The Project Gutenberg eBook of La joie
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Title: La joie
Author: Georges Bernanos
Release date: July 21, 2026 [eBook #79151]
Language: French
Original publication: Paris: Plon, 1929
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79151
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Polona digital library)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JOIE ***
GEORGES BERNANOS
LA JOIE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
Tous droits réservés
Il a été tiré de cet ouvrage dans la collection: «_La Palatine_»
27 exemplaires sur papier de Chine, dont 25 numérotés de C1 à C25, et 2
hors commerce marqués H. C.;
82 exemplaires sur papier des manufactures impériales du Japon, dont 75
numérotés de J1 à J75, et 7 hors commerce marqués H. C.;
223 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, dont 220 numérotés de
H1 à H220, et 3 hors commerce marqués H. C.;
683 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron, dont
680 numérotés de L1 à L680, et 3 hors commerce marqués H. C.;
et 3450 exemplaires sur papier d’alfa, dont 3300 numérotés de 1 à 3300,
et 150 exemplaires hors commerce, marqués E. P.
DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
Sous le soleil de Satan. Roman. Nº 7 de la Collection _le Roseau d’or_.
(_Épuisé._)
En édition ordinaire. 71e mille. Un volume in-16.
L’Imposture. Roman. 40e mille. Un volume in-16.
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.
Copyright 1929 by Librairie Plon.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
compris l’U.R.S.S.
LA JOIE
PREMIÈRE PARTIE
I
Elle ouvrit doucement la porte, et resta un moment sur le seuil,
immobile, tenant levée sa main à mitaine noire. Puis elle reprit sa
marche à pas menus, furtive, éblouie, sa vieille petite tête invisible
sous le triple bandeau d’un châle de laine, aussi seule qu’une morte
dans le jour éclatant. Un rayon de soleil traversait la pièce
obliquement, de bout en bout. Quand elle s’arrêta, l’ombre lumineuse du
tilleul continua de flotter sur le mur.
* * * * *
--Qui vous a laissée venir ici, maman, pourquoi? dit M. de Clergerie. A
une heure pareille! De si bon matin. Que fait donc Francine?
Il était apparu à l’autre extrémité de la salle, avec ses lunettes
d’écaille et son petit bonnet de drap, un veston de chambre à
brandebourgs sur sa chemise de nuit. Mais elle ne cessait pas de le
regarder fixement, comme pour le mieux reconnaître et lui trouver une
place dans la mystérieuse et implacable succession de ses pensées. Il
s’approcha d’elle, en haussant les épaules, et lui serra un peu le bras
sans parler.
--Les clefs? dit-elle.
--Peut-être les avez-vous laissées sur votre table de nuit? Hier déjà,
maman, souvenez-vous... Et tenez, je les sens dans votre poche: les
voilà.
La main ridée sauta dessus, avec l’agilité d’une petite bête. Elle les
approcha de son oreille, les fit cliqueter, puis sourit malicieusement.
La voix de son fils, une pression de ses doigts, sa seule présence
réussissait toujours à l’apaiser. Mais ses traits ne se détendirent
cette fois qu’un instant, et elle se mit de nouveau à parler pour elle
seule, à voix basse.
--Je sais ce qui vous inquiète, oui, oui, dit-il, sans lâcher le bras
dont il sentait à travers l’épaisseur de l’étoffe la résistance
impuissante. Je sais. Ne vous mettez pas en peine... _Elle_ ne se lèvera
pas encore aujourd’hui, _elle_ ne sortira pas de sa chambre. Je compte
absolument sur vous, maman.
--Quelle faible santé! Pauvre ami, reprit la vieille dame après avoir
réfléchi profondément. Quelle faible santé... N’importe: je veillerai à
tout, mon garçon, laisse-moi faire. Je me sens aujourd’hui si active, si
gaillarde, c’est à ne pas croire. Nous surveillerons la lessive. Edmond
a-t-il rendu la clef du grenier à foin? Oh! c’est une lourde charge pour
moi qu’une maison comme la nôtre... Ton père est très bas, très bas.
Elle avait écarté un coin du châle, et montrait son regard gris, encore
plein de méfiance, mais néanmoins déjà raffermi. Et tout à coup son bras
cessa lui-même toute résistance, s’abandonna. Elle se mit à rire,
délivrée.
--Pourquoi me caches-tu qu’_elle_ est morte, mon garçon? fit-elle. Voilà
son trousseau de clefs. Elle ne se lèvera pas encore aujourd’hui,
dis-tu, pauvre fille. Hé non! elle ne se lèvera pas, bien sûr. Quelle
affreuse comédie! Est-ce que tu me crois folle?
--Mais non, maman, mais non! reprit M. de Clergerie, en rougissant. Je
vois au contraire que vous êtes à présent tout à fait réveillée, ne vous
creusez plus la tête. Avez-vous écrit notre menu pour la journée? Je le
ferai porter à la cuisine.
--Voilà, voilà, dit-elle, en tirant vivement de son giron un carré de
papier couvert de signes incompréhensibles. J’ai très faim. J’ai
fameusement faim. De _son_ temps--je ne lui reprocherai rien, pauvre
enfant, c’était ainsi, voilà tout--la cuisinière n’en faisait qu’à son
bon plaisir; quelle nourriture!... Et à ce propos... et à ce propos, mon
ami...
Elle frappa plusieurs fois son menton du bout de l’index, avec une
colère soudaine qui fit monter le sang à ses joues. Son regard dansa de
nouveau:
--Elle a mangé hier, à elle seule, la moitié du plat, je l’ai vue--le
morceau du rognon, si gras, si luisant, à elle seule--un péché, un vrai
péché. Est-ce que les malades ont cet appétit, je te demande? Mais tu es
aussi simple qu’un enfant.
Il n’osait l’interrompre, il n’osait même plus porter la main sur le
corps fragile, tout tremblant de colère. Cette voix, que la vieillesse
avait bizarrement aigrie sans toutefois en changer le timbre, c’était
celle que petit garçon il avait appris à redouter, mais c’était celle
encore qui avait toujours apaisé ses terreurs, tranché d’un mot ses
scrupules, répondu de lui devant les hommes, et il semblait qu’elle
gardât, qu’elle dût emporter un jour du côté des ombres le médiocre
secret de sa vie, ses joies tristes, ses remords. Il l’aimait. Il
l’aimait surtout parce qu’elle était la seule chose vivante qu’il
comprît pleinement, qu’il comprît comme on aime, par un élan de
sympathie profonde, charnelle. Il eût désiré de pouvoir l’entendre, à
l’heure de la mort--telle quelle--non pas amollie, mais avec cet accent
particulier, cette même vibration de fureur contenue ou de mépris, qui
avait tant de fois jadis calmé ses nerfs, lorsque au temps de sa chétive
adolescence il s’éveillait brusquement la nuit, dans un délire
d’angoisse. «Imbécile! disait la voix espérée, libératrice. Tu n’as rien
vu du tout. Et si tu réveilles ton père, tu auras affaire à moi.» Alors
il savourait sa honte, le nez sous les draps, soulagé d’un poids
immense.
* * * * *
M. de Clergerie est un petit homme noir et tragique, avec une tête de
rat. Et son inquiétude est aussi celle d’un rat, avec les gestes menus,
précis, la perpétuelle agitation de cette espèce. Douze volumes ennuyeux
sont écrits, sur sa face étroite que plisse et déplisse sans cesse une
pensée secrète, vigilante, assidue, toujours la même à travers les
saisons de la vie, et si étroitement familière qu’il ne la reconnaît
même plus, ne saurait désormais l’exprimer en langage intelligible: il
rumine le malheur de ses rivaux, mais sans aucune dépense de haine, d’un
cœur exact et laborieux. Ainsi croit-il seulement peser ses chances. Car
il a l’honneur d’appartenir à l’Académie des Sciences morales, et il
brigue un siège à l’Académie tout court.
Mais la pitié divine, qui de rien n’est absente, n’a pas voulu que le
petit homme fît mieux que grignoter et ronger, selon la loi de sa
nature. Il n’exerce ses dents ferventes que sur des biens de nul prix.
Toute grandeur l’étonne, et il s’en écarte avec stupeur. A peine
l’ose-t-il contempler de loin, sans appétit, en passant dans sa courte
barbe grise une main fébrile. Sa méchanceté, qui n’a que les traits
d’une ingénieuse sottise, n’est mortelle qu’aux sots moins ingénieux que
lui. Car la seule force de cet ambitieux minuscule est de n’admirer
rien, ni personne, se tenant lui-même pour un pauvre homme, avide de
déguiser son néant. Ainsi va-t-il d’instinct aux médiocres qui lui
ressemblent, et il les traite comme tels avec une sorte d’ingénuité
terrible; il entre dans leur mensonge sans se laisser détourner un
moment par de pauvres obstacles, dont il connaît la fragilité. Chaque
être, si misérable qu’on le suppose, a néanmoins sa vérité. Mais
qu’importe la vérité des êtres à qui n’a jamais entrepris de rechercher
sa propre vérité?
Parmi ses confrères de journalisme ou d’académie, qu’émeut favorablement
le vaste escalier de son hôtel de la rue de Luynes, il passe assez pour
grand seigneur. Ainsi est-il: noble à la ville, et rustre aux champs.
Les vieux philosophes de cabaret, tout fleuris d’expérience et de
magnifiques ribotes, experts à évaluer d’un coup d’œil le poids d’un sac
de farine ou la généreuse capacité des flancs d’une génisse, ne s’y sont
pas trompés: il est un paysan comme eux, trop faible seulement, devenu
simple spectateur, spectateur aigri, inconsolable, de l’énorme fécondité
de la terre. Sa ladrerie les enchante. Sa poltronnerie légendaire--car
il passe pour craindre également les ivrognes et les braconniers--les
attendrit. Ce qu’ils apprennent de ses travaux et de ses succès, ce
qu’ils en lisent dans les gazettes, les remplit d’une joie maligne, et
ils n’en croient pas un mot, supputant les frais d’une telle publicité.
«Quoi! disent-ils, c’est son pé craché; pas sot de rapports, mais mal
vivant»--sans pouvoir exprimer leur pensée trop subtile autrement que
par un rire muet, ou même un simple battement des paupières.
La méprise de la gloire, lorsqu’elle se refuse incompréhensiblement au
génie, est sans doute une tragique aventure: la médiocrité méconnue a
aussi son calvaire. La charge en est si lourde à M. de Clergerie,
l’accable à son insu depuis tant d’années, qu’il lui arrive d’évoquer,
pour son plaisir, par une sorte de morose délectation, les souvenirs
pourtant cruels de sa jeunesse, alors qu’il n’était au collège de
Coutances qu’un maigre garçon, chétif et sournois, inhabile à tous les
jeux. Il ne croyait rien souhaiter de plus en ce temps-là que l’humble
revanche, sur ses camarades plus vigoureux, d’une vie de propriétaire
opulent, maire de son village, peut-être conseiller général. Mais ses
premiers succès universitaires en avaient décidé autrement. Après la
brillante soutenance d’une thèse sur la Querelle des Investitures,
l’évêque de Bayeux, en tournée de confirmation, avait daigné faire le
voyage de Courville, pour féliciter de vive voix le jeune docteur. Dès
ce moment, secrètement effrayé d’une promotion si soudaine, il commença
de jouer, bon gré mal gré, son rôle de gentilhomme érudit, conseiller
bénévole de la société bien pensante, et futur académicien. L’admiration
paternelle ne lui laissa plus de repos. Né pour faire une carrière et
non pas une vie, il n’en dut pas moins épouser à trente ans Louise
d’Alliges, petite fée provençale au regard marin, sacrifiée sur l’autel
de l’histoire et de l’archéologie par un tuteur imbécile. Elle l’aimait,
d’un cœur sans tache. Elle mourut peu après, d’ennui à ce qu’elle crut,
mais c’était du remords de le trouver, malgré elle, sot et laid, d’être
indigne de lui. Elle laissait une fille âgée de dix-huit mois, Chantal,
dont la grand’mère s’empara aussitôt comme on retrouve un bien volé. Car
la vieille femme avait toujours méprisé--mais avec une prudence et un
ménagement villageois, sans une seule parole injurieuse, ni même un
geste hasardeux--l’étrangère aux yeux tristes qui n’avait jamais pesé
son beurre, et laissait son trousseau de clefs sur un coin de la
table--les clefs...
*
* *
--Maman, dit-il enfin, vous me faites beaucoup de peine. A quoi bon? Dès
que vous le voulez un peu, vous êtes aussi raisonnable que moi.
Allez-vous donc faire rire Francine? Elle peut nous entendre.
--On entre ici comme dans un moulin, remarqua la folle,
sentencieusement. Il en a toujours été ainsi. Tu n’as aucune méfiance.
Non plus que ton père... De son vivant, quel désordre! Et dis-moi donc
encore, mon garçon: qu’ai-je à trembler comme ça? Ai-je froid?
--Vous venez seulement de vous mettre en colère, oui.
--Je ne me souviens plus, dit-elle après un silence. Contre qui? Dois-je
le croire? Je n’ai jamais parlé sans réflexion. Écoute-moi, tu es
malheureux, très malheureux, je le sais: tu n’as pas de caractère, voilà
le mot, pas plus de caractère que mon petit doigt. _Elle_ non plus.
--De qui parlez-vous, maman?
Elle le regarda un moment d’un air rusé.
--La saison n’est pas bonne pour toi, mon garçon, fit-elle. Tu as les
oreilles rouges, le sang à la tête. Tout le mal vient de là. Ce n’est
rien, rien du tout. Bah! Bah! tu n’es occupé que de toi, de ta santé. Je
parie que tu prends encore ta température deux fois par jour, comme à
vingt ans, te souviens-tu? J’ai jeté le thermomètre par la fenêtre. Une
femme malade, chez toi, bonté divine! c’était la ruine de la maison.
--De qui parlez-vous, maman?...
--Ne fais donc pas le nigaud. Quelle question!
Il saisit au hasard, sur la table, la main à mitaine noire, et la garda
dans la sienne:
--Taisez-vous du moins. Soyez sage. Je vais sonner Francine et elle vous
promènera un peu, jusqu’au déjeuner. Allons!
--Tu évites de répondre, dit-elle, tu es un finaud... (Elle le menaçait
de sa main restée libre.) Mon Dieu, je suis lasse! Vois-tu, je ne
comprends pas toujours tes malices du premier coup, mais elles me
reviennent après, j’ai l’habitude. Ainsi voilà dix ans que Louise est
mariée, vingt ans peut-être? Lorsque tu m’as dit tout à l’heure: «Ne
vous mettez pas en peine: elle ne se lèvera pas aujourd’hui...» pourquoi
t’aurais-je cru? Pauvre chérie! Je ne risque pas de la rencontrer dans
le couloir, avec ses belles dents, et mon trousseau de clefs à la main.
L’innocente! Un trousseau de clefs, à quoi ça pouvait bien lui servir,
je te le demande? Elle ne fermait pas un placard, jamais rien.
--Pourquoi revenir là-dessus? Vous ne l’aimiez pas. Voilà tout.
--Comment, je ne l’aimais pas! s’écria la vieille dame, en croisant
convulsivement sur sa poitrine les deux pointes de son châle. Elle était
gourmande, c’est vrai. Que de bons morceaux elle a pris dans le plat,
sous mon nez! Je n’y faisais même pas attention, alors... et maintenant
j’y pense toujours: je les revois, ils me font faim, c’est une manie. A
mon âge... Et toi, veux-tu que je te dise, tu n’as pas l’espèce de santé
qu’il faut à un homme. Tu manges aussi comme un glouton, mais sans
profit, ça se tourne en bile. Elle avait horreur de ton teint jaune,
pauvre chérie. Une mère voit tout. Elle se le reprochait, sûrement, elle
devait s’en accuser à confesse. Tu n’as jamais rien compris aux femmes,
mon garçon.
--Cela se peut, dit-il en haussant les épaules, et regardant vers la
porte avec impatience. Je me demande seulement quel plaisir vous pouvez
prendre à me tourmenter. J’ai énormément à faire, maman, vous le savez;
beaucoup de travail.
--Baste! fit-elle, le travail? Tu dois travailler. Tu dois briser tes
nerfs: le travail est ta santé. Autrement ton foie t’étoufferait, je
l’ai toujours dit. Tu ne ressembles pas à ton père, c’est de nous que tu
tiens.
Elle s’arrêta brusquement, prêta l’oreille, et lorsque la porte
s’ouvrit, elle baissa vers la terre un regard glacé.
--Francine, dit M. de Clergerie en rougissant, madame fera son tour de
promenade aujourd’hui un peu plus tôt que d’habitude. Prenez garde au
grand soleil, veillez bien à suivre le côté gauche de l’avenue. Vous
tournerez au carrefour, et vous reviendrez tranquillement par la
charmille et le bois de noisetiers. Si Madame veut s’asseoir à l’ombre,
il sera bon de porter sa capeline et de la jeter à ce moment sur ses
épaules.
Tandis qu’il parlait, la vieille dame, soudain livide, et probablement
humiliée jusqu’au fond de sa pauvre âme obscure, redressait sa petite
taille, s’efforçait de cacher sous son châle le tremblement de ses
mains. Elle parut enfin se calmer.
--Je regrette de vous déranger de si bonne heure, Francine, dit-elle, et
un jeudi encore! Il y a tant d’ouvrage! Nous aurons la lessive demain.
Je...
Elle se caressait lentement les tempes du bout de ses doigts pointus,
peut-être pour retenir une minute de plus, ou ressaisir, dans sa
cervelle exténuée, les idées devenues si légères, sans forme, sans
poids, sans couleur, ou tout à coup impétueuses et bourdonnantes, comme
des mouches.
--Je verrai où en est le maçon. Qu’il attende une semaine et le voilà
pris par son travail en ville, nous ne l’aurons plus. C’est chaque fois
ainsi, à cette époque de l’année, tu sais bien... Jadis nous allions
chercher nous-mêmes notre provision à la briqueterie; juge un peu: le
cent de briques nous revenait à dix sous. La grange des Deruault, avec
la toiture, nous a coûté trois mille francs.
De nouveau ses mains se mirent à trembler de fatigue, et disparurent
sous le tricot de laine. D’un dernier effort qui fit sourire cruellement
la fille aux cheveux jaunes, elle pinça fortement les lèvres pour
arrêter les paroles absurdes, les mots dangereux qu’elle sentait venir,
que sa volonté ne contrôlerait plus, et, le front moite, le regard
trouble mais encore dur, elle salua son fils d’un sourire et disparut à
petits pas, impénétrable.
M. de Clergerie rappela Francine d’un geste, et à voix basse:
--Laissez madame prendre les devants, à son aise, n’ayez pas l’air de la
surveiller, n’approchez qu’à bon escient. Une fois de plus, je vous prie
aussi de ne parler devant elle, entre vous, qu’avec précaution. La
vieillesse a sans doute beaucoup affaibli sa mémoire, mais
l’intelligence et la volonté restent intactes; elle comprend tout, peut
tout comprendre, au moment même où vous vous y attendrez le moins.
N’est-ce pas? Je sais que je puis avoir confiance en vous, Francine...
Et veuillez aussi prévenir Mademoiselle que je désire la voir, dès son
retour de la messe.
--Bien, monsieur... Je promets à monsieur... Monsieur peut compter...
répétait la fille en agitant comiquement sa tête ronde, d’un air sagace.
Elle s’échappa, rejoignit sa maîtresse sur le seuil de la cuisine, et
avec le plus grand calme, sans élever ni baisser la voix, dit
simplement:
--Tu finiras l’escalier, François, il faut que je promène le chameau.
Le valet de chambre montra un instant son visage blême, et fixa de
nouveau les yeux sur ses belles savates de cuir:
--Ça va, dit-il. Tâche de la flanquer dans la mare aux grenouilles.
T’auras le bonjour d’Alexis.
La vieille dame s’était arrêtée docilement à sa place ordinaire, dans
l’angle obscur de la pièce, la face tournée vers la fenêtre, attentive.
Visiblement, depuis des jours et des jours, elle prenait sa part de ce
divertissement matinal, le cœur défaillant d’angoisse, recevant dans sa
misérable poitrine, comme autant de coups, chacun de ces mots injurieux,
dont elle entendait le sens à merveille. Mais bien qu’elle s’y appliquât
de toutes ses forces, il lui était impossible de les séparer de son rêve
intérieur, de la monotone rumination de sa mémoire engourdie.
Étaient-ils vraiment prononcés? Les pensait-elle seulement, comme elle
pensait tant de choses, connues d’elle seule, incommunicables? En vain,
sous les paupières mi-closes, par prudence, son regard avide épiait les
lèvres, tâchait d’y surprendre, d’y saisir l’insulte au vol, à peine
formée, en vain dépensait-elle à cette entreprise immense sa patience et
sa ruse. Peine perdue. Elle voyait le pli sardonique de la bouche dans
les visages impassibles, et longtemps, longtemps après, à ce qui lui
semblait, le mot féroce venait l’atteindre, trop tard, beaucoup trop
tard. Le mensonge des attitudes déférentes lui en imposait malgré elle.
L’invraisemblance d’un tel supplice lui donnait l’illusion du cauchemar.
D’ailleurs, hors de la présence de son fils, la vie quotidienne ne lui
proposait plus que de telles énigmes, qu’elle osait à peine essayer de
résoudre, de peur de sentir aussitôt chanceler sa raison. Un jour, à
bout de patience, elle avait giflé la fille aux cheveux jaunes, et la
consternation générale, la pitié qu’elle avait cru lire dans tous les
yeux avait plus cruellement blessé son orgueil qu’aucune insulte. Elle
souffrait désormais sans se plaindre, avec la vigilance et la ténacité
d’un animal.
* * * * *
--Écoute bien, reprit le valet de chambre, retiens ce que je vais te
dire, ma toute belle. En plus du chameau, la maison va devenir
intenable: vivement Paris! J’ai été sonné au poker par Fiodor, nous
avons joué toute la nuit.
--Tu peux te regarder dans la glace, répondit tranquillement la fille
sur le même ton, tu t’épuises la santé. Vise-moi le gars de Falaise avec
sa lanterne, qui veut faire la pige à M. Fiodor.
--M. Fiodor... M. Fiodor... Pourquoi monsieur? Pourquoi Fiodor?
Parfaitement... Un ancien officier russe, qu’est-ce que ça me fait? Je
ne suis pas arrivé hier de mon village, ma petite, avec du foin dans mes
sabots. Chez la baronne Voinard, tiens, j’ai vu des copains aussi
distingués, le maître d’hôtel par exemple, un type de Mont-de-Marsan, un
ancien séminariste, qui payait cinq louis ses cravates.
--Allons, Français, dit une voix douce et chantante derrière la porte,
ne vous en faites pas pour moi, mon vieux. A quoi ça sert, hé? de se
rendre jaloux: c’est bas... Mademoiselle vient de rentrer. Je pense que
vous devriez emmener la vieille dame, Francine?
La femme de chambre rougit, haussa les épaules, et prenant le bras de sa
maîtresse remonta lentement les marches, vers le jardin.
--Idiote, cette gosse, remarqua François, en secouant l’une de ses
précieuses savates pour en faire tomber la poussière.
--Pas du tout, répondit M. Fiodor. Pourquoi idiote? Seulement, elle perd
son naturel--comment dites-vous?--enfin elle perd sa nature. Comme c’est
laid! Je l’aimais tant! On aurait cru qu’elle sortait d’une boîte à
joujoux, avec une métairie, des arbres, et des petites vaches en bois.
Positivement, elle sentait le sapin verni.
De surprise, le valet de chambre faillit lâcher sa savate:
--Quand même, vous allez fort! s’écria-t-il. C’est vous qui lui payez
son pastel Heurtebise, sa poudre et son rouge. Farceur! Et voilà
maintenant que vous lui avez fait boire de l’éther. Elle a failli
s’empoisonner.
--A qui la faute, reprit l’autre de sa voix douce. Cela est ma nature,
je l’avoue. Chacun doit défendre sa nature, telle est la morale.
Pourquoi n’a-t-elle pas défendu la sienne? Personne ne défend ici sa
nature, j’en ai mal au cœur. Ni Francine, ni vous, ni le patron,
personne. Oui, parlez-moi du patron, j’ai lu ses livres; c’est sans
doute un homme considérable, mais combien aveugle! (... Laissez les
odieuses pantoufles, écoutez-moi...) Hé bien! cette maison bourgeoise
paraît digne et honnête: elle est rongée par les insectes.
--Dites donc!
--Par les insectes, répéta le chauffeur en colère. Parfaitement!
--Monsieur Fiodor, dit François, vous vous suicidez avec vos
stupéfiants; il faudrait vous enfermer--oui--pour votre bien. Selon moi,
le devoir du gouvernement serait de protéger l’homme contre sa faiblesse
de caractère. Un type supérieur comme vous, donner dans ces bobards-là,
non!
--Vous me suivez mal, répliqua l’ancien officier russe, en étouffant un
bâillement du bout de ses doigts, vous ne comprenez rien aux insectes.
Notre immense pays lui-même a été dévoré par les insectes. Les insectes
finiront par avoir raison de toute la terre, souvenez-vous. Cher ami,
vous êtes un garçon naturellement distingué, mais vous manquez
d’éducation, permettez-moi... Je crains de ne pouvoir continuer à parler
aussi franchement.
--Quels insectes? Le mildiou? Le charançon? Ou quoi?
--Ne blaguez pas... A mon sens, il y a ici deux êtres qui vivent selon
leur nature bonne ou mauvaise: cette vieille dame, et la mademoiselle,
ni plus ni moins. Les autres sont des insectes.
--Vous vous payez ma tête, monsieur Fiodor.
--Nullement, je vous prie. En aucune façon. Ils sont simplement hors de
la vie. Je suis moi-même dehors, volontairement d’ailleurs, notez-le
bien. Peut-être y rentrerai-je un jour? Actuellement, nous ne pouvons
que nous dévorer les uns les autres. Tel est le pouvoir du mensonge.
Quelle idée a eue ce vieux respectable monsieur d’introduire dans sa
maison un serviteur comme moi? Je vous demande: suis-je ici à ma place?
Et il ne mettrait pour rien au monde les pieds dans un salon de danse;
il se couche à neuf heures et demie! Mais je lui ai été recommandé par
la comtesse Daveluy, cela est chic, il veut être généreux, entendez
comme il me parle. Et néanmoins, il a peur de moi... Je pousse la
voiture terriblement, lorsque j’ai besoin de me délasser. Quelle misère!
Vous autres, vous avez aussi peur de moi, et moi, en un sens, j’ai peur
de vous. Nous nous faisons peur mutuellement, parce que nous ne
connaissons que nos mensonges, et quoi derrière? Quel piège? Pourquoi
jouez-vous au poker, mon vieux? Pourquoi vous exercez-vous à boire du
whisky et du champagne affreusement sec, comme au club? Pourquoi cette
petite, l’éther? Pourquoi ces mensonges? Ni la vieille dame ni la
demoiselle n’ont peur, je l’avoue. C’est que la première, ami, est
pleine de haine et de péché; l’autre est un enfant. Qu’elle siffle entre
ses dents de lait, vous verrez paraître un ange sur la crête du mur, un
vrai petit ange, aussi léger qu’une fleur de chardon.
--Vous êtes saoul, dit tranquillement le valet de chambre qui depuis un
moment curait ses ongles avec la pointe de son couteau. Chacun son vice.
Tout de même, le vin abîme moins son homme, avouez-le.
M. Fiodor ouvrit ses lèvres rouges, dans un rire muet:
--Je ne redoute pas le vin non plus, fit-il, quelle blague! J’ai
seulement bavardé un peu trop: je regrette de vous avoir ennuyé. A
présent, je m’en vais voir la bagnole; il faut que je fasse le train de
six heures trente, ce soir: une arrivée.
--Qui donc? Je n’ai pas d’ordre, ni Francine non plus.
--Ça viendra, ne vous agitez pas, restez tranquille, mon vieux. Vous
devriez plutôt me plaindre: j’ai un démontage embêtant, je vais barboter
dans la graisse. Et puis, tenez, voulez-vous que je les donne, moi, les
ordres? Hé bien, mettez des draps à la chambre--comment diable
l’appelez-vous?...--la chambre canari, c’est ça, oui!... Quelle idée?
Enfin la chambre dont le cabinet s’ouvre sur la bibliothèque, la chambre
des travailleurs, quoi!
--Je comprends, dit le valet de chambre, je vous vois venir. Il n’y a
pas de travailleurs ici. Vous ne pouvez parler que de deux types,
puisque l’Auvergnat est mort: Mazenet ou M. Cénabre.
--Vous avez gagné: c’est l’abbé Cénabre. Je dois même le conduire en
passant jusqu’à Dorville. Et entre nous, mon vieux, pourquoi Mazenet
tout court, pourquoi M. Cénabre?
--Je ne sais pas, fit l’autre en rougissant. Une idée. Ça m’est venu
comme ça. Oh! vous êtes trop malin. Vous allez chercher des choses...
M. Fiodor s’étira, les bras levés au plafond, avec un petit gémissement
de plaisir, et s’approcha brusquement de la fenêtre encore dans l’ombre.
Le reflet de la pelouse inondée de soleil faisait paraître un peu plus
pâles ses joues rasées, son front triste. L’immense jardin épanoui se
peignit une seconde au fond de son regard dormant. Puis un gros bourdon
vint heurter la vitre, comme une balle.
--Voyez-les, dit-il, de sa voix redevenue si douce. Voyez-les, ami,
là-bas; elles sortent de la charmille, toutes les deux. La vieille dame
écoute sûrement les oiseaux, et elle se dépêche de les aimer, car jamais
son vieux cœur dur ne s’est ému pour personne, en vérité...
Sérieusement, que pensez-vous de cette maison et de ces maîtres, vous,
François?
--Ce que je pense? Mais rien. Que voulez-vous que je pense? C’est une
maison mieux tenue que bien d’autres. Des savants, des académiciens, de
gros propriétaires solides, presque pas de femmes, ça va.
--Je vous déclare qu’elle est rongée par les insectes, poursuivit M.
Fiodor, sur le même ton de confidence. Oui, je le répète, et que vous y
verrez des choses épatantes.
--C’est déjà rigolo de vous y voir, remarqua le valet de chambre, en
rougissant de nouveau.
* * * * *
--François! dit Mlle Chantal.
Elle avait seulement passé la tête dans l’entrebâillement de la porte,
et ne montrait que ses cheveux cendrés, son regard lumineux, la tache
plus vive de ses dents.
--Je voulais vous prier d’aller chercher Francine, dit-elle encore, mais
elle est sans doute auprès de grand’mère? Il s’agit simplement de tenir
prête pour ce soir la chambre canari. C’est tout. Fiodor vous aura
prévenu, peut-être?
Elle s’était avancée en parlant jusqu’à la table, une main posée sur le
rebord, et elle interrogeait le beau Russe de ses yeux tranquilles.
--Je regrette, mademoiselle, fit-il sèchement. Ce n’est pas mon service.
Je n’ai pas d’ordres.
--Mon Dieu! s’écria-t-elle, on va sans ordres! Et puis, je suis sûre que
vous avez fait pour le mieux, il en est toujours ainsi. Est-ce vrai,
François? Ne le saviez-vous pas déjà?
--Mademoiselle a deviné juste, parfaitement, répondit aussitôt le valet
de chambre avec un petit rire sournois. Je sais que monsieur l’abbé
Cénabre arrive au train de dix-huit heures trente.
--Bien! n’en parlons plus! Voilà donc cette affaire réglée. Vous
trouverez les draps sur l’armoire de la lingerie, le nécessaire de
toilette et les savons. Mais ces savons, quelle horreur! Ils empestent.
--Francine les a choisis elle-même, à Falaise, l’autre jour. Je lui en
ai fait l’observation. Oh! j’ai l’habitude du service, Mademoiselle peut
croire. Mais le dernier envoi de Guerlain nous est arrivé hier: la
caisse n’est pas ouverte encore. Je vais la déclouer et vérifier tout de
suite.
Il disparut si vite (sans doute à dessein) que Mlle Chantal ne put
retenir un geste de surprise, ou peut-être d’effroi. D’ailleurs elle
reposa presque instantanément sur la table sa petite main toujours
calme.
--Je dois dire, commença l’étrange chauffeur, sans qu’une seule ride
remuât dans son visage muet, je dois vous rendre compte que...
--Vous ne me devez aucun compte, Fiodor, interrompit-elle. Mon père est
satisfait, cela suffit. Avez-vous à vous plaindre de quelqu’un?
--Non pas, dit l’homme. Daignez seulement remarquer que je ne puis sans
votre permission m’exposer à vous offenser par un excès de franchise,
une franchise maladroite.
Elle secoua doucement la tête:
--Il n’y a pas de franchise maladroite, fit-elle. Aucune franchise ne
m’offense.
Il reçut dans le sien ce regard si pur, à peine tremblant. Il essaya de
le soutenir, et ne réussit qu’une sorte de grimace à la fois douloureuse
et cruelle.
--Je ne puis quitter cette maison, murmura-t-il, et cependant il m’est
impossible aussi de supporter plus longtemps votre mépris.
Un flot de sang vint aux joues de mademoiselle Chantal.
--Et moi, dit-elle sans daigner dissimuler l’altération de sa voix, je
n’ai rien fait pour mériter d’entendre des paroles telles que celles-ci.
Non, je n’ai rien fait. Mon Dieu! comprenez du moins que votre ton seul
est une humiliation bien cruelle, et que je la souffre injustement.
N’avez-vous pas honte d’abuser ainsi d’un secret prétendu, qui
d’ailleurs est à vous comme un bien volé? Allez-vous-en! Allez-vous-en!
Il fit un geste d’insouciance:
--Où irais-je? répliqua-t-il, de sa voix au chant puéril, qui
contrastait si étrangement avec l’expression têtue et rusée de ses
traits. Où voulez-vous que j’aille? S’il me reste une chance de
retrouver jamais mon âme, cette chance est ici. Vous ferez ce miracle
quand vous voudrez. Tout est possible à ces saintes mains.
--Ces saintes mains! murmura-t-elle en s’efforçant bravement de sourire,
bien que ses yeux fussent pleins de larmes.
Tout à coup, elle rougit fortement de nouveau, et un sentiment qui
ressemblait sans doute autant à la colère qu’à la honte gonfla ses
lèvres.
--Vous n’avez rien dit! Non, il n’est pas possible que vous ayez osé
parler. Si vous l’aviez fait, vous ne prendriez plus autant de plaisir à
me tourmenter.
--A qui aurais-je parlé? Qui donc ici saurait comprendre? Et daignez
encore me permettre: vous disiez tout à l’heure «aucune franchise ne
m’offense», je l’ai cru. Mes paroles peuvent vous déplaire, mais j’agis
avec simplicité. Ce que j’ai vu, je l’ai vu. Qu’importe si j’étais digne
de le voir ou non? Suis-je déjà réprouvé en ce monde, pour n’avoir pas
même le droit d’admirer les œuvres de Dieu? Nous autres Russes, nous
sommes des enfants.
--Dieu sait, fit-elle à voix basse, Dieu sait le mal que vous faites en
prononçant exprès son nom, à cause de moi. Les œuvres de Dieu! S’il
reste un peu de sa grâce dans votre âme baptisée, le remords devrait
maintenant vous fermer la bouche. D’ailleurs, il s’agit bien des œuvres
de Dieu! Il n’y a qu’une pauvre malade, que vous avez surprise un jour
par hasard, et que vous épiez depuis sans cesse, avec une infernale
malice, oui!... ou du moins une curiosité bien cruelle. Je ne crains pas
tant d’être ridicule! Je ferais bon marché de tout cela. Mais on a
besoin de moi ici, comprenez-vous? Je suis encore pour mon père le bon
sens, la raison, une alliée sûre. Je le sais si facile à effrayer, si
craintif! Il me croirait tout à fait folle, et il n’aurait pas tort,
sans doute... Mais vous! Vous! Quel intérêt pouvez-vous prendre à des...
des...
--Des miracles, dit-il. De vrais miracles, qui tombent de vous comme des
fleurs. Je suis un homme vil, et je ne crois nullement en Dieu. Pourquoi
néanmoins vous ai-je trouvée, cette première nuit, sans vous chercher,
pourquoi moi plutôt qu’un autre? Oui: n’importe quel autre aurait pu
aussi bien pousser la porte. Pourquoi moi? Et si les mots de sainte et
d’extase ont un sens, vous étiez cette sainte en extase.
Elle secoua la tête, découragée, mais sans colère.
--Quelle confiance puis-je avoir en vous? Les sottises que vous taisez
encore aujourd’hui, vous les direz demain, par intérêt, par vanité, ou
par le seul goût de nuire. Quelle lâcheté me pousse à vous disputer ce
misérable secret? Mieux vaudrait tout avouer, dès maintenant, si j’avais
plus de courage. Ma pauvre maman souffrait de ces crises nerveuses,
m’a-t-on dit, de celles-là, ou d’autres, qu’importe. Alors? Mais voilà,
je n’ai pas de courage, la moindre épreuve me lasse.
Elle essaya des deux mains ses yeux ruisselants de larmes, dans un geste
enfantin.
--Et puis quoi, je ne peux plus, reprit-elle, non, je ne peux plus vivre
dans cette perpétuelle contrainte. Je n’ose même plus respirer
librement. De jouer à mon insu, malgré moi, cette absurde comédie,
quelle horreur! Je ne suis pas une petite fille, je sens très bien ce
qu’un tel abus de confiance a de déshonorant pour un homme. Si vous
étiez celui que vous prétendez être, ne seriez-vous pas déjà loin d’ici?
Il la vit pâlir si fort à ces derniers mots que la compassion l’emporta
en lui un moment, et il détourna son regard par une sorte de pudeur.
--Humiliez-moi, dit-il. Évidemment, je suis un homme vil, sans mœurs,
mais je suis aussi un homme malheureux. Vous avez pitié de tout, vous
souriez à tout, même aux feuilles des arbres, même aux mouches. Et
cependant vous n’avez jamais pour moi que des paroles de mépris.
--Non pas de mépris, s’écria-t-elle. De pitié. Parce que je vous connais
menteur, et il n’y a rien que Dieu déteste autant. Oui, monsieur, je
n’ai ni expérience ni esprit, mais je sais que vous haïssez votre âme,
et que vous la tueriez, si vous pouviez.
--Elle est, en effet, un fardeau assez lourd, répliqua-t-il froidement.
Ce que j’ai vu ici depuis trois semaines m’aide néanmoins à la porter.
Il vous plaît de dire que je vous espionne. Daignez plutôt convenir que,
sans moi, ce que vous désirez tant cacher serait peut-être déjà connu.
Hier encore...
--Ce n’est pas vrai! fit-elle d’une voix tremblante. Vous voulez
seulement me faire peur.
--C’est assez, c’est bien, je me tais. J’ajouterai simplement ceci: je
ne suis après tout, dans votre maison, qu’un serviteur comme un autre.
Que votre père me chasse: un mot de vous y suffira. Les prétextes ne
manquent pas.
Elle le força de nouveau à baisser les yeux.
--Je ne suis pas capable de cela, dit-elle tristement, vous le savez.
D’ailleurs, mon père n’est pas homme à chasser qui que ce soit... Et
puis... Et puis, qui donc sans moi penserait à son repos? Le plus petit
ennui est encore trop gros pour lui. Cela aussi, vous le savez.
Son regard s’adoucit tout à coup, et il y vit monter avec surprise, ou
presque avec terreur, une malice indéfinissable, aussi étrangère que le
mot d’une langue inconnue.
--Vous vous lasserez d’attendre des miracles, dit-elle, vous vous
lasserez même d’en inventer... Vous vous lasserez de tout, même de la
peine des autres. Il me semble que le mal est beaucoup moins compliqué
que vous ne voulez croire. Ailleurs, ici, toujours, partout, il n’y eut
qu’un seul péché.
--Quel péché?
--Tenter Dieu, fit-elle. Et à quoi bon? Je pense que vous êtes bien
maladroit... Dieu regarde qui lui plaît. S’il ne vous regarde pas
encore, à quoi bon? A quoi bon le tenter?
--Je... en vérité... Je... Je n’y avais pas songé.
Il essayait de rire, bien que la même grimace douloureuse tirât
drôlement sa joue. Mais le calme était revenu sur le visage de Mlle
Chantal, et ses yeux brillaient d’une eau si pure qu’elle paraissait
n’avoir jamais été émue.
* * * * *
D’ailleurs la cuisinière entrait au même instant, portant sous son bras
une botte énorme de carottes, encore tachées de belle terre brune.
--Ah! non, s’écria la jeune fille en riant. Ah! non, Fernande. Plus de
carottes à la crème, c’est fini. Monsieur les exècre.
--J’ai pourtant présenté le menu à Monsieur, dit la rusée Normande,
aussi rose et dorée que ses carottes.
--Et il a approuvé sans lire, oh! je sais. Ma pauvre fille, faisons
notre deuil, vous et moi, de la cuisine à la crème. Il faut respecter le
goût d’autrui. Ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre peut-être?
une cuisinière de l’ancienne école!... Et d’abord, entre nous, Fernande,
n’est-ce pas?... la manière normande est parfois... un peu--comment
dirais-je--un peu naïve, un peu molle. On nous reproche d’abuser des
recettes de ménagère, cela sent sa fermière, voyez-vous. On se régale
avec ça, on ne mange pas.
--On ne mange pas... Qu’est-ce que ça peut bien faire à Monsieur, je
vous demande? Il casse une biscotte du bout des dents, puis la noie dans
un litre d’eau minérale. Et vous-même, mademoiselle! Est-il croyable
qu’une personne aussi raffinée prenne si peu son plaisir à table? Depuis
deux mois, vous vous nourrissez comme un oiseau.
--C’est que je suis plus gourmande qu’on ne pense, voilà tout.
--Gourmande! Et ces filets de sole au chambertin, vendredi dernier? Les
fameux filets de sole au chambertin! J’en ai eu les oreilles rebattues
toute une matinée. Attention à ci, attention à ça. Et puis, à peine y
avez-vous goûté... Hé bien! voulezvous que je vous dise,
mademoiselle?...
--Ne dites rien. Mon père tient maintenant beaucoup à la réputation de
sa table, et il a bien raison. Mon Dieu, Fernande, il ne faut rien
mépriser, il faut toujours faire de son mieux. Avez-vous remarqué
combien nous sommes, combien les hommes surtout sont tristes, dès qu’ils
se taisent, dès qu’ils sont seuls? Jadis, lorsque j’étais petite,
imaginez, ma pauvre Fernande!--je pleurais quelquefois de les voir si
malheureux... Et c’est vrai qu’ils sont très malheureux, pensez donc!
Nous avons tant de désirs, et des joies de rien du tout! Alors, une
cuisinière qui a de l’amour-propre, et sait son métier, n’est pas
inutile, non! Nos bons dîners ne valent sûrement pas un sermon, mais
est-ce que cela nous regarde? A chacun son devoir d’état. Et le nôtre,
aujourd’hui, n’est pas si aisé. Onze convives ce soir, ma pauvre
Fernande, un vendredi! N’importe. Monsieur sera content, vous verrez.
Voilà notre menu: je n’y changerai plus une virgule. D’abord le potage
de carême...
--Celui-là!
--Chut! vous réussirez mieux cette fois. Et il ne faudra pas oublier les
croûtons au parmesan. Ne laissez pas refroidir tout à fait la pâte,
prenez garde, sinon elle est trop cassante et ne se taille plus: c’est
hideux! Vous devez aussi mouiller de vin blanc le beurre où cuiront vos
laitances de carpe et vos foies de raie. Assez pour le potage. Après
quoi nous aurons l’alose grillée à l’oseille, et le pâté de saumon, ce
dernier en l’honneur de Mgr Espelette, qui en raffole.
La cuisinière releva méthodiquement les manches de sa chemisette de
coton au-dessus de ses coudes et, sans quitter sa jeune maîtresse de ses
yeux vairons, elle dit simplement:
--On ne m’ôtera pas de l’idée que Mademoiselle se moque bien de ces
choses-là. Elle fait semblant.
--Semblant de quoi, Fernande?
--C’est mon idée, répéta la grosse femme en secouant la tête. D’ailleurs
la maison ne sera bientôt plus habitable, non... Que Monsieur ait le
droit de choisir son personnel, d’accord. Seulement, pourquoi s’en
va-t-il le recruter--tout de même!--dans les bureaux parisiens, plutôt
que par ici, comme feu son père? Je suis d’expérience, Mademoiselle peut
croire. J’ai été veuve deux fois, je connais la vie. Mais je ne connais
rien à ces gens-là. Tenez, celui qui sort d’ici, par exemple, hé bien!
c’est un fou, mademoiselle, un vrai fou: on devrait l’enfermer. Oh! les
belles phrases ne m’en imposent plus, pensez donc! à mon âge.
Naturellement, ils se taisent, moi présente, ils font les innocents.
J’ai l’oreille fine. On verra ici des choses extraordinaires,
mademoiselle, des choses comme on n’en voit pas dans les livres.
--Allons, Fernande, je vous en prie! dit-elle d’une voix étranglée.
Elle n’avait pu retenir un geste trop brusque d’énervement ou
d’angoisse, et restait debout, très pâle, le regard sombre, et presque
dur.
--Vous m’avez fait peur, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j’ai. C’est
vous qui êtes folle, Fernande!
Mais la cuisinière l’observa un moment sans répondre, la tête penchée,
avec une curiosité ingénue, paysanne.
--Vous venez de me rappeler votre mère, fit-elle enfin. J’aurais juré la
voir, dans les derniers temps, pauvre Madame, si impressionnable,
bouleversée d’un rien, et toujours sa triste petite main sur son
cœur--une sainte. Votre grand’mère était haute et forte femme en ce
temps-là... Oh! la santé, on a beau dire, il n’y a que ça. La santé
vient à bout de tout.
--Vous m’appellerez pour le déjeuner, conclut Mlle Chantal. (Sa voix
tremblait encore.) Vous m’appellerez à onze heures juste.
Et elle referma la porte sans bruit.
II
La joie du jour, le jour en fleur, un matin d’août, avec son humeur et
son éclat, tout luisant,--et déjà, dans l’air trop lourd, les perfides
aromates d’automne,--éclatait à chaque fenêtre de l’interminable véranda
aux vitraux rouges et verts. C’était la joie du jour, et par on ne sait
quelle splendeur périssable, c’était aussi la joie d’un seul jour, le
jour unique, si délicat, si fragile dans son implacable sérénité, où
paraît pour la première fois, à la cime ardente de la canicule, la brume
insidieuse traînant encore au-dessus de l’horizon et qui descendra
quelques semaines plus tard sur la terre épuisée, les prés défraîchis,
l’eau dormante, avec l’odeur des feuillages taris.
De son pas juste et léger, rarement hâtif, la jeune fille traversa toute
cette lumière, et ne s’arrêta que dans l’ombre du vestibule, les volets
clos. Elle écoutait battre son cœur et ce n’était assurément ni de
terreur ni de vaine curiosité, car depuis des semaines et des semaines,
sans qu’elle y prît garde peut-être, chaque heure de sa vie était pleine
et parfaite, et il lui semblait que toutes ses forces ensemble n’y
eussent rien ajouté ni moins encore retranché... C’étaient les heures de
jadis, si pareilles à celles de l’enfance, et il n’y manquait même pas
la merveilleuse attente qui lui donnait autrefois l’illusion de courir à
perdre haleine au bord d’un abîme enchanté. Délices profondes, plus
secrètes qu’aucun battement du cœur profond! Au flanc des Pyrénées, sur
un sentier vertigineux, regardant par la portière du coche le gouffre
rose où tournent les aigles, la petite fille préférée de sainte Thérèse
s’écrie joyeusement: «Je ne puis tomber qu’en Dieu!»... C’était les
heures de jadis peut-être, mais elle avait perdu jusqu’au goût de les
retenir en passant, pour y chercher la part de joie ou de tristesse
enclose, ainsi qu’on ouvre un fruit.
Elle avait cru d’abord, elle aurait voulu croire toujours, que l’espèce
d’indifférence heureuse, ce sommeil heureux du désir, n’était rien
d’autre que la miraculeuse insouciance des enfants, leur pureté. Mais la
mort de l’abbé Chevance[1] marquait irréparablement, marquait pour
jamais le pas décisif; et quelque effort qu’elle fît pour l’écarter, le
cadavre veillait au seuil de la nouvelle paix, ainsi qu’un gardien
vigilant, silencieux. «Je vous donne ma joie!» Elle lui avait en effet
donné sa joie, et elle en avait reçu une autre, aussitôt, des vieilles
mains liées par la mort. Sans doute, elle s’accusait intérieurement
d’indifférence, de sécheresse, elle essayait bien d’en éprouver du
trouble, du remords. Mais sa raison était trop droite, sa conscience
trop claire: elle ne sentait pas sa faute, ou alors c’était la faute de
la nature, son indicible pauvreté. Qui peut s’émouvoir d’être pauvre
entre les mains d’un Seigneur plus riche que tous les rois? Bien avant
qu’elle en eût fait confidence à personne, ou même qu’elle fût capable
de la concevoir clairement, la pauvreté, une pauvreté surnaturelle,
fondamentale, avait brillé sur son enfance, ainsi qu’un petit astre
familier, une lueur égale et douce. Si loin qu’elle remontât vers le
passé, un sens exquis de sa propre faiblesse l’avait merveilleusement
réconfortée et consolée, car il semblait qu’il fût en elle comme le
signe ineffable de la présence de Dieu, Dieu lui-même qui resplendissait
dans son cœur. Elle croyait n’avoir jamais rien désiré au-delà de ce
qu’elle était capable d’atteindre, et toujours cependant, l’heure venue,
l’effort avait été moins grand qu’elle n’eût osé l’imaginer, comme si
l’eût miraculeusement devancée la céleste compassion.
[1] Voir _l’Imposture_.
Aucune épreuve n’avait jusqu’alors, jusqu’à ces dernières semaines du
moins, mis en péril l’humble allégresse, la certitude d’être née pour
les travaux faciles qui rebutent les grandes âmes, ni cette espèce de
clairvoyance malicieuse qui surprenait d’abord les moins réfléchis, et
dont l’abbé Chevance savait seul le secret. D’ailleurs le vieil homme
simple et têtu n’avait pénétré ce secret qu’à la longue, car il
redoutait d’interroger, craignant surtout, par une vaine impatience à
connaître et à admirer, de blesser une telle âme au point le plus
sensible, là où se consomme, à l’insu de tous, dans un silence plus pur
que l’immense silence stellaire, l’union divine, l’incomparable
acceptation. Peut-être même risqua-t-il un temps d’être pris au piège
innocemment tendu par cette conscience claire et profonde; peut-être
jugea-t-il sa petite pénitente moins indifférente qu’il n’eût pensé au
monde, à ses succès véniels, au luxe bourgeois du salon académique que
l’ancien curé de Costerel-sur-Meuse tenait naïvement (et par ouï-dire)
pour admirable. Un autre que lui se fût sans doute ému trop tôt des
robes signées Berthe Hermance, des chapeaux Rose et Lewis, et même du
manteau de petit-gris qu’elle savait croiser si gentiment sur sa
poitrine d’un geste un peu vif et hardi de ses bras minces... Mais déjà
il avait reconnu en elle, comme par un pressentiment du génie, ce qu’il
cherchait depuis si longtemps à travers le monde bruyant et vide où il
errait en étranger: l’esprit, le rayonnant esprit de confiance et
d’abandon. «Que voulez-vous que je fasse? lui disait-elle. Suis-je
capable de choisir! Je n’oserais jamais. Je reçois chaque heure que Dieu
me donne parce que je n’aurais même pas la force de refuser; je la
reçois en fermant les yeux comme jadis, en pension, le samedi soir,
j’écoutais la lecture de mes notes de la semaine. Quand je les ouvre, je
m’aperçois qu’elle m’épargne encore, que j’en suis quitte pour cette
fois.» Et elle disait aussi: «En somme, c’est une chance d’avoir le
souffle un peu court: on est bien forcé de monter les côtes au pas.»
Ce qu’elle disait alors, elle le pensait toujours, mais à qui l’eût-elle
dit maintenant? Le vieux prêtre avait emporté quelque chose avec lui, ou
du moins une part précieuse d’elle-même s’était comme abîmée dans la
silencieuse et solennelle agonie, pour elle incompréhensible. Non pas la
divine espérance, qui était la source de sa vie. Non pas cette sécurité
innocente, plus subtile et plus sûre qu’aucun calcul des âmes inquiètes.
Mais le rude maître n’était plus qui recueillait à mesure sa joie
mystérieuse pour qu’elle n’en sentît pas le poids surnaturel. A présent,
elle la devait reconnaître, en prendre possession, la posséder tout
entière. O fontaine de suavité!
Elle avait accueilli cette épreuve avec la même grâce ingénue, sans
nulle crainte. La certitude de ne tenir la paix que d’un admirable
caprice de Dieu, c’en était assez pour la préserver d’apporter quelque
complaisance à cette découverte imprévue dont elle ne soupçonnait pas le
péril artificieux. Si longtemps elle avait mis son soin et sa peine à ne
rien garder, à dépenser au jour le jour l’aumône tombée du ciel--et
pourquoi l’eût-elle pesée, qu’importe? Il était seulement nécessaire
qu’elle en rendît au vieux prêtre un compte exact. Et lui, plus
impénétrable dans son extraordinaire douceur, attendait patiemment que
la mesure fût comble, et que Dieu se révélât lui-même à ce cœur qui déjà
débordait de lui, et ne s’en doutait pas. Parfois le confesseur des
bonnes haussait les épaules, moitié sérieux, moitié riant, disait avec
l’accent meusien: «Que vous êtes donc née prodigue, ma fille! Nous
autres, voyez-vous, nous connaissons trop d’âmes dévotes qui ont besoin
d’apprendre à dépenser, qui thésaurisent. Cela gâte un peu le jugement,
quelle misère! Il n’y a rien de pis que mépriser la grâce de Dieu, mais
il ne faut pas non plus l’épargner sou par sou, non! Parce que,
comprenez-vous, ma fille? notre Maître est riche.»
Il avait dit encore un jour une parole plus singulière, dont elle
n’avait pas saisi d’abord tout le sens, mais qui l’avait
merveilleusement consolée, comme si entr’ouvrant l’avenir, elle lui
avait découvert, au-delà des épreuves inévitables, dont elle ne pouvait
imaginer la nature ni la durée, la certitude et le repos: «Certaines
gens me trouveraient envers vous trop timide ou trop présomptueux; cela
me va très bien, je ne suis pas mécontent. Ma fille, si je vous manquais
trop tôt, je vous défends de rien changer brusquement à l’ordonnance de
votre petite vie. Notre vie est petite, souvenez-vous. Notre vie doit
s’écrire en un style très familier dont Notre-Seigneur a seul la clef,
s’il y a une clef.»
Une ou deux fois, elle s’étonna qu’il parût la blâmer d’avoir
adroitement évité certaines occasions de plaire ou d’être louée, car
elle était si malicieuse et si vive qu’on l’écoutait volontiers. «Mais
enfin, s’écriait-elle, que savez-vous du monde, vous, un vieil ermite?
Vous voulez que je devienne vaniteuse, coquette, ou quoi?--Eh bien,
avait-il répondu en rougissant, je sais ce qu’est le monde, ma fille.
J’ai eu parfois grand souci qu’on m’admirât, ou du moins qu’on m’aimât.
Voilà le monde.» Et avec cette profonde finesse, que jamais personne ne
s’était avisé de reconnaître chez l’ancien desservant de
Costerel-sur-Meuse, il ajouta aussitôt: «J’avais plus à craindre du
monde que vous.»
C’était un soir du dernier hiver. Le jour blême luisait aux vitres de sa
pauvre chambre, se coulait jusqu’à la table boiteuse où il appuyait les
coudes, sa main maigre traçant en l’air un signe vague. Et soudain toute
la lumière du jour mourant avait éclaté dans son regard, tandis qu’il
disait d’une voix haute et forte:
--Ma petite fille, je sais ce qu’il vous faut. La chose viendra en son
temps, parce qu’il y a des saisons pour les âmes. Oui! il y a des
saisons. Je connais chaque saison, je suis un vieux paysan meusien. La
gelée viendra, même en mai. Est-ce que ça empêche nos mirabelliers de
fleurir? Est-ce que le bon Dieu ménage son printemps, mesure le soleil
et les averses? Laissons-lui jeter son bien par les fenêtres. Je ne suis
qu’un bonhomme sans beaucoup de jugement ni d’expérience, mais je sais
encore ceci, à quoi le Révérend Père de Riancourt n’avait pas songé...
C’est-à-dire, il n’y songeait peut-être pas... Oh! les jésuites, qu’ils
sont fins, subtils! Ils font honneur à l’Église, sûrement; mais voilà:
ce sont comme des ingénieurs agronomes, ils ont des méthodes, beaucoup
de science, ils ont leurs méthodes... Le pauvre métayer a de bonnes
idées aussi, quand il ne dépasse pas son petit champ. Hé bien, oui, ma
fille, il y a un temps où il convient d’aider Notre-Seigneur dans ses
prodigalités. Nous recevons cent grâces pour une. A quoi bon payer trois
fois son prix une vie si simple, si commune, qui semble à la portée de
tous? Ainsi raisonne le monde. Ne hâtons rien quand même. On ne paie
jamais trop cher la grâce de passer inaperçu--ou du moins, Dieu veuille
qu’on ne voie en vous, pour l’instant, que les fleurs! Oui, Dieu veuille
que vous fleurissiez d’abord de toute votre floraison, ma fille! Il n’y
a pas de fruit sans peine, cela viendra, et si douce que soit la main
qui les cueille, vous sentirez l’arrachement. D’ici là, exercez-vous à
être si docile et si souple entre les mains divines que nul ne s’en
doute. Car c’est la marque d’un grand amour d’être tenu longtemps
secret... Voyez les filles de mon pays, les filles lorraines...
Comme elle éclatait de rire, faisant signe que sa vue était trop faible,
qu’elle ne pouvait les voir de si loin, il avait haussé les épaules,
avec une impatience feinte.
--Bah! Bah! vous pouvez vous moquer. De jeunes Parisiennes, pensez-vous,
cela se presse, cela chante toujours avant que le soleil ne soit levé,
comme les merles. Mais nos filles lorraines, ah! combien réfléchies,
combien sages! Ma mère défunte, trois ans avant ses épousailles--oui,
trois ans!--disait à notre grand-oncle le doyen de Mondreville: «Je ne
me marierai jamais qu’avec Gilbert le tonnelier, ou pas!» (Feu mon père
était tonnelier.) Et lui, Gilbert, n’en savait rien; elle n’avait
seulement jamais osé le regarder en face, sainte fille de Dieu! Mais ils
ont fait de bons époux, à la vie et à la mort, jusqu’au bout, parce que
la racine était profonde; la racine avait poussé longtemps sous la terre
avant que la tige n’eût fleuri. Ainsi Dieu veut qu’on l’aime.
Puisse-t-on dire de vous: «Quelle est bonne, et douce et gaie! Qu’on est
aise de la voir! Qu’elle donne le goût de bien faire! Puissiez-vous être
déjà toute à Notre-Seigneur que personne ne sache encore en quelles
mains vous êtes tenue!»
* * * * *
Hélas! elle avait vu depuis noircir peu à peu, puis glisser tout à fait
de l’autre côté des ténèbres le regard de son vieil ami. Elle avait
entendu sa voix mêlée au râle, devenue soudain comme étrangère, et
c’était vrai que rien de cette mort si abandonnée, si nue, n’avait
ressemblé à l’image qu’elle s’en était d’abord faite. Avait-elle été la
suprême épreuve réservée au saint obscur, à l’homme délaissé, ou
seulement la dernière, la décisive leçon du maître à sa petite élève,
son avertissement solennel? Redoutait-il, si vite emporté vers la nuit,
que le temps lui manquât de préparer l’enfant héroïque aux dures
expériences de la vie intérieure, à la déception fondamentale qui doit
tremper, un jour ou l’autre, un cœur à Dieu prédestiné? Sans doute elle
s’était refusé jusqu’alors, par un instinct très sûr, à fixer trop
longtemps sa pensée sur un problème dont elle savait bien que la
solution lui échapperait toujours, au-delà de toute raison et toute
hypothèse humaine--ne se trouverait qu’en Dieu; mais cependant, qu’elle
le voulût ou non, de ce vertige de tristesse, de cette immense solitude
à peine entrevue, pressentie auprès du cadavre qu’elle honorait comme
celui d’un saint, une sorte de fantôme avait surgi, qui n’avait pas tous
les traits de l’homme vivant, dont elle n’était pas aussi sûre de
comprendre l’appel muet. Elle se rappelait certaines phrases prononcées
jadis, et qu’il lui avait dit un jour, par exemple, que si l’amour divin
est mille fois plus strict et plus dur que la justice, Dieu peut
néanmoins nous faire longtemps la grâce de nous aimer ainsi que nous
aimons les petits. Mais l’heure vient où nous apprenons--au prix de
quelle angoisse!--que la plus inhumaine des passions de l’homme a en Lui
son image ineffable et qu’Il est, comme les vieux Juifs l’avaient deviné
sans comprendre, un Dieu jaloux.
Un Dieu jaloux... En Dieu ce désir pensif, sévère, cette âpreté, cette
avidité de la créature? Elle n’y pouvait croire encore--ou c’était là
une vision trop hardie, trop sublime, dont elle devait détourner son
regard. Et puis le mot lui-même était pour elle vide, presque insensé.
Elle ne jalousait personne, et si profondément qu’elle s’interrogeât, il
lui semblait que nulle jalousie, même divine, ne trouverait en elle son
objet, car elle se sentait de jour en jour moins capable de refuser
rien, sûre de ne rien posséder. Elle croyait sa vie trop simple, trop
étroitement commandée par des devoirs monotones, quotidiens, pour
qu’elle risquât de s’éloigner jamais beaucoup, moins par vertu que par
une humble nécessité, de la place exacte où l’eût cherchée le maître le
plus exigeant. Car c’était encore l’une des profondes et sagaces leçons
de l’abbé Chevance qu’il importait avant tout de s’écarter le moins
possible de ce point précis où Dieu nous laisse, et où il peut nous
retrouver dès qu’il lui plaît. L’incomparable détresse de notre espèce
est son instabilité.
C’est ainsi que, dans sa nouvelle solitude, elle s’était d’abord
appliquée de tout son cœur, minutieusement, à ne pas quitter d’un pas le
chemin familier, jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un autre guide comparable
à celui qu’elle avait perdu. Faire parfaitement les choses faciles, tel
était non pas le souhait, mais le besoin de cette volonté inflexible et
douce, que l’abbé Chevance avait pourtant assouplie avec tant d’art.
Certes, elle n’avait assurément aucune idée d’une force si merveilleuse,
et néanmoins la voix inoubliée s’était tue qui en disposait à son gré.
Quel cœur intrépide discernerait aisément le facile, alors que
l’impossible même paraît à sa mesure? Et quelle tentation eût été plus
subtile, plus perfide? Comment eût-elle su que depuis des mois et des
mois, le souci de son humble ami n’avait été que de modérer l’élan de sa
puissante ascension, ou du moins de dérober à son regard la courbe
immense de son vol, le vide peu à peu creusé sous ses ailes? A présent,
elle commençait à redouter cette quiétude qu’elle avait acceptée
jusqu’alors comme le signe de la faiblesse, de la médiocrité de sa
nature. Et l’équilibre une fois rompu, dès qu’elle avait fait effort
pour s’en arracher, elle la cherchait de nouveau, puis la fuyait encore,
épouvantée d’y reconnaître des délices hier ignorées.
Quelles délices, sinon d’une tristesse surnaturelle, où la sensibilité
n’avait point part, mais consommée tout entière, au plus secret de
l’âme. «Tu n’as jamais été si gaie!» disait parfois M. de Clergerie,
avec humeur. Était-ce donc vrai? Quelle était cette source invisible,
cette fraîcheur amère, pour elle seule? Quel nom lui eût donné l’abbé
Chevance? Lorsqu’elle essayait d’interroger le pauvre mort, inutile
désormais, toujours surgissait dans sa mémoire, au point précis, à sa
place encore douloureuse, la suprême image qu’elle en avait gardée, les
yeux sombres, comme vidés de larmes, le pli de la bouche, l’énorme
fatigue de ses bras jetés sur la couverture rouge de sang. Non! ce
n’était pas là qu’il le fallait chercher... Alors, sans le vouloir, sans
comprendre, parce qu’elle refusait cette tristesse ardente, ce don vain
des pleurs dont elle craignait l’illusion, parce qu’elle ne pouvait plus
espérer trouver le vieil homme ailleurs qu’en son éternel repos, en
Dieu, elle glissait dans l’oraison, comme dans un sommeil enchanté.
Était-ce l’oraison? A vrai dire, elle n’en savait rien, et d’ailleurs
elle n’eût pas osé appeler ainsi ce qui n’était encore pour elle qu’une
étrange suspension de la douleur et de la joie, ou le lent
évanouissement de l’une et de l’autre en un sentiment unique,
indéfinissable, où semblaient se fondre la tendresse, la confiance, une
recherche inquiète et pourtant suave, et quelque chose encore qui
ressemblait à la même pitié sublime qu’elle avait vue resplendir tant de
fois dans les prunelles usées de son maître. D’ailleurs elle s’avouait
volontiers incapable de faire oraison, déplorant de ne pouvoir se fixer
longtemps sur ces petits thèmes proposés par de pieux auteurs dont
l’imagination n’égale pas le zèle, enragés à définir et à formuler. «Ne
m’interrogez pas, lui disait alors l’abbé Chevance. A quoi bon? Que vous
importe d’apprendre si vous faites, ou ne faites pas oraison? Et que
m’importe à moi de le savoir, pourvu que je m’applique à réaliser en
vous, au jour le jour, l’ordre de la charité? _Ingressa igitur cuncta
per ordinem ostia_... Lorsque Esther eut passé par ordre toutes les
portes, elle se présenta devant le roi, où il résidait.»
* * * * *
Hélas! qui lui ouvrirait les portes maintenant? Qui lui tendrait à
chaque nouveau seuil une main amie? La dernière angoisse du mourant
n’avait-elle pas été de découvrir trop tard que la douce ignorance où il
avait si longtemps laissé sa fille allait se changer tout à coup, lui
disparu, en une affreuse solitude? «Que Dieu s’est bien caché en vous!
Qu’il y repose!» s’était-il écrié un jour, d’une voix tremblante. Il
avait emporté sa part de ce secret sous les ombres, et elle était
désormais incapable de rien découvrir de la sienne à personne, car elle
était très loin d’avoir la moindre idée de ce qui s’accomplissait en
elle. Sans doute l’apparente médiocrité de ses confessions, leur
insignifiance la rebutait un peu, et elle s’accusait intérieurement de
renseigner si mal le doyen d’Idouville qui, la connaissant depuis
l’enfance, la traitait comme jadis, chaque été, ainsi qu’une écolière en
vacances... Mais que lui dire? Que dire d’une soumission à Dieu si
parfaite, si ingénue, qu’elle se distinguait à peine du cours modeste de
la vie? Elle ne trouvait rien de nouveau qui valût la peine d’être
révélé, sinon cette espèce d’agitation de l’âme, trop profonde, trop
essentielle, comparable à un orage lointain qui n’est plus qu’une lueur
furtive, dans le ciel limpide, une vibration presque imperceptible de
l’air embrasé.
Et cependant, à son insu, voilà qu’elle avait fait déjà le pas décisif,
voilà qu’elle s’avançait maintenant à travers un pays inconnu, hors des
frontières de son ancien paradis, seule. Une autre que cette petite
fille sans peur eût sans doute été accablée du sentiment de sa solitude
et se serait jetée au cloître, éperdue, ainsi qu’en un dernier asile.
Mais elle avait été trop longtemps formée à ne demander qu’à Dieu son
repos, incapable de fuir ou même de se dérober avant l’heure, prête à
faire face, et son regard aussi ferme et aussi sûr, dans son implacable
pureté, que celui d’un homme intrépide. Son admirable effort, presque
inconscient, spontané, pour ne pas se replier sur soi-même, se diminuer,
la nécessité d’engager à la fois, ainsi qu’un chef de guerre, ses
régiments contre un ennemi dont il ignore la position et les desseins,
toutes les forces de son cœur, l’avait, en quelques semaines,
transformée. Comme un homme endormi à l’aube, qui s’éveille dans la
brutale lumière de midi avec encore dans ses yeux la sérénité de
l’aurore, le monde, le monde qui n’était jusqu’à ce moment pour elle
qu’un mot mystérieux, se révélait, non à son expérience, mais à sa
charité--par l’intuition, l’épanouissement, le rayonnement de la pitié.
Il appartient aux esprits aveugles de croire que le mal ne se découvre
qu’aux misérables qui s’en laissent peu à peu dévorer. Ceux-là n’en
connaissent pourtant, au terme de leurs lugubres travaux, que les
précaires voluptés, la tristesse stupide, la rumination obscure et
stérile. O chute vaine, ô cris faits pour n’être entendus d’aucun
vivant, froids messagers de la nuit sans rives! Si l’enfer ne répond
rien au damné, ce n’est pas qu’il refuse de répondre, car plus stricte,
hélas! est l’observance du feu impérissable: c’est qu’en vérité l’enfer
n’a rien à dire et ne dira jamais rien, éternellement.
Seule une certaine pureté, une certaine simplicité, la divine ignorance
des saints, prenant le mal en défaut, pénètre dans son épaisseur, dans
l’épaisseur du vieux mensonge. Qui cherche la vérité de l’homme doit
s’emparer de sa douleur, par un prodige de compassion, et qu’importe
d’en connaître ou non la source impure? «Ce que je sais du péché, disait
le saint d’Ars, je l’ai appris de la bouche même des pécheurs.» Et
qu’avait-il entendu, le vieil enfant sublime, entre tant de confidences
honteuses, de radotages intarissables, sinon le gémissement, le râle du
désir exténué, qui crève les poitrines les plus dures? Quelle expérience
du mal l’emporterait sur celle de la douleur? Qui va plus loin que la
pitié?
Ainsi Mlle Chantal pouvait croire que rien n’avait troublé sa paix,
terni sa joie, et déjà la plaie mystérieuse était ouverte d’où
ruisselait une charité plus humaine, plus charnelle, qui découvre Dieu
dans l’homme, et les confond l’un et l’autre, par la même compassion
surnaturelle. Transformation trop intime, trop profonde de la vie de
l’âme, pour qu’en paraissent au-dehors les signes visibles. Cela était
venu par degrés, insensiblement, cela s’était levé lentement dans son
cœur. Sans doute, elle n’ignorait pas le mal et n’avait jamais feint de
l’ignorer, trop sensible et trop vive pour se dissimuler à soi-même,
comme tant d’ingénues volontaires, certaines méfiances et certains
dégoûts, mais sa droiture était la plus forte. Ce pressentiment du
péché, de ses dégradations, de sa misère, restait vague, indéterminé,
parce qu’il faut la déchirante expérience de l’admiration ou de l’amitié
déçue pour nous livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son
ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais
des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d’hommes un drame hideux
dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et
d’artifice, une mort vivante. Mais qui peut décevoir celle qui croit
d’avance ne posséder ni mériter rien, n’attend rien que de l’indulgence
ou de la charité d’autrui? Qui peut décevoir la joyeuse humilité?
L’agonie du vieux prêtre avait pourtant fait ce miracle.
C’était réellement la seule déception qu’elle eût jamais connue, et
nulle autre que celle-là n’eût été capable de l’atteindre au point vif,
de prendre en défaut sa naïve allégresse. Elle ne pouvait imaginer que
Dieu lui manquât jamais, et cependant ne l’avait-elle pas cherché en
vain, cette nuit mémorable? Il s’était fait invisible et muet. Comme les
très petits enfants qui ne connaissent du visage humain que le sourire
soutiennent le premier regard sévère sans aucun effroi, mais avec une
sorte de curiosité pleine de stupeur, l’amertume d’une telle mort
n’avait pas affaibli sa confiance, bien que le souvenir qu’elle en avait
gardé restât ainsi qu’une ombre entre elle et la présence divine qui
était la source unique de sa joie. Quelle était donc la puissance du
mensonge pour qu’il fût capable d’altérer à ce point, au misérable
regard des hommes, le visage même des saints? Et soudain, pareil à ces
paysages trop lumineux, trop vibrants, que submerge d’un coup le
crépuscule, et qui réapparaissent lentement, méconnaissables, semblent
remonter de l’abîme de la nuit, l’étroit univers familier dans lequel
elle était née, où elle avait vécu, prenait un aspect nouveau. Il
semblait que les choses elles-mêmes lui fussent devenues étrangères,
jusqu’à cet ameublement prétentieux et désuet, d’une richesse sans
fantaisie, d’une sévérité sans noblesse, académique et bourgeois, de
professeur millionnaire. Elle en avait souri déjà bien des fois, mais
avec une malice indulgente, comme on sourit de vieilles personnes,
vénérables et ridicules, toujours connues, inséparables des souvenirs de
l’enfance.
Et voilà que sous les damas et les ors perçait leur pauvreté lamentable,
leur bassesse. Elle ne les voyait plus sans un malaise indéfinissable,
une espèce de méfiance craintive. Que de confidences perdues, faites
jadis à ces témoins froids, circonspects, ces faux témoins! Se
doutait-elle que vingt ans plus tôt ils avaient reçu d’une jeune femme
aux yeux tristes les mêmes confidences vaines? Certes, elle ne songeait
pas à les haïr, ou les mépriser; elle était seulement tentée de les
plaindre, comme des esclaves dressés à mentir, qui mentent par ordre.
Elle les sentait plus que témoins, complices--complices d’une vie à leur
image, étroite, têtue, calculatrice, sans honneur, sans amour, d’une
gravité sournoise, d’une décence suspecte. Et à mesure que se
transformaient ainsi sous son regard les lieux et les aîtres, les
figures, les gestes, les voix se dénonçaient à leur tour, livraient une
part de leur secret. Trop passionnée pour en concevoir la médiocrité, ou
trop pure pour en jamais réaliser l’ignominie, elle ne sentait que leur
tristesse, la tristesse de tant d’heures perdues, d’entreprises
inutiles, de rancunes, d’inimitiés, d’ambitions, dures comme la pierre,
et plus légères que des songes. Sa tendresse filiale elle-même avait
résisté un temps, puis s’était changée en un sentiment moins simple, et
sans qu’elle y pensât, l’image de son père avait perdu un à un ses
traits familiers, s’était pour ainsi dire fondue dans l’ensemble,
achevait de s’effacer parmi les ombres. Qu’ils étaient loin d’elle,
tous! Qu’ils étaient errants et malheureux!... Pourquoi? A ceux-là,
comme au moribond, elle n’avait à donner que sa pauvre joie, sa joie
aussi mystérieuse que leur tristesse... Et, certes, elle la leur
donnerait, dût-elle la donner en vain!
D’ailleurs, on aurait tort de croire qu’une telle révélation intérieure
eût rien changé d’abord, en apparence, au cours égal de son humble vie.
Elle avait accepté cette tristesse comme elle acceptait toute chose,
prenant garde d’y arrêter inutilement sa pensée. A la voir, à écouter
son rire clair, à suivre, lorsqu’elle courait derrière ses deux grands
chiens Pyrame et Thisbé, son ombre bleue sur le mur, l’observateur le
plus attentif eût été bien en pleine d’imaginer qu’elle venait de
découvrir un monde où le moraliste n’avance qu’avec des pieds de plomb,
de pénétrer d’un coup, d’un élan, comme par un jeu divin, si loin dans
la douleur des hommes. Elle-même croyait toujours voir des mêmes yeux
les personnages comiques ou tragiques dont elle savait familièrement les
noms et les visages, et s’émerveillait d’y penser avec tant de pitié.
Mais comment repousser une pitié à la fois si déchirante et si suave
qu’elle finissait maintenant par éclater dans son regard, la
transfigurait au point d’inquiéter quelques-uns de ses amis plus
perspicaces? Elle ne s’y abandonnait pas sans réserves, elle cherchait
parfois à lui fermer, un moment du moins, son âme--et peu à peu,
insensiblement, pareille à une petite source diligente, la même
compassion surnaturelle, inutilement contenue, venait jaillir en prière.
Car jamais son oraison n’était si douce, son union à Dieu si étroite
qu’après ces luttes vaines, où s’exerçaient, à son insu, toutes les
puissances de son être. O prière qui n’est plus qu’un déliement
ineffable, ou comme le gémissement de la nature tirée hors d’elle-même,
épuisée par la grâce! Qui lui en eût dit, à présent, la perfection et le
péril?
Cependant des semaines et des semaines passèrent, après la mort de
l’abbé Chevance, sans qu’elle s’avisât que sa prière s’était elle aussi
transformée, accordée à une expérience si nouvelle, tout intérieure,
transcendante, de réalités dont elle n’avait jadis aucune idée. La
méprise fut d’autant plus facile qu’elle avait continué à s’acquitter de
ses devoirs et à gouverner sa maison avec la même allégresse qui
ressemblait si fort à celle des enfants, et désarmait jusqu’à
l’insolence d’une invraisemblable domesticité recrutée par le caprice de
M. de Clergerie, au hasard des recommandations les plus saugrenues, et
d’ailleurs incessamment renouvelée. Le petit homme témoignait, en effet,
dans le choix de ses serviteurs, d’un optimisme absurde, que la méfiance
ou l’avarice avaient tôt fait d’aigrir, mais pourtant si légendaire
qu’un certain nombre de perfides amies s’employaient à le fournir chaque
saison d’extraordinaires recrues dont elles avaient pu apprécier les
mérites à leurs dépens, et qu’elles ne se souciaient pas de jeter à la
porte sans cérémonie, car le renvoi de tel personnage énigmatique, au
nom riche en consonnes, au regard noir et attentif, venu de trop loin,
de villes introuvables sur les mappemondes, n’est pas une affaire à
négocier étourdiment. «Tu es lasse, disait parfois le futur académicien
à sa fille. C’est une charge si forte pour toi! Ta pauvre mère s’y est
usée!» Mais elle riait de son beau rire intrépide, et il se consolait
aussitôt en pensant: «Qu’elle est jeune!»
Alors elle sifflait ses chiens, ou courait jusqu’à sa chambre, pour
mieux songer à son vieil ami. Que ce silence était frais et pur! Comme
elle l’aimait! Trop peut-être? Aucune de ses prières de jadis ne
ressemblait tout à fait à celle-là. «Je parle à Dieu sans cesse,
disait-elle autrefois à l’abbé Chevance, je sais très bien lui parler,
il me semble. Je lui parle infiniment mieux que je ne le prie.» Mais
aujourd’hui, du moins à ces rares moments de bienheureux repos, les
paroles s’évanouissaient d’elles-mêmes sur ses lèvres, sans qu’elle y
prît garde. La tristesse refoulée, la pitié, ou plutôt l’espèce de
crainte douloureuse, pleine de compassion, qu’elle sentait désormais
devant chaque visage humain, tout ensemble éclatait dans son cœur en une
seule note profonde. Elle n’avait d’abord attaché aucune importance à
cette nouveauté singulière: «Je m’endors en priant, songeait-elle, voilà
tout...» Car elle ne pouvait trouver une autre explication qui la
rassurât. Jusqu’au jour...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Entre tant d’autres visages inquiétants, celui du Russe l’avait émue,
d’une méfiance irrésistible, qui ressemblait au dégoût, si Chantal eût
été capable de dégoût. Deux fois, trois fois peut-être, il était venu,
humble et distant, le regard bas, ses longues mains inquiètes aux ongles
vernis pétrissant d’énormes gants de peau de chien, la voix changeante
et comme voilée, où l’imperceptible accent de la langue natale n’était
plus qu’une sorte de chant grave, trop nuancé, trop caressant. Il
apportait, avec beaucoup d’autres, un certificat élogieux de la vieille
baronne de Montanel qui dispose, chacun le sait, d’au moins six belles
voix académiques et abreuve de thé léger, chaque quinzaine, toute la
rédaction de _la Revue internationale_. Elle répondait de sa parfaite
éducation, de son honnêteté, surtout de sa merveilleuse prudence qui en
faisait un chauffeur unique, aussi sûr qu’un cocher de douairière.
Enfin, il avait appartenu au régiment des Pages, servi dans la Garde,
puis sous Denikine, et vendu, pour ne pas mourir de faim, d’inestimables
bijoux de famille. Mais son plus grand mérite était de garder le
souvenir d’une longue étude parue, avant la guerre, au _Messager russe_
et consacrée aux importants travaux d’érudition de M. de Clergerie.
En ce silencieux personnage, Mlle Chantal avait senti, dès le premier
jour, un ennemi, un homme à craindre, moins dangereux pour elle que pour
ces naïfs qu’il avait apprivoisés aussitôt par une douceur inaltérable,
une complaisance infinie. Elle ne savait rien de lui, n’en pouvait rien
connaître, n’en connaîtrait jamais rien, aussi invulnérable dans sa
vérité que lui-même dans son mensonge, et cependant elle le haïssait, à
son insu, d’une haine jalouse--quel autre nom, hélas! donner à la
révolte d’une conscience trop pure, si défendue à la fois, si
désarmée?--elle le haïssait d’instinct, comme s’il eût disposé déjà
contre elle, contre Dieu même, d’un incomparable secret. «Que lui
reproches-tu? disait M. de Clergerie. Il paraît un peu sournois, je
l’accorde, c’est sans doute un déclassé; je ne pense pas que ces Slaves
soient des anges. Mais on ne peut pas non plus se fournir de domestiques
dans les patronages, mon enfant. Du moins, je le trouve parfaitement
bien élevé, discret, obligeant. Et ce qu’il est, ou n’est pas, une jeune
fille de ton âge est bien incapable d’avoir une opinion là-dessus.»
Elle ne trouvait rien à répondre, car son jugement si sûr, sa jeune
sagesse, son horreur naturelle si clairvoyante de toutes les formes du
mensonge, et même une certaine gaieté un peu railleuse, qui suffisaient
à la mettre en défense, ne pouvaient la fournir d’aucun argument précis.
D’ailleurs, elle s’accusait parfois d’être injuste à l’égard du dernier
venu, probablement ni meilleur ni pire qu’aucun de ses compagnons, et
elle faisait un grand effort pour surmonter sa crainte, en user envers
lui avec les mêmes grâces, la même charité subtile. Mais à la différence
de tant d’autres, de tous les autres--un seul excepté, qui n’était
plus--cet inconnu suspect, dont on voyait le mensonge remuer au fond du
regard blême, ainsi qu’une épave sous une eau morte, cet homme vil ne se
contentait pas de subir l’enchantement, il cherchait à en pénétrer les
causes secrètes. Quel cœur vraiment pur ne se protège de lui-même contre
la curiosité d’un ami? Mais quelle épreuve inattendue de se sentir, par
qui l’on méprise, devinée?
Car elle s’était crue aussitôt devinée, par une naïve ignorance de sa
propre vie intérieure, qu’elle jugeait trop humble et trop facile pour
se défendre longtemps contre la curiosité de personne. Et puis, d’être
devinée, après tout, qu’importe? C’était cette curiosité patiente,
assidue, inexplicable, connue d’elle seule, si adroite qu’elle n’aurait
pu la dénoncer sans ridicule, et si furtive qu’elle n’en surprenait qu’à
l’improviste, et par hasard, la vigilance calculée,--oui, c’était cette
curiosité dont elle sentait obscurément la trahison. D’être recherchée,
même par le désir d’un tel homme, ne l’eût pas autant émue, parce qu’en
ce vieux pays latin la plus innocente des filles ne se croit jamais à
bout de ressources ni d’esprit, et la douce pénitente de l’abbé Chevance
se fût tirée aisément de ce pas, avec cette fierté malicieuse que toute
femme de notre race tient de ses grand’mères. Mais le désir n’est pas si
calme, si attentif, et surtout si insoucieux de plaire. Ce qu’elle
lisait dans les yeux froids, c’était plutôt cette même curiosité qu’on
voit au regard des bêtes savantes ou corrompues par des maîtres trop
indulgents, lorsqu’elles flairent de loin, sur les routes, leurs
congénères libres et heureux. Que contemplait-il ainsi avec envie? Que
cherchait-il qu’elle fût capable de lui donner? Elle avait souvent ri de
ses craintes et les jugeait alors absurdes, dans l’impuissance où elle
se trouvait de les justifier, ou même de les exprimer en un langage
sensé. N’importe. Elle sentait se resserrer autour d’elle un réseau
tissé prudemment fil à fil--et non pas autour d’elle seulement, car elle
avait vaguement conscience que de plus faibles étaient déjà dans le même
filet. Qu’elle eût voulu les défendre!
En exigeant que sa fille, dès sa sortie du couvent, gouvernât sa maison,
M. de Clergerie ne savait pas de quel pesant devoir il allait charger de
telles épaules, ni que la surveillance quotidienne de six ou sept
domestiques recrutés à la diable, congédiés de même, est une rude et
périlleuse école pour une enfant de dix-sept ans qui ne sera jamais tout
à fait dupe de sa propre candeur, plus souvent et plus cruellement
blessée de ce qu’elle devine que de ce qu’elle voit. Mais elle s’était
protégée à sa manière, par une ingénieuse bonté, sans bruit, sans effort
visible qui risquât d’attirer l’attention, de lui valoir louange ou
blâme. Et maintenant, il semblait qu’elle fût prise au piège de cette
même bonté, dont elle seule avait cru savoir la source enchantée,
toujours fraîche, intarissable. Cet inconnu, d’ailleurs en apparence
sans reproche, qu’elle ne pouvait convaincre d’aucune faute précise,
d’aucun manquement volontaire, délibéré, qui n’était enfin pour tout le
monde qu’un serviteur à gages, c’est-à-dire un anonyme, un passant,
auquel elle eût rougi d’accorder tant d’attention, si elle eût été moins
pure,--celui-là entre tous les autres lui inspirait pour la première
fois la crainte anxieuse d’être encore au-dessous de son humble tâche,
sous la menace de forces obscures, impitoyables, que la simple douceur
ne suffit pas à réduire, de ne disposer contre une certaine malice,
jusqu’alors ignorée, que d’une arme d’enfant, d’un jouet... Crainte
aussitôt repoussée par toutes les forces de son âme! Crainte d’ailleurs
sans amertume, qui finissait par se fondre en délices, lorsque plus
pauvre et plus seule que jamais, parmi ces visages hostiles ou clos,
elle donnait, elle prodiguait, elle jetait à pleines mains, ainsi qu’une
chose de rien, son espérance sublime. Et tel était alors le bienheureux
épuisement de sa charité, sa suave détresse, qu’elle courait se réfugier
dans sa chambre, refoulant ses larmes, et là, comme ivre de fatigue et
de supplication, les lèvres encore occupées d’une prière qu’elle
n’entendait plus, n’osant quitter des yeux son crucifix, elle croyait
glisser lentement, puis tomber tout à coup dans le sommeil... Seulement
elle tombait en Dieu.
* * * * *
Et c’est ainsi qu’il l’avait vue un jour, lui, cet étranger, debout près
d’elle, les traits bouleversés, le bras étendu, car il vient de lui
toucher l’épaule... Quelle heure est-il? La fenêtre est pleine de nuit,
le couloir brille derrière la porte entr’ouverte. «Comment êtes-vous là?
dit-elle. Pourquoi?» Elle cherche en vain des mots, un cri
d’indignation, de colère, et ne trouve qu’une surprise stupide. Il ne
détourne pas son regard, elle n’y lit aucune injurieuse curiosité, nulle
surprise égale à la sienne, mais en dépit de son calme étonnant, une
sorte de complicité sournoise, qui brûle de s’avouer, qui va s’avouer...
«Comment êtes-vous... qui vous a permis?...»--«Le dîner est servi depuis
longtemps. On n’a pas eu l’idée d’entrer, la porte n’était que poussée.
Ils cherchent Mademoiselle dans le parc, on a même envoyé le jardinier
chez le petit Arnaud.» Elle s’est levée toute tremblante, elle a
balbutié: «Je... je m’étais endormie.» Alors il l’a fixée longuement,
trop longuement, avec un reproche--oui, un reproche--dans ses yeux
menteurs: «J’ai fait de mon mieux. Que Mademoiselle juge. Ils auraient
pu vous trouver... Personne ne comprendrait... Ils ne comprendraient
pas... Ce sont de simples animaux, d’heureux animaux. Que Mademoiselle
prenne garde, si elle daigne me croire. Moi, je sais... Les anges seuls
dorment comme vous, de cette manière. Permettez-moi: j’ai vu à Goutchivo
une religieuse orthodoxe, une petite fille de Dieu, qui vous ressemble;
nos Russes lui avaient brisé les jambes, elle était étendue par terre,
devant l’icône, presque nue, sans boire ni manger depuis des jours,
ravie au ciel, un doux prodige, un conte d’enfant, plus blanc que la
neige... Je ne crois pas en Dieu, mais comment ne pas croire à cette
blancheur, ne pas l’aimer? Car il y a plus de blanc qu’on ne pense dans
ce monde noir. D’ailleurs je parle un langage qui n’est assurément pas
celui que je dois tenir devant vous; et il m’est impossible de faire
autrement--excusez-moi--afin que vous sachiez du moins quel est celui
qui a surpris vos secrets, non pas aujourd’hui, mais voilà bien des
semaines, parce qu’il vous arrive... il vous est arrivé--que
dirais-je?--enfin cela, cette chose s’est faite devant moi, à votre
insu, une minute jadis, rien qu’une minute, le temps d’un clin d’œil, et
à présent si fréquemment que, tout bêtes qu’ils sont, je me demande par
quel miracle (aucun miracle ne vous coûte), par quel miracle ils ne
s’aperçoivent de rien.»
* * * * *
Puis il l’avait saluée très bas et s’était glissé dehors, sans attendre
de réponse, laissant exprès la porte grande ouverte derrière lui, pour
que la lumière achevât de l’éveiller, peut-être... Elle n’avait que
longtemps après entendu son pas assourdi, les voix lointaines, et
tournant la tête, pâle de honte, elle avait vu dans la glace ses yeux
immenses, obscurs, méconnaissables. Ses yeux? N’était-ce pas plutôt un
autre regard, qu’elle connaissait trop, dont elle avait tant de peine à
supporter la fixité ténébreuse, où flotte un rêve informe qui n’a plus
ni couleur, ni contour, un cadavre de rêve, un rêve décomposé? Mais oui!
c’étaient les yeux de sa grand’mère, de Mama, ses yeux mêmes! Le brusque
éclair de l’angoisse éclata au creux de sa poitrine, resplendit jusqu’à
la dernière de ses fibres. De tous les coups qu’elle eût pu redouter,
attendre, celui-là était le plus dur, imprévu, imparable. L’extrême, la
surnaturelle simplicité de sa vie, sa piété si humble, son horreur
ingénue de la confusion, du désordre, de ce qui peut troubler la
sincérité limpide des paroles, des actes, des intentions, la ferme
sagesse, l’agile raison que le vieux prêtre avait formée avec tant de
prudence et d’amour, rien ne la préparait à cette extraordinaire
épreuve. Sans doute la folie de Mama, ce bizarre délire silencieux
traversé de lueurs, avait-il marqué son adolescence plus cruellement
qu’elle n’eût osé l’imaginer? Le doute qui venait de naître dans sa
pauvre cervelle encore noyée d’extase, s’enfonçait comme un fer juste au
point blessé, si avant d’un seul coup que l’idée ne lui vint pas de
douter, de discuter au moins l’unique témoignage d’un inconnu. Ni les
paroles, ni les desseins de ce personnage, également suspects, son
insolence tranquille, son audace ne la retinrent un moment: elle ne fut
sensible qu’à l’accablante, l’énorme vraisemblance d’un cauchemar dont
elle voyait encore dans la glace le signe tragique. «Nous sommes des
nerveux, nous sommes de grands nerveux», aimait à répéter M. de
Clergerie, qui justifiait ainsi sa dyspepsie, et d’ailleurs raffolait de
la psychiatrie à la mode... D’ailleurs le Père de Riancourt, son ancien
aumônier du Sacré-Cœur, ne l’avait-il pas mise en garde, jadis, contre
un mysticisme enfantin, une piété trop tendre dont il lui avait appris à
rougir en lui dénonçant le péril d’une certaine ostentation, qu’elle
était déjà trop portée elle-même à mépriser? Comme l’abbé Chevance
l’avait, depuis, rassurée! Comme il avait su toucher ses scrupules, les
dénouer d’une main légère, la remettre doucement en route, par un petit
chemin sûr, discret, qui ne fait envie à personne! Certes, elle n’avait
tenu sa paix fragile que de la tendre sollicitude du vieux prêtre... Au
chevet même du lit de mort de ce juste, elle s’était sentie, non pas
déjà révoltée sans doute, mais tirée hors d’elle-même, tentée par elle
ne savait quoi de si grave et de si fort, un sacrifice total, ô chimère!
Et dès lors...
«J’étais ici à cinq heures, se disait-elle sans oser quitter la glace
des yeux, comme si elle eût craint de perdre ainsi la preuve, l’unique
preuve, la preuve décisive, de son affreuse aventure.--Je venais de
donner à Mama son thé et ses rôties. Voilà maintenant huit heures et
demie... Pourtant je suis bien sûre de n’avoir pas dormi... Et je me
suis retrouvée tout à l’heure, quand il m’a touché l’épaule, à la même
place, les bras en croix, est-ce possible!» La contracture de ses
muscles était encore si douloureuse qu’elle ne pouvait remuer les
jambes, de peur de tomber. Son misérable regard obscurci, incertain,
sitôt qu’elle déplaçait le globe oculaire, était zébré d’éclairs
fulgurants. «Jamais je ne pourrai descendre l’escalier toute seule,
jamais! Ils me trouveront là, ils vont venir?» Elle se souvenait d’avoir
entendu dire par le docteur Michauld que Mme de Clergerie, quelques
semaines avant sa mort, au dernier degré de l’épuisement nerveux, avait
souffert de crises léthargiques, les mêmes sans doute, ou de même
nature. Pas une minute, bien que l’incomparable joie remuât toujours au
fond de son cœur, elle n’aurait pu songer à donner un sens moins
humiliant à la découverte qu’elle venait de faire. Elle savait trop
l’excellence des dons de Dieu, leur rareté. Elle n’ignorait rien de
leurs contrefaçons grossières qui troublaient si fort l’honnêteté de
l’abbé Chevance, et dont il parlait avec tant de mépris--trop de mépris
peut-être?--les simulacres, les attitudes demi-sincères, et pis encore:
les tares plus secrètes, mi-spirituelles, mi-charnelles, comme à la
jointure du corps et de l’esprit, que la science a gravement classées,
cataloguées, dévastant pour les nommer le jardin des racines grecques,
et néanmoins déjà si familières aux vieux mystiques néerlandais du
douzième ou du treizième siècle, qui ne devaient rien à l’étrange
érudition de Sigmund Freud. Trop simple aussi, trop indifférente à
soi-même, trop protégée contre un premier mouvement de l’amour-propre
déçu pour imaginer de mettre l’Ange noir en tiers dans sa lamentable
aventure. D’ailleurs, elle ne s’était jamais beaucoup souciée du Diable
ni de ses prestiges, assurée de lui échapper par l’excès de sa
petitesse, car Celui dont la patience pénètre tant de choses, l’immense
regard béant dont l’avidité est sans mesure, qui a couvé de sa haine la
gloire même de Dieu, scrute en vain, depuis des siècles, de toute son
attention colossale, retourne en vain dans ses brasiers, ainsi qu’une
petite pierre inaltérable, la très pure et très chaste Humilité.
Ce que fut pour elle ce court moment, qui le sait? La seule surprise
peut prendre en défaut une volonté magnanime, mais en plein désordre de
son cœur et de sa raison, par un mouvement de l’âme plus fort que sa
terreur ou sa honte, la pauvre enfant crut comprendre qu’elle était
perdue, si elle ne rompait aussitôt le cercle enchanté. Elle s’approcha
plus près de la glace, posa ses coudes sur le marbre et toute tremblante
encore s’efforça de sourire, sourit à son image livide. Ce visage
tragique, tendu par l’angoisse, lui inspirait moins de pitié que de
dégoût. «J’aurai pris parti avant de descendre, se dit-elle, il faut que
je prenne parti, maintenant ou jamais... D’abord, je suis ridicule...
Cette histoire est ridicule.» Elle se souvint d’une tentation qu’elle
avait eue, confiée jadis à l’abbé Chevance avec tant de larmes--et il
l’avait écoutée en souriant, exactement comme elle venait à l’instant de
sourire elle-même. Puis il lui avait dit, si doucement: «Allez dîner!
Voilà sept heures. Ne faites pas attendre M. de Clergerie pour ça!» Et
elle l’avait quitté en paix. «Pourquoi prendre parti? Je ne prendrai pas
parti du tout, à quoi bon? C’est aussi l’heure de dîner!» Elle savait la
charmante réponse de Louis de Gonzague à ses petits camarades qui, à la
récréation, s’interrogeaient entre eux: «Que ferions-nous si l’on nous
annonçait la fin du monde, dans un quart d’heure?--Je voudrais finir
cette partie de marelle», disait-il. Le sang battait de nouveau à ses
tempes, et elle frottait ses joues, pour les rougir plus vite, du bout
de ses doigts aigus. «Ce n’est rien, peut-être moins que rien. Cela m’a
seulement bien humiliée. Je me croyais encore trop sage. Qu’importe à
Dieu une courbature de plus ou de moins? Il est bon d’être faible entre
ses mains... Il est meilleur d’être faible. Et qui est plus faible que
moi désormais? Je ne puis plus espérer de me conduire seule, à la
lettre. Je suis à la merci de ce Russe!» Elle essaya de rire, mais elle
avait cette fois trop présumé de ses forces: en un éclair, elle revit
l’inconnu debout près d’elle, le regard louche, et le déchirement de sa
pudeur fut si douloureux qu’elle étouffa un cri: «C’est ma faute,
balbutia-t-elle, tandis que ses doigts tremblaient sur la houppette à
poudre, il faut tout prévoir, il faut prévoir le pire, s’y résigner par
avance et n’y plus songer. A présent, quoi, ce qui est fait est fait.
Naturellement, il n’est pas si facile qu’on croit de garder la
simplicité de sa vie, mais les complications viennent du dehors,
toujours. La simplicité vient du dedans. Qu’ai-je à faire de plus simple
que d’aller rassurer mon monde, et dîner? Me voilà maintenant
présentable. Heureusement, Annette a laissé ici son rouge: je suis
fardée comme une danseuse... Pourvu que Mama ne s’aperçoive de rien, ni
Francine! Elles se ressemblent un peu: elles ont un œil sur chacun de
nous, et pas tellement indulgentes non plus. Jeudi, j’avouerai tout au
doyen d’Idouville, à la grâce de Dieu: il va dire que j’ai rêvé, que je
suis folle, que le pauvre abbé Chevance m’a tourné la tête. Tant pis!
cela vaut mieux que d’honorer Dieu par des crises de nerfs et des
pâmoisons, comme les maniaques, et de scandaliser le prochain... _Un
doux prodige, un conte d’enfant, plus blanc que la neige._ Quelle
horreur!»
* * * * *
Elle descendait déjà l’escalier en chancelant, sa petite main si crispée
sur la rampe qu’elle devait faire effort à chaque marche pour en
desserrer les doigts. Par la porte ouverte du vestibule, le bruit
discret des conversations venait jusqu’à ses oreilles, étrangement
grossi. Elle continuait à se parler à elle-même, tout bas, presque
tendrement, comme on rassure un enfant ou un fou. Était-elle alors
sincère, absolument? Condamnait-elle avec tant de dureté, rejetait-elle
sans remords, une fois pour toutes, ce qui--elle le sentait bien à
présent--avait été depuis tant de semaines sa nourriture mystérieuse?...
«Méfiez-vous de ce qui trouble!» L’ordre si souvent répété de son vieil
ami l’abbé Chevance retentissait encore dans son cœur. Rien n’égale en
profondeur la première révolte d’une âme pure contre les entreprises de
l’Esprit. Qu’elle fût troublée, qu’elle l’eût été depuis longtemps à son
insu, elle n’en pouvait maintenant douter. Que demander de plus lorsque
le corps vient d’attester la défaillance de l’être? Trop sage pour
s’emporter en vains scrupules qui eussent resserré ses chaînes, elle ne
souhaitait que reprendre sa tâche quotidienne, l’exercice des devoirs
simples, définis, authentiques, rentrer dans la vie mortifiée, asile
universel, lieu unique, ouvert aux saints et aux pécheurs, où elle
sentait le repos, ainsi qu’une brebis perdue sous l’orage... Mais tandis
qu’elle descendait lentement vers les lumières et les voix, l’idée de la
solitude où elle allait s’enfoncer malgré elle, où sans doute elle
devrait mourir, lui revint avec une telle force qu’elle s’arrêta
naïvement, comme si son misérable destin eût dépendu de ce pas. Hélas!
s’il était vrai qu’elle ne fût qu’une malade, l’une d’entre ces
pauvresses que trahissent la chair et le sang, qui amusent la curiosité
des psychologues et des médecins, et dont les vraies servantes de Dieu
parlent avec moins de pitié que d’aversion, que lui resterait-il donc en
propre? Rien. Pas même sa prière, pas un seul battement de son cœur.
Cette pensée la traversa d’outre en outre, elle en sentit littéralement
le trait éblouissant. Il n’était rien d’elle qu’elle pût désormais
offrir à Dieu sans crainte, sans réserves, ou même sans honte. La
perfection, l’excellence de ce dénuement, la toute-puissance de Dieu sur
une pauvreté si lamentable, la certitude de dépendre presque entièrement
de ce que les hommes ont nommé hasard, et qui n’est que l’une des formes
plus secrètes de la divine pitié, tout cela lui apparut ensemble pour
l’accabler d’une tristesse pleine d’amour, où éclata tout à coup la joie
splendide... Alors elle se mit à fuir vers la lumière et les voix, ne
s’arrêta qu’au seuil de la porte, une main sur sa jeune poitrine, les
joues roses, les yeux brillants, et si claire que M. de Clergerie
s’écria:
--Je n’ai pas le courage de te gronder. Comme tu lui ressembles! Comme
tu ressembles à ta mère! Ce long sommeil t’a fait du bien.
Mais comme Fernande se plaignait trop amèrement d’un retard qui lui
avait fait rater son dîner, elle courut en riant à la cuisine et
recommença le soufflé au chocolat.
III
Depuis cette nuit décisive, des semaines avaient passé, aussi courtes
que des jours. Elle n’avait parlé à personne, pas même au doyen
d’Idouville. La nouvelle d’une prochaine visite de l’abbé Cénabre[2],
éloigné de Paris pendant quatre mois, et qu’elle n’avait pu voir après
la mort de M. Chevance, au grand regret de M. de Clergerie qui ne
croyait pas sa fille trop indigne de recevoir les directions de ce
puissant esprit, l’avait décidée à se taire jusque-là. Elle n’avait,
certes, aucune prévention contre l’illustre biographe de Tauler qu’elle
connaissait d’ailleurs à peine, bien qu’il parût souvent à l’hôtel de la
rue de Luynes, et qu’il l’eût toujours traitée avec une sorte de
bienveillance sévère, dont elle appréciait la courtoisie, car cette
petite fille, pourtant si simple, haïssait la familiarité. De ses
livres, elle ne savait guère que les titres, mais en dépit des
bavardages, ou de médisances plus perfides, elle se sentait une
sympathie obscure, un peu craintive, pour un homme célèbre et qui
paraissait néanmoins mépriser la gloire, vivait libre et seul, et pauvre
aussi peut-être, dans une indépendance sauvage. Pourquoi le nom de son
ancien condisciple, qu’il avait prononcé si rarement devant elle,
était-il revenu tant de fois sur les lèvres de l’abbé Chevance à
l’agonie? Lui confiait-il, en esprit, sa fille, comme le croyait encore
M. de Clergerie?... Je devrais l’aimer, se disait-elle.
[2] Voir _l’Imposture_.
Il serait là ce soir, prolongerait son séjour une semaine, et voilà
qu’au lieu d’attendre en paix, comme jadis, l’occasion toujours offerte
à temps, le secours bénévole de Dieu, elle venait de se troubler pour
quelques paroles échappées à la malice ou à la sottise de Fernande. «_On
verra ici des choses extraordinaires, mademoiselle, des choses comme on
n’en voit pas dans les livres._» Pourquoi? Y a-t-il vraiment place pour
de telles choses dans une maison familiale, où tout nous rappelle
l’enfance, et par un beau jour d’été? A Paris passe encore, mais ici! Et
quelles choses? «Comme je suis nerveuse, inquiète, c’est honteux.
Extraordinaire, d’abord, c’est un mot qui n’a pas de sens, de ceux dont
l’abbé Chevance disait qu’ils n’ont pas dû être donnés par Dieu dans le
Paradis, mais enseignés au premier homme, de l’autre côté des sept
Fleuves, par l’expérience quotidienne de la domination du malheur. Rien
n’est hors de l’ordre, tout finit par rentrer dans l’ordre de Dieu. Et
puis, est-on jamais seule? Peut-on avoir peur? Peur de quoi?»--«Que
votre père me chasse, les prétextes ne manquent pas...» avait dit
l’autre. A quoi bon? La première surprise vaincue, Chantal éprouvait
pour lui autant d’horreur que de pitié. Était-il même si différent de
ceux qui l’avaient précédé, ou qui le suivraient un jour, tant
d’étrangers louches et hardis, à la fois insolents et serviles qui
plaisaient au maître une semaine et partaient un matin comme ils étaient
venus, l’œil haineux, la barbe longue, veston court et chaussures
jaunes, une valise de toile à la main? Car M. de Clergerie avait engagé
tour à tour, au gré de son humeur, et aussi par une haine secrète pour
les valets français, race moqueuse, des Tchèques osseux, aux longues
jambes, des Polonais tondus, un Hongrois recommandé par le nonce, et
jusqu’à un Grec du Levant, plus suspect que tous les autres ensemble, et
qui avait disparu sans aucun bruit, avec une torpédo neuve. Au moins ce
Russe parlait peu, bien qu’avec une adresse singulière il eût réussi
plus d’une fois à imposer à sa jeune maîtresse ces conversations au sens
double, pleines d’allusions perfides, qui font, à la longue, de deux
interlocuteurs deux complices, les complices d’un même secret. A la
première tentative, elle avait cru mourir de honte... Mais
qu’était-elle, après tout, qu’une enfant? «Dieu fait bien ce qu’il fait,
disait souvent M. de Clergerie; une autre que toi, plus légère, par
exemple, plus romanesque, se fût passée moins aisément des soins
maternels.» Hélas!
* * * * *
Non, ce n’était ni celui-là, ou tel autre, ni cette médiocre aventure,
ni même la crainte étrange qu’elle avait maintenant de son propre
regard, de sa bouche pâle, de ses mains souvent tremblantes, de tout ce
corps enfin, de cet appareil compliqué de chair, de sang, de nerfs, dont
elle n’était plus sûre désormais de se faire obéir, bête sournoise,
humiliée, mélancolique, à laquelle elle imposait son allégresse, la foi,
l’espérance et la charité, comme un frein d’or. Dix fois, vingt fois
peut-être, elle avait failli céder au vertige, rouler jusqu’au bord du
gouffre de lumière, et n’avait sagement achevé son oraison qu’au prix
d’un effort intolérable. Mais n’était-elle pas tombée à son insu?
«Daignez plutôt convenir que sans moi ce que vous voulez tant cacher
serait déjà connu. Hier encore...» Ainsi avait-il parlé tout à l’heure,
et, se fût-il tu, tel était le sens de son impassible sourire. Elle
rapprochait ces paroles énigmatiques de la stupide prédiction de
Fernande: «_Des choses extraordinaires, des choses comme on n’en voit
pas dans les livres_...» Quoi donc! la part de sa vie qu’elle aurait
voulu cacher en Dieu, en Dieu seul, à jamais, livrée par dérision, en
même temps que le pauvre secret de son mal héréditaire, aux bavardages,
aux curiosités de l’office. «_Des miracles, de vrais miracles qui
tombent de vous comme des fleurs._» «Je les scandalise, pensait-elle,
c’est ainsi qu’on se moque de Dieu!»
Pourquoi--par quel prodige--cette crainte suprême, sitôt qu’elle cessait
de la raisonner, de s’en défendre, ouvrait-elle en elle une source plus
fraîche, plus pure, comme si elle eût trouvé le principe même de sa
consolation, dans l’idée de la détresse totale sans remède, la ruine de
toute espérance humaine, une féroce désillusion? D’être ridicule à ses
propres yeux achevait de briser les derniers liens de l’amour-propre, la
libérait. «J’étais contente que Dieu eût pris la peine de me dépouiller
lui-même avec tant de soin qu’il me fût devenu impossible d’être plus
pauvre. Je me comparais à un malheureux, qui n’aurait que quelques sous
en poche, et s’aviserait tout à coup que ce sont, justement, de ces sous
qui n’ont plus cours.»
L’ombre d’un nuage adoucit une par une les premières vitres rouges et
vertes de la véranda, puis elles s’éteignirent toutes ensemble et
l’immense jardin parut derrière, décoloré. «Je rêve là depuis dix
minutes, songeait-elle, c’est absurde. Vais-je me décider à entrer ou
pas?...» A travers la porte, elle entendait la petite toux nerveuse de
M. de Clergerie, et jusqu’au tintement régulier de la plume dans
l’encrier de cristal. «Si j’étais courageuse, je lui devrais tout avouer
peut-être? dès maintenant? Ai-je le droit de lui cacher ainsi, depuis
des semaines, que je suis malade? N’est-il pas juste qu’il en soit
informé avant l’abbé Cénabre lui-même, un étranger? Car j’aurai beau
faire et beau dire, il faut voir les choses comme elles sont. Quoi!
d’être malade, ce n’est pas une affaire de conscience!» Et elle entra.
* * * * *
M. de Clergerie leva au-dessus d’un rempart de livres et de fiches un
front sourcilleux:
--Voilà peut-être un quart d’heure que j’entends trotter dans le
vestibule, comme une souris. Quelle chose singulière! Lorsque je suis
épuisé de fatigue et retombé dans mes insomnies, j’observe aussitôt une
surexcitation extraordinaire du sens de l’ouïe. Je ferai part de cette
remarque au professeur La Pérouse. Pourquoi ris-tu?
--Mon Dieu, pour rien! Parce que le seul nom du professeur La Pérouse me
donne envie de rire: Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse,
commandant la _Boussole_ et l’_Astrolabe_, et mangé par les naturels de
l’île de Vanikoro.
--Allons! allons! Chantal...
--Et puis, pardonnez-moi, mais toutes les théories du professeur La
Pérouse, vraies ou fausses, n’ont rien pu contre vos migraines. Vous
aviez meilleure mine à Paris.
--Tu trouves? Oh! je ne me fais pas illusion: ces thèses sur l’influx
nerveux, les ondes cosmiques, les radiations telluriques, ces nouveaux
modes de traitement où le médecin proprement dit semble le céder au
physicien... Je suis un peu dérouté, je l’avoue. Peut-être devrais-je
essayer de l’homéopathie? En matière scientifique, nous sommes des
naïfs. L’homme le plus distingué de ma génération s’en laisserait conter
par un simple lycéen de première, c’est ridicule. Et pourtant
l’humaniste, un véritable humaniste, dressé aux bonnes méthodes de
l’exégèse grammaticale, juridique ou historique, est plus qualifié
qu’aucun autre pour aborder ces grands problèmes: mon vieux maître
Ferdinand Brunetière l’a bien montré! Comment appelles-tu, par exemple,
un fil de cuivre roulé en spirale?
--Mais... hé bien, c’est un fil de cuivre roulé en spirale, voilà tout.
--Je te demande le nom scientifique, qui m’échappe.
--Un solénoïde, si vous voulez.
--C’est cela même! _solèn_--tuyau, _eidos_--forme...
--Et il est dit en circuit ouvert, ou en circuit fermé! Je ne me croyais
pas si savante. Mais j’ai eu au baccalauréat un examinateur étonnant,
sportif, tout à fait dans le train: il m’a dit: «Faites-moi la théorie
de la magnéto.»
--Tu es de ton temps. L’idée de La Pérouse est, paraît-il, très
ingénieuse. Dorval lui-même en convient. A moi, profane, elle semble...
comment m’exprimer?... bizarre. Enfin, il s’agit de soustraire le grand
sympathique à faction d’ondes inconnues, mais dont l’existence est
certaine. La Pérouse propose donc de placer le malade--l’anxieux
surtout--à l’intérieur d’un fil de cuivre enroulé en spirale, formant un
solénoïde protecteur en circuit ouvert, qui jouerait le rôle d’isolant à
l’égard des radiations cosmiques.
--Il propose!...
--Oui, tu trouves cela ridicule. Il a cependant obtenu des résultats--il
est vrai dans un tout autre ordre de recherches. Il a guéri les tumeurs
végétales du pélargonium, une sorte de cancer. Ne hausse pas les
épaules! Le pélargonium n’est pas, comme tu penses, une plante qui ne
pousse que dans les laboratoires de ces messieurs: c’est le géranium,
simplement.
--Mes pauvres géraniums! Est-ce qu’ils ne vont pas laisser nos fleurs
tranquilles, au moins?
--C’est le point de vue du poète. Ma pauvre enfant, ne crois pas que je
prenne au tragique ces spéculations de l’esprit. Elles me troublent
seulement. Le paradoxe d’hier est la vérité de demain. Les vieilles gens
comme moi ont beau se débattre et gronder: il faut qu’ils s’adaptent,
vaille que vaille. L’âge vient, les infirmités, les rhumatismes,
l’insomnie, les affreux symptômes de l’épuisement nerveux, que sais-je
encore? Au moment d’atteindre le but, la vie défaille. A vingt ans, nous
donnons toujours raison au poète; à soixante, le médecin n’a jamais
tort. Il a le secret de nos misères.
--Quelles misères, mon Dieu! Je serais si heureuse d’être vieille! Ah!
je voudrais être une vieille, avec des lunettes et un bâton, tout près,
tout près du cimetière et de sa petite tombe, qui tricote un bas de
laine, avec son pauvre regard malicieux.
--Oui, oui, mais en attendant, tu chantes toute la journée.
--Il y a tant de vieilles qui chantent! On a tort de ne pas les écouter,
voilà tout.
--Tu es extraordinaire. Mais oui! si je ne te connaissais pas si bien,
je croirais à de l’affectation. Vois-tu, ma chérie, chaque homme se
trace d’avance un chemin, fait sa carrière, attend la consécration d’une
réussite suprême, décisive: un emploi, une charge, un titre, parfois la
gloire. Pour moi, quoi qu’il arrive, je t’aurai du moins rendue
heureuse, j’aurai fait de ta jeunesse un enchantement, une fête un beau
matin d’été, comme celui-ci. Les épreuves viendront assez vite. Ah! si
ta chère maman avait su! Si elle avait su sourire! Je ne serais pas ce
que je suis. J’avais, sous des apparences fâcheuses, une forte santé, la
santé de mon père, une santé paysanne, une santé normande. Mais aussi un
système nerveux si fragile! Alors, tu comprends, mon enfant, ce deuil,
une longue agonie, vingt mois de tristesse... Pourquoi pleures-tu?
dit-il naïvement.
--Je ne pleure pas! s’écria-t-elle en secouant sa jolie tête. Où
prenez-vous que j’ai pleuré? Ah! vous êtes un père trop facile,
j’aimerais autant que vous fussiez plus sévère! Non: il n’est pas aisé
de vous dire... enfin de vous dire autre chose que celle-là que vous
avez précisément dans la tête, au moment même... Et vous m’en voulez
encore d’être trop gaie! Pourtant, vous venez de l’avouer, j’ai dû
sourire pour deux.
Elle reposa tranquillement sur lui son regard limpide, et d’une voix
dont il ne reconnut ni l’accent, ni l’âme:
--Il vaut mieux que je continue, fit-elle.
* * * * *
Comme jadis--à la même place peut-être--comme aux jours d’un autre été,
lorsqu’une vie, sous ses yeux, achevait doucement de s’éteindre, plus
fragile qu’une abeille de novembre, à travers l’épaisseur de son égoïsme
appliqué, minutieux, il crut sentir le malheur proche, le froid de
l’acier, et à sa droite ou à sa gauche, prête à redoubler, une haine
sans peur. Quel nouveau coup allait l’atteindre? Mais ce ne fut qu’un
éclair.
Sa fille s’était levée, traversait déjà la pièce, en silence. Une main
passée au-dessus de sa tête, soulevant les rideaux, elle regardait
par-delà les pelouses encore assombries, l’éclatant jardin dessiné par
Jeumont, avec ses bosquets dans le goût du second Empire, d’une grâce un
peu échevelée, son parterre Impératrice et sous la lumière trop dure,
les larges allées fauves, tigrées de violet. A travers la charmille
grêle, on voyait, à petits pas, précédant l’ombre plus légère de
Francine, Mama, toute noire.
--Chantal, dit M. de Clergerie (il était pris tout à coup d’une bizarre
envie de s’émouvoir, de se détendre), je me reproche parfois de te
délaisser. En somme, je vis isolé dans mon travail, mes ennuis,--car
j’ai des ennuis,--de gros ennuis. Ta grand’mère ne peut plus m’être
utile à rien, pauvre femme! D’ailleurs, tu sais quelle est ma confiance
en toi, l’estime--oui! l’estime--que j’ai pour ta raison précoce, ton
jugement, ta loyauté. Mais si! au fond, tu n’as besoin de personne: tu
pousses tout droit, comme un lis. J’ai l’expérience de ces âmes-là, je
les admire. Il n’est pas question de peser sur ta volonté. Heureusement,
tu es de celles qui savent merveilleusement tirer profit de la direction
d’un être sage, pieux, éclairé. Tes décisions s’inspireront toujours de
motifs élevés, surnaturels... Quelle sécurité pour un père! J’avais la
plus haute estime pour M. l’abbé Chevance, je lui reprochais
seulement--avec des dons magnifiques--son inexpérience du monde, une
excessive timidité. Entends-moi bien: il ne s’agit pas ici de
l’éducation, des manières, qu’importe! Je craignais un peu son goût des
solutions moyennes et qu’il manquât, le moment venu, de résolution, de
fermeté, d’audace. Il t’a traitée comme une enfant. Ne le nie pas.
--Mais je ne nie rien! Je ne sais pas. Voyons, papa, soyez juste. Si
j’en avais su plus long sur l’abbé Chevance, que l’abbé Chevance sur
moi, je... Hé bien, j’aurais fait l’économie d’un directeur... Mais je
ne veux pas non plus vous défendre de m’admirer: cela vous donne tant de
plaisir!
--Je t’admire... enfin, je t’envie. On m’accuse volontiers d’être
ambitieux. Certes! il y a des ambitions légitimes! Les miennes le sont.
N’est-ce pas? Tu les connais. Je ne demande à l’Académie que la
consécration définitive d’une carrière plus qu’honorable, d’une vie
donnée à la science, au culte désintéressé de la science. Un homme de
mon éducation, de mon rang social, qui dispose d’une certaine fortune,
doit nécessairement faire la part du monde, de ses usages, de ses
préjugés, si tu veux. Au regard d’un Cénabre, d’un Chevance (je ne
sépare pas les deux noms), cette sorte de devoirs paraît frivole. Elle
l’est moins qu’on ne pense. Elle impose des sacrifices sans nombre. Une
contrainte de tous les instants--salutaire--oui! salutaire. Une
discipline. La discipline est belle en soi. Cela mérite ton respect, mon
enfant. Crois-tu qu’on puisse se résigner aisément, de gaieté de cœur, à
certaines concessions que les étourdis ont vite fait de qualifier avec
leur habituelle dureté? Concessions! Mais il y a des concessions plus
pénibles, plus méritoires que certaines intolérances, payées d’ailleurs
au centuple par l’admiration du public, qui va d’instinct aux oui et aux
non, aux attitudes théâtrales. Ta pauvre mère s’est crue jadis
sacrifiée. Elle était si jeune--et provençale encore! Une fauvette de
mai, un poète, je ne sais quoi de fragile et de chantant! Elle ne
comprenait pas que je me sacrifiais aussi, moi. Je me sacrifiais par
avance au but que je m’étais proposé. N’est-ce pas? Chacun apporte sa
part. Je n’ai rien à reprocher à ta grand’mère: elle m’a tout donné,
absolument tout, Dieu la récompensera: c’était une femme exceptionnelle.
Dans le désordre de sa raison, elle retrouve parfois encore une parole
sensée, judicieuse, de ces remarques dont je puis tirer profit. On te
dira qu’elle n’a aimé que moi, dure pour tous. C’est vrai qu’elle m’a
défendu comme elle défendait sa maison, ses champs, tout son bien. Tu
dois la respecter aussi, mon enfant. Plus que moi. Qu’elle ait fait
souffrir injustement ta mère, ainsi que les malveillants l’insinueront
peut-être, je crois que c’est une légende. Du moins elle n’a jamais
laissé paraître le moindre remords, et elle emporte ce secret, s’il y a
un secret, avec une admirable dignité. Certes! tu n’as eu, pour parler
le rude langage du peuple, que de bons et beaux exemples autour de toi.
--Mon Dieu! papa, s’écria-t-elle, tournant vers lui ses yeux mi-clos,
éblouis par la lumière du jardin, que vous êtes grave! Et disert! Je
suis sûre maintenant que vous avez de la peine. Mais si!
--Laisse-moi achever, fit-il. (Elle remarqua soudain la pâleur de ses
joues et de son front.) J’ai besoin de t’entendre dire aujourd’hui que
je t’ai rendue heureuse.
--Je le dirais cent fois pour une! Cela ne se voit pas assez? Non? Oh!
papa, je parle sérieusement. Je n’ai jamais espéré d’être une fille
irréprochable, ni même une très bonne fille. Mais si vous avez pu douter
que j’étais heureuse, c’est alors que je vaux encore moins que je ne
pensais...
Il vit la petite main serrer convulsivement la poignée de la fenêtre, et
s’étonna:
--Es-tu donc nerveuse, toi aussi? Toi!... Et puis ne sursaute pas comme
ça, tu me fais mal. Je dois garder mon calme, mon sang-froid. Non par
égoïsme: par nécessité. Fâcheuse nature! Je paie une seule émotion par
une nuit d’insomnie. Est-ce juste? Mais les gens ne se fient qu’aux
apparences. Enfin je t’ai rendue heureuse, c’est bien, c’est
l’essentiel. D’ailleurs, tu es facile à contenter, je l’avoue. Tu as le
sens de l’abnégation, du sacrifice, je dirais même l’instinct. Quelle
grâce de Dieu! Savoir prendre sa joie dans la joie des autres, c’est le
secret du bonheur. A sept ans, lorsque tu passais l’assiette de gâteaux,
il t’arrivait d’oublier de te servir, comme sans le faire exprès, par
étourderie, comprends-tu? Mama disait, avec son bon sens un peu terre à
terre: «Elle me ressemble, elle n’aime pas les sucreries, voilà tout.»
Mais je savais bien que tu les aimais, pauvre chérie! Oui. Tu te
satisfais d’un rien. Le père t’en remercie. J’ai pu donner tout mon
effort au travail de chaque jour, à mon œuvre, à ma carrière. Si je
t’avais moins aimée, j’aurais oublié ta présence. Ce temps n’est plus.
Ne le regrettons pas. Soyons sages. Je crains seulement que le cher abbé
Chevance ne t’ait point préparée à d’autres devoirs.
--Mais si! Je suis préparée..., c’est-à-dire, il n’aimait pas qu’on
tirât ses plans de trop loin... (Je crois l’entendre!) Oh! vous savez,
il est aisé d’obéir, papa!... Évidemment, je suis un peu vive, un peu
romanesque, j’ai un peu d’esprit, j’amuse: cela fait illusion. Et
pourtant, ne me prenez pas, non, ne me prenez pas pour une de ces filles
énergiques, déterminées, qui ont une bonne fois repéré le point sur la
carte, tracé l’itinéraire et calculé la dérive. Je ne marche pas au
compas! On ne m’a donné que des recettes très simples, empiriques, sans
doute parce que je ne suis pas née pour les grands voyages: il faut que
je ne perde jamais la côte de vue... Moi aussi, papa, j’ai des peines--à
ma mesure, bien entendu! Tout de même, n’est-ce pas! ce sont des peines!
Je porte ce que je peux. Quand vous parlez de ma raison précoce, cela me
glace, cela me vieillit instantanément, je me sens des poches sous les
yeux, des rides, je me ratatine. La vérité, c’est que je ne suis pas
bonne à grand’chose; non. Je sais obéir, je tire un petit parti de ce
qu’on me donne, je travaille à façon, comprenez-vous? Oh! papa! n’allez
pas imaginer de me mettre ainsi, sans ordre--sans préparation même, sans
un conseil--à la tête de ma vie, comme une héroïne américaine. Faites
encore un petit effort, papa! Je suis sûre que si vous vouliez me
regarder,--oui, vous occuper un peu de moi, quelques semaines,--vous ne
m’admireriez plus autant...
Elle ajouta, presque à voix basse, avec un sourire triste et tendre:
--Mais vous m’aimeriez mieux peut-être.
--Allons, allons, fit-il... Tu n’es pas seulement raisonnable, ma
chérie, tu es l’énergie même, voyons! Est-ce que beaucoup de jeunes
filles de ton âge auraient été capables de pousser notre vieille Voisin,
sur la route de Tantonville, un soir, à plus de cent vingt m’a-t-on dit,
compteur calé? Le chauffeur lui-même n’en revenait pas.
--Il n’en revenait pas, en effet: il était resté en panne à la sortie de
Riaucourt, comme ça! Le moteur partait très bien, mais cent mètres plus
loin, il ne donnait plus sa force, il s’étouffait, quoi! Le silencieux
était bouché. Je suis revenue vite parce que nous attendions à dîner la
comtesse Walsh, souvenez-vous? Mais je vous ennuie, vous détestez les
voitures. L’abbé Chevance les détestait aussi.
--Je ne te comprends pas. Ces histoires de silencieux bouché, ces
courses à la mort et puis ton effacement, ton goût de la vie intérieure,
une piété que je sens si vive--tiens, jusqu’à ce discernement qui t’est
venu tout à coup de certains raffinements culinaires dont tu ne t’étais
jamais souciée... (oui, c’est pour mon plaisir, par obéissance, je le
sais, mon enfant... N’y faut-il pas néanmoins, ce semble, une
disposition naturelle, une inclination?) Enfin les contrastes
m’étourdissent. Où veux-tu que je prenne le temps de m’occuper
sérieusement de toi? J’ai confiance. La confiance m’est nécessaire.
Conviens-en: elle devrait être dans l’air même que je respire, avec ma
pauvre santé... Fais aussi ce petit effort, toi, ma chérie: laisse-moi
t’aimer aveuglément. Quel repos parmi tant de soucis!
--Hé bien, alors, papa, regardez ailleurs, que voulez-vous? Je suis très
heureuse comme ça, pourquoi changer?
--Pourquoi changer! Comme si tu ne savais pas que la vie n’est que
changement, devenir, un perpétuel devenir... Les circonstances... Oh! tu
me rendras justice... Je n’ai pas cédé à un entraînement... J’ai
réfléchi...
Il essuya son front livide.
--Le moment présent est l’un des plus pénibles que j’aie connus depuis
la mort de ta mère, reprit-il. Et encore, j’étais moins impressionnable
alors, moins surmené, oui! moins surmené. Finissons-en! La Providence
m’a pris dans ma jeunesse une compagne tendrement aimée. Il lui plaît de
rendre à mon âge mûr mieux qu’une compagne et une amie, une associée,
une véritable alliée intellectuelle. J’ai demandé la main de Mme la
baronne de Montanel.
Il baissa aussitôt les yeux, et comme perdu dans le silence qui venait
de tomber entre eux, promenant les cinq griffes un peu jaunies de sa
main droite sur les feuilles du livre ouvert, les oreilles pleines du
battement inexorable de l’horloge, il ne trouva que ces mots, qu’il
répétait avec une sorte d’indifférence stupide:
--Aucun entraînement... J’ai réfléchi... aucun entraînement: pas le
moindre.
Le même silence durait toujours: il eut l’impression de se jeter dedans,
tête baissée.
--Tu connais madame de Montanel. Nos âges s’accordent et aussi nos
goûts, nos vues d’avenir. Au point où nous en sommes, à la veille de
trois élections académiques importantes, qui décideront peut-être de la
mienne (le duc de Janville ne se présentera pas l’an prochain au
fauteuil de monsieur Houdedot, l’occasion est excellente), je dois
sortir de ma réserve. Une véritable maîtresse de maison est
indispensable ici. Nous recevrons énormément cet hiver. Ma... ta...
enfin madame de Montanel m’apporte quelques voix de gauche, infiniment
précieuses, car sa mère était née Lepreux-Cadaillac, et touchait de près
aux meilleures familles de tradition radicale. Elle-même est la filleule
de Waldeck-Rousseau. Évidemment, mon mariage n’est pas simplement une
affaire, j’écarte exprès d’autres motifs plus désintéressés,
personnels...
A sa grande surprise (car il n’avait pas encore osé lever les yeux) il
venait de sentir autour de son cou un bras frais--si puéril!--et sur ses
épaules le corps tremblant de sa fille, ainsi qu’un fardeau léger, tout
vivant.
--Chantal, ma chérie! s’écria-t-il, en prenant une petite main glacée
qu’il serra nerveusement entre les siennes.
Mais elle se dégagea doucement, et il reçut au passage l’odeur de ses
cheveux fins, leur caresse.
--Je vous en prie, cher papa, fit-elle, ne dites plus rien... N’ayez pas
l’air d’expliquer, de justifier... Cela me fait trop de mal... Vous ne
pouvez pas savoir combien cela fait mal!...
Il répliqua sèchement:
--Me justifier? Pourquoi, s’il te plaît?
--Ne vous fâchez pas. Puisque votre résolution est prise, laissez-moi du
moins le petit mérite d’obéir sans discussion, de ne songer qu’à vous,
qu’à la sécurité de votre vie. Vous avez tant besoin de calme! Le reste
viendra de lui-même... Quoi! Vous craignez de me faire du mal, et je
crains de vous en faire aussi, n’est-ce pas comique? Alors, à quoi bon
poursuivre deux monologues, chacun de notre côté? J’ai conclu par un
baiser...
Un éclair de malice brilla dans ses yeux:
--Il n’y avait peut-être pas d’autre moyen d’en sortir, fit-elle.
--Mon enfant, je te croyais plus sage. (Sa voix tremblait.) Ne parle
donc pas de la sécurité de ma vie! Les circonstances m’ont été souvent
favorables, je l’avoue. Mais la Providence m’a fait porter une croix,
une lourde croix. Oh! je ne fais aucun reproche à qui que ce soit,
c’était ainsi, voilà tout, une fatalité. Chacun la sienne. Il est tout
de même étrange que je n’aie jamais pu partager, sans arrière-pensée, la
joie de mes réussites avec personne! En dépit des meilleures intentions,
ne recherchant que des biens modestes, solides, et par les moyens les
plus légitimes, faisant enfin ce que tout le monde ferait à ma place--il
semble que mon bonheur soit l’envers du malheur des autres, que je ne
sois capable d’être heureux qu’aux frais d’autrui.
Elle le regarda tristement (tristesse ou consentement d’un cœur
aujourd’hui sans défense?...)
--Vous avez raison, papa. Beaucoup d’êtres se sacrifient, qui n’auraient
pas le courage de se donner.
L’agitation de M. de Clergerie se marquait de minute en minute, moins au
tremblement de ses jambes sous la mince couverture de laine qu’on voyait
sur ses genoux en toute saison, qu’à ses yeux fixes et troubles.
--Je sais, je sais! dit-il. Cette parole est émouvante, mieux
qu’émouvante: elle est vraie, profondément vraie. Se donner, se donner
de cette façon comme par une sorte d’élan spontané, mon Dieu! si ce
n’était la plus noble manière de vivre, ce serait encore la plus
raisonnable, la plus sage? Puisqu’il faut, bon gré mal gré, en venir là,
puisqu’on ne fait jamais ce qu’on veut!... Enfin, bref, ma chère petite,
ce... cet heureux événement, loin de nous désunir, ne fera que nous
rapprocher l’un de l’autre. Une place était restée vide depuis bien des
années. La voilà occupée maintenant.
Il frappa du plat de la main sur la table, avec une fausse bonhomie. Le
visage calme de Chantal s’était contracté légèrement, et le sourire qui
tendait encore l’arc pâle de sa bouche parut se flétrir sur ses lèvres.
--Vous voyez, papa, fit-elle après un silence, je ne m’attendais pas...
Réellement je n’avais pas songé... Peut-être aviez-vous raison tout à
l’heure? Pauvre vieil abbé Chevance! Il m’a gâtée. On va, on va, on
croit se laisser porter par le bon Dieu, on se dit: j’aurai toujours
assez d’esprit pour ne pas me débattre, me faire la plus légère
possible, comme à Trouville, quoi! au bras du maître nageur... Les
petites vagues vous amusent. Et qu’importe une vague de fond? Elle ne
nous lèvera que plus haut. Mais le moment vient où il ne s’agit plus
seulement de flotter. On ne flotte pas pour flotter, mais pour finir par
aller quelque part, prendre un point de direction. Où? Que dois-je faire
à présent? Une place vide, une place occupée, cela paraît simple...
C’est pourtant une aventure, ça, une aventure énorme, mon pauvre papa.
Vous n’avez pas l’air de vous en douter.
--Non! Je ne m’en doute pas! s’écria-t-il. Tu ne vas pas prétendre que
ta présence est impossible ici parce que madame de Montanel...
--Oh! ce n’est pas cela, reprit-elle en secouant la tête. Seulement,
vous oubliez un peu trop ce que nous sommes--nous autres!--les jeunes
filles... Hélas! mon pauvre papa, c’est une espèce très malheureuse. Et,
comme les espèces malheureuses, elle est en train de disparaître. Les
gens sont si occupés qu’ils ne savent plus que faire de nous. Ce n’est
pas l’argent qui manque, c’est le temps... Nous exigeons des soins
minutieux, toujours les mêmes, depuis des siècles, plus lentes à croître
et à fleurir que les tulipes de Hollande. C’est un défi aux lois
économiques. La vie moderne bat tous les records de vitesse, et nous
allons encore le petit trantran des aïeules. Nous sommes aussi ridicules
et désuètes parmi vous qu’un pauvre cocon dans une fabrique de soie
végétale.
--Chantal, dit-il avec une surprise non feinte, que veux-tu me faire
entendre par là? Je ne te reconnais plus. Quelle amertume!
--C’est fini. Je ne recommencerai plus jamais. Il me semble que j’allais
être un peu jalouse--oh! pas de madame de Montanel ni de vous--de
personne en particulier... Je suis jalouse comme on a faim lorsqu’un
serveur trop pressé oublie de vous repasser le plat qu’on aime... C’est
fini... Oh! sans doute, papa, je ne vous serai pas moins chère demain ou
après-demain: il n’y a pour vous rien de changé. Mais quand même! nous
ne sommes pas de purs esprits! On a besoin d’occuper sa tête, ses bras,
ses jambes, et aussi quelquefois son cœur... Parce que je n’en suis pas
encore, hélas! à savoir aimer comme les anges. J’ai besoin de me donner
de la peine, et quand j’ai bien travaillé tout le jour (il y a beaucoup
de travail ici, vous savez, les domestiques sont si étourdis, si
négligents!) je mesure ma tendresse à la fatigue de mes reins, de mes
genoux, et même à ce rhumatisme de l’épaule gauche, qui ne veut pas
guérir. Vous venez de supprimer mon emploi, vous faites de moi un
ministre sans portefeuille.
Elle sourit de nouveau.
--Méfiez-vous! Le chômage démoralise les masses ouvrières, vous l’avez
écrit au dernier numéro de la _Revue_. Je l’ai lu!
--Voilà ce que je craignais par-dessus tout, gémit M. de Clergerie. Des
complications, toujours, toujours... Qu’est-ce que je te demande, en
somme? Tu prétends ne souhaiter que mon bonheur, mon repos. Serez-vous
trop de deux pour l’assurer? Remarque que je ne parle ainsi que pour
entrer dans ton argumentation, parler ton langage. Ce n’est d’ailleurs
qu’une solution provisoire. Tôt ou tard, il te faudra choisir, mon
enfant. Puis-je ajouter--tu sais combien j’ai le respect des
consciences, je n’ai pas le droit d’insister, je propose, je
suggère,--enfin j’aurais cru volontiers, je crois encore que Dieu t’a
faite pour la vie religieuse... Oh! je ne te parle pas d’un ordre
contemplatif, bien entendu... Mais ta piété me paraît trop sincère, trop
profonde, trop réfléchie pour... pour...
Il frappait du pied sous la table, avec une fureur singulière,
incompréhensible, qui éclata tout à coup:
--Je reproche à l’abbé Chevance de t’avoir maintenue exprès, par un
entêtement ridicule--oui, ridicule!--dont il aura répondu devant Dieu,
de t’avoir maintenue dans un état d’indifférence, d’ignorance absurde,
puérile--oui, puérile!--toi, pourtant si calme, si sensée... si
judicieuse même... (Il bégayait.) Tu as l’expérience qu’il faut pour
gouverner une maison telle que celle-ci, de la décision, une volonté
magnifique, et il semble que tu aies fait cette gageure de vivre dans le
monde avec la simplicité, l’innocence, l’esprit de soumission d’un petit
enfant. Quelle contradiction! Quelle responsabilité pour un père! Je
suis accablé de tant de charges! Je devrais m’appuyer sur toi et tu te
dérobes, avec ton sourire inaltérable. Ma parole! il y a des jours où je
voudrais te voir pleurer...
Elle le regardait, stupéfaite, et déjà dans ses yeux fixes l’ombre d’une
souffrance si aiguë qu’elle ressemblait à la terreur.
--Mon Dieu, papa, qu’avez-vous, qu’ai-je fait? dit-elle d’une voix
tremblante.
Mais rien n’eût arrêté M. de Clergerie, car il sentait sa propre honte,
et s’emportait contre elle.
--Je ne suis pas un saint, moi, je suis un homme ordinaire. Je ne te
comprends pas, tu me dépasses, soit! Je ne discute plus, j’ai le
dessous, les rôles sont renversés, et veux-tu encore que je te dise? Hé
bien, ta douceur, ta patience finiraient par me rendre injuste, méchant.
J’aimerais mieux des reproches. Vois ta grand’mère: elle m’a toujours
traité durement. Rien qui ressemble plus à la pitié qu’une certaine
obéissance aveugle, et au mépris que la pitié. Que diable! à dix-huit
ans, on sait ce qu’on veut. Et tu le sais, cela est clair, tu tiens au
monde par un fil. Depuis deux ans, presque de semaine en semaine,
j’attends une parole décisive qui fixera ton avenir. Pourquoi la
refuses-tu? Je ne parle pas ainsi en égoïste: un établissement
convenable m’eût servi, eût servi ma carrière; tu pouvais prétendre à
n’importe quel parti. Mais ta vocation ne fait doute pour personne. Hier
encore, notre vénéré doyen d’Idouville...
--Laissons cela, je vous en prie, fit-elle d’un accent dont elle ne put
assez tôt réprimer la fierté. J’étais heureuse ici--où est le mal? Je
croyais aussi vous être utile--et pourquoi mentir? Je l’étais en effet.
Je vous dois la vérité, papa. Ni vous, ni le doyen d’Idouville, ni
personne au monde, et pas même un ange, ne me convaincraient d’entrer en
religion une heure trop tôt. Que j’accomplisse de mon mieux les petits
devoirs, au jour le jour--hélas! selon mon humeur et mes
forces,--qu’est-ce que cela prouve? Les couvents ne sont pas des asiles,
des infirmeries. Du moins, je ne suis pas de celles qui peuvent y
trouver le repos parce que je ne l’y chercherai pas. Seulement, vous
avez raison de penser que le moment est venu de faire mon choix. Je le
pense comme vous, et je vous l’ai dit la première. Dans tout ceci, il
n’y a pas l’ombre d’un prétexte à parler comme vous faites du pauvre
abbé Chevance, ni de moi.
Il l’avait écoutée, avec une agitation croissante.
--Ne dirait-on pas que je te chasse! cria-t-il. Où veux-tu en venir?
--Laissez-moi partir, supplia-t-elle. Du moins laissez-moi attendre que
vous ayez repris votre sang-froid. Comment ai-je pu vous irriter à ce
point?
Mais il souffrait lui-même trop cruellement pour entendre ce cri
douloureux, ce dernier appel à sa pitié. Sans le vouloir, elle venait de
prendre en défaut un égoïsme aussi rigoureusement préservé, recouvert,
qu’une nymphe dans sa gaine de soie. Certes, il croyait aimer sa fille.
Il l’aimait peut-être? Peut-être avait-il aimé aussi jadis l’ombre
silencieuse, encore présente mais voilée, la douce et brillante
étrangère? Assurément, de loin, hors de sa présence, il les eût aimées
toutes deux, vénérées, priées comme des anges. Ce qui le déchire, c’est
de se découvrir lui-même, de reconnaître sa misère et ses tourments, sa
propre vie couleur de cendre, à travers ces destins jumeaux...
Elle revient vers lui toute pâle, pose une main sur son épaule, lui
ferme la bouche de ses doigts.
--Ne soyez pas injuste, ne me faites pas de peine, vous le regretterez
tant...
--Je ne suis pas injuste, je prends ta défense... Je prends ta défense
contre toi-même. Parfaitement. C’est vrai que tu as plus de bon sens que
tous les abbés Chevance du monde; tu appartiens à une lignée de
propriétaires qui savaient le prix des choses, et dans l’ordre du
surnaturel, il n’est pas si indifférent qu’on croit de faire de bons ou
de mauvais marchés. Tu n’es pas naïve, non, mais tu es pure,
incroyablement pure. Tu as la témérité des cœurs purs. Je ne suis qu’un
affreux petit bonhomme, soit! qui ne comprend rien à la vie des âmes,
qui a fait déjà le malheur d’une sainte et s’apprête à faire le tien; on
le dira, on l’écrira. Je dois porter ainsi qu’un honteux fardeau trente
ans de travail acharné, d’humiliations subies en ravalant ma salive,
d’affreuses déceptions, et ils m’appellent le rat pesteux.
Et parce qu’elle venait de s’écarter de lui, qu’il sentait encore sur
ses lèvres la caresse tremblante de sa main fraîche, il laissa échapper
son secret, presque à son insu, ivre d’une jalousie obscure qu’il
n’aurait pas su nommer.
--J’avais décidé de me taire. A quoi bon te troubler? Mais il n’est pas
inutile non plus de te mettre en garde contre... des... des périls que
le simple bon sens, et même la plus fine raison, ne discernent pas
toujours. Hélas! il y faut une certaine expérience du mal... du moins
son pressentiment... Enfin parlons net: tu vois le colonel Fiodor tous
les jours... tu n’as rien remarqué?
--Si... oh! si... Je me méfie beaucoup de cette sorte de colonels! Papa,
ce n’est pas moi qui l’ai engagé.
--Oui, oui, fit-il avec aigreur. Je l’ai engagé, en effet, sur la
recommandation de madame de Montanel... Hé bien, il te compromet à
plaisir, cet imbécile.
La terreur l’emporta sur la honte, et Chantal ne put retenir un cri
d’angoisse.
--Qu’est-ce qu’il a dit?
--Qu’est-ce qu’il a dit? Que veux-tu qu’il dise? Ma parole, il ne
manquerait plus que ça! Quelle naïveté! Non, il se contente de donner à
nos gens un spectacle odieux, ridicule. On le voit derrière toi comme
ton ombre. Il exagère, jusqu’à la dérision, les égards, le respect, une
soumission d’esclave volontaire à tes moindres désirs. Il te dévore des
yeux, paraît-il.
--Comment, paraît-il? Ce n’est... ce n’est donc pas vous qui... Oh!
papa, que vous êtes méchant!
--Je ne suis pas méchant. J’ai cru, en conscience, devoir tenir compte
d’un rapport, d’une dénonciation si tu veux, mais qui m’a paru
désintéressée, car une jeune servante sait ce qu’elle risque en... en
s’entremettant... bref Francine a parlé. Que voulais-tu que je fasse?
C’est une bonne petite fille, très saine, très simple, qui nous est
dévouée. Elle aime énormément ta grand’mère. D’ailleurs, n’exagérons
pas, mon enfant! Gardons-nous de prendre les choses au tragique...
L’aventure est plus banale que tu penses.
Mlle Chantal avait tourné vers la fenêtre, vers la lumière dorée comme
vers un regard ami, ses yeux secs, cernés d’une tache blême qui
s’élargissait jusqu’aux joues. Le bégaiement du vieil homme n’était
plus, à ses oreilles, qu’une rumeur sans aucun sens précis, une espèce
de plainte puérile. Elle se raidissait de toutes ses forces, non pour
refouler ses larmes, mais pour dominer sa fierté.
--Je pense, dit-elle tout à coup de sa voix calme, que vous avez eu tort
d’écouter Francine, papa, et aussi de vous inquiéter pour moi.
--Tu ne sais rien du monde, tu n’en veux rien savoir, c’est tellement
plus simple! Ta mère prétendait déjà marcher à travers les chemins
boueux avec la petite pantoufle de Cendrillon. Oui, il fallait que tu
l’apprisses un jour ou l’autre, le monde n’est pas fait pour les anges.
Je suis un catholique irréprochable, j’ai consacré une partie de ma vie
à l’histoire de l’Église et je dis: le monde n’est pas fait pour les
anges. J’ajoute même: tant pis pour les anges qui s’y hasardent sans
précaution! Tu as beau me regarder de ce regard limpide! Il est limpide
parce qu’il n’a rien vu, rien pénétré. Chacun de nous a son secret, ses
secrets, une multitude de secrets qui achèvent de pourrir dans la
conscience, s’y consument lentement, lentement... Toi-même, ma fille,
oui, toi-même! si tu vis de longues années, tu sentiras peut-être, à
l’heure de la mort, ce poids, ce clapotis de la vase sous l’eau
profonde... Hé! que voudrait-on de nous? Des choses impossibles. Il faut
d’abord tracer la route, pas à pas, de l’enfance à la vieillesse, tâter
chaque pouce de terrain, détendre les pièges, ramper, ramper, toujours
ramper. Que diable! pour se faire entendre, reconnaître, on doit se
mettre au niveau des autres, on ne parle pas debout à des gens couchés.
Qui se redresse se voit seul tout à coup. Sommes-nous donc faits pour
vivre seuls, je te demande? Et d’abord, le pouvons-nous? Ah! ah! ah!
oui: le pouvons-nous? Je te disais qu’à certains jours ton espérance,
ton allégresse, ton invraisemblable sécurité me jettent hors de moi,
m’enragent... C’est un sentiment bas, n’est-il pas vrai? Des plus bas,
hein? Je suis sûr que tu le trouves bas? Allons, réponds donc!
Elle serrait les paupières pour ne pas voir l’infortuné petit homme,
enragé d’on ne sait quel dégoût de soi-même, et qui s’ouvrait comme un
fruit mûr.
--Tu ne veux pas répondre?... C’est un sentiment bas, peut-être... en un
sens... D’ailleurs, qui te dit que je ne l’ai pas combattu? Mais les
circonstances sont telles, je suis à un tournant si décisif de ma vie,
qu’on a besoin de franchise, d’air pur... Réponds donc!
--Mais, papa... oh! papa, je vous aime! s’écria-t-elle, éperdue.
Car elle venait d’étouffer, par un effort immense, la révolte de son
cœur. Les faibles mains frémissantes faisaient, à son insu, le geste
d’effacer, de couvrir, et son regard resplendissait de cette sorte de
pitié qu’on ne voit qu’aux yeux des mères.
L’exaltation nerveuse de M. de Clergerie tomba brusquement, et il se mit
à frotter d’un coin de son mouchoir, avec beaucoup de soin, son crâne
écarlate.
--Moi aussi, je t’aime, fit-il d’une voix brisée. Pardonne-moi. Où
sommes-nous déjà? Où allions-nous?... Que de sottises. L’excès de
travail, mes insomnies, cet air d’orage... Ne vois en ton père qu’un
malade, ma pauvre enfant... Je suis un malade, un sensible. Je voudrais
ne rencontrer que des visages heureux, n’entendre que des paroles de
joie, de gratitude... Un sensible est toujours déçu.
Il l’observait timidement, avec crainte, à travers ses cils mi-clos. Il
s’étonnait qu’elle fût encore devant lui, la tête penchée sur l’épaule
droite, et--dans les traits du fin visage toujours tendu, les sourcils
hauts, la ride légère du front--le signe d’une volonté si pure,
impossible à rompre, une espèce de fermeté militaire... «Ce n’est qu’une
enfant, songeait-il, mon enfant...» Mais il eût souhaité, dès ce moment,
souffrir par elle ou qu’elle l’humiliât.
--Parle-moi, dit-il. Je t’ai offensée. Aussi, tu es trop confiante, trop
claire! On craint que tu n’aies pas assez de pitié pour les malheureux
qui piétinent, comme moi, dans la boue du temporel... L’histoire de
Fiodor est banale et ridicule, je le répète... N’y pensons plus...
J’aviserai... Parle-moi, seulement, ma chérie? Réponds-moi?
--Je réfléchissais, papa, fit-elle tristement. Vous ne me laissez pas
beaucoup de temps pour ça... N’importe. On ne voit pas toujours le
détail des choses faciles, mais les plus difficiles sautent aux yeux du
premier coup. Prenez garde, au moins, de ne pas vous appuyer trop fort
sur moi, papa. Il ne faut pas tant peser sur mes pauvres épaules. La
sécurité, l’allégresse, c’est bien joli! Je vois maintenant...
c’est-à-dire, je crois comprendre que Dieu nous les donne à crédit,
parfois, jamais pour rien. Et alors... si nous devons payer le capital
et l’intérêt jusqu’au dernier centime! Mais quoi! Vous finirez tous par
exiger de moi, non pas même que je décroche les étoiles--que je me
baisse pour les ramasser! Je me moque bien de Fiodor et des histoires de
Francine: au fond, je ne suis pas si niaise... Ce qui me fait tant de
peine, là, vous voulez le savoir? Hé bien, c’est d’être aussi
impuissante à vous rendre heureux, vous, vous tous, tous! Il me semble
que je travaille à ça depuis des siècles, et me voilà comme au premier
jour. De vous l’entendre dire, j’ai failli perdre mon courage, en une
seconde, en un clin d’œil... Oh! papa, moi aussi, je puis donc être
triste--non pas affligée, douloureuse ou même désolée car, enfin,
Notre-Dame était désolée au pied de la Croix--mais triste, de cette
tristesse aussi froide que l’enfer! A présent, je l’ai senti, je ne
l’oublierai plus jamais, il y a un vertige dans la tristesse, un sale
vertige! C’est comme une écume sur la langue; j’ai mâché le fruit
défendu, quelle horreur... Tant mieux pour ceux-là qui réussissent à
aimer la tristesse sans offenser Dieu, sans pécher contre l’espérance.
Je ne pourrais pas, moi. Avec Satan, la tristesse est entrée dans le
monde. Le monde pour lequel Notre-Seigneur n’a pas prié, le monde que
vous prétendez que j’ignore, bah! il n’est pas si difficile à
reconnaître: il préfère le froid au chaud. Qu’est-ce que Dieu peut
trouver à dire à qui incline de soi-même, par son propre poids, à la
tristesse, se tourne d’instinct vers la nuit? Ah! papa, nous calculons
le temps qui me reste à passer près de vous, nous faisons mille projets
d’avenir, et pourtant nous descendons, nous sommes dans un creux, notre
pan de ciel se rétrécit, l’horizon monte. Je devais vous prévenir: ne
vous appuyez pas trop sur moi, je ne suis plus si solide que ça sur mes
jambes. Oui, oui, vous pouvez sourire, allez! Je demande grâce--pas
grâce, non: mais une trêve, une simple trêve, la trêve d’usage pour
enterrer les morts. Mais oui, les morts! Il n’y a pas de bataille sans
morts. Vous avez tous l’air de me croire une sainte, c’est prodigieux!
Une sainte est à l’aise n’importe quand, n’importe où... Quelle drôle
d’idée... Ainsi votre mariage est à peine convenu, et déjà vous me
poussez doucement vers le couvent, par prudence... Quel couvent?
Personne n’en sait rien. Le nom n’a pas beaucoup d’intérêt; il suffit
que ce soit une grande bâtisse de pierre jaune, avec des murs de
vingt-cinq pieds, une porte énorme et la sœur tourière à son guichet.
Est-ce que je pourrai emmener mes chiens?
Vingt fois M. de Clergerie avait levé vers sa fille une main tour à tour
interrogatrice, irritée, implorante. De tels propos, cette voix presque
dure, cette tendresse révoltée, mystérieuse, étaient pour lui autant
d’énigmes. Et néanmoins il connut en un éclair, une fois encore,
l’étrange pressentiment qui l’avait déjà bouleversé. Que défendait-elle
de si précieux, avec une énergie sauvage? Quelle part inconnue de sa
vie? Aux derniers mots, ce fut la stupeur qui l’emporta.
--Est-ce toi qui parles ainsi, Chantal? Sur ce ton? Tes chiens?
--Oui, mes chiens, s’écria-t-elle en riant d’un rire qui visiblement la
déchirait. Mes chiens ont besoin de moi, comme vous tous. Et retenez
bien ceci, papa, mon pauvre papa! Il est très possible que je ne puisse
bientôt plus rien pour eux ni pour vous.
Elle fit un geste d’adieu, et disparut sans lui laisser le temps de
répondre, ou seulement de la rappeler.
IV
M. de Clergerie l’eût sans doute rappelée en vain; Chantal était entrée
déjà sous l’ombre des tilleuls, de l’autre côté de la pelouse. Il ne vit
plus qu’un instant sa jupe claire. Les deux chiens passèrent comme des
flèches, épaule contre épaule--et derrière eux, dans l’herbe épaisse, un
double sillon d’argent. Elle allait, ainsi qu’on s’échappe, d’un pas
rapide, et pourtant calculé, furtif, le long du sentier étroit qui, à
travers les buissons de laurier-rose et de seringas, tourne court vers
les pâturages et la vieille petite ferme en ruines, au creux d’un vallon
puéril, avec son unique peuplier, l’auge moussue, la mare envahie par
les joncs. La pluie du dernier orage luisait encore dans l’ornière. Un
gros merle surpris s’évada, parut rouler longtemps de feuillage en
feuillage, à grand bruit et, libre enfin, éclata de son rire strident.
Pour la première fois, peut-être, elle renvoya brutalement ses chiens,
sans une caresse. Et comme ils descendaient le plus lentement possible
vers la claie de bois qui fermait le chemin, s’arrêtaient sur le seuil,
et s’y couchaient en gémissant, elle fit même le geste de chercher une
pierre imaginaire parmi les aiguilles de sapin. D’ailleurs, elle ne
sentait aucune colère, mais à sa grande surprise (car sitôt troublée ou
seulement inquiète elle avait toujours haï d’instinct la solitude,
l’oisiveté), tout à coup, profondément, elle éprouvait un besoin de
silence, de repos, on ne sait quelle crainte d’être vue. A mi-route,
l’impatience la prit de tant de détours inutiles, elle franchit la haie
par une brèche, déchira ses bas, se retrouva hors du parc, dans la
prairie brûlante qu’elle acheva de traverser du même pas, jusqu’à
l’ombre du peuplier. Elle se laissa tomber dans l’herbe, avec un soupir
de fatigue.
Encore un long moment, ses oreilles s’emplirent du bourdonnement de la
terre surchauffée. Depuis l’aube, les oiseaux avaient regagné les
couverts, les grillons mêmes s’étaient tus. Rien ne bougeait qu’un
papillon grêle, à la pointe des folles avoines. Elle ferma les yeux.
* * * * *
Les mots prononcés n’avaient déjà plus pour elle aucun sens; il ne
restait que le souvenir d’une souffrance aiguë, à présent presque aussi
incompréhensible qu’eux, un remords qu’elle s’efforçait d’amener peu à
peu dans la lumière de la conscience. Ce qu’elle avait dit n’importait
guère, à supposer même qu’elle eût manqué de patience ou de douceur.
Comme les âmes très pures, elle se résignait vite aux fautes commises,
ne pensait qu’à en réparer de son mieux le dommage. «De toutes mes
filles, vous êtes assurément la moins scrupuleuse», disait parfois
l’abbé Chevance.
Oui, qu’importent les paroles? La faute même, une fois que la volonté
s’en détache, cesse d’en nourrir la sève, a tôt fait de se flétrir et
meurt stérile. C’est dans le secret des intentions, ainsi qu’au cœur
d’un humus décomposé, la noire forêt des fautes à venir et des fautes
non pardonnées, demi-mortes, demi-vivantes, que se distillent d’autres
poisons. Et sans doute, elle n’eût su le dire, parce que, jusqu’à cet
instant, chaque fois qu’elle l’a voulu ainsi, son âme s’est ouverte sans
effort à la lumière de Dieu, comme un homme prend toute sa part d’air
respirable, respire à fond. Pourquoi, aujourd’hui, une tache d’ombre?
Qu’ai-je fait? dit-elle.
Dix heures sonnent au loin, gravement. Mais c’est en vain qu’elle essaie
de fixer sa pensée à l’humble besogne du jour--le déjeuner à mettre en
train, les provisions rapportées de Lillebonne, les comptes de Fernande,
et aussi ce panier de bigarreaux--les cerises brunes qu’il faudra trier
soigneusement, une à une, à cause des vers dont Mgr Espelette a horreur.
Quoi! le travail ne lui serait à ce moment d’aucun secours, parce
qu’elle l’accomplirait sans joie, à regret. Qui mesure, ne donne rien.
Et depuis le matin, elle n’a fait en somme que calculer, mesurer--pis
encore: elle s’est si fort embrouillée dans ses mesures, dans ses
calculs, qu’elle ne sait décidément plus ce qu’elle veut, où elle va.
Elle est allée à M. de Clergerie par lassitude, par terreur d’un péril
incertain; elle a désiré lâchement se décharger d’une part de sa peine
et, juste dérision, son fardeau s’est accru des hésitations, des
remords, des pauvres secrets du petit homme. Elle a cru se délivrer,
mais c’est lui qu’elle a délivré aux dépens de sa propre paix.
D’un geste impatient, elle écarte les hautes herbes qui lui piquent les
joues, car elle est couchée sur le ventre, au bord de la mare. L’ombre
du peuplier a tourné peu à peu, le soleil tombe d’aplomb sur ses
épaules, les brûle au travers de la légère blouse de soie. Aussi loin
que porte le regard, la dure lumière n’a pas un fléchissement, pas une
ride; elle ne tremble même plus au-dessus des joncs, autour des quatre
murs de pisé qui ont pris la couleur des roches rousses de la vallée
d’Avre. Le chaume pâli des toits, les seuils béants, une persienne
encore pendue à sa charnière, l’immobilité surnaturelle de ces murailles
jadis vivantes, leur nudité, font un paysage de désolation qu’écrase de
tout son poids l’immense azur... «Qu’ai-je fait? répète-t-elle
tristement. Quelle faute ai-je commise?»
L’idée ne lui vint pas qu’elle souffrait peut-être sans raison, sans
but, que la question posée n’a pas de réponse possible, que son angoisse
est faite pour se perdre, avec tant d’autres, dans la sérénité
universelle, ainsi qu’un cri ne dépasse pas un certain cercle de
l’espace, et, hors de ce cercle, n’est rien. Elle examine, avec une
attention singulière, chacun des événements de cette matinée, un par un,
et--chose étrange!--il lui semble qu’ils s’ajustent si étroitement, si
solidement, qu’aucune volonté n’en aurait pu briser la logique
implacable, qu’il les faut subir tels quels, dans leur succession
rigoureuse. Et d’autres vont suivre, suivront sûrement, non moins
futiles en apparence (car sa petite destinée si légère n’importe à
personne qu’à Dieu), contre lesquels son âme est aussi désarmée.
N’a-t-elle pas jusqu’alors cru qu’à chaque jour suffit sa peine? Mais le
jour vient où la vie brise pour jamais la céleste insouciance des
petits, impose tout à coup le choix décisif, substitue instantanément la
résignation à la joie.
«Je ne suis pas résignée!» disait-elle jadis à son vieil ami. «La
résignation est triste. Comment se résigner à la volonté de Dieu? Est-ce
qu’on se résigne à être aimée?» Cela lui paraissait clair, trop clair.
Seulement, il y a sans doute dans la volonté de Dieu une part que le
triste amour humain ne saurait réduire tout entière, incorporer
parfaitement à sa propre substance. La grande soif, la Soif éternelle
s’est détournée des sources vives, n’a voulu que le fiel et le vinaigre,
n’a désiré que l’amertume.
D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que Chantal s’est sentie
portée ainsi à la frontière d’un monde nouveau, trop différent de celui
où elle essaie de vivre, mais elle s’en détournait aussitôt, elle n’en
voulait rien connaître. Il lui semble à présent que les événements l’y
poussent, qu’elle y entre, qu’elle y est entrée déjà. Les épreuves de
ces derniers jours lui en ont ouvert les portes. Faut-il avancer,
reculer, rester sur place, attendre? Nul n’est moins capable que cette
petite fille sincère d’une certaine emphase qui dramatise à plaisir la
plus insignifiante aventure. Au contraire, elle s’est toujours
appliquée, non sans malice, à découvrir dans chacune des peines ou des
déceptions de sa vie ce rien de comique que le malheur lui-même
recèle--auquel n’échappe jamais tout à fait la majesté du malheur. La
gaieté des saints qui nous rassure par une espèce de bonhomie familière
n’est sûrement pas moins profonde que leur tristesse, mais nous la
croyons volontiers naïve, parce qu’elle ne laisse paraître aucune
recherche, aucun effort, ni ce douloureux retour sur soimême qui fait
grincer l’ironie de Molière au point précis où l’observation des
ridicules d’autrui s’articule à l’expérience intime. «Oh! ma fille,
s’écriait l’abbé Chevance, un seul sourire parfois soulage, il rend la
paix, l’âme respire... Gardez-vous, comme les orgueilleux--pauvres
gens!--de vous ajuster par avance à la mesure des grands périls qui ne
viendront pas, peut-être?... Il n’y a pas de grands périls, c’est notre
présomption qui est grande.»
--Voyons, dit-elle tout haut d’une voix qu’elle essaie de raffermir,
j’avais trop de confiance aussi! On ne passe pas éternellement à travers
les mailles du filet; l’important est de savoir se dégager doucement
sans rien casser. Cela m’a réussi toujours... Il suffit de prendre son
temps, de ne pas s’affoler... Évidemment, ce mariage va tout
compliquer--pour un moment--j’aurais dû m’y attendre, suis-je bête!
Enfin madame de Montanel me supportera bien six mois, un an? Mais papa
est si jaloux de sa liberté, si soupçonneux, si susceptible! Je devrai
encore lui laisser l’illusion qu’il ne me perd pas, lui glisser entre
les mains, à son insu, comme une ablette... Où irais-je? Le couvent me
fait peur, c’est peut-être une tentation du diable? En somme, je ne
tiens pas à être protégée trop visiblement; je n’ai pas de goût pour la
guerre de forteresse, il ne me déplairait pas de me battre au grand air,
de marauder un peu, de dormir au bivouac, roulée dans mon manteau, à la
grâce de Dieu... Est-ce aussi une tentation? Après tout, je pourrais
aller en Afrique, ou en Chine! Il y a les missions, juste pour de
pauvres filles telles que moi, que la Providence ne peut employer qu’à
des besognes simples, qui recommencent tous les jours--balayer la case
du missionnaire, sarcler le potager, faire le catéchisme et moucher les
bébés nègres... Mais voilà! aurais-je la force?... Et, bien entendu, je
ne l’ai pas, inutile d’insister.
* * * * *
Elle fit le geste d’éloigner d’elle, de rejeter une fois pour toutes un
rêve insensé. Ce n’était pas qu’elle se préoccupât autant qu’on pourrait
le penser des bizarres crises nerveuses dont elle avait laissé
surprendre le secret, car elles l’avaient toujours plus humiliée encore
qu’effrayée. A vrai dire, elle ne redoutait désormais que le scandale et
la curiosité des médecins. Si loin qu’elle remontât, d’année en année,
elle ne se souvenait pas de s’être jamais révoltée contre quoi que ce
fût, n’en tirant nul avantage, assurée qu’elle était faite ainsi, que la
résistance l’eût brisée, que l’événement imprévu, si fâcheux qu’il
paraisse, peut être ramené par douceur et par ruse aux proportions
favorables, à la mesure d’une simple et diligente sagesse. «Il me
semble, confia-t-elle un jour à l’abbé Cénabre, qu’il est possible
d’agir comme une grande personne, tenir sa petite place dans le monde,
défendre des intérêts légitimes, et ne voir néanmoins les choses
essentielles, élémentaires, la joie, la douleur et la mort, qu’avec le
regard d’un enfant.» Cette fois encore, en effet, une espèce de
curiosité aussi fraîche, aussi neuve que celle des enfants devait finir
par l’emporter sur le premier mouvement du dégoût, et elle essayait
d’assister en spectatrice à sa propre aventure. «Ce pauvre Russe,
pensait-elle, est pour le moins aussi fou, car il va me demander un de
ces matins à changer l’eau en vin, ou à ressusciter les morts.
Qu’importe s’il parle ou non! Une grande nerveuse de plus, ça ne
comptera guère dans la famille. Et s’il fallait en croire papa, nous
sommes tous de grands nerveux, c’est fatal!»
Elle s’efforça de rire, puis étouffa ce rire entre ses petites mains
jointes. Elle regardait obstinément, stupidement, à la crête du talus,
juste au ras de l’herbe rousse, la cime immobile d’un if, et à l’extrême
pointe de l’arbre noir, au loin, l’arête éclatante du toit, une molle
fumée transparente... Le choc d’un seau contre la pierre de la fontaine,
une porte qui se ferme, l’appel d’une voix jeune et claire, un moment
suspendue dans le ciel limpide... Et tout à coup, par un mouvement de
l’âme si brusque, si peu attendu qu’elle pensa défaillir, la maison
jadis tant aimée lui devint étrangère, presque ennemie. Pour la première
fois il semblait qu’elle se fût arrachée d’elle, qu’elle échappât au
mystérieux prestige des choses trop familières, comme usées par le
regard, insoupçonnables, qui finissent par lasser toute vigilance et
trahissent à coup sûr. Bien avant qu’elle eût pu donner un nom à une
impression si nouvelle, elle sentit, au déchirement de son être, la
force des liens qui venaient de se briser. C’était comme la soudaine
révélation de l’indignité d’un ami, le mensonge non pas surpris, mais
seulement perçu par la clairvoyance surnaturelle de l’amour, des yeux
qui se détournent, une main dérobée, l’ombre d’un visage... Jadis, aux
belles vacances de jadis, lorsqu’elle découvrait du haut de la dernière
côte, à la sortie d’Arromanches, les larges pentes d’ardoises parmi les
dômes verts des tilleuls, elle voyait aussitôt les dalles noires et
blanches du vestibule, l’escalier de pierre, la cretonne fleurie de sa
chambre--elle respirait l’odeur fraîche, un peu sure, des couloirs aux
volets toujours mi-clos, elle s’emparait de la maison tout entière, à
travers l’espace, ainsi que le seul geste d’une main chérie est déjà
pour l’amant la certitude de la présence, cette présence elle-même, une
possession. Aujourd’hui, elle contemple avec méfiance le déroulement de
la mince fumée dans l’azur, le signe imperceptible de la demeure
vivante, la demeure qui lui est encore un abri, qui ne lui sera plus
jamais un asile, où d’autres vont et viennent, qu’elle a cessé de
comprendre, qui poursuivent entre eux leurs desseins obscurs. Et sans
doute, elle les aime encore, mais sa pitié ne les trouvera plus au
premier élan, elle ne s’en approchera désormais qu’avec prudence; elle
craint leurs pièges. Avec moins de remords qu’une sorte de curiosité
déchirante, elle s’avise peu à peu que depuis longtemps, à son insu,
elle jugeait son père, que la racine profonde du sentiment mi-filial,
mi-maternel--si désespéré, si tendre--plonge juste à ce point exact de
l’âme, trop douloureux, où dort le germe du mépris, et que ne purifie
tout à fait la flamme d’aucune charité. La voix qu’elle a entendue, la
voix d’un pauvre homme, tour à tour lâche et dure, résonne toujours à
ses oreilles, ainsi qu’un horrible aveu. Il semble qu’à regarder
seulement le toit dans les arbres, elle va l’entendre de nouveau. Mon
Dieu! Pourquoi cette frayeur, ce dégoût! Elle le savait aussi faible
qu’un enfant, avec ses ambitions frivoles, ses rancunes, son égoïsme
ingénu, sa terreur de la mort. Mais elle ne l’avait jamais redouté.
Pitié ou mépris, qu’importe? il suffisait bien qu’elle l’aimât. Elle ne
songeait qu’à le servir, les servir tous, et d’abord les plus
déshérités, dont sa tendresse infaillible avait éprouvé le néant,
qu’elle sentait vides. «Pauvres pécheurs! comme ils sont vides!» disait
le vieux Chevance. Quels pécheurs? Sa charité ne les nommait pas, elle
ne séparait aucune unité de ce pâle troupeau de fantômes. A quoi bon?
Pourvu qu’elle restât seulement docile à Dieu, qu’elle se fît chaque
jour plus claire pour ouvrir et réjouir tant de misérables regards
encore clos, plus fervente pour les réchauffer sous leurs suaires,
éveiller leurs cœurs dormants. «Si Dieu se laissait voir, pensait-elle
tristement, ils l’aimeraient plus que moi, peut-être?...» Mais ils se
traînent et s’appellent en vain dans la nuit, jusqu’à ce que l’un de
nous recueille et réfléchisse un seul reflet de l’astre divin... Non,
non, elle ne les avait jamais redoutés, son indulgence envers chacun
d’eux avait été celle d’un enfant, aussi spontanée, aussi libre, aussi
pure. Et bien que des vies pour elle si singulières, inutiles et comme
superflues, fussent un spectacle à révolter sa jeune raison, elle était
restée jusqu’alors trop étrangère à leurs mobiles secrets, aux passions
qui les dévorent; elle n’en craignait ni l’exemple ni le contact... D’où
vient donc cet éloignement soudain? Qui a poussé ce cri de terreur?
«Vous ne savez pas grand’chose du péché, répondait parfois son vieil
ami, avec un sourire triste. Non! vous ne savez véritablement pas
grand’chose de lui.» Et dans son impuissance à trouver une de ces
métaphores plus sublimes, familières aux prédicateurs, il ajoutait, du
ton d’un paysan qui défend son grain contre la vermine: «Voyez-vous, les
péchés sont avides et cruels comme des rats. Et qui les aime est cruel
autant qu’eux, ou le devient à la longue. La cruauté, ma fille...»
* * * * *
La cruauté! Il n’allait pas plus loin, serrait ses lèvres sur le mot
mystérieux. Mais elle l’écoutait attentivement sans comprendre. Quelle
âme pure distinguerait aisément la cruauté de la folie, et ne serait
tentée de les confondre? Comment croire que l’homme puisse partager avec
l’enfer ce pain horrible? Certes, elle ne pouvait douter de la parole du
prêtre, ni de l’humble expérience dont elle avait éprouvé tant de fois
le bienfait, et néanmoins elle n’osait alors poursuivre, l’interroger.
Il lui semblait qu’elle n’eût pas supporté sans mourir une déception si
profonde de son innocente charité, que de tous les vices imaginables
celui-là était le seul qu’elle n’eût pu s’empêcher de haïr. Le péché est
cruel, soit! Que dire de ses victimes misérables? Qu’ils étreignent
entre leurs bras, qu’ils pressent sur leurs poitrines déchirées, par une
erreur hideuse, une bête ainsi armée, n’est-ce donc pas assez, peut-on
faire mieux que de les plaindre? La seule pensée de cette méprise
absurde, lamentable, crevait son cœur de pitié. S’ils savaient! Sans
doute elle n’était pas assez naïve pour entretenir l’illusion qu’il
suffit d’éclairer les consciences pour les réformer à coup sûr, car sa
compassion délicate ne lui inspirait que méfiance des conseils ou des
discours trop faciles. Elle espérait seulement les gagner par la
douceur, la patience, comme on apprivoise un animal farouche et blessé.
«Ma fille, disait encore l’abbé Chevance, l’orgueil à vif n’a cure ni de
patience ni de douceur... C’est une goutte d’eau sur un fer
rouge.--Alors, répondait-elle, en le défiant de ses yeux paisibles, où
la douceur et la patience ne peuvent rien, la joie suffit, la joie de
Dieu, dont nous sommes avares. Oui, qui la reçoit est trop tenté de la
garder, d’en épuiser les consolations, alors qu’elle devrait rayonner de
lui à mesure. N’est-ce pas... n’est-ce pas... vous comprenez? Combien
les saints se font transparents! Et moi, je suis opaque, voilà le mal.
Je réfléchis un peu de clarté, quelquefois, chichement, pauvrement.
Est-ce que Dieu n’en demande pas plus? Il faudrait n’être qu’un cristal,
une eau pure. Il faudrait qu’on vît Dieu à travers.» Ainsi chaque
déception l’avait laissée jusqu’alors plus forte dans sa paix fragile.
Et à vrai dire c’était de l’idée même de cette fragilité qu’elle tirait
sa force; elle ne désirait aucun de ces points d’appui solides, de ces
constructions logiques où tant de faibles et de présomptueux enferment
leurs vies: elle eût cru y mourir étouffée, comme entre des murs
d’airain. Pareille à ce qui vole, son équilibre exquis était un miracle
d’adresse et de volonté, un jeu aérien. La trahison d’une amie, ou pis
encore, la surprise d’une certaine bassesse ne l’avaient jamais éprouvée
à demi, bien qu’elle n’en laissât rien paraître. «Je suis si légère,
avouait-elle... Je voudrais n’être qu’un petit grain de poussière
impalpable, suspendue dans la volonté de Dieu.»
Mais aujourd’hui, à cet instant, il semblait, comme un oiseau au creux
de l’orage, qu’elle eût perdu le sens même du vol. De quelle hauteur
était-elle donc retombée pour qu’elle se sentît peser d’un tel poids sur
la terre qu’elle étreignait de ses mains et de ses genoux? Dans son
étonnement, elle n’osait se lever, quitter ce lieu désert, intolérable.
Elle osait à peine ouvrir les yeux, fixer son regard sur les lignes
nettes et dures des collines, qu’elle craignait tout à coup de voir se
refermer sur elle. Les coteaux coupés de haies vives, la route blanche,
l’ombre déliée de la minuscule vallée de la Souette, à peine distincte,
jusqu’à la crête plus lointaine, coiffée de travers par les derniers
taillis de la forêt de Seigneville, tout ce paysage paisible lui apparut
transfiguré dans la lumière immobile,--énorme, attentif, ainsi qu’un
animal géant qui guette sa proie. Jadis, elle avait senti le même
sursaut de terreur, vite réprimé, devant l’immense amas des villes. Mais
cette terre même n’était pas moins puissante, avide, formée aux désirs
de l’homme, pétrie et repétrie par le péché, terre de péché. «J’étais si
naïve! Il ne faut pas être naïve!» répétait-elle tristement, sans
pouvoir exprimer mieux une angoisse trop nouvelle. Et sans doute, à
cette minute encore, sa peine était celle d’une enfant, bien que ce qui
allait être révélé, à son insu, sous ce ciel torride, c’était la force
de l’homme, sa cruauté, les ressources infinies de la ruse, et la
férocité du mal.
* * * * *
Ce fut là peut-être l’unique tentation de sa vie, et le coup inattendu
fut porté avec une telle vitesse qu’elle ne put absolument l’esquiver.
En une seconde, elle reconnut sa solitude effrayante, fondamentale, la
solitude des enfants de Dieu. Et certes, elle était bien loin encore
d’en avoir la connaissance abstraite, à supposer d’ailleurs qu’il soit
possible de concevoir l’absurdité magistrale, le défi sublime de ce
petit nombre d’animaux pensants qui n’apportent, en somme, au monde, que
la bonne nouvelle de la Douleur divinisée! Mais elle sentit au profond
de l’âme, et jusqu’à la moelle des os, le délaissement sacré, seuil et
porche de toute sainteté. Sa surprise fut si grande qu’elle se releva
sur les genoux, et par un calcul enfantin mesura la distance qui la
séparait de la route de Seigneville où passe le train d’Avancourt, Oui!
le temps d’un clin d’œil, la jeune fille intrépide et sage, si tendre à
tous, eut cette folle pensée de fuir, telle quelle, n’importe où, comme
une voleuse. «Je ne les reverrai plus!» Et elle voyait quand même, avec
une vérité surnaturelle, chacun de ces visages qui le matin encore
étaient si étroitement, si doucement liés aux autres images de sa vie
qu’ils semblaient lui appartenir au même titre que sa propre pensée.
Maintenant ils apparaissaient dans une lumière crue, qui ne fait grâce
d’aucune ride suspecte, change en grimace un sourire sournois, découvre
la taie d’un regard. Ils lui faisaient peur, et non pitié. Telle parole,
souvent lue et relue, tel verset du livre de Job, le cri terrible
arraché au dur cœur juif par la malice universelle, l’ironie désespérée
des psaumes, ce témoignage venu du fond des âges, avec l’odeur du
sépulcre, que la dévote épelle en somnolant, au ronron de l’harmonium,
reprirent leur sens éternel. Elle se laissa tomber en avant, plongea sa
tête dans l’herbe épaisse, et pleura comme elle n’avait jamais pleuré.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Quel désastre! dit à ce moment derrière elle une voix sans timbre...
Je m’en doutais. Il faudrait avoir l’œil à tout. Notre bien s’en va, ma
fille...
Chantal se leva d’un bond, essuyant ses larmes à pleines mains, toute
tremblante.
--Mon Dieu! mama, comment vous a-t-on laissée venir jusqu’ici? Où
allezvous? Ce soleil peut vous tuer... Francine...
--Laissez Francine en paix, reprit posément la vieille dame. Qui
appelez-vous Francine, d’abord? Mon fils engage plus de servantes que
nous n’en saurions payer. Je ne veux pas de ces sottes qui dévorent
notre pain. Elles mangent comme des lionnes.
Les deux mains ruisselantes de sueur restaient pâles, presque grises,
dans les plis du châle noir. Le bas de sa longue jupe était blanc de
poussière, et aussi ses souliers de drap, dont on n’apercevait que les
bouts arrondis. Par l’entrebâillement du fichu de laine qu’elle tenait,
malgré la chaleur, serré autour de son cou, elle montrait un mince
visage aux joues enflammées, tachées de rouge sombre, et le regard d’un
seul de ses yeux, aussi net et tranchant qu’une arête de glace.
--Mama, je vous en prie! balbutia Chantal, soyez raisonnable,
laissez-moi vous conduire jusqu’à la maison. En quel état vous êtes! Où
avez-vous laissé Francine? Que se passe-t-il?
--Tâchez d’abord de reprendre un peu de sang-froid, répondit la folle
sur le même ton. Est-ce que je vous dérange? Que de cris! Il n’y a pas
là de quoi fouetter un chat. Ne suis-je pas libre d’aller et venir? Vous
voyez ce bâtiment: à l’automne, il n’en restera rien que des poutres. De
plus la mare est inutilisable désormais: ce n’est que boue et
grenouilles. S’ils m’avaient écoutée, ils auraient fait la dépense d’un
puits, lorsque au temps de la grève de Seigneville le prix de la
main-d’œuvre était tombé si bas. Quelle occasion nous avons perdue! La
propriété des Vallette a doublé de valeur, en deux ans--des pâturages
inondés chaque printemps, un marécage, qui gonflent les vaches, et font
plus d’eau que de lait!... Mais va te faire fiche! On n’a vu chez nous
cette année-là que médecins, pharmaciens, gardes-malades, toutes gens
qui, pour ruiner les maisons, en remontreraient au curé et au notaire.
Elle parlait très vite, avec une précipitation grandissante, d’une voix
mécanique, qui épuisait ses dernières forces. Visiblement elle ne tenait
debout qu’à peine, et Mlle Chantal, qui avait timidement passé une de
ses mains derrière l’épaule, voyait frémir les vieilles jambes sous la
jupe noire.
--Vous me l’avez déjà dit, mama, vous l’avez dit cent fois, soyez sage.
Seulement, vous ne pouvez rester dehors par un temps pareil. Nous allons
marcher tout doucement jusqu’à la maison, et vous vous étendrez à
l’ombre une minute ou deux, le temps que je prévienne Francine?...
--La maison, votre maison? Les pierres vont m’en tomber sur la tête. Je
préfère m’asseoir au bord de la mare, sous le marronnier. Puis je
rentrerai seule. La marche me fait rudement de bien, ma fille! La
fatigue lave le sang.
--Le marronnier? Quel marronnier? Il n’y a plus de marronnier.
--Bon, bon, répliqua la vieille dame. Telle quelle l’ombre de ce
marronnier me suffit.
Elle eut un petit hoquet de colère, s’appuya de tout son poids sur la
jeune fille.
--Je n’ai jamais été si vivante, je me sens à l’aise, le soleil pique...
Nous aurons du regain, que de regain!... Et qu’est-ce que vous faisiez
donc là, ma fille, sur le ventre? La terre vous plaît, hein? Vous y
viendrez, tout le monde y viendra... Une terre à soi, qui travaille à
votre profit, pour une vraie femme, une ménagère, cela parle, c’est doux
à tenir, cela vaut mieux qu’un homme. Que de fois me suis-je étendue là
où vous êtes... non! plus loin, d’où l’on voit la grande pièce de la
Loupe, et les deux prés en contre-bas. La terre vaut un lit de plume: on
colle après.
--Justement! supplia Mlle Chantal, suivez-moi au moins jusqu’à la
lisière du parc. Nous traverserons le pré ensemble, le pré seulement, je
vous jure! Vous ferez ensuite ce que vous voudrez.
--Taratata! je connais l’antienne... Croyez-vous qu’à mon âge je puisse
aller seule par les champs? Je suis folle, ma belle, folle à lier.
Ainsi, dans ce moment, je vous parle, et je vois aussi une grosse mouche
bleue--oui, bleue!... Dis-moi encore, ma jolie: savez-vous comment ils
m’appellent à l’office, ces grands gaillards, de beaux hommes?... Le
chameau. Hein? J’observe tout, j’entends tout, malheureusement, je ne
suis jamais sûre, vous comprenez? Jamais. Je ne suis pas sûre de mon
fils: il biaise, il se traverse, comme un jeune cheval au brabant. On ne
doit se fier à personne, en ce monde, pas même aux morts. Oh! j’ai
l’expérience: nos pires ennuis viennent d’eux, ce sont des malins, de
fameux malins!
--Mama! s’écria la pauvre fille, ne m’effrayez pas, soyez sage! Vous
m’entendez! Si, si, vous entendez très bien quand vous voulez, je le
sais... Mama, vous n’êtes pas méchante, vous êtes malheureuse, ce n’est
pas ma faute. Je voudrais tant vous aimer.
--Malheureuse? Moi, malheureuse! N’en croyez rien surtout, ma fille, je
suis fâchée de vous détromper, je suis moins malheureuse que vous: j’ai
duré. J’ai duré, moi! Savez-vous seulement ce que c’est que durer? Vous
aviez choisi de chanter--des fichaises! Un jour, souvenez-vous, j’ai
voulu que vous récuriez les casseroles, c’était une question de
principe, et vous vous êtes cassé les ongles. Et qui donc vous parle
encore aujourd’hui, solide sur ses deux jambes? Tandis que vous voilà
plus grêle et plus frêle que je ne vous ai jamais vue.
Elle s’arrêta, secouant et baissant vivement sa tête étroite, d’un air
de mépris.
--Mais, mama, pour qui donc me prenez-vous, pour qui allez-vous me
prendre? supplia Chantal, aussi pâle que sa collerette. Voyons,
n’avez-vous pas assez de ce jeu horrible? Car c’est un jeu, un affreux
jeu, j’en suis sûre. Regardez-moi. Regardez-moi bien en face... Oh!
mama, ma chère mama, ne me tentez pas.
Elle fit le geste de se jeter à genoux, mais l’humiliation lui en parut
sur-le-champ tellement vaine, puérile, presque niaise, qu’elle se releva
d’un bond, interrogea derrière elle les prés déserts, l’horizon, le feu
liquide du ciel, d’un même regard suppliant. Pour la deuxième fois,
l’idée lui vint de s’échapper, de s’enfuir, coûte que coûte,
sauvagement, ainsi que le condamné fuit son destin. Et déjà elle n’en
avait plus le pouvoir. Alors d’instinct, comme par un réflexe vital,
parce qu’elle sentait sa résistance à bout et qu’un effort de plus
risquait de briser son cœur, elle essaya naïvement de tenir tête, pour
dissiper, s’il était encore possible, l’affreux rêve à peine ébauché,
avant qu’il n’apparût, sinistre, dans la lumière de midi.
--C’est à moi que vous parlez, à moi, Chantal. Ce n’est pas à maman,
vous le savez bien. Si! vous le savez!... Oh! mama, vous avez joué cette
comédie à papa, à Françoise, à beaucoup d’autres, jamais à moi,--non,
jamais! Vous n’avez jamais osé. Je vous défends... Je ne veux pas
savoir, je n’ai pas le courage d’entendre... du moins, pas aujourd’hui.
Est-ce que vous ne voyez pas assez que je suis malheureuse? Je n’en
pouvais déjà plus et voilà que vous me venez surprendre, m’achever--oui,
c’est comme si vous me frappiez dans le dos. Mon Dieu! qu’avez-vous
contre moi tous? Que vous ai-je fait?
--Etes-vous folle? dit sèchement la vieille dame. Dois-je en croire mes
oreilles, ma fille? Une scène de vous! Sans doute, il m’est arrivé de
vous imaginer mourante, ou morte, que sais-je? Où est le mal? Est-ce que
nous choisissons nos rêves? Depuis que vous êtes entrée ici, on n’y
parle plus que de médecins, de potions, de cataplasmes, brrrrouou!...
Comment voulez-vous que je ne rêve pas de mort, d’agonie, d’enterrement,
pouah!... Vous me cherchez querelle, ma fille... Je ne vous donnerai pas
le contentement de me voir tomber dans le piège; le piège est grossier,
permettez-moi de vous le dire. Je préfère céder la place.
Elle tenta de reculer d’un pas, chancela, se releva rouge de honte,
s’efforçant maladroitement de cacher à son interlocutrice le
grelottement sans cesse accéléré de ses genoux. Chantal ferma les yeux.
--Mama, fit-elle d’une voix désespérée, taisez-vous! Je ne dois rien
connaître de ce que vous allez dire, ce sont des histoires du temps
passé. Oui, elles vous font mal, je sais... Elles remuent dans votre
pauvre cœur. Croyez-vous qu’elles remueront moins lorsque je les aurai
apprises à mon tour? Pas aujourd’hui, du moins, mama, pas tout de suite!
Elle appuyait les doigts sur ses paupières, cruellement. Car, à son
insu, elle craignait moins les aveux attendus, menaçants, quels qu’ils
fussent, que la minuscule silhouette noire, au centre du paysage
hostile, comme au centre de sa propre tentation, le corps fragile,
mystérieux, sur lequel elle eût cru toucher, sentir--pareil à cette
espèce de mousse élastique qui recouvre chaque caillou ramené des grands
fonds par la sonde--l’humble et tragique secret, englouti depuis tant
d’années, remonté tout à coup à la surface des ténèbres.
--_Louise_, reprit la folle, avec une certaine emphase, je hais les
grimaces, je vais droit au but, j’ai toujours été franche en affaire,
autant qu’un homme. Oui ou non, ma fille, vous ai-je fait tort?
Elle toussa, comme elle toussait jadis, à l’issue d’interminables
marchandages, lorsque le métayer, abruti de chiffres et de gros cidre,
trempe la plume dans l’encre et l’essuie sur son coude, vaincu.
--Il faudrait pourtant le savoir, il ne s’agit pas seulement de se
taire. Je lis dans votre tête. Oh! vous ne me cacherez jamais rien,
résignez-vous... On ne m’a jamais trompée, les grands mots ne m’en
imposent pas, je vais droit au fait--j’interloque, comme on dit. Vous
aurez beau inventer cachotteries sur cachotteries, baisser les
paupières, tenir votre langue, ça m’est égal. Chaque fois qu’il me
plaît, je n’ai qu’à pousser la porte, et j’entre chez vous, ma mignonne,
je me promène à travers vos petits mystères. Vous ressemblez à ces gens
qui s’enferment à double tour, et laissent leur fenêtre ouverte. Au
fond, vous me tenez pour une méchante femme, hein? Que dites-vous
maintenant tout bas?
--Maman, pauvre maman, répétait Chantal, à bout de force, pauvre maman!
Elle serrait plus étroitement les doigts sur ses yeux comme si la nuit
qu’elle faisait ainsi en elle l’eût rapprochée de la chère morte, dont
cette voix grêle--ainsi qu’une main va traînant sur le clavier à la
recherche d’un air perdu--tirait de l’ombre, un par un, les humbles
secrets trempés de larmes.
--Pauvre, dites-vous? Comment, pauvre? Vous ai-je jamais reproché votre
pauvreté, ma chérie? Nous ne sommes pas des milords, mais nous épousons
volontiers des filles sans dot... Le mal n’est pas grand, on a du
travail assez... Tatata--suis-je une cannibale, un dragon? Je ne
parlerai même pas de votre triste santé: mon garçon est un étourdi, un
nigaud, il n’a que ce qu’il mérite. Nous faisons les frais qu’il faut...
C’est-à-dire, nous avons fait--dans le temps... Enfin, nous faisons...
Oh! mâtine! voyez-vous, j’ai toute ma tête. Vieille femme en remontre au
diable. Même un revenant ne me ferait pas peur. Bah! Bah! pourquoi le
cacher? Le... L’enterrement nous a coûté deux cents écus, et folle ou
non, ma petite, ce n’est pas devant vous que je m’en dédirai.
Ni la colère, ni même le dégoût n’eussent dénoué les doigts de Mlle de
Clergerie et, à la vérité, elle ne sentait à présent ni colère, ni
dégoût. Il semblait plutôt qu’un surnaturel silence se fût fait tout à
coup dans son cœur--mais si différent de celui qui prélude aux grands
débats de l’âme--un silence qu’elle ne connaissait pas encore, d’une
autre espèce. Chaque parole venait jusqu’à ses oreilles, intacte,
entière, elle en pénétrait le sens, et néanmoins elle l’accueillait avec
une indifférence stupide, ou pis encore: le sentiment d’une attente
déçue. La créature dont l’image restait fixée derrière ses paupières
closes, si ridiculement noire et menue devant cet horizon immense, sous
ce ciel torride--était-ce là sa grand’mère, ou quelque insecte? Elle eût
cru volontiers pouvoir écraser d’un coup de talon cette voix
chevrotante, elle eût effacé cette forme misérable, d’un revers de la
main, comme une ligne tracée au charbon, une phrase extravagante, sur
l’implacable écran de l’azur... Mais elle ne désirait rien. Elle
n’éprouvait qu’une curiosité morne, dont sa conscience endormie connut
obscurément le péril. Car la haine elle-même ne referme pas, sur un
faible cœur d’homme, deux bras si glacés. Le cadavre même de la haine
est plus chaud.
Non, ce ne fut ni la colère ni le dégoût qui lui firent tomber les
mains, ouvrir les yeux. Elle obéit seulement à la loi de sa nature, à sa
fierté. Elle fit face. Depuis une heure peut-être, depuis trop longtemps
enfin, elle était là, on ne sait pourquoi, dans ce champ désert,
humiliée par d’insaisissables fantômes, dupe d’images familières,
devenues ennemies, prise dans les rets de flamme du paysage, comme une
petite mouche au centre d’une toile éblouissante... Elle fit face.
La vieille dame n’avait pas bougé d’un pouce, toujours debout à la même
place, sa petite ombre à son côté, ainsi qu’un nain difforme, mais
fidèle. Et bien que ses traits mobiles continuassent de dérouler la
succession de ses pensées, elle ouvrait et fermait la bouche sans
proférer aucun son.
L’unique ruse de Chantal est justement celle d’un Chevance: une
foudroyante simplicité. Alors que le faible ou l’imposteur est toujours
plus compliqué que le problème qu’il veut résoudre, et, croyant
encercler l’adversaire, rôde interminablement autour de sa propre
personne, la volonté héroïque se jette au cœur du péril et l’utilise,
comme on retourne l’artillerie conquise pour frapper dans le dos une
troupe vaincue. Elle s’approcha brusquement, posa les deux mains sur les
épaules de Mme de Clergerie, saisit dans le sien l’affreux regard vide,
traversé d’ombres, et dit:
--Je n’ai pas peur, mama. Je n’ai pas peur de vous. Pourquoi auriez-vous
peur de moi? Vous me ferez inutilement du mal, vous ne me réduirez pas
au désespoir, même aujourd’hui, même à cette heure, parce que je
trouverai toujours la force de vous pardonner. Oh! vous n’êtes pas si
insensée que vous voulez paraître, n’est-ce pas, ni si méchante non
plus. Il y a quelque chose, je ne sais quoi, qui pèse trop lourd en
vous, dans votre pauvre âme, est-ce vrai? Quelque chose qui vous
étouffe, que vous ne pouvez plus garder--mais personne n’a la charité de
le recevoir, personne n’a l’air de vous comprendre... Et justement, vous
me l’apportez à un moment de ma vie où j’ai à peine assez de courage
pour moi seule, vous venez vous accrocher à un malheureux petit navire
en dérive. Où allons-nous toutes deux?
La vieille dame s’était d’abord agitée terriblement sans répondre. Puis,
les mille rides de ses joues se froncèrent toutes ensemble, et leur
inextricable réseau parut rejoindre les deux plis profonds de la bouche,
tandis qu’une lueur vague commença de se mouvoir au fond de son regard
dormant. Et presque aussitôt les deux mains sèches partirent comme des
balles, si vite que Mlle de Clergerie pour ne pas les recevoir en plein
visage, dut détourner vivement la tête. En même temps le vieux corps
creux et léger se roidit d’un effort immense.
--Laisse-moi aller, Chantal! supplia la folle. Laisse-moi aller! Je te
reconnais, ma chérie. Que voulais-tu que je te donne? Je n’ai absolument
rien à donner, voilà le mal. Rien à donner, plus rien à donner, ma
mignonne... On ne peut pas savoir ce que c’est.
Dans son émoi, elle avait dénoué son long châle de tricot, qu’elle
retenait d’une main à la hauteur de ses genoux, l’extrémité traînant
dans l’herbe, à ses pieds. Nul n’eût su dire à quelle profondeur de la
conscience avait éclaté la parole simple et claire, ni quel était le
principe même du sentiment qui venait de transfigurer le visage épuisé,
comme vidé du dedans par la plus dévorante des passions de la
vieillesse: un regret stérile. Pareille à tant d’autres survivantes au
milieu d’un monde tout neuf, aussi inconnu d’elles qu’Orion ou Sirius,
lentement repoussées de l’univers des vivants par une pitié meurtrière,
complice de leurs inutiles mensonges, depuis combien de jours, d’années,
de siècles attendait-elle la parole libératrice, la parole vivante?
Évidemment, le ton, l’accent l’en avaient d’abord frappée au cœur, bien
avant que sa misérable attention, désormais si lente à se mouvoir, eût
cherché à en pénétrer le sens. Mais elle y avait aussitôt reconnu cette
sorte de vérité jadis insupportable à son orgueil, et elle tâtonnait
pour s’en emparer, pour en exprimer la substance précieuse, devenue
nécessaire à ses os.
Un moment, un long moment, Mlle de Clergerie épia le visage ainsi tendu
vers elle, tourné tout entier vers son regard, à sa merci. La violence
même de son trouble lui donnait l’illusion d’un calme intérieur absolu,
d’une paix profonde, surnaturelle. L’aventure de la matinée perdait peu
à peu son sens, comme une phrase entendue dans un rêve et que l’esprit
retrouve à l’aube, au fond de la mémoire, inerte, décolorée, pareille à
un oiseau mort. La pensée que la créature minuscule, perdue avec elle
dans la chaleur et la lumière d’un jour d’été, eût été jadis l’ennemie
de sa mère, sa rivale, lui semblait extravagante. Un moment plus tôt,
elle avait esquivé le double soufflet sans colère, ainsi qu’on écarte
une mouche qui bourdonne, un brin d’herbe. A présent elle eût offert sa
joue, elle eût désiré de recevoir le coup en plein visage. Puis elle
regagnerait la maison désormais étrangère, là-bas, derrière les arbres,
elle dirait à tous: «Frappez-moi aussi, je le mérite, je n’ai jamais été
des vôtres, je feignais de vous appartenir par ignorance ou par lâcheté.
Vous n’avez rien à me donner, je ne possède rien qui vous
convienne--quel rêve ai-je fait d’échanger quoi que ce soit? Je ne puis
vous aimer ni vous haïr. Mais du moins vous pouvez m’écraser.
Délivrez-moi de vous tous!»
* * * * *
--Ne me regarde pas comme ça, dit la vieille dame (sa voix grêle prit
dans le silence une extraordinaire netteté). Tu as l’air d’une martyre,
j’ai ces façons-là en horreur, ma pauvre enfant. Évidemment...
Évidemment...
Elle fit vers Chantal deux petits pas, toute branlante, comme si elle
eût marché avec des entraves.
--... Évidemment, vois-tu, soyons justes (Mlle de Clergerie sentait son
aigre haleine sur sa gorge)... J’ai eu tort ce dimanche,--oui,--il
fallait fermer la porte, ta mère a tout entendu... D’ailleurs, je
l’avais fait exprès; on a ses moments de malice, la colère te fond dans
la bouche, tu croirais qu’elle coule jusqu’au cœur... Je ne suis pas
plus mauvaise qu’une autre, j’aurais volontiers flanqué le thermomètre
par la fenêtre... Trente-huit cinq, trente-neuf cinq, quelle
ritournelle, quel casse-tête! Et ton père jaune comme un citron avec son
foie, ses reins, je ne sais quoi!
Elle s’approcha encore, leva vers sa petite-fille un regard de nouveau
obscur:
--Crois-tu qu’elle ait tant pleuré, toi? Es-tu sûre? J’écoutais d’une
oreille en pliant mes draps, j’avais toujours l’oreille au guet. Elle
faisait de gros sanglots. Mais j’étais au second, dans la lingerie, il
faut le dire. Sa fenêtre était grande ouverte, le son monte... Hein?
Qu’est-ce que tu penses? Et, puis, si vieille... on s’imagine, on
invente. D’ailleurs, pauvrette! elle est morte dix jours après. A quoi
ça lui aurait-il servi que je me taise?
Le châle glissa tout à fait, la face comique et douloureuse apparut dans
l’impitoyable lumière comme la menace même de la nuit. Alors le cœur de
Mlle de Clergerie cessa de battre. Mais à ce moment encore, la fille
intrépide qui toujours vit clair en elle refusa de perdre pied,
s’emporta contre les rêves ténébreux qu’elle sentait monter, un par un,
du fond de sa conscience, ainsi que des bulles de boue. L’angoisse, avec
son visage sans yeux, émut chacune de ses fibres, sans réussir à forcer
son courage, ni seulement à abattre ce rien de fierté malicieuse qui est
la fleur de sa jeune sagesse. «Vais-je me sauver devant ma grand’mère?
se dit-elle. Je suis ridicule. Elle n’aimait pas maman, et puis? Est-ce
que je ne le savais pas? Qu’ai-je découvert de nouveau? J’ai été folle
de venir jusqu’ici, devant ces quatre vieux murs. Je suis plus folle d’y
rester. Je n’ai rien fait ce matin que des folies!»... Mais ce n’était
qu’une voix, perdue à travers l’orage.
* * * * *
Car elle n’arrivait pas encore à détacher ses yeux de la tête ennemie,
assaillie par toute la puissance du jour, dépouillée même de cette ombre
secrète, immatérielle, dont la vieillesse enveloppe les êtres. Les
passions qui l’avaient modelée s’y survivaient, pétrifiées, ainsi que
ces crânes polis qui nous découvrent tout à coup le sinistre envers d’un
visage anéanti depuis des siècles. Elle pouvait lire dans ces reliefs et
ces creux, comme sur une stèle funéraire, l’histoire même de sa race, la
dure empreinte marquée par les siens dans la cire informe du temps.
Cette double ride de la joue, c’était celle de l’oncle Antoine, le rire
pincé, grimaçant, dont il accueillait le fermier prodigue, la servante
enceinte, un braconnier. La courbe provocante du menton, la pesanteur
des deux mâchoires trop basses, c’était l’arrière-grand-père Ferdinand,
mort centenaire, qui porta une vache bretonne sur sa tête, à la foire de
Saint-Guénolé. Voilà le front strict des Clergerie, la nuque lourde du
père, son arcade sourcilière fuyante, qui donne au regard du petit homme
on ne sait quoi d’infirme, de suspect... Voilà encore... mon Dieu! Quel
est ce sillon léger, toujours si jeune, enfantin, qui finit sur chaque
joue en une imperceptible fossette, marquée d’une ombre mobile, vivante
et que la douleur ou le plaisir, un choc de l’âme, efface et creuse tour
à tour?
En un éclair, elle revoit sa propre image, une mauvaise petite
photographie qu’elle a glissée dans son vespéral parce qu’elle porte,
dit-on, la trace des lèvres maternelles qui l’ont pressée tant de
fois... «Ta mère adorait ces fossettes, déclare gravement M. de
Clergerie. N’avait-elle pas imaginé de demander au maître Bourdelle, un
soir, de prendre un moulage de tes joues?...» ... Ses joues!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«_Je n’ai rien_, aimait à dire l’abbé Chevance. _J’ai mis trente ans à
reconnaître que je n’avais rien, absolument rien. Ce qui pèse dans
l’homme, c’est le rêve..._»
* * * * *
... Il ne se fit aucun signe au ciel, nul prodige. La mince fumée
montait toujours à travers les arbres, dévorée presque aussitôt par
l’azur. L’herbe sèche crépitait doucement, un caillou glissa de la crête
du mur jusqu’à la mare, la dernière étape du papillon grêle fut la
pointe jaunie d’un sureau.
--Mama, dit Mlle de Clergerie après un long silence, il nous faut
rentrer là-bas, vous et moi. Il nous faut rentrer en Dieu.
Elle ramassa le châle, et pour s’en débarrasser le noua autour de sa
taille, pardessus la blouse de soie.
--N’ayez pas peur, fit-elle encore. Je suis maintenant assez forte pour
vous porter; je voudrais que vous soyez lourde, beaucoup plus lourde,
aussi lourde que tous les péchés du monde. Car voyez-vous, mama, je
viens de découvrir une chose que je savais depuis longtemps: bah! nous
n’échappons pas plus les uns aux autres que nous n’échappons à Dieu.
Nous n’avons en commun que le péché.
Elle approcha sa bouche du front ruisselant, elle y jeta brusquement ses
lèvres. La tête docile roula mollement, s’abandonna, les yeux clos. Déjà
Chantal emportait, précieusement serrée sur sa poitrine, la proie
lamentable. L’atroce soleil brûlait sa nuque et ses mains, aspirait
l’air dans ses poumons, absorbait jusqu’à sa pensée, mais elle sentait
qu’aucun soleil au monde ne pourrait désormais tarir sa joie.
--Mama, murmura-t-elle tout essoufflée, reprenant haleine, j’ai l’air de
te porter: c’est toi qui me portes... Ne me lâchez plus!
Son regard, ivre de fatigue et de lumière, était plein d’un tranquille
défi.
V
--Laissez donc mes oignons, s’écria la cuisinière furieuse. Vous n’êtes
plus bonne à rien. Allez vous coucher,--oui!--allez vous coucher. Quelle
maison!
--C’est pas vrai! dit Francine en essuyant de l’avant-bras ses yeux
rouges. Je ne peux pas éplucher des oignons sans pleurer, est-ce ma
faute?
--Ne mentez donc pas, imbécile! Vous sanglotiez. Je vous entendais de la
buanderie. Vous me faites pitié: je devrais vous flanquer des gifles.
--Ça ne serait pas un mal, je voudrais être morte, madame Fernande. Si
je meurs, je demande à être incinérée--brûlée, quoi! les os, aussi,
tout. J’ai fait un écrit qu’on trouvera sous le marbre de ma commode. Et
même j’ai envie de vous le donner, rapport à M. Fiodor: il fouille
partout.
--Gardez-le, petite dinde, je ne me mêle pas de ces choses-là... Les
romans vous tournent la tête. Faites comme moi, n’en lisez jamais. A
votre âge, on pense bien assez aux hommes sans risquer de s’échauffer
encore le sang par des inventions. Mais vous n’avez pas plus de défense
qu’un enfant, et du vice à revendre, avec vos yeux couleur de plomb
fondu. Des yeux gris! ça n’est pas humain.
--Du vice? Dites plutôt du malheur: je ne suis pas chanceuse, je n’ai
pas seulement de ligne de chance dans la main, je suis une enfant du
malheur. Et pour faire voir du pays à M. Fiodor, laissez-moi rire! Un
homme de cette espèce-là, caressant et rusé comme une femme, aussi
féroce qu’un petit chat!
--Féroce! Taratata! Des hommes féroces, vous voyez ça dans vos films.
C’est pareil à votre histoire d’incinération, votre ligne de chance et
le reste: des visions. Une bonne soupe épaisse le matin vers six heures,
du quinquina avant les repas et la tisane d’herbes chaque soir, avant de
se mettre au lit, pour combattre l’humeur du sang, voilà le conseil
d’une mère de famille, et je suis sûre d’avance que vous n’en ferez pas
plus cas que de votre première dent de lait. Ainsi va le monde:
l’expérience est une invention des vieux qui met les jeunes en colère,
sans profit pour personne. Une chance encore, que vous ne m’éclatiez pas
de rire au nez!
--Je n’ai pas envie de rire, non.
--Riez quand même. On n’a pas trouvé mieux contre les folies du
sentiment. Autrement vous rirez trop tard, et Dieu sait où ça mène de
rire trop tard, quand on a le cœur pris par un désespoir d’amour! Droit
au puits pour s’y jeter, tête première.
--Pourquoi pas?
--Taisez-vous donc, vicieuse! A force de ruminer cette bêtise, jour et
nuit, vous finirez par la faire. J’en ai vu de plus malicieuses que vous
chipées par le suicide, l’idée fixe à ce qu’on dit, gobées comme des
mouches... Ni vous ni moi ne sortons de la cuisse de Jupiter, peut-être?
On doit vous parler franchement. Hé bien, les gens du grand monde se
détruisent moins souvent que nous, c’est un fait. Des oh! des ah! des
vapeurs et des attaques de nerfs, ils ne sortent pas de là, juste assez
pour mettre le personnel sur les dents, et enrichir les spécialistes du
genre de ce professeur La Pérouse qui fait tourner Monsieur en
bourrique. Une petite bonniche n’a pas le moyen de se payer des
mélancolies de millionnaire, voyez-vous!
--Pas le moyen? C’est ce qui vous trompe, madame Fernande. Pensez de moi
ce que vous voudrez, je ne suis peut-être pas si bornée que j’en ai
l’air. Je m’exprime mal--oui--mais un peu plus, un peu moins, l’amour
fait bafouiller tout le monde. D’ailleurs on ne dit rien de bon
là-dessus dans les livres--des blagues. L’amour, voyez-vous, c’est dur,
ça n’a pas d’entrailles, ça pourrait même rire de tout, comme une tête
de mort. Je n’ai plus d’égards pour moi, plus de coquetterie, une robe
neuve me dégoûte. On ne voudrait pas être aimée pour sa robe! Au début,
oui, sans doute, vous montrez volontiers un manteau--moins encore: un
bonnet, un bout de ruban, un joli petit soulier avec une boucle neuve.
Et vous riez, vous serrez vos doigts, vous trouvez des bêtises à dire.
On croit l’amour riche, gracieux. Il faut ça pour nous tenter, il nous
prend par la douceur, les manières. Mais en réalité, madame Fernande,
sitôt le poisson ferré, adieu les douceurs! L’amour se montre tel qu’il
est, nu comme la main, nu comme un ver.
De surprise, la cuisinière avait laissé glisser sur la table ses bras
énormes, et lorsque la pauvre fille se tut, elle remua les épaules,
ainsi qu’un baigneur saisi par le froid.
--Vous me faites peur, Francine, dit-elle, je vous crois folle. Il y a
un vent de folie dans cette satanée maison, sûrement! Le pis est qu’on
ne peut pas douter de vous; il faut vous croire sincère, j’en ai les
jambes coupées.
Elle renifla bruyamment, essuya ses yeux, où brillait déjà, sous les
larmes, la sauvage curiosité femelle, plus forte qu’aucune compassion.
--Je vous tirerai de là, ma petite, je ne vous laisserai pas manger par
un sale Russe, un vrai démon. Qu’est-ce qu’il a bien pu vous mettre dans
la tête, à vous, une étourdie qui me chipait encore l’été dernier mon
sucre et mon chocolat et qui chantait du matin au soir? Nom d’un sac!
vous n’êtes pas abandonnée, vous avez des amis, on devrait prévenir la
police. Soyez franche, hein? Je parie qu’il vous menace, le vampire!
--Me menacer, moi! Osez donc le répéter, grosse boule de son, hypocrite!
Il n’a jamais menacé personne. Il est malheureux, voilà tout. Malheureux
à un point qu’on n’imagine pas, qui vous donne mal au cœur, au ventre,
le vertige, quoi!... Quand il bâille, vous diriez un roi, un dieu. Il
explique que c’est ainsi dans son pays, sous un ciel blanc, la terre
blanche, avec de petits bouleaux, les cabanes, des lacs gelés, un gros
soleil rouge, et des loups... Puis il parle de la mort d’une manière si
douce, si affectueuse, et il avoue qu’il ne m’aime pas, qu’il ne pourra
pas m’aimer. Pauvre chat!
--Imbécile! Triple imbécile! _Son pays!_ De quel ton elle a dit ça! Et
_malheureux!_ Il en a l’air, il joue aux cartes jusqu’à des deux heures
du matin, il est vêtu comme un prince, il fume des cigarettes dorées qui
sentent le poivre et la lavande. Des malheureux! Parle-moi de ton père,
imbécile, qui s’est gâté la poitrine en soufflant le verre, une fois ta
mère défunte, pour vous élever tous les six. A-t-on idée d’adorer à deux
genoux un mendiant russe quand on l’a traité dix minutes plus tôt de
rusé, de féroce et quoi encore?
--Madame Fernande, je regrette de vous avoir injuriée, pardonnez-moi,
j’ai mes nerfs. Seulement ne soyez pas injuste, allez! Au début, je
l’étais aussi. Je voudrais bien vous expliquer, mais c’est trop
difficile, les mots manquent... D’ailleurs je ne suis pas à plaindre
autant que vous pensez, je ne suis même pas à plaindre du tout. Il ne
m’aime pas, bon. Je ne peux pas lui en vouloir, il est trop malheureux,
je dois être malheureuse avec lui, à cause de lui. Je suis son égale
maintenant, voyez-vous, il l’a dit. Je me fiche du reste, je ne veux pas
qu’on se mette en peine de moi, je mourrai comme une mouche.
Naturellement ça vous paraît sombre, triste, ça fait froid de
m’entendre. Et justement c’est ce froidlà qui me repose, je suis lasse.
Le soir est triste aussi, madame Fernande. Pourtant lorsque le soleil
vous a rôti les épaules et sorti les yeux de votre tête, n’est-on pas
bien aise de voir les fonds noircir et les gros papillons de nuit?
--«Les fonds noircir et les gros papillons de nuit», je crois
l’entendre, elle répète sa leçon mot pour mot, l’innocente! Et il la
mènera tranquillement jusqu’au fond de la rivière, avec ses belles
phrases creuses comme un turlututu. C’est ce qu’il veut, sotte que vous
êtes! Oui, il n’en veut qu’à vos sous. Ne mentez pas: il vous a volé
plus de mille francs.
--Et puis après? Vous en verrez bien d’autres, madame Fernande. Je ferai
un testament, il aura tout.
--Bon, bon, restons-en là... Seulement, ma belle, vous saurez que j’ai
un travail, ici... je ne suis pas rentière. Vous irez vous pendre
ailleurs, foi de moi, je ne vous supporterai pas plus longtemps. Est-ce
que Monsieur vous paie pour geindre tout au long du jour, ou débiter des
horreurs, sur un ton de première communiante à vous donner le bon Dieu
sans confesse? Je vous ferai flanquer dehors par Monsieur, oui, moi qui
vous parle, entendez-vous? et dans l’intention de vous servir. A votre
égard, une mère n’agirait pas mieux. Rentrée à Paris, on saura si le
Russe court après vous; je suis tranquille. Et pas plus tard qu’à
l’instant même, faut que je le voie, rapport au fût d’huile d’olive...
Je m’en vais lui dire deux mots qui me brûlent la langue depuis
longtemps. Si vous ne voulez pas l’appeler, je le ferai prévenir par
François.
--François est à la ferme, il répare la lessiveuse. Croyez-vous que ça
me gêne d’appeler M. Fiodor? Cette malice! Vous verrez quel homme il
est, madame Fernande. Il vous retournera comme un gant, le mignon.
--Bon, bon, parle toujours! riposta la cuisinière offensée. Et dites-lui
d’apporter le fût sur la brouette du jardinier, comme tout le monde, au
lieu de jouer à l’hercule. Il a failli me laisser tomber sur les pieds
la dernière barrique de porto,--cent litres!
* * * * *
Elle reprit son couteau d’un air grave. Fille d’un forgeron-cabaretier
de la vallée d’Avre, qui donnait des bals à la jeunesse chaque dimanche,
elle ne croyait pas petite son expérience des choses du cœur. Mais
dressée dès sa jeunesse à la jovialité normande, qui ne songe guère à
cacher aux domestiques, ni même aux voisins, une débauche honnêtement
calculée, selon la prudence héréditaire, en proportion des ressources et
des libertés de chacun, elle commençait de trouver irrespirable l’air de
cette maison trop secrète, apparemment dédaignée des hobereaux chasseurs
et des gras curés villageois, si différente des châteaux où elle avait
servi, maison hantée seulement de médecins, de prêtres, d’historiens, de
journalistes suspects, austère jusqu’à la tristesse, mais qu’elle
sentait travaillée néanmoins de beaucoup de vices et d’humeurs.
Par-dessus tout, elle méprisait la faible santé du maître, ses remèdes,
les répugnances puériles de son estomac, d’autres manies encore, qu’elle
prétendait femelles, indignes d’un homme. Ayant connu jadis, du temps de
sa jeunesse et au hasard d’un «extra», Mme de Clergerie déjà mourante,
elle avait reporté, presque à son insu, discrètement, sur Mlle Chantal,
une espèce de pitié dévote, qui n’était pas sans délicatesse ni
clairvoyance. Le goût de sa fille pour cette forte commère (il détestait
les gens gras) faisait le scandale de M. de Clergerie. «Elle sue,
disait-il, je ne puis la voir sans haut-le-cœur.» Mais il devait
toujours ignorer que dans la solitude tragique où la mystérieuse petite
fille allait donner le suprême effort de sa vie même, elle ne trouverait
nulle part ailleurs que dans cette sollicitude grossière un peu d’aide
et de repos. «Elle n’est pas trop fine, répondait Chantal, ni trop
dévote non plus, et elle me raconte des histoires étonnantes où elle a
mis tout le sel de sa cuisine. Si je l’aime ainsi, c’est qu’elle ne ment
pas.»
* * * * *
--Je vous avais fait prier de prendre la brouette, monsieur Fiodor. La
porte de la buanderie est si basse! Sûrement vous aurez encore abîmé le
chambranle.
--Qu’importe? (Il déposa le petit fût à la place ordinaire, et tourna
vers Mme Fernande un visage calme et triste.) Oui, qu’importe? Je n’ai
reçu d’ordre de personne, je n’ai voulu que vous plaire, rendre service.
Pour le reste, n’est-il pas juste que j’agisse à ma guise, selon ma
fantaisie, au risque d’égratigner en passant une pièce de chêne? C’est
une chose qu’une femme ne peut comprendre, on a parfois besoin
d’éprouver ses muscles.
--Il faut que vous ayez toujours raison, répliqua la cuisinière d’un ton
bourru, où il sentait très bien frémir l’impatience, la curiosité, un
dépit qui lui plut. A la moindre observation, que de phrases!
--Nous sommes ainsi, fit-il. Nous sommes bavards. Et cependant je suis
capable de parler comme un Français, plus brutalement même. Vous pensez
beaucoup de mal, madame Fernande, trop de mal... On ne doit pas... on
doit délivrer son cœur... Moi aussi je veux vous dire un mot de
mademoiselle Francine.
--Vous avez peut-être écouté aux portes, ne vous gênez pas, remarqua la
grosse femme furieuse et déçue. Je m’en moque. J’ai assez de vos
manières, voilà le mot. Une mère de famille n’a pas à vous cacher ce
qu’elle pense. Votre place, monsieur Fiodor, n’est pas dans une maison
sérieuse, dans une maison d’honnêtes gens. Il y a de la bêtise ici, je
ne prétends pas le contraire, mais il n’y a pas de méchanceté. Vous,
vous êtes méchant. Je connais Francine. Vous l’avez rendue folle exprès,
par vice; vous êtes malin comme un singe. Elle finira par se détruire,
vous l’aurez assassinée... On en guillotine qui sont moins coupables que
vous.
Elle s’attendait à un cri de colère, ou peut-être à un éclat de rire, un
défi. Le Russe l’écoutait en silence, immobile, aussi pâle qu’un mort.
Elle se tut.
--Est-ce possible? dit-il tout à coup de sa voix chantante. Regardez
cette poitrine, madame Fernande (il écarta violemment sa chemise de
soie, découvrit une peau nue et lisse, marquée de cinq cicatrices
profondes). Voyez la trace des balles. J’ai été fusillé à Vrosky, devant
le mur de l’école, moi qui vous parle, les cinq canons de fusil à
quelques pas (je les aurais presque touchés de ma main), et la neige
était rouge de sang. Ils avaient allumé un feu avec les bancs et le
tableau noir, ils y brûlaient nos effets, nos papiers, nos pauvres
culottes raccommodées avec du chanvre et un bâton pointu, nos bottes...
Je voyais monter cette fumée sale dans le ciel. Quel homme a contemplé
sa fin de plus près, face à face? Hé bien! par ce souvenir qui m’est
plus sacré que n’importe quelle femme, que ma mère même (Il se signa sur
les lèvres), je n’ai pas voulu faire le mal, j’ai agi avec simplicité,
sottement... J’aurais désiré que la fille fût mon amie, ma camarade. Où
est mon crime? Elle était jadis simple et fraîche, champêtre, elle
sentait le foin, je l’eusse volontiers embrassée ainsi qu’un petit
frère. Aujourd’hui, voyez-la, que puis-je? elle a renié sa nature, elle
est entrée dans le vieux mensonge. D’elle ou de moi qui a changé?
--Oh! vous parlez bien, vous êtes rusé, je connais vos malices...
Seulement, avouez que depuis des semaines vous tourniez autour de la
petite, vous parliez bas... Elle était là comme un oiseau, tellement
blottie, fascinée, elle aurait tenu dans le creux de la main. Et puis
vous l’avez appris à jurer en russe, à fumer, à boire de l’éther... des
saletés.
--Devais-je me moquer d’elle, la rudoyer? Je ne vous le cacherai pas,
madame Fernande (l’expression de son regard devint tout à coup si vague
que la cuisinière en soupira de surprise et de dégoût), vous semblez ne
savoir nullement ce qu’est le malheur. La fille, elle, le sait. Car
pleurer un mort, la perte d’un procès, jurer contre le Christ,
blasphémer, ce n’est pas le malheur. Le malheur est calme, solennel,
ainsi qu’un roi sur son trône, muet comme un suaire. Quant au désespoir,
il nous donne un empire égal à celui de Dieu.
--Et c’est ce que vous contiez à une gamine, farceur?
--Madame Fernande, dit le Russe sans cesser de sourire d’un sourire
humble, innocent, détrompez-vous: une femme comprend aisément le
malheur. Oui, il y a sans doute en chaque femme comme une source de
tristesse. Ainsi cherche-t-on l’eau sous la terre. Voyez, cependant:
mademoiselle Francine l’a épuisée d’un coup, c’était une petite source
de rien. Aujourd’hui, elle ne sait que pleurer, s’enivrer, décacheter
mes lettres, ou boire dans mon verre aussitôt que je tourne le dos pour
allumer une cigarette. Ce sont des enfantillages.
--Et si elle se tue, appellerez-vous ça encore un enfantillage,
hypocrite que vous êtes!
--Assez! fit le chauffeur d’une voix grave. Je gagne ma vie honnêtement,
je fais mon service, je ne souffrirai pas que vous m’insultiez.
D’ailleurs, je désespère de me faire comprendre de vous, madame
Fernande. Certes, j’ai commis bien des actes téméraires qui vous
paraîtraient incroyables. Le plus téméraire de tous sera probablement
d’être entré un jour dans cette maison.
--Hein, quoi? Quelle maison?
M. Fiodor pâlit, croisa nerveusement les mains.
--Vous savez ce que cela signifie, madame Fernande. Sur ce point du
moins, vous voyez clair. Le mensonge est ici plus vivace qu’ailleurs, il
jette sa graine partout, il finirait par ronger la pierre. La vieille
dame est née de lui, c’est sûr. Elle ressemble à un champignon poussé
entre les racines d’un arbre, au crépuscule... Notez qu’elle n’a commis
aucun crime, je suppose; mais son âme est avec son trousseau de clefs,
la mère avare! Et pour lui, qui donc l’a jamais vu rire d’un rire
d’homme? Avec sa barbe de pauvre, ses mains molles, la peau grise de son
cou, son haleine? Écoutez, madame Fernande, excusez-moi: je le crois
mort depuis longtemps.
--Quelle horreur!
--Il y a encore ses amis--les «_intimes amis_» en français, n’est-ce
pas? Christ! A Paris, d’abord, ils m’ont fait rire. Ici, je les déteste.
L’évêque Espelette ressemble à n’importe quelle dame professeur à
l’Institut des jeunes filles d’Ostrov. Son âme à lui doit être une
petite flûte. Comme il caresse des mains, du regard, comme il souhaite
plaire! Il joue avec le médecin La Pérouse, avec le journaliste, avec le
juif, avec tous... Ils jouent entre eux, ainsi que des enfants tristes,
dans la cendre, un jour d’hiver. Ils ne savent assurément ce qu’ils
veulent. Chacun désire un rang, une place, la renommée, l’or, et sitôt
la place occupée, je suppose, elle est trop grande pour lui, il désire
humblement plus bas. Oui, madame Fernande, personne ici n’a le courage
du bien ni du mal. Satan lui-même s’y dessinerait comme une traînée de
poussière sur un mur.
Ses longs yeux brillaient de plaisir; il alluma une cigarette.
--D’ailleurs, n’avons-nous pas maintenant assez parlé, madame Fernande,
à quoi bon? Je dois remplir mon réservoir, j’ai cent kilomètres de route
à dévider avant sept heures.
--Attendez un peu! supplia la cuisinière presque humblement. Voyez-vous,
j’ai servi des maîtres qui ne valaient pas ceux-là pour les manières,
l’éducation, la fortune, et le reste. Cependant, parole d’honneur, je
n’ai jamais été si mal à l’aise. Je rêve les nuits, il faut que je
rallume ma bougie, j’ai même des tremblements. Ça ne m’était pas arrivé
depuis la mort de ma troisième fille... Tenez! la vieille dame est ce
qu’elle est, d’accord. Seulement j’ai du mal à l’entendre traiter de
chameau, en face, sans baisser la voix--je fais la sourde, je voudrais
me fourrer dans un trou... Notez qu’elle comprend, j’en jurerais, mais
elle n’est pas sûre; autrement elle leur sauterait aux yeux, la vilaine!
Et puis le patron a horreur de la jeunesse, c’est connu. Sa femme est
morte d’ennui. Positivement, il resserre le cœur. Sans plus parler de
Francine, monsieur Fiodor, ni me mêler autrement de vos affaires, votre
place n’est pas ici. Non, croyez-moi, l’air d’ici ne vaut pas
grand’chose pour vous.
--Allons donc! dit le Russe d’une voix douce. Il est trop tard, madame
Fernande. Je dois voir la fin de cette aventure, vous le savez.
Peut-être les gens ne sont-ils pas ici pires qu’ailleurs, médiocres
seulement, ridicules et bas... mais l’air qu’ils respirent suffirait à
les rendre plus noirs que des démons. Moi-même, j’ai perdu mon sens, je
suis pareil au mot d’une langue oubliée. Hélas! madame Fernande, le
secret de cette maison n’est pas le mal--non--mais la grâce. Nos âmes
maudites la boivent comme l’eau, ne lui trouvent aucun goût, aucune
saveur, bien qu’elle soit le feu qui nous consumera tous
éternellement... Que dire? Chacun de nous s’agite en vain, se débat;
nous sommes pris entre les mailles d’un filet qui nous emporte pêle-mêle
où nous ne voulons pas aller. Excusez-moi de parler devant vous ce
langage insensé... Je vous parais fou, délirant, vous me croyez ivre...
--Que non. Tout finaud que vous êtes, vous n’en remontrerez pas à une
fille de la vallée d’Avre. Je suis votre pensée depuis un moment,
monsieur Fiodor, je ne la perds pas de vue, comme une tanche au fond de
l’eau. Bah! vous parleriez bien encore, je lis ça dans vos yeux... Un
homme ordinaire, quand il a quelque chose à dire, ses yeux brillent. Les
vôtres languissent. Il n’y a pas moyen de se tromper.
--Moi aussi, s’écria le chauffeur avec une impatience presque
convulsive, moi aussi je connais votre pensée. Qu’importe Francine,
hein? Nous nous moquons bien de la fille! Il y aura bientôt deux
semaines--je pourrais donner l’heure exacte, vous avez pensé me prendre
en défaut, me surprendre... Oui, c’était le jour où la vieille dame
s’est perdue. Monsieur grondait, hochait la tête, il n’a jamais paru
plus petit, plus mesquin. Il sentait le rat. Quelle chaleur! Le mastic
coulait le long des carreaux de la véranda... Vous avez tort de rougir,
madame Fernande!
--Et pourquoi donc voulez-vous que je rougisse, insolent?
Les yeux du Russe se vidèrent instantanément de toute lumière.
--Parce que vous me croyez l’amant de la Mademoiselle, fit-il sans
élever la voix, mais si nettement que les paroles sonnèrent aux oreilles
de Fernande comme si elles venaient d’être criées à tue-tête. Vous
m’avez vu sortir de la chambre, ce jour-là. J’ai reconnu votre jupe, au
coin du couloir, dans l’ombre, bien que les persiennes fussent closes.
Pour ne pas répondre, la grosse femme fit sans doute un effort
désespéré. M. Fiodor s’était tu depuis longtemps, qu’elle semblait
l’écouter encore, ses deux larges avant-bras posés sur la table, le
visage penché, et si attentive que la grossièreté même de ses traits en
était comme ennoblie.
--N’avez-vous pas honte? reprit-il. Le mauvais rêve est en vous, en
nous, dans nos consciences. La Mademoiselle est trop pure, elle va, elle
vient, elle respire et vit avec la lumière, hors de nous, hors de notre
présence. Et néanmoins elle rayonne à son insu, elle tire de l’ombre nos
âmes noires, et les vieux cruels péchés commencent à s’agiter, bâiller,
s’étirent, montrent leurs griffes jaunes... Demain, après-demain--qui
sait?--une nuit, cette nuit même, ils s’éveilleront tout à fait. Je l’ai
déjà prédit, madame Fernande: la maison est vile, chétive. Vous y verrez
cependant des choses étonnantes. Voici qu’elle tombe en poussière.
DEUXIÈME PARTIE
I
M. de Clergerie n’est ni meilleur ni pire qu’un autre, mais toute
grandeur l’efface, n’en laisse rien. La méfiance originelle où ses
rivaux croient voir la marque de la race, l’empreinte normande, n’est
que l’acte de défense d’un être faible qui serait, tour à tour et
peut-être tout ensemble, l’esclave de ses admirations ou de ses haines,
s’il était jamais capable d’une telle dépense de son être. En bref, il
ne souhaite pas l’éclat de la renommée, il n’en veut que les profits.
Entre ces mille profits que se disputent les ambitions serviles, ce sont
au reste les plus petits qu’il recherche; et sa patiente industrie sait
en user avec tant d’art qu’il fait de ces bagatelles des riens
désirables que ses émules enragent d’avoir jadis dédaignés. Par malheur,
nul homme n’a jamais cédé impunément à la tentation de tirer parti de sa
propre médiocrité, nul n’établit sa vie sur la part la moins noble de
son être sans courir, un jour ou l’autre, le risque d’une sorte de
déclassement moral qui lui fera connaître l’angoisse de la solitude
intérieure et comme l’image contrefaite de cet exil spirituel où le
génie trouve la rançon de la gloire. A mesure que l’auteur de
l’_Histoire du Jansénisme_ se rapproche du but modestement entrevu
depuis l’adolescence--un fauteuil à l’Académie--il voit se rétrécir peu
à peu le cercle où il a lui-même rêvé d’enfermer son destin. La
multiplicité, l’enchevêtrement de ses intrigues, atteint maintenant ce
point critique, au-delà duquel toute démarche devient dangereuse, toute
décision irréparable. Il a épuisé ses amitiés; il ne pourrait même plus
rien tirer d’un ennemi. Serviteur d’une ambition minuscule, en apparence
inoffensive, il a fait pour elle le vide dans sa vie, et voilà que ce
vide l’aspire: il s’y sent glisser comme au néant.
--Qu’est-ce qu’ils ont? dit-il à Mgr Espelette, familier des mêmes
angoisses, car il n’a pas osé présenter sa candidature à la succession
du duc de Listrac et n’attend rien de bon, à la vacance prochaine, de
l’inimitié du directeur de la _Revue internationale_. Oui, qu’est-ce
qu’ils ont? Nous n’avons commis aucune imprudence, nous avons fait pour
le mieux, donné à chacun sa juste part. Enfin, nous fûmes laborieux.
D’où vient qu’on se retire de nous? Faut-il qu’un honnête homme fasse,
une fois au moins, scandale, pour se ménager une vieillesse? Hélas! cher
ami, l’ambition discrète, qui se réserve, n’est plus appréciée par
personne. Je crains même qu’elle ne demeure incomprise. Aujourd’hui, qui
peut se vanter d’être entendu à demi-mot! Solliciter n’a plus de sens.
On doit abattre grossièrement ses cartes, montrer son jeu.
Mais l’évêque de Paumiers le rassure:
--Cher monsieur, toute existence a sa phase critique, son point mort. On
retrouve ce trait de la nature jusque dans la sainteté; la sainteté
elle-même a ses passages déserts, arides. Ne vous plaignez pas! Le bruit
fait autour de votre nouvelle union, si parfaitement assortie, va
réveiller la sympathie, assurer une position qui n’a jamais été bien
compromise... D’ailleurs, madame la marquise de Montanel vous apporte
son influence personnelle, et quelque chose de mieux encore,
l’expérience d’une femme du monde.
Ces derniers mots retombent dans le silence; et M. de Clergerie semble
ne les avoir pas entendus.
--Quel triste été! fait-il. Je n’eusse point cru le beau temps si
monotone à la longue, si accablant. Que d’orages!
Du matin au soir, en dépit des persiennes closes, on entend le
crépitement presque imperceptible du gravier sous le soleil torride, et
quand vient la nuit, l’espèce de brise qui monte sent la fièvre ou
l’étable. Toutes les puissances du jour s’y retrouvent décomposées,
ainsi que les sucs des racines et des feuilles au fond d’une eau
dormante. Dans les pâturages, le long des haies encore tièdes, les
taureaux normands à l’encolure courte, qui ont somnolé tout le jour,
dressent lentement leur tête crépue et, frissonnant de plaisir du garrot
à la croupe, aspirent cruellement cet air épais, en retroussant leurs
lèvres noires.
--Je crains que la saison n’éprouve terriblement mes nerfs, confie M. de
Clergerie à ses hôtes, chaque soir, à l’heure où l’on allume les lampes.
Il désire cette heure et la redoute, car l’âge ne l’a jamais tout à fait
guéri de ses anciennes terreurs nocturnes. Dans un appartement désert, à
minuit, il redevient l’enfant chétif, qui regarde de biais les portes
closes, efface les épaules au moindre bruit. Ou, la joue au creux de
l’oreiller, il écoute le battement de l’artère temporale, suppute le
durcissement possible des tissus, la fatigue du cœur, une lésion.
Parfois il se lève, ouvre la fenêtre, interroge le parc ténébreux,
reçoit en plein visage son haleine chaude, animale. Une nuit, il a vu à
l’angle d’un mur, sous la lune, la haute silhouette de l’abbé Cénabre,
immobile, démesurément prolongée par son ombre. La surprise l’a tenu
éveillé jusqu’au jour.
D’ailleurs, sa déception est profonde, menace réellement sa santé. Elle
a des causes diverses, dont quelques-unes restent secrètes,
incommunicables. Cette année, il a fui Paris dès le mois de juin, recru
de fatigue, écœuré par son dernier échec à l’Académie. L’annonce
officieuse de son prochain mariage faisait déjà courir à travers les
salons bien pensants un petit rire, dont il a perçu l’écho, et qui l’a
glacé. Des mois pourtant, à l’insu de tous, il avait calculé ses
chances, pesé les avantages, les risques, résigné qu’il était par avance
aux humiliations nécessaires, assuré de vaincre l’ironie ou la médisance
à force de patience ou d’effacement. Et il s’est avisé tout à coup
qu’une épouse est encore quelque chose de plus qu’une amie vigilante,
une alliée. A mesure que le terme approche, il découvre aussi la
personne de Mme de Montanel, son existence physique, et il ne baise plus
qu’avec ennui, satiété, la petite main ronde à fossettes.
Jamais la maison familiale, où l’attachent un respect craintif et des
habitudes plus fortes que l’amour, ne lui a paru moins faite pour la
véritable sécurité, le repos. Le passé n’y vit plus, mais il semble
achever d’y pourrir. L’historien en sent la menace obscure. On le voit
raser les murailles, le visage prématurément flétri par une gravité sans
cause. «Monsieur n’est plus jaune ici, il est vert», déplore la
cuisinière Fernande. Les premiers jours surtout avaient paru
intolérables, parmi les malles et les caisses, avec l’odeur des
cretonnes moisies, sous le regard des domestiques, perfides et
compatissants. Vainement le malheureux faisait-il ouvrir les fenêtres:
le vent pouvait ronfler à travers les couloirs, le grenier retentir du
grincement de la vieille charpente, l’immense demeure n’en finissait pas
de s’éveiller, de redevenir vivante. Ramassée sur elle-même, on eût cru
qu’elle défiait l’été précoce, le ciel déjà torride. «Je sors d’une cave
pour entrer dans un four», écrivait alors M. de Clergerie à son médecin
La Pérouse qui soigne depuis vingt ans ses phobies, et qu’il a
d’ailleurs fini par convaincre de venir le rejoindre, dès juillet, à
Laigneville, pour y essayer un nouveau traitement de la névrose
d’angoisse, dont l’illustre psychiatre entend bientôt entretenir ses
confrères.
Car, chose étrange, depuis trois mois, M. de Clergerie, comme éperonné
par un pressentiment mystérieux, ne songe plus qu’à remplir sa maison
vide. Dans sa hâte à rassembler autour de lui, vaille que vaille, ce
qu’il a pu trouver d’amis bénévoles et qu’il accueille avidement pour
les délaisser le lendemain, il fait penser au moribond qui tire à soi,
contre sa poitrine, une présence invisible, s’en recouvre. Cette
insolite marotte a donné d’abord à rire, et puis les rieurs se sont tus.
Le monde aime à comprendre, ou du moins veut s’en donner l’illusion. Or,
les hôtes qui se sont succédé à Laigneville ont laissé se répandre peu à
peu le bruit que tout n’était pas clair là-bas. «Pourquoi ce brusque
départ, si peu de temps après la mort de M. Pernichon? a demandé le
vieux Clodius Poupard dans un couloir de l’Académie des Sciences
morales. Clergerie est inattaquable... Mais il a tort de prêter le flanc
aux calomnies intéressées, il paraît craindre un scandale. Sa fille
n’était même pas fiancée...»
Ce qui descend lentement sur le pauvre homme, ainsi qu’un brouillard du
glacial novembre, ainsi que l’oubli sur un mort, c’est l’ennui. Il
ennuie. Malgré tous ses soins, la grande épargne qu’il a faite de
lui-même, une merveilleuse adresse, il n’aura pu prolonger jusqu’à la
fin, jusqu’aux obsèques, le laborieux mensonge de sa renommée.
Mais sa vie a un autre secret, un autre principe de mort. Ce vide
étrange, où achève de se perdre un labeur de tant d’années, gagne sans
cesse, et voilà que le sol même manque sous ses pieds. «Chantal m’a
déçu, confie-t-il à Mgr Espelette. J’attendais d’elle autre chose. Je ne
comprends plus.»
--Cher ami, objecte le sage prélat, je crains que depuis la mort du bon
Chevance, vous ne soyez victime d’une sorte d’idée fixe.
Qu’attendiez-vous donc de mademoiselle Chantal? Qu’avez-vous à reprocher
au saint prêtre, dont la simplicité reste, au contraire, une si grande
leçon pour nous? En dépit d’inoffensives manies, que je remarque
moi-même assez souvent chez les meilleurs sujets de mon
séminaire,--ceux-là du moins dont l’origine est modeste,--c’était un
homme sensé, qui laissait faire la Providence. Certes, discrétion n’est
pas lâcheté. Cependant, que de responsabilités prenons-nous, dont de
plus avisés sauraient s’épargner le fardeau! Pour moi, il n’est ras
douteux que Mademoiselle votre fille n’ait déjà donné les signes
évidents de la vocation religieuse. Toutefois Dieu n’a sans doute pas
dit son dernier mot à ce jeune cœur.
Mais M. de Clergerie riposte aigrement, avec une inconsciente cruauté:
--Ne nous payons pas de formules! Votre Grandeur sait si j’étais fier de
Chantal! L’année dernière encore madame la supérieure de Sainte-Gudule,
qui m’a élevée, me parlait d’elle en termes qui eussent rempli de joie
le père le plus exigeant. Oui, il y avait chez cette enfant une espèce
de force surnaturelle pour le bien: je l’ai vue en imposer à des hommes
graves, qui n’ont pas l’habitude de céder à un premier mouvement
irréfléchi et n’admirent qu’à coup sûr. Dans le petit cercle de la
baronne Mellac, qui a bien voulu l’associer un moment à sa belle œuvre
de la «Crèche sociale», elle avait séduit tout le monde: ces dames
l’écoutaient comme un oracle! Évidemment, certains scrupules ne me sont
pas aussi étrangers qu’on pense; je sais qu’une âme délicate craint la
louange. J’eusse approuvé que ma fille s’effaçât modestement devant des
aînées trop indulgentes, attendît, pour donner sa mesure, des
circonstances plus favorables. Mais la vérité est tout autre! Monsieur
l’abbé Chevance paraît avoir soumis la pauvre enfant à la règle de vie
la plus étroite, la plus terre à terre, celle que n’importe quel
confesseur propose à une pensionnaire. J’aurais cru qu’une personnalité
si forte finirait par briser ce cadre. Point du tout. La chère petite y
semble à l’aise... Oh! le regard d’un père ne s’y trompe pas! Elle y
étouffe. Certains signes le prouvent assez. Oui, il y a dans chacun de
ses gestes, dans son rire même qui m’est devenu presque intolérable, la
marque d’une illusion volontaire, d’une innocente duplicité.
--Permettez-moi de voir en cette excessive sollicitude un peu de
complaisance paternelle, dit Mgr Espelette.
--C’est ce que vous pensez tous! proteste amèrement Clergerie. D’où
vient donc que vous partagez avec moi ce malaise, cette inquiétude? Mais
si! Pourquoi le nier? Avouez plutôt la singulière place que peut tenir
ici, dans cette solitude, au milieu d’hommes instruits par la vie, une
jeune fille en apparence aussi simple. Que nous cache-t-elle? Que
cache-t-elle à ses meilleurs, ses seuls amis?... Quelles heures étranges
sommes-nous en train de vivre?
Mais l’évêque de Paumiers assure qu’il n’en est rien, que M. La Pérouse,
sans doute, est cause de tout le mal:
--Je crains qu’il ne compromette gravement votre santé par trop de
complaisance à de menus incidents nerveux, rançon de toute vie
intellectuelle. On le dit lui-même fort souffrant. Dieu me garde de
prendre à mon compte ce qui n’est peut-être qu’une médisance intéressée.
Cependant j’ai entendu rapporter de lui des... des excentricités
déconcertantes...
Il rougit, efface d’un revers de sa belle main, dans le vide, ces
paroles imprudentes. Qu’importe? La soirée prochaine sera pareille à
celle qui l’a précédée, aussi morne, les fenêtres ouvertes sur la nuit
d’août qui ne dort jamais. La table de bridge délaissée reste couverte
de livres et de journaux; l’unique ampoule électrique ne tire
entièrement de l’ombre qu’un cercle étroit, où danse un papillon de nuit
qui s’éloigne en titubant, de ses grandes ailes lasses. Depuis deux
semaines le professeur Abramovitch est parti pour Prague, et on ne
l’entendra plus désormais, avant l’hiver, nasiller le sanscrit, l’index
rivé à son menton gras de Levantin. L’évêque de Paumiers a retenu sa
place à l’hôtel du Sagittaire, à Vichy, et s’apprête à faire bientôt sa
cure annuelle. La Pérouse lui-même ira présider la séance de clôture au
Congrès international de psychanalyse, à Brême. Et M. de Clergerie
pense, avec une secrète terreur, qu’il risque de rester seul, en
compagnie de M. l’abbé Cénabre.
Le célèbre auteur de la _Vie de Tauler_, dont le prestige n’a cessé de
grandir auprès des lecteurs, achève, en effet, de dérouter ses meilleurs
amis. Lui aussi s’enfonce lentement sous les ombres. Autour de certains
êtres exceptionnels, faits pour les grandes passions solitaires,
l’ambition, l’avarice, les formes les plus secrètes du mensonge, l’air
devient vite irrespirable, pourvu que viennent à se corrompre les
puissantes réserves d’être que chacun d’eux porte en soi, et qu’ils ne
peuvent épuiser que lentement, au hasard des circonstances, ou selon un
plan rigoureux. Or, depuis qu’il a cessé de feindre envers lui-même,
qu’il n’a plus à redresser chaque jour, à chaque moment, sa propre
image, ainsi qu’en un miroir déformant, depuis que la stricte discipline
de sa vie n’impose sa contrainte qu’à l’homme extérieur, le malheureux a
senti se creuser un vide que le labeur acharné, presque dément de ces
derniers mois, n’a pas réussi à combler: il n’a plus à nourrir son
imposture, elle est en lui comme un fruit mort. Sans doute, le dernier
tome de ses _Mystiques florentins_ a surpris par une construction
rigoureuse, une vigueur accrue, un certain accent volontaire qui atteint
parfois à une sorte de pathétique dont on interroge en vain le mystère.
Et pourtant le travail n’a pas, cette fois, comme jadis, même pour un
moment, délivré Cénabre. Au contraire, l’effort a mis sa plaie à nu.
Quoi qu’il feigne désormais, il s’est fait à lui-même l’aveu décisif: il
ne saurait plus jouer ce jeu terrible de fuir ou de poursuivre tour à
tour sa vérité, sa propre vérité, dans les ténèbres de son âme.
Les rares intimes dont il se laisse approcher l’ont plaint d’abord, et
ils finissent par être tentés de le haïr, tant est dur, compact,
intolérable, le silence qui tombe autour d’un tel homme. D’ailleurs, il
a prolongé trois mois son séjour en Allemagne, puis a quitté son
appartement de la rue de Seine, vendu une partie de ses livres. A son
retour de Carlsbad, tout le monde a pu noter l’amaigrissement du visage,
auquel la saillie des os et des muscles donne un singulier caractère de
force brutale, presque aveugle. La voix surtout a changé; elle est
rauque, courte, s’altère vite. On chuchote que la fatigue a fini par
avoir raison de cette puissante nature, qu’il est atteint de laryngite
grave, probablement tuberculeuse. Et comme pour donner raison à ces
augures, il a quitté Paris, fait l’achat, près de Draguignan, d’une
bicoque aux tuiles vernies, cachée dans les palmes, à l’entrée d’un
hameau de six feux. Par les premiers beaux jours du printemps, il allait
s’asseoir sur le talus poussiéreux, en plein soleil, et revenait au soir
tombant. Une vieille femme faisait son ménage, et couchait dans un
appentis.--«Lui malade? s’écriait-elle, allons donc! Pauvre cher homme,
j’en suis encore à l’entendre tousser!»--L’église la plus proche est à
une lieue et demie, par un chemin peu praticable. On ne l’y a jamais vu.
C’est de ce pays lointain que plusieurs lettres pressantes de M. de
Clergerie avaient ramené l’abbé Cénabre en Normandie. L’historien s’y
ouvrait à lui de son prochain mariage, et déjà incapable de dissimuler
tout à fait sa blessure chaque jour plus vive, il s’y plaignait de la
solitude morale où le laissaient, en un moment si grave, sa mère tombée
en enfance, et une fille que la mort de l’abbé Chevance semblait avoir
frappée d’une espèce de stupeur. Il ajoutait fort habilement que la
longue absence de Cénabre laissait le champ libre aux malveillants,
qu’il devenait utile, sinon de rentrer à Paris, du moins de s’en
rapprocher. D’ailleurs, l’été s’annonçait torride, et personne ne
comprendrait qu’il prolongeât son séjour dans le Midi.
Huit jours après, à l’étonnement de Clergerie lui-même qui ne
s’attendait pas à un triomphe aussi facile, l’abbé Cénabre annonçait sa
prochaine arrivée à Laigneville.
Hélas! Au premier regard échangé, M. de Clergerie sentit avec angoisse
que l’entreprise serait vaine: il faillit regretter son imprudence. En
quelques heures, l’auteur de la _Vie de Tauler_ eut achevé de décourager
jusqu’à l’inlassable bienveillance de Mgr Espelette. Il ne quittait
guère sa chambre, restait muet aux repas (il suivait un régime sévère)
et, se plaignant d’insomnies, faisait chaque nuit les cent pas autour de
la pelouse, à la grande fureur du psychiatre que le grincement du
gravier empêchait de dormir. Il n’était sorti de cette humeur que pour
interroger avidement Chantal sur les derniers moments de l’abbé
Chevance, puis, après un bref débat, était rentré dans le silence, comme
déçu.
Depuis, c’est à peine si M. de Clergerie osait prononcer devant lui le
nom de sa fille, par une pudeur étrange, qu’il eût été bien incapable de
définir. Dans cette maison solitaire, par cet été trop éclatant, trop
lourd, au milieu de ces hommes attentifs, la douce voix de Chantal, si
simple, si nette, son rire, entendu par hasard, résonnaient presque
cruellement, semblaient factices. D’ailleurs les scrupules de
l’historien, les confidences ingénues qu’il avait faites successivement
à chacun de ses hôtes, n’étaient point pour dissiper ce malaise. Il
s’aggravait au contraire à leur insu, prenait peu à peu la force d’un
pressentiment, un sens augural. L’invisible filet se refermait sur la
belle proie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
II
--La grande chaleur m’est funeste, avoua tristement M. de Clergerie.
Presque invisible au fond du fauteuil de molesquine, il agitait de
droite à gauche une main mourante. Il tamponnait, de l’autre, à petits
coups, d’un morceau d’ouate imbibé d’éther, sa cuisse nue. A travers les
volets clos, un rayon de soleil vint luire au dos de M. La Pérouse
essuyant avec une gravité sacerdotale la mince aiguille de platine. Une
tristesse absurde pesait sur les choses.
--N’est-ce pas? reprit l’historien, déjà inquiet.
L’illustre psychiatre tourna vers lui, lentement, son visage
triangulaire, où les deux pommettes luisent d’un éclat suspect.
--Funeste est un bien gros mot, cher ami, fit-il. A peine supposerais-je
une infection légère. Ne vous en plaignez pas! L’infection légère nous
immunise contre de plus graves, en favorisant la multiplication des
anticorps, si précieux. La santé n’est qu’une chimère. Ce vocable
introduit dans nos hypothèses la notion d’équilibre, de beauté. Or
j’estime qu’un biologiste, un médecin qui travaille avec l’illusion
d’une sorte d’harmonie universelle ne fera jamais que des sottises. En
effet la vie n’a ni méthode, ni principes, rien qu’une ignoble
obstination. Pour un résultat de néant, voyez ce qu’elle gâche!
Il éleva les bras, ouvrit et ferma les mains comme s’il brassait une
matière molle et gluante, avec une frénétique grimace de la bouche, déjà
imperceptiblement déviée. M. de Clergerie s’efforçait de rire.
--Allons, allons! maître, cher ami... Lorsque tant de malheureux vous
bénissent! A quoi bon vous calomnier? Quelle amère plaisanterie!
Mais La Pérouse recommençait de pétrir et de malaxer une boue invisible:
--Je suis un chaste, reprit-il de la même voix douce, rêveuse... je suis
un chaste comme beaucoup de laborieux: Balzac, Zola. Le désir empoisonne
le sang du commun des hommes. Que voulez-vous? On peut prendre les
choses en long, en large, de biais, il n’y a jamais qu’un enchaînement
de saloperies!
Il s’arrêta net, rougit et fourra brusquement les mains dans ses poches,
afin de cacher sans doute ce léger tremblement des doigts, signe
tragique qui, depuis des mois, n’échappait plus aux internes de son
service.
--Je ne vois pas... non! je ne vois pas! répétait M. de Clergerie avec
un accent plaintif.
Il sentait obscurément la déchéance, chaque jour plus profonde,
désormais irrémédiable, de l’extravagante et puissante nature dont il
avait si longtemps subi l’ascendant. Mais il n’eût pas encore osé renier
en face le sorcier bienfaisant, maître des angoisses et des obsessions,
auquel il avait remis son âme. Les paradoxes écumants, les
contradictions tour à tour féroces ou naïves, ces injures obscènes, et
jusqu’à ces cris de douleur, n’était-ce pas comme les ruines éparses de
dix volumes d’observations cliniques irréprochables et de
généralisations assez hardies pour avoir retenu un moment l’attention
des sages? L’œuvre tout entière avec le coûteux et trompeur arsenal
bibliographique, ses tables, ses schémas, ses statistiques, était sortie
sans doute des ruminations d’un adolescent timide et chimérique,
incapable de surmonter les terreurs, les envies ou les dégoûts de la
puberté. Misérables paradoxes, si misérables depuis que la volonté
agonisante ne savait plus les retenir, les livrait tels quels à la
curiosité malicieuse des élèves et des rivaux... D’ailleurs, lequel
parmi les confrères impitoyables qui se répétaient, en souriant, les
derniers propos du maître déchu, eût été capable de marquer le point
exact, l’heure fatale, où l’imagination à la fois puissante et puérile,
accélérant son rythme, avait commencé d’empoisonner la pensée au lieu de
la féconder?
--Ah!... vous ne voyez pas? s’écria La Pérouse, sur un ton d’une
profonde surprise.
Il redressa le buste, les bras toujours appuyés aux accoudoirs,
s’étudiant visiblement à rester calme, impassible, avec ce mouvement
impérieux du menton qui avait rendu l’espoir à tant de lâches. Et dans
son visage raidi, rien ne bougeait plus qu’une ombre sur la joue droite,
le tic imperceptible d’un nerf rebelle, pareil à une ride de l’eau.
--Vous êtes un noble cœur déçu! protesta M. de Clergerie au désespoir.
--Non... per... permettez... Je radote, fit La Pérouse, après un long
silence... Je radote certainement... C’est le temps... 785 millimètres
de pression, pensez donc! reprit-il avec une gravité sinistre.
Et comme si le son même de sa voix ne fût parvenu que lentement à ses
oreilles, venu d’une bouche étrangère, il écouta curieusement, eut un
sursaut léger, pâlit. Son visage reprit peu à peu l’air de douceur
rêveuse, presque égarée qui contraste si étrangement avec son modelé un
peu brutal, les reliefs et les creux, le grain même de la peau gercée
par le soleil ou la pluie, le grand air, les saisons, et dont on ne
reconnaît qu’à la longue le gonflement suspect, la flétrissure bouffie
particulière aux malades de son espèce. Puis il se fit un nouveau
silence...
M. de Clergerie toussa, cracha, et de guerre lasse essuya soigneusement
son binocle.
--Je suis si surpris, si étonné, dit-il. Je voulais justement, ce matin,
vous entretenir d’une affaire sérieuse, très sérieuse... enfin de celles
que nos ancêtres appelaient des affaires de famille: il n’en est point
d’indifférentes.
Il tourna vers La Pérouse, à la dérobée, deux yeux inquiets qu’il
abaissa presque aussitôt vers le tapis.
--Voilà. J’avais besoin de m’habituer peu à peu à l’idée d’un nouveau
mariage... Jusqu’ici, je me suis d’ailleurs très habilement ménagé...
Oh! grand ami, vous avez raison! A défaut de volonté, une certaine
prudence, une attention minutieuse atténuent merveilleusement tous les
chocs. On me croit beaucoup plus émotif, à mesure que j’émousse au
contraire une sensibilité dont les excès m’ont fait tant de mal... C’est
que, sur vos conseils, je m’applique, le cas échéant, à dissiper en
gestes, en attitudes, les impressions dangereuses pour mon repos. Ma
fille elle-même s’y trompe... Je regrette de l’inquiéter... Pourquoi
froncez-vous les sourcils?
--Je n’aime pas beaucoup vous entendre parler de mademoiselle votre
fille, dit simplement La Pérouse qui se mit à marcher de long en large à
travers la pièce. Médicalement, je ne sais rien d’elle, je n’en veux
rien savoir. J’aurais seulement souhaité, jadis, en raison de certaines
influences héréditaires, que vous consultiez Baour, ou Duriage,
peut-être... à l’époque critique, à l’époque de la formation. L’occasion
est manquée, n’en parlons plus.
--Alors vous croyez... vous craignez... vous pouvez craindre? implora
Clergerie, déjà bouleversé. Craindre quoi?...
Il bégayait, bredouillait, sans réussir à se taire, comme si le regard
prodigieusement attentif du maître lui eût arraché ce pauvre aveu. Car
c’était bien le maître autrefois honoré, rival heureux de Charcot
vieillissant, le grossier mais tout-puissant forceur de secrets, le
cruel redresseur d’énergies défaillantes, berger d’un troupeau hagard,
qui la tête un peu penchée sur l’épaule droite, transfiguré par une
curiosité impitoyable, inassouvie, furieuse, ainsi que par une jeunesse
éternelle, l’invitait doucement à poursuivre...
Mais, avant même qu’il n’eût répondu, La Pérouse jeta par-dessus son
épaule, d’une voix dure, cette voix célèbre dont la vulgarité n’arrivait
pas à déshonorer le timbre impérieux:
--Parlons franchement, comme toujours. Vous vous laissez arrêter par un
fétu. A la vérité, vous redoutez quelque chose sans savoir quoi, et il
arrive que ce malaise obscur, indéfinissable, s’est peu à peu fixé sur
la personne de votre fille, dont vous vous plaignez d’ignorer l’opinion
touchant votre mariage, bien que vous supposiez, d’ailleurs
gratuitement, qu’elle ne l’approuve pas. Mais n’y a-t-il pas autre
chose? Et mon métier n’est-il pas, justement, d’amener cela, cette autre
chose, dans le petit faisceau du regard, par l’interprétation la plus
simple, la plus simple possible, je ne dis pas la plus rationnelle,
notez-le. Oh! je ne vais rien vous apprendre d’effrayant, je vous
demande seulement de la sincérité, du sang-froid... Hé bien! cher ami,
vous doutez de votre fille, voilà le point à toucher du doigt. Est-ce
que cela vous fait mal? Remarquez que je ne parle même pas en médecin...
Mon observation serait celle de n’importe quel témoin de bon sens.
Si cruel que fût au malheureux Clergerie un coup de lancette trop
brutal, il ne sentit d’abord que la délicieuse rémission de la honte qui
suit l’aveu, et dans sa joie d’être enfin délivré d’un secret qu’une
volonté plus forte venait d’arracher de sa conscience, les larmes lui
vinrent aux yeux. Il prononça le nom de Chantal avec une véritable
ferveur.
--Douter de Chantal? Allons donc!... D’ailleurs, comment
l’entendez-vous?
--Fort naïvement, reprit La Pérouse, déjà fixé sur l’issue d’une lutte
inégale et qui observait distraitement son patient, d’un air d’ennui. Il
est peu de pères au monde qui n’aient fait un jour ou l’autre la même
expérience. On s’aperçoit toujours trop tard que les enfants ont une vie
propre particulière, à laquelle nous n’avons pas accès. Voudraient-ils
nous y introduire qu’ils s’y efforceraient en vain.
--Non, je ne doute pas d’elle! répéta M. de Clergerie. En aucune
manière. La seule supposition en est absurde. A peine pourrais-je
avouer--oh! par un scrupule de sincérité absolue!--que, depuis quelques
semaines, j’ai le sentiment confus de certaines obligations... certains
devoirs peut-être, auxquels je me suis jusqu’ici dérobé... en quelque
mesure... à mon insu. Oui, peut-être ai-je trop compté sur la sagesse
précoce, l’expérience, l’esprit de modération, de mesure... Peut-être ma
fille est-elle moins défendue que je ne l’eusse pensé contre les
entraînements, les illusions d’une admirable générosité de cœur.
--C’est ce que je disais, répondit La Pérouse paisiblement. Certes, vous
n’êtes que trop enclin au soupçon. On commence par des ruminations
bénignes, on y prend goût, et on finit par devenir insensiblement un
véritable paranoïaque. La chose est banale.
--Permettez, permettez... protesta faiblement l’historien, moi aussi,
j’ai des droits, des devoirs... Il ne m’est pas possible de me
désintéresser entièrement...
--Laissez-moi ajouter quelques mots, reprit le psychiatre, car il faut
conclure. Vous n’avez jamais trouvé ni dans votre fille, ni jadis dans
votre femme, l’être complémentaire que chacun recherche, le témoin
privilégié de notre vie, juste assez au-dessous de nous pour ménager
notre orgueil, envers qui l’indulgence est aisée, facile, devant qui
nous n’aurons jamais à rougir. Or à l’âge où vous êtes, les déceptions,
les humiliations de jadis ont tendance à reparaître à ce seuil de la
conscience, comme ces plaies chroniques qui entrent en suppuration à
chaque équinoxe d’automne. Il est de plus en plus clair que l’image de
votre fille se superpose dans votre pensée à celle de feue madame de
Clergerie. Je vois là un danger, un danger grave. On n’en finit jamais
avec les morts, les morts sont tenaces... Vous comprenez que je
plaisante? C’est nous qui ressuscitons les morts. Les morts sont nos
vieux péchés. Allons, un peu de courage: ne cherchez pas à ruser, à
biaiser avec ce sentiment humiliant de la supériorité d’autrui.
Regardez-le sans rougir. Convenez même qu’il inspire votre conduite.
Votre femme, votre fille ne furent jamais ni meilleures ni pires que
vous: on a la morale de ses glandes. Vous manquiez seulement, à quelque
degré, du sens poétique, grâce auquel nous donnons à nos actes leur
couleur morale. Finissons-en... Vous n’oubliez pas nos petites
conventions? Certes, je ne nierai pas les bienfaits de la confession,
telle que l’Église catholique la propose à ses fidèles! Vous êtes libre
d’en user; elle n’est dangereuse que pour un nombre restreint de
patients... Néanmoins vous savez que notre conception, à nous
psychiatres, est assez différente... Nous entreprenons de vidanger non
seulement le conscient, mais l’inconscient; l’opération est plus rude.
Une fois de plus, ne vous effrayez donc pas d’avoir à exprimer
grossièrement, cyniquement, des intentions qui vous auraient paru, il y
a dix minutes encore, presque ignobles. Allons! Vous allez répéter après
moi, bien exactement, à voix haute, en appuyant sur chaque syllabe...
--Non, dit M. de Clergerie, non et non! Je ne méconnais pas vos
intentions, cher ami, ni l’efficacité de vos méthodes--elles m’ont
servi, je l’avoue. C’est là un remède héroïque... héroïque...
héroïque...
Il répéta trois fois le mot, ainsi qu’un puissant exorcisme. Il le
jetait de ses dernières forces, à la face de son bourreau:
--Vous savez que je ne me refuse pas... d’ordinaire... à forcer ainsi...
sur vos conseils... jusqu’à l’absurde... jusqu’à l’odieux... des
sentiments--de ces sentiments involontaires, spontanés, qu’un honnête
homme évite de juger, d’examiner de trop près. Mais j’estime que votre
science--votre sollicitude même... doit s’arrêter au seuil... au seuil
sacré... enfin au seuil de la famille. N’est-ce pas? Je vous supplie de
réfléchir...
--Assez! interrompit La Pérouse fort sèchement, bien que ce laconique
adverbe fût prononcé de telle manière qu’il fit plutôt penser à
l’intervention décisive d’un chirurgien brutal et bienfaisant. Nous
perdons chaque fois du temps. Parlez-moi comme on parle à un mur. Que
vous importe, puisque nous ne sommes moralement responsables que de
notre conscient--l’inconscient est incontrôlable. D’ailleurs, j’en ai
entendu bien d’autres!
--Vous... vous risquez d’abuser, supplia M. de Clergerie. Réellement
vous abusez... d’une dépression physique... Ma... ma fatigue...
--Excellent symptôme, dit La Pérouse presque riant. Votre malaise prouve
que j’ai deviné juste... Nous sommes en train d’ébranler des racines
diablement adhérentes, profondes... Ah! cher ami, nous sommes bien payés
de nos peines lorsque nous arrachons, mettons au jour...
Il arrondit les lèvres, et aspira l’air entre ses dents jointes,
avidement.
--Quel cauchemar... gémit Clergerie, quelle grossièreté! Où voulez-vous
en venir? Où m’entraînez-vous?
Mais il est douteux que La Pérouse l’entendît, et d’ailleurs la
misérable plainte ne dépassa probablement pas le rempart de livres et de
feuillets blancs. Jusqu’alors, jamais l’illustre professeur n’avait
ainsi abusé d’un avantage remporté sur sa fragile victime. Cette fois,
il parut perdre un moment toute retenue, tout contrôle de son dangereux
plaisir.
--Si, si! je comprends votre dégoût, fit-il. Pas d’enfantillage, par
exemple! Restons calmes, sérieux. La vie psychique, c’est encore la
vie--je veux dire une manœuvre sournoise, ignoble, contre la pureté, la
majesté de la mort. On a beau rêver le froid, le blanc... Tenez! mieux
encore: la nuit sidérale, impolluée, le noir absolu, lisse, vide,
stérile... Hélas! les espaces interstellaires sont eux-mêmes fécondés,
la lumière froide transporte le germe d’un ciel à l’autre, le berce au
rythme absurde de cinq cents milliards de vibrations par seconde sans le
tuer. Ni le froid, ni le chaud n’auront raison de l’abjecte sécrétion de
la vie, un dieu ne réussirait pas à cautériser d’un coup, à la fois,
tous les points de suppuration... Le prix inestimable que j’attache...
Il frappa doucement du plat de la main sur la vitre, la caressa.
--J’allais m’emballer, fit-il. Qu’est-ce que cela peut bien vous faire?
Ne retenez qu’une chose: la petite violence que je m’apprête à vous
faire subir n’a qu’un but; rien de pire qu’une obsession qui emprunte le
caractère d’un scrupule religieux, moral. Je vous prouve que celle-ci
est suspecte, puis je vous contrains de l’avouer en ma présence, afin de
fixer un sentiment de déception, de honte, exactement comme le
photographe fixe une image fugitive sur la plaque sensible, par un
lavage approprié.
Il marchait à travers la chambre, scandant chaque syllabe d’un geste
vigoureux du bras droit. Faisant demi-tour, il s’arrêta brusquement
devant son singulier client. Clergerie laissait voir entre ses dix
doigts écartés son visage luisant où les larmes et la sueur mêlées
faisaient une espèce d’écume... Il pleurait.
--Je suis un fou, bredouillait-il, un fou... un malheureux fou...
névrose héréditaire... peur de souffrir... Tout de même!... Jouer cette
affreuse comédie... l’abdication... l’abdication de ma dignité... Ai-je
le droit?
Mais en entendant prononcer le mot de fou, l’extraordinaire psychiatre
venait de jeter la tête en arrière, avec un furieux mouvement des
épaules:
--Fou? Comment, fou?... Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie? Fou!
(Son front et son cou s’étaient instantanément teints d’écarlate.) J’ai
les plus grands égards pour mes malades. Néanmoins je ne dois pas
tolérer--entendez-vous?--je-ne-dois-pas, dans leur intérêt, tolérer
qu’ils perdent le respect. Où irions-nous? Remarquez que je n’ai même
plus la ressource de vous priver de mes services, monsieur. Non,
monsieur! Je ne puis vous donner à l’un de mes confrères dans l’état où
vous êtes, en plein traitement, alors que nous commençons seulement à
établir la psychogenèse de votre névrose. Abuser de ce scrupule
professionnel serait d’un lâche, monsieur, oui--d’un lâche...
Parfaitement.
--Voyons, voyons... supplia Clergerie... vous m’avez laissé chaque fois
le temps nécessaire... fort courtoisement... humainement. Croyez bien
que je ne vois là, sans doute, qu’une sorte de rite--sans
conséquence--un rite ingénieux... enfin une simple formalité...
Néanmoins...
--Alors, allez au diable! Vous porterez la responsabilité de ce qui va
suivre. On n’abandonne pas impunément une cure comme celle-ci, à la
période de transfert. Je tiens à ce que vous n’ignoriez pas qu’une
névrose de l’espèce de la vôtre peut constituer le noyau de
cristallisation, ou l’étape préparatoire d’une véritable psychonévrose.
Il n’est pas si rare de voir un anxieux devenir hystérique, et un
hypocondriaque obsédé.
--Permettez, cher ami... vous ne me ferez pas croire que la moindre
résistance à l’une de vos suggestions ait nécessairement des
conséquences aussi graves. Je crains que vous n’ayez pris au tragique de
ces inquiétudes vagues que connaissent bien tous les pères de famille...
Peut-être ai-je prononcé des paroles imprudentes?... Vous passionnez
terriblement le débat... conclut-il avec un douloureux sourire.
La Pérouse venait de cacher hâtivement ses mains derrière son dos. Il
hurla:
--Vous m’avez cependant demandé mon avis sur le cas particulier de
Mademoiselle votre fille.
--Sans doute... Je ne retire rien.
--Hé bien, nous sommes d’accord. Je ne prétends que vous renseigner.
J’agirai avec une prudence extrême, je ne propose aucun traitement.
Traiter quoi? La jeune personne paraît normale, absolument normale. Très
pieuse, dites-vous? Et après? Je n’ai pas à distinguer ici
l’introversion religieuse des autres cas de sublimation. Nous ne tenons
nullement l’introverti pour un névropathe, mais pour un esprit en état
d’instabilité. Il est seulement indispensable que nous agissions de
concert... Pourquoi ne vous avouerais-je pas que ce cas m’intéresse?
J’ai raté l’abbé Chevance d’un rien, d’un cheveu, madame d’Arpenans a
failli me le faire rencontrer chez votre ami Tissier. Il était
alors--comment dites-vous?... prêtre auxiliaire? habitué? n’importe! à
Notre-Dame-des-Victoires. Mon collègue Dubois-Danjoux prétend qu’on
voyait se succéder là-bas, à son confessionnal, toutes les cuisinières
hystériques, d’où son nom, incompréhensible jusqu’alors pour moi, de
confesseur des bonnes... D’ailleurs un maniaque exquis, une sorte de
saint.
--Je déplore sa perte, dit gravement Clergerie, reprenant courage à
mesure que semblait se détourner de lui l’attention de son bienfaisant
bourreau. Je l’ai entendu regretter lui-même, devant une nombreuse
assemblée, l’indiscrétion de ses pénitentes.
--Vraiment? Vous êtes sûr? riposta M. La Pérouse, avec un prodigieux
intérêt.
Le feu de son regard s’éteignit aussitôt; il se mit à branler la tête
avec douceur, en retroussant bizarrement la lèvre, jusqu’à découvrir non
seulement les dents, mais les gencives.
--On m’accuse parfois d’un matérialisme grossier, brutal. Quelle
sottise! J’ai passé ma vie à chercher des sources pures, il me semble
que je les flaire à travers le monde, les hommes... Qu’avons-nous à
apprendre de nos malades, je vous le demande? Presque rien. Tous nos
résultats sont faussés. Neuf fois sur dix la simulation est évidente,
sans que l’interrogatoire le plus minutieux réussisse à cerner le
mensonge.
--Cher grand ami, reprit l’historien, redoublant (à son insu peut-être)
de gravité, d’autorité; je ne suis pas un père irréprochable, mais je ne
crois pas être, du moins, un père aveugle. Si injustement, si
cruellement que vous ayez incriminé mes modestes intentions, je vous
remercie. La lutte que je soutiens avec moi-même, depuis des semaines,
doit prendre fin. J’y compromettais ma raison, ma santé, le pain de
notre famille, ma chance d’un prochain établissement. Enfin j’allais
commettre les mêmes fautes qui ont rendu mon premier ménage si
malheureux. Bref, je vous fais volontiers délégation d’une part de mes
droits paternels. Retenez seulement que ma fille est la sincérité même.
Vous allez vous trouver (si j’ose hasarder cette image incorrecte)
devant la conscience la plus délicate, la plus nuancée... Oh! certes,
j’admire votre respect du fait religieux. Tout croyant que je m’honore
d’être, je n’ai garde de sous-estimer les services rendus à un
catholicisme modernisé, progressif, par des savants tels que vous!
Aujourd’hui la psychanalyse,--une psychanalyse assagie--hier le
pragmatisme de James, l’antiintellectualisme bergsonien... et pourquoi
pas? M. Renouvier lui-même!... un certain idéalisme, en somme,
réconcilie toutes les croyances! Mais on n’épargne jamais assez une
sensibilité trop fragile... Vous êtes psychiatre. Il vous arrive de
demander l’avis d’un confrère spécialiste de la gorge, des reins, du
cœur... Hé bien, j’avais prié notre éminent ami, M. l’abbé Cénabre, de
mener de son côté, par ses propres moyens, sa petite enquête... Ma
tranquillité serait parfaite si vous consentiez à... vous aider de...
son expérience. C’est un des maîtres de la vie spirituelle. D’autre
part, sa loyauté d’érudit, de savant...
Le front et la nuque de M. La Pérouse se colorèrent de nouveau, aussi
brusquement que la première fois.
--Votre Cénabre, bredouilla-t-il, votre Cénabre!... Mais qu’est-ce que
vous me chantez là? Cénabre! Vous voudriez que dans ma situation, à mon
âge...
Il ne songeait plus à dissimuler ses mains: elles tremblaient sous le
nez de M. de Clergerie épouvanté par l’explosion de cette
incompréhensible fureur.
--Mon Cénabre! voyons! grand ami... La personne même de M. l’abbé
Cénabre...
--Je n’ai jamais accepté de partager avec qui que ce fût la
responsabilité d’un traitement, dit le psychiatre, en apparence un peu
calmé, bien qu’il parlât d’une voix monocorde, insupportable. Comprenez
ce mouvement d’humeur. Vous m’avez confié votre fille. Elle m’est
désormais sacrée. Oui, monsieur, on ne toucherait pas un cheveu de cette
jeune personne sans ma permission, hors de mon contrôle. Je joue ma
réputation, moi, monsieur, dans cette affaire... Cénabre, lui!...
Il se dirigea vers la porte, que déjà l’infortuné Clergerie couvrait de
son corps.
--De grâce! supplia-t-il, on peut nous entendre... Comment me serais-je
douté? Que se passe-t-il? Enfin, vous m’expliquerez plus tard... Ces
messieurs sont à deux pas de nous, dans la bibliothèque... pensez donc!
Derrière cette cloison de papier! reprit-il en frappant le mur du coude,
avec désespoir.
--Je ne lui reproche rien, continuait La Pérouse sans baisser le ton.
Vous paraissez ignorer combien cette sorte d’enquête à laquelle je
procède auprès de chaque nouveau malade est une opération délicate,
intime--du caractère le plus intime... La moindre erreur de manœuvre
risque de nous faire tomber dans l’absurde, ou dans l’odieux. Suivre le
réseau si fin, si délié, si fragile des complexes, démonter pièce à
pièce les systèmes d’ingénieuses compensations aux tendances hédoniques,
trouver l’imperceptible point d’arrêt, la césure d’un développement trop
tardif ou trop précoce,--quel sang-froid cela réclame! quelle pureté
d’intention, quelle pureté! Oui, quelle pureté! Il y faudrait le génie
des deux sexes à la fois, la puissance de l’un, la pudeur, la
délicatesse de l’autre--une espèce d’androgynat, mon rêve!--Et vous me
proposez la collaboration, que dis-je! la surveillance d’un homme qui
sue la virilité par tous les pores...
Il pâlit de dégoût.
--Je vous adjure... commença Clergerie.
La surprise et la colère, en même temps que la terreur d’être entendu,
donnaient à son humble regard, ordinairement si furtif, une fixité
désagréable. La Pérouse éclata de rire.
--Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt?... Laborieux, austère... oui,
oui!... Austère est bien vite dit! Seulement, il s’agit de ne pas
confondre l’austérité avec une des formes de la mélancolie que nous
connaissons tous--le pressentiment de la paralysie de la moelle, mon
cher. Ah! Ah!
--Je vous adjure de reprendre votre sang-froid... La Pérouse, comment
osezvous parler ainsi d’un maître... d’un maître exemplaire... dont la
vie privée est audessus de tout soupçon? Si! écoutez-moi... encore un
mot! Je crois devoir vous répéter... Mais où diable allez-vous?
Qu’allez-vous faire? C’est une véritable provoca...
Le reste se perdit dans un murmure confus, car le psychiatre venait de
refermer la porte. Sa dernière vision fut d’un Clergerie si béant de
stupeur, que, dans le tumulte de ses pensées, il eut le sentiment vague
d’une erreur commise, ce pincement du diaphragme particulier aux
distraits, lorsqu’une présence étrangère, à peine distincte, déjà
s’impose à leur songe. Mais le système d’images demi-délirantes que la
fureur et la déception avaient formé un moment plus tôt restait trop
cohérent pour ne pas l’emporter, une fraction de seconde du moins, sur
le témoignage même des sens. A ce retard presque imperceptible, à la
brisure du rythme intérieur, on eût pu sans doute mesurer le progrès de
sa démence. Car bien avant que l’intelligence, enfin pétrifiée, ne se
fixe pour jamais dans une immobilité monstrueuse, vraiment minérale, et
qui fait un si cruel contraste avec la vaine agitation des membres, les
images ont une viscosité singulière, s’agglutinent, n’en finissent plus
de quitter le champ de la conscience, y laissent une traînée brillante.
Et pourtant, cette fois encore, le geste de La Pérouse devança la
pensée, en sorte que son attitude fut réellement celle d’un étourdi qui
s’est trompé de porte et se retrouve dans la pénombre d’une bibliothèque
aux volets clos, quand il croyait déboucher sur un jardin. Sa voix seule
l’eût trahi, peut-être.
* * * * *
--Je vous présente mes excuses, fit-il. Où ai-je la tête?
--Sur vos épaules, monsieur, répondit l’abbé Cénabre. Permettez-moi une
innocente plaisanterie. A en croire quelques-uns des administrés du
gouverneur Pescennius, le premier évêque de Paris et ses compagnons
Rustique et Éleuthère n’eussent pu en dire autant.
On entendit le rire unique, que Lagarrigue compare au roulement du petit
tambour d’écorce soudanais, et qui sembla monter tout d’un trait de
cette poitrine profonde. Il faillit faire perdre contenance au médecin.
Mais La Pérouse n’est pas homme à céder la place. Il a mieux que le
sang-froid du courtisan que rien n’embarrasse, l’impassible grossièreté
du maître de tant de secrets honteux ou lamentables, dressé à forcer,
comme d’un seul coup de bélier, en quelques mots impitoyables, des âmes
d’avance rendues, qu’il serait dangereux de ménager.
--J’ai la voix trop haute et trop claire, dit-il avec une franchise
sauvage, et vous avez eu tort d’écouter. Sur le chapitre de certains
syndromes d’un caractère spécial, un prêtre est toujours un peu secret.
La vieille morale empirique voyait à tort dans l’hyper-sexuel l’homme
dangereux, l’homme de désordre. On devrait se souvenir que toutes les
révolutions ont été faites par des eunuques: Jean-Jacques, Robespierre,
Cromwell, étaient des pisse-froid.
L’abbé Cénabre posa sans hâte le livre qu’il tenait à la main, et dans
le mouvement qu’il fit pour se lever, sa tête et ses épaules rentrèrent
dans l’ombre. Un mince rayon de soleil jouait sur sa pauvre chaîne de
montre.
--Je devine que vous désirez éviter un malentendu possible grâce à un
excès de sincérité, dit-il. Mais je ne comprends pas un traître mot à ce
que je viens d’entendre. Qu’ai-je à faire avec Jean-Jacques, Robespierre
ou Cromwell? Ce sont là des propos de médecin. Rassurez-vous d’ailleurs:
il est impossible de surprendre une conversation ici, d’une pièce à
l’autre. L’expérience vous en convaincra très aisément.
Il se rassit doucement. La lumière venait maintenant au ras de ses épais
cheveux, à peine gris. Son regard attentif luisait au-dessous. La
tristesse inexorable en frappa La Pérouse. Une réplique insolente qu’il
préparait sécha sur ses lèvres. Il haussa seulement les épaules, fit un
geste de doute ou d’impuissance et rentra dans le bureau qu’il traversa
sans tourner la tête. Derrière son rempart d’in-quarto, Clergerie
n’adressa qu’à la porte trop vite refermée un vague sourire douloureux.
III
Le jour glissait du zénith, par larges nappes obliques qui venaient
ruisseler le long des hautes pierres blanches, pour rejaillir en grappes
multicolores aux quatre coins des pelouses--jaunes et pourpres avec les
dahlias, roses et blanches avec les œillets--jusqu’à se perdre dans le
vert assombri des bordures. Mais ce n’était là, si l’on peut dire, que
le motif principal de la symphonie serti dans la trame serrée de
l’orchestre. La nappe immense s’était déjà brisée en l’air sur quelque
récif translucide, et le vent invisible en éparpillait l’écume comme par
jeu, aux endroits les plus inaccessibles, au creux d’un talus plein
d’ombre, à la dernière feuille d’un buisson de lilas, ou à l’extrême
pointe du pin noir. On eût dit moins la vaste, l’universelle explosion
du jour que l’embrasement insidieux d’un taillis bien sec, lorsque
l’ondulation instantanée de la flamme court d’une brindille à l’autre,
ainsi qu’une minuscule langue écarlate. Car à certaines heures d’un été
trop lourd, la nature, au lieu de s’ouvrir et de s’étendre sous la
caresse brillante, semble au contraire se replier sur elle-même, muette,
farouche, dans l’immobilité, la résignation stupide d’une proie qui a
senti se refermer dans son flanc, au point vital, la pince des mâchoires
du vainqueur. Et c’était bien, en effet, à la morsure, à des milliards
et des milliards de petites morsures assidues, à un énorme grignotement
que faisait penser la pluie raide tombée d’un ciel morne, l’averse des
dards chauffés à blanc, l’innombrable succion de l’astre.
M. Fiodor, ses longues jambes gainées de cuir, les manches retroussées
jusqu’à l’épaule, lavait sa voiture. Il ne se retourna même pas.
--Prenez garde, cher, fit-il entre ses dents. L’idiot est à la pompe.
Il recula de deux pas, saisit le seau, le balança doucement, sans
effort, comme il eût fait d’une légère botte de foin.
--Gare là-dessous! cria-t-il en montrant ses dents blanches.
L’eau claqua sur le mur, dix mètres plus loin.
--Quel idiot? demanda La Pérouse. Quelle pompe?
--Vous êtes enfant! C’était une blague... Je déteste qu’on m’approche
ainsi par surprise, à l’improviste. Voilà tout...
Il lança le seau derrière lui, sur un tas de chiffons gras, et décrocha
son veston pendu au mur.
--Jolie saleté, hein! fit-il. Ami, cela me rappelle ma jeunesse. La
maison de la grand’mère n’avait pas de fenêtres non plus; seulement une
large porte, cloutée, solide, à l’épreuve de la hache et de la balle,
avec un creux pour l’icone. Mais après la mort du père, imagine, elle
avait brisé l’icone et craché dessus, la vieille juive! Et par terre,
aussi, des chiffons--que de chiffons! Cinq mille, dix mille, vingt mille
roubles de chiffons, peut-être?... Des torchons dévorés par les vers,
tout raides de suif, des linges pourris, et dessous, ami, tu aurais vu
de ces riches galons turcs ou persans, les belles broderies du Caucase à
peine ternies, des dalmatiques sans prix, de hautes tiares byzantines en
drap d’or... Jour et nuit, elle était assise, accouvée comme une vieille
poule sur ses richesses, et elle avait une habileté merveilleuse pour
dépecer, en un instant, de ses mains noires, les aigres petits poissons
salés, qu’elle poussait un à un dans ma bouche, avec son pouce.
--Je jurerais qu’il n’y a pas un mot de vrai dans ce que tu viens de
dire, fit La Pérouse. N’importe... J’ai deux ou trois questions à te
poser.
--Pas un mot de vrai? répliqua le Russe avec insolence... Mais où ai-je
l’esprit? Noble ici, juif là, hier prince cosaque, gouverneur de
district, général, demain autre chose, la femme d’un pope perdrait le
fil de tant de mensonges... Souviens-toi, petit père, le jour où la
bonne dame Artiguenave t’a fait venir: elle pensait que j’allais me
tuer.--«Sauvez-le, docteur, illustre maître, monsieur le professeur...
Je l’avoue: il est mon amant. Je donnerais la moitié de ma fortune pour
le sauver. Guérissez-le! Il doit vous parler franchement, il le faut.
S’il ment, ce n’est pas sa faute, il a perdu le goût de lui-même!...» Et
en effet, j’avais perdu ce goût.
Il tira de sa poche une cigarette, l’ouvrit, souffla la feuille légère,
roula le tabac blond entre ses paumes, et du bout des doigts, le glissa
soigneusement sous sa langue.
--Maintenant, je t’écoute, reprit-il après un silence. Que me veux-tu
encore?
La Pérouse fit ce brusque mouvement de la nuque et des épaules qui
trahit sa colère ou son embarras, et du ton qu’il eût pris pour mettre à
la raison un enfant têtu.
--Qu’avez-vous tous, toi et les autres? fit-il. Cette fille vous rend
fous, ma parole. Personne ne l’avait jamais distinguée, elle ne tenait
pas plus de place qu’un chien ou qu’un canari... A présent, voilà cette
petite pensionnaire qui ne songe peutêtre, après tout, qu’à ne pas
rater ses confits d’oie, ses garbures, et cinq maniaques l’observent
avec une anxiété comique, épient ses paroles, ses gestes... Franchement,
ils ont l’air d’en avoir peur...
--Moi, je m’en fiche, interrompit Fiodor.
--On dit ça, fit La Pérouse... Bah! je sais mon faible. J’ai toujours
volontiers prêté l’oreille à des histoires de bavards, j’adore les
potins. Et puis, tu es fin, sagace, un vrai renard... N’importe! il vaut
mieux nous en tenir là. Des filles bizarres, on en trouve partout,
l’espèce n’est pas rare. D’ailleurs, entre nous, ce que tu m’as rapporté
est curieux, très curieux, mais je n’en tirerais rien de réellement
neuf.
--Et moi, je répète que je m’en fiche, dit le chauffeur. J’ai vu des
choses étranges, incroyables--c’est assez. Pourquoi devraient-elles être
neuves?... Maintenant, répondez-moi. Aurai-je aujourd’hui la poudre, oui
ou non?
--Vous êtes tous les mêmes, déclara La Pérouse, sans broncher. Il vous
faut une provision, un vrai stock. Après ça, vous gâchez la drogue, vous
la partagez avec les copains,--des gamineries... Allons, veux-tu cinq
grammes?
--C’est trop! dit le Russe, étourdiment. J’ai assez de deux grammes,
merci. Voilà ma journée faite.
Si rapide que fût son regard, il ne réussit pas à éviter le regard plus
aigu du vieux maître, et il laissa échapper son secret.
--Je t’y prends, mon garçon, fit La Pérouse avec son terrible sourire
d’enfant. Deux grammes suffisent, en effet. Me crois-tu si bête? Je suis
du même avis que la bonne dame Artiguenave, et je pense que tu veux te
tuer. Ne te fâche pas: tu as eu la langue trop longue, mais de toutes
les obsessions, celle du suicide est la plus facile à dépister... Vous
inventez des ruses de femme, des ruses de sauvage, et chacun de vos
muscles nous fait ses confidences, malgré vous, à votre insu. Oui, vous
répétez le geste cent fois par jour, impossible de s’y tromper. Il
faudrait être aveugle...
--Brute! murmura Fiodor entre ses dents.
--D’ailleurs, je ne crois pas beaucoup au suicide de gens comme toi,
continua le médecin, d’un ton paternel. Vous êtes trop intelligents,
trop curieux; le plus petit obstacle vous arrête, vous retient le temps
nécessaire; l’image morbide n’arrive pas à se fixer... Sinon, tu serais
mort depuis deux ans. Qu’est-ce que tu nous donnais, alors, mon petit,
quelles belles crises! Va! tu es trop vicieux pour te tuer.
Mais M. Fiodor avait retrouvé son calme:
--Parlons de choses sérieuses, dit-il. Savez-vous pourquoi je suis ici,
ami, à cette heure? La grosse éponge, cette cotte bleue, les seaux, cela
n’est rien, c’est du chiqué: j’avais lavé la voiture hier... Seulement,
je la verrai passer, elle, dans un instant, lorsqu’elle reviendra de la
messe... Vendredi déjà... Figure-toi: je sors du garage ainsi qu’un
diable, il me semble que je me jette encore dans le fleuve, avec mon
cheval, du pont de Grodno, comme jadis, ivre. L’air siffle dans mes
narines, je perds le souffle... Qui la protège? D’où vient que pour
l’aborder maintenant, lui parler, je doive faire un tel effort, serrer
les dents? Et elle me lance un regard d’effroi, de mépris, de pitié--que
dirais-je?... Alors, la honte m’inonde, frère, elle coule à travers mes
veines, toutes les racines de ma chair en sont rafraîchies, délassées.
Qu’importe si ces choses sont neuves ou non? Pour moi elles sont neuves.
Ce sont les seules choses vraiment neuves que j’aie jamais vues.
--Assez, assez, fit La Pérouse brutalement. Laisse ça, Fiodor, hein? Il
n’y a pas de miracle ici, entends-tu, pas d’autre miracle que les
fantasmagories d’un cerveau russe gelé par l’éther... D’ailleurs, le
père s’inquiète, les domestiques jasent; Francine s’est laissé voir
l’autre jour imbibée de morphine par tes soins, j’ai dû l’envoyer
coucher; elle faisait peur. Joli spectacle, à trois cents kilomètres de
Paris, en plein décor bucolique! Il faut que tu fiches le feu partout,
selon ta nature; tu appartiens à la race de ceux qui jouent avec les
allumettes... Mais je te défends de parler de la jeune fille; malade ou
non, elle m’est confiée; je l’interrogerai moi-même, si le cas
m’intéresse. Inutile désormais de l’observer par le trou des serrures...
Pourquoi me regardes-tu ainsi?
--Je vous regarde, en effet, dit le chauffeur. Je vous regarde avec
plaisir. (Il avait grimpé comme un chat sur une pyramide de caisses
d’essence, et les coudes aux genoux, le menton posé dans le creux de ses
paumes, on eût cru voir son regard attentif s’éteindre et s’allumer tour
à tour.) Jadis, lorsque nous avions passé la nuit ensemble, chez le
pauvre petit prince Vassiloff, Couprine, Dorolenko, et ce chauffeur
d’autobus, Alexis... Alexis Séméneioff--avec son long peignoir dessiné
par Drécoll, et dans ses cheveux déjà gris les tubéreuses et les lis--je
lâchais l’usine Renault pour aller vous entendre, au grand amphithéâtre
de l’École, le lendemain, parmi les maîtres, et je jouissais de vous
connaître mieux qu’aucun d’eux, car je ne vous ai jamais aimé. Non, je
ne vous ai jamais aimé. Il y a trop de faiblesse en vous, ami. Etes-vous
des nôtres ou non, nul ne sait. Peut-être n’avez-vous jamais vu en nous
que des bêtes dont vous partagiez les jeux? La curiosité des savants est
si étrange, si puérile... Peut-être aussi ne savez-vous mentir qu’aux
animaux de notre espèce?
Il cracha aux pieds de La Pérouse sa cigarette, dans un jet de salive
blonde.
--Cher, reprit-il d’un air de mépris, je ne songe nullement à vous
offenser: permettez-moi néanmoins d’ajouter qu’avant de vous occuper de
moi, de mon suicide, vous devriez prêter l’oreille à ce qui se dit de
vous, ici ou là, même à l’office... Hier, François, cet idiot, imitait
devant nous votre voix, vos gestes. Il paraît que vous ne prenez plus un
verre sans le casser, vos doigts tremblent. Fi! se vanter d’aller
impunément parmi les fous, les classer, trouver à chacun sa place dans
la vitrine, avec sa fiche, son numéro--fi! fi! «L’ours est réjoui
lorsque le chasseur tombe sur son propre épieu», a dit notre vieux
Pouchkine. Ah! ah!...
--Tu parles comme un sot, Fiodor, répondit La Pérouse, sans un seul
frémissement dans son visage blême. Je me moque des racontars.
Il respira bruyamment, serra les lèvres.
--Regarde si mes doigts tremblent, imbécile!
Il mit sa large main sous le nez du Russe, en fit jouer lentement les
phalanges.
--Hein? Tremble-t-elle, animal?
Ils éclatèrent de rire tous les deux.
--Possible, murmura Fiodor qui venait de descendre de son perchoir, ne
vous fatiguez pas, cher, vous êtes pâle... Tu es pâle, reprit-il à
mi-voix. Méfie-toi. Laisse donc en repos une sainte de Dieu, visitée par
des anges. A quoi bon? Elle a fait de moi un malheureux...
--La paix! dit La Pérouse. Parce que j’ai eu le tort de t’interroger une
ou deux fois, tu te crois précieux, indispensable. Pauvre nigaud! A
supposer que tu aies vu, réellement vu ce que tu racontes, j’ai observé,
j’observe presque chaque jour d’autres phénomènes autrement curieux que
ces balivernes. Mais un exalté comme toi suffit pour mettre une maison
sens dessus dessous. Je finirai par en dire deux mots à Clergerie. Et
d’abord, pourquoi m’as-tu refusé d’entrer chez Devambèze, à sa clinique?
Ta place n’est pas ici.
--Parle toujours, dit le Russe du bout de ses longues dents, avec plus
d’insolence que jamais. J’ai commis une faute, je l’avoue. Néanmoins,
j’aurais voulu voir la fin de tout ceci, le dénouement.
--Le dénouement? On va te flanquer dehors, à la rentrée, mon petit.
Heureusement pour toi! La paix bourgeoise, une maison calme, la province
et de bonnes mœurs, il n’en faut pas plus pour te tuer... Mais les
soirées chez Moÿses, les nuits blanches, la musique, et le frisson de
l’aube dans la rue vide qui remet les nerfs en train, c’est ton régime;
cela te va comme un gant... Vois-tu, les gens de ta sorte inventent leur
vie au jour le jour, ils la composent ainsi qu’un livre, ils voudraient
nous en distribuer les rôles... A t’entendre, ce malheureux coin de
Normandie est un vrai rendez-vous de sabbat... Nigaud! Chaque famille a
ses petits secrets: nous en savons quelque chose, nous! Le rassurant,
c’est que tous ces secrets se ressemblent. On passe de l’un à l’autre,
comme dans les petits jardins qui entourent les maisons de brique des
cités ouvrières: on doit regarder le numéro. Un excellent homme
tourmenté de scrupules, une vieille dame avare et gâteuse, une jeune
fille exaltée, sentimentale, des amis peu sûrs... Mon Dieu! la
domesticité est encore, grâce à toi, ce que je trouve de plus cocasse
ici. Et encore! A Paris, il n’en paraîtrait rien...
Tandis qu’il parlait, M. Fiodor avait achevé de brosser soigneusement
son veston, ses bottes. Il répondit le plus naturellement:
--Gardez votre poudre, ami, gardez-la. Vous ne me ferez pas chanter pour
deux, ou même cinq grammes de poison, je puis m’en passer. Non! vous
n’apprendrez désormais rien de moi, inutile de ruser. Agissez donc à
votre guise, de votre côté, librement. Pourquoi tourner autour du pot:
vous ressemblez à un gros chat noir. Oui, vous ressemblez...
Il fit un bond en arrière, si brusquement qu’il heurta la double porte
du garage qui tourna sur ses gonds, s’ouvrit toute grande. L’énorme
voiture, ses flancs vernis, ses cuivres, jaillit de l’ombre, comme si
elle venait de tomber du ciel dans la lumière, au milieu d’un
jaillissement d’écume.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le cri qu’ils venaient d’entendre restait suspendu au-dessus d’eux, trop
particulier, trop différent pour se confondre avec la pacifique rumeur
du jour. A peine s’éleva-t-il plus haut que les mille bruits familiers
qui s’élancent et retombent en un perpétuel échange, selon un rythme
défini, toujours le même peut-être, bien que l’oreille n’en perçoive que
l’apparente confusion (et pourtant, qui n’a reconnu à travers la brume
et le goudron, l’odeur de la boue, telle ville marine géante rien qu’à
son souffle puissant, le prodigieux battement de son cœur, je ne sais
quoi de terrible et d’enfantin?). A peine s’éleva-t-il plus haut, mais
il ne retomba pas. Ils se regardèrent en silence, un long moment, plus
surpris qu’effrayés, l’oreille tendue, les nerfs si ébranlés par cette
conclusion inattendue, mystérieuse, apportée du haut des airs, du creux
de l’espace, à leur dispute obscure, qu’une détente soudaine, une
explication rassurante les eût fait éclater de rire. Déjà un autre cri
s’élevait vers le premier, comme s’il allait le rejoindre au même point
précis de l’espace. Mais il s’arrêta sans doute à mi-chemin, parut
s’achever en un râle plus faible, à peine distinct, et ils entendirent
presque aussitôt, sur le gravier d’une allée, le grincement inégal d’une
course exténuée.
--La vieille dame s’est échappée, dit Fiodor. Une fois de plus... Sacrée
Francine!
Le bruit venait à eux à travers la mince cloison de briques et les
carreaux de faïence. Pour voir, ils durent sortir en hâte par une porte
des écuries, longer les communs, et débouchèrent à l’extrême aile droite
du petit château, un peu en retrait, ombragée d’immenses tilleuls,
solitaire. Le coin du parc qu’ils avaient sous les yeux ne s’étendait
guère au-delà des pelouses voisines, limité à gauche par la brusque
pente des terres, à droite par les derniers bosquets échevelés de la
charmille, lieu favori des promenades quotidiennes de Mme de Clergerie.
Sur le mur du potager récemment recrépi à la chaux, tout vibrant de
soleil, une ombre glissait, mais plus noire que l’ombre, à peine plus
dense, une silhouette bizarre, précise et menue, avec les arrêts
mystérieux, les départs soudains, l’équilibre paradoxal d’un pantin
disloqué. Ils la perdirent de vue un moment, la retrouvèrent, la
perdirent encore au hasard des détours du chemin. Enfin elle surgit, à
vingt pas d’eux, avec un dernier cri plus faible, aigu et rauque à la
fois, un cri de vieille femme ou d’oiseau.
--Ne bouge pas! N’appelle pas! souffla M. La Pérouse à son compagnon.
Laisse-la nous reconnaître tout doucement. Pas de bruit!... Le pauvre
Clergerie n’aurait qu’à se montrer, quelle belle crise!
* * * * *
La folle s’était arrêtée, à bout de forces, essayant de fixer sur les
deux hommes un regard tour à tour furieux et craintif que la volonté
expirante laissait échapper sans cesse. Son visage enflammé restait sec,
ses mains tremblantes, aussi rouges que ses joues, retenaient encore,
inconsciemment, la lourde jupe de laine, qu’elle avait retroussée pour
courir, découvrant ses bas épais, déformés par des genouillères. Une
seconde ou deux, sa tête oscilla violemment sur ses épaules, tandis
qu’elle s’efforçait en vain de lutter contre ce silence terrible qui
étouffait sa colère, le vide muet où achevait de se perdre le débile
faisceau des pensées et des images que la toute-puissance de la haine
avait un moment rassemblé. Mais le silence fut plus fort. Elle appela
une dernière fois, des profondeurs de sa détresse, les deux témoins
impassibles, et la maison, la chère maison elle-même, aussi indifférente
que les hommes... Puis le même brouillard qu’elle connaissait bien
commença de recouvrir lentement les êtres et les choses, de moins en
moins saisissables, sans relief et sans poids, pareils à leur propre
reflet dans l’eau. Et désespérant par avance d’imposer sa loi à un
univers de fantômes, en perpétuel glissement, elle dit d’une voix
rapide, entrecoupée, comme si elle eût récité sa leçon:
--La fille m’a frappée... La fil-le m’a frap-pée...
Elle trépignait, tenant toujours à poignée sa jupe noire, sans avancer
d’un pas, car à sa colère impuissante se mêlait déjà la crainte
enfantine de ces deux inconnus barrant la route, debout au seuil de sa
maison, voyant de si près sa honte.
--Reste là, dit La Pérouse, toujours à mi-voix. Non! non! n’appelle
personne. Il est d’ailleurs possible que cette fille l’ait battue...
Vois la trace des doigts sur la joue. Trempe dans le baquet une
serviette, un torchon, ton mouchoir, n’importe quoi... Je vais lui
parler.
--Ne parlez pas, dit tout à coup derrière lui la voix un peu tremblante
de Mlle de Clergerie. N’essayez pas de lui couvrir la tête surtout!...
Mon Dieu, Fiodor, allez-vous-en... non... c’est-à-dire, prévenez
Francine, elle doit être cachée quelque part, pas loin d’ici. Qu’elle ne
se montre pas!... Monsieur La Pérouse, il vaut mieux que vous me
laissiez seule un moment... oh! rien qu’un moment... Ces crises sont si
laides, affreuses! Pourvu que papa ne se doute de rien...
--Mama, reprit-elle plus bas, pauvre mama...
Brusquement, elle saisit la folle entre ses bras, l’enleva doucement,
pressant sur la bouche misérable sa joue fraîche.
--Passez devant moi, dit-elle à M. La Pérouse (elle soufflait un peu).
Ne la touchez pas encore, qu’elle ne vous voie pas... Montez l’escalier,
en face. Je vais la porter jusqu’à la chambre de Fernande... Oh! elle ne
pèse pas bien lourd...
Ils l’étendirent sur le lit de la cuisinière, mais elle leur échappa
deux fois, sans crier, avec une plainte qui passait maintenant de l’aigu
au grave, pour s’achever en une sorte de soupir modulé, jusqu’à ce
qu’ayant touché du dos l’angle du mur, elle s’y blottît, ramassant
autour d’elle les draps et les couvertures, en frissonnant de fatigue et
de plaisir.
--Pardon, mama, disait Chantal, pardonnez-moi... C’est moi qui vous ai
blessée, souvenez-vous? Je ne l’ai pas fait exprès, je n’ai pu vous
retenir, nous sommes tombées toutes les deux.
La vieille dame hésita, haussa les épaules, visiblement confondue,
déconcertée par une intervention si soudaine, la pièce obscure, les murs
nus, ce silence.
--Bah! Bah! La fille m’a frappée--oui, vilaine!--elle m’a frappée...
Là... là... ici même.
Elle posa brutalement, à plusieurs reprises, son doigt sur sa joue.
--Mais non! mama, voyons, vous avez rêvé. Rêvez-vous donc toujours? Vous
avez eu peur, un peu peur... cela passera. Cela va passer tout de suite.
Regardezmoi, mama. Vous laisserais-je frapper, moi, Chantal, votre
petite-fille.
--Jure-le, dit la vieille rusée, après un court silence. Jure-le que je
n’ai pas reçu ce... cette..., que je n’ai pas été battue. Je te croirai,
mon petit, tu ne mens jamais.
--Jurez donc, pas d’enfantillage! fit La Pérouse presque sans baisser le
ton (il parlait ainsi à ses internes devant les malades, d’une voix
monocorde, intelligible aux seuls initiés). Méfiez-vous: elle va essayer
de vous enjôler.
Mais la folle n’attendit pas la réponse et, à la stupeur du médecin,
elle reprit:
--Tu ne voudrais pas me tromper, tu es une bonne fille. Mets ta petite
main derrière mon cou, aide-moi à allonger les jambes; je dois te faire
peur, j’ai l’air d’une démente. Retiens-toi bien, ma jolie. Je pense à
notre promenade, l’autre, souvienst’en, tu m’as portée dans tes bras...
Elle ramena doucement ses deux poings fermés jusqu’à son menton. Puis
les yeux parurent se fermer, ses traits se détendre, bien que la
méfiance se marquât encore à chaque coin de sa bouche mince. Et déjà M.
La Pérouse reculait vers la porte, sur la pointe des pieds. La voix de
Chantal le cloua au seuil, stupéfait.
Jusqu’alors il n’avait connu que le rythme familier de cette voix, sa
cadence, mais soudain il en découvrait l’accent, le timbre, on ne sait
quoi qui n’était qu’imperceptible dans la conversation ordinaire. Et le
découvrant, il croyait l’avoir toujours connu; mais il n’eût pas su dire
si Mlle de Clergerie avait haussé ou baissé le ton, et l’espèce de
saisissement dont il s’était trouvé pris n’était pas de ceux que
provoque une surprise heureuse de l’oreille, une consonance parfaite. Ce
qui l’avait mis en un instant hors de lui-même, c’était la tristesse
comme augurale de cette voix, tristesse comparable à nulle autre, parce
que l’observateur le plus subtil n’y eût rien décelé qui ressemblât au
dépit, à la contrariété de l’amour déçu qui aigrit toute tristesse
humaine. Tristesse désintéressée, surnaturelle, pareille au reproche des
anges. Et si simple à la fois, si claire, d’un tel frémissement
d’innocence et de suavité, qu’elle venait d’atteindre en La Pérouse la
part réservée, la part intacte de l’âme, et qu’il ne la distinguait plus
qu’à peine du brusque et délicieux déchirement de son propre cœur.
--Voyons, mama, disait-elle, à quoi bon? Vous n’êtes pas folle,
l’avez-vous jamais été? Je me le demande. Mais, en somme, vous l’êtes
tous... Oui, vous l’êtes tous, je le sens bien. Il faudrait des siècles
et des siècles, il faudra le temps dont Dieu dispose pour vous apprendre
à être heureux. Oh! vous pouvez me regarder, faire l’étonnée: vous me
comprenez parfaitement, ma pauvre mama. Pourquoi ruser avec moi? Je sais
tout, je sais même ce que vous m’avez caché l’autre jour, absolument
tout, je ne suis pas si sotte. Mais à quoi bon! Vous voilà comme il y a
vingt ans, vous vous agitez, vous inventez mille prétextes, vous refusez
de céder, vous tenez votre triste petite vie serrée sur la poitrine,
avec vos clefs... On vous arracherait les deux bras pour les prendre...
Seulement, voyez-vous, vous avez beau rire, vous avez peur de moi, comme
vous aviez peur de ma mère, est-ce assez extraordinaire? Et le pis,
c’est que vous êtes tous ainsi, que vous ai-je fait?
Elle pressait toujours le bras de la folle sur sa poitrine; mais--d’un
mouvement si inattendu, si libre que La Pérouse ne put songer à en
esquiver le trait--elle tourna vers lui son visage pensif avec une
expression indéfinissable, et comme une sorte de malice désespérée:
--Oui, vous tous. Je le sais, à présent, j’ai fini par le comprendre. On
attend quelque chose de moi, mais quoi? Personne ne s’en doute... Je
commence à deviner ce que c’est... Papa lui-même s’intéresse
prodigieusement à sa fille, comme ça, tout à coup; j’ai l’air de rendre
des oracles. Je me disais: «Est-ce qu’ils deviennent tous fous?» Hé bien
non. Vous vous intéressez à moi comme Thisbé s’intéresse aux
alouettes!... Une alouette, ce n’est qu’une touffe de plumes avec une
chanson dedans, ce n’est pas du gibier. Mais, justement pour ça, ma
chienne adore de les gober... probablement parce qu’elles ne ressemblent
pas aux autres; il y a le miracle de leur petitesse, de leur légèreté,
et qu’elles ne sont pas utiles à grand’chose, un dessert, une
fantaisie... Méfiez-vous! je me défendrai... Est-ce ma faute, à la fin,
si vous avez tant de fois menti au Bon Dieu? Suis-je ainsi faite que
vous me deviez donner vos mensonges à garder? Je ne porterai pas vos
mensonges... Je n’ai qu’une pauvre petite vérité de rien du tout, ma
vérité; je ne m’en vais pas vous la donner, elle ne vous servirait à
rien.
Elle cacha son front sur la couverture et au frémissement de ses
épaules, La Pérouse devina qu’elle pleurait.
--Mademoiselle, fit-il, j’ai honte de moi.
Elle releva brusquement la tête, elle lui commanda le silence d’un de
ces regards de tristesse intrépide, où il crut lire son destin. Et
presque aussitôt elle reprit, pour parler à sa grand’mère, son accent de
prière enfantine:
--Nous allons vous porter dans votre chambre, mama. Vous voyez bien que
vous êtes dans celle de Françoise? Il faut promettre d’obéir, jusqu’à ce
que vous ayez passé une bonne nuit.
--Obéir? demanda la folle, pensive. Dois-je obéir aussi à Francine?
--Ne pensez pas à Francine, vous ne la verrez plus, je vous promets.
--Je ne la verrai plus? C’est mieux ainsi. Ni celle-là, ni une autre, je
dois me cacher, je n’ai plus la force, n’est-ce pas? Et garde ça pour
toi, ma petite fille! Les ouvriers vont revenir, et l’acheteur de
Beaumesnil pour les pommes à cidre... Nous ferons le marché d’avance,
nous traitons cette fois à forfait... Dis-leur que je suis souffrante.
--Je dirai que vous êtes vieille, mama, bien vieille... Oh! vous savez,
cela n’apprendra rien à personne qu’à vous!... Et encore! Parce que vous
n’êtes pas si sûre que ça d’attendre aujourd’hui l’acheteur de
Beaumesnil, ni lui, ni les autres, car, et il y en a beaucoup, beaucoup,
je voudrais vous débarrasser de ces gens-là... Que ferez-vous de ces
cadavres? Pouah! Ils sont tous morts le jour où nous nous sommes
rencontrés là-bas, sous le soleil, un matin, vous souvenez-vous? Je vous
ai portée en effet, dans mes bras, légère comme une plume, telle que
vous pèserez dans la main de Dieu--une fourmi, une pauvre fourmi... Une
fourmi passe son temps à remplir ses greniers, et puis elle s’en va
mourir, seule, derrière un petit caillou... Nous devrions bien l’imiter.
--Seule? fit la vieille dame curieusement. Vraiment seule? Est-ce
possible? Tout cela s’agite, murmure... Je ne suis jamais seule.
Elle passa délicatement la main sur l’épaule de Chantal et dit après un
silence, les yeux clos, avec un profond soupir d’attention:
--Pourtant, lorsque tu parles, je n’entends plus que toi... Je perds le
goût de me défendre, ma tête se délasse. Bien sûr que je suis vieille,
allons! Mais j’ai quand même plus de jugement qu’eux... Tu ne mens pas,
toi, ma jolie... On t’écoute, on respire; que cela est frais!... Tu as
raison, tiens! A mon âge, je devrais tout lâcher... Mes doigts ne
serrent plus, je me tracasse pour des sottises.
Elle laissa couler entre ses paupières, vers sa petite-fille, un regard
indéfinissable, à la fois anxieux et rusé:
--Qu’est-ce que tu veux que je te donne? Il y a bien la parure
d’émeraudes, qui vient de ta tante Adoline... A quoi ça sert, tu ne
pourrais pas la porter... Choisis plutôt du solide.
--Bah! fit Chantal, ne cherchez pas... Je sais ce que je m’en vais vous
demander... Vous pourrez dormir après, dormir sur vos deux oreilles,
dormir comme vous n’avez jamais dormi.
La folle ouvrit tout à fait les yeux.
--Donnez-moi vos clefs, mama, vos chères clefs.
--Mes clefs!
--Mais oui, vos clefs. Ce sont vos clefs qui vous empêchent de dormir.
Chacune d’elles est un petit démon, et chacun de ces petits démons est,
à lui seul, plus lourd qu’une montagne. Avec un poids pareil, ma pauvre
mama, quand les anges s’y mettraient tous à la fois, ils n’arriveraient
pas à vous traîner jusqu’en paradis.
--Mes clefs! répéta la vieille dame, livide. Que viens-tu là me parler
des anges et des démons? Pour une manie que j’ai! Tu es finaude, ma
mignonne, mais vois-tu, cette fois, tu te trompes. Je les ai sous mon
gilet de laine, ici, au creux, tu peux sentir... J’aime le cliquetis
qu’elles font--écoute--tac, tic, ticquetic et tic, et tac... Hé bien,
oui! cela m’amuse. Où est le mal? Des clefs! Je me moque des clefs...
--Alors, justement, donnez-les-moi, rendez-les. Vous disiez, il y a une
minute, qu’à votre âge les doigts ne serraient plus, qu’il fallait tout
lâcher. Oh! mama, il y a beau temps que les morts vous ont pardonné!
C’est vous qui vous accrochez exprès au passé. Quoi! si le bon Dieu
donne des remords, ce n’est pas pour que nous en fassions, à la longue,
de vieilles habitudes! Vos vieilles habitudes, ce sont vos clefs.
La folle écoutait avec une attention extraordinaire, marquant chaque mot
d’un léger hachement de tête, et La Pérouse voyait se concentrer à
mesure les lueurs éparses du regard.
--On n’a jamais rien vu de pareil, fit-il entre ses dents.
Mais si bas qu’il eût parlé, Mme de Clergerie avait sans doute saisi au
vol un murmure suspect. L’effort qu’elle fit pour se reprendre déforma
de nouveau ses traits, où parut instantanément la même expression de
détresse et de ruse.
--Mes clefs! Crois-tu que je prenne un malheureux trousseau de clefs
pour le Saint-Sacrement? Je t’étonnerais beaucoup, ma petite, si je te
disais ce qu’il en est...
Mlle de Clergerie posa doucement sa joue sur l’oreiller.
--Pas tant que ça, peut-être, fit-elle. Vous savez très bien que vos
clefs n’ouvrent pas une porte ici, pas un tiroir; vous ne vous en servez
jamais, ce sont des clefs pour rire. Seulement, vous ne voulez pas avoir
l’air de vous en apercevoir... Oui, mama, laissez-moi vous dire, ne vous
fâchez pas... A votre âge, si près de Dieu, c’est encore trop d’un petit
mensonge! L’âme n’est plus de force à le supporter. Et il y a encore les
autres mensonges, pensez donc, ceux de toute la vie!... Il en reste
toujours quelque chose; ils doivent empoisonner les vieilles gens.
Arrachez du moins celui-là, les autres viendront, avec, tous ensemble,
comme les liserons d’un groseillier... Alors, vous serez réconciliée
avec les vivants et les morts, c’est moi qui vous le jure... Vous
pourrez dormir en paix.
--Tu as deviné! Est-ce possible! dit la folle d’une voix qui tremblait
de joie. Tu devines tout, c’est merveilleux. Oui, oui, je le savais...
_Elles_ ne sont bonnes à rien... Je pourrais te dire quel jour on les a
mises sur ma table, à la place des vraies. Elles sentaient encore la
rouille, l’homme les avait frottées la veille, au sable, sous ma
fenêtre... N’importe, prends-les, je te les donne... A présent que tu
sais, à quoi veux-tu qu’elles me servent? D’ailleurs je suis lasse...
Mon cœur lui-même s’endort, mignonne. Désormais, vois-tu, je m’en vais
pouvoir être lasse tout mon saoul.
Ses épaules eurent à peine un léger frisson. Elle dormait.
* * * * *
--Que pensez-vous? demanda Mlle de Clergerie. Mieux vaut la laisser ici
jusqu’au soir. Elle se réveillera pour souper, je la connais.
Elle essaya peut-être de sourire, mais il ne vit que ses joues creuses,
les rides de ses yeux, sa pauvre bouche exténuée.
--Mademoiselle, dit-il, votre grand’mère ne soupera pas ce soir. Vous
l’avez poussée à bout, elle n’en peut plus.
--Et moi, donc! fit-elle. Je suis aussi bien fatiguée.
Elle s’approcha de la fenêtre, appuya son front sur les carreaux, en
silence, et il crut voir remuer ses lèvres. L’idée qu’elle priait lui
fut tout à coup insupportable.
--Votre méthode est ingénieuse, reprit-il. (En même temps, il épiait le
sursaut de la nuque blonde au brusque éclat de sa voix.) Je la trouve un
peu cruelle. Pourquoi lui retirer ce hochet? Chaque âge a le sien.
Elle se retourna aussitôt.
--Vraiment? C’est votre opinion? interrogea-t-elle d’une voix anxieuse.
Non, vous ne parlez ainsi que pour me faire de la peine, m’offenser. En
quoi ma méthode est-elle ingénieuse? Ma méthode! Je n’ai pas de méthode,
monsieur. On ne m’a rien appris, et je suis bien incapable de rien
inventer. N’importe qui eût agi comme moi... Je connais mama mieux que
vous. Elle a trop aimé la vie, voilà le mal: la vieillesse l’humilie,
elle refuse de céder le pas, elle serre ses pauvres vieilles dents...
C’est vrai que la tête n’est plus très solide, mais elle a tant de
malice pour tirer parti de tout! Elle a construit son histoire ainsi,
brin à brin, comme un oiseau son nid, mensonge par mensonge, et vous
faites semblant d’y croire, vous refusez de la délivrer. Mon Dieu, il me
semble pourtant qu’il n’y a pas de mensonges plus redoutables que
ceux-là qu’on commet contre soi-même?
Elle acheva presque à voix basse. Ses mains qui repoussaient
délicatement la couverture jusqu’aux bras de l’infirme frémissaient
d’impatience et de fatigue. En se penchant vers la ruelle, ses genoux
plièrent, elle n’eut que le temps d’appuyer son coude au chevet du lit,
mais si adroitement que le regard de La Pérouse surprit cette
défaillance comme au vol. Il crut lire un défi dans les yeux fiers et
tristes.
--Votre tour viendra, mademoiselle, dit-il. Oui, l’heure viendra où vous
chercherez avidement, parmi tant d’autres aujourd’hui dédaignés, le
dernier misérable mensonge pour vous aider à vivre et à mourir. J’ai vu
des jeunesses plus insolentes que la vôtre, et elles ont fini par se
rendre... Elles se sont rendues corps et âme.
--Est-il possible? fit-elle, en regardant le psychiatre avec une
surprise indicible. Peut-on se rendre?
Il se mit à rire de façon si basse, si féroce, avec un tel désir de
l’humilier qu’elle devint pourpre. On n’entendait plus que le souffle
menu de la vieille femme, et le grincement d’une branche sur la vitre.
--Comprenez-moi, dit-elle. A qui se rend-on? A qui rendrait-on son âme?
Je crois qu’on se refuse ou qu’on se donne, mais se rendre?
Sa voix s’épuisait de plus en plus, et s’éteignait sur ce dernier mot.
--Oh! s’écria La Pérouse, le vocabulaire d’un vieux médecin n’est pas
riche, excusez-moi... Se donner, se refuser, ce sont là pour moi des
expressions vides de sens. Je n’ai jamais vu personne se refuser à ce
qu’il aime et se donner à ce qu’il hait; l’homme et son désir ne font
qu’un. Mais je prétends qu’on finit toujours par se rendre, dès que les
forces déclinent, et avec elles le désir de plaire. Et puisque cette
discussion vous intéresse, j’ajouterai que le rôle du redresseur de
mensonges est sans doute plus avantageux qu’utile. D’ailleurs,
l’expérience a été faite déjà bien des fois, la méthode est connue. Pour
mon ancien maître Durault de Séverac, la simulation...
--Je vous en prie! dit Mlle Chantal. J’ai agi spontanément, sottement,
au petit bonheur. Je serais bien confuse de me rencontrer tout à coup,
comme nez à nez, avec ce professeur illustre. Sérieusement, reprit-elle
aussitôt, ne croyez pas que je me moque, je suis une ignorante, voilà
tout, et je n’entends pas l’être à demi, je veux m’en tenir là: il n’y a
pas plus bête qu’un amateur de médecine, sinon un amateur de peinture.
--Il y a plus bête et plus cruel encore, fit M. La Pérouse, c’est celui
que j’appelle l’amateur d’âmes, le maniaque qui vous attribue une
conscience pour avoir le plaisir de descendre dedans, d’y apporter son
propre mobilier... Chacun de nous s’arrange avec sa part de vérité et de
mensonge... Moi-même...
--Pourquoi parler de vous? demanda doucement Mlle de Clergerie. Je ne
suis certainement pas capable de forcer la conscience de personne! Que
vous ai-je fait? A quoi bon vous défendre?...
--Permettez, je ne me défends pas! Je refuse d’être dupe, simplement.
Oui, mademoiselle, j’ai passé l’âge où l’on subit l’ascendant du premier
venu, et après trente ans de ma vie employés à refaire une âme à tel ou
tel grotesque avec les déchets de l’ancienne, je me méprise assez pour
avoir le droit de m’épargner certaines expériences inutiles et
humiliantes. Soyons francs: il m’est arrivé plus d’une fois de vous
observer avec une curiosité... un intérêt dont votre sagacité s’est
d’ailleurs avisée depuis longtemps; et soit par indifférence, soit par
mépris, vous l’avez adroitement stimulée sans penser un moment la
satisfaire. Un curieux, pour vous, pour ceux qui vous ressemblent,
qu’est-ce que c’est? Un malotru. Aujourd’hui, ce matin même, Clergerie
me questionnait à votre sujet... oh! comme on interroge un vieil ami!
Parbleu! je vous ai connue gamine, avec vos cheveux sur le dos, et des
mains de bébé, d’incroyables petites mains blanches, aiguës. Que lui
répondre? Vous n’avez assurément besoin du secours de personne...
Déjà elle avançait vers lui, le front haut, avec son regard doré,
presque impérieux--et toujours cet éclair de malice auquel l’extrême
lassitude, la tristesse résignée du visage prêtait un sens unique,
déchirant.
--Papa vous a questionné? fit-elle. Questionné? Décidément j’aurai tout
vu! Que me reproche-t-il? Ma vie est des moins singulières, je la veux
ainsi, je la tire même en bas autant que je peux, et sous prétexte que
ma pauvre maman avait le gouvernement de son ménage en horreur, je
finirai par passer à la cuisine le plus clair de mon temps. N’est-ce pas
assez? Que pense-t-on que je cache? Un secret, un vrai secret, mais
c’est un luxe! Je n’ai pas de loisir pour ça... Avouez d’ailleurs que
papa est extraordinaire. Depuis deux ans, à peine s’était-il avisé de ma
présence, et le voilà soudain qui passe aux extrêmes: il compte mes pas,
il vous questionne, il imagine de me faire examiner par un professeur de
psychiatrie. Vous-même... Oh! ne m’interrompez pas, inutile de réveiller
grand’mère... Je ne suis pas tellement sotte, je vous vois resserrer le
cercle autour de ma modeste personne, je ne vous échapperai plus... Tant
pis pour vous... Il arrive qu’on croit cerner dans la haute luzerne un
coq magnifique, et c’est une faisane toute grise qui s’envole. Vous ne
vous doutez pas à quel point je suis grise...
--Et après? fit grossièrement La Pérouse.
--Après... Vous n’aurez que la ressource d’inventer une belle histoire
pour vous consoler: les légendes ne servant pas à autre chose.
Aujourd’hui, vous en êtes encore à tâcher de surprendre un fait
caractéristique, n’importe quoi qui vous permette de me classer. Je vous
vois tendre de ces pauvres petits pièges innocents, avec la candeur du
bonhomme entomologiste qui mettra vingt fois de suite sur le dos un
malheureux scarabée. Il s’agit de savoir d’où je viens, où je vais... On
me laisse libre, mais toutes les issues sont repérées; on verra bien! La
porte du temporel est sous votre garde, et si je veux me sauver en
paradis, c’est M. l’abbé Cénabre qui m’attend, à l’entrée du
spirituel... Tout de même! Supposez qu’il me plaise de rester là, moi,
et de n’aller nulle part? Je suis née pour vivre au jour le jour, comme
un vieux corbeau sous la neige, qui lisse ses plumes et attend le
printemps. Oui, un vieux corbeau! Ne me croyez pas tellement jeune... Je
voudrais que vous ne vous affoliez pas plus que moi; je perds rarement
la tête, j’appartiens à une espèce très commune, très résistante, mûre
avant l’âge, qui prend le bon de l’air en toute saison. Et puis,
voyez-vous, je vais vous dire: il y a encore un détail que vous
oubliez--vous êtes étonnant! Je vous observe, moi aussi, à la fin des
fins! Si d’y penser de temps en temps pouvait vous donner un peu de
discrétion, de prudence! Vous risqueriez moins de me faire souffrir sans
profit.
--Qui donc vous fait souffrir inutilement? Pourquoi?
Elle hésita, haussa les épaules, l’éclair de malice parut s’éteindre,
recula au fond, tout au fond, de son regard triste et tendre.
--Vous auriez peur d’être ridicule, fit-elle, suivant sa pensée. Oui,
vous rougiriez de mettre, sous un prétexte ou sous un autre, même par
amitié pour moi, du désordre dans ma vie... Il y a très peu de choses
dans ma vie, entendez-vous! Elle ressemble à une chambre
d’étudiante,--le lit, la table, les deux chaises,--je puis la tenir
propre et claire... De quel droit en ferait-on un bric-à-brac, un de ces
magasins de curiosités que je déteste? Hé bien, je fermerai ma porte,
voilà tout... On devra dire son nom, son vrai nom, montrer son visage...
Désormais, n’entrera pas qui voudra.
--Vous auriez sagement agi, dit La Pérouse, en prenant cette élémentaire
précaution plus tôt, et envers d’autres que moi.
Il avait lancé l’injure froidement, posément, avec une rage appliquée,
lucide. Et néanmoins, dans la même fraction de seconde, il sentit monter
en lui, comme de ses entrailles, une colère bien différente, une sorte
de délire panique et furieux qui ressemblait à la révolte contre la
mort.
Elle le regarda longtemps, d’un air de surprise inexprimable. Il eût
cherché en vain le moindre signe de crainte ou d’embarras. Elle ne
rougit même pas, l’arc de sa bouche resta tendu, rien ne frémit dans le
fin visage attentif que l’ombre dorée des cils. Elle dit enfin:
--Monsieur La Pérouse, vous avez parlé trop tard. Oui, il est trop tard
maintenant, vous ne m’offenserez pas. Mais si vous connaissez ce pauvre
secret, que demander de plus? Vous en savez assez long.
--Non, fit-il. Fiodor est un imbécile, un fou. Ce qu’il a vu, ou n’a pas
vu, qu’importe? C’est de vous, c’est de votre bouche que j’apprendrai
s’il a menti.
Il venait d’approcher son visage du sien, presque à toucher sa joue. Son
sourire était d’un maniaque, ou d’un homme qu’une déception fondamentale
vient d’atteindre aux sources de la vie. Elle voyait peu à peu bouger
son regard comme si deux minces lames de cristal, à peine brouillées,
eussent lentement glissé l’une sur l’autre.
--Écoutez! dit-il. J’ai été médecin, c’est vrai, je ne le suis plus;
demain, je ne serai plus rien... Oui, on vous verra encore jeune et
forte, aussi fraîche, avec cette odeur de mûres sauvages, ce parfum, et
moi j’entendrai l’eau tomber goutte à goutte sur mon cercueil,
l’innombrable tassement de la terre, peut-être le bruit d’une petite
source, à travers des mètres et des mètres de craie ou d’argile, qui
s’en va, qui monte, qui se hâte vers le jour, qui sautera comme une
petite bête entre deux pierres moussues, dans l’herbe... Je me moque de
la science, des savants et, en vérité, d’ailleurs je n’ai jamais été des
leurs; qu’ils crèvent tous! Réellement, je n’ai rien aimé...
qu’aurais-je aimé? J’ai passé ma vie à me regarder dans la figure de mes
toqués ainsi que dans un miroir... Je sais le sens particulier,
immuable, de chacune de mes grimaces, je ne puis plus me faire rire ni
pleurer... Mais je leur en remontrerais encore, mon enfant. Jadis un
seul regard, un seul coup de pompe de ces yeux-là vous auraient vidé de
son idée fixe un persécuté, un obsédé, comme d’une ponction à
l’épigastre, vlan! Les élèves voyaient sortir la chose par la bouche,
ils se poussaient le coude, ils n’avaient plus envie de rigoler... Ce
sont les bons moments de la vie. Bref, je sais ce que c’est qu’une
malade, peut-être! Hé bien, quand vous disiez tout à l’heure à la
grand’mère: «La fourmi remplit son grenier, puis elle s’en va mourir
derrière son petit caillou»,--quelque chose comme ça--je pensais: Elle a
joué la comédie à Fiodor, elle se fiche de nous. Allons, avouez-le, vous
vous êtes payé la tête du Russe!
--Oh! monsieur La Pérouse, avez-vous donc juré de me pousser à bout,
tous! Quoi! j’ai essayé de patienter, d’attendre, de cacher quelques
semaines, quelques malheureuses semaines un... une... enfin des
malaises... (Je ne suis pas la seule, voyons! Marie de Saint-André était
bien somnambule, elle, en pension; vous l’avez soignée; elle se sauvait
sur les toits, puis elle restait une heure, deux heures, inerte,
évanouie, que sais-je, raide comme un bâton.) Et voilà que tout me
retombe sur la tête, parce qu’un vrai personnage de ballets russes s’est
avisé de me suivre pas à pas, comme on suit le dompteur, dans
l’espérance de le voir mangé. Car, enfin, je ne suis pas plus prude
qu’une autre, mais il y a des moments où de plus solides que moi perdent
le contact, s’affolent... Alors, on envie celles qui peuvent aller faire
ces sortes de confidences désagréables à leurs mamans... Raconter une
histoire pareille à un père comme le mien!... Et même à supposer que
j’aie été un peu hésitante, un peu lâche, j’en suis bien assez punie, je
suppose? D’ailleurs, vous devais-je la vérité, à vous? Suis-je comptable
de vous à Dieu?
--Nullement, dit La Pérouse. Comment vous feriez-vous la moindre idée de
la dernière illusion d’un condamné? J’ai cru en vous. Le mot aimer n’a
plus aucun sens pour moi, et cela ne saurait s’exprimer dans un autre
langage: j’ai cru en vous. Même aujourd’hui, même à cet instant, je
chercherais en vain dans votre visage une marque, un signe, la
flétrissure imperceptible du passé! Pour vous, il n’y a pas de passé, ô
merveille! Lorsqu’on a scruté tant de lippes qui ont de loin l’air
d’être vivantes, qui ne sont pourtant que des grimaces figées, depuis
des siècles peut-être, par quelque mal héréditaire, quelle surprise de
découvrir tout à coup un être, le plus humble des êtres, du moins en
accord profond avec lui-même, libre, intact! Vous étiez cet être. Je
vous connaissais ainsi. Je n’ai rien vu de semblable, jamais... Vous
étiez... vous étiez...
--Je sais ce que j’étais, fit-elle avec un si pathétique frémissement
des lèvres que son admirable regard en parut s’assombrir. J’ai
compris... Alors? C’est donc vrai? Quoi! dans vingt ans, je serai
peut-être l’une de ces malheureuses qu’on rencontre dans votre
antichambre? Vous souvenez-vous? Mme Ascott, la pauvre Hélène Walsh, ou
pis encore: une affreuse bigote de l’espèce qui faisait le désespoir de
l’abbé Chevance: «Elles sont tout de même ennuyeuses!...» disait-il...
Mon Dieu!
Elle l’interrogea des yeux, un instant, avec un misérable sourire qui, à
son insu, l’implorait. Ce fut là son unique faiblesse.
--Hé quoi! reprit-elle en secouant la tête, de ce même geste qu’elle
avait lorsque, sur la large route en palier de Dombreville à Trévières,
elle lançait sa voiture, se penchait de côté pour mieux entendre monter
peu à peu le grondement de l’air dans ses oreilles. Monsieur La Pérouse,
nous aussi, il nous faut rendre les clefs.
Il la regardait avec stupeur; il balbutia:
--Je n’ai rien dit de pareil... Vous êtes... vous êtes...
--Allons, fit-elle, ne cherchez pas, il n’importe pas du tout de savoir
qui je suis; les définitions trompent toujours... Oui, j’eusse désiré
une vie sans histoire, la plus claire possible, et d’être à la fin une
petite vieille aux joues roses, qui rit toute seule dès le matin, rose
comme une praline, et meurt aussi tranquillement qu’elle mettait jadis
ses souliers dans la cheminée, la nuit de Noël. Me voici maintenant une
espèce d’héroïne, je ne sais quoi de tragique, de suspect, condamnée à
traîner dans son sillage des fols et des monomanes, ainsi que des
mouches. Ce n’est pas le chauffeur russe qu’il faut chasser, voyez-vous,
c’est moi qui devrais m’en aller. M’en aller où?
--Vous en aller! s’écria-t-il. Et nous? Et moi? Aurez-vous la prétention
de me faire croire que vous ne vous êtes aperçue de rien? Non? Allons
donc! Passe encore à Paris, mais ici! Cela crève les yeux. Vous disiez
vous-même il y a un moment: On attend presque quelque chose de moi.
Parbleu! Vous avez fini par avoir raison de nous tous, un par un, nous
sommes tous à votre merci. «Une vie sans histoire, une petite vieille
aux joues roses.» Vous vous moquez de nous...
Elle ne semblait pas l’entendre, bien qu’elle ne le quittât pas de son
regard sérieux, attentif. Et tout à coup sa voix s’éleva, remplit le
silence d’un timbre si pur, si déchirant, qu’il ferma les yeux malgré
lui, pour mieux en sentir la profonde vibration dans sa poitrine.
--C’est vrai, fit-elle. J’aurais dû être plus prudente, puisque je
n’avais rien à donner. Oh! ce sont là des choses que vous ne comprendrez
pas aisément, je n’espère pas beaucoup de me justifier! Au fond, je ne
pensais qu’à Dieu, je n’étais simple et gaie que pour lui..., un enfant,
un petit enfant... Mais les saints seuls sont des enfants! Il y a les
hommes, monsieur La Pérouse, vous tous... Les hommes sont tristes, si
tristes! Est-ce bizarre? J’ai mis des années et des années à
l’apprendre, figurez-vous... On est trop habitué, on ne voit pas comment
les hommes sont tristes... Du moins, je ne voulais pas le croire; je
ressemblais à ces imbéciles qui prennent un air de gaieté complice pour
parler à des malades, on a envie de les gifler. Bien sûr, il y a la joie
de Dieu, la joie tout court--chacun de nous s’en fait une idée... Mais
les grands, les très grands saints gardent le secret de la laisser
paraître sans dommage pour le prochain. Je me disais: Que ferais-je de
mieux? Je suis aussi insignifiante que possible, je ne peux tout de même
pas me rendre invisible! Qu’est-ce qui les étonne? Parce que, vous
pensez bien, nous distinguons aisément dans l’attention d’autrui la part
qui revient à la figure, à la taille, à la toilette--et l’autre, la part
privilégiée, la part sacrée... Mon Dieu, je n’avais aucune expérience,
aucune charge, et pas la moindre ambition non plus... J’étais simple, je
l’étais trop. Vous autres, vous avez vécu, souffert, offensé Dieu, que
sais-je? Vous avez vos regrets, vos remords, vous êtes comme de vieux
militaires, avec leurs cicatrices... NotreSeigneur ne se lasse pas de
vous pardonner; vous êtes tout ruisselants du sang de la Croix.
Qu’avais-je à faire dans cette bataille d’hommes? Je ne réussis que les
choses faciles. Et parce que je n’en tente jamais d’autres, on s’imagine
que tout m’est possible, on voudrait de moi des merveilles. Alors, un
jour vient forcément où l’on m’éprouve, et je ne suis à l’épreuve de
rien.
--Taisez-vous, je vous en prie, dit-il. Je n’avais pas le droit de vous
éprouver, je ne mérite que votre mépris.
--Vous ne me faites pas peur, reprit-elle, c’est le principal. Parce que
je suis absolument sûre de ne mépriser personne. Oh! non! je ne méprise
personne. Quoi que je fasse, moi-même je n’arriverais pas à me mépriser.
Le mépris est le poison de la tristesse, monsieur La Pérouse. La
tristesse bue, c’est lui qui reste au fond... une boue noire, amère. Et
si malheureuse que je puisse être un jour, la tristesse n’aura pas de
part en moi, jamais... Vous ne me faites plus peur, monsieur La Pérouse,
ni vous, ni les autres. Jadis je craignais le mal; non pas comme on doit
le craindre, j’en avais horreur. Je sais à présent qu’il ne faut avoir
horreur de rien. Une fille pieuse, qui entend sa messe, communie, cela
vous paraît bien sot, bien puéril; vous avez vite fait de nous prendre
pour des innocentes... Hé bien, nous en savons parfois plus long sur le
mal que bien des gens qui n’ont appris qu’à offenser Dieu. J’ai vu
mourir un saint, moi qui vous parle, et ce n’est pas ce qu’on imagine,
cela ne ressemble pas à ce qu’on lit dans les livres; il faut tenir
ferme là-devant: on sent craquer l’armure de l’âme. Alors, j’ai compris
ce qu’était le péché... Le péché, nous sommes tous dedans, les uns pour
en jouir, d’autres pour en souffrir, mais à la fin du compte, c’est le
même pain que nous rompons au bord de la fontaine, en retenant notre
salive, le même dégoût. Sans doute, vous aviez tort d’attendre de moi
quelque chose... Mais je vous donne ce que j’ai, le peu que j’ai, ni
plus ni moins. Je disais tout à l’heure qu’il fallait vous méfier, que
je ne porterais pas vos mensonges, que je me défendrais. Non! je n’ai
plus envie de me défendre, c’est fini... On n’a pas le droit de se
défendre... Dieu ne garde aucun de nous comme un oiseau précieux, dans
une volière... Il livre ses meilleurs amis, il les donne pour rien, aux
bons, aux mauvais, à tout le monde, ainsi qu’Il a été donné par Pilate:
«Tenez, prenez, voici l’homme!»--Oh! monsieur La Pérouse, quelle chose
extraordinaire, parmi ce carnaval de soldats, de prêtres juifs et de
filles fardées, la première communion du genre humain!
Elle s’échappa sur la pointe des pieds jusqu’au seuil de la petite
chambre, poussa doucement la porte.
--Entendez comme elle dort, pauvre mama, c’est effrayant... Monsieur La
Pérouse, croyez-vous que je puisse à présent la réveiller sans risque?
Je voudrais qu’elle rentrât tranquillement chez elle, par le vestibule,
et se recouchât jusqu’au déjeuner. J’aurais le temps de me débrouiller.
--Vous oubliez seulement Fiodor, dit-il.
--Mon Dieu! s’écria-t-elle, c’est, ma foi, vrai... Il était là, il a
tout entendu, il aura mis la maison sens dessus dessous. D’ailleurs,
pauvre maison, elle est toujours sens dessus dessous... Telle est la
nature de son équilibre, on n’arrivera pas à la mettre d’aplomb tout à
fait, c’est une habitude à prendre. Je finirai par marcher exprès la
tête en bas...
Elle posa la main sur son bras, et il reconnut, avec une émotion
indéfinissable, un pressentiment cruel et délicieux, la tendre malice du
regard, son sourire muet.
--Quel bonheur d’être un jour couchée à plat, dans la terre, sur le dos,
les bras croisés, comme tout le monde, nos malheureux os un peu
délabrés, mais bien en ordre! J’aime tellement l’ordre, monsieur La
Pérouse, je l’aime trop peut-être? Personne n’ose l’aimer autant que
moi.
--Comment riez-vous, dit-il, par quel prodige? Quand il n’est pas un
être ici--non pas un seul être--auquel vous puissiez vous fier sans
risque. Et même...
--Même vous? Hé bien non. C’était vrai il y a une heure, parce que vous
ne saviez pas qui j’étais. Vous me croyiez hardie, tenace, ou même, qui
sait, conseillée par les anges? Or, je ne suis qu’une pauvre fille très
embarrassée. Embarrassée, il n’y a pas d’autre mot--les grands mots
brouillent tout. J’aurais un séraphin à mon service, ou le don des
miracles, que je serais encore embarrassée. Voyez-vous, monsieur La
Pérouse, un bon chrétien n’aime pas tellement les miracles, parce qu’un
miracle, c’est Dieu qui fait lui-même ses affaires, et nous aimons mieux
faire les affaires de Dieu. Ainsi, j’ai commis faute sur faute, j’ai agi
en étourdie, il faut maintenant que je me tire de là toute seule. Papa
ne me sera d’aucun secours, vous pensez bien... Oh! vous non plus,
monsieur La Pérouse, vous moins que personne: nous nous sommes tout dit,
nous n’avons plus rien à nous dire. Oui, vous et moi, nous sommes
désormais hors de jeu... Mon Dieu, pourquoi pleurez-vous?
--Vraiment, dit-il, je pleure? Hé bien, ne regardez pas, ce sont des
larmes de honte. Depuis cinq minutes, figurez-vous, je cherche en vain
un moment, un seul moment de ma vie à vous offrir, qui soit digne de
vous. Je ne me rappelle que des niaiseries ou des saletés. Toute la vie
d’un homme ne ferait pas seulement de quoi remplir le creux de la main.
--Qu’est-ce que ça peut vous faire? reprit-elle doucement. Il n’y a que
le présent qui compte. Et tenez, pour l’instant, il serait déjà très
utile que vous alliez prévenir papa. Dites-lui que grand’mère s’est
trouvée mal au retour de sa promenade du matin, que nous l’avons couchée
ici, qu’il ne se mette pas en peine, que nous la ramènerons dans sa
chambre. Cela tiendra bien jusqu’au déjeuner? Après déjeuner, ce sera
mon tour.
Elle s’arrêta sur le seuil, et hochant sa tête rieuse, les bras serrés
sur sa poitrine, elle dit en haussant les épaules:
--Bah! monsieur La Pérouse, à quoi bon se débattre? Notre tour est venu.
*
* *
--Si j’avais attendu Mademoiselle, remarqua la cuisinière, j’aurais pu
me fouiller pour les champignons. Fiodor vient de filer à Verneuil, il
en trouvera chez Jeanne Marchais. Quant à Francine, qu’est-ce qui se
passe donc? Elle est rentrée furieuse; impossible seulement de
l’approcher.
Elle alla fermer la porte, revint s’asseoir, et d’une voix qui
s’efforçait de rester calme, bien qu’elle tremblât de l’impatience de
convaincre, d’être crue:
--Tous pareils ici, voyez-vous. Pas de bon sens, et des vices de
milliardaires. On accepte à présent dans des maisons honnêtes, on couche
dans des lits du gibier de bagne, des vrais arlequins. Je me demande de
plus en plus si Mademoiselle se doute à quelle sorte de pirates nous
avons affaire? Pour ne parler que d’un seul, le Russe est capable de
tout.
--Mon Dieu! dit Mlle Chantal, assez! Ma pauvre Fernande, est-ce que j’ai
l’air en état de disputer avec vous de ces sottises? Je n’en puis plus,
la tête me tourne; je suis lasse, lasse, lasse à mourir.
Elle haussa les épaules, et reprit, avec un sourire si humble, si
triste, qu’il effaça pour un moment le rayonnement du regard, sa fierté:
--Capables de tout? Je les crois plutôt capables de rien. Mon Dieu, mon
Dieu, ils mentent trop, c’est vrai. A la fin le cœur vous manque. On ne
sait plus ce qu’ils sont. Il me semble qu’ils font semblant de vivre,
qu’ils n’arriveront jamais à faire une mort, une vraie mort, à mourir
pour de bon. Oui, on voudrait au moins leur apprendre à mourir comme de
malheureuses créatures de Dieu, à mourir comme des hommes!
Elle effleura les lèvres de la cuisinière de sa petite main tendue:
--Chut! Taisez-vous! ne me racontez pas d’horreurs, ma pauvre Fernande,
j’aurais bien plutôt besoin d’être rassurée... Tenez! regardez-moi
seulement bien en face, sans rien dire, avec vos bons yeux bleus. Même
quand vous voulez faire la finaude, ils sont encore trop clairs, ils ne
peuvent rien garder; on les croirait polis à neuf chaque matin. Que vos
filles (oui, même la méchante, celle qui est partie avec le cantonnier),
que vos filles étaient donc bien aises de se regarder dans ces yeux-là!
Avant que la cuisinière stupéfaite eût pu faire un geste, elle
l’embrassa sur les deux joues, et disparut aussi vite. Derrière la porte
refermée on entendit sa voix, son rire un peu tremblant:
--Je vous expliquerai tout à l’heure... Et puis, vous savez, tant pis!
je sens qu’aujourd’hui je ne serai bonne à rien.
IV
«Quand vous vous croirez perdue, disait le vieux Chevance, c’est que
votre petite tâche sera bien près de sa fin. Alors, ne cherchez pas à
comprendre, ne vous mettez pas en peine, restez seulement bien
tranquille. Même la prière est parfois une ruse innocente, un moyen
comme un autre de fuir, d’échapper--au moins de gagner du temps.
Notre-Seigneur a prié sur la croix, et il a aussi crié, pleuré, râlé,
grincé des dents, comme font les moribonds. Mais il y a quelque chose de
plus précieux: la minute, la longue minute de silence après quoi tout
fut consommé.»
Il était revenu là-dessus bien des fois, avec un entêtement mystérieux,
comme s’il parlait non d’un péril probable, mais d’une conjoncture
certaine, et qu’il ne craignît rien pour sa fille chérie qu’un geste
suprême de défense, presque involontaire, un dernier sursaut. N’était-ce
pas d’ailleurs la leçon de sa mort, le sens caché d’une agonie si
humble, si délaissée qu’elle avait frappé de terreur Mlle de Clergerie
elle-même? Car elle s’était souvenue, longtemps après, d’une autre
parole non moins singulière: «J’ai trop méprisé la peur, avouait-il un
jour, j’étais jeune, j’avais le sang trop chaud.»
--Comment! c’est vous qui parlez ainsi, s’était-elle écriée, vous?
Est-ce que vous allez maintenant faire entrer la peur dans le paradis?
Et il l’apaisait d’un geste de sa pauvre main déjà rouge et gonflée, il
riait de son rire silencieux.
--Pas si vite! Pas si vite! En un sens, voyez-vous, la peur est tout de
même la fille de Dieu, rachetée la nuit du Vendredi saint. Elle n’est
pas belle à voir--non!--tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par
tous... Et cependant, ne vous y trompez pas: elle est au chevet de
chaque agonie, elle intercède pour l’homme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Que je suis lasse! Dieu que je suis lasse! murmurait Chantal en
montant l’escalier, laissant traîner sa petite main grande ouverte sur
la paroi plus fraîche du mur. Je ne me suis jamais sentie si lasse. Le
pauvre M. La Pérouse disait vrai, peut-être? Il y a des jours où l’on ne
saurait refuser ni donner rien, où l’on est tenté seulement de
capituler, de se rendre, se rendre à merci.
Elle se laissa tomber sur une chaise basse, au pied de son lit, se
releva d’un bond avec crainte, avec dégoût. Elle s’était surprise
elle-même dans ce geste de fatigue accablée, qui demande grâce. «Non et
non! fit-elle entre ses dents, non!» Et elle commença de marcher à
travers la chambre, ainsi qu’elle l’avait vu faire tant de fois, jadis,
à l’ancien curé de Costerel lorsqu’au terme d’une de ces noires journées
du dernier hiver, souffrant de terribles crampes d’estomac, il disait à
Mme La Follette: «J’endors mon foie.»
Elle eût voulu se jeter à genoux, cacher sa tête entre ses mains,
disparaître--oui, disparaître, rentrer dans ce merveilleux silence dont
la seule pensée faisait défaillir son cœur. Et en même temps l’ordre
montait, impérieux, du plus profond de son être, de cette part de l’être
qui toujours veille, de résister encore une minute, une heure, un jour
(qui eût su le dire?), enfin d’attendre, debout, le coup fatal. Elle
avait beau aller et venir du lit à la fenêtre, soulever le rideau d’une
main tremblante, déplacer distraitement les coussins, ou même siffler
tout bas les premières mesures de l’_Arabesque_ de Claude Debussy
qu’elle aimait tant, elle savait déjà la lutte sans issue, qu’elle
s’était désormais, de gré ou de force, avancée trop loin, au point
précis où l’emportent des lois inconnues, quand la volonté n’est plus
qu’une pierre de fronde au sommet de sa trajectoire, reprise peu à peu
par la pesanteur. Qu’importe? Alors, elle assisterait du moins en
spectatrice à la chute inévitable. Une pierre tombe, mais l’homme subit
son destin.
Peut-être, d’ailleurs, Mlle de Clergerie se fût-elle trouvée plus émue
devant un péril mieux défini, certain. Au contraire, l’absurdité du
pressentiment à la fois si vague et si fort la délivrait de tout autre
souci. Sûre d’être frappée à l’improviste, d’un coup imparable, elle
n’imaginait nulle défense, n’était tenue qu’à cette même docilité
stoïque qui donne tant de noblesse au sacrifice d’un condamné, même vil,
parce que ses derniers pas obéissants vers la mort rappellent trop ces
autres premiers pas qu’il fit vers la vie entre les frémissantes mains
maternelles, découvrent on ne sait quelle majesté enfantine faite de
terreur, de hâte, de confiance, une surprise éblouie, une maladresse
sacrée. Car il ne songe plus qu’à user une à une chaque minute de grâce,
seulement attentif à déjouer une suprême tentative de la chair, de la
terreur charnelle, la révolte, la démence féroce de la panique ou du
désespoir. Et dans l’effort qu’il tente ainsi pour détruire à mesure,
repousser dans le néant les dernières secondes qui prolongent
inutilement son agonie, par ce grand élan vers le vide, il entre dans la
nuit qu’il appelle, déjà il n’est plus vivant.
Certes, Chantal était encore bien loin de pouvoir donner son nom à
l’espèce de stupeur qui venait de la saisir, ni à cette impatience où
elle s’obstinait à ne voir qu’un signe de faiblesse, de lâcheté. «Ai-je
vraiment peur? se demandait-elle. Il n’y a pourtant rien de nouveau,
rien... Vais-je aussi croire aux présages?» Mais à peine
réussissait-elle à sourire, ainsi qu’elle avait souri au vieux Chevance
agonisant, d’un misérable sourire anxieux qui implore, s’efforce à
comprendre. «Hé bien, justement, se dit-elle tout à coup, je ne dois pas
comprendre! Pourquoi faire? Évidemment, le pauvre La Pérouse m’a un peu
tourné la tête, il avait l’air trop malheureux. J’ai parlé, parlé, cela
ne vaut rien.» Elle chiffonnait du bout des doigts le rideau de tulle,
elle voyait grandir son pâle visage dans la vitre. «Que suis-je venue
chercher ici? Voilà maintenant que j’ai l’air d’un rat pris au piège, je
mords les barreaux de ma cage, c’est honteux! Voyons: je suis libre,
libre, absolument libre. Tous les enfants de Dieu sont libres.» Elle
alla d’un trait jusqu’à la porte, l’ouvrit, recula, revint encore, resta
tremblante sur le seuil, un long moment... Un long moment, elle flaira
l’ombre tiède, étouffante, avec une grimace involontaire des lèvres, un
froncement de dégoût. Puis, avant même que ne se fût effacé son sourire
étrange, elle referma la porte doucement, minutieusement, et rentra
vaincue dans la chambre.
* * * * *
--L’abbé Chevance avait raison, fit-elle: mieux vaut rester tranquille
en un moment pareil; je ne ferais que des sottises. Au fond, je ne sais
pas très bien ce que c’est qu’une grande épreuve, une vraie: celle-ci
vient brusquement, tout s’éteint à la fois, je n’arriverais jamais à
trouver ma route--mais il y en a une! Mon Dieu, que j’étais donc
heureuse, par comparaison, voilà seulement une heure ou deux! Comment
croire qu’on puisse être laissée si seule, à l’improviste, en un clin
d’œil? Jadis, du moins, je serais tombée ici ou là, au pied de mon
crucifix, n’importe où... (Elle crispait ses deux petites mains sur la
poignée de la fenêtre pour ne pas tomber en effet.) A présent, je ne
dois même plus prier le bon Dieu qu’avec ménagement, prudence. Tant pis.
Je ne bougerai pas d’un pouce jusqu’à ce que la lumière revienne; je ne
suis pas faite pour marcher à tâtons. J’ai besoin de savoir où je pose
le pied.
* * * * *
«Jusqu’à ce que la lumière revienne», disait-elle, et déjà pourtant elle
ne l’attendait plus, elle n’attendait que la nuit, c’était la nuit
qu’elle défiait de son regard patient: la nuit, le vide, la chute, ce
glissement rapide et doux. L’illusion devint si forte qu’elle sentait
réellement ses muscles se détendre, ses reins se creuser, le râle
profond de sa gorge et comme le froissement de l’air sur sa poitrine.
L’humble assurance, qui avait inspiré chacun des actes de sa
merveilleuse vie, la certitude de n’avoir jamais été, en n’importe
quelle conjoncture, qu’une petite chose vaine et légère, faite pour
servir un moment, pour la joie d’un seul moment, puis qu’on jette sans
regret, prenait ici tout son sens. Elle était jetée, en effet.
Soudain, l’idée lui vint qu’elle avait déjà connu un tel vertige, face
au corps gisant du vieux Chevance. Et presque à la même seconde, la
vision monta des ténèbres à sa rencontre, avec une vitesse horrible. Le
lit souillé parut d’abord, grossit brusquement, s’arrêta net, maintenant
tout proche, encore balancé d’une houle invisible. Elle aurait pu
toucher des deux mains le coin pendant du drap, la couverture grise où
le sang séché faisait une tache d’un violet sombre. «Est-ce vous?
dit-elle tristement. Est-ce vous?» D’ailleurs elle ne sentait ni
curiosité, ni terreur, elle se retrouvait simplement à la place
ancienne, pour y soutenir le même combat. Aujourd’hui comme hier, elle
ne devait attendre de l’ami de son âme aucune aide, aucune parole de
consolation. Il fallait simplement qu’elle restât de nouveau ferme et
tranquille, ainsi qu’elle avait fait jadis, bien droite, attentive,
couvrant de son ombre le vieux maître incompréhensiblement foudroyé. A
peine osa-t-elle porter à la hauteur de l’oreiller un regard d’avance
éperdu, qu’elle abaissa aussitôt vers la terre. La toile bise gardait
encore, marquée au creux de la plume, ainsi que le sceau même de la très
parfaite misère, l’empreinte de la nuque, des épaules. Le lit était
vide.
* * * * *
En vérité, elle n’avait jamais attendu rien d’autre, elle le savait
vide. Elle savait écrit de toute éternité qu’elle arriverait seule au
dernier tournant de la route, qu’_il_ manquerait le suprême rendez-vous.
Et elle savait aussi que ce lit mystérieux, arrêté maintenant si près
d’elle, ainsi qu’un minuscule navire, encore mollement secoué sur son
ancre à la surface de la nuit, n’était qu’une hallucination
demi-volontaire, une image à peine plus forte que les autres, dont son
angoisse s’était emparée au passage. Mais elle acceptait tout cela comme
un signe, le symbole probable de son humble destin. Les grandes épreuves
n’étaient pas faites pour elle, ni les grandes joies, et ce qu’elle
appelait, faute de mieux, son angoisse, devait ainsi garder jusqu’à la
fin le caractère de ces déceptions enfantines qui ressemblent tellement
à des songes... Elle aurait ainsi veillé, toute sa vie, soigneusement,
héroïquement, sur des êtres médiocres, à peine réels, ou sur des biens
de nul prix. Et maintenant, il fallait peut-être qu’elle montât sa
dernière garde pour l’inutile souvenir d’un mort, près d’un lit vide.
Elle fit un pas du côté de la vision, en souriant. L’image commença de
s’effacer aussitôt, rentra dans une ombre laiteuse, s’évanouit. En dépit
des fenêtres closes, de la triple épaisseur des rideaux de tulle, elle
entendait à présent la voix furieuse de Fernande, le choc des seaux sur
la pompe, un rire aigu. Elle écouta d’abord avec une sorte de surprise
exténuée, presque incrédule, comme si ces bruits fussent venus d’une
autre rive, à travers une immense étendue d’eau murmurante. Puis il lui
sembla que chaque fraction de seconde l’éloignait irréparablement de ces
êtres qu’elle avait chéris. La pensée que, dans un instant, elle ne
pourrait sans doute plus rien pour eux, qu’elle aurait perdu mille fois
plus que leur chétive présence, le secret de leur tristesse, de leur
misère, de leur mensonge, que le céleste lien de la pitié serait entre
eux à jamais rompu, qu’elle ne pourrait plus les plaindre, partager leur
souffrance obscure, la traversa comme un éclair. Elle put se croire
jouée de nouveau par quelque surnaturelle malice. Le découragement de
ces dernières semaines, les désillusions successives, la lutte qu’elle
venait de soutenir contre Mme de Clergerie, La Pérouse, contre
elle-même, lui apparurent comme autant de pièges, d’obstacles dressés
sous ses pas afin d’user ses forces, de la réduire à l’impuissance dans
le moment même qu’elle allait accomplir l’œuvre unique pour laquelle
elle était née: le salut des faibles êtres dont elle se sentait
comptable à Dieu. En choisissant la part la plus commune, une tâche à la
mesure des moins adroits, des moins hardis, elle n’avait réellement
songé qu’à sa sécurité, son repos. «Donnez à Dieu ce qu’on demande aux
petits enfants», disait l’abbé Chevance. Et lui aussi avait vécu comme
un enfant, il avait tenu la gageure avec elle, soutenu ce défi jusqu’à
ce que--la ruse se dévoilant tout à coup--il se fût enfoncé dans la
mort, sans une parole, sans une larme, redevenu un homme entre les
hommes, dans un abandon solennel.
Alors le «trop tard», les deux mots inconsolés où tient tout le malheur
de notre espèce, vint aux lèvres de Mlle Chantal, avec une plainte
étouffée, un cri rauque, qu’on eût dit arraché au sein maternel. Elle se
revit, portant la vieille femme au creux de ses bras, sur son cœur, dans
la poussière et l’éblouissement de midi, sous le soleil immense. Dieu
l’avait faite patiente et forte, pour assumer de tels fardeaux, et elle
avait choisi les feux innocents de la grâce divine, la tâche
quotidienne, l’humble joie entretenue avec tant de soins et d’amour, et
qui n’aurait été utile à personne, que personne n’aurait compris!...
Ainsi le vieux Chevance usait lentement sa vie à des besognes serviles,
puis achevait de mourir abandonné, méconnu de tous, resté pour la fille
même de son âme une énigme, un secret, presque un remords. «J’aurais pu,
j’aurais dû..., balbutiait-elle, les joues enflammées, les yeux secs.
Oui, s’il est vrai qu’ils attendaient tout de moi, qu’ai-je donc donné?»
Elle pencha la tête, écouta de nouveau à travers la fenêtre toujours
close, avec la crainte absurde de ne plus rien entendre, comme s’il eût
été possible que ce petit univers, qu’elle n’avait pas réussi à sauver,
se fût englouti d’emblée, perdu dans l’oubli. L’oubli... «Hélas! ils
n’avaient que moi, dit-elle. Dieu les oublie!»
L’idée de cette solitude sans recours, éternelle, à peine eut-elle osé
la concevoir, brisa d’un coup toute résistance, l’acheva. Elle leva vers
le Christ pendu au mur un regard avide, et sans pouvoir se détourner
plus longtemps de la source ineffable dont la soif la dévorait, elle
glissa sur les genoux, se jeta dans la prière, les lèvres serrées, les
yeux clos, comme on tombe, ou comme on meurt.
*
* *
Jusqu’alors, elle n’était jamais entrée dans le monde étrange où elle
avait seule accès que par une pente insensible: cette fois, elle s’y
sentit couler à pic. Littéralement, elle crut entendre se refermer sur
elle une eau profonde, et aussitôt, en effet, son corps défaillit sous
un poids immense, accru sans cesse et dont l’irrésistible poussée
chassait la vie hors de ses veines. Ce fut comme un arrachement de
l’être, si brutal, si douloureux, que l’âme violentée n’y put répondre
que par un horrible silence... Et presque dans la même incalculable
fraction de temps, la Lumière jaillit de toutes parts, recouvrit tout.
--Qu’ai-je donc cherché? se dit Mlle de Clergerie. Où étais-je? (Elle
croyait reconnaître un à un chaque objet familier, il semblait qu’elle
pût désormais les envelopper et les étreindre de ce regard intérieur qui
baignait dans un autre jour.) Était-il donc si difficile de me remettre
entre Ses mains? M’y voici.
Car à présent, l’idée, la certitude de son impuissance était devenue le
centre éblouissant de sa joie, le noyau de l’astre en flammes. C’était
par cette impuissance même qu’elle se sentait unie au Maître encore
invisible, c’était cette part humiliée de son âme qui plongeait dans le
gouffre de suavité. Lentement, avec des soins infinis, elle achevait de
consommer amoureusement cette lumière éparse; elle en concentrait le
faisceau en un seul point de son être, comme si elle eût espéré faire
ainsi sauter un dernier obstacle et se perdre en Dieu par cette brèche.
Encore un court moment, le flot fut étale. Puis la vague flamboyante
commença de baisser doucement, insidieusement, jetant çà et là son
écume. La douleur venait de reparaître, ainsi que la dent noire d’un
récif entre deux colonnes d’embrun, mais dépouillée de tout autre
sentiment, réduite à l’essentiel, lisse et nue, en effet, comme une
roche usée par le flot. A ce signe, Mlle de Clergerie reconnut que la
dernière étape était franchie, son humble sacrifice reçu, et que les
angoisses des dernières heures, les doutes, et jusqu’à ses remords,
venaient de s’abîmer dans la prodigieuse compassion de Dieu.
Elle n’osait faire un geste ni seulement baisser les yeux qu’elle
gardait ouverts sur le même point de la muraille, un peu au-dessous de
son crucifix. Elle sentait nettement la fatigue de ses genoux et de ses
reins, la pesanteur de sa nuque, cette espèce de durcissement du globe
oculaire qui paralysait son regard. Et néanmoins sa propre souffrance ne
lui appartenait déjà plus, elle n’eût su la retenir en elle: c’était
comme l’effusion hors de sa chair brisée, anéantie, du sang précieux
d’un autre cœur. «Je ne possède plus rien», pensait-elle avec une joie
encore naïve et pourtant grave, auguste, qu’elle aurait voulu serrer
farouchement sur sa poitrine, ainsi que le fruit sublime de son
extraordinaire union... «S’Il voulait, je pourrais mourir.»
Mais ce fut moins l’attente de la mort, ou sa lucide délectation, qui
fit défaillir son âme, que la certitude surhumaine d’un anéantissement
si profond qu’elle ne pouvait non plus vivre que mourir; en sorte que
s’il plaisait à Dieu de détruire une misérable petite créature si
parfaitement dépossédée, il devrait partager avec elle sa propre agonie,
laisser prendre le dernier battement exténué de son cœur, le dernier
souffle de sa bouche. Oui, elle recevrait la mort de cette Main qui ne
peut plus se refermer sur rien, tenue ouverte par les clous, à jamais.
Ainsi qu’un enfant répète sans les comprendre, avec une docilité sacrée,
les mots qu’il reçoit, un par un, des lèvres maternelles, elle
avancerait pas à pas parmi les ténèbres d’une Agonie dont le seuil n’a
encore été franchi par aucun ange; elle recueillerait chaque miette, à
tâtons, de ce pain terrible... Et dans la même minute, le Silence
qu’elle appelait roula sur elle, la recouvrit.
Certes, l’image de Chevance, son nom même, semblait bien loin de sa
pensée... Pourtant, par un prodige unique, d’un mouvement de l’âme aussi
pur, aussi innocent qu’aucun de ces gestes inhabiles qui ravissent
d’amour et de pitié le cœur des mères, elle craignit vaguement d’avoir
désobéi; elle se retourna vers son vieux maître, ainsi que gémit, en
dormant, un nouveau-né. Qu’eût-il dit? Qu’eût-il pensé? Ne l’eût-il pas
arrêtée depuis longtemps, d’un de ces sourires anxieux qu’il avait, si
tristes, si tendres? Aurait-il permis qu’elle le précédât sur de tels
chemins? Car, ô merveille! ce ne fut pas l’élan de l’extase qui lui fit
franchir le dernier pas, mais au contraire l’effort à peine conscient
qu’elle tenta pour s’en arracher, se reprendre. Qu’importe? Elle était
allée désormais trop loin dans la Présence que rien ne limite, elle ne
put que se laisser glisser ainsi qu’un coureur au bout de sa course, et
tandis qu’elle croyait refuser encore le don sublime dont elle se
jugeait indigne, l’Agonie divine venait de fondre sur son cœur mortel et
l’emportait dans ses serres.
D’ailleurs, à peine eût-elle osé distinguer ce nouveau prodige de la
simple oraison où elle avait si souvent retrouvé le sens de sa propre
vie, son équilibre, son secret. Bien des fois, en effet, depuis
l’enfance, elle s’était sentie portée par la pensée auprès du Dieu
solitaire, réfugié dans la nuit comme un père humilié entre les bras de
sa dernière fille, consommant lentement son angoisse humaine dans
l’effusion du sang et des larmes, sous les noirs oliviers... Un autre
ira demain jusqu’à la Croix, qui épie à cette heure, à travers les
fentes de la porte, avec le chant du coq, le reflet du clair de lune
qu’elle prend pour la première lueur de l’aube cruelle. «Quoi! cette
nuit ne finira donc pas!»... Mais ce que veut seulement Chantal, c’est
ramper doucement, sans aucun bruit, le plus près possible de la grande
ombre silencieuse, la haute silhouette à peine courbée, dont elle croit
voir trembler les genoux. Alors, elle se couche à ses pieds, elle
s’écrase contre le sol, elle sent sur sa poitrine et sur ses joues
l’âcre fraîcheur de la terre, cette terre qui vient de boire, avec une
avidité furieuse, l’eau de ces yeux ineffables dont un seul regard, en
créant l’univers, a contenu toutes les aurores et tous les soirs. La
brume cesse de tomber. La brise se lève sur la misérable petite colline.
Le chemin pierreux, avec ses flaques de boue, suit un moment la crête,
puis descend brusquement, plonge dans le vide... Une fenêtre brille
encore sur les pentes. D’où va venir la trahison?
* * * * *
Car c’est à la trahison qu’Il pense, et elle y pense comme lui. C’est
sur la trahison qu’Il pleure, c’est l’exécrable idée de la trahison
qu’Il essaie vainement de rejeter hors de lui, goutte à goutte, avec la
sueur de sang... Il a aimé comme un homme, humainement, l’humble hoirie
de l’homme, son pauvre foyer, sa table, son pain et son vin--les routes
grises, dorées par l’averse, les villages avec leurs fumées, les petites
maisons dans les haies d’épines, la paix du soir qui tombe, et les
enfants jouant sur le seuil. Il a aimé tout cela humainement, à la
manière d’un homme, mais comme aucun homme ne l’avait jamais aimé, ne
l’aimerait jamais. Si purement, si étroitement, avec ce cœur qu’Il avait
fait pour cela, de ses propres mains. Et la veille, tandis que les
derniers disciples discutaient entre eux l’étape du lendemain, le gîte
et les vivres ainsi que font les soldats avant une marche de nuit,--un
peu honteux tout de même de laisser le Rabbi monter là-haut, presque
seul--criant fort, exprès, de leurs grasses voix paysannes en se donnant
des claques sur l’épaule, selon l’usage des bouviers et des maquignons,
Lui, cependant, bénissant les prémices de sa prochaine agonie, ainsi
qu’Il avait béni ce jour même la vigne et le froment, consacrant pour
les siens, pour la douloureuse espèce, son œuvre, le Corps sacré, Il
l’offrit à tous les hommes, Il l’éleva vers eux de ses mains saintes et
vénérables, par-dessus la large terre endormie, dont il avait tant aimé
les saisons. Il l’offrit une fois, une fois pour toutes, encore dans
l’éclat et la force de sa jeunesse, avant de le livrer à la Peur, de le
laisser face à face avec la hideuse Peur, cette interminable nuit,
jusqu’à la rémission du matin. Et sans doute Il l’offrit à tous les
hommes, mais Il ne pensait qu’à un seul. Le seul auquel ce Corps
appartînt véritablement, humainement, comme celui d’un esclave à son
maître, s’étant emparé de lui par ruse, en ayant déjà disposé ainsi que
d’un bien légitime, en vertu d’un contrat de vente en due forme,
correct. Le seul ainsi qui pût défier la miséricorde, entrer de
plain-pied dans le désespoir, faire du désespoir sa demeure, se couvrir
du désespoir ainsi que le premier meurtrier s’était couvert de la nuit.
Le seul homme entre les hommes qui possédât réellement quelque chose,
fût pourvu, n’ayant plus rien désormais à recevoir de personne,
éternellement.
Ce qu’alors Mlle de Clergerie vit, ou ne vit pas, de ses yeux de chair,
qu’importe? La terreur qui l’avait saisie restait lucide, ne ressemblait
à aucune de celles qui naissent des songes et s’effacent avec eux.
Tandis que la commune angoisse ne saurait se séparer d’une certaine
honte secrète qui délie nos dernières forces et achève de nous dégrader,
celle-ci suppliciait l’âme sans y apporter aucun trouble. La douleur
fulgurante en était à ce degré de transparence et de pureté qui la fait
rayonner bien au-delà du monde charnel. Et pourtant l’extraordinaire
jeune fille reconnut la compagne fidèle, l’amie humble et sincère de sa
vie, sa propre souffrance, dans cette espèce de miroitement prodigieux,
insoutenable, qui était la souffrance même de Dieu. Comme elle eût reçu
n’importe laquelle des épreuves quotidiennes, familières, jamais
recherchées, jamais refusées, la confusion d’une parole railleuse, un
plat manqué, elle s’offrit naïvement, elle fit une fois de plus ce don
ingénu de soi-même. Aucune des martyres qu’elle aimait n’embrassa le
glaive ou la hache d’un plus gracieux abandon. A peine son visage eut-il
une rougeur légère tandis que, du profond de l’extase, ses bras et ses
épaules esquissaient le geste de protéger, de couvrir une présence
chérie, d’aller au-devant du coup fatal...
Elle voyait, à quelques pas, face au Dieu trahi, à l’amour méprisé, dont
elle entendait le halètement solennel, la créature étrange,
incompréhensible, qui a renoncé à l’espoir, vendu l’espoir de l’homme
pour trente deniers comptant, puis s’est pendue. Elle ne la voyait pas
dans l’acte dérisoire de sa trahison, alors qu’elle n’était encore qu’un
petit juif famélique et malicieux, qui éprouve les pièces d’argent au
fond de ses poches, du bout de ses ongles crasseux, tremblant dans sa
peau malsaine à chaque tintement de l’épée du centurion sur le fourreau,
mais à l’heure qu’il eut accompli son destin, qu’il fut dressé à jamais,
fruit noir d’un arbre noir, à l’entrée du honteux royaume de l’ombre,
sentinelle exacte, incorruptible, que la miséricorde assiège en vain,
qui ne laissera passer aucun pardon, pour que l’enfer consomme en sûreté
sa paix horrible. L’arbre monte lentement au-dessus de l’horizon, fait
du ciel deux parts égales, s’en va tremper dans la nue son front
décharné. Elle ne voit plus qu’un tronc, une énorme colonne recouverte
d’écorce, comme si l’arbre venait de se refermer sur son fruit. Toutes
les larmes qu’elle écoute maintenant tomber sur la pierre ne rendraient
pas une goutte de sève à ce gibet colossal.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alors, elle écouta une dernière fois la plainte ineffable, elle la
recueillit dans son âme, ainsi qu’un plongeur remplit d’air sa poitrine.
Elle n’osa pas tourner la tête vers la vision merveilleuse, de peur de
ne pouvoir plus en détacher son regard avant d’avoir achevé sa tâche!
Non! elle ne recevra rien, tant qu’il lui reste encore quelque chose à
donner!... L’idée ne lui vint même pas qu’elle accomplissait un acte
bien différent des actes ordinaires de sa vie, et d’ailleurs aucune idée
ne lui vint. Simplement, comme elle s’était offerte tant de fois pour
les pécheurs, d’un même mouvement elle alla vers ce pécheur des pécheurs
les bras tendus; elle s’offrit à ce désespoir impénétrable avec un
sentiment mystérieux, qui n’était tout à fait ni l’horreur ni la
compassion, mais une sorte de curiosité sacrée.
Dès le premier pas, aussi furieusement qu’il avait grandi, ce gibet
commença de décroître, ne fut soudain devant elle, à portée de sa petite
main, qu’un olivier noir et tordu. L’enfourchure, placée fort bas, en
était déformée par une grossière cicatrice, pareille à la tête d’un
saule, couverte d’écailles grises, et d’une espèce de lichen desséché
par l’hiver. Bien que sur ce plateau désert le silence fût absolu, la
brise tombée, Mlle de Clergerie croyait entendre peiner et craquer sous
l’écorce les membres noués mais puissants de l’arbre, et ses racines
profondes. Puis elle vit frémir la pointe extrême des branches, et la
vibration s’en transmit de feuille en feuille jusqu’à ce que la tête
monstrueuse, déchirant lentement sa carapace de mousse et d’écorce, se
mît à tourner sur elle-même, avec une gravité hideuse... Mais ce qui
jeta Chantal en avant fut moins l’horreur d’une vision si grossière que
la crainte vague, à demi consciente, qu’un tel cauchemar ne marquât la
fin de son extase. Elle mesura des yeux, une dernière fois, l’obstacle,
et marcha dessus.
--Où allez-vous? dit une voix très lente, dont elle reconnut aussitôt
l’accent. Est-il convenable que je vous laisse sortir ainsi?
L’abbé Cénabre était devant elle.
*
* *
L’abbé Cénabre venait de refermer sa main sur le bras de la jeune fille,
et ne songeait pas encore à la retirer, son regard triste toujours posé
sur le sien. Le visage impérieux, légèrement adouci depuis ces derniers
mois par l’empâtement des joues et du menton, une certaine flétrissure
du front, jadis magnifique, n’exprimait ni embarras ni surprise, mais
plutôt une lassitude extrême, qui ressemblait au dégoût.
--Je vous demande pardon, reprit-il, je vous prie de m’excuser, si du
moins cela vous semble nécessaire. Est-ce nécessaire, vraiment?
Chantal avait d’abord reculé d’un pas ou deux, appuyant son dos au mur.
Et presque aussitôt elle retrouva son calme habituel, ou parut l’avoir
retrouvé. Ses yeux firent le tour de la pièce, s’arrêtèrent un moment
sur la place du lit où se marquait encore en creux l’empreinte de ses
bras et de son dos, et posément, du bout des doigts, elle l’effaça.
--Oh! non, cela n’est pas du tout nécessaire, dit-elle en haussant un
peu les épaules. A quoi bon? Je voudrais seulement qu’on en finît. Mon
Dieu, oui! qu’on en finît une fois pour toutes.
--Je le souhaite aussi, répondit Cénabre après un silence. Cela dépend
de vous, peut-être? (Il poussa un profond soupir.) Non pas de moi,
ajouta-t-il, en aucune façon. De vous expliquer comment et pourquoi ne
vous apprendrait rien qui méritât d’être su. Et d’ailleurs de tels
propos seraient pour vous sans importance. Il me semble que nous sommes
déjà beaucoup trop loin, vous et moi, d’une conversation ordinaire.
--Oh! il ne s’agit pas d’une conversation ordinaire, fit Chantal avec
amertume, mais d’une voix aussi calme que la sienne. Il y a beau temps
que je ne sais plus ce que c’est qu’une conversation ordinaire! Et
pourtant, voyez-vous, la nature l’emporte: je voudrais parler comme tout
le monde, parce qu’en dépit des apparences je souffre comme tout le
monde et même un peu plus. Quoi que vous puissiez penser de moi, je ne
mérite pas ce traitement exceptionnel.
--Soit, dit-il. D’ailleurs il est convenable que vous appreniez comment
je me trouve ici, par hasard, bien contre mon gré, soyez sûre. La chose
en soi n’a peut-être pas grande importance, désormais: il devrait sans
doute suffire que vous me sachiez incapable d’espionner qui que ce soit.
Votre père...
--Pardonnez-moi, reprit-elle, je sais tout cela par avance. Le ridicule
particulier à ma pauvre histoire, c’est que chacun la connaît mieux que
moi, ou s’en vante. En somme, je n’ai jamais eu qu’un secret, mais ce
prétendu secret est l’aventure la moins secrète de la maison... Il faut
que je ne sois pas faite pour les secrets.
--Quel secret? demanda l’abbé Cénabre, toujours impassible. Oh!
mademoiselle, vous avez devant vous un homme bien différent de ceux qui
vous entourent, je me sens contraint de vous le dire, un homme qui du
moins sait par expérience le poids d’un secret. Car l’importance d’un
secret se mesure à son poids, à la manière dont il pèse sur votre vie,
l’engage. Or, je vous ai vue porter le vôtre, s’il existe, avec une
admirable liberté. En ce moment même, votre parfait sang-froid m’est une
preuve nouvelle que cette liberté n’était pas feinte. Excusez-moi de
vous parler moins en prêtre qu’en homme, et peut-être même en homme
malheureux: je crois fermement que ce langage vous convient, convient à
l’épreuve que vous subissez. Je n’ai aucun droit sur votre conscience,
et vous savez, d’autre part, que ma mauvaise santé, l’importance de mes
travaux, mon besoin d’indépendance et de solitude m’ont amené à renoncer
depuis des mois, bien qu’à regret, aux soucis et aux consolations du
ministère des âmes. J’avoue que M. de Clergerie m’avait entretenu plus
d’une fois de ses scrupules un peu naïfs, et de périls imaginaires.
Cependant ma conduite envers vous, au cours de ces dernières semaines,
atteste assez que j’ai fait peu de cas de ces confidences; je ne les ai
reçues que par politesse. Il y a quelques minutes encore, je me suis
trouvé mêlé à une discussion ridicule entre monsieur votre père et le
docteur La Pérouse, qui paraissait avoir perdu tout contrôle de lui-même
et tenait sur vous des propos absurdes, dangereux. Je sais quelles
imprudences peut commettre un imbécile de bonne volonté qui s’est fait
de la vie intérieure les idées les moins cohérentes, souvent grotesques.
Aussi, pour éviter un plus grand mal, ai-je accepté de vous communiquer
certaines propositions de M. de Clergerie. J’ajoute que la servante, sur
ma demande, a frappé plusieurs fois à votre porte, sans obtenir de
réponse, bien qu’elle se prétendît assurée de votre présence ici. Elle
parlait d’entrer quand même, craignait que vous ne fussiez évanouie, ou
morte...
L’abbé Cénabre s’arrêta brusquement, baissa les paupières, et conclut
sèchement:
--Le zèle de cette personne m’a paru bien peu sage. De plus, elle semble
dangereusement informée de ce qui vous touche. J’ai craint quelque
scandale, et je me suis permis de venir moi-même.
* * * * *
Jamais l’homme extraordinaire dont la volonté tragique, toujours à son
plus haut point de tension, ne devait se rompre qu’à l’improviste et
pour ainsi dire par surprise, ne sentit mieux sa force qu’à cette minute
irréparable où il engageait sa dernière chance, glissait, sans le
savoir, à son destin. Bien que depuis longtemps, il eût fermé son âme à
toute joie profonde, repoussé la joie comme une faiblesse indigne de lui
et le seul mensonge qui fût réellement capable de briser son cœur, il ne
put maîtriser une soudaine effusion d’orgueil dont son regard décela
aussitôt l’ivresse.
Chaque mot de ce discours nu et terrible, lourd de sens, venait de
frapper Chantal en pleine poitrine, et le prêtre pouvait maintenant la
croire à sa merci. Du moins, quoi qu’il advînt désormais, par ce premier
et brutal coup de sonde, il se sentait assuré de rester, jusqu’à la
dernière parole échangée, maître d’un débat qu’il avait refusé d’abord
puis longtemps retardé, pour s’y jeter aujourd’hui tête baissée avec une
violence inouïe. Insensible aux pressentiments vulgaires, ou d’ailleurs
à n’importe quelle superstition, cette colère inattendue, cet
ébranlement de tout l’être vers un obstacle en apparence si fragile,
n’éveillait pas sa méfiance. Il n’y reconnaissait point la même frénésie
qui l’avait précipité sur l’abbé Chevance, ou traîné une nuit entière
aux talons d’un vieux mendiant, en proie à toutes les fureurs d’une
curiosité homicide. Et, sans doute, il avait souhaité jadis d’approcher
Mlle de Clergerie, mais c’est qu’alors il ne doutait point qu’elle n’eût
reçu la confidence du vieux prêtre mourant, l’aveu arraché à la détresse
de son agonie, détresse dont il devinait la cause. Ainsi expliquait-il
la singulière réserve de la jeune fille et qu’elle prît tant de soin de
l’éviter.
«Monsieur l’abbé Chevance, au témoignage de Chantal, n’a cessé de parler
de vous dans son délire», avait répété cent fois M. de Clergerie. La
pensée qu’un être faible et désarmé, irréprochablement pur, dont il
n’avait à craindre aucune trahison, garderait quelque chose de ce secret
si lourd, et mourrait avec ce fardeau, lui était douce. «Évidemment,
elle ne sait rien de précis, qu’importe?» Mais Cénabre rêvait souvent à
cette invisible fissure dans la muraille, ce pâle reflet du jour dans la
tombe où il avait enfermé sa vie. D’ailleurs, maintenant, ce reflet
n’était plus; sa solitude était de nouveau parfaite. Dès le lendemain de
son arrivée à Laigneville, à la fin du repas, tandis que le professeur
Abramovitch épelait une inscription sanscrite de son affreuse voix
nasale, Cénabre avait repoussé doucement la jeune fille jusqu’à la
fenêtre, en pleine lumière, et sa tasse de tisane à la main, fixant Mlle
de Clergerie d’un regard où elle n’aurait pu lire, si toutefois elle
l’eût osé, qu’une espèce de tristesse implacable: «Est-il vrai, lui
dit-il, que M. l’abbé Chevance vous ait entretenue de moi avant de
mourir?--Oh! non, avait-elle répondu aussitôt, c’est une idée de papa,
il a fini par y croire. Notre pauvre ami pouvait à peine parler; il
avait rendu énormément, sa bouche était pleine de sang coagulé. Il a
seulement prononcé votre nom, à plusieurs reprises, en faisant chaque
fois un geste de la main que nous n’avons pas compris.»
Oui, chaque mot de ce discours venait de frapper Chantal au cœur. Ni la
curiosité, ni la colère n’inspiraient visiblement l’homme qui parlait
ainsi, d’un tel accent. Sans doute l’avait-il patiemment observée des
jours et des jours, en silence, et semblait avoir mûri à loisir le
jugement qu’elle sentait désormais sans recours. Les reproches ne
l’eussent point autant émue, le mépris l’eût trouvée prête, et contre
l’ironie même elle ne se fût pas sentie désarmée. Ce qui la troublait
alors, si profondément, c’était comme la révélation soudaine, imprévue,
déchirante de sa propre infortune, où elle n’avait jamais voulu voir
qu’une épreuve à sa mesure, et presque un chagrin d’enfant. A sa mesure,
et aussi à la mesure des êtres faibles auprès de qui elle avait vécu, et
qui ressemblaient si peu à l’arbitre impartial dont elle sentait peser
sur son âme l’attention sans complaisance, une sorte de compassion
glacée. Que pouvait-elle attendre de lui, sinon une justice exacte? Et
qu’avait-elle à attendre d’une telle justice? Ni devant lui ni devant
aucun autre, elle n’eût réussi en ce moment à se justifier, car elle
venait de s’apercevoir tout à coup, en un éclair, que l’interrogatoire
le plus indulgent l’eût perdue, qu’elle ne savait absolument rien de sa
propre aventure, ayant trop vécu au jour le jour, heure par heure, qu’un
seul homme au monde avait recueilli peu à peu et, pour ainsi dire, brin
à brin, l’humble vérité de sa vie. Mais il était maintenant sous la
terre, il y avait emporté ce secret. Lui seul--lui seul du moins eût su
présenter sa défense!... Alors Chantal fit, pour retenir ses larmes, un
effort immense.
--Je vous demande pardon, dit-elle. Pensez de moi ce qu’il vous plaira,
je ne voudrais inquiéter personne. Cela paraît bien sot à dire, et
pourtant c’est la vérité: toutes les apparences sont contre moi et j’ai
l’air de jouer une affreuse comédie. Mais vous comprendrez plus tard que
je ne pouvais poser cette question qu’à vous. Et il faut que vous
répondiez, parce que j’ai déjà trop tardé à prendre parti. Je prendrai
parti aujourd’hui même, j’en ai assez de mentir par omission. Qu’est-ce
que je faisais, lorsque vous êtes entré ici?
--Ce que vous faisiez? dit Cénabre.
Son regard se porta successivement aux quatre coins de la pièce, et il
l’arrêta paisiblement sur le mince visage où il pouvait lire une attente
désespérée:
--Pour qui que ce soit, mon enfant, je vous ai trouvée endormie.
Profondément endormie, ainsi qu’on peut l’être en une telle saison, par
une température aussi exceptionnelle. Vous vous êtes étendue un moment,
le sommeil vous a surprise, quoi de plus simple?
Il réfléchit une seconde encore, serra les lèvres, puis un singulier
sourire commença de se dessiner au pli de ses joues, rayonna lentement
jusqu’à son front, et presque aussitôt s’effaça.
--Les apparences ne sont jamais pour ou contre, dit-il, les apparences
ne sont rien. Du moins elles sont ce que nous voulons qu’elles soient.
Et, premièrement, il ne faut pas les craindre, elles ne trahissent que
les faibles. Ma chère enfant, je n’aurais garde d’embarrasser d’un
nouveau scrupule une conscience que je ne sens déjà que trop prompte à
s’alarmer, je vous dirai simplement ceci: soyez d’abord ce que vous
êtes.
Mlle de Clergerie écoutait, les yeux mi-clos, comme absorbée dans une
sorte de vision intérieure, avec une attention prodigieuse. Et son
visage, soudain amaigri, creusé, livide, prenait peu à peu, par degrés,
mais probablement à son insu, cette dureté presque virile qui trahissait
chez elle, en même temps que le pressentiment d’un péril encore
incertain, la détermination d’y faire face.
--Ma conscience est en repos, fit-elle, je ne suis pas si prompte à
m’alarmer. Non. Je ne comprends pas, voilà tout. Oh! cela est encore
bien plus simple que je ne saurais le dire! Que je marche à tâtons,
soit! Mais je... je ne puis me résigner à faire du mal. Je n’ai jamais
rien entrepris que de simple, de facile, et loin d’apporter la paix à
personne, je suis une cause de désordre, ou peut-être une occasion de
péché.
--Quel péché? dit Cénabre.
--Je crains vraiment qu’ils ne désespèrent,--répliqua Chantal de sa voix
douce comme si elle eût prononcé la parole la plus ordinaire,--et qu’ils
ne désespèrent à cause de moi. Leur ai-je donc menti? Quelle promesse
ai-je faite que je n’ai tenue? Mon Dieu! voilà ce que je craignais
depuis longtemps, mais je n’osais pas l’avouer, n’est-ce pas? C’était
une supposition si absurde. Que peut avoir à faire avec le désespoir une
pauvre fille de ma sorte?
Un moment, l’abbé Cénabre parut hésiter, tourna son regard vers la
porte, puis de nouveau fit face. Ses traits immobiles semblaient creusés
dans la pierre.
--N’en croyez rien, reprit-il. On ne donne jamais à autrui ce qu’on
croit donner.
--Mais c’est que je ne donnais rien! dit Chantal. Qu’aurais-je donné
d’abord? Dieu est juste.
Elle se tut. Et soudain par un mouvement presque brutal, sans néanmoins
cesser de sourire du même sourire douloureux:
--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.
--Ma chère enfant, reprit-il, de vous répondre m’entraînerait trop loin.
Je n’avais à remplir près de vous qu’une mission des plus
insignifiantes. Or, vous me parlez depuis un instant comme si j’avais
été le témoin ou le confident de faits que j’ignore, ou dois ignorer.
Oui! je les dois ignorer. D’où vient cette singulière assurance?
Avez-vous l’illusion de voir clair dans mes intentions? Prétendez-vous
que je manque aujourd’hui, pour une vétille, à la règle que je me suis
imposée dès la première minute de mon séjour ici? Je puis vous paraître
dur, inhumain. Néanmoins, je fais pour vous ce que nul autre que moi
n’est en état de faire; je vous donne un avertissement dont vous pouvez
tirer profit.
--Ce n’est pas d’avertissement que j’ai besoin, dit Chantal d’une voix
tremblante. Quel langage me parlez-vous? Je n’ai pas voulu offenser
Dieu, j’ai désiré de le servir. L’ai-je servi ou non? Peu m’importe le
reste. Et si vous me refusez une réponse à la seule question qui vaille
la peine d’être posée, permettez-moi de me taire. Je n’ai pas trop de
toutes mes forces, je préfère me débattre ainsi seule. D’être seule
jusqu’au bout, de faire seule le dernier pas, j’imagine très bien ce que
c’est.
--Moi aussi, fit Cénabre.
Une seconde, Mlle de Clergerie l’interrogea des yeux, avec surprise,
avec méfiance, et tout à coup son pauvre visage parut se détendre, les
mains qu’elle tenait serrées s’ouvrirent:
--Je n’en peux plus, murmura-t-elle, la tête me tourne. Ce que je vais
vous dire est probablement stupide, mais tant pis!... Parlez-moi
doucement, voulez-vous? Ne me faites pas souffrir. J’en impose un peu,
comme ça, j’ai l’air de tenir bon, et je ne vaux déjà plus rien, plus
rien du tout. Certes, je ne crois pas avoir jamais menti à personne; le
malheur seulement est que je fasse illusion sans le vouloir, malgré moi.
Encore en ce moment, je vous fais illusion à vous, même à vous, c’est
inimaginable! Oui, vous espérez connaître quelque chose de moi. Pas
grand’chose peut-être, mais quelque chose tout de même. Oh!
naturellement, vous ne pensez pas aux bêtises de La Pérouse, ou du
malheureux Fiodor, ce sont des maniaques! Vous vous dites simplement que
je dois en savoir plus long que je n’en ai l’air, qu’un abbé Chevance ne
se serait pas tant soucié d’une fille extravagante, et qu’enfin j’ai du
moins quelque idée de ce qui s’est passé ici, dans cette chambre, il y a
dix minutes, avant que vous n’y soyez entré? Hé bien non, je n’en ai pas
la moindre idée; j’en sais làdessus moins long qu’avant. Lorsqu’on tire
de l’eau un malheureux noyé, on ne lui demande pas ce qu’il a vu, et
d’ailleurs il n’a probablement rien vu. Hélas! on voudrait pouvoir
laisser dire les gens, ou bien disparaître sitôt qu’on nous regarde,
rentrer dans sa pauvre vie comme font les petits crabes qui piquent le
nez dans le sable, s’effacent.
Cénabre l’interrompit d’un geste agacé de la main, haussa les épaules.
Mais son regard restait fixe et triste.
--Mademoiselle, dit-il, votre père m’avait envoyé vers vous pour vous
prier d’intervenir auprès de M. La Pérouse, qui prétendait nous quitter
ce soir même, et s’est répandu en propos absurdes au sujet de votre
dernière conversation. J’ai tenu à vous transmettre la requête moi-même,
car il m’est ainsi possible d’y joindre un conseil: ne vous prêtez à
aucune explication en présence de La Pérouse, ni de personne. Il est
bien tard pour réparer tant de généreuses imprudences! Gardez un peu
mieux vos secrets. J’en ai trop appris moi-même, sans l’avoir aucunement
cherché. Cela sort de vous, à votre insu; cela est dans l’air que vous
respirez, méfiez-vous...
Il avança d’un pas, brutalement, comme s’il eût voulu s’arracher d’un
coup à quelque obstacle invisible.
--Ce témoignage d’intérêt vous étonne peut-être? reprit-il. Hé bien,
supposons seulement que nos routes se croisent aujourd’hui, que nous
nous rencontrons au passage... Ah! mon enfant, on ne sait guère à quelle
profondeur entre en nous le caractère du sacerdoce! Il m’est difficile
d’oublier qu’en d’autres conjonctures, et selon le désir de monsieur
votre père, vous m’eussiez sans doute été confiée. Cette pensée remue en
moi tant de souvenirs! Vingt ans de réflexions et de travaux jaillissent
comme de terre, tout à coup, vivent sous mes yeux... Avez-vous lu mes
livres?
--Non, fit Chantal. Aucun.
--Pourquoi?
--Excusez-moi, reprit-elle, après un silence, mais sans détourner de lui
son regard limpide, M. l’abbé Chevance ne me l’avait pas permis.
--Ah! oui... Chevance..., répéta Cénabre d’une voix rêveuse (et elle
croyait voir, en effet, à chacun de ses pas hésitants, vaciller la haute
silhouette noire, comme un homme qui cesse peu à peu de lutter contre le
sommeil, dort debout). Oui... Chevance... Oh! c’était un cas bien
singulier... Mais à ce point précis, tout contrôle devient impossible,
les textes manquent, les témoignages eux-mêmes... Il n’y a plus de
témoignages. Où les chercher? D’ailleurs, qu’apprendraient-ils? Tout se
perd dans une lumière vague... Je me reproche à son égard une violence
stupide, la seule méchante action de ma vie, pourquoi l’ai-je chassé?...
Ma chère enfant...
Il se tut, ouvrit les yeux.
--Qu’avez-vous décidé enfin? dit-il rudement. Qu’allez-vous faire? Nous
ne pouvons prolonger indéfiniment cette discussion. Ma présence ici
devient absurde, et l’entretien n’a que trop duré.
--Ce n’est pas ma faute, répliqua Mlle de Clergerie, je souffre assez,
vous ne m’épargnez guère. Quel projet voulez-vous que je retire de
certaines paroles? Elles ne serviraient plutôt qu’à m’accabler. Mon
Dieu! je ne demande pas d’être plainte, qu’on tâche seulement de me voir
telle que je suis: pour vous, assurément, ce n’est qu’un jeu. Là où nous
en sommes, voyez-vous, cela m’est parfaitement égal de ne rien
comprendre. A quoi bon revenir sur le passé, ou tirer des plans pour
l’avenir? Je ressemble à ces malades qu’on prolonge de douze heures en
douze heures, jusqu’à ce que le bon Dieu ait décidé de leur sort. A
présent, qu’importe même l’abbé Chevance? Que pourrait-il pour moi? De
bévues en bévues, ma malheureuse vie de rien du tout va finir par me
paraître aussi compliquée que sa mort, à lui--et c’était la mort d’un
saint! Alors, ce que je puis inventer de mieux, maintenant, est de
rester tranquille coûte que coûte; je vais me laisser descendre avec le
reflux, comme ça, en attendant que la vague remonte, si elle doit jamais
remonter.
Elle rougit un peu, hésita, puis le fixant tout à coup:
--N’est-ce pas? Elle ne remontera jamais... Oh! j’ai bien échoué mon
petit navire; on ne réussirait pas mieux... Les voilà tous avec moi sur
le sable, je dois vous paraître un peu comique.
Chantal essaya encore de sourire, mais incapable de maîtriser plus
longtemps l’espèce de terreur dont elle sentait depuis le matin le
pressentiment funèbre, elle jeta en arrière sa tête lumineuse, comme
pour aspirer une dernière gorgée d’air pur, et glissant peu à peu contre
le rebord du lit, où elle accrochait désespérément ses petites mains,
elle tomba sur les genoux.
--Calmez-vous, mon enfant, dit Cénabre (sa voix tremblait, mais d’une
sorte de rage à peine contenue). Depuis la mort de M. Chevance, ne vous
êtes-vous donc confiée à personne? Et Chevance, comment vous a-t-il
laissée dans une ignorance si complète de... enfin du véritable état de
votre... de votre véritable état?
--Mon état! s’écria Mlle de Clergerie (les larmes ruisselaient sur ses
joues). Croyez-vous donc que j’étais jadis ce que je suis aujourd’hui?
Non, je ne pense pas qu’on m’ait jamais vue si lâche; tout cède sous
moi, il me semble que je marche dans la vase. Si j’avance, sûrement je
m’enfonce, et si je ne bouge pas, je m’enfonce aussi... Mon Dieu!
j’avancerais quand même, je m’enliserais jusqu’aux yeux pourvu que ce
fût réellement utile à quelqu’un. Mais, j’ai beau faire, il me semble
que la souffrance est maintenant vide, vide, vide comme un rêve; ma mort
elle-même ne pèserait rien. Je suis une chose creuse dont Dieu ne se
soucie plus. Pensez donc! Qu’y a-t-il dans mon histoire? A peine de quoi
fournir un récit extravagant, qui ne servirait d’ailleurs de leçon à
personne! Grand’mère, papa, Fiodor, le pauvre M. de La Pérouse, cette
maison tranquille, ce bel été, comment ai-je pu faire tant de désordre
avec ça? Autrefois, vous le savez bien, voyons, vous souvenez-vous?
j’étais tellement plus simple, j’étais une fille si simple! Le bon Dieu
ne m’eût pas ainsi délaissée. N’est-ce pas? N’est-ce pas que j’ai bien
changé?
--Non! fit-il de sa voix toujours rauque. Vous étiez simple, vous l’êtes
restée. Il y a peu d’êtres simples. On devrait dire de la simplicité ce
que les juifs disaient de Yaveh: Qui l’a vu en face peut mourir!
* * * * *
L’abbé Cénabre branlait doucement la tête, d’une épaule à l’autre, de
l’air d’un homme qui s’apprête à soulever un fardeau, éprouve ses
forces. Elle le regardait avec stupeur, et bien qu’il eût lui-même les
yeux fixés sur elle, il semblait qu’il ne la vît point.
--Comment êtes-vous ici? reprit-il. Pourquoi? Oui, pourquoi? Qui a pu
vous donner l’idée absurde de vivre la vie commune, d’aller et venir,
parmi ces gens, avec l’espoir de passer inaperçue. Inaperçue! Vous les
rendrez furieux! Et d’abord, de quel droit? Oui, je sais ce dont je
parle, moi, je ne parle pas à la légère. De quel droit pose-t-on un
problème sans tenter au moins de le résoudre? Car vous ne pourrez jamais
que le poser.
--Un problème, moi! s’écria-t-elle livide. Vous aussi! Quel problème?
Monsieur l’abbé... non! non! ce n’est pas vrai, je ne défendais que ma
vie!
Elle s’était relevée en chancelant; elle oubliait d’essuyer ses larmes.
Sa bouche tremblait si fort qu’elle ne put prononcer les premiers mots
qu’à grand’peine. Mais son visage changeant venait de s’immobiliser tout
à coup, comme si, en effet, elle eût rassemblé ses forces et défendu sa
vie.
--Ne puis-je donc vivre? reprit-elle. Veut-on que je désespère? N’y
a-t-il donc nulle part une place pour moi?
--Ni pour vous ni pour moi, dit-il après un silence, avec un calme
affecté. Vous savez trop de choses, et je crains que vous en ignoriez
d’essentielles. Bref, pour des raisons différentes, nous sommes de ces
gens qui ne peuvent subsister à découvert, doivent chercher un abri, et
nul abri n’est sûr si un autre que vous en connaît le chemin. Qu’on le
veuille ou non, la nécessité nous oblige à tenir compte un jour de la
curiosité des hommes, de leur malice.
--Hé quoi! fit-elle, qu’est-ce que cela signifie? Devons-nous mentir!
Cénabre ne pouvait plus éviter désormais les yeux fiers, encore
brillants de leurs dernières larmes, il appuyait sur eux un regard
pensif.
--Mentir! Mon enfant, il est des retraites légitimes, honnêtes,
auxquelles les sots ou les malveillants donnent aisément le nom de
mensonges. Ce sont les derniers réduits où peuvent tenir ceux d’entre
nous qui ne se donnent point à garder, qui se gardent eux-mêmes, ont
retrouvé par leurs propres moyens l’axe de leur vie, leur point fixe et
secret. Je suis de ceux-là, et je ne crains pas, en le disant, de
blesser votre conscience: ma façon de vivre écarte, je le suppose, tout
soupçon de calcul intéressé; mon existence n’est pas indigne du prêtre
que je demeure. Je me tiens à l’écart de certaines indiscrétions, voilà
tout. Ne donnez pas un autre sens à des... à de simples suggestions dont
je voudrais que vous puissiez tirer profit.
Il respira fortement:
--Du moins si... si vous n’êtes pas capable de vous défendre vous-même,
cloîtrez-vous. Je ne parle pas ici en directeur de conscience, notez-le.
Je parle en homme, humainement.
--Je ne le sens que trop! dit-elle. Vous n’avez pour moi qu’une pitié
humaine. Est-ce donc cela que vous m’êtes venu porter jusqu’ici? Est-ce
pour si peu de chose que vous rompez le silence? Hé bien, le silence
était meilleur. Ni mon père, ni vous, ni personne ne me convaincrez
d’entrer en religion, comme les lâches jadis se réfugiaient dans les
églises pour s’y mettre en sûreté et sauver leur peau. Votre conseil,
d’ailleurs, arrive trop tard. Il me semble que je n’ai plus rien du tout
à sauver: je n’ai plus rien.
Elle s’arrêta. Cénabre venait de pousser en avant sa puissante main
brune, il lui serrait le bras si cruellement qu’elle retint à peine un
cri.
--Plus rien! dit-il. Le croyez-vous? Oui, vous le croyez, vous êtes
incapable d’un mensonge. Mais, humaine ou non, ma pitié ne va pas
d’abord à vous, ma fille. Oh! je ne veux même pas penser aux gens d’ici,
que m’importe! Et pourtant, voyez déjà ce que vous leur avez donné,
voyez quelle espèce de joie sort de vous; ne sontils pas plus à
plaindre qu’avant? Cette fatalité peut paraître mystérieuse, injuste,
absurde: n’accusez pas du moins celui qui vous la dénonce. Elle est.
Nous la connaissons. Nul doute que Chevance ne la connût aussi. Pour
l’ignorer, il n’est que des prêtres médiocres, sans expérience et sans
cervelle. Peut-être rencontrerait-on encore, çà et là, de vieux
chanoines somnolents... Mais cela ne vous intéresse pas. Le premier
devoir de quiconque vous veut du bien est de vous mettre en garde, non
pas contre autrui, mais contre vous, contre vous seule. C’est de vous,
c’est d’êtres tels que vous, non moins innocents, non moins purs, purs
comme le feu...
* * * * *
Peut-être n’osa-t-il poursuivre?... Ou plutôt peut-être le rêve indécis
qui s’ouvrait depuis un moment dans son regard, ainsi qu’un grand porche
d’ombre, se remplit-il tout à coup de ces figures demi-vivantes,
impénétrables, dont l’intolérable fixité l’éveillait parfois à l’aube,
en sursaut?... Une minute, une longue minute, il demeura sur place, fixe
lui-même, et pourtant comme environné de mouvement, ainsi qu’un tronc
noir au bord de l’eau. Un peu penché vers la droite, l’épaule effacée,
le bras replié collé à la hanche, il eut l’air de se retenir de toutes
ses forces, de s’accrocher de tout son poids, l’équilibre instable déjà
rompu, pareil à l’épave que le courant serre un instant contre la rive
et dont on voit bouger l’ombre sur le sable clair des fonds. Mais les
premières paroles de Mlle de Clergerie vinrent l’atteindre à
l’improviste, et il y répondit par une espèce de gémissement douloureux,
dont il surprit sans doute trop tard l’accent sinistre, car il porta
lentement la main à sa bouche en pâlissant.
--J’ai compris, disait Chantal, il est inutile de poursuivre. J’ai
entendu cela d’un autre, bien des fois. Lui aussi parlait de miracle et
d’extases... _un miracle, un doux prodige_... Je sais tout cela.
Cénabre haussa les épaules.
--Détrompez-vous, dit-il avec beaucoup de calme, vous ne m’avez pas
compris. D’ailleurs ce que j’ai dit n’était pas pour vous, mais pour moi
seul. J’aurais dû me taire, en effet.
--Oh! tout de même, s’écria Chantal, c’est ainsi trop facile!
M’accusez-vous vraiment de vous avoir arraché de telles paroles? Vous
ai-je rien demandé?
--Arrachées ou non, elles sont dites, reprit-il de la même voix sombre.
Vous pouvez penser que vous faites de moi ce qui vous plaît, de moi et
des autres. Oui, que vous le vouliez ou non, cela demain vous déchirera
le cœur, mon enfant. Quel que soit le don que vous ayez reçu, son
importance, son caractère, il vous faudra bien en venir à le partager,
et ce premier partage risque d’être pour vous pire que la mort, une
espèce de mort beaucoup plus difficile que l’autre, une plus affreuse
solitude. Cela aussi je le sais. Il y a une duperie grossière dans ce
que nous appelons les passions honteuses de l’homme, mais le péché n’est
pas seul à mentir; une autre déception vous attend, que j’aurais pu vous
épargner peut-être, ou du moins vous aider à surmonter.
--Je ne veux pas! s’écria-t-elle avec une violence désespérée, une
révolte de tout l’être. Non! je ne veux pas être épargnée!
--L’heure viendra pourtant où vous souhaiterez l’être, ma fille, dit-il,
et vous regretterez de n’avoir pas voulu écouter le dernier conseil d’un
ami. Oui, vous regretterez avec des larmes un défi si puéril. Nul autre
que moi, entendez-vous? nul autre que moi n’est capable de vous aider à
voir clair en vous. Si vous daigniez m’entendre...
Il poussa un âpre soupir, une sorte de râle, qui ressemblait à un
gémissement de plaisir. Elle voyait, avec stupeur, trembler ses larges
épaules et l’immense fatigue de son regard.
--Je n’ai plus besoin de voir clair en moi, dit-elle, il est trop tard.
Que m’importe ce que je suis, ou ne suis pas? Me voilà maintenant jetée
dans le pressoir: Dieu tirera de moi par force ce que je n’aurais pas le
courage de donner. Rien désormais ne l’arrêtera. Il me semblait tout à
l’heure que sa sainte pitié s’éloignait de moi, avec un sourire si
triste, et je sens bien que je ne la retrouverai plus qu’en paradis. Dès
lors tout m’est égal, voyez-vous, absolument. Il est possible que vous
puissiez dire le chemin que j’ai suivi pour en arriver là, les raisons
et les causes. A quoi ça m’avancerait-il de vous entendre? Je ne saurais
répondre ni oui ni non. Plus j’approche du but, moins je souhaite le
connaître. Il est probable que Dieu m’a déchargée de ce souci. Et même,
à parler franchement, au risque de vous paraître bien téméraire, quand
je devrais mourir dans dix minutes, je voudrais que ce fût avec la
permission de Notre-Seigneur, ainsi qu’un enfant, non pas même, ainsi
qu’une petite bête innocente qui prend sa dernière gorgée d’air frais,
d’eau fraîche, et marche vers sa pauvre fin sur les talons de son
maître. Le maître tient la corde, il n’y a qu’à suivre... Dès lors,
qu’est-ce que ça me fait d’être sage ou folle, sainte ou visionnaire, ou
même environnée d’anges ou de démons, aussi incapables les uns que les
autres de me détourner de mon chemin plus loin que la longueur de la
corde? Ce que vous venez de dire, ou de laisser deviner, m’eût, hier
encore, peut-être émue, ou même tentée. Mais à présent...
--Ne parlons que de ce présent, voulez-vous? interrompit Cénabre. Ce
présent seul m’intéresse. Il m’intéresse prodigieusement. Faites un
effort, ma fille, oubliez ce que j’ai dit. Consentez à m’ouvrir votre
conscience. D’où vous vient ce pressentiment de votre solitude
prochaine, cette tristesse, dont je pourrais dire qu’elle a quelque
chose de surprenant, d’équivoque?... A quel signe croyez-vous
reconnaître que vous la tenez de Dieu, et non des hommes? De telle ou
telle circonstance qu’un peu d’attention vous ferait retrouver?... La
mort de Chevance, par exemple...
--Taisez-vous! s’écria Chantal. Je vous défends! Si le choix m’en est
jamais laissé, c’est une mort pareille à celle-là que je désire. Et,
d’ailleurs, que savez-vous de la mort de l’abbé Chevance? Lui qui avait
tant donné, tant laissé prendre, du moins s’était-il réservé cela, je
suppose, cela seul. Il n’a daigné en faire part à personne, pas même à
moi, sa fille... Et vous voudriez, vous...
Elle s’arrêta, car il venait de pâlir, si l’on peut appeler pâleur une
transformation aussi soudaine, aussi totale, d’un visage humain.
--Chevance... bégaya-t-il, eh! oui, Chevance... Je l’ai vu... je l’ai
vu...
Il montrait le sol de sa main grande ouverte, il semblait caresser de la
paume, avec lenteur, une vision trop fragile, déjà prête à s’effacer:
--Je l’ai vu ainsi, à mes pieds, demander grâce, m’implorer... Oui, mon
enfant, il m’a demandé grâce, en pleurant. Lui, Chevance. Qu’importe le
reste! A quoi m’eût servi de le voir mourir? Qu’aurais-je appris de
plus, je vous demande?
--Du moins, dit Chantal d’une voix tremblante, eussiez-vous appris
peut-être à ne pas abuser de la simplicité d’une pauvre fille pour la
tenter au-delà de ses forces.
--Au-delà de vos forces? répéta-t-il avec un rire amer. Nous sommes
toujours tentés au-delà de nos forces. Et qui de nous deux tend des
pièges? Ne tirez-vous pas de moi, depuis une heure, ce qui vous plaît?
Hé bien! prenez donc encore tout le reste, prenez la vérité tout
entière. Avez-vous peur?
--Mon Dieu! fit-elle livide, je n’ai peur que pour vous. Faites de moi
ce qui vous plaît. Usez de moi comme d’une chose qui ne vous était pas
destinée, mais qui vous appartient quand même maintenant, parce qu’elle
est sans valeur, et que vous vous êtes trouvé le dernier, voilà tout. Le
dernier l’emporte, et c’est fini.
--Arrêtons-nous là, dit Cénabre après un silence. Comprenez seulement
que vous venez de jouer, comme un enfant, depuis un quart d’heure, avec
un secret trop lourd pour vous. D’ailleurs, je ne vous le refusais pas,
ce secret! Ni à vous, ni à personne. Dès le premier jour, j’étais résolu
à le donner à qui me l’eût demandé; je ne suis pas un comédien. Mais
avant que j’eusse ouvert la bouche, avouez-le, vous saviez tout.
Chevance a parlé. Oh! je ne l’accuse d’aucune trahison! Avec vous,
Chantal, c’était la seule créature vivante qui m’ait paru digne
d’attention, d’une espèce d’attention particulière, celle qu’on
s’accorde à soi-même. Il a simplement déliré. Vous l’avez entendu malgré
vous. Ne récriminons donc pas sur le passé. Je ne regrette rien. Il
fallait que cela fût ainsi. Pour moi, je n’en éprouve ni tourment ni
consolation d’aucune sorte; mon repos ne peut plus être troublé par
rien. Il m’en eût coûté cependant de m’éloigner de vous sans vous avoir
regardée en face, sans vous avoir parlé ce langage. Vous êtes
probablement seule capable de l’entendre dans le sens qu’il me plaît de
lui donner; je ne trouverais ailleurs qu’indifférence ou colère.
«Je vous connais bien, continua-t-il, j’ai passé ma vie penché sur des
êtres qui vous ressemblent. Je pourrais vous retracer ligne à ligne
l’essentiel du drame dont vous vivez aujourd’hui le dénouement, car
c’est aujourd’hui, à cette minute même, que se consomme votre destin, je
le sais. Nous devions nous rencontrer ainsi, de cette manière, une fois
pour toutes. Qui pourrait dire ce que le spectacle de l’agonie d’un
saint homme, et ses divagations dernières, avaient su inspirer à un cœur
comme le vôtre! J’étais l’obstacle qu’il faut forcer, la pensée secrète,
intolérable, le scandale intérieur qui empoisonne jusqu’à la prière, et
que cet entretien met au jour, arrache de vous. Car, vous le voyez, je
suis un homme semblable aux autres. Je vis dans une paix dont vous ne
sauriez vous faire une idée, parce que votre nature est toute chaleur et
toute passion; je vis dans un silence plus favorable, plus accordé aux
besoins profonds de mon être que toute espèce d’harmonie, céleste ou
non. Qu’importe! Vous et moi, nous demeurons d’accord avec nous-mêmes,
cela suffit. Je ne vous demande pas d’envier mon repos, et il est juste
que vous en ayez horreur. Toute vie surnaturelle a sa consommation dans
la douleur, mais l’expérience n’en a jamais détourné les saints. Ni
Chevance ni vous, ne me rendrez Dieu, et cependant, à ne considérer du
moins que les apparences, et tant d’inutiles tourments, il vous manque
plus qu’à moi.»
* * * * *
Sa voix frémit à peine sur ces derniers mots, tandis qu’un sourire
indéfinissable passait sur ses traits, et venait se fixer au pli amer de
la bouche, dans une sorte de grimace tragique. Alors seulement il leva
tout à fait les yeux. Et du premier regard, avant même qu’il eût formé
aucune pensée, ainsi qu’on sort d’un rêve, il reconnut l’énormité de sa
faute, et qu’il s’était une deuxième fois livré en vain, livré pour rien
à Chantal comme jadis à Chevance, dans un de ces horribles accès de
fureur glacée dont sa volonté saisissait toujours trop tard le péril.
Avec une lucidité décuplée par la honte, Cénabre lisait maintenant sur
le visage de Mlle de Clergerie, dans leur succession foudroyante,
chacune des images impitoyables qui venaient de déchirer tour à tour ce
cœur enfantin. C’était comme s’il eût feuilleté rapidement, rageusement,
les pages d’un livre, ou plutôt les feuillets d’un dossier, jusqu’à la
dernière, celle où s’écrit le jugement sans appel. Car la curiosité de
l’abbé Cénabre n’est pas de celles que l’angoisse même pourrait
rassasier, et elle survit à tout.
Soudain pourtant cette curiosité fut déçue, demeura sans objet. La mince
petite figure contractée de Chantal n’exprima plus qu’une résignation si
humble, si mystérieuse qu’il en sentit comme une espèce de terreur. La
parole qu’il allait prononcer sécha instantanément sur ses lèvres.
--Je vous demande pardon, disait Mlle de Clergerie; il est faux que
l’abbé Chevance m’ait parlé de vous; il est mort sans volontés dernières
ni confidences, vous savez? très petitement, très petitement, comme on
voudrait vivre... Mais j’aurais dû comprendre plus tôt... j’aurais...
je...
Elle se tut.
--C’est bien, reprit rudement Cénabre, ne revenons pas là-dessus; ce qui
est fait est fait.
--Non, dit-elle. J’ai encore une grâce à demander. Croyez qu’il est dur
pour moi de penser que ce... cela... ce que vous appeliez un secret
enfin, vous a été en quelque sorte arraché par surprise... dérobé. Oui,
dérobé. Je voudrais maintenant...
--Vous voulez que je le donne? Hé bien, prenez-le, fit le prêtre. Il est
à vous. De toutes les créatures que je connaisse, il n’en est pas
d’autre à qui je le puisse remettre si librement. Vous ne m’avez donc
rien dérobé. Soyez en paix.
Il la regardait de haut en bas, avec une sorte de pitié farouche.
--Qu’allez-vous en faire? reprit-il; ce n’est rien. Ou plutôt, il y a un
instant, ce n’était rien encore qu’un secret bien ordinaire. Que va-t-il
devenir entre vos mains? Ce que vous touchez se transforme aussitôt en
quelque chose qui vous ressemble, merveilleusement habile à vous
torturer.
--Moi? fit-elle. Pouvez-vous le croire? Ce que je touche se détruit,
tombe en poussière. Vous disiez tout à l’heure une parole si juste, si
vraie! Plus qu’à personne, c’est à moi que Dieu manque. Hélas! on ne me
connaît pas bien! J’appelais Dieu, voyez-vous, je l’attendais, je ne
l’ai pas assez cherché; je ne m’étais pas encore jetée en avant. Et
maintenant je serais sans doute plus pauvre, beaucoup plus pauvre que
vous, si vous ne m’aviez donné miraculeusement cette... cette chose à
garder.
Elle gagna lentement la fenêtre, l’ouvrit toute grande, respira l’air
brûlant et revint vers lui, du même pas, en souriant.
--Quel été, dit-elle, n’est-ce pas? On finit par regarder la lumière
avec rancune, comme une ennemie. L’hiver n’en paraîtra que plus noir.
--C’est ainsi, répondit-il avec autant de calme. Nous haïssons la nuit,
et le jour n’est pas moins dur à surmonter.
Elle rougit.
--Je m’en vais descendre avec vous, reprit-elle après un silence.
Réflexion faite, il est préférable que je parle à papa aujourd’hui même.
Cette histoire de monsieur La Pérouse est si ridicule! Voyons,
rendez-moi justice: je ne puis être responsable de tout ce qui se passe
ici? Est-ce qu’ils ne feraient pas les mêmes sottises sans moi?
* * * * *
Ils avaient quitté la chambre, et traversaient ensemble la galerie aux
volets clos. Elle le précédait de son pas tranquille, à peine hésitant,
sur le parquet ciré. Et comme ils allaient atteindre l’escalier, elle
s’arrêta brusquement au seuil, lui fit face. Il vit en un éclair son
visage décomposé, l’effrayante contraction de ses traits, et s’avança
pour la soutenir. Mais à peine eut-elle vu, posée sur sa poitrine, cette
main sacrée, qu’elle poussa une sorte de gémissement lugubre, s’arracha
de ses bras, et, tournant sur elle-même, alla tomber sans bruit dans
l’angle du mur.
Une minute, une longue minute, il hésita, fit à deux reprises un pas
vers la porte, prêta l’oreille. Puis prenant parti tout à coup, il
enleva sans aucun effort le corps léger, regagna la chambre, l’étendit
sur le lit, écouta un moment le cœur battre. Mlle de Clergerie ouvrit
les yeux.
--Ne bougez pas, dit-il à voix basse. Ce n’est qu’une syncope très
légère. Désirez-vous que j’appelle ou non?
Elle fit signe que non et, comme elle tournait la tête, il écarta
vivement sa main droite qu’il avait appuyée sur l’oreiller. Mais elle la
retint au passage, et, l’amenant jusqu’à ses lèvres, la baisa.
V
--J’ai vu Chantal, dit M. de Clergerie. Elle n’a pas voulu descendre ce
soir. Une bonne nuit arrangera tout.
Les fenêtres de la salle à manger venaient de s’ouvrir sur le vieux parc
déjà plein d’ombre. L’herbe épuisée des pelouses, marquée çà et là de
taches rousses que la nuit recouvrait d’une encre aubergine, avait
l’air, vaguement cernée par le gravier livide des allées, d’un immense
étang d’eau morte, perdu dans le brouillard d’automne.
--Cher ami, reprit Clergerie à voix basse lorsque la porte se fut
refermée sur Francine, je ne suis pas dupe de votre affectueux mensonge.
Il est clair pour moi que votre entretien de ce matin n’a pas été si
insignifiant que vous dites. Mais hélas! c’est l’habitude de ceux qui
m’aiment le plus de ne songer d’abord qu’à m’épargner.
--Je n’y ai pas songé cette fois, dit Cénabre. Et à vrai dire, je n’y ai
peut-être jamais songé.
M. de Clergerie leva sur son interlocuteur un regard stupéfait.
--Quelle mouche vous pique! fit-il. Vous avez été le plus sincère et le
plus discret des amis--je devrais presque dire le juge et l’arbitre de
toute ma vie... Faut-il donc que les caprices... Allez-vous-en,
Francine, cria-t-il d’une voix suraiguë au moment où la fille rousse
entr’ouvrait de nouveau la porte. Posez le plateau sur la table.
Allez-vous-en! Je ne prendrai pas de tilleul ce soir.
Elle disparut.
--Pardonnez-moi ce mouvement d’impatience, reprit-il. Cette fille
regarde à travers les serrures. Depuis qu’elle m’a dénoncé certaines
extravagances de mon chauffeur russe, je rencontre à chaque pas son
regard larmoyant, ce sourire d’absurde complicité.
Il pliait et dépliait sa serviette avec une agitation convulsive.
--Répondez-moi quelque chose, je vous en prie: on ne saurait dire à quel
point le silence ici, dans cette maison, agace mes nerfs. Me voilà seul,
ou presque... Car je n’espère pas vous retenir longtemps. Or, rentrer à
Paris, en pleine canicule, serait me tuer. Pourrai-je seulement attendre
sans nouvelles crises la fin de cet abominable été?
--Cher monsieur, dit Cénabre, j’ai moi-même un pressant besoin de repos,
de calme. La petite phrase qui tout à l’heure a paru vous déconcerter
n’avait aucun sens injurieux. Je n’ai jamais épargné ni ménagé personne,
et personne ne m’a ménagé. Croyez bien qu’il me serait indifférent de
vous parler de mademoiselle Chantal avec une franchise entière, mais je
crains de vous tourmenter sans profit. Peut-être même avezvous trouvé,
il y a un instant, la conclusion naturelle du débat où je refuse de
m’engager: «Une bonne nuit arrangera tout.»
Cénabre faisait siffler cruellement chaque mot entre ses dents serrées,
tandis que ses longs doigts caressaient la nappe distraitement. Mais M.
de Clergerie se révolta.
--Oh! dit-il avec amertume, pour vous aussi je ne serai donc qu’un père
trop insoucieux, trop timide!... Et pourtant que se passe-t-il?
Qu’a-t-on observé de nouveau, d’extraordinaire? Il me semble que ma
fille est aujourd’hui ce qu’elle était cet hiver, un peu moins libre et
gaie, peut-être? mais la ridicule histoire de Fiodor, mon intervention
inévitable, mes conseils, l’expérience qu’elle a dû faire ainsi, hélas!
d’une certaine malice que sa pureté ne soupçonnait pas--toutes ces
vétilles ensemble font un drame pour jeune personne, un drame blanc.
Elle est si pure! Soyons justes. L’inquiétude dont je parle s’est formée
autour d’elle, à son insu. Elle n’a été entretenue que par nous tous.
Cénabre frappa doucement la table de son poing fermé.
--Permettez, fit-il, je ne suis intervenu que sur vos instances. D’autre
part, vous vous trompez étrangement lorsque vous me prétendez moi-même
inquiet. Inquiet de quoi?
--Cher ami, nous connaissons votre énergie: toute conjoncture vous
laisse maître de votre volonté, de vos nerfs. Ne suis-je pas en droit,
ce soir, de prendre au sérieux une espèce d’impatience dont vous avez
donné rarement l’exemple. A quoi bon le nier? Un obscur malentendu nous
éloigne les uns des autres. Monsieur Abramovitch a fui le premier, le
cher Espelette l’a suivi, La Pérouse change à vue d’œil. Après plusieurs
conversations singulières qui m’ont cruellement déchiré, il m’a fait
aujourd’hui une scène plus singulière encore.
--Monsieur La Pérouse me semble à demi fou, dit Cénabre en se levant.
Que nous importe?
--Une minute encore, cher vieil ami, supplia Clergerie. Vous ne savez
pas tout. Je n’ai pu parler librement, j’attendais une occasion
favorable. Si je devais prendre à la lettre certains propos... Bref, La
Pérouse m’a fait sur Chantal, sur mes gens, sur Fiodor en particulier,
les rapports les plus étranges. Il prétend avoir connu le Russe chez
madame Artiguenave, et le croit capable des actions les plus déshonnêtes
ou même d’un crime. Pour un peu, il eût exigé de moi que je congédiasse
ce malheureux. Sans doute ai-je eu tort de m’échauffer, mais je suis un
vieux libéral, je ne rougis point de mes préjugés, je hais ce qui
ressemble à un acte illégal de gouvernement, au fait du prince.
D’ailleurs, je ne puis condamner sans l’entendre un ancien serviteur de
madame la baronne de Montanel, et qu’elle a particulièrement recommandé
à ma bienveillance. Néanmoins vous avouerai-je que le départ si
précipité, pour ne pas dire incorrect de M. La Pérouse, m’a
prodigieusement surpris et me laisse dans un grand embarras? Que dois-je
retenir de ses propos incohérents? Ma fille vous a-t-elle...
Il n’osa poursuivre, conclut d’un geste indécis, détourna vers la
fenêtre ouverte un regard tour à tour méfiant, puis éperdu. Le silence
était tel qu’il entendait, ou croyait entendre la respiration égale du
prêtre, et il écoutait ce râle imperceptible comme l’artificier regarde
la mèche allumée, la petite flamme qui sautille entre les cailloux.
--Je ne suis pas loin de trouver ces racontars stupides, dit Cénabre,
toujours calme. Et néanmoins vous paraissez bien dangereusement ignorer
le caractère et les habitudes de monsieur La Pérouse. Je le crois assez
bon juge en la matière qui nous occupe.
Il tira de sa gorge un petit rire sec. M. de Clergerie sentait
littéralement peser sur lui, au niveau de ses tempes, le regard
inflexible, où il devinait avec une profonde stupeur, une colère
inexplicable.
--Vous pouviez faire l’enquête vous-même, reprit Cénabre, et depuis
longtemps. Mais il serait ridicule de penser une seconde que j’ai
entretenu votre fille d’une affaire dont le règlement n’appartient qu’à
vous.
--Sans doute, sans doute, protesta Clergerie au désespoir. D’ailleurs,
ce n’est qu’un rêve, un méchant rêve... Les psychiatres sont étonnants!
Ils sacrifieraient à leurs hypothèses la réputation de n’importe qui...
(son visage anxieux s’éclaira tout à coup d’un sourire absurde). Hélas!
les historiens eux-mêmes... Il est vrai que nous faisons rarement tort
aux vivants, les morts suffisent à nos travaux. Cher ami, j’ai pris ce
soir, avant dîner, une résolution dont vous approuverez, je pense, le
caractère de fermeté, d’énergie...
Il posa les deux coudes sur la table, le menton entre ses mains
tremblantes et reprit:
--Madame de Montanel traversera demain Paris, venant de la Bourboule.
Elle regagne son château de Lérinville, où il serait peu convenable que
j’allasse me présenter, puisque cette propriété sera, dans quelques mois
ou quelques semaines, notre habitation commune. Mais j’ai résolu
d’arrêter, pour ainsi dire, ma fiancée au passage. Je la verrai
probablement chez madame Marais-Courtin. Voilà pourquoi, cher ami, j’ai
décidé d’emprunter le train de onze heures neuf, cette nuit même. Je
serai de retour la nuit suivante. Ainsi mon absence sera très courte.
Dieu veuille que ces quelques heures me suffisent pour convaincre madame
de Montanel de la nécessité où je me trouve d’avancer coûte que coûte la
date de notre union! La présence ici d’une femme intelligente, sa
mesure, son tact, une expérience exceptionnelle du cœur des jeunes
filles qu’elle a prouvée par des travaux délicieux, son charme enfin
arrangerait tout... Cher ami, la malveillance m’accusera sans doute, une
fois de plus, de fuir les responsabilités du père, mais j’ai jadis
accepté celles de l’époux, et je ne puis risquer de voir reparaître les
déplorables malentendus qui ont gâté la paix de mon premier ménage,
assombri les derniers jours de madame de Clergerie, et détruit ma pauvre
santé.
Tandis qu’il parlait, Cénabre s’était avancé vers la porte, à petits
pas. Il se retourna brusquement, comme s’il allait mettre fin moins au
stupide monologue de son hôte qu’à un débat intérieur dont il savait
seul le secret. Une espèce de lueur douce traînait dans son regard, et
le malheureux Clergerie, à bout de forces, y crut voir un présage
sinistre.
--Dois-je partir? demanda-t-il d’une voix sans timbre. En raison de...
des circonstances exceptionnelles, m’excuserez-vous de vous laisser seul
un jour? J’avoue que la disparition inattendue de La Pérouse a ébranlé
cruellement mes nerfs. Quoi que je fasse, je ne puis m’empêcher de tenir
ma fille pour responsable d’un... d’un incident qui va... qui risque de
compromettre le succès d’un traitement commencé depuis deux mois, et
jamais interrompu. Car enfin, tout de même, cela compte!
--Cela compte, en effet, dit Cénabre. Partez donc. Peut-être
réussirez-vous la seule entreprise qui vous tienne vraiment au cœur,
bien que vous négligiez d’en parler? Peut-être ramènerez-vous La
Pérouse? Hélas! je ne saurais blâmer l’attachement d’un malade à son
médecin; j’ai connu jadis quelque chose d’assez semblable, et les liens
noués par l’espérance sont les plus durs à briser... Hé bien! ne les
brisez pas, voilà tout.
Il se mit à rire, comme il avait ri la nuit d’hiver, l’affreuse nuit du
dernier hiver... Mais cette fois, il appuyait solidement sur ses lèvres
son poing fermé, en sorte que M. de Clergerie n’entendit qu’un
ricanement bizarre qui d’ailleurs offensa cruellement sa fierté.
--Vous vous trompez, fit-il. A quoi bon me justifier? Un proche avenir
s’en chargera, et je vous connais assez pour ne pas mettre en doute les
intentions amicales de votre apparente sévérité. Peut-être avez-vous
raison? Peut-être La Pérouse a-t-il pris sur moi trop d’empire? La faute
en est aux miens, à vous tous. Un nerveux gouverne si mal sa vie! A
l’homme simple et fort que vous êtes, mes hésitations, mon scrupule, ma
perpétuelle inquiétude doit inspirer moins d’intérêt que de pitié. Mais
enfin! Un mot me rendrait la paix. S’il est vrai que mes craintes sont
vaines, que puis-je faire pour les surmonter?
--Vaines? répliqua Cénabre. Non. Je les crois seulement inutiles, non
pas vaines.
Il s’approcha de Clergerie, lui toucha doucement l’épaule.
--Permettez-moi encore d’ajouter ceci: votre fille ne sait peut-être pas
où elle va, mais elle y va... Et où elle va, vous irez. Nous en sommes
tous à ce moment décisif où chacun se tire d’affaire, selon sa chance et
ses forces.
Sur ces étonnantes paroles, il sortit, laissant M. de Clergerie béant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les avait-il réellement prononcées, ou n’étaient-elles qu’un murmure au
dedans de lui, aussi vague, aussi trompeur que ces images mystérieuses
qui sans cesse, au cours de ce paisible entretien, s’étaient
merveilleusement substituées à la vision du réel, à moins qu’elles ne le
recouvrissent, ainsi qu’une buée translucide, pour en effacer
insidieusement les reliefs et les contours, et transformer peu à peu
cette salle campagnarde, si nette et si tranquille, en un petit univers
instable, aux plans superposés, tels les feuillets d’une ardoise. Car
tandis que par une douloureuse tension de tout l’être, il opposait au
petit homme, de plus en plus inquiet, une contenance ferme et même
impérieuse, l’abbé Cénabre avait senti plus cruellement que jamais son
impuissance chaque jour grandissante à se dégager entièrement de sa
monotone rêverie, comme s’il eût été condamné à poursuivre, de gré ou de
force, avec lui-même, une discussion désormais inutile, cent fois
interrompue, cent fois reprise. Depuis longtemps d’ailleurs, il
connaissait d’expérience cette difficulté singulière à suivre le rythme
de la vie d’autrui, retardant toujours sur le geste fait, la parole
dite, traînant derrière lui un fardeau invisible, un poids mort,
l’obsession d’un acte inachevé--lequel? Par un prodige de volonté, il
croyait parfois rattraper ce retard étrange, retrouver l’équilibre
perdu. Vain espoir! La solitude même ne dissipait qu’un temps ce malaise
fondamental, ou du moins il en gardait la conscience obscure, souhaitait
de nouveau la présence d’autres êtres, dans l’illusion du joueur qui
s’entête, refuse de s’avouer vaincu. Quelques heures plus tôt, tandis
qu’il s’appliquait de toutes ses forces à retenir devant Mlle Chantal
les paroles dangereuses, équivoques, capables de le trahir, il semblait
qu’elles sortissent d’elles-mêmes, vinssent d’elles-mêmes se ranger en
ordre, pareilles à des soldats disciplinés. Et c’était justement celles
que l’instant d’avant il avait essayé, sans y réussir, de formuler pour
lui seul, pour son propre soulagement, sa délivrance. De même le suprême
avertissement qu’il venait de donner à M. de Clergerie était venu comme
à son insu; il ne l’avait distingué que trop tard des paroles banales ou
prudentes. A présent, il doutait presque de l’avoir prononcé. Il se le
redisait, à voix basse, tout en grimpant l’escalier jusqu’à sa chambre;
il le répétait encore, penché sur l’appui de la fenêtre, au-dessus du
parc frémissant...
Quelle nuit! L’odeur des écorces et des résines surchauffées, l’odeur
des arbres centenaires, vigoureux et musqués comme des bêtes, avait
détruit tous les parfums plus fragiles composés par la délicate alchimie
du jour, et flottait seule à présent, dans l’ombre complice, s’y
déroulait lentement, pesamment, ainsi qu’un épais brouillard, qui avait
la tiédeur des choses vivantes, laissait sous la langue un goût de sueur
ou de sang... «Quelle absurde impatience me pousse à risquer sans cesse
par ennui, par bravade, pour je ne sais quelle revanche, un repos si
chèrement conquis? pensait Cénabre. Vais-je recommencer les sottises de
cet hiver? Ne puis-je donc vivre comme tout le monde? Qui m’en empêche?
Quelle folie!»
Une fois de plus, mais avec une attention languissante, il refit les
étapes franchies, et une fois de plus encore la vulgarité,
l’insignifiance des épisodes le révolta jusqu’à l’écœurement. Il avait
beau faire, il ne trouvait dans ce passé tranquille, régulier,
d’écrivain, de savant, d’érudit laborieux, rien qui justifiât une
fatigue profonde, essentielle, un épuisement si grave qu’il semblait
compromettre irréparablement non seulement l’équilibre moral dont il
était jadis trop fier, mais la liberté même de son esprit, ses facultés.
Enfant taciturne, honteux de sa naissance et de sa pauvreté, déjà résolu
à l’emporter sur des rivaux plus heureux par ses mérites solides, le
sérieux précoce, l’opiniâtreté du petit paysan, puis un peu plus tard
élève assidu, séminariste exact, prêtre en apparence irréprochable, il
semblait n’avoir connu d’autres passions que l’austère ambition de
l’homme d’études. Les seules joies vraiment fécondes qu’il eût jamais
tirées de la croyance étaient justement celles d’une curiosité tournée
tout entière vers le problème de cette vie surnaturelle dont il ne
songeait pas plus aujourd’hui que jadis à nier la réalité. Oui,
aujourd’hui comme jadis les thèses du rationalisme, les ridicules et
prétentieuses rêveries de la psycho-physiologie, ou pis encore de la
psychiatrie à la mode, l’exaspéraient par leur grossièreté, leur misère.
L’unique problème qui l’intéressât restait donc posé, le resterait
toujours; il ne dépendait que de lui de poursuivre des années et des
années encore, jusqu’à la fin, les recherches et les observations qui
l’avaient rendu célèbre. La contrainte même d’une autorité soupçonneuse,
la nécessité de composer habilement avec elle, d’échapper aux pièges
qu’elle tend, le préservait merveilleusement de tout parti pris
doctrinal, n’avait réussi qu’à discipliner et assouplir un génie parfois
un peu rude. Que désirait-il encore? A aucun moment, il n’avait connu le
grand déchirement d’une brusque rupture avec le passé, c’est-à-dire avec
soi-même. La foi, qui n’avait jamais été en lui qu’une habitude,
d’ailleurs profonde, s’était évanouie doucement, et lorsqu’il avait eu
le mouvement de recul inévitable, un dernier sursaut, il était engagé
déjà trop avant dans le doute, ou l’indifférence, il s’était senti
couler comme une pierre, en fermant les yeux. N’eût-il pas dépendu que
de lui de reprendre silencieusement sa place, l’épreuve passée? Oui,
sans doute. Mais il s’était livré à Chevance.
C’était sa première faute, ou plutôt sa faute unique. L’écart
imperceptible, hors de la route si soigneusement repérée, avait faussé
depuis tous ses calculs. Pourquoi? Qui pourrait le dire? Car il n’eût
voulu voir, il n’eût désiré de toutes ses forces ne voir dans cette
démarche insensée qu’une imprudence vénielle. Oui, ce n’avait été qu’un
cri d’angoisse, l’appel involontaire arraché à un homme moins par
terreur que par surprise et qu’une autre oreille avait entendu par
hasard. Ce qu’il ne pouvait avouer, en effet, sans compromettre l’espèce
de paix si chèrement reconquise, si fragile, c’était que par ce seul cri
dans la nuit, il avait fait bien plus que donner son secret à un vieux
prêtre indigent, il s’était découvert à soi-même, il avait connu une
fois, rien qu’une fois, l’accent profond de sa nature, la plainte de ses
entrailles que la prodigieuse adresse de son mensonge n’avait pu réussir
à étouffer. Il croyait ne penser qu’à Chevance. Avec une attention
maladive, un soin puéril, il se retraçait chaque détail de la scène,
ainsi qu’un auteur difficile remet vingt fois sur le métier un dialogue
important, mais il n’y faisait paraître qu’un seul acteur. Le seul
Chevance allait, venait, parlait, pleurait, dans un monologue
pathétique. L’autre présence restait muette. Non par calcul sans doute,
mais par un curieux instinct de défense, il refusait le risque de
pousser de nouveau un tel cri, même en songe.
A présent, à cette heure, le souvenir du dernier entretien avec Mlle de
Clergerie entrait lentement dans sa mémoire, à la même place
douloureuse, et son angoisse familière s’en trouvait si bizarrement
accrue qu’il la reconnaissait à peine. Avec ce nouvel aveu, il semblait
qu’il eût laissé échapper une part plus précieuse de son être, un sang
plus chaud, plus riche. A la lettre, il ressentait l’épuisement lucide,
la sensation de faiblesse lumineuse, éblouissante, qui suit les grandes
pertes de substance. Et en même temps les images à peine délirantes, à
mi-chemin du délire et du rêve, qui étaient comme les fantômes de ses
propres méditations, reprenaient sous ses yeux leur ronde étrange et
transparente, leur morne glissement silencieux. Il ne délirait pas. Il
déplorait seulement depuis des semaines l’extraordinaire sensibilité
d’un cerveau surmené dont les constructions abstraites finissaient par
avoir quelque chose du relief et du mouvement de la vie. Un moment il
réussit à s’éloigner de la fenêtre, se jeta sur son lit, ferma les yeux.
Mais la tête au creux de l’oreiller, ruisselant de sueur, il n’y put
tenir, et revint s’accouder sur la barre d’appui, en frissonnant.
Quelle nuit!... La haute cime des pins ne se distinguait plus qu’à peine
de l’écran ténébreux où une seule étoile n’en finissait pas de mourir.
Tout ce qu’un soleil terrible avait pu pomper en douze heures d’une
lutte implacable au flanc aride de la terre venait de monter lentement,
aspiré par le crépuscule, formait à mille pieds au-dessus du sol un
nuage invisible, dont le regard découvrait pourtant à la longue, vers
l’ouest, la frange encore cuivrée par le couchant. Sur la main de
Cénabre, une goutte de pluie tomba, chaude, pesante, parfumée comme une
goutte de nard, et qui était l’essence même du jour évanoui.
En se penchant un peu, il pouvait voir la fenêtre encore éclairée du
bureau de Clergerie, et tout à coup il reconnut le grincement du gravier
sous les semelles, le pas à la fois vif et incertain, saccadé du petit
homme, sa toux nerveuse. Une porte s’ouvrit, le moteur de l’automobile
ronfla, puis se tut, ronfla de nouveau, après un gémissement humain qui
ébranla la nuit jusqu’en ses profondeurs. Et presque en même temps le
double pinceau des phares s’élança, rejaillit vers le ciel, hésita une
seconde, puis les deux immenses antennes, tournant majestueusement sur
elles-mêmes, plongèrent brusquement, disparurent.
Pourquoi l’abbé Cénabre fit-il mentalement ce calcul? Il n’eût su le
dire. Et d’ailleurs il n’attachait aucune espèce d’importance à ces
chiffres, ils se présentaient d’eux-mêmes. Il calcula que la gare
n’étant éloignée que de huit cents mètres à peine, l’auto de Fiodor
serait de retour avant cinq minutes. Il tira sa montre. Et à la
cinquième minute en effet la lumière errante, comme fidèle au
rendez-vous mystérieux, surgit au haut de la côte, tandis que les
peupliers de l’avenue, s’allumant tous ensemble apparurent blêmes et
frissonnants, sur un fond de velours noir... «Me voilà débarrassé de ce
sot pour un jour!» dit Cénabre à voix basse. Et il crut en éprouver un
soulagement inexprimable.
* * * * *
C’est alors, c’est à cette minute même d’oubli, de rémission, comme il
refermait sa fenêtre pour mieux jouir du sentiment retrouvé de sa
solitude, que la chose étrange commença de le travailler, ébranla
doucement chacun de ses nerfs, courut le long de la moelle,
insidieusement, puis se mit à briller dans sa pensée, d’un éclat fixe,
insupportable. Pour effacer, pour écraser ce point fulgurant, il ne put
même pas retenir un geste imbécile: il porta vivement la main à son
front, il le serra entre ses larges paumes. D’ailleurs, ce premier
mouvement de surprise dura le temps d’un éclair: le choc avait été trop
dur, trop imprévu, pour que l’énergie de l’homme indomptable n’y
répondît aussitôt de toute sa puissance. Et en pleine déroute de ses
facultés inférieures, le rappel impérieux de la raison parvint jusqu’au
cerveau, suspendit l’instant fatal. «Une crise analogue à celle de cet
hiver, pense-t-il. Est-ce que je deviens fou?»
Il courut à la fenêtre, l’ouvrit de nouveau, plongea son regard dans la
nuit. A peine résista-t-il à la tentation de s’y jeter, d’y tomber les
bras étendus, de s’y perdre enfin, avec son haïssable secret. Et,
néanmoins, ce n’était pas ainsi qu’il avait désiré mourir jadis, quand
il appuyait froidement, fermement, le canon de l’arme sur sa face. La
chair seule, cette fois, appelait le néant comme un repos, ou même
n’appelait rien: elle fuyait. Il fuyait. Il fuyait devant un péril
inconnu, dont la cause n’était pas en lui. Ou, pour mieux dire, il
s’échappait.
Maintenant, les poings crispés à la barre de bois, il la secouait à
petits coups, sournoisement, comme s’il eût voulu l’arracher de son
scellement. Cette dépense grossière de force l’apaisa. Tout tremblant
encore de l’effroyable assaut, le regard exténué, la bouche amère, il
reprenait possession, une à une, des idées et des images que la soudaine
explosion de terreur avait éparpillées ainsi que des feuilles mortes: il
essayait de raisonner avec ces pauvres débris sauvés du désastre, ainsi
qu’un navire englouti à demi utilise ses derniers foyers.
«Que s’est-il donc passé? bégayait-il. Rien. Je n’ai rien vu, rien
entendu, je ne pensais même à rien. Cela m’a comme frappé dans le dos.»
Et, en effet, il avait dû réprimer le geste de se retourner, de faire
face. Si désireux qu’il fût de ne voir dans cette crise subite qu’une
rechute peut-être atténuée de la première, il ne pouvait néanmoins s’y
tromper plus longtemps. L’angoisse n’était pas, cette fois, montée
lentement de lui-même, au terme d’une interminable rumination, d’un
examen périlleux poussé jusqu’à la partie vive de l’âme: le coup avait
été porté du dehors... Oui, hors de lui, hors de son pouvoir, un
événement venait de naître--qu’il ne connaissait point, qu’il ne
connaîtrait peut-être jamais--aussi réel pourtant, aussi sûr qu’aucun de
ceux qu’il avait vus de ses yeux. Lequel?
Car il avait beau promener son regard sur les humbles témoins de sa
singulière aventure, la cretonne fleurie des murailles, le lit massif,
il n’y découvrait aucun des fantômes dont il eût souhaité la présence,
car l’orgueil vient à bout des fantômes ou du moins les peut défier en
face. Au lieu que grandissait en lui une certitude, une évidence mille
fois plus absurde que n’importe quel fantôme et qui humiliait bien
autrement son orgueil. Il semblait que tout contrôle lui fût retiré de
sa propre conscience, qu’il ne fût plus désormais le maître d’aucun de
ces secrets que le plus grossier des hommes sait encore défendre contre
la curiosité d’autrui. Nulle preuve ne lui était naturellement donnée de
cette évidence. Cependant, il ne pouvait la mettre en doute: elle
éclatait d’une lueur furieuse. Et c’est bien lueur qu’il faut dire,
puisque cette parfaite dépossession avait eu, dès le premier choc, son
signe physique, contre lequel la raison ne se révoltait même plus,
qu’elle acceptait du moins avec une espèce de résignation désespérée: un
flot de lumière était entré en lui, et il serrait les paupières pour
n’en pas voir le rayonnement sur ses mains pâles.
A cette minute, tout autre que l’abbé Cénabre eût appelé la folie comme
un secours, ou bien fût tombé à genoux. Mais sa puissante nature refusa
encore de se rendre, ou peut-être il n’y songea même point. Il ne pensa
qu’à se délivrer lui-même, par ses propres moyens, c’est-à-dire à entrer
volontairement, résolument, dans cette lugubre partie dont il était sans
doute l’enjeu. Trop familier, depuis tant d’années, de cette vie
secrète, impénétrable, où son étrange génie s’était dépensé à animer les
personnages de son rêve, ses saints et ses saintes, il était d’ailleurs
bien au-dessus des surprises ou des terreurs d’un spectateur non initié.
L’image de Mlle de Clergerie, ses dernières paroles, l’humble baiser de
sa bouche, ce triple souvenir n’avait cessé un moment de flotter
au-dessus de ces apparences extravagantes, et il était désormais sûr que
c’était là, et non ailleurs, à ce même point de son cerveau déjà blessé,
qu’avait éclaté l’embrasement. «Singulière petite fille, pensait-il, je
la reverrai demain. Je saurai... J’expliquerai... J’expli...»
Tout murmurant, il jeta son manteau sur ses épaules, s’engagea dans
l’escalier, chercha posément la rampe, à tâtons, descendit les marches
de son pas lourd. Encore à tâtons, il fit tomber la barre de la porte
d’entrée, poussa machinalement les verrous, sentit grincer le sable sous
ses semelles, entra dans la nuit, haute silhouette toujours magnifique
de calme, d’équilibre, et déjà pourtant vidée de sa force, prête pour le
désespoir ou pour le pardon. Ce qu’il gardait d’énergie et d’orgueil, sa
suprême réserve, il la prodiguait, la jetait comme à pleines mains, avec
une indifférence magnifique, pour tenir debout une heure, deux heures,
la nuit entière, décidé à user le temps, minute par minute, jusqu’à
l’aube. Car il ne pouvait désormais supporter l’idée de rentrer dans sa
chambre, d’y reprendre la lutte silencieuse, écœurante. Cela sera fini
demain, pensait-il. D’ici là j’userai mes nerfs...»--Demain!
* * * * *
Il allait droit devant lui, en aveugle, seulement guidé par le reflet
pâle du mur des communs récemment blanchi à la chaux, ses deux mains
posées à plat sur la poitrine, pareil à un blessé qui tourne le dos à
son assassin, et fait quelques pas, tout droit, l’air béant, avec un
poignard dans le cœur. Heurtant la bordure d’un massif il chancela,
tomba sur les genoux, reprit sa route sans rien sentir, tout absorbé
dans sa pensée, qui était à peine une pensée, comme un cadavre n’est pas
tout à fait un objet, mais non plus un être,--image unique, hors du
mouvement de la vie. Et, cependant, il eût cru volontiers que cette
application de l’esprit annonçait plutôt sa délivrance, car il sentait
se desserrer un peu son mensonge; il échappait en quelque mesure, par
une espèce d’immobilité intérieure, à l’effroyable contrainte subie
patiemment, héroïquement, depuis des mois. L’événement mystérieux, mais
certain, dont le pressentiment venait de l’atteindre, sans qu’il sût
encore rien de lui, n’en était pas moins de ceux qui rompent l’équilibre
du malheur, ne peuvent être qu’heureux, même s’ils consomment une ruine
dont l’attente est devenue peu à peu intolérable.
Comme un moribond qui a une fois senti au creux de sa poitrine, contre
son cœur, le premier frisson de l’agonie qui s’annonce, en désire le
retour sans se douter que le temps d’un clin d’œil, d’un geste
irréparable, il vient de s’ouvrir à la mort, le misérable prêtre à bout
de forces ne se défendait plus, s’abandonnait épuisé par cinq mois d’une
lutte dont il ne soupçonnait pas qu’elle n’était qu’un défi risible à sa
propre nature, une gageure inutile depuis que le premier coup avait été
porté dans l’édifice de son imposture, quand il avait laissé échapper
son secret. Car l’hypocrisie n’est qu’un vice pareil aux autres,
faiblesse et force, instinct et calcul, à quoi l’on peut faire sa part.
Au lieu qu’un mensonge si total, qui informe chacun de nos actes, pour
être supporté jusqu’à la fin doit embrasser étroitement la vie, épouser
son rythme. Que s’insinue entre nous et lui le plus léger désaccord, et
déjà l’attention s’éveille, la volonté se raidit, la conscience braque
au point sensible son regard fixe. Quelle volonté soutiendrait longtemps
un tel effort? Celle de l’abbé Cénabre venait de se briser, et il ne
s’en doutait pas. Il ne s’en doutait pas parce que cette volonté
magnifique cédait trop tard, après avoir usé la résistance d’un cerveau
déjà touché d’une tare ancienne. Et croyant sentir s’alléger peu à peu
son insupportable fardeau, c’était lui qui ouvrait les mains,
s’enfonçait.
D’ailleurs il n’eût pas commis cette fois l’imprudence d’appeler à
l’aide, il ne désirait la présence de personne. Le brusque sentiment de
solitude qui l’avait saisi jadis lorsque le nom de Dieu était venu de
lui-même sur ses lèvres, et qui n’avait fait depuis que s’accroître,
s’était évanoui peu à peu au long des dernières semaines. Le cercle se
trouvait trop étroitement fermé autour du prêtre impitoyable pour qu’il
eût désormais à chercher sa route. Mais il ne s’en souciait pas. Son
aveuglement était celui d’un homme hors de péril, déjà perdu. Quelques
semaines plus tôt, pendant une promenade au bord de la mer, entre
Ollioules et Toulon, il avait dit à un médecin de village, rencontré par
hasard à l’auberge, et qui l’écoutait sans comprendre, une parole
horrible qui fut répétée depuis au Père Domange: «Il est certaines
conjonctures où l’homme ne sent plus Dieu que comme un obstacle, une
dernière épreuve à surmonter.»
* * * * *
A ce moment, c’était bien contre un tel obstacle qu’il marchait, les
yeux mi-clos pour tâcher d’oublier l’espèce de lueur vague qu’il avait
cru voir sortir un moment plus tôt de ses mains tremblantes, comme s’il
en eût été intérieurement saturé, au point qu’elle débordât de lui. D’où
venait-elle? Comment était-elle entrée dans sa poitrine? Par quelle
brèche? Sans doute, si terriblement que chancelât sa raison, il n’était
pas encore dupe d’une hallucination si grossière. Mais il ne pouvait
néanmoins la rejeter entièrement parce que l’angoisse qu’il en éprouvait
s’accordait à merveille avec cette certitude nouvelle, imprévue, d’être
désormais percé à jour, incapable de retenir aucun mensonge, livré sans
défense à ce qu’il avait craint toute sa vie plus qu’aucun péril: la
curiosité d’autrui, la cruauté du jugement humain. Et moins pour
échapper à la clarté mystérieuse que dans l’humble espoir de retrouver
peut-être le secret si brutalement perdu, la sécurité de son mensonge,
il tournait le dos à la haute maison dont la muraille luisait vaguement
dans l’ombre et s’avançait d’instinct du côté de la nuit. Soudain,
tournant autour d’un massif d’ifs, il heurta de la poitrine un corps
vivant, et la surprise lui arracha non pas un cri (car il en était à ce
point de l’hémorragie nerveuse où le corps exténué ne saurait plus
réagir à la crainte) mais un gémissement lugubre.
--Monsieur l’abbé m’a fait peur, dit la cuisinière Fernande à voix
basse. Monsieur l’abbé ne m’avait donc pas vue? Vous veniez droit sur
moi, ajouta-t-elle aussitôt avec un accent de dépit, je pensais
réellement que vous m’aviez vue? La nuit n’est déjà pas si noire, la
lune se lèvera d’ici dix minutes.
Cénabre distinguait mal le visage tourné vers lui, mais il y lisait
cependant une sorte d’impatience et de terreur qui réveilla un moment
son attention défaillante.
--Que me voulez-vous? fit-il rudement. Qu’est-ce que c’est que cette
comédie?
Elle le repoussa doucement de la main et il sentit que la grosse femme
tremblait.
--Le bon Dieu vous envoie, dit-elle simplement. Je vais vous dire... Et
puis, non, tenez! c’est trop long, il faut maintenant que vous me
croyiez sur parole... Voilà Monsieur parti; est-ce qu’une pauvre femme
comme moi devrait se mêler d’histoires pareilles! Mais la satanée maison
est devenue pis qu’un nid à rats, monsieur... Hé bien, aussi vrai que le
bon Dieu m’entend, il y avait un homme dans la chambre de Mademoiselle,
je l’ai vu!
--Et c’est pour ça que vous m’arrêtez? dit Cénabre avec dégoût. L’orage
vous a donné sur les nerfs, ma pauvre femme. Allez vous coucher.
--Me coucher? riposta-t-elle en ricanant. C’est bien vite dit! Je l’ai
fait plus d’une fois, moi qui vous parle, alors que j’aurais dû ouvrir
les yeux et les oreilles. Si je me trompe aujourd’hui, tant pis pour
moi, je sais que je n’oserai plus seulement vous regarder en face. Oui,
monsieur, vous aurez le droit de me tenir en mépris! A présent, pensez
ce que vous voudrez, mais ne me laissez pas aller seule là-haut; j’ai
déjà essayé vingt fois, je n’oserai jamais. Qu’est-ce que cela vous
fait! Rien que dans l’escalier, monsieur! Vous resterez dans l’escalier,
vous écouterez si j’appelle.
--Lâchez-moi! commanda Cénabre d’un accent déjà étrangement vibrant.
Pour m’effrayer, ma fille, vous choisissez mal votre temps: j’ai ce soir
un autre fardeau à porter.
Perçut-elle la déviation pourtant presque insensible de la voix sur les
dernières syllabes de ces mots, d’ailleurs obscurs? Avant de répondre
elle approcha son visage de celui du prêtre, et l’interrogea du regard,
silencieusement.
--Hé bien, fit-elle, ce n’est pas le moment de perdre la tête, non, je
ne m’affole pas pour des bêtises. Le chauffeur était ivre, monsieur,
ivre à froid... Sa saleté d’éther lui sortait par les yeux, vous auriez
dit un vrai démon. Il a battu Francine, je l’ai trouvée à plat ventre
sur le lit; pauvre imbécile, elle crachait le sang à pleine bouche...
Attention à Mademoiselle!» qu’elle m’a dit, la malheureuse! On
l’écraserait pour en tirer autre chose; elle ne vendra pas son mignon.
Alors la voiture du patron rentrée, j’ai cherché le Russe partout,
bernique! On croirait qu’il passe par le trou des serrures, l’animal! Je
pensais: «Puisque je n’ai pas perdu de vue l’escalier, faut donc qu’il
soit resté dehors, à la fraîche.» Seulement, voilà! On peut gagner
l’étage par le petit grenier, rien qu’en enjambant la fenêtre... Oh!
monsieur! quand je vous ai rencontré, la minute d’avant, j’ai... j’ai...
--Je vous accompagne, dit Cénabre tout à coup d’une voix douce. Marchez
lentement. Il est très possible que cela ne soit qu’un rêve; je dois
ménager mes forces.
* * * * *
Il soupira profondément, puis la suivit de son pas toujours mesuré,
toujours calme. Mais au pied des marches, Fernande n’y put tenir, grimpa
l’escalier quatre à quatre. Elle entendit un moment le souffle court du
prêtre, une espèce de plainte enfantine, puis plus rien. Et d’ailleurs,
juste à cette seconde, elle poussait la porte, entrait dans la chambre
d’un trait. La lumière jaillit, et en même temps son cri:
--Monsieur! monsieur! Ils sont là tous deux. Ils sont là!
Elle courut jusqu’à la rampe, s’y pencha encore éblouie, incapable de
rien distinguer dans ce gouffre noir.
--Monsieur... Monsieur... il faut que vous m’aidiez, il ne faut pas
qu’on vienne avant... Que nous la remettions au moins sur son lit!...
Mademoiselle est morte.
Un silence. Puis la voix monta de l’ombre, méconnaissable.
--Tâchez d’abord de vous calmer. Que voulez-vous dire? Votre voix
résonne horriblement, je vous entends mal.
Elle descendit quelques marches, ayant d’un geste instinctif repoussé
doucement la porte, comme pour renfermer la lumière avec les deux morts.
L’obscurité parut de nouveau si profonde que la grosse femme ne se
dirigeait qu’avec peine, étourdie par le brusque détour de la rampe,
s’appuyant de tout son poids contre le mur. Deux marches... trois
marches... cinq marches... Et soudain elle sentit sur sa joue le souffle
brûlant de l’abbé Cénabre.
--Etes-vous aveugle? fit-il. La nuit n’est cependant pas si noire... Que
venezvous de dire là, ma fille? Perdez-vous le sens? Mademoiselle de
Clergerie morte! Comment morte? Qui est-ce qui l’a tuée?
La cuisinière, comme fascinée par cette voix sortie de l’ombre,
immobile, n’osant pas même tourner la tête, recevait chaque parole en
pleine face, avec la chaleur de l’haleine.
--Le fou, dit-elle enfin. Oui, monsieur, le Russe... Et il s’est suicidé
après, bien sûr. Le voilà maintenant qui barre le seuil avec son grand
corps de démon, si mou, si lourd, je n’arriverai jamais à déplacer ça
toute seule... Et il a encore sa cochonnerie de revolver entre les
doigts, il est encore capable de nuire, la sale bête.
Elle eut un petit gémissement de dégoût, et reprit sur un ton de prière
enfantin:
--Non, monsieur, je ne veux pas qu’on le trouve là, c’est impossible,
pensez donc! Si vous ne m’aidez pas, j’emporterai plutôt Mademoiselle,
j’aimerais mieux la voir n’importe où, pauvre chérie, elle serait plus à
l’aise au coin d’une haie, oui, à même dans l’herbe, comme un oiseau
mort. En plus du Russe, voyez-vous, la maison ne lui valait rien, je le
sais.
Elle étouffa un sanglot, puis se tut tout à fait, soudain craintive. La
nuit où elle enfonçait son visage ruisselant de larmes semblait plus
vide que jamais. La respiration même du prêtre était devenue
imperceptible. Un moment, elle crut discerner le contour du visage si
proche du sien, la mobilité du regard, sa lueur pâle, mais la voix
partit d’un autre côté, sur sa gauche. Elle semblait sortir du mur.
--Ayez donc la bonté de me donner la main, dit Cénabre. Je crains de ne
pouvoir faire un seul pas.
Elle se sentit saisir le bras avec une force convulsive. Aussitôt il se
mit à monter à ses côtés, lentement, pesamment, comme s’il eût repoussé
du front, à grand’peine, un poids immense. Et lorsque, la porte ouverte
de nouveau, la lumière vint frapper ce visage pétrifié par une anxiété
plus qu’humaine, si grande que fût la terreur de la pauvre fille, elle
ne retint pas un cri de pitié.
--Mon Dieu! laissons cela, je m’en tirerai bien moi-même... Aidez-moi
seulement à mettre la chérie sur son lit. Seigneur! sa pauvre petite
tête n’est qu’une plaie. Prenez-la sous les bras, monsieur, le cœur me
manque aussi; je n’aurai pas la force toute seule.
--Un instant, permettez..., dit Cénabre avec calme. Oui, patientez
encore une minute ou deux. Pour l’instant, je ne puis être encore utile
à rien; je ne vous vois même plus, madame.
A genoux près du misérable corps étendu, la cuisinière essayait de
soutenir au creux de son bras replié la nuque fracassée, mais à travers
sa stupeur et son désespoir, la voix de Cénabre vint la frapper en
pleine poitrine. Elle se leva d’un mouvement instinctif, absurde, comme
pour faire face à la douleur souveraine qui venait de parler plus haut
que la mort.
A peine le prêtre avait-il, en entrant, debout sur le seuil, embrassé la
scène d’un regard, ainsi qu’un homme qui sait ce qu’il cherche, ne se
laissera plus détourner. A présent, il examinait le corps étendu de Mlle
de Clergerie avec une attention sévère, qui glaça d’abord Fernande.
Mais, s’approchant, elle remarqua presque aussitôt, avec son habituel
sang-froid, que le regard qu’elle croyait fixe flottait au-dessus de la
petite victime, ne s’attachait plus à rien.
Alors la cuisinière haussa les épaules, saisit brutalement Chantal entre
ses bras. Lorsqu’il entendit rebondir sur le lit le lamentable fardeau,
Cénabre eut une espèce de gémissement sinistre et fit un pas en avant.
--Il le fallait bien, excusez-moi, dit la grosse femme tout honteuse.
Même si légère, j’ai eu du mal, j’ai les bras cassés. On voudrait plutôt
la porter à genoux, comme un Saint-Sacrement. Et encore, voyez-vous,
pauvre chérie, elle est à présent seule entre nous deux; elle peut être
contente. Demain les journaux vont parler, les langues marcher, pouah!
Monsieur, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’elle a voulu cette mort-là--pas
une autre--celle-là. Elle n’était jamais assez humiliée, elle ne
désirait que le mépris, elle aurait vécu dans la poussière. Ce Russe,
c’était le plus méchant de nous tous, sûrement. Alors c’est de lui
qu’elle aura souhaité recevoir sa fin... Jamais elle n’a raisonné comme
vous ou moi, pauvre ange... Et maintenant les gens vont hocher la tête,
faire des cancans, on dira qu’elle était folle ou pis... Elle aura tout
renoncé, monsieur, je vous dis, même sa mort.
Le prêtre restait debout, sous la lumière dure. Aucune sagesse humaine,
ni même le génie de la compassion, n’eût rien trouvé à lire sur les
traits immobiles qu’une volonté prodigieuse, à l’agonie, sculptait du
dedans, marquait du signe de l’éternel. Une minute, une longue minute,
la balance oscilla entre la morte toujours vivante, et ce vivant déjà
mort.
--Approchez-vous, madame, dit-il enfin, à voix basse, comme s’il
ménageait jusqu’à son souffle.
Il tourna vers elle sa face aveugle, et tout à coup elle crut voir se
détendre l’arc de sa bouche, le pli de ses joues s’effacer, le visage
entier s’assombrir. Mais il remua ses épaules, ainsi qu’un homme qui
reprend son fardeau, et presque aussitôt elle entendit ces paroles
surprenantes:
--Madame, êtes-vous en état de réciter le _Pater_?
--Oui, monsieur l’abbé, fit-elle humblement. _Notre Père, qui êtes aux
cieux, que votre nom_...
Il avait posé sa main sur son bras, elle la sentait peser de plus en
plus.
--Répétez, dit-il avec douceur. Je ne peux pas.
--_Notre Père, qui êtes aux cieux_, commença-t-elle doucement, avec
l’accent du pays d’Auge.
--PATER NOSTER, dit Cénabre, d’une voix surhumaine.
Et il tomba la face en avant[3].
[3] M. l’abbé Cénabre est mort le 10 mars 1912, à la maison de santé
du docteur Lelièvre, sans avoir recouvré la raison.
FIN
PARIS
TYPOGRAPHIE PLON
8, rue Garancière
1920
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JOIE ***
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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
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