The Project Gutenberg eBook of L'évolution religieuse de l'Espagne au XVIe siècle
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Title: L'évolution religieuse de l'Espagne au XVIe siècle
Author: Jane Dieulafoy
Release date: March 23, 2026 [eBook #78284]
Language: French
Original publication: Paris: Ernest Leroux, 1909
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78284
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE L'ESPAGNE AU XVIE SIÈCLE ***
L’évolution Religieuse de l’Espagne
AU XVIe SIÈCLE
PAR
Jane DIEULAFOY
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, rue Bonaparte (VIe)
1909
Extrait de la _Bibliothèque de vulgarisation du Musée Guimet_, t. XXXII,
1909
Chalon-s-S., Imprimerie française et orientale E. BERTRAND
L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE L’ESPAGNE
AU XVIe SIÈCLE
PAR
Jane DIEULAFOY
Mesdames, Messieurs,
Dès le début de cet entretien vous me permettrez de remonter dans le
lointain passé de l’histoire d’Espagne, et de vous peindre ensuite
l’état moral et politique dans lequel se trouvait ce beau pays au milieu
du XVIe siècle. Ce double tableau est utile à la compréhension du grand
drame religieux qui s’y produisit au temps de la Réforme sous
l’influence des idées allemandes pourtant si ardemment combattues.
Je ne vous rappellerai pas que l’Espagne, envahie au VIIIe siècle par
les Arabes, avait été conquise du sud au nord en quelques années. Sans
que la nation visigothe, pourtant si religieuse, opposât la moindre
résistance, le croissant avait volé de clocher en clocher, et s’y était
substitué à la croix, lorsque les conquérants n’avaient pas abattu les
vieilles églises chrétiennes pour élever sur leur emplacement des
mosquées somptueuses. Depuis le Guadalquivir jusqu’à l’Ebre, depuis les
forêts de palmiers d’Elche jusqu’aux bois de noyers des bords du Douro,
les Mores s’étaient établis, modérés dans l’exercice du pouvoir,
bienfaisants dans leur administration. Le menu peuple, dont les
croyances avaient été respectées, avait accepté sans protester une
domination qui, somme toute, le faisait progresser dans la voie de la
civilisation, surtout au point de vue agricole.
Pourtant, dans un repli des montagnes des Asturies, au fond de la grotte
de Covadonga que signale encore aujourd’hui un pèlerinage aussi célèbre
au point de vue patriotique qu’au point de vue religieux, deux cents,
trois cents hommes, on ne sait pas au juste, s’étaient réfugiés et
groupés autour d’un chef, nommé Pélage. De temps à autre, la petite
troupe, enflammée de haine contre l’étranger, tentait une incursion dans
la plaine, tombait sur les Mores installés dans les villages, les
massacrait, faisait quelque butin, puis, sans attendre des représailles
certaines, regagnait la montagne et s’y préparait à des expéditions plus
lointaines et plus fructueuses.
Tel est l’embryon de ce travail gigantesque que l’on est convenu
d’appeler: _la reconquête_, c’est-à-dire la conquête de l’Espagne par
les chrétiens autochtones sur l’envahisseur musulman. Il dura près de
huit siècles et s’accomplit au prix du sang des générations succédant
aux générations. Commencé, comme je viens de vous le dire, au VIIIe
siècle, dans les montagnes des Asturies, il s’achève glorieusement en
1492, quand les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, s’emparent de
Grenade, la belle capitale et le dernier boulevard du monde musulman en
Espagne.
Les péripéties de cette lutte acharnée demanderaient à être chantées
dans un poème épique. Il est un point sur lequel je dois pourtant
retenir votre attention. Ce ne fut pas autour des insignes et des
bannières de chefs de guerre vaillants, mais trop nombreux, que se
groupèrent, dans la suite des ans, les énergies et les bonnes volontés.
La croix, symbole de la foi commune, devint le signe de ralliement. Ses
défenseurs étaient fauchés par la mort, elle restait toujours debout,
toujours aventurée au milieu des champs de bataille, les dominant par
l’idée religieuse qu’elle représentait. Et c’est au nom de la foi
chrétienne que les Espagnes revinrent à leurs maîtres anciens, à leurs
maîtres chrétiens.
La guerre de Grenade avait pris la forme d’une véritable croisade. On y
avait convié la chevalerie de l’Europe entière et les vieilles
chroniques nous ont conservé les noms des preux français, allemands et
anglais qui s’y illustrèrent par leur bravoure. Cette dernière lutte
avait duré dix ans, comme la guerre de Troie. Imaginez quel fut
l’orgueil et la joie des vainqueurs quand ils écrasèrent l’ennemi
héréditaire et l’expulsèrent de son dernier et formidable asile!
Les Rois Catholiques vivaient depuis un an dans une ville qu’ils avaient
fait bâtir au pied de Grenade, afin de bien montrer leur intention de la
prendre, quelles que fussent la durée du siège et la résistance de ses
défenseurs. Aussi bien, quand ils virent briller la croix d’or et
flotter sur la tour de la Vela l’étendard de Castille, tombèrent-ils à
genoux et Ferdinand, qui pourtant n’avait rien du lyrisme d’un David,
improvisa-t-il un cantique d’action de grâce envers le Tout-Puissant qui
lui accordait une telle faveur. Et, à la suite de cet hymne triomphal,
le _Te Deum_ s’éleva des rangs de l’armée, exaltée par la victoire.
Une foi ardente entretenue par la grande Isabelle avait conduit
l’expédition et soutenu les courages souvent prêts à défaillir devant
les difficultés incroyables d’une pareille entreprise. La ferveur et la
piété ne diminuèrent pas après la conquête; elles s’accrurent, au
contraire, du moins en apparence. Par milliers et milliers, les vaincus
avaient quitté leurs maisons de Grenade et s’étaient exilés de l’autre
côté de la mer. Je me souviens avoir vu, dans une très ancienne famille
more de Tétouan, la clé de bois d’une maison possédée jadis à Grenade
par les ancêtres et que l’on conservait pieusement depuis quatre
siècles, peut-être avec l’espoir de retrouver un jour le paradis perdu.
Allah est si grand!
Donc, la noblesse, les gens riches étaient partis; le menu peuple était
resté et, pour obtenir cette faveur, il avait dû se convertir en masse.
Isabelle avait bien été contrainte d’accepter pour sujets ces nouveaux
chrétiens, mais elle était trop intelligente, pour ne pas mettre en
doute la sincérité d’une foi aussi utile. Ce fut donc pour surveiller
les Mores convertis, dont elle redoutait les révoltes, qu’elle appela
l’Inquisition qui s’était établie déjà en Aragon. Elle avait mis dix ans
à prendre Grenade, elle voulait la garder pour toujours à la monarchie,
et elle sentait qu’une force morale de premier ordre pouvait seule
opposer une barrière indestructible aux tentatives qu’elle appréhendait
non sans raison. Dès lors, dans les murs de Grenade et bientôt dans tout
le royaume, fut tenu pour un bon Espagnol qui pratiquait ostensiblement
le culte chrétien et regardé comme un ennemi dangereux qui en négligeait
les rites.
De fait, l’Espagne du XVe siècle était d’une piété ardente,
intransigeante, d’une piété aussi politique que sentimentale.
Les Rois Catholiques disparaissent; leur petit-fils Charles-Quint leur
succède, plus empereur d’Allemagne que roi d’Espagne. Et voici le
sceptre dans les mains de Philippe II au moment où la Réforme propagée
par Luther, Zwingle et Calvin envahit l’Europe. Elle s’est étendue sur
les Flandres, elle s’avance vers l’Espagne, et apparaît aux ports des
Pyrénées.
Imaginez l’impression que produisit sur Philippe II la méthode de libre
examen, la liberté de conscience et le mariage des clercs. Il
entrevoyait déjà les difficultés qu’il aurait à conserver les Flandres
lointaines; l’Espagne reconquise sur le More au nom de la croix, gardée
par l’Inquisition mieux que par n’importe quelle police vénale,
allait-elle connaître une hérésie qui la diviserait, l’émanciperait et
s’attaquerait peut-être un jour à la puissance royale?
On ne recula devant aucun moyen pour arrêter l’invasion. La Bible
traduite en langue vulgaire est proscrite, et, sous menace de mort, les
colporteurs doivent cesser de la vendre; il en est de même des écrits
qui, de près ou de loin, effleurent les questions religieuses. Et
pourtant, en dépit des ordres royaux, l’esprit critique franchit les
Pyrénées et préoccupe les grands hommes que l’Espagne compte en nombre à
cette époque lumineuse. La religion n’est pas attaquée,--qui
l’oserait!--mais il faut la sauvegarder avant qu’elle ne le soit. On
fait appel à toutes les forces, on se prépare à tous les sacrifices, à
ce point que Philippe II, afin d’être plus libre de combattre les
Luthériens, eût abandonné l’empire de la Méditerranée aux musulmans dont
il avait dû cependant réprimer les révoltes. Les vaisseaux espagnols qui
triomphèrent des Turcs dans les eaux de Lépante furent armés à son cœur
défendant et, quand on lui apprit la défaite de la flotte turque, il
n’eut pas un mot de louange pour le vainqueur, son propre frère.
«Don Juan, dit-il, a gagné la bataille, mais il pouvait la perdre; il a
beaucoup hasardé.»
Et c’est par ces froides paroles qu’il accueillait une victoire que
l’Europe chrétienne commémore encore aujourd’hui, le 30 septembre.
Certes, Philippe II avait demandé des armes contre l’hérésie à la
chaire, cela allait de soi et n’avait rien de remarquable. Ce qui l’est
davantage, c’est que l’art dramatique lui en fournit aussi. En effet,
dans un pays où le théâtre était l’objet d’une passion universelle, la
scène devenait un auxiliaire puissant, un agent de propagande précieux à
la disposition du pouvoir religieux, d’autant que bon nombre d’auteurs
tragiques s’étaient engagés dans les ordres. Les intérêts de la
monarchie et de la religion s’accordaient d’ailleurs avec les goûts de
Philippe II. Ce prince, d’un caractère sombre, morose, adorait le
théâtre. Il ne composait pas les pièces jouées devant lui, comme le fit
plus tard son petit-fils, Philippe IV, et l’on ne saurait l’en blâmer,
mais il prisait très haut les auteurs de talent et tenait en grande
estime les bons comédiens.
Cisneros, un acteur très célèbre, ayant été appelé au palais pour jouer
inopinément devant le roi, fit répondre qu’il en était empêché car, pour
une faute vénielle, le cardinal Espinosa l’avait fait jeter en prison.
Philippe II mande aussitôt son ministre d’État:
«Eh quoi! lui dit-il sans autre préambule, vous osez empêcher Cisneros
de jouer devant moi! Par la vie de mon père, si un pareil fait se
renouvelait, je vous tuerais!»
La passion du roi pour le théâtre, l’Espagne entière la partageait. On
jouait la comédie à la ville, dans les salons, à l’office, dans les
grandes cités et les petits hameaux; on la jouait au bagne, à la
caserne, au couvent. Une sœur de Cervantès entrée en religion n’avait
pas attendu qu’il composât des pièces à son intention, elle écrivait
elle-même des comédies, distribuait les rôles à ses compagnes et se
réservait toujours les tirades de galant cavalier ou de parfait
amoureux. Ce fut une période d’enthousiasme sans précédent et qui n’a
son équivalent dans aucun pays. Les plumes couraient, volaient sur le
papier, les pièces en prose succédaient aux pièces en vers, et jamais
les acteurs ni les auditeurs n’étaient rassasiés.
Les auteurs dramatiques furent-ils sollicités de s’associer à la
campagne entreprise contre l’esprit de la Réforme ou s’enrôlèrent-ils
d’eux-mêmes dans la nouvelle croisade? Rien de surprenant, en tout cas,
à ce qu’ils se soient servis de la liberté extraordinaire que donnait le
théâtre pour toucher aux problèmes de conscience qui se posaient à cette
époque. Si Philippe II ne les sollicita pas, il fit mieux, il les
contraignit indirectement. Regretta-t-il sur ses vieux jours la passion
de sa jeunesse et de son âge mûr pour le théâtre et voulut-il racheter
par une sévérité tardive ce qu’il considérait peut-être comme une erreur
de conduite? Il est certain que deux ans avant sa mort, les yeux fixés
sur le maître-autel de la basilique de l’Escurial qu’il apercevait du
lit de souffrance où le clouait la maladie, il rendit un décret qui
proscrivait, à l’avenir, toute représentation théâtrale profane,
considérée comme attentatoire à la moralité et aux convenances.
Le coup était grave. Il ne produisit pourtant pas l’effet que l’on eût
pu craindre. Les auteurs n’avaient jamais abandonné la vieille forme des
_autos sacramentales_ qui avaient enchanté les fidèles; ils composèrent
aussi des comédies de Saints et des comédies divines où le profane
s’unit au sacré, la violence des passions à l’exigence de la liturgie,
où des communications fréquentes s’établissent entre le ciel et l’enfer,
où se multiplient les relations matérielles entre les hommes et leurs
saints patrons. Devant un public qu’eussent effaré des discussions trop
savantes, l’on s’en tenait aux premiers éléments d’une théologie
pratique, et le peuple apprenait par des exemples faits pour frapper son
imagination que le pécheur endurci, le brigand, le criminel, ne doivent
jamais désespérer de leur salut s’ils ne s’insurgent pas contre les
promesses de pardon et les lois d’amour données par le Christ à son
Église, et que «hors de l’Église», en effet, il n’y a que catastrophes
et calamités à prévoir. Puis, comme il s’agissait de rallier tous les
bons vouloirs, les auteurs de drames sacrés, sans négliger la dévotion à
la Vierge qui, en France, au XIVe siècle, avait été prépondérante dans
les Miracles de Notre-Dame, prirent aussi pour thème la dévotion à la
croix et à l’ange gardien, la piété envers les âmes du Purgatoire et des
sentiments comparables à des vertus, tel l’amour filial. Ces dévotions
et ces vertus ne suffisent pas à racheter les fautes, mais, pareilles à
des tisons couverts de cendres, elles sont le foyer où s’enflamme
l’espérance qui purifie l’âme pécheresse, la prépare à la contrition et
la conduit de la pénitence à la vie éternelle.
Vous allez me dire que ce théâtre était bien grave? Je vous l’accorde
volontiers, mais nécessité faisait loi, et les théâtres eussent été
impitoyablement fermés à qui eût prétendu porter sur la scène des pièces
d’un caractère profane. D’ailleurs les auteurs avaient trouvé moyen
d’égayer le spectacle en y introduisant trois personnages que je vous
demande la permission de vous présenter, et qui parfois jouent dans le
drame religieux un rôle luttant d’éclat avec celui du protagoniste.
A tout seigneur tout honneur: commençons par le diable. Ne croyez pas
que ce soit un horrible monstre figuré comme chez nous au moyen-âge,
sous la forme d’un singe grimaçant, cornu, la langue tirée, une queue
aux reins, les pieds fourchus, les doigts garnis de longues griffes et
qui sort de terre au milieu d’un jet de flamme et de vapeurs de soufre.
Satan apparaît tel qu’un grand seigneur, vêtu d’habits de gala aussi
élégants qu’il se puisse, superbe, magnifique, impérieux comme un maître
habitué à se faire obéir. Le prince des ténèbres est un hidalgo de
vieille souche. Il se présente en homme du monde, cause en philosophe,
raisonne en théologien, quelque peu dévoyé mais érudit, et ne se
montrerait pas satisfait, s’il n’avait, pour monter sur le théâtre et en
descendre, une belle échelle de soie. Je crois, Dieu me pardonne, que sa
collerette fleure la rose et que ses gants sont parfumés à l’ambre.
Le diable a pour adversaire un ange de lumière, parfois l’ange gardien,
un ange très bon, très bienfaisant, un ange protecteur qui, sans orgueil
ni forfanterie, sans essayer de grands effets de toilette, se contentant
d’ailes irisées, d’une robe blanche et de cheveux bouclés, engage la
lutte avec l’esprit du mal et, par la grâce de Dieu, l’emporte souvent
sur son terrible adversaire. Ange et démon sont de vieilles
connaissances habituées à se prendre corps à corps avec une ardeur que
rien ne décourage. Ils se disputent l’âme du pauvre mortel; l’un veut le
conduire en enfer, l’autre lui assurer le paradis.
Voici maintenant le _Gracioso_ qui charme, amuse, déride les fronts
sérieux, provoque le rire et appelle la joie. Il est la caricature
toujours sensée et quelque peu naturaliste de son maître, il ressemble à
ces ombres démesurément allongées ou élargies qui prennent de cette
déformation une apparence grotesque, Sancho Pança auprès de Don
Quichotte.
Le _Gracioso_ a pour compagne la _Graciosa_. La plupart du temps, l’un
et l’autre sont au service du héros et de l’héroïne. Lui, lâche,
glouton, plein de bonne humeur; elle, pétulante, coquette, tous deux
pétillants d’esprit et rivalisant de malice. C’est à qui ridiculisera
les rodomontades des protagonistes en cherchant à les imiter et donnera
une explication plausible des intentions de l’auteur.
Lope de Vega fut le premier auteur dramatique qui, après l’ordonnance de
1598, interdisant les drames profanes, imagina les comédies de Saints et
sut les présenter sous une forme attrayante. Par les agréments dont il
les dotait, elles plaisaient à la clientèle des théâtres profanes qui
retrouvaient en elles les ressorts des pièces défendues, tandis que, par
le choix des sujets, il désarmait l’Inquisition.
La plus célèbre de ses comédies de Saints est intitulée «Saint Isidore
de Madrid». Ici, toutes les valeurs de la gamme dramatique se trouvent
notées: récits de combats contre les Mores, fêtes champêtres
accompagnées de chants et de danses, scènes de gaîté un peu grosse où
retentissent les plaintes d’un sacristain réduit à la misère, parce
qu’Isidore jouit d’un tel crédit auprès du ciel que l’on ne célèbre plus
de funérailles, scènes touchantes où les anges prennent la charrue du
pieux laboureur pour lui permettre d’assister à la messe sans encourir
les reproches de son maître.
Les comédies de Saints participent toutes de ce caractère général, bien
que les protagonistes aient souvent une jeunesse orageuse, durant
laquelle ils se livrent aux pires excès. Aussi bien, les critiques
sévères ne voyaient-ils rien à reprendre à ces pièces, les
couvraient-ils de leur protection et en autorisaient-ils la
représentation jusque dans les couvents de femmes. Alors que la foi
n’était pas en jeu,--elle ne l’était jamais dans le théâtre
religieux,--le but poursuivi faisait excuser d’audacieuses libertés et
accepter de singuliers compromis entre les passions et les vertus. On ne
pouvait mieux préserver ceux que le vice guettait, et mieux ramener ceux
qu’il avait déjà perdus qu’en opposant la peinture des joies du ciel au
tableau des souffrances de l’enfer, et en montrant que les fautes les
plus graves se rachetaient ici-bas.
On ne s’offusquait pas davantage si la partie comique du drame était
parfois audacieuse et satirique jusqu’à la trivialité, car elle
n’atteignait jamais à l’inconvenance. A ce point de vue, le public
espagnol eût donné des leçons de réserve aux auditeurs des pièces de
Shakespeare, et jeté des tomates trop mûres sur les acteurs de certaines
comédies italiennes. Le public se divertissait aux saillies du
_Gracioso_, il suivait avec un intérêt très vif le développement profane
du drame où s’était bientôt introduite la peinture parfois très réaliste
des passions, il frémissait quand l’esprit du mal assaillait un saint
homme, il s’attendrissait au récit d’une conversion qui devait assurer à
un brigand fieffé l’indulgence divine.
Mme d’Aulnoy raconte dans ses Mémoires que, en 1679, assistant à la
représentation d’une comédie divine, elle fut très surprise de voir
tomber l’auditoire à genoux, se frapper la poitrine et s’écrier: _Mea
culpa! Mea culpa!_ tandis que l’acteur chargé du rôle de saint Antoine
récitait le _Confiteor_ sur la scène.
Malgré tout, les auteurs dramatiques brûlaient de sortir du domaine un
peu étroit où ils demeuraient confinés.
Philippe II n’était plus. Madrid, dont il avait fait sa capitale,
réclamait l’ouverture des théâtres fermés depuis sa mort. On fit valoir
le caractère des pièces nouvelles si religieuses qu’après les avoir
entendues ou jouées, spectateurs et acteurs s’étaient précipités dans
les cloîtres pour y faire pénitence. On argua que les hospices et les
principaux établissements charitables étaient entretenus avec le produit
des redevances que payaient les compagnies dramatiques. Philippe III ne
demandait pas mieux que de se laisser fléchir. Il permit d’ouvrir les
théâtres à condition que les pièces seraient approuvées par un conseil
chargé de prohiber toute immoralité, qu’on limiterait le nombre des
acteurs, qu’on ne jouerait que trois fois par semaine, que le public
n’entrerait sous aucun prétexte sur la scène et dans les coulisses et,
enfin, que les actrices seraient rigoureusement honnêtes. Une vertu
reconnue par l’Inquisition, une vertu patentée était sévèrement exigée.
L’art dramatique reprit un nouvel essor et, cette fois, les grands
problèmes du fatalisme, de la prédestination et du libre arbitre y
furent posés avec netteté.
Dans cet ordre d’idées, l’Espagne avait passé par des états bien divers.
D’abord, elle avait connu la prédestination absolue, sans atténuation
possible, prêchée par saint Paul et saint Augustin:
L’homme, disait saint Paul, est pareil à ce vase tourné par le potier
qui reçoit, sans qu’il y consente, une liqueur exquise ou un poison
perfide.
Puis, les Arabes étaient venus et, à leurs yeux, l’homme, c’est-à-dire
le vase de terre, avait eu une part dans le choix du liquide qu’il
devait contenir. Ils avaient apporté cette théorie ingénieuse et subtile
qui permet à l’homme de désarmer le ciel par un abandon passif à sa
volonté. A quelles sources avaient-ils puisé ces idées consolatrices?
Aristote, le premier, avait traité ce grand problème qui, depuis que
l’homme pense à ses destinées futures, a été l’objet de ses
préoccupations, et il était arrivé à admettre que la marche des
événements est régie à la fois par la fatalité, corollaire de la
prescience divine, et par le hasard ou l’accident. Les stoïciens étaient
allés plus loin. Zénon, surtout Cléanthe et après lui Sénèque, qui a
traduit en quatre beaux vers les idées de ce dernier philosophe, mettent
à côté de la fatalité, non plus le hasard, mais la volonté de l’homme.
Or, le stoïcisme, il ne faut pas l’oublier, devint bientôt une véritable
religion. Les musulmans y furent-ils initiés dans les écoles
d’Alexandrie où professaient des maîtres de philosophie venus de Grèce
ou de Rome? Cela est probable. Il est mieux prouvé que les musulmans
d’Égypte furent en relation suivie avec les Arabes de l’Hedjaz, avec
ceux de la Syrie hellénistique et avec les Juifs des mêmes régions. Il
se pourrait donc qu’il y ait eu entre les Syriens et les Arabes des
échanges ou des transports d’idées religieuses et philosophiques
analogues à ceux qui s’étaient produits en architecture et que ces mêmes
Arabes, au contact des Juifs, aient médité sur le livre de Job. Ils
auraient ainsi reçu des Grecs quelque chose de leur stoïcisme et, des
Juifs, les idées de résignation. De ce mélange d’idées, serait né cet
accommodement entre le libre arbitre et le fatalisme qui furent portés
plus tard à l’Espagne chrétienne par les musulmans et, de cet apport, se
serait dégagé la vertu qui permet au musulman de réagir dans une
certaine mesure sur les effets de la prescience divine. Quel problème
difficile à résoudre!
Faut-il s’étonner qu’au moment où Luther revenait aux théories de saint
Augustin, de saint Paul et de saint Thomas, la conscience religieuse et
scientifique de l’Espagne se soit émue, que par une évolution naturelle,
de thomiste elle soit devenue moliniste, qu’elle ait protesté contre la
prédestination absolue et antécédente exposée par Luther dans le _De
servo arbitrio_, et qu’elle ait incliné vers l’espérance en un maître
infiniment bon et miséricordieux?
Un des plus puissants auteurs dramatiques de l’Espagne, Fray Gabriel
Tellez, plus connu sous le nom de Tirso de Molina, expose en deux pièces
très remarquables les idées de son temps. Ce prêtre croyant, bon
théologien, ne se contente pas de montrer comment le pécheur qui a la
foi et qui met sa confiance en Dieu peut toujours se repentir et obtenir
miséricorde; il explique aussi pourquoi le ciel punit celui qui veut lui
arracher le secret de sa destinée et convertir en certitude matérielle
l’assurance qu’il doit tenir de sa confiance et de sa foi dans la bonté
divine. La première de ces pièces est intitulée: _Le Damné pour manque
de confiance_, et la seconde, _Le Trompeur de Séville_, qui n’est autre
que Don Juan.
Dans _Le Damné pour manque de confiance_, deux hommes représentent la
double conception de l’auteur: Paul et Henri.
Paul est un ermite. Retiré dans la montagne, il s’adonne à la prière et
à la mortification. Comblé de faveurs divines, il s’enorgueillit de sa
vertu et, comme le pharisien, il présume trop de l’excellence de ses
œuvres.
Henri, au contraire, personnifie le vice et les faiblesses humaines,
mais il se garde de nier la bonté de Dieu,--l’idée ne lui en vient même
pas,--et conserve, telle une gemme précieuse au fond d’un cœur souillé,
une vertu touchante, l’amour filial.
Dieu, dans son désir d’éprouver l’ermite Paul, lui envoie un songe
trompeur. Il rêve que, pour une faute vénielle, il est condamné à
l’enfer. Au réveil, il se prend à douter de son salut. Le voyant
vaciller dans sa foi, Satan, sous la forme d’un ange, le confirme dans
la pensée qu’il est prédestiné et que, malgré ses efforts, il partagera
le sort d’un homme, nommé Henri, qu’il trouvera à Naples, près de la
porte de la Marine. Saisi d’inquiétude, Paul se dirige vers le lieu
indiqué et il y trouve Henri entouré de bandits et de courtisanes qui
s’apprêtent à le couronner comme le plus pervers d’eux tous. Écoutez-le
proclamer ses exploits:
Je fis mes premiers pas dans la richesse et le luxe; enfant, je me
signalai par des malices et, adolescent, par des folies. Je volais mon
vieux père et j’ouvrais ses caisses et ses coffres; je prenais les
vêtements qu’ils renfermaient, l’argent et les bijoux. Je jouais et je
dis «je jouais», afin que vous sachiez qu’il n’est pas au monde de
vice qui ne soit engendré par le jeu. Je me trouvai bientôt pauvre et
sans ressource; et, comme si j’avais appris à le faire, j’allais de
maison en maison, dérobais des objets de peu de valeur et les mettais
en gage. Je retournais aussitôt au jeu, je perdais, et mes vices
croissaient. Alors, je m’associai avec des compagnons de la même
confrérie. Nous escaladâmes sept maisons, donnâmes la mort à leurs
propriétaires et nous répartîmes entre nous le produit du vol pour
fournir aux exigences du jeu. Des cinq que nous étions, on en prit
quatre seulement et, malgré qu’on leur eût donné la torture, aucun de
mes complices ne me dénonça. Ils payèrent leurs crimes sur une place
de Naples et moi, corrigé par l’exemple, je ne m’ouvris plus à
personne, et j’exécutai mes coups à moi seul. Toutes les nuits,
j’allais à la maison de jeu, je me mettais près de la porte et
j’attendais ceux qui sortaient. Je leur demandais la dîme avec une
extrême courtoisie et, tandis qu’ils ouvraient leur bourse pour me la
donner, insensible à la pitié, je tirais de sa gaine l’acier
redoutable, je le cachais dans leur poitrine innocente, et je prenais
de force ce qu’ils perdaient tout en gagnant. J’escroquais les femmes
et, quand elles me refusaient de l’argent, leur figure recevait à
l’instant une prompte visite de ma navaja. Ce sont là mes exploits de
jeunesse,
Je laisse à penser quels sont les exploits de l’âge mûr. Meurtres,
incendies, viols, sacrilèges sont narrés orgueilleusement devant un
auditoire émerveillé. Et Henri termine ainsi:
Je jure Dieu que je ne me vante pas. A vous maintenant d’attribuer le
prix au plus digne!
En entendant cette déclaration, Paul reste terrifié. Comment, lui, un
ermite saint et pieux, aurait dans l’autre monde le sort de ce
misérable? Que lui servirait de persévérer dans le jeûne et les
mortifications? Ne vaut-il pas mieux troquer de suite le rosaire et la
bure contre l’épée et la veste de cuir? En vain Dieu envoie-t-il un ange
sous la figure d’un jeune pâtre pour soutenir son serviteur défaillant:
UNE VOIX, _chantant au dehors_.
Pécheurs, quelle que soit la grandeur de vos fautes, ne perdez pas
confiance dans cette miséricorde qui est, de tous ses attributs, celui
dont le Seigneur se glorifie le plus.
PAUL, _à un bandit_.
Quelle est cette voix, d’où sort-elle?
LE PREMIER BANDIT.
La grande multitude des chênes, seigneur, nous empêche de le savoir.
LA VOIX.
Que le pécheur retourne humblement à Dieu, qu’il se repente du fond du
cœur et Dieu lui pardonnera.
PAUL.
Enfoncez-vous tous deux dans la forêt, gravissez la montagne et sachez
si c’est un pâtre qui chante cette romance.
DEUXIÈME BANDIT.
Nous allons le voir. (Ils sortent.)
LA VOIX.
Sa Majesté souveraine permet au pécheur d’élever la voix et de lui
demander ce qu’Elle n’a refusé à personne.
(Un petit pâtre paraît au sommet de la montagne, il tresse une
couronne de fleurs.)
PAUL.
Descends, descends, petit pâtre, je suis encore sous le charme de ta
voix; mais, vive Dieu, tes conseils me jettent dans une étrange
confusion. Qui t’a enseigné cette romance? Je t’écoute avec
inquiétude; il me semble qu’en toi résonne l’écho de ma propre
conscience.
LE PETIT PÂTRE.
Dieu, seigneur, m’a enseigné la romance que j’ai dite.
PAUL.
Dieu!
LE PETIT PÂTRE.
Ou bien l’Église, son épouse, à qui, sur la terre, il a donné son
pouvoir.
PAUL.
Dirais-tu vrai?
LE PETIT PÂTRE.
Sachez que je crois en Dieu à pieds joints et que je sais ses dix
commandements, bien que je sois un pâtre grossier.
PAUL.
Et Dieu pardonnerait à un homme qui l’aurait offensé par ses actes,
ses paroles et ses pensées?
LE PETIT PÂTRE.
Pourquoi non? Et il lui pardonnerait alors que ses offenses et ses
péchés seraient plus nombreux que les atomes du soleil, les étoiles du
firmament, les rayons de la lune et les poissons que la mer salée
nourrit dans ses gouffres insondables. Telle est la miséricorde divine
qu’il suffit à l’enfant prodigue de dire souvent: «J’ai péché, j’ai
péché», pour que le Seigneur lui ouvre ses bras amoureux. En un mot,
il agit comme Dieu seul peut agir. A n’être pas infiniment clément,
quand il créa les hommes, il ne les eût pas créés esclaves de leur
fragile nature. La Majesté divine eût en effet subi une atteinte si
Dieu, souverain bien, après les avoir tirés du néant pour leur
promettre sa gloire, eût été impitoyable à leurs imperfections. Mais
il leur _donna le libre arbitre_ et un corps et une âme fragile, et,
bientôt après, il leur accorda le pouvoir et les moyens d’implorer le
pardon qu’il ne refuse jamais à personne.
Satan l’emporte quand même sur le messager divin. A la fin du drame,
Paul frappé d’une flèche meurt dans l’impénitence, et il est damné pour
avoir _manqué de confiance et cru à la prédestination antécédente_. Il
meurt, mais il se réveille un instant pour ne laisser aucun doute aux
spectateurs et leur apprendre qu’il a reçu le châtiment de son
obstination. Le mot de _prédestination_ n’est pas écrit, pas plus que
celui de grâce, une attaque trop directe contre les thomistes eût
provoqué des ripostes qu’il fallait éviter; puis, le public n’eût pas
compris l’auteur s’il se fût exprimé dans la langue théologique. Faute
du mot, la pensée et la crainte de l’hérésie dominent le rôle de Paul.
Pendant ce temps, Henri continue à mener une vie exécrable. Mais une
vertu, conservée au milieu de ses vices, prépare sa rédemption.
De ce que je vole la nuit par effraction ou par escalade, de ce que je
dérobe, inquiet et soucieux, j’augmente le bien-être de mon père
tandis que je pâtis de misère. Dans mon existence vagabonde, l’amour
filial est la seule vertu que j’aie conservée. Mes malices, mes folies
de jeunesse, il n’est jamais parvenu à les connaître. Bien que mes
entrailles soient faites d’un roc aussi dur que le cristal est
fragile, et que mon cœur soit aussi insensible que celui des fauves
errants dans la montagne, j’ai su barrer le chemin à tout écho de mes
hauts faits, écarter de sa demeure toute personne qui eût pu l’en
informer et je lui ai évité l’horreur que mes actes lui eussent causé.
Voici qu’Henri est pris, jeté en prison, jugé et condamné. Comme on
vient lui communiquer son arrêt de mort, il entre en fureur, et repousse
les moines qui lui offrent les secours de la religion. Il est seul,
désespéré. Satan apparaît et lui offre la liberté. Mais à ce moment une
voix mystérieuse s’élève, celle-là même que l’ermite Paul a refusé
d’entendre, et défend le coupable contre la tentation. Henri chasse
Satan. Il suffit que son vieux père le supplie de mourir en chrétien
pour qu’il se repente et fasse le sacrifice de sa vie. Il meurt plein de
foi, soutenu par l’espérance et les anges qui l’assistent emportent en
paradis son âme purifiée.
Deux siècles plus tard, Gœthe, à la fin de son drame de _Faust_, refera
cette scène et trouvera dans les angoisses et les résistances de
Marguerite la raison du pardon. Je me borne à signaler cette analogie
sans en tirer de conséquence. Je désire montrer seulement que le théâtre
espagnol a imaginé toutes les situations dramatiques.
Et pourtant, cette thèse mal comprise ou mal interprétée eût été
dangereuse. Tirso de Molina le sentit, et, comme correctif, il écrivit
une seconde pièce, _Le Trompeur de Séville_. Ce drame mérite au même
titre que le précédent de prendre place dans le théâtre religieux. Il
est, en effet, une réponse et un avertissement: une réponse à ceux qui
trouveraient l’Église romaine trop compatissante au pécheur, et un
avertissement aux imprudents qui, escomptant la clémence divine,
s’endormiraient dans une sécurité trompeuse, au risque de se laisser
surprendre par la mort. En vérité, _Le Damné pour manque de confiance_
et _Le Trompeur de Séville_, indivisibles dans leur esprit, unis dans
leurs tendances, apparaissent comme les panneaux d’un diptyque qui se
complètent et s’expliquent l’un par l’autre.
Don Juan ou le _Trompeur de Séville_ est le fils d’un grand seigneur et
le neveu d’un ambassadeur à Naples. Envoyé près de son oncle à cause de
ses désordres en Castille, il pénètre de nuit dans la chambre de Doña
Isabel, fiancée du duc Octave, et provoque un scandale qui le force à
quitter l’Italie. Il s’embarque, suivi de son fidèle serviteur
Catalinon, tous deux font naufrage et sont jetés sur la plage de
Tarragone. Une fille de pêcheur, la jeune Tisbée, accueille
charitablement Don Juan qui en profite pour la séduire. De là, il passe
à Séville où, sous le costume du marquis de Mota, il s’introduit la nuit
chez Doña Ana de Uloa. Surpris par le père de cette dame, le Commandeur
Gonzalo, il le tue, quitte précipitamment Séville et, en chemin, obtient
l’amour d’Amicia, une villageoise, sur le point de se marier. Sous le
coup des poursuites du roi, de son père, d’Isabel et de Tisbée, il
retourne à Séville, se cache dans l’église où repose le Commandeur, lit
l’épitaphe où celui qui l’a tué est qualifié de _traître_, s’en irrite,
tire la barbe de la statue tombale et, par moquerie, l’invite à souper.
Le soir même, à l’heure dite, la statue du Commandeur se présente chez
Don Juan atterré et le convie à lui rendre visite. Don Juan accepte
l’invitation et, comme il est trop brave pour manquer à sa parole, il
s’y rend, partage le souper du Commandeur, se sent embrasé par
l’étreinte de sa main de pierre et tombe mort sur les dalles de
l’église.
Telle est l’admirable création de Tirso de Molina, telle est la fable
immortelle qui a fait le tour du monde, objet des applaudissements du
public, de l’étude des poètes, des littérateurs, des philosophes et des
musiciens; telle est la pièce qui, d’abord traduite en italien, a été
une source d’inspiration merveilleuse.
Il est assez curieux de constater qu’il faut arriver jusqu’à Mozart pour
retrouver le personnage vicieux, débauché, mais, au demeurant,
sympathique, conçu par Tirso de Molina, tandis que tant d’autres auteurs
se sont complu à le dénaturer et à le pervertir, jusqu’à le rendre
odieux. C’est que le génie semble donner aux privilégiés qui ont reçu ce
don du ciel, des ouvertures sur toute chose et que cette manifestation
sublime de l’intelligence franchit les limites qui bornent l’entendement
des simples mortels.
On remplirait une bibliothèque avec les œuvres écrites sur Don Juan.
Pour moi, j’insisterai sur un seul point. Les auteurs qui, soucieux de
composer un caractère homogène, ont peint un Don Juan impie et
sacrilège, ont dénaturé la conception originale de Tirso de Molina. Ils
n’en ont pas saisi la portée, ils n’ont pas compris que Don Juan est
Espagnol, purement espagnol et qu’un gentilhomme espagnol mentirait à sa
race s’il n’était pieux, héroïque et noble, même quand il se livre aux
pires débordements. Non, Don Juan n’est pas un impie; non, Don Juan
n’est pas un sacrilège qui se moque du ciel et de l’enfer, il n’est ni
sarcastique, ni ironique, quand il répond à ceux qui lui conseillent de
se réconcilier avec Dieu: _Tanto largo me lo fiais_, que je traduirai
par ces mots: _Vous me donnez bien du temps_. Il ne plaisante pas, il
veut seulement dire qu’il est jeune et qu’il n’épuisera pas les délais
qui lui sont accordés. Et c’est pour rendre manifeste l’erreur de son
héros que Tirso de Molina le fait mourir très jeune, tandis qu’il se fie
à la durée de la vie pour régler ses comptes avec le ciel. Don Juan
n’est pas non plus un incrédule et un impénitent. Bien loin de là. Quand
le Commandeur sort de sa tombe et vient au rendez-vous fixé, il
s’effraye moins de son apparition qu’il n’est tourmenté par un scrupule.
«Jouis-tu de Dieu, lui dit-il? Es-tu une âme damnée ou viens-tu des
régions célestes? T’ai-je donné la mort en état de péché mortel? Parle,
je te ferai dire des messes.»
Enfin, quand au dénouement, Gonzalo l’étreint dans sa main de pierre et
qu’il entrevoit la mort, Don Juan s’écrie: «Laisse-moi appeler un prêtre
qui me confesse et m’absolve!»
Et la prière de Don Juan n’est pas exaucée, et il meurt sans avoir reçu
le pardon qu’il espérait mériter plus tard, _Tanto largo me lo fiais_,
simplement parce que son cœur s’est ouvert trop tard à la contrition,
parce qu’il n’a pas, comme Henri, invoqué en temps opportun le suprême
Consolateur, parce que, de son propre mouvement et de sa libre volonté,
il résiste à Dieu au lieu de lui obéir, parce que, faute de son propre
consentement, la grâce suffisante n’est pas devenue efficace.
Vous voyez avec quelle subtilité l’un des plus grands auteurs
dramatiques de l’Espagne savait présenter les deux faces d’une question
si délicate et corriger l’une par l’autre. Ses deux héros obéissent à
leurs passions et bénéficient, ou non, de la grâce suivant qu’ils l’ont
sollicitée ou repoussée. Le problème est posé; au spectateur de
comprendre et de s’avancer dans le chemin du salut qui lui est ouvert.
Pour dresser une barrière entre le peuple espagnol et la Réforme, il
fallait éloigner celui-ci de ses anciennes croyances, trop voisines des
théories luthériennes, marcher à l’encontre de ce qu’on avait admis
jusque-là. La lutte fut extrêmement ardente. Commencée par Philippe II,
soutenue par les auteurs dramatiques, elle trouva ses meilleures armes
dans les deux pièces de Tirso de Molina que je viens d’analyser, pièces
composées à l’heure où la guerre religieuse est à son maximum
d’intensité.
Philippe III, Philippe IV, n’eurent pas l’ardeur combative de leur père
et aïeul. D’ailleurs, la bataille en partie gagnée, n’offrait plus le
même intérêt. Il s’agissait seulement de consolider la victoire. C’est
alors qu’apparut Caldéron. Dans ses deux grandes pièces philosophiques
et religieuses, le _Tétrarque de Jérusalem_, et la _Dévotion à la
Croix_, il montre que si l’Espagne ne se jeta pas dans les bras des
molinistes, du moins, grâce aux efforts accomplis, elle ne franchit
jamais les limites tracées par les docteurs musulmans, et resta fidèle à
la théorie d’une prédestination mitigée par la résignation. La marche
vers la prédestination antécédente et intégrale des premiers luthériens
était désormais arrêtée. Sur ce point, l’Espagne chrétienne restait
musulmane par opposition formelle à l’esprit de la Réforme.
De même que, sur les parois des premières églises élevées après la
_reconquête_, on rencontre parfois des versets de l’Évangile écrits en
caractères coufiques, de même que Tolède possède encore une chapelle et
un clergé mozarabes, et qu’auprès des belles cathédrales chrétiennes, se
dressent également respectés, les mosquées et les palais des maîtres
musulmans de Grenade et de Cordoue, de même l’Espagne demandait des
armes pour combattre les ennemis de sa foi à ces mêmes musulmans qu’elle
avait attaqués et vaincus.
Chalon-sur-Saône, Impr. française et orientale E. BERTRAND 573
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE L'ESPAGNE AU XVIE SIÈCLE ***
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