The Project Gutenberg eBook of La réforme intellectuelle et morale
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Title: La réforme intellectuelle et morale
Author: Ernest Renan
Release date: March 19, 2026 [eBook #78250]
Language: French
Original publication: Paris: Michel Lévy frères, 1871
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78250
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) and the Google Books project.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE ***
LA RÉFORME
INTELLECTUELLE ET MORALE
PAR
ERNEST RENAN
MEMBRE DE L’INSTITUT
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE GRAMMONT
1871
Droits de traduction et de reproduction réservés
CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
ŒUVRES COMPLÈTES
D’ERNEST RENAN
FORMAT IN-8º
Histoire générale des langues sémitiques.--4e édition,
revue et augmentée.--Imprimerie impériale. 1 volume.
Vie de Jésus, 13e édition, revue et augmentée. 1 volume.
Les Apôtres. 1 volume.
Saint Paul, avec carte. 1 volume.
Études d’histoire religieuse.--6e édition. 1 volume.
Essais de morale et de critique.--3e édition. 1 volume.
Questions contemporaines.--2e édition. 1 volume.
La réforme intellectuelle et morale. 1 volume.
Le Livre de Job, traduit de l’hébreu, avec une étude sur
l’âge et le caractère du poëme.--3e édition. 1 volume.
Le Cantique des cantiques, traduit de l’hébreu, avec une
étude sur le plan, l’âge et le caractère du poëme.--3e
édition. 1 volume.
De l’origine du langage.--4e édition. 1 volume.
Averroès et l’averroïsme, essais historiques.--3e édition,
revue et corrigée. 1 volume.
De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la
civilisation.--5e édition. Brochure.
La chaire d’hébreu au collége de France, explications à
mes collègues.--3e édition. Brochure.
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
L’Antechrist. 1 volume.
PARIS.--J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.--[574]
PRÉFACE
Le plus étendu des morceaux contenus dans le présent volume renferme les
réflexions qui me furent suggérées durant ces douloureuses semaines où
un bon Français ne dut avoir de pensée que pour les souffrances de sa
patrie. Je ne me fais pas d’illusion sur l’influence que ces pages
peuvent exercer. Le rôle des écrivains à qui est échu le lot des vérités
importunes ne diffère pas beaucoup du sort de ce fou de Jérusalem qui
allait parcourant sans cesse les murs de la cité vouée à
l’extermination, et criant: «Voix de l’Orient! voix de l’Occident! voix
des quatre vents! malheur à Jérusalem et au temple!» Personne ne
l’écouta, jusqu’au jour où, frappé par la pierre d’une baliste, il tomba
en disant: «Malheur à moi!» Le petit nombre de personnes qui ont suivi
en politique la ligne que j’ai cru devoir adopter, non par intérêt ni
ambition, mais par simple goût du bien public, sont les plus
complétement vaincues dans la funeste crise qui se déroule sous nos
yeux; mais je tiens essentiellement à éviter le reproche d’avoir refusé
aux affaires de mon temps et de mon pays l’attention que tout citoyen
est obligé d’y donner. Au point où en sont venues les sociétés humaines,
il faudrait faire peu d’estime de celui qui rechercherait avidement une
part de responsabilité dans les affaires de son temps et de son pays.
L’ambitieux à l’ancienne manière, celui qui mettait son plaisir, son
honneur et son espérance de fortune dans la participation au
gouvernement, serait de nos jours presque un non-sens, et si, à l’heure
qu’il est, nous voyions un jeune homme aborder la vie publique avec
cette espèce d’ardeur un peu vaine, cette chaleur de cœur et cet
optimisme naïf qui caractérisèrent, par exemple, l’époque de la
Restauration, nous ne pourrions retenir un sourire, ni nous empêcher de
lui prédire de cruelles déceptions. Un des plus mauvais résultats de la
démocratie est de faire de la chose publique la proie d’une classe de
_politiciens_ médiocres et jaloux, naturellement peu respectés de la
foule, qui a vu son mandataire d’aujourd’hui humilié hier devant elle,
et qui sait par quel charlatanisme on a surpris son suffrage. Toutefois,
avant de proclamer que le sage doit se renfermer dans la pensée pure, il
faut être bien sûr qu’on a épuisé toutes les chances de faire entendre
la voix de la raison. Quand nous aurons été dix fois vaincus, quand dix
fois la foule aura préféré à nos avis les déclamations des complaisants
ou des exaltés, quand il sera bien prouvé que, nous étant légalement
offerts, nous avons été rebutés, refusés, alors nous aurons le droit de
nous retirer fiers, tranquilles, et de faire sonner bien haut notre
défaite. On n’est pas obligé de réussir, on n’est pas obligé de faire
concurrence aux procédés que se permet l’ambition vulgaire; on est
obligé d’être sincère. Si Turgot eût assez vécu pour voir la Révolution,
il aurait eu presque seul le droit de rester calme, car seul il avait
bien indiqué ce qu’il fallait faire pour la prévenir.
J’ai joint à cet essai sur les réformes qui semblent les plus urgentes
un ou deux morceaux parus en 1869, qui en sont le commentaire et
l’explication[1]. On trouvera, si l’on veut, que ce sont là des épaves
d’une politique bien arriérée; les solutions du libéralisme modéré se
voient toujours ajournées par le fait des situations extrêmes; mais
elles ne doivent pas pour cela être délaissées; car l’opinion y revient
tôt ou tard. Malgré les démentis apparents que les faits m’ont donnés,
j’ai relu ces morceaux sans amertume, et j’ai pensé qu’ils gardaient
encore quelque prix.
[1] Quelques points qui peuvent paraître obscurs dans ces diverses
études sont développés plus au long dans mes _Questions
contemporaines_. (Paris, 1868.)
C’est, au contraire, avec une profonde douleur que j’ai réimprimé les
deux ou trois morceaux relatifs à la guerre qui se trouvent en ce
volume. J’avais fait le rêve de ma vie de travailler, dans la faible
mesure de mes forces, à l’alliance intellectuelle, morale et politique
de l’Allemagne et de la France, alliance entraînant celle de
l’Angleterre, et constituant une force capable de gouverner le monde,
c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la civilisation libérale, à
égale distance des empressements naïvement aveugles de la démocratie et
des puériles velléités de retour à un passé qui ne saurait revivre. Ma
chimère, je l’avoue, est détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre
la France et l’Allemagne; des siècles ne le combleront pas. La violence
faite à l’Alsace et à la Lorraine restera longtemps une plaie béante; la
prétendue garantie de paix rêvée par les journalistes et les hommes
d’État de l’Allemagne sera une garantie de guerres sans fin.
L’Allemagne avait été ma maîtresse; j’avais la conscience de lui devoir
ce qu’il y a de meilleur en moi. Qu’on juge de ce que j’ai souffert,
quand j’ai vu la nation qui m’avait enseigné l’idéalisme railler tout
idéal, quand la patrie de Kant, de Fichte, de Herder, de Gœthe s’est
mise à suivre uniquement les visées d’un patriotisme exclusif, quand le
peuple que j’avais toujours présenté à mes compatriotes comme le plus
moral et le plus cultivé s’est montré à nous sous la forme de soldats ne
différant en rien des soudards de tous les temps, méchants, voleurs,
ivrognes, démoralisés, pillant comme du temps de Waldstein; enfin, quand
la noble révoltée de 1813, la nation qui souleva l’Europe au nom de la
«générosité», a hautement repoussé de la politique toute considération
de générosité, a posé en principe que le devoir d’un peuple est d’être
positif, égoïste, a traité de crime la touchante folie d’une pauvre
nation, trahie par le sort et par ses souverains, nation superficielle,
dénuée de sens politique, je l’avoue, mais dont l’unique faute est
d’avoir tenté étourdiment une expérience (celle du suffrage universel)
dont aucun autre peuple ne se tirera mieux qu’elle. L’Allemagne
présentant au monde le devoir comme ridicule, la lutte pour la patrie
comme criminelle, quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru
voir dans la culture allemande un avenir de civilisation générale! Ce
que nous aimions dans l’Allemagne, sa largeur, sa haute conception de la
raison et de l’humanité, n’existe plus. L’Allemagne n’est plus qu’une
nation; elle est à l’heure qu’il est la plus forte des nations; mais on
sait ce que durent ces hégémonies et ce qu’elles laissent après elles.
Une nation qui se renferme dans la pure considération de son intérêt n’a
plus de rôle général. Un pays n’exerce une maîtrise que par les côtés
universels de son génie; patriotisme est le contraire d’influence morale
et philosophique. Nous tous qui avons passé notre vie à nous garder des
erreurs du chauvinisme français, comment veut-on que nous épousions les
étroites pensées d’un chauvinisme étranger, tout aussi injuste, tout
aussi intolérant que le chauvinisme français? L’homme peut s’élever
au-dessus des préjugés de sa nation; mais, erreur pour erreur, il
préférera toujours les préjugés patriotiques à ceux qui se présentent
comme de menaçantes insultes ou d’injustes dénigrements.
Nul plus que moi n’a toujours rendu justice aux grandes qualités de la
race allemande, à ce sérieux, à ce savoir, à cette application, qui
suppléent presque au génie et valent mille fois mieux que le talent, à
ce sentiment du devoir, que je préfère beaucoup au mobile de vanité et
d’honneur qui fait notre force et notre faiblesse. Mais l’Allemagne ne
peut se charger de l’œuvre tout entière de l’humanité. L’Allemagne ne
fait pas de choses désintéressées pour le reste du monde. Très-noble est
le libéralisme allemand, se proposant pour objet moins l’égalité des
classes que la culture et l’élévation de la nature humaine en général;
mais les droits de l’homme sont bien aussi quelque chose; or c’est notre
philosophie du XVIIIe siècle, c’est notre révolution qui les ont fondés.
La réforme luthérienne n’a été faite que pour les pays germaniques;
l’Allemagne n’a jamais eu l’analogue de nos attachements chevaleresques
pour la Pologne, pour l’Italie. La nature allemande, d’ailleurs, semble
contenir les deux pôles opposés: l’Allemand doux, obéissant,
respectueux, résigné; l’Allemand ne connaissant que la force, le chef au
commandement inexorable et dur, le vieil homme de fer enfin; _jura negat
sibi nata_. On peut dire qu’il n’y a rien au monde de meilleur que
l’Allemand moral, et rien de plus méchant que l’Allemand démoralisé. Si
les masses sont chez nous moins susceptibles de discipline qu’en
Allemagne, les classes intermédiaires sont moins capables de vilenie;
disons à l’honneur de la France que, pendant toute la dernière guerre,
il a été presque impossible de trouver un Français pour jouer
passablement le rôle d’espion; le mensonge, la basse rouerie nous
répugnent trop.
La grande supériorité de l’Allemagne est dans l’ordre intellectuel; mais
que là encore elle ne se figure pas tout posséder. Le tact, le charme
lui manquent. L’Allemagne a beaucoup à faire pour avoir une société
comme la société française du XVIIe et du XVIIIe siècle, des
gentilshommes comme La Rochefoucauld, Saint-Simon, Saint-Évremond, des
femmes comme Mme de Sévigné, Mlle de la Vallière, Ninon de Lenclos. Même
de nos jours, l’Allemagne a-t-elle un poëte comme M. Victor Hugo, un
prosateur comme Mme Sand, un critique comme M. Sainte-Beuve, une
imagination comme celle de M. Michelet, un caractère philosophique comme
celui de M. Littré? C’est aux connaisseurs des autres nations à
répondre. Nous récusons seulement les jugements injustes de ceux qui ne
veulent connaître la France contemporaine que par sa basse presse, par
sa petite littérature, par ces mauvais petits théâtres dont le sot
esprit, aussi peu français que possible, est le fait d’étrangers et en
partie d’Allemands. Si l’on jugeait de l’Allemagne par ses journaux de
bas étage, on la jugerait aussi fort mal. Quel plaisir peut-on trouver à
se nourrir ainsi d’idées fausses, d’appréciations haineuses et de
partialité? On aura beau dire, le monde sans la France sera aussi
défectueux qu’il le serait si la France était le monde entier; un plat
de sel n’est rien, mais un plat sans sel est bien fade. Le but de
l’humanité est supérieur au triomphe de telle ou telle race; toutes les
races y servent; toutes ont à leur manière une mission à remplir.
Puisse-t-il se former enfin une ligue des hommes de bonne volonté de
toute tribu, de toute langue et de tout peuple, qui sachent créer et
maintenir au-dessus de ces luttes ardentes un empyrée des idées pures,
un ciel où il n’y ait ni Grec, ni barbare, ni Germain, ni Latin! Quand
on engageait Gœthe à faire des poésies contre la France: «Comment
voulez-vous que je prêche la haine, répondait-il, quand je ne la sens
pas dans mon cœur?» Telle doit être notre réponse, quand on nous
engagera à calomnier l’Allemagne. Soyons inexorablement justes et
froids. La France ne nous a pas écoutés, quand nous la conjurions de ne
pas lutter contre l’inévitable; l’Allemagne nous a raillés, quand nous
l’avons engagée à la modération dans la victoire. Sachons attendre. Les
lois de l’histoire sont la justice de Dieu. Dans le livre de Job, Dieu,
pour montrer qu’il est fort, se plaît à écraser celui qui triomphe et à
exalter l’humilié. La philosophie de l’histoire est d’accord sur ce
point avec le vieux poëme. Toute création humaine a son ver qui la
ronge; une défaite est l’expiation d’une gloire passée et souvent le
garant d’une victoire pour l’avenir. La Grèce, la Judée ont payé de leur
existence nationale leur destinée exceptionnelle et l’incomparable
honneur d’avoir fondé des enseignements pour toute l’humanité. L’Italie
a expié par deux cents ans de nullité la gloire d’avoir inauguré au
moyen âge la vie civile et d’avoir fait la renaissance; au XIXe siècle,
cette double gloire a été son principal titre à une nouvelle vie.
L’Allemagne a expié par un long abaissement politique la gloire d’avoir
fait la Réforme; elle touche maintenant le bénéfice de la Réforme. La
France expie aujourd’hui la Révolution; elle en recueillera peut-être un
jour les fruits dans le souvenir reconnaissant des peuples émancipés.
Consolations de vaincus, dira-t-on, vaine pâture qu’on se jette à
soi-même pour adoucir le malheur présent par les rêves de
l’avenir!--Soit; mais il faut avouer aussi que jamais consolations ne
furent plus solides. Les espérances fondées sur l’instabilité de la
fortune n’ont pas manqué une seule fois de se réaliser depuis qu’il y a
une humanité. _Nil permanet sub sole_, a dit cet aimable sceptique, si
merveilleusement pénétrant, l’Ecclésiaste, le plus inspiré des auteurs
sacrés. L’histoire aura son cours, les vainqueurs d’aujourd’hui seront
les vaincus de demain. Que ce soit là une vérité triste ou gaie,
n’importe; c’est une vérité qui sera vraie dans tous les temps. Voilà
pourquoi le souhait du philosophe doit être qu’il y ait le moins
possible de vainqueurs et de vaincus.
«O monde, que tu es méchant et de nature perverse! s’écrie le plus grand
des poëtes persans. Ce que tu as élevé, tu le détruis toi-même. Regarde
ce qu’est devenu Féridoun, le héros qui ravit l’empire au vieux Zohak.
Il a régné pendant cinq siècles; à la fin il est mort. Il est mort comme
nous mourrons tous, soit que nous ayons été le berger, soit que nous
ayons été le troupeau.»
LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE DE LA FRANCE
PREMIÈRE PARTIE
LE MAL
Ceux qui veulent à tout prix découvrir dans l’histoire l’application
d’une rigoureuse justice distributive s’imposent une tâche assez rude.
Si, en beaucoup de cas, nous voyons les crimes nationaux suivis d’un
prompt châtiment, dans une foule de cas aussi nous voyons le monde régi
par des jugements moins sévères; beaucoup de pays ont pu être faibles et
corrompus impunément. C’est certainement un des signes de grandeur de la
France que cela ne lui ait pas été permis. Énervée par la démocratie,
démoralisée par sa prospérité même, la France a expié de la manière la
plus cruelle ses années d’égarement. La raison de ce fait est dans
l’importance même de la France et dans la noblesse de son passé. Il y a
une justice pour elle; il ne lui est pas loisible de s’abandonner, de
négliger sa vocation; il est évident que la Providence l’aime; car elle
la châtie. Un pays qui a joué un rôle de premier ordre n’a pas le droit
de se réduire au matérialisme bourgeois qui ne demande qu’à jouir
tranquillement de ses richesses acquises. N’est pas médiocre qui veut.
L’homme qui prostitue un grand nom, qui manque à une mission écrite dans
sa nature, ne peut se permettre sans conséquence une foule de choses que
l’on pardonne à l’homme ordinaire, qui n’a ni passé à continuer, ni
grand devoir à remplir.
Pour voir en ces dernières années que l’état moral de la France était
gravement atteint, il fallait quelque pénétration d’esprit, une certaine
habitude des raisonnements politiques et historiques. Pour voir le mal
aujourd’hui, il ne faut, hélas! que des yeux. L’édifice de nos chimères
s’est effondré comme les châteaux féeriques qu’on bâtit en rêve.
Présomption, vanité puérile, indiscipline, manque de sérieux,
d’application, d’honnêteté, faiblesse de tête, incapacité de tenir à la
fois beaucoup d’idées sous le regard, absence d’esprit scientifique,
naïve et grossière ignorance, voilà depuis un an l’abrégé de notre
histoire. Cette armée, si fière et si prétentieuse, n’a pas rencontré
une seule bonne chance. Ces hommes d’État, si sûrs de leur fait, se sont
trouvés des enfants. Cette administration infatuée a été convaincue
d’incapacité. Cette instruction publique, fermée à tout progrès, est
convaincue d’avoir laissé l’esprit de la France s’abîmer dans la
nullité. Ce clergé catholique, qui prêchait hautement l’infériorité des
nations protestantes, est resté spectateur atterré d’une ruine qu’il
avait en partie faite. Cette dynastie, dont les racines dans le pays
semblaient si profondes, n’eut pas le 4 septembre un seul défenseur.
Cette opposition, qui prétendait avoir dans ses recettes
révolutionnaires des remèdes à tous les maux, s’est trouvée au bout de
quelques jours aussi impopulaire que la dynastie déchue. Ce parti
républicain, qui, plein des funestes erreurs qu’on répand depuis un
demi-siècle sur l’histoire de la Révolution, s’est cru capable de
répéter une partie qui ne fut gagnée il y a quatre-vingts ans que par
suite de circonstances tout à fait différentes de celles d’aujourd’hui,
s’est trouvé n’être qu’un halluciné, prenant ses rêves pour des
réalités. Tout a croulé comme en une vision d’Apocalypse. La légende
même s’est vue blessée à mort. Celle de l’Empire a été détruite par
Napoléon III; celle de 1792 a reçu le coup de grâce de M. Gambetta;
celle de la Terreur (car la Terreur même avait chez nous sa légende) a
eu sa hideuse parodie dans la Commune; celle de Louis XIV ne sera plus
ce qu’elle était depuis le jour où le descendant de l’électeur de
Brandebourg a relevé l’empire de Charlemagne dans la salle des fêtes de
Versailles. Seul, Bossuet se trouve avoir été prophète, quand il dit:
_Et nunc, reges, intelligite!_
De nos jours (et cela rend la tâche des réformateurs difficile), ce sont
les peuples qui doivent comprendre. Essayons, par une analyse aussi
exacte que possible, de nous rendre compte du mal de la France, pour
tâcher de découvrir le remède qu’il convient d’y appliquer. Les forces
du malade sont très-grandes; ses ressources sont comme infinies; sa
bonne volonté est réelle. C’est au médecin à ne pas se tromper; car tel
régime étroitement conçu, tel remède appliqué hors de propos,
révolterait le malade, le tuerait ou aggraverait son mal.
I
L’histoire de France est un tout si bien lié dans ses parties, qu’on ne
peut comprendre un seul de nos deuils contemporains sans en rechercher
la cause dans le passé. Nous avons, il y a deux ans[2], exposé ce que
nous regardons comme la marche régulière des États sortis de la
féodalité du moyen âge, marche dont l’Angleterre est le type le plus
parfait, puisque l’Angleterre, sans rompre avec sa royauté, avec sa
noblesse, avec ses comtés, avec ses communes, avec son Église, avec ses
universités, a trouvé moyen d’être l’État le plus libre, le plus
prospère et le plus patriote qu’il y ait. Tout autre fut la marche de la
société française depuis le XIIe siècle. La royauté capétienne, comme il
arrive d’ordinaire aux grandes forces, porta son principe jusqu’à
l’exagération. Elle détruisit la possibilité de toute vie provinciale,
de toute représentation de la nation. Déjà, sous Philippe le Bel, le mal
est évident. L’élément qui a fait ailleurs la vie parlementaire, la
petite noblesse de campagne, a perdu son importance. Le roi ne convoque
les états généraux que pour qu’on le supplie de faire ce qu’il a déjà
décidé. Comme instruments de gouvernement, il ne veut plus employer que
ses parents, puissante aristocratie de princes du sang, assez égoïstes,
et des gens de loi ou d’administration anoblis (_milites regis_),
serviteurs complaisants du pouvoir absolu. Cet état de choses se fait
amnistier au XVIIe siècle par la grandeur incomparable qu’il donne à la
France; mais bientôt après le contraste devient criant. La nation la
plus spirituelle de l’Europe n’a pour réaliser ses idées qu’une machine
politique informe. Turgot considère les parlements comme le principal
obstacle à tout bien; il n’espère rien des assemblées. Cet homme
admirable, si dégagé de tout amour-propre, se trompait-il? non. Il
voyait juste, et ce qu’il voyait équivalait à dire que le mal était sans
remède. Ajoutez à cela une profonde démoralisation du peuple; le
protestantisme, qui l’eût élevé, avait été expulsé; le catholicisme
n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était
effroyable. Richelieu, l’abbé Fleury posent nettement en principe que le
peuple ne doit savoir ni lire ni écrire. A côté de cette barbarie, une
société charmante, pleine d’esprit, de lumières et de grâce. On ne vit
jamais plus clairement les aptitudes intimes de la France, ce qu’elle
peut et ce qu’elle ne peut pas. La France sait admirablement faire de la
dentelle; elle ne sait pas faire de la toile de ménage. Les besognes
humbles, comme celle du magister, seront toujours chez nous pauvrement
exécutées. La France excelle dans l’exquis; elle est médiocre dans le
commun. Par quel caprice est-elle avec cela démocratique? Par le même
caprice qui fait que Paris, tout en vivant de la cour et du luxe, est
une ville socialiste, que Paris, qui passe son temps à persifler toute
croyance et toute vertu, est intraitable, fanatique, badaud, quand il
s’agit de sa chimère de république.
[2] Dans le travail sur la monarchie constitutionnelle, réimprimé à la
fin de ce volume.
Admirables assurément furent les débuts de la Révolution, et, si l’on
s’était borné à convoquer les états généraux, à les régulariser, à les
rendre annuels, on eût été parfaitement dans la vérité. Mais la fausse
politique de Rousseau l’emporta. On voulut faire une constitution _a
priori_. On ne remarqua pas que l’Angleterre, le plus constitutionnel
des pays, n’a jamais eu de constitution écrite, strictement libellée. On
se laissa déborder par le peuple; on applaudit puérilement au désordre
de la prise de la Bastille, sans songer que ce désordre emporterait tout
plus tard. Mirabeau, le plus grand, le seul grand politique du temps,
débuta par des imprudences qui l’eussent probablement perdu, s’il eût
vécu; car, pour un homme d’État, il est bien plus avantageux d’avoir
débuté par la réaction que par des complaisances pour l’anarchie.
L’étourderie des avocats de Bordeaux, leurs déclamations creuses, leur
légèreté morale achevèrent de tout ruiner. On se figura que l’État, qui
s’était incarné dans le roi, pouvait se passer du roi, et que l’idée
abstraite de la chose publique suffirait pour maintenir un pays où les
vertus publiques font trop souvent défaut.
Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide. La
France ne peut être comparée à ces petites patries antiques, se
composant le plus souvent d’une ville avec sa banlieue, où tout le monde
était parent. La France était une grande société d’actionnaires formée
par un spéculateur de premier ordre, la maison capétienne. Les
actionnaires ont cru pouvoir se passer du chef, et puis continuer seuls
les affaires. Cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes; mais,
les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation.
La France avait été faite par la dynastie capétienne. En supposant que
la vieille Gaule eût le sentiment de son unité nationale, la domination
romaine, la conquête germanique avaient détruit ce sentiment. L’empire
franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous les Carlovingiens, est une
construction artificielle dont l’unité ne gît que dans la force des
conquérants. Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe l’empire
franc du nord au sud en trois bandes, dont l’une, la part de Charles ou
Carolingie, répond si peu à ce que nous appelons la France, que la
Flandre entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers l’est
elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La politique capétienne
arrondit ce lambeau incorrect, et en huit cents ans fit la France comme
nous l’entendons, la France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui
nous lie, ce qui est notre raison d’être. La France est de la sorte le
résultat de la politique capétienne continuée avec une admirable suite.
Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du nord, union que ni la
langue, ni la race, ni l’histoire, ni le caractère des populations
n’appelaient? Parce que les rois de Paris, pendant tout le XIIIe siècle,
exercèrent sur ces contrées une action persistante et victorieuse.
Pourquoi Lyon fait-il partie de la France? Parce que Philippe le Bel, au
moyen des subtilités de ses légistes, réussit à le prendre dans les
mailles de son filet. Pourquoi les Dauphinois sont-ils nos compatriotes?
Parce que, le dauphin Humbert étant tombé dans une sorte de folie, le
roi de France se trouva là pour acheter ses terres à beaux deniers
comptants. Pourquoi la Provence a-t-elle été entraînée dans le
tourbillon de la Carolingie, où rien ne semblait d’abord faire penser
qu’elle dût être portée? Grâce aux roueries de Louis XI et de son
compère Palamède de Forbin. Pourquoi la Franche-Comté, l’Alsace, la
Lorraine se sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne
méridienne tracée par le traité de Verdun? Parce que la maison de
Bourbon retrouva pour agrandir le domaine royal le secret qu’avaient si
admirablement pratiqué les premiers Capétiens. Pourquoi enfin Paris,
ville si peu centrale, est-elle la capitale de la France? Parce que
Paris a été la ville des Capétiens, parce que l’abbé de Saint-Denis est
devenu roi de France[3]. Naïveté sans égale! Cette ville, qui réclame
sur le reste de la France un privilége aristocratique de supériorité et
qui doit ce privilége à la royauté, est en même temps le centre de
l’utopie républicaine. Comment Paris ne voit-il pas qu’il n’est ce qu’il
est que par la royauté, qu’il ne reprendra toute son importance de
capitale que par la royauté, qu’une république, selon la règle posée par
l’illustre fondateur des États-Unis d’Amérique, créerait nécessairement
pour son gouvernement central, à Amboise ou à Blois, un petit
Washington?
[3] «... Challes, li rois de Saint Denis.»
(Roman de Roncevaux, laisse 40.)
Hugues le Blanc dut sa fortune à la possession des grandes abbayes
de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Martin de Tours,
qui faisait de lui le tuteur de pays riches et prospères. La
bannière du roi capétien, c’est la bannière de Saint-Denis. Son cri
de ralliement est _Montjoie Saint-Denis_. Les premiers Capétiens
chantent au chœur à Saint-Denis.
Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants et bornés qui
prirent en main les destinées de la France à la fin du dernier siècle.
Ils se figurèrent qu’on pouvait se passer du roi; ils ne comprirent pas
que, le roi une fois supprimé, l’édifice dont le roi était la clef de
voûte croulait. Les théories républicaines du XVIIIe siècle avaient pu
réussir en Amérique, parce que l’Amérique était une colonie formée par
le concours volontaire d’émigrants cherchant la liberté; elles ne
pouvaient réussir en France, parce que la France avait été construite en
vertu d’un tout autre principe. Une dynastie nouvelle faillit sortir de
la convulsion terrible qui agitait la France; mais on vit alors combien
il est difficile aux nations modernes de se créer d’autres maisons
souveraines que celles qui sont sorties de la conquête germanique. Le
génie extraordinaire qui avait élevé Napoléon sur le pavois l’en
précipita, et la vieille dynastie revint, en apparence décidée à tenter
l’expérience de monarchie constitutionnelle qui avait si tristement
échoué entre les mains du pauvre Louis XVI.
Il était écrit que, dans cette grande et tragique histoire de France, le
roi et la nation rivaliseraient d’imprudence. Cette fois, les fautes de
la royauté furent les plus graves. Les ordonnances de juillet 1830
peuvent vraiment être qualifiées de crime politique; on ne les tira de
l’article 14 de la Charte que par un sophisme évident. Cet article 14
n’avait nullement dans la pensée de Louis XVIII le sens que lui
prêtèrent les ministres de Charles X. Il n’est pas admissible que
l’auteur de la Charte eût mis dans la Charte un article qui en
renversait toute l’économie. C’était le cas d’appliquer l’axiome:
_Contra eum qui dicere potuit clarius præsumptio est facienda._ Si avant
M. de Polignac quelqu’un eût pu penser que cet article donnait au roi le
droit de supprimer la Charte, c’eût été l’objet d’une perpétuelle
protestation; or personne ne protesta; car personne ne pensa jamais que
cet insignifiant article contînt le droit implicite des coups d’État.
L’insertion de cet article ne vint pas de la royauté, qui s’y serait
réservé un moyen d’éluder ses engagements; il faisait partie du projet
de constitution élaboré par les chambres de 1814, fort attentives à ne
pas exagérer les droits du roi; il ne donna lieu alors à aucune
observation; «on n’y voyait qu’une sorte de lieu commun emprunté aux
constitutions antérieures, et personne n’y soupçonnait le sens
redoutable et mystérieux qu’on a voulu depuis y attacher[4].»
[4] M. de Viel-Castel, _Hist. de la Restauration_, t. I, p. 429.
Les députés de 1830 eurent donc raison de résister aux ordonnances, et
les citoyens qui étaient à portée d’entendre leur appel firent bien de
s’armer. La situation était celle du roi d’Angleterre, qui plus d’une
fois s’est trouvé en lutte avec son parlement. Mais, dès que le roi,
vaincu, eut retiré les ordonnances, il fallait s’arrêter et maintenir le
roi dans son palais. Il lui convint d’abdiquer; il fallait prendre celui
en faveur de qui il abdiquait. On fit autrement. Hâtons-nous de dire que
dix-huit années d’un règne plein de sagesse justifièrent à beaucoup
d’égards le choix du 10 août 1830, et que ce choix pouvait s’autoriser
de quelques-uns des précédents de la révolution de 1688 en Angleterre;
mais, pour qu’une substitution aussi hardie devînt légitime, il fallait
qu’elle durât. Par une série d’impardonnables étourderies de la part de
la nation et par suite d’une regrettable faiblesse de la dynastie
nouvelle, cette consécration manqua. Le roi et ses fils, au lieu de
maintenir leur droit par les armes, se retirèrent et laissèrent l’émeute
parisienne violer outrageusement la volonté de la nation. Déchirure
funeste faite à un titre un peu caduc en son origine et qui ne pouvait
acquérir de force que par sa persistance. Une dynastie doit à la nation,
qui toujours est censée l’appuyer, de résister à une minorité
turbulente. L’humanité est satisfaite, pourvu qu’après la bataille le
pouvoir vainqueur se montre généreux et traite les rebelles, non comme
des coupables, mais comme des vaincus.
Nous entrions pour la plupart dans la vie publique, quand survint le
néfaste incident du 24 février. Avec un instinct parfaitement juste,
nous sentîmes que ce qui se passa ce jour-là était un grand malheur.
Libéraux par principes philosophiques, nous vîmes bien que les arbres de
la liberté qu’on plantait avec une joie si naïve ne verdiraient jamais;
nous comprîmes que les problèmes sociaux qui se posaient d’une façon
audacieuse étaient destinés à jouer un rôle de premier ordre dans
l’avenir du monde. Le baptême de sang des journées de juin, les
réactions qui suivirent nous serrèrent le cœur; il était clair que l’âme
et l’esprit de la France couraient un véritable péril. La légèreté des
hommes de 1848 fut vraiment sans pareille. Ils donnèrent à la France,
qui ne le demandait pas, le suffrage universel. Ils ne songèrent pas que
ce suffrage ne bénéficierait qu’à cinq millions de paysans, étrangers à
toute idée libérale. Je voyais assidûment à cette époque M. Cousin. Dans
les longues promenades que ce profond connaisseur de toutes les gloires
françaises me faisait faire dans les rues de Paris de la rive gauche,
m’expliquant l’histoire de chaque maison et de ses propriétaires au
XVIIe siècle, il me disait souvent ce mot: «Mon ami, on ne comprend pas
encore quel crime a été la révolution de février; le dernier terme de
cette révolution sera peut-être le démembrement de la France.»
Le coup d’État du 2 décembre nous froissa profondément. Dix ans nous
portâmes le deuil du droit; nous protestâmes selon nos forces contre le
système d’abaissement intellectuel savamment dirigé par M. Fortoul, à
peine mitigé par ceux qui lui succédèrent. Il arriva cependant ce qui
arrive toujours. Le pouvoir inauguré par la violence s’améliorait en
vieillissant; il se prit à voir que le développement libéral de l’homme
est un intérêt majeur pour tout gouvernement. Le pays, d’un autre côté,
était enchanté de ce gouvernement médiocre. Il avait ce qu’il voulait;
chercher à renverser un tel gouvernement malgré le vœu évident du plus
grand nombre eût été insensé. Ce qu’il y avait de plus sage était de
tirer du mal le meilleur parti possible, de faire comme les évêques du
Ve siècle et du VIe, qui, ne pouvant repousser les barbares, cherchaient
à les éclairer. Nous consentîmes donc à servir le gouvernement de
l’empereur Napoléon III dans ce qu’il avait de bon, c’est-à-dire en tant
qu’il touchait aux intérêts éternels de la science, de l’éducation
publique, du progrès des lumières, à ces devoirs sociaux enfin qui ne
chôment jamais.
Il est incontestable, d’ailleurs, que le règne de l’empereur Napoléon
III, malgré ses immenses lacunes, avait résolu une moitié du problème.
La majorité de la France était parfaitement contente. Elle avait ce
qu’elle voulait, l’ordre et la paix. La liberté manquait, il est vrai;
la vie politique était des plus faibles; mais cela ne blessait qu’une
minorité d’un cinquième ou d’un sixième de la nation, et encore dans
cette minorité faut-il distinguer un petit nombre d’hommes instruits,
intelligents, vraiment libéraux, d’une foule peu réfléchie, animée de
cet esprit séditieux qui a pour unique programme d’être toujours en
opposition avec le gouvernement et de chercher à le renverser.
L’administration était très-mauvaise; mais quiconque ne niait pas le
principe des droits de la dynastie souffrait peu. Les hommes
d’opposition eux-mêmes étaient plutôt gênés dans leur activité que
persécutés. La fortune du pays s’augmentait dans des proportions
inouïes. A la date du 8 mai 1870, après de très-graves fautes commises,
sept millions et demi d’électeurs se déclarèrent encore satisfaits. Il
ne venait à l’esprit de presque personne qu’un tel état pût être exposé
à la plus effroyable des catastrophes. Cette catastrophe, en effet, ne
sortit pas d’une nécessité générale de situation; elle vint d’un trait
particulier du caractère de l’empereur Napoléon III.
II
L’empereur Napoléon III avait fondé sa fortune en répondant au besoin de
réaction, d’ordre, de repos qui fut la conséquence de la révolution de
1848. Si l’empereur Napoléon III se fût renfermé dans ce programme, s’il
se fût contenté de comprimer à l’intérieur toute idée, toute liberté
politique, de développer les intérêts matériels, de s’appuyer sur un
cléricalisme modéré et sans conviction, son règne et celui de sa
dynastie eussent été assurés pour longtemps. Le pays s’enfonçait de plus
en plus dans la vulgarité, oubliait sa vieille histoire; la nouvelle
dynastie était fondée. La France telle que l’a faite le suffrage
universel est devenue profondément matérialiste; les nobles soucis de la
France d’autrefois, le patriotisme, l’enthousiasme du beau, l’amour de
la gloire, ont disparu avec les classes nobles qui représentaient l’âme
de la France. Le jugement et le gouvernement des choses ont été
transportés à la masse; or la masse est lourde, grossière, dominée par
la vue la plus superficielle de l’intérêt. Ses deux pôles sont l’ouvrier
et le paysan. L’ouvrier n’est pas éclairé; le paysan veut avant tout
acheter de la terre, arrondir son champ. Parlez au paysan, au socialiste
de l’Internationale, de la France, de son passé, de son génie, il ne
comprendra pas un tel langage. L’honneur militaire, de ce point de vue
borné, paraît une folie; le goût des grandes choses, la gloire de
l’esprit sont des chimères; l’argent dépensé pour l’art et la science
est de l’argent perdu, dépensé follement, pris dans la poche de gens qui
se soucient aussi peu que possible d’art et de science. Voilà l’esprit
provincial que l’empereur servit merveilleusement dans les premières
années de son règne. S’il était resté le docile et aveugle serviteur de
cette réaction mesquine, aucune opposition n’aurait réussi à l’ébranler.
Toutes les oppositions réunies eussent trouvé leur limite en deux
millions de voix tout au plus. Le chiffre des opposants augmentait
chaque année; d’où quelques personnes concluaient qu’il grandirait
jusqu’à devenir majorité. Erreur; ce chiffre eût rencontré un point
d’arrêt qu’il n’eût pas dépassé. Disons-le, puisque nous avons la
certitude que ces lignes ne seront lues que par des personnes
intelligentes: un gouvernement qui aura pour unique désir de s’établir
en France et de s’y éterniser aura désormais, je le crains, une voie
bien simple à suivre: imiter le programme de Napoléon III, moins la
guerre. De la sorte il amènera la France au degré d’abaissement où
arrive toute société qui renonce aux hautes visées; mais il ne mourra
qu’avec le pays, de la mort lente de ceux qui s’abandonnent au courant
de la destinée, sans jamais le contrarier.
Tel n’était pas l’empereur Napoléon III. Il était supérieur en un sens à
la majorité du pays; il aimait le bien; il avait un goût, peu éclairé
sans doute, réel cependant, de la noble culture de l’humanité. A
plusieurs égards, il était en totale dissonance avec ceux qui l’avaient
nommé. Il rêvait la gloire militaire; le fantôme de Napoléon Ier le
hantait. Cela est d’autant plus étrange que l’empereur Napoléon III
voyait fort bien qu’il n’avait ni aptitudes, ni pratique pour la guerre,
et qu’il savait que la France avait perdu à cet égard toutes ses
qualités. Mais l’idée innée l’emportait. L’empereur sentait si bien que
ses vues personnelles à cet égard étaient une sorte de _nævus_ qu’il
fallait cacher, que toujours, à l’époque de la fondation de son pouvoir,
nous le voyons occupé à protester qu’il veut la paix. Il reconnaissait
que c’était là le moyen de se rendre populaire. La guerre de Crimée ne
fut acceptée dans l’opinion que parce qu’on la crut sans conséquence
pour la paix générale. La guerre d’Italie ne fut pardonnée que quand on
la vit tourner court et rester à mi-chemin.
Le plus simple bon sens commandait à l’empereur Napoléon III de ne
jamais faire la guerre. La France, il le savait, ne la désirait en
aucune sorte[5]. En outre, un pays travaillé par les révolutions, qui a
des divisions dynastiques, n’est pas capable d’un grand effort
militaire. Le roi Jean, Charles VII, François Ier et même Louis XIV
traversèrent des situations aussi critiques que celle de Napoléon III
après la capitulation de Sedan; ils ne furent pas pour cela renversés,
ni même un moment ébranlés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III,
après la bataille d’Iéna, se trouva plus solide que jamais sur son
trône; mais Napoléon III ne pouvait supporter une défaite. Il était
comme un joueur qui jouerait à la condition d’être fusillé s’il perd une
partie. Un pays divisé sur les questions dynastiques doit renoncer à la
guerre; car, au premier échec, cette cause de faiblesse apparaît, et
fait de tout accident un cas mortel. L’homme qui a une blessure mal
cicatrisée peut se livrer aux actes de la vie ordinaire sans qu’on
s’aperçoive de son infirmité; mais tout exercice violent lui est
interdit; à la première fatigue sa blessure se rouvre, et il tombe. On
ne conçoit pas que Napoléon III se soit fait une si complète illusion
sur la solidité de l’édifice qu’il avait fait lui-même d’argile. Comment
ne vit-il pas qu’un tel édifice ne résisterait pas à une secousse, et
que le choc d’un ennemi puissant devait nécessairement le faire crouler?
[5] Enquête des préfets. _Journal des Débats_, 3 et 4 octobre 1870.
La guerre déclarée au mois de juillet 1870 est donc une aberration
personnelle, l’explosion ou plutôt le retour offensif d’une idée depuis
longtemps latente dans l’esprit de Napoléon III, idée que les goûts
pacifiques du pays l’obligeaient de dissimuler, et à laquelle il semble
qu’il avait lui-même presque renoncé. Il n’y a pas un exemple de plus
complète trahison d’un État par son souverain, en prenant le mot
trahison pour désigner l’acte du mandataire qui substitue sa volonté à
celle du mandant. Est-ce à dire que le pays ne soit pas responsable de
ce qui est arrivé? Hélas! nous ne pouvons le soutenir. Le pays a été
coupable de s’être donné un gouvernement peu éclairé et surtout une
chambre misérable, qui, avec une légèreté dépassant toute imagination,
vota sur la parole d’un ministre la plus funeste des guerres. Le crime
de la France fut celui d’un homme riche qui choisit un mauvais gérant de
sa fortune, et lui donne une procuration illimitée; cet homme mérite
d’être ruiné; mais on n’est pas juste si l’on prétend qu’il a fait
lui-même les actes que son fondé de pouvoirs a faits sans lui et malgré
lui.
Quiconque connaît la France, en effet, dans son ensemble et dans ses
variétés provinciales, n’hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui
emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique. La
génération militaire, froissée par les défaites de 1814 et de 1815,
avait à peu près disparu sous la Restauration et sous le règne de
Louis-Philippe. Un patriote profondément honnête, mais souvent
superficiel, raconta nos anciennes victoires d’un ton de triomphe qui
souvent put blesser l’étranger; mais cette dissonance allait
s’affaiblissant chaque jour. On peut dire qu’elle avait cessé depuis
1848. Deux mouvements commencèrent alors, qui devaient être la fin
non-seulement de tout esprit guerrier, mais de tout patriotisme: je veux
parler de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez les
ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le socialisme des
ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire; c’est presque la négation
de la patrie; les doctrines de l’Internationale sont là pour le prouver.
Le paysan, d’un autre côté, depuis qu’on lui a ouvert la voie de la
richesse et qu’on lui a montré que son industrie est la plus sûrement
lucrative, le paysan a senti redoubler son horreur pour la conscription.
Je parle par expérience. Je fis la campagne électorale de mai 1869 dans
une circonscription toute rurale de Seine-et-Marne; je puis assurer que
je ne trouvai pas sur mon chemin un seul élément de l’ancienne vie
militaire du pays. Un gouvernement à bon marché, peu imposant, peu
gênant, un honnête désir de liberté, une grande soif d’égalité, une
totale indifférence à la gloire du pays, la volonté arrêtée de ne faire
aucun sacrifice à des intérêts non palpables, voilà ce qui me parut
l’esprit du paysan dans la partie de la France où le paysan est, comme
on dit, le plus avancé.
Je ne veux pas dire qu’il ne restât plus de traces du vieil esprit qui
se nourrit des souvenirs du premier empire. Le parti très peu nombreux
qu’on peut appeler bonapartiste, au sens propre, entourait l’empereur de
déplorables excitations. Le parti catholique, par ses lieux communs
erronés sur la prétendue décadence des nations protestantes, cherchait
aussi à rallumer un feu presque éteint. Mais cela ne touchait nullement
le pays. L’expérience de 1870 l’a bien montré; l’annonce de la guerre
fut accueillie avec consternation; les sottes rodomontades des journaux,
les criailleries des gamins sur le boulevard sont des faits dont
l’histoire n’aura de compte à tenir que pour montrer à quel point une
bande d’étourdis peut donner le change sur les vrais sentiments d’un
pays. La guerre prouva jusqu’à l’évidence que nous n’avions plus nos
anciennes facultés militaires. Il n’y a rien là qui doive étonner celui
qui s’est fait une idée juste de la philosophie de notre histoire. La
France du moyen âge est une construction germanique, élevée par une
aristocratie militaire germanique avec des matériaux gallo-romains. Le
travail séculaire de la France a consisté à expulser de son sein tous
les éléments déposés par l’invasion germanique, jusqu’à la Révolution,
qui a été la dernière convulsion de cet effort. L’esprit militaire de la
France venait de ce qu’elle avait de germanique; en chassant violemment
les éléments germaniques et en les remplaçant par une conception
philosophique et égalitaire de la société, la France a rejeté du même
coup tout ce qu’il y avait en elle d’esprit militaire. Elle est restée
un pays riche, considérant la guerre comme une sotte carrière, très-peu
rémunératrice. La France est ainsi devenue le pays le plus pacifique du
monde; toute son activité s’est tournée vers les problèmes sociaux, vers
l’acquisition de la richesse et les progrès de l’industrie. Les classes
éclairées n’ont pas laissé dépérir le goût de l’art, de la science, de
la littérature, d’un luxe élégant; mais la carrière militaire a été
abandonnée. Peu de familles de la bourgeoisie aisée, ayant à choisir un
état pour leur fils, ont préféré aux riches perspectives du commerce et
de l’industrie une profession dont elles ne comprennent pas l’importance
sociale. L’école de Saint-Cyr n’a guère eu que le rebut de la jeunesse,
jusqu’à ce que l’ancienne noblesse et le parti catholique aient commencé
à la peupler, changement dont les conséquences n’ont pas encore eu le
temps de se développer. Cette nation a été autrefois brillante et
guerrière; mais elle l’a été par sélection, si j’ose le dire. Elle
entretenait et produisait une noblesse admirable, pleine de bravoure et
d’éclat. Cette noblesse une fois tombée, il est resté un fond indistinct
de médiocrité, sans originalité ni hardiesse, une roture ne comprenant
ni le privilége de l’esprit ni celui de l’épée. Une nation ainsi faite
peut arriver au comble de la prospérité matérielle; elle n’a plus de
rôle dans le monde, plus d’action à l’étranger. D’autre part, il est
impossible de sortir d’un pareil état avec le suffrage universel. Car on
ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même; on le trompe, on
l’endort; mais, tant qu’il règne, il oblige ceux qui relèvent de lui de
pactiser avec lui et de subir sa loi. Il y a un cercle vicieux à rêver
qu’on peut réformer les erreurs d’une opinion inconvertissable en
prenant son seul point d’appui dans l’opinion.
La France n’a fait, du reste, que suivre en cela le mouvement général de
toutes les nations de l’Europe, la Prusse et la Russie exceptées. M.
Cobden, que je vis vers 1857, était enchanté de nous. L’Angleterre nous
avait devancés dans cette voie du matérialisme industriel et commercial;
seulement, bien plus sages que nous, les Anglais surent faire marcher
leur gouvernement d’accord avec la nation, tandis que notre maladresse a
été telle, que le gouvernement de notre choix a pu nous engager malgré
nous dans la guerre. Je ne sais si je me trompe; mais il y a une vue
d’ethnographie historique qui s’impose de plus en plus à mon esprit. La
similitude de l’Angleterre et de la France du Nord m’apparaît chaque
jour davantage. Notre étourderie vient du Midi, et, si la _France_
n’avait pas entraîné le Languedoc et la Provence dans son cercle
d’activité, nous serions sérieux, actifs, protestants, parlementaires.
Notre fond de race est le même que celui des Iles-Britanniques; l’action
germanique, bien qu’elle ait été assez forte dans ces îles pour faire
dominer un idiome germanique, n’a pas, en somme, été plus considérable
sur l’ensemble des trois royaumes que sur l’ensemble de la France. Comme
la France, l’Angleterre me paraît en train d’expulser son élément
germanique, cette noblesse obstinée, fière, intraitable, qui la
gouvernait du temps de Pitt, de Castlereagh, de Wellington. Que cette
pacifique et toute chrétienne école d’économistes est loin de la passion
des hommes de fer qui imposèrent à leur pays de si grandes choses!
L’opinion publique de l’Angleterre, telle qu’elle se produit depuis
trente ans, n’est nullement germanique; on y sent l’esprit celtique,
plus doux, plus sympathique, plus humain. Ces sortes d’aperçus doivent
être pris d’une façon très-large; on peut dire cependant que ce qui
reste encore d’esprit militaire dans le monde est un fait germanique.
C’est probablement par la race germanique, en tant que féodale et
militaire, que le socialisme et la démocratie égalitaire, qui chez nous
autres Celtes ne trouveraient pas facilement leur limite, arriveront à
être domptés, et cela sera conforme aux précédents historiques; car un
des traits de la race germanique a toujours été de faire marcher de pair
l’idée de conquête et l’idée de garantie; en d’autres termes, de faire
dominer le fait matériel et brutal de la propriété résultant de la
conquête sur toutes les considérations des droits de l’homme et sur les
théories abstraites de contrat social. La réponse à chaque progrès du
socialisme pourra être de la sorte un progrès du germanisme, et on
entrevoit le jour où tous les pays de socialisme seront gouvernés par
des Allemands. L’invasion du IVe et du Ve siècle se fit par des raisons
analogues, les pays romains étant devenus incapables de produire de bons
gendarmes, de bons mainteneurs de propriété.
En réalité notre pays, surtout la province, allait vers une forme
sociale qui, malgré la diversité des apparences, avait plus d’une
analogie avec l’Amérique, vers une forme sociale où beaucoup de choses
tenues autrefois pour choses d’État seraient laissées à l’initiative
privée. Certes, on pouvait n’être pas le partisan d’un tel avenir; il
était clair que la France en se développant dans ce sens resterait fort
au-dessous de l’Amérique. A son manque d’éducation, de distinction, à ce
vide que laisse toujours dans un pays l’absence de cour, de haute
société, d’anciennes institutions, l’Amérique supplée par le feu de sa
jeune croissance, par son patriotisme, par la confiance exagérée
peut-être qu’elle a dans sa force, par la persuasion qu’elle travaille à
la grande œuvre de l’humanité, par l’efficacité de ses convictions
protestantes, par sa hardiesse et son esprit d’entreprise, par l’absence
presque totale de germes socialistes, par la facilité avec laquelle la
différence du riche et du pauvre y est acceptée, par le privilége
surtout qu’elle a de se développer à l’air libre, dans l’infini de
l’espace et sans voisins. Privée de ces avantages, faisant son
expérience, pour ainsi dire, en vase clos, à la fois trop pesante et
trop légère, trop crédule et trop railleuse, la France n’aurait jamais
été qu’une Amérique de second ordre, mesquine, médiocre, peut-être plus
semblable au Mexique ou à l’Amérique du Sud qu’aux États-Unis. La
royauté conserve dans nos vieilles sociétés une foule de choses bonnes à
garder; avec l’idée que j’ai de la vieille France et de son génie,
j’appellerais cet adieu à la gloire et aux grandes choses: _Finis
Franciæ._ Mais, en politique, il faut se garder de prendre ses
sympathies pour ce qui doit être; ce qui réussit en ce monde est
d’ordinaire le rebours de nos instincts, à nous autres idéalistes, et
presque toujours nous sommes autorisés à conclure, de ce qu’une chose
nous déplaît, qu’elle sera. Ce désir d’un état politique impliquant le
moins possible de gouvernement central est le vœu universel de la
province. L’antipathie qu’elle témoigne contre Paris n’est pas seulement
la juste indignation contre les attentats d’une minorité factieuse; ce
n’est pas seulement le Paris révolutionnaire, c’est le Paris gouvernant
que la France n’aime pas. Paris est pour la France synonyme d’exigences
gênantes. C’est Paris qui lève les hommes, qui absorbe l’argent, qui
l’emploie à une foule de fins que la province ne comprend pas. Le plus
capable des administrateurs du dernier règne me disait, à propos des
élections de 1869, que ce qui lui paraissait le plus compromis en France
était le système de l’impôt, la province à chaque élection forçant ses
élus à prendre des engagements, qu’il faudrait bien tenir tôt ou tard
dans une certaine mesure et dont l’accomplissement serait la destruction
des finances de l’État. La première fois que je rencontrai
Prevost-Paradol, au retour de sa campagne électorale dans la
Loire-Inférieure, je lui demandai son impression dominante: «Nous
verrons bientôt la fin de l’État,» me dit-il. C’est exactement ce que
j’aurais répondu, s’il m’avait demandé mes impressions de
Seine-et-Marne. Que le préfet se mêle d’aussi peu de choses que
possible, que l’impôt et le service militaire soient aussi réduits que
possible, et la province sera satisfaite. La plupart des gens n’y
demandent guère qu’une seule chose, c’est qu’on les laisse
tranquillement faire fortune. Seuls, les pays pauvres montrent encore de
l’avidité pour les places; dans les départements riches, les fonctions
ne sont pas considérées et sont tenues pour un des emplois les moins
avantageux qu’on ait à faire de son activité.
Tel est l’esprit de ce qu’on peut appeler la démocratie provinciale. Un
pareil esprit, on le voit, diffère sensiblement de l’esprit républicain;
il peut s’accommoder de l’empire et de la royauté constitutionnelle
aussi bien que de la république, et même mieux à quelques égards. Aussi
indifférent à telle ou telle dynastie qu’à tout ce qui peut s’appeler
gloire ou éclat, il préfère au fond avoir une dynastie, comme garantie
d’ordre; mais il ne veut faire aucun sacrifice à l’établissement de
cette dynastie. C’est le pur matérialisme politique, l’antipode de la
part d’idéalisme qui est l’âme des théories légitimistes et
républicaines. Un tel parti, qui est celui de l’immense majorité des
Français, est trop superficiel, trop borné pour pouvoir conduire les
destinées d’un pays. L’énorme sottise qu’il fit à son point de vue quand
il prit en 1848 le prince Louis-Napoléon pour gérant de ses affaires, il
la renouvellera vingt fois. Son sort est d’être dupe sans fin, car il
est défendu à l’homme bassement intéressé d’être habile; la simple
platitude bourgeoise ne peut susciter la quantité de dévouement
nécessaire pour créer un ordre de choses et pour le maintenir.
Il y a du vrai, en effet, dans le principe germanique qu’une société n’a
un droit plein à son patrimoine que tandis qu’elle peut le garantir.
Dans un sens général, il n’est pas bon que celui qui possède soit
incapable de défendre ce qu’il possède. Le duel des chevaliers du moyen
âge, la menace de l’homme armé venant présenter la bataille au
propriétaire qui s’endort dans la mollesse, était à quelques égards
légitime. Le droit du brave a fondé la propriété; l’homme d’épée est
bien le créateur de toute richesse, puisqu’en défendant ce qu’il a
conquis il assure le bien des personnes qui sont groupées sous sa
protection. Disons au moins qu’un état comme celui qu’avait rêvé la
bourgeoisie française, état où celui qui possédait et jouissait ne
tenait pas réellement l’épée (par suite de la loi sur le remplacement)
pour défendre sa propriété, constituait un véritable _porte à faux_
d’architecture sociale. Une classe possédante qui vit dans une oisiveté
relative, qui rend peu de services publics, et qui se montre néanmoins
arrogante, comme si elle avait un droit de naissance à posséder et comme
si les autres avaient par naissance le devoir de la défendre, une telle
classe, dis-je, ne possédera pas longtemps. Notre société devient trop
exclusivement une association de faibles; une telle société se défend
mal; il lui est difficile de réaliser ce qui est le grand _criterium_ du
droit et de la volonté qu’a une réunion d’hommes de vivre ensemble et de
se garantir mutuellement, je veux dire une puissante force armée.
L’auteur de la richesse est aussi bien celui qui la garantit par ses
armes que celui qui la crée par son travail. L’économie politique,
uniquement préoccupée de la création de la richesse par le travail, n’a
jamais compris la féodalité, laquelle était au fond tout aussi légitime
que la constitution de l’armée moderne. Les ducs, les marquis, les
comtes, étaient au fond les généraux, les colonels, les commandants
d’une _Landwehr_, dont les appointements consistaient en terres et en
droits seigneuriaux.
III
Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait de jour en jour.
Le principe du goût que la majorité des Français a pour la monarchie
étant essentiellement matérialiste, et aussi éloigné que possible de ce
qui peut s’appeler fidélité, _loyalisme_, amour de ses princes, la
France, tout en voulant une dynastie, se montre très-coulante sur le
choix de la dynastie elle-même. Le règne éphémère mais brillant de
Napoléon Ier avait suffi pour créer un titre auprès de ce peuple,
étranger à toute idée de légitimité séculaire. Le prince Louis-Napoléon
se présentant en 1848 comme héritier de ce titre, et paraissant fait
exprès pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique et dont
elle s’exagérait les dangers, la France le saisit comme une bouée de
sauvetage, l’aida dans ses entreprises les plus téméraires, se fit
complice de ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs du
10 décembre purent croire qu’ils avaient eu raison. La France développa
prodigieusement ses ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation.
Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce, Napoléon III apprit
à la France sa propre richesse. L’abaissement politique intérieur
mécontentait une fraction intelligente; le reste avait trouvé ce qu’il
voulait, et il n’est pas douteux que le règne de Napoléon III restera
pour certaines classes de la nation un véritable idéal. Je le répète, si
Napoléon III eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des
Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle est la faiblesse
d’un État dénué de base morale, qu’un jour de folie suffit pour tout
perdre. Comment l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne
était une épreuve trop forte pour un pays aussi affaibli que la France?
Un entourage ignorant et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de
la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait qu’un seul homme
intelligent (ce prince plein d’esprit et connaissant merveilleusement
son siècle, que la fatalité de sa destinée laissa presque sans
autorité), rendaient possibles toutes les surprises, tous les malheurs.
Pendant que la fortune publique, en effet, prenait des accroissements
inouïs, pendant que le paysan acquérait par ses économies des richesses
qui n’élevaient en rien son état intellectuel, sa civilité, sa culture,
l’abaissement de toute aristocratie se produisait en d’effrayantes
proportions; la moyenne intellectuelle du public descendait étrangement.
Le nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient de la nation
se maintenaient, augmentaient peut-être; dans plus d’un genre de mérite,
les nouveaux venus ne le cédaient à aucun des noms illustres des
générations écloses sous un meilleur soleil; mais l’atmosphère
s’appauvrissait; on mourait de froid. L’Université, déjà faible, peu
éclairée, était systématiquement affaiblie; les deux seuls bons
enseignements qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de la
philosophie, furent à peu près supprimés. L’École polytechnique, l’École
normale étaient découronnées. Quelques efforts d’amélioration qui se
firent à partir de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les hommes
de bonne volonté qui s’y compromirent ne furent pas soutenus. Les
exigences cléricales auxquelles on se soumettait ne laissaient passer
qu’une inoffensive médiocrité; tout ce qui était un peu original se
voyait condamné à une sorte de bannissement dans son propre pays. Le
catholicisme restait la seule force organisée en dehors de l’État et
confisquait à son profit l’action extérieure de la France. Paris était
envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux, qui n’y
encourageaient qu’une petite presse ridicule et la sotte littérature,
aussi peu parisienne que possible, du nouveau genre bouffon. Le pays, en
attendant, s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant pas de
noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan enrichi, content de sa
lourde et triviale aisance, ne savait pas vivre, restait gauche, sans
idées. _Oves non habentes pastorem_, telle était la France: un feu sans
flamme ni lumière; un cœur sans chaleur; un peuple sans prophètes
sachant dire ce qu’il sent; une planète morte, parcourant son orbite
d’un mouvement machinal.
La corruption administrative n’était pas le vol organisé, comme cela
s’est vu à Naples, en Espagne; c’était l’incurie, la paresse, un laisser
aller universel, une complète indifférence pour la chose publique. Toute
fonction était devenue une sinécure, un droit à une rente pour ne rien
faire. Avec cela, tout le monde était inattaquable. Grâce à une loi sur
la diffamation qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les moins
honorables des citoyens, grâce surtout à l’universel discrédit où la
presse tomba par sa vénalité, une prime énorme était assurée à la
médiocrité et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait quelque critique
devenait vite un être à part et bientôt un homme dangereux. On ne le
persécutait pas; cela était bien inutile. Tout se perdait dans une
mollesse générale, dans un manque complet d’attention et de précision.
Quelques hommes d’esprit et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils,
étaient impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration
officielle, persuadée que l’Europe l’admirait et l’enviait, rendait
toute observation inutile et toute réforme impossible.
L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement? à peine. Les
orateurs de l’opposition se montraient, en ce qui concerne les affaires
allemandes, plus étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition
ne représentait nullement un principe supérieur de moralité. Étrangère à
toute idée de politique savante, elle ne sortait pas de l’ornière du
superficiel radicalisme français. A part quelques hommes de valeur,
qu’on s’étonne de voir issus d’une source aussi trouble que le suffrage
parisien, le reste n’était que déclamation, parti pris démocratique. La
province valait mieux à quelques égards. Des besoins d’une vie locale
régulière, d’une sérieuse décentralisation au profit de la commune, du
canton, du département, le désir impérieux d’élections libres, la
volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict nécessaire, de
diminuer considérablement l’armée, de supprimer les sinécures, d’abolir
l’aristocratie des fonctionnaires, constituaient un programme assez
libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme était de payer
le moins possible, de renoncer à tout ce qui peut s’appeler gloire,
force, éclat. De ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une
petite vie provinciale, matériellement très-florissante, indifférente à
l’instruction et à la culture intellectuelle, assez libre; une vie de
bourgeois aisés, indépendants les uns des autres, sans souci de la
science, de l’art, de la gloire, du génie; une vie, je le répète, assez
semblable à la vie américaine, sauf la différence des mœurs et du
tempérament.
Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III n’eût volontairement
couru à sa ruine. On allait à pleines voiles vers la médiocrité. D’une
part, les progrès de la prospérité matérielle absorbaient la
bourgeoisie; de l’autre, les questions sociales étouffaient complétement
les questions nationales et patriotiques. Ces deux ordres de questions
se font en quelque sorte équilibre; l’avénement des unes signale
l’éclipse des autres. La grande amélioration qui s’était faite dans la
situation de l’ouvrier était loin d’être favorable à son amélioration
morale. Le peuple est bien moins capable que les classes élevées ou
éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles, qui ne sont
sans inconvénients que quand on est blasé sur leur compte. Pour que le
bien-être ne démoralise pas, il faut y être habitué; l’homme sans
éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend lourdement au sérieux,
ne s’en dégoûte pas. La moralité supérieure du peuple allemand vient de
ce qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les politiques qui
soutiennent qu’il faut que le peuple souffre pour qu’il soit bon n’ont
malheureusement pas tout à fait tort.
Le dirai-je? notre philosophie politique concourait au même résultat. Le
premier principe de notre morale, c’est de supprimer le tempérament, de
faire dominer le plus possible la raison sur l’animalité; or c’est là
l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait être notre règle de
conduite, à nous autres libéraux, qui ne pouvons pas admettre le droit
divin en politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel en
religion? Un simple droit humain, un compromis entre le rationalisme
absolu de Condorcet et du XVIIIe siècle, ne reconnaissant que le droit
de la raison à gouverner l’humanité, et les droits résultant de
l’histoire. L’expérience manquée de la Révolution nous a guéris du culte
de la raison; mais, en y mettant toute la bonne volonté possible, nous
n’avons pu en venir au culte de la force ou du droit fondé sur la force,
qui est le résumé de la politique allemande. Le consentement des
diverses parties d’un État nous paraît l’_ultima ratio_ de l’existence
de cet État.--Tels étaient nos principes, et ils avaient deux défauts
essentiels: le premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens qui en
avaient de tout autres, qui vivaient des dures doctrines de l’ancien
régime, lequel faisait consister l’unité de la nation dans les droits du
souverain, tandis que nous nous imaginions que le XIXe siècle avait
inauguré un droit nouveau, le droit des populations; le second défaut,
c’est que ces principes, nous ne réussîmes pas toujours à les faire
prévaloir chez nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont
bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent logiquement de
notre philosophie, de notre révolution, de notre caractère national avec
ses qualités et ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe
n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une minorité, et cette
minorité a été trop souvent vaincue chez nous. L’expédition de Rome a
été la plus évidente dérogation à la seule politique qui pouvait nous
convenir. La tentative de nous immiscer dans les affaires allemandes a
été une flagrante inconséquence, et celle-ci ne doit pas être mise
uniquement à la charge du gouvernement déchu; l’opposition n’avait cessé
d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours repoussé la politique
de conquête ont le droit de dire: «Prendre l’Alsace malgré elle est un
crime; la céder autrement que devant une nécessité absolue serait un
crime aussi.» Mais ceux qui ont prêché la doctrine des frontières
naturelles et des convenances nationales n’ont pas le droit de trouver
mauvais qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux autres. La
doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne
peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente
contradiction.
Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués par notre propre pays.
La France pouvait se désintéresser de toute action extérieure comme le
fit sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à l’étranger, elle ne
pouvait servir que son propre principe, le principe des nations libres,
composées de provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est de
ce point de vue que nous vîmes avec sympathie la guerre d’Italie de
l’empereur Napoléon III, même à quelques égards la guerre de Crimée, et
surtout l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du Nord autour
de la Prusse. Nous crûmes un moment que notre rêve allait se réaliser,
c’est-à-dire l’union politique et intellectuelle de l’Allemagne, de
l’Angleterre et de la France, constituant à elles trois une force
directrice de l’humanité et de la civilisation, faisant digue à la
Russie, ou plutôt la dirigeant dans sa voie et l’élevant. Hélas! que
faire avec un esprit étrange et inconsistant? La guerre d’Italie eut
pour contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation complète de
tous les principes français; la guerre de Crimée, qui n’eût été légitime
que si elle avait abouti à émanciper les bonnes populations tenues dans
la sujétion par la Turquie, n’eut pour résultat que de fortifier le
principe ottoman; l’expédition du Mexique fut un défi jeté à toute idée
libérale. Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance de
l’Allemagne, on les perdit en prenant après Sadowa une attitude de
mauvaise humeur et de provocation.
Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes ces fautes sur le
compte du dernier régime, et un des tours les plus dangereux que
pourrait prendre l’amour-propre national serait de s’imaginer que nos
malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de Napoléon III, si bien
que, Napoléon III une fois écarté, la victoire et le bonheur devraient
nous revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses eurent une racine
plus profonde, une racine qui n’a nullement disparu, la démocratie mal
entendue. Un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien
administré, bien commandé. La raison en est simple. Le gouvernement,
l’administration, le commandement sont dans une société le résultat
d’une sélection qui tire de la masse un certain nombre d’individus qui
gouvernent, administrent, commandent. Cette sélection peut se faire de
quatre manières qui ont été appliquées tantôt isolément, tantôt
concurremment dans diverses sociétés: 1º par la naissance; 2º par le
tirage au sort; 3º par l’élection populaire; 4º par les examens et les
concours.
Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à Athènes et à Florence,
c’est-à-dire dans les deux seules villes où il y ait eu un peuple
d’aristocrates, un peuple donnant par son histoire, au milieu des plus
étranges écarts, le plus fin et le plus charmant spectacle. Il est clair
que dans nos sociétés, qui ressemblent à de vastes Scythies, au milieu
desquelles les cours, les grandes villes, les universités représentent
des espèces de colonies grecques, un tel mode de sélection amènerait des
résultats absurdes; il n’est pas besoin de s’y arrêter.
Le système des examens et des concours n’a été appliqué en grand qu’en
Chine. Il y a produit une sénilité générale et incurable. Nous avons été
nous-mêmes assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une des moindres
causes de notre abaissement.
Le système de l’élection ne peut être pris comme base unique d’un
gouvernement. Appliquée au commandement militaire, en particulier,
l’élection est une sorte de contradiction, la négation même du
commandement, puisque, dans les choses militaires, le commandement est
absolu; or l’élu ne commande jamais absolument à son électeur. Appliquée
au choix de la personne du souverain, l’élection encourage le
charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu, l’oblige à
s’humilier devant ceux qui doivent lui obéir. A plus forte raison ces
objections s’appliquent-elles si le suffrage est universel. Appliqué au
choix des députés, le suffrage universel n’amènera jamais, tant qu’il
sera direct, que des choix médiocres. Il est impossible d’en faire
sortir une chambre haute, une magistrature, ni même un bon conseil
départemental ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage universel
ne comprend pas la nécessité de la science, la supériorité du noble et
du savant. Il ne peut être bon qu’à former un corps de notables, et
encore à condition que l’élection se fasse dans une forme que nous
spécifierons plus tard.
Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un moyen de
sélection unique, la naissance vaudrait mieux que l’élection. Le hasard
de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. La naissance
entraîne d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois une
certaine supériorité de race. Quand il s’agit de la désignation du
souverain et des chefs militaires, le _criterium_ de la naissance
s’impose presque nécessairement. Ce _criterium_, après tout, ne blesse
que le préjugé français, qui voit dans la fonction une rente à
distribuer au fonctionnaire bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé
est l’inverse du vrai principe de gouvernement, lequel ordonne de ne
considérer dans le choix du fonctionnaire que le bien de l’État ou, en
d’autres termes, la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à une
place; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si l’hérédité
de certaines fonctions était un gage de bonne gestion, je n’hésiterais
pas à conseiller pour ces fonctions l’hérédité.
On comprend maintenant comment la sélection du commandement, qui,
jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est faite si remarquablement en
France, est maintenant si abaissée, et a pu produire ce corps de
gouvernants, de ministres, de députés, de sénateurs, de maréchaux, de
généraux, d’administrateurs que nous avions au mois de juillet de
l’année dernière, et qu’on peut regarder comme un des plus pauvres
personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus en fonction. Tout
cela venait du suffrage universel, puisque l’empereur, source de toute
initiative, et le Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de
l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement était bien le
résultat de la démocratie; la France l’avait voulu, l’avait tiré de ses
entrailles. La France du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup
meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne intellectuelle qui
atteint à peine celle d’un homme ignorant et borné se fît représenter
par un corps de gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé
de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue ne peut sortir qu’un
complet obscurcissement de la conscience d’un pays. Le collége grand
électeur formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre
souverain d’autrefois; la cour de Versailles valait mieux pour les choix
des fonctionnaires que le suffrage universel d’aujourd’hui; ce suffrage
produira un gouvernement inférieur à celui du XVIIIe siècle à ses plus
mauvais jours.
Un pays n’est pas la simple addition des individus qui le composent;
c’est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante.
Cette âme peut résider en un fort petit nombre d’hommes; il vaudrait
mieux que tous pussent y participer; mais ce qui est indispensable,
c’est que, par la sélection gouvernementale, se forme une tête qui
veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent
guère. Or la sélection française est la plus faible de toutes. Avec son
suffrage universel non organisé, livré au hasard, la France ne peut
avoir qu’une tête sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni
autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement choisi ses
mandataires qu’elle a été jetée dans la guerre. La chambre d’un pays
ultra-pacifique a voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste.
Quelques braillards de carrefour, quelques journalistes imprudents ont
pu passer pour l’expression de l’opinion de la nation. Il y a en France
autant de gens de cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays;
mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays qui n’a d’autre organe
que le suffrage universel direct est dans son ensemble, quelle que soit
la valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant, sot, inhabile à
trancher sagement une question quelconque. Les démocrates se montrent
bien sévères pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir des
souverains incapables ou méchants. Sûrement les États qui font résider
la conscience nationale dans une famille royale et son entourage ont des
hauts et des bas; mais prenons dans son ensemble la dynastie capétienne,
qui a régné près de neuf cents ans; pour quelques périodes de baisse au
XIVe, au XVIe, au XVIIIe siècle, quelles admirables séries au XIIe, au
XIIIe, au XVIIe siècle, de Louis le Jeune à Philippe le Bel, de Henri IV
à la deuxième moitié du règne de Louis XIV! Il n’y a pas de système
électif qui puisse donner une représentation comme celle-là. L’homme le
plus médiocre est supérieur à la résultante collective qui sort de
trente-six millions d’individus, comptant chacun pour une unité. Puisse
l’avenir me donner tort! Mais on peut craindre qu’avec des ressources
infinies de courage, de bonne volonté, et même d’intelligence, la France
ne s’étouffe comme un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme,
la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais qu’une société
faible, incapable de résister à de puissants voisins. Une société n’est
forte qu’à la condition de reconnaître le fait des supériorités
naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la
naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n’est
elle-même que la supériorité d’un germe de vie éclos dans des conditions
particulièrement favorisées.
IV
Si nous eussions été seuls au monde ou sans voisins, nous aurions pu
continuer indéfiniment notre décadence et même nous y complaire; mais
nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de gloire et d’empire
venait comme un spectre troubler notre fête. Celui dont les ancêtres ont
été mêlés à de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie paisible
et vulgaire; les descendants de ceux que ses pères ont tués viennent
sans cesse le réveiller dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée
au front.
Toujours légère et inconsidérée, la France avait à la lettre oublié
qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle la plupart des nations de
l’Europe, et en particulier la race qui offre en tout le contraire de
nos qualités et de nos défauts. La conscience française est courte et
vive; la conscience allemande est longue, tenace et profonde. Le
Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu’il a fait et celui
qu’on lui a fait; l’Allemand est rancunier, peu généreux; il comprend
médiocrement la gloire, le point d’honneur; il ne connaît pas le pardon.
Les revanches de 1814 et de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine
que les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans le cœur de
l’Allemagne. Lentement, savamment, elle préparait la vengeance d’injures
qui pour nous étaient des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous
sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement porter la
responsabilité.
Pendant que nous descendions insouciants la pente d’un matérialisme
inintelligent ou d’une philosophie trop généreuse, laissant presque se
perdre tout souvenir d’esprit national (sans songer que notre état
social était si peu solide qu’il suffisait pour tout perdre du caprice
de quelques hommes imprudents), un tout autre esprit, le vieil esprit de
ce que nous appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à beaucoup
d’égards en Russie. L’Angleterre et le reste de l’Europe, ces deux pays
exceptés, étaient engagés dans la même voie que nous, voie de paix,
d’industrie, de commerce, présentée par l’école des économistes et par
la plupart des hommes d’État comme la voie même de la civilisation. Mais
il y avait deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois, l’envie de
s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de race duraient encore. La
Russie, par ses instincts profonds, par son fanatisme à la fois
religieux et politique, conservait le feu sacré des temps anciens, ce
qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme le nôtre par l’égoïsme,
c’est-à-dire la prompte disposition à se faire tuer pour une cause à
laquelle ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse, une noblesse
privilégiée, des paysans soumis à un régime quasi-féodal, un esprit
militaire et national poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une
certaine pauvreté générale, avec un peu de jalousie contre les peuples
qui mènent une vie plus douce, maintenaient les conditions qui ont été
jusqu’ici la force des nations. Là, l’état militaire, chez nous déprécié
ou considéré comme synonyme d’oisiveté et de vie désœuvrée, était le
principal titre d’honneur, une sorte de carrière savante. L’esprit
allemand avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses méthodes.
Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos efforts consistaient à extirper
les souvenirs selon nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des
Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous, le patriotisme se
rapportant aux souvenirs militaires était ridiculisé sous le nom de
_chauvinisme_; là-bas, tous sont ce que nous appelons des _chauvins_, et
s’en font gloire. La tendance du libéralisme français était de diminuer
l’État au profit de la liberté individuelle; l’État en Prusse était bien
plus tyrannique qu’il ne le fut jamais chez nous; le Prussien, élevé,
dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours surveillé par l’État,
était bien plus gouverné (mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne
le fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple est essentiellement
monarchique; il n’a nul besoin d’égalité; il a des vertus, mais des
vertus de classes. Tandis que parmi nous un même type d’honneur est
l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois, le professeur, le
paysan, l’ouvrier, ont leur formule particulière du devoir; les devoirs
de l’homme, les droits de l’homme sont peu compris; et c’est là une
grande force, car l’égalité est la plus grande cause d’affaiblissement
politique et militaire qu’il y ait. Joignez-y la science, la critique,
l’étendue et la précision de l’esprit, toutes qualités que développe au
plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre éducation française
oblitère ou ne développe pas; joignez-y surtout les qualités morales et
en particulier la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur
les peuples qui l’ont moins, la chasteté[6], et vous comprendrez que,
pour quiconque a un peu de philosophie de l’histoire et a compris ce que
c’est que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux beaux
traités de Plutarque, _De la vertu et de la fortune d’Alexandre_, _De la
vertu et de la fortune des Romains_, il ne pouvait y avoir de doute sur
ce qui se préparait. Il était facile de voir que la révolution
française, faiblement arrêtée un moment par les événements de 1814 et de
1815, allait une seconde fois voir se dresser devant elle son éternelle
ennemie, la race germanique ou plutôt slavo-germanique du Nord, en
d’autres termes, la Prusse, demeurée pays d’ancien régime, et ainsi
préservée du matérialisme industriel, économique, socialiste,
révolutionnaire, qui a dompté la virilité de tous les autres peuples. La
résolution fixe de l’aristocratie prussienne de vaincre la révolution
française a eu ainsi deux phases distinctes, l’une de 1792 à 1815,
l’autre de 1848 à 1871, toutes deux victorieuses, et il en sera
probablement encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution ne
s’empare de son ennemi lui-même, ce à quoi l’annexion de l’Allemagne à
la Prusse fournira de grandes facilités, mais non encore pour un avenir
immédiat.
[6] Les femmes comptent en France pour une part énorme du mouvement
social et politique; en Prusse, elles comptent pour infiniment
moins.
La guerre est essentiellement une chose d’ancien régime. Elle suppose
une grande absence de réflexion égoïste, puisque, après la victoire,
ceux qui ont le plus contribué à la faire remporter, je veux dire les
morts, n’en jouissent pas; elle est le contraire de ce manque
d’abnégation, de cette âpreté dans la revendication des droits
individuels, qui est l’esprit de notre moderne démocratie. Avec cet
esprit-là il n’y a pas de guerre possible. La démocratie est le plus
fort dissolvant de l’organisation militaire. L’organisation militaire
est fondée sur la discipline; la démocratie est la négation de la
discipline. L’Allemagne a bien son mouvement démocratique; mais ce
mouvement est subordonné au mouvement patriotique national. La victoire
de l’Allemagne ne pouvait donc manquer d’être complète; car une force
organisée bat toujours une force non organisée, même numériquement
supérieure. La victoire de l’Allemagne a été la victoire de l’homme
discipliné sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, soigneux,
attentif, méthodique sur celui qui ne l’est pas; ç’a été la victoire de
la science et de la raison; mais ç’a été en même temps la victoire de
l’ancien régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple et le
droit des populations à régler leur sort. Ces dernières idées, loin de
fortifier une race, la désarment, la rendent impropre à toute action
militaire, et, pour comble de malheur, elles ne la préservent pas de se
remettre entre les mains d’un gouvernement qui lui fasse faire les plus
grandes fautes. L’acte inconcevable du mois de juillet 1870 nous jeta
dans un gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené sans cela
une lente consomption devinrent un accès pernicieux; tous les voiles se
déchirèrent; des défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner
apparurent d’une manière sinistre.
Une maladie ne va jamais seule; car un corps affaibli n’a plus la force
de comprimer les causes de destruction qui sont toujours à l’état latent
dans l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire éruption.
L’horrible épisode de la Commune est venu montrer une plaie sous la
plaie, un abîme au-dessous de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis mille
ans, le jour où la conscience française a été le plus bas. Nous doutâmes
un moment si elle se reformerait, si la force vitale de ce grand corps,
atteinte au point même du cerveau où réside le _sensorium commune_,
serait suffisante pour l’emporter sur la pourriture qui tendait à
l’envahir. L’œuvre des Capétiens parut compromise, et on put croire que
la future formule philosophique de notre histoire clorait en 1871 le
grand développement commencé par les ducs de France au IXe siècle. Il
n’en a pas été ainsi. La conscience française, quoique frappée d’un coup
terrible, s’est retrouvée elle-même; elle est sortie en trois ou quatre
jours de son évanouissement. La France s’est reprise à la vie, le
cadavre que les vers déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son
mouvement. Dans quelles conditions va se produire cette existence
d’outre-tombe? Sera-ce le court éclair de la vie d’un ressuscité? La
France va-t-elle reprendre un chapitre interrompu de son histoire? Ou
bien va-t-elle entrer dans une phase entièrement nouvelle de ses longues
et mystérieuses destinées? Quels sont les vœux qu’un bon Français peut
former en de telles circonstances? quels sont les conseils qu’il peut
donner à son pays? Nous allons essayer de le dire, non avec cette
assurance qui serait en de pareils jours l’indice d’un esprit bien
superficiel, mais avec cette réserve qui fait une large part aux hasards
de tous les jours et aux incertitudes de l’avenir.
DEUXIÈME PARTIE
LES REMÈDES
Une chose connue de tout le monde est la facilité avec laquelle notre
pays se réorganise. Des faits récents ont prouvé combien la France a été
peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes d’hommes, s’il était
permis de parler d’un pareil sujet avec une froideur qui a l’air cruel,
je dirais qu’elles sont à peine sensibles. Une question se pose donc à
tout esprit réfléchi. Que va faire la France? Va-t-elle se remettre sur
la pente d’affaiblissement national et de matérialisme politique où elle
était engagée avant la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir
énergiquement contre la conquête étrangère, répondre à l’aiguillon qui
l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne de 1807, prendre dans sa
défaite le point de départ d’une ère de rénovation?--La France est
très-oublieuse. Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions
territoriales, je n’hésiterais pas à répondre que le mouvement
industriel, économique, socialiste, eût repris son cours; les pertes
d’argent eussent été réparées au bout de quelques années; le sentiment
de la gloire militaire et de la vanité nationale se fût perdu de plus en
plus. Oui, l’Allemagne avait entre les mains après Sedan le plus beau
rôle de l’histoire du monde. En restant sur sa victoire, en ne faisant
violence à aucune partie de la population française, elle enterrait la
guerre pour l’éternité, autant qu’il est permis de parler d’éternité,
quand il s’agit des choses humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle; elle
a pris violemment deux millions de Français, dont une très-petite
fraction peut être supposée consentante à une telle séparation. Il est
clair que tout ce qui reste de patriotisme français n’aura de longtemps
qu’un objectif, regagner les provinces perdues. Ceux même qui sont
philosophes avant d’être patriotes ne pourront être insensibles au cri
de deux millions d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la mer
pour sauver le reste des naufragés, mais qui étaient liés avec nous pour
la vie et pour la mort. La France a donc là une pointe d’acier enfoncée
en sa chair, qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle voie va-t-elle
suivre dans l’œuvre de sa réforme? En quoi sa renaissance
ressemblera-t-elle à tant d’autres tentatives de résurrection nationale?
Quelle y sera la part de l’originalité française? C’est ce qu’il faut
rechercher, en tenant _a priori_ pour probable qu’une conscience aussi
impressionnable que la conscience française aboutira, sous l’étreinte de
circonstances uniques, aux manifestations les plus inattendues.
I
Il existe un modèle excellent de la manière dont une nation peut se
relever des derniers désastres. C’est la Prusse elle-même qui nous l’a
donné, et elle ne peut nous reprocher de suivre son exemple. Que fit la
Prusse après la paix de Tilsitt? Elle se résigna, se recueillit. Le
territoire qui lui restait était tout au plus le cinquième de ce qui
nous reste; ce territoire était le plus pauvre de l’Europe, et les
conditions militaires qui lui étaient faites semblaient de nature à le
condamner pour jamais à l’impuissance. Il y avait de quoi décourager un
patriotisme moins âpre. La Prusse s’organisa silencieusement; loin de
chasser sa dynastie, elle se serra autour d’elle, adora son roi
médiocre, sa reine Louise, qui pourtant avait été une des causes
immédiates de la guerre. Toutes les capacités de la nation furent
appelées; Stein dirigea tout avec son ardeur concentrée. La réforme de
l’armée fut un chef-d’œuvre d’étude et de réflexion; l’université de
Berlin fut le centre de la régénération de l’Allemagne; une
collaboration cordiale fut demandée aux savants, aux philosophes, qui ne
mirent qu’une condition à leur concours, celle qu’ils mettent et doivent
mettre toujours, leur liberté. De ce sérieux travail poursuivi pendant
cinquante ans, la Prusse sortit la première nation de l’Europe. Sa
régénération eut une solidité que ne saurait donner la simple vanité
patriotique, elle eut une base morale; elle fut fondée sur l’idée du
devoir, sur la fierté que donne le malheur noblement supporté.
Il est clair que, si la France voulait imiter son exemple, elle serait
prête en moins de temps. Si le mal de la France venait d’un épuisement
profond, il n’y aurait rien à faire; mais tel n’est pas le cas; les
ressources sont immenses; il s’agit de les organiser. Il est
incontestable aussi que les circonstances nous viendraient en aide. «La
figure de ce monde passe,» dit l’Écriture. Certaines personnes mourront;
les difficultés intérieures de l’Allemagne reviendront; le parti
catholique et le parti démocratique (les deux Internationales, comme on
dit en Prusse) créeront à M. de Bismark et à ses successeurs de
perpétuelles difficultés; il faut songer que l’unité de l’Allemagne
n’est nullement encore l’unité de la France; il y a des parlements à
Dresde, à Munich, à Stuttgard; qu’on se figure Louis XIV dans de
pareilles conditions. En Prusse, la rivalité du parti féodal et du parti
libéral, habilement conjurée par M. de Bismark, éclatera; le rayonnement
fécond et pacifique du germanisme s’arrêtera. Le facteur de la
conscience slave, c’est la conscience allemande; la conscience des
Slaves grandira et s’opposera de plus en plus à celle des Allemands;
l’inconvénient qu’il y a pour un État à détenir des pays malgré eux se
révélera de plus en plus; la crise interminable de l’Autriche amènera
les péripéties les plus dangereuses; Vienne deviendra de toute manière
un embarras pour Berlin; quoi qu’on fasse, cet empire est né bicéphale;
il vivra difficilement. La roue de fortune tourne et tournera toujours.
Après avoir monté, on descend; et voilà pourquoi l’orgueil est quelque
chose de si peu raisonnable. Les organisations militaires sont comme les
outillages industriels; un outillage vieillit vite, et il est rare que
l’industriel réforme de lui-même l’outillage qui est en sa possession;
cet outillage, en effet, représente un immense capital d’établissement;
on veut le garder; on ne le change que si la concurrence vous y force.
En ce cas, il arrive presque toujours que le concurrent a l’avantage;
car il construit à neuf, et n’a pas de concession à faire à un
établissement antérieur. Sans le fusil à aiguille, la France n’eût
jamais remplacé son fusil à piston; mais le fusil à aiguille l’ayant
mise en mouvement, elle a fait le chassepot. Les organisations
militaires se succèdent de la sorte comme les machines de l’industrie.
La machine militaire de Frédéric le Grand eut en son temps l’excellence;
en 1792, elle était totalement vieillie et impuissante. La machine de
Napoléon eut ensuite la force; de nos jours, la machine de M. de Moltke
a prouvé son immense supériorité. Ou les choses humaines vont changer
leur marche, ou ce qui est le meilleur aujourd’hui ne le sera pas
demain. Les aptitudes militaires changent d’une génération à l’autre.
Les armées de la République et de l’Empire succédèrent à celles qui
furent battues à Rosbach. Une fois la France entraînée, une fois son
embonpoint bourgeois et ses habitudes casanières secoués, impossible de
dire ce qui arrivera.
Il est donc certain que, si la France veut se soumettre aux conditions
d’une réforme sérieuse, elle peut très-vite reprendre sa place dans le
concert européen. Je ne saurais croire qu’aucun homme d’État sérieux ait
fait en Allemagne le raisonnement qu’ont sans cesse répété les journaux
allemands: «Prenons l’Alsace et la Lorraine pour mettre la France hors
d’état de recommencer.» S’il ne s’agit que de surface territoriale et de
chiffres d’âmes, la France est à peine entamée. La question est de
savoir si elle voudra entrer dans la voie d’une réforme sérieuse, en
d’autres termes, imiter la conduite de la Prusse après Iéna.
Cette voie serait austère; ce serait celle de la pénitence. En quoi
consiste la vraie pénitence? Tous les Pères de la vie spirituelle sont
d’accord sur ce point: la pénitence ne consiste pas à mener une vie
dure, à jeûner, à se mortifier. Elle consiste à se corriger de ses
défauts, et parmi ses défauts à se corriger justement de ceux qu’on
aime, de ce défaut favori qui est presque toujours le fond même de notre
nature, le principe secret de nos actions. Quel est pour la France ce
défaut favori, dont il importe avant tout qu’elle se corrige? c’est le
goût de la démocratie superficielle. La démocratie fait notre faiblesse
militaire et politique; elle fait notre ignorance, notre sotte vanité;
elle fait, avec le catholicisme arriéré, l’insuffisance de notre
éducation nationale. Je comprendrais donc qu’un bon esprit et un bon
patriote, plus jaloux d’être utile à ses concitoyens que de leur plaire,
s’exprimât à peu près en ces termes:
«Corrigeons-nous de la démocratie. Rétablissons la royauté, rétablissons
dans une certaine mesure la noblesse; fondons une solide instruction
nationale primaire et supérieure; rendons l’éducation plus rude, le
service militaire obligatoire pour tous; devenons sérieux, appliqués,
soumis aux puissances, amis de la règle et de la discipline. Soyons
humbles surtout. Défions-nous de la présomption. La Prusse a mis
soixante-trois ans à se venger d’Iéna; mettons-en au moins vingt à nous
venger de Sedan; pendant dix ou quinze ans, abstenons-nous complétement
des affaires du monde; renfermons-nous dans le travail obscur de notre
réforme intérieure. A aucun prix ne faisons de révolution, cessons de
croire que nous avons en Europe le privilége de l’initiative; renonçons
à une attitude qui fait de nous une perpétuelle exception à l’ordre
général. De la sorte, il est incontestable que, les changements
ordinaires du monde y aidant, nous aurons dans quinze ou vingt ans
retrouvé notre rang.
«Nous ne le retrouverions pas autrement. La victoire de la Prusse a été
la victoire de la royauté de droit quasi-divin (de droit historique);
une nation ne saurait se réformer sur le type prussien sans la royauté
historique et sans la noblesse. La démocratie ne discipline ni ne
moralise. On ne se discipline pas soi-même; des enfants mis ensemble
sans maître ne s’élèvent pas; ils jouent et perdent leur temps. De la
masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner et réformer un
peuple. Il faut que la réforme et l’éducation viennent du dehors, d’une
force n’ayant d’autre intérêt que celui de la nation, mais distincte de
la nation et indépendante d’elle. Il y a quelque chose que la démocratie
ne fera jamais, c’est la guerre, j’entends la guerre savante comme la
Prusse l’a inaugurée. Le temps des volontaires indisciplinés et des
corps francs est passé. Le temps des brillants officiers, ignorants,
braves, frivoles, est passé aussi. La guerre est désormais un problème
scientifique et d’administration, une œuvre compliquée que la démocratie
superficielle n’est pas plus capable de mener à bonne fin que des
constructeurs de barques ne sauraient faire une frégate cuirassée. La
démocratie à la française ne donnera jamais assez d’autorité aux savants
pour qu’ils puissent faire prévaloir une direction rationnelle. Comment
les choisirait-elle, obsédée qu’elle est de charlatans et incompétente
pour décider entre eux? La démocratie, d’ailleurs, ne sera pas assez
ferme pour maintenir longtemps l’effort énorme qu’il faut pour une
grande guerre. Rien ne se fait en ces gigantesques entreprises communes,
si chacun, selon une expression vulgaire, «en prend et en laisse»; or la
démocratie ne peut sortir de sa mollesse sans entrer dans la terreur.
Enfin, la république doit toujours être en suspicion contre l’hypothèse
d’un général victorieux. La monarchie est si naturelle à la France, que
tout général qui aurait donné à son pays une éclatante victoire serait
capable de renverser les institutions républicaines. La république ne
peut exister que dans un pays vaincu ou absolument pacifié. Dans tout
pays exposé à la guerre, le cri du peuple sera toujours le cri des
Hébreux à Samuël: «Un roi qui marche à notre tête et fasse la guerre
avec nous.»
«La France s’est trompée sur la forme que peut prendre la conscience
d’un peuple. Son suffrage universel est comme un tas de sable, sans
cohésion ni rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une
maison avec cela. La conscience d’une nation réside dans la partie
éclairée de la nation, laquelle entraîne et commande le reste. La
civilisation à l’origine a été une œuvre aristocratique, l’œuvre d’un
tout petit nombre (nobles et prêtres), qui l’ont imposée par ce que les
démocrates appellent force et imposture; la conservation de la
civilisation est une œuvre aristocratique aussi. Patrie, honneur,
devoir, sont choses créées et maintenues par un tout petit nombre au
sein d’une foule qui, abandonnée à elle-même, les laisse tomber. Que fût
devenue Athènes, si on eût donné le suffrage à ses deux cent mille
esclaves et noyé sous le nombre la petite aristocratie d’hommes libres
qui l’avaient faite ce qu’elle était? La France de même avait été créée
par le roi, la noblesse, le clergé, le tiers état. Le peuple proprement
dit et les paysans, aujourd’hui maîtres absolus de la maison, y sont en
réalité des intrus, des frelons impatronisés dans une ruche qu’ils n’ont
pas construite. L’âme d’une nation ne se conserve pas sans un collége
officiellement chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure
institution pour cela; car, en associant les chances de la nation à
celles d’une famille, une telle institution crée les conditions les plus
favorables à une bonne continuité. Un sénat comme celui de Rome et de
Venise remplit très-bien le même office; les institutions religieuses,
sociales, pédagogiques, gymnastiques des Grecs y suffisaient
parfaitement; le prince électif à vie a même soutenu des états sociaux
assez forts; mais ce qui ne s’est jamais vu, c’est le rêve de nos
démocrates, une maison de sable, une nation sans institutions
traditionnelles, sans corps chargé de faire la continuité de la
conscience nationale, une nation fondée sur ce déplorable principe
qu’une génération n’engage pas la génération suivante, si bien qu’il n’y
a nulle chaîne des morts aux vivants, nulle sûreté pour l’avenir.
Rappelez-vous ce qui a tué toutes les sociétés coopératives d’ouvriers:
l’incapacité de constituer dans de telles sociétés une direction
sérieuse, la jalousie contre ceux que la société avait revêtus d’un
mandat quelconque, la prétention de les subordonner toujours à leurs
mandants, le refus obstiné de leur faire une position digne. La
démocratie française fera la même faute en politique: il ne sortira
jamais une direction éclairée de ce qui est la négation même de la
valeur du travail intellectuel et de la nécessité d’un tel travail.
«Et ne dites pas qu’une assemblée pourra remplir ce rôle des vieilles
dynasties et des vieilles aristocraties. Le nom seul de république est
une excitation à un certain développement démocratique malsain; on le
verra bien au progrès d’exaltation qui se manifestera dans les
élections, comme cela eut lieu en 1850 et 1851. Pour arrêter ce
mouvement, une assemblée se montrera impitoyable; mais alors se
dévoilera une autre tendance, celle qui porte à préférer une monarchie
libérale à une république réactionnaire. La fatalité de la république
est à la fois de provoquer l’anarchie et de la réprimer très-durement.
Une assemblée n’est jamais un grand homme. Une assemblée a les défauts
qui chez un souverain sont les plus rédhibitoires: bornée, passionnée,
emportée, décidant vite, sans responsabilité, sous le coup de l’idée du
moment. Espérer qu’une assemblée composée de notabilités
départementales, d’honnêtes provinciaux, pourra prendre et soutenir le
brillant héritage de la royauté, de la noblesse françaises, est une
chimère. Il faut un centre aristocratique permanent, conservant l’art,
la science, le goût, contre le béotisme démocratique et provincial.
Paris le sent bien; jamais aristocratie n’a tenu à son privilége
séculaire autant que Paris à ce privilége qu’il s’attribue d’être une
institution de la France, d’agir à certains jours comme tête et
souverain, et de réclamer l’obéissance du reste du pays; mais que Paris,
en réclamant son privilége de capitale, se prétende encore républicain
et ait fondé le suffrage de tous, c’est là une des plus fortes
inconséquences dont l’histoire des siècles ait gardé le souvenir.
«La synagogue de Prague a dans ses traditions une vieille légende qui
m’a toujours paru un symbole frappant. Un cabbaliste du XVIe siècle
avait fait une statue si parfaitement conforme aux proportions de
l’archétype divin, qu’elle vivait, agissait. En lui mettant sous la
langue le nom ineffable de Dieu (le mystique tétragramme), le cabbaliste
conférait même à l’homme de plâtre la raison, mais une raison obscure,
imparfaite, qui avait toujours besoin d’être guidée; il se servait de
lui comme d’un domestique pour diverses besognes serviles; le samedi, il
lui ôtait de la bouche le talisman merveilleux, pour qu’il observât le
saint repos. Or une fois il oublia cette précaution bien nécessaire.
Pendant qu’on était au service divin, on entendit dans le _ghetto_ un
bruit épouvantable; c’était l’homme de plâtre qui cassait, brisait tout.
On accourt, on se saisit de lui. A partir de ce moment, on lui ôta pour
jamais le tétragramme, et on le mit sous clef dans le grenier de la
synagogue, où il se voit encore. Hélas! nous avions cru qu’en faisant
balbutier quelques mots de raison à l’être informe que la lumière
intérieure n’éclaire pas, nous en faisions un homme. Le jour où nous
l’avons abandonné à lui-même, la machine brutale s’est détraquée; je
crains qu’il ne faille la remiser pour des siècles.
«Relever un droit historique, en place de cette malheureuse formule du
droit «divin» que les publicistes d’il y a cinquante ans mirent en
vogue, serait donc la tâche qu’il faudrait se proposer. La monarchie, en
liant les intérêts d’une nation à ceux d’une famille riche et puissante,
constitue le système de plus grande fixité pour la conscience nationale.
La médiocrité du souverain n’a même en un tel système que de faibles
inconvénients. Le degré de raison nationale émanant d’un peuple qui n’a
pas contracté un mariage séculaire avec une famille est, au contraire,
si faible, si discontinu, si intermittent qu’on ne peut le comparer qu’à
la raison d’un homme tout à fait inférieur ou même à l’instinct d’un
animal. Le premier pas est donc évidemment que la France reprenne sa
dynastie. Un pays n’a qu’une dynastie, celle qui a fait son unité au
sortir d’un état de crise ou de dissolution. La famille qui a fait la
France en neuf cents ans existe; plus heureux que la Pologne, nous
possédons notre vieux drapeau d’unité: seulement, une déchirure funeste
le dépare. Les pays dont l’existence est fondée sur la royauté souffrent
toujours les maux les plus graves quand il y a des dissidences sur
l’hérédité légitime. D’un autre côté, l’impossible est l’impossible...
Sans doute on ne peut soutenir que la branche d’Orléans, depuis sa
retraite sans combat en février (acte qui put être le fait de bons
citoyens, mais ne fut pas celui de princes), ait des droits royaux bien
stricts; mais elle a un titre excellent, le souvenir du règne de
Louis-Philippe, l’estime et l’affection de la partie éclairée de la
nation.
«Il ne faut pas nier, d’un autre côté, que la Révolution et les années
qui ont suivi furent à beaucoup d’égards une de ces crises génératrices
où tous les casuistes politiques reconnaissent que se fonde le droit des
dynasties. La maison Bonaparte émergea du chaos révolutionnaire qui
accompagna et suivit la mort de Louis XVI, comme la maison capétienne
sortit de l’anarchie qui accompagna en France la décadence de la maison
carlovingienne. Sans les événements de 1814 et de 1815, il est probable
que la maison Bonaparte héritait du titre des Capétiens. La remise en
valeur du titre bonapartiste à la suite de la révolution de 1848 lui a
donné une réelle force. Si la révolution de la fin du dernier siècle
doit un jour être considérée comme le point de départ d’une France
nouvelle, il est possible que la maison Bonaparte devienne la dynastie
de cette nouvelle France; car Napoléon Ier sauva la révolution d’un
naufrage inévitable, et personnifia très-bien les besoins nouveaux. La
France est certainement monarchique; mais l’hérédité repose sur des
raisons politiques trop profondes pour qu’elle les comprenne. Ce qu’elle
veut, c’est une monarchie sans la loi bien fixe, analogue à celle des
Césars romains. La maison de Bourbon ne doit pas se prêter à ce désir de
la nation; elle manquerait à tous ses devoirs si elle consentait jamais
à jouer les rôles de podestats, de stathouders, de présidents
provisoires de républiques avortées. On ne se taille pas un justaucorps
dans le manteau de Louis XIV. La maison Bonaparte, au contraire, ne sort
pas de son rôle en acceptant ces positions indécises, qui ne sont pas en
contradiction avec ses origines et que justifie la pleine acceptation
qu’elle a toujours faite du dogme de la souveraineté du peuple.
«La France est dans la position de l’Hercule du sophiste Prodicus,
_Hercules in bivio_. Il faut que d’ici à quelques mois elle décide de
son avenir. Elle peut garder la république: mais qu’on ne veuille pas
des choses contradictoires. Il y a des esprits qui se figurent une
république puissante, influente, glorieuse. Qu’ils se détrompent et
choisissent. Oui, la république est possible en France, mais une
république à peine supérieure en importance à la confédération
helvétique et moins considérée. La république ne peut avoir ni armée ni
diplomatie; la république serait un état militaire d’une rare nullité;
la discipline y serait très-imparfaite; car, ainsi que l’a bien montré
M. Stoffel, il n’y a pas de discipline dans l’armée, s’il n’y en a pas
dans la nation. Le principe de la république, c’est l’élection; une
société républicaine est aussi faible qu’un corps d’armée qui nommerait
ses officiers; la peur de n’être pas réélu paralyse toute énergie. M. de
Savigny a montré qu’une société a besoin d’un gouvernement venant du
dehors, d’au delà, d’avant elle, que le pouvoir social n’émane pas tout
entier de la société, qu’il y a un droit philosophique et historique
(divin, si l’on veut) qui s’impose à la nation. La royauté n’est
nullement, comme affecte de le croire notre superficielle école
constitutionnelle, une présidence héréditaire. Le président des
États-Unis n’a pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation.
Le roi n’est pas une émanation de la nation; le roi et la nation sont
deux choses; le roi est en dehors de la nation. La royauté est ainsi un
fait divin pour ceux qui croient au surnaturel, un fait historique pour
ceux qui n’y croient pas. La volonté actuelle de la nation, le
plébiscite, même sérieusement pratiqué, ne suffit pas. L’essentiel n’est
pas que telle volonté particulière de la majorité se fasse; l’essentiel
est que la raison générale de la nation triomphe. La majorité numérique
peut vouloir l’injustice, l’immoralité; elle peut vouloir détruire son
histoire, et alors la souveraineté de la majorité numérique n’est plus
que la pire des erreurs.
«C’est, en tout cas, l’erreur qui affaiblit le plus une nation. Une
assemblée élue ne réforme pas. Donnez à la France un roi jeune, sérieux,
austère en ses mœurs; qu’il règne cinquante ans, qu’il groupe autour de
lui des hommes âpres au travail, fanatiques de leur œuvre, et la France
aura encore un siècle de gloire et de prospérité. Avec la république,
elle aura l’indiscipline, le désordre, des francs tireurs, des
volontaires cherchant à faire croire au pays qu’ils se vouent à la mort
pour lui, et n’ayant pas assez d’abnégation pour accepter les conditions
communes de la vie militaire. Ces conditions, obéissance, hiérarchie,
etc., sont le contraire de tout ce que conseille le catéchisme
démocratique, et voilà pourquoi une démocratie ne saurait vivre avec un
état militaire considérable. Cet état militaire ne peut se développer
sous un pareil régime, ou, s’il se développe, il absorbe la démocratie.
On m’objectera l’Amérique; mais, outre que l’avenir de ce pays est
très-obscur, il faut dire que l’Amérique, par sa position géographique,
est placée, en ce qui concerne l’armée, dans une situation toute
particulière, à laquelle la nôtre ne saurait être comparée.
«Je ne conçois qu’une issue à ces hésitations, qui tuent le pays; c’est
un grand acte d’autorité nationale. On peut être royaliste sans admettre
le droit divin, comme on peut être catholique sans croire à
l’infaillibilité du pape, chrétien sans croire au surnaturel et à la
divinité de Jésus-Christ. La dynastie est en un sens antérieure et
supérieure à la nation, puisque c’est la dynastie qui a fait la nation;
mais elle ne peut rien contre la nation ni sans elle. Les dynasties ont
des droits sur le pays qu’elles représentent historiquement; mais le
pays a aussi des droits sur elles, puisque les dynasties n’existent
qu’en vue du pays. Un appel adressé au pays dans des circonstances
extraordinaires pourrait constituer un acte analogue au grand fait
national qui créa la dynastie capétienne, ou à la décision de
l’université de Paris lors de l’avénement des Valois. Nos anciens
théoriciens de la monarchie conviennent que la légitimité des dynasties
s’établit à certains moments solennels, où il s’agit avant tout de tirer
la nation de l’anarchie et de remplacer un titre dynastique périmé.
«C’est également par le procédé historique, je veux dire en profitant
habilement des pans de murs qui nous restent d’une plus vieille
construction, et en développant ce qui existe, que l’on pourrait former
quelque chose pour remplacer les anciennes traditions de famille. Pas de
royauté sans noblesse; ces deux choses reposent au fond sur le même
principe, une sélection créant artificiellement pour le bien de la
société une sorte de race à part. La noblesse n’a plus chez nous aucune
signification de race. Elle résulte d’une cooptation presque fortuite,
où l’usurpation des titres, les malentendus, les petites fraudes, et
surtout l’idée puérile qui consiste à croire que la préposition _de_ est
une marque de noblesse, tiennent presque autant de place que la
naissance et l’anoblissement légal. Le suffrage à deux degrés
introduirait un principe aristocratique bien meilleur. L’armée serait un
autre moyen d’anoblissement. L’officier de notre future _Landwehr_,
milice locale sans cesse exercée, deviendrait vite un hobereau de
village, et cette fonction aurait souvent une tendance à être
héréditaire; le capitaine cantonal, vers l’âge de cinquante ans,
aimerait à transmettre son office à son fils, qu’il aurait formé et que
tous connaîtraient. La même chose arriva au moyen âge par la nécessité
de se défendre. Le _Ritter_, qui avait un cheval, sorte de brigadier de
gendarmerie, devint un petit seigneur.
«La base de la vie provinciale devrait ainsi être un honnête gentilhomme
de village, bien loyal, et un bon curé de campagne tout entier dévoué à
l’éducation morale du peuple. Le devoir est une chose aristocratique, il
faut qu’il ait sa représentation spéciale. Le maître, dit Aristote, a
plus de devoirs que l’esclave; les classes supérieures en ont plus que
les classes inférieures. Cette _gentry_ provinciale ne doit pas être
tout; mais elle est une base nécessaire. Les universités, centres de
haute culture intellectuelle, la cour, école de mœurs brillantes, Paris,
résidence du souverain et ville de grand monde, corrigeront ce que la
_gentry_ provinciale a d’un peu lourd, et empêcheront que la
bourgeoisie, trop fière de sa moralité, ne dégénère en pharisaïsme. Une
des utilités des dynasties est justement d’attribuer aux choses exquises
ou sérieuses une valeur que le public ne peut leur donner, de discerner
certains produits particulièrement aristocratiques que la masse ne
comprend pas. Il fut bien plus facile à Turgot d’être ministre en 1774
qu’il ne le serait de nos jours. De nos jours, sa modestie, sa
gaucherie, son manque de talent comme orateur et comme écrivain
l’eussent arrêté dès les premiers pas. Il y a cent ans, pour arriver, il
lui suffit d’être compris et apprécié de l’abbé de Véry, prêtre
philosophe, très-écouté de madame de Maurepas.
«Tout le monde est à peu près d’accord sur ce point qu’il nous faut une
loi militaire calquée pour les lignes générales sur le système prussien.
Il y aura dans le premier moment d’émotion des députés pour la faire.
Mais, ce moment passé, si nous restons en république, il n’y aura pas de
députés pour la maintenir ou la faire exécuter. A chaque élection, le
député sera obligé de prendre à cet égard des engagements qui énerveront
son action future. Si la Prusse avait le suffrage universel, elle
n’aurait pas le service militaire universel, ni l’instruction
obligatoire. Depuis longtemps la pression de l’électeur aurait fait
alléger ces deux charges. Le système prussien n’est possible qu’avec des
nobles de campagne, chefs-nés de leur village, toujours en contact avec
leurs hommes, les formant de longue main, les réunissant en un clin
d’œil. Un peuple sans nobles est au moment du danger un troupeau de
pauvres affolés, vaincu d’avance par un ennemi organisé. Qu’est-ce que
la noblesse, en effet, si ce n’est la fonction militaire considérée
comme héréditaire et mise au premier rang des fonctions sociales? Quand
la guerre aura disparu du monde, la noblesse disparaîtra aussi; non
auparavant. On ne forme pas une armée, comme on forme une administration
des domaines ou des tabacs, par le choix libre des familles et des
jeunes gens. La carrière militaire entendue de la sorte est trop chétive
pour attirer les bons sujets. La sélection militaire de la démocratie
est misérable; un Saint-Cyr formé sous un tel régime sera toujours
excessivement faible. S’il y a, au contraire, une classe qui soit
appliquée à la guerre par le fait de la naissance, cela donnera pour
l’armée une moyenne de bons esprits, qui sans cela iraient à d’autres
applications.
«Sont-ce là des rêves? Peut-être; mais alors, je vous l’assure, la
France est perdue. Elle ne le serait pas, si l’on pouvait croire que
l’Allemagne sera entraînée à son tour dans la ronde du sabbat
démocratique, où nous avons laissé toute notre vertu; mais cela n’est
pas probable. Ce peuple est soumis, résigné au delà de tout ce qu’on
peut croire. Son orgueil national est si fort exalté par ses victoires,
que, pendant une ou deux générations encore, les problèmes sociaux
n’occuperont qu’une part limitée de son activité. Un peuple, comme un
homme, préfère toujours s’appliquer à ce en quoi il excelle; or la race
germanique sent sa supériorité militaire. Tant qu’elle sentira cela,
elle ne fera ni révolution, ni socialisme. Cette race est vouée pour
longtemps à la guerre et au patriotisme; cela la détournera de la
politique intérieure, de tout ce qui affaiblit le principe de hiérarchie
et de discipline. S’il est vrai, comme il semble, que la royauté et
l’organisation nobiliaire de l’armée sont perdues chez les peuples
latins, il faut dire que les peuples latins appellent une nouvelle
invasion germanique et la subiront.»
II
Heureux qui trouve dans des traditions de famille ou dans le fanatisme
d’un esprit étroit l’assurance qui seule tranche tous ces doutes! Quant
à nous, trop habitués à voir les différents côtés des choses pour croire
à des solutions absolues, nous admettrions aussi qu’un très-honnête
citoyen parlât ainsi qu’il suit:
«La politique ne discute pas les solutions imaginaires. On ne change pas
le caractère d’une nation. Il suffit que le plan de réforme que vous
venez de tracer ait été celui de la Prusse pour que j’ose affirmer que
ce ne sera pas celui de la France. Des réformes supposant que la France
abjure ses préjugés démocratiques sont des réformes chimériques. La
France, croyez-le, restera un pays de gens aimables, doux, honnêtes,
droits, gais, superficiels, pleins de bon cœur, de faible intelligence
politique; elle conservera son administration médiocre, ses comités
entêtés, ses corps routiniers, persuadée qu’ils sont les premiers du
monde; elle s’enfoncera de plus en plus dans cette voie de matérialisme,
de républicanisme vulgaire vers laquelle tout le monde moderne, excepté
la Prusse et la Russie, paraît se tourner. Cela veut-il dire qu’elle
n’aura jamais sa revanche? C’est peut-être justement par là qu’elle
l’aura. Sa revanche serait alors un jour d’avoir devancé le monde dans
la route qui conduit à la fin de toute noblesse, de toute vertu. Pendant
que les peuples germaniques et slaves conserveraient leurs illusions de
jeunes races, nous leur resterions inférieurs; mais ces races
vieilliront à leur tour; elles entreront dans la voie de toute chair.
Cela ne se fera pas aussi vite que le croit l’école socialiste, toujours
persuadée que les questions qui la préoccupent absorbent le monde au
même degré. Les questions de rivalité entre les races et les nations
paraissent devoir longtemps encore l’emporter sur les questions de
salaire et de bien-être, dans les parties de l’Europe qu’on peut appeler
d’ancien monde; mais l’exemple de la France est contagieux. Il n’y a
jamais eu de révolution française qui n’ait eu son contre-coup à
l’étranger. La plus cruelle vengeance que la France pût tirer de
l’orgueilleuse noblesse qui a été le principal instrument de sa défaite
serait de vivre en démocratie, de démontrer par le fait la possibilité
de la république. Il ne faudrait peut-être pas beaucoup attendre pour
que nous pussions dire à nos vainqueurs comme les morts d’Isaïe: _Et tu
vulneratus es sicut et nos; nostri similis effectus es!_
«Que la France reste donc ce qu’elle est; qu’elle tienne sans
défaillance le drapeau de libéralisme qui lui a fait un rôle depuis cent
ans. Ce libéralisme est souvent une cause de faiblesse, c’est une raison
pour que le monde y vienne; car le monde va s’énervant et perdant de sa
rigueur antique. La France en tout cas est plus sûre d’avoir sa
revanche, si elle la doit à ses défauts, que si elle est réduite à
l’attendre de qualités qu’elle n’a jamais eues. Nos ennemis peuvent être
rassurés si le Français, pour reprendre sa place, doit préalablement
devenir un Poméranien ou un Diethmarse. Ce qui a vaincu la France, c’est
un reste de force morale, de rudesse, de pesanteur et d’esprit
d’abnégation qui s’est trouvé avoir encore résisté, sur un point perdu
du monde, à l’effet délétère de la réflexion égoïste. Que la démocratie
française réussisse à constituer un état viable, et ce vieux levain aura
bien vite disparu sous l’action du plus énergique dissolvant de toute
vertu que le monde ait connu jusqu’ici.»
Peut-être, en effet, le parti qu’a pris la France sur le conseil de
quelques hommes d’État qui la connaissent bien, d’ajourner les questions
constitutionnelles et dynastiques est-il le plus sage. Nous nous y
conformerons. Sans sortir de ce programme, on peut indiquer quelques
réformes qui, en toute hypothèse, doivent être méditées.
III
Ceux mêmes qui n’admettent pas que la France se soit trompée en
proclamant sans réserve la souveraineté du peuple ne peuvent nier au
moins, s’ils ont quelque esprit philosophique, qu’elle n’ait choisi un
mode de représentation nationale très-imparfait[7]. La nomination des
pouvoirs sociaux au suffrage universel direct est la machine politique
la plus grossière qui ait jamais été employée. Un pays se compose de
deux éléments essentiels: 1º les citoyens pris isolément comme de
simples unités; 2º les fonctions sociales, les groupes, les intérêts, la
propriété. Deux chambres sont donc nécessaires et jamais gouvernement
régulier, quel qu’il soit, ne vivra sans deux chambres. Une seule
chambre nommée par le suffrage des citoyens pris comme de simples unités
pourra ne pas renfermer un seul magistrat, un seul général, un seul
professeur, un seul administrateur. Une telle chambre pourra mal
représenter la propriété, les intérêts, ce qu’on peut appeler les
colléges moraux de la nation. Il est donc absolument nécessaire qu’à
côté d’une assemblée élue par les citoyens sans distinction de
professions, de titres, de classes sociales, il y ait une assemblée
formée par un autre procédé, et représentant les capacités, les
spécialités, les intérêts divers, sans lesquels il n’y a pas d’État
organisé.
[7] J’ai été heureux de m’être rencontré, dans les vues qui suivent,
avec quelques bons esprits qui cherchent en ce moment le remède à
nos institutions si défectueuses. J. Foulon-Ménard, _Fonctions de
l’État_, Nantes, 1871; J. Guadet, _Du suffrage universel et de son
application d’après un mode nouveau_, Bordeaux, 1871.
Est-il indispensable que la première de ces deux chambres, pour être une
vraie représentation des citoyens, soit nommée par l’universalité des
citoyens? Non certes, et le brusque établissement du suffrage universel
en 1848 a été, de l’aveu de tous les politiques, une grande faute. Mais
il ne s’agit plus de revenir sur ce fait. Toute mesure, comme la loi du
31 mai 1851, ayant pour but de priver des citoyens d’un droit qu’ils ont
exercé depuis vingt-trois ans serait un acte blâmable. Ce qui est
légitime, possible et juste, c’est de faire que le suffrage, tout en
restant parfaitement universel, ne soit plus direct, c’est d’introduire
des degrés dans le suffrage. Toutes les constitutions de la première
république, hormis celle de 1793, qui ne fonctionna jamais, admirent ce
principe élémentaire. Les deux degrés corrigeraient ce que le suffrage
universel a nécessairement de superficiel; la réunion des électeurs au
second degré constituerait un public politique digne de candidats
sérieux. On peut accorder que tout citoyen possède un certain droit à la
direction de la chose publique; mais il faut régler ce droit, en
éclairer l’exercice. Que cent citoyens d’un même canton, en confiant
leur procuration à un de leurs concitoyens habitant le même canton, le
fassent électeur; cela donnera environ quatre-vingt mille électeurs pour
toute la France. Ces quatre-vingt mille électeurs formeraient des
colléges départementaux, dont chaque fraction cantonale se réunirait au
chef-lieu de canton, aurait ses assises libres, et voterait pour tout le
département. Le scrutin de liste, si absurde avec le suffrage universel
direct, aurait alors sa pleine raison d’être, surtout si le nombre des
membres de la première chambre était réduit, comme il devrait l’être, à
quatre ou cinq cents. Dans ce système, les opérations pour le choix des
électeurs du second degré seraient, il est vrai, publiques; mais il y
aurait là une garantie de moralité. La procuration électorale devrait
être conférée pour quinze ou vingt ans; si on forme le collége électoral
en vue de chaque élection particulière, on perdra presque tous les
avantages de la réforme dont il s’agit.
J’avoue que je préférerais un système plus représentatif encore, et où
la femme, l’enfant fussent comptés. Je voudrais que, dans les élections
primaires, l’homme marié votât pour sa femme (en d’autres termes, que sa
voix comptât pour deux), que le père votât pour ses enfants mineurs; je
concevrais même la mère, la sœur confiant leur pouvoir à un fils, à un
frère majeurs. Il est sûrement impossible que la femme participe
directement à la vie politique; mais il est juste qu’elle soit comptée.
Il y aurait trop d’inconvénients à ce qu’elle pût choisir la personne à
laquelle elle donnerait sa procuration politique; mais la femme qui a
son mari, son père, ou bien un frère, un fils majeurs a des procureurs
naturels, dont elle doit pouvoir, si j’ose le dire, doubler la
personnalité le jour du scrutin. De la sorte, la société devient un
ensemble lié, cimenté, où tout est devoir réciproque, responsabilité,
solidarité. Les électeurs du second degré seraient des aristocrates
locaux, des autorités, des notables nommés presque à vie. Ces électeurs
pourraient être rassemblés par cantons en temps de crise; ils seraient
les gardiens des mœurs, les surveillants des deniers publics; ils
tiendraient école de gravité et de sérieux. Les conseils généraux de
département émaneraient de procédés électoraux analogues, légèrement
modifiés.
Tout autres et infiniment plus variés devraient être les moyens servant
à composer la seconde chambre. Supposons que le nombre des membres soit
de trois cent soixante. D’abord, il y faudrait une trentaine de siéges
héréditaires, réservés aux survivants d’anciennes familles, dont les
titres résisteraient à un travail historique et critique. Les membres à
vie seraient nommés par des procédés divers. On pourrait faire désigner
un membre par le conseil général de chaque département. Le chef de
l’État nommerait cinquante membres; la chambre haute elle-même se
recruterait jusqu’à concurrence de trente membres; la première chambre
en nommerait trente autres. Les cent vingt ou cent trente membres
restants représenteraient les corps nationaux, les fonctions sociales.
L’armée et la marine y figureraient par les maréchaux et les amiraux; la
magistrature, les corps enseignants, les clergés y verraient siéger
leurs chefs; chaque classe de l’Institut nommerait un membre; il en
serait de même des corporations industrielles, des chambres de commerce,
etc. Les grandes villes, enfin, sont des personnes morales, ayant un
esprit propre. Je voudrais que toute grande ville de plus de cent mille
âmes eût un élu dans la chambre haute; Paris en aurait quatre ou cinq.
Cette chambre représenterait ainsi tout ce qui est une individualité
dans l’État; ce serait vraiment un corps conservateur de tous les droits
et de toutes les libertés.
Il est permis d’espérer que deux chambres ainsi formées serviraient au
progrès libéral, et non à la révolution. Vu certaines particularités du
caractère français, il serait bon d’interdire la publicité des séances,
laquelle fait trop souvent dégénérer les débats en parade. On fonderait
ainsi un genre d’éloquence simple et vrai, bien préférable au ton de nos
harangues prolixes, déclamatoires, de mauvais goût. Le compte rendu a
l’inconvénient de déplacer l’objectif de l’orateur, de le porter à viser
le public plutôt que la Chambre et de faire servir le gouvernement du
pays à l’agitation du pays. Si la France veut un avenir de réformes et
de revanches, il faut qu’elle évite d’user ses forces en luttes
parlementaires. Le gouvernement parlementaire est excellent pour les
époques de prospérité; il sert à faire éviter les fautes très-graves et
les excès, ce qui certes est capital: mais il n’excite pas les grands
efforts moraux. La Prusse n’aurait pas accompli sa renaissance à la
suite d’Iéna, si elle eût pratiqué la vie parlementaire. Elle traversa
quarante ans de silence, qui servirent merveilleusement à tremper le
caractère de la nation.
Il est incontestable que Paris est la seule capitale possible de la
France; mais ce privilége doit être payé par des charges. Non-seulement
il faut que Paris renonce à ses attentats sur la représentation de la
France; Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales
à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville
ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les
conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas
trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne.
Les usurpations dont la commune de Paris s’est rendue coupable à toutes
les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard.
Avec de solides institutions, la liberté de la presse pourrait être
laissée entière. Dans un état social vraiment assis, l’action de la
presse est très-utile comme contrôle; sans la presse, des abus
extrêmement graves sont inévitables. C’est aux classes honnêtes à
décourager par leur mépris la presse scandaleuse. Quant à la liberté des
clubs, l’expérience a montré que cette liberté n’a aucun avantage
sérieux, et qu’elle ne vaut pas la peine qu’on y fasse des sacrifices.
La cause de la décentralisation administrative est trop complétement
gagnée pour que nous y insistions. Que si l’on veut parler d’une
décentralisation plus profonde, qui ferait de la France une fédération
d’États analogue aux États-Unis d’Amérique, il faut s’entendre. Il n’y a
pas d’exemple dans l’histoire d’un État unitaire et centralisé décrétant
son morcellement. Un tel morcellement a failli se faire au mois de mars
dernier; il se ferait le jour où la France serait mise encore plus bas
qu’elle ne l’a été par la guerre de 1870 et par la Commune; il ne se
fera jamais par mesure légale. Un pouvoir organisé ne cède que ce qu’on
lui arrache. Quand de grandes machines de gouvernement, comme l’empire
romain, l’empire franc, commencent à s’affaiblir, les parties disloquées
de ces ensembles font leurs conditions au pouvoir central, se dressent
des chartes, forcent le pouvoir central à les signer. En d’autres
termes, la formation d’une confédération (hors le cas des colonies) est
l’indice d’un empire qui s’effondre. Ajournons donc de tels propos,
d’autant plus que, si les crocs de fer qui retiennent ensemble les
pierres de la vieille construction se relâchaient, il n’est pas sûr que
ces pierres resteraient à leur place et ne se disjoindraient pas tout à
fait.
La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de
premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée
au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays
de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le
gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de
colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en
général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du
VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de
toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être
blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par
les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité.
L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé; sa
lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile.
Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il
revient à son premier état. _Regere imperio populos_, voilà notre
vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la
Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la
société européenne faites un _ver sacrum_, un essaim comme ceux des
Francs, des Lombards, des Normands; chacun sera dans son rôle. La nature
a fait une race d’ouvriers; c’est la race chinoise, d’une dextérité de
main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur; gouvernez-la
avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement
un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera
satisfaite;--une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez
pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre;--une race de maîtres
et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à
travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se
révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a
manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous
appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon
soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un
Chinois, un _fellah_, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun
fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. Les économistes se
trompent en considérant le travail comme l’origine de la propriété.
L’origine de la propriété, c’est la conquête et la garantie donnée par
le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été
en Europe les créateurs de la propriété; car, le lendemain du jour où
ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les
gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait pas
vus jusque-là.
IV
Dans la lutte qui vient de finir, l’infériorité de la France a été
surtout intellectuelle; ce qui nous a manqué, ce n’est pas le cœur,
c’est la tête. L’instruction publique est un sujet d’importance
capitale; l’intelligence française s’est affaiblie; il faut la
fortifier. Notre plus grande erreur est de croire que l’homme naît tout
élevé; l’Allemand, il est vrai, croit trop à l’éducation; il en devient
pédant; mais nous y croyons trop peu. Le manque de foi à la science est
le défaut profond de la France; notre infériorité militaire et politique
n’a pas d’autre cause; nous doutons trop de ce que peuvent la réflexion,
la combinaison savante. Notre système d’instruction a besoin de réformes
radicales; presque tout ce que le premier empire a fait à cet égard est
mauvais. L’instruction publique ne peut être donnée directement par
l’autorité centrale; un ministère de l’instruction publique sera
toujours une très-médiocre machine d’éducation.
L’instruction primaire est la plus difficile à organiser. Nous envions à
l’Allemagne sa supériorité à cet égard; mais il n’est pas philosophique
de vouloir les fruits sans le tronc et les racines. En Allemagne,
l’instruction populaire est venue du protestantisme. Le luthéranisme
ayant fait consister la religion à lire un livre, et plus tard ayant
réduit la dogmatique chrétienne à une quintessence impalpable, a donné
une importance hors de ligne à la maison d’école; l’illettré a presque
été chassé du christianisme; la communion parfois lui est refusée. Le
catholicisme, au contraire, faisant consister le salut en des sacrements
et en des croyances surnaturelles, tient l’école pour chose secondaire.
Excommunier celui qui ne sait ni lire ni écrire nous paraît impie.
L’école n’étant pas l’annexe de l’église est la rivale de l’église. Le
curé s’en défie, la veut aussi faible que possible, l’interdit même si
elle n’est pas toute cléricale. Or, sans la collaboration et la bonne
volonté du curé, l’école de village ne prospérera jamais. Que ne
pouvons-nous espérer que le catholicisme se réforme, qu’il se relâche de
ses règles surannées! Quels services ne rendrait pas un curé, pasteur
catholique, offrant dans chaque village le type d’une famille bien
réglée, surveillant l’école, presque maître d’école lui-même, donnant à
l’éducation du paysan le temps qu’il consacre aux fastidieuses
répétitions de son bréviaire! En réalité, l’église et l’école sont
également nécessaires; une nation ne peut pas plus se passer de l’une
que de l’autre; quand l’église et l’école se contrarient, tout va mal.
Nous touchons ici à la question qui est au fond de toutes les autres. La
France a voulu rester catholique; elle en porte les conséquences. Le
catholicisme est trop hiératique pour donner un aliment intellectuel et
moral à une population; il fait fleurir le mysticisme transcendant à
côté de l’ignorance; il n’a pas d’efficacité morale; il exerce des
effets funestes sur le développement du cerveau. Un élève des jésuites
ne sera jamais un officier susceptible d’être opposé à un officier
prussien; un élève des écoles élémentaires catholiques ne pourra jamais
faire la guerre savante avec les armes perfectionnées. Les nations
catholiques qui ne se réformeront pas seront toujours infailliblement
battues par les nations protestantes. Les croyances surnaturelles sont
comme un poison qui tue si on le prend à trop haute dose. Le
protestantisme en mêle bien une certaine quantité à son breuvage; mais
la proportion est faible et devient alors bienfaisante. Le moyen âge
avait créé deux maîtrises de la vie de l’esprit, l’Église, l’Université;
les pays protestants ont gardé ces deux cadres; ils ont créé la liberté
dans l’Église, la liberté dans l’Université, si bien que ces pays
peuvent avoir à la fois des Églises établies, un enseignement officiel,
et une pleine liberté de conscience et d’enseignement. Nous autres, pour
avoir la liberté, nous avons été obligés de nous séparer de l’Église;
les jésuites avaient depuis longtemps réduit nos universités à un rôle
secondaire. Aussi nos efforts ont été faibles, ne se rattachant à aucune
tradition ni à aucune institution du passé.
Un libéral comme nous est ici fort embarrassé; car notre premier
principe est que, dans ce qui touche à la liberté de conscience, l’État
ne doit se mêler de rien. La foi, comme toutes les choses exquises, est
susceptible; au moindre contact, elle crie à la violence. Ce qu’il faut
désirer, c’est une réforme libérale du catholicisme, sans intervention
de l’État. Que l’Église admette deux catégories de croyants, ceux qui
sont pour la lettre et ceux qui s’en tiennent à l’esprit. A un certain
degré de la culture rationnelle, la croyance au surnaturel devient pour
plusieurs une impossibilité; ne forcez pas ceux-là à porter une chape de
plomb. Ne vous mêlez pas de ce que nous enseignons, de ce que nous
écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple; ne nous contestez
pas notre place à l’université, à l’académie, et nous vous abandonnerons
sans partage l’école de campagne. L’esprit humain est une échelle où
chaque degré est nécessaire; ce qui est bon à tel niveau n’est pas bon à
tel autre; ce qui est funeste pour l’un ne l’est pas pour l’autre.
Conservons au peuple son éducation religieuse, mais qu’on nous laisse
libres. Il n’y a pas de fort développement de la tête sans liberté;
l’énergie morale n’est pas le résultat d’une doctrine en particulier,
mais de la race et de la vigueur de l’éducation. Nous avait-on assez
parlé de la décadence de cette Allemagne qu’on présentait comme une
officine d’erreurs énervantes, de dangereuses subtilités! Elle était
tuée, disait-on, par le sophisme, le protestantisme, le matérialisme, le
panthéisme, le fatalisme. Je ne jurerais pas, en effet, que M. de Moltke
ne professe quelqu’une de ces erreurs; mais on avouera que cela ne
l’empêche pas d’être un bon officier d’état-major. Renonçons à ces
déclamations fades. La liberté de penser, alliée à la haute culture,
loin d’affaiblir un pays, est une condition du grand développement de
l’intelligence. Ce n’est pas telle ou telle solution qui fortifie
l’esprit; ce qui le fortifie, c’est la discussion, la liberté. On peut
dire que pour l’homme cultivé il n’y a pas de mauvaise doctrine; car
pour lui toute doctrine est un effort vers le vrai, un exercice utile à
la santé de l’esprit. Vous voulez garder vos jeunes gens dans une sorte
de gynécée intellectuel; vous en ferez des hommes bornés. Pour former de
bonnes têtes scientifiques, des officiers sérieux et appliqués, il faut
une éducation ouverte à tout, sans dogme rétrécissant. La supériorité
intellectuelle et militaire appartiendra désormais à la nation qui
pensera librement. Tout ce qui exerce le cerveau est salutaire. Il y a
plus: la liberté de penser dans les universités a cet avantage que le
libre penseur, satisfait de raisonner à son aise dans sa chaire au
milieu de personnes placées au même point de vue que lui, ne songe plus
à faire de la propagande parmi les gens du monde et les gens du peuple.
Les universités allemandes présentent à ce sujet le spectacle le plus
curieux.
Notre instruction secondaire, quoique fort critiquable, est la meilleure
partie de notre système d’enseignement. Les bons élèves d’un lycée de
Paris sont supérieurs aux jeunes Allemands pour le talent d’écrire,
l’art de la rédaction; ils sont mieux préparés à être avocats ou
journalistes; mais ils ne savent pas assez de choses. Il faut se
persuader que la science prend de plus en plus le dessus sur ce qu’on
appelle en France les lettres. L’enseignement doit surtout être
scientifique; le résultat de l’éducation doit être que le jeune homme
sache le plus possible de ce que l’esprit humain a découvert sur la
réalité de l’univers. Quand je dis scientifique, je ne dis pas pratique,
professionnel; l’État n’a pas à s’occuper des applications de métier;
mais il doit prendre garde que l’éducation qu’il donne ne se borne à une
rhétorique creuse, qui ne fortifie pas l’intelligence. Chez nous, les
dons brillants, le talent, l’esprit, le génie sont seuls estimés; en
Allemagne, ces dons sont rares, peut-être parce qu’ils ne sont pas fort
prisés; les bons écrivains y sont peu nombreux; le journalisme, la
tribune politique n’ont pas l’éclat qu’ils ont chez nous; mais la force
de tête, l’instruction, la solidité du jugement sont bien plus
répandues, et constituent une moyenne de culture intellectuelle
supérieure à tout ce qu’on avait pu obtenir jusqu’ici d’une nation.
C’est surtout dans l’enseignement supérieur qu’une réforme est urgente.
Les écoles spéciales, imaginées par la Révolution, les chétives facultés
créées par l’Empire, ne remplacent nullement le grand et beau système
des universités autonomes et rivales, système que Paris a créé au moyen
âge et que toute l’Europe a conservé, excepté justement la France qui
l’a inauguré vers 1200. En y revenant, nous n’imiterons personne, nous
ne ferons que reprendre notre tradition. Il faut créer en France cinq ou
six universités, indépendantes les unes des autres, indépendantes des
villes où elles seront établies, indépendantes du clergé. Il faut
supprimer du même coup les écoles spéciales, École polytechnique, École
normale, etc., institutions inutiles quand on possède un bon système
d’universités, et qui empêchent les universités de se développer. Ces
écoles ne sont, en effet, que des prélèvements funestes faits sur les
auditeurs des universités[8]. L’université enseigne tout, prépare à
tout, et dans son sein toutes les branches de l’esprit humain se
touchent et s’embrassent. A côté des universités, il peut, il doit y
avoir des écoles d’application; il ne peut y avoir des écoles d’État
fermées et faisant concurrence aux universités. On se plaint que les
facultés des lettres, des sciences, n’aient pas d’élèves assidus. Quoi
de surprenant? Leurs auditeurs naturels sont à l’École normale, à
l’École polytechnique, où ils reçoivent le même enseignement, mais sans
rien sentir du mouvement salutaire, de la communauté d’esprit que crée
l’université.
[8] On n’entend pas nier l’utilité de tels établissements comme
internats ou séminaires; mais l’enseignement intérieur n’y devrait
pas dépasser la conférence entre élèves, selon les usages anciens.
Ces universités établies dans des villes de province[9], sans préjudice
naturellement de l’université de Paris et des grands établissements
uniques, tels que le Collége de France, propres à Paris, me paraissent
le meilleur moyen de réveiller l’esprit français. Elles seraient des
écoles de sérieux, d’honnêteté, de patriotisme. Là se fonderait la vraie
liberté de penser, qui ne va pas sans de solides études. Là aussi se
ferait un salutaire changement dans l’esprit de la jeunesse. Elle se
formerait au respect; elle prendrait le sentiment de la valeur de la
science. Un fait qui donne bien à réfléchir est celui-ci. Il est reconnu
que nos écoles sont des foyers d’esprit démocratique peu réfléchi et
d’une incrédulité portée vers une propagande populaire étourdie. C’est
tout le contraire en Allemagne, où les universités sont des foyers
d’esprit aristocratique, réactionnaire (comme nous disons) et presque
féodal, des foyers de libre pensée, mais non de prosélytisme indiscret.
D’où vient cette différence? De ce que la liberté de discussion, dans
les universités allemandes, est absolue. Le rationalisme est loin de
porter à la démocratie. La réflexion apprend que la raison n’est pas la
simple expression des idées et des vœux de la multitude, qu’elle est le
résultat des aperceptions d’un petit nombre d’individus privilégiés.
Loin d’être portée à livrer la chose publique aux caprices de la foule,
une génération aussi élevée sera jalouse de maintenir le privilége de la
raison; elle sera appliquée, studieuse et très-peu révolutionnaire. La
science sera pour elle comme un titre de noblesse, auquel elle ne
renoncera pas facilement, et qu’elle défendra même avec une certaine
âpreté. Des jeunes gens élevés dans le sentiment de leur supériorité se
révolteront de ne compter que pour un comme le premier venu. Pleins du
juste orgueil que donne la conscience de savoir la vérité que le
vulgaire ignore, ils ne voudront pas être les interprètes des pensées
superficielles de la foule. Les universités seront ainsi des pépinières
d’aristocrates. Alors, l’espèce d’antipathie que le parti conservateur
français nourrit contre la haute culture de l’esprit paraîtra le plus
inconcevable des non-sens, la plus fâcheuse erreur.
[9] Une circonstance d’un autre ordre rendra l’application de ce
système presque indispensable, c’est l’établissement du service
militaire obligatoire pour tous. Une telle organisation militaire
n’est possible que si le jeune homme peut faire ses études
d’université (droit, médecine, etc.) en même temps que son service
militaire, ainsi que cela se pratique en Allemagne. Cette
combinaison suppose des villes d’étude régionales, qui soient en
même temps des centres sérieux d’instruction militaire.
Il va sans le dire qu’à côté de ces universités dotées par l’État, et où
toutes les opinions savamment présentées auraient accès, une entière
latitude serait laissée pour l’établissement d’universités libres. Je
crois que ces universités libres produiraient de très-médiocres
résultats; toutes les fois que la liberté existe réellement dans
l’université, la liberté hors de l’université est de peu de conséquence;
mais, en leur permettant de s’établir, on aurait la conscience en règle
et on fermerait la bouche aux personnes naïves toujours portées à croire
que sans la tyrannie de l’État elles feraient des merveilles. Il est
bien probable que les catholiques les plus fervents, un Ozanam, par
exemple, préféreraient le champ libre des universités d’État, où tout se
passerait au grand jour, à ces petites universités à huis clos, fondées
par leur secte. En tout cas, ils auraient le choix. De quoi pourraient
se plaindre avec un pareil régime les catholiques les plus portés à
s’élever contre le monopole de l’État? Personne ne serait exclu des
chaires des universités à cause de ses opinions; les catholiques y
arriveraient comme tout le monde. Le système des _Privatdocent_
permettrait en outre à toutes les doctrines de se produire en dehors des
chaires dotées. Enfin les universités libres enlèveraient jusqu’au
dernier prétexte aux récriminations. Ce serait l’inverse de notre
système français, procédant par l’exclusion des sujets brillants. On
croit avoir assez fait pour l’impartialité si, après avoir destitué ou
refusé de nommer un libre penseur, on destitue ou refuse de nommer un
catholique. En Allemagne, on les met tous deux face à face; au lieu de
ne servir que la médiocrité, un tel système sert à l’émulation et à
l’éveil des esprits. En distinguant soigneusement le grade et le droit
d’exercer une profession, comme on le fait en Allemagne, en établissant
que l’université ne fait pas des médecins, des avocats, mais rend apte à
devenir médecin, avocat, on lèverait les difficultés que certaines
personnes trouvent à la collation des grades par l’État. L’État, en un
tel système, ne salarie pas certaines opinions scientifiques ou
littéraires; il ouvre, dans un haut intérêt social et pour le bien de
toutes les opinions, de grands champs clos, de vastes arènes, où les
sentiments divers peuvent se produire, lutter entre eux et se disputer
l’assentiment de la jeunesse, déjà mûre pour la réflexion, qui assiste à
ces débats.
Former par les universités une tête de société rationaliste, régnant par
la science, fière de cette science et peu disposée à laisser périr son
privilége au profit d’une foule ignorante; mettre (qu’on me permette
cette forme paradoxale d’exprimer ma pensée) le pédantisme en honneur,
combattre ainsi l’influence trop grande des femmes, des gens du monde,
des Revues, qui absorbent tant de forces vives ou ne leur offrent qu’une
application superficielle; donner plus à la spécialité, à la science, à
ce que les Allemands appellent le _Fach_, moins à la littérature, au
talent d’écrire et de parler; compléter ce faîte solide de l’édifice
social par une cour et une capitale brillantes, d’où l’éclat d’un esprit
aristocratique n’exclue pas la solidité et la forte culture de la
raison; en même temps, élever le peuple, raviver ses facultés un peu
affaiblies, lui inspirer, avec l’aide d’un bon clergé dévoué à la
patrie, l’acceptation d’une société supérieure, le respect de la science
et de la vertu, l’esprit de sacrifice et de dévouement; voilà ce qui
serait l’idéal; il sera beau du moins de chercher à en approcher.
J’ai dit à plusieurs reprises que ces réformes ne peuvent pas bien se
faire sans la collaboration du clergé. Il est clair que notre principe
théorique ne peut plus être que la séparation de l’Église et de l’État;
mais la pratique ne saurait être la théorie. Jusqu’ici, la France n’a
connu que deux pôles, catholicisme, démocratie; oscillant sans cesse de
l’un à l’autre, elle ne se repose jamais entre les deux. Pour faire
pénitence de ses excès démagogiques, la France se jette dans le
catholicisme étroit; pour réagir contre le catholicisme étroit, elle se
jette dans la fausse démocratie. Il faudrait faire pénitence des deux à
la fois, car la fausse démocratie et le catholicisme étroit s’opposent
également à une réforme de la France sur le type prussien, je veux dire
à une forte et saine éducation rationnelle. Nous sommes à l’égard du
catholicisme dans cette situation étrange que nous ne pouvons vivre ni
avec lui ni sans lui. L’Église est une pièce trop importante d’éducation
pour qu’on se prive d’elle, si de son côté elle fait les concessions
nécessaires et ne se rend pas, en exagérant ses doctrines, plus nuisible
qu’utile. Si un mouvement gallican de réforme dans le genre de celui que
rêve avec tant de candeur, de sincérité, de chaleur d’âme le P.
Hyacinthe, si un mouvement de réforme, dis-je, entraînant le mariage des
prêtres de campagne et le remplacement du bréviaire par un enseignement
presque quotidien, était possible, il faudrait l’accueillir avec
empressement; mais je crains que l’Église catholique ne se roidisse et
n’aime mieux tomber que de se modifier. Un schisme m’y paraît plus
probable que jamais; ou plutôt le schisme est déjà fait; de latent, il
deviendra effectif. La haine des Allemands et des Français, l’occupation
de Rome par le roi d’Italie, ont ajouté un élément explosible nouveau à
ceux qu’avait entassés le concile. Si le pape reste dans Rome, capitale
de l’Italie, les non-Italiens souffriront de voir leur chef spirituel
ainsi subordonné à une nation particulière. Si le pape quitte Rome, les
Italiens diront comme en 1378: «Le pape est l’évêque de Rome; qu’il
revienne, ou nous allons choisir un évêque de Rome, lequel, par là même,
sera le pape.» A vrai dire, un pape tel que l’a fait le concile ne peut
résider nulle part; il lui faudrait une île escarpée et sans bords; il
n’a pas de place au monde; or, si la papauté cesse d’avoir un petit
territoire politiquement neutralisé à son usage, elle verra briser son
unité. Il me paraît donc presque inévitable que nous ayons bientôt deux
papes et même trois, car il va être bien difficile que des Français, des
Italiens et des Allemands soient de la même religion. Le principe des
nationalités devait à la longue amener la ruine de la papauté. On dit
souvent: «Les questions religieuses ont de nos jours trop peu
d’importance pour amener des schismes.» C’est là une erreur; des
hérésies, des divisions sur les dogmes abstraits, il n’y en aura
plus[10]; car on ne prend presque plus le dogme au sérieux; mais des
schismes dans le genre de celui d’Avignon, des divisions de personnes,
des élections contestées et dont l’incertitude maintiendra longtemps
affrontées des parties de la catholicité, cela est parfaitement
possible, cela sera. Une fois le schisme fait sur les personnes, une
fois les deux papes constitués, l’un à Rome, l’autre hors de l’Italie,
la décomposition de la catholicité s’opérera par le choix des
obédiences, comme celle de l’eau sous l’action de la pile électrique;
chacun des deux papes deviendra un pôle qui attirera à lui les éléments
qui lui seront homogènes; l’un sera le pape du catholicisme rétrograde,
l’autre le pape du catholicisme progressif; car tous deux désireront
avoir des partisans, et, pour avoir des partisans, il faut représenter
quelque chose. Nous verrons Pierre de Lune prétendre encore enfermer
l’Église universelle sur son rocher de Paniscole; la ligne de séparation
des obédiences pourrait même déjà être tracée. Une foule de réformes
maintenant impraticables seront praticables alors, et l’horizon du
catholicisme, maintenant si fermé, pourra s’ouvrir tout à coup et
laisser voir des profondeurs inattendues.
[10] Le dogme de l’infaillibilité fait exception; car ce dogme est
«pratique» au plus haut degré, et atteint toute l’organisation de
l’Église catholique dans ses rapports avec l’ordre civil.
V
Avec des efforts sérieux, une renaissance serait donc possible, et je
suis persuadé que, si la France marchait dix ans dans la voie que nous
avons essayé d’indiquer, l’estime et la bienveillance du monde la
dispenseraient de toute revanche. Oui, il serait possible qu’un jour
cette guerre funeste dût être bénie et considérée comme le commencement
d’une régénération. Ce n’est pas la seule fois que la guerre aurait été
plus utile au vaincu qu’au vainqueur. Si la sottise, la négligence, la
paresse, l’imprévoyance des États n’avaient pour conséquence de les
faire battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement
pourrait descendre l’espèce humaine. La guerre est de la sorte une des
conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de
s’endormir, en forçant la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir de
son apathie. L’homme n’est soutenu que par l’effort et la lutte. La
lutte contre la nature ne suffit pas; l’homme finirait, au moyen de
l’industrie, par la réduire à peu de chose. La lutte des races se dresse
alors. Quand une population a fait produire à son fonds tout ce qu’il
peut produire, elle s’amollirait, si la terreur de son voisin ne la
réveillait; car le but de l’humanité n’est pas de jouir; acquérir et
créer est œuvre de force et de jeunesse: jouir est de la décrépitude. La
crainte de la conquête est ainsi, dans les choses humaines, un aiguillon
nécessaire. Le jour où l’humanité deviendrait un grand empire romain
pacifié et n’ayant plus d’ennemis extérieurs serait le jour où la
moralité et l’intelligence courraient les plus grands dangers.
Mais ces réformes s’accompliront-elles? La France va-t-elle s’appliquer
à corriger ses défauts, à reconnaître ses erreurs? La question est
complexe, et, pour la résoudre, il faut s’être fait une idée précise du
mouvement qui semble emporter vers un but inconnu tout le monde
européen.
Le XIXe siècle possède deux types de société qui ont fait leurs preuves,
et qui, malgré les incertitudes qui peuvent peser sur leur avenir,
auront une grande place dans l’histoire de la civilisation. L’un est le
type américain, fondé essentiellement sur la liberté et la propriété,
sans priviléges de classes, sans institutions anciennes, sans histoire,
sans société aristocratique, sans cour, sans pouvoir brillant, sans
universités sérieuses ni fortes institutions scientifiques, sans service
militaire obligatoire pour les citoyens. Dans ce système, l’individu,
très-peu protégé par l’État, aussi très-peu gêné par l’État. Jeté sans
patron dans la bataille de la vie, il s’en tire comme il peut, et
s’enrichit, s’appauvrit, sans qu’il songe une seule fois à se plaindre
du gouvernement, à le renverser, à lui demander quelque chose, à
déclamer contre la liberté et la propriété. Le plaisir de déployer son
activité à toute vapeur lui suffit, même quand les chances de la loterie
ne lui ont pas été favorables. Ces sociétés manquent de distinction, de
noblesse; elles ne font guère d’œuvres originales en fait d’art et de
science; mais elles peuvent arriver à être très-puissantes, et
d’excellentes choses peuvent s’y produire. La grosse question est de
savoir combien de temps elles dureront, quelles maladies particulières
les affecteront, comment elles se comporteront à l’égard du socialisme,
qui les a jusqu’ici peu atteintes.
Le second type de société que notre siècle voit exister avec éclat est
celui que j’appellerai l’ancien régime développé et corrigé. La Prusse
en offre le meilleur modèle. Ici l’individu est pris, élevé, façonné,
dressé, discipliné, requis sans cesse par une société dérivant du passé,
moulée dans de vieilles institutions, s’arrogeant une maîtrise de
moralité et de raison. L’individu, dans ce système, donne énormément à
l’État; il reçoit en échange de l’État une forte culture intellectuelle
et morale, ainsi que la joie de participer à une grande œuvre. Ces
sociétés sont particulièrement nobles; elles créent la science; elles
dirigent l’esprit humain; elles font l’histoire; mais elles sont de jour
en jour affaiblies par les réclamations de l’égoïsme individuel, qui
trouve le fardeau que l’État lui impose trop lourd à porter. Ces
sociétés, en effet, impliquent des catégories entières de sacrifiés, de
gens qui doivent se résigner à une vie triste sans espoir
d’amélioration. L’éveil de la conscience populaire et jusqu’à un certain
point l’instruction du peuple minent ces grands édifices féodaux et les
menacent de ruine. La France, qui était autrefois une société de ce
genre, est tombée. L’Angleterre s’éloigne sans cesse du type que nous
venons de décrire pour se rapprocher du type américain. L’Allemagne
maintient ce grand cadre, non sans que des signes de révolte s’y fassent
déjà entrevoir. Jusqu’à quel point cet esprit de révolte, qui n’est
autre chose que la démocratie socialiste, envahira-t-il les pays
germaniques à leur tour? Voilà la question qui doit préoccuper le plus
un esprit réfléchi. Nous manquons d’éléments pour y répondre avec
précision.
Si les nations d’ancien régime ne faisaient, quand leur vieil édifice
est renversé, que passer au système américain, la situation serait
simple; on pourrait alors se reposer en cette philosophie de l’histoire
de l’école républicaine, selon laquelle le type social américain est
celui de l’avenir, celui auquel tous les pays en viendront tôt ou tard.
Mais il n’en est pas ainsi. La partie active du parti démocratique qui
maintenant travaille plus ou moins tous les États européens n’a
nullement pour idéal la république américaine. A part quelques
théoriciens, le parti démocratique a des tendances socialistes qui sont
l’inverse des idées américaines sur la liberté et la propriété. La
liberté du travail, la libre concurrence, le libre usage de la
propriété, la faculté laissée à chacun de s’enrichir selon ses pouvoirs,
sont justement ce dont ne veut pas la démocratie européenne.
Résultera-t-il de ces tendances un troisième type social, où l’État
interviendra dans les contrats, dans les relations industrielles et
commerciales, dans les questions de propriété? On ne peut guère le
croire; car aucun système socialiste n’a réussi jusqu’ici à se présenter
avec les apparences de la possibilité. De là un doute étrange, qui en
France atteint les proportions du plus haut tragique et trouble notre
vie à tous: d’une part, il semble bien difficile de faire tenir debout
sous une forme quelconque les institutions de l’ancien régime; d’une
autre part, les aspirations du peuple ne sont nullement en Europe
dirigées vers le système américain. Une série de dictatures instables,
un césarisme de basse époque, voilà tout ce qui se montre comme ayant
les chances de l’avenir.
La direction matérialiste de la France peut d’ailleurs faire
contre-poids à tous les motifs virils de réforme qui sortent de la
situation. Cette direction matérialiste dure depuis les années qui
suivirent 1830. Sous la Restauration, l’esprit public était très-vivant
encore; la société noble songeait à autre chose que jouir et s’enrichir.
La décadence devint tout à fait sensible vers 1840. Le soubresaut de
1848 n’arrêta rien; le mouvement des intérêts matériels était vers 1853
ce qu’il eût été si la révolution de février ne fût pas arrivée. Certes,
la crise de 1870-1871 est bien plus profonde que celle de 1848; mais on
peut craindre que le tempérament du pays ne prenne encore le dessus, que
la masse de la nation, rentrant dans son indifférence, ne songe plus
qu’à gagner de l’argent et à jouir. L’intérêt personnel ne conseille
jamais le courage militaire; car aucun des inconvénients qu’on encourt
par la lâcheté n’équivaut à ce que l’on risque par le courage. Il faut,
pour exposer sa vie, la foi à quelque chose d’immatériel; or cette foi
disparaît de jour en jour. Ayant détruit le principe de la légitimité
dynastique, qui fait consister la raison d’être de l’union des provinces
dans les droits du souverain, il ne nous restait plus qu’un dogme,
savoir qu’une nation existe par le libre consentement de toutes ses
parties. La dernière paix a porté à ce principe la blessure la plus
grave. Enfin, loin de se relever, la culture intellectuelle a reçu des
événements de l’année des coups sensibles; l’influence du catholicisme
étroit, qui sera le grand obstacle à la renaissance, ne paraît nullement
en train de décroître; la présomption d’une partie des personnes qui
président à l’administration semble par moments avoir redoublé avec les
défaites et les affronts.
On ne peut nier, d’ailleurs, que beaucoup des réformes que la Prusse
nous impose ne doivent rencontrer chez nous de sérieuses difficultés. La
base du programme conservateur de la France a toujours été d’opposer les
parties sommeillantes de la conscience populaire aux parties trop
éveillées, je veux dire l’armée au peuple. Il est clair que ce programme
manquerait de base le jour où l’esprit démocratique pénétrerait l’armée
elle-même. Entretenir une armée faisant un corps à part dans la nation
et empêcher le développement de l’instruction primaire sont ainsi
devenus dans un certain parti des articles de foi politique; mais la
France a pour voisine la Prusse, qui force indirectement la France, même
conservatrice, à reculer sur ces deux principes. Le parti conservateur
français ne s’est pas trompé en prenant le deuil le jour de la bataille
de Sadowa. Ce parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des
Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique au moyen
d’une armée disciplinée à part, d’un peuple de paysans tenus
soigneusement dans l’ignorance, d’un clergé armé de puissants
concordats. Ce régime énerve trop une nation qui doit lutter contre des
rivaux. L’Autriche elle-même a dû y renoncer. C’est ainsi que, selon la
thèse de Plutarque, le peuple le plus vertueux l’emporte toujours sur
celui qui l’est moins, et que l’émulation des nations est la condition
du progrès général. Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie
socialiste, il est possible qu’elle fournisse pendant une ou deux
générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul
doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs
antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête
au flot montant, et où quelque État fort prendrait pour mission de
maintenir l’ordre social européen. D’un autre côté, l’Allemagne
trouverait dans l’accomplissement d’une telle œuvre (assez analogue à
celle qu’elle exécuta au Ve siècle) des emplois si avantageux de son
activité, que le socialisme serait chez elle écarté pour longtemps.
Riche, molle, peu laborieuse, la France se laissait aller depuis des
années à faire exécuter toutes ses besognes pénibles, exigeant de
l’application, par des étrangers qu’elle payait bien pour cela; le
gouvernement, en tant qu’il se confond avec le métier de gendarme, est à
quelques égards une de ces besognes ennuyeuses pour lesquelles le
Français, bon et faible, a peu d’aptitude; le jour se laisse entrevoir
où il payera des gens rogues, sérieux et durs pour cela, comme les
Athéniens avaient des Scythes pour remplir les fonctions de sbires et de
geôliers.
La gravité de la crise révélera peut-être des forces inconnues.
L’imprévu est grand dans les choses humaines, et la France se plaît
souvent à déjouer les calculs les mieux raisonnés. Étrange, parfois
lamentable, la destinée de notre pays n’est jamais vulgaire. S’il est
vrai que c’est le patriotisme français qui, à la fin du dernier siècle,
a réveillé le patriotisme allemand, il sera peut-être vrai aussi de dire
que le patriotisme allemand aura réveillé le patriotisme français sur le
point de s’éteindre. Ce retour vers les questions nationales apporterait
pour quelques années un temps d’arrêt aux questions sociales. Ce qui
s’est passé depuis trois mois, la vitalité que la France a montrée après
l’effroyable syncope morale du 18 mars, sont des faits très-consolants.
On se prend souvent à craindre que la France et même l’Angleterre, au
fond travaillée du même mal que nous (l’affaiblissement de l’esprit
militaire, la prédominance des considérations commerciales et
industrielles), ne soient bientôt réduites à un rôle secondaire, et que
la scène du monde européen n’en vienne à être uniquement occupée par
deux colosses, la race germanique et la race slave, qui ont gardé la
vigueur du principe militaire et monarchique, et dont la lutte remplira
l’avenir. Mais on peut affirmer aussi que, dans un sens supérieur, la
France aura sa revanche. On reconnaîtra un jour qu’elle était le sel de
la terre, et que sans elle le festin de ce monde sera peu savoureux. On
regrettera cette vieille France libérale, qui fut impuissante,
imprudente, je l’avoue, mais qui aussi fut généreuse, et dont on dira un
jour comme des chevaliers de l’Arioste:
Oh gran bontà de’ cavalieri antiqui!
Quand les vainqueurs du jour auront réussi à rendre le monde positif,
égoïste, étranger à tout autre mobile que l’intérêt, aussi peu
sentimental que possible, on trouvera qu’il fut heureux cependant pour
l’Amérique que le marquis de Lafayette ait pensé autrement; qu’il fut
heureux pour l’Italie que, même à notre plus triste époque, nous ayons
été capables d’une généreuse folie; qu’il fut heureux pour la Prusse
qu’en 1865, aux plans confus qui remplissaient la tête de l’empereur, se
soit mêlée une vue de philosophie politique élevée.
Ne jamais trop espérer, ne jamais désespérer, doit être notre devise.
Souvenons-nous que la tristesse seule est féconde en grandes choses, et
que le vrai moyen de relever notre pauvre pays, c’est de lui montrer
l’abîme où il est. Souvenons-nous surtout que les droits de la patrie
sont imprescriptibles, et que le peu de cas qu’elle fait de nos conseils
ne nous dispense pas de les lui donner. L’émigration à l’extérieur ou à
l’intérieur est la plus mauvaise action qu’on puisse commettre.
L’empereur romain qui, au moment de mourir, résumait son opinion sur la
vie par ces mots: _Nil expedit_, n’en donnait pas moins pour mot d’ordre
à ses officiers: _Laboremus._
LA GUERRE
ENTRE
LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE[11]
[11] _Revue des Deux Mondes_, 15 septembre 1870.
En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel sera l’état du monde au
moment où elles seront terminées. Il faudrait un esprit bien frivole
pour chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas une heure
assurée. Il est permis cependant à ceux qu’une conception philosophique
de la vie a élevés au-dessus, non certes du patriotisme, mais des
erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer de découvrir
quelque chose à travers l’épaisse fumée qui ne laisse voir à l’horizon
que l’image de la mort.
J’ai toujours regardé la guerre entre la France et l’Allemagne comme le
plus grand malheur qui pût arriver à la civilisation. Tous, nous
acceptons hautement les devoirs de la patrie, ses justes
susceptibilités, ses espérances; tous, nous avons une pleine confiance
dans les forces profondes du pays, dans cette élasticité qui déjà plus
d’une fois a fait rebondir la France sous la pression de l’infortune;
mais supposons les espérances permises de beaucoup dépassées, la guerre
commencée n’en aura pas moins été un immense malheur. Elle aura semé une
haine violente entre les deux portions de la race européenne dont
l’union importait le plus au progrès de l’esprit humain. La grande
maîtresse de l’investigation savante, l’ingénieuse, vive et prompte
initiatrice du monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées
pour longtemps, à jamais peut-être; chacune d’elles s’enfoncera dans ses
défauts, l’une devenant de plus en plus rude et grossière, l’autre de
plus en plus superficielle et arriérée. L’harmonie intellectuelle,
morale, politique de l’humanité est rompue; une aigre dissonance se
mêlera au concert de la société européenne pendant des siècles.
En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique, dont l’avenir,
brillant sans doute, est encore obscur, et qui en tout cas occupent un
rang secondaire dans le travail original de l’esprit humain, la grandeur
intellectuelle et morale de l’Europe repose sur une triple alliance dont
la rupture est un deuil pour le progrès, l’alliance entre la France,
l’Allemagne et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces
conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant nécessairement
après elles les autres éléments, considérables encore, dont se compose
le réseau européen; elles traceraient surtout d’une façon impérieuse sa
voie à une autre force qu’il ne faut ni exagérer ni trop rabaisser, la
Russie. La Russie n’est un danger que si le reste de l’Europe
l’abandonne à la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être
pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades barbares du
centre de l’Asie, peuplades tout à fait impuissantes par elles-mêmes,
mais capables de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend
garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite. Les États-Unis ne
sont un danger que si la division de l’Europe leur permet de se laisser
aller aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de vieux
ressentiments contre la mère patrie. Avec l’union de la France, de
l’Angleterre et l’Allemagne, le vieux continent gardait son équilibre,
maîtrisait puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste monde
oriental auquel il serait malsain de laisser concevoir des espérances
exagérées.--Ce n’était là qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser
l’édifice où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde à tous
les dangers, à toutes les convoitises, à toutes les brutalités.
Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien responsables, le
devoir de tout esprit philosophique est de faire taire son émotion et
d’étudier, d’une pensée froide et claire, les causes du mal, pour tâcher
d’entrevoir la manière dont il est possible de l’atténuer. La paix se
fera entre la France et l’Allemagne. L’extermination n’a qu’un temps;
elle trouve sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses ravages
mêmes, comme la flamme, dans la destruction de l’objet qui lui servait
d’aliment. J’ai lu, je ne sais où, la parabole de deux frères qui, du
temps de Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à se haïr et résolurent
de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus frères. Quand, épuisés,
ils tombèrent tous deux sur le sol, ils se trouvèrent encore frères,
voisins, tributaires du même puits, riverains du même ruisseau.
Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne? Dans quelles conditions
se fera cette paix? On risquerait fort de se tromper, si l’on voulait
parler de la paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura
dans quelques semaines ou quelques mois. Nous ne parlons ici que du
règlement de compte qui interviendra un jour pour le bien du monde entre
les deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se former une idée à
cet égard, il faut d’abord bien connaître de quelle façon l’Allemagne
est arrivée à concevoir l’idée de sa propre nationalité.
I
La loi du développement historique de l’Allemagne ne ressemble en rien à
celle de la France; la destinée de l’Allemagne, au contraire, est à
beaucoup d’égards semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil
empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions, l’Italie n’a
jamais pu devenir une nation comme les autres. Succédant à l’empire
romain, fondatrice du nouvel empire carlovingien, se prétendant
dépositaire d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national,
l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années sans être un
peuple. L’empire romain et la papauté, qui en fut la suite, avaient
perdu l’Italie. L’empire carlovingien faillit perdre l’Allemagne.
L’empereur germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité de la
nation allemande que le pape de faire celle de l’Italie. On n’est maître
chez soi que quand on n’a aucune prétention à régner hors de chez soi.
Tout pays qui arrive à exercer une primauté politique, intellectuelle,
religieuse, sur les autres peuples, l’expie par la perte de son
existence nationale durant des siècles.
Il n’en fut pas de même de la France. Dès le Xe siècle, la France se
retire bien nettement de l’empire. Les deux joyaux du monde occidental,
la couronne impériale et la tiare papale, elle les perd pour son
bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros, l’empire devient
exclusivement l’apanage des Allemands, aucun roi de France n’est plus
empereur d’Occident. D’autre part, la papauté devient la propriété de
l’Italie. La _Francia_, telle que l’avait faite le traité de Verdun, est
privilégiée justement à cause de ce qui lui manque: elle n’a ni
l’empire, ni la papauté, les deux choses universelles qui troublent
perpétuellement le pays qui les possède dans l’œuvre de sa concrétion
intime. Dès le Xe siècle, la _Francia_ est toute nationale, et en effet
dans la seconde moitié de ce siècle elle substitue au Carlovingien,
lourd Allemand qui la défend mal, une famille encore germanique sans
doute, mais bien réellement mariée avec le sol, la famille des ducs de
France, qui a un domaine propre, et non pas seulement, comme les
Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence autour de Paris
cette admirable marche du développement national, qui aboutit à Louis
XIV, à la Révolution, et dont le XIXe siècle pourra voir la
contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne les choses
humaines à entrer dans la voie de la décadence et de la destruction dès
qu’elles sont achevées.
L’idée de former une nationalité compacte n’avait jamais été, jusqu’à la
révolution française, l’idée de l’Allemagne. Cette grande race allemande
porte bien plus loin que la France le goût des indépendances
provinciales; la chance de guerres que nous appellerions civiles entre
des parties de la même famille nationale ne l’effraye pas. Elle ne veut
pas de l’unité pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte de
l’étranger; elle tient par-dessus tout à la liberté de ses divisions
intérieures. Ce fut là ce qui lui permit de faire la plus belle chose
des temps modernes, la réforme luthérienne, chose, selon nous,
supérieure à la philosophie et à la révolution, œuvres de la France, et
qui ne le cède qu’à la renaissance, œuvre de l’Italie; mais on a
toujours les défauts de ses qualités. Depuis la chute des Hohenstaufen,
la politique générale de l’Allemagne fut indécise, faible, empreinte
d’une sorte de gaucherie; à la suite de la guerre de trente ans, la
conscience d’une patrie allemande existe à peine. La royauté française
abusa de ce pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce
qu’elle n’avait jamais fait; elle sortit de son programme, qui était de
ne s’assimiler que des pays de langue française; elle s’empara de
l’Alsace, terre allemande. Le temps a légitimé cette conquête, puisque
l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux grandes œuvres
communes de la France. Il y eut cependant dans ce fait, qui au XVIIe
siècle ne choqua personne, le germe d’un grave embarras pour l’époque où
l’idée des nationalités deviendrait maîtresse du monde, et ferait
prendre, dans les questions de délimitation territoriale, la langue et
la race pour _criterium_ de légitimité.
La révolution française fut, à vrai dire, le fait générateur de l’idée
de l’unité allemande. La Révolution répondait en un sens au vœu des
meilleurs esprits de l’Allemagne; mais ils s’en dégoûtèrent vite.
L’Allemagne resta légitimiste et féodale; sa conduite ne fut qu’une
série d’hésitations, de malentendus, de fautes. La conduite de la France
fut d’une suprême inconséquence. Elle, qui élevait dans le monde le
drapeau du droit national, viola, dans l’ivresse de ses victoires,
toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée aux pieds des chevaux;
le génie allemand, qui se développait alors d’une façon si merveilleuse,
fut méconnu; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des esprits bornés
qui formaient l’élite intellectuelle du temps de l’Empire; la conduite
de Napoléon à l’égard des pays germaniques fut un tissu d’étourderies.
Ce grand capitaine, cet éminent organisateur, était dénué des principes
les plus élémentaires en fait de politique extérieure. Son idée d’une
domination universelle de la France était folle, puisqu’il est bien
établi que toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne provoque,
par une réaction nécessaire, une coalition de tous les autres États,
coalition dont l’Angleterre, gardienne de l’équilibre, est toujours le
centre de formation[12].
[12] Ceci n’est vrai que du passé. La vieille Angleterre, paraît-il,
n’existe plus de nos jours (septembre 1871).
Une nation ne prend d’ordinaire la complète conscience d’elle-même que
sous la pression de l’étranger. La France existait avant Jeanne d’Arc et
Charles VII; cependant c’est sous le poids de la domination anglaise que
le mot de _France_ prend un accent particulier. Un _moi_, pour prendre
le langage de la philosophie, se crée toujours en opposition avec un
autre _moi_. La France fit de la sorte l’Allemagne comme nation. La
plaie avait été trop visible. Une nation dans la pleine floraison de son
génie et au plus haut point de sa force morale avait été livrée sans
défense à un adversaire moins intelligent et moins moral par les
misérables divisions de ses petits princes, et faute d’un drapeau
central. L’Autriche, ensemble à peine allemand, introduisant dans le
corps germanique une foule d’éléments non germaniques, trahissait sans
cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts à ses
combinaisons dynastiques. Un point de renaissance parut alors: ce fut la
Prusse de Frédéric. Formation récente dans le corps germanique, la
Prusse en recélait toute la force effective. Par le fond de sa
population, elle était plus slave que germanique; mais ce n’était point
là un inconvénient, tout au contraire. Ce sont presque toujours ainsi
des pays mixtes et limitrophes qui font l’unité politique d’une race:
qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce, du Piémont en
Italie. La réaction de la Prusse contre l’oppression de l’empire
français fut très-belle. On sait comment le génie de Stein tira de
l’abaissement même la condition de la force, et comment l’organisation
de l’armée prussienne, point de départ de l’Allemagne nouvelle, fut la
conséquence directe de la bataille d’Iéna. Avec sa présomption
habituelle et son inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit
rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal d’une
résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une puissance nouvelle de
premier ordre (la Prusse, tenant en sa main le drapeau allemand) faisait
son entrée dans le monde. Au fond, la Révolution et l’Empire n’avaient
rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne n’avait rien compris à la
France. Les grands esprits germaniques avaient pu saluer avec
enthousiasme l’œuvre de la Révolution, parce que les principes de ce
mouvement à l’origine étaient les leurs, ou plutôt ceux du XVIIIe siècle
tout entier; mais cette basse démocratie terroriste, se transformant en
despotisme militaire et en instrument d’asservissement pour tous les
peuples, les remplit d’horreur. Par réaction, l’Allemagne éclairée se
montra en quelque sorte affamée d’ancien régime. La révolution française
trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la féodalité organisée de
la Prusse, de la Poméranie, du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de
populations antidémocratiques au premier chef des bords de la Baltique,
populations fidèles à la légitimité, acceptant d’être menées, bâtonnées,
servant bien quand elles sont bien commandées, ayant à leur tête une
petite noblesse de village, forte de toute la force que donnent les
préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance continentale à la
Révolution et à l’Empire vint de cette Vendée du Nord; c’est là que le
gentilhomme campagnard, chez nous couvert de ridicule par la haute
noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple même, prit sa revanche sur
la démocratie française, et prépara sourdement, sans bruit, sans
plébiscites, sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis quelques
années vient de se dérouler devant nous.
La nécessité qui sous la Restauration obligea la France à renoncer à
toute ambition extérieure, la sage politique qui sous Louis-Philippe
rassura l’Europe, éloignèrent quelque temps le danger que recélait pour
la France sortie de la Révolution cette anti-France de la Baltique, qui
est la négation totale de nos principes les plus arrêtés. A part
quelques paroles imprudentes d’hommes d’État de médiocre portée et
quelques mauvais vers d’un poëte étourdi[13], la France de ce temps
songea peu à l’Allemagne. L’activité était tournée vers l’intérieur et
non vers les agrandissements du dehors. On avait mille fois raison. La
France est assez grande; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre des
pays étrangers, elle consiste à offrir chez elle un de ces brillants
développements dont elle est si capable, à montrer la réalisation
prospère du système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la
possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un pays de dix-sept
ou dix-huit millions d’habitants, comme était autrefois la Prusse, joue
le tout pour le tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards,
d’une situation qui le laissait flotter entre les grands et les petits
États, cela est naturel; mais un pays de trente ou quarante millions
d’habitants a tout ce qu’il faut pour être une grande nation. Que les
frontières de la France aient été assez mal faites en 1815, cela est
possible; mais, si l’on excepte quelques mauvais contours du côté de la
Sarre et du Palatinat, qui furent tracés, à ce qu’il semble, sous le
coup de chétives préoccupations militaires, le reste me paraît bien. Les
pays flamands sont plus germaniques que français; les pays wallons ont
été empêchés de s’agglutiner au conglomérat français par des aventures
historiques qui n’ont rien de fortuit; cela tint au profond esprit
municipal qui rendit la royauté française insupportable à ces pays. Il
en faut dire autant de Genève et de la Suisse romande; on peut ajouter
que grande est l’utilité de ces petits pays français, séparés
politiquement de la France; ils offrent un asile aux émigrés de nos
dissensions intestines, et, en temps de despotisme, ils servent de
refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le Palatinat sont des
pays autrefois celtiques, mais profondément germanisés depuis deux mille
ans. Si l’on excepte quelques vallées séparées de la France en 1815 par
des raisons de stratégie, la France n’a donc pas un pouce de terre à
désirer. L’Angleterre et l’Écosse n’ont en surface que les deux
cinquièmes de la France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de
songer à des conquêtes territoriales pour être grande?
[13] Il faut dire qu’il ne faisait que répondre à une provocation
venant d’Allemagne.
Le sort de l’année 1848 fut, en cette question comme en toutes les
autres, de soulever des problèmes qu’elle ne put résoudre, et qui, au
bout d’un ou deux ans, reçurent des solutions par des moyens
diamétralement opposés à ceux que rêvèrent les partis alors dominants.
La question de l’unité allemande fut posée avec éclat; selon la mode du
temps, on crut tout arranger par une assemblée constituante. Ces efforts
aboutirent à un éclatant échec. Qu’on traite les hommes de 1848
d’utopistes, ou qu’on reproche aux masses de n’avoir pas été assez
éclairées pour les suivre, il est sûr que les essais de cette année
demeurèrent tous infructueux. Pendant dix ans, les problèmes
sommeillèrent, le patriotisme allemand sembla porter le deuil; mais déjà
un homme disait à ceux qui voulaient l’écouter: «Ces problèmes ne se
résolvent pas comme vous croyez, par la libre adhésion des peuples; ils
se résolvent par le fer et le feu.»
L’empereur Napoléon III rompit la glace par la guerre d’Italie, ou
plutôt par la conclusion de cette guerre, qui fut l’annexion à la France
de la Savoie et de Nice. La première de ces deux annexions était assez
naturelle; de tous les pays de langue française non réunis à la France,
la Savoie était le seul qui pût sans inconvénient nous être dévolu;
depuis que le duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle
dévolution était presque dans la force des choses. Et cependant cette
annexion eut bien plus d’inconvénients que d’avantages. Elle interdit à
la France ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une politique
désintéressée et uniquement inspirée par l’amour des principes; elle
donna une idée exagérée des plans d’agrandissement de l’empereur
Napoléon III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons de l’Europe,
provoqua les hardies initiatives de M. de Bismark.
Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement légitime en histoire,
c’est celui qui, depuis soixante ans, porte l’Allemagne à se former en
une seule nation. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en plaindre,
ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne n’a obéi à cette tendance
qu’à notre exemple, et pour résister à l’oppression que la France fit
peser sur elle au XVIIe siècle et sous l’Empire. La France, ayant
renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait dans telle ou telle
agglomération de province en royaume ou en empire que la conséquence des
mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie, ne peut connaître
qu’un seul principe de délimitation en géographie politique, je veux
dire le principe des nationalités, ou, ce qui revient au même, la libre
volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée par des faits sérieux et
efficaces. Pourquoi refuser à l’Allemagne le droit de faire chez elle ce
que nous avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie à faire?
N’est-il pas évident qu’une race dure, chaste, forte et grave comme la
race germanique, une race placée au premier rang par les dons et le
travail de la pensée, une race peu portée vers le plaisir, tout entière
livrée à ses rêves et aux jouissances de son imagination, voudrait jouer
dans l’ordre des faits politiques un rôle proportionné à son importance
intellectuelle? Le titre d’une nationalité, ce sont des hommes de génie,
«gloires nationales», qui donnent aux sentiments de tel ou tel peuple
une forme originale, et fournissent la grande matière de l’esprit
national, quelque chose à aimer, à admirer, à vanter en commun. Dante,
Pétrarque, les grands artistes de la renaissance ont été les vrais
fondateurs de l’unité italienne. Gœthe, Schiller, Kant, Herder, ont créé
la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une éclosion annoncée par tant
de signes eût été aussi absurde que de vouloir s’opposer à la marée
montante. Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la manière dont
nous eussions désiré qu’elle s’accomplît, était puéril. Ce mouvement
s’accomplissait par défiance de nous; lui indiquer une règle, c’était
fournir à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible, un
_criterium_ sûr, et l’inviter clairement à faire le contre-pied de ce
que nous lui demandions. Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce
besoin d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges excès. Le
patriote allemand, comme le patriote italien, ne se détache pas
facilement du vieux rôle universel de sa patrie. Certains Italiens
rêvent encore le _primato_; un très-grand nombre d’Allemands rattachent
leurs aspirations au souvenir du saint-empire, exerçant sur tout le
monde européen une sorte de suzeraineté. Or la première condition d’un
esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le
rôle universel étant destructeur de la nationalité. Plus d’une fois le
patriotisme allemand s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce
théoricien de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne doit
reprendre partout les débris de son vieil empire refuse d’écouter aucune
raison quand on lui parle d’abandonner un pays aussi purement slave que
le grand-duché de Posen[14]. Le vrai, c’est que le principe des
nationalités doit être entendu d’une façon large, sans subtilités.
L’histoire a tracé les frontières des nations d’une manière qui n’est
pas toujours la plus naturelle; chaque nation a du trop, du trop peu; il
faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu des provinces, pour
éviter d’impossibles analyses, d’inextricables difficultés.
[14] La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune manière
être assimilée à la possession de l’Alsace par la France. L’Alsace
est francisée et ne proteste plus contre son annexion, tandis que
Posen n’est pas germanisé et proteste. Le parallèle de l’Alsace est
la Silésie, province slave de race et de langue, mais suffisamment
germanisée, et dont personne ne conteste plus la légitime propriété
à la Prusse.
Si la pensée de l’unité allemande était légitime, il était légitime
aussi que cette unité se fît par la Prusse. Les tentatives
parlementaires de Francfort ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie
de l’Autriche ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de Slaves, elle
est trop antipathique à l’Allemagne protestante, elle a trop manqué
durant des siècles à ses devoirs de puissance dirigeante en Allemagne,
pour qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle de ce genre. Si
jamais, au contraire, il y eut une vocation historique bien marquée, ce
fut celle de la Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait échapper
à un esprit sagace que la Prusse était le centre d’un tourbillon
ethnique nouveau, qu’elle jouait pour la nationalité allemande du Nord
le rôle du cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée par
l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous voyons le Piémont absorbé
par l’Italie. Un homme se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances
latentes, pour les représenter et leur donner avec une énergie sans
égale une pleine réalisation.
M. de Bismark voulut deux choses que le philosophe le plus sévère
pourrait déclarer légitimes, si dans l’application le peu scrupuleux
homme d’État n’avait montré que pour lui la force est synonyme de
légitimité: d’abord, chasser de la confédération germanique l’Autriche,
corps plus qu’à demi étranger qui l’empêchait d’exister; en second lieu,
grouper autour de la Prusse les membres de la patrie allemande que les
hasards de l’histoire avaient dispersés. M. de Bismark vit-il au delà?
Son point de vue nécessairement borné d’homme pratique lui permit-il de
soupçonner qu’un jour la Prusse serait absorbée par l’Allemagne et
disparaîtrait en quelque sorte dans sa victoire, comme Rome finit
d’exister en tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre
d’unification? Je l’ignore, car M. de Bismark ne s’est pas jusqu’ici
offert à l’analyse; il ne s’y offrira peut-être jamais. Une des
questions qu’un esprit curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant
sur l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismark est
philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il fait, tout en y travaillant
avec ardeur, ou bien si c’est un croyant en politique, s’il est dupe de
son œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit pas la caducité.
J’incline vers la première hypothèse, car il me paraît difficile qu’un
esprit si complet ne soit pas critique, et ne mesure pas dans son action
la plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins. Quoi
qu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les impossibilités du parti qui
consisterait à faire de l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de
le dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux prussiens ne
supporterait pas un moment la pensée que le but de ce qui se fait par la
Prusse n’est pas de prussianiser toute l’Allemagne, et plus tard le
monde entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique dont on semble
vouloir se réserver le secret.
Les plans de M. de Bismark furent élaborés dans la confidence et avec
l’adhésion de l’empereur Napoléon III, ainsi que du petit nombre de
personnes qui étaient initiées à ses desseins. Il est injuste de faire
de cela un reproche à l’empereur Napoléon. C’est la France qui a élevé
dans le monde le drapeau des nationalités; toute nationalité qui naît et
grandit devrait naître et grandir avec les encouragements de la France,
devenir pour elle une amie. La nationalité allemande étant une nécessité
historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à la traverse. La
bonne politique n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable; la bonne
politique est d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne
libérale, formée en pleine amitié avec la France, devenait une pièce
capitale en Europe, et créait avec la France et l’Angleterre une
invincible trinité, entraînant le monde, surtout la Russie, dans les
voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement désirable
que l’unité allemande, venant à se réaliser, ne se fît pas malgré la
France, qu’elle se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. La
France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle était obligée de ne
pas s’y opposer; il était même naturel de songer au bon vouloir de la
jeune nation future, de se ménager de sa part quelque chose de ce
sentiment profond que les États-Unis d’Amérique garderont encore
longtemps à la France en souvenir de Lafayette. Était-il opportun de
tirer profit des circonstances pour notre agrandissement territorial?
Non en principe, puisque de tels agrandissements sont à peu près
inutiles. En quoi la France est-elle plus grande depuis l’adjonction de
Nice et de la Savoie? Cependant l’opinion publique superficielle
attachant beaucoup de prix à ces agrandissements, on pouvait, à l’époque
des tractations amicales, stipuler quelques cessions, portant sur des
pays disposés à se réunir à la France, pourvu qu’il fût bien entendu que
ces agrandissements n’étaient pas le but de la négociation, que l’unique
but de celle-ci était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour
répondre aux taquineries des hommes d’État de l’opposition et satisfaire
à certaines exigences des militaires qui ont sans doute leur fondement,
on pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la cession du
Luxembourg au cas qu’il y consentît et la rectification de la Sarre,
auxquelles la Prusse eût probablement consenti alors. Je le répète,
j’estime qu’il eût mieux valu ne rien demander: le Luxembourg ne nous
eût pas apporté plus de force que la Savoie ou Nice. Quant aux contours
stratégiques des frontières, combien une bonne politique eût été un
meilleur rempart! L’effet d’une bonne politique eût été que personne ne
nous eût attaqués, ou que, si quelqu’un avait pris contre nous
l’offensive, nous eussions été défendus par la sympathie de toute
l’Europe.--Quoi qu’il en soit, on ne prit aucun parti: une indécision
déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon III, et Sadowa
arriva sans que rien eût été convenu pour le lendemain. Cette bataille,
qui, si l’on avait suivi une politique consistante, aurait pu être une
victoire pour la France, devint ainsi une défaite, et, huit jours après,
le gouvernement français prenait le deuil de l’événement auquel il avait
plus que personne contribué.
A ce moment, d’ailleurs, entrèrent en scène deux éléments qui n’avaient
eu aucune part aux conversations de Biarritz, l’opinion française et
l’opinion prussienne exaltées. M. de Bismark n’est pas la Prusse; en
dehors de lui existe un parti fanatique, absolu, tout d’une pièce, avec
lequel il doit compter. M. de Bismark par sa naissance appartient à ce
parti; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre maître de
l’esprit du roi, faire taire ses scrupules et dominer les conseils
étroits qui l’entourent, M. de Bismark est obligé à des sacrifices.
Après la victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus puissant
que jamais; toute transaction devint impossible. Ce qui arrivait à
l’empereur Napoléon III arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui
auront des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable, cette
roideur de caractère, cette fierté exagérée seront la source de beaucoup
de difficultés.--En France, l’empereur Napoléon III se montra également
débordé par une certaine opinion. L’opposition fut cette fois, ce
qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire. Il était facile
de montrer que la conduite du gouvernement avait été pleine
d’imprévoyance et de tergiversations. Il est clair qu’à l’époque des
ouvertures de M. de Bismark, le gouvernement aurait dû ou refuser de
l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’il pût appuyer d’une bonne
armée sur le Rhin; mais ce n’était pas là une raison pour venir soutenir
chaque année, ainsi que le faisait l’opposition, que la France avait été
vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en doctrine que la frontière
de la France devait être garnie de petits États faibles, ennemis les uns
des autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace pour leur
persuader d’être unis et forts? M. Thiers contribua beaucoup par ses
aveux à exciter l’opinion allemande, laquelle est persuadée que cet
honorable homme d’État représente l’opinion dominante de la bourgeoisie
française et ses instincts secrets.
Le règlement de la question du Luxembourg mit cette situation funeste
dans tout son jour. Rien n’avait été convenu avant Sadowa entre la
France et la Prusse: la Prusse n’éluda donc aucun engagement en refusant
toute concession; mais, si la modération avait été dans le caractère de
la cour de Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir compte
de l’émotion de la France, de ne pas pousser son droit et ses avantages
à l’extrême? Le Luxembourg est un pays insignifiant, tout à fait
hybride, ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre. Son
annexion à la France, précédée d’un plébiscite, n’avait rien qui pût
mécontenter l’Allemand le plus correct dans son patriotisme. La roideur
systématique de la Prusse prouva qu’elle n’entendait garder aucun
souvenir reconnaissant des tractations qui avaient précédé Sadowa, et
que la France, malgré l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était
toujours pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France, on avait
amené ce résultat par une série de fautes; on avait été si malavisé,
qu’on n’avait même pas le droit de se plaindre. On avait voulu jouer au
fin, on avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui qui,
ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas pu se décider à les
jeter sur table, les réservant toujours pour des coups qui ne viennent
jamais.
Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes, que, depuis 1866,
la guerre entre la France et la Prusse fût inévitable? non certes. Quand
on peut attendre, peu de choses sont inévitables; or on pouvait gagner
du temps. La mort du roi de Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et
modéré du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient déplacer bien
des choses. Le parti militaire féodal prussien, qui est l’une des
grandes causes de danger pour la paix de l’Europe, semble destiné à
céder avec le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie
berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et qui deviendra
profondément libéral dès qu’il sera délivré de l’étreinte du casernement
prussien. Je sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère encore,
que l’Allemagne, toujours un peu timide dans l’action, a été conquise
par la Prusse, sans qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se
perdre dans l’Allemagne; mais le temps n’est pas venu pour une telle
évolution. Acceptée comme moyen de lutte contre la France, l’hégémonie
prussienne ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura plus de
raison d’être. La force avec laquelle est lancé le mouvement allemand
donnera lieu à des développements très-rapides. Il n’y a plus aucune
analogie en histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la Prusse à
son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible que la race allemande, si
peu révolutionnaire qu’elle soit, ne triomphe pas du noyau prussien,
quelque résistant qu’il puisse être. Le principe prussien, d’après
lequel la base d’une nation est une armée, et la base de l’armée une
petite noblesse, ne saurait être appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne,
Berlin même, a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande
sera, comme celle de toutes les nations modernes, une bourgeoisie riche.
Le principe prussien a fait quelque chose de très-fort, mais qui ne
saurait durer au delà du jour où la Prusse aura terminé son œuvre.
Sparte eût cessé d’être Sparte, si elle eût fait l’unité de la Grèce. La
constitution et les mœurs romaines disparurent dès que Rome devint
maîtresse du monde; à partir de ce jour-là, Rome se vit gouvernée par le
monde, et ce ne fut que justice.
Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses sorti de Sadowa les
plus profondes transformations. Une heure d’aberration a troublé toutes
les espérances des bons esprits. Sans songer qu’une nation jeune, dans
tout le feu de son développement, a d’immenses avantages sur une nation
vieillie qui a déjà rempli son programme et atteint l’égalité, on s’est
jeté dans le gouffre de gaieté de cœur. La présomption et l’ignorance
des militaires, l’étourderie de nos diplomates, leur vanité, leur sotte
foi dans l’Autriche, machine disloquée dont il y a peu de compte à
tenir, l’absence de pondération sérieuse dans le gouvernement, les accès
bizarres d’une volonté intermittente comme les réveils d’un Épiménide,
ont amené sur l’espèce humaine les plus grands malheurs qu’elle eût
connus depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile diplomatie
eût aplani en quelques heures a suffi pour déchaîner l’enfer... Retenons
nos malédictions; il y a des moments où l’horrible réalité est la plus
cruelle des imprécations.
II
Qui a fait la guerre? Nous l’avons dit, ce me semble.--Il faut se
garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes
immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations
restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les
torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité
de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année
doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir
quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force,
elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismark voulut
exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait
accepter les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de
Bismark n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses
confidences; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour
l’empereur et les hommes d’État français, ainsi que pour une fraction de
l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est
l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, elle s’irrite de notre
prospérité bourgeoise; ses gentilshommes sont blessés de voir des
roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la
profession qui ailleurs est le privilége de la noblesse. La jalousie
chez eux double l’orgueil. «Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils,
des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde.» Une des
causes qui ont produit M. de Bismark a été la vanité blessée du
diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la
Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque
chose d’analogue: l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme,
supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui
étant fort inférieur pour les qualités solides, fait figure dans le
monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à
l’empêcher de s’y faire accepter.
La France n’a pas été moins coupable. Les journaux ont été superficiels,
le parti militaire s’est montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a
paru attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, blâmant le
gouvernement s’il préparait la guerre, l’insultant s’il ne la faisait
pas, parlant sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une
revanche; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La
conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si
peu sérieuse, qu’un ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé
presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain qui ne
répondait nullement à leurs idées ni à leurs désirs.
Et maintenant qui fera la paix?... La pire conséquence de la guerre,
c’est de rendre impuissants ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un
cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de
trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera
capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré,
l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement
parlementaire sur le continent ont fait en cette circonstance à la
civilisation.
Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune
des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La
disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin
de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier
sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les
conditions de son existence toutes changées. La France est une des
conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la
grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue
le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et
moins germanique; dans la grande lutte des races, elle est avec nous;
l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles.
Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de
Constantinople, de l’Inde; elle verra qu’elle a besoin de la France et
d’une France forte.
Il ne faut pas s’y tromper en effet: une France faible et humiliée ne
saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la
France n’est plus. L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou
deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous
apprend que l’animal dont l’organisation est très-centralisée ne souffre
pas l’amputation d’un membre important; on voit souvent un homme à qui
l’on coupe une jambe mourir de phthisie; de même la France atteinte dans
ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre et ses
organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux
extrémités.
Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses contradictoires,
conserver la France et l’amoindrir. Il y a des ennemis absolus de la
France qui croient que le but suprême de la politique contemporaine doit
être d’étouffer une puissance qui, selon eux, représente le mal. Que ces
fanatiques conseillent d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément
vaincu, rien de plus simple; mais que ceux qui croient que le monde
serait mutilé si la France disparaissait y prennent garde. Une France
diminuée perdrait successivement toutes ses parties; l’ensemble se
disloquerait, le midi se séparerait; l’œuvre séculaire des rois de
France serait anéantie, et, je vous le jure, le jour où cela arriverait,
personne n’aurait lieu de s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait
former la grande coalition que provoque toute ambition démesurée, on
regretterait en Europe de ne pas avoir été plus prévoyant. Deux grandes
races sont en présence; toutes deux ont fait de grandes choses, toutes
deux ont une grande tâche à remplir en commun; il ne faut pas que l’une
d’elles soit mise en un état qui équivaille à sa destruction. Le monde
sans la France serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne; ces
grands organes de l’humanité ont chacun leur office: il importe de les
maintenir pour l’accomplissement de leur mission diverse. Sans attribuer
à l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de l’esprit humain,
on doit reconnaître qu’il y joue un rôle essentiel: le concert serait
troublé si cette note y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau
chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n’aurez
plus d’esprit français.
Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de
ses mouvements intérieurs, maintenant les limites fixées en 1815 et
défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue,
mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et
la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de
l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la
solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de
la civilisation. Non-seulement cette solution mettrait fin à l’horrible
déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle
renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur
l’avenir l’action la plus bienfaisante.
Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour
de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible? Parce que
les diverses nations européennes sont trop indépendantes les unes des
autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni
congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique qui soient supérieurs aux
souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel,
puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en nom
collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition; mais
ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres
terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix,
un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère;
personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la
paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres
une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité; toute nation
exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la
coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue
que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la
ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre
deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher; mais entre dix
parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui
offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de
maintenir contre le plus puissant des États une décision jugée utile au
salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir
d’intervention, de médiation, de coalition des divers États. Espérons
que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et
régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon
permanent, et sera le cœur d’États-Unis d’Europe liés entre eux par un
pacte fédéral. Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler «la
grande nation», mais il sera loisible à chacune d’être une grande
nation, à condition que ce titre elle l’attende des autres et ne
prétende pas se le décerner. C’est à l’histoire qu’il appartiendra plus
tard de spécifier ce que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de
désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu avoir sur les autres
certains genres de supériorité.
De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée
l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux
de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire? Attaquer
énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable
régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des
présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la
vanité blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela le régime
parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du
pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec
tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des
bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées
réfléchies. Le pays n’a pas voulu la guerre; il ne la voudra jamais; il
veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous
forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la
prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la
France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les imprudentes
manifestations de ses militaires et de ses diplomates. La France a des
principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards,
sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première
l’exemple du respect de ces principes; qu’elle présente chez elle le
modèle d’un État vraiment libéral, où les droits de chacun sont
garantis, d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant
définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer,
s’efforceront de l’imiter.
Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme où le
tempérament règne encore; il y a en certains pays une noblesse
militaire, ennemie-née de ces conceptions raisonnables, et qui rêve
l’extermination de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément féodal de la
Prusse d’une part, la Russie de l’autre, sont à cet âge où l’on a
l’âcreté du sang barbare, sans retour en arrière ni désillusion. La
France et jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur but. La
Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées à ce moment où l’on
possède ce que l’on a voulu, où l’on considère froidement ce pour quoi
l’on a troublé le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que
tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, une ride à la
surface d’un infini qui tour à tour nous produit et nous absorbe. Ces
races neuves et violentes du Nord sont bien plus naïves; elles sont
dupes de leurs désirs; entraînées par le but qu’elles se proposent,
elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, l’objet de sa
passion une fois obtenu, il sera pleinement heureux. A cela se joint un
trait de caractère, un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de
l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment des Vandales
chastes devant les mœurs et le luxe de l’empire romain, une sorte de
fureur puritaine, la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux
qui jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe encore de nos
jours. De tels «esprits mélancoliques», comme on disait autrefois, se
croient chargés de venger la vertu, de redresser les nations corrompues.
Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est pas celle d’une
nationalité limitée, libre chez elle, ne s’occupant pas du reste du
monde; ce qu’ils veulent, c’est une action universelle de la race
germanique, renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie bien
chimérique; car supposons, pour plaire à ces esprits chagrins, la France
anéantie, la Belgique, la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre
passive et silencieuse; que dire du grand spectre de l’avenir
germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus à se séparer du
corps germanique que ce dernier s’individualisera davantage? La
conscience slave s’élève en proportion de la conscience germanique, et
s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire; l’une crée l’autre.
L’Allemand a droit comme tout le monde à une patrie; pas plus que
personne, il n’a droit à la domination. Il faut observer d’ailleurs que
de telles visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne
éclairée. La plus complète personnification de l’Allemagne, c’est Gœthe.
Quoi de moins prussien que Gœthe? Qu’on se figure ce grand homme à
Berlin et le débordement de sarcasmes olympiens que lui eussent inspirés
cette roideur sans grâce ni esprit, ce lourd mysticisme de guerriers
pieux et de généraux craignant Dieu! Une fois délivrées de la crainte de
la France, ces populations fines de la Saxe, de la Souabe, se
soustrairont à l’enrégimentation prussienne; le Midi en particulier
reprendra sa vie gaie, sereine, harmonieuse et libre.
Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne nous en mêlions pas. Le
grand facteur de la Prusse, c’est la France, ou, pour mieux dire,
l’appréhension d’une ingérence de la France dans les affaires
allemandes. Moins la France s’occupera de l’Allemagne, plus l’unité
allemande sera compromise, car l’Allemagne ne veut l’unité que par
mesure de précaution. La France est en ce sens toute la force de la
Prusse. La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) aura été
une crise, non un état permanent; ce qui durera réellement, c’est
l’Allemagne. La Prusse aura été l’énergique moyen employé par
l’Allemagne pour se délivrer de la menace de la France bonapartiste. La
réunion des forces allemandes dans la main de la Prusse n’est qu’un fait
amené par une nécessité passagère. Le danger disparu, l’union
disparaîtra, et l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels.
Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera ainsi en face d’une
Europe hostile et d’une Allemagne reprenant son goût pour les autonomies
particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance: La Prusse
passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne livrée à son propre génie
sera une nation libérale, pacifique, démocratique même dans le sens
légitime; je crois que les sciences sociales lui devront des progrès
remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêtu le masque
effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une
forme bienfaisante et réalisable.
La plus grande faute que pourrait commettre l’école libérale au milieu
des horreurs qui nous assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à
elle. Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée parce
qu’on s’est écarté des maximes libérales, maximes qui sont en même temps
celles de la paix et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une
revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, sera
écarté par un sage développement de la politique libérale. C’est une
fausse idée que la France puisse imiter les institutions militaires
prussiennes. L’état social de la France ne veut pas que tous les
citoyens soient soldats, ni que ceux qui le sont le soient toujours.
Pour maintenir une armée organisée à la prussienne, il faut une petite
noblesse; or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions une, le
génie de la France ferait que nous en aurions plutôt une grande qu’une
petite. La Prusse fonde sa force sur le développement de l’instruction
primaire et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti
conservateur en France admet difficilement ces deux principes, et, à
vrai dire, il n’est pas sûr que le pays en soit capable. La Prusse
étant, comme dirait Plutarque, d’un tempérament plus vertueux que la
France, peut porter des institutions qui, appliquées sans précautions,
donneraient peut-être chez nous des fruits tout différents, et seraient
une source de révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de la
grande abnégation politique et sociale de ses populations. En obligeant
ses rivaux à soigner l’instruction primaire et à imiter sa _Landwehr_
(innovations qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, seront
probablement anarchiques), elle les force à un régime sain pour elle,
malsain pour eux, comme le buveur qui fait boire à son partenaire un vin
qui l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.
En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine a horreur de la
guerre. Les idées vraiment chrétiennes de douceur, de justice, de bonté,
conquièrent de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit plus
que chez les soldats de profession, dans les classes nobles du nord de
l’Allemagne et en Russie. La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la
guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes
de fer, survivants d’un autre âge, que notre siècle a vus avec terreur
sortir des entrailles du vieux monde germanique. Quelle que soit l’issue
de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu en Allemagne. La démocratie
lui a compté les jours. J’ai des appréhensions contre certaines
tendances de la démocratie, et je les ai dites, il y a un an[15], avec
sincérité; mais certes, si la démocratie se borne à débarrasser l’espèce
humaine de ceux qui, pour la satisfaction de leurs vanités et de leurs
rancunes, font égorger des millions d’hommes, elle aura mon plein
assentiment et ma reconnaissante sympathie.
[15] Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à la fin de
ce volume.
Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme
plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre;
au contraire, j’ai toujours craint que le principe des nationalités,
substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer
les luttes des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code
du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les
petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin
de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe
qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à
toutes les nationalités, ajoutons: quand les questions démocratiques,
contre-partie des questions de politique pure et de diplomatie,
reprendront leur importance. Qu’on se rappelle 1848; le mouvement
français se reproduisit en secousses simultanées dans toute l’Allemagne.
Partout les chefs militaires surent étouffer les naïves aspirations
d’alors; mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs
militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront pas à
éclaircir leur conscience? Des naturalistes allemands, qui ont la
prétention d’appliquer leur science à la politique, soutiennent, avec
une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la
destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans
l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus
faible, et que la race germanique, étant plus forte que la race latine
et la race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner.
Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à
bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes
transcendants que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas
de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité; des esprits
si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un
sourire. Bornons-nous à une observation: les espèces animales ne se
liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en
danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun;
les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès.
Le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l’humanité.
Là est la garantie des droits de tous; il n’y a pas de peuple européen
qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Cette grande race
germanique, bien plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits
apologistes, aura certes dans l’avenir un haut titre de plus, si l’on
peut dire que c’est sa puissante action qui aura introduit
définitivement dans le droit européen un principe aussi essentiel.
Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe
siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous
Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne
garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de
complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager; un œil
pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la
coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non
comme menace, mais comme avertissement: _Væ victoribus!_
LETTRE
A M. STRAUSS
Le 18 août 1870, parut, dans la _Gazette d’Augsbourg_, une lettre que M.
Strauss me faisait l’honneur de m’adresser sur les événements du temps.
Elle se terminait ainsi:
«Vous trouverez peut-être étrange aussi que ces lignes ne vous
parviennent que par l’intermédiaire d’un journal. Certes, dans des temps
moins agités, je me serais assuré tout d’abord de votre agrément; mais,
dans les circonstances actuelles, avant que ma demande fût parvenue dans
vos mains, et votre réponse dans les miennes, le vrai moment aurait
passé. Et j’estime d’ailleurs qu’il peut y avoir quelque utilité à ce
que, dans cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations rivales,
indépendants l’un de l’autre et étrangers à tout esprit de parti,
échangent leurs vues sans passion, mais en toute franchise, sur les
causes et sur la portée de la lutte actuelle; car les pages que je viens
d’écrire n’auront complétement atteint leur but que si elles vous
déterminent à un semblable exposé de sentiments, fait à votre point de
vue.»
Je me rendis à cette invitation; le 16 septembre 1870, parut dans le
_Journal des Débats_ la réponse que je vais reproduire. La veille avait
paru dans le même journal la traduction de la lettre de M. Strauss.
* * * * *
Monsieur et savant maître,
Vos hautes et philosophiques paroles nous sont arrivées à travers ce
déchaînement de l’enfer, comme un message de paix; elles nous ont été
d’une grande consolation, à moi surtout qui dois à l’Allemagne ce à quoi
je tiens le plus, ma philosophie, je dirai presque ma religion. J’étais
au séminaire Saint-Sulpice vers 1843, quand je commençai à connaître
l’Allemagne par Gœthe et Herder. Je crus entrer dans un temple, et, à
partir de ce moment, tout ce que j’avais tenu jusque-là pour une pompe
digne de la Divinité me fit l’effet de fleurs de papier jaunies et
fanées. Aussi, comme je vous l’ai écrit au premier moment des
hostilités, cette guerre m’a rempli de douleur, d’abord à cause des
épouvantables calamités qu’elle ne pouvait manquer d’entraîner, ensuite
à cause des haines, des jugements erronés qu’elle répandra et du tort
qu’elle fera aux progrès de la vérité. Le grand malheur du monde est que
la France ne comprend pas l’Allemagne et que l’Allemagne ne comprend pas
la France: ce malentendu ne fera que s’aggraver. On ne combat le
fanatisme que par un fanatisme opposé; après la guerre, nous nous
trouverons en présence d’esprits rétrécis par la passion, qui admettront
difficilement notre libre et large sérénité.
Vos idées sur l’histoire du développement de l’unité allemande sont
d’une parfaite justesse. Au moment où j’ai reçu le numéro de la _Gazette
d’Augsbourg_ qui contenait votre belle lettre, j’étais justement occupé
à écrire pour la _Revue des Deux Mondes_ un article qui paraîtra ces
jours-ci, et où j’exposais des vues identiques aux vôtres. Il est clair
que, dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité dynastique, il
n’y a plus, pour donner une base aux délimitations territoriales des
États, que le droit des nationalités, c’est-à-dire des groupes naturels
déterminés par la race, l’histoire et la volonté des populations. Or,
s’il y a une nationalité qui ait un droit évident d’exister en toute son
indépendance, c’est assurément la nationalité allemande. L’Allemagne a
le meilleur titre national, je veux dire un rôle historique de première
importance, une âme, une littérature, des hommes de génie, une
conception particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne a
fait la plus importante révolution des temps modernes, la Réforme; en
outre, depuis un siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux
développements intellectuels qu’il y ait jamais eu, un développement qui
a, si j’ose le dire, ajouté un degré de plus à l’esprit humain en
profondeur et en étendue, si bien que ceux qui n’ont pas participé à
cette culture nouvelle sont à ceux qui l’ont traversée comme celui qui
ne connaît que les mathématiques élémentaires est à celui qui connaît le
calcul différentiel.
Qu’une si grande force intellectuelle, jointe à tant de moralité et de
sérieux, dût produire un mouvement politique correspondant, que la
nation allemande fût appelée à prendre dans l’ordre extérieur, matériel
et pratique, une importance proportionnée à celle qu’elle avait dans
l’ordre de l’esprit, c’est ce qui était évident pour toute personne
instruite, non aveuglée par la routine et les partis pris superficiels.
Ce qui ajoutait à la légitimité des vœux de l’Allemagne, c’est que le
besoin d’unité était chez elle une mesure de précaution justifiée par
les déplorables folies du premier empire, folies que les Français
éclairés réprouvent autant que les Allemands, mais contre le retour
desquelles il était bon de se prémunir, certaines personnes relevant
encore ces souvenirs avec beaucoup d’étourderie.
C’est vous dire qu’en 1866 (je parle ici au nom d’un petit groupe de
vrais libéraux) nous accueillîmes avec une grande joie l’augure de la
constitution d’une Allemagne à l’état de puissance de premier ordre. Ce
n’est pas qu’il nous agréât plus qu’à vous de voir ce grand et heureux
événement réalisé par l’armée prussienne. Vous avez montré mieux que
personne combien il s’en faut que la Prusse soit l’Allemagne. Mais
n’importe; nous avions à cet égard une pensée que, je pense, vous
partagez: c’est que l’unité allemande, après avoir été faite par la
Prusse, absorberait la Prusse, conformément à cette loi générale que le
levain disparaît dans la pâte qu’il a fait lever. A ce pédantisme rogue
et jaloux qui nous déplaît parfois dans la Prusse, nous voyions ainsi se
substituer peu à peu et succéder en définitive l’esprit allemand, avec
sa merveilleuse largeur, ses poétiques et philosophiques aspirations. Ce
qu’il y avait de peu sympathique à nos instincts libéraux dans un pays
féodal, très-médiocrement parlementaire, dominé par une petite noblesse
entichée d’une orthodoxie étroite et pleine de préjugés, nous
l’oubliions comme vous l’oubliiez vous-même, pour ne voir dans un avenir
ultérieur que l’Allemagne, c’est-à-dire une grande nation libérale,
destinée à faire faire un pas décisif aux questions politiques,
religieuses et sociales, et peut-être à réaliser ce que nous avons
essayé en France, jusqu’ici sans y réussir: une organisation
scientifique et rationnelle de l’État.
Comment ces rêves ont-ils été déçus? comment ont-ils fait place à la
plus amère réalité? J’ai expliqué mes idées sur ce point dans la
_Revue_; les voici en deux mots: On peut faire aussi grande que l’on
voudra la part des fautes du gouvernement français, mais il serait
injuste d’oublier ce qu’a eu de répréhensible à beaucoup d’égards la
conduite du gouvernement prussien. Vous savez que les plans de M. de
Bismark furent communiqués en 1865 à l’empereur Napoléon III, lequel, en
somme, y adhéra. Si cette adhésion vint de la conviction que l’unité de
l’Allemagne était une nécessité historique, et qu’il était désirable que
cette unité se fît avec la pleine amitié de la France, l’empereur
Napoléon III eut mille fois raison. Il est à ma connaissance personnelle
qu’un mois à peu près avant le commencement des hostilités de 1866,
l’empereur Napoléon III croyait au succès de la Prusse, et même qu’il le
désirait. Malheureusement, l’hésitation, le goût des actes
successivement contradictoires perdirent l’empereur en cette occasion
comme en plusieurs autres. La victoire de Sadowa éclata sans que rien
fût convenu. Versatilité inconcevable! Égaré par les rodomontades du
parti militaire, troublé par les reproches de l’opposition, l’empereur
se laissa entraîner à regarder comme une défaite le résultat qui aurait
dû être pour lui une victoire, et qu’en tout cas il avait voulu et
amené.
Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien est complétement
absous; mais nous sommes philosophes, monsieur; nous avons la naïveté de
croire que celui qui a réussi peut avoir eu des torts. Le gouvernement
prussien avait sollicité, accepté l’alliance secrète de l’empereur
Napoléon III et de la France. Quoique rien n’eût été stipulé, il devait
à l’empereur et à la France des marques de gratitude et de sympathie. Un
de vos compatriotes, qui montre en ce moment contre la France plus de
passion que je n’aime à en voir chez un galant homme, me disait, à
l’époque dont il s’agit, que l’Allemagne devait à la France une grande
reconnaissance pour la part réelle, quoique négative, que cette dernière
avait prise à sa fondation. Conduit par un principe d’orgueil qui aura
dans l’avenir de fâcheuses conséquences, le cabinet de Berlin ne
l’entendit pas ainsi. Certes les agrandissements territoriaux, quand il
s’agit d’une nation forte déjà de trente ou quarante millions d’hommes,
ont peu d’importance; l’acquisition de la Savoie et de Nice a été pour
la France plus fâcheuse qu’utile. On peut regretter cependant que le
gouvernement prussien n’ait pas fait céder la rigueur de ses prétentions
dans l’affaire du Luxembourg. Le Luxembourg cédé à la France, la France
n’eût pas été plus grande ni l’Allemagne plus petite; mais cette
concession insignifiante eût suffi pour satisfaire l’opinion
superficielle, qui en un pays de suffrage universel doit être ménagée,
et eût permis au gouvernement français de masquer sa retraite. Dans le
plus grand château des croisés qui existe encore en Syrie, le
_Kalaat-el-hosn_, se voit, en beaux caractères du XIIe siècle, sur une
pierre au milieu des ruines, l’inscription suivante, que la maison de
Hohenzollern devrait faire graver sur l’écusson de tous ses châteaux:
Sit tibi copia,
Sit sapientia,
Formaque detur:
Inquinat omnia
Sola superbia
Si comitetur.
Dans les causes éloignées de la guerre, un esprit impartial peut donc
faire presque égale la part de reproches que méritent d’un côté le
gouvernement de la France et d’un autre côté celui de la Prusse. Quant à
la cause prochaine, à ce pitoyable incident diplomatique ou plutôt ce
jeu cruel de vanités blessées qui, pour venger de chétives querelles de
diplomates, a déchaîné tous les fléaux sur l’espèce humaine, vous savez
ce que j’en pense. J’étais à Tromsoë, où le plus splendide paysage de
neige des mers polaires me faisait rêver aux îles des Morts de nos
ancêtres celtes et germains, quand j’appris cette horrible nouvelle; je
n’ai jamais maudit comme ce jour-là le sort fatal qui semble condamner
notre malheureux pays à n’être jamais conduit que par l’ignorance, la
présomption et l’ineptie.
Cette guerre, quoi qu’on en dise, n’était nullement inévitable. La
France ne voulait en aucune façon la guerre. Il ne faut pas juger de ces
choses par des déclamations de journaux et des criailleries de
boulevard. La France est profondément pacifique; ses préoccupations sont
tournées vers l’exploitation des énormes sources de richesses qu’elle
possède et vers les questions démocratiques et sociales. Le roi
Louis-Philippe avait vu le vrai sur ce point avec beaucoup de bon sens.
Il sentait que la France, avec son éternelle blessure, toujours près de
se rouvrir (le manque d’une dynastie ou d’une constitution
universellement acceptée), ne pouvait pas faire la grande guerre. Une
nation qui a rempli son programme et atteint l’égalité ne saurait lutter
avec des peuples jeunes, pleins d’illusions et dans tout le feu de leur
développement. Croyez-moi, les uniques causes de la guerre sont la
faiblesse de nos institutions constitutionnelles et les funestes
conseils que des militaires présomptueux et bornés, des diplomates
vaniteux ou ignorants ont donnés à l’empereur. Le plébiscite n’y est
pour rien; au contraire, cette étrange manifestation, qui montra que la
dynastie napoléonienne avait poussé ses racines jusqu’aux entrailles
mêmes du pays, devait faire croire que l’empereur s’éloignerait ensuite
de plus en plus des allures d’un joueur désespéré. Un homme qui possède
de grands biens territoriaux nous paraît devoir être moins porté à
tenter le sort sur un coup de dé que celui dont la richesse est
douteuse. En réalité, pour écarter les dangers de conflagration, il
suffisait d’attendre. Que de questions, dans les affaires de cette
pauvre espèce humaine, il faut résoudre en ne les résolvant pas! Au bout
de quelques années on est tout surpris que la question n’existe plus. Y
eut-il jamais une haine nationale comme celle qui pendant six siècles a
divisé la France et l’Angleterre? Il y a vingt-cinq ans, sous
Louis-Philippe, cette haine était encore assez forte; presque tout le
monde déclarait qu’elle ne pouvait finir que par la guerre; elle a
disparu comme par enchantement.
Naturellement, cher monsieur, les libéraux éclairés n’ont eu ici qu’un
seul vœu depuis l’heure fatale, voir finir ce qui n’aurait pas dû
commencer. La France a eu mille fois tort de paraître vouloir s’opposer
aux évolutions intérieures de l’Allemagne; mais l’Allemagne commettrait
une faute non moins grave en voulant porter atteinte à l’intégrité de la
France. Si l’on a pour but de détruire la France, rien de mieux conçu
qu’un tel plan; mutilée, la France rentrerait en convulsions, et
périrait. Ceux qui pensent, comme quelques-uns de vos compatriotes, que
la France doit être supprimée du nombre des peuples, sont conséquents en
demandant son amoindrissement; ils voient très-bien que cet
amoindrissement serait sa fin; mais ceux qui croient comme vous que la
France est nécessaire à l’harmonie du monde doivent peser les
conséquences qu’entraînerait un démembrement. Je puis parler ici avec
une sorte d’impartialité. Je me suis étudié toute ma vie à être bon
patriote, ainsi qu’un honnête homme doit l’être, mais en même temps à me
garder du patriotisme exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma
philosophie, d’ailleurs, est l’idéalisme; où je vois le bien, le beau,
le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des vrais intérêts éternels de
l’idéal que je serais désolé que la France n’existât plus. La France est
nécessaire comme protestation contre le pédantisme, le dogmatisme, le
rigorisme étroit. Vous qui avez si bien compris Voltaire devez
comprendre cela. Cette légèreté qu’on nous reproche est au fond sérieuse
et honnête. Prenez garde que, si notre tour d’esprit, avec ses qualités
et ses défauts, disparaissait, la conscience humaine serait sûrement
amoindrie. La variété est nécessaire, et le premier devoir de l’homme
qui cherche d’un cœur vraiment pieux à entrer dans les desseins de la
Divinité est de supporter, de respecter même les organes providentiels
de la vie spirituelle de l’humanité qui lui sont le moins congénères et
le moins sympathiques. Votre illustre Mommsen, dans une lettre qui nous
a un peu attristés, comparait il y a quelques jours notre littérature
aux eaux bourbeuses de la Seine, et cherchait à en préserver le monde
comme d’un poison. Quoi! cet austère savant connaît donc nos journaux
burlesques et notre niais petit théâtre bouffon! Soyez assuré qu’il y a
encore, derrière la littérature charlatanesque et misérable qui a chez
nous comme partout les succès de la foule, une France fort distinguée,
différente de la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, de même race
cependant: d’abord un groupe d’hommes de la plus haute valeur et du
sérieux le plus accompli, puis une société exquise, charmante et
sérieuse à la fois, fine, tolérante, aimable, sachant tout sans avoir
rien appris, devinant d’instinct le dernier résultat de toute
philosophie. Prenez garde de froisser cela. La France, pays très-mixte,
offre cette particularité que certaines plantes germaniques y poussent
souvent mieux que dans leur sol natal; on pourrait le démontrer par des
exemples de notre histoire littéraire du XIIe siècle, par les chansons
de geste, la philosophie scolastique, l’architecture gothique. Vous
semblez croire que la diffusion des saines idées germaniques serait
facilitée par certaines mesures radicales, détrompez-vous; cette
propagande serait alors arrêtée net; le pays s’enfoncerait avec rage
dans ses routines nationales et ses défauts particuliers.--«Tant pis
pour lui!» diront vos exaltés.--«Tant pis pour l’humanité!»
ajouterai-je. La suppression ou l’atrophie d’un membre fait pâtir tout
le corps.
L’heure est solennelle. Il y a en France deux courants d’opinion. Les
uns raisonnent ainsi: «Finissons cette odieuse partie au plus vite;
cédons tout, l’Alsace, la Lorraine; signons la paix; puis haine à mort,
préparatifs sans trêve, alliance avec n’importe qui, complaisances sans
bornes pour toutes les ambitions russes; un seul but, un seul mobile à
la vie, guerre d’extermination contre la race germanique.» D’autres
disent: «Sauvons l’intégrité de la France, développons les institutions
constitutionnelles, réparons nos fautes, non en rêvant de prendre notre
revanche d’une guerre où nous avons été injustes agresseurs, mais en
contractant avec l’Allemagne et l’Angleterre une alliance dont l’effet
sera de conduire le monde dans les voies de la civilisation libérale.»
L’Allemagne décidera laquelle des deux politiques suivra la France, et
du même coup elle décidera de l’avenir de la civilisation.
Vos germanistes fougueux allèguent que l’Alsace est une terre
germanique, injustement détachée de l’empire allemand. Remarquez que les
nationalités sont toutes des «cotes mal taillées»; si l’on se met à
raisonner ainsi sur l’ethnographie de chaque canton, on ouvre la porte à
des guerres sans fin. De belles provinces de langue française ne font
pas partie de la France, et cela est très-avantageux, même pour la
France. Des pays slaves appartiennent à la Prusse. Ces anomalies servent
beaucoup à la civilisation. La réunion de l’Alsace à la France, par
exemple, est un des faits qui ont le plus contribué à la propagande du
germanisme; c’est par l’Alsace que les idées, les méthodes, les livres
de l’Allemagne passent d’ordinaire pour arriver jusqu’à nous. Il est
incontestable que, si on soumettait la question au peuple alsacien, une
immense majorité se prononcerait pour rester unie à la France. Est-il
digne de l’Allemagne de s’attacher de force une province rebelle,
irritée, devenue irréconciliable, surtout depuis la destruction de
Strasbourg? L’esprit est vraiment parfois confondu de l’audace de vos
hommes d’État. Le roi de Prusse paraît en train de s’imposer la lourde
tâche de résoudre la question française, de donner et par conséquent de
garantir un gouvernement à la France. Peut-on, de gaieté de cœur,
rechercher un pareil fardeau? Comment ne voit-on pas que la conséquence
de cette politique serait d’occuper la France à perpétuité avec 3 ou
400,000 hommes? L’Allemagne veut donc rivaliser avec l’Espagne du XVIe
siècle? Et sa grande et haute culture intellectuelle, que
deviendrait-elle à ce jeu-là? Qu’elle prenne garde qu’un jour, quand on
voudra désigner les années les plus glorieuses de la race germanique, on
ne préfère à la période de sa domination militaire, marquée peut-être
par un abaissement intellectuel et moral, les premières années de notre
siècle, où, vaincue, humiliée extérieurement, elle créait pour le monde
la plus haute révélation de la raison que l’humanité eût connue
jusque-là!
On s’étonne que quelques-uns de vos meilleurs esprits ne voient pas
cela, et surtout qu’ils se montrent contraires à une intervention de
l’Europe en ces questions. La paix ne peut, à ce qu’il semble, être
conclue directement entre la France et l’Allemagne; elle ne peut être
l’ouvrage que de l’Europe, qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir
qu’aucun des membres de la famille européenne ne soit trop affaibli.
Vous parlez à bon droit de garanties contre le retour de rêves malsains;
mais quelle garantie vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau
les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit de songer à
déplacer les bornes fixées par les anciens traités? Toute autre solution
laissera la porte ouverte à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse
cela, et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus féconde
institution, je veux dire d’une autorité centrale, sorte de congrès des
États-Unis d’Europe, jugeant les nations, s’imposant à elles, et
corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération.
Jusqu’à nos jours, cette force centrale de la communauté européenne ne
s’est guère montrée en exercice que dans des coalitions passagères
contre le peuple qui aspirait à une domination universelle; il serait
bon qu’une sorte de coalition permanente et préventive se formât pour le
maintien des grands intérêts communs, qui sont après tout ceux de la
raison et de la civilisation.
Le principe de la fédération européenne peut ainsi offrir une base de
médiation semblable à celle que l’Église offrait au moyen âge. On est
parfois tenté de prêter un rôle analogue aux tendances démocratiques et
à l’importance que prennent de nos jours les problèmes sociaux. Le
mouvement de l’histoire contemporaine est une sorte de balancement entre
les questions patriotiques, d’une part, les questions démocratiques et
sociales, de l’autre. Ces derniers problèmes ont un côté de légitimité,
et seront peut-être en un sens la grande pacification de l’avenir. Il
est certain que le parti démocratique, malgré ses aberrations, agite des
problèmes supérieurs à la patrie; les sectaires de ce parti se donnent
la main par-dessus toutes les divisions de nationalité, et professent
une grande indifférence pour les questions de point d’honneur, qui
touchent surtout la noblesse et les militaires. Les milliers de pauvres
gens qui en ce moment s’entre-tuent pour une cause qu’ils ne comprennent
qu’à demi ne se haïssent pas; ils ont des besoins, des intérêts communs.
Qu’un jour ils arrivent à s’entendre et à se donner la main malgré leurs
chefs, c’est là un rêve sans doute; on peut cependant entrevoir plus
d’un biais par où la politique à outrance de la Prusse pourra servir à
l’avénement d’idées qu’elle ne soupçonne pas. Il paraît difficile que
cette fureur d’une poignée d’hommes, reste des vieilles aristocraties,
mène longtemps à l’égorgement des masses de populations douces, arrivées
à une conscience démocratique assez avancée et plus ou moins imbues
d’idées économiques (pour eux saintes) dont le propre est justement de
ne pas tenir compte des rivalités nationales.
Ah! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder le royaume de Dieu, un
monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l’orgueil, où le plus
estimé est, non pas, comme dans les tristes temps que nous traversons,
celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue, insulte, celui qui
est le plus menteur, le plus déloyal, le plus mal élevé, le plus
défiant, le plus perfide, le plus fécond en mauvais procédés, en idées
diaboliques, le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui n’a nulle
politesse, qui surprend son adversaire, lui joue les plus mauvais tours;
mais celui qui est le plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de
toute assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas à tout le
monde, celui qui se regarde comme le dernier! La guerre est un tissu de
péchés, un état contre nature où l’on recommande de faire comme belle
action ce qu’en tout autre temps on commande d’éviter comme vice ou
défaut, où c’est un devoir de se réjouir du malheur d’autrui, où celui
qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes
évangéliques de pardon des injures, de goût pour l’humiliation, serait
absurde et même blâmable. Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui
exclut du royaume de Dieu. Avez-vous remarqué que ni dans les huit
béatitudes, ni dans le sermon sur la montagne, ni dans l’Évangile, ni
dans toute la littérature chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui
mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel?
Insistons sur ces grands enseignements de paix, qui échappent aux hommes
dupes de leur orgueil, entraînés par leur éternel et si peu
philosophique oubli de la mort. Personne n’a le droit de se
désintéresser des désastres de son pays; mais le philosophe comme le
chrétien a toujours des motifs de vivre. Le royaume de Dieu ne connaît
ni vainqueurs ni vaincus; il consiste dans les joies du cœur, de
l’esprit et de l’imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur,
s’il est plus élevé moralement et s’il a plus d’esprit. Votre grand
Gœthe, votre admirable Fichte ne nous ont-ils pas appris comment on peut
mener une vie noble et par conséquent heureuse au milieu de
l’abaissement extérieur de sa patrie? Un motif, du reste, m’inspire un
grand repos d’esprit: l’an dernier, lors des élections pour le Corps
législatif, je m’offris aux suffrages des électeurs; je ne fus pas
choisi; mes affiches se voient encore sur les murs des villages de
Seine-et-Marne; on y peut lire: «Pas de révolution, pas de guerre. Une
guerre serait aussi funeste qu’une révolution.» Pour avoir la conscience
tranquille dans des temps comme les nôtres, il faut pouvoir se dire
qu’on n’a pas fui systématiquement la vie publique, pas plus qu’on ne
l’a recherchée.
Conservez-moi toujours votre amitié, et croyez à mes sentiments les plus
élevés.
Paris, 13 septembre 1870.
NOUVELLE LETTRE
A M. STRAUSS
Paris, 15 septembre 1871.
Monsieur et savant maître,
A la fin de la lettre que vous m’avez adressée par la _Gazette
d’Augsbourg_, le 18 août 1870, vous m’invitiez à exposer mes vues sur la
situation terrible créée par les derniers événements. Je le fis; ma
réponse à votre lettre parut dans le _Journal des Débats_, le 16
septembre; la veille, avait été insérée dans le même journal la
traduction de votre lettre, telle que nous l’avait envoyée votre
excellent interprète français, M. Charles Ritter. Si vous voulez bien
réfléchir à l’état de Paris à cette époque, vous reconnaîtrez peut-être
que ce journal faisait en cela preuve d’un certain courage. Le siége
commença le lendemain, et toute communication entre l’intérieur de Paris
et le reste du monde se trouva interrompue pendant cinq mois.
Plusieurs jours après la conclusion de l’armistice au mois de février
1871, j’appris une nouvelle qui me surprit, c’est que, le 2 octobre
1870, vous aviez fait dans la _Gazette d’Augsbourg_ une réponse à ma
lettre du 16 septembre. Vous ne pensiez pas sans doute que le blocus
prussien fût aussi rigoureux qu’il l’était; car, si vous l’aviez su, il
est peu probable que vous m’eussiez adressé une lettre publique que je
ne pouvais lire et à laquelle je ne pouvais répondre. Le malentendu en
ces matières délicates est facile; il faut que la personne qu’on a
interpellée puisse donner des explications et rectifier, s’il y a lieu,
les opinions qu’on lui prête. Dans le cas dont il s’agit, la crainte
d’un malentendu n’était pas chimérique. Entre bien des rectifications,
en effet, que j’aurais à faire à votre réponse du 2 octobre, il en est
une qui a de l’importance. Trompé par l’expression de «traités de 1814»
que nous employons souvent en France pour désigner l’ensemble des
conventions qui fixèrent les limites de la France à la chute du premier
empire, vous avez cru que je demandais après Sedan qu’on revînt sur les
cessions de 1815, qu’on nous rendît Saarlouis et Landau. Je suis fâché
d’avoir été présenté par vous au public allemand comme capable d’une
telle absurdité. Il me semble que, s’il y a une pensée qui résulte
clairement de ce que j’ai écrit sur cette funeste guerre, c’est qu’il
fallait s’en tenir aux frontières nationales telles que l’histoire les
avait fixées, que toute annexion de pays sans le vœu des populations
était une faute et même un crime.
Une circonstance augmenta encore mon chagrin. Peu de jours après que
j’eus connu l’existence de votre lettre du 2 octobre, j’appris que la
_Gazette d’Augsbourg_ n’avait pas inséré la traduction de ma lettre du
16 septembre, si bien que ce journal, après m’avoir invité par votre
organe à entrer dans la discussion, après avoir vu le _Journal des
Débats_, dont la position était autrement délicate que la sienne,
insérer vos pages hautaines sous le coup de l’émeute populaire, refusait
de porter au public allemand victorieux les humbles pages où je
réclamais pour ma patrie vaincue un peu de générosité et de pitié. Je
sais que vous avez regretté ce procédé; mais c’est ici que j’admire de
quoi est capable votre patriotisme exalté; car, au lieu de vous retirer
d’un débat où la parole était refusée à votre adversaire, vous avez
inséré quelques jours après dans cette même _Gazette d’Augsbourg_ une
réplique à la lettre que vous m’aviez fait écrire et que vous n’aviez
pas eu le crédit de faire publier. Voilà, monsieur, où je vois bien la
différence entre nos manières de comprendre la vie. La passion qui vous
remplit et qui vous semble sainte est capable de vous arracher un acte
pénible. Une de nos faiblesses, au contraire, à nous autres Français de
la vieille école, est de croire que les délicatesses du galant homme
passent avant tout devoir, avant toute passion, avant toute croyance,
avant la patrie, avant la religion. Cela nous fait du tort; car on ne
nous rend pas toujours la pareille, et, comme tous les délicats, nous
jouons le rôle de dupes au milieu d’un monde qui ne nous comprend plus.
Il est vrai que vous m’avez fait ensuite un honneur auquel je suis
sensible comme je le dois. Vous avez traduit vous-même ma réponse et
l’avez réunie dans une brochure à vos deux lettres[16]. Vous avez voulu
que cette brochure se vendît au profit d’un établissement d’invalides
allemands. Dieu me garde de vous faire une chicane au point de vue de la
propriété littéraire! L’œuvre à laquelle vous m’avez fait contribuer est
d’ailleurs une œuvre d’humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer
quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je
vous remercie de m’avoir fourni l’occasion de conformer ma conduite à
quelques-uns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques.
Mais remarquez encore ces nuances légères, Certainement, si vous m’aviez
permis de publier un écrit de vous, jamais, au grand jamais, je n’aurais
eu l’idée d’en faire une édition au profit de notre hôtel des Invalides.
Le but vous entraîne; la passion vous empêche de voir ces mièvreries de
gens blasés que nous appelons le goût et le tact.
[16] Leipzig, Hirzel, 1870.
Il m’est arrivé depuis un an ce qui arrive toujours à ceux qui prêchent
la modération en temps de crise. Les événements ainsi que l’immense
majorité de l’opinion m’ont donné tort. Je ne puis vous dire cependant
que je sois converti. Attendons dix ou quinze années; ma conviction est
que la partie éclairée de l’Allemagne reconnaîtra alors qu’en lui
conseillant d’user doucement de sa victoire, je fus son meilleur ami. Je
ne crois pas à la durée des choses menées à l’extrême, et je serais bien
surpris si une foi aussi absolue en la vertu d’une race que celle que
professent M. de Bismark et M. de Moltke n’aboutissait pas à une
déconvenue. L’Allemagne, en se livrant aux hommes d’État et aux hommes
de guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant, qui la mènera où
elle ne veut pas. Vous jouez trop gros jeu. A quoi ressemble votre
conduite? exactement à celle de la France à l’époque qu’on lui reproche
le plus. En 1792, les puissances européennes provoquent la France; la
France bat les puissances, ce qui était bien son droit; puis elle pousse
ses victoires à outrance, en quoi elle avait tort. L’outrance est
mauvaise; l’orgueil est le seul vice qui soit puni en ce monde.
Triompher est toujours une faute et en tout cas quelque chose de bien
peu philosophique. _Debemur morti nos nostraque._
Ne vous imaginez pas être plus que d’autres à l’abri de l’erreur. Depuis
un an, vos journaux se sont montrés moins ignorants sans doute que les
nôtres, mais tout aussi passionnés, tout aussi immoraux, tout aussi
aveugles. Ils ne voient pas une montagne qui est devant leurs yeux,
l’opposition toujours croissante de la conscience slave à la conscience
germanique, opposition qui aboutira à une lutte effroyable. Ils ne
voient pas qu’en détruisant le pôle nord d’une pile on détruit le pôle
sud, que la solidarité française faisait la solidarité allemande, qu’en
mourant la France se vengera et rendra le plus mauvais service à
l’Allemagne. L’Allemagne, en d’autres termes, a fait la faute d’écraser
son adversaire. Qui n’a pas d’antithèse n’a pas de raison d’être. S’il
n’y avait plus d’orthodoxes, ni vous ni moi n’existerions; nous serions
en face d’un stupide matérialisme vulgaire, qui nous tuerait bien mieux
que les théologiens. L’Allemagne s’est comportée avec la France comme si
elle ne devait jamais avoir d’autre ennemi. Or le précepte du vieux sage
_Ama tanquam osurus_ doit aujourd’hui être retourné; il faut haïr comme
si l’on devait un jour être l’allié de celui qu’on hait; on ne sait pas
de qui on devra quelque jour rechercher l’amitié.
Il ne sert de rien de dire qu’il y a soixante et soixante-dix ans, nous
avons agi exactement de la même manière, qu’alors nous avons fait en
Europe la guerre de pillage, de massacre et de conquête que nous
reprochons aux Allemands de 1870. Ces méfaits du premier empire, nous
les avons toujours blâmés; ils sont l’œuvre d’une génération avec
laquelle nous avons peu de chose de commun et dont la gloire n’est plus
la nôtre. A tort évidemment, nous nous étions habitués à croire que le
XIXe siècle avait inauguré une ère de civilisation, de paix,
d’industrie, de souveraineté des populations. «Comment, dit-on,
traitez-vous de crimes et de hontes des cessions d’âmes auxquelles ont
autrefois consenti des races aussi nobles que la vôtre et dont
vous-mêmes avez profité.»--Distinguons les dates. Le droit d’autrefois
n’est pas le droit d’aujourd’hui. Le sentiment des nationalités n’a pas
cent ans. Frédéric II n’était pas plus mauvais Allemand dans son dédain
pour la langue et la littérature allemandes que Voltaire n’était mauvais
Français en se réjouissant de l’issue de la bataille de Rosbach. Une
cession de province n’était alors qu’une translation de biens immeubles
d’un prince à un prince; les peuples y restaient le plus souvent
indifférents. Cette conscience des peuples, nous l’avons créée dans le
monde par notre révolution; nous l’avons donnée à ceux que nous avons
combattus et souvent injustement combattus; elle est notre dogme. Voilà
pourquoi nous autres libéraux français étions pour les Vénitiens, pour
les Milanais contre l’Autriche; pour la Bohême, pour la Hongrie contre
la centralisation viennoise; pour la Pologne contre la Russie; pour les
Grecs et les Slaves de Turquie contre les Turcs. Il y avait protestation
de la part de Milan, de Venise, de la Bohême, de la Hongrie, de la
Pologne, des Grecs et des Slaves de Turquie, cela nous suffisait. Nous
étions également pour les Romagnols contre le pape ou plutôt contre la
contrainte étrangère qui les maintenait malgré eux sujets du pape; car
nous ne pouvions admettre qu’une population soit confisquée contre son
gré au profit d’une idée religieuse qui prétend qu’elle a besoin d’un
territoire pour vivre. Dans la guerre de la sécession d’Amérique,
beaucoup de bons esprits, tout en étant peu sympathiques aux États du
Sud, ne purent se décider à leur dénier le droit de se retirer d’une
association dont ils ne voulaient plus faire partie, du moment qu’ils
eurent prouvé par de rudes sacrifices que leur volonté à cet égard était
sérieuse.
Cette règle de politique n’a rien de profond ni de transcendant; mais il
faut se garder, à force d’érudition et de métaphysique, de n’être plus
juste ni humain. La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des
prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine a fait partie de
l’empire germanique, sans aucun doute; mais la Hollande, la Suisse,
l’Italie même, jusqu’à Bénévent, et en remontant au delà du traité de
Verdun, la France entière, en y comprenant même la Catalogne, en ont
aussi fait partie.--L’Alsace est maintenant un pays germanique de langue
et de race; mais, avant d’être envahie par la race germanique, l’Alsace
était un pays celtique, ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous
ne concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive être française; mais
qu’on ne vienne pas non plus soutenir que, par droit ancien, Metz et
Luxembourg doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette archéologie
s’arrêterait. Presque partout où les patriotes fougueux de l’Allemagne
réclament un droit germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique
antérieur, et avant la période celtique, il y avait, dit-on, les
allophyles, les Finnois, les Lapons; et avant les Lapons, il y eut les
hommes des cavernes; et avant les hommes des cavernes, il y eut les
orangs-outangs. Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y aura de
légitime dans le monde que le droit des orangs-outangs, injustement
dépossédés par la perfidie des civilisés.
Soyons moins absolus; à côté du droit des morts, admettons pour une
petite part le droit des vivants. Le traité de 843, pacte conclu entre
trois chefs barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans le partage
que de leurs convenances personnelles, ne saurait être une base
éternelle de droit national. Le mariage de Marie de Bourgogne avec
Maximilien ne saurait s’imposer à jamais à la volonté des peuples. Il
est impossible d’admettre que l’humanité soit liée pour des siècles
indéfinis par les mariages, les batailles, les traités des créatures
bornées, ignorantes, égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des
affaires de ce bas monde. Ceux de vos historiens, comme Ranke, Sybel,
qui ne voient dans l’histoire que le tableau des ambitions princières et
des intrigues diplomatiques, pour lesquels une province se résume en la
dynastie, souvent étrangère, qui l’a possédée, sont aussi peu
philosophes que la naïve école qui veut que la révolution française ait
marqué une ère absolument nouvelle dans l’histoire. Un moyen terme entre
ces extrêmes nous paraît seul pratique. Certes nous repoussons comme une
erreur de fait fondamentale l’égalité des individus humains et l’égalité
des races; les parties élevées de l’humanité doivent dominer les parties
basses; la société humaine est un édifice à plusieurs étages, où doit
régner la douceur, la bonté (l’homme y est tenu même envers les
animaux), non l’égalité. Mais les nations européennes telles que les a
faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat où chaque membre est
inviolable. L’Europe est une confédération d’États réunis par l’idée
commune de la civilisation. L’individualité de chaque nation est
constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion,
mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le
consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces
d’un État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas
un canton de la France ne voulait se séparer de la France; cela
suffisait pour qu’il y eût crime européen à démembrer la France, quoique
la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties
de la Belgique et de la Suisse, et jusqu’à un certain point les îles de
la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à
la France; cela suffit pour qu’il fût criminel de chercher à les y
annexer par la force. L’Alsace est allemande de langue et de race; mais
elle ne désire pas faire partie de l’État allemand; cela tranche la
question. On parle du droit de la France, du droit de l’Allemagne. Ces
abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu’ont les
Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n’obéir qu’à un pouvoir
consenti par eux.
Ne blâmez donc pas notre école libérale française de regarder comme une
sorte de droit divin le droit qu’ont les populations de n’être pas
transférées sans leur consentement. Pour ceux qui comme nous n’admettent
plus le principe dynastique qui fait consister l’unité d’un État dans
les droits personnels du souverain, il n’y a plus d’autre droit des gens
que celui-là. De même qu’une nation légitimiste se fait hacher pour sa
dynastie, de même nous sommes obligés de faire les derniers sacrifices
pour que ceux qui étaient liés à nous par un pacte de vie et de mort ne
souffrent pas violence. Nous n’admettons pas les cessions d’âmes; si les
territoires à céder étaient déserts, rien de mieux; mais les hommes qui
les habitent sont des créatures libres, et notre devoir est de les faire
respecter.
Notre politique, c’est la politique du droit des nations; la vôtre,
c’est la politique des races: nous croyons que la nôtre vaut mieux. La
division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur
une erreur scientifique, très-peu de pays possédant une race vraiment
pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, à des guerres
«zoologiques», permettez-moi de le dire, analogues à celles que les
diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie.
Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux et
tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité. Vous avez levé dans le monde
le drapeau de la politique ethnographique et archéologique en place de
la politique libérale; cette politique vous sera fatale. La philologie
comparée, que vous avez créée et que vous avez transportée à tort sur le
terrain de la politique, vous jouera de mauvais tours. Les Slaves s’y
passionnent; chaque maître d’école slave est pour vous un ennemi, un
termite qui ruine votre maison. Comment pouvez-vous croire que les
Slaves ne vous feront pas ce que vous faites aux autres, eux qui en
toute chose marchent après vous, suivent vos traces pas pour pas? Chaque
affirmation du germanisme est une affirmation du slavisme; chaque
mouvement de concentration de votre part est un mouvement qui
«précipite» le Slave, le dégage, le fait être séparément. Un coup d’œil
sur les affaires d’Autriche montre cela avec évidence. Le Slave, dans
cinquante ans, saura que c’est vous qui avez fait son nom synonyme
d’«esclave»; il verra cette longue exploitation historique de sa race
par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du vôtre, et le Slave,
comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième
partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie
centrale, l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des Tamerlan. Combien
il eût mieux valu vous réserver pour ce jour-là l’appel à la raison, à
la moralité, à des amitiés de principes! Songez quel poids pèsera dans
la balance du monde le jour où la Bohême, la Moravie, la Croatie, la
Servie, toutes les populations slaves de l’empire ottoman, sûrement
destinées à l’affranchissement, races héroïques encore, toutes
militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées, se grouperont
autour de ce grand conglomérat moscovite, qui englobe déjà dans une
gangue slave tant d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné
de la future unité slave, de même que la Macédoine, à peine grecque, le
Piémont, à peine italien, la Prusse, à peine allemande, ont été le
centre de formation de l’unité grecque, de l’unité italienne, de l’unité
allemande. Et vous êtes trop sages pour compter sur la reconnaissance
que vous doit la Russie. Une des causes secrètes de la mauvaise humeur
de la Prusse contre nous est de nous devoir une partie de sa culture.
Une des blessures des Russes sera un jour d’avoir été civilisés par les
Allemands. Ils le nieront, mais se l’avoueront tout en le niant, et ce
souvenir les exaspérera. L’académie de Saint-Pétersbourg en voudra un
jour autant à celle de Berlin, pour avoir été tout allemande, que celle
de Berlin nous en veut, pour avoir été autrefois à moitié française.
Notre siècle est le siècle du triomphe du serf sur son maître; le Slave
a été et à quelques égards est encore votre serf.
Or, le jour de la conquête slave, nous vaudrons plus que vous, de même
qu’Athènes sous l’empire romain eut un rôle brillant encore, tandis que
Sparte n’en eut plus.
Défiez-vous donc de l’ethnographie, ou plutôt ne l’appliquez pas trop à
la politique. Sous prétexte d’une étymologie germanique, vous prenez
pour la Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne
(_Vindobona_), de Worms (_Borbitomagus_), de Mayence (_Mogontiacum_)
sont gaulois; nous ne vous réclamerons jamais ces villes; mais, si un
jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la
Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que tous ces noms sont
slaves, s’ils font sur l’Elbe et sur l’Oder ce que vous avez fait sur la
Moselle, s’ils pointent sur la carte les villages obotrites ou
vélatabes, qu’aurez-vous à dire? Nation n’est pas synonyme de race. La
petite Suisse, si solidement bâtie, compte trois langues, trois ou
quatre races, deux religions. Une nation est une grande association
séculaire (non pas éternelle) entre des provinces en partie congénères
formant noyau, et autour desquelles se groupent d’autres provinces liées
les unes aux autres par des intérêts communs ou par d’anciens faits
acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre, qui est la plus parfaite
des nations, est la plus mêlée, au point de vue de l’ethnographie et de
l’histoire. Bretons purs, Bretons romanisés, Irlandais, Calédoniens,
Anglo-Saxons, Danois, Normands purs, Normands francisés, tout s’y est
confondu.
Et j’ose dire qu’aucune nation n’aura tant à souffrir de cette fausse
manière de raisonner que l’Allemagne. Vous savez mieux que moi que ce
qui marqua le grand règne de la race germanique dans le monde, du Ve au
XIe siècle, ce fut moins d’occuper à l’état de population compacte de
vastes pays contigus que d’essaimer l’Europe et d’y introduire un
nouveau principe d’autorité. Pendant que le germanisme était maître de
tout l’Occident, la Germanie proprement dite avait peu de corps. Les
Slaves venaient jusqu’à l’Elbe, le vieux fond gaulois persistait; si
bien que l’empire germanique n’était en partie qu’une féodalité
germanique régnant sur un fond slave et gaulois. Prenez garde, en ce
siècle de la résurrection des morts, il pourrait se passer d’étranges
choses. Si l’Allemagne s’abandonne à un sentiment trop exclusivement
national, elle verra se rétrécir d’autant la zone de son rayonnement
moral. La Bohême, qui était à demi digérée par le germanisme, vous
échappe, comme une proie déjà avalée par un serpent boa, qui
ressusciterait dans l’œsophage du monstre et ferait des efforts
désespérés pour en sortir. Je veux croire que la conscience slave est
morte en Silésie; mais vous n’assimilerez pas Posen. Ces opérations
veulent être enlevées d’emblée, pendant que le patient dort; s’il vient
à se réveiller, on ne les reprend plus. Une suspicion universelle contre
votre puissance d’assimilation, contre vos écoles, va se répandre. Un
vaste effort pour écarter vos nationaux, que l’on envisagera comme les
avant-coureurs de vos armées, sera pour longtemps à l’ordre du jour.
L’infiltration silencieuse de vos émigrants dans les grandes villes, qui
était devenue un des faits sociaux les plus importants et les plus
bienfaisants de notre siècle, va être bien diminuée. L’Allemand, ayant
dévoilé ses appétits conquérants, ne s’avancera plus qu’en conquérant.
Sous l’extérieur le plus pacifique, on verra un ennemi cherchant à
s’impatroniser chez autrui. Croyez-moi, ce que vous avez perdu est
faiblement compensé par les cinq milliards que vous avez gagnés.
Chacun doit se défier de ce qu’il y a d’exclusif et d’absolu dans son
esprit. Ne nous imaginons jamais avoir tellement raison que nos
adversaires aient complétement tort. Le Père céleste fait lever son
soleil avec une bienveillance égale sur les spectacles les plus divers.
Ce que nous croyons mauvais est souvent utile et nécessaire. Pour moi,
je m’irriterais d’un monde où tous mèneraient le même genre de vie que
moi. Comme vous, je me suis imposé, en qualité d’ancien clerc,
d’observer strictement la règle des mœurs; mais je serais désolé qu’il
n’y eût pas des gens du monde pour représenter une vie plus libre. Je ne
suis pas riche; mais je ne pourrais guère vivre dans une société où il
n’y aurait pas de gens riches. Je ne suis pas catholique; mais je suis
bien aise qu’il y ait des catholiques, des sœurs de charité, des curés
de campagne, des carmélites, et il dépendrait de moi de supprimer tout
cela que je ne le ferais pas. De même, vous autres Allemands, supportez
ce qui ne vous ressemble pas; si tout le monde était fait à votre image,
le monde serait peut-être un peu morne et ennuyeux; vos femmes
elles-mêmes supportent avec peine cette austérité trop virile. Cet
univers est un spectacle qu’un dieu se donne à lui-même. Servons les
intentions du grand chorége en contribuant à rendre le spectacle aussi
brillant, aussi varié que possible.
Votre race germanique a toujours l’air de croire à la Walhalla; mais la
Walhalla ne sera jamais le royaume de Dieu. Avec cet éclat militaire,
l’Allemagne risque de manquer sa vraie vocation. Reprenons tous ensemble
les grands et vrais problèmes, les problèmes sociaux, qui se résument
ainsi: trouver une organisation rationnelle et aussi juste que possible
de l’humanité. Ces problèmes ont été posés par la France en 1789 et en
1848; mais en général celui qui pose les problèmes n’est pas celui qui
les résout. La France les attaqua d’une façon trop simple; elle crut
avoir trouvé une issue par la démocratie pure, par le suffrage universel
et par des rêves d’organisation communiste du travail. Les deux
tentatives ont échoué, et ce double échec a été la cause de réactions
fâcheuses, pour lesquelles il convient d’être indulgent, si l’on songe
que l’initiative en pareille matière a bien quelque mérite. Attaquez à
votre tour ces problèmes. Créez à l’homme en dehors de l’État et par
delà la famille une association qui l’élève, le soutienne, le corrige,
l’assiste, le rende heureux, ce que fut l’Église et ce qu’elle n’est
plus. Réformez l’Église, ou substituez-y quelque chose. L’excès du
patriotisme nuit à ces œuvres universelles dont la base est le mot de
saint Paul: _Non est Judæus neque Græcus._ C’est justement parce que vos
grands hommes d’il y a quatre-vingts ans n’étaient pas trop patriotes
qu’ils ouvrirent cette large voie, où nous sommes leurs disciples. Je
crains que votre génération ultra-patriotique, en repoussant tout ce qui
n’est pas germanique pur, ne se prépare un auditoire beaucoup plus
restreint. Jésus et les fondateurs du christianisme n’étaient pas des
Allemands. Saint-Boniface, les Irlandais qui vous ont appris à écrire du
temps des Carlovingiens, les Italiens, qui ont été deux ou trois fois
nos maîtres à tous, n’étaient pas des Allemands. Votre Gœthe
reconnaissait devoir quelque chose à cette France «corrompue» de
Voltaire, de Diderot. Laissons ces fanatismes étroits aux régions
inférieures de l’opinion. Permettez-moi de vous le dire: vous avez
déchu. Vous avez été plus étroitement patriotes que nous. Chez nous,
quelques hommes supérieurs ont trouvé dans leur philosophie le calme et
l’impartialité; chez vous, je ne connais personne, en dehors du parti
démocratique, qui n’ait été ébranlé dans la froideur de ses jugements,
qui n’ait été une fois injuste, qui n’ait recommandé de faire dans
l’ordre des relations nationales ce qui eût été une honte selon les
principes de la morale privée.
Mais je m’arrête; on est aujourd’hui trop naïf à parler de modération,
de justice, de fraternité, de la reconnaissance et des égards que les
peuples se doivent entre eux. La conduite que vous allez être forcés de
tenir dans les provinces annexées malgré elles achèvera de vous
démoraliser. Vous allez être obligés de donner un démenti à tous vos
principes, de traiter en criminels des hommes que vous devrez estimer,
des hommes qui n’auront fait autre chose que ce que vous fîtes si
noblement après Iéna; toutes les idées morales vont être perverties.
Notre système d’équilibre et d’amphictyonie européenne va être renvoyé
au pays des chimères; nos thèses libérales vont devenir un jargon
vieilli. Par le fait des hommes d’État prussiens, la France d’ici
longtemps n’aura plus qu’un objectif: reconquérir les provinces perdues.
Attiser la haine toujours croissante des Slaves contre les Allemands,
favoriser le panslavisme, servir sans réserve toutes les ambitions
russes, faire miroiter aux yeux du parti catholique répandu partout le
rétablissement du pape à Rome; à l’intérieur, s’abandonner au parti
légitimiste et clérical de l’Ouest, qui seul possède un fanatisme
intense, voilà la politique que commande une telle situation. C’est
justement l’inverse de ce que nous avions rêvé. On ne sert pas tour à
tour deux causes opposées: ce n’est pas nous qui conseillerons la
destruction de ce que nous avons aimé, qui donnerons un plan pour
trafiquer habilement de la question romaine, qui deviendrons russes et
papistes, qui recommanderons la défiance et la malveillance envers les
étrangers; mais que voulez-vous! nous serions coupables, d’un autre
côté, si nous cherchions, en conseillant encore des poursuites
généreuses et désintéressées, à empêcher le pays d’écouter la voix de
deux millions de Français qui réclament l’aide de leur ancienne patrie.
La France est en train de dire comme votre Herwegh: «Assez d’amour comme
cela; essayons maintenant de la haine.» Je ne la suivrai pas dans cette
expérience nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse;
la résolution que la France tient le moins est celle de haïr. En tout
cas, la vie est trop courte pour qu’il soit sage de perdre son temps et
d’user sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans mon humble
sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne; si c’est maintenant
«le temps de cesser les baisers», comme dit l’Ecclésiaste, je me retire.
Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l’amour; je me
tairai. Apre et orgueilleuse est cette vertu germanique, qui nous punit,
comme Prométhée, de nos téméraires essais, de notre folle
«philanthropie». Mais nous pouvons dire avec le grand vaincu: «Jupiter,
malgré tout son orgueil, ferait bien d’être humble. Maintenant,
puisqu’il est vainqueur, qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de
son tonnerre et secouant dans sa main son dard au souffle de feu. Tout
cela ne le préservera pas un jour de tomber ignominieusement d’une chute
horrible. Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre
très-difficile à combattre, qui trouvera une flamme supérieure à la
foudre, un bruit supérieur au tonnerre. Vaincu alors, il comprendra par
son expérience combien il est différent de régner ou de servir.»
Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments les plus élevés.
DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÉGE
Profondément convaincu de ce principe qu’une force organisée et
disciplinée l’emporte toujours sur une force non organisée et
indisciplinée, je n’eus jamais d’espoir dans les efforts tentés pour
continuer la lutte après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai
dans le _Journal des Débats_ les trois articles que voici:
PREMIER ARTICLE.--10 NOVEMBRE 1870.
L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté
de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la
conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la
défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des
révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais
été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements
issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du
pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine
reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a
surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon,
Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à
peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être.
Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de
personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la
défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large
expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son
premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et
qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis.
Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son
sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du
reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le
lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes
que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en
régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la
constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de
s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix
honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour
délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant
permettre à la France d’exprimer sa volonté.»
Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce
gouvernement, si partiel, si incomplétement accepté, a le pire défaut
que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays
qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’hôtel de ville
se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son
origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de
l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à
fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit
assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de
faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de
bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins
pouvoirs du pays.
Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public,
c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était
nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et
noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués
et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers.
Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue;
mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la
nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de
suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée
nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire,
quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de
très-humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à
exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce
à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les
difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines
portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix,
avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un
acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux
d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec
l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir
leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre
les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle
protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite
d’une concession gracieuse de l’ennemi.
Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une
très-sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire
sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les
vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de
l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir
lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties
envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces
formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute
liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de
l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent
être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont
pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les
élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les
départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient
procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les
armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans
ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon
irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si
l’opération se faisait très-rapidement. Il n’est pas admissible que la
France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce
qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière
uniforme dans toutes les parties du territoire.
La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une
assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle
élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous
accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien
voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de
scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans
dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse
qu’il nous faut à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une
délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et
promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce
qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait
fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués,
joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours,
formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se
mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement
de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté
nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la
conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous
aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la
volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de
nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une
cruelle humiliation.
Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la
conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte
toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit
compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé
sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque
toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le
gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort
difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme
à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a
dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de
nos forteresses.» Or de très-bons patriotes, qui ne consentiraient
jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne,
peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des
populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense
nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence
d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a
contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs
du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous
doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel
de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est
obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des
espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on
a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement
qui ne représente que très-imparfaitement la France, un gouvernement
assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut
guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la
capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il
est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la
lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une
épreuve au-dessus de ses forces.
On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de
constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de
la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune
permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit
pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou
des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui
eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut!
Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une
interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les
plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau
de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers,
jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait.
L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous
sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un
caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune
question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient
au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière
d’une constituante.
L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne
reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande
conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et
qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui,
même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en
maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le
gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa
délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion,
et la France aura une représentation centrale sans avoir la honte de la
devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en
aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que
personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop
solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives
récriminations.
DEUXIÈME ARTICLE.--13 NOVEMBRE.
En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt possible une
représentation du pays, nous n’avons pas prétendu indiquer en détail les
voies et moyens de la constituer. Nous croyons une telle opération
difficile; nous ne la croyons pas impossible; nous nous fions à la
sagesse du gouvernement de la défense nationale pour le choix des
meilleures manières d’y procéder. Deux points seulement sont arrêtés
dans notre esprit: le premier, auquel nous tenons absolument, c’est
qu’une assemblée est indispensable pour sauver la nation; le second, de
bien moindre importance, c’est que l’assemblée réunie pour continuer la
guerre ou faire la paix doit être distincte de l’assemblée constituante
qui réglera nos futures destinées politiques. Une constituante ne peut
être nommée qu’en un temps de calme relatif, après de mûres discussions,
par des scrutins uniformes et strictement contrôlés. Un pareil acte
électoral nous paraît impraticable durant la crise que nous traversons;
les pays envahis n’y pourraient prendre part, à moins d’une convention
avec les Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante est,
d’après les idées françaises (en ceci du reste fort critiquables) une
assemblée nombreuse. Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle
assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit à l’heure où
nous sommes. Enfin une constituante est une assemblée essentiellement
politique. Dans celle qui décidera de notre avenir, les partis peuvent
être profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il faut élire en
ce moment devra être placée au-dessus de toutes les divisions de partis;
elle devra presque les ignorer; elle ne songera qu’à une seule chose,
tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée quelques
erreurs fondamentales et persistantes en fait de philosophie politique.
Les personnes qui veulent la réunion immédiate d’une assemblée
constituante s’inquiètent avec raison des réunions électorales, des
professions de foi, de la confection des listes, de la libre circulation
des candidats, des élus. Tout cela ne saurait se faire sans une
convention avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité de
l’élection sans aucune permission demandée à l’autorité prussienne, nous
imaginons la désignation rapide des délégués comme ayant lieu sans
candidatures régulières. Chaque département vote dès qu’il est informé;
l’élu, sitôt nommé, se dirige vers Tours; les premiers arrivés se
réunissent, se constituent; les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il
y aura des lacunes, des départements tardivement représentés; n’importe.
Tel département n’aura pu faire de scrutin régulier; mais on aura des
données sur les préférences de l’opinion publique; cela peut suffire.
Dans quelques départements, aucune désignation, même sommaire, n’aura pu
se produire; alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera
pour représentants à ces départements d’anciens députés, des hommes
connus pour y être universellement estimés et pour en représenter
l’esprit. Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il s’agit en
ce moment d’un acte patriotique en dehors de toutes les opinions?
C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose
d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse
démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces
mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous
reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve
que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la
vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais
aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes;
puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos
conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par
l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilége qu’au moment
du péril; qu’on souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de
former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement
aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de
naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment
l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à
loisir.
Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions
antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire.
On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que
laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle
aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux
conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont
réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui
paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué
avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en
train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation
officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus
avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les
expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite,
qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses
d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée
serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une
mission de larmes et de deuil!...
Comment feront les députés de Paris pour se rendre à cette assemblée? je
n’en sais rien; ils n’y sont pas absolument nécessaires. Paris sera
représenté par la délégation du gouvernement de la défense nationale qui
est à Tours, par ceux des autres membres du gouvernement qui pourront
s’y rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le président naturel
de l’assemblée. Loin d’exclure d’une telle assemblée souveraine les
membres actuels du gouvernement de la défense nationale, je les envisage
tous comme en étant membres par le fait même du pouvoir qu’ils exercent
avec tant de patriotisme, et que nul ne songe à leur enlever.
L’assemblée nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement de la
défense nationale, une adjonction faite par le pays à ce gouvernement
pour l’aider à accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.
Comment expédier de Paris le décret de convocation et les instructions
nécessaires pour l’acte qu’il s’agit d’accomplir? Si les communications,
qui, jusqu’à ces derniers temps, ont permis des relations irrégulières
mais pourtant assez suivies avec la province, sont insuffisantes ou
interrompues, il faudrait, sans relever la question de l’armistice,
obtenir, directement ou par l’intermédiaire des puissances neutres, que
les Prussiens laissent passer le décret, et avec lui, s’il se peut, un
membre du gouvernement de Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que
nous à ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni des pleins
pouvoirs de la France. En laissant passer le message et l’envoyé du
gouvernement de Paris, ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne
nous accorderaient aucune faveur.
L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter aux considérations
d’un pédantisme exagéré en fait de régularité; de l’autre, d’oublier
toutes les divisions de partis. Sur ce dernier point, le parti
légitimiste et clérical de l’Ouest nous a donné un bel exemple. Il doit
avoir peu de sympathie pour le gouvernement sorti de la révolution du 4
septembre, et pourtant il a pris bravement les armes; il sert ce
gouvernement pour son objet essentiel, qui est la défense nationale.
Toutes les fractions du parti républicain n’ont pas montré la même
abnégation. On se divisera plus tard; il ne faut pas que dans
l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une trace de distinction
entre les royalistes, les impérialistes, les cléricaux et les
républicains.
Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans le bruit répandu par
quelques journaux d’une proposition ayant pour objet de soumettre au
pays sous forme de plébiscite les conditions de paix offertes par le
vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans la forme où on l’a fait
circuler, mais quelque idée de ce genre peut en effet se présenter à
l’esprit de nos ennemis. Rien ne serait plus perfide; jamais on n’aurait
fait une plus cruelle application de ce dangereux principe du
plébiscite, dont on peut tirer un jour de si funestes conséquences. S’il
est un acte qu’une nation ne puisse faire que par délégation, c’est un
acte diplomatique, un traité de paix. Des milliers d’électeurs ne savent
pas lire; des millions ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas
de cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire octroyer, s’il mettait
le paysan ruiné entre la paix et l’abandon d’une province éloignée dont
l’illettré sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un péril
immédiat; mais le moyen d’écarter tout à fait un coup de ce genre, c’est
de convoquer une assemblée d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en
qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, les souvenirs de son
passé. Sans cela, il y aura toujours à craindre que l’ennemi n’exploite
à son profit le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui se fait
jour dans le pays, et ne présente directement à la province effrayée les
conditions qu’il accusera le gouvernement de Paris d’avoir refusées.
Fussent-elles en réalité inacceptables pour tout bon patriote, la foule
les subira, si entre elle et le tentateur ne se trouve le jugement froid
d’une réunion d’hommes éclairés, choisis récemment par le pays, désireux
sans doute de la paix, mais capables de distinguer les conditions
acceptables de celles qui ne le sont pas. Donnons au pays le moyen de
conclure une paix honorable, de peur que le pays, consulté directement
par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse sans nous.
TROISIÈME ARTICLE.--28 NOVEMBRE.
Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement de la
défense nationale se donnerait beaucoup de force pour l’accomplissement
de sa mission en provoquant la réunion d’une assemblée susceptible
d’être considérée comme une représentation de la France entière. Il est
clair que la réunion d’une telle assemblée eût été bien plus facile, si
l’armistice proposé par les puissances neutres avait été conclu. Cet
armistice ayant échoué, nous avons cru pouvoir soutenir que, même dans
la situation créée par la non-réussite de la proposition des neutres, la
formation d’une assemblée était encore fort désirable, et que, tout en
étant difficile, elle n’était pas absolument impossible.
La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent
sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion
d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet,
suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi
avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la
France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera
l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction
est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un
gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions
contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les
légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y
livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces
opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des
professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous
sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut
qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque
sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.
Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous le croyons encore.
Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé.
La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions
décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions
l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de
notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la
défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes
qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté
chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3
novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de
l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête
indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des
régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de
discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout
depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes
qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques
jours après le renverser.
C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein
duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de
patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme
tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à
l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de
l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que
les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti,
dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui
seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il
prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est
un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la
majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il
est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne
prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur propose, et
soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas
toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une
période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de
telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et
le sentiment du devoir.
LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE[17]
[17] _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1869.
L’histoire n’est ni une géométrie inflexible ni une simple succession
d’incidents fortuits. Si l’histoire était dominée d’une manière absolue
par la nécessité, on pourrait tout prévoir; si elle était un simple jeu
de la passion et de la fortune, on ne pourrait rien prévoir. Or la
vérité est que les choses humaines, bien qu’elles déjouent souvent les
conjectures des esprits les plus sagaces, prêtent néanmoins au calcul.
Les faits accomplis contiennent, si on sait distinguer l’essentiel de
l’accessoire, les lignes générales de l’avenir. La part de l’accident
est limitée. «Le petit grain de sable qui se mit dans l’urètre de
Cromwell» fut, au XVIIe siècle, un événement capital; cependant la
philosophie de l’histoire d’Angleterre est indépendante d’un pareil
détail. Santé ou maladie, bonne ou mauvaise humeur des princes,
brouilles ou raccommodements des personnages considérables, intrigues
diplomatiques, chances diverses de la guerre, le plus grand génie ne
sert de rien pour deviner tout cela; ces sortes de choses se passent
dans un monde où le raisonnement n’a aucune application; le valet de
chambre d’un souverain pourrait, en fait de nouvelles importantes,
redresser les idées du meilleur esprit; mais ces accidents, impossibles
à prévoir et à déterminer _a priori_, s’effacent dans l’ensemble. Le
passé nous montre un dessein suivi, où tout se tient et s’explique;
l’avenir jugera notre temps comme nous jugeons le passé, et verra des
conséquences rigoureuses où nous sommes souvent tentés de ne voir que
des volontés individuelles et des rencontres du hasard.
C’est dans cet esprit que nous voudrions proposer quelques observations
sur les graves événements accomplis en cette année 1869. La philosophie
que nous porterons dans cet examen n’est pas celle de l’indifférence.
Nous ne nous exagérons pas la part de la réflexion dans la conduite des
choses humaines; nous ne croyons pas cependant que le temps soit déjà
venu de déserter la vie publique et d’abandonner les affaires de ce
monde à l’intrigue et à la violence. Un reproche peut toujours être
adressé à celui qui critique les affaires de son siècle sans avoir
consenti à s’en mêler; mais celui qui a fait ce qu’un honnête homme peut
faire, celui qui a dit ce qu’il pense sans souci de plaire ou de
déplaire à personne, celui-là peut avoir la conscience merveilleusement
à l’aise. Nous ne devons pas à notre patrie de trahir pour elle la
vérité, de manquer pour elle de goût et de tact; nous ne lui devons pas
de suivre ses caprices ni de nous convertir à la thèse qui réussit; nous
lui devons de dire bien exactement, et sans le sacrifice d’une nuance,
ce que nous croyons être la vérité.
I
La révolution française est un événement si extraordinaire, que c’est
par elle qu’il faut ouvrir toute série de considérations sur les
affaires de notre temps. Rien d’important n’arrive en France qui ne soit
la conséquence directe de ce fait capital, lequel a changé profondément
les conditions de la vie dans notre pays. Comme tout ce qui est grand,
héroïque, téméraire, comme tout ce qui dépasse la commune mesure des
forces humaines, la révolution française sera durant des siècles le
sujet dont le monde s’entretiendra, sur lequel on se divisera, qui
servira de prétexte pour s’aimer et se haïr, qui fournira des sujets de
drames et de romans. En un sens, la révolution française (l’Empire, dans
ma pensée, fait corps avec elle) est la gloire de la France, l’épopée
française par excellence; mais presque toujours les nations qui ont dans
leur histoire un fait exceptionnel expient ce fait par de longues
souffrances et souvent le payent de leur existence nationale. Il en fut
ainsi de la Judée, de la Grèce et de l’Italie. Pour avoir créé des
choses uniques dont le monde vit et profite, ces pays ont traversé des
siècles d’humiliation et de mort nationale. La vie nationale est quelque
chose de limité, de médiocre, de borné. Pour faire de l’extraordinaire,
de l’universel, il faut déchirer ce réseau étroit; du même coup, on
déchire sa patrie, une patrie étant un ensemble de préjugés et d’idées
arrêtées que l’humanité entière ne saurait accepter. Les nations qui ont
créé la religion, l’art, la science, l’empire, l’Église, la papauté
(toutes choses universelles, non nationales), ont été plus que des
nations; elles ont été par là même moins que des nations en ce sens
qu’elles ont été victimes de leur œuvre. Je pense que la Révolution aura
pour la France des conséquences analogues, mais moins durables, parce
que l’œuvre de la France a été moins grande et moins universelle que les
œuvres de la Judée, de la Grèce, de l’Italie. Le parallèle exact de la
situation actuelle de notre pays me paraît être l’Allemagne au XVIIe
siècle. L’Allemagne au XVIe siècle avait fait pour l’humanité une œuvre
de premier ordre, la Réforme. Elle l’expia au XVIIe par un extrême
abaissement politique. Il est probable que le XIXe siècle sera de même
considéré, dans l’histoire de France, comme l’expiation de la
Révolution. Les nations, pas plus que les individus, ne sortent
impunément de la ligne moyenne, qui est celle du bon sens pratique et de
la possibilité.
Si la Révolution en effet a créé pour la France dans le monde une
situation poétique et romanesque de premier ordre, il est sûr d’un autre
côté, à considérer seulement les exigences de la politique ordinaire,
qu’elle a engagé la France dans une voie pleine de singularités. Le but
que la France a voulu atteindre par la Révolution est celui que toutes
les nations modernes poursuivent: une société juste, honnête, humaine,
garantissant les droits et la liberté de tous avec le moins de
sacrifices possible des droits et de la liberté de chacun. Ce but, la
France, à la date où nous sommes, après avoir versé des flots de sang,
en est fort loin, tandis que l’Angleterre, qui n’a pas procédé par
révolutions, l’a presque atteint. La France, en d’autres termes, offre
cet étrange spectacle d’un pays qui essaye tardivement de regagner son
arriéré sur les nations qu’elle avait traitées d’arriérées, qui se remet
à l’école des peuples auxquels elle avait prétendu donner des leçons, et
s’efforce de faire par imitation l’œuvre où elle avait cru déployer une
haute originalité.
La cause de cette bizarrerie historique est fort simple. Malgré le feu
étrange qui l’animait, la France, à la fin du XVIIIe siècle, était assez
ignorante des conditions d’existence d’une nation et de l’humanité. Sa
prodigieuse tentative impliqua beaucoup d’erreurs; elle méconnut tout à
fait les règles de la liberté moderne. Qu’on le regrette ou qu’on s’en
réjouisse, la liberté moderne n’est nullement la liberté antique ni
celle des républiques du moyen âge. Elle est bien plus réelle, mais
beaucoup moins brillante. Thucydide et Machiavel n’y comprendraient
rien, et cependant un sujet de la reine Victoria est mille fois plus
libre que ne l’a été aucun citoyen de Sparte, d’Athènes, de Venise ou de
Florence. Plus de ces fiévreuses agitations républicaines, pleines de
noblesse et de danger; plus de ces villes composées d’un peuple fin,
vivant et aristocratique; au lieu de cela, de grandes masses pesantes,
chez lesquelles l’intelligence est le fait d’un petit nombre, mais qui
contribuent puissamment à la civilisation en mettant au service de
l’État, par la conscription et l’impôt, un merveilleux trésor
d’abnégation, de docilité, de bon esprit. Cette manière d’exister, qui
est assurément celle qui use le moins une nation, et conserve le mieux
ses forces, l’Angleterre en a donné le modèle. L’Angleterre est arrivée
à l’état le plus libéral que le monde ait connu jusqu’ici en développant
ses institutions du moyen âge, et nullement par la révolution. La
liberté en Angleterre ne vient pas de Cromwell ni des républicains de
1649; elle vient de son histoire entière, de son égal respect pour le
droit du roi, pour le droit des seigneurs, pour le droit des communes et
des corporations de toute espèce. La France suivit la marche opposée. Le
roi avait depuis longtemps fait table rase du droit des seigneurs et des
communes; la nation fit table rase des droits du roi. Elle procéda
philosophiquement en une matière où il faut procéder historiquement:
elle crut qu’on fonde la liberté par la souveraineté du peuple et au nom
d’une autorité centrale, tandis que la liberté s’obtient par de petites
conquêtes locales successives, par des réformes lentes. L’Angleterre,
qui ne se pique de nulle philosophie, l’Angleterre, qui n’a rompu avec
sa tradition qu’à un seul moment d’égarement passager suivi d’un prompt
repentir, l’Angleterre, qui, au lieu du dogme absolu de la souveraineté
du peuple, admet seulement le principe plus modéré qu’il n’y a pas de
gouvernement sans le peuple, ni contre le peuple, s’est trouvée mille
fois plus libre que la France, qui avait si fièrement planté le drapeau
philosophique des droits de l’homme. C’est que la souveraineté du peuple
ne fonde pas le gouvernement constitutionnel. L’État, ainsi établi à la
française, est trop fort; loin de garantir toutes les libertés, il
absorbe toutes les libertés; sa forme est la Convention ou le
despotisme. Ce qui devait sortir de la Révolution ne pouvait, après
tout, beaucoup différer du Consulat et de l’Empire; ce qui devait sortir
d’une telle conception de la société ne pouvait être autre chose qu’une
administration, un réseau de préfets, un code civil étroit, une machine
servant à étreindre la nation, un maillot où il lui serait impossible de
vivre et de croître. Rien de plus injuste que la haine avec laquelle
l’école radicale française traite l’œuvre de Napoléon. L’œuvre de
Napoléon, si l’on excepte quelques erreurs qui furent personnelles à cet
homme extraordinaire, n’est en somme que le programme révolutionnaire
réalisé en ses parties possibles. Napoléon n’eût pas existé, que la
constitution définitive de la République n’eût pas différé
essentiellement de la constitution de l’an VIII.
Une idée à plusieurs égards très-fausse de la société humaine est en
effet au fond de toutes les tentatives révolutionnaires françaises.
L’erreur originelle fut d’abord masquée par le magnifique élan
d’enthousiasme pour la liberté et le droit qui remplit les premières
années de la Révolution; mais, ce beau feu une fois tombé, il resta une
théorie sociale qui fut dominante sous le Directoire, le Consulat et
l’Empire, et marqua d’un sceau profond toutes les créations du temps.
D’après cette théorie, qu’on peut bien qualifier de matérialisme en
politique, la société n’est pas quelque chose de religieux ni de sacré.
Elle n’a qu’un seul but, c’est que les individus qui la composent
jouissent de la plus grande somme possible de bien-être, sans souci de
la destinée idéale de l’humanité. Que parle-t-on d’élever, d’ennoblir la
conscience humaine? Il s’agit seulement de contenter le grand nombre,
d’assurer à tous une sorte de bonheur vulgaire et bien relatif
assurément, car l’âme noble aurait en aversion un pareil bonheur, et se
mettrait en révolte contre la société qui prétendrait le procurer. Aux
yeux d’une philosophie éclairée, la société est un grand fait
providentiel; elle est établie non par l’homme, mais par la nature
elle-même, afin qu’à la surface de notre planète se produise la vie
intellectuelle et morale. L’homme isolé n’a jamais existé. La société
humaine, mère de tout idéal, est le produit direct de la volonté suprême
qui veut que le bien, le vrai, le beau, aient dans l’univers des
contemplateurs. Cette fonction transcendante de l’humanité ne
s’accomplit pas au moyen de la simple coexistence des individus. La
société est une hiérarchie. Tous les individus sont nobles et sacrés,
tous les êtres (même les animaux) ont des droits; mais tous les êtres ne
sont pas égaux, tous sont des membres d’un vaste corps, des parties d’un
immense organisme qui accomplit un travail divin. La négation de ce
travail divin est l’erreur où verse facilement la démocratie française.
Considérant les jouissances de l’individu comme l’objet unique de la
société, elle est amenée à méconnaître les droits de l’idée, la primauté
de l’esprit. Ne comprenant pas d’ailleurs l’inégalité des races, parce
qu’en effet les différences ethnographiques ont disparu de son sein
depuis un temps immémorial, la France est amenée à concevoir comme la
perfection sociale une sorte de médiocrité universelle. Dieu nous garde
de rêver la résurrection de ce qui est mort; mais, sans demander la
reconstitution de la noblesse, il est bien permis de trouver que
l’importance accordée à la naissance vaut mieux à beaucoup d’égards que
l’importance accordée à la fortune: l’une n’est pas plus juste que
l’autre, et la seule distinction juste, qui est celle du mérite, et de
la vertu, se trouve mieux d’une société où les rangs sont réglés par la
naissance que d’une société où la richesse seule fait l’inégalité.
La vie humaine deviendrait impossible, si l’homme ne se donnait le droit
de subordonner l’animal à ses besoins; elle ne serait guère plus
possible, si l’on s’en tenait à cette conception abstraite qui fait
envisager tous les hommes comme apportant en naissant un même droit à la
fortune et aux rangs sociaux. Un tel état de choses, juste en apparence,
serait la fin de toute vertu; ce serait fatalement la haine et la guerre
entre les deux sexes, puisque la nature a créé là, au sein même de
l’espèce humaine, une différence de rôle indéniable. La bourgeoisie
trouve juste qu’après avoir supprimé la royauté et la noblesse
héréditaires, on s’arrête devant la richesse héréditaire. L’ouvrier
trouve juste qu’après avoir supprimé la richesse héréditaire, on
s’arrête devant l’inégalité de sexe, et même, s’il est un peu sensé,
devant l’inégalité de force et de capacité. L’utopiste le plus exalté
trouve juste qu’après avoir supprimé en imagination toute inégalité
entre les hommes, on admette le droit qu’a l’homme d’employer l’animal
selon ses besoins. Et, pourtant, il n’est pas plus juste que tel
individu naisse riche qu’il n’est juste que tel individu naisse avec une
distinction sociale; l’un n’a pas plus que l’autre gagné son privilége
par un travail personnel. On part toujours de l’idée que la noblesse a
pour origine le mérite, et, comme il est clair que le mérite n’est pas
héréditaire, on démontre facilement que la noblesse héréditaire est
chose absurde; mais c’est là l’éternelle erreur française d’une justice
distributive dont l’État tiendrait la balance. La raison sociale de la
noblesse, envisagée comme institution d’utilité publique, était non pas
de récompenser le mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles,
faciles même, certains genres de mérite. N’aurait-elle eu pour effet que
de montrer que la justice ne doit pas être cherchée dans la constitution
officielle de la société, c’eût été déjà quelque chose. La devise «au
plus digne» n’a en politique que bien peu d’applications.
La bourgeoisie française s’est donc fait illusion en croyant, par son
système de concours, d’écoles spéciales et d’avancement régulier, fonder
une société juste. Le peuple lui démontrera facilement que l’enfant
pauvre est exclu de ces concours, et lui soutiendra que la justice ne
sera complète que quand tous les Français seront placés, en naissant,
dans des conditions identiques. En d’autres termes, aucune société n’est
possible, si l’on pousse à la rigueur les idées de justice distributive
à l’égard des individus. Une nation qui poursuivrait un tel programme se
condamnerait à une incurable faiblesse. Supprimant l’hérédité, et par là
détruisant la famille ou la laissant facultative, elle serait bientôt
vaincue soit par les parties d’elle-même où se conserveraient les
anciens principes, soit par les nations étrangères qui conserveraient
ces principes. La race qui triomphe est toujours celle où la famille et
la propriété sont le plus fortement organisées. L’humanité est une
échelle mystérieuse, une série de résultantes procédant les unes des
autres. Des générations laborieuses d’hommes du peuple et de paysans
font l’existence du bourgeois honnête et économe, lequel fait à son tour
le noble, l’homme dispensé du travail matériel, voué tout entier aux
choses désintéressées. Chacun à son rang est le gardien d’une tradition
qui importe aux progrès de la civilisation. Il n’y a pas deux morales,
il n’y a pas deux sciences, il n’y a pas deux éducations. Il y a un seul
ensemble intellectuel et moral, ouvrage splendide de l’esprit humain,
que chacun, excepté l’égoïste, crée pour une petite part et auquel
chacun participe à des degrés divers.
On supprime l’humanité, si l’on n’admet pas que des classes entières
doivent vivre de la gloire et de la jouissance des autres. Le démocrate
traite de dupe le paysan d’ancien régime qui travaille pour ses nobles,
les aime et jouit de la haute existence que d’autres mènent avec ses
sueurs. Certainement, c’est là un non-sens avec une vie étroite,
renfermée, où tout se passe à huis clos comme de notre temps. Dans
l’état actuel de la société, les avantages qu’un homme a sur un autre
sont devenus choses exclusives et personnelles: jouir du plaisir ou de
la noblesse d’autrui paraît une extravagance; mais il n’en a pas
toujours été ainsi. Quand Gubbio ou Assise voyait défiler en cavalcade
la noce de son jeune seigneur, nul n’était jaloux. Tous alors
participaient de la vie de tous; le pauvre jouissait de la richesse du
riche, le moine des joies du mondain, le mondain des prières du moine;
pour tous, il y avait l’art, la poésie, la religion.
Les froides considérations de l’économiste sauront-elles remplacer tout
cela? suffiront-elles pour refréner l’arrogance d’une démocratie sûre de
sa force, et qui, après ne s’être pas arrêtée devant le fait de la
souveraineté, sera bien tentée de ne pas s’arrêter devant le fait de la
propriété? Y aura-t-il des voix assez éloquentes pour faire accepter à
des jeunes gens de dix-huit ans des raisonnements de vieillards, pour
persuader à des classes sociales jeunes, ardentes, croyant au plaisir,
et que la jouissance n’a pas encore désabusées, qu’il n’est pas possible
que tous jouissent, que tous soient bien élevés, délicats, vertueux même
dans le sens raffiné, mais qu’il faut qu’il y ait des gens de loisir,
savants, bien élevés, délicats, vertueux, en qui et par qui les autres
jouissent et goûtent l’idéal? Les événements le diront. La supériorité
de l’Église et la force qui lui assure encore un avenir consiste en ce
que seule elle comprend cela et le fait comprendre. L’Église sait bien
que les meilleurs sont souvent victimes de la supériorité des classes
prétendues élevées; mais elle sait aussi que la nature a voulu que la
vie de l’humanité fût à plusieurs degrés. Elle sait et elle avoue que
c’est la grossièreté de plusieurs qui fait l’éducation d’un seul, que
c’est la sueur de plusieurs qui permet la vie noble d’un petit nombre;
cependant, elle n’appelle pas ceux-ci privilégiés, ni ceux-là
déshérités, car l’œuvre humaine est pour elle indivisible. Supprimez
cette grande loi, mettez tous les individus sur le même rang, avec des
droits égaux, sans lien de subordination à une œuvre commune, vous avez
égoïsme, médiocrité, isolement, sécheresse, impossibilité de vivre,
quelque chose comme la vie de notre temps, la plus triste, même pour
l’homme du peuple, qui ait jamais été menée. A n’envisager que le droit
des individus, il est injuste qu’un homme soit sacrifié à un autre
homme; mais il n’est pas injuste que tous soient assujettis à l’œuvre
supérieure qu’accomplit l’humanité. C’est à la religion qu’il appartient
d’expliquer ces mystères et d’offrir dans le monde idéal de
surabondantes consolations à tous les sacrifiés d’ici-bas.
Voilà ce que la Révolution, dès qu’elle eut perdu sa grande ivresse
sacrée des premiers jours, ne comprit pas assez. La Révolution en
définitive fut irréligieuse et athée. La société qu’elle rêva dans les
tristes jours qui suivirent l’accès de fièvre, quand elle chercha à se
recueillir, est une sorte de régiment composé de matérialistes, et où la
discipline tient lieu de vertu. La base toute négative que les hommes
secs et durs de ce temps donnèrent à la société française ne peut
produire qu’un peuple rogue et mal élevé; leur code, œuvre de défiance,
admet pour premier principe que tout s’apprécie en argent, c’est-à-dire
en plaisir. La jalousie résume toute la théorie morale de ces prétendus
fondateurs de nos lois. Or la jalousie fonde l’égalité, non la liberté;
mettant l’homme toujours en garde contre les empiétements de son
semblable, elle empêche l’affabilité entre les classes. Pas de société
sans amour, sans tradition, sans respect, sans mutuelle aménité. Dans sa
fausse notion de la vertu, qu’elle confond avec l’âpre revendication de
ce que chacun regarde comme son droit, l’école démocratique ne voit pas
que la grande vertu d’une nation est de supporter l’inégalité
traditionnelle. La race la plus vertueuse est pour cette école, non la
race qui pratique le sacrifice, le dévouement, l’idéalisme sous toutes
ses formes, mais la plus turbulente, celle qui fait le plus de
révolutions. On étonne beaucoup les plus intelligents démocrates quand
on leur dit qu’il y a encore dans le monde des races vertueuses, les
Lithuaniens, par exemple, les Dithmarses, les Poméraniens, races
féodales, pleines de forces vives en réserve, comprenant le devoir comme
Kant, et pour lesquelles le mot de révolution n’a aucun sens.
La première conséquence de cette philosophie revêche et superficielle,
trop tôt substituée à celle des Montesquieu et des Turgot, fut la
suppression de la royauté. A des esprits imbus d’une philosophie
matérialiste, la royauté devait paraître une anomalie. Bien peu de
personnes comprenaient, en 1792, que la continuité des bonnes choses
doit être gardée par des institutions qui sont, si l’on veut, un
privilége pour quelques-uns, mais qui constituent des organes de la vie
nationale sans lesquels certains besoins restent en souffrance. Ces
petites forteresses où se conservent des dépôts appartenant à la société
paraissaient des tours féodales. On niait toutes les subordinations
traditionnelles, tous les pactes historiques, tous les symboles. La
royauté était le premier de ces pactes, un pacte remontant à mille ans,
un symbole que la puérile philosophie de l’histoire alors en vogue ne
pouvait comprendre. Aucune nation n’a jamais créé une légende plus
complète que celle de cette grande royauté capétienne, sorte de
religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par le concert des
évêques, ayant ses rites, sa liturgie, son ampoule sacrée, son
oriflamme. A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle
s’incarnent le génie et les intérêts de la nation; une conscience
nationale n’est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage
indissoluble avec une famille, qui s’engage par le contrat à n’avoir
aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette
identification ne fut aussi parfaite qu’entre la maison capétienne et la
France. Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un sacerdoce; prêtre-roi
comme David, le roi de France porte la chape et tient l’épée. Dieu
l’éclaire en ses jugements. Le roi d’Angleterre se soucie peu de
justice, il défend son droit contre ses barons; l’empereur d’Allemagne
s’en soucie moins encore, il chasse éternellement sur ses montagnes du
Tyrol pendant que la boule du monde roule à sa guise; le roi de France,
lui, est juste: entouré de ses prud’hommes et de ses clercs solennels,
avec sa main de justice, il ressemble à un Salomon. Son sacre, imité des
rois d’Israël, était quelque chose d’étrange et d’unique. La France
avait créé un huitième sacrement[18], qui ne s’administrait qu’à Reims,
le sacrement de la royauté. Le roi sacré fait des miracles; il est
revêtu d’un «ordre»: c’est un personnage ecclésiastique de premier rang.
Au pape, qui l’interpelle au nom de Dieu, il répond en montrant son
onction: «Moi aussi, je suis de Dieu!» Il se permet avec le successeur
de Pierre des libertés sans égales. Une fois, il le fait arrêter et
déclarer hérétique; une autre fois, il le menace de le faire brûler;
appuyé sur ses docteurs de Sorbonne, il le semonce, le dépose.
Nonobstant cela, son type le plus parfait est un roi canonisé, saint
Louis, si pur, si humble, si simple et si fort. Il a ses adorateurs
mystiques; la bonne Jeanne d’Arc ne le sépare pas de saint Michel et de
sainte Catherine; cette pauvre fille vécut à la lettre de la religion de
Reims. Légende incomparable! fable sainte! C’est le vulgaire couteau
destiné à faire tomber la tête des criminels qu’on lève contre elle! Le
meurtre du 21 janvier est, au point de vue de l’idéaliste, l’acte de
matérialisme le plus hideux, la plus honteuse profession qu’on ait
jamais faite d’ingratitude et de bassesse, de roturière vilenie et
d’oubli du passé.
[18] Le mot de «sacrement» est employé pour le sacre de Reims. _Hist.
litt. de la France_, t. XXVI, p. 122.
Est-ce à dire que cet ancien régime, dont la société nouvelle cherchait
à faire disparaître le souvenir avec le genre particulier d’acharnement
qu’on ne trouve que chez le parvenu contre le grand seigneur auquel il
doit tout, est-ce à dire que cet ancien régime ne fût pas gravement
coupable? Certes, il l’était; si je faisais en ce moment la philosophie
générale de notre histoire, je montrerais que la royauté, la noblesse,
le clergé, les parlements, les villes, les universités de la vieille
France, avaient tous manqué à leurs devoirs, et que les révolutionnaires
de 1793 ne firent que mettre le sceau à une série de fautes dont les
conséquences pèsent lourdement sur nous. On expie toujours sa grandeur.
La France avait conçu sa royauté comme quelque chose d’illimité. Le roi
à la façon anglaise, sorte de stathouder payé et armé pour défendre la
nation et détenir certains droits, était mesquin à ses yeux. Dès le
XIIIe siècle, le roi d’Angleterre, sans cesse en lutte avec ses sujets
et lié par des chartes, est pour nos poëtes français un objet de
dérision; il n’est pas assez puissant. La royauté française était
quelque chose de trop sacré; on ne contrôle pas l’oint du Seigneur;
Bossuet était conséquent en dressant la théorie du roi de France avec
l’Écriture sainte. Si le roi d’Angleterre avait eu cette teinte de
mysticité, les barons et les communes n’auraient pas réussi à le mater.
La royauté française, pour produire ce brillant météore du règne de
Louis XIV, avait absorbé tous les pouvoirs de la nation. Le lendemain du
jour où l’État se trouva constitué sous la main d’un seul en cette
puissante unité, il était inévitable que la France se prît telle que
l’avait faite le grand roi avec son pouvoir central tout-puissant, ses
libertés détruites, et, jugeant le roi une superfétation, le traitât
comme un moule devenu inutile dès que la statue est coulée. Richelieu et
Louis XIV ont été de la sorte les grands révolutionnaires, les vrais
fondateurs de la République. Le pendant exact de la colossale royauté de
Louis XIV est la république de 1793, avec sa concentration effrayante
des pouvoirs, monstre inouï, tel qu’on n’en avait jamais vu de
semblable. Les exemples de républiques ne sont pas rares dans
l’histoire; mais ces républiques sont des villes ou de petits États
confédérés. Ce qui est absolument sans exemple, c’est une république
centralisée de trente millions d’âmes. Livrée pendant quatre ou cinq ans
aux vacillations de l’homme ivre, comme un _Great-Eastern_ en perdition,
l’énorme machine tomba dans son lit naturel, entre les mains d’un
puissant despote, qui sut d’abord avec une habileté prodigieuse
organiser le mouvement nouveau, mais qui finit comme tous les despotes.
Devenu fou d’orgueil, il attira sur le pays qui s’était mis à sa
discrétion la plus cruelle avanie que puisse éprouver une nation, et
amena le retour de la dynastie que la France avait expulsée avec les
derniers affronts.
II
L’analogie d’une telle marche des événements avec ce qui se passa en
Angleterre au XVIIe siècle se remarque sans peine. Elle frappa tout le
monde en 1830, quand on vit un mouvement national substituer à la
branche légitime des Bourbons une branche collatérale plus disposée à
tenir compte des besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un
Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence dernière de tant
de convulsions serait le paisible établissement du régime
constitutionnel en France. Une sorte de paix, un peu de quiétude et
d’oubli entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre conscience
française si troublée; on amnistia tout, même les folies et les crimes,
on s’envisagea comme la génération privilégiée destinée à recueillir le
fruit des fautes des générations passées. C’était là une grande
illusion; la surprise la plus inconcevable de l’histoire réussit; une
bande d’étourdis, contre lesquels aurait dû suffire le bâton du
constable, renversa une dynastie sur laquelle la partie sensée de la
nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes ses espérances.
Pour emporter une théorie conçue par les meilleurs esprits d’après les
plus séduisantes apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de
défaillance chez les autres, suffit.
Pourquoi cette singulière déconvenue? Pourquoi ce qui s’était passé en
Angleterre ne se passa-t-il pas en France? Pourquoi Louis-Philippe ne
fut-il pas un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle dans
l’histoire de notre pays? Dira-t-on que ce fut la faute de
Louis-Philippe? Cela serait injuste. Louis-Philippe fit des fautes; mais
il faut qu’il soit loisible à tous les gouvernements d’en commettre. Qui
prendrait la conduite des choses humaines à la condition d’être
infaillible et impeccable ne régnerait pas un jour. En tout cas, si
Louis-Philippe mérita d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup
plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe, impopularité,
inhabileté à se faire aimer, goût du pouvoir personnel, insouciance de
la gloire extérieure, retour vers le parti légitimiste au détriment du
parti qui l’avait fait roi, efforts pour reconstituer la prérogative
royale, on put le reprocher bien plus encore à Guillaume III. Pourquoi
donc les résultats furent-ils si divers? Sans doute cela tint à la
différence des temps et des pays. Des opérations historiques possibles
chez un peuple sérieux et lourd, plein de confiance dans l’hérédité,
ayant une répugnance invincible à forcer la dernière résistance du
souverain, peuvent être impossibles à une époque de légèreté spirituelle
et d’étourderie raisonneuse. Le mouvement républicain de 1649,
d’ailleurs, avait été infiniment moins profond que ne fut celui de 1792.
Le mouvement anglais de 1649 n’arriva pas à constituer un pouvoir
impérial; Cromwell ne fut pas un Napoléon. Enfin le parti républicain
anglais n’eut pas de seconde génération. Écrasé sous la restauration des
Stuarts, décimé par la persécution ou réfugié en Amérique, il cessa
d’avoir sur les affaires d’Angleterre une influence considérable. Au
XVIIIe siècle, l’Angleterre semble prendre à tâche d’expier par une
sorte d’exagération de _loyalisme_ et d’orthodoxie ses écarts momentanés
du milieu du XVIIe. Il fallut plus de cent cinquante ans pour que la
mort de Charles Ier cessât de peser sur la politique, pour qu’on osât
penser librement et ne pas se croire obligé d’afficher un légitimisme
effréné. Les choses se seraient passées à peu près de la même manière en
France, si la réaction royaliste de 1796 et 1797 l’eût emporté. La
Restauration se fût faite alors avec de bien plus franches allures, et
la République n’eût été dans l’histoire de France que ce qu’elle est
dans l’histoire d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon,
par son génie, aidé des merveilleuses ressources de la France, sauva la
Révolution, lui donna une forme, une organisation, un prestige militaire
inouï.
La faible et inintelligente restauration de 1814 ne put en aucune
manière déraciner une idée qui avait vécu si profondément dans la nation
et entraîné après elle une génération énergique. La France, sous la
Restauration et sous Louis-Philippe, continua de vivre des souvenirs de
l’Empire et de la République. La Révolution reprit faveur. Tandis qu’en
Angleterre, à partir de la restauration de Charles II et après 1688, la
république ne cesse d’être maudite, qu’un homme était mal posé dans la
société s’il nommait Charles Ier sans l’appeler le roi martyr, ou
Cromwell sans le qualifier d’usurpateur, en France il devint de règle de
faire des histoires de la Révolution sur le ton apologétique et
admiratif. Ce fut un fait grave que le père du nouveau roi eût pris à la
Révolution une part considérable; on s’habitua à considérer la dynastie
nouvelle comme un compromis avec la Révolution, non comme l’héritière
par substitution d’une légitimité. Un nouveau parti républicain, se
rattachant à quelques vieux patriarches survivants de 1793, parvint à se
reformer. Ce parti, qui avait joué un rôle considérable en juillet 1830,
mais qui dès lors n’avait pu faire prévaloir ses idées théoriques
absolues, ne cessa de battre en brèche le gouvernement nouveau. Le
changement de 1688 en Angleterre n’avait eu rien de révolutionnaire,
dans le sens où nous entendons ce mot; ce changement ne se fit point par
le peuple; il ne viola aucun droit, si ce n’est celui du roi détrôné.
Chez nous, au contraire, 1830 déchaîna des forces anarchiques et humilia
profondément le parti légitimiste. Ce parti, renfermant à quelques
égards les portions les plus solides et les plus morales du pays, fit
une cruelle guerre à la dynastie nouvelle, soit par son abstention, en
l’empêchant de s’asseoir sur la seule base qui fonde une dynastie,
l’élément lourdement conservateur,--soit par sa connivence avec le parti
républicain. De la sorte, le gouvernement de la maison d’Orléans ne put
se fonder sérieusement; un souffle le renversa. On avait tout pardonné à
Guillaume III; on ne pardonna rien à Louis-Philippe. Le principe
royaliste fut assez fort en Angleterre pour subir une transformation; il
ne le fut pas en France. Certainement, si le parti républicain avait eu
en Angleterre sous Guillaume III l’importance qu’il eut en France sous
Louis-Philippe, si ce parti avait eu l’appui de la faction des Stuarts,
l’établissement constitutionnel de l’Angleterre n’eût pas duré. En cela,
l’Angleterre bénéficia d’un avantage énorme qu’elle possède, son
aptitude colonisatrice. L’Amérique fut le déversoir du parti
républicain; sans cela, ce parti serait resté comme un virus dans la
mère patrie, et eût empêché l’établissement constitutionnel. Rien ne se
perd dans le monde de ce qui est fort et sincère. Ces exilés
républicains furent les pères de ceux qui firent la guerre de
l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. L’élément révolutionnaire en
Angleterre, au lieu d’être un dissolvant, fut de la sorte créateur; le
radicalisme anglais, au lieu de déchirer la mère patrie, fit l’Amérique.
Si la France eût été colonisatrice au lieu d’être militaire, si
l’élément hardi et entreprenant qui ailleurs colonise était capable chez
nous d’autre chose que de conspirer et de se battre pour des principes
abstraits, nous n’aurions pas eu Napoléon; le parti républicain, chassé
par la réaction, eût émigré vers 1798 et eût fondé au loin une
Nouvelle-France qui, selon la loi des colonies, serait maintenant sans
doute une république séparée. Malheureusement, nos discordes civiles
n’aboutirent qu’à des déportations. Au lieu des États-Unis, nous avons
eu Sinnamary et Lambèse! Pendant que, dans ces tristes séjours, des
colons déplorables mouraient, s’échappaient comme des forçats,
attendaient quelque nouvelle révolution ou quelque amnistie, la mère
patrie continuait à broyer les redoutables problèmes qui avaient amené
leur exil sans une ombre de progrès.
Une grosse erreur de philosophie historique contribuait au moins autant
que le goût particulier de la France pour les théories à fausser le
jugement national sur cette grave question des formes du gouvernement:
c’était justement l’exemple de l’Amérique. L’école républicaine citait
toujours cet exemple comme bon et facile à suivre. Rien de plus
superficiel. Que des colonies habituées à se gouverner d’une façon
indépendante rompent le lien qui les unit à la mère patrie, que, ce lien
rompu, elles se passent de royauté et pourvoient à leur sûreté par un
pacte fédératif, il n’y a rien en cela que de naturel. Cette façon de se
séparer du tronc comme une bouture portant en elle son germe de vie est
le principe éternel de la colonisation, principe qui est une des
conditions du progrès de l’humanité, de la race âryenne en particulier.
La Virginie, la Caroline, étaient des républiques avant la guerre de
l’indépendance. Cette guerre ne changea rien à la constitution
intérieure des États; elle coupa seulement la corde, devenue gênante,
qui les liait à l’Europe, et y substitua un lien fédéral. Ce ne fut pas
là une œuvre révolutionnaire; une conception du droit éminemment
conservatrice, un esprit aristocratique et juridique de liberté
provinciale était au fond de ce grand mouvement. De même, quand le
Canada et l’Australie verront se rompre le lien léger qui les rattache à
l’Angleterre, ces pays, habitués à se gouverner eux-mêmes, continueront
leur vie propre, sans presque s’apercevoir du changement. Si la France
avait entrepris sérieusement la colonisation de l’Algérie, l’Algérie
aurait chance d’être une république avant la France. Les colonies,
formées de personnes qui ne se trouvent pas à l’aise dans leur pays
natal et qui cherchent plus de liberté qu’elles n’en ont chez elles,
sont toujours plus près de la république que la mère patrie, liée par
ses vieilles habitudes et ses vieux préjugés.
Ainsi continua de vivre en France un parti qui ne permet pas à la
royauté constitutionnelle de se développer, le parti républicain
radical. La situation de la France ne fut nullement celle de
l’Angleterre; à côté de la droite, de la gauche et du centre, il y eut
un parti irréconciliable, négation totale du gouvernement existant, un
parti qui ne dit pas au gouvernement: «Faites telle chose, et nous
sommes à vous;» mais qui lui laisse entendre: «Quoi que vous fassiez,
nous serons contre vous.» La république est en un sens le terme de toute
société humaine, mais on conçoit deux manières bien différentes d’y
venir. Établir la république de haute lutte, en détruisant tous les
obstacles, est le rêve des esprits ardents. Il est une autre voie plus
douce et plus sûre: conserver les anciennes familles royales comme de
précieux monuments et d’antiques souvenirs n’est pas seulement une
fantaisie d’antiquaire; les dynasties ainsi conservées deviennent des
rouages infiniment commodes du gouvernement constitutionnel à certains
jours de crise. Les pays qui ont suivi cette marche, comme l’Angleterre,
arriveront-ils un jour à la république parfaite, sans dynastie
héréditaire et avec suffrage universel? C’est demander si l’hyperbole
atteint ses asymptotes. Qu’importe, puisqu’en réalité elle en approche
si près, que la distance est insaisissable à l’œil! Voilà ce que le
parti républicain français ne comprend pas. Pour la forme de la
république, il en sacrifie la réalité. Pour ne pas suivre une grande
route, tracée, faisant quelques détours, il préfère se jeter dans les
précipices et les fondrières. On vit rarement avec autant d’honnêteté
aussi peu d’esprit politique et de pénétration.
L’année 1848 mit la plaie à nu, et posa pour tout esprit exercé le
principe fondamental de la philosophie de notre histoire. La révolution
de 1848 ne fut pas un effet sans cause (une telle assertion serait
dénuée de sens), ce fut un effet complétement disproportionné avec sa
cause apparente. Le choc ne fut rien, la ruine fut immense. Il arriva en
1848 ce qui serait arrivé en Angleterre, si Guillaume III eût été
emporté par un des accès de vif mécontentement que provoqua son
gouvernement. L’histoire d’Angleterre eût été bouleversée dans une telle
hypothèse. En Angleterre, le goût du peuple pour la légitimité et la
crainte de la république furent assez forts pour faire traverser à la
nouvelle dynastie les moments difficiles. En France, l’affaiblissement
moral de la nation, son manque de foi en la royauté, l’énergie du parti
républicain, suffirent pour jeter par terre un trône qui n’avait que des
assises ruineuses. On vit ce jour-là la funeste situation où la France
est restée depuis la Révolution. Si en France la révolution et la
république avaient jeté des racines moins profondes, la maison d’Orléans
et avec elle le régime parlementaire se fussent sûrement consolidés; si
l’idée républicaine avait été dominante, elle aurait, après diverses
actions et réactions, entraîné le pays, et la république se fût fondée:
ni l’une ni l’autre de ces deux suppositions ne se réalisa. L’esprit
républicain s’était trouvé assez fort pour empêcher la royauté
constitutionnelle de durer; il ne fut pas assez fort pour établir la
république. De là une position fausse, bizarre et faite pour amener un
triste abaissement. Ce qui s’est passé en 1848 pourrait se passer
plusieurs fois encore; tâchons d’en bien démêler la loi secrète et
l’intime raison.
Quand nous voyons un homme mourir d’un rhume, nous en concluons, non pas
que le rhume est une maladie mortelle, mais que cet homme était
poitrinaire. La maladie dont mourut le gouvernement de juillet fut de
même si légère, qu’il faut admettre que sa constitution était des plus
chétives. La petite agitation des banquets était de celles qu’un
gouvernement doit pouvoir supporter sous peine de n’être pas capable de
vivre. Comment, avec toutes les apparences de la santé, le gouvernement
de juillet se trouva-t-il si faible? C’est qu’il n’avait pas ce qui
donne à un gouvernement de bons poumons, un cœur vigoureux, de solides
viscères; je veux dire la sérieuse adhésion des parties résistantes du
pays. Le sentiment de profonde humanité qui empêcha Louis-Philippe de
livrer la bataille, outre qu’il impliquait une défiance de son droit, ne
suffit pas pour expliquer sa chute. Le parti républicain qui fit la
révolution était une imperceptible minorité. Dans un pays où le
gouvernement eût été moins centralisé, et où l’opinion se fût trouvée
moins divisée, la majorité eût fait volte-face; mais la province n’avait
pas encore l’idée de résister à un mouvement venant de Paris; de plus,
si la faction qui prit part au mouvement le 24 février 1848 fut
insignifiante, le nombre de ceux qui eussent pu défendre la dynastie
vaincue était aussi bien peu considérable. Le parti légitimiste
triompha, et, sans faire de barricades, eut ce jour-là sa revanche. La
dynastie d’Orléans n’avait pas su, malgré sa profonde droiture et sa
rare honnêteté, parler au cœur du pays ni se faire aimer.
Ainsi mise en présence du fait accompli par une minorité turbulente, que
va faire la France? Un pays qui n’a pas de dynastie unanimement acceptée
est toujours dans ses actions un peu gauche et embarrassé. La France
plia; elle accepta la république sans y croire, sournoisement, et bien
décidée à lui être infidèle. L’occasion ne manqua point. Le vote du 10
décembre fut une évidente répudiation de la république. Le parti qui
avait fait la révolution de février subit la loi du talion. Qu’on nous
permette une expression vulgaire: il avait joué un mauvais tour à la
France, la France lui joua un mauvais tour. Elle fit comme un bourgeois
honnête dont les gamins s’empareraient en un jour d’émeute et qu’ils
affubleraient du bonnet rouge; ce digne homme pourrait se laisser faire
par amour de la paix, mais en garderait probablement quelque rancune. La
surprise du scrutin répondit à la surprise de l’émeute. Sûrement la
conduite de la France eût été plus digne et plus loyale, si, à l’annonce
de la révolution, elle avait résisté en face, arrêté poliment les
commissaires du gouvernement provisoire à leur descente de diligence, et
convoqué des espèces de conseils généraux qui eussent rétabli la
monarchie; mais plusieurs raisons qui s’entrevoient trop facilement pour
qu’il soit besoin de les développer rendaient alors cette conduite
impossible; en outre, la nation à qui l’on donne le suffrage universel
devient toujours un peu dissimulée. Elle a entre les mains une arme
toute-puissante, qui dispense des guerres civiles. Quand on est sûr que
l’ennemi sera obligé de passer par un défilé dont on est maître et où il
sera forcé de subir le feu sans répondre, on ne va pas l’attaquer. La
France attendit, et en décembre 1848 infligea au parti républicain un
affront sanglant. Si février avait prouvé que la France ne tenait pas
beaucoup à la monarchie constitutionnelle de la maison d’Orléans, le
scrutin du 10 décembre prouva qu’elle ne tenait pas davantage à la
république. L’impuissance politique de ce grand pays parut dans tout son
jour.
Que dire de ce qui se passa ensuite? Nous n’aimons pas plus les coups
d’État que les révolutions; nous n’aimons pas les révolutions, justement
parce qu’elles amènent les coups d’État. On ne peut cependant accorder
au parti de 1848 sa prétention fondamentale. Ce parti, au nom de je ne
sais quel droit divin, s’arroge le pouvoir qu’il n’accorde à aucun autre
parti d’avoir pu enchaîner la France, si bien que les illégalités qu’on
a faites pour briser les liens dont il avait entouré le pays sont des
crimes, tandis que sa révolution de février, à lui, n’a été qu’un acte
glorieux. Voilà qui est inacceptable. _Quis tulerit Gracchos de
seditione querentes?_ Qui frappe avec l’épée finira par l’épée. Si les
fusils qui couchèrent en joue M. Sauzet et la duchesse d’Orléans le 24
février 1848 furent innocents, les baïonnettes qui envahirent la chambre
le 2 décembre 1851 ne furent pas coupables. Pour nous, chacune de ces
violences est un coup de poignard à la patrie, une blessure qui atteint
les parties les plus essentielles de sa constitution, un pas de plus
dans un labyrinthe sans issue, et nous avons le droit de dire de toutes
ces néfastes journées:
Excidat illa dies ævo, nec postera credant
Secula; nos etiam taceamus, et oblita multa
Nocte tegi nostræ patiamur crimina gentis.
III
L’empereur Napoléon III et le petit groupe d’hommes qui partagent sa
pensée intime apportèrent au gouvernement de la France un programme qui,
pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait pas d’originalité:
relever la tradition de l’Empire, profiter de sa légende grandiose, si
vivante encore dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à cet
égard par le suffrage universel, amener par ce suffrage une délégation
engageant l’avenir et fondant l’hérédité, provoquer, suivant l’idée
chère à la France, une élection dynastique[19]; au dedans, gouvernement
personnel de l’empereur, avec des apparences de gouvernement
parlementaire habilement réduites à la nullité; au dehors, rôle brillant
et actif rendant peu à peu à la France, par la guerre et la diplomatie,
la place de premier ordre qu’elle possédait, il y a soixante ans, parmi
les nations de l’Europe, et que depuis 1814 elle a perdue.
[19] L’idée que l’élection a joué un rôle à l’origine des dynasties de
la France, quoique historiquement fausse, se retrouve dès la fin du
XIIIe siècle. Voir les romans de _Hugues Capet_ et de _Baudouin de
Sebourg_.
La France, pendant dix-sept ans, a laissé faire cette expérience avec
une patience qu’on pourrait appeler exemplaire, si jamais il était bon
pour une nation de trop pratiquer l’abnégation quand il s’agit de ses
destinées. Où en est l’expérience? Quels résultats a-t-elle amenés?
Peut-on dire d’abord que la nouvelle maison napoléonienne se soit
fondée, c’est-à-dire ait créé autour d’elle ces sentiments d’affection
et de dévouement personnel qui font la force d’une dynastie? Il ne faut
pas à cet égard se faire d’illusion. L’égoïsme, le scepticisme,
l’indifférence envers les gouvernants, la persuasion qu’on ne leur doit
aucune reconnaissance, ont totalement desséché le cœur du pays. La
question est devenue une question d’intérêt. La fortune publique ayant
pris un grand accroissement, si la question se posait en ces termes:
_révolution_,--_pas de révolution_, le second terme obtiendrait une
immense majorité; mais souvent un pays qui ne veut pas de la révolution
fait ce qu’il faut pour l’amener. En tout cas, ces sentiments d’effusion
tendre et de fidélité que le pays avait autrefois pour ses rois, il n’y
faut plus penser. Les personnes ayant pour la dynastie napoléonienne les
sentiments que le royaliste de la Restauration avait pour la famille
royale pourraient se compter. Il n’y a presque pas de légitimistes
napoléoniens; voilà un fait dont le gouvernement ne peut assez se
pénétrer.
La partie du programme de l’empereur Napoléon III relative à la gloire
militaire et au rôle prépondérant de la France avait sa grandeur, et
ceux qui, du point de vue des intérêts généraux de la civilisation, sont
reconnaissants à l’empereur de la guerre de Crimée et de celle d’Italie,
ne peuvent juger avec sévérité tous les points de la politique étrangère
du second Empire; mais il est clair que la France n’est nullement à
l’unisson de pareilles idées. Mis au suffrage universel, le plébiscite
_pas de guerre_ réunirait une majorité bien plus forte que _pas de
révolution_. La France actuelle n’est pas plus héroïque que
sentimentale. La prépondérance d’une nation européenne sur les autres
est devenue impossible dans l’état actuel des sociétés. Les intentions
menaçantes imprudemment exprimées de ce côté du Rhin (et ce n’est pas le
gouvernement qui à cet égard a été le plus coupable ou le plus
maladroit) ont provoqué chez les nations germaniques une émotion qui
tombera le jour où elles seront rassurées sur l’ambition qu’elles ont pu
nous supposer. Ce jour-là cessera la force de la Prusse dans le corps
germanique, force qui n’a pas d’autre raison d’être que la crainte de la
France. Ce jour-là même cessera probablement le désir d’unité politique,
désir si peu conforme à l’esprit germanique et qui n’a jamais été chez
les Allemands qu’une mesure défensive, impatiemment tolérée, contre un
voisin fortement organisé.
Ce seul point changé dans le programme primitif de l’empereur Napoléon
III suffirait pour modifier tout ce qui a trait au gouvernement
intérieur. L’empereur Napoléon III n’a jamais cru pouvoir gouverner sans
une chambre élective; seulement, il a espéré rester longtemps, sinon
toujours, maître des élections. C’était là un calcul qui n’aurait pu se
réaliser qu’avec de perpétuelles guerres, de perpétuelles victoires. Le
gouvernement personnel ne se maintient qu’à la condition d’avoir
toujours et partout gloire et succès. Comment pouvait-on espérer qu’à
moins d’un éblouissement de prospérité le pays déposerait éternellement
dans l’urne le bulletin que l’administration lui mettait dans la main?
Il était inévitable qu’un jour la France voulût se servir de l’arme
puissante qu’on lui avait laissée, et prît une part de responsabilité
dans ses affaires. En politique, on ne joue pas longtemps avec les
apparences. On devait s’attendre à ce que le simulacre de gouvernement
parlementaire que l’empereur Napoléon III avait toujours conservé devînt
une réalité sérieuse. Les dernières élections ont fait passer cette
supposition dans le domaine des faits accomplis. Les élections de mai et
juin 1869 ont montré que la loi de notre société ne pouvait être celle
du césarisme romain. Le césarisme romain fut également à son origine un
despotisme entouré de fictions républicaines; le despotisme tua les
fictions; chez nous, au contraire, les fictions représentatives ont tué
le despotisme. Cela n’arriva pas sous le premier Empire, car le mode
d’élection du Corps législatif était alors tout à fait illusoire. Rien
ne prouve mieux que les événements de ces derniers mois combien l’idéal
de gouvernement créé par l’Angleterre s’impose forcément à tous les
États. On dit souvent que la France n’est pas faite pour un tel
gouvernement. La France vient de prouver qu’elle pense le contraire; en
tout cas, si cela était vrai, je dirais qu’il faut désespérer de
l’avenir de la France. Le régime libéral est une nécessité absolue pour
toutes les nations modernes. Qui ne pourra s’y accommoder périra.
D’abord le régime libéral donnera aux nations qui l’ont adopté une
immense supériorité sur celles qui ne pourront s’y plier. Une nation qui
ne sera capable ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de
réunion, ni de la liberté politique, sera certainement dépassée et
vaincue par les nations qui peuvent supporter de telles libertés. Ces
dernières seront toujours mieux informées, plus instruites, plus
sérieuses, mieux gouvernées.
Une autre raison encore établit que, si la France est condamnée à une
fatale alternative d’anarchie et de despotisme, sa perte est inévitable.
On ne sort de l’anarchie que par un grand état militaire, lequel, outre
qu’il ruine et épuise la nation, ne peut conserver son ascendant sur la
nation qu’à la condition d’être toujours victorieux à l’étranger. Le
régime de compression militaire à l’intérieur amène nécessairement la
guerre étrangère; une armée vaincue et humiliée ne peut comprimer
énergiquement. Or, dans l’état actuel de l’Europe, une nation condamnée
à faire par système la guerre à l’extérieur est une nation perdue. Cette
nation provoquera sans cesse contre elle des coalitions et des
invasions. Voilà comment l’état instable du gouvernement intérieur de la
France constitue pour elle un danger au dehors, et fait d’elle une
nation guerrière, bien que l’opinion générale y soit très-pacifique.
L’équilibre de l’Europe exige que toutes les nations qui la composent
aient à peu près la même constitution politique. Un _ebrius inter
sobrios_ ne saurait être toléré dans ce concert. La première république
fut conséquente dans sa guerre de propagande; elle sentait que la
république française ne pouvait exister si elle n’était entourée de
républiques batave, parthénopéenne, etc.
De toutes parts, on arrive donc à cette conséquence, que la France doit
entrer sans retard dans la voie du gouvernement représentatif. Une
question préalable se poserait ici: l’empereur Napoléon III se
résignera-t-il à ce changement de rôle? Modifiera-t-il à ce point un
programme qui est pour lui non un simple calcul d’ambition, mais une
foi, un enthousiasme, la croyance qui explique toute sa vie? Après avoir
aimé jusqu’au fanatisme un idéal qu’il tient pour le seul noble et
grand, mais dont la France n’a pas voulu, n’éprouvera-t-il pas un
invincible dégoût pour ce régime de paix, d’économie, de petites
batailles ministérielles, qui s’est toujours présenté à lui comme une
image de décadence, et qu’il associe au souvenir d’une dynastie tenue de
lui en peu d’estime? Sortira-t-il de ce cercle de conseillers et de
ministres médiocres où il paraît se complaire? Le souverain investi par
plébiscite de la plénitude des droits populaires peut-il être
parlementaire? Le plébiscite n’est-il pas la négation de la monarchie
constitutionnelle? Un tel gouvernement est-il jamais sorti d’un coup
d’État? peut-il exister avec le suffrage universel? Le respect dû à la
personne du souverain nous interdit d’examiner ces questions. Le
caractère de l’empereur Napoléon III est d’ailleurs un problème sur
lequel, même quand on possédera des données que personne maintenant ne
peut avoir, on fera bien de s’exprimer avec beaucoup de précautions. Il
y aura peu de sujets historiques où il sera plus important d’user de
retouches, et, si dans cinquante ans il n’y a pas un critique aussi
profond que M. Sainte-Beuve, aussi consciencieux, aussi attentif à ne
pas effacer les contradictions et à les expliquer, l’empereur Napoléon
III ne sera jamais bien jugé. Nous ne ferons qu’une seule réflexion. Les
considérations de race et de sang, qui étaient jadis décisives en
histoire, ont beaucoup perdu de leur force. Des substitutions qui
eussent été impossibles sous l’ancien régime peuvent être devenues
possibles. Le caractère des familles, qui était autrefois inflexible, si
bien qu’un Bourbon, par exemple, ne pouvait convenir qu’à un rôle
déterminé, est maintenant susceptible de bien des modifications. Le rôle
historique et la race ne sont plus deux choses inséparables. Qu’un
héritier de Napoléon Ier accomplisse une œuvre en contradiction avec
l’œuvre de Napoléon Ier, il n’y a en cela rien d’absolument
inadmissible. L’opinion publique est tellement devenue le souverain
maître, que chaque nom, chaque homme n’est que ce qu’elle le fait. Les
objections _a priori_ que certaines personnes élèvent contre la
possibilité d’un avenir constitutionnel avec la famille Bonaparte ne
sont donc pas décisives. La famille capétienne, qui devint bien
réellement la représentation de la nationalité française et du tiers
état, fut, à l’origine, ultra-germanique, ultra-féodale.
De même que l’architecture fait un style avec des fautes et des
inexpériences, de même un pays tire tel parti qu’il veut des actes où la
fatalité l’a poussé. Nous jouissons des bienfaits de la royauté, quoique
la royauté ait été fondée par une série de crimes; nous profitons des
conséquences de la Révolution, quoique la Révolution ait été un tissu
d’atrocités. Une triste loi des choses humaines veut qu’on devienne sage
quand on est usé. On a été trop difficile, on a repoussé l’excellent; on
reste dans le médiocre par crainte de pire. La coquette qui a refusé les
plus beaux mariages finit souvent par un mariage de raison. Ceux qui ont
rêvé la République sans républicains se laissent aller de même à
concevoir un règne de la famille Bonaparte sans bonapartistes, un état
de choses où cette famille, débarrassée de l’entourage compromettant de
ceux qui ont fondé son second avénement, trouverait ses meilleurs
appuis, ses conseillers les plus sûrs dans ceux qui ne l’ont pas faite,
mais l’ont acceptée comme voulue par la France et susceptible d’ouvrir
quelque issue à l’étrange impasse où nous a engagés la destinée. Il est
très-vrai qu’il n’y a pas un exemple de dynastie constitutionnelle
sortie d’un coup d’État. Des Visconti, des Sforza, tyrans issus de
discordes républicaines, ne sont pas l’étoffe dont on fait des royautés
légitimes. De telles royautés ne se sont fondées que par la particulière
dureté et hauteur de la race germanique aux époques barbares et
inconscientes, où l’oubli est possible et où l’humanité vit dans ces
ténèbres mystérieuses qui fondent le respect. _Fata viam invenient_...
Le défi étrange que la France a jeté à toutes les lois de l’histoire
impose en de telles inductions une extrême réserve. Montons plus haut,
et, négligeant ce qui peut être déjoué par l’accident de demain,
recherchons quelles sont dans le pays les raisons d’être de la monarchie
constitutionnelle, quels motifs peuvent en faire espérer le triomphe,
quelles craintes peuvent rester sur son établissement.
IV
Nous avons vu que le trait particulier de la France, trait qui la sépare
profondément de l’Angleterre et des autres États européens (l’Italie et
l’Espagne jusqu’à un certain point exceptées), est que le parti
républicain constitue dans son sein un élément considérable. Ce parti,
qui fut assez fort pour renverser Louis-Philippe et pour imposer
quelques mois sa théorie à la France, fut, après le 2 décembre, l’objet
d’une sorte de proscription. A-t-il disparu pour cela? Non, certes. Les
progrès qu’il a faits en ces dix-sept dernières années ont été
très-sensibles. Non-seulement il s’est maintenu en possession de la
majorité dans Paris et les grandes villes, mais encore il a conquis des
pays entiers; toute la zone des environs de Paris lui appartient.
L’esprit démocratique, tel que nous le connaissons à Paris, avec sa
raideur, son ton absolu, sa simplicité décevante d’idées, ses soupçons
méticuleux, son ingratitude, a conquis certains cantons ruraux d’une
façon qui étonne. Dans tel village, la situation des fermiers et des
valets de ferme est exactement celle des ouvriers et des patrons dans
une ville de manufactures; des paysans vous y feront de la politique
rogue, radicale et jalouse avec autant d’assurance que des ouvriers de
Belleville ou du faubourg Saint-Antoine. L’idée des droits égaux de
tous, la façon de concevoir le gouvernement comme un simple service
public qu’on paye et auquel on ne doit ni respect ni reconnaissance, une
sorte d’impertinence américaine, la prétention d’être aussi sage que les
meilleurs hommes d’État et de réduire la politique à une simple
consultation de la volonté de la majorité, voilà l’esprit qui envahit de
plus en plus, même les campagnes. Je ne doute pas que cet esprit ne
fasse tous les jours des progrès, et qu’aux prochaines élections, il ne
se montre, partout où il sera le maître, plus exigeant, plus intraitable
encore qu’il ne l’a été cette année.
Le parti républicain pourra-t-il cependant devenir un jour la majorité
et faire prévaloir en France les institutions américaines? Je ne le
crois pas. L’essence de ce parti est d’être une minorité. S’il
aboutissait à une révolution sociale, il pourrait créer de nouvelles
classes, mais ces classes deviendraient monarchiques le lendemain de
leur enrichissement. Les intérêts les plus pressants de la France, son
esprit, ses qualités et ses défauts lui font de la royauté un besoin. Le
lendemain du jour où le parti radical aura jeté bas une monarchie, les
journalistes, les littérateurs, les artistes, les gens d’esprit, les
gens du monde, les femmes, conspireront pour en établir une autre, car
la monarchie répond à des besoins profonds de la France. Notre amabilité
seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes
exagérations de la vieille politesse française, la courtoisie qui nous
met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en rapport, sont le contraire
de cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse que donne au
démocrate le sentiment perpétuel de son droit. La France n’excelle que
dans l’exquis, elle n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de
l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes; notre idéal a
été créé par des gentilshommes, non, comme celui de l’Amérique, par
d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. De telles habitudes
ne sont satisfaites qu’avec une haute société, une cour et des princes
du sang. Espérer que les grandes et fines œuvres françaises
continueraient de se produire dans un monde bourgeois, n’admettant
d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est une illusion. Les gens
d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie
républicaine seraient justement ceux qui pourraient le moins
s’accommoder d’une pareille société. Les personnes qui poursuivent si
avidement l’idéal américain oublient que cette race n’a pas notre passé
brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de science pure ni créé un
chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse, que le négoce et la
fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser
qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui approche de lui, et
créant des distinctions en dehors de la richesse. Une société où le
mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler
que sous forme d’industrie et de commerce nous est antipathique; non que
le commerce et l’industrie ne nous paraissent honnêtes, mais parce que
nous voyons bien que les meilleures choses (par exemple, les fonctions
du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste et de l’homme de
lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel et commercial, le
premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne pas chercher à
s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale de ce qu’ils
font.
Le parti républicain pourra donc empêcher tout gouvernement libéral de
s’établir, car, en provoquant des séditions, il lui sera toujours
loisible de forcer les gouvernements à s’armer de lois répressives, à
restreindre les libertés, à fortifier l’élément militaire; il est
douteux qu’il soit capable de s’établir lui-même. La haine entre lui et
la partie paisible du pays ira toujours s’envenimant, car il paraîtra de
plus en plus au pays un éternel trouble-fête. Il ne réussira, je le
crains, qu’à provoquer des espèces de crises périodiques, suivies
d’expulsions violentes, que le parti conservateur montrera comme des
assainissements, mais qui seront en réalité des affaiblissements, et qui
en tout cas useront d’une manière déplorable le tempérament de la
France. Dans ces vomissements convulsifs en effet, des éléments
excellents, nécessaires à la vie d’une nation, seront rejetés avec les
éléments impurs. Comme il est arrivé après 1848, les idées libérales
souffriront de leur inévitable solidarité avec un parti qui, plein
d’illusions généreuses, exerce un grand attrait sur les imaginations
jeunes, et qui, d’ailleurs, a toute une partie de son programme en
commun avec l’école libérale. Il est à craindre que de longues habitudes
d’esprit, une certaine raideur, beaucoup de routine et d’habitude de
tout juger d’après Paris (habitude facile à comprendre chez un parti qui
fut à l’origine essentiellement parisien) n’induisent ce parti à croire
que des révolutions dans le genre de 1830 et 1848 pourraient se
renouveler. Rien ne serait plus funeste. Le temps des révolutions
parisiennes est fini. Je fonde cette opinion beaucoup moins sur les
changements matériels accomplis dans Paris que sur deux raisons qui
pèseront, selon moi, d’un poids énorme sur les destinées de l’avenir.
L’une est l’établissement du suffrage universel. Un peuple en possession
de ce suffrage ne laissera pas faire de révolution par sa capitale. Si
une telle révolution s’opérait dans Paris (chose heureusement
impossible), je suis persuadé que les départements ne l’accepteraient
pas, que des barricades s’élèveraient sur les chemins de fer pour
arrêter la propagation de l’incendie et empêcher l’approvisionnement de
la capitale, que l’émeute parisienne, vite affamée, n’aurait que
quelques jours de vie. L’émancipation de la province a fait depuis 1848
de grands progrès.
Un autre événement, d’ailleurs, doit être pris en grande considération.
Toute la philosophie de l’histoire est dominée par la question de
l’armement. Rien n’a autant contribué au triomphe de l’esprit moderne
que l’invention de la poudre à canon. L’artillerie a tué la chevalerie
et la féodalité, créé la force des royautés et des États, maté
définitivement la barbarie, rendu impossible ces cyclones étranges du
monde tartare qui, se formant au centre de l’Asie, venaient ébranler
l’Europe et terrifier le monde chrétien. L’application délicate de la
science à l’art de la guerre amènera de nos jours des révolutions
presque aussi graves. La guerre deviendra de plus en plus un problème
scientifique et industriel; l’avantage sera pour la nation la plus
riche, la plus scientifique, la plus industrieuse. Que si nous examinons
les effets de ce changement à l’intérieur des États, il est clair que
l’application en grand de la science à l’armement profitera uniquement
aux gouvernements. L’effet de l’artillerie fut de démolir les uns après
les autres tous les châteaux féodaux; une décharge de tel engin
perfectionné arrêtera une révolution. Aux époques où l’armement est peu
perfectionné, un citoyen égale presque un soldat; mais, dès que le
procédé agressif devient une chose savante, exigeant des instruments de
précision et demandant une éducation spéciale, le soldat a une immense
supériorité sur la masse désarmée. Tout porte donc à croire que des
révolutions commencées par les citoyens seraient désormais écrasées dans
leur germe.
C’est ce que comprennent avec leur habileté ordinaire les jésuites quand
ils s’emparent des avenues de l’école de Saint-Cyr et de l’École
polytechnique. Ils voient l’avenir de ceux qui savent manier les armes
savantes et les forces disciplinées, et ils reconnaissent très-bien que
l’avantage, sous ce rapport, est aux anciennes classes nobles, moins
préoccupées que la bourgeoisie d’industrie ou de positions civiles
lucratives, et par là même plus capables d’abnégation. La victoire est
toujours à l’abnégation. Le Germain conquit le monde, parce qu’il était
capable de fidélité, c’est-à-dire d’abnégation. Il est vrai que le parti
démocratique est capable, lui aussi, de grands sacrifices, mais non de
celui qui consiste à mourir par fidélité et à supporter le dédain de
l’aristocrate dont on est moralement le supérieur.
La France paraît donc devoir longtemps encore échapper à la république,
même quand le parti républicain formerait la majorité numérique. La
France voit grandir chaque jour dans son sein une masse populaire dénuée
d’idéal religieux, et repoussant tout principe social supérieur à la
volonté des individus. L’autre masse, non encore pénétrée de cette idée
égoïste, est chaque jour diminuée par l’instruction primaire et par
l’usage du suffrage universel; mais, contre ce flot montant d’idées
envahissantes, lesquelles, étant jeunes et inexpérimentées, ne tiennent
compte d’aucune difficulté, se dressent des intérêts et des besoins
supérieurs, qui veulent une organisation et une direction de la société
par un principe de raison et de science distinct de la volonté des
individus. Le démocrate s’imagine toujours que la conscience de la
nation est parfaitement claire, il n’admet rien d’obscur, d’hésitant, de
contradictoire dans l’opinion: compter les voix et faire ce que veut la
majorité lui paraissent choses fort simples; mais ce sont là des
illusions. Longtemps encore l’opinion devra être devinée, pressentie,
supposée et jusqu’à un certain point dirigée. De là des intérêts
monarchiques qui, le lendemain de l’établissement de la république, se
montreront formidables, même dans l’esprit de ceux qui auront fait ou
laissé faire la république.
Le mouvement qui s’opère dans les classes populaires et qui tend à
donner aux individus une conscience de plus en plus nette de leurs
droits est un fait si évident, que vouloir s’y opposer serait de la pure
folie. Le devoir de la politique est, non pas de combattre un tel
mouvement, mais de le prévoir et de s’en accommoder. Les savants n’ont
jamais cherché des moyens pour arrêter la marée; ils ont mieux fait; ils
ont si bien déterminé les lois du phénomène, que le navigateur sait
minute par minute l’état de la mer et en tire grand profit. L’essentiel
est que le flot ascendant n’emporte pas les digues nécessaires et ne
produise pas, en se retirant, de funestes réactions. Or c’est là,
suivant les apparences, ce qui arrivera toutes les fois que la
démocratie française sera conduite par le jacobinisme âpre, hargneux,
pédantesque, qui remue le pays, parfois même lui donne de l’essor, mais
ne le conduira jamais à une constitution assurée. Ce parti peut faire
une révolution, il ne régnera pas plus de deux mois après l’avoir faite.
Même le jour où (chose peu probable) il arriverait à une majorité de
scrutin, il ne fonderait rien encore, car les éléments dont il dispose,
excellents pour agiter, sont instables, faciles à diviser, et tout à
fait incapables de fournir les éléments solides d’une construction. Sa
force, quoique grande, est en partie une force de circonstance. Dix fois
il m’a été donné, pendant une campagne électorale, d’entendre le
dialogue que voici: «Nous ne sommes pas contents du gouvernement; il
coûte trop cher; il gouverne au profit d’idées qui ne sont pas les
nôtres; nous voterons pour le candidat de l’opposition la plus
avancée.--Vous êtes donc révolutionnaires?--Nullement; une révolution
serait le dernier malheur. Il s’agit seulement de faire impression sur
le gouvernement, de le forcer à changer, de le contenir
vigoureusement.--Mais, si la Chambre est composée de révolutionnaires,
c’est le renversement du gouvernement.--Non; il n’y en aura que vingt ou
trente, et puis le gouvernement est si fort! il a les chassepots!» Ce
naïf raisonnement donne la mesure de l’illusion que se fait la gauche
radicale, quand elle s’imagine que le pays la veut pour elle-même. Une
grande partie du pays la prend comme un bâton pour châtier le pouvoir,
non comme un appui pour s’étayer. «On nous nomme, donc on nous aime,»
serait de la part des honorables membres de l’opposition dite avancée la
plus dangereuse des conclusions. On les nomme pour donner une leçon au
gouvernement, et avec la persuasion que le gouvernement est assez fort
pour supporter la leçon. Le jour où il n’en serait plus ainsi et où l’on
s’apercevrait qu’on a mis en danger l’existence du gouvernement, il se
ferait une volte-face, si bien que le parti radical est soumis à cette
loi étrange, que l’heure de sa victoire est le commencement de sa
défaite. Son triomphe est sa fin; souvent ceux qui l’ont nommé et mis en
avant applaudissent eux-mêmes à sa proscription.
L’ordre en effet est devenu, dans nos sociétés modernes d’Europe, une
condition si impérieuse, que de longues guerres civiles sont
impossibles. On cite quelquefois l’exemple de ces illustres républiques
grecques et italiennes, qui créèrent une admirable civilisation au
milieu d’un État politique assez analogue à notre Terreur; mais on ne
saurait rien conclure de là pour des sociétés comme les nôtres, où les
ressorts sont bien plus compliqués. L’Espagne, les républiques
espagnoles de l’Amérique, l’Italie même, peuvent supporter plus
d’anarchie que la France, parce que ce sont des pays où la vie
matérielle est plus facile, où il y a moins de sources de richesse, où
les intérêts et le crédit ont pris moins de développement. La Terreur, à
la fin du dernier siècle, fut la suspension de la vie. Ce serait de nos
jours bien pis encore. De même qu’un être d’une structure simple résiste
à des milieux très-différents, et que les animaux fins, tels que
l’homme, ont des limites de vie très-restreintes, si bien que de légers
changements dans leurs habitudes amènent pour eux la mort, de même nos
civilisations montées comme de savants appareils ne supportent pas de
crises. Elles ont, si j’ose le dire, le tempérament délicat; un degré de
plus ou de moins les tue. Huit jours d’anarchie amèneraient des pertes
incalculables; au bout d’un mois peut-être, les chemins de fer
s’arrêteraient. Nous avons créé des mécanismes d’une précision infinie,
des outillages qui marchent par la confiance et qui tous supposent une
profonde tranquillité publique, un gouvernement à la fois fortement
établi et sérieusement contrôlé. Je sais qu’aux États-Unis les choses ne
se passent point de la sorte; on y supporte des désordres qui chez nous
feraient pousser des cris d’alarme. Cela vient de ce que l’assise
constitutionnelle des États-Unis n’est jamais réellement compromise. Ces
pays américains, peu gouvernés, ressemblent aux pays européens où la
dynastie est hors de question. Ils ont le respect de la loi et de la
constitution, qui représentent chez eux ce qu’est en Europe le dogme de
la légitimité. Comparer les pays à tendances socialistes, comme le
nôtre, où tant de personnes attendent d’une révolution l’amélioration de
leur sort, à de pareils États, complétement exempts de socialisme, où
l’homme, tout occupé de ses affaires privées, demande au gouvernement
très-peu de garanties, est la plus profonde erreur qu’on puisse
commettre en fait d’histoire philosophique.
Le besoin d’ordre qu’éprouvent nos vieilles sociétés européennes,
coïncidant avec le perfectionnement des armes, donnera en somme aux
gouvernements autant de force que leur en enlève chaque jour le progrès
des idées révolutionnaires. Comme la religion, l’ordre aura ses
fanatiques. Les sociétés modernes offrent cette particularité, qu’elles
sont d’une grande douceur quand leur principe n’est pas en danger, mais
qu’elles deviennent impitoyables si on leur inspire des doutes sur les
conditions de leur durée. La société qui a eu peur est comme l’homme qui
a eu peur: elle n’a plus toute sa valeur morale. Les moyens qu’employa
la société catholique au XIIIe et au XVIe siècle pour défendre son
existence menacée, la société moderne les emploiera, sous des formes
plus expéditives et moins cruelles, mais non moins terribles. Si les
vieilles dynasties y sont impuissantes, ou si, comme il est probable,
elles refusent le pouvoir dans des conditions indignes d’elles, on
recourra aux _paciers_ et aux podestats de l’Italie du moyen âge, que
l’on chargera à forfait, et sur un sanglant programme réglé d’avance, de
rétablir les conditions de la vie. Cette ère de podestats, bien blasés
sur la gloire, et qui ne voudront pour prix de leurs services que de
beaux profits, sera l’ère des supplices. Les supplices reviennent
toujours aux époques d’égoïsme et de perfidie, qui ont tué toute
fidélité personnelle, quand la hiérarchie de l’humanité ne se fonde plus
que sur la peur, et que l’homme n’a de prise sur son semblable qu’en
torturant sa chair. On reverra le _carême_ des Visconti, les supplices
des Achéménides et de Timour. Des dictateurs d’aventure analogues aux
généraux de l’Amérique espagnole se chargeront seuls d’une telle
besogne. Comme nos races cependant ont un fonds de fidélité dont elles
ne se départent pas, comme d’ailleurs il restera longtemps des
survivants des anciennes dynasties, il y aura probablement des retours
de légitimité et même de féodalité, après chaque cruelle dictature. En
certaines provinces, les populations iront demander à des familles
anciennes, riches, habituées au maniement des armes, de se mettre à leur
tête pour lutter contre l’anarchie et former des centres de résistance
locale. Plus d’une fois encore, on suppliera les vieux détenteurs
traditionnels de rôles nationaux de reprendre leur tâche et de rendre à
tout prix, aux pays qui contractèrent jadis avec leurs ancêtres, un peu
de paix, de bonne foi et d’honneur. Peut-être se feront-ils prier et
mettront-ils à leur acceptation des clauses qu’on ne marchandera pas.
Peut-être même leur demandera-t-on de n’accepter aucune condition, et,
dans l’intérêt des peuples, de conserver intacte une plénitude de
pouvoir qu’on envisagera comme la propriété la plus précieuse de la
nation. En présence de certains faits comme ceux qui se sont passés
récemment en Grèce, au Mexique, en Espagne, le parti démocratique dit
parfois avec un sourire: «On ne trouve plus de rois.» En effet, nous
verrons un temps où la royauté dépréciée n’aura plus assez d’attraits
pour tenter les princes capables et se respectant eux-mêmes. Dieu
veuille qu’un jour, pour avoir trop fait fi des libertés octroyées, on
ne soit pas amené à prier les souverains de les réserver toutes, ou de
n’en délier le faisceau que lentement, par des concessions et des
chartes personnelles, locales, momentanées!
Un retour des barbares, c’est-à-dire un nouveau triomphe des parties
moins conscientes et moins civilisées de l’humanité sur les parties plus
conscientes et plus civilisées, paraît, au premier coup d’œil,
impossible. Entendons-nous bien à cet égard. Il existe encore dans le
monde un réservoir de forces barbares, placées presque toutes sous la
main de la Russie. Tant que les nations civilisées conserveront leur
forte organisation, le rôle de cette barbarie est à peu près réduit à
néant; mais certainement, si (ce qu’à Dieu ne plaise!) la lèpre de
l’égoïsme et de l’anarchie faisait périr nos États occidentaux, la
barbarie retrouverait sa fonction, qui est de relever la virilité dans
les civilisations corrompues, d’opérer un retour vivifiant d’instinct
quand la réflexion a supprimé la subordination, de montrer que se faire
tuer volontiers par fidélité pour un chef (chose que le démocrate tient
pour basse et insensée) est ce qui rend fort et fait posséder la terre.
Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que le dernier terme des
théories démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement.
Une nation qui se livrerait à ce programme, répudiant toute idée de
gloire, d’éclat social, de supériorité individuelle, réduisant tout à
contenter les volontés matérialistes des foules, c’est-à-dire à procurer
la jouissance du plus grand nombre, deviendrait tout à fait ouverte à la
conquête, et son existence courrait les plus grands dangers.
Comment prévenir ces tristes éventualités, que nous avons voulu montrer
comme des possibilités et non comme des craintes déterminées? Par le
programme réactionnaire? En comprimant, éteignant, serrant, gouvernant
de plus en plus? Non, mille fois non; cette politique a été l’origine de
tout le mal; elle serait le moyen de tout perdre. Le programme libéral
est en même temps le programme vraiment conservateur. Monarchie
constitutionnelle, limitée et contrôlée; décentralisation, diminution du
gouvernement, forte organisation de la commune, du canton, du
département; large essor donné à l’activité individuelle dans le domaine
de l’art, de l’esprit, de la science, de l’industrie, de la
colonisation; politique décidément pacifique, abandon de toute
prétention à des agrandissements territoriaux en Europe; développement
d’une bonne instruction primaire et d’une instruction supérieure capable
de donner aux mœurs de la classe instruite la base d’une solide
philosophie; formation d’une chambre haute provenant de modes d’élection
très-variés et réalisant à côté de la simple représentation numérique
des citoyens la représentation des intérêts, des fonctions, des
spécialités, des aptitudes diverses; dans les questions sociales,
neutralité du gouvernement; liberté entière d’association; séparation
graduelle de l’Église et de l’État, condition de tout sérieux dans les
opinions religieuses: voilà ce qu’on rêve quand on cherche, avec la
réflexion froide et dégagée des aveuglements d’un patriotisme
intempérant, la voie du possible. A quelques égards, c’est là une
politique de pénitence, impliquant l’aveu que, pour le moment, il s’agit
moins de continuer la Révolution que de la critiquer et de réparer ses
erreurs. Je me figure souvent, en effet, que l’esprit français traverse
une période de jeûne, une sorte de diète politique, durant laquelle
l’attitude qui nous convient est celle de l’homme d’esprit qui expie les
fautes de sa jeunesse, ou bien du voyageur déçu qui contourne par le
plus long chemin la hauteur qu’il avait prétendu escalader à pic. Les
révolutions, comme les guerres civiles, fortifient si l’on en sort;
elles tuent si elles durent. Les brillantes et hardies entreprises nous
ont mal réussi; essayons des voies plus humbles. Les initiatives de
Paris ont été funestes; voyons ce que peut le terre-à-terre provincial.
Craignons ces revendications impérieuses et hautaines, si rarement
suivies d’effet. Qu’on me montre un exemple, au moins en France, d’une
liberté prise de haute lutte et gardée.
Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre extraordinaire de vie et
de pensée qui s’appelle Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la
façon de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris est la
raison d’être de la France. Foyer de lumière et de chaleur, je veux bien
qu’on l’appelle aussi foyer de décomposition morale, pourvu qu’on
m’accorde que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes, dont
quelques-unes de première rareté. La gloire de la France est de savoir
entretenir cette prodigieuse exhibition permanente de ses produits les
plus excellents; mais il ne faut pas se dissimuler à quel prix ce
merveilleux résultat est obtenu. Les capitales consomment et ne
produisent pas. Il ne faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer
de faire de la France alternativement une tête sans corps et un corps
sans tête. L’action politique de Paris doit cesser d’être prépondérante.
Les deux choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris, les
révolutions et le gouvernement, la province commence à les accueillir
avec une égale antipathie. Seule, la démocratie parisienne ne fondera
rien de solide; si l’on n’y prend garde, elle amènera des exterminations
périodiques, funestes pour la France, puisque la démocratie parisienne
est d’un autre côté un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la
vie de la France languirait. Les réunions publiques de la dernière
période électorale à Paris ont révélé un manque complet d’esprit
politique. Maîtresse du terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour
une sorte de surenchère en fait de paradoxes; les candidats se sont
laissé conduire par les exigences de la foule, et n’ont guère été
appréciés qu’en proportion de leur vigueur déclamatoire; l’opinion
modérée n’a pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer sa
voix. Paris ignore les deux premières vertus de la vie politique, la
patience et l’oubli. La politique du patriarche Jacob, qui voulait que
la marche de toute sa tribu se réglât sur le pas des agneaux
nouveau-nés, n’est pas du tout son fait.
En général, l’erreur du parti libéral français est de ne pas comprendre
que toute construction politique doit avoir une base conservatrice. En
Angleterre, le gouvernement parlementaire n’a été possible qu’après
l’exclusion du parti radical, exclusion qui s’est faite avec une sorte
de frénésie de légitimité. Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce
qu’on ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la
nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s’imagina trop
facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en face
le parti légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est encore
le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune, l’aristocratie
légitimiste refuse à la société ce qu’elle lui doit, un patronage, des
modèles et des leçons de noble vie, de belles images de sérieux. La
vulgarité, le défaut d’éducation de la France, l’ignorance de l’art de
vivre, l’ennui, le manque de respect, la parcimonie puérile de la vie
provinciale, viennent de ce que les personnes qui devraient au pays les
types de gentilshommes remplissant les devoirs publics avec une autorité
reconnue de tous désertent la société générale, se renferment de plus en
plus dans une vie solitaire et fermée. Le parti légitimiste est en un
sens l’assise indispensable de toute fondation politique parmi nous;
même les États-Unis possèdent à leur manière cette base essentielle de
toute société dans leurs souvenirs religieux, héroïques à leur manière,
et dans cette classe de citoyens moraux, fiers, graves, pesants, qui
sont les pierres avec lesquelles on bâtit l’édifice de l’État. Le reste
n’est que sable; on n’en fait rien de durable, quelque esprit et même
quelque chaleur de cœur qu’on y mette.
Ce parti provincial, qui prend de jour en jour conscience de sa force,
que pense-t-il? que veut-il? Jamais état d’opinion ne fut plus évident.
Ce parti est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non
républicain; il veut le contrôle du pouvoir, non sa destruction, la fin
du gouvernement personnel, non le renversement de la dynastie. Je ne
doute pas que, si le gouvernement eût, il y a huit mois, nettement pris
son parti, renoncé aux candidatures officielles, au morcellement
artificiel des circonscriptions, et laissé les élections se faire
spontanément par le pays, le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément
imbue de ces principes, et qui, étant considérée par le pays comme une
représentation de sa volonté, aurait eu assez de force pour traverser
les circonstances les plus difficiles. On aura un jour autant de peine à
comprendre que l’empereur Napoléon III n’ait pas saisi ce moyen pour
obtenir une seconde signature du pays à son contrat de mariage et pour
partager avec lui la responsabilité d’un obscur avenir, qu’on en éprouve
à comprendre que Louis-Philippe n’ait pas vu dans l’adjonction des
capacités une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La province,
en effet, prend les élections beaucoup plus au sérieux que Paris.
N’ayant de vie politique qu’une fois tous les six ans, elle prête aux
élections une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté, ne
leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa protestation radicale, voit
dans les élections non un choix de graves délégués, mais une occasion de
manifestations ironiques. La province ne comprend pas ces finesses; son
député est vraiment son mandataire, et elle y tient. Une chambre élue
librement et sans l’intervention de l’administration eût-elle été
dangereuse pour la dynastie? L’opposition radicale y eût-elle été
représentée par un nombre plus considérable de députés? Je crois juste
tout le contraire. Dans un grand nombre de cas, l’élection des candidats
hostiles ou même injurieux a été une façon de protester contre le
candidat officiel ou complaisant. La candidature officielle trouble
complétement l’opération électorale et en altère la sincérité,
non-seulement par la pression directe que l’administration exerce en sa
faveur, mais surtout par la fausse situation où elle met l’électeur
indépendant. Pour celui-ci, en effet, il ne s’agit plus de choisir le
candidat qui représente le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus
capable de rendre des services au pays; il s’agit d’écarter à tout prix
le candidat officiel. Dès lors, plus de nuances, plus de préférences.
Les opinions extrêmes trouvant une faveur assurée dans la foule, sur
laquelle les assertions tranchées, les déclamations bruyantes, ont plus
de force que les opinions moyennes, le parti démocratique d’ailleurs
ayant une organisation que n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai
fanatisme, les libéraux suivent le torrent, et adoptent malgré leurs
répugnances le candidat radical. C’est une erreur fort répandue en
France de croire qu’en demandant plus on obtient moins, et que
l’opposition radicale est l’instrument du progrès, la force d’impulsion
du gouvernement; cela est vrai de l’opposition modérée, mais non de
l’opinion radicale, laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement
aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les mesures de
répression qu’elle amène.
Plus que jamais l’effort de la politique doit être non pas de résoudre
les questions, mais d’attendre qu’elles s’usent. La vie des nations,
comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De
combien de choses il faut reconnaître qu’on ne peut vivre ni avec elles
ni sans elles, et pourtant l’on vit toujours! Le prince Napoléon disait,
il y a quelques jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner la
liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni dynasties rivales ni
parti révolutionnaire: «Vous attendrez longtemps.» L’histoire ne blâmera
pas la politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se seront
résignés à vivre d’expédients. Supposez qu’un membre de la branche aînée
ou de la branche cadette de Bourbon règne un jour sur la France, ce ne
sera point parce que la majorité de la France se sera faite légitimiste
ou orléaniste, c’est parce que la _roue de fortune_ aura ramené des
circonstances où tel membre de la maison de Bourbon se sera trouvé
l’utilité du moment. La France a si complétement laissé mourir en elle
l’attachement dynastique, que même la légitimité n’y rentrerait que par
aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain a tellement
supprimé toute métaphysique, qu’une idée des plus étroites tend à se
répandre: c’est qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force qu’il
est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine d’années on fait cet
étrange raisonnement: «La génération qui avait voté tel plébiscite est
morte en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin d’être
renouvelé.» C’est le contraire de l’idée du moyen âge, selon laquelle un
pacte valait d’autant plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la
négation du principe national, car le principe national, comme la
religion, suppose des pactes indépendants de la volonté des individus,
des pactes transmis et reçus de père en fils comme un héritage. En
refusant à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit tout à des
contrats viagers, que dis-je? passagers; les exaltés, je crois, les
voudraient même annuels, en attendant ce qu’ils appellent le
gouvernement direct, état où la volonté nationale ne serait plus que le
caprice de chaque heure. Que devient avec de pareilles conceptions
politiques l’intégrité de la nation? Comment nier le droit à la
sécession quand on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle
des citoyens? La vérité est qu’une nation est autre chose que la
collection des unités qui la composent, qu’elle ne saurait dépendre d’un
vote, qu’elle est à sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure
aux volontés particulières. Le principe du gouvernement ne saurait non
plus être réduit à une simple consultation du suffrage universel,
c’est-à-dire à constater et exécuter ce que le plus grand nombre regarde
comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme au fond un
appel à la lutte: en se proclamant _ultima ratio_, le suffrage universel
part de cette idée que le plus grand nombre est un indice de force; il
suppose que, si la minorité ne pliait pas devant l’opinion de la
majorité, elle aurait toute chance d’être vaincue. Mais ce raisonnement
n’est pas exact, car la minorité peut être plus énergique et plus versée
dans le maniement des armes que la majorité. «Nous sommes vingt, vous
êtes un, dit le suffrage universel; cédez, ou nous vous forçons!--Vous
êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je peux vous forcer: cédez,»
dira l’homme armé.
_Fata viam invenient!_ Heureux qui peut, comme Boèce, sur les ruines
d’un monde, écrire sa _Consolation de la philosophie_. L’avenir de la
France est un mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres pays
agitent de graves problèmes: l’Angleterre, avec un calme qu’on ne peut
assez admirer, résout des questions hardies qui chez nous passent pour
le domaine des seuls utopistes; mais partout le débat est circonscrit,
partout il y a une arène limitée, des lois du combat, des hérauts et des
juges. Chez nous, c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un
certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement en
question. Un pays peut-il résister à un tel régime? Voilà ce qu’on se
demande avec inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande nation
est, comme le corps humain, une machine admirablement pondérée et
équilibrée, qu’elle se crée les organes dont elle a besoin, et que, si
elle les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que, dans notre
ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé trop loin les amputations,
qu’en croyant ne retrancher que des superfluités maladives, nous ayons
touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien que l’obstination
du malade à ne pas se bien porter tienne à quelque grosse lésion faite
par nous dans ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais
beaucoup de précautions et pour laisser ce corps, robuste après tout,
quoique profondément atteint, réparer ses blessures intérieures et
revenir aux conditions normales de la vie.
Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs: des défauts aussi brillants que ceux
de la France sont à leur manière des qualités. La France n’a pas perdu
le sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de l’atticisme;
longtemps encore, elle fixera l’attention de l’humanité civilisée, et
posera l’enjeu sur lequel le public européen engagera ses paris. Les
affaires de la France sont de telle nature, qu’elles divisent et
passionnent les étrangers autant et souvent plus que les affaires de
leur propre pays. Le grand inconvénient de son état politique, c’est
l’imprévu; mais l’imprévu est à double face: à côté des mauvaises
chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement surpris
qu’après de déplorables aventures, la France traversât des années d’un
singulier éclat. Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait
prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique, quelle ample et
glorieuse revanche elle pourrait prendre dans les voies de l’activité
privée! Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans la conquête
pacifique du globe et dans l’assujettissement de toutes les races
inférieures! La France peut tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle
souffre, en somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les dieux.
Quels que soient les malheurs que l’avenir lui réserve, et dût le sort
du Français, comme celui du Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour
la pitié du monde et presque son sourire, le monde n’oubliera point que,
si la France est tombée dans cet abîme de misère, c’est pour avoir fait
d’audacieuses expériences dont tous profitent, pour avoir aimé la
justice jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse imprudence
la possibilité d’un idéal que les misères de l’humanité ne comportent
pas.
LA PART DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT DANS L’ÉDUCATION[20]
[20] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial le 19
avril 1869.
MESDAMES, MESSIEURS,
Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes paroles, et dites avec
une haute autorité. J’y adhère complétement. Je pense, comme notre digne
et illustre président[21], que la question de l’éducation est pour les
sociétés modernes une question de vie ou de mort, une question d’où
dépend l’avenir. Notre parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous
ne reculerons jamais devant ce principe philosophique, que tout homme a
droit à la lumière. Nous avons confiance que la lumière est
bienfaisante, que, si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir
le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne croient pas à la
réalité du devoir, qui regardent la morale comme une illusion, prêchent
la thèse désolante de l’abrutissement nécessaire d’une partie de
l’espèce humaine, rien de mieux; mais, pour nous qui croyons que la
morale est vraie d’une manière absolue, une telle doctrine nous est
interdite. A tout prix, et quoi qu’il arrive, _que plus de lumière se
fasse!_ Voilà notre devise; nous ne l’abandonnerons jamais.
[21] M. Carnot, député au Corps législatif.
Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont des scrupules, je le
sais. Ils s’effrayent du progrès qui porte de nos jours la conscience
dans des portions de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient restées
fermées. «Il y a, disent-ils, dans le travail humain, des fonctions
humbles auxquelles l’homme instruit et cultivé ne consentira jamais à se
plier. Le réveil de la conscience est toujours plus ou moins accompagné
de révolte; la diffusion de l’instruction rendra tout à fait impossibles
l’ordre, la hiérarchie, l’acceptation de l’autorité, sans lesquels
l’humanité n’a pas pu vivre jusqu’ici.» C’est là, messieurs, un
raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie. C’est la raison
dont on s’est servi, durant des siècles, pour maintenir l’esclavage. «Le
monde, disait-on, a des besognes infimes dont jamais un homme libre ne
se chargera; l’esclavage est donc nécessaire.» L’esclavage a disparu, et
le monde n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et le monde
ne croulera pas. Le raisonnement que je combats part d’une doctrine
basse et fausse: c’est que l’instruction ne sert que pour l’usage
pratique qu’on en fait; si bien que celui qui par sa position sociale
n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a pas besoin de cette
culture. La littérature, dans cette manière de voir, ne sert qu’à
l’homme de lettres, la science qu’au savant; les bonnes manières, la
distinction ne servent qu’à l’homme du monde. Le pauvre doit être
ignorant, car l’éducation et le savoir lui seraient inutiles. Blasphème,
messieurs! La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des devoirs
pour tout homme. Ce ne sont pas de simples ornements, ce sont des choses
sacrées comme la religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une
chose frivole, «la moins vaine des vanités,» comme disait Bossuet, on
pourrait soutenir qu’elle n’est pas faite pour tous, de même que le luxe
n’est pas fait pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose
sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On n’a jamais osé dire,
au moins dans un pays chrétien, que la religion soit une chose réservée
pour quelques-uns, que l’homme humble et pauvre doive être chassé de
l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction, la culture de l’âme, c’est
notre religion. Nous n’avons le droit d’en chasser personne. Condamner
un homme _a priori_ à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer
qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu et de la lumière.
Voilà l’impiété par excellence. Je me joins à l’honorable M. Carnot pour
lui déclarer une guerre à mort. On a dit que la victoire de Sadowa avait
été la victoire de l’instituteur primaire; cela est vrai, messieurs. Une
nation qui négligerait cette partie de sa tâche non-seulement manquerait
absolument à ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait à une
inévitable décadence, à une complète infériorité devant les autres
nations. La doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce humaine
n’est pas seulement impie, elle est impolitique; elle exposera la
société qui l’adoptera aux plus tristes retours de la brutalité. «Prenez
garde, disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans
l’ignorance; c’est vous qui êtes les plus menacés; ne voyez-vous pas
avec quelle facilité d’une bête brute on fait une bête féroce?»
La question spéciale que j’ai à discuter devant vous, messieurs, est une
des plus difficiles de toutes celles qui sont relatives à cette délicate
matière de l’instruction publique. J’entreprends de discuter les droits
réciproques de la famille et de l’État dans l’éducation de l’enfant. Ce
problème a donné lieu aux solutions les plus opposées. Il tient aux
principes les plus profonds de la théorie de la société, principes pour
lesquels je dois réclamer tout d’abord votre plus sérieuse attention.
Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs, naît en société,
c’est-à-dire que tout d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait
partie de groupes dont il est membre-né. La famille, la commune ou la
cité, le canton, le département ou la province, l’État, l’Église ou
l’association religieuse quelle qu’elle soit, voilà des groupes que
j’appellerai naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient en
naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs charges. Établir un
juste équilibre entre les droits opposés de ces groupes divers est le
grand problème des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est plus
difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans toutes les autres
parties du gouvernement civil, le sujet, le membre de l’État est
considéré comme majeur, libre, responsable, capable de raisonner et
discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire, le sujet, qui est
l’enfant, est en tutelle, incapable de volonté propre. Le choix de son
éducateur, choix dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa
vie, en d’autres termes, différera totalement, selon que son père, sa
mère, sa ville natale, l’État dont il fait partie, l’Église où le sort
l’a fait naître régleront son éducation. L’expérience en pareille
matière se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes mineures, si
j’ose le dire, pour lesquelles la loi est obligée de prendre un parti.
L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement éducable. Le
don que chacun de nous apporte en naissant n’est presque rien si la
société ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal aussi
est susceptible, dans une certaine mesure, d’élargir ses aptitudes par
l’éducation; mais cela est peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a
seule, comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser ses
découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions à ses acquisitions plus
anciennes, si bien que chacun de nous est l’héritier d’une somme immense
de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de réflexions, qui
constitue notre patrimoine, fait notre lien avec le passé et avec
l’avenir. Il n’y a pas de philosophie plus superficielle que celle qui,
prenant l’homme comme un être égoïste et viager, prétend l’expliquer et
lui tracer ses devoirs en dehors de la société dont il est une partie.
Autant vaut considérer l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire
qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité est un
ensemble dont toutes les parties sont solidaires les unes pour les
autres. Nous avons tous des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a
souffert pour elle il y a des siècles nous a conquis le droit de
conduire librement notre pensée; c’est à une longue série de générations
honnêtes et obscures que nous devons une patrie, une existence civile et
libre. Ce trésor de raison et de science, toujours grandissant, que nous
avons reçu du passé et que nous léguons à l’avenir, c’est l’éducation,
messieurs, l’éducation à tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce
trésor appartient à la société qui le dispense. Sous quelle forme, par
quelles mains, avec quelles garanties cette dispensation doit-elle se
faire?
Un principe sur lequel tous les bons esprits de nos jours paraissent
d’accord est de n’attribuer à la société, je veux dire à la commune, à
la province, à l’État, que ce que les individus isolés ou associés
librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera justement dans
l’avenir à transporter une foule de choses de la catégorie des choses
d’État à la catégorie des choses libres, abandonnées à l’initiative
privée. La religion, par exemple, était autrefois une chose d’État; elle
ne l’est plus et tend chaque jour à devenir une chose tout à fait libre.
Concevons-nous une société où l’instruction publique pourrait de même
être considérée comme une chose libre, ne regardant que l’individu et la
famille; une société où il n’y aurait aucune administration de
l’instruction publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient pas
plus de l’école à laquelle le père conduit son fils que de la maison où
il le fournit de vêtements; une société où chacun choisirait un
professeur, un médecin, un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa
capacité, et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État? Oui, sans
doute, une telle société se conçoit; le jour où une pareille absence de
législation serait possible, un immense progrès intellectuel et moral
aurait été accompli; car une société est d’autant plus parfaite que
l’État s’y occupe de moins de choses; mais ce jour est fort éloigné.
Tous les pays du monde, la libre Amérique plus qu’aucun autre, regardent
comme impossible d’abandonner purement et simplement à la sollicitude
des particuliers le soin de l’instruction publique. Il est indubitable
que l’application d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour
conséquence de réduire déplorablement le nombre de ceux qui participent
à l’instruction et d’en abaisser misérablement le niveau. Nous ne
discuterons donc pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être un
jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument libre, je veux
dire dont ni l’État, ni le canton, ni le département, ni la commune ne
s’occuperaient, ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous
rechercherons comment, dans l’état actuel de nos sociétés, il est
possible, en pareille matière, de concilier l’intérêt de l’État avec les
droits sacrés de la famille et de l’individu.
Plus nous remontons dans le passé, messieurs, plus nous trouvons les
droits de l’État sur l’éducation de l’enfant affirmés hautement et même
exagérés. Dans ces petites sociétés grecques qui sont pour nous à
l’horizon de l’histoire comme un idéal, l’éducation, de même que la
religion, était absolument une chose d’État. L’éducation était réglée
dans ses moindres détails; tous se livraient aux mêmes exercices du
corps, tous apprenaient les mêmes chants, tous participaient aux mêmes
cérémonies religieuses et traversaient les mêmes initiations. Y changer
quelque chose était un crime puni de mort; «corrompre la jeunesse,»
c’est-à-dire la détourner de l’éducation d’État, était un crime capital
(témoin Socrate). Et ce régime, qui nous paraîtrait insupportable, était
charmant alors; car le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie
et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices, toutes les
tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à Athènes par M. Beulé, au pied de
l’Acropole, nous montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique;
ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice avec un ensemble et à
la fois une individualité qui étonnent; une muse préside à leurs
exercices et les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie de vie
dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout simple. La cité antique,
messieurs, était en réalité une famille; tous y étaient du même sang.
Les luttes qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État,
n’existaient pas alors; nos thèses sur la séparation de l’Église et de
l’État, sur les écoles libres et les écoles d’État, n’avaient aucun
sens. La cité était à la fois la famille, l’Église et l’État.
Une telle organisation, je le répète, n’était possible que dans de
très-petites républiques, fondées sur la noblesse de race. Dans de
grands États, une pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût
été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur ce qui constituait la
liberté dans ces vieilles cités grecques. La liberté, c’était
l’indépendance de la cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de
l’individu, le droit de l’individu de se développer à sa guise, en
dehors de l’esprit de la cité. L’individu qui voulait se développer de
la sorte s’expatriait; il allait coloniser, ou bien il allait chercher
un asile dans quelque grand État, dans un royaume où le principe de la
culture intellectuelle et morale n’était pas si étroit. On était
probablement plus libre, dans le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et
ce fut justement ce que cette vieille discipline des Hellènes avait de
tyrannique qui fit verser le monde du côté des grands empires, tels que
l’empire romain, où des gens de toute provenance se trouvaient confondus
sans distinction de race et de sang.
L’empire romain, messieurs, négligea tristement l’instruction publique,
et certainement ce fut là une des causes de sa faiblesse. Je suis
persuadé que, si les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à
Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie leur attention du
côté de l’éducation populaire, la prompte décadence de la machine
impériale eût été évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait
pas su faire. A travers mille persécutions, malgré des lois vexatoires
et toutes faites pour empêcher les associations privées des citoyens, le
christianisme ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes
associations en dehors de l’État. Il prit l’homme plus profondément
qu’on ne l’avait pris jusque-là. L’Église fit revivre en un sens la cité
grecque, et créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste, un
petit monde où l’homme trouva des motifs de bien faire et des raisons
d’aimer. A partir du triomphe du christianisme au IVe siècle, l’État et
la cité abdiquent à peu près complétement tout droit sur l’éducation;
l’Église en est seule chargée; et voyez, messieurs, combien il est
dangereux de suivre dans les choses humaines une direction exclusive:
cette association des âmes, qui a si fort élevé le niveau de la moralité
humaine, réduit l’esprit humain durant six ou sept cents ans à une
complète nullité; rappelez-vous ce que furent le VIe, le VIIe, le VIIIe,
le IXe, le Xe siècle: un long sommeil durant lequel l’humanité oublia
toute la tradition savante de l’antiquité et retomba en pleine barbarie.
Le réveil se fit en France; il se fit à Paris, au moment où Paris a été
le plus complétement et le plus légitimement le centre de l’Europe, sous
Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis le Jeune et Suger, à
l’époque d’Abélard. Alors se fonda quelque chose d’admirable et
extraordinaire, je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée
dans toute l’Europe latine. L’université de Paris, qui commence à
paraître vers 1200, est, dis-je, quelque chose de tout à fait nouveau et
original. Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame, elle
reste toujours plus ou moins sous la surveillance souvent jalouse de
l’Église, et, à l’époque de la Révolution, les grades de l’université de
Paris étaient encore conférés par le chancelier de Notre-Dame. Mais un
pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi de France, la prend sous
sa tutelle et la soustrait en grande partie à la juridiction
ecclésiastique. Le roi de France, en proclamant l’université de Paris sa
Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et créa ce grand régime
des corporations enseignantes, à demi indépendantes de l’État, possédant
de grands biens en dehors de l’État, qui a porté et porte encore en
Allemagne et en Angleterre de si bons fruits. La réforme protestante,
dans les pays qui l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités et
donna à l’école auprès de l’église, et presque à l’égal de l’église, une
place qu’elle n’avait pas encore eue jusque-là. Dans les pays
catholiques, au contraire, l’importance prise par la compagnie de Jésus
amoindrit les universités et donna à l’éducation une direction, selon
moi, très-critiquable. Mais arrivons à notre temps et au système qui, à
la suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée nationale de 1789
jusqu’à nos jours, semble s’être établi dans les mœurs, et qu’on peut
considérer comme une espèce de charte intervenue, après de longs débats,
pour mettre d’accord des prétentions également légitimes.
Ce qui caractérise toutes les œuvres de la révolution française,
messieurs, c’est l’exagération de l’idée de l’État. Bien plus entraînés
par un puissant enthousiasme que réglés par le sentiment de la réalité,
les hommes de ce temps crurent qu’il était possible, dans nos grandes
nations modernes, de revenir à l’idée du citoyen antique, ne vivant que
pour l’État. C’était là une noble erreur. Sans doute l’homme moderne a
une patrie, et pour cette patrie il saura, s’il le faut, égaler les
actes les plus loués de l’héroïsme antique; mais cette patrie ne saurait
être un moule étroit, une espèce d’ordre militaire comme Sparte et les
républiques de l’antiquité. Nos États modernes sont trop grands pour
cela. La patrie est selon nous une libre société que chacun aime parce
qu’il y trouve les moyens de développer son individualité, mais qui ne
doit être une gêne pour personne. La révolution française ne comprit pas
cela suffisamment, ou du moins elle l’oublia, car ses premières vues sur
l’éducation furent admirables. Presque tous les cahiers des états
généraux (les vrais programmes de la Révolution) insistaient à la fois
et sur la création d’un système général d’instruction publique, et sur
la proclamation de la liberté de l’enseignement. C’était la vérité. On
est frappé de ce qu’il y eut, dans ces premiers instincts de la
révolution, de droiture et de justesse. Le plan de M. de Talleyrand, lu
aux séances des 10 et 11 septembre 1791 à l’Assemblée constituante, est
la plus remarquable théorie de l’instruction publique qu’on ait proposée
en notre pays. La part de la liberté y est assez large. Elle l’est déjà
moins dans le plan présenté par Condorcet à l’Assemblée législative, le
20 avril 1792. Une sorte de roideur de sectaire, qui sûrement a sa
grandeur, commence à faire méconnaître les nécessités de la vie réelle.
C’est bien pis à la Convention: Sparte est le rêve universel. L’enfant,
selon les idées souvent énoncées vers ce temps, doit être enlevé à sa
famille pour être élevé selon les vues de l’État; les parents (les vrais
éducateurs, messieurs, ne l’oubliez jamais) sont tenus en suspicion. On
était dans un état de fièvre étrange; les idées les plus contradictoires
se produisaient. Au milieu de ces rêves, on est heureusement surpris de
voir la terrible assemblée proclamer, à un moment, «la liberté de
l’enseignement». Ce mot ne fut qu’un éclair passager. Les plans du
Directoire et du Consulat versèrent dans le sens d’un enseignement donné
en principe uniquement par l’État. L’enseignement devint d’abord une
fonction de l’État, puis l’œuvre d’une corporation totalement dépendante
de l’État. L’organisation de l’instruction publique de 1802 et
l’Université impériale de 1806 sont fondées sur ce principe. L’éducation
de cette époque est toute militaire; chaque école est un régiment divisé
en compagnies, avec des sergents et des caporaux; tout se fait au bruit
du tambour; on veut former des soldats bien plus que des hommes. L’être
intérieur est tout à fait négligé. La part faite à la religion et à la
morale est presque nulle. Sûrement, la religion figure au règlement;
elle a ses heures, ses exercices, mais c’est une religion officielle,
une religion de régiment, quelque chose comme une messe militaire, où
l’on fait l’exercice et où l’on n’entend que le bruit des fusils et du
commandement. De la vraie religion et de la vraie morale, de celle qu’on
puise dans une tradition de famille, dans les leçons d’une mère, dans
les loisirs rêveurs d’une jeunesse libre, il n’y en avait pas une trace.
De là ce quelque chose de sec, de brutal et d’étroit qui caractérise ce
temps. Les petits séminaires seuls, tolérés, mais strictement limités,
offrirent une échappatoire à cette compression; là put se former l’âme
poétique d’un Lamartine; rappelez-vous le premier moment de colère du
grand poëte contre «ces hommes géométriques, qui seuls avaient alors la
parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous
l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyant avoir desséché pour
toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer
en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine.
Rien ne peut peindre à ceux qui ne l’ont pas subie l’orgueilleuse
stérilité de cette époque.»
Je ne raconterai pas les luttes qui suivirent et qui sont tout à fait de
l’histoire contemporaine. Qu’il suffise de dire qu’une sorte de
concordat semble s’être établi entre ceux qui voudraient que l’État seul
enseignât et ceux qui voudraient que l’instruction fût livrée
entièrement à l’initiative privée. Dans ce nouveau système, messieurs,
l’État joue le rôle de zélateur, de principal promoteur des études: il
fait pour elles des sacrifices pécuniaires, les villes en font aussi; la
société, enfin, s’occupe activement d’un intérêt qu’elle sent bien être
majeur pour elle; mais elle ne force personne. Le père assez coupable
pour ne pas donner l’éducation à son fils, elle ne le punit pas. Le père
qui ne veut pas des écoles de l’État en a d’autres à son choix. Je
n’examine pas si, dans la pratique, cet idéal est bien réalisé; je ne
rechercherai pas surtout si l’État porte dans la direction de
l’instruction publique l’esprit libéral et solide qui conviendrait en
pareille matière. Je ne m’occupe que du système général. Ce système, je
l’adopte pour ma part, comme conciliant assez bien, s’il était
loyalement pratiqué, les droits de la famille et les droits de l’État.
Il est clair en effet, messieurs, qu’un système d’éducation analogue à
celui de l’antiquité grecque, un système uniforme, obligatoire pour
tous, enlevant l’enfant à sa famille, l’assujettissant à une discipline
où la conscience du père pourrait être blessée, un tel système, dis-je,
est de nos jours absolument impossible. Loin d’être une machine
d’éducation, ce serait là une machine d’abrutissement, de sottise et
d’ignorance. Les conceptions du temps de la Révolution (si l’on excepte
le plan de Talleyrand), et surtout l’Université de Napoléon Ier, furent
frappées à cet égard d’un défaut irrémédiable. Lisez le règlement des
études de 1802; vous y lisez ce qui suit: «Tout ce qui est relatif aux
repas, aux recréations, aux promenades, au sommeil se fera par
compagnie... Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de 1,500
volumes; toutes les bibliothèques contiendront les mêmes ouvrages. Aucun
autre ouvrage ne pourra y être placé sans l’autorisation du ministre de
l’intérieur.»
Voilà ce que M. Thiers appelle «la création la plus belle peut-être du
règne de Napoléon». Nous nous permettons de ne pas être de son avis.
Cette uniformité d’éducation, cet esprit officiel serait la mort
intellectuelle d’une nation. Non, tel n’est nullement notre idéal.
L’État doit maintenir un niveau, non l’imposer. Même sur la question de
savoir si l’État doit déclarer obligatoire un certain _minimum_
d’enseignement, j’hésite. Qu’il y ait obligation morale pour le père de
donner à son fils l’instruction nécessaire, celle qui fait l’homme, cela
est trop clair pour avoir besoin d’être dit. Mais faut-il écrire cette
obligation dans la loi, l’y écrire avec une sanction pénale? eh bien, je
le répète, j’hésite. Un père, une mère (et ce cas sera fréquent) se
chargeront de donner ou faire donner chez eux à leur enfant l’éducation
qui leur paraît la meilleure, comment constatera-t-on que cette
éducation est l’équivalent de celle qui se donne à l’école primaire?
Fera-t-on subir un examen à l’enfant? Cet examen m’inquiète. Qui le fera
subir? Sur quoi portera-t-il? Sûrement, si des personnes pratiques
m’assuraient qu’une telle législation est nécessaire pour rompre ce
poids d’ignorance qui nous écrase, j’y consentirais; mais je ne crois
pas qu’il en soit ainsi. Il n’en est pas de même de la gratuité de
l’instruction primaire; celle-là est désirable; il faut que le père qui
ne donne pas l’instruction à son fils soit inexcusable. Que le blâme du
public s’attache à lui, à la bonne heure! mais je ne veux rien de plus.
La vraie sanction à cet égard, comme pour toutes les choses d’ordre
moral, est de laisser se constituer par la liberté une forte opinion
publique qui soit sévère pour tant de méfaits que la loi n’atteindra
jamais.
Une distinction capitale, du reste, doit ici être faite, et cette
distinction va nous permettre de pénétrer plus profondément dans notre
sujet. Entre les parties si diverses dont se compose la culture de
l’homme, il en est que l’État peut donner, peut seul bien donner; il en
est d’autres pour lesquelles l’État est tout à fait incompétent. La
culture morale et intellectuelle de l’homme, en effet, se compose de
deux parties bien distinctes: d’une part, l’_instruction_, l’acquisition
d’un certain nombre de connaissances positives, diverses selon les
vocations et les aptitudes du jeune homme; d’autre part, l’_éducation_,
l’éducation, dis-je, également nécessaire à tous, l’éducation qui fait
le galant homme, l’honnête homme, l’homme bien élevé. Il est clair que
cette seconde partie est la plus importante. Il est permis d’être
ignorant en bien des choses, d’être même un ignorant dans le sens absolu
du mot; il n’est pas permis d’être un homme sans principes de moralité,
un homme mal élevé. Que ces deux éléments fondamentaux de la culture
humaine puissent être séparés, hélas! cela est trop clair. Ne voit-on
pas tous les jours des hommes fort savants dénués de distinction, de
bonté, parfois d’honnêteté? Ne voit-on pas, d’un autre côté, des
personnes excellentes, délicates, distinguées, livrées à toutes les
suggestions de l’ignorance et de l’absurdité? Il est clair que la
perfection est de réunir les deux choses. Or, de ces deux choses, il en
est une, l’instruction, que l’État seul peut donner d’une façon
éminente; il en est une autre, l’éducation, pour laquelle il ne peut pas
grand chose. Livrez l’instruction à l’initiative et au choix des
particuliers, elle deviendra très-faible. La dignité du professeur ne
sera pas assez gardée, l’appréciation de son savoir se trouvera livrée à
des jugements arbitraires et superficiels. Livrez, d’un autre côté,
l’éducation à l’État, il fera son possible, il n’aboutira qu’à ces
grands internats, héritage malheureux des jésuites du XVIIe et du XVIIIe
siècle, où l’enfant séparé de la famille, séquestré du monde et de la
société de l’autre sexe, ne peut acquérir ni distinction ni délicatesse.
Je l’avoue, autant je maintiens le privilége de l’État sur
l’enseignement proprement dit, autant je voudrais voir l’État renoncer à
ses internats; la responsabilité y est trop grande; la famille seule
peut ici apporter une efficace collaboration. L’éducation, c’est le
respect de ce qui est réellement bon, grand et beau; c’est la politesse,
charmante vertu, qui supplée à tant d’autres vertus; c’est le tact, qui
est presque de la vertu aussi. Ce n’est pas un professeur qui peut
apprendre tout cela.
Cette pureté, cette délicatesse de conscience, base de toute solide
moralité, cette fleur de sentiment qui sera un jour le charme de
l’homme, cette finesse d’esprit consistant toute en insaisissables
nuances, où l’enfant et le jeune homme peuvent-ils l’apprendre? Dans les
livres, dans des leçons attentivement écoutées, dans des textes appris
par cœur? oh! nullement, messieurs; ces choses-là s’apprennent dans
l’atmosphère où l’on vit, dans le milieu social où l’on est placé; elles
s’apprennent par la vie de famille, non autrement. L’instruction se
donne en classe, au lycée, à l’école; l’éducation se reçoit dans la
maison paternelle; les maîtres, à cet égard, c’est la mère, ce sont les
sœurs. Rappelez-vous, messieurs, ce beau récit de Jean Chrysostome sur
son entrée à l’école du rhéteur Libanius, à Antioche. Libanius avait
coutume, quand un élève nouveau se présentait à son école, de le
questionner sur son passé, sur ses parents, sur son pays. Jean,
interrogé de la sorte, lui raconta que sa mère Anthuse, devenue veuve à
vingt ans, n’avait pas voulu se remarier pour se consacrer tout entière
à son éducation. «O dieux de la Grèce, s’écria le vieux rhéteur, quelles
mères et quelles veuves parmi ces chrétiens!» Voilà le modèle,
messieurs. Oui, la femme profondément sérieuse et morale peut seule
guérir les plaies de notre temps, refaire l’éducation de l’homme,
ramener le goût du bien et du beau. Il faut pour cela reprendre
l’enfant, ne pas le confier à des soins mercenaires, ne se séparer de
lui que pendant les heures consacrées à l’enseignement des classes, à
aucun âge ne le laisser tout à fait séparé de la société des femmes. Je
suis si convaincu de ces principes, que je voudrais voir introduire chez
nous un usage qui existe chez d’autres nations, et qui produit
d’excellents résultats: c’est que les écoles des deux sexes soient
séparées le plus tard possible, que l’école soit commune aussi longtemps
que cela se peut, et que cette école commune soit dirigée par une femme.
L’homme, en présence de la femme, a le sentiment de quelque chose de
plus faible, de plus délicat, de plus distingué que lui. Cet instinct
obscur et profond a été la base de toute civilisation, l’homme puisant
dans ce sentiment le désir de se subordonner, de rendre service à l’être
plus faible, de lui prouver sa secrète sympathie par des complaisances
et des politesses. La société de l’homme et de la femme est ainsi
essentiellement éducatrice. L’éducation de l’homme est impossible sans
femmes. On dit, je crois, que la séquestration que je combats se fait
dans l’intérêt de la morale; je suis persuadé qu’elle est une des causes
de ce peu de respect pour la femme qu’on regrette de trouver dans une
certaine jeunesse. La jeunesse allemande a sûrement des mœurs plus pures
que la nôtre, et cependant son éducation est beaucoup plus libre, bien
moins casernée.
«Vous tracez là, me dira-t-on, un idéal chimérique. Même dans une grande
ville, un tel système d’éducation, avec nos mœurs, serait
très-difficile. Dans les petites villes, dans les campagnes, il est
impossible; l’internat est la conséquence nécessaire de ce fait que
toute famille n’a pas à sa portée un établissement d’instruction où elle
puisse envoyer ses enfants.»--Je sais qu’un tel idéal sera dans beaucoup
de cas difficile à réaliser. Ce que je maintiens seulement, c’est que
l’internat doit toujours être un pis aller. Même dans les cas où la
séparation de l’enfant et de sa famille est nécessaire, je voudrais
qu’on se passât le plus possible de ce moyen désespéré. En Allemagne,
pays si avancé pour ce qui touche aux questions d’éducation, il n’y a
presque pas d’internats. Comment s’y prend-on? Si l’on est obligé de se
séparer de son enfant, on le met chez des parents, chez des amis, chez
des pasteurs, chez des professeurs réunissant dans leur maison une
dizaine d’élèves. A un âge où nous croyons que l’enfant a besoin d’être
surveillé à toute heure, on ne craint pas de le livrer à lui-même; on le
charge de se loger, de se nourrir, de se conduire dans une grande ville.
Permettez-moi de rappeler ici un souvenir d’enfance. Je suis né dans une
petite ville de basse Bretagne, où se trouvait un collége tenu par de
respectables ecclésiastiques, qui enseignaient fort bien le latin. Il
s’exhalait de cette pieuse maison un parfum de vétusté qui, quand j’y
pense, m’enchante encore; on se fût cru transporté au temps de Rollin ou
des solitaires de Port-Royal. Ce collége donnait l’éducation à toute la
jeunesse de la petite ville et des campagnes dans un rayon de six ou
huit lieues à la ronde. Il comptait très-peu d’internes. Les jeunes
gens, quand ils n’avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient
chez les habitants, dont plusieurs trouvaient dans l’exercice de cette
hospitalité de petits bénéfices; les parents, en venant le mercredi au
marché, apportaient à leurs enfants les provisions de la semaine; les
chambrées faisaient le ménage en commun avec beaucoup de cordialité, de
gaieté et d’économie. Ce système était celui du moyen âge; c’est encore
celui de l’Angleterre et de l’Allemagne. Que si nos mœurs ne
comportaient pas de tels arrangements, que si la forme nouvelle de Paris
se prête en particulier aussi peu que possible à ce que cette ville
reste ce qu’elle a toujours été, une ville d’études, je demanderais au
moins une chose, c’est que les pensionnats, s’il en faut, ne soient pas
tenus par l’État, qu’ils soient des établissements privés placés sous la
surveillance des parents et choisis par eux en toute responsabilité.
_Responsabilité_, mot capital, messieurs, et qui renferme le secret de
presque toutes les réformes morales de notre temps. Certes, il est
commode de déléguer à d’autres ce poids de la conscience qui fait notre
noblesse et notre fardeau; mais aucune de ces délégations n’est valable.
Le tort de nos vieilles habitudes françaises, en fait d’éducation comme
en bien d’autres choses, était de chercher à diminuer la responsabilité.
Les parents n’avaient qu’un seul désir, trouver une bonne maison à
laquelle ils pussent confier leur enfant en toute sûreté de conscience,
afin de n’avoir plus à y penser. Eh bien, cela est très-immoral. Rien ne
dégage l’homme de ses devoirs, de sa responsabilité devant Dieu. Cette
manière de placer l’enfant durant son éducation hors du milieu de la
famille est, je le répète, un héritage du système introduit par les
jésuites, lesquels ont si souvent égaré les idées de notre pays en fait
d’éducation. Quelle fut la tactique des jésuites au XVIe et au XVIIe
siècle pour arriver à leur but, qui était d’attirer à eux l’éducation de
la jeunesse? Elle fut bien simple. On s’emparait de l’esprit de la mère,
on lui exposait le poids terrible que ferait peser sur elle devant Dieu
l’éducation de ses enfants. Puis on lui offrait un moyen fort commode
pour échapper à cette responsabilité, c’était de les confier à la
Société. On lui expliquait avec toutes les précautions possibles qu’elle
n’avait pas compétence pour des matières aussi graves, qu’il fallait se
démettre d’un tel soin sur les docteurs autorisés (erreur énorme! en
pareille matière le docteur autorisé, messieurs, c’est la mère). Remis
aux meilleurs maîtres, l’enfant ne chargeait plus la conscience de ses
parents. Hélas! la mère, trop souvent frivole, écoutait volontiers ce
discours; elle-même n’était peut-être pas fâchée de se voir débarrassée
de soins austères. Tout le monde, de la sorte, était content; la mère
était à la fois tout entière à ses plaisirs et sûre de gagner le ciel;
le révérend père le garantissait. Ainsi fut consommée cette séparation
fatale de la mère et de l’enfant; ainsi fut infligée à nos mœurs
nationales leur plus cruelle blessure; ainsi furent fondés ces
gigantesques établissements dont l’ancien collége Louis-le-Grand (alors
appartenant aux jésuites) donna le premier modèle. L’invention fut
trouvée admirable; elle était funeste, et nous ne l’avons pas encore
expiée. La femme abdiqua sa plus noble tâche, la tâche qu’elle seule
peut remplir. La famille, loin d’être tenue pour la base de l’éducation,
fut regardée comme un obstacle. On la mit en suspicion; on l’écarta le
plus possible, on prémunit l’enfant contre l’influence de ses parents;
les jours de sortie furent présentés comme des jours de danger pour lui.
L’Université elle-même imita plus qu’elle ne l’aurait dû les internats
jésuitiques, et cette organisation à la façon d’un régiment devint le
trait fondamental de l’éducation française. Je crois qu’il n’en peut
rien sortir de bon. L’église, le monastère, le collége du moyen âge
(bien différent de nos lycées), ont à leur manière élevé l’homme, créé
un type d’éducation plus ou moins complet. Une seule chose n’a jamais
élevé personne, c’est la caserne. Voyez le triste souvenir que gardent
souvent nos jeunes gens de ces années qui devraient être les plus
heureuses de leur vie. Voyez combien peu rapportent de cette vie
d’internat des principes solides de morale et ces instincts profonds qui
mettent l’homme en quelque sorte dans l’heureuse incapacité de mal
faire. Une règle uniforme ne saurait produire d’individualités
distinguées. L’affection du maître et des élèves est, dans de telles
combinaisons, presque impossible.
Quel est le maître, en effet, avec lequel l’interne d’un lycée est le
plus souvent en rapport? C’est le surveillant, le maître d’étude. Il y a
parmi ces maîtres respectables bien des dévouements cachés, d’honorables
abnégations; mais je crains qu’il ne soit toujours impossible à l’État
de former un corps de maîtres d’étude qui soit à la hauteur de ses
fonctions. Il n’en est pas ainsi pour les professeurs; seul, je l’ai
dit, l’État aura un corps de professeurs éminents. Pour les maîtres
d’étude, c’est tout l’inverse. Condamné à une position subalterne à
l’égard des professeurs et de l’administration, le corps des
surveillants dans les établissements de l’État, malgré de
très-honorables exceptions, laissera toujours à désirer. Or un pareil
corps, presque insignifiant si l’État se borne à son vrai rôle, qui est
de donner l’instruction dans des externats, devient le plus important si
l’État s’impose la tâche difficile de former l’homme tout entier.
Une grande différence se remarque encore à cet égard entre nos mœurs et
celles de l’Angleterre et de l’Allemagne. En Angleterre, en particulier,
l’éducation est beaucoup moins surveillée dans le détail que chez nous.
Vous allez sentir le contraste par un exemple. Chez nous, chaque élève
reçoit un devoir journalier. Non-seulement le professeur vérifie si le
devoir est fait; mais, dans l’intervalle des deux classes, des
précautions sont prises pour que l’élève le fasse. On l’enferme à
certaines heures dans une salle; pendant ce temps, il est surveillé, on
lui interdit la lecture des livres étrangers à la tâche du jour; un
maître d’étude est chargé de l’aiguillonner sans cesse. En Angleterre,
les choses se passent autrement. Si l’élève, revenant en classe, n’a pas
fait son devoir, il est très-sévèrement puni. Dans l’intervalle, on le
laisse libre; s’il lui plaît de faire tout d’abord son travail, s’il lui
plaît d’attendre à la dernière heure, cela le regarde. Toute lecture,
non immorale, lui est permise. Que la tâche soit faite, voilà tout ce
qu’on lui demande. Je préfère cette méthode; elle inculque mieux le
sentiment du devoir. L’excès des mesures préventives paraît de la
sagesse; il n’a qu’un inconvénient, c’est de couper du même coup la
racine du bien et celle du mal, c’est-à-dire la liberté. Tout ce qui
réduit l’homme à l’état d’automate lui enlève sa valeur, et prépare
l’abaissement de la nation assez imprudente pour croire qu’on affermit
l’ordre social en affaiblissant l’individu.
En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un
christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous
enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux
qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En
cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur
temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte.
Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société
des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses
ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à
outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces
vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au
galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours
maîtres de l’arrêter.--Le monde ne tient debout que par un peu de vertu;
dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable; plus la
conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire.
L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne
sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs.
Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la
continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la
raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue
n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts,
plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres.
C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce
tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué,
la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont
supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme
vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que
celle du devoir accompli; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange
est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées
impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée
que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience,
croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! le devoir était un piége tendu
devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé.
Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion
naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel.
Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que
comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur
cette terre; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les
nobles aspirations de notre cœur; la foi qui nous raffermit, et qui, si
par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà
les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se
consolera un jour de ses souffrances.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Préface I
La réforme intellectuelle et morale de la France 1
La guerre entre la France et l’Allemagne 122
Lettre à M. Strauss 167
Nouvelle lettre à M. Strauss 187
De la convocation d’une assemblée pendant le siége 211
La monarchie constitutionnelle en France 233
La part de la famille et de l’État dans l’éducation 307
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE ***
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