Un grand missionnaire : le cardinal Lavigerie

By Georges Goyau

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Title: Un grand missionnaire
        le cardinal Lavigerie

Author: Georges Goyau

Release date: March 29, 2025 [eBook #75743]

Language: French

Original publication: Paris: Plon-Nourrit et Cie, 1925

Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


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  GEORGES GOYAU
  DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

  UN GRAND MISSIONNAIRE
  LE CARDINAL LAVIGERIE

  Avec deux portraits


  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  8, RUE GARANCIÈRE--6e
  Tous droits réservés




Il a été tiré de cet ouvrage

100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 100.

L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa.




DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

Histoire religieuse. Un volume de l’_Histoire de la Nation française_,
avec des illustrations de MAURICE DENIS.


Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1925.




Copyright 1925 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.




[Illustration: LE CARDINAL LAVIGERIE (Portrait de L. Bonnat)]




    A LA MÉMOIRE
    DE
    BERNARD BRUNHES

    A MON AMI
    JEAN BRUNHES

    G. G.




UN GRAND MISSIONNAIRE

LE CARDINAL LAVIGERIE




INTRODUCTION

LA FRANCE EN AFRIQUE AVANT LAVIGERIE


Colonisation de l’Afrique du Nord, apostolat de l’Afrique du Nord,
c’étaient là deux idées assez neuves au moment où la voix de Lavigerie,
débarquant en Algérie en 1867 comme archevêque, commença de s’élever
pour lancer des appels aux colons, des appels aux apôtres.


I

La monarchie de Juillet, trouvant en 1830, dans l’héritage de la
dynastie déchue, ce cadeau suprême fait par Charles X à la France,
l’Algérie, s’en était sentie, tout d’abord, singulièrement
embarrassée[1]. Rares, à cette date, étaient les hommes politiques qui
comprenaient, à l’exemple d’Hyde de Neuville, ministre du roi détrôné,
qu’il fallait abandonner la théorie du «pacte colonial» et considérer
les colonies comme un prolongement de la patrie.

  [1] René VALET, _L’Afrique du Nord devant le Parlement au dix-neuvième
    siècle_, p. 27-28 (Paris, Champion, 1923).

Il y eut toujours en France des docteurs de vie sédentaire. Nous les
avons vus naguère, aux seizième et dix-septième siècles, jeter sur nos
premières tentatives coloniales, sur les tentatives canadiennes, leurs
suspicions défiantes[2]. Au dix-huitième siècle, ils n’avaient nullement
désarmé, et leur opposition à l’idée «d’une plus grande France» était
devenue d’autant plus robuste, qu’elle s’appuyait désormais sur des
arguments plus économiques que littéraires. «Il faut que les hommes
restent où ils sont», professait Montesquieu[3]. «Je croirai avoir rendu
service à ma patrie, insistait Bernardin de Saint-Pierre, si j’empêche
un seul homme d’en sortir, et si je puis le déterminer à cultiver un
arpent de terre de plus dans quelque lande abandonnée[4].» Deux ans
avant la révolution de Juillet, le _Cours complet d’économie politique
pratique_ de Jean-Baptiste Say, considéré par beaucoup d’esprits comme
un programme irrévocable, comme le dernier mot de la science des
nations, proclamait que la prospérité des États de l’Europe est ailleurs
que dans les souverainetés qu’ils exercent au loin; qu’elle est dans les
admirables développements de leur industrie[5]. Telle était la doctrine
triomphante, la doctrine à la mode, au moment où Louis-Philippe prenait
le trône.

  [2] Voir notre livre: _les Origines religieuses du Canada_ (Paris,
    Grasset, 1924).

  [3] _Lettres persanes_, lettre 122. René VALET, _op. cit._, p. 21. Cf.
    Léon DESCHAMPS, _Histoire de la question coloniale en France_, p.
    296-297 (Paris, Plon, 1891).

  [4] _Voyage à l’Isle de France, à l’Isle de Bourbon, au cap de
    Bonne-Espérance, avec des observations nouvelles sur la nature et
    sur les hommes_, par un officier du roi, I, p. V (Amsterdam,
    1773).--DESCHAMPS, _op. cit._, p. 303.

  [5] VALET, _op. cit._, p. 43-45.

Qu’allait-on faire en ces galères qui menaient nos troupes vers
l’Algérie? L’économie politique déconseillait de pareilles promenades,
et notre diplomatie les redoutait, puisqu’elles risquaient de nous
brouiller avec l’Angleterre.

Par surcroît, les campagnes de presse naguère déchaînées contre le
ministère Polignac avaient fait croire à «presque toute la France», au
dire de Désiré Nisard, que «le vrai motif de la guerre contre le Dey
était de préparer l’armée française à une guerre contre les
Parisiens[6]». L’Algérie apparaissait à beaucoup de gens comme une sorte
de champ de manœuvre où les soudards destinés à comprimer les libertés
civiques étaient envoyés pour se faire la main. Et l’opinion française
demeurait très inattentive à la voix de Sismondi,--ce Genevois qui eut
tant d’idées neuves--annonçant, dès le mois de mai 1830, que le royaume
d’Alger ne serait pas seulement une conquête, qu’il serait une colonie,
qu’il serait un pays neuf, sur lequel le surplus de la population et de
l’activité française pourrait se répandre[7].

  [6] NISARD, _Souvenirs et notes biographiques_, I, p. 35. (Paris,
    Calmann Lévy, 1888).

  [7] _Revue encyclopédique_, mai 1830 (cité dans VALET, _op. cit._, p.
    46).

Soutenu par ce sens de la continuité et de la dignité nationale qui
survit en France aux soubresauts révolutionnaires, le gouvernement de
Louis-Philippe, quelque médiocre que fût son enthousiasme pour
l’Algérie, eut vite fait de reconnaître que là où les fleurs de lis
s’étaient avancées, les trois couleurs ne pouvaient battre en retraite:
dès le mois d’octobre 1830, une dépêche du maréchal Gérard à Clauzel
attestait qu’aux Tuileries on était décidé à conserver Alger[8]. Mais on
n’osait encore le dire ni au peuple français ni à ses représentants;
c’est en 1834 seulement que la monarchie de Juillet proclama cette
détermination. Notoirement, dans les Chambres, puis dans la commission
d’études qu’en 1833 le maréchal Soult fit expédier en Afrique, l’opinion
était très partagée. «Conquête fâcheuse», «legs onéreux», «possession
moins profitable qu’onéreuse», «occupation peu avantageuse», tels sont
les mots qu’on recueillait sur les lèvres de certains commissaires. Et
cependant, par sept voix sur huit, la commission fut d’avis que la
France devait se maintenir là-bas[9]. Une occupation restreinte et plus
tard susceptible d’extension, mais limitée momentanément à quatre
villes, Alger, Bône, Oran, Bougie, et à deux territoires autour d’Alger
et de Bône, telles furent les conclusions de la commission supérieure
qui fut constituée à Paris à la fin de 1833, pour poser enfin les
assises d’une politique algérienne[10].

  [8] VALET, _op. cit._, p. 61-62.

  [9] VALET, _op. cit._, p. 85-99.

  [10] VALET, _op. cit._, p. 99-109.

Le ministère et deux commissions successives étaient donc d’accord pour
ne point quitter l’Algérie; Clauzel, qui là-bas avait toute la
responsabilité, et qui connaissait bien son champ d’action,
pronostiquait qu’«Alger pourrait être la gloire d’un gouvernement et une
source de richesses pour la France»[11]. Et pourtant, au cours des
débats parlementaires du printemps de 1834, on entendit Passy déclarer
qu’il donnerait volontiers Alger pour une bicoque du Rhin; le marquis de
Sade dénoncer l’occupation d’Alger comme la plus folle des entreprises,
comme un gouffre dans lequel viendraient s’engloutir toutes les
richesses du pays; Dupin aîné souhaiter qu’on hâtât le moment de libérer
la France d’un fardeau qu’elle ne pourrait et qu’elle ne voudrait pas
porter plus longtemps. Une voix domina, pour un instant, ces prophètes
de malheur: «La pensée de l’abandon d’Alger, disait-elle, resterait
éternellement comme un remords sur la date de cette année, sur la
Chambre et sur le gouvernement qui l’auraient consenti»; c’était la voix
d’Alphonse de Lamartine[12].

  [11] VALET, _op. cit._, p. 81.

  [12] VALET, _op. cit._, p. 112-122.

Mais la Chambre, timide, et désireuse d’affirmer avec éclat sa timidité,
votait, sur le budget proposé, une réduction de deux cent cinquante
mille francs, pour marquer son désir d’une occupation restreinte, et la
lutte allait s’engager, dans les législatures suivantes, entre ceux qui
insistaient pour qu’on s’en allât ou pour qu’on se cantonnât dans
quelques points d’occupation bien délimités, et ceux qui souhaitaient
que notre drapeau fît enfin le tour de l’Algérie, et qu’il y planât.

«Cette nouvelle France, bien plus difficile à peupler qu’à conquérir»;
c’est en ces termes que le duc d’Orléans, dans une lettre du 10 décembre
1839, parlait de l’Algérie[13]; et il n’est pas sans intérêt de relever,
sous la plume de l’héritier du trône, trente ans exactement avant le
livre de Prévost-Paradol, ce mot décisif: «nouvelle France». Mais le duc
d’Orléans ne se trompait point lorsqu’il signalait les difficultés du
peuplement.

  [13] GIROD DE L’AIN, _Le Maréchal Valée_, p. 473 (Paris,
    Berger-Levrault, 1911).

Que valent les décisions de principe, lorsque pour les appliquer la foi
manque? Thiers faisait preuve de perspicacité lorsqu’il considérait
comme un non-sens l’idée d’une occupation restreinte; mais quelque foi
qu’il pût avoir dans l’œuvre algérienne, comment cette foi pouvait-elle
devenir communicative, persuasive, comment pouvait-elle faire des
adeptes, lorsqu’il criait avec désinvolture: «L’Afrique, ce n’est qu’un
grenier à coups de poings[14]!» Et s’il y eut là-bas un homme de peu de
foi, ce fut assurément Bugeaud, durant les premières années qu’il passa
en Algérie. Son programme, dans une lettre au ministre de la Guerre, le
5 mai 1837, est celui-ci: «Exploiter le pays commercialement, en ayant
une petite zone pour y essayer la colonisation et la culture des plantes
qui ne peuvent pas nuire à l’industrie agricole de la France[15].»

  [14] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (éd. de 1925: t. IV des
    _Œuvres complètes_, p. 215. Paris, Lethielleux).

  [15] YVER, _Documents relatifs au traité de la Tafna_, p. 40 (Alger,
    Carbonel, 1924).

Une petite zone, et dont l’extension ne puisse pas porter ombrage aux
agriculteurs français, tel est, à cette époque, l’horizon colonial de
cet agriculteur qui s’appelait Bugeaud. Et ses lettres privées, où il
s’épanchait à cœur ouvert, nous montrent avec quelle humeur morose il
envisageait cet horizon. «L’Afrique, confiait-il à Damrémont le 15 mai
1837, est une plaie qui, sans être mortelle, n’en est pas moins très
fatigante et peut dans le cas d’une guerre européenne devenir
dangereuse[16].»

  [16] YVER, _Documents relatifs au traité de la Tafna_, p. 88. Voir les
    deux articles de M. de Lanzac de Laborie dans le _Correspondant_ des
    25 août et 10 septembre 1923, et Ch.-André JULIEN, _La Révolution de
    1848 et les révolutions du dix-neuvième siècle_, février 1925, p.
    318-323.

«La Restauration, écrivait-il le 26 mai 1838, se targue de nous _avoir
donné_ l’Algérie, elle ne nous a donné qu’Alger et elle nous a fait un
funeste présent. Je crains qu’il ne soit pour la monarchie de Juillet ce
que l’Espagne a été pour l’Empire[17].»

  [17] _Lettres inédites du maréchal Bugeaud_, éd. Tattet et Féray.
    Bugeaud d’Isly, p. 182. (Paris, Émile-Paul, 1923.)

«Misérable Afrique, reprenait-il le 16 août 1839, tu as toujours été un
embarras, à présent tu es un immense danger[18].»

  [18] _Lettres inédites_, p. 203.

«Je n’ai pas laissé échapper une occasion, insistait-il le 14 janvier
1841, de dire à la tribune et partout que je regardais l’Afrique comme
une plaie de la France[19].»

  [19] _Lettres inédites_, p. 233.

Le futur général Daumas était presque aussi pessimiste lorsqu’il
écrivait le 8 juillet 1838: «Je ne puis mieux comparer l’État dans
lequel nous vivons qu’à un édifice dont toutes les pierres se détachent
les unes après les autres, sans qu’on y fasse la moindre réparation. Il
doit inévitablement s’écrouler; mais quand tombera la dernière?[20]»

  [20] _Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver,
    p. 243.


II

Il semblait que cette France du début de la monarchie de Juillet se
souvînt assez peu d’avoir été la France des croisés; et l’idée qu’elle
allait frôler l’Islam, le coudoyer, l’apprivoiser peut-être, suscitait
dans les esprits le souvenir des aphorismes de Voltaire sur la tolérance
plutôt que le souvenir de saint Louis expirant sur la plage tunisienne,
à l’ombre de cette croix qu’il avait lui-même apportée.

Lorsque la France de Charles X avait entrepris cette campagne d’Alger
qui fut l’adieu des Bourbons à l’histoire, Clermont-Tonnerre, qui, comme
ministre de la Guerre, avait eu à la préparer, écrivait à son roi: «Ce
n’est peut-être pas sans des vues particulières que la Providence
appelle le fils de saint Louis à venger à la fois l’humanité, la
religion, et ses propres injures. Peut-être, avec le temps, aurons-nous
le bonheur, en civilisant les indigènes, de les rendre chrétiens.» Dans
le discours du trône, du 2 mars 1830, Charles X à son tour proclamait:
«La réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à
l’honneur de la France, tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au
profit de la chrétienté.» Mais d’autre part, ce même Clermont-Tonnerre
s’était hâté d’affirmer le véritable esprit de tolérance de la France,
son respect pour les mosquées, pour les marabouts; et dans la
proclamation en langue arabe qu’avait rédigée le maréchal de Bourmont
«pour les Couloughlis, fils des Turcs, et pour les Arabes habitant le
territoire d’Alger», on lisait: «Nous respectons votre religion sacrée,
car Sa Majesté le roi protège toutes les religions[21].»

  [21] ESQUER, _la Prise d’Alger_, p. 74 et 78 et 267-268 (Paris,
    Champion, 1923).

Huit ans durant, sous la monarchie de Juillet, l’Algérie fut en contact
avec la France politique et militaire sans que chez elle la France
religieuse s’installât. Officiers et fonctionnaires firent assez vite
une constatation très imprévue; ils observaient que les Arabes, au lieu
de considérer l’effacement du christianisme comme une marque d’égards
pour leurs susceptibilités de fidèles du Prophète, interprétaient plutôt
comme un témoignage d’impiété, d’athéisme, cette façon d’abstentionnisme
religieux qu’ils observaient chez les Français.

L’intendant Genty de Bussy, dans le livre qu’il publiait en 1835 sous le
titre: _De l’établissement des Français dans la régence d’Alger, et des
moyens d’en assurer la prospérité_, constatait cet abstentionnisme. Tout
en notant que dès la fin de 1832, dans Alger même, le culte catholique
avait trouvé «un lieu digne de lui»[22], Genty de Bussy ajoutait:

  [22] GENTY DE BUSSY, _op. cit._, I, p. 142. Sur Pierre Genty de Bussy,
    voir l’introduction du capitaine Tattet aux _Lettres inédites_ de
    BUGEAUD, p. 11-13.

  Nous avons dépouillé l’exercice du culte chrétien d’une partie de ses
  pratiques; processions, pompes, cérémonies, nous avons tout refoulé
  dans l’intérieur, et jusqu’à ce drapeau du Christ, qui, dans la mère
  patrie, annonce au loin nos églises, nous ne l’avons point arboré,
  sacrifiant ainsi nos symboles les plus chers au désir de faire vivre
  deux religions en paix sur la même terre et de calmer les passions.

Sa plume s’exaltait à la pensée de ce sacrifice: ce n’est pas en vain
qu’il avait lu les «philosophes», et dans cette phraséologie du
dix-huitième siècle qui nous fait aujourd’hui sourire et qui nous paraît
plus archaïque que la langue du moyen âge, ce brave homme ajoutait:

  Nous ne sommes plus au temps où, voués à la guerre et au sacerdoce,
  les peuples, passant de l’église dans les camps, s’égorgeaient pour se
  convertir.

Mais il y avait en Genty de Bussy, à côté d’un «philosophe», un
politique réaliste; et par une courbe curieuse, il en arrivait à dire:

  La religion chrétienne, dépouillée par la philosophie de ce zèle
  exclusif qui l’animait aux premiers âges, si elle eût échoué
  complètement sur les Maures, eût pu devenir pour nous un précieux
  auxiliaire vis-à-vis des Arabes. Chez ces hommes neufs et sauvages, il
  y avait quelques chances de la faire germer, et si nous les eussions
  exploitées, nous en aurions peut-être déjà recueilli les fruits. D’un
  autre côté, vis-à-vis des peuples à fortes et énergiques croyances
  comme les Maures, affecter de n’en avoir aucune était nous décréditer
  à leurs yeux. Comment prétendre à leur parler un jour de la
  supériorité de nos dogmes, quand il n’était que trop visible que, pour
  la plupart, nous en avions déserté les obligations? Sous ce rapport
  encore, nous n’avons donc pas fait tout ce que nous aurions pu faire.

Si bien qu’après s’être réjoui, en théorie, que nous eussions conformé
notre conduite à l’esprit de tolérance du siècle antérieur en
n’apparaissant, aux yeux de nos nouveaux sujets, ni comme des croyants,
ni comme des pratiquants, Genty de Bussy finissait par avouer que,
politiquement, c’était là une faute.

Et il concluait:

  Nous avons deux puissants éléments de conviction, notre religion et
  notre charte, employons-les avec prudence; ne les appelons que quand
  l’heure en sera venue, nos résultats n’en seront que plus assurés. Que
  si, après, et chez ces peuples des montagnes, ces Arabes, ces Kabyles,
  qui n’ont d’autre religion que la force, d’autre Dieu que leur épée,
  de nouveaux apôtres chrétiens veulent tenter une conversion, qu’ils
  partent; la lice est ouverte, nos vœux suivront leur audace; l’Afrique
  profitera de leur triomphe, et les couronnes du martyre qui les
  attendent pourront devenir aussi, dans ces contrées stationnaires, les
  marchepieds de la civilisation[23].

  [23] GENTY DE BUSSY, _op. cit._, I, p. 145-148. Il ajoutait en note:
    «On assure que le gouvernement français, d’accord avec le
    Saint-Siège, a l’intention d’envoyer de nouveau dans la Régence des
    Lazaristes orientalistes. Ce serait là, sans doute, une
    philanthropique et excellente idée. Étrangers à l’ambition et au
    monde, ces saints hommes ne veulent le bien que pour le bien, et, en
    pareil cas, pour le faire, peu leur importe le théâtre; c’est dans
    leur conscience seule qu’ils en trouvent la récompense.»

Ce métaphorique langage attestait, chez Genty de Bussy, l’idée que tôt
ou tard, en pays algérien, la croix, au lieu de continuer à s’effacer,
serait arborée par des missionnaires, et qu’elle devancerait en terre
d’Islam la culture occidentale.

Un an plus tard, en 1836, le capitaine d’état-major Pellissier, qui,
deux ans durant, de 1832 à 1834, avait occupé, dans Alger, les fonctions
de chef de bureau des Arabes, confessait à son tour dans ses _Annales
algériennes_:

  Les Arabes, hommes à foi vive, sont persuadés qu’il vaut encore mieux
  avoir une mauvaise religion que de ne pas en avoir du tout.
  L’indifférence que nous affections sur cette matière les étonne; et
  s’ils y voient une garantie de tolérance, il faut dire qu’elle est
  d’un autre côté une des causes qui diminuent leur estime pour nous...
  En parlant des Français, ils ne disent pas: il est fâcheux qu’ils
  soient chrétiens, mais: il est fâcheux qu’ils ne soient pas même
  chrétiens.

D’où Pellissier concluait que puisque les Arabes «en sont à désirer
qu’il y ait chez nous un principe religieux, il faut leur offrir ce
principe». Et subitement il souhaitait de «voir surgir, parmi nous, une
croyance progressive et de fusion. Les Arabes, disait-il, en seraient
agréablement surpris.» Il rêvait d’un «prophète chrétien par son père,
musulman par sa mère», grâce auquel il n’y aurait «ni froissement, ni
violence». «En attendant sa venue, concluait-il, faisons-lui des
sentiers droits. Ne choquons point les indigènes dans leur croyance,
mais n’affichons plus une indifférence qui a produit tout le peu de bien
qu’elle pouvait produire, et qui, poussée plus loin, serait
dangereuse[24].»

  [24] PELLISSIER, _Annales algériennes_, II, p. 291-292 (Paris,
    Anselin, 1836).

A cette époque même, pour condamner cette indifférence, l’âme arabe
élevait la voix, par les lèvres d’Abd-el-Kader. C’était au cours d’une
discussion avec le colonel de Maussion, qui négociait avec lui la
restitution de nos auxiliaires nègres, tombés prisonniers entre ses
mains. «Ce sont des choses, disait l’émir, et non des personnes. Vous ne
nous avez pas rendu les nombreux troupeaux capturés dans les
razzias.»--«Tu m’opposes ta loi, observait alors le colonel, mais je
t’oppose notre religion, qui ne nous permet pas d’assimiler un homme,
parce qu’il est noir, à un animal.»

A quoi l’émir ripostait: «Mais est-ce que vous avez une religion? Est-ce
que vous êtes chrétiens? Où sont vos marabouts? Où sont vos églises? Où
et quand adressez-vous des prières à Dieu? Le Coran, nous ordonne de
considérer Sidna Aïssa (Notre Seigneur Jésus) comme un prophète, et
l’Indji (l’Évangile) comme un livre révélé par Dieu; les peuples qui
suivent les préceptes de l’Évangile sont nos frères. Est-ce qu’en pays
musulman nous ne respectons pas la religion des Juifs? N’ont-ils pas
partout des synagogues? Mais vous, vous êtes des infidèles sans
religion, des Koufar.»

«Tu as été trompé par des apparences, objectait le colonel. Est-ce que
nous n’avons pas soigné vos blessés sur les champs de bataille?»

Et l’émir insistait: «C’est là une preuve de charité et non un
témoignage de religion. Pourquoi n’y a-t-il pas de prêtre à vos
consulats? Pourquoi ce prêtre n’est-il pas là au milieu de nous? Je me
serais levé à son approche, je serais allé lui embrasser la tête en lui
demandant sa bénédiction[25].»

  [25] Récit du docteur Warnier, reproduit dans PONTOIS, _Les Odeurs de
    Tunis_, p. 340 (Paris, Savine).

Un peu plus tard, le futur général Daumas, qui alors exerçait, comme
simple capitaine, les fonctions de consul à Mascara et de commissaire du
roi auprès d’Abd-el-Kader, se sentait étrangement gêné, lui qui n’était,
disait-il, «ni musulman, ni chrétien», d’assister aux prières de l’émir.
Il sentait «le mépris fort peu dissimulé» que son indifférence
inspirait. «Je ne savais quelle contenance prendre, racontait-il plus
tard à Veuillot; j’étais ennuyé et même humilié de ma figure d’incrédule
parmi tous ces hommes qui, si sérieusement et avec un aspect si grave,
s’adressaient au ciel.» Et il ajoutait qu’un jour, au milieu du camp
arabe, pendant la prière, pour relever sa considération, peut-être un
peu aussi pour soulager son cœur, il avait fait le signe de la croix et
paru, de son côté, réciter ses prières... qu’il ne savait pas[26].

  [26] Louis VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et
    littéraires_, troisième série, II, p. 522 (Paris, Vivès, 1875).

Daumas, causant avec d’autres musulmans, éprouvait des impressions
analogues à celles que lui laissait Abd-el-Kader. Il écrivait le 7
janvier 1838 au chef d’état-major général de l’armée d’Afrique:

  Nous avons reçu la visite d’un grand marabout du pays, Sidi Mohamet
  ben Haoua. Ce brave homme nous a parlé de Sidi Nahyssa (Jésus-Christ),
  d’Abraham, de David, de Salomon, de Sidi Mouça (Moïse), enfin de tous
  les patriarches. Quand il a vu que nous les connaissions, il a paru
  enchanté. «Dieu, nous a-t-il dit, _a fait et séparé_; nous n’en sommes
  pas moins frères et vous valez mieux que les Turcs, qui nous pillaient
  et massacraient.» Naguère nous passions pour des impies, des païens,
  et maintenant on nous accorde la croyance en un seul Dieu. C’est un
  grand pas de fait. Les marabouts, que j’ai vus, paraissent bien
  disposés en notre faveur, et j’ai grand soin de les entretenir dans de
  pareilles idées[27].

  [27] _Correspondance_ du capitaine DAUMAS, consul à Mascara, éd. Yver,
    p. 59. Comparer la conversation entre Veuillot et l’indigène
    Bou-Gandoura en 1841, conversation que «le musulman termine en
    disant au chrétien: «Les choses auraient été différemment en Algérie
    si tous les Européens avaient été comme vous.» (Correspondance de
    Louis VEUILLOT, I, p. 101. Paris, Retaux, 1903.)

Que l’émir Abd-el-Kader ou que le marabout Mohamet ben Haoua
s’inquiétassent ainsi de nos rapports avec notre Dieu, et que même ils
fissent mine de nous interpeller sur ces rapports: c’était là un
symptôme dont les autorités administratives ne pouvaient pas méconnaître
la portée. Et ce même gouvernement des Tuileries qui, le 2 août 1834,
avait, par ordonnance royale, défendu de reconnaître un caractère
officiel à tout ecclésiastique qu’enverrait la cour de Rome en
Algérie[28], engageait, quatre ans plus tard, des négociations avec le
Vatican pour la création d’un évêché d’Alger.

  [28] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 38.


III

«Un chef spirituel, écrivait le maréchal Valée, le 5 mai 1838, au
ministre Molé, trouvera en Afrique un nombre considérable de
fidèles[29].» Valée, comme l’écrira bientôt Veuillot, «avait compris
que, là où la France planterait une croix, elle resterait plus longtemps
que là où elle porterait seulement un drapeau»[30]. Il réputait
nécessaire la création d’une seconde paroisse dans Alger et de plusieurs
paroisses dans la plaine; il constatait qu’Oran, Mostaganem, Bougie,
Bône, la garnison de Constantine, réclamaient un culte. Et de fait, il y
avait urgence: une église à Alger, deux misérables chapelles à Bône et à
Oran, quelques rares prêtres français, quelques religieux ou prêtres
fugitifs chassés d’Espagne et des Baléares par la récente révolution,
voilà tout ce qu’allait trouver en Algérie, pour le service de l’idée
chrétienne, Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger[31].

  [29] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 179.

  [30] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_, édit. de 1925, p. 196, t. IV
    des _Œuvres complètes_.

  [31] DUPUCH, _Fastes sacrés de l’Afrique chrétienne_, IV, p. 343
    (Bordeaux, Faye, 1849).

Le ministre Molé, à la date du 13 juin, répondait à Valée:

  L’affaiblissement si regrettable du principe religieux chez nous, nous
  fait trop oublier la puissance qu’il conserve ailleurs.

  Une expression m’a frappé dans la lettre de Mohammed à Abd-el-Kader;
  ce mot est celui _d’impie_ qu’il emploie à la place de celui
  d’infidèle, et qui semble indiquer qu’il nous regarde comme un peuple
  sans religion et peut-être ennemi de toutes les religions. Ne
  pensez-vous pas que l’organisation du culte catholique à Alger aurait
  déjà sur l’esprit des Arabes une heureuse influence[32]?

  [32] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180.

C’étaient là des idées neuves, sous la plume d’un ministre de
Louis-Philippe. Il les aurait jugées, un an plus tard, singulièrement
justifiées, s’il avait eu sous les yeux une très curieuse lettre que le
capitaine Daumas, le 23 juin 1839, adressait de Mascara à son chef
hiérarchique Guéhenneuc. Nous voyons là un soldat, vivant parmi les
indigènes, habitué à écouter ce qu’ils disent, à entendre ce qu’ils
murmurent, à deviner ce qu’ils cachent; il est ravi d’avoir à leur
annoncer que désormais l’Algérie possédera un évêque, et de leur
commenter cette nomination, et de recueillir leurs commentaires, à eux,
et de faire ainsi absoudre sa patrie du grief d’athéisme.

  J’ai déjà trouvé l’occasion, raconte-t-il, d’instruire les chefs de
  Mascara de l’arrivée du vénérable prélat que nous avons le bonheur de
  posséder. Cette occasion s’est présentée naturellement. Nous étions
  chez le caïd; on vint à parler de religion, et je fis adroitement
  passer en revue tous les griefs qui, selon les Musulmans, font de nous
  des impies. «Comment voulez-vous que nous vous traitions autrement,
  dit un savant, le qroudja du cady; vous ne jeûnez pas, on ne vous voit
  jamais prier, dans vos villes vous autorisez le vice et la
  prostitution, et enfin, partout, on vous entend renier Dieu
  (jurer).--Vous avez tort, répondis-je, de nous juger par ce que vous
  voyez faire à nos soldats qui, comme les vôtres, ne suivent pas
  exactement leur religion. Comme vous, nous ne proclamons qu’un seul
  Dieu, le maître du monde; notre jeûne dure quarante jours; dans notre
  pays nous avons de nombreuses mosquées constamment remplies de
  fidèles, et nous avons des marabouts, qui ne consacrent leur existence
  qu’à propager la parole de Dieu et à soulager l’infortune sans aucune
  distinction de pays ni de religion.--Ah! bah! Vous avez des
  marabouts!--Oui, nous avons des marabouts, et la preuve, c’est qu’il
  vient d’en arriver un à Oran renommé par sa piété, ses vertus, et qui
  déjà a su s’attirer le respect et la vénération de tous les Arabes.»
  Là-dessus, je me levai et partis. Le soir, je fus instruit par l’un
  des agents qu’on avait après moi beaucoup causé sur les chrétiens et
  qu’un talaib avait dit: «Le consul a raison, les Français suivent
  l’Évangile, le Prophète nous en parle dans le Coran...» Je ne m’en
  tiendrai pas là et saurai faire répandre dans le public l’arrivée de
  Mgr l’évêque, arrivée qui fera, je crois, le plus grand bien à notre
  cause, en détruisant promptement tous les absurdes préjugés
  naturellement répandus sur nous[33].

  [33] _Correspondance_ du capitaine DAUMAS, p. 492-493.

De l’avis de militaires tels que Valée, Maussion, Daumas, de l’avis
d’hommes d’État tels que Molé, il convenait donc que la France fît en
Afrique acte personnel de christianisme, pour éviter l’accusation d’être
indifférente à l’idée même de Dieu; et c’était là un premier progrès sur
les conceptions timides, erronées, qui tout au début de l’occupation
avaient induit la monarchie de Juillet à n’arborer qu’avec beaucoup de
réserve et de crainte les emblèmes chrétiens. Il fallait qu’un tel
progrès s’accomplît, pour qu’un homme comme Abd-el-Kader, qui était
avant tout un homme religieux, comprît peu à peu qu’il y avait une
différence à faire entre les idolâtres de l’Yémen ou de la Perse, contre
qui Mahomet prêcha la guerre sainte, et les chrétiens qu’il rencontrait
en Algérie, et que ces chrétiens étaient plus près de lui et du Prophète
que longtemps il ne l’avait pensé[34].

  [34] Voir colonel Paul AZAN, _L’émir Abd-el-Kader_, p. 282-283 (Paris,
    Hachette, 1925).


IV

Un livre parut en 1844 qui s’intitulait: _les Français en Algérie_.
L’auteur, six mois durant, de la fin de février à la fin d’août 1841,
avait, à la demande de Guizot, étudié sur place, auprès de Bugeaud
devenu gouverneur général, les questions algériennes. Les deux rapports
que de là-bas, le 8 mars et le 19 avril 1841, il avait expédiés à
Guizot, et dont le premier lui avait valu un «satisfecit»
ministériel[35], avaient déjà laissé voir l’intérêt qu’il prenait aux
choses religieuses de l’Algérie, et dès le début de son livre il disait:
«Elles n’ont qu’une bien étroite place dans presque tous les livres
qu’on a faits; elles en méritent une meilleure, que je voudrais leur
donner[36].» Ce ton si décisif ne surprendra personne, lorsqu’on saura
que le livre était signé Louis Veuillot. Il était rentré en France
«plein de faits douloureux et plein de conseils impossibles»; il voulait
les livrer au public; il voyait là un «devoir»[37].

  [35] VEUILLOT, _Correspondance_, I, p. 86.

  [36] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p.
    11). Sur le séjour de Louis Veuillot en Algérie, voir Eugène
    VEUILLOT, _Louis Veuillot_, I, p. 229-265 (Paris, Retaux).

  [37] Veuillot à Edmond Leclerc, Alger, 20 juin 1841 (_Correspondance_,
    I, p. 94-95).

Il jetait un regard rétrospectif sur l’Algérie des premières années de
la conquête, sur cette Algérie où l’on avait paru vouloir voiler à
l’Islam les bras du Christ et le bois de la croix. Et parlant de ces
«politiques qui se sont tant efforcés de déguiser le peu de religion qui
nous reste, sous le beau prétexte de ne point effaroucher le fanatisme
musulman», il les accusait d’avoir «commis la plus lourde faute que
l’enfer ait pu leur conseiller. Rien ne répugne plus au fanatisme
musulman, expliquait-il, qu’un peuple sans croyance et sans Dieu[38].»

  [38] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p.
    223).

Partout dans son livre, on retrouvait cette idée; elle se répétait, se
diversifiait, avec l’émouvante insistance d’un appel d’alarme.
Spectateur de ces Arabes qui «nous reprochaient qu’on ne nous voyait
jamais prier[39]», il déduisait:

  [39] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9).

  La guerre contre nous n’était pas seulement patriotique, elle était
  sainte. Envahisseurs du sol, détestés à ce titre, nous étions encore
  et surtout haïs et méprisés comme infidèles, comme impies. On nous
  reprochait nos mœurs, nos blasphèmes, notre religion fausse; on nous
  reprochait plus encore notre irréligion. C’était œuvre de piété de
  faire la guerre aux chiens qui adorent les idoles ou qui n’ont pas de
  Dieu[40].

  [40] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 7).

On voyait Veuillot, à onze ans de distance, interpeller les commissaires
qui étaient venus en 1833 enquêter en Algérie.

  Ces personnages politiques, ces hauts commissaires, ces législateurs,
  ces chrétiens envoyés dans un pays infidèle pour savoir ce qu’il
  convient à leur patrie d’y faire, ne songent pas un seul moment à la
  religion catholique, n’en prononcent pas le nom... Qu’on institue une
  commission de civilisation et qu’il ne soit venu à la pensée de
  personne d’y introduire un prêtre, c’est un de ces traits qui peignent
  une époque et qui font deviner des abîmes[41].

  [41] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 93).

Mais au delà et au-dessus de ces commissaires, puissances éphémères,
puissances déchues dès qu’était accompli leur mandat, il interpellait un
pouvoir plus stable, celui des bureaux; il interpellait même,
indirectement, ce maréchal Bugeaud sous les auspices duquel avait
commencé de s’essayer jadis, en Périgord, sa plume de journaliste.

  En matière de religion, c’est le mauvais côté, le côté officiel de
  l’esprit français qui règne sur l’Algérie[42].

  [42] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118).

  Je regrette que le gouvernement de M. le maréchal Bugeaud, d’ailleurs
  bienveillant pour la religion, ne s’inspire pas plus largement des
  lumières catholiques, et ne diffère que bien peu, à cet égard, de
  celui de nos préfets[43].

  [43] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12).

Il y avait dans le livre de Veuillot deux chapitres, l’un sur
l’aumônerie militaire, l’autre sur Mgr Dupuch, qui ressemblaient à deux
lamentations. Il signalait à la respectueuse pitié des chrétiens de
France cet «évêque sans clergé, au milieu d’un peuple infidèle ou
incrédule», et il disait de lui:

  Appuyé par les autorités les plus hautes: à Paris, par le roi, par la
  reine, par le ministre; à Alger, par le gouverneur général; mais ayant
  contre lui une bureaucratie intraitable, qui, soit à Alger, soit à
  Paris, est la même partout; repoussé par l’indifférence des riches;
  trop pauvre, malgré les dons nombreux des fidèles de France, pour
  pouvoir assister tant de pauvres qui venaient frapper à sa porte;
  soigneusement tenu en dehors de tout conseil administratif, et n’étant
  lui-même que le plus tracassé des administrés; séparé des soldats;
  bientôt suspect de nuire à nos progrès auprès des musulmans, à qui
  l’on veut absolument que sa mission fasse ombrage, il ne tarda pas à
  s’apercevoir que l’évêque d’Alger n’était que le curé d’une de ces
  paroisses de France où le conseil municipal, regardant le culte comme
  une charge inutile du budget, ne veut jamais ni rebâtir le presbytère,
  ni réparer l’église, ni surtout permettre que le pasteur paraisse hors
  de la sacristie, dans laquelle on se réserve d’aller le tourmenter à
  plaisir[44].

  [44] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 195-196).

[Illustration: LE CARDINAL LAVIGERIE EN VÊTEMENTS PONTIFICAUX]

Le témoignage même de Mgr Dupuch, que l’on trouve dans ses _Fastes
sacrés de l’Afrique chrétienne_, confirme ce jugement de Louis Veuillot.
La monarchie de Juillet avait consenti que l’occupation de l’Algérie
s’attestât, de çà, de là, par l’érection de quelques croix. Le maréchal
Valée en plantait une sur le minaret de l’ancienne mosquée de
Blidah[45]. Mais les sœurs voulaient, elles, installer le crucifix dans
l’hôpital d’Alger; on leur créait des difficultés[46]. Faute d’aumônerie
militaire, un bataillon de chasseurs se plaignait d’avoir manqué de
messe trois ans durant[47]. «Nous n’avions pas un seul prêtre, écrivait
un soldat au moment de la prise de Constantine, c’était plus triste
qu’on ne pourrait se l’imaginer; les mourants me priaient de leur
chanter le _De Profundis_ et le _Miserere_[48].» Mgr Dupuch dut déclarer
en 1841 que si les chefs d’armée, en dehors du gouvernement proprement
dit, ne toléraient pas de temps en temps la présence d’un prêtre auprès
des colonnes expéditionnaires, il partirait lui-même pour la guerre[49].
Visitant la chambrette du presbytère qui servait de lieu de culte aux
catholiques de Mostaganem, Veuillot s’écriait:

  [45] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 408.

  [46] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 453.

  [47] Charles DE RIANCEY, _De la situation religieuse de l’Algérie_, p.
    13-14 (publié par le comité électoral pour la défense de la liberté
    religieuse). Paris, Lecoffre, 1846.

  [48] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 50.

  [49] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 488-489.

  Je sortis percé comme d’un glaive de ces paroles du dernier évangile:
  Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. La religion (en
  Algérie) n’est ni forte, ni persécutée; elle est méprisée, elle est
  jugée inutile[50].

  [50] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, P. 233-234).

Et Mgr Dupuch gémissait à son tour sur le misérable état de certaines
églises, sur la désinvolture avec laquelle, à Boufarik, le commissaire
civil s’installait dans la chapelle catholique, reléguait l’autel et les
liturgies dans une misérable hutte en planches pourries, ni carrelée, ni
pavée, ni planchéiée.

En vain la monarchie de Juillet avait-elle senti la nécessité de
disculper la France de l’accusation qu’on lui lançait d’ignorer Dieu;
Veuillot persistait à dire:

  Malgré nos églises, malgré nos prêtres, déjà si impuissants par leur
  petit nombre, et garrottés encore par une politique hostile
  lorsqu’elle n’est pas indifférente, les Arabes sont restés dans cette
  conviction que nous sommes un peuple athée[51].

  [51] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118).

Il n’ignorait pas, assurément, que la petite chancellerie algérienne, au
cours des dernières années, s’était montrée «aussi vigilante que
pourrait l’être une pensionnaire des Oiseaux ou du Sacré-Cœur, à marquer
tous ses messages arabes d’un dicton pieux quelconque, pourvu, bien
entendu, qu’il ne fût pas exclusivement chrétien»[52]. Cela lui faisait
l’effet d’une chose triste et plaisante, et ces fonctionnaires qui
persistaient «à singer la piété musulmane»[53] lui paraissaient mal
qualifiés pour donner autour d’eux l’impression que les Français étaient
d’authentiques fidèles de leur Dieu.

  [52] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 139).

  [53] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 116).


V

D’ordre du pouvoir, d’ailleurs, ce Dieu n’avait pas le droit de chercher
d’autres fidèles. Vous n’êtes chargé que des chrétiens romains, disait à
Mgr Dupuch le gouvernement des Tuileries; et le pouvoir civil ne vous
reconnaît aucune autre juridiction. Il y avait là une détermination très
nette, très exclusive, nettement précisée, dès le 5 mai 1838, dans la
lettre du maréchal Valée que nous avons déjà citée. Après avoir posé en
principe que la première de toutes les qualités, chez un évêque d’Alger,
devait être une «pieuse tolérance», et qu’il importait que «tout esprit
de prosélytisme fût banni de la pensée des prêtres», Valée précisait
avec inflexibilité:

  L’administration spirituelle des populations catholiques, le soin de
  les pénétrer du véritable esprit du christianisme, doivent seuls
  préoccuper l’évêque d’Alger, et il méconnaîtrait la nature de sa
  mission s’il cherchait à amener au sein de l’Église les musulmans et
  les juifs sur lesquels la domination française s’étend
  aujourd’hui[54].

  [54] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180.

Telle était la conception administrative que l’on se formait de l’évêque
d’Alger: elle ne concordait nullement avec celle qu’en avait Grégoire
XVI. Valée fut probablement très flatté de recevoir de Rome, en mai
1839, un bref fort élogieux: «Vous avez continué, lui disait le Pape, à
veiller à ce que, forts de votre appui, les prêtres que nous avons
envoyés par notre autorité apostolique propageassent la lumière de
l’Évangile et exerçassent plus librement et plus fructueusement pour le
salut des anciens et des nouveaux fidèles les autres parties de leur
ministère sacré[55].» Valée, s’il eût osé, eût probablement dit au
pontife: «Parlons des anciens fidèles, Très Saint Père; mais des
_nouveaux fidèles_, qu’est-ce à dire et qu’entend par là Votre Sainteté?
La France, en Algérie, ne fait point de propagande religieuse.» Et c’eût
été le début d’une discussion entre l’État et l’Église, qui d’ailleurs,
en fait, ne tarda point à éclater, et qui allait durer une trentaine
d’aimées.

  [55] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 181.

Grégoire XVI, dans le bref par lequel il confiait à Mgr Dupuch l’évêché
d’Alger, lui avait signifié: «Un champ immense est ouvert devant vous.
Là, dans les premiers siècles, un grand nombre d’églises avaient fleuri.
Allez donc, partez au nom de Dieu vers cette partie de la vigne du
Seigneur si longtemps désolée. Prenez votre faux, entrez vigoureusement
dans votre vigne.» Le pape manifestait «l’heureuse espérance de voir la
lumière de la vérité catholique se répandre dans les autres parties
voisines de l’Afrique, et prendre de continuels accroissements[56].»

  [56] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 405-406.

Entrer vigoureusement dans sa vigne, Mgr Dupuch y était tout prêt;
mais l’administration s’opposait. A la porte de l’église
Notre-Dame-des-Victoires à Alger, une sentinelle empêchait les Arabes
d’entrer. Mgr Dupuch avait fait venir des Jésuites comme prêtres
auxiliaires; mais l’un d’eux, qui lui était expédié de Syrie, le P.
Planchet, recevait en 1839, sous peine d’arrestation, défense de
débarquer à Philippeville, parce qu’il savait et parlait l’arabe[57].

  [57] BURNICHON, _La Compagnie de Jésus en France: un siècle,
    1814-1914_, III, p. 311 et 321 (Paris, Beauchesne, 1919).

En termes amers, Veuillot commentait cette politique:

  Les commis du ministère de la guerre pensent qu’il y aurait les
  inconvénients politiques les plus graves à essayer d’instruire les
  Maures. On ne voit rien que de légitime à brûler les maisons des
  Arabes; on permet aux Maures de dire publiquement dans leur mosquée la
  _kholba_ au nom de l’empereur du Maroc et même au nom d’Abd-el-Kader;
  mais on interdit aux prêtres catholiques toute démarche qui aurait
  pour but d’amener un musulman à se faire chrétien, et la raison, c’est
  qu’il ne faut pas exciter leur fanatisme[58].

  [58] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 46-47).

Il avait vu les indigènes, face à face avec l’évêque; il les avait vus
l’accueillir «avec une véritable tendresse». Mais «quelques employés
français, grondait-il, ont eu peur de sa mission, et nous n’en retirons
pas les fruits. S’il était vrai, ce qui n’est pas, que la prépondérance
de la religion catholique offusquât les Maures, quel meilleur moyen
aurait-elle de se faire pardonner cette prépondérance nécessaire, qu’en
répandant parmi les Maures beaucoup de bienfaits? Quoi! ils lui
reprocheraient de recueillir les orphelins, de soigner les pauvres, de
protéger les opprimés, et de leur dire à eux vaincus, dans leur langue,
qu’ils sont comme nous les enfants de Dieu... N’eût-on laissé à la
religion que les orphelins, que les pauvres, que les prisonniers, tous
ces misérables seraient devenus autant de voix qui auraient publié dans
la langue des vaincus les générosités de la France, les œuvres
miséricordieuses de son culte, l’inépuisable charité des ministres de
son Dieu[59].»

  [59] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 199 et 111).

Mais lors même que l’état d’esprit administratif eût condamné la plume
de Veuillot à demeurer impuissante, Veuillot n’admettait pas qu’elle
restât silencieuse; et ce livre: _les Français en Algérie_, faisait sans
cesse résonner aux oreilles françaises, avec l’âpreté d’un reproche,
cette émouvante question: Voilà quatorze ans que vous êtes là-bas; qu’y
avez-vous fait comme apôtres? Et chaque fois que la question surgissait,
survenait, sous l’ardente plume de Veuillot, une réponse morose,
attristée. On eût dit qu’il voulait fouiller l’âme de ces politiques, de
ces soldats, de ces commerçants, qui avaient commencé de transplanter la
France en Algérie: «La question, disait-il, était de savoir si la
conquête serait une bonne ou une mauvaise affaire. L’orgueil de nos
armes, les profits de notre commerce offraient la matière du débat... La
France a voulu travailler pour sa gloire, non pour la gloire de
Dieu[60].» Mais cette France, c’était «la patrie de Godefroi de
Bouillon, de Pierre l’Ermite, de saint Bernard et de saint Louis», et
Veuillot, après l’avoir ainsi définie, disait douloureusement: «Elle
multiplie les prodiges de son ancien courage pour conquérir un royaume
infidèle; mais elle ne songe qu’à le gagner à ses comptoirs et ne veut
point le gagner à son Dieu[61].» Autour de lui, cependant, à Paris, il
sentait s’ébaucher un renouveau catholique, et cette coïncidence rendait
ses interrogations plus pressantes encore: «Est-ce donc pour rien,
s’écriait-il, que la France est devenue reine d’Alger au moment où
quelque zèle religieux se réveille dans son cœur[62]?» Et c’est avec
l’accent d’un pénitent qu’il confessait,--une confession qui était un
réquisitoire: «Malgré tout ce que nous avons fondé, nous avons perdu là
des âmes que nous pouvions sauver, nous n’avons pas fait à la croix le
même honneur qu’à nos drapeaux[63].»

  [60] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 5).

  [61] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 37).

  [62] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 85).

  [63] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12).

Mais il savait, hélas! l’administration impénitente, et cela le faisait
trembler.

  Le chrétien, écrivait-il, voyant la religion négligée à dessein par
  ceux qui sont chargés d’établir en Algérie la puissance française,
  murmure avec effroi cet oracle divin, tant de fois réalisé parmi les
  hommes: _Nisi dominus ædificaverit domum, in vanum laboraverunt qui
  ædificant eam_[64].

  [64] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 243).

Veuillot, d’ailleurs, n’était pas de ceux dont la voix expire en un
murmure d’épouvante: son livre voulait être un livre constructeur. Et la
haute originalité de ce livre trop peu connu, c’était de jeter le défi à
une opinion sceptique qui croyait à peine à l’avenir de l’Algérie, et
qui croyait moins encore à l’avenir du christianisme en Algérie, et de
dire en substance à cette opinion: Je crois au premier de ces avenirs
parce que je crois au second. Le Paris de l’époque boudait à l’Algérie,
grognait contre elle. Bugeaud tout le premier grognait, faute de pouvoir
bouder; il supputait ironiquement, devant ses convives, ce que chacun de
ses repas coûtait à la France[65]; et Veuillot lui-même, d’Alger, sous
l’évidente impression de ces propos pessimistes du général, avait un
jour, dans une lettre à Guizot, qualifié de «malheureusement impossible»
cet abandon de l’Algérie, auquel d’aucuns songeaient encore[66]. Mais
dans son livre, sa paradoxale âme d’apôtre, bravant tout d’un coup
bouderies et grognements, prévenait tous les douteurs qu’un jour
viendrait où s’agiteraient les destinées de Tunis, où s’agiteraient
celles du Maroc. Il leur parlait avec une assurance de prophète; il leur
disait formellement:

  [65] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9).

  [66] Veuillot à Guizot (IV, p. 250).

  Le sang des compagnons de saint Louis, répandu sur les plages de
  Tunis, est un vieux titre que nous serons contraints de faire valoir
  un jour; entre notre province de Tlemcen et les rivages de l’Espagne
  régénérée, l’air manquera aux prétendus descendants du calife qui font
  encore peser sur le Maroc leur sceptre barbare[67].

  [67] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 4).

Ainsi Veuillot, dès 1844, prévoyait-il le futur empire africain.
Consultant «la foi chrétienne et l’expérience de dix-huit siècles»,
constatant qu’elles ne nous permettent pas de croire «qu’il puisse
exister jamais un peuple inconvertissable[68]», sa dialectique hardie,
avec l’aventureux élan d’un acte de foi, déduisait du devoir même
qu’avait le christianisme français de suivre en Afrique notre drapeau,
et puis de le précéder, les destinées futures du sol africain. Et sa
puissance de vision, passant outre aux timidités des économistes, aux
susceptibilités des politiques, l’amenait à certaines intuitions qui
durent leur paraître folles.

  [68] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 110).

Il ne comptait pas, à vrai dire, sur une prochaine ou rapide
assimilation des Arabes: «Les Arabes, écrivait-il, ne seront à la France
que lorsqu’ils seront Français; ils ne seront Français que lorsqu’ils
seront chrétiens; ils ne seront pas chrétiens tant que nous ne saurons
pas l’être nous-mêmes. Or, nous ne savons pas l’être encore[69].» Mais
il souhaitait que sans retard l’apostolat religieux s’organisât:

  [69] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 45).

  Dans le clergé français, signalait-il, on trouverait en abondance des
  apôtres; tous nos religieux seraient heureux de donner leur vie pour
  la conquête chrétienne de cette terre, infidèle encore sous les
  drapeaux français; ils seraient hospitaliers, maîtres d’école,
  missionnaires, agriculteurs, savants; il y aurait, si on l’avait
  voulu, même un ordre militaire[70].

  [70] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 242).

Mais dans la pensée de Veuillot, ce projet d’évangélisation impliquait
tout d’abord un projet de peuplement.

  Il faut en Algérie, expliquait-il, non pas des concubinaires et des
  bâtards, mais des familles, et des familles chrétiennes; il faut à
  leur tête des prêtres respectés et sévères, la sévérité étant la
  sainte douceur de la religion; il faut à ces villages, qui seront
  autant de petites républiques, une organisation pour le moins aussi
  théocratique que militaire, qui leur apprenne à répondre à la guerre
  sainte des musulmans par la guerre sainte des chrétiens[71].

  [71] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 101).

Non pas qu’il voulût organiser en Algérie une guerre de religion, ce
serait là prendre à contresens sa pensée; mais il lui semblait que si
les musulmans, au nom du Coran, déchaînaient contre nous le fameux
_Djehad_, la guerre contre l’infidèle, les colons dont la foi catholique
soutiendrait l’énergie auraient, pour résister, un surcroît de force.
Écrivant à Guizot, il lui rappelait quel secours avait été le
puritanisme pour les émigrants anglais qui fondèrent les États-Unis[72];
il attendait, pour les colons de l’Algérie, le même secours du
catholicisme. Si pour organiser ces villages défensifs et agricoles, on
ne trouvait pas assez de Français, de Basques ou d’Alsaciens, on
pourrait songer, disait-il, à des catholiques suisses avec lesquels il
s’offrait à négocier, ou bien à des Polonais, que Montalembert serait en
mesure de faire venir, ou bien à des familles syriennes[73].

  [72] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 255). (Veuillot à Guizot, 19 avril
    1841.)

  [73] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 247). (Veuillot à Guizot, 8 mars
    1841.)

Il faudra plus d’un quart de siècle pour que les idées de Veuillot
commencent de se réaliser. La Trappe de Staouéli, qui, dès 1843, étalait
une magnifique leçon de travail agricole, aurait bénéficié d’un beaucoup
plus large rayonnement, si les administrations locales eussent été
animées d’un esprit plus pratique et d’une confiance plus allègre dans
l’avenir algérien. Le projet qu’un jour développa Bugeaud, d’établir en
dix ans, sur le sol algérien, cent mille soldats à demi libérés, se
heurtait à l’indifférence parlementaire. C’était de la part du maréchal
une audace, de rassembler quelques orphelins arabes dont les pères
étaient morts au cours des combats contre nos armées, et d’oser dire au
Jésuite Brumauld: «Tâchez, Père, d’en faire des chrétiens. Si vous
réussissez, ceux-là du moins ne retourneront pas dans leurs broussailles
pour nous f... des coups de fusil[74]»; et l’on put un instant fonder
beaucoup d’espérances sur l’orphelinat de Ben-Aknoun, à qui s’adjoignit
dans la suite celui de Boufarik, et qui comptait, en 1850, deux cent
soixante-dix orphelins. Mais les grandioses desseins de ce Jésuite, qui
voulait attirer en Algérie les enfants de l’Assistance publique,
devaient se heurter, sous le second Empire, à d’irréductibles
oppositions, et le droit que réclamait le P. Brumauld d’être un
colonisateur, au sens que Louis Veuillot eût donné à ce mot, ne lui fut
jamais accordé[75].

  [74] VEUILLOT, _Mélanges_, 3e série, II. p. 514.

  [75] BURNICHON, _op. cit._, III, p. 327-329.

«Il faut des paysans, et des paysans et encore des paysans», criera-t-il
aux sénateurs, en 1859, et il leur expliquera que ses maisons, après
quinze ans d’efforts et de sacrifices, étaient au moment de périr faute
d’élèves, et que «leur conservation et leur perfectionnement ne
demandaient qu’un mouvement continu de douze ou quinze cents enfants des
deux sexes». Mais ses appels tomberont dans le vide, comme y était
tombé, sous la monarchie de Juillet, le livre prophétique et réalisateur
sorti de la plume de Louis Veuillot[76].

  [76] _Pétition du P. Brumauld au Sénat en faveur de la colonisation de
    l’Algérie et de la jeunesse malheureuse de France_ (1859).


VI

Peu de temps après la publication du livre de Veuillot, Mgr Dupuch,
découragé par l’ingratitude des circonstances et par le poids de ses
dettes, finissait par démissionner. Dans la lettre de démission qu’il
adressait à Grégoire XVI, on le sentait déchiré de tristesse[77]. Sans
ambages, il confiait au pape:

  [77] Texte de la lettre de démission dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p.
    439 et sq. Sur les embarras financiers qui amenèrent cette
    démission, voir MARTY, _Correspondant_, septembre, 1861, p. 65-75.

«Partout où la religion catholique se trouve comparée aux sectes qui
s’en sont séparées, ou même à d’autres cultes, sa condition est
habituellement la plus déplorable. Je n’aurai que trop d’occasions de le
faire remarquer au pape, à qui je serais coupable de ne pas signaler
cette affligeante et fatale tendance[78].»

  [78] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 453.

Les mêmes obstacles se dressaient devant son successeur, Mgr Pavy. «Il
nous est impossible, disait-il en son mandement de prise de possession,
de croire et de nous taire; impossible de tenir enchaîné le verbe de
Dieu; impossible de ne pas appeler sur tout homme venant en ce monde la
lumière du Dieu vivant; de laisser périr de sang-froid les âmes pour
lesquelles Jésus-Christ est mort[79]»; et des lettres pastorales
ultérieures insistaient auprès de son clergé pour qu’il «ne négligeât
rien de ce qui pouvait déterminer de véritables conversions parmi les
Arabes[80].» Mais les statuts diocésains qu’il édicta en 1853, et qui
prescrivaient aux prêtres la «mission des indigènes» et la sollicitude
pour les enfants musulmans, étaient destinés à demeurer lettre morte.
Autour de Mgr Pavy, des Jésuites étaient à l’œuvre, dans plusieurs
paroisses et dans les deux orphelinats agricoles du P. Brumauld: «Les
Arabes, leur écrivait de Lyon leur provincial dès 1847, sont le grand
objet de notre mission en Afrique»; et il leur conseillait de faire
comme avait fait jadis, aux Indes, le célèbre Père de Nobili, d’aller
vivre au milieu des indigènes, de prendre leurs coutumes, pour les
amener à la religion. Le P. Brumauld songeait à former, dans son
orphelinat de Ben-Aknour, des missionnaires parlant l’arabe. Il faut
consulter l’État, objecta Mgr Pavy. L’État ne répondit pas[81]. Le
lazariste Girard, qui dirigeait le séminaire de Kouba, fut un jour
menacé de gros ennuis, pour avoir, dans les ruisseaux d’Alger, recueilli
quelques petits Arabes[82]; et malgré la démarche de l’évêque près du
général Pélissier, alors gouverneur intérimaire, les enfants durent être
rendus à leurs familles.

  [79] Mgr PAVY, _Œuvres_, I, p. 25 (Paris, Poussielgue, 1858).

  [80] GODARD, préface des _OEuvres_ de Mgr PAVY, I, p. XLVIII.

  [81] BURNICHON, _op. cit._, III, p. 311 et suiv.--Louis DE BAUDICOUR,
    _La Guerre et le gouvernement de l’Algérie_, p. 593-596 (Paris,
    Sagnier et Bray, 1853).

  [82] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 179 (Paris, Poussielgue,
    1884).--RIBOLET, _Un Grand évêque ou vingt ans de l’Église d’Afrique
    sous l’administration de Mgr Pavy_, p. 35-39 (Alger, Jourdan, 1902).

Une consigne d’État commandait qu’on laissât les indigènes «parqués dans
leur Coran», sans jamais s’occuper de leurs âmes, et quarante ans
durant, dans les sphères officielles, l’idée d’apostolat parut
incompatible avec l’idée de tolérance. «Il y a là, dira Lavigerie, une
honte pour la nation française.»

On peut dire qu’en Algérie, pendant cette période, la France apôtre eut
les mains liées. Nul esprit de secte, d’ailleurs, chez ces militaires
que l’on verra, durant les premières années de l’épiscopat de Lavigerie,
redouter et suspecter ses premiers efforts de contact avec l’Islam; ce
qui les obsédait, c’était la crainte que l’apostolat chrétien ne
provoquât parmi les populations musulmanes des incidents, qui
s’aggraveraient, peut-être, jusqu’à soulever des conflits sanglants; et
sous l’impression de cette crainte, il leur déplaisait de trouver, chez
les messagers du Christ, un esprit d’aventure qui pouvait susciter des
complications politiques. Par ailleurs, cette France colonisatrice à
laquelle ils voulaient épargner des ennuis n’avait pas des destinées
beaucoup plus brillantes que celles de la France missionnaire. Elle
avait commencé de prendre quelque essor, dans les dernières années du
gouvernement de Bugeaud et pendant la première moitié du second Empire;
mais lorsque prévalut, en 1865, par la volonté formelle de Napoléon III,
l’idée d’un royaume arabe, qui serait séparé, par une sorte de cloison
étanche, du petit groupe des colons, les maximes administratives
nouvelles cessèrent d’encourager l’immigration, les concessions de
terres ne furent plus accordées qu’à des sociétés de capitalistes, et la
colonisation libre, réduite à ses propres ressources, s’arrêta,
végéta[83].

  [83] _La Colonisation en Algérie_ (1830-1921), p. 26 (Alger, Pfister,
    1922).--CAMBON, _Le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 130 et
    153 (Paris, Champion, 1922). En 1885 encore, on pourra lire dans les
    _Lettres sur la politique coloniale_, de Yves GUYOT, p. 31-41
    (Paris, Reinwald): «Si on voulait représenter dans une allégorie le
    prix de revient en hommes des 25 000 colons installés en Algérie et
    y vivant avec leurs propres ressources, chacun d’eux serait assis
    sur quatre cadavres et gardé par deux soldats».

Telle était la situation de l’Algérie lorsque Lavigerie y porta, avec
son ascendant d’archevêque, cette idée de peuplement et cette idée
d’évangélisation qu’avait esquissées, déjà, la plume de Louis Veuillot,
et lorsqu’il voulut, en chef d’Église, traduire ces idées en
réalisations.

Ces religieux hospitaliers, maîtres d’école, missionnaires,
agriculteurs, savants, dont avait rêvé Louis Veuillot, ce furent les
Pères Blancs du cardinal Lavigerie; ces villages agricoles et défensifs
qu’avait réclamés Louis Veuillot, ce furent les villages d’Alsaciens, ce
furent les villages d’Arabes chrétiens ou de Kabyles chrétiens, fondés
par Lavigerie.

Le 2 février 1876, Veuillot écrivait dans _l’Univers_:

  La création de ces villages, la fondation d’une nouvelle famille
  religieuse, destinée à l’évangélisation de l’immense désert africain,
  sont des événements historiques de premier ordre. Il y a quelques
  années encore, ils n’étaient rêvés que dans un très lointain avenir
  par la foi la plus hardie et la plus croyante à l’impossible... A
  cette heure, on peut dire que le nouveau monde africain est déjà
  vivant dans son berceau, que le baptême a commencé d’y descendre... La
  famine qui moissonna les pauvres Arabes en 1868 est le principe des
  villages arabes chrétiens, de la fondation des missionnaires et de
  l’évangélisation de toute l’Afrique. Ce coup de foudre a creusé ce
  puits de bénédiction, dont les eaux vivifieront tous les déserts.

Et Veuillot pronostiquait:

  Des missionnaires apporteront à toute une race l’Évangile et la
  liberté attendus deux mille ans. A présent, il est permis d’espérer
  que le siècle ne s’achèvera pas sans qu’une église catholique s’élève
  à Tombouctou et encore ailleurs. Il y aura des églises, un clergé, des
  écoles, des hôpitaux, des hommes libres, une industrie, un monde. De
  là ne venaient vivants que des esclaves, de là partiront des
  missionnaires[84].

  [84] «VEUILLOT, _Derniers Mélanges_, III, p. 61-64 (Paris,
    Lethielleux, 1908).

Veuillot avait vécu assez longtemps pour voir l’archevêque d’Alger,--cet
archevêque qu’on ne considérait autrefois que comme l’aumônier en chef
d’un noyau de colons,--travailler à mettre l’empreinte de notre
spiritualité religieuse sur la civilisation de l’Afrique du Nord et
représenter, vis-à-vis de cette Afrique, une France désormais en marche,
bien que jusque-là on l’eût condamnée à piétiner, la France catholique.
Mais Veuillot disparaîtra trop tôt pour voir surgir, au centre de
l’Afrique, ces églises et ces écoles, ces hôpitaux, et surtout ces
hommes libres, esclaves de la veille, qu’avait entrevus son imagination
complice de sa foi. Il disparaîtra trop tôt pour entrevoir l’œuvre de
haute portée qu’allait accomplir peu à peu l’initiative privée de la
France en terre tunisienne, à la faveur d’un climat salubre, et sans se
heurter, comme en Algérie, aux usages indigènes de propriété collective.
Il disparaîtra trop tôt pour pouvoir saluer des héritiers et des
réalisateurs de son rêve dans ces hommes d’énergie qui, groupés autour
de M. Jules Saurin, s’essaient à transfigurer l’agriculture de l’Afrique
du Nord par le développement de la production fourragère et par
l’utilisation des eaux de crue, et qui préparent ainsi, à l’encontre de
tous les obstacles, le peuplement français de cette France
d’outre-mer[85]. Il disparaîtra trop tôt pour pouvoir saluer en
Lavigerie, soit le tribun de l’antiesclavagisme et le libérateur de
l’Afrique noire, soit le précurseur de la colonisation française en
Tunisie.

  [85] Voir le livre de M. Jules SAURIN: _Vingt-cinq ans de colonisation
    nord-africaine_ (Paris, Société d’éditions géographiques, maritimes
    et coloniales, 1925).

                   *       *       *       *       *

La vie de Lavigerie, telle que nous la voyons, se déroule comme une page
de notre histoire religieuse, comme une page de notre histoire
nationale; page toujours émouvante, et quelquefois piquante, presque
paradoxale, lorsqu’on voit le cardinal réaliser avec l’aide épisodique
du gouvernement de la République, ces idées de colonisation, ces idées
d’apostolat, qui, sous la timide et rétive monarchie de Juillet, étaient
comme tombées dans le désert lorsque Veuillot les avait émises. Et ce
qui résulte de cette confrontation entre le livre de Veuillot et la vie
de Lavigerie, c’est que la maturité de notre œuvre algérienne, comme,
deux siècles plus tôt, la naissance de notre œuvre canadienne, fut
aidée, dans quelque mesure, par notre souci séculaire de porter toujours
plus loin le règne de Dieu. Car il y a dans nos annales, de siècle en
siècle, certains épisodes de gloire, dont la devise: _Gesta Dei per
Francos_, fut tout d’abord l’instigatrice avant d’en devenir le résumé.

_P.-S._--Nous sommes très redevables au recueil de documents publié en
deux volumes par Mgr Grussenmeyer: _Vingt-cinq années d’épiscopat:
documents biographiques sur S. Em. le cardinal Lavigerie_ (Alger,
Jourdan, 1880), et à l’excellent livre de Mgr Baunard: _Le Cardinal
Lavigerie_ (2 volumes, Paris, Poussielgue, 1896), qui demeure encore, au
bout de trente ans, une source très riche d’informations; et nous aurons
l’occasion, lorsque nous aborderons l’histoire de l’activité tunisienne
de Lavigerie et des campagnes antiesclavagistes, d’exploiter de précieux
documents que nous a communiqués M. l’abbé Tournier, l’historien du rôle
politique du cardinal, et dont il fera prochainement l’objet d’une
publication; que M. l’abbé Tournier veuille bien trouver ici
l’expression de nos plus vifs remerciements. Nous remercions aussi M. le
commandant Jean Hanoteau pour la bonne grâce avec laquelle il a mis à
notre disposition les papiers laissés par le général Hanoteau, l’éminent
spécialiste des questions kabyles; le R. P. Federlin, des Pères Blancs,
pour la gracieuse communication de la photographie du cardinal en
vêtements liturgiques; et M. l’abbé Mourret, directeur au Séminaire de
Saint-Sulpice, pour la copie de certains passages du _Journal_ inédit de
M. Icard.




CHAPITRE PREMIER

LA VOCATION MISSIONNAIRE DU CARDINAL LAVIGERIE; SES DÉBUTS


I.--De la cure de campagne à la Sorbonne.

Un jour de 1838, Charles-Martial Allemand-Lavigerie, alors âgé de treize
ans, s’en fut dire à Mgr Lacroix, évêque de Bayonne: «Je veux être curé
de campagne.» Son père le conduisait, ou, pour mieux dire,
l’accompagnait; car Lavigerie, même en son jeune âge, ne fut jamais
quelqu’un qui acceptait volontiers d’être conduit; et presque toute sa
vie, il aura plus d’occasions de commander que d’obéir. En ce jour
décisif où l’enfant venait confier à l’évêque sa vocation, cultivée
d’abord, au foyer même, par la pieuse influence de deux vieilles bonnes,
M. Lavigerie père n’avait qu’à faire escorte.

Ce haut fonctionnaire des douanes avait d’abord, avec sa femme, fait
pour ce fils d’autres rêves. Voyant Charles jouer à la chapelle, on
s’était figuré, dans le ménage, que ce serait un jeu sans lendemain, et
qu’après les vigoureuses aspersions dont il gratifiait les petits Juifs
dans les ruisseaux de Bayonne sous prétexte de les baptiser, il ne
songerait pas à pousser plus loin l’administration des sacrements. Mais
Charles, qui jamais n’eut de temps à perdre, coupait court aux visées
plus mondaines de sa famille en traînant son père à sa suite pour
demander à l’évêque un presbytère rural. Quelques semaines se passaient,
et sa mère, dans le parloir du séminaire de Laressore, se trouvait
brusquement en présence d’un fait acquis, la tonsure toute fraîche que
triomphalement il s’était faite. Il avait d’ailleurs une curieuse façon
de la consoler. «Je crois, lui écrira-t-il un peu plus tard, que je n’ai
pas un caractère à rendre un intérieur agréable, tandis que l’action
extérieure et la vie d’apostolat est ma vocation.» Que pouvait-on
objecter à un enfant qui faisait de ses défauts eux-mêmes un marchepied
vers l’autel, et qui signifiait que son caractère tel quel, son
caractère tout entier, lui serait d’une belle ressource pour devenir un
jour le ministre de Dieu?

Un tel tempérament, pour se laisser modeler, avait besoin de s’incliner
devant une supériorité. Lavigerie la rencontra bientôt à Paris, au
séminaire de Saint Nicolas-du-Chardonnet, où il s’en fut achever ses
classes. Un prêtre était là, qui lui fit l’effet, tout de suite, d’un
«ouragan de lumière et de feu, courbant et absorbant tout»: c’était
l’abbé Dupanloup, futur évêque d’Orléans. On pourrait, en l’honneur de
ce prêtre, arranger une sorte d’hymne dont Renan fournirait les strophes
et Lavigerie les antistrophes.

«C’était un éveilleur incomparable, dira Renan; il était pour chacun de
ses deux cents élèves l’excitateur toujours présent, le motif de vivre
et de travailler[86].» Et Lavigerie, de son côté: «On était subjugué
dans un mélange d’admiration, de crainte et de respect, que je n’ai plus
retrouvé nulle part au même degré[87].» Lorsque, à l’âge de
cinquante-huit ans, Lavigerie tracera ces lignes de souvenir, il sera,
dans trois continents, un manieur d’hommes, expert à les subjuguer; dans
une telle phrase écrite par une telle plume, tous les mots portent; ils
attestent la joie intense que dut éprouver un enfant, naturellement
dominateur, à se sentir un instant dominé, et à ratifier allégrement,
librement, par son admiration même pour la personne de Dupanloup, les
droits qu’avait «Monsieur le supérieur» à être écouté et obéi.

  [86] RENAN, _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_, p. 176. (Paris,
    Crès, 1913).

  [87] LAVIGERIE, _Lettre à l’abbé Lagrange sur les deux premiers
    volumes de l’Histoire de Mgr Dupanloup_. Tunis, 1883.

La cure de campagne que ses treize ans postulaient acheva de s’effacer
du champ de ses visions, un certain jour de mai 1844 où survint au
séminaire d’Issy, pour la lecture spirituelle, un vicaire apostolique de
Mandchourie. Ce jour-là comme tous les autres, le jeune abbé Lavigerie
était recueilli; il était déjà celui qui, devenu évêque, commandera à
tous ses prêtres vingt minutes de méditation quotidienne. Mais il y a
des recueillements qui sont des évasions: un missionnaire, prêchant dans
un séminaire, ouvre aux imaginations une fenêtre sur le vaste monde.
Lavigerie n’était pas de ceux qui eussent laissé se refermer la fenêtre,
le visiteur une fois parti; et dans l’enclos du séminaire, il était
plutôt homme à prolonger les courants d’air.

Au début d’octobre 1845, il entrait à Saint-Sulpice, pour la retraite
qui ouvrait l’année scolaire. Il s’agenouillait, plusieurs jours durant,
non loin d’un autre clerc qui, le 6 du même mois, allait s’éloigner pour
toujours, et déposer sa soutane dans un hôtel voisin. Semaine historique
en vérité, qui vit Lavigerie monter les marches du séminaire et Renan
les descendre. Renan bientôt fera un nouvel acte de foi,--un acte de foi
dans la science, mais cet acte même ne sera qu’une étape vers la période
où il se laissera de plus en plus aller à «caresser», en jouisseur, «sa
petite pensée»; et Lavigerie, au contraire, dans l’atmosphère
sulpicienne, se préparera à devenir le plus grand homme d’action qu’ait
connu l’Église du dix-neuvième siècle.

Le cardinal Bourret, qui, avec une trentaine de futurs évêques,
appartenait à la même promotion que Lavigerie, se souvenait de lui plus
tard comme d’une «puissante organisation qui débordait tous les cadres,
et à qui certains détails ne pouvaient convenir, mais qui excellait dans
les grandes choses». Mgr Affre, archevêque de Paris, pensait
probablement de même. Lorsque Lavigerie eut passé deux ans à
Saint-Sulpice, ce prélat voulut lui faire prendre un peu d’air. Il
venait de fonder, tout proche de là, l’école des Carmes, pour la
formation scientifique des professeurs ecclésiastiques: il décida que
Lavigerie en serait l’un des premiers élèves[88]; et de novembre 1847 à
juin 1848, le jeune clerc devint tour à tour sous-diacre, bachelier ès
lettres et licencié ès lettres.

  [88] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 246.

Pour la première fois sans doute, un élève de Saint-Sulpice, en cours
d’études, publia des livres; en cette même année 1848 où deux
expéditions en Sorbonne lui rapportaient deux parchemins, Lavigerie
faisait paraître un cours de versions grecques et un cours de thèmes
grecs, auxquels devait s’adjoindre, deux ans plus tard, un lexique
français-grec[89]. Mgr Affre estimait que, dans les luttes suprêmes
qu’elle livrait au monopole universitaire, l’Église accroîtrait ses
chances de victoire si elle était soucieuse de posséder un clergé
savant: l’équipée scolaire de l’abbé Lavigerie était un bel
encouragement pour les desseins de son archevêque.

  [89] TOURNIER, _Bibliographie du cardinal Lavigerie_ (Paris, Perrin,
    1913).

Et lorsqu’en 1849 Lavigerie eut été ordonné prêtre, Mgr Sibour le
réexpédia à l’École des Carmes, pour qu’il y devînt le premier docteur
ès lettres.

Parmi les professeurs qui se trouvèrent alors sur le chemin de
Lavigerie, il en était un dont plus tard Léon XIII lui dira: «Je l’ai
connu; c’est une de ces belles âmes françaises, si belles quand elles
sont belles.» Ce professeur s’appelait Frédéric Ozanam. «Ne vous usez
pas avant le temps, conseillait-il mélancoliquement au jeune Lavigerie,
vous le regretteriez ensuite inutilement quand votre santé serait perdue
et que vous ne pourriez plus rien pour Dieu et pour son Église. Ne
faites pas comme moi, j’en suis là aujourd’hui![90]»

  [90] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 253.

Dix mois suffirent à Lavigerie pour composer ses thèses; on eût dit
qu’il se plaisait moins à faire besogne de science qu’à montrer à
l’Université et à l’Église que des clercs pouvaient, tout comme des
laïcs, s’outiller pour cette besogne. A l’heure où la loi Falloux allait
remettre aux mains des jeunes générations sacerdotales une partie de la
gent écolière, l’exemple de Lavigerie, son succès, leur enseignaient
très opportunément le bon usage de la Sorbonne, et leur signifiaient que
le meilleur moyen de bien instruire les autres était de s’instruire
elles-mêmes.

Il est parfois dangereux d’être un devancier; l’éclat même du rôle qu’on
a joué resplendit comme une prédestination, dont on devient le captif.
Lavigerie diplômé, Lavigerie vainqueur de Sorbonne, paraissait voué tout
naturellement, par son prestige même, à quelque tâche d’apostolat parmi
le peuple des étudiants: il y avait là, non moins qu’en pays jaune ou
qu’en pays noir, beaucoup de gentils. Où Lavigerie professera-t-il?
Voilà le genre de questions que posaient ceux qui s’intéressaient à ses
brillantes destinées, tandis que son imagination, à lui, s’enfuyait loin
du quartier Latin. On disait qu’à la faculté de Caen l’Université lui
offrait une place, et qu’il la refusait. On le voyait, à la fin de 1850,
enseigner la quatrième au séminaire de Notre-Dame-des-Champs, le
catéchisme en deux pensionnats de religieuses, et la littérature latine
aux étudiants ecclésiastiques de l’École des Carmes. On apprenait à la
fin de 1853 qu’il allait, à la suite d’un brillant concours, devenir,
dans le Panthéon rendu au culte, membre du chapitre de Sainte-Geneviève.
Mais les premiers mois de 1854 lui ouvraient un autre champ d’action:
c’est à la Sorbonne qu’il entrait comme professeur, à la demande de Mgr
Maret, qui voulait rajeunir la Faculté de théologie. C’en était fait,
dès lors, faute de loisirs, de _la Bibliothèque pieuse et instructive à
l’usage de la jeunesse chrétienne_, dont un éditeur lui avait confié la
direction; les brochures qu’il avait projetées et qui devaient
s’intituler: _Charité au dix-neuvième siècle_; _Foi et Martyre_;
_Martyrs en Chine et au Tong-king_; _Triomphes de la foi sur la
barbarie_, ne devaient jamais voir le jour. En choisissant ces sujets de
brochures, il avait voulu, semble-t-il, ménager à sa pensée quelques
beaux terrains d’émigration. Mais il fallait qu’elle rentrât au logis;
ses précédents succès de Sorbonne emprisonnaient définitivement
Lavigerie dans une chaire de Sorbonne; docilement il acceptait, et il
allait y traiter, six ans durant, de l’école d’Alexandrie, du
protestantisme, du jansénisme.

Il fit ses cours avec plus d’ampleur que d’érudition minutieuse; ainsi
le voulait la mode du temps, qui avait ses avantages. Ceux qui
connaissaient sa nature remuante eurent tôt fait de sentir que dans sa
dignité professionnelle Lavigerie manquait d’entrain. Nous avons à cet
égard le témoignage d’Hilaire de Lacombe, l’historien des débats
parlementaires d’où sortit la loi Falloux[91]. Il était, nous dit-il,
«languissant et triste, désœuvré: il attendait sa voie. Tout indiquait
que la Sorbonne, lieu d’étude et de retraite, ne lui serait qu’une
étape. Cette respectable Sorbonne devait sembler un peu morte à ce jeune
homme que l’esprit de vie travaillait». L’excellent observateur qu’était
Hilaire de Lacombe avait donc le sentiment que ce maître d’enseignement
supérieur, tout en accomplissant consciencieusement son métier, se
tenait à la disposition d’une autre destinée, et qu’il l’attendait. Le
mot de son ami Bourret continuait de se vérifier: Lavigerie débordait
les cadres.

  [91] Bernard DE LACOMBE, _Correspondant_, 10 novembre 1909, p. 893.

Il les débordait, mais sans manœuvrer lui-même pour les élargir; il s’en
remettait, pour cela, à ceux qui avaient quelque droit de régir son
existence ou sa conscience. Ainsi l’exigeaient son sens de l’autorité et
ce que j’appellerais volontiers ses doctrines d’organisateur. Je
n’oserais dire qu’il aimât beaucoup obéir, et qu’il s’y complût
spécialement comme on se complaît en une vertu de choix; mais il lui
plaisait certainement qu’en tous lieux l’obéissance fût en pratique, à
commencer par la sienne. Et de même que son archevêque, en 1847, avait
élargi pour lui le cadre de Saint-Sulpice, le cadre de la Sorbonne, en
1856, lui fut élargi par son confesseur, le P. de Ravignan.

«Je vois pour vous un autre horizon», lui disait fréquemment ce Jésuite.
Ravignan voyait, mais sans définir encore: l’horizon demeurait imprécis,
ou bien inaccessible. Subitement, un jour de 1856, l’horizon se dévoila,
se rapprocha, et Ravignan parla. La guerre de Crimée avait commencé de
familiariser l’Islam, en terre ottomane, avec la charité chrétienne,
représentée, dans les hôpitaux de Constantinople, par les sœurs de
Saint-Vincent-de-Paul; l’_Œuvre des Écoles d’Orient_ s’était fondée,
pour prolonger cette révélation, et pour propager, parmi les chrétientés
séparées de Rome, la culture catholique[92]. Augustin Cauchy, Charles
Lenormant, le P. Gagarin, songeaient que pour émouvoir en faveur de
cette œuvre la charité des fidèles, il serait bon qu’elle fût dirigée
par un ecclésiastique de Sorbonne; ils s’en ouvraient à Ravignan; et
Ravignan, tout de suite, signifiait à Lavigerie: Vous êtes l’homme. De
quoi Lavigerie fut aussitôt persuadé; sa vocation même, cette vocation
qui, depuis plusieurs années, se mortifiait, lui donnait, cette fois,
des ailes pour obéir. Il s’en fut droit chez le P. Gagarin, qui lui
remit les registres de l’œuvre, encore bien blancs, et la caisse, encore
bien vide, en ajoutant: «Vous voilà à l’eau, mon cher abbé; maintenant
il faut nager.» Nager et même s’y essouffler, Lavigerie ne demandait pas
mieux. En Sorbonne, il avait l’impression d’étouffer, et lorsque de la
Sorbonne il s’en allait à cette œuvre nouvelle, il respirait. Son rôle
de missionnaire commençait.

  [92] _Lettre de S. E. le cardinal Lavigerie à M. Beluze pour servir de
    préface à la Vie de Mgr Dauphin_. Carthage, 1883.--Hilaire DE
    LACOMBE, _Le Cinquantenaire de l’Œuvre des Écoles d’Orient_, dans le
    _Bulletin de l’Œuvre_, mai-juin 1906.


II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant.

Il apercevait, dans le Levant méditerranéen, soixante-dix millions de
chrétiens étrangers à l’Église romaine, et destinés, si quelque jour la
Turquie s’effondrait, à tomber sous l’hégémonie spirituelle de la
Russie; une œuvre française s’était fondée, pour leur faire
connaître Rome, pour ouvrir à leurs enfants des écoles où ils se
familiariseraient, tout en même temps, avec la foi latine et la langue
française; et cette œuvre disait à Lavigerie: Faites vivre, en me
faisant vivre, les âmes de là-bas. Pratiquement, ce qu’on lui demandait
en le nommant directeur, c’était, tout d’abord, qu’il quêtât. Trois ans
durant, les loisirs que les cours lui laissaient furent employés à
tendre la main, de ville en ville, de chaire en chaire. Nombreux sont
les ordres, Dominicains, Franciscains, Jésuites même, dont les
fondateurs commencèrent par la mendicité. Lavigerie, à sa façon,
s’imposait le même apprentissage. Il fut parfois mal reçu; il s’en
amusait plutôt qu’il ne s’en décourageait; et toute sa vie il se
souviendra d’un certain vicaire général qui, l’introduisant à
contre-cœur dans les familles riches de l’endroit, insistait
immédiatement sur les urgents besoins des œuvres locales. Ce qui racheta
ses fatigues de quêteur, ce fut le bilan final: les recettes des écoles
d’Orient, qui n’étaient, en 1857, que de seize mille francs, dépassaient
soixante mille en 1859.

Soixante mille francs, quelle goutte d’eau, dans ce vaste flot de
détresses humaines qui subitement, en 1860, couvrit toute la Syrie, à la
suite des massacres et pillages commis par les Druses! Des troupes
françaises partaient, pour remettre là-bas un peu d’ordre; mais la
charité, seule, pouvait commencer d’y rétablir quelque vie. L’éloquence
de Lavigerie, sa main tendue, ses appels aux évêques des pays voisins,
firent, cette année-là, des prodiges: au nom de l’œuvre des Écoles
d’Orient, il s’en fut dans le Levant, pour organiser les distributions
qu’exigeaient les misères: elles devaient s’élever, en moins d’une
année, à deux millions cent trente-six mille francs.

Il allait prendre contact avec le schisme, prendre contact avec l’Islam;
et dès cette première campagne, il était ce qu’il sera toujours,
missionnaire de son Église, porteur de l’âme de la France. Foi et
patrie, les deux causes se confondaient en ces régions du Levant, où
l’élan des croisades et les prérogatives accordées par le Saint Siège
avaient depuis longtemps installé notre ascendant: Lavigerie allait les
servir, l’une et l’autre, en s’essayant à reconstruire, derrière la
façade tant bien que mal restaurée par notre armée, l’édifice d’une
chrétienté. Nos troupes n’avaient pas les mains libres: l’Angleterre
surveillait leurs mouvements, les paralysait, exigeait qu’elles ne
survinssent, là-bas, qu’à titre d’auxiliaires du sultan, destinées à lui
prêter aide pour le rétablissement de l’ordre. Mais dans la personne de
Lavigerie, la charité chrétienne et française allait bientôt les
devancer, les dépasser, atteindre des parages où elles ne pouvaient
pénétrer, et se faire d’autant plus entrante qu’elles étaient
contraintes de se montrer plus discrètes. Il fallait remonter assez haut
dans l’histoire, jusqu’au cœur du dix-septième siècle, pour y retrouver
le spectacle d’une initiative d’Église accomplissant une tâche où l’État
se sentait gêné, et peut-être inexpert. Lavigerie excellera dans ce
genre de mission; il fut tout de suite en Syrie ce qu’il sera plus tard
à Alger, à Carthage, sous l’Équateur, un type d’homme d’Église qui, en
se plaçant à l’avant-garde de la France, l’entraînait elle-même, bon gré
mal gré, vers un rôle d’avant-garde, quelles que fussent les mains qui
guidaient ses destinées, celles de Napoléon III ou celles de Mac-Mahon,
celles de Gambetta ou celles de Jules Ferry.

Lorsque le 30 septembre 1860 il mit le pied sur le paquebot l’_Indus_,
qui l’emportait dans le Levant, il s’éloignait, chose étrange, avec
l’idée qu’il allait peut-être mourir. La mort venait de tomber près de
lui; quinze jours plus tôt, son père était trépassé. Pourquoi ne
serait-ce pas bientôt son tour, à lui? Succomber en secourant ses
frères, sur le champ de bataille de la charité, cela lui paraissait une
belle fin. Dès son premier pas dans la carrière de l’action, il
constatait et attestait que la pensée de la mort n’opprime pas l’énergie
et ne stérilise pas l’effort. Cette pensée le hantera toujours; il
aimera s’en faire une escorte, et la faire chevaucher, en croupe,
derrière son imagination nomade et conquérante.

La mort, il la rencontrait partout en Orient. A Beyrouth où il débarqua,
vingt mille réfugiés s’entassaient, qui avaient échappé aux massacres,
et qui les racontaient. On lui présentait trois cent cinquante orphelins
qui acclamaient la France, l’acclamaient lui-même. Il les entendait
chanter:

    Salut, ô France bien-aimée,
    Patrie antique de l’honneur,
    Qui sur une terre opprimée
    A fait refleurir le bonheur.

Il leur annonçait qu’il leur apportait l’obole du pauvre aussi bien que
celle du riche: «Mon aumône, déclarait-il, consistera à vous donner un
peu d’air, de lumière et d’espace, afin que vous puissiez recevoir
auprès de vous de nouveaux compagnons. Je vous donnerai quelques pierres
inanimées, et au milieu d’elles s’élèveront des pierres vivantes,
vivantes pour l’amour de l’Église et de la France[93].» Il voulait faire
acte de bâtisseur, bâtisseur de chrétienté; il lui fallait cela, comme
une revanche sur la mort; et lorsqu’il se taisait, on le voyait pleurer.

  [93] POUJOULAT, _La Vérité sur la Syrie et l’expédition française_, p.
    297-301 (Paris, Gaume, 1861.)

S’enfonçant dans la montagne, il se laissait montrer un nuage noir;
c’étaient les corbeaux et les vautours qui depuis trois mois dévoraient
les deux mille cadavres entassés dans Deir-el-Kamar. Il s’acheminait
vers le charnier; à sa vue, des paysans en haillons déchargeaient leurs
armes en signe de joie; des femmes faisaient fumer de l’encens sur des
assiettes de terre; et, pour le saluer, des formes s’approchaient,
douloureusement affublées d’ornements sacerdotaux en lambeaux: c’étaient
des prêtres. Il visitait le sérail où l’on avait fait six cents
cadavres; il regardait, dans la muraille, la brèche cruelle,
ensanglantée, par laquelle nombre de chrétiens avaient dû passer leurs
bras, pour que, de l’autre côté, des bourreaux les amputassent, d’un
coup de sabre; et redisant la messe, pour la première fois, dans
l’église à demi détruite et depuis trois mois veuve de Dieu, il lui
semblait que les habitants «voyaient, dans la restauration de leur
culte, le gage le plus sûr de la réparation de leurs malheurs». Les
poètes arabes, émus, allaient bientôt célébrer ce prêtre comme «le
trésor que l’Occident a envoyé à l’Orient, dans un jour plus beau que le
printemps, plus frais que l’eau des fontaines, plus doux que le parfum
du nard, des roses et de l’encens».

Son cheval lui cassa le bras: ce ne fut qu’un épisode; Lavigerie, dur au
mal, en abrégea la durée. Son pèlerinage se poursuivit dans la région de
Saïda, où l’incendie avait dévasté quarante villages; et passant par
Zahlé, où les Jésuites avaient eu cinq martyrs, il s’engagea sur la
route de Damas. Mais de Damas, pillé vingt-deux jours durant, que
restait-il? Des ruines, recouvrant les corps de huit mille
chrétiens[94]; et, les dominant, une seule maison, que les flammes
avaient léchée sans l’entamer, celle des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.
L’église de Deir-el-Kamar, l’hospice de Damas, c’était la foi, c’était
la charité, survivant au passage de l’Islam dévastateur. Lavigerie, qui
savait faire parler les symboles, se rappellera longtemps l’éloquence de
ces deux symboles-là. L’émir Abd-el-Kader s’était, autant qu’il l’avait
pu, généreusement entremis pour la protection des chrétiens; il en avait
sauvé un millier, en les recevant sous son toit. «Je n’ai fait
qu’accomplir notre sainte loi et ce que commande l’humanité, écrivait-il
à Schamil, le héros musulman du Caucase; en effet, notre loi est la
sanction des plus belle qualités, et elle embrasse toutes les vertus
pratiques de la même manière qu’un collier embrasse le cou[95].»
Lavigerie s’en fut remercier l’émir. Ses lèvres voulurent se poser sur
la main d’Abd-el-Kader, en gratitude pour toutes les vies chrétiennes
qu’il avait libérées du péril. Mais l’émir refusa cet hommage, de la
part d’un ministre de Dieu. Et Lavigerie de lui dire: «Le Dieu que je
sers, Émir, peut être aussi le vôtre! tous les hommes justes doivent
être ses enfants.»

  [94] Le document capital sur le voyage de Lavigerie est le Mémoire que
    lui-même rédigea et qu’on trouvera au tome II des _Œuvres choisies_,
    p. 135-244 (Paris, Poussielgue, 1884). Sur les massacres de Syrie,
    voir les documents recueillis par LENORMANT: _Une persécution du
    christianisme en 1860: les derniers événements de Syrie_, p. 171-208
    (Paris, Douniol, 1860).

  [95] Texte des lettres entre Schamil et Abd-el-Kader dans POUJOULAT,
    _op. cit._, p. 433-436.--Sur le rôle d’Abd-el-Kader, voir LENORMANT,
    _op. cit._, p. 141-142, et colonel Paul AZAN, _L’Émir Abd-el-Kader_,
    p. 269-273.

Il allait rapporter de Syrie, avec l’amour du soleil méditerranéen, le
souvenir tenace de ces deux aspects de l’Islam, l’aspect hospitalier,
l’aspect sanguinaire. Mais dans sa mémoire, c’était le second qui
prévalait. Tout le premier, il connaissait la sourate du Coran, dans
laquelle le Prophète prescrit à ses fidèles de n’écraser jamais
l’orphelin de leur mépris et de ne pas repousser celui qui mendie son
pain; et il était prêt à faire honneur à l’âme d’Abd-el-Kader d’avoir
surtout retenu, dans la doctrine de Mahomet, certaines disciplines de
bonté. Mais d’autres sourates, en conseillant la guerre contre
l’infidèle, le _Djehad_, multipliaient les cadavres, et les orphelins,
et les mendiants. Ces fillettes ramassées à Beyrouth par nos Sœurs de
charité, et que Lavigerie adoptait, n’étaient-elles pas les douloureuses
victimes de l’implacable _Djehad_? «L’Islam, a dit le voyageur
Palsgrave, est le «panthéisme de la force». Interpellant cette doctrine,
Lavigerie lui demandait compte du contraste entre deux chiffres:
pourquoi la région entre Gaza et Alep comptait-elle, autrefois, 18
millions de chrétiens, et aujourd’hui 500 000[96]? Il dénonçait l’Islam
comme force de destruction, force inhumaine, force meurtrière. Il allait
se refaire quêteur: ayant recueilli les gémissements des chrétiens, il
allait les répercuter, dussent-ils résonner, comme un importun cri
d’alarme, aux oreilles de cette France qui voisinait ailleurs avec
l’Islamisme.

  [96] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 255.

Il avait regardé, aussi, ces tronçons d’églises, unies à Rome, qui
là-bas subsistaient: il n’y avait aperçu que des missionnaires latins,
et quelques prêtres venus de l’hérésie à l’Église romaine, et bien
ignorants encore; il songeait qu’il serait nécessaire de créer, pour le
clergé oriental, des séminaires où des clercs seraient élevés, suivant
les usages et les rites du terroir, pour exercer un jour la fonction
sacerdotale; et les deux messages qu’adressaient à Pie IX et au clergé
de France les évêques orientaux attestaient la confiance que dès lors
ils avaient mise en Lavigerie, «ambassadeur de la charité
française»[97].

  [97] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 230-244.

Regagnant l’Europe, il porta tout de suite en deux endroits la
confidence de ses rêves, à Pie IX d’abord, puis aux ministres de
l’Empereur. Le relèvement des Églises orientales préoccupait alors le
pape: Lavigerie lui en dessinait les méthodes. Les Tuileries, par
crainte de l’Angleterre, avaient fermé les yeux sur la complicité des
Turcs et des Druses, et réduit notre armée de Syrie à un rôle
d’observatrice: Lavigerie venait annoncer que ces catholiques orientaux
échappés aux massacres, que ces Syriens qui s’appelaient eux-mêmes des
«Frangis», souhaitaient de notre part un actif protectorat. «Il y a en
France, insistait-il, une opinion qui réclame pour eux: ce sont là des
manifestations dont l’Angleterre ne saurait contester la valeur, et sur
lesquelles la France pourrait appuyer une politique généreuse.»

Il fit marcher Pressensé, Crémieux, à côté de Saint-Marc Girardin et
d’Augustin Cochin; tous ensemble, ils expédièrent au Sénat plus de dix
mille signatures, pour les catholiques de Syrie. Il lui apparaissait
qu’«un conseil de guerre français eût su faire bientôt la lumière, là où
les tribunaux turcs avaient entassé à dessein les ténèbres[98]».
L’Angleterre fut plus forte: le gouvernement impérial retira son corps
expéditionnaire, et de nouveau les catholiques de Syrie se sentirent
seuls. Attention! criait Lavigerie, l’Angleterre va prendre leurs
enfants, en faire des protestants. Et l’œuvre des Écoles d’Orient voyait
les souscriptions affluer, pour lutter, au moins sur ce terrain, contre
l’Angleterre.

  [98] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 229.

Créer une opinion publique, et dire ensuite au gouvernement:
«Laissez-vous pousser, laissez-vous porter; les voies vous sont
ouvertes, entrez-y»; telle sera la continuelle tactique de cet
irrésistible agent de pénétration qu’était Lavigerie. L’Empereur,
semble-t-il, tout en demeurant rebelle à ses impulsions, goûta son
importune audace, puisqu’un ruban rouge la récompensa.


III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy.

A le voir ainsi se prodiguer, s’attarder tour à tour dans les sphères où
s’élaborait la politique et dans les sphères où se fabriquait l’esprit
public, et tâcher d’influer, par celles-ci, sur celles-là, d’aucuns
peut-être l’accusaient sommairement d’être un ambitieux, un friand
d’honneurs. Mais non, l’évêché de Vannes lui eût permis d’émerger; il le
refusait, n’ayant pas soif de faire carrière. Il lui parut qu’à Rome
l’auditorat de la Rote lui permettrait d’agir, de rester en contact avec
les hautes cimes de l’Église et les hautes cimes de l’État, et de leur
redire les besoins de l’Orient; il accepta, et Pie IX, sans retard, le
faisait entrer comme consulteur dans la congrégation spéciale qu’il
venait de créer à la Propagande pour les rites orientaux. L’église
nationale de Saint-Louis-des-Français entendit Lavigerie, en février
1862, dénoncer les misères de l’Orient. L’instinct de conquête qui fait
les apôtres trouve dans l’atmosphère séculaire de Rome--de toutes les
Romes--une merveilleuse éducatrice: à l’école des Césars, à l’école des
Papes, il se discipline et il se complète, il se règle et il se
parachève, par l’esprit d’organisation. Lavigerie ne se bornait pas au
rôle d’accusateur: il traçait, dans ce même sermon, le plan de
séminaires pour la formation d’un clergé indigène oriental; et voyant
s’allumer, parmi les Slaves de Bulgarie, certaines étincelles, il créait
un comité à Civita-Vecchia pour les ramener à l’unité romaine[99].

  [99] Texte du discours dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p.
    245-263.

Mais que pesaient une heure de sermon, une réunion de comité, en face
des multiples heures durant lesquelles cette cour de cassation qu’était
la Rote examinait petits et grands procès? Lavigerie s’ennuyait d’être
ainsi «juge de mur mitoyen»; il en souffrait, il allait le dire à Pie
IX. Il sentait aussi, de jour en jour, se tendre les rapports entre le
Saint-Siège et l’Empire français; la question romaine s’exacerbait, des
heurts étaient imminents; «Je me trouvai forcément mêlé, écrira-t-il
plus tard, à toutes les questions ardues que soulevait l’occupation
d’une partie des États de l’Église par l’usurpation italienne et celle
de Rome par les Français. Je ne tardai pas à ressentir une très vive
répugnance pour ce rôle, à une époque surtout où la question du
Saint-Siège devenait si grave avec la France. Comme Français, je devais
servir et surtout ne jamais trahir mon pays; comme prêtre, je devais
soutenir et défendre le Pape, qui, lui, ne voulait ni être soutenu, ni
être défendu autrement que par l’affirmation de son droit absolu et
complet. On avait résolu de le sauver alors malgré lui, comme on disait,
en faisant avec l’Italie, en dehors de lui, la convention de septembre.
De là un louvoiement perpétuel, dans l’impossibilité de tout condamner
ni de tout approuver, dans l’intérêt des causes que l’on doit
défendre[100].» Entre les deux puissances qui risquaient de
s’entre-choquer, Lavigerie se jugeait mal qualifié pour servir de
tampon. «Je ne suis pas diplomate», confiait-il à Pie IX, sans trop
croire, peut-être, qu’il ne l’était pas. C’est au contraire le propre
des diplomates de pressentir les mauvais terrains; et Lavigerie, venu à
Rome avec la confiance des deux pouvoirs, se rendait compte qu’un ancien
professeur de Sorbonne, aisément suspect de gallicanisme, était peu
désigné pour se mêler à leurs brouilles: il voulait s’en aller.

  [100] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 267.

Mais qu’allait-on faire de lui? En général, on cherche l’homme qui
convient à la fonction. Paris et Rome devaient renverser le problème, il
fallait trouver une fonction qui convînt à cet homme-là. Il fut un
instant question de lui donner un titre d’archevêque _in partibus_ avec
résidence à Paris; il se serait ainsi, de loin, sur l’échiquier du
Levant, taillé une façon d’archidiocèse, dont l’œuvre des Écoles
d’Orient eût fourni le budget. Un lointain champ d’action qui n’aurait
de frontières que celles qu’il fixerait, cela de prime abord lui
plaisait. Mais il y avait là je ne sais quoi d’exceptionnel, qui fit
peut-être peur; et Paris et Rome, en mars 1863, s’entendirent,
finalement, pour faire de lui un évêque de Nancy.

Ses armes épiscopales, un pélican qui nourrit ses petits de son sang,
parlaient de charité, et bientôt pourtant il apparut fastueux; il lui
fallut en son évêché des meubles neufs pour ses réceptions et, dans le
chœur de sa cathédrale, un trône pontifical étincelant, pour les
liturgies. Mais descendu de son trône, disparu de ses salons, il vivait
en ascète, dans une chambrette. Il avait une très haute notion de
l’évêque; il estimait opportun de la traduire en images, par la majesté
de sa stature, par l’éclat de son accueil, par la pompe de ses
cérémonies; il savait que la magnificence est parfois un instrument de
règne. On l’avait dit autoritaire, avant qu’il n’arrivât: il fit à ses
prêtres cette surprise, de créer, pour leurs affaires disciplinaires, la
première officialité diocésaine qui, dans la France du Concordat, ait
fonctionné sur des bases vraiment régulières; l’évêque le plus
autoritaire qu’ait peut-être connu cette période, et que son naturel
devait parfois entraîner à certains soubresauts d’absolutisme, fut au
dix-neuvième siècle le premier qui, renonçant à juger lui-même ses
clercs, leur assura des garanties judiciaires; il ne se réservait que le
droit de grâce, ne voulant pas se dessaisir de cette souveraineté-là. Il
lui fallut moins de quatre ans pour créer en faveur de ses vieux prêtres
une caisse de retraites, et pour ouvrir aux jeunes laïcs, que leurs
études supérieures appelaient à Nancy, une maison d’éducation; moins de
quatre ans pour transfigurer les études cléricales par la création d’un
séminaire de philosophie.

Il lui déplaisait, et très sincèrement il s’en ouvrait à Pie IX, que
dans le clergé de France la vraie science fût beaucoup trop négligée.
«L’outrecuidance et l’exagération dans les affirmations, déclarait-il,
ne remplacent malheureusement pas le savoir profond et solide; et sous
ce rapport, nous restons bien loin de nos pères et même de plusieurs
autres clergés des nations étrangères.»

Sous la mitre, l’ancien élève de l’École des Carmes se retrouvait: il ne
cachait pas à ses curés qu’il rêvait de ressusciter le «clergé doctoral,
tel qu’il existait parmi nous, dans les premiers siècles». Ses
congrégations de femmes furent très émues en apprenant que Monseigneur
considérait le brevet d’obédience comme une insuffisante garantie de
science, et qu’il instituait, en son évêché, des examens pour les sœurs.
Quelle idée, chez ce jeune prélat, de se montrer plus exigeant que la
loi Falloux! Cette fantaisie lui passerait, disait-on, d’autant que
déjà, dans l’épiscopat, deux de ses collègues le blâmaient; on allait le
faire sermonner par le nonce. Mais d’un bond Lavigerie était chez le
Pape, faisait approuver par une congrégation romaine l’ordonnance tant
discutée, puis courait à Paris, voyait le nonce, le laissait tempêter,
et lui montrait ensuite, en prenant congé, la décision de la
congrégation romaine[101]. Durant toute sa vie épiscopale, Lavigerie
excellera dans l’art de consulter Rome et dans l’art de lui obéir, et ne
les séparera jamais l’un de l’autre.

  [101] Félix KLEIN, _le Cardinal Lavigerie et ses œuvres d’Afrique_, p.
    32-34 (Paris, Poussielgue, 1893).

Tout se transformait, tout se renouvelait, dans le diocèse de Nancy; il
semblait que les regards de Lavigerie fussent concentrés sur son
troupeau; et c’est à la vie de son diocèse que se rapportaient toutes
ses paroles épiscopales, tous ses actes épiscopaux. Plusieurs évêques à
cette date disaient volontiers leur mot dans les différends entre
l’Empire et le Saint-Siège: Lavigerie restait à l’écart, et ajournait,
de propos délibéré, tout commentaire de l’encyclique _Quanta cura_ et du
_Syllabus_. On pourra relever, dans sa vie d’évêque, nombre
d’escarmouches contre l’État; mais ce seront des escarmouches dont il
aura lui-même réglé l’allure, précisé le terrain, mesuré la portée,
qu’il conduira avec plus de tristesse que d’allégresse, et que toujours
il aura le désir d’abréger. «L’État et l’Église, disait-il dans l’un de
ses mandements de Nancy, ont également à perdre à des dissensions
douloureuses; formule limpide dont s’inspirera toute son activité
politique, cheminant volontiers d’un pouvoir à l’autre, pour les
prémunir, l’un et l’autre, contre l’esprit de dissension; et si
quelques-uns insinuaient que c’était là un programme d’opportuniste, je
voudrais leur persuader que c’est bien plutôt un programme de
missionnaire,--de missionnaire patriote, qui avait entrevu, dans le
Levant, l’entr’aide que la France et l’Église se pouvaient prêter, et
qui redoutait les luttes intestines comme une gêne et comme une menace
pour ces lointaines collaborations. Missionnaire, Lavigerie l’était
toujours, on le sentait dans une lettre pastorale sur saint Martin, dont
le sanctuaire provisoire s’inaugurait à Tours. Le portrait de saint
Martin, tel qu’il le traçait dans cette lettre, c’était moins peut-être
une reconstitution du passé qu’un programme personnel d’activité
épiscopale.

Soudainement le champ d’action requis par ce programme allait se
présenter. Le 11 novembre 1866, se trouvant à Tours pour l’inauguration
du sanctuaire, Lavigerie se voyait, en rêve, transporté dans un pays
lointain, parmi des hommes noirs ou basanés qui parlaient une langue
inconnue. Le 18, il recevait du maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de
l’Algérie, l’offre de l’évêché d’Alger, vacant depuis l’avant-veille par
la mort de Mgr Pavy. «Cette position, disait le maréchal, est, selon
moi, une des plus importantes qui puisse être confiée au clergé de
France; elle présente, il est vrai, des difficultés grandes. Mais je
connais votre zèle pour la religion, et je suis persuadé que ce ne
seront pas ces difficultés qui pourront arrêter un homme de votre
caractère.» Lavigerie, au bout de vingt-quatre heures, acceptait. Il
répondait au maréchal: «Jamais je n’aurais pensé de moi-même à quitter
un diocèse que j’aime profondément et où j’ai conservé des œuvres
nombreuses; et si Votre Excellence me proposait un siège plus
considérable que celui de Nancy, ma réponse serait certainement
négative. Mais je n’ai accepté l’épiscopat que comme une œuvre de
dévouement et de sacrifices. Vous me proposez une mission pénible,
laborieuse, un siège épiscopal de tous points inférieur au mien, et qui
m’est cher, vous pensez que j’y puis faire plus de bien qu’un autre. Un
évêque catholique, monsieur le Maréchal, ne peut répondre qu’une seule
chose à une semblable proposition: j’accepte le douloureux sacrifice qui
m’est offert[102].» Ayant fait à Nancy son apprentissage d’évêque, il
allait devenir, à Alger, l’évêque missionnaire. L’Algérie à
christianiser, et puis, plus au delà, un continent barbare de deux cents
millions d’âmes à conquérir, voilà ce qu’il entrevoyait. S’éloigner
ainsi, c’était un «douloureux sacrifice», un «déchirement de cœur»; mais
quoi qu’il lui en coûtât, il était prêt, ayant «la jeunesse, l’habitude
de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources.» Ainsi
justifiait-il sa décision, dans une lettre à Mgr Maret. «Je suivais,
écrira-t-il plus tard, l’attrait impérieux de ma jeunesse vers
l’apostolat, et je répondais à l’appel de Dieu.»

  [102] Mac-Mahon à Lavigerie, 17 novembre 1866; Lavigerie à Mac-Mahon,
    19 novembre 1866 (dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 184-186).


IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire; surprise
de l’État.

Quelques instants de conversation avec le maréchal de Mac-Mahon allaient
bientôt convaincre le prélat que Dieu et la France du second Empire ne
parlaient point la même langue. Dieu disait à l’Église: Allez, enseignez
toutes les nations.--Hormis les musulmans, corrigeait la France
officielle. Lavigerie n’admettait pas cette exception.

«Je ne comprends pas, maréchal, avait tout d’abord dit l’Empereur à
Mac-Mahon, pourquoi vous tenez tant à avoir Mgr Lavigerie. Vous ne ferez
pas bon ménage avec lui. Il manque de prudence et de mesure. J’ai déjà
eu à m’en plaindre comme auditeur de rote. C’est un prélat trop ardent
pour un pays musulman, où les questions religieuses doivent être
traitées avec un tact infini[103].» Mac-Mahon regrettait fort, après sa
première causerie avec Lavigerie, d’avoir passé outre aux prévisions de
son souverain; et sans déguiser sa volte-face, le maréchal, noblement
soucieux d’éviter toutes divergences futures, se hâtait de suggérer à
l’Empereur, bien pacifiquement, qu’on pourrait transporter le prélat,
tout de suite, sur quelque autre siège. _Promoveatur ut amoveatur!_ Le
cardinal de Bonald, à Lyon, était fort âgé; Lavigerie, devenant son
coadjuteur, aurait peu de temps à attendre pour être primat des Gaules.
Napoléon III fit venir Lavigerie, lui offrit le siège de Lyon. «Ce
serait une honte, répondit le prélat; il dépendait de Votre Majesté de
me nommer ou de ne pas me nommer au siège d’Alger; mais puisque j’y suis
nommé, je veux et je dois y aller[104].»

  [103] DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 47 (Paris, Plon, 1896). Sur le
    conflit entre l’archevêque et le maréchal, on trouvera, dans
    _l’Univers_ du 28 octobre 1896, un article très documenté de M.
    Geoffroy de Grandmaison.

  [104] Ce fut dans cette audience, sans doute, que Lavigerie fit
    accepter par Napoléon III l’idée de lui donner comme successeur à
    Nancy son ami l’abbé Foulon, alors supérieur du petit séminaire de
    Notre-Dame-des-Champs, et plus tard cardinal. «Pour l’aptitude,
    l’intelligence et la vertu, j’en réponds comme de moi-même», dit
    Lavigerie à l’Empereur. Nous devons ce détail à l’obligeance de M.
    Pierre Jouvenet, neveu du cardinal Foulon.

«Il est bien probable, écrivait-il à Mgr Maret, qu’il ferait plus doux
vivre à Lyon, mais il fera certainement moins dur mourir à Alger, même
et surtout s’il y a, comme on me l’assure, beaucoup à souffrir.»

Cette lettre à Mgr Maret circula parmi ses amis, beaucoup ne la
comprirent pas. Préférer à la prochaine primatie des Gaules, garante
d’une pourpre rapide, un évêché d’outre-mer, c’était, à les entendre,
faire trop peu de cas, vraiment, des sourires de l’Empereur et de la
destinée. Mais Alger, pour Lavigerie, c’était un champ de mission, un
champ qu’il voulait occuper, défricher, élargir, avec une pleine liberté
de gestes, avec une ample aisance de mouvements, un champ où son rêve
enfin se fixerait, et où s’achèverait l’usure de sa vie; il n’admettait
pas qu’après l’avoir fiancé à cette lointaine église, Mac-Mahon et
l’Empereur lui proposassent un plus beau parti. De Rome, Pie IX
l’encourageait; de la Sorbonne, Mgr Maret lui écrivait: «L’absence de
toute tentative pour christianiser l’Algérie, depuis l’époque déjà bien
longue où nous sommes les maîtres, est une véritable honte pour la
France. Or, je connais personnellement tous les évêques de France, il
n’y en a aucun, en dehors de vous, qui soit capable de faire cesser par
une initiative efficace ce triste état de choses[105].» Lavigerie se
sentait des ailes en lisant de semblables lignes; il les acceptait, non
comme un hommage à sa valeur, mais comme une intimation de son devoir.
«Je vous quitte, disait-il à ses diocésains de Nancy, pour porter, si je
le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui
doit faire surgir, des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie,
une France nouvelle.»

  [105] Texte de la lettre de Maret dans LAVIGERIE, _Revue de Lille_,
    janvier 1897, p. 269.

_La France nouvelle_: c’était le titre que trois mois plus tard
Prévost-Paradol allait donner à son livre, dont les dernières pages
prophétisaient l’avenir algérien. Le siège d’Alger, quelques mois avant
la mort de Mgr Pavy, avait été rehaussé par sa transformation en
archevêché, mais d’autre part, cet archidiocèse était comme démembré par
la création de deux nouveaux diocèses: Oran et Constantine[106]. Ces
amputations plaisaient peu à Lavigerie, parce que, «pour opérer, pour
manœuvrer à l’aise, comme écrivait son ami Bourret, il lui fallait un
grand chantier, une vaste terre». Mais il se soumit, sans chicaner:
c’était bon pour des évêques continentaux de lutter pied à pied, le cas
échéant, pour qu’on respectât la superficie traditionnelle de leurs
diocèses; son diocèse, lui, il le construira de ses propres mains; ce
sera Carthage, ce sera, en quelque mesure, la région des Grands Lacs.
Immense diocèse, qui visera à faire du Sahara une enclave, diocèse
toujours en marche, empiétant sur l’Islam, empiétant sur l’Afrique
fétichiste. Et Lavigerie lui-même, au jour le jour, en reculera les
bornes, et dans ces dicastères des congrégations romaines où l’on
conserve le cadastre de tous les diocèses du monde, on n’aura qu’à
ratifier, en les scellant du sceau du pêcheur, les tracés signés
Lavigerie.

  [106] Sur ces changements souhaités par Mgr Pavy, voir RIBOLET, _op.
    cit._, p. 196 et 422-427.

L’archidiocèse que la France lui donnait,--cette étroite bande de terre
qu’est l’Afrique du Nord,--offre au géologue l’aspect d’une région
méditerranéenne. «Les montagnes qui l’accidentent, a-t-on pu dire, sont
le prolongement immédiat des chaînes italiennes et l’amorce des chaînes
espagnoles.» Et l’on a conclu, très nettement, qu’elle n’a pas
grand’chose de commun avec l’Afrique, et qu’elle tourne le dos au
continent noir[107]. Mais pourquoi les conceptions des apôtres se
laisseraient-elles asservir aux constatations de la géographie? Tourner
le dos, voilà un mot qui n’est pas de leur vocabulaire. Ils ont un
_Credo_ que les fils de Cham attendent, et, par la porte qu’ouvre
l’Algérie, ce _Credo_ peut passer: c’est là ce qui frappe un Lavigerie,
ce qui frappe un Père de Foucauld. N’allez pas leur dire que le sol sur
lequel se posent leurs pieds est encore en quelque sorte un morceau
d’Europe, et que la composition même de ce sol les inviterait à regarder
vers Marseille plutôt que vers Tombouctou, vers la civilisation plutôt
que vers les profondeurs du monde noir; ils vous répondraient qu’ils
interrogent les géographes, non point sur la préhistoire d’un coin de
terre, mais sur les routes naturelles qui y trouvent une amorce et qui,
toujours plus avant, toujours plus loin, s’ouvrent à leur marche
aventureuse, devancière de celle du Christ.

  [107] FRIBOURG, _l’Afrique latine_, p. 12 (Paris, Plon, 1922). «Il y a
    bien plus de différence, confirme M. DE PEYERIMHOFF, entre la
    Flandre et la Provence, qu’entre le sud de la France et le nord de
    l’Afrique.» (_Enquête sur la colonisation officielle_, p. 8.)


V.--Le programme pastoral de Lavigerie.

Louis Veuillot jadis avait dit: «L’Église d’Afrique, vivante au tombeau,
n’a point cessé d’exister»; et l’abbé Dagret, vicaire général de Mgr
Dupuch, premier évêque d’Alger, avait voulu tirer tout entier, des
œuvres de saint Augustin, le catéchisme du diocèse d’Alger[108].

  [108] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p.
    85 et 201).

Débarquant en Algérie, ce fut la force de Lavigerie, et ce fut son
prestige, de se présenter et de parler tout de suite au nom d’un
lointain passé. Défense d’implanter le christianisme parmi ceux qui ne
sont pas chrétiens, signifiait l’administration. Ils ne sont plus
chrétiens, mais ils le furent, répondait implicitement Lavigerie, dans
la lettre éloquente par laquelle il prenait possession de son siège; et
comme autrefois ils l’avaient été, il allait se pencher sur les
consciences africaines, soulever les alluvions que des invasions
successives y avaient déposées, glorifier, sans ambages, l’Afrique
chrétienne de jadis, et, sans ambages aussi, aspirer à la ressusciter.

L’héritage dont ce nouvel évêque se considérait comme légataire ne se
trouvait point dans la précaire succession de Mgr Pavy ou de Mgr Dupuch;
c’était un héritage beaucoup plus antique, et sur lequel, après des
siècles d’oubli, il revendiquait ses droits. Cet évêque missionnaire se
présentait comme l’exécuteur testamentaire d’une très ancienne histoire.
Il redisait les gloires de l’Église africaine, et ses sept cents
évêques. Grégoire XVI, tout le premier, dans le bref par lequel il avait
érigé l’évêché d’Alger, avait rappelé la place tenue par Carthage, par
Hippone, dans l’histoire de l’Église et de la pensée chrétienne, au
temps où il y avait, dans ces villes, des chaires épiscopales, occupées
par Cyprien, par Augustin[109]; et l’un des premiers soins de Mgr
Dupuch, réinstallant sur terre africaine la hiérarchie romaine, avait
été de faire élever un monument à saint Augustin[110]. Lavigerie
glorifiait ces augustes Pères de l’Église, puis s’attachait à un
souvenir plus obscur, celui du dernier évêque d’Icosium, devenu plus
tard Alger, un certain Victor, exilé par les Vandales, dans un
douloureux cortège de quatre cents évêques; il suivait, de siècle en
siècle, la destinée de ces chrétientés africaines; il les montrait
rétablies par l’Empire byzantin, puis envahies par l’Islam; il
compatissait à ces populations obligées à quatorze reprises de prêter
obédience au Croissant, et, treize fois de suite, revenant à la foi du
Christ jusqu’à ce que, finalement, celle de Mahomet les gardât. Il
allait jusqu’à les comparer avec la Pologne, dont il ne pouvait admettre
que la mort fût définitive[111].

  [109] Texte du bref dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 323-332.

  [110] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 53-54.

  [111] Lettre pastorale pour la prise de possession du diocèse d’Alger
    (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 6-8).

Parallèle un peu forcé, car la Pologne ne cessa jamais d’aspirer à sa
résurrection; et les Berbères, eux, tout en accueillant volontiers les
souffles d’hérésie qui circulaient dans l’Islam, avaient fini par
devenir, dans l’ensemble, des dévots du Prophète,--du Prophète,
peut-être, plus que du Coran.

Parmi eux, il en est qui veulent se faire chrétiens, insistait depuis
1863 le P. Creuzat, jésuite, à qui l’autorité militaire avait permis,
cette année-là, de s’installer curé à Fort-Napoléon. Le Père, qui leur
prodiguait ses charités, recevait d’eux, en échange, de très bonnes
paroles, où tout de suite il trouvait des raisons d’espoir et comme le
gage d’une prochaine conquête spirituelle.--Illusions! répondait-on dans
les sphères militaires. On y déclarait avoir vu les Kabyles de près; on
s’appuyait sur l’opinion très autorisée du futur général Hanoteau--le
_Bou Sipsi_ fort aimé des Kabyles, qui, depuis 1847, vivait parmi eux,
et qui bientôt allait écrire:

  Les Kabyles peuvent ne pas être des musulmans irréprochables, car, en
  un grand nombre de cas, ils font bon marché des prescriptions de la
  loi civile fondée sur le Coran, disant avec beaucoup de sens que ces
  prescriptions ont été faites pour un pays très différent du leur et
  pour un peuple qui n’avait ni leurs mœurs ni leur manière de vivre.
  Mais, en tout ce qui concerne le dogme et les croyances religieuses,
  leur foi est aussi naïve, aussi entière, aussi aveugle, que celle des
  musulmans les plus rigides. La propagande chrétienne en Kabylie
  trouvera toujours devant elle un obstacle insurmontable dans l’étroite
  solidarité qui lie l’individu à la famille, la famille à la
  _Kharouba_, la _Kharouba_ au village, et le village à la tribu. A
  moins d’une conversion en masse du pays, chose fort improbable,
  l’individu, la famille même qui voudraient abjurer l’islamisme
  devraient, de gré ou de force, quitter le pays[112].

  [112] HANOTEAU et LETOURNEUX, _La Kabylie et les coutumes kabyles_, 2e
    édition, I, p. 380-384 (Paris, Challamel, 1893).

Le P. Creuzat paraissait fort insensible aux objections des militaires;
ce qu’il savait, lui, c’est que certains Kabyles le visitaient, et que,
d’après leurs dires, on était tout prêt à accueillir, chez les
Aït-Ferah, sa soutane et le catholicisme; pourquoi dès lors n’eût-il pas
espéré, tôt ou tard, quelque abjuration en masse? Les autorités
militaires apprirent un jour que l’aventureux missionnaire, en compagnie
d’un autre prêtre, avait cru devoir répondre à l’appel de cette tribu,
et que tous deux, hélas, avaient été l’objet d’une fort vilaine farce,
et qu’ils avaient dû se retirer, couverts d’excréments humains,--et
bafoués par surcroît. Et les autorités punirent de prison les quatre
jeunes drôles, coupables de cette insolence, et ne les libérèrent que
sur la demande même du P. Creuzat. Mais elles constatèrent sans délai
que le zèle du Père n’était nullement découragé, et qu’il attribuait
cette mésaventure à la malveillance d’une minorité.

Le colonel Martin, qui commandait à Fort-Napoléon, poussa l’enquête plus
avant. L’idée lui vint de faire questionner par l’_Amin_ El Hadj Loumis
les gens de sa tribu; et l’_Amin_ répondit que, lorsqu’il leur avait
demandé s’ils voulaient un prêtre chez eux, ces gens «étaient devenus
aliénés», et que leurs voix s’étaient «abaissées», et que leurs yeux
«avaient pleuré», et qu’à la pensée de se faire chrétiens ils avaient
dit: Plutôt quitter le pays! Plutôt la mort! Trouvant la réponse un peu
vive, le colonel Martin souhaita qu’elle fût atténuée, et finalement
l’_Amin_ la rédigeait ainsi: «Cette demande doit être rejetée. Dieu nous
préserve qu’un prêtre habite chez nous! Nous avons notre religion, et
lui la sienne, qui en est différente. Il n’y a aucun intérêt à ce qu’il
demeure chez nous, nous n’y consentirons jamais[113].»

  [113] Nous empruntons ces détails à une lettre du colonel Hanoteau au
    général Borel, datée de Fort-Napoléon, 23 mai 1868 (communication de
    M. Jean Hanoteau).

C’était net, très net; mais le P. Creuzat n’était point déconcerté. Mgr
Lavigerie montrait à son tour des lettres, provenant de quelques
_djemaas_ kabyles, lettres qui lui demandaient qu’il fondât en certains
villages des établissements catholiques. Une bataille de textes, un duel
de documents, paraissait s’engager; et derrière ces textes et ces
documents, c’étaient, hélas! l’Église et l’armée qui semblaient à la
veille d’entrer en conflit. Vous n’avez pas su faire questionner les
Kabyles, disait aux militaires le P. Creuzat. Et de leur côté les
militaires, avertis des lettres qu’avait reçues Lavigerie, les
considéraient comme dictées par le P. Creuzat à des Kabyles
complaisants. Ainsi se compliquait chaque jour davantage la question
fort délicate des rapports éventuels entre l’âme kabyle et la culture
chrétienne.

Après tout, pensait le P. Creuzat, pourquoi ne point oser? Et il disait
au général de Wimpffen: «Je ne crains pas le martyre.» A quoi le général
répondait: «C’est possible, mais allez le chercher ailleurs que dans ma
division.»--«Que vous ayez l’honneur du martyre, lui disait une autre
fois le colonel Hanoteau, j’en serai très heureux pour vous, mais moins
heureux pour les zouaves que je devrai envoyer pour vous venger.» Car il
n’était nullement question, chez les militaires, de laisser impunis les
attentats éventuels contre l’apostolat chrétien, mais on faisait
observer que la Kabylie était une toute récente conquête, qu’elle était
frémissante encore, et que le prosélytisme religieux, s’il ne s’exerçait
avec mesure, risquait de surexciter, sur un tel sol, l’esprit de
révolte.

Lavigerie cependant avait consulté, sur les Kabyles, les livres signés
du général Daumas; il notait, chez eux, la haine invétérée de l’Arabe
conquérant,--de ces Hillal, pillards nomades venus de l’Hedjaz, qui
s’étaient au dixième siècle abattus sur eux[114]; il retrouvait, chez
eux, jusque dans leurs tatouages, le souvenir et l’image de la croix; la
polygamie ne s’y apercevait que d’une façon très exceptionnelle. «Plus
on creuse dans ce vieux tronc, avait écrit le général Daumas, plus, sous
l’écorce musulmane, on trouve de sève chrétienne. On reconnaît alors que
le peuple kabyle, autrefois chrétien tout entier, ne s’est pas
complètement transformé dans sa religion nouvelle. Sous le coup du
cimeterre, il a accepté le Koran, mais il ne l’a point embrassé. Il
s’est revêtu du dogme ainsi que d’un burnous, mais il a gardé,
par-dessous, sa forme sociale antérieure, et ce n’est pas uniquement
dans les tatouages de sa figure qu’il étale devant nous, à son insu, le
symbole de la croix[115].» Tous ces traits étaient interprétés par
Lavigerie comme les indices d’une tradition chrétienne dont les Kabyles
n’avaient plus l’intelligence.

  [114] Sur les problèmes ethnographiques du pays berbère, voir
    BERTHOLON et CHANTRE, _Recherches anthropologiques dans la Berbérie
    orientale_ (Lyon, Rey, 1913), et PITTARD, _Les Races et l’histoire_,
    p. 432-442 (Paris, Renaissance du livre, 1924).

  [115] DAUMAS, _Mœurs et coutumes de l’Algérie_, p. 224 (Paris,
    Hachette, 1853). MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, 1923, p.
    93, explique d’ailleurs que 65 pour 100 de la population arabe a
    oublié son origine berbère. Lavigerie insistera plus tard sur
    l’empreinte laissée par le christianisme chez les Berbères, dans sa
    _Lettre sur la mission du Sahara_ (_Œuvres choisies_, II, p. 107 et
    suiv.) et dans sa lettre pastorale sur la dernière page connue de
    l’histoire de l’ancienne Église d’Afrique (_Œuvres choisies_, II, p.
    457). Cf. Georges ÉLIE, _La Kabylie au Djurdjura et les Pères
    blancs_ (_Correspondant_, 10 et 25 juillet 1923). Jean BARDOUX,
    _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 422, explique que le Kabyle
    est théoriquement musulman, mais que par le caractère polythéiste de
    ses dévotions, il rappelle le paysan latin du temps de Varron.

Êtes-vous bien sûr de cette tradition chrétienne? objectait le colonel
Hanoteau. Si quelques Kabyles répètent que leurs ancêtres furent
chrétiens, c’est qu’ils vous l’ont entendu dire, et que, pour un intérêt
personnel, ils cherchent à vous être agréables en se donnant une origine
qui ne les flatte nullement et qu’ils répudient au fond du cœur. Qui
vous dit que les Berbères du Jurjura ne soient pas les descendants de
ces tribus judaïsantes ou païennes dont parle Ibn Khaldoun? «Aucun
document historique ne vient, il est vrai, à l’appui de cette hypothèse,
mais aucun ne la contredit. La solution reste donc indécise[116].»

  [116] HANOTEAU, _op. cit._, I, p. 382.

Lavigerie n’avait pas le temps d’attendre que les obscurités de
l’histoire fussent dissipées; la décision de sa volonté passait outre
aux indécisions de la science.

Un certain poème du _Manteau_, écrit par un musulman du treizième
siècle, avait glorifié Mahomet comme «le prince des deux grands mondes
de Dieu, celui des hommes et celui des génies, comme le souverain des
deux races, les Arabes et les Berbères»[117]. Cette souveraineté
niveleuse, Lavigerie aspirait à la démembrer, à lui soustraire tout
d’abord les Berbères. Il se jugeait élu, lui archevêque de France, pour
crier à ces peuples, au nom même de leur lointains ancêtres chrétiens:
«Lazare, sors du tombeau.»

  [117] ZWEMER et WARNERY, _L’Islam_, p. 66.

Administrateurs et militaires n’avaient pas lu, dix-huit ans plus tôt,
les _Fastes de l’Afrique chrétienne_, timidement publiés par Mgr Dupuch;
ils ne se figuraient pas que cette littérature édifiante pût devenir
ouvrière d’histoire. Mais de l’évocation même de ces souvenirs,
Lavigerie déduisait tout un programme, et c’était celui-ci:

«Faire de la terre algérienne le berceau d’une nation grande, généreuse,
chrétienne, d’une autre France.

«Répandre autour de nous, avec cette ardente initiative qui est le don
de notre race et de notre foi, les vraies lumières d’une civilisation
dont l’Évangile est la source et la loi.

«Les porter au delà du désert jusqu’au centre de ce continent encore
plongé dans la barbarie.

«Relier ainsi l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale à la vie des
peuples chrétiens[118].»

  [118] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 9-10.

Tout à l’heure l’imagination de Lavigerie, se promenant à travers les
siècles, se servait du passé pour construire l’avenir; soudainement,
c’est à travers les espaces qu’elle se promenait, à travers des espaces
où elle n’acceptait aucune barrière, pas même celle du désert. Cet
archevêque, que les Tuileries avaient envoyé à Alger pour qu’il régnât
sur un noyau de Français, et qui constatait, d’ailleurs, que les deux
tiers des églises ouvertes à ces Français n’étaient encore que des
hangars ou des maisons de colons, faisait le geste d’étendre sa houlette
sur les profondeurs inconnues d’un continent inexploré. Ce prélat
concordataire dont on avait restreint le cadre en faisant d’Oran et de
Constantine deux villes épiscopales annonçait, dès son entrée en
fonctions, son intention bien nette de sortir du cadre, et d’annexer de
nouvelles provinces à l’empire de la chrétienté.

«O Église africaine, s’écriait-il, ta destinée a été de naître, de
grandir et de mourir dans le sang de tes fils. Lorsque Dieu t’a rappelée
du tombeau, c’est dans le sang des soldats de la France que tu as
retrouvé la vie, et aujourd’hui c’est la main d’un Pontife abreuvé de
toutes les amertumes qui te rend ton antique hiérarchie. Puissé-je mêler
mes sueurs, mes larmes, mon sang s’il le faut, aux douleurs de ton long
martyre[119]!»

  [119] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 18.

Et se retournant vers les indigènes, il leur disait: «Je vous bénis
enfin, vous, anciens habitants de l’Algérie, que tant de préjugés
séparent encore de nous et qui maudissez peut-être nos victoires. Je
réclame de vous un privilège, celui de vous aimer comme mes fils, alors
même que vous ne me reconnaîtriez pas pour père.»

C’était une manifestation qu’un tel mandement. Elle contrastait, d’une
façon abrupte, avec la pensée impériale, exposée dans le
sénatus-consulte de 1864, avec la conception d’une Algérie où les deux
populations, indigènes et colons, vivraient côte à côte, sans mélange,
sans assimilation. Un royaume arabe dans l’Empire français, voilà ce que
voulait Napoléon III: application nouvelle de ce principe des
nationalités dont s’engouait, en Afrique comme en Europe, cette
intelligence rêveuse. Cette erreur aura la vie dure: la littérature s’en
fera complice; et c’est à juste titre que M. Louis Bertrand reproche à
Fromentin d’avoir «créé ce préjugé qu’il n’y a rien de commun entre
Africains et nous, et que nous sommes à tout jamais étrangers et fermés
les uns aux autres[120]». Que des Berbères, que des Kabyles, descendants
d’aïeux chrétiens, fussent ainsi, par la volonté même de la France,
enfermés à tout jamais dans un royaume arabe, que la France eût cette
étrange idée d’arabiser des populations qui n’avaient jamais reçu des
Arabes qu’une empreinte superficielle, Lavigerie ne l’admettait pas:
«Avec ce système, écrira-t-il bientôt, on ne sera pas, dans des siècles,
plus avancé qu’aujourd’hui.» Il lui semblait que la France devenait la
complice d’une oppression séculaire, d’une oppression contre laquelle
les opprimés s’étaient treize fois révoltés, si elle persistait à
vouloir séparer d’elle, par un infranchissable abîme, ces Berbères, ces
Kabyles, et à les emprisonner dans leur barbarie, dans leur Coran. Il
lui semblait qu’agir ainsi, ce serait, de la part de la France, ratifier
les décisions imposées jadis par l’Islam à la pointe de l’épée, et
qu’elle était venue là, au contraire, pour une œuvre de redressement, de
réparation.

  [120] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 343
    (Paris, Fayard). Sur la méthode algérienne de Napoléon III, voir
    André SERVIER, _L’Islam et la psychologie du Musulman_, p. 410-414
    (Paris, Challamel, 1923).

De bons observateurs de l’Islam parlent aujourd’hui comme Lavigerie. M.
Louis Bertrand, dans ses _Villes d’or_, M. André Servier dans son livre:
_L’Islam et la psychologie du musulman_, se sont insurgés contre ce
préjugé que l’Islam ne serait pas seulement une religion, mais un mode
de pensée propre aux races africaines, et qu’ainsi il n’y aurait aucun
espoir d’amener jamais les indigènes à penser comme nous. Mais non,
proteste M. Louis Bertrand, le contraire a été vrai pendant des siècles,
et j’estime que c’est un devoir d’humanité de le leur rappeler avec
insistance[121]. Et son œuvre magnifique de tribun de l’idée
méditerranéenne vise à prouver qu’en 1830 nous sommes rentrés dans une
province perdue de la latinité. Allant même plus loin que Lavigerie, qui
considérait qu’il fallait «renouer, à travers d’innombrables siècles,
une tradition abolie», M. Louis Bertrand estime, lui, «qu’il n’y a pas
eu d’interruption, que l’Afrique n’a jamais cessé d’être latine, même
sous son costume musulman, et qu’enfin ce que, dans les mœurs, les
architectures, l’extérieur et le matériel de la vie, nous croyons
«arabe» ou «oriental»,--c’est tout simplement du latin que nous ne
connaissons plus[122].»

  [121] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 370.

  [122] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 344. Cf.
    Louis BERTRAND, _Le Livre de la Méditerranée_ (édit. de 1923), p.
    78-80 (Paris, Plon).


VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit avec Mac-Mahon.

Lavigerie ne fut jamais homme à jeter le gant à la puissance civile,
aventureusement, prématurément. Débarquant en Algérie en messager de
l’idée chrétienne et en interprète d’un lointain passé, qu’il voulait
faire revivre, il allait rechercher, sans retard, l’adhésion de
l’Empereur, pour les premières mesures pratiques par lesquelles il
voulait inaugurer son épiscopat.

Lorsqu’en 1835 une amie d’Eugénie de Guérin, Mère Émilie de Vialar,
avait installé dans Alger, au chevet des cholériques, les premières
sœurs de _Saint-Joseph de l’Apparition_, on avait vu, six ans après, les
Muphtis, et les Cadis, et le corps entier des Ulémas, expédier à
Grégoire XVI une adresse solennelle, pour rendre hommage à l’œuvre de
miséricorde et d’«apitoiement» qu’elles accomplissaient. Précédent
significatif, qui attestait que la bienfaisance chrétienne ne portait
pas ombrage à l’Islam[123].

  [123] Louis PICARD, _Émilie de Vialar_, p. 85-87 (Paris, Maison de la
    Bonne Presse, 1924). Le futur général Daumas racontait dans une
    lettre du 11 février 1838 que, le docteur Warnier ayant soigné un
    Arabe, l’autorité musulmane disait: «Voyez comme les chrétiens sont
    généreux et bons, les musulmans n’en feraient pas autant.»
    (_Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver,
    p. 104.)

Pourrait-on défendre à Lavigerie d’être charitable à son tour?
Assurément non. Par une note que le 9 septembre 1867 il faisait remettre
à Napoléon III, il annonçait son désir d’établir au centre de la
Kabylie, loin des villages européens, d’accord avec les municipalités
indigènes, quatre ou cinq maisons hospitalières, où des religieuses
donneraient des soins; et il s’engageait d’ailleurs à interdire
absolument toute propagande religieuse directe. Mais pouvait-on lui
prohiber, d’autre part, de combler le fossé entre son clergé et les
populations musulmanes, en imposant à ses prêtres la connaissance de
l’arabe? Ainsi fit-il, au nom de son droit d’évêque, par une lettre
circulaire du 31 octobre: dans son séminaire, des classes d’arabe
s’installèrent; ses clercs furent informés qu’ils ne recevraient pas le
sacerdoce avant de connaître cette langue; et Pie IX, sur sa demande,
donna une existence canonique à une vaste association de prières, fondée
depuis dix ans par un Jésuite pour la conversion de l’Islam. Mais savoir
l’arabe, aller le parler là où il se parlait, et faire prier, enfin, à
travers le monde, pour l’efficacité apostolique d’un tel contact,
n’était-ce pas battre en brèche l’idée d’un «royaume arabe» barricadé
d’avance, par la politique napoléonienne, contre toute infiltration
française et chrétienne? Cette idée demeurait celle de la France
officielle. De là, l’ordre de rappel qu’avaient reçu en 1866, malgré les
regrets des Arabes, les Lazaristes et sœurs de charité de Laghouat[124];
de là, aussi, l’impression de surprise, d’une surprise déjà à demi
hostile, qu’éveillait Lavigerie dans les bureaux d’Alger, lorsqu’il
déclarait avoir obtenu de l’Empereur la permission de faire de la
propagande religieuse parmi les musulmans de l’Algérie, et avoir choisi
le Fort-Napoléon pour tenter ses premiers essais[125].

  [124] _Mgr Pavy_, par un ancien curé de Laghouat, p. 41-42 (Paris,
    Challamel, 1867).

  [125] Le colonel Hanoteau au maréchal Randon, 31 décembre 1867 (lettre
    inédite).

Dans son clergé même, et jusque dans son archevêché, on n’était pas sans
inquiétude au sujet de ces nouveautés. Un jour, sortant de chez le
prélat, à qui il avait cru devoir expliquer l’«obstacle infranchissable»
qu’opposait à la propagande chrétienne l’organisation familiale et
sociale des Kabyles, le futur général Hanoteau entra chez l’abbé Suchet,
vicaire général, et lui raconta le langage qu’il venait de tenir. «Vous
avez osé le lui dire! répondit l’abbé; je vous remercie beaucoup. Depuis
qu’il est arrivé, l’archevêque nous la vie impossible, nous traite de
vieilles bourriques et prétend que si rien n’a été fait, c’est que nous
ne sommes bons à rien.» Hanoteau, mis en confiance, disait alors au
vicaire général que ce qu’il y avait à faire, c’était de créer chez les
Kabyles des hôpitaux de sœurs, pourvu qu’elles ne fissent aucune
propagande religieuse et n’attendissent pas des résultats immédiats.
Rentrez donc chez Monseigneur, lui suggéra l’abbé Suchet, et dites-lui
cela: ce sera nous rendre à nous, à l’ancien clergé, un service
personnel. Quelques minutes plus tard, Hanoteau, revoyant l’archevêque,
lui développait cette idée; et Lavigerie lui paraissait
«incrédule[126]». Lavigerie cependant n’oubliera pas cette conversation;
et lorsque l’Église et l’armée, sur le sol d’Algérie, auront franchi la
crise douloureuse qui allait bientôt les mettre aux prises, les projets
de fondations religieuses que réalisera Lavigerie et le programme qu’il
tracera aux sœurs hospitalières ne s’écarteront pas beaucoup des
suggestions hasardées, ce jour-là, par le colonel Hanoteau.

  [126] _Mémoires_ inédits du général M. Hanoteau.

Cette année 1867, où pour la première fois Lavigerie avait foulé le sol
algérien, ne devait pas s’achever sans qu’il eût signifié, publiquement,
quelle était sa propre politique. On l’avait fait venir, comme évêque,
pour qu’il bénît des charrues à vapeur, dont l’emploi s’inaugurait.
L’étrange imprudence et comme on le connaissait mal, encore! Un
Lavigerie ne se bornait pas à des liturgies! fonctionnaires et hommes
d’épée l’entendaient, non sans surprise, demander publiquement à la
France, pour l’Algérie, les libertés civiles, religieuses, agricoles,
commerciales, qui manquaient encore à cette terre, et inviter les colons
à sortir «de cette routine qui attend tout de l’État et à s’associer
librement, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien»[127]. Il
voulait aborder les indigènes et il donnait aux colons des leçons
d’initiative; se mêlant aux deux peuples que juxtaposait le
sénatus-consulte, il aspirait à n’en faire qu’un; avec d’inexpugnables
façons de se carrer dans ses arguments, il bousculait, en affectant de
ne point paraître provocateur, les habitudes bureaucratiques et les
théories impériales.

  [127] Vœux pour l’avenir de la colonie (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_,
    I, p. 135).

Le choléra sévissait, puis les sauterelles, enfin la famine; devant de
pareils fléaux, les deux peuples n’en faisaient plus qu’un, et vraiment
il eût été difficile à l’administration de barrer la route à Lavigerie
et à son ministère de charité. Au demeurant, le 1er janvier 1868,
par-dessus la tête de l’administration, il s’adressait à la générosité
de la France. Dans une lettre qu’il expédiait aux journaux catholiques,
il montrait un grand nombre d’Arabes ne vivant plus que de l’herbe des
champs ou des feuilles des arbres, qu’ils broutaient comme des animaux,
errant presque nus, par troupes, dans le voisinage des villes, attendant
les tombereaux d’immondices pour s’en disputer le contenu, déterrant,
pour les manger, les cadavres des bêtes, et parfois, par douzaines,
s’affaissant sur les routes, morts d’inanition[128].

  [128] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 149-150.

Évaluant à 100 000 le nombre des victimes au cours des six derniers
mois[129], il annonçait son dessein d’adopter les orphelins, de les
élever. Pour avoir des ressources, il quêtait en France, puis auprès des
évêques de Belgique, d’Espagne, d’Angleterre, et jusqu’en Amérique. «Ces
orphelins, disait-il, c’est ma part, c’est celle de l’Église, dans cet
immense désastre.»

  [129] Sur ce chiffre, voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 174.

Avant même d’avoir des ressources, il assumait le fardeau. Tout de
suite, dans sa maison de campagne, des convois d’enfants survinrent,
véritables squelettes, dont quelques-uns, parfois, étaient, au cours de
la route, devenus cadavres. Huit enfants, un jour, arrivaient de
Laghouat, expédiés à l’archevêque par le futur général de Sonis[130].
Lavigerie n’attendait pas toujours qu’ils se présentassent; en bon
pasteur, il se promenait à leur recherche. On se souvint longtemps, à
Montenotte, du petit garçon couvert de vermine, dévoré d’ulcères, qu’il
fit monter près de lui, dans sa voiture, pour le ramener au séminaire de
Saint-Eugène, où s’improvisait un asile. A la fin de janvier, il avait
huit cents bouches à nourrir; en juin, il en aura dix-huit cents. «Dites
à tous les Arabes, écrivait-il au curé de Montenotte, qu’ils n’ont qu’à
envoyer leurs enfants au grand marabout des chrétiens, et que celui-ci
leur enseignera à gagner honnêtement leur vie par le travail, à craindre
Dieu et à aimer leurs frères.»

  [130] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 244. (Paris, Poussielgue,
    1890.)

Cette générosité d’accueil et d’appel, c’était une première étape; il en
entrevoyait une seconde où il pourrait offrir aux indigènes une autre
aumône, celle de la vérité. De Laghouat, un officier lui écrivait:
«L’heure me paraît venue, l’occasion favorable.» Ce correspondant
n’était autre que Sonis, qui considérait la «conversion des musulmans»
comme «une dette d’honneur que la France s’est bien peu souciée de payer
jusqu’à ce jour[131].» Déjà, dans son grand séminaire, l’idée de se
dévouer à la conversion des Arabes tourmentait certaines âmes. M.
Girard, le Lazariste qui depuis longtemps en était le directeur,--celui
que familièrement on nommait le Père Éternel,--était venu chez lui, le
29 janvier, avec trois jeunes clercs, qui demandaient, pour se préparer
à ce futur apostolat un règlement monastique de vie[132]. Dans cette
démarche, la Société future des Pères Blancs était en germe. Des
arrière-plans s’entr’ouvraient dans la lettre que Lavigerie, le 6 avril,
adressait au directeur des _Écoles d’Orient_: «Nos orphelinats, lui
disait-il, seront, dans quelques années, une pépinière d’ouvriers
utiles, soutiens, amis, de notre colonisation française, et, disons le
mot, d’Arabes chrétiens. Ce sera le commencement de la régénération de
ce peuple et de cette _assimilation_ véritable que l’on cherche sans la
trouver jamais, parce qu’on la cherche jusqu’ici avec le Coran, et
qu’avec le Coran, dans mille ans comme aujourd’hui, nous serons des
chiens de chrétiens, et il sera méritoire et saint de nous égorger et de
nous jeter à la mer[133].»

  [131] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 245.

  [132] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 29-31. Sur le Lazariste
    Joseph Girard (1793-1879), voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p.
    385-394.

  [133] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 161-162.

Un _post-scriptum_ à cette lettre faisait connaître d’atroces actes
d’anthropophagie commis dans la région de Tenès: un ménage de gardiens
de mosquée, affamé, avait tué cinq passants, puis leur neveu, puis leur
enfant. «L’absence complète de sens moral, clamait Lavigerie, favorise
sans contredit la multiplication de ces forfaits.» Et il concluait: «Il
faut relever ce peuple. Il faut que la France lui donne, je me trompe,
lui laisse donner les principes de l’Évangile, ou qu’elle le chasse dans
les déserts, loin du monde civilisé[134].»

  [134] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 165-166.

Dans cette alternative ainsi présentée, il ne fallait voir qu’un
artifice de dialectique, qui ne mentionnait une solution évidemment
absurde: l’expulsion des Arabes, que pour en imposer une autre: leur
évangélisation[135]; mais le maréchal de Mac-Mahon, le colonel Gresley,
prirent la phrase de Lavigerie au pied de la lettre; et, sous les
regards impuissants du général de Wimpfen, qui estimait qu’en sauvant de
la mort des milliers d’êtres Lavigerie avait «acquis le droit de diriger
leur esprit et leur cœur vers le but le meilleur et le plus utile à la
France», le conflit entre le gouverneur et l’évêque éclata. «Voulez-vous
donc refouler les indigènes dans les déserts? lui demandait en substance
Mac-Mahon, dans une lettre du 26 avril. La France s’y refuse. Les
indigènes ne vont-ils pas dire que vous voulez profiter de l’état de
détresse où ils se trouvent, pour leur faire acheter, par le sacrifice
de leur religion, le pain que vous leur donnez?» Il accusait le prélat
d’exciter à la haine entre les citoyens, et d’être devenu «un drapeau
pour tout ce qui était hostile au gouvernement».

  [135] Voir les explications de LAVIGERIE dans _Œuvres choisies_, I, p.
    168-170 et 174-176.

«L’archevêque voudrait-il nous organiser une petite fronde, écrivait le
colonel Hanoteau, en attendant qu’il attache la croix rouge sur l’épaule
des colons voltairiens pour marcher à la conquête du bien d’autrui en
refoulant dans les déserts les propriétaires[136]?»

  [136] Hanoteau à Labeaume, 8 mai 1868. (Lettre inédite.)

Des bruits circulaient, d’après lesquels la maréchale de Mac-Mahon, qui,
sous le précédent épiscopat, présidait toutes les œuvres de charité,
était menacée d’excommunication par le nouvel archevêque[137]. Des
questions d’étiquette aggravaient le conflit. Lavigerie se plaignait que
l’autorité militaire ne tirât pas pour lui, comme pour un maréchal,
vingt-cinq coups de canon; il se plaignait que, lorsqu’il voyageait, des
chevaux de l’armée ne fussent pas mis à sa disposition[138]. Un jeune
Français, à Alger, ayant été assassiné par un Arabe, les obsèques
donnaient lieu à des manifestations tumultueuses, et dans les sphères
militaires on attribuait cet émoi des esprits au bruit fait par
l’archevêque autour des récents actes d’anthropophagie. Et de bouche en
bouche courait le récit de la déception cruelle qu’avaient subie, chez
les Aït-Boudran, le P. Stumpf et le frère Jeannin, connu des indigènes
sous le nom de Capsule; l’_Amin_ leur avait avoué que les avances qu’il
leur avait faites n’étaient point sérieuses, et que, s’il les laissait
s’installer, il serait tué par ses coreligionnaires. Mais on ripostait,
à l’archevêché, que si Stumpf et Capsule avaient subi cet accueil, il
avait été provoqué par des espions aux gages du gouverneur[139].

  [137] Général DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 48.

  [138] Le baron Durrieu à Niel, 28 mars 1868. (Archives de la Guerre.)

  [139] Papiers Hanoteau.

«La guerre est déclarée», écrivait Lavigerie à l’abbé Bourret. «Si le
gouvernement de l’Empereur me disgracie, j’aurai pour compensation la
joie de ma conscience.» Et du palais épiscopal d’Alger, deux lettres
partaient, l’une pour le maréchal, l’autre pour l’Empereur. Lavigerie,
répondant à Mac-Mahon, réclamait pour l’Évangile, en Algérie, terre de
chrétienté, la même liberté que dans les pays infidèles. Combien discret
serait l’usage de cette liberté, il l’attestait en affirmant: «Je n’ai
pas voulu, et je l’ai déclaré hautement, qu’un seul des 1 200 enfants
recueillis par moi fût baptisé, autrement qu’au moment de la mort; et
encore, au moment de la mort, je ne l’ai permis que pour ceux-là
seulement qui n’avaient pas l’âge de raison[140].» Ces orphelins, donc,
n’étaient pas acculés à acheter leur pain par leur rupture avec leur
foi. Mais que, devenu leur père, il les abandonnât, qu’il les rejetât
dans le monde de l’Islam, qu’il s’abstînt, au moment venu, d’offrir à
leur liberté d’adhésion la foi qui était celle de la France:
formellement il s’y refusait. Il ne voulait plus, en un mot, que
théoriquement, administrativement, bureaucratiquement, une barrière fût
dressée entre la civilisation catholique et l’Islam; et son optimisme
d’apôtre, se tournant vers l’Empereur, lui écrivait: «Je ne crains pas
d’affirmer, Sire, qu’avec la liberté de conscience et dès lors de la
prédication, nous rendrons en très peu d’années les Kabyles chrétiens.
Pour les Arabes, ce serait plus long, on ne peut compter que sur les
enfants, mais, par les enfants, le succès est assuré[141].» Lavigerie
réclamait de l’Empereur, en Algérie, la même liberté dont le
catholicisme jouissait en Turquie, celle d’ouvrir des asiles de
bienfaisance. Nous la refuser, disait-il, c’est nous priver de notre
liberté de conscience. Mais bientôt Napoléon III répondait: «Vous avez,
monsieur l’archevêque, une grande tâche à remplir, celle de moraliser
les deux cent mille colons catholiques qui sont en Algérie. Quant aux
Arabes, laissez au gouverneur général le soin de la discipline.» Le
maréchal Niel, ministre de la Guerre, annonçait joyeusement à Mac-Mahon,
dans une lettre privée, que la plume du souverain avait été _très
impériale_[142]; et dans une dépêche d’adhésion qu’il adressait lui-même
à Mac-Mahon, Niel représentait l’archevêque comme ayant «demandé
équivalemment que la liberté de conscience fût enlevée aux musulmans de
la colonie».

  [140] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 176-177. Cf. p. 198
    (Lavigerie à Niel, 17 mai 1868): «Aucune des femmes veuves
    recueillies par moi n’a été baptisée, quoique plusieurs l’aient
    demandé déjà, et cela parce que je craignais que leur demande ne fût
    intéressée.»

  [141] _L’archevêque d’Alger et l’administration algérienne: recueil de
    lettres sur l’apostolat catholique en Algérie_, p. 28. (Alger,
    Bastide, 1871.)

  [142] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868. (Archives de la Guerre.)

Autour de Lavigerie, en ce début de mai 1868, un certain nombre
d’évêques français commençaient de se grouper, comme autour du défenseur
de la liberté de l’Évangile. «Prélat au cœur vraiment chrétien et
vraiment français, écrivait Montalembert, il fait tressaillir
d’admiration toutes les âmes catholiques d’un bout de l’Europe à
l’autre», et Montalembert constatait que dès cette date, Lavigerie avait
«une place à jamais enviable dans notre histoire»[143].

  [143] _Correspondant_, 25 mai 1868, p. 603.

Louis Veuillot commentait: «Le sort des enfants rendus aux _tribus_
préoccupe l’archevêque et devrait davantage toucher les bureaux. Pour
les filles, elles ne seront et ne peuvent être réclamées que pour être
_vendues_ sous forme de prétendu mariage, au premier venu, selon l’usage
universel des Arabes, consacré, hélas! par l’administration et par les
tribunaux algériens. Quant aux garçons, quiconque est au courant des
mœurs musulmanes sait trop ce qui les attend s’ils sont livrés sans
défense à leurs «coreligionnaires».

«Ici donc une question de haute moralité prime le droit de la tribu ou
des parents éloignés qui réclameraient les orphelins. Cette question, la
France, nation chrétienne, ne peut l’éluder.

«Mais il y a plus: il y a un cas d’indignité, reconnu par toutes les
lois humaines et par le Coran lui-même, puisque c’est du Coran que l’on
s’appuie.

«Car enfin, ces tribus, ou, si l’on veut encore, ces oncles, ces
cousins, ont abandonné les orphelins dans le moment où ils avaient plus
besoin de secours; ils les ont laissés là, sauvagement, impitoyablement,
ils les ont livrés à la mort pour ne pas leur partager un reste de pain.
Sont-ils en droit de réclamer aujourd’hui une autorité abdiquée de la
sorte, surtout lorsqu’ils ne la réclament que pour en tirer de vils et
abominables profits? Ce cas, l’archevêque, père adoptif des orphelins,
le soumet à la conscience et à la loi du pays[144].»

  [144] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et
    littéraires_, 3e série, II, p. 513-514.


VII.--La solution du conflit.

Lavigerie avait contre lui le gouverneur général, le ministre de la
Guerre, l’Empereur. Mais celui que l’Algérie croyait vaincu avait déjà
passé la mer, pour livrer bataille, à Paris. Baroche, le ministre de la
Justice, avait dit à Niel: «La question se réduit à savoir si, lorsqu’un
évêque a recueilli, nourri et soigné des orphelins abandonnés par leurs
familles, on peut à un jour donné les enlever à l’évêque, non pour les
rendre à leurs parents, mais pour les livrer à une tribu qui tient,
par-dessus tout, à en faire des musulmans[145]», et Baroche avait appelé
Lavigerie, pour qu’il fît valoir auprès de l’Empereur cette
considération. Autour du cabinet impérial les influences s’agitaient,
s’entre-heurtaient. Un «savon» l’attend là-bas, écrivait le général
Borel au colonel Hanoteau, et le général ajoutait ces mots, témoignage
de l’excitation qui régnait dans l’entourage de Mac-Mahon: «Avez-vous
jamais trouvé tant de violence, d’astuce, d’ignorance, de mauvaise foi,
de haine et de passion réunies ensemble, et tout cela sous la robe d’un
prêtre et d’un archevêque? Il est bien à désirer qu’il ne revienne plus
ici[146].»

  [145] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868.

  [146] Borel à Hanoteau, 21 mai 1868. (Lettre inédite.)

L’Empereur, d’abord, fermait sa porte au prélat, et partait pour
Biarritz. Lavigerie l’y suivait, ayant dans son portefeuille une phrase
qu’avait prononcée l’Empereur, à Alger, en 1860: «La Providence nous a
appelés à répandre sur la terre d’Algérie les bienfaits de la
civilisation.» Derrière la porte impériale, enfin forcée, un glacial
accueil l’attendait; mais il répéta la phrase impériale, en demandant:
Que fais-je autre chose? Et s’il en faut croire une lettre de Niel à
Mac-Mahon, il reconnut du reste «avoir _quelques torts_, mais chercha à
prouver qu’un grand nombre de personnes étaient de son avis, et
produisit, à l’appui de son attestation, des lettres émanant d’officiers
de l’armée»[147]. Il osait ajouter que si le gouvernement ne lui rendait
pas la liberté de faire son devoir, il la prendrait. A l’issue de
l’audience, il obtint de l’Empereur la promesse d’une lettre
ministérielle l’autorisant à garder ses orphelins et à faire auprès des
Arabes son œuvre de charité. Une dernière manœuvre fut tentée. Baroche
le fit venir, lui offrant une seconde fois, pour en finir avec ses
difficultés, la coadjutorerie de Lyon. Ce serait me déshonorer, répondit
Lavigerie. Le Pape, le 27 mai, dans un bref, le félicitait d’avoir, «par
sa charité, incliné le cœur des infidèles vers la religion et la nation
dont ils avaient reçu tant de bienfaits, et rompu ainsi l’obstacle qui
jusque-là s’opposait à l’apostolat chrétien».

  [147] Niel à Mac-Mahon, 20 mai 1868. (Archives de la Guerre.)

Vingt-quatre heures plus tard, la lettre ministérielle qu’avait promise
l’Empereur paraissait au _Journal officiel_. Le maréchal Niel y
signifiait au prélat: «Le gouvernement n’a jamais eu l’intention de
restreindre vos droits d’évêque, et toute latitude vous sera laissée
pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux
enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards, les secours de la
charité chrétienne[148].»

  [148] Niel consolait Mac-Mahon, dans une lettre du 25 mai 1868, en lui
    expliquant que «le principe d’autorité du gouverneur général, juge
    en dernier ressort de l’opportunité de la création d’asiles
    hospitaliers», demeurait sauf. (Archives de la Guerre.) On trouvera
    dans la _Revue d’histoire des Missions_, septembre 1925, le texte de
    ces lettres inédites du maréchal Niel.

Lavigerie avait cause gagnée! «Voilà donc, écrivait-il, l’aurore d’une
ère nouvelle en Algérie, et, pour la charité catholique, l’assurance
d’un avenir meilleur[149].» Dans sa visite à Biarritz, en ce diocèse
même où il avait voulu, à l’âge de treize ans, être curé de campagne, il
venait de conquérir, à l’âge de quarante-trois ans, le droit de devenir
le grand aumônier de l’Islam, le droit d’en devenir peut-être
l’archevêque.

  [149] Lavigerie au directeur de l’Œuvre des Écoles d’Orient, 23 mai
    1868 (_Œuvres choisies_, I, p. 202).

Les Tuileries avaient cessé de restreindre son bercail aux deux cent
mille colons européens dont lui parlait, quelques mois plus tôt, la
lettre impériale; les Tuileries consentaient que l’Église romaine ouvrît
vers l’Islam certaines avenues.

«D’une part, concluait Louis Veuillot, l’Église d’Alger possède une
force qu’on ne lui connaissait pas: l’opinion est pour elle. D’autre
part, et comme conséquence de ce fait important, la question se trouve à
l’étude dans le sein du gouvernement lui-même plus qu’elle n’y fut
jamais. On peut attendre que les bureaux arabes ne trancheront plus en
ces matières aussi lestement qu’ils en avaient coutume. L’éveil est
donné et l’archevêque a tous les moyens de reprendre un débat dont la
bonne issue n’importe pas moins à la colonisation qu’à la religion. Ces
deux causes sont jointes et savent désormais qu’elles doivent succomber
ou triompher ensemble.

«Nous demandons à Dieu qu’il soit encore temps, et qu’un Abd-el-Kader ou
un Bou-Maza ne s’élève pas un jour du milieu de ces enfants arabes, à
qui une folie doublement déplorable s’obstine à fermer l’Évangile et à
ouvrir le Coran[150].»

  [150] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et
    littéraires_, 3e série, II, p. 526.

Deux ans plus tard, dans une note qu’il adressera au gouvernement de
Tours, Lavigerie dira: «Il faut respecter scrupuleusement la foi
religieuse des indigènes, en leur laissant toute liberté de la
pratiquer. Mais il faut aussi, par tous les moyens moraux en notre
pouvoir, les relever de leur abaissement et surtout de leur paresse et
de leur faiblesse. Sans cela, au contact d’une population intelligente
et active, ils disparaîtront tous, et, dans un siècle, il n’en restera
plus un seul[151].»

  [151] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 835 et suiv.

Les feuilles algériennes hostiles, qui ne voulaient voir en lui qu’un
convertisseur, fourvoyaient l’opinion: ses premières démarches en pays
d’Islam étaient celles d’un civilisateur, qui voulait enseigner aux
indigènes le bon usage de leurs bras, et de leurs terres, et de leurs
vies.

Il avait demandé la liberté, il l’avait obtenue. Il ne voulait pas en
user, déclarait-il, pour la prédication directe de la foi chrétienne aux
Arabes. Il lui semblait que «cette prédication faite imprudemment, au
lieu de hâter l’œuvre, l’éloignerait et la rendrait à jamais impossible,
en faisant naître les oppositions du fanatisme»[152]. Mais c’était par
l’exemple, par les bienfaits, par la charité, par le temps enfin, qu’un
rapprochement, à son avis, devait s’opérer; et ce rapprochement, il
avait confiance qu’un jour l’État lui en saurait gré, puisque des
millions de bras, toujours prêts à s’armer, seraient ainsi remis à la
disposition de la France, pour rendre à la terre d’Algérie son antique
fécondité des temps romains, que l’Islam avait abolie.

  [152] LAVIGERIE, «Lettre au président de l’Œuvre des Écoles d’Orient
    sur le premier village d’orphelins arabes», janvier 1873 (_Œuvres
    choisies_, I, p. 237).




CHAPITRE II

LA RÉSURRECTION DE L’ÉGLISE D’AFRIQUE


I.--L’éducation agricole de l’Algérie: Pères Blancs et Sœurs Blanches.

Lavigerie, à Biarritz, avait convaincu l’Empereur qu’un archevêque
d’Alger était quelque chose d’autre et quelque chose de plus que le
chapelain mitré d’une colonie européenne. Ce succès une fois remporté,
il s’en fut voir Pie IX: «J’ai été reçu en triomphe et comblé par le
pape», écrivait-il le 10 août 1868 à l’abbé Bourret. Il racontait qu’à
Rome, on l’avait «saharatisé», qu’on l’avait «négrifié». Il joignait
désormais à son office d’archevêque les fonctions de supérieur et de
délégué apostolique d’une mission créée à sa demande, et pour lui: la
mission du Sahara occidental. Au-delà de ces Berbères, de ces Arabes,
dont l’État français avait fini par lui permettre le contact, il
revoyait s’ouvrir devant lui, par la volonté de Rome, une autre province
spirituelle, comprenant toutes les oasis de l’immense désert, jusqu’à
Tombouctou. L’Algérie, le Sénégal, lui apparaissaient comme «deux
grandes portes que la miséricorde divine avait ouvertes, pour tant de
peuples, à la charité et à la vérité catholique»; il se réjouissait qu’à
ces deux seuils de l’Afrique inconnue, soldats de France et prêtres de
France fussent installés. En mai 1869, lorsque l’entourage du gouverneur
général l’avait vu partir, on avait escompté qu’il ne reviendrait point,
et qu’une permutation de siège libérerait l’Algérie de son esprit
d’entreprise; il rentrait là-bas, en septembre, avec un parchemin
pontifical qui lui ouvrait un continent.

En ce même mois de septembre 1869, la Propagande, envoyant des
instructions aux vicaires apostoliques des Indes orientales, leur
recommandait de travailler à la conversion des musulmans par la
diffusion d’opuscules sur la divinité du christianisme[153]. Rome aurait
cru pécher contre l’humanité si elle avait paresseusement admis que plus
de deux cents millions d’âmes, les âmes de l’Islam, fussent exclues des
grâces du Christ.

  [153] _Acta et decreta sacrorum conciliorum recentiorum_ (_Collectio
    Lacensis_), VI, col. 666. (Fribourg, Herder.)

Lavigerie, ainsi soutenu par l’impulsion romaine, retrouvait ses
orphelinats très prospères: petits Kabyles, petits Arabes s’y formaient
à toutes sortes de métiers. L’apprentissage agricole, surtout,
préoccupait le prélat. Dans l’histoire de l’apostolat chrétien,
nombreuses sont les pages où l’on voit les missionnaires tenir tout
d’abord aux populations le langage du Dieu de la Genèse, et leur
enseigner, à son exemple, la loi du travail et la culture de la terre.
On dirait qu’ils veulent leur présenter les énergies mêmes du sol, ce
don de Dieu, avant de leur révéler, par le Décalogue, les exigences de
sa loi, avant de leur révéler, par l’Évangile, les condescendances de sa
paternité[154]. Lavigerie, s’inspirant de ces exemples séculaires,
allait viser au défrichement des terres, avant de songer à celui des
âmes. Se rappelant que «le mélange des travaux manuels, des travaux des
champs et des travaux apostoliques est la première forme qu’ait eue dans
l’Église l’œuvre de la propagation de la foi», il était décidé à
établir, sur plusieurs points de la province d’Alger, de vastes
fermes-écoles où les enfants indigènes dont les parents le désireraient
viendraient librement avec les enfants européens «se former au bien, au
travail, apprendre nos méthodes, et recevoir une instruction première
qui modifierait profondément la routine et les préjugés de leur race.»
Ben-Aknour, Maison Carrée, Sidi Moussa, Saint-Ferdinand, accueillaient
les garçons; Kouba, Sidi Ibrahim, Saint-Eugène, El-Bior accueillaient
les filles.

  [154] Qu’il nous soit permis de renvoyer à notre étude sur
    l’agriculture et l’apostolat missionnaire, dans notre livre:
    _Orientations catholiques_, p. 172-198 (Paris, Perrin, 1925).

Des moines agriculteurs, voilà ce que furent, dans leur séminaire
spécial ouvert le 10 octobre 1868, les cinq premiers missionnaires
d’Afrique. Lavigerie rêvait, dès cette date, de les voir rayonner de
proche en proche, d’une part dans le désert qui s’étend depuis le sud de
l’Algérie jusqu’au Sénégal, et d’autre part dans le pays de l’or et des
nègres; il rêvait même, déjà,--comme il le proclamait en conférant le
sous-diaconat à l’un d’entre eux, Félix Charmetant,--de voir cette
humble et aventureuse société donner bientôt à l’Église des martyrs.
Sous la direction spirituelle d’un Jésuite et sous la discipline
intellectuelle d’un Sulpicien, quinze mois de formation étaient prévus;
il leur était prescrit de ne plus parler que l’arabe, et dans cette
période de débuts le professeur d’arabe fut le cuisinier de la maison.
Il avait consigne de les familiariser sans ménagements avec le menu des
indigènes, comme avec leur langue. On devait coucher sur la dure,
employer les récréations à panser les plaies des Berbères ou des Arabes,
et s’habituer à connaître, pour les soigner, leurs plus dangereuses
maladies. Lavigerie proposait à ses novices l’exemple des premiers
Bénédictins, qui, parce qu’instituteurs de la vie laborieuse, avaient
été des civilisateurs! Les anciens moines d’Occident avaient assaini le
sol, l’avaient cultivé: au réfectoire, on lisait Montalembert, leur
hagiographe, pour s’instruire de leurs méthodes, pour s’enflammer de
leur zèle. On pouvait espérer que l’orgueil musulman céderait plus
aisément, un jour, aux suggestions des missionnaires s’ils adoptaient
franchement, sans esprit de retour, les façons extérieures de vivre, les
vêtements, la nourriture, les mœurs nomades, la langue de l’Islam. Ce
fut pour eux comme une règle religieuse, de se former à être des
déracinés et de s’incarner Arabes, si l’on peut ainsi dire, pour qu’en
retour les Arabes s’assimilassent un peu de leur âme.

Des dévouements nouveaux survinrent, en réponse à la circulaire qu’avait
expédiée Lavigerie dans tous les grands séminaires de France, et qui
réclamait impérieusement, pour l’Algérie, des éducateurs d’indigènes,
et, pour le Soudan, des apôtres. «C’est là, écrivait le prélat, la
conséquence logique et providentielle de la conquête algérienne, car
cette conquête elle-même est, selon mes faibles vues, le début d’une
dernière croisade, croisade pacifique et civilisatrice, qui doit assurer
à la France catholique une prépondérance marquée dans les destinées de
l’Afrique du Nord.»

Des paysannes s’attelant à la culture, voilà ce que furent, de leur
côté, dès le mois de septembre 1869, les premières sœurs missionnaires
d’Afrique. C’étaient huit jeunes filles, dont deux avaient moins de
seize ans. Un prêtre d’Alger, l’abbé Le Maulf, était allé les chercher
jusqu’en Bretagne. Quelques lignes de Lavigerie les avaient capturées:
«Chez les musulmans, disaient ces lignes, il n’y a que la femme qui
puisse aborder la femme et lui apporter le salut. Il n’y a nulle part,
mais surtout en Afrique, personne de plus apte que la femme à un
ministère qui est premièrement un ministère de charité.» Séduites, elles
passèrent la Méditerranée. L’Afrique féminine était à conquérir; elles
allaient s’y mettre! Mais les sœurs de Saint-Charles, à qui Lavigerie
les confia, commencèrent par leur donner des bêches, des pioches, et
autres instruments de culture; et en avant! Il fallait être expertes en
labour, pour apprivoiser plus tard au travail de la terre les orphelins
arabes. Elles étaient venues pour être des «bonnes sœurs»; et l’on
faisait d’elles, d’abord, de bonnes paysannes, courbées sur la glèbe.

Lavigerie était très formel: Pères Blancs, Sœurs missionnaires, avaient
des terres; il fallait donc qu’ils en vécussent, à la façon des apôtres
et des premiers solitaires qui se flattaient de n’être point à charge
aux fidèles, et de vivre de leur travail. Leur labeur manuel, tel qu’ils
le concevaient, devait remplir dans la société chrétienne une fonction
économique, et s’exercer avec la dignité d’une liturgie. Un jour, revêtu
du rochet, de la mosette et de l’étole, il surgissait, inattendu, au
milieu des vignobles de Maison Carrée. Le pieux bataillon de vendangeurs
était là; devant eux, à voix haute, ce Lavigerie qu’ils appelaient
volontiers papa commençait une prière, demandant au Seigneur qu’à jamais
leur fussent épargnées les angoisses de la faim, et que l’esprit de
pénitence tînt leurs énergies en haleine; puis, s’armant d’une serpette,
saisissant un panier, il se mettait lui-même à vendanger, sous les
insolents rayons d’un soleil d’août.

Ses deux instruments étaient forgés: Pères Blancs et Sœurs
missionnaires. Ceux-là élèveraient des jeunes hommes, celles-ci des
jeunes filles. Et déjà Lavigerie préparait le lendemain en achetant, dès
le mois d’octobre 1869, dans la vallée du Chelif, plusieurs milliers
d’hectares de terres, où ces jeunes hommes, où ces jeunes filles,
fonderaient plus tard des foyers et formeraient des villages d’Arabes
chrétiens[155]. Car déjà, dans les orphelinats, sans hâte, avec prudence
et discrétion, on commençait à baptiser. Lavigerie frémissait
d’espérance lorsqu’il entendait un de ces jeunes néophytes lui dire: «Je
préfère le christianisme à l’islamisme, parce que celui-ci ordonne de
tuer les chrétiens, et celui-là de mourir pour les Arabes.» Parmi ces
orphelins qu’il rassemblait plus près de son aile, au petit séminaire de
Saint-Eugène, il se plaisait à pressentir de futurs médecins arabes et
même peut-être de futurs prêtres; et se berçant de cette pensée, il
voyait en eux des recrues, dont les bonnes volontés, plus tard, se
mettraient au service de la Délégation du Sahara et du Soudan.

  [155] Voir sa lettre aux chrétiens de France et de Belgique sur les
    orphelins arabes d’Alger, janvier 1870 (LAVIGERIE, _Œuvres
    choisies_, I, p. 205-227).


II.--Une grande crise: la guerre de 1870 et l’insurrection kabyle.

Arrivant à Rome, le 6 décembre 1869, pour le Concile du Vatican, un
prestige l’entourait, qui lui eût permis, s’il l’eût voulu, de jouer un
rôle important dans cette assemblée. Il y avait là Mgr Maret, son vieil
ami de Sorbonne, toujours doyen de la Faculté de théologie: des
publications retentissantes, dont Lavigerie avait vainement essayé de le
dissuader[156], groupaient autour de ce prélat beaucoup de ceux qui
voulaient ajourner ou combattre la définition de l’infaillibilité
papale. Son amitié peut-être avait escompté que Lavigerie se rangerait
derrière lui. Je suis un évêque missionnaire, protestait Lavigerie; et
pour un évêque missionnaire, «il y a un bon modèle à suivre: c’est saint
Martin; il avait fait le vœu de ne plus se trouver dans aucun concile, y
ayant éprouvé une diminution de son don des miracles. J’en ai fait
autant pour les discussions des théologiens». Il avait d’ailleurs,
jadis, dans ses leçons de Sorbonne sur le jansénisme, enseigné
l’infaillibilité.

  [156] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 273.

Sous ses regards, de curieux chassés-croisés s’accomplissaient: ce Mgr
Maret, qui pourvoyait d’arguments les prélats de l’opposition, avait, en
sa jeunesse, été menaisien et infaillibiliste; et Mgr Cousseau, l’évêque
d’Angoulême, devenu champion très ardent de la définition, avait
commencé, jadis, par être gallican. Mais aujourd’hui Mgr Maret déclarait
redouter que la France ne devînt incrédule plutôt que de devenir
«ultramontaine», et Mgr Cousseau estimait qu’en taxant la définition
d’inopportune on la rendait nécessaire. Ils se rencontraient chez
Lavigerie. «Nous allons voir si les deux augures peuvent aujourd’hui se
regarder sans rire», disait l’archevêque. Et tous deux, en bonne amitié,
s’avouaient réciproquement leurs évolutions respectives. Lavigerie
observait: il constatait, de part et d’autre, «des sentiments également
respectables», d’une part l’«amour de la vérité pure et complète»,
d’autre part, «l’amour des âmes et le respect des traditions de l’ancien
clergé de France, si vénérable sous tant de rapports»[157].

  [157] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 249-251.

Exégèse des textes scripturaires, examen des défaillances doctrinales
imputées à Libère, ou bien à Vigile, ou bien à Jean XXII, argumentations
dialectiques sur les assises ou la portée de l’infaillibilité: Lavigerie
laissait cela à d’autres; il avait le dessein d’être, tout simplement,
avec le Pape et la majorité des évêques. «Je ne veux savoir, disait-il,
que ce que veut et ce que pense l’Église, pour penser et dire comme
elle.» Il était pourtant trop réaliste, trop soucieux des répercussions
du spirituel sur le temporel, pour négliger de prêter attention aux
anxiétés de certains États; qu’ils s’ingérassent dans le Concile, cela
ne lui paraissait nullement désirable. Voyant à Paris Émile Ollivier, il
le prévenait que dans une telle immixtion le gouvernement ne trouverait
que «des dégoûts et des échecs». Mais il souhaitait qu’au lieu de s’user
dans une résistance sans issue, les esprits modérés de l’épiscopat
employassent leurs efforts à mitiger les termes de la définition[158].
Lavigerie, s’il eût fait un séjour prolongé au concile du Vatican, se
fût comporté vis-à-vis de la majorité infaillibiliste, comme en 1682
Bossuet, dans l’assemblée du clergé de France, s’était comporté
vis-à-vis de la majorité gallicane. De même que Bossuet, devant cette
assemblée qui prétendait opposer à Rome la barrière des Quatre articles,
prêchait sur l’Unité de l’Église un sermon qui rendait hommage à Rome,
de même Lavigerie, en face d’une majorité que les pouvoirs civils
qualifiaient d’ultramontaine, eût volontiers travaillé, s’il eût eu le
loisir de faire besogne théologique, à «rendre la définition telle que
Bossuet pût la signer». Mais ce loisir lui manquait, et dès le mois de
mars, il disparut du concile: ses œuvres religieuses le
rappelaient[159].

  [158] Émile OLLIVIER, _l’Église et l’État au concile du Vatican_, II,
    p. 97 (Paris, Garnier). On lit dans le _Journal_ de M. Icard, alors
    directeur au séminaire de Saint-Sulpice, à la date du 4 février
    1870: «Mgr Lavigerie a dit au cardinal Antonelli que dans la
    situation où était le Concile, il était d’une importance extrême de
    ne pas amener un éclat et des controverses qui agiteraient les
    évêques; que le pape ne peut guère prendre une initiative dans une
    affaire qui lui semble personnelle; que la congrégation des
    «postulata» ne le devrait pas non plus, puisqu’elle n’agit que sous
    le gré du pape; mais qu’un évêque pourrait très bien amener une
    ouverture dans la discussion du schéma de l’Église: si l’on insère
    dans ce schéma le chapitre du Concile de Florence, l’évêque
    demandera que, comme il s’est élevé des controverses sur
    l’interprétation de ce chapitre, les Pères déclarent que l’on doit
    l’entendre en ce sens, que, lorsqu’un pape déclare solennellement à
    l’Église que telle vérité est révélée et enseignée par la tradition,
    son jugement est irréformable. De cette manière, on ne sépare pas le
    pape de l’Église, on ne donne pas occasion aux hommes prévenus de
    croire que le pape peut définir ce que bon lui semblera. L’idée de
    l’archevêque d’Alger est utile; il y a là un acheminement à la paix;
    on ne sépare pas le pape de l’Église; on écarte l’hypothèse d’une
    infaillibilité séparée. Je crois que l’on peut disposer les termes
    du schéma de manière à lui concilier le plus grand nombre de
    suffrages.» (Communication de M. l’abbé Mourret.)

  [159] Lavigerie, plus tard, revenant sur le Concile dans des pages
    émues sur Mgr Maret, constatera, à la faveur du recul, que toutes
    les démarches de Mgr Maret et de Mgr Dupanloup, «inspirées, au fond,
    par l’amour de l’Église et par celui des âmes qu’ils croyaient
    compromises par ce projet de définition, ne furent que des illusions
    dont la main de Dieu profita pour tout mener à ses fins». Maret lui
    écrira après le concile: «Vous avez été le sage, comme toujours,
    moi, j’ai été l’imprudent. Vous aviez tout prédit, je n’ai voulu ni
    vous écouter, ni vous croire, mais cependant je vous ai toujours
    aimé»; et Lavigerie obtiendra de Pie IX qu’il nomme Maret primicier
    de Saint-Denis, et de Léon XIII qu’il le nomme archevêque de Lépante
    (_Revue de Lille_, janvier 1897, p. 271-276).

Au concile même, soixante-huit prélats déposaient un vœu pour
l’évangélisation de cette vigne délaissée qu’était l’Afrique noire[160];
ils la signalaient, comme une tâche urgente, aux évêques du littoral
africain, à tout le peuple chrétien; et leurs mystiques métaphores
souhaitaient qu’en un jour prochain, la race nègre brillât, comme une
perle aux noirs reflets, dans le diadème de l’Immaculée... Déjà
Lavigerie, ayant laissé derrière lui les discussions conciliaires,
s’occupait de hâter ce jour, en tête-à-tête avec l’Afrique, avec son
rêve.

  [160] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905.

Il ne pressentait pas encore les orages qui allaient fondre sur
l’Algérie, en même temps que sur la France.

Le 15 juillet 1870, la guerre franco-allemande éclatait: peu de jours
après, au Corps législatif, Émile Keller faisait applaudir la lettre
d’un évêque qui mettait la moitié de ses prêtres à la disposition de la
France, comme aumôniers, comme ambulanciers; cet évêque, qui bientôt
allait autoriser ses fabriques à donner leurs cloches pour en faire des
canons, était Lavigerie. En quelques semaines, l’Algérie dut se priver
d’une moitié de son clergé: première étape dans l’appauvrissement
spirituel.

Le 4 septembre, le canon, dans Alger, annonça la proclamation de la
République; ce fut tout de suite, dans la ville, un bouillonnement de
lie. «L’archevêque emprisonne les orphelins», murmurait une populace
menaçante; «il faut les délivrer». On parlait de ses millions, on criait
des journaux qui racontaient, en les travestissant, «les faits et gestes
du citoyen Charles». Il se sentait tellement écœuré, qu’un instant,
devant l’un des Pères Blancs, il déposa sa croix, son anneau, déclara
qu’il ne voulait plus être archevêque. Sans de telles heures
d’abattement, qu’il se reprochait ensuite comme des lâchetés, cet
incomparable moteur d’histoire aurait pu se laisser fasciner, et puis
fourvoyer, par l’orgueil d’agir; habitué à la fréquente soumission des
hommes, à la fréquente soumission des circonstances elles-mêmes, il
était bon, j’allais dire hygiénique, qu’il sentît parfois, tout d’un
coup, s’opposer à sa puissance le plus humiliant de tous les obstacles,
celui qui provient d’une défaillance intérieure de volonté; ces
heures-là, et la confusion qu’elles lui laissaient, l’obligeaient à
certaines disciplines d’anéantissement qui le préservaient d’une
périlleuse griserie.

Abattu, c’était naturel qu’il le fût, lorsqu’il voyait, en 1871, dans
cette Maison Carrée où, sous la pression de la nécessité, il avait
rassemblé tous ses orphelins, une atroce famine s’installer. Il y avait
là cinq cents enfants qui vivaient de feuilles de bourrache et de
patates; et les Pères Blancs partageaient leur menu, besognaient avec
eux, tout le jour, sur un sol encore ingrat, et, la nuit, rapiéçaient
les hardes de tous ces petits miséreux. Lavigerie souffrait cruellement:
il s’exacerbait, devenait dur, rudoyait parfois les enfants, bousculait
parfois les Pères, ne se maîtrisait plus. Il ne lui venait plus un sou
de la France, qui se débattait contre l’acharnement du Prussien; il
demandait pardon à Dieu, aux hommes, d’avoir entrepris une œuvre que la
faillite menaçait. «Dites aux Pères Blancs que je leur rends leur
liberté», signifiait-il un jour au P. Charmetant.--«Ils ont répondu
qu’ils voulaient rester», lui rapporta le Père, le lendemain.--Et
l’archevêque de répliquer: «Ah! pauvres chers insensés, que vont-ils
devenir?» Sa dépression personnelle s’accentuait: plus moyen,
pensait-il, de garder les enfants; il fallait liquider, partager entre
ceux qu’on avait baptisés les terres qu’on avait achetées, renvoyer les
autres. Et le P. Charmetant répondait: «Non, monseigneur, jamais,
jamais!» L’archevêque alors, le pressant sur son cœur, lui disait:
«Restez donc, puisque vous le voulez; c’est votre affaire, ce n’est plus
la mienne. Vous aurez la honte de la débâcle. Moi, je n’y suis plus pour
rien, je pars.» On était alors au cœur de l’hiver, il partit. Et ce fut
l’honneur de ces premiers Pères Blancs de ne point l’accuser de
désertion et de ne point déserter eux-mêmes la tâche que leur avait
remise, naguère, son esprit de confiance dans l’avenir, momentanément
affaibli. Cette nature était si spontanément en dehors, que les
fléchissements s’y laissaient voir sans fard, à l’œil nu, dans cette
même lumière crue qui d’ordinaire en faisait resplendir la grandeur
soutenue, rayonnante.

On apprit bientôt qu’en France Lavigerie se ressaisissait. Toutes ses
pensées se tendaient vers l’Algérie, pour les lendemains de la guerre.
Une note qu’il remettait au gouvernement de Tours réclamait des terres
pour établir des colons, et des colons pour peupler les terres,--des
colons qui ne fussent pas tarés, qui ne fussent pas «l’écume de la
France». Candidat dans les Landes, aux élections d’où sortit l’Assemblée
nationale, il eût souhaité pouvoir dire à la France, comme député, tout
ce qu’elle était en droit d’attendre de sa colonie d’Algérie, et tout ce
que cette colonie devait attendre d’elle. Le scrutin ne lui fut pas
propice. Malgré le geste qu’il avait fait en s’éloignant de son diocèse,
ou peut-être à cause de ce geste, le souvenir de ses orphelins
l’obsédait; il négociait avec des orphelinats de Marseille, de San Pier
d’Arena, qui pourraient éventuellement les accueillir. Et il écrivait à
ses Pères Blancs: «Quoi qu’il arrive, mes amis, ne vous laissez pas
aller au découragement.»

Après six mois d’absence, il rentrait en Algérie; c’était pour y trouver
la Kabylie en flammes. Quelle cruauté pour lui, après les espérances
qu’il avait caressées, de voir se révolter contre la civilisation
française et chrétienne ceux-là mêmes en qui il s’était plu à saluer un
ancien peuple chrétien! «C’est la faute, disait-il, à la politique
française, qui a fait d’eux, maladroitement, des musulmans fanatiques.»
Il eut cette idée que l’Église devait aller vers eux, pour leur faire
tomber les armes des mains; il envoya le P. Charmetant à la recherche de
Mokrani, l’un des chefs de l’insurrection: Mokrani fut tué sans que le
Père eût pu le joindre. Plus heureux, le curé de Palestro pouvait
parlementer avec un autre chef d’insurgés; mais un coup de pistolet, qui
tuait le prêtre, interrompait subitement l’entretien[161]. Entre
l’Église qui voulait rencontrer les Kabyles, et les Kabyles qui
semblaient parfois accepter le rendez-vous, la fureur même de la guerre
faisait barrière.

  [161] Sur la mort de l’abbé Monginot à Palestro (24 avril 1871), voir
    RINN, _Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie_, p. 305-308
    (Alger, Jourdan, 1891).

L’amiral de Gueydon, enfin, ramena la paix, et Lavigerie put constater
qu’après ces tourmentes successives, les œuvres qu’en 1870 il avait
laissées derrière lui étaient assurément affaiblies, mais que pourtant
elles demeuraient debout.


III.--Un renouveau spirituel dans l’Algérie pacifiée.

Il n’y avait plus de noviciat des Pères Blancs, aucune recrue ne s’était
présentée depuis la guerre; mais chez ce qui restait des Pères Blancs,
il y avait un missionnaire qui voulait que la société vécût, parce qu’il
estimait que «le bien qu’on y pouvait accomplir, et qu’on touchait du
doigt, était tel qu’on ne le trouverait pas dans le ministère des
meilleures paroisses»: c’était le P. Charmetant, tout fier d’avoir vu
revenir à Maison Carrée, fidèlement, cent quinze néophytes arabes, sur
cent vingt-deux qu’on y avait baptisés. Le 24 septembre 1871, jour de la
fête de Notre-Dame-de-la-Merci, rédemptrice des esclaves, un appel de
Lavigerie redemandait aux séminaires de la métropole de futurs Pères
Blancs; Charmetant faisait un tour de France pour commenter l’appel; on
informait la charité française que huit cents francs par an pourvoyaient
à l’entretien d’un novice missionnaire; et bientôt trois prêtres, trois
diacres, deux sous-diacres, se présentaient[162]. Ce qui les attirait,
c’était le tableau même que leur avait tracé Lavigerie, le tableau d’une
«mission pauvre, pénible, difficile, et la plus abandonnée qui fût au
monde»; et la perspective de «privations de toutes sortes, et peut-être,
dans les commencements surtout, du martyre». Du côté du gouvernement
général, qu’occupait alors l’amiral de Gueydon, il n’y avait plus de
tiraillements à craindre. «Il y en a qui vous combattent, disait
l’amiral aux Pères Blancs, et moi je vous approuve. En cherchant à
rapprocher les indigènes de vous par l’instruction et la charité, vous
faites l’œuvre de la France. La France ne fait plus assez d’hommes pour
peupler l’Algérie. Il faut y suppléer en francisant nos deux millions de
Berbères; mettez-y toujours la même prudence, et alors comptez sur moi.»

  [162] Sur le caractère, le but et l’esprit des Pères Blancs, voir le
    livre intitulé: _La Société des missionnaires d’Afrique_, p. 16-25
    (Paris, Letouzey, 1924).

«J’ai passé ma vie, déclarait-il un autre jour à Lavigerie, à protéger
les missions catholiques sur toutes les mers du globe. Je ne puis
admettre qu’elles soient persécutées sur une terre française. Il faut
beaucoup de réserve, beaucoup de tact, agir par des bienfaits et non par
des discours; mais le temps d’associer peu à peu le peuple vaincu par
nous à la civilisation chrétienne est enfin venu[163].»

  [163] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 260.

L’œuvre des Sœurs missionnaires, elle aussi, avait survécu aux orages.
Elles s’essayaient dans l’Aveyron, s’exerçant à cultiver la vigne, à
soigner les vers à soie; puis pauvrement, sur le pont d’un vaisseau,
mêlées aux passagers les plus besogneux, elles faisaient la traversée de
la Méditerranée; et dans leur monastère de Saint-Charles de Kouba, «à la
fois solitude et paradis», disait Lavigerie, elles devaient
s’astreindre, chaque jour, à creuser de leurs propres mains les fosses
pour les pieds de vigne, sous les regards de la population enfantine que
leur exemple même formait au travail.

Pour ses Pères Blancs, pour ses Sœurs missionnaires, Lavigerie dessinait
un âpre idéal: il voulait les amener à s’identifier, par le dénuement,
par l’endurance, par la fatigue, aux plus pauvres d’entre les Arabes,
aux plus asservies d’entre les femmes. «Pauvres créatures, disait-il des
femmes arabes, elles souffrent, elles pleurent, elles sont faibles,
c’est donc à elles que l’Évangile est d’abord destiné. La conversion des
Arabes commencera par les femmes, et ces femmes seront à la fois les
plus puissantes missionnaires et la première conquête de l’Évangile.» Il
voulait que ces nonnes transplantées de France, ces nonnes dont il
faisait d’abord des vigneronnes, annonçassent un jour à l’Afrique
féminine tout ce que jette de lumières, sur la dignité de la femme,
l’impérieux message chrétien[164].

  [164] Sur la triste situation que font à la femme les mœurs kabyles,
    voir Jean BARDOUX, _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 414-419.

Se tournant vers la France, il demandait, enfin, des colons. Cinq cent
mille hectares de terres cultivables étaient devenus disponibles en
Kabylie; il avait obtenu que cent mille hectares fussent réservés par
une loi aux immigrés d’Alsace et de Lorraine. Ancien évêque de Nancy, il
les appelait, il les pressait de venir, leur montrait l’Algérie leur
ouvrant ses portes, leur garantissait qu’il ferait tout pour eux. Ainsi
jetait-il un pont par-dessus la Méditerranée entre ces populations qui,
pour quarante-huit ans, cessaient d’être françaises, et cette terre
d’Algérie dont Prévost-Paradol avait dit quatre ans plus tôt: «Elle doit
être _le plus tôt possible_ peuplée, possédée et cultivée par des
Français, si nous voulons qu’elle puisse un jour peser de notre côté
dans l’arrangement des affaires humaines[165]»; et l’on constatait,
trente ans plus tard, que, grâce à l’initiative de Lavigerie, neuf cent
six familles alsaciennes s’étaient acclimatées en Algérie[166].

  [165] PRÉVOST-PARADOL, _La France nouvelle_, p. 418 (Paris, Lévy,
    1868).

  [166] Les statistiques de 1899 attestèrent que sur 1 183 familles
    alsaciennes ainsi immigrées, 387 possédaient encore leur concession,
    519 ne l’avaient plus, mais étaient restées en Algérie, 277
    seulement avaient disparu. (_La Colonisation en Algérie_, 1830-1921,
    publication du gouvernement général de l’Algérie, p. 26.)

La basilique de Notre-Dame d’Afrique, altier promontoire jeté en pleine
mer par la chrétienté algérienne, achevait de s’édifier. De là-haut,
chaque dimanche, depuis que Lavigerie était archevêque d’Alger, une
absoute solennelle, en plein air, était donnée par le clergé devant les
flots de la Méditerranée, «tombe immense, disait Lavigerie, qui
recouvre, comme d’un drap mortuaire, les ossements de tant de
chrétiens»; l’absoute planait sur toutes les vies humaines qui au cours
des siècles avaient trouvé là leur sépulture; et cette solennelle prière
hebdomadaire était comme un lien liturgique entre les deux Frances, la
France continentale qui avait tour à tour expédié là-bas des religieux,
des soldats, des colons, et la France d’outre-mer qui les avait
accueillis ou qui avait eu à déplorer que la traversée leur eût été
fatale. Le 2 juillet 1872, la basilique s’inaugurait. Lavigerie y
faisait ensevelir le corps de Mgr Pavy, son prédécesseur; et il y
bénissait le mariage de deux couples indigènes, orphelins de la famine
de 1867. Il voulait commenter cette bénédiction, il ne le pouvait, il
pleurait, regardant avec émotion ces enfants d’Islam qui se mariaient
sous la discipline du Christ.


IV.--Les villages de néophytes; le Concile d’Afrique.

Six semaines se passaient; Lavigerie était à Rome, devant Pie IX; il
amenait derrière lui deux visiteurs, en blanc costume arabe. Ces Arabes
étaient des Français: l’un s’appelait Charmetant, l’autre Deguerry.
Lavigerie les présentait au Pape comme les prémices de la mission
africaine, prêts à tout donner pour elle, même leurs têtes, et Pie IX
constatait avec émotion que tandis qu’en Europe la vie congréganiste
était persécutée, elle refleurissait sur terre d’Afrique. L’ère des
préparatifs était terminée: il était décidé qu’à l’automne les Pères
Blancs allaient s’essaimer. L’Algérie, et puis, au delà, l’inconnu de
l’Afrique, tels furent aussitôt leurs deux champs d’occupation.

Charmetant partit le premier dès la fin de l’automne, pour le pays des
dattes, pour le Mzab, cherchant à travers le désert les oasis «jetées
comme une Océanie terrestre»; il y trouvait des Berbères, comme en
Kabylie, et la trace d’anciens usages chrétiens, et un souvenir très
profond, très vivant, d’un chrétien comme Sonis, qui naguère avait fait
respecter dans ces régions l’épée de la France, et dont les indigènes
lui disaient: «Il ne craignait que Dieu seul, mais lui était craint de
tous. Il ne préférait personne, et tout fils d’Adam était son frère.»

Lavigerie, annonçant le départ de Charmetant, avait marqué, comme le but
ultime de sa mission, la recherche d’un chemin vers les grands lacs et
vers les pays nègres qui les entourent. «Nous voudrions, expliquait-il,
faire en partant d’Alger, quelque chose de semblable à ce qu’a fait par
une autre voie Livingstone, non pas, comme lui, pour des recherches
géographiques que nous ne dédaignons pas sans doute, mais pour la
conquête des âmes et la régénération de ces pauvres peuplades, où des
millions de créatures de Dieu sont courbées sous le joug du plus cruel
esclavage.» Et bientôt Lavigerie voyait arriver à Alger un négrillon,
qui avait tour à tour été l’esclave de six maîtres, et dont Charmetant
avait fait l’acquisition pour trois cents francs en le voyant attelé à
la manivelle d’un puits. D’autres Pères Blancs à Laghouat, Tuggurth,
Ouargla, Géryville, tenaient dispensaire et parfois école; dans la
première de ces bourgades, dans la seule année 1873, on soignait quatre
mille malades.

L’autre pèlerin de Rome, le P. Deguerry, recevait mission, lui, de
civiliser la terre même d’Algérie: il s’installait d’abord aux Atafs,
dans la vallée du Chelif, pour fonder, avec les orphelins et orphelines
d’âge nubile, le premier village d’Arabes chrétiens,--le village des
fils du marabout, comme disaient les indigènes. Cette agglomération
s’appelait Saint-Cyprien du Tighzel, en souvenir du grand évêque du
troisième siècle. Lavigerie, à la façon d’un patriarche biblique, savait
préparer, soit à la Maison Carrée, soit à Saint-Charles de Kouba, les
rencontres qui pouvaient aboutir à des mariages; c’était parfois dans
les champs, entre moissonneurs et glaneuses; c’était, d’autres fois,
dans un parloir, où devant une douzaine de jeunes filles, subitement,
une douzaine de garçons faisaient irruption. Que deux cœurs
s’entendissent, et d’avance, à Saint-Cyprien, un lot de terre les
attendait, et des bœufs. «Je me propose de vous conduire neuf nouveaux
ménages vers la fin du mois», écrivait Lavigerie au P. Deguerry, le 3
janvier 1873.

Avant la fin de l’année 1873, il y eut là des sœurs missionnaires.
Lavigerie, un jour, les réunissant à Saint-Charles, leur avait dit: «Je
vous préviens que vous manquerez de tout: qui de vous désire partir?»
Presque toutes s’étaient levées, et deux cortèges se formèrent: quelques
sœurs suivies d’orphelines, quelques Pères Blancs suivis d’orphelins.
L’archevêque, aux Atafs, bénissait les mariages, invitait chaque couple
à tirer au sort sa maison, son champ, ses bœufs, organisait en plein air
une _diffa_ somptueuse, où toute la population arabe, invitée,
s’attablait autour des moutons rôtis et dansait autour des feux de joie.
«On n’a jamais vu que Dieu et ce marabout chrétien, disaient les Arabes,
donner ainsi pour rien à des enfants abandonnés les terres, les maisons
et les bœufs[167].» Tandis que les Arabes se réjouissaient, les Sœurs
peinaient. Il y avait des broussailles à défricher, des terres à
ensemencer; il fallait qu’elles fussent compétentes pour enseigner les
femmes arabes. Lavigerie, devant elles, empoignant les deux manches
d’une charrue, traçait deux beaux sillons; elles n’avaient qu’à faire
comme lui. Il voulait qu’elles fissent le long des haies la cueillette
des figues, des asperges sauvages, il voulait qu’elles comptassent
chaque soir les brebis ou les chèvres que les orphelins ramenaient des
pâturages et que, s’il en manquait, elles luttassent de vitesse avec les
chacals pour les ressaisir, les ramener; il voulait qu’elles fissent
provision de tortues, pour les jours où l’on n’avait rien d’autre à
manger. «Avec leur costume blanc, écrivait-il, le voile blanc qui couvre
leurs têtes comme celui des femmes arabes, leur grande croix rouge sur
la poitrine, courbées sur la terre qu’elles cultivent en priant, elles
semblent l’apparition d’un autre âge et font penser aux vierges qui
peuplaient, il y a quatorze siècles, les solitudes africaines.» Les
Pères Blancs, eux, faisaient l’école, donnaient des remèdes, pansaient
les plaies qui leur étaient présentées: «Pourquoi font-ils cela,
disaient entre eux les indigènes? Nos pères et nos mères eux-mêmes ne le
feraient point.» Et se tournant vers eux: «Tous les chrétiens seront
damnés, mais vous autres vous ne le serez pas. Vous êtes croyants au
fond de votre cœur. Vous connaissez Dieu[168].»

  [167] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 234-235.

  [168] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 241-242.

De ce village des Atafs, Lavigerie voulait faire «une prédication, la
prédication du vrai mode d’assimilation nationale et religieuse.» Heures
de prière, heures de travail, devaient se dérouler, quotidiennement,
comme l’archevêque l’avait prescrit. Ce village était un petit monde
clos, qui devait se suffire à lui-même; on l’abritait avec sollicitude
contre les souffles de l’Islam; les provisions venaient d’Alger, pour
que ces Arabes chrétiens n’eussent point à fréquenter les marchés
musulmans. Une sœur Javouhey parmi les noirs de la Guyane, un Lavigerie
parmi les Arabes d’Algérie, n’aiment pas que dans les petites «cités de
Dieu» qu’ils font éclore, l’administration civile introduise ses
fonctionnaires: Lavigerie luttera, lorsque Chanzy voudra mettre à
Saint-Cyprien un adjoint représentant le gouvernement, et obtiendra
finalement que cette agglomération soit régie par une municipalité
composée d’Arabes chrétiens. Car il était sûr de ces Arabes, il savait
que sur eux les Pères Blancs régnaient, d’une royauté qui rappelait à
quelques égards celle qu’avaient jadis exercée les Jésuites au Paraguay,
et qui avait forcé l’admiration, peu suspecte, de certains philosophes
du dix-huitième siècle. Lavigerie d’ailleurs n’admettait pas que le zèle
de ses Pères Blancs s’enfermât dans un village; ils devaient visiter,
trois fois la semaine, les tribus des alentours.

Chez les Kabyles, à l’autre extrémité du diocèse, à Tizi-Ouzou, à
Fort-National, il y avait des Jésuites, dont le ministère s’exerçait
parmi nos soldats. Ayant l’occasion d’observer les Kabyles, ils ne
sentaient pas en eux des musulmans bien corrects, ni bien fervents, et
cependant l’atmosphère entière du pays leur paraissait rebelle au
christianisme. «Pour qu’un Kabyle se convertisse, écrivait l’un de ces
Jésuites, il faudrait que toute sa maison en fît autant; pour la
conversion de sa maison, il faudrait celle du village; pour la
conversion du village, celle de la tribu, et pour celle de la tribu,
celle de toute la nation[169].» Lavigerie pensait de même.
«L’expérience, disait-il, a montré que si l’on baptisait tel ou tel
individu en particulier, il se trouverait dans un milieu tel que sa
persévérance serait impossible, et que tôt ou tard il reviendrait à son
ancienne vie. Il faut, pour que les conversions soient solides, qu’elles
aient lieu en masse, afin que les néophytes se puissent soutenir les uns
les autres. Quand nous aurons gagné la confiance des peuples par la
charité et l’éducation des enfants, au jour venu, tout se détachera de
soi-même et sans secousse, comme un fruit mûr, pour se donner à nous.»
Tout le premier, il avait, en 1872, exploré le terrain, fait une pointe
lui-même au cœur de la Kabylie, et tout d’un coup paru, en grand costume
d’évêque, avec une suite de prêtres, dans une assemblée municipale
kabyle[170]. Quel pittoresque dialogue on vit alors s’engager!
«Regardez-moi, disait Lavigerie: je suis un évêque chrétien. Les
Français descendent en partie des Romains, ainsi que vous, et ils sont
chrétiens comme vous l’étiez autrefois. Autrefois, il y avait en Afrique
plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient tous Kabyles, et
parmi eux il y en avait d’illustres et de grands par la science. Et tout
votre peuple était chrétien. Mais ce sont les Arabes qui sont venus et
qui ont tué vos évêques et vos prêtres, et qui ont fait vos pères
musulmans par la force. Savez-vous cela?» Gravement, les hommes
écoutaient, pressés autour du prélat, le long de deux gradins de pierre,
sous le hangar qui faisait fonction de mairie; et des grappes de femmes,
des grappes d’enfants, tant bien que mal perchés sur les rochers
voisins, regardaient, écoutaient. La voix de l’amin s’éleva: ainsi
s’appelle le maire chez les Kabyles. Il répondait à Lavigerie: «Ce que
vous nous dites, tous nous le savons, mais il y a bien longtemps de
cela. Nos grands-pères nous l’ont dit, mais nous, nous ne l’avons pas
vu.» Réponse évasive, un peu déconcertante! Certains de ces Kabyles,
pourtant, avaient le front tatoué d’une croix, en signe, disaient-ils,
de l’ancienne voie qu’avaient suivie leurs pères. Lavigerie, en février
1873, faisait venir de Saint-Cyprien le P. Deguerry, pour approfondir,
dans les mémoires kabyles, l’indolent et vague souvenir qu’elles
gardaient de cette «ancienne voie». A Taourirt, aux Ouadhias, aux Arifs,
le P. Deguerry et le P. Prudhomme fondaient trois stations de charité.
On les recevait mal, à l’origine, quand ils abordaient avec leurs
remèdes, au fond d’humbles gourbis, les malades ou les infirmes; mais
peu à peu, on se familiarisa avec eux. On fit grève, d’abord, dans les
écoles qu’ils ouvrirent; mais bientôt, avec l’appui du commandant de
Fort-National, ils groupèrent quarante élèves dans celle de Taourirt.

  [169] BURNICHON, _op. cit._, IV, p. 586-587.

  [170] Lavigerie disait à ses missionnaires que la conversion en masse
    des Kabyles demanderait peut-être un siècle; et quand en 1886 il
    leur permettra la prédication chrétienne, ce sera «selon la méthode
    historique, à l’exclusion du catéchisme». (_Revue d’Histoire des
    Missions_, septembre 1925, p. 366-368).

En cinq ans, malgré l’effroyable épreuve de la guerre et de
l’insurrection, Lavigerie avait su faire de l’Église d’Afrique une
Église tentaculaire, ardente à rayonner, à disséminer ses postes
d’occupation, à multiplier en terre de gentilité les travaux d’approche,
à se réinstaller dans les régions qui, seize siècles plus tôt, avaient
été, déjà, terre de chrétienté. Cette Église appliquait, avec un élan
très neuf, des méthodes très vieilles, aussi vieilles que l’apostolat
chrétien; guidée par un chef qui savait mettre au service de l’idée de
tradition toutes les somptuosités de son imagination, on la voyait, au
début de mai 1873, monter en procession vers Notre-Dame d’Afrique,
promenant avec elle les reliques de sainte Monique, les saints Livres,
les écrits des docteurs africains, la collection des anciens conciles
africains, enveloppés de voiles d’or; c’était tout un passé de sainteté,
de doctrine, de jurisprudence canonique, qui dans ce magnifique apparat
était solennellement introduit sous la voûte toute neuve de Notre-Dame
d’Afrique pour en prendre possession, et pour régir le présent et
l’avenir.

«Si l’on veut savoir ce que furent des catacombes et des nécropoles aux
premier siècles du christianisme, écrira plus tard M. Louis Bertrand, ce
n’est pas à Rome qu’il faut aller, c’est à Sousse ou à Tipasa; aucune
autre contrée du monde méditerranéen ne possède plus de monuments et de
vestiges de la haute antiquité chrétienne que l’Afrique du Nord[171].»
Déjà cette pensée planait sur le premier concile d’Afrique, et les Pères
qui entouraient Lavigerie aimaient à se considérer comme les ouvriers et
les témoins d’un réveil.

  [171] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 119.

Saint Augustin, jadis, avait glorifié ses diocésains, les chrétiens
puniques, comme il les appelait, pour la ferveur croyante avec laquelle
ils désignaient l’Eucharistie, sacrement du corps du Christ, par ce
simple mot: la vie; Lavigerie, qui treize ans plus tard, dans une lettre
pastorale, commentera la tradition eucharistique de la première Église
d’Afrique, voulait que cette Église attestât sa résurrection par un
concile, où elle se manifesterait hautement comme une province de la
chrétienté.

Et donnant une voix à ces livres antiques, relique de la vieille pensée
chrétienne, où l’on retrouvait, au delà des siècles de mort, des
promesses de vie, il demandait à l’Église nouvelle, bénéficiaire de ces
promesses, qu’en ces assises conciliaires, qui devaient durer cinq
semaines, elle s’organisât, précisât ses liturgies; et qu’elle retrouvât
dans ses vieux docteurs, Tertullien et Cyprien, Optat et Augustin,
Arnobe et Fulgence, les éléments d’une apologétique de terroir, dont
s’illuminerait le _Credo_ de l’Église universelle; et qu’enfin, faisant
écho à Rome comme autrefois eux-mêmes lui avaient fait écho, elle
corroborât par ses propres décrets les condamnations portées par Pie IX
contre les doctrines qui niaient le Christ ou qui, sans le nier,
l’exilaient.

Ainsi fit le concile provincial d’Afrique, joyeux d’affirmer et
d’interpréter en ses décrets, non seulement la foi des fidèles immigrés
d’Europe, mais aussi le _Credo_ fraîchement balbutié de ces premiers
convertis des Pères Blancs, Arabes et Kabyles, que le concile fêtait en
leur appliquant ces mots de saint Augustin: «Essaim printanier, fleur de
notre Église et fruits de nos travaux, vous êtes notre couronne!»

C’est peut-être devant ces mêmes urnes baptismales au bord desquelles
les convertis nouveaux récitaient leur _Credo_, que les antiques saints
de l’Afrique populaire, les Nabor, les Namphasio, les Quartillosa, les
Macaria, avaient jadis été enfantés à la vie spirituelle; ils étaient,
eux aussi, comme l’a remarqué Louis Bertrand, des artisans, des
travailleurs des champs, comme ces Berbères, à qui s’adressait
l’apostolat des Pères Blancs. Il semblait qu’au delà des siècles, une
lignée chrétienne se renouât. Et d’autre part, le premier concile
d’Afrique, en «louant et encourageant» la société des Pères Blancs, dont
les membres, en six ans, s’étaient élevés à une centaine, érigeait la
province d’Afrique en terre de croisade. «La Providence, commentait
Lavigerie dans une lettre aux Pères Blancs, _voulait_ que cette
conquête, la dernière des rois très chrétiens, fût aussi la dernière
croisade, celle qui doit se consommer par les armes vraiment
apostoliques, la charité et le martyre. Elle voulait que des apôtres
nouveaux partissent de ces rivages où est mort le plus saint de nos
rois[172].»

  [172] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 268.

Il est d’usage qu’à la fin d’un concile provincial, des acclamations
liturgiques, s’élevant jusqu’aux voûtes du sanctuaire, traduisent en
mots ailés les vœux des âmes. Après que le concile eut souhaité «de
longues années à l’archevêque Lavigerie, restaurateur des conciles
d’Afrique, et l’achèvement de toutes les œuvres si courageusement
entreprises par sa charité pour l’extension de la religion chrétienne»,
d’autres acclamations retentirent, où l’archevêque avait su résumer
toute l’histoire d’hier et de demain. Le célébrant proclamait: «A
l’Église d’Afrique, ressuscitée d’entre les morts, _alléluia!
alléluia!_» Et la foule répondait: «Puisse-t-elle, après sa
résurrection, ne jamais plus mourir!» Le célébrant alors reprenait: «A
l’armée française qui, par sa valeur invincible, a conquis et conserve
au règne de la croix et à la civilisation chrétienne ces régions
infidèles!» A quoi le peuple chrétien répliquait, empruntant les paroles
bibliques: «Qu’ils avancent sur leurs chars et sur leurs chevaux, et
nous, nous invoquerons pour eux le Dieu des armées!» Mais d’autres
avaient besoin d’invocations; la liturgie continuait: «Aux missionnaires
qui, par la grâce de Dieu, veulent porter la lumière de l’Évangile aux
peuples de l’Afrique, assis dans les ténèbres et à l’ombre de la
mort.»--«Qu’ils sont beaux, s’écriait alors le chœur, les pieds de ceux
qui annoncent la paix, qui annoncent le bonheur! Que le Seigneur dilate
leurs tentes!»


V.--Une crise de lassitude chez Mgr Lavigerie.--Le discours sur l’armée
et la mission de la France en Afrique.

Ces pompes eurent de douloureux lendemains. Lavigerie, en 1873 et 1874,
se sentit obsédé de menaces, en lui, et autour de lui. Il croyait à sa
mort prochaine: «Ma santé, écrivait-il, se perd chaque jour dans ses
sources les plus profondes. Je pense sérieusement à mourir, à bien
mourir surtout!» La presse de gauche, en Algérie, traitait ses œuvres de
«spéculations», et de «voleuses» les sœurs de charité; et Louis
Veuillot, dans un article du 17 août 1873, conjurait le général Chanzy
et, à son défaut, le maréchal de Mac-Mahon, d’intervenir, pour protéger
le citoyen le plus utile de l’Algérie. «Devant les musulmans à peine
vaincus, écrivait Veuillot, on livre nos évêques, nos prêtres, nos sœurs
de charité, aux outrages incomparables d’un tas de frénétiques dont fort
peu oseraient dérouler l’histoire de leur vie, et dont pas un peut-être
n’est exempt de crimes envers la société[173].»

  [173] VEUILLOT, _Derniers mélanges_, I, p. 437-440.

Des échos des sphères politiques, répercutés avec une complaisance
pénible dans ces organes de la presse algérienne, révélaient à
l’archevêque que ses œuvres étaient peut-être vouées à l’inanition, par
la suppression des crédits budgétaires. On craignait, sur plusieurs
bancs parlementaires, qu’il ne devînt le grand électeur algérien, et
cela faisait peur. «La haine de certains Algériens contre le
christianisme, lui disait un des officiers généraux qui s’étaient
occupés des affaires de l’Algérie, les amène à sacrifier même leur
sécurité et leur prospérité[174].» Il protestait avec véhémence contre
un discours du député Warnier, qui demandait que les orphelins convertis
fussent placés chez les colons européens[175]; et finalement, s’étant
déterminé à les naturaliser français dès qu’il étaient majeurs, il
obtenait que les 75 000 francs tant discutés fussent maintenus au
budget, à titre de subvention pour l’établissement des «indigènes
chrétiens naturalisés français». Il traînait en France, et puis à
Carlsbad, ses affreuses douleurs rhumatismales devenues chroniques;
elles s’apaisaient, mais à Alger, à la fin de l’été, l’assaillaient à
nouveau. «Me voilà passé au rang des patraques, gémissait-il, _servus
inutilissimus_»; et songeant à se retirer bientôt dans quelque coin, il
voulait, d’urgence, mettre sur le papier la constitution définitive des
Pères Blancs. Ces mauvaises nuits aboutissant à des aurores où il
faisait œuvre d’architecte, ces crises de santé scandant les étapes
successives de son activité d’administrateur et d’apôtre, c’était là,
pour ses proches, le plus émouvant des spectacles. Les actes qu’en ces
heures d’inquiétude il accomplissait comme des testaments, bien loin
qu’ils fussent les préludes de sa mort, l’engageaient dans une nouvelle
étape de sa vie, plus féconde encore, plus aventureuse encore que celles
qui l’avaient précédée. Les soubresauts de son humeur et de sa santé
donnaient à ces actes l’accent et l’allure de «dernières volontés»; ils
étaient, tout au contraire, comme l’amorce d’œuvres nouvelles,
auxquelles d’ores et déjà sa personnalité s’identifiait, et qui
exigeaient que sa vie durât.

  [174] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 261.

  [175] _Ibid._, I, p. 252-265.

La hantise du désert et de ses au-delà dominait de plus en plus sa
pensée. Ces Pères Blancs auxquels il voulait définitivement donner une
charte lui étaient apparus, six ans plus tôt, comme devant être des
agriculteurs, des laboureurs. Le règlement qu’en 1874 il rédigeait
réservait ce rôle aux Frères de leur Société et prévoyait surtout, pour
les Pères, une activité de missionnaires, accoutumés à vivre de la vie
des plus pauvres Arabes, «comme le Christ lui-même avait vécu». Ils
étaient alors cent six missionnaires ou novices, dont cinquante prêtres.

Un jésuite, le P. Terrasse, les avait formés; ils trouvaient désormais,
dans leur société même, les maîtres qui forgeraient les âmes. Mais
Lavigerie aimera toujours se souvenir que six ans durant c’est à l’école
de saint Ignace que les Pères Blancs s’étaient imprégnés de la
spiritualité missionnaire; il imprimera, à la suite de leurs règles, la
lettre d’Ignace sur l’obéissance et leur en prescrira l’étude durant le
noviciat. Au demeurant, que faisaient-ils autre chose que d’exécuter en
Afrique un rêve semblable au rêve primordial d’Ignace, un rêve dont avec
ses six compagnons il s’entretenait sur la colline de Montmartre, et qui
les portait tous les six, si quelque bateau s’offrait à eux, à s’en
aller aux Lieux Saints évangéliser l’Islam?

Lavigerie organisait le chapitre général des Pères Blancs, mettait à
leur tête pour trois ans, avec le titre de vicaire de la Société, le P.
Deguerry, et demeurait lui-même, comme fondateur et comme évêque, le
supérieur général. «Je puis mourir en paix», déclarait-il en août 1874
dans le sermon qu’il prononçait à Maison Carrée, à la consécration de
l’église des Pères Blancs[176]; il se sentait si las, si malade! Il leur
parlait de Livingstone, à qui l’Angleterre avait fait, quelques mois
plus tôt, des funérailles royales. «Vous, leur disait-il, vous mourrez
ignorés du monde. C’est la seule promesse que je vous aie faite.» Un de
ces Pères, qui l’écoutait, portait sur lui une preuve bien émouvante de
ses promesses: sur son _celebret_ de prêtre, l’archevêque avait un jour
écrit: «_Visum pro martyrio_, vu pour le martyre[177].» La solennité se
déroulait devant les plus hauts dignitaires de l’Algérie: Chanzy était
là, au premier rang, regardant cet archevêque qui se croyait déjà
agrippé par la mort, et puis à ses pieds ces jeunes hommes qui devaient
en l’entendant sacrifier d’avance, par l’acceptation éventuelle d’une
mort sanglante, leurs beaux songes d’une longue vie de charité; et la
tristesse tout humaine que cette scène laissait aux spectateurs
répondait mal à l’allégresse intime à laquelle s’abandonnaient cette âme
d’archevêque et ces âmes de clercs, ouvriers et tout en même temps
esclaves du plan divin.

  [176] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 275-283.

  [177] _Ibid._, I, p. 270.

Quelques semaines plus tard, on apprenait que Lavigerie s’éloignait,
qu’il prenait pour l’administration de son diocèse des dispositions
graves, et qu’il allait hiverner à Rome, sans avoir fixé la date de son
retour.

Le reverrait-on jamais, même? N’avait-il pas dépensé pour les Pères
Blancs, dans cette solennité qui semblait achever la fondation de
l’ordre, ce qui lui restait encore de voix et d’ardeur? Et devrait-on
bientôt dire de lui, devant une tombe, ce que dit d’un inconnu cette
épitaphe éloquemment commentée par Lacordaire: Plaignez le mort, parce
qu’il s’est reposé! Les mois d’hiver se succédèrent, prolongeant cette
anxiété, l’aggravant même; puis à Pâques, dans sa cathédrale,
l’archevêque reparut, et la jubilation des chants liturgiques semblait
acclamer sa propre résurrection. Son chômage de Rome lui avait permis
d’interroger d’une façon plus pressante encore, à la faveur du recul,
les immenses horizons de l’Afrique, faisant la part des mirages et la
part des certitudes; et les conclusions de son interrogatoire, il
allait, le 26 avril 1875, à l’occasion de l’établissement de l’aumônerie
militaire, les signifier à l’Algérie civile, militaire, religieuse, dans
un étincelant discours sur «l’armée et la mission de la France en
Afrique»[178].

  [178] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 23-83.

Du haut de la chaire, il déroulait toute l’histoire de la conquête, avec
ses fatigues, avec ses gloires. On avait l’impression, en l’écoutant, de
voir Dieu débarquer avec la France, avancer avec elle, et par elle,
derrière elle, devant elle, rentrer chez lui; n’y avait-il pas eu jadis
une Église épiscopale, là même où seize prêtres de France, au lendemain
du débarquement de Bourmont, avaient, sur un autel improvisé, immolé
l’hostie? Et Bedeau n’avait-il pas rencontré des Kabyles qui, se
rappelant leurs ancêtres chrétiens, lui disaient: Nous sommes plus
rapprochés des Français que des Arabes? La France de Louis-Philippe, dix
ans durant, avait perdu son temps; elle avait estimé, avec Bugeaud,
qu’il ne fallait pas «s’engager dans la conquête absolue de l’Algérie»,
et soudainement un jour, elle avait eu l’émotion tragique de voir se
dresser devant elle, pour la jeter à la mer, l’Afrique arabe et cette
vieille Afrique chrétienne; dans ces luttes douloureuses, nos troupes
s’étaient couvertes de gloire, et Bugeaud, survenant comme chef dans une
Algérie à demi pacifiée, avait avoué que cet élan de la France était
peut-être «l’ouvrage du Destin». Et Lavigerie de commenter: «Il reconnut
donc, ce vieux soldat, dans la voix de la France qui l’appelait à la
suivre, l’écho d’une voix plus haute. Il la nommait du nom que mettait
sur ses lèvres son ignorance des choses de Dieu. Mais le Destin dont il
parle n’est pas la force aveugle du fatalisme, c’est un plus noble
Maître, c’est celui qu’il priait, au soir de ses journées.» Lavigerie
montrait Bugeaud réalisant, «par de merveilleux succès, ce qu’un
instinct supérieur lui révélait comme l’œuvre de la Providence»; il
rappelait les noms des vainqueurs, les noms des victoires, comme s’il
eût proclamé, pour en dire merci, les grâces faites par l’Éternel. Et la
fierté de ses accents était instigatrice de fiertés.

Mais tout d’un coup, en l’écoutant, on se demandait à quoi tant de
grâces avaient servi; cette Algérie, disait-il, compte encore moins
d’habitants français qu’elle n’a pris de soldats à la France. Il
évoquait les récentes menaces, l’insurrection kabyle, l’insécurité dont
elle avait témoigné. «Est-ce donc pour cela, questionnait-il, que nous
avons vu la Providence tout conduire comme par la main?... Non,
l’éternelle sagesse qui proportionne toujours les moyens à la fin
qu’elle veut obtenir, ne se proposait pas, par de si grands coups, des
effets jusqu’à présent si précaires.» Interpellant alors la France
chrétienne, il lui disait: «Tu es venue en Algérie, non pas seulement y
récolter de plus riches moissons, mais y semer la vérité, y former un
peuple libre et chrétien.» Vous voyez les choses en évêque, allait-on
lui dire peut-être. Il avait prévu l’objection: Lamoricière avait pensé
de même, sans être évêque, et Lavigerie se hâtait de confier aux échos
de la chaire ce mot du grand général: «La Providence, qui nous destine à
civiliser l’Afrique, nous a donné la victoire.» Il concluait que la
France avait agi contre son droit en humiliant la croix devant le
croissant, en paraissant oublier son culte et même le renier, en
empêchant les lèvres des prêtres de répandre la vérité; et il affirmait,
d’ailleurs, que comme missionnaire, il ne voulait d’autre arme que la
charité, et que sa poitrine, s’il le fallait, serait «la première à se
placer devant les vaincus pour protéger contre d’injustes violences
leurs âmes autant que leurs corps».

Ainsi, toute cette épopée militaire où gloire humaine et gloire divine
semblaient s’être confondues et comme entr’aidées, toute cette pompe des
souvenirs, toutes ces chevauchées de victoire, avaient fait avenue vers
ce tableau: un chef d’Église disant à la force: «Halte-là, c’est mon
tour, à moi, maintenant, d’agir sur ces vaincus», et les abritant, les
enveloppant d’une charité protectrice.

Il parlait depuis cinq quarts d’heure, sans plus s’essouffler que ces
armées françaises dont il avait raconté les exploits. Mais il avait un
mot à dire encore, un de ces mots-programmes qui ponctuent les
évolutions de l’histoire. Il conviait son auditoire à jeter un regard
sur l’immensité de l’Afrique, sur le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, débris
de nations autrefois chrétiennes, mêlés à ceux des invasions barbares,
et puis, plus en arrière, sur l’Afrique nègre, l’Afrique de
l’anthropophagie, l’Afrique de l’esclavage. «C’est vous, disait-il aux
Français qui l’écoutaient, c’est vous qui ouvrirez les portes de ce
monde immense, et les clefs de ce sépulcre sont ici dans vos mains. Déjà
il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus,
dignes d’une mission si belle, l’Afrique retrouvera la lumière, et tous
ces peuples, aujourd’hui perdus dans la mort, reconnaîtront qu’ils vous
doivent la vie.»

Ayant ainsi dessiné, au delà de l’œuvre proprement algérienne, les
premiers linéaments de l’œuvre africaine, Lavigerie descendait de
chaire; l’heure d’éloquence à laquelle on venait d’assister marquait
comme une ligne de partage entre les deux versants de son existence,
entre l’époque où il était surtout impatient de rétablir le Christ dans
des terres qui, jadis, l’avaient connu et prié, et l’époque où il allait
aventurer le nom du Christ, et les apôtres du Christ, dans des régions
où ni ce nom ni ces apôtres n’avaient jamais pénétré; ce prêtre qui, six
mois auparavant, semblait à bout de forces, se réveillait prédicateur de
croisade, pour dix-sept ans encore. Vers cette époque, il disait à un
enfant, que lui présentait Mgr Foulon: «Ah! tu as cinq ans! Moi j’en ai
cent.» Et l’enfant, voyant cette longue barbe, ces cheveux déjà très
blancs, s’écriait naïvement: «Oh! oui, Monseigneur[179]!» Si la vie
qu’il avait déjà menée pesait sur lui comme le fardeau d’un siècle, les
tâches qui lui restaient à accomplir devaient être plus accablantes
encore.

  [179] Communication de M. Pierre Jouvenet.


VI.--Des martyrs chez les Pères Blancs. Lavigerie chez Pie IX; ses
nouveaux projets.

L’œuvre algérienne se poursuivait: de nouveaux postes de Pères blancs
s’organisaient chez les Kabyles; le village de Sainte-Monique, récemment
fondé à quelques kilomètres des Atafs, accueillait à son tour des
ménages d’Arabes chrétiens. La collaboration entre l’armée et l’Église,
dont le discours archiépiscopal avait été comme le manifeste,
s’attestait avec éclat, aux Atafs même, par la création d’un
établissement de bienfaisance pour les indigènes: le général Wolf,
naguère, avait, pour cette fondation, apporté au préfet une somme de
38 000 francs, prélevée dans la caisse de la division militaire. _Bit
Allah_, maison de Dieu, ainsi s’appelait cet hôpital; il s’inaugurait,
en février 1876, par une somptueuse solennité religieuse où tout Alger
s’était transporté; une _fantasia_ y succédait, puis un repas biblique
de 4 000 Arabes groupés, en plein air, autour des moutons et des bœufs
rôtis. Les Sœurs missionnaires s’installaient; Bit Allah serait le
centre, d’où leur charité rayonnerait: «Elles parleront aux femmes
indigènes, proclamait Lavigerie, un langage plus puissant que celui de
nos armes[180].» Elles avaient ordre, chaque matin, avec leur petit
panier de remèdes et un orphelin arabe qui servait d’interprète, de
parcourir les villages avoisinants pour soigner les malades au nom de
Dieu, et pour ramener parfois à l’hôpital ceux que la mort menaçait.
«C’est pour un prince, tout cela?» avaient dit d’abord les Arabes en
voyant l’accueillante bâtisse; et lorsqu’ils apprenaient que c’était
pour eux, et pour les plus misérables d’entre eux, pour ceux qui
jusque-là n’opposaient à la maladie qu’un impuissant fatalisme, le chef
même de la _fantasia_, ancien compagnon d’Abd-el-Kader, disait à
Lavigerie: «Jadis, j’ai fait parler la poudre contre la France lors de
la conquête du pays, aujourd’hui je la fais parler pour fêter la
conquête que la France a faite de tous les cœurs.» Un autre cheick
ajoutait: «La première fois que je t’ai vu, je te prenais pour un
marabout comme les autres. Mais à présent, je vois que tu pourrais, à
toi seul, faire tourner la moitié du monde.»

  [180] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 249.

La moitié du monde, peut-être, et nous verrons bientôt l’action
européenne qu’exerceront les campagnes antiesclavagistes du cardinal
Lavigerie. Mais ce qui ne tournait pas à son gré, hélas! c’était, à
Paris, la girouette parlementaire. Il apprenait, en 1876, que dans le
prochain exercice français des crédits affectés au diocèse d’Alger
devaient être diminués de moitié. On lui supprimait 209 000 francs. D’un
coup d’œil, il mesura les ruines que cette disette pécuniaire
entraînerait; beaucoup de ses espoirs s’effondraient. Cette disgrâce
même ressemblait à un avertissement. Il constatait que chacun de ses
villages chrétiens coûtait des centaines de mille francs pour trois
cents habitants. «C’est bien cher, disait-il, et il faut qu’une mission
soit bien riche pour pouvoir en faire plusieurs. C’est donc là une
exception, ce ne peut être une méthode. Croire que l’on peut ainsi
arriver à convertir un pays, ce n’est pas chose pratique[181].» Peu à
peu son œuvre africaine allait prendre le pas sur son œuvre algérienne,
et c’est en portant ses regards plus loin qu’il continuerait de se
sentir le maître des lendemains. «En France, tout semble finir,
écrivait-il mélancoliquement au sujet de la situation politique; dans
l’immense Afrique au contraire, tout commence, et nos missions sont en
même temps l’œuvre et le gage de l’avenir.»

  [181] _La Société des missionnaires d’Afrique_, p. 28.

Tout avait commencé par des martyres. Trois Pères Blancs, Paulmier,
Menoret, Bouchaud, s’étaient mis en route pour Tombouctou, en décembre
1875, «avec l’ordre et la résolution de s’établir définitivement dans la
capitale du Soudan, ou d’y laisser leur vie pour l’amour de la croix.»
Une fois au Soudan, il était décidé qu’ils rachèteraient de jeunes
esclaves noirs, qui peut-être, élevés par l’archevêque, deviendraient
plus tard des médecins, pour le salut de leurs peuples; et Lavigerie
caressait l’espoir «que parmi ces enfants se trouverait quelque grande
âme, puissante et bonne, et que cette âme, un jour, suffirait à allumer
de proche en proche, chez des peuples courbés sous tant de maux,
l’incendie qui finirait par consumer l’esclavage, cause unique de tous
leurs genres d’abaissements.» Lavigerie, hélas! dans les premiers mois
de 1876, n’avait pas vu survenir les convois d’enfants attendus, mais
d’angoissantes rumeurs qui annonçaient que les Touareg du Sud avaient
massacré les trois missionnaires; «ces pauvres enfants, gémissait-il,
c’est moi qui suis la cause de leur mort», et le gouvernement général
interdisait qu’on recommençât des expéditions semblables, par cette
route néfaste. Mais les Pères Blancs, eux, étaient tous prêts à
recommencer, à partir, par cette route ou par une autre, pour remplacer
leurs premiers martyrs. «Tous veulent partir pour le Sahara, écrivait
Lavigerie, afin de ne pas manquer l’occasion, parce que, dans ce moment,
la guerre sainte y est déclarée. Mais je m’oppose à un si beau geste,
avec la prudence du vieux hibou qui sait que le monde ne se fait ni ne
se défait en un jour.»

Il n’avait fait patienter leur zèle que pour lui préparer un champ plus
vaste encore. Léopold II, roi des Belges, fondait en 1876 l’_Association
internationale pour l’exploration de l’Afrique_: toutes les nations
policées étaient conviées, par le discours royal, à ouvrir à la
civilisation la seule partie du globe où elle n’eût pas encore pénétré.
«Que fera l’Église? que doit-elle faire?» méditait anxieusement
Lavigerie[182]. Il constatait que l’Association faisait abstraction de
toute religion, mais elle traçait des voies, elle ouvrait des portes;
par ces voies, par ces portes, il fallait que l’Évangile passât,
pénétrât, s’installât. De tous côtés, sur le littoral, des missions
chrétiennes cernaient «la pauvre race de Cham»: allait-on laisser
explorateurs et marchands s’enfoncer au centre du continent noir, sans
que l’Église elle-même avançât? Lavigerie voulait présider à cette
avance, et, d’un geste, lancer ses Pères Blancs, qui piétinaient et
s’impatientaient. La France politique chicanait à son archevêché d’Alger
quelques miettes budgétaires; il songeait à démissionner, à n’être plus
qu’un prélat missionnaire, l’apôtre de l’Afrique. Les Pères Blancs, au
1er janvier 1877, étaient avertis de son projet de démission; mais Pie
IX, pressenti, lui ordonnait d’y renoncer[183]. Il conserverait donc
l’archevêché d’Alger, quitte à s’adjoindre, un an plus tard, un
coadjuteur. Il le conserverait, malgré le vote du Conseil général, où
les voix françaises, prévalant sur les voix musulmanes, décidaient la
suppression de tous les crédits accordés à des congrégations religieuses
sur le budget de l’Assistance publique. Mais voyant le Pape, en janvier
1878, il l’entretenait du centre de l’Afrique, et de Tunis, et de
Sainte-Anne de Jérusalem,--trois projets nouveaux dont un seul eût suffi
pour remplir une fin de vie, et même une vie tout entière.

  [182] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 22 et suiv.

  [183] Correspondance entre Lavigerie et la Propagande, dans LAVIGERIE,
    _Œuvres choisies_, I, p. 370-371.

Quelques mois encore, et la mort allait libérer Pie IX de son long
calice de tristesses, sans cesse rempli, sans cesse alourdi, par
l’hostilité des puissances politiques. Ces foules ferventes, qui depuis
1870 saluaient en sa personne un autre Pierre-ès-liens, lui parlaient
sans cesse, dans leurs assidus pèlerinages, d’évêques persécutés, de
congrégations chassées, de projets de loi qui, sous le nom de liberté,
déguisaient des oppressions. Chaque jour s’accentuait le contraste entre
l’idéal de société chrétienne qu’avaient dessiné ses enseignements
pontificaux, et les mœurs politiques de l’Europe et de l’Amérique. Et le
malheur des temps voulait que ses frères de l’épiscopat affluassent
auprès de ses douleurs pour lui dire les leurs et tenter d’être
consolés.

Mais Lavigerie, s’agenouillant devant Pie IX, le 21 juillet 1877,
n’apportait, lui, ni doléances, ni gémissements, et montrait au pape
trois nouveaux domaines qu’il voulait, par ses Pères Blancs, ouvrir à
l’Église de Rome.

La Tunisie d’abord. Deux ans plus tôt, Lavigerie, visitant à Carthage la
colline de Byrsa où saint Louis était mort, s’était vu entouré d’enfants
arabes qui lui demandaient l’aumône, pour l’amour de Dieu et de saint
Louis. Ces Arabes, en leur cœur, se souvenaient donc du roi de France?
De par un traité secret entre le bey Hussein-Pacha et le consul général
Matthieu de Lesseps, la France était devenue propriétaire de ce terrain
au moment même où Charles X perdait son trône. Elle s’était crue quitte
en faisant édifier, sous la monarchie de Juillet, une médiocre chapelle,
pouvant contenir une cinquantaine de personnes. L’humble sanctuaire, tel
quel, avait joué son petit rôle; le bey de Tunis, Achmet, aimait à dire
que la miséricorde et la vérité s’y rencontraient, que la justice et la
paix s’y embrassaient; et lorsqu’un jour de 1843 une famille d’esclaves,
fuyant les mauvais traitements d’un maître, était venue chercher asile
dans cette chapelle auprès du «santo sultan» des Français, le bey avait
déclaré: cette famille sera libre, et désormais tout enfant qui naîtra
de parents esclaves sera libre[184]. Un prêtre de France, l’abbé
Bourgade, était venu s’installer là, comme aumônier: quelque temps
durant, avec le concours de sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, il
avait essayé de donner une vie à ce sanctuaire, de faire prospérer, aux
alentours, un collège Saint-Louis, un petit hôpital Saint-Louis; mais
après sa rentrée en France, dans les premières années du second Empire,
la chapelle, l’enclos, étaient rapidement tombés dans un état de
«délaissement navrant»[185]; et la statue même devant laquelle
s’égrenaient, une fois l’an seulement, les prières liturgiques, se
trouvait être, par une singulière erreur, une effigie de Charles V, roi
de France, baptisée du nom de saint Louis[186]. La générale Chanzy
souffrait d’une telle abdication de la France chrétienne; et Lavigerie
avait résolu d’y mettre un terme. Secondé par Roustan, consul général de
France, et par l’appui de Pie IX, il avait obtenu, dès 1875, que le
vicariat apostolique de Tunisie, confié aux Capucins italiens, autorisât
deux Pères Blancs à s’installer sur cette colline: le pouvoir Romain
avait ainsi posé les premières assises de l’installation de la France à
Carthage, et Lavigerie, tout de suite, avait fait quêter, en France,
pour que sur cette historique colline s’élevât un jour une basilique,
commémoratrice des souvenirs[187]. D’opportunes acquisitions de terres
l’avaient, en 1876, rendu maître de tout le plateau de l’ancienne
acropole carthaginoise, où il rêvait d’établir un jour un collège
français; et, faisant un pas de plus, au début de juillet 1877, il était
venu à Tunis. Il était pleine nuit quand il approchait des portes, elles
étaient closes: le factionnaire tunisien, dont le _qui vive_ demeurait
sans écho, était sur le point de tirer, quand une voix lui cria, à
temps, que c’était le grand marabout des roumis.

  [184] BOURGADE, _Soirées de Carthage ou dialogues entre un prêtre
    catholique, un muphti et un cadi_, p. 3 (Paris, Lecoffre, 1851).

  [185] Paul GABENT, _Un oublié, l’abbé Bourgade_ (Auch, imprimerie
    centrale 1905).

  [186] On trouvera dans l’_Essai iconographique sur saint Louis_, par
    Gaston LE BRETON (Paris, Jules Martin, 1880), la curieuse histoire
    de cette statue de Charles V: enlevée au portail de l’ancienne
    église des Célestins de Paris pendant la Révolution, elle fut portée
    au dépôt des Petits-Augustins et cataloguée sous le nom de Louis IX;
    au retour des Bourbons, elle servit de modèle pour figurer saint
    Louis. Je dois à l’obligeance du savant Père Delattre et de M.
    Alfred Merlin ces précieuses explications.

  [187] Voir au t. II des _Œuvres choisies_, p. 357-378, la lettre de
    Lavigerie aux Pères Blancs, installés sur les ruines de Carthage.

Ce grand marabout s’était hâté de voir le Bey, la colonie européenne; il
avait constaté qu’Italiens et Maltais, qui tous ensemble étaient une
cinquantaine de mille, réduisaient à l’effacement la minuscule
population française, qui ne dépassait pas deux milliers d’âmes. Mais
des centaines d’indigènes, affluant vers lui de toute la Tunisie, venant
coucher sur le seuil de sa demeure, venant lui réclamer leur dîner, lui
avaient attesté tout ce que pourrait, là encore, la charité, mise au
service de l’influence catholique et française. La précaire Église
tunisienne n’avait pas, jusqu’ici, les ressources nécessaires pour
révéler vraiment à l’Islam la bienfaisance chrétienne. Lavigerie voulait
que cette révélation s’accomplît par des générosités françaises. Ayant
ainsi laissé l’impression fugitive d’une souveraineté nouvelle,
magnifique et généreuse, et s’étant senti plus souverain, sur cette
terre musulmane, en face de ces prêtres italiens, qu’il ne l’était dans
sa métropole d’Alger, il commençait à songer: «Pourquoi la France ne
mettrait-elle pas un écu sur chaque motte de terre où l’Italie met un
homme?» Il rêvait de voir un jour Tunis, sous les auspices de la France,
devenir pour ses missions comme une façon de capitale où jeunes Arabes,
jeunes Berbères, jeunes nègres, vivraient à proximité du Christ.
Lavigerie, naviguant vers Rome, portait à Pie IX toutes les visions,
tous les songes d’avenir, qu’il emportait de la Tunisie; et déjà sur ses
lèvres le nom de Carthage, cessant de désigner une ruine, signifiait une
ambition.

Puis, un autre nom historique succédait: celui de Jérusalem. Là aussi,
il lui paraissait que Rome, et la France, et ses Pères Blancs,
pouvaient, en collaborant, faire une grande œuvre. La France possédait
là, depuis 1857, le sanctuaire de Sainte-Anne, élevé, d’après la
tradition, au lieu même où était née la Vierge Marie. Le patriarche
italien n’avait jamais voulu qu’une congrégation française s’y
installât. Mettez-y vos Pères Blancs, quand même, disait à Lavigerie le
duc Decazes. Le duc connaissait Lavigerie, et la nuance de joie qu’il
éprouverait à lutter pour les prérogatives françaises contre la nation
dont Pie IX se plaignait; et Lavigerie venait dire à Pie IX qu’il était
tout prêt à mettre à Sainte-Anne douze Pères Blancs[188].

  [188] L’histoire du sanctuaire de Sainte-Anne, de Jérusalem, est
    retracée, avec beaucoup d’érudition, dans une longue lettre de
    Lavigerie à l’évêque de Vannes, reproduite au t. II des _Œuvres
    choisies_, p. 271-356.

Mais il insistait, surtout, sur une troisième route où il voulait
engager ses Pères Blancs et qui ne les acheminerait pas, celle-là, vers
quelque métropole historique, mais vers la mystérieuse barbarie de
l’Afrique centrale, et il représentait à Pie IX que l’Association
internationale pour l’exploration de l’Afrique n’avait pas mis la croix
sur son drapeau; que derrière elle, déjà, le protestantisme était en
marche; que les sections anglaise, allemande et américaine de
l’Association n’étaient composées que de protestants, et que l’Église
romaine risquait d’être devancée, si elle ne se hâtait.

Pie IX ému consultait la congrégation de la Propagande, les divers chefs
de missions: l’appel de Lavigerie leur paraissait répondre à une urgente
nécessité. «Quel spectacle plein de grandeur, insistait Lavigerie le 2
janvier 1878 dans une lettre au cardinal Franchi: un pape prisonnier
dans son palais, et envoyant des apôtres dans le centre jusqu’à ce jour
inaccessible de l’Afrique, avec la mission hautement donnée d’y détruire
l’esclavage. Une bulle pontificale qui annoncerait cette grande croisade
de foi et d’humanité, qui annoncerait la création d’une armée d’apôtres
prêts à marcher à la mort pour sauver la vie et la liberté des pauvres
fils de Cham, serait l’une des plus grandes choses de ce siècle et même
de l’histoire de l’Église.» L’argent, expliqua-t-il, on le trouverait,
pourvu que le pape dît un mot, auprès des deux grandes œuvres de la
Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance; et puis, «avec la foi,
selon la promesse du Christ, on transporte les montagnes, les montagnes
d’or comme les autres». Quant aux hommes, Pie IX avait sous les yeux une
supplique de cinquante Pères Blancs qui ne demandaient qu’un signe pour
aller à l’assaut du continent noir.

Ce signe s’esquissait à Rome au début de février 1878, au moment même où
Pie IX se mourait; l’organisation des missions de l’Afrique équatoriale
sous la haute direction de Lavigerie, sous la direction immédiate des
Pères Livinhac et Pascal, était d’ores et déjà, dans les bureaux de la
Propagande, chose décidée. Un nouveau pape, le 24 février, ratifiait et
publiait cette décision; il avait nom Léon XIII. Être pape depuis quatre
jours, et recevoir, comme cadeau de joyeux avènement, tout un monde à
convertir, toute une besogne civilisatrice à accomplir, passionnante
pour l’humanité tout entière, c’est là une bonne fortune dont un Léon
XIII sait gré à un Lavigerie. Tout de suite leurs imaginations
s’accordèrent, leurs ambitions se comprirent, leurs audaces
s’additionnèrent; et, quatorze ans durant, les plus glorieux épisodes de
l’histoire de l’Église, victoires sur le paganisme, victoires sur
l’esclavagisme africain, victoires sur les archaïsmes politiques, seront
le fruit de leur collaboration.




CHAPITRE III

LA FRANCE A TUNIS, A JÉRUSALEM ET SUR L’ÉQUATEUR: LE RELÈVEMENT DE
CARTHAGE


I.--Les premières missions des Pères Blancs dans l’Afrique équatoriale.

Lavigerie, en dix ans, dans son archidiocèse d’Alger, avait construit
quarante-neuf lieux de culte, établi onze congrégations, dépensé pour
les besoins de ses ouailles huit millions huit cent soixante-dix mille
francs. On l’avait, sans cesse, senti préoccupé d’enseigner à la France
le bon usage de l’Algérie, et de chercher dans l’histoire du passé, dans
des initiatives scolaires, dans des initiatives charitables, l’amorce
d’un contact entre les populations musulmanes et les assises chrétiennes
de la civilisation française; et il lui avait plu d’être salué comme «le
premier colon de l’Algérie». Il fut souvent, pour les gouverneurs
successifs, le conseiller des heures difficiles, un conseiller qui
savait encourager, réconforter. «Je vous plains, madame, disait-il à la
femme de l’un d’entre eux. Depuis que je suis archevêque d’Alger, je
n’ai point vu une femme de gouverneur qui ne soit venue dans mon cabinet
pour y pleurer[189].»

  [189] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 258 (Paris,
    Champion, 1922).

En 1878, l’époque était proche où il allait avoir deux capitales: à côté
d’Alger, sa métropole concordataire, où parfois il se sentait inquiété,
gêné, par la politique religieuse de la République, Carthage, bientôt,
lui sera comme une seconde métropole, dans laquelle on le verra, avec
une souveraine aisance, collaborer avec le Quai d’Orsay pour le prestige
extérieur de la France. Une biographie détaillée de Lavigerie, à partir
de 1878 et même un peu plus tôt, exigerait un regard prolongé sur les
archives des Affaires étrangères: là seulement, on pourrait suivre, au
jour le jour, la collaboration, parfois paradoxale d’apparence, entre
cet homme d’Église et un État qui déjà se qualifiait de laïque, mais qui
n’admettait pas que les effervescences d’anticléricalisme fussent autre
chose que des scènes de ménage, entre Français, dans l’enceinte de la
France.

Le premier confident à qui Lavigerie fit connaître, en février 1878, la
création par Rome des missions de l’Afrique équatoriale, confiées aux
Pères Blancs, fut le ministre des Affaires étrangères. «Évêque français
de l’Afrique, disait-il, je n’ai pas cru pouvoir rester indifférent à
une œuvre si considérable de civilisation, qui intéresse également
l’humanité, la science et la religion. J’ai pensé qu’il serait
avantageux pour la France d’être représentée, dans ces vastes régions
encore mystérieuses, non pas seulement par des pionniers isolés, comme
les autres peuples, mais par une corporation qui pourra donner à son
action civilisatrice et scientifique la suite, la durée, l’étendue, qui
la rendent puissante. Dix prêtres de la Société des missionnaires, dont
je suis le supérieur, se préparent à partir très prochainement en
avant-garde pour Zanzibar.» Tous les termes sont ici pesés; ce n’est pas
l’archevêque d’Alger qui parle, mais, comme eussent dit les légistes, le
supérieur d’une congrégation. Une congrégation, c’est une force, où la
communauté des disciplines, et des souffrances, et des mérites, et des
ambitions, ajoute à chaque énergie individuelle la poussée de l’énergie
collective: pour cette organisation d’Église, qui là-bas représentera la
France, Lavigerie demandera au ministère une recommandation près de nos
consuls, un passage gratuit sur nos paquebots.

L’esprit dont s’animaient les Pères Blancs répondait pleinement à celui
de leur chef: «Une autre pensée, écrivait le P. Deniaud, se mêle dans
nos cœurs à celles de la foi: la pensée de la France. C’est pour elle
aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui,
envoyés par notre évêque, Français comme nous, allons porter sa langue
et son influence dans les profondeurs africaines. D’autres nous suivront
un jour, et cette route pacifique que nous allons tracer, où peut-être
nous laisserons nos tombes, sera poursuivie par les conquérants
pacifiques de notre France. L’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne l’ont
précédée; elle ne pouvait manquer plus longtemps à ce grand rendez-vous
de l’humanité et de la civilisation[190].»

  [190] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 101.

D’avance, entre ces dix, la distribution des terroirs et des âmes était
faite. Cinq d’entre eux, le P. Livinhac en tête, devaient s’occuper de
la région du Nyanza; les cinq autres, le P. Pascal en tête, de celle du
Tanganyika. Des instructions de Lavigerie, qu’ils emportaient avec eux,
leur disaient, en formules incisives: «Dans vos souffrances, songez au
triomphe des martyrs; sans cela vous ne serez que des voyageurs
vulgaires, et, comme je vous l’ai dit quelquefois, des Robinsons, au
lieu d’être des hommes de Dieu... Pour une si grande œuvre, il faut
avoir assez de foi pour demander des miracles. De la foi, beaucoup de
foi, c’est tout ce qu’il faut pour les obtenir.» Tel était leur viatique
spirituel; et pensant, d’autre part, à «nos pauvres barbares civilisés
de France et d’Europe», Lavigerie disait à ses Pères Blancs l’honneur et
l’avantage que pourrait retirer l’Église s’ils trouvaient l’occasion,
sous ces latitudes équatoriales, de cultiver un peu les sciences
naturelles et de fournir quelques renseignements aux sociétés savantes.
Seize siècles plus tôt, cette question: A-t-on le droit de courir au
martyre, de le rechercher? avait déchiré les chrétientés africaines; la
solution de bon sens et d’humilité que lui avait alors donnée l’Église
de Rome trouvait un écho sous la plume de Lavigerie, lorsqu’il écrivait:
«Plutôt changer de direction si le pays de Nyanza est redoutable aux
voyageurs.»

Les Dix, partis de Marseille le 21 avril, étaient à Zanzibar en juin. Le
P. Charmetant et le P. Deniaud les avaient précédés. A eux deux, faisant
l’office de fourriers, ils avaient commencé d’organiser les troupes de
porteurs nègres qui devraient les escorter, et d’hommes armés qui
devraient les défendre; ils avaient rassemblé les innombrables objets
qu’une pareille caravane devait emporter avec elle pour les offrir,
comme droits de péage, aux petits souverains dont on traverserait le
territoire; c’était un véritable capharnaüm, où resplendissaient de
somptueux habits de cérémonie, achetés au Temple, et destinés à parer
les courtisans des roitelets nègres, ou les roitelets eux-mêmes. Car
dans ces régions où la terrible mouche tsé-tsé tuait les animaux
domestiques, où les principicules sauvages ne connaissaient aucune
monnaie d’échange, il fallait traîner avec soi un véritable bazar
ambulant, qui exigeait de nombreuses épaules humaines.

Avant de quitter Zanzibar pour s’enfoncer dans la meurtrière Afrique,
les Dix recevaient des lettres de Lavigerie, qui leur disait: Je prie
pour vous à Rome, je vais prier pour vous au Saint-Sépulcre. L’équipe
destinée au Tanganyika, bientôt réduite à quatre par la mort du P.
Pascal, ne devait arriver à destination qu’en janvier 1879; il fallut
six mois de marche encore aux cinq apôtres de l’Ouganda pour qu’ils
fussent au but. Sans rien perdre de ce don d’ubiquité qui la fixait
presque simultanément à Rome et à Jérusalem, à Alger et à Tunis, à Paris
et aux Grands Lacs, c’est dans cette dernière région que la pensée de
Lavigerie s’attardait alors avec le plus de tendresse. Elle suivait ses
fils, aventureusement expédiés; elle cherchait, parmi les petits clercs
de son séminaire, les recrues qui pourraient un jour, là-bas, remplacer
les martyrs.

J’ai soif, j’ai soif, criait-il au vendredi-saint de 1879, dans un
discours tout haletant: il répétait ce cri suppliant du Christ en croix,
le commentait, conjurait ses auditeurs d’avoir soif des âmes. La
première caravane cheminait encore, que déjà la seconde se
préparait[191]. Les lettres qu’il adressait à Paris, à la procure des
Pères Blancs, s’occupaient des moindres détails du nouveau bazar qu’il y
avait à acheter, à encaisser, à transporter. Comme escorte armée, pour
cette seconde caravane, il voulait d’anciens zouaves pontificaux:
Charmetant fut envoyé à Bruxelles, pour en trouver. Et l’imagination
débridée de Lavigerie voyait en eux les fondateurs éventuels d’un
royaume chrétien au centre de l’Afrique équatoriale, qui deviendrait
très puissant, probablement en peu de temps. Ce serait un chapitre
nouveau s’ajoutant, sous les regards du dix-neuvième siècle finissant, à
l’histoire des royautés jadis fondées par l’Église aux marches de la
civilisation chrétienne; et Lavigerie semblait impatient, déjà, de
mettre ce chapitre au net, avant même que le brouillon n’en eût été
ratifié dans le plan divin.

  [191] Voir _Journal de voyage des missionnaires d’Alger aux Grands
    Lacs de l’Afrique équatoriale_ (Alger, Jourdan, 1879).

Il rédigeait, pour l’apostolat de l’Afrique centrale, des instructions
nouvelles: ne pas élever à l’européenne les petits nègres, non plus que
Pierre et Paul n’avaient voulu transformer en Hébreux les petits
Romains, non plus qu’Irénée n’avait voulu transformer en Grecs les
petits Lyonnais; ne pas baptiser les nègres, sauf le cas de mort, sans
qu’ils eussent été postulants depuis deux ans. Le 2 juin 1879, à
Notre-Dame d’Afrique, Lavigerie armait chevaliers quatre Belges et deux
Écossais, anciens zouaves pontificaux; en chape rouge et or, au pied de
l’autel, il leur donnait l’épée, l’accolade. Et le soir, dans la chaire
de sa cathédrale, il commentait leur imminent départ,--le départ des
douze Pères ou Frères missionnaires dont ils allaient être les
protecteurs. «Les voici qui viennent, s’écriait-il, ces conquérants
pacifiques! Zanzibar, tu les as vus s’enfoncer dans les plaines
brûlantes, franchir les montagnes inhospitalières qui s’élèvent en face
de tes rivages. Tu vas les revoir encore, n’ayant pour arme que leur
croix, pour ambition que de porter la vie dans cet empire de la
mort[192].» Lavigerie les chargeait, au nom du Saint-Siège, d’être, pour
les populations qu’ils allaient aborder, des prédicateurs de délivrance.
«Dites-leur, à ces peuples nouveaux, que ce Jésus dont vous leur
montrerez la croix est mort entre ses bras pour porter toutes les
libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté
des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences
contre le joug des persécuteurs, la liberté du corps contre le joug de
l’esclavage.» Et son geste de bénédiction s’élevait sur ces
missionnaires en partance, «au nom de Pierre qui, captif dans la
personne de Léon, préparait le dernier coup porté à l’esclavage moderne,
au sein même de cette Rome où Paul prisonnier portait le premier coup à
l’antique servitude.»

  [192] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 77.

Quelques minutes encore, il parlait, regrettant que ses forces lui
interdissent de partir avec eux, d’être là-bas le sacrificateur, à cet
autel où leur sang viendrait peut-être se mêler au sang de l’Agneau.
Puis, descendant de chaire, il allait, devant l’autel, s’agenouiller à
leurs pieds, et les baisait; et tous les autres Pères, tous les novices,
tous les hommes présents, faisaient de même; le célèbre discours de
Fénelon sur la fête de l’Épiphanie recevait ainsi, dans cette
cathédrale, une sorte de sanction liturgique. Un an plus tard, hélas!
huit de ces partants, missionnaires ou zouaves, avaient déjà succombé à
la fièvre et semé de leurs tombes la route des Grands Lacs. Tout autre
que Lavigerie se fût peut-être découragé; mais ces catastrophes mêmes
étaient, pour lui, un motif de s’acharner.

Il chargeait le Père Deguerry de remonter le Haut-Nil pour y trouver,
éventuellement, une nouvelle route vers l’Ouganda. Et sans même attendre
le fruit de cette exploration, il préparait une troisième caravane qui
allait, avant la fin de 1880, gagner Zanzibar. «Nous jurons ensemble, la
Société missionnaire et moi, proclamait-il devant ce troisième
contingent d’apôtres, nous jurons de mourir tous jusqu’au dernier,
plutôt que d’abandonner ces missions de l’Équateur.» Et tous ces Pères
Blancs, tous leurs novices, juraient avec lui. Un Breton, ancien zouave
de Lamoricière et de Charette, le capitaine Joubert, était de
l’expédition; il n’avait pu, naguère, sauver le royaume du Pape; il
allait peut-être, en Afrique, donner au Pape un royaume. Car de plus en
plus vastes étaient les ambitions territoriales de Lavigerie: à Kabele
et au Haut-Congo, la Propagande venait de créer pour ses Pères Blancs
deux nouveaux vicariats. Le Père Charbonnier, récemment nommé Supérieur
général, régnait désormais, de son observatoire de Maison Carrée, sur
quatre champs de mission.


II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des clergés d’Orient.

Cependant, à Sainte-Anne de Jérusalem, s’effaçant discrètement et se
morfondant un peu, quelques Pères Blancs, conformément aux consignes de
Lavigerie, se considéraient comme députés par la France et par l’Église
pour prier en faveur du monde chrétien et de la pauvre Afrique en
particulier. Lavigerie, en juin 1878, à l’heure même où ses premiers
missionnaires commençaient à cheminer de Zanzibar aux Grands Lacs, avait
fait une apparition à Jérusalem[193]: le consul Patrimonio,
officiellement, lui avait remis les clefs de Sainte-Anne. Les
instructions qu’emportaient d’Alger à Jérusalem, à l’automne de cette
même année, trois Pères Blancs et un Frère, et les lettres successives
que Lavigerie leur adressait, leur prescrivaient d’accepter, pour
l’instant, une vie monotone, de la prendre comme un second noviciat,
d’étudier, d’attendre, d’être humbles, petits, modestes, de façon à ne
pas surexciter, au Patriarcat ou à la Custodie, les susceptibilités
italiennes. On avait pensé, d’abord, à faire de Sainte-Anne un institut
d’études bibliques; mais au bout de quelques mois, des enfants s’étaient
présentés, aspirant, dans ce sanctuaire ressuscité, au rôle biblique
d’Éliacin. De ce jour-là, une pensée, qui déjà flottait dans l’esprit de
Lavigerie, s’éclaira d’un trait de lumière: tous ces enfants de chœur,
il fallait qu’ils fussent, non pas de rite latin, mais de rite oriental,
et que les Pères Blancs, s’orientalisant eux-mêmes dans la mesure du
possible, s’acheminassent vers l’ouverture d’une école apostolique où
seraient formés des prêtres pour les diverses chrétientés indigènes
unies à l’Église romaine; et bientôt le patriarche grec-melchite,
rendant visite aux Pères Blancs, souhaitait lui-même cette fondation.

  [193] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 265-269.

Il fallait faire accepter l’idée à Paris, la faire accepter à Rome: de
part et d’autre, de graves obstacles surgissaient. Dans le Paris
politique de 1880, de quel œil verrait-on l’établissement d’un séminaire
ecclésiastique dans des locaux qui demeuraient propriété de la France,
avec le concours pécuniaire de la France? Et que dirait, à Rome, d’un
projet aussi décisif, la congrégation de la Propagande, où certaines
influences tenaces continuaient, au contraire, de lutter pour la
latinisation des Orientaux, pour l’éviction discrète et progressive de
leurs rites indigènes? Mais à Paris, il y avait Gambetta; à Rome, il y
avait Léon XIII: avec ces deux appuis, Lavigerie devait vaincre.

Lavigerie s’en venait dire à Gambetta qu’à la demande de certaines
notabilités musulmanes de Jérusalem, les Pères Blancs venaient d’ouvrir
à Sainte-Anne une école secondaire où les petits musulmans apprenaient
notre langue: Gambetta disait bravo, et intéressait au projet Barthélemy
Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères. Lavigerie, en mars
1881, écrivait à celui-ci, qu’«à côté de cette école externe, il y
aurait grand avantage à établir à Sainte-Anne une école normale
d’instituteurs français, choisis de tous les points de l’Orient, et
destinés eux-mêmes à aller fonder des écoles françaises dans leur pays
respectifs.»

En présence d’une telle suggestion, comment Barthélemy Saint-Hilaire
eût-il pu n’être pas propice? «Je m’attends, continuait le prélat, à
trouver opposition parmi les missionnaires italiens, qui partout font
maintenant à l’action française une guerre acharnée.» Et ce pronostic
même ne pouvait que piquer au jeu un homme d’État du quai d’Orsay. Ayant
ainsi préparé le terrain, l’adroit épistolier continuait: «Il y a lieu
de compter avec l’esprit oriental qui n’admet aucune œuvre vitale que
sous une forme religieuse. Parler dans ce pays d’institution purement
laïque serait une chose impossible. Aussi donnerai-je simplement à notre
École normale le nom d’École apostolique; et comme le clergé tout
entier, même le clergé oriental, peut se marier dans ces régions et y
exercer toutes sortes d’états, rien n’empêcherait que ceux des
instituteurs formés par nous qui le voudraient reçussent plus tard le
sacerdoce dans leurs rites respectifs.» Lavigerie faisait ainsi
merveille, quand il le voulait, pour présenter le fait religieux aux
susceptibilités laïques. Il pouvait, à ses heures, être cassant et
véhément, mais toujours à bon escient et jamais avec maladresse; son
intelligence, son goût de manier les hommes, son amour du succès le
portaient, plutôt, à vouloir assouplir les contours d’une idée, amortir
les angles d’un projet, pour rendre cette idée, ce projet, plus
accessible, plus acceptable, à certains esprits distants ou prévenus,
dont l’assentiment était pourtant nécessaire. Barthélemy Saint-Hilaire
fut conquis, Gambetta donna son appui, et quatre-vingt-dix mille francs
furent votés pour l’ouverture de ce qu’on appela, au Palais-Bourbon, le
collège français de Sainte-Anne.

A peine ce vote enlevé, Lavigerie était à Rome; il voyait Léon XIII, et
les autorités de la Propagande; il se prévalait de ses anciennes
expériences de directeur de l’œuvre des Écoles d’Orient pour soutenir
que l’un des plus grands obstacles qui écartaient de Rome les
schismatiques orientaux était la frayeur du latinisme. Il pensait donc
travailler pour la réunion des Églises, en demandant l’autorisation de
faire de Sainte-Anne un séminaire grec-melchite où le rite oriental
serait en vigueur: il augurait qu’à la faveur d’une telle éducation les
jeunes pupilles de Sainte-Anne seraient un jour des agents efficaces
pour la conversion de l’Orient. Il insistait, en novembre, dans une
lettre au cardinal préfet de la Propagande; et celui-ci faisait savoir,
en mars 1882, que son projet répondait aux vœux de la Congrégation.

Sous le nom de Collège français, l’institution de Sainte-Anne avait des
subsides de Paris; sous le nom de séminaire oriental, elle avait
l’approbation de Rome; elle pouvait aussitôt s’ouvrir.

L’esprit de déférence pour les rites indigènes, représenté par
Lavigerie, avait définitivement prévalu, à Rome, sur l’esprit de
latinisation, et Léon XIII, déjà soucieux de multiplier les ponts entre
le Saint-Siège et les églises séparées, apprenait bientôt avec une joie
confiante l’accueil que faisaient à cette fondation les évêques
orientaux. Le séminaire restera vide, murmuraient les derniers
latinisants. Lavigerie pourra faire savoir à Rome, au bout de trois ans,
qu’avec soixante-deux élèves le séminaire était plein[194].

  [194] Qu’il nous soit permis de renvoyer à l’étude spéciale que nous
    avons consacrée à Lavigerie et au séminaire de Sainte-Anne dans
    notre livre _Les Nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne_
    (Paris, Perrin, 1903).

Il se plaisait à cette pensée qu’il y avait là désormais, dans
Jérusalem, une sorte de centre d’unité catholique, où la diversité même
des rites scellerait la généreuse fraternité des âmes. Ce prêtre aimait
à se pencher sur des ruines pour y retrouver des éléments de vie. Au
centre de l’Afrique, esclavagiste et polygame, parfois anthropophage,
c’étaient les ruines, particulièrement tragiques, de ce que le Dieu de
la Genèse avait mis de grandeur et de dignité dans les âmes humaines; en
ces Lieux-Saints où le Christ était venu fonder un bercail,--et un
seul,--c’étaient les ruines de la primordiale unité des âmes
chrétiennes; et plus près du regard de Lavigerie, enfin, dans cette
Tunisie où déjà, grâce à lui, la France avait pris pied sur la colline
de Carthage, c’étaient les ruines d’une antique chrétienté qui, comme
celle de l’Algérie, avait été d’abord ravagée par les Vandales, et puis
balayée par l’Islam.


III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la France en
Tunisie.

Que pouvaient, en cette Tunisie, pour les besoins religieux de la
population européenne, déjà nombreuse, déjà éparse, une quinzaine de
Capucins italiens? Que pouvaient-ils, surtout, pour hâter la rencontre
entre les détresses islamiques et la charité chrétienne? Lavigerie, dès
1875, s’inspirant de ses ambitions patriotiques non moins que de son
désir d’action religieuse, avait suggéré au ministère des Affaires
étrangères que les Français devraient entrer en Tunisie «loyalement, non
en conquérants, mais en vue d’une politique de protectorat». Voyant que
cette entrée tardait, il se sentait tout prêt à prendre les
devants.--«Je suis disposé, disait-il dès 1879 à notre consul Roustan, à
me charger, avec mes missionnaires, du service religieux de la Tunisie»,
et il jetait des jalons, à cet effet, auprès de la Propagande.

Vous obtiendrez ainsi, insistait-il auprès de Roustan, un résultat qui
serait un triomphe nouveau pour votre politique: celui d’annexer
officiellement, au point de vue religieux, la Tunisie à l’Algérie
française, et de pouvoir y créer librement, par ce moyen, tous les
établissements, écoles, hôpitaux, etc. Voyant Waddington, alors
titulaire du Quai d’Orsay, Lavigerie l’entretenait de la nécessité pour
la France de prendre pied en Tunisie. L’Angleterre et l’Allemagne
étaient consentantes: elles avaient fait à la France des avances, au
congrès de Berlin[195]: pourquoi tarder à les accepter? Sans plus
attendre, Lavigerie s’installait lui-même, sur l’historique colline de
Carthage, dans une bien humble maison arabe qu’il avait acquise d’un
dentiste. Au printemps et à la fin de l’automne de 1880, il y faisait
deux séjours prolongés, surveillant les travaux du collège Saint-Louis,
acquérant à la Marsa, pour l’entretien de ses futures œuvres
tunisiennes, un immense domaine où, l’année d’après, il allait planter
la vigne. Le «premier colon de l’Algérie» allait être le premier
viticulteur de la Tunisie. Et cette maisonnette, d’où planaient et
débordaient ses rêves, devenait le quartier général d’où la France
religieuse, désireuse de faire pénétrer le Christ en Tunisie, aiderait
la France politique à y pénétrer avec lui[196].

  [195] Voir René VALET, _L’Afrique du Nord devant le parlement au
    dix-neuvième siècle_, p. 158-163.

  [196] Sur le concours que prêtèrent à la France, pour son
    établissement en Tunisie, les influences religieuses, voir P. H. X.,
    _La Politique française en Tunisie, le protectorat et ses origines_,
    p. 452-453 (Paris, Plon, 1891).

Allait-on assister, après vingt et un siècles, à un nouveau duel entre
Rome et Carthage? On eût pu le croire, en lisant les virulentes attaques
d’une partie de la presse italienne contre l’archevêque d’Alger. Nul ne
savait, comme lui, transformer les souvenirs historiques en instruments
de conquête. «Eh bien, monseigneur, que disent les ombres d’Annibal et
d’Amilcar?» Ainsi l’avait accueilli Pie IX treize ans plus tôt, quelques
mois après sa nomination en Algérie. Pie IX le connaissait bien; il
savait que Lavigerie aimait écouter parler les morts, et les faire
parler. Ce seul nom de Carthage était pour lui d’une magnifique
éloquence; pourquoi donc le royaume d’Italie empêcherait-il Carthage de
régner, là où déjà, jadis, elle avait régné[197]?

  [197] L’Italie, lisait-on dans la préface du recueil de discours de
    Jules Ferry, publié par Rambaud, sous le titre: _Affaires de
    Tunisie_ (Paris, Hetzel, 1882), est «une puissance jeune, remuante,
    exigeante envers la fortune qui lui a prodigué les plus hautes
    faveurs, hantée par les grands souvenirs, les grands noms et les
    grands rêves. Elle est à Rome, il lui siérait d’être à Carthage.
    Pourquoi? Parce que c’est Carthage». Sur le mécontentement italien,
    voir René VALET, _op. cit._, p. 163-168 et 202-203, et l’article
    anonyme de M. André LEBON sur _les Préliminaires du traité du
    Bardo_. (_Annales de l’École libre des sciences politiques_, 1893.)

Au nom de la Rome papale en même temps qu’au nom de la France, Lavigerie
travaillait pour cet avènement. Autour de lui il fouillait les mémoires
humaines, et faisait fouiller, au-dessous de lui, les alluvions, cette
mémoire de la terre. Les vieux Arabes lui disaient que ce Bou Saïd,
honoré dans une mosquée du même nom en face de Carthage, n’était autre
que le saint roi Louis devenu musulman, paraît-il, à son lit de mort, à
la suite d’une apparition du Prophète. Lavigerie recueillait cette
légende: elle profanait, assurément, la gloire du saint roi «roumi»;
mais elle la montrait, pourtant, se perpétuant dans les imaginations
tunisiennes: n’était-ce pas un motif, pour la France, de n’être pas plus
longtemps absente? Le P. Delattre, par des explorations méthodiques,
exhumait de la colline même de Carthage les débris des civilisations
successives; il interrogeait ces ruines dont déjà Chateaubriand disait
qu’elles n’avaient rien de bien conservé, mais qu’elles occupaient un
espace considérable[198]; il ramassait pieusement toutes ces épaves,
jadis dédaignées, sans doute, par les Pisans, lorsque il Carthage était
pour eux comme la carrière où ils venaient chercher les pierres du dôme
de Pise. Sous les yeux de Lavigerie se formait tout un musée
d’archéologie chrétienne; en voyant ces inscriptions, en voyant ces
lampes qui portaient parfois l’emblème du Christ vainqueur, Lavigerie
écrivait à Xavier Charmes pour demander au ministère de l’Instruction
publique l’établissement d’une mission archéologique à Carthage[199]. Le
langage des pierres, le langage des objets sacrés qu’on recueillait,
aidaient l’Église à raviver la physionomie de Carthage chrétienne:
pourquoi donc cette Carthage ne redeviendrait-elle pas, en Afrique, la
messagère de Rome?

  [198] CHATEAUBRIAND, _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, 7e partie
    (_Œuvres complètes_, éd. Garnier, V, p. 454. Paris, 1859).

  [199] Voir la lettre qu’il écrivait à Wallon, secrétaire perpétuel de
    l’Académie des inscriptions, sur, le même sujet (_Œuvres choisies_,
    II, p. 397-451).

Lorsque au printemps de 1881 Lavigerie, après quatre mois de séjour,
s’éloigna de Carthage, l’expédition de Tunisie, dont en janvier 1879
Gambetta avait repoussé l’idée, était bien près d’être résolue[200]. Un
entretien décisif du baron de Courcel, directeur des affaires
politiques, achevait de mordre sur l’esprit de Gambetta[201], à qui
Lavigerie avait, par l’intermédiaire de Charmetant, fait transmettre un
long rapport. Pour préparer l’expédition, le capitaine Sandherr, qui
allait, vingt ans durant, jouer un rôle d’élite dans le «service des
renseignements» du ministère de la Guerre, se faisait renseigner par
Lavigerie et par les Pères Blancs sur l’état d’esprit des indigènes
tunisiens[202]. «Les Pères Blancs, écrivait-il à Lavigerie, sont les
Français les plus patriotes et les plus désintéressés que j’aie
l’honneur de connaître.» Lavigerie, d’ailleurs, correspondait
directement avec le ministère de la Guerre, signalant l’agitation qui
grossissait parmi les 50 000 Kabyles, les rumeurs circulant sur les
marchés arabes, d’après lesquelles la France «ne viendrait jamais à bout
du bey de Tunis», les sourdes manœuvres qui se préparaient au Maroc
contre la France, avec l’appui de l’Allemagne, et la grosse imprudence
qu’on avait commise en remplaçant, en Kabylie, tous les administrateurs
militaires par des administrateurs civils, «uniquement pour obéir aux
politiciens de la rue». Pour être renseignée, pour mûrir et préciser ses
décisions, la France de Gambetta s’adressait à cet archevêque,
collaborait avec lui. «Un homme essentiellement politique, non un
persécuteur: la passion philosophique ou théologique lui est
certainement inconnue»: c’est ainsi que Lavigerie jugeait Gambetta, et
l’expédition de Tunisie résulta de leurs échanges de vues.

  [200] Sur les évolutions d’esprit de Gambetta au sujet de l’expédition
    tunisienne, voir baronne DE BILLING, _Le Baron Robert de Billing,
    vie, notes, correspondance_, p. 395-396 (Paris, Savine).

  [201] HANOTAUX, _Histoire de la France contemporaine_ (1871-1900): IV,
    _La République parlementaire_, p. 650-651 (Paris, Furne).

  [202] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 843.

Étrange aveuglement des partis politiques! Cinquante et un ans plus tôt,
lorsque la France des Bourbons avait rendu à notre pays ce suprême
service, de lui donner l’Algérie, les libéraux de l’époque déclaraient
que le vrai motif de la guerre contre le Dey était de préparer nos
troupes à faire le coup de feu contre les Parisiens! Aujourd’hui que la
France républicaine ouvrait à l’Église de France et à l’Église romaine
un nouveau domaine d’action, on voyait les conservateurs catholiques
s’unir aux partis radicaux pour protester contre l’expédition
tunisienne[203]. Lavigerie passait outre, haussant ses robustes épaules.

  [203] Sur l’exploitation électorale de nos difficultés tunisiennes par
    l’opposition, voir LEROY-BAULIEU, _Revue politique et littéraire_,
    13 août 1881, et VALET, _op. cit._, p. 210-211.

La convention du 12 mai 1881, connue sous le nom de traité du Bardo,
établit en Tunisie le protectorat de la France. «Plaise à Dieu, écrivait
Lavigerie au clergé d’Alger, que ce triomphe de la France soit le
triomphe définitif de la civilisation chrétienne dans ces pays
barbares!» Le Saint-Siège, dès le 28 juin, le nommait administrateur du
vicariat apostolique de Tunisie[204]: c’était une façon sommaire,
éminemment efficace, de ratifier, en face des susceptibilités
italiennes, l’installation en terre tunisienne du sacerdoce français. On
tenait compte, d’ailleurs, de ces susceptibilités, en décidant que les
Capucins italiens garderaient leurs églises, sous l’autorité d’un
supérieur, qui aurait le titre de préfet apostolique, et qui, comme
Lavigerie, dépendrait de la congrégation de la Propagande; et c’est
seulement en 1891 que Lavigerie les fera définitivement s’éloigner,
d’accord avec le Saint-Siège.

  [204] Texte du bref dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 382-384.
    Quelques semaines plus tôt, à la Chambre italienne, le député
    Massari avait parlé des résistances qu’opposait le Saint-Siège aux
    efforts du gouvernement français pour faire nommer à Tunis, en
    remplacement de Mgr Suter, un moine français (CHIALA, _Pagine di
    storia contemporanea_; fasc. _Tunisi_, p. 264, Turin, Roux, 1892).

Mgr Suter, le vieux Capucin italien qui depuis quarante ans était là-bas
supérieur, vint lui-même remettre à Lavigerie, comme insigne de son
autorité pastorale sur la Tunisie, l’étole qu’il avait reçue jadis de la
reine Marie-Amélie. Le tête-à-tête fut émouvant. Lavigerie s’inclina
devant le moine octogénaire en lui disant: «Placez l’étole, vous-même,
sur mes épaules, et bénissez-moi.» Suter accepta: il allait bientôt
s’effacer, avec une pension viagère de la France.

«Il était grand temps, note le baron Robert de Billing, qu’un prélat
éminent comme le cardinal Lavigerie vînt prendre dans ses mains
vigoureuses le gouvernement de tous ces religieux, dont l’esprit de
discipline et d’abnégation avait beaucoup souffert d’un trop long
séjour, sans doute, loin de leurs communautés d’Europe[205].»

  [205] BILLING, _op. cit._, p. 389.

Cinq millions de francs par an, voilà ce qu’il fallait à Lavigerie pour
faire de la Tunisie un beau diocèse. Ses plans étaient faits: il
voulait, sans trêve, une cathédrale et une seconde paroisse à Tunis, dix
autres paroisses ailleurs, un grand et un petit séminaires, trente
écoles, un pensionnat de jeunes filles. Il portait ce plan à Rome, dès
le mois de juillet, le mettait sous les yeux du préfet de la Propagande,
obtenait que son titre complet fût: «Administrateur de Carthage et de
Tunis. Car l’Église antique de Carthage, expliquait-il, réveille les
mémoires les plus touchantes et les plus saintes.» En août, il arrivait
à Paris, pour organiser, au nom de Léon XIII, une quête nationale pour
la Tunisie: «Tout me manque, criait Lavigerie aux catholiques de France;
si la faim fait sortir les loups du bois, elle en fait aussi sortir les
pasteurs; tout évêque voudrait posséder des trésors pour rendre à la
prière ce lieu vénérable: Carthage.» Mais alors pesaient sur les
catholiques de France certaines influences politiques dont neuf ans plus
tard Léon XIII et Lavigerie devaient commencer à les affranchir; et ces
influences firent échouer l’appel de Lavigerie. La quête, dans tout le
pays, ne rapporta que trois cent mille francs. L’expédition tunisienne
était impopulaire dans les partis de droite comme dans ceux d’extrême
gauche: Lavigerie avait sa part de cette impopularité. Gambetta, du
moins, comprenait Lavigerie; il savait les précieux renseignements que
le prélat donnait au Quai d’Orsay sur les troubles de Tunisie, et sur
les points où notre armée devait frapper pour y mettre un terme. «Je
n’ai jamais été mieux renseigné sur les affaires de l’Algérie et de la
Tunisie, disait un jour Gambetta, que par mes conversations avec le P.
Charmetant», et il avait même chargé ce Père Blanc de s’informer si
l’amiral de Gueydon consentirait à reprendre, éventuellement, le
gouvernement de l’Algérie[206]. Telle était la confiance qu’inspiraient
au président de la Chambre des députés Lavigerie et ses collaborateurs.
Consultez la liste du premier conseil de protectorat de la Tunisie: vous
n’y trouvez pas le nom de Lavigerie; il préfère rester à l’écart
officiellement. «On peut m’y donner entrée par une disposition secrète,
avait-il dit; mais c’est tout», et il avait d’ailleurs, de sa propre
main, dressé le plan de ce conseil, où il voulait que fussent groupés
tous les chefs de service. En fait, l’instigateur, le promoteur,
l’organisateur, c’était Lavigerie: on le verra d’une façon limpide,
décisive, lorsque M. l’abbé Tournier publiera les trouvailles d’archives
sur lesquelles sa générosité de chercheur nous a permis de jeter les
yeux, et lorsqu’on y lira tels mémoires que Lavigerie adressait à
Gambetta «sur les personnalités à maintenir ou à écarter en Tunisie, ou
sur le remboursement de la dette tunisienne». L’idée de maintenir le
gouvernement musulman du Bey trouvait en cet homme d’Église un acharné
défenseur: «Vouloir substituer un gouvernement chrétien, écrivait-il, ce
serait surexciter jusqu’à la folie les ardeurs du fanatisme.»
«L’organisation tunisienne, telle que la comprend Monseigneur, est
admise en principe», signifiait à Charmetant Gambetta, devenu chef du
grand ministère.

  [206] D’HAUSSONVILLE, _La Colonisation officielle en Algérie_, p. 22
    et suiv. (Paris, Lévy, 1883).

Lavigerie, dès lors, pouvait demander à Gambetta un budget des cultes
pour la Tunisie: Gambetta prêterait l’oreille. Un jour, à l’issue d’une
causerie, le prélat disait à l’homme d’État: «Merci, monsieur le
ministre, mais l’anticléricalisme, qu’en faites-vous dans tout cela?» Et
Gambetta de répondre: «L’anticléricalisme, Monseigneur, c’est pour la
France, mais ce n’est pas article d’exportation.» Gambetta admettait
qu’en Tunisie la France protégeât le catholicisme et que le
catholicisme, aussi, y protégeât la France.

«On ne peut me laisser à moi seul, insistait Lavigerie, la charge
d’entretenir à Tunis un clergé que j’ai mission de rallier à l’influence
française. Si la France ne se hâte de prendre ce moyen tout-puissant
d’action, les gouvernements rivaux s’en serviront contre elle. C’est
contre elle que l’Angleterre se propose de rétribuer désormais les
religieuses et prêtres anglo-saxons qui se trouvent en Tunisie. Si cet
exemple est donné, je ne doute pas que, malgré ses embarras financiers,
l’Italie le suive bientôt. Ces prêtres, recevant un traitement régulier
de leurs gouvernements respectifs, constitueraient ici peu à peu un État
dans l’État. La France le veut-elle? Un autre inconvénient serait de les
laisser vivre des aumônes de leurs nationaux, dont ils seraient ainsi
amenés à embrasser le parti. La France le veut-elle? Dans le premier
cas, je me mettrai sérieusement à l’œuvre. Dans le second, je n’aurai
qu’à m’abstenir, me contentant de délivrer le gouvernement, par ma
présence en Tunisie, des embarras que lui causerait en ce moment un
prélat italien!»

La conviction de Gambetta était faite, et les bureaux du ministère
élaboraient des résolutions conformes, lorsque Gambetta tomba du
pouvoir; Freycinet, qui lui succéda au quai d’Orsay, ratifia ces
résolutions, et tout de suite, sans avis des Chambres, préleva sur les
crédits spéciaux du budget des cultes une somme de cinquante mille
francs pour l’administration apostolique de Tunis. Une idée bientôt vint
à Lavigerie: celle d’une grande loterie qui émettrait six millions de
billets au profit des œuvres du Vicariat apostolique. Soit, répondit
Freycinet, pourvu que le nom de l’archevêque, qui pourrait émouvoir
l’anticléricalisme des Chambres, ne paraisse pas.

Tandis qu’il recevait ainsi du gouvernement français un appui tout à la
fois timide et efficace, Lavigerie, selon le désir de Léon XIII, allait
faire de la Tunisie, provisoirement, sa résidence ordinaire, pour en
commencer l’organisation.

Quittant l’Algérie pour la Tunisie, en octobre 1881, il faisait étape à
Bône, où il venait d’acheter l’antique acropole qui s’était appelée
Hippone, et dont saint Augustin, jadis, avait fait un point lumineux
vers lequel se tournaient les yeux des chrétiens de l’Afrique et du
monde; il sacrait, là, l’évêque de Constantine, et commentait dans un
discours la pose de la première pierre de la basilique d’Hippone, où
solennellement il fêtera, cinq ans plus tard, le centenaire de la
conversion d’Augustin. Il fallait que de nouveau le Christ régnât là où
Augustin avait été son ministre. Et dès le lendemain les souffles de
résurrection chrétienne qui planaient sur cette colline d’Hippone
entraînaient Lavigerie vers l’autre acropole, celle de Carthage, où une
autre chaire épiscopale illustre, celle de saint Cyprien, allait être
relevée.


IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade pacificatrice
de Lavigerie.

«J’aurais voulu, disait plus tard le ministre Roustan, avoir ce prélat
pour maître, j’aurais servi Richelieu.» Un Richelieu qui, dans ses
visites pastorales, agissait comme un saint Vincent de Paul: tel était
exactement Lavigerie. C’est la campagne de la charité après celle des
armes, écrivait-il; celle-là n’a qu’un but, celui de panser les
blessures, demandant à tous, à quelque race qu’ils appartiennent, non
pas ce qu’ils croient ou ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils ont souffert.
Français, Maltais, Italiens, Musulmans, Israélites, devenaient, tous
ensemble, les clients de sa charité. «Tout le monde, sans distinction de
culte et de nationalité, écrivait Gabriel Charmes, proclame ici sa
grande liberté d’esprit, sa parfaite tolérance, son initiative
féconde[207].» Secourir les pauvres, guérir les blessés, soigner les
malades, aimer les Arabes comme «des frères et les enfants du même
Dieu», telle était la méthode qu’il prescrivait à son nouveau clergé.
Officiellement, sur un bateau de la marine française, il allait d’un
port à l’autre, cherchant les misères, les secourant sur l’heure, ou les
envoyant à ses congrégations de femmes qui s’installaient.

  [207] Gabriel CHARMES, _La Tunisie et la Tripolitaine_, p. 129 (Paris,
    Lévy, 1883).

Forgemol, Bréart, Saussier, Logerot, généraux de nos armées, avaient
étalé, devant les populations bientôt soumises, un des aspects de la
France: c’était un autre aspect, plus conquérant encore, qui se révélait
à elles dans la personne de Lavigerie, débarquant fastueusement sous le
pavillon de notre marine, pour des gestes d’amour, pour des paroles de
paix. A Sfax, en janvier 1882, toute la population musulmane s’empressa
vers lui, pour lui parler de dix millions de piastres qu’elle avait à
payer dans les quarante-huit heures comme indemnité de guerre, et du
péril que couraient, si Sfax se montrait insolvable, les chefs de
famille détenus comme otages. Lavigerie fit savoir à ce flot populaire
que c’est dans l’église qu’il donnerait audience. En dépit de leurs
préventions musulmanes, tous s’engouffraient dans le sanctuaire
chrétien: l’archevêque, vêtu de ses habits pontificaux, les attendait au
pied de l’autel, les invitait au repentir, leur faisait jurer de ne plus
reprendre les armes contre la France, leur promettait des délais de
paiement. Les acclamations retentissaient, le qualifiaient de sauveur,
de père; elles se prolongeaient, le soir, dans la ville illuminée; elles
se répétaient, le lendemain, lorsque la voiture de l’archevêque, le
conduisant au bateau qui l’attendait, était traînée, poussée, presque
portée par la foule qui avait dételé les chevaux. Quelques minutes lui
avaient suffi, dans une église, pour installer en ce coin de terre la
souveraineté de la France: le prestige même de son sacerdoce avait servi
d’assise à l’ascendant de son pays: que pouvaient faire, contre ce
prêtre, la jalousie un peu mortifiée du consulat d’Angleterre, ou bien
du consulat d’Italie?

Quelques années plus tôt, Maccio, consul d’Italie, avec quarante marins
par lesquels il s’était fait rendre les honneurs militaires, était venu
occuper son poste de consul «à son de trompe et dans l’appareil de la
guerre[208]». Aujourd’hui son successeur Raybaudi, à demi intimidé par
l’ascendant moral de Lavigerie, disait sans détour au prélat:
«Monseigneur, que vous faites du bien, mais que ce bien nous fait de
mal!» Non certes, ce bien ne faisait pas de mal aux Italiens nécessiteux
qui, pour la première fois, grâce à Lavigerie, allaient trouver, dans la
maison récemment ouverte des Petites Sœurs des Pauvres, un asile pour
leurs vieux jours; ce bien ne faisait pas de mal à ces laborieux colons
venus de Piémont ou de Calabre, qui allaient profiter de la prospérité
économique bientôt créée par la France. Mais contre cette saillie du
consul, comment Lavigerie eût-il protesté, puisqu’elle attestait le
caractère définitif de l’installation française? Une lettre de
l’archevêque au cardinal préfet de la Propagande lui disait:
«Militairement parlant, la conquête est achevée.» Votre Éminence,
continuait-il, «me pardonnera, quoiqu’elle soit de la patrie de Scipion,
de remplacer le _Delenda Carthago_ par l’_Instauranda Carthago_».

  [208] CHARMES, _op. cit._, p. 285, note.

Non pas qu’il aspirât, comme les héros éponymes des villes antiques, à
la vanité glorieuse d’être fondateur de cité; mais Carthage relevée,
c’était à ses yeux une revanche de l’idée chrétienne, succédant à des
siècles d’effacement; c’était le couronnement naturel de ces trois
chapitres qu’il venait d’introduire en son catéchisme diocésain, sur
l’Église d’Afrique, sur son histoire, sur ses saints.


V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique.

Si grande que fût cette œuvre, si lourd qu’en fût le fardeau, il avait
l’œil ailleurs, sur tous les autres champs d’action où il avait mis son
empreinte. Entre deux lettres au Quai d’Orsay sur la Tunisie, il
publiait, dans les _Annales de la Propagation de la Foi_, des pages
anxieuses, douloureuses, sur l’œuvre de l’Islam dans l’Afrique
équatoriale. Ces pages mettaient sous les regards des États européens un
immense péril. Ils entretenaient des missions tout autour du littoral
africain, et l’Islam, animé depuis quelque temps d’une recrudescence de
vie, était en train de devancer le christianisme parmi les populations
nègres. Avec l’Islam se propageait, sous ces latitudes, un débordement
de mœurs, que les vieux nègres de l’Ouganda étaient les premiers à
dénoncer; avec l’Islam se répandaient la traite des esclaves, et ses
abominations homicides. Pourquoi le P. Deniaud, le P. Augier, l’ancien
zouave pontifical d’Hoop, de la mission du Tanganyika, avaient-ils, le 4
mai 1881, été massacrés? Parce qu’ils réclamaient à une tribu nègre,
voisine de leur résidence, un petit esclave racheté, dûment payé, et que
cette tribu prétendait conserver. Puisque les deux Pères Blancs et cet
auxiliaire avaient payé de leur vie leur office de rédempteurs de noirs,
leur souvenir même commandait que l’on s’obstinât à cette œuvre, plus
tenacement que jamais.

Lavigerie fortifiait ses postes; il en créait un nouveau, à Tabora, pour
servir d’intermédiaire entre les missions du Nyanza et celles du
Tanganyika: il demandait à ses Pères Blancs des rapports détaillés, leur
disant en souriant qu’ils n’avaient pas là-bas, comme on l’a quelquefois
en France, l’excuse de l’heure de la poste. Freycinet, un jour, ouvrant
une lettre de Lavigerie, et croyant y trouver des échos de Tunisie, eut
une singulière surprise: un nouveau royaume s’offrait à la France,
l’Ouganda, sur le bord du lac Nyanza. Lavigerie racontait une
conversation du roi M’tésa avec le vicaire apostolique Livinhac: ce
M’tésa, qu’il regardât au Nord, qu’il regardât au Sud, se sentait pris
de peur: il lui semblait que ses États, encerclés entre les troupes du
Madhi qui s’avançaient, et les forces musulmanes de la Sultanie de
Zanzibar, étaient en péril; et les missionnaires anglais qui
l’entouraient, et qui s’efforçaient de le gagner au protestantisme,
réussissaient surtout à le rendre défiant de l’Angleterre. Il avait prié
Livinhac de lui obtenir le protectorat de la France; et Lavigerie, sans
tarder, en informait Freycinet. C’eût été la France s’installant au
centre de l’Afrique, coupant à l’Angleterre la route du Cap au Caire.
Mais quel accueil eût fait, à de pareils desseins, un Parlement qui déjà
réputait trop aventureuse l’expédition tunisienne? Freycinet jugea plus
sage de ne les point envisager[209]. A défaut de la France, l’Église
romaine s’implantait dans l’Ouganda: la petite chrétienté dont le P.
Livinhac était le chef allait se révéler, quelques années plus tard,
comme un chef-d’œuvre d’évangélisation, et comme une merveille
d’héroïsme.

  [209] Voir au sujet de ce refus de la France les regrets du général
    PHILEBERT dans son livre: _le Partage de l’Afrique_, p. 28 (Paris,
    Charles-Lavauzelle, 1897).

Tombouctou, aussi, la cité mystérieuse encore à laquelle le désert
servait d’avenue, demeurait, sur l’horizon de Lavigerie, comme une
provocante énigme; et les routes du Sahara occidental ayant naguère été
néfastes pour les premiers Pères blancs, c’est en partant de Ghadamès, à
présent, que d’autres Pères Blancs songeaient à trouver l’accès du
Soudan. Il y avait là un certain P. Richard, cavalier incomparable,
parlant arabe au point de passer pour un Arabe, et dont les nomades
disaient: C’est notre sultan. Il avait hâte, au lendemain du massacre de
l’expédition Flatters, de s’enfoncer dans le désert avec deux autres
Pères. Lavigerie temporisait, et finalement, en août 1881, les Pères
étaient autorisés à partir; quatre mois plus tard, ils étaient massacrés
par quelques Touareg. Lavigerie, à cette nouvelle, rassemblant ses
missionnaires dans sa chapelle de Carthage, chantait le _Te Deum_ pour
remercier Dieu de ces nouveaux martyrs; et ses chants alternaient avec
ses larmes. Il commandait aux Pères Blancs de Ghadamès, à ceux de
Tripoli, de se replier sur Alger, mais il ne pouvait consentir à perdre
de vue le Soudan, et le _Bulletin des Missions_, au lendemain même de ce
nouvel échec, reparlait de Tombouctou.

Lavigerie était encore sous le poids de cette série de deuils,--deuils
au Tanganyika, deuils au désert,--lorsqu’il apprit qu’au début de mars
1882 le ministre Roustan, dont il admirait et aimait la fermeté
d’attitude et l’intrépidité patriotique, s’éloignait de la Tunisie à la
suite d’odieuses campagnes diffamatoires. Le ministère, à Paris,
consultait Lavigerie pour savoir quel successeur donner à Roustan: cet
homme d’Église devenait, de plus en plus, un informateur d’État. Paul
Cambon, qui fut l’élu, lui écrivait: «Je ne connais rien du monde
nouveau où je vais entrer. Je pourrai avoir recours à vos lumières, vous
demander votre appui et vous donner mon concours.» Et par une allusion
discrète à l’anticléricalisme français, Paul Cambon ajoutait: «Grâce à
Dieu, nous ne serons pas gênés là-bas par des querelles qui, ici,
rendent toutes choses difficiles.»


VI.--Lavigerie cardinal.

Entre le départ de Roustan et l’arrivée de Paul Cambon, quelques
semaines s’écoulèrent où Lavigerie parut exercer l’interrègne, au nom de
la France; et ce fut au cours de cet interrègne, le 19 mars, qu’il
apprit que Léon XIII faisait de lui un cardinal. La pourpre, il l’aurait
eue depuis longtemps, s’il avait en 1868 accepté d’être coadjuteur de
Lyon. Mais ce qui faisait, pour lui, le prix de cette pourpre, c’était
le sentiment qu’avec lui s’inaugurait une lignée cardinalice dont il
allait être l’ancêtre: la lignée des cardinaux d’Afrique[210]. Il
semblait à Lavigerie que l’honneur fait à sa personne symbolisait un
progrès de l’Église; son entrée dans le Sacré Collège et la pénétration
du Christ dans les profondeurs de l’Afrique lui apparaissaient comme
deux faits connexes; et cette pourpre attestait qu’après tant de siècles
d’obscures souffrances l’Afrique chrétienne était redevenue une réalité,
qu’elle était redevenue une force dans les conseils de l’Église. Avec
son instinct quasi génial de grand cérémoniaire, il concerta lui-même
les pompes de son élévation cardinalice. Il voulut que la calotte lui
fût portée par le garde noble pontifical à Saint-Louis de Carthage, et
que, pour l’entourer, la Maison Carrée envoyât ses Pères Blancs, et que
Malte lui expédiât quelques-uns des noirs qu’il y faisait élever; la
fête ainsi préparée se déroula le 16 avril 1882, dans un appareil de
splendeur. «Vous direz à Léon XIII, disait-il au garde noble, que sous
son grand pontificat vous avez vu le signe de la Rédemption couronner
cette antique acropole comme un signe de résurrection et
d’espérance[211].»

  [210] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 532.

  [211] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 534.

Et le soir, lorsqu’il rentra à Tunis, il connut l’allégresse du
triomphateur, porté jusqu’à sa cathédrale par une foule enthousiaste. Un
mois après, à Paris, il recevait la barrette à l’Élysée et, dans le
discours qu’il adressait à Jules Grévy traçait un éloquent portrait du
missionnaire français, qui «compte parmi ses jours les plus fortunés,
ceux où, en servant la religion et l’humanité, il peut servir et honorer
le nom de la France[212].» «Me voilà un vrai patriarche, écrivait-il à
sa vieille tante. Quelle vie je mène depuis quinze ans, et maintenant
plus que jamais! Qui eût dit à ma chère et pauvre mère que c’était la
destinée de son fils, alors qu’il ne voulait être que curé de campagne?»
Il courait à Rome prendre le chapeau, naviguait vers Malte, pour
baptiser et confirmer douze négrillons; Malte le recevait comme un
souverain. Le 5 septembre, enfin, sa pourpre apparaissait dans Alger,
première étape de son apostolat d’Afrique, pépinière où mûrissait au
jour le jour la vocation de ses Pères Blancs. Mais dans Alger pas de
pompe; la municipalité radicale avait décidé qu’aucun cortège extérieur
ne devait entourer ou fêter ce prêtre; l’idée laïque exigeait,
paraît-il, que son contact avec son peuple s’enfermât entre les quatre
murs d’un sanctuaire.

  [212] _Ibid._, II, p. 538.

Les susceptibilités de cette idée nouvelle allaient, deux mois plus
tard, se déchaîner dans l’enceinte même du Palais-Bourbon, contre
Freycinet, en raison des cinquante mille francs qu’il avait alloués au
clergé tunisien: il y eut heureusement une majorité pour voter l’ordre
du jour pur et simple. Des voix s’étaient élevées, pour reprocher à
Lavigerie ses fréquentes absences d’Alger; il écrivait à M. Fallières,
alors ministre des Cultes, une lettre éloquente sur le fruit de ces
absences. «Depuis les frontières de l’Algérie, lui disait-il, jusqu’à
celles des colonies anglaises et hollandaises du cap de Bonne-Espérance,
tout le territoire intérieur de l’Afrique est désormais placé, au point
de vue religieux, sous une autorité française. C’est là un résultat qui
aura, pour le jour où la France croira devoir intervenir activement,
elle aussi, dans les questions africaines, des conséquences heureuses et
fécondes[213].»

  [213] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 849.

Alger n’était plus, à ses yeux, que «l’une des extrémités d’un vaste
champ de charité et d’apostolat»; il lui semblait que «de Tunis, grâce
aux moyens de communication récemment établis», il pourrait «plus
aisément veiller sur tout l’ensemble de ses œuvres[214]». «Ma résidence
ordinaire sera un peu sur les grands chemins», avait-il écrit, dès 1880,
à Mgr Foulon.

  [214] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 388.

Sous la houlette du cardinal, réinstallé à Carthage, le vicariat
apostolique de Tunisie s’organisa. Les congrégations arrivaient, pour
les besognes d’enseignement ou de charité, Dames de Sion et Sœurs du
Bon-Secours, Frères des écoles chrétiennes et Sœurs missionnaires
d’Afrique. Les œuvres scolaires qu’avaient commencées, avant l’arrivée
de la France, les Frères des écoles chrétiennes et les Sœurs de
Saint-Joseph de l’Apparition, se développaient et se multipliaient. A
l’instigation de Lavigerie, le livre de classe français se propageait en
Tunisie; une bibliothèque populaire s’ouvrait à Tunis. Le collège ouvert
dans cette ville par Lavigerie commençait à recevoir les enfants des
premières familles musulmanes, parmi lesquels un neveu du Bey. A
l’époque même où la France politique soustrayait à toute influence
d’Église le régime scolaire, il plaisait à Lavigerie que dans cette plus
grande France qu’était la Tunisie, l’idée française eût pour citadelle
les écoles fondées par l’Église, en face des écoles italiennes richement
subventionnées par le Quirinal, et ouvertement athées. On verra bientôt,
à Bizerte, de petites Maltaises se proclamer Françaises, de petits
Italiens entonner des chants de Déroulède: ce seront les pupilles de
Lavigerie. «La présence de ce cardinal vaut une armée», gémissait
amèrement, dans la _Riforma_, un des publicistes de Crispi. Lavigerie
ripostait aux hostilités italiennes en faisant quêter, dans les églises
tunisiennes, pour les inondés du nord de l’Italie.


VII.--Le relèvement du siège de Carthage.

Il devait dire un jour: «J’ai plus fait en Tunisie en dix-huit mois
qu’en dix-huit ans en Algérie.» Mais cet étonnant réalisateur, cet
ouvrier d’histoire dont la sollicitude se dépensait, sans jamais s’y
perdre, dans la profusion des détails, demeurait toujours insatisfait
jusqu’à ce qu’il eût imaginé et accompli l’acte symbolique qui devait
résumer son œuvre et captiver les imaginations définitivement soumises.
Carthage relevée, tel était le symbole qu’il fallait à Lavigerie, pour
qu’aux yeux de l’Église et de la France, de l’Islam et de l’Europe,
l’œuvre tunisienne fût parachevée. Flaubert, voulant en 1858 ressusciter
Carthage, avouait qu’il fallait être «fou et triplement frénétique»,
pour s’engouer d’un pareil rêve[215]: ce rêve, Lavigerie le reprenait,
mais en le mettant sous les auspices de l’Église séculaire. Un évêque
lorrain du onzième siècle, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait en
1053 jeté un regard sur les ruines de ce royaume qu’avait été, pour le
Christ, la terre d’Afrique. Il n’y trouvait plus, à cette date, sous
l’hégémonie de l’Islam, que cinq évêchés[216], et il écrivait: «Il est
hors de doute, qu’après le pontife romain le premier archevêque et le
grand métropolitain de toute l’Afrique est l’évêque de Carthage. Ce
dernier ne peut être dépouillé, en faveur de quelque évêché d’Afrique
que ce soit, de ce privilège qu’il a reçu du Saint Siège apostolique et
romain, mais il le conservera jusqu’à la fin des siècles, et tant que le
nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera invoqué en Afrique, soit que
Carthage reste abandonnée, soit qu’elle ressuscite un jour dans sa
gloire.» On trouvait trace encore, sous Grégoire VII, en 1076, d’un
archevêque de Carthage, et puis le nom disparaissait de l’histoire, mais
continuait cependant, comme l’avait affirmé Léon IX en son hardi
langage, de participer à l’immortalité même de l’Église.

  [215] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 334-335.

  [216] TOULOTTE, _Géographie de l’Afrique chrétienne_, p. 98-99 (Paris,
    Procure des Pères Blancs, 1894).--LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II,
    p. 458-482.

Lavigerie, en avril 1883, étalait sous les regards de Léon XIII les
volontés de Léon IX. D’avance il édifiait, dans son vignoble de la
Marsa, le palais épiscopal de Carthage: en octobre 1883, ce palais était
prêt; il recevait, un jour de mai 1884, les deux fils aînés du bey, et
l’un d’eux lui disait dans un toast: «C’est simple justice de laisser
une véritable liberté à votre action bienfaisante.» D’avance il traçait
les plans pour la construction de la future cathédrale de Saint-Louis;
il adressait un appel à tout ce qui restait en France de «fils des
croisés», à leur chef à tous, aussi, qui achevait de mourir hors de
France, le comte de Chambord, fils de saint Louis; en mai 1884, la
première pierre se posait. Les deux volumes d’_Œuvres choisies_ que
publiait à cette date le cardinal étaient comme un long acte d’amour à
l’endroit de cette Afrique sur laquelle sa houlette aspirait à planer et
où ses Pères Blancs poussaient une pointe nouvelle en s’installant à
Ghardaïa, dans le Mzab. Il voulait que ce fût à Carthage même que
fussent proclamés, dans un synode de ses prêtres, les statuts de ce qui
n’était encore que le vicariat apostolique de Tunisie. Il se plaisait à
leur montrer, dans l’Algérie voisine, les trois cents églises où le
Christ était adoré, des séminaires rappelant «les anciennes institutions
épiscopales dont Augustin avait tracé la loi», et «plus de deux mille
religieux et religieuses là où les vertus des vierges et des solitaires
de l’ancienne Afrique embaumaient autrefois les déserts». Et les prêtres
qui l’écoutaient acclamaient «avec une allégresse extrême, _cum summa
alacritate_», la requête cardinalice qui, au nom de Léon IX, avait
imploré de Léon XIII la restauration du siège de Carthage.

La requête arrivait à son heure. En cette année 1885, le ministre
Mancini, malgré la judicieuse opposition du roi Humbert Ier, venait
d’allonger sur le riche patrimoine de la Propagande une main qui pouvait
un jour devenir avide: il était permis de craindre que, possédant le
temporel de cette congrégation romaine, les successeurs de Mancini ne
voulussent un jour s’en servir pour régner sur l’apostolat universel.
«Dans l’assujettissement de la Propagande, écrivait Lavigerie à Ferry,
l’Italie voit une sorte de revanche ou de compensation à son impuissance
coloniale», et il demandait au Quai d’Orsay de provoquer, auprès du
cabinet de Rome, une protestation des divers gouvernements. L’acte de
Mancini frappait Léon XIII au cœur: il lui paraissait indispensable au
rayonnement de l’Église Romaine qu’elle apparût pleinement libre; ancien
administrateur des États Romains, son indépendance de cœur à l’endroit
de l’État nouveau qui les avait rayés de la carte était une sécurité
pour le monde chrétien. La troisième Rome voulait empiéter sur la
Propagande, la Propagande allait répondre en relevant Carthage. Jules
Ferry, qui s’intéressait passionnément à la question, mit un bateau, en
mai, à la disposition de Lavigerie, pour qu’il s’en fût à Rome presser
la décision. Le 28 juin, elle devenait publique, et Jules Ferry
apprenait avec joie que la Tunisie devenait diocèse régulier, sous le
titre d’archidiocèse de Carthage, uni, dans la personne de Lavigerie, à
l’archidiocèse d’Alger.

Moins de trois mois après, le 16 septembre, dans la chapelle
Saint-Cyprien de Carthage, par un de ces synchronismes dont Lavigerie
savait illuminer l’histoire, on célébrait, tout à la fois, le seize cent
vingt-sixième anniversaire du martyre de Cyprien, et le sacre épiscopal
du P. Livinhac, devenu, par un récent décret de la Propagande, vicaire
apostolique de l’Ouganda. Toutes les splendeurs du Pontifical romain,
dont s’accompagne le sacre d’un évêque, inauguraient ainsi le renouveau
de gloire religieuse dont désormais bénéficiait Carthage: à peine cet
archevêché était-il restauré que Lavigerie, conformément aux termes
grandioses de Léon IX, faisait le geste de l’ériger en métropole de
l’Afrique; et lorsqu’en 1889 l’évêque de Malte, avec l’appui de
l’Angleterre, tentera d’obtenir le titre de primat d’Afrique, Lavigerie
s’insurgera, tempêtera, menacera le Saint-Siège de démissionner.

Mais une question se posait: cet archevêché, comment le faire vivre? La
loterie tunisienne, dont Lavigerie avait espéré trois millions, avait
mal réussi; auprès d’un certain nombre de catholiques de France, la
Tunisie était impopulaire, parce que Ferry l’était: ils boudaient à
Lavigerie, au lieu de chercher, dans le spectacle des résurrections
chrétiennes qui s’accomplissaient en Afrique, une consolation pour les
attristants épisodes d’anticléricalisme qui depuis quatre ans s’étaient
déroulés à l’ombre de leurs clochers. Il fallait pourtant que le nouveau
diocèse de Tunis trouvât des ressources. Jules Ferry, tout d’abord, se
donna l’honneur d’y pourvoir. «Il vous considère, écrivait à Lavigerie
Paul Cambon, comme l’un des plus actifs et des plus puissants
auxiliaires de la France du dehors. Il fera pour vous ce que vous
voudrez.» Il fallait à Lavigerie un traitement pour vingt-cinq curés.
Ferry, qui n’avait pas le droit de le prendre sur le budget des cultes,
la Tunisie n’étant pas concordataire, les rémunéra comme aumôniers
militaires. Il lui fallait des subventions pour ses écoles religieuses:
Ferry, tout en admettant que Lavigerie en choisirait les maîtres et les
maîtresses, les entretint comme écoles communales. Ainsi ressuscita
l’Église de Carthage, par la collaboration de Lavigerie et de Jules
Ferry. A la fin d’octobre 1884, l’archevêque fut à la mort: allait-il
succomber, comme Moïse, au seuil de la terre promise? Il se raffermit,
et sa convalescence s’acheva, lorsque lui parvint, en novembre, la bulle
officielle dans laquelle Léon XIII, érigeant Carthage en Église
métropolitaine, glorifiait, tout à la fois, cette Église historique et
l’homme sage et infatigable (_vir sapiens et impiger_) à qui elle était
confiée.

La pourpre romaine, trois cent soixante-seize ans plus tôt,
resplendissant sur les épaules du cardinal Ximenès, encadrée par les
troupes de Ferdinand le Catholique, s’était un instant montrée, sur les
rivages d’Oran, comme messagère de l’Évangile et rédemptrice des
captifs; et puis elle avait dû s’effacer. Désormais, sur la carrure
puissante de Lavigerie, elle s’étalait au grand soleil d’Afrique,
accueillie par les populations, respectée par l’Europe politique, et
cette pourpre n’était plus une vision éphémère, mais la parure de la
hiérarchie restaurée.

En ce même mois de novembre 1884, à Berlin, dans l’aréopage diplomatique
où grandes et petites nations d’Europe se partageaient l’Afrique,
Stanley, parlant devant une commission, prononçait avec respect le nom
de Lavigerie; et c’est en évoquant l’action apostolique de l’archevêque
de Carthage que le baron de Courcel, qui représentait la France,
obtenait, malgré l’ambassadeur de Turquie, que la conférence de Berlin
reconnût expressément la liberté des missions et leur droit d’être
protégées.

C’étaient là, pour Lavigerie, de beaux rayons de soleil, que tout de
suite des nuages vinrent offusquer. Il apprenait qu’en contraste avec
les biais généreux imaginés par Jules Ferry, la commission du budget, au
Palais-Bourbon, infligeait aux crédits habituels prévus pour
l’archevêché d’Alger d’irréparables amputations. Sa pourpre et sa
gloire, à la fin du printemps de 1885, se firent suppliantes,
quémandeuses, dans les chaires de France. Il déclarait qu’il mourrait de
fatigue sur les grands chemins, s’il le fallait, plutôt que de laisser
son clergé mourir de faim. On a cru surtout frapper l’Église dans nos
personnes, disait-il à la Madeleine, mais en réalité on a surtout frappé
la France. Il quêtait lui-même, de rang en rang, demandant la charité
pour l’amour de la France. Parlant à Saint-Sulpice, où les souvenirs de
sa jeunesse ecclésiastique l’obsédaient, il rappelait ce mot du
Psalmiste: «Moi aussi, j’ai été jeune et me voilà vieux!... Je ne puis,
continuait-il, ajouter avec le Psalmiste que je n’ai pas vu le juste
mendier son pain et celui de ses enfants.» Il pleurait, pleurait; et son
éloquence assurait à ses gestes de mendiant d’éclatantes victoires.
Jules Ferry venait d’être renversé du pouvoir: dans le ministère Brisson
qui lui avait succédé, Goblet détenait les cultes. Cette promenade
cardinalice le gênait: il y mit un terme en faisant rétablir cent mille
francs au chapitre budgétaire concernant les trois diocèses de
l’Algérie. C’était un début de réparation, assez parcimonieux
d’ailleurs.

Pour l’instant, Lavigerie s’en contentait. En cet été de 1885 il
aspirait à porter à Jérusalem, dans son école de Sainte-Anne, le
prestige de la France et le programme qui s’esquissait, dans les
conseils du Vatican, en vue de la réunion des Églises d’Orient; il
voulait qu’un bateau de l’État, officiellement, le menât dans le Levant;
il se montrerait aux Orientaux, au nom de sa patrie, au nom de Rome; sa
pourpre toute fraîche, d’un rayonnement si authentiquement français,
aurait la joie de mettre l’empreinte de Rome sur la vie religieuse du
Levant, comme sur celle de l’Afrique. Ferry se fût probablement
enthousiasmé pour ce programme, mais que pouvait en penser Goblet, dans
un cabinet Brisson? Le bateau de l’État fut refusé, et pour une
fois,--la première peut-être,--cette souveraineté tenace, invincible,
qu’exerçait à la longue l’imagination de Lavigerie sur la rébellion des
faits et des hommes, consentit à une abdication. Le grand dessein qu’il
laissait ainsi s’évanouir sera repris et accompli par le cardinal
Langénieux, neuf ans plus tard, sur l’ordre formel de Léon XIII[217], et
le secrétaire de l’archevêque de Reims, dans ces assises palestiniennes
tenues à Jérusalem, sera l’un des Pères Blancs du cardinal Lavigerie.

  [217] Voir LARGENT, _Le cardinal Langénieux_, p, 195-254 (Paris,
    Gabalda, 1911).


VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs. Lavigerie
dans son observatoire de Biskra.

Carthage d’ailleurs rappelait Lavigerie: tout le monde, là-bas, avait
besoin de lui. Sa puissance était une bienfaisance. Des prêtres qui
soignaient et secouraient les malades, des sœurs qui soulageaient la
misère des femmes et des enfants, telle était la cour dont s’entourait
cette souveraineté. Et lorsque des détracteurs l’accusaient à la tribune
française de «poursuivre une œuvre de prosélytisme inacceptable», de
«provoquer même», par ce prosélytisme, «des soulèvements et des
attentats», de «préparer des vêpres tunisiennes», il répondait qu’il ne
faisait rien de plus que d’«aimer les musulmans, et de leur montrer
qu’en les aimant ainsi il obéissait à une loi de charité supérieure à la
leur». Notre seule joie, disait-il, c’est, après tous nos sacrifices,
d’entendre ces musulmans nous dire quelquefois: «Ah! vraiment les
chrétiens de France sont bons[218].»

  [218] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 522.

Son palais jouissait d’une sorte de droit d’asile: femmes persécutées,
esclaves fugitives, favoris disgraciés de la cour beylicale, y
trouvaient protection, sécurité. Les diplomates des diverses puissances
se tenaient en rapport avec lui; il avait des relations particulièrement
suivies avec le consul d’Angleterre, avec Julius Eckardt, consul
d’Allemagne, mais beaucoup plus distantes avec celui d’Espagne, qui
avait un jour tenté de se mettre sur son chemin, avec celui d’Autriche,
qui s’était contenté de lui faire une «visite en papier». Lavigerie
savait être susceptible, au nom de la France[219]. Julius Eckardt nous
parle longuement de lui dans ses Mémoires; il s’y montre fasciné par la
physionomie de cet archevêque, qu’il jugeait «extraordinairement
majestueuse». On prenait une leçon de politique, en regardant Lavigerie
manier les colonies étrangères. La colonie maltaise, où il avait son
banquier, lui obéissait: sur un mot de lui, en janvier 1884, on avait vu
les représentants de cette colonie s’en aller saluer Paul Cambon, sous
la conduite d’un capucin qui servait d’interprète. La colonie italienne,
qui d’abord avait partagé les susceptibilités de ses consuls,
s’apprivoisait lentement: «Lavigerie, écrit Julius Eckardt, savait si
habilement ménager les côtés faibles des Italiens, qu’il apparaissait
comme leur ami.» La supériorité notoire des écoles entretenues par le
cardinal, la prépondérance économique qu’il devait à ses vignobles,
cultivés par des centaines de travailleurs, donnaient à son prestige de
nouvelles assises.

  [219] Julius v. ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 173-175
    (Leipzig, Hirzel, 1910).

«A Tunis, lisait-on dans _l’Indépendant Tunisien_ du 27 juin 1885, le
voyageur n’est pas peu surpris d’entendre un sermon français devant un
auditoire à peu près entièrement composé de Maltais et d’Italiens. On
peut dire, sans exception aucune, que Lavigerie est le maître spirituel
de la colonie étrangère sur ces rivages. Son ministère est tout-puissant
pour calmer les irritations, pour déjouer les complots contre la France,
pour maintenir dans l’obéissance et le devoir toutes ces populations
dont une religion commune est le seul lien[220].» Malmusi, le consul
d’Italie, observait que grâce au cardinal, l’Église, au moins en
Tunisie, était traitée et respectée par la France comme une alliée de la
cause française[221].

  [220] Cité dans PONTOIS, _les Odeurs de Tunis_, p. 337 (Paris,
    Savine).

  [221] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 178.

Les intérêts politiques de la France exigeaient que cet archevêque fût
là. Il disait nettement à Malmusi: «Votre prédécesseur Maccio est
devenu, par son attitude, le véritable auteur du protectorat! Que vous
suiviez son exemple, et le protectorat peut devenir une annexion.» Ce
n’était là qu’un avertissement amical, nullement une menace, car nul
n’était plus hostile que le cardinal à l’idée d’une annexion pure et
simple de la Tunisie. Un jour le commandant du corps expéditionnaire,
qui avait nom général Boulanger, s’enthousiasmait pour cette idée; mais
Paul Cambon, qui demeurait rebelle, se réjouissait de trouver, auprès du
pouvoir public et de l’opinion française, un efficace appui dans la
personne de Lavigerie, partisan décidé du protectorat.

La sollicitude de Lavigerie pour l’Église tunisienne exigeait aussi
qu’il fût là; Carthage recevait des Carmélites, des Franciscaines
missionnaires de Marie; c’était toute une petite cité de Dieu qui
s’étendait, se disséminait, se posait avec un parti-pris d’archéologique
ferveur sur tous les points précis de l’acropole consacrés par des
souvenirs chrétiens; et cette cité de Dieu devait un jour, dans la
pensée de Lavigerie, devenir, sur cette acropole, le berceau d’une
grande ville. Combien apparaissaient mesquins, en face de toutes ces
promesses d’avenir, les votes des Chambres marchandant ou supprimant des
crédits: «Je me moque bien de cette bêtise, disait Lavigerie à Eckardt,
une seule quête me rapportera plus que cette bagatelle»; et il
s’exprimait si librement qu’il envoyait ensuite un de ses chanoines
prier le consul de ne point transmettre en clair ses propos, s’il lui
plaisait de les raconter[222].

  [222] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 181.

Le scolasticat des Pères Blancs groupait autour du vieil archevêque les
prémices du futur apostolat de l’Afrique; il aimait s’entourer de ces
jeunes recrues. Il voulut les avoir sous son regard, en cette émouvante
journée du 20 juin 1886 où, après avoir baptisé les cloches de sa
cathédrale de Saint-Louis, il descendit dans un caveau qu’il avait fait
construire, proclama que ce serait là sa tombe, et fit planer sa
bénédiction. Cet artisan de résurrection signifiait à ces enfants que la
pensée de la mort, en lui, dominait toutes les autres, et qu’elle
l’invitait, sans cesse, à mieux régler sa vie, et à mieux travailler à
mesure que le temps lui échappait. La nuit viendra, continuait-il, dans
laquelle on ne travaille plus.

Du travail, l’Afrique centrale lui en donnait. Il y possédait là quatre
vicariats, Nyanza, Tanganyika, Haut-Congo, Ounyanembé. Dans les deux
premiers, la semence chrétienne mûrissait rapidement: ces conquêtes de
l’Église sur les peuples noirs le consolaient un peu des piétinements
qui semblaient au contraire s’imposer à elle, aux portes de l’Islam. Des
orphelinats se fondaient, où affluaient les négrillons rachetés aux
marchands d’esclaves. Sur un territoire laissé aux Pères Blancs par le
roi des Belges, le capitaine Joubert s’installait avec quelques
centaines de nègres: c’était comme l’ébauche du royaume chrétien
qu’édifiaient les songes aventureux du cardinal; et ce chevalier du
Christ qu’était Joubert, en épousant une négresse chrétienne, attestait
aux noirs la réhabilitation morale de leur race. Mais dans l’Ouganda, de
sombres nuages grossissaient, dont allait sortir pour la race noire un
autre genre de réhabilitation.

Depuis décembre 1885, le roi Mwanga, successeur de M’Tésa, préparait une
persécution contre le catholicisme. Lavigerie le savait; il savait aussi
que ce mouvement d’hostilité à l’endroit des missions européennes était
dû, en partie, aux suspicions provoquées par les ambitions allemandes
qui, tout autour de Zanzibar, rôdaient et progressaient. «Je reconnais
volontiers, déclarait-il un jour au consul Julius Eckardt, la situation
prépondérante de l’Allemagne dans le sud-est du continent noir, et je
suis convaincu que M. de Bismarck donnera sa protection sans réserve à
la maison de mission française qui est à la limite des possessions
allemandes[223].» Il apparaissait au cardinal qu’en agissant ainsi
Bismarck ne ferait que conjurer le péril que les ambitions germaniques
avaient elles-mêmes créé. Cela équivalait à solliciter l’Allemagne de
prendre la protection de nos missions: l’ouverture était certainement
imprudente. L’imprudence s’accrut dans une note où Lavigerie, sur
l’astucieuse demande du consul, précisait sa pensée. On fut bouleversé,
au Quai d’Orsay, le jour où l’on apprit, par une démarche du cabinet de
Berlin, que Bismarck était tout prêt à faire pénétrer l’Allemagne dans
l’Afrique des lacs par la porte que lui ouvrait Lavigerie. La France
avait refusé, naguère, le protectorat de l’Ouganda, mais pouvait-elle le
laisser prendre par l’Allemagne, au moment où elle s’occupait, avec
l’Angleterre, de défendre le sultan de Zanzibar contre l’avidité
allemande? Entre ces préoccupations de la France et la démarche de
Lavigerie, le heurt était évident: la France fit savoir à l’archevêque
qu’il avait fait un faux pas. Cependant, en Ouganda, les événements se
précipitaient; et dans l’été de 1886, à la cour du roi Mwanga, le sang
chrétien coulait à flots. On compta cent quarante martyrs.

  [223] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 176.

Chrétiens depuis quelques années ou même depuis quelques mois, ces
nègres, pour la plupart très jeunes, montrèrent une ferveur de foi, une
vaillance à souffrir, qui les égalait aux martyrs des premiers siècles.
Le P. Lourdel, bientôt, dans une lettre tragique, disait à Lavigerie,
entre autres traits d’héroïsme, l’histoire de trente et un pages du roi
Mwanga, liés comme autant de fagots, et brûlés vifs, de leurs trois
camarades se proclamant chrétiens, et aspirant, eux aussi, au martyre,
et l’histoire du juge de paix Mouromba, amputé de ses pieds, de ses
mains, de plusieurs lambeaux de chair, voyant tous ces débris griller
devant lui, et survivant trois jours à ces atroces traitements[224].

  [224] NICQ, _le Père Siméon Lourdel_, 3e édit., p. 306-384 (Maison
    Carrée, 1922). Vingt-deux de ces martyrs seront, en 1920, béatifiés
    par Benoît XV (_loc. cit._, p. 531-537).

Jadis, une troupe de martyrs chrétiens, sur la colline d’Utique, avait
reçu, dans la liturgie, le nom de _masse blanche_, en raison de la chaux
où on les avait ensevelis. Lavigerie, évoquant ce souvenir, honorait du
nom de _masse noire_ les martyrs nègres de l’Ouganda. Il informait Léon
XIII, lui demandait l’autorisation de célébrer une messe d’action de
grâces pour la vitalité chrétienne dont ces morts avaient témoigné. Le
soir même du 5 mai 1887, où cette messe fut célébrée à Notre-Dame
d’Afrique, une nouvelle caravane de huit Pères Blancs s’en allait vers
ces latitudes ensanglantées, nouveaux porteurs du message que Rome et
Carthage offraient aux pays nègres et dont la fécondité venait de
s’attester avec un si tragique éclat.

Lavigerie, désormais, passait ses heures à Biskra, dans l’intimité du
passé africain et du désert inaccessible. De longues heures durant, il
se courbait sur les documents historiques, épigraphiques,
archéologiques, pour refaire le livre: _Africa christiana_, qu’avait en
1816 écrit Morselli. Il y avait, dans la préface de ce livre, une page
que depuis longtemps il aimait: celle où Morselli souhaitait que, grâce
à quelque nouveau Bélisaire, l’Église Romaine, un jour, rentrât en
Afrique comme chez elle, _tanquam in propria sua_. Lavigerie et la
France avaient accompli cette réintégration. De temps à autre, le
cardinal interrompait son travail pour contempler, dans quelque
promenade, l’immense horizon saharien; sa pensée s’évadait, plus au
delà, vers ces centaines de milliers d’esclaves, qui souffraient.

Et pendant que la pensée de Lavigerie, peu faite évidemment pour la
quiétude un peu égoïste des besognes d’érudition, traversait le désert
pour chercher au loin les esclaves, la pensée de Léon XIII, traversant
la mer, cherchait Lavigerie. «Vos si rares services rendus à l’Afrique,
lui écrivait le Pape en novembre 1887, vous recommandent à ce point, que
vous semblez comparable aux hommes qui ont le mieux mérité du nom
catholique et de la civilisation.» Lorsqu’en mars 1888 Lavigerie
célébrait en sa cathédrale d’Alger son jubilé épiscopal, il y avait là
un représentant de Léon XIII. Il semblait que chaque jour rapprochait
plus intimement leurs deux génies; et le mois de mai 1888, qui amenait
Lavigerie à Rome, allait être, de par la volonté de Léon XIII, le point
de départ de la campagne antiesclavagiste, suprême gloire de sa vie.




CHAPITRE IV

LA CROISADE CONTRE L’ESCLAVAGISME

LES DERNIÈRES ANNÉES


I.--L’esclavagisme dans l’Afrique noire[225].

  [225] La source capitale pour cette étude est le livre intitulé:
    _Documents sur la fondation de l’œuvre antiesclavagiste_, par le
    cardinal LAVIGERIE (Saint-Cloud, Belin, 1889). Voir aussi Joseph
    IMBART DE LA TOUR, _L’esclavage en Afrique et la croisade noire_
    (Paris, Bonne Presse, 1894), et l’étude de BONET-MAURY sur la France
    et le mouvement antiesclavagiste au dix-neuvième siècle dans son
    livre: _France, christianisme et civilisation_ (Paris, Hachette,
    1907).

«Il est temps que cette hideuse plaie qu’est l’esclavage, tant de fois
proscrite par l’Église, disparaisse enfin du monde civilisé.» Ainsi
s’achevait, en 1845, un cours sur l’affranchissement des esclaves,
professé devant la Faculté de théologie de Lyon par l’abbé Pavy, qui
allait bientôt précéder Lavigerie sur le siège d’Alger[226]. Un coup
d’œil jeté sur l’Afrique, quarante-trois ans plus tard, attestait, de
plus en plus impérieusement, l’urgence d’un tel appel.

  [226] PAVY, _Affranchissement des esclaves_, publié en réponse à MM.
    Louis Blanc, Germain Casse, Jules Simon, par L.-C. Pavy, p. 271
    (Lyon, Briday, 1875).

«Côte des esclaves»: ce lugubre mot, qui désigna longtemps, à l’occident
de l’Afrique, un tronçon de rivage, évoquait le souvenir des soixante
mille têtes de bétail humain, capturées et vendues, en six ans, avec la
complicité de la reine Élisabeth, par un trafiquant venu d’Angleterre.
«Le Nil des esclaves»: ainsi se nommait le Niger sous la plume des vieux
cartographes arabes; et ce nom même était un cynique aveu. La
philanthropie du dix-neuvième siècle n’avait pu infliger à ces
appellations géographiques le décisif démenti qu’eût souhaité la
conscience humaine. Il n’y avait plus d’esclaves depuis 1838 dans les
colonies anglaises, depuis 1848 dans les colonies françaises, depuis
1865 aux États-Unis; il n’y avait plus d’esclaves blancs sur les marchés
de l’Islam, depuis que l’Europe, en débarquant sur la côte barbaresque,
avait mis un terme à la piraterie méditerranéenne, et depuis que la
Russie avait achevé d’occuper le Caucase. Mais le khédive même d’Égypte
avait un jour expliqué: «La disparition graduelle des esclaves blancs, à
Constantinople et dans le bassin de la Méditerranée, a rendu nécessaire
l’accroissement des esclaves noirs; les mœurs, les traditions, les
besoins des populations musulmanes, en ont fait, pour elles, un mal
nécessaire.» On s’était donc mis à razzier, dans l’inaccessible Afrique,
nègres et négresses, et la traite africaine, dans le dernier quart du
dix-neuvième siècle, avait sans cesse progressé.

Cette traite nouvelle n’avait rien de commun avec l’ancienne traite
coloniale, qui, chaque année, expédiait en Amérique un certain
contingent de bras humains, pour la culture d’un sol rebelle, ni même
avec la traite telle qu’elle se pratiquait dans les années 1860 à 1870,
en vue de trouver de solides épaules et de robustes jarrets qui
portassent jusqu’à la côte africaine les défenses d’éléphants. Il
semblait que la mode actuelle, chez les esclavagistes, fût de
rechercher, non seulement de bons portefaix, mais des femmes, des
enfants, qui, durant les longs jours de marche, ne pouvaient aisément
s’enfuir. «Quand j’ai essayé, écrivait Livingstone, de rendre compte de
ces faits, j’ai dû rester très loin de la vérité, de peur d’être taxé
d’exagération; mais en surfaire les calamités est une pure
impossibilité. Les scènes de la traite se représentent malgré moi et, au
milieu de la nuit, me réveillent en sursaut.»

Des bandes armées jusqu’aux dents, venues de l’Égypte, ou du Maroc, ou
de Zanzibar, s’abattaient soudainement, comme des trombes, sur ces hauts
plateaux de l’Afrique, où les populations n’avaient d’autres armes que
des flèches et des lances. Le nègre, pour ces musulmans, c’était
quelqu’un qui n’appartenait pas à la famille humaine. Des commentateurs
du Coran le leur affirmaient: bonne excuse pour créer la terreur, tuer
les vieillards, ramasser hommes mûrs et jeunes gens, enfants et femmes,
et les emmener vers un marché de l’intérieur, les fers aux mains, des
cangues au cou. «Toute femme, tout enfant, qui s’éloigne à dix minutes
de son village, écrivait à Lavigerie un de ses Pères Blancs, n’est plus
certain d’y revenir.» Malheur à ceux qui, dans la triste caravane,
malgré le stimulant du fouet, ne marchaient pas assez vite! On les
abattait, pour éviter qu’ils ne ralentissent le convoi. Malheur aux
mères si elles s’avouaient lasses! On tuait le bébé qu’elles portaient:
ce serait cela de moins sur les épaules. «Si on perdait la route qui
conduit de l’Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves,
disait un explorateur, on pourrait la retrouver aisément, par les
ossements des nègres dont elle est bordée.»

Le capitaine Joubert, cheminant une fois, trente-deux jours durant,
derrière une bande d’esclavagistes, voyait périr, le long du chemin, un
quart de leur cargaison. «Les démons, s’écriait-il, ne sont pas plus
cruels que les musulmans de Zanzibar.» Souvent, lorsqu’on arrivait au
marché, il ne restait plus en vie que la moitié ou le tiers de ce qui
avait été capturé.

Un Arabe disait tout naturellement au P. Guillemé, l’un des
missionnaires de Lavigerie, en lui montrant aux environs d’Oujiji un
abominable charnier: «Autrefois on jetait là les esclaves morts, et
chaque nuit les hyènes venaient les emporter. Mais cette année il y en a
trop, les hyènes sont dégoûtées de la chair humaine.» Devant les
infortunés qui pouvaient se traîner jusqu’au marché, l’Islam survenait
en acheteur, séparant les couples, enlevant les enfants aux mères.

Stanley, en son premier voyage, avait vu, autour de Stanley Pool, dans
un pays grand comme l’Irlande, un million d’habitants; peu d’années
après, il repassait; tout était ravagé; sur le million, cinq mille
seulement avaient échappé à l’esclavage ou à la mort. Pour se procurer
cinquante femmes, un traitant, que l’explorateur Cameron connaissait,
avait un jour détruit six villages, massacré quinze cents habitants. Les
Pères Blancs, à leur arrivée à Tanganyika, avaient entrevu, dans la
province de Manyema, une certaine richesse de cultures: en dix ans, les
esclavagistes, s’acharnant sur ce territoire grand comme le tiers de la
France, en avaient fait une solitude, et, suivant le mot d’un écrivain
anglais, changé ce paradis paisible en un enfer.

«De véritables pompes pneumatiques de l’enfer, voilà ce que sont,
écrivait à Lavigerie le P. Mornet, les expéditions de ces horribles
sangsues; tous les villages où nous allions, encore hier, faire le
catéchisme, sont maintenant de vastes déserts.»

«Dans une époque qui ne paraît pas bien éloignée, prophétisait en 1891
le capitaine Binger, la dépopulation complète du continent africain nous
surprendra[227].» Il était fatal d’ailleurs, comme l’explique le colonel
Monteil, «qu’au sein de groupements ethniques imprécis, rivaux les uns
des autres, voisins de la barbarie, se développassent des conflits
honteux et sanglants ayant pour aboutissement la plaie honteuse de
l’esclavage[228].»

  [227] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 93 (Paris,
    Société d’éditions scientifiques, 1891). Voir aussi, sur la
    dépopulation résultant de l’esclavagisme, les témoignages de
    Livingstone et de Barth recueillis et commentés par le général
    PHILEBERT dans son livre: _la Conquête pacifique de l’intérieur
    africain_, p. 256-275 (Paris, Leroux, 1889).

  [228] MONTEIL, _Quelques feuillets de l’histoire coloniale_, p. 53
    (Paris, Challamel, 1924).

L’Afrique se déchirait elle-même. Au Soudan, les commerçants
esclavagistes recrutaient parmi certaines peuplades noires des
auxiliaires, et leur donnaient des fusils pour qu’elles s’en servissent
contre les peuplades limitrophes; en trois ans, Joubert voyait les armes
à feu se multiplier. Et dans le Soudan, petits et grands roitelets
musulmans se faisaient à leur tour esclavagistes, faute de monnaie
d’échange, faute de ressources. Sous les yeux de Galliéni, les luttes
armées entre villages voisins se terminaient par la vente des
prisonniers de guerre, à titre d’esclaves. On pouvait avoir, dans les
périodes d’abondance, deux captifs pour quinze kilos de sel[229]. Binger
observait qu’en cette région «le plus grand générateur de l’esclavage
était le défaut de budget[230]». Chaque fois qu’une caisse royale était
vide, une razzia dans les villages païens s’organisait: on y rabattait
le gibier nègre pour le donner, en guise de salaire, aux fonctionnaires,
ou pour se procurer, en échange de dix ou vingt captifs, un beau cheval
de guerre. Dès 1872, un membre du Parlement anglais avait évalué à deux
cent mille le chiffre annuel des esclaves ainsi vendus. Le noir parlant
de son esclave l’appelait couramment «ma bête, mon animal»; les pâles
lueurs qui faisaient scintiller en ces âmes de noirs l’idée de dignité
humaine achevaient de s’éteindre. Des chefs trouvaient tout naturel de
faire enterrer vivants leurs esclaves, de les jeter sur des bûchers ou
dans des viviers, de leur faire couper les mains pour que les tambours,
frappés par de simples moignons, rendissent un son plus doux.

  [229] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 599-602 (Paris,
    Hachette, 1885).

  [230] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 14-22 et 97.

De jour en jour, la femme s’avilissait davantage. Les Pères Blancs
constataient que l’afflux même des troupeaux de femmes esclaves
développait, chez les riverains du Tanganyika ou du Nyanza, les
instincts de polygamie: pour une chèvre, on pouvait acheter plusieurs
femmes à la caravane qui passait; et lorsqu’on était un roi, comme, dans
l’Ouganda, M’tésa ou bien Mwanga, on n’avait qu’à guetter le nuage de
poussière qui en annonçait l’approche pour avoir, le soir même, tout un
lot de captives nouvelles dans le harem royal que parfois douze cents
femmes peuplaient. Si commune était cette denrée, la femme, qu’un
roitelet du Buganda disait un jour à un Père blanc: «J’ai tué cinq de
mes femmes pendant la nuit», et que Speke, à la cour même de l’Ouganda,
en voyait chaque jour une, deux ou trois, menées à la mort. Le colonel
Archinard, vainqueur d’Ahmadou, se trouvait en présence de six cents
femmes, qu’il libérait.

Il était douloureusement clair que Décalogue, évangile, progrès moral,
progrès des lois, seraient tenus en échec en Afrique, tant que se
perpétuerait l’atroce institution de l’esclavagisme. Lavigerie ne
contestait pas qu’à la faveur des prescriptions du Coran sur la charité
à l’endroit des esclaves, la servitude domestique, en terre ottomane,
gardât un certain caractère de douceur. Mais son égard et son cœur se
reportaient vers le point de départ de l’asservissement, vers l’instant
tragique où le traitant avait fait son mauvais coup; et pour le crime
commis à cet instant-là, il ne consentait aucune amnistie, aucune
circonstance atténuante, aucun laisser-passer: car d’un tel crime,
perpétuellement multiplié, résultait la démoralisation d’une race. Mais
ce crime durerait, ce crime irait s’aggravant, tant que la marchandise
humaine trouverait dans l’Islam des acquéreurs.

C’est ce qu’avait compris, dès 1876, le regard pénétrant du roi Léopold
II. Il avait eu l’honneur, à cette date, de soutenir le premier, devant
les membres de l’Association internationale africaine, la cause de la
liberté des noirs; il avait eu l’audace généreuse de vouloir provoquer,
jusque dans les foules, un mouvement d’opinion et de s’essayer à créer
un denier antiesclavagiste, en vue d’une caisse destinée à la
suppression de la traite[231].

  [231] DESCAMPS, _les Grandes Initiatives dans la lutte contre
    l’esclavagisme_. (_Le mouvement antiesclavagiste_, 1re année, p.
    2-13.)

Les puissances européennes qui possédaient des droits en Afrique
s’étaient engagées en 1885, par l’article VI de l’acte général de
Berlin, «à concourir à la suppression de l’esclavage et surtout de la
traite des noirs», à «protéger et favoriser, sans distinction de
nationalité ni de culte, toutes les institutions et entreprises,
religieuses, scientifiques ou charitables, créées ou organisées à ces
fins». Et sans retard, au Soudan occidental, dès le début de 1887,
Galliéni avait créé à Kayes, pour accueillir les captifs fugitifs, un
village de liberté[232]. De tels villages, il en eût fallu, partout en
Afrique, des milliers! L’article IX de l’acte de Berlin avait précisé
que les territoires formant le bassin conventionnel du Congo ne
pourraient servir de marché ni de voie de transit pour la traite des
esclaves, de quelque race que ce fût. Qu’importaient aux traitants ces
décisions de l’Europe? Ils connaissaient, à l’Ouest, le chemin du Maroc,
dont le sultan proclamait audacieusement que ses États étaient un
paradis pour les esclaves,--étrange paradis où, dans l’établissement
royal d’où ils sortaient eunuques pour le service de Sa Majesté,
vingt-huit sur trente succombaient à l’opération criminelle. Et devant
les traitants s’ouvraient, du côté de l’Est, le chemin de la
Tripolitaine, le chemin de la mer Rouge; et le Livre bleu anglais de
1888 allait publier, à ce sujet, les plus émouvantes révélations. Elles
attestaient que les embarcations européennes qui surveillaient la mer
Rouge n’étaient pas suffisantes pour empêcher le départ ou le
débarquement des convois de chair noire; elles relataient qu’à Djeddah
un officier anglais pénétrait dans dix-huit maisons où d’infâmes
marchands abritaient leurs cargaisons humaines, introduites dans la
ville moyennant le paiement aux autorités d’un dollar par tête
d’esclave.

  [232] GALLIÉNI, _Deux campagnes au Soudan français_ (1886-1888), p.
    142-143 (Paris, Hachette, 1891).

Mœurs islamiques et mercantilisme islamique continuaient de braver la
philanthropie européenne; et cette philanthropie, en Europe même, si
formel que fût l’Acte de Berlin, se sentait tenue en échec par de
sourdes oppositions. C’était une tristesse pour Lavigerie d’«entendre
délibérer froidement, par des hommes qui se préoccupaient de commerce et
d’économie politique, si, pour ramener en Algérie le trafic qui se
dirigeait sur le Maroc et profitait particulièrement à l’Angleterre, il
ne convenait pas de laisser se rétablir le libre passage et la libre
vente des esclaves en territoire algérien[233]».

  [233] Voir le discours de Wallon au Sénat, 7 mars 1891, se plaignant
    que dans son livre sur _la Politique française en Tunisie_,
    d’Estournelles de Constant (P. H. X.) considère la Chambre de
    commerce d’Alger comme hostile à la suppression de l’esclavage
    domestique en Algérie (_Bulletin de la Société antiesclavagiste_,
    1891-1892, p. 31).

Balancer ainsi les arguments pour ou contre l’esclavagisme, on osait
cela devant lui, qui dès 1879 avait signalé «la plaie affreuse pesant
sur toute une race infortunée», et déclaré «anathème» à l’esclavage. Il
écrivait dès cette date, à propos de la petite poignée d’esclaves
rachetés que lui avaient envoyés ses Pères Blancs: «J’ai vu les tristes
victimes de ce commerce impie, j’ai entendu de leur bouche le récit de
leurs maux.» La vieille Église africaine, saint Cyprien vendant les
vases sacrés pour le rachat des captifs, saint Augustin, sur le marché
d’Hippone, s’approchant des esclaves mis en vente et les interrogeant au
sujet des nations barbares du fond de l’Afrique, dictaient à Lavigerie
son devoir; et puisque la conscience européenne se révélait trop souvent
impuissante et parfois défaillante, il allait susciter, d’urgence, une
parole papale, et mettre ensuite au service de cette parole son âme
frémissante et sa santé ruinée.


II.--Lavigerie devant Léon XIII: son investiture pour la croisade.

En cette année 1888, le Brésil, à la voix de ses évêques, achevait
d’abolir l’esclavage: dans cet immense pays où quarante ans plus tôt
besognaient deux millions d’esclaves, tous les hommes devenaient
libres[234]. Léon XIII préparait, à l’adresse de l’épiscopat brésilien,
une encyclique de doctrine et d’allégresse. Lavigerie, qui déjà dix ans
plus tôt, dans un mémoire à la Propagande, avait souhaité que le drapeau
de l’abolition de l’esclavage fût arboré hautement par l’Église devant
le monde civilisé, écrivait à Léon XIII dès le 16 février: «Ce n’est pas
seulement dans l’Amérique du Sud que l’esclavage existe, c’est surtout
en Afrique qu’il conserve toutes ses horreurs.» Et de ces horreurs,
Lavigerie parlait au Pape d’après les récits des missionnaires, d’après
ceux mêmes des esclaves. «Quatre cent mille hommes par an, disait-il, en
sont victimes. En vingt-cinq années, qui paraissent la moyenne de la vie
africaine, cela fait _dix millions_; _dix millions d’hommes actuellement
vivants_, voués à la vie et à la mort que je viens de décrire.»
C’étaient là les chiffres donnés par ses Pères Blancs: l’explorateur
Cameron, plus sombre encore, parlait d’un demi-million d’hommes par an.
«La destruction de l’esclavage, observait en passant Lavigerie, est le
coup le plus terrible que l’on puisse porter au mahométisme. La société
musulmane, telle qu’elle est organisée, ne peut, en effet, vivre sans
esclaves.»

  [234] Sur l’histoire de cette abolition, voir les pages de NABUCO, _La
    Lutte antiesclavagiste au Brésil_, dans le compte rendu du congrès
    international antiesclavagiste de 1900, p. 89-98.

Le tableau terrifiant tracé par Lavigerie se retrouvait, en raccourci,
dans la lettre qu’au mois de mai Léon XIII adressait aux évêques du
Brésil, lettre où l’on voyait toute la tradition chrétienne, toute la
série des actes pontificaux, aspirer vers l’émancipation de l’esclave,
et la préparer. Le Pape proclamait infâme le commerce de l’homme; il
demandait qu’on l’arrêtât, qu’on le prohibât, qu’on le supprimât; au nom
de la loi divine, au nom de la loi de nature, il le condamnait. Et
regardant vers les missionnaires, il ajoutait: «Tandis que, par un
concours plus actif des intelligences et des entreprises, de nouvelles
voies, de nouvelles relations commerciales sont ouvertes vers les terres
africaines, c’est aux hommes voués à l’apostolat de prendre tous les
moyens possibles pour procurer le salut et la liberté des esclaves.»

Peu de jours s’écoulaient, et dans le Vatican, le jeudi de la Pentecôte,
une scène symbolique se déroulait: Léon XIII recevait un pèlerinage
africain et un pèlerinage lyonnais, présentés l’un et l’autre par
Lavigerie. D’une part, douze Arabes ou Berbères en burnous, musulmans de
l’avant-veille; douze noirs, païens de la veille; douze Pères Blancs,
apôtres et libérateurs. D’autre part, les représentants de la grande
cité lyonnaise, qui depuis plus de soixante ans, par l’œuvre de la
Propagation de la Foi, donnait un budget à l’apostolat catholique
universel. Il y avait là, sous les yeux de Léon XIII, comme un tableau
vivant, où s’entrevoyaient toutes les étapes de l’action missionnaire:
l’étape de la quête, qui purifie l’or en le mettant au service de la
vérité; l’étape de la prodigalité charitable, qui jamais ne calcule les
dépenses, surtout celles de dévouement; l’étape de la prédication, où
les âmes se laissent cueillir et s’en réjouissent. Lavigerie aimait ces
images plastiques où s’encadrait sa somptueuse stature, et qui, à elles
toutes seules, donnaient la sensation d’un instant historique marquant
un progrès du Christ, ou bien un progrès de l’humanité. Il organisait
ces mises en scène avec une ingéniosité de liturgiste, et son éloquence
les commentait: il disait à Léon XIII merci pour sa lettre; et lui
montrant les douze noirs naguère vendus comme un vil bétail, et que la
générosité de la Sainte-Enfance avait rendus à la liberté et donnés au
Christ, Lavigerie redisait au Pape: «Ils ont laissé, dans l’intérieur de
notre immense continent, tout un peuple, leur propre peuple, voué à ces
effroyables misères.» Une immense Église venait de naître: elle était
l’héritière de l’ancienne Église d’Afrique, à laquelle avaient
appartenu, peut-être, les ancêtres de ces hommes en burnous, mais déjà
l’Église d’aujourd’hui dépassait en rayonnement l’Église d’autrefois,
comme en témoignaient ces nègres, venus des profondeurs du continent
noir; et cette Église s’agenouillait devant le Pape. Léon XIII prenait
la parole, conjurait derechef États et missionnaires d’employer tous les
moyens pour que «cette plaie, ce hideux trafic, la traite des nègres, ne
déshonorât pas plus longtemps le genre humain». Mais se tournant vers
Lavigerie, il ajoutait: «C’est sur vous surtout, monsieur le cardinal,
que nous comptons.»

C’était une investiture; Lavigerie, d’un coup d’œil, en mesura la
portée. «La cause même de l’humanité, de la liberté chrétienne, de la
justice, écrivait-il, nous est ainsi remise au nom de Dieu même, par son
vicaire.» «Vous êtes le rédempteur de l’Afrique, commentait Mgr Bourret;
et ce continent vous devra son double salut, naturel et surnaturel.»
Lavigerie avait eu l’intention, d’abord, de regagner son diocèse; mais
il lui semblait que l’ordre même de Rome le poussait maintenant vers
Paris, pour y parler «des crimes sans nom qui désolent l’intérieur de
l’Afrique», et pour jeter ensuite «un grand cri, un de ces cris qui
remuent, jusqu’au fond de l’âme, tout ce qui dans le monde est encore
digne du nom d’homme et de celui de chrétien».


III.--La période apostolique de la croisade: les discours de Paris,
Londres et Bruxelles.

Le 1er juillet, à Paris, du haut de la chaire de Saint-Sulpice,
Lavigerie jetait ce cri. Quarante ans plus tôt, dans cette église,
couché sur les marches de l’autel, il avait promis de dévouer aux
membres souffrants de Dieu toutes les énergies de son cœur; vieillard
qui penchait vers la tombe, il continuait d’accomplir cette promesse en
commençant au nom du Pape une prédication de croisade, «honneur suprême,
disait-il, d’une vie qui va finir». On voyait alors Lavigerie étaler le
spectacle de l’Afrique noire, en toute sa brutale horreur; il fallait
que le monde chrétien se soulevât d’un «mouvement immense d’indignation
et de pitié»; il fallait de l’or, il fallait des jeunes gens.

De l’or pour ces Pères Blancs, qui écrivaient à leur cardinal: «Le chef
arabe promet de partir demain matin de bonne heure et nous laisse
racheter, parmi les victimes de la chasse de cet après-midi, les femmes
et les enfants dont nous pouvons payer la rançon. Tout ce que nous avons
y passe. Jugez de la joie des élus qui peuvent rentrer dans leurs
foyers; mais aussi du désespoir des pauvres malheureux qui ne peuvent
participer à la délivrance, qui sont emmenés de force, enchaînés à leurs
cangues, au milieu de leurs cris de désespoir! Oh! que n’avons-nous, du
moins, de quoi les délivrer tous!»

Mais ces rachats, c’était encore, en définitive, une concession à la
force brutale: Lavigerie voulait un remède plus prompt, plus efficace,
plus décisif. Rappelant l’époque où les chevaliers de Malte et de
Saint-Lazare, d’Alcantara et de l’Ordre teutonique, s’armaient pour la
défense des faibles et suppléaient à ce que l’autorité des États
réguliers ne pouvait alors accomplir ni même tenter, Lavigerie
s’écriait:

«Pourquoi, jeunes gens chrétiens des divers pays de l’Europe, ne
ressusciteriez-vous pas, dans les contrées barbares de l’intérieur de
l’Afrique, ces nobles entreprises de nos pères?» Et confiant ces vœux
aux journalistes de toutes les opinions, pour être propagés, répercutés,
il évoquait, en terminant, l’image de ce Macédonien, qu’un jour saint
Paul entrevoyait en rêve, et qui lui criait jusqu’en Asie Mineure:
«Passe la mer, et viens nous secourir.» L’Afrique esclave, aujourd’hui,
lançait vers la France la même clameur.

Le 31 juillet, Lavigerie parlait à Londres, sous la présidence de lord
Granville. Il glorifiait Wilberforce, avocat infatigable des esclaves.
Il redisait l’appel suprême du grand explorateur Livingstone, qu’il
venait de relire, gravé sur son tombeau, à Westminster: «Je ne puis rien
faire de plus que de souhaiter que les bénédictions les plus abondantes
du ciel descendent sur tous ceux, quels qu’ils soient, Anglais,
Américains ou Turcs, qui contribueront à faire disparaître de ce monde
la plaie affreuse de l’esclavage.»

Sous les auspices de ce souhait émouvant, Lavigerie présentait à son
auditoire anglais quatre cents témoins dont il allait dire le
témoignage: c’étaient ses trois cents Pères Blancs vivants, ses cents
Pères Blancs déjà morts, dont onze martyrs. Témoins d’élite, ceux-ci au
moins, puisqu’ils s’étaient fait égorger. Et, sous l’impression de leurs
dépositions, le cardinal Manning faisait voter la résolution suivante:

«Le temps est maintenant arrivé où toutes les nations de l’Europe qui,
au Congrès de Vienne en 1815, et à la Conférence de Vérone en 1822, ont
pris une série de résolutions condamnant sévèrement le commerce des
esclaves, doivent prendre des mesures sérieuses pour en arriver à un
effet pratique. Comme les brigands arabes, dont les dévastations
sanguinaires dépeuplent en ce moment l’Afrique, ne sont ni sujets à des
lois ni sous une autorité responsable, il appartient aux gouvernements
de l’Europe d’assurer leur disparition de tous les territoires où ils
ont eux-mêmes quelque pouvoir. Ce meeting se propose également de faire
instance auprès du gouvernement de Sa Majesté, pour que, de concert avec
les pouvoirs européens qui réclament en ce moment une possession ou une
influence territoriale en Afrique, il adopte telles mesures qui puissent
assurer l’abolition de l’affreux commerce des esclaves, qui est encore
maintenant pratiqué par ces ennemis de la race humaine.»

Une quinzaine plus tard, le jour de l’Assomption, c’est à Bruxelles que
Lavigerie parlait. Sur ses lèvres, la parabole évangélique de l’ivraie
et du bon grain recevait une interprétation nouvelle: l’homme qui jetait
le bon grain, c’était le roi Léopold, semeur de la civilisation sur un
territoire grand comme soixante fois la Belgique; les gens qui dormaient
autour de lui, c’étaient les catholiques belges; et l’ennemi, qui
pendant leur sommeil avait semé l’ivraie, c’était l’Arabe esclavagiste.
Lavigerie décrivait, dans les provinces du Haut-Congo, son œuvre de
mort, qui dans certaines régions n’avait laissé vivre, d’après Stanley,
qu’un nègre sur deux cents; il insistait sur ces cruautés, quelque
répugnant qu’en fût le récit. «Pour sauver l’Afrique intérieure,
criait-il, il faut soulever enfin la colère du monde.» Il disait aux
Belges: «Vous êtes en présence de provinces qui agonisent; il faut sans
retard leur venir en aide.» Leur roi le voulait, et il leur répétait les
paroles royales. Dieu le voulait, et il faisait parler le Christ, qui,
s’ils demeuraient indolents, leur dirait un jour: «C’est avec les noirs,
avec vos noirs, que j’ai souffert et que vous m’avez abandonné.»
«Avez-vous, demandait-il à ses auditeurs, le sentiment de la liberté, de
la dignité, de la grandeur de notre nature? ou êtes-vous nés pour
accepter que l’on s’endorme sous le joug de l’esclavage? Peuple de la
Belgique, tu es le dernier, ce semble, à qui de semblables questions
puissent être adressées! L’amour de la liberté, la noble fierté humaine,
tu les as montrés à toutes les pages de ton histoire, et si tu es
aujourd’hui un peuple libre, jouissant de tous les droits de la
conscience, tu le dois à l’horreur de la servitude et au sang que tu as
versé pour ton indépendance!» Il réclamait cent jeunes Belges décidés à
être des héros et à délivrer de ce fléau la province du Haut-Congo. Cela
suffirait, pour que ces esclavagistes qui fièrement disaient: «Le
souverain de l’Afrique intérieure, c’est la poudre», fussent désormais
tenus en échec. Il souhaitait un million pour que cette petite armée de
libérateurs eût, sur le Tanganyika, son vapeur, qui ferait la police.

Une voix bientôt s’élevait dans la presse belge, celle de l’ambassadeur
de Turquie, pour accuser Lavigerie de donner à la croisade projetée le
caractère d’une expédition contre l’Islam. Obtenez de vos docteurs, lui
ripostait en substance Lavigerie, qu’ils déclarent contraire au droit
naturel et divin la capture et la vente de l’infidèle par le croyant.
Mais en attendant qu’ils fissent cette déclaration, contraire aux
commentaires les plus qualifiés du Coran, le cardinal maintenait: «Tous
les souverains musulmans indépendants de l’Afrique pratiquent
l’esclavagisme; tous les chefs esclavagistes sont musulmans; la Turquie
n’empêche que pour la forme, et très imparfaitement, la vente des
esclaves, dans ses provinces d’Afrique et dans ses provinces d’Asie; les
interprètes du Coran ne condamnent pas l’esclavagisme; les juges
musulmans qui jugent d’après le Coran ne se prononcent jamais contre
lui.» Lavigerie possédait ses sources: il savait citer Nachtigal,
déclarant quelques années plus tôt qu’aux yeux des musulmans du Fezzan
la traite était pleinement légitime et qu’ils la considéraient comme une
branche d’affaires s’accordant avec leurs convictions religieuses; il
savait citer Schweinfurth, qui jadis avait montré Mehemet Ali lui-même
faisant de la chasse aux esclaves une source légale de revenus pour le
Trésor; il avait retenu ce propos, recueilli par des officiers anglais
sur certaines lèvres musulmanes: «Allah destine les Africains à nous
servir.»

Il n’était pas à court d’arguments, et comme un journal de Paris
l’accusait de crier sus au mahométisme, de vouloir armer contre les
musulmans le bras séculier, et les exterminer sous couleur humanitaire,
il ripostait que tout ce qu’il demandait, c’était le désarmement de ces
brigands atroces qu’étaient les esclavagistes, et qu’il n’avait jamais,
sa longue vie durant, crié sus à aucun homme, sous prétexte de religion.
A ce moment même, les nouvelles du Tanganyika annonçaient la capture par
les Anglais, en deux jours, de six boutres chargés d’esclaves,
véritables squelettes fiévreux, couverts de plaies, entassés comme des
harengs.

L’Assemblée des catholiques allemands, tenue à Fribourg en Brisgau,
recevait de Lavigerie un long mémoire. Il montrait le problème tel qu’il
était: cinq cents musulmans à désarmer, à rendre aux pays d’où ils
étaient venus. Et il disait avec l’explorateur Cameron: «Ce n’est pas
par des discours ni par des écrits que l’Afrique peut être régénérée,
mais par des actes. Que chacun de ceux qui croient pouvoir y prêter la
main le fasse donc. Tout le monde ne peut pas voyager, devenir apôtre ou
négociant; mais chacun peut donner une cordiale assistance aux hommes
que le dévouement ou la vocation mène dans les lieux inconnus.»

Que d’abord un demi-millier de malfaiteurs fût mis hors d’état de nuire,
et Lavigerie annonçait que les missionnaires étaient à leur poste,
d’avance, pour l’œuvre civilisatrice qui s’imposait; qu’ils venaient de
racheter, cette année même, dans la mission de Kubanga, cent cinquante
esclaves, et que leur hôpital faisait accueil à toutes les épaves noires
qui se présentaient.

Sur le papier, c’était chose grandiose qu’une croisade universelle des
États contre l’esclavagisme. Mais Lavigerie réfléchissait que ces États
avaient des intérêts propres, et que leurs interventions mêmes contre ce
fléau leur procureraient probablement des bénéfices politiques,
récompense naturelle de leurs efforts. Dès lors, dans un comité
universel de l’œuvre antiesclavagiste, les intérêts politiques couraient
le risque de s’affronter, de se combattre; et si l’on voulait créer un
immense budget antiesclavagiste où les divers États puiseraient pour les
besoins de leurs campagnes respectives, des difficultés diplomatiques
étaient à craindre. Lavigerie, pour écarter ce péril, décida que dans
les diverses capitales l’œuvre aurait des conseils nationaux,
indépendants les uns des autres, qui trouveraient, sur leur territoire
même, leurs ressources, et qui les emploieraient, en Afrique, pour leurs
propres campagnes nationales contre l’esclavage.

Mais à côté de ces campagnes nationales, Lavigerie rêvait, tenacement,
d’un petit détachement international de bonnes volontés, qui s’en
iraient faire la police, au cœur de l’Afrique. Joubert, depuis dix ans,
entouré de sa petite armée de trois cents noirs, faisait régner la paix
sur un vaste territoire: il n’y avait pas de caravane esclavagiste en
ces parages-là. Lavigerie, invoquant ce précédent, faisait appel à des
volontaires qui seraient comme les cadres européens de troupes
indigènes, et qui surveilleraient les grandes routes et fermeraient le
passage aux convois d’esclaves; volontiers eût-il demandé une sorte de
gendarmerie sacrée pour l’intérieur de l’Afrique.

Une telle carrière pouvait être pour des apôtres une occasion de
sainteté; pour des déclassés, un moyen de relèvement; pour des inquiets,
tracassés par le démon de l’aventure, une source de jouissance. Les
candidatures se multiplièrent: sept cents Belges et beaucoup plus de
Français. Il y eut en peu de jours deux mille demandes d’enrôlement,
parmi lesquelles le cardinal voulait qu’on fît un choix sévère. Et les
messages de tous ces conscrits, prêts à s’engager pour cette façon de
guerre sainte, l’amenaient à constater qu’en fait, au 1er janvier 1888,
«ni la philosophie ni l’économie politique, ni les assemblées, ni les
gouvernements n’avaient pris en mains, d’une manière pratique, la cause
de l’esclavage africain, et que, depuis le mois de mai de la même année,
cette cause s’agitait dans tous les esprits et dans tous les cœurs.»
Voilà ce qu’avait pu la parole du Pape et celle de son cardinal, et
leurs deux échos continuaient de se répercuter, de se fortifier
mutuellement.

Un bref de Léon XIII, en octobre 1888, se réjouissait que France et
Belgique, Angleterre, Allemagne, Portugal[235], eussent répondu à ses
appels. «Quelle grandeur d’âme vous apportez, disait le Pape au
cardinal, là où il s’agit du salut des hommes!» Il lui envoyait trois
cent mille francs pour être partagés entre les divers comités
antiesclavagistes, et il ajoutait: «Nous ne doutons pas que les Italiens
et les Espagnols deviennent, avec le même cœur, les promoteurs et les
auxiliaires d’une telle œuvre.»

  [235] En ce qui regarde le Portugal, voir _Bulletin de la Société
    antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 378-381.


IV.--La période des difficultés diplomatiques: les congrès.

Déjà, en effet, l’Espagne se remuait; Lavigerie, dans une lettre à M.
Sorela, qui projetait la fondation à Madrid d’une société
antiesclavagiste, saluait tout le passé de la nation espagnole, les noms
éclatants de Las Casas, de Pierre Claver, de Ximenès, et signalait à
l’Espagne, tout près d’elle, en face d’elle, la seule puissance
islamique qui jusque-là se fût formellement refusée à prendre quelque
engagement pour la suppression de la traite, le sultanat du Maroc. De
l’autre côté de notre Afrique, une porte s’ouvrait sur la Méditerranée,
pour les cargaisons d’esclaves qu’attendait le Levant islamique: c’était
la Tripolitaine; on prêtait à Lavigerie cette idée que si l’Italie se
substituait à la Turquie comme gardienne de cette porte, ce serait, pour
la traite, un débouché de moins. Là-dessus, les diplomaties s’émurent,
et tout d’abord la diplomatie turque; et la presse italienne, qui se
refusait à considérer la Tripolitaine comme une compensation pour la
perte de la Tunisie, entama contre le cardinal une âpre campagne. Après
l’universelle révolte de pitié humaine qu’avaient déchaînée la parole
papale et la parole cardinalice, les diplomaties nationales inclinaient
à se ressaisir, à temporiser.

Lavigerie passa les Alpes, faisant front, tout seul, à l’artillerie
d’une presse hostile, dont Crispi dirigeait le feu: il allait parler à
Naples, adressait une lettre à la réunion antiesclavagiste de Palerme,
et puis, le 28 décembre 1888, montait, à Rome, dans la chaire de
l’église du Gesù. Il touchait, d’une main délicate, aux antagonismes des
peuples chrétiens, et ces antagonismes mêmes étaient pour lui une raison
nouvelle de les grouper tous ensemble, pour une sainte entreprise. «Il
n’y a pas de sollicitude, disait-il, qui puisse mieux les disposer à
oublier leurs propres querelles et les haines du passé.» Ce prélat que
des polémiques passionnées désignaient comme un ennemi de l’Italie
semblait rêver d’une France et d’une Italie qui s’aimeraient, en aimant,
toutes deux ensemble, la souffrance humaine. Sa conférence jetait une
sombre lumière, non seulement sur les souffrances de la veille, mais sur
les périls du lendemain.

«Tandis qu’en Europe et en Asie, s’écriait-il, le mahométisme semble se
préparer au dernier sommeil, il renouvelle, sur notre continent
africain, sa vigueur dans le sang. La couche qui arrive, celle du Mahdi
et des Senoussis, est encore plus ardente que celle qui l’a précédée.
Elle fait schisme avec le reste du monde musulman, auquel elle reproche
sa mollesse. Faisant appel à la fureur sauvage des noirs, ces fanatiques
couvrent déjà de leurs ramifications secrètes toutes nos provinces. Je
vous signale ce danger, plus voisin que l’Europe ne le pense. Croyez-en
un vieux pilote qui connaît les écueils et les tempêtes de la barbarie.
C’est le quart du globe terrestre qu’un fanatisme chaque jour croissant
tente de séparer à jamais de nous. Point de doute: je le répète, il n’y
a pas dans l’ancien monde un peuple digne de ce nom, il n’y a pas un
homme, qui ne comprenne que le devoir de cette croisade lui est imposé
par le nom d’homme, et par l’ordre établi de Dieu: _Homo sum et nihil
humani a me alienum puto._»

Lavigerie, à Rome, voyait Schlœzer, représentant de la Prusse
bismarckienne. Le chancelier de Berlin, jusque-là, en dépit d’une lettre
de Lavigerie, en dépit de l’envoi que lui avait fait le cardinal de ses
trois conférences de Paris, Londres et Bruxelles, était demeuré
silencieux; mais lorsque Bismarck eut reçu les décisions contre la
traite des noirs prises par les catholiques de Cologne[236], lorsqu’il
eut reçu le memorandum du Saint-Siège pour une action commune des
gouvernements européens contre l’esclavage, il expédia à Léon XIII un
témoignage d’admiration pour Lavigerie apôtre des noirs, un témoignage
d’adhésion à sa grande campagne de charité.

  [236] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 79-86.

Milan attendait Lavigerie, et ses forces le trahissaient. Son entourage
le suppliait: «N’y allez point, Éminence, il y va de votre vie.» Et lui
de répondre: «Quel meilleur emploi puis-je en faire que de la donner
pour le rachat des esclaves?» Sa parole, dans la chaire milanaise,
continua de planer sur les difficultés franco-italiennes, avec une
aisance souveraine: «La Méditerranée, mes frères, ses parrains lui ont
donné divers noms de baptême, selon le pays dont ils sont. On l’a appelé
un lac français, un lac anglais, un lac italien. Je serais bien heureux
de pouvoir le baptiser du nom de lac chrétien, un lac que ne
souillassent plus des embarcations d’esclaves.» Épuisé, mais toujours
debout, il prosternait sa fatigue, dont il n’admettait jamais qu’elle
pût devenir une lassitude, devant le corps de saint Charles Borromée,
devant les reliques de saint Ambroise, leur demandant un surcroît de
force, un surcroît de charité, un surcroît de voix, pour clamer les maux
de l’Afrique. Et dans une église de Marseille, quatre jours plus tard,
il recommençait.

«Je suis à bout de forces, écrivait-il à Émile Keller, j’ai perdu le
sommeil, l’appétit, la faculté même, je crois, de me mouvoir et de
penser, il ne me reste que celle de sentir; et je sens que jusqu’au bout
je resterai attaché à l’œuvre de l’abolition de l’esclavage, ne croyant
pas qu’il y ait en ce moment une œuvre plus sainte et plus nécessaire.»

Au loin, certaines imaginations, s’exaltant du prestige même de cette
œuvre, s’abandonnaient à d’audacieux desseins, dont certains documents
conservés par M. l’abbé Tournier demeurent aujourd’hui les témoins. Le
futur cardinal Bourret, évêque de Rodez, écrivait à Lavigerie, après une
conversation avec Jules Simon: «Cette grande œuvre d’humanité pourrait
devenir aussi une grande œuvre de restauration pontificale»; et Mgr
Bourret rêvait d’un congrès, provoqué par Lavigerie, dans lequel «un
certain nombre de personnalités politiques des diverses nations
rechercheraient un _modus vivendi_ supportable pour la Papauté.» Vers la
même époque, Léopold II, roi des Belges, suggérait au P. Charmetant que
l’on pourrait faire accepter par les puissances la formation dans
l’Afrique équatoriale d’une colonie pontificale, sous leur garantie
collective[237]. Charmetant portait à Léon XIII cette offre royale, et
Léon XIII la déclinait; mais de telles suggestions attestaient la
répercussion des campagnes libératrices entreprises au nom du
Saint-Siège par le cardinal Lavigerie, et l’ascendant qu’en recueillait,
pour elle-même, la puissance spirituelle de la Papauté.

  [237] Au sujet de cette offre, on trouve une première allusion, faite
    par Lavigerie lui-même, dans les _Documents relatifs au congrès
    libre antiesclavagiste de Paris_, p. 43.

Lavigerie rentrait dans Alger, le 21 janvier 1889, «tout perclus de
rhumatismes et de douleurs névralgiques»; ne pouvant même plus signer de
sa main, il dictait ses lettres, et le scribe docile, ému, écrivait des
phrases comme celles-ci: «Si le bon Dieu voulait me trouver un enfer qui
fût tout à fait à ma taille, il me condamnerait à ne rien faire pour lui
durant toute l’éternité; ce serait, je le sens, le plus grand châtiment
qu’il pût m’infliger.»

Sans retard, dans son diocèse, il se refaisait prédicateur, pour les
noirs. Il apparaissait le jour de la Chandeleur, dans la basilique de
Notre-Dame d’Afrique; il parlait à l’entrée du chœur, en grande tenue
pontificale, et c’était pour adresser deux supplications. La première,
il la jetait aux fidèles. Il leur rappelait un mot sinistre du khédive
d’Égypte: «Puisque vous nous avez empêchés de prendre les blancs, il
faut bien que nous prenions les noirs.» Les noirs, commentait-il,
«paient donc pour vous, mes frères; ils sont votre rançon, et vous ne
feriez rien pour ceux qui vous remplacent dans la captivité et dans la
mort!» Mais une seconde supplication succédait; d’une voix de tonnerre,
d’un geste presque impérieux, il se tournait vers l’image de Notre-Dame
d’Afrique, statue noire comme les noirs eux-mêmes, et l’interpellait sur
ce qu’elle avait fait pour eux, depuis vingt-cinq ans qu’il l’avait
proclamée reine de l’Afrique. «L’Afrique, lui criait-il, a compté sur
votre protection. Qu’avez-vous fait pour elle, et comment souffrez-vous
encore de telles horreurs? N’êtes-vous reine de l’Afrique que pour
régner sur des cadavres? N’êtes-vous mère que pour oublier vos enfants?
Il faut que cela finisse.» Des coups de crosse, frappant sur la dalle du
chœur, scandaient ses sommations.

Huit jours plus tard, dans une grande réunion organisée à la Sorbonne,
une voix redisait qu’il fallait que cela finît: c’était la voix de Jules
Simon[238].

  [238] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
    247-266. Peu après la mort de Lavigerie, Jules Simon lui rendra
    hommage en quelques pages que l’on trouve en son livre: _Quatre
    portraits_ (Paris, Lévy, 1896).

«Si brisé que soit mon corps, insistait Lavigerie, mon cœur ne l’est pas
encore.» Il ne convenait pas que, le vendredi saint, fête par excellence
de la souffrance, son cœur se tût sur le martyre de la race de Cham:
faisant violence à son corps, il gravissait péniblement, dans sa
cathédrale d’Alger, les degrés de la chaire; il prêchait sur la Passion
des nègres, renouvellement de la Passion cruelle du Sauveur; sur leur
calvaire à eux, «continent immense, où le sang coulait des veines de
millions de noirs, mêlé aux larmes des mères»; sur les Hérode, les
Pilate, les Judas, qui entreprenaient de défendre l’esclavagisme par
amour de l’or, ou, peut-être, par opposition à la foi chrétienne; et les
draperies noires qui assombrissaient l’église avaient mission de
rappeler, disait-il, «non seulement la passion du Sauveur, mais encore
la mort qui plane sur l’Afrique et la destruction qui la menace[239]».

  [239] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
    327-337.

Ce mot de mort, ce mot de destruction, qui résonnaient comme des glas,
étaient tragiquement commentés par les nouvelles que Lavigerie, depuis
le début de l’année, recevait du centre de l’Afrique. Les esclavagistes
musulmans, riches et bien armés, avaient, dans l’Ouganda, fait un coup
d’État. Le roi Kivewa, tombé sous leur joug, avait renvoyé ses ministres
chrétiens, catholiques ou protestants; toutes les missions avaient été
incendiées, tous les orphelinats détruits; tous les missionnaires, Mgr
Livinhac en tête, avaient été emprisonnés, huit jours durant, puis
entassés sur une barque, et transportés de l’autre côté du lac. «Vous
avez voulu ménager l’Allemagne et l’Angleterre, écrivait à M. Mackay,
chef de la mission anglaise, l’un de ces triomphateurs musulmans; nous
tuerons l’un après l’autre tous les blancs établis dans l’intérieur de
l’Afrique équatoriale.»

Mgr Lavigerie méditait sur cet événement: il lui semblait être d’une
incalculable gravité. Quelques années plus tôt, le sultan musulman de
Zanzibar pouvait être rendu responsable des attentats commis à
l’intérieur par les esclavagistes, qui tous venaient de ses États et
reconnaissaient son pouvoir. Mais aujourd’hui, sa souveraineté était
considérée comme expirant officiellement à dix kilomètres du
rivage[240]; dans l’intérieur de l’Afrique, c’était à l’Europe de se
défendre elle-même. Les esclavagistes, entourant les rois sauvages, ne
les poussaient à l’expulsion des blancs que pour demeurer les seuls
maîtres, et lorsqu’ils murmuraient aux oreilles des souverains noirs de
fallacieuses paroles sur l’affranchissement politique de l’Afrique, ils
ne visaient à rien de moins qu’à régner eux-mêmes, par une dictature de
terreur, sur une Afrique subjuguée, à travers laquelle ils razzieraient
à volonté, à discrétion, le bétail humain nécessaire à leur trafic.

  [240] Sur les inconvénients de cette restriction de la souveraineté du
    sultan de Zanzibar, voir un article de la _Gazette populaire de
    Cologne_, cité dans le _Bulletin de la Société antiesclavagiste_,
    1888-1889, p. 17-23.

Il apparaissait à Lavigerie que cette catastrophe requérait de l’Europe
un surcroît de sacrifices et qu’il fallait, désormais, plusieurs
milliers d’hommes, qui, remontant le Zambèse, le Chiri, le Nyassa, se
fraieraient ainsi, vers l’Afrique équatoriale, la seule route désormais
ouverte à leurs pas libérateurs. Il voulait que, d’urgence, les comités
antiesclavagistes des diverses nations délibérassent; il annonçait à
Keller son intention de convoquer prochainement un congrès[241]. Il
avait hâte que ce congrès eût lieu, avant celui des puissances, et
qu’ainsi fût mise en lumière l’initiative du Pape; il rêvait que Léon
XIII y fût représenté par un légat, et investi de la présidence
d’honneur. Dans la circulaire même qu’au mois d’avril 1889 il expédiera
d’Alger, et qui convoquera le Congrès à Lucerne pour le mois d’août, se
dessineront déjà plusieurs projets qui le hantaient: «Organisation de
corps volontaires et peut-être même, sur quelques points essentiels, de
corps religieux, par exemple, au milieu des déserts du Sahara;--création
d’asiles fortifiés, comme ils ont existé autrefois, dans les siècles de
barbarie, sur les grandes voies de communication, en Espagne, en
Hongrie, en Orient, pour protéger les voyageurs et faire avancer peu à
peu la vie, le commerce européen et la civilisation jusqu’aux limites
mêmes du Soudan[242].»

  [241] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
    215-230.

  [242] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
    311-325.

Il appelait à ce Congrès, non seulement l’Europe, mais des représentants
du monde noir, noirs d’Haïti, noirs de Liberia, noirs des États-Unis: il
désirait qu’en faveur de leurs frères du centre de l’Afrique leurs voix
se fissent entendre, et qu’elles fussent acclamées.

Sans plus attendre, des conférences d’Émile Keller à Paris, de Georges
Picot à Bourges et à Paris, tenaient les esprits en haleine et mettaient
les dévouements en branle[243].

  [243] _Ibid._, p. 364-376, 405-421, 432-454.

Des congrès, des conférences, il en fallait: c’était nécessaire pour
agir sur l’opinion du monde; mais l’Afrique avait-elle le temps
d’attendre que dans des congrès on eût délibéré? Lavigerie ne le pensait
pas; tout seul, de lui-même, parlant avec une aisance de plus en plus
impérieuse le langage d’un chef d’État,--son État, c’était
l’Afrique!--il entrait en rapports avec le Portugal, demandait qu’un
nouveau groupe de Pères Blancs, qui quittaient Alger pour prendre la
voie du lac Nyassa, pût remonter jusqu’au Tanganyika, y retrouver
Joubert, et s’en aller avec lui vers leurs frères de l’Ouganda,
ensevelis dans un tourbillon d’insurrections barbares. Le Portugal
permettait, et la caravane libératrice se mettait en route.

Lavigerie, de son côté, se dirigeait vers Lucerne. Mais il n’y eut à
Lucerne, au début d’août 1889, d’autres congressistes que deux jeunes
gens, représentants de dix millions de noirs, qui avaient quitté
l’Amérique trop tôt pour apprendre que le Congrès était ajourné... Car
l’imminence des élections françaises retenait en France la plupart des
personnalités qui eussent pu représenter la France, à Lucerne, aux côtés
des congressistes des autres pays; et Lavigerie, redoutant les effets
fâcheux que pourraient avoir, dans cette assemblée internationale,
l’effacement de sa patrie et la prépondérance des nations protestantes,
avait, le 24 juillet, par une circulaire expédiée de Lucerne[244], fait
savoir que le Congrès n’aurait pas lieu. Mais ces deux jeunes nègres qui
étaient venus là pour rencontrer les champions de l’antiesclavagisme
universel, champions de toute langue et de toute nationalité, se
jugeaient récompensés de leur voyage puisqu’ils rencontraient Lavigerie,
et ils lui disaient: «Si jamais Votre Éminence met le pied en Amérique,
des foules innombrables de nos compatriotes viendront acclamer le
libérateur de leurs frères[245].»

  [244] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
    424-425.

  [245] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
    459-463.

Trois mois plus tard, s’ouvrait à Bruxelles, entre les représentants des
divers États, la conférence officielle pour la suppression de
l’esclavage; elle se prolongea jusqu’au printemps. Lavigerie, d’avance,
dans un mémoire adressé à Léopold II, avait dessiné ce qu’il attendait
d’elle[246]. Dans son oasis de Biskra, où désormais l’hiver il tentait
de refaire sa santé, il reçut de l’Ouganda des nouvelles moins
inquiétantes. «Dieu dût-il faire un miracle, lui écrivait Mgr Livinhac,
le parti protestant ne triomphera pas.» Mais Biskra est aux écoutes du
désert: et les mystérieuses rumeurs sahariennes précisaient aux oreilles
attentives de Lavigerie l’immense péril que créait en Afrique
l’effervescence du senoussisme.

  [246] Lavigerie à Léopold II, 8 novembre 1889. (_Bulletin de la
    Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 520-552.)

Déjà, dès 1868, dans son livre sur _la Kabylie et les coutumes kabyles_,
le futur général Hanoteau signalait comme un péril pour notre domination
en Kabylie,--comme «un danger de tous les instants», disait-il, ces
ordres religieux, «moins accessibles à nos moyens d’influence et plus
difficiles à surveiller» que ne l’étaient les marabouts. «Comme ils
obéissent, précisait-il, à des chefs qui presque tous résident à
l’étranger, le signal de la révolte peut être donné à l’improviste, sans
qu’aucun indice précurseur nous ait avertis[247].»

  [247] HANOTEAU et LETOURNEUX, _op. cit._, II, p. 105.

«Chez les musulmans du dix-neuvième siècle, avait écrit en 1886 M. Le
Chatelier[248], le mahométisme mystique représente le principe religieux
actif. Et le fait qui domine l’évolution moderne du monde islamique est
le prodigieux mouvement de rénovation, de propagande, qui s’accomplit en
Asie, en Afrique surtout. Sans rien préjuger pour l’avenir, on ne
saurait nier qu’il y ait là pour les intérêts actuels du monde civilisé
un danger grave. Les confréries ont été traitées, tantôt avec une
considération trop bienveillante, tantôt avec un respect voisin de la
crainte. Elles ont ainsi acquis une situation très forte, alors qu’il
eût été facile, si on les avait mieux comprises, de les réduire presque
à néant.»

  [248] _L’Islam, au dix-neuvième siècle_, p. 180-187 (Paris, Leroux,
    1886).

Lavigerie était d’accord avec les meilleurs observateurs de l’Islam,
avec Henri Duveyrier, avec le général Philebert[249], lorsqu’il redisait
à Léopold II, dans une longue lettre, les origines, la mystique
popularité de ce chérif oranais, Snoussi, qui, vers 1796, s’était
proclamé prophète (_madhi_), et lorsqu’il parlait des centaines de
milliers de fanatiques qui, groupés en confréries, n’aspiraient qu’à
soulever le Soudan contre l’Europe et à jeter les Européens à la mer...
Oui, tous les Européens, y compris les Turcs, qui venaient de se
disqualifier, aux yeux des Senoussistes, en prohibant la traite des
noirs, et qu’une sanglante devise madhiste confondait avec les chrétiens
pour les vouer, tous ensemble, à une même mort[250].

  [249] Général PHILEBERT, _la Conquête pacifique de l’intérieur
    africain_, p. 26-36.

  [250] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 1-41. Sur
    les développements ultérieurs du péril senoussiste, voir BINGER,
    _Bulletin de l’Afrique française_, 1902; deux articles du
    _Correspondant_, 25 novembre et 10 décembre 1909; et Lothrop
    STODDARD, _le Nouveau Monde de l’Islam_, trad. Doysié, p. 51 et
    suiv. (Paris, Payot, 1923). Sur l’état actuel de l’émirat des
    Senoussis, constitué depuis 1920 par décret royal italien, voir
    MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, p. 144-146.


V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne. Les adieux de Lavigerie à
l’Europe.

A peine avait-il dirigé vers Bruxelles cet anxieux cri d’alarme, que
Lavigerie, quittant Biskra, réapparaissait en Tunisie, où depuis deux
ans on ne l’avait pas revu. Sa première visite était pour la cathédrale
de Carthage, désormais achevée. On l’avait construite rapidement, pressé
qu’on était de la voir se dresser, moins comme un monument d’art que
comme un symbole. Les jeunes élèves des Pères Blancs menaient Lavigerie
au caveau qui devait contenir son tombeau, et l’aidaient ensuite à
remonter dans la basilique. «Merci, mes enfants, leur disait-il. Le jour
vient et il est proche, où vous n’aurez plus à me remonter.» En grande
pompe, le jour de l’Ascension, devant le résident général de France et
dix évêques, la cathédrale s’inaugurait[251]. Lavigerie, dans une lettre
pastorale, interprétait l’événement.

  [251] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 215-222.

Jadis César, campant sur les ruines de Carthage, avait entendu, s’il en
faut croire Appien, les sanglots d’une immense multitude qui demandait
d’être rappelée à la vie, et César, saisissant ses tablettes, y avait
jeté ces deux mots: «Relever Carthage.» Cinq siècles plus tard, saint
Victor de Vite, au terme de son _Histoire des persécutions vandales_,
avait invoqué tous les saints d’Afrique, pour qu’en retour de leurs
souffrances, de leurs martyres, ils obtinssent de leur Dieu la
résurrection de l’Église africaine. Sous les yeux de Lavigerie, le
programme de César et la prière de Victor de Vite avaient commencé de
s’accomplir: une Carthage ressuscitée présidait aux destinées d’une
Église africaine ressuscitée, et le prélat s’écriait: «Me blâmerez-vous
d’avoir cru comme César aux sanglots des multitudes disparues sous les
ruines de leur patrie, et, comme l’évêque de Vite, aux prières des
saints de notre Afrique, implorant de Dieu sa résurrection?»

Il ouvrait un concile, dans la resplendissante cathédrale; on y émettait
le vœu que saint Fulgence, l’évêque exilé par les Vandales, fût proclamé
par Rome docteur de l’Église, et le concile, au bout de deux jours,
transportait sa séance finale à Tunis, où Lavigerie allait poser la
première pierre d’une autre cathédrale. «C’est un revenant épique que
cet homme! s’écriait M. Louis Bertrand; c’est Turpin, l’archevêque de la
chanson de Roland[252].»

  [252] Louis BERTRAND, _le Sang des races_, préface de 1920, p. 5.

L’âge le pressait d’achever ses fondations, et les événements eux-mêmes
semblaient se presser, pour apporter à ses espoirs quelques prémices
d’accomplissement; en ce même mois de mai 1890, il avait la joie
d’annoncer à Paris le décret du Bey de Tunis, qui supprimait l’esclavage
dans ses États[253], et cette autre joie, plus grande encore, de
recevoir une lettre dans laquelle le roi Mwanga, inopinément restauré
sur son trône de l’Ouganda, lui demandait des missionnaires et
promettait toute sa bonne volonté pour empêcher la traite des esclaves.
Les deux médecins qui, dans une caravane nouvelle groupant des Pères
Blancs de quatre nations, partaient à ce moment même pour l’équateur,
avaient jadis été rachetés de l’esclavage, puis élevés à Malte: ainsi
s’associaient, déjà, les esclaves de la veille aux campagnes de
libération.

  [253] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 187-191.

L’Afrique s’aidait donc elle-même, pour déraciner le fléau, et l’Europe
aidait l’Afrique. La conférence de Bruxelles, par l’acte général du 2
juillet 1890, préconisait l’établissement graduel, à l’intérieur du
continent noir, de stations fortement occupées; la construction de
routes et de voies ferrées reliant les stations à la côte,
l’installation de bateaux à vapeur sur les grands fleuves et les lacs;
la restriction de l’importation des armes à feu et des munitions;
l’organisation d’expéditions et de colonnes mobiles. L’armée de la
France, sans plus attendre, allait traquer l’esclavage dans un de ses
plus redoutables repaires, le Dahomey[254], et déjà l’expédition belge
de Winck et Van Kerchove était en route, pour porter secours à Joubert
et pour semer, sur les bords du Tanganyika, une série de postes armés.
Une voix éloquente, en 1891, s’élevait au Congrès de Malines; c’était
celle de M. le chevalier Descamps, futur vice-président du Sénat belge.
«Ne croyez pas, s’écriait-il, que l’Océan baigne nos frontières
simplement pour permettre aux Belges de ramasser des coquillages sur ses
rives. Ne craignez pas de pratiquer la mer[255].» Et l’on voyait, en
cette année 1891, puis en 1892, naviguer vers Zanzibar, pour atteindre,
par là, la mer intérieure du Tanganyika, l’expédition du capitaine
Jacques, puis celle du lieutenant Long, impatients de libérer l’Afrique
de ses bandes d’esclavagistes; et les noms d’Albertville, Baudouinville,
Fort Clémentine, allaient bientôt dire aux riverains du Tanganyika ce
que voulait faire pour eux la chrétienne Belgique[256]. Lavigerie
saluait cette révolution, «qui allait faire entrer la quatrième partie
du monde dans la lumière de la civilisation, de la liberté et de la
vie»; il proclamait que l’œuvre faite à Bruxelles était très
satisfaisante, très belle, qu’elle répondait à ses vœux, sinon à tous
ses vœux; il se réjouissait de ce mot dit à un prélat belge par le
ministre des Affaires étrangères de Belgique: «Ce qui se fait à la
conférence n’est, au fond, que l’œuvre provoquée par l’action du Pape et
de son envoyé[257].» Il ouvrait un concours, au nom du Pape, pour la
composition d’un ouvrage populaire destiné à aider la campagne
antiesclavagiste[258], et lorsque bientôt il apprit que la Hollande
hésitait à signer l’acte de Bruxelles, il insista près du roi par un
pressant message, que la jeune reine Wilhelmine eut à cœur d’exaucer, au
lendemain même de son avènement[259].

  [254] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p.
    273-290.

  [255] DESCAMPS, _Discours sur l’avenir de la civilisation en Afrique_,
    prononcé à l’assemblée générale du congrès de Malines le 10 août
    1891, p. 16 (Louvain, Peeters, 1891).

  [256] Voir DESCAMPS, _les Stations civilisatrices au Tanganyika_, p. 9
    (Bruxelles, Goemaere, 1894) et, dans le _Bulletin de la Société
    antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 266-269, la lettre de Lavigerie sur
    l’expédition Jacques.

  [257] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
    p. 43.

  [258] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
    p. 46. Le lauréat du concours, qui eut pour juges Jules Simon,
    Bardoux, Arthur Desjardins, le duc de Broglie, Antonin
    Lefèvre-Pontalis, Franck, Georges Picot, le marquis de Vogüé,
    Wallon, Julien Davignon, fut M. le baron Descamps, actuellement
    vice-président du Sénat belge et membre de l’Institut, pour son
    drame, _Africa_ (Louvain, Peeters, 1894).

  [259] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 307-314.

Lavigerie regrettait qu’on n’eût pas envisagé le sort de tant de pauvres
nègres que, sous la fallacieuse rubrique de travailleurs libres, on
transportait à des centaines de lieues de leur pays, et qui, ainsi
déracinés, étaient à la merci de toutes les exploitations; il
regrettait, aussi, qu’on ne se fût point occupé des progrès des sectes
musulmanes en Afrique[260].

  [260] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
    p. 36-37.

Mais l’acte général de Bruxelles admettait explicitement le concours des
sociétés antiesclavagistes, «pour la formation de corps volontaires
destinés, sous l’autorité des puissances, à réprimer les violences et la
continuation de la traite»; pour un rôle de charité auprès des victimes
de l’esclavage, particulièrement des femmes et des enfants; pour le
développement et la protection de toutes les missions; et pour éclairer,
enfin, «l’opinion indépendante» et l’opinion des commissaires, membres
des bureaux de surveillance et de renseignements[261]. Les comités de
ces sociétés, qui n’avaient pu se réunir à Lucerne, allaient, en
septembre 1890, tenir un congrès à Paris, et l’éloquent
discours-programme qu’allait y faire entendre Émile Keller devait
répondre aux vœux officiels de la conférence de Bruxelles et combler les
lacunes qu’y constatait Lavigerie.

  [261] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
    p. 40.

Lavigerie lui-même, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, voulut ouvrir
le congrès. En face de lui, au banc d’œuvre, autour de Mgr Livinhac,
siégeait la race nègre, représentée par quatorze noirs de l’Ouganda. Le
cardinal interpellait Mgr Livinhac, lui remettait l’avenir de sa
gigantesque entreprise: «Je ne suis point Élie, lui disait-il, mais je
dépose sur vos épaules, comme sur celles d’un autre Élisée, le manteau
que je ne puis plus porter seul. C’est à vous qu’il appartiendra
désormais de me remplacer en France et dans l’intérieur de votre
congrégation, de plaider la cause de nos missionnaires et de nos œuvres,
de tendre pour eux, dans nos églises, comme je l’ai fait si longtemps,
ces mains qui ont été enchaînées pour l’amour de Notre-Seigneur, et de
leur faire entendre cette voix qui a confessé Jésus-Christ. Pour moi, je
vais rentrer dans mon Afrique pour n’en plus sortir[262].» Quarante-huit
heures plus tard, à la clôture du Congrès, Lavigerie se levait, comme
pour parler: «Voilà mon discours, dit-il, c’est mon fils[263]», et il
montrait Livinhac. Celui-ci prenait la parole, glorifiait les martyrs de
l’Ouganda. Mais parmi les jeunes noirs qui étaient là, devant la
tribune, il y avait le fils de Mathias, l’un de ces martyrs. Lavigerie
l’appelait, l’embrassait: «C’est un acte de foi que j’accomplis en votre
nom», disait-il à l’auditoire, et il chargeait Livinhac de traduire au
jeune nègre cette phrase: «Ton père est au ciel, mais tu as un père sur
la terre; ce père, c’est moi.» Et ce père se penchait vers un autre
noir, qui avait eu l’oreille coupée au temps de la persécution, et
l’embrassait[264].

  [262] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
    p. 82.

  [263] _Ibid._, p. 171.

  [264] _Ibid._, p. 178.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_,
    1890, p. 306 (lettre des jeunes noirs racontant la scène).

En octobre, avec Livinhac et les quatorze nègres, Lavigerie était à
Rome, aux pieds de Léon XIII, et le Pape, sur sa demande, instituait
dans toute la chrétienté, en faveur de l’abolition de l’esclavage, une
quête annuelle[265].

  [265] Il fut bientôt décidé que la Propagande distribuerait elle-même
    entre les diverses missions le produit de la quête antiesclavagiste,
    et que les divers comités nationaux ne conserveraient qu’un rôle de
    patronage, purement moral, et les divergences entre Lavigerie et
    Keller au sujet de la politique intérieure française devaient avoir
    pour résultat, en août 1891, la démission de Keller et de ses
    confrères du Comité antiesclavagiste français, à la demande de
    Lavigerie.


VI.--Les dernières épreuves: A l’Ouganda, au Sahara. Mort du cardinal.

Ce fut pour Lavigerie, l’une des dernières joies de son âme de
missionnaire. Les Pères Blancs de Jérusalem, à cette même date, lui en
ménageaient une autre, en lui annonçant que l’un des premiers élèves de
Sainte-Anne venait d’être ordonné prêtre, et qu’ainsi s’inaugurait, en
terre palestinienne, la formation par les Pères Blancs d’un clergé
indigène destiné aux Églises de l’Orient. Lavigerie avait encore deux
années à vivre, deux années de douleur. Les souffrances physiques qui
depuis longtemps lui livraient assaut, si accablantes à certaines heures
qu’à plusieurs reprises, déjà, il avait reçu l’Extrême-Onction,
achevaient lentement, et par saccades, de maîtriser ses forces; mais
accoutumé comme il l’était, en ses méditations quasi quotidiennes, à
aller au-devant de la mort, l’approche de cette mort, venant elle-même à
sa rencontre, ne pouvait endolorir son âme. D’autres douleurs
l’obsédaient, l’accablaient.

Quelques semaines après avoir dit, du haut de la chaire de
Saint-Sulpice, qu’il ne reviendrait plus en France, il lui fallut,
d’accord avec Léon XIII, parler à la France. Il choisit lui-même son
heure, et son cadre, et la forme d’éloquence dont ses lèvres allaient
revêtir la pensée pontificale: ce fut par un toast, prononcé devant
l’escadre, devant les hautes personnalités du gouvernement algérien, que
Lavigerie, solennellement, délia l’Église de France de toute attache
avec les anciens partis et orienta dans les voies nouvelles les méthodes
de défense religieuse. Malmusi, consul général d’Italie, avait dit en
1885 à son collègue allemand Julius Eckardt[266]: «Le cardinal, malgré
de violentes collisions épisodiques avec le gouvernement athée de Paris,
travaille avec la ténacité qui lui est propre à réconcilier Léon XIII
avec le régime républicain.» Cinq ans s’étaient écoulés, et Lavigerie,
sur le désir de Léon XIII, devenait l’annonciateur d’une politique qu’il
avait, semble-t-il, contribué lui-même à préparer. Des polémiques se
déchaînèrent. D’aucuns virent un contraste entre ce cri de «ralliement»
et le message que seize ans plus tôt il adressait au comte de Chambord
pour lui conseiller un coup d’État: on exhuma ce vieux document, pour
assourdir les échos de _la Marseillaise_, jouée par ses Pères Blancs.
D’autres l’accusèrent de capituler devant une législation antireligieuse
contre laquelle plusieurs fois s’étaient dressés ses mandements. Il
laissait dire, sans rien regretter: Français et missionnaire de la
France, il lui paraissait qu’en souhaitant qu’un progrès s’accomplît
vers l’unité morale de la mère patrie, il représentait les intérêts de
la plus grande France, en même temps que la pensée de Léon XIII.
«L’Église, disait alors le Pape à Blowitz, ne s’attache qu’à un seul
cadavre, à celui qui s’est lui-même attaché sur la croix[267]!»...
Lavigerie pensait de même, lui qui avait naguère déclaré, le jour où il
avait reçu la calotte cardinalice, qu’il n’avait jamais voulu entrer
dans les divisions et dans les passions des partis[268]»; lui qui se
sentait «le serviteur d’un maître qu’on n’avait jamais pu enfermer dans
un tombeau». «Son esprit, dira devant son cercueil M. Jules Cambon,
était de ceux qui regardent où ils vont et non d’où ils viennent; c’est
ainsi qu’il était venu à la République[269].»

  [266] ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 178.

  [267] Cette magnifique parole est rapportée par M. Morton FULLERTON
    dans son livre: _les Grands Problèmes de la politique mondiale_, p.
    106 (Paris, Chapelot, 1915).

  [268] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 535. Le livre essentiel sur
    ces événements est celui de M. l’abbé TOURNIER: _le Cardinal
    Lavigerie et son action politique_ (Paris, Perrin, 1913). Voir aussi
    Mgr BAUNARD, _Léon XIII et le toast d’Alger_ (Paris, De Gigord,
    1913), et MAHIEU, _Vie de Mgr Baunard_, p. 418-422 (Paris, Gigord,
    1924).

  [269] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 395-396.

C’est une loi dans l’histoire, que les grandes libérations ne
s’accomplissent qu’au prix de beaucoup de souffrances; une fois de plus,
cette loi se vérifiait. Elle se vérifiait, spécialement, aux dépens des
œuvres missionnaires; on calcula qu’en six mois, le mécontentement
produit par le toast d’Alger frustrait de trois cent mille francs leur
budget d’apostolat et de rédemption; il semblait qu’un certain nombre de
catholiques de France voulussent punir le cardinal par une grève de la
charité.

L’heure était bien mal choisie pour cette vindicative réponse, aussi
nocive aux intérêts de l’Église qu’aux intérêts de la France. Car, à ce
moment même, la Compagnie impériale de l’Est Africain, soutenue par
l’Angleterre, ne visait à rien de moins qu’à faire de l’Ouganda, sous le
protectorat anglais, un État protestant. «Nous te prions, notre
seigneur, écrivaient à Lavigerie les nègres catholiques de là-bas, et
nous prions tous les grands chefs de la religion d’avoir pitié de nous.
Envoie-nous des Européens qui soient bons, et ne nous imposent pas la
religion du mensonge... Quant à nous, nous défendrons notre religion par
la force, si les officiers européens continuent à anéantir ici le parti
de Jésus-Christ.» Cela devait finir là-bas par de tragiques mêlées entre
les ouailles des Pères Blancs et les soldats de la Compagnie anglaise;
les catholiques furent mitraillés, leurs maisons incendiées, et
Lavigerie, recevant en avril 1892 les lugubres nouvelles, pouvait se
demander s’il existait encore quelque mission de l’Ouganda[270]. Il
adressait à une notabilité catholique de l’Angleterre une protestation
qui était un gémissement.

  [270] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 153-182 et 207-208 (Paris,
    Procure des missionnaires d’Afrique, 1913).--Jules LECLERCQ,
    _Bulletin de la Société belge d’études coloniales_, juillet-août
    1923.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p.
    247-251, 308-345, 433-456.

Cependant, à Biskra, sous la tendresse fiévreuse de son regard paternel,
une autre œuvre naissait, celle des Frères Pionniers, demi-soldats et
demi-moines, dont les postes, s’échelonnant à travers le Sahara,
devaient, dans la pensée de Lavigerie, faire la police du Christ, offrir
un asile aux esclaves fugitifs, des remèdes aux voyageurs malades, et,
tôt ou tard, relier le Sahara au Soudan. Le général Philebert, qui fut
l’un des premiers, parmi nos chefs militaires à tenter de se mesurer
avec l’immensité du Sahara, avait dit en termes formels: «Le mieux
serait d’accepter l’aide et le concours des missionnaires d’Alger.
Quelques Pères Blancs amenés à Témassinine formeraient un noyau, autour
duquel se constituerait beaucoup plus vite une colonie, telle que nous
la désirons[271].» Lavigerie s’apprêtait à fournir des Frères Pionniers,
pour l’accomplissement et le perfectionnement d’un tel dessein. Ouargla,
depuis le printemps de 1891, avait sa colonie de Frères Pionniers; et
dans une visite que faisaient au cardinal, au printemps de 1892, Jules
Ferry et M. Jules Cambon, il était question d’employer ces Frères armés
pour une expédition au Touat. Mais des difficultés diplomatiques
survinrent: le Maroc s’inquiétait; les sphères militaires se montraient
soupçonneuses; les diplomaties européennes posaient des questions
alarmées: qu’était-ce que ce corps franc, mobilisé par un prêtre de
France? dans quelle mesure engageait-il la responsabilité de la France?
D’aucuns insinuaient, à Paris, que le cardinal avait déjà 1 500 hommes
sous les armes, à Biskra, pour une guerre contre l’Islam. Ces 1 500
hommes n’étaient encore que vingt! Le cardinal fut officiellement
informé que la France renonçait à l’expédition du Touat et à l’emploi
des Frères Pionniers, et même à les aider: ce Sahara, qui, en 1878,
s’était fermé devant ses premiers Pères Blancs, se fermait aujourd’hui
devant ses Frères Pionniers. «En les fondant, disait-il le 15 novembre
1892, j’avais compté sur la politique coloniale; aujourd’hui tout
s’écroule.» Et de sa chambre de malade, il donnait l’ordre de ne plus
accepter de nouveaux engagements et de rendre toute liberté aux Frères
antérieurement enrôlés. Cet _Amen_ d’assentiment, qui faisait accueil à
la plus profonde des déceptions, se confondit presque avec ses premières
paroles d’agonie.

  [271] Général PHILEBERT, _Création de postes sur la route du Soudan_,
    p. 11 (Paris, Baudoin, 1890). L’appel de Lavigerie pour l’œuvre des
    Frères du Sahara est publié au _Bulletin de la Société
    antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 1-17; le premier projet s’en trouve
    dans une lettre à Keller, du 25 mars 1890 (même _Bulletin_, 1890, p.
    41-67).

Il avait encore dix jours à vivre. Sa pensée s’en allait vers le congrès
eucharistique qui se préparait à Jérusalem, vers l’idéal d’union des
Églises dont ce Congrès voulait s’inspirer. Cela le rajeunissait de
trente ans: n’était-ce pas lui qui, en 1861, avait le premier promené,
dans une Syrie ravagée, la foi de Rome et la charité de la France? Il
donna mille francs aux organisateurs de ce Congrès: l’Orient chrétien,
où son génie apostolique avait autrefois fait ses premières armes,
obtenait ainsi la dernière de ses aumônes. C’était le 22 novembre: le
25, celui qui, vingt-quatre ans plus tôt, avait dit: «Je ne veux plus un
seul jour de repos», entrait dans le repos de la mort.

On ouvrait son testament, daté de 1884, et l’on y lisait: «Je t’avais
tout sacrifié, ô chère Afrique, lorsque, poussé par une force intérieure
qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à
ton service. Depuis, que de traverses, que de peines! Je ne les rappelle
que pour pardonner, et pour exprimer encore une fois mon indicible
espérance de voir la portion de ce grand continent qui a connu autrefois
la religion chrétienne revenir pleinement à la lumière, et celle qui est
restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort.
C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une
vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce
travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y
tracer les routes de l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre
chose pour toi que souffrir, et par mes souffrances, te préparer des
apôtres.»


VII.--Les lendemains.

Les apôtres formés par Lavigerie ont continué son œuvre. Lavigerie
voulait, en 1871, fonder en Algérie des villages d’orphelins; les Pères
Blancs, au lendemain de la famine qui sévit l’année d’après sa mort,
créèrent en Tunisie, pour les orphelins, la grande exploitation agricole
de Saint-Joseph de Thibar, qui fut le point de départ d’un nouveau
village chrétien[272]. Lavigerie prévoyait, en 1878, quatre vicariats
apostoliques; actuellement, le rayonnement même de l’apostolat des Pères
Blancs a contraint la congrégation romaine de la Propagande de démembrer
et de multiplier leurs terrains d’action: ils possèdent en Afrique onze
vicariats et une préfecture apostolique. Les statistiques de janvier
1925 donnaient, pour leurs missions d’Afrique, le chiffre de 400 275
baptisés et de 163 751 catéchumènes. Il y avait dans la seule chrétienté
de l’Ouganda, du 1er juillet 1910 au 30 juin 1911, 1 236 000
communions[273].

  [272] Antoine PHILIPPE, _Chronique sociale de France_, novembre 1924,
    p. 810.

  [273] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 430.

Les Sœurs Blanches d’Afrique, deux ans seulement après la mort de leur
fondateur, s’enfonçaient dans les ténèbres de l’intérieur, qui, devant
leur regard embrasé d’espérances, s’éclairaient d’une lueur d’Épiphanie.
A l’heure présente, dans quatre-vingt-trois maisons, elles enseignent,
soignent, baptisent, font l’instruction de la femme arabe, ou de la
femme païenne. Il advient souvent que d’avance, dès le berceau, ses
parents l’ont vendue comme épouse: la sœur missionnaire, pour la faire
chrétienne, doit indemniser le fiancé de ce qu’il a payé comme dot: la
nécessité de ces coûteux remboursements entrave la besogne d’apostolat,
mais ne décourage pas les apôtres[274].

  [274] LEBLOND, _op. cit._, p. 418.

Sous l’égide de ces deux ordres, les races indigènes ont commencé de
fournir des prêtres à l’autel, des religieuses au cloître: les missions
dont Lavigerie fut l’ancêtre possèdent, présentement, trente-quatre
prêtres indigènes, quatre grands séminaires avec cent quatorze
séminaristes noirs, neuf petits séminaires avec quatre cent soixante et
un élèves noirs, et, sous le voile de religieuses, deux cent deux
négresses.

Tenacement, mais en vain, le cardinal avait souhaité, pour ses Pères
Blancs, l’honneur d’être les agents de liaison, qui ouvriraient une
route et jetteraient un pont entre l’Algérie et le Soudan: ce
«mysticisme transsaharien» dont parle quelque part le colonel Monteil,
et qui donna l’élan, vers 1880, à plusieurs essais héroïques, allait
inspirer, au lendemain de la mort du cardinal, la tentative du P.
Hacquard, suivie d’un nouvel échec. Il faudra dix années encore pour que
le commandant Laperrine, par l’heureux amalgame de ses tirailleurs et de
ses spahis, prépare la grande œuvre de la pénétration saharienne. Mais
lorsqu’en 1894 la France militaire se fut installée à Tombouctou, les
Pères Blancs, débarquant à Dakar, s’engagèrent dans la vallée du Niger,
et pénétrèrent à leur tour au cœur du Soudan: l’apostolat religieux,
dans le sillage de nos armées, atteignait ainsi, par une autre voie, ce
Soudan, où s’était si souvent transporté, par delà le chapelet des oasis
sahariennes, l’esprit conquérant du cardinal.

Ainsi sont au travail, conformément aux méthodes définies par Lavigerie,
les instruments forgés par Lavigerie pour réaliser, au jour le jour,
l’impérieux appel qu’au nom de son Église et de son pays il adressait à
l’âme missionnaire.

L’œuvre antiesclavagiste, elle aussi, ne fut point une œuvre éphémère:
sa vitalité s’attesta par le Congrès antiesclavagiste de 1900, par la
création en Afrique d’un certain nombre de villages de liberté[275];
elle s’atteste, aujourd’hui même, par la décision qu’a prise, en 1924,
le conseil de la Société des Nations, de constituer une commission de
l’esclavage, chargée de lutter contre les dernières survivances de la
traite, contre les abus de l’esclavage domestique, contre la polygamie
enfin, qui, en provoquant la restriction de la natalité, tarit les races
indigènes et entrave leur essor économique[276]. Dans les sollicitudes
et les travaux de cette commission genevoise, à laquelle les
missionnaires commencent de prêter leur concours, c’est toujours
l’esprit de Lavigerie qui survit et qui veille.

  [275] DU TEIL, _Correspondant_, 25 juin 1903.

  [276] BEAUPIN, _Chronique sociale de France_, novembre 1924.

Quelques années après la mort du cardinal, le général du Barail, traçant
de lui, dans ses _Souvenirs_, un portrait fort peu bienveillant,
concluait qu’en agissant comme Lavigerie, «on risque de mériter, en
guise d’oraison funèbre, l’épigramme appliquée à certains hommes
d’Église: il parlait sans cesse du ciel pour ne s’occuper que des choses
de la terre; mais on risque aussi d’arriver les mains presque vides
auprès de Celui qui a donné à ses disciples la divine consigne: _Ite et
docete_[277]». Apparemment le général, écrivant ces lignes, était hanté
par le double souvenir des lointains différends de Lavigerie avec
Mac-Mahon et de ses récents sourires à la forme républicaine; il
semblait que cette double impression lui voilât les résultats obtenus
par le cardinal,--d’un voile tellement opaque qu’il osait dire en cette
même page, quelques années seulement après les martyres de l’Ouganda:
«Je ne crois pas que les Pères Blancs aient à leur actif une conversion
sérieuse.» L’histoire religieuse de l’Afrique au cours des trente
dernières années achève de s’insurger contre un tel verdict: la divine
consigne _Ite et docete_, dont parle Du Barail, fut réalisée par les
missionnaires de Lavigerie, comme elle l’avait été par le cardinal
lui-même.

  [277] DU BARAIL, _op. cit._, III, p. 47-49.




ÉPILOGUE

L’œuvre missionnaire de Lavigerie.


M. Jules Cambon disait de lui, devant son cercueil: «Le cardinal avait
rêvé de conquérir l’Afrique à la France et à la civilisation, et il a
mené cette entreprise en bon Français et en bon Européen. Il a été, sur
la terre africaine, le précurseur de tous ces hardis voyageurs, de ces
marins, de ces soldats, qui semblent renouveler chez nous la gloire des
conquérants du Nouveau-Monde.» Tel est l’hommage que rendit au cardinal
Lavigerie la République du président Carnot.

Parmi les assistants, il y avait M. Louis Bertrand; il entendait, jusque
derrière le glorieux cercueil, «le clabaudage de l’envie, de la sottise,
du sectarisme imbécile et malfaisant», mais il écrira plus tard: «Les
paroles d’adieu de Cambon, avec l’accent de l’orateur, sont restées dans
ma mémoire comme une sorte de protestation contre l’inintelligence des
contemporains et comme un premier hommage de la postérité[278].»

  [278] Louis BERTRAND, _le Sang des races_ (préface de 1920), p. 5.


I

Lavigerie s’insère avec une incomparable splendeur dans cette lignée de
missionnaires qui furent, dans les trois derniers siècles, les pionniers
de la plus grande France, et qui donnèrent comme préface à notre
histoire coloniale une sorte de préhistoire religieuse, éminemment
féconde. Son imagination, puis son action, commencèrent d’installer la
France à Tunis, plusieurs années avant que notre diplomatie n’osât y
aspirer. Il avait fallu neuf ans à la monarchie de Juillet pour que,
dans la France algérienne d’outre-mer, une crosse d’évêque cheminât; la
crosse de Lavigerie, au contraire, précéda en Tunisie les armées de la
République; la civilisation chrétienne commença de s’y étaler et de s’y
faire aimer, avant que ces armées ne survinssent avec une allure plus
pacificatrice que conquérante. Une fois engagée dans les voies que lui
avait ouvertes Lavigerie, la France officielle le voulut comme
conseiller, comme guide, comme collaborateur permanent. L’œuvre de
l’État français, en Tunisie, réalisa les conceptions de cet homme
d’Église.

Il y a je ne sais quoi d’épique dans la carrière de ce prêtre qui,
chargé par l’empereur Napoléon III, avec toutes sortes de réserves et de
réticences, d’un diocèse de la banlieue méditerranéenne, fait de ce
diocèse, avec la collaboration successive de la République française et
des congrès diplomatiques européens, l’avant-poste du Christ pour la
conquête d’un immense continent. Nos romantiques, en matière de
politique étrangère, avaient eu vraiment d’étranges utopies[279].
Lamartine, rendant visite à l’émir Beschir, souverain des Druses du
Liban, oubliait rapidement les mutilations et les massacres dont cet
émir s’était rendu coupable, et saluait avec entrain, comme plus vieille
et «originairement plus pure et plus parfaite que la nôtre», comme
«fille des vertus primitives», la civilisation orientale. Michelet, du
jour où il eut épousé une femme d’origine créole, rêvait d’une Amérique
régénérée par le sang noir venu d’Afrique, par cette race de Cham si
cruellement calomniée. Le spectacle des ruines cruellement accumulées en
Syrie par ces Druses dont s’éprenait Lamartine, le spectacle des
atrocités de l’Afrique noire, témoignaient à Lavigerie tout ce qu’il y
avait d’incorrigible utopie dans ces hommages romantiques aux
civilisations exotiques: comme observateur non moins que comme prêtre,
il estimait urgent, tout d’abord, de leur présenter le Christ avant de
s’exalter pour elles.

  [279] Voir SEILLIÈRE, _Revue d’histoire diplomatique_,
    octobre-décembre 1924.

Au début de son épiscopat algérien, il s’occupa surtout de jeter un pont
entre le christianisme et l’Islam.

Il agit à ciel ouvert, prudemment mais sans se cacher.

Il ne pouvait admettre que le pouvoir civil condamnât à jamais les
musulmans à être des gentils; et c’était au contraire sa mission
d’évêque, de les relever d’une telle condamnation. Il constata, après
les premières expériences, que des succès locaux étaient possibles, mais
sur des terrains bien restreints, et que de petits groupes d’enfants
arabes ou berbères, enveloppés d’une atmosphère chrétienne, pouvaient
devenir accessibles à la foi du Christ, mais que les âmes des adultes,
elles, semblaient généralement murées.

Quelles que fussent les difficultés d’approche, s’étonnera-t-on qu’un
Lavigerie n’ait jamais adhéré à la formule sommaire, d’après laquelle
«on ne convertit point un musulman»? M. René Bazin recueillait naguère
certains indices, en Algérie, en Tunisie, dont il concluait que «les
Musulmans peuvent être rapprochés de nous jusqu’à s’intéresser au
principe supérieur de notre civilisation, même jusqu’à devenir
chrétiens[280]». Si l’on insistait en faveur de cette formule: «Le
musulman est inconvertissable», les missions évangéliques anglo-saxonnes
et germaniques, qui tenaient au Caire en 1906, à Lucknow en 1911, deux
grands congrès pour l’apostolat de l’Islam, auraient le droit d’y
relever beaucoup d’audace et quelque lâcheté, et de nous faire observer,
à l’encontre, que dans les îles de la Sonde, dans l’Hindoustan, en
Perse, en Arabie même, le protestantisme s’essaie, parfois
victorieusement, à effriter le bloc islamique[281]. Lavigerie et après
lui le P. de Foucauld se sont toujours refusés à admettre que le geste
de saint François d’Assise et des premiers Franciscains apôtres du
Maroc, le geste de saint Louis et du bienheureux Raymond Lulle, portant
aux âmes islamiques le catholicisme, fût condamné à demeurer, pour toute
la suite des siècles, un geste illusoire et stérile. Mais Lavigerie
jugea nécessaire, dès le début, de «ménager la lumière aux yeux malades
des musulmans pour ne les éclairer que peu à peu, de crainte de les
aveugler sans retour[282]». Pascal eût aimé ces lignes subtiles,
extraites du discours qu’il adressait au concile provincial de 1873. Le
mot _Caritas_, le seul qu’il eût voulu comme devise dans ses armes
épiscopales, fut en définitive, vis-à-vis des musulmans d’Afrique, sa
seule méthode d’apostolat.

  [280] BAZIN, _Revue des Deux Mondes_, 1er décembre 1924, p. 496-503.
    Comparer dans la _Chronique sociale de France_, avril et mai 1924,
    les deux articles de M. Pasquier-Bronde sur l’influence sociale
    exercée chez les Kabyles par les écoles, les bureaux d’assistance
    sociale, l’œuvre du _Foyer kabyle_, et sur les premières conversions
    individuelles.

  [281] Voir le fascicule de la _Revue du monde musulman_ de novembre
    1911 intitulé: _la Conquête du monde musulman_.

  [282] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 90.

«Je viens de lire, écrivait un jour Montalembert à Hilaire de Lacombe,
le journal du voyage fait en Espagne, cinquante ans après l’expulsion
des Maures, par certain calife, venu voir ce que devenait le royaume de
ses aïeux. Il n’admire rien, tout lui paraît petit de ce qui a été fait
depuis leur départ, excepté un couvent des frères de Saint-Jean-de-Dieu.
Il n’en revient pas, qu’ils se dévouent aux misérables, et le voyageur
constate que sa religion ne lui a jamais rien montré de pareil[283].»
Suggérer aux musulmans d’aujourd’hui une pareille remarque, c’est à peu
près à quoi se réduisait l’apologétique de Lavigerie: il savait
l’inefficacité des polémiques doctrinales contre l’Islam, et «l’héroïque
courage» qu’exigent des musulmans, «en raison des difficultés de
l’entourage[284]», les conversions individuelles.

  [283] Je remercie M. Bernard de Lacombe, à qui je dois cette
    intéressante communication.

  [284] MASSIGNON, _The Moslem World_, 1915, p. 140.

L’abbé Bourgade, l’humble aumônier de Saint-Louis de Carthage, avait, au
milieu du dix-neuvième siècle, publié trois livres de dialogues:
_Soirées de Carthage_, _la Clef du Coran_, _le Passage du Coran à
l’Évangile_, pour essayer d’acheminer les âmes musulmanes vers un
contact plus immédiat avec Seïd Aïça (c’est le nom qu’elles donnent au
Christ); et Mgr Pavy, présentant ces livres au public, avait fait
remarquer, tout le premier, que cette «causerie simple, ingénieuse et de
bonne amitié», n’avait rien d’une controverse, la controverse étant
interdite par le Coran lui-même à ses disciples[285]. Pour tenter de
présenter Seïd Aïça à la conscience islamique, Lavigerie n’empruntait
pas les méthodes socratiques inaugurées par le bon abbé Bourgade; il
faisait le bien et voulait qu’on fît le bien, au nom de Seïd Aïça. Il
lui paraissait que dispensaires, hôpitaux, orphelinats, en révélant aux
musulmans les fruits de charité auxquels se reconnaît l’arbre chrétien,
les induiraient peut-être, tôt ou tard, à venir s’asseoir à son ombre.

  [285] BOURGADE, _Soirées de Carthage_, p. X (Paris, Lecoffre, 1852).


II

Mais sans supprimer ou déserter les avant-postes de charité qui devaient
attester aux Arabes et aux Kabyles l’active bienfaisance du
christianisme, Lavigerie, peu à peu, s’abandonna plus pleinement à une
autre hantise: celle de la formidable poussée qu’exerçait l’Islam pour
pénétrer au cœur de l’Afrique noire, et pour s’y installer. Un
_postulatum_ de soixante-huit Pères, au concile du Vatican, avait
réclamé pour les noirs de l’Afrique un regard de l’Église[286].
Lavigerie osa regarder, et conclure que d’urgence l’apostolat du Christ
devait devancer auprès des fétichistes l’apostolat de Mahomet.
L’imagination des frères Tharaud, épiant au delà des mers et des déserts
la voix diffuse de l’Islam, croyait naguère l’entendre dire: «Vaincu sur
votre petit coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine
innombrable, les Indes embrasées, et dans la sombre Afrique[287].» Les
ambitions africaines de l’Islam inquiètent aujourd’hui la curiosité des
explorateurs et la sollicitude des diplomates: on l’a vu, dans les dix
premières années du vingtième siècle, porté par soixante Arabes de
Zanzibar, s’installer dans le sud du Nyassa, et échafauder, presque en
chaque village, une hutte mosquée; on le voit encercler l’Abyssinie et
faire effort pour démanteler ce vieux bastion du christianisme
africain[288].

  [286] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905.

  [287] Jérôme et Jean THARAUD, _la Bataille à Scutari d’Albanie_, p.
    206. (Paris, Émile-Paul, 1913.)

  [288] GUÉRINOT, _Islam et Abyssinie_ (_Revue du monde musulman_,
    1918.) Lorsque pourtant M. T. R. Threlfall, dans un article de la
    _Nineteenth Century_, mars 1900, écrit qu’à côté de la propagande
    musulmane dans le centre de l’Afrique «la propagande chrétienne
    n’est qu’un mythe», on peut trouver qu’il méconnaît singulièrement
    les résultats obtenus par les Pères Blancs. Sur l’Islam au
    Nyassaland et aux portes de l’Éthiopie, voir aussi MASSIGNON,
    _Annuaire du monde musulman_, 1923, p. 198 et 221.

Lavigerie fut l’un des premiers à surveiller l’esprit de conquête de
l’Islam, à le dénoncer, à le contrecarrer; il fut l’un des premiers à
révéler au monde qu’au cours de ce dix-neuvième siècle où les diverses
puissances de l’Europe, s’installant de çà de là sur l’immense littoral,
se croyaient maîtresses des portes de l’Afrique, l’Islam peu à peu, avec
ses confréries militaires et mystiques, avec ses caravanes
esclavagistes, s’avançait vers le centre même du continent noir.

«Nous sommes les premiers, écrivait dès 1878 un de ses Pères Blancs,
qui, depuis l’origine du christianisme, allons représenter
Notre-Seigneur et son Église dans ce monde barbare et encore à peu près
inconnu. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d’âmes nous
tendent invisiblement les bras, comme ces infidèles de la Macédoine, que
saint Paul vit en songe[289].» Voilà le cri de joie par lequel
s’inaugurait l’apostolat catholique dans la région des Grands Lacs.
D’aucuns chez nous commençaient à dire: «Qu’importe, après tout, que
l’Islam fasse la conquête des fétichistes? Tel quel, il les élèverait
vers une forme supérieure de religiosité»; et des administrateurs,
enclins à tenir en suspicion les missions catholiques, auraient
volontiers, au nom de ce programme, favorisé en Afrique la propagande
musulmane. Lavigerie s’insurgea toujours contre de pareilles méthodes;
et le souci des intérêts de la France amena d’excellents connaisseurs de
l’âme africaine à les condamner comme il les condamnait. «Oui, disait il
y a trente ans un de nos missionnaires au Congo, le P. Moreau, des Pères
du Saint-Esprit, la civilisation musulmane est un grand pas sur le
fétichisme; mais ce pas est le premier et le dernier, il enraye
tout[290].»

  [289] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 99. En fait, ainsi que
    l’explique M. Louis Massignon dans son étude sur l’Église catholique
    romaine et l’Islam, _The Moslem World_, avril 1915, p. 129-142, la
    raison fondamentale qui a jusqu’ici dissuadé le Saint-Siège
    d’organiser en terres musulmanes un apostolat religieux visant les
    musulmans, est le souci qu’ont eu les Papes de protéger les
    communautés chrétiennes existant dans ces pays et de n’offrir aux
    pouvoirs musulmans aucun prétexte de les troubler ou de les gêner
    dans la profession de la foi chrétienne. Léon XIII, en 1879, fit un
    premier pas dans une voie nouvelle, en recommandant au Sultan les
    œuvres d’éducation et de charité mises à la disposition des
    musulmans par l’Église romaine.

  [290] Cardinal PERRAUD. Allocution au congrès antiesclavagiste de
    1900. (_Compte rendu du congrès_, p. 186.)

«Si j’ai au Soudan respecté toutes les croyances, écrivait, deux ans
après la mort de Lavigerie, le colonel Archinard, si je me suis attiré
même l’affection des musulmans en me montrant souvent leur protecteur,
je n’ai cependant pas voulu qu’ils puissent faire de la propagande à
notre suite dans les pays fétichistes qui avaient toujours su leur
résister. Favoriser l’islamisme sous prétexte qu’on n’est pas soi-même
un catholique convaincu, c’est trahir les intérêts français. Le
catholicisme avec son imposant cérémonial convient mieux encore aux
populations noires que l’islamisme. Plus que dans aucune autre de nos
colonies, il faut faire au Soudan de la propagande religieuse, parce que
c’est de la propagande française, et, quelles que soient nos sympathies,
nous n’avons pas le choix de la religion à propager, car l’islamisme
nous fait des rivaux et des ennemis, et, en Afrique, le protestantisme
fait des sujets anglais.» Tout en constatant qu’il serait «impolitique
de combattre ouvertement le mahométisme en Sénégambie», Galliéni, dès
1885, signalait que «les ennemis les plus acharnés de notre domination
ont toujours marché contre nous en invoquant le nom du Prophète», et que
«notre devoir le plus élémentaire est d’encourager de tout notre pouvoir
les efforts des peuples nègres restés encore réfractaires aux idées du
mahométisme[291]». Le colonel Archinard, tout comme Lavigerie, déplorait
l’aspect d’État laïque que la France croit devoir parfois affecter,
vis-à-vis des musulmans et vis-à-vis des fétichistes. «Les noirs, comme
les musulmans, insistait-il, s’étonnent de ne nous voir jamais faire
acte de religion.» Et tout protestant qu’il fût, le colonel Archinard
invitait le commandant Quiquandon à dire à l’un des chefs soudanais que
le colonel était catholique, et que pour consolider avec lui les liens
d’amitié, il devait prendre cette religion-là.

  [291] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 617-618.

Le très regretté général Mangin, qui cite ces très suggestifs documents,
ajoute qu’il est naturel que nous respections le sentiment religieux de
nos protégés musulmans, mais non pas l’Islam en soi. «La confusion est
trop fréquente, dit-il, et elle a pour résultat d’ajouter notre prestige
à celui de l’Islam, d’accroître la ferveur de ses adhérents, et d’en
augmenter le nombre. Il est des élégances de costume ou de manières qui
sont de mauvais ton; il est également des élégances intellectuelles qui
sont déplacées, et l’affectation d’une extrême sympathie pour l’Islam
est de celles-là. Le fait d’envoyer des _tolbas_ venant d’Algérie pour
enseigner le Coran dans les _medersas_ de l’Afrique occidentale a été
une faute, il faut savoir le dire[292].»

  [292] Général MANGIN, _Regards sur la France d’Afrique_, p. 211 et
    suiv. (Paris, Plon, 1923).--Cf. René BAZIN, _Revue des Deux Mondes_,
    1er décembre 1924, p. 488-492.--M. Maurice DELAFOSSE, _Afrique
    française_, supplément, décembre 1922, p. 321-333, explique d’autre
    part que l’islamisation des noirs soudanais, accomplie depuis le
    quinzième siècle par les conquérants musulmans, fut assez
    superficielle, et qu’on vit un certain nombre d’entre eux, une fois
    devenus sujets européens, rejeter le Coran pour revenir au
    fétichisme.

C’est ainsi que plus de trente ans après la mort de Lavigerie, le chef
perspicace qui fut entre la France et l’Afrique noire un incomparable
truchement, suggérait à la métropole un programme africain de politique
religieuse qui se rapproche singulièrement du programme du
cardinal[293].

  [293] Le capitaine ANDRÉ, dans son livre: _l’Islam noir, contribution
    à l’étude des confréries religieuses islamiques en Afrique
    occidentale_ (Paris, Geuthner, 1924), explique de son côté que
    l’Islam, en ces régions, est, de féodal et théocratique, devenu
    démocratique, et que, «si les noirs de la côte ne sont pas encore
    parvenus au stade de la rébellion, leurs associations à tendances
    particularistes augmentent en nombre et en volume». Cf. JALABERT,
    _Études_, 20 mai 1925, p. 448-454.


III

Ce fut une gloire pour Lavigerie, et tout en même temps pour son Église,
que, dix ans seulement après le premier contact entre ses Pères Blancs
et l’Afrique noire, l’expérience acquise sur cette terre vierge permît à
Lavigerie de revendiquer et d’obtenir, pour le catholicisme
missionnaire, un rôle et une voix dans les congrès où se débattaient les
destinées de l’Afrique. Nouveauté d’autant plus émouvante, qu’elle se
produisait à l’époque où la Papauté, récemment déchue de sa souveraineté
temporelle, semblait vouée désormais au silence dans les disputes entre
les hommes. A peine Carthage était-elle rétablie dans cette dignité
primatiale qui lui conférait sur l’Afrique une sorte de souveraineté
spirituelle, et déjà, de cette Carthage, Lavigerie parlait aux puissants
de la terre, un Gambetta, un Ferry, un Bismarck, pour leur indiquer les
exigences civilisatrices de l’Église; et Lavigerie réussissait à leur
faire comprendre que dans cette Afrique où les susceptibilités
diplomatiques risquaient d’être une cause de paralysie, l’Église, avec
leur aide, pouvait servir, plus librement et plus clairement
qu’eux-mêmes, la cause de l’humanité.

«De petits esprits, lit-on dans Montesquieu, exagèrent trop l’injustice
que l’on fait aux Africains, car, si elle était telle qu’ils la disent,
ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre
eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de
la miséricorde et de la pitié?[294]» Cent quarante ans après l’_Esprit
des Lois_, Lavigerie, ayant éclairé d’une effrayante lumière
«l’injustice» faite aux Africains, réclama d’urgence, au nom de son
_Credo_, cette convention vengeresse; et grâce à lui l’Église, à la fin
de ce dix-neuvième siècle qui l’avait mise aux prises avec le
«philosophisme» révolutionnaire, apparut à l’univers civilisé comme
l’instigatrice d’une croisade libératrice, émancipatrice.

  [294] MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, livre XV, chapitre V. Voir
    Russell Parsons JAMESON, _Montesquieu et l’esclavage_ (Paris,
    Hachette, 1911).

Julius Eckardt, le consul d’Allemagne, qui observa de très près
Lavigerie, et qui admirait en lui, entre autres détails, «un des rares
prélats français qui eussent une idée claire de l’essence et de la
portée du protestantisme», écrivait: «Par ses luttes contre l’esclavage,
par son active charité, il a incomparablement mieux préparé le
christianisme que par des prédications de propagande et par des
conversions précipitées. Ses efforts missionnaires furent de nature
essentiellement humaine[295].»

  [295] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 182.

Les phraséologies officielles qui fêtèrent, en 1889, le centenaire de la
Déclaration des droits, furent moins efficaces pour révéler au monde la
générosité française que ne l’était, en cette même année, la
revendication des droits de l’esclave, promenée de chaire en chaire, de
capitale en capitale, par la voix d’un prélat parlant au nom de Dieu. De
fait ce prélat, pour déborder le cadre du presbytère de campagne où
s’enfermait sa naïve imagination d’enfant, n’avait eu qu’à vouloir
réaliser la définition du prêtre autrefois donnée par Chrysostome: «Un
homme universel, qui s’intéresse aux épreuves et aux souffrances de
l’humanité, comme si le monde entier lui avait été confié et qu’il eût
été établi le père de tous ses semblables.» Ces mots résument la vie de
Lavigerie, ils expliquent son âme, ils éclairent sa gloire.


FIN




APPENDICE


TESTAMENT SPIRITUEL DU CARDINAL LAVIGERIE[296].

  [296] Ce testament date de 1884 ou 1885 (BAUNARD, _Le cardinal
    Lavigerie_, II, p. 670.)

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!

Ceci est mon testament spirituel. Je le commence en déclarant, en
présence de l’éternité qui va s’ouvrir devant moi, que je veux mourir
dans les sentiments où j’ai toujours vécu, à savoir ceux d’une
obéissance et d’un dévouement sans bornes au Saint-Siège apostolique et
à Notre Saint-Père le Pape, vicaire de Jésus-Christ sur la terre.

J’ai toujours cru, je crois tout ce qu’ils enseignent et dans le sens où
ils l’enseignent. J’ai toujours cru, je crois qu’en dehors du Pape ou
contre le Pape, il n’y a et il ne peut y avoir dans l’Église que
trouble, confusion, erreur et perte éternelle. Lui seul a été établi
comme le fondement de l’Unité, et par conséquent de la vie, en tout ce
qui tient au salut éternel.

J’ai l’insigne honneur d’appartenir de plus près au Saint-Siège
apostolique par mon caractère de prêtre, d’évêque, par mon titre de
cardinal de la Sainte Église romaine. Sans doute ces honneurs, qui sont
fort au-dessus de ma misère et de ma faiblesse, sont faits pour me
confondre, en ce moment surtout, où je songe à me présenter au tribunal
de Dieu. Mais j’y veux voir un motif de reconnaissance et de fidélité
d’autant plus grande envers la chaire de Pierre et envers Notre
Saint-Père le Pape, qui m’a comblé des marques de sa confiance et de sa
bonté.

Je l’ai servi de mon mieux tant que j’ai pu. Ne pouvant plus rien
maintenant, je prie Notre-Seigneur d’agréer le sacrifice que je lui fais
de ma vie, et les souffrances qui accompagneront ma mort, pour la
prolongation des jours précieux de Léon XIII et le triomphe de ses
desseins magnanimes.

Je confonds dans mon dévouement au Saint-Siège celui que j’ai toujours
eu pour la France chrétienne et pour les missions d’Afrique, à la tête
desquelles je suis placé. La paix, la gloire, la vie même de la France
sont étroitement liées à sa foi catholique, et par conséquent à sa
fidélité envers le Saint-Siège. C’est surtout d’elle qu’on a pu dire, à
chacune des pages de son histoire: _Sacerdotium et regnum cum inter se
consentiunt, bene regitur mundus. Cum autem non concordant, non tantum
parvae res non crescunt, sed etiam magnae miserabiliter delabuntur._

J’ai tout fait, dans la mesure de mes forces et de mon intelligence,
pour maintenir cette concorde si désirable. Je puis dire en vérité que
j’en meurs, car la maladie qui me conduit au tombeau est la conséquence
des fatigues surhumaines que je me suis imposées, l’été dernier, à Rome
et à Paris, pour empêcher une rupture éclatante que tout semblait rendre
inévitable. Et là, je travaillais encore plus, dans un sens, pour ma
pauvre et chère patrie que pour l’Église. Car l’Église a des assurances
d’immortalité, mais la France n’a d’autres promesses que celles que la
Providence a faites aux nations de la terre, et elle a contre elle,
hélas! la menace divine: _Omnis civitas contra se divisa non stabit._

Oh! si je pouvais lui parler encore du fond de ma tombe! Si je pouvais,
avec ce désintéressement de toutes choses qui est le propre de la vie à
venir, lui représenter une dernière fois, comme je l’ai fait souvent à
ceux qui la gouvernent, ce qui peut lui donner la paix! Je la vois avec
une amère douleur descendre chaque jour du rang de puissance et
d’honneur où l’avaient placée, dans le monde, la foi et les vertus de
nos pères, la politique sage et persévérante de nos rois.

Je ne parle pas de son régime intérieur. Je ne me suis jamais mêlé à
l’action et surtout aux passions des partis. Ma vie s’est écoulée
presque tout entière au dehors, depuis que j’ai âge d’homme. C’est là
que j’ai pu juger de sa décadence, et que j’ai vu, à mesure qu’elle
abandonne sa foi et ses traditions, sa voix être moins écoutée et son
nom moins respecté.

La France va-t-elle finir? Dieu va-t-il lui retirer sa mission qu’il lui
avait confiée, de défendre et de protéger généreusement dans le monde la
justice et la vérité? Ma prière suprême est que ce malheur lui soit
épargné. Mais qu’est-ce que la prière d’un homme devant la justice de
Dieu?

C’est à toi que je viens maintenant, ô ma chère Afrique! Je t’avais tout
sacrifié, il y a dix-sept ans, lorsque, poussé par une force intérieure,
qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à
ton service. Depuis, que de traverses, que de fatigues, que de
peines!... Je ne les rappelle que pour pardonner et pour exprimer encore
une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand
continent, qui a connu autrefois la religion chrétienne, revenir
pleinement à la lumière; et celle qui est restée plongée dans la
barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort.

C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une
vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce
travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y
tracer les routes à l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre
chose pour toi que souffrir, et, par mes souffrances, te préparer des
apôtres!




TABLE DES MATIÈRES


                                                                  Pages.
  INTRODUCTION. La France en Afrique avant Lavigerie.                  1

  CHAPITRE PREMIER
  LA VOCATION MISSIONNAIRE DU CARDINAL LAVIGERIE. SES DÉBUTS

     I.--De la cure de campagne à la Sorbonne                         42
    II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant                    50
   III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy                       59
    IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire;
           surprise de l’État                                         66
     V.--Le programme pastoral de Lavigerie                           71
    VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit
           avec Mac-Mahon                                             82
   VII.--La solution du conflit                                       94

  CHAPITRE II
  LA RÉSURRECTION DE L’ÉGLISE D’AFRIQUE

     I.--L’éducation agricole de l’Algérie: Pères Blancs et
           Sœurs Blanches                                             99
    II.--Une grande crise: la guerre de 1870 et l’insurrection
           kabyle                                                    105
   III.--Un renouveau spirituel dans l’Algérie pacifiée              113
    IV.--Les villages de néophytes; le concile d’Afrique             117
     V.--Une crise de lassitude chez Mgr Lavigerie. Le discours
           sur l’armée et la mission de la France en Afrique         128
    VI.--Des martyrs chez les Pères Blancs. Lavigerie chez Pie IX;
           ses nouveaux projets                                      137

  CHAPITRE III
  LA FRANCE A TUNIS, A JÉRUSALEM ET SUR L’ÉQUATEUR.
  LE RELÈVEMENT DE CARTHAGE

     I.--Les premières missions des Pères Blancs dans l’Afrique
           équatoriale                                               148
    II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des
           clergés d’Orient                                          156
   III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la
           France en Tunisie                                         161
    IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade
           pacificatrice de Lavigerie                                172
     V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique             175
    VI.--Lavigerie cardinal                                          179
   VII.--Le relèvement du siège de Carthage                          183
  VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs.
           Lavigerie dans son observatoire de Biskra                 190

  CHAPITRE IV
  LA CROISADE CONTRE L’ESCLAVAGISME. LES DERNIÈRES ANNÉES

     I.--L’esclavagisme dans l’Afrique noire                         199
    II.--Lavigerie devant Léon XIII: son investiture pour
           la croisade                                               209
   III.--La période apostolique de la croisade: les discours de
           Paris, Londres et Bruxelles                               212
    IV.--La période des difficultés diplomatiques: les congrès       220
     V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne, les adieux de
           Lavigerie à l’Europe                                      233
    VI.--Les dernières épreuves: à l’Ouganda, au Sahara. Mort
           du cardinal                                               240
   VII.--Les lendemains                                              246

  ÉPILOGUE: l’œuvre missionnaire de Lavigerie                        251
  APPENDICE: le testament spirituel de Lavigerie                     265


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are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
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forth in Section 3 below.

1.F.

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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™

Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org.

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