The Project Gutenberg eBook of Les chambres du plaisir
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Title: Les chambres du plaisir
Author: Eugène Marsan
Release date: August 20, 2026 [eBook #79411]
Language: French
Original publication: Paris: Nouvelle revue française, 1926
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79411
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHAMBRES DU PLAISIR ***
EUGÈNE MARSAN
LES CHAMBRES
DU PLAISIR
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE, 1926
DU MÊME AUTEUR
PASSANTES (avec _Celles d’Alger_ dans les nouvelles éditions, au Divan).
SAVOIR-VIVRE EN FRANCE (aux Éditions de France).
ÉLOGE DE LA PARESSE (chez Hachette).
LES CANNES DE M. PAUL BOURGET ET LE BON CHOIX DE PHILINTE (au Divan).
CHRONIQUE DE LA PAIX ou La Vie quotidienne des Français après la guerre
(à la Nouvelle Revue Française).
LES FEMMES DE CASANOVA (au Pigeonnier).
STENDHAL CÉLÉBRÉ À CIVITAVECCHIA (chez Champion).
NOTRE COSTUME (à la Lampe d’Aladdin).
SOUVENIR DE L’EXPOSITION (à la Porte Étroite).
ÉDITIONS PARTIELLES
AMAZONES (chez Champion).
LE NOUVEL AMOUR (chez madame Lesage).
TROIS FILLES (en fac-simile d’autographe, chez Champion).
PROCHAINEMENT
LE NOUVEAU SECRET DES DAMES (à La Lampe d’Aladdin).
COMME LE VENT (Collection «Une Œuvre, Un Portrait»--à la Nouvelle Revue
Française).
L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à DOUZE CENT QUINZE
exemplaires et comprend: cent vingt et un exemplaires réimposés dans le
format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane
_nrf_, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent douze destinés
aux _Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française_, numérotés de I à
CXII, mille quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur
papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués
de _a_ à _n_, mille cinquante destinés aux _Amis de l’Édition originale_
numérotés de 1 à 1050, et trente exemplaires d’auteur, hors commerce,
numérotés de 1051 à 1080.
EXEMPLAIRE Nº LXIII
IMPRIMÉ POUR
M. VANDERBORGHT
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous les pays y compris la Russie.
Copyright by librairie Gallimard, 1926.
Bien que la première personne du verbe soit ici prodiguée, et que le
_tu_ et l’_il_ reviennent le plus souvent au même, je dois redire--comme
en tête des _Passantes_--que l’auteur supposé de cette vie trop molle et
vagabonde est un être imaginaire, un «héros de roman».
Si ses aventures comportent une moralité, comme il est probable, le
lecteur l’apercevra.
Je dois également rappeler que le dessein et le ton de ce livre ne sont
pas d’hier. Le chapitre du _Nouvel Amour_ a paru dans _le Divan_ du mois
d’octobre 1912. Il y a quatorze ans.
E. M.
7-10-1926.
_Di’ che’n domandi Amor, che sa le vero._
L’ADÈLE DE LA CHANSON
Cet enfant, comment est-il entré dans les royaumes du plaisir, de la
fantaisie, même de l’amour?
Comment a-t-il entrevu tous les songes à rebroder sur la trame des
événements et des formes?
Sinon par la grâce d’une chanson?
En l’écoutant de toute son âme, dont les premières images lui semblaient
les reflets d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré, projeté,
suggéré avec ses soleils et ses lunes.
*
* *
_Au pont du Nord
Un bal y est donné
Au pont du Nord
Un bal y est donné_
Les trois cercles d’une pierre candide roulent éternellement d’une rive
à l’autre à travers l’eau diaphane.
En amont, l’étranger découvre, avec toutes ses pointes tournées vers le
ciel, un manoir aux pignons quadrangulaires, dont les murs sont couverts
de mousse.
En aval, le hameau se glisse entre la plage quasi blanche et les sombres
sapins. Au delà des bornes de grès, parallèlement à la rive, règne une
longue glissade. Berçant leur lumière, les glaçons descendent vers la
mer cachée.
Lorsque le soir viendra, les grandes torches de résine effaceront les
pâles étoiles. Mais déjà la musique appelle sur cette place, dont les
pavés rangés en arcs de cercle sont pleins d’étincelles.
Les hommes du village auront une soubreveste couleur de neige, des
pantalons bleus et verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes à
grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et de dentelle, leurs
épingles d’or, leur buste de velours noir, et des sabots lilas.
_Adèle demande
A sa mère d’y aller
Adèle demande
A sa mère d’y aller_
Les gentilshommes et leurs dames se feront attendre un peu. Ils vont
accourir dans leurs grands chars traînés par des chevaux vêtus de
fourrure et de grelots d’argent.
_Non, non, ma fille
Vous n’irez pas danser
Non, non, ma fille
Vous n’irez pas danser_
Et les barques dans l’eau vont osciller entre leurs lanternes,
quelques-unes pareilles à des cygnes, d’autres rondes comme un baquet de
bois.
_Son frère arrive
Dans un bateau doré
Son frère arrive
Dans un bateau doré_
Les rameurs ont une large pagaie dont le manche est peint comme un écu,
pourpre et azur--pourpre et azur--et lorsque la pelle sort du fleuve,
elle découvre sa couleur naturelle, la couleur des planches.
_Ma sœur, ma sœur
Qu’avez-vous à pleurer?
Ma sœur, ma sœur
Qu’avez-vous à pleurer?_
Il avait déjà compris que l’on opprimait ce cœur si tendre. Le Roi a
défendu de tirer les mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas que la
pauvre fille s’en aille danser.
_Mets ta robe blanche
Et ta ceinture dorée
Mets la robe blanche
Et ta ceinture dorée_
Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer salée mêlent leurs doigts.
Les pêcheurs ont apporté au marché des milliers de poissons à frire,
grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les dames ont répandu le miel sur
le lacis des beignets.
_Et nous irons
Ma sœur, au bal danser_
Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi, blondes sur la robe blanche.
Et l’on a ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le tablier n’avait
pas touché l’autre bord que vous aviez dessus votre soulier d’argent.
Les chaînes grinçaient encore.
_Et nous irons
Ma sœur, au bal danser_
Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en feu, comme un oiseau,--et quel
péché y avait-il? Lui vous suivait, le prince votre frère, en riant
jusque dans les plumes de son béret du bonheur de la captive.
_Ils firent trois pas
Et les voilà noyés
Ils firent trois pas
Et les voilà noyés._
Qui donc les a trahis? Et faut-il croire à une telle noirceur? De la
main d’un valet ou de la fourberie du sort, qui donc les a trahis?
_Les cloches du Nord
Se prirent à sonner.
Les cloches du Nord
Se prirent à sonner_
Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive, comme des épaves? Ou si l’on
a pu les recueillir, et les mettre, lui dans l’ivoire, elle dans le
cristal?
_C’est pour Adèle
Et pour son frère noyés
C’est pour Adèle
Et pour son frère noyés_
Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans le cristal, sur un lit
de satin.
_Tel est le sort
Des enfants obstinés
Tel est le sort
Des enfants obstinés._
Tous ces méchants prompts à se résigner! Tous ces visages si prêts à
sermonner!
Lorsque les cloches traversaient l’espace pour venir te parler d’Adèle,
et qu’enveloppé dans les vapeurs d’une sphère impalpable tu dévorais ce
beau secret, pour les trésors d’un empire, tu n’aurais pas confié ta
peine...
ELLE ET LUI
Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait d’autres dames de ses
pensées...
* * * * *
J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme qui passait auprès d’une belle
laide lui disait, ou dans un sourire ou d’une voix sourde: «_Fea!_»
C’est-à-dire: «Laide!» Ce que l’amour peut inventer! J’étais donc aux
anges, l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé ce chant,
intitulé _la Fea_, pareil à un éventail grand ouvert, ou plutôt à l’un
de ces grands vents, dont parle un poète, qui rendent fou. O laide!
pensais-je, belle laide bien bonne, bien noiraude, bien douce, qu’un
enfant a aimée d’amour.
Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance qui plaignait
ingénument les malheurs d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, son
espérance. Le tintamarre des cymbales et le mystère de la trompette
bouchée faisaient illusion, donnaient le change. Eux peignaient--et non
les paroles--cette frénétique et langoureuse Espagne qui a franchi
l’Atlantique, et qui anime encore les danses endiablées des Noirs, en
dépit de leurs noms anglais. Chansons latines, dans le vent d’Afrique,
qui sont tombées de la hune des caravelles, et sont allées de proche en
proche jusque sur les rives de l’Orégon.
* * * * *
Sur terre, la première dame de ses pensées se nomma _Nieve_, la neige,
ce qui s’accordait mystérieusement à la chanson d’Adèle.
Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai parc. Penchés entre les
barreaux d’une grille, ils pouvaient voir la troupe des frères aînés
courir avec orgueil sur les tricycles et la roue géante des vélocipèdes.
Tandis qu’eux-mêmes, au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau
d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, inquiets, et un profil
persan.
Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. Mais il est rigoureusement
vrai--je le sais à merveille--que le profil aquilin de sa première amie
lui semblait princier, et même royal.
La pêche d’Aragon est tendue comme un tambour, comme une balle, et non
pas si duveteuse; polie, au contraire, lisse au toucher. Nieve avait de
plus une grosse tresse noire qu’il soulevait toujours avec soin
lorsqu’il l’embrassait. Elle avait une bouche fine et altière. Elle
était mince, elle était grande et svelte. Sa petite main, lorsqu’il la
regardait.
L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un jouet, un Don Juan des
Vignes. Il l’emporte. Il le cache. On le réclame. On le cherche. On le
trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, sans le savoir, pareil
au beau Kœnigsmark. Non seulement la mort! Il accepte la honte pour
l’amour de sa belle. Les autres gages qu’il possédait, nul n’y pouvait
rien, par bonheur, puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux ni
l’inflexion d’une parole.
* * * * *
La seconde dame de ses pensées eut nom Carmela.
Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu du sang des Maures, du sang
des Abencérages, et Carmela du sang de Genséric.
Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. Et «fosselue»... Avant de la
retrouver dans Ronsard, avec cette épithète, et comme une fraise dans le
lait, il aurait su la chanter par un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait
pas craint l’ironie des adultes, si la savante retenue de l’enfance ne
lui avait gardé la bouche close.
_En el hoyo de tu barba..._
Dans ton menton de fosseuse
On dit qu’on m’enterrera.
Ah! quelle mort trop heureuse
Que ne suis-je mort déjà?
Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, qu’il ne pouvait se
rassasier de voir couler ces belles perles (puisqu’il n’en était pas la
cause).
Elle était célèbre dans toute la ville par ses danses, et tant elle
l’aimait qu’elle n’avait jamais voulu danser devant lui.
Son cœur innocent percevait ce que sont les danses d’Espagne, et que,
lui présent, ce qu’on y mime par style, devenait impossible.
Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, par génie précoce de la
chicane, et pour le pousser à bout.
D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler d’en haut à celui qui
entrait, s’ouvrait une trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. Le
rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait naître dans la belle
bouche rouge une bulle. Elle calculait le moment où il lèverait la tête,
et il recevait sur sa face une salive patiemment formée. Il ne se
fâchait pas (dont je l’approuve encore). Il l’aurait bue.
Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre comme tous les amoureux
d’Espagne, elle lui donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé ses
cheveux. Son bras candide passait entre les barreaux jusqu’à la fossette
du coude.
* * * * *
Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, répudiée. Parce
qu’on l’avait vue à la foire de Séville se promenant au bras d’un
garçon, et il n’avait admis aucune excuse. Quant à Carmela, il n’a pas
observé comment la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il était
sûr de ne l’oublier jamais (non plus que Nieve d’ailleurs). Travail des
jours. Toutes les broderies inachevées ne sont pas celles de Pénélope.
Et ni Carmela ni Nieve n’étaient vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la
Vandale quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui solennellement: la
laide, _la fea_ dont il s’agit, fut une troisième.
* * * * *
L’Andalousie a des jardins dans ses cours. La moitié de l’année, durant
les mois chauds, on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio
rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre des plantes et des
fleurs.
La maison était pleine d’une troupe de filles dont le rire éclatait à
chaque instant du jour. Elles entouraient leur _señorito_ de mille
soins. Quittant la table paternelle, où il était prudent, le petit
seigneur précité mangeait souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un
vaste plat unique où chacune plongeait à son tour la cuiller avec une
parfaite décence. Le soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il
rentrait, ivre de fatigue--une à chaque bottine, une à chaque bras--et
lui disaient des contes jusqu’à ce qu’il s’endormît. La _fea_ était l’un
de ces chers visages.
(Des contes... Dans les différentes versions d’Yseult, l’Espagne a
choisi la plus chevaleresque, celle de la forêt et de l’épée de Tristan
posée toute pure, entre lui et elle. Cette héroïne si droite, et
l’effrontée qui ment avec une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne
peuvent pas être la même Yseult.)
La _fea_ était l’un de ces riants visages, non le moins agréable. Elle
jouait avec une violence folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui
plaisait de sentir son souffle précipité.
A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence devenait un mystérieux
personnage qui suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient un
refuge, tous les deux, au premier, dans ces vastes espaces déserts et
sans meubles, où ils marchaient sur la pointe des pieds.
L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. Le pli de sa bouche. Et cette
odeur de feuilles vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais gravé
dans le cœur... Elle avait feint un sommeil irrésistible. De l’armoire
peuplée de cent costumes dont il s’habillait par fantaisie dans ses
métamorphoses (à l’insu des propriétaires légitimes, ses parents), elle
avait tiré des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette blancheur.
La couleur et la force de ses bras. Contre elle, cette chaleur
croissante. Et ces deux bouches qui chuchotent. Ces deux bouches qui ne
peuvent plus parler. Cette légère morsure, comme d’un jeune chien. Et
cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin de finir. Qui est le
plus pâle, à la fin, d’elle ou de lui? Il la voit comme une morte.
C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant exprès pour la première
fois. Résolu, intrépide, fermé, protecteur, plein de honte, à coup sûr,
plein d’effroi, mais sachant qu’il fallait se taire, persuadé qu’Adam
avait gardé de même Ève endormie.
JUSQU’A CETTE PORTE
Quand la prodigieuse lamentation de la scie flexible ravage et agace, il
arrive qu’on se souvienne, que l’on ramène au jour des pans entiers de
la mémoire, qui paraissaient à jamais enfouis dans les décombres.
_Carnaval._
Ce page est captivé par l’élégance supérieure, par l’aisance, par
l’éclat de la jeune fille, et par sa forme de femme. L’écheveau que
tressent ces deux idées. L’idée des femmes, des amantes, du mariage, et
celle de la pureté, de la fragilité.
* * * * *
_Lui, _in petto_, songeur_.--Je vous regarde parce que je vous aime
(l’amour servant de synonyme ingénu à l’admiration du désir); et je
baisse aussitôt les yeux parce que... Ne croyez pas que j’aie vraiment
peur. Seulement de vous offenser et de vous paraître ridicule, _à vous_.
_Elle, dans ses pensées, et d’abord riante._--Il paraît qu’il faut que
je vous trouve bien laid, étant un homme, tandis qu’au contraire vous
m’êtes délicieux. Est-ce que vous n’allez pas me prendre contre vous, en
me serrant et m’embrassant? Puisque c’est l’homme qui embrasse, c’est
lui qui berce, lui qui enlève, lui qui caresse, tandis que nous fermons
les yeux.
* * * * *
Ils se contemplaient face à face, en combattant. Leurs sacs étaient
presque vides. Un arbre avait laissé pleuvoir sur elle un flot de rubans
multicolores. Les pas de leur assaut foulaient un vaste tapis mol et
chaud. Elle avait sa bouche ouverte, puisqu’elle riait; son cou gonflé
par le mouvement en arrière de sa tête; rengorgé, parce qu’elle était
bien aise; et son regard filtrait, comme pour lancer un défi... Galatée,
Galatée, les autres vous ont ravie,--je veux dire emportée. C’est lui
qui a été ravi, qui est resté béant, à bout d’haleine.
_Fil du destin._
Avec autant de crainte que d’avidité, il regardait cette bouche qui
devait baiser la sienne. Il n’avait plus rien dans l’esprit, sinon la
forme même et la saveur de cette bouche entr’ouverte. Il levait les yeux
sur elle pour les rebaisser aussitôt, lorsqu’il avait rencontré les
siens. Il rougissait. Le cœur lui battait. Sa main tremble sur la tasse
qu’elle lui a donnée.
Elle l’engageait à boire, et ne partait pas.
Il la voyait aussi troublée que lui. C’était même du trouble qu’elle
sentait que venait presque tout le sien, par sourde appréhension et par
une sourde espérance. Du trouble qu’elle montrait, chaque fois un peu
plus, lorsqu’elle entrait dans la chambre avec ses potions et ses
orangeades. Elle n’en finissait plus. Elle ne savait qu’inventer.
Cette bouche, au-dessous des deux brillants yeux noirs, sur ce pâle
visage, dont il ne percevait pas toute l’angoisse, mais seulement le
sourire courbe, amical et contraint. Ses cheveux noirs pleins de mèches
folles. Son cou nu, un peu rougi sur le sternum. La blancheur de cet
avant-bras, sous la manche de toile rebrassée. Il calculait avec une
extrême rouerie qu’il était naturel qu’elle en fût gênée, mais qu’elle
avait à faire le premier pas. Il se savait presque un enfant.
Elle était venue peu à peu si près que ses genoux touchaient le fer du
lit. Elle le regardait, se penchait. Il suffisait, jugeait-il, qu’elle
cédât à elle-même, à cette corde. Il aurait près de lui le corps d’une
femme. Il embrasserait le corps d’une femme. Ce blanc. Ce rose. Cet
entrelacement. Ce puits de délices.
Il aurait pu lui prendre sa tête--si près--et l’attirer, l’embrasser.
(L’embrassement est si bien lié au baiser que le verbe _embrasser_ a
changé de sens.) Mais il démêlait dans l’altération de ses traits
anxieux une sorte de honte, et même de désespoir, de colère, et même de
refus.
Tomber là, songeait-elle, l’entendre, le soulever légèrement. Si jeune,
en disposer, l’enserrer. Il ne voit pas qu’elle est quasi vieille. Il la
voit plus belle qu’elle n’a jamais été. Son parfum, sa candeur, ses
fibres. Ces tendres muscles, un à un. Ces mains d’homme. Boire à cette
fontaine, saccager ces fleurs, piller ce bouquet... Et tant pis pour
lui! Est-ce qu’il fallait tant de scrupules? Est-ce qu’elle devait tout
repousser? Est-ce qu’elle en avait la force? Une fois encore,
allait-elle remonter dans sa chambre, déçue, et se tordre dans ses
draps? Est-ce qu’elle ne pouvait pas au moins le bercer, le presser? Et
sentir ses longues jambes? Est-ce qu’elle était sûre, après tout, d’être
toujours ce péril mortel?
Page surpris, qui ne lisais pas encore toutes les pensées, qui étais
encore empêtré, qui ne savais que faire, qui mettais tant de poésie
partout, celle-là avait la moitié de son âme livrée à une tentation
délirante, l’autre à la peur, à la honte et au remords de son mal. Comme
les deux plateaux d’une balance. Une petite gifle que, par bonheur, tu
lui donnas, impatienté, pour tout changer en jeu gamin... Il suffit du
poids le plus léger, un grain, une lamelle, et l’aiguille bouge; tout
est résolu, tout est bien.
Tu l’as vue s’enfuir comme une folle. Tu la traitais de poltronne, en
criant, parce qu’elle semblait fuir l’avalanche de tes coussins. Tu as
vu--une dernière fois--sa tête, dans l’ouverture d’une porte qu’elle ne
se décidait pas à tirer; sa tête qui riait, croyais-tu, qui voulait
rire, ses yeux qui te transformaient en jeune Bacchus indien.
* * * * *
Lit des hôpitaux, où peut finir entre les fers et dans la sanie le
triste amour. (Et cette odeur de peinture neuve, entêtante, qui régnait
ce jour-là, et qui est aussi restée dans ta mémoire.)
_La figure sans nom._
Elle n’était aucunement touchée par la jeunesse de ce petit monsieur. Au
contraire. Elle se sentait prête à le haïr, lui et ses façons délicates.
Elle lui avait jeté un dur coup d’œil lorsqu’il avait franchi la porte.
Il lui était indifférent qu’il parût si frais, gracieux et timide. A
quel moment le faire payer?
Et lui n’en croyait pas ses yeux. Sans savoir qu’il gravait dans sa tête
toutes ces mêmes images qu’il repoussait, il regardait ce désordre d’une
chambre, ce drap dont on avait effacé les plis avec la main, ces tables
encombrées, ce peigne, et cette femme, dans ses bas.
Il ne savait que dire, et elle paraissait narguer son mutisme. Elle
parla cependant. Elle reposa sa cigarette. Sa voix rauque.
L’argent modifie à première vue le visage des êtres qui sont mal nés ou
que trop de malheurs ont durci. Il lui vit une certaine mansuétude, une
espèce de jovialité.
Elle lui paraissait vilaine, la jambe courte, le buste long, et veule,
mortellement lasse, n’ayant plus de beauté, sinon dans ses yeux
étincelants. Il compara cette tristesse d’une chair vivante à la gloire,
à la splendeur des statues. Cette tristesse inconnue d’une chair
vivante. Cette herbe maigre...
Mais elle se leva. Il lui vit une sorte de douceur. Elle l’embrassa.
Elle était lisse et froide comme un satin. Dans le miroir d’une table,
il voyait un dos modelé, il voyait des hanches et leur contraction. Elle
l’entraîna. Il était stupide. Les objections qu’il lui fallait chasser
avec peine revenaient l’obséder.
Elle finit par se mettre à prononcer des mots ignobles. Soit pour
l’humilier, le dépraver, le salir, soit avec l’espérance de lui faire
mieux perdre la raison, ou soit qu’elle eût, à l’improviste, un peu
perdu la sienne, et qu’elle révélât de cette manière le fond d’un cœur
avili.
Lui se taisait (Chienne! Chienne!). Il se taisait obstinément. (Se
peut-il que nous soyons pareils aux chiens et aux gorilles?) Il voulait
se taire, et lui ferma brutalement la bouche. Pourquoi dut-il finir par
baiser cette bouche? Comment découvrit-il dans ces larges yeux d’une
Bête un air humain attendrissant?
LA CORBEILLE DE ROSES
Le coupable fut Shakespeare... Ils l’ont lu tous deux ensemble, dans la
douce compagnie des grands arbres, devant un ciel.
Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que l’on avait pu se plaire à
l’instant, que l’on avait pu être cloué sur place, chacun par une
flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant.
Ils ont lu que tout était possible, que l’amour résolvait tout, qu’il
était brûlant et glacé, plume et plomb, et même «plume de plomb, et
sommeil éveillé».
Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages, les oiseaux, les astres et
les feuilles, ils ressemblaient aux adolescents de Vérone. Les nuages,
les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce tendre sourire qu’ils
avaient aussi, à leur tour. Tant de vrai dans le papier frisé d’un
madrigal! Tant d’âme nichée dans l’emphase
Ils surent que Juliette avait reçu et donné un baiser le premier jour,
comme elle-même. Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre
ouverte.
*
* *
Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils étaient sûrs d’aimer.
Puisqu’ils en avaient déjà défié l’univers.
On avait pu les voir. Un cheval pétillant emportait la légère voiture.
Ni le vieil homme qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient
jamais, plongés qu’ils étaient dans les arcanes d’une conversation
juridique et agricole. Assis entre les deux grandes roues et tournant le
dos au chemin, eux voyaient fuir la route dessous leurs pieds. La route,
les champs, le monde. Ils s’embrassaient à la face du monde.
J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée, engourdie,
brillante comme dans la fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins
d’étincelles.
*
* *
Elle en vint à penser fixement qu’elle avait un an de plus que Juliette,
qu’ils n’aimaient pas moins, que personne n’avait jamais aimé davantage.
La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa entre ciel et terre le
piège d’une nuit trop belle, odorante. «C’est dans cet apparat que la
fée galope à travers les cerveaux des amants.» Elle leva un obstacle
après l’autre. Tout leur devint facile et raisonnable, puis qu’ils
dormaient sous le même toit. Jusqu’aux allusions de Samson, de Mercutio,
et jusqu’aux contes salés de la nourrice, qui piquaient leur
amour-propre. Ils ne savaient quelle malice, quelle ironie, quelle
soudaine volonté de n’être pas dupes...
Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était en face. Une galerie de
bois toute fleurie régnait en terrasse le long de l’étage. Il n’avait
qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de l’autre qu’ils n’avaient
jamais été.
Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il contemplait «cette lune
sacrée qui argente les cimes», et ramenait de là son regard à la fenêtre
de Camille. Une corbeille de roses posée sur le rebord lui parut une
offrande.
Le visage de Camille au-dessus de ces roses. Elle tient une lumière dans
la main qu’elle élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle montre la
croisée à côté de la sienne, répète le geste du silence, et part, et
vient.
*
* *
Les coups sourds de son cœur tandis qu’il attend, tandis qu’il écoute.
Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses, qu’elle avait
apportées; elle a brusquement éteint la flamme qui l’éclairait.
Elle est contre lui, dans sa longue chemise de fille, d’une toile un peu
rude.
Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée, et perçoit que sa joue
est pourpre parce qu’elle brûle.
Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain les aurait rebutés, s’ils y
avaient pu penser.
Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait, avait besoin d’être
étendue, voulait être morte.
Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup de talon. Il se sentait
lourd à s’abîmer par terre.
Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait en tournant un peu
sa tête.
Si belle et diaphane. La légèreté de ses membres, et cet or sur la
fragile épaule, et ce murmure de sa bouche.
«Jusqu’à ce que le timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que
chasteté...»
Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience. Les premiers. Dont le
souvenir les poursuivra toute la vie.
Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait à Roméo, s’il
devenait oiseau,--jusqu’à le tuer--ce sont les caresses que je faisais
hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa pénombre, immobilise.
Si tendre, l’amour, et «il est brutal, rude, violent, il écorche comme
une épine».
Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe qu’il ne pourrait la
consoler d’un tort si grave, mais que l’amour n’a pas besoin de
consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle.
Douce tête, petit cou, et ces tendres bras qui voudraient encore serrer,
n’ayant plus aucune force.
«Aussitôt que le vivifiant soleil commence dans le plus lointain Orient,
à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore...»
MION
Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un de l’autre, elle avant
lui. Mais il n’a pas vingt ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent
mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est écoulé depuis la
naissance de la première fille qu’Ève mit au monde.
Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité et de colère. Il
apercevait de même, pour s’adoucir, une autre différence. Celle d’un
cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé, et d’un cœur qui resta
seul trop tôt, et trop libre, trop exposé.
Il la considérait de loin, ce matin-là, assis sur la jetée, heureux
comme d’une revanche qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses hautes
bottines, dans l’espèce d’amazone à jupe courte dont elle était toujours
et bizarrement vêtue, elle grimpait le long de la falaise avec une
infaillibilité de chèvre. Toute noire sur ce fond de craie et de
verdure. Élégante comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait,
impassible, bien à l’aise dans tous ses mensonges.
Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse, à cause de
l’énorme chevelure. Elle parlait avec son compagnon, en remuant un peu
les bras, dont il admirait la ligne frêle et gainée. Tous ses mensonges,
elle les retrouvait bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin.
Elle en extrayait instantanément celui qu’il fallait et le présentait
avec une parfaite modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable Mion!
Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin venu d’Angleterre tout
exprès pour souffrir? Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait
aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent un jour à se confier
l’un à l’autre, à se plaindre tous les deux. On ne tarderait pas à lui
voir une figure agitée, renversée, pareille à celle d’une troisième
victime, qui les avait précédés. Celui-là se répandait en lamentations
peu fières, et l’on avait même vu sa moustache recueillir une larme
idiote.
--«Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut connaître le fond de l’âme de
Mion, si elle a une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être des sens.
N’en croyez pas sa douceur. Et sachez qu’elle est intéressée,
calculatrice. Cette tête innocente est pleine de trames. On passe un
examen, au cours duquel on est soigneusement hébété par ses soins. Même
s’il lui plaît beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un pauvre homme
est sûr d’être refusé en fin de compte. Ajourné plutôt, amusé, remis,
brûlé à petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer. Lorsque j’ai
compris que, vous non plus, vous n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle
vous a déjà appris ce qu’elle ose nommer si fourbement? Tant mieux pour
vous si vous l’ignorez encore?»
Cette tête innocente... Il n’avait pas voulu croire qu’elle fût infectée
par l’argent, dont lui-même avait un mépris inhumain. Afin de repousser
la calomnie, il avait imaginé l’existence de tout un lacis, de toute une
machination ténébreuse où Mion était prise et se débattait, entre deux
ou trois bourreaux malins, dont ce polichinelle à cheveux blancs qui
l’avait appelée à part sur la plage, pour lui parler si méchamment. (Et
le vieux s’était fiché par terre, dans une avalanche burlesque de
galets.)
Mais il était bien vrai que lui-même avait reçu les baisers de Mion, et
ses baisers seulement. On partait. On s’en allait sur la route. On avait
sa Mion à côté de soi. Elle marchait dans son uniforme, et les mains
nues, afin de pouvoir en livrer une de temps en temps. On voyait le
profil de son visage sans poudre, son petit nez droit, son menton, une
Minerve enfantine, la frange de son cil. Sous le chapeau, le cône de sa
torsade. Sur sa nuque, les deux frisons, à la naissance de la chevelure.
Le moment venu, on franchissait ensemble les talus, les haies, tous les
obstacles. On s’arrêtait en plein champ. On s’asseyait côte à côte. Aux
basques de sa jaquette qu’elle relevait, on admirait qu’elle ne fût pas
si maigre. A la pression de son buste léger, qu’elle eût deux seins
charmants et libres. On avait devant soi la gentille vallée, les
roseaux, les saules, ou bien la courbe et les nacres d’un golfe. On
respirait sa verveine. Elle vous remettait sa face.
Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les mèches mordorées
envahissaient le petit front courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si
sa tête était renversée; presque noirs, si sa tête était baissée. Il
était certain qu’elle observait, sans manquer toutefois d’un air tendre.
Il était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses soupirs. Il avait vu
sa petite main arracher des touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche
se récrier doucement. Celui qui se croyait trop victorieux, celui qui
voulait obtenir davantage, avait à faire à une furie, debout en un clin
d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir. Il lui appartenait, à
elle, de s’emparer de votre tête, de votre oreille, et de vous rendre
fou, ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse, on ne savait:
«Quoi donc? Un tel bonheur?»
Elle avait disparu avec son Anglais, dans le vallonnement de la falaise,
sur cette route de Puys, où l’on disait que les amants trouvaient à se
loger, les vrais amants.
--Mion, ton secret? Mion, ton secret?
AUTRES ÉCOLES
_Négoce._
Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie. Seize ans, mais belle. Sa
propre superbe et l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le grand
corset du temps, pour mieux dessiner, en d’étroites robes _princesse_,
une incomparable merveille.
Opulente, effrontée, les dernières grâces de l’enfance encore jointes à
cet épanouissement. Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les seins,
l’arc des flancs, et cette ligne plus droite qui va de la taille à la
jambe, en passant devant l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle
entrât. On était interdit.
Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement aux hommes riches et
âgés. Ces deux conditions paraissaient nécessaires, comme si elle
jugeait que, dans tous les cas, un homme jeune est dangereux. La pauvre
enfant! Elle ne se résolvait pas à croire que le monde dût être un tel
flot de saleté. Je la voyais souvent, à table, éperdue de dégoût, son
cœur sur les lèvres.
Si j’avais su! Au lieu de tomber en extase devant elle, et sa mère
manœuvrait en conséquence comme un général d’armée, j’aurais joué
l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse, avec amitié, en
complice, comme un prisonnier en peut regarder un autre dans une
forteresse, à travers les barreaux.
A la réflexion, il est permis de se demander pourquoi la mère habillait
sa belle chatte en vraie femme. Il faut supposer qu’elle était pressée,
qu’elle voulait mener une campagne décisive, frapper un grand coup. Au
delà du pain quotidien assuré en catimini, le maire. Puisque les hommes
sont fous!
_L’Aveugle._
L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté la vue.
Un amour coupable, en dépit de toutes les bonnes intentions qu’elle y
avait prodiguées. Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et imprudente
voie s’armer et jouer contre elle jusqu’à ses plus belles qualités,
dénaturées, désorientées?
Elle s’avançait, dans une humble inclinaison de sa tête, frêle et pâle,
une innocence irréductible peinte sur ses traits.
Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne point maudire. Elle ne
vouait personne au malheur. Tout ce qu’elle entendait dire par le commun
des êtres de son âge lui paraissait dès lors d’une navrante et
périlleuse naïveté. Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée
s’interdisait de jeter l’épouvante.
Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer, mais d’indiquer sa
soumission, sa docilité. Elle pensait que les lancinations du regret,
les brûlures du remords n’ont pas d’autre adoucissement.
Elle avait une sœur dans la triste chanson: _Ma mère, coupez mes longs
cheveux,--Ils serviront d’exemple aux filles..._ Un si profond retour,
et la magnanimité qu’il révèle! On voudrait un miracle, et suspendre les
lois inexorables.
_La Rivale._
Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous aimais, si je vous désirais.
Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous saviez à quoi vous en
tenir sur l’état d’esprit qui venait à un homme lorsqu’il vous
entrevoyait, à demi consentante. Lorsqu’il avait devant lui votre grand
corps laiteux, rose, majestueux, et pourtant agaçant, provocateur. Une
Junon qui aurait perdu son bon sens, qui ferait cas principalement de
l’amour charnel. Et votre visage d’une reine de Rubens? Son petit nez
aquilin? Ses yeux pâles? Sa bouche infléchie? La longue courbe de sa
joue? Et ce son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait la
blancheur? Sans compter vos deux bras, dans leur manche chinoise,
visibles jusqu’à leurs copeaux d’un or ductile.
Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre amie Pauline, si elle m’avait
aimé, si j’avais été heureux par elle. Un _oui_ que j’aurais dit, vous
vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il a fallu toute une semaine de
sape et de contremine. Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup, se
taire, dire _non_ avec un air grave, relancer l’hameçon au dadais qui
vous prenait au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer qu’il se
conduisait en gentilhomme (et qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû
l’adorer).
* * * * *
Comme un homme a lieu d’être fier, grâce à toi! Il voit disparaître le
globe de tes yeux. Il te voit remuer comme une vague. Il voit tout ton
corps divisé en tumulte: le thorax, l’épigastre, les muscles abdominaux.
Et il t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas mourir?
L’INSOUCIANT
Il la retrouvait après trois mois. Il était surpris de l’avoir aimée,
non sans se reprocher un revirement si cruel.
Aimer--songeait-il--aimer! Nous sommes toujours à prononcer ce mot. Je
t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons. Ah! que c’est bête.
Étendu près d’elle, il la regardait vieillir, à la lettre.
L’amour la vieillissait, lui prenait les deux sillons qui allaient des
ailes du nez aux coins de la bouche, et les creusait artistement.
* * * * *
(Que me font ta science et ton art? Comme si l’amour était une
jonglerie! Que me fait ta courtoisie de diplomate? Le jour de notre
premier baiser, lorsque je me suis cru si habile, si entreprenant,
crois-tu que je n’aie pas vu comment tu as souri? Avec quelle finesse?
Et il faut que je t’obéisse toujours, pendant que tu te donnes l’air de
faire toutes mes volontés. Ton air de docilité est une combinaison qui
te permet de lutter à armes égales, et même de te croire plus forte que
moi. Mais si nous comptions?)
* * * * *
Non qu’elle fût laide, au contraire, ni si vieille, en réalité.
Blonde, avec de gros yeux bleus qui avaient dû être la gaîté même. Une
tendre bouche, une tendre joue. Un corps d’un charmant équilibre, sans
un seul défaut grave, et poli, poncé, frotté. Plus d’une nuance couleur
de rose ajoutait à son fragile, à son maniérisme. Elle aimait qu’on la
comparât à un Saxe.
* * * * *
(Nez moyen, front moyen, bouche moyenne, âge moyen, grâces excessives.
Et cette peur que j’ai, malgré tout, de l’attrister et de m’enfuir?
L’autre,--chypre, chypre!--l’autre qui lui ressemblait--comme si j’étais
voué à cette espèce de blondes--n’avait pas un cœur aussi gentil. Elle
prétendait que nous fussions trois. Il venait trois fois par semaine, à
la cloche, comme un homme prudent. S’en allait de même. Et c’était
toujours le matin. Soirées réservées à la famille. Le jour qu’elle
voulut tout m’expliquer, ayant oublié l’heure, le jour qu’elle lui
refusa sa porte, pour m’apaiser, me mettre au courant... La femme de
chambre nous lançait des regards désapprobateurs. Et volez, théière!
Dansez, biscuits! Place à Don Quichotte de la Manche! Mais celle-ci est
constante, assidue, unique, interminable.)
* * * * *
Il alla jusqu’à remarquer que son haleine perdait un peu de fraîcheur à
la longue, lorsqu’elle se réveillait, mais refusa même de se l’avouer.
Il enregistrait à son insu. Les souvenirs, eux, seront involontaires. A
vrai dire, il n’avait besoin d’aucune raison précise. Il fut
tranquillement sûr qu’il oublierait, un jour, de se réfugier chez elle.
Elle pensait cependant qu’elle ne pourrait jamais le haïr, que ce
n’était pas sa faute si les générations étaient capricieusement
réparties et brassées. Il se croyait bien dissimulé, bien recouvert, et
elle le perçait à jour. Elle souhaita de le revoir dans dix ans, de
loin. S’il devait la reconnaître, elle souhaita de devenir auparavant
toute blanche et sereine. (Que je me lève la première, que je lui fasse
un beau goûter, qu’il frémisse d’impatience, l’ingrat, d’agacement et de
gloutonnerie.)
LE SILENCE
⸬ Une grande comme toi, quel bonheur! J’ai su qu’une vivante pouvait
être beaucoup moins parfaite que les déesses de marbre, et n’être pas
moins belle. Ta vaste poitrine, quoique molle, tes reins creux, ce dos
puissant et doux, et ces quatre membres, ces bras forts, ces jambes
fortes.
* * * * *
⸬ Si tu m’entendais penser, tu verrais dans la véridique image que tu me
donnes une offense. Tu jugerais que tu me sembles une maritorne. Tu ne
te vois donc pas comme tu es? Belle, vraiment, resplendissante.
* * * * *
⸬ Vêtue, tu ne parais pas une grosse femme, rassure-toi. Seuls les
connaisseurs peuvent deviner tous tes charmes, avec leurs moyens
infaillibles, que je finirais bien par connaître. Mais à présent, comme
tu me plais! Tranquille, étalée, ample, douce, rafraîchissante.
Brune comme l’encre, pâle comme la tubéreuse, violette comme une belle
figue.
* * * * *
⸬ J’aime aussi ton visage d’enfant, ta bonne bouche, tes bons yeux, ce
front pensif.
Ton visage d’enfant, et ce contraste de ton visage avec ton corps.
Dans ton beau visage, ta belle bouche, tes beaux yeux, ton beau front.
Enfant chérie, que tu es belle!
* * * * *
⸬ C’est tout bas que je te nomme mon enfant, c’est en moi-même, et toi
tu me proclames ton fils, en riant comme une folle, en serrant ma tête
sur ton giron. Eh! bien, chacun de nous sera l’enfant de l’autre.
L’amour est ainsi. Il donne, il reçoit. Il change tout. Il gaspille un
monde et le garde tout entier. Il est à la fois le théorème et la
réciproque. Deux en un. Philippine!
* * * * *
⸬ Oui, c’est vrai, j’ai crié _philippine_ quand tu dormais, quand tu
somnolais. Vous m’aviez tourné le dos, vilaine. Mais j’escaladerai cette
haute montagne que vous élevez à cet endroit, je contournerai le pays,
et je rencontrerai là-bas votre belle face en train de sourire. J’aurai
un bon baiser pour ma peine.
* * * * *
⸬ Vous commencerez à m’embrasser honnêtement, fraternellement. Puis, je
vous verrai devenir sérieuse comme un médecin, je verrai vos yeux
changer, et je rirai à ce signal. Peu à peu, je verrai vos yeux lutter
avec eux-mêmes. Vous voudrez les empêcher de se fermer égoïstement, vous
voudrez les garder ouverts en tombant dans le gouffre, m’y emporter.
Comment ne t’aimerais-je pas, capable d’un tel sourire?
* * * * *
⸬ J’aime aussi ton esprit. J’aime cette hardiesse que tu as su avoir,
parce que tu m’aimais.
Tu ne me connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Tu m’aimais. Tu me regardais
avec un plaisir qui me donnait un frisson de vanité et de bonheur.
Rends-moi justice. Est-ce que je ne te regardais pas de même, aussi
souvent que je le pouvais? Par exemple, chaque fois que j’avais à lever
mon verre? A distance, comme nous étions, si je parlais, tu prêtais
l’oreille, et moi je t’écoutais aussi. Les gens crurent que tu
t’enivrais, quand tu préparais de loin ton chef-d’œuvre.
Tu avais calculé que tu t’évanouirais, que je serais près de toi, que je
me précipiterais, que je t’aiderais, que je serais le premier, que tu me
dirais une heure, un lieu.
Et je ne t’aimerais pas?
* * * * *
⸬ Tu savais donc que j’aurais moins d’invention que toi, que j’aurais
moins de génie. Que d’expérience!
* * * * *
⸬ Allez, allez, Jalousie! Bête venimeuse, éloignez-vous. Je repose dans
les bras d’une fée. Vous ne pouvez rien, visqueuse tarasque. Votre rire
immobile, blanc dans une gueule rouge, à dents de scie, ne peut rien
contre le rire de mon amie.
* * * * *
⸬ Ta douceur: les grandes eaux d’un château royal, arrêtées par prodige,
pareilles aux roseaux et aux grappes d’une autre planète.
* * * * *
⸬ Et je t’aime dans la pauvreté de ton enfance. Les coups que l’on te
donnait, tandis que j’étais choyé et obéi, la faim que tu as soufferte,
tandis que j’étais gavé; ce croûton que tu as pris un jour dans le
ruisseau, tandis que je distribuais mon pain aux canards du Bois; il n’y
a pas une misère dont tu aies été affligée, il n’y a pas un mouvement
que tu aies fait pour être un peu moins malheureuse, que je puisse
imaginer sans souffrance et dont je ne te doive réparation.
* * * * *
⸬ Dans l’amertume, tu es restée si généreuse! J’aime aussi ton égalité,
ton équanimité. On dirait d’une déesse de l’Olympe qui rend des arrêts
imperturbables, au milieu des coups de tonnerre qui assiègent le globe.
Un escalier de marbre, sur les volutes des cieux. Et rien ne l’émeut,
dans tout ce que les méchants peuvent tramer. Dans ce que les bons
peuvent pâtir, tout la contriste.
* * * * *
⸬ Puis elle se lève et se met à danser. Elle te ressemble de plus en
plus. On voit et qu’elle a vingt ans et qu’elle sait à fond tout ce que
les hommes pouvaient faire, tout ce qu’ils pouvaient ourdir à l’abri de
leurs murs et sous leurs visages fermés.
* * * * *
⸬ Lorsque tu te coifferas, entre tes deux bras blancs, je viendrai
mettre un doux baiser dans leur touffe. Tu baisseras tes yeux, ils
quitteront ton miroir. J’aurai ta main sur ma tête. Je rebaiserai, non
plus ta bouche, qui aura bien eu sa part, non plus ta bouche de
gourmande, mais ton front. Je verrai tout le bonheur que tu auras.
* * * * *
⸬ Est-ce que tu connais seulement la couleur du papier de cette chambre,
depuis trois mois? Dis-la. Ne regarde pas. Dis-la vite! Je parie que tu
la sais, méchante!
(_Il lui a mis ses deux mains sur les yeux. Elle lui a pris cette main,
et l’embrasse._)
Tu vas encore secouer la tête, et je te demanderai encore pourquoi, et
tu refuseras encore de me le dire. Tu vois toujours si loin. Si l’on
pouvait donner l’avenir.
* * * * *
⸬ Au fait, on le donne, promis dans un anneau. Est-ce pour cela que tu
n’en parles jamais?
DANS LES SOUTES
1
Il a pris l’escalier ouvert dans ce reste des remparts, et il avance
avec une curiosité et une avidité aguichantes, plus fortes que le
dégoût.
Il considère, l’une après l’autre, en passant, les monstrueuses laideurs
qui l’appelaient, surprises de le voir, agitées, flairant l’aubaine. Un
sale ruisseau longe leurs alvéoles, qu’il faudrait enjamber si l’on
avait l’idée saugrenue d’aller à l’une d’elles.
Il revient sur ses pas, plein d’anxiété. Il s’étonne de sentir qu’un
trouble de la chair puisse demeurer au fond de l’horreur et dans la
nausée. Elles l’encourageaient de la voix. Elles supposaient qu’il
fallait enhardir la folie de ce garçon bien vêtu. Elles le prenaient
pour un innocent.
Il distingue la plus jeune, la moins vieille, la moins affreuse,
traverse, franchit son seuil, arrive dans un carré de terre battue,
entre quatre murs sans fenêtre, séparé du dehors par un rideau de
loques. Un relent bestial. L’odeur d’étable du genre humain.
Le lit, la couche, les couvertures: un tas de toile à sac et de
chiffons. Non pas une odeur d’étable, mais de sentine, de carène
pourrie. Il était chez la reine du troupeau.
Il classait, inventoriait. Les deux chaises d’une paille crasseuse; le
cône de papier à mouches; dans une terre cuite, le cercle de cette eau
bleuâtre. Il songeait que les hommes sont répandus sur le globe comme
une gale, comme une mousse parasitaire. Il songeait à l’ignoble chimie
d’un corps vivant. Et se savait gré de philosopher, au lieu d’avoir fui.
Elle le regardait debout, en silence, forte brune établie pour porter
des cruches, des couffins, et marcher en équilibre, le bras étendu.
Debout, silencieuse, et peu à peu vexée, elle attachait sur lui deux
yeux fixes, d’un noir de charbon, dans son visage d’une régularité
antique. Il l’ennuyait. Cette Inquisition!
Il a prononcé quelques paroles indifférentes, il a tendu un fastueux
billet de cinq lires, et pense s’en aller. Mais elle lui mit les deux
mains sur ses épaules et le contraignit de s’asseoir. En se reculant un
peu, elle arracha sa robe, avec un air de défi, de revanche. Née de tant
d’ancêtres dévorés par le soleil, qu’elle avait gardé une couleur de
bruyère, de merisier. Et sûre d’elle, à présent, violente, puissante, la
belle brute d’un mythe.
2
Par les trois grandes fenêtres ouvertes, nous communiquions avec une
nuit étouffante.
Ida avait cessé de fatiguer le piano. Nina avait jeté ses mauvaises
cartes à son propre nez, dans un miroir, en se tirant la langue.
Angelarosa avait récité des vers de Dante. Mais oui. Madame Satin
somnolait dans un fauteuil crapaud. Il était tard. Carmè mangeait
gloutonnement une barre de chocolat au lait. Teresina soignait ses
ongles d’un air las. Et la superbe Emilia, un peu vautrée, ses deux
jambes sur une chaise, considérait la danse de sa mule au bout de sa
belle patte. Nous rêvions, enfin.
Nous avions eu une conversation chimique, hygiénique, doctorale,
fraternelle. De là, à l’idée de la mort, il n’y a qu’un degré, un petit
pas philosophique. De là à l’idée religieuse de la mort. Quand Ida se
leva, alla chercher son peignoir. Est-ce que la nuit devenait plus
fraîche? Puis Angelarosa, puis Nina, et les autres, jusqu’à la superbe
Émilie.
BRISÉIS
⸬ Elle m’a enfin demandé si j’étais Italien, si je n’étais pas Français.
Nous reposions, nous gisions. Sa main avait caressé ma joue. J’avais ma
nuque dans la tiédeur de son beau bras. Elle est noble jusque dans la
curiosité.
Il y a des Nymphes. C’en était une.
* * * * *
⸬ Grande, robuste. Dans la plénitude du corps divin, un air de candeur
enfantine.
Il me semblait impossible que tant de perfection fût au monde. Je
faisais un rêve. J’aimais une Galatée ou j’étais Pygmalion: je
comprenais sa chance et sa fable. Finalement, je l’ai nommée Briséis, je
ne sais pourquoi, pour cet air aussi de soumission et de nostalgie qui
lui vient.
Briséis aux belles joues... _Briséide._
* * * * *
⸬ Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette épaule, ce torse pur, et cet
arc des hanches qui aime la lumière, et cette taille point trop fine,
ces beaux membres...
Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter. Sa belle main, son beau
cou, sa belle bouche... Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes
apparemment contradictoires: grave et svelte, volumineuse et élégante...
Un certain degré entre la force et la langueur. Ce point où la majesté
intervient. Et tant de décence!
La voir respirer.
* * * * *
⸬ Je lui ai dit que j’étais Français, dont elle a paru contente. Comme
si les hommes de son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les
déteste. On ne sait.
* * * * *
⸬ Briséis est mystérieuse beaucoup plus que qui que ce soit. Elle est
arrivée ici aux premiers grands feux de l’été, il y a un mois, dans ce
costume de paysanne qu’elle porte toujours: une grosse jupe, des bas
rayés, une chaîne d’or, des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone au
sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante.
Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au Bain.
* * * * *
⸬ Nous, l’impertinente escouade: Nandino, Giacomino, Emilio... Le nageur
avait dû reprendre pied, pour s’être soudain trouvé sans force.
En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était jusqu’aux genoux dans
l’eau, entre les pilotis de sa cabine, contre les dernières marches de
l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette reine des bois. Elle
s’était baissée, s’était mouillée, avait senti les couteaux du froid,
s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait sur elle un lin
candide que la mer avait trempé et rosi.
Le soleil tout le premier, quel indiscret! Par l’ouverture de la planche
battant la vague, Apollon était entré, il avait pris possession, il
l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni les garçons curieux
n’ont arraché un cri à son beau masque de statue.
Blanche, rougissante.
* * * * *
⸬ Elle a un doux visage qui cherche la sérénité ou craint de l’avoir
perdue, de grands yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure.
Elle est réservée, même courtoise.
Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile. Elle n’est pas une tige.
Elle est une corbeille de fruits. La rose de la pêche, le blanc de
l’amande, le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle n’est pas l’Égypte.
Elle n’est pas l’Étrurie. Elle est la Grande Grèce... Chaste jusque dans
ce cri qu’elle étouffe comme une plainte.
* * * * *
⸬ Ses beaux bras blancs qui retordaient sa chevelure après le bain. Elle
se penche, remonte l’escalier, elle disparaît. Harmonie.
* * * * *
⸬ Un peu du sel de la mer est sur elle. Conque! On la voit dans une
conque de nacre, assise et ruisselante, dans une conque de nacre que
traînent des chevaux blancs.
* * * * *
⸬ Ce matin, dans la foule, tu avais tes beaux yeux baissés, qui
cachaient leur lac. La masse de tes cheveux soulevait la pointe de ton
mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait ta nuque, ton beau cou de
marbre,--mais si tu respires, il est vivant, il se gonfle en gorge de
colombe.
* * * * *
⸬ J’entends tes pigeons dialoguer sur le balcon, entre les persiennes et
la vitre.
La lumière est verte sous la voûte du plafond vert et rose. O corps
frais et silencieux!
* * * * *
⸬ Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles dans ton fichu
à fleurs. Tu allais sur la terre dans cette même jupe que voilà jetée,
qui garde ta courbe. Tu as paru contente lorsqu’on a brûlé le jour,
quand on a lancé vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils aiment
ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la clarté du soleil, qu’un
enroulement de fumées blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il me
semblait te voir ton visage de petite fille. Tu es toujours
imperturbable. Peu de gestes. Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait
quelques pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu montrée à
la procession? Si triste, _cor’mi_, si triste!
* * * * *
⸬ Un peintre qui voudrait te peindre... Tu ris? Non, ce n’est pas moi.
Et je ne peux t’avouer, non plus, quels noms je te donne en moi-même,
qui te dérouteraient. Tandis que _mon cœur_, et dans ta langue!
* * * * *
⸬ Ce mouvement calme et profond, doux à en mourir.
* * * * *
⸬ Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé ses bras. Je suis bien
là. Mais ne baisse pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes
comme je te regarde, douce tête à prendre dans ses mains.
Un peu du sel de la mer... Elle-même a seulement l’odeur du pain très
chaud. Pureté d’un corps jusque dans le péché.
* * * * *
⸬ Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et si l’amour ou si le feu
parviennent à amender son remords, il est vrai aussi que la colère s’y
mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère.
Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur d’un joueur têtu, lorsque les
dés sont jetés, et qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une main
qui hésite, la volonté de tout braver peinte sur la face.
* * * * *
--_Tu che sei un Signore..._
Je lui ai répondu:
--_Tu che sei una Maraviglia._ Avec un _a_, exprès, par un surcroît de
pompe, un _a_ archaïque, au lieu de _meraviglia_. Mais elle a froncé sur
son bel œil un sourcil courroucé.
(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en style classique.)
* * * * *
⸬ Elle me tutoie dans son doux parler, avec cette inflexion d’un enfant
qui serait plus fort que vous et en aurait conscience, sans vouloir ou
sans daigner abuser de son empire. Puis-je dire qu’elle m’aime? Sa
tendresse involontaire qu’un regard peut trahir, et moins qu’un regard:
ce tremblement des beaux bras serrant tout à coup le corps de l’autre.
Elle m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne m’a pas ouvert les
plus profondes retraites de l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser,
elle m’écoute comme un oracle; et moi, qui ne parviens jamais à la
quitter, moi qui subis un charme qu’elle sent... Qu’est-ce donc qu’elle
me dérobe, malgré tout? Qu’est-ce qu’elle me refuse, sans explication,
sans débat, par le silence, avec une sorte de dignité confuse?
Je te connais, peut-être. Tu songes que rien n’efface l’inégalité des
conditions, bien qu’un chrétien en vaille un autre... Sentiment sans
aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations générales,
lorsqu’elle pensait qu’il n’était pas question d’elle. Oh! quel
imbécile! Une femme pense qu’elle est toujours en cause. Je l’avais
oublié, moi, et je croyais lui tirer les vers du nez (par affection)
quand elle me donnait tranquillement son petit avis au lecteur.
Tranquillement, noblement, prudemment. Pour écarter d’elle les chimères.
Par un détour sans hypocrisie.
* * * * *
⸬ Elle n’imagine pas même la liberté qu’ont les filles dans les bras des
hommes, quels qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles vendues.
Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un autre nom.
Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée Briséis: elle se tient pour
une captive.
Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne de C..., née de bon
lieu, fille d’Un tel et d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde a
pu voir sur le visage de ce bel être livré les marques de la honte.
* * * * *
⸬ Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans comprendre, je l’ai vu pour
m’en ressouvenir. Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la vieille
dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse ou par fureur, j’avais voulu
enlever tant de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait, avec
une espèce de dédain imperceptible. Elle était à qui payait. On
arrivait. On ne prononçait pas un mot. Sa splendeur, ses longues jambes,
sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou bien sa nuque dans ses deux
mains, à l’extrémité de la grandesse. Personne n’a entendu le son de sa
voix quand elle supportait le désir et l’impatience des hommes. Ils la
traquaient le lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient l’entendre,
certainement l’entendre, et retrouver en elle une vraie femme, au lieu
de l’énigme qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait et ne rendait
pas.
* * * * *
⸬ Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette belle bouche nacarat en a pris
une autre. Les quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé une muette,
ni un autre homme que ce garçon, cet heureux garçon. Toi, tu as encore
haussé ta belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter, encore
suspecter «un caprice de maître». Tu avais des yeux que je ne t’avais
pas encore vus, brillants, un peu fiévreux.
* * * * *
⸬ Nacarat, entre la cerise et la rose.
* * * * *
⸬ Qu’avais-je su dire? Entre toutes les paroles que j’ai dites, dans cet
éblouissement, quelle est celle qui l’a captée? N’en trouverai-je pas
une autre qui vaille celle-là? Qui m’ouvre la dernière porte? Qui
devienne la clef de son ombrageux chagrin? (Et je parle comme les
Espagnols et comme Shakespeare.) Ou si les mots ne peuvent rien? S’il a
suffi, au delà des paroles, d’un être et d’un instant? Et qu’il me soit
impossible de l’attirer encore plus près?
* * * * *
⸬ Parle donc, toi. Dis que tu crois que je t’aime.
* * * * *
⸬ Elle lève encore son épaule, petit regard de coin, me donne un baiser,
se tait quand même. Elle pense que je parle en vain. Grande mine de
commisération. Les songes ne peuvent rien. La réalité décide.
* * * * *
⸬ Je te dis que je vois une route blanche. Elle est blanche par toute
cette invraisemblable poussière qui la recouvre comme d’une main de
farine et que l’air emporte. Un souffle de brise au soleil: la perruque
poudrée des oliviers en devenait d’argent. Les roues du char sont
bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le visage tout rond, sous le
cercle de paille. Le visage encore tout rond, car ce n’est pas encore
toi, comme tu es. Pas encore tout à fait toi.
* * * * *
⸬ Ces larmes de ses yeux. Cette main qui a pris la mienne, tandis
qu’elle éloignait son corps. Assise, ce flot de paroles, comme le bras
d’une source jaillit des rochers, sous un pic.
* * * * *
--Il y en a un qui a voulu que je fusse... (Elle dit le mot terrible.
Elle le dit avec une vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.)
Je puis prétendre que je ne songeais pas au mal. Je ne savais pas bien
ce que c’était. Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux...
Peut-être que les hommes, pensais-je, ressemblent aux animaux, mais non
pas les femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles pour mettre des
enfants au monde. Les femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût! (_Chè
robbaccia!_) Jamais plus je ne dirai à un homme que je l’aime. Comment
une... peut-elle dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au visage?
Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais _senza macchia_ (sans tache). Il
travaillait dans le domaine de don Paolo. (_Domaine_ se dit _potere_,
c’est-à-dire _pouvoir_. Quel mot! Mais comment puis-je tomber, moi, dans
cette froide analyse, tandis qu’elle parle, bouleversée?) Il se levait
avant le jour, pour arriver dans les champs avec le soleil, et revenait
à la nuit. Il gagnait une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure.
Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour lui, pour moi. Il est
allé en Amérique. Alors don Paolo... Oh! quelle honte!
Le jour que s’était déclaré Michel, celui que j’ai trahi, je venais de
descendre de notre char. Michel avait marché à côté de la roue, dans la
poussière, tandis que j’admirais ses beaux cheveux, et que mon père me
faisait des signes...
* * * * *
⸬ Le jour avait tourné. Je distinguais moins le beau visage, qui avait
pâli, s’était empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je l’embrassai.
Trop de pitié. Je voulus toucher sa tête.
--Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde. Là, sur la commode. Les
chaînes d’or du seigneur don Paolo! Mais moi, je l’ai puni. Quand je lui
reviendrai, il verra une âme véritablement perdue. Je serai vraiment
comme il m’a faite, quand je reviendrai... Et toi, va-t’en. Et toi,
va-t’en.
L’IMPOSSIBLE
Premières valses lentes. L’on ajouta au plaisir la mélancolie, comme un
plaisir plus vaste.
Nous ne voulions plus ni subvertir la société, ni renverser la morale,
ni contester les beautés du monde, mais, au contraire, les éprouver, les
comprendre, les amener sous les feux croisés de l’intelligence et de
l’âme.
La séduction de la volupté, son incertitude, la fuite des heures, et
l’implacabilité de la Mort, autant de thèmes qui ont nourri la poésie
comme la sagesse de tous les temps. Le vers de La Fontaine: _Jusqu’aux
sombres plaisirs d’un cœur mélancolique..._
De la meilleure foi du monde, telles étaient les paroles de notre
chanson. L’air était donné par une jeunesse aussi enivrée, aussi éblouie
qu’aucune autre.
Celui-là dansait tous les soirs auprès de la mer, dans l’éclat des
lampes à arc. On baignait dans la fraîcheur de la brise nocturne, au
sein d’un été radieux. Les cavaliers, en partant, avaient l’Adriatique à
leur gauche, les violons à leur droite. Ils avaient acquis par une
parfaite révérence les bras, la taille, le corsage d’une belle fille, et
la berçaient avec une tendre application.
Il fallait avoir son corps bien penché en avant, mais ce boston mimé
d’avant en arrière mêlait assez bien les quatre pattes du couple. Les
mères ne le voyaient guère, ou bien, par politique, elles n’en faisaient
pas semblant.
Jamais ne fut respirée sur terre plus belle odeur de tubéreuse.
*
* *
--C’est vous que j’aime, vous le savez bien. Pourquoi faire si triste
mine, quand vous me voyez danser avec une autre? Est-ce qu’il ne faut
plus «tromper» votre mari?
--Vous savez bien que je me soucie de vous seulement. Ni de la haute
contessine, bien qu’elle danse à ravir, ni de la brûlante Gabriellona,
ni de celle-ci, ni de celle-là. De vous. (_Banalité de style mais vérité
du sentiment._)
--J’ai baisé ta bouche trois fois. Tu penses que je m’en souviens. La
première, elle avait un goût de fleur; la seconde, un goût de muscat,--à
cause de l’asti que nous avions bu: ne ris pas; la troisième, elle avait
le goût de la personne.
--C’était dans ton vestibule, si tu t’en souviens. On voyait passer par
la porte entr’ouverte la fumée de ton mari, avec son éternel cigare
toscan.
--Non, je ne suis pas méchant. Non, je n’aime pas ton seul corps. Et que
deviendrais-je, pauvret, s’il en était ainsi? Comment oses-tu?...
--Le plus que tu m’aies permis de voir, ce sont tes deux bras nus, dans
le bain; tes deux belles jambes, à travers l’eau. Le plus que j’aie
effleuré, en te doublant à la nage, d’un air distrait...
--Tu avoueras que c’est une ville barbare, où l’on ne pourrait entrer
dans une chambre, pour y dormir avec sa bien-aimée, que son mari n’en
fût informé le soir même.
--Si nous nous étions moins aimés, je te verrais plus librement. Tandis
que ton visage, lorsque tu m’aperçois, _tutto smuore_...
--Ou tu te décolores, ou tu rougis trop. Et si nous dansons, le plus
aveugle va découvrir notre ravissement. J’empêche ma main de presser la
tienne. J’empêche mon bras de t’attirer. Et tu me grondes, si je le
fais, mais tu boudes quand «je t’oublie».
--Non, voyons! Je ne te recommande pas par indifférence un air mondain,
mais par un tendre intérêt, pour défendre ton parti contre moi-même.
--Sois seulement une jeune fille, tu verras comment je t’enlève... Oh!
ces deux belles gouttes dans tes yeux, je vois bien ce que c’est.
Mange-les, que veux-tu?
--Ou tu dois manger tes larmes, ou il faut que tu partes ce soir avec
moi. En Espagne, on enlève les filles en grand mystère. La voiture a ses
roues, et le cheval ses pieds, garnis de bouchons de paille, pour éviter
le fracas des pavés dans la nuit.
--Ici, vous êtes plus modernes. Les tourtereaux prennent le train, s’en
vont à Foggia télégraphier, et sont rappelés, absous, mariés pour la
vie. Personne ne les méprise. Beaucoup jalousent leur chance. Vive
l’amour! Et vive l’Italie! Où l’amour vrai a tant de droits.
--Non, je ne parle point par légèreté. Je parle pour donner le change,
pour te voir sourire, O vilaine, si pressée de se marier! Ingrate qui
n’avez pas su m’attendre! Folle qui n’avez pas su prévoir le beau merle
que le destin vous tenait en réserve, à Paris en France! Perfide qui
avez eu deux enfants d’un autre!
--Vous riez à la fin, Arc-en-ciel. Que vous êtes belle dans ce rire! Je
vous aime. Votre tête un peu renversée, comme si vous attendiez un
baiser. Je vous aime.
--Regardez bien. Je vous le donne. Dès que j’arrêterai mon sourire
imbécile, vous penserez que je vous le donne.
--Que vos yeux seraient gais, si vous n’aviez tant de chagrin! Et cette
lèvre, dont l’angle relève: combien votre air pensif pourrait être
malicieux! Ce tendre assemblage de concavités et de plans bombés,
d’ombres légères et de cercles lumineux...
--C’est le pays où votre bouche règne, comme un ruisseau, comme une
source. Doux pays vaporeux: la Fossette, la Commissure, le Vallon de la
Joue. Ici, Léonard de Vinci est né; là il a vécu; à la première, il a
donné son cœur.
--Si je veux te flatter? Si je ne te connais pas? Je te savais belle
avant de te voir en naïade. Une dame belle qui est assise, et qui croise
ses jambes... Si la jambe qui est posée est perpendiculaire au sol,
l’angle des deux objets est assez considérable. Quant au buste...
--Oh! non, je ne suis pas sans respect. Je me venge seulement du sort.
Comment ne t’aimerais-je pas telle que tu es, et dans ton parfum, dans
cette multitude d’atomes faits à ta ressemblance?
--Si je sais tout ton amour? Si je sais toute ta peine? Seule au monde à
jamais... _Io veggio gli occhi vostri c’hanno pianto_ (Je vois vos yeux,
je vois qu’ils ont pleuré)--_E veggiovi venir si sfigurata_ (Et je vous
vois un si pauvre visage)--_Che’l cor mi trema di vederne tanto_ (Que le
cœur me tremble à tant deviner...).
ANGELAROSA
⸬ Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson napolitaine, bien qu’elle
soit Florentine. Elle en est assez vaine, et de son parler sans défaut,
de son exemplaire «loquèle». Elle est savante: _loquela_.
D’une chanson napolitaine dont elle a subi l’attrait, au lieu de tirer
parti de tout son prestige septentrional.
Dans une bouche de femme la trop rude prononciation toscane peut
s’effacer (la _moh’ca_ redevient la _mosca_) et la belle syntaxe
demeure. Elle sait que l’on peut écrire tout ce qu’elle dit.
* * * * *
⸬ Je suis là à l’attendre... L’air niais que l’on doit toujours avoir en
pareil cas! Nous devons seulement causer. Elle m’a appelé pour cela.
Elle me l’a fait dire.
Mais nous avons ouvert comme sans y penser la porte de la chambre bleue.
J’étais chez elle. Je me disais naguère que c’était chez madame de
Rambouillet (à cause des tentures). Et elle a su disparaître: vite, un
sourire. Mutine, oui; toutefois, rituellement. Ce qui n’était pas dans
nos conventions. Je vais lui montrer mon pire visage.
* * * * *
⸬ Il y a ici deux mondes qui gravitent sans se rencontrer autour de ces
étoiles: Nicoletta, Emilia, Rosario, Carmela, Teresina...
L’un de ces mondes est riant et facile. Il se pavane. Il gravite en
chantant.
L’autre galaxie se manifeste dans l’épaisseur des murs. L’existence en
est révélée par des rumeurs. Et quelquefois l’un de nous, qui reconnaît
à son chuchotement l’un de ces météores dérobés, le nomme tout haut, en
riant, pour qu’il tremble.
* * * * *
⸬ La première fois que j’ai dîné avec la troupe scintillante, mon
Angelarosa a pris possession de moi à la face de tous en me barbouillant
la figure dans un fond de pastèque. Madame Satin en a bien ri. L’asti
avait coulé pour tous.
* * * * *
⸬ _Je m’appelle Angelarosa, la chevrière,--Et je mène les chèvres paître
dans la montagne.--Vincent tous les matins m’accompagne... Et dit
toujours: Écoute, Angelarò..._
Paître ou brouter?
_A sera ca turnammo d’a muntagna
e’o sole poco a poco se ne trase
Vincenzo vo’ sapè che songo e vase
E po’mme guarda e dice: Angelarò,
Sî bella assaïe..._
_Le soir, quand nous revenons de la montagne--Et que le soleil peu à peu
se retire--Vincent veut savoir ce que sont les baisers--Et puis il me
regarde et dit..._
Il lui dit qu’elle est belle et lui dit qu’elle est bonne. Les deux
épithètes réunies. C’est un Hellène de la Grande Grèce.
* * * * *
⸬ Le soir même de la pastèque, elle m’a confié qu’elle ne s’appelait pas
Angelarosa. (Il ne faudrait pas qu’on la crût une paysanne.) Son vrai
nom est celui de son pays, que lui a donné un père patriote,--lequel
était pareil à tous les pauvres hommes: il ne connaissait pas l’avenir.
* * * * *
⸬ La voilà pourtant. Elle fredonnait une chanson martiale, elle a touché
en passant devant le miroir le dôme sans défaut de sa coiffure. Avec
elle, est entré son parfum, mais redoublé, dont la couleur va si bien à
sa pâleur, à ses noirs cheveux.
* * * * *
⸬ La violette n’est pas si humble, au fait. Elle est plus lourde, plus
capiteuse que sa renommée. Pudeur et sensations.
* * * * *
⸬ Ses noirs cheveux adornent sa figurine blanche d’un vaste tore, d’un
grand rouleau égal comme toute la géométrie. De la tête aux pieds, un
chef-d’œuvre de l’art. Tout est moulé, moyen et charmant. Elle a quitté
le cercle de la lampe. Ce qui était rose et dessiné redevient pâle et
vague. Sa fraîche haleine. Aucun compliment ne lui a jamais été plus
sensible que la comparaison que j’ai faite de sa bouche à une fraise,
_fragola_ (parce que la fraise lui paraît aussi rare et poétique qu’à
moi le pamplemousse).
* * * * *
⸬ Elle m’a appelé _cattivo_ (méchant), avec une moue, tandis qu’elle
froissait dans ses doigts le revers de ma veste.
Elle m’a demandé si donna Lucietta se portait bien.
Du tac au tac, je lui ai demandé des nouvelles du _Fils de député_.
Tout se passe comme je l’avais deviné, et je suis pourtant venu à son
appel. Qu’elle est bête! Qu’est-ce, en cet endroit, que la jalousie?
* * * * *
⸬ Celui-là est un vieil homme qui fait partie, malgré son âge, du monde
visible, étant célibataire et philosophe matérialiste. Il est réglé
comme un appareil de physique. Il a son jour et ses comportements. Toute
nouvelle venue a droit à deux samedis à la file. Ce qu’il explique par
une théorie hédonistique. Le troisième samedi, il reprend sa liberté, il
suit son cœur.
On le surnomme _le Député_ pour ses beaux discours. Ou le _Fils de
député_, expression comique à perte de vue, à cause des cheveux gris de
l’intéressé, de son importance, de sa fatuité, pour l’allusion à une
chanson célèbre, et pour le grossier jeu de mots qu’elle permet en
italien, lorsqu’on bégaye... Il y a des plaisanteries de clan, obscures
au profane. Pour en rire, on n’a pas besoin de les avoir inventées. On
les répète. Si bien qu’aucun de nous ne peut plus regarder mon ennemi,
et tenir son sérieux.
Quant à Lucietta, quant à donna Lucietta... Ce jour que je sortais du
musée, et que j’ai rencontré dehors l’une des filles d’Apulie peintes
sur le flanc des vases. Mais vivante, assise sur le pas d’une porte. Sa
cheville basse, sa bouche entr’ouverte, son chignon conique: KALE... Je
crois comme elle que je l’aime, elle sait comme je le sais qu’elle ne
m’aime point. Et que je voudrais une bonne fois lui tirer la langue.
Mais il suffit que je l’aperçoive... Un gisement de nacre, s’il y en
avait.
* * * * *
⸬ Je connais bien la chevelure d’Angelarosa, lorsque par hasard elle la
dénoue. Certaines femmes ont des cheveux qui s’emmêlent, se rebroussent.
On ne peut les contenir. Leur naissance est n’importe comment. Ce sont
des nids. Ce sont des touffes. Au lieu que tout le système pileux
d’Angelarosa est comme peint par un primitif, mèche à mèche. De l’encre
de Chine, pour retracer ce vif accent aigu calligraphique.
* * * * *
⸬ Douce voix d’Angelarosa... Pense-t-elle que je ne l’ai jamais vue
habillée d’une robe?
Quelqu’un leur demandait un jour si le plaisir pouvait être quelquefois
donné par tant d’hommes qu’elles dédaignaient, qui leur étaient
indifférents.
C’est elle qui a répondu d’un air modeste: _Pur troppo_ (hélas! trop.)
* * * * *
⸬ Les lois des parlements sont faibles et de convention. Celles de la
nature sont invincibles. Angelarosa les considère avec clairvoyance et
résignation.
Cependant, elle ne veut pas mourir étranglée. La strangulation sadique
lui semble vraiment contraire aux lois de la nature, en dépit de tout ce
qu’elle en connaît déjà: «Tu sais, j’ai peur; et tu sais que je ne suis
pas une sotte.» Ce _tu sais_, comme elle le dit: _sa-i_. Un oiseau est
lourd auprès de ce chant d’Italie.
* * * * *
⸬ Madame Satin (en français dans le texte) règne ici, comme Junon
là-haut et là-bas Proserpine. Nous parlerons à madame Satin, qui est
grosse comme une tour, mais ne laisse pas d’être agréable dans son
aménité, quasi belle, dans son amas, désirable dans ses yeux, dans son
éclat, dans sa belle chair profonde, jusque dans son surnom. Nous
parlerons à la Tour, petite fille. Nous lui dirons que tu ne seras
jamais plus à la disposition du strangulateur supposé. Une fois au moins
dans les siècles, Achille imposera sa volonté à l’éternel Agamemnon.
* * * * *
⸬ Je vois bien que ce n’est pas tout. Je le savais depuis le
commencement. Je l’ai bien su quand tu es entrée. Tu es dans un bel
embarras! Tu vas jusqu’à dire que tu n’avais pas d’autre _ami_ au monde
que moi. Tu vas jusqu’à dire que tu ne savais pas si Lucietta...
* * * * *
⸬ Tu t’es assise sur ce lit. Ta jambe pend. Tu dis que tu as chaud. Tu
dis que tu as maigri...
_Ma so’ tre mmise ca facciammo’ ammore
E mme s’o fatta secca e appucundrosa._
Tu veux tout à fait ressembler à l’Angelarosa de la légende: «Mais voilà
trois mois que nous nous aimons et je suis devenue sèche et
mélancolique»... (hypocondriaque, je suppose).
* * * * *
⸬ Que ne prends-tu ma tête contre ton épaule? Tu dois bien savoir que
personne n’est heureux sur terre. Que vas-tu chercher si loin? Tu ne
sais donc plus lire dans les yeux des gens? Nous commencions toujours
par un vrai baiser, qui est un baiser des deux bouches, et tantôt l’une
a l’ascendant, tantôt l’autre. Tu ne sais donc plus lire dans les yeux?
CES TROIS ADIEUX
_Le respect._
Vous m’aimiez, en dépit de votre air froid. En dépit de la froide mine
que vous opposiez au marivaudage, vous m’aimiez, puisque vous êtes venue
à mon rendez-vous oblique. Je tirais par-dessus toute la montagne de vos
mépris.
J’avais dit à l’heure du café que je ferais ma promenade quotidienne. Le
seul baigneur ponctuel de toute la région. J’avais dit qu’à quatre
heures je goûterais à la ferme, qu’à cinq heures je serais sur la lande.
Je l’avais déclaré à la ronde, avec négligence, comme pour donner
l’exemple d’un judicieux emploi du temps.
Et j’y étais. J’étais en effet étendu dans l’herbe, avec une feinte
paresse, quand je vous ai vue déboucher au sommet du vallon.
D’abord votre tête blonde, puis votre buste. Comme un navire qui vient.
Puis, vos œuvres vives. Vous vous balanciez avec une grâce sans
afféterie, dans vos trente ans, dans vos avantages, dans ce sentiment
qui vous animait, dans cette allégresse, dont vous ne saviez pas encore
ce qu’elle voudrait, à la fin.
Quand vous l’avez su, je vous ai vue trembler, pâlir. Quand vous avez su
que ce n’était pas un jeu qu’il fût facile d’arrêter, mais un engrenage,
et le plus insidieux, le plus captieux. Un gage que l’on donne, où il
reste encore un peu de malice, où pèse déjà un trop dangereux attrait,
et l’on se trouve contrainte aussitôt à un autre pas, par courage, pour
ne point se dédire, et séduite, en même temps, précipitée.
Je vous ai vue m’attirer et me repousser. Vos dents qui se heurtaient
comme si vous aviez eu froid, quand je venais de sentir le feu de votre
joue. Votre bouche délicieuse qui s’est raidie, quand elle venait de
fondre. Et ce mouvement farouche de votre main pour recouvrir la blanche
épaule de celle que je venais de nommer _Caille, ma chère Caille_. Qui
n’eût pas cédé au respect, devant vos yeux? quand vous disiez: «Je vous
en supplie.»
Vous m’aimiez pourtant, si j’en crois le visage que je vous ai vu à la
fenêtre, que tout le monde pouvait voir à votre fenêtre, comme si, vous
sachant encore innocente et déjà coupable dans vos pensées, vous aviez
voulu et vous consoler et vous compromettre à la fois, par expiation.
Caille, douce Caille, vos beaux yeux tout rougis! Il ne fallait pas tant
pleurer. Vous perdiez trop peu. Tout le beau était en vous. Ce n’était
qu’un méchant garçon qui partait, qui vous délivrait, qui ne valait pas
tant de peine.
_L’égarée._
Si tu n’étais pas si belle, serais-je aussi ému? Mais quand la beauté
s’ajoute au pathétique!
Qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce que tu veux? Qu’est-ce que tu cherches?
Où allais-tu? Que fuyais-tu?
Une femme qui est penchée au-dessus d’une fontaine, dans la vaste nuit,
et qui en mesure la profondeur... Puisque tu étais seule et que tu ne
m’avais pas entendu venir, tu ne jouais donc pas la comédie, sinon
peut-être à toi-même. La moitié de toi-même regardant l’autre,
échevelée. Tu oubliais qu’à Paris les fontaines sont seulement des
miroirs d’eau.
Que t’ai-je dit qui t’a amusée et distraite? Que tu étais belle? Que je
m’étais pris à t’aimer subitement? Parce que tu ressembles à cette
Vanité du Titien, dont je ne puis apercevoir l’ombre sur terre sans
tressaillir. J’ai dû t’expliquer que je l’avais déjà aimée une fois.
Sur-le-champ, j’ai dû ajouter qu’elle était morte. Tu ne recevais plus
si bien ma consolation. Cette Vanité du Titien, et sa buée, sa lueur de
perle.
Tu as couru, je t’ai suivie. Je n’avais pas d’abord compris que tu
m’attirais sous la lumière. Tu as fait tomber mon chapeau. Tous tes
gestes étaient égarés. Tes cheveux s’emmêlaient. Nous nous sommes mis en
promenade.
Tu as voulu savoir tout ce qui me regarde. Pourquoi j’étais dehors, et
seul, et si tard? Qui je suis? Si je pensais tout ce que je disais? Si
j’avais fait souffrir? Tu voyais que je disais vrai par inclination
naturelle et parce que tu me ravissais. Théorie du coup de foudre. Tu
hochais la tête, dans une approbation de principe, comme si tu avais à
admettre aisément que, dans ces folies de l’amour, tout est possible.
Cependant, tu ne te confiais pas, toi. Pas un mot imprudent. J’étais
assez payé de te voir, sauvage et défaite.
Ta main que j’ai pu saisir. Tes yeux dont le bleu tourne au violet. Ta
bouche, et ce saut que tu m’as obligé à faire, godiche, tandis que tu
riais. Et les permissions que j’ai reçues l’une après l’autre, tacites,
dans l’ombre de cette allée. A croire que tout était faux, que je ne
t’ai pas entendue chuchoter, gémir, que j’allais me réveiller.
Que cherches-tu donc? Tu as cruellement voulu me quitter, revenir chez
toi, et voilà ta porte. Que ne sonnes-tu? Sous couleur de me dire adieu,
tu m’as encore mordu la bouche, mais jusqu’au sang. Est-ce que tu
croyais te venger de tous les hommes? Regarde mon mouchoir. Tu as voulu
m’attraper? Tu as voulu que je fusse dupe? Tu as voulu faire à ton tour
une victime? Mais si tu veux mordre encore une fois, donne vite... Ne
t’en va pas.
_Après longtemps._
Vous dont je tiens toujours le nom caché, vous dont le souvenir,
lorsqu’il me revient, me fait peur... Ce ne sont pas deux bouches qui se
sont jointes, mais deux êtres, deux mondes de pensées, d’espérances. Le
visage se décolorait. Le cœur s’arrêtait. Vous avez dû vous appuyer
contre le mur.
Quels serments je vous ai répétés, que je n’ai pas su tenir?
Vous n’avez pu oublier comment débuta notre amour. Vous disiez à qui
voulait vous entendre que j’étais infatué et sans cœur. Je jurais que
vous étiez, malgré votre feinte sensibilité, une vraie et perfide
coquette, pleine de pièges. Chacun de nous était obsédé, était excédé.
Je déclarais que vous ne saviez pas danser, que vous étiez gauche, que
de l’innocence à la pauvreté d’esprit, on ne savait jamais quelles
étaient la distance et la frontière, et d’ailleurs que vous étiez trop
noire (ô douce brune!) Vous expliquiez par le menu comment mon insolence
était intolérable, que je n’avais pas sujet d’être si heureux de mon
nez, et que j’étais pédant à gifler. «Il n’a pas à considérer avec
mépris une jeune fille qui sait peindre, écrire, chanter.» Vous n’aviez
pas été élevée comme moi pour les vains plaisirs.
C’est de cette manière que l’opinion nous fiança. Vous n’avez pas oublié
non plus ce jour que vous m’avez appelé, cité. Il ne vous était pas
possible d’endurer plus longtemps mes sarcasmes. Je vous devais des
excuses. Je vous devais des promesses. Votre colère. Votre fureur. Votre
éventail déchiqueté. Les deux larmes, chère tête, qui se formaient à
l’angle de vos yeux candides. Et mon embarras, ma stupidité, la mauvaise
foi de ma petite demande reconventionnelle. Quel fut le regard? Quelle
fut l’inflexion? Comment sûmes-nous que le monde avait raison? Comment
m’avez-vous laissé votre main?
Il n’était pas vrai que vous fussiez moins belle, moins bonne, plus
sotte, moins dévouée. Comment vous comparer sans vous choisir aussitôt?
Lorsqu’il suffisait de se réfugier en vous et de vous confier une
existence... Ce jour-là d’un certain été.
Tant bien que mal, de si loin, j’ai été informé de vous, du mariage que
vous avez accepté, des enfants que vous regardez grandir.
Si vous n’avez pas tout oublié, si vous ne m’avez pas tout à fait chassé
de votre esprit, et méprisé, comme, pour m’absoudre, je le
souhaite,--une vie où je puisse recevoir votre pardon!
LE NOUVEL AMOUR
⸬ Vous êtes vraiment digne, comme il faut, bien vêtue. Aurez-vous jamais
du chic?
PARLÉ.--Votre chapeau, tendresse, a sa coiffe trop étroite, et votre
jupe, n’est-elle pas trop longue?
Allez, boudeuse! Pourquoi cette moue qu’il est sûr que vous faites?
Moquez-vous donc de moi: vous êtes assez jolie.
* * * * *
⸬ Pour enlever ses bottines, elle aime décidément à s’asseoir par terre.
Je ne sais pas si elle a raison, elle est trop grande... Seulement, elle
est toujours charmante, parce qu’elle ne fait rien exprès.
* * * * *
⸬ Un instant, j’ai cru que votre bas retomberait, et il me semble
(prenez-y garde) que j’aurais détourné les yeux. Vous devriez porter
aussi, malgré tout votre système de jarretelles, de bonnes jarretières
rondes, froncées à la vieille. Car vous ôtez votre corset avant vos bas.
* * * * *
⸬ Ce que je dis, ce que je pense, et ce que vous comprenez, ne sont pas
trois mêmes choses. Si chacun de nous lisait tout à fait dans le cœur
des autres, nous perdrions tous la tête.
* * * * *
⸬ Pourquoi donc, avec cette bouche, avec ces yeux que vous avez,
parlez-vous à présent du ciel étoilé? Quel amour véritable!
J’ai cru tout à l’heure que vous alliez crier: «Oito oh!»
* * * * *
⸬ Elle entr’ouvre les lèvres avec l’avidité des carpes de Fontainebleau,
lorsqu’elles se précipitent sur le pain qui sombre. Je figure à ses yeux
de métaphysicienne l’Amour en soi; mais pour les fibrilles de son être
(_caro, carnis_), je suis l’ange ou l’animal que lui désigne mon prénom.
* * * * *
⸬ Quel bruit! Elle va casser toute cette porcelaine.
* * * * *
⸬ Vous avez des hanches admirables dans leur délicatesse, une pure
épaule, la nuque fine, autant de chefs-d’œuvre, et de beaux yeux gris ou
bleus.
Mais je crois que je recommence à vous préférer cette Romaine--un
souvenir--tournée pour paraître dans un Giorgione, et qui était donc
cuivrée ou dorée, plutôt que brune.
Elle et moi, nous nous nourrissions de jambon de Parme, de brousse
fraîche et de muscats, dans une soupente, au dernier étage d’un palais.
Nous nous régalions d’une eau froide, dont la seule buée sur le cristal
désaltérait. Tous ces plaisirs ensoleillés m’obsèdent. C’est où va mon
regard, vous savez, alors qu’il vous inquiète.
Ne croyez pas cependant que je méprise nos réjouissances
septentrionales: les miracles de ce feu dans la grotte rectiligne, ni
toute la neige qui est sur vous, ni le reflet de la flamme sur cette
neige, ô Galsvinte!
* * * * *
⸬ Que j’aime à vous voir debout! Ne croyez pas, belle Galsvinte, que
votre vrai nom vous aille mieux que celui que je vous ai donné, dès la
première fois, pour narguer un peu tout ce nord qui régnait tout à coup
dans mes pensées surprises, dans mes pensées charmées de notre amour.
* * * * *
⸬ Lorsque je vous taquine, ne vous égarez pas, ne vous agitez pas. Tout
à l’heure, votre flanc droit a soulevé le rideau. Les passants vous
auraient vue, beaucoup plus belle que vous ne naquîtes, si je vous avais
rappelée brusquement.
* * * * *
⸬ Il est vrai que je vous aurai appris bien des choses. Notamment qu’il
est vilain de geindre et plus décent de se moquer lorsqu’on est triste.
Cependant, je vous dois réciproquement beaucoup. Comme il est instructif
d’aimer!
* * * * *
⸬ Oh! ne me rompez pas la tête, avec votre _Lilienmilch_! C’est une
affreuse chimie. Je préfère mille fois mon savon de Marseille, avec
trois gouttes d’essence. Avant de rire, essayez. Vous ne savez pas ce
que c’est, lorsqu’il est très bon, lisse et blanc, doux comme l’amande
nouvelle.
* * * * *
⸬ _Lilienmilch_, lait de lys. Ce mot finira par me séduire. Je vous en
ferai encore un autre nom, pour vous nommer quand nous sommes tous les
deux seuls, tout seuls au monde comme à présent.
Ce village de la Grèce, dont on m’a parlé, qui s’appelle Méligala...
C’est à peu près la même idée. Mais le mot est plus noble... L’autre,
pour un savon, que de poésie! Vous avouerez que l’allemand est une
langue nigaude.
* * * * *
⸬ Oui, voyons. Oui! Je le sais très bien, que vous n’êtes pas Allemande,
mais d’une espèce de contrée exiguë bien que souveraine, dont les
manuels pour le baccalauréat ne redisent pas l’histoire.
* * * * *
⸬ Je ne suis point du tout fâché. Jamais vous ne fûtes si tendrement
chérie. Je vous dis seulement: «Ne soyez pas agaçante!» Dans mes yeux,
vous pouvez connaître le reste, et combien je vous aime. Je vous demande
seulement de ne pas repartir dans vos nuages. Votre ingénuité me plaît
surtout lorsqu’elle est un peu terre à terre.
* * * * *
⸬ Mains froides, cœur chaud, ou bien c’est la joue qui brûle.
* * * * *
⸬ Si nous avions un enfant, je te l’enlèverais. Je partirais, je m’en
irais avec notre enfant, je ne sais où... en Albanie.
* * * * *
⸬ Peut-être ne voudrais-tu pas d’un parti si romanesque? Tu voudras
garder l’enfant avec toi, et te réconcilier à temps, et mentir. Mais il
me suffirait de connaître ton mari, il me suffirait de l’apercevoir, je
crois, je ne t’aimerais plus... Ainsi, quoi que tu ne l’aimes plus, tu
dépends encore de ton ancien serment. Même refusée, ta personne n’est
plus libre. Tu vois que je suis gentil: je n’imagine pas que tu me sois
infidèle, et t’en voilà tout émue. Attention! Ne nous risquons pas, ou
pas encore, ne nous risquons pas trop loin sur cette voie des
confidences à perte de vue. Elles enchantent d’abord le cœur, puis le
navrent, le laissent vide ou trop nu, mal content, comme dévalisé.
* * * * *
⸬ Toi et moi, si nous sommes deux fous, je ne suis peut-être pas le
moindre. Battons-nous à coups de poètes, qui permettent de voiler. Tu
verras que mes livres sont les meilleurs.
* * * * *
⸬ Mais ce que tu appelles mon prosaïsme, ce goût du vrai, cette cruelle
et pitoyable curiosité (sans compromission), ce n’est pas toi qui le
tireras au clair.
* * * * *
⸬ Encore un peu de Xérès, pour vous donner l’idée du soleil qu’il fait
en Andalousie. Un peu de Xérès, un dernier baiser, sans défaire votre
rouge... Je voudrais vous aimer toujours.
* * * * *
⸬ Dieu n’est pas bon: tu vois bien qu’il pleut à verse.
Ne crois pas que je devienne imbécile.
Sans moi vous alliez oublier votre fourrure.
Tu avais plus perdu l’esprit que moi, grande sotte!
* * * * *
⸬ Ces gens qui marchent dans la rue, dont tu entends le pas, et que tu
ne connais pas. L’un de ces inconnus deviendra peut-être ton ami, sans
que tu saches jamais, ni lui, qu’un certain jour, comme tu étais
palpitante, il a passé sous ta fenêtre.
* * * * *
⸬ Vous n’êtes pas dehors, et vous êtes redevenue timide. Je la connais
votre timidité d’apparat, je sais les grandes déterminations qu’elle
cache ou plutôt qui la rompent soudainement.
* * * * *
⸬ Si je vous l’avouais, à présent, que je vous aime, vous me croiriez.
Que je vous aime bien. Et il y a un certain amour dont je suis peut-être
incapable, un amour d’entière donaison.
Le désir et l’amitié m’enchantent pourtant. Et que les deux agréments se
joignent, ou que l’amitié naisse du désir comblé, deux créatures auront
mis la main sur un précieux bien.
«Cette espèce bizarre de créatures qu’on appelle le genre humain...» Je
vais te citer Fontenelle, dans la _Pluralité des Mondes_!
LES CHAMPS VAUVERTS
⸬ Qu’est-ce que tu as à encore chanter? A chanter: «_J’entends le loup,
le renard et l’alouette..._» Et finiras-tu de tourner comme un derviche?
Dans cette chambre pareille au poste de l’équipage, finiras-tu de bondir
comme la caronade du Vendéen?
--Est-ce que tu as lu _Quatre-vingt-treize_, Jacquine?
Voilà toujours un sujet de conversation.
* * * * *
⸬ Ses mouvements ont semé partout l’odeur de l’eau de Cologne.
Quel est l’imbécile qui joue l’intermède de _Cavalleria_, sur un violon
criard? Et toi, quand il se tait, qui reprends ton refrain!
L’odeur de l’eau de Cologne, que ton odeur finit toujours par surmonter,
comme sur la clef de lady Macbeth reparaissait toujours la couleur du
sang.
* * * * *
⸬ Lady Macbeth. En voilà des gants pour toi, péquenaude! Par exemple,
d’où es-tu? d’où viens-tu? De quelle profonde province, où l’on sait
encore les chansons? Tu n’es pas bretonne, tu n’es pas normande, bien
que tu sois blonde.
_J’entends le loup, le renard et l’alouette,
J’entends le loup, le renard chanter._
Et une blonde peut ressembler à une brune. Tu ressembles à celle de
Rome, qui elle-même avait son portrait aux Antiques du Vatican. Toi
aussi, tu es grassotte.
* * * * *
⸬ L’univers est plein de ressemblances. Les hommes ressemblent aux
hommes. Jusqu’au fond de leurs tripes, bien entendu, mais jusque sur le
visage. Il y a trois ou quatre races de femmes en Europe, auxquelles je
suis certain de plaire à première vue, il a fallu m’en apercevoir, et
réciproquement.
_Mon père veut me marier,
J’entends le loup, le renard chanter,
A un vieillard, il m’a donnée,
Qui n’a ni maille ni denier._
Tu as l’un de ces types, si bien que nous n’étions guère libres. Il
fallait nous plaire. Tu m’agaces, je t’agace. Mais nous nous plûmes, et
nous nous replaisons.
* * * * *
⸬ Tu avais ta robe rouge, étourdissante comme un coquelicot. Tu
arpentais tes domaines. Tu te sentais un délicieux mépris de tous les
hommes, avec le courage de les saigner à blanc. Lorsque tu m’as vu.
_Qui n’a ni maille, ni denier
Hors un bâton de vert pommier..._
Tu chantes la chanson de la Maumariée. Le sais-tu? On ne sait jamais les
titres.
_Qui n’a ni maille ni denier,
J’entends le loup, le renard chanter,
Hors un bâton de vert pommier,
C’est pour m’en battre les côtés._
Complainte en quatrains. La kyrielle d’une fille rageuse et enflammée.
Le premier vers de chaque strophe est le troisième de la précédente. Le
troisième vers de chaque strophe est le quatrième de la précédente. Le
second est le même partout. Le dernier est chaque fois nouveau.
* * * * *
⸬ Tu ôtes ton corset. Très bien. Tu capitules en attaquant. Tu le
roules. Tu es une fille d’ordre.
_... C’est pour m’en battre les côtés.
Ah! s’il me bat, je m’en irai._
Et une fille prudente. Tu garderas ton linge jusqu’au dernier, jusqu’à
l’avant-dernier moment. Ce sont les bas qui sont pour le
dernier--partant, la jarretière--parce que tu sais que tu n’as pas un
pied très joli.
* * * * *
⸬ «Si les cuisses sont marquées de quelque marque, dit un vieux
Français, qui doit être Brantôme (je ne sais plus), ou tannées, ou
rouges, ou livides par la ligature de chausses trop étroites, on
effacera et ôtera ces marques par un lavage fait d’écume de mer...»
_Ah! s’il me bat, je m’en irai,
Je m’en irai au bois jouer._
La mer est pour ainsi dire à deux pas. Tu descendras ton escalier
ruineux, tu suivras le long mur, et tu trouveras la Porte des Champs
Vauverts. Par là, tu pourras t’en aller au diable, lequel t’attend. Les
Champs Vauverts, ce sont les flots, qui n’ont pas de fin connue. Tu ne
perdras pas un temps précieux à admirer le tombeau de Chateaubriand.
Après tout, tu sais comme il est. C’est un rocher bossu. Tu te hâteras
de recueillir beaucoup d’écume dans le petit pot que tu avais emporté,
et tu reviendras, ta main formant couvercle.
* * * * *
⸬ Je ne sais ni ce que je te dis ni ce que je pense. Tu peux me
regarder.
Seul le quatrième est chaque fois nouveau:
_Ah! s’il me bat, je m’en irai,
J’entends le loup, le renard chanter,
Je m’en irai au bois jouer
Avec les gentils écoliers._
Tu ne chantes pas du tout pour me faire croire que tu aies été mariée
bien ou mal. Tu chantes pour chanter. Tu te persuades que c’est par
plaisir. Tu chantes comme un oiseau en cage. Il n’a pas l’air si
triste... C’est par ce quatrième vers que l’on avance de strophe en
strophe. Est-ce que tu sais jusqu’où?
* * * * *
⸬ Lorsque je t’ai demandé si tu fréquentais les deux ordures qui te
saluent dans l’escalier, ta bouche a dit non, tes yeux ont fui. Tu
devrais aller chercher ton dîner. Mais tu l’as, qui tache ce papier. Tu
devrais aller chercher les cornichons que tu as sûrement oubliés.
Cependant, je m’en irai faire à les amies une belle visite cérémonieuse.
Tu en aurais la surprise au retour. Je les ai entendues ce matin, qui se
croyaient seules. Elles n’ont pas besoin d’un bâton pour remuer la boue,
elles y mettent les doigts jusqu’à l’épaule, et s’en délectent. Elles
parlent ainsi entre elles, lorsqu’il n’y a personne. Et toi, non. Même
seule devant ton miroir, tu n’as pas leur vilenie. L’effrayant et
magnifique poème qui te ravit te paraîtrait, en ce cas, une fade
romance. Tu chanterais pour te complaire _Sourire d’avril_ et la _Valse
bleue_.
* * * * *
⸬ Qu’est-ce qu’il joue, à présent, le violoniste? La musique de la Fin
du monde?
* * * * *
⸬ Le plaisir qu’elle sent paraît une révélation sourde, comme une mine
qui explose dans la terre sans jaillir. Elle m’en cache les ravages,
l’intensité. Sa prudence veut que je n’en sache pas tant...
Petite bête à bout de souffle, tout ton poil mouillé, comme si tu avais
couru.
* * * * *
⸬ Lap! Lap! Bois à longs traits. Vide toute la carafe.
* * * * *
⸬ D’un buisson de roses ou d’un buisson d’écrevisses, chacun son heure.
* * * * *
⸬ Lorsqu’il découvrit que les dames n’étaient pas toujours parfaites
dans leur personne, il fut bien étonné. Ce jeune homme avait une
susceptibilité lamartinienne. Il ne pouvait songer à un durillon sans
haut-le-cœur.
Et il respire curieusement, çà et là, cette Jacquine, éloigné du dégoût
par un vertige.
* * * * *
⸬ Les caresses de l’amour humain peuvent avoir des noms affreux. Les
plus fanfarons, qui les prononcent en riant, on doute qu’ils osent les
dire en présence de leur amie. Ils inventent d’autres noms, d’une
délicatesse féminine (croient-ils), qu’ils ne confient pas aux autres
hommes.
Si tu voulais bien te taire...
* * * * *
⸬ Nous ne marchons pas impunément sur l’écorce du globe. Nous sommes
moins glorieux. Elle nous marque. Nous sommes moins innocents et plus
fragiles que les animaux. Ce pied que tu fais aller et venir dans ton
soulier verni, il a l’orteil d’Hélène Fourment. Tu seras vraiment nue
lorsque tu auras dépouillé cette laque et ce fil noir. L’orteil d’Hélène
Fourment, c’est-à-dire tordu.
Tu chantes, tu sautes. Te voilà bien gaie, pour le coup. Tu ris
silencieusement. Tes yeux rient.
_... Avec les gentils écoliers,
Ils m’apprendront le jeu d’aimer._
Les os de cette charpente qui joue sous tes muscles sont les mêmes que
ceux d’un petit chien. Je dis d’un chien et j’en réduis mystérieusement
la taille. En réalité, toi et moi nous sommes des mammifères. Venez ça,
mon cachalot.
On ne va pas songer, en te voyant, que tu aies un squelette. On dit: une
charpente. Mais c’en est un. Dürer en avait une idée anatomique assez
vague, une idée picturale parfaite. J’en ai une idée d’amant,
c’est-à-dire que j’en suis étonné. Il a toutes ses charnières en place,
tous ses tubes rectilignes. Sur cette couche pourtant, que ton odeur est
vivante! Celle d’un arbrisseau dont on vient de couper la branche, et la
sève monte.
* * * * *
⸬ Cette bouche, cet œsophage... C’est la respiration. C’est la
circulation. Je t’imagine couchée sur une table pour une démonstration.
(Encore un mot en _tion_). C’est aussi qu’une chatouilleuse rit et
proteste.
* * * * *
⸬ Tendre, ferme, blanche, quasi rousse... J’en ai connu une autre, à
laquelle près de toi je n’ai pas encore songé, qui te ressemblait en
parlant. Elle avait sa maison au bord d’une route, près d’une rivière,
et tantôt nous nous cachions entre les roseaux, tantôt sous les toits.
J’avais toute une prairie dans les yeux, comme ici la mer.
Cette mer qui pâlit, dans une colère froide. Gare! La pluie va la
cribler d’épingles.
Si tu songeais à regarder la mer, tu croirais qu’elle se contracte comme
une fille qui va être battue. Mais tu ne songes plus qu’à toi-même,
recourbée, dilatée,--ô sultane!
* * * * *
⸬ A la fin, ta chanson, j’en connais le secret. Où crois-tu que
chantaient le loup et le renard? Où penses-tu que l’on croyait les
entendre?
_Avec les gentils écoliers,
J’entends le loup, le renard chanter,
Ils m’apprendront le jeu d’aimer,
Le jeu des cartes et puis des dés._
Tu étais fatiguée d’écouter, d’obéir. Tu voulais briller. Tu croyais
tomber comme une comète au milieu de tout ce qui étincelle, bijoux et
cristaux, entre les tables illuminées. Lorsque, dans un éclat de fête,
les yeux fixes entrevoient des fantômes, les voiles et les parfums d’une
alcôve. Une sorcière a fait un jour miroiter devant toi des ombres de
perles et des promesses de diamants.
* * * * *
⸬ Cet ail. Cet acétylène. Ce vrai soufre. Envole-toi par la fenêtre, le
vent dans tes jupes, envole-toi par le hublot.
* * * * *
⸬ Tu te recoiffes. Tu remets à leur place par rang de taille les
flacons. Le grand, le moyen, le petit. Tu ne chantes plus. Tes souliers.
Ta jupe... Ainsi tu as grandi, ainsi tu manges, ainsi tu dors. Ainsi tu
es née. Les jours ont vingt-quatre heures, l’année quatre saisons. Tout
est fixé, monté, tout va. Et nul n’y comprendra jamais rien... Laisse
donc ces tranches rougeâtres dans leur papier. Ne dénoue pas la ficelle.
Attends un peu. Viens dîner. Nous partons.
LA MÉCHANTE
⸬ Je ne vous ai jamais demandé, je crois: «A quoi penses-tu?» Je vous ai
toujours caché un grand nombre de mes pensées, toutes celles qui
pouvaient nourrir la faim de l’âme. C’est pourquoi nous fumons tant de
cigarettes.
* * * * *
⸬ J’en suis toujours à deviner comment vous avez fait pour que je vous
surprisse une fois.
Jamais, dans le même moment, je n’ai tant vu de votre personne que ce
premier jour, lorsque vous m’étiez encore si peu.
Pauvre petite, vous n’avez guère d’appas visibles, mais vous connaissez
l’empire de vos imperfections mêmes, celui d’une mince ligne sinueuse,
et de son acuité.
* * * * *
⸬ Vous étiez capable d’avoir choisi--comme une héroïne de
Bourget--l’heure du jour, vous aviez mesuré l’élévation de la lampe,
vous aviez préparé jusqu’à la couleur, jusqu’au parfum de la chambre, et
contrefaisiez la petite fille étonnée.
La grande pièce était sombre. Elle était claire en deux endroits, claire
près de vous, et claire sur la longue fourrure blanche où vous aviez
probablement médité de tomber, devant les flammes rosissantes.
Aux fenêtres, la nuit était aussi noire que le fer de l’âtre, où les
bûches mourantes donnaient la réplique aux feux lointains de la
campagne.
Il avait plu sur les vitres.
Quel silence, ah! comédienne!
Comme vous avez bien su prononcer à mi-voix mon nom! De manière à
marquer tout ensemble la surprise, le contentement, et que vous
cédiez--sans aimer--au sourd instinct irrésistible. A quelle flatteuse
Vénus!
* * * * *
⸬ Lorsque vous avez tué votre mari, il était en passe de devenir
ministre d’état, et vous avez rendu un si grand service à ses rivaux
qu’ils vous l’ont peut-être payé. Il a suffi qu’ils fussent adroits.
Vous ne l’avez point assassiné. Non. Il n’est mort que de peine.
On m’a dit que vous étiez allée jusqu’à séduire un jour, séance tenante,
votre déménageur. Je voudrais savoir comment vous vous y êtes prise, et
ce que vous avez pu lui dire, pour commencer. Comment ne l’avez-vous pas
intimidé? Quel usage du monde il vous aura fallu!
Je ne suis pas curieux de votre veuvage. Pas curieux de vos sensations
avec un autre. Et que ce fût celui-là! En y repensant, je crois que
j’aimerais à apprendre surtout combien vous avez tremblé de peur,
ensuite.
* * * * *
⸬ Je vous ferai voir un jour, dans un récit très bien conduit, de quel
visage Mérimée éclata de rire au nez de George Sand.
Je vous ai déjà touché un mot de cette scène, légèrement et par
allusion. Vous me dîtes brusquement que je n’étais pas Mérimée. Mais, ni
vous Sand, chérie, bien que vous soyez, à coup sûr, plus redoutable.
Je vous ai seulement répliqué que ce n’était pas la question, et par un
raisonnement général sur la logique féminine. Je rompais, je me
repliais, je cachais mes armes. Il me semble que, contre vous, presque
tout est licite. Je n’avais pas encore le courage de me priver de toi.
* * * * *
⸬ Ils auraient pu fonder une société, les amis de ton mari, un cercle,
et la livrée à tes couleurs.
* * * * *
⸬ Je meurs d’envie d’en discourir devant toi à bouche ouverte, mais
peut-être suffit-il que je me rappelle tout ce que j’ai su, et que tu le
lises dans mes yeux, sans en être tout à fait certaine.
Et je t’enlace pourtant, voici sur ta bouche la mienne. Sale bête!
Moque-toi donc de moi un instant, sans rire, ou donne-toi cette
illusion, tandis que tes bras me serreront comme malgré toi.
* * * * *
⸬ Je commence à le savoir, qu’il y a des défauts pour créer de toutes
pièces un charme. J’en ai adoré une autre, petite aussi et blonde, qui
était brèche-dent. Mais rassurante. La grâce imprévue de sa bouche
s’accordait aux enfances qu’elle faisait. Au lieu que toi, dans ton
apparente débilité, on ne sait quelle terrible folie te mène.
* * * * *
⸬ J’aurais parié que tu avais la jambe trop maigre et la poitrine
avilie. Mais, après tout, c’est à peine si je le sais encore.
Si tu n’es pas laide, tu n’es pas jolie, assurément, avec ton étrange
petit nez oblique et tout ce brouillamini de ta face. Un miracle que le
dieu Paris renouvelle tous les matins.
Je ne méconnais pas ce profond coussin de tes cheveux, où tu joues à
faire l’endormie, ni tes yeux violets, quand filtre ce long regard, ni
tant de grâces bien apprises, ô Perfide!
Tu vois, l’on te parlerait en style de tragédie.
Il n’y a pas d’horreur que tu doives prendre la peine de te refuser,
n’ayant que tes paupières à relever pour rattraper l’innocence.
* * * * *
⸬ Je te compare à un oiseau--laisse-moi dire--à un oiseau des Iles. La
chair n’y est rien, tout est plume.
* * * * *
⸬ Qu’il y ait encore des gens pour se figurer une vie moderne,
disent-ils, toute privée de romanesque. Ils ne t’ont pas vue.
Assise sur ton divan, sage, réservée, lustrée, polie.
Et tant d’affreux secrets dans ta brillante petite tête. Tant d’affreux
secrets dans ce cœur méchant, à peine voluptueux, mais avide,
tyrannique, mais facile et égoïste à plaisir, et tout gâté, comme un
fruit.
Il te fallait des perles. C’est de quoi est mort l’infortuné.
* * * * *
⸬ Votre mine de grande dame, comme elle tombe vite, quand vous vous
mettez à couper un sou en quatre, en certains cas! Alors, tout s’efface:
l’enfantin regard lance des couteaux, et cette voix que vous tenez si
douce, d’habitude, quelle pitié, si vous saviez! Il m’est arrivé de vous
y surprendre, et si vite que vous ayez recomposé votre visage, vous
n’avez pas su vous empêcher de rougir.
C’est-à-dire que vous redeveniez soudain jolie.
Quels philtres remêlez-vous? Je me défierai de votre thé.
* * * * *
⸬ Vous me rendrez cette justice que j’ai toujours tout craint de vous,
qu’il n’y a pas de honte que je n’eusse redoutée, si vous m’aviez mieux
tenu. Par bonheur, vous m’avez toujours senti libre, frémissant, prêt à
échapper.
Si la mémoire de certains éclairs, où j’espère n’avoir pas entièrement
révélé tout le plaisir que vous me donniez, me ramène toujours.
Tourments du désir que la défiance traverse, et de la volupté, pour
douce qu’elle soit, ou déchirante, qui ne s’élève pas jusqu’au bonheur.
* * * * *
⸬ Vous laissez le beau linge blanc aux belles femmes. Vous ne mettez sur
vous que des toiles d’araignée, bleues, vertes, roses, si bizarrement
coupées que votre pantalon ne ressemble à rien.
L’on vous verrait trop bien au travers, s’il n’y en avait tant que vous
superposez, sachant que votre forme a moins de pouvoir que leur légèreté
et leur chaleur.
Vous ne découvrez pas beaucoup plus que vos bras et votre épaule, mais
l’on ne sait plus jusqu’où monte la soie de vos deux bas. La vôtre
rivalise. Si vous versez une mortelle douceur dans toutes les veines,
une à une, votre tête n’est pourtant rien. Qu’une ombre. La gouache d’un
éventail.
* * * * *
⸬ Vous voulez m’entendre et que je contente votre malice, puisque c’est
encore du jeune Raoul que vous me parlez. Je l’ai rencontré tout seul,
l’autre jour, chez Madame X..., la joue en feu. Il m’a dit qu’elle
l’avait d’abord baisé sur la bouche et qu’il s’était brusquement
détourné pour lui tendre la joue, parce qu’elle a de fausses dents et
qu’il craignait d’en être mordu.
Si vous souriez, ne croyez pas que je sois tombé dans un piège ni que je
te fasse l’honneur d’être jaloux. Je sais que vous savez à présent tout
ce que vous vouliez savoir, tant sur la dame que sur l’adolescent.
Vous souriez, en outre, parce que vous songez que je ne serais pas plus
fort entre vos mains, s’il vous plaisait, que cet innocent. Quand
aurez-vous fini de vous trahir?
* * * * *
⸬ Tout le monde a su que vous aimez à faire souffrir.
Ronronnez, ronronnez. Savoir si mon tour viendra. Le temps que vous
allongiez la patte...
Quand vous me menacerez trop, je vous imposerai un traité. Vous ne me
livrerez pas à la calomnie, et je tairai que vous avez la jambe torte.
* * * * *
⸬ Ce sont des fluides, dont vous avez la disposition. Il vous suffit de
bouger, sorcière, il vous suffit de ciller.
* * * * *
⸬ Il faut bien que je me convainque que vous m’aimez, au moins un peu,
du moins à votre façon, puisqu’en signe de ce désir que vous n’avouez
jamais en clair, votre regard vacille.
A peine si vous souriez, avec un air de faiblesse, dans l’amas de vos
mousses, qui sont roses aujourd’hui. Dans l’amas de vos mousses,
pareille à un sorbet.
Vous êtes tout à fait comme ces glaces aux myrtilles de l’été dernier,
rouge et douce-amère. Je les détestais et ne cessais d’en reprendre.
Vous laissez le même arrière-goût.
* * * * *
⸬ Votre main immobile, d’une beauté qui effraye, mince et veinée.
* * * * *
⸬ Pâle et léger bijou, ivoire, corail, est-ce que vous respirez encore?
Je voudrais voir un souffle traverser votre linge, ô poupée, ô guignol.
_Si je vous le disais pourtant..._ Si je te disais que je n’ai pour toi
ni tendresse, ni faiblesse, nulle amitié, que je suis sans confiance,
que je ne sens pas même cette obscure sympathie qu’il arrive de donner à
une passante. Jamais ne m’abandonnerai. Jamais ne m’apitoierai. Le
misérable destin des hommes, ce n’est pas toi,--ou c’est bien toi de la
tête aux pieds. Nulle autre que toi.
* * * * *
⸬ Est-ce que tant de fragilité finira par m’émouvoir? Est-ce que
j’aurais besoin d’imaginer ce que j’aurais souffert, quand tu m’aurais
trompé, si je t’avais aimée?
* * * * *
⸬ Blonde, ce n’est rien dire. Tu es comme les blés à l’instant qu’ils
ont cessé d’être verts. Comme une jeune pousse. Comme une boîte de
poudre de riz ouverte dans un rayon de soleil.
* * * * *
⸬ Tu peux bien larmoyer, à présent, tu peux bien pleurer à te rompre les
veines.
Tu sens à cette heure sans lumière quelle solitude est la tienne, que
dans toutes les maisons du monde vivent des cœurs amis, et nul qui batte
pour toi, non certes le mien, tu dois pourtant le deviner. Tu écoutes
chanter la petite fille qui saute à la corde sous le réverbère. Tu te
souviens de ta propre enfance et que tu te croyais assez bonne. Tu
penses qu’un jour tu seras vieille, une laide vieille, à peine cette
fleur de ta joue sera-t-elle fanée.
* * * * *
⸬ A quoi penses-tu? A quoi penses-tu donc, malheureuse, qu’un homme
aurait plaisir à oublier?
CONSOLATIONS
_Choisir._
C’est toi qui me plaisais, et c’est à elle que je plaisais.
Elle a un air faible et doux. Elle a gagné la porte du bar en se
résignant, comme si elle t’aimait à ce point, toi, son amie, ou parce
qu’elle sait à quel point l’amour et le désir veulent être libres,
implacables, insubordonnés, distincts de la sympathie, de la pitié, de
la raison.
Cette brune dorée que tu mets dans mes bras... Je te regarde passer du
rire de ton insouciance au sérieux de la volupté. C’est un excès de
brillant, chez toi, qui me déroutait. Si bien que je me sentais
d’intelligence avec ton amie plus qu’avec toi. Mais c’est toi qui est
restée parce qu’elle s’était mieux reconnue que nous dans ce labyrinthe
de nos trois regards.
Parce qu’elle était, de nous trois, la seule dont les sentiments eussent
pris le chemin de la passion véritable.
As-tu si vite compris que je n’étais pas en quête d’une partie de rires?
Que l’amour ne m’était pas une partie de campagne, mais contemplation,
exaltation? Ou si telle est ton humeur, également? Si tu joues, comme
malgré toi et même sans amour, à la frénésie, à la langueur, au
ravissement de toi-même?
Deux inconnus prêts à mêler, en quelques secondes, leur sang, leur
salive. Et qu’ils ne veuillent plus, tout d’un coup, rien d’autre!
_Capricieuse._
A vous voir harceler qui vous aime, on pourrait vous croire méchante,
haïssable. A vous voir harceler celui que vous aimez.
Quand vous aviez bien tort, et que je vous cajolais; lorsqu’un destin
qui ne dépendait pas de moi vous traitait mal, et que je vous cajolais;
lorsque vous aviez fait une gaffe, manqué votre entrée, taché votre
robe, et que je vous cajolais; lorsque je vous cajolais ainsi, et que
vous m’en vouliez, me jetiez un regard torve, me tanciez, me repoussiez,
me détestiez... Je pensais, en me résignant, que vous étiez fille de la
Lune, nourrie par une chèvre, petite cousine des fées, qui ne sont pas
toutes bonnes.
Mais j’ai fini par déchiffrer votre rébus. Saluez cet Œdipe.
1º J’ai rencontré une petite fille qu’il était presque impossible de
nourrir. A quatre ans passés, il fallait que sa mère lui mît la soupe
dans sa bouche, à petites cuillerées. Selon qu’on était de complexion
naïve ou dominatrice, on s’apitoyait ou l’on s’impatientait. Cependant
qu’avec un grand sang-froid, à chaque cuiller, elle décochait sous la
table un coup de pied, dans les jambes de son père adoré.
Tant elle était sûre de n’en être pas trahie.
2º J’ai rencontré, sur un théâtre, une jongleuse. Elle était d’un
délicieux Japon, sous les coques de ses cheveux d’encre. Gracieuse comme
un farfadet, et respirant l’intelligence à chacun de ses gestes.
L’intelligence, l’esprit. Le jongleur, son époux, était fier d’elle à
bon droit. Or, lorsqu’elle manqua un tour, lorsque la balle évita son
panier dorsal, ou lorsque ce cruel cerceau de ripolin omit de revenir
dans sa patte, elle se tourna vers le mari avec un feint courroux, et
une fois le pinça, une autre lui tira les cheveux. Les hommes et les
femmes riaient tous, de haut en bas, comme d’une géniale allusion à
leurs mœurs ordinaires.
Si bien que je vous comprends à merveille désormais. Je me garde
seulement de vous le dire.
_Amphitrite._
C’était elle que flattait la lumière répandue par ce hublot. Je ne me
mens pas. Sur un bûcher, j’attesterais que c’était Amphitrite.
On désespérerait s’il fallait décrire cette épaule qui tombait
légèrement, ce torse qui avait fleur et modelé, ces deux seins purs,
rivaux du compas, cette taille et son pli.
Et par ta face blonde, aux grands yeux mauves, par ton nez sans défaut à
l’aile rosée, par le temple du front, par ta bouche, par le sillon même
qui l’effleure deux fois, au menton et à la lèvre, par ton tendre cou et
son bruit de colombe, par tes deux mains aussi, pareilles à deux
poignées de lilas, tu me plaisais moins, je crois, que par ce jour
délicieux qu’à la fin tu m’as ouvert sur ton cœur, sur ta sérénité, sur
ta véracité.
Pour ce qui regardait ce corps dont nous ne sommes pas assez les
maîtres, tu avais agi avec une rapidité incisive. Tu n’avais pas voulu
perdre une bribe de la traversée. Mais pour l’esprit, quelle prudence,
quels tâtonnements imperceptibles! Il fallait savoir si j’étais homme à
juger sur une apparence; si j’étais homme à retourner jamais contre une
femme les aveux d’une parole en abandon. Comme ensuite tu m’as comblé!
Quels propos drus et libres, exempts de haine, exempts d’envie, purs de
tout intérêt servile. L’univers éclairé, illuminé.
Heureux qui t’a rencontrée sur la mer. Heureux celui que tu as daigné
regarder trois jours.
LE BOUT DU MONDE
A sa première nuit d’Alger, chercher dans le noir le chemin de la
Casbah. Prendre la rue de Chartres, errer, trouver, et arriver au bout
du monde.
Au carrefour des ruelles en dos d’âne, on rencontre des patrouilles de
zouaves. La crosse par terre, les hommes en sentinelle ont leurs deux
mains jointes sur le canon.
C’est où la falaise tombe à pic devant la mer, le bout du monde.
On entendait mille cris. A chaque porte ouverte, on recevait dans les
yeux un paquet de lumière. On entendait, ce soir-là, le déchaînement
d’un piano mécanique.
Trois pas, et tout s’efface, et tout s’est tu. La mer se balance dans
l’ombre.
* * * * *
Revenir sur ses pas. Franchir l’une de ces portes éclatantes. Rencontrer
une nombreuse assemblée autour de tables tachées de cercles. S’entendre
demander si l’on veut voir les quatre Andalouses dans leur danse, dire
oui, et s’isoler avec elles, dans le bourdonnement de la guitare.
Corset noir. Corset bleu ciel. Corset rose feu. Corset héliotrope. Et
les huit jambes de soie noire, et les huit mains qui décrivent leur
arabesque, qui sèment des cigales.
* * * * *
Le lit du corset noir est enveloppé dans la chute de deux rideaux de
mousseline à grosses fleurs, empesée et empoussiérée.
Elle s’est assise, s’est mise à me considérer avec une sorte de mépris,
dans un silence sans égard, dans une attente hostile.
Tu n’étais pas si belle, _pobrecita_. Tu n’étais pas si vilaine. Tu
n’étais ni blonde ni brune. Plutôt blonde, comme il arrive dans les
vergers de Valence.
La moquette, sur le sol, ourlée d’un galon de laine. La cuvette (hélas!)
sur la commode, mais en verre bleu, avec son broc de parade, entre les
deux vases de verre d’argent. Chacun sa fleurette.
Ou bien novice, ou bien abrutie par la fatigue, ou bien mordue par un
cafard sans frein, ou bien plus roublarde qu’un renard, elle se taisait
obstinément, me regardait entre ses cils.
J’opte, à la réflexion, pour la sincérité de sa gêne. Car elle se
dandina, cherchant une contenance, et la couche crépita, comme si elle
contenait des feuilles de maïs. Plutôt blonde, comme une croûte de pain.
Elle n’était pas sans avoir appris à révérer la capitale de la France.
Je l’ai vue bouger, quand elle sut que je venais de Paris.
Question:--Comment est-ce que tu dis pour dire la station du chemin de
fer?
Heureux les psychologues! J’ai deviné qu’il fallait répondre: _la gâre_.
Et elle voulut bien louer la perfection de ces _r_ de la gorge, qu’elle
ne parvenait pas à prononcer.
Sur quoi, j’ai résolu de l’étonner entièrement, puisque c’était l’accès
de sa bonne grâce. _Que dirais-tu si je te disais que je suis Italien?_
Elle était intelligente. Forcément, elle avait attrapé mille bribes, à
Alger, dans son métier. _Je dirais que tu charries_,--que tu
_chareries_, tout doux. _Comment dirais-tu que tu m’aimes, à supposer?_
Le piège classique: si je prononçais _io t’amo_, j’étais un double
menteur. _Dirò che ti voglio bene,--assai._
Un temps. Un petit mouvement de la tête, en signe de confirmation, de
loyauté satisfaite, de docte approbation. _Et si je voulais te le dire
en espagnol?... Y si quisiera decirlo en castellano?_ Sa bouche ouverte.
Ses dents. Elle était debout, paraissait anxieuse, amusée. _Dis-le!
Qu’est-ce que tu dirais?--Que te quiero._
J’avais pris même cette voix de nez qui signale certains accents
d’Espagne. _En réalité, je suis andalou... Soy andaluz muy de verdad_
(on prononce _andalou_, sans _z_, _verdà_, sans _d_ final, et les _d_,
sur le bout des dents, le _v_, sur les deux lèvres, à la grecque.)
Ses deux mains sur mes épaules. Je voyais sa poitrine, qui n’était pas
un chef-d’œuvre, mais _patience_, comme disent à tout propos les
mendiants de son pays, puisque je voyais en même temps deux hanches si
belles.
Ses deux mains sur mes épaules, et puis sa tête en arrière, par doute,
par soupçon, avec amertume. (_Tu ne vas pas mentir. Nous sommes des
jouets, nous autres._)
Je l’ai regardée aussi. Après la politesse, la courtoisie. Après la
courtoisie, l’intérêt. Après l’intérêt... Je lui ai dit un couplet
d’Espagne. _Mira si seria bella_--Vois si elle devait être belle--_Que
hasta el mismo enterrador_--Que le fossoyeur lui-même--_A ver su cara
bonita_--A voir sa figure si jolie--_Echo la pala y lloro_--Jeta sa
pelle et pleura.
* * * * *
Ces bras un peu frêles qui serraient à faire mal, cette bouche qui ne
voulait plus quitter l’autre, ce doux râle.
*
* *
Et revenir. Un après-midi de _mélancholie_--on y met un _h_ quand on
veut rire,--vouloir retrouver cette Livia. Mais se tromper au bout de la
route, hésiter dans le dédale, se tromper d’une rue, hésiter devant une
maison bariolée.
Je n’ai pas hésité longtemps, puisque tu étais là, sauvageon, qui lavais
devant la porte, jusque dans la rue. Puisque tu étais là, petit Gauguin.
Brillante, chantante, résignée, avec tes doux yeux.
Avec quelle déférence tu as reposé le balai, lorsque j’ai daigné
t’adresser la parole! Tandis que je te parlais, de quel air timide tu as
essuyé tes bras ruisselants avec tes mains! Puis tes deux mains gênées,
l’une contre l’autre. Tu avais sur ton corps une robe qui ressemblait à
une chemise ou une chemise qui faisait fonction de robe. Assez bon pour
toi, n’est-ce pas?
Tu as marché, les hanches fines dans ton pagne. Le bronze
transparaissait par places. Ta surprise quand je t’ai demandé de
t’asseoir. Et ta crainte, pour parler de «madame».
Les filles étaient répandues çà et là dans la pièce. L’une fumait. Une
autre battait ennuyeusement des cartes. Une autre écrivait, en tirant la
langue sur le papier rayé. Maigres et brûlées, ou enflées par la paresse
et l’alcool, elles vieillissaient dans la vaste lumière que versait la
fenêtre. Le poison violacé des bouches, le bleuâtre des paupières, la
noirceur des yeux.
Tes deux patoches, avec leurs ongles durs, ont battu l’une contre
l’autre, innocente, lorsque j’ai commandé la bouteille qui éclate. J’ai
vu grandir la belle rondelle de tes yeux. De tes paumes, plus blanches
que le reste, tu as arrangé la boule de ta chevelure. Tu as même eu le
courage de prendre une rose de France qui traînait dans un verre. La
grande brune à qui elle appartenait s’est levée, a lanterné, s’est
reprise.
Je sus que tu étais inscrite et vendue comme les autres. On profitait
seulement de ta couleur pour réduire les frais de service, et
t’humilier. «Madame» cédait pour avoir la paix. Ainsi les hommes--qui
sont si bêtes--avaient l’occasion de te mépriser.
Les autres s’étaient retirées, en me jetant le dédaigneux regard des
hiérarchies coloniales. Je m’en consolai en t’admirant. Nous étions près
de la fenêtre, de côté, si bien que l’image de la grande salle
désobligeante mourait contre nos profils. Nos yeux buvaient la mer. Des
parcelles de vif-argent brillaient sur les crêtes de la houle et
disparaissaient en un clin d’œil dans les creux d’un bleu d’encre. Sur
ce miroitement, le soleil planait dans les cieux. Le château de poupe
dans un ancien vaisseau doré, avec sa balustrade.
Du coup, on t’a donné la plus belle chambre, la plus luxueuse, la plus
horrible. J’aurais demandé une autre mise en scène si je n’avais craint
de te faire tort, d’amoindrir ton triomphe.
Tu as la langue pointue. Tu as la docilité d’un chaud petit animal.
Puisque tu n’es point blanche et que tu es si jeune, tu ne pouvais
posséder les trente beautés réglementaires, mais tu en as bien treize ou
quatorze. Toutes celles que tu pouvais avoir.
(Une chose blanche, les dents. Trois choses noires: les yeux, les
sourcils, les paupières. Une longue, les mains. Deux courtes, les dents,
les oreilles. Deux étroites, la bouche et la taille. Une grosse, la
jambe au-dessus du genou. Trois petites, les tétins, le nez et la
tête... _Dixit_: la Renaissance.) Elles ont raison de te craindre. Et
ton étrangeté, par surcroît, cette douceur ambiguë des épices.
Elle est très fière du sang blanc qu’elle a. Elle répète qu’elle n’est
point noire mais croisée, qu’elle n’est point grise mais cuivrée. Ni son
père ni sa mère n’étaient blancs. Ni leurs pères. Ni leurs mères. Le
mélange est plus ancien mais indéniable. Son amour-propre si longtemps
offensé, je l’ai mis dans un hamac. Elle me regarde de là avec un
sentiment. Elle se souvient d’avoir vécu, petite fille, dans le Sud,
entre les pattes des chameaux. Tu ris toujours lorsque ce mot passe par
ta bouchette charnue. Et tu n’oses pas déclarer la cause de ton rire,
parce que nous nous tenons trop bien.
Sa volubilité. Son bon vouloir, lorsqu’elle me conseille, par sympathie,
de ne plus faire venir de ces bouteilles-fusils qui coûtent si cher. En
baissant la voix, en jetant un œil vers la porte. Et la beauté de sa
métamorphose, lorsqu’elle se mue en longue biche, prête à rompre dix
hommes, et pourtant soumise à celui-ci, le chérissant. Fraîcheur de
l’ananas, chaleur du piment doux.
Les étapes de cette vie d’une petite morisque: les arbres des oasis, les
sables, la double étendue de l’espace et du temps... Des milliers de
siècles, les atomes ont mené leurs pastorales et leurs tragédies, et
toi, cet homme que tu regardes dans ce miroir, tu as pris un jour par
une certaine rue, au hasard, à droite plutôt qu’à gauche.
LE BAL
Ils étaient arrivés que le bal battait déjà son plein. Dans les grandes
portes passaient les cadences d’une joyeuse _scottish_ et le piétinement
cadencé du vaste cercle.
Elle avait presque crié: «Alors? On va un peu danser?» Sa voix était
posée et résolue, ferme.
A qui avait-elle parlé? Elle était seule. Cet _On_ qu’elle disait,
était-il destiné à elle-même? Pour s’exhorter, se réconforter, et tout
le peuple avec elle.
Elle était habillée en Pierrot, sans être assez mince et mignonne pour
ce costume. Le satin blanc y rencontrait certaines courbes, de telle
sorte que sa beauté, précisément, lui donnait un léger ridicule.
Pour contenir le ressort des cheveux trop rebelles, et pour égayer, elle
avait dû aussi remplacer la petite calotte noire par un turban bleu de
nuit. Masque noir. Pierrot d’Afrique.
Malgré le masque, il avait distingué un bel ovale, deux beaux yeux
sombres, et une belle nuque ombrée, autre promesse.
Puisqu’elle était seule, et puisqu’elle n’avait pas été sans
l’apercevoir, lorsqu’elle criait, une part au moins de son appel
s’adressait donc à lui. Il l’avait prise au mot.
Quand elle avait retiré son masque, il avait été saisi, _parce qu’elle
lui ressemblait_. Il le lui avait dit, et elle de rire comme si elle ne
l’avait pas vu, avant de lancer sa proclamation!
Ils avaient dansé tard dans la nuit. Ce grand corps plein de souffle,
aux longs muscles, se plaisait dans la danse, où elle était sûre de
perdre son ennui.
Elle buvait à grand fracas des limonades, s’éventait, interpellait des
amies et des inconnus, s’élançait au premier appel de la musique.
Sans apprêt. En toute simplicité. Non pour paraître mais pour
s’escrimer. Elle était saine et drue, d’une discrétion de chatte, sous
les apparences tintamarresques, et gaie tout exprès.
Du rouge naturel à ses joues. Le sourcil plus clair que les cils. Des
cheveux à foison. Une belle main sans vernis, assez grande, pas une
bague, et le doigt un peu piqué des couturières, sans fausse honte ni
bravade.
Il avait voulu lui découvrir, pour varier, le profil de la figure
féminine de l’Automne, dans le panneau de Mantegna. Cette noble fiction,
pathétique on ne sait comment, porte aussi une coupe à ses lèvres. La
réalité avait seulement un nez plus charnu (bonté d’âme) et le col moins
royal, moins flexible. En prose: moins dégagé des épaules.
Mais elle le ramenait à leur ressemblance, à eux, qu’elle jugeait
beaucoup plus divertissante. Elle en relevait de temps en temps quelque
détail qu’elle désignait du doigt, le nez, les mentons, et en faisait un
grand geste de ses deux bras,--d’admiration joviale, d’ébaubissement.
--Après ce que vous me dites, monsieur qui n’êtes plus d’ici, nous
pouvons avoir tout au plus un grand’père commun. Rassurons-nous. Nous
sommes tout au plus cousins germains. Rassurons-nous.
Dans les mots, son aveu n’était pas allé plus loin. Son _oui_ avait
passé par ce spirituel, par cet admirable détour. Sans plus. Mais le bal
entier avait bientôt su à quoi s’en tenir.
* * * * *
Ils s’étaient réveillés dans ce lit de fortune, rompus, la tête comme
une coquille d’œuf, et moites, imprégnés l’un de l’autre.
* * * * *
Le théâtre, en regard de son bouquet de palmiers, avait changé au grand
jour les couleurs de sa façade. Il avait perdu son bleu d’opéra. Tout
allait redevenir difficile. Elle s’en allait, se retournait quelquefois,
montrant son sourire le plus brave.
LA DÉESSE RAISON
⸬ Vous avez beau dire. Vous êtes une sorte de pieuse femme, dont la
dévotion est seulement à rebours.
Si vous étiez païenne vraie, vous compteriez douze grands dieux, ou du
moins une foule de petits dieux d’humeur variable.
Il y en aurait un que vous chéririez par-dessus tout: celui qui nous a
conduits, vous et moi, jusqu’à ses fins. Vous rappelez-vous que nous
avons tout à coup cessé de nous bien voir? Il avait mis son bandeau sur
nos yeux.
Il s’est enfui lorsqu’il a vu que vous étiez plus près de pleurer,
ingrate, que de rire.
Vous dites que c’était votre conscience. O ma pauvre amie!
* * * * *
⸬ Nous nous connaissions à peine, oui. Le premier enchantement passé,
vous vous apercevez que vous ne me connaissez pas du tout. Il était bien
temps! Si vous aviez été bonne catholique...
Je sais (ne grincer pas des dents) que, si vous aviez été bonne
catholique, vous pouviez pécher de même. Sans doute auriez-vous été plus
curieuse de mon âme,--bonne précaution--plus curieuse de mon caractère,
et vous seriez tourmentée, vous seriez désespérée: vous n’auriez pas un
tel dépit.
* * * * *
⸬ Nous ne disputerions pas comme nous faisons, au travers de nos
baisers... Quel sera le dernier?
Votre belle bouche, vous devez la frotter quelquefois de ce piment qu’on
nomme en espagnol diablotin. C’est du feu.
* * * * *
⸬ Vous ne croyez pas au dieu des bonnes gens, mais votre dieu est une
espèce d’Américain qui ne s’est dérangé qu’une seule fois, au
commencement des choses. Depuis, pour rien au monde! Si vous saviez
comme il m’agace, cet hérétique, vous n’en parleriez pas, vous vous
tairiez, comme j’ai la politesse de faire, moi qui ne vous dis presque
rien.
Vous me laisseriez adorer en paix votre personne,
* * * * *
⸬ Connaissez-vous l’étymologie du verbe adorer?
Tais-toi, ferme ta bouche, que je l’embrasse une fois, dix fois: voilà
l’étymologie demandée, celle que je préfère (_os, oris_, la bouche, et
non pas _orare_, parler).
Quant à _embrasser_, c’était d’abord prendre dans ses bras. Le sens
dérivé a prévalu.
* * * * *
⸬ Vous m’avez dit un jour que vous désiriez voter, que c’était votre
droit.
Vous ne m’avez pas encore pardonné mon rire. Vous avez excommunié comme
il faut ce clérical et cet athée. Mais il avait vos bras sur lui: la
chaleur de votre forme passait par eux, comme si votre sang s’était
répandu dans ses propres veines. Il n’a pas ri longtemps.
* * * * *
⸬ Par surcroît, vos parents anarchistes vous ont nommé Liberté. Bigre!
Il n’y a pas un nom de sainte qui ne soit plus aimable.
* * * * *
⸬ Vous êtes capable de vous imaginer que je vous méprise. Enfermée que
vous êtes dans vos idées comme dans une bouderie, vous devinez mal la
tendresse, la sympathie, la charité humaine.
Ève bien renfrognée.
Chacun de nous est si seul au monde! Il n’y a de bonheur que de refermer
ses bras sur une autre ombre. L’on imagine un instant que le cercle est
franchi. Ce sont les âmes qui se veulent marier, et il est dur de penser
que les corps y réussissent à peine.
* * * * *
⸬ Lorsque je m’éloigne de vous, avant de me rapprocher encore, et que
vous percevez les deux temps de cette action d’admirateur, vous
rougissez, avec un sourire d’orgueil. C’est un mélange que j’aime.
Ce qui émeut en votre visage, avec le regard, c’est la lèvre pourpre et
gonflée, et le menton un peu gras, moins parfait, plus humain.
Sentirez-vous combien me séduit ce corps glorieux, avec sa belle taille,
avec ce port, qui donne envie de vous invoquer?
Je vous ai montré l’image des trois Grâces de Regnault.
Celle de gauche, la tête un peu lourde, serait encore plus triste
qu’elle ne plairait pas moins. Sous le bel œil rêveur, le menton est
malheureux, l’épaule un peu serve ou vieillie. Le torse, un beau
vase.--Son visage doucement incliné sur l’épaule, au-dessus du bras qui
l’enlace, celle de droite a un air de candeur; et dans le profil de son
jeune corps, une légère courbe délicieuse.--Mais la plus belle, n’est-ce
pas cette blonde, entre elles, qui les tient chastement embrassées, et
dont nul ne verra jamais le visage?
Elles ne ressemblent pas l’une à l’autre, ni vous à elles. Vous êtes
pourtant du même style.
* * * * *
⸬ Ah! Romaine. Ah! Guerrière. Minerve aux sourcils rejoints!
Je mettrai devant votre portrait une branche de myrte dans un vase blanc
et or 1830.
* * * * *
⸬ Vous souvenez-vous? Vous ne vous donniez pas alors la peine de
m’étudier. Amour vous possédait. Vous baissiez de temps en temps les
yeux. Vous regardiez, ô raisonneuse!
Au loin, les gamins arabes s’évertuaient: _Le Cri d’Altjé!_ _Les
Noubielles!_
Votre maison était à la frontière des deux empires. Elle regardait le
boulevard, la poste et l’école (laïque); de l’autre côté, l’allée sous
les palmes, les escaliers, les terrasses, le ciel: cet autre monde que
vous n’aimez guère, où j’allais trop souvent écouter les chants de
Yamina. Je vous apportais des dattes, des massepains espagnols, des
loucoumes. Et je crois, à présent, que vous eussiez préféré des petits
beurres--L. U.--J’ai cherché aussi, mais vainement, ces laitages
italiens, frais dans leurs claies ou sur le linge, et qui ont la forme
d’une tresse ou d’un fruit,--ces blancs fromages, dont les bergers de
Virgile nourrissaient déjà leurs amours.
La lumière vous gêna soudain comme un tiers.
Vous avez déroulé le rideau de toile. Dans l’ombre, miroita toute l’eau
répandue sur les dalles blanches et noires. Le jour mettait à la haute
fenêtre aveuglée un cadre d’or. La brise troublait votre robe.
Vous avez laissé tomber la hachette de votre éventail.
* * * * *
⸬ Vous avez la coquetterie de ne porter que du linge blanc, serré,
éblouissant. Ainsi paraissez-vous deux fois comme un marbre: carrare et
pentélique.
Chère, vous aviez eu peur que je me méprisse, et j’étais seulement
touché de votre enivrement!
* * * * *
⸬ Puis, vous avez voulu me prouver que vous étiez, sans religion, une
honnête femme. Vous prononciez des mots abstraits à n’en plus finir, à
dormir sans vous, dont votre éloquence emphatique ciselait les
majuscules. Vous aviez entrepris, notamment, de me démontrer que les
infirmières laïques diplômées ont plus de vertu que les petites sœurs.
Et moi, je me rappelais la longue prière matinale des femmes de ma race.
L’une d’elles, tant elle fut malheureuse, ne pouvait plus prier sans
voir paraître sur son cher visage en oraison des larmes qui la
consolaient. Et elle prononçait, mais avec douceur, le même mot magique
que vous répétez désespérément: «Justice!» Elle mettait avec sagesse
dans un autre lieu que la terre la source d’un si grand bien.
* * * * *
⸬ Votre bouche, remuée par les petits mouvements de la parole, restait
bien belle... Je ne disais mot. Quel nuage a passé sur mes traits ou
dans mes yeux, qui soudain déconcerta la douce pédante?
J’ai pris votre tête, votre fière tête, votre pauvre tête fanatique, et
l’ai reposée sur mon épaule. Tel est le sort. Ni les caresses ni le
silence ne suffisaient plus. Vous aviez besoin d’un mot de ma bouche,
que je ne pouvais pas dire.
* * * * *
⸬ Je vous opposais, dans mon esprit, des historiettes qui vous auraient
scandalisée et qui me plaisent, qui m’ont ému.
Je me retrouvais dans une petite ville du sud italien, un soir d’été,
entre quatre murs blanchis à la chaux, dans la compagnie d’une femme
étonnée par l’étranger. Je l’avais trouvée assise sur le pas de sa
porte. Ces logettes n’ont pas d’autre ouverture. Un seuil à franchir,
une porte massive à refermer, un être humain à votre discrétion.
C’est la même chose là-haut, où les filles attendent et regardent, les
unes comme des princesses des «Mille et une nuits», la plupart en vraies
sauvages, et toutes sur leurs talons, leurs mains devant elles.
En pays chrétien, la plus pauvre dispose d’une chaise.
Elle avait une jupe de cotonnade à fleurs, un corsage à grosses manches,
et l’un de ces vastes jupons de toile empesée que l’on mettait après la
lessive sur une cage d’osier.
Je lui parlais dans sa langue, lorsqu’elle parut en corset, pareille à
une image de _Vertus sœurs_ dans l’_Illustration_, du temps que j’étais
garçonnet.
Nous nous plaisions, ainsi qu’il arrive dans ces rencontres, sans que
l’on sache pourquoi, si vite. Je ne me rappelle plus le nom qu’elle
m’avoua et qui était peut-être le sien. Elle avait vingt ans. J’ai vu
dans le même pays de belles figues séchant au soleil, et qui tournaient
au caramel. Elles lui ressemblent,--et à vous.
* * * * *
⸬ Elle gardait sur son épaule un dernier lambeau qui m’importunait. Car,
en ce monde physique, certains veulent retrouver le tremblement d’une
passion primitive, ils veulent rencontrer à la fin ils ne savent quel
mystère, avancer jusqu’au point où la sensation est épurée en quelque
sorte par son excès et par vertige. Mais plus belle que vous ne pensez,
en me pressant doucement:
--_E peccato_, disait-elle. C’est un péché. _La Madonna non vuole._
Vos fictions, à vous, n’ont pas cette grâce ni cette douceur, où
l’enfant reparaît dans la femme; dans notre ambitieux dénuement, le
passé des cœurs dont nous sommes nés.
* * * * *
⸬ Et si vous étiez païenne vraie, vous ne vous mettriez en peine que de
moi seul. Vous laisseriez vos lubies, dont vous ne me convaincrez
jamais. Vous m’agacez, je m’en indigne, vous m’étouffez, je vous nomme
Paule Bert.
Contre la marine une lame
Vient mourir.
Je ne ferai plus rimer âme
Et soupir.
Je vous dirai: «Mon doux aimé,
Contemplez
La maison de béton armé,
S’il vous plaît.
Ou suivez à perte de vue
Le baiser
Que reçoit la perche éperdue
Du trolley.
Comptez les flots, vous ferez bien...»
--O mon cœur,
Ne serait-il en moi plus rien
Que laideur?
Vous avez ouvert votre fenêtre sur la Méditerranée, et vous regardez
l’oscillation indéfinie des vagues. Vous les entendriez clapoter sur la
pierre, si nous étions plus près, du même mouvement qui berce les
navires. A cette heure du soir qui tombe, il règne sur la vaste nappe
des eaux, une majestueuse indifférence, dont on a le cœur un peu plus
serré.
Fumée... Tu songes que tu verras un jour se répandre la fumée d’un autre
paquebot. Et moi, sur l’autre rive, je t’appellerai en vain, malheureux
d’entendre sonner la moitié des heures de la nuit.
COURTOISIE
⸬ Elle sent très bien qu’elle me plaît de plus d’une manière. Elle
détermine jusqu’à quel point avec la science d’un psychologue chevronné.
* * * * *
⸬ D’abord, votre corps. C’est lui qui m’a plu, le premier, forcément,
quand vous m’avez décoché ce coup d’œil magistral, à l’angle du Cours.
Il était bien pris et bien promené, et il n’a pas l’habitude de
décevoir.
On note un certain fléchissement et un certain empâtement. Mais vous
vous tenez si bien que tout ce qui vous trahirait reçoit la correction
de l’attitude.
* * * * *
⸬ Secondement, je me suis plu dans votre escalier aux carreaux rouges,
dans votre chambre aux carreaux rouges, sur votre palier, à votre seuil,
à votre fenêtre. Le long des quatre étages de cette maison bien
orientée, où le soleil laisse l’ombre en paix, et que la brise baigne et
lancine comme un mât. On y pense aux profondes douceurs méridionales, au
délice des fraîcheurs imprévues, qui font trêve à la canicule, à
l’agrément des sorbets, des éventails, des palmes. Si je m’exalte et
brode, je vous le dois.
* * * * *
⸬ Troisième point. J’ai aimé en vous la perfection de ce que
j’appellerai votre Rhétorique ou votre Poétique. Chaque métier a la
sienne. J’ai admiré tous les gestes que vous avez faits, tous les mots
que vous avez dits. Avec une extrême délicatesse, je vous ai vue vous
mouvoir sur plusieurs plans et passer de l’un à l’autre. Récapitulons.
_a_) Cession à l’Inconnu des biens qu’il vient d’acquérir. Il a lui-même
assez de tact pour avoir évité toute parole malsonnante. Il en résulte
que vous vous trouvez à l’aise dans les façons qui sont les vôtres. Vous
commencez à les laisser paraître.
_b_) Découverte chez l’Inconnu de plusieurs signes. Ils prouvent qu’il
n’est ni un goujat ni un niais. Ses mouvements. Ses mains sur vous. Et
juste l’air détaché, quoique sans mépris, qui est exactement le bon.
Plaisir d’accrocher, d’engrener un esprit à l’autre, sans bruit.
_c_) Découverte chez le même d’autres signes encore moins trompeurs. Ses
ongles, ses dents, Il en résulte que vous vous délectez, vous pouvez
enfin parler d’égale à égal, alors que vous êtes depuis trop longtemps
obligée de feindre partout une vulgarité factice. Sinon vous
détonneriez, là où les circonstances vous ont conduite.
_d_) Aux gens enfin que vous vous décidez à nommer, il s’aperçoit que
vous avez été à la mode à Paris il y a une douzaine d’années (avec une
belle voiture et des roses, comme vous le déclarez de fil en aiguille).
Et vous rougissez tout d’un coup, par la contrariété d’avoir commis une
erreur vexante. Vous vous rassurez en distinguant qu’il n’est pas si
sot. Il ne va pas se mettre à sentir par préjugé, alors qu’il vous tient
dans ses bras, quasi sans fard.
_e_) Vous en arrivez ainsi à une pointe d’émotion. Nous en arrivons à un
échange de passion brève ou d’amour-goût instantané, dont le commentaire
indirect est une vraie conversation mondaine (forme des dernières robes,
louange et discrimination d’un beau sac, prononciation de certains noms
de famille).
* * * * *
⸬ J’ai beau ratiociner. Elle me charme peu à peu, à mesure qu’elle-même
quitte sa gangue de promeneuse de la rue, et se trouble, sans vouloir le
découvrir. La courtoisie, le savoir-vivre lui remplacent la pudeur, avec
des effets qui sont à peine moins rigoureux, à peine moins efficaces, en
dépit d’une entière intrépidité.
* * * * *
⸬ J’admire encore en elle une autre perfection, celle de son être
physique intérieur. La perfection de ce mécanisme ou de cet animal qui
joue dans un être humain et vit presque indépendamment. On voit aux
fleurs agrandies et accélérées des formes monstrueuses, des mouvements
féroces ou lubriques. Un médecin connaît bien cette idylle des
organismes vivants. L’apprendre à fond. La savoir.
* * * * *
⸬ Ces portes qui battent. Ce hurlement qui traverse les murs. Cette
couleur de l’air qui a changé. Ce voile sur le Vieux Port, et ces
barques qui se sont mises à danser comme des bouchons. Un ouragan, la
veille du premier juin, un _orage glacé_, doublement absurde... Tu
penses bien aussi à la mort, toi, pauvre belle? Et tu ne dois même plus
avoir l’argent de ton cercueil.
LE RUBENS INGRAT
Elle avait déclaré avec componction qu’il valait mieux avoir l’air d’un
imbécile que d’un malin. J’ai oublié la circonstance, mais je
tressaillis. Je la crus merlette blanche faite pour moi, merle blanc.
(Cf. Musset.)
Par malheur, elle ajouta: «Les gens se défient moins.» Hélas! Son
sourire plein de dents! Tout son cœur n’était que gagnage.
J’ai pourtant connu la couleur de sa sincérité. Lorsqu’elle en vint à
m’aimer, c’était encore elle-même qu’elle aimait en m’aimant. Il était
donc inutile qu’elle mentît. Est-ce que c’est une pensée trop subtile?
Nous vivions dans une tranquillité superbe. Point d’affaire. Jamais elle
n’entreprit sur mon for intérieur, et je me souciais du sien comme d’une
guigne. Je l’appelais en moi-même la Piscine. Quand j’étais excédé: le
Hammam.
Je le lui dis, vers la fin. Elle me répondit qu’elle me nommait, de son
côté, le Calorifère, et nous convînmes de ne pas nous aigrir pour de
tels sobriquets, après tout flatteurs tous les trois, si l’on voyait le
fond.
Il m’arriva de lui donner, dans un papier de soie, un gros caillou, un
galet des plages. Elle me demanda pourquoi, toujours troublée dans sa
placidité par la fantaisie. Je pris ma plume, en silence, et j’y mis son
nom. Elle a si bonne opinion d’elle-même qu’elle imagina une délicate
allusion à la pérennité éventuelle de notre amour, et m’en témoigna la
plus vive satisfaction. Dans son arrière-sac, elle jugeait que ce sont
petites manières dont les amants sont convenus et qui ne tirent pas à
conséquence. Tandis que je pensais (en dansant de plaisir): «C’est ton
âme! C’est ton âme!»
* * * * *
Si je la racontais un jour, est-ce que ce serait une histoire gaie ou
sinistre?
* * * * *
Par avarice, à coup sûr, elle vivait dans un affreux meuble
Louis-Philippe, qu’on n’avait pas encore appris à placer, à entourer, et
dormait dans une chambre rébarbative, jaune tabac. Mon artisterie avait
pourtant sa revanche. Elle-même, qui n’y pouvait rien. Le seul Rubens
qui m’ait jamais entièrement plu. Blanche plus que le lait. Rose plus
qu’un corail. Dorée plus que l’or. Qu’elle soit pardonnée.
_Digression vénitienne._
Casanova, la nuit est belle,
Le silence a gagné les flots.
La blonde a son cœur qui chancelle
Et pudique, il cache un sanglot.
La brune a choisi de paraître
Plutôt mutine et sans souci.
En se penchant à la fenêtre,
Il faut qu’elle ait l’air d’avoir ri.
Il a levé sa main. La lune
Rebaise et flatte les deux fronts.
Que l’homme suive sa fortune.
Gondolier, à ton aviron!
EDISSA
Esther, mais non plus l’effarouchée, non plus celle qui entra dans le
palais de Suse, conduite par un vieillard qui peut-être renonçait à
elle; Esther, mais non plus celle qu’il avait tant fallu préparer, six
mois de myrrhe, six mois d’aromates; Esther, après qu’elle eut régné six
ans et appris tous les secrets des caractères et des courtines.
Vous êtes cette Esther, qui s’appela d’abord Edissa (mais je dis
_Edisse_, comme M. de Saci, et vous entendez _Edith_, ce qui flatte
votre anglomanie). La Bible lui donne une seule fois, je crois, cet
étrange nom, son vrai nom, lorsqu’elle franchit le seuil du roi, en
vagabonde tout à fait incertaine de son sort. Dans la suite, elle est
toujours nommée Esther, que certains commentateurs traduisent l’_étoile_
et d’autres la _cachée_.
Je me demande ce qui les divise. Je me figure que ce nom d’Esther avait
les deux sens. Le roi se gargarisait du premier, il en faisait des
madrigaux, ou la fusée d’une rêverie. L’autre sens était dissimulé dans
le sombre cœur de l’oncle, lorsque, vêtu d’un sac (d’un cilice, dira
Racine), il attendait silencieusement la pourpre.
J’ai aimé vos yeux et j’ai aimé la singularité de votre visage, dans sa
courbe incisive.
Vos yeux immenses. Leur lumière. Leur ombre. Le bistre de leur paupière.
Le gris de leur iris. Leur ciel. Leur terre. C’est la couleur en eux qui
est ciel, et terre leur expression. Un air altier et souffrant,
réfléchi, constamment tenu en main, bien dérobé à autrui. Je vous ai
pourtant comparée aux gazelles. Vous n’avez pas été choquée par la
banalité de cette comparaison. Il avait suffi d’un peu d’amour: vous
aviez oublié qu’elle eût tant servi. Ces yeux immenses qu’à la longue le
désert a faits, dans l’ombre des tentes, aux femmes d’Israël.
Une autre image dont je me sers, et qui vous flatte, n’est pas moins
fatiguée. Les femmes irisées de toutes les races sont couramment
comparées aux perles. Mais vous êtes la seule, dans tous les siècles,
qui l’ayez vraiment mérité. Dans la nacre des coquilles, les plus
sourdes transparences, entre le rose, le blanc et le lilas.
Maigreur de tes bras; effacement de tes sains, qui sont discrets, que
l’on oublie; exiguïté de tes flancs... Ce n’est guère ton corps que l’on
aime. C’est toi, cachée, mystérieuse.
Ton âme, si tu veux, ton âme et ton parfum. Cette odeur maligne,
imperceptible, incorporée. Jointe aux effluves du meilleur savon de la
terre, celle de ta naissance, de ta moiteur. On achève de perdre la tête
par le contraste de ces frissons qui te viennent, par le contraste de ta
muette violence avec ton impassibilité ordinaire.
Si beau, ton visage, et il peut devenir presque laid dans la contraction
des mâchoires, dans l’amaigrissement de la joue, dans l’arc du nez, dans
l’épaisseur de la bouche. Alors je l’aime ou davantage ou bien moins,
selon le sentiment qui colore cette transformation prodigieuse. Car nous
nous déchiffrons, nous nous lisons.
Je t’aime plus, bien qu’enlaidie, lorsque tu révèles, toi que l’on croit
blonde et si fragile, avec cette main pâle aux ongles bombés, je t’aime
plus quand tu révèles la sensualité d’un sang noir, africain. On t’aime
plus aussi,--on t’aime, bien qu’enlaidie, lorsque c’est par la douleur
et la peine. Mais l’on t’aime moins, je t’aime moins, avec cet autre
visage, lorsqu’il te vient par l’effet d’une pensée, d’une raison dure
et inhumaine.--Esther, dans le sérail, devait avoir ces mêmes yeux
implacables lorsqu’elle demanda au roi un second massacre.
Ton amour est l’enveloppement d’un drap de soie, et il est un prestige
de l’esprit. Il est difficile de suivre tes invisibles combinaisons,
bien qu’elles n’aient point de cesse. On t’embrasse juste au moment que
tu voulais. En te contrecarrant de front, on serait sûr de mettre les
torts de son côté, et de sembler goujat, mais tu ne détestes pas ma
clairvoyance. Il t’amuse de me sentir aux aguets, comme un chasseur. Il
songe, et il a l’œil.
Tu es capable, et peut-être chargée, d’un grand dessein. Les seuls
bijoux que je t’aie vus: ces deux perles de tes oreilles et cet anneau
de roses sur ta main. Mais je te soupçonne d’en posséder d’autres, tous
ceux qu’il faut avoir, et royaux, gardés dans le coffre d’une banque.
Pour pallier ta pauvreté--dis-tu--tu as choisi de porter cet uniforme de
velours bleu. Mais il est signé d’un grand nom. Si bien que j’hésite. Ou
tu es une femme qui a quitté un opulent mari, laissant tout, parce
qu’elle avait beaucoup de fierté. Elle continue de vivre, cependant,
comme tu vis dans ce caravansérail assez magnifique. Ou tu es une
aventurière astucieusement postée, astucieusement douée, et tu te donnes
des vacances, dans ce bon lit.
Seul point à peu près sûr: tu n’as pas toujours été riche. Pour payer,
tu attires presque sous la table ton vilain petit sac fripé. Tu
découvris un jour que l’argent était une sale chose, et tu n’as plus su
comment faire. Une sale chose, que les gens élégants donnaient sans
ostentation, sans paraître compter, et tu as voulu faire comme eux, mais
tu t’y prends avec grossièreté, malgré ton génie, parce qu’il faut
l’avoir appris dans son enfance.
A part ce trait si curieux, tu es princesse de la tête aux pieds.
Immobile ou bougeant, princesse. Dans la soupente de Mardochée, tu t’es
sentie la fille des Juges et des Lévites. On ne t’aurait pas soumise à
la vaisselle en te tuant, petite fille crasseuse et obstinée, qui
supputait l’avenir, au milieu des torchons, dans les feux de bengale de
ses désirs.
A moi de deviner comment je te perdrai. Tu sauras _choisir_ le lendemain
du jour où je t’aimerai le plus. Tu auras calculé notre apogée, notre
zénith. J’arriverai, tu seras partie. Tu auras reçu le dernier pli de ce
gros courrier multicolore que tu tiens sous clef, que tu ne lis jamais
en ma présence. Le nom que tu prenais ici, j’apprendrai qu’il ne te suit
pas plus loin. La cachée...
Bouquet de fleurs de nacre, prends ton vaporisateur. C’est la rosée qui
te convient.
Tu es aussi un agneau, un agnelet,--si tendre!
LA FIÈVRE
Tu étais clouée comme un papillon vivant. Je te voyais une figure
aquiline, léonine, d’une assez grande douceur pourtant parce que tous
les traits en sont émoussés. Tes grands yeux brillant comme une agate
brune, coupée à vif.
Il ne s’agissait point d’aimer. Il s’agissait de parler, à peine, et de
s’enlacer à l’instant.
Point d’aimer. Nous n’y pensions pas. Je te voyais feu et tension. Ta
lèvre inférieure avançait un peu, dans une moue affichée. Tes yeux se
dérobaient, me revenaient. Et tu me voyais je ne sais comment.
Nous nous croisions, mais j’ai changé de route, j’ai pris ton pas, tu
m’as accepté à la muette. Et nous n’avons pas échangé vingt paroles sur
les trois cents mètres qui nous séparaient de ta porte. Tu tournais ta
clef dans ta main.
Tu pensais que tout le monde allait mourir. Tu sentais tes veines fondre
et se consumer. Dès le premier instant tu avais vu dans ta liberté, dans
ta solitude, un gouffre ouvert, où tu allais à coup sûr tomber. L’un de
ces gouffres des songes, pleins d’ignobles sensations.
L’escalier gravi avec une dernière retenue. Ta maison, malheureuse! Tu
m’as fait attendre dans l’autre petite pièce, et je t’ai entendue aller
et venir à la hâte, ouvrir et fermer des tiroirs. Les portraits que tu
cachais: je ne l’ai pas deviné tout de suite. Mais peut-être avais-tu
encore les mêmes draps.
Mon excuse fut de t’avoir crue libre. Mon crime de n’avoir pas interrogé
la démente qui m’a appelé, m’a saisi, m’a embrassé en tâtonnant.
Il te restait une pudeur. Tu gardais le silence. Je percevais des
frissons, des chocs. Lorsque tu t’es enhardie, chaque jour un peu plus,
tu as eu recours à ta voix rauque pour t’exalter, te récrier. Tes yeux
hagards, étonnés de tout ce que tu osais, sans amour et sans question,
par un accord tacite.
Ces détonations sourdes, comparables à celles qui s’élèvent des
tambourins géants, de proche en proche, dans les solitudes de l’Afrique.
* * * * *
Il t’arrivait de dire: «Comme j’en ai sur la conscience!» Certes! tu me
le révèles tout d’un coup! Que ton mari est mort, qu’il était soldat,
qu’il est tombé, que tu viens de recevoir la lettre... Et tu voudrais
m’attirer, comme un complice, dans ton remords, dans ta peur, dans ta
juste épouvante.
CONFIDENCE
--Un homme, disait-elle, a peine à croire qu’il est aimé d’amour par une
femme, par une «poule». Je peux jurer d’avoir aimé, lorsque je me
croyais moi-même décidément à l’abri, devenue dure comme une pierre.
Il était courtois, prévenant, brun aux yeux gris, avec une manière de
parler dont on était d’abord surprise, puis conquise. J’imagine que ce
sont ses paroles qui m’ont fait le plus grand mal. Il me plaisait bien,
tu penses. C’est le commencement de tout. Mais on peut prendre un homme
qui plaît, le reprendre,--et bonsoir! Ce sont ses paroles, je t’assure,
qui m’ont affolée. Elles m’ont fait croire qu’il m’aimait. Tandis qu’il
m’a seulement désirée, peut-être. Ses paroles, et son air intimidant.
Est-ce que tu te souviens des boulevards au commencement de la guerre?
Est-ce que tu les retrouves? J’étais idiote d’y être allée, mais j’en
avais vraiment besoin.
Il m’a vue. Il m’a suivie. A brûle-pourpoint, ses idées bizarres. Il m’a
dit, et je voyais bien qu’il ne mentait pas, qu’il m’avait déjà
rencontrée, six mois auparavant, mais qu’il avait eu _peur de moi_. Nous
avons parlé en marchant. La rue Laffitte, ce jour-là! Le désert. Je
l’examinais, dans son uniforme vieux comme les rues. Sa timidité
m’amusait parce qu’elle l’empêchait de voir celle qu’il me donnait. Je
me rengorgeais. Je me suis décidée à lui raconter que je n’étais pas
libre ce soir-là, que je n’étais pas libre comme je voulais, et que,
d’ailleurs, je ne le connaissais pas.
Il m’a répondu que j’avais tort de compter sur le temps. Un homme et une
femme qui se rencontrent, en des jours pareils, et se plaisent: ils ne
savent pas s’ils se reverront... Je ne saurais plus répéter exactement.
J’ai compris que je ne m’étais pas moquée de lui. C’était moi qui
préférais retarder, attendre.
Et comme j’étais contente! La belle promenade que nous avons eue! Il ne
disait pas qu’il m’aimait. Il ne le disait ni en français ni en argot.
Il inventait une foule d’autres mots: que j’étais belle à rendre fou,
qu’un homme perdait tout espoir de se présenter d’égal à égale... Tu
remarques: j’ai dû commencer à l’aimer tout de suite. Au lieu de lui
rire au nez, j’écoutais, j’écoutais. Figure-toi qu’il devinait comment
j’étais faite. Une seule erreur, qui n’était pas désobligeante. Les gros
seins que j’ai toujours eus n’étaient plus en réalité aussi étonnants.
Ceux qu’il décrivait étaient mes seins de jeune fille. Je regrettais de
n’avoir plus tout à fait les mêmes, et je plastronnais. Pour finir, je
l’ai renvoyé en faisant la dame, et suis rentrée... Sans dîner, oui.
Attends. Je me suis tuée pour lui. J’ai essayé de m’empoisonner quand il
m’a quittée. Lui n’a pas cru ma lettre. Il a seulement cru que j’avais
dit la vérité quand il m’a vue six semaines après, maigre comme une
chatte de gouttière, la figure à l’envers. Il m’a mieux regardée. Il
comprenait combien je l’avais aimé d’amour, et ses paroles étaient
encore gentilles, mais... que veux-tu?... il me les enlevait au fur et à
mesure. J’ai voulu encore l’embrasser. Je l’ai senti se raidir, se
résister... Et je suis partie. Je suis rentrée à pied par le bois depuis
Suresnes. Je te jure qu’il pleuvait. J’avais mon dos trempé. Je me
disais à chaque pas: «Crève! Crève!»
Pardonne-moi si je m’embrouille. Les huit jours qui ont précédé notre
premier rendez-vous, je les ai passés à m’exalter comme une petite
fille. J’avais aimé une fois. Je savais comment on aime, et qu’il est
rare que le bonheur en sorte. Je redevenais nigaude sans m’en
apercevoir. J’empruntais à tout le monde. Les cafés ne me voyaient plus
qu’en tapeuse. On supposa que j’étais malade et que j’étais bonne fille,
mais tout ce qu’on pouvait imaginer m’était indifférent. Et ces
romans-feuilletons! Je ne voulais pas de lui dans ma chambre. Je
calculais qu’il devait me trouver en bas, à l’heure dite, que je lui
demanderais de m’emmener n’importe où.
Ne te moque pas de moi. Tu sais comme j’étais belle il y a cinq ans.
J’éclatais dans ma peau et j’étais encore gosse, j’étais toute fraîche.
Il prétendait que j’étais belle jusqu’au scandale... Excuse-moi, je
retrouve ses propres paroles... Et je me rappelle que celle-là m’a
saisie. Tu te souviens que je ne pouvais entrer nulle part: tout le
monde se retournait. Les hommes, la bouche ouverte. Les femmes, avec une
mine offensée. J’en avais honte. J’étais donc si insolente, si
dégoûtante! Lui prétendait que je donnais l’idée de l’amour
irrésistible. Tu as la preuve de tout ce qu’il savait dire.
Il m’a donc trouvée sur le pas de la porte. Il avait une voiture fermée.
J’y suis entrée. J’avais sur moi une grande cape dont il était intrigué.
Mais je faisais _chut!_ et lui retenais ses mains. Il me regardait avec
attention, et moi, gaie comme j’étais, je ne riais pas. Je lui caressais
sa tête.
Tu vas le savoir: dans ma cape, j’étais toute nue. Toujours le
roman-feuilleton. Il a blêmi. Il me couvrait de baisers. Il s’éloignait
pour me voir debout, et je me tenais bien droite, orgueilleuse,
intimidée, oublient tout, fière de moi-même, heureuse en lui. J’ai cru
qu’il s’évanouirait, et attends encore. Il était désemparé, annihilé.
Dix nuits, dix belles nuits qu’il m’a données en trois mois l’ont
ensuite rassasié. Jamais je n’ai tant cru qu’il m’aimait que ce premier
jour, lorsque je reposais dans ses bras et qu’il se dépitait. Moi,
j’étais tranquille, sûre de lui, de l’avenir. Et comme j’étais
exactement de même, le cœur en déroute et les sens froids, j’étais
contente. Je savourais la victoire de mon corps sur ses nerfs, et la
douceur de le tenir contre moi, humilié, murmurant. Et vexé, mon cher
amour, vexé!... Vous êtes toutes à dire que je suis une originale. Si je
n’avais pas compris plus loin, ce jour-là, je me privais de tant de
bonheur!
Il n’y a pas de folie que je n’aie commise. J’ai vendu mes robes, mes
deux bagues. Pauvre comme il était--mais _chic_, tu sais,--je m’entêtais
à refuser ses cadeaux. Je continuais à taper les gens. J’écrivais les
lettres de deux ou trois femmes, je faisais leurs courses, j’acceptais
leurs charités. Je lui ai dit mon vrai nom, que personne ne connaît. Une
nuit qu’il dormait, que je l’avais laissé dormir exprès, il m’a attrapée
debout et fouillant dans son portefeuille. Pour m’emparer du petit
portrait collé sur sa carte d’identité, je courais le risque d’être
prise pour une voleuse ou pour une espionne. J’ai cru perdre, non pas sa
personne, sur laquelle je ne comptais déjà plus beaucoup, mais jusqu’au
souvenir qu’il pouvait garder de moi. Instantanément, la mort dans
l’âme. J’ai ouvert la bouche... Quand il a vu que le portefeuille était
là, intact sur le lit, et sa photo entre mes doigts, à moitié
détachée... Il m’a attirée. Mon dieu, que j’étais heureuse!
Je lui obéissais, il n’avait qu’à parler. Je lui ai répété que je
l’aimais, à le fatiguer, à le rendre insupportable. Mais il faut que je
sois juste. Il n’a jamais pris certaines manières arrogantes. Il a
toujours été gentil. A certains moments, il me suivait des yeux avec
passion, pensant à moi bien plus qu’à lui. Sois tranquille: je pensais
aussi à le combler. Ne crois-tu pas qu’il m’a vraiment aimé, lui aussi,
et qu’il a eu peur, comme il avait dit, peur de moi une seconde fois?
Il m’avait quittée depuis deux ans lors de ma dernière folie. J’étais
dans l’auto de Robert. Tu sais comme il est susceptible. Il voulait, à
cette époque, vivre avec moi, et je le vois toujours, il me revient de
temps en temps: il n’est plus jamais question de communauté. Je
conduisais. Nous suivions les quais de la Seine, nous passions devant
Puteaux. Je ne pensais pas à lui, si tu veux. Lorsque j’ai vu la foule
des ouvriers et des soldats sortir de l’usine, je n’ai pas pensé que
j’aurais la chance de le voir. Quand je l’ai aperçu tout à coup, lui,
son visage calme. La voiture passait. Je me suis retournée. La voiture
filait. J’ai tout lâché. J’ai sauté le mur. J’ai passé de l’autre côté,
dans la capote, pour le voir plus longtemps. Il était devenu tout pâle.
Il m’avait donc aimée?--«Si nous avions marché plus vite, ma chère,
c’était un coup à nous tuer.»--Je n’ai pas répondu. J’avais la bouche
dans mon mouchoir.
* * * * *
Dis-moi. Je vais au lavabo. Non, ce n’est pas ce que tu crois. Ne crains
pas, grande folle. Demande à Louis, si tu le vois, de nous servir deux
manhatans.
LE TEMPS SI LONG
_La méprise._
Les faits, les données: elle avait pu le tromper, en l’aimant toujours.
Le cœur humain n’est pas simple. L’un ne paraissait pas moins sûr que
l’autre. Il l’avait trop négligée. Elle avait cédé au dépit, et à la
surprise, au traquenard des sens.
Il avait reçu l’aveu de l’infidélité. Il l’avait tenue comme le petit
Spartiate dans sa robe le renard furieux. A plus tard, la brûlure des
plaies. A plus tard, l’agacement des cicatrices. Pour le quart d’heure,
il avait à savourer une autre merveille: cet étonnant visage féminin,
presque joyeux.
Convaincue et pardonnée, elle voulait appuyer sa tête sur l’épaule de
son véritable amant. Sa bouche dessinait la souriante moue d’un enfant
pris en faute qui veut désarmer le châtiment à force de grâce. Elle
n’était pas sans marquer un certain repentir, un certain regret, et une
grande soumission, et une vraie honte. Au delà de cette première
enveloppe, ses yeux trahissaient l’allégresse. Ayant trompé sans aimer
l’autre, qui donc ne tirait pas à conséquence, elle était bien aise de
voir éclater avec force, sur un visage défait, leur amour, son seul
bonheur. Bien aise vraiment. Elle en avait envie de rire. Elle en
souriait, non sans acuité, dans un ambigu de tendresse et de malice.
Elle ne doutait plus qu’il l’aimât, du moins. Et se faisait très humble
en attendant, serrait sa main, embrassait sa main.
--Tu chantes, à présent? Doucement, profondément. Tu chantes?
_Le cornet._
Vous virevoltez interminablement pour que j’admire votre belle robe de
soie. Mais je ne l’aime guère, elle est trop étroite. Vous êtes ample,
vous êtes corsée. Et vous voulez vous habiller en sauterelle? Quatre
sous de frites dans une main, trois grammes de parfum au poids dans
l’autre. Vite! Dépêchez-vous de m’éblouir. Que je fasse un peu _ah!_,
des yeux, vous verrez, sans souffler mot.
_Encore les yeux._
Cette femme de couleur et cette vieille dame de nos pays en bonnet
ruché. Celle-ci, parente du Code Napoléon, des actes notariés, des
tragédies de Voltaire, des odes de Jean-Baptiste. Et celle-là des
taureaux, des serpents, des chaudes couvées, du sifflement sous les
feuilles.
La dame de chez nous a un grand nez noble, qui ne lui sert même plus à
prendre du tabac. La noire, un museau pour flairer, pour jouir, tout
velouté. L’une et l’autre, dans le même véhicule, sur la même place de
l’Opéra, et qui en sont venues à se parler sans étonnement.
J’admire encore ta prestesse quand tu l’as brusquement plantée là,
m’ayant attrapé au vol. Comme tu marches savamment, au moyen de ces
beaux cylindres moulés! Et que tu t’habilles élégamment! Ta belle robe
verte. Ton beau linge rose. Tes bas beiges. Tes souliers prune. Fraîche,
nette. Parle encore. Dans ta grosse bouche, ce doux parler indolent.
Est-ce que toi aussi tu fermes les yeux? Est-ce que toutes les femmes
veulent avoir le même égoïsme? Sous tous les cieux?
_La Turque._
Lionne noire, au mufle incurvé comme ceux de l’Alhambra, n’ouvre pas
tant la gueule. Tu montres un excès d’or américain.
Blanche de teint, blanche à faire comprendre aussitôt à l’esprit le plus
prosaïque les comparaisons de ton pays, blanche comme le jasmin et comme
la pâle lune, c’est dans ta chevelure que tu es noire, dans ton beau
crin.
Les khans. Les exodes. Les belles enlevées au travers de la selle par
les cavaliers bistrés qui voulaient des fils blancs, aux yeux clairs.
Dans l’âme de ta naissance tu as trouvé des fantômes de princesses et
des ombres d’esclaves. Si bien que ton orgueil s’arrête toujours à
mi-chemin, à l’amour-propre, à la vanité, mais que tu élèves ta ruse aux
chefs-d’œuvre de la diplomatie.
Tu as pourtant fait un marché de dupe, pour le peu que tu sais de moi,
pour le peu que tu devines; au lieu que tu me donnes ces terribles
leçons d’indifférence.
Comment fais-tu? Est-ce que tout au monde t’est vraiment égal?
_Coin de rue._
L’homme qui titubait, sa veste trouée, le plâtre de ses cheveux, la
vieille boue de son pantalon, sa moustache de beurre, sa chemise de
pilou, sa bedaine, l’étrange figure que doit prendre la ville dans sa
tête dodelinante.
Derrière lui, comme une chienne fidèle ou terrorisée, une vieille
figure, un marron ridé. Quand la distance était assez grande, elle
lançait une imprécation. A la dernière, il entra encore, pour l’en
punir, dans cet autre café, mais elle l’y a rejoint, avec un air de
tête: «Eh! bien, moi aussi. Toi, par débauche. Moi, par désespoir.»
Leur usure, leur misère dans cet Éden. Deux torchons sales. Deux
croûtons noircis, moisis.
Elle levait dramatiquement son bras droit: «J’ai été femme légitime,
moi, et me v’là!» Elle n’en revenait pas. Reprendre ses esprits,
retrouver soudain les souvenirs et l’honneur de la vie ancienne. Là, au
coin de la rue, dans toute cette électricité. Une grosse qui était
affalée, découragée, à bout de forces, visiblement, voulut lier
conversation avec «la mère». Elle-même, à quoi songeait-elle? On
entendit la vieille répondre: «Si tu me voyais en train de rire!»
--Allons-nous-en, petite fille. N’y pense pas. Crois que tu auras plus
de chance.
_Danseuse exilée._
Quand vous plaisez, sous la mitre d’argent,
Quand vous riez, que votre âme étincelle,
Quand vous dansez, avec ce bel accent,
Quand vous chantez, que votre cœur ruisselle,
La coupe en main, quand vos yeux pleureraient
Ayant revu dans le miroir fidèle
Les noirs fusils levés qui massacraient,
Et l’ombre et le sang de la citadelle,
J’aime en vous cet orgueil vif et ardent,
Ce pas, ce jet, ce cri, ce don, ces charmes,
Ce gai bonjour, cet épanouissement...
Douleur de feu, qui n’as besoin des larmes.
LES QUATRE BOULES
Votre petite personne rebondie, assise sur le cuir rouge. Vos deux
grands yeux dans ce pâle visage rondelet. Ces deux grands yeux blancs et
verts dans leur frange de cils noirs.
Si je levais le nez de mon livre, je m’apercevais que vous les aviez sur
moi et que vous les détourniez soudain. Vous étiez touchée dans toutes
vos fibres. Gênée dans votre ceinture, dans votre linge.
Je vous trouvais mieux que belle: séduisante. Je vous admirais dans
votre petite robe souple d’une seule coulée. Ou qui eût été d’une seule
coulée si vos charmes et votre dérangement l’eussent permis. Mais vous
dûtes la rétablir, la tirer sur vos genoux avec dépit, étant plus
découverte qu’il n’était convenable.
Toute seule avec moi dans la grande cage de verre retentissante (ou
métro). C’était l’heure où les gens raisonnables sont à déjeuner. Nous
étions deux fous en regard, bien que vous vous fussiez appliquée à vous
tenir, à céler votre désordre. Ce désordre intérieur, petit bout, qui
vous agaçait tant.
Vous n’avez pas voulu convenir que je vous plaisais, et je ne reviens
pas des étranges réponses que vous osez faire. Tout à rebours. Une
femme, disiez-vous avec le calme d’un vieux lascar, est toujours
troublée quand un homme la regarde ainsi. J’insistais. Je vous rappelais
comment vous me regardiez vous-même. Je me défendais avec gaucherie, et
même j’allais renoncer, avouer ma défaite, m’en aller piteusement.
Lorsque vous m’avez déclaré que votre vertige--dont vous convenez
donc--ne venait point de ma personne, mais de l’idée de l’aventure. Gai!
Voilà ce que tous faites de tous les masques féminins habituels.
Vous étiez pâle. Vos cils battaient. Vous étiez haute comme une pomme.
Vous poussiez votre voix vers le contralto, soit par un effet naturel de
ce qu’il faut bien que je nomme votre désir, soit pour plus de gravité
et de décision. A-t-on jamais vu une femme jeter comme vous les cartes
sur la table? Debout dans cette cave, aux pieds de l’escalier mobile qui
monte avec un bruit de noria, vous m’arriviez au coude. Et n’aviez pas
peur. Je considérais de haut votre statuette. Tant de sérieux! Tant
d’ardeur! Vous en étiez comique, et finalement émouvante.
Pour me sommer sur-le-champ (à cause du rendez-vous que j’avais feint de
vous donner lorsque vous me rebutiez) vous m’avez fièrement demandé si
vous ne valiez pas le sacrifice de mes affaires. Pour me sommer sur
l’heure, vous m’avez déclaré que vous n’étiez pas toujours libre, que
vous aviez un mari. J’ai commencé à démêler que vous l’aimiez et le
trompiez. Que vous l’aimiez d’amitié, pour ainsi dire: votre confiance
et une sorte de tendresse. Que vous le trompiez par bouffées, parce
qu’il vous décevait,--parce que tu cédais, en te condamnant, aux
violences que ta bête faisait à ton cœur.
Tu as serré contre toi un corps, sans plus, qui t’agréait. Tu as pu voir
que je ne pensais--aussi--qu’à moi-même. Tu es assez belle. Les rues de
Rome sont pleines de brunettes râblées comme toi, et qui sont couleur de
blé bien mûr ou blanches comme toi. Leur commun portrait est au Vatican.
C’est celui de la fiancée dans la fresque de la Villa. On voit ou l’on
devine leurs avantages. Les quatre boules.
Que penserais-tu si je te disais que je te compare aussi à Pasiphaé? En
dépit de ta faible envergure. Le sang chantait dans ses oreilles. Plus
de passé ni de lendemain. Plus d’heures. Le monde n’était plus un disque
solide. Il se résolvait, s’évanouissait dans l’attente d’un cri.
Tu ressembles, pour finir, en plus menu et en clair, à la belle
odalisque qui est au premier plan du Bain Turc, ses deux bras relevés,
sur la direction desquels Ingres a hésité, comme il est visible dans les
esquisses de Montauban. Je ne te ferai pas cette révélation que tu
recevrais trop mal, à cause des préjugés qui règnent aujourd’hui. On
veut des beautés pointues. Mais je vais te demander de mettre ainsi tes
deux bras autour de ton crâne.
Et que je suis bête! avec toutes ces ressemblances qui m’obsèdent, qui
m’offusquent peu à peu la séduction la plus délicieuse, celle de leur
nouveauté. Quand je saurai qu’il n’y en a plus une qui soit entièrement
_incomparable_?
Le chocolat est en effet meilleur quand on le laisse un peu refroidir
comme tu fais. Il se concentre.
J’avais compté que la tête de ma maîtresse sur l’oreiller me ferait
honneur. Mais, toi, maligne, tu n’as laissé voir que tes deux mains, non
pas même, tes dix doigts, tes dix beaux ongles tirant le drap pour
effacer l’ondulation du corps féminin sous le linge. Par chance, tes
beaux cheveux.
Est-ce ton vieux mari qui ne veut pas que tu les coupes?
Tes deux petits pagnes. Ton fourreau. Ton turban. Tu es pressée. Tu te
baigneras «à la maison».
Espères-tu de trouver un jour, dans ces rencontres, un élixir, un
philtre, un vrai roman? Et tu trembles de prévoir qu’en ce cas il faudra
sortir des mensonges courts, qui s’effacent, qui te laissent souffler,
pour entrer dans un dédale sans fin. Ou si c’est un fils que tu veux, en
compensation? Et tu braves d’avance le remords que tu sentiras à voir
s’enorgueillir ton pauvre vieux chien... De nous deux, sachons qui aura
le plus de ressort. Si c’est _au revoir_ et non _adieu_, parle. Dis-le,
têtue.
LES VAUX DE VIRE
⸬ Si tu ne sais pas où nous sommes, moi non plus. A Vire. Mais où dans
Vire? Près de l’église? Près du marché? Je croyais que tu étais d’ici.
Parisienne, évidemment, mais Normande, et d’ici...
* * * * *
⸬ Elle ne pouvait pas être d’ici. Elle m’aurait refusé. Il faudra
qu’elle me dise comment il se fait qu’elle ait voulu descendre à Vire,
et qu’elle s’y trouve libre comme l’air, sans connaître le nom d’une
rue. Quand la dormeuse s’éveillera, je vais l’interroger comme un juge.
* * * * *
⸬ Les morphologistes distinguent un type plat et un type rond. Bien
qu’elle soit grande et svelte, elle est aussi ronde qu’il est possible.
Et les morphologistes distinguent un type respiratoire, un type
musculaire, un type digestif... Elle est ronde et respiratoire. Tendrait
au musculaire, pour un peu d’exercice physique qu’elle se donnerait. Je
l’ai vue debout, je l’ai vue se blottir. Cette Léda de Venise, fondue et
contractée à la fois.
* * * * *
⸬ Elle mord sa bouche... Quand je me penche dans l’épaisseur de la
fenêtre, je distingue le commencement d’une plaque bleue, et le pan du
clocher de cette horloge dont le remue-ménage fatidique nous amusait et
nous flattait. _Rue des Fè..._
* * * * *
⸬ Il faut qu’elle sache lire un caractère pour s’être ainsi endormie,
laissant à la traîne, avec ses grosses perles, qui sont fausses, comme
il se doit, un si beau sac, fauve, à grébiches d’argent. Nous ne nous
connaissions pas plus qu’Adam et Ève. Mais le premier couple n’avait pas
le choix, au lieu que nous nous sommes préférés dans toute la foule des
habitants de la terre. Foin des lois! Nous deux.
* * * * *
⸬ Dans son manteau de cendre blanche, entre sa valise triangulaire et sa
mallette carrée, une fameuse Inconnue! Elle parut encore plus belle son
chapeau enlevé, dans la boule de ses cheveux pleins de lumière et d’air.
Elle accepta d’écouter mais sans entrain. J’étais dérouté par le
contraste d’une telle indifférence avec l’espoir des premiers coups
d’œil. Elle m’a expliqué cette nuit qu’elle était surprise de
l’éternelle monotonie des aveux. «Tout ce que celui-là peut
trouver--pensait-elle textuellement--et qui est assez gentil et neuf, ne
change pas la terrible, l’affreuse répétition... Le rôle est si bien
connu qu’une femme ne sait plus jamais quel est celui qui ment, quel est
celui qui dit vrai.»
* * * * *
⸬ Elle a une jolie voix... «Supposé qu’elle ait été bien folle, bien
imprudente, elle en arrive à se fier, non plus à lui, jamais, mais à
elle seulement, à son plaisir, à sa chance.» Sur quoi, j’ai cru devoir
citer la sagesse d’Horace et d’Omar Keyam, mais elle a fermé son visage,
comme si je faisais fausse route, malgré l’apparence, et que le chemin
de son cœur ne fût pas, à vrai dire, une élégante volupté, mais le
sentiment d’un amour tendre, égaré, demi-fou.
* * * * *
⸬ Et si ce n’était pas à Vire qu’elle allait? Si elle avait imaginé de
descendre pour me fuir seulement, pour fuir l’importun, pour changer de
voiture en paix? Et si l’importun a été d’un tel courage qu’elle l’a vu
tomber derrière elle sur le quai? Ainsi prise à son piège. Et qu’elle
fût, à ce moment de sa vie, obsédée, assiégée, désemparée à ne savoir
que faire. La branche que les mains saisissent d’instinct. Quel cinéma!
Mais rendez-vous justice, mon gentilhomme. A la bonne heure! Vous tenez
en bride votre fatuité.
* * * * *
⸬ Éveillez-vous. Que je vous fasse admirer, peinte contre le mur, la
Reine des Roses, dans sa robe de satin glacé. Boa de plume blanche, les
seins voilés de mousseline blanche, poudre de riz blanche et rose, et
les yeux flous. Voyez qu’elle a sa taille étranglée comme une guêpe; les
flancs avantagés par ces tuyaux d’orgue, pleins de cassures, où
l’artiste a prodigué tout son art; les blonds cheveux tirés de bas en
haut; et pris en haut comme un cimier. Jamais coiffure ne fit mieux
valoir une petite tête. Elle est assise. Son bras gauche repose sur
cette colonnade. Qu’elle se retourne, vous admirerez sa _tournure_.
Aviez-vous oublié que votre mère eût été si belle?
* * * * *
⸬ Sur le quai, j’ai très bien discerné, dans votre œil, l’instant
décisif. Il faudra que je vous dise comment les Canadiens nomment les
bagages. Ils les nomment le butin. L’instant décisif, où votre œil m’a
permis de mettre la main sur vos bagages. Oh le beau butin que
j’emportais! Vous ne disiez plus mot. L’omnibus de l’hôtel, son odeur,
sa chevauchée dans la nuit, sur la longue route plantée d’arbres
énigmatiques. Au fait, nous ne savions pas si elle était longue ou
courte. Vous étiez toute recueillie. Les fers sur le pavé. J’avais
l’impression que, sans plus lever les yeux, vous me _considériez_
encore...
* * * * *
⸬ Bonjour, cette blonde... Ne regardez pas ainsi de tous côtés. Que
voulez-vous? Cette chambre est laide. Ne regardez pas les _Derniers
moments du président Carnot_. Regardez la Reine des Roses. Et
laissez-moi un peu vous contempler, belle plante, dans ce bulbe bleuté
de votre chemise. (Me voilà bien attrapé. Je ne vous ai pas vue la
mettre.) Ne regardez plus, tranquillisez-vous. Je vais aller vous
attendre dans ce café blanc minuscule dont la vitrine expose les clients
en montre. Vous pouvez m’y remirer de temps en temps, par les carreaux,
si le cœur vous en dit. Là, dans cette rue qui, paraît-il, est _féée_...
*
* *
⸬ Comme une petite ville peut fatiguer deux grandes personnes qui sont
assez curieuses et qui n’ont pas beaucoup dormi! Décidément, vous ne
connaissez personne à Vire. Je vais vous demander la permission de
mettre un genou en terre devant vous et de tirer vos deux petits
souliers, vos deux bas couleur de chair. Baiser. Vous me rendrez un de
ces regards qu’à présent je connais. C’est vous-même qu’ils interrogent.
* * * * *
⸬ C’est la troisième fois, à Vire, la troisième fois dans ma vie, que je
contemple le bout du monde.
* * * * *
⸬ Voyez que la blonde Reine des Roses a les yeux noirs comme vous, si
les vôtres sont noirs, s’ils ne sont pas plutôt mordorés.
* * * * *
⸬ Ce que j’entends par le bout du monde? Imaginez un lieu de la terre
arrangé de telle sorte que l’on y est saisi à la gorge, que l’on y est
ou désarmé ou exalté par le sentiment de l’exiguïté et de l’éphémère.
L’écorce de la planète y devient perceptible, et sa rotondité, son arc,
et son vagabondage dans les cieux. Il suffit quelquefois d’un carré de
labour posé comme un mouchoir sur les genoux d’une colline.
* * * * *
⸬ Vous vous souviendrez, mon perdreau, de la ville sans poussière et de
la ville aux belles grilles. Point de poussière. Tout y est granit. Il
faudrait que la poussière fût apportée d’ailleurs par le vent. Or, il
avait plu, vous vous en souvenez. Dans l’étendue des heures, vous avez
écouté le ruissellement des gouttes sur la pierre. Vous étiez près de
moi, je ne suis pas ingrat. Vous étiez près de moi, mais vous étiez
partout, dans les approches de l’orage, dans le rafraîchissement de la
pluie, dans le chant des coqs, dans les rumeurs de l’horloge.
* * * * *
⸬ Il est vrai que Vire est charmante. Et il est vrai--vous me laisserez
vous le dire--que vous avez été ravissante, gracieuse, amène. Il n’y a
personne qui vous ait vue aujourd’hui et qui ait pu vous oublier à
l’instant, à peine passée. Souvenez-vous que les laveuses, chacune sur
le pas de sa porte, utilisant le flot sans se déranger, vous regardaient
avec envie. Je veux dire avec sympathie. Jolie couleur du temps: un bel
enfant baigné. Nous étions heureux, sereins. Avouez-le: il y a longtemps
que vous n’aviez pu vous réfugier dans le moment présent. Grilles des
villas, grilles des jardins, et celle de ce merveilleux couvent, auprès
de l’eau, voué au silence.
* * * * *
⸬ Vous avez trouvé. Vous avez du génie. Le bout du monde est bien ici
sur cette place d’où l’on découvre, au pied des grands murs, les Vaux de
Vire. Il est dans cette profonde vallée fuyante à perte de vue, où la
verdure a plus de sombre, plus de mystère, que dans les autres vallées
normandes. Non plus une verdure de prairie, mais un vert de bois
enchanté. Vous étiez belle au bord de ce paradis désert, dessinée,
inscrite dans l’espace... Votre lèvre supérieure étant un peu courte,
votre bouche a souvent l’air d’attendre.
* * * * *
⸬ Le premier lieu où j’aie vu le bout du monde? Alger. Imaginez une
ruelle qui n’a pas de fin. On l’a lancée, une terrasse au bout, pour
rester en suspens entre le ciel et la mer... Cette Léda de Venise, qui
sera foudroyée debout. Le cygne représente à la fois la douceur et
l’étrangeté de l’amour. Elle l’attire et le repousse. Elle ne sait.
* * * * *
⸬ Le second lieu du bout du monde? Angers. Là, il saute aux yeux. La
ville elle-même l’a sentencieusement gravé sur ses registres, je crois.
Personne, en tout cas, ne donne un autre nom au promontoire, au
belvédère qui, devant le château formidable, domine la plaine noyée par
trois fleuves. Tant de brume que nous flottions. L’ouate est plus
lourde. Je touchais de la main ses poignets, son épaule fragile, ses os
légers. Je ne parvenais pas à savoir ce qu’elle voulait, si c’était bien
moi.
* * * * *
⸬ Je pourrais vous en faire une anecdote, un jour, si vous m’en donnez
le temps. Parce qu’elle avait oublié de tourner une clef, je l’ai
découverte devant la baignoire de l’hôtel, lui arrachent un cri. Son
visage furieux: Bonaparte au pont d’Arcole. Elle était vite lasse, pour
trop sentir, peut-être, en dépit d’un orgueilleux silence. Au lieu que
vous: autant de verres de lait.
* * * * *
⸬ Voyez que je sais déjà trouver les meilleures places contre vous,
jusque dans ce creux de votre pied si tendre. Dans vos réveils, vous ne
serez plus surprise, comme si vous tardiez à me reconnaître.
* * * * *
⸬ Cette rue est en réalité la rue aux Fèvres, chère tête, c’est-à-dire
la rue des ouvriers, des artisans, chère tête pleine de pensées.
UNE HERBE AMÈRE
_Jalousie._
A vingt ans, la jalousie se réduit peut-être à une image, d’ailleurs
atroce. A une émulation, à un _match_ d’où tu sors vaincu, mais plein de
mépris--tu ne doutais pas de toi--et le mépris te venge, il te délivre.
Puis, tu n’as plus eu le même âge que les jeunes filles. Tu as appris à
pénétrer dans les pensées, dans la tienne, dans la sienne, dans celle de
l’autre. Trois lignes enchevêtrées que l’on brode sur ton cuir, en
pointes de feu.
Il a des regards furtifs comme des éclairs de chaleur, qu’il voudrait
dissimuler à tout le monde, cependant que la belle n’en perdrait pas un.
Tu as en outre appris à connaître l’indulgence, la pitié, et tu te
souviens de tes propres fautes, dont la mémoire va rabattre ta superbe.
Si bien que, trop privé du rigorisme de la jeunesse, tu souffriras
davantage.
Pour t’empêcher de le mépriser tout à fait, il te montre çà et là,
imperceptiblement, qu’il n’est pas sans avoir lui-même quelque honte de
ce double jeu de l’amitié et de l’amour. Il était ton ami, et il aime
celle qui t’aimait. Le sort.
Dans les rues de la blanche Lecce, les jours de pluie, les hommes les
plus propres du globe, couchaient sur le sol des planches où les femmes
passaient à pied sec, à l’abri de la boue. Tu gardes le souvenir de
l’une d’elles, qui tâtait longuement ces planches, de son pied délicat.
Ainsi ta belle multiplie les précautions avant de s’enhardir dans ce
nouvel amour, et tu en ris.
Bien que tu ne sois pas absolument certain de la date du premier message
qui parvint, tu calcules, d’après ceux que tu interceptes et la
connaissance que tu as de leurs scrupules, que l’inévitable conjonction
de leurs deux astres se produira dans quinze jours environ. Et tu n’en
dors plus.
Tu pourrais, au contraire, te représenter avec force sa déconvenue,
lorsqu’il notera, sous l’apparente finesse et la feinte distinction
mondaine, assez de sottise et de vulgarité ancrées. Plus loin, tu
pourrais te représenter les contrecoups et répercussions d’une telle
découverte. Car il n’est pas bon enfant comme toi, il est plus assujetti
aux conventions, il n’est point capable de s’en tenir, coûte que coûte,
à ce doux bienfait d’un être qui se donne comme il est.
Elle sera donc déçue, elle sera déchirée. Tu pourrais te verser d’avance
cet orgeat, ce dictame, comme disaient les Parnassiens. Au lieu de
penser à mourir, imbécile.
_L’Ennemie._
Je pourrais t’avouer que j’ai déjà aimé une femme de ta race. Je l’ai
aimée toute une semaine, en pensée, après l’avoir entrevue cinq
secondes.
Devant le château du Haut-Kœnigsbourg, qu’elle contemplait, son profil
droit, la clarté, la pureté de son visage, le port et l’ondulation de sa
personne élancée. J’ai cru voir la princesse d’une tribu blanche, une
déesse de la Baltique, aux colliers d’ambre.
Elle était probablement princesse réelle, je le parierais, qui venait
s’enivrer de colère sur les collines d’Alsace. Elle a été trop inquiète
lorsque j’ai fait halte, arrêté par elle. Mon regard que j’ai un instant
détourné par courtoisie, elle avait disparu. Elle disposait d’un nuage.
Parfait. Je vais te raconter l’histoire du Français attrapé. Je ne te
verrai pas rougir, bochesse sournoise que tu es. Je te verrai broncher.
Secondement, j’ai connu, dans le même type, mais en arrondissant tout,
une Viennoise, bien plus belle que toi, et bien plus gentille. Je te la
décrirai pour te faire enrager. Je lui ai dit, au moment de nous
quitter: «Au revoir, à Salzbourg, dans le jardin des Mirabelles, à
l’ombre, devant le cheval.» Elle était radieuse. Elle m’a cru son pays,
s’est mise à me parler dans sa langue, et comme je ne répondais pas,
pour cause, elle a voulu comprendre que je voyageais incognito. _Ach!_
un prince ou un voleur.
Je ne te dirai pas cette fin, trop ingénieuse pour toi. Tu es presque
aussi belle qu’elle était, et même tu es très belle. Cette bouche de
sang, ce pâle visage, ces yeux un peu obliques, et cet air de violence,
d’insatiabilité. Mais la ruse et la bassesse te défigurent.
Tous les autres souvenirs qui me viennent dans cette Italie! Toute une
année de jeunesse, et davantage, près de deux ans. L’odeur de tubéreuse
qui a régné dans cette ville, où il me semble à présent que je mange des
cendres, que je remâche une herbe amère... C’est Suissesse que tu t’es
déclarée. Ne l’oublie pas. Ne va pas prétendre que tu es Tyrolienne. Tu
ne saurais peut-être pas iouler.
* * * * *
L’une était comme le chanvre et l’autre caramélisée. A l’une on comptait
les veines de son corps. L’autre semblait plus unie que le grain du
marbre. Sans compter les yeux, où l’âme, par surcroît, affleure.
_Le vain regret._
Celle-là qui est venue un peu trop tard où j’étais, où je passais, et
qui m’aima, et que je ne puis oublier. Ni le sanglot qui déchira le
chant qu’elle me donnait, comme un adieu compris d’elle seule et de moi.
Deviner celle dont l’image sera la dernière, à l’instant de la mort.
_Nothing._
Tu n’étais pas si sceptique, lorsque tu as descendu tout l’escalier du
théâtre pour venir quasi me dévisager. Bien que tu sois retombée dans
tes doutes, apparemment, lorsque ton amie s’est penchée sur la rampe,
qu’elle t’a demandé _quelle était la matière_, et que tu lui as répondu:
«_Oh! nothing._»
Je me suis juré aussitôt de te prouver que je n’étais pas ce néant. Je
t’ai surprise. Tu ne soupçonnais pas ou tu ne savais plus qu’il fût
possible d’inventer assez de paroles qui ne fissent pas mine d’entrer
dans le domaine de l’amour, et qui cependant le cernaient de toutes
parts.
On voit bien ce que te sont les caresses, sur ce corps aussi rose qu’un
amandier fleuri. Tu les prends en créancière, comme une dette, comme une
rançon.
Cette tête des hommes, en qui tu avais mis tant de songes, du moins tu
la caresses. Il se croit obligé de mentir, de se conformer au
cérémonial. Mais toi, tu te tais... _Parle. Parle. Du moins je te tiens.
Je me contente de tenir cette tête-là, ce corps qui en vaut un autre..._
Tu es fille à m’avouer de telles pensées.
Que tu es vaillante! Un vrai combat. Et qu’elle est donc loyale! Voici
que l’amitié éclaire tout son visage, entre ses mèches trempées. Même tu
souris, comme pour m’exclure expressément de tous ces objets dont la
vilenie t’a rebutée.
La tristesse de la vie, c’est elle qui t’a donné ce petit mouvement
machinal de la tête, de gauche à droite, comme si tu voulais
courageusement penser à chaque souvenir: «_Nothing._ Ce n’est rien.»
LOIN D’ELLE
Il demeura deux jours, pour commencer, dans une torpeur affreuse. Il
avait peu de pensées. Il était stupide. Il souffrait seulement. Et non,
il n’en avait pas sujet. Il s’ennuyait. Ce qu’on appelle une âme en
peine.
Il la cherchait des yeux, des mains. Sans elle, il ne pouvait plus
s’endormir. Il demeura, ces deux mêmes jours, privé de bain, pour garder
la trace des précieuses parcelles: amande amère, lilas et frangipane.
Il reprit conscience par un retour de l’esprit sur ce trait. Il essaya
de se rappeler si quelqu’un en avait eu l’idée avant lui. Et se figura
qu’il était le premier, en se répétant dix fois dans une heure: «J’ai
retrouvé un cœur d’enfant.»
Depuis qu’il l’aimait, il avait cru à chaque instant que c’en était
fait, qu’il arrivait à l’extrême des sentiments dont il était capable.
Il était chaque fois surpris d’une intensité nouvelle, d’un surcroît
qu’il n’aurait pas cru possible. Il avait promis de donner tout son
être, croyait l’avoir remis, ne concevait pas quelle part de lui-même
avait pu échapper, inventait, rencontrait cette part, et s’estimait
donc, tous les jours, plus vaste et plus riche.
Deux êtres qui s’aiment, lorsqu’ils se vouent l’un à l’autre et se
livrent, ce n’est encore qu’une promesse. Tout ivres qu’ils soient, une
promesse seulement. Il leur reste à éprouver l’échange quotidien de leur
chaleur, de leur souffle, de leurs atomes, cette possession qui finit
par changer l’un en l’autre, comme il est dit dans le roman de Tristan
et d’Yseult.
Bien entendu, il pensait toujours à elle. C’est-à-dire qu’il avait
toujours deux pensées, une pensée quelconque, dans l’ordre des
circonstances, des obligations, des relations,--et son nom, comme un
grelot. Son nom, son visage. «Mon cœur bat, et c’est elle. A chaque
pulsation de mes veines: elle.»
Quelquefois cette image intérieure continuelle tournait à
l’hallucination, semblait s’évader, et lui être présentée du dehors. Il
l’entrevoyait avec un mouvement d’allégresse.
Il avait travaillé tard dans la nuit, dans l’amer silence de la
solitude, toutefois tranquille, résigné, _trottant_. Tout d’un coup, le
regret a été trop fort, il s’est levé, il est allé à sa bibliothèque, a
pris un livre, et lui a demandé, _à elle_, de chanter tout bas cet air
de Grieg: _O mon doux fiancé..._ Ou bien, elle viendra s’étendre près de
lui pour dormir. Il passe le bras sous son cou. Il a _vu_ les deux beaux
yeux bleus. Et elle s’est mise à parler, amante, belle amante. Quand
es-tu plus belle? Dans les serments? Dans les soupirs et dans ton cri?
Ou dans ces conseils de sœur que l’on écoute, affectueuse, calme et
lucide?
Plus les obstacles étaient grands, et plus il sentait croître l’amour,
comme l’eau d’une écluse. La délicieuse _banalité_ de l’amour vrai: «Si
j’étais séparé d’elle par une catastrophe, cinq ans, dix ans, elle me
retrouverait le même.» Et à douter d’elle un seul instant, il se
reprenait comme on cingle un cheval. Il s’interdisait de l’offenser si
bassement.
Stendhal écrit de Lucien Leuwen: «L’abandon était rare chez lui, il se
croyait obligé à beaucoup de prudence. Si tu te jettes à la tête d’une
femme, jamais elle n’aura de considération pour toi.»
Tous les livres sont pleins de ces conseils. Pour obtenir et garder une
femme, ils recommandent une profonde politique, un calcul de tous les
moments. «Mais moi, je n’ai eu qu’à aimer mon Antiope.» Cet amour vrai,
si rare au monde, celui que chantait Mozart, où l’on respire avec une
aisance divine, et si l’on y réfléchit, on défaille, parce qu’une telle
félicité paraît incroyable.
Loin d’elle, naturellement, lorsqu’il se décrivait le bonheur qu’il
avait, ce bonheur changeait en supplice. Quelles savantes aiguilles! Il
se la représentait rieuse, et tombait en mélancolie. Autre lieu commun
qui lui était délicieux: non pour la gaîté qu’elle pouvait sentir mais
de ne pouvoir la partager. Il se la représentait avec des boucles de
cerise aux oreilles, sous les ardents cheveux. Et de rêver à ce mystère
que fait, dans les réseaux d’une chair, le cours du sang, pour aboutir
au rire perlé d’une belle fille.
*
* *
Il l’avait nommée Antiope. Ce bras levé qui porte la nuque, dans le
tableau du Titien, était le même. Mais l’Antiope vivante avait la hanche
plus belle.
Un peu plus tard, il l’avait nommée la Cyrénéenne, parce qu’elle
ressemblait aussi à cette Vénus prise dans un marbre qui a une lumière
d’albâtre. Les Dianes n’ont pas une jambe plus pure.
Il avait, un autre jour, trouvé une Léda, d’une main inconnue. Son
portrait, si le style de la peinture n’en avait trahi l’époque, 1870 ou
80.
Il avait chez lui cette Léda, qui intriguait. Il avait une image de la
Vénus de Cyrène, qu’il regardait sans cesse. Les visiteurs lui savaient
gré de tant aimer la statuaire, l’antique, le corps abstrait de la
beauté, et c’était le double fidèle de son amie. Il avait enfin
l’Antiope du Louvre, dont il lui avait expliqué la fable. Elle ne
comprenait pas comment une si belle reine, et dont les traits révélaient
tant d’innocence, avait pu céder à un être aussi grossier qu’un satyre,
une demi-bête.
--«Regardez-la mieux. Si elle n’était couleur de l’or, elle serait
blanche, liliale. Mais voyez ce menton. Dieu merci, le vôtre est plus
chaste! Si noble et pudique qu’elle fût dans la plupart de ses pensées,
elle en avait certaines que pouvaient séduire la brutalité, la violence.
Vous voyez qu’un Amour est perché là-haut, qui tend son arc. On a beau
figurer ces petits fauves d’une manière charmante. Ils sont toujours
armés, le plus souvent d’un fer, quelquefois d’une massue, pour
assommer. Quant au monstre, ne vous y trompez pas. N’y voyez qu’une
apparence. En réalité, c’était Jupiter, c’est-à-dire le maître des dieux
et des hommes, en fin de compte le sort. Il ne semble pas très juste
qu’ayant été le tentateur, ce dieu ait abandonné par la suite une
malheureuse aux conséquences de sa faute. Mais n’est-ce pas la même
sévérité qui a toujours régné sur les hommes? «Antiope: fille de Nyctée,
roi de Thèbes. Elle fut séduite par Jupiter métamorphosé en satyre, et
en eut deux fils, Zéthus et Amphion. Elle inspira aussi de l’amour à
Lycus, roi de Thèbes. Dircé, femme de ce prince, l’enferma pour se
venger d’elle dans une étroite prison, et lui fit souffrir de cruels
tourments.»
Suivit l’histoire d’Amphion et de ses terribles vengeances. Amphion
était musicien et poète, comme si les malheurs de sa mère et les siens,
avaient, dans son cœur, exalté la plainte jusqu’au chant. Il épousa
Niobé, dont vous savez les larmes, Apollon ayant tué la foule de ses
quatorze enfants... Tout paraît absurde. Hélas! tout a un sens.
L’Antiope vivante écoutait avec pitié. Elle aussi connaissait une
prison.
*
* *
Il lisait ses lettres une première fois d’un grand coup d’œil, en liseur
accoutumé à dévorer. Il les lisait une seconde fois. Elle chantait.
Lorsqu’il les savait par cœur, ayant imaginé de les détruire pour éviter
l’ombre d’un hasard, il ne les déchirait pas. Il les brûlait, et
regardait la flamme, et en riait peut-être, mais songeait aussi qu’il
avait bien raison. Il n’y avait pas de soin qu’un être aussi ravissant
ne méritât.
Elle respirait la générosité. Elle était de feu, et pleine de mesure, de
pondération. Pour plaire à celui qu’elle aimait, elle en réfléchissait
les meilleures parties. Il se reconnaissait un peu dans ses phrases et
s’y voyait uni à elle. L’amour avait-il un autre objet? Non contente
d’avoir donné un corps, une étreinte, elle donnait son esprit: cette âme
douce et enjouée, où même le bon sens gardait une qualité, une inflexion
poétiques.
Son fort était la description. Innocemment, elle appelait toutes les
beautés de la France à servir de théâtre à ses amours. Lui brillait en
marivaudant (mot à réhabiliter), c’est-à-dire dans cette ramification
précieuse dont la racine est une passion véritable, tandis qu’une foule
de sentiments fins et ornés donne le branchage. Ils s’adulaient ainsi,
se flattaient, se caressaient, mais se consolaient. Chacun voulait
toucher l’autre, l’effleurer ou l’émouvoir par un tendre calcul, par un
jeu où la sincérité et l’amour trouvaient satisfaction, puisque c’était
l’amour qui commandait de plaire et d’enchanter. Et peut-être qu’ils
s’exprimaient en nigauds. Il ne leur semblait pas. Ils considéraient
avec une affectueuse commisération tout le reste des hommes.
* * * * *
_D’Elle à Lui, dans le flottement des premiers jours, à cause des deux
voyages qui les éloignaient l’un de l’autre. La délicatesse de ses
pensées a retrouvé _l’Ami_ des romans du moyen âge._--Seul mon silence a
été cause du silence de mon ami...
* * * * *
_Lui à Elle, qui lui avait envoyé en arrivant une image de sa
maison._--Je vais regarder d’un crépuscule à l’autre la fenêtre où tu
parais le matin, disant bonjour aux choses, au temps, à ces lointains où
tes yeux me cherchent...
* * * * *
_D’Elle, dans sa gaîté, dans son courage, dans les transports où la
jetaient les beautés du monde._--Mes enfants lapins ne sont pas encore
nés. Je suis anxieuse de les voir... Je suis allée à M... à bicyclette.
J’étais fatiguée et déçue. Mais pour revenir j’ai pris un chemin
merveilleux, dans un soleil resplendissant. Imagine M... perché sur la
montagne. La route l’enlace plusieurs fois, si bien que l’on perd et que
l’on retrouve la belle vieille ville (comme toi, méchant). On longe
ensuite la rivière d’un côté et de l’autre des rochers. C’était
délicieux de respirer cet air pur rempli des odeurs des fleurs des
champs. Je contemplais les bois, je me redisais que je n’étais pas si
malheureuse, puisque tu m’aimais. Et je formais toutes sortes de
projets, mais n’osais sauter de joie, de peur de faire comme Perrette.
* * * * *
_Lui à Elle, qui lui demandait l’emploi de son temps, et il finissait
par le lui dire, avec l’exactitude de la confession, mais d’abord_:--Dès
que j’ouvre un œil, le matin, c’est pour te voir, et sur le point de
m’endormir, je te vois encore. Je continue et j’ouvre de cette manière
les rêves de la nuit, suite des songes de la journée. Hier après-midi,
j’ai donné tous mes soins à l’herbe dans laquelle tu te roules et fais
la folle. Le matin, c’est de l’eau que je me suis occupé, où tu te
baignes dans l’ombre. Je n’ai pas non plus négligé la terrasse. J’en ai
chassé tout le monde pour être seul à t’écouter lorsque tu chantes, et
que ta voix embellit la lumière de l’espace. Puis, j’ai pensé à te faire
changer cette robe qui effraye les troupeaux, mais à la réflexion j’ai
pensé que ton regard avait suffi pour apaiser les monstres, ou bien ton
doux regard irrésistible, ou bien l’autre, celui que tu adresses aux
vilains.
* * * * *
_D’Elle à Lui, qui l’avait taquinée sur la monomanie de l’ordre, où tout
son loisir pouvait être perdu, et c’était faux, puisqu’elle trouvait
ainsi le temps de tout faire, au lieu qu’il n’avait jamais le temps de
rien, avec ses songeries._--Liste des biens, meubles et divers, qui
appartenaient originairement à l’ami d’Antiope, et désormais détenus par
elle, dans leurs titres et jouissance: les jours de cet ami--ses
heures--son sommeil--son travail--son ambition--ses souvenirs--son
front, qui pense à elle--ses yeux qui veulent la voir--son cœur qui bat
pour elle--son sang--son système nerveux--son amitié--sa fraternité--sa
tendresse--sa passion--son désir--son bonheur, etc., etc.
* * * * *
_Lui à Elle, pour la consoler d’une langueur, et parce qu’elle lui avait
demandé de décrire à son tour._--Le fleuve et deux rideaux d’arbres sur
l’autre rive. L’un de peupliers, l’autre d’une essence que j’ignore, en
citadin boueux: méprise-moi. Ciel bleu et blanc. Le vent agace les
cimes, et les feuillages bougent, mais non point la nuée, dont cependant
la forme change, on ne sait comment. D’où je suis, je ne vois pas mon
rivage. Il est caché par le bord inférieur de la fenêtre, de telle sorte
que mon tableau est absolument fluvial. Croquis ci-joint. La maisonnette
au double toit d’ardoise est un moulin, dont les palettes battent le
flot par un mouvement dont il paraît à peine troublé, mais qui ne cesse
pas. Je suis comme lui. Insensible et riant en apparence, je contiens
aussi la perpétuelle et secrète agitation d’une roue. Je me compare à
lui, Antiope, mon moulin.
* * * * *
_D’Elle, clémente, sur un retard de la poste._--J’ai espéré en vain
aujourd’hui un petit signe de mon ami. J’ai retardé mon sommeil en te
regardant à perte de vue dans le boîtier de ma montre.
Et j’ai mesuré mon amour à ma peine. Chut! Que je ne te fasse pas perdre
ton courage.
J’ai encore retardé mon sommeil en repassant dans mon esprit tout ce que
tu as su me dire, et en me serrant contre toi, pour me ravir à moi-même.
Je me prosterne à vos pieds, seigneur, cher seigneur...
* * * * *
_Lui à Elle, en arrivant, _in fine_, aux souvenirs d’enfance qu’elle lui
avait contés, puisque les souvenirs d’enfance eux aussi sont partagés
dans l’amour, ce qu’il aurait eu peine à concevoir autrefois ou
peut-être lui aurait paru assez fade._--Les belles images que vous
m’avez envoyées, Louis XIV, madame de Maintenon, ce beau château, et ces
eaux qui s’enfoncent dans une ombre épaisse, pour en raviver la
fraîcheur. Les plaisirs que tu prends me plaisent bien mieux qu’un
plaisir que j’aurais. Vois si l’Amour est puissant. Il est comme le
miracle des noces de Cana. Il n’a besoin d’aucune chose palpable pour en
faire indéfiniment du pain et du vin. Du temps même passé loin de toi,
il a su tirer quelque chose. Je peux à présent me figurer, dans toutes
ses lignes et son teint, le pays où tu as grandi. Hier soir, ici, la
nuit était magnifique, le ciel comblé. J’ai pensé au bonheur que tu
pouvais sentir à l’admirer, dans la blanche maison de ta maman Noune.
Les degrés de cette croix où tu allais t’asseoir quand tu étais petite
fille. Je te vois encore plus petite, si tu veux le savoir, qui
renverses ta tête dans les bras de cette Noune, et sur ta bouchette déjà
divine, coule ce beau lait qu’elle te donnait, qui te formait pour moi.
* * * * *
_Et d’Elle, ce pléonasme si bien nuancé._--Quand je pense à toi, malgré
toutes mes misères, je tremble de la joie du bonheur.
* * * * *
_Lui à Elle, pour préciser divers points._--Mais oui, je t’assure que tu
fronces ton nez, lorsque tu es en courroux, et que tu n’en es pas plus
laide,--ô lioncelle. Comment veux-tu que je me sois trompé en ouvrant
tes deux lettres de lundi? Tu m’offenses. Je les ai bien lues dans
l’ordre que tu voulais: la première, la première. Comme si je n’étais
plus mystérieusement averti de tout, lorsque tu es en jeu. Je te demande
aussi de garder un peu de prudence. Ne sois pas si vagabonde, si hardie.
Pense à me ramener intacte celle que j’aime. Il paraît que tu vas me
revenir toute rose, dorée, entrelardée. Si vous m’aimiez autant que je
vous aime, vous n’auriez pas certaines craintes. Vous sauriez que vous
pouvez maigrir, grossir, changer, vieillir. Ne seras-tu pas toujours
toi? Comprends-tu ce que je sens, ce qui m’inonde, lorsque je dis: Toi.
Mais quant à cette perdrix que tu deviens, conseille-lui de se rassurer,
dis-lui de se rengorger, confie-lui que je les aime.
* * * * *
_D’Elle encore, rivale de madame de La Mole, d’elle encore, héroïne de
Stendhal que Stendhal a laissée dans l’ombre, pour éviter de la partager
avec la foule des hommes de tous les temps. D’elle, ces trois phrases
qui paraissent détachées du _Journal_, lorsqu’il notait, avec les petits
mots froids et modérés de l’ancien régime, une de ces tendres heures,
non pas de vague à l’âme, mais de rayonnement, d’effusion. Et la
sensation même de l’air de l’espace nous est communiquée. Il ne manque
qu’une guêpe à ce paysage._--Le ciel est d’un bleu intense. Les petites
montagnes se détachent admirablement sur ce fond: on ne peut se lasser
de les regarder. Les rosiers sont en fleur, la source chante, l’étang
semble dormir. Mon dieu, que n’es-tu là?
* * * * *
_Lui à Elle, qui avait recommencé à souffrir des chaînes de la vie, de
ce qu’ils nommaient toujours la prison d’Antiope, pour s’entendre à
demi-mot. Sur l’air des Heures de Vendôme_:
Orléans et Paris!
Quittez donc tous vos soucis.
Je t’aime, je t’aime.
_D’Elle à Lui, du tac au tac, après l’avoir un peu grondé, lui ayant dit
avec rondeur qu’il en prenait à son aise_:
Je voudrais comme la Belle
M’endormir au bois dormant,
Et me réveiller comme elle,
Dans les bras de mon amant.
_Lui à Elle, qui avait boudé._--Tu as bien tort. Comment t’expliquer que
je puisse à la fois être assiégé de pensées étrangères à notre amour et
tout plein de lui? C’est que tu es comme le soleil. On l’adore même sans
y songer. Il suffit que tu respires, je suis ravi. Il suffit que tu
vives, je suis heureux. Il suffit que j’imagine un mouvement que tu
fais. Il suffit que j’imagine ton souffle. Rose, belle rose...
* * * * *
_D’Elle, en peine, et d’elle, amoureuse, dans son naturel, dans sa
candeur, dans une naïve gaillardise._--Je n’aurais pas voulu m’endormir
sans te conter mon chagrin, mais j’étais rompue. Le ciel est beau, je
devrais être moins malheureuse. Pense que je pourrais mourir, et tu ne
le saurais pas d’abord. Tu pourrais me croire ingrate. Je me suis
réveillée tard, toute reposée, engourdie, et t’appelant si fort, tout
bas, que tu as dû en être agité dans ton sommeil, si tu dormais encore,
hélas! si loin. Sais-tu, mon cher amour, que je grossis trop. Je suis
gonflée comme une cerise. Ma ceinture me gêne. La perdrix que tu
voulais. Ici toutes les femmes sont en ébullition. J’avais un lapin
malade. J’ai voulu voir où il en était. Figure-toi si j’ai été
stupéfaite en constatant que celui que je croyais un homme était une
femme. J’imagine que la maternité achèvera la guérison. Une poule
demande à couver. Une autre poule, qui vient de quitter ses petits,
demande à recommencer. Nous ne savons où donner de la tête. Jusqu’à
l’Anglaise qui est comme folle, parce qu’elle attend son mari. Je te dis
tout ce que je pense au moment où je t’écris. Je voudrais me rappeler et
dire tout ce qui passe dans ma tête tout le jour. Il me semble que je te
nuis, que je te trahis, si je crois briller à d’autres yeux que les
tiens. Tout ce que j’ai de bonheur est en toi. Je suis bien décidée à
faire toujours et partout ce que tu veux. Sais-tu que je suis femme à
voler dans les bras de mon ami?
*
* *
Il est clair que ces deux-là s’aimaient. Il pensait, comme à
l’impossible, au bonheur de tenir sa main et de l’entendre, un jour,
pour s’aider à mourir. Mais elle prétendait mourir la première. Pour
être, disait-elle, consolée par toi, pour ne point connaître cette
horreur, vivre sans toi, et pour que tu vives, toi, que tu vives.
SAGE
_Inconnue dormant._
Retour des théâtres à plus de minuit. Elle dormait.
Les cheveux entre le châtain et le blond, et travaillés raidis par le
fer. Le visage un peu grenelé et d’un ovale long. Ce grand corps léger.
Seulette, comme on s’ennuie!
Sa tête posée dans la main, et le tout contre la vitre. Son bras gauche
prenant le torse, et la main de ce bras dans le pli de l’autre. Un
manteau de beau lapin, avec des manchettes et un col d’une fourrure plus
noble, et sur ce col deux roses feintes, un peu passées,--elles aussi.
Fatiguée, à coup sûr, mais digne, et dans ses gants. Elle savait qu’elle
ne soufflerait pas, qu’elle ne grognerait pas. Le sommeil lui laisse sa
courtoisie. Ce grand corps léger.
Par la disposition des signes du souvenir autour du nez et de la bouche,
on ne sait quel air canin: l’aspect, l’attrait, la tristesse d’un bon
grand chien affectueux.
--Bonsoir, madame (en moi-même). Compagne de l’homme, ô patiente, ô
prudente, ô attentive. Vous dormiez déjà ainsi entre les planches de
votre cabane lacustre, sur les pilotis. Il y avait déjà longtemps que le
monde était monde. Vous aviez déjà beaucoup de civilité. Figurez-vous à
présent!
A présent que les mâles ne savent plus profiter de votre songe (comme
Jupiter) pour vous embrasser. Et vous n’oubliez pas cependant de vous
défier un peu.
Vos yeux sont bleus. Très bien: la surprise du réveil, on ne l’affiche
pas, on la déguise.
_Téléphone._
Toi, tu as mal à ton cœur. Tu trouves que le monde est mal fait, que les
hommes sont méchants.
Comment je l’ai vu? C’est lorsque vous êtes revenue du téléphone, et que
vous avez relevé votre petit chapeau en arrière, une seconde fois, après
que vous l’aviez machinalement remis en place. Puisqu’on relève son
chapeau au téléphone, quand on est une femme à la mode, et que l’on est,
en conséquence, à moitié sourde entre ses deux mèches, dans son bibi.
Ce chapeau relevé une seconde fois, quand vous alliez vous rasseoir dans
la salle pleine de monde. Vous ne vouliez pas me montrer votre front,
n’est-ce pas? Vous ne pensiez pas à moi. Car, en ce cas, vous l’eussiez
retiré entièrement. Au lieu qu’ainsi, vous êtes coiffée à la _Je m’en
èfe..._
Je sais aussi que vous n’êtes pas Espagnole, que vous êtes Américaine du
Sud, probablement Argentine. Je le sais pour vous avoir entendu parler
espagnol au téléphone. Votre ramage après votre plumage.
Je sais enfin que vous êtes jolie, comme dit la chanson, mais que je ne
vous le dirai pas, que je ne courrai pas ma chance, que je resterai coi.
Fidèle, fidèle.
_Le bel adieu._
Ces couples, à la fin de la journée, qui se fient à la foule, ou qui
comptent, dans l’ombre de la nuit, sur la solitude des rues et la
bienveillance du hasard.
Ils ont peine à se diviser. L’un accompagne l’autre jusqu’au bout
(jusqu’au pied du tram, où il faudra prendre un air indifférent, jusqu’à
la bouche du métro).
De l’homme et de la femme, on cherche qui est lié ailleurs, qui a des
contraintes ou des devoirs plus forts, auxquels il se plie, en
s’assombrissant. Mais c’est toujours la femme qui a plus de peine à
s’éloigner, plus vaincue, plus soumise à la mémoire de l’amour, aux
regrets, plus rebelle aux commandements qui viennent du dehors.
Elle tend dix fois son visage. L’autre est parti qu’elle le retient
encore, qu’elle le choie. Amante qui sait à peine elle-même ce qu’elle
choie, un homme, un amour, un enfant, une rêverie, un vœu, le berceau du
monde.
Cet heureux était ainsi chéri. Elle le saisissait, elle lui baisait sa
face, et le repoussait fébrilement, pour le contempler avec une
tendresse désespérée... La colonnade du Louvre dans la clarté de la
lune.
_L’Invoquée._
La calme beauté que bercent tes rêves
A sa bouche pourprée, aux blanches dents,
L’éclat de sa chair est brillant de sève,
Sa face au front pur a les yeux riants.
Elle a porté vingt noms, c’est toujours elle.
Femme et déesse, qui le sait? Un chant
Toujours le même, honorant l’Immortelle,
Court de l’enfant choyé au tendre amant.
Les fruits de son corps ont nourri le monde.
Ève ou Démèter, sa main a pitié.
Bonheur d’un instant ou douleur profonde,
Tout est suspendu à son amitié.
Voilà sa gorge et son cou qui respirent,
Tu vois refluer ta vie et ton sang.
Dans le beau sein pâle et veiné, admire
L’orbe terrestre et les cieux innocents,
Le mouvement et la candeur des voiles,
Le miracle des générations,
Le miel, l’anis, le ruisseau des étoiles,
La substance des constellations.
LA TOUR SUR L’OCÉAN
⸬ Tu ne dors pas, je le sais, avoue. Jamais plus nous ne dormirons. Tu
es l’immortelle Jeunesse. Je t’ajouterai ce nom à tous les autres...
Jouvence! La belle Jouvence! Que j’aime ton rire!
* * * * *
⸬ Trêve de fanfaronnades. Tu as un peu dormi. Et même tu as un peu rêvé,
un peu gémi. On te persécutait. J’hésitais entre me porter à ton secours
et troubler un Sommeil si joli. Dans le doute, je me suis endormi
moi-même, songeant que je venais de trouver la solution d’un fameux
problème. L’âne de Buridan placé entre une paille délectable et une eau
exquise, et il a pareillement soif, pareillement faim. Eh bien, il
s’endort.
* * * * *
⸬ J’étais sûr en fermant les yeux, que je te retrouverais me regardant.
Pas triste, Antiope! Voulez-vous bien, la belle fille! Pas triste.
* * * * *
⸬ Comme tu avais raison d’être gaie! Comme nous avions raison! C’est sur
le genre humain que nous avons refermé la porte. Là. Nous nous
enfermions dans notre tour.
* * * * *
⸬ Nous nous enfermions à double clef dans notre tour, pour être seuls au
milieu de la mer. Ce bruit qui a roulé toute la nuit sous nos fenêtres
n’est point le bruit de la ville. Tu ne l’as pas cru un instant. C’est
le bruit des vagues rompues par les rochers.
* * * * *
⸬ Personne ne pouvait plus te poursuivre. Et tu venais d’arrêter le
soleil. Tu l’avais charmé. Tu l’avais persuadé de ne plus revenir. De
bon gré, il était parti en exil. Tu avais gentiment regardé le destin,
et tu lui demandais _pouce_. Signé: Victor Hugo.
* * * * *
⸬ Je t’ai dû longtemps un aveu. Tu n’avais pas imaginé combien avait
servi ce que j’appelais mon cœur, sans avoir eu la bonne idée de
t’attendre. Tu n’as pas reçu cet aveu comme un renseignement futile,
inutile, ou comme un texte bon à enregistrer, par prévision.
* * * * *
⸬ Tu l’as reçu comme la dernière confidence que j’eusse à te faire,
comme le dernier repli que j’eusse à livrer. Après quoi, j’étais
transparent comme la goutte d’eau pure sous la plaque de verre du
microscope. Tu m’as regardé, touchée, confiante, adorable. Tu m’as serré
dans tes bras. Tu t’es portée encore plus près de moi.
* * * * *
⸬ Tu le sais bien, toi, que je ne suis pas un fat, puisque j’ai
désespéré de te plaire jamais. Trop pour toi, trop pour toi: ainsi me
parlait l’Amour, en te considérant.
* * * * *
⸬ Te rappelles-tu cette Diane qui se promenait dans les bois, par une
nuit si belle, dans un tel flot que tu pouvais lire toutes mes pensées?
* * * * *
⸬ Comment s’est-elle mise à trembler, quand je la croyais farouche et
invincible? Comment les larmes du bonheur nous ont-elles gagnés? A qui
aurait pour sa tête l’épaule de l’autre. Les larmes du bonheur. Et
j’avais cru aimer!
* * * * *
⸬ Don Juan avait moins d’inquiétude, plus de superbe. Il se contentait
de prendre, donnant aussi peu que rien. Ce qu’il donnait n’a jamais
consolé une femme. Par échappées, la vaine sympathie de la curiosité,
une espèce de grâce philosophique. Si courte et aride que lui-même en a
été surpris. Il a été réduit finalement à des calculs misérables, aux
pauvres plaisirs de l’amour-propre. Il les comptait. Les femmes
n’étaient plus que des péchés. Sa lassitude est quelque chose que tu ne
peux même concevoir.
* * * * *
⸬ Toi, l’idée que tu n’avais pas rencontré l’amour, que tu ne pouvais
plus le rencontrer sans faillir, te gardait inanimée, comme morte, mais
sereine dans ta droiture. Sais-tu bien comment tu parles? Écoute:
--_Malheureusement_, je vous aime.
* * * * *
⸬ Un soir j’ai entendu, sur la rive profonde d’un étang, j’ai entendu un
cygne pousser un cri étrange. Ce n’était pas un cygne sauvage. Il avait
l’habitude de saisir des morceaux de pain dans son bec. Mais il avait
quitté la plage où il était nourri, avait nagé, avait atteint les bords
encaissés. J’étais tapi, invisible. La nuit tombait. Tous les bruits
avaient disparu. Sorti de l’eau, il avait secoué ses ailes maladroites,
et c’est alors qu’il a jeté ce cri, dans la solitude, ce faible cri
d’une expression plaintive.
* * * * *
⸬ Je sais des cris de toi que nul n’a entendus... Par toutes tes veines
court un feu qui te tient languissante, palpitante, et qui va devenir
déchirant. On te hacherait sur place.
* * * * *
⸬ Allonge, avance ton beau bras, Antiope. J’ai la page de Taine dont je
t’ai parlé, à te lire ici, aujourd’hui. Je l’ai copiée pour te la
donner.
_Quand Mozart est gai, il ne cesse jamais d’être noble. Ce n’est pas un
bon vivant, un simple épicurien... Il ne se moque point de ses
sentiments, il ne se contente point de l’allégresse vulgaire; il y a une
finesse suprême dans sa gaieté; s’il y arrive, c’est par intervalles,
parce que son âme est flexible..._
C’est toi. Reconnais-toi.
_Mais son fonds est l’amour absolu de la beauté accomplie et heureuse;
il ne se divertira pas avec sa maîtresse, il l’adorera, il demeurera
longuement le regard attaché sur ses yeux comme sur ceux d’une créature
divine, il sentira devant elle son cœur se fondre..._
Qu’on cherche au monde une autre qui ait mené plus loin, dans cet océan
de l’amour vrai, celui qui l’aimait, qu’on cherche au monde une autre
Toi!
* * * * *
⸬ Écoute. _Je sais_ que d’autres peuvent être plus jolies. Mais imagine
quelqu’un qui vienne doctoralement me montrer un défaut de ton visage.
Je m’entends rire! Comme elle est, c’est elle que j’aime. N’essayez pas
de lui faire peur. Elle se plaignait naguère de son nez, de son front.
Elle n’avait pas encore saisi que je l’aimais, elle, dans sa vie même,
dans son être. Son identité. A présent, elle est tranquille, vous pouvez
parler. Vous voyez bien qu’elle m’écoute, heureuse, heureuse.
Laissez-nous, par conséquent, à nos torrents, à nos incendies. Elle et
moi, jusqu’à la fin du monde. Excusez, monsieur, mes déclamations.
* * * * *
⸬ Comme il me serait interdit de te soigner, je décide que tu ne seras
jamais malade. Que tu es belle! Si j’avais le droit de te soigner je
voudrais que fût un peu malade (d’un petit rhume) cette effigie de la
Santé. Tu savourerais. Ou bien, ce serait moi. Dans les deux cas, on
verrait l’autre veiller, s’ingénier, et vaincre par des procédés
magiques inconnus, au nom des mystères de la Tour.
* * * * *
⸬ Reviens, ou sinon je me lève aussi, je te pousse contre ce mur, tu
résisteras, et comme nous sommes de force égale, et tous deux brisés,
nous nous affronterons jusqu’à tomber morts par terre, ensemble.
* * * * *
⸬ Je te vois la sylphide qui, dans les chansons de Rimsky Korsakov,
danse, et on lui donne son cœur au passage. On ne peut refuser. Chante
aussi. _Si ré si si la la sol sol mi sol..._ Attends. Il faut que tu
n’aies plus ton menton sur ta gorge.
* * * * *
⸬ Tu n’oublies pas que nous nous sommes déjà rencontrés il y a cinq
mille ans, dix mille ans, je ne sais, que tu as déjà été ma femme ou ma
sœur, je ne sais, ou l’un et l’autre, en Égypte, sous les Pharaons.
* * * * *
⸬ Te rappelles-tu le jour que nous avons pris mesure l’un de l’autre, et
que nous nous sommes trouvé tant de nombres pareils? Le cercle du
mollet, le cercle de l’avant-bras... N’est-ce pas notre parenté ciselée?
Et si tu me regardes, je vois ta pensée; si je te regarde, tu sais la
mienne.
* * * * *
⸬ Souviens-toi même que nous nous étions déjà retrouvés une fois.
J’étais soldat dans les légions de Provence, et tu étais une Gauloise
qui venait voir la Méditerranée. Car tu es blonde depuis le IIe siècle
de notre ère.
* * * * *
⸬ Ce moment, que chacun regarde l’autre encore plus profondément. Si
l’on pouvait fondre tous deux, se confondre à jamais, et renaître
ensemble, sous un même tissu, comme un seul être nouveau, comme un
oiseau enchanté.
* * * * *
⸬ Regarde comme l’Aube a froid, à Paris. Comme elle a les doigts bleus.
CHEMINEMENTS DE LA MORT
Celui qui est représenté dans tous ces dialogues de l’amour a vu mourir
un vieil homme, son plus proche parent.
Dans les tourments de la fièvre et les toxines du sang, il perdait
quelquefois la raison. Il avait gardé sa noblesse, son port, sa syntaxe,
sa gravité; au besoin, une mine altière.
Sa grande barbe seulement mêlée de blanc; sa chevelure à grosses mèches,
à épis; son front; sa tête régulière qui reposait: la blancheur des
coussins et des draps lui allait bien. Il dominait les vexations et
jusqu’aux souillures de la maladie. Il semblait qu’il daignât prêter son
corps, tandis que son esprit continuait de planer, par la force de
l’habitude.
Dans ses divagations, il en était venu à se nommer le roi d’Angleterre.
En conséquence, il nommait prince de Galles son neveu, qu’il aimait
comme un fils, et le présentait dignement, sans manquer au passage les
imparfaits du subjonctif que la logique de sa phrase rencontrait.
Il avait mis jusque-là tant de décence, tant de secret dans ses
interminables amours que ses proches n’en avaient rien soupçonné. Ils le
croyaient un sage depuis longtemps abrité dans les démissions de la
vieillesse. Il fallut sa maladie pour découvrir les deux femmes qui se
haïssaient encore par sa faute.
Le «prince de Galles», son neveu, s’étonnait, s’émerveillait: «Moi qui
le nommais le Cheick, pour son grand air, dans sa belle barbe! J’aurais
dû le nommer le Pacha!» Mais cette ironie ne trahissait aucune dureté,
aucun endurcissement.
Si son respect diminuait, peut-être, son amour ne bronchait pas. Il se
sentait plus de plain-pied avec ce vieil Ami des Femmes. Il devenait
même son confident, par bribes. Il protégeait rigoureusement la paix de
ses derniers jours et se comparait à lui, non sans inquiétude, ayant
lui-même gardé un cœur passionné, qui commençait à n’être plus de
saison.
Le neveu se comparait à l’oncle, et en souriait, et en rêvait. La même
manie des surnoms que le vieil homme avait longtemps cachée. Et le même
amour de la mer, qui reparaissait toujours dans le délire. De la mer, de
la houle, des vaisseaux qui s’avancent, chargés d’agrès. La proue agit
comme le soc d’une charrue, mais le sillon soulevé dans l’eau retombe et
s’efface. Et la même infatigable coquetterie, sûre de devenir ridicule
avec le temps. Lorsqu’il parvient à entrevoir le bras nu de
l’infirmière, le Cheick, s’il retrouve le fil de ses idées, en imagine
encore un compliment, qu’il cherche à dire.
*
* *
La maladie était allée très vite, depuis qu’elle l’avait surpris dans la
maison de la dernière élue.
Celle-ci s’était mise à monter la garde derrière sa porte, pour en
éloigner la rivale qu’elle avait supplantée. Elle jurait de la repousser
à coups d’ongles. Elle comprit assez vite qu’il était perdu, mais
puisqu’il mourait, puisque sa mort était inévitable, elle était heureuse
qu’il dût mourir chez elle. Elle en éclatait d’orgueil, de jalousie
couvée et satisfaite. Le cercueil serait cloué dans _sa_ chambre. Le
mort honorable descendrait _son_ escalier. Elle se sentait tressaillir à
l’idée de suivre le char funèbre, avec l’assurance et l’éclat d’une
veuve.
Il fallut le lui enlever presque de force, comme il l’exigeait du reste
dès qu’il pouvait parler. Elle l’ahurissait, elle l’exaspérait par des
attentions saugrenues. Elle le tuait un peu plus vite par des remèdes à
elle. Enfin, il fallait éviter l’ostentation, le scandale de son deuil.
Le neveu lui parla ferme. Au diable! Il ne lui restait à garder aucun
ménagement. Elle en demeura ébahie. Elle reconnaissait jusqu’à la chère
et terrible voix à laquelle il fallait toujours céder.
Elle eut la permission de venir à la maison de santé. Impartialement, il
octroya les mêmes droits à l’autre, leur assigna des heures.
La première, l’ostentatrice, était une forte femme, devenue rougeaude,
et restée gauche, mais dans l’intrépidité d’une assez grande fortune. La
seconde était une ombre légère, déjà vêtue de noir, douce et humiliée,
avec des traits fins, de grands yeux sombres, un visage encore pâli par
le chagrin, des manières gentilles.
Leurs confidences alternées composaient un casse-tête. Chacune voulait
avoir été injustement abandonnés. Et l’abandon de la dame noire et
blanche était indéniable, mais l’autre invoquait des droits antérieurs.
Une trahison ancienne, disait-elle, dont elle avait dû poursuivre et
attendre la revanche.
La dame noire éprouvait, sans aucun doute, un sentiment plus net, plus
pénétré, moins mélangé d’amour-propre. Elle aussi donnait au pauvre
vieux Cheick un surnom. Elle l’appelait doucement Monsieur Copenhague.
Il se réveillait, à l’entendre, s’éveillait à moitié, et la considérait
d’un œil incertain et réfléchi, puéril.
Une troisième personne était venue, tout à fait rassurante. Grande,
élancée, tranquille. Encore belle. Elle était de passage. Elle avait su.
Elle était une vieille amie. Elle était la veuve d’un vieil ami.
Le malade lui ayant été confié un jour, on la retrouva sur la bouche du
Cheick, dont elle tenait la tête dans ses deux mains. Exaltée par leurs
souvenirs, elle le nommait son seul aimé. Il paraissait surpris, il
était penaud, ne la reconnaissait pas. Est-ce qu’il ne fallait pas avoir
pitié d’elle, de lui, et de tout au monde?
*
* *
Il avait pu écouter un prêtre, avec sa grande courtoisie, mais n’avait
pu faire une vraie confession. Dans cet effort, il avait faibli, et le
prêtre avait dû donner l’Extrême-Onction.
Celui qui le regardait mourir s’était procuré une _Vie liturgique_. Par
froide curiosité, il avait voulu connaître la lettre exacte et les
gestes des sacrements.
Il croyait depuis sa jeunesse que les sages de l’Antiquité avaient déjà
trouvé l’essentiel: l’unité de Dieu, sa perfection, le conseil donné aux
hommes de l’imiter, de tendre vers elle par les actions, par l’oraison,
par l’élévation, par l’examen de conscience, et par l’obéissance aux
commandements du bien et du beau.
Il rencontrait, disait-il, dans les _Vers dorés_ de Pythagore, et dans
toute la haute doctrine de l’ancien monde, une loi complète et
raisonnable... Mais il s’aperçoit, en lisant, et par comparaison, que
cette loi l’avait mal secouru. Dans les perpétuels assauts que ses
_démons_ livrent à un homme, celui-ci restait trop seul. On ne disposait
plus que de soi-même, les vocables des Anciens ayant perdu leur force,
usé leur vertu.
Et il est, au contraire, ébloui par les étonnantes démarches de
l’Église. Cette parole qu’elle prononçait en entrant, la première à
dire, en effet, attendue, convoitée, inespérée: _Pax!_ La paix dans ce
cœur trop plein de trouble. Dans ce cœur trop plein des larves qu’elle
seule, l’Église, ose attaquer en les nommant et dans leurs formes. Si
notre connivence avec les tentations diminuantes, avez les tentations
affaiblissantes, ne vous rendait coupables, serions-nous si inquiets, et
tellement insatisfaits? L’Église purifie les sens qui ont failli. Elle a
touché ces yeux, cette bouche, ces pieds. Elle a libéré, elle a lavé la
vue et l’odorat, le toucher et le goût, la parole et le pas.
Si généreuse, qu’elle a prévu jusqu’à cette extrémité d’un homme empêché
par la rigueur de la maladie. Empêché de retrouver dans sa conscience
les étapes et les souvenirs de son parcours. Et cependant, il est
_pardonné_. Depuis le viatique jusqu’aux indulgences plénières, une
cascade de _pardons_. L’Église est infatigable. Si elle nous perd ici,
elle nous retrouve là, assurée, clémente, toujours prête.
Il observait le moribond, son calme, sa dignité vraiment romaine. Par
scrupule, il n’en déduisait rien. Il lui avait toujours vu cette
impassibilité. Il l’entendit avouer «sa satisfaction de mourir en
règle», et s’interdit de vouloir connaître quel frisson pouvait cacher
cet air de courage.
Pour lui, il se sentait remué jusqu’au fond, mais il eût raisonné sous
la hache, et ce qui le bouleversait, le sentiment qui s’ajoutait à
l’humanité de sa douleur, joignait, à l’idée effrayante de la mort, une
exaltation qui n’en dépendait pas lâchement.
--Je puis calculer, raisonnait-il, qu’il suffit de l’éclair du repentir
pour être racheté. Ce calcul même ne me perd pas à l’avance, s’il est
pur, s’il est une vue désintéressée de l’esprit. Bien mieux, je puis
escompter ce repentir, l’ajourner astucieusement, m’en prévaloir
cyniquement, et cet excès lui-même dans la faute, cet ignoble piège
tendu à la Divinité, _peut_ être effacé, pourvu que la qualité et
l’intensité de la contrition soient assez grandes. Jusqu’au crime qui
peut être aboli par les prodiges de la grâce, dans ces traits du
repentir dont nul ne peut prévoir la fulguration.
Il entrevoyait une suite, un cortège, un essaim de _forces_
bienfaisantes. Il était pris dans ce torrent des paroles candides. Cette
chair souillée, ce corps harassé... «Vous me purifierez et je serai sans
tache; vous me laverez, et je serai plus blanc que la neige,--_et super
nivem dealbabor_.» Ce corps harassé, et cette creuse désolation... Il
songea à sa mère, si bonne et sainte, qu’il lui était intolérable
d’avoir perdue à jamais, et mesura l’espérance de l’éternité. En
appeler, pouvoir encore en appeler à une invincible Miséricorde. _Agneau
de Dieu, qui effacez..._ La séduction d’un tel recommencement.
*
* *
Il arrive enfin que les approches de la mort deviennent perceptibles.
C’est en vain qu’elle a hésité, tâtonné. Elle marche désormais à
découvert. Ses fourriers sont aux prises. Il n’y a plus de doute que sur
la rapidité des derniers coups.
Deux jours entiers, le vieillard se tut. Ses souffrances avaient
diminué. Il paraissait insensible, inerte. Le matin du second jour, sa
gorge avait produit une écume, qu’il fallut essuyer. Le soir, sa bouche
s’ouvrit. Ceux qui l’aimaient s’entre-regardèrent.
Le premier râle s’éleva. On eût dit qu’à chaque aspiration son être
voulût boire tout l’air de la terre. Les flancs de son torse encore
vigoureux se levaient, s’abaissaient, avec le régularité d’un mécanisme
irrépressible.
Une courte phrase musicale, indéfiniment répétée: «Papeeh-Tinton...
Papeeh-Tinton.» De plus en plus rapide et anxieuse, pareille à la
vibration d’un cristal: «Tin-ton... Tin-ton.» Différence de l’homme: les
machines fonctionnent ou se dérangent, elles s’arrêtent tout d’un coup,
au lieu que chez l’homme un fluide immense combat mystérieusement.
A quelle heure a-t-il rouvert les yeux qu’il tenait fermés depuis deux
jours? Son neveu, son fils, est là qui embrasse son front, dès que son
regard se pose. Comment savoir si la souffrance en est aidée?
Un intervalle, une assez longue trêve, et le râle a repris, plus espacé,
avec une autre syllabisation: «Ahan-rah... Ahan-rah.» De plus en plus
espacé, puis abrégé: «A-han...» Lorsqu’on a entendu le dernier soupir,
on s’étonne d’avoir été trompé par l’avant-dernier.
* * * * *
Et l’immobilité. Le sort n’est pas apaisé à moins.
* * * * *
Le vivant repassait dans son esprit toutes les actions du mort, ou le
peu qu’il en avait su, le peu que chacun sait des autres. Il repassait
dans son esprit les actions de son père, ou le peu qu’il en avait su...
Ce corps qui m’a été transmis, cette tête, ces quatre membres, ce corps
que j’ai promené partout, qui a erré partout, cherchant le désennui, se
peut-il qu’il soit si peu différencié, tellement _commun_, si peu mien?
Soumis aux prédestinations héréditaires, assujetti à la vie animale, aux
mêmes sourdes élaborations que les végétaux, à leur chimie, à leur
physique, à la Nécessité. Et lorsque je cherchais, jusque dans le
plaisir, d’autres joies que le plaisir, les révélations du sentir et du
comprendre, se peut-il que j’aie été seulement abusé par la
gesticulation d’autres victimes? Aussi dépourvues que moi d’un souffle
libre? Constituées comme moi d’une substance tirée du bloc, et faite
pour resservir sans cesse, comme le sable des plages, dans ces moules
des enfants? Entre le lit de la naissance et le lit de la mort, quelle
roue sempiternelle!
* * * * *
Être là sans certitude, campé, avide, perplexe, et environné de
destinées.
FIN
TABLE
L’Adèle de la chanson 9
Elle et Lui 15
Jusqu’à cette porte 23
Carnaval.
Fil du destin.
La figure sans nom.
La corbeille de roses 31
Mion 37
Autres écoles 42
Négoce.
L’Aveugle.
La rivale.
L’insouciant 47
Le silence 51
Dans les soutes 57
Briséis 61
L’impossible 74
Angelarosa 81
Ces trois adieux 90
Le respect.
L’égarée.
Après longtemps.
Le nouvel amour 98
Les champs vauverts 106
La méchante 117
Consolations 128
Choisir.
Capricieuse.
Amphitrite.
Le bout du monde 133
Le bal 142
La déesse raison 146
Courtoisie 157
Le Rubens ingrat 162
Digression vénitienne.
Edissa 165
La fièvre 171
Confidence 174
Le temps si long 182
La méprise.
Le cornet.
Encore les yeux.
La Turque.
Coin de rue.
Danseuse exilée.
Les quatre boules 188
Les vaux de Vire 193
Une herbe amère 203
Jalousie.
L’ennemie.
Le vain regret.
Nothing.
Loin d’elle 210
Sage 228
Inconnue dormant.
Le bel adieu.
L’invoquée.
La tour sur l’océan 233
Cheminements de la mort 241
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 27 OCTOBRE 1926
PAR EMMANUEL GREVIN
A LAGNY-SUR-MARNE
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHAMBRES DU PLAISIR ***
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Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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