The Project Gutenberg eBook of Examen de conscience philosophique
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Title: Examen de conscience philosophique
Author: Ernest Renan
Release date: August 23, 2026 [eBook #79437]
Language: French
Original publication: Paris: A. Franck, 1889
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Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXAMEN DE CONSCIENCE PHILOSOPHIQUE ***
EXAMEN
DE
CONSCIENCE PHILOSOPHIQUE
PAR
ERNEST RENAN
PARIS
CHEZ A. FRANCK, LIBRAIRE
RUE RICHELIEU, 67
1889
I
Le premier devoir de l’homme sincère est de ne pas influer sur ses
propres opinions, de laisser la réalité se refléter en lui comme en la
chambre noire du photographe, et d’assister en spectateur aux batailles
intérieures que se livrent les idées au fond de sa conscience. On ne
doit pas intervenir dans ce travail spontané; devant les modifications
internes de notre rétine intellectuelle, nous devons rester passifs. Non
que le résultat de l’évolution inconsciente nous soit indifférent et
qu’il ne doive entraîner de graves conséquences; mais nous n’avons pas
le droit d’avoir un désir, quand la raison parle; nous devons écouter,
rien de plus; prêts à nous laisser traîner pieds et poings liés où les
meilleurs arguments nous entraînent. La production de la vérité est un
phénomène objectif, étranger au moi, qui se passe en nous sans nous, une
sorte de précipité chimique que nous devons nous contenter de regarder
avec curiosité. De temps en temps, il est bon de s’arrêter, de se
recueillir en quelque sorte, pour voir en quoi la façon dont on envisage
le monde a pu se modifier, quelle marche, dans l’échelle de la
probabilité à la certitude, ont pu suivre les propositions dont on a
fait la base de sa vie.
Une chose absolument hors de doute, c’est que, dans l’univers accessible
à notre expérience, on n’observe et on n’a jamais observé aucun fait
passager provenant d’une volonté ni de volontés supérieures à celle de
l’homme. La constitution générale du monde est remplie d’intentions, au
moins apparentes; mais dans les faits de détail, rien d’intentionnel. Ce
qu’on attribue aux anges, aux _daimones_, aux dieux particuliers,
provinciaux, planétaires, ou même à un Dieu unique agissant par des
volontés particulières, n’a aucune réalité. De notre temps, rien de ce
genre ne se laisse constater. Des textes écrits, si on les prenait au
sérieux, feraient croire que de tels faits se sont passés autrefois;
mais la critique historique montre le peu de crédibilité de pareilles
narrations. Si le régime des volontés particulières avait été, à une
époque quelconque, la loi du monde, on verrait quelque reste, quelque
arrachement d’un tel régime dans l’état actuel. Or l’état actuel ne
présente aucune trace d’une action venant du dehors. L’état que nous
avons devant nous est le résultat d’un développement dont nous ne
saisissons pas le commencement; dans les innombrables mailles de cette
chaîne, nous ne découvrons pas un seul acte libre, avant l’apparition de
l’homme ou, si l’on veut, des êtres vivants. Depuis l’apparition de
l’homme, il y a eu une cause libre qui a usé des forces de la nature
pour des fins voulues: mais cette cause émane elle-même de la nature:
c’est la nature se retrouvant, arrivant à la conscience. Ce qui ne s’est
jamais vu, c’est l’intervention d’un agent supérieur pour corriger ou
diriger les forces aveugles, éclairer ou améliorer l’homme, empêcher un
affreux malheur, prévenir une injustice, préparer les voies à
l’exécution d’un plan donné. Le caractère de précision absolue du monde
que nous appelons matériel suffirait à éloigner l’idée d’intention;
l’intentionnel se trahissant presque toujours par le manque de géométrie
et l’à-peu-près.
Ce que nous venons de dire s’applique avec une certitude en quelque
sorte expérimentale à la planète Terre, dont l’histoire nous est assez
bien connue pour qu’une grosse particularité de son régime ne puisse
nous échapper. Nous pouvons l’appliquer sans hésitation au soleil et au
système solaire tout entier, qui ne forment avec nous qu’un seul petit
_cosmos_. Nous pouvons même l’appliquer à tout le système sidéral qui se
révèle aux habitants de la terre grâce à la transparence de l’air et de
l’espace[1]. Malgré les distances, dépassant toute imagination, qui
séparent ces différents corps les uns des autres et de nous, on a pu
constater que la physique, la mécanique, la chimie de ces corps sont les
mêmes que celles du système solaire. Nul doute qu’ils ne suivent, comme
le système solaire, les lois d’un développement ayant ses causes en
lui-même. En tout cas, s’il en était autrement, l’_onus probandi_
incomberait à ceux qui soutiendraient le contraire, en vertu de ce
principe que l’on ne doit pas discuter comme possible ce qu’aucun indice
ne porte à supposer. Tout indice, même faible, doit être suivi par la
science avec acharnement; mais l’assertion gratuite n’a pas besoin
d’être réfutée; _quod gratis asseritur gratis negatur_.
[1] C’est là ce que, dans tout ce morceau, j’appellerai _univers_.
De même que nous ne voyons pas au-dessus de nous de trace d’intelligence
agissant en vue de fins déterminées, nous n’en voyons pas non plus
au-dessous. La fourmi, quoique très petite, est plus intelligente que le
cheval; mais si, dans l’ordre microbique, il y avait des êtres très
intelligents, nous nous en apercevrions à des actions réfléchies émanant
d’eux. Or l’action de ces petits êtres, qui sont la cause de presque
tous les phénomènes morbides, a si peu de portée qu’il a fallu une
science très avancée pour l’apercevoir; à l’heure qu’il est, leur action
se confond presque encore avec les forces chimiques et mécaniques.
D’après notre expérience, bornée sans doute, l’intelligence paraît
limitée au règne du fini; au-dessus et au-dessous, c’est la nuit.
On peut donc poser en thèse que le _fieri_ par développement interne,
sans intervention extérieure, est la loi de tout l’univers que nous
percevons. Le nombre infini des coups fait que tout arrive et que des
buts atteints par hasard semblent atteints par volonté. Notre univers
expérimentable n’est gouverné par aucune raison réfléchie. Dieu comme
l’entend le vulgaire, le Dieu vivant, le Dieu agissant, le
Dieu-Providence, ne s’y montre pas. La question est de savoir si cet
univers est la totalité de l’existence. Ici le doute commence. Le Dieu
actif est absent de cet univers; n’existe-t-il pas au delà?
Et d’abord, cet univers est-il infini? La poussière d’or, inégalement
répartie, que nous voyons au-dessus de notre tête, dans une nuit claire,
remplit-elle l’infini de l’espace? Est-il sûr qu’il n’y ait pas des
stations dans l’espace d’où un œil verrait: d’un côté, un ciel peuplé
d’étoiles comme celui que nous contemplons; de l’autre, un abîme noir,
le vide de tout corps lumineux? Immense, cet univers l’est assurément.
Mais qu’est-ce qu’un décillion de lieues auprès de l’infini?
Et quand il serait sûr que l’espace rempli de soleils est sans limites,
s’ensuivrait-il qu’il n’y a pas d’autres infinis d’un ordre supérieur ou
inférieur? Le calcul infinitésimal ne roule assurément que sur des
formules; mais ces formules sont des symboles frappants. Il y a des
ordres divers d’infini, dont les inférieurs sont zéro à l’égard des
supérieurs. Ce paradoxe apparent sert de base à des calculs d’une
absolue vérité. Toute quantité finie, ajoutée à l’infini ou retranchée
de l’infini, équivaut à zéro; toute quantité finie n’est rien comparée à
l’infini. Nos idées de l’espace et du temps sont toutes relatives. La
distance de la terre à Sirius est énorme d’après nos mesures. Les vides
intérieurs d’une molécule peuvent être aussi considérables pour des
êtres doués d’un autre critérium de la grandeur. La longévité de notre
monde pourrait, aux yeux d’un dieu, paraître l’équivalent d’un jour.
Tout semble ainsi composé de mondes existant à peine au regard les uns
des autres, et pour eux-mêmes étant l’infini. Celui qui connaît le mieux
la France ignore ce qui se passe dans les mille petits centres de
province; celui qui connaît un de ces petits centres ne voit rien au
delà et le trouve composé de centres plus petits encore, dont chacun ne
voit que lui-même. Des mondes renfermant des mondes, l’infiniment petit
de l’un étant l’infiniment grand de l’autre, voilà la vérité. Notre
réalité (celle où nous vivons et qui pour nous est le fini) est faite
avec des infinis d’un ordre inférieur, elle sert elle-même à faire des
infinis supérieurs. Elle est un infiniment grand pour ce qui est
au-dessous, un infiniment petit pour ce qui est au-dessus, un milieu
entre deux infinis.
Nous voyons peu l’ordre d’infini qui nous dépasse; mais l’ordre d’infini
qui est au-dessous de nous, le monde de l’atome, de la cellule, du
microbe composé de microbes, est d’une existence aussi certaine que
l’ordre du fini, qui est le sujet habituel de nos recherches et de nos
méditations. Les clichés de la mémoire, ces innombrables petites images
que nous pouvons épousseter et faire revivre à volonté, tiennent sous la
boîte osseuse de notre cerveau, dans un espace très limité. Les types de
la génération, renfermés les uns dans les autres, comme le bouton de
fleur dans le bouton, sont un autre exemple de la flexibilité infinie de
l’espace ou plutôt de sa relativité[2]. L’atome peut renfermer un
infini. Le charbon de terre qui entretient la chaleur dans nos cheminées
est un composé de petits mondes que notre monde emploie; nous sommes
peut-être l’atome de carbone qui entretient la chaleur d’un autre monde.
Nous ne voyons pas Dieu en cet univers; l’athéisme y est logique et
fatal; mais cet univers est peut-être subordonné; on est peut-être athée
pour ne pas voir assez loin. Des cercles sans fin se commandent-ils les
uns les autres, ou bien un absolu fixe et immobile englobe-t-il ces
zones infinies du variable et du mobile, selon la belle formule
biblique: _Tu autem idem ipse es, et anni tui non deficiunt_? Nous
l’ignorons absolument.
[2] Les considérations de la géométrie moderne sur l’espace ayant plus
de trois dimensions ont peut-être par ce biais un lien avec la
réalité.
C’est dans la comparaison de l’atome à l’univers que les considérations
infinitésimales ont leur juste application. Relativement à l’ordre de
grandeurs où nous vivons, l’atome est un infiniment petit, un zéro.
Relativement à un ordre de grandeur au-dessous, l’atome est un
infiniment grand. L’atome est pour nous un point résistant; la
conception de l’atome comme un solide plein, aussi petit que l’on
voudra, paraît devoir être écartée, le plein indivisible n’existant pas
dans la nature. Notre univers, quoique composé de corps laissant entre
eux d’immenses vides, est en réalité impénétrable. Supposons une flèche
tirée avec une force infinie aux confins de l’univers; cette flèche ne
traverserait pas l’univers, en apparence si clairsemé; elle
rencontrerait des corps sans nombre, qui l’arrêteraient; de même qu’une
balle ne réussirait pas à traverser un nuage sans se mouiller.
Un atome de corps simple, un atome d’or, par exemple, peut ainsi être
conçu comme un univers, dont les différents composants, loin de former
un solide plein, seraient aussi éloignés l’un de l’autre que les
différents centres de systèmes solaires. L’impénétrabilité résulterait
de l’invariabilité interne d’un tel corps, à laquelle aucun moyen
naturel ou scientifique n’a pu jusqu’ici porter atteinte.
L’inattaquabilité du corps simple serait un fait analogue à la stabilité
des lois de notre univers ou plutôt à l’absence de volontés
particulières dans le gouvernement de cet univers. L’absence de toute
intervention externe dans l’ordre de choses que nous voyons répondrait à
ce fait qu’aucun chimiste n’a réussi jusqu’ici à détruire le groupement
d’une force primordiale infinie qui constitue un atome.
Il n’est donc pas exact de dire: «L’univers que nous voyons est
éternel», pas plus qu’il n’est exact de dire: «L’atome est éternel».
L’atome est un phénomène qui a commencé, il finira; notre univers est un
phénomène qui a commencé, il finira. Ce qui n’a jamais commencé et ne
finira jamais, c’est le tout absolu, c’est Dieu. La métaphysique est une
science qui n’a qu’une ligne: «Quelque chose existe; donc quelque chose
a existé de toute éternité»; une telle affirmation équivaut à «Nul effet
sans cause», assertion qui a bien quelque chose d’expérimental. Mais,
entre cette existence primordiale et le monde que nous voyons, il y a
des infinis d’intervalles. Le monde que nous voyons et l’atome de corps
simple ont peut-être des décillions de décillions de siècles
d’existence; ou, ce qui revient au même, depuis des décillions de
décillions de siècles, aucune volonté particulière n’a atteint ni notre
univers ni l’atome. Comme l’imagination humaine ne saisit pas la
différence entre l’infini et l’indéfini, cela suffit pour les certitudes
dont nous avons besoin. Entre une probabilité d’un milliard contre un et
la certitude nous ne distinguons pas. L’induction: «Le soleil s’est levé
aujourd’hui, il se lèvera demain», nous donne une pleine sécurité; cette
grande construction par à peu près, qui est la vie humaine, trouve une
base plus solide qu’elle-même dans ce fait que jamais, à notre
connaissance, les lois de la nature n’ont subi d’infraction.
Mais, de ce que cela n’est point arrivé, au moins depuis un temps
énorme, est-on en droit de conclure que cela n’arrivera jamais? Le monde
est peut-être le jeu d’un être supérieur, l’expérience d’un savant
transcendant possédant les derniers secrets de l’être. Un chimiste de
génie réussira-t-il un jour à décomposer l’atome simple ou à le
supprimer? Jusqu’à la veille du jour où une telle découverte se fera,
les consciences qui peuvent exister dans l’atome[3] diront, comme nous
disons: «Le monde est immuable, éternel», et, au moment de la
découverte, elles reconnaîtront leur erreur. De même, un être supérieur
portera peut-être un jour atteinte à la loi de stabilité de notre
univers, sans avoir beaucoup plus de souci des êtres qui s’y trouvent
que le manœuvre qui gâche une motte de terre n’en a des insectes qui
peuvent y mener leur petite vie. Sans aller jusqu’aux profondeurs de
l’action chimique, prenons pour objet de notre méditation tel atome
perdu dans les masses de granit qui forment les substructions de nos
rivages. Voilà des milliers de siècles qu’il existe, et, s’il y a dans
cet atome des êtres pensants, leur opinion doit être que leur monde, si
petit pour nous, si grand pour eux, est impénétrable, infini, autonome,
vivant de lui-même. Ils se tromperaient cependant. Vis-à-vis de la côte
de Bretagne où j’écris ces lignes[4], j’ai vu dans mon enfance une île,
l’île Grande, qui a maintenant presque disparu. C’est M. Haussmann qui
l’a fait disparaître; les masses de granit qui la composaient forment, à
l’heure qu’il est, les trottoirs des boulevards de Paris construits sous
le second empire. Quand la mine commença de jouer dans ces profondeurs,
l’étonnement des millions de milliards de petits mondes qui étaient là,
cachés dans une ombre pour nous absolue, a dû être grand. Et seuls les
univers granitiques placés sur les points de brisement ont dû
s’apercevoir de quelque chose. A l’intérieur des dalles que nous foulons
aux pieds à Paris, des millions d’univers dorment, aussi tranquilles
dans leur erreur de l’autonomie de leur monde, que quand ils faisaient
partie des rochers de Bretagne. La lumière ne viendra pour eux que le
jour où ils seront réduits en macadam.
[3] L’atome n’est pas plus conscient que l’univers; rien, du moins, ne
le prouve; mais, de même que l’univers, inconscient dans son
ensemble, renferme des consciences, celle de l’homme, par exemple,
qui ne se font pas sentir dans le tout; de même l’atome, dans ses
éléments, deux fois infiniment petits relativement à nous, peut
renfermer des consciences, qui ne se font pas non plus sentir dans
le tout.
[4] Rosmapamon (Côtes-du-Nord).
La surprise qu’éprouvèrent les petits univers des rochers granitiques de
l’île Grande, la surprise qu’éprouverait le monde caché dans un atome
d’or, si l’or venait à être dissous, peut nous être réservée. Un Dieu se
révélera peut-être un jour. L’éternité de notre univers n’est plus
assurée, du moment que l’on est en droit de supposer qu’il est un fini,
subordonné à un infini. L’infini supérieur peut disposer de lui,
l’utiliser, l’appliquer à ses fins. «La nature et son auteur» n’est
peut-être pas une expression aussi absurde qu’il semble. Tout est
possible, même Dieu. L’histoire de l’univers, dira-t-on, autant que
l’homme peut la savoir, ne présente aucune raison de former une telle
hypothèse. Sans doute; mais les atomes des profondes couches de granit
de l’île Grande ont été bien longtemps aussi avant de s’apercevoir de
l’existence de l’humanité. Dieu ne fait pas d’apparitions dans le monde
que nous mesurons et observons; mais on ne peut prouver qu’il n’en fasse
pas dans l’infini du temps. L’homme ne voit pas faux, comme le supposent
les sceptiques subjectifs; il voit borné. Son univers est grand et vieux
sans doute; c’est a dans la formule ∞ + a; or dans ce cas a = 0.
Il n’est donc pas impossible qu’en dehors de l’univers que nous
connaissons (fini ou infini, n’importe) il y ait un infini d’un autre
ordre, pour lequel notre univers ne soit qu’un atome. Cet infini, qui
pour nous serait Dieu[5], peut ne se révéler qu’à des intervalles selon
nous extrêmement longs, insignifiants au sein de l’absolu. A ce point de
vue, l’existence d’un Dieu aux volontés particulières, qui n’apparaît
pas dans notre univers, peut être tenue pour possible au sein de
l’infini, ou du moins il est aussi téméraire de la nier que de
l’affirmer.
[5] Je parle au sens relatif. Un être nous dépassant de l’infini et se
décelant à nous par des actes particuliers intentionnels, serait
Dieu pour nous, comme l’homme est le dieu de l’animal.
II
Les innombrables consciences individuelles que la planète Terre a
produites, que les autres planètes, les autres soleils, les autres
univers ont pu produire, ont bien l’air de devoir rester encapsulées
dans l’univers auquel elles ont appartenu. La reviviscence de ces
consciences serait un miracle, comme l’ont pensé les théologiens qui ont
soutenu que l’âme de l’homme est immortelle, non par sa nature, mais par
une volonté particulière de Dieu. Dans le milieu que nous expérimentons,
il ne se passe pas de miracles; mais, au point de vue de l’infini, rien
n’est impossible. Il est bien curieux que les juifs, qui, sans croire
aucunement à une âme immortelle, ont le plus contribué à répandre les
idées des récompenses futures, sous la forme de croyance au royaume de
Dieu et à la résurrection, se formaient une imagination analogue,
concevant les apparitions de la justice divine comme intermittentes et
le réveil des justes comme un miracle directement opéré par Dieu. Cela
valait mieux assurément que les sophismes du _Phédon_. L’infinité de
l’avenir noie bien des difficultés. Si Dieu existe, il doit être bon, et
il finira par être juste. L’homme serait ainsi immortel dans l’infini, à
l’infini. Les deux grands postulats de la vie humaine, Dieu et
l’immortalité de l’âme, gratuits au point de vue du fini où nous vivons,
sont peut-être vrais à la limite de l’infini.
Le temps, en effet, n’existant que d’une manière toute relative, un
sommeil d’un décillion d’années n’est pas plus long qu’un sommeil d’une
heure. Le paradis n’existe pas; dans un décillion d’années, il existera
peut-être. Ceux qu’une tardive justice y replacera croiront être morts
de la veille. Comme dans la légende du moyen âge, en palpant leur lit
d’agonie, ils le trouveront encore chaud. Avoir été, c’est être. La
successivité est la condition absolue de notre esprit; mais, dans
l’objet, la successivité et la simultanéité se confondent. A ce point de
vue, un feu d’artifice est éternel. Mon petit-fils, qui a cinq ans,
s’amuse tellement à la campagne qu’il n’a qu’une tristesse, c’est de se
coucher. «Maman, demande-t-il à sa mère, est-ce que la nuit sera longue
aujourd’hui?» Quand, en présence de la mort, nous nous demandons: «Cette
nuit sera-t-elle longue?» nous ne sommes pas moins naïfs.
Ici le mystère est absolu; nous sentons bien en nous la voix d’un autre
monde; mais nous ne savons quel est ce monde. Que nous dit cette voix?
Des choses assez claires. D’où vient cette voix? Rien de plus obscur,
Cette voix se fait entendre à nous dans des attraits inexpliqués, des
plaisirs impalpables, de petits airs de farfadets, fugaces,
insaisissables, qui nous insinuent le dévoûment, nous rendent capables
du devoir, nous inspirent le courage, nous font subir les séductions de
la beauté. Elle éclate surtout dans ces sublimes absurdités où l’on
s’engage, tout en sachant fort bien que l’on fait un mauvais calcul,
dans ces quatre grandes folies de l’homme, l’amour, la religion, la
poésie, la vertu, inutilités providentielles que l’homme égoïste nie et
qui, en dépit de lui, mènent le monde. C’est quand nous écoutons ces
voix divines que nous entendons vraiment l’harmonie des sphères
célestes, la musique de l’infini. _Præstet fides supplementum sensuum
defectui._
L’amour est le premier de ces grands instincts révélateurs qui dominent
toute la création et qui semblent édictés par une volonté suprême[6].
Son excellence, c’est que tous les êtres y participent et qu’on en voit
évidemment le lien avec les fins de l’univers. Son premier nid paraît
bien avoir été aux origines de la vie, dans la cellule. Le commencement
de la dualité des sexes y donna une direction qui ne changea plus et
produisit de merveilleuses éclosions. La dissonance des deux sexes, se
réunissant à une certaine hauteur en une consonance divine, d’où naît
l’accord parfait de la création, est la foi fondamentale du monde. Dans
le règne végétal, ces aspirations mystérieuses se résument en la fleur,
la fleur, ce problème sans égal, devant lequel notre étourderie passe
avec une inattention stupide; la fleur, langage splendide ou charmant,
mais absolument énigmatique, qui semble bien un acte d’adoration de la
terre à un amant invisible, selon un rite toujours le même. La petite
fleur, en effet, que l’homme voit à peine, est aussi parfaite que la
grande. La nature y met la même coquetterie, un même être se mire dans
les deux.
[6] Il est surprenant que la science et la philosophie, adoptant le
parti pris frivole des gens du monde de traiter la cause mystérieuse
par excellence comme une simple matière à plaisanterie, n’aient pas
fait de l’amour l’objet capital de leurs observations et de leurs
spéculations. C’est le fait le plus extraordinaire et le plus
suggestif de l’univers. Par une pruderie qui n’a pas de sens dans
l’ordre de la réflexion philosophique, on n’en parle pas, ou l’on
s’en tient à quelques niaises platitudes. On ne veut pas voir qu’on
est là devant le nœud des choses, devant le plus profond secret du
monde. La crainte des sots ne doit pourtant pas empêcher de traiter
gravement de ce qui est grave. Les physiologistes ne veulent voir
que ce qui tient au jeu des organes. Je parlai un jour à Claude
Bernard de ce que le fait universel de l’attrait sexuel a de
profond. Il me répondit, après un moment de réflexion: «Non; ce sont
là des fonctions claires, des conséquences de la nutrition.» Très
bien; mais qu’alors on fonde une science qui s’occupera des
conséquences obscures des fonctions claires. Pourquoi, par exemple,
la fleur a-t-elle le parfum?
Au sein du règne animal, l’équivalent de la fleur est l’ivresse de joie
de l’enfant, la beauté de la jeune fille, cette lueur d’un jour, cette
exsudation lumineuse qui, comme la phosphorescence du ver luisant,
montre l’ardeur fiévreuse d’une vie aspirant à l’épanouissement. Comme
la fleur, la beauté est impersonnelle; l’effort de l’individu n’y est
pour rien. Elle naît, apparaît un moment, disparaît, comme un phénomène
naturel. La nature tout entière est elle-même une grande fleur pleine
d’harmonie. On n’y trouve pas une faute de dessin.--C’est nous, dit-on,
qui y mettons cette eurythmie.--Comment se fait-il alors que l’homme
gâte si souvent la nature? Le monde est beau jusqu’à ce que l’homme y
touche: le ridicule, les gaucheries, le mauvais goût, les fausses
couleurs, les crudités, les laideurs, les saletés, commencent avec
l’apparition de l’homme dans ce paradis auparavant immaculé.
Chez l’animal, l’amour a été le principe de la beauté. C’est parce que
l’oiseau mâle fait à ce moment un effort suprême pour plaire, que ses
couleurs sont plus vives et ses formes mieux dessinées[7]. Chez l’homme,
l’amour a été une école de gentillesse et de courtoisie, j’ajoute de
religion et de morale. Une heure où l’être le plus méchant a un
mouvement de tendresse, où l’être le plus borné a le sentiment d’une
communion intime avec l’univers, est sûrement une heure divine. C’est
parce que l’homme entend à ce moment la voix de la nature, qu’il y
contracte de hauts devoirs, y prête des serments sacrés, y goûte des
joies suprêmes ou se prépare de cuisants remords. C’est, en tout cas,
l’heure de sa vie passagère où l’homme est le meilleur. La sensation
immense qu’il éprouve, quand il sort ainsi en quelque sorte de lui-même,
montre qu’il touche véritablement l’infini. L’amour, entendu d’une
manière élevée, est ainsi une chose religieuse, ou plutôt fait partie de
la religion. Croirait-on que cet antique reste de parenté avec la
nature, la frivolité et la sottise aient réussi à le faire envisager
comme un reste honteux de l’animalité? Est-il possible qu’une fin aussi
sainte que celle de continuer l’espèce ait été attachée à un acte
coupable ou ridicule? On prête ainsi à l’Éternel une intention
grotesque, une véritable drôlerie.
[7] Les choses ont été renversées par l’humanité. Le vrai analogue de
la beauté du mâle, c’est la pudeur de la femme. Un petit air de
réserve, de timidité, de sujétion touchante, a fini par devenir pour
l’homme quelque chose de plus attrayant que la beauté.
Le caractère sérieux de l’amour a été oblitéré par la légèreté. Le
devoir est sûrement quelque chose de plus haut, puisqu’il n’est
accompagné d’aucun plaisir et souvent entraîne de durs sacrifices. Et
pourtant l’homme y tient presque autant qu’à l’amour. L’homme est
reconnaissant quand on lui donne des raisons de croire au dévouement;
lui prouver le devoir, c’est lui retrouver ses titres de noblesse. On
est mal venu à lui proposer de l’en délivrer. Le soin de l’animal pour
sa progéniture, une foule de faits qui nous présentent le besoin du
sacrifice dans les consciences en apparence les plus égoïstes,
démontrent que très peu d’êtres se soustraient aux commandements établis
par la nature en vue de fins dont eux-mêmes se soucient fort peu. Le
devoir et les instincts de nidification et de couvée chez l’oiseau ont
la même origine providentielle. Même dans la vie la plus vulgaire, la
part de ce que l’on fait pour Dieu est énorme. L’être le plus bas aime
mieux être juste qu’injuste; tous nous adorons, nous prions bien des
fois par jour, sans le savoir.
Ces voix, tantôt douces, tantôt austères, d’où viennent-elles? Elles
viennent de l’univers, ou, si l’on veut, de Dieu. L’univers, avec qui
nous sommes en rapport comme par un conduit ombilical, veut le
dévouement, le devoir, la vertu; il emploie, pour arriver à ses fins, la
religion, la poésie, l’amour, le plaisir, toutes les déceptions. Et ce
que veut l’univers, il l’imposera toujours; car il a pour appuyer ses
volontés des ruses inouïes. Les raisonnements les plus évidents des
critiques ne feront rien pour démolir ces saintes illusions. Les femmes,
en particulier, résisteront toujours; nous pouvons dire ce que nous
voudrons, elles ne nous croiront pas, et nous en sommes ravis. Ce qui
est en nous sans nous et malgré nous, l’inconscient, en un mot, est la
révélation par excellence. La religion, résumé des besoins moraux de
l’homme, la vertu, la pudeur, le désintéressement, le sacrifice, sont la
voix de l’univers. Tout se résume en un acte de foi à des instincts qui
nous obsèdent, sans nous convaincre, en l’obéissance à un langage venant
de l’infini, langage parfaitement clair en ce qu’il nous commande,
obscur en ce qu’il promet. Nous voyons le charme; nous le déjouons; mais
il ne sera jamais rompu pour cela. _Quis posuit in visceribus hominis
sapientiam?_
De cette résultante suprême de l’univers total, nous ne pouvons dire
qu’une seule chose, c’est qu’elle est bonne. Car si elle n’était pas
bonne, l’univers total, qui existe depuis l’éternité, se serait détruit.
Supposons une maison de banque existant depuis l’éternité. Si cette
maison avait le moindre défaut dans ses bases, elle eût mille fois fait
faillite. Si le bilan du monde ne se soldait point par un boni au profit
des actionnaires, il y a longtemps que le monde n’existerait plus. De
l’immense balancement du bien et du mal sort un profit, un reliquat
favorable. Ce surplus de bien est la raison d’être de l’univers et la
raison de sa conservation. Pourquoi être, s’il n’y avait pas du profit à
être? Il est si facile de n’être pas!
Je trouve superficielles les objections que quelques savants élèvent
contre le finalisme, en faisant remarquer certaines imperfections de la
nature, les défauts du corps humain, par exemple, tel muscle constituant
un levier de l’espèce la moins efficace, l’œil construit avec un
singulier à-peu-près. On oublie que les conditions de la création, si
l’on peut s’exprimer ainsi, sont limitées par le balancement d’avantages
et d’inconvénients contradictoires. C’est une courbe déterminée par la
rencontre de ses coordonnées et écrite d’avance dans une équation
abstraite. Un meilleur levier à l’avant-bras nous eût conformés comme
des pélicans. Un œil qui éviterait les défauts de l’œil actuel tomberait
probablement dans des inconvénients plus graves. Des cerveaux plus
puissants que les meilleurs cerveaux humains se conçoivent; mais ils
eussent amené pour ceux qui en auraient été doués des congestions, des
fièvres cérébrales. Un homme qui ne serait jamais malade, au contraire,
serait probablement condamné à une incurable médiocrité. Une humanité
qui ne serait pas révolutionnaire, tourmentée d’utopies, ressemblerait à
une fourmilière, à une Chine croyant avoir trouvé la forme parfaite et y
restant. Une humanité qui ne serait pas superstitieuse serait d’un
positivisme désespérant. Or la nature a une sorte de prévoyance; elle ne
crée pas ce qui serait destiné à mourir par un vice interne. Elle devine
les impasses et ne s’y engage pas.
Certains inconvénients du corps sont comme des abus historiques que le
progrès de l’évolution n’a pas eu un intérêt suffisant à réformer. Quand
l’inconvénient était assez grave pour tuer l’individu et supprimer
l’espèce, une lutte à mort s’est établie; le vice mortel a été corrigé
ou l’espèce a disparu; mais quand le vice (par exemple, le prolongement
inutile du cæcum) était seulement de nature à produire quelques
maladies, quelques morts, la nature n’a pas jugé qu’il valût la peine de
faire un coup d’État pour si peu de chose. C’est ainsi que, dans une
société, l’extirpation des grands abus est plus facile que la correction
des petits; car, dans le premier cas, c’est une question de vie et de
mort; dans le second, personne n’a assez d’intérêt à la réforme pour
engager une lutte radicale. Les objections des savants qui se mettent en
garde contre ce qu’ils tiennent pour une résurrection du finalisme
portent à fond contre le système d’un créateur réfléchi et
tout-puissant. Elles ne portent en rien contre notre hypothèse d’un
_nisus_ profond, s’exerçant d’une manière aveugle dans les abîmes de
l’être, poussant tout à l’existence, à chaque point de l’espace. Ce
_nisus_ n’est ni conscient, ni tout-puissant; il tire le meilleur parti
possible de la matière dont il dispose. Il est donc tout naturel qu’il
n’ait pas fait des choses offrant des perfections contradictoires. Il
est naturel aussi que la partie du _cosmos_ que nous voyons offre des
limites et des lacunes, tenant à l’insuffisance des matériaux dont la
productivité de la nature disposait sur un point donné. C’est le _nisus_
agissant sur la totalité de l’univers qui sera peut-être un jour
conscient, omniscient, omnipotent. Alors pourra se réaliser un degré de
conscience dont rien maintenant ne peut nous donner une idée.
Au moyen âge, le plus haut résultat du monde, au moins de la planète
Terre, était un chœur de religieux chantant des psaumes. La science de
notre temps, répondant au désir qu’a le monde de se connaître, atteint
des effets bien supérieurs. Le Collège de France est fort au-dessus de
la plus parfaite abbaye de l’ordre de Cîteaux. L’avenir amènera sans
doute de bien plus beaux résultats encore. A l’infini, l’Être absolu,
arrivé au comble de ses évolutions déifiques, et se connaissant
parfaitement lui-même, réalisera peut-être ces beaux vers du mystique
chrétien:
_Illic secum habitans in penetralibus,
Se rex ipse suo contuitu beat._
III
Les deux dogmes fondamentaux de la religion, Dieu et l’immortalité,
restent ainsi rationnellement indémontrables; mais on ne peut dire
qu’ils soient frappés d’impossibilité absolue. Les touchants efforts de
l’humanité pour sauver ces deux dogmes ne doivent pas être taxés de pure
chimère. Une conscience générale de l’univers, une âme du monde, sont
choses que l’expérience n’a jamais prouvées; mais une molécule d’un de
nos os ne se doute pas non plus de la conscience générale du corps dont
elle fait partie, de ce qui constitue notre unité.
L’attitude la plus logique du penseur devant la religion est de faire
comme si elle était vraie. Il faut agir comme si Dieu et l’âme
existaient. La religion rentre ainsi dans le cas de ces nombreuses
hypothèses telles que l’éther, les fluides électriques, lumineux,
caloriques, nerveux, l’atome lui-même, que nous savons bien n’être que
des symboles, des moyens commodes pour expliquer les phénomènes, et que
nous maintenons tout de même. Dieu créant le monde en vertu de profonds
calculs est une formule bien grossière; mais les choses se comportent à
peu près comme si cela avait eu lieu. L’âme n’existe pas comme substance
à part; mais les choses se passent à peu près comme si elle existait.
Rien n’a jamais été révélé à aucune famille humaine par des voix
surnaturelles, et pourtant la révélation est une métaphore dont
l’histoire religieuse a de la peine à se passer. Le paradis éternel
promis à l’homme n’a pas de réalité, et pourtant il faut agir comme s’il
en avait; il faut que ceux qui n’y croient pas surpassent en bonté, en
abnégation, ceux qui y croient.
On a coutume de présenter ces grands dogmes consolateurs, Dieu et
l’immortalité, comme des postulats de la vie morale de l’humanité; et
certes on a raison à beaucoup d’égards. Agir pour Dieu, agir en présence
de Dieu, sont des conceptions nécessaires de la vie vertueuse. Nous ne
demandons pas un rémunérateur, mais nous voulons un témoin. La
récompense des cuirassiers de Reichshoffen dans l’éternité, c’est le mot
du vieil empereur: «Oh! les braves gens[8]!» Nous voudrions un mot de
Dieu comme celui-là. Les sacrifices ignorés, la vertu méconnue, les
erreurs inévitables de la justice humaine, les calomnies irréfutables de
l’histoire légitiment ou plutôt amènent fatalement un appel de la
conscience opprimée par la fatalité à la conscience de l’univers. C’est
un droit auquel l’homme vertueux ne renoncera jamais. Dans les
situations héroïques de la Révolution, la nécessité de l’immortalité de
l’âme fut réclamée à peu près par tous les partis. Le souci des mémoires
et des papiers justificatifs tenait, chez les hommes de ce temps, au
même principe. Ils écrivaient, écrivaient, persuadés qu’il y aurait
quelqu’un pour les lire. On voulait absolument un juge au delà de la
tombe; on le demandait à la conscience du monde ou à la conscience de
l’humanité. L’humanité est ainsi acculée à cette singulière impasse que,
plus elle réfléchit, mieux elle voit la nécessité morale de Dieu et de
l’immortalité, et mieux aussi elle voit les difficultés qui s’élèvent
contre les dogmes dont elle affirme la nécessité.
[8] Et le mot du vieil empereur lui-même n’a pas été dit, au moins
dans de telles circonstances. J’ai reçu une lettre très bien
raisonnée d’un militaire ayant participé à ces luttes héroïques et
qui me prouve que la version reçue est tout à fait inexacte. Comme
il ne s’agit ici que d’une comparaison pour bien faire comprendre ma
pensée, je ne crois pas devoir entrer dans des rectifications à ce
sujet.
Ces difficultés sont des plus graves; il ne faut pas se les dissimuler.
Les anciennes idées religieuses étaient fondées sur le concept étroit
d’un monde créé il y a quelques milliers d’années, dont la terre et
l’homme étaient le centre. Une petite terre, contenant un nombre compté
d’habitants, un petit ciel la surmontant comme une coupole, une cour
céleste à quelques lieues en l’air, tout occupée des enfantillages des
hommes, des îles des Bienheureux, situées vers l’Ouest, où les morts se
rendent en barque, ou bien un paradis de papier que la moindre réflexion
scientifique crèvera, voilà le monde qu’un Dieu à grande barbe blanche
enserre facilement dans les plis de sa robe. Quand Nemrod tirait ses
flèches contre le ciel, elles lui revenaient ensanglantées; nous avons
beau tirer, les flèches ne reviennent plus. L’élargissement de l’idée du
monde et la démolition scientifique de l’ancienne hypothèse
anthropocentrique, au XVIe siècle, sont le moment capital de l’histoire
de l’esprit humain. Aristarque de Samos avait eu à cet égard les
premières lueurs et passa pour un impie. La rage de l’Église contre les
fondateurs de l’ordre nouveau, Copernic, Giordano Bruno, Galilée, fut de
même assez conséquente. Le petit monde sur lequel l’Église avait régné,
avec ses dogmes restreints à la terre, était brisé sans retour. Les vues
plus modernes sur les âges de la nature et les révolutions du globe, en
ouvrant à l’homme la perspective de l’infini du temps en arrière, ont eu
le même résultat d’une façon encore plus démonstrative.
On ne reconstituera pas les anciens rêves. Si la loi du monde était un
fanatisme étroit, si l’erreur était la condition de la moralité humaine,
il n’y aurait aucune raison pour s’intéresser à un globe voué à
l’ignorance. Nous aimons l’humanité, parce qu’elle produit la science;
nous tenons à la moralité, parce que des races honnêtes peuvent seules
être des races scientifiques. Si on posait l’ignorance comme borne
nécessaire de l’humanité, nous ne voyons plus aucun motif de tenir à son
existence. L’humanité qu’appellent de leurs vœux nos réactionnaires
serait si insignifiante que j’aimerais autant la voir périr par anarchie
et manque de moralité que par sottise. Le retour de l’humanité à ses
vieilles erreurs, censées indispensables à sa moralité, serait pire que
son entière démoralisation.
Il faut donc en prendre notre parti, et dans nos vues sur l’univers,
éviter le ridicule des provinciaux qui, ne voyant rien au delà de leur
clocher, s’imaginent que tout le monde s’inquiète de leurs affaires, que
le roi n’a de souci que pour leur petite ville, que Dieu même a une
opinion sur les petites coteries qui la divisent. L’humanité est dans le
monde ce qu’une fourmilière est dans une forêt. Les révolutions
intérieures d’une fourmilière, sa décadence, sa ruine, sont choses
secondaires pour l’histoire d’une forêt. Que l’humanité sombre faute de
lumières ou de vertu, qu’elle manque à sa vocation, à ses devoirs, des
faits analogues sont arrivés mille fois dans l’histoire de l’univers.
Gardons-nous donc de croire que nos postulats soient la mesure de la
réalité. La nature n’est pas obligée de se plier à nos petites
convenances. A cette déclaration de l’homme: «Je ne peux être vertueux
sans telle ou telle chimère», l’Éternel est en droit de répondre: «Tant
pis pour vous. Vos chimères ne sauraient me forcer à changer l’ordre de
la fatalité.»
Ce qui affaiblit encore les raisonnements _a priori_ sur ce point, c’est
que, parmi les postulats de l’humanité, il y en a de notoirement
impossibles. Il faut bien le remarquer, en effet, le dieu que postule la
plus grande partie de l’humanité n’est pas le dieu situé à l’infini,
dont nous admettons l’existence comme possible. Ce dieu-là est trop
éloigné pour que la piété s’y attache. Ce que veut le vulgaire, c’est un
dieu qui certainement n’existe pas, un dieu qui s’occupe de la pluie et
du beau temps, de la guerre et de la paix, des jalousies des hommes
entre eux, que l’on fait changer d’avis en l’importunant. L’humanité, en
d’autres termes, voudrait un dieu pour elle, un dieu qui s’intéresse à
ses querelles, un dieu particulier de la planète, la gérant en bon
gouverneur, comme les dieux provinciaux que rêva le paganisme en
décadence. Chaque nation va plus loin; elle voudrait un dieu pour elle
seule. Une idole lui conviendrait mieux encore, et, si on laissait un
libre cours aux vœux des hommes, ils réclameraient des pouvoirs pour les
reliques nationales, pour les images sacrées[9]. Que de postulats dont
il ne sera tenu aucun compte! L’homme a besoin d’un dieu qui soit en
rapport avec sa planète, son siècle, son pays: s’ensuit-il que ce dieu
existe? L’homme a besoin d’immortalité personnelle: s’ensuit-il que
cette immortalité existe? En d’autres termes, l’homme est désespéré de
faire partie d’un monde infini, où il compte pour zéro. Un paradis
composé d’un décillion d’êtres n’est pas du tout ce petit paradis en
famille, où l’on se connaît, où l’on continue de voisiner, de potiner,
d’intriguer ensemble. Il faut demander à Dieu de rapetisser le monde, de
donner tort à Copernic, de nous ramener au _cosmos_ du Campo-Santo de
Pise, entouré des neuf chœurs d’anges, et tenu entre les bras du Christ.
[9] Voilà pourquoi la dévotion du vulgaire va bien plus aux saints
qu’à Dieu. Le déisme pur ne sera jamais la religion du peuple; en
fait, le déiste et le vulgaire n’adorent pas le même Dieu. Il y a là
un malentendu dont une certaine philosophie a pu se couvrir en temps
de guerre, mais dont elle devrait se faire scrupule en temps de
paix.
Ainsi, on arrive à ce résultat étrange, que l’immortalité est, _a
priori_, le plus nécessaire des dogmes et, _a posteriori_, le plus
faible. Comme la fourmi ou l’abeille, nous travaillons par instinct à
des œuvres communes dont nous ne voyons pas la portée. Les abeilles
cesseraient de travailler, si elles lisaient des articles où elles
apprendraient qu’on leur soustraira leur miel et qu’elles seront tuées
en récompense de leur travail. L’homme va toujours, malgré le _sic vos
non vobis_. Nous ne voyons ni ce qui est au-dessus de nous ni ce qui est
au-dessous de nous; «nous faisons la chaîne», me disait un esprit
supérieur. Les volontés divines sont obscures. Nous sommes un des
millions de fellahs qui travaillèrent aux pyramides. Le résultat, c’est
la pyramide. L’œuvre est anonyme, mais elle dure; chacun des ouvriers
vit en elle. Ce qui ne serait vraiment pas injuste, c’est ce que
demandent les ouvriers des manufactures, c’est que nous fussions
associés à l’œuvre de l’univers en participation des bénéfices, que nous
sussions du moins quelque chose du résultat de notre travail. Or, admis
aux labeurs, nous ne sommes pas admis aux dividendes, nous ne savons pas
s’il y en a, et même notre salaire nous est assez mal payé. D’autres se
mettraient en grève; nous, nous allons tout de même.
En résumé, l’existence d’une conscience supérieure de l’univers est bien
plus probable que l’immortalité individuelle. Sur ce dernier point, nous
n’avons d’autre fondement à nos espérances que la grande présomption de
la bonté de l’être suprême. Tout lui sera un jour possible. Espérons
qu’alors il voudra être juste, et qu’il rendra à ceux qui auront
contribué au triomphe du bien le sentiment et la vie. Ce sera un
miracle. Mais le miracle, c’est-à-dire l’intervention d’un être
supérieur, qui maintenant n’a pas lieu, pourra un jour, quand Dieu sera
conscient, être le régime normal de l’univers. Les rêves
judéo-chrétiens, plaçant au terme de l’humanité le règne de Dieu,
conservent encore ici leur grandiose vérité. Le monde, gouverné
maintenant par une conscience aveugle ou impuissante, pourra être
gouverné un jour par une conscience plus réfléchie. Toute injustice
alors sera réparée, toute larme séchée. _Absterget Deus omnem lacrymam
ab oculis eorum._
L’huître à perles me paraît la meilleure image de l’univers et du degré
de conscience qu’il faut supposer dans l’ensemble. Au fond de l’abîme,
des germes obscurs créent une conscience singulièrement mal servie par
les organes, prodigieusement habile cependant pour atteindre ses fins.
Ce qu’on appelle une maladie de ce petit _cosmos_ vivant amène une
sécrétion d’une beauté idéale, que les hommes s’arrachent à prix d’or.
La vie générale de l’univers est, comme celle de l’huître, vague,
obscure, singulièrement gênée, lente par conséquent. La souffrance crée
l’esprit, le mouvement intellectuel et moral. Maladie du monde, si l’on
veut, en réalité perle du monde, l’esprit est le but, la cause finale,
le résultat dernier et certes le plus brillant de l’univers que nous
habitons. Il est bien probable que, s’il y a des résultantes
ultérieures, elles sont d’un ordre infiniment plus élevé.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXAMEN DE CONSCIENCE PHILOSOPHIQUE ***
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and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
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Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
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ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
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the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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facility: www.gutenberg.org.
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