Petit manuel de la femme supérieure

By Gérard de Beauregard

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Title: Petit manuel de la femme supérieure

Author: Gérard de Beauregard

Release date: February 7, 2026 [eBook #77876]

Language: French

Original publication: Paris: Dentu, 1897

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PETIT MANUEL DE LA FEMME SUPÉRIEURE ***





  GÉRARD DE BEAUREGARD

  PETIT MANUEL
  DE LA
  Femme Supérieure

  SECRETS INTIMES


  PARIS
  LIBRAIRIE DENTU
  78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78

  1897




PETIT MANUEL

DE LA FEMME SUPÉRIEURE

(SECRETS INTIMES)




PROLÉGOMÈNES


Sans doute, madame, j’aurais pu dénommer ce chapitre préliminaire:
introduction ou avant-propos. Mais ce mot, _prolégomènes_, que semblent
revendiquer les érudits à la tête accidentée de loupes, possède un petit
air pion, un menu parfum prétentieux qui, dès l’abord, donne le _la_ et
prédispose à pénétrer l’esprit des quelques instructions qui vont
suivre.

Un cours, alors? Non, madame, mon ambition ne se hasarde pas si haut.

Une conférence? Hélas! Que serait une conférence lue, privée du regard
humide et du geste bénisseur?

Vous m’avez fait l’honneur de me demander sur quel patron se taille, à
l’heure actuelle, une renommée de femme supérieure. C’est ce que je vais
me faire un plaisir de vous révéler simplement, sans fausse honte, sans
discours inutiles.

Par exemple, gardez-vous de divulguer jamais le plus chétif article de
mes ordonnances. Nous sommes, en quelque sorte, dans le cabinet de
toilette de votre esprit; j’y contemple toute nue votre intelligence.
Or, si métaphorique que soit un tel tête-à-tête, les envieux ne vous
pardonneraient pas de me l’avoir accordé, et moins encore à moi de
l’avoir obtenu.

Car c’est bien de secrets intimes qu’il s’agit.

De même que des ablutions savamment élaborées conservent le satin de
votre peau, que des poudres et des pommades incomparables font une
guerre victorieuse à vos rides ou déciment sans pitié vos cheveux
blancs, de même mes conseils serviront à mettre en lumière vos
précieuses qualités, à vous prêter un peu d’éclat s’il est besoin, à
corriger vos rares imperfections et à vous permettre de distancer votre
entourage.

Il en va donc du moral comme du physique, et vous ne vous vanterez pas
plus de mes avis que de ceux de votre parfumeur.

Mais une objection se dresse: qui êtes-vous, madame? Dans quel monde,
sur quel milieu aspirez-vous à régner?...

Puisque votre excessive discrétion vous empêche de me renseigner
entièrement, je serai réduit à me contenter de moyennes.

Napoléon, à Sainte-Hélène, établissait dans «le monde», c’est-à-dire
dans la masse des gens bien élevés dont vous êtes évidemment, trois
classes caractérisées par les fortunes. En bas, ceux qui disposent de
quinze mille livres de revenus; au milieu, les possesseurs de quarante
mille; au-dessus les riches, ayant cent mille francs et au-dessus à
dépenser par an.

Bien que les conditions de la vie aient un peu varié depuis, et que les
chiffres aient grossi, la classification est assez logique pour être
maintenue.

C’est vous dire que je me tiendrai à la catégorie du milieu pour établir
un type général de femme supérieure.

Donc, mon étalon, mon _mètre_, aura, si vous le voulez bien, quarante
mille livres de rente et habitera Paris.

Mais, par une déduction naturelle, le mètre, mesure moyenne, ayant ses
multiples et ses sous-multiples, qui sont aussi des mesures, il y
aura,--puis-je me permettre de poursuivre la comparaison?--des
hectofemmes et des centifemmes supérieures. Affaire à vous, madame, de
vous régler, par comparaison, sur l’unité que je vous propose. Je ne
conçois pas d’ailleurs comme impossible d’atteindre aux altitudes
suprêmes, dans la hiérarchie que je vous indique, par un avancement
méthodique et régulier. Gardez-vous seulement d’oublier qu’il ne faut
chercher à monter, dans la vie, qu’avec la certitude--s’il en est une
ici-bas--de ne point redescendre. Le monde capable d’estime pour une
condition modeste, n’a jamais de pitié pour une déchéance.

C’est le multiple le plus brillant que je souhaite pour vous et je
m’estimerai trop payé de mon agréable peine si je parviens à faire de
vous, sans conteste, une myriafemme supérieure...

                   *       *       *       *       *

Et d’abord, je me défends d’écrire un code du savoir-vivre, traité
pratique de la civilité puérile et honnête.

Il existe, dans tous les mondes, un protocole reconnu, dont chacun
s’accommode, et que nulle femme n’est censée ignorer. D’éminents
désœuvrés ont composé, là-dessus, de gros livres que les parvenus,
dit-on, feuillettent sous le manteau. Mais j’ose à peine ajouter,--tant
la chose est évidente,--que vous n’avez rien à y apprendre, parce que
les femmes de votre sorte savent tout cela sans l’avoir jamais étudié.

La tâche qu’il vous a plu de m’imposer est singulièrement plus haute,
plus malaisée aussi, non que je veuille, d’avance, grandir le mérite de
l’avoir menée à bien, mais le fait de réglementer une existence emporte
de si grands périls qu’une précaution oratoire est permise à qui le
tente.

Vous brûlez de passer pour une femme supérieure, au sens pédant du mot,
autrement dit une femme dont on vante le savoir, dont les mots courent
les salons, dont les fantaisies provoquent l’admiration du plus grand
nombre.

Laissez-moi donc vous confier comment se comportent celles qui sont de
ma connaissance et croyez que je ne vous en impose nullement si je vous
engage à leur ressembler.

Allez, ce n’est pas fort difficile, à telles enseignes qu’avec mon petit
manuel l’esprit ne vous servira de rien et qu’une moyenne courante
d’intelligence vous sera tout au plus indispensable.

En effet, des facultés trop aiguisées vous entraîneraient vers la
déplorable chimère qui porte la peine de mille extravagances féminines.
Cette chimère,--ne le devinez-vous pas?--consiste à vouloir penser par
soi-même. Or c’est là, souvenez-vous-en, ce qu’il importe d’éviter avec
le plus de scrupule.

Ne vous hâtez pas de crier à l’impertinence. Je sais, et l’univers avec
moi, que la femme a des finesses et des intuitions qui la font «juger
divinement bien de toutes choses». La sûreté de votre goût ne m’échappe
nullement, non plus que votre impartialité...

Mais pourquoi fatiguer votre cerveau délicat à s’appesantir sur tant
d’objets, dont beaucoup sont de la dernière aridité? A quoi sert, je
vous prie, de tout connaître par le menu? Le voudriez-vous, que votre
vie surchargée d’occupations plus riantes ne vous en laisserait pas le
temps.

Cependant, l’état de femme accomplie vous confère le titre de vivante
encyclopédie, et rien n’est plus misérable, dans votre situation, que de
risquer une énormité ou d’être réduite au silence.

Ce qu’il vous faut, c’est une mixture habilement préparée par votre tact
d’opinions extrêmes et d’idées généralement admises. Mais vous ne devez
utiliser les premières qu’avec circonspection et seulement lorsque vous
les aurez entendu émettre par un personnage autorisé. Quant aux
secondes, il suffit d’en rafraîchir assez l’expression pour leur donner
un air de nouveauté, sans leur ôter leur allure bon enfant. En résumé,
jamais de paradoxe inédit; encore moins de lieux communs trop fripés.

Votre initiative, du reste, aura de quoi s’exercer dans le choix de ce
qu’il convient de répéter, et des gens dont il faudra vous inspirer de
préférence. Il est bon de rechercher ceux qui font profession de tout
savoir et qui jouissent, à ce titre, d’une sérieuse considération.
Ainsi, madame, pour l’usage que vous en voulez faire, Pic de la
Mirandole et Larousse sont les plus grands génies de l’humanité.

En tout cas, j’y insiste avec complaisance, ne connaissant rien, ne
jugez rien par vos propres lumières. Même, s’il se rencontre un objet
inconnu et que vos habituels oracles n’aient point décidé encore, soyez
héroïque: confessez votre ignorance. Le cas devant être fort rare, un
tel aveu glissé de-ci de-là rendra plus vraisemblable votre omniscience.

Naturellement, ne citez jamais vos autorités. Ce que vous dites ou
faites doit paraître de vous. J’y vois ce double avantage d’établir, sur
vos auditeurs, le prestige d’un sens très judicieux ou très étendu et de
ne point donner à ceux dont la pensée vous alimente, d’insupportables
prérogatives.

Ne m’objectez pas que le monde ne saurait être dupe de semblables
artifices, mais considérez plutôt l’enthousiasme déchaîné par un
discours académique, généralement échafaudé sur les principes que je
vous recommande.

Je n’énonce à dessein, dans ces _prolégomènes_ que des généralités;
c’est le «bloc» que j’envisage, me réservant de descendre ensuite aux
détails du personnage.

Le personnage, oui, madame, c’est-à-dire votre façon d’être universelle,
la tournure d’esprit que vous n’abandonnerez plus, une fois adoptée,
l’opportuniste uniformité de caractère qui vous constituera un «type»
spécial et reconnu, indispensable à l’état de femme supérieure.

L’obligation de vous singulariser vous apparaîtra sans doute, si vous
daignez penser qu’on ne saurait dominer les autres en demeurant leur
égal. C’est d’une logique enfantine.

Mais, en vérité, la chose est plus aisée à conseiller qu’à faire et le
choix d’un personnage est rempli de sérieuses difficultés, tant les
vertus de l’idéal sont diverses et parfois contradictoires.

Ainsi, vous devez être stable dans vos opinions, ne pas tourner à tous
les vents, éviter de tomber dans le travers si féminin de la
versatilité, mais pourtant, vous régler toujours sur les circonstances,
ne point faire parade d’une obstination de mauvais goût et transiger
sans cesse avec votre conscience, quand il vous sera loisible de
procéder sans esclandre et seulement pour vous donner le mérite d’un
large esprit de conciliation.

Un «type» trop caractérisé ne manquerait pas de vous susciter une foule
de jaloux, et dans la nécessité où vous vous trouvez de partager vos
bonnes grâces entre la chèvre et le chou, il est un moyen terme où vous
vous arrêterez.

Allez-vous être exubérante, calme, rêveuse, enjouée, matérielle,
éthérée, sévère ou languissante? Ne vous hâtez pas. Décidez en
connaissance de cause et d’abord examinez votre tempérament.

Si vous êtes indolente, ennemie de l’ardeur et de la parole, le cas est
grave; l’ascension sera difficile. Vous devrez, pour disputer aux
bavards la première place, employer des moyens extra-intellectuels dont
votre beauté sera le plus certain.

Mais ce n’est pas à craindre. Le pétillement de vos yeux, la prestesse
de vos doigts, la sûreté de votre démarche me révèlent assez l’active
souplesse de votre intelligence. Vous restez donc maîtresse de la
situation et de choisir le personnage que vous jugerez convenable.

Il existe de vos pareilles, médiocrement raffinées, qui ne peuvent
apercevoir une femme très riche ou très titrée sans copier aussitôt
jusqu’à ses qualités.

Si le hasard des relations communes leur fait rencontrer Mme X***, dont
le mari, financier, a recueilli des millions, en filtrant des eaux
troubles, vous les voyez, durant une semaine, adopter de pareils gestes
las et découragés, noyer leurs regards d’une identique langueur, traîner
aussi, de phrase en phrase, leur accent fatigué sur commande ou étaler
dans un fauteuil leur nonchalance pleine du dégoût de ce bas monde.

La petite marquise de Z*** vient à passer: changement à vue!... Les
voilà babillardes, guillerettes, riant de tout et de rien, insouciantes
au point de feindre des distractions pour paraître gamines et amuser
l’entourage de leur délicieuse étourderie.

Prendrai-je la peine de vous faire ressortir la puérilité d’une
semblable tactique? Se croire égales aux gens parce qu’elles les
plagient en bloc est d’une étroitesse de vue lamentable, qui décèle le
plus épais provincialisme.

Certes, vous n’avez pas la prétention de vous faire tout de go une
attitude définitive.

Du moins, s’il vous faut emprunter, procédez à la façon des bohèmes
intelligents qui ne sollicitent jamais la forte somme du même prêteur.
Ils répartissent leurs demandes car ils savent que l’on trouve plus
facilement vingt-cinq amis bons pour un louis qu’un seul pour cinq cents
francs.

Imitez-les, en exploitant les femmes de vos relations qui vous semblent
dignes de monter au rang de modèles.

A l’une prenez sa manière d’être enjouée, à l’autre sa distinction de
bon aloi, à une troisième ses habiles ondulations de torse, à une
quatrième son art surprenant d’étouffer les _s_ en parlant du bout des
lèvres, afin de ne point agrandir la bouche... que sais-je encore?
Empruntez, empruntez, il en restera toujours quelque chose.

Ne ressembler entièrement à personne et saisir dans chacune ce qu’elle a
d’avantageux, voilà tout le secret.

Et tenez, voulez-vous une petite maquette du type que je rêve pour vous?
Aux angles près, que votre tact arrondira, je ne le crois point trop
mauvais.

D’abord, sans hésiter, soyez gaie. Oh! entendons-nous: pas de cette
gaîté qui admet les grands accès de rire, s’alimente de vétilles, ou
prend plaisir aux gauloiseries douteuses. Contentez-vous du sourire,
suffisant pour souligner l’impression qu’il vous plaira d’avoir dans le
moment.

Le sourire sera, chez vous, un instrument dont vous jouerez en virtuose.
Tour à tour indulgent, poétique, approbateur ou dédaigneux, selon qu’il
aura pour destinataire un fêtard, un ténor, un pion ou le premier venu,
il ne devra jamais disparaître, même dans les plus tristes conjonctures,
car il est aussi toute une gamme de sourires douloureux, dont le détail
vous sera familier.

Un peu d’humeur, parfois, ne messied pas, pour tenir lieu des
indignations dont votre éclectisme vous écarte, mais je la veux courte,
afin de ne désobliger personne et de vous donner tout juste l’apparence
d’une conviction sincère.

Raillez, à l’occasion, les préjugés de notre société moderne, comme on
raille son maître... en obéissant. L’esprit est le même aux divers
échelons sociaux, frondeur et hiérarchique. Aussi rendra-t-on hommage à
votre largeur d’idées tant que vous vous tiendrez aux discours et aux
menues révoltes, mais ne perdez pas de vue qu’une franche mise en
pratique de vos théories ne serait pardonnée de personne.

J’ajoute bien vite, mais très bas, que le ciel de tous les âges a permis
les accommodements et qu’à la condition d’éviter le grand jour, vous
pourrez établir un accord entre vos actes et vos paroles.

Et--faut-il aller jusqu’au bout?--le monde admirateur des enfants
terribles qui le divertissent sans lui rien casser, opposera peut-être
une étonnante inattention à celles de vos incartades qui, esquivant la
trompette de la renommée, emprunteront, pour lui parvenir, le murmure de
la confidence.

Mais n’anticipons pas...

Jetons plutôt un regard en arrière sur les femmes supérieures qui
meublent l’histoire, non pas tant pour y trouver des exemples, toutes
ayant beaucoup vieilli, que pour y découvrir la preuve que mes
enseignements ont comme base des faits, non des théories arbitraires et
conventionnelles.

Ève, cette grand’mère commune, grâce à laquelle je m’honore d’être un
peu votre cousin, Ève, dis-je, ne doit guère sa notoriété qu’au serpent
et à la pomme. Elle fut, c’est vrai, la première de toutes les femmes,
mais vous jugez de son mérite puisqu’il n’y en avait pas d’autres.

Sémiramis ailleurs que sur le trône de Ninive, n’eût été qu’une
grossière virago et une jouisseuse impudente, telle que sa collègue de
Russie, plus rapprochée de nous, Catherine II.

La belle Hélène avait en trop ce dont manquait Pénélope.

Faut-il parler de Lucrèce? Je le crois, ne fût-ce que pour préserver les
femmes en général et vous en particulier, madame, d’une funeste
contagion. En somme, à l’imiter, l’univers sombrerait dans une épidémie
de suicide. Et pourquoi? Je vous le demande. Pour une déclaration qu’un
homme aimable aura voulu appuyer de quelque preuve! Ce serait la fin de
toute civilisation et de tout raffinement dans le commerce de la bonne
compagnie.

Mme de Staël n’était point si bégueule lorsque, Napoléon lui faisant
répondre qu’il était au bain et ne pouvait la recevoir, elle persistait
à vouloir entrer en déclarant que «le génie n’a pas de sexe».

Elle pouvait le croire, après tout, puisque le roi de Rome était encore
à naître... Mais elle ne le croyait pas sans quelque regret.

Cornélie, de loin, montre un assez grand air, dans un genre tout
différent. Malheureusement, son décorum cache mal l’austère et désolant
ennui. C’est une femme qui, en dépit de ses charmes, a marqué beaucoup
trop de penchant à l’affectation et qui s’est mise à la portée de la
moindre nourrice en appelant ses enfants: «Mes bijoux!» Ne l’imitez
qu’avec prudence, car sa fermeté, si recommandable qu’elle soit,
pourrait vous entraîner loin.

La femme de César eut au moins l’à-propos, ne devant pas être
soupçonnée, de ne donner que des certitudes. Évitez le plagiat de ce
côté.

L’amour de la déclamation a perdu Blanche de Castille et Clémence Isaure
a marqué, pour les poètes, un goût infiniment trop exclusif.

Passons de même sur la Pucelle d’Orléans dont l’imitation servile vous
priverait d’un de vos plus puissants moyens.

Catherine de Médicis mérite mieux qu’une mention. Les gants empoisonnés
et les Saint-Barthélemy sont passés de mode, mais une mode éternelle est
celle qui consiste à dénaturer à propos son sentiment, à masquer une
antipathie compromettante, à refréner une affection oiseuse.

Cette femme fut grande parce qu’elle eut, poussée à l’extrême, la
faculté de dissimuler avec assurance. Elle sut, tour à tour, caresser ou
meurtrir selon les nécessités du moment. Cela, me direz-vous, toutes les
femmes y excellent. J’en demeure d’accord, mais combien le font avec
maladresse! Combien frappent d’une main de fer, sans la ganter de
velours! Combien mentent en comptant sur leurs seuls privilèges de
femmes, pour n’être point contredites avec éclat! Combien enfin
dépensent d’inutiles trésors de fourberie, pour le plaisir de ruser,
sans urgence et sans profit!

Cela m’amène à dire que s’il n’est point de vice superflu qui soit
justifiable, il n’est pas non plus de vice utile qui ne se puisse
glorifier. La conduite de la reine Catherine est, en faveur de ma thèse,
un bien fort argument et, n’en déplaise aux historiens partiaux, elle ne
fit jamais rien qu’en vue d’un immuable but: être et rester reine. Or,
la preuve qu’elle avait raison, c’est qu’elle fut et resta reine.

Agissez donc pareillement, en votre sphère plus étroite, et, pour peu
que vous ayez la main légère, vous en récolterez des fruits
incomparables.

Éloignez-vous de la route suivie par Mme de Maintenon. Son genre de
rouerie est d’un ordre trop spécial et trop délicat pour aboutir
ailleurs que dans l’alcove d’un roi. Et puis, tout le monde n’y serait
pas pris aussi facilement que Louis XIV devenu ermite.

Il en va de même de Mme de Pompadour, beaucoup plus semblable qu’on ne
croit à la dévote Scarron. Une chose d’elle, sans plus, est à retenir:
elle griffonnait gentiment l’eau-forte et se piquait de musique. Vous en
connaîtrez plus tard l’avantage.

Tout naturellement, j’en arrive à Mme Tallien, dont les déshabillés
légendaires auraient aujourd’hui le plus pitoyable effet, quoi qu’en
puissent dire d’égrillards godelureaux.

Vous tenez au monde sérieux? Alors, habillez-vous, haussez votre collet,
au moins en public, sauf pour les cas dont je vous entretiendrai, au
chapitre de la toilette. Car, s’il n’est pas un de vos austères censeurs
qui, pris en particulier, ne vous sache le plus grand gré de l’opération
contraire, leur ensemble est intraitable sur le respect des bienséances.

C’est ce qui a tant nui à Mme Récamier, fort appréciée de M. de
Chateaubriand dans le tête-à-tête, mais cruellement décriée par ceux
qu’elle ne recevait pas seuls.

George Sand est un merveilleux modèle qui, malheureusement, n’est pas à
votre portée parce qu’il reste d’elle de meilleurs témoignages que les
racontars de ses pique-assiette.

Les autres sont trop près de nous; si vous les contrefaisiez, cela se
verrait.

En somme, il ne vous échappera pas que les femmes dites célèbres ont dû
leur gloire beaucoup plutôt à leur situation qu’à leurs mérites. A
Paris, en ce moment même, vous trouveriez mille Cléopâtres et cent fois
plus de Dubarrys auxquelles il ne manque que des Antoines et des Louis
XV.

Aussi, devant cette loi fatale qui oblige la plupart des femmes à
n’avoir de personnalité que celle qu’on leur prête, inclinez-vous de
bonne grâce et glanez, à droite et à gauche, de quoi composer la vôtre.

C’est à quoi, je le répète, il va m’être infiniment doux de vous aider.




LE CADRE




CHAPITRE PREMIER

LE LOGIS ET L’AMEUBLEMENT


Ici, madame, commence l’examen minutieux de la stratégie que je crois
propre à vous assurer, sinon une supériorité réelle qui vous importe
peu, au moins l’apparence de cette même supériorité.

Ah! l’apparence! Tout est là, n’est-il pas vrai? Aristide, cet Athénien
démodé qui voulait être juste, non le paraître, avait les idées de son
temps et si je vous révèle que ce temps était encore antérieur à celui
d’Hérode, il ne vous sera pas difficile de comprendre que de telles
opinions aient un impérieux besoin d’être rajeunies.

Écoutez donc et faites votre profit.

Il me paraît d’abord opportun, avant de donner la comédie, d’installer
le théâtre, de dresser la scène et de machiner les décors, c’est-à-dire
de ne rien donner au hasard dans le choix et l’ornementation de votre
logis.

C’est là, en effet, que vous livrerez bataille à l’indifférence et à la
jalousie; c’est là qu’aboutiront, ou je me trompe fort, les hommages et
les justes tributs que vous vaudra votre nouvel état. C’est là que sera
le sanctuaire, au fond duquel trônera votre souveraine divinité.

Or, que cherche-t-on dans un tel lieu? Quelle impression ont désiré
produire les édificateurs de tous les sanctuaires, aussi bien des
temples doriques que des pagodes chinoises ou de nos cathédrales
couronnées d’ogives? Est-ce la tristesse? Non pas, car un abord maussade
écarte les fidèles et fait le vide, bien loin à la ronde. Est-ce la
gaîté? Pas davantage, car les privautés de l’abandon qu’elle provoque ne
sont guère compatibles avec le respect et l’admiration.

C’est en réalité un composé de majesté aimable et de grâce imposante,
qui réussit le mieux, en vue d’un pareil but. Il faut de la richesse et
de l’agrément pour plaire au passant, mais aussi de la grandeur et
quelque peu de mystère pour maintenir les distances.

Aussi, je redoute pour vous les quartiers neufs, les maisons à peine
issues de terre, avec leur folâtre floraison de balcons, de corniches,
de campaniles, de vérandas.

Je ne conteste pas l’avantage d’habiter une de ces cages somptueuses
étalées le long d’une avenue verdoyante, mais c’est trop frais. Vos
habitudes, toutes de traditions, vos goûts vieillots,--des goûts de
famille comme les portraits et les bijoux, s’accommodent mal des pierres
taillées de la veille et des plâtres imparfaitement séchés. Il y a dans
ces façades, à la blancheur insolente, quelque chose qui sent la fortune
soudaine provenant d’une boutique liquidée d’hier ou d’un coup de bourse
inexpliqué.

Par contre, quelle poésie dans les anciennes bâtisses de la rive gauche!
Quelle ampleur dans ces escaliers de pierre dure bordés de fer forgé, où
le bruit de vos pas semble un écho mourant des talons rouges de l’autre
siècle! Quelle ombre charmante, pleine de visions soyeuses et poudrées,
dans ces jardins encaissés, dans ces cours aux larges pavés quadrillés
d’herbe fine!

Et puis, ce quartier que je vous prône a pour lui l’inégalable prestige
de son nom: faubourg Saint-Germain!

N’avez-vous jamais entendu quelque provincial enrichi proclamer avec
emphase: «Je viens de faire une visite au faubourg Saint-Germain!»

Il semble, à ces mots magiques, qu’un potentat soit proche et
qu’éclatent, pour lui faire honneur, les cent et un coups de canon
traditionnels.

Habiter le faubourg Saint-Germain, y avoir un ami, y dîner seulement, y
passer même, c’est recevoir l’investiture d’un peu d’aristocratie, c’est
s’allier dans une certaine mesure aux familles chevaleresques qui le
hantent, c’est presque prouver qu’on a eu des grands-oncles prisonniers
de Saladin.

Vous saurez plus tard de quelle importance est un tel élément de
supériorité.

Contentez-vous d’apprendre, pour le moment, que la rue de l’Université,
la rue Saint-Dominique, la rue de Grenelle et la rue de Varennes, sont
les premières désignées pour l’établissement de vos pénates.

A la vérité, les rues transversales, de Monsieur, de Bourgogne, de
Bellechasse, ont leur valeur, mais ce n’est déjà plus la même qualité.
Il ne les faut envisager que comme pis aller.

Voilà qui est entendu: vous avez trouvé un hôtel séculaire au fond d’une
cour, ayant deux étages tout au plus, mais fort élevés. Les portes du
rez-de-chaussée sont en forme d’arcades, bordées de guirlandes; deux
petites ailes contiennent les écuries et les remises qui, hélas!
resteront vides--n’oublions pas que vous n’avez que 40.000 livres de
rente--une autre aile sépare la cour de la rue et présente une haute
porte cochère, vermoulue et délabrée si vous voulez, je n’y vois pas
d’inconvénient.

Entrons--en voiture, cela va de soi--et descendons sous la marquise dont
il vous suffira de faire remplacer les vitres ébréchées.

Voici le vestibule du bas. A moins qu’il ne soit dans un état de
dégradation inacceptable, gardez-vous d’y faire donner un coup de
pinceau. Les boiseries jadis blanches, un peu salies par le temps, sont
le meilleur ornement, le plus sûr témoignage de l’authenticité du style;
de même pour la rampe, qui restera ce qu’elle était sans qu’on se risque
à la travestir d’une couleur sacrilège...

On n’admet plus un escalier sans tapis. La pierre polie du vôtre sera
donc recouverte d’une moquette à grands ramages, aux tons morts, à la
laine épaisse.

Je passe sous silence l’indispensable lanterne suspendue à une chaîne,
les palmiers trop classiques des encoignures et, par la grande porte à
deux battants du premier étage, je marche en votre compagnie, vers
l’appartement lui-même.

Dans l’antichambre, j’aimerais à voir des tables massives, des armoires
pesantes, des coffres en chêne et des porte-parapluies monumentaux, mais
je n’accorde pas à ces détails plus d’importance qu’il ne faut. Que ce
soit décoratif, meublé, pratique, et l’arrivant qui traverse n’en
demandera pas davantage.

J’ai hâte, au surplus, d’aborder votre salon. «Votre salon» est le terme
général. Dans la pratique, il convient d’en avoir au moins deux, le
grand et le petit.

Le grand, c’est le forum, où se donneront les fêtes, où se traiteront
les affaires importantes, où l’on entendra de la musique élevée, où se
rencontreront les personnages trop éminents pour s’accommoder du petit.

Je le conçois comme un mélange de cabinet ministériel et d’élégant
boudoir, avec des tentures sombres, des rideaux et des tapis épais, des
meubles de style Louis XIV, recouverts de Beauvais discret et passé.
Quelques fauteuils Empire ne feraient pas mauvaise figure, surtout à
cause de leur largeur et de leur solidité.

Il est en effet nécessaire de prévoir l’ampleur et le poids de vos
futurs familiers. Or, à ne considérer que les économistes, presque tous
gras et bien nourris, il est à craindre, qu’au mépris de leur grand
principe, ils n’offrent aux sièges plus que ceux-ci ne demandent.
Voyez-vous alors le scandale si quelque mignonne bergère Louis XVI,
vaincue par la surproduction du visiteur, manque des quatre pieds et
s’abîme en grand fracas!

Avec l’Empire et le Louis XIV, rien à craindre; c’est massif, solide et
résistant à supporter un chapitre de chanoines.

Mais, pour le contraste, je souhaite de fines chaises aux barreaux
fluets, au bord desquelles se poseront, les effleurant à peine, les
jeunes filles, les poètes et les romanciers féministes.

J’exige une queue à votre piano, dans vos lampes massives, de l’huile et
non du pétrole; un lustre modeste, mais copié de Caffieri, sans cristaux
ni pendeloques; et aussi des poufs de brocart mauve, des coussins
enrubannés, des abat-jour gigantesques, n’excluant pas les globes des
temps sérieux; des tables chargées de miniatures; des tabourets dorés
pour donner du ton et tout juste ce qu’il faut de bibelots pour prouver
qu’on en a.

La cheminée sera sobre, sans baldaquin, à moins qu’il ne soit d’une
étoffe très vieille et très précieuse.

Si votre buste n’est pas encore achevé, placez au centre une réduction
du _Laocoon_ ou de la _Victoire de Samothrace_, en bronze évidemment.
Enfin des fleurs, des fleurs partout, même de ces fleurs au parfum
enivrant et capiteux qui embaument surtout les feuilletons. La femme et
la fleur se tiennent de si près!

Il y a la question des portraits d’ancêtres qui est assez délicate.

Étant donné ce que vous êtes et surtout ce que vous aspirez à être, vous
ne sauriez vous passer d’un ou deux hommes à perruques et d’autant de
femmes à la mode de 1700, avec, bien entendu, des intermédiaires jusqu’à
nos jours, de façon à figurer la lignée de votre mari ou la vôtre, au
moins depuis le XVIIe siècle, et à prouver ainsi que votre origine a
quelque décence.

Si vous possédez les toiles obligatoires, c’est à merveille. Encore
faut-il que le costume des ascendants portraiturés dénote un rang social
avouable. Dans le cas, par exemple, où votre trisaïeul mort en 1787,
serait vêtu d’une souquenille, faites gratter ce qui n’est pas le visage
et rétablir, à la place du fâcheux accoutrement, un coquet habit brodé,
orné d’une croix de Saint-Louis. N’allez pas jusqu’au cordon bleu du
Saint-Esprit, car les chevaliers étant catalogués depuis l’origine de
l’ordre, quelque sot héraldiste pourrait vous chicaner.

Si, par contre, vous manquez absolument de ce genre de tableaux,
procurez-vous-en dans le plus bref délai, mais pas à Paris, ni même en
France, afin d’éviter, plus tard, d’humiliantes reconnaissances.

Explorez des pays perdus, Salamanque, je suppose, dont

    Les étudiants joyeux
    Pauvres mais tous gentilhommes
    Ayant moins d’or que d’aïeux,

se feront une fête de vous céder, à bon compte, de respectables
effigies.

Plus vous en aurez, mieux cela vaudra. On se trouve bien d’en pendre
jusque dans les corridors et sachez qu’une tête hirsute, voire
patibulaire, datant d’Henri IV, servira plus à votre gloire qu’un pur
chef-d’œuvre de l’école italienne qui ne serait pas un portrait.

Combien de gens d’une noblesse indiscutable se livrent pourtant à la
chasse aux ancêtres! Je pourrais vous citer une femme de haut mérite,
dont le grand-père joua, sous Louis XV, un rôle politique important, et
qui s’est fait, à beaux deniers comptants, une famille rétrospective.

Mais le petit salon nous sollicite.

Là vous êtes libre: c’est un temple menu à côté du grand, une chapelle à
côté de la basilique, où votre fantaisie se donnera carrière.

Des sièges larges et bas, des divans moelleux, des tentures
guillerettes, des fanfreluches, des bagatelles, des lampes minuscules,
des statuettes, des livres joyeux, des gravures égayantes, telle en est
la composition préférable. Meublez-le selon le premier caprice venu, car
en ce lieu destiné aux confidences, aux bavardages intimes et aux propos
aiguisés, vous affecterez de laisser conspirer vos amis, sans y entrer
jamais vous-même ostensiblement.

Si parfois vos vapeurs ou votre lassitude vous induisent à une
langoureuse intimité, recevez de préférence dans votre chambre à coucher
dont l’atmosphère sera plus familière et plus engageante que celle du
grand salon, mais moins légère et moins compromettante que celle du
petit.

Je la vois, cette chambre, d’une couleur chaude et uniforme avec ses
tentures, ses rideaux droits et lourdement plissés, sa chaise longue,
ses meubles entièrement recouverts de soie bleu de roi. Tout y est bleu
de roi jusqu’au tapis où les pas s’étouffent. Les glaces même n’y
réfléchissent que du bleu de roi, à peine rayé çà et là par le blanc
laqué des bois Louis XVI.

Aux fenêtres, des stores festonnés, bleus aussi, laissent filtrer une
lueur de rêve. C’est comme un peu de ciel enfermé dans les vieilles
murailles et tout ce qu’on y dit ou fait doit être céleste. Ne vous
effrayez pas: les objets les plus terrestres sont susceptibles d’être,
au besoin, présentés sous cet aspect; il ne faut qu’un peu d’art et
d’imagination pour en parfaire le mirage et, à la condition de mettre
des formes aux choses, l’on ne sera pas plus malheureux dans votre
chambre que partout ailleurs.

A coup sûr, l’ameublement, les couleurs et la disposition de votre
chambre à coucher sont articles de conséquence, mais qui ne sauraient
primer en intérêt la question des images pieuses, car vous avez de la
religion, madame, ou tout au moins les dehors d’une conviction très
précise à l’endroit des dogmes catholiques romains.

D’où, nécessité d’afficher quelque part vos croyances, sous forme
d’emblèmes éloquents qui soient comme une profession de foi permanente,
fixée au mur. Or quel endroit plus propice que la chambre à coucher?

Les bourgeoises mesquines, les femmes de rien s’estiment heureuses de
placarder à leur chevet une mauvaise copie de la _Vierge à la chaise_ ou
quelque autre insipide Raphaël reproduit par un pinceau mercenaire, si
ce n’est par la chromolithographie.

Il n’en va pas de même de vous à qui vos raffinements artistiques
imposent un autre goût que celui qu’on affiche pour les bonnes grosses
luronnes qu’une indulgente postérité s’obstine à décorer du nom de
_Vierges_.

C’est du préraphaélite qu’il vous faut, des vierges morbides et
verdâtres, contournées et maigrichonnes devant lesquelles, avec un peu
d’auto-suggestion, vous arriverez comme tant d’autres à goûter des
sensations intenses, non encore éprouvées.

On en trouve aisément par le temps qui court et Montmartre possède une
phalange de troublants primitifs qui vous peindront, pour un morceau de
pain, tous les saints du paradis, au degré de décomposition que votre
dilettantisme leur indiquera.

Avec cela, un christ janséniste aux bras verticaux, un rosaire en noyaux
d’olives du Golgotha compléteront avec avantage votre exhibition dévote,
ce qui revient à dire que vous devez en cela, comme en tout, tâcher à
n’être pas banale, sans pourtant faire étalage d’une originalité
suspecte.

Ai-je besoin de mentionner que votre chambre vous est strictement
personnelle et que celle de votre mari est à une distance suffisante
pour vous éviter les surprises?

Enfin je ne saurais m’éloigner sans jeter un coup d’œil à votre cabinet
de toilette, à cet arrière-refuge où personne jamais ne pénétrera, même
et surtout votre mari, en dépit de ses tentatives pour y être autorisé.

Personne, ai-je dit, et je ne souffre nulle exception, du moins lorsque
vous y êtes, mais l’on doit avoir une vague notion de ce qui s’y trouve
et de ce qui s’y passe. Ne prenez pas la peine de renseigner là-dessus
âme qui vive; les domestiques s’en chargeront avec d’autant plus de
profit qu’ils joindront à leurs rapports ce je ne sais quoi d’exorbitant
et de merveilleux qui donne aux propos de valets une saveur si
singulièrement pimentée.

Vous me comprendrez mieux tout à l’heure.

Ce cabinet, vous allez l’installer dans une grande pièce, prenant jour
par un plafond en verre dépoli et munie d’une alcove où sera la
baignoire.

Les murs seront tapissés de nattes et le sol recouvert de carreaux de
vieille faïence formant mosaïque, tandis que deux rideaux s’ouvrant ou
se fermant à volonté, isoleront ou dégageront la suggestive alcove.

Il est à désirer que la toilette de marbre rose, où l’eau arrive
directement, soit immense et à deux cuvettes. Pourquoi deux? Je
l’ignore, mais il est bien certain qu’il est plus confortable d’avoir
deux cuvettes qu’une seule.

C’est un des rares endroits où tous les raffinements modernes seront
admis: électricité, chauffoir, calorifère, etc.

Sur les tablettes de marbre, disposez à profusion les brosses à dos
d’ivoire chiffré de vermeil, les peignes d’écaille blonde, les limes
d’argent, les pierres ponces, les éponges grandes et petites, les pots,
les flacons, les ongliers et, en général, toutes les pièces composant
l’arsenal usuel d’une femme supérieure, très méticuleuse par conséquent
dans le soin de sa personne.

De plus vous aurez... ici je ne serais pas fâché d’utiliser une
périphrase. Le mot «arsenal» échappé tout à l’heure à ma plume va me la
fournir.

Votre cabinet de toilette n’est pas seulement un arsenal mais une place
forte pourvue d’une garnison où toutes les armes sont représentées.

Dans les peignes et les brosses qui cheminent à travers les broussailles
de la chevelure je reconnais l’infanterie; les ciseaux, les limes et les
pinces personnifient assez bien le génie rasant les futaies, creusant
des parallèles; l’artillerie, c’est les boîtes et les houppes chargées
de poudre, mais par bonheur toujours à blanc... Il nous reste à
découvrir la cavalerie... Ah! madame, vous l’avez déjà nommé ce gracieux
instrument quadrupède, m’évitant ainsi de démêler, dans un trivial
examen, de quoi il tient le plus, du cheval ou du violon.

Eh bien! efforcez-vous d’en dénicher un qui soit historique, doré, garni
de petits amours polissons.

M. Victorien Sardou possède, dit-on, celui de Mme du Barry. (Comme ce
n’est pas le talent qu’on y baigne d’ordinaire, j’imagine que le pauvre
ustensile doit regretter amèrement, par comparaison, son amazone de
jadis.)

Vous auriez celui de Voltaire ou de Mme du Deffant qu’un peu de leur
gloire vous arriverait par lui...

Mais, dites-vous, suffisamment édifiée, et la baignoire?

J’y viens, madame. Pour le côté historique, vous serez ici plus
embarrassée: la baignoire de Marie-Antoinette et celle de Napoléon sont
toujours dissimulées sous leur sopha, l’une à Versailles, l’autre au
Grand Trianon; le sabot de Marat est au Musée Grévin, la vasque du duc
de Morny au Palais-Bourbon. Aucune n’est à vendre.

Contentez-vous alors d’un engin moderne bien conditionné.

Au reste l’intérêt n’est pas dans la baignoire mais dans l’alcove où
elle sera enchâssée. A part naturellement, le côté qui s’ouvre sur le
cabinet de toilette, que l’alcove entière soit tapissée de grandes
glaces; à droite, à gauche, au fond, au-dessus. Je veux des miroirs
horizontaux, verticaux, transversaux, de façon que votre joli corps
s’insinuant dans l’eau tiède et parfumée, vous soit visible de tous
côtés, avec ses plus ravissants raccourcis, ses courbes les plus
enchanteresses.

Et ne m’accusez pas, s’il vous plaît, d’excitations suspectes,
d’arrière-pensées libidineuses. Je n’invente rien; je décris tout
uniment la cabine de bain que j’ai vue et dont se servait, au château de
Compiègne, il n’y a pas encore trente ans, l’Impératrice elle-même.

L’avantage de tout cela sera, non seulement de vous procurer
journellement la contemplation délicieuse de vos propres appas, mais de
faire répandre par votre femme de chambre qui vous reçoit le peignoir
ouvert, au sortir de l’eau, des détails affriolants sur vos secrètes
beautés, sans qu’il en coûte rien à votre pudeur.

On saura, parmi vos admirateurs, ce qu’il est bon que l’on sache et les
médisants n’y trouveront rien à dire.




CHAPITRE II

LA TABLE


Il m’a paru bon de réserver, pour en parler à loisir, la pièce la plus
utile de l’appartement et le plus indispensable de tous les meubles.

C’est de la salle à manger qu’il s’agit d’abord, de cet autre sanctuaire
où l’on rencontre l’autel vénéré par excellence et dont les fidèles
pratiquent assidûment le culte, j’ai nommé la TABLE.

Ne vous y trompez pas, madame, si le velours de vos yeux, l’attrait de
votre sourire, le charme de votre causerie, la grâce de vos gestes
établissent votre empire sur une multitude de cœurs, il est infiniment
plus sûr et plus profitable à votre supériorité de vous attacher les
intestins de vos admirateurs.

L’amitié s’use, la reconnaissance s’aigrit, l’amour s’envole, seule la
faim est vraiment stable.

Il ne faut pas au moins prendre le change sur le mot et lui attribuer le
sens vulgaire que lui donnent les misérables. Il est clair que nul
représentant de votre élégante clientèle n’arrivera chez vous, les dents
longues, le ventre vide, prêt à se ruer sur le potage. Les gens du monde
n’ont jamais faim--combien s’en plaignent!--et ils laissent à la
canaille la grossièreté d’une telle sensation, se réservant, comme une
volupté de bonne compagnie, le plaisir délicat de goûter à mille riens
exquis, de savourer les chefs-d’œuvre culinaires qui sont la gloire de
notre époque.

Or, je le répète, si le désir de régner exclusivement sur les cœurs et
les esprits dénote une louable ambition, la vôtre, il trahit également
un sens incomplet de la domination.

César, en présence de l’armée de bellâtres que commandait Pompée, criait
à ses vétérans: «Frappez au visage,» estimant avec raison que ses jolis
adversaires, dans la crainte d’être défigurés, ne résisteraient pas à
une semblable manœuvre. Ce fut en effet ce qui arriva et la victoire
récompensa la clairvoyance du fameux dictateur.

Eh bien! je vous le déclare, si vous souhaitez un triomphe rapide et
sûr, frappez à l’estomac.

Chez tout le monde, c’est le point vulnérable. Il n’est pas d’homme qui
ne soit sensible à la perspective d’un fin repas et tel, qu’un bal ou
même un rendez-vous galant laisse indifférent ou... désarmé, retrouve
ses vingt ans pour aller dîner en ville.

Mais procédons par ordre.

En un temps où la plupart des salles à manger affectent une somptuosité
lourde de brasseries allemandes, avec leurs tentures sombres, leurs
meubles massifs, leurs chaises rembourrées, leurs tables pataudes, il
importe d’introduire dans la décoration de la vôtre un goût plus riant
et plus français.

La comparaison sera faite, on trouvera que, chez vous, la bonne humeur
attend les convives dès le seuil; on aimera à se rendre à vos
invitations, non seulement pour la bonne chère qu’elles sous-entendent,
mais aussi pour le plaisir que se promettent les yeux accoutumés aux
richesses un peu funèbres des autres maisons.

Pour cela, le frivole Louis XV s’impose.

Les murs seront en boiseries réséda, ainsi que les portes, avec de
petites arabesques de même couleur et des boutons de serrure en bronze
éteint. Le tapis recouvrant le parquet sera, lui aussi, réséda uni, sans
fleurs, sans ornements d’aucune sorte. Les rideaux des fenêtres seront
de toile peinte, où l’on verra, par transparence, d’agréables dessins de
l’autre siècle.

Bannissez les chaises incommodes et banales pour les remplacer par de
mignons fauteuils cannés, de pur Louis XV, recouverts d’une fraîche
peinture réséda.

Dédaignez de même ces dressoirs monstrueux bourrés de vaisselle
hétéroclite, d’objets en toutes sortes de métaux, disposés en étalage
avec la plus bourgeoise prétention.

Au lieu de ces magasins encombrés et encombrants, placez de menues
consoles du style et de la teinte du reste, sur lesquelles des fleurs
mettront leurs notes plus vives, ou bien encore de petits buffets aux
lignes gracieuses, dans les vitrines desquels vous pourrez installer
sans inconvénient quelques tasses minuscules de vieux Saxe, avec des
bleus de Sèvres pour servir de fond. Mais, encore un coup, pas de ces
amoncellements d’or et de vermeil, éblouissants comme la guimbarde d’un
marchand de vulnéraire.

Au milieu de tout cela, il faut une table aux pieds courbes, fort grande
et recouverte d’une nappe blanche, à moins cependant que vous ne
préfériez le dessus entièrement en glace, ce qui se voit dans quelques
maisons et serait, chez vous, d’un effet ravissant.

En matière d’éclairage, vous pensez bien que je réprouve avec horreur,
la hideuse suspension ainsi que ses poulies grinçantes, ses chaînes et
son inénarrable contre-poids.

Pour illuminer ce cadre aux couleurs aimables et douces, pour emplir la
salle entière d’un éclat à la fois puissant et modéré, capable de faire
valoir le service mais non d’éblouir, il n’y a de possible qu’un lustre.

Encore est-il indispensable qu’il soit de taille à remplir son office.
Quarante lumières y suffiront, aidées par deux candélabres Louis XV
comme lui, si l’assistance est nombreuse et la salle très longue.

Quant au couvert, la sobriété des alentours vous autorise à y déployer
toute la profusion qu’il vous plaira.

C’est l’occasion de montrer que vous possédez de la vaisselle plate et
surtout que vous vous en servez, bien loin de l’immobiliser dans le
calme pompeux d’un étalage.

Des fleurs, beaucoup de fleurs, des flacons au col d’or, des verres à
l’insaisissable filigrane, des fourchettes, des couteaux guillochés,
couverts de toutes les armoiries qu’il vous sera loisible de rassembler.

Si les soupières précieuses, les aiguières et les plats d’argent sont un
peu dépolis et bossués, tant mieux. C’est moins éclatant mais il semble
ainsi que votre vaisselle ait affronté les siècles et vous vienne de ces
lointains aïeux qui sont pendus au grand salon.

Au cas où vous auriez acheté en bloc, un lot d’argenterie, veillez à ce
qu’on n’y trouve pas les armes de l’Empereur ou de la Ville de Paris; la
splendeur des alliances a ses limites et le vraisemblable exige la plus
prudente considération.

Mais tout cela n’est que mise en scène et, si délicieux que soit le
régal offert aux regards de vos invités, une assiette d’or vide ne vaut
pas une écuelle garnie.

Oh! je sais bien: on entend tous les jours des gens déclarer, après le
dessert, que la jouissance du repas est bien moins dans le repas
lui-même que dans la façon dont il est servi. Propos de gavé, madame,
que nul n’oserait tenir avant les hors-d’œuvre et dont vous ne
bénéficieriez pas, si, comme Mme de Maintenon, vous remplaciez le rôt
par un conte.

Que cette remarque ne vous rejette pas dans l’excès contraire et ne vous
induise, en aucune manière, à présenter, sur votre table, des morceaux
énormes, des viandes formidables, dégouttantes de sang, des monceaux de
légumes à six sous la livre ou des tartes copieuses, d’une digestion
difficile.

Non, vous vous tiendrez à ce qu’on nomme communément un dîner très
parisien, c’est-à-dire composé de petits plats, en grand nombre, tous
accommodés selon des formules impénétrables.

En principe, un mets «nature» ne doit pas paraître à vos dîners.
Mettrait-on tant de hâte à y venir s’il ne s’agissait que de manger des
œufs à la coque ou des poulets rôtis?

Vous ne le supposez pas. Et puis on aime à se croire le palais blasé, à
se dire qu’on a dégusté dans sa vie tant et de si bonnes choses, qu’une
sensation neuve est désormais bien improbable. Quel triomphe, alors, si
vos mystérieuses mixtures dissipent pour un instant le scepticisme des
tubes digestifs qui vous honorent de leur préférence!

Mais il faut boire aussi. Ah! s’il existait des vins Louis XV, du
Vougeot des moines 1760! Quelle harmonie dans le style! Quelle poussière
d’ancien régime sur la bouteille!

Je crains, hélas! que les générations passées, aussi gourmandes que
nous, n’aient point eu la préoccupation de vous réserver de ce nectar
rarissime.

Cherchez donc dans l’espace ce qui fait défaut dans le temps et si les
dates extravagantes demeurent inabordables, que les pays lointains
fournissent à l’envi de quoi remplir les bataillons de petits verres.

Des vins de Tokay, de Chypre-Larnaka, de Perse, du Thibet, de Bornéo, de
Vancouver, que sais-je encore! Voilà de quoi donner des sensations
neuves et vous faire une belle renommée!

Car cela se saura. Lorsque votre cour de gourmets sera dispersée, chacun
s’en ira de son côté dire, d’un air important, soit au cercle, soit au
Bois, soit ailleurs: «Il n’y a plus que chez Mme X*** qu’on dîne!»

Or, le jour où pareil propos sera colporté sur vous et vos menus, vous
serez bien près d’atteindre au prestige rêvé, par la bonne raison qu’il
en sera de vous comme d’Amphitryon, et que c’est une vérité reconnue que
la véritable femme supérieure est la femme supérieure où l’on dîne.




CHAPITRE III

LA CHAISE LONGUE


On ne se rend pas suffisamment compte, en général, de la puissance
extraordinaire que représente une chaise longue. Aussi voyons-nous la
plupart des femmes négliger ce meuble incomparable, le laisser à l’état
de capital endormi, sans se douter que dans cet assemblage de bois,
d’étoffe et de ressorts, il y a l’arme la plus sûre, la plus
irrésistible, qui se puisse imaginer, en même temps qu’un trésor d’où,
par une exploitation éclairée, pourraient sortir des profits
incalculables.

Même, assure-t-on, il y a des femmes qui n’en ont pas. Cela revient à
s’avouer vaincue d’avance dans toutes les batailles de la vie, à
renoncer, je ne dirai pas seulement à régner, mais à tenir sa place dans
le monde.

Certes, toute femme ne saurait être supérieure. Encore est-il parfois
indispensable qu’elle exerce une influence, manifeste une initiative,
existe enfin. Or, rien n’est plus aisé avec une chaise longue, et nous
allons voir que si elle est d’un si grand secours dans la vie usuelle,
elle n’est pas moins utile dans les hauteurs auxquelles vous tendez.

Si la chambre à coucher est le temple, la chaise longue est le
piédestal. Cela n’a pas l’excessive intimité du lit, non plus que la
correction cérémonieuse du fauteuil; c’est le meuble universel servant à
tout, une sorte de terrain neutre où vous pouvez, sans gêne, si vous le
jugez bon, accueillir quelques prévenances de votre mari, écouter
d’amusantes médisances, recevoir d’excellents amis, morigéner les
domestiques. On y peut tout faire, vous dis-je, et bien d’autres choses
encore.

Mais, objectez-vous, ne ferait-on pas aussi bien tout cela dans une
bergère?

Que non pas! En dehors de la facilité d’être assise ou étendue sur une
chaise longue, selon la conjoncture, comptez-vous pour rien les
ondulations, les courbures de taille, les détours de torse auxquels elle
oblige? Y a-t-il un meuble au monde capable de mettre aussi parfaitement
en valeur votre personne?

Une bergère! Le premier venu est capable de s’asseoir dans une bergère!
Une créature du commun saura s’y installer sans se couvrir de ridicule!
Votre propre femme de chambre y ferait une figure avouable! Tandis qu’il
faut être douée pour se laisser tomber décemment sur une chaise longue.
Il y a presque du génie et, en tout cas, un art superlatif dans ce coup
de hanche imperceptible qui rejette la robe du côté où elle doit se
déployer sur la partie du siège inoccupée, pendant que le corps, rejeté
à l’opposé, s’abandonne et se pose.

Admettez-vous un instant comme possible que le hasard seul préside à un
mouvement d’autant plus compliqué que l’apparence en doit être plus
naturelle?...

Ce n’est rien encore.

La chaise longue est intéressante et précieuse, surtout en ce qu’elle
évoque, par une association nécessaire, la question des vapeurs.

Bien souvent je me suis lamenté sur ce que les femmes d’aujourd’hui
n’ont plus de vapeurs. Que dis-je? Sait-on même ce que cela peut être,
dans ce siècle de la vapeur, ignorant ou dédaigneux de la grâce des
pluriels!

C’est un fait. Les vapeurs ont disparu de notre ciel intime, sans,
hélas! qu’il en ait moins de nuages, et c’est précisément à cause de
leur caractère délicat et léger qu’on leur a fait la guerre.

Jadis--je parle de nos arrière-grand’mères--lorsqu’un souffle passait,
dérangeant la poudre d’une coiffure, que le bengali dans sa cage
semblait triste et congestionné, que le carlin n’avait pas mis dans sa
digestion la réserve habituelle, qu’une amie d’enfance venait de rendre
l’âme, qu’une porte, soudain, battait avec violence, lorsque l’azur du
ciel se pommelait de gris, que le livre attachant arrivait à sa dernière
page, ou que, seulement, le seigneur et maître rentrait plus tôt qu’il
n’avait annoncé, la dame se renversait sans hâte au dossier de la chaise
longue, prenait encore le loisir d’étendre ses pieds mignons, puis, les
yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les joues pâlies et les bras morts,
elle attendait qu’on lui rendît le sentiment avec des sels et des
cordiaux appropriés.

Rien n’était charmant comme la compagnie empressée autour de la jolie
malade, mêlant, dans chaque mouvement, le murmure des mots échangés à
voix basse avec le bruissement des habits de soie.

On délaçait la pauvrette, qui maintes fois, s’attardait volontairement
dans la syncope, afin de ne point priver d’un aimable spectacle ceux qui
l’allaient quérir dans son corsage. Mais bientôt la vie revenait, sous
forme de sourire, avec un peu de rougeur du désarroi, et l’on se
complimentait sur le dénouement toujours prévu, toujours heureux.

Un peu de tristesse dolente persistait tout le jour, dont les familiers
n’éprouvaient que la langueur, sans la moindre âpreté, jusqu’à ce que,
le tour de carrosse, le souper et le bal étant venus, les papillons
noirs prissent leur vol, ne laissant pas même après eux le sillage du
souvenir.

Quelques belles, en proie à ces menus soucis, guerroyaient contre eux
et, d’une attaque, les mettaient en déroute; d’autres les portaient au
lit et, doucement vaincues, s’endormaient avant eux, mais toutes en
souffraient de si bonne grâce et perdaient si peu, dans l’aventure, leur
désir et leur science de plaire, qu’on s’empressait plutôt à les soigner
qu’à les plaindre, parce que la plainte se peut envoyer de loin, tandis
que le premier soin à donner était de dénouer le cordon du corset...

Voilà, ou à peu près, ce qu’étaient les vapeurs.

En regard de ce gracieux tableau, quel équivalent contemporain
possédons-nous?

Ah! madame, c’est à frémir. Non seulement la chose a perdu son attrait,
mais le nom même est victime de la désuétude. Une femme, à l’heure
actuelle, je le répète, n’a plus de vapeurs, elle boude, elle rognonne,
elle bougonne, et l’on dit qu’elle le fait à la pose, lorsque, par
miracle, ce n’est point à l’oseille!

Sans vouloir épiloguer sur le caractère amèrement expressif de cette
allusion potagère, je vous supplie, au nom de votre intérêt, d’être la
restauratrice des vapeurs.

Et ce serait juger superficiellement ma pensée que de la croire en tout
motivée par l’agrément des afféteries innocentes ou le plaisir
d’assister à votre évanouissement.

La portée des vapeurs est autrement considérable, autrement pratique.

Un exemple: Vous attendez la visite d’un concurrent, d’un adversaire,
d’un mécontent, d’un créancier, d’un homme, par conséquent, dont
l’esprit n’est pas à la patience, ni au marivaudage. Il ne vous est pas
permis de l’évincer: les circonstances vous obligent à le recevoir en
personne.

Au coup de sonnette, vous vous jetez sur votre chaise longue, où le
visiteur vous trouve demi assise, demi couchée, entourée d’une armée de
coussins dont le duvet se creuse sous la molle pression de vos membres.

Le tableau, à coup sûr, n’est pas pour rebuter ni pour faire naître la
fureur: du reste, il serait sans précédent qu’un homme irrité ne se
calmât pas à l’instant devant une femme armée d’une chaise longue. C’est
magique!

«Monsieur, dites-vous d’une voix à peine distincte, bien que très
souffrante, j’ai tenu à vous recevoir moi-même...»

Et vous allongez vos jambes, avec une fugitive grimace de souffrance,
tandis que votre interlocuteur, hypnotisé par la chaise longue,
balbutie: «Oh! Madame... Mille pardons... C’est moi... Comment donc...»

Or, n’est-il pas vrai, quand un homme en est là, il est bien superflu de
perdre le temps à discuter. Vous expédiez donc votre visiteur en trois
mots et lui dites pour préciser le congé: «Pardonnez-moi de ne pas vous
reconduire. Je suis si faible que...»

Vous le verrez se lever, se confondre en excuses et sortir à reculons.

Si pourtant, contre toute prévision, le faquin osait parler haut,
maintenir ses revendications ou ses doléances, jugez quel rôle odieux il
est en votre pouvoir de lui donner. Un homme qui abuse de l’impuissance
et de la maladie d’une femme pour la tourmenter, l’injurier presque! Fi,
quel goujat!... Tel est le thème; les variations sont infinies.

J’en ai dit assez, je crois, pour vous faire apprécier l’immense parti à
tirer des vapeurs; c’est l’art d’obtenir sûrement par la faiblesse ce
que la force ni l’autorité n’eussent peut-être jamais obtenu.

En tout cas, et c’est là ce que je tenais à vous démontrer,
souvenez-vous, madame, qu’il n’est pas de vapeurs sérieuses sans chaise
longue!




CHAPITRE IV

LA TOILETTE


Il ne s’est jamais rencontré de femme indifférente à la toilette. De la
plus riche à la plus pauvre, de la plus belle à la plus disgraciée, de
la plus jeune à la plus vieille, toutes, mais toutes, madame,
entendez-vous, toutes, sans l’ombre d’une exception, tournent leurs
pensées ravies vers cet idéal sans pareil: la toilette.

La toilette! Le mot seul renferme tout un monde. La toilette, ce n’est
pas les vêtements, ce n’est pas le luxe des étoffes, le prix des bijoux,
l’éclat des parures; ce n’est pas la multiplicité ni le changement
continuel des atours; c’est quelque chose de plus haut et de plus
abstrait, de plus général et de plus accessible qu’on pourrait préciser
en définissant la toilette: l’art d’accorder chaque objet avec l’effet
qu’il doit produire et de lui faire produire son maximum d’effet.

Vous voyez qu’il n’est pas question de fortunes fabuleuses, de
couturiers exorbitants. L’argent ne fait rien à la chose ou plutôt ne
sert qu’à son côté matériel. Mais ce goût exquis, ce tact délié qui,
dans la cervelle de toute femme, préside à la toilette, se rencontre, à
des degrés divers, aussi bien chez le trottin que chez la femme du
banquier. Cela vous vient avec la vie et vous coule dans le sang jusqu’à
votre dernier jour, inconsciemment peut-être, mais avec quelle
persistance et quelle force!

Les temps, les lieux, les circonstances, rien n’y fait. Il en va ainsi
depuis que le monde est monde et je ne suis pas sûr que la toilette ne
trouvera point le moyen de lui survivre.

Tenez, pour appuyer mon dire, je vous veux mettre sous les yeux
l’exemple de notre mère commune, Ève, la première qui s’aperçut des
inconvénients de la nudité, la première qui eut ou à qui l’on imposa
l’idée de couvrir son corps, l’inventeur de la toilette par conséquent.

Certes, son premier accoutrement ne faisait guère prévoir les merveilles
de la rue de la Paix, mais encore un coup, c’est la permanence d’un état
d’esprit que je veux démontrer, non la nécessité d’être millionnaire
pour aimer à s’habiller.

Donc, voici Ève confuse, fort décontenancée d’être nue et dans
l’obligation de se vêtir à bref délai.

Vous imaginez sans doute que, pressée par le temps et les menaces de
l’Éternel, notre aïeule va s’emparer d’un bananier pour s’y tailler un
jupon, se couper un corsage ample et discret dans une feuille de
rhubarbe ou tout au moins s’improviser un peignoir en réunissant des
feuilles de nénuphar et de catalpa qui sont larges, rondes et faciles à
travailler.

Que c’est mal connaître la femme!

Elle se dit, dans le temps d’un éclair, que tout cela sera massif,
raide, disgracieux, que, sous prétexte de cacher des nudités, tout
risque de disparaître, que si le rôle des vêtements est en effet de
dissimuler, celui de la «toilette» est sinon de laisser voir, au moins
de fournir des indications qui permettent de deviner. Aussi, sans
hésiter, elle se tresse une _ceinture_ en feuilles de figuier! Or, vous
connaissez ce genre de feuilles, formées de grandes dents, profondément
évidées, dans les intervalles desquelles nombre d’aperçus étaient encore
possibles.

Adam ne s’en plaignit pas, car, une fois la pudeur imaginée, le
contraire commençait à prendre du prix et la ceinture en figuier
constituait bien une toilette au sens coquet du mot, puisqu’elle faisait
valoir précisément ce qu’elle avait la prétention de masquer.

D’ailleurs, Adam, assez détaché jusque-là des attraits de sa femme, y
trouva tout à coup des charmes inconnus et j’y vois la preuve que la
toilette sert à quelque chose puisqu’en fin de compte, c’est peut-être à
cette ceinture de figuier que nous devons indirectement le jour. Et
notez que la poitrine n’était pas encore cataloguée parmi les objets
honteux, indignes de la lumière: nous serions sans doute, aujourd’hui,
trois fois plus nombreux dans le monde si Ève eût eu l’occasion
d’affoler Adam par un décolleté canaille en feuilles de mimosa.

Passons. Il n’est plus discuté que toute femme aime la toilette et nul
ne conteste que ce soit à bon droit.

Il est temps, malgré tout, de faire intervenir une mince restriction en
déclarant que si ce goût est en effet universel, il n’est point toujours
également judicieux. Et c’est là, sans parler de la beauté variable ou
des fortunes inégales, qu’est le véritable terrain où se peut affirmer
la supériorité d’une femme. Idolâtrer la toilette, s’attarder devant son
miroir n’est rien s’il n’en résulte quelque heureuse trouvaille, quelque
innovation qui s’impose.

De plus, il y a la mode qui est pour beaucoup un chemin tracé, d’où le
respect humain, le manque d’invention ou la confiance en de plus avisées
les empêchent de s’écarter.

Or, madame, souvenez-vous de ce que je vous ai dit des préjugés mondains
dont la mode est peut-être le plus despotique et le plus conventionnel.
Vous pouvez la railler, la maudire même, à la condition de lui obéir, au
moins dans ses grandes lignes.

Ainsi, n’avoir pas, en ce moment, des manches bouffantes et aplatir vos
coutures d’épaule, équivaudrait à une affectation ridicule, bonne tout
au plus à faire croire que vous voulez économiser l’étoffe.

Mais, comme il ne faut pas que cette obéissance tourne à la soumission
servile, courez en avant de la mode; inventez quelque arrangement
ingénieux. Que diable, vous avez bien autant de génie créateur que les
petites couturières qui promènent d’atelier en atelier leurs modèles en
mousseline.

Et quelle gloire que d’attacher son nom à un détail de la toilette
féminine! Gloire durable, madame, ne vous déplaise, dont vous auriez
mille fois tort de faire fi. Combien de femmes ne connaissent Rembrandt
que comme parrain d’un grand chapeau! Tout le monde sait que Mme de
Pompadour a baptisé les étoffes à fleurettes, tandis que l’on soupçonne
à peine, l’existence de M. d’Étioles, son mari honoraire. Le mot Médicis
évoque à la pensée une série de larges cols, bien avant les hauts faits
de Laurent le Magnifique, et les bonnes grâces de Louis XIV eussent été
impuissantes à sauver de l’oubli Mme de Fontange, sans le nœud de ruban
qui nous en a gardé le nom.

Évertuez-vous donc à corriger et à pousser la mode, tout en lui
empruntant ce qu’elle peut avoir de profitable pour vous.

Il est, en matière de mode, comme du reste en tout, deux camps bien
tranchés. L’un, à peu près uniquement composé de jeunes gens, assure que
jamais les femmes ne furent si gracieuses et si bien attifées. L’autre,
celui des vieux, trouve tout excessif et ridicule, soutenant qu’en 1850,
les femmes avaient autrement d’aisance pour porter la toilette.

Souriez à tous les deux, ne désobligez ni l’un ni l’autre. Dans ce but
habillez-vous selon le goût du premier camp et faites chorus, en
paroles, avec les récriminations du second; c’est, énoncé sous une autre
forme, le principe que je vous rappelais tout à l’heure.

Si, maintenant, nous passons à un examen plus détaillé de la question,
il vous semblera naturel d’envisager la toilette au triple point de vue
de l’intérieur, de la ville et des réceptions ou, plus logiquement
encore, du matin, du jour et du soir.

Au saut du lit, vers onze heures,--une femme supérieure doit se lever
tard, la vie intelligente ayant toute son intensité la nuit--au saut du
lit, dis-je, votre chemise de batiste très claire mais très montante
tombe et vous passez au bain.

Puis, une fois frictionnée par votre femme de chambre, vous endossez une
chemise de jour également très fine, mais très ouverte cette fois et
bordée de dentelles. A ce premier vêtement, s’ajoute une légère matinée,
recouverte elle-même d’un épais et long peignoir de laine. Les pieds
dans vos mules, installée dans un fauteuil en face de votre miroir, vous
allez être coiffée.

C’est là l’une des plus graves opérations de la journée dont vous ne
chargerez qu’un professionnel ou une camériste très experte.

Vous comprendrez en effet l’importance inhérente au choix et à
l’exécution d’une coiffure si vous prenez la peine de remarquer que la
chevelure est l’ornement naturel par excellence et aussi celui qui
encadre directement le visage, qui peut le mettre en valeur ou le
déprécier, d’où peut dépendre le succès d’un sourire, la portée d’une
expression.

En ce moment, il n’y a pas, régissant la matière, de mode impérieuse, ce
qui implique la nécessité de se fonder, pour choisir, sur des
considérations esthétiques supérieures à la vogue du moment.

Sans doute, vous allez me citer la coiffure ondulée à la grecque, avec
l’obligatoire blond vénitien. De grâce, madame, n’insistez pas. La
teinture est indigne de vous et cette façon de s’accommoder est si
répandue dans le demi-monde que je croirais manquer au respect que je
vous dois en essayant seulement de vous en écarter.

Les cheveux dans le dos, à l’Ophélie, donnent l’air bébête; la torsade
en casque, rappelle trop Nana et la coiffure relevée, à la chinoise ou
même à la Lamballe, manque de caractère.

Ce qui fera merveille, dans votre cas, c’est la coiffure à grands
bandeaux, dits _à la vierge_, avec le petit chignon sur le haut de la
tête, afin de la distinguer des vieilleries datant de Louis-Philippe.
Que les bandeaux soient un peu bouffants et ondulés, je ne m’y oppose
pas, mais qu’ils soient étoffés et relevés par une belle courbe, voilà
l’essentiel.

Vous devinez bien qu’ici encore c’est la fureur du préraphaélite qui
nous guide. Et même, si vous consentiez à entrer tout de bon dans votre
personnage de femme supérieure, il serait opportun que votre teint
arrivât, de pâleur en pâleur, à cet indescriptible ton olivâtre, où les
jaunes indistincts se fondent dans d’insaisissables verts et qui est
comme le sceau de la morbidesse intellectuelle. Mais contentez-vous des
bandeaux sans vous astreindre à effeuiller les roses de vos joues que
vous serez bien aise de retrouver, le jour où le goût des jolies choses
saines sera revenu.

Au surplus, les bandeaux suffisent pour conférer un aspect troublant et
vous savez qu’une femme déclarée troublante a le droit de ne plus mettre
de bornes à ses ambitions.

Qu’est-ce au juste qu’une femme troublante? Mon Dieu, c’est une femme
qui porte des bandeaux et qui donne à dîner. Tous les pions maladifs et
les pique-assiette artistiques qui se presseront à votre suite, si vous
remplissez seulement ces deux conditions, vous prouveront que mon cercle
n’est pas si vicieux qu’il en a l’air et qu’une femme supérieure n’est
pas, le plus souvent, ce qu’un vain peuple pense.

Mais revenons à nos moutons.

Vous êtes coiffée, pomponnée, poudrée, c’est l’instant de la robe de
chambre, de cette robe que revendique la chaise longue et sous laquelle
s’abriteront vos vapeurs et vos lassitudes.

Gardez-vous des oripeaux, des crépons vert d’eau, des satins aurore, des
rubans, des fouillis de dentelle qui tombent flasques, s’effondrent en
plis mesquins et battent les talons.

Le mieux est un velours cossu d’une couleur noble, soit bleu de roi qui
est la teinte de votre chambre, soit jaune capucine qui en est la
complémentaire. Encore une fois, pas de fanfreluches, mais une longue
queue destinée à faire sur le sol une traîne chatoyante et, sur la
chaise longue, un éventail princier.

Que cette robe, du col aux pieds, tombe droite, à peine ajustée,
simplement fermée par des brandebourgs et flanquée de manches énormes
serrées à partir du coude, jusqu’au poignet.

Alors, quand, installée sur l’éternelle chaise longue, vous jugerez de
l’effet d’un accoutrement à la simplicité si somptueuse, vous
comprendrez que la robe à elle seule impose et que l’interlocuteur soit
subjugué avant même que votre bouche se soit ouverte.

Car les étoffes ont leur éloquence et leurs facultés propres.

Le foulard, les soies de Chine, c’est le sans-gêne, le laisser-aller,
l’inertie; cela s’affale, cela se déchire, cela se viole avec la
dernière aisance et il semble qu’un vêtement ainsi composé invite au
manque de respect et à la familiarité malséante.

Dans le taffetas et le satin luisant se distinguent l’orgueil de
paraître, le désir d’étonner à peu de frais. Il n’est pas jusqu’au bruit
de l’étoffe qui ne semble, à tout propos, réclamer l’attention. Ce sont
des tissus accapareurs qui importunent et dont on est vite las.

Au contraire, du damas opaque, de la faille rigide, du velours épais se
dégagent des sensations hautes, des pensées graves et imposantes qui
remplissent l’âme de leur grandeur. Il est bien rare qu’on insulte une
femme en robe de velours. Avec le foulard ou le taffetas, je ne réponds
de rien!...

Mais le temps a marché, vous allez sortir pour les visites.

Laissez-moi, puisque nous voici venus à la toilette de ville, vous
prémunir contre une tendance désastreuse à laquelle, peut-être, les
circonstances vous porteraient à vous abandonner.

C’est la tendance au genre _artiste_ que je veux dire.

Ce genre vous le connaissez comme moi: il est aussi classique que peu
varié, car il consiste, à peu près uniformément, à s’affubler de
chapeaux monstrueux et de vêtements rouges.

Pourquoi pas vert-chou, évêque ou jonquille, si c’est le voyant qu’on
cherche? Je l’ignore et n’essaie pas de pénétrer le mystère. Je constate
seulement que le rouge est la couleur _artiste_.

Malheureusement, la plupart de celles qui promènent ainsi leur
silhouette incendiaire, non contentes d’arborer avec indépendance une
couleur peu goûtée par le commun, se sont avisées que le corset, les
agrafes, les gants étaient préjugés de crasses bourgeois. De là, des
tailles à peine équarries, des poitrines ballottantes, des mains noires
et des corsages entre-bâillés sur des dessous où l’ombre ne met pas
seule du gris.

Cela peut faire le compte d’une femme qui n’est qu’artiste (?) mais non
celui d’une femme du monde comme vous.

Laissez aux grisettes d’atelier les guenilles éclatantes ou exotiques,
les dessous douteux et les panaches exorbitants.

En dehors du linge quotidiennement renouvelé, du corset de la bonne
faiseuse, des escarpins vernis, des gants blancs portés une fois, des
corsages sobres, habilement ajustés, des chapeaux sérieux et des robes
toujours fraîches, il n’y a point pour vous de salut.

En d’autres termes soyez d’une élégance raffinée mais ennemie du tapage
et que le passant vous prenne pour la première venue s’il n’est
connaisseur ami de l’observation.

D’ailleurs, les journaux de mode et vos amies vous offriront assez de
modèles pour qu’avec ces quelques généralités vous ayez en permanence la
tenue irréprochable qui est la pierre angulaire de toute supériorité.

Rendez-vous compte aussi que je ne saurais passer en revue, objet par
objet, votre garde-robe. Outre qu’il la faut modifier souvent,
l’inventaire en serait si long que l’ennui nous gagnerait l’un et
l’autre à cause de sa sécheresse et de son inutilité.

Il faut cependant que je vous fasse encore, relativement à la toilette
du soir, un petit nombre de recommandations capitales.

Cette dernière toilette a pour but, n’est-il pas vrai, de montrer un peu
plus de vous qu’on n’en voit le reste de la journée. Il est donc facile
d’en déduire qu’une telle exhibition doit être raisonnée.

Si vous avez le cou de proportions agréables, montrez-le; si vos épaules
sont d’une courbe heureuse et constellées de fossettes, montrez de
confiance; si vos bras sont blancs, potelés et lisses, montrez encore;
si votre gorge est ferme et ronde, montrez toujours; si votre... au
fait, je crois qu’il serait prudent de s’en tenir à ce que j’ai dit.

A ce propos, je vous renvoie bien vite au début de ce chapitre pour vous
rappeler qu’en matière de toilette, «montrer» ne signifie pas tout à
fait mettre insolemment en lumière et offrir en spectacle, à la ronde,
un objet sans le moindre voile. J’en prendrai tout naturellement
prétexte pour vous décrire ce que je crois être la meilleure façon de se
décolleter.

Je déclare d’abord, en toute impartialité, que les femmes d’aujourd’hui
ont, sous ce rapport, le goût bien moins sûr, bien moins aiguisé que
leurs mères, et cela par le souci constant qu’elles affichent de se
produire aussi nues que possible.

Vous savez ce que nos jeunes filles appellent la «grande peau». C’est le
décolletage extrême pour les bals de cérémonie, qui s’obtient au moyen
d’un corsage échancré dans le dos, presque jusqu’à la taille, ouvert
devant à peu près dans les mêmes conditions, de manière à éviter tout au
plus que le bout des seins n’apparaisse et maintenu sur l’épaule par un
étroit ruban.

Un tel calcul est d’une niaiserie insigne.

Le modèle qui pose le nu entier ne produit absolument aucune impression,
sans quoi les peintres seraient ataxiques avant trente-cinq ans.

Ce qui fait le charme d’un nu, c’est précisément qu’il soit limité,
c’est la conviction où se trouve le spectateur que le peu qu’il voit
suppose des merveilles toutes voisines, si adorables, si excitantes,
qu’on n’ose les présenter à ses yeux éblouis. Jamais l’attrait d’une
gorge cyniquement exhibée ne vaudra l’idéal qu’on se forge avec celle
dont on ne perçoit que la naissance.

Un torse nu n’a pour lui que sa propre valeur qui doit être inestimable
pour maintenir l’admiration, tandis que le buste dont quelques parties
seulement, et bien choisies, sont livrées aux indiscrets a, en plus,
l’imagination généreuse du désir auquel on oppose une barrière.

Tout cela n’est pas niable et les «grandes peaux» actuelles ne sont que
de malpropres déshabillages, d’autant plus condamnables qu’ils sont plus
maladroits.

Adoptez donc, cette fois, la mode de jadis et le décolletage à la
Vierge, comme vos bandeaux.

Outre que cette association forme une harmonie de style, on doit
reconnaître que la courbe de ce décolletage qui passe comme une caresse
le long de la poitrine et des reliefs grassouillets du dos, dessine à
ravir toutes les éminences qu’elle longe. A peine distingue-t-on
l’origine de la gorge, et pourtant, on la devine, on la sent blottie,
craintive, palpitante; on sait qu’elle est là. Les premiers contreforts
de la rose colline, visibles à l’œil, sont prolongés par la pensée qui
dessine, à sa fantaisie, des sommets triomphants. Or, qui vous dit que
la réalité atteindrait à ces altitudes de rêve?

Et savez-vous rien de plus joli que ces coins d’épaule entièrement
dégagés, émergeant de la vaporeuse berthe de dentelle? Dans ces deux
mamelons satinés, pareils à des seins où n’auraient pas encore germé les
boutons d’incarnat, il y a le plus perfide et le plus excitant des nus.
Pourquoi? Parce qu’immédiatement au-dessous, une manche s’interpose; non
pas, vous entendez bien, un ruban, une bretelle, mais une manche qui
s’en vient presque jusqu’au coude. L’avant-bras, ce cône allongé, à la
forme changeante qui est peut-être le chef-d’œuvre de la femme, ressort
à son tour de cette manche où se dissimulent prudemment les parties
épaisses et ballottantes du haut.

Vous imaginez-vous que les femmes du temps de Louis XV dont le costume
avait des sous-entendus si joyeusement égrillards aient jamais eu l’idée
de supprimer leurs manches et d’échancrer démesurément leurs corsages?
En aucune façon. Elles savaient trop bien la valeur d’une réticence pour
n’en pas mettre à leurs atours. Et leur conduite en cela n’avait pas,
selon toute apparence, pour mobile, une recrudescence de chasteté.

D’ailleurs une mode heureuse tend à imposer maintenant la manche ballon
soulignant, comme je viens de dire, l’épaule et l’avant-bras. Une telle
manche en velours bleu de roi ou même noir, vous fera des chairs
incomparables et donnera à vos formes une étonnante souplesse de
contour. Mais où cette même mode devient inepte, c’est lorsqu’elle
maintient la pointe en avant, ouverte jusqu’à l’estomac. Encore une
fois, et pour me résumer, le décolletage est comme l’héritier d’un oncle
bien portant, il doit vivre d’espérances...

Voilà, madame, dans ses grands traits, le cadre que j’ai rêvé pour vous.
Il vous appartiendra d’en parfaire la ciselure. C’est à vous maintenant
que je vais avoir la présomption de m’attaquer en examinant quelle
conduite il convient que vous y teniez.

Autrement dit, le théâtre est construit; je frappe les trois coups
traditionnels et la pièce commence...




L’INTÉRIEUR




CHAPITRE PREMIER

LE MARI


L’être qui, dans cette tragi-comédie de l’existence où vous ambitionnez
un premier rôle, vous touche de plus près, celui à qui vos destinées
sont indissolublement liées, que cela vous plaise ou non, c’est votre
mari. Cet être sera donc aussi le premier sur qui votre domination devra
s’établir; il sera la meule toujours prête où s’aiguisera votre
ambition, la tête de Turc où se mesurera votre vigueur ascensionnelle.

J’ignore quel il est, mais je vais, comme pour vous, établir pour lui un
«type» idéal dont il vous appartiendra de le rapprocher, si votre
mauvaise chance l’a fait trop différent. La chose est d’importance,
prenez-y garde, par la bonne raison que la loi naturelle fait de votre
mari votre supérieur et qu’il s’agit d’obtenir un état tout opposé.

Il ne doit être ni laid, ni sot, ni ridicule parce qu’une supériorité
trop facile est indigne de vous et que votre mari m’apparaît plutôt
comme un collaborateur soumis que comme un repoussoir. S’il exagérait
l’insignifiance, il se trouverait des gens pour vous plaindre. Or une
victime ne domine jamais et personne ne vous rendrait hommage, car il
n’est pas dans l’humanité d’admirer tout à la fois et de compatir.

Et puis les niais sont vaniteux. Ils ont des accès d’arrogance souvent
fort pénibles à subir et impossibles à éviter. Beaucoup poussent le
despotisme jusqu’à exiger qu’on les encense et à traduire leurs volontés
avec la plus désobligeante brusquerie.

Bien des gens s’imaginent que les hommes nés sont inaccessibles à ces
sortes d’excès.

Voilà une belle erreur! D’abord un homme est bien élevé beaucoup plutôt
par le caractère que par la naissance ou l’éducation. La famille et le
milieu peuvent enseigner certains préceptes du savoir-vivre, les détails
minutieux du protocole mondain, mais n’ont pas la prétention d’étouffer
la jalousie, la bassesse, la violence ou l’hypocrisie d’un caractère.

Il y a des hommes copieusement titrés qui sont des rustres et des
goujats, quand des fils de chiffonniers ont les mœurs les plus douces et
le commerce le plus agréable.

On devient gentilhomme mais on naît homme aimable.

C’est parmi ces derniers que se catalogue votre mari.

Pourtant, de ce que j’en esquisse l’éloge, il ne résulte pas que je le
souhaite beau, brillant et instruit, car il détournerait alors les
attentions qui ne doivent aller qu’à vous et la difficulté de la lutte
se trouverait accrue d’autant.

Il vous faut un mari moyen, un de ces hommes sans âge à qui l’on
pardonne quelques cheveux gris en faveur d’un visage bien conservé.
Empêchez-le de bedonner: on n’est jamais «distingué» quand on est gros,
mais on le devient aisément lorsqu’on est chauve. La calvitie bien
portée est comme un brevet d’esprit, de pensée profonde et de travail
acharné. Si Napoléon n’était pas chauve, M. de Morny l’était: vous voyez
que chaque état peut se défendre.

Votre mari doit avoir une tenue parfaite, marcher avec noblesse, ne
hasarder que des gestes onctueux, sourire avec réserve et sans éclat,
s’intéresser à tout, marquer à chacun une bienveillance discrète et
n’être pris au dépourvu par personne.

La lecture des revues sérieuses et la fréquentation de certains cercles
l’amèneront à cet idéal.

J’ai nommé le cercle: qu’il y soit assidu, pour une foule de raisons
dont les plus concluantes sont qu’il s’y fait des relations, qu’il en
retire un vernis d’élégance impossible à trouver ailleurs et qu’enfin
lorsqu’il y séjourne, vous êtes en repos.

En dépit de la dignité de ses goûts, il ne faut pas qu’il manifeste trop
d’empressement pour les jouissances relevées de l’esprit. De telles
conceptions demeurent votre domaine et s’il est bon de lui laisser
prendre une teinture de tout, il importe de le maintenir dans le culte
de l’opérette, du vaudeville et de la gaudriole qui le classe à
plusieurs échelons au-dessous de vous.

Qu’il ait pour vous une passion notoire, forcenée, exclusive, pour cette
raison que si vous n’arrivez point à le subjuguer, lui, le plus exposé à
vos séductions, votre prestige en souffrira. De plus, cette
particularité étant connue échauffera l’émulation de vos autres
admirateurs. Des intrigues se noueront, des histoires seront chuchotées,
des calomnies répandues jusqu’à ce qu’un bel éclat provoqué par vous, au
moment opportun, envoie votre mari sur le terrain pour vous défendre.

Un homme qui se bat pour sa femme légitime en conscience, en toute
ardeur! Un duel dont vous êtes l’héroïne sans en être salie! Quel titre
éblouissant de gloire à faire pâmer d’envie les bonnes intimes dont les
maris ne se battent qu’au bouchon de champagne, avec la moquette râpée
d’un restaurant de nuit pour terrain, des filles pour adversaires et
pour témoins des garçons de salle.

S’il est blessé, vous ne quittez point son chevet, vous préparez la
charpie et les compresses, vous lui faites un oreiller de votre bras,
vous composez à son adresse vos plus célestes sourires... S’il est
tué?... Alors ce serait trop. Il est des exagérations qui nuisent aux
meilleures causes, et qu’il faut s’appliquer à éviter. Mais cette
funèbre éventualité est si peu vraisemblable!

Je voudrais que votre mari fût décoré ou à la veille de l’être: il
suffit que ses titres soient en circulation; tout le monde en a; il en
possède donc comme les autres. A vous de les rendre assez visibles pour
leur donner la sanction écarlate.

C’est vous dire que je parle ici de la Légion d’honneur. Pourtant les
rosettes exotiques, bien qu’évidemment inférieures, peuvent avoir leur
prix à la condition de représenter un mélange. Un seul ordre étranger ne
signifie rien; mais deux ordres, trois ordres, une brochette d’ordres!
Dix croix en miniature pendues à de petits rubans polychromes qu’une
agrafe d’or fixe à l’habit, ce n’est point aussi sot que les jaloux se
plaisent à le dire.

Tout d’ailleurs est affaire de dosage: la cravate de commandeur qui
coupe la chemise de sa balafre éclatante a plus de portée que la menue
pendeloque du chevalier. Quant au grand cordon!... Je m’arrête, de
telles hauteurs donnent le vertige!

Retenez seulement de tout cela qu’il est flatteur d’entrer dans un
salon, au bras d’un homme bariolé de bijoux honorifiques. Son passage
fait tourner la tête dans un mouvement de curiosité dont vous bénéficiez
et ce n’est qu’après, de loin, qu’on s’avise de blaguer son mérite.

En tout cas, chamarré ou non, il est essentiel que votre mari ait ce
qu’on appelle de «l’influence».

Préciser le sens de l’expression n’est pas des plus faciles et son
élasticité vague en rend la définition délicate. On peut dire cependant
qu’avoir de l’influence c’est recevoir personnellement, en tout bien
tout honneur, des visites féminines, c’est obtenir des places dans les
solennités très fermées, c’est ne faire nulle part antichambre, c’est
être obligé de dire à un ami rencontré dans la rue: «Couvrez-vous donc,
je vous en prie.» Que sais-je encore?

Enfin quand un homme a de l’influence, on le devine, on le comprend,
sans que personne soit en état de spécifier ni pourquoi ni comment.

Faire de l’élevage dans une campagne reculée, avoir une ferme modèle
dans la Limagne, inventer des instruments agricoles et chercher des
engrais intensifs, sont des faits de nature à procurer une «influence»
solide et salutaire, d’autant moins propre à vous porter ombrage qu’elle
est rurale et s’exerce à distance.

Elle fournit à votre mari l’occasion d’écrire des ouvrages techniques,
avec figures dans le texte, qui attireront l’attention des sommités
compétentes et lui vaudront tout au moins le Mérite agricole dont le
ruban, dans une brochette, rappelle l’Osmanieh.

Cela provoque aussi l’admission dans une foule de comités bien pensants
et de congrès cossus, où des vieillards nobles et désœuvrés s’occupent
tout de bon de la prospérité de nos campagnes.

Enfin, à force de parlottes, de séances écoulées dans d’excellents
fauteuils et de rapports lumineux sur la crise qui dure depuis Pharamond
et n’est pas près de finir, la circonscription enthousiasmée proposera
peut-être un mandat législatif... C’est à voir.

Tel est le rôle que je rêve de voir jouer à votre mari et non seulement,
ainsi que je vous le disais, sa situation, si brillante qu’elle
devienne, ne saurait vous éclipser mais encore, on vous en attribuera
tout l’éclat si vous savez donner à propos, d’habiles coups d’épaule.
Etre une Égérie n’est pas de la première venue, à la condition surtout
de ne vous occuper qu’en vous jouant et par condescendance, des guanos,
des batteuses perfectionnées et autres objets subalternes.

Et puis, dans le milieu supra intellectuel dont vous allez être le
centre, ces sortes de préoccupations feront à votre mari un renom de
bonhomie un peu terre à terre, d’activité sans prétention qui le
maintiendront à sa place, sans pourtant l’affubler de ridicule, ce qui
serait désastreux pour vous.

Mais ces considérations ne sont, en quelque sorte, qu’un programme pour
la vie publique de votre époux.

Il y a la vie privée dont, certes, l’importance n’est pas moindre et
qu’il est urgent de réglementer à son tour.

Je crois infiniment profitable de laisser à votre mari l’apparence de
l’autorité.

Consultez-le sans cesse, pour les détails les plus minimes; admirez les
avis qu’il émet; célébrez sa clairvoyance; rendez justice à son goût;
donnez-lui l’assurance que vous n’avez d’opinion que d’après la sienne
et que vous seriez on ne peut plus malheureuse d’être livrée à
vous-même. Après cela, faites à votre guise: il trouvera tout charmant
et se félicitera d’avoir une femme si judicieuse et si dévouée.

En public, témoignez-lui les plus grands égards. Affectez de lui
demander parfois: «Qu’avez-vous décidé, mon ami?» ou bien: «Je voudrais
savoir ce que vous pensez de cela», ou encore glissez dans la
conversation, de façon à être entendue de lui: «comme dit mon mari...
c’est le sentiment de mon mari... il faudra que je demande conseil à mon
mari...», etc. Vous le verrez pénétré de son importance, prêt à céder à
tout, d’autant plus esclave qu’il se croira plus puissant.

Les étrangers vous sauront gré de cette manœuvre et compareront votre
dépendance apparente avec la grande valeur intellectuelle dont vous
ferez d’autre part étalage.

«Quel ménage uni! dira-t-on; et quel cœur, quels sentiments élevés,
possède cette femme, sous son vernis éblouissant! Elle a un mari qui lui
est visiblement inférieur et cependant elle rapporte tout à lui, avec un
naturel délicieux...»

Votre douceur doit être angélique, votre patience inlassable. Si dans le
particulier, la fantaisie lui prend de vous entretenir de ses
entreprises et de ses inventions, subissez jusqu’au plus futile détail,
sans la moindre humeur et même avec l’apparence du plus grand intérêt.
Un tiers se trouve-t-il présent, émettez des opinions, soutenez, au
besoin, d’aimables controverses et si, en dépit de votre bon vouloir, la
conversation tourne au fastidieux et à l’interminable, utilisez le grand
secours: la chaise longue, avec les migraines, les spasmes et les
vapeurs qu’elle comporte.

Mais quoi qu’il arrive, gardez-vous des scènes et de la violence comme
du feu. Une femme en colère est vaincue d’avance et s’expose, par
surcroît, à ces réconciliations pathétiques dont l’abandon et la
bouffonnerie ont fait la fortune de cent vaudevilles. Et croyez bien que
l’on en sort toujours diminuée: ce sont des victoires à la Pyrrhus plus
meurtrières que des défaites.

Le meilleur, en toutes choses, serait d’arriver à ce que votre mari
voulût avant vous ce que vous désirez vous-même, afin de vous donner, le
plus souvent possible, l’occasion d’une obéissance flatteuse pour lui et
la solidité de son pouvoir.

C’est le superlatif de la stratégie conjugale, mais il est bien malaisé
d’indiquer, pour cette opération, une marche à suivre quelconque; les
circonstances et l’à-propos sont les plus sûrs conseillers.

Il serait bon que vous eussiez le mérite de l’administration intérieure.
Ce point n’est pas à mépriser, car l’on considère, à bon droit, comme
une femme idéale celle qui, aux grâces de la vie de salon, sait allier
les solides vertus domestiques. Il n’est pas donné à toute femme du
monde d’être une bonne ménagère; réunissez les deux titres et vous serez
complète.

Mais, je le proclame bien vite, mon intention n’est pas de vous imposer
les tracas vulgaires et ravalants que suppose un tel ministère. A vous
les apparences glorieuses; à votre mari, mieux préparé, les
récriminations et les ennuis.

Je m’explique. L’ensemble des ordres généraux émanera de vous. Les menus
des repas, apportés chaque jour à votre appartement, ne deviendront
exécutoires qu’avec votre approbation. Vous commanderez ostensiblement
aux domestiques des besognes urgentes ou imaginaires; vous reprendrez,
du haut de votre chaise longue, leurs manquements et leurs étourderies;
vous profiterez de la présence du premier visiteur venu pour donner, en
vous excusant, quelque instruction oubliée à dessein et vous vous
plaindrez ensuite, au cours de la conversation, des fatigues inhérentes
à la fonction d’une maîtresse de maison qui prend sa tâche au sérieux.
Cette confidence formulée d’un air las, agrémentée de quelques doléances
touchant l’insubordination et l’avidité de la valetaille produira le
plus grand effet sur votre interlocuteur émerveillé.

Vous n’êtes pas tenue à autre chose.

Quant à ce qui est de contrôler l’exécution des ordres donnés, de
clarifier les comptes de la cuisine et de surveiller les clés des
armoires, votre mari à qui l’exploitation de ses fermes a donné des
facultés administratives, s’en chargera très volontiers.

Il assumera de même toutes les obligations qu’on n’avoue pas dans le
monde, celles par exemple, de discuter la note du tapissier et en
général d’affronter les fournisseurs, de compter les bougies, les
bouteilles et les livres de sucre ou de café.

Son intervention, sous peine d’être grotesque, restera mystérieuse, et
la vôtre, toute représentative, vous vaudra les plus grands éloges, sans
que, pour cela, vous ayez eu seulement la peine de quitter votre
fauteuil...

J’ai gardé pour la fin, tant j’hésite à m’aventurer dans un tel sujet,
l’examen de ce qui, conjugalement parlant, constitue par excellence
l’intimité.

Faut-il mettre les points sur les i? Non, sans doute, car votre esprit
alerte s’est chargé déjà de la ponctuation.

Quoi qu’il en soit et si naturels que l’on trouve mes scrupules, la
chose est de trop de conséquence pour que je m’en taise. A vous, madame,
de pénétrer mes périphrases obligatoires et de considérer, pour la
justification de mon obscurité possible, que je n’ai pas à ma
disposition l’intrépide et toujours honnête latin.

Il a été dit, si j’ai bonne mémoire, que votre mari est follement
amoureux de vous. A coup sûr, un tel sentiment si honorable pour tous
deux, trouve à se traduire de bien des façons: par des attentions
délicates, par des cadeaux, par des paroles tendres, par ces mille riens
qui révèlent, sans équivoque, à l’intéressée, la flamme dont on brûle
pour elle. Mais enfin, si multipliées que soient ces manifestations, si
passionné que soit le tour qu’elles affectent, elles ne peuvent
remplacer le témoignage définitif qui donne à l’amour force de loi et
constitue une déclaration sans réplique.

Ah! si vous éprouviez pour votre mari cette ardeur qu’il ressent à votre
endroit, ma besogne serait bien simplifiée. Je vous dirais: «Madame, ce
ne sont point là mes affaires.» Après quoi, ayant tiré discrètement les
rideaux de l’alcove, je fuirais, à pas rapides, ce spectacle si amer au
célibat.

Mais, pour mon malheur, il n’en va point ainsi. Votre âme, remplie
d’objets plus éthérés, souffre des libertés prises sur votre corps. Vos
regards se voilent d’horreur quand ce mari, les yeux humides, les lèvres
sèches, le souffle pressé, le geste tremblant, laisse entrevoir des
dispositions trop agressives.

Une nausée vous monte, à ces invites bestiales qui d’un autre,
peut-être, changeraient vite de nom; des envies de crier vous prennent;
vous êtes envahie par un irrésistible besoin de lutte et de délivrance;
l’impérieuse supplication de cet homme changé en bête vous comble de
dégoût! Vous allez risquer une révolte!... Vous allez éconduire
l’insolent!... Vous allez faire une sottise!...

Une sottise énorme, madame; une sottise incalculable!

D’abord, cet égaré qui sollicite un assouvissement est votre mari,
c’est-à-dire un être qui pourrait exiger vos faveurs, aidé par quatre
gendarmes. Il a pour lui toute la kyrielle des lois divines, morales et
humaines et, par-dessus tout, il est amoureux ce qui est bien autrement
grave.

Un appel à la violence vous mettrait donc dans votre tort et vous
créerait la situation la plus ridiculement fausse qu’il soit possible
d’imaginer.

Mais rassurez-vous. Ce n’est pas le code à la main, que les maris ont
coutume de perpétrer de semblables tentatives et l’on n’a pas d’exemple
d’une intervention légale, au moins sur le moment.

Se livrer, je l’accorde, est parfois désagréable; c’est malpropre,
repoussant, immonde, j’en conviens; pourtant il est des sacrifices
nécessaires: votre état de femme vous oblige à quelques concessions. Et
les enfants? Où les prendrez-vous? Oh! Je sais bien, vous avez pour
l’accroissement et la multiplication des recettes extra-conjugales d’une
efficacité certaine. Encore faut-il que votre mari ait lieu de
s’attribuer dans chaque entreprise féconde une part de fondateur.

Vous voyez qu’à tout prendre, le délai de rigueur est de plus de neuf
mois et que l’indispensable périodicité de votre holocauste, même réduit
à son minimum, rachète sa cruauté par la longueur de l’intervalle.

Seulement, il est à redouter qu’une expression quasi-annuelle ne suffise
point à l’éloquence de votre mari; car ils se sont lourdement trompés
ceux qui ont prétendu que l’amour n’a jamais connu de loi.

Il en connaît au moins une, celle-là même dont la sanction vous menace
sans cesse et vous effraye si fort.

En tout cas, vos alarmes me semblent un peu bien excessives et la
conjoncture, pour horrible qu’elle soit, n’est point sans
adoucissements.

Souvenez-vous de la tactique adoptée par les Espagnols durant la
campagne de 1808. On les vit user la furie de l’armée française par de
continuelles escarmouches et refuser avec persistance toute bataille
rangée. Cela leur réussit à merveille et ils redevinrent maîtres chez
eux.

Ne pourriez-vous, à leur exemple, esquiver les grands engagements et
fatiguer l’adversaire par de savantes et perfides guerillas?

Il existe une série d’inoffensives privautés que vous vous résignerez à
permettre et qui, intelligemment prolongées, aboutissent parfois à la
retraite de l’assaillant, bien qu’on leur suppose volontiers un effet
tout opposé.

Par contre, dans le cas où vous seriez à l’échéance, payez de bonne
grâce et sans balancer, vous serez plus tôt quitte.

En résumé, tout cela revient à dire que vous ne devez, sous aucun
prétexte, opposer aux instances caractéristiques de votre époux un refus
d’où résulterait pour lui la plus cuisante des humiliations et la plus
difficile à pardonner.

Votre répugnance à lui céder au moins quelques bagatelles aurait encore
l’inconvénient de l’écarter physiquement de vous. Or n’oubliez pas qu’un
amour sans attrait physique est frère de l’indifférence et cousin
germain de l’abandon.

Qu’adviendrait-il alors, je vous le demande, de votre supériorité, si
l’on rencontrait votre mari, celui qui passe pour votre fidèle
admirateur, avec des fêtards et des gourgandines!

Quoi qu’il en soit, j’ai eu déjà l’occasion de vous le dire, vous devez
à tout prix faire chambre à part, afin d’éviter ces dominations
réciproques, ces endosmoses de tendresse et d’autorité qu’amènent
inévitablement des oreillers contigus, sans compter qu’une femme
déshabillée est comme une ville sans remparts, infiniment aisée à
prendre.

Là encore les vapeurs pourront intervenir. Alléguez que les ronflements
de votre époux ne vous laissent point une seconde de tranquille sommeil,
mettez en avant votre santé, déjà si chancelante, et mettez-le doucement
à la porte.

Il n’est pas, du reste, absolument certain qu’il s’en plaindra, lui
aussi pouvant en être réduit à l’obligation de choisir son moment?...




CHAPITRE II

LES ENFANTS


Puisque vous les avez faits, en définitive, ces enfants, il convient au
moins d’en retirer le plus d’honneur possible.

Ils peuvent représenter un excellent tremplin en contribuant, autant et
plus qu’autre chose, à vous créer une réputation de femme supérieure, à
qui rien de ce qui regarde l’éducation ne demeure étranger.

J’en prends un tout petit, à son premier vagissement qui servira de
guide pour tous les autres, si votre imprévoyance vous procure à
plusieurs reprises, le désagrément d’être mère.

N’hésitez pas, en dépit du médecin qui vous trouve délicate, à nourrir
vous-même le nouveau venu.

A ceux qui vous objecteront qu’une femme du monde ne se livre guère, en
général, à cette fantaisie populaire, répondez que vous ne voulez pas
être mère à demi, qu’il vous répugnerait de voir votre enfant se
repaître d’un lait mercenaire, qu’enfin la jeune femme du tsar Nicolas
II ayant tout récemment donné l’exemple, en nourrissant la petite
grande-duchesse Olga, un tel précédent vous dispense de justification.

Il est en effet d’une entière évidence que la gracieuse souveraine de
toutes les Russies n’a point pris cette détermination pour économiser
les gages d’une nourrice. Or c’est en réalité ce soupçon que les femmes
un peu huppées redoutent le plus. Votre à-propos saura vous l’épargner
et ne vous laisser que la gloire d’être une mère modèle, en imitant une
impératrice.

Mais, il en va de cela comme de tout. Ne vous embarrassez pas d’une
persévérance trop gênante. Une fois le bon effet obtenu et la légende en
circulation, au bout d’un mois, je suppose, déclarez-vous épuisée, hors
d’état de satisfaire à l’insatiable voracité du poupon et livrez-le à
quelque grosse Morvandelle dont la poitrine enfermera des menus plus
copieux que ceux de la vôtre.

Ce dénouement ne vous privera pas des bénéfices de votre résolution
première; il établira de plus que vous avez poussé le dévouement jusqu’à
la limite de vos forces et il vous rendra une liberté coïncidant, comme
par miracle, avec votre complet rétablissement.

Sortez avec votre enfant; ne craignez pas de vous montrer en sa
compagnie; à l’occasion, donnez-lui publiquement quelques-uns de ces
soins rebutants qu’on préfère le plus souvent abandonner à d’autres.
L’opposition de ces maternelles trivialités avec le raffinement suprême
qu’on vous connaît sera d’un effet saisissant. De temps à autre, refusez
un bal, contremandez un dîner, manquez à une conférence, sous prétexte
que bébé perce une dent et réclame toute votre sollicitude.

On est tellement accoutumé, par le temps qui court, à s’en remettre aux
gens de service pour ce qui concerne la surveillance des enfants, que
votre attitude étonnera d’abord. Peut-être on en rira sous cape et l’on
fera des gorges chaudes sur vos théories de petite bourgeoise.

N’en ayez cure. Il est d’une grande âme de dédaigner la moquerie et
d’une femme supérieure de paraître une mère dévouée.

Souvenez-vous aussi qu’on n’est jamais ridicule par l’outrance d’un
sentiment naturel. L’amour maternel que vous affectez de pousser au
comble, occupant parmi ceux-ci le premier rang, les fauteurs de sourires
en seront invariablement pour leurs frais.

Mais le chérubin grandit. D’autres facultés que l’appétit viennent de
lui naître; il faut s’inquiéter de son éducation.

Beaucoup de femmes supérieures s’astreignent à instruire elles-mêmes
leurs enfants. Deux heures de cours quotidien, voilà la règle et c’est
le minimum.

Je craindrais en vous conseillant de les imiter de tendre une embûche à
votre savoir personnel et de vous exposer à des défaillances
compromettantes, en ce qu’une erreur, un vide, un lapsus dans votre
enseignement ruinerait votre prestige auprès du petit monde.

Or si vous devez planer au-dessus de votre mari, à plus forte raison
devez-vous rester dans le nuage, hors des atteintes de la marmaille. Je
redoute en conséquence les lacunes de votre propre instruction et je
vous invite franchement à prendre une institutrice. Oh! non pas une
institutrice à demeure, une de ces filles d’officiers supérieurs sans
fortune qui baragouinent de vagues idiomes et flairent, dans le moindre
invité, un M. de Villemer _in partibus_.

Il vous faut fuir, comme la peste, ce genre de pensionnaire car toute
institutrice est travaillée, plus âprement que vous encore, par la
fièvre de la supériorité. Ce sont des rivales dangereuses auxquelles il
ne convient pas de fournir les seules armes qui leur manquent: le
bien-être et l’argent.

Et puis il me semble intolérable d’avoir sans cesse devant les yeux ces
visages ni jeunes ni vieux, ni beaux ni laids, pleins d’une dignité
pincée, dont l’expression arrogante a l’air d’établir un parallèle entre
celle qui paie et celle qui reçoit, au plus grand profit de la dernière,
comme vous pensez.

Dans le cas où une institutrice a vraiment de grandes qualités, une
origine de belle volée, une figure agréable et une culture dépassant la
moyenne, c’est encore plus inadmissible, car la maîtresse est placée
dans la terrible alternative, ou de rabaisser peu généreusement une
égale malheureuse ou de reconnaître cette égalité toujours grosse de
périls, sans compter que la présence de l’institutrice permanente décèle
votre désir de vous débarrasser de vos enfants, au moment même où votre
intervention aura sa plus haute portée.

Cherchez donc une diplômée vivant chez elle et donnant des leçons en
ville. Dieu sait si le nombre en est grand et le choix varié!

Elle viendra chez vous durant les deux heures sacramentelles et vous
serez là, tout le temps, écoutant, regardant, surveillant.

Vous direz à la demoiselle qui dévide sa science à votre service: «Ne
pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux imprimer à vos élèves telle
direction? Croyez-vous que leur esprit soit assez formé pour s’assimiler
telle chose.»

Elle vous répondra oui ou non, selon qu’elle aura plus ou moins besoin
de ses cachets et vous n’insisterez pas, car tout l’intérêt est dans vos
questions, nullement dans les réponses.

La pauvre fille, en sortant, ira dans d’autres maisons où elle ne
manquera pas de vous citer comme la mère la plus attentive et la plus
judicieuse qui soit, et voilà votre réputation assise sur de bonnes
bases.

Les devoirs, les leçons doivent subir votre contrôle. C’est l’affaire
d’un instant, et l’on peut entendre réciter bien des pages tout en
lisant un chapitre de roman.

Vous habillerez vos enfants avec une simplicité antique. L’affectation,
dans ce sens, ne peut pas nuire, non plus que les dehors d’une sévérité
excessive, le monde étant composé de gens qui ont horreur des enfants
gâtés... chez les autres.

Tempérez cependant, parfois, la manifestation de votre autorité.
Embrassez vos enfants en public, caressez leurs cheveux s’ils sont fins
et soyeux, dites-leur doucement de ne point baisser les yeux s’ils sont
beaux et bien fendus, puis, quand l’admiration du cercle discrètement
sollicitée commencera de paraître, renvoyez-les, pour leurs devoirs ou
pour toute autre cause.

On aime à vanter les enfants qu’on voit peu et l’on est sans pitié pour
les mères qui leur laissent le temps de se familiariser.

Des apparitions, des révérences, des sourires timides, des monosyllabes
en cas d’interrogations, rien de plus.

Faites savoir que vous les élevez à la dure, qu’ils s’habillent à la
lumière et sans feu, en plein mois de décembre, qu’ils se couchent à
huit heures, que leur temps est inflexiblement réglé, sans qu’aucun
prétexte puisse faire enfreindre ces règles.

C’est, direz-vous, le seul moyen de leur donner la notion vraie du
devoir, l’amour du travail et le goût de la vertu.

Sans vous engager à copier Henri IV qui se mettait à quatre pattes et
promenait, sur son dos, le futur Louis XIII, je vous conseillerai,
cependant, de présider, de temps en temps, aux jeux de vos enfants. Il
serait alors d’un bon effet qu’un visiteur survînt, pour constater
qu’aux préceptes austères vous savez opposer, avec le plus charmant
à-propos, de tendres délassements.

Puis, l’âge et la force arrivant, que vos enfants s’accoutument aux
travaux matériels. Ils feront leurs lits eux-mêmes; brosseront leurs
vêtements, prendront soin de leur linge, c’est classique. Les filles se
peigneront sans aide et nettoieront leurs gants, afin d’être en mesure
de «se tirer d’affaire dans la vie». Les garçons, dans le même but,
sauront recoudre un bouton et faire disparaître une tache de graisse.
Mais ils ne descendront pas jusqu’à cirer leurs bottines. A quelques
disgrâces, en effet, que l’on soit exposé, l’on n’est jamais réduit,
n’est-il pas vrai? à ce que j’appellerai les besognes viles.

Encore une fois, le public ne doit rien ignorer de tous ces détails. Ce
n’est même que pour lui que vous vous en préoccupez. Mais vous serez
bien payée de vos menus soucis par l’idée magnifique qu’on se fera de
votre génie éducateur.

Je ne prétends pas que vos rejetons en seront moins fâcheux et moins
remplis de morgue dans l’avenir... Bah! Après vous le déluge...




CHAPITRE III

LES DOMESTIQUES


Si je m’attarde à tracer les grandes lignes de la conduite que vous
aurez à tenir à l’égard des domestiques, c’est qu’ils sont, de tout le
genre humain, les êtres qui répètent le plus. Je vois en eux les
trompettes toujours résonnantes d’une infatigable Renommée.

Comme, après tout, cette renommée sera la vôtre, comme vous ferez tous
les frais des bavardages colportés, il convient, non de chercher à les
faire taire, ce qui serait la plus chimérique des utopies, mais de vous
les rendre favorables, ce qui n’est guère plus aisé.

Heureusement, les autres maîtres, comme vous justiciables du tribunal
qui siège à l’office, exposés à subir, à leur tour, ses peu clémentes
sentences, ont assez d’intuition pour dégager le fait qu’on leur
rapporte relativement au maître voisin, de l’écorce de malveillance qui
le recouvre.

C’est une sorte de solidarité.

Aussi, sans vous inquiéter de la manière dont le fait sera présenté,
faites en sorte de ne livrer aux commérages que des particularités
flatteuses pour votre personne.

L’expression ne dépassera point ma pensée, si je vous affirme que vos
domestiques constituent le premier jury à même de vous décerner un
brevet de femme supérieure.

Leur décision influera, n’en doutez pas, sur celle du monde. L’opinion
qu’on se fera de vous reposera autant sur ce qu’ils auront dévoilé de
votre intimité que sur ce qui en paraîtra directement au dehors.

Il en résulte, pour vous, la nécessité de leur apparaître, à eux aussi,
comme supérieure, c’est-à-dire de leur imposer la seule supériorité
qu’ils reconnaissent, celle de la force et de l’autorité, sans jamais
condescendre à la moindre démarche familière ni vous exposer à la plus
petite chance de ridicule.

Il n’y a pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. Je
soupçonne que le mot émane, en première ligne, d’un domestique renvoyé;
en tout cas, s’il garde un semblant de vérité, c’est la faute des grands
hommes, non d’une fatalité inéluctable. Il est bien certain que si Louis
XV eût mis plus de réserve dans ses rapports avec Bontems, il eût
circulé quelques histoires fâcheuses de moins sur le _Bien-aimé_. Et
puis, Louis XV était-il un grand homme?...

L’origine de la boutade ne peut être que dans un oubli momentané des
distances, attribuable aux grands hommes en question. Je ne vois pas, en
effet, ce qui eût pu, en dehors de cela, y donner prétexte.

Un homme en vue peut satisfaire, sans se diminuer--au moral tout au
moins--aux besoins les plus vulgaires. On sait bien qu’il change de
chemise, qu’il porte un caleçon ou des bretelles, il n’y a rien de
grotesque à cela.

Mais s’il s’abandonne jusqu’à rendre témoin d’un détail ridicule, même
son valet de chambre, il est perdu sans retour.

Louis XIV, qui s’y connaissait en décorum, donnait couramment audience
sur sa chaise percée, mais s’isolait dans les rideaux de son lit pour
changer de perruque. Toute la nuance est là.

Qu’est-ce donc, après tout, qu’un domestique?

On nous enseigne que, depuis 89, tous les hommes sont égaux, que depuis
le moyen âge, les esclaves sont devenus des mythes, et que l’égalité,
non sans peine d’ailleurs, a fini par s’établir.

Pour juger de la réalité de ces affirmations, proposez seulement au
démocrate le plus avancé de s’asseoir dans une loge de l’Opéra à côté de
son groom!...

Non, voyez-vous, les révolutions n’y ont rien fait. Les domestiques sont
toujours ce qu’ils étaient, avec cet unique tempérament peut-être qu’on
n’a plus le droit de s’en servir pour engraisser les poissons d’un
vivier.

Libre, un domestique! Alors, pourquoi ne pas porter de moustaches?...

Mais la chose est trop évidente pour qu’on perde le temps à la
démontrer.

Dans le monde, dans le vôtre, l’on considère que le domestique qui sert
pour de l’argent et vous parle à la troisième personne, est d’une
essence foncièrement différente. C’est une manière de transition entre
l’homme et le minéral, qui serait sans l’ombre de conséquence s’il ne
possédait une langue.

Ah! comme les muets serviraient mieux, à la condition pourtant qu’ils ne
sussent point écrire!

Au surplus, prenez les choses telles qu’elles sont, faute de pouvoir
choisir, et tâchez de tirer de cette «caste» pour parler le langage des
parvenus, le peu d’avantages que l’on y trouve.

Évidemment, votre femme de chambre vous verra dans le simple appareil,
elle vous aidera dans votre toilette, elle sera au courant des moindres
minuties de votre accoutrement. Il est même probable qu’elle écoutera
derrière la porte de la chambre où elle vous saura en tête à tête avec
votre mari. Cela n’a rien que de normal et de prévu.

Avec tout le machiavélisme du monde, elle ne pourra rien citer de votre
vie qui ne soit à votre louange. Répéter vos conversations, ce sera
publier votre gloire.

Mais, du jour où vous aurez souffert une insignifiante incartade, où
vous aurez écouté quelque phrase qui ressemble à un colloque, tout
prestige s’évanouira.

De plus, si ayant une fois rendu la main, vous tentez ensuite de vous
reprendre, on vous taxera de tyrannie, de pose et de beaucoup d’autres
choses encore.

Bien loin de tolérer la plus inoffensive privauté, vous devez maintenir
avec un soin jaloux les distances qui vous séparent de la livrée.

Sans doute, M. de Goncourt a dit que, si le premier venu commande aux
domestiques, seul l’homme bien élevé leur parle. C’est une pensée de
gentilhomme révolutionnaire ou un mot de littérateur, sans autre
conséquence.

Commandez, madame, au contraire. Il n’est pas du premier venu d’être
digne et respecté. Dites en parlant de la plus futile recommandation:
«Je vais donner mes ordres!» Vos ordres! cela sonne à merveille et
dénote une supériorité qui ne se conteste point.

Considérez que le respect le plus absolu est d’obligation à votre égard.
Certains maîtres condescendent parfois à deviser avec la valetaille:
rien n’est plus préjudiciable au bon ton.

Je ne puis garantir qu’ils ne se dédommageront point entre eux en se
divertissant à vos dépens, mais les lourdes plaisanteries de l’office ne
montent pas jusqu’au boudoir!

Ne lésinez pas avec un domestique; ne parlez même jamais d’argent; si
quelque réclamation pécuniaire intervient où vous soyez directement
visée, dites simplement: «Parlez à monsieur.»

On parlera à monsieur qui ergotera, discutera, chicanera, et la
conclusion sera celle-ci: «Oh! Madame est très chic: on s’entend
toujours avec elle. Ce n’est pas comme avec monsieur, ce qu’il est
mufle!...»

Un vieux domestique, mâle ou femelle, à cheveux blancs, à tête
branlante, serait d’un bon effet. Il représenterait chez vous ces
anciens serviteurs de famille que les générations se passent dans les
héritages et qui sont comme une vivante image du respect des traditions
et des vieux principes. Cela se trouve fort bien dans les bureaux de
placement.

N’imitez pas enfin l’imprudence de certaines femmes, qui ont des
caméristes de confiance et leur font part de secrets dangereux, ou leur
demandent des services délicats.

Une telle façon de procéder est la source des plus éhontés chantages,
quand elle n’amène pas d’irréparables catastrophes.




CHAPITRE IV

LA FAMILLE


Par famille, j’entends les frères, sœurs, oncles, tantes,
arrière-cousins ou neveux.

De cette liste, il convient d’isoler d’abord les frères et sœurs qui
constituent un genre de parenté spéciale, mais inassimilable au reste.

En effet, il n’y a entre vous et votre sœur (si vous préférez frère,
appliquez au masculin les observations qui vont suivre) que deux
attitudes possibles: être en excellents termes ou brouillées à couteau
tiré.

De sœur à sœur, l’on se hait on l’on s’adore; pas de milieu. Et ne
croyez pas que le hasard ou des circonstances imprévues déterminent
lequel des deux sentiments doit présider à vos relations.

Rien, au contraire, n’est plus méthodique, plus raisonné, plus facile à
déduire.

Il en résulte, comme première conséquence, qu’il ne vous est pas
loisible d’adopter, en cela, des dehors d’indifférence. Voir votre sœur
de loin en loin, éviter de la mêler à votre cercle mais cependant lui
faire bon accueil, est une contradiction qui choquerait le monde et
qu’il ne prendrait pas la peine d’analyser.

La voix du sang, madame! Respectez cette voix qui fait qu’un père devenu
aveugle et sourd, reconnaît, dans une foule, l’enfant chéri qu’un
traître lui vola le jour de sa naissance quarante ans auparavant.

Or l’affection entre sœurs est tellement classique, la
chromolithographie nous a montré tant de belles jeunes filles se
souriant, la main dans la main, qu’on n’en veut plus démordre.

La chanson elle-même a popularisé les droits imprescriptibles de la
tendresse fraternelle. Ne chante-t-on pas, dans l’une des plus fameuses
de notre temps, le _Bal de l’Hôtel de Ville_:

    Quand on a du cœur
    On pense à sa sœur
    A sa femme, à ses mioches...

C’est au point que le poète n’a pas cru risquer un classement téméraire,
en nommant la sœur avant la femme et les mioches!

Vous n’avez donc pas le droit d’user de modération: tout ou rien, voilà
mon ultimatum.

Mais dans quel cas, tout? Dans quel cas, rien?

Ma réponse ne sera point ambiguë car elle repose sur une base purement
mathématique.

Si votre sœur est très belle, très riche, très brillamment mariée, très
intelligente, très instruite, rompez sans une seconde d’hésitation.
N’est-il pas en effet bien naturel de vous débarrasser d’une rivale
dangereuse? Qu’une amie, une parente éloignée, réunissant les qualités
susdites, paraisse dans votre salon, rien de mieux. Cela le meuble avec
éclat et la présence forcément intermittente de votre lointaine alliée
la rend inoffensive. Mais votre sœur! Une femme qui se croirait le droit
d’être sans cesse auprès de vous, qui considérerait comme siens vos
familiers et vos admirateurs, qui, pour un peu, ferait les honneurs de
votre maison et finirait par vous y tolérer presque! Il n’y faut point
songer.

Qu’elle aille porter ailleurs une supériorité capable de primer la vôtre
et nous laisse en repos.

Encore ne pouvez-vous l’écarter sans raison. Mais est-il besoin
d’indiquer à une femme quelque stratagème de nature à provoquer une
brouille? Vous rendriez, madame, pour les querelles, bien des points aux
Allemands et je me garde de vous influencer en rien.

Par contre, cette sœur moins jolie que vous, moins richement établie,
moins douée d’une façon générale, a droit à vos plus affectueux égards.

Vous pouvez l’admettre sans crainte dans votre intimité, vous devez la
choyer, l’embrasser, lui donner des noms tendres, la présenter à la
ronde comme votre meilleure et plus sûre amie. Vous aurez pour elle, en
public, des attentions charmantes, vous marquerez qu’il vous serait
agréable qu’on l’invitât partout avec vous; vous en ferez enfin votre
inséparable, vous réservant de la remettre à sa place, au cas où la
tentation lui viendrait de s’en écarter, par une de ces phrases aiguës
et venimeuses, une de ces allusions méchamment péremptoires, que seule,
je crois, une sœur est capable de trouver.

Moyennant cette tactique, vous n’aurez pas en elle une concurrente mais
seulement un courtisan de plus. Votre sœur jouera le même rôle que votre
mari, c’est-à-dire qu’elle balancera l’encensoir intime, indispensable
pour donner le rythme aux thuriféraires du second degré.

Si la Providence généreuse vous a donné plusieurs sœurs, le problème
n’en est point compliqué. Il suffit d’opérer individuellement avec
chacune d’elles, ainsi que je viens d’avoir l’honneur de vous le
conseiller.

Une petite sœur cadette, non mariée, quelque chose comme l’aînée de vos
enfants à vous égaierait votre intérieur en y mettant le charme et la
fraîcheur d’une jeune fille, sans vous obliger à vieillir. Mais, me
direz-vous, cela ne s’improvise pas, on n’a point ainsi de sœurs jeunes
ou vieilles à volonté. Évidemment l’âge de vos parents ne comporte guère
ces sortes de commandes. Contentez-vous, encore une fois, de ce qui est,
en vous évertuant à le faire servir à votre gloire.

En arrière des frères et sœurs, nous trouvons l’ensemble énuméré plus
haut, des cousins, tantes, neveux, collatéraux, alliés de toutes sortes.

Vous allez trier cette foule et en composer deux groupes bien tranchés,
sans distinction de parenté.

Dans le premier figureront les titulaires d’un revenu montant au moins à
vingt mille livres; dans le second tous ceux dont la fortune ne
représente point ce chiffre ou, pour tout dire d’un mot, les
sans-le-sou.

Votre société habituelle sera prise exclusivement dans le premier groupe
dont les membres auront droit à des égards proportionnés à leurs
ressources. Il va de soi qu’une tante de cent mille écus de rentes ne
saurait être sur le même pied qu’une autre qui vivote avec dix mille.

Quant aux malheureux parqués dans le second groupe à ceux qui passent
leur vie pendus à la queue du diable, ils n’existent pas pour vous.

Il n’est point d’affection, de penchant particulier qui vous permette
d’enfreindre cette règle.

Si les gros capitalistes se rencontrent plutôt dans la famille de votre
mari, n’hésitez pas: faites table rase des petites jalousies habituelles
en pareil cas, éliminez vos proches à vous et recherchez vos alliés, à
qui du reste vous donnez les mêmes titres que s’ils vous tenaient par le
sang.

En effet, c’est le seul moyen d’avoir à votre porte des voitures
décentes, dans votre salon des toilettes avouables, à votre table des
connaisseurs experts, à vos soirées des gens pleins d’aisance et
d’agréments.

Ajoutez à cela que les gagne-petit n’ont, par définition, jamais de
situations élevées qui fassent honneur et que, noyés dans un milieu plus
brillant, ils ne savent que dire et importunent.

On n’imagine pas le trouble que peut jeter dans un cercle, un seul
parent pauvre. Il est assis gauchement sur son siège dans une pose
d’homme ignorant de la manœuvre mondaine et lamentablement dépaysé; il
sourit au petit bonheur, de droite et de gauche, à des voisines qui ne
lui parlent pas et son air malheureux finit par forcer l’attention. On
le regarde, il perd toute contenance, il maudit ses bras et ses jambes
qui l’embarrassent au dernier point; son corps lui-même voudrait être au
diable; son chapeau roule de ses genoux; sa cravate remonte le long de
son col; on se demande tout bas, avec de folles envies de rire à peine
dissimulées: «Quel est donc ce monsieur?» Et il comprend fort bien...

Si c’est une femme, l’effet est pire encore.

Parmi les soies ajustées des toilettes qui l’entourent, elle arbore
niaisement ses petits lainages pervenche ou feuille de rose, convaincue
que de telles couleurs doivent compenser et au delà la grossièreté de
l’étoffe. Elle remue à peine, de peur que les épingles qui corrigent les
bâillements désastreux des coutures ne viennent, en désertant leur
poste, à provoquer la déroute du corsage ou à laisser béante l’ouverture
de la robe. Intimidée, rouge, tremblante, elle n’a d’yeux que pour le
bout de ses gants encore infectés par la benzine du dixième lavage et
elle rentre, sous l’abri tutélaire de sa jupe, ses bottines déformées,
maintes fois recousues.

Convenez que vous seriez, à beaucoup moins, submergée par le plus
meurtrier ridicule. Un salon digne de ce nom, le vôtre, n’est point une
Cour des Miracles et les gens qui vous font la grâce d’y venir,
désirent, avant tout, rester entre eux.

Il ne saurait être question de naissance égale, d’éducation analogue et
autres billevesées que les victimes de la «purée» invoquent pour
escalader certains degrés, en alléguant que cela seul constitue le rang
social et non la fortune.

Au-dessous de vingt mille livres de rente, je vous l’ai dit et je vous
jure que je mets les choses au plus juste prix, il n’y a plus ni rang ni
cousinage qui tienne: il faut éliminer sans pitié.

Pourtant, je ne veux pas la mort du pécheur, et si vous soupçonnez vos
parents pauvres de pouvoir être utiles au besoin, recevez-les avec
bonhomie tant qu’il vous plaira, mais jamais après deux heures. Ils
doivent se contenter de l’instant où vous êtes en conférence avec votre
bijoutier et votre tapissier ou rester chez eux. Croyez bien,
d’ailleurs, qu’ils n’ont pas la cervelle construite autrement que les
autres, et qu’ils s’estimeront heureux s’ils sont introduits dans ces
beaux appartements qui les font crever d’envie et s’ils peuvent trouver
ainsi l’occasion, le soir, en causant avec des amis pas poseurs, de leur
lâcher deux ou trois fois, négligemment, votre nom illustré par les
chroniques élégantes.

Afin de bien établir les différences de niveau, ne rendez, sous aucun
prétexte, les visites qui vous seront faites par les membres de la
catégorie besogneuse. Comme ils habitent, en général, des étages
invraisemblables, vous pouvez donner l’excuse de vos palpitations et de
vos précoces douleurs. Si peu que vous y mettiez d’adresse,
invariablement, vous obtiendrez cette réponse: «Comment donc, ma cousine
(ou tante, ou nièce, etc.), je ne compte pas avec vous! Je reviendrai
vous voir, mais à la condition que vous ne vous fatiguerez pas à
escalader mon perchoir.» Vous protesterez en riant, l’autre s’en ira
ravie et la cause sera entendue.

On ne vous accusera pas de maltraiter votre famille, car vous aurez les
opulents pour témoigner de vos bons sentiments. Et puis est-il possible
d’être intime avec tant de collatéraux? Évidemment non. Le hasard seul
veut que les plus familiers soient précisément les plus cossus.

Malgré tout, il ne sera pas hors de propos de donner de votre esprit de
famille une marque extraordinaire.

Vous ferez en sorte de trouver parmi vos parentes les moins à l’aise,
une cousine entre deux âges, pas trop proche pour éviter la
déconsidération, pas trop éloignée pour n’avoir pas l’air d’obliger une
étrangère, et vous la prendrez purement et simplement à votre charge.

Elle demeurera chez vous, vivra de votre vie, partagera vos plaisirs,
sera de vos voyages, en un mot fera partie intégrante de la maison.

Pour le monde, cela signifie que votre grandeur d’âme n’a pas reculé
devant une charge nouvelle, que vous n’avez point hésité à encombrer
votre budget d’un article facultatif pour venir en aide à une infortune
imméritée, que vous êtes enfin parente aussi généreuse que parfaite
épouse et mère admirable.

Pour la cousine recueillie comme une épave, cela implique l’obligation
d’aller au-devant du moindre de vos désirs, de donner des preuves
manifestes et continuelles de sa reconnaissance, de chanter vos
louanges, en tous lieux, sur le ton le plus vibrant et le plus
convaincu.

Pour vous, cela veut dire que vous avez déniché, sans bourse délier, une
gouvernante idéale pour vos enfants, affranchie de la qualité
d’institutrice, un précieux lieutenant capable de vous suppléer dans
maintes corvées mondaines, en même temps qu’une surveillante attentive
aux moindres besoins de votre caniche.

J’y vois encore un autre avantage.

Il peut arriver, en somme, qu’un parent réduit aux dernières angoisses
de la gêne, possède assez d’aplomb pour venir, entre deux phrases
banales, vous glisser une invite dans le genre de celle-ci: «L’année a
été si mauvaise, mes petites récoltes si compromises que j’ai cru
pouvoir me risquer à vous demander si vous ne voudriez pas être assez
bonne pour avoir l’obligeance de prendre la peine de m’avancer...»

Aux préliminaires d’abord, au ton adopté ensuite, à ce dernier mot
enfin, vous voyez de quoi il retourne. Vous interrompez, d’un geste
doux, le solliciteur à qui vous répliquez, non sans un affectueux
trémolo: «Hélas! depuis que j’ai pris notre cousine à ma charge, il ne
me reste plus un louis disponible. Si je l’avais, je vous jure bien
qu’il serait pour vous.»

A cela que répondre? Rien évidemment. Le mendiant que l’on évince en lui
disant: «J’ai mes pauvres,» se détourne et quête ailleurs. C’est ce que
fera votre «tapeur», sans avoir, en aucune façon, le droit de vous
maudire...

Il me reste à parler d’une dernière classe de parents appelés à jouer un
grand rôle dans votre existence: les parents à succession, ceux tout au
moins dont l’héritage ne vous est pas nécessairement dévolu, à qui, par
conséquent, il est indispensable d’inspirer une préférence en votre
faveur.

Le plus urgent, c’est de convaincre le futur testateur que ses autres
héritiers sont à l’affût de la moindre bronchite ou de la plus légère
indisposition capable de se compliquer et de l’emporter dans les trois
jours.

Il faut les montrer, échafaudant des projets dans l’ombre, supputant ce
qu’il sera possible d’exécuter avec la fortune enfin obtenue, attendant
avec une impatience fiévreuse le moment de prendre le joyeux deuil.

Mais avec quelle légèreté ne faut-il pas insinuer ces calomnies qui ont
mille chances d’être à peine des médisances! Avec quels mots pesés,
quelles phrases vingt fois remises sur le métier ne doit-on pas risquer
de semblables confidences!

On ne saurait en fixer d’avance les termes: un incident, un détail, un
rien suffisent pour échafauder une dénonciation et le choix plus ou
moins éclairé de la base, entraîne l’équilibre plus ou moins stable de
l’édifice.

Il est probable que vos concurrents ne manqueront pas d’utiliser les
mêmes pratiques à votre égard. Ce sera donc le cas ou jamais de vous
révéler femme supérieure en vous montrant plus habile qu’eux et surtout
en n’ayant jamais l’air d’éprouver en ce qui les concerne, la plus
petite jalousie.

Cela fait, il existe une ligne de conduite sage et modérée dont vous
aurez soin de ne pas vous départir.

En général les vieillards ont des trésors de méfiance à l’usage de leurs
légataires éventuels. Ils ne sont pas si sots qu’on croit, et si la
flatterie a sur eux son influence universelle, du moins la veulent-ils,
pour être dupes, vraisemblable et tempérée de quelque réserve.

L’héritier qui s’en va répétant à son oncle nonagénaire «Vous êtes beau;
vous êtes bon; vous êtes plein d’esprit; vous êtes infaillible,» ne
tarde pas à être percé à jour et à recevoir son congé.

Un vieillard, c’est vrai, veut avoir raison; son âge, son expérience, le
discernement qu’il se suppose ne lui rendraient pas moins insupportable
quiconque s’aviserait de le contrecarrer brutalement.

Mais entre le fait de contredire avec persistance et l’approbation
fastidieuse à force d’être plate, il y a place pour mille tempéraments.

Par exemple, savez-vous rien qui soit plus flatteur pour l’amour-propre
que de convaincre? Amener, par la persuasion, un opposant à renier sa
conviction première pour adopter la vôtre est, à coup sûr, la tâche la
plus agréable de l’esprit en même temps que la victoire la plus douce de
la vanité.

Eh bien! soyez pour vos riches cousins, l’occasion d’un de ces faciles
triomphes et vous serez émerveillée de l’effet produit.

Il y a tout dans l’artifice que je vous recommande. D’abord votre
dignité paraît en bonne posture et détourne le soupçon. Ensuite, votre
interlocuteur, subjugué par la puissance de ses propres arguments, ravi
de rester maître du terrain se trouve étonnamment habile et vous sait
plus de gré du compliment que vous lui donnez lieu de se décerner à
lui-même que si vous imaginiez, à son usage, les louanges les plus
hyperboliques.

Cela paraît très compliqué; rien n’est plus aisé cependant.

Avec ces simples paroles: «Oh! croyez-vous?» vous tenez toute la
manœuvre.

Ces trois mots, placés après une affirmation de l’autre, déchaînent peu
à peu, doucement, sans heurt, la controverse qu’il vous appartient
d’arrêter lorsque vous le jugez bon.

C’est poli, modéré; ce n’est pas un démenti malséant, mais c’est la
porte ouverte au doute, c’est le droit de supposer que vous ne partagez
en rien l’avis qui vient d’être émis et par conséquent l’obligation pour
l’orateur de vous y ramener.

Et tenez, voulez-vous un petit modèle de dialogue selon ma théorie? A
part les faits qui changeront à chaque fois, la tournure générale vous
guidera pour la marche à suivre et vous fera connaître la mesure moyenne
de la discussion.

Vous arrivez chez un vieil oncle, immensément riche, dont vous pourriez
être l’héritière. Après les bonjours de rigueur, la conversation
s’engage.

L’ONCLE.

On vient de m’apprendre que Gaétan épouse ce petit laideron de
Charlotte. Vous le saviez?

VOUS.

Oui, mon oncle.

L’ONCLE.

C’est une fière bêtise!

VOUS.

_Oh! Croyez-vous?_

L’ONCLE.

Comment, si je crois! Mais cela saute aux yeux! Charlotte n’est pas un
parti pour Gaétan.

VOUS.

_Oh! Croyez-vous?_ (bis).

L’ONCLE, _s’animant_.

Eh bien! je vous trouve bonne avec vos restrictions! Quoi! Laide à faire
peur! Pauvre comme Job! Bête comme une cruche! Vous appelez cela un
parti présentable!

VOUS.

Mais mon oncle, je ne prétends pas... Je dis seulement...

L’ONCLE, _très rouge_.

Allons donc! Vous ne pensez pas ce que vous dites! Un garçon comme
Gaétan? Bien fait de sa personne, riche à millions, parfaitement élevé,
un nom historique! C’est d’une disproportion criante!

VOUS.

Il est de fait que...

L’ONCLE, _éloquent_.

Il y avait, dans les relations de Gaétan, vingt, trente, cent filles
délicieuses qui eussent été charmées de l’épouser!

VOUS.

Effectivement, à la réflexion, j’avoue...

L’ONCLE, _radouci_.

Comment diable, avez-vous pu penser un instant que ce mariage fût
excusable!

VOUS.

On ne me consultait pas.

L’ONCLE, _étonné_.

Et après? On peut avoir son opinion.

VOUS.

Il me semble que j’en ai une... maintenant.

L’ONCLE, _intrigué_.

Eh bien! qu’en pensez-vous?

VOUS, _avec hésitation_.

Je le trouve... moins brillant.

L’ONCLE, _rayonnant_.

Là, vous en convenez.

VOUS.

Vous m’avez fait comprendre...

L’ONCLE, _aimable_.

Avec une nièce charmante et sensée comme vous, la raison ne perd jamais
ses droits.»

L’oncle, enchanté de la conversion, rêve de codicilles additionnels,
sans qu’il vous en coûte rien que la peine de recevoir encore un
compliment.




LE MONDE




CHAPITRE PREMIER

LES RELATIONS


Après l’intérieur que nous venons d’examiner, il nous reste à traiter la
question des affaires étrangères, c’est-à-dire du _monde_, de tout ce
qui n’est pas votre maison ou votre parenté. Cela se caractérise d’un
mot général et pourtant précis qui dit bien ce qu’il veut dire: les
relations.

Les relations embrassent tous ceux avec qui vous entretenez un commerce
mondain et qui ont l’entrée de votre salon.

Ainsi, votre sœur de lait, votre homme d’affaires sont des
connaissances, si vous voulez même des amis, mais non des relations. Et
cela parce que la pensée qui vous guidera dans le choix des dites
relations n’admettra pas d’intrus inférieurs à un certain niveau.

Que vous cédiez, en pareil cas à des considérations de sympathie, je n’y
vois nul inconvénient mais la condition suprême de vos bonnes grâces,
celle qu’aucune autre ne saurait suppléer, c’est l’aristocratie. Il
sera, pour être seulement reçu chez vous et, à plus forte raison invité
à dîner, absolument indispensable de faire partie d’une aristocratie
quelconque. Celle du nom vient en première ligne, puis les autres:
fortune, talent, etc.

On prétend volontiers, à l’heure actuelle, que l’aristocratie est
fâcheusement dépréciée, que les négociants émigrés de la rue
Saint-Denis, après fortune faite, sont à peu près seuls à lui accorder
encore quelque prestige, avec les barons véreux qui vont, à la Bourse,
pêcher des tortils et des mois de prison.

On constate de plus que, par une désolante réciprocité, nos ducs, nos
marquis, nos artistes célèbres ne font pas fi des filles de bonnetiers
millionnaires ou de voleurs heureux.

De là, des tirades sans fin, des philippiques fulminantes contre ce vil
marchandage, contre ce trafic éhonté des traditions, de l’honneur et des
grands souvenirs.

Vous en pourriez conclure, madame, qu’un esprit élevé, doit, étant donné
le vent qui souffle, manifester quelque dédain de l’aristocratie et
laisser à leurs prétentions ceux qu’une telle marotte empêche de dormir.

Ce serait la plus funeste des erreurs, la plus préjudiciable des
sottises.

Comment! Dépréciée l’aristocratie! Nivelées et fondues les castes! Mais,
à aucune époque, sous aucun régime, même à Venise, même sous nos rois,
l’aristocratie n’a paru plus florissante, plus désirable et plus solide.

On parle de la Révolution; on invoque le 4 août; on rappelle l’échafaud;
savez-vous l’origine de tout cela? C’est une frénésie d’aristocratie, un
irrésistible besoin de goûter enfin aux ivresses d’un tel privilège.

Quelle désorganisation parmi l’état-major révolutionnaire, quelle
entrave mise à la marche des choses si Louis XVI eût seulement fait La
Fayette duc et pair! Quel loyalisme n’eussent pas fait éclater
Robespierre gentilhomme de la Chambre et Marat chevalier des Ordres!

La caractéristique des hommes de révolution n’est-elle pas bien plutôt
de remplacer que de détruire? Combien, sous Napoléon, devinrent de
riches et paisibles comtes qui voulaient pendre à la lanterne jusqu’au
dernier noblion avant d’être eux-mêmes titrés.

Mais le peuple? dites-vous. Ah! Elle est bien bonne... Je voudrais qu’un
artisan du siècle dernier revînt tout exprès pour comparer sa misère à
celle d’un ouvrier d’aujourd’hui. On n’y trouverait guère de différence,
je vous assure. Tout le profit, d’ailleurs très réel, de la Révolution a
été pour la «caste» du milieu, celle qui n’était pas fâchée de goûter à
l’aristocratie tout en s’estimant mille fois supérieure à la «plèbe»,
comme disent les professeurs d’histoire.

Quant à qui est du peuple[1], le régime ne change guère sa condition et,
si fort en république que nous soyons, on lui peut encore appliquer ce
poème épique en un seul vers, où Villiers de l’Isle-Adam avait retracé
l’histoire entière du moyen âge:

    Pour un oui, pour un non, les peuples écopaient.

  [1] Puisque le mot se trouve sous ma plume, je ne saurais trop vous
    engager à trouver, pour le prononcer, un accent spécial. En
    abaissant les coins des lèvres, en coulissant un peu les yeux, en
    creusant les deux rides qui vont du nez à la bouche, on arrive à une
    expression de mépris mêlé de dégoût, très suffisante. On lance le
    _p_ rudement, on appuie sur la diphtongue et on laisse mourir la fin
    comme indigne d’être prononcée. Il y a toute une profession de foi
    dans la façon de dire: «Cela se fait dans le _PPPEUUple_!»

Croyez-vous qu’un député, même de la plus extrême gauche, ne se
considère pas comme le représentant d’une aristocratie? Le conseiller
municipal, lui-même, en parcourant, la tête haute, les salons
magnifiques de l’hôtel de ville, n’a-t-il pas dans les veines un peu du
sang vénitien des Dandolo, ou des Giustiniani?

Un préfet, un simple préfet a son palais, son conseil, ses «gens». C’est
encore de la monnaie de potentat et j’ai quelque raison de croire que
les préfets démocrates d’aujourd’hui, comparés aux légendaires préfets
de l’Empire, ne sont pas les moins pourvus de morgue.

Les naïfs, les gogos, les électeurs s’imaginent que l’aristocratie se
compose de gens uniquement préoccupés de faire battre les étangs afin de
ne pas entendre les grenouilles; mais l’aristocratie est la reine du
monde, bien autrement universelle et puissante que toutes les réunions
possibles de hobereaux, de burgraves et de mamamouchis.

Il n’est pas d’homme, qui n’en trouve un autre devant lequel affecter
des airs hautains et affirmer sa prédominance.

Le tripier qui a boutique sur rue considère avec dédain le chiffonnier
tout au plus riche d’une échoppe. Le boucher méprise le tripier parce
que celui-ci ne vend que les parties inférieures de la noble bête dont
lui-même débite l’ensemble. Le libraire qui vend la nourriture de
l’esprit, les productions supérieures et délicates de l’intelligence,
n’a que pitié pour tous les précédents qui brassent l’ignoble
mangeaille.

Est-ce que le couturier familier des jolies tailles et des peaux
satinées, peut éprouver pour le quincaillier, aux mains salies de
rouille, autre chose que de la commisération?

Puis voici le marchand en gros qui plaint le débitant de sa bassesse;
l’entrepôt qui méprise le magasin, jusqu’à ce qu’on arrive au
fonctionnaire, rouage de l’État, fort au-dessus de ceux qui vendent une
marchandise quelconque et se ravalent dans un négoce.

Quelle figure maintenant, je vous le demande, fait le commis, chargé
d’une besogne mécanique, purement routinière, devant l’artiste au
cerveau puissant, toujours en gésine de création nouvelle?

Il est vrai que celui-ci se trouve aussitôt dominé par le journaliste,
maître de sa réputation et des événements en général.

Enfin, le monde entier n’est que poussière, conglomérat d’insectes
vagues et d’organismes sans portée, aux regards de l’élégant désœuvré
auquel la nature n’a imposé que l’obligation de porter ses grègues de
Paris à Monaco et de Biarritz à Dinard.

Encore une fois, tout se ramène à l’aristocratie, tout la respire, tout
la réclame, et si l’on trouve tant de gens pour célébrer le régime
démocratique, c’est que la démocratie n’est autre chose que
l’aristocratie à la portée de tout le monde.

Sans doute on nous a montré des livres, des pièces de théâtre où
l’aristocratie proprement dite est assez malmenée; mais outre que la
sincérité des auteurs semble toujours un peu contaminée de dépit, je
vous déclare qu’ils n’arriveront jamais, vous entendez bien, JAMAIS, à
la battre sérieusement en brèche, parce que, à les en croire eux-mêmes,
l’institution tire toute sa force du nombre des imbéciles et qu’ils
n’ont pas, que je sache, la prétention d’en détruire la race éternelle.

Pourtant, c’est bien par là qu’il conviendrait de commencer, un imbécile
devant nécessairement faire naître l’aristocrate qui est son complément.

Et puis, entre nous, les tares intellectuelles ou autres, sont les mêmes
dans tous les mondes. On voit chaque jour des Dubois ou des Martin faire
des mariages intéressés, vivre dans la paresse et jouer au baccara.
Quelle conclusion, alors, tirer de tout cela sinon que, les choses
demeurant égales, mieux vaut tendre à l’aristocratie qui a théoriquement
sa valeur morale et, pratiquement, sa valeur marchande, que de jeter sa
poudre aux manants.

Le seul tempérament à cette loi primordiale que permette notre
éclectisme contemporain, c’est de ne pas s’astreindre avec trop
d’étroitesse ou d’exclusivisme à l’aristocratie particulée.

La marche incontestable des temps vous oblige à reconnaître qu’il s’est
créé plusieurs aristocraties parallèles. Ainsi, puisqu’il faut trouver
des équivalents, une médaille d’honneur au Salon compense assez
exactement un titre de marquis; un fauteuil à l’Académie française
représente un duché ou à peu près; à partir du dixième million, l’on est
baron de droit et le fait d’avoir pour maîtresse une actrice en vogue ou
d’être ministre, confère inéluctablement la qualité de vicomte.

Rien n’est donc plus aisé que d’établir une espèce de barême des titres
indiquant outre des noms de titulaires, la dose exacte de la
considération qui leur est due.

Mais, au lieu de m’embourber dans d’interminables énumérations dont,
peut-être, la logique et les proportions vous échapperaient,
laissez-moi, madame, recourir à la parabole, vieux moyen toujours bon
qui rend la pensée plus concrète et donne moins de prise à l’équivoque.

Il s’agit, n’est-il pas vrai,--et ma longue digression ne vous l’a point
fait oublier,--de savoir de quels éléments doit se composer l’élite
formant l’ensemble de vos relations.

Je suppose d’abord que votre salon est un vaste saladier.

Or, si je me réfère à la destination d’un tel récipient, nous y devons,
sans aucun doute, faire une salade.

Est-ce trop vulgaire? Souhaiteriez-vous plutôt une macédoine? Le terme
est plus noble mais moins juste. En somme, les gens les plus fastueux
mangent de la salade, si j’en crois cette mode rastaquouère qui impose,
pour si peu, une assiette et des couverts spéciaux.

Nous trouvons, en première ligne, dans une salade... la salade, les
feuilles longues et grasses de l’endive, ou rondes et boursouflées de la
laitue, qui sont la partie substantielle.

Je la vois assez bien personnifiée par des gens de tout repos:
académiciens, généraux, banquiers, chefs de service, diplomates titrés.

Mais que serait une telle réunion sans éléments plus actifs, une salade
sans assaisonnement?

L’huile incolore et onctueuse, ce sera quelques membres considérables du
clergé: un ou deux chanoines, des prélats _in partibus_, des
prédicateurs casuistes pour gens du monde.

Quant au vinaigre, à ce condiment piquant dont la présence donne du ton,
mais dont l’excès incommode, il ne saurait être mieux représenté que par
des écrivains légers, féministes ou autres, dont le bagout distrait,
dont les pointes jalouses divertissent, alors que leurs assiduités
finissent par engendrer le spleen.

De rares reporters feront aussi figure en ce rôle ingrat de vinaigre
communicatif, dont le parfum s’exhale à distance, sous forme
d’entrefilets élogieux, dans les gazettes bien posées.

Les vaudevillistes à succès, les chroniqueurs à jet continu, semblent
tout indiqués pour jouer le sel. Il ne faut pas craindre d’en mettre: on
trouve toujours que la salade n’est point assez salée. L’effet dépend
d’ailleurs du pouvoir salant...

Le poivre? Tout le monde ne le supporte pas avec une égale facilité.
Certains estomacs en éprouvent du dommage; pourtant, on l’aime, en
général, et on le recherche. Son goût ne doit pas dominer, mais si le
palais exercé d’un gourmet ne le découvre pas, la salade, même salée,
passe pour fade et insipide. Ayez donc à portée du saladier, selon les
besoins, quelques détenteurs d’histoires graveleuses, capables de les
débiter avec une réserve décente et de les envelopper dans la gaze
requise.

La moutarde, c’est l’imprévu: de Dijon, très forte, avec les
chansonniers épicés, les conteurs du Chat noir, les étoiles de passage
venues tout exprès du café concert; de Bordeaux, au contraire, plus
douce, avec les barytons éthérés et les diseurs de monologues
convenables.

Enfin, il y a les fines herbes, qui ne sont pas absolument
indispensables, mais qui rehaussent très bien la saveur d’une salade et
la complètent, au sens de certains délicats. Quelques jeunes gens
inoccupés, mais portant des noms bons à être criés à la porte, en
tiendront avantageusement l’emploi. Ils resteront ensuite mélangés à la
sauce et, sans faire masse, sous la dent du convive, apporteront
cependant à l’ensemble leur parfum agréable et fugitif.

Vous le voyez, madame, il faut de tout. Oh! entendons-nous sur ce tout.
Je veux dire par là tout ce qui a une valeur, tout ce qui peut reverser
sur vous un peu de son éclat propre, et contribuer, par l’ensemble des
reflets, à vous faire briller vous-même comme il sied à une femme
supérieure.

Cela revient bien à dire, si, après la salade, je compare vos relations
à un fromage, qu’il est composé avec les crèmes de toutes les
aristocraties, soigneusement battues et mélangées, de façon à obtenir un
produit homogène.

Une question encore vous préoccupe: devez-vous continuer à recevoir des
gens compromis dans des scandales galants ou financiers?

Je m’en réfère à Rivarol, pour vous répondre: on peut frayer avec des
gens de mauvaises mœurs, mais non avec des gens de mauvaise compagnie.

La distinction, pour juste qu’elle soit, vaut d’être précisée.

On entend par gens de mauvaises mœurs, ceux qui, ainsi que diraient vos
prédicateurs, s’abandonnent aux entraînements de la chair. Ce sont les
femmes qui ont des amants, les hommes qui ont des maîtresses, et que les
horreurs du remords n’épouvantent pas outre mesure.

Vous n’avez pas à contrôler la conduite de vos familiers, ni à mesurer
leurs responsabilités, en établissant la balance entre ce qu’exigent
leurs sens et les satisfactions qu’ils leur octroient. Que ce soit par
dilettantisme, par vanité, par besoin physique ou par dépravation, il ne
vous appartient nullement d’en connaître, à la condition que les
coupables procèdent avec une certaine discrétion, et ne se livrent point
ouvertement, sous vos yeux, à leur amoureux manège.

Ils tomberaient alors dans la mauvaise compagnie, c’est-à-dire dans la
catégorie de ces rustres qui, au lieu de donner à leurs erreurs un tour
élégant et frivole, en font grossièrement parade, tiennent des propos
malséants et déconcertent une réunion par des allusions continuelles à
leurs bonnes fortunes.

N’avoir aucune pitié pour ces derniers, mais posséder, par contre, des
trésors d’indulgence pour les autres, est une attitude à la fois digne
et prudente dont n’importe qui vous saura gré.

En matière d’argent, il n’en va pas tout à fait de même et c’est à peu
près exclusivement sur les résultats de l’aventure qu’il faudra régler
votre conduite, au lieu de n’envisager que les procédés.

Si quelqu’un de votre entourage se trouve suspecté pour une
indélicatesse d’un petit nombre de milliers de francs, vous pouvez, _a
priori_, le considérer comme disqualifié, car on est tellement
chatouilleux dans le monde, sur les questions pécuniaires,--lorsque le
chiffre manque d’importance,--que le soupçon, même non vérifié, entraîne
une tare indélébile. Un homme qui a, dans son existence, quinze mille
francs douteux, les traîne comme un boulet de quinze cents kilogrammes
(poids de la somme en billon), dont il ne se débarrasse jamais.

Si, par contre, un financier de vos amis est pris à partie pour une
opération de quinze millions, réservez-vous et attendez. L’orage
passera, ne laissant après lui qu’une grosse fortune de plus et des
fêtes merveilleuses en perspective.

D’ailleurs, réfléchissez un instant. Comment voulez-vous que l’on vole
quinze millions? Il n’y a pas de coffre-fort contenant cette somme. Les
caves de la Banque de France sont inaccessibles, et nul ne se risque à
porter sur lui une telle richesse. Alors? Un coup de bourse? Un
accaparement? Des mots, tout cela, inventés par des maladroits, victimes
de leurs spéculations folles, et qui, furieux de leur «culotte» méritée,
voient des filous jusque parmi les plus honnêtes gens.

En principe, on peut voler jusqu’à un million. On a vu d’évidentes
escroqueries atteindre ce chiffre. Mais au delà, il n’en existe pas
d’exemple: cela se saurait.

Votre homme a donc «acquis», gagné bien et légitimement ses quinze
millions; personne n’est en état de lui prouver le contraire, et ceux
qui lui battront froid n’auront que le mérite de bouder contre leur
ventre...

Ayez, bien entendu, un jour hebdomadaire de réception ou mieux encore un
soir. C’est un moyen plus sûr de rassembler son monde, les hommes tout
au moins ayant, de par leurs occupations, une excuse pour ne point
paraître dans l’après-midi.

De plus, cela permet les décolletages, la musique, les lectures, les
longues causeries. C’est un peu plus cher, à cause des rafraîchissements
plus nombreux, mais le profit compense les frais, car vous avez ainsi
toute votre cour sous la main.

Enfin, donnez quelques bals, mais uniquement pour réagir contre le luxe
américain, usité aujourd’hui dans ce genre de divertissement. Proclamez
bien haut que vous entendez rétablir la simplicité des vieux âges, et
que votre ambition se borne à faire amuser la jeunesse.

Celle-ci vous en saura gré, car elle est de moins en moins gâtée sous ce
rapport.




CHAPITRE II

LA CONVERSATION


Il est clair qu’il ne suffit pas de grouper autour de vous une élite
incomparable; il faut encore savoir la retenir par la grâce de votre
accueil et le charme de votre conversation.

Une foule de «grandes dames»--de fantaisie pour la plupart, comme les
sirops des marchands de vin--ont composé, sur le tact, la politesse et
les usages, de précieuses brochures où les héritières devenues marquises
tout de bon, trouvent, en un clin d’œil, la façon de se conduire dans
les moindres circonstances de la vie.

Il y est indiqué comment on doit saluer, s’asseoir, marcher; selon
quelles préséances, il convient de placer à table une kyrielle
d’invités; l’ordre où l’on doit verser les vins; jusqu’à la façon de
tenir la fourchette et mille autres détails palpitants qu’une table des
matières bien ordonnée permet de découvrir, sans peine, selon la
nécessité.

Mais pas une, que je sache, ne s’est risquée à réglementer la
conversation, dont l’importance n’est pourtant pas contestable.

C’est cette lacune que j’ai la présomption de vouloir combler, sans
essayer de me donner pour la comtesse de rigueur ou de laisser croire,
un instant, que je suis une jeune et jolie femme...

Avant toutes choses, accoutumez-vous à l’indifférence universelle et
n’ayez jamais de variations d’humeur que sur commande.

Vous devez être non seulement maîtresse de maison, mais encore de
vous-même.

La susceptibilité, la tendance à la colère, mènent droit aux «lunes»,
c’est-à-dire à des différences de niveau dans l’affabilité, à des marées
de bienveillance qui désobligent les familiers et empêchent toute
continuité dans les relations.

Il est essentiel qu’on apporte chez vous la certitude d’y être bien
reçu, sans quoi beaucoup de gens n’y viendraient pas.

Certes, une telle attitude n’aura pas toujours la récompense qu’elle
mérite. On vous calomniera; les envieux--toutes les grandeurs en mènent
après elles--vous vilipenderont. Vous serez en butte à mille
manifestations de jalousie, à d’innombrables assauts hypocrites.
Méprisez tout, madame, et sachez opposer aux pires vilenies une immuable
sérénité.

Mais une règle sans exceptions n’en est plus une. Par intervalles,
découvrez un de vos ennemis, prenez-le en particulier, improvisez à son
usage une semonce de haut goût, renvoyez-le confus et contez l’aventure
à votre meilleure amie, sous le sceau du secret, afin d’être certaine
que tout soit répété.

Votre discrétion à vous sera portée aux nues et votre victime ira
grossir d’un remarquable spécimen la phalange des imbéciles.

Défiez-vous des remontrances publiques ou, si vous y voyez quelque
opportunité, choisissez vos personnages parmi les mieux élevés, de qui
une riposte trop vive n’est jamais à craindre.

Je vous permets néanmoins d’accueillir les racontars de chacun; la vogue
est aux dossiers secrets et il peut être intéressant de connaître bien
des dessous, utile même au besoin. Écoutez, faites votre profit;
gardez-vous d’interrompre une médisance. Il faut du reste compter avec
votre curiosité, la satisfaire sans fausse honte. En revanche,
n’approuvez jamais un propos malveillant, n’ayez pas l’air de vous en
réjouir et répondez simplement: «Oh! vous en êtes sûr?... Cela me paraît
bien fort... Pourquoi croire à la légère?...» De cette façon vous
resterez neutre sans pourtant décourager le bavard qui, pour achever de
vous convaincre, vous confiera tout ce qu’il sait.

A ce propos, je vous déclare qu’indépendamment de l’art de parler, il y
a aussi l’art d’écouter qui est plus utile encore peut-être et qui n’est
pas moins délicat.

Parler, lorsqu’on s’en tire avec avantage, est, sans doute, un excellent
moyen de plaire, mais écouter!

Vous représentez-vous tout ce qu’il y a d’adresse de bon aloi et de
diplomatie à la fois simple et décisive dans ce seul fait: écouter?

Écouter, c’est reconnaître à l’interlocuteur une importance spéciale,
c’est rendre justice au charme de sa parole, c’est proclamer l’intérêt
de ce qu’il dit, c’est s’incliner soi-même devant son éloquence, toutes
choses bien faites pour chatouiller l’amour-propre le plus ombrageux.

Que de gens, lorsque vous leur parlez, ont les lèvres frémissantes, le
souffle sous pression, et semblent toujours sur le point de vous
interrompre, afin d’entamer une narration plus palpitante que la vôtre,
ou bien encore affectent un air distrait et ennuyé comme s’ils
attendaient avec impatience la fin de votre période.

Bien loin de faire étalage d’une pareille attitude, il faut y aller de
tout cœur ou plutôt de toute oreille.

Comme on demandait un jour au maréchal Soult, très attentif aux moindres
bagatelles des bavards admis en sa compagnie, par quel moyen il arrivait
ainsi à paraître écouter d’une telle conscience, il répondit simplement:
«Eh! mais, le meilleur moyen de paraître écouter, c’est d’écouter en
effet.»

Réglez-vous sur ce principe: écoutez sans broncher les pires fadaises.
Qu’il s’agisse d’un seul interlocuteur ou d’une réunion nombreuse, la
question ne change pas: c’est affaire de dosage, d’après la qualité et
la quantité.

Surtout n’oubliez pas que le sourire est une arme aussi précieuse que le
sabre de M. Prudhomme; il sert à encourager la confidence et, au besoin,
à l’interdire. On l’emploie en parlant pour envelopper de grâce tout ce
que l’on dit; en écoutant pour marquer l’intérêt bienveillant éveillé
par l’orateur; il rend moins pénible un dialogue languissant et prête
une séduction de plus aux guirlandes de vos phrases. Il est la panacée
mondaine qui guérit tous les maux, comble tous les vides, corrige toutes
les imperfections.

On vous annonce une mort, sourire contracté de condoléance; on vous
informe d’une naissance, sourire joyeux de «bien vive part»; on vous
expose un problème de métaphysique, sourire restreint de recueillement;
on vous déclame des vers, sourire mystique d’extase; on vous importune,
sourire crispé d’ennui... et la gamme, je le répète, est interminable.

Sourire est parfait, écouter mieux encore, mais vous imaginez bien que
ce ne sont point là des éléments de conversation suffisants.

Il faut parler, madame, parler beaucoup, parler chaque fois que le
loisir vous en est laissé. Une femme dont la conversation a des «trous»,
même de simples hésitations, ne passera jamais pour supérieure. Au
contraire, celle dont le babillage ne tarit pas, qui épargne aux
assistants la peine de trouver rien à dire, est en droit de prétendre
aux plus brillantes destinées.

Mais que raconter? Que choisir parmi le fatras énorme des sujets
exploitables?

Comme, évidemment, sur la masse des paroles qui s’échapperont de votre
bouche le déchet ne sera pas mince, il sera bon de diriger vos discours
vers des thèmes suffisamment vagues pour admettre toutes les variations.
Le chapitre des domestiques est inépuisable mais trop banal; celui de la
toilette dénote des préoccupations bien futiles; celui de l’amour longe
d’affreux précipices; celui de l’art n’amuse pas tout le monde et
demande une préparation; celui du sentiment ou plutôt du sentimentalisme
semble être provisoirement le plus digne d’être exploité; le thème a
cela d’avantageux, qu’on peut dire tout ce qu’on veut sans risquer trop
de sottises ou d’anachronismes compromettants.

Il y a aussi le procédé qui consiste à parler de l’un à un autre. Je
sais bien qu’il est malaisé de s’entretenir d’une personne absente sans
faire des glissades vertigineuses vers la médisance. C’est même en cela
que réside la grande utilité d’un ami qui sert à exercer notre tendresse
quand il est là et notre malignité lorsqu’il a tourné les talons.

Mais vous pouvez, ce me semble, conduire le dialogue de telle sorte que
«l’éreintement» inéluctable soit fait par votre interlocuteur, en vous
réservant le peu de bon possible à dire.

En tous cas, s’il vous arrive de citer quelques noms, au cours de la
causerie, que ces noms soient choisis et produisent un effet. Un nom
indifférent et obscur n’a pas de raison d’être dans votre bouche et, à
citer souvent des personnalités insignifiantes, vous donneriez de vos
relations la plus misérable idée.

Ainsi quand un diplomate sera sur le tapis, ne le nommez pas par son
nom. Dites: «L’ambassadeur d’Angleterre ou le ministre de France à
Copenhague me disait hier encore...»

Si pourtant il est copieusement titré, accablé d’un nom fameux, faites à
votre guise: ambassadeur à Berlin, marquis de Noailles, l’un vaut
l’autre; l’idée de l’un, celle de l’autre, évoque aussitôt l’éclat, et
la notoriété des deux se trouve être sensiblement identique pour
désigner un même personnage.

S’agit-il d’un nom plus bourgeois et moins achalandé dans l’histoire,
alors accolez soigneusement le titre: M. Bézuchet, membre de la Société
contre l’abus du tabac; M. Corbulon, de l’Académie française; M.
Titubard, l’ancien ministre, etc. Il est bon que l’on connaisse à chaque
fois le poids exact du nom que vous prononcez.

Si même, une personnalité sans conséquence, une femme, je suppose,
dénuée de tout qualificatif officiel ou nobiliaire, vient à passer parmi
vos allusions, cherchez quel titre à un tel honneur vous pouvez évoquer
pour elle, si lointain qu’il soit. Inventez-le au besoin mais, par le
ciel, n’allez pas désigner sèchement Mme Craspotel ou Mme Bobitou: on
croirait que vous recrutez vos amies sur le carreau du Temple. On peut
toujours dire d’une femme qu’elle est arrière-petite-nièce de
Jean-Jacques Rousseau ou cousine éloignée de la Malibran: c’est bien le
diable s’il n’y a pas un peu de vrai!

L’usage modéré des citations ne peut nuire, mais une femme ne les fait
guère en latin ou en grec. Utiliser la traduction prouve qu’on a le
texte familier sans exposer à de redoutables barbarismes.

Enfin, je n’ose vous conseiller l’innocent stratagème de Mme de la
Popelinière, utilisé, dit-on, par plus d’une femme de notre temps et qui
consiste à noter sur un carnet les traits d’esprit que l’on doit faire
et les pensées que l’on doit émettre au cours de la journée. Une telle
manœuvre peut réussir, mais demande un à-propos et une finesse qui
permettent largement de s’en passer.

Au reste, soyez de l’avis de tout le monde avec de faibles controverses,
pour faire valoir votre adhésion; exagérez la sympathie que chacun vous
inspire; admirez avec fanatisme ceux qui méritent à peine un
encouragement; portez aux nues les hommes; complimentez les femmes et
vous aurez ainsi de telles créances d’hommages et d’adulations que
l’ingrat désireux d’esquiver sa dette ne sera qu’un banqueroutier moral,
universellement décrié.

Comme cependant, le contact de tant de gens distingués tenant aux
lettres, aux arts et à la politique, vous mettra dans la nécessité
d’avoir quelques notions de ce qui les intéresse, je vais joindre à ce
_Petit manuel_ un _vade-mecum_ intellectuel, dont vous vous trouverez
bien de suivre les leçons.




LES CHOSES DE L’ESPRIT




CHAPITRE PREMIER

LES SPORTS


Ah! par exemple, allez-vous dire, placer les sports en tête des choses
de l’esprit, voilà qui est d’une belle inconscience! En vérité, si fort
qu’on ait le goût des antithèses, encore serait-il convenable de les
justifier et de ne les pas faire tourner au coq-à-l’âne.

Fort bien, madame, et votre apostrophe étant épuisée, je vais pouvoir à
mon tour hasarder quelques remarques.

Oui, certes, je place les sports parmi les choses de l’esprit et en
tête, s’il vous plaît, pour une raison que mes précédentes indications
vous rendront bientôt lumineuse.

De toutes vos relations, quelles sont celles, je vous prie, dont vous
faites le plus grand cas et dont la considération vous est la plus
flatteuse? Sont-ce les écrivains, les peintres, les journalistes, les
fonctionnaires, les musiciens?

Non, madame, et, répondant pour vous tout de go, je distingue au fond de
votre âme une prédilection marquée pour ceux qui, n’ayant rien à faire,
ne font rien en effet; pour les gens à qui leur naissance ou leur
fortune créent l’obligation, très douce à la vérité, de demeurer oisifs.

Ceux-là seuls donnent le ton, édictent les lois de l’élégance ou du
ridicule que les autres en somme, si amères que soient par intervalles
leurs récriminations, restent fort heureux d’observer à la lettre.

Vous avez deviné que c’est l’aristocratie que je veux dire,
l’aristocratie proprement dite, sans épithète, la seule qui tienne en
fin de compte, le haut du pavé, qui soit capable de lancer une mode et
dont les prérogatives ne s’acquièrent pas[2].

  [2] Ai-je besoin de vous assurer que je me place ici à un point de vue
    purement théorique? On a vu, depuis Samuel Bernard, tant de
    dérogations à l’immuabilité du principe qu’on s’est accoutumé peu à
    peu à considérer l’argent comme frère jumeau de la naissance. Ils
    s’entendent du reste à merveille et se recherchent volontiers. Je ne
    serai donc pas plus royaliste que le roi et j’admettrai fort bien
    que l’aristocratie comprend autant d’agents de change que de ces
    gentilshommes à qui il ne manque, pour redevenir des héros, que des
    croisades. Mais en dépit de tout, quelques concessions que je fasse,
    il n’y a vraiment qu’un prince authentique pour bien patronner un
    chapeau.

Or si les membres de cette heureuse catégorie d’hommes repoussent avec
dégoût toute espèce de besogne rétribuée, afin d’éviter l’humiliation
quelque peu dégradante du salaire, il est hors de doute que l’oisiveté
absolue, mère de tous les vices, est aussi pour le moins, tante de
l’ennui.

Il importait donc de remédier à ce pénible état de choses et de trouver
une occupation qui, non seulement eût l’avantage de ne rien rapporter,
mais encore possédât l’inestimable qualité de coûter fort cher.

Les sports, convenez-en, représentaient, à ce titre une trouvaille sans
pareille. De là leur succès étourdissant et leur adoption enthousiaste
par les gens bien posés.

On a découvert par la suite que les races humaine, canine et chevaline,
en retiraient une sérieuse amélioration, mais il est certain que leur
prix élevé qui en écarte la foule, a été leur premier et principal
élément de réussite.

Et c’est ici que se place ma justification, car si les sports sont en
apparence destinés à fortifier le corps, à lui procurer grâce et
souplesse, ils ont pour effet bien autrement réel de divertir et
d’occuper à peu près exclusivement l’esprit de ceux qui s’y livrent.

Causez avec un sportsman. En homme bien élevé que je le crois, il
admettra que vous lui parliez de l’événement du jour, de la pièce en
vogue mais avec le visible désir de revenir à ses chevaux et à son turf.
Un yachtman, s’il est poli, fera les mêmes concessions pour verser
pareillement ensuite dans le récit de ses prouesses marines.

Ainsi de tous.

Quelle figure ferez-vous alors en présence de ces sujets brûlants,
restés pour vous des hiéroglyphes?

Vous aurez l’air d’une femme de rien qui s’est acquis, par surprise,
quelques relations dans un monde relevé, mais à laquelle bientôt ceux
qui font le lustre de son salon tireront la révérence.

Voyez quelle déchéance en résulterait pour vous, quel effondrement pour
votre ambition.

Le sport hippique étant le plus coûteux, est, par une conséquence
naturelle, le plus _select_, et par là j’entends, vous le supposez bien,
non pas la promenade d’une heure sur un bidet loué cent sous, mais
l’entretien d’une écurie de courses avec tous les tracas, toutes les
gloires et, principalement, toutes les dépenses qui en découlent.

Je ne saurais entreprendre ici une description détaillée des différents
sports. A peine devrai-je me borner à vous fournir quelques informes
rudiments utiles à la conversation, vous renvoyant aux spécialistes, si
la fantaisie vous prend d’approfondir.

Les courses, par excellence, fournissent une grande quantité de
métaphores mondaines qui ont le double avantage d’imager la causerie en
même temps qu’elles témoignent de quelques connaissances sportives.

Ainsi, le jour où un duc se présente à l’Académie, c’est un _crack_[3].
Autrement dit, il est à peu près assuré d’être élu par opposition avec
M. Zola, intrépide _outsider_, dont la victoire restera longtemps
inattendue.

  [3] Ce n’est pas krach que je veux dire: on ne saurait s’y tromper.

La course que pratiquent vos admirateurs, et dont vos faveurs sont le
clocher, sera maintenue par vous dans les proportions d’un _handicap_;
c’est-à-dire que vous imposerez aux coureurs une complète égalité de
chances. Rassurez-vous: dans les handicaps, il y a toujours un _gagnant_
et des _placés_. Le _dead-beat_ même--façon élégante de prononcer _ex
æquo_--n’y est pas impossible.

Votre mari deviendra un simple _headlad_, sorte de sous-ordre chargé des
besognes ennuyeuses, tandis que vous resterez chez vous le _starter_
incontesté. Je n’ose prétendre que vous triompherez ainsi sans
concurrence. Faire _walk over_ n’est pas du reste si glorieux, qu’il
soit convenable de vous le souhaiter.

Ayez encore quelques notions du _studbook_, le d’Hozier des chevaux, au
moins pour savoir que si _Stuart_ fut vaincu à Culloden, en 1746, sous
forme de prétendant, il gagna, sous forme de cheval, en 1888, le prix du
Jockey-Club. Il est bon de connaître aussi, de nom, le légendaire
_Gladiateur_ qui gagna le Grand Prix en 1865 et quelques autres dont on
peut avoir l’occasion de parler.

La pratique d’un tel langage vous donnera aussi le goût des mots anglais
qui dénote un incontestable raffinement et classe d’emblée dans une
catégorie de gens où il peut être avantageux de figurer. N’allez pas
cependant jusqu’à réanglicaniser les mots devenus français et à dire
villédgiatoure pour villégiature: on doit avoir le tact de ne point
franchir certaines limites.

Quelques termes de marine, dont tous les dictionnaires vous permettront
de mesurer la portée, seront d’un bon effet auprès des gens de mer,
amateurs ou autres. Il n’est pas indispensable d’être ferré là-dessus,
la navigation n’étant pas matériellement praticable aux gens qui
habitent le milieu des terres. Cependant parler au besoin de bossoir,
d’écubier, de martingale et de cacatois, c’est se placer au-dessus de la
foule, c’est presque savoir l’anglais.

Étudiez le _lawn-tennis_: que les lignes de service, les lignes de fond,
les servants et les relanceurs n’aient pas de secret pour vous. Il
existe à Puteaux, en pleine Seine, une île, escarpée et sans bords pour
le vulgaire, où se réunissent, en des conciliabules soigneusement
gratinés, quelques joueurs de tennis du plus haut vol. Ai-je besoin de
vous faire ressortir combien il vous serait profitable d’y être admise!
On n’est pas d’ailleurs forcé de jouer; l’essentiel est d’y être. Dire
que vous vous y divertirez serait risquer de l’avenir une affirmation
téméraire fort en dehors de mes habitudes. En tout cas, vous en
rapporterez le droit de citer, avec vraisemblance, les noms les plus
fastueux de l’armorial, ce qui est énorme.

Mais il est un sport dont je crois impossible, aujourd’hui, de ne pas
parler avec quelque développement, tant le plaisir qu’il procure lui a
donné d’adeptes depuis quelques années. C’est la bicyclette que je veux
dire.

Au début, la _gentry_ (soyons anglais) ne parut pas s’enthousiasmer
outre mesure pour les roues caoutchoutées et le cadre luisant du «Pégase
d’acier».

Inutile d’en chercher loin la raison. Un instrument que l’on pouvait se
procurer pour cinq cents francs, à l’aide duquel on risquait d’être
soupçonné de vouloir économiser des chevaux ou des voitures n’avait rien
de particulièrement prestigieux. Et puis, comme il était logique, des
gens sans portée en avaient patronné les débuts. Des employés, des
commis, des ouvriers même s’en étaient engoués, en usaient pour leur
travail, ce qui équivalait au plus fâcheux encanaillement.

Quel homme d’un peu de naissance et de pas mal d’esprit s’avisa le
premier qu’on pouvait pédaler sans déroger? L’histoire sans doute
l’ignorera toujours. C’était à coup sûr un _leader_ autorisé car son
exemple ne fut pas perdu. Un second se risqua, puis d’autres, puis
beaucoup, puis tous, puis des princes, des rois, des empereurs...

Nous avons vu grandir cette vogue avec une rapidité foudroyante, à
croire que la bicyclette avait eu, comme les omnibus, sa duchesse de
Berry.

Vous savez, en effet, que, sous la Restauration, les premiers ancêtres
des guimbardes monstrueuses qui nous transportent dans Paris, n’ayant
pas eu d’abord--toujours à cause des prix modiques--le moindre succès
parmi les gens _comme il faut_, il fallut que la duchesse de Berry
s’aventurât en personne dans une de ces montagnes roulantes. On la
reconnut à ce qu’elle paya sa place cinquante francs--seul moyen, pour
elle, de se sauver du ridicule--et l’on finit par convenir qu’où la
future reine de France (sauf Louvel et 1830) avait passé, d’autres
pouvaient passer aussi.

Louis XIV d’ailleurs en avait usé de même avec les premiers fiacres.

Toutefois l’engouement masculin pour la bicyclette n’était rien encore:
voici que maintenant le même phénomène se reproduit du côté féminin: des
grisettes d’abord, puis le demi-monde, puis le monde, puis le grand
monde... bref nous en sommes aux impératrices et aux potentates de
toutes sortes.

Devez-vous donc céder à l’entraînement? S’il n’y a plus de
considérations morales ou mondaines qui vous interdisent la bicyclette,
l’esthétique lui est-elle aussi favorable?

Les vieilles dames de province, dont les jarrets se sont ankylosés,
depuis les redowas de 1850, sont furieuses de voir leurs petites-filles
s’amuser à un jeu qu’elles n’ont pas connu.

Comme c’est disgracieux! Comme c’est brutal! Comme c’est antiféminin!
Ah! où sont les gestes arrondis de jadis? Les femmes n’ont plus de
jambes, mais des bielles! Plus de hanches, mais des pistons!... Hélas!
Trois fois hélas!

    Mes enfants, tout dégénère,
    Croyez-en votre grand’mère!...

Et «de mon temps» par-ci... et les traditions par-là! Et patati, et
patata!

Évidemment, dans ces malédictions, il y a de l’orfèvre et je trouve pour
ma part, qu’on se hâte un peu en criant à l’abolition de toute grâce. Il
n’est pas jusqu’au costume généralement adopté qui ne soit fort
agréable, en dépit des anathèmes fulgurants dont l’accablent celles qui
ne sont plus en état de le revêtir.

Un mollet bien pris dans son bas est toujours joli, quand il est joli.
La finesse du pied ne souffre nullement du soulier à boucle et la taille
enfermée dans une blouse habilement taillée n’en paraît pas moins
régulière.

Mais c’est la culotte (Ah! que n’ai-je ici un mot anglais!) qui supporte
le plus de duretés... Cela ne se discute pas et je prétends seulement
qu’une belle femme en culotte n’a pas à craindre qu’on la compare à un
laideron en robe à queue.

On dit encore que le mouvement violent essouffle, qu’il pousse à la
transpiration et rougit les visages.

Or, une poitrine bien plantée ne saurait perdre à l’essoufflement, non
plus que des joues fines à s’empourprer d’un incarnat plus vif.

La conclusion de tout cela, voyez-vous, c’est que les femmes qui n’ont
ni gorge, ni hanches, ni mollets affectent pour les traditions une
déférence aussi exagérée que suspecte, tandis que les autres ne sont pas
longues à se laisser convaincre.

A vous de juger, madame, si votre santé, votre ardeur et vos
_performances_ (anglais, ça) vous permettent l’usage du vélocipède.

Dans la négative, rangez-vous du parti des aïeules renfrognées.

Dans le cas contraire, pédalez sans fausse honte.

Mais, surtout, pas d’indifférence! Ou bien tonnez contre la dépravation
d’un temps qui autorise des exercices violents, brutaux, antiféminins...
voir plus haut; ou bien vantez la voluptueuse ivresse des membres
dégourdis, de l’air largement respiré, des kilomètres engloutis et de
l’appétit décuplé...

Il faut avoir une opinion sur la matière et ne pas craindre de
l’exprimer, les bicyclistes étant les fidèles d’un sport non encore
universellement accepté, contraints par conséquent, s’il y a lieu,
d’admettre toutes les discussions.

En ce qui concerne la pratique, je ne saurais trop vous mettre en garde
contre les allures de rapidité qu’affectent certaines _cyclewomen_.
Cela, oui, c’est disgracieux et il y a, Dieu me pardonne, des
chevalières de la pédale qui vont jusqu’à tirer un pied de langue pour
souligner leurs déhanchements.

Restez plastique et digne en cela comme en tout: il y a parfaitement
moyen. Que la marche de vos compagnons se règle sur la vôtre et n’excède
jamais le train de promenade bon pour faire valoir le jeu de vos formes,
non pour vous disloquer.

Parlerai-je des autres sports? L’escrime, la natation, la marche sont si
peu coûteuses que le premier croquant venu s’y peut adonner. Leur
vulgarité même vous dispense de les honorer d’une étude, sans compter
que l’absence de termes techniques en diminue considérablement l’intérêt
au point de vue général de la causerie.




CHAPITRE II

LA LITTÉRATURE


Ce qui, après les sports, touche de plus près à l’esprit, c’est
incontestablement la littérature.

Bien des gens s’imaginent que pour parler de littérature avec quelque
intérêt il faut avoir beaucoup lu, s’être fait, dans le recueillement,
une opinion sur chaque chose et continuer, en conscience, à se tenir
informé de ce qui vient au jour.

A ce compte, je voudrais bien savoir à quel chiffre monterait le nombre
des femmes--et même des hommes--capables d’en discourir.

Heureusement, madame, la vérité n’est point si cruelle et je ne vous
obligerai pas à dévorer de poudreuses bibliothèques non plus qu’à vous
ruiner dans les librairies. Il n’est pas, en effet, d’ordre d’idée où le
«ouï-dire» joue un rôle plus utile et plus universel.

A peine quelques principes généraux sont-ils obligatoires en manière de
préliminaires.

D’abord, vous avez tout lu, depuis la _Batracomyomachie_ jusqu’au livre
paru la veille. Avouer qu’on ignore une œuvre célèbre ou dont l’auteur a
fait quelque bruit, revient à se montrer fière d’un défaut, ce qui n’est
guère le fait du rang que vous ambitionnez.

Mais, dites-vous, où prendre le loisir d’un travail aussi vaste, d’un
labeur aussi fatigant?

N’ai-je donc pas répondu d’avance à votre question en vous donnant à
penser qu’il vous suffirait de l’affirmer, sans vous y astreindre en
réalité? Ce n’est point là un mensonge car je crois, avec M. Anatole
France, qu’une femme ne saurait être accusée de mentir lorsqu’elle ne
fait pas de mensonge inutile.

Encore faut-il que vous possédiez une teinture d’ensemble, un brillant
semblable à ces vernis qui, appliqués sur le bois peint, lui donnent
l’aspect du marbre.

Il est, pour cela, un procédé d’information aussi profitable
qu’infaillible qui consiste à suivre le plus possible de conférences.
Sentez-vous tout ce qu’il y a de dilettante et de délicatement désœuvré
dans ce seul mot: conférence?

La conférence c’est le liebig de la littérature, qui donne, réunis dans
une tasse de savoureux consommé, agréable et facile à prendre, tous les
principes nutritifs extraits d’une foule de grosses viandes qui vous
mèneraient à la dyspepsie au cas où vous les voudriez absorber en
conscience.

Le travail de la mastication vous est de la sorte épargné; la science
qu’on vous offre est à demi digérée, tant et si bien que votre cerveau
qui est l’estomac de l’esprit éprouve tout juste le plaisir d’assimiler
et ne ressent nulle fatigue.

C’est ainsi qu’en quelques séances, vous pouvez être renseignée comme
personne sur le théâtre antique, sur les livres sacrés des peuples
orientaux, sur la Pléiade, sur les psychologues contemporains, sur les
auteurs érotiques de tous les temps, sur l’éloquence sacrée, enfin _de
omni re scibili et quibusdam aliis_, comme disait cet outrecuidant de
Pic de la Mirandole.

Peut-être craignez-vous qu’on ne vous accuse d’avoir puisé le plus clair
de vos connaissances dans ces sortes d’auditions.

Mais, madame, il faut toujours que la science vienne de quelque part et
je trouve fort sots les sceptiques qui s’en vont sans cesse répétant,
avec dédain: «Oh! vous avez pris cela dans Larousse.»

Franchement, quelle que soit mon initiative, puis-je imaginer que la
bataille de Bouvines a été donnée en 1214, que Charles X n’était pas le
fils de Charles IX et que Louis XIV fut opéré d’une fistule?

Ce sont là choses certaines qu’on n’invente pas.

Vous avez, en tout cas, la ressource de parler du conférencier plutôt
que de la conférence tout en emmagasinant, pour plus tard, ce que vous y
avez entendu.

La voix de l’orateur, ses gestes, ses yeux en amande, sa façon de lamper
un grog, son teint, sa taille, la coupe de son habit, voilà des sujets
bien dignes d’alimenter de longs colloques entre vos intimes et vous.

Et puis, on parle autour de vous; on discute, on juge, on vaticine dans
votre propre salon: calquez vos jugements sur ceux de vos conseillers
les plus autorisés. Je vous l’ai dit déjà, écoutez, appropriez-vous et
répétez en modifiant assez la forme. Mais soyez plus adroite que Mme la
princesse de Lamballe qui feignait une distraction subite et redisait
précisément ce qui venait d’être dit par d’autres, comme venant d’elle.
On est aujourd’hui moins dupe ou moins galant et le public exige plus de
ménagements.

S’il se rencontre, d’aventure, un mot qui par son piquant mérite d’être
réédité, ne le faites point à la légère.

Vous devez considérer si le mot vient d’un auteur obscur et sans
conséquence, auquel cas vous le donnerez comme de vous ou bien si le
spirituel causeur est au contraire une personnalité marquante,
éventualité dans laquelle vous le nommerez en rapportant sa fine
remarque, car le fait de connaître un tel homme et de tenir de lui un
tel propos vous rapportera autant de considération que le fait d’émettre
des traits d’esprit.

A vos soirées, des auditions de jeunes poètes, des présentations
d’historiens ignorés, d’archéologues vagues auront un bon effet. Évitez
seulement les lectures derrière une table, entre deux bougies, car la
politesse n’est pas toujours la plus forte contre le fou rire et vous
risqueriez un irréparable scandale.

De plus, l’ennui littéraire est plus pénible que l’ennui musical et tel
qui supporte gaillardement trois heures de piano, succomberait avant le
second chant de la plus inoffensive épopée. Il est donc prudent
d’imposer aux auteurs trop prolixes, dans leur intérêt même, des limites
convenables.

Souvenez-vous que, dans vos jugements, les traditions mondaines ne
doivent point abdiquer leurs droits. Si favorable que soit votre opinion
acquise sur un écrivain, son genre de vie, ses antécédents, ses
fréquentations la modifieront dans un sens ou dans un autre.

Ainsi, le poète Verlaine manqua de génie: absinthe et malpropreté!
Victor Hugo ayant combattu l’Empire n’a droit qu’à une admiration
relative; Musset n’est pas assez soucieux des bienséances; M. de
Lamartine avait du talent avant 48.

Mais pourquoi citer des noms? Je serais alors dans la nécessité
d’entreprendre une interminable revue avec le désespoir de n’arriver
point à la rendre complète. D’ailleurs de nouvelles renommées se lèvent
chaque jour et, n’ayant point à mes côtés l’ange Gabriel, concierge de
l’avenir, je crois préférable d’éviter, en matière littéraire,
d’inutiles personnalités.

Je vous ai conseillé les conférences, mais il n’y a pas que ce moyen
d’information.

Intéressez-vous aussi aux entreprises éphémères ou non qui se montent,
de droite et de gauche, pour l’amélioration de la race littéraire en
France: journaux «abscons», revues «intenses»; théâtres aux noms
hirsutes qui ont mis à la mode les productions du Nord, en même temps
que les rêves biscornus de quelques jeunes gens indisposés.

Devancez le mouvement, abondez dans le sens des malins. Si l’on vous
voit en avant, on croira que les autres vous suivent, alors que vous
vous laisserez simplement pousser. Au besoin, inventez un dramaturge
lapon.

Il ne vous sera pas moins profitable de connaître les ouvrages sérieux,
les compilations des vieux messieurs décorés, les traités ardus des
écrivains de tout repos, les pièces ou les fantaisies des académiciens.

Vous suivrez aussi quelques cours de Sorbonne. Vous n’êtes en rien tenue
d’écouter, mais seulement d’y être, tout le bénéfice étant dans
l’intention.

Vous ne manquerez pas une première; vous connaîtrez les actrices par
leurs noms, sauf pourtant Mme Sarah Bernhardt qu’on appelle simplement
Sarah, comme on dit le Jockey pour le Jockey-Club et le Bois pour le
bois de Boulogne, quand on est un peu parisien.

Cette réunion de connaissances, grappillées de-ci de-là, favorisera
singulièrement vos aptitudes à la causerie qui sera, d’ici peu, votre
triomphe, à la condition que vous sachiez la conduire sur le terrain qui
vous est le plus familier et que vous en bannissiez impitoyablement tout
propos risqué, toute locution de mauvaise compagnie.




CHAPITRE III

LES BEAUX-ARTS


Il n’est pas une des observations que je viens de faire à propos de
littérature qui ne puisse trouver son emploi, en ce qui concerne les
beaux-arts.

Mêmes moyens d’information, même utilité de la conférence ou du traité
de poche, même recherche du bizarre et de l’exotisme doublée d’une plate
admiration pour le classique.

Courez les petites expositions, furetez chez les marchands dont le
mécanisme intéressé tâche à découvrir de jeunes talents. Extasiez-vous
sur certaines audaces de couleur: une femme nue dans les chairs de
laquelle le mauve le dispute au vermillon ne peut être un morceau
méprisable; cela révèle tout au moins une ardente recherche du nouveau
et un noble désir de ne pas suivre des sentiers déjà si battus par les
pompiers de tous les âges.

Puis, comme noblesse, bandeaux obligent. Souvenez-vous que votre
coiffure moyenageuse et virginale décèle en vous des aspirations
étranges d’une insaisissable morbidesse.

Les visages blafards, les joues caves, les yeux mystiques, les poitrines
où le couvert semble mis avec ses salières et ses œufs sur le plat, les
bras grêles aux bouts desquels l’œil involontairement cherche
l’incombustible phosphore de la Régie, les hanches abruptes aux arêtes
vives comme le mont Cervin, les sexes vagues, fugitifs réduits à l’état
d’illusoires espérances, voilà ce que vous aimez surtout, parce que rien
n’est plus «troublant», plus capable de provoquer, en abondance, les
sécrétions de la pensée.

A quoi penserez-vous? Ah! dame, vous penserez, voilà tout. Si l’on vous
voit diriger vers des œuvres du goût de celles que je viens de vous
esquisser une languissante attention; si vos regards savent se noyer
d’une brume attendrie à l’aspect d’un de ces mystérieux Auvergnats qui
ne sont ni jouvenceau ni damoiselle; si enfin au lieu de dire, en
nommant le maître par excellence, Botticelli comme un bourgeois, vous
articulez Bottitchelli ou mieux encore Filipepi, votre réputation de
femme esthète[4] ne souffrira plus la moindre restriction.

  [4] Une femme peut fort bien considérer le mot comme un éloge.

Il va de soi que si, du préraphaélisme, la mode vient à tourner aux gros
gaillards de Michel-Ange, vous relèverez vos cheveux et ne rêverez plus
que de biceps énormes, de torses bien nourris où l’on voit du premier
coup d’œil si l’on a affaire à une sainte ou à un gladiateur. Vous
mettrez seulement à votre palinodie les formes voulues afin de lui
donner l’apparence d’une conversion raisonnée.

Quoi qu’il en soit, je vous conseille d’avoir parmi les peintres
contemporains, de préférence les moins connus, un favori auquel vous
vous acharnerez, en dépit des rires et des contradictions. Il y aura
dans les œuvres de votre homme, tout ce que le génie humain est capable
d’imaginer. S’il ne sait pas dessiner, vous alléguerez qu’il met la
pensée avant la ligne; cela ne signifie rien mais cela se dit. Si sa
couleur est d’une incohérence injustifiable, vous soutiendrez qu’il a
trouvé des harmonies inconnues et peu accessibles au vulgaire: cela n’a
pas plus de sens, mais ne se dit pas moins.

Pour peu que l’élu de votre goût porte un pantalon à la houzarde, un
feutre mou à larges bords et un veston de velours noir, il se pourrait
que, votre admiration aidant, il devînt célèbre. Vous l’abandonneriez
alors pour en choisir un autre, moins défloré.

Du reste, cela ne vous dispensera nullement de visiter les Salons le
jour du vernissage. Avec de bonnes jambes et une face-à-main, vous y
ferez une promenade qui aura pour but de voir les bustes et les
portraits de vos amis ainsi que les toiles ou les statues
sensationnelles qu’il faut connaître.

Libre à vous de les vilipender et de ne rien trouver supportable, mais,
je le répète, il faut les connaître. On n’est intelligent et parisien
qu’à la condition d’en pouvoir dire au moins du mal.

Au cas où vous feriez un voyage à l’étranger, à Anvers, à Florence ou à
Dresde, traversez les musées pour savoir _grosso modo_, comment sont
faites les salles et n’être pas trop gauche là-dessus, au retour. Mais
cela n’entraîne en rien l’obligation de vous fatiguer à regarder les
tableaux ou les sculptures: les albums des grands photographes de Paris
vous renseigneront très suffisamment à ce sujet. La couleur, il est
vrai, vous restera étrangère. Qu’importe? Avec les poses et les contours
on peut déjà dire bien des jolies choses.

Enfin, si vous prenez la précaution de vous attacher par votre grâce et
vos dîners, quelque influent critique d’art, vous connaîtrez les petits
potins qui divisent les chevaliers de la glaise ou de l’huile de lin. Le
bon apôtre vous apprendra les trucs de celui-ci, vous contera les
intrigues de celui-là, vous tiendra au courant des dessous et des
scandales, ce qui vous permettra d’être sous peu aussi «calée» en art
que feu Paul de Saint-Victor lui-même.




CHAPITRE IV

LA MUSIQUE


Voilà pour vous, madame, le prince des arts, celui qui cadre le mieux
avec votre céleste nervosisme ou, si vous préférez, le plus à même de
traduire les élans vers l’idéal de votre cœur ici-bas emprisonné par le
prosaïque terre à terre.

Avec le secours de la musique, parfois dangereuse conseillère, parfois
aussi bienfaisant dérivatif, vous verrez les pires excitations se
calmer, se fondre et se transmuer en extases délicieuses qui vous
constitueront une solide réputation artistique et poseront comme
axiomes, le raffinement de votre goût, la sensibilité de votre cœur.

Car vous en faites de la musique. A l’exemple d’un photographe devenu
légendaire, vous opérez vous-même: vous déchiffrez passablement, vous
exécutez avec décence et, surtout, vous comprenez.

Ah! madame, comprendre, tout est là. Démêler, à la première audition, ce
qu’il y a de science, de tendresse ou de grandeur dans une page
musicale, en paraître vivement émue, voilà le secret d’une compétence
indéniable autant que développée.

Aussi n’écoutez jamais une mesure sans vous être au préalable enquise du
nom de l’auteur. On peut se tromper, en somme, et vous risquez de vous
pâmer à de l’Auber ou de rester froide à du Grieg, ce qui vous perdrait
sans retour. Et cette distinction me fait entrer d’emblée dans le vif du
sujet.

Là, comme en littérature, comme en peinture et en tout ce qui touche à
l’art, il vous faut garder d’admirer ce qui commence à passer. C’est le
seul ordre d’idées où n’existe pas ce qu’on est convenu d’appeler la
tradition, le seul aussi, par conséquent où vous en devez user à votre
aise avec les vieilles gloires et marcher avec le siècle vers de
nouveaux sommets.

Je ne puis, cette fois, me dispenser de préciser quelques points, m’en
remettant à votre imagination de compléter la revue forcément imparfaite
que je vais passer en votre honneur.

Les Italiens sont usés jusqu’à la corde; leurs ritournelles d’orchestre
à cadences de balançoire, leurs ariettes, leurs points d’orgue bouffons,
nous comblent d’étonnement, si nous pensons qu’on eût du goût pour eux.
Ah! les philistins! les vandales! Ce Rossini!... ah! ah! ah!... Occasion
unique, madame, pour le sourire de grande ironie.

Et Donizetti? Et Bellini? Et Mascagni qui est d’hier pourtant?

Ne leur faites jamais grâce d’un lardon. Proclamez-les vulgaires,
rabâcheurs et ridicules.

Il n’est pas jusqu’à Gounod, élevé à leur école, qui ne soit, à l’heure
actuelle, difficile à défendre.

En tout cas, si, incapable de maîtriser un premier mouvement vous
profériez un éloge en sa faveur, reprenez-vous bien vite et vous écriez:
«Ah! Dieu! pas _Faust_... pas l’_Ave Maria_!» Il vous restera
_Polyeucte_ et ses œuvres ignorées comme planche de salut.

Les noms d’Ambroise Thomas, d’Halévy, de Meyerbeer lui-même feraient
mourir de rire les importants connaisseurs de votre entourage. Autant
vaudrait célébrer Clapisson!

Je ne vous autorise pas davantage à parler favorablement de _Carmen_.
Cet ouvrage put, il est vrai, paraître en son temps remarquable, mais
depuis que la canaille s’est avisée d’y prendre du plaisir, il vaut
mieux le lui laisser. L’_Arlésienne_ à son tour se met à déroger et si
le pauvre Bizet, malgré tout, vous tient au cœur, il faudra vous
contenter des _Pêcheurs de Perles_, tandis qu’il en est temps encore.

Quant à Berlioz et à sa _Damnation_, soyez convaincue qu’ils filent un
mauvais coton. On les entend trop. Aussi vous voyez les gens de sens
exalter les _Troyens_ pour se dédommager.

Que diable, vous avez bien d’autres maîtres, sans vous astreindre à ceux
que l’enthousiasme grossier du public a portés au pinacle! A qui donc
alors serviraient tous ces génies contemporains, bourreaux des cœurs et
des cymbales?

Et puis, c’est le privilège des femmes supérieures d’«inventer» de
nouvelles renommées. Arrière les étoiles qui charbonnent!

Je souhaite vivement, autour de vous, une cour de jeunes musiciens, pas
très nombreux afin d’éviter les plaintes des voisins, mais très
chevelus. Ce dernier détail est d’autant plus considérable qu’un
musicien tondu, c’est comme un poète rubicond, un peintre modeste ou un
savant sans taches de graisse, ça n’a jamais de talent. Vous dire
pourquoi serait fort au-dessus de mon entendement, mais c’est un fait si
patent, si universellement reconnu qu’on en est à regretter que le piano
n’ait pas été en usage du temps d’Absalon ou de Mérovée! Il est par
contre, d’un génie musical excessif d’aller jusqu’aux pellicules. Des
cheveux longs, mais propres, voilà le vrai.

Veillez aussi à ce que vos invités mélomanes aient chacun une chemise et
des habits hermétiquement clos: l’exubérance de ces diables d’hommes
pousse tout à venir au jour et si cette tendance doit être encouragée
pour les idées, il est prudent de la réfréner pour le reste.

Vous aurez soin d’entourer «vos» musiciens des égards les plus
affectueux. Vous présenterez, en personne, la coupe de champagne
rafraîchissante après chaque course au clavier.

Que rien cependant, parmi vos prévenances, ne dépasse en public les
bornes de l’amitié permise. Du reste un musicien débutant qui se tient à
sa place est couvert de fleurs; en sort-il, qu’il se tourne aussitôt en
bohème.

En général, les femmes peuvent accorder au musicien ce sentiment vague,
moins complet que l’amour, plus tendre que l’amitié, sans nom, je crois,
dans notre langue, qui leur ouvre une fenêtre sur le bleu et les éloigne
des monotonies du pot-au-feu quotidien.

Ne perdez aucune occasion de manifester votre vénération pour les élus
de votre oreille.

Une femme à qui l’on annonça devant moi la mort de Rubinstein dit: «Ah!
quel malheur pour nous! De tels hommes ne devraient point mourir!» Cela
fut soupiré avec une telle conviction, souligné d’un regard si navré,
que j’y fus pris et n’ai cessé, depuis cet instant, de la considérer
comme une femme très supérieure.

Mais un musicien ne saurait, à lui seul, alimenter votre appétit
artistique.

Vos capacités personnelles vous ordonnent d’intervenir vous-même
activement. Avec quelques morceaux brillants et bien sus, grâce à une
longue étude, du Chopin, je suppose, vous obtiendrez de merveilleux
effets, surtout si vous vous préoccupez non seulement du jeu lui-même et
de son expression, mais encore de votre façon de vous tenir. L’oreille
en effet ne saurait prendre du plaisir où les regards se trouvent
choqués.

Ne vous penchez donc pas sur les notes avec cet air haletant et pressé
qui entraîne tant de ridicule. Demeurez droite, un peu rejetée même en
arrière, si possible, la tête inclinée doucement, les regards dans les
corniches. Vos bras étendus, pour atteindre les touches d’ivoire, sans
effort, sans raideur, se relèveront, à chaque pose, dans un mouvement
onctueux et suave. Il y a tout un programme et toute une révélation dans
cette manœuvre du bras.

Certaines femmes trop vives le dressent au niveau de leur tête, au
moindre seizième de soupir, d’où il résulte un geste aussi prétentieux
que saccadé. D’autres semblent avoir des mains de plomb, trop lourdes
pour quitter jamais le clavier. Ce sont des femmes sans élévation,
incapables d’interpréter autre chose que du Fahrbach.

Il en est enfin, dont vous serez, habiles à l’enlever avec la grâce
d’une aile qui s’étire, prête à l’essor, ni trop ni trop peu; ce sont
les femmes qui sentent ce qu’elles jouent et comprennent l’usage que
l’on peut faire d’un bras, surtout lorsqu’il est nu et joli. La façon de
tirer ses gants, de les pelotonner et de les placer au bout du piano a
aussi son importance: veillez-y.

Cela pourtant ne suffit point encore: la musique d’ensemble s’impose.
Mais le monde, dites-vous, est plein de gens qui ne goûtent point ce
passe-temps, et les exécutants sont, en général, les seuls qui s’y
puissent divertir.

Ah! madame, que voilà superficiellement raisonner! Oui, certes, l’on
s’ennuiera, mais s’ennuyer au nom de l’art est un fait que nul n’avouera
de sa vie, et lorsqu’on s’est ennuyé de la sorte, dans le salon d’une
femme, celle-ci acquiert un prestige qu’elle chercherait vainement d’une
autre manière.

Donc, faites de la musique d’ensemble. Choisissez, pour cela, des
ouvrages extraordinaires. Après l’harmonie, organisez la chorale:
reconstituez des opéras entiers avec chœurs et orchestre. Les choses
inédites sont fort appréciées, mais la vieille musique ne l’est pas
moins, à la condition toutefois que l’excès même de son antiquité en
fasse de la musique ignorée, c’est-à-dire nouvelle. On vous saura gré
d’exhumer une messe de Palestrina ou un ballet de Lulli.

L’_Alceste_ de Glück fera fureur, surtout si pour montrer vos
connaissances en histoire et votre largeur d’idées, vous comblez les
entr’actes avec un peu de Piccinni.

Je puis vous résumer mon opinion en quelques mots, opinion qui ne
s’applique point qu’à la musique: tout ce qui est inconnu, même mauvais,
sera toujours bon; tout ce qui est connu, même bon, sera toujours
mauvais.

Ce principe, d’allure saugrenue, également profitable à l’artiste et à
l’amateur, s’explique par les exigences de la petite vanité
individuelle, toujours soucieuse d’en savoir plus que le voisin et de
découvrir des trésors que personne n’a soupçonnés.

Mais je vous vois, madame, inquiète, presque impatientée. Vous m’écoutez
avec distraction et votre curiosité court en avant de mes paroles.

Rassurez-vous, j’ai deviné: c’est Wagner qui vous préoccupe. Sans
hésitation, soyez-en fanatique. Défendez-le du bec et des ongles.
Stigmatisez ses détracteurs ou plutôt, puisqu’il ne faut désobliger
personne, rompez brusquement les chiens, avec pointe de dédain dans le
sourire, si quelque mécréant d’art ose l’attaquer en votre présence.

Wagner est trop jeune pour que vous puissiez ne pas lui rendre hommage.
Seulement, afin de ne pas paraître idolâtrer de confiance, discutez
quelques points. Ainsi l’orchestration, si puissante d’ailleurs du
maître est souvent touffue. La cause en est à la profusion des beautés
qui se superposent et qu’un examen consciencieux permet de savourer à
loisir. Encore faut-il avoir l’oreille exercée. _Lohengrin_, direz-vous,
appartient à la première manière de Wagner, alors qu’il n’était pas
encore complètement affranchi de la délétère influence des Italiens. La
_Walkyrie_ donne une impression plus juste, etc. Pour le reste, écoutez,
recueillez des jugements et sachez en extraire l’essence.

En ce qui concerne Beethoven, Bach, Mozart, Schumann, gardez-les pour
les jours de pénurie. On en peut toujours servir, tant leur supériorité
est établie, mais les drôles sont aujourd’hui si répandus qu’il faut
mettre dans leur usage beaucoup de discernement et de modération.

A dessein, je n’ai pas parlé de la musiquette dérivée d’Offenbach: ne
vous abaissez jamais jusqu’à y faire même allusion. Votre mari seul peut
l’aimer sans inconvénient.

Enfin, recommandation dernière au sujet de la musique, laissez croire
que vous composez, que vous charmez parfois vos heures de solitude en
jetant au hasard quelque phrase attendrie.

Une symphonie à votre actif serait d’un bon effet; mais qu’à aucun prix,
le public ne soit admis à juger vos œuvres, même si elles existent en
réalité. L’inconnu, madame! N’oubliez pas le mystérieux pouvoir de
l’inconnu!...




CHAPITRE V

LA POLITIQUE.--LA RELIGION


Je passerai vite sur la politique dont les changements continuels, les
trahisons et les grossièretés ne font pas un sujet digne de la
sollicitude d’une femme supérieure.

Au surplus, comme cet art--la politique, un art!--s’accommode volontiers
des intelligences moyennes, nous la placerons dans la compétence de
votre mari.

Encore, si discrète qu’elle soit, devez-vous avoir une attitude. Or, je
dirai d’une femme supérieure ce que M. Thiers a dit de la République:
elle sera conservatrice ou ne sera pas.

En effet, votre société, se composant de gentilshommes, de capitalistes
et de gens en place, est naturellement conservatrice. Et puis, les
républicains, généreux parce qu’ils ont le pouvoir, vont bien chez les
conservateurs, tandis que ceux-ci, aigres et boudeurs comme des vaincus,
s’abstiennent, le plus souvent, de la réciproque, sans compter que les
conservateurs disposent de cet émail indéfinissable et discret des
vieilles faïences, dont les porcelaines républicaines trop neuves et
trop luisantes ne sont pas fâchées d’escamoter quelques reflets, pour,
au besoin, donner le change. Reportez-vous, à ce sujet, à mes
considérations sur l’aristocratie.

Vous percevez donc tout de suite la nécessité d’une opinion qui permette
à tout le monde de fréquenter votre salon, à tous ceux au moins qui,
ainsi que je vous l’ai expliqué, ont quelque titre à cet honneur, les
hauts fonctionnaires par exemple.

D’ailleurs, le parti républicain a ses gentlemen, comme le parti
conservateur a ses palefreniers et nous ne sommes plus au temps où la
chanson, alors royaliste, pouvait insinuer:

    On dit que vous fait’ vot’ toilette
    Et que vous vous lavez les mains:
    Vous n’êtes pas républicain!

J’aimerais à vous entendre parler de «vos princes». Cela donne un petit
air «Faubourg» et vieillot, le plus avenant du monde, et, par surcroît,
que vous passeriez pour immuablement fidèle à vos principes, pour
amoureuse des belles traditions, ce qui n’est pas mince.

Le prince--Orléans, Napoléon, Anjou, don Carlos ou Naundorff--m’est
indifférent, pourvu qu’il y ait un prince.

Naundorff--ne riez pas--aurait cet avantage que vous pourriez conter
comment Mme la duchesse de Tourzel révéla devant votre grand’mère des
détails stupéfiants, que vous inventeriez puisque l’une et l’autre sont
mortes. Et puis, soutenir un prétendant qui ne prétend à rien et que
tout le monde dédaigne, n’est pas d’une âme banale.

Mais je m’oppose à ce que votre loyalisme vous conduise aux excès de
langage courants chez les politiciens. L’invective ne prouve rien et la
calomnie, dénuée de formes, déconsidère.

Occupez-vous des affaires de l’État si la conversation n’a pas d’autre
aliment; blâmez le ministère avec une perfide modération; ridiculisez
les gros bonnets qui ne fréquentent pas chez vous. Ceux qui sont vos
familiers seront ravis de faire chorus, sous le manteau.

Avec les années, si votre salon prend de la consistance, l’autorité
s’inquiétera; un émissaire viendra proposer à votre mari la croix
attendue, pour le gagner; vous aurez de la police secrète à vos bals et
le triomphe sera complet.

                   *       *       *       *       *

En religion même tactique, mais un peu plus agressive. Vous êtes
partisan du Syllabus; vous condamnez les tendances démocratiques
qu’affecte le Saint-Siège; vous dites son fait à Léon XIII et vous vous
déclarez prête à confesser votre foi dans le martyre.

Cela ne vous empêche pas d’accueillir les huguenots et les mahométans,
pour peu qu’ils aient d’esprit et de millions.

Allez à la messe d’une heure; fréquentez les quelques saluts haut cotés
où l’on fait de bonne musique et où de gros prédicateurs réjouis et
lustrés, démontrent, de cinq à six, les grandes vérités de la religion à
un parterre de belles dames qui n’en ont jamais douté.

La présidence d’une œuvre cossue vous ferait grand honneur. Une telle
dignité place malheureusement celle qui en est revêtue dans une pénible
alternative: ou bien solder de sa poche les billets de loterie et les
bibelots des ventes de charité, ou bien paraître se rembourser de ses
dîners et de ses bals en accablant jusqu’à l’arrière-ban de ses amis, de
perfides invitations à verser la forte somme. A vous de juger.

Vous n’autoriserez, sous aucun prétexte, en votre présence, une
discussion religieuse. Si quelque imprudent s’y aventure, arrêtez-le en
disant: «Voulez-vous bien m’accorder le droit de croire ce que Pascal et
Bossuet ont cru avant vous et moi?» Le sourire de commisération fera le
reste et le parpaillot sera confondu.

Quant au maigre du vendredi, aux jeûnes, aux abstinences, vous avez bien
eu, dans la nuit des temps, quelque petite dyspepsie qui vous en
affranchisse.

Cela s’appelle observer l’esprit, sans s’astreindre aux prescriptions
tatillonnes de la lettre.

Choisissez un directeur parmi les révérends pères dont l’éloquence est
appréciée dans le monde. Vous vous plaindrez, avec mystère, de sa
sévérité; vous feindrez d’être l’esclave de ses moindres défenses, mais
comme il aura l’adresse de ne vous interdire que ce que vous n’avez pas
à cœur, sa morale ne vous fera pas démesurément souffrir.

Enfin, soyez en bons termes avec votre curé, donnez aux sœurs quêteuses
qui passent, dites ostensiblement le _Benedicite_, puis les _Grâces_ et
votre salut se fera tout doucement, mais à coup sûr...




LES CHOSES DU CŒUR




CHAPITRE UNIQUE

L’AMOUR


Cette idée de salut sur laquelle je viens de vous laisser et que vous
considérez sans doute comme la fin logique de mes enseignements, fait
naître en vous, je le vois, une insurmontable mélancolie.

Quoi! C’est tout? gémit une voix intérieure qui malgré la solidité de
vos croyances en un monde à venir, rempli d’infinies voluptés, traduit
la pensée d’Horace: _serus in cœlo_, aller au ciel le plus tard
possible.

Non, madame, ce n’est pas tout et j’ai gardé pour la bonne bouche, pour
le dessert, si vous préférez, les quelques avis qu’il me semble opportun
de vous donner en ce qui concerne l’amour.

Vous souhaitez d’abord une définition, dans l’espoir, sans doute, que je
vais tenailler ma cervelle afin d’émettre, en trois mots, un paradoxe
intéressant, un trait piquant et spirituel. Quelle que soit, en une
telle matière, l’opportunité de la saillie, je ne m’y risquerai pas, me
bornant à vous citer trois opinions pour vous satisfaire.

1º L’amour est l’échange de deux fantaisies, le contact de deux
épidermes.

2º L’amour, c’est l’égoïsme à deux.

3º L’amour est enfant de Bohême.

Vous voilà fixée, n’est-il pas vrai? Pourtant, je crains bien que vos
tendances utilitaires, votre tempérament indifférent, votre orgueil et
vos prétentions ne fassent d’un tel sentiment, non pas un plaisir, non
pas même une distraction, mais ce qu’il est le plus souvent aujourd’hui,
à la fin du siècle de la vapeur, tout simplement l’art de faire des
affaires avec votre épiderme pour fonds de roulement.

D’ailleurs, vous êtes un peu dans la situation du savetier à qui le
financier vient de donner cent écus. Ce n’est pas, à coup sûr, que la
garde de votre argent vous préoccupe et vous n’en êtes point directement
l’esclave, mais ne supportez-vous pas la servitude des traditions qu’il
impose et du prestige qu’il confère? N’y a-t-il pas, surtout en amour,
une foule de manifestations auxquelles s’oppose le terrible: «_cela ne
se fait pas!_» La tyrannie mondaine ne sévit-elle pas précisément contre
les aspects les plus engageants du péché mignon? Est-il enfin possible,
dans votre situation et avec vos idées, de faire l’amour franchement,
vivement, passionnément?

Vous savez bien que non.

Et c’est en cela que la nature plus chrétienne que les chrétiens
rétablit l’égalité parmi les êtres en vous refusant quelques-unes des
jouissances qui sont parmi les plus douces de ce monde.

De l’amour, vous connaîtrez peut-être certains troubles, certains
spasmes, certaines inquiétudes qui ne sont pas sans charme; peut-être
aussi votre vanité s’en pourra faire un piédestal, mais ce que votre
état de femme du monde et de femme supérieure vous obligera d’ignorer
toujours, le sentiment que vous devrez mépriser, faute d’avoir le droit
de l’éprouver, c’est la joie.

La joie, madame, entendez-vous, c’est-à-dire l’élan qui porte au cœur
tout le sang d’un seul coup, qui fait que l’on se trouve plus léger, que
l’on respire plus au large, que l’on adore vivre, que l’on voudrait
obliger le premier venu, rendre service à tous les passants, voir
l’univers heureux.

Il ne vous sera jamais donné de concevoir la joie débordante de la
petite ouvrière, de la blondinette qui, le dimanche matin, fait la queue
derrière le tramway ou le bateau de Saint-Cloud, tenant d’une main son
numéro d’ordre, de l’autre un petit sac où s’entre-choquent une boîte de
sardines, des œufs durs et des cerises.

Elle va dîner sur l’herbe avec son bon ami qui escalade, derrière elle,
les plus abruptes impériales. Et quelle ivresse de se serrer l’un à
l’autre, de se prendre la main, en plein air, au nez des voisins! Quels
bonds du cœur, l’instant d’avant, lorsque, dans le bureau d’omnibus, le
premier venu attendait l’autre! Quels regards à en avoir les yeux
malades, vers le coin par où doit déboucher le retardataire! Quelle
frénésie dans ces vingt pas faits au-devant de lui lorsqu’il paraît! Ah!
madame, il n’y a peut-être pas au monde, un lieu qui puisse se vanter,
comme le quai du Louvre, d’avoir été le théâtre de tant de bonheurs!

Vous souriez. Vous êtes surprise que j’évoque, à votre pensée, d’aussi
maigres objets, que je mette quelque complaisance à vous parler du
plaisir des petites gens.

Eh bien! au risque de vous importuner tout à fait, je serai vulgaire
jusqu’au bout.

Le mot «bon ami» s’est échappé tout à l’heure de ma plume et sa naïve
poésie fait que j’y reviens malgré moi.

Vous aurez des amants, madame, des amants riches et prévenants qui vous
combleront de cadeaux et paieront au besoin les notes de votre
couturière; vous n’aurez pas de bon ami. On vous donnera des fleurs
superbes, payées fort cher, mais au même instant peut-être une danseuse
recevra les pareilles. Quelle distance de ces corbeilles magnifiquement
enrubannées à la rose de deux sous donnée par le bon ami, au cœur de
laquelle un peu de son âme reste blotti, dont chaque pétale porte le
parfum d’un baiser.

C’est qu’un bon ami n’est pas taxé: on ne lui réclame ni forte somme, ni
trafic d’influence, ni satisfaction d’amour-propre. On ne lui demande
que d’aimer: ce n’est rien et c’est tout, à la fois beaucoup plus et
beaucoup moins que ce que vous exigez vous-même, mais en tous cas, c’est
autre chose.

Le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, répondit un jour à
Louis XVI qui le complimentait sur ce que son âge ne l’empêchait pas de
faire l’amour: «Oh! Sire, je ne le fais plus, je l’achète tout fait!»

Vous, vous le vendez, ce qui revient au même au point de vue de la
moralité qui préside à la transaction.

Oh! je sais bien, vous ne pouvez vous serrer sur une impériale contre un
membre de l’Académie des Sciences morales et politiques; il serait
bouffon à vous d’aller vider une boîte de conserves, à la _Lanterne de
Démosthène_, en compagnie d’un général et très déplacé de proposer une
régalade d’œufs rouges à un ministre plénipotentiaire. Mais c’est
précisément parce que l’impraticabilité de ces démarches éclate aux
yeux, que je me hâte de vous faire remarquer que l’amour sincère et bon
enfant n’est point votre fait.

A la rigueur, au temps jadis, l’illusion était possible. Si l’on ne
possédait point en toute occurrence cette conviction sans détour qui est
la pierre angulaire d’un sentiment non calculé, l’on avait du moins,
pour y suppléer, la galanterie, qui était l’image gracieusement imitée,
embellie même parfois, de la tendre réalité. Par un penchant naturel,
par une longue pratique des égards dus aux femmes, par un précieux
atavisme aussi, les hommes savaient imprimer un tour charmant à leurs
entreprises. Le triomphe n’était jamais grossier, l’échec était rarement
humiliant et, grâce à ce que les hommes étaient également empressés
auprès de toutes les femmes et les traitaient avec une semblable
déférence, on ne démêlait point--ou plus malaisément--vers laquelle
allait leur goût secret.

Il y avait, vous le pensez bien, d’éclatantes exceptions mais la très
grande majorité ne dédaignait pas le bénéfice d’un aimable mystère. Si
d’autre part, le raffinement était une barrière aux passions furieuses,
il rendrait singulièrement inoffensive et attrayante la satisfaction des
menus caprices. Une rencontre, un regard, une caresse, un adieu et
c’était du bonheur pour deux êtres, avec tout juste le nuage de
mélancolie finale qui le faisait valoir. Les amoureux alors ne
clabaudaient point aux échos leurs bonnes fortunes et le souci qu’ils
avaient de les mériter par l’exquise politesse de leurs manœuvres, bien
loin d’en vouloir abuser, plaçait l’amour sous l’empire de cette loi
délicate qui déclare que la façon de donner vaut mieux que ce qu’on
donne...

Nous avons, ou plutôt vous avez changé tout cela. La galanterie apparaît
comme l’ancien régime de la bonne compagnie et la révolution, là-dessus,
a été si complète que l’homme assez audacieux, aujourd’hui, pour baiser
la main d’une femme dans le salon de laquelle il pénètre, s’expose le
plus souvent à passer pour un compromettant goujat et à recevoir une
correction du mari le moins susceptible.

On n’est plus galant de nos jours, on est correct.

Ah! quelle élasticité! quelle vague dans ce stupide adjectif!

Un homme reste insolemment couvert devant une femme, mais le chapeau est
luisant et de bonne forme: cet homme est correct.

Un homme a volé votre montre dans votre poche, a pris votre place, a
enlevé votre fille puis l’a abandonnée, mais il fréquente une salle
d’armes, connaît par cœur les prescriptions de M. de Chateauvillard et
tire décemment à l’épée: cet homme est correct.

Un homme vous menace, si vous ne lui donnez mille louis, de publier que
votre femme a pour amant votre cocher, mais il monte, au Bois, le matin
et a son service à toutes les premières: cet homme est correct.

Un homme proclame qu’il est l’amant d’une vieille déséquilibrée qui
l’entretient publiquement, mais sa jaquette a de la coupe et ses gants
sont immaculés: cet homme est correct...

Vous voyez, madame, qu’il n’en coûte pas beaucoup à l’initiative
personnelle pour être correct et une telle qualité a cela de précieux, à
notre époque tourmentée, que rien ne la peut faire perdre si le tailleur
et le banquier consentent à prolonger le crédit. Correct on entre à
Mazas, correct on en sort; les drôles qui piétinèrent les femmes au
Bazar de la Charité, lors de l’affreuse catastrophe, étaient, vous n’en
doutez pas, le superlatif du correct et, une fois le premier élan de
bourgeoise indignation passé, ils se sont retrouvés corrects comme
devant.

Attendez-vous donc à rencontrer des soupirants brutaux, prétentieux,
faux, avides et bavards, mais, au demeurant, impeccablement corrects.

Si je me suis étendu sur ce sujet, un peu longuement peut-être, c’est
afin de vous éviter des entraînements préjudiciables et de vous
maintenir dans la seule voie qui puisse vous mener au but désiré: celle
de l’amour pratique et méthodiquement intéressé.

Comment donc faudra-t-il faire pour en tirer tout le parti possible?

Le plus important, à coup sûr, c’est la discrétion. Écoutez plutôt les
excellentes choses que dit, là-dessus, Mme de Genlis:

«Une femme, pour une seule aventure éclatante, peut être perdue, si on
ne la peut nier; une femme après mille dérèglements peut ne pas l’être
et peut se relever, s’il n’y a sur elle que des ouï-dire et que
l’opinion.»

Pour étayer cette théorie, permettez-moi de vous citer encore l’extrait
suivant d’une conversation que M. le duc de Choiseul eut avec Mme la
princesse de Guéménée:

«Une femme est déshonorée, dit le duc, non parce qu’elle a un amant,
mais bien si elle en a plusieurs à la fois ou s’ils se succèdent avec
une telle rapidité qu’on ne peut en compter le nombre; si elle les prend
au hasard, selon la taille, l’encolure, dans les antichambres comme dans
les salons et que ces derniers, un peu plus de mise que les autres, la
méprisent assez pour ne pas même rester ses amis. Voilà, selon moi et
selon vous, madame, n’est-il pas vrai? ce qui doit déshonorer une
femme...»

Est-il besoin d’admirer combien la concordance de ces deux opinions leur
donne de force?

Il n’y est rien affirmé que de sage et de judicieux et Mme de Genlis, en
dépit de quelques mésaventures oubliées, étant demeurée comme le type
classique de la femme supérieure, son enseignement n’en est pas diminué,
bien au contraire.

Donc, vos précautions en vue d’un secret relatif[5] étant prises en
conscience, il vous sera loisible de dresser vos batteries et même de
risquer quelques décharges, en respectant toutefois les préceptes de M.
de Choiseul: pas plus d’un à la fois et un temps assez long à chacun
pour donner l’illusion de la stabilité.

  [5] Je dis «relatif» car enfin le secret absolu supposant l’absence de
    toute intrigue, aurait pour effet de laisser croire que vous n’avez
    pas les moyens d’acquérir un amant.

Vous aurez pour vous guider dans le choix de vos élus, dans la nature
des faveurs qu’il convient de leur octroyer et surtout dans la manière
de les rendre heureux, ce sentiment de l’opinion publique qui est un
infaillible et précieux baromètre.

Votre amant est-il félicité, tout bas, dans les coins, sur une victoire
que l’on suppose, c’est le beau fixe.

Si l’on se retourne ensuite vers vous, avec des sourires et des airs
entendus, nous descendons au variable, parce que l’aventure est en train
de devenir notoire.

Mais le jour où votre mari sera, de ce fait, ridicule c’est que la
chronique tourne au scandale et nous tombons à pluie ou vent.

Gardez-vous de dépasser le variable qui est le niveau minimum admis du
mercure galant.

Qui vous pouvez choisir? Voilà qui est bien délicat et le conseiller le
plus autorisé là-dessus est votre tempérament. Si vous avez,
matériellement parlant, un gros appétit amoureux, les repas devront se
trouver plus forts, plus fréquents aussi. Or les membres de l’Institut,
les dignitaires de l’État et, en général, tous ceux à qui l’âge est venu
avec les honneurs, n’ont plus guère à offrir qu’une table à demi
desservie, car ils en sont aux petits fours et aux babioles que l’on
grignote au dessert. Ce n’est pas à dire qu’un tel menu soit à mépriser,
mais on y fait surtout honneur, dans votre cas, lorsque les premiers
tiraillements de la faim, les plus violents, ont eu, pour s’apaiser,
quelque forte pièce de viande saignante largement arrosée. Prenez donc
un jeune homme dont la taille et l’encolure, comme dirait M. de
Choiseul, représentent assez exactement le rosbif qui vous est
nécessaire.

Mais que ce mot «prendre» ne vous induise pas à courir le galant avec
une trop visible et trop compromettante ardeur. Exigez des
préliminaires, des soupirs, un siège en règle, marquez votre répugnance
à faillir, puis votre hésitation; tombez enfin dans les bras de
l’heureux assaillant exaspéré par les bagatelles d’une porte qui est
chez vous, pour le moins, à deux battants.

Avec un jeune amant, vous n’avez nul besoin de vous contraindre.
Accordez-lui tout ce qu’il désire, ajoutez-y même à l’occasion, de façon
à le rendre fou de vous, car un amant pas amoureux c’est comme une
horloge sans balancier, à peine bon à meubler un coin de salon.

Rencontrez-le toujours--pour le bon motif--dans des locaux différents.
Si grande que soit la répugnance inspirée par la banale maison meublée à
une femme un peu élégante, il est incontestable qu’elle peut nier une
apparition non renouvelée dans un lieu quelconque, alors qu’elle
n’aurait pas la même ressource si un concierge, c’est-à-dire
l’équivalent de vingt-cinq bavards, la voit entrer à tout instant, dans
un même rez-de-chaussée.

La théorie du «nid» est absurde, fausse et prudhommesque. On pond dans
un nid, on y couve, mais quand on n’éprouve que le besoin d’aimer, si
fréquent qu’il soit, on fait comme les moineaux, on saute de branche en
branche.

Si, contrairement au cas que nous venons d’envisager ensemble, votre
appétit n’est point une fringale et peut être rassasié par de menues
friandises, macarons, petits beurres, suprêmes ou langues de chat, vous
agirez sagement en jetant le mouchoir à quelque personnage considérable,
diplomate ou général qui vous fera honneur et avec lequel vous ne
risquerez pas d’indigestion. Pourtant qu’il ne soit pas trop vieux, ni
trop notoirement incapable de tenir l’emploi dont vous l’honorez. Il est
une limite, dans toutes les fonctions, où l’oreille au moins doit être
fendue.

Je n’ose vous défendre d’écrire. Tout le monde est convaincu des dangers
d’une telle imprudence et tout le monde s’y risque cependant. Écrivez le
moins possible, dans les termes les plus vagues que vous imaginerez.

Quand vous aurez à recevoir de l’argent, soit que vous l’ayez demandé à
l’aide de savantes circonlocutions, soit qu’on vous l’ait offert à
propos, que ce ne soit jamais en espèces ni de la main à la main. Un
chèque dissimulé dans un bouquet ou dans un livre, une note rendue
acquittée de la même manière, voilà comme on procède chez les honnêtes
gens.

Le secret par exemple doit être absolu en matière financière, non pas
que de tels marchandages soient plus dégradants qu’autre chose, mais
parce que tout le monde craindrait d’être «tapé» et personne ne se
ferait faute de le dire.

Observez quelle discrétion je mets à ne pas vous imposer personnellement
celui-ci ou celui-là. Une femme a de si merveilleuses intuitions pour
démêler, à première vue, les agréments et les services de toute nature
qu’elle peut retirer d’un homme, qu’à vouloir vous régenter, là-dessus,
j’aurais l’air de Gros-Jean qui en remontre à son curé. Aussi je suis
tranquille: vous ne vous déciderez point à la légère et vous n’aurez pas
besoin, comme Catherine de Russie, d’avoir une baronne Bruce, chargée
d’essayer les soupirants de l’impératrice et de faire un rapport, en
connaissance de cause, sur leurs aptitudes.

Mais l’âge viendra, madame, les années passeront sur vous, laissant
tomber, chacune, un peu de leur poudre blanche dans vos cheveux. Votre
visage perdra de son rose et de sa fraîcheur comme une pêche qu’on
laisse trop mûrir; le satin de votre peau prendra des mollesses de
foulard et vos paupières abaisseront davantage sur vos yeux moins
brillants, leurs stores festonnés de rides.

Sachez vieillir, madame, et vieillir vite. Une jeune vieille est souvent
désirable et presque toujours charmante; une vieille belle est un objet
navrant qui ne donne guère une illusion de grandeur qu’au clair de lune,
comme les ruines. Encore a-t-elle, comme ces dernières aussi, le triste
privilège d’épouvanter le passant qui jamais ne s’en approche la nuit...

En vérité, je termine ce _Petit manuel_ sur le ton le plus triste et le
plus désobligeant. Ne n’en veuillez pas, madame, si d’un présent
enchanteur, j’ai poussé quelques ruades vers un avenir que j’espère
lointain.

Oubliez l’hypothétique portrait futur que j’ai eu l’impertinence de
tracer de vous et soyez de l’avis de la comtesse de Grignan à qui, alors
qu’elle n’était que Mlle de Sévigné, l’abbé de la Mousse demandait:
«Comment pouvez-vous tirer tant de vanité de ces appas qui doivent
pourrir un jour?--Pardon, l’abbé, répondit-elle, vous oubliez qu’ils ne
sont pas encore pourris!»




CONCLUSION


Bien des pages viennent d’être employées à vous faire savoir de quelle
manière une femme s’y prendra pour conquérir le renom de femme
supérieure.

Il est un autre programme, soutenu par les gens à courte vue, que je me
ferais cependant un crime de ne point signaler, ne fût-ce que pour en
mieux montrer le vide.

Ils prétendent qu’une femme supérieure doit être bonne aux siens,
indulgente et remplie de compassion pour tous, qu’elle doit s’efforcer
de plaire à son entourage et de rendre son abord affable, qu’elle gagne
à n’être pas coquette, à pleurer quand elle est triste, à rire
lorsqu’elle est joyeuse, à ne jamais faire étalage d’un sentiment
qu’elle n’éprouve point en réalité.

Ne veulent-ils point aussi qu’elle s’accommode des ennuis aussi bien que
des plaisirs de sa condition, qu’elle évite de blesser la délicatesse de
ceux qui l’approchent, qu’elle demeure vertueuse... Enfin, il leur faut
la lune et ils concluent avec emphase: une femme doit préférer le
bonheur durable de celle qu’on adore à la passagère gloriole de celle
qu’on admire!

Pffff!!!


FIN




TABLE DES MATIÈRES


  PROLÉGOMÈNES                           1

  LE CADRE
    I.--Le logis et l’ameublement       25
   II.--La table                        46
  III.--La chaise longue                56
   IV.--La toilette                     66

  L’INTÉRIEUR
    I.--Le mari                         89
   II.--Les enfants                    112
  III.--Les domestiques                123
   IV.--La famille                     132

  LE MONDE
    I.--Les relations                  155
   II.--La conversation                174

  LES CHOSES DE L’ESPRIT
    I.--Les sports                     187
   II.--La littérature                 202
  III.--Les beaux-arts                 212
   IV.--La musique                     218
    V.--La politique et la religion    231

  LES CHOSES DU CŒUR
  L’amour (chapitre unique)            239

  CONCLUSION                           259




    PARIS
    IMPRIMERIE NOIZETTE ET Cie
    8, RUE CAMPAGNE-PREMIÈRE, 8





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        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
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        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
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        Literary Archive Foundation.”
    
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        works.
    
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        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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        receipt of the work.
    
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        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
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are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
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the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
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production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™

Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org.

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