vous ai dit, il y a un moment. Mon
père souffrait, à cette époque, de la maladie qui devait, par la suite,
causer sa mort. Il était absolument hors d’état d’intervenir.

--N’y avait-il personne autre qui pût venir à votre aide?

--Personne.

--Pas de dame à qui vous pussiez vous confier?

--J’avais des connaissances parmi les dames du voisinage. Je n’avais pas
d’amies.

--Que fîtes-vous donc?

--Rien. J’hésitai; je tardai à en venir à une explication avec lui
jusqu’à ce qu’il fût trop tard.

--Que voulez-vous dire par trop tard?

--Vous allez l’entendre. Je devrais vous avoir dit que M. Wardour est
dans la marine.

--Vraiment?... Je m’intéresse d’autant plus à lui. Eh bien?

--Un jour de printemps, Richard vint chez nous pour prendre congé avant
d’aller rejoindre son navire. Je le croyais parti, et je passai dans la
pièce voisine. C’était ma chambre de travail, et elle ouvrait sur le
jardin.

--Ah!

--Richard avait dû m’épier. Il parut tout à coup dans le jardin, et
entra dans ma chambre sans attendre mon invitation. Je fus un peu
effrayée en même temps que surprise, mais je ne le lui laissai pas voir.
Je lui dis: Qu’y a-t-il, monsieur Wardour? Il s’arrêta près de moi et me
dit de son ton bref et brusque: Clara, je pars pour la côte d’Afrique.
Si j’en reviens, je reviendrai promu à un nouveau grade, et nous savons
tous deux ce qui arrivera. Et, là-dessus, il me donna un baiser. Je fus
à moitié effrayée, à moitié courroucée. Mais avant que je pusse me
remettre et lui dire un seul mot, il était sorti du jardin, il était
parti. J’aurais dû parler, je le reconnais. Mon silence n’était pas
honorable, n’était pas charitable envers lui. Vous ne pouvez me
reprocher mon manque de courage et de franchise plus amèrement que je ne
me le reproche moi-même!

--Ma chère enfant, je ne vous ferai pas de reproche. Je pense seulement
que vous pouviez lui écrire.

--Je lui ai écrit.

--Clairement?

--Oui. Je lui ai dit, en propres termes, qu’il s’était mépris, et que je
ne pourrais jamais l’épouser.

--C’est assez clair, en conscience. Ayant écrit cela, vous n’êtes point
à blâmer. De quoi vous inquiétez-vous maintenant?

--Supposez que ma lettre ne lui soit point parvenue.

--Pourquoi supposeriez-vous cela?

--Ce que j’écrivais méritait une réponse. J’avais demandé cette réponse.
Je n’en ai pas reçu. Qu’en faut-il conclure? Que ma lettre ne lui est
pas parvenue. Et l’_Atalante_ est attendue, M. Wardour revient en
Angleterre. M. Wardour me réclamera comme sa femme! Croyez-vous
maintenant que je sais bien ce que je dis? En doutez-vous encore?»

Mme Crayford se renversa d’un air distrait sur le dossier de sa chaise.
Pour la première fois, depuis le commencement de cette conversation,
elle laissa passer une question sans y répondre. Le fait est qu’elle
réfléchissait.

Elle voyait clairement la position de Clara. Elle comprenait le trouble
que cette position jetait dans l’âme d’une jeune fille. Cependant, tout
bien considéré, il lui était impossible de se rendre compte de l’extrême
agitation de Clara. Son coup d’œil rapide et sûr lui avait fait
remarquer que la physionomie de Clara ne laissait voir aucun signe de
soulagement, maintenant qu’elle s’était déchargée du poids de son
secret. Il y avait évidemment là-dessous quelque chose d’important qu’il
restait encore à découvrir. Un doute subtil traversa l’esprit de Mme
Crayford et lui inspira la question suivante, qu’elle adressa à sa jeune
amie:

«Ma chère, lui dit-elle brusquement, m’avez-vous fait une confession
bien entière?»

Clara tressaillit, comme si cette question la terrifiait. Mme Crayford,
sûre d’avoir mis la main sur le fil conducteur, répéta, résolûment sa
question en d’autres termes. Au lieu de répondre, Clara leva les yeux
et, en même temps, ses joues se colorèrent légèrement pour la première
fois.

Regardant instinctivement de son côté, Mme Crayford s’aperçut de la
présence, dans la salle, d’un jeune gentleman qui réclamait Clara pour
la valse qui allait commencer. Mme Crayford devint encore une fois
pensive. Ce jeune homme, se demanda-t-elle, aurait-il quelque rapport
avec la partie que Clara ne m’a pas révélée de son histoire? Serait-ce
là véritablement la cause secrète de la terreur de Clara, en apprenant
le retour imminent de M. Richard Wardour? Mme Crayford résolut
d’éclaircir ce doute.

«Est-ce un de vos amis, ma chère? demanda-t-elle de l’air le plus
naturel du monde. Présentez-nous l’un à l’autre.»

Clara, toute confuse, présenta le jeune gentleman.

«M. Francis Aldersley, Lucie. M. Aldersley appartient à l’expédition
polaire.

--Vous êtes attaché à l’expédition? répéta Mme Crayford. Comme j’y suis
attachée aussi par mon mari, je ferai bien de me présenter moi-même,
monsieur Aldersley, puisque Clara a oublié de le faire. Je suis Mme
Crayford. Mon mari est le lieutenant Crayford, du _Wanderer_.
Appartenez-vous à ce navire?

--Je n’ai pas cet honneur, Mme Crayford; j’appartiens au _Sea-Mew_.»

Mme Crayford enveloppa d’un fin regard Clara et Francis, et devina tout
ce que Clara ne lui avait pas dit de son histoire. Le jeune officier
était un brillant et beau gentleman, précisément la personne la plus
propre à compliquer la difficulté entre Clara et Richard Wardour. Le
temps manquait pour faire une plus ample enquête, car la musique avait
joué le prélude de la valse, et Francis Aldersley attendait sa valseuse.
Après un mot d’excuse adressé au jeune homme, Mme Crayford tira Clara à
part et lui dit à l’oreille:

«Un mot, ma chère, avant que vous rentriez dans la salle de bal. Il
m’est suggéré par le peu que vous m’avez dit, mais ce peu me suffit pour
comprendre votre position maintenant mieux que vous ne la comprenez
vous-même. Voulez-vous connaître mon opinion?

--J’aspire à la connaître, Lucie. J’ai besoin de votre opinion; j’ai
besoin de votre avis.

--Vous aurez l’une et l’autre, en termes aussi clairs et aussi concis
que possible. Premièrement, mon opinion: Vous n’avez pas à choisir; il
faut en venir à une explication avec M. Wardour, aussitôt qu’il sera
arrivé. Secondement, mon avis: Si vous désirez rendre l’explication
facile des deux côtés, prenez soin de la faire en qualité de _femme
entièrement libre_.»

Mme Crayford appuya fortement sur ces trois derniers mots, et les
prononça en fixant ses regards sur Francis Aldersley:

«Je ne veux pas vous tenir plus longtemps séparée de votre partner,
Clara», ajouta-t-elle.

Et elle se dirigea la première vers la salle de bal.

Le poids qui pesait sur l’âme de Clara lui parut encore plus lourd,
après ce que Mme Crayford venait de lui dire. Elle était trop
malheureuse pour s’abandonner à l’influence entraînante de la valse. Dès
la fin du premier tour, elle se plaignit d’être fatiguée. Francis
Aldersley regarda dans la salle du buffet, qui était encore fraîche et
déserte, et il y ramena Clara, qu’il fit asseoir au milieu des arbustes.
Elle essaya, mais faiblement, de le renvoyer.

«Je ne veux pas vous empêcher de danser, monsieur Aldersley.»

Il s’assit auprès d’elle et promena ses yeux avec délices sur la
charmante figure de Clara, qu’elle tenait baissée sur sa poitrine et
n’osait tourner vers lui. Il lui murmura à l’oreille:

«Appelez-moi Frank.»

Elle ne demandait pas mieux que de l’appeler Frank, car elle l’aimait de
tout son cœur. Mais l’avis de Mme Crayford était encore présent à son
esprit. Elle n’ouvrit pas la bouche. Son amant s’approcha un peu plus
près d’elle et lui demanda une autre faveur. Les hommes sont tous les
mêmes dans ces occasions. Le silence les encourage invariablement à
tenter davantage.

«Clara, avez-vous oublié ce que je vous ai dit hier au concert? Puis-je
le dire encore?

--Non!

--Nous partons demain pour les mers polaires. Je puis ne pas revenir
avant plusieurs années. Ne me laissez pas partir sans espérance. Songez
à ce long temps que je vais passer loin de vous, dans ces sombres
régions du Nord. Faites que ce soit un temps heureux pour moi!»

Quoiqu’il parlât avec toute l’ardeur d’un homme, il était à peine sorti
de l’adolescence; il n’avait encore que vingt ans, et il allait risquer
sa vie, à peine commencée, au milieu de la Mer Glaciale! Clara eut pitié
de lui; il était le premier jeune homme pour lequel elle eût jamais
ressenti une pitié pareille. Il lui prit doucement la main; elle
s’efforça de la dégager.

«Quoi! pas même cette légère faveur, dans cette dernière nuit?»

Le cœur sincère de Clara prit le parti de son amant; elle lui laissa sa
main et sentit la douce pression de celle de Francis.

Dès ce moment, elle fut une femme perdue; ce n’était plus qu’une
question de temps.

«Clara! m’aimez-vous?...»

Ici une pause. Elle n’ose le regarder, elle tremble, en proie aux
sensations contradictoires du plaisir et de la peine. Le bras de son
amant enveloppe sa taille; il répète sa question dans un doux murmure;
ses lèvres touchent presque la petite oreille de Clara, lorsqu’il lui
dit pour la seconde fois:

«M’aimez-vous?...»

Elle ferme à demi les yeux; elle n’entend que ces mots; elle ne sent
rien que le bras de Frank passé autour de sa taille; elle oublie les
avertissements de Mme Crayford; elle oublie Wardour lui-même; elle
oublie tout au monde excepté son amour et laisse tomber sa tête sur la
poitrine de Frank. Ce fut sa réponse.

Il soulève cette belle tête dont le visage est inondé de larmes... leurs
lèvres se rencontrent dans leur premier baiser... ils sont tous deux
dans le ciel. C’est la voix de Clara qui les ramène sur la terre; c’est
Clara qui dit en tressaillant:

«Ah! qu’ai-je fait?»

Comme de coutume, elle se le demande quand il est trop tard.

Frank lui répondit:

«Vous avez fait mon bonheur, cher ange. Maintenant, quand je reviendrai,
je reviendrai pour faire de vous ma femme.»

Elle frémit: elle se rappela à ces mots Richard Wardour.

«Écoutez, dit-elle, que personne ne sache que nous nous sommes engagés
l’un à l’autre jusqu’à ce que je vous permette de l’avouer!
Souvenez-vous bien de cela.»

Il le lui promit. Il essaya encore de passer son bras autour de la
taille de Clara; mais elle ne le lui permit pas. Elle était redevenue
maîtresse d’elle-même; elle voulut absolument le renvoyer, après lui
avoir laissé prendre ce baiser.

Allez! lui dit-elle. J’ai besoin de voir Mme Crayford. Trouvez-la!
Dites-lui que je l’attends ici et veux lui parler. Allez me la chercher
tout de suite, Frank, pour l’amour de moi.»

Il n’y avait pas à hésiter; il fallait obéir. Il jeta un long et dernier
regard sur Clara et sortit pour exécuter son ordre: il sortit l’homme le
plus heureux du monde. Cinq minutes auparavant, il était le partner de
Clara pour une valse; il avait parlé, et il était devenu son partner
pour la vie.

Il ne lui fut pas facile de trouver Mme Crayford dans la foule. Tout en
la cherchant de côté et d’autre, il remarqua la présence d’un étranger
qui paraissait, de son côté, chercher aussi quelqu’un. C’était un brun,
au front large, aux membres robustes, vêtu d’un uniforme vieux et râpé
d’officier de marine. Ses manières, sous un air à la fois résolu et
grave, étaient incontestablement celles d’un gentleman. Il circulait
lentement parmi la foule, s’arrêtant pour regarder chaque femme près de
laquelle il passait, puis il s’éloignait en sourcillant. Peu à peu il se
trouva près de la salle des rafraîchissements, y entra après un court
moment de réflexion, découvrit parmi les arbustes et les fleurs une robe
blanche, s’en approcha pour voir le visage de la dame qui la portait, et
poussa un cri de joie en se trouvant en présence de Clara. Elle se
releva aussitôt et resta devant lui, muette, immobile, comme transformée
en statue.

Toute sa force vitale se concentra dans ses yeux, ses yeux qui lui
disaient qu’elle voyait devant elle Richard Wardour.

Il fut le premier à parler.

«Je regrette de vous avoir effrayée, ma chérie. Je n’ai pensé à rien, si
ce n’est au bonheur de vous revoir. Il n’y a que deux heures que nous
avons jeté l’ancre. J’ai passé quelque temps à vous chercher, et quelque
temps à prendre mon billet d’entrée à ce bal, dès qu’on m’a dit que vous
y étiez. Félicitez-moi, Clara, j’ai été promu. Je reviens pour faire de
vous ma femme.»

La pâleur fit place pour un instant à une légère coloration, sur le
visage terrifié de Clara. Ses lèvres s’ouvrirent; elle adressa
brusquement cette question à Wardour:

«Avez-vous reçu ma lettre?»

Il tressaillit.

«Une lettre de vous? Je n’en ai reçu aucune.»

L’animation passagère qui s’était laissé voir sur le visage de Clara
disparut. Clara fit quelques pas en arrière et se laissa tomber sur une
chaise. Il avança vers elle, étonné et alarmé. Elle tressaillit sur sa
chaise, comme si elle avait peur de lui.

«Clara! vous ne m’avez pas serré la main! Qu’est-ce que cela veut dire?»

Il attendit un moment, la regardant en silence. Elle ne répondit pas. Il
répéta, d’une voix plus haute et plus rude:

«Qu’est-ce que cela veut dire?»

Elle répondit cette fois. Le ton de Wardour l’avait blessée; ce ton lui
avait rendu tout son courage.

«Cela veut dire, monsieur Wardour, que vous vous êtes mépris.

--Comment me suis-je mépris?

--Vous avez conçu une fausse espérance, et ne m’avez pas laissé le temps
de vous détromper.

--En quoi ai-je conçu une fausse espérance?

--En vous montrant trop prompt et en présumant trop de vous-même et de
moi. Vous m’avez absolument mal comprise. Je suis fâchée de vous
affliger; mais, dans votre propre intérêt, je dois vous parler
clairement. Je suis toujours votre amie, monsieur Wardour. Je ne serai
jamais votre femme.»

Il répéta machinalement ces derniers mots. Il sembla douter qu’il eût
bien entendu.

«Vous ne serez jamais ma femme?

--Jamais!

--Pourquoi?»

Clara ne répondit pas. Elle était incapable de lui faire un mensonge;
elle avait honte de lui dire la vérité.

Il se pencha sur elle et saisit tout à coup sa main. Il la retint avec
force et se pencha encore plus bas, cherchant à découvrir, dans le
visage de Clara, des signes qui pussent répondre pour elle. Son visage,
à lui, s’assombrissait peu à peu, pendant qu’il la regardait. Il
commençait à soupçonner la vérité, et il le déclara en ces termes:

«Quelque chose vous a fait changer de sentiment à mon égard, Clara.
Quelqu’un vous a influencée contre moi. Est-ce... vous me forcez à vous
poser cette question... est-ce un autre homme?

--Vous n’avez pas le droit de m’adresser cette question.»

Il continua sans tenir compte de ce qu’elle venait de lui dire.

«Cet homme est-il venu se placer entre vous et moi? Je parle clairement
de mon côté; parlez-moi clairement du vôtre.

--J’ai parlé. Je n’ai rien de plus à vous dire.»

Ici, il se fit une pause. Elle vit briller les yeux de Wardour d’un
éclat de plus en plus vif; c’était l’éclat du feu qui brûlait l’âme du
jeune homme; elle sentit de plus en plus la pression avec laquelle il
lui étreignait la main. Il lui adressa un dernier appel.

«Réfléchissez-y... réfléchissez-y avant qu’il soit trop tard. Votre
silence ne vous servira de rien; si vous persistez à le garder, je le
prendrai par un aveu. M’entendez-vous?

--Je vous entends.

--Clara!... Je ne suis pas un homme dont on puisse se jouer. Clara!
j’insiste pour connaître la vérité. Avez-vous manqué envers moi à la foi
promise?»

Clara ressentit profondément, avec sa susceptibilité de femme, l’injure
impliquée dans ce doute qui lui était jeté à la face.

«Monsieur Wardour, vous vous oubliez quand vous exigez de la sorte que
je vous rende compte de ma conduite. Je ne vous ai jamais encouragé, je
ne vous ai jamais donné ni promesse ni gage...»

Il l’interrompit brusquement:

«Vous vous êtes engagée en mon absence. Vos paroles le confessent! Vos
regards le confessent! Vous vous êtes engagée envers un autre homme!

--Si je me suis engagée, quel droit avez-vous de vous en plaindre?
répondit-elle avec fermeté. Quel droit avez-vous de contrôler mes
actions?»

Ces derniers mots moururent sur ses lèvres. Wardour laissa aller
soudainement la main qu’il tenait encore. Elle remarqua dans son regard
un changement notable, un changement qui lui dit quelles terribles
passions elle avait déchaînées dans l’âme du jeune homme. Elle lut sur
sa figure, obscurément, il est vrai, mais elle lut enfin quelque chose
qui la fit trembler, non pas pour elle, mais pour Frank.

Peu à peu, la couleur sombre qui couvrait la face de Wardour se dissipa,
quand il prononça ces paroles d’adieu:

«N’en dites pas davantage, mademoiselle Burnham, vous en avez dit assez.
Vous m’avez répondu, vous m’avez congédié.»

Il fit une pause, et, s’approchant d’elle, il mit sa main sur le bras de
la jeune fille, et lui dit:

«Le temps pourra venir où je vous pardonnerai. Mais l’homme qui m’a
dérobé votre cœur regrettera le jour où, vous et lui, vous vous êtes
rencontrés.»

Après avoir dit ces mots, il s’éloigna.

Quelques minutes après, Mme Crayford, entrant dans la salle des
rafraîchissements, fut croisée par un domestique qui s’arrêta, comme
s’il voulait parler.

«Que désirez-vous? lui demanda-t-elle.

--Pardon, madame. Auriez-vous, par hasard, un flacon de sels? Il y a là,
dans la salle, une jeune dame qui se trouve mal.»

Le lendemain matin, au moment fixé pour le départ des navires, le ciel
était radieux et rafraîchi par une bonne brise. Mme Crayford, s’étant
proposé d’accompagner son mari jusqu’au rivage pour assister à son
embarquement, entra d’abord dans la chambre de Clara, désireuse de
savoir comment elle avait passé la nuit. A son grand étonnement, elle la
trouva tout habillée et prête comme elle à sortir.

«Qu’est-ce que cela veut dire, ma chère? Après ce que vous avez souffert
la nuit dernière, après la secousse que vous a fait éprouver la vue de
ce Wardour, pourquoi ne suivez-vous pas mon conseil et ne restez vous
pas dans votre lit?

--Je ne puis y tenir. Je n’ai pas dormi de la nuit. Êtes-vous déjà
sortie?

--Non.

--Avez-vous vu M. Wardour ou avez-vous entendu parler de lui?

--Quelle singulière question!

--Répondez-y! Ne plaisantez pas là-dessus.

--Calmez-vous, Clara. Je n’ai point vu M. Wardour; je n’ai point entendu
parler de lui. Croyez ce que je vous dis, il est loin d’ici en ce
moment.

--Non! il est ici! Il est près de nous! Toute la nuit, un pressentiment
m’a poursuivie. Frank et M. Wardour se rencontreront.

--Ma chère enfant, à quoi pensez-vous? Ils sont complétement étrangers
l’un à l’autre.

--Il arrivera quelque chose qui les mettra en rapport l’un avec l’autre.
Je le sens! je le sais! Ils se rencontreront, ils se prendront d’une
querelle mortelle, et j’en aurai été la cause. Oh! Lucie, pourquoi
n’ai-je pas suivi votre avis? Pourquoi ai-je laissé voir à Frank que je
l’aimais? Allez-vous à l’embarcadère? Je suis prête, il faut que j’y
aille avec vous.

--Vous ne devez pas y songer, Clara. Il y aura une foule énorme, une
grande confusion sur le rivage. Vous n’êtes pas assez forte pour endurer
cette épreuve. Attendez-moi. Je ne serai pas longtemps absente. Attendez
que je revienne.

--Je veux... Je dois aller avec vous!... La foule!... _Il_ sera au
milieu de cette foule! La confusion!... Dans cette confusion, _il_
trouvera son chemin pour arriver jusqu’à Frank! Ne me demandez pas
d’attendre. Je deviendrai folle, si j’attends. Je n’aurai pas un moment
de tranquillité que je n’aie vu, vu de mes propres yeux Frank embarqué
sain et sauf dans le canot qui doit le transporter à son navire. Vous
avez mis votre chapeau, qu’attendez-vous ici? Venez, ou j’irai sans
vous. Regardez-la pendule! Nous n’avons pas un moment à perdre!»

Il était inutile de contester plus longtemps. Mme Crayford céda. Les
deux jeunes femmes sortirent ensemble.

L’embarcadère, comme l’avait prévu Mme Crayford, était encombré de
spectateurs. Non-seulement les parents et les amis des marins de
l’expédition, mais des étrangers en grand nombre étaient accourus pour
voir partir les deux navires. Les yeux de Clara erraient çà et là,
pleins d’angoisse, parmi cette foule mêlée, cherchant l’homme qu’elle
craignait de voir et ne le voyant pas. Ses nerfs étaient si complétement
agacés qu’elle tressaillit et poussa un cri d’effroi en entendant tout à
coup derrière elle la voix de Frank.

«Les canots du _Sea-Mew_ attendent, dit-il; il faut que je parte, chère.
Comme vous êtes pâle, Clara! Êtes-vous indisposée?»

Elle ne répondit pas; mais, le regardant avec des yeux égarés et les
lèvres tremblantes, elle lui dit:

«Ne vous est-il rien arrivé, Frank, rien d’extraordinaire?»

Frank se prit à rire en entendant cette question.

«Rien d’extraordinaire, répéta-t-il. Rien que je sache, si ce n’est que
je m’embarque pour les mers polaires. Cela est assez extraordinaire,
n’est-ce pas?

--Personne ne vous a parlé depuis la nuit dernière? Aucun étranger ne
vous a suivi dans les rues?»

Frank se tourna, pâle d’étonnement, vers Mme Crayford.

«Que veut-elle dire, au nom du ciel?»

Mme Crayford trouva à l’instant, dans sa vive imagination, une réponse à
cette question.

«Croyez-vous aux rêves, Frank? Naturellement, vous n’y croyez pas! Clara
a rêvé de vous, et Clara est assez folie pour croire aux rêves. C’est là
tout. N’en parlons plus. Écoutez! On vous appelle. Dites-nous au revoir,
ou vous arriverez trop tard pour monter sur le canot.»

Frank prit la main de Clara. Longtemps après, au milieu des sombres
journées et des tristes nuits des régions polaires, il se rappela
combien cette main était froide et insensible quand il la pressa dans la
sienne.

«Courage, Clara! lui dit-il gaiement, la douce moitié d’un marin doit
s’accoutumer aux départs. Le temps passera bien vite. Au revoir, ma
chérie! Au revoir, ma femme!»

Il déposa un baiser sur la main froide de Clara; il regarda une dernière
fois cette pâle et belle figure qu’il ne devait pas revoir de plusieurs
années peut-être. Il tenait toujours sa main; il l’aurait tenue
longtemps encore si Mme Crayford n’y avait mis sagement bon ordre en
l’obligeant à s’éloigner.

Les deux dames le suivirent à quelque distance à travers la foule et le
virent entrer dans le canot. Les avirons s’abattirent sur les flots;
Frank salua Clara de son chapeau. Bientôt un vaisseau à l’ancre cacha le
canot à la vue des deux dames. Elles avaient vu Frank y entrer le
dernier pour aller rejoindre les navires de l’expédition.

«Vous le voyez! point de Wardour dans le canot, dit Mme Crayford. Point
de Wardour sur le rivage. Que cela vous serve de leçon, ma chère. Ne
soyez jamais plus assez folle pour croire encore aux pressentiments.»

Les yeux de Clara erraient toujours çà et là parmi la foule avec
défiance.

«N’êtes-vous pas encore satisfaite? lui demanda Mme Crayford.

--Non, répondit Clara, je ne suis pas encore satisfaite.

--Quoi! vous cherchez encore si vous le découvrirez? Cela est par trop
absurde. Voici mon mari. Je vais lui dire d’appeler une voiture, et je
vous renverrai à la maison.»

Clara recula de quelques pas.

«Je ne veux pas m’interposer entre vous et votre mari pendant vos
adieux, dit-elle; je vous attendrai ici.

--Attendre ici! Pourquoi?

--Pour voir ce que je pourrai encore voir, ou entendre ce que je pourrai
entendre.

--Toujours M. Wardour?

--Toujours M. Wardour.»

Mme Crayford se tourna vers son mari sans ajouter un mot. L’opiniâtreté
de Clara dépassait toutes les bornes.

Les canots du _Wanderer_ prirent la place laissée vacante par ceux du
_Sea-Mew_. Des acclamations se firent entendre dans les rangs les plus
éloignés de la foule. Elles annonçaient l’arrivée du commandant de
l’expédition. Le capitaine Helding parut en effet, regardant à droite et
à gauche, pour découvrir son premier lieutenant qu’il cherchait.
Remarquant que Grayford était avec sa femme, le capitaine pria celle-ci,
de la meilleure grâce possible, de souffrir qu’il causât un instant avec
le lieutenant.

«Permettez à votre mari de vaquer une minute aux devoirs de sa
profession, madame Crayford, et vous pourrez ensuite le garder encore
une demi-heure auprès de vous. C’est l’expédition, et non le capitaine,
chère madame, qu’il faut blâmer de séparer ainsi un mari de sa femme. A
la place de Crayford, j’aurais laissé les célibataires aller chercher le
passage du Nord-Ouest, et je serais resté chez moi auprès de vous.»

Après s’être excusé en ces simples termes, le capitaine Helding
s’éloigna de quelques pas avec le lieutenant. Le hasard voulut que les
deux officiers allèrent s’entretenir à peu de distance de l’endroit où
s’était retirée Clara, pour attendre Mme Crayford. Le capitaine et le
lieutenant étaient trop absorbés par l’affaire qui les préoccupait pour
remarquer cette circonstance. Ni l’un ni l’autre n’eurent le moindre
soupçon que Clara pût entendre, comme elle entendit en effet, tout ce
qu’ils se dirent.

«Vous avez reçu ma note, ce matin? dit le capitaine.

--Certainement, capitaine; autrement, je serais déjà à bord.

--Je vais y aller, immédiatement, ajouta le capitaine. Mais il faut que
je vous prie auparavant de retenir à l’embarcadère votre canot une
demi-heure encore; vous pourrez pendant ce temps rester auprès de votre
femme. J’ai pensé à cela, Crayford.

--Je vous en suis très-reconnaissant, capitaine. Je suppose que vous
avez eu une autre raison d’intervertir l’ordre accoutumé des choses, en
retenant le lieutenant sur le rivage, tandis que le capitaine se rend à
bord.

--C’est parfaitement vrai; j’ai eu une autre raison. Je désire que vous
attendiez un volontaire qui vient se joindre à nous.

--Un volontaire!

--Oui. Il lui faut compléter à la hâte son équipement, ce qui lui
demandera une demi-heure.

--C’est une résolution bien soudaine de sa part.

--Sans doute, très-soudaine.

--Et... pardonnez ma question... est-il si important, dans la situation
où nous sommes, de faire attendre les navires, par considération pour un
seul homme?

--Certainement. Un homme qui mérite de prendre part à notre expédition,
mérite qu’on l’attende. Cet homme mérite de venir avec nous, car il vaut
son pesant d’or dans une expédition comme la nôtre. Acclimaté à toutes
les températures, rompu à toutes les fatigues, robuste, brave compagnon,
habile marin, enfin, très-bon officier, il m’est bien connu; autrement,
je ne l’aurais point enrôlé avec nous. C’est une excellente acquisition,
qu’un pareil volontaire. Il est revenu hier d’un service à l’étranger.

--Il est revenu seulement hier d’un service à l’étranger, et il s’engage
ce matin comme volontaire dans notre expédition vers le pôle arctique?
Vous m’étonnez.

--Je le crois, vous ne pouvez être plus étonné que je ne l’ai été, quand
il s’est présenté à mon hôtel, et m’a appris ce qu’il désirait. Quoi!
mon cher ami, lui ai-je dit, vous ne faites que d’arriver, et vous êtes
déjà fatigué de votre liberté, après en avoir joui seulement quelques
heures! Sa réponse m’a fait tressaillir. Il m’a dit: Je suis las de la
vie. Je suis revenu chez moi, et j’y ai trouvé une peine, qui m’a, ou
peu s’en est fallu, brisé le cœur. Si je ne trouve pas un refuge contre
cette peine dans l’absence et dans de rudes travaux, je suis un homme
perdu. Voulez-vous me donner ce refuge? Voilà ce qu’il m’a dit,
Crayford, mot pour mot.

--Lui avez-vous demandé de s’expliquer plus nettement?

--Non! Je sais ce qu’il vaut. J’ai enrôlé le pauvre diable à l’instant.
Je n’ai pas voulu le fatiguer de mes questions. Il n’est pas besoin de
lui demander de s’expliquer davantage. Les faits parlent d’eux-mêmes en
pareil cas. C’est la vieille histoire, mon cher ami. Il y a une femme au
fond de cette histoire, naturellement.»

Mme Crayford, qui attendait le retour de son mari aussi patiemment que
possible, tressaillit en sentant une main se poser soudainement sur son
épaule. Elle se retourna et se trouva en face de Clara. Sa surprise fit
place aussitôt à un sentiment d’effroi. Clara tremblait de la tête aux
pieds.

«Qu’y a-t-il!... Qu’est-ce qui vous a effrayé, ma chère?

--Lucie! J’ai entendu parler de _lui_.

--De Wardour?

--Rappellez-vous ce que je vous ai dit.

--J’ai entendu chaque mot de la conversation qu’ont eue le capitaine
Helding et votre mari. Un homme est venu trouver le capitaine ce matin
et s’est enrôlé comme volontaire sur le _Wanderer_. Le capitaine l’a
accepté. Cet homme est M. Wardour.

--Vous n’y pensez pas! Êtes-vous sûre de ce que vous dites? Avez-vous
entendu le capitaine prononcer son nom?

--Non.

--Alors comment savez-vous qu’il s’agissait de M. Wardour?

--Ne me le demandez pas. J’en suis aussi sûre que je le suis d’être ici.
Ils vont partir ensemble, Lucie, partir pour le pays des glaces et des
neiges éternelles. Mon pressentiment s’est vérifié! Ils se trouveront en
présence, l’homme qui doit être mon mari et l’homme dont j’ai brisé le
cœur!

--Votre pressentiment ne s’est pas vérifié, Clara. Ces deux hommes ne se
sont pas rencontrés ici; ils ne se rencontreront pas probablement
ailleurs. Ils sont à bord de deux navires séparés. Frank appartient au
_Sea-Mew_, et M. Wardour au _Wanderer_. Voyez! le capitaine a fini. Mon
mari vient à nous. Laissez-moi m’assurer du fait. Laissez-moi parler à
mon mari.»

Le lieutenant Crayford revint auprès de sa femme. Elle lui dit aussitôt:

«William! vous avez un nouveau volontaire qui va monter sur le
_Wanderer_?

--Quoi! vous avez écouté notre conversation entre le capitaine et moi?

--Je désire savoir son nom.

--Comment donc avez-vous fait pour entendre ce que nous avons dit?

--Son nom?... Le capitaine vous a-t-il dit son nom?

--Ne vous échauffez pas, ma chère. Voyez! vous alarmez Mlle Burnham. Le
nouveau volontaire nous est parfaitement étranger. Voici son nom. C’est
le dernier du rôle de l’équipage.»

Mme Crayford arracha le rôle des mains de son mari et lut le nom:
_Richard Wardour_.




SCÈNE SECONDE.

LA HUTTE DU SEA-MEW.


Deux années se sont écoulées depuis que les explorateurs partis
d’Angleterre à la recherche d’un passage au Nord-Ouest ont dit _au
revoir_ à leur pays natal et au monde civilisé. L’entreprise a échoué.
L’expédition arctique s’est perdue, au milieu des glaces des mers
polaires. Les excellents navires _Wanderer_ et _Sea-Mew_, ensevelis dans
ces vastes solitudes, ne sillonneront jamais plus les flots du mobile
Océan. Dépouillés de leurs plus légers gréements, ils ont été employés à
la construction de deux huttes sur la terre ferme la plus voisine.

La plus grande de ces huttes qui servent d’abri aux membres de
l’expédition est occupée par les survivants de l’équipage du _Sea-Mew_,
officiers et matelots. Le long de l’un des côtés de la principale pièce
sont les cadres des lits et le foyer. Sur l’autre côté existe une large
baie fermée par un rideau de grosse toile, baie qui permet de
communiquer de cette pièce dans une autre, consacrée au logement des
officiers supérieurs. Un hamac est suspendu aux poutres grossières du
plafond de la première pièce pour servir de lit supplémentaire, et dans
ce hamac dort un homme complétement enseveli sous ses couvertures. A
côté du foyer, un autre homme qui monte, à ce qu’il semble, la garde,
est à moitié endormi, le malheureux. Derrière lui se trouve un vieux
tonneau qui sert de table et sur lequel on voit un pilon, un mortier, et
une casserole pleine d’os d’animaux desséchés. Ce sont les apprêts du
dîner du jour. Comme ornements, sur les parois sombres de la chambre,
apparaissent, à travers les crevasses de ces parois, des glaçons qui
étincellent par intervalles à la flamme du foyer. On n’entend le
sifflement d’aucun vent autour de cette habitation isolée, aucun cri
d’oiseaux ou de bêtes sauvages. Au dehors comme au dedans règne en ce
moment un effrayant silence, le silence des déserts polaires.

Le premier bruit qui interrompit ce silence vint de l’appartement
intérieur de la hutte. Un officier souleva le rideau de toile et entra
dans la première pièce. Le froid et les privations avaient tristement
éclairci les rangs des navigateurs. Le commandant du _Sea-Mew_, le
capitaine Ebsworth, était dangereusement malade. Le premier lieutenant
était mort. Un officier du _Wanderer_ occupait provisoirement leurs
places, avec l’autorisation du capitaine Helding: c’était le lieutenant
Crayford.

Il s’approcha de l’homme qui était auprès du feu et le réveilla.

«Debout, Bateson! Votre tour de garde est fini.»

L’homme qui allait prendre sa place sortit de dessous un amas de voiles,
et Bateson alla se coucher en bâillant. Le lieutenant se promena
rapidement de long en large à travers la pièce, essayant, par cet
exercice, de réchauffer son sang refroidi.

Le pilon et le mortier qui étaient sur le tonneau attirèrent son
attention; puis il leva les yeux vers l’homme qui était dans le hamac.

«Il faut que je fasse lever le cuisinier, se dit-il en souriant. Ce
garçon ne sait pas combien il contribue à tenir mes esprits éveillés.
C’est bien le plus incurable grognon du monde; et cependant, à
l’entendre, c’est le seul homme gai de tout l’équipage. John Want! John
Want! Levez-vous et descendez!»

Une tête, coiffée d’un bonnet de nuit rouge, émergea lentement de
dessous les couvertures du lit. Un nez mélancolique se posa sur le bord
du hamac, et une voix digne de ce nez exprima en ces termes l’opinion de
John sur le climat du pôle:

«Seigneur! Seigneur! Voilà toute mon haleine congelée sur la couverture.
Des glaçons, s’il vous plaît, monsieur, entourent ma bouche et
s’étendent partout sur ma couverture. Chaque fois que j’ai ronflé, j’ai
produit de la glace. Quand un homme porte le froid en lui-même, à ce
point qu’il gèle son propre lit, il ne peut aller plus loin. N’importe!
Je ne dois pas murmurer.»

Crayford frappa sur la casserole avec impatience. John Want descendit à
terre, tout en grommelant, à l’aide de la corde attachée à la tête de
son hamac; mais au lieu de s’approcher de son officier et de sa
casserole, il se traîna tout en frissonnant jusqu’au foyer et tint son
menton aussi près du feu qu’il le put. Crayford le regarda:

«Eh bien! que faites-vous donc là?

--Je dégèle ma barbe, lieutenant.

--Venez ici tout de suite, et occupez-vous de ces os.»

John Want ne bougea pas et continua à tenir quelque chose près du feu.
Crayford commença à s’impatienter.

«Et que diable faites-vous, maintenant?

--Je dégèle ma montre, lieutenant. Elle est restée toute la nuit sous
mon oreiller, et cependant elle est arrêtée. Quel aimable, quel
salutaire, quel bienfaisant climat! N’est-ce pas, lieutenant? N’importe,
je ne dois pas murmurer.

--Oui! c’est entendu. Regardez ici! Ces os sont-ils broyés assez menus?»

John Want s’approcha brusquement du lieutenant et l’envisagea avec
l’apparence du plus vif intérêt.

«Pardon, lieutenant, dit-il; mais, comme votre voix sonne creux ce
matin.

--Ne vous inquiétez pas de ma voix. Ces os! ces os!

--Oui, lieutenant, les os. Ils ont besoin d’être encore un peu pilés. Je
ferai de mon mieux, lieutenant, pour l’amour de vous.

--Que voulez-vous dire?»

John Want secoua la tête et regarda Crayford avec un sourire triste.

«Je ne crois pas avoir l’honneur de vous faire encore longtemps de la
soupe aux os, lieutenant. Pensez-vous que vous résisterez longtemps
vous-même à ce régime? Je ne le crois pas, sauf votre respect. Je
m’imagine que dans huit ou dix jours c’en sera fait de nous tous.
N’importe! Je ne dois pas murmurer.»

Il versa les os dans le mortier et se mit à les piler tout en
grommelant. A ce moment un matelot venant de la chambre du fond parut.

«Un message du capitaine Ebsworth, lieutenant.

--Bien!

--Le capitaine souffre plus que jamais de ses frissons. Il demande à
vous voir immédiatement.

--Je me rends auprès de lui à l’instant. Éveillez le docteur.»

Après avoir fait cette réponse, Crayford rentra dans la chambre du fond
à la suite du matelot. John Want secoua tristement la tête et sourit
plus tristement que jamais.

«Réveiller le docteur, répéta-t-il. Et si le docteur est gelé? Il
n’avait pas une grande dose de chaleur en lui, la nuit dernière, et sa
voix ressemblait à un murmure dans un porte-voix. Les os sont-ils bien?
Oui, ils sont bien comme cela. Dans la casserole, maintenant, dit-il, en
joignant l’action aux paroles; et parfumez l’eau chaude si vous pouvez!
Quand je me rappelle que je fus un temps apprenti chez un pâtissier!
Quand je pense combien de gallons de soupe à la tortue cette main a
préparés dans une belle et chaude cuisine, et quand je me vois à cette
heure transformant en soupe une abominable décoction d’os réduits en
poudre. Si je n’étais pas d’humeur aussi joyeuse que je le suis, je me
sentirais tout prêt à grommeler. John Want! John Want! Qu’as-tu fait de
ton bon sens, quand tu t’es décidé à entrer dans la marine?»

Une nouvelle voix appela le cuisinier. Elle venait de l’un des lits
placés contre l’un des côtés de la hutte. C’était celle de Francis
Aldersley.

«Que faites-vous donc graillonner sur le feu?

--Graillonner! répéta John Want du ton d’un homme qui se voit l’objet
d’une insulte gratuite. Graillonner! Vous ne trouvez pas que votre voix
a empiré? Qu’en pensez-vous, monsieur Frank? Je ne lui donne pas plus de
six heures en tout, continua John en se parlant à lui-même. Et c’est un
de nos grognons.

--Qu’est-ce que vous faites là? demanda encore une fois Franck.

--Je suis en train de faire une soupe d’os, et de me demander avec
étonnement pourquoi il m’est venu à l’idée de me faire marin.

--Ah! eh bien! pourquoi vous est-il venu à l’idée de vous faire marin?

--Je n’en sais trop rien, monsieur Frank. Quelquefois, je pense que j’y
ai été poussé par un mauvais penchant naturel; quelquefois, par la
fausse ambition de trouver un remède au mal de mer; quelquefois, par la
lecture de _Robinson Crusoé_ et d’autres livres semblables qui me
conseillaient de ne pas me faire marin.»

Frank rit.

«Vous êtes un étrange garçon. Et qu’entendez-vous dire par la fausse
ambition de trouver un remède au mal de mer? Êtes-vous jamais parvenu à
surmonter le mal de mer par un nouveau moyen?»

La sombre figure de John Want s’illumina en dépit de lui-même. Frank
avait rappelé à sa mémoire une des circonstances les plus notables de sa
vie de cuisinier.

«Oui, monsieur Frank, dit-il. S’il est un homme qui ait jamais trouvé un
nouveau moyen de combattre le mal de mer, je suis cet homme-là. J’y ai
réussi à force de trop manger. J’étais passager sur un paquebot la
première fois que je vis la mer s’assombrir. Une lame d’eau de mer tomba
sur le navire au moment du dîner, et je me sentis tout je ne sais quoi
quand on me servit la soupe. Vous êtes malade? me dit le
capitaine.--C’est vrai, capitaine, dis-je.--Voulez-vous essayer de mon
remède? dit le capitaine.--Certainement, capitaine, dis-je.--Êtes-vous
en appétit?--Pas entièrement.--Laissez-moi vous servir de cette façon de
soupe à la tortue.» J’en avalai quelques cuillerées et devins blanc
comme une feuille de papier. Le capitaine me regarda. «Allez sur le
pont, dit-il; allez vous débarrasser de ce que vous avez avalé de soupe,
et revenez dans la cabine.» J’allai me débarrasser de ma soupe et je
revins dans la cabine. «Acceptez maintenant de la tête et de l’épaule de
morue, dit le capitaine.--Je ne le pourrai vraiment pas, dis-je.--Il le
faut, dit le capitaine, parce que c’est le remède.» J’en avalai à
contre-cœur une bouchée et devins plus pâle que jamais. «Allez sur le
pont vous débarrasser de la tête de morue et revenez dans la cabine»,
dit le capitaine. J’allai et je revins. «Mangez maintenant de ce gigot
de mouton à l’étuvée.--Pas de gras, dis-je.--C’est le remède. Il faut en
manger. Mangez aussi de ce maigre, c’est encore le remède. Allons ferme!
dit le capitaine.--Je suis malade, dis-je.--Allez sur le pont vous
débarrasser de votre mouton et revenez dans la cabine.» J’allai en
chancelant et je revins plus mort que vif. «Des pommes de terre», dit le
capitaine. Je fermai les yeux et les avalai. «C’est le commencement de
la guérison, dit le capitaine. Une tranche de mouton avec de la
saumure.» Je fermai les yeux et je l’avalai. «De l’agneau grillé avec du
poivre de Cayenne, dit le capitaine. Un verre de stout et un morceau de
tarte à la canneberge. Avez-vous besoin d’aller encore sur le
pont?--Non, dis-je.--Vous voilà guéri!» dit le capitaine.

Après avoir raconté cette histoire, John Want se rendit dans la cuisine
avec sa casserole. Presque aussitôt Crayford revint dans la hutte et
étonna beaucoup Aldersley par une question inattendue qu’il lui adressa.

«Y a-t-il quelque chose dans votre bois de lit, Frank, à quoi vous
attachiez quelque prix?»

Frank ouvrit de grands yeux.

«Absolument rien à quoi j’attache le moindre prix une fois que j’en suis
sorti, répondit-il. Que signifie votre question?

--Nous sommes presque aussi à court de combustible que de provisions de
bouche, répondit Crayford. Votre bois de lit fera un bon feu. J’ai dit à
Bateson de venir ici dans dix minutes avec sa hache.

--Vous êtes bien bon et bien attentionné, dit Frank; mais que
deviendrai-je, s’il vous plaît, quand Bateson aura transformé mon bois
de lit en bûches à brûler?

--Vous ne devinez pas?

--Sans doute le froid a glacé mon intelligence. Je ne comprends pas
cette énigme. Pouvez-vous me mettre sur la voie?

--Certainement. Il va y avoir des lits vacants. Un changement est enfin
sur le point de s’opérer dans notre déplorable situation.
Comprenez-vous, maintenant?»

Les yeux de Frank brillèrent de joie. Il sauta à bas de son lit, en
agitant son bonnet de fourrure en signe de triomphe.

Si je comprends? dit-il. Assurément. L’expédition pour explorer le pays
est enfin sur le point de se mettre en route! En ferai-je partie?

--Il n’y a pas bien longtemps que vous étiez encore dans les mains du
docteur, Frank, dit Crayford avec bonté. Je doute que vous soyez assez
fort pour prendre part à l’expédition.

--Assez fort ou non, répliqua Frank, toute chance vaut mieux que de
dessécher et de périr ici. Inscrivez-moi, Grayford, au nombre des
volontaires.

--On n’acceptera pas de volontaires dans le cas présent, dit Crayford.
Le capitaine Helding et le capitaine Ebsworth voient de sérieux
inconvénients, dans la situation où nous sommes, à cette manière de
procéder.

--Entendent-ils se réserver le choix des hommes qui partiront? Pour moi,
je m’y oppose.

--Attendez un peu, dit Crayford. Vous faisiez l’autre jour une partie de
trictrac avec un des officiers. Ce trictrac est-il à vous ou à cet
officier?

--Il m’appartient. Il est là près de mon lit. Qu’en voulez-vous faire?

--J’ai besoin des dés et du cornet pour tirer au sort. Les capitaines
sont d’avis, très-sagement selon moi, que le hasard décide quels seront
ceux qui partiront et quels seront ceux qui resteront dans les huttes.
Les officiers de l’équipage du _Wanderer_ seront ici dans quelques
minutes pour tirer au sort. Ni vous, ni personne autre, ne sauriez faire
d’objection à cette manière de trancher la question. Les officiers et
les simples marins auront une chance égale. Nul ne peut se plaindre.

--Je suis parfaitement satisfait, dit Frank. Mais je connais un homme
parmi les officiers qui fera certainement des objections.

--Qui est cet homme?

--Vous le connaissez fort bien. L’Ours de l’expédition, Richard Wardour.

--Frank! Frank! Vous avez une mauvaise habitude. Vous lâchez trop la
bride à votre langue. Ne répétez pas ce stupide surnom quand vous parlez
de mon excellent ami Wardour.

--Votre excellent ami, Crayford? Votre passion pour cet homme me
surprend.»

Crayford posa amicalement sa main sur l’épaule de Frank. De tous les
officiers du _Sea-Mew_, celui que Crayford affectionnait le plus,
c’était Frank.

«Pourquoi cela vous surprend-il? demanda Crayford. Quelles occasions
avez-vous eues de le juger? Vous et Wardour avez toujours appartenu à
deux navires différents. Je ne vous ai jamais vu dans la compagnie de
Wardour cinq minutes de suite. Comment pouvez-vous vous faire une idée
juste de son caractère?

--Je m’en rapporte, dit Frank, à l’opinion générale. Son surnom lui
vient de ce qu’il est l’homme le plus impopulaire de son bord. Personne
ne l’aime. Il doit y avoir une raison pour cela.

--Il n’y en a qu’une, répondit Crayford. Personne ne comprend Wardour.
Je ne parle pas au hasard. Rappelez-vous: je suis parti d’Angleterre
avec lui sur le _Wanderer_, et je n’ai été transbordé sur le _Sea-Mew_
que longtemps après que nous avons été enfermés dans les glaces. J’ai
donc été le camarade de bord de Wardour pendant de longs mois, et j’ai
appris à lui rendre justice. Sous tous ses travers apparents, je vous le
dis, bat un cœur grand et généreux. Suspendez votre opinion, mon cher,
jusqu’à ce que vous le connaissiez aussi bien que je le connais. En
voilà assez sur ce sujet pour aujourd’hui. Donnez-moi les dés et le
cornet.»

Frank ouvrit son coffre. Au même moment le silence de ces solitudes
neigeuses fut interrompu par un bruit de voix qui hélaient les marins de
la hutte.

«Holà! les hommes du _Sea-Mew_!»

Le matelot de garde ouvrit la porte. Les officiers du _Wanderer_ y
arrivaient en piétinant péniblement sur la neige dont la blancheur
fatiguait les yeux. Les marins de ce navire s’y tenaient dispersés avec
leurs chiens, et leurs traîneaux n’attendaient qu’un ordre pour
entreprendre leur périlleux voyage.

Le capitaine Helding, du _Wanderer_, accompagné de ses officiers, entra
dans la hutte, le cœur joyeux dans l’attente d’un prochain changement.
Derrière lui venait un homme au teint bruni, à l’aspect sombre, au front
chagrin. Il ne parlait ni ne tendait la main à personne; il était le
seul qui semblât parfaitement indifférent à ce qui allait se faire.
C’était l’homme que les officiers, ses compagnons du bord, avaient
surnommé l’Ours de l’expédition; c’était Richard Wardour.

Crayford s’avança pour saluer le capitaine Helding. Frank, se rappelant
le reproche amical qu’il venait de recevoir, passa à travers les autres
officiers du _Wanderer_ et s’efforça de faire bon accueil à l’ami de
Crayford.

«Bonjour, monsieur Wardour, dit-il. Nous devons nous féliciter d’être
sur le point, peut-être, de quitter cet abominable lieu.

--Vous pouvez le regarder comme abominable, répondit Wardour, mais moi,
je l’aime.

--Vous l’aimez! Bon Dieu! et pourquoi?

--Parce qu’il n’y a pas de femmes.»

Frank retourna auprès des autres officiers sans faire plus d’avance à
Wardour, et l’Ours de l’expédition fut plus inabordable que jamais.

Pendant ce temps la hutte s’était remplie des officiers et des matelots
les plus valides des deux navires. Le capitaine Helding se plaça debout
au milieu d’eux, ayant à côté de lui Crayford, et expliqua le but de
l’expédition projetée à l’auditoire qui l’entourait.

Il commença en ces termes:

«Officiers du _Wanderer_ et du _Sea-Mew_, mes camarades, il est de mon
devoir de vous dire en peu de mots les raisons qui ont décidé le
capitaine Ebsworth et moi-même à envoyer une expédition à la recherche
des secours dont nous avons besoin. Sans vous rappeler toutes les
fatigues que nous avons supportées depuis ces deux dernières années: la
destruction d’abord de l’un de nos navires; puis, de l’autre, la mort de
quelques-uns de nos plus braves et meilleurs compagnons; nos luttes
inutiles contre la glace et la neige; la désolation sans borne de ces
contrées inhospitalières; sans m’appesantir sur ces tristes détails, il
est de mon devoir de vous rappeler que l’endroit où nous avons établi
notre dernier refuge est éloigné du chemin qu’ont suivi toutes les
expéditions antérieures, et que, par conséquent, notre chance d’être
découverts par quelque navire qui pourrait avoir été envoyé à notre
recherche, est, pour ne pas dire plus, une chance très-incertaine. Vous
êtes d’accord jusqu’ici avec moi, messieurs, n’est-il pas vrai?»

Tous les officiers, à l’exception de Wardour, qui se tenait à l’écart
dans un sombre silence, approuvèrent ce début.

Le capitaine continua:

«Il est absolument nécessaire que nous fassions un nouvel et
probablement dernier effort pour nous tirer d’ici. L’hiver n’est pas
loin; le gibier devient de plus en plus rare; nos provisions baissent
rapidement, et, ce qu’il y a de plus triste, ce que je suis affligé
d’avoir à vous dire, les malades, dans la hutte du _Wanderer_,
deviennent chaque jour plus nombreux. Nous devons aviser aux moyens de
sauver notre vie et la vie de ceux qui dépendent de nous; et pour cela
nous n’avons point de temps à perdre.»

Les officiers accueillirent ces mots par de chaleureuses acclamations.

«Oui! oui! Il n’y a pas de temps à perdre.»

Le capitaine Helding se résuma ainsi:

«Le plan proposé est qu’un détachement composé d’hommes valides,
officiers et matelots, parte aujourd’hui même et fasse un nouvel effort
pour arriver à l’établissement habité le plus voisin, d’où des secours
et des approvisionnements puissent être envoyés à ceux qui resteront
ici. La direction à suivre et les précautions à prendre dans cette
tentative sont rédigées. La seule question à résoudre est de savoir qui
doit partir, qui doit rester ici.»

Les officiers répondirent d’un commun accord en demandant qu’on eût
recours pour trancher la question au système du volontariat.

Les matelots firent écho à leurs officiers.

«Oui! oui! Qu’on appelle des volontaires!»

Wardour persista dans son morne silence. Crayford le remarqua se tenant
à l’écart et l’interpella personnellement.

«N’avez-vous rien à dire? lui demanda-t-il.

--Rien, répondit Wardour. Aller ou rester, c’est tout un pour moi.

--Je crois que vous ne pensez pas réellement cela, dit Crayford.

--Je le pense réellement.

--J’en suis fâché, Wardour.»

Le capitaine Helding répondit à la suggestion générale en faveur du
volontariat par une question qui refroidit à l’instant l’enthousiasme
que cette proposition avait provoqué dans la réunion.

«Bien! dit-il. Mais supposons que nous nous prononcions pour le
volontariat: qui se présentera volontairement pour rester dans les
huttes?»

Tout le monde garda le silence. Les officiers et les matelots se
regardèrent les uns les autres d’un air confus. Le capitaine reprit:

«Vous voyez que nous ne pouvons pas trancher la question de cette
manière. Vous voulez tous partir. Quiconque a l’usage de ses membres,
naturellement veut partir. Mais que deviendront ceux qui n’ont pas
retrouvé l’usage de leurs membres? Quelques-uns d’entre nous doivent
donc rester ici pour prendre soin des malades.»

Chacun admit l’exactitude de cette observation.

«Il nous faut donc revenir à la question. Quels sont parmi les valides
ceux qui partiront? Quels sont ceux qui resteront? Le capitaine Ebsworth
dit, et je dis comme lui: que le sort en décide. Voici des dés. Le
chiffre le plus élevé qu’ils portent est le double-six. Tous les hommes
qui amèneront un nombre inférieur à six resteront; tous ceux qui
amèneront un nombre supérieur partiront. Officiers du _Wanderer_ et du
_Sea-Mew_, acceptez-vous cette façon de résoudre la difficulté?»

Tous les officiers acceptèrent, à l’exception de Wardour, qui continua à
garder le silence.

«Hommes du _Wanderer_ et du _Sea-Mew_, vos officiers sont d’accord pour
décider la question par le sort. Y consentez-vous aussi?»

Tous les hommes sans exception y consentirent.

Crayford remit les dés et le cornet au capitaine Helding.

«C’est à vous à jeter le premier les dés. Au-dessous de six, on reste;
au-dessus de six, on part.»

Le capitaine Helding lance les dés; le tonneau servit de table. Il amena
sept.

«Vous partez, dit Crayford. Je vous félicite, capitaine. Maintenant, à
mon tour.»

Il jeta les dés et amena trois.

«Je reste. Eh bien, si je puis faire mon devoir et être utile aux
autres, qu’importe que je parte ou que je reste? Wardour, vous venez
après moi, en l’absence de votre premier lieutenant.»

Wardour se prépara à lancer les dés sans secouer le cornet.

«Secouez le cornet, Wardour, cria Crayford. Donnez-vous une chance de
bonheur de plus.»

Wardour persista à laisser les dés tomber du cornet juste comme ils s’y
trouvaient placés.

«Je m’en garderai bien, se dit-il à lui-même, j’en ai fini avec le
bonheur.»

En disant ces mots, il jeta le cornet vide sur le tonneau, sans regarder
même quel numéro il avait amené, et alla s’asseoir sur le coffre le plus
voisin.

Crayford examina les dés; Wardour avait amené six.

«Eh bien! s’écria le premier, vous devez tenter de nouveau le sort, en
dépit de vous-même. Vous n’êtes ni parmi les partants ni parmi les
restants. Jetez de nouveau les dés.

--Bah! dit Wardour d’un ton maussade, ce n’est pas la peine que je me
dérange. Que quelqu’un les jette pour moi; et avisant tout à coup Frank:
Tenez, lui dit-il, je vous en charge, vous qui avez reçu du ciel ce que
les femmes appellent une heureuse figure.»

Frank se tourna vers Crayford.

«Dois-je le faire?

--Oui, puisqu’il le désire», dit Crayford.

Frank lança les dés. Deux!... Il reste!

«Wardour, j’en suis fâché, je vous ai amené un mauvais numéro.

--Partir ou rester, c’est tout un pour moi, répéta Wardour. Vous serez
plus heureux, jeune homme, en jetant les dés pour vous.»

Frank les jeta.

«Huit! Hourra! Je pars!

--Que vous avais-je dit? s’écria Wardour. La chance vous a été
favorable.»

Il se leva en disant ces mots et se disposait à quitter la hutte.
Crayford l’arrêta.

«Avez-vous quelque chose de particulier à faire, Richard?

--Qu’est-ce qu’on peut avoir de particulier à faire ici?

--Attendez alors un moment. J’aurai à vous parler quand cette affaire
sera terminée.

--Est-ce pour me donner encore quelque bon conseil?

--Ne me regardez pas de cet air sombre, Richard. J’ai à vous adresser
une question sur quelque chose qui vous concerne.»

Wardour ne répondit pas un mot. Il retourna s’asseoir sur son coffre et
s’y installa comme pour dormir. Le tirage au sort continua rapidement
pour les autres officiers et les hommes des deux équipages. Au bout
d’une demi-heure, le sort avait désigné ceux qui devaient partir. Les
matelots quittèrent la hutte et les officiers entrèrent dans la pièce du
fond pour tenir une dernière conférence avec le capitaine malade du
_Sea-Mew_. Crayford et Wardour restèrent seuls ensemble dans la première
pièce.

Crayford toucha son ami à l’épaule pour le réveiller. Wardour le regarda
en fronçant le sourcil d’un air d’impatience.

«Je venais de m’assoupir, dit-il, pourquoi me réveiller?

--Voyez, Richard, nous sommes seuls.

--Eh bien! Après?

--Je désire vous parler en particulier, et je profite de cette occasion.
Vous m’avez désappointé et surpris, aujourd’hui. Pourquoi disiez-vous
qu’il vous est tout un de partir ou de rester? Pourquoi êtes-vous le
seul homme parmi nous tous auquel notre salut ou notre perte soit chose
parfaitement indifférente?

--Un homme peut-il toujours donner une raison de ce qu’il y a d’étrange
dans ses manières ou dans ses paroles? répondit Wardour.

--Il peut l’essayer, dit Crayford d’un ton calme, quand c’est un ami qui
l’en prie.»

Le ton de Wardour s’adoucit.

«C’est vrai, reprit-il, j’essaierai. Vous rappelez-vous notre première
nuit en mer, quand nous quittâmes l’Angleterre sur le _Wanderer_?

--Aussi bien que si c’était hier.

--Nuit calme et tranquille, continua Wardour d’un air pensif. Pas un
nuage, pas une étoile. Rien dans le ciel, que la lune dans son plein, et
à la surface de la mer paisible, pas une ride qui se laissât voir sur le
sillage lumineux qu’y traçait le navire. Vous vîntes sur le pont et m’y
trouvâtes seul...»

Il s’arrêta. Crayford lui prit la main et finit pour lui la phrase
commencée:

«Seul et en larmes.

--Les dernières que je verserai jamais, ajouta Wardour avec amertume.

--Ne dites pas cela! Il y a des moments où un homme est à plaindre s’il
ne peut verser des larmes. Continuez, Richard.»

Wardour continua à rappeler ses anciens souvenirs, en conservant le ton
calme qu’il avait pris.

«J’aurais cherché querelle à tout autre homme qui m’aurait surpris en ce
moment, ajouta-t-il. Il y avait eu, apparemment, dans votre voix, quand
vous vous êtes excusé de m’avoir dérangé, quelque chose qui avait amolli
mon âme. Je vous dis que j’avais éprouvé un désappointement qui avait
brisé mon cœur pour la vie. Il n’était pas besoin d’entrer dans plus
d’explications. Les seuls chagrins sans espérance d’adoucissement sont
les chagrins que causent les femmes.

--Et le seul bonheur sans mélange est le bonheur que procurent les
femmes, dit Crayford.

--Vous pouvez en juger ainsi par votre propre expérience; la mienne m’en
fait juger différemment. Tout le dévouement, toute la patience, toute
l’humilité, tout le culte dont un homme peut disposer, je les ai mis aux
pieds d’une femme; elle a accepté cet hommage comme les femmes ont
coutume de le faire, avec aisance, avec bonne grâce, mais sans en être
touchée, et comme une chose qui lui était naturellement due. Je quittai
l’Angleterre pour atteindre à un poste élevé dans ma carrière, avant
d’oser lui offrir ma main. Je brave les dangers, je m’expose à la mort,
je risque ma vie dans les marais fiévreux de l’Afrique pour obtenir
l’avancement auquel je n’aspire que pour l’amour d’elle, et je
l’obtiens. Je reviens alors pour lui tout donner, ne demandant en retour
rien que de pouvoir reposer mon cœur fatigué dans la contemplation de
ses charmants attraits. Et ses lèvres, les lèvres que j’avais baisées en
partant, me disent qu’un autre homme a dérobé ma place dans son cœur. Je
ne dis que peu de mots après avoir entendu cet aveu, et je la laissai
pour toujours. Un temps pourra venir, lui dis-je, où je vous
pardonnerai; mais l’homme qui m’a dérobé ma place dans votre cœur
regrettera le jour où vous et lui vous êtes rencontrés pour la première
fois. Ne me demandez pas quel est cet homme. Je suis encore à le
découvrir. La trahison est restée secrète. Personne ne pourrait me dire
où je le trouverai; personne ne pourrait me dire qui il est. Mais
qu’importe! quand j’aurai triomphé de mes premières angoisses, je
pourrai m’en reposer sur moi-même; je pourrai être patient et attendre
mon heure.

--Votre heure?... quelle heure?...

--L’heure où moi et cet homme nous nous rencontrerons face à face. Car,
je le savais dès lors, je le sais maintenant; c’était écrit dans mon
cœur dès lors, c’est toujours écrit dans mon cœur: nous nous
rencontrerons, nous nous connaîtrons l’un l’autre! C’est avec cette
profonde conviction que je me suis engagé comme volontaire dans cette
expédition, comme je me serais engagé dans toute autre entreprise qui
aurait pu m’offrir des travaux, des fatigues, des dangers, comme refuge
contre les souffrances qui me poursuivent. C’est avec cette profonde
conviction, qui ne m’abandonne pas, que je vous dis qu’il m’est
indifférent de rester ici avec les malades ou de partir avec les
valides, car je vivrai jusqu’à ce que j’aie rencontré cet homme! Le jour
où nous devrons régler nos comptes est fixé. Ici, environné de ces
glaces polaires, comme sous l’atmosphère brûlante des tropiques, dans un
combat comme dans un naufrage, au milieu des ravages de la famine comme
au milieu de ceux de la peste, seul, parmi des centaines de morts qui
m’entoureront, je vivrai! Oui! je vivrai pour voir arriver un jour! Je
vivrai pour attendre ma rencontre avec un homme.»

Il s’arrêta tout tremblant de la tête aux pieds, l’esprit en proie à
cette terrible superstition qui le dominait. Crayford recula d’horreur,
en silence. Wardour remarqua ce mouvement et en fut blessé. Il en
appela, pour justifier sa conviction longtemps caressée, à la
connaissance que Crayford avait acquise de son caractère.

«Regardez-moi! lui dit-il. Voyez comme j’ai vécu et me suis fortifié,
malgré cette douleur poignante qui me rongeait le cœur, malgré les vents
glacés du nord qui m’assaillaient au dehors! Je suis le plus robuste
d’entre vous tous. Pourquoi? J’ai lutté contre des fatigues qui ont
couché à terre les hommes les plus endurcis aux fatigues de toute
l’expédition. Pourquoi? Qu’ai-je fait pour que mon cœur ait battu avec
plus de force, pour que mon sang ait circulé avec plus de chaleur dans
toutes mes veines, jusqu’à ce moment et sous ce climat, qu’ils ne l’ont
jamais fait au milieu des brises salutaires de mon pays natal? A quoi
ai-je été réservé? Je vous le répète, à voir venir un jour, à me
rencontrer avec un homme!»

Il s’arrêta encore, et alors Crayford prit la parole.

«Richard, dit-il, depuis que nous nous sommes vus pour la première fois,
j’ai eu confiance en la bonté de vos instincts, malgré vos rudes dehors;
j’y ai eu confiance fermement, sincèrement, comme aurait pu y avoir
confiance votre propre frère. Vous mettez aujourd’hui cette confiance à
une difficile épreuve. Si votre ennemi m’avait dit que vous ayez jamais
tenu le langage que vous venez de me tenir, que vos yeux aient jamais eu
des regards pareils à ceux que j’y vois maintenant, je lui aurais tourné
le dos comme à l’auteur d’une vile calomnie contre un homme équitable,
brave, loyal. Oh! mon ami, mon ami, si vous croyez que j’aie jamais bien
mérité de vous, rejetez, je vous en prie, ces pensées loin de votre
cœur! Regardez-moi avec le regard franc d’un homme qui a renoncé à toute
idée de vengeance. Ne permettez pas que revienne jamais le temps où je
ne pourrai plus tendre la main que je tends aujourd’hui à l’homme que je
puis encore admirer, au frère que je puis encore aimer!»

Le cœur qu’aucune autre voix ne pouvait toucher, entendit cet appel. Ces
farouches regards, cette voix rude s’adoucirent sous l’influence de
Crayford. Wardour laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

«Vous avez plus de bonté pour moi que je ne le mérite. Changeons de
sujet et ne revenons plus sur celui-ci. Travaillons, Crayford. Le
travail est le véritable baume de notre vie. Le travail détend les
muscles et réchauffe le sang; le travail qui fatigue le corps repose
l’âme. N’y a-t-il rien ici que je puisse faire? Pas de bois à couper?
Pas de fardeau à transporter?»

La porte s’ouvrit au moment où il faisait cette question; Bateson,
chargé de transformer le bois de lit de Frank en bois à brûler, entra
avec sa hache. Wardour, sans lui dire un seul mot, lui arracha la hache
de la main.

«Pourquoi faire cette hache? demanda-t-il.

--Pour démolir le bois de lit de M. Aldersley et en faire du feu,
lieutenant.

--Je ferai cela à votre place; ce sera l’affaire d’un moment. Vous ne
devez pas être en peine de moi, vieil ami. Je vais faire une bonne
chose: je vais me fatiguer le corps pour me reposer l’âme.»

Ce qu’il y avait de mauvais dans ses instincts était visiblement
subjugué, pour un temps, du moins. Crayford prit sa main en silence;
puis, servi par Bateson, il le laissa se livrer à son travail.

La hache à la main, Wardour s’approcha du lit de Frank.

«Que ne puis-je, se dit-il, anéantir mes pensées comme je vais anéantir
ce bois de lit.»

Il l’attaqua avec la hache en homme qui sait bien se servir de son
instrument.

«Hélas! pensa-t-il tristement, pourquoi ne suis-je pas né charpentier au
lieu d’être né gentleman? Une bonne hache, maître Bateson. Je me demande
avec étonnement où vous avez pu la trouver. On dirait qu’il y a quelque
chose dans ce manche qui vous force à travailler. Pauvre Crayford! ses
paroles m’étreignent la gorge. Un excellent compagnon, un noble cœur.
Arrière les pensées! arrière les regrets! Ce qui est dit est dit.
Travaillons! travaillons! travaillons!»

Une planche après l’autre tomba sur le sol. Il rit en pensant combien il
est facile de détruire.

«Ah! ah! jeune Aldersley! il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour
démolir votre lit. C’est fini. J’en aurais fait autant de la hutte
entière si j’avais eu la chance de pouvoir la traiter de même.»

Une longue pièce de bois tomba sous sa hache, pièce assez longue pour
devoir être coupée en deux. Il la retourna et se baissa pour la
regarder. Une chose attira son attention: c’était des lettres gravées
dans le bois. Il les regarda de plus près. Ces lettres étaient
superficiellement creusées et mal formées. Il put seulement déchiffrer
les trois premières, et encore n’était-il pas sûr qu’il les lût bien.
Elles ressemblaient à C. L. A., si tant est qu’elles ressemblassent à
quelque chose. Il rejeta la pièce de bois au loin avec humeur.

«Au diable celui, quel qu’il soit, qui a choisi ce nom entre tous les
noms du monde pour le graver là! Mais travaillons! travaillons!»

Il reprit sa hache et continua son œuvre.

Il coupa une autre planche.

Il s’arrêta et la regarda avec méfiance.

Des lettres y étaient aussi gravées. Les lettres F. et A. s’y laissaient
lire.

Il posa sa hache à terre. Il s’éleva dans son esprit des doutes vagues
qu’il ne fut pas capable d’éclaircir. L’état même de son esprit devint
une énigme pour lui.

«Encore des lettres! se dit-il. Voilà à quoi cette jeunesse oisive
emploie ses heures de loisir. F. A? Ces lettres doivent être ses
initiales, Frank Aldersley. Qui a gravé les lettres de l’autre planche?
Frank Aldersley aussi?»

Il rapprocha la pièce de bois qu’il tenait dans ses mains plus près du
jour, et l’examinant plus attentivement il y vit encore deux lettres!
Au-dessous des initiales F. A. il lut les lettres C. B.

«C. B., répéta-t-il en se parlant à lui-même. Les initiales de sa
bien-aimée, je suppose. C’est naturel, à son âge!»

Il fit encore une pause. Puis, sur sa figure se laissa voir le signe
extérieur d’une angoisse secrète qui le mordait au cœur.

«Son chiffre est C. B., dit-il d’une voix basse et brisée, C. B... Mais
c’est Clara Burnham!»

Il resta, la planche dans ses mains, en répétant à plusieurs reprises
ces mots:

«Clara Burnham!... Clara Burnham!...» comme si c’était une question
qu’il s’adressât à lui-même.

Il laissa tomber la planche, et une pâleur mortelle envahit sa figure en
un moment. Ses yeux errèrent au hasard entre les pièces de bois
répandues sur le sol et le lit à moitié démoli.

«O Dieu! que vient-il de m’arriver!» murmura-t-il.

Il ramassa sa hache en poussant un cri étrange, un cri tenant le milieu
entre la rage et la terreur. Il s’efforça avec fureur, avec désespoir,
de poursuivre son travail. Il ne le put. Vigoureux comme il l’était, il
ne put manier sa hache. Ses mains lui refusèrent leur service; elles
tremblaient continuellement. Il s’approcha du feu, il essaya de les
réchauffer, elles ne cessèrent de trembler; elles communiquèrent leur
impuissance au reste du corps. Tous ses membres se mirent à
frissonner... Il connut la peur... Ses propres pensées le glacèrent
d’effroi.

«Crayford! cria-t-il, Crayford! venez ici, et allons chasser.»

Aucune voix amie ne lui répondit. Aucune figure amie ne se montra à la
porte.

Un moment se passa, et il se produisit en lui un autre changement. Il
reprit soudainement possession de lui-même. Un sourire, un sourire
horrible, difforme, illumina lentement, furtivement, diaboliquement sa
figure. Il s’éloigna du feu, mit doucement sa hache dans un coin,
s’assit à son ancienne place, et s’abandonna à un accès de joie inspiré
par l’espoir d’une prochaine vengeance. Il avait trouvé l’homme qu’il
cherchait! Il l’avait trouvé au bout du monde, dans le dernier combat
que les explorateurs des mers glacées du pôle livraient à la famine et à
la mort!

Quelques minutes s’écoulèrent.

Il s’aperçut tout à coup qu’un courant d’air froid pénétrait dans la
chambre.

Il se retourna et vit Grayford ouvrir la porte de la hutte. Un homme
était derrière lui. Wardour se leva vivement et regarda par-dessus
l’épaule de Crayford.

Était-ce bien l’homme qui avait gravé les lettres sur les planches? Oui,
c’était Frank Aldersley!

«Encore au travail! s’écria Crayford en jetant un coup d’œil sur le lit
à moitié démoli. Donnez-vous un peu de repos, Richard. Le détachement
d’exploration est prêt à partir. Si vous désirez prendre congé de vos
camarades, les officiers qui nous quittent, avant qu’ils ne se mettent
en marche, vous n’avez pas de temps à perdre.»

Il s’arrêta court en disant ces derniers mots, et regardant Wardour en
face, il s’écria:

«Bon Dieu! comme vous êtes pâle! Que vous est-il arrivé?»

Frank, qui cherchait dans son coffre quelques vêtements dont il pourrait
avoir besoin durant son voyage, se retourna. Il fut frappé, comme
Crayford l’avait été, du soudain changement qui s’était produit sur la
figure de Wardour depuis qu’ils l’avaient quitté un moment auparavant.

«Êtes-vous malade? lui demanda-t-il. J’ai appris que vous faisiez la
besogne de Bateson à sa place; vous seriez-vous blessé?»

Wardour détourna soudainement la tête pour cacher sa figure à Grayford
et à Frank. Il tira son mouchoir de sa poche et enveloppa tant bien que
mal sa main gauche.

«Oui, dit-il, je me suis blessé avec la hache. Ce n’est rien, n’y faites
pas attention. La douleur physique me fait toujours une singulière
impression. Mais ce n’est rien, vous dis-je, il n’y a pas lieu de s’en
occuper.»

Il se tourna vers eux, et s’adressa à Frank d’un ton familier qui ne lui
était pas ordinaire.

«Je ne vous ai pas répondu très-poliment quand vous m’avez adressé la
parole, il y a quelques instants, je veux dire quand j’entrai ici avec
les autres officiers du _Wanderer_. Je vous en fais mes excuses.
Serrons-nous la main! Comment vous trouvez-vous? Vous êtes prêt à vous
mettre en marche?»

Frank accueillit l’avance qui lui était faite si singulièrement avec une
parfaite bonne humeur.

«Je suis charmé d’être de vos amis, monsieur Wardour. Je souhaiterais
être aussi rompu aux fatigues que vous l’êtes.»

Wardour éclata d’un rire exagéré, joyeux, peu naturel.

«Plus fort, n’est-ce pas? Il ne faut pas penser à cela. Les dés auraient
mieux fait de m’envoyer à votre place et de vous retenir ici. Je ne me
suis jamais senti en meilleure santé dans toute ma vie.»

Il fit une pause, puis il ajouta en fixant Frank et donnant à sa voix
une grande emphase:

«Nous autres hommes du Kent, nous sommes rudement charpentés.»

Frank fit un pas vers Wardour, attiré par un nouveau sentiment
d’intérêt.

«Vous venez du Kent? lui dit-il.

--Oui. Du Kent oriental.»

Il se tut un instant, puis fixant de nouveau Frank, il ajouta:

«Connaissez-vous cette partie du pays?

--J’en connais quelque chose, répondit Frank. Quelques-uns de mes chers
amis l’ont habité.

--Quelques-uns de vos amis? répéta Wardour. Une des familles du comté,
sans doute?»

Quand il fit cette question, il tourna brusquement la tête. Il se
trouvait placé entre Crayford et Frank. Crayford, sans prendre part à
leur conversation, avait regardé et écouté ses paroles de plus en plus
attentivement. Wardour s’en était aperçu et en avait été blessé, sans
que rien en apparence justifiât son irritation.

«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.

--Pourquoi ressemblez-vous si peu à vous-même?» répondit tranquillement
Crayford.

Wardour ne répondit pas et renoua sa conversation avec Frank.

«Une des familles du comté, reprit-il, les Witherby de Jew Grange, je
suppose?

--Non, dit Frank; mais des amis des Witherby, très-probablement: les
Burnham.»

Ici, malgré ses efforts désespérés, Wardour ne parvint pas à se
contenir. Il tressaillit violemment. Le mouchoir qu’il avait mal attaché
autour de sa main tomba, et Crayford s’empressa de le ramasser en
l’examinant avec soin.

«Voici votre mouchoir, Richard, dit-il; c’est singulier?

--Qu’est-ce qu’il y a de singulier?

--Vous nous avez dit que vous vous étiez blessé avec la hache?

--Eh bien?

--Il n’y a aucune tache de sang sur votre mouchoir.»

Wardour arracha le mouchoir des mains de Crayford.

«Pas de sang sur le mouchoir, se dit-il à lui-même. Il y en aura une ou
deux taches quand Crayford le reverra.»

Il s’arrêta à quelques pas de la porte et dit à Crayford:

«Vous m’avez recommandé de prendre congé des officiers, mes camarades,
avant qu’il ne soit trop tard. Je vais suivre votre avis.»

La porte extérieure s’ouvrit au moment où il mettait la main sur la
serrure.

Un des quartiers-maîtres du _Wanderer_ entra dans la hutte.

«Le capitaine Helding est-il ici?» demanda-t-il en s’adressant à
Wardour.

Wardour indiqua Crayford d’un geste.

«Le lieutenant vous le dira», répondit-il.

Crayford s’avança et questionna le quartier-maître.

«Qu’avez-vous à dire au capitaine Helding? demanda-t-il.

--J’ai un rapport à lui faire. Il est arrivé un accident sur la glace.

--A l’un de vos hommes?

--Non, lieutenant, à l’un de nos officiers.»

Wardour, qui était sur le point de sortir, s’arrêta quand le
quartier-maître fit cette réponse. Il réfléchit un moment. Puis il
revint lentement vers l’endroit de la chambre où se trouvait Frank.
Crayford indiqua au quartier-maître la porte latérale de la hutte.

«Je suis fâché d’apprendre cet accident, dit-il. Vous trouverez le
capitaine Helding dans cette pièce.»

Pour la seconde fois Wardour, avec une persistance qui avait quelque
chose de singulier, renoua la conversation avec Frank.

«Ainsi, vous avez connu les Burnham? dit-il. Qu’est devenue Clara à la
mort de son père?»

La figure de Frank devint à l’instant rouge de colère.

«Clara? répéta-t-il. Qui vous autorise à parler de Mlle Burnham de ce
ton familier?»

Wardour saisit cette occasion de chercher querelle à Frank.

«Quel droit avez-vous de me faire cette question?» répondit-il
grossièrement.

Le sang de Frank bouillonna. Il oublia la promesse qu’il avait faite à
Clara de tenir leur engagement secret. Il oublia toute chose, et ne
considéra que l’insolence sans borne du langage et des manières de
Wardour.

«Le droit d’exiger que vous la respectiez, reprit-il, droit que j’ai
comme étant son fiancé.»

Les yeux vigilants de Crayford étaient toujours attentifs, et Wardour
vit qu’il en était surveillé. Un mot de plus sur ce ton, et Crayford
pouvait intervenir ouvertement. Wardour comprit encore une fois la
nécessité de se contenir à tout prix. Il fit des excuses exagérées à
Frank.

«Impossible de méconnaître un tel droit, dit-il. Peut-être me
pardonnerez-vous quand vous saurez que je suis un des anciens amis de
Mlle Burnham. Mon père et le sien étaient voisins. Nous nous sommes
toujours traités comme si nous étions frère et sœur.»

Frank l’interrompit généreusement.

«N’en dites pas plus. J’ai eu tort. Je me suis laissé emporter. Veuillez
me pardonner.»

Wardour le regarda avec un intérêt involontaire. Puis il lui fit cette
étrange question:

«Est-elle très-éprise de vous?»

Frank éclata de rire.

«Mon cher camarade, lui dit-il, vous viendrez à mes noces, et vous en
jugerez par vous-même.

--Aller à vos noces!...»

En répétant ces mots, Wardour jeta à la dérobée un regard sur Frank, que
Frank, occupé à boucler son porte-manteau, ne remarqua pas. Mais
Crayford l’aperçut, et l’expression de ce regard glaça tout son sang. En
rapprochant ce que Wardour lui avait dit, quand ils étaient tous deux
seuls, de la conversation que Wardour et Frank venaient d’avoir en sa
présence, il ne pouvait en tirer qu’une conclusion: La femme que Wardour
avait aimée et perdue était Clara Burnham. L’homme qui avait enlevé
cette femme à Wardour était Frank Aldersley. Et Wardour avait découvert
cela dans sa dernière rencontre avec Frank.

«Grâce à Dieu, pensa Crayford, les dés vont les séparer. Frank part avec
l’expédition et Wardour reste avec moi.»

Crayford avait à peine eu le temps de faire cette réflexion et Frank
d’adresser à Wardour son invitation inconsidérée, quand le rideau qui
fermait la porte du fond fut tiré. Le capitaine Helding et les officiers
qui devaient partir avec le détachement d’exploration entrèrent dans la
grande pièce, prêts à se mettre en route. En voyant Crayford, le
capitaine Helding s’arrêta pour lui parler.

«Je viens, lui dit-il, d’apprendre un accident qui réduit le nombre de
nos explorateurs. Mon second lieutenant, qui devait en faire partie, a
fait une chute sur la glace. A en juger par ce que le quartier-maître
m’a dit, je crains bien que le pauvre garçon ne se soit cassé une jambe.

--Je le remplacerai!» cria une voix partie de l’extrémité opposée de la
pièce.»

Chacun se retourna; l’homme qui venait de parler était Richard Wardour.

Crayford intervint aussitôt, d’un ton si véhément, que tous ceux qui
connaissaient son extrême modération en furent étonnés.

«Non, dit-il, pas vous, Richard, pas vous.

--Pourquoi, pas moi? dit Wardour d’une voix sombre.

--Pourquoi pas lui, en effet? dit le capitaine Helding? Wardour est
justement l’homme qui convient pour une expédition de longue haleine. Il
est en parfaite santé, il est le meilleur tireur d’entre nous. J’allais
précisément vous le proposer.»

Crayford manqua ici au respect qu’il témoignait habituellement à son
supérieur. Il combattit ouvertement l’avis du capitaine.

«Wardour n’a pas le droit de partir comme volontaire, ajouta-t-il. Il a
été convenu, capitaine Helding, que le sort prononcerait entre ceux qui
partiraient et ceux qui resteraient.

--Et le sort a prononcé, s’écria Wardour. Vous imaginez-vous que nous
allons en appeler de nouveau aux dés, et donner à un officier du
_Sea-Mew_ la chance de remplacer un officier du _Wanderer_? Il y a une
vacance dans le détachement de notre bord, non dans celui du vôtre, et
nous réclamons de remplir cette vacance comme il nous plaît. Je m’offre
comme volontaire, et mon capitaine m’appuie. Qui a le droit de
m’empêcher de partir, après cela?

--Très-bien, Wardour, dit le capitaine Helding. Un homme qui a le droit
pour lui peut s’exprimer avec modération.»

Il se tourna vers Crayford et ajouta:

«Vous devez admettre vous-même que Wardour a raison en ce moment.
L’homme qui nous fait défaut appartenait à mon commandement, et, en
bonne justice, c’est à l’un de mes officiers qu’il convient de le
remplacer.»

Il était impossible de pousser plus loin la discussion. L’esprit le plus
lourd parmi tous les hommes qui étaient présents devait voir que la
réponse du capitaine n’admettait pas de réplique. En désespoir de cause,
Crayford prit le bras de Frank et tira celui-ci quelque peu à l’écart.
La dernière chance qui lui restât de séparer ces deux hommes était de
faire un appel à Frank.

«Mon cher enfant, dit Crayford, je dois vous adresser un mot amical au
sujet de votre santé. J’ai déjà, il vous en souvient, exprimé mes doutes
sur la question de savoir si vous êtes assez robuste pour faire partie
du détachement des explorateurs. Je ressens ces doutes avec plus de
force que jamais, en ce moment. Voulez-vous écouter le conseil d’un ami
qui ne vous veut que du bien?»

Wardour avait suivi Crayford. Il intervint brusquement avant que Frank
n’eût répondu.

«Laissez-le faire.»

Crayford ne prit pas garde à l’interruption. Il était trop sérieusement
préoccupé du désir d’empêcher Frank de prendre part à l’expédition pour
faire attention à ce que pouvaient faire ou dire les personnes qui
l’entouraient.

«N’allez pas, je vous en prie, affronter des fatigues que vous n’êtes
pas en état d’endurer.»

Il ajouta d’un ton suppliant:

«Votre place sera aisément remplie; changez de résolution, Frank. Restez
ici avec moi.»

Wardour intervint encore. Il cria de nouveau à Crayford, encore plus
durement que la première fois:

«Laissez-le faire.»

Toujours aveugle et sourd à toute autre considération, Crayford
renouvela ses instances auprès de Frank.

«Vous avez avoué, il n’y a qu’un instant, que vous n’étiez pas endurci
aux fatigues, lui dit-il. Vous sentez, vous devez sentir, combien votre
dernière maladie vous a affaibli. Vous devez comprendre, j’en suis sûr,
que vous êtes incapable de braver le froid et d’endurer de longues
marches sur la neige.»

Irrité, au delà de toute expression, par l’opiniâtreté de Crayford, et
voyant ou croyant voir dans la figure de Frank qu’il était près de
céder, Wardour s’oublia au point de saisir Crayford par le bras et de
tenter de l’entraîner loin de Frank. Crayford se tourna vers lui et le
regardant:

«Richard, lui dit-il avec calme, vous ne vous possédez plus. J’ai pitié
de vous. Lâchez mon bras.»

Wardour lâcha le bras de Crayford avec quelque chose qui ressemblait à
la sombre soumission d’un animal sauvage envers son dompteur. Le moment
de silence qui suivit permit enfin à Frank de parler.

«Je vous suis très-reconnaissant, Crayford, dit-il à celui-ci, de
l’intérêt que vous me portez.

--Et vous suivrez mon avis? dit Crayford vivement et sans laisser à
Frank le temps de finir sa phrase.

--Ma résolution est prise, mon vieil ami, répondit Frank avec fermeté et
tristesse. Pardonnez-moi de vous désappointer. Je suis désigné pour
faire partie de l’expédition; je suivrai l’expédition.»

Il s’approcha de Wardour; et, n’éprouvant pas le moindre soupçon à son
égard, il lui frappa amicalement sur l’épaule en lui disant:

«Quand je me sentirai fatigué, vous m’aiderez, camarade, n’est-ce pas?
Allons, marchons!»

Wardour prit son fusil des mains du matelot qui le portait. Sa sombre
figure s’illumina soudainement d’un effrayant éclair de joie.

«Venez! cria-t-il, en avant sur la neige et sur la glace! Venez, où nul
pied humain n’a encore passé, où nulle trace humaine n’a jamais été
imprimée.»

Grayford fit aveuglément, instinctivement, un nouvel effort pour les
séparer; les officiers, ses camarades, qui se trouvaient le plus près de
lui, le forcèrent à reculer. Ils se regardèrent mutuellement avec
inquiétude. L’impitoyable froid, frappant ses victimes de différentes
façons, en avait atteint quelques-unes tout d’abord dans leur raison.
Chacun aimait Crayford. Devait-il, lui aussi, prendre le triste chemin
que d’autres avaient suivi avant lui? Ils le contraignirent à s’asseoir
sur un coffre.

«Restez calme, vieux camarade, lui dirent-ils amicalement; restez
calme.»

Crayford céda, torturé intérieurement par le sentiment de son
impuissance. Que pouvait-il faire, au nom du ciel! Pouvait-il dénoncer
Wardour au capitaine Helding sur la foi d’un simple soupçon, sans avoir
seulement l’ombre d’une preuve à fournir pour appuyer son dire? Le
capitaine se refuserait à insulter un de ses officiers, même en se
bornant à lui faire connaître la monstrueuse accusation dont il était
l’objet. Le capitaine supposerait, comme d’autres l’avaient déjà
supposé, que la raison de Crayford faiblissait sous les atteintes du
froid et sous les privations. Il n’y avait donc aucune espérance à
concevoir, littéralement aucune espérance, que dans le nombre des
membres de l’expédition. Officiers et matelots, tous aimaient également
Frank. Aussi longtemps qu’ils pourraient mouvoir une main ou un pied,
ils viendraient à son aide; pendant le voyage, ils veilleraient à ce
qu’il ne lui arrivât aucun mal.

L’ordre du départ fut donné; la porte s’ouvrit; la hutte fut rapidement
évacuée. Le détachement se mit en marche sur l’impitoyable neige
blanche, au milieu do l’impitoyable obscurité du ciel. Les malades et
les invalides, dont la dernière espérance de salut reposait sur les
compagnons qu’ils voyaient s’éloigner, saluèrent tristement leur départ.
Quelques-uns, dont les jours étaient comptés, pleuraient et sanglotaient
comme des femmes. La voix de Frank tremblait quand il se retourna, à la
porte, pour dire un dernier adieu à l’ami qui lui avait tenu lieu de
père.

«Dieu vous bénisse, Crayford!»

Crayford se précipita à travers le groupe d’officiers qui étaient autour
de lui et courut saisir Frank par les deux mains. Il les tint serrées
dans les siennes; on eût dit qu’il ne voulait plus s’en séparer.

«Dieu vous conserve, Frank! Je donnerais tout ce que j’ai au monde pour
partir avec vous. Au revoir! au revoir!»

Frank agita sa main, essuya les larmes qui remplissaient ses yeux, et se
précipita hors de la hutte. Crayford lui rappela le dernier, le seul
avertissement qu’il pût encore lui donner.

«Tant que vous le pourrez, Frank, tenez-vous au milieu du gros du
détachement.»

Wardour, se mettant en chemin le dernier, et suivant Frank à travers les
flocons de neige, s’arrêta et répondit à Crayford:

«Tant qu’il le pourra, il restera près de moi.»




SCÈNE TROISIÈME.

LA MONTAGNE DE GLACE.


Seul! seul! au milieu de la mer glaciale!

Le soleil se lève à demi voilé dans le triste ciel du pôle
septentrional. Les froids rayons de la lune se confondant d’une façon
étrange avec la lumière de l’aube naissante, revêtent les plaines de
neige d’une teinte d’un gris livide. Une banquise, dans le lointain
horizon, s’avance lentement vers le sud. Plus près, un courant d’eau
libre roule avec lenteur ses vagues sombres au delà des limites de la
glace. Plus près encore, et emportée à la dérive dans la même direction,
une montagne de glace dresse ses pointes dentelées vers le ciel; d’un
côté elle étincelle sous les rayons de la lune, de l’autre elle
ressemble à un sombre spectre à peine visible sous une lumière pâle et
cendrée.

A mi-chemin de la longue courbe que décrit la base de la montagne de
glace, quels sont ces objets qui interrompent la monotonie désolée de
cette scène? Dans cette effroyable solitude, doit-on s’attendre à
rencontrer des signes qui révèlent la présence de l’homme? Oui! les
lignes noires d’un canot qui a été halé sur le glacier flottant s’y
laissent voir. Dans une cavité creusée derrière le canot, les dernières
lueurs d’un feu mourant voltigent de temps en temps sur deux figures
d’homme. L’un de ces hommes est assis, le dos appuyé contre un des côtés
de la caverne; l’autre est étendu, sa tête reposant sur les genoux de
son compagnon. Le premier est éveillé et réfléchit; le second, dont le
pâle visage est tourné vers le ciel, est couché, endormi ou mort. Depuis
bien des jours déjà ces deux hommes, succombant à la fatigue, ont été
abandonnés comme perdus sans ressource par leurs camarades de
l’expédition envoyée en quête de vivres et de secours par les naufragés
du _Wanderer_ et du _Sea-Mew_. Celui qui est assis et pensif, est
Richard Wardour; celui qui est endormi ou mort est Frank Aldersley.

La montagne de glace flotte lentement sur la mer sombre qu’éclaire un
jour blafard. De minute en minute les restes du feu s’éteignent. De
minute en minute les morsures du froid se font de plus en plus sentir...

Wardour s’arrache à ses pensées et se lève. Il regarde la figure
toujours incolore de Frank; il met la main sur son cœur. Ce cœur bat
encore faiblement. Qu’on donne à Frank sa part de nourriture tenue en
réserve dans le canot, qu’on le réchauffe avec ce qui reste de
combustible, il pourra vivre encore. Qu’on l’abandonne là sans secours,
et sa mort n’est qu’une question de quelques heures, peut-être de
quelques minutes.

Wardour lève la tête de Frank et l’appuie contre la paroi de la caverne.
Il entre dans le canot et en revient avec une bûche. Il se penche pour
placer la bûche sur le feu et s’arrête. Frank rêve et murmure en rêvant.
Le nom d’une femme sort de ses lèvres. Il est encore en Angleterre, au
bal, et fait à Clara sa déclaration d’amour.

Une pensée homicide traverse l’esprit de Wardour et se reflète sur sa
physionomie. Il se redresse, rapporte la bûche dans le canot. Sa vigueur
est ébranlée, mais elle résiste encore. Ils approchent en flottant de
plus en plus de la pleine mer. Il peut remettre à l’eau le canot sans
aide. Il peut emporter avec lui la nourriture et le combustible qui leur
restent. L’homme qui sommeille là, mourant, sur la glace, est l’homme
qui lui a dérobé le cœur de Clara, qui a brisé le bonheur et l’espérance
de sa vie. Il le laissera plongé dans son sommeil! Il le laissera
mourir!

Voilà ce que l’esprit tentateur lui souffle à l’oreille. Wardour essaye
de mettre le canot en mouvement... Il y réussit... Il en est le maître
maintenant. Il s’arrête et regarde autour de lui. Près de lui la mer est
libre de glaçons; à ses pieds est l’homme qui lui a dérobé le cœur de
Clara. Le sombre reflet d’une pensée homicide s’accentue de plus en plus
sur le visage de Richard. Il attend, les mains posées sur le bord du
canot, il attend et réfléchit.

La montagne de glace flotte lentement sur la sombre mer. De minute en
minute le feu se meurt et s’éteint. De minute en minute les morsures
mortelles du froid s’emparent de plus en plus du malheureux Aldersley
qui sommeille.

Wardour attend toujours, attend et réfléchit.




SCÈNE QUATRIÈME.

LE JARDIN.


Le printemps est venu. La brise d’une nuit d’avril redresse les feuilles
des fleurs endormies. La lune règne en souveraine dans un ciel sans
nuage et sans étoile. Le calme de ces heures nocturnes s’étend partout,
sur la terre et sur la mer.

Dans une villa, sur le rivage occidental de l’île de Wight, les portes
vitrées qui donnent dans le jardin sont encore ouvertes. La lampe,
protégée par un abat-jour, brûle encore sur la table; une dame est
assise près de cette table et lit. De temps en temps elle regarde dans
le jardin et arrête ses yeux sur une jeune fille, vêtue d’une robe
blanche, qui se promène lentement sur la pelouse, à la douce clarté de
la lune. Les chagrins et l’attente ont imprimé leurs traces sur le
visage de la dame. Non-seulement ses rivales, mais encore ses amies, qui
naguère encore l’admiraient, s’accordent maintenant à dire qu’elle a
l’air fatigué et vieilli. D’autres, plus indulgentes dans leur jugement,
prétendent avec raison que ses yeux, sa chevelure, sa grâce simple et
l’ampleur de ses mouvements n’ont presque rien perdu de leurs charmes.
La vérité, comme de coutume, se trouve entre ces deux appréciations
extrêmes. En dépit de ses douleurs et de ses souffrances, Mme Crayford
est toujours la belle Mme Crayford.

Le délicieux silence de cette heure avancée de la soirée est doucement
troublé par la voix de la jeune fille qui se promène dans le jardin.

«Mettez-vous au piano, Lucie. C’est une soirée faite pour la musique.
Jouez quelques morceaux qui soient dignes d’une telle nuit.»

Mme Crayford se retourne vers la cheminée et regarde à la pendule.

«Ma chère Clara, il est plus de minuit. Rappelez-vous ce que le docteur
vous a dit. Vous devriez être couchée depuis une heure.

--Une demi-heure, Lucie! Je ne vous demande qu’une demi-heure encore.
Voyez le clair de lune sur la mer. Est-il possible d’aller se coucher
avec une nuit pareille à celle-ci? Jouez quelque chose, Lucie, quelque
chose qui s’adresse à l’âme et l’élève vers le ciel.»

Tout en formulant cette prière qu’elle adresse avec instance à son amie,
Clara s’avance vers la fenêtre du salon. Elle aussi a beaucoup souffert
des peines incessantes d’une longue attente. Sa figure a perdu sa
fraîcheur juvénile; nulle coloration délicate ne s’y fait plus remarquer
lorsqu’elle parle. Les yeux, d’une teinte si douce et qui ont gagné
naguère le cœur de Frank, portent maintenant l’empreinte d’une sombre
tristesse. Au repos, ils n’ont que des regards obscurs et fatigués.
Quand elle s’anime, ces regards semblent sauvages et inquiets, comme
ceux d’une personne qui se réveille en sursaut d’un rêve qui la fait
tressaillir. Vêtue d’une robe blanche, elle laisse flotter sur ses
épaules ses cheveux bruns dont la nuance est si douce. Il y a quelque
chose de fantastique et de surnaturel dans cette jeune fille, quand elle
s’approche pas à pas de la fenêtre, sous la pleine lumière de la lune,
en sollicitant un morceau de musique qui soit digne du mystère et de la
beauté de cette nuit.

«Consentirez-vous à rentrer si je me mets au piano? lui demanda Mme
Crayford. Il y a du danger, ma chérie, à rester dehors exposée à l’air
de la nuit.

--Non! non! j’aime sentir cet air. Jouez, pendant que je reste ici à
contempler la mer. Cela me calme; cela me ranime; cela me fait du bien.»

Elle retourna, semblant glisser comme un fantôme sur la pelouse. Mme
Crayford se leva, mit de côté le livre qu’elle lisait. C’était un récit
des explorations qui ont eu lieu dans les mers du pôle nord. Le temps
n’est plus où ces deux femmes pouvaient s’intéresser à des récits qui
n’avaient pas de rapport avec le sujet de leurs propres inquiétudes.
Maintenant, quand toute espérance les a presque abandonnées; maintenant,
quand les dernières nouvelles qu’elles ont reçues du _Wanderer_ et du
_Sea-Mew_, remontent à plus de deux ans, elles ne sauraient rien lire
que des livres qui leur racontent les dangers, les découvertes, les
naufrages, les sauvetages qui ont eu les terribles mers polaires pour
théâtre.

Ce fut avec répugnance que Mme Crayford mit son livre de côté et ouvrit
son piano. Le thème varié de Mozart en _ut_, était sur le pupitre. Elle
joua, l’une après l’autre, les délicieuses mélodies, d’une beauté si
simple et si pure, de cette œuvre sans prétention et sans rivale. A la
fin de la neuvième variation, qui était le morceau favori de Clara, elle
s’arrêta et tourna les yeux vers le jardin.

«Est-ce assez?» demanda-t-elle.

Elle n’obtint point de réponse. Clara s’était-elle assez éloignée pour
n’avoir pas entendu cette musique qu’elle aimait tant, cette musique qui
était si bien en harmonie avec la douce beauté de la nuit? Mme Crayford
se leva et s’approcha de la fenêtre.

Non! la blanche forme de Clara est toujours debout sur la pente de la
pelouse, le dos tourné à la maison, les yeux fixés sur la mer, dont les
eaux à peine ridées s’étendaient jusqu’à la ligne obscure de l’horizon,
qui est la ligne tracée par les côtes d’Angleterre.

Mme Crayford s’avance jusqu’au sentier qui serpente devant la fenêtre et
appelle de nouveau.

«Clara!»

Point de réponse encore. Clara est toujours immobile à la même place.

Chagrinée, mais non alarmée, Mme Crayford rentre dans le salon. Sa
triste expérience lui apprend ce qui est arrivé. Elle sonne ses
servantes et leur recommande d’attendre dans le salon qu’elle les
appelle; puis elle retourne dans le jardin et s’approche de Clara.

Morte pour le monde extérieur, comme si elle était déjà dans la tombe,
insensible au toucher, insensible au bruit, sans plus de mouvement
qu’une pierre, et non moins froide, Clara reste debout sur la pelouse;
elle est éclairée par la lune et fait face à la mer.

Mme Crayford attend avec patience à côté d’elle le changement qui ne
tardera pas, elle le sait, à se produire dans son état. Dans la
catalepsie, comme quelques-uns appellent sa maladie, il y a cela de
certain, que l’accès n’a qu’une durée, qui est toujours la même.

C’est ce qui arrive cette fois encore. Nul changement ne se manifeste
d’abord dans ses yeux; ils sont toujours tout grands ouverts, fixes et
vitreux. Le premier mouvement que fait Clara se produit dans ses mains.
Elle les élève en l’air et les porte en avant, comme une personne qui
marche dans l’obscurité. Un autre moment s’écoule et ses lèvres se
meuvent à leur tour. Elles s’entr’ouvrent et tremblent. Encore quelques
minutes, et des mots s’en échappent, lentement, l’un après l’autre,
d’une voix sourde, et comme si elle parlait en dormant.

Mme Crayford tourne les yeux vers la maison. Une triste expérience lui
faisait craindre la curiosité de ses servantes. La même expérience
l’avertissait qu’il ne faudrait pas se fier à celles-ci, si elles
étaient en position d’entendre les étranges paroles que Clara prononce
durant ses accès. Une d’elles ne se serait-elle pas glissée dans le
jardin? Non. Elles sont toujours dans le salon où elles ne peuvent
entendre Clara, et attendent le signal qui leur dira que leur aide est
nécessaire.

Se retournant de nouveau vers Clara, Mme Crayford l’entendit prononcer
d’une voix sourde des mots qui se succédèrent de plus en plus
rapidement.

«Frank!... Frank!... Ne restez pas en arrière... Ne vous fiez pas à
Richard Wardour. Tant que vous pourrez, restez avec le gros du
détachement, Frank!»

C’était l’avertissement donné par Crayford dans les solitudes de la mer
glaciale, répété par Clara dans le jardin de la villa anglaise!

Elle se tait un moment, et dans ce moment sa vision change de scène.
Elle voit Frank sur la montagne de glace, à la merci du plus impitoyable
ennemi qu’il ait sur la terre. Elle le voit flottant sur la mer sombre,
à travers un jour blafard.

«Éveillez-vous, Frank!... éveillez-vous et défendez-vous!... Richard
Wardour sait que je vous aime... Il veut se venger et vous donner la
mort!... Éveillez-vous, Frank!... Éveillez-vous!... Vous marchez à votre
perte!...»

Un long cri d’horreur s’échappa de sa bouche, cri sinistre et effrayant
à entendre.

«Il marche à sa perte!... murmura-t-elle encore. Il marche à sa
perte!...»

Le nuage qui couvrait ses yeux s’évanouit, et ils se fermèrent. Un long
frisson parcourut tout son corps. Une légère rougeur colora un instant
ses joues pâles comme celles d’une morte et disparut ensuite. Ses jambes
plièrent sous elle, et elle tomba dans les bras de Mme Crayford.

Les servantes, répondant à l’appel de leur maîtresse, la transportèrent
dans sa chambre et la déposèrent sur son lit dans un état de complète
insensibilité. Après une demi-heure ou un peu plus, ses yeux se
rouvrirent, pleins de vie cette fois, et ils laissèrent tomber un regard
languissant sur son amie assise près de son lit.

«J’ai eu un terrible rêve, dit-elle d’une voix faible; suis-je malade,
Lucie? Je me sens bien faible!»

Tandis qu’elle dit ces mots, le sommeil, un sommeil bienfaisant et
naturel, s’empare d’elle soudainement, comme il s’empare des jeunes
enfants au milieu même de leurs jeux. Quoique la crise soit maintenant
passée, quoiqu’il ne soit plus nécessaire de veiller sur elle, Mme
Crayford garde toujours sa place auprès du lit, trop inquiète et trop
attentive pour se retirer dans sa chambre.

Dans les circonstances précédentes, elle avait l’habitude de chasser de
son esprit les paroles qui étaient sorties de la bouche de Clara pendant
ses accès. Cette fois, elle fait d’inutiles efforts pour y réussir. Les
paroles de Clara ne cessent de revenir à sa pensée. Vainement elle
repasse dans sa mémoire tout ce que les docteurs lui ont dit en parlant
de ce qu’éprouvait Clara pendant ses crises. Les craintes vagues qu’elle
ressent de la perte de l’homme qu’elle aime se mêlent dans son esprit
avec ce qu’elle lit constamment des épreuves, des périls, des
sauvetages, dont les mers du pôle nord sont le théâtre. Les choses les
plus étranges qu’elle peut dire ou faire, dans ses accès, doivent être
toutes attribuées à cette cause et peuvent s’expliquer de la même façon.
C’est ainsi qu’ont parlé les docteurs, et c’est ainsi, jusqu’à présent,
que Mme Crayford a partagé leur opinion. Ce n’est que cette nuit que les
paroles de la jeune fille ont retenti à son oreille avec un accent
singulièrement prophétique et elle se demande:

«Clara est-elle en esprit auprès de ceux que nous aimons et qui se sont
perdus dans les solitudes des mers du pôle? Ses yeux peuvent-ils voir
les morts et les vivants égarés dans les déserts de la mer glaciale?»

La nuit s’est écoulée.

De près et de loin, le jardin de la villa présente l’aspect le plus gai
et le plus charmant sous les rayons du soleil du midi. Tout autour, on
entend les bruits joyeux qui témoignent de la vie et du mouvement qui y
règnent. Du jardin de la maison la plus voisine, arrivent les voix des
enfants s’abandonnant à leurs jeux. Le long de la route qui passe
derrière cette maison, s’entend le roulement des voitures et des
charrettes qui la parcourent. Sur la mer bleue, retentit au loin le
bruit que font les palettes des roues des steamers en frappant l’eau, et
les coups de piston de leurs machines, quand ces navires côtoient l’île
en franchissant le détroit qui la sépare du continent. Sur les arbres,
les oiseaux chantent gaiement au milieu du feuillage qui frémit sous la
brise. Dans la maison, les servantes rient bien haut de quelque
plaisanterie ou de quelque anecdote qui les réjouit pendant leurs
occupations. C’était un moment plein de charme et de joyeuse animation.

Les deux dames étaient assises dans le jardin, se reposant d’une
promenade qu’elles venaient d’y faire.

Elles échangèrent quelques paroles banales sur la beauté du temps, puis
elles se turent. Gardant le souvenir de ce qu’elle avait vu pendant sa
crise, comme on garde en général le souvenir de ce qu’on a vu dans un
rêve, et prenant sa vision pour une révélation surnaturelle, Clara
considérait maintenant dans son âme ses pressentiments les plus funestes
comme autant de faits réalisés. Sa dernière et faible espérance de
revoir jamais Frank s’était évanouie. L’intime connaissance qu’avait
d’elle Mme Crayford faisait comprendre à celle-ci ce qui se passait dans
l’âme de Clara, et lui disait que s’efforcer de raisonner sa jeune amie
et de lui adresser de sages remontrances serait perdre volontairement
son temps et ses paroles. La disposition où elle-même s’était sentie un
moment, la nuit précédente, d’attacher une importance superstitieuse à
ce qu’avait dit Clara pendant son accès, avait disparu avec le retour de
la clarté du jour. Le repos et la réflexion l’avaient calmée et avaient
rendu à son bon sens tout son empire. Sympathisant avec Clara en toute
autre chose, elle ne partageait pas, quand elles étaient assises toutes
deux sous les rayons d’un splendide soleil, son désespoir dans l’avenir.
Elle, qui pouvait encore espérer, n’avait rien à répondre à sa jeune
amie qui avait perdu toute espérance. Les minutes se succédèrent ainsi
paisiblement, et les deux amies restèrent assises en silence à côté
l’une de l’autre.

Une heure s’écoula, et la cloche de la porte de la villa se fit
entendre.

Toutes deux tressaillirent, toutes deux savaient ce qu’annonçait cette
cloche. C’était l’heure où le facteur apportait leurs journaux de
Londres. Que de fois, dans le passé, elles avaient déchiré la bande qui
enveloppait ces journaux et regardé à la même colonne, avec la même
impatience, mélangée d’espérance et de désespoir! Voilà aujourd’hui,
comme hier, comme demain, si Dieu doit le permettre, voilà la servante
avec les journaux de Lucie et de Clara à la main. L’une et l’autre
feront-elles encore, aujourd’hui, comme elles ont fait tant de fois dans
le passé?

Non! Mme Crayford déchire la bande de son journal, comme de coutume;
mais Clara dépose le sien intact sur une chaise du jardin.

Mme Crayford regarde en silence à la place où elle regarde toujours, à
la colonne consacrée aux dernières nouvelles de l’étranger. Au moment où
ses yeux tombent sur la page, elle tressaille en poussant un cri de
joie. Le journal s’échappe de ses mains tremblantes. Elle serre Clara
dans ses bras.

«Ah! ma chérie! ma chérie! Voici de leurs nouvelles, enfin!...»

Sans répondre, sans laisser voir aucun changement dans sa physionomie,
Clara ramasse le journal tombé à terre, et lit, en tête de la colonne,
et imprimés en lettres capitales, ces mots:

L’EXPÉDITION AU POLE NORD

Elle s’arrête et regarde Mme Crayford.

«Avez-vous la force de m’entendre, Lucie, lui demanda-t-elle, si je lis
tout haut?»

Mme Crayford était trop agitée pour faire, à cette question, une réponse
verbale: elle fit signe à Clara, avec un air d’impatience, de continuer.

Clara lut les nouvelles suivantes qui étaient au-dessous du titre:

  «L’information qui suit, venue de Saint-John (Terre Neuve), nous est
  envoyée pour être publiée.

  On annonce que le baleinier en _Blythewood_ a rencontré les officiers
  et les matelots survivants de l’expédition dans le détroit de Davis.
  Plusieurs des explorateurs sont morts, et quelques-uns sont indiqués
  comme manquant à l’appel. La liste des survivants connus, telle que
  l’a donnée l’équipage du baleinier, n’est pas garantie comme
  parfaitement exacte, les circonstances n’ayant pas été favorables à
  une investigation complète. Le navire était pressé par le temps, et
  les membres de l’expédition, souffrant plus ou moins des fatigues et
  des privations qu’ils avaient endurées, n’étant pas en état de donner
  à l’enquête toute l’aide nécessaire. De plus amples détails sont
  attendus par le prochain courrier.»

Suivait la liste des survivants, commençant par les officiers dans
l’ordre de leur grade. Les deux dames lurent ensemble la liste. Le
premier nom était celui du capitaine Helding; le second celui du
lieutenant Crayford.

A ce nom, Mme Crayford ne put maîtriser sa joie. Après une pause, elle
enveloppa de son bras la taille de Clara et lui dit:

«Oh! mon amour! êtes-vous aussi heureuse que je le suis? Le nom de Frank
est-il aussi sur la liste? Les larmes m’aveuglent. Lisez pour moi, je ne
puis lire moi-même.»

Clara répondit de son ton toujours triste:

«J’ai lu jusqu’au nom de votre mari. Je n’ai pas besoin d’en lire
davantage.»

Mme Crayford essuya les larmes de ses yeux, se maîtrisa, et lut la liste
des survivants.

Sur cette liste, ses recherches furent vaines. Le nom de Frank n’y
figurait pas. Sur une seconde liste, intitulée: Morts ou manquants, les
deux premiers noms qui s’offrirent à ses yeux furent ceux-ci:

FRANCIS ALDERSLEY.

RICHARD WARDOUR.

Muette et terrifiée, Mme Crayford regarda Clara. Elle se demanda si
celle-ci, dans le faible état de santé où elle était, aurait assez de
force pour supporter le coup qui la frappait. Oui, Clara supporta ce
coup avec une étrange résignation. Son regard, son langage, furent ceux
d’une personne que le désespoir laisse en pleine possession d’elle-même.

«J’étais préparée à cette nouvelle, dit-elle. Je les ai vus en esprit la
nuit dernière. Richard Wardour a découvert la vérité, et cette
découverte a coûté la vie à Frank. Et c’est moi, moi seule qui suis à
blâmer!»

Elle frissonna et mit la main sur son cœur.

«Nous ne serons pas longtemps séparés, Lucie. J’irai le rejoindre. Il ne
reviendra pas me trouver ici.»

Ces paroles furent dites avec le calme d’une conviction profonde; elles
faisaient mal à entendre.

«Je n’ai plus rien à dire», ajouta-t-elle après une pause d’un moment.

Et elle se leva pour rentrer à la maison. Mme Crayford la prit par la
main et la força à se rasseoir.

«Ne me regardez pas, ne me parlez pas de cette effrayante façon,
s’écria-t-elle. Dire ce que vous venez de dire, n’est pas digne d’une
personne raisonnable; c’est douter de la miséricorde divine. Relisez le
journal. Voyez! Il vous dit clairement que vous ne devez pas vous en
fier entièrement à ses informations; il vous recommande d’attendre des
détails ultérieurs. Les mots qui sont en tête de la liste disent combien
peu il connaît la vérité. Morts ou manquants. De son propre aveu, il est
tout aussi probable que Frank est au nombre des manquants, qu’il est
probable qu’il est au nombre des morts. Quoi que vous en disiez, le
prochain courrier peut vous apporter une lettre de lui. M’entendez-vous,
Clara?

--Oui.

--Pouvez-vous nier ce que je dis?

--Non.

--Oui! Non! Est-ce ainsi que vous devez me répondre, quand je suis si
désolée et si inquiète à votre égard?

--Je suis fâchée d’avoir parlé comme je l’ai fait, Lucie. Nous sommes
placées à deux points de vue différents. Je ne conteste pas que le vôtre
ne soit raisonnable.

--Vous ne contestez pas? répondit Mme Crayford. Non! mais vous faites
pis; vous abondez dans votre sens, tout en ayant le journal devant vous!
Croyez vous ou ne croyez-vous pas au journal?

--Je crois à ce que j’ai vu la nuit dernière.

--A ce que vous avez vu la nuit dernière! Vous, une femme qui avez reçu
de l’éducation, une femme instruite, vous croyez à une vision de votre
imagination, à un simple rêve! Je m’étonne que vous ne soyez pas
honteuse de l’avouer!

--Appelez cela un rêve si vous voulez, Lucie. J’ai eu d’autres rêves, à
d’autres époques, et j’ai trouvé qu’ils se réalisaient.

--Oui, dit Mme Crayford, cela a pu arriver une fois, par hasard, et vous
l’avez remarqué, vous vous en êtes souvenue, vous y avez planté votre
foi. Voyons, Clara, soyez franche! Que pensez-vous des occasions où le
hasard a tourné contre vous, où vos rêves ne se sont pas réalisés? Vous
vous ressemblez tous, pauvres gens superstitieux que vous êtes. Vous
oubliez volontiers les rêves et les pressentiments qui se trouvent faux.
Pour l’amour de moi, chère, sinon de vous-même, continua Mme Crayford
avec l’accent de la douceur et de la tendresse, efforcez-vous d’être
plus raisonnable, espérez encore. Ne perdez pas toute confiance en
l’avenir, toute confiance en Dieu. Dieu, qui a sauvé mon mari, peut
sauver Frank. Tant qu’il y a du doute, il y a de l’espoir. N’empoisonnez
pas mon bonheur, Clara! Essayez de penser comme moi, ne fût-ce que pour
me prouver que vous m’aimez.»

Elle enveloppa de son bras le cou de Clara et l’embrassa. Clara lui
rendit son baiser; Clara lui répondit avec tristesse et soumission:

«Je vous aime, Lucie. J’essayerai.»

Après avoir dit ces mots, elle soupira et se tut, Il aurait été évident,
trop évident à des yeux beaucoup moins clairvoyants que ceux de Mme
Crayford, que ses paroles n’avaient produit aucune impression salutaire
sur Clara. Elle avait cessé de défendre sa manière de voir; elle se
taisait, mais la terrible conviction de la mort de Frank par les mains
de Wardour n’en restait pas moins profondément enracinée dans son
esprit. Découragée et désolée, Mme Crayford la laissa et rentra dans la
maison.

En approchant de la fenêtre du salon, Mme Crayford vit venir à elle un
petit homme poli, aux yeux intelligents, aux manières aimables et gaies.
Correctement vêtu de noir, comme l’exigeait sa profession, c’était, à
l’entendre, un docteur très-accrédité dans le pays, heureux et populaire
dans un vaste cercle d’amis et de clients. Il courut au devant d’elle,
sur la pelouse, lui tendant les deux mains en signe de cordiale et
courtoise félicitation.

«Chère madame, acceptez mes sincères congratulations! s’écria-t-il. J’ai
lu la bonne nouvelle qu’a publiée le journal, et je ne saurais m’en
réjouir plus que je le fais, quand même j’aurais l’honneur de connaître
personnellement le lieutenant Crayford. Nous comptons fêter dans ma
famille cette bonne nouvelle. J’ai dit à ma femme, avant de sortir: Une
bouteille de vieux madère à dîner, aujourd’hui, ne l’oublie pas! pour
boire à la santé du lieutenant, que Dieu le bénisse! Et comment va notre
intéressante malade? Les nouvelles ne sont pas, il s’en faut bien, ce
que nous souhaiterions qu’elles fussent en ce qui la concerne. Je suis
un peu impatient de savoir l’effet qu’elles ont produit sur elle, c’est
pourquoi je suis venu faire ma visite de meilleure heure qu’à
l’ordinaire. Ce n’est pas que j’augure absolument mal de ces nouvelles.
Non! Il est clair qu’un doute subsiste quant au sort de M. Aldersley, et
c’est un grand point en sa faveur. Il lui donne le bénéfice de ce doute,
comme disent nos légistes. Mlle Burnham voit-elle les choses du même
œil? J’ai grand’peine à le croire, je l’avoue.

--Mlle Burnham m’a chagrinée et alarmée, répondit Mme Crayford. Je
pensais précisément à vous faire appeler quand vous êtes arrivé.»

Après ce court préambule, elle raconta exactement au docteur ce qui
était arrivé, lui répétant non-seulement la conversation qu’elle avait
eue avec Clara dans la matinée, mais aussi les paroles qui étaient
tombées de la bouche de celle-ci dans son accès de la nuit dernière.

Le docteur l’écouta attentivement. Peu à peu son sourire banal disparut
et fit place à un air grave et pensif.

«Allons la voir», dit-il.

Arrivé auprès de Clara, il s’assit à côté d’elle et étudia curieusement
sa physionomie pendant qu’il lui tâtait le pouls. Il n’existait aucune
sympathie entre le caractère rêveur et mystique de la malade et les
idées droites et pratiques du docteur. Au fond, Clara n’aimait pas son
médecin. Elle ne se soumettait qu’avec impatience aux investigations
dont elle était l’objet de sa part. Il la questionna, et elle lui
répondit avec une certaine irritation. Puis, le docteur n’était pas un
homme facile à décourager, il fit allusion aux nouvelles qu’on avait
reçues de l’expédition, et s’engagea dans la voie des sérieuses
remontrances, où était entrée déjà Mme Crayford. Clara refusa d’accepter
la discussion là-dessus. Elle se leva, et, avec une politesse affectée,
lui demanda la permission de rentrer chez elle. Il ne fit aucun effort
pour la retenir.

«Vous en êtes parfaitement libre, Mlle Burnham, lui répondit-il d’un air
résigné, après avoir lancé à Mme Crayford un coup d’œil qui semblait lui
dire: Restez ici avec moi.»

Clara fit une révérence silencieuse pour le remercier et les laissa
ensemble. Les yeux pénétrants du docteur suivirent la physionomie
dévastée mais encore gracieuse de la jeune fille, pendant qu’elle se
retirait lentement, d’un air plein d’une profonde tristesse, que Mme
Crayford remarqua et dont elle conçut un funeste augure. Le docteur
garda le silence jusqu’au moment où il vit Clara disparaître dans la
veranda qui régnait autour de la villa.

«Je crois que vous m’avez assuré, dit-il alors, que Mlle Burnham n’a
plus ni père ni mère?

--Oui, Mlle Burnham est orpheline.

--Elle n’a plus aucun parent?

--Vous pouvez me parler comme à sa tutrice et à son amie. Êtes-vous
alarmé de son état?

--J’en suis sérieusement alarmé. Il n’y a que deux jours que je l’ai
vue, et je constate un changement notable dans sa situation.
Physiquement et moralement, cette situation a empiré. N’en concevez pas
cependant des craintes par trop excessives. Le mal, j’en ai la
confiance, n’est pas absolument sans remède. Ma grande espérance, c’est
que M. Aldersley puisse être encore vivant. Dans ce cas, je ne
préjugerais pas mal de l’avenir. Son mariage lui rendrait la santé et le
bonheur. Mais dans l’état actuel des choses, je redoute, je l’avoue,
cette conviction qui s’est enracinée en elle, que M. Aldersley n’est
plus, et que sa propre mort doit suivre bientôt celle de ce jeune homme.
Cette idée la poursuivant (comme il est certain qu’elle la poursuivra
nuit et jour), exercera la plus fatale influence sur sa santé aussi bien
que sur son esprit. A moins que nous ne puissions arrêter le progrès du
mal, ce qui lui reste de force n’y résistera pas. Si vous voulez
consulter quelque autre docteur, n’hésitez pas à le faire. Quant à moi,
je vous ai dit ce que je pense.

--Je m’en rapporte entièrement à votre opinion, répondit Mme Crayford.
Pour l’amour de Dieu, dites-moi ce que nous pouvons faire.

--Nous pouvons essayer un changement de lieu, dit le docteur. Nous
pouvons essayer de la transporter dans une autre localité.

--Elle se refusera à quitter celle-ci, répliqua Mme Crayford. Je lui ai
déjà proposé ce changement, et elle m’a toujours répondu négativement.»

Le docteur se tut un moment, comme un homme qui recueille ses idées.

«J’ai appris en venant ici, reprit-il, quelque chose qui me suggère un
moyen de résoudre cette difficulté. A moins que je ne me trompe
grandement, Mlle Burnham ne se refusera pas au projet de changement que
j’ai en vue pour elle.

--Quel est ce projet? s’empressa de demander Mme Crayford.

--Avant de vous répondre, permettez-moi de vous adresser une question.
Avez-vous, par hasard, quelque connaissance dans les bureaux de
l’Amirauté?

--Certainement. Mon père est dans le bureau du secrétariat, et deux
lords de l’Amirauté sont ses amis.

--C’est à merveille. Maintenant je puis m’expliquer clairement, sans
craindre de vous désappointer. D’après ce que je vous ai dit, vous
conviendrez avec moi que le seul changement, dans l’existence de Mlle
Burnham, qui puisse lui être salutaire, serait un changement qui
modifierait sa manière de penser au sujet de M. Aldersley. Placez-la
dans une situation qui lui permette de découvrir, non en s’en rapportant
à ses visions imaginaires et fantastiques, mais à des preuves réelles, à
des faits réels, si M. Aldersley est mort ou vivant, et ses illusions
hystériques, qui maintenant minent fatalement sa santé, disparaîtront.
Même en mettant les choses au pire, même en supposant que M. Aldersley
ait péri dans les mers du pôle, il lui sera moins dangereux d’acquérir
la certitude positive de ce fait que de se nourrir de ses funestes et
imaginaires superstitions pendant des semaines entières, en attendant
l’arrivée des prochaines nouvelles de l’expédition. En un mot, je désire
que vous mettiez, avant la fin de la présente semaine, les convictions
actuelles de Mlle Burnham à l’épreuve. Supposons que vous lui teniez ce
langage: Nous différons d’opinion, ma chère, sur le sort de Francis
Aldersley. Vous prétendez, sans l’ombre d’une preuve à l’appui, qu’il
est certainement mort, et qui pis est, mort de la main d’un des
officiers ses camarades. J’affirme, sur l’autorité du journal, que rien
de semblable n’est arrivé, et qu’il y a tout lieu de croire qu’il vit
encore. Que diriez-vous du projet de franchir l’Atlantique et d’aller
voir qui de nous deux a raison, de vous ou de moi? Pensez-vous que Mlle
Burnham repousserait cette proposition, madame Crayford? Ou je connais
peu le cœur humain, ou je suis certain qu’elle saisira cette occasion de
vous convertir à sa croyance dans la seconde vue.

--Bon Dieu! docteur, voulez-vous dire que nous devons nous embarquer et
aller au devant de l’expédition?

--Vous avez parfaitement compris ma pensée, madame Crayford. C’est
exactement là ce que je veux dire.

--Mais comment réaliser ce projet?

--Je vais vous l’apprendre tout de suite. Je vous ai dit, n’est-ce pas,
que j’avais appris un fait en venant ici?

--Oui.

--Eh bien, j’ai rencontré un vieil ami, en sortant de chez moi, qui m’a
accompagné une partie du chemin. Hier au soir, il a dîné avec l’amiral,
à Portsmouth. Parmi les convives, se trouvait un membre du ministère qui
avait apporté de Londres la nouvelle publiée par les journaux et
relative à l’expédition. Ce ministre nous a appris qu’il n’était pas
douteux que l’Amirauté n’envoyât immédiatement un navire à vapeur à la
rencontre des hommes recueillis sur les côtes d’Amérique pour les
ramener en Angleterre. Attendez un peu, madame Crayford! Nul ne sait,
jusqu’à présent, quelles règles présideront à l’envoi de ce navire. Dans
des cas à peu près pareils, des personnes privilégiées sont été admises
comme passagers, ou pour mieux dire comme hôtes, sur le vaisseau de sa
Majesté, et le privilége accordé alors peut être accordé encore
aujourd’hui. Je n’en dirai pas plus. Si vous n’êtes pas effrayée de
faire ce voyage pour vous-même, je ne doute pas, que dis-je! j’ai la
certitude, au point de vue médical, qu’il sera salutaire à ma malade.
Qu’en dites-vous! Voulez-vous écrire à votre père et lui demander ce
qu’il est en position d’obtenir de ses amis de l’Amirauté?»

Mme Crayford se leva tout émue de son siége.

«Écrire! s’écria-t-elle. Je ferai mieux que d’écrire. Un voyage à
Londres n’est pas une grande affaire, et je puis me fier à ma femme de
charge pour prendre soin de Clara en mon absence. Je verrai mon père ce
soir. Il fera agir ses amis de l’Amirauté, vous pouvez y compter. Oh!
mon cher docteur, quelle perspective vous m’ouvrez là! Mon mari! Clara!
Quelle découverte vous avez faite! quel trésor vous êtes! et comment
puis-je assez vous remercier?

--Calmez-vous, chère madame. Ne comptez pas trop à l’avance sur le
succès. Il faut avant tout savoir si Mlle Burnham ne fera pas
d’objections à notre projet. Et puis, il n’est pas impossible que les
lords de l’Amirauté ne le détruisent par un refus.

--Dans ce cas, comme je serai à Londres, j’irai moi-même les solliciter.
Les lords sont hommes après tout, et les hommes ne sont pas dans
l’habitude de me dire _non_.»

Ils se séparèrent.

Une semaine après ce jour, le vaisseau de Sa Majesté, l’_Amazone_,
voguait vers le nord de l’Amérique. Quelques personnes, qui prenaient un
intérêt spécial aux membres de l’expédition polaire, avaient obtenu le
privilége d’occuper les chambres d’officiers vacantes à bord du navire.
Sur la liste de ces hôtes favorisés, on lisait les noms de deux dames:
Mme Crayford et Mlle Burnham.




SCÈNE CINQUIÈME.

LE HANGAR A BATEAUX.


Encore la mer... la mer dont les vagues déferlent sur les rivages de
Terre-Neuve! Un navire à vapeur anglais mouille au large. Il est
complétement visible de la porte ouverte d’un hangar à bateaux, situé
sur le rivage, c’est l’une des constructions qui dépendent de la station
de pêche, sur la côte de l’île.

La seule personne qui soit dans le hangar, en ce moment, est un homme
vêtu en matelot. Il est assis sur un coffre, tenant une corde dans ses
mains et regardant nonchalamment la mer. Sur un grossier établi de
charpentier, qui est près de lui, se trouve un objet qu’on ne devrait
pas s’attendre à y voir: un voile de femme.

Quel est le vaisseau qui mouille au large?

Ce vaisseau est l’_Amazone_, envoyé d’Angleterre pour recevoir les
survivants de l’expédition, officiers et matelots. La réunion s’est
heureusement effectuée sur les rivages du nord de l’Amérique, il y a
trois jours. Mais le départ pour retourner dans la mère-patrie a été
retardé par une tempête qui a fait dériver le vaisseau hors de sa route.
Profitant, le troisième jour, du retour du calme, le commandant de
l’_Amazone_ a jeté l’ancre sur la côte de Terre-Neuve, et a envoyé
compléter, à terre, sa provision d’eau, avant de reprendre sa route. Les
passagers se sont fait débarquer pour se reposer, pendant quelques
heures, des fatigues de la tempête. Parmi eux se trouvent les deux
dames, et le voile laissé sur l’établi du hangar est celui de Clara.

Et quel est l’homme assis sur le coffre, une corde dans la main, et
promenant un regard nonchalant sur la mer? Cet homme est la seule
personne joyeuse des survivants de l’expédition. En d’autres termes,
c’est John Want.

Toujours assis sur le coffre, notre ami, qui ne murmure jamais, est
surpris par la subite apparition d’un matelot à la porte du hangar.

«Occupez-vous activement de votre besogne, John Want, dit le matelot, le
lieutenant Crayford vient vous voir.»

Après avoir donné cet avertissement à John Want, le messager disparut.
John Want se leva en grommelant, mit le coffre sur champ, et commença à
l’entourer de la corde. Le cuisinier du navire n’est pas d’humeur à
regarder son sauvetage avec la satisfaction sans mélange qui anime ses
compagnons de voyage. Au contraire, il serait plus volontiers disposé,
l’ingrat, à regretter le pôle nord.

«Si j’avais seulement su, pense-t-il en lui-même, avant de sortir des
glaces, que je serais amené ici, je crois que j’aurais préféré rester
sur les mers du pôle nord. J’étais vraiment heureux là, quand je tenais
réveillés les esprits de tout le monde. Toutes choses mises en balance,
je crois que j’aurais dû me considérer comme dans une position
très-confortable, si j’avais seulement prévu celle qui m’attendait ici.
Un autre à ma place pourrait être tenté de dire que ce hangar de
Terre-Neuve est un terrain trop rempli de boue, de vase, de poissons,
pour y planter sa tente. Un autre pourrait se plaindre des perpétuels
brouillards de Terre-Neuve, de ses perpétuelles morues, de ses
perpétuels chiens. Nous trouvions de très-beaux ours au pôle nord.
N’importe! tout cela m’est égal, je ne murmure pas.

--Avez-vous fini d’entourer ce coffre de sa corde?»

Cette fois-ci la voix qui se fait entendre est celle de l’autorité.
L’homme qui paraît à la porte est le lieutenant Crayford en personne.
John Want répond à son officier du ton joyeux qui lui est habituel.

«J’ai fini aussi bien que je le puis, lieutenant. Mais l’humidité qui
règne ici commence à agir sur nos cordes elles-mêmes. Je ne dis rien de
nos poumons; je ne parle que de nos cordes.»

Crayford répond aigrement à l’observation de John Want. Il semble avoir
perdu le goût qu’il avait naguère pour la bonne humeur du cuisinier.

«Heu! à voir votre visage bouleversé, on dirait que vous regardez comme
un véritable malheur que nous soyons sortis des régions polaires. Vous
mériteriez d’y être envoyé de nouveau.

--Je serais plus joyeux que je ne l’ai jamais été, lieutenant, si j’y
étais renvoyé. Je leur garde un souvenir reconnaissant, et je n’aime pas
à entendre mal parler du pôle nord dans un endroit marécageux comme
celui-ci. Il faisait un bon froid sec sur les neiges du pôle nord; et
ici on ne trouve que brouillards humides et que sables. Avez-vous jamais
manqué de soupe, lieutenant? J’en manque ici. Elle n’était pas
très-corsée, mais elle était chaude; et le froid que nous sentions
semblait lui communiquer un parfum de viande quand on la servait. Est-ce
vous, lieutenant, qui avez toussé si longtemps la nuit dernière? Je ne
me permettrai pas de médire de l’air de ces latitudes, mais je serais
bien aise de savoir si c’est vous qui avez toussé si fort. Voulez-vous
être assez obligeant pour tâter ces cordes du bout de vos doigts,
lieutenant? Vous pourrez ensuite les essuyer en les frottant sur le dos
de ma jaquette.

--C’est avec un bâton qu’on devrait vous frotter le dos. Portez ce
coffre directement dans le canot, sempiternel grognon. Vous auriez
grogné, même dans le paradis terrestre.»

Le philosophe de l’expédition n’était pas homme à se taire, parce qu’on
lui citait le jardin du paradis terrestre. L’Éden lui-même n’était pas
sans défaut à ses yeux.

«Je crois que j’aurais pu être joyeux partout, lieutenant, dit-il; mais
remarquez bien mes paroles: il doit y avoir eu bien des planches de
fleurs piétinées dans le paradis terrestre.»

Ayant formulé cette protestation, à laquelle il n’y avait rien à
répondre, John Want chargea le coffre sur ses épaules et sortit
tristement du hangar.

Alors, Crayford regarda à sa montre et appela un matelot qui se tenait
dehors.

«Où sont les dames? lui demanda-t-il.

--Mme Crayford vient de ce côté, monsieur. Elle était derrière vous
quand vous êtes entré.

--Mlle Burnham était-elle avec elle?

--Non, lieutenant. Elle est sur le rivage avec les passagers. J’ai
entendu la jeune dame demander après vous.

--Demander après moi?»

Crayford réfléchit en disant ces mots. Il ajouta d’une voix plus basse
et plus grave:

«Vous auriez dû lui dire que j’étais ici.»

Le matelot salua et se retira. Crayford fit un tour dans le hangar.

Ayant échappé à la mort dans les solitudes polaires, et réuni à une
femme charmante, le lieutenant paraissait néanmoins profondément anxieux
et abattu. A quoi pensait-il? Il pensait à Clara.

Le premier jour, quand les survivants de l’expédition furent reçus à
bord de l’_Amazone_, Clara avait embarrassé et chagriné, non-seulement
Crayford, mais les autres officiers de l’expédition, par la nature des
questions qu’elle leur adressa au sujet de Francis Aldersley et de
Richard Wardour. Elle n’avait manifesté aucun signe de terreur ou de
désespoir quand elle entendit qu’on n’en avait eu aucune nouvelle depuis
qu’ils avaient disparu; elle avait même souri tristement quand Crayford,
poussé par un sentiment de compassion envers elle, avait déclaré que ni
lui ni ses camarades ne désespéraient néanmoins de voir revenir Frank et
Wardour. Ce fut seulement quand le lieutenant eut exprimé cette
espérance, et quand on crut qu’il ne serait plus question de ce pénible
sujet, que Clara fit tressaillir tout le monde en annonçant qu’elle
avait quelque chose à dire sur Frank et Wardour, qui n’avait pas été dit
jusqu’alors. Quoiqu’elle s’exprimât à mots couverts, ses paroles
révélaient en elle les soupçons d’un crime, soupçons qui s’étaient déjà
glissés dans l’esprit de Crayford. Le lieutenant en fut si affecté, et
les autres officiers en éprouvèrent une telle surprise, que tout le
monde resta muet. Les signes précurseurs d’une tempête, qui ne tarda pas
à fondre sur le navire, étaient dès lors visibles sur la mer et dans le
ciel. Crayford y trouva un prétexte pour quitter brusquement la chambre
dans laquelle la conversation avait lieu, et les autres officiers firent
comme lui.

Pendant les deux jours suivants, la tempête ne cessa de faire rage, et
les passagers ne purent sortir de leurs chambres. Mais maintenant que le
temps s’était calmé et que le navire était à l’ancre, maintenant que les
officiers et les passagers étaient descendus à terre et jouissaient de
quelques heures de loisir, Clara avait l’occasion de revenir sur le
sujet des manquants et de faire de nouvelles questions sur leur compte,
questions auxquelles il était impossible à Crayford d’éviter de
répondre. Comment accueillerait-il ces questions? Comment pourrait-il
lui cacher la vérité?

C’étaient ces réflexions qui, maintenant, troublaient Crayford, et lui
donnaient cet air anxieux et abattu si peu convenable à sa situation.
Les officiers, ses camarades, s’attendaient, comme il le comprenait
bien, à ce qu’il prît la responsabilité de ce qui était arrivé. S’il la
déclinait, il confirmerait aussitôt l’horrible soupçon qu’avait conçu
Clara. Il fallait affronter cette situation; mais comment le faire
honorablement et en ayant égard à l’état où se trouvait l’esprit de
Clara? C’était là un problème que Crayford était incapable de résoudre.
Il était assis, perdu dans le dédale de ses pensées, quand sa femme
entra dans le hangar. En tournant les yeux vers elle, il vit que son
trouble était partagé par Mme Crayford.

«Avez-vous vu Clara? lui demanda-t-il. Est-elle toujours sur le rivage?

--Elle me suit, répondit Mme Crayford. Je lui ai parlé ce matin. Elle
est toujours aussi décidée que jamais à insister pour que vous lui
disiez les circonstances qui ont accompagné la disparition de Frank.
Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas d’autre alternative que
de lui répondre.

--Aidez-moi à le faire, Lucie. Dites-moi, avant qu’elle ne vienne,
comment ce terrible soupçon s’est emparé d’elle. Tout ce qu’elle pouvait
savoir quand nous avons quitté l’Angleterre, c’est que ces deux hommes
étaient embarqués séparément sur les deux navires. Qu’est-ce qui a pu
l’amener à soupçonner qu’ils s’étaient réunis?

--Elle était fermement persuadée, William, quand l’expédition quitta
l’Angleterre, qu’ils se réuniraient tôt ou tard. Elle a lu, dans des
récits de voyage au pôle nord, que des hommes avaient été laissés en
arrière par leurs compagnons, que d’autres s’étaient égarés sur les
glaces. L’esprit plein de ces récits et de ses propres pressentiments,
elle a vu Frank... ou elle a rêvé qu’elle les voyait... dans un de ses
accès. J’étais à côté d’elle, j’ai entendu ce qu’elle a dit en ce
moment. Elle avertissait Frank que Wardour avait découvert la vérité.
Elle lui cria: Tant que vous le pourrez, Frank, ne vous séparez pas des
autres hommes de l’expédition.

--Bon Dieu! s’écria Crayford, je lui ai donné un avertissement pareil,
presque dans les mêmes termes, la dernière fois que je l’ai vu.

--Ne lui dites rien, William, laissez-lui ignorer ce que vous venez de
me dire. Elle n’y verrait pas ce qu’il y a au fond: une étonnante
coïncidence due au hasard, et rien de plus. Elle prendrait cela pour une
confirmation positive de sa superstitieuse croyance. Tant que vous ne
saurez pas que Frank est réellement mort, et qu’il est mort de la main
de Wardour, niez ce qu’elle dira, trompez-la dans son propre intérêt.
Combattez ses appréhensions, comme je les combats de mon côté. Aidez-moi
à la ramener à une croyance plus consolante et plus noble, à la croyance
dans la bonté divine.»

Elle s’arrêta et jeta brusquement les yeux vers la porte.

«Chut!... dit-elle tout bas. Faites comme je vous ai dit. Voici Clara.»

Clara s’arrêta à la porte du hangar, regardant avec défiance autour du
mari et de la femme; puis elle entra, et, s’approchant de Crayford, elle
le saisit par le bras, et le conduisit à quelques pas de la place où se
trouvait Mme Crayford.

«Il n’y a plus de tempête maintenant; vous n’avez plus de devoirs à
remplir sur le pont du navire, lui dit-elle avec un faible et triste
sourire qui déchira le cœur du marin. Vous êtes le mari de Lucie, et
vous vous intéressez à moi pour l’amour d’elle. Ne reculez pas devant la
crainte de me faire de la peine. Je puis supporter la peine. Mon frère
et mon ami, voulez-vous croire que j’aurai le courage d’entendre ce que
vous pouvez avoir à me dire de plus affligeant? Voulez-vous me promettre
de ne pas me tromper en ce qui concerne Frank?»

Le ton de douce résignation qu’il y avait dans sa voix, le regard triste
et suppliant qu’il y avait dans ses yeux firent perdre à Crayford
l’empire qu’il voulait garder sur lui-même. Sa réponse à Clara fut aussi
maladroite qu’elle pouvait l’être; il lui répondit évasivement.

«Ma chère Clara, lui dit-il, que vous ai-je fait pour que vous me
soupçonniez de vouloir vous tromper?»

Elle fixa sur Crayford un regard scrutateur, puis tourna vers Mme
Crayford ses yeux empreints d’une nouvelle défiance. Il y eut un moment
de silence. Avant qu’aucun des trois pût reprendre la parole, ils furent
interrompus par l’arrivée d’un des camarades de Crayford, suivi de deux
matelots qui apportaient une manne. Crayford aussitôt dégagea son bras
de la main de Clara et profita de cette occasion pour parler d’autre
chose.

«Point d’instructions du navire, Steventon? demanda-t-il en s’approchant
de l’officier.

--Des instructions verbales seulement, répondit celui-ci. Le navire
lèvera l’ancre à la haute mer. Nous tirerons un coup de canon pour
appeler tout le monde à bord, et nous vous enverrons un autre canot. En
attendant, voici des rafraîchissements pour les passagers. A bord du
navire il y a beaucoup de désordre. Les dames prendront leur goûter ici
plus commodément.»

En entendant cela, Mme Crayford en prit occasion pour appeler Clara
auprès d’elle.

«Venez, chère, lui dit-elle. Mettons la nappe avant que ces messieurs
n’arrivent.

Clara était trop désireuse d’atteindre le but qu’elle avait en vue pour
s’en laisser distraire de cette façon.

«Je suis à vous dans l’instant», répondit-elle.

Et, traversant le hangar, elle s’adressa à l’officier qui portait le nom
de Steventon.

«Pouvez-vous me donner quelques minutes, monsieur? lui dit-elle.

--Je suis entièrement à votre service, mademoiselle Burnham»,
répondit-il.

En disant ces mots, il congédia les deux matelots. Mme Crayford regarda
son mari d’un air inquiet. Crayford murmura à son oreille:

«Soyez tranquille, j’ai averti Steventon, et l’on peut compter sur sa
discrétion.»

Clara fit signe à Crayford de venir auprès d’elle.

«Je ne vous retiendrai pas longtemps, lui dit-elle. J’ai promis à M.
Steventon de ne pas le fatiguer. Ma jeunesse, comme vous le verrez, ne
m’empêchera pas d’être maîtresse de moi. Je veux vous demander seulement
de revenir au récit de vos souffrances passées. Je n’ai besoin de savoir
qu’une chose: c’est que je ne me trompe pas sur un point, je veux dire
sur ce qui est arrivé au moment où partit le détachement envoyé en quête
de secours. Si j’ai bien compris, c’est le sort qui décida les hommes
qui partiraient et ceux qui devaient demeurer. Le sort désigna Frank
pour partir... Elle fit une pause et frissonna. Puis elle reprit: ... et
le sort désigna Richard Wardour pour rester. Sur votre honneur
d’officiers et de gentlemen, cela est-il vrai?

--Sur mon honneur, répondit Crayford, c’est la vérité.

--Sur mon honneur, dit à son tour Steventon, c’est la vérité.»

Clara les regarda l’un et l’autre, en réfléchissant sur leur réponse,
avant de continuer.

«Le sort vous désigna tous deux pour rester dans les huttes,
reprit-elle, s’adressant à Crayford et à Steventon, et vous êtes tous
deux ici. Le même sort avait désigné Wardour pour rester aussi, et
Wardour n’est pas ici. Comment son nom se trouve-t-il sur la liste des
manquants, avec celui de Frank?»

Il était dangereux de répondre à cette question. Steventon en laissa le
soin à Crayford, qui n’y fit encore qu’une réponse évasive.

«Il ne s’ensuit pas, ma chère, dit-il, que tous les deux aient disparu
ensemble, parce que leurs noms se trouvent figurer ensemble sur la
liste.»

Clara tira aussitôt l’inévitable conclusion qui ressortait de cette
réponse inconsidérée.

«Frank a disparu pendant la marche du détachement envoyé en quête de
secours, dit-elle. Dois-je supposer que Wardour a disparu pendant qu’il
restait dans la hutte?»

Crayford et Steventon hésitèrent tous deux. Mme Crayford les regarda
avec colère, et n’hésita pas à faire un mensonge.

«Oui! dit-elle. Wardour a disparu de la hutte.»

Si prompte qu’eût été sa réponse, elle était encore arrivée trop tard.
Clara avait remarqué l’hésitation des deux officiers. Elle se tourna
vers Steventon.

«J’ai foi dans votre honneur, lui dit-elle avec calme. Ai-je raison ou
tort en croyant que Mme Crayford se méprend?»

Elle s’était adressée à l’homme du caractère le plus rigoureusement
droit d’entre les deux. Steventon, d’ailleurs, n’était pas en présence
d’une épouse qui exerçât son influence sur lui. Steventon, à l’honneur
duquel on faisait appel et qui était forcé de répondre, avoua la vérité.
Wardour avait remplacé un officier qu’un accident avait rendu incapable
d’accompagner le détachement, et Wardour et Frank avaient disparu
ensemble.

Clara regarda Mme Crayford.

«Vous entendez, dit-elle. C’est vous qui étiez dans l’erreur, et non pas
moi. Ce que vous appelez accident, ce que j’appelle fatalité, a réuni
Wardour et Frank, comme membres de la même expédition.»

Et, sans attendre aucune réponse à ce sujet, elle se tourna de nouveau
vers Steventon, et le surprit en changeant brusquement le sujet de la
conversation.

«Avez-vous jamais été chez les montagnards de l’Écosse? lui
demanda-t-elle.

--Non, jamais, répondit-il.

--Mais avez-vous lu, dans les ouvrages qui ont été écrits sur les
Highlanders, quelque chose concernant ce qu’on appelle la seconde vue?

--Oui.

--Croyez-vous à la seconde vue?»

Steventon refusa poliment de faire une réponse directe à cette question.

«Je ne sais pas ce que j’aurais pu penser si j’avais habité parmi les
Highlanders, dit-il, mais, par le fait, je n’ai jamais eu l’occasion de
m’occuper sérieusement de ce sujet.

--Je ne mettrai pas votre crédulité à l’épreuve, continua Clara. Je ne
vous demanderai pas de croire quelque chose de plus extraordinaire que
le rêve étrange que j’ai fait, en Angleterre, il n’y a pas longtemps.
Mon rêve m’a fait voir ce que vous venez de m’avouer vous-même tout à
l’heure. Comment les deux manquants en sont-ils venus à se séparer de
leurs compagnons? Se sont-ils égarés par pur accident? Ou bien ont-ils
été abandonnés de propos délibéré durant la marche?»

Crayford fit un dernier et vain effort pour couper court ici aux
questions de Clara.

«Ni Steventon, ni moi, dit-il, ne faisions partie du détachement de
marche. Gomment pourrions-nous vous répondre?

--Vos camarades, les officiers qui faisaient partie de ce détachement,
ont dû vous dire ce qui était arrivé, fit remarquer Clara. Je vous
demande seulement, à vous et à M. Steventon, de me dire ce qu’ils vous
ont dit.»

Ici, Mme Crayford intervint de nouveau en faisant cette fois une
observation pratique.

«Le goûter n’est pas encore sur la table, dit-elle. Venez, Clara! C’est
notre affaire et le temps s’écoule.

--Le goûter peut attendre encore quelques minutes, répondit Clara.
Pardonnez mon insistance, ajouta-t-elle en caressant de sa main l’épaule
de Crayford. Dites-moi comment ces deux hommes en sont venus à se
séparer du reste du détachement. Vous avez été toujours pour moi le
meilleur des amis, ne commencez pas à m’être cruel aujourd’hui.»

Le ton de voix avec lequel elle adressa cette prière à Crayford alla
droit au cœur du marin. Il renonça à une lutte désespérée et lui laissa
entrevoir la vérité.

«A la troisième journée de marche, dit-il, les forces de Frank
l’abandonnèrent. Il tomba de fatigue et resta en arrière.

--Sans doute ses compagnons l’attendirent?

--On courait un danger sérieux à l’attendre, mon enfant. Leur vie et la
vie des hommes laissés dans les huttes dépendaient de la rapidité de
leur marche. Mais ils adoraient Frank. Ils attendirent une demi-journée
pour lui laisser, s’il était possible, le temps de recouvrer ses
forces...»

Ici, Crayford s’arrêta. Ici, l’imprudence où l’avait entraîné sa
tendresse pour Clara lui parut manifeste, et il se tut.

Mais il se taisait trop tard. Clara était résolue à en savoir davantage.

Elle questionna Steventon.

«Frank put-il se remettre en marche après cette demi-journée de repos?
demanda-t-elle.

--Il essaya d’avancer.

--Et il n’y parvint pas?

--Il n’y parvint pas.

--Et que firent les hommes du détachement, alors? Se comportèrent-ils
comme des lâches en abandonnant Frank?»

Clara avait employé à dessein un terme qui devait irriter Steventon, et
le pousser à répondre clairement. C’était un jeune homme, il tomba dans
le piége qu’elle lui avait tendu.

«Pas un seul d’entre eux n’était un lâche, mademoiselle Burnham,
reprit-il avec chaleur. Vous parlez d’une façon cruelle et injuste d’une
poignée d’hommes aussi braves qu’il y en eut jamais. Le plus vigoureux
d’entre eux donna l’exemple. Il s’offrit, comme volontaire, à rester
auprès de Frank, et à le ramener sur les pas de leurs compagnons.»

Ici, Steventon s’arrêta à son tour. Il vit, comme Crayford, qu’il en
avait trop dit. Ne lui demanderait elle pas quel était ce volontaire?
Non. Elle vint directement à la question la plus embarrassante qu’elle
pût faire à ce sujet, comme si Steventon lui avait déjà dit le nom du
volontaire.

«Que fit M. Wardour, si prompt à risquer sa vie, dans l’intérêt de
Frank? dit-elle à Crayford. Avait-il agi par pure amitié pour Frank?
Certainement vous pouvez me dire cela. Reportez vos souvenirs aux jours
où vous viviez tous dans les huttes. Frank et M. Wardour étaient-ils
amis, à cette époque? Ne les avez-vous jamais entendus s’adresser des
mots offensants?»

En ce moment, Mme Crayford jugea à propos de venir encore en aide à son
mari.

«Ma chère enfant, dit-elle, comment pouvez-vous espérer qu’il se
rappelle cela? Il doit y avoir eu une foule de querelles parmi tous ces
hommes, enfermés ensemble, et fatigués les uns des autres, sans doute.

--Oh! oui! une foule de querelles, répéta Crayford, mais on se
réconciliait ensuite.

--Oui, on se réconciliait ensuite, répéta Mme Crayford. Eh bien! Clara,
vous ne pouvez pas désirer une réponse plus claire. Maintenant,
êtes-vous satisfaite? Monsieur Steventon, venez donner un coup de main
pour vider la manne; Clara ne pourra pas m’aider. William! ne restez pas
là les mains dans vos poches. Cette manne contient beaucoup de choses;
nous devons nous diviser le travail. Votre affaire sera de mettre la
nappe. Ne vous y prenez pas aussi gauchement. Vous déployez une nappe
comme si vous déferliez une voile. Mettez les couteaux à droite, les
fourchettes à gauche, et les serviettes avec le pain entre les deux.
Clara! est-ce que vous n’avez pas faim, en respirant un air si vif? Vous
devez être affamée. Venez et faites votre devoir; prenez part à ce
goûter!»

Elle leva les yeux en parlant ainsi. Clara semblait s’être résignée à la
conspiration qui tendait à la tenir dans l’ignorance de ce qu’elle était
si désireuse d’apprendre. Elle était retournée lentement à la porte du
hangar, et s’y tenait seule sur le seuil, regardant au dehors. En
s’approchant d’elle pour l’emmener à la table du goûter, Mme Crayford
put entendre qu’elle se parlait tout bas. Elle répétait les mots que
Wardour lui avait dits pour adieu, au bal.

«Un temps pourra venir où je vous pardonnerai. Mais l’homme qui m’a
dérobé votre cœur regrettera le jour où vous et lui vous êtes rencontrés
pour la première fois. Oh! Frank!... Frank!... Richard vit-il encore
avec votre sang sur la conscience et mon image dans son cœur?»

Ses lèvres se fermèrent soudain. Elle tressaillit et recula en tremblant
violemment. Mme Crayford jeta les yeux du côté de la mer: tout était
calme.

«Est-ce que vous voyez quelque chose qui vous effraye, ma chère? lui
demanda-t-elle. Je n’y vois rien que les canots tirés sur le rivage.

--Je ne vois rien non plus, Lucie...

--Et cependant vous êtes toute tremblante, comme s’il y avait quelque
chose qui vous effrayât de ce côté.

--Oui, il y a quelque chose d’effrayant! Je le sens, quoique je ne voie
rien. Je sens que cela s’approche de plus en plus, dans l’air; que cela
devient de plus en plus sombre au milieu de la clarté du soleil. Je ne
sais ce que c’est. Emmenez-moi d’ici! Non. Non pas sur le rivage. Je ne
puis franchir la porte. Conduisez-moi d’un autre côté.»

Mme Crayford regarda autour d’elle et remarqua qu’il existait une
seconde porte à l’autre extrémité du hangar, et s’adressant à son mari:

«Voyez, William, lui dit-elle, où conduit cette porte.»

Crayford ouvrit la porte. Elle conduisait dans un enclos désert, moitié
jardin, moitié cour. Quelques filets étendus sur des perches étaient à
sécher. On n’y voyait rien autre chose; aucune créature vivante ne s’y
montrait.

«Ce n’est pas un endroit fort attrayant, ma chère, dit Mme Crayford à
Clara. Néanmoins, je suis à votre service. Qu’en dites-vous?»

En disant cela, elle offrit son bras à Clara; mais Clara le refusa, et
prit celui de Crayford, qu’elle serra de toutes ses forces.

«J’ai peur... effroyablement peur... lui dit-elle d’une voix faible.
Venez avec moi, une femme n’est pas une protection. Je désire rester
avec vous.»

Elle se tourna pour regarder la porte du hangar.

«Oh! murmura-t-elle, j’ai froid par tout le corps; je suis glacée de
peur ici. Menez-moi dans la cour. Venez!...

--Laissez-la avec moi, dit Crayford à sa femme. Je vous appellerai si
elle ne se trouve pas mieux en plein air.»

Il la conduisit aussitôt dans la cour et en ferma la porte derrière lui.

«Monsieur Steventon, y comprenez-vous quelque chose? demanda Mme
Crayford. Qu’est-ce qui a pu l’effrayer?»

Elle adressa cette question à Steventon, tout en regardant machinalement
la porte par laquelle son mari et Clara venaient de sortir. Ne recevant
pas de réponse, elle se retourna du côté de Steventon. Il était debout,
de l’autre côté de la table, les yeux fixés attentivement sur le rivage,
faisant face à la porte principale du hangar. Mme Crayford regarda à son
tour du côté vers lequel Steventon avait les yeux fixés. Cette fois,
elle vit quelque chose... l’ombre d’une forme humaine se projetait sur
le sable uni qui s’étendait devant le hangar.

Au bout d’un court moment, l’homme qui projetait cette ombre parut. Il
s’avançait lentement et s’arrêta sur le seuil de la porte.

Cet homme avait un aspect sinistre et effrayant. Son regard ressemblait
à celui d’un animal sauvage; sa tête était nue; ses longs cheveux
étaient en désordre et ébouriffés, ses vêtements en lambeaux. Il se tint
devant la porte, comme la personnification de la misère et du besoin,
regardant la table couverte de mets appétissants, avec des yeux
semblables à ceux d’un chien affamé.

Steventon lui adressa la parole.

«Qui êtes-vous?»

Il répondit d’une voix rauque et creuse:

«Un homme mourant de faim.»

Il fit encore quelques pas, lentement et péniblement, comme s’il
succombait sous la fatigue.

«Jetez-moi quelques os de cette table, dit-il, donnez-moi une part de ce
que vous donnez aux chiens.»

Il y avait dans ses yeux, pendant qu’il parlait ainsi, quelque chose qui
ressemblait à la démence autant qu’à la faim. Steventon fit placer Mme
Crayford derrière lui pour la protéger en cas de besoin, et fit signe à
deux matelots qui passaient devant la porte en ce moment.

«Donnez à cet homme du pain et de la viande, dit-il, et tenez-vous près
de lui.»

Le malheureux saisit le pain et la viande avec ses mains décharnées et
armées d’ongles longs qu’on eût pris pour des griffes. Après avoir avalé
une première bouchée de la nourriture qu’on venait de lui donner, il la
partagea en deux portions, mit l’une dans un vieux sac de toile qui
pendait de ses épaules et dévora l’autre avidement. Steventon le
questionna:

«D’où venez-vous?

--De la mer.

--Vous avez fait naufrage?...

--Oui.»

Steventon se tourna vers Mme Crayford.

«Il doit y avoir quelque chose de vrai dans ce qu’assure ce pauvre
diable, dit-il. J’ai appris qu’un navire étranger a été jeté sur la
grève à trente ou quarante milles d’ici. Quand avez-vous fait naufrage,
mon pauvre homme?»

Le malheureux affamé leva les yeux de dessus son plat et fit un effort
pour rappeler ses souvenirs, pour réveiller sa mémoire. Il n’y parvint
pas et y renonça en désespoir de cause. Son langage était aussi sauvage
que son regard.

«Je ne puis vous le dire, fit-il, je ne puis débarrasser mes oreilles du
bruit de la mer; je ne puis débarrasser mon cerveau de l’éclat des
étoiles pendant toute la nuit, de l’ardeur du soleil pendant tout le
jour. Quand ai-je fait naufrage? Quand ai-je pris la barre du gouvernail
dans ma main et combattu la faim et le sommeil? Quand ai-je commencé à
sentir les déchirements de mon estomac et le feu qui me brûlait la tête?
Je ne puis plus me rendre compte de tout cela. Je ne puis plus penser,
je ne puis plus dormir; je ne puis débarrasser mes oreilles du bruit de
la mer. Pourquoi me harceler de questions? Laissez-moi manger...»

Les matelots eux-mêmes eurent pitié de lui. Ils demandèrent à leurs
officiers la permission d’ajouter un peu de boisson à sa nourriture.

«Nous avons apporté du grog dans une bouteille. Pouvons-nous le lui
donner?

--Certainement!»

Il saisit la bouteille avec ardeur, comme il avait fait pour les
aliments, en but un peu; puis il s’arrêta en réfléchissant un instant.
Il leva sa bouteille, et la plaçant entre ses yeux et le jour, il
considéra quelle quantité de liquide elle contenait, et n’en but
exactement que la moitié. Cela fait, il mit la bouteille dans son sac
avec les vivres.

«Gardez-vous cela pour un autre repas? dit Steventon.

--Oui, je le mets en réserve; mais ne vous inquiétez pas pourquoi: c’est
mon secret.»

Il regarda tout autour de lui, dans le hangar, en faisant cette réponse,
et aperçut pour la première fois Mme Crayford.

«Une femme parmi vous! dit-il. Est-ce une Anglaise?... Est-elle
jeune?... Permettez-moi de la voir de plus près.»

Il fit quelques pas vers la table.

«Ne vous effrayez pas, madame Crayford, dit Steventon.

--Je n’ai plus peur, dit Mme Crayford. Il m’avait effrayée tout d’abord;
maintenant, il m’intéresse. Laissez-le parler, s’il le désire.»

Il ne parla pas. Il resta silencieux, en jetant un long regard inquiet
sur la belle Anglaise.

«Eh bien!» dit Steventon.

Il secoua la tête tristement et recula en poussant un profond soupir.

«Non! se dit-il, ce n’est pas sa figure. Non! je ne l’ai pas encore
trouvée.»

L’intérêt de Mme Crayford fut fortement éveillé. Elle se hasarda à lui
parler.

«Qui donc désirez-vous trouver? lui demanda-t-elle. Est-ce votre femme?»

Il secoua de nouveau la tête.

«Qui donc alors?... A qui ressemble-t-elle?...»

Il répondit cette fois verbalement. Sa voix rauque et creuse s’adoucit
peu à peu et prit un ton triste et agréable.

«Elle est jeune, dit-il; elle a une figure belle et triste, des yeux
pleins de bonté et de tendresse, une voix charmante. Elle est aimante et
charitable. Je garde son image au fond de mon cœur, quoique je n’y
puisse garder aucun autre souvenir. Il faut que je marche sans repos,
sans sommeil, sans asile jusqu’à ce que je la retrouve. Courant sur la
glace et sur la neige, voguant sur la mer, errant; veillant toute la
nuit, veillant tout le jour, je marcherai, je marcherai jusqu’à ce que
je la retrouve!»

Il agita sa main en signe d’adieu et se dirigea d’un air fatigué vers la
grande porte.

En ce moment, Crayford ouvrit celle de la cour.

«Je crois que vous feriez bien de venir auprès de Clara... commença-t-il
à dire. Mais il s’arrêta court en apercevant l’étranger. Quel est cet
homme?» dit-il.

Le naufragé, en entendant une autre voix dans le hangar, retourna la
tête. Frappé par la vue de cette physionomie, Crayford fit quelques pas
vers l’étranger. Mme Crayford dit tout bas à son mari, qui passait
devant elle:

«C’est un pauvre fou, William, un naufragé mourant de faim.

--Un fou! répéta Crayford en approchant de plus en plus près de
l’étranger. Mais suis-je dans mon bon sens moi-même?» Il se jeta
soudainement sur l’étranger, et, le saisissant à la gorge: «Richard
Wardour! s’écria-t-il d’une voix furieuse; Richard Wardour vivant!...
vivant pour me répondre de Frank!»

L’étranger fit un effort pour s’échapper des mains de Crayford. Mais
Crayford le retint.

«Où est Frank? s’écria-t-il; misérable!... où est Frank?»

L’étranger ne renouvela pas ses efforts. Il répéta d’une voix sourde les
mots:

«Misérable!... où est Frank?»

Comme il prononçait ces mots, Clara parut à la porte ouverte de la cour
et se précipita dans le hangar.

«J’entends le nom de Richard! dit-elle; j’entends le nom de Frank!
Qu’est-ce que cela signifie?»

Au son de sa voix, le naufragé fit, pour se délivrer des mains de
Crayford, un effort si brusque et si violent, que celui-ci ne put le
retenir. Le naufragé lui échappa avant que les matelots pussent venir au
secours de leur officier. Au milieu de la salle, il se trouva face à
face avec Clara. Un éclair brilla dans les yeux du pauvre naufragé; un
cri de reconnaissance s’échappa de sa poitrine. Il agita violemment
l’une des mains en l’air:

«Trouvée, enfin!» s’écria-t-il en se précipitant hors du hangar, sur le
rivage, où il disparut avant que les matelots pussent l’atteindre.

Mme Crayford enveloppa Clara de ses deux bras et la soutint. Celle-ci
n’avait pas fait un mouvement, n’avait pas dit un mot. La vue de Wardour
l’avait comme pétrifiée.

Quelques minutes s’écoulèrent. Un bruit soudain d’acclamations poussées
par les matelots se fit entendre sur le rivage, près de l’endroit où les
barques des pêcheurs étaient tenues à sec. Chacun laissait son travail,
chacun agitait son bonnet en l’air. Les passagers qui se trouvaient le
plus près de cet endroit partagèrent cet enthousiasme, et se joignirent
aux hommes de l’équipage. Un moment encore, et Richard Wardour reparut à
la porte du hangar portant un homme dans ses bras. Il s’arrêta, hors
d’haleine, par suite de l’effort qu’il venait de faire, auprès de Clara
que soutenait Mme Crayford.

«Sauvé, Clara!... Sauvé pour vous!...»

Il déposa l’homme qu’il portait aux pieds de Clara.

Frank, écrasé de fatigue, mais vivant, était sauvé; sauvé pour elle!

«Maintenant, Clara, s’écria Mme Crayford, dites qui avait raison de nous
deux? Moi qui avais confiance dans la miséricorde de Dieu, ou vous qui
aviez foi dans un rêve?»

Clara ne répondit pas; elle embrassait Frank, dans une muette extase.
Dans ce premier accès de joie qui l’absorbait, en voyant Frank vivant,
elle ne regardait pas même l’homme qui le lui avait conservé. Pas à pas,
et lentement, Wardour se retira et les laissa ensemble.

«Je puis me reposer maintenant, dit-il d’une voix faible, je puis dormir
enfin. Ma tâche est accomplie. Mes efforts ont atteint leur but.»

Le peu de forces qui lui étaient restées, il les avait données à Frank.
Il s’arrêta, il chancela, ses mains cherchèrent un appui. Sans celui
d’un loyal ami, il serait tombé sur le sol. Crayford le soutint.
Crayford conduisit doucement son ancien camarade sur des cordages
étendus à terre, dans un coin, et donna sa poitrine pour oreiller à la
tête fatiguée de Wardour. Des larmes inondèrent son visage.

«Richard! cher Richard! dit-il, rappelez-vous et pardonnez-moi.»

Richard ne l’écoutait ni ne l’entendait. Ses yeux obscurcis étaient
toujours tournés vers Clara et Frank qui étaient de l’autre côté du
hangar.

«Je l’ai rendue heureuse, murmura-t-il, je puis reposer ma tête fatiguée
sur le sein de la terre, ma mère, qui offre à tous ses enfants un repos
définitif. Cesse de battre, mon cœur! cesse de battre et repose-toi. Oh!
regardez-les, dit-il à Crayford avec un élan de douleur, ils m’ont déjà
oublié!»

C’était vrai. Tout l’intérêt s’était porté sur les deux amants. Frank
était jeune, beau, aimé de tous. Officiers, passagers, matelots, tous
l’entouraient, tous oubliaient l’homme, dévoué jusqu’au martyre, qui
l’avait sauvé et se mourait dans les bras de Crayford.

Crayford essaya une fois encore d’attirer son attention, de s’en faire
reconnaître, pendant qu’il était encore temps.

«Richard! parlez-moi! Parlez à votre vieil ami!»

Wardour regarda autour de lui et répéta machinalement le dernier mot de
Crayford.

«Ami?... dit-il. Mes yeux sont obscurs, ami; mon âme est assombrie. Je
ne me souviens plus de rien, si ce n’est d’_elle_. Mes pensées sont
mortes, toutes mes pensées, excepté une seule. Cependant, vous me
regardez avec bonté. Pourquoi votre figure s’est-elle effacée de mon
esprit, dans le naufrage de tout le reste?»

Il fit une pause. Sa physionomie changea, ses pensées se reportèrent du
présent vers le passé. Il attacha sur Crayford ses yeux ternes; il était
comme perdu dans les terribles souvenirs qui s’élevaient en lui, comme
s’élève l’obscurité à l’approche de la nuit.

«Écoutez, ami, murmura-t-il, n’en dites jamais rien à Frank. Il fut un
moment où le démon me donna soif de sa vie. Je tenais mes mains sur le
canot. J’entendis la voix du tentateur me dire: Lance le canot, et
laisse Frank mourir. J’attendis, mes mains toujours sur le canot et mes
yeux fixés sur la place où dormait Frank. Laisse-le! laisse-le!
murmurait la voix. Aime Richard, répondait la voix de Frank, en
gémissant dans son sommeil. Aime-le, Clara, pour m’avoir été secourable.
J’entendis, le matin, le vent s’élever sur la mer silencieuse. De loin
et de près, j’entendis le bruissement des glaces flottant, flottant,
flottant vers la mer ouverte, et vers une atmosphère embaumée. Et la
voix du tentateur s’éloigna avec les glaces, s’éloigna, s’éloigna et ne
se fit jamais plus entendre. Aime-le! Aime-le, Clara, pour m’avoir été
secourable. Aucun vent ne fit taire cette voix! Aime-le, Clara!...»

Wardour cessa de parler, il laissa tomber sa tête sur la poitrine de
Crayford. Frank vit cela. Il fit un effort pour se dresser sur ses pieds
saignants et échapper à l’étreinte amicale qui le retenait. Frank
n’avait pas oublié l’homme qui lui avait sauvé la vie.

«Laissez-moi aller à lui! cria-t-il. Je dois, je veux aller à lui!
Clara, venez avec moi.»

Clara et Steventon le soutinrent. Il vint s’agenouiller à côté de
Wardour, et lui pressant légèrement la main:

«Richard!» s’écria-t-il.

Les yeux fermés de Wardour se rouvrirent. Sa voix mourante se fit
entendre faiblement une fois encore.

«Ah! pauvre Frank! Je ne vous ai pas oublié, quand je suis venu ici
implorer des secours. Je me souvenais que vous étiez caché parmi les
barques. J’ai mis en réserve votre part de nourriture et de boisson. Je
suis trop faible maintenant pour l’aller chercher. Mais un peu de repos,
Frank, me rendra assez de force pour vous porter jusqu’au vaisseau.»

La fin approchait. Tous s’en aperçurent. Les matelots se découvrirent
respectueusement en présence de la mort. Dans son désespoir, Frank fit
appel aux amis qui l’entouraient.

«Trouvez quelque chose qui lui rende des forces, pour l’amour de Dieu!
Oh! mes amis, mes amis! Je ne serais pas ici, sans lui. Il a suppléé à
ma faiblesse par son courage; et maintenant, voyez combien je suis fort,
_moi_, et combien il est faible, _lui_! Clara, il m’a soutenu de son
bras, partout, sur la glace et sur la neige. Il a veillé à mes côtés,
quand j’étais privé de sentiment dans le canot. Sa main m’a retiré des
flots quand nous avons fait naufrage. Parlez-lui, Clara! parlez-lui!»

Frank ne put continuer et laissa tomber sa tête sur la poitrine de
Wardour.

Clara parla, autant que ses larmes le lui permirent.

«Richard, m’avez-vous oubliée?»

Il se ranima au son de cette voix aimée. Il regarda Clara et la vit
agenouillée près de sa tête.

«Si je vous ai oubliée? dit-il; et la regardant encore, il leva sa main
avec effort et la posa sur Frank. Aurais-je été assez fort pour le
sauver, si je vous avais oubliée? Il se tut un moment, et tourna un peu
sa figure vers Crayford. Attendez, dit-il, quelqu’un était là qui me
parlait. Une faible lueur de connaissance brilla dans ses yeux. Ah!
Crayford!... Je me rappelle maintenant... Cher Crayford, approchez!...
Mon esprit se réveille, mais mes yeux sont toujours voilés... Vous
garderez un amical souvenir de moi, pour l’amour de Frank... Pauvre
Frank!... Pourquoi se cache-t-il le visage?... Est-ce qu’il pleure? Plus
près, Clara... Je veux reposer mon dernier regard sur vous. Ma sœur,
Clara! Donnez-moi un baiser, sœur, donnez-moi un baiser avant ma mort!»

Clara se pencha sur lui et déposa un baiser sur son front. Un léger
sourire se laissa voir sur ses lèvres... et il expira. Sa figure devint
calme, du calme de la mort.

Au milieu du silence qui se fit, on entendit la voix de Crayford.

«La perte est pour nous, dit-il, le gain est pour lui. Il a remporté la
plus grande des victoires: il s’est rendu maître de lui-même. Il est
mort au milieu de sa victoire. Il n’est personne ici qui ne puisse lui
envier une mort si glorieuse.»

Un coup de canon se fit entendre. Il partait du navire à l’ancre et
rappelait tout le monde à bord pour le retour en Angleterre.




LA FEMME DES RÊVES

MYSTÈRE EN QUATRE RÉCITS


PERSONNAGES DU MYSTÈRE:

  FRANCIS RAVEN      garçon d’écurie.
  Mme RAVEN          sa mère.
  Mme CHANCE         sa tante.
  PERCY FAIRBANK     son maître.
  Mme FAIRBANK       sa maîtresse.
  JOSEPH RIGOBERT    son camarade d’écurie.
  ALICE WARLOCK      sa femme.

La scène se passe de nos jours, moitié en France, moitié en Angleterre.




PREMIER RÉCIT.

EXPOSÉ DES FAITS, PAR PERCY FAIRBANK.


«Holà! Oh! Garçon! Holà!

--Cher, pourquoi ne sonnez-vous pas la cloche?

--J’ai cherché... Il n’y en a pas.

--Et personne dans la cour! C’est vraiment extraordinaire! Appelez
encore, cher.

--Garçon! Holà! Oh! Garçon...on...on!»

Mon second appel retentit dans le vide et ne réveille personne. En un
mot, il ne produit aucun résultat. Je suis à bout de ressources. Je ne
sais plus que dire ni que faire maintenant. Me voici dans la cour
solitaire de l’auberge d’une étrange ville, obligé de tenir par la bride
deux chevaux et de veiller sur une dame; et pour surcroît d’embarras, il
se trouve que l’un des chevaux est estropié au point d’être mis hors de
service, et que la dame est ma femme.

Mais, qui suis-je? demanderez-vous.

J’ai tout le temps de répondre à cette question: le silence continue et
personne ne se présente pour nous recevoir. Permettez-moi de me
présenter moi-même et de vous présenter ma femme.

Je m’appelle Percy Fairbank, gentilhomme anglais, âgé d’une quarantaine
d’années, sans profession, s’occupant peu de politique, de taille
moyenne, de teint agréable, facile de caractère abondamment pourvu
d’espèces.

Ma femme est française. Elle s’appelait Mlle Clotilde Delorge, quand je
fus présenté à elle et à son père, en France. J’en devins amoureux. Je
ne sais réellement trop pourquoi. C’est peut-être parce que j’étais tout
à fait oisif et n’avais rien de mieux à faire, en ce temps-là. Ou bien,
est-ce peut-être parce que tous mes amis disaient qu’elle était la
dernière femme que je dusse songer à épouser. Extérieurement, je dois
avouer qu’il n’y avait rien de commun entre Mme Fairbank et moi. Elle
est grande, elle est brune, elle est nerveuse, irritable, romanesque;
elle pousse toutes ses opinions à l’extrême. Qu’est-ce qu’une telle
femme a pu voir d’attrayant en moi? Qu’ai-je pu trouver d’attrayant en
elle? Je ne le sais pas plus que vous ne le savez vous-même. Toujours
est-il que nous nous convînmes l’un à l’autre d’une façon en quelque
sorte mystérieuse. Voilà dix ans que nous sommes mariés, et notre seul
regret est de n’avoir point d’enfant. Je ne sais pas ce que vous en
pouvez penser..., mais j’appelle cela, après tout, un heureux mariage.

Voilà pour ce qui nous concerne. La question qu’on peut m’adresser
maintenant est celle-ci: qu’est-ce qui m’a amené dans la cour de cette
auberge, et pourquoi me trouvé-je obligé de remplir les fonctions de
groom, et de garder deux chevaux?

Nous passons la plus grande partie de notre temps, en France, dans la
maison de campagne où nous nous sommes rencontrés, pour la première
fois, ma femme et moi. De temps à autre, pour jeter quelque variété dans
notre existence, nous allons visiter mes amis en Angleterre. En ce
moment, nous faisons une de ces visites. Notre hôte est un de mes
anciens camarades de collége, propriétaire d’un beau domaine dans le
comté de Somerset; et nous sommes arrivés dans sa résidence appelée
Farleigh, vers la fin de la saison des chasses.

Le jour dont je parle, et qui est destiné à faire époque dans ma vie,
les chiens avaient été amenés à Farleigh. Mme Fairbank et moi nous
montions les deux meilleurs chevaux des écuries de mon ami. Nous étions
parfaitement indignes de cette distinction; car nous n’entendons rien en
fait de chasse et nous nous soucions peu d’y rien entendre. D’un autre
côté, nous aimons à courir à cheval et à respirer la brise du matin,
pendant que nous contemplons avec ravissement les paysages qui nous
environnent de tous les côtés, dans cette belle et fertile Angleterre.
Tant que la chasse a été heureuse nous l’avons suivie; mais quand sont
survenus de fâcheux accidents, quand le temps s’est écoulé sans profit
et que notre patience a été mise à l’épreuve, quand les chiens ont perdu
la piste et couru çà et là, et que les chasseurs exaspérés se sont
laissés aller à proférer de grossiers jurons, nous avons cessé de nous
intéresser à leurs succès. Nous avons tourné la tête de nos chevaux dans
la direction d’un vert sentier, délicieusement ombragé par des arbres
feuillus; nous avons trotté gaiement le long de ce sentier, et nous nous
sommes trouvés dans un champ ouvert que nous avons traversé au galop;
puis nous avons suivi les sinuosités d’un second sentier, traversé un
ruisseau, ensuite un village, d’où nous avons débouché dans une solitude
pittoresque, entourée de collines. Les chevaux secouent la tête et
hennissent en se regardant l’un l’autre; ils semblent trouver, dans
cette promenade, autant de plaisir que nous. La chasse est oubliée. Nous
sommes aussi heureux que des enfants et nous nous mettons à chanter une
chanson française, quand tout à coup adieu notre gaieté! Le cheval de ma
femme heurte de l’un de ses pieds de devant contre une pierre et butte.
La main prompte de celle qui le montait le préserve d’une chute
complète. Mais au premier effort qu’il veut faire pour reprendre sa
course, la triste vérité est découverte: le cheval s’est foulé un tendon
et boite.

Que faire? Nous sommes étrangers, et égarés dans un endroit solitaire du
pays. Nous avons beau regarder autour de nous, nous n’apercevons aucun
indice d’habitation humaine. Nous ne voyons d’autre parti à prendre que
de franchir une colline voisine, en suivant un chemin accessible aux
chevaux, et d’aller voir ce qu’on peut découvrir de l’autre côté. Je
mets la selle de ma femme sur mon propre cheval; j’y fais monter ma
femme. Il n’a pas l’habitude d’être monté par une femme. Il ne sent plus
sur ses flancs la pression ordinaire des jambes d’un cavalier. Il se
secoue, se jette de côté et d’autre, et fait voler la poussière autour
de lui. Je le suis à une distance respectueuse de ses fers, en
conduisant le cheval boiteux par la bride. Y a-t-il quelque chose de
plus triste à voir qu’un cheval qui boite? Je n’ai jamais vu encore un
cheval boiteux qui ne m’ait semblé considérer d’un cœur brisé son
infortune.

Pendant une demi-heure, ma femme eut à subir les soubresauts et les
courbettes de sa monture, sur le sentier qu’elle suivait en traversant
la colline. Je marchais derrière elle, et le cheval estropié marchait
derrière moi. Non loin du point culminant de la colline, nous passons
près d’un paysan qui travaille dans un champ voisin de la route. Je
l’appelle pour qu’il vienne à nous: il me regarde d’un air hébété, mais
il ne bouge pas. Je lui demande alors, en criant de toutes mes forces, à
quelle distance nous sommes de Farleigh. Il me répond, du même ton, dans
son patois:

«A quatorze milles. Donnez-moi une lampée de cidre.»

C’est la récompense qu’il demande pour son renseignement.

«Voilà le paysan du comté de Somerset peint par lui-même, dis-je à ma
femme. C’est un trait de caractère! un véritable trait de caractère!»

Mme Fairbank ne partageait pas mon goût pour l’étude de la nature
humaine, telle qu’elle se présente dans nos campagnes. Son cheval,
d’ailleurs, ne cessant de s’agiter, ne lui laissait pas un moment de
repos, et elle commençait à perdre patience.

«Nous ne pouvons faire quatorze milles de cette façon, dit-elle.
Demandez à cette brute de paysan où se trouve la plus prochaine
auberge.»

Je tirai un shilling de ma poche et le montrai au paysan, en le faisant
briller au soleil, par dessus ma tête. Cette vue produisit un effet
magnétique. Elle fit sortir le paysan de sa quiétude; il quitta son
champ et s’avança lentement vers moi. Je l’informai que nous voulions
laisser nos chevaux dans une auberge, et y louer une voiture qui nous
ramenât à Farleigh. Où pourrions-nous trouver cette auberge? Le paysan
répondit sans cesser de regarder le shilling.

«A Underbridge, pour sûr.

--Y a-t-il loin d’ici à Underbridge?»

Le paysan répéta ma question, en riant d’un gros rire.

«Évidemment Underbridge est près d’ici, pensai-je, le tout est de le
trouver. Voulez-vous nous en indiquer le chemin, mon brave?

--Voulez-vous me donner un verre de cidre?» me répondit-il dans son
patois.

Je lui fis un signe poli de la tête, en lui montrant le shilling.
L’instinct du rustre l’emporta. Il vint avec nous. Ma femme est d’une
grande beauté, mais il ne leva pas une seule fois les yeux sur elle, et,
ce qui est plus extraordinaire, il ne regarda pas même les chevaux. Ses
yeux étaient où était son âme, et son âme était tout entière fixée sur
le shilling.

Nous atteignîmes le sommet de la colline et nous vîmes au fond de la
vallée, où nous allions descendre, le but de notre pèlerinage, la ville
d’Underbridge. Aussitôt notre guide réclama son shilling, et nous laissa
trouver notre auberge comme nous pourrions. Je suis poli de ma nature.
Je lui dis bonjour, en le quittant. Il me regarda en mettant mon
shilling entre ses dents, pour s’assurer s’il était bon, et me rendit
mon adieu dans son patois, d’un air sauvage. Puis il nous tourna le dos,
comme si nous l’avions offensé. Curieux produit de la civilisation, que
cette bête brute! Si je n’avais pas vu un clocher à Underbridge,
j’aurais supposé que nous nous étions égarés dans une île sauvage.

En arrivant à la ville, il ne nous fut pas difficile de trouver
l’auberge que nous cherchions. La ville n’a qu’une rue déserte, et, au
milieu de cette rue, s’élève l’auberge, ancien édifice en mauvais état.
L’enseigne en est effacée. Les contrevents des fenêtres de la façade
sont tous fermés. Un coq et ses poules sont les seules créatures
vivantes qui se montrent sous le portail. Certainement cette auberge,
qui date du temps des diligences, est l’une de celles qu’ont ruinées les
chemins de fer. Nous passons sous la voûte de la porte ouverte, et ne
trouvons personne pour nous recevoir. Nous pénétrons dans la cour des
écuries; j’aide ma femme à descendre de cheval, et nous nous trouvons
dans la position que j’ai décrite au début de ce récit. Pas de cloche
que nous puissions sonner. Pas un être humain qui réponde à mon appel.
Tandis que je reste là, de piquet, tenant les brides des chevaux et
contrarié de ne voir paraître personne, Mme Fairbank va gaiement à la
découverte dans la cour qu’elle arpente de long en large et fait ce que
font toutes les femmes quand elles se trouvent dans un endroit qui ne
leur est pas connu. Elle ouvre toutes les portes devant lesquelles elle
passe, et jette un coup d’œil dans l’intérieur. De mon côté, j’ai repris
haleine; je suis sur le point d’appeler pour la troisième et dernière
fois le garçon d’écurie; quand j’entends Mme Fairbank s’écrier
soudainement:

«Percy! Venez ici!»

Le son de sa voix indique l’agitation qu’elle éprouve. Elle a ouvert une
dernière porte au fond de la cour et a reculé en tressaillant, à la vue
d’un objet qui a frappé ses yeux. J’attache les brides des chevaux à un
vieux clou rouillé, fiché dans le mur, près de moi, et cours rejoindre
ma femme. Elle est devenue pâle et me saisit nerveusement le bras.

«Bon Dieu! s’écrie-t-elle. Regardez-donc!»

Je regarde et que vois-je?

Je vois une petite écurie sombre contenant deux stalles: dans l’une un
cheval est en train de mâchonner sa provende; dans l’autre, un homme
sommeille, couché sur la litière.

C’est un homme usé, fatigué, qui semble dévoré par le chagrin. Il est
vêtu comme un garçon d’écurie. Ses joues creuses et ridées, ses cheveux
rares et grisonnants, sa peau sèche et tannée, racontent la triste
histoire de ses douleurs et de ses souffrances. Ses sourcils froncés
donnent un air sinistre à sa physionomie; une contraction nerveuse et
pénible se fait remarquer à l’un des coins de sa bouche. Il respirait
convulsivement au moment où je jetai les yeux sur lui. Il frissonne et
soupire dans son sommeil. Sa vue me fait mal et je me détourne pour
jouir de la clarté du soleil qui brille dans la cour. Ma femme me ramène
à lui malgré moi.

«Attendez! Attendez! Il peut recommencer.

--Recommencer quoi?

--Il parlait dans son sommeil, Percy, quand je l’ai vu pour la première
fois. Il rêvait quelque rêve terrible. Chut! Il recommence.»

Je le regarde et j’écoute. Il s’agite sur son misérable lit. Il parle,
ou plutôt il murmure entre ses dents serrées ces mots rapides:

«Réveille-toi!... Réveille-toi!... Meurtre!...»

Il y a un intervalle de silence. Il meut lentement un bras maigre,
jusqu’à ce qu’il l’ait amené sur son cou; il frissonne et se retourne
sur sa paille; il soulève son bras et l’étend un peu; sa main semble
s’efforcer de saisir l’extrémité de quelque chose; je vois ses lèvres
recommencer à se remuer; j’entre doucement dans l’écurie; ma femme me
suit en tenant ma main fortement serrée dans la sienne. Nous nous
penchons tous deux sur lui. Il se remet à parler dans son sommeil, et
dit cette fois des choses étranges, sans suite.

«Des yeux gris clairs, et une larme dans la paupière gauche,
l’entendons-nous murmurer, des cheveux blonds, avec une bande d’un jaune
d’or... C’est bien, mère! De beaux bras blancs, couverts d’un léger
duvet... Une petite main de femme, avec les ongles entourés d’un limbe
rougeâtre... Le maudit couteau... d’abord sur un côté, ensuite sur
l’autre... Ah! diable de femme, où est le couteau?»

Il se tait et s’agite tout à coup. Nous le voyons se débattre sur la
paille. Il lève ses mains en l’air et fait des efforts pour respirer.
Ses yeux s’ouvrent tout à coup. Pendant un moment, ils semblent ne rien
regarder et brillent d’un éclat sans expression, ensuite, ils se
referment et retombent dans un profond sommeil, rêve-t-il encore? Oui...
Mais son rêve semble avoir pris une nouvelle direction, et quand il se
remet à parler, le ton de sa voix n’est plus le même. Ses paroles sont
peu nombreuses... tristes, et il les répète à plusieurs reprises comme
s’il implorait quelqu’un.

«Dites que vous m’aimez!... Je vous aime si passionnément!... Dites que
vous m’aimez!... Dites que vous m’aimez!...»

Il tombe dans un sommeil de plus en plus profond, tout en répétant
faiblement ces mots. Ils meurent sur ses lèvres. Il ne parle plus.

Ma femme a cependant triomphé de son effroi. Ce malheureux sur la paille
avait touché les fibres sensibles de son cœur. Dans son insatiable
passion pour les romans, elle voulait en savoir davantage de celui
qu’elle entrevoyait dans les mots sans suite de ce rêve. Elle me secoua
avec impatience le bras.

«Entendez-vous, Percy! il y a une femme là-dedans. Il y a de l’amour, un
meurtre là-dedans, Percy! Où sont les gens de l’auberge? Allez dans la
cour et appelez de nouveau.»

Ma femme appartient par sa mère au midi de la France. Le midi de la
France produit des femmes remarquables par leur beauté et la chaleur de
leur tempérament. Je n’en dis pas plus. Les hommes mariés comprendront
ma position. Les célibataires ont besoin qu’on leur dise qu’il y a des
occasions où nous devons, non-seulement aimer et honorer notre femme,
mais encore lui obéir.

Je me tourne vers la porte de l’écurie pour obéir à ma femme, et me
trouve en face d’un étranger qui examine ce que nous faisons là. Cet
étranger est un petit vieillard à face endormie et vermeille, à la tête
chauve. Il porte des culottes et des guêtres de drap gris, et un
vénérable habit noir de vieille date, à queue carrée. Je devine
d’instinct que c’est le maître de l’auberge.

«Serviteur, monsieur, dit le petit vieillard. Je suis un peu dur
d’oreille. Est-ce vous qui avez appelé, il y un moment, dans la cour?»

Avant que je puisse répondre, ma femme intervient. Elle insiste d’une
voix aiguë réclamée par la surdité de notre hôte, pour savoir quel est
le malheureux qui dort là, sur la paille.

«D’où vient-il?... Pourquoi des choses effrayantes se présentent-elles à
lui, dans son sommeil?... Est-il marié ou célibataire?... Est-il jamais
devenu amoureux d’une femme coupable de meurtre?... Quelle espèce de
femme était-ce?... Lui a-t-elle jamais donné un coup de poignard?... En
un mot, cher hôte, dites-moi toute son histoire!»

Le cher hôte attendit d’un air insouciant que Mme Fairbank eût
entièrement fini. Alors il lui répondit en ces termes:

«Son nom est Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il est dans
sa quarante-sixième année et me sert comme garçon d’écurie. Voilà son
histoire.»

Le caractère ardent de ma femme se manifeste par le coup de pied qu’elle
donne sur le sol de l’écurie.

L’hôte se retourne nonchalamment et laisse tomber son regard sur les
chevaux.

«Voilà une paire de belles bêtes dans la cour. Est-ce que vous voulez
les mettre dans mon écurie?»

Je répondis par un signe de tête affirmatif. L’hôte, porté à se rendre
agréable à ma femme, s’adresse à elle de nouveau.

«Je vais réveiller Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il
est dans sa quarante-sixième année, et me sert comme garçon d’écurie.
Voilà son histoire.»

Nous ayant donné cette seconde édition de son intéressant récit, il
entra dans l’écurie. Nous l’y suivîmes pour voir comment il allait s’y
prendre pour réveiller Francis Raven, et ce qui arriverait ensuite. Un
balai était dans un coin; l’hôte le prend, s’approche du garçon
d’écurie, et le réveille froidement à coups de balai, comme s’il avait
affaire à une bête fauve dans sa cage. Francis Raven saute d’un bond sur
ses pieds, en poussant un cri de terreur, nous regarde d’un air sauvage
et qui exprime la défiance; mais il recouvre bientôt son empire sur
lui-même, et prend soudain le ton décent d’un domestique de bonne
maison.

«Je vous demande pardon, madame, je vous demande pardon, monsieur.»

Le ton et la manière dont il s’excuse sont l’un et l’autre au-dessus de
son rang apparent. Je commence à partager la sympathie qu’il inspire à
Mme Fairbank.

Nous le suivons dans la cour pour voir quels soins il va prendre des
chevaux. La façon dont il lève la jambe blessée du cheval boiteux me
dit, du premier coup, qu’il entend son métier. Il conduit, sans tarder
et tranquillement, les deux bêtes dans une écurie vide. Il va, sans
tarder et tranquillement chercher un seau plein d’eau chaude, et y
baigne la jambe du cheval boiteux.

«L’eau chaude fera disparaître l’enflure, monsieur. Je banderai ensuite
la jambe.»

Tout ce qu’il fait, il le fait avec intelligence. Tout ce qu’il dit, il
le dit à propos. Rien de désordonné, rien d’étrange ne se laisse voir en
lui. Est-ce le même homme que nous avons entendu parler en songe? Le
même homme qui s’éveilla en poussant ce cri de terreur que nous avons
entendu, en jetant sur nous ce regard soupçonneux que nous avons surpris
dans ses yeux? Je me détermine à lui faire subir l’épreuve d’une ou deux
questions.

«Il n’y a pas grand’chose à faire ici, dis-je au garçon d’écurie.

--Bien peu de chose, monsieur, répond-il.

--Personne dans la maison?

--Absolument personne, monsieur.

--Je pensais que vous étiez tous morts. Je n’ai pu me faire entendre de
personne.

--Le maître de l’auberge est très-sourd, monsieur, et le domestique est
allé en commission.

--Oui!... et vous, vous dormiez profondément dans l’écurie. Faites-vous
toujours ainsi un somme en plein jour?»

La figure usée du garçon d’écurie se colore légèrement. Ses yeux se
détournent des miens pour la première fois. Mme Fairbank me pince
furtivement le bras. Sommes-nous sur le point de faire une découverte?
Je répète ma question. Le garçon d’écurie ne peut, sous peine
d’impolitesse, se dispenser de me répondre. Il le fait en ces termes:

«J’étais extrêmement fatigué, monsieur. Vous ne m’auriez pas trouvé
endormi, n’eût été cette circonstance.

--Extrêmement fatigué, dites-vous? Vous aviez travaillé dur, je suppose,
pendant le jour?

--Non, monsieur.

--Qu’est-ce qui vous avait donc fatigué de la sorte?»

Il hésite encore et répond à regret:

«J’étais resté sur pied toute la nuit.

--Sur pied toute la nuit? Était-il arrivé quelque chose dans la ville!

--Rien, monsieur.

--Quelqu’un était-il malade?

--Personne, monsieur.»

Cette réplique est la dernière que je puis en obtenir. Quelque effort
que je fasse, il m’est impossible d’arracher de sa bouche un mot de
plus. Il se retourne et s’occupe de panser la jambe du cheval. Je quitte
l’écurie pour parler à l’hôte de la voiture qui doit nous ramener à
Farleigh. Mme Fairbank reste près du garçon d’écurie, et m’accorde la
faveur d’un regard quand je m’éloigne d’elle. Ce regard me dit
clairement: Je veux découvrir pourquoi il est resté sur pied toute la
nuit; laissez-moi essayer.

Les ordres donnés pour obtenir une voiture sont aisément exécutés.
L’auberge possède une carriole et un cheval. Le maître de l’auberge a
une histoire à raconter pour le cheval et une histoire pour la carriole.
Elles ressemblent l’une et l’autre à celle de Francis Raven, avec cette
différence que ni le quadrupède ni le véhicule n’appartiennent à aucune
religion.

«Le cheval aura neuf ans révolus le jour prochain de sa naissance. J’ai
la carriole depuis vingt-quatre ans. M. Max d’Underbridge a élevé le
cheval et M. Pooley a construit la carriole. Le cheval et la carriole
sont à moi, et je viens d’en dire l’histoire!»

Après avoir soulagé son esprit par le récit de ces détails, l’aubergiste
s’occupe à harnacher le cheval. Pour lui venir en aide, je traîne la
carriole dans la cour. Juste au moment où nos préparatifs sont terminés,
Mme Fairbank paraît, et le garçon d’écurie ne tarde pas à la suivre. Il
a bandé la jambe du cheval, et il est prêt à nous conduire à Farleigh.
J’observe, sur son visage et dans ses manières, des signes d’agitation
qui me donnent à penser que ma femme a su gagner sa confiance.

«Eh bien! avez-vous découvert pourquoi Francis Raven a veillé toute la
nuit?»

Mais Mme Fairbank a le goût des effets dramatiques. Au lieu de me
répondre simplement par oui ou non, elle se plaît à suspendre l’intérêt
et à exciter la curiosité de son auditoire en faisant une question à son
tour.

«Quel est le quantième du mois, cher ami?

--Le 1er Mars.

--Le 1er Mars, Percy, est le jour de naissance de Francis Raven.»

J’essaye de paraître satisfait de cette réponse, mais je n’y réussis
pas.

«Francis est né, continue gravement Mme Fairbank, à deux heures du
matin.»

Je commence à me demander avec surprise si l’intelligence de ma femme
emboîte le pas à l’intelligence de l’aubergiste.

«Est-ce tout? dis-je.

--Ce n’est pas tout, répond Mme Fairbank. Francis Raven veille la nuit
qui précède son jour de naissance, parce qu’il a peur de se coucher
cette nuit-là.

--Et pourquoi a-t-il peur de se coucher?

--Parce que sa vie court un danger.

--Le jour de sa naissance?

--Le jour de sa naissance, à deux heures du matin, aussi régulièrement
que ce jour revient chaque année.»

Là, elle s’arrête. N’a-t-elle rien découvert de plus? Rien de plus
jusqu’ici. Je commence à me sentir véritablement intéressé, en ce
moment. Je lui demande vivement ce que cela signifie. Mme Fairbank
m’indique mystérieusement la carriole et Francis Raven, jusque-là, pour
nous, garçon d’écurie, maintenant notre cocher. Il attend que nous
soyons prêts à partir. La carriole a un siége pour deux personnes, sur
le devant, et un autre siége pour une seule, sur le derrière. Ma femme
me lance un nouveau coup d’œil d’avertissement, et prend place sur le
siége de devant.

La conséquence nécessaire de cet arrangement, c’est que Mme Fairbank se
trouve assise à côté du conducteur, pendant un voyage de plus de deux
heures. Ai-je besoin de dire ce qui en est résulté? Ce serait faire
injure à votre intelligence. Permettez-moi de vous offrir ma propre
place dans la carriole. Et laissez Francis Raven vous raconter sa
terrible histoire, en même temps qu’il nous la raconte, ainsi que vous
l’allez voir.




SECOND RÉCIT.

HISTOIRE DU GARÇON D’ÉCURIE, RACONTÉE PAR LUI-MÊME.


Il y a maintenant dix années que j’ai reçu mon premier avertissement du
grand trouble de ma vie, dans une vision que j’ai eue en songe.

Je serai plus capable de vous en parler convenablement, s’il vous plaît
de supposer que vous êtes occupés à prendre le thé avec nous, dans notre
petit cottage, dans le comté de Cambridge, il y a dix ans.

Il faisait nuit close, et trois personnes étaient assises autour de la
table, savoir: ma mère, moi-même, et la sœur de ma mère, Mme Chance. Les
deux sœurs étaient Écossaises de naissance, et toutes deux étaient
veuves. Il n’y avait entre elles aucune autre ressemblance dont j’aie
gardé le souvenir. Ma mère avait passé toute sa vie, jusque-là, en
Angleterre et n’avait pas plus conservé d’accent écossais que je n’en ai
moi-même. Ma tante Chance n’était jamais sortie de l’Écosse, jusqu’au
jour où elle vint habiter avec ma mère, après la mort de son propre
mari. Et quand elle ouvrait la bouche, vous entendiez le plus pur accent
écossais, je puis vous le dire, que vous ayez jamais entendu encore!

Quoi qu’il en soit, il s’agissait ce soir-là de résoudre une question
importante, celle de savoir, si je ferais bien ou mal d’entreprendre, le
lendemain matin, un long voyage à pied.

Or, le lendemain se trouvait être la veille de l’anniversaire de ma
naissance, et le but de mon voyage était d’aller m’offrir comme
palefrenier dans une maison d’un comté voisin du nôtre. On nous avait
dit que la place serait vacante dans trois semaines environ. J’étais
aussi apte à la remplir qu’aucun autre. Au temps de notre prospérité,
mon père avait été employé chez un éleveur de chevaux, et j’avais grandi
dans l’habitude de soigner les chevaux, dès ma première enfance.
Pardonnez-moi de vous fatiguer de ces détails. Ils sont nécessaires pour
comprendre la suite de mon histoire, comme vous ne tarderez pas à vous
en apercevoir.

Ma pauvre mère était fort chagrine de me voir entre prendre ce voyage le
lendemain.

«Il n’est pas possible que tu puisses aller aussi loin et en revenir en
un seul jour, dit-elle. Il s’ensuit que tu seras obligé de découcher le
jour anniversaire de ta naissance. Cela ne t’est jamais arrivé encore,
Francis, depuis la mort de ton père. Je verrais avec peine que tu le
fisses cette année. Attends un jour encore, mon fils, un jour
seulement.»

Quant à moi, j’étais fatigué de mon oisiveté et je ne pouvais admettre
l’idée d’un retard. Ne fût-il que d’un seul jour, il pouvait me nuire.
Un autre jeune homme pouvait prendre l’occasion aux cheveux et obtenir
la place.

«Considère depuis combien de temps je suis sans occupation, dis-je, et
ne me demande pas de retarder mon voyage. Je ne te manquerai pas de
parole, mère. Je serai de retour demain soir, dussé-je dépenser mes
dernières six pence pour faire une partie du chemin en charrette.»

Ma mère secoua la tête.

«Je vois cela avec peine, Francis... Je vois cela avec peine!»

Elle ne sortait pas de là. Nous discutâmes, nous discutâmes, jusqu’à en
être tous deux sur les dents. Nous finîmes par convenir que nous nous en
rapporterions à la sœur de ma mère, Mme Chance.

Tandis que nous faisions tous nos efforts pour nous convaincre l’un
l’autre, ma tante Chance restait sur sa chaise, aussi muette qu’un
poisson, et remuait son thé, s’abandonnant à ses propres pensées. Quand
nous lui demandâmes son avis, on eût dit que nous la réveillions d’un
profond sommeil.

«Vous en appelez tous deux à mon pauvre jugement? dit-elle en son
patois.

--Oui!...» répondîmes-nous tous les deux.

Là-dessus, ma tante débarrassa la table à thé et tira de la poche de sa
robe un jeu de cartes.

N’allez pas croire, s’il vous plaît, qu’elle fit cela légèrement et dans
le but d’amuser ma mère et moi. Ma tante croyait sérieusement qu’elle
pouvait lire l’avenir dans les combinaisons d’un jeu de cartes. Elle ne
faisait jamais rien elle-même sans consulter ses cartes, et elle ne
pouvait donner une meilleure preuve de l’intérêt qu’elle prenait à moi
que celle qu’elle nous offrait maintenant. Je ne dis pas cela pour la
blâmer, je mentionne seulement le fait. Les cartes s’étaient, sans qu’on
puisse dire comment, mêlées dans son esprit avec ses idées religieuses.
Vous rencontrez de nos jours des individus qui croient aux esprits se
manifestant par l’intermédiaire des tables et des chaises mouvantes.
D’après le même principe, en admettant qu’il y ait un principe
quelconque au fond de cette croyance, ma tante était persuadée que la
Providence se manifeste par l’intermédiaire des cartes.

«As-tu raison, Francis, ou est-ce ta mère qui a raison? Feras-tu bien ou
mal d’aller demain là-bas ou de n’y pas aller? Les cartes nous le
diront. Nous sommes tous dans les mains de la Providence. Les cartes
nous le diront.»

En entendant cela, ma mère détourna la tête d’un air chagrin. Les idées
de sa sœur sur les cartes ne différaient guère, à ses yeux, d’un
blasphème; mais elle garda pour elle sa manière de voir à ce sujet. Ma
tante, pour confesser la vérité, avait hérité de son défunt mari d’une
pension de trente livres par an. Cela nous aidait beaucoup dans notre
pauvre intérieur et nous obligeait à la traiter avec un certain respect.
Quant à moi, si mon père n’avait rien fait autre chose pour moi avant de
se ruiner, il m’avait du moins fait donner une bonne éducation et
prémuni, Dieu merci! contre toute espèce de superstitions. J’attendis
donc très patiemment ce qu’allaient me prédire les cartes de ma tante.

La brave femme commença par écarter de son jeu toutes les basses cartes,
mêla le reste de la main gauche, et me donna à couper.

«De ta main gauche, Francis, n’oublie pas ce point. Mets ta confiance
dans la Providence; mais n’oublie pas que ton bonheur est dans ta main
gauche!»

Une suite d’écarts successifs qu’elle fit ensuite réduisit les cartes au
nombre de quinze que ma tante rangea soigneusement en demi-cercle devant
elle. La carte qui se trouva placée la dernière à l’extrémité gauche du
demi-cercle était, conformément à la règle en pareil cas, la carte
choisie pour me représenter. Afin d’être en rapport avec ma situation de
pauvre palefrenier sans place, cette carte était le roi de carreau.

«Je relève le roi de carreau, dit ma tante. Je compte sept cartes en
allant de droite à gauche, et je demande humblement la bénédiction du
ciel sur la carte suivante.»

Ma tante ferma les yeux comme si elle disait les actions de grâces avant
un repas, et me tendit la septième carte. C’était la reine de pique, que
je nommai tout haut. Ma tante rouvrit les yeux en tressaillant et jeta
de mon côté un regard sournois.

«La reine de pique représente une femme brune. Penserais-tu en secret,
Francis, à une femme brune?»

Quand un homme est resté sans place pendant plus de trois mois, il ne
songe guère aux femmes, blondes ou brunes. Je pensais en ce moment à la
position de palefrenier qui était vacante dans une grande maison et
j’essayais de le dire à ma tante. Elle traita mon interruption avec
mépris.

«Allons donc! Regarde la carte qui est dans ta main! Si tu ne penses pas
aujourd’hui à elle tu y penseras demain. Où est le mal de penser à une
femme brune? J’ai été autrefois brune, avant que mes cheveux devinssent
gris. Tais-toi, Francis, et fais attention aux cartes.»

Je fis ce qu’elle me disait. Il restait sept cartes sur la table. Ma
tante en écarta deux d’un bout et deux de l’autre et voulut que je
nommasse tout haut les deux extrêmes des trois qui restaient. Je nommai
l’as de trèfle et le dix de carreau. Ma tante leva les yeux au plafond
avec un air de dévote gratitude qui mit à bout la patience de ma mère.
L’as de trèfle et le dix de carreau, pris ensemble, signifiaient
premièrement bonnes nouvelles (évidemment les nouvelles relatives à la
place de palefrenier); secondement, un voyage que j’allais faire (se
rapportant clairement à mon voyage du lendemain); troisièmement enfin,
une somme d’argent (probablement les gages de palefrenier) qui allait
entrer dans ma poche. M’ayant dit ma bonne aventure dans ces termes
encourageants, ma tante se refusa à pousser plus loin l’expérience.

«Ah! mon garçon, ce serait visiblement tenter la Providence de demander
encore aux cartes plus que les cartes ne nous ont dit. Mets-toi demain
en route pour la grande maison. Une femme brune viendra au-devant de toi
à la porte, et elle contribuera à te faire obtenir la place de
palefrenier, avec les gratifications et les profits éventuels qui en
dépendent. Et, penses-y, quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie pas
ta tante Chance et aide-la dans son triste état de veuvage, où la
Providence ne lui a donné pour vivre que trente livres par an.»

Je lui promis de me souvenir de ma tante Chance, dont le défaut, soit
dit en passant, était une terrible soif d’argent, aussitôt qu’une
heureuse occasion remplirait ma pauvre bourse, alors si absolument vide.
Cette promesse faite, je regardai ma mère. Elle avait consenti à prendre
sa sœur pour arbitre entre nous deux, et sa sœur s’était prononcée en ma
faveur! Elle ne fit plus la moindre objection. Elle se leva
silencieusement, vint m’embrasser, soupira tristement, et quitta la
chambre. Ma tante secoua la tête.

«Je crois, Francis, que ta pauvre mère ne croit pas plus qu’une païenne
à la vertu des cartes!»

Le lendemain, à la pointe du jour, je me mis en chemin. Je me retournai
vers le cottage quand j’ouvrais la porte du jardin. A l’une des fenêtres
se tenait ma mère, ayant son mouchoir sur ses yeux. A l’autre, je vis ma
tante Chance qui tenait en l’air la dame de pique, comme pour
m’encourager au moment de mon départ. J’agitai ma main, en forme
d’adieu, en les regardant l’une après l’autre. Veuillez bien vous
rappeler que le 1er Mars était le jour, et deux heures du matin l’heure
anniversaire de ma naissance.

Maintenant, vous savez comment je quittai le toit paternel. Ce que j’ai
à vous dire à présent, c’est le résultat de mon voyage.

J’arrivai au château à une heure convenable, si l’on tient compte de la
distance. La première prophétie des cartes se trouva fausse. La personne
qui me reçut à la porte n’était pas une femme brune; ce n’était pas même
une femme, mais un jeune garçon. Il m’indiqua le chemin de l’office; et
là, les cartes furent encore en défaut. J’y rencontrai, non pas une
femme, mais trois, et aucune de ces trois femmes n’était brune. J’ai dit
que je n’étais pas superstitieux, et j’ai dit la vérité. Mais je dois
avouer que j’éprouvai un certain battement de cœur quand je me présentai
devant l’intendant et lui fis connaître l’objet qui m’amenait. Sa
réponse fut la complète déconfiture des prédictions de ma tante. Ma
mauvaise fortune me poursuivait. Dans la matinée, un candidat pour la
place de palefrenier s’était présenté et avait été admis.

Je me résignai à mon désappointement du mieux que je pus. Je remerciai
l’intendant et regagnai l’auberge du village pour m’y reposer et prendre
un repas dont j’avais grand besoin à cette heure de l’après-midi.

Avant de me remettre en chemin pour retourner vers notre cottage, je
demandai quelques renseignements dans l’auberge, et je sus que je
pouvais m’épargner plusieurs milles en prenant une route différente de
celle que j’avais suivie en venant. Muni de toutes les informations, que
je me fis répéter plusieurs fois, sur les divers détours que je devais
faire, je partis et marchai jusqu’au soir en ne m’arrêtant qu’une seule
fois pour manger un morceau de pain et de fromage. Juste au moment où la
nuit allait se faire, la pluie commença à tomber et le vent à s’élever;
et, par surcroît de mauvaise chance, je me trouvai dans une partie du
pays qui m’était tout à fait inconnue, quoique j’estimasse que je ne
devais plus être qu’à une quinzaine de milles de notre maison. La
première habitation à laquelle je pus me renseigner était une auberge
isolée située sur le bord de la route, à la sortie d’un bois épais. Si
solitaire que me parût cet endroit, je le saluai avec bonheur comme
devait le faire un homme qui se sentait égaré, affamé, mourant de soif,
brisé de fatigue et trempé de la tête aux pieds par la pluie.
L’aubergiste paraissait poli et respectable, et le prix qu’il me demanda
pour me coucher n’avait rien d’exorbitant. J’étais fâché de désappointer
ma mère, mais il n’y avait pas à espérer de trouver un moyen de
transport à cet endroit, et je ne pouvais aller plus loin à pied, durant
la nuit. Mon extrême lassitude me forçait à m’arrêter dans cette
auberge.

Je puis dire, à mon éloge, que je suis un homme sobre. Mon souper
consista simplement en quelques tranches de lard, un morceau de pain de
ménage, et une pinte d’ale. Je ne me couchai pas immédiatement après
avoir pris ce modeste repas, mais je m’assis auprès de l’aubergiste et
causai avec lui de la triste perspective que j’avais devant moi et de la
longue série de mes mauvaises chances; puis, quittant ce sujet, nous
parlâmes chevaux et courses. Mais ni moi, ni l’aubergiste, ni un petit
nombre de travailleurs qui se reposaient dans la salle, ne dîmes rien
qui pût le moins du monde intéresser mon esprit ou éveiller mon
imagination, laquelle n’est, dans ses meilleurs moments, qu’une assez
pauvre imagination, qui se moque bien souvent de mon sens commun.

Un peu après onze heures, l’auberge fut évacuée. Je fis la ronde avec
mon hôte, et je tins le flambeau pendant qu’il fermait les portes et les
fenêtres du rez-de-chaussée. Je remarquai avec étonnement la force des
cadenas, des barres, et des volets doublés de feuilles de tôle qui
protégeaient toutes les ouvertures.

«Vous le voyez, nous sommes passablement isolés ici, dit l’aubergiste.
Nous n’avons jamais été l’objet d’aucune tentative d’effraction jusqu’à
présent; mais il est bon de se tenir sur ses gardes. Personne ne couche
au rez-de-chaussée, et je suis le seul homme dans la maison. Ma femme et
mes filles sont timides, et la servante ressemble à ses maîtresses. Un
autre verre d’ale avant que vous vous enfermiez dans votre chambre?...
Non!... Des hommes aussi sobres que vous sont si rares que je puis à
peine en croire mes yeux quand j’en rencontre un! Voici votre chambre.
Vous êtes la seule personne, aujourd’hui, que je loge pour la nuit, et
j’espère que vous avouerez que ma femme et mes filles ont fait de leur
mieux pour que vous vous trouviez confortablement logé. Vous êtes bien
sûr de ne vouloir pas accepter un autre verre d’ale?... Très-bien! Bonne
nuit!...»

Il était onze heures et demie à l’horloge du corridor quand j’entrai
dans ma chambre, située au haut de l’escalier. Les fenêtres en donnaient
sur le bois, derrière l’auberge.

Je fermai ma porte à clef, posai mon chandelier sur la commode, et me
préparai lentement à me coucher. Un vent glacé soufflait toujours, et
son murmure à travers le bois était triste à entendre au milieu de la
nuit. J’étais très-éveillé. Je résolus de garder ma lumière allumée
jusqu’au moment où je sentirais l’approche du sommeil. La vérité est que
je ne me reconnaissais pas moi-même. J’étais accablé moralement par mon
désappointement du matin, et j’étais brisé physiquement par ma longue
marche. Dans cet état, j’avoue que je ne pouvais regarder en face la
perspective de rester éveillé au milieu de l’obscurité et en entendant
le vent mugir dans le bois.

Le sommeil s’empara de moi, sans que j’en eusse conscience: mes yeux se
fermèrent et je succombai à la fatigue, sans même avoir pensé à éteindre
ma chandelle.

La dernière chose que je me rappelle, c’est qu’un frisson me parcourut
tout le corps de la tête aux pieds, et qu’une souffrance terrible et
telle que je n’en avais jamais éprouvé une pareille me pénétra le cœur.
Le frisson, ne fit que troubler mon assoupissement, la souffrance me
réveilla brusquement. En un instant, je passai de l’état de sommeil à
l’état de veille complète; mes yeux s’ouvrirent tout grands; mon esprit
devint tout d’un coup parfaitement lucide.

La chandelle avait brûlé presque jusqu’à la dernière parcelle de suif,
mais la mèche, faute d’être mouchée, était tombée dans cette parcelle de
suif, et sa lumière avait, pour un moment, repris tout son éclat.

Entre le pied de mon lit et ma porte close, je vis dans ma chambre une
personne qui se tenait debout. C’était une femme qui me regardait, un
couteau à la main.

Je l’avoue, quoique cela ne fasse pas honneur à mon courage, mais la
vérité est la vérité, la frayeur m’ôta la parole. Je restai les yeux
fixés sur cette femme, et cette femme demeurait immobile, son couteau à
la main et ses yeux fixés sur moi.

Elle ne dit pas un mot, pendant que nous nous regardions l’un l’autre,
face à face; mais bientôt après, elle sortit de son immobilité; elle se
dirigea lentement vers le côté gauche de mon lit.

La lumière de mon reste de chandelle tomba en plein sur son visage.
C’était une belle femme, aux cheveux d’un blond jaunâtre, aux yeux gris
clair avec une larme dans la paupière gauche. Je remarquai ces détails
et les fixai dans ma mémoire, avant qu’elle se fût tout à fait approchée
de mon lit. Sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien de son
immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun bruit,
elle s’avança de plus en plus près vers la tête de mon lit, s’arrêta
auprès du traversin et leva son couteau pour m’en frapper. Je plaçai mon
bras devant ma gorge pour la garantir du coup; mais en le voyant arriver
je portai rapidement ma main vers ma droite et me donnai une secousse
qui me fit retourner de ce côté, juste au moment où son couteau
s’abattit comme un éclair sur le matelas et effleura mon épaule sans la
toucher.

Mes yeux se fixèrent sur son bras et sur sa main, que j’eus le temps
d’examiner, pendant qu’elle retirait son couteau de mon matelas. Son
bras était blanc, bien formé, et couvert d’un léger duvet; sa main avait
la délicatesse d’une main de femme, et les ongles de ses doigts étaient
bordés d’une ligne d’un rouge rosé.

Elle ramena son bras à elle, revint lentement vers le pied de mon lit,
s’arrêta là, pendant un moment, pour me considérer; ensuite, elle se
remit à avancer, sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien
de son immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun
bruit; elle s’avança le long du côté du lit, vers lequel j’étais
maintenant retourné.

Arrivée près de moi, elle leva encore une fois son couteau, et je me
retournai encore une fois, sur mon côté gauche. Elle frappa, comme
auparavant, en laissant tomber rapidement son bras sur le matelas, et ne
manqua de m’atteindre, comme auparavant, que de l’épaisseur d’un cheveu.
Cette fois, je portai mes yeux sur le couteau. C’était un de ces larges
couteaux poignards dont les ouvriers se servent pour couper leur pain et
leur lard. Les doigts délicats de la femme ne cachaient pas plus des
deux tiers du manche. Je remarquai que ce manche était en corne de cerf,
aussi brillant que la lame, et paraissant neuf.

Pour la seconde fois, elle ramena à elle le couteau, et le fit
disparaître soudainement dans la manche de sa robe. Cela fait, elle
s’arrêta près de mon lit, et me considéra. Pendant un instant, je la vis
debout dans cette attitude, puis la mèche de la chandelle, brûlée
jusqu’au bout, tomba dans le socle du chandelier. La flamme qu’elle
projetait encore se transforma en un petit point bleu, et la chambre
devint obscure.

Un moment se passa ainsi. Après quoi la mèche se ranima de nouveau, en
donnant plus de fumée que de flamme, pour la dernière fois. Mes yeux
cherchaient encore à voir la femme au couteau, près du côté droit de mon
lit, quand un dernier jet de lumière fut projeté par la mèche de ma
chandelle. Mais, malgré mes efforts, je ne vis plus rien. La femme avait
disparu.

Je commençai à rentrer en possession de moi-même! Je pouvais sentir les
battements de mon cœur. Je pouvais entendre le vent mugir tristement
dans le bois. Je pouvais sauter à bas de mon lit et donner l’alarme,
avant qu’elle se fût échappée de la maison.

«Au meurtre!... criai-je. Réveillez-vous!... au meurtre!...»

Personne ne répondit à mon appel. Je me levai et gagnai à tâtons la
porte de ma chambre, à travers l’obscurité. C’est par là qu’elle a dû
entrer. C’est par là qu’elle a dû sortir.

Ma porte était exactement fermée à clé, et comme je l’avais laissée en
allant au lit. J’allai vers la fenêtre; elle était aussi bien fermée que
la porte.

Pendant un moment, je demeurai plongé dans l’étonnement. Ensuite,
entendant une voix au dehors, j’ouvris ma porte. C’était l’aubergiste
qui venait à moi le long du corridor, tenant sa chandelle allumée dans
une main, et son fusil dans l’autre.

«Qu’est-ce qui arrive?» me demanda-t-il d’un ton peu amical.

Je ne pus que murmurer pour toute réponse:

«Une femme, avec un couteau à la main. Dans ma chambre. Une belle femme,
aux cheveux blonds. Elle m’a frappé deux fois de son couteau.»

Il leva sa chandelle, et m’examina de la tête aux pieds.

«Il paraît qu’elle vous a manqué deux fois.

--J’ai esquivé les deux coups. Elle n’a frappé, chaque fois, que le lit.
Venez voir.»

L’aubergiste approcha immédiatement son flambeau du lit. Au bout d’une
minute, il revint en colère dans le corridor.

«Le diable vous emporte avec votre femme et son couteau! Il n’y a pas le
moindre trou dans les draps du lit. Qu’est-ce qui vous prend de venir
ici effrayer ma famille, avec votre rêve?»

Un rêve! La femme qui a essayé deux fois de me poignarder, n’était pas
un être vivant comme moi! Je commençai à frissonner. La terreur s’empara
de moi rien qu’en y pensant.

«Je quitte votre maison, dis-je. Mieux vaut me remettre en route, malgré
la pluie et l’obscurité, que de rentrer dans cette chambre, après ce que
j’y ai vu. Prêtez-moi votre lumière pour que je retrouve mes vêtements,
et dites-moi ce que je vous dois.»

L’aubergiste me ramena dans la chambre.

«Ce que vous me devez? Vous en trouverez le compte sur l’ardoise, au bas
de l’escalier. Je ne vous aurais pas reçu pour tout l’argent que vous
avez sur vous, si j’avais prévu votre rêve et vos cris de terreur.
Regardez dans le lit. Y voyez-vous la trace d’un coup de couteau?
Regardez à la fenêtre. Y voyez-vous rien de brisé. Regardez à la porte
que je vous ai entendu fermer vous-même. A-t-elle été crochetée? Une
femme armée d’un couteau, prête à commettre un meurtre, dans ma maison!
Allons donc! Vous devriez avoir honte de vous-même!»

Mes yeux avaient suivi sa main lorsqu’il m’indiqua d’abord le lit, puis
la fenêtre, enfin la porte. Il n’y avait pas à le contredire. Le drap de
lit était aussi intact que le jour où il fut ourlé. La fenêtre était
exempte de tout dommage. La porte était aussi solide sur ses gonds
qu’elle l’avait jamais été. Je m’habillai sans répliquer un mot, et nous
descendîmes l’escalier ensemble. Je regardai l’horloge dans la salle:
elle marquait deux heures vingt minutes du matin. La pluie avait cessé,
mais la nuit était sombre et le vent plus froid que jamais. Je
m’inquiétais peu de l’obscurité, du vent, de mes doutes sur le chemin
qui devait me ramener au logis. Mon esprit n’était préoccupé de rien de
tout cela. Il n’était plein que de la vision que j’avais eue dans
l’auberge. Qui avais-je vu tenter de me donner la mort? Était-ce un être
rêvé par moi? ou bien un être venu de ce monde qui existe au delà du
tombeau, être que les hommes qualifient du nom de fantôme? Je ne pouvais
décider ce problème pendant que je voyageais dans l’obscurité de la
nuit. Je ne le pus pas davantage durant le jour, quand je me trouvai
vers midi à la porte de notre cottage.

Ma mère vint seule me souhaiter la bienvenue pour mon retour. Je lui
racontai tout ce qui m’était arrivé, exactement comme je viens de vous
le raconter.

Elle garda le silence jusqu’à ce que j’eusse fini. Alors elle m’adressa
une question.

«Quelle heure était-il, Francis, quand tu as vu la femme qui t’est
apparue en rêve?

--J’ai regardé à l’horloge quand j’ai quitté l’auberge. Elle marquait
deux heures vingt minutes. Tenant compte du temps que j’ai passé avec
l’aubergiste, et de celui que j’avais mis à m’habiller, je dois avoir vu
cette femme à deux heures du matin. En d’autres termes, je ne l’avais
pas seulement vue le jour anniversaire de ma naissance, je l’avais vue à
l’heure même où j’étais né.»

Ma mère garda encore le silence. Plongée dans ses pensées, elle me prit
par la main et me conduisit dans le parloir. Son pupitre à écrire était
sur la table auprès du foyer. Elle l’ouvrit et me fit signe de prendre
une chaise et de m’asseoir à côté d’elle.

«Mon fils, ta mémoire n’est pas bonne et la mienne ne tardera pas à
m’abandonner. Refais-moi le portrait de cette femme. J’ai besoin que
nous puissions la reconnaître tous les deux, quand bien des années
auront passé sur notre tête.»

J’obéis, et m’étonnai de la fantaisie qui s’était emparée de son esprit.
Je parlais et ma mère écrivait au fur et à mesure que les mots sortaient
de ma bouche:

«Yeux d’un gris clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux
blonds avec une bande jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet.
Petite main de femme, avec les ongles des doigts bordés d’une ligne d’un
rouge rosé.

--As-tu remarqué comment elle était habillée, Francis?

--Non, ma mère.

--As-tu remarqué son couteau?

--Oui. C’était un grand couteau-poignard, avec un manche en corne de
cerf, aussi bon que s’il était neuf.»

Ma mère écrivit cette description du couteau, ainsi que l’année, le
mois, le jour de la semaine, et l’heure du jour auxquels cette femme
m’était apparue en rêve dans l’auberge. Cela fait, elle enferma sous clé
le papier dans son pupitre.

«Pas un mot, Francis, à ta tante. Pas un mot à âme qui vive! Que ceci
reste en secret entre toi et moi.»

Des semaines et des mois se sont écoulés. Ma mère n’est jamais plus
revenue sur ce sujet. Quant à moi, le temps, qui use toutes choses, a
fait sortir de ma mémoire le souvenir de ce rêve. Peu à peu, l’image de
la femme est devenue de plus en plus obscure. Peu à peu elle s’est
effacée de ma pensée.

Je vous ai raconté l’histoire de l’avertissement reçu par moi. Jugez
maintenant par vous-même si cet avertissement était vrai ou faux, en
apprenant ce qui m’est arrivé lors de mon dernier anniversaire.

Durant l’été de cette année, la roue de la Fortune m’a enfin présenté
son bon côté. Je fumais un jour ma pipe auprès d’une ancienne carrière
de pierre, à l’entrée de notre village, quand une voiture survint qui,
par suite d’un accident, fit prendre une nouvelle face à mon existence.
Ce fut un accident des plus vulgaires, qui ne mérite pas d’être
mentionné en détail. Une dame conduisant elle-même; un cheval
s’emportant; un domestique, qui suivait cette dame, perdant la tête
d’effroi; la carrière trop voisine pour ne pas alarmer l’une et l’autre:
voilà ce que je vis dans l’espace d’un moment, comme qui dirait dans
l’intervalle de deux bouffées de ma pipe. J’arrêtai le cheval sur le
bord de la carrière et fus légèrement contusionné par le timon de la
voiture, mais peu m’importait. La dame déclara que je lui avais sauvé la
vie, et son mari, qui vint avec elle à notre cottage, le lendemain, me
prit sur l’heure à son service. Il se trouva que la dame était brune; et
vous n’apprendrez pas sans rire que ma tante saisit à l’instant
l’occasion de réhabiliter l’honneur de ses cartes. C’est bien, en propre
personne, la reine de pique, la femme brune qu’elles annonçaient, ainsi
que ma tante me l’avait dit.

«A l’avenir, Francis, garde-toi de mal interpréter les cartes. Tu es
toujours prêt à murmurer contre les dons de la Providence que tu ne
comprends pas, comme le faisaient les Israélites des anciens temps. Je
ne t’en dirai pas davantage. Quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie
pas ta tante abandonnée, comme un oiseau sur un toit, avec une pauvre
petite rente de trente livres par an.»

Je ne restai en place, dans le West End, que jusqu’au printemps de
l’année suivante. A cette époque, la santé de mon maître déclina. Les
docteurs lui ordonnèrent d’aller chercher à l’étranger un climat qui lui
fût plus favorable, et son train de maison changea. Mais je n’y perdis
rien. Quand je quittai ma place, grâce à la générosité de mon maître, je
la quittai avec une rente annuelle qu’il m’accorda en souvenir du jour
où j’avais sauvé la vie à ma maîtresse. Désormais je pouvais me remettre
en service ou vivre en bon bourgeois, à mon gré, mon petit revenu étant
suffisant pour ma mère et pour moi.

Mon maître et ma maîtresse quittèrent l’Angleterre vers la fin de
février. Quelques affaires que je dus terminer pour eux me retinrent à
Londres jusqu’au dernier jour de ce même mois. Je ne pus prendre que le
train du soir pour aller passer, comme d’habitude, mon jour de naissance
dans notre village, avec ma mère. Il était l’heure d’aller au lit quand
j’atteignis le cottage, et je fus bien chagrin de voir qu’elle était
loin de se trouver en bonne santé. Par surcroît de malheur, elle avait
achevé, la veille, la bouteille du médicament qu’elle prenait, et avait
oublié d’envoyer faire remplir cette bouteille, comme le docteur l’avait
expressément recommandé. C’était lui qui vendait les médicaments qu’il
prescrivait, et j’offris à ma mère d’aller lui faire remplir la
bouteille. Elle n’y consentit pas; et, après m’avoir fait souper, elle
m’envoya au lit.

Je m’endormis bientôt, mais je ne tardai pas à me réveiller. La chambre
de ma mère était voisine de la mienne. J’entendis les pas lourds de ma
tante, qui allait et venait dans cette chambre, et craignant que ma mère
ne se trouvât plus mal, j’allai frapper à la porte. Je ne m’étais pas
trompé; ses douleurs lui étaient revenues, et il y avait une nécessité
pressante de les faire cesser au plus tôt. Je m’habillai à la hâte et
courus à l’autre bout du village où demeurait le docteur, pour lui
demander une nouvelle bouteille de son médicament. A l’horloge de
l’église du village sonnaient deux heures moins un quart du matin,
anniversaire de ma naissance, juste au moment où j’arrivai devant la
maison du docteur. Au premier coup de la sonnette de nuit, il parut à la
fenêtre de sa chambre à coucher, et me dit d’attendre. Je remarquai que
la nuit était admirablement belle et chaude, pour cette époque de
l’année. On apercevait l’ancienne carrière où s’était produit l’accident
de voiture. La lune brillait dans un ciel sans nuage; on eût dit qu’il
faisait jour.

Au bout d’une minute ou deux, le docteur me fit entrer dans son
laboratoire. Je fermai la porte, en voyant qu’il avait quitté sa chambre
très-légèrement vêtu. Il pardonna d’un ton amical la négligence que ma
mère avait commise en n’exécutant pas strictement son ordonnance, et se
mit aussitôt à composer son médicament. Je lui vins en aide, en tenant
le flambeau, tandis qu’il remplissait la bouteille que j’avais apportée.
Nous étions ainsi occupés, quand nous entendîmes qu’on ouvrait, de la
rue, la porte du laboratoire.

Qui pouvait être debout et courir les rues à pareille heure?

Quand la personne qui avait ouvert la porte se trouva éclairée par notre
flambeau, nous vîmes que c’était une femme, ce qui acheva de nous
étonner.

Elle marcha droit au comptoir, et, se plaçant à côté moi, elle leva son
voile. Au moment où elle découvrit son visage, j’entendis l’horloge de
l’église sonner deux heures. Cette femme m’était inconnue aussi bien
qu’au docteur. C’étaient d’ailleurs, sans comparaison, la plus belle
personne que j’eusse encore vue de ma vie.

«J’ai aperçu de la lumière par dessous la porte, dit-elle, j’ai besoin
d’un médicament.»

Elle parlait avec un grand calme, comme s’il n’y avait rien
d’extraordinaire à ce qu’elle fût hors de chez elle à deux heures du
matin, et qu’elle fût entrée à ma suite dans le laboratoire pour
demander un médicament. Le docteur la regarda avec étonnement, comme
s’il craignait que ses yeux ne le trompassent.

«Qui êtes-vous? lui demanda-t-il. Comment se fait-il que vous erriez
dans ces environs, à une telle heure de la nuit?»

Elle ne prit pas garde à ses questions, et lui dit seulement, du ton le
plus tranquille du monde, ce qu’elle voulait avoir.

«J’ai mal aux dents. J’ai besoin d’un peu de laudanum.»

Le docteur reprit possession de lui-même quand il entendit qu’elle lui
demandait du laudanum. Il était là sur son terrain, en effet, et lui
parla, cette fois, avec une certaine ironie.

«Ah! vous avez mal aux dents, dit-il, permettez que je voie.»

Elle secoua la tête et mit sur le comptoir une demi couronne.

«Je ne veux pas vous donner la peine de voir mes dents, dit-elle. Voilà
l’argent. Donnez-moi le laudanum, s’il vous plaît.»

Le docteur lui rendit sa pièce.

«Je ne vends pas de laudanum à des inconnus, répondit-il. Si vous
éprouvez quelque douleur de corps et d’esprit, c’est une autre question.
Je me ferai un plaisir de vous aider de mes conseils.»

Elle remit l’argent dans sa poche.

«Vous ne pouvez me venir en aide, dit-elle aussi tranquillement que
jamais, bonjour!»

En disant cela, elle ouvrit la porte du laboratoire et sortit.

Jusque-là je n’avais pas dit un mot. J’étais resté debout, continuant à
tenir le flambeau, sans en avoir conscience, mes yeux fixés sur elle,
mon esprit tout entier captivé par ses paroles, semblable à un homme
qu’un charme domine. Ses derniers regards avaient trahi, encore plus
clairement que ses paroles, sa résolution de mettre, d’une façon ou
d’autre, fin à ses jours. Quand elle ouvrit la porte, inquiet de ce
qu’elle allait faire, je retrouvai l’usage de ma langue.

«Arrêtez! m’écriai-je. Attendez-moi. J’ai besoin de vous parler avant
que vous vous éloigniez.»

Elle leva les yeux d’un air d’insouciante surprise, et me dit, en
souriant et d’un ton railleur:

«Que pouvez-vous avoir à me dire?»

Elle s’arrêta cependant, se prit à rire, et se parla à elle-même.

«Pourquoi pas? dit-elle. Je n’ai rien à faire et nulle part à aller.»

Elle recula d’un pas, et me fit signe de la tête.

«Vous êtes étranger... Je vous attendrai dehors.»

Elle ferma sur elle la porte du laboratoire, et s’éloigna.

J’ai honte d’avouer ce qui arriva ensuite. Ma seule excuse, c’est que
j’étais réellement et véritablement sous l’empire d’un charme. J’allais
la suivre, sans plus songer à ma mère. Le docteur m’arrêta.

«N’oubliez pas le médicament, me dit-il. Et si vous voulez m’en croire,
ne vous inquiétez pas de cette femme. Réveillez le constable. C’est son
affaire de veiller sur elle, non la nôtre.»

Je tendis la main en silence, pour recevoir le médicament: j’avais peur
de manquer de respect au docteur, si je me hasardais à lui répondre. Il
devait avoir vu, comme moi, qu’elle demandait du laudanum pour
s’empoisonner. Il avait, selon moi, pris la chose avec trop
d’indifférence. Je me bornai à le remercier en recevant le médicament et
je sortis.

Elle m’attendait, comme elle l’avait promis, allant et venant avec
lenteur dans la rue déserte. Sa taille élevée et gracieuse, sa belle
figure, son teint éclatant, ses cheveux d’un blond doré, ses grands yeux
gris, recevaient des rayons de la lune tout juste la quantité de clarté
qui leur seyait le mieux. On l’eût prise difficilement pour une
mortelle, quand elle se retourna pour me parler.

«Eh bien! dit-elle, que voulez-vous de moi?»

En dépit de mon orgueil, ou de ma réserve, ou de mon bon sens, ou de
tout ce que vous voudrez, tout mon cœur lui appartint dès ce moment; je
lui saisis les mains et lui avouai ce que je pensais aussi franchement
que si je la connaissais depuis son enfance.

«Vous avez le projet de mettre fin à vos jours, lui dis-je, et je veux
vous en empêcher. Si je vous suis pendant toute la nuit, vous ne pourrez
exécuter ce funeste dessein.»

Elle se mit à rire.

«Vous avez vu vous-même que le docteur ne veut pas me vendre de
laudanum. Vous importe-t-il réellement que je vive ou que je meure?»

Elle pressa doucement mes mains en m’adressant cette question. Ses yeux
cherchèrent les miens, avec un regard languissant qui pénétra dans mon
cœur comme une flamme ardente. Ma voix mourut sur mes lèvres; je ne pus
lui répondre.

Elle me comprit malgré mon silence.

«Vous m’avez donné l’envie de vivre, en me parlant avec bonté, dit-elle.
La bonté a un merveilleux effet sur les femmes, les chiens, et tous les
animaux domestiques. Les hommes seuls échappent à son influence.
Tranquillisez-vous... je vous promets de prendre autant de soin de moi
que si j’étais la plus heureuse des femmes. Je ne veux pas vous tenir
plus longtemps hors de chez vous. Quel chemin suivez-vous?»

Malheureux que j’étais! J’avais encore oublié ma mère, en tenant le
médicament qui lui était destiné dans ma main.

«Je retourne à la maison, dis-je... Où demeurez-vous?... à l’auberge?»

Elle rit d’un rire amer, et, indiquant la carrière:

«Voilà mon auberge pour cette nuit, dit-elle. Quand je serai fatiguée de
rôder aux alentours, j’irai m’y reposer.»

Nous fîmes route ensemble, dans la direction du cottage de ma mère. Je
pris la liberté de lui demander si elle n’avait pas d’amis.

«Si je pensais qu’il me restât un ami, vous ne m’auriez pas rencontrée
dans ce village. Celui que je regardai à tort comme tel, m’a fermé sa
porte, il n’y a que quelques heures, et ses domestiques m’ont menacée de
la police. Je n’avais aucun autre endroit où aller, après avoir parcouru
sans profit votre voisinage. Je ne possède que la pièce de deux
shillings que j’ai offerte au docteur, et les haillons que je porte sur
moi. Quel aubergiste respectable voudrait me recevoir dans sa maison?
J’ai erré au hasard, me demandant quel chemin je pourrais trouver pour
sortir de ce monde... sans me défigurer, et sans trop souffrir. Vous
n’avez pas de rivière dans ces environs. Je ne savais comment en finir
avec la vie, quand je vous ai vu sonner à la porte du docteur. Je jetai
un coup d’œil sur les bouteilles de son laboratoire quand il vous y fit
entrer, et je pensai tout de suite au laudanum. Qu’alliez-vous faire là?
Pour qui est ce médicament?... Pour votre femme?...

--Je ne suis pas marié.»

Elle rit de nouveau.

«Point marié! Si j’étais un peu mieux vêtue, il pourrait y avoir une
chance pour moi. Où demeurez-vous?... Ici?...»

Nous venions d’arriver en ce moment à la porte de ma mère. Elle me
tendit la main pour me dire adieu. Sans feu ni lieu, comme elle l’était,
elle ne m’avait pas demandé une seule fois de lui donner un asile pour
la nuit. Ce fut _moi_ qui lui proposai de passer cette nuit sous mon
toit à l’insu de ma mère et de ma tante. Notre cuisine a été construite
séparément du cottage et par derrière. L’inconnue pouvait y rester sans
être vue ni entendue jusqu’au matin. Je la conduisis dans cette cuisine;
je plaçai un fauteuil pour elle auprès des cendres encore chaudes du
foyer. Je dois avouer que j’étais digne de blâme. Mais je demanderai ce
que vous auriez fait à ma place. Sur votre parole d’homme d’honneur,
dites-le moi, auriez-vous laissé cette belle créature aller chercher un
asile dans la carrière, comme un chien errant? Que Dieu soit en aide à
la femme qui serait assez folle pour avoir confiance en un homme capable
d’une telle cruauté, et pour l’aimer!

Je la laissai auprès du feu et me rendis dans la chambre de ma mère.

Si vous avez jamais éprouvé une douleur de cœur, vous comprendrez ce que
je souffris en secret quand ma mère, me prenant la main, me dit:

«Je suis désolée, Francis, d’avoir troublé le repos de ta nuit.»

Je lui donnai le médicament et j’attendis près d’elle que sa crise fût
passée. Ma tante alla se coucher, et ma mère et moi, nous restâmes
seuls. Je remarquai que le pupitre, retiré de sa place ordinaire, était
sur le lit, auprès d’elle. Elle vit que je regardais ce pupitre.

«C’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance, Francis, dit-elle.
As-tu quelque chose à me dire?»

J’avais si complétement oublié mon rêve de l’auberge que je n’eus aucune
idée de ce qui pouvait se passer dans l’esprit de ma mère quand elle
m’adressa cette question. Pendant un instant j’éprouvai la crainte
qu’elle ne se doutât de quelque chose. Je me détournai et lui répondis:

«Non, mère, je n’ai rien à te dire.»

Elle me fit signe de me pencher sur son oreiller et de lui donner un
baiser.

«Dieu te bénisse, mon cher enfant! dit-elle, et puisses-tu voir pendant
de nombreuses années le retour heureux de cet anniversaire!»

Elle me donna une petite tape sur la main, ferma ses yeux fatigués, et
ne tarda pas à tomber dans un calme sommeil.

Je redescendis à la dérobée l’escalier. J’appuyai ma main sur la porte
fermée de la cuisine en hésitant.

Aurais-je réellement échappé à la tentation que j’éprouvais, si j’avais
été laissé libre de me décider? Qui peut le dire? Toujours est-il que je
ne demeurai pas libre de me décider. Elle m’entendit et ouvrit la porte
de la cuisine. Mes yeux et les siens se rencontrèrent. C’en était fait
de mon hésitation.

Nous nous trouvâmes seuls, sans que personne le soupçonnât, sans que
personne nous troublât, durant les deux heures qui suivirent. Ce temps
lui suffit pour me révéler le secret de sa vie, si tristement dissipée.
Ce temps lui suffit pour prendre pleinement possession de moi, pour
faire de moi ce qu’elle voulut. Il est à peine nécessaire d’insister sur
les infortunes qui l’avaient fait tomber si bas sur l’échelle sociale:
ce sont des infortunes trop vulgaires pour intéresser personne. Son nom
était Alice Warlock. Elle était née et avait été élevée au sein d’une
famille noble. Mais elle avait perdu sa position, sa réputation, ses
amis. La vertu frémissait à sa vue; le vice s’était emparé d’elle pour
le reste de ses jours. C’est choquant, c’est vulgaire, ce qui est tout
un pour moi. Je l’ai déjà dit, je le répète, j’étais sous la puissance
d’un charme. Y a-t-il là quelque chose de bien étonnant? Rappelez-vous
qui j’étais. Parmi les femmes honnêtes de ma classe, où aurais-je trouvé
sa pareille? Qui avait sa démarche? Qui avait son grand air? Qui savait
mieux appuyer un baiser sur mes lèvres? Qui savait rire comme elle? Qui
avait une peau, un pied, une main, un toucher comparables à sa peau, à
son pied, à sa main, à son toucher? Elle n’avait pas la moindre tache
sur elle. Je vous assure qu’elle exhalait de toute sa personne un
véritable parfum naturel. Quand elle m’embrassait, ses bras
m’entouraient comme les deux ailes d’un ange, et son sourire répandait
autour de moi un éclat semblable à celui du soleil dans le firmament. Je
vous permets de rire ou de vous récrier en m’écoutant, selon votre
caractère. Je n’essaye pas de m’excuser; j’essaye de vous expliquer ce
que je ressentais. Vous êtes des gens bien nés; ce qui m’éblouissait et
me rendait fou, vous en faites chaque jour l’expérience. Être déchu ou
non déchu, ange ou démon, je ne puis que dire ceci: c’était une vraie
dame, et je n’étais qu’un palefrenier.

Avant que les gens de la maison fussent sur pied, je la fis partir, par
le train des travailleurs, pour une grande ville manufacturière de notre
district.

Là, à l’aide de mes économies, elle pouvait se refaire un trousseau
décent et se loger parmi des inconnus qui ne songent pas à faire des
questions à leurs hôtes aussi longtemps qu’ils sont exactement payés.
Là, tantôt sous un prétexte, et tantôt sous un autre, je pouvais lui
faire visite, et nous pouvions tracer le plan de notre future existence.
Je n’ai pas besoin de vous dire que je m’engageai à en faire ma femme.
Un homme dans ma situation épouse toujours une femme placée dans la
sienne.

Vous demandez-vous avec étonnement si j’étais heureux à cette époque?
J’aurais été parfaitement heureux, n’avait été cette petite
circonstance: je ne me sentais jamais entièrement à mon aise en présence
de ma fiancée.

Je ne veux pas dire que je fusse timide devant elle ou que je n’eusse
pas confiance en elle, ou que j’éprouvasse quelque honte d’elle. Le
malaise dont je parle provenait d’un doute que je ne pouvais chasser de
mon esprit; il me semblait que je l’avais vue quelque part, avant notre
rencontre nocturne dans la maison du docteur. Je me demandais, avec un
étonnement de plus en plus grand, si sa figure ne me rappelait pas une
autre figure qui ne m’était pas inconnue. Mais quelle était cette autre
figure? C’est ce que je ne pus jamais trouver. Cet étrange sentiment,
cette unique question que je ne pouvais résoudre, me tourmentait à un
degré que vous sauriez difficilement vous imaginer. J’en étais préoccupé
à tous les moments, mais le plus souvent le soir, quand les chandelles
étaient allumées. Vous savez ce que c’est de tenter de se rappeler un
nom qui vous est sorti de la mémoire, et de ne pas y réussir, malgré
tous les efforts qu’on fait pour le retrouver.

Au bout de trois semaines, nous avions arrêté notre plan et décidé
comment je devais m’y prendre pour le réaliser. Par le conseil d’Alice,
je devais la présenter comme ayant été au service de mes excellents
maîtres, à Londres, en même temps que moi. Il n’y avait plus à craindre,
maintenant, que l’effet produit sur ma mère par une grande surprise eût
aucune suite fâcheuse. Sa santé s’était raffermie dans cet intervalle de
trois semaines. Le premier soir où elle fut en état de reprendre son
ancienne place à l’heure du thé, je pris mon courage à deux mains et lui
dis que je songeais à me marier. Ma pauvre mère jeta ses bras autour de
mon cou et poussa un cri de joie.

«Ah! Francis! dit-elle, comme je suis heureuse de penser que tu auras
quelqu’un auprès de toi pour t’encourager et prendre soin de toi quand
je n’y serai plus!»

Quant à ma tante, vous pouvez deviner ce qu’elle fit, sans que je vous
le dise. S’il y avait eu réellement quelque vertu prophétique dans les
cartes, quel terrible avertissement elles nous auraient donné ce
soir-là!

Il fut décidé que j’amènerais ma fiancée, pour dîner au cottage, le jour
suivant.

J’avoue que j’étais fier d’Alice, quand je l’introduisis, à l’heure
convenue, dans notre petit parloir. Elle ne m’avait jamais paru aussi
belle que ce jour-là. Je n’ai jamais pris garde à la toilette d’aucune
autre femme; je remarquai la sienne aussi soigneusement que si j’avais
été une femme moi-même. Elle portait une robe de soie noire, avec un col
et des manchettes unis; un modeste chapeau couleur de lavande avec une
rose blanche placée sur le côté. Ma mère, vêtue de son costume des
dimanches, se leva tout émue pour souhaiter la bienvenue à celle qui
allait devenir sa belle-fille. Elle fit quelques pas vers elle, en
souriant à la fois et en pleurant; elle fixa Alice, et soudain demeura
immobile. Ses joues devinrent tout à coup blanches comme son linge; ses
yeux semblèrent saisis d’horreur; ses mains tombèrent sans force à ses
côtés. Elle chancela et s’affaissa dans les bras de ma tante qui se
trouvait derrière elle. Ce qu’elle éprouvait n’était pas un
évanouissement, car elle conservait toute sa connaissance. Ses yeux se
détournèrent lentement d’Alice et se fixèrent sur moi.

«Francis, me dit-elle, la figure de cette femme ne te rappelle-t-elle
aucun souvenir?»

Avant que je pusse répondre, elle m’indiqua du doigt son pupitre placé
sur la table, auprès du foyer.

«Apporte-le, s’écria-t-elle, apporte-le!...»

A ce moment, je sentis la main d’Alice se poser sur mon épaule et je vis
sa figure rouge de colère... il n’y avait pas lieu de s’en étonner!

«Qu’est-ce que cela signifie, me dit-elle, votre mère veut-elle
m’insulter?»

Je dis quelques mots pour la calmer; mais ce que je lui dis a fui
complétement de ma mémoire, tant je me sentais confus et étonné en même
temps. Avant d’avoir achevé, j’entendis ma mère derrière moi.

Ma tante était allé chercher le pupitre de ma mère qui l’avait ouvert et
en avait retiré un papier. Pas à pas, s’appuyant le long du mur, elle
s’approcha de plus en plus d’Alice en tenant le papier dans sa main.
Elle regardait tour à tour ce papier et le visage d’Alice... elle leva
la longue manche flottante de la robe de celle-ci, dont elle examina la
main et le bras. Je vis soudain la crainte prendre alors la place de la
colère dans les yeux d’Alice. Elle se débarrassa vivement de la main de
ma mère qui l’étreignait.

«Mais elle est folle! se dit-elle à elle-même, et Francis ne me l’avait
pas dit!»

En prononçant ces mots, elle s’empressa de sortir du parloir.

Je m’élançai après elle, quand ma mère me fit signe de rester. Elle lut
tout haut les mots écrits sur le papier. Tandis qu’ils tombaient
lentement et l’un après l’autre de ses lèvres, elle indiquait du doigt
la porte ouverte.

«Yeux gris-clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux blonds
avec une bande d’un jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet.
Petite main de femme, dont les ongles sont bordés d’une ligne d’un rouge
rosé. C’est la femme que tu as vue en rêve, Francis! La femme que tu as
vue en rêve!»

Quelque chose obscurcit la fenêtre du parloir, au moment où ces mots
étaient prononcés. Je me tournai vers la fenêtre, Alice était revenue.
Elle nous regardait à travers la jalousie. C’était bien la fatale figure
qui m’était apparue une première fois dans la chambre à coucher de
l’auberge isolée où je m’étais arrêté naguère. Là, posée sur la
jalousie, se laissait voir la petite main qui avait tenu le couteau
meurtrier. J’avais vu cette femme avant que nous ne nous fussions
rencontrés dans le village. C’était bien la femme que j’avais vue en
rêve! C’était bien elle!

Je ne compte pas que personne approuve ce que je vais maintenant
raconter de mon histoire.

Trois semaines après le jour où ma mère constata l’identité de ma
fiancée avec la femme que j’avais vue en rêve, je conduisis Alice à
l’église et j’en fis ma femme. J’étais ensorcelé, je ne puis trop le
redire, absolument ensorcelé!

Pendant ces trois semaines, notre petit ménage du cottage se dispersa.
Ma mère et ma tante se querellèrent. Ma mère, croyant aux songes, me
suppliait de rompre mon projet de mariage avec Alice. Ma tante, croyant
aux cartes, insistait pour que je le misse à exécution.

Cette différence d’opinion produisit une dispute entre les deux sœurs,
dans laquelle ma tante, ne se doutant nullement de la nature
superstitieuse des siennes, recourut encore à ses cartes: elles me
prophétisèrent que je trouverais le bonheur dans ma prochaine vie
conjugale; sur quoi ma tante demanda à ma mère si une personne autre
qu’un aveugle païen pouvait être assez fou, après avoir vu les
prédictions de ses cartes, pour avoir la moindre foi dans un rêve. C’en
était trop, naturellement, pour la patience de ma mère; de dures paroles
furent échangées de part et d’autre. Mme Chance s’en retourna,
courroucée, chez ses amis d’Écosse. Elle me laissa par écrit un tableau
exact de mon avenir, tel que le lui avaient révélé ses cartes, et, en
même temps, l’adresse à laquelle un mandat sur la poste pourrait lui
parvenir sûrement.

«Le jour n’est pas loin, remarqua-t-elle, où Francis pourra se rappeler
ce qu’il doit faire pour sa tante qui a vécu honorablement, depuis son
veuvage, avec une pauvre rente de trente livres par an.»

S’étant refusée à donner son consentement à mon mariage, ma mère refusa
aussi d’assister à la cérémonie nuptiale et de visiter ensuite ma femme.
Il n’y avait, du reste, au fond de cette conduite, aucune colère contre
Alice. Mais croyant aux songes, elle avait simplement une crainte
mortelle de ma femme. Je compris cela et je lui fis une pension. Pas un
mot fâcheux ne s’en suivit entre nous. Le seul souvenir heureux qui me
reste maintenant de cette époque, c’est que, malgré ma désobéissance aux
volontés de ma mère, à l’occasion de mon mariage, j’ai aimé et respecté
jusqu’à la fin cette excellente mère.

Quant à ma femme, elle ne manifesta aucun regret de la séparation. Par
un consentement mutuel, nous avons toujours gardé le silence à ce sujet.
Nous nous établîmes dans la ville manufacturière dont j’ai déjà parlé.
Nous y fondâmes une maison meublée. Mon ancien et bon maître, à ma
demande, voulut bien amortir ma pension annuelle, en m’en faisant
remettre le capital. Cela nous mit en état de louer une maison
convenable et de la meubler décemment. Pendant un certain temps, les
choses allèrent bien, et je puis dire qu’à cette époque, ma vie était
celle d’un homme heureux.

Mes infortunes commencèrent avec le retour des douleurs dont ma mère
avait déjà souffert. Le docteur avoua, quand je le consultai, qu’elle
était alors en danger. Naturellement, en apprenant cela, j’allai pendant
quelque temps habiter auprès d’elle, au cottage. Naturellement aussi, je
laissai la direction des affaires et le soin de la maison, pendant mon
absence, à ma femme. Peu à peu, je remarquai qu’elle n’était plus la
même à mon égard. Tandis que je n’étais pas là, elle recevait des gens
d’un caractère équivoque et d’une conduite irrégulière. Un jour,
j’observai quelque chose dans ses manières qui me fit concevoir, malgré
moi, le soupçon qu’elle avait bu outre mesure. Avant la fin de la
semaine, mon soupçon devint une certitude. En fréquentant des ivrognes,
elle avait pris elle-même l’habitude de l’ivrognerie.

Je fis ce qu’un mari pouvait faire pour la retenir sur cette pente
funeste. Ce fut en vain. Elle ne m’avait jamais rendu réellement l’amour
que je ressentais pour elle. Je n’exerçais sur elle aucune influence. Je
ne pus la détourner de son penchant. Ma mère apprenant ce fâcheux état
de choses résolut d’essayer ce que son influence pourrait obtenir
d’elle. Malade comme elle l’était, je la trouvai un jour habillée et
prête pour sortir.

«Je ne suis pas destinée à rester longtemps encore sur cette terre,
Francis, dit-elle. Je ne mourrai pas contente si je n’ai pas fait de mon
mieux pour te rendre heureux après moi. Je veux faire cesser, si je
puis, les craintes que j’éprouve, et aller avec toi voir ta femme; je
veux essayer si je puis la ramener dans la bonne voie. Conduis-moi chez
toi, Francis. Laisse tenter ce que je puis faire pour venir en aide à
mon fils, avant qu’il ne soit trop tard.»

Comment pouvais-je lui refuser cette satisfaction? Nous prîmes le chemin
de fer conduisant à la ville. C’était un trajet d’une demi-heure
seulement. Nous arrivâmes à ma maison à une heure de l’après-midi.
C’était l’heure de notre dîner, et Alice était dans la cuisine.
J’installai ma mère dans notre parloir, et j’allai ensuite préparer ma
femme à la visite de sa belle-mère. Elle n’avait encore bu que peu, à
cette heure médiocrement avancée du jour, et par bonheur, le démon qui
la possédait la laissait tranquille en ce moment.

Elle me suivit au parloir, et l’entrevue avec ma mère se passa mieux que
je n’avais osé l’espérer. Seulement je dois dire que ma mère, malgré ses
efforts pour se contenir, ne put prendre sur elle de regarder ma femme
en face, toutes les fois qu’elles se parlèrent. Je me sentis soulagé
quand Alice commença à préparer la table pour le dîner.

Elle mit la nappe, apporta le pain, dont elle coupa quelques tranches
pour nous, dans la corbeille destinée à les recevoir. Ensuite elle
retourna à la cuisine. En ce moment, tandis que je veillais toujours
avec inquiétude sur l’état de ma mère, je tressaillis en voyant
reparaître sur sa figure la pâleur extrême qui s’y était montrée le
matin où elle avait reçu la visite d’Alice. Avant que je pusse lui
adresser un seul mot, elle se leva précipitamment et sembla saisie de
terreur.

«Sortons d’ici!... Ramène-moi au cottage, Francis! et ne me quitte
plus!»

Je craignis de lui demander sur le champ une explication; je pus
seulement lui faire signe de se taire, et me hâtai de la conduire vers
la porte. En passant devant la corbeille au pain qui était sur la table,
elle s’arrêta et me l’indiqua du doigt.

«As-tu vu avec quoi ta femme a coupé le pain? me demanda-t-elle.

--Non, mère, je n’y ai pas fait attention. Avec quoi?

--Regarde!»

Je regardai. Un couteau-poignard encore neuf, avec un manche en corne de
cerf, était dans la corbeille à pain, avec les tranches qu’il avait
servi à couper. J’étendis la main pour m’en saisir. Au même instant,
j’entendis du bruit dans la cuisine, et ma mère me saisit par le bras.

«Le couteau du rêve, Francis! Je tremble d’effroi; sortons d’ici, avant
qu’elle ne revienne!»

Je ne pus dire un seul mot pour la calmer, ou seulement pour lui
répondre. Exempt, comme je le suis, de toute superstition, la vue de ce
couteau me fit frissonner malgré moi. J’aidai ma mère à sortir de la
maison et je la reconduisis au cottage.

Je lui tendis la main pour lui dire adieu. Elle essaya de me retenir.

«Ne retourne pas chez toi, Francis! ne retourne pas chez toi!

--Il faut que je m’empare de ce couteau, mère! il faut que je m’en
retourne par le train le plus prochain.»

Je ne me départis pas de cette résolution. Je pris le premier train qui
put me ramener à la ville.

Ma femme s’était, comme de raison, aperçue de notre départ secret. Elle
s’était mise à boire, et elle ne se tenait pas de colère quand
j’arrivai. Le dîner avait été jeté aux ordures; la nappe avait été
retirée de la table... Où était le couteau?

Je fus assez peu sensé pour le demander. Elle refusa de me le donner.
Dans le cours de la dispute qui s’ensuivit entre nous, je découvris
qu’une horrible histoire se rattachait à ce couteau. Il avait servi à
commettre un meurtre, il y a plusieurs années, et avait été si
soigneusement caché que les autorités judiciaires furent dans
l’impossibilité de le produire devant le tribunal. A l’aide de
quelques-uns de ses amis d’une réputation équivoque, ma femme avait pu
acquérir cette relique criminelle. Sa nature perverse y attachait une
valeur inexplicable. Voyant que je ne pouvais espérer de m’en saisir
ouvertement, je résolus de le chercher, plus tard, en secret. Mes
recherches furent infructueuses. La nuit vint, et je sortis pour errer
par les rues. Vous comprendrez dans quel abattement je me trouvai alors,
quand je vous dirai que j’eus peur de dormir dans la même chambre que ma
femme!

Trois semaines s’écoulèrent. Elle se refusa toujours à me donner le
couteau, et je continuai à craindre toujours de coucher dans la chambre
où elle couchait. J’errais pendant la nuit, ou je sommeillais dans le
parloir, ou bien encore j’allais veiller dans un fauteuil auprès du lit
de ma mère. Avant la fin de la première semaine du mois suivant, le plus
grand des malheurs me frappa... ma mère mourut. C’était peu d’heures
avant l’anniversaire de ma naissance. Elle avait aspiré à vivre jusqu’à
ce jour. J’étais présent quand elle expira. Ses derniers mots dans ce
monde furent pour moi.

«Ne retourne pas chez toi, mon fils, me dit-elle, ne retourne pas chez
toi.»

Je fus obligé pourtant d’y retourner; ne fût-ce que pour surveiller ma
femme. Dans les derniers jours de la maladie de ma mère, ma femme avait,
en haine de moi, ajouté un nouveau grief à ceux que j’avais déjà contre
elle, en déclarant qu’elle revendiquerait son droit d’assister aux
funérailles de sa belle-mère. En dépit de tout ce que je pus faire ou
dire, elle tint parole. Au jour fixé pour l’enterrement, elle pénétra de
force jusqu’à moi, rouge de vin, et jura sans honte qu’elle se joindrait
au cortége funèbre et suivrait le cercueil de ma mère jusqu’à la tombe.

Cette dernière insulte, après toutes celles que j’avais déjà supportées,
comblait la mesure. Elle me mit hors de moi. Soyez indulgent pour un
homme ainsi poussé à bout. Je la frappai!

A l’instant même où je portai la main sur elle, je m’en repentis. Elle
alla se blottir silencieuse dans un coin de la chambre et me regarda
d’un air qui refroidit à l’instant mon sang échauffé. Ce n’était pas le
moment de penser à reconnaître mon tort. Je pus seulement prendre le
parti, et c’était le pire, de m’assurer d’elle jusqu’à la fin de la
cérémonie, en l’enfermant sous clé dans sa chambre.

Quand je revins, après avoir vu la tombe de ma mère se refermer sur sa
dépouille mortelle, je trouvai Alice assise à côté de son lit. Son
visage et son attitude n’étaient plus les mêmes. Elle avait un paquet
sur ses genoux. Elle me regarda tranquillement et me parla avec une voix
remarquablement calme, un regard et des manières composées, étranges, et
qui n’avaient rien de naturel.

«Aucun homme ne m’a jamais frappée jusqu’ici. Mon mari n’aura pas une
seconde occasion de le faire, dit-elle. Ouvrez la porte et laissez-moi
sortir.»

Elle passa devant moi et quitta la chambre.

Était-ce tout de bon qu’elle agissait ainsi?

Je veillai toute la nuit en l’attendant. Aucun bruit de pas ne se fit
entendre près de la maison. La nuit suivante, accablé de fatigue, je
m’étendis sur le lit sans me déshabiller, après avoir fermé ma porte,
déposé la clé sur ma table, et pris la précaution de laisser ma
chandelle allumée. Mon sommeil ne fut pas une seule fois troublé. La
troisième nuit, la quatrième, la cinquième, la sixième, se passèrent
sans que rien n’arrivât. Le septième jour, craignant toujours que
quelque incident ne vînt interrompre mon repos, je m’étendis, en
conservant mes vêtements, en fermant ma porte, dont je déposai encore la
clé sur ma table, et en prenant la précaution de laisser brûler ma
chandelle.

Deux fois mon sommeil fut troublé, sans que j’éprouvasse pourtant aucun
malaise; mais, la troisième fois, l’horrible frissonnement que j’avais
ressenti durant la nuit passée dans l’auberge isolée, cette effroyable
défaillance qui l’avait suivi, reparurent et me réveillèrent subitement.

Je dirigeai mes yeux vers le côté gauche de mon lit, et là se tenait
debout et me regardant...

La femme que j’avais vue dans mon rêve de l’auberge? Non! Mais ma propre
femme, ayant exactement la figure de celle de mon rêve, ayant la même
attitude, son bras levé, le couteau dans sa délicate main blanche.

Je sautai sur elle à l’instant, mais pas assez vite pour l’empêcher de
cacher son couteau. Sans lui dire un mot, sans qu’elle poussât un cri,
je la clouai sur un fauteuil d’une main; je relevai sa manche droite de
l’autre; et là, à l’endroit où la femme de mon rêve avait caché son
couteau, ma femme avait caché le sien, le couteau à manche de corne de
cerf qui semblait neuf.

Je ne me rendis pas compte, au moment où je fis cette découverte, de ce
que je ressentis, et je ne saurais le dire maintenant. Je fixai mes yeux
sur elle avec fermeté en tenant son couteau dans ma main.

«Vous voulez me tuer? dis-je.

--Oui, répondit-elle, je veux vous tuer.»

Elle croisa les bras sur sa poitrine et me regarda froidement en face.

«Et je le ferai, ajouta-t-elle, avec ce couteau.»

Je ne sais pas ce que je ressentis alors... Je vous jure que je ne suis
pas lâche; et cependant je me comportai comme un lâche. La peur s’empara
de moi. Je ne pus regarder ma femme en face. Je ne pus lui adresser la
parole. Je la laissai là tenant toujours son couteau dans ma main, et je
m’élançai dans la rue au milieu de la nuit.

Un vent glacial soufflait dehors, et l’air était imprégné d’une forte
odeur de pluie. L’horloge de l’église sonna un quart quand je passai
devant les dernières maisons de la ville. Je demandai au premier agent
que je rencontrai quelle était l’heure dont le quart venait de sonner.

L’agent regarda à sa montre et me répondit:

«Deux heures.»

Deux heures du matin! Quel était le quantième du mois? Je comptai les
jours qui s’étaient écoulés depuis les funérailles de ma mère, et je vis
que l’horrible parallèle entre le rêve et la réalité était complet.
C’était le jour anniversaire de ma naissance!

Avais-je réellement échappé au péril de mort que mon rêve m’avait
prédit, ou bien venais-je de recevoir seulement un second avertissement?

A l’instant où ce doute traversait mon esprit, je m’arrêtai. J’étais sur
le point de sortir de la ville. Le grand air m’avait ranimé. Je me
sentais, jusqu’à un certain point, en possession de moi-même. Après
avoir un peu réfléchi, je commençai à comprendre la faute que j’avais
commise en laissant ma femme libre d’aller où elle voulait et de faire
ce qui lui plaisait.

Je revins aussitôt sur mes pas, vers ma maison.

Il faisait encore nuit. J’avais laissé la chandelle allumée dans la
chambre à coucher. Quand je regardai la fenêtre de cette chambre, je n’y
vis plus de lumière. Je m’approchai de la porte, que je me rappelais
avoir fermée en sortant, je la trouvai ouverte.

Sans perdre la maison de vue, j’attendis au dehors qu’il fît jour.
Alors, je m’aventurai dans l’intérieur; j’écoutai, et n’entendis aucun
bruit; je visitai la cuisine, le lavoir, le parloir, je n’y trouvai
personne. Je montai l’escalier et arrivai enfin dans la chambre à
coucher. Elle était vide.

Un rossignol, abandonné sur le parquet, me fit comprendre comment ma
femme avait pénétré, pendant la nuit, dans ma chambre. Ce fut le seul
indice qu’eût laissé de sa visite la femme de mon rêve.

J’attendis chez moi l’heure où les habitants de la ville sont debout et
vaquent à leurs affaires. Je me rendis alors chez un homme de loi, pour
le consulter. Dans le trouble où se trouvait alors mon esprit, je
n’avais pas une idée claire de ce que je me proposais de faire: j’étais
résolu à vendre ma maison, et à quitter le voisinage. Mais il se
présenta des obstacles que je n’avais point prévus. On m’apprit que
j’avais des créanciers qu’il me fallait satisfaire avant de quitter ma
maison, moi, qui chaque semaine remettais régulièrement à ma femme le
montant des notes que je pouvais devoir. Les informations que je pris me
firent découvrir qu’elle avait détourné à son profit personnel tout
l’argent que je lui avais confié dans ce but. Je n’avais d’autre
alternative que payer de nouveau.

Placé dans cette fâcheuse position, mon premier devoir fut de remettre
de l’ordre dans mes affaires avec l’aide de mon homme de loi. Pendant
mon séjour forcé dans la ville, je fis deux choses peu sensées, et qui
eurent pour conséquence que j’entendis encore parler, mais pour la
dernière fois, de ma femme.

En premier lieu, après m’être emparé du couteau, j’eus l’imprudence de
le mettre dans ma poche. En second lieu, ayant quelque chose d’important
à communiquer à mon homme de loi, à une heure assez avancée de la
soirée, je me rendis chez lui après la chute du jour, seul et à pied.
J’y arrivai sans accident. Mais, à mon retour, deux hommes me saisirent
par derrière, me traînèrent dans un passage obscur, me prirent
non-seulement l’argent que j’avais sur moi, mais encore le couteau.
L’homme de loi pensa, et je pensai comme lui, que les voleurs étaient du
nombre des mauvaises connaissances de ma femme, et qu’ils m’avaient
attaqué à son instigation. Une lettre que je reçus le lendemain sans
date ni adresse, mais qui était visiblement de la main de ma femme, me
confirma dans cette opinion. La première ligne m’informait que le
couteau était rentré en sa possession. La seconde me rappelait le jour
où je l’avais frappée. La troisième me prévenait qu’elle laverait cet
affront dans mon sang, et répétait ses propres paroles: _Je le ferai
avec ce couteau!_

Tout cela se passait il y a un an. La justice a mis la main sur les
hommes qui m’avaient volé, mais, jusqu’à cette heure, elle a
complétement échoué dans ses recherches pour mettre la main sur le
couteau de ma femme.

Mon histoire finit ici. Quand j’ai eu payé mes créanciers et mes frais
judiciaires, il m’est resté à peine cinq livres du produit de la vente
de ma maison, et j’ai dû recommencer à courir le monde. Il y a quelques
mois, en allant çà et là, j’arrivai à Underbridge. Le maître de
l’auberge a un peu connu autrefois la famille de mon père. Il me donne
tout ce qu’il peut me donner: la nourriture et un abri. Excepté les
jours de marché, il n’y a rien à faire ici. L’hiver prochain, l’auberge
sera fermée, et je devrai me tirer d’affaire comme je pourrai. Mon
ancien maître viendrait à mon aide, si je m’adressais à lui, mais je
n’aime pas à me rendre importun, et il a déjà fait pour moi plus que je
ne méritais. D’ailleurs, qui sait si l’année prochaine ne verra pas la
fin de toutes mes peines? L’hiver prochain me rapprochera d’un nouvel
anniversaire de ma naissance, et ce nouvel anniversaire peut être le
jour de ma mort. Oui! Il est vrai que j’ai veillé toute cette nuit et
que j’ai entendu sonner deux heures, sans qu’il me soit rien arrivé. Je
l’avoue. Mais, je ne puis me fier à l’avenir. Ma femme a retrouvé son
couteau... ma femme a les yeux sur moi. Je ne suis pas superstitieux,
croyez-le! Je ne dis pas que je crois aux songes; je dis seulement:
Alice Warlock a les yeux sur moi: Ai-je tort, ai-je raison? Qui le sait?




TROISIÈME RÉCIT.

HISTOIRE DE FRANCIS RAVEN CONTINUÉE PAR PERCY FAIRBANK.


Nous prîmes congé de Francis Raven à la porte de Farleigh, en lui disant
qu’il pouvait compter qu’il entendrait parler de nous prochainement.

Durant la nuit suivante, Mme Fairbank et moi eûmes une discussion dans
le secret de notre chambre. Le sujet en fut naturellement l’_histoire du
palefrenier_; et la question que nous débattîmes fut de savoir ce que
nous étions charitablement tenus de faire pour ce malheureux.

Le point de vue sous lequel j’envisageai son récit était le point de vue
purement matériel des faits. Francis Raven avait, dans mon opinion,
trouvé une connexion mystérieuse entre son étrange rêve et sa méprisable
femme, et, à force d’y penser, son esprit était tombé à ce sujet dans
une erreur qui lui faisait voir certaines choses sous un faux jour.
J’étais tout disposé à lui donner un secours en argent et à le
recommander à mon homme de loi, s’il courait réellement quelque danger
ou avait besoin de conseil. Mais l’idée que je me faisais de mes devoirs
envers lui n’allait pas plus loin.

En face de ce point de vue raisonnable du sujet que nous discutions, le
caractère romanesque de Mme Fairbank se précipita, selon son habitude,
dans l’extrême opposé.

«Je ne voudrais pas plus perdre de vue Francis Raven à l’approche de son
prochain anniversaire, que je ne voudrais laisser de côté un bon roman
avant d’en avoir lu les derniers chapitres. Je suis positivement
résolue, Percy, à emmener Francis avec nous, quand nous retournerons en
France, en qualité de palefrenier. Qu’importe un homme de plus ou de
moins, à ajouter aux chevaux que possèdent des gens aussi riches que
nous le sommes?»

S’obstinant ainsi dans ses idées, l’associée de mes joies et de mes
ennuis demeura insensible à tout ce que je pus lui dire pour la ramener
au sens commun. Ai-je besoin d’apprendre à mes frères en hyménée comment
finit cette discussion? Naturellement, poussé à bout par ma femme, je
lui dis quelques mots durs. Naturellement, elle se détourna de moi sur
l’oreiller conjugal et fondit en larmes. Naturellement, en voyant cela,
monsieur fit ses excuses et madame gagna son procès.

Avant la fin de la semaine, nous revînmes à Underbridge, et nous
offrîmes à Francis de le prendre à notre service comme palefrenier
supplémentaire.

Dans le premier moment, le pauvre diable put à peine croire à sa bonne
fortune. Comprenant enfin que ce n’était pas une illusion, il en exprima
sa gratitude avec modestie et d’une manière convenable. Mme Fairbank,
dont les sympathies étaient toujours promptes à s’épancher, parla de son
domaine, en France, à ce brave homme usé par les chagrins qui avaient
fait grisonner déjà sa tête, comme elle en aurait parlé à un enfant.

«Ah! c’est une ancienne et belle maison, Francis; et quels beaux
jardins!... et quelles écuries!... Dix fois plus grandes que les écuries
d’ici. Puis des chambres excellentes pour vous! Il faut que je vous dise
le nom de notre domaine: on l’appelle Maison-Rouge. La ville la plus
voisine est Metz. Nous ne sommes qu’à peu de distance des rives de la
Moselle. Et quand nous voulons changer d’air, nous n’avons qu’à prendre
le chemin de la frontière et nous nous trouvons en Allemagne.»

Francis, qui avait écouté jusque-là d’un air enchanté, tressaillit et
changea de couleur quand ma femme acheva cette phrase.

«En Allemagne?... répéta-t-il.

--Oui. Ce mot réveille-t-il en vous quelque souvenir oublié?»

Le palefrenier baissa les yeux tristement.

«L’Allemagne me rappelle ma femme, dit-il.

--En vérité? Et comment?

--Elle me dit un jour qu’elle avait habité quelque temps en Allemagne...
bien avant que je la connusse... quand elle était encore jeune fille.

--Était-ce chez des parents ou chez des amis?

--C’était dans une famille étrangère comme gouvernante.

--Dans quelle partie de l’Allemagne?

--Je ne me le rappelle pas, madame. Je doute même qu’elle me l’ait
jamais dit.

--Vous a-t-elle dit le nom de cette famille?

--Oui, madame. C’était un nom étranger, et il est sorti depuis longtemps
de ma mémoire. Le chef de la famille était un producteur de vin qui
faisait de grandes affaires. Je me souviens de cela.

--Avez-vous su de quelle espèce de vin il faisait commerce? Était-ce en
vin de Moselle?

--Je ne saurais le dire, madame. Je ne crois pas l’avoir jamais su.»

La conversation s’arrêta là. Nous promîmes d’écrire à Francis avant de
quitter l’Angleterre, et nous prîmes congé de lui.

Je m’étais arrangé pour achever nos visites à nos amis, en Angleterre,
et de retourner à Maison-Rouge dans l’été. Sur le point de partir,
quelques difficultés survenues dans l’administration de certaines
propriétés que je possède en Irlande nous obligèrent à modifier notre
plan. Au lieu de retourner en France dans l’été, nous n’y retournâmes
qu’une semaine ou deux avant Noël. Francis nous accompagna et fut
installé, en qualité d’aide palefrenier, parmi les serviteurs de
Maison-Rouge.

Quelques-unes des objections que j’avais faites à son admission dans
notre domesticité, objections que j’avais inutilement fait valoir auprès
de ma femme, ne tardèrent pas à trouver leur justification dans quelques
incidents fort peu agréables.

Francis, comme je l’avais prévu, ne tarda pas à vivre en mauvaise
intelligence avec les autres domestiques. Ils étaient tous français et
n’entendaient pas un mot d’anglais. Francis, de son côté, ignorait le
français. Ses manières réservées, son caractère mélancolique, son goût
pour la solitude, tout contribuait à les éloigner de lui. Ils
l’appelaient l’ours anglais, et il ne fut bientôt connu, dans tout le
visage, que sous ce sobriquet. Des querelles s’ensuivirent, et une fois
ou deux on en vint aux coups. Il fut évident, même aux yeux de Mme
Fairbank, qu’il fallait trouver un moyen de remédier à cet état de
choses. Pendant qu’on y songeait, l’infortuné palefrenier fut victime
d’un accident qui nous obligea à ajourner pour un temps la réalisation
du changement que nous projetions. Toujours poursuivi par sa mauvaise
chance habituelle, le pauvre diable eut une jambe cassée par un coup de
pied de cheval.

Il fut soigné par notre chirurgien dans sa chambre, qui dépendait des
écuries. Comme la date de son anniversaire approchait, il resta dans son
lit. Au point de vue physique, il allait très-bien; mais, au point de
vue moral, le chirurgien n’était pas satisfait. Francis souffrait d’un
trouble mental secret qui l’empêchait de jouir, la nuit, d’un repos
nécessaire. En apprenant cela, je pensais qu’il était de mon devoir de
faire connaître à l’homme de l’art quelle était la nature de la
souffrance morale à laquelle était en proie le malade. En homme
pratique, il pensa comme moi que le palefrenier était sous l’empire
d’une fâcheuse illusion, au sujet de sa femme et de son rêve.

«C’est, à mon avis, une illusion dont on pourrait le guérir, dit-il, si
on en tentait l’essai bien sérieusement.

--Comment cet essai peut-il être tenté?» lui demandai-je.

Au lieu de me répondre, il me fit, de son côté, une question.

«Savez-vous par hasard, dit-il, que cette année est bissextile?

--Ma femme me l’a rappelé hier, répondis-je. Autrement je ne m’en serais
pas souvenu.

--Pensez-vous que Francis sache que nous sommes, cette année, dans une
année bissextile?»

Je commençai à entrevoir à demi où mon ami le chirurgien voulait en
venir.

«Cela dépend: il peut le savoir, s’il a en sa possession un almanach
anglais. Supposons qu’il n’en ait pas... Quelle est alors votre
conclusion?

--Dans ce cas, poursuivit le chirurgien, Francis ignore parfaitement que
le mois de février, cette année, à vingt-neuf jours. Que fera-t-il
nécessairement par suite de cette ignorance? Il avancera d’un jour
l’apparition de la femme au couteau, et l’attendra, à deux heures du
matin, le 29 février, au lieu du 1er mars. Laissons-le éprouver toutes
ses terreurs superstitieuses le jour qu’il croit être le 1er mars.
Laissons-le, le jour qui est précisément celui de son anniversaire,
passer une nuit parfaitement tranquille, et dormir d’un profond sommeil,
comme tout le monde, à deux heures du matin. Et alors, quand il se
réveillera dans de bonnes conditions pour déjeuner, faites-lui honte de
ses illusions en lui apprenant la vérité.»

Je consentis à faire cette expérience, laissant au chirurgien le soin de
prévenir Mme Fairbank au sujet de l’année bissextile, et je me rendis
aux écuries pour voir Francis Raven.

Le pauvre homme était plein de ses appréhensions sur ce que lui
réservait cette date fatale du 1er mars. Il me pria instamment
d’ordonner à l’un des valets d’écurie de veiller auprès de lui pendant
la nuit anniversaire de sa naissance. En lui en faisant la promesse, je
lui demandai de me dire quel jour de la semaine tombait cet
anniversaire. Il compta sur ses doigts et me prouva qu’il n’avait pas le
moindre soupçon que nous fussions dans une année bissextile, en fixant
son anniversaire au 29 février, dans la pleine persuasion que ce jour
était le 1er mars. M’étant engagé à pousser jusqu’au bout l’expérience
du chirurgien, je laissai naturellement Francis dans son erreur. En
agissant ainsi, je fis mon premier pas, en aveugle, vers le dernier acte
du drame qu’on peut appeler le rêve du palefrenier.

Le lendemain amena avec lui une petite difficulté domestique qui se lia
indirectement et étrangement avec la péripétie de ce drame.

Ma femme reçut une lettre qui nous invitait à assister à un dîner en
commémoration du mariage de deux dignes Allemands de notre connaissance,
M. et Mme Beldheimer. M. Beldheimer était un gros marchand de vin des
bords de la Moselle. Sa maison était située sur la frontière de la
France et de l’Allemagne; et la distance qui la séparait de la nôtre
était assez considérable pour nous obliger à passer la nuit sous son
toit. Dans cette circonstance, si nous acceptions l’invitation de nos
amis, un simple rapprochement de dates démontrait que nous serions
absents de chez nous dans la matinée du 1er mars. Mme Fairbank,
persistant dans son absurde résolution de voir de ses propres yeux ce
qui pouvait arriver ou ne pas arriver à Francis le jour de son
anniversaire, refusa nettement de s’absenter de Maison-Rouge.

«Il est facile d’envoyer une excuse», dit-elle avec résolution.

Je ne voyais, quant à moi, aucun moyen facile de sortir de cette
difficulté. Le dîner auquel nous étions invités, en commémoration de
vingt-cinq ans d’une heureuse vie conjugale, est, en Allemagne, une fête
religieusement observée; et l’appel que fait l’amphytrion à ses amis, en
pareille circonstance, est quelque chose d’équivalent à un ordre royal.
Après une longue discussion, voyant que je ne pouvais vaincre
l’obstination de ma femme, et sentant que l’absence de tous les deux à
ce dîner offenserait certainement nos amis, je laissai Mme Fairbank
faire ses excuses pour son compte, en la chargeant d’accepter
l’invitation en ce qui me concernait. En agissant ainsi, je fis en
aveugle mon second pas vers la péripétie du drame du rêve du
palefrenier.

Une semaine s’écoula.

Les derniers jours de février arrivèrent. Une autre difficulté
domestique se produisit; et cette difficulté se trouva étrangement liée
avec la péripétie qui approchait.

Le palefrenier en chef de mes écuries était un nommé Joseph Rigobert;
c’était un assez mauvais drôle, extraordinairement vain de ses qualités
extérieures, et nullement scrupuleux dans sa conduite envers les femmes.
Son seul mérite consistait dans son amour pour les chevaux et dans le
soin qu’il prenait de ceux qui étaient confiés à sa garde. En un mot, il
était un trop bon palefrenier pour être facilement remplacé; sinon je
lui aurais donné son congé depuis longtemps. A l’époque dont je parle en
ce moment, mon intendant me rapporta que Joseph Rigobert devenait
paresseux et s’abandonnait à des habitudes immorales. Le principal grief
allégué contre lui était qu’on l’avait vu, ce même jour, dans la ville
de Metz, en compagnie d’une femme supposée Anglaise, qu’il traitait dans
une taverne, quand il aurait dû être en route pour revenir à
Maison-Rouge. Il me dit pour s’excuser que la dame, comme il l’appela,
était une Anglaise qui ne connaissait pas la ville, et qu’il l’avait
seulement conduite, sur la demande qu’elle lui en avait faite, à un
établissement où elle pourrait se rafraîchir. Je lui fis les réprimandes
nécessaires, sans me donner la peine de prendre de plus amples
informations. En manquant à ce devoir, je fis mon troisième pas, en
aveugle, vers le dernier acte du drame que je continue d’appeler le rêve
du palefrenier.

Dans la soirée du 28, les domestiques employés au service des écuries,
informés que l’un d’eux devait passer la nuit à veiller auprès du lit de
l’Anglais, Joseph Rigobert s’offrit aussitôt volontairement à remplir ce
devoir, comme un moyen, sans doute, de regagner mes bonnes grâces.
J’acceptai son offre.

Ce même jour, le docteur dînait avec nous. Vers minuit, lui et moi
quittâmes le fumoir et nous rendîmes auprès de Francis. Rigobert était à
son poste, le visage empreint d’une expression qui n’avait rien
d’agréable. Le Français et l’Anglais avaient eu, évidemment, quelque
altercation. Francis était étendu sur son lit, et attendant en silence
que les deux heures du matin vinssent à sonner et que la femme de son
rêve parût.

«Je suis venu, Francis, pour vous souhaiter le bonsoir, lui dis-je
gaiement. Demain matin, je reviendrai vous voir, à l’heure du déjeuner,
avant de partir en voyage.

--Merci pour toutes vos bontés, monsieur, vous ne me reverrez pas vivant
demain matin. _Elle_ me retrouvera cette fois... Remarquez bien mes
paroles... elle me retrouvera cette fois.

--Mon brave garçon, elle n’a pu vous trouver en Angleterre; comment
pourrait-elle vous trouver en France?

--J’ai dans l’esprit, monsieur, qu’elle me trouvera ici. A deux heures
du matin le jour de mon anniversaire, je la reverrai encore et la
reverrai pour la dernière fois.

--Voulez-vous dire qu’elle vous tuera?

--Oui, monsieur, elle me tuera avec son couteau.

--Mais Rigobert est là pour vous protéger.

--Je suis condamné. Cinquante Rigobert ne pourraient me protéger.

--Et cependant, vous m’avez demandé que quelqu’un veillât auprès de
vous?

--Simple faiblesse, monsieur. Je n’aime pas à être abandonné seul sur
mon lit de mort.»

Je regardai le docteur. Pour peu qu’il m’y eût encouragé, j’aurais, par
pure compassion, avoué à Francis le tour que nous lui jouions. Le
chirurgien tenait à son expérience. Son visage me dit clairement «non».

Le lendemain, le 29 février, était le jour du dîner auquel j’étais
invité. La première chose que je fis, le matin, fut de me rendre à la
chambre de Francis. Rigobert vint au-devant de moi sur le seuil de la
porte.

«Gomment a-t-il passé la nuit? lui demandai-je.

--En disant ses prières, et regardant si le fantôme paraissait, répondit
Rigobert. Une maison de fous est la seule place qui lui convienne.»

J’approchai du lit.

«Eh bien, Francis, vous voilà sain et sauf, en dépit de ce que vous
m’avez dit hier au soir?»

Ses yeux fixèrent sur moi un regard merveilleusement vide de toute
expression.

«Je ne vous comprends pas, dit-il.

--Avez-vous vu votre femme quand l’horloge a sonné deux heures?

--Non, monsieur.

--N’est-il rien arrivé?

--Rien, monsieur.

--Reconnaissez-vous, maintenant, que vous aviez tort?»

Ses yeux continuèrent à fixer sur moi un regard merveilleusement vide
d’expression. Il répéta seulement les mots qu’il venait de dire.

«Je ne vous comprends pas.»

Je fis un dernier effort pour lui rendre la gaîté.

«Allons! Allons! Francis! Prenez bon courage. Vous serez sur pied dans
une quinzaine.»

Il secoua la tête sur son oreiller.

«Il y a quelque chose qui ne va pas bien, dit-il. Je ne dois pas espérer
que vous puissiez me croire, monsieur. Je vous dis seulement qu’il y a
quelque chose qui ne va pas bien... et le temps le prouvera.»

Je sortis de la chambre. Une demi-heure après, je partais pour me rendre
chez M. Beldheimer, laissant des instructions écrites dans les mains du
docteur et de ma femme, sur ce qu’il y avait à faire le matin du 1er
mars.

La seule chose qui attira mon attention quand je me trouvai au milieu
des hôtes de M. Beldheimer, est aussi la seule qu’il soit nécessaire de
mentionner ici. Dans cette joyeuse réunion, une dame, pleine de
distinction, se faisait remarquer par sa profonde tristesse. Cette dame
était précisément l’héroïne de la fête, la maîtresse de la maison!

Dans le cours de la soirée, je demandai au fils aîné de M. Beldheimer
quelle était la cause de la tristesse de sa mère. A titre d’ancien ami
de la famille, j’avais des droits à la confiance de ce jeune homme. Il
le reconnut volontiers.

«Il nous est arrivé une chose désagréable, dit-il, et ma mère n’est pas
encore remise de l’impression pénible que cet événement a produit sur
elle. Il y a quelques années, à l’époque où mes sœurs étaient encore
enfants, elles avaient auprès d’elles une gouvernante anglaise. Elle
nous quitta pour se marier, à ce qu’on nous dit alors, et nous n’avions
plus entendu parler d’elle, lorsque, il y a huit ou dix jours, ma mère
reçut une lettre dans laquelle notre ex-gouvernante se représentait
comme plongée dans un profond dénûment. Après avoir beaucoup hésité elle
s’était décidée, sur les conseils d’une dame, qui avait été bonne pour
elle, à écrire à son ancienne maîtresse et à évoquer les souvenirs du
passé. Vous connaissez ma mère: elle n’est pas seulement la plus
généreuse des femmes, elle en est aussi la plus bienveillante; il est
impossible de lui persuader qu’il existe, dans le monde, des gens
indignes de son indulgence. Elle répondit, par le retour du courrier, à
l’ex-gouvernante, une lettre qui l’invitait à venir la voir ici et qui
contenait un mandat pour subvenir aux frais du voyage. Quand mon père
rentra à la maison, et apprit ce que ma mère avait fait, il écrivit
aussitôt à son agent à Londres, le chargeant de prendre des informations
sur l’ex-gouvernante. Avant qu’il eût reçu la réponse de cet agent, la
gouvernante arriva. Elle fit la plus défavorable impression sur son
esprit. La réponse de l’agent vint, peu de jours après, confirmer ses
soupçons. Depuis que nous l’avions perdue de vue, cette femme avait mené
la conduite la plus déréglée. Mon père lui parla en secret: il lui
offrit, à la condition de quitter notre maison, une somme d’argent pour
revenir à Londres. Si elle refusait, il la menaçait d’en appeler aux
autorités et de faire un scandale public. Elle accepta l’argent et
quitta la maison. Il paraît qu’en s’en retournant en Angleterre, elle
s’est arrêtée à Metz. Vous comprendrez quelle espèce de femme c’est,
quand je vous dirai qu’elle a été vue, l’autre jour, dans une taverne,
en compagnie de votre beau palefrenier, Joseph Rigobert.»

Pendant que le fils de M. Beldheimer me faisait connaître ces
circonstances, ma mémoire était en travail. Je me rappelai ce que
Francis Raven nous avait dit de l’emploi que sa femme avait autrefois
rempli comme gouvernante, dans une famille allemande. Un soupçon de la
vérité traversa soudain mon esprit.

«Quel est le nom de cette femme?» demandai-je.

Le fils de M. Beldheimer répondit:

«Alice Warlock.»

Je n’eus qu’une idée, quand j’entendis cette réponse, ce fut de
retourner chez moi, sans perdre de temps. Il était alors dix heures du
soir. Le dernier train pour Metz était depuis longtemps parti. Je
convins avec mon jeune ami, après l’avoir dûment informé des
circonstances qui m’obligeaient à quitter si subitement la maison de son
père, que je prendrais le premier train du lendemain matin, au lieu
d’assister au déjeuner avec les autres convives qui devaient passer la
nuit chez M. Beldheimer.

Maintes fois, pendant la nuit, je songeai douloureusement à ce qui
pouvait se passer en mon absence à Maison-Rouge. Maintes fois, la même
question se présenta à mon esprit, pendant mon retour, le matin du 1er
mars. Ainsi que les faits le prouvèrent, une seule personne, chez moi, a
su exactement ce qui se passa dans mes écuries, le jour anniversaire de
la naissance de Francis. C’est Joseph Rigobert. Laissons-le prendre ma
place comme narrateur et raconter le dénoûment, comme il le raconta, par
la suite, à son avocat et à moi-même.




QUATRIÈME RÉCIT.

EXPOSÉ ADRESSÉ PAR JOSEPH RIGOBERT A L’AVOCAT QUI LE DÉFENDIT LORS DE
SON JUGEMENT.


Honoré monsieur, le 27 février, je fus envoyé à Metz pour une affaire
relative aux écuries de Maison-Rouge. Sur la promenade, je fis rencontre
d’une fort belle femme, blonde de cheveux, anglaise de nationalité. Nous
nous admirâmes réciproquement, et entrâmes en conversation. Elle parlait
parfaitement le français, mais avec l’accent anglais. Je lui offris des
rafraîchissements, qui furent acceptés. Nous eûmes un long et
intéressant entretien et nous découvrîmes que nous étions faits l’un
pour l’autre. Jusqu’ici, qui mérite d’être blâmé?

Est-ce ma faute, si je suis un bel homme qui plaît universellement,
comme tel, au beau sexe? Est-ce un crime d’être accessible aux aimables
faiblesses de l’amour? Je le demande encore, qui faut-il blâmer? Il est
clair que c’est la nature, et non cette belle personne, ni votre humble
serviteur.

En résumé, quiconque n’a pas un cœur de rocher, comprendra que deux
êtres créés l’un pour l’autre ne pouvaient se séparer sans promettre de
se revoir.

Je m’arrangeai pour loger cette dame dans le village situé près de
Maison-Rouge. Elle me fit l’honneur de consentir à souper avec moi, dans
mon appartement qui dépendait des écuries. L’heure fixée était celle où
les autres valets d’écurie avaient l’habitude de se retirer... Onze
heures.

Parmi les palefreniers attachés aux écuries de Maison-Rouge était un
Anglais, qu’on soignait pour une jambe cassée. Son nom était Francis;
ses manières étaient repoussantes; il ne savait pas le français. Dans la
cuisine, on le désignait sous le sobriquet de l’ours anglais. Chose
singulière! il était en grande faveur auprès de mon maître et de ma
maîtresse. Ils lui passaient même certaines terreurs superstitieuses,
auxquelles cet être repoussant était accessible, terreurs de la cause
desquelles, en ma qualité de libre penseur, je ne daignai pas m’enquérir
un seul moment.

Le 28 au soir, l’Anglais, en proie à ses terreurs, demanda que quelqu’un
d’entre ses camarades, dans le service des écuries, pût veiller auprès
de son lit pendant cette nuit-là seulement. Ce désir reçut l’approbation
de M. Fairbank. Ayant récemment provoqué le mécontentement de mon maître
pour un fait que le respect de ma propre dignité ne me permet pas de
relater ici, je m’offris spontanément à veiller la nuit près du lit de
l’ours anglais. Mon but était de prouver à M. Fairbank que je ne lui
gardais aucune rancune pour ce qui s’était passé entre lui et moi. Le
malheureux Anglais fut en proie au délire pendant une partie de la nuit.
Ne comprenant point son langage barbare, je pus seulement deviner à ses
gestes qu’il était mortellement effrayé par quelque fantôme qu’il
s’imaginait voir auprès de son lit. De temps en temps, quand ce fou
troublait mon sommeil, je le calmais en jurant contre lui, ce qui est le
plus court et le meilleur moyen de traiter les personnes dans son état.

Le matin du 29, M. Fairbank partit en voyage.

Dans la soirée, à mon très-grand déplaisir, je vis que je n’en avais pas
fini avec mon Anglais. En l’absence de M. Fairbank, Mme Fairbank parut
prendre un incompréhensible intérêt au repos de mon fou, pendant la nuit
suivante. L’un ou l’autre de nous fut encore invité à veiller cette
nuit-là auprès de lui, et, s’il lui arrivait quelque chose, à en faire
le rapport. Attendant à souper ma belle amie, il était nécessaire que je
pusse être sûr que mes camarades, dans le service des écuries, ne
quitteraient pas leurs lits de toute la nuit. En conséquence je m’offris
encore volontairement à monter cette nouvelle garde. Mme Fairbank me
complimenta sur mon humanité. Je possède un grand empire sur moi-même.
J’acceptai son compliment sans rougir.

Deux fois, après la chute du jour, ma maîtresse et le docteur, celui-ci
n’avait pas quitté la maison depuis le départ de M. Fairbank, vinrent
l’un après l’autre s’informer de l’état de l’Anglais, la première fois
avant l’arrivée de ma belle amie, la seconde fois après son arrivée; et
comme la porte de ma chambre était voisine de celle de la chambre de
l’Anglais, je fus obligé de cacher ma belle visiteuse dans la sellerie.
Elle consentit, avec une résignation angélique, à immoler sa dignité aux
nécessités de ma position de domestique. Je n’ai jamais rencontré,
jusqu’ici, une femme plus aimable.

Après la seconde visite, je me trouvai libre. Il était alors minuit
sonné. Jusqu’à cette heure, il n’était rien survenu dans l’état de
l’Anglais qui dût nécessiter une nouvelle visite de Mme Fairbank et du
docteur. Il restait, à moitié endormi, à moitié éveillé sur son lit, et
son regard avait quelque chose d’étrange et d’étonné. Mme Fairbank, en
se retirant, me recommanda de veiller particulièrement sur lui à deux
heures du matin. Le docteur, pour le cas où il arriverait quelque chose,
me laissa une grosse sonnette à la main, dont le bruit pouvait être
aisément entendu dans la maison.

Libre de venir rejoindre ma belle amie, je mis la nappe et servis le
souper. Un pâté, du saucisson, et quelques bouteilles de généreux vin de
Moselle, composaient le menu de ce simple repas. Quand deux personnes
s’adorent, les illusions enivrantes de l’amour transforment le plus
simple repas en un banquet. Nous prîmes place devant la table, dans les
meilleures dispositions de bien profiter des instants de bonheur qu’il
nous était permis de goûter. Au moment même où je faisais asseoir ma
charmante compagne sur le fauteuil qui lui était destiné, l’abominable
Anglais, dans la chambre voisine, choisit ce moment pour s’agiter et
faire un bruit intolérable. Il se mit à frapper le parquet avec son
bâton, et à crier de toutes ses forces, dans un accès de délire et de
terreur:

«Rigobert!... Rigobert!...»

Le son de cette voix lamentable, frappant tout à coup nos oreilles,
remplit d’épouvante ma belle amie. Elle perdit en un instant ses
ravissantes couleurs.

«Bon Dieu! s’écria-t-elle, qui est dans la chambre voisine?

--Un Anglais... un fou!

--Un Anglais... un fou?

--Remettez-vous, mon ange. Je vais le calmer.»

La voix lamentable de l’Anglais se fit entendre de nouveau.

«Rigobert!... Rigobert!...»

Ma belle amie me saisit le bras.

«Qui est cet homme?... Quel est son nom?...»

L’expression de sa physionomie me frappa quand elle m’adressa cette
question et pénétra dans mon cœur.

«Vous connaissez cet homme? dis-je.

--Son nom? répéta-t-elle avec véhémence; son nom?

--Francis, répondis-je.

--Francis... _Quoi_?...»

Je haussai les épaules. Je ne pus ni me rappeler ni prononcer le nom de
famille de mon Anglais. Je pus dire seulement qu’il commençait par un R.

Elle se laissa aller sur le dossier de son fauteuil. Était-elle près de
s’évanouir? Non; elle se remit, et fit plus que reprendre ses couleurs,
un moment éclipsées. Ses yeux lancèrent des flammes. Qu’est-ce que cela
signifiait? Quoique je me pique de connaître en général les femmes à
fond, je ne compris rien à celle-ci.

«Vous le connaissez?» répétai-je.

Elle se prit à rire.

«Quelle folie!... Comment le connaîtrai-je? Allez calmer ce malheureux.»

Ma glace n’était pas loin de moi. Un coup d’œil que j’y donnai suffit
pour me persuader qu’aucune femme de quelque bon sens ne saurait
préférer l’Anglais à moi. Je repris possession du respect de moi-même.
Je me rendis en toute hâte auprès de l’Anglais.

Dès que je parus, il indiqua du doigt ma chambre avec vivacité. Il
m’accabla d’un torrent de mots, dans sa langue. Je compris, par ses
gestes et ses regards, qu’il avait, d’une façon qui m’était
incompréhensible, découvert la présence d’une personne étrangère dans ma
chambre, et ce qui m’étonna encore plus, c’est qu’il fut épouvanté de
cette découverte. J’essayai de le calmer à l’aide du système qui m’avait
déjà réussi, c’est-à-dire, en jurant dans ma langue. N’y parvenant pas,
cette fois je lui mis mon poing sous le nez et sortis de sa chambre.

En rentrant dans la mienne, je trouvai ma belle amie qui allait et
venait en proie à une agitation qui m’étonna. Elle ne m’avait pas
attendu pour remplir son verre. Elle avait entamé une bouteille de mon
vin de Moselle en mon absence. Ce ne fut qu’avec peine que j’obtins
qu’elle reprît sa place à table. Rien ne put la décider à manger.

«Je n’ai plus faim, dit-elle, donnez-moi à boire.»

Le vin de Moselle mérite bien l’épithète de généreux. Il plaît au goût
et il a du corps. La force de ce vin délicat ne produisit pas l’effet
stupéfiant sur l’esprit de mon amie, que d’autres vins auraient produit.
Il parut la ranimer et l’égayer, pas davantage. Elle parla toujours à
voix basse, et, sur quelque sujet que je tournasse la conversation, elle
sut toujours la ramener avec la même adresse sur mon fou anglais. De la
part d’une autre femme, cette persistance m’aurait offensé; de sa part,
je lui trouvai un charme irrésistible; je répondais à ses questions avec
la docilité d’un enfant. Elle avait toute l’amusante excentricité des
femmes de sa nation. Quand je lui appris que l’accident avait confiné
l’Anglais dans son lit, elle se leva subitement de son siége. Un sourire
extraordinaire illumina sa physionomie. Elle me dit:

«Laissez-moi voir le cheval qui lui a cassé la jambe. Il faut que je
voie ce cheval!»

Je la conduisis aux écuries. Elle embrassa le cheval... Oui, sur ma
parole d’honneur, elle l’embrassa! Cela m’étonna.

«Vous connaissez nécessairement cet homme, lui dis-je, et il doit avoir
eu quelque tort envers vous?»

Elle ne voulut pas convenir, même alors, qu’elle le connût.

«J’embrasse tout bel animal que je rencontre, dit-elle. Ne vous ai-je
pas embrassé?»

Après cette charmante explication de ce qu’elle venait de faire, elle
remonta en courant l’escalier. Je ne m’arrêtai derrière elle que juste
le temps de fermer à clef la porte de l’écurie dont nous sortions.

«J’allais redescendre pour vous appeler, dit-elle. L’homme qui est là
recommence son tapage.»

L’Anglais, en effet, étourdissait encore nos oreilles de ses cris.

«Rigobert!... Rigobert!...»

Il avait un aspect effrayant, cette fois, quand je le regardai. Il fixa
sur moi des yeux hagards. La sueur inondait son visage. Dominé par la
terreur, il joignit les mains et les éleva vers le ciel. Il eut recours
à tous les signes, à tous les gestes qu’un homme peut faire pour me
supplier de ne plus le laisser seul. Je ne pus réellement m’empêcher de
sourire. Pouvais-je penser à rester auprès de lui et à laisser ma belle
amie toute seule dans la chambre voisine?

Je me tournai vers la porte. Quand le malheureux fou vit que je me
retirais, il poussa un tel cri de désespoir que je craignis qu’il
n’éveillât les autres domestiques dans leurs chambres.

Ma présence d’esprit à l’occasion est proverbiale parmi ceux qui me
connaissent. J’ouvris l’armoire dans laquelle il enfermait son linge et
j’y pris une poignée de mouchoirs. Je le bâillonnai avec un de ces
mouchoirs, et je lui liai les mains avec les autres. Il n’y avait plus
de danger, dès lors, qu’il réveillât les domestiques par son tapage.
Après avoir pris ce soin, je levai les yeux.

La porte de la chambre de l’Anglais était ouverte, et sur le seuil se
tenait, debout, ma belle amie, le regardant étendu sur son lit, et me
regardant occupé à achever de lui lier les mains.

«Que faites-vous là?» demandai-je.

Elle s’avança vers moi et me murmura à l’oreille, sans cesser de fixer
l’Anglais:

«Je l’ai entendu crier.

--Eh bien!

--J’ai cru que vous l’aviez tué.»

Je reculai d’horreur. Le soupçon que ces mots impliquaient était
suffisamment détestable en lui-même; mais le ton avec lequel elle
l’articula était encore plus révoltant. Il fit sur moi une telle
impression que je m’éloignai d’elle en tressaillant, comme je me serais
éloigné d’un reptile dont la vue m’aurait fait venir la chair de poule.

Avant d’avoir assez repris mon sang-froid pour pouvoir lui répondre,
j’eus à subir un autre choc. J’entendis tout à coup la voix de ma
maîtresse qui m’appelait de la cour des écuries.

Ce n’était pas le moment de réfléchir; il fallait agir. La seule chose
nécessaire était d’empêcher Mme Fairbank de monter l’escalier, et
non-seulement de découvrir la dame que j’avais introduite chez moi, mais
encore de voir l’Anglais bâillonné et les mains liées, sur son lit. Je
me dirigeai en toute hâte vers la cour. Pendant que je franchissais
rapidement l’escalier, j’entendis l’horloge des écuries sonner deux
heures moins un quart du matin.

Ma maîtresse était impatiente et agitée. Le docteur qui l’accompagnait
souriait de l’air d’un homme satisfait de ses propres pensées.

«Francis est-il éveillé ou dort-il? demanda Mme Fairbank.

--Il a été un moment agité, madame, mais il est tranquille maintenant.
S’il n’est pas dérangé, il retrouvera bientôt un calme sommeil.»

J’ajoutai ces derniers mots pour que Mme Fairbank ne fût pas tentée de
monter l’escalier.

«Rien n’est-il arrivé depuis que je suis venue ici?

--Rien, madame.»

Le docteur la regarda d’un air sérieusement comique.

«Hélas! madame, rien n’est arrivé! Le temps des apparitions romanesques
est passé! dit-il.

--Il n’est pas encore deux heures...» répondit ma maîtresse, avec un peu
de mauvaise humeur.

L’odeur des écuries se faisait fortement sentir à cette heure matinale.
Mme Fairbank porta son mouchoir à son nez et sortit de la cour par la
porte du nord, qui communiquait avec les jardins et la maison. Elle
m’ordonna de la suivre avec le docteur. Une fois hors de l’atmosphère
des écuries, elle recommença à me questionner. Elle ne voulait pas
croire qu’il ne fût rien arrivé en son absence. J’inventai les
meilleures réponses que je pus trouver à l’instant, et le docteur
m’appuya en riant. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et l’horloge
sonna deux heures. En les entendant, Mme Fairbank annonça son intention
de visiter l’Anglais dans la chambre qu’il occupait; mais, à mon grand
soulagement, le docteur intervint pour l’empêcher d’exécuter ce projet.

«Vous avez entendu que Francis sommeille en ce moment, dit-il. Si vous
entrez dans chambre, vous pourrez troubler son repos. Il est essentiel,
pour le succès de mon expérience, qu’il puisse achever sa nuit dans le
calme, et qu’il en convienne lui-même avant que je lui dise la vérité.
Je dois vous prier, madame, comme son médecin, de ne pas troubler son
repos.»

Ma maîtresse ne voulait pas se rendre. Pendant cinq minutes au moins,
ils discutèrent chaudement. Enfin Mme Fairbank entendit raison.

«Dans une demi-heure, dit-elle, Francis sera profondément endormi, ou se
sera réveillé. Dans une demi-heure, je reviendrai.»

Elle prit le bras du docteur, et retourna avec lui au château.

Laissé seul, avec une demi-heure devant moi, je résolus de ramener mon
Anglaise à son logement, dans le village, puis de revenir aux écuries,
et de débarrasser l’Anglais de son bâillon ainsi que de ses liens, le
laissant libre de crier à cœur joie. Que m’importerait alors qu’il
alarmât tous les garçons d’écurie, une fois que je me serais délivré de
la présence compromettante de ma belle convive?

En revenant à la cour, j’entendis un bruit semblable au craquement d’une
porte ouverte qui tourne sur ses gonds. J’avais fermé de mes propres
mains la porte d’entrée septentrionale. Je me dirigeai vers la porte
d’entrée occidentale qui se trouvait derrière les écuries. Elle
s’ouvrait sur un champ traversé par deux sentiers tracés sur les terres
de M. Fairbank, et qui conduisaient: l’un, le plus voisin, au village;
l’autre, à la grande route et à la rivière.

Arrivé à la porte occidentale, je la trouvai ouverte; ses battants
allaient et venaient lentement sous l’action de la brise fraîche du
matin. J’avais moi-même fermé à clé et cadenassé cette porte, après
avoir fait entrer par là ma belle amie, à onze heures du soir. Une vague
crainte de quelque malheur s’empara de moi. Je courus vers les écuries.
Je jetai les yeux dans ma chambre. Elle était vide. Je me rendis dans la
sellerie. Je n’y trouvai pas la moindre trace de mon Anglaise. Je revins
dans ma chambre, et m’approchai de la porte de celle de l’Anglais.
Était-il possible qu’elle fût restée dans cette chambre pendant mon
absence? Une répugnance dont je ne me rendais pas compte me fit hésiter
à ouvrir la porte, quand je mis la main sur la clé. J’écoutai. Je
n’entendis aucun bruit au dedans. J’appelai doucement. Personne ne me
répondit. Je reculai d’un pas, toujours hésitant à ouvrir. Je remarquai
quelque chose de sombre qui se mouvait lentement dans l’interstice
existant entre le bas de la porte et le plancher. Saisissant la
chandelle qui était sur la table, je l’approchai de ce que j’avais
remarqué. Cet objet sombre, qui se mouvait lentement, était un ruisseau
de sang!

Cette horrible vue fit cesser mon hésitation. J’ouvris la porte.
L’Anglais était étendu sur son lit. Personne autre n’était dans sa
chambre. Il avait été poignardé en deux endroits: à la gorge et au cœur.
L’arme avait été laissée dans la seconde blessure. C’était un couteau de
fabrique anglaise, ayant un manche en corne de cerf, qui paraissait
neuf.

Je donnai aussitôt d’alarme. Des témoins peuvent déposer de ce qui
suivit.

Il est monstrueux de supposer que j’aie commis le meurtre. Je suis
capable de commettre des folies, mais je recule d’effroi à la seule idée
d’un crime. D’ailleurs, je n’avais aucun motif de tuer cet homme.
L’Anglaise l’a poignardé en mon absence. Elle s’est enfuie par la porte
occidentale pendant que je parlais avec ma maîtresse. Je n’ai plus rien
à dire. Je vous le jure, ce que j’ai écrit ici est l’exposé vrai de tout
ce qui est arrivé dans la matinée du 1er Mars.

Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments de profonde gratitude et
de respect.

Joseph Rigobert.




DERNIÈRES LIGNES AJOUTÉES PAR PERCY FAIRBANK.


Ayant comparu devant la Cour d’Assises sous l’accusation du meurtre de
Francis Raven, Rigobert fut acquitté; les papiers de l’homme assassiné
ayant mis en pleine évidence l’animosité mortelle que sa femme
nourrissait contre lui.

Les investigations qui eurent lieu dans la matinée où le crime fut
commis établirent que la coupable avait pris le sentier qui conduit à la
rivière. On fouilla sans résultat le lit de la rivière. Il reste
incertain, jusqu’à ce jour, si cette femme s’est noyée ou non. La seule
chose avérée, c’est que Alice Warlock n’a plus reparu.

Ainsi, ayant pris naissance dans un mystère, ayant trouvé la mort dans
un mystère, la femme des rêves n’est plus sous nos yeux: fantôme, démon,
ou créature humaine et vivante, dites vous-mêmes ce qu’elle est. Ou,
sachant quels insolubles problèmes nous entourent, quels insolubles
problèmes nous portons en nous-mêmes, acceptons les sages paroles du
plus grand de nos poëtes, comme une explication suffisante:

«Nous sommes l’étoffe dont nos rêves sont faits, et notre courte
existence est environnée d’un profond sommeil.»




LE SPECTRE D’YAGO




I.

LE MALADE.


«Le cœur est en bon état, dit le docteur; les poumons sont intacts. Je
ne découvre aucun désordre organique. Ne vous alarmez pas, Philippe
Lefrank. Vous n’en mourrez pas. Le malaise que vous éprouvez provient
d’un excès de travail. Le remède, dans ce cas, est le repos...»

Ainsi dit le docteur, dans ma chambre du Temple, à Londres, où je
l’avais fait appeler une demi-heure après avoir alarmé mon clerc en
perdant connaissance durant mon travail. Je ne prétends pas attirer sans
nécessité l’attention du lecteur sur ma propre personne, mais je dois
ajouter ici, en forme d’explication, que je suis un jeune avocat et que
je possède une bonne clientèle. Je viens de Jersey. L’orthographe
française de mon nom, Lefranc, fut altérée il y a plusieurs générations,
à l’époque où la lettre _k_ était encore employée en Angleterre à la fin
des mots qui maintenant la remplacent par un _c_. Notre famille,
néanmoins, occupait un rang élevé parmi les familles de Jersey. C’est
aujourd’hui une joie pour mon père d’entendre qualifier son fils de
membre du barreau anglais.

«Le repos, répétai-je quand mon médecin eut fini son examen, mon cher
ami, songez-vous que nous sommes en session, que les cours d’assises
sont ouvertes? Voyez toutes les lettres qui attendent sur mon bureau que
j’en prenne connaissance! Le repos, c’est la ruine dans ma position...

--Et le travail, ajouta tranquillement le docteur, c’est la mort.»

Je tressaillis. Il ne cherchait pas à m’effrayer; il parlait
sérieusement.

«Il ne s’agit que d’un repos passager, ajouta-t-il. Vous avez une bonne
constitution, vous êtes jeune; mais vous ne pouvez pas, de propos
délibéré, surmener votre cerveau et fatiguer votre système nerveux plus
longtemps. Partez tout de suite. Si vous êtes un bon marin, faites un
voyage en mer. L’air de l’Océan est le meilleur que vous puissiez
respirer pour vous rétablir. Je n’ai pas besoin de vous écrire une
ordonnance. Je ne veux pas vous droguer. Je n’ai rien de plus à vous
dire.»

Là-dessus mon médecin, qui était aussi mon ami, sortit de ma chambre.
J’étais obstiné. Je me rendis au tribunal le même jour.

Le vieil avocat qui dirigeait la cause, où je lui servais de second, me
demanda quelques renseignements qu’il était de mon devoir de lui donner.
Je demeurai frappé d’étonnement et d’effroi en découvrant que j’étais
parfaitement incapable de recueillir mes idées. Je brouillais et
confondais dans ma mémoire les faits et les dates. Je fus ramené du
tribunal terrifié de mon état. Le lendemain, je renvoyai mes pièces aux
avoués, et je suivis l’avis de mon docteur en prenant passage sur le
premier steamer en partance pour New-York.

J’avais préféré un voyage en Amérique à toute autre excursion maritime,
parce que j’avais en vue un objet spécial. Un parent de ma mère avait
émigré aux États-Unis depuis plusieurs années et y avait prospéré en
s’adonnant à l’agriculture. Il m’avait invité, d’une manière générale, à
l’aller voir, si jamais il m’arrivait de traverser l’Atlantique. La
longue période d’inaction, sous le nom de _repos_, à laquelle la
décision du docteur m’avait condamné, ne pouvait être plus agréablement
consacrée, selon moi, qu’à une visite à mon parent et à une exploration
de cette partie de l’Amérique qui se trouverait sur mon chemin.

Après un séjour de peu de durée à New-York, je me rendis par le chemin
de fer à la résidence de mon hôte, M. Isaac Meadowcroft, à la ferme de
Morwick.

On rencontre, dans ces contrées, les paysages les plus grandioses de la
création qui existent en Amérique. On y rencontre aussi, dans quelques
États de l’Union, par forme de contraste, des contrées aussi dépourvues
d’intérêt pour le voyageur que puisse lui en montrer quelque pays que ce
soit de la terre. La contrée dans laquelle était située la ferme de M.
Meadowcroft appartenait à cette dernière catégorie. Je regardais autour
de moi, quand je descendis du wagon sur la plate-forme de la station de
Morwick, et me dis à moi-même:

«Si le moyen de me guérir consiste à m’ennuyer, j’ai mis la main sur
l’endroit le plus convenable dans ce but...»

Mais en examinant ces mots, à la lumière des événements ultérieurs, je
déclare, comme vous le déclarerez bientôt vous-mêmes, qu’ils sont le
jugement inconsidéré d’un homme qui ne réfléchit pas aux surprises que
le temps et le hasard peuvent lui réserver.

Le fils aîné de M. Meadowcroft, Ambroise, m’attendait à la station pour
me conduire à la ferme.

Il n’y avait aucun symptôme, dans la physionomie d’Ambroise, de
l’étrange et terrible accident qui devait suivre mon arrivée à Morwick.
Un jeune homme plein d’une vigoureuse santé, comme des milliers d’autres
jeunes hommes de ces contrées, me dit, dès qu’il me vit:

«Comment vous portez-vous, monsieur Lefrank? Je suis enchanté de vous
voir, monsieur Lefrank. Montez dans la voiture. Le domestique prendra
soin de votre porte-manteau.»

Avec la même politesse conventionnelle, je répondis:

«Merci! Comment se porte tout le monde au logis?»

Cela dit, nous nous mîmes en route vers la ferme.

Notre conversation, durant le trajet, roula d’abord sur l’agriculture et
l’élevage des bestiaux. Nous n’avions pas fait dix mètres de chemin que
j’avais complétement révélé mon ignorance en ces matières. Ambroise
chercha un autre sujet et n’en trouva pas; je cherchai de mon côté, et
je lui demandai à tout hasard si j’avais choisi un moment convenable
pour leur faire ma visite. L’air hébété du jeune fermier disparut, et sa
brune physionomie s’illumina aussitôt. Évidemment, j’avais eu la bonne
chance de rencontrer un sujet qui l’intéressait.

«Vous ne pouviez choisir un meilleur moment, dit-il. Notre maison n’a
jamais été aussi gaie qu’elle l’est en ce moment.

--Vous est-il survenu quelques visiteurs qui l’égaient ainsi?

--Ce n’est pas exactement un visiteur qui nous est arrivé, c’est un
nouveau membre de la famille qui est venu vivre avec nous.

--Un nouveau membre de la famille! Puis-je demander qui il est?»

Ambroise réfléchit avant de répondre, donna un coup de fouet à son
cheval, me regarda avec un air quelque peu hésitant et interdit, puis
soudain il me dit le fait, sans plus de façon.

«C’est la plus jolie fille que vous ayez vue de votre vie, monsieur.

--Ah!... ah!... Une amie de votre sœur, je suppose?

--Une amie?... Allons donc!... C’est notre petite cousine américaine,
Naomi Colebrook.»

Je me rappelais vaguement qu’une jeune sœur de M. Meadowcroft avait
épousé jadis un marchand américain et était morte, il y avait quelques
années, ne laissant qu’un seul enfant. J’appris alors que le père était
mort à son tour, et qu’à ses derniers moments il avait confié cette
enfant, que sa mort allait rendre orpheline, aux soins bienveillants des
parents de sa femme, à Morwick.

«Il avait toujours eu la manie des spéculations, continua Ambroise. Il
avait tenté une entreprise, puis une autre, et définitivement échoué
dans toutes. Il ne laissa après lui que juste de quoi le faire enterrer.
Mon père ne savait trop, avant que cette nièce américaine arrivât,
comment elle tournerait. Nous sommes Anglais, vous savez, et, quoique
nous vivions aux États-Unis, nous restons fortement attachés à nos
manières et à nos habitudes anglaises. Nous n’aimons pas beaucoup les
Américaines, en général, je puis vous le dire. Mais, dès que Naomi
parut, elle gagna tous les cœurs. Quelle charmante fille! Elle apprit à
se rendre utile dans la laiterie en une semaine. Je puis le dire, il n’y
a pas deux mois encore qu’elle est avec nous, et nous ne comprenons pas
comment nous avons pu nous passer d’elle auparavant!»

Une fois lancé sur ce terrain des bonnes qualités de Naomi Colebrook,
Ambroise n’en sortit plus et ne cessa de parler de sa jeune cousine. Il
n’était pas besoin d’être doué d’une grande perspicacité pour découvrir
l’impression qu’elle avait produite sur lui. L’enthousiasme du jeune
homme me gagna jusqu’à un certain point. Je fus pris en réalité d’une
douce émotion à l’idée que j’allais voir Naomi quand nous arrivâmes,
dans la soirée, à la porte de la ferme de Morwick.




II.

LES NOUVELLES FIGURES.


Aussitôt arrivé, je fus présenté à M. Meadowcroft père.

Le vieillard était tout à fait impotent: un rhumatisme chronique le
clouait dans son fauteuil. Il me reçut avec bienveillance, quoique d’un
air un peu fatigué. Sa seule fille non mariée,--il était veuf depuis
longtemps,--était dans sa chambre pour lui donner ses soins. C’était une
femme entre deux âges, d’une physionomie absolument dépourvue de toute
espèce d’agrément, une de ces personnes qui semblent n’accepter la vie
qu’à regret et comme un fardeau qu’elles n’auraient jamais consenti à
porter, si on les avait consultées avant de les en charger. Nous eûmes
une courte et assez triste entrevue, à nous trois, dans un parloir dont
les murs étaient nus; puis il me fut permis de monter dans ma chambre et
d’y déboucler mon porte-manteau.

«Le souper a lieu à neuf heures, monsieur», me dit Mlle Meadowcroft.

Elle prononça ces mots comme si souper était une sorte de délit
domestique habituellement commis par les hommes et toléré par les
femmes.

Je suivis le domestique jusqu’à ma chambre, médiocrement satisfait de ce
premier aperçu de la ferme.

Point de Naomi, point de roman jusqu’ici.

Ma chambre était propre, propre même à l’excès. J’aurais voulu y voir
quelque part un peu de poussière. Ma bibliothèque ne contenait que deux
volumes: la Bible et le livre de prières. La vue que j’avais de ma
fenêtre me laissa apercevoir un terrain plat, nu, en partie cultivé, qui
disparaissait tristement au loin dans les ombres déjà croissantes de la
nuit. Sur la tête de mon lit, paré de linge blanc, pendait un rouleau de
papier développé, portant une citation tirée des saintes écritures et
soigneusement écrite en lettres rouges et noires. On sentait que Mlle
Meadowcroft avait passé par là et y avait laissé l’empreinte de sa
tristesse. Mon esprit fut saisi d’abattement quand je regardai autour de
moi. Le souper était un événement encore en perspective. J’allumai les
flambeaux et tirai de mon porte-manteau ce que je croyais fermement être
le premier roman français qui eût été jusque-là introduit à Morwick.
C’était un des charmants chefs-d’œuvre d’Alexandre Dumas. En cinq
minutes j’étais transporté dans un monde nouveau, et ma mélancolique
chambre était remplie de la plus aimable compagnie française. Le son
impérieux d’une cloche me rappela à la réalité. Je regardai à ma montre;
elle marquait neuf heures.

Ambroise vint me recevoir au pied de l’escalier et me conduisit à la
salle à manger.

Le fauteuil de M. Meadowcroft avait été roulé au bout supérieur de la
table. A sa droite était assise sa triste et silencieuse fille: elle me
fit signe, avec la solennité d’un fantôme, de m’asseoir à la place
laissée vacante à la gauche de son père. Silas Meadowcroft arriva en ce
moment et me fut présenté par son frère. Il y avait entre lui et
Ambroise un air de famille fortement prononcé; mais Ambroise était le
plus grand et le plus beau des deux frères; il n’y avait, d’ailleurs, ni
dans l’un ni dans l’autre, aucun trait caractéristique. Je les pris pour
deux êtres dont les qualités, bonnes ou mauvaises, n’étaient pas encore
développées, et attendaient que le temps et les circonstances missent
ces qualités dans tout leur jour.

La porte s’ouvrit de nouveau pendant que j’étudiais ces deux
physionomies, sans être, je le confesse avec franchise, prévenu en
faveur d’aucune des deux. Un nouveau membre de la famille, qui attira
aussitôt mon attention, entra dans la salle.

Il était petit, sec, nerveux et singulièrement pâle pour une personne
qui passait sa vie à la campagne. Sa figure était d’ailleurs remarquable
sous d’autres rapports. Elle était couverte, dans sa partie inférieure,
d’une barbe et de moustaches noires et épaisses, à une époque où il
était de règle, en Amérique, de se raser, et où porter la barbe était
exceptionnel. Quant à la partie supérieure de cette figure, elle était
illuminée par deux yeux bruns, sauvages, étincelants, dont l’expression
me donna à penser qu’il y avait quelque chose de dérangé dans son état
mental. Quoiqu’il parlât et agît, autant que je pus en juger, comme une
personne parfaitement saine d’esprit, il y avait toujours dans ses yeux
bruns au regard sauvage quelque chose qui me faisait croire que, dans
certaines circonstances exceptionnelles, il pourrait surprendre ses
vieux amis, en agissant d’une manière exceptionnellement violente ou
déraisonnable.

«C’est un cerveau un peu fêlé» fut le jugement que je portai sur
l’étranger qui fit alors son entrée dans la salle à manger.

M. Meadowcroft, qui n’avait pas encore dit un mot, me présenta lui-même
le nouveau venu, en jetant sur ses fils un regard oblique qui semblait
exprimer la défiance et auquel, je le remarquai avec peine, les deux
jeunes gens répondirent par un regard pareil, empreint d’une égale
défiance.

«Philippe Lefrank, voici mon contre-maître, M. Yago, dit le vieillard en
nous présentant cérémonieusement l’un à l’autre. John Yago, monsieur est
un mien cousin par alliance, M. Lefrank. Il ne se porte pas très-bien en
ce moment; il a traversé l’Océan pour venir ici se reposer et changer
d’air. M. Yago est Américain, Philippe. J’espère que vous n’avez pas de
préjugés contre les Américains. Faites connaissance avec M. Yago.
Asseyez-vous à côté l’un de l’autre.»

Il jeta sur ses fils un nouveau regard sombre, et ses fils le lui
rendirent. Ils s’éloignèrent avec affectation de John Yago, quand
celui-ci vint occuper un siége vide à côté de moi. Il était évident que
l’homme barbu était en grande faveur auprès du père et qu’il déplaisait
cordialement, à cause de cela ou pour tout autre motif, à ses fils.

La porte s’ouvrit encore une fois. Une jeune femme vint prendre
tranquillement sa place à la table du souper.

Est-ce la jeune Naomi? Je regardai Ambroise et je lus la réponse à ma
question muette sur son visage. Oui, c’était enfin Naomi!

Elle était petite et, autant que je pouvais en juger sur l’apparence, ce
devait être une bonne personne. Pour en donner une idée en gros, je
dirai qu’elle avait une petite tête bien portée et bien placée sur ses
épaules, des yeux gris brillants qui vous regardaient d’un air honnête,
une petite figure régulière et un peu étroite, trop étroite selon l’idée
que nous nous formons en Angleterre de la beauté; enfin, chose rare en
Amérique, un son de voix agréable et qui avait, pour les oreilles
anglaises, un charme particulier. Notre première impression à la vue
d’une personne est, neuf fois sur dix, l’impression juste. J’aimai Naomi
à la première vue; j’aimai son agréable sourire, j’aimai son cordial
serrement de main quand nous fûmes présentés l’un à l’autre.

«Si je ne puis sympathiser avec personne autre dans cette maison,
pensai-je en moi-même, je sympathiserai certainement avec Naomi.»

Pour cette fois, je fus un vrai prophète. Dans cette atmosphère
d’inimitiés latentes qui couvaient à Morwick, la jolie Américaine et moi
nous restâmes de constants et fidèles amis, depuis le premier moment
jusqu’au dernier.

Ambroise fit une place à Naomi entre son frère et lui. Elle rougit un
moment et le regarda avec une expression de tendresse involontaire et
charmante, quand elle s’assit. Je soupçonnai fortement le jeune fermier
de lui avoir serré la main en cachette, par-dessous la nappe.

Le souper ne fut pas animé: la seule conversation qui l’égayât fut celle
qui eut lieu entre Naomi et moi, à travers la table.

Par une raison que je ne compris pas, John Yago sembla être mal à l’aise
en présence de sa jeune compatriote. Il leva les yeux sur elle d’un air
équivoque, et les baissa ensuite lentement en fronçant les sourcils.
Quand je lui adressai la parole, il me répondit d’un air contraint; même
en parlant à M. Meadowcroft, il était toujours sur ses gardes, sur ses
gardes à l’égard des deux jeunes frères, comme je l’imaginai par la
direction que prenaient alors ses yeux. Quand nous commençâmes le repas,
j’avais remarqué, pour la première fois, que la main gauche de Silas
était enveloppée d’un bandage, et maintenant je m’aperçus que les yeux
bruns d’Yago, se promenant furtivement sur chacun des convives,
laissèrent tomber un regard curieux et cyniquement scrutateur sur la
main blessée du jeune homme.

Une chose rendit ma première soirée à la ferme d’autant plus
embarrassante pour moi, dans ma situation d’étranger. Je découvris
bientôt que le père et ses deux fils ne se parlaient qu’indirectement,
et en adressant la parole à Yago ou à moi. Quand le vieux M.
Meadowcroft, par exemple, faisait à son contre-maître quelques
observations critiques sur des erreurs précédemment commises dans la
culture des terres de la ferme, il regardait tour à tour ses deux fils,
comme pour indiquer à qui devaient s’appliquer ses reproches. Quand ses
deux fils, d’un autre côté, relevaient une de mes vagues remarques sur
les animaux en général et en faisaient l’application, dans une pensée de
critique, à la mauvaise direction donnée à l’élève du bétail, et des
bœufs en particulier, c’était sur Yago qu’ils arrêtaient leurs regards,
tout en m’adressant la parole. En pareilles occasions, et cela arriva
fréquemment, Naomi intervint résolûment, avec un grand à-propos, pour
détourner la conversation sur quelque autre sujet. Chaque fois qu’elle
prit ainsi une part importante dans la conversation pour maintenir la
paix, la mélancolique Mlle Meadowcroft se tourna lentement vers elle, en
laissant tomber sur elle un regard sombre et silencieux, comme pour
condamner son intervention. Je ne me suis jamais assis à la table d’une
famille plus tristement désunie. L’envie, la haine, la méchanceté, et
l’absence de toute charité ne m’ont jamais paru si profondément
condamnables que quand elles ont pour mobile le sentiment de la
propriété et agissent sous son couvert. Et, si ce n’avait été l’intérêt
que m’inspirait Naomi, et aussi celui que je prenais aux petits coups
d’œil amoureux que je surprenais de temps en temps entre elle et
Ambroise, je n’aurais pu assister jusqu’à la fin à ce souper; je serais
allé certainement chercher un refuge dans ma chambre et dans la lecture
de mon roman français.

Enfin, ce repas d’une longueur intolérable, servi avec une profusion
pleine d’ostentation, arriva à son terme. Mlle Meadowcroft se leva avec
sa solennité sépulcrale et me donna mon congé en ces termes:

«Nous nous levons de bonne heure à la ferme, monsieur Lefrank. Je vous
souhaite une bonne nuit.»

Elle plaça ses mains osseuses sur le dos du fauteuil de M. Meadowcroft,
coupa court à la salutation qu’il m’adressait, et le roula hors de la
salle vers son lit, comme si elle l’avait roulé vers sa tombe.

«Regagnez-vous immédiatement votre chambre, monsieur? Sinon, je puis
vous offrir un cigare... pourvu que les jeunes messieurs veuillent bien
le permettre.»

Ce fut ainsi que, choisissant ses mots avec une hésitation pénible, et
indiquant du doigt les jeunes gens, quand il réclama leur permission, en
leur lançant de côté un coup d’œil sardonique, Yago remplit, pour ce qui
le concernait, les devoirs de l’hospitalité. Je déclinai l’offre de son
cigare. L’homme aux yeux bruns étincelants me souhaita le bonsoir avec
une politesse étudiée et sortit de la salle.

Ambroise et Silas vinrent alors à moi en me présentant leurs étuis à
cigares ouverts, d’un air hospitalier.

«Vous avez fort bien fait de lui répondre par un refus. Ne fumez jamais
avec Yago. Ses cigares vous empoisonneraient, dit Ambroise.

--Et ne croyez jamais un mot de ce qu’il vous dira, ajouta Silas. C’est
le plus grand menteur qui soit en Amérique, quoi qu’on en puisse dire.»

Naomi donna une petite tape aux jeunes étourdis, en forme de réprimande,
comme elle aurait fait à deux enfants.

«Que pensera M. Lefrank, dit-elle, si vous parlez de cette façon d’une
personne que votre père estime et en qui il a mis sa confiance?»

Silas s’éloigna sans répondre un seul mot. Ambroise resta, dans
l’espoir, évidemment, de faire sa paix avec Naomi avant de la quitter.

Voyant que je les gênais, je me dirigeai vers une porte vitrée qui était
à l’extrémité de la salle. Cette porte s’ouvrait sur le joli petit
jardin de la ferme, inondé en ce moment par un charmant clair de lune.
Je sortis pour mieux jouir du paysage, et j’allai m’asseoir sur un siége
au pied d’un orme. Le profond repos de la nature ne m’avait jamais paru
si solennel et si beau qu’en ce moment, après ce que j’avais vu et
entendu dans la maison. Je comprenais ou pensais comprendre le sentiment
qui conduit les hommes dans les monastères. Le côté misanthropique de ma
nature, et quel malade n’a pas un tel côté en lui? allait bientôt
prendre le dessus, lorsque je sentis qu’une main se posait légèrement
sur mon épaule, et je me réconciliai aussitôt avec mon espèce en me
trouvant en présence de Naomi.




III.

L’ENTREVUE AU CLAIR DE LUNE.


«J’ai besoin de vous parler, me dit tout d’abord Naomi. Vous ne penserez
pas mal de moi pour vous avoir suivi jusqu’ici. Nous n’avons pas
l’habitude de faire beaucoup de cérémonies en Amérique.

--Et vous avez bien raison, lui dis-je. Asseyez-vous, je vous prie.»

Elle s’assit à côté de moi, en me regardant franchement et sans crainte
à la lumière de la lune.

«Vous êtes allié à la famille, et moi aussi. J’en conclus que je puis
vous dire ce que je ne pourrais dire à un étranger. Je suis vraiment
bien aise que vous soyez venu ici, monsieur Lefrank; et cela pour une
raison, monsieur, que vous ne pouvez deviner.

--Je vous remercie du compliment, mademoiselle, quelle qu’en soit la
raison.»

Elle ne fit aucune attention à ma réponse et poursuivit sa pensée.

«J’ai dans l’idée que vous pouvez faire quelque bien dans cette
malheureuse maison, continua-t-elle en attachant attentivement ses yeux
sur les miens. Il n’y a ni amour, ni confiance, ni paix à la ferme de
Morwick. A l’exception d’Ambroise, ils ont tous besoin de quelqu’un qui
les morigène. Ne pensez pas mal d’Ambroise. Il a seulement le défaut
d’être insouciant. Je dis que tous les autres ont besoin de quelqu’un
qui les fasse rougir de la dureté de leurs cœurs et de leurs détestables
procédés, empreints de fausseté et d’envie. Vous êtes un gentleman, vous
en savez plus long qu’eux. Ils ne peuvent s’aider eux-mêmes; il faut
qu’ils écoutent vos leçons. Essayez, monsieur Lefrank, quand vous en
aurez l’occasion, je vous en prie, essayez, monsieur, de mettre la paix
entre eux. Vous avez vu ce qui s’est passé pendant le souper, et vous en
avez été dégoûté. Oh! oui, vous en avez été dégoûté! Je vous ai vu
froncer le sourcil, et je sais ce que cela signifie chez vous autres
Anglais.»

Je n’avais pas à choisir; il fallait que je parlasse à Naomi à cœur
ouvert. J’avouai l’impression que j’avais ressentie pendant le souper
aussi franchement que je viens de l’avouer. Naomi me fit comprendre par
un signe de tête qu’elle me savait entièrement gré de ma franchise.

«C’est quelque chose; c’est bien parler, dit-elle; mais vous jugez la
chose avec trop d’indulgence quand vous dites que les hommes, ici, ne
semblent pas être en bons termes les uns vis-à-vis des autres. Ils se
haïssent les uns les autres; c’est là le mot, monsieur Lefrank, ils se
haïssent; oui, ils se haïssent amèrement... amèrement!»

Et elle ferma ses petits poings et les pressa l’un contre l’autre, comme
pour donner de la force à ses dernières paroles; mais, se souvenant
soudain d’Ambroise, elle ajouta:

«J’excepte Ambroise, pourtant; et ouvrant sa main qu’elle s’empressa de
poser sur mon bras: N’allez pas mal juger Ambroise, dit-elle, monsieur.
Il n’y a pas un grain de méchanceté dans ce pauvre Ambroise.»

L’innocente franchise de la jeune fille était en vérité irrésistible.

«Aurais-je absolument tort de penser, lui demandai-je, que vous avez un
faible pour Ambroise?»

Une Anglaise aurait senti, ou aurait feint de sentir du moins, quelque
hésitation à répondre à une pareille question. Naomi n’hésita pas un
instant.

«Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-elle avec le plus grand
calme. Si les choses vont bien, je compte épouser Ambroise.

--Si les choses vont bien, répétai-je. Qu’entendez-vous par là? Est-ce
sous le rapport de l’argent?»

Elle secoua la tête.

«J’entends la crainte que j’éprouve, répondit-elle, monsieur Lefrank,
que les choses ne tournent mal ici entre les hommes, des hommes qui sont
méchants, qui ont le cœur dur, insensible. Je veux parler non pas
d’Ambroise, monsieur, mais de son frère Silas et de Yago. Avez-vous fait
attention à la main de Silas? Yago l’a blessé avec un couteau.

--Par accident? demandai-je.

--A dessein, répondit-elle, en retour d’un coup de poing de Silas.»

Cette simple révélation de l’état des choses me donna à réfléchir. Des
coups de poing et des coups de couteau sous le toit du riche et
respectable M. Meadowcroft! Et cela, non entre les ouvriers et les
domestiques, mais entre les maîtres! Ma première impression fut celle
que vous ressentirez vous-mêmes, sans doute; je pus à peine en croire
mes oreilles.

«Êtes-vous bien sûre de ce fait? dis-je à Naomi.

--Je le tiens d’Ambroise. Ambroise ne me tromperait pas. Ambroise sait
tout ce qu’il en est.»

Ma curiosité fut puissamment excitée. Au milieu de quelle famille
suis-je tombé en traversant l’Océan pour venir chercher le repos et le
calme?

«Puis-je apprendre tous les détails de cette affaire? dis-je.

--Très-bien; je vais essayer de vous dire tout ce que m’a raconté
Ambroise. Mais vous devez me promettre une chose auparavant, monsieur.
Promettez-moi de ne pas vous en aller et de ne pas nous laisser dans
cette situation quand vous connaîtrez toute la vérité. Donnez-moi une
poignée de main en gage de cette promesse, monsieur Lefrank; donnez-moi
une poignée de main, je vous prie...»

Il n’y avait pas moyen de résister à cette simplicité pleine de
confiance. Je lui donnai une poignée de main.

Naomi aborda son récit dès qu’elle eut reçu ce gage de ma foi, sans dire
un seul mot en forme de préface.

«Quand vous êtes arrivé ici, dit-elle, vous avez dû voir qu’il y avait,
par le fait, deux fermes en une. De ce côté, si nous regardons de
l’endroit où nous sommes sous cet arbre, sont les terres arables; de
l’autre côté, c’est-à-dire sur la plus grande moitié du domaine, sont
les pâturages. Quand M. Meadowcroft devint trop vieux et trop infirme
pour veiller lui-même sur la ferme entière, ses fils, je veux dire
Ambroise et Silas, se partagèrent le travail. Ambroise prit à sa charge
le soin des moissons, Silas celui du bétail. Les choses ne marchèrent
pas bien, par une cause ou une autre, sous leur administration. Je ne
puis vous dire pourquoi. Je suis sûre seulement que la faute n’en était
pas à Ambroise. Le vieillard devint de plus en plus mécontent surtout à
cause de ses bestiaux. Il met tout son orgueil à les voir en bon état.
Sans dire un mot de son projet à ses fils, et, en cela, je pense qu’il
eut tort, n’est-il pas vrai, monsieur? il chercha secrètement à trouver
un aide; et, dans une heure de malheur, il fit venir Yago. Aimez-vous
Yago, monsieur Lefrank?

--Jusqu’à présent, je ne l’aime pas.

--C’est comme moi, monsieur; mais qui sait? il est probable que nous
avons tort. Il n’y a rien à dire contre lui, si ce n’est qu’il a des
manières fort étranges... On dit qu’il garde toute cette vilaine barbe,
je déteste cette habitude de porter toute sa barbe, par suite d’un vœu
qu’il a fait quand il a perdu sa femme... Ne pensez-vous pas, monsieur
Lefrank, qu’il faut qu’un homme ait un grain de folie pour témoigner la
douleur qu’il éprouve de la mort de sa femme en faisant vœu de ne jamais
plus se raser à l’avenir? Voilà ce qu’on prétend qu’il a dit... C’est
peut-être un mensonge. On est si menteur ici! Quoi qu’il en soit, il est
certain, les jeunes gens eux-mêmes l’avouent, que lorsque John vint à la
ferme, il y vint avec un excellent caractère... Il n’est pas facile de
plaire au vieux père, et John lui plut... Oui, le fait est exact... M.
Meadowcroft n’aime pas, en général, mes compatriotes. Il ressemble à ses
fils; il est anglais, anglais pur sang, anglais jusqu’à la moelle des
os. Toujours est-il qu’Yago, malgré cela, sut s’en faire bien venir;
peut-être est-ce parce qu’il entend bien son affaire. Oh! oui. Pour ce
qui est des bestiaux et des moissons, John s’y entend bien. Depuis qu’il
est le contre-maître de la ferme, les choses ont prospéré comme elles ne
prospéraient pas sous l’administration des jeunes gens. Ambroise en est
convenu avec moi... C’est égal, monsieur, il est dur de se voir
supplanté par un étranger, n’est-ce pas? C’est John maintenant qui
commande, les enfants ne font qu’exécuter ses ordres; ils n’ont point
voix au chapitre, une fois que John et le vieillard sont d’accord sur ce
qui doit être fait. Je suis entrée dans de longs détails là-dessus; mais
maintenant vous savez comment l’envie et la haine ont grandi parmi ces
hommes avant mon arrivée ici... Depuis que j’y suis, les choses n’ont
fait qu’aller de mal en pis... Il se passe à peine un jour que de dures
paroles ne soient échangées entre John et les enfants, ou entre les
enfants et le père. Le vieillard a une habitude irritante, une
très-vilaine habitude, nous pouvons le dire, de donner raison à Yago.
Parlez-lui de cela quand vous en aurez l’occasion. La plus grande partie
de la responsabilité de la querelle qui eut lieu l’autre jour entre
Silas et John lui revient, je crois... Je ne veux pas excuser Silas non
plus... Il a été brutal, je l’avoue, quoiqu’il soit le frère d’Ambroise,
quand il a frappé John, qui est plus petit et plus faible que lui. Mais
John a été plus brutal encore, monsieur, de tirer son couteau et de
vouloir porter un coup mortel à Silas... Oui, il le tenta... Si Silas ne
s’était pas emparé du couteau de sa main blessée... et elle était
terriblement blessée, je puis vous le dire, car je l’ai pansée
moi-même... la querelle, autant que je puis le croire, aurait abouti à
un meurtre.»

Elle s’arrêta sur ce dernier mot, regarda derrière elle, et tressaillit
violemment.

Je regardai dans la même direction qu’elle. La figure sombre d’un homme
qui nous épiait se laissait voir dans l’ombre de l’orme. Je me levai
aussitôt pour aller à lui; mais Naomi avait recouvré son sang-froid et
m’empêcha d’intervenir.

«Qui êtes-vous? cria-t-elle, en se tournant brusquement vers l’étranger.
Que voulez-vous?»

L’homme sortit de l’ombre qui le cachait à demi et se montra éclairé par
la lune; c’était Yago.

«J’espère que je ne vous dérange pas? dit-il en jetant sur moi un regard
dur.

--Que voulez-vous? répéta Naomi.

--Je ne veux pas vous troubler, ni troubler ce gentleman, continua-t-il.
Mais, quand vous en aurez le loisir, vous m’obligerez beaucoup si vous
me permettez de vous dire quelques mots en particulier.»

Il s’exprimait avec la plus scrupuleuse politesse, en s’efforçant, mais
en vain, de cacher la violente agitation qui le maîtrisait. Ses yeux
noirs et sauvages, qui paraissaient encore plus sauvages au clair de
lune, se fixèrent d’un air suppliant et avec une étrange expression de
désespoir sur la figure de Naomi. Ses mains jointes sur son front
tremblaient continuellement. Si peu que j’aimasse cet homme, il
m’inspira en ce moment un véritable sentiment de pitié.

«Voulez-vous dire que vous désirez me parler ce soir? demanda Naomi avec
une visible surprise.

--Oui, mademoiselle, s’il vous plaît, au moment qui vous conviendra et
qui conviendra à M. Lefrank.»

Naomi hésitait.

«Ne pouvez-vous pas attendre jusqu’à demain? demanda-t-elle.

--Les travaux de la ferme m’obligeront à sortir de bon matin,
mademoiselle, et je serai absent tout le jour. Accordez-moi, je vous
prie, quelques minutes ce soir.»

Il fit un pas vers elle; sa voix faiblissait et prenait le ton d’un
timide murmure.

«J’ai réellement quelque chose à vous dire, mademoiselle Naomi: ce
serait de votre part un acte d’obligeance, de très-grande obligeance, si
vous vouliez me permettre de vous parler avant que je ne rentre dans ma
chambre.»

Je me levai pour lui céder ma place. Naomi m’en empêcha encore une fois.

«Non, dit-elle, ne bougez pas.»

S’adressant à Yago, elle lui dit avec une véritable répugnance:

«Si vous êtes si pressé de me parler, monsieur John, je suppose que vous
en avez, en effet, besoin. Je ne puis deviner ce que vous avez à me dire
qui ne puisse être dit devant une tierce personne. Toutefois, il ne
serait pas poli de ma part, je crois, de vous répondre par un refus.
Vous savez que le soin de remonter chaque soir l’horloge du vestibule, à
dix heures, me regarde; s’il vous convient de venir avec moi procéder à
cette besogne, nous avons la chance d’avoir le vestibule à notre
disposition. Cela vous va-t-il?

--Pas dans le vestibule, mademoiselle, si vous voulez me le permettre.

--Pas dans le vestibule!

--Ni dans la maison non plus, si j’ose vous en prier.

--Que voulez-vous dire?»

Elle se tourna de mon côté avec impatience et en appela à moi.

«Le comprenez-vous?» dit-elle.

Yago soupira et me pria de lui permettre de répondre lui-même.

«Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il, je pense que vous pourrez me
comprendre. Il y a des yeux et des oreilles qui veillent dans la maison,
et il y a des gens... je ne sais qui ce peut être... qui vont et
viennent si doucement que personne ne peut les entendre.»

Cette dernière allusion fut évidemment comprise. Naomi interrompit John
avant qu’il allât plus loin.

«Bien; quel endroit vous convient mieux? dit-elle d’un air résigné.
Est-ce le jardin, monsieur John?

--Merci de votre bonté, mademoiselle. Oui, je préfère le jardin.»

Il indiqua une allée sablonneuse, à quelque distance et baignée par les
flots de la lumière de la lune.

«Là, dit-il, nous pourrons voir tout autour de nous et être sûrs que
personne ne nous écoute. A dix heures...» Il fit une courte pause, puis
s’adressant à moi: «Je vous demande pardon, monsieur, d’être venu vous
déranger dans votre entretien. Excusez-moi, s’il vous plaît.»

Ses yeux jetèrent un dernier regard plein d’anxiété et de prière sur
Naomi. Il nous salua et disparut dans l’ombre de l’orme. Le bruit
éloigné d’une porte qui se fermait doucement vint jusqu’à nous, à
travers le silence de la nuit: Yago était rentré dans la maison.

Maintenant qu’il n’était plus à portée de nous entendre, Naomi me dit
avec vivacité:

«Ne supposez pas, monsieur, qu’il y ait aucun secret entre lui et moi.
Je ne sais pas plus que vous ce qu’il veut me dire. J’ai presque envie
de ne pas aller à ce rendez-vous, à dix heures. Que feriez-vous à ma
place?

--L’ayant accepté, répondis-je, il me semble que vous vous devez à
vous-même de vous y rendre. Si vous éprouvez la moindre alarme,
j’attendrai dans une autre partie du jardin, à portée de vous entendre
si vous m’appelez.»

Elle reçut ma proposition avec un mouvement de tête dédaigneux et un
sourire de pitié pour mon ignorance.

«Vous êtes étranger, monsieur Lefrank; sinon vous ne me parleriez pas de
cette manière. En Amérique, nous ne faisons pas aux hommes l’honneur de
nous alarmer. En Amérique, les femmes veillent sur elles-mêmes. Il a
obtenu de moi que j’acceptasse son rendez-vous, comme vous savez, et je
dois tenir ma promesse. Mais pensez, ajouta-t-elle en s’adressant à
elle-même plutôt qu’à moi, pensez donc! Yago surprenant Mlle Meadowcroft
dans ses allées et venues sournoises et clandestines à travers la
maison! La plupart des hommes ici ne l’avaient jamais remarquée dans ces
promenades nocturnes.»

Je n’en revenais pas de ma surprise. La triste, la sévère Mlle
Meadowcroft écouter aux portes et épier!

«L’allusion de John à des yeux qui guettent, à des oreilles qui
écoutent, à des pas furtifs qui vont et viennent, était-elle réellement
une allusion à la fille de M. Meadowcroft? demandai-je.

--Sans aucun doute. Ah! elle vous en a imposé comme elle en impose à
tous ceux qui la voient sans la connaître, la méchante femme! Elle est
en secret pour la moitié de tous les mauvais sentiments qui divisent
cette famille. Elle aigrit, j’en suis certaine, l’esprit de M.
Meadowcroft contre ses fils. Toute vieille et laide qu’elle est,
monsieur Lefrank, elle ne se refuserait pas à devenir la seconde femme
de John, si elle pouvait l’amener à la demander en mariage. Oui,
monsieur, et ce ne serait pas un grand chagrin pour elle si le père, à
sa mort, ne laissait ni un arbre ni une pierre dans la ferme à ses
fils... Je l’ai étudiée, et je la connais bien. Ah! ah! je pourrais vous
en dire long à ce sujet... Mais je n’ai pas le temps maintenant; il est
près de dix heures, nous devons nous séparer. Je suis très-contente de
vous avoir entretenu, monsieur. Je vous répète en vous quittant ce que
je vous ai déjà dit: employez votre influence, je vous prie, employez
votre influence à amollir ces hommes, à les faire rougir d’eux-mêmes.
Nous causerons demain plus à loisir de ce que vous pouvez faire, quand
vous visiterez la ferme. Je vous dis à revoir maintenant. Voilà dix
heures qui sonnent; et, tenez, Yago se glisse furtivement dans l’ombre
de l’orme! Bonne nuit, monsieur Lefrank, et n’ayez que d’agréables
rêves.»

D’une de ses mains elle prit l’une des miennes et la pressa
cordialement; de l’autre, elle me poussa sans cérémonie dans la
direction de la maison. Quelle charmante fille! On ne saurait lui
résister. Je ne valais guère mieux que les jeunes gens en ce moment. Je
déclare que je haïssais Yago presque autant qu’eux, quand nous nous
croisâmes l’un l’autre, sous l’ombrage de l’orme.

Arrivée à la porte vitrée, je me retournai pour jeter un coup d’œil en
arrière sur l’allée sablonneuse.

Ils s’étaient rencontrés. Je vis leurs deux silhouettes allant et venant
lentement au clair de la lune. Que lui disait-il? pourquoi craignait-il
si fort qu’aucune de ses paroles fût entendue? Nos pressentiments sont,
dans certains cas rares, la prévision fidèle de l’avenir. Une vague
défiance de cette entrevue nocturne s’empara malgré moi de mon esprit.

«Un malheur doit-il en sortir?» me demandai-je à moi-même quand je
fermai la porte et rentrai dans la maison.

Un malheur allait en sortir en effet... vous allez apprendre comment.




IV.

LE BÂTON DE HÊTRE.


Les personnes d’un tempérament sensible et nerveux, qui couchent pour la
première fois dans une maison étrangère et dans un lit nouveau, doivent
se résigner à passer une nuit sans sommeil ou à peu près. Ma première
nuit à Morwick ne fit pas exception à la règle. Le peu de sommeil que
j’y goûtai fut fréquemment interrompu et troublé par des songes. Vers
six heures du matin, il ne me fut plus possible de rester au lit. Le
soleil se laissait entrevoir radieux par ma fenêtre. Je résolus
d’essayer l’influence vivifiante d’une promenade à l’air frais du matin.

Juste à l’instant où je sortais de mon lit, j’entendis des bruits de pas
et de voix sous ma fenêtre.

Le bruit des pas cessa et je pus reconnaître les voix. J’avais laissé
toute la nuit ma fenêtre ouverte; je pouvais, sans attirer l’attention
des personnes qui se trouvaient au-dessous, regarder en dehors.

Ces personnes étaient Silas, Yago, et trois autres, dont le costume et
l’aspect indiquaient clairement que c’étaient des ouvriers de la ferme.
Silas agitait un gros bâton de hêtre qu’il tenait à la main, et parlait
à Yago grossièrement et insolemment de son entretien au clair de la
lune, avec Naomi, pendant la soirée précédente.

«Puis, vous êtes allé faire la cour à une jeune fille, en secret, dit
Silas, en attendant que la lune se couchât ou fût cachée par un nuage.
On vous a vu dans le jardin, maître Yago, et vous pouvez aussi bien nous
dire la vérité, pour une fois en passant. L’avez-vous trouvée accessible
à vos instances, monsieur? A-t-elle dit: _Oui_?»

Yago garda son sang-froid.

«Si vous voulez plaisanter, monsieur Silas, dit-il avec calme et
fermeté, ayez la bonté de plaisanter sur un autre sujet. Vous vous
trompez entièrement dans votre supposition sur ce qui s’est passé entre
cette jeune fille et moi.»

Silas se retourna et s’adressa ironiquement aux trois ouvriers:

«Vous l’entendez, enfants. Il ne dira pas la vérité. Prenez-vous y comme
vous pourrez. Il ne faisait pas sa cour à Naomi dans le jardin, hier
soir. Oh! mon Dieu! non! Il a déjà été marié une fois, et il est trop
avisé pour reprendre le joug une seconde fois.»

A ma très-grande surprise, Yago fit à cette grossière plaisanterie une
réponse grave et sérieuse.

«Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-il, je n’ai pas
l’intention de me marier une seconde fois. Ce que je disais à Mlle Naomi
ne vous regarde nullement. Cela n’avait absolument rien de commun avec
ce qu’il vous plaît de supposer. C’était quelque chose de fort différent
et qui ne nous concerne pas. Veuillez croire, monsieur Silas, une fois
pour toutes, que jamais la pensée de faire la cour à cette jeune fille
ne m’est passée par la tête. Je la respecte, j’admire ses excellentes
qualités; mais si elle était la seule femme qui restât sur la terre et
que je fusse beaucoup plus jeune que je ne le suis, je ne penserais
jamais à la demander en mariage.» Et il éclata soudain de rire, d’un
rire rude, contraint. «Non! non! elle n’est pas de mon espèce, monsieur
Silas, elle n’est pas de mon espèce!»

Quelque chose dans ces mots, ou dans la manière dont les dit Yago, parut
exaspérer Silas. Il renonça à son langage ironique, et s’adressant
directement à Yago, il répéta:

«Elle n’est pas de votre espèce? Sur mon âme, c’est là une singulière
manière de s’exprimer pour un homme dans votre position!
Qu’entendez-vous en disant qu’elle n’est pas de votre espèce? Impudent
mendiant! Naomi serait digne d’être aimée par ceux qui sont vos
maîtres.»

Le sang-froid d’Yago commença à l’abandonner. Il se rapprocha d’un air
de défi de Silas.

«Et qui sont mes maîtres? demanda-t-il.

--Ambroise vous l’apprendra, si vous le lui demandez, répondit l’autre.
Retirez-vous de son chemin, si vous voulez garder votre peau intacte sur
vos os.»

Yago jeta obliquement un de ses regards ironiques sur la main blessée du
jeune fermier.

«N’oubliez pas votre propre peau, monsieur Silas, quand vous menacez la
mienne. J’ai mis ma marque sur la vôtre, une première fois. Laissez-moi
à mes affaires, ou je pourrai y mettre une seconde fois ma marque.»

Silas leva son bâton. Les ouvriers, voyant la tournure sérieuse que la
querelle menaçait de prendre, se jetèrent entre les deux hommes et les
séparèrent. Je m’étais habillé à la hâte pendant cette altercation, et
alors je descendis en courant l’escalier afin d’aller voir si mon
influence pourrait maintenir la paix.

La guerre des mots provocateurs continuait quand j’arrivai sur le
théâtre de la querelle.

«Allez à vos affaires, lâche canaille! disait Silas, allez à la ville,
et prenez garde de rencontrer Ambroise sur votre chemin.

--Et vous, prenez garde de sentir encore une fois la pointe de mon
couteau avant que je m’en aille!» répondit Yago.

Silas fit un effort désespéré pour échapper aux mains des ouvriers qui
le retenaient.

«La dernière fois vous n’avez senti que le poids de mon poing,
cria-t-il; cette fois vous allez sentir le poids de ce bâton.»

Il leva son bâton en disant ces mots. Je m’approchai et le lui arrachai
de la main.

«Monsieur Silas, dis-je, je suis un invalide et je vais faire une
promenade au dehors. Votre bâton me sera utile, je vous demande la
permission de vous l’emprunter.»

Les ouvriers éclatèrent de rire. Silas fixa sur moi un regard où se
lisaient la colère et la surprise. Yago, reprenant aussitôt possession
de lui-même, retira son chapeau et me salua humblement.

«Je ne pensais pas, monsieur Lefrank, que nous pouvions vous troubler,
dit-il; je suis vraiment très honteux de moi-même. Je vous en fais mes
excuses.

--Je les accepte, monsieur Yago, répondis-je, en espérant que, si vous
êtes encore provoqué, à l’avenir, comme vous venez de l’être, vous-même
aussi bien que monsieur vous donnerez l’exemple de la modération. J’ai
en outre une faveur à vous demander, ajoutai-je en me tournant vers
Silas, et que vous voudrez bien m’accorder comme à l’hôte de votre père.
La première fois que votre esprit vous entraînera à plaisanter aux
dépens de M. Yago, ne poussez pas la plaisanterie aussi loin. Je suis
sûr que vous ne le faisiez pas dans une mauvaise intention, monsieur
Silas; voulez-vous me faire le plaisir d’en convenir vous-même? Je
désire vous voir, vous et M. Yago, vous serrer mutuellement la main.»

Yago tendit aussitôt sa main avec un empressement qui ne me parut pas
assez naturel. Silas ne fit, lui, aucune avance qui témoignât d’un
sentiment de cordialité pareil.

«Laissez-le aller à sa besogne, dit Silas. Je ne perdrai pas plus
longtemps mes paroles avec lui, monsieur Lefrank. Mais, sauf votre
respect, je veux être damné si je prends jamais sa main.»

Il était inutile d’insister davantage auprès d’un tel homme. Silas ne me
fournit pas une nouvelle occasion de lui faire entendre raison, quand
j’aurais voulu l’essayer: il me tourna le dos d’un air de mauvaise
humeur et, reprenant le chemin par lequel il était venu, disparut à
l’angle de la maison. Les ouvriers se retirèrent ensuite dans
différentes directions pour aller commencer leur journée. Yago et moi
nous demeurâmes seuls.

Je laissai l’homme aux yeux noirs et sauvages prendre le premier la
parole.

«Dans une demi-heure, dit-il, je me dirigerai vers Narrabee, notre
marché. N’avez-vous pas de lettres à envoyer prendre à la poste, ou y
a-t-il quelque autre chose que je puisse faire dans la ville pour vous
être agréable?»

Je le remerciai, en refusant ses deux offres. Il me fit un nouveau salut
respectueux et rentra dans la maison.

Je suivis machinalement le sentier que Silas venait de prendre peu
auparavant.

Tournant le coin de la maison et continuant à marcher droit devant moi,
je me trouvai à l’entrée des étables et de nouveau face à face avec
Silas.

Il avait le coude appuyé contre la porte de la cour, qu’il balançait
lentement en avant et en arrière, en mâchonnant entre ses dents un fétu
de paille. Quand il me vit venir de son côté, il s’éloigna un peu de la
porte et s’efforça de s’excuser de très-mauvaise grâce.

«Il ne faut pas m’en vouloir, monsieur. Demandez-moi tout ce que vous
voudrez, et je le ferai, pour vous plaire. Mais ne me demandez pas de
donner une poignée de main à Yago; je le hais trop pour cela. Si je le
touchais d’une main, monsieur, je vous le dis sincèrement, je
l’étranglerais de l’autre.

--C’est là le sentiment que vous éprouvez pour cet homme?

--Oui, monsieur Lefrank, et je n’en ai pas honte, je vous assure.

--Est-ce qu’il n’y a pas, dans vos environs, quelque chose comme une
église, monsieur Silas?

--Naturellement, il y en a une.

--Et y allez-vous jamais?

--Naturellement, j’y vais.

--A de longs intervalles, monsieur Silas?

--Tous les dimanches, monsieur, sans faute.»

Une tierce personne, en ce moment, éclata de rire derrière moi. Je me
retournai et vis Ambroise.

«Je comprends le but de vos questions, monsieur, quoique mon frère ne le
comprenne pas, dit-il. Il ne faut pas en vouloir à Silas. Il n’est pas
le seul chrétien qui laisse son christianisme sur son banc, quand il
quitte l’église. Vous ne nous réconcilierez jamais avec John Yago, quoi
que vous puissiez faire. Mais qu’est-ce que vous avez là dans la main?
Que je meure, si ce n’est pas mon bâton, que je viens de chercher dans
tous les coins!»

Cet énorme bâton m’avait déjà paru fort incommode, dans ma main
d’invalide, par sa pesanteur. Je ne voyais aucune nécessité de le garder
plus longtemps. Yago cheminait vers Narrabee, et Silas était allé cuver
sa mauvaise humeur dans le repos. Je rendis à Ambroise son bâton. Il ne
put s’empêcher de rire en le prenant.

«Vous ne pouvez vous imaginer combien on est dépaysé quand on sort sans
bâton. On ne manque pas d’occasions de s’en servir, monsieur, je vous
assure. Êtes-vous disposé à déjeuner?

--Pas encore. Je veux faire d’abord une courte promenade.

--A votre aise, monsieur. Je voudrais pouvoir vous accompagner; mais
j’ai une occupation qui m’attend ce matin, et Silas a la sienne aussi.
Si vous revenez par le chemin que vous prenez, vous vous trouverez dans
le jardin. Si vous voulez aller plus loin, vous pouvez sortir par le
guichet qui est au bout de l’avenue.»

Par pure inattention, je fis une véritable étourderie. Je revins sur mes
pas, et je laissai les deux frères dans la cour de l’étable.




V.

LES NOUVELLES DE NARRABEE.


Arrivé au jardin, une pensée me frappa. Le langage gai et les manières
aisées d’Ambroise indiquaient qu’il ignorait jusqu’à présent la querelle
qui avait eu lieu sous ma fenêtre. Non-seulement il n’était pas
nécessaire, mais il n’était même pas désirable qu’Ambroise connût la
querelle. Je revins à la cour de l’étable. Personne n’était plus à la
porte. J’appelai alternativement Silas et Ambroise. Personne ne
répondit. Les deux frères s’étaient rendus à leurs travaux.

En revenant du jardin, j’entendis une douce voix me souhaiter le
bonjour. Je me retournai. Naomi était à une fenêtre du rez-de-chaussée
de la ferme. Elle avait son tablier de travail et était occupée à faire
reluire les couteaux pour le déjeuner, sur une table d’ancienne forme.
Un chat au poil noir et luisant se balançait sur son épaule, attentif à
l’éclat que jetait le couteau au fur et à mesure que sa maîtresse le
faisait passer et repasser sur le cuir qui recouvrait la table.

«Venez ici, me dit-elle, j’ai besoin de vous parler.»

Je remarquai, en approchant, que sa jolie figure était couverte d’un
nuage de tristesse et d’anxiété. Elle fit tomber le chat de son épaule
par un mouvement nerveux, et me salua seulement par un de ses charmants
sourires habituels.

«J’ai vu Yago, dit-elle. Il a fait allusion à quelque chose qu’il dit
s’être passé ce matin sous la fenêtre de votre chambre. Quand je l’ai
prié de s’expliquer avec plus de détail, il m’a répondu seulement:
Demandez à M. Lefrank. Il faut que j’aille à Narrabee. Qu’est-ce que
cela signifie? Dites-le moi clairement, monsieur. Je brûle de le savoir
et ne saurais attendre.»

Je lui racontai ce qui s’était passé, comme je viens de le raconter plus
haut, et ne lui en cachai que le côté le plus pénible, pour elle. Elle
déposa le couteau qu’elle s’occupait à faire reluire et croisa ses mains
devant elle, d’un air pensif.

«Je regrette d’avoir accordé ce rendez-vous à Yago, dit-elle. Quand un
homme demande quelque chose à une femme, la femme, selon moi, se repent
presque toujours d’avoir dit oui.»

Elle fit cette réflexion ingénieuse d’un air troublé. Ce rendez-vous au
clair de la lune avait laissé quelques souvenirs pénibles dans son
esprit: je vis cela aussi clairement que je voyais Naomi elle-même.

Qu’est-ce que Yago lui avait dit? Je le lui demandai avec toute la
délicatesse nécessaire, en la priant au préalable d’excuser mon
indiscrétion.

«Je voudrais pouvoir _vous_ le dire», me répondit-elle, en appuyant
d’une façon particulière sur le mot «vous».

Ici, elle s’arrêta et devint pâle, puis une vive rougeur envahit son
visage. Elle reprit son couteau et continua à le passer sur le cuir
aussi soigneusement que jamais.

«Je ne dois pas vous le dire, reprit-elle en baissant son visage sur le
couteau, j’ai promis de ne le dire à personne. C’est la vérité. Oubliez
cela, monsieur, aussitôt que vous le pourrez. Chut! voici l’espion qui
nous a vus la nuit dernière et qui l’a dit à Silas!»

La triste Mlle Meadowcroft ouvrit la porte de la cuisine: elle tenait à
la main un gros livre de prières, et elle regarda Naomi comme une femme
jalouse d’un certain âge peut seule regarder une femme plus jeune et
plus jolie qu’elle.

«Les prières, mademoiselle Colebrook», dit-elle de son ton le plus
aigre.

Elle se tut, et, m’apercevant debout sous la fenêtre:

«Les prières, monsieur Lefrank, ajouta-t-elle avec un regard de dévote
piété qu’elle dirigea exclusivement sur moi.

--Nous allons vous suivre toute de suite, Mlle Meadowcroft, dit Naomi.

--Je n’ai pas l’intention de pénétrer vos secrets, mademoiselle
Colebrook.»

Après cette aigre réponse, notre méthodiste disparut avec son livre. Je
rejoignis Naomi en entrant dans la chambre par la porte du jardin. Elle
vint à la hâte au-devant de moi.

«Je ne suis pas tranquille à cause d’une chose, me dit-elle. Ne
m’avez-vous pas appris que vous aviez laissé Ambroise et Silas ensemble?

--Oui.

--Supposez que Silas raconte à Ambroise ce qui est arrivé ce matin.»

La même idée m’était venue à l’esprit, comme je l’ai déjà mentionné plus
haut.

Je fis de mon mieux pour rassurer Naomi.

«M. Yago n’est pas ici, répliquai-je; vous et moi nous pourrons aisément
arranger les choses en son absence.»

Elle prit mon bras.

«Venez pour les prières, dit-elle, Ambroise sera là, et je trouverai une
occasion de lui parler.»

Ni Ambroise ni Silas n’étaient dans la salle à manger, quand nous y
entrâmes. Après avoir attendu en vain pendant dix minutes, M.
Meadowcroft dit à sa fille de lire les prières. Mlle Meadowcroft les lut
en conséquence, et le déjeuner s’ensuivit, sans que les deux frères se
montrassent. Mlle Meadowcroft regarda son père et dit:

«C’est de mal en pis, monsieur. Que vous avais-je dit?»

Naomi voulut aussitôt administrer l’antidote.

«Les jeunes gens sont sans doute retenus par leurs travaux, mon oncle.»

Et se tournant vers moi:

«Vous désirez visiter la ferme, monsieur Lefrank? dit-elle. Venez
m’aider à retrouver les jeunes gens.»

Pendant plus d’une heure, nous visitâmes chaque partie de la ferme,
l’une après l’autre, sans découvrir les deux frères. Nous les vîmes
enfin près d’un petit bois, assis sur le tronc d’un arbre abattu et
causant ensemble.

Silas se leva à notre approche et s’éloigna sans nous adresser le
moindre mot d’excuse. Au moment où il se leva, je remarquai que son
frère lui murmura quelques mots à l’oreille, et je l’entendis répondre:

«C’est bien!

--Ambroise, cela signifie-t-il que vous nous faites un secret de quelque
chose? demanda Naomi en abordant son amant avec un sourire. Silas a-t-il
l’ordre de se taire?»

Ambroise jouait d’un air boudeur du bout de son pied avec les cailloux
qui étaient devant lui.

Je remarquai, non sans quelque surprise, que son bâton favori n’était
pas dans sa main, ni auprès de lui.

«C’est une affaire, répondit-il à Naomi d’un air médiocrement gracieux,
entre Silas et moi. Voilà ce que cela signifie, si vous désirez le
savoir.»

Naomi, comme une femme qu’elle était, poursuivit ses questions, sans se
soucier de la manière dont y répondait un homme qui semblait irrité.

«Pourquoi n’avez-vous assisté ni l’un ni l’autre aux prières ni au
déjeuner? demanda-t-elle ensuite.

--Nous avions trop à faire, répliqua Ambroise assez rudement, et nous
étions trop loin de la ferme.

--C’est singulier, dit Naomi. Voilà la première fois que cela arrive
depuis que je suis à la ferme.

--Vivre, c’est apprendre. Cela est arrivé maintenant.»

Le ton qu’Ambroise mettait dans ses réponses aurait détourné tout autre
interlocuteur de continuer à l’interroger. Mais les femmes ne tiennent
aucun compte des avertissements qu’on leur donne d’une façon détournée.
Naomi, ayant encore quelque chose sur le cœur, n’hésita pas à le dire.

«Avez-vous vu Yago ce matin?»

La colère qui couvait dans l’âme d’Ambroise fit soudainement explosion,
sans qu’il fût possible de deviner pourquoi.

«Combien de questions ai-je encore à subir? s’écria-t-il violemment.
Êtes-vous le ministre m’interrogeant sur mon catéchisme? Je n’ai point
vu Yago, et ne me suis occupé que de mon travail. Cela vous
satisfait-il?»

Il nous tourna le dos en jurant et suivit son frère dans le bois. Naomi
me regarda avec des yeux où éclatait l’indignation.

«Qu’est-ce que veut dire, monsieur Lefrank, cette façon de me parler? Le
vilain personnage! Comment ose-t-il prendre ce ton?»

Elle se tut un moment; sa voix, son regard, son air avaient changé
soudainement.

«Cela ne lui était jamais arrivé jusqu’ici, monsieur. Que s’est-il
passé? Je déclare que je ne reconnais plus Ambroise, tant il est changé.
Dites-moi, cela ne vous frappe-t-il pas?»

Je tâchai d’excuser le jeune homme.

«Quelque chose l’aura mis de mauvaise humeur, dis-je. Le moindre
incident, quelquefois, mademoiselle, fait sortir un homme de son
caractère. Je parle comme quelqu’un qui sait ce que c’est par sa propre
expérience. Donnez-lui le temps de rentrer en lui-même, il viendra vous
faire ses excuses, et il ne restera plus trace de tout cela.»

Ma manière d’interpréter la chose ne réussit nullement à rassurer ma
jolie compagne. Nous revînmes à la maison. L’heure du dîner sonna et les
frères reparurent. Leur père leur reprocha leur absence du matin avec
une sévérité inutile; ils reçurent ces reproches avec une indignation
plus inutile encore, à mon avis, et sortirent de la salle. Un aigre
sourire de satisfaction se montra sur les lèvres de Mlle Meadowcroft.
Elle regarda son père, puis leva ses yeux empreints de tristesse au
plafond et dit:

«Nous ne pouvons que prier pour eux, monsieur.»

Naomi disparut après le dîner. Quand je la revis, elle avait des
nouvelles pour moi.

«J’ai trouvé Ambroise, me dit-elle, et il m’a demandé pardon. Nous nous
sommes entendus. Mais... mais...

--Mais quoi, mademoiselle Naomi?

--Il n’est plus le même, monsieur. Il ne veut pas en convenir; mais je
ne puis m’empêcher de penser qu’il me cache quelque chose.»

Le jour s’écoula et la soirée vint. Je retournai à mon roman, mais
Alexandre Dumas lui-même ne put captiver mon attention. Je ne saurais
dire à quoi je pensais. Je suis incapable d’expliquer ce qui me
troublait l’esprit en ce moment. Je souhaitais d’être de retour en
Angleterre; je pris en haine, sans raison, la ferme de Morwick.

Neuf heures sonnant, nous nous réunîmes de nouveau pour le souper; il ne
manquait qu’Yago. Il devait être de retour pour le souper, et nous
l’attendîmes un quart d’heure, conformément à la volonté de M.
Meadowcroft; mais il ne revint pas.

La soirée se passa et il ne reparut point. Mlle Meadowcroft voulut
veiller pour l’attendre. Naomi la regarda d’un air un peu malicieux, je
dois l’avouer, quand les deux femmes se séparèrent pour la nuit. Je me
retirai dans ma chambre, et je fus, comme la nuit précédente, incapable
de dormir. Quand le soleil se leva, je sortis comme la veille, pour
aller respirer l’air du matin.

Je rencontrai sur l’escalier Mlle Meadowcroft qui remontait dans sa
chambre. Pas une boucle de ses cheveux gris et raides n’était dérangé.

Rien, chez cette femme impénétrable, ne laissait voir qu’elle avait
veillé toute la nuit.

«M. Yago est-il revenu?» demandai-je.

Mlle Meadowcroft secoua lentement la tête et me regarda en fronçant les
sourcils.

«Nous sommes dans les mains de la Providence, monsieur Lefrank. M. Yago
doit avoir été retenu à Narrabee.»

Les repas quotidiens suivirent leur cours invariable. Le déjeuner et le
dîner se succédèrent, et Yago ne se montra pas. M. Meadowcroft et sa
fille se consultèrent et résolurent d’envoyer à la recherche de
l’absent. Un des ouvriers les plus intelligents fut dépêché à Narrabee
pour y faire une enquête.

Cet homme revint fort tard dans la soirée et rapporta d’inquiétantes
nouvelles à la ferme. Il avait visité toutes les auberges et les
endroits publics de Narrabee; il avait fait des recherches sans fin dans
toutes les directions, et partout le résultat avait été le même.
Personne n’avait vu Yago. Chacun avait déclaré qu’Yago n’avait pas mis
le pied dans la ville.

Nous nous regardâmes tous les uns les autres, à l’exception des deux
frères, qui étaient assis ensemble dans un endroit obscur de la salle.
La conclusion était inévitable. Yago était un homme perdu.




VI.

LE FOUR A CHAUX.


M. Meadowcroft fut le premier à prendre la parole.

«Il faut que quelqu’un retrouve John, dit-il.

--Et sans perdre un moment», ajouta sa fille.

Ambroise sortit soudain du coin obscur, où il se trouvait.

«J’irai à sa recherche», dit-il.

Silas s’avança à sa suite.

«J’irai avec vous», dit-il à son tour.

M. Meadowcroft interposa son autorité.

«Un de vous suffira... pour le moment, du moins. Vas-y, Ambroise. On
peut avoir besoin de ton frère plus tard. Si quelque accident est
arrivé... ce dont Dieu nous préserve, nous pourrons avoir à diriger nos
recherches dans plus d’une direction. Silas, reste à la ferme.»

Les deux frères se retirèrent en même temps: Ambroise pour se préparer à
partir, Silas pour lui seller un cheval. Naomi s’esquiva après eux.
Laissé en compagnie de M. Meadowcroft et de sa fille (l’un et l’autre
dévorés d’inquiétude par suite de cette disparition, et s’efforçant de
cacher leur anxiété sous une apparence de dévote résignation), j’ai à
peine besoin d’ajouter que je me retirai aussi, dès qu’il me fut
possible de quitter sans impolitesse la salle. En montant l’escalier
pour regagner ma chambre, j’aperçus Naomi à demi cachée dans le
renfoncement formé par la fenêtre à l’ancienne mode du premier palier.
Ma petite amie était en proie à un trouble profond. Son tablier couvrait
sa figure et elle pleurait amèrement. Ambroise n’avait pas pris congé
d’elle aussi tendrement que de coutume. Elle était plus fermement
persuadée que jamais qu’Ambroise lui cachait un secret. Nous attendions
tous avec anxiété le jour suivant. Le jour suivant rendit le mystère
encore plus obscur.

Le cheval qu’Ambroise avait pris pour se rendre à Narrabee fut ramené à
la ferme par un garçon de l’hôtel. Celui-ci apportait une dépêche écrite
par Ambroise qui nous plongea dans un grand étonnement. Ses recherches
avaient prouvé positivement, selon lui, qu’Yago n’avait point été vu
dans le voisinage de Narrabee. Les seuls renseignements qu’on avait pu
obtenir sur son compte venaient d’un rapport passablement vague. Ce
rapport disait qu’un homme ressemblant à Yago avait été vu le jour
précédent dans un wagon de chemin de fer sur la ligne de New-York.
Agissant conformément à ce renseignement, Ambroise s’était déterminé à
pousser ses recherches jusqu’à New-York pour vérifier l’exactitude de ce
renseignement.

Ce procédé extraordinaire me donna lieu de soupçonner malgré moi qu’il y
avait réellement au fond de tout cela quelque chose de louche. Je gardai
ce soupçon pour moi, mais je fus préparé dès ce moment à voir la
disparition d’Yago suivie de quelques graves conséquences.

Le même jour, ces conséquences se révélèrent.

Il s’était maintenant écoulé assez de temps pour que le bruit de ce qui
était arrivé à la ferme se fût propagé dans le district. Déjà instruits
des dissentiments qui existaient entre ces hommes, les voisins avaient
été informés (sans doute par les ouvriers présents à la scène du matin
sous ma fenêtre) des détails de la querelle. L’opinion publique, en
Amérique, se manifeste sans la moindre réserve ni la moindre
préoccupation des conséquences. En cette occasion, la rumeur générale
déclara que l’homme disparu était la victime d’un crime et rendit l’un
ou l’autre des frères responsable de cette disparition. Un peu plus
tard, dans le courant de la journée, la vraisemblance de cette grave
supposition fut confirmée aux yeux du vulgaire par une terrible
découverte. On annonça qu’un prédicateur méthodiste, établi depuis
quelque temps à Morwick, et grandement respecté dans tout le district,
avait rêvé qu’Yago venait d’être assassiné et que son cadavre était
caché dans la ferme de Morwick. Avant la nuit, ce ne fut qu’un cri
exclamant la vérification du rêve du prédicateur. Non-seulement dans
tout le district, mais dans la ville de Narrabee même, la population
insista sur la nécessité d’une perquisition dans la ferme de Morwick,
pour y découvrir les restes mortels d’Yago.

Dans la terrible tournure qu’avait prise maintenant l’affaire, le vieux
Meadowcroft déploya une force de caractère et une énergie auxquelles je
ne me serais pas attendu.

«Mes fils ont leurs défauts, dit-il, des défauts sérieux, et personne ne
le sait mieux que moi. Ils se sont très mal conduits envers Yago, je ne
le nie pas. Mais ni Ambroise ni Silas ne sont des meurtriers. Faites vos
recherches! Je le demande moi-même; je fais plus, j’insiste pour
qu’elles aient lieu, après tout ce qui a été dit; c’est une justice qui
est due à ma famille et à mon nom.»

Les voisins le prirent au mot. La population du district de Morwick
s’organisa sur place. Cette fraction du peuple souverain d’Amérique se
réunit en comité, fit des discours, élut des personnes compétentes pour
représenter l’intérêt public et commença ses perquisitions le jour
suivant.

Toute cette procédure, ridicule et informe au point de vue légal, fut
conduite par ce peuple extraordinaire avec un sentiment aussi austère et
aussi strict du devoir que si elle avait été sanctionnée par le tribunal
le plus élevé du pays.

Naomi fit face à la calamité qui frappait la famille avec autant de
résolution que son oncle lui-même. Le courage de la jeune fille s’éleva
au niveau de ce que les circonstances exigeaient d’elle. Sa seule
inquiétude était pour Ambroise.

«Il devrait être ici, me dit-elle. Les méchantes langues du voisinage
sont assez perverses pour dire que son absence est un aveu de son
crime.»

Elle avait raison. Dans l’état présent de l’esprit public, l’absence
seule d’Ambroise faisait peser un grave soupçon sur lui.

«Nous pouvons télégraphier à New-York, dis-je, si vous savez seulement
où une dépêche pourrait vraisemblablement l’atteindre.

--Je connais l’hôtel où les Meadowcroft descendent à New-York,
répondit-elle. J’y fus envoyée après la mort de mon père pour attendre
que Mlle Meadowcroft pût venir me prendre et m’amener à Morwick.»

Notre résolûmes de télégraphier à cet hôtel.

J’étais occupé à écrire la dépêche, et Naomi regardait par-dessus mon
épaule, quand une voix étrangère, que nous entendîmes près de nous, nous
fit tressaillir.

«Ah! c’est là son adresse? dit la voix; nous en avions besoin aussi.»

La personne qui parlait ainsi m’était inconnue. Naomi reconnut un
voisin.

«Pourquoi avez-vous besoin de son adresse? dit-elle vivement.

--Je suppose que nous avons trouvé les restes mortels d’Yago,
mademoiselle, répliqua le voisin. Nous avons pris déjà Silas et nous
avons besoin d’Ambroise, tous deux soupçonnés de meurtre.

--C’est un mensonge, s’écria Naomi furieuse, un abominable mensonge.»

Le voisin se tourna vers moi.

«Conduisez-la dans la chambre voisine, monsieur, et laissez-la songer à
elle-même.»

Nous passâmes dans la chambre voisine.

Dans un coin, assise près de son père et tenant sa main, nous vîmes,
sombre et immobile comme une statue, Mlle Meadowcroft qui pleurait en
silence. En face, accroupi sur la banquette de la fenêtre, les yeux
hagards, les mains pendantes, nous découvrîmes Silas qui était
visiblement en proie à une terreur panique.

Un petit nombre de personnes, qui avaient pris part aux recherches,
étaient assises près de lui et le surveillaient. Les autres étrangers
présents entouraient une table au milieu de la salle. Ils nous firent
place quand nous approchâmes, Naomi et moi, et nous laissèrent voir
divers objets placés sur la table.

L’objet qui occupait le milieu était un petit amas d’os carbonisés.
Autour de ces os se trouvait un couteau, deux boutons de métal, et un
bâton à moitié brûlé. Le couteau fut reconnu par les ouvriers comme
celui que Yago portait habituellement sur lui; c’était celui-là même
avec lequel il avait blessé Silas à la main. Naomi déclara que les
boutons étaient d’un dessin particulier qui avait attiré son attention
sur l’habit d’Yago. Quant au bâton, quoique en partie brûlé, je n’eus
aucune peine à reconnaître le nœud curieusement sculpté qui en formait
la pomme. C’était le lourd bâton de hêtre que j’avais arraché de la main
de Silas et que j’avais rendu à Ambroise, quand il me l’avait réclamé
comme lui appartenant. En réponse à mes questions, j’appris alors que
les os, le couteau, les boutons et le bâton avaient été tous trouvés
ensemble dans un four à chaux de service à cette époque sur la ferme.

«Est-ce sérieux?» me dit à l’oreille Naomi, lorsque nous nous éloignâmes
de la table.

C’eût été un acte de pure cruauté que de l’induire alors en erreur.

«Oui, lui dis-je tout bas, c’est sérieux.»

Le comité d’enquête procéda à ses opérations avec la plus stricte
régularité. Sur le rapport qu’il soumit à la justice de paix, celle-ci
rendit son mandat. Dans la soirée, Silas fut conduit à la prison, et un
officier fut envoyé à New-York pour y arrêter Ambroise.

Quant à moi, je fis tout ce que je pus pour me rendre utile. Avec
l’autorisation tacite de Meadowcroft et de sa fille, je me rendis à
Narrabee et assurai la meilleure assistance légale à la défense qu’il me
fut possible de me procurer dans cette ville. Cela fait, nous n’avions
pas d’autre alternative que d’attendre des nouvelles d’Ambroise et sa
comparution devant le magistrat, qui devait avoir lieu à son retour. Je
passerai sous silence les chagrins auxquels les habitants de la maison
furent en proie pendant cet intervalle. Il est inutile de les décrire
ici. Je dirai seulement que la conduite de Naomi me confirma dans la
conviction qu’elle possédait un noble cœur. Je n’avais pas conscience de
mes sentiments envers elle à cette époque; mais je suis maintenant
disposé à croire que ce fut le moment où je commençai à envier à
Ambroise la femme dont il avait su conquérir l’affection.

Le télégraphe nous apporta les premières nouvelles d’Ambroise. Il avait
été arrêté à l’hôtel et revenait à Morwick. Il arriva le jour suivant et
fut enfermé dans la prison où était déjà retenu son frère. Chacun d’eux
occupait une cellule séparée, et ils ne pouvaient communiquer ensemble.

Deux jours après, l’enquête préliminaire eut lieu. Ambroise et Silas
comparurent devant le juge sous l’inculpation d’avoir donné
volontairement la mort à Yago. Je fus cité comme témoin, et, sur la
demande de Naomi, j’accompagnai la pauvre jeune fille à l’audience et
restai assis auprès d’elle pendant l’interrogatoire. Mon hôte aussi y
assista dans son fauteuil d’invalide, ayant sa fille à côté de lui.

Tel fut le résultat de mon voyage à travers l’Océan pour aller chercher
en Amérique le repos et la tranquillité. C’est ainsi que le temps et le
hasard accomplirent mes premiers pressentiments de la triste vie que je
devais mener à la ferme de Morwick.




VII.

LES ÉLÉMENTS DE LA DÉFENSE.


En allant occuper les places qui nous étaient destinées dans la salle
d’audience, nous passâmes devant l’estrade où étaient assis les accusés.

Silas ne prit pas garde à nous. Ambroise nous fit un salut amical et
posa ensuite sa main sur la _barre_ qui était devant lui. Quand nous
passâmes devant l’estrade, Naomi se trouva juste assez grande, en se
dressant sur la pointe des pieds, pour atteindre la main d’Ambroise.
Elle la prit.

«Je sais que vous êtes innocent», murmura-t-elle.

Et elle jeta sur lui un regard d’amour et d’encouragement, tout en me
suivant jusqu’aux siéges qui nous attendaient.

Ambroise ne cessa pas un instant d’être maître de lui. Je pouvais me
tromper, mais je ne vis pas cela avec satisfaction.

L’acte d’accusation dressé contre les deux prévenus les chargeait
fortement.

Ambroise et Silas étaient accusés d’avoir donné la mort à Yago au moyen
d’un bâton ou de quelque autre arme et d’avoir, de propos délibéré, fait
disparaître son corps en le jetant dans de la chaux vive. Comme preuve
de cette dernière assertion, on produisait le couteau que la victime
portait habituellement sur elle et des boutons de métal qui furent
reconnus comme ayant appartenu à son habit. On prétendit ces matières
incombustibles et quelques fragments des os les plus gros avaient seuls
échappé à l’action destructive de la chaux. Après avoir produit les
témoignages des hommes de l’art qui corroboraient l’accusation en
déclarant que les os étaient bien ceux d’un corps humain, et après avoir
rappelé les circonstances de la découverte de ces restes dans le four à
chaux, l’acte d’accusation s’efforçait de prouver que l’homme disparu
avait été assassiné par les deux frères et avait été jeté par eux dans
un four à chaux comme un moyen de céler leur crime.

Les témoins déposèrent, les uns après les autres, de l’inimitié
invétérée qu’Ambroise et Silas nourrissaient contre Yago. Les menaces
qu’ils proféraient habituellement contre lui, les violentes querelles
qui avaient lieu entre lui et eux, qui étaient devenues un sujet de
scandale public dans le voisinage et s’étaient terminées (l’une d’elles
tout au moins) par des voies de fait; la scène honteuse qui s’était
passée sous ma fenêtre et la restitution à Ambroise, dans la matinée de
cette fatale scène, du même bâton qui avait été trouvé sur le théâtre du
crime, avec les autres pièces à conviction: ces faits et ces incidents,
ainsi qu’une foule d’autres circonstances moins importantes, affirmés
sous la foi du serment par des témoins dont la véracité n’était pas
suspecte, concouraient puissamment à démontrer, par voie directe,
l’exactitude des conclusions auxquelles était arrivé l’acte
d’accusation.

Je regardai les deux frères pendant que se déroulaient successivement
les charges que ces témoignages faisaient peser sur eux. Si l’on pouvait
en juger sur l’apparence, Ambroise demeurait toujours maître de lui. Il
en était autrement de Silas. Une abjecte terreur se laissait voir dans
la pâleur mortelle de son visage, dans le tremblement de ses larges
mains osseuses, dans ses yeux effarés et qui s’arrêtaient avec un
indicible effroi sur chaque témoin qui venait faire sa déposition. Le
sentiment public le condamnait sur ces symptômes. On y voyait déjà
l’aveu involontaire de son crime.

La défense, dans la contre-enquête, ne triompha que sur un point: celui
des os carbonisés.

Pressés sur ce point, la plupart des hommes de l’art convinrent que leur
examen avait été superficiel et qu’il pouvait très-bien se faire que ces
os, au lieu d’être ceux d’un homme, fussent en réalité ceux d’un animal.
Le juge qui présidait l’enquête décida qu’un second examen aurait lieu
et que le nombre de médecins serait augmenté.

L’enquête préliminaire se trouva ainsi suspendue, et les prisonniers
furent renvoyés à comparaître de nouveau dans trois jours.

La prostration de Silas, à la levée de cette première audience, se
trouva si complète qu’il fallut que deux hommes le soutinssent quand il
quitta la salle. Ambroise s’appuya sur la barre pour parler à Naomi
avant de suivre le geôlier pour retourner à sa prison.

«Attendez, dit-il tout bas à Naomi, qu’ils aient entendu ce que j’ai à
dire!»

Elle se baisa sa propre main en signe de son affection pour lui, et se
retourna vers moi les yeux pleins de larmes.

«Pourquoi n’entendent-ils pas tout de suite ce qu’il a à leur dire? me
demanda-t-elle. Chacun peut voir qu’Ambroise est innocent. C’est une
injustice criante, monsieur, de le renvoyer en prison. Ne pensez-vous
pas ainsi?»

Si j’avais confessé ce que je pensais réellement, je lui aurais répondu
qu’Ambroise n’avait rien prouvé, selon moi, si ce n’est qu’il possédait
un rare empire sur lui-même. Il n’était pas possible de dire cela à ma
jeune amie. Je détournai sa pensée de la question de l’innocence de
celui qu’elle aimait en lui proposant de faire les démarches nécessaires
pour obtenir l’autorisation de le visiter le lendemain dans sa prison.
Elle sécha ses larmes et me serra doucement la main en signe de
remerciement.

«Oh! mon Dieu! quel excellent ami vous êtes! s’écria-t-elle avec
effusion. Quand viendra le temps où vous serez marié, je suis sûre que
votre femme ne se repentira pas d’avoir dit _oui_!»

M. Meadowcroft ne sortit pas de son silence pendant que nous cheminâmes,
de chaque côté de son fauteuil roulant, en revenant à la ferme. Tout ce
qui lui était resté de fermeté semblait avoir succombé sous le poids des
charges que l’instruction avait fait peser sur ses fils. Sa fille, dans
un sentiment d’austère indulgence pour Naomi, ne laissa percer son
opinion qu’en citant quelques passages des Saintes Écritures. Si ces
citations signifiaient quelque chose, elles signifiaient qu’elle avait
prévu tout ce qui était arrivé, et que le seul triste côté de l’affaire,
à ses yeux, était que la mort eût frappé Yago sans y être préparé.

J’obtins l’ordre pour être admis à la prison, le lendemain matin.

Nous trouvâmes Ambroise toujours confiant dans un résultat favorable
pour son frère et pour lui-même de l’enquête devant le juge. Il semblait
être aussi impatient de raconter que Naomi était pressée d’entendre la
véritable histoire de ce qui était arrivé au four à chaux. Les
directeurs de la prison, présents comme de raison à l’entrevue,
l’avertirent de songer que ce qu’il allait dire pourrait être consigné
par écrit et produit contre lui devant la cour.

«Faites, messieurs, et je vous en remercie, dit Ambroise. Je n’ai rien à
craindre, je ne vais dire que la vérité.»

Là-dessus, il se tourna vers Naomi et commença son récit, autant que je
puis m’en souvenir, en ces termes:

«Après que M. Lefrank nous eut quittés le matin, je demandai à Silas
comment il avait pris possession de mon bâton. En me le disant, il me
parla des mots qu’il avait échangés avec Yago sous la fenêtre de M.
Lefrank. J’étais de mauvaise humeur et en proie à la jalousie, et, je
vous l’avoue franchement, Naomi, je pensai fort mal de vous et de John.»

Ici, Naomi l’interrompit sans façon.

«Est-ce là ce qui fit que vous m’avez parlé comme vous l’avez fait,
quand nous vous avons trouvé auprès du bois? demanda-t-elle.

--Oui.

--Et ce qui fut cause que vous m’avez laissée, quand vous êtes parti
pour Narrabee, sans me donner un baiser d’adieu?

--Oui.

--Demandez-moi pardon pour cela avant de me dire un mot de plus.

--Je vous le demande.

--Dites-moi que vous en êtes honteux.

--J’en suis honteux, répondit Ambroise d’un air repentant.

--Maintenant, vous pouvez continuer, dit Naomi. Je suis satisfaite!»

Ambroise continua.

«Nous poursuivîmes notre route vers la clairière, de l’autre côté du
bois, tandis que Silas me parlait; et, comme si le malheur s’en était
mêlé, nous prîmes le sentier qui conduit au four à chaux. En tournant le
coude que fait ce sentier, nous rencontrâmes Yago qui se rendait à
Narrabee. J’étais trop en colère, je vous le dis, pour le laisser passer
tranquillement. Je lui lâchai quelques quolibets. Il était irrité de son
côté, je le suppose, et me répondit du même ton. J’avoue que je le
menaçai de mon bâton; mais je jure que je n’avais pas l’intention de le
frapper. Vous savez, puisque vous avez pansé la main de Silas, que Yago
est prompt à jouer du couteau. Il vient de l’Ouest, dont les habitants
ont toujours une arme ou une autre dans leur poche. Il est assez
probable qu’il n’avait point non plus l’intention de me frapper; mais
comment pouvais-je en être sûr? Quand il marcha sur moi et me montra son
couteau, je jetai mon bâton et l’abordai. D’une main, je lui arrachai
son couteau, que je jetai au loin; de l’autre, je le saisis par le
collet de son habit, qui était vieux et usé, en lui donnant une secousse
qui fit craquer ses os. Un morceau de son habit me resta dans la main;
je le jetai dans le four à chaux; j’en fis autant du couteau, que je
ramassai, et je crois que si Silas ne m’en avait empêché, j’aurais
probablement fait prendre le même chemin à Yago lui-même. Quoi qu’il en
soit, Silas me retint. En même temps, il cria à Yago:--Éloignez-vous et
ne revenez pas, si vous ne voulez pas être brûlé dans le four à chaux!
John nous regarda un moment en prenant haleine. Puis il cria d’une voix
calme:--On dit souvent la vérité en riant, monsieur Silas. _Je ne
reviendrai pas._ Il nous tourna le dos et s’éloigna. Nous restâmes à
nous regarder l’un l’autre, comme deux insensés.--Vous ne croyez pas
qu’il le fasse comme il le dit? m’écriai-je.--Allons donc! dit Silas, il
tient trop à Naomi pour ne pas revenir. Est-ce donc vrai, Naomi?»

J’en avais fait la remarque de mon côté. Naomi tressaillit et devint
pâle quand Ambroise lui répéta ce que Silas avait dit.

«Il n’en est rien, répondit Naomi. Votre frère n’a pas le droit de
mettre ainsi mon nom en jeu. Continuez. Silas dit-il encore quelque
autre chose, pendant qu’il était sur ce chapitre?

--Oui, il regarda dans le four et demanda:--Pourquoi as-tu jeté le
couteau, Ambroise?--Est-ce qu’on sait ce qu’on fait, répondis-je quand
on est en colère?--C’était un bon couteau, ajouta Silas; à ta place je
l’aurais gardé. Je ramassai le bâton et m’approchai du four en
répondant:--Qui dit que je l’ai perdu?--Je me mis à sonder le four à
l’aide du bâton et à rapprocher le couteau du bord.--Donne-moi la main,
dis-je à Silas, que je puisse m’étendre un peu, et je le reprendrai tout
de suite. Mais au lieu de reprendre le couteau, je faillis tomber
moi-même dans la chaux bouillante. Sa vapeur, sans doute, me suffoqua.
Tout ce que je sais, c’est que j’eus un vertige et je laissai tomber le
bâton dans le four. Je l’y aurais suivi et aurais certainement péri si
Silas ne m’avait ramené en arrière en me tirant par la main.--Laisse là
ce couteau, me dit-il, si je ne t’avais retenu, le couteau d’Yago
t’aurait coûté la vie. Il me prit par le bras, et nous nous dirigeâmes
ensemble vers le bois. Nous nous arrêtâmes où vous nous avez trouvés, et
nous nous assîmes sur un arbre tombé. Nous parlâmes encore un moment
d’Yago. Nous finîmes par convenir que nous attendrions pour voir ce qui
allait arriver, et qu’en attendant nous tiendrions conseil. Vous et M.
Lefrank, vous arrivâtes sur ces entrefaites, Naomi, et vous devinâtes
juste quand vous supposâtes que nous vous cachions un secret. Vous savez
maintenant quel était ce secret.»

Là, il s’arrêta. Je lui adressai cette question, la première que je lui
eusse faite encore:

«Vous ou votre frère, n’avez-vous éprouvé, en ce moment, aucune crainte
de l’accusation qui a été portée contre vous depuis? dis-je.

--Aucune pensée semblable ne nous est venue à l’esprit, monsieur,
répondit Ambroise. Comment pouvions-nous prévoir que les voisins iraient
faire des recherches dans le four et qu’ils diraient ce qu’ils ont dit
de nous? Tout ce que nous craignions, c’est que le vieillard n’entendît
parler de notre querelle et ne fût plus irrité que jamais contre nous.
J’étais le plus désireux de tenir la chose secrète, parce que j’avais à
songer à Naomi en même temps qu’au vieillard. Mettez-vous à ma place, et
vous avouerez que la perspective de ce qui m’attendait à la ferme
n’avait rien de fort agréable pour moi si Yago, en effet, n’y revenait
pas, et s’il transpirait que j’étais la cause de son départ.»

C’était là, certainement, une explication de la conduite d’Ambroise,
mais elle ne me satisfaisait pas entièrement.

«Ainsi donc, continuai-je, vous croyez qu’Yago a mis à exécution sa
menace de ne pas retourner à la ferme? Selon vous, il est maintenant
vivant et caché quelque part?

--Certainement! dit Ambroise.

--Certainement! répéta Naomi.

--Croyez-vous qu’il soit vrai qu’on l’ait vu voyageant sur le chemin de
fer de New-York?

--Je le crois fermement, monsieur; et, qui plus est, je crois que
j’étais sur sa trace. J’étais trop désireux de le retrouver, et
j’affirme que je l’aurais retrouvé, si l’on m’avait laissé libre à
New-York.»

Je regardai Naomi.

«Je le crois aussi, dit-elle. Yago se tient à l’écart.

--Supposez-vous qu’il ait peur d’Ambroise et de Silas?»

Elle hésita.

«Il _peut_ en avoir peur, répliqua-t-elle en appuyant fortement sur les
mots: il peut.

--Mais vous ne pensez pas que ce soit vraisemblable?»

Elle hésita de nouveau.

J’insistai, en répétant ma question.

Elle baissa les yeux et répondit, presque avec humeur:

«Je ne sais pas.»

Je m’adressai à Ambroise.

«Avez-vous quelque chose de plus à nous dire? lui demandai-je.

--Non, dit-il, je vous ai dit tout ce que je sais.»

Je me levai pour parler à l’homme de loi dont j’avais requis les
services. Il nous avait aidés à obtenir l’ordre d’admission et nous
avait accompagnés à la prison. Assis à part, il avait gardé le silence
jusqu’à ce moment, examinant avec attention l’effet que produisait le
récit d’Ambroise sur les officiers de la prison et sur moi.

«Est-ce là la défense? lui demandai-je tout bas.

--C’est la défense, monsieur Lefrank. Qu’en pensez-vous, entre nous?

--Entre nous, je pense que le juge les renverra devant le jury.

--Sous l’accusation de meurtre?

--Oui, sous l’accusation de meurtre.»




VIII.

LA CONFESSION.


Ma réponse à l’homme de loi était l’expression exacte de ma conviction.
Le récit d’Ambroise avait à mes yeux toute l’apparence d’une histoire
fabriquée, et maladroitement fabriquée, pour fausser le sens très clair
des conclusions auxquelles était arrivé l’acte d’accusation. J’acceptai
ces conclusions avec répugnance, avec regret, à cause de l’intérêt que
je prenais à Naomi. Je lui dis tout ce que je pus pour ébranler la
confiance absolue qu’elle nourrissait dans l’acquittement des accusés
lors de la prochaine enquête.

Le jour où elle devait avoir lieu arriva.

Naomi et moi nous nous rendîmes ensemble à l’audience. M. Meadowcroft ne
put cette fois quitter sa chambre. Sa fille vint seule à la cour et y
occupa un siége réservé pour elle.

Dans cette seconde comparution, Silas se montra beaucoup plus calme et
plus semblable à son frère. Aucun nouveau témoin ne fut appelé par
l’accusation. On reprit le débat sur les dépositions des docteurs
relativement aux os carbonisés, et nous remportâmes jusqu’à un certain
point la victoire. En d’autres termes, nous obligeâmes les docteurs à
convenir qu’ils différaient beaucoup d’opinion. Trois avouèrent qu’ils
étaient indécis. Deux allèrent encore plus loin et affirmèrent que les
os étaient ceux d’un animal, non d’un homme. Nous insistâmes sur cette
opinion, puis nous développâmes notre système de défense, fondé sur le
récit d’Ambroise.

Nécessairement, aucun témoin ne pouvait être appelé par nous. Soit que
cette circonstance eût découragé notre avocat, soit qu’il partageât mon
opinion sur le récit de son client, ce que je ne saurais dire, il parla
machinalement, tout en faisant de son mieux, à coup sûr, mais sans y
mettre la chaleur et la vivacité d’une conviction naturelle. Naomi me
jeta un regard plein d’angoisses, dès qu’il eut fini. La main de la
jeune fille, quand je la pris, était froide. Elle vit dans les yeux et
dans l’attitude de l’avocat adverse les signes évidents de l’insuccès de
la défense; mais elle attendit résolûment que le magistrat président fît
connaître sa décision. Je n’avais que trop bien prévu ce que celui-ci
croirait de son devoir de faire. La tête de Naomi se pencha sur mon
épaule quand il prononça les terribles mots qui renvoyaient Ambroise et
Silas devant les assises sous l’accusation de meurtre.

Je la conduisis hors de la salle pour qu’elle prît l’air. Quand je
passai devant la barre, je remarquai qu’Ambroise, mortellement pâle,
nous suivait du regard, pendant que nous nous éloignions de lui. La
décision du magistrat avait évidemment abattu son courage. Son frère
Silas s’était laissé tomber sur la chaise du geôlier, en proie à une
indicible terreur. Il était muet et tremblant comme un chien qu’on vient
de battre.

Mlle Meadowcroft revint avec nous à la ferme, sans prononcer un seul mot
pendant tout le trajet. Je ne pus rien découvrir dans sa physionomie qui
laissât percer le moindre sentiment de compassion pour les prisonniers.
Quand Naomi se retira dans sa chambre, nous restâmes en tête-à-tête
pendant quelques minutes, et alors, à mon grand étonnement, cette femme,
en apparence impitoyable, me prouva qu’elle aussi était une fille d’Ève,
et pouvait sentir et souffrir à sa manière, tout comme nous. Elle
s’approcha soudainement de moi et posa sa main sur mon bras.

«Vous êtes homme de loi, n’est-ce pas? me dit-elle.

--Oui.

--Avez-vous pratiqué déjà pendant quelque temps?

--Pendant dix ans.

--Pensez-vous?...»

Elle s’interrompit brusquement; sa dure physionomie s’adoucit; ses yeux
s’abaissèrent.

«N’importe, dit-elle d’un air confus, je suis bouleversée par cette
calamité, quoique je ne le laisse pas voir. N’y faites pas attention.»

Elle s’éloigna. J’attendis, dans la ferme persuasion que la question
qu’elle avait voulu m’adresser se frayerait tôt ou tard un passage à
travers ses lèvres. Je ne me trompais pas. Elle revint involontairement
vers moi, comme une femme agissant sous quelque influence à laquelle
toute force de volonté est incapable de résister.

«Croyez-vous qu’Yago soit encore vivant?»

Elle m’adressa cette question d’un ton brusque, désespéré, comme si les
paroles se précipitaient hors de sa bouche malgré elle.

«Je ne le crois pas, répondis-je.

--Rappelez-vous ce qu’Yago a souffert de la part de mes frères,
reprit-elle. Votre expérience vous permet-elle de croire qu’il pourrait
avoir pris une résolution subite de quitter la ferme?»

Je lui répondis aussi franchement qu’auparavant.

«Mon expérience ne me permet pas de le croire.»

Elle me regarda un moment avec une figure pâle de désespoir, puis
inclina silencieusement, en forme de salut, sa tête grisonnante, et me
laissa. Quand elle traversa la salle pour gagner la porte, je la vis
lever les yeux au ciel, et je l’entendis murmurer entre ses dents:

«La vengeance m’appartient, dit le Seigneur, je ne laisserai pas ce
crime impuni.»

Ce fut le _Requiem_ d’Yago prononcé par la femme qui l’aimait.

La première fois que je revis Mlle Meadowcroft, elle avait repris son
masque. Elle était redevenue elle-même et put s’asseoir calme et
impénétrable, tandis que les hommes de loi discutaient sur la terrible
position de ses frères, avec l’échafaud en perspective, comme l’une des
probabilités de la cause.

Laissé seul, je commençai à être inquiet de Naomi. Je montai les
escaliers et, frappant doucement à sa porte, je lui demandai du dehors
comment elle se trouvait. Elle me répondit tristement:

«Je m’efforce de supporter ce coup; je ne voudrais pas vous importuner
de mon chagrin quand nous nous retrouverons.»

Je redescendis les escaliers, soupçonnant pour la première fois la
véritable nature de l’intérêt que m’inspirait la jeune Américaine.
Pourquoi sa réponse avait elle fait monter les larmes dans mes yeux?

Je sortis et m’allai promener seul pour réfléchir dans le calme.
Pourquoi le son de sa voix continua-t-il à retentir dans mon oreille
pendant toute cette promenade?

Je pris soudain la résolution de retourner en Angleterre.

Quand je revins à la ferme, le jour commençait à baisser. La lampe
cependant n’était pas encore allumée dans le vestibule. M’arrêtant un
instant pour accoutumer mes yeux à l’obscurité de l’intérieur,
j’entendis la voix de l’avocat auquel nous avions eu recours pour la
défense; il causait vivement avec quelqu’un.

«Ce n’est pas ma faute, disait l’avocat. Elle m’a arraché le papier de
la main avant que je devinasse son intention.

--En avez-vous besoin? demanda Mlle Meadowcroft.

--Non, ce n’est qu’une copie. Si la possession de ce papier peut
contribuer à la calmer, laissez-la le garder tant qu’elle voudra.
Bonsoir.»

En disant ces mots, l’avocat, qui se dirigeait vers la porte de sortie,
me trouva sur son chemin. Je l’arrêtai sans cérémonie; j’éprouvais un
insurmontable désir d’en savoir davantage.

«Qui vous a arraché le papier des mains?» lui dis-je brusquement.

L’homme de loi tressaillit. Je l’avais pris par surprise. Son instinct
de réserve professionnelle l’empêcha de répondre immédiatement.

Pendant ce court intervalle de silence, Mlle Meadowcroft me répondit de
l’autre bout du vestibule:

«C’est Naomi qui lui a arraché le papier des mains.

--Quel papier?»

Une porte s’ouvrit doucement derrière moi. Naomi elle-même parut sur le
seuil; Naomi elle-même répondit à ma question.

«Je vais vous le dire, murmura-t-elle. Venez ici.»

Une seule bougie éclairait la chambre. J’envisageai Naomi à sa pâle
clarté. Ma résolution de retourner en Angleterre s’évanouit aussitôt,
comme tant d’autres projets de ma vie restés sans exécution.

«Bon Dieu! m’écriai-je, qu’est-il donc arrivé?»

Elle me tendit le papier qu’elle avait arraché de la main de l’homme de
loi.

La _copie_ à laquelle il avait fait allusion était une copie de la
confession que Silas avait écrite en rentrant dans sa prison. Il y
accusait son frère Ambroise du meurtre de Yago. Il déclarait sous
serment qu’il avait vu son frère Ambroise commettre le crime.

Je pus, comme on dit vulgairement, en croire à peine mes yeux. Je lus
deux fois les dernières phrases de cette confession:

  «... Je les entendis, y disait Silas, disputer dans le four à chaux.
  Ils parlaient de la cousine Naomi. Je courus sur la place pour les
  séparer. Je n’arrivai pas à temps. Je vis Ambroise donner au défunt un
  terrible coup de son lourd bâton sur la tête. Celui-ci tomba sans
  pousser un cri. Je mis la main sur son cœur. Le malheureux était mort.
  Je fus horriblement effrayé. Ambroise me menaça de me tuer si je
  disais un mot de ce qui venait d’arriver à âme qui vive. Il prit le
  corps de John et le jeta dans la chaux vive; il y jeta ensuite le
  bâton. Nous nous dirigeâmes après vers le bois, et nous nous assîmes
  sur un arbre tombé à l’entrée. Ambroise inventa l’histoire que nous
  devions dire si l’on découvrait ce qu’il avait fait. Il me la fit
  répéter comme une leçon. Nous étions encore occupés de ce soin quand
  arriva ma cousine Naomi, accompagnée de M. Lefrank. Vous connaissez le
  reste. Ceci est ma confession, que j’affirme sous serment être
  sincère. Je la fais de mon propre et libre gré, en me repentant bien
  de ne l’avoir pas faite plus tôt.

  Signé: Silas Meadowcroft.»

Je déposai le papier et regardai de nouveau Naomi. Elle me parla avec un
calme étrange. Ses yeux et sa voix accusaient une résolution
inébranlable.

«Silas veut livrer la vie de son frère pour sauver la sienne. Je vois un
lâche mensonge, une lâche cruauté dans chaque ligne de ce papier.
Ambroise est innocent et le moment est venu d’en fournir la preuve.

--Vous oubliez, lui dis-je, que nous venons, aujourd’hui même, d’échouer
dans cette tâche.

--Yago est vivant. Il se cache quelque part, continua-t-elle, à nos yeux
et aux yeux de tous ceux qui le connaissent. Aidez-moi, ami Lefrank, à
faire une annonce dans les journaux pour le découvrir.»

Je reculai, frappé de mutisme et de tristesse, en l’entendant parler
ainsi. J’avoue que je crus que la nouvelle calamité qui venait de
l’atteindre avait ébranlé son cerveau.

«Vous ne croyez pas cela? dit-elle. Fermez la porte.»

Je lui obéis. Elle s’assit et m’indiqua une chaise auprès d’elle.

«Asseyez-vous, continua-t-elle. Je vais commettre une action coupable,
mais je ne puis éviter de le faire. Je vais trahir une promesse sacrée.
Vous vous rappelez cette soirée éclairée par la lune, durant laquelle je
le rencontrai dans le jardin?

--John Yago?

--Oui. Maintenant écoutez. Je vais vous raconter ce qui s’est passé
alors entre lui et moi.»




IX.

L’ANNONCE.


J’attendais en silence la révélation que Naomi allait me faire. Elle
commença par m’adresser une question.

«Vous rappelez-vous notre visite à Ambroise dans la prison? dit-elle.

--Parfaitement.

--Ambroise nous rapporta un propos que son méchant frère avait tenu sur
Yago et sur moi. Vous rappelez-vous ce propos?

--Je me le rappelle parfaitement. Silas dit: Yago est trop épris de
Naomi pour ne pas revenir.»

--C’est cela, dit Naomi, lorsque j’eus répété ces paroles. Je ne pus
m’empêcher de tressaillir quand j’entendis ce que Silas avait dit, et je
pense que vous vous en aperçûtes.

--Oui.

--Ne fûtes-vous pas désireux de savoir ce que cela signifiait?

--Oui.

--Je vous le dirai. Cela signifiait que ce que Silas avait dit à son
frère de Yago était ce que moi aussi je pensais en ce moment même de
Yago.»

Je tressaillis d’étonnement.

«Je suis, monsieur, la cause que Yago a quitté la ferme de Morwick; et
je suis la cause qui l’y fera revenir.»

Il y avait dans sa façon de parler, plus encore que dans ses paroles,
quelque chose qui fit pénétrer soudain la lumière dans mon esprit.

«Vous m’avez découvert le secret, dis-je, Yago vous aime.

--Comme un fou! ajouta-t-elle en baissant sa voix au point de n’être
plus qu’un murmure. Comme un fou furieux. C’est le seul mot qui puisse
peindre son état. Après que nous eûmes fait quelques tours dans le
jardin, il éclata tout à coup comme un homme hors de lui; il tomba à
genoux, baisa le bord de ma robe, baisa mes pieds, pleura, sanglota, par
amour pour moi. Je ne suis pas dépourvue de courage, monsieur, si l’on
songe que je ne suis qu’une femme. Aucun homme, autant que je puis m’en
souvenir, ne m’a jamais réellement effrayée jusqu’ici. Mais, je l’avoue,
Yago m’a fait peur. Oh! oui, il m’a véritablement fait peur. Je me
sentis près de défaillir, et mes genoux tremblèrent sous moi. Je le
priai, je le suppliai de se relever et de s’éloigner. Mais non; il
restait à genoux, il me retenait par le bord de ma robe. Les mots
s’échappaient de sa bouche comme... comme... je ne saurais trouver un
terme de comparaison plus exact... comme l’eau qui s’échappe d’une
pompe. Son bonheur, sa vie, ses espérances sur cette terre et dans le
ciel, et Dieu sait quoi encore dépendaient, me disait-il, d’un seul mot
de moi. Je retrouvai assez de courage en ce moment pour lui rappeler que
j’étais la fiancée d’Ambroise. Vous devriez, lui dis-je, être honteux
d’avouer que vous êtes assez pervers pour m’aimer quand vous savez que
je suis promise à un autre!» Pendant que je lui parlais, il changea de
langage; il commença à me dire du mal d’Ambroise. Cela m’exaspéra.
J’arrachai ma robe de sa main, et je lui dis tout ce que j’avais sur le
cœur. «Je vous hais, lui dis-je. Quand même je ne serais pas la fiancée
d’Ambroise, je ne voudrais pas vous épouser. Non! non! pas même s’il
n’existait sur la terre aucun autre homme pour demander ma main. Je vous
hais, monsieur Yago! Je vous hais!» Yago vit que j’étais en colère. Il
se releva et se calma tout d’un coup. «Vous en avez dit assez.» (Ce fut
sa réponse). «Vous avez brisé ma vie. Je n’ai plus maintenant ni
espérance ni avenir. Je mettais mon orgueil dans la ferme, mademoiselle,
j’étais fier de mon travail; je supportais la haine que me témoignaient
vos cousins, je prenais avec zèle les intérêts de M. Meadowcroft, et
tout cela pour l’amour de vous, Naomi, pour le seul amour de vous! C’en
est fait de cet amour, maintenant; c’en est fait de mon existence à la
ferme. Vous ne serez plus troublée par moi à l’avenir. Je vais
m’éloigner, comme les animaux s’éloignent quand ils sont malades, et je
vais me cacher dans quelque coin pour y mourir. Accordez-moi une
dernière faveur. Ne me rendez pas la risée de tout le voisinage. Je ne
le supporterais pas; je deviens fou rien que d’y penser. Promettez-moi
de ne jamais dire à âme qui vive ce que je vous ai dit ce soir. Faites
cette promesse sacrée à l’homme dont vous avez brisé la vie!» Je fis ce
qu’il me demandait. Je promis de me taire, avec des larmes dans les
yeux. Oui, cela est ainsi. Après lui avoir dit que je le haïssais (et je
le hais véritablement), je versai des larmes sur sa douleur; oui, j’en
versai, tant nous sommes insensées, nous autres femmes! Il me tendit la
main et me dit: «Adieu pour toujours!» J’eus pitié de lui. Je lui dis:
«Je vous serrerai la main si vous me faites une promesse en échange de
la mienne. Je vous demande de ne pas quitter la ferme. Que fera mon
oncle si vous partez? Restez ici et soyons amis, monsieur John; oubliez
et pardonnez.» Il me fit cette promesse et il me la renouvela le
lendemain matin, quand je le revis. Oui, je lui rendrai justice, quoique
je le haïsse! Je crois qu’il voulait sincèrement tenir sa promesse, tant
qu’il resta sous mes yeux. Ce fut seulement quand il fut livré à
lui-même que le démon l’entraîna à manquer à sa parole et à quitter la
ferme. J’ai été élevée dans la croyance au démon, monsieur Lefrank, et
je crois que cela explique bien des choses. Cela m’explique la conduite
d’Yago. Mais aidez-moi à le retrouver, et je suis sûre qu’il reviendra
et disculpera Ambroise du soupçon que son méchant frère a fait peser sur
lui. Voici une plume. Écrivez une annonce pour le retrouver, ami
Lefrank; écrivez-la pour l’amour de moi.»

Je l’avais laissée dire sans essayer de l’interrompre jusqu’à ce qu’elle
eût fini. Quand elle mit la plume dans ma main, je commençai la
rédaction de l’annonce avec autant de résignation que si moi-même
j’avais cru qu’Yago était encore vivant.

Vis-à-vis de tout autre, j’aurais ouvertement déclaré que ma conviction
n’avait pas changé. Si aucune querelle n’avait eu lieu au four à chaux,
je n’aurais pas hésité à croire, en y réfléchissant bien, que la
disparition d’Yago devait être attribuée au terrible désappointement que
Naomi lui avait fait éprouver. La même crainte qui lui avait fait
affirmer qu’il ne se souciait aucunement de Naomi lorsqu’il se
querellait avec Silas, sous la fenêtre de ma chambre, pouvait aussi
l’avoir poussé à se retirer secrètement et soudainement du théâtre de
son désappointement. Mais me demander de croire, après ce qui s’était
passé au four à chaux, qu’Yago était encore vivant, c’était me demander
de prendre le récit d’Ambroise pour une reproduction exacte des faits.

Je m’étais refusé à le faire tout d’abord, et je persistais dans cette
opinion. Si j’avais été appelé à peser, dans la balance des
probabilités, le récit d’Ambroise dans sa défense et celui de Silas dans
sa confession, j’aurais avoué, quoique avec répugnance, que la version
de la confession était, à mes yeux, la moins incroyable des deux.

Pouvais-je dire cela à Naomi? J’aurais rédigé cinquante annonces
relatives à Yago plutôt que de lui faire un tel aveu; vous auriez fait
comme moi, si vous aviez été aussi épris d’elle que je l’étais.

Je rédigeai l’annonce pour le _Morwick Mercury_ dans les termes
suivants:

  «MEURTRE.--Les imprimeurs de journaux dans les États-Unis sont priés
  d’annoncer qu’Ambroise Meadowcroft et Silas Meadowcroft, de la ferme
  de Morwick, comté de Morwick, sont renvoyés devant les assises comme
  accusés d’avoir donné la mort à John Yago, actuellement absent de la
  ferme et des environs. Toute personne qui donnera des renseignements
  sur l’existence dudit Yago pourra sauver la vie de deux hommes
  injustement accusés, en portant aussitôt ce fait à la connaissance des
  intéressés. La taille d’Yago est d’environ cinq pieds quatre pouces.
  Il est maigre et frêle; son teint est extrêmement pâle. Il a les yeux
  bruns, très-brillants et très-mobiles. La partie inférieure de sa
  figure est couverte d’une barbe et de moustaches noires et épaisses.
  Toute sa physionomie a quelque chose d’étrange et de bizarre.»

J’ajoutai la date et l’adresse. Le soir même, un domestique fut envoyé à
cheval à Narrabee pour faire insérer cette annonce dans le plus prochain
numéro du journal.

Quand nous nous séparâmes, le soir, Naomi avait presque entièrement
repris son éclat et son air heureux. Maintenant que l’annonce était en
chemin vers l’imprimerie, elle était plus que confiante, elle était
assurée du succès.

«Vous ne savez pas combien vous m’avez soulagée, me dit-elle avec sa
franchise et sa chaleur de cœur accoutumée, quand nous nous séparâmes le
soir. Tous les journaux vont reproduire cette annonce, et nous
entendrons parler d’Yago avant la fin de la semaine.»

Elle se tourna et revint à moi.

«Je ne pardonnerai jamais à Silas d’avoir écrit cette confession!
murmura-t-elle à mon oreille. S’il revient jamais vivre sous le même
toit qu’Ambroise, je crois, oui, je crois que je n’épouserai pas
Ambroise.»

Elle me quitta. Pendant les heures d’insomnie de cette nuit, mon esprit
fut préoccupé de ces derniers mots de Naomi. En voyant qu’elle pouvait
admettre, dans certaines circonstances, même la simple possibilité de ne
pas épouser Ambroise, je me sentis, j’ai honte de le dire, encouragé à
nourrir de certaines espérances que j’avais déjà conçues en secret.

La malle du jour suivant m’apporta une lettre d’affaire. Mon clerc
m’écrivait pour me demander s’il y avait quelque chance que je pusse
retourner en Angleterre à temps pour paraître à l’ouverture de la
prochaine session des assises. Je lui répondis sans hésitation:

«Il ne m’est pas encore possible de fixer la date de mon retour.»

Naomi était dans ma chambre pendant que j’écrivais. Que m’aurait-elle
dit si je lui avais avoué la vérité en ajoutant:

«Vous êtes responsable de cette lettre?»




X.

LE SHERIFF ET LE GOUVERNEUR.


La question de temps était maintenant une question sérieuse à la ferme
de Morwick. Dans six semaines devait s’ouvrir, à Narrabee, la session
pour le jugement des causes criminelles.

Pendant cet intervalle, il ne se produisit aucun incident nouveau de
quelque importance. Plusieurs lettres insignifiantes nous arrivèrent en
réponse à l’annonce relative à Yago, mais aucune ne contenait
d’information positive; pas la plus légère trace de l’homme disparu. Il
n’y avait pas à conserver l’ombre d’un doute sur l’exactitude de
l’assertion de l’acte d’accusation que le corps de la victime avait été
consumé dans le four à chaux. Silas persistait obstinément dans son
horrible confession. Son frère Ambroise affirmait, avec la même
obstination, qu’il était innocent, et il persistait dans le récit qu’il
avait déjà fait. A des époques régulières, j’accompagnai Naomi à la
prison où elle allait le visiter. A l’approche du jour fixé pour
l’ouverture des assises, il sembla un peu moins ferme dans sa confiance;
il devint inquiet, irritable, soupçonneux pour les choses les plus
insignifiantes. Ce changement n’impliquait pas nécessairement la
conscience de sa culpabilité; il pouvait seulement indiquer l’état
nerveux où il se trouvait naturellement en voyant s’approcher le jour de
son jugement. Naomi remarqua cette altération dans l’état d’esprit de
celui qu’elle aimait, et cette remarque augmenta sa propre anxiété,
quoique sa confiance dans l’innocence d’Ambroise n’en fût pas ébranlée.
Excepté à l’heure des repas, j’étais laissé, pendant la période dont je
parle, presque constamment seul avec la charmante américaine. Mlle
Meadowcroft parcourait les journaux, dans la solitude de sa chambre,
pour y découvrir la trace de l’existence d’Yago. M. Meadowcroft ne
voulait voir personne que sa fille, son docteur, et, à l’occasion, un ou
deux vieux amis.

J’ai eu depuis des raisons pour croire que Naomi, dans ces jours de tête
à tête, découvrit la véritable nature des sentiments qu’elle m’avait
inspirés. Mais elle en garda le secret. Ses manières à mon égard
demeurèrent constamment celles d’une sœur; elle ne se départit jamais du
caractère qu’elle avait pris dès le début de notre liaison.

La session commença. Après avoir entendu les témoins et examiné la
confession de Silas, le grand jury rendit une sentence qui renvoyait les
deux accusés devant les assises. Le jour fixé pour leur jugement était
le premier jour de la semaine suivante.

J’avais préparé soigneusement Naomi à cette décision du grand jury. Elle
supporta ce nouveau coup avec courage.

«Si vous n’êtes pas fatigué de m’accompagner, dit-elle, venez avec moi
demain à la prison. Ambroise a besoin de consolation en ce moment.»

Elle s’arrêta et se mit à considérer les lettres qui se trouvaient sur
la table.

«Rien encore relativement à Yago! dit-elle. Et cependant tous les
journaux ont reproduit l’annonce. Mais je suis certaine que nous
entendrons parler de lui avant qu’il soit longtemps.

--Êtes-vous toujours aussi assurée qu’il est vivant? m’aventurai-je à
lui demander.

--Je suis aussi assurée de cela que jamais, me répondit-elle avec
fermeté. Il est caché quelque part, il est peut-être déguisé. Supposons
que nous ne sachions rien de plus sur lui que ce que nous savons
maintenant quand le jugement commencera. Supposons que le jury...»

Elle s’arrêta en frissonnant. La mort, une mort honteuse sur l’échafaud,
pouvait être la terrible conséquence du verdict du jury.

«Nous avons attendu assez longtemps que des nouvelles nous vinssent de
lui, reprit Naomi. Il faut que nous découvrions par nous-mêmes les
traces d’Yago. Nous avons encore une semaine devant nous avant que le
procès ne commence. Qui m’aidera à faire des recherches? Voulez-vous m’y
aider, ami Lefrank?»

Il est inutile d’ajouter que, tout en sachant qu’il ne résulterait rien
de cette tentative, je consentis à l’y aider.

Nous prîmes nos dispositions pour obtenir ce même jour l’ordre
d’admission dans la prison et, après avoir vu Ambroise, pour commencer
immédiatement nos recherches. Quant à savoir comment nous y
procéderions, c’est plus que je ne pouvais dire, ni que n’aurait pu dire
non plus Naomi. Nous devions commencer par solliciter la police de nous
aider à trouver Yago, et nous devions ensuite nous laisser guider par
les circonstances. Y eut-il jamais un programme qui offrît moins de
chances de succès?

Les circonstances se déclarèrent tout d’abord contre nous. Je demandai,
comme d’ordinaire, l’ordre d’admission à la prison, et cet ordre nous
fut, pour la première fois, refusé par les autorités qui avaient le
droit de nous l’accorder, sans que mes questions pour connaître la cause
de ce refus obtinssent d’autre réponse que celle-ci: «Pas aujourd’hui.»

Sur l’avis de Naomi, nous allâmes à la prison pour tâcher d’obtenir les
explications qui nous avaient été refusées dans les bureaux de la
police. Le geôlier de service, ce jour-là, à la porte d’entrée, était un
des admirateurs de Naomi. Il nous dit à l’oreille le secret du refus que
nous avions rencontré. Le sheriff et le gouverneur de la prison étaient
en conférence avec Ambroise, dans sa cellule; ils avaient expressément
défendu que personne autre ne fût admis à voir le prisonnier
qu’eux-mêmes.

Qu’est-ce que cela signifiait? Nous revînmes étonnés à la ferme. Là,
Naomi, en causant par hasard avec une servante, fit quelques
découvertes.

De bonne heure, dans la matinée, le sheriff avait été amené à Morwick
par un vieil ami des Meadowcroft. Une longue entrevue s’en était suivie
entre M. Meadowcroft, sa fille et le personnage officiel amené par
l’ami. En quittant la ferme, le sheriff s’était rendu directement à la
prison et avait fait avec le gouverneur une visite à Ambroise, dans sa
cellule. Voulait-on faire agir quelque puissante influence sur Ambroise?
Les apparences permettaient certainement de se faire cette question. En
admettant que cette influence eût été exercée, il restait à se demander
quel en avait été l’objet. Nous ne pouvions qu’attendre pour le savoir.

Notre patience ne fut pas mise longtemps à l’épreuve. Le lendemain, nous
fûmes éclairés à ce sujet de la manière la plus inattendue. Avant midi,
des voisins vinrent nous apporter de la prison la nouvelle la plus
surprenante.

Ambroise s’était reconnu le meurtrier d’Yago! Il avait signé cette
confession le jour même, en présence du sheriff et du gouverneur.

Je vis le document. Il est inutile de le reproduire ici. En substance,
Ambroise confessait ce qu’avait déjà confessé Silas, ajoutant toutefois
qu’il avait été poussé à cet acte par une provocation si intolérable que
son meurtre n’aurait plus que le caractère d’un homicide simple. Cette
confession était-elle la véritable version de ce qui s’était passé? Ou
bien le sheriff et le gouverneur, agissant dans l’intérêt de la famille,
avaient-ils persuadé à Ambroise de tenter ce moyen désespéré d’échapper
à une mort ignominieuse sur l’échafaud? Le sheriff et le gouverneur
gardèrent un impénétrable silence jusqu’au moment où la pression exercée
sur eux par la marche du procès les obligea à parler.

Que pouvait dire Naomi à cette dernière et triste calamité qui venait la
frapper? L’aimant en secret comme je l’aimais, j’éprouvais une
invincible répugnance à être la première personne qui révélât à sa
fiancée cet aveu dégradant d’Ambroise. Quelque autre membre de la
famille lui avait-il dit ce qui était arrivé? Mlle Meadowcroft avait
pris ce soin.

J’en fus très-fâché. Mlle Meadowcroft était la personne la moins capable
dans la maison d’adoucir le chagrin de la pauvre fille. Mlle Meadowcroft
avait dû rendre la terrible nouvelle doublement poignante par la façon
dont elle s’y était prise pour la communiquer à Naomi. J’essayai
vainement de retrouver celle-ci. Elle avait toujours été accessible
jusque-là. Se cachait-elle donc de moi maintenant? Cette idée me vint
pendant que je descendais l’escalier, après avoir frappé à sa porte sans
succès. J’étais déterminé à la voir. J’attendis quelques minutes et
remontai ensuite brusquement l’escalier. Je la rencontrai sur le palier,
au moment où elle sortait de sa chambre.

Elle chercha à m’éviter. Je la pris par le bras et la retins. Avec sa
main restée libre, elle me cacha sa figure.

«Vous m’avez dit un jour naguère que je vous avais rendu le courage, lui
dis-je doucement. Ne voulez-vous pas me permettre de vous le rendre
encore cette fois?»

Elle persista à vouloir m’échapper et à détourner son visage de moi.

Ne comprenez-vous pas que j’ai honte de vous regarder en face? dit-elle
d’une voix basse et brisée. Laissez-moi aller.»

Je persistai à vouloir la calmer. Je la conduisis auprès de la banquette
de la fenêtre. Je lui dis que j’attendrais qu’elle fût en état de me
parler.

Elle se laissa tomber sur la banquette et cacha ses mains dans son
corsage. Ses yeux baissés évitèrent obstinément les miens.

«Oh! se dit-elle à elle-même, quelle folie me domine? Est-il possible
que je m’abaisse désormais jusqu’à aimer encore Ambroise?»

Elle frissonna en prononçant ces mots. Les larmes coulèrent lentement
sur ses joues.

«Ne me méprisez pas, monsieur Lefrank!» me dit-elle d’une voix faible.

J’essayai de bonne foi de lui représenter la confession d’Ambroise sous
son jour le moins défavorable.

«Sa fermeté, lui dis-je, l’a abandonné. Il a fait cette confession en
désespérant de prouver son innocence, et par la peur de l’échafaud.»

Elle se leva en frappant du pied avec colère. Elle tourna vers moi son
visage que la honte couvrait d’une vive rougeur et ses yeux inondés de
larmes brillantes.

«Ne parlons plus de lui! dit-elle d’un air austère. S’il n’est pas un
meurtrier, qu’est-il donc? Un menteur et un lâche! Sous lequel de ces
deux aspects dois-je l’envisager, pour ma plus grande humiliation? J’en
ai fini pour toujours avec lui! Je ne lui adresserai jamais plus la
parole.»

Elle me repoussa durement, fit quelques pas vers sa porte, s’arrêta, et
revint vers moi. Sa généreuse nature reprit le dessus et elle me dit:

«Je ne suis pas ingrate envers vous, ami Lefrank. Une femme dans ma
situation n’est qu’une femme, et quand elle est dominée par la honte,
comme je le suis, elle en éprouve une amère douleur. Donnez-moi votre
main! Que Dieu vous bénisse!»

Elle porta ma main à ses lèvres avant que j’eusse le temps de l’en
empêcher, la baisa, et courut se renfermer dans sa chambre.

Je m’assis à la place qu’elle venait de quitter. Elle m’avait regardé un
court moment en me baisant la main. J’oubliai Ambroise et sa confession;
j’oubliai le jugement qui l’attendait; j’oubliai les devoirs de ma
profession et mes amis d’Angleterre. Je restai assis là, dans la
contemplation d’un bonheur que me créait mon imagination, sans aucun
autre souvenir que celui du visage de Naomi au moment où elle m’avait
jeté son dernier regard!

J’ai déjà dit que je l’aimais. Je n’ajoute ces derniers mots que pour
vous convaincre que j’ai dit la vérité.




XI.

LE CAILLOU ET LA FENÊTRE.


Mlle Meadowcroft et moi nous fûmes les seuls représentants de la
famille, à la ferme, qui assistèrent aux débats de la cause. Nous nous
rendîmes séparément à Narrabee. A l’exception de nos saluts ordinaires,
le matin et le soir, Mlle Meadowcroft ne m’avait pas adressé la parole
depuis le jour où je lui avais dit que je ne croyais pas qu’Yago fût
encore de ce monde.

Je me suis abstenu à dessein d’embarrasser mon récit de détails
judiciaires. Je me bornerai maintenant à retracer en peu de mots le fond
de la défense.

Nous persistâmes à représenter les deux accusés comme innocents. Cela
fait, nous nous attachâmes à démontrer l’illégalité de la procédure à
son début. Nous en appelâmes à la vieille loi anglaise, qui veut qu’il
ne puisse y avoir de condamnation pour meurtre jusqu’à ce que le corps
de la victime soit trouvé, ou jusqu’à ce qu’il soit prouvé d’une manière
évidente que ce corps a été détruit. Nous niâmes qu’une preuve
suffisante de cette destruction eût été fournie devant la cour dans la
cause actuelle.

Les juges, consultés, décidèrent qu’il y avait lieu de passer outre aux
débats.

Nous attaquâmes alors les deux confessions lorsqu’elles furent
produites. Nous déclarâmes qu’elles avaient été extorquées par la
terreur ou par quelque influence illégitime, et nous fîmes ressortir
plusieurs minimes particularités, dans lesquelles les aveux produits ne
concordaient pas. Quant au reste, notre défense, dans ses points
essentiels, fut en cette circonstance conforme à ce qu’elle avait été
dans l’enquête devant le magistrat.

Cette fois encore, les juges furent consultés, et cette fois encore ils
rejetèrent notre exception. Les aveux furent admis à titre de preuve. De
son côté, l’avocat poursuivant produisit un nouveau témoin à l’appui de
l’accusation. Ce serait une perte de temps inutile que de récapituler
les dires de ce témoin. Il se contredit gravement dans l’interrogatoire
que lui fit subir la défense. Nous démontrâmes clairement, et il fut
prouvé, après examen, que ce témoin ne devait pas en être cru, malgré
son serment.

Le jugé-président résuma la cause.

Il établit, relativement aux aveux, qu’aucune créance ne devait être
accordée à une déclaration obtenue sous l’influence de l’espérance ou de
la crainte, et il laissa au jury à décider si les déclarations produites
dans le cas actuel étaient le résultat de l’une ou de l’autre de ces
influences. Dans le cours des débats, il avait été démontré, du côté de
la défense, que le sheriff et le gouverneur de la prison avaient dit à
Ambroise, avec la connaissance et la sanction de son père, que les
preuves étaient évidemment contre lui, que la seule chance qu’il eût
d’épargner à sa famille la honte de le voir mourir sur l’échafaud était
de faire l’aveu de son crime, et qu’ils feraient, eux, de leur mieux, si
lui, Ambroise, confessait ce crime, pour obtenir que sa sentence fût
commuée en celle de la transportation à vie. Quant à Silas, il fut
prouvé qu’il n’était plus maître de lui, par suite de la terreur qu’il
éprouvait, quand il avait formulé son abominable accusation contre son
frère.

Nous avions cru en vain que la preuve évidente de ces deux points
induirait la cour à rejeter les confessions, et nous fûmes une fois de
plus désappointés en espérant que cette même preuve ferait pencher le
verdict du jury du côté de la clémence.

Après une absence d’une heure, il rentra dans la salle d’audience avec
un verdict qui déclarait _coupables_ les deux accusés.

Quand on leur eut demandé s’ils avaient quelque chose à dire sur
l’application de la peine, Ambroise et Silas déclarèrent qu’ils étaient
innocents, et avouèrent publiquement que leurs déclarations respectives
leur avaient été arrachées par l’espérance d’échapper aux mains du
bourreau. Les juges ne tinrent aucun compte de ces déclarations, et les
deux prisonniers furent condamnés à mort.

A mon retour à la ferme, je ne vis pas Naomi. Mlle Meadowcroft l’informa
de la sentence rendue par la cour. Une demi-heure plus tard, une
domestique me remit un pli portant mon nom, écrit de la main de Naomi.

Ce pli contenait une lettre, et avec cette lettre un morceau de papier
sur lequel Naomi avait écrit à la hâte ces mots:

  «Au nom de Dieu! lisez la lettre que je vous envoie et faites
  immédiatement ce qu’il faut faire.»

Je lus la lettre.

Elle paraissait écrite par un gentleman de New-York. La veille
seulement, il avait, par un pur effet du hasard, eu connaissance de
l’annonce relative à Yago, découpée dans un journal et collée dans un
livre de _curiosités_ appartenant à un ami. Après avoir lu cette
annonce, il avait écrit à la ferme de Morwick pour y faire savoir qu’il
avait vu un homme répondant exactement au signalement de Yago, mais
portant un autre nom, et employé comme commis chez un négociant de
Jersey City. Ayant du temps devant lui avant le départ de la poste, il
s’était rendu dans le bureau de ce négociant pour voir le commis avant
de jeter sa lettre à la poste, et là il avait appris, à sa grande
surprise, que le commis n’avait pas paru à son bureau ce jour-là. Le
négociant avait envoyé chez lui, et l’on avait répondu qu’il avait
soudainement bouclé son porte-manteau, après avoir lu un journal à son
déjeuner, avait payé son hôte, et était parti sans dire à personne où il
allait.

La soirée était fort avancée quand je lus cette lettre. J’avais le temps
de réfléchir avant qu’il me fût nécessaire d’agir.

Supposant la lettre véridique, et adoptant l’explication de Naomi du
motif qui avait conduit Yago à disparaître secrètement de la ferme, j’en
conclus qu’il fallait, pour le retrouver, limiter les recherches à
Narrabee et aux environs.

Le journal qu’il avait lu en déjeunant l’avait sans doute informé de la
sentence du grand jury et du jugement qui devait s’ensuivre. J’avais
assez d’expérience de la nature humaine pour croire qu’en présence de
ces circonstances, et attiré par sa passion pour Naomi, il
s’aventurerait à revenir à Narrabee. Il y a plus; cette même expérience,
je suis fâché de le dire, me donnait à penser qu’il tenterait de faire
de la position critique d’Ambroise un moyen d’obtenir de Naomi qu’elle
écoutât favorablement son amour. Une cruelle indifférence pour le
dommage et les souffrances que son soudain éloignement de la ferme
pouvait infliger à autrui était clairement impliquée dans le secret
qu’il avait voulu garder sur sa retraite. La même cruelle indifférence,
poussée à l’extrême, pouvait bien le conduire à insister en secret
auprès de Naomi pour qu’elle consentît à accepter ses propositions dans
le désir de sauver la vie d’Ambroise.

Je n’arrivai à ces conclusions qu’après y avoir beaucoup réfléchi.
J’étais résolu, pour satisfaire Naomi, à éclaircir le mystère, mais j’ai
à peine besoin de dire que mes doutes sur l’existence d’Yago n’en
continuaient pas moins de subsister après la lettre. Je croyais qu’elle
n’était rien autre chose qu’une stupide mystification imaginée par un
homme sans cœur.

Le son de l’horloge du vestibule mit fin à mes réflexions. Je comptai
les coups; il était minuit!

Je me levai pour gagner ma chambre. Chacun dans la ferme était allé se
coucher depuis plus d’une heure. Le silence dans la maison était
profond. Je marchai doucement, par instinct, lorsque je traversai la
salle pour aller voir quel temps il faisait. Un brillant clair de lune
charma mes regards; c’était un clair de lune semblable à celui de la
fatale soirée où Naomi et Yago s’étaient rencontrés dans le jardin.

Mon bougeoir était sur la table; je venais justement de l’allumer.
J’allais quitter la salle lorsque la porte s’ouvrit brusquement, et
Naomi elle-même parut devant moi.

Revenu de la première surprise que m’avait occasionnée sa subite
apparition, je vis à l’instant dans l’éclat de ses yeux, dans la pâleur
mortelle de ses joues, que quelque chose de sérieux était arrivé. Un
grand manteau couvrait ses épaules, un mouchoir blanc enveloppait sa
tête; ses cheveux étaient en désordre. Elle venait évidemment de sortir
de son lit, pleine d’effroi et à la hâte.

«Qu’y a-t-il?» lui demandai-je en allant au-devant d’elle.

Elle se pendit toute tremblante et agitée à mon bras.

«Yago!» me dit-elle tout bas.

Vous penserez que mon obstination est invincible. Je pouvais à peine la
croire, même en ce moment.

«Où donc? lui dis-je.

--Dans l’arrière-cour, me répondit-elle, sous la fenêtre de ma chambre!»

La chose était trop sérieuse pour prendre en considération les petites
convenances de la vie ordinaire.

«Permettez que je le voie, dis-je.

--Je suis venue vous chercher, répondit-elle franchement et sans
témoigner de crainte. Montez avec moi.»

Sa chambre était au premier étage de la maison et donnait sur
l’arrière-cour. En montant l’escalier, elle me raconta ce qui était
arrivé.

«J’étais couchée, dit-elle, mais je ne dormais pas, quand j’entendis un
caillou frapper sur une vitre de ma fenêtre. J’attendis, me demandant ce
que cela pouvait signifier. Un autre caillou fut encore jeté contre les
vitres. Je fus surprise encore, mais non pas effrayée. Je me levai et je
courus à la fenêtre, pour voir d’où cela provenait. C’était Yago qui me
regardait au clair de la lune.

--Vous a-t-il vue?

--Oui. Et il m’a dit: Descendez et venez me parler. J’ai quelque chose
de sérieux à vous dire!»

--Lui avez-vous répondu?

--Aussitôt que j’ai pu retrouver ma voix, je lui ai dit: «Attendez un
moment», et je suis descendue pour venir vous chercher. Que dois-je
faire?

--Laissez-moi le voir, et je vous le dirai.»

Nous entrâmes dans la chambre de Naomi. Me tenant avec précaution
derrière le rideau de la fenêtre, je regardai dans la cour.

Il était là! Sa barbe et ses moustaches étaient rasées, ses cheveux
coupés courts; mais rien ne déguisait ses yeux étranges et le mouvement
particulier de sa maigre et frêle personne, pendant qu’il allait et
venait lentement, au clair de la lune, en attendant Naomi. Pendant un
moment, je fus à peine le maître de mon émotion. J’étais si fermement
convaincu qu’Yago n’était plus vivant!

«Que dois-je faire? me répéta Naomi.

--La porte de la laiterie est-elle ouverte? demandai-je.

--Non, mais la porte de l’atelier, au coin de la maison, n’est pas
fermée.

--Très-bien! Montrez-vous à la fenêtre et dites-lui: Je vais descendre
tout de suite.»

Cette brave jeune fille m’obéit sans un moment d’hésitation.

Il n’y avait eu aucun doute à concevoir ni dans les yeux ni dans
l’allure d’Yago; il n’y en eut pas davantage dans sa voix, quand il
répondit doucement d’en bas:

«Très-bien!

--Retenez-le en causant avec lui là où il est maintenant, dis-je à
Naomi, pour que j’aie le temps de faire le tour de la maison jusqu’à la
porte de l’atelier. Alors, feignez d’avoir peur d’être aperçue de la
laiterie et amenez-le à tourner la maison, de façon que je puisse
l’entendre derrière la porte.»

Nous quittâmes la maison en même temps, séparément et en silence. Naomi
suivit mes instructions avec la vive intelligence d’une femme lorsqu’il
s’agit d’user de stratagème. J’étais à peine arrivé depuis une minute
dans l’atelier quand je l’entendis causer avec Naomi, de l’autre côté de
la porte.

Les premiers mots que je saisis distinctement étaient relatifs à la
raison qu’il avait eue de quitter la ferme secrètement. Son orgueil
mortifié, doublement mortifié par le refus mortifiant de Naomi et par
l’outrage qu’il avait reçu personnellement d’Ambroise, avait été le
principal mobile de sa conduite en quittant la ferme de Morwick. Il
avoua qu’il avait lu l’annonce et que cette annonce l’avait encouragé à
rester caché!

«Après avoir été ridiculisé, insulté, repoussé, j’étais bien aise, dit
ce misérable, de voir que quelqu’un d’entre vous avait une sérieuse
raison pour désirer mon retour. Il dépend de vous, mademoiselle Naomi,
de me retenir ici et d’obtenir de moi que je sauve la vie à Ambroise, en
me montrant et reprenant mon nom.

--Que voulez-vous dire?...» lui demanda Naomi d’un ton sévère.

Il baissa la voix, mais je pus entendre encore qu’il répondit:

«Promettez-moi de m’épouser, dit-il, et je me présenterai demain chez le
juge et lui ferai savoir que je suis toujours vivant.

--Et si je refuse?

--Dans ce cas, je disparaîtrai de nouveau, et personne de la maison ne
me retrouvera avant qu’Ambroise soit pendu.

--Êtes-vous assez pervers, Yago, pour penser ce que vous dites? demanda
la jeune fille en élevant la voix.

--Si vous essayez de donner l’alarme, reprit-il, aussi vrai qu’il y a un
Dieu, votre cou sentira la force de ma main! C’est à mon tour
maintenant, mademoiselle; on ne se joue pas deux fois de moi.
Voulez-vous consentir à devenir ma femme, oui ou non?

--Non!» répondit-elle d’une voix forte et avec fermeté.

J’ouvris brusquement la porte et je saisis Yago au moment où il levait
la main sur elle. Mais il n’avait pas souffert de la crise nerveuse qui
m’avait affaibli, et il était plus fort que moi. Naomi me sauva la vie.
Elle lui arracha son pistolet, quand il le tira de sa poche avec la main
qu’il avait de libre et le dirigeait sur mon front. La balle se perdit
dans l’air. Je le renversai en ce moment d’un croc-en-jambe. Le bruit du
coup de pistolet avait alarmé la maison. Naomi et moi nous maintînmes
Yago renversé sur le sol jusqu’à ce que des secours arrivassent.




XII.

LA FIN DE L’HISTOIRE.


Yago fut conduit devant le magistrat, et son identité fut établie le
lendemain.

La vie d’Ambroise et celle de Silas cessèrent naturellement d’être en
danger, du moins devant la justice humaine. Mais il fallait observer des
délais légaux et des formalités légales, avant que les deux frères
pussent être rendus à la liberté comme innocents du crime qui leur avait
été imputé.

Pendant l’intervalle qui s’écoula jusque à ce moment, il se passa des
faits qui doivent être brièvement mentionnés avant que nous mettions fin
à notre récit.

M. Meadowcroft père, brisé par les chagrins qu’il venait d’endurer,
mourut subitement d’une affection du cœur. Un codicille attaché à son
testament justifia de reste ce que Naomi m’avait dit de l’influence de
Mlle Meadowcroft sur son père, et sur le but qu’elle avait en vue, en
exerçant cette influence. Une pension viagère était laissée aux deux
fils Meadowcroft. La pleine propriété de la ferme était léguée à la
fille sous la condition imposée par le testateur qu’elle épouserait
l’excellent et cher ami de celui-ci, M. John Yago.

Armée du pouvoir dont l’investissait ce testament, l’héritière de la
ferme envoya un insolent message à Naomi, pour lui signifier de ne plus
se considérer comme faisant partie des habitants de la ferme. Mlle
Meadowcroft, était-il dit dans ce message, refusait positivement de
croire que Yago eût jamais demandé la main de Naomi, ni proféré contre
celle-ci, en cas de refus, les menaces que je l’avais entendu proférer.
Elle m’accusait, comme elle accusait Naomi, de m’efforcer bassement de
faire perdre à Yago l’estime de la fille de son maître, par pure haine
contre cet homme qui ne méritait pas une telle haine, et elle me
signifiait, comme elle l’avait fait à Naomi, l’ordre formel d’avoir à
quitter la ferme.

Ainsi bannis l’un et l’autre, nous nous rencontrâmes le même jour dans
la salle, nos porte-manteaux de voyage à la main.

«Nous voici mis tous deux à la porte, ami Lefrank, dit Naomi avec un
sourire gracieusement comique; vous allez retourner en Angleterre, je
suppose; et moi il faut que je m’ingénie à gagner ma vie dans mon propre
pays. Les femmes peuvent obtenir des emplois aux États-Unis, si elles
ont quelque ami qui parle pour elles. Où trouverai-je quelqu’un qui
puisse me procurer une place?»

Je vis que le moment était venu de parler à cœur ouvert.

«J’ai une place à vous offrir...» répondis-je.

Elle ne se doutait pas de ce que je voulais lui proposer.

«C’est bien heureux, monsieur, fut tout ce qu’elle me dit. Est-ce dans
un bureau de télégraphe ou dans un magasin d’épiceries?»

J’étonnai beaucoup ma petite amie américaine en la prenant aussitôt dans
mes bras et lui donnant mon premier baiser.

«La fonction à remplir est sous mon toit, le salaire, ce qu’il vous
plaira de me demander; et la place, Naomi, si vous ne voyez pas
d’objection, est la place de ma femme.»

Je n’ai rien à ajouter, si ce n’est que des années se sont écoulées
depuis que j’ai prononcé ces paroles, et que je suis toujours aussi
épris que jamais de Naomi.

Quelques mois après notre mariage, Mme Lefrank écrivit à une amie, à
Narrabee, pour avoir des nouvelles de la ferme. La réponse lui apprit
que Ambroise et Silas avaient émigré dans la Nouvelle-Zélande, et que
Mlle Meadowcroft vivait seule à la ferme de Morwick. Yago avait refusé
de l’épouser. Yago avait de nouveau disparu et l’on ne savait où il
était allé.




NOTE EN FORME DE CONCLUSION.


La première idée de cette petite histoire a été puisée par l’auteur dans
le compte-rendu imprimé d’un procès criminel qui a réellement eu lieu
aux États-Unis dans le commencement de ce siècle. La relation de cette
étrange cause est intitulée: Jugement, aveux et condamnation de Jesse et
de Stephen Boorn, accusés du meurtre de Russell Colvin, et retour de
l’homme supposé assassiné, par l’honorable Léonard Sargeant,
ex-lieutenant-gouverneur de Vermont. (Manchester Vermont, 1873). Il
n’est pas inutile d’ajouter, pour la gouverne des lecteurs incrédules,
que tous les _événements incroyables_ de mon histoire sont des faits
réels empruntés à cette narration. Tout ce qui n’est que vraisemblable
est, dans neuf cas sur dix, inventé par l’auteur.




TABLE DES MATIÈRES


  LA MER GLACIALE.

  SCÈNE PREMIÈRE.--La salle de bal                            1
  SCÈNE DEUXIÈME.--La hutte du Sea-Mew                       31
  SCÈNE TROISIÈME.--La montagne de glace                     66
  SCÈNE QUATRIÈME.--Le jardin                                68
  SCÈNE CINQUIÈME.--Le hangar à bateaux                      88

  LA FEMME DES RÊVES.

  PREMIER RÉCIT.--Exposé des faits par Percy Fairbank       115
  DEUXIÈME RÉCIT.--Histoire du garçon d’écurie racontée
    par lui-même                                            130
  TROISIÈME RÉCIT.--Histoire de Francis Raven, continuée
    par Percy Fairbank                                      171
  QUATRIÈME RÉCIT.--Exposé adressé par Joseph Rigobert à
    l’avocat qui le défendit lors de son jugement           183
  Dernières lignes ajoutées par Percy Fairbank              194

  LE SPECTRE D’YAGO.

     I.--Le Malade                                          197
    II.--Les nouvelles figures                              202
   III.--L’entrevue au clair de lune                        210
    IV.--Le bâton de hêtre                                  221
     V.--Les nouvelles de Narrabee                          227
    VI.--Le four à chaux                                    235
   VII.--Les éléments de la défense                         241
  VIII.--La confession                                      250
    IX.--L’annonce                                          257
     X.--Le sheriff et le gouverneur                        263
    XI.--Le caillou et la fenêtre                           270
   XII.--La fin de l’histoire                               279
  Note en forme de conclusion                               281


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.


Coulommiers.--Typog. Albert PONSOT et P. BRODARD.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER GLACIALE ***


    

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production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org.

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