Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

By Delafosse

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Title: Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Author: Maurice Delafosse

Contributor: F.-J. Clozel

Release date: February 3, 2026 [eBook #77845]

Language: French

Original publication: Paris: Émile Larose, 1912

Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the HathiTrust Digital Library and the Bibliothèque nationale de France/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUT-SÉNÉGAL-NIGER (SOUDAN FRANÇAIS), TOME 2 (DE 3): L'HISTOIRE ***
                          _Haut-Sénégal-Niger
                           (Soudan Français)_

[Décoration]

                             PREMIÈRE SÉRIE

                               * * * * *

                                 TOME II


~SOUS PRESSE :~

                             DEUXIÈME SÉRIE

                        _Géographie économique_

(Voies de communication. — Faune sauvage. — Productions forestières. —
Productions agricoles. — Elevage des bovidés et des ovidés. — Elevage
des équidés. — Industries indigènes. — La question des mines d’or. —
Commerce intérieur. — Commerce extérieur. — La politique économique à
suivre).

                          Par JACQUES MENIAUD

       _Ouvrage illustré de nombreuses photographies et de cartes
                             documentaires_

[Décoration]


~EN PRÉPARATION :~

                            TROISIÈME SÉRIE

                   _Le Territoire militaire du Niger_

                            Par JULES BRÉVIÉ




                          _Haut-Sénégal-Niger
                           (Soudan Français)_

               Séries d’études publiées sous la direction
                       de M. le Gouverneur CLOZEL

[Décoration]

                             PREMIÈRE SÉRIE

                               * * * * *

                  _Le Pays, les Peuples, les Langues,
                     l’Histoire, les Civilisations_

                                  PAR
                           MAURICE DELAFOSSE
               Administrateur de 1re classe des Colonies
Chargé de cours à l’École Coloniale et à l’École des Langues Orientales

                               * * * * *

                  _Préface de M. le Gouverneur CLOZEL_

[Décoration]

 _80 illustrations photographiques, 22 cartes dont une carte d’ensemble
                           au 1 : 5.000.000.
                        Bibliographie et Index_

[Décoration]

                                 TOME II

                               L’Histoire

[Décoration]

                                 PARIS
                     ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
                       11, Rue Victor-Cousin, 11
                               * * * * *
                                  1912




                       ERRATA DU DEUXIÈME VOLUME


  Page 61, note 63, et page 83, note 90, ligne 5, _au lieu de_ :
  Scheffer, _lire_ : Schefer.

  Page 149, note 137, ligne 3, _au lieu de_ : _sotigui_, _lire_ :
  _kountigui_.

  Page 170, ligne 2, _au lieu de_ : non loin de sa victoire, _lire_ :
  non loin du lieu de sa victoire.

  Page 179, ligne 7, _au lieu de_ : de Bélédougou, _lire_ : du
  Bélédougou.

  Page 227, lignes 9 et 13, _au lieu de_ : Mohammed II, _lire_ :
  Mohammed III.

  Page 260, entre les lignes 16 et 17, _intercaler_ : 1o _bis_ Mohammed-
  Gao, frère d’Issihak.

  Page 277, note 265, ligne 4, _au lieu de_ : _Ganoua_, _lire_ :
  _Ganaoua_.

  Page 290, ligne 22, _au lieu de_ : le son aïeul, _lire_ : de son
  aïeul.

  Page 376, ligne 27, _au lieu de_ : Andéoud, _lire_ : Audéoud.

  Page 377, ligne 28, _au lieu de_ : Makhfar, _lire_ : Maghfar.

  Page 378, ligne 8, _au lieu de_ : Ould-Omar, _lire_ : Ould-Amar.

  Page 420, ligne 6, _au lieu de_ : à un traité, _lire_ : un traité à.


  DELAFOSSE                                              Planche XV

[Illustration : _Cliché Bouchot_

FIG. 29. — Groupe de Maures du Hodh.]

[Illustration : FIG. 30. — Groupe de Maures, à Kayes.]




                            QUATRIÈME PARTIE

                              _L’histoire_




                            CHAPITRE PREMIER

                =Le Soudan occidental avant notre ère.=


L’histoire proprement dite des pays du Soudan qui constituent
aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger ne commence qu’au
début de notre ère, et encore est-il bien difficile de la retracer
jusque-là avec quelque exactitude. Entre la naissance de J.-C. et
l’hégire, c’est-à-dire pour les six premiers siècles, nous n’avons pour
nous guider que les traditions orales des indigènes, et j’ai dit déjà le
peu de foi qu’il convenait de leur accorder. Pour les âges précédant
l’ère chrétienne, c’est le néant ; je n’oserais même pas dire que ce
soit la préhistoire, car, au Soudan, la préhistoire n’est éclairée que
par des hypothèses, sans, pour ainsi dire, aucun fait matériellement
prouvé sur lequel ces hypothèses puissent trouver un point d’appui
solide.

Le plus ancien document écrit parlant du Soudan Occidental que nous
possédons à l’heure actuelle date du Xe siècle de notre ère ; c’est la
relation de voyage d’Ibn-Haoukal. Je ne veux pas dire qu’avant cette
date des auteurs n’aient pas parlé des Nègres de l’Afrique Occidentale ;
mais ils ne nous ont rien dit sur leur pays, qu’ils ignoraient, ni
naturellement sur leur histoire. Et ceux qui nous ont livré leurs
impressions sur la race noire ne l’avaient étudiée que dans la personne
des esclaves vivant auprès d’eux, en Europe ou dans le Nord de
l’Afrique. Tel Galien (IIe siècle ap. J.-C.), dont l’appréciation sur
les Nègres a été souvent reproduite, en particulier par Ibn-Saïd, et,
d’après ce dernier, par Aboulféda ; pour le célèbre médecin grec de
l’antiquité, les Nègres se distinguaient des Blancs par dix caractères
principaux : leurs cheveux crépus, leur barbe maigre, leurs narines
larges, leurs lèvres épaisses, leurs dents aiguës, leur peau mal
odorante, leur couleur noire, l’écartement de leurs doigts et de leurs
orteils, la longueur de leur membre viril et leur grand amour des
réjouissances. Ce portrait succinct n’est pas mal tracé et n’a pas perdu
de sa valeur en vieillissant, mais il ne suffit pas à nous éclairer sur
l’état du Soudan au temps de Galien.

Tout au plus peut-on glaner, par-ci par-là, dans les auteurs de
l’antiquité un vague renseignement se rapportant aux populations de
l’extrême Nord du Soudan. Mais, en dehors de maigres indications
relatives à quelques tribus berbères du Sahara, de données géographiques
vagues ou erronées, il n’y a rien à tirer, je crois, en ce qui concerne
le Soudan Français, des historiens grecs et latins, pas plus que des
papyrus de l’ancienne Egypte.

Tout ce que nous apprennent ces sources d’information, c’est que, avant
J.-C. comme depuis, le Soudan a approvisionné d’esclaves et de poudre
d’or les pays méditerranéens. Mais nous ne savons même pas comment ces
deux produits parvenaient en Europe ni même dans le Nord de l’Afrique,
ni quelle population allait les chercher. Hérodote nous dit bien[1] que
les Carthaginois se rendaient par mer en un pays situé au-delà des
colonnes d’Hercule, dans le but d’y acheter de l’or aux indigènes : il
est vraisemblable que ce pays, découvert sans doute par Hannon, était
situé entre le Maroc actuel et le Sénégal, peut-être même à l’embouchure
de ce dernier fleuve ; mais il est peu probable que les Carthaginois
aient jamais quitté leurs vaisseaux pour s’avancer dans l’intérieur des
terres et qu’ils aient pénétré dans la région que nous appelons
aujourd’hui le Soudan. D’ailleurs leurs procédés commerciaux, qu’a
décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu’ils aient eu un
contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la côte : dès
leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs vaisseaux les
marchandises apportées de leur pays, les rangeaient le long du rivage,
remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des feux dont la
fumée servait à signaler leur présence aux naturels de la contrée ;
ceux-ci alors s’approchaient du bord de la mer et disposaient des petits
tas de poudre d’or à côté des paquets de marchandises, puis
s’éloignaient. « Les Carthaginois, continue Hérodote, sortent alors de
leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or que l’on a apportée, et, si
elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent
et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en
retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres
reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les
Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux
autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en
ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent
point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. »
Un tel système de troc faisait assurément le plus grand honneur à la
loyauté et au bon sens commercial des Carthaginois comme des Berbères ou
des Nègres côtiers, mais il ne devait guère permettre aux premiers de se
documenter sur les seconds, sur leurs institutions et leur histoire.

Il est fort probable que les Noirs du Soudan étaient aussi en relations
par terre avec les Carthaginois, les Cyrénéens et les Egyptiens. Peut-
être des Egyptiens ou d’autres gens du Nord se rendaient-ils au Soudan
pour y chercher de l’or : quelques traditions que j’ai recueillies
autrefois à la Côte d’Ivoire tendraient à le prouver, mais elles ne
constituent qu’un argument bien faible. Il est peu vraisemblable par
contre que des Nègres se soient jamais avancés de leur propre volonté
jusqu’aux bords de la Méditerranée. Mais on a parfaitement le droit de
supposer qu’autrefois comme aujourd’hui des caravanes s’organisaient
dans le nord de l’Afrique et, traversant le Sahara, allaient porter au
Soudan des tissus, du cuivre, des verroteries[2], etc., pour s’y
procurer en échange de l’or et des esclaves. Sans doute celles de ces
caravanes qui se dirigeaient vers les pays du Niger et du Haut-Sénégal
se composaient surtout de Berbères, voyageant soit pour leur propre
compte, soit pour celui de commerçants puniques, grecs ou égyptiens.
Mais rien ne peut nous fixer exactement à cet égard.

Il paraît bien certain que les changements politiques survenus dans
l’Afrique du Nord n’ont pas eu de répercussion sensible au Soudan, en
dehors de quelques exodes déterminés par certains de ces changements et
dont il a été question dans la deuxième partie de cet ouvrage.

Les Egyptiens ont pu constituer leurs différentes dynasties ; les
Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes et les Perses ont pu guerroyer dans
l’Afrique du Nord, les Phéniciens et les Grecs y fonder des colonies
florissantes, les Romains s’emparer du pouvoir sur les Carthaginois et
les Berbères : il ne semble pas que l’écho de ces bouleversements ait
traversé le Sahara. Si les colonnes romaines se sont avancées jusque
dans le Sud du Maroc avec Suétonius Paullinus, dans le Fezzan et au-delà
avec Cornelius Balbus et Septimius Flaccus, si elles ont même atteint
l’Aïr avec Julius Maternus, ces reconnaissances ne furent jamais
poussées jusqu’à la région qui nous occupe présentement, et les
renseignements récoltés par les officiers latins — ou tout au moins ceux
d’entre ces renseignements qui nous sont parvenus — ne jettent aucun
jour sur l’état du Soudan à cette époque reculée.

Si maintenant nous demandons à l’archéologie et à l’épigraphie les
indications que l’histoire ne peut nous fournir, nous nous trouvons en
présence d’un pareil néant.

On a découvert, il est vrai, en plusieurs points de l’Afrique
Occidentale — en Guinée, dans le bassin du Haut-Sénégal, dans la boucle
du Niger, à la Côte d’Ivoire, au Sahara soudanais et ailleurs, — des
gisements nombreux d’ustensiles en pierre polie ou taillée et même des
grottes aux parois constellées de dessins divers. Mais il est absolument
impossible, jusqu’à présent, d’assigner en général[3] une date
quelconque à ces ustensiles et à ces dessins, dans des régions où
certaines peuplades appartenaient hier encore à l’âge de la pierre polie
et où d’autres y appartiennent encore aujourd’hui dans une certaine
mesure : ces stations, qu’on les appelle paléolithiques ou néolithiques,
peuvent remonter à cent ans aussi bien qu’à trois ou quatre mille ans.
Il n’est pas démontré non plus que les objets trouvés dans une station
n’y aient pas été apportés d’ailleurs : plusieurs Européens — entre
autres M. Vuillet, directeur du service de l’agriculture à Koulouba —
ont rencontré dans la boucle du Niger des forgerons qui, sans les avoir
fabriqués eux-mêmes, utilisent dans la pratique de leur métier des
instruments en pierre ; Lenz a signalé que les Nègres d’Araouân se
servent, pour les travaux du ménage, d’outils en pierre polie qu’ils
rapportent de Taodéni. Et d’autre part, dans plusieurs contrées du Haut-
Sénégal-Niger et du Sahara soudanais, on fabrique encore de nos jours,
en même temps que des ustensiles en fer, des objets en pierre tels
qu’anneaux de bras, ornements de lèvres, boules servant à écraser le
tabac ou les arachides, marteaux pour frapper les écorces de certains
ficus, etc. ; j’ai pu, pour ma part, assister dans le cercle de Gaoua à
la fabrication de ces objets divers, ainsi qu’au forage de perles en
pierre.

Les ruines nous apprennent moins encore : sauf, je crois, chez les Tombo
des falaises, on ne bâtit au Soudan qu’avec de l’argile et du bois.
Seuls, les soubassements des murs sont souvent en pierres brutes,
maçonnées avec de la boue. Aussi les ruines que l’on peut rencontrer
sont fatalement récentes : j’estime qu’au bout de deux siècles au
maximum, nulle trace ne peut subsister d’une cité soudanaise ; tout au
plus pourra-t-on reconnaître, par la présence de certains arbres,
l’emplacement d’un village disparu, et encore sera-t-il impossible
d’assigner une date à la disparition de ce village, car les arbres
actuels peuvent provenir des graines de ceux que l’homme avait plantés.
Les plus importantes des villes soudanaises dont nous ont parlé les
auteurs arabes du moyen-âge ne se composaient, au dire de ces auteurs
eux-mêmes, que de huttes cylindriques aux murs d’argile surmontés d’une
toiture en paille, exception faite des maisons de Ghana qui avaient
parfois des murs en pierre ; il semble, comme je l’ai dit précédemment,
que les premières maisons à terrasse n’ont fait leur apparition au
Soudan qu’au XIVe siècle : il y a bien des chances pour que les
habitations antérieures à notre ère n’aient pas été autrement
construites et pour que, par conséquent, il soit absolument impossible
aujourd’hui d’en retrouver les restes.

Il y a bien, il est vrai, les débris de poteries et d’ustensiles divers
que l’on peut exhumer des _tumuli_ ou des emplacements des villes
disparues. Mais que prouvent ces débris ? Tous ceux que l’on a trouvés
jusqu’à présent ne se distinguent pas des poteries et ustensiles
fabriqués de nos jours au Soudan ; tout au plus a-t-on trouvé en telle
ou telle région des débris ne répondant pas au type actuellement en
usage dans cette région mais répondant à un type encore en usage dans
une contrée voisine : comme, de tout temps, des échanges ont existé
entre les divers pays du Soudan et même entre le Soudan et les pays
méditerranéens, cela même ne peut fournir matière à aucune déduction
certaine[4].

Restent les fameuses ruines du Lobi. On trouve près de Gaoua, ainsi
qu’entre Gagouli ou Galgouli et Lorhosso, des ruines de constructions en
pierres maçonnées dont on ignore l’origine. Ce qui les caractérise
surtout, c’est la rectitude et le parfait alignement des murs ; ces
murs, généralement en latérite, se présentent sous l’aspect d’une
enceinte rectangulaire, dans laquelle est parfois inscrite une seconde
enceinte parallèle à la première, comme c’est le cas pour les ruines de
Gaoua et celles de Karankasso (près de Lorhosso) ; à Tioboulouma (à
l’Ouest de Gagouli), on aperçoit même les ruines d’une véritable maison
en pierres qui possédait un étage et qui présente encore des traces
d’embrasures de portes et de fenêtres en pierres apparemment taillées.

Quelle peut être l’origine de ces ruines ? Sont-elles les vestiges
d’établissements qu’auraient installés des chercheurs d’or portugais des
XVe ou XVIe siècles ? Il semble peu probable que les Portugais se soient
avancés aussi loin dans l’intérieur des terres : Gagouli en effet est à
plus de cinq cents kilomètres du point le plus proche de la côte (dans
l’espèce Grand-Bassam) et à plus de 1.500 kilomètres de l’embouchure du
Rio Grande. Ces constructions furent-elles l’œuvre d’une population
indigène aujourd’hui disparue ? En dehors du fait, insolite au Soudan,
qu’elles ont été bâties en maçonnerie, le parfait alignement de leurs
murs et la rectitude des angles paraissent difficilement conciliables
avec le génie architectural de la race noire. Seraient-ce les restes
d’une poussée vers le Sud de quelques peuples méditerranéens ? Cette
dernière hypothèse me semble aussi invraisemblable que les autres ; elle
aurait besoin en tout cas, pour se pouvoir soutenir, de quelques
éléments supplémentaires d’information.

Les indigènes qui habitent actuellement les régions où se trouvent ces
ruines — Lorho, Gan, Lobi, Birifo — affirment tous n’être pas
autochtones ; ils affirment également tous que, lors de l’arrivée de
leurs ancêtres, ces ruines existaient déjà dans leur état actuel, sans
que les autochtones d’alors — là où il s’en trouvait — en connussent
l’origine. Ces déclarations permettraient de faire remonter la
construction de ces bâtiments au-delà du XIe siècle de notre ère[5],
mais c’est tout ce qu’on en peut conclure avec quelque raison. On peut
encore espérer que des fouilles exécutées méthodiquement nous révéleront
quelque jour, au moins en partie, l’origine de ces ruines du Lobi : pour
le moment elles demeurent un mystère inexpliqué et ne nous fournissent
aucun renseignement.

Quant aux inscriptions relevées dans le Haut-Sénégal-Niger, elles ne
nous apportent aucune indication de quelque importance, au moins en ce
qui concerne l’époque ancienne. Les dessins et signes divers découverts
dans les grottes n’ont pas encore pu être expliqués ; la plupart
d’ailleurs ressemblent singulièrement aux dessins et signes ornementaux
tracés de nos jours sur les murs des habitations et sur certains rochers
et ils peuvent être l’œuvre, non pas d’anciens troglodytes, mais de
modernes indigènes du Soudan, de chasseurs notamment, qui vont se
réfugier dans ces grottes pour y dormir ou s’y abriter de la pluie et
qui ont pu les décorer pour tromper leur désœuvrement momentané ;
d’autres semblent avoir une origine et une signification religieuses,
mais il est impossible absolument de leur donner une date ; rien même ne
prouve que ces dessins soient contemporains des objets en pierre trouvés
dans quelques-unes de ces grottes.

Les inscriptions en _tifinarh_ sont rares, le plus souvent
indéchiffrables et ne portent point de date. On n’en a d’ailleurs
rencontré aucune, jusqu’à présent, dans le Soudan proprement dit ; elles
sont localisées aux pays qu’occupent ou ont occupés les Berbères
(Mauritanie, Sahara soudanais et surtout Sahara propre)[6].

Les inscriptions arabes sont plus nombreuses ; on en a trouvé en
particulier une quantité considérable à Bentia, à Gao et en d’autres
points voisins du Niger : toutes celles qui ont pu être déchiffrées sont
des inscriptions funéraires, gravées sur des pierres tombales. La
plupart sont datées et les plus anciennes ne remontent pas au-delà du
XIVe siècle ; comme d’autre part elles ne contiennent pas autre chose
que le nom du défunt, la date de sa mort et quelques formules pieuses,
l’intérêt qu’elles offrent n’est que fort secondaire : elles montrent
seulement qu’il y avait des musulmans établis dans la région de Gao à
partir du XIVe siècle au moins, ce que nous savions déjà d’autre
part[7].

Et c’est ainsi que, de tout ce chapitre une seule certitude se dégage :
c’est que nous ne savons rien de l’histoire du Haut-Sénégal-Niger
antérieure aux premiers siècles de notre ère et que nous n’avons que
bien peu de probabilités d’être mieux informés dans l’avenir sur cette
obscure période.


[Note 1 : Livre IV, CXCVI.]

[Note 2 : La présence en Afrique Occidentale de perles de verre, de
fabrication phénicienne ou égyptienne remontant à une haute antiquité, a
été signalée à maintes reprises, ainsi que celle de perles en agathe ou
cornaline dont l’origine paraît être également méditerranéenne, mais
relativement plus récente.]

[Note 3 : Je dis « en général », car je ne voudrais pas être trop
affirmatif. Ainsi il est constant que les haches en pierre polie sont
considérées presque partout, par les indigènes actuels du Soudan, comme
des pierres tombées du ciel ; on prétend que, lorsque la foudre tombe,
c’est une de ces pierres qui cause les dégâts. Cette interprétation
tendrait à prouver l’antiquité des haches en pierre qu’on trouve au
Soudan, puisque les indigènes actuels attribuent leur origine à un
phénomène naturel.]

[Note 4 : On m’a remis une fois, dans la basse Côte d’Ivoire, comme un
échantillon de l’ancienne industrie du pays, une sorte de manche de
stylet en cuivre qui représentait un mousquetaire et une dame du temps
de Richelieu. Si cet objet était de fabrication relativement ancienne,
il était plus manifestement encore de fabrication européenne.]

[Note 5 : Nous avons vu que les dates probables de leur arrivée dans le
pays sont la fin du XIe siècle pour les Lorho, la fin du XIIIe pour les
Gan, le XIVe pour les Lobi et la fin du XVIIe pour les Birifo.]

[Note 6 : Si les inscriptions arabes trouvées au Soudan sont
nécessairement récentes, au moins relativement, il n’en est pas
fatalement de même des inscriptions en _tifinarh_ : cet alphabet était
en effet en usage dès l’an 1500 avant J.-C., ainsi que le prouveraient
des découvertes faites à Cnosse, où l’on aurait trouvé des caractères
analogues au _tifinarh_ employés dans la figuration des comptes des
scribes du roi Minos.]

[Note 7 : M. le lieutenant Marc a rapporté cette année en France
plusieurs pierres tombales de Bentia, choisies parmi celles dont les
inscriptions sont encore lisibles. Des estampages et des copies d’autres
pierres gravées de même provenance ont été recueillis par cet officier ;
M. le capitaine Figaret en a photographié de son côté et M. de
Gironcourt a copié plusieurs inscriptions au cours de son dernier
voyage. M. Houdas, qui a eu entre les mains ces divers documents, n’a
relevé aucune inscription présentant un caractère historique et n’en n’a
pas trouvé une seule qu’on puisse dire être antérieure au XIVe siècle.]




                              CHAPITRE II

                          =L’empire de Ghana
                        (IVe au XIIIe siècles).=


Il est matériellement impossible d’exposer dans son ensemble, par
tranches synchroniques, l’histoire des divers pays qui constituent
aujourd’hui la colonie du Haut-Sénégal-Niger, ces pays n’ayant jamais
formé un tout. J’ai pensé que la meilleure méthode consisterait à
examiner l’un après l’autre les principaux Etats indigènes qui se sont
succédé ou ont coexisté dans les différentes régions du Soudan Français
et, comme il faut bien adopter un ordre quelconque, je placerai les
monographies de ces Etats selon la date à laquelle chacun d’eux est
apparu pour la première fois sur la scène de l’histoire. C’est ainsi que
je me trouve débuter par l’empire de Ghana[8].


                     =I. — L’emplacement de Ghana.=


Ainsi que je l’ai dit en parlant des origines des Peuls et des Soninké,
la ville ancienne de Ghana était située à l’extrême Nord du Bagana, dans
l’Aoukar, non loin des localités actuelles de Néma et de Oualata, dont
la première sans doute fut contemporaine de Ghana et dont la seconde
succéda à celle-ci comme métropole du Soudan saharien. Je crois qu’en
plaçant Ghana à l’Est légèrement Sud de Néma et sur la ligne joignant
Oualata à Bassikounou, on doit se rapprocher autant qu’il est possible
de la vérité.

Ibn-Haoukal, qui visita Ghana au Xe siècle et parla le premier de cette
ville[9], la situe à une distance de 10 à 20 journées de marche à l’Est
d’Aoudaghost, que nous avons placé[10] à une soixantaine de kilomètres
au Nord-Est de Kiffa. Il ajoute, en donnant son itinéraire de Ghana au
Fezzan par Koukaoua (Kouka), qu’on met presque un mois pour se rendre de
Ghana à _Sâmat_ en passant par _Kaoga_ ou _Gaoga_ (pour Gaogao) : si
l’on identifie cette dernière ville avec Gao et Sâmat avec la localité
actuelle de Samet ou Samit, située à 100 kilomètres environ à l’Est-
Nord-Est de Gao, — deux identifications très vraisemblables, — il se
trouve que l’emplacement que j’assigne à Ghana se serait trouvé à
environ 750 kilomètres à l’Ouest de Samit, soit à 30 journées de 25
kilomètres chacune, ce qui correspond bien à l’évaluation d’Ibn-Haoukal.

Bekri (XIe siècle)[11] est plus précis encore. Il nous a donné plusieurs
itinéraires aboutissant à Ghana ou en partant ; l’un place cette ville à
quatre jours du dernier village berbère en venant de l’Oued Draa,
village appelé _Mouddoûken_ et peuplé de Zenaga, ce qui indique bien que
Ghana se trouvait à l’extrême limite septentrionale du pays des Nègres ;
un autre itinéraire, partant du Sénégal, situe Ghana à 20 journées de
_Silla_ qui, ainsi que je l’ai dit plus haut[12], était un peu à l’Ouest
de Bakel ; un troisième la place à 18 jours de _Gadiaro_ ou _Gadiara_,
ville située à 12 milles du Sénégal près de Yaressi ou Diaressi, c’est-
à-dire dans le Guidimaka[13]. Ailleurs Bekri nous dit que Ghana se
trouvait dans un pays appelé _Aoukar_ : ce terme, appliqué par les
Berbères et les Maures à plusieurs régions d’aspect chaotique, est en
particulier le nom actuel du pays où sont bâties Oualata et Néma. Le
même auteur dit encore que les habitants de Ghana s’abreuvaient au moyen
de puits, ce qui implique qu’aucun fleuve ni cours d’eau n’arrosait la
ville. Enfin Bekri, décrivant les chemins qui conduisaient de Ghana au
Niger, dit que, si l’on quitte Ghana en marchant vers l’endroit où le
soleil se lève, on suit une route qui traverse des habitations nègres et
qu’on arrive à un lieu appelé _Aougâm_, où se trouvent des champs de
mil ; de ce lieu (situé vraisemblablement à proximité de Ghana et à la
limite des plantations dépendant de cette ville), on arrive en quatre
jours à _Ras-el-Ma_, où le Nil (Niger, représenté en la circonstance par
la dérivation du Faguibine) commence à couler hors du pays des Noirs
(pour arroser une région habitée par des Berbères). En un autre passage,
Bekri reproduit des renseignements qui lui avaient été fournis par le
jurisconsulte Abou-Mohammed Abd-el-Melek-ibn-Nakhkhâs el-Gharfa, lequel
avait voyagé dans ces contrées ; d’après ce voyageur, Ras-el-Ma — que
Bekri appelle cette fois _Safongo_ pour _Sabongo_ ou _Issabongo_, son
nom songaï — se trouvait séparé de Ghana par trois gîtes d’étape, c’est-
à-dire qu’on s’y rendait de Ghana — ou plutôt d’Aougâm, limite des
dépendances directes de Ghana — en quatre jours. Tous ces renseignements
concordent d’une façon saisissante à placer Ghana dans le triangle
Oualata-Néma-Bassikounou.

Edrissi, qui écrivit vers 1150 sa compilation géographique, s’est
inspiré surtout de Bekri en ce qui concerne la partie occidentale du
Soudan, mais il est beaucoup plus confus et ses données sont souvent
contradictoires. Il place Ghana à 12 jours seulement « à l’Est » de
Barissa ou Yaressi, alors que Bekri la situait à 18 ou 20 jours du même
point et au Nord-Est ; il est à remarquer d’ailleurs qu’Edrissi professe
une singulière affection pour le nombre douze ; il indique 12 jours
entre Tekrour et Barissa, 12 jours entre Barissa et Aoudaghost, 12 jours
entre Barissa et Ghana, 12 jours encore entre Mallel et Ghana, etc.
Mais, ce qui est plus grave, il prétend que Ghana se composait de deux
villes à cheval sur « le fleuve » et que son roi possédait « sur le bord
du Nil » un château fortifié, bâti en 1116, orné de sculptures et de
peintures et _muni de fenêtres vitrées !_ Ce « fleuve » ou « Nil » ne
peut être que le Niger, d’après l’ensemble des indications d’Edrissi, et
la situation qu’il donne à Ghana ne pourrait correspondre qu’à celle de
Sansanding ; mais comme d’autre part le même auteur place Gaoga (Gao) à
l’Est de Ghana — ce qui n’est exact que si Ghana se trouvait là où la
met Bekri — et au Sud de Koukaoua (Kouka) — ce qui constitue une erreur
inexcusable —, comme il commet une foule de confusions faciles à
relever, nous devons nous méfier fortement de ses assertions ; la
description du luxueux palais du roi de Ghana suffirait d’ailleurs à
nous mettre sur nos gardes.

Il ne nous faut pas oublier du reste que, au temps d’Edrissi, Ghana
avait déjà diminué beaucoup d’importance, ayant été saccagée vers la fin
du siècle précédent par les Almoravides et ayant perdu une bonne partie
de sa population ; ce ne devait plus être un centre commercial bien
achalandé et Edrissi n’a sans doute pas été renseigné sur cette ville,
comme l’avait été Bekri, par des gens y ayant passé eux-mêmes : cette
circonstance enlève beaucoup de sa valeur à un récit qui ne fait que
reproduire, plus ou moins exactement, des passages mal compris
d’ouvrages antérieurs. Il se pourrait aussi qu’entre l’époque de Bekri
et celle d’Edrissi une nouvelle ville se fût fondée sur le Niger, à
laquelle on aurait également donné le nom de Ghana ; le fait est
fréquent au Soudan de localités naissantes auxquelles on donne le nom de
la patrie de leurs fondateurs et il peut amener facilement des
confusions. Cependant, ce que dit Edrissi de la situation commerciale de
sa Ghana correspond bien à ce que nous avaient appris Ibn-Haoukal et
Bekri.

Yakout (fin du XIIe siècle et commencement du XIIIe), bien que
légèrement postérieur à Edrissi, mérite davantage créance, car il ne
puisa en général qu’à de bonnes sources les matériaux de son
dictionnaire géographique. « Ghana, nous dit-il, est une grande ville
située à l’extrémité méridionale du Maghreb et contiguë au pays des
Nègres ; c’est le lieu de réunion des commerçants qui, de cette cité,
_pénètrent dans les déserts_ conduisant aux régions d’où vient la poudre
d’or. Si Ghana n’existait pas, l’accès de ces régions ne serait pas
possible : elle se trouve en effet placée au point de séparation de la
Berbérie (_Gharb_) d’avec le pays des Nègres (_Blâd-es-Soudân_) ».
Ailleurs le même géographe nous parle de Ghana comme se trouvant « à la
limite extrême du pays des Nègres ». Rien ne peut nous indiquer plus
nettement que Ghana était au nord du Soudan proprement dit et même
séparée de lui par une zone désertique qui correspond exactement à la
zone séparant Oualata de Goumbou. Parlant — à l’article _et-tibr_ (la
poudre d’or) — de la façon dont s’accomplissaient les voyages en vue de
l’acquisition de l’or, Yakout dit que les commerçants venus du Maghreb
doivent renouveler leur provision d’eau une fois arrivés à Ghana,
attendu qu’ils ont à traverser, au sud de cette ville, « un désert où
régnent des vents brûlants qui assèchent l’eau en pénétrant dans les
outres ; aussi doit-on adopter un nouveau mode de transport et de
conservation de l’eau dans ce désert : pour cela, on choisit des
chameaux haut-le-pied ou peu chargés qu’on laisse assoifés durant un
jour et une nuit avant de les amener à l’abreuvoir et qu’on abreuve
alors deux fois de suite jusqu’à ce que leur estomac soit gonflé ; les
chameliers les poussent devant eux et, lorsque les outres se sont vidées
et que l’on a besoin d’eau, ils égorgent l’un de ces chameaux et on boit
le liquide contenu dans son ventre ; puis le voyage continue et, chaque
fois que l’on a de nouveau besoin d’eau, on recourt au même procédé et
on remplit également les outres de ce liquide. C’est ainsi que l’on
peut, sans trop de fatigue, poursuivre le voyage jusqu’aux approches du
lieu où l’on doit se rencontrer avec les Noirs possesseurs de poudre
d’or. » Après cela il me paraît bien difficile de placer Ghana aux
environs de Ségou, ainsi qu’on a cru parfois pouvoir le faire.

Ibn-Saïd, qui fut contemporain de la destruction de Ghana[14], assigne à
cette ville une position astronomique qui, considérée isolément, est
absolument invraisemblable : il la place par 10° 15′ de latitude Nord et
29° de longitude planimétrique à l’Est des îles Fortunées, ce qui
correspondrait au Sud-Ouest du Bornou. Mais nous savons que les
latitudes d’Ibn-Saïd sont presque toutes plus ou moins reculées vers le
Sud et que ses longitudes, en ce qui concerne le Soudan, ne sont à peu
près exactes que les unes par rapport aux autres : c’est ainsi qu’il
place l’embouchure de son « Nil de Ghana » (Sénégal) dans l’Océan
Atlantique par 14° lat. et 10° 20′ long., point qui viendrait tomber à
50 kilomètres environ au sud de Goumbou ! Mais si nous plaçons sa
longitude de Ghana d’après celle qu’il donne pour Aoudaghost (22°), nous
obtenons un méridien passant approximativement par Ras-el-Ma, ce qui se
rapproche sensiblement de la vérité.

Les auteurs qui viennent après Ibn-Saïd sont tous postérieurs à la
destruction de Ghana, dont ils n’ont pu parler que d’après les ouvrages
de leurs devanciers. Aboulféda (mort en 1331) se contente de la placer
« à l’extrême Sud du Maghreb », ce qui est exact. Quant à Ibn-Khaldoun
(né en 1332), il se borne à citer Edrissi et réédite l’erreur de ce
dernier relative à la soi-disant proximité de Ghana par rapport au
Niger. Ibn-Batouta, qui visita le Soudan vers 1352, est muet au sujet de
Ghana, ce qui est bien naturel puisque cette ville n’existait plus
depuis un siècle au moment de son voyage et avait été remplacée par
Oualata. Il en est de même de Léon l’Africain, dont le voyage au Soudan
eut lieu au début du XVIe siècle. Quand à Sa’di (XVIIe siècle), il nous
dit simplement que Kaya-Maghan avait établi sa résidence à Ghana,
« grande ville située dans la terre de Bagana », ce qui s’accorde avec
les indications d’Ibn-Haoukal et de Bekri, à condition de ne pas
confondre le Bagana avec le Bakounou actuel et de placer Ghana dans son
extrême Nord.

Cooley (_The Negroland of the Arabs_, 1841), qui s’est trompé souvent
dans ses identifications en rapportant au Niger ce qui a trait au
Sénégal, mais qui cependant a fait faire un pas énorme à la connaissance
de l’ancien Soudan, démontre par une longue et minutieuse dissertation
que Ghana se trouvait dans la région de Tombouctou et à l’Ouest de cette
ville[15]. Barth, dont la conscience scientifique nous est connue et qui
n’avançait rien en général dont il ne se fût assuré à l’avance, a cru
pouvoir placer Ghana par 18° de latitude Nord et 7° de longitude Ouest
de Greenwich, ce qui situe cette ville dans l’Aoukar et à proximité de
Oualata[16]. Enfin Coppolani, dont la compétence ne peut être niée par
personne en la circonstance, identifiait Ghana avec Néma ou tout au
moins avec un emplacement très voisin de Néma, ainsi qu’il résulte de
notes manuscrites rédigées par lui qui sont conservées à Saint-Louis aux
archives de la Mauritanie[17].

Après tous ces témoignages, il est peut-être inutile de perdre du temps
à réfuter une erreur qui a fait quelques adeptes et qui consistait à
placer Ghana à proximité du Niger, dans la région comprise entre Bamako,
Banamba et Ségou : cette erreur provenait d’abord d’une foi trop grande
accordée aux renseignements d’Edrissi et ensuite de l’interprétation
inexacte donnée à un paragraphe du _Tarikh-es-Soudân_. La lecture d’Ibn-
Haoukal et de Bekri aurait suffi à faire rejeter l’indication
fantaisiste d’Edrissi. Quant au paragraphe de Sa’di auquel je fais
allusion, il est traduit ainsi par M. Houdas[18] : « Melli est le nom
d’une grande contrée, très vaste, qui se trouve à l’extrême occident du
côté de l’Océan Atlantique. Qaïamagha fut le premier prince qui régna
dans cette région. La capitale était Ghâna, grande cité sise dans le
pays de Bâghena. » On a voulu déduire de là que Ghana devait être
identifiée avec Mali, ville évidemment située près du Niger à peu près à
hauteur de Ségou, ainsi qu’il résulte en particulier du témoignage
d’Ibn-Batouta, qui la visita et y séjourna assez longtemps. Mais rien
absolument, dans le passage en question, n’autorise une pareille
identification que, du reste, toute la documentation que nous possédons
sur le Soudan du Moyen-Age rend par ailleurs impossible. Sa’di, à mon
avis, a voulu dire simplement que le premier prince dont il savait le
nom, — ou le premier prince de race noire, — parmi ceux qui avaient
régné dans la région où se développa plus tard l’empire de Mali,
résidait à Ghana ; la traduction littérale du paragraphe, qui serait la
suivante, ne laisse d’ailleurs aucun doute à cet égard : « Or [le] Mali
[est] une grande contrée occupant un espace considérable dans l’occident
le plus éloigné (_Maghreb-el-aqsa_) vers le côté de la mer entourée
(l’Océan Atlantique), et Qaya-Magha [fut] celui qui commença la
domination dans cette région[19], et le séjour de son pouvoir [était]
Ghâna, qui [était] une grande ville dans la terre de Bâghena ».

J’ai dit plus haut[20] que des impossibilités matérielles nous empêchent
d’accorder le moindre crédit à la théorie de M. le lieutenant
Desplagnes, d’après laquelle les ruines récentes et modestes du petit
village de Gana près Banamba ne seraient autres que les ruines de
l’antique Ghana ; ces dernières, datant aujourd’hui de près de sept
siècles, seraient du reste bien difficiles à retrouver, étant donnée la
nature probable des constructions fragiles qui devaient dominer dans la
ville détruite par Soundiata. Pour être juste, il me faut ajouter que,
s’il n’est pas possible de placer Ghana dans la région de Banamba, Mali
par contre ne devait pas être bien éloigné de ce dernier point, ainsi
que nous le verrons plus loin ; mais Mali était situé plus près du Niger
et avait d’ailleurs vraisemblablement disparu lorsque fut fondé, vers la
fin du XVIIe ou le commencement du XVIIIe siècle, le petit village
banmana dont on voit aujourd’hui les ruines près du Gana actuel.


                        =II. — Le nom de Ghana.=


Le nom de Ghana nous a été transmis par tous les auteurs arabes sans
exception sous la forme _Ghânat_, faisant au nominatif _Ghânatou_, à
l’accusatif _Ghânata_ et au cas indirect _Ghânati_ (par _ghaïn_, _alif_,
_noun_ et _ta-merboutha_). Les Noirs qui en ont connaissance à l’heure
actuelle, pour l’avoir lu dans des ouvrages écrits en arabe, le
prononcent _Ganata_, ainsi qu’ils font pour la plupart des mots arabes
de la même désinence (Fatimata, Aïssata, etc.). Je me sers ici de la
forme _Ghana_ parce qu’elle est la plus généralement employée en
Europe ; j’aurais pu supprimer la lettre _h_, que les Noirs ne font pas
sentir et qui sans doute ne devait pas exister dans la prononciation
indigène du mot, comme je l’ai supprimée dans le mot « Bagana »[21],
mais je l’ai maintenue à seule fin d’éviter une confusion possible avec
le nom du village actuel de Gana près Banamba.

Yakout[22] nous dit que Ghana — _Ghânatou_ dans le titre de l’article —
est un mot étranger dont il ne connaît pas l’équivalent en langue arabe.
Bekri par contre nous apprend que _ghana_ était le titre donné aux rois
de l’Aoukar, titre qui, par extension, était devenu le nom de la ville
et celui de l’empire : on disait sans doute « la ville du ghana, le pays
du ghana » ou plutôt, comme l’article n’existait probablement pas dans
la langue des indigènes[23], « la ville ou le pays de Ghana ». Quoi
qu’il en soit, les géographes et historiens arabes, y compris Bekri lui-
même, ont tous donné Ghana comme le nom d’une ville et celui de l’Etat
dont cette ville était la capitale.

Ce mot _ghana_, ayant sans doute le sens primitif de « chef » ou de
« roi » d’après Bekri, n’appartenait certainement pas à la langue
arabe ; Yakout nous le dit d’ailleurs. Il n’appartenait
vraisemblablement pas non plus à la langue berbère, ou alors il aurait
eu en cette langue une autre signification[24]. Il existe bien en
soninké un mot _kana_ qui est employé parfois avec l’acception de
« chef », mais le titre donné aux rois dans cette langue semble avoir
toujours été _tounka_ ou _tonka_, mot qui était déjà employé dans ce
sens au temps de la dynastie soninké de Ghana, puisqu’il nous a été
transmis par Bekri comme le titre précédant le nom de l’empereur de
cette dynastie qui vivait de son temps : Tounka Ménîn. En mandingue le
titre correspondant est _mansa_ ou _massa_. Enfin dans beaucoup de pays
du Soudan, on a usé et on use encore des mots _fari_, _farima_,
_farhama_, _fama_(mandé), _faran_ (songaï), _fara_ (haoussa), _far-ba_
(ouolof), qui proviennent peut-être de la racine sémitique _far’_
« sommet, cime, chef, prince », d’où dérive également le titre des
Pharaons. Mais nulle part nous ne trouvons aujourd’hui de mot
ressemblant à _ghana_ employé comme titre de souveraineté. Peut-être ce
mot appartenait-il à la langue des premiers fondateurs de l’empire de
Ghana, c’est-à-dire à cette langue qui provenait sans doute d’éléments à
la fois araméens, égyptiens et berbères, que parlaient les Judéo-Syriens
lors de leur arrivée dans l’Aoukar et sur laquelle nous ne pouvons
qu’émettre des conjectures.

J’ajouterai que, d’après Mohammed-Lahmed Yôra, marabout de la tribu
mauritanienne des Oulad-Daïmân, le nom actuel du _Tagant_ ne serait pas
autre chose que la forme berbérisée de Ghana ou Gana ; « Tagant »
signifierait donc en berbère « pays de Ghana », mais ce mot aurait pris,
avec le temps, une signification plus restreinte et ne serait plus
appliqué qu’à la région qui forma la province occidentale de l’empire de
Ghana au moment de son apogée[25].


      =III. — L’hégémonie judéo-syrienne= (IVe au VIIIe siècles).


En relatant le premier exode des Judéo-Syriens de Cyrénaïque, nous les
avions suivis à travers l’Aïr jusqu’au Massina, où nous les avions
laissés, vers le commencement du IIe siècle après J.-C., sous le
commandement de _Kara_, descendant d’Israël, et de _Gama_, descendant du
syrien Souleïmân[26]. Lorsque, vers l’an 150 de notre ère, les Judéo-
Syriens provenant de cet exode quittèrent le Massina pour se rendre dans
l’Aoukar, leurs chefs appartenaient encore aux deux mêmes familles ;
celle de Kara avait la prééminence et le souvenir en a été conservé
jusqu’à nos jours par certaines fractions peules, chez lesquelles les
nobles portent le nom modernisé de _Karanké_ ou _Kananké_ (ceux de Kara
ou Kana)[27]. Kara — ou son successeur — s’installa à Ghana, auprès d’un
village soninké qui sans doute existait déjà depuis un certain temps
sous un autre nom, et fut le chef de la première colonie judéo-syrienne
arrivée dans l’Aoukar. Lorsque, une cinquantaine d’années plus tard, le
deuxième exode vint, par la voie du Touat, rejoindre le premier, les
nouveaux arrivants obtinrent du descendant de Kara l’autorisation de
planter leurs tentes dans la région et reconnurent également son
autorité. Mais cette dernière ne s’étendait vraisemblablement pas encore
aux Soninké, premiers maîtres du pays. Ce ne fut guère, semble-t-il, que
cent ans après l’arrivée de l’immigration provenant du Touat que les
Judéo-Syriens, qui avaient dû dans une certaine mesure adopter des
habitudes sédentaires et faire de Ghana une véritable ville, devinrent
les maîtres effectifs du pays. C’est donc vers l’an 300 qu’il convient
de placer la fondation proprement dite de l’empire de Ghana et le début
de la dynastie impériale judéo-syrienne issue de Kara.

Cette dynastie conserva le pouvoir, très probablement, jusqu’à la fin du
VIIIe siècle. C’est elle qui fournit ces quarante-quatre princes de race
blanche et d’origine inconnue dont nous parle Sa’di, desquels 22
auraient régné avant l’hégire — de 300 à 622 — et 22 après la même date
— de 622 à 790 environ, ce qui ferait une moyenne de 15 à 16 ans pour
chaque règne précédant l’hégire et de 7 à 8 ans seulement pour chacun
des règnes postérieurs à cette date. On peut trouver cette proportion
bien inégale : si elle est dans l’ordre ordinaire des choses pour la
période précédant l’hégire, elle paraît plutôt faible pour la période
suivante ; mais il convient d’observer que la division du _Tarikh-es-
Soudân_ en deux nombres parfaitement égaux de règnes, séparés par
l’hégire, présente au contraire trop de symétrie pour n’être pas un
arrangement apocryphe ; il est plus vraisemblable de supposer que la
tradition recueillie par Sa’di mentionnait simplement une succession de
44 souverains dont une partie étaient antérieurs à l’hégire et que
l’auteur du _Tarikh_ a traduit « partie » par « moitié ». Si nous nous
en tenons à cette hypothèse et si nous admettons seulement le chiffre de
44 princes — chiffre d’ailleurs peu certain lui-même — s’étant succédé
de 300 à 790, nous obtenons une durée moyenne de 11 ans pour chaque
règne ; étant donné que le pouvoir passait en général à l’aîné des
frères subsistants du souverain défunt, cette moyenne n’a rien que de
très normal : certains empereurs devaient être en effet fort âgés
lorsqu’ils montaient sur le trône et, même sans tenir compte de
révolutions de palais assez probables, il se peut fort bien que 44 rois
se soient succédé durant une période de cinq siècles.

Certains ont voulu faire des Berbères de ces empereurs blancs de Ghana :
la chose me paraît fort improbable. S’ils avaient été des Berbères,
Sa’di ne nous aurait pas dit : « Ils étaient de race blanche, mais nous
ignorons d’où ils tiraient leur origine »[28]. Car il n’est pas
admissible que, vivant à Tombouctou en contact permanent avec des
Touareg, il n’eût pas recueilli quelques traditions relatives à cette
ancienne domination berbère. Ibn-Khaldoun, si abondamment documenté sur
l’histoire ancienne des Berbères du Sud, n’aurait pas manqué également
de connaître et de signaler la chose ; or, dans ses _Prolégomènes_, il
rapporte — ainsi que l’avait fait Edrissi et sans doute d’après ce
dernier — qu’on attribue l’origine des anciens empereurs blancs de Ghana
à un nommé _Saleh_, descendant de Ali, gendre du Prophète, par Abdallah
fils de Hassân fils d’El-Hassân, fils lui-même de Ali ; puis il fait
remarquer que cette hypothèse est invraisemblable, aucun homme du nom de
Saleh n’étant cité parmi la descendance de Abdallah le Fatimite ; il
ajoute qu’au reste cette dynastie blanche a entièrement disparu et que,
de son temps, le pays de Ghana faisait partie de l’empire de Mali. Il
aurait pu, s’il avait connu la chronologie du premier empire de Ghana,
observer simplement qu’un descendant de Ali n’aurait pu donner naissance
à une dynastie antérieure à l’hégire, c’est-à-dire à Ali lui-même. Mais
ce qui est à retenir de ce passage d’Ibn-Khaldoun, c’est qu’il n’a pas
songé un seul instant à donner une origine berbère aux premiers princes
de Ghana.

D’autres ont supposé que le fondateur de l’empire de Ghana et le premier
des 44 princes de race blanche aurait été Kaya-Maghan. Cette supposition
était basée sur une interprétation, que je crois mauvaise, d’un passage
du _Tarikh-es-Soudân_ cité plus haut. A mon avis, dans l’esprit de
Sa’di, Kaya-Maghan était, non pas le premier des 44 rois blancs dont il
fait mention, mais bien le premier des princes nègres de famille mandé
qui succédèrent à cette dynastie blanche. Cela résulte, quoique peu
clairement d’ailleurs, du contexte de son récit. En tout cas il ne dit
nulle part de façon explicite que Kaya-Maghan ait appartenu à la
dynastie des 44 rois blancs. Les traditions indigènes d’autre part sont
nettes et formelles à cet égard : Kaya-Maghan, nègre soninké, dernier
roi du Ouagadou, s’empara du pouvoir à Ghana sur un prince de race
blanche.

Je crois avoir suffisamment montré, et par ce qui précède et par les
pages de la deuxième partie de cet ouvrage relatives à l’origine des
Peuls, que la dynastie de race blanche qui régna à Ghana du IVe au VIIIe
siècles appartenait, au moins vraisemblablement, à la population
sémitique d’origine judéo-syrienne qui donna plus tard naissance aux
Peuls.

Quant à l’histoire de Ghana sous cette dynastie, elle nous est inconnue.
Tout ce que nous apprend le _Tarikh-es-Soudân_, c’est que le pays
renfermait, à côté de la population de race blanche détenant le pouvoir,
des vassaux _ouangara_ ou _ouakoré_, c’est-à-dire des Mandé ; nous
savons par ailleurs que ces Mandé étaient des Soninké originaires du
Diaga, mais c’est tout.

Les traditions indigènes ne nous renseignent que sur les faits qui
précédèrent immédiatement et motivèrent en partie la mainmise des
Soninké sur l’empire. Ainsi que nous l’avons vu, le pouvoir appartenait
à la famille issue de Kara. Les descendants de Gama n’occupaient que le
second rang. L’empereur qui régnait vers la fin du VIIIe siècle tua,
pour une raison futile, un Soninké nommé Bentigui Doukouré, qui était le
serviteur préféré du chef de la famille issue de Gama, alors premier
ministre de l’empereur. La veuve de Bentigui, qui était enceinte, fut
recueillie par ce ministre ; peu après, elle accoucha d’un fils. Afin de
soustraire cet enfant à la haine de l’empereur, le ministre lui
substitua une petite fille née le même jour et fit cacher le fils de
Bentigui dans un village de culture éloigné. Lorsque l’enfant fut devenu
un homme, le ministre lui révéla le secret de sa naissance ; le fils de
Bentigui alors se rendit auprès de l’empereur, le tua et s’empara du
pouvoir, soutenu par ses compatriotes soninké. Ainsi finit l’hégémonie
judéo-syrienne à Ghana.


          =IV. — L’hégémonie soninké= (VIIIe au XIe siècles).


Vers l’époque où le fils de Bentigui assassina le dernier empereur
judéo-syrien de Ghana, c’est-à-dire vers 790, survenait la dispersion
des Soninké du Ouagadou. _Kaya-Maghan Sissé_ roi de ce pays, se portait
vers l’Aoukar avec le plus grand nombre de ses sujets et arrivait à
Ghana au moment où ses compatriotes venaient de secouer le joug des
Judéo-Syriens ou Proto-Peuls. Le fils de Bentigui était devenu
momentanément maître du pouvoir, mais Kaya-Maghan possédait sans doute
une armée assez considérable et il lui fut facile de contraindre, de gré
ou de force, le fils de Bentigui à se démettre de son autorité
momentanée ; en tout cas, l’ancien roi du Ouagadou se fit proclamer
empereur. Peut-être les Judéo-Syriens essayèrent-ils de lui résister,
mais ils n’étaient pas de force à lutter les armes à la main avec les
Soninké mieux organisés au point de vue militaire, et ils évacuèrent le
pays pour se porter vers le Tagant, le Gorgol et le Fouta, laissant
seulement dans l’Aoukar quelques familles, dont celle des _Massîn_, qui
se composait probablement des descendants de Gama[29].

Kaya-Maghan dut, dès le début de son règne, asseoir fortement son
autorité et l’étendre fort loin de sa résidence, puisque Ibn-Khaldoun
nous raconte que, lorsque le Maghreb fut conquis par les musulmans —
c’est-à-dire au VIIIe siècle —, des marchands arabes commencèrent à se
rendre dans le Soudan occidental et constatèrent qu’aucun roi nègre
n’avait à cette époque une puissance comparable à celle de l’empereur
noir de Ghana, dont les Etats s’étendaient jusqu’à l’Atlantique.

Le pouvoir se transmit dans la famille des _Sissé-Tounkara_, c’est-à-
dire des Sissé de souche royale, descendants de Kaya-Maghan[30]. Peu à
peu, l’autorité des empereurs soninké de Ghana s’étendit bien au-delà
des limites qu’avait atteintes celle des empereurs judéo-syriens.
L’empire ne tarda pas à englober, non seulement l’Aoukar et tout le
Bagana, c’est-à-dire approximativement le quadrilatère Oualata-Goumbou-
Sosso-Sokolo, mais aussi tous les pays du Sahel déjà peuplés en grande
partie de Soninké (le Diaga, le Kaniaga, le Nord du Bélédougou et du
Kaarta, le Kingui, le Diafounou), ainsi que la majeure portion du Hodh
et du Tagant, où les Berbères cédaient alors le pas aux Soninké et aux
familles judéo-syriennes plus ou moins mélangées de Soninké (Massîn de
Tichit et autres). Il est probable même que le royaume soninké du Galam
(Guidimaka, Kaméra et Goye) était plus ou moins vassal de l’empereur de
Ghana et que l’autorité de ce dernier se faisait ainsi sentir vers le
Sud-Ouest jusqu’aux confins du Tekrour. Par contre, il ne semble pas
qu’à l’Est elle ait jamais dépassé le Niger : la région de Dienné et de
Tombouctou devait, de ce côté, constituer la marche extrême de l’empire.
Au Nord et au Nord-Ouest, les Berbères Messoufa, Lemtouna et Goddala se
trouvaient en bordure de la partie désertique des Etats du _Tounka_ de
Ghana et ils reconnaissaient son autorité dès qu’ils s’avançaient au Sud
de leur domaine propre. Du côté du Midi enfin, le Sénégal et son
affluent le Baoulé devaient former la limite approximative de l’empire.

Telle était vraisemblablement la situation de cet Etat vers le milieu du
IXe siècle, c’est-à-dire au début de son apogée. Quant aux événements
qui se déroulèrent depuis l’avènement de Kaya-Maghan jusqu’à cette
époque, nous ne savons rien à leur sujet.

Nous ne commençons à être documentés qu’à partir du moment où les
Berbères se répandirent dans le Hodh d’une façon appréciable et se
fortifièrent au Tagant, intervenant dans les affaires intérieures de
l’empire de Ghana, c’est-à-dire à partir de l’an 825 environ.

Les premières conquêtes des Berbères dans le Nord du Soudan et leurs
premières attaques contre les Soninké furent dirigées par un chef zenaga
de la tribu pastorale des Lemtouna (fraction des Ourtentak), nommé
_Tiloutane_, fils de Tiklâne, lequel mourut en 836 ou 837, à l’âge de 80
ans[31]. Ce Tiloutane avait succédé lui-même à Telagagguine, fils
d’Ourekkout ou Ouayaktine, qui est le plus ancien chef lemtouna dont le
nom nous ait été conservé.

A la tête d’une armée de 100.000 méharistes, si nous en croyons Ibn-
Khaldoun, Tiloutane était parvenu à asseoir son autorité sur tous les
Berbères du Sahara occidental (Lemtouna, Goddala, Messoufa, Lemta,
Mesrâta, Telkâta, Maddassa, Ouareth ou Aourets, etc.) et à se faire
payer par plus de vingt chefs nègres, sinon un tribut régulier, au moins
des redevances moyennant lesquelles ses bandes protégeaient leurs
domaines du pillage et garantissaient la sécurité des caravanes venant
du Nord ou s’y rendant. Les auteurs arabes ne nous disent pas si
l’empereur de Ghana lui-même payait cette sorte de tribut, mais il
paraît bien certain que plusieurs des rois vassaux de son empire y
étaient astreints.

A Tiloutane succéda son fils _Betsine_, qui mourut en 851 ; puis vint
_Ilettane_ ou Latsir, fils de Betsine, qui mourut en 900. Après Ilettane
régna son fils _Temîm_ qui, en l’an 919, fut renversé par une coalition
des chefs des diverses tribus zenaga et massacré par les conjurés. Après
sa mort, les Lemtouna perdirent momentanément leur hégémonie sur les
Berbères du Sahara, les différentes tribus du désert demeurèrent
indépendantes les unes des autres pendant plus d’un siècle et les
empereurs soninké de Ghana virent s’accroître leur autorité du côté du
Hodh et du Tagant. L’apogée de leur puissance doit se placer à peu près
à cette époque, c’est-à-dire au début du Xe siècle ; elle dura un peu
plus de cent ans, pour finir vers le milieu du XIe siècle avec les
commencements de l’empire almoravide.

Ce n’est pas à dire pourtant que, durant cette période, les empereurs
soninké et leurs vassaux n’eurent pas à lutter contre les Berbères, ou
tout au moins contre la principale tribu berbère de la région, celle des
Lemtouna. Celle-ci s’était constituée en une sorte de royaume dont la
capitale, depuis le IXe siècle probablement, était la ville
d’_Aoudaghost_[32], située, ainsi que je l’ai dit, à l’extrémité
orientale du Tagant actuel, à 60 kilomètres environ au Nord-Est de
Kiffa, sur la route conduisant de cette dernière localité à Tichit[33].
Ibn-Haoukal nous a donné d’Aoudaghost une description que Bekri a
complétée par la suite. D’après ce dernier auteur, cette ville était
grande et bien peuplée ; elle s’élevait dans une plaine sablonneuse, au
pied d’une montagne stérile et dénudée qui la protégeait du côté du Sud,
tandis qu’une haute colline couverte de gommiers la dominait au Nord ;
elle était entourée de jardins où croissaient des dattiers et de champs
de blé cultivés à la houe et arrosés à la main. Seuls d’ailleurs, les
nobles se nourrissaient de blé ; le menu peuple ne mangeait que du
sorgho, du mil et des haricots[34]. On y trouvait aussi quelques petits
figuiers et quelques pieds de vigne, ainsi que des plants de henné. Les
puits donnaient une eau excellente ; les bœufs et les moutons étaient en
abondance et on pouvait avoir dix béliers et même plus pour un _mitskal_
(c’est-à-dire environ 4 gr. 50 d’or, valant aujourd’hui de 13 à 15
francs). La poudre d’or servait en effet de monnaie ; elle venait des
mines du Ouangara (Bambouk principalement). Le marché était très
achalandé et on y rencontrait, entre autres choses, du miel provenant du
pays des Nègres ; du Nord de l’Afrique venaient du blé, des raisins et
autres fruits secs, toutes denrées qui, au temps de Bekri (XIe siècle),
se vendaient six _mitskal_ le quintal. Les habitants étaient de race
blanche mais avaient le teint jaunâtre, parce que, dit Bekri, « ils sont
minés par la fièvre et les affections de la rate ». En dehors des
Lemtouna, ces habitants comprenaient quelques Arabes originaires de
l’Ifrîkia (Tripolitaine, Tunisie et province de Constantine) et des
Berbères appartenant aux tribus Bergadjâna, Nefoussa, Louâta, Zenâta et
surtout Nefzâoua ; enfin il s’y trouvait un grand nombre d’esclaves
noires, fort appréciées comme cuisinières. Les jeunes filles blanches
d’Aoudaghost étaient appréciées à un autre point de vue et Bekri s’étend
longuement sur leurs charmes. Les gens de la ville étaient musulmans, au
moins en partie, puisque, un peu avant l’époque almoravide, plusieurs
mosquées existaient déjà à Aoudaghost où l’on apprenait à lire le Coran.
Mais, au dire de Yakout, on y trouvait aussi des païens vénérant le
soleil et mangeant des viandes non saignées. La population berbère qui
campait en dehors de la ville se composait de pasteurs nomades,
cultivant cependant la terre lorsqu’elle avait été bien arrosée par les
pluies ; ces nomades, de teint clair dans le Nord, avaient la peau de
plus en plus foncée à mesure qu’on s’avançait vers le Sud ; ceux qui
avoisinaient le Soudan proprement dit étaient très noirs.

L’industrie locale consistait surtout dans la fabrication des boucliers
de cuir, qui étaient vendus aux Berbères nomades. Les importations
comprenaient du cuivre, des burnous et des blouses de couleur rouge et
de couleur bleue, venant du Maroc et de l’Espagne, et du sel provenant
d’Aoulil ; quant aux produits exportés, c’était surtout : de l’ambre
gris, dont la qualité était excellente, « vu, dit Bekri, la proximité de
l’Océan » ; de l’or raffiné et transformé en torsades filiformes, or
dont la pureté était considérée comme supérieure à celle de l’or de tous
les autres pays ; enfin de la gomme, récoltée dans les environs même de
la ville et qui était expédiée en Espagne pour lustrer les étoffes de
soie.

Des renseignements fournis par Bekri et Ibn-Haoukal, il résulte que les
habitants d’Aoudaghost étaient aisés et que cette ville jouissait d’une
prospérité réelle. Le second de ces auteurs nous dit que de riches
caravanes partaient sans cesse de Sidjilmassa (Tafilelt) pour le Soudan
et, traversant Aoudaghost, rapportaient de grands profits aux gens de
cette cité. Lorsqu’il la visita, Ibn-Haoukal y vit un écrit par lequel
un indigène de Sidjilmassa se reconnaissait le débiteur d’un habitant
d’Aoudaghost pour une somme de 40.000 dinars, chose que le voyageur
arabe considérait comme unique en Orient à son époque (Xe siècle).

A la même époque et d’après le témoignage du même voyageur, le roi des
Lemtouna, qui résidait à Aoudaghost, entretenait des relations avec
l’empereur de Ghana et celui de Gao et leur faisait des cadeaux pour les
empêcher de lui faire la guerre, ce qui nous donne une idée assez
précise de la puissance de ces souverains et de la situation
d’Aoudaghost vis-à-vis de Ghana au point de vue politique.

Les Soninké d’ailleurs ne se gênaient pas pour aller razzier les
territoires occupés par les Berbères : Bekri nous apprend en effet que,
à cinq jours d’Aoudaghost sur la route conduisant de cette ville au
Maroc, se trouvait une montagne nommée Azgounane ou Azdjounane où les
Noirs s’embusquaient pour couper la route aux caravanes et les
piller[35].

Vers 970 d’après Bekri, entre 920 et 940 d’après Ibn-Khaldoun, régnait à
Aoudaghost un prince lemtouna nommé _Tinyéroutane_ ou Bérouyane, fils de
Ouichnou ou Ouachnik et petit-fils de Nizar ou Izar, qui avait réussi à
acquérir une véritable puissance. Comme son prédécesseur du IXe siècle
Tiloutane[36], il avait plus de vingt chefs nègres comme vassaux ou
tributaires, et la partie habitée de son royaume s’étendait sur deux
mois de marche en longueur et autant en largeur. Il pouvait mettre en
campagne 100.000 méharistes et en profitait pour intervenir dans les
querelles intestines qui divisaient les petits Etats vassaux de Ghana.
Invité par Târine ou Taarbine, alors chef des Massîn de Tichit[37], à le
soutenir contre le chef noir d’Aougam[38], il fournit au premier 50.000
méharistes qui envahirent et razzièrent le pays d’Aougam, brûlant les
maisons et détruisant les récoltes ; le chef du parti vaincu, se voyant
perdu, jeta son bouclier, sauta à bas de son cheval, détacha sa selle,
la posa sur le sol, s’y assit et se laissa tuer ; ses femmes, trop
fières pour se laisser tomber au pouvoir des Blancs, se tuèrent en se
jetant dans les puits.

Peu après cependant, vers 990, Aoudaghost tomba au pouvoir de l’empereur
de Ghana qui, au moment de la prise de cette ville par les Almoravides
en 1054, y était encore représenté par un gouverneur nègre.


  =V. — Les Almoravides et leurs premiers empiètements sur l’empire de
                          Ghana= (XIe siècle).


Vers l’an 1020, les chefs des diverses tribus zenaga s’entendirent pour
s’unir de nouveau comme au temps de Tiloutane, afin de résister aux
empiétements des Soninké sur le Sahara et le Tagant et de secouer leur
suprématie. Ils se choisirent un roi qui fut pris, cette fois encore,
parmi les Lemtouna ; ce fut _Tarsina_ ou Tarchina, fils de Tifat ou
Tifaout. Le premier sans doute parmi les princes berbères du Sahara
occidental, Tarsina se convertit à l’islamisme et prit le nom de
Abdallah-abou-Mohammed ; il se rendit même en pèlerinage à La Mecque,
fit la guerre sainte à ses voisins infidèles, Berbères ou Nègres, et,
après trois ans de règne, fut tué en 1023 au cours d’une razzia dirigée
contre une tribu d’origine sémitique et de religion israélite, peut-être
quelque fraction des Judéo-Syriens chassés de Ghana deux siècles
auparavant ; cette tribu résidait aux environs d’une localité qui, au
XIVe siècle, s’appelait Teklessine et était habitée par des Zenaga-
Ouareth musulmans[39] : cette indication permet de situer
vraisemblablement dans le Nord de la Mauritanie actuelle l’endroit où
fut tué Tarsina et qui s’appelait alors _Bekâra_, d’après l’auteur du
_Roudh-el-Qarthâs_. Bekri donne au même lieu le nom de _Gangara_, nom
identique, dit-il, à celui d’une tribu nègre (sans doute les Gangara,
Ouangara ou Mandingues), et appelle In-Kelâbine la localité voisine
habitée par des Zenaga-Ouareth musulmans.

  DELAFOSSE                                              Planche XVI

[Illustration : FIG. 31. — Type de Jeune Maure.]

[Illustration : FIG. 32. — Métisse de Maure et de femme noire.]

Après la mort de Tarsina, le commandement des Zenaga du désert ou
« Zenaga voilés » échut à son gendre _Yahia-ben-Ibrahim_, lequel
appartenait à la tribu des Goddala ; cette dernière tribu formait alors
avec celle des Lemtouna une confédération unique, dont le territoire
s’étendait depuis le Tagant jusqu’au rivage de l’Océan Atlantique, les
Goddala habitant à l’Ouest des Lemtouna, entre l’Adrar et la mer.

En 1035[40], Yahia-ben-Ibrahim remit provisoirement le pouvoir à son
fils Ibrahim-ben-Yahia et partit pour La Mecque. Au retour de son
pèlerinage, il passa par Kaïrouân (Tunisie) et y rencontra un illustre
docteur originaire de Fez, Abou-Amrân, dont il suivit les leçons et
devint l’ami. Le docteur ne tarda pas à s’apercevoir que le prince
berbère était, quoique musulman fervent, très ignorant des choses de la
religion, et il apprit de lui que ses sujets sahariens l’étaient plus
encore. Au cours d’une conversation roulant sur cette fâcheuse
ignorance, Yahia demanda à Abou-Amrân de lui confier quelque savant
jurisconsulte qui pût donner à son peuple l’enseignement dont il avait
besoin. Aucun des disciples d’Abou-Amrân n’ayant voulu accepter cette
mission, celui-ci engagea Yahia à aller à Nefis[41], dans le pays des
Masmouda, et à s’adresser là à un savant lemta originaire du Sous et
nommé Mohammed-Ouaggag-ben-Zelloui (ou Ouag-ag-Zelloui), pour lequel il
lui remit une lettre d’introduction. Yahia se rendit auprès de Ouaggag,
qu’il rencontra en 1038, peu avant la mort d’Abou-Amrân lui-même. L’un
des disciples de Ouaggag, un Berbère nommé _Abdallah-ben-Yassine-ben-
Meggou_[42], accepta de partir avec Yahia. Ce dernier regagna alors
l’Adrar Mauritanien, accompagné de Abdallah-ben-Yassine, qui commença
ses prédications dans la tribu à laquelle appartenait Yahia, c’est-à-
dire celle des Goddala.

Abdallah voulut tout d’abord interdire à ceux-ci d’avoir plus de quatre
femmes ; les Goddala trouvèrent le réformateur trop sévère, et surtout
trop morose et trop ennuyeux, et se prirent à le détester. Découragé, il
voulut se rendre chez les Noirs du Tekrour, où l’islamisme commençait à
briller d’un vif éclat grâce aux efforts du roi toucouleur Ouâr-Diâbi ou
Ouâr-Diâdié, qui venait d’affranchir son pays du joug des Peuls et de
chasser ces derniers vers le Ferlo. Mais Yahia ne consentit pas à se
séparer de Abdallah et lui proposa de se retirer avec lui dans une île
ou une presqu’île comprise entre la mer et le Sénégal, près de
l’embouchure de ce fleuve ; on pouvait, de la rive nord d’un bras du
Sénégal, se rendre à gué dans cette île à marée basse, tandis qu’il
était nécessaire de se servir de pirogues à marée haute. Les deux
dévots[43], accompagnés de sept fidèles Goddala, se transportèrent en
effet dans cette île et y bâtirent sur une colline un ermitage où ils
s’enfermèrent, en faisant vœu d’y adorer Dieu jusqu’à leur mort. Mais,
dès que Abdallah eut cessé de vouloir convertir les Berbères malgré eux,
ces derniers vinrent à lui. Au bout de trois mois des masses de gens —
principalement des Lemtouna —, attirés surtout par la curiosité, se
rendaient à l’ermitage et demandaient à être instruits ; bientôt
Abdallah eut ainsi un millier d’adeptes qui ne quittaient plus
l’ermitage (_ribâth_) et que, pour cela, il nomma _al-morabethîn_ (ceux
du _ribâth_, les ermites), mot que nous avons transformé en
_Almoravides_ et qui, dans une autre acception, a donné le mot
« marabout ».

Ces adeptes de la secte nouvelle appartenaient presque tous à des
familles nobles et jouissaient d’une certaine autorité dans leurs tribus
ou sous-tribus respectives ; néanmoins lorsque, envoyés par leur maître,
ils se présentèrent à leurs compatriotes dans le but de les convertir,
personne ne voulut les écouter. Ils revinrent conter leur déconvenue à
Abdallah, qui alla lui-même exhorter les tribus, mais sans plus de
succès.

On était arrivé à 1042 et le nombre des Almoravides dévoués à Abdallah
s’élevait à deux mille environ. Le réformateur se mit alors à leur tête,
prêcha la guerre sainte contre les Zenaga infidèles ou mauvais croyants
et, quittant les rives du Sénégal, il partit en guerre contre les
Goddala, en tua un grand nombre et convertit les autres. Ensuite il agit
de même vis-à-vis des Lemtouna récalcitrants, qu’il bloqua dans les
montagnes de l’Adrar et auxquels il enleva la plupart de leurs
troupeaux.

Cependant Abdallah fatiguait ses partisans par son rigorisme ; il
prétendait interdire les pillages et refusait de manger la chair et de
boire le lait provenant des troupeaux pris à l’ennemi. Il alla plus loin
encore et — en un endroit que nous ne connaissons pas mais qui devait se
trouver dans la Mauritanie actuelle — il obligea ses fidèles à
construire une ville (que Bekri appelle Aretnenna) dont toutes les
maisons devaient être égales en hauteur. Ce puritanisme exalté lui
aliéna de nouveau les sympathies des Goddala. L’un d’eux, le
jurisconsulte El-Djouher-ben-Sekkem, avec l’aide des chefs Eyar et In-
Teggou, parvint à enlever à Abdallah le droit d’imposer ses conseils à
la communauté et lui arracha l’administration du trésor public. Enhardis
par ces premiers succès, les Goddala finirent par chasser le réformateur
de leur pays, démolirent sa maison et pillèrent ses biens.

Abdallah, fuyant le Sahara, alla conter ses infortunes au Tafilelt à son
maître Ouaggag. Celui-ci fit alors mander aux Goddala que quiconque
refuserait l’obéissance à Abdallah serait excommunié et privé du salut
éternel, et il leur renvoya le proscrit. Abdallah, ayant sans doute
recruté des partisans en route, principalement chez les Lemtouna,
massacra tous ses ennemis dès son retour en pays goddala, plus une foule
de gens qu’il décréta criminels ou impudiques. Parvenant à fanatiser à
nouveau ses premiers disciples, il accrut rapidement le nombre des
Almoravides, entraîna les Lemtouna dans la guerre sainte contre les
Messoufa infidèles qui habitaient la région de Kaoukadam ou Gaogadem,
entre l’Adrar et le Dara, soumit même les Lemta de l’Ouest et finit par
devenir le chef incontesté de tous les Zenaga du Sahara occidental,
Yahia ne conservant qu’une autorité purement nominale et n’étant qu’un
instrument docile entre ses mains. Les rebelles qui venaient faire leur
soumission recevaient d’abord, pour leur purification, cent coups de
nerf de bœuf et étaient ensuite instruits des vérités de la religion et
autorisés à prononcer la formule de la foi musulmane. Ils étaient
astreints à payer la dîme et d’autres impôts, dont le produit servait à
acheter des armes et des montures pour continuer la guerre au profit des
Almoravides.

Ces derniers, armés seulement de piques et de javelots, pénétrèrent au
Nord jusque dans le Dara et s’emparèrent de Sidjilmassa (Tafilelt), sous
la conduite de Yahia et de Abdallah, qui revinrent ensuite dans le
Sahara, après avoir laissé une garnison dans leur dernière conquête.

Yahia-ben-Ibrahim étant venu à mourir, Abdallah rassembla tous les chefs
des tribus zenaga du désert et déclara qu’il ne voulait garder que le
pouvoir spirituel, et qu’on devait élire un roi, ou chef à la fois
militaire et civil, en remplacement du défunt. Pour donner la
prééminence aux Lemtouna, qui l’avaient le mieux soutenu, il fit élire
roi un chef de leur tribu, descendant de Telagagguine et nommé _Yahia-
ben-Omar_ ; ce dernier ne fut du reste que le commandant en chef de
l’armée almoravide, Abdallah conservant en fait l’autorité suprême.

Yahia-ben-Omar, sur l’ordre de Abdallah, s’empara de tout ce qui restait
à prendre dans le Sahara, ainsi que d’un grand nombre de villages
peuplés de Nègres et relevant de l’autorité de l’empereur de Ghana.
Aoudaghost, demeuré jusque-là fidèle à ce prince, fut attaqué en 1054
par Abdallah lui-même. A cette époque, la population de la ville,
composée surtout d’Arabes et de Berbères, était divisée en deux
fractions ennemies ; profitant de cette circonstance et attirés par la
richesse des habitants et le nombre de leurs esclaves, les Almoravides
se ruèrent à l’assaut avec impétuosité, s’emparèrent de la ville, la
pillèrent de fond en comble, violèrent les femmes, capturèrent les
esclaves et massacrèrent tous les hommes qui ne purent prendre la fuite.
Abdallah fit même mettre à mort un saint personnage nommé Zebâgara, né à
Kaïrouân d’un père arabe et qui avait fait le pèlerinage de La Mecque.
La raison de cette rigueur des Almoravides, nous dit Bekri, était que
les habitants d’Aoudaghost reconnaissaient la suzeraineté de l’empereur
de Ghana.

Peu après, vers 1055, le peuple de Sidjilmassa massacra la garnison
almoravide. Les docteurs de la ville, conseillés par Ouaggag et
redoutant la colère de Abdallah, mirent le massacre sur le compte des
Zenâta et firent demander au réformateur de venir purger leur pays des
infidèles qui le déshonoraient. Abdallah convoqua aussitôt tous les
Almoravides, mais les Goddala, mécontents de ce qu’on avait choisi le
roi parmi les Lemtouna, refusèrent de marcher et se retirèrent sur le
bord de l’Océan, entre la baie d’Arguin et le Sénégal. Emmenant alors
avec lui le plus grand nombre des guerriers lemtouna, Abdallah en
personne se rendit dans le Sud marocain, s’empara du Dara et de
Sidjilmassa sur les Maghrâoua qui s’en étaient rendus maîtres et
commença à installer au Maroc la domination des Lemtouna venus de
l’Adrar et du Tagant, domination qui devait bientôt s’étendre à
l’Espagne.

Cependant Yahia-ben-Omar était demeuré dans le Sud. Le gros contingent
des Almoravides étant parti pour le Maroc avec Abdallah, il ne disposait
que d’un nombre d’hommes restreint et une attaque des Goddala rebelles
était à craindre. Aussi, sur le conseil que lui avait donné Abdallah en
le quittant, Yahia s’installa au cœur des montagnes des Lemtouna qui,
d’accès difficile, abondaient en eau et en pâturages et s’étendaient sur
un espace de six journées de marche dans un sens contre une journée dans
l’autre : à cette description donnée par Bekri, il est facile de
reconnaître l’Adrar Mauritanien[44]. Une place forte, nommée _Azgui_ ou
Azoggui — sans doute le point actuel d’Azougui, près et au Nord-Ouest
d’Atar[45], — lui servait de résidence et d’abri ; cette forteresse,
entourée d’une forêt de 20.000 dattiers, avait été construite par
Yannou, frère aîné de Yahia-ben-Omar. Redoutant, malgré sa position, de
ne pouvoir résister aux Goddala, Yahia fit implorer le secours de
l’empereur du Tekrour, qui lui envoya un contingent toucouleur commandé
par Lebbi, fils de l’empereur Ouâr-Diâbi. Les Goddala en effet, au
nombre de 30.000 guerriers, marchèrent en 1056 ou 1057 contre Yahia. Ce
dernier, à la tête de ses propres soldats et du contingent toucouleur,
se porta au devant de l’ennemi, qu’il rencontra à _Tebferilla_ ou _Tin-
Ferella_, lieu qui se trouvait sans doute dans la région d’Akjoujt, au
Sud-Ouest d’Atar[46]. Les Goddala furent vainqueurs et, à partir de ce
jour, ne furent plus inquiétés par les Almoravides. Quant à Yahia-ben-
Omar, il fut tué au cours du combat.

Abdallah, informé de cet événement, fit donner le commandement de
l’empire almoravide au frère du défunt, _Aboubekr-ben-Omar_, né d’un
père lemtouna et d’une mère goddala, qui se trouvait alors avec lui dans
le Sud marocain. Aboubekr s’empara du Sous sur les Guezoula, du Deren
(Atlas) sur les Masmouda, d’Aghmat sur les Maghrâoua, puis fit la guerre
aux Berghouâta. C’est au cours de cette expédition que fut tué Abdallah-
ben-Yassine, en 1058 ou 1059, au combat de Kerifelt. Ce dernier, si
rigoriste pour les autres, avait mené lui-même une vie fort dissolue,
épousant chaque mois plusieurs femmes nouvelles et les répudiant
ensuite. « Il n’entendait pas parler d’une jolie fille, dit Gharnati,
sans la demander aussitôt en mariage ; il est vrai qu’il ne donnait
jamais plus de quatre ducats de dot »[47].

A la mort de Abdallah, Aboubekr devint le seul maître de l’empire
almoravide. Il résidait alors à Aghmat, à un jour de l’emplacement où
devait s’élever Marrakech quelques années plus tard, sur la route du
Tafilelt. L’année suivante (1059 ou 1060), il apprit que les Berbères du
Sud se révoltaient contre son autorité et que les Messoufa se portaient
contre les Lemtouna demeurés dans l’Adrar. Laissant donc son cousin
_Youssof-ben-Tachfine_ au Maroc pour le gouverner en son absence, il
partit en 1060 ou 1061 pour le Sahara, ramena à l’obéissance les nomades
révoltés et, pour leur donner de l’occupation, les emmena guerroyer au
Soudan contre l’empereur de Ghana, qui se nommait alors _Bassi_.

Ce dernier n’était monté sur le trône qu’à l’âge de 85 ans ; devenu
aveugle, il s’entendait avec son entourage pour cacher cette infirmité à
son peuple. Quoique infidèle, il aimait à témoigner des égards aux
musulmans, mais cela ne l’empêcha pas de se trouver en butte aux
hostilités des Almoravides.

Sur ces entrefaites, Aboubekr apprit que son cousin Youssof, en son
absence, avait fait du Maroc un grand et riche empire, et il quitta le
Soudan pour aller se remettre à la tête des Almoravides du Nord. Mais
Youssof, sur le conseil de sa femme Zineb, ex-femme d’Aboubekr, se porta
à la rencontre de ce dernier avec une forte armée et beaucoup de
cadeaux, laissant entendre à son cousin qu’il le combattrait si celui-ci
tentait de reprendre le pouvoir, tandis que, dans le cas contraire, il
lui donnerait tous ces trésors, si rares au Sahara. Aboubekr accepta les
cadeaux et retourna au Tagant, où il établit définitivement sa résidence
habituelle.

C’est ainsi que la majeure partie de l’armée des Almoravides demeura
dans le Maroc et se porta de là en Espagne, tandis que les pays du
Soudan et du Sahara où leur puissance était née ne conservèrent que de
faibles contingents, commandés par Aboubekr. Celui-ci, ne pouvant plus
songer à être le sultan du Nord, voulut être celui du Sud. Utilisant
avec habileté les guerriers lemtouna qui lui étaient demeurés fidèles et
les alliés qu’il pouvait recruter parmi les autres tribus zenaga restées
au Sahara, il fit une guerre sans merci à l’empereur de Ghana et à ses
différents vassaux.


                  =VI. — L’empire de Ghana vers 1065.=


Avant de passer au récit des événements qui mirent la ville de Ghana
entre les mains des Almoravides, il me paraît nécessaire de jeter un
coup d’œil sur ce qu’était l’empire de Ghana au moment où Aboubekr-ben-
Omar se sépara de Youssof-ben-Tachfine.

A cette époque (1062), l’empereur Bassi vint à mourir et fut remplacé
par son neveu utérin _Ménîn_, car « l’usage de ce peuple, — nous dit
Bekri qui écrivait son ouvrage cinq ans après l’avènement de Ménîn, —
veut que le roi ait pour remplaçant le fils de sa sœur, afin d’être sûr
que son successeur soit bien de son sang ».

L’empereur ou _tounka_ Ménîn, bien que ses Etats se trouvassent amputés
d’Aoudaghost et de plusieurs principautés tributaires de moindre
importance, était maître encore d’un vaste domaine et, d’après le
témoignage de Bekri, sa puissance était considérable. Il pouvait mettre
en campagne 200.000 guerriers, dont 40.000 archers au moins ; il
possédait une cavalerie, mais de valeur assez médiocre, les chevaux du
pays étant fort petits. Son autorité, amoindrie dans le Nord et dans
l’Ouest par la fortune rapide de l’empire almoravide, s’exerçait
cependant encore sur Tichit et sur une partie tout au moins de l’ancien
royaume d’Aoudaghost ; d’après le _Kitâbou-l-jarafiya_, ouvrage arabe
anonyme cité par Cooley, l’empereur de Ghana faisait avec succès la
guerre aux Almoravides campés au Nord-Est de sa capitale, entre celle-ci
et Rayoun ou Araouân, qui était « la ville du désert la plus proche de
Sidjilmassa et de Ouargla ». Au Sud, l’autorité du prince soninké
s’étendait jusqu’au haut Sénégal et se faisait même sentir sur la rive
gauche de ce fleuve, dans les pays aurifères du Ouangara (Bambouk et
Gangaran) et parmi les sauvages Diallonké — les _Lemlem_ des auteurs
arabes —, chez lesquels ses bandes armées allaient renouveler de temps à
autre sa provision d’esclaves. A l’Est, le pouvoir de Ménîn ne dépassait
pas le Niger, à partir duquel commençait à se faire sentir l’influence
de l’empire de Gao. Au Sud-Ouest enfin son autorité cessait là où
commençait celle de l’empereur de Tekrour : les Soninké du Galam, placés
entre deux feux, obéissaient tantôt à l’un et tantôt à l’autre des deux
souverains, ou profitaient de leur situation pour garder
l’indépendance ; à l’époque où écrivait Bekri (1067-68), les Soninké de
_Silla_ (près et à l’Ouest de Bakel) dépendaient du Tekrour : ils
avaient été convertis à l’islamisme par Ouâr-Diâbi et leur chef était
considéré comme assez puissant pour résister aux armées que l’empereur
de Ghana aurait pu envoyer contre lui ; il faisait la guerre à ceux de
ses voisins demeurés païens. Parmi ces derniers étaient les habitants de
_Galambou_, ville du Kaméra située près de l’embouchure de la Falémé, à
un jour de Silla, et qui, elle, dépendait du _tounka_ Ménîn ainsi que
_Diaressi_ (Diarissona, Yaressi ou Barissa), qui était alors le chef-
lieu du Guidimaka et devait se trouver à peu près en face d’Ambidédi.

Bekri nous a laissé une excellente description de Ghana et des
principales contrées de l’empire, tel qu’il existait de son temps,
c’est-à-dire une dizaine d’années avant que la capitale ne fût prise et
saccagée par les Almoravides. Ghana, d’après lui, se composait de deux
villes situées dans une plaine. L’une, habitée par les musulmans
(marchands arabes et berbères), renfermait douze mosquées, pourvues
chacune d’un imâm, d’un muezzin et d’un lecteur ; on y rencontrait des
jurisconsultes et des savants distingués. Des puits d’eau douce
servaient à abreuver les habitants et, près de ces puits, on cultivait
des légumes. Le climat cependant était malsain pour les gens du
Maghreb : au moment de la maturité des épis, presque tous les étrangers
tombaient malades et une grande mortalité sévissait à l’époque de la
moisson. La ville païenne, où résidait l’empereur, était à six milles de
la ville musulmane ; des habitations s’étendaient d’ailleurs entre les
deux quartiers. La ville impériale, la plus vaste des deux, était
appelée par les Arabes _El-Ghâba_ (la forêt), parce qu’elle était
entourée de bois sacrés où des huttes servaient de demeures aux prêtres
chargés du culte national et où étaient conservées les idoles, à côté
des tombes des souverains ; des gardiens empêchaient de pénétrer dans
ces bois et de voir ce qui s’y passait. C’était également dans ces bois
sacrés que se trouvaient les prisons d’Etat : dès que quelqu’un y était
enfermé, nous dit Bekri, on n’entendait plus parler de lui.

Les maisons de Ghana étaient construites avec des pierres[48] et du bois
de gommier. Le palais de l’empereur se composait d’une sorte de château
qu’entouraient des huttes de terre à toit conique en paille, le tout
environné d’un mur. Près du tribunal impérial était une mosquée, à
l’usage des musulmans qui venaient rendre visite à l’empereur.

Les interprètes, le trésorier et la plupart des ministres étaient
choisis par l’empereur parmi les musulmans. L’empereur et son héritier
présomptif avaient seuls le droit, parmi les païens, de porter des
vêtements confectionnés ; les sujets du prince ne se vêtaient que de
pagnes de laine (appelés _kassa_ par Edrissi), de coton (_fouta_ dans le
même auteur), de soie ou de velours, selon les moyens de chacun. Les
hommes se rasaient la barbe et les femmes la chevelure. L’empereur
portait des colliers et des bracelets et se couvrait la tête de
plusieurs bonnets brodés superposés, entourés d’un turban de cotonnade
très fine.

Ce monarque donnait audience sous une sorte de tente ou de vaste
parasol ; auprès de lui se tenaient alors dix chevaux richement
caparaçonnés et derrière lui étaient dix serviteurs portant des
boucliers et des épées à poignée d’or ; à sa droite étaient rangés les
fils des rois vassaux, superbement vêtus, les cheveux tressés et ornés
de bijoux d’or. Quant au maire de la ville et aux ministres, ils
s’asseyaient par terre devant l’empereur. L’entrée de la tente était
gardée par des chiens portant des colliers d’or et d’argent garnis de
grelots également en or et argent. L’ouverture de l’audience était
annoncée au moyen de longs tambours appelés _daba_[49], dont la caisse
était faite d’un tronc d’arbre évidé. Lorsque les sujets de l’empereur
se présentaient devant le prince, ils se prosternaient et se jetaient de
la poussière sur la tête ; quant aux musulmans, ils se contentaient de
frapper leurs mains l’une contre l’autre, en signe de respect.

Edrissi rapporte que, tous les matins, l’empereur faisait à cheval le
tour de sa capitale, suivi de tous ses officiers ; les gens qui avaient
à se plaindre de quelque injustice pouvaient, au cours de cette
promenade, s’adresser à lui : il réglait l’affaire sur-le-champ et, une
fois la justice ainsi rendue, rentrait à son palais. Il faisait une
nouvelle promenade dans la soirée, mais alors nul ne pouvait l’aborder.

Lorsque le souverain venait à mourir, on construisait une sorte de dôme
en bois à l’endroit où devait s’élever le tombeau, puis on plaçait le
corps sur une estrade garnie de tapis et de coussins, à l’intérieur du
dôme ; auprès du cadavre, on disposait les ornements et les armes du
défunt, ainsi que les plats et les calebasses dans lesquels il avait
coutume de manger et de boire et que l’on remplissait d’aliments et de
boisson avant de les placer dans la chambre sépulcrale ; on enfermait
aussi dans cette chambre plusieurs des serviteurs du défunt, choisis
parmi ceux qui, de son vivant, lui préparaient sa nourriture. Puis on
recouvrait l’édifice avec des nattes et des étoffes et toute la foule
assemblée jetait de la terre dessus, de façon à former un grand tertre
qu’on entourait ensuite d’un fossé.

Bekri raconte que les gens de Ghana sacrifiaient des victimes aux morts
et leur offraient des boissons fermentées. L’épreuve du poison était
admise en justice : si quelqu’un niait une dette ou était accusé d’un
crime et refusait de s’en reconnaître l’auteur, le juge prenait une
parcelle d’un bois âcre et amer et la faisait infuser dans de l’eau,
puis obligeait l’accusé à boire cette infusion : si l’estomac du
défendeur rejetait le breuvage, il était proclamé innocent ; sinon, on
le considérait comme coupable.

Les principaux articles d’importation venant du Maroc ou du Sahara
étaient le cuivre, les cauries, les tissus, les figues, les dattes et le
sel.

L’empereur prélevait un dinar par chaque âne chargé de sel qui pénétrait
sur son territoire et deux dinars par chaque charge de sel quittant le
pays. Le droit sur le cuivre importé à Ghana était de cinq _mitskal_ par
charge et le droit sur toute autre marchandise était de dix _mitskal_
par charge. Le sel était apporté par caravanes des mines de Tatental,
situées dans le Sahara à 40 jours au nord de Ghana et à 20 jours au sud
du Tafilelt, et aussi des mines d’Aoulil ; le sel d’Aoulil arrivait à
Ghana en traversant le Tagant ou bien encore était transporté par mer
d’Aoulil à l’embouchure du Sénégal, puis remontait le fleuve en pirogues
jusqu’à Silla ou Diaressi, d’où il gagnait Ghana par caravanes. Aoulil
fournissait aussi de l’ambre gris.

L’or était importé des pays situés au Sud de l’empire ; on l’allait
chercher à _Gadiaro_ ou Gadiara, ville située à dix-huit jours de Ghana,
par une route ne traversant que des contrées habitées par des Nègres.
Gadiaro n’était d’ailleurs qu’un marché d’échange : l’or lui-même
provenait des régions montagneuses situées sur la rive gauche du haut
Sénégal. Toutes les pépites trouvées dans les mines dépendant de
l’empire appartenaient au souverain, mais l’or en poudre appartenait à
qui l’avait récolté. Bekri assure qu’on rencontrait parfois des pépites
pesant d’une once à une livre et qu’une pépite énorme faisait, de son
temps, partie du trésor impérial ; d’après Edrissi, elle aurait pesé
trente livres et l’empereur l’aurait fait percer d’un trou pour y
attacher la longe de son cheval.

Le pays qui produisait l’or était alors comme aujourd’hui la région
comprise entre la Falémé et le haut Niger — Bambouk, Gangaran, Manding
et Bouré — région connue des Arabes sous le nom de _Ouangara_ qui fut,
par extension, appliqué aux Mandingues et à tous les peuples de la
famille mandé sujets des empires de Ghana et de Mali. D’après Edrissi,
le Ouangara formait une île de 300 milles de long sur 150 de large,
entourée de tous côtés « par le Nil » ; cette description, appliquée à
l’ensemble des pays que je viens d’énumérer, est assez exacte : le
Sénégal au Nord, la Falémé à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est, le Niger et le
Tinkisso au Sud forment en effet une ceinture fluviale presque continue
autour de la région aurifère. Edrissi relate que, vers le mois d’août,
les eaux sortaient du lit des rivières et inondaient une bonne partie du
Ouangara, et que l’on ramassait l’or au moment où les eaux se
retiraient ; Sa’di s’exprime à peu près de même : il en faut conclure
que, au moins dans les vallées, on procédait surtout par lavage des
sables d’alluvion.

Le fait que Ghana était en quelque sorte l’entrepôt de l’or du Soudan
fut sans doute la cause principale de sa prospérité. Yakout nous fournit
à cet égard des renseignements très complets et très intéressants. Il
nous dit même que la richesse des habitants de Sidjilmassa et de Dara,
dans le Sud marocain, provenait de ce que ces villes se trouvaient
situées sur la route conduisant à Ghana et de là aux mines d’or du
Soudan. Il nous explique comment s’organisaient à Ghana les voyages
accomplis en vue d’aller acquérir le précieux métal. Les commerçants du
Maghreb y arrivaient du Tafilelt avec un stock de marchandises se
composant de sel acheté en route à Tatental (région de Teghazza) et d’un
bois résineux, mais sans odeur désagréable, qui servait à parfumer les
outres de cuir et à rendre buvable l’eau qui y avait séjourné
longtemps ; ils apportaient en outre des perles de verre bleu[50], des
anneaux, boucles d’oreille et bagues en cuivre rouge. Durant la
traversée du Sahara, les caravanes s’approvisionnaient d’eau chez les
Lemtouna voilés du Sud marocain et du Nord de l’Adrar, car, en dehors de
ces régions, on ne rencontrait que quelques puits d’eau saumâtre, à
moins de se trouver à passer après une pluie abondante, auquel cas on
pouvait trouver çà et là un peu d’eau courante. A la sortie du
territoire des Lemtouna du Nord, les voyageurs buvaient d’abord l’eau
pure ramassée dans ce pays et en abreuvaient leurs chameaux ; ensuite
ils mélangeaient progressivement cette eau avec celle qu’ils trouvaient
en route, car ceux qui ne buvaient que l’eau du désert tombaient
malades, particulièrement quand ils n’y étaient pas habitués, et ne se
rétablissaient qu’en arrivant à Ghana, après des fatigues considérables.

Une fois à Ghana, les commerçants maghrébins s’associaient avec des
intermédiaires de la ville, gens habiles à conclure les marchés avec les
populations du Sud, prenaient des guides et renouvelaient leur provision
d’eau selon la méthode spéciale que j’ai décrite plus haut d’après le
même auteur[51]. Après un voyage d’une vingtaine de jours, fort pénible
au début lors de la traversée du désert qui séparait Ghana du Soudan
proprement dit, les caravanes arrivaient aux pays voisins du Sénégal et
entraient en contact avec les indigènes de la région aurifère. Cette
prise de contact était très particulière et rappelait singulièrement le
procédé usité par les Carthaginois et rapporté par Hérodote. Les
commerçants maghrébins frappaient sur de grands tambours dont le son
s’entendait au loin ; les Noirs des pays aurifères, d’après ce qu’on
raconta à Yakout, étaient des sauvages allant complètement nus, ignorant
la pudeur comme les bêtes et se cachant dans des trous creusés dans la
terre[52] ; ils avaient peur de se tenir debout en face des marchands
blancs et ne venaient jamais au devant d’eux, mais, dès qu’ils
entendaient le son des tambours, ils sortaient de leurs cachettes et
attendaient sans bouger à une certaine distance. Les commerçants
déballaient leurs marchandises (sel, anneaux de cuivre, perles bleues) :
chacun déposait à terre, par petits paquets séparés, les marchandises
lui appartenant en propre, puis tous s’éloignaient hors de la vue des
indigènes. Ceux-ci s’approchaient alors et, à côté de chaque tas de
marchandises, déposaient une quantité déterminée de poudre d’or, puis se
retiraient. Les marchands revenaient ensuite, chacun prenant ce qu’il
trouvait d’or à côté de son tas de marchandises, puis ils s’en
retournaient en battant du tambour pour annoncer leur départ et la
conclusion du marché, laissant les marchandises à l’endroit où ils les
avaient déposées. Ces transactions à la muette s’accomplissaient,
paraît-il, très régulièrement, et sans qu’aucune des parties craignît
d’être trompée par l’autre. Massoudi (_Prairies d’or_, vol. IV, page 93)
relate aussi cette coutume, qu’il dit être bien connue des gens de
Sidjilmassa ; il ajoute que les marchands se rendant de cette ville dans
l’empire de Ghana pour y acheter de l’or déposaient leurs marchandises
sur les bords « du grand et large fleuve » près duquel vivaient les
indigènes chercheurs d’or : ce grand et large fleuve n’était autre que
le Sénégal, que les commerçants maghrébins atteignaient près de
l’embouchure de la Kolembiné.

Yakout complète sa description des mœurs commerciales de cette époque en
citant une opinion d’Ibn-el-Faqih, d’après lequel l’or poussait dans le
sable du Ouangara comme poussent les carottes et se récoltait au lever
du soleil ; d’après le même informateur, les indigènes de la région
aurifère se nourrissaient de petit mil, de pois chiches et de haricots
et s’habillaient de peaux de léopards, animaux très nombreux dans la
contrée. D’après Edrissi, les indigènes de tous les pays soudanais
dépendant de Ghana — comme aussi ceux relevant de Tekrour — étaient
armés d’arcs et de flèches et de massues ; leurs maisons étaient
construites en argile et couvertes de paille ; ils se paraient
d’ornements en cuivre et de colliers en perles de verre ou de pierre ;
ils cultivaient principalement le mil et en tiraient une boisson
fermentée.

_Route conduisant de Ghana à Gadiaro_ (d’après Bekri). — A quatre jours
de Ghana, on trouvait _Samakanda_ (chez les Samaka ou gens du Sama),
capitale du _Sama_, pays vassal de Ghana ; les habitants de ce pays, qui
passaient pour les meilleurs archers de tous les Nègres et se servaient
de flèches empoisonnées, portaient le nom de _Bagama_ ou Bakama
(c’étaient sans doute des Kâgoro) : les hommes allaient complètement
nus, tandis que les femmes cachaient leur sexe au moyen de lanières de
cuir ; elles se rasaient la tête, mais non le pubis. Chez les Bagama —
comme aujourd’hui chez les Kâgoro et les Banmana, — le fils héritait de
son père, contrairement à l’usage qui régnait à Ghana et chez les
Soninké de l’époque.

A deux jours de Samakanda, on entrait dans le pays de _Tâka_ ou Dâga, où
croissaient en abondance des arbres nommés _tadmout_ en berbère
(baobabs), donnant des fruits de la forme d’une pastèque, remplis d’une
substance à la fois sucrée et acidulée (pain de singe) que l’on
employait contre la fièvre.

Le septième jour, on arrivait à un affluent du Sénégal appelé _Diougou_
(sans doute la Kolembiné), que les chameaux passaient à gué et les
hommes en pirogue. Onze journées de marche séparaient l’endroit où l’on
traversait cette rivière de Gadiaro. Après l’avoir franchie, on entrait
dans le pays de _Garantel_, grand royaume païen fréquenté par des
marchands musulmans qui ne faisaient qu’y passer mais étaient traités
avec égard par les habitants ; ce pays renfermait des éléphants et des
girafes. La ville même de Garantel, appelée Garbil par Edrissi et placée
par lui à neuf jours de Samakanda, devait se trouver au sud du point où
la route de Ghana à Gadiaro traversait le Diougou et sur la rive droite
de cette rivière, à la pointe sud de l’étang de Magui, c’est-à-dire à
l’Ouest de Koniakari et au Nord-Est de Kayes ; Edrissi dit qu’elle était
bâtie au bord du « Nil » — lisez : d’une masse d’eau importante —, sur
le flanc septentrional d’une montagne, et que ses habitants se vêtaient
de laine et se nourrissaient de mil, de poisson et de lait de chameau.

  DELAFOSSE                                              Planche XVII

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 33. — Groupe de Touareg, à Bamba.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 34. — Cavaliers Songaï, près de Say.]

En sortant du royaume de Garantel, on arrivait à _Gadiaro_ (ou Gadiara,
d’après Edrissi), rendez-vous des marchands qui allaient acheter de l’or
et des expéditions venant lever le tribut sur les mines au nom de
l’empereur de Ghana. Gadiaro était une ville fortifiée, située sur la
rive Nord du Sénégal et à douze milles du fleuve (sans doute à peu près
en face de notre Kayes actuel et non loin de l’ancien Kayes de la rive
droite) ; de nombreux musulmans y habitaient. En réalité, Gadiaro
n’était qu’un entrepôt : les mines d’or se trouvaient de l’autre côté du
Sénégal et à une certaine distance, ainsi que je l’ai expliqué plus
haut, dans le pays qu’habitaient les _Lemlem_ d’Edrissi. Ce dernier
rapporte que les gens de Gadiaro, montés sur des chameaux, allaient chez
les Lemlem capturer des esclaves qu’ils vendaient aux gens de Ghana.

_Pays et villes situés dans le bassin du Sénégal et faisant partie de
l’empire de Ghana_ (toujours d’après Bekri). — A l’Ouest de Gadiaro, sur
la rive Nord du Sénégal, se trouvait (à peu près en face d’Ambidédi) la
ville de _Diaressi_ ou Yaressi ou Diarissona (_alias_ Barissa)[53], qui
était peuplée de musulmans, quoique environnée de païens ; on y trouvait
des chèvres de petite taille qui, prétend Bekri, se fécondaient sans le
secours d’un mâle, en se frottant contre le tronc d’un certain arbre.
Des commerçants noirs étrangers au pays et nommés _Nougamarta_ venaient
acheter de la poudre d’or à Diaressi et la transportaient de là dans
tout le Soudan. Vis-à-vis de cette ville, sur la rive Sud du fleuve,
s’étendait, sur une profondeur de huit journées de marche, un grand
royaume dont le souverain portait le titre de _dou_ — ou le nom de _Dao_
— et dont les habitants combattaient avec des flèches ; ces habitants —
des Diallonké probablement — sont appelés _Lemlem_ par Edrissi, qui
ajoute que les gens de Tekrour et de Ghana se rendaient dans leur pays
pour y capturer des esclaves ; le même auteur cite, parmi les villages
des Lemlem, une localité qu’il appelle _Mallel_, située sur une colline
de terre rouge, au Nord d’une montagne d’où jaillissait une source qui
alimentait en eau les habitants et donnait naissance à un affluent du
Sénégal ; il cite encore une autre localité qu’il appelle _Dao_, sans
doute du nom du chef mentionné par Bekri[54]. Ce royaume du _dou_ ou de
Dao était contigu au pays de Mali ou des Mandingues, lequel était
indépendant de Ghana.

A l’Ouest de Diaressi, en suivant le Sénégal, on trouvait la ville de
_Galambou_, peuplée de païens qui étaient en butte aux incursions du
chef de Silla ; Galambou devait se trouver sur la rive Sud du fleuve,
très près du confluent de la Falémé.

A un jour en aval de Galambou — sans doute à l’Ouest et très près de
Bakel —, était la ville de _Silla_, bâtie à cheval sur les deux rives du
fleuve et peuplée de musulmans depuis le début du XIe siècle, époque à
laquelle l’empereur toucouleur Ouâr-Diâbi ou Ouâr-Diâdié avait converti
les habitants de Tekrour et de Silla. Les gens de cette dernière ville
faisaient le commerce du mil, du sel d’Aoulil, des anneaux de cuivre
provenant du Maghreb et de petits pagnes de coton appelés _tiaguia_ ou
_chakia_ et fabriqués dans le pays des _Toronka_ (sans doute au Fouta-
Toro) ; ils possédaient beaucoup de bœufs, mais n’avaient ni moutons ni
chèvres. Dans la partie de leur territoire touchant au Sénégal, en un
endroit nommé Sahâbi, se trouvaient beaucoup d’hippopotames ; ces
animaux étaient appelés _gabou_ (Bekri orthographie _gafou_) dans la
langue du pays, ce qui indique que le peul était alors parlé à Silla ou
du moins dans la région de Silla, c’est-à-dire de Bakel ; les riverains
les chassaient au moyen de courts javelots de fer munis chacun d’une
corde : l’animal blessé plongeait, mourait au fond de l’eau, puis
remontait à la surface, et on le halait alors au moyen des cordes
attachées aux javelots. On mangeait la chair des hippopotames et on
confectionnait des cravaches avec leur peau.

Dans toutes ces régions baignées par le Sénégal, on semait deux fois par
an : d’abord sur la partie du sol qui avait été inondée durant la crue,
et ensuite sur les terrains arrosés par la pluie.

Dans les mêmes pays, la coutume était que la victime d’un vol pouvait à
sa guise vendre le voleur comme esclave ou le tuer ; quant à celui qui
se rendait coupable d’adultère, il était écorché vif.

A Silla finissaient les domaines de l’empereur de Ghana et commençaient
ceux de l’empereur de Tekrour.

_Pays de l’empire de Ghana situés à l’Ouest de la capitale_ (encore
d’après Bekri). — Aoudaghost se trouvait à quinze journées de marche
dans l’Ouest de Ghana ; un peu au Sud de la ligne joignant ces deux
localités, c’est-à-dire à peu près sur la route actuelle de Néma à
Kiffa, on rencontrait à six jours de Ghana la ville d’_In-Bara_ ou
Ambara, dont le chef — il s’appelait Târam à cette époque — n’obéissait
pas à l’empereur Ménîn, s’étant sans doute trouvé englobé dans la main-
mise des Almoravides sur Aoudaghost et ses dépendances. Cette localité
devait se trouver à mi-chemin environ de Goumbou et de Tichit.

En continuant dans la même direction, on trouvait, neuf jours au delà
d’In-Bara, la ville de _Kougha_, peuplée de musulmans bien qu’entourée
d’infidèles ; cette ville devait se trouver à peu de distance du poste
actuel de Mbout dans la Mauritanie ; les caravanes venant de l’Adrar ou
d’Aoulil s’y arrêtaient pour y déposer des cauries, du cuivre et du sel
et en emporter de la poudre d’or provenant des mines de la Falémé : il
semble que Kougha était le marché soudanais de l’Adrar, comme Diaressi
et Gadiaro étaient ceux du Tagant et de Ghana. Bekri assure que les
mines dont le produit allait à Kougha étaient celles qui, de tout le
pays nègre, fournissaient le plus d’or. Cette ville se trouvait
vraisemblablement sur la limite des zones d’influence respectives de
Tekrour et de Ghana, car Bekri nous dit qu’une localité de la même
région, qu’il appelle _Alouken_ (située sans doute dans le Nord-Ouest du
Guidimaka), était commandée par un nommé Kammara, fils de feu l’empereur
Bassi et cousin de Ménîn[55].

Bien que le géographe arabe ne l’indique pas, la route de Ghana à
Tekrour par In-Bara et Kougha devait marquer l’extrême limite
septentrionale du domaine propre des Noirs dans cette contrée ; il nous
dit en effet qu’en partant du pays des Toronka (sans doute le Fouta-
Toro) — qui s’étendait plus vers l’Est qu’aujourd’hui puisque sa
capitale n’était pas très éloignée de Galambou et de Diaressi[56] —, et
en se dirigeant vers l’Est « à travers le pays des Nègres », on
traversait des royaumes qu’il n’a pas mentionnés sur la route sus-
indiquée et qui, vraisemblablement, se trouvaient un peu plus au Sud.

Ces royaumes, en partant du Tekrour — c’est-à-dire de l’Ouest —, étaient
ceux du _Diafouko_ (peut-être le Diafounou ou un pays voisin appelé
Diafounko[57], ce qui signifierait en mandingue « au delà du
Diafounou ») et des _Faraoui_ ou Faraoua (peut-être le Diomboko ou le
Kaarta). Les Noirs du Diafouko adoraient un serpent ressemblant à un
grand boa, mais pourvu d’une crinière et d’une queue poilue ; ce reptile
se tenait dans une caverne à l’orifice de laquelle se trouvaient un
arbrisseau et des pierres ; ceux qui se consacraient au culte du serpent
résidaient près de cette caverne et suspendaient aux branches de
l’arbrisseau des vêtements précieux et des bijoux de bon aloi, déposant
à son pied des calebasses qui renfermaient des aliments, ainsi que des
vases remplis de lait ou de bière de mil. Lorsqu’ils voulaient faire
venir le serpent, il prononçaient des mots magiques et faisaient
entendre un sifflement particulier : aussitôt le serpent sortait de sa
caverne et se montrait à eux. Lorsqu’un chef du pays venait à mourir,
les prêtres du serpent rassemblaient auprès de la caverne tous les
candidats à sa succession et prononçaient les mots magiques : le
reptile, sortant alors de son trou, flairait les candidats l’un après
l’autre, puis touchait l’un deux de son nez et retournait à sa caverne ;
l’homme ainsi désigné courait après le serpent de toute sa vitesse, en
arrachant autant de poils qu’il le pouvait à la crinière et à la queue
de l’animal, car la durée de son règne devait être proportionnée au
nombre des poils arrachés, à raison d’une année par poil.

Quant au royaume des Faraoui, il formait un Etat indépendant. Le sel s’y
vendait au poids de l’or, ce qui indique que ce pays était assez éloigné
du Sahara et de la mer et au contraire assez rapproché des régions
aurifères. On y remarquait un étang où poussait une herbe dont la racine
jouissait de vertus aphrodisiaques très remarquables ; le roi des
Faraoui se réservait pour lui seul la récolte de cette herbe, qui lui
permettait de visiter ses nombreuses épouses les unes après les autres
sans éprouver aucun affaiblissement. Un roi musulman voisin ayant voulu
lui acheter un peu de cette plante, le chef des Faraoui s’y refusa,
disant que ce prince musulman, qui n’avait que peu de femmes, se
laisserait aller, s’il usait de l’herbe mirifique, à des excès réprouvés
par sa religion ; mais, en compensation, il lui envoya une autre plante
qui guérissait de l’impuissance.


      =VII. — Décadence et fin de l’empire de Ghana= (1076-1240).


Pendant que Youssof-ben-Tachfine fondait Marrakech en 1063, puis
s’emparait de Fez en 1069 et de Séville en 1086, Aboubekr-ben-Omar
faisait la guerre sainte aux Noirs demeurés infidèles de l’empire de
Ghana. Il trouva un allié en la personne de l’empereur de Tekrour, Lebbi
ou Ibrahim Sal, dont les sujets toucouleurs étaient alors en grande
partie musulmans et qui avait déjà, quelques années auparavant, soutenu
Yahia-ben-Omar contre les Goddala ; on prétend même qu’Aboubekr aurait
épousé Fatimata Sal, fille de l’empereur de Tekrour. L’empire de Ghana
au contraire, demeuré réfractaire à l’islam et dont le renom de richesse
et de prospérité n’était pas usurpé, devint le but naturel des efforts
d’Aboubekr. Mais il semble que Ghana était de taille à résister,
d’autant plus facilement que, comme le fait remarquer Ibn-Khaldoun, le
gros des troupes almoravides était alors occupé à la conquête du Maroc
et de l’Espagne et qu’Aboubekr ne pouvait espérer recevoir aucun secours
de son cousin Youssof. Nous ignorons le détail des luttes qui se
déroulèrent entre les Zenaga et les Soninké, mais nous savons
qu’Aboubekr mit quatorze ans à se rendre maître de Ghana puisque, revenu
au Tagant en 1061 ou 1062 après avoir renoncé au trône du Maroc, il ne
conquit Ghana qu’en 1076. Mais cette conquête semble avoir été
complète : non seulement les Almoravides prirent la ville, pillèrent les
biens des habitants, massacrèrent une partie de la population soninké,
forçant le reste à s’enfuir ou à embrasser la religion musulmane, mais
ils obligèrent l’empereur[58] à reconnaître la suzeraineté d’Aboubekr et
à lui payer tribut, et ils annexèrent à leur domaine politique toutes
les dépendances de Ghana, jusques et y compris les montagnes aurifères
du Bambouk.

Mais la puissance des Almoravides au Soudan ne devait pas être de longue
durée : leurs points faibles étaient l’infériorité numérique de leur
armée et leurs divisions intestines. Seuls en somme, les Lemtouna de
l’Adrar soutenaient énergiquement et fidèlement Aboubekr, et ils
n’étaient plus bien nombreux. Les Goddala faisaient toujours grise mine
à l’élu de Abdallah-ben-Yassine, au frère de celui qu’ils avaient vaincu
et tué à Tebferilla ; les Messoufa, les Lemta et les fractions de
moindre importance des autres tribus se complaisaient dans des razzias
isolées, mais n’aimaient pas prendre part, sous le commandement d’un
chef étranger, à des expéditions militaires régulières. D’ailleurs,
pendant qu’Aboubekr guerroyait au Soudan, la révolte éclatait dans son
propre pays, au Nord-Ouest du Tagant. Il dut retourner dans l’Adrar pour
la combattre et c’est en cherchant à la réprimer qu’il fut tué en 1087,
d’une flèche empoisonnée que lui décocha un Nègre aveugle de la tribu
des Gangara ou Ouangara, — c’est-à-dire un Mandingue ou un Soninké, —
mercenaire au service des révoltés.

Avec la mort d’Aboubekr prit fin l’hégémonie des Almoravides au Sahara
occidental et au Soudan ; ses successeurs furent simplement chefs des
Lemtouna de l’Adrar et eurent assez à faire à défendre leur propre
territoire contre les entreprises des Messoufa au Nord et des Goddala à
l’Ouest et au Sud ; les Lemtouna du Tagant se rendirent à peu près
indépendants et émigrèrent en partie vers l’Est du Hodh et la région de
Tombouctou, entraînant avec eux une fraction notable des Goddala. Quant
aux Soninké de Ghana, ils ne tardèrent pas à recouvrer leur
indépendance, mais leur empire ne devait pas voir renaître la période
glorieuse qui avait précédé la lutte avec les Almoravides : à mesure que
s’effritait la puissance de ces derniers, les royaumes autrefois
tributaires de Ghana se constituèrent en petits Etats indépendants. Le
royaume soninké de Sosso en particulier, fondé dans le Kaniaga à la fin
du VIIIe siècle par quelques familles venues du Ouagadou et fortifié
depuis par l’arrivée d’un certain nombre de gens qui avaient fui Ghana
lors de la prise de cette ville par Aboubekr, commençait à prendre de
l’importance et à englober sous son autorité le Nord du Bélédougou, le
Sud du Bagana et une partie du Diaga, toutes provinces qui jusque-là
avaient été placées, comme le Kaniaga lui-même, sous la suzeraineté de
Ghana : c’était le début de l’empire des Sossé, rival de l’empire de
Ghana. Les Doukouré, vers la même époque, fondaient un nouveau royaume
au Ouagadou et au Bakounou, et les Niakaté s’établissaient fortement à
Diara, dans le Kingui ; le Galam se rendait indépendant ou, comme semble
le dire Edrissi, devenait vassal du Tekrour.

En sorte que, au début du XIIe siècle, l’empire de Ghana ne formait plus
qu’un royaume de médiocre étendue, comprenant seulement l’Aoukar et la
région de Bassikounou, c’est-à-dire qu’il était en réalité en dehors du
Soudan proprement dit. Il en fut ainsi pendant tout le XIIe siècle.
Puis, en 1203, Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, s’empara de Ghana
et l’annexa à ses Etats ; il ne transporta pas pour cela sa résidence à
Ghana et, une fois l’expédition terminée, revint à Sosso pour surveiller
les empiétements de son rival du Sud, l’empereur des Mandingues. Mais
l’empire de Ghana avait vécu.

La ville elle-même, qui avait déjà perdu beaucoup de son importance
depuis la conquête almoravide, déclina de jour en jour. Vingt-et-un ans
après son annexion à l’empire de Sosso, en 1224, les riches familles
soninké et les marchands arabes et berbères de Ghana, voulant échapper
sans doute aux exactions de la garnison sossé, se transportaient à
quelque distance au Nord-Ouest et, sous la direction d’un cheikh nommé
Ismaïl, revenant de La Mecque, fondaient _Birou_ ou _Oualata_, qui
remplaça Ghana comme métropole du Soudan septentrional et comme port du
désert[59].

Seize ans après la fondation de Oualata, l’empereur malinké Soundiata,
qui venait de renverser l’empire sossé et de l’annexer à ses Etats,
s’emparait de Ghana et détruisait ce qui en restait encore (1240)[60].

On pourrait être tenté de croire que Ghana ait survécu à la conquête
mandingue, puisque des auteurs postérieurs à cette conquête, comme
Aboulféda et Ibn-Khaldoun, parlent encore de Ghana, tout en disant que,
de leur temps, elle faisait partie de l’empire de Mali. Mais il faut se
rappeler que le renom de cette ville fameuse survécut à son existence
même et que son nom fut appliqué longtemps encore au pays dont elle
avait été la capitale. C’est ainsi qu’Ibn-Khaldoun nous dit avoir puisé
la plupart de ses renseignements sur l’empire de Mali auprès d’un cheikh
nommé Ousmân, mufti « des habitants de Ghana » — il ne dit pas « mufti
de Ghana » —, qu’il rencontra en Egypte en 1393 ; ce mufti devait, très
vraisemblablement, résider à Oualata, auprès d’une population composée
en effet des descendants d’anciens habitants de Ghana. C’est ainsi
encore que, du temps de Marmol (XVIe siècle), Oualata était appelé
parfois Ghana : « _Gualata que otros llaman Ganata_ ».

[Illustration : Carte 8. — L’empire de Ghana.]


[Note 8 : Voir la carte de l’ancien empire de Ghana, page 57.]

[Note 9 : Massoudi, qui mourut en 956, mentionne simplement dans ses
_Prairies d’Or_ le nom de Ghana comme celui d’un Etat nègre.]

[Note 10 : 1er vol., page 187.]

[Note 11 : Abou-Obeïd-Abdallah el-Bekri, né en Espagne vers 1030 d’une
famille arabe, mourut en 1094 ; il ne voyagea pas au Soudan, mais il eut
à sa disposition, à Cordoue, des documents fort circonstanciés émanant
de divers voyageurs ; en outre, il puisa largement dans les ouvrages de
Mohammed-ibn-Youssof, qui ne nous sont pas parvenus. C’est vers 1070
qu’il termina son livre sur l’Afrique.]

[Note 12 : 1er vol., p. 262.]

[Note 13 : Voir même page.]

[Note 14 : Il mourut en 1286 et Ghana fut détruite vers 1240 par
Soundiata.]

[Note 15 : Page 34 et _passim_.]

[Note 16 : Le même auteur place Aoudaghost sur la même latitude à peu
près et par 11° de longitude Ouest de Greenwich, ce qui correspond
exactement à la position que je donne moi-même à cette ville, entre
Kiffa et Tichit.]

[Note 17 : Renseignement communiqué par M. le commandant Gaden.]

[Note 18 : Page 18.]

[Note 19 : On voit que Sa’di n’a pas dit explicitement que Kaya-Maghan
ait été le premier roi de Ghana : il a voulu indiquer que Kaya-Maghan
fut le premier prince de la dynastie mandé-soninké qui remplaça à Ghana
la dynastie de race blanche, c’est-à-dire le premier prince de race
noire, ainsi qu’il résulte des paragraphes suivants (pages 18 et 19 de
la traduction Houdas) ; nous y reviendrons plus loin. Le passage du
_Tarikh-es-Soudân_ n’implique pas non plus que Ghana fût située dans le
Mali, mais simplement qu’elle était la résidence d’un roi dont la
domination s’étendait sur des régions qui, plus tard, firent partie du
Mali.]

[Note 20 : 1er vol., page 287. Voir aussi le supplément au no de mars
1910 de l’_Afrique Française_ (pages 60 à 64), où sont décrites les
ruines insignifiantes que l’on peut voir actuellement à quelques
kilomètres de Banamba.]

[Note 21 : Les mots Ghâna, Gâna ou Ghana, par un _a_ long après le _g_,
et Bâghena, Bâghana ou Bagana, par un _a_ long après le _b_ et un _a_
bref après le _g_, n’ont très vraisemblablement pas la même origine ;
leur ressemblance partielle n’est due sans doute qu’à une coïncidence
fortuite.]

[Note 22 : Vol. III, page 770, de l’édition Wüstenfeld.]

[Note 23 : Si la langue usuelle de Ghana était le soninké, comme le
suppose Barth avec beaucoup de vraisemblance, la chose devient
certaine.]

[Note 24 : Deux racines berbères existent d’où pourrait à la rigueur
être dérivé le mot _gana_ : l’une exprime l’idée d’élévation, l’autre
l’idée de noirceur.]

[Note 25 : Cette interprétation du nom du Tagant m’a été communiquée par
M. le commandant Gaden ; M. Houdas partage l’opinion de Mohammed-Lahmed.
Il me faut ajouter que, dans plusieurs dialectes berbères, il existe un
mot _tagant_ ayant le sens de « forêt ».]

[Note 26 : 1er vol., page 215.]

[Note 27 : C’est pour cela sans doute que l’ancêtre Kara est appelé
parfois Karaké ou Karanké dans les traditions peules et soninké.]

[Note 28 : Traduction Houdas, page 18.]

[Note 29 : Nous avons vu (IIe partie) qu’une fraction de ces Massîn
fonda Tichit. C’est d’eux très probablement qu’a voulu parler Yakout en
disant qu’une tribu connue sous le nom de _Guenaoua_ et originaire de la
région de Ghana nomadisait dans le pays des Noirs contigu au territoire
de cette dernière ville. M. le commandant Gaden m’a signalé la présence
actuelle au Tagant d’une tribu que les Maures appelleraient encore
_Oulad-Gana_.]

[Note 30 : Barth pensait que Kaya-Maghan était le fondateur de Ghana et
le premier des princes de race blanche et il croyait que ces derniers
étaient des Peuls — identifiés par lui avec les _Leucæthiopes_ des
anciens — parlant déjà le peul. J’ai dit précédemment que je ne pouvais
partager son opinion relativement à l’identification des Peuls avec les
_Leucæthiopes_ et que la population fondatrice de l’empire de Ghana ne
devait adopter la langue peule que longtemps après, lors de son exode
dans le Fouta. Barth, qui écrit _Wagadja-Mangha_ le nom de Kaya-Maghan
dit que le nom de ce prince appartenait à la langue peule, dans laquelle
« grand » se dirait _mangha_ ou _mangho_ ; or il existe bien en peul une
racine _ma’_ ou mieux _maw_ exprimant l’idée de « grandeur » ou
d’« aînesse », et des mots _ma’nga_ ou mieux _mawnga_, _ma’ngo_ ou mieux
_mawngo_, qui peuvent signifier « grand » ; mais, accolé à un nom
d’homme, « grand » se dit _mawo_ ou _mawdo_ et ne peut jamais se dire
_manga_ ou _mango_ ni _mawnga_ ou _mawngo_. En réalité _Maghan_ est un
nom excessivement fréquent chez les divers peuples mandé et nous avons
vu qu’il était porté en particulier par tous les rois soninké du
Ouagadou ; il se présente, selon les dialectes ou les pays, sous les
formes _Maghan_, _Marhan_, _Makhan_, _Makan_ ou, plus rarement, _Magha_,
_Marha_, _Makha_, _Maka_. Ce devait être le prénom de l’ancêtre des
Sissé, plus connu sous le surnom légendaire de Digna : ses fils furent
appelés Maghan-Diabé, Maghan-Kaya, etc., c’est-à-dire en soninké « Diabé
fils de Maghan, Kaya fils de Maghan, etc. », expressions qui, dans la
bouche des Peuls, sont devenues Diabé-Maghan, Kaya-Maghan, etc., avec la
même signification.]

[Note 31 : Gharnati (_Roudh-el-Qarthâs_) et Ibn-Khaldoun (_Histoire des
Berbères_).]

[Note 32 : Il semble qu’Aoudaghost avait été fondé, longtemps auparavant
et sous un autre nom, par des Soninké venus de Ghana ; mais des Berbères
et des marchands arabes s’y étaient installés par la suite, et les
Soninké ne devaient s’y trouver qu’en minorité à partir du IXe siècle.]

[Note 33 : Le nom de cette ville est écrit _Aoudzaghast_ par Yakout et
_Aoudaghost_ par la plupart des autres auteurs arabes. La ville était,
d’après Ibn-Haoukal, à un mois de chemin des salines d’Aoulil, situées
au bord de l’Atlantique entre Saint-Louis et Nouakchott. Entre
Aoudaghost et Sidjilmassa (Tafilelt), on comptait un mois et demi de
voyage à grandes étapes ; le pays séparant ces deux villes était habité
par des Berbères nomades, Cherata et Messoufa, dont les derniers
faisaient payer des droits aux caravanes traversant leur territoire.
D’après Bekri, Aoudaghost était à 40 jours de marche de Tâmedelt,
localité située près de l’oued Draa ou Dara, entre la ville de Dara et
l’Océan. Aboulféda place Aoudaghost à l’Est du désert de Tisr ou Tirs
(Tiris) qui s’étendait entre le royaume des Lemtouna et l’Océan, au Sud
de déserts allant jusqu’au Tafilelt, à l’Ouest et au Nord de pays
habités par les Nègres (Voir 1er vol., page 187, la position assignée à
Aoudaghost par Ibn-Saïd ; Barth plaçait la même ville par 18° ou 19° de
latitude Nord et par 10° ou 11° de longitude Ouest de Greenwich).
L’emplacement d’Aoudaghost serait connu des Tadjakant qui fréquentent de
nos jours le Sud-Est du Tagant.]

[Note 34 : Yakout, d’après El-Mehellebi.]

[Note 35 : Cette montagne, donnée par Bekri comme dominant au Nord un
puits qu’il appelle Ouarane ou Ourane, devait se trouver non loin de
Chinguetti, dans l’Est de l’Adrar mauritanien.]

[Note 36 : Il se pourrait que le Tiloutane de Gharnati et le
Tinyéroutane de Bekri ne fussent qu’un même personnage, ou du moins que
les deux auteurs arabes aient confondu les deux princes et attribué à
l’un des actes ou des faits qui devraient se rapporter à l’autre.]

[Note 37 : Et non pas chef du Massina, au moins très vraisemblablement.]

[Note 38 : Bekri ne nous dit pas s’il s’agit de la localité de ce nom
qu’il a mentionnée ailleurs comme formant le faubourg oriental de
Ghana : il semble même, dans le passage que je rapporte en ce moment,
faire d’Aougam tantôt le nom d’un pays ou d’une ville et tantôt le nom
ou le titre d’un chef. En tout cas le contexte indique clairement que
les habitants d’Aougam — ou les sujets du chef Aougam — étaient des
Nègres, tandis que leurs adversaires Massîn étaient des Blancs.]

[Note 39 : _Roudh-el-Qarthâs_, traduction Beaumier, page 165.]

[Note 40 : Ou en 1050 seulement d’après Bekri et Ibn-Khaldoun, mais la
date de 1035 donnée par Gharnati semble plus exacte.]

[Note 41 : Ou à Melkous, d’après Bekri ; cette localité en tout cas
devait être voisine de Sidjilmassa, ainsi que le fait observer Ibn-
Khaldoun.]

[Note 42 : D’après Bekri, la mère de Abdallah, nommée Tinizamaren,
appartenait à une fraction de la tribu berbère des Djezoula ou Guezoula
qui habitait Temamanaout, dans la partie du Sahara avoisinant Ghana.]

[Note 43 : D’après Ibn-Khaldoun, Yahia-ben-Ibrahim était déjà mort à
cette époque et Abdallah aurait été accompagné dans sa retraite par
Yahia-ben-Omar et par Aboubekr, frère de ce dernier, qui devaient plus
tard régner l’un et l’autre sur les Almoravides.]

[Note 44 : Les Lemtouna se partageaient alors en deux fractions : celle
du Tagant, avec Aoudaghost comme ville principale, plus ou moins vassale
de l’empereur de Ghana, et celle de l’Adrar, toujours demeurée
indépendante et ayant comme chef-lieu Azgui.]

[Note 45 : Aboulféda donne comme position à Azgui 22° de latitude Nord
et 4° de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal, ce qui
correspond, à 150 kilomètres près, à la position d’Atar : si l’on ne
trouvait pas d’approximations plus inexactes dans les positions
d’Aboulféda, ce serait magnifique.]

[Note 46 : Bekri place Tebferilla entre la montagne des Lemtouna (région
d’Atar et d’Oujeft) et le Taliouyen ou Talouine ; ailleurs il dit que
les Lemtouna de la montagne passaient l’été dans l’Amatlous (sans doute
l’Amatlich de la carte Gerhardt, au sud d’Akjoujt) et dans le Taliouyen,
régions situées à dix jours au nord du pays des Noirs.]

[Note 47 : Traduction Beaumier, p. 184.]

[Note 48 : Ghana est la seule ville du Soudan dans laquelle les auteurs
arabes aient signalé des maisons en pierres ; encore ces maisons ne
devaient-elles s’y rencontrer qu’exceptionnellement, puisque, plus loin,
Bekri parle de huttes d’argile entourant le palais impérial. Il est
probable que ces pierres n’étaient pas maçonnées ni taillées.]

[Note 49 : Le nom de ces tambours est aujourd’hui encore _daba_ ou
_taba_ en soninké et en mandingue.]

[Note 50 : Peut-être étaient-ce des perles d’origine phénicienne
analogues à celles que l’on rencontre dans les régions aurifères de la
Côte d’Ivoire et de la Côte d’Or.]

[Note 51 : Premier volume, pages 87 et 88.]

[Note 52 : Sans doute Yakout entend par ces « trous », non pas des
habitations, mais les puits servant à l’extraction des alluvions
aurifères.]

[Note 53 : Aboulféda place Barissa par 13° 30′ de latitude Nord et par
11° 30′ de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal.]

[Note 54 : Edrissi ajoute que les Lemlem, qui allaient souvent tout nus,
se faisaient des stigmates sur les tempes et la face : leur pays se
trouvait en bordure d’un affluent du « Nil », c’est-à-dire du Sénégal
(la Falémé ou le Bafing, ou les deux) et touchait à l’Ouest au pays des
Magzâra ou Magrâra (par lequel il convient d’entendre le Boundou, le
Fouta et le Diolof) et au Sud à des déserts inhabités (lisez : des
contrées inconnues). La langue des Lemlem différait de celle des Magzâra
(toucouleur, sérère et ouolof) et de celle de Ghana (soninké). Voir :
Barth, _Central-Afrikanischer Vokabularien_, page CLXVII.]

[Note 55 : Cooley a cru pouvoir identifier In-Bara avec Hombori et
Kougha avec Gao ; à vrai dire, l’orthographe donnée à Kougha par Bekri
est exactement la même que celle donnée à Gao par Ibn-Haoukal (Kougha ou
Kaoga), mais, alors que le Kougha d’Ibn-Haoukal correspond manifestement
à Gao, celui de Bekri, indiqué comme se trouvant à quinze jours à
l’_Ouest_ de Ghana et à proximité des mines d’or, de Tekrour et
d’Aoulil, ne peut aucunement se confondre avec Gao. Il serait également
invraisemblable qu’un cousin de l’empereur de Ghana eût exercé un
commandement dans la région de Gao, puisque nous savons que l’autorité
de Menîn s’arrêtait vers l’Est à Ras-el-Ma. Enfin Bekri nous donne, dans
un autre passage, un itinéraire très circonstancié de Ghana à Gao, fort
différent de celui de Ghana à Kougha, et il écrit le nom de Gao d’une
manière bien distincte, qui ne peut se lire que Koukou, Koko, Kaokao ou
Gaogao.]

[Note 56 : D’après des traditions recueillies par M. le Commandant
Gaden, la résidence du roi du Toro fut, à une certaine époque, _Gallat_,
village situé non loin de l’emplacement actuel de Bakel.]

[Note 57 : A la rigueur, Bekri mettant souvent un _f_ à la place d’un
_b_ dans sa transcription des noms soudanais, on pourrait lire
_Diomboko_ le mot qu’il orthographie _Zefokou_ ou _Diafouko_.]

[Note 58 : Probablement Ménîn, qui était monté sur le trône en 1062.]

[Note 59 : La ville même de Oualata dut être musulmane depuis sa
fondation, mais l’ancienne population soninké de l’Aoukar dut demeurer
très longtemps païenne puisque, au dire de Léon l’Africain, les peuples
dépendant de Oualata adoraient le feu au début du XVIe siècle.]

[Note 60 : D’après une tradition écrite recueillie à Araouân par M.
Bonnel de Mézières, Ghana aurait été détruite par un _askia_, neuf cents
ans avant l’arrivée du pacha Djouder à Tombouctou, c’est-à-dire vers la
fin du VIIe siècle : le fait et la date sont également inacceptables
puisque, à cette époque, le futur empire de Gao ne faisait que commencer
à se constituer, le premier _askia_ ne devant apparaître d’ailleurs qu’à
la fin du XVe siècle, et que la période de prospérité de Ghana n’avait
pas commencé encore. Sans doute il convient d’interpréter cette
tradition en disant que, vers 690, se fondait dans la région de Gao un
empire qui, beaucoup plus tard, devait devenir le rival de celui de
Ghana.]




                              CHAPITRE III

               =L’Empire de Gao (VIIe au XVIe siècles).=


             =I. — Gounguia siège de l’empire= (690-1009).


Bien que, pour demeurer fidèle à une formule généralement adoptée, je
donne le nom d’« empire de Gao » à l’important Etat soudanais qui se
développa et fleurit du VIIe au XVIe siècles dans la vallée du Niger
inférieur et moyen, la ville de Gao ne fut la capitale de cet empire
qu’à partir du XIe siècle : durant les 320 premières années de son
existence, il eut, comme ville principale et résidence de ses
souverains, la localité de _Gounguia_ (Koukia selon l’orthographe
employée par les Arabes, Cochia dans Cadamosto). Ainsi que je l’ai dit
précédemment[61], cette localité devait se trouver dans l’une des îles
de Bentia, entre Gao et Tillabéry, à 150 kilomètres environ en aval du
premier de ces deux points, ou en tout cas dans l’une des îles que l’on
rencontre sur le Niger dans la même région.

J’ai raconté déjà[62] comment des Berbères des tribus Lemta et Hoouara,
venant de Tripolitaine, s’étaient échoués à la fin du VIIe siècle auprès
des Songaï habitant la rive gauche du Niger en face de Gounguia, comment
_Dia Aliamen_, chef de ces Berbères, avait réussi à débarrasser la
contrée des Sorko pillards qui avaient fait de Gounguia leur principal
repaire, comment ce service rendu aux indigènes lui avait valu d’être
reconnu comme chef du pays et comment enfin, vers 690, il avait établi
sa résidence à Gounguia même, à la place des Sorko chassés vers Gao, et
avait fondé là un royaume qui devait devenir plus tard un véritable
empire.

Les chefs et la classe dirigeante de cet empire appartinrent pendant
huit siècles à la nation berbère (tribu des Lemta), tandis que ses
sujets étaient au début des Nègres Songaï, auxquels vinrent s’adjoindre
par la suite des fractions de peuples divers.

Ainsi que je l’ai fait observer déjà, je ne suis pas le premier à avoir
attribué aux Berbères la fondation de l’empire de Gao : Barth a déjà
soutenu cette théorie, avec preuves à l’appui, et, avant lui, Léon
l’Africain et Marmol avaient explicitement représenté la dynastie des
Dia et celle des Sonni comme étant de souche libyenne. Parlant en effet
du premier _askia_, qui régnait à Gao au moment même du voyage de Léon
au Soudan (1507 environ), ce dernier dit que ce prince « descendu des
Noirs » était, avant son avènement, capitaine au service de « Soni Heli,
de la lignée des Libyens »[63] : si l’on songe que Léon traversait le
pays quinze ans seulement après la mort de Sonni Ali et que, par suite,
les informations qu’il a recueillies sur ce dernier avaient des chances
d’être exactes, on conviendra qu’il y a lieu, en cette circonstance tout
au moins, d’accorder foi aux indications du célèbre voyageur. Marmol,
lui, fait de Sonni Ali un _Lumptuna_, peut-être par suite d’une
confusion assez fréquente entre les Lemta et les Lemtouna, mais en tout
cas il lui attribue comme Léon une origine berbère. Or les princes de la
dynastie des Sonni, bien que portant un titre différent, appartenaient à
la même famille que leurs prédécesseurs de la dynastie des Dia, ainsi
que nous le verrons plus loin[64].

Sa’di donne au nom d’Aliamen et au titre de _dia_[65], qui précède son
nom comme celui de ses trente successeurs, une étymologie qui peut à bon
droit paraître fantaisiste. D’après cet auteur, le futur fondateur du
royaume de Gounguia était originaire du Yémen et aurait quitté son pays
avec son frère pour parcourir le monde ; après un long et pénible
voyage, les deux frères arrivèrent en vue de Gounguia, sales, épuisés,
vêtus de peaux de bêtes ; les indigènes, étonnés de l’aspect de ces
inconnus, leur auraient demandé d’où ils venaient et l’un d’eux aurait
répondu en arabe, en montrant son frère : _dja men el-Yemen_ « il vient
du Yémen » ; les indigènes auraient cru que ces syllabes,
incompréhensibles pour eux et d’ailleurs mal entendues, représentaient
le titre et le nom de celui que l’autre avait montré, et ils l’auraient
appelé _Dia Aliamen_, faisant de _dia_ un titre équivalent à « sultan ».
Cette légende est remplie d’invraisemblances : d’abord ces deux hommes
partant du Yémen pour faire le tour du monde et venant échouer en un
coin perdu du Soudan ; ensuite ce fait de l’un deux disant en montrant
son frère « il vient du Yémen », alors qu’il eût été plus logique,
semble-t-il, qu’il dit « nous venons du Yémen » ; enfin, s’il était
naturel que ces étranges touristes, s’ils venaient du Yémen, parlassent
arabe et que les Songaï ne comprissent pas leur langue, il eût été par
contre bien extraordinaire qu’ils eussent compris la question qui leur
était adressée en songaï. A mon avis, il ne faut voir là qu’un nouvel
exemple de la facilité avec laquelle les musulmans du Soudan attribuent
une origine yéménite à tous les fondateurs d’empire et, de l’histoire
rapportée par Sa’di, je retiens simplement : d’abord que Dia Aliamen
était de race blanche, ensuite que lui et ses compagnons arrivèrent à
Gounguia en assez piteux état[66].

Je ne reviendrai pas ici sur l’autre légende rapportée par Sa’di, celle
du poisson-tyran harponné par Aliamen : j’ai dit[67] qu’il convenait
sans doute de voir dans ce poisson-tyran une interprétation symbolique
des pêcheurs pillards de la caste des Sorko, dont Aliamen purgea la
contrée avec l’aide de ses compagnons. Je ne reviendrai pas non plus sur
les luttes entre le royaume naissant de Gounguia et cette caste des
Sorko, luttes qui se terminèrent par la défaite de ces derniers : les
uns acceptèrent, comme les autres Songaï, la suzeraineté des princes
berbères de Gounguia ; les autres, remontant le Niger d’étape en étape,
allèrent chercher jusque du côté du lac Débo une indépendance relative
et momentanée. Je rappellerai seulement que ces luttes provoquèrent la
fondation de Gao par les Sorko-Faran vers 690, celle de Bamba par les
Sorko-Fono vers la même époque ou un peu plus tard, puis l’extension de
l’autorité des rois de Gounguia sur la rive droite du Niger d’abord et
ensuite à Gao vers 890.

C’est là à peu près tout ce que nous savons de l’histoire des quatorze
premiers souverains, en outre de leurs noms que nous ont légués le
_Tarikh-es-Soudân_ et la tradition et qui sont les suivants, chacun
étant précédé du titre énigmatique de _dia_ : Aliamen, Azkaï, Atkaï,
Akkaï, Akkou, Alifaï (ou Alfaï), Baï-Komaï, Baï, Kareï, Ayam-Karaoueï,
Ayam-Danka, Ayam-Danka-Kibao, Konkoreï et Kenken[68].

Nous savons encore une chose de plus : c’est que ces quatorze princes
n’étaient pas musulmans. Sa’di prétend qu’ils étaient païens, mais il
est très possible qu’ils aient été chrétiens ou tout au moins qu’ils
aient professé une sorte de christianisme abâtardi, car la religion
chrétienne était fort répandue parmi les Berbères de Tripolitaine au
moment où se produisit l’exode qui amena Dia Aliamen sur les bords du
Niger. Tous, très probablement, ont résidé à Gounguia.


         =II. — La dynastie berbère des Dia à Gao= (1009-1335).


Ici se place une date, que nous fournit Sa’di : celle de la conversion à
l’islamisme, en 1009 ou 1010, de _Dia Kossoï_ ou Kossaï, successeur de
Dia Kenken et quinzième roi de Gounguia. Le _Tarikh-es-Soudân_ ajoute
que, à l’occasion de cette conversion, Dia Kossoï fut surnommé _Moslem-
dam_, ce qui aurait signifié dans la langue du pays « qui a embrassé
l’islam volontairement » ; j’ignore en quelle langue la syllabe _dam_ a
la signification de « volontairement », mais ce n’est pas en songaï en
tout cas, à ce qu’il me semble.

C’est à cette date également que, me rangeant aux déductions de Barth,
je place le transfert de la capitale de l’empire de Gounguia à _Gao_.
Nous avons vu que Gao avait été fondé par des pêcheurs, peu après
l’installation de Dia Aliamen à Gounguia, et que cette localité avait
commencé à faire partie du royaume des princes lemta dès la fin du IXe
siècle. C’est sans doute vers la même époque qu’elle devint un centre
commercial important, jouant vis-à-vis des pays du Niger inférieur un
rôle analogue à celui joué par Ghana vis-à-vis du Soudan occidental. Les
caravanes partant de Tunisie, de Tripolitaine et même d’Egypte et
passant par Tadmekket ou par Takedda s’y donnaient rendez-vous ; c’est
ainsi que, dès le Xe siècle, cette ville dut abriter un certain nombre
de musulmans, venus de l’Afrique du Nord et des cités sahariennes, qui
nouèrent des relations avec les rois de Gounguia devenus suzerains de
Gao et déterminèrent enfin l’un d’eux, Dia Kossoï, à embrasser la
religion nouvelle. Il est vraisemblable que c’est au cours d’un voyage à
Gao que Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et qu’il fut alors
sollicité par les marchands arabes et berbères en vue du transfert en
cette ville de la capitale de l’Etat ; les rives du Niger n’étaient pas
toujours très sûres, les Sorko sur le fleuve et les Oulmidden nomades à
proximité de la rive gauche devaient inquiéter souvent les commerçants
et piller les caravanes, et la présence de l’empereur à Gao devait être
désirée comme représentant un gage de sécurité et de protection
efficace.

Il est probable cependant que Dia Kossoï et ses successeurs ne
résidèrent pas à Gao de façon permanente ; ils devaient avoir conservé à
Gounguia une sorte de forteresse militaire et plus d’une fois c’est en
cette dernière localité qu’ils reçurent l’investiture. En tout cas, si
Gounguia continua, dans une certaine mesure, à être pendant longtemps
encore la capitale politique, Gao devint, dès le début du XIe siècle, la
métropole commerciale, la résidence habituelle de la cour et le centre
des musulmans. Ces derniers ne comprenaient d’ailleurs que le roi, une
partie de sa famille et de sa cour et les étrangers : l’ensemble de la
population était encore infidèle et dut le demeurer jusqu’au XVIe
siècle, ainsi qu’il résulte du témoignage de Bekri pour le XIe siècle et
de la correspondance échangée entre le premier askia et le réformateur
marocain El-Merhili pour la fin du XVe[69].

Les princes berbères qui régnèrent à Gao, depuis et y compris Dia Kossoï
jusqu’au dernier représentant de la dynastie des Dia, furent au nombre
de dix-sept. Nous ne connaissons que la date de la conversion du premier
à l’islamisme (1009 ou 1010) et la date approximative de la fin du règne
du dernier, _Dia Bada_ (1335). Voici leurs noms, d’après le _Tarikh-es-
Soudân_ : Kossoï (ou Kossaï), Kossoï-Daraï, Ngaroungadam, Baïkaï-Kîmi,
Nintassaï (_alias_ Ayam-Daa), Baï-Keïna Kamba, Keïna-Tianiombo,
Atib[70], Ayam-Daa, Fadadio, Alikar, Beïra-Foloko, _Assibaï_ (qui
régnait vers 1325 et sous le règne duquel l’empire de Gao devint vassal
de l’empire de Mali), Douro, Diongo-Ber, Bissi-Ber et Bada.

Il est à remarquer que ces noms présentent une grande analogie avec ceux
des quatorze Dia païens, en ce sens qu’aucun prénom musulman ne se
rencontre parmi eux. Il est très difficile au reste de discerner la
forme véritable qui doit être donnée à chacun de ces noms ; plusieurs
ont des consonnances songaï et même on retrouve dans quelques-uns des
épithètes songaï (Baï-Keïna « Baï le Petit », Diongo-Ber « Diongo le
Grand », etc.), alors que d’autres semblent appartenir à la langue
berbère. Il est très probable d’ailleurs que la langue songaï devait
être le langage usuel, même à la cour, et que les noms berbères des
princes lemta ont dû être modifiés singulièrement en passant par la
bouche des Songaï.

Nous verrons tout à l’heure dans quelles circonstances le pouvoir passa,
vers 1335, de la dynastie des Dia à celle des Sonni ; mais avant de
conter le récit de cet événement, je ne crois pas inutile de jeter un
coup d’œil sur l’état de la ville de Gao et du reste de l’empire entre
le XIe siècle et l’avènement des Sonni.

_La ville de Gao._ — Le nom de la ville de Gao a été écrit de façons
diverses par les différents auteurs arabes qui en ont parlé ; d’autre
part plusieurs cités soudanaises ont porté ou portent encore des noms
qui, transcrits en caractères arabes, se rapprochent singulièrement de
celui de Gao : ces deux ordres de faits ont été la cause de multiples
confusions. Gao est écrit _Kaogha_ par Ibn-Haoukal et Edrissi, _Kôkô_ ou
_Kaokao_ par Bekri, Yakout et Ibn-Batouta, _Kâgho_ ou _Kâ’o_ par Sa’di,
et Jean Temporal, le traducteur français de Léon l’Africain, nous a
transmis ce nom sous la forme _Gago_, tandis que Dapper l’a écrit tantôt
_Gago_ et tantôt _Gaogo_. En réalité, si l’on tient compte de ce que la
prononciation indigène est _Gao_ ou _Gaogao_ et de ce que l’alphabet
arabe ne possédant pas de _g_, cette lettre est rendue tantôt par un
_kef_ (k), tantôt par un _ghaïn_ (gh) et moins souvent — en ce qui
concerne au moins les noms soudanais — par un _djim_ (dj) ou un _qaf_ (k
emphatique), on s’apercevra que les différentes leçons données plus haut
ne s’éloignent pas beaucoup les unes des autres et peuvent se rapporter
toutes à la véritable forme indigène du mot. D’autre part Bekri nous
parle, ainsi que je l’ai mentionné dans le chapitre précédent, d’une
ville située non loin de la rive nord du Sénégal, dans le Sud-Est de la
Mauritanie actuelle, dont il orthographie le nom absolument comme Ibn-
Haoukal et Edrissi ont orthographié le nom de Gao : c’est la ville que
j’ai appelée _Kougha_ et qu’il faut bien se garder de placer sur le
Niger.

On a voulu voir parfois le nom de Gao dans celui de Gounguia, écrit
_Koukia_ par les auteurs arabes qui en ont parlé et notamment Sa’di ;
mais ce dernier n’a fait aucune confusion, écrivant toujours _Koukia_
pour Gounguia et _Kâgho_ ou _Kâ’o_ pour Gao ; d’ailleurs plusieurs
passages du _Tarikh-es-Soudân_ nous montrent, sans aucune ambiguïté,
qu’il s’agissait là de deux villes différentes et placées à plus de cent
kilomètres l’une de l’autre, distance qui correspond à celle séparant
Gao de Bentia : c’est ainsi qu’il est question d’un voyage accompli de
_Kâgho_ à _Koukia_ par Daoud, frère de l’askia Issihak (pages 163 de la
traduction et 99 du texte), et que ce même personnage, proclamé empereur
le 24 mars à _Koukia_, n’entra que le 30 du même mois à _Kâgho_ (page
165 de la traduction).

Mais c’est surtout avec Kouka ou Koukaoua, l’ancienne capitale du
Bornou, que la confusion est possible ; le nom de Kouka en effet se
trouve presque toujours orthographié chez les auteurs arabes par un
_kef_ et un _ouaou_ répétés deux fois, ce qui peut donner _Koukou_ ou
_Kôkô_[71], c’est-à-dire exactement la forme adoptée par Bekri, Yakout
et Ibn-Batouta pour le nom de Gao ; le traducteur de Léon l’Africain
écrit _Gaoga_ le nom de Kouka, absolument comme il est permis de
prononcer le nom de Gao tel que l’ont transcrit Ibn-Haoukal et Edrissi,
et Dapper l’écrit tantôt _Gaoga_ et tantôt _Gaogao_. Et cependant il
n’est pas douteux que le Gaoga de Léon ou le Gaogao de Dapper, situé « à
l’Est du Bornou », le Koukou d’Edrissi et d’Aboulféda, que « d’aucuns
placent dans le Kanem », désignent bien le Koukaoua ou Kouka voisin du
lac Tchad et non pas le Gao du Niger.

Ibn-Haoukal mentionne simplement le nom de Gao dans ses itinéraires,
sans nous fournir de renseignements sur ce qu’était cette ville à son
époque (Xe siècle). Les plus anciennes indications que nous possédons
sur Gao se trouvent dans Bekri et datent de la deuxième moitié du XIe
siècle, c’est-à-dire qu’elles sont postérieures à la conversion de Dia
Kossoï et au transfert de la capitale de Gounguia à Gao[72]. Cette
dernière ville se trouvait alors comme aujourd’hui sur la rive gauche du
Niger et était peuplée en majorité de gens de race noire — des Songaï
vraisemblablement — et aussi de Berbères et de quelques marchands
arabes ; ceux-ci, d’après Bekri, appelaient _Bezerkâni_ ou _Bediergâni_
les indigènes de Gao. La ville se composait de deux quartiers dont l’un
était habité par les musulmans et l’autre par les infidèles ;
l’empereur, bien que musulman, résidait dans le quartier des infidèles,
qui sans doute constituait la véritable ville indigène, le quartier
musulman ne renfermant que les commerçants originaires de l’Afrique du
Nord ou de Tadmekket.

La cour impériale se distinguait déjà par une étiquette et des usages
spéciaux : lorsque le souverain prenait ses repas, on battait du
tambour, les femmes dansaient en secouant leur tête et toutes les
affaires étaient interrompues jusqu’à ce que l’empereur eût fini de
manger ; alors les restes du repas étaient jetés dans le Niger et les
assistants poussaient de grands cris, ce qui faisait connaître au peuple
que l’empereur avait achevé d’absorber sa nourriture et que chacun
pouvait reprendre ses occupations. Lorsqu’un nouveau prince était appelé
à prendre le pouvoir, on lui remettait, comme insignes de son autorité,
un sceau, une épée et un Coran que l’on disait avoir été envoyés à Gao
par le khalife de Bagdad comme témoignage d’investiture. Bien que
l’immense majorité des habitants de l’empire ne pratiquât pas
l’islamisme, la règle admise depuis Dia Kossoï voulait que le pouvoir ne
fût confié qu’à un musulman.

Les indigènes de Gao étaient vêtus de pagnes ou de simples tabliers de
peau, selon leur condition. Les femmes avaient la réputation de se
livrer à la magie, d’après Edrissi. Le sel tenait lieu de monnaie dans
tout le pays ; il était apporté des mines de Taotek, situées dans le
Sahara à six jours au delà de Tadmekket.

_La ville de Tadmekket._ — Tadmekket ou Es-Souk[73] était à 9 jours dans
le Nord-Nord-Est de Gao, à 300 kilomètres environ de cette dernière
ville, et les relations étaient constantes entre la cité saharienne et
la cité soudanaise. Au temps de Bekri, Tadmekket passait pour une ville
mieux bâtie que Ghana et Gao ; ses habitants étaient des Berbères
musulmans et portaient le voile que portent encore les Touareg de nos
jours. Ils ne cultivaient pas la terre en général et s’approvisionnaient
de mil auprès des Noirs riverains du Niger ; ils aimaient à se vêtir
d’étoffes rouges et se servaient comme monnaie de pièces d’or sans
alliage et ne portant aucune empreinte. Tadmekket était à cette époque
(XIe siècle) en relations avec Kaïrouân par Ouargla[74] et avec
Ghadamès.

Les Berbères nomades dépendant de Tadmekket — ou les Kel-Tadmekket —
étaient connus sous le nom de _Saghmâra_ ; ils étaient répandus à l’Est
et au Nord-Est de la ville, sur la route de Ghadamès, sur une étendue de
six jours de marche ; on en trouvait aussi à l’Ouest et au Sud, entre
Tadmekket et le Niger, et même sur la rive droite du fleuve, en face de
Gao et dans l’intérieur du coude que domine aujourd’hui Bourem.

A quatre jours au delà de la limite extrême des Saghmâra de l’Est,
c’est-à-dire à dix jours de Tadmekket en allant vers Ghadamès, se
trouvait une contrée renfermant une mine de pierres précieuses
ressemblant à l’agate, veinées parfois de rouge, de jaune et de blanc ;
ces pierres, appelées _tâssi-n-semt_ en berbère, faisaient l’objet d’un
commerce important. Les gens de Tadmekket allaient les vendre à Ghana,
où on les payait un bon prix ; une fois polies et percées d’un trou, au
moyen d’une pierre dure d’une autre espèce nommée _tentouâs_, ces sortes
d’agates servaient à la parure des indigènes du Soudan[75].

_Villes et pays situés entre Gao et Ghana._ — Tadmekket, comme on vient
de le voir, était en relations, non seulement avec Gao, mais aussi avec
Ghana. Bekri nous a donné l’itinéraire suivi par les caravanes qui se
rendaient de Tadmekket à Ghana. Cet itinéraire traversait d’abord la
région désertique comprise entre Tadmekket et le Niger moyen, région que
fréquentaient les Saghmâra ou Kel-Tadmekket de la rive gauche ; on
atteignait le Niger vers l’endroit où finissait le territoire de ces
Saghmâra, endroit qui devait se trouver à l’Ouest de Bamba et
correspondre avec le Sahamar actuel[76]. De là, on suivait la rive
septentrionale du fleuve pendant trois jours environ et on arrivait à
_Tirakka_ ou Tiragga, ville grande et populeuse mais dépourvue de mur
d’enceinte (d’après Edrissi), qui était située à six jours à l’Est de
Ras-el-Ma et correspondait à peu près au point où se trouve aujourd’hui
Ernessé, un peu à l’Est de l’emplacement de Tombouctou[77]. Le marché de
Tirakka, que n’avait pas encore remplacé celui de Tombouctou, attirait
un grand nombre de commerçants de Ghana et de Tadmekket ; cet endroit
était célèbre par la présence d’énormes tortues et par l’abondance des
termites, abondance telle qu’on ne pouvait poser les marchandises que
sur des pierres ou des tréteaux. De Tirakka, les caravanes se rendaient
à _Bougarat_, localité qui devait se trouver à l’extrémité Nord-Est du
lac Faguibine et qui était habitée par des Zenaga-Maddassa. De là, en
suivant la rive septentrionale du Faguibine, on gagnait _Ras-el-Ma_ ou
_Issabongo_, d’où l’on atteignait Ghana en quatre ou cinq étapes.

D’après Edrissi on pouvait aussi, en venant de Tadmekket, atteindre le
Niger plus en aval, à un endroit situé à six jours de cette ville et à
six jours de Tirakka, c’est-à-dire entre Bourem et Bamba. Une localité
se trouvait là à laquelle Edrissi donne le nom de _Madassa_, Marassa ou
Maouassa, « ville très peuplée et industrieuse, située sur la rive
gauche du Nil, où l’on fait du riz et du gros mil ; la pêche et le
commerce de l’or sont les principales industries des habitants ». Peut-
être convient-il de rapprocher le nom de cette ville de celui des
Zenaga-Maddassa placés par Bekri près du Faguibine, et qui devaient
constituer une fraction des Messoufa. D’autre part Edrissi donne aux
Berbères qui nomadisaient entre Tadmekket et le Niger, non plus le nom
de Saghmâra que leur applique Bekri, mais celui de _Bagâma_ ou
_Tagâma_ ; d’après le même auteur, ils se nourrissaient presque
exclusivement de laitage et faisaient paître leurs chameaux le long
d’une rivière venant de l’Est et se jetant dans le Niger (sans doute
l’oued Tilemsi).

Yakout a consacré un court article de son dictionnaire à un Etat dont il
écrit le nom _Koûkoû_ et qui semble être Gao, mais qui pourrait être
aussi Kouka. Voici la traduction de cet article : « Koûkoû est le nom
d’un peuple et d’un pays du Soudan. El-Mehellebi dit que le Koûkoû fait
partie du premier climat (extrême Sud du monde connu) et s’étend sur dix
degrés de latitude. Le roi de ce pays manifeste de la bienveillance pour
ceux de ses sujets qui sont musulmans et dont le plus grand nombre lui
obéissent. Il possède une ville sur la rive orientale du Nil, appelée
_Sarnât_, qui contient des marchés ; il s’y fait du commerce et on s’y
rend de toutes les villes voisines. Il possède aussi une ville à l’Ouest
du Nil (peut-être Gounguia, si par Koûkoû il faut entendre réellement
l’empire de Gao), où il réside avec ses gens et sa garnison ; on y
trouve une petite mosquée où le roi fait ses prières et une grande
mosquée située entre deux écoles. Dans sa capitale, le roi possède un
château, mais il n’y habite pas et n’y loge que ses eunuques. La plupart
des gens de son entourage sont musulmans. Le roi et ses principaux
courtisans sont vêtus de tuniques et coiffés de turbans ; ils montent à
cheval sans selle. Ce royaume est plus prospère (ou plus peuplé) que le
royaume des Zagâoua (Kanem ou Ouadaï), dont le pays est cependant plus
étendu. Les richesses des gens du Koûkoû consistent en troupeaux et en
étoffes formées de bandes cousues ensemble ; le trésor royal se compose
surtout de sel. »

Yakout mentionne aussi une ville nommée _Ouartanîs_, située « sur le
fleuve qui baigne les régions méridionales de l’Ifrîkia, dans le pays
des Berbères ». Cette ville était soumise au pouvoir des _Maddassa_,
tribu zenaga en partie païenne et en partie musulmane ; les Maddassa
païens mangeaient des viandes non saignées et adoraient le soleil mais,
à côté de cela, redoutaient l’injustice et contractaient mariage avec
des musulmans. Ces païens étaient des sauvages, ainsi d’ailleurs que la
plupart des musulmans du pays ; leurs richesses consistaient en étoffes
formées de bandes cousues ensemble. Yakout ajoute que le « fleuve » qui
baignait Ouartanîs était une dérivation du « Nil » avoisinant le pays
des Noirs et qu’entre cette ville et la ville nègre de _Koûkoû_, il y
avait dix étapes. Si l’on identifie Koûkoû avec Gao, Ouartanîs
correspondrait au Bougarat de Bekri, sur le Faguibine.


          =III. — La dynastie berbère des Sonni= (1335-1493).


Depuis 1325, l’empire de Gao n’était plus qu’un royaume vassal de
l’empire de Mali, lequel avait alors atteint son apogée, ainsi que nous
le verrons dans l’un des chapitres suivants. Tombouctou, d’abord
campement de Berbères nomades, puis marché d’échange, avait commencé à
compter des habitations stables depuis le début du XIIe siècle, puis
avait peu à peu remplacé Tirakka comme port du Sahara sur le Niger et
s’était même développé, depuis le premier quart du XIVe siècle, jusqu’à
concurrencer sérieusement Oualata, mais c’est par les empereurs de Mali
que cette ville avait été agrandie et embellie, notamment par Kankan-
Moussa en 1325, après que l’armée de ce prince se fut emparée de Gao.

Dia Assibaï, sous le règne duquel Gao fut annexé au Mali, avait comme
épouse préférée un femme nommée Fati qui devint enceinte à plusieurs
reprises, sans que jamais ses grossesses pussent être conduites à terme.
Ayant une sœur nommée Omma, elle conseilla à son mari d’épouser cette
dernière, pensant qu’Omma lui donnerait des descendants. Dia Assibaï,
bien que musulman, n’était pas au courant de la loi qui défend d’être le
mari de deux sœurs en même temps ; il épousa donc Omma. Or les deux
sœurs devinrent, le même jour, enceintes de ses œuvres et elles
accouchèrent ensemble, durant la même nuit, d’un garçon chacune. On
garda les nouveau-nés dans la même pièce jusqu’au lever du jour et alors
seulement on les lava : le premier lavé fut considéré comme l’aîné et
nommé _Ali-Kolen_ ou Ali-Kolon ; l’autre fut appelé _Souleïmân-Nar_ ou
Nêri. Lorsque Kankan-Moussa se rendit à Gao pour recevoir la soumission
d’Assibaï, il prit avec lui les deux fils de son nouveau vassal et les
emmena à sa cour, les gardant comme otages et les employant à son
service.

Ali-Kolen, chaque fois qu’il dirigeait une expédition militaire pour le
compte de l’empereur de Mali, cherchait à se rapprocher des provinces
constituant le domaine de sa propre famille et disposait des dépôts
d’armes et de provisions sur la route y conduisant. Lorsqu’il jugea ses
préparatifs suffisants, il partit à cheval avec son frère et quelques
partisans habitués à le suivre au cours de ses expéditions, et prit la
route de Gao. L’empereur de Mali, qui était alors Maghan, fils et
successeur de Kankan-Moussa, envoya une troupe de gens armés pour les
rattraper ; mais les deux frères défirent leurs poursuivants et
atteignirent le pays de Gao (1335). Ali-Kolen, qui appartenait
d’ailleurs à la famille impériale lemta, puisqu’il était fils de Dia
Assibaï, se fit élire comme souverain en remplacement de Dia Bada et
réussit à se rendre indépendant de l’empereur de Mali. Il ne put
cependant étendre sa propre autorité jusqu’à Tombouctou, puisque Ibn-
Batouta, qui visita cette dernière ville en 1352-53, rapporte qu’elle
était demeurée sous la suzeraineté du Mali. D’après Sa’di, le pouvoir de
Ali-Kolen et de ses seize premiers successeurs ne s’exerçait guère au
Nord ni à l’Ouest de Gao et ce ne fut que vers la fin du XVe siècle,
avec Ali-Ber et les premiers _askia_, que le royaume de Gao mérita
réellement le titre d’empire.

En réalité Ali-Kolen ne fonda pas une nouvelle dynastie et ne fit que
continuer la dynastie berbère des Dia. Seulement il prit un nouveau
titre de souveraineté, que nous écrivons généralement _sonni_ d’après la
leçon donnée par Léon l’Africain et Sa’di, mais que la plupart des
manuscrits arabes du pays écrivent _soun_, _sinn_ ou _chinn_ et que les
Songaï prononceraient _tyinn_ ou _tyoun_ ; j’ignore d’ailleurs
l’étymologie et le sens de ce mot. Quoi qu’il en soit, ce titre ayant
été donné à Ali-Kolen et à ses dix-huit successeurs en remplacement du
titre de _dia_, on considère Ali-Kolen comme le fondateur d’une seconde
dynastie, celle des _Sonni_.

Cette dynastie compta dix-neuf souverains, qui se succédèrent à Gao de
1335 à 1493 et dont la plupart, contrairement aux princes dia, portèrent
des prénoms musulmans[78] ; ces souverains furent : Ali-Kolen, son frère
Souleïmân-Nar (ou Nêri), Ibrahim-Kabaï, Ousmân-Kanafa, Bari-keïna-nkabé,
Moussa, Bakari-Diongo, Bakari-Dilla-Bimbi, Mar-Kareï, Mohammed-Daa,
Mohammed-Gounguia, Mohammed-Fari, Kar-Bifo[79], Mar-feï-koul-diam, Mar-
har-kann, Mar-har-na-dano, Souleïmân-Dam, Ali-Ber et Bari ou Bakari-Daa.

A part l’audacieuse équipée de Ali-Kolen et de son frère, nous ne savons
rien sur les faits et gestes des dix-sept premiers princes sonni, ni sur
l’histoire de Gao à leur époque. Ibn-Batouta nous fait seulement
connaître que, vers 1352, c’est-à-dire environ 17 ans après l’avènement
de Ali-Kolen, Tombouctou était gouverné par un représentant de
l’empereur de Mali et ne relevait pas de Gao, mais que cette dernière
ville, où il séjourna un mois, était l’une des plus belles et des plus
grandes villes du Soudan et que les vivres s’y trouvaient en
abondance[80].

Il n’en est pas de même du dix-huitième sonni, _Ali-Ber_ ou Ali-le-
Grand, plus généralement connu sous la simple appellation de _Sonni
Ali_. Ce dernier, qui occupa le trône de 1464 ou 1465 à 1492, eut un
règne brillant et sut reculer fort loin les limites jusque-là modestes
du royaume de Gao, dont il fit un empire véritable et qu’il affranchit
définitivement de la suzeraineté de l’empereur de Mali, parachevant
ainsi l’œuvre de son ancêtre Ali-Kolen. C’est surtout la prise de
Tombouctou et celle de Dienné qui l’ont rendu célèbre.

Tombouctou, d’abord simple campement de Touareg, puis station
commerciale, avait fait partie de l’empire de Mali depuis 1325 jusqu’en
1433. Vers cette époque, l’autorité des souverains de Mali étant devenue
fort précaire dans les provinces éloignées de leur vaste empire, les
Touareg commencèrent à faire de fréquentes incursions dans la ville et à
ravager les environs, sans que la garnison mandingue cherchât même à s’y
opposer. Enfin _Akil-ag-Meloual_, chef des Touareg de la région, conquit
définitivement Tombouctou en 1433, chassa la garnison mandingue et
demeura maître de la ville durant 35 ans[81]. Nomade comme ses sujets
berbères, campant à proximité du Niger pendant la saison sèche pour se
porter du côté d’Araouân à la saison des pluies, Akil ne résida jamais à
Tombouctou que tout à fait temporairement ; il se déchargeait de
l’administration de la ville sur un Zenaga originaire de Chinguetti
(Adrar) et nommé Mohammed-Naddi, qui avait exercé déjà les mêmes
fonctions sous la domination mandingue. Ce Mohammed-Naddi mourut vers
1465, peu de temps après l’avènement de Sonni Ali, auquel il avait
adressé à cette occasion une lettre de félicitations. Il fut remplacé
par son fils Ammar qui, au contraire, envoya au prince lemta une lettre
de menaces, lui mandant qu’il avait des forces pour repousser quiconque
viendrait attaquer Tombouctou. Mais il devait bientôt changer d’allure.

Le principal bénéfice de la fonction de cette sorte d’administrateur-
maire consistait dans le prélèvement du tiers de l’impôt ; mais Akil,
après la mort de Mohammed-Naddi, prit l’habitude de faire irruption dans
la ville au moment de la rentrée de l’impôt et de s’emparer du tiers
réservé en principe au maire, qu’il utilisait pour habiller et nourrir
ses guerriers, tandis que les deux autres tiers étaient distribués aux
gens de sa suite et à ses partisans ; non contents de cela, les Touareg
pénétraient dans les maisons et violaient les femmes. Ammar, très irrité
de se voir enlever sa part des revenus et d’être traité par Akil en
quantité négligeable, dépêcha en secret un messager à Ali-Ber,
promettant de lui livrer la ville. L’empereur de Gao, qui occupait alors
le trône depuis trois ans environ, récompensa richement le messager et
marcha sur Tombouctou à la tête de sa cavalerie, en longeant la rive
droite du Niger. Lorsqu’il arriva en face de Korioumé, Akil se trouvait
en compagnie de Ammar près de Tombouctou, sur une colline de sable
appelée Amadiaga ou Amadia, d’où ils pouvaient apercevoir l’armée de
Gao. Akil prit aussitôt la fuite et alla se réfugier à Oualata avec les
docteurs musulmans du quartier de Sankoré, tandis que Ammar expédiait
des pirogues à Ali pour l’aider à traverser le fleuve avec ses
guerriers. Cependant, lorsque Ammar eut vu l’empereur de Gao prendre
pied sur la rive Nord, il prit peur à son tour, craignant que Sonni Ali
ne cherchât à se venger de la malencontreuse lettre de menaces envoyée
quelque deux ans auparavant, et il s’enfuit aussi à Oualata, après avoir
recommandé à son frère El-Mokhtar d’aller faire sa soumission à Ali.
L’empereur de Gao entra dans Tombouctou le 29 ou 30 janvier 1468, pilla
et saccagea la ville de fond en comble, tua un grand nombre de gens,
mais fit grâce à El-Mokhtar et lui confia la charge qu’exerçait
auparavant son frère.

Le _Tarikh-es-Soudân_ raconte en détail les circonstances qui
accompagnèrent ou suivirent la prise de Tombouctou par Ali-Ber,
circonstances qui ont permis à Sa’di de considérer le sac de cette ville
par l’empereur de Gao comme plus terrible que ceux dont elle fut l’objet
de la part des Mossi en 1333 et des Marocains en 1591. Le chef touareg
Akil, nous l’avons vu, s’était enfui à Oualata ; parmi les docteurs
musulmans qui l’avaient accompagné se trouvaient les représentants de la
famille goddala des Akît, qui devait fournir plus tard le célèbre
écrivain de Tombouctou, Ahmed-Bâba. Akil avait avec lui mille chameaux.
« Le jour du départ, dit Sa’di, on vit des hommes d’âge mur, tout
barbus, trembler de frayeur quand il s’agissait d’enfourcher un chameau,
et tomber ensuite à terre aussitôt que l’animal se relevait. C’est que
nos vertueux ancêtres gardaient leurs enfants dans leur giron, en sorte
que ces enfants grandissaient sans rien savoir des choses de la vie,
parce que, étant jeunes, ils n’avaient jamais joué. Or le jeu, à ce
moment, forme l’homme et lui apprend un très grand nombre de
choses »[82].

Sonni Ali fit mettre à mort ou abreuva d’humiliations tous les docteurs
et savants musulmans qui étaient demeurés à Tombouctou, sous prétexte
qu’ils étaient les amis des Touareg. Un jour, il se fit amener au port
de Kabara trente vierges, toutes filles de jurisconsultes éminents, et
leur ordonna de retourner à pied à Tombouctou ; lorsqu’elles furent
arrivées auprès de la dune d’Amadia, elles déclarèrent n’avoir pas la
force de continuer plus loin ; Sonni Ali, avisé de cela, les fit mettre
à mort et l’endroit fut appelé _Fina-kadar-el-abkâr_ (en arabe « seuil
du destin des vierges »). Cette persécution des musulmans dura jusqu’en
1470. Ceux qui, à cette époque, étaient encore en vie s’enfuirent pour
rejoindre à Oualata leurs compatriotes partis avec Akil ; Ali-Ber les
fit poursuivre par El-Mokhtar, maire de Tombouctou, qui les rejoignit
près du Faguibine à un endroit appelé Taadjit ; un violent combat eut
lieu dans lequel périrent les plus éminents des derniers docteurs de
Tombouctou. Les survivants se réfugièrent dans l’île d’Alfao, près et au
nord de Goundam ; Sonni Ali les relança jusque là, en massacra un grand
nombre et en fit mettre d’autres aux fers ; ceux qui purent s’échapper
prirent la route du Sud-Ouest, mais des cavaliers de l’empereur les
rattrapèrent à Sébi (entre Niafounké et le Débo) et les mirent à mort.

Non content d’avoir assis son pouvoir sur Tombouctou, Ali-Ber convoitait
la riche ville de Dienné qui, jusqu’à lui, avait toujours su conserver
son indépendance et sur laquelle les empereurs de Mali, malgré 99
tentatives, n’avaient jamais pu exercer leur domination. L’on ne sait
pas exactement à quelle date Sonni Ali prit Dienné ; la lecture du
_Tarikh-es-Soudân_ semblerait faire croire qu’il s’empara de cette ville
avant de prendre Tombouctou et que c’est de Dienné — et non de Gao —
qu’il arriva à l’appel de Ammar pour mettre en fuite Akil et ses
Touareg. Comme d’autre part le même ouvrage nous apprend que le siège de
Dienné dura sept ans, sept mois et sept jours et que Ali, monté sur le
trône en 1464-65, entra à Tombouctou en janvier 1468, la prise de Dienné
doit nécessairement être considérée comme postérieure à celle de
Tombouctou. Mais on peut supposer que Ali avait mis le siège devant
Dienné dès le début de son règne ou au moins dès 1466, que, tout en y
laissant une partie de ses troupes, il fit pendant ce siège d’autres
expéditions dont l’une aboutit à la prise de Tombouctou, et qu’il ne se
rendit définitivement maître de Dienné que vers 1473.

Pendant la durée du siège, son armée changeait de positions suivant les
saisons : durant la sécheresse, elle campait dans le faubourg de
Dioboro ; lorsque l’inondation gagnait et que les eaux entouraient la
ville de tous côtés, elle se retirait sur un monticule qu’on appela pour
cette raison « la colline du Sonni ». Tant que durait l’hivernage, les
troupes de Gao cultivaient la terre de ce monticule, pour se procurer
des vivres, et, lorsque la baisse des eaux le permettait, elles
retournaient s’installer à Dioboro. Malgré l’imperfection de cet
investissement, la population de Dienné finit à la longue par souffrir
de la famine. Mais les assiégeants n’étaient pas dans des conditions
bien meilleures et Sonni Ali, fatigué de la durée de ces vaines
opérations, allait abandonner son entreprise au bout de sept ans de
siège, lorsque Séri Mohammed, l’un des principaux capitaines de Nso
Mana, alors roi de Dienné, fit instruire secrètement l’empereur de la
situation précaire des assiégés. Ali décida alors de continuer le siège
et de resserrer l’investissement et bientôt le conseil des notables de
Dienné se résigna à livrer la ville. Le roi de Dienné se rendit donc au
camp de Sonni Ali, descendit de cheval et s’approcha de l’empereur pour
lui prêter hommage ; ce dernier l’accueillit avec de grands égards, mais
s’étonna de son jeune âge ; on lui fit alors observer que ce roi ne
venait que de monter sur le trône, son père étant mort durant le siège.
Ali-Ber fit asseoir le jeune prince auprès de lui et, à partir de cette
époque, les chefs de Dienné eurent le privilège de s’asseoir sur la même
natte que les empereurs de Gao et d’être traités par ceux-ci d’égal à
égal. Ali entra dans la ville mais ne la livra pas au pillage[83] ;
puis, après avoir épousé la mère du jeune roi, il prit la route du Nord.

Une fois maître de Tombouctou et de Dienné, Ali-Ber couronna ses
conquêtes en ravageant toute la région comprise entre ces deux villes,
région dont il avait fait un gouvernement connu sous le nom de _Dirma_ ;
le gouverneur de cette province, le _Dirma-Koï_, résidait un peu en aval
de Niafounké, à _Tendirma_.

Sonni Ali commença par saccager _Diondio_, ville située sans doute sur
la rive gauche du Bani, à peu près en face de Sofara, et autorisa le
Dirma-Koï à y pénétrer à cheval, privilège qui, jusque-là, n’appartenait
qu’au souverain du pays. Il conquit ensuite le Bara (entre le lac Débo
et le Bara-Issa) et le pays de Nounou (à l’Ouest de Niafounké), alors
gouverné par la reine Bikoun-Kabi[84], et opéra de fructueuses razzias
sur les Peuls pasteurs du Farimaké. Mais, ayant été repoussé par les
habitants du Borgou (région située à l’Ouest de Mopti), il rentra à Gao
pour s’y reposer, vers 1476, après une absence de dix ans.

Cependant l’empereur mossi du Yatenga[85] se montrait jaloux des
lauriers de son rival de Gao ; il ne pouvait oublier qu’un de ses
ancêtres, en 1333, c’est-à-dire l’année qui suivit la mort du puissant
empereur mandingue Kankan-Moussa et cent trente-cinq ans avant l’entrée
de Sonni Ali à Tombouctou, s’était porté jusqu’à cette cité lointaine,
avait mis en déroute la garnison mandingue, avait pillé la ville et y
avait mis le feu. Plus tard, vers la fin de la domination du Mali à
Tombouctou, c’est-à-dire au début du XVe siècle, un empereur mossi avait
dirigé une nouvelle expédition dans la région des lacs et s’était avancé
jusqu’à _Bango_, sur la rive sud du lac Débo[86]. L’empereur du Yatenga
contemporain de Sonni Ali, _Nasséré I_ ou Nassodoba, voulut pousser plus
loin encore le renom de son empire et il y réussit : profitant du séjour
à Gao de Ali-Ber, qui ne pouvait pas de là surveiller facilement ses
récentes conquêtes, il partit à la tête d’une armée, traversa sans doute
le Niger du côté du lac Débo, pénétra en 1477 dans le _Sama_[87], entra
à Oualata en 1480 après un mois de siège, pilla la ville et s’en
retourna avec un grand nombre de femmes[88] et d’enfants et un immense
butin. Ammar, ancien maire de Tombouctou, réussit à rassembler les
hommes valides de Oualata, qui s’étaient dispersés lors de l’entrée des
Mossi dans la ville, et il partit à leur tête à la poursuite de ces
derniers ; il les atteignit à quelque distance au Sud de Oualata et
parvint à leur reprendre une partie des gens qu’ils emmenaient en
captivité.

Cependant Sonni Ali avait quitté Gao et était venu s’installer à Ras-el-
Ma. Poursuivant ses projets de vengeance contre Akil et les docteurs de
Tombouctou réfugiés à Oualata, il avait conçu une entreprise qui peut à
bon droit passer pour fantastique : il ne s’agissait de rien moins que
de creuser un canal long d’environ 250 kilomètres pour réunir Ras-el-Ma
à Oualata, afin de pouvoir se rendre par eau jusqu’à cette dernière
ville et l’attaquer plus facilement. Cette conception bizarre paraît
d’autant plus surprenante que les Mossi venaient de démontrer qu’il
n’était nullement besoin d’un canal pour aller prendre Oualata.
L’empereur de Gao pourtant avait commencé le gigantesque travail et il
se trouvait à un endroit appelé Chin-Feness, en train d’en surveiller
l’exécution, lorsqu’il apprit que l’armée mossi, revenant de Oualata par
le chemin suivi à l’aller, était parvenue aux environs du lac Débo et se
disposait à venir attaquer ses derrières. Laissant alors son canal — qui
ne fut jamais poussé plus loin —, Ali-Ber marcha au-devant de l’empereur
Nasséré, qu’il rencontra en 1483 à _Dianguitoï_, petit village voisin de
Kebbi (sans doute le Kebbi actuel, au Sud et près du lac de Korienza, à
moins qu’il ne s’agisse de Kobi, au Sud du Débo) ; Ali-Ber fut
vainqueur, mit l’armée mossi en déroute et la poursuivit jusque dans le
Yatenga, où il pénétra derrière elle.

En revenant de cette expédition, Ali entreprit la conquête du pays
montagneux des Tombo, mais fut repoussé par les Dogom et retourna à
Tombouctou, où il ne tarda pas à persécuter de nouveau les musulmans :
en 1486, il fit jeter en prison le maire El-Mokhtar, qui pourtant
l’avait puissamment servi au début de sa conquête, et, en 1488, il
chassa de la ville un certain nombre de lettrés qui émigrèrent dans
l’Aoukar et y demeurèrent jusqu’à sa mort.

Après ces événements, Ali-Ber dirigea plusieurs razzias dans le
_Gourma_, c’est-à-dire dans les pays de la rive droite du Niger,
guerroyant contre les Berbères-Zaghrâna et contre les Peuls ; en
revenant de l’une de ces expéditions, il se noya le 6 novembre 1492 dans
une rivière torrentueuse que Sa’di appelle le Koni[89].

Bien que vraisemblablement musulman, Sonni Ali ne fut pas tendre pour
les disciples de Mahomet et il laissa parmi eux une fort mauvaise
réputation. Sa’di l’accuse d’avoir été « méchant, libertin, injuste,
oppresseur, sanguinaire », d’avoir fait périr un nombre considérable de
fidèles et d’avoir persécuté les docteurs et les dévots. Cependant ce
prince fantasque reconnaissait les mérites des lettrés, disant que, sans
eux, « il n’y aurait ni agrément ni plaisir en ce monde », et il les
comblait d’égards à sa manière : ayant razzié la tribu de Sonfontir
(sans doute une fraction des Dialloubé du Massina) et ayant capturé
ainsi un certain nombre de jeunes et jolies filles peules, il les envoya
aux notables et aux savants de Tombouctou pour qu’ils en fissent leurs
concubines ; certains épousèrent légalement la captive qui leur était
échue et c’est d’une de ces alliances que naquit l’aïeul de Sa’di.

Sonni Ali avait une singulière façon d’accomplir ses devoirs religieux :
il remettait à la nuit ou au lendemain matin ses cinq prières
quotidiennes, et faisait alors, tout en restant assis, les divers gestes
rituels, en disant : « Ceci est pour la prière du matin, ceci pour la
prière du midi, etc. », après quoi il ajoutait : « maintenant
répartissez-vous tout cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien
les unes les autres ».

Il semble que ce conquérant doublé d’un ingénieur, s’il avait beaucoup
de conceptions brillantes, avait par contre peu de suite dans les
idées : parfois il donnait l’ordre de tuer quelqu’un sans le moindre
motif et se repentait ensuite de cette décision ; aussi ses serviteurs,
qui connaissaient son caractère, mettaient à l’abri tous ceux dont la
mise à mort aurait pu provoquer un repentir de sa part et, quand il
déplorait l’ordre donné, lui annonçaient que le condamné vivait encore,
ce qui lui causait un vif plaisir. C’est ce que faisait souvent l’un de
ses lieutenant noirs, qui devait le remplacer sur le trône peu après sa
mort et qui avait, contrairement à son maître, une grande force de
caractère et un remarquable esprit de suite : Mohammed Touré.

_Bakari-Daa_, fils de Ali-Ber, fut proclamé empereur en 1492, à la mort
de son père, dans le village de _Denga_ (au sud de Bourem, sur la rive
droite du Niger), où il se trouvait alors. Il fut le dernier des princes
de souche berbère qui se succédèrent sur le trône depuis Aliamen. A vrai
dire, les alliances répétées des Dia et ensuite des Sonni avec des
femmes de race noire, songaï ou autres, avaient dû altérer
singulièrement le type berbère primitif des empereurs de Gao, et il est
fort probable que Sonni Ali et son fils devaient ressembler plus à des
Nègres qu’à des Touareg. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, ils
étaient encore considérés comme des « Libyens ». Mais le successeur du
dernier Sonni fut un vrai Nègre, un Soninké de la fraction des Silla,
nommé Mohammed et fils d’Aboubakari Touré[90].

Comme je l’ai rappelé à l’instant, _Mohammed Touré_ était l’un des
principaux lieutenants de Sonni Ali ; sans doute il avait dirigé en
personne plusieurs des expéditions heureuses dont on a fait gloire à
Ali-Ber et était le véritable chef de l’armée de ce dernier. Aussi, à la
mort de son maître, il se considéra comme en état de s’emparer du
pouvoir impérial. Ayant réuni les fidèles partisans qu’il avait plus
d’une fois menés à la victoire, il alla attaquer Bakari-Daa à Denga, où
il arriva le 18 février 1493. Ce premier contact avec son adversaire ne
fut pas heureux : vaincu, il dut se retirer en désordre à _Angoo_,
village voisin de Gao. Bakari-Daa l’y poursuivit, mais, la chance ayant
tourné, fut battu à son tour le 3 mars après un combat meurtrier et
s’enfuit, presque seul, dans le Sud de Gounguia, à Ayorou, où il demeura
jusqu’à sa mort. La vieille dynastie lemta des Dia et des Sonni, après
une durée de huit siècles mais une courte apogée limitée au seul règne
de Ali-Ber, s’éteignit ainsi misérablement moins d’un an après la mort
du grand conquérant, pour être remplacée par la dynastie soninké des
Askia.


           =IV. — La dynastie soninké des Askia= (1493-1591).


L’hégémonie des princes soninké de Gao ne devait durer qu’un siècle,
mais elle devait porter les limites et la puissance de l’empire à un
point qui n’avait jamais été atteint encore, même sous le règne de Sonni
Ali.

Dès le lendemain de la victoire d’Angoo, en mars 1493, Mohammed Touré se
rendit à Gao et s’y fit proclamer empereur. Les filles de Ali-Ber, en
apprenant cette nouvelle, s’écrièrent en songaï _a si tyi a_ (ou _a si
kyi a_), c’est-à-dire « il ne l’est pas » ou « il ne le sera pas ». On
rapporta la chose à Mohammed, qui déclara que cette formule serait
désormais son nom de guerre et son titre de souveraineté, ainsi que
celui de tous ses successeurs ; et c’est ainsi que cette phrase,
légèrement déformée en _askia_, devint le nom de la nouvelle
dynastie[91].

1o _Règne d’Askia Mohammed I_ (1493-1528).

L’avènement de Mohammed fut le signal de la réaction musulmane : le
nouveau souverain prit exactement le contre-pied de ce qu’avait fait
Ali-Ber, fréquenta les lettrés, prit leur avis, les protégea et donna
une force réelle aux communautés mahométanes de son empire[92]. Il
ordonna de faire sortir El-Mokhtar de prison pour le rétablir dans ses
fonctions de maire de Tombouctou, mais il apprit que le malheureux était
mort durant sa captivité ; alors il fit revenir de Oualata les docteurs
qui s’y étaient réfugiés et confia l’administration de Tombouctou à
Ammar, qui l’avait exercée déjà avant la prise de la ville par Sonni
Ali. Se considérant comme trop ignorant de la loi musulmane pour
trancher de façon orthodoxe les multiples questions que soulevait la
restauration islamique, surtout en face de ce fait que l’immense
majorité de ses sujets appartenait encore au paganisme, il entra en
relations avec le réformateur marocain _El-Merhili_, qui venait de se
signaler par son fanatisme en persécutant les Juifs du Touat. Un échange
de correspondances s’établit entre Askia Mohammed et El-Merhili. Le
premier avait posé au second diverses questions touchant la conduite
qu’il devait tenir vis-à-vis de ses sujets non encore convertis à
l’islamisme et vis-à-vis de ceux qui, autrefois musulmans, étaient
retournés au paganisme ; il lui avait demandé aussi ce qu’il convenait
de faire des trésors accumulés par Sonni Ali, s’il était permis de
laisser les habitants de l’empire conserver leur système de succession
qui excluait les fils au profit des frères et des neveux utérins, etc.
El-Merhîli répondit en indiquant les cas dans lesquels la guerre sainte
était permise, en disant que les richesses et les esclaves de Sonni Ali
devaient être versés au trésor public de l’empire, qu’il convenait de
faire renoncer les indigènes à celles de leurs coutumes qui se
trouvaient en contradiction avec la loi coranique, etc. Il vint même
plus tard en personne, vers 1502, visiter Askia Mohammed à Gao, ainsi
que le rapporte Ibn-Meriem.

Vers la fin de 1495, Mohammed partit pour La Mecque avec plusieurs
notabilités musulmanes de l’empire, dont le Soninké Mori-Salihou Diawara
qui était originaire de la région de Tendirma ; son fils Moussa et l’un
de ses généraux nommé Ali-Folen l’accompagnaient également. Il avait
laissé le commandement intérimaire de l’empire à son frère Omar-
Komdiago, gouverneur du Gourma. Cinq cent cavaliers et mille fantassins
lui servaient d’escorte et il emportait avec lui 300.000 pièces d’or
provenant du trésor de Sonni Ali ; sur cette somme, il consacra 100.000
pièces à des aumônes faites aux deux villes saintes et à l’achat à
Médine d’un terrain destiné aux pèlerins venant du Soudan ; 100.000
pièces servirent à son entretien et à celui de sa suite et 100.000
furent employées à des achats divers. Il rencontra au Hidjaz le
quatorzième khalife abbasside d’Egypte, El-Motaouekkel, qui le désigna
solennellement comme son lieutenant au pays songaï, en lui plaçant sur
la tête un bonnet et un turban. Il s’entretint aussi des affaires de son
Etat avec plusieurs docteurs illustres, entre autres Es-Soyouti. Ayant
ainsi donné un nouvel aliment à sa foi et un nouveau lustre à sa gloire
naissante, il revint en son pays, nanti du titre d’_El-hadj_ mais
endetté de 150.000 ducats[93], et rentra à Gao en août 1497.

Il ne s’était pas contenté d’ailleurs de s’occuper de religion. Dès le
début de son règne, il avait donné ses soins à l’organisation militaire
et politique de son empire. Sous Ali-Ber, toute la population était
appelée sous les armes chaque fois que le besoin s’en faisait sentir,
c’est-à-dire très fréquemment : c’était le service obligatoire pour tous
à peu près permanent, mais il n’y avait pas d’armée régulière et la
population, continuellement sous les armes, ne pouvait vaquer aux
travaux des champs. Mohammed changea tout cela : il créa une véritable
armée de métier, toujours prête à marcher, mais ne comprenant qu’une
partie de la population ; le reste des habitants conservait la faculté
de se livrer en toute sécurité à l’agriculture ou au commerce.

L’empire fut divisé en un certain nombre de gouvernements, à la tête de
chacun desquels fut placé un dignitaire de la cour, choisi dans la
parenté ou l’entourage de l’empereur. L’armée fut partagée en plusieurs
corps, dont l’un servait de garde au souverain et dont les autres
étaient répartis entre les divers gouvernements et placés sous
l’autorité directe des gouverneurs.

Les principales charges ou dignités instituées par Mohammed I et
conservées par ses successeurs étaient les suivantes :

1o celle de _Gourman-fari_ ou gouverneur du Gourma, c’est-à-dire de
l’Ouest de la Boucle du Niger (rive droite), avec résidence habituelle à
Gao d’abord et ensuite à Tendirma ; cette charge fut confiée par
Mohammed à l’un de ses frères, Omar-Komdiago, et, à la mort de ce
dernier, à son autre frère Yahia ;

2o celle de _Balama_ ou _Balamassa_, dont j’ignore la nature exacte,
mais qui devait correspondre à la charge de _baloum_ ou maître du palais
chez les Mossi ;

3o celle de _Dendi-fari_ ou gouverneur du Dendi (région située au Sud de
Gounguia) ;

4o celle de _Bango-fari_ ou _Bangou-farima_ ou gouverneur « du lac »,
c’est-à-dire de la région du lac Débo ; cette charge, l’une des plus
hautes dignités de l’empire, donnait le droit à celui qui en était
titulaire de se faire précéder de tambours lorsqu’il entrait dans la
ville de Gao ;

5o celle de _Haribanda-farima_ ou gouverneur du Haribanda ou Aribinda,
c’est-à-dire de la partie du Gourma située en face de Gao (rive droite
du fleuve entre Bourem et Gounguia inclus) ;

6o celle de _Hi-koï_ ou chef de la flottille, toujours confiée à un
Sorko ;

7o celle de _Fari-mondio_ ou chef percepteur, comportant la surveillance
des collecteurs d’impôt et de la centralisation des recettes ;

8o celle de _Koré-farima_ ou chef des génies, sorte de grand prêtre de
la religion indigène ;

9o celle de _Adiga-farima_, charge assez peu importante dont j’ignore la
nature ;

10o celle de _Sao-farima_ ou chef des forêts, dont le titulaire veillait
à la coupe des bois de construction et à la perception de la dîme sur
les produits de la chasse ;

11o celle de _Ho-koï-koï_ ou chef des pêcheurs ;

12o celle de _Hombori-koï_ ou chef de Hombori, représentant de
l’empereur auprès des Tombo.

Chaque canton ou grande ville avait en outre son chef ou administrateur
(_koï_), par exemple le Dirma-koï, le Bara-koï, le Dienné-koï, le
Tombouctou-koï, etc., et son collecteur d’impôts (_mondio_).

Une minutieuse hiérarchie assignait à chaque fonctionnaire son rang,
déterminé par la place qu’il occupait derrière le souverain lors des
cortèges officiels, ainsi que par un uniforme, une coiffure ou des
insignes spéciaux, par le nombre des tambours dont il pouvait se faire
précéder, etc.

La gloire militaire d’Askia Mohammed égala ses capacités
d’administrateur et son zèle religieux. La biographie que Sa’di nous a
laissée de lui n’est qu’une longue suite de victoires remportées par
lui-même ou ses généraux.

Tombouctou et Dienné avaient reconnu son autorité dès le début de son
règne sans aucune difficulté et même avec une allégresse manifeste, en
sorte que, dès 1493, le pouvoir de Mohammed s’étendait à toutes les
contrées conquises par Ali-Ber ; mais il devait, par la suite, s’étendre
bien plus loin : s’il faut en croire le _Tarikh-es-Soudân_, son empire,
une fois constitué définitivement, comprenait, outre les pays nigériens,
tout l’ancien empire de Ghana jusqu’à l’Atlantique vers l’Ouest et, du
Sud au Nord, toutes les contrées s’étendant entre le Bendougou et
Teghazza. « C’est par la force, ajoute Sa’di, qu’il s’empara de tous ces
pays, où il fit régner la paix et l’abondance. » Il faut faire ici la
part de l’exagération, car il semble bien certain que le Tekrour ne fut
jamais vassal de Gao et que l’empire de Mali, quoique diminué, était
encore une unité importante et nullement négligeable ; mais il n’en est
pas moins vrai que l’étendue de la région soumise à Askia Mohammed était
considérable.

Dès la seconde année de son règne, en 1494, son frère Omar-Komdiago
annexait le Diaga à l’empire. En 1497-98, à son retour de La Mecque,
Mohammed fit contre les Mossi une véritable guerre sainte, la seule de
son règne qui ait été conduite selon les règles canoniques. Parti de Gao
avec son conseiller Salihou Diawara, il envoya ce dernier auprès de
Nasséré, empereur du Yatenga, qui résidait alors à Sissamba, à dix
kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya. Salihou portait une lettre de
l’Askia qui sommait Nasséré d’embrasser l’islamisme ; après avoir pris
connaissance de cet ultimatum, l’empereur du Yatenga demanda à consulter
ses ancêtres défunts avant de répondre et il se rendit à cet effet au
temple voisin de sa résidence, accompagné de Salihou. Après que des
offrandes eurent été faites aux morts, un vieillard apparut soudain
devant lequel tout le monde se prosterna et qui ordonna au prince mossi
de lutter jusqu’à la mort du dernier de ses sujets. Salihou retourna
alors auprès de Mohammed et lui raconta tout ce dont il avait été
témoin, en ajoutant que le vieillard lui avait avoué être Satan lui-
même. Mohammed attaqua donc Nasséré, lui tua beaucoup d’hommes, dévasta
les champs et les villages du Yatenga et emmena en captivité un grand
nombre d’enfants qu’il convertit à l’islamisme et dont il fit plus tard
ses meilleurs soldats.

L’année suivante (1498-99), l’Askia se rendit à Tendirma, d’où il
dirigea une expédition contre un nommé Ousmana, qui gouvernait alors le
Bagana pour le compte de l’empereur de Mali et qui, aidé par les Peuls
du Massina, tentait de résister à la main-mise de l’empereur de Gao sur
sa province. Mohammed parvint à s’emparer de la personne de Ousmana, tua
Demba-Dondi, chef des Peuls alliés du Mali, et annexa le Bagana à ses
Etats.

En 1499-1500, tournant ses efforts vers l’Est de son empire, il se
rendit à Ayorou ; le fils de Sonni Ali s’était réfugié là et avait fait
de cette localité le centre d’une sorte de royaume indépendant qui
comprenait à peu près l’ancien domaine des rois de Gounguia, c’est-à-
dire le Djermaganda, le Zaberma et le Dendi. Mohammed, après une faible
résistance rencontrée à Ayorou et à _Tildia_ (peut-être le Tillabéry
actuel), annexa toute cette région.

Reprenant ensuite sa lutte contre le Mali, il envoya en 1500-1501 Omar-
Komdiago au-delà du Bagana vers l’Ouest, dans une province que Sa’di
appelle _Dialana_ (ou Zalana) et qui devait correspondre à tout ou
partie du royaume de Diara ; un représentant de l’empereur de Mali,
nommé Kama Keïta ou Gama-Faté-Koli, gouvernait cette province ; il
repoussa l’attaque de Omar, qui dut se replier sur Tinfirina (?), à
l’Est du Dialana — probablement dans le Bakounou — et faire appel à
l’Askia lui-même. Ce dernier se rendit alors sur les lieux, vainquit
Kama-Keïta, dévasta le pays, pilla un palais que l’empereur de Mali
possédait dans la contrée et s’empara des femmes qui s’y trouvaient. Il
épousa l’une d’elles, nommée Mariama Dabo, qui lui donna son fils
Ismaïl. Après être resté quelque temps dans sa nouvelle conquête pour
l’organiser[94], il revint à Gao, où il demeura jusqu’en 1504 sans faire
d’autres expéditions.

Mais en 1504-05, ayant descendu le Niger jusqu’au delà de Say, il se
lança dans le Borgou ou pays des Bariba[95] et y ramassa un grand nombre
de captives dont l’une, nommée Zâra Gombengui, devint sa femme et lui
donna son fils et futur successeur Moussa. Cette expédition au Borgou
fut très meurtrière pour l’armée de Gao et beaucoup d’entre les
meilleurs soldats de Mohammed y périrent, surtout parmi le contingent
fourni par les Songaï de l’Est, que Sa’di appelle les gens du
_Zaberbanda_[96]. Omar-Komdiago, qui accompagnait son frère, lui dit en
voyant tomber tous ces guerriers : « Tu veux donc la fin des Songaï ? —
Non, répondit l’Askia, je suis heureux au contraire de voir ces gens
disparaître pour le bien du Songaï[97], car ils m’auraient gêné un jour
s’ils étaient demeurés auprès de moi ; ne pouvant les mettre moi-même à
mort, je les avais amenés dans cette expédition pour qu’ils s’y fissent
tuer. » Sans doute Mohammed voulait dire par là que les Songaï du Sud-
Est, restés attachés à la dynastie lemta dont les princes avaient
pendant longtemps résidé au milieu d’eux, n’avaient pour lui que des
sentiments d’une fidélité douteuse.

En 1506-07, l’Askia fit encore colonne dans les territoires du Mali,
poussant son expédition jusqu’au Galam, c’est-à-dire jusqu’aux approches
du Tekrour. Mais en 1511-12, l’autorité de l’empereur de Gao dans les
provinces du Sahel conquises sur le Mali se trouva menacée par un chef
peul, le _saltigué_ ou _ardo_ Tindo Galadio, qui résidait dans le
Bakounou et qui excitait les populations contre l’Askia en se posant en
prophète et en réformateur. Mohammed partit en guerre contre lui et le
défit et le tua près de Nioro, à Diara, en 1512. Nous avons vu[98]
comment Koli, fils de Tindo, s’étant enfui au Fouta avec les partisans
de son père, affranchit ce pays de la suzeraineté des Ouolofs et y fonda
une dynastie peule qui garda le pouvoir jusqu’au XVIIIe siècle.

Mohammed tourna ensuite son ambition vers les pays situés à l’Est du
Niger et notamment vers celui des Haoussa. En 1513, il s’empara de
Katséna et acquit l’alliance de _Kanta_, roi du Kebbi, qui résidait
alors dans une localité appelée Liki ou Lika et qui disposait d’une
réelle puissance[99]. Accompagné de Kanta, l’Askia se porta jusque dans
l’Aïr, conquit Agadès et fit son vassal du chef de cette ville qui, bien
que toujours nommé par les Touareg, paya désormais un tribut annuel de
1.500 ducats à l’empereur de Gao (1515). Au retour de l’expédition,
Kanta fut fort déçu de voir que Mohammed ne lui donnait pas sa part du
butin et il s’ouvrit de sa déconvenue au gouverneur du Dendi, qui lui
conseilla de se taire et de ne rien réclamer ; mais les guerriers de
Kanta ne l’entendirent point ainsi, et devant leur attitude, le roi du
Kebbi se révolta ouvertement contre l’Askia et se proclama indépendant.
Mohammed envoya contre lui une armée en 1517, mais Kanta remporta une
victoire complète sur les troupes de l’Askia et, à partir de cette
époque, le Kebbi demeura toujours indépendant de l’empire de Gao.

Pendant ce temps Kama Keïta ou Gama-Faté, ancien lieutenant de
l’empereur de Mali au Bagana, prêchait la révolte contre l’Askia ; Omar-
Komdiago dut se porter contre lui en 1517 et le vainquit alors
définitivement.

Deux ans après (1519), Omar mourut. Mohammed se trouvait alors à
_Sankoïra_ (village du maître) ou _Saïkoïra_ (village du fleuve),
localité située, nous dit Sa’di, sur le Niger au delà de Gounguia en
allant vers le Dendi et qui peut-être n’était autre que le Say
actuel[100]. Lorsqu’il eut appris le décès de Omar, il confia les
fonctions de gouverneur du Gourma à son autre frère Yahia ; Bala, fils
de ce dernier, qui était jusque là simple _Adiga-farima_, fut élevé à la
dignité de _Bango-fari_ malgré son jeune âge. Cette désignation
inattendue suscita la jalousie des frères et des collègues de Bala ; ils
commencèrent à former un parti hostile à l’Askia Mohammed, à son frère
Yahia et à son ami Ali-Folen. Moussa, propre fils de l’Askia et chargé
alors des fonctions de Fari-Mondio, se mit à la tête des mécontents.

Mohammed était devenu aveugle. Ali-Folen, qui ne le quittait pas et
était devenu son conseiller intime, parvint à dissimuler cette infirmité
au peuple. Cependant Moussa combattait de tout son pouvoir l’influence
que Ali-Folen avait su prendre sur l’empereur et il finit par le forcer
à quitter la cour ; en 1527, Ali-Folen, craignant d’être assassiné par
les séides de Moussa, s’enfuit de Gao et se réfugia auprès de Yahia qui,
en sa qualité de gouverneur du Gourma, avait établi sa résidence
habituelle à Tendirma.

Quant à Moussa, il profita du départ de Ali-Folen et de l’absence de
Yahia pour se révolter ouvertement contre l’autorité de son père et, en
1528, il se rendit à Gounguia dans le but d’y créer un royaume
indépendant dont il serait le chef. Mohammed appela alors Yahia à son
aide et lui enjoignit d’aller à Gounguia pour ramener Moussa à
l’obéissance, en lui recommandant de ne pas se montrer trop cruel vis-à-
vis de ce fils rebelle et de ses partisans. Yahia partit donc pour
Gounguia animé d’intentions conciliantes, mais Moussa le reçut les armes
à la main ; un combat eut lieu au cours duquel Yahia fut blessé, fait
prisonnier, dépouillé de ses vêtements et jeté à terre la face contre le
sol ; dans cette position, Yahia chercha encore à ramener à la raison
les révoltés, au premier rang desquels, à côté de Moussa, étaient deux
autres fils de Mohammed, Daoud et Ismaïl, ainsi qu’un fils de Omar-
Komdiago appelé Mohammed-Mar et surnommé Bengan-Koreï (Bengan-le-Blanc).
Tous demeurèrent sourds aux supplications de leur oncle Yahia, qui
mourut des suites de ses blessures et des mauvais traitements qu’il
avait reçus.

Moussa et ses partisans se rendirent ensuite à Gao, où ils entrèrent le
26 août 1528, jour de la fête des sacrifices. Le même jour, le vieil
empereur Mohammed I fut contraint, par les menaces de son fils Moussa,
d’abdiquer en sa faveur ; il continua à habiter le palais impérial, mais
cessa de s’occuper des affaires de l’Etat.

2o _Règne d’Askia Moussa_ (1528-1531).

Une fois maître du pouvoir, Moussa, se défiant de ses frères, voulut les
faire assassiner. Ils se réfugièrent à Tendirma auprès de leur aîné
_Ousmân-Youbâbo_, qui avait remplacé son oncle Yahia comme gouverneur du
Gourma. Ousmân-Youbâbo aurait dû avoir le pas sur Moussa, qui était son
cadet, mais leur mère commune Kamissa, qui avait une préférence pour son
plus jeune fils, réussit à obtenir de l’aîné qu’il reconnût Moussa comme
souverain et qu’il se déterminât à venir le saluer à Gao. Ousmân en
effet fit équiper des pirogues pour se rendre dans la capitale ; mais au
cours du voyage, un griot s’étant mis à chanter, Ousmân entra dans une
violente colère et déclara que, n’acceptant qu’à contre-cœur la
suzeraineté de son cadet, il n’était pas d’humeur à écouter des
chansons ; on tenta de le calmer, mais son irritation ne fit que
s’accroître et finalement il décida d’interrompre son voyage et fit
accoster et décharger les pirogues, en jurant que jamais il ne
couvrirait sa tête de poussière devant personne[101]. Informé de cet
incident, Moussa quitta Gao à la tête de ses troupes et se porta sur
Tendirma. Lorsque l’armée impériale passa à proximité de Tombouctou,
Mahmoud, cadi de cette ville, se rendit au devant de l’Askia pour
l’inviter à la clémence ; mais Moussa ne se laissa pas fléchir et,
montrant des flèches empoisonnées, il dit au cadi : « Voici un soleil
par lequel mes frères ont besoin d’être brûlés avant d’aller se mettre à
l’ombre de ta personne. » Puis il continua sa route.

Ousmân ne l’attendit pas et marcha à sa rencontre ; Moussa hésita
d’abord à accepter le combat, son adversaire ayant avec lui deux
lieutenants dont chacun passait pour valoir plus de mille hommes à lui
seul ; mais, ces deux lieutenants étant venus faire leur soumission à
l’Askia, celui-ci engagea la bataille, qui eut lieu près de Kabara,
entre cette localité et Akenken (c’est-à-dire sur la rive gauche du
Niger et à l’Est de Tombouctou), l’an 1528-29. Il y eut beaucoup de tués
des deux côtés, mais en définitive Moussa demeura vainqueur et les chefs
du parti adverse se dispersèrent dans toutes les directions. Ismaïl
s’enfuit à Oualata auprès d’un chef touareg, neveu d’Akil qui était son
beau-frère ; Ali-Folen se réfugia à Kano, où il mourut ; Ousmân alla se
fixer en un lieu nommé Témen ou Tamana, où il demeura jusqu’à sa mort,
laquelle ne survint qu’en 1556-57. Quant à Bala, fils de Yahia, dont
l’élévation au poste de « gouverneur du Lac » avait été le prétexte de
la révolte première de Moussa contre son père et qui, naturellement,
avait pris parti pour Ousmân, il alla se placer sous la protection de
Mahmoud, le cadi de Tombouctou.

Moussa ayant fait proclamer que tous ceux qui chercheraient asile auprès
du cadi de Tombouctou auraient la vie sauve à l’exception de Bala, ce
dernier pensa sauver ses jours en mettant sur sa tête tous les livres de
Mahmoud, mais l’Askia n’accepta pas cette sauvegarde. Alors Bala se
décida à aller faire sa soumission ; il fut reçu à Tila, à l’Est de
Tombouctou, où campait alors l’empereur, par un fils de ce dernier nommé
Mohammed, qui intercéda en sa faveur auprès de son père. Mais Bala
déclara que jamais il ne donnerait à Moussa le titre d’Askia, que jamais
il ne se couvrirait la tête de poussière en sa présence et que jamais il
n’accepterait de chevaucher derrière lui. Dès qu’il eut prononcé ces
paroles, il fut mis à mort sur l’ordre de Moussa. L’empereur fit ensuite
enterrer vivants deux docteurs qui avaient pris parti contre lui et
massacrer les chefs des cantons du Dirma et du Bara ; puis il confia les
fonctions de gouverneur du Gourma à son cousin Bengan-Koreï et reprit la
route de Gao en passant par la province de Dienné.

Comme il traversait Tirafeï, localité voisine de Diondio, un cheikh
renommé qui s’appelait Mori-Maghan vint lui rendre visite pour implorer
la grâce des chefs du Dirma et du Bara, dont il ignorait encore la
triste fin ; ayant appris qu’ils étaient déjà exécutés, il leva ses deux
mains sur Moussa pour le maudire. Cette malédiction prononcée par un
saint réputé fit un certain effet sur les courtisans de l’Askia. L’un de
ses frères, Issihak, qui lui était demeuré fidèle, confia à Bengan-Koreï
que, si c’eût été lui que le cheikh eût maudit, il aurait tué ce dernier
sur le champ ; lorsqu’on fut arrivé au lieu d’étape, Bengan-Koreï
rapporta ce propos à Moussa, qui prétendit n’attacher aucune importance
à l’incident : « D’ailleurs, ajouta-t-il, ce n’était pas pour me maudire
que le cheikh a levé ses deux bras, mais pour repousser deux lions qui
lui sautaient sur les épaules et que j’ai très bien vus. »

Arrivé à Gao, Moussa fit jeter en prison un autre de ses frères nommé
Abdoullah et l’y fit égorger, racontant ensuite que le malheureux était
mort de peur. Beaucoup de ses frères ou cousins eurent un sort analogue,
si bien que les quelques survivants, y compris Issihak, craignant pour
leur propre personne, finirent par s’entendre entre eux pour se
débarrasser de ce tyran sanguinaire. L’un d’eux, nommé Alou, le frappa
un jour d’un javelot à l’épaule gauche ; Moussa rentra chez lui, retira
le fer, pansa sa blessure et passa la nuit à ruminer une vengeance
éclatante. Le lendemain pourtant il quittait Gao pour aller se mettre à
l’abri dans un village voisin nommé Mansour ou Mansourou[102] ; ses
frères l’y rejoignirent le même jour et il fut tué par Alou (12 avril
1531).

3o _Règne d’Askia Bengan-Koreï ou Askia Mohammed II_ (1531-1537).

Mohammed-Bengan-Koreï, fils de Omar-Komdiago, fut proclamé empereur à
Mansour, aussitôt après la mort de l’Askia Moussa. Alou, ayant tué ce
dernier, s’apprêtait à monter sur le trône, ou plutôt à s’asseoir sous
une sorte d’estrade de bois qui était réservée à l’empereur, lorsqu’il
vit installé là Bengan-Koreï, le gouverneur du Gourma, qui s’était ainsi
emparé des prérogatives du pouvoir sur les instances de son frère
Ousmân-Tinferen. « Je ne suis pas homme, dit alors Alou, à briser un
arbre avec ma tête pour qu’un autre en mange les fruits. » Et il intima
à Bengan-Koreï l’ordre de sortir de dessous l’estrade. Mais, comme il se
préparait à s’y asseoir lui-même, Ousmân-Tinferen lui lança un javelot
par derrière ; Alou prit la fuite et Bengan-Koreï reçut le serment
d’obéissance de tous les officiers. Quant à Alou, qui s’était réfugié
auprès des Sorko qui habitaient le port de Gao, il fut tué par le chef
de ces bateliers qui porta sa tête à Bengan-Koreï ; celui-ci remercia le
chef du port, après quoi il le fit mettre à mort ainsi que beaucoup de
ses gens, afin sans doute de leur apprendre à ne pas mettre leur doigt
entre l’arbre et l’écorce.

  DELAFOSSE                                              Planche XVIII

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 35. — Un marché à Tombouctou.]

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 36. — Marché au bois à Tombouctou.]

Bengan-Koreï s’installa ensuite dans le palais impérial de Gao, où
vivait encore Mohammed Touré, le premier Askia ; il interna ce dernier
près et à l’Ouest de Gao, dans une île du Niger. Puis il nomma son frère
Ousmân-Tinferen au poste de _Gourman-fari_, fit revenir Ismaïl de
Oualata et le maria à sa fille Fati. C’était un prince aimant le faste :
il eut beaucoup de courtisans, leur donna des vêtements somptueux,
multiplia les orchestres, les griots et griottes. Son règne fut une ère
de richesse et de prospérité. Mais en même temps il entreprit tant
d’expéditions militaires qu’il lassa la patience de ses sujets et que
ceux-ci finirent par le prendre en aversion.

C’est ainsi qu’il partit en guerre contre Kanta, le fameux roi du
Kebbi ; un combat eut lieu entre les deux princes à un endroit appelé
Ouantarmassa : Bengan-Koreï y fut défait honteusement et s’enfuit avec
son armée, mais se trouva acculé à une mare dans laquelle les chevaux
n’avaient pas pied ; l’Askia dut son salut au chef de la flottille
Bakari-Ali Doundo, qui l’avait accompagné dans son expédition et qui lui
fit traverser la mare en le portant sur ses épaules. L’empereur fut
moins irrité de sa défaite que des risées qu’elle ne manquerait pas de
soulever parmi les lettrés de Tombouctou, ses anciens camarades d’école.
Depuis cette époque d’ailleurs, aucun Askia ne tenta plus d’expédition
contre le Kebbi.

Bengan-Koreï dirigea ensuite une colonne contre le village païen de
Gourmou, situé sur la rive droite du Niger, un peu en aval de
Tombouctou. Son lieutenant Dongoligo, chargé de surveiller la route
conduisant au village, se mit à jouer au jeu des douze cases[103] et,
passionné par le jeu, ne prit pas garde à un message l’avisant de
l’approche de l’ennemi, lequel se portait au devant de l’armée
impériale. Il s’ensuivit une panique que l’intervention personnelle de
l’Askia parvint cependant à faire cesser et, en définitive, les gens de
Gourmou furent vaincus.

Peu après, Ismaïl, fils de Mohammed I, se rendit une nuit dans l’île où
son père était prisonnier. Celui-ci se plaignit fort de ce que ses fils
ne faisaient rien pour le sortir de cette île, où les moustiques le
dévoraient et où les grenouilles sautaient jusque sur lui ; il pria
Ismaïl d’aller trouver un eunuque qui, abordé d’une certaine manière que
le vieil empereur détrôné indiqua à son fils, remettrait à ce dernier un
trésor : à l’aide de ce trésor, Ismaïl devait pouvoir acheter la
complicité de Souma-Kotobâgui, l’un des amis de Bengan-Koreï, et obtenir
ainsi la liberté de Mohammed I. Ismaïl fit ce que lui avait dit son
père, mais ne put arriver à aucun résultat, et ce ne fut que lors de
l’avènement au trône du même Ismaïl, en 1537, que le malheureux
vieillard fut enfin rendu à la liberté.

Déjà l’on commençait à murmurer contre Bengan-Koreï. En 1535-36 sévit
une épidémie appelée _kafi_ ou _gafé_, distincte de la variole mais
aussi meurtrière, qui fut attribuée à la colère du Ciel contre l’Askia
régnant. L’un des courtisans de l’empereur lui ayant rapporté les
murmures du peuple, les autres dignitaires de la cour forcèrent le
souverain à leur livrer le nom du dénonciateur, qui s’appelait Yari-
Songo-Dibi ; puis, s’étant emparés de sa personne, ils le teignirent en
rouge, en noir et en blanc, et le promenèrent, ainsi arrangé, sur un
ânon, par les rues de Gao.

L’année suivante (1537), Bengan-Koreï se trouvait à Mansour, près Gao,
lorsqu’il eut l’idée d’envoyer en expédition le gouverneur du Dendi,
Mar-Tamza, en le menaçant de la révocation s’il ne réussissait pas dans
les opérations qui lui étaient confiées et en le faisant surveiller par
des espions. Mar-Tamza, s’étant débarrassé de ces derniers, déposa
Bengan-Koreï dans ce même village de Mansour où il avait été proclamé
six ans auparavant (23 avril 1537).

4o _Règne d’Askia Ismaïl_ (1537-1539).

Le jour même de la déposition de Bengan-Koreï, Mar-Tamza fit proclamer
empereur Ismaïl, fils de Mohammed I, à un endroit appelé _Târa_, contigu
au village de Mansour. Aussitôt Ismaïl envoya un messager à Gao, pour
que la garnison empêchât Bengan-Koreï de pénétrer dans la capitale, puis
il expédia des agents dans la direction du Haoussa et dans celle du
Gourma[104], afin de rattraper dans sa fuite l’Askia déposé. Mais ce
dernier réussit à se sauver dans la direction de Tombouctou. Il était en
route depuis deux jours sans avoir pu manger de colas, dont il était
très friand, lorsqu’il croisa un messager qu’il avait envoyé à Dienné
alors qu’il était au pouvoir et qui revenait par le fleuve avec des
provisions. Ce messager accosta aussitôt à l’endroit où se trouvait
Bengan-Koreï et lui donna des colas ; l’ancien Askia les mangea avec
avidité, mais les vomit aussitôt, ce à quoi il était sujet depuis
longtemps. Le messager lui offrit ensuite de le prendre dans sa pirogue,
mais Bengan-Koreï refusa, gagna Tombouctou et y demander l’hospitalité
au cadi Mahmoud ; après s’être reposé quelques jours, il se dirigea vers
Tendirma pour y rejoindre son frère Ousmân-Tinferen. Le lendemain de son
départ de Tombouctou y arrivèrent des cavaliers envoyés à sa poursuite
par Ismaïl ; continuant leur chemin, ils atteignirent le fugitif près du
lac de Goro, un peu en aval d’El-Oualedji. Cependant Bengan-Koreï
n’était pas seul : des partisans l’avaient accompagné dans sa fuite,
parmi lesquels son fils Bakari, et d’autre part Ousmân-Tinferen était
venu au devant de lui ; les cavaliers d’Ismaïl, dans ces conditions,
n’osèrent pas mettre la main sur lui et retournèrent sur leurs pas.
Ousmân-Tinferen proposa alors à son frère de le ramener à Gao et de le
replacer sur le trône, mais Bengan-Koreï lui fit observer qu’un tel
projet était irréalisable, parce qu’il avait, durant son règne, renforcé
tellement le corps d’armée de Gao qu’entreprendre de lutter contre cette
troupe aurait été une folie. « D’ailleurs, ajouta-t-il, les gens du
Songaï, quand ils en veulent à quelqu’un, ne lui pardonnent jamais. »
Cependant Ismaïl envoya de nouveaux cavaliers, sous la conduite de Yari-
Songo-Dibi, contre Ousmân-Tinferen et Bengan-Koreï, mais, arrivés en
face de Tendirma, sur la rive droite du Niger, ces cavaliers se
contentèrent de crier des insultes à travers le fleuve et se retirèrent
sans avoir osé engager le combat. Pourtant l’Askia déposé ne se sentait
pas en sécurité sur le territoire de l’empire et, accompagné de son fils
et de son frère, il se réfugia dans le Sud du Mali, dans la province de
Sangara-Soma. Son fils Bakari s’y maria. Mais les Mandingues du Sud
abreuvaient les émigrés de telles humiliations que Ousmân alla habiter
Oualata, tandis que Bengan-Koreï se fixait à Sama, sur le Niger, près de
Sansanding[105].

Le jour de l’avènement d’Ismaïl, lorsque le héraut l’avait proclamé
Askia, le nouvel empereur avait eu une violente émotion et avait perdu
du sang par l’anus. Effrayé de cet accident, il déclara que cela
provenait de ce qu’il avait juré autrefois fidélité à Bengan-Koreï, que
c’était un présage indiquant qu’il ne règnerait pas longtemps et qu’au
reste, s’il avait accepté le pouvoir, c’était uniquement pour libérer
son père et ramener ses frères à la cour. Dès le début de son règne en
effet, en 1537, il fit sortir son père de l’île où il était retenu
prisonnier et le ramena à Gao : Mohammed Touré y mourut peu après, le 2
mars 1538.

En 1537-38, Ismaïl fit une expédition à Dori. Ensuite il en fit une
autre contre un chef païen nommé Bagaboula, qui résidait dans le Gourma,
c’est-à-dire sur la rive droite du Niger. Bagaboula s’enfuit avec ses
gens devant les troupes de l’Askia ; Hamadou, petit-fils de Mohammed I,
qu’Ismaïl avait nommé _Gourman-fari_ en remplacement de Ousmân-Tinferen,
poursuivit Bagaboula avec des cavaliers, mais le chef païen lui résista
et lui tua neuf cents soldats, après quoi il fut tué lui-même. Les
troupes de Hamadou, à la suite de leur victoire si chèrement achetée,
firent un tel nombre de captifs que le prix des esclaves tomba à Gao à
300 cauries[106].

Ismaïl mourut en novembre 1539 à l’âge de trente ans. L’armée, qui se
trouvait alors en expédition, rentra aussitôt à Gao pour choisir un
nouvel empereur.

5o _Règne d’Askia Issihak I_ (1539-1549).

Issihak, frère d’Ismaïl, fut proclamé Askia le 27 décembre 1539. Ce fut
le plus illustre et le plus redouté des empereurs de Gao. Pour
s’affranchir de la tutelle de l’armée, qui faisait et défaisait les
souverains et les tenait dans sa main, il inaugura son règne en faisant
mettre à mort la plupart des généraux. Il fit également assassiner à
Oualata Ousmân-Tinferen par un Berbère de la tribu des Zaghrâna auquel
il avait promis trente génisses comme prix de son forfait et qu’il fit
tuer à son tour lorsque le meurtrier vint toucher sa récompense. Ensuite
il fit exécuter Hamadou, le gouverneur du Gourma, ainsi que Souma-
Kotobâgui ; puis il destitua le chef de la flottille, Bakari-Ali-Doundo,
qu’il redoutait, et le remplaça par un nommé Moussa. Sa’di rapporte que
l’empereur ayant interpellé le chef de la flottille par son titre (_Hi-
koï_), en lui disant en public : « Hi-koï, tu prendras rang désormais
après le Hombori-koï ! », Bakari-Ali-Doundo fit semblant de ne pas
entendre ; Issihak répéta son injonction, en s’adressant à Bakari par
son nom, et ce dernier alors s’écria : « J’obéirai à tes ordres,
maintenant que je sais que c’est à Bakari qu’ils s’appliquent ; quant au
Hi-koï, jamais il ne prendra rang après le Hombori-koï. » Toute
l’assistance admira cette riposte, qui équivalait à une démission, mais
rappelait l’empereur à l’observation des usages établis. C’est à la
suite de cette réplique que Bakari-Ali-Doundo fut remplacé par Moussa.

En 1542-43, Issihak I fit une expédition contre Ntoba, à l’Ouest-Sud-
Ouest de San, la ville la plus reculée du Bendougou. En revenant, il
passa par Dienné, dont il fit nettoyer la mosquée, auprès de laquelle se
trouvait un gros tas d’immondices. C’est au cours de ce voyage qu’il
remarqua la présence d’esprit et l’ascendant d’un docteur mandingue
nommé Mahmoud Barhayorho ; peu après, il le fit nommer cadi de Dienné, à
la mort du cadi alors en exercice. En 1544-45, l’empereur conduisit une
colonne dans le Dendi contre Kokoro-Kâbi (?).

Il avait nommé Ali Kotia gouverneur du Gourma en remplacement de
Hamadou, puis, Ali Kotia étant tombé en disgrâce, il l’avait remplacé
par son frère Daoud. En 1545-46, il confia à ce dernier le commandement
d’une expédition dirigée contre Mali. Daoud pénétra dans la capitale
même de l’empire mandingue, que l’empereur de Mali avait évacuée, et y
demeura sept jours durant lesquels il obligea tous ses soldats à faire
leurs ordures dans le palais impérial. Après son départ, lorsque les
Mandingues revinrent dans la ville et trouvèrent la demeure de leur
souverain remplie de matières fécales, ils s’étonnèrent à la fois,
rapporte Sa’di, « du grand nombre des soldats du Songaï, de leur
abjection et de leur stupidité ».

Vers cette même époque, Issihak I reçut de Moulaï Ahmed-el-Aaredj,
sultan du Maroc, une lettre l’invitant à céder à ce dernier les mines de
sel de Teghazza. L’empereur de Gao répondit : « L’Ahmed qui m’a fait ces
propositions ne saurait être le sultan actuel du Maroc, et quant à
l’Issihak qui les écoutera, ce n’est pas moi : cet Issihak-là est encore
à naître. » Puis il envoya deux mille méharistes touareg, avec ordre de
saccager la partie du Dara voisine de Marrakech, sans d’ailleurs tuer
personne. Ces Touareg pillèrent le marché des Beni-Sebeh, sans du reste
mettre personne à mort, puis s’en retournèrent.

En 1549 l’Askia Issihak I, s’étant rendu à Gounguia, y contracta la
maladie dont il devait mourir[107]. Daoud, prévenu, se rendit à Gao pour
être prêt à tout événement ; mais auparavant, il avait voulu conjurer la
rivalité possible du gouverneur du Haribanda, nommé Bakari, et avait eu
recours aux offices d’un magicien réputé : ce dernier, ayant fait
approcher un baquet rempli d’eau, prononça quelques formules et appela
Bakari ; aussitôt sortit de l’eau un être ressemblant à Bakari, que le
magicien enchaîna, perça d’une lance et fit disparaître ; Bakari mourut
effectivement le jour même de l’arrivée de Daoud à Gao. Ainsi débarrassé
de son rival, Daoud se rendit à Gounguia, où il arriva quelques jours
avant la mort d’Issihak I, laquelle eut lieu le 23 mars 1549.

Issihak laissait la réputation d’un prince glorieux mais cupide : Sa’di
rapporte qu’il avait extorqué 70.000 pièces d’or aux négociants de
Tombouctou par l’intermédiaire d’un griot qui, allant sans cesse de Gao
à Tombouctou, se faisait donner de l’argent au nom de l’empereur.

6o _Règne d’Askia Daoud_ (1549-1582).

Daoud, frère d’Ismaïl et fils comme lui de Mohammed I, fut proclamé à
Gounguia le 24 mars 1549 et fit le 30 mars son entrée solennelle à Gao.
Il commença par nommer de nouveaux fonctionnaires : le Zaghrâni Ali
Kotia fut replacé dans la charge de _Gourman-fari_ ; Mohammed-Bengan,
fils du nouvel Askia, devint _Fari-mondio_ ; El-hadj, frère de Daoud,
fut nommé _Koré-farima_ ; Moussa, chef de la flottille, fut mis à mort
et remplacé par Ali Dâdo ; seul, le _Dendi-fari_, Mohammed-Bengan-
Simbilo, demeura en fonctions, pour être remplacé à sa mort par l’ancien
_Hi-koï_ Bakari-Ali-Doundo, qu’Issihak I avait destitué.

En octobre-novembre 1549, Daoud fit une expédition contre les Mossi. En
1550 il se porta dans le Bagana et y combattit les Peuls du Massina,
commandés par le _fondo-koï_ ou _ardo_ Diâdié-Toumané, qu’il vainquit
près de Nampala, sur la route de Sokolo à Soumpi, dans une localité
appelée Toï, Tirmissi ou Kouma[108]. Il ramena de cette expédition
beaucoup de chanteurs et de chanteuses de la caste des Mabbé, qu’il
installa à Gao dans un quartier spécial. Comme il passait à Tendirma en
revenant du Massina (1551), une épidémie éclata dans cette dernière
ville, au quartier appelé Gordio, et fit de nombreuses victimes.

En 1552, un conflit éclata entre Daoud et Kanta, roi du Kebbi, conflit
qui se termina par un traité de paix conclu l’année suivante. Une fois
tranquillisé de ce côté, Daoud envoya de Gounguia, en 1554, vingt-quatre
cavaliers résolus, placés sous le commandement du _Hi-koï_ Ali Dâdo,
avec mission d’opérer des razzias du côté de Katséna, chez les Haoussa.
Cette petite troupe se heurta près de Karfata à 400 cavaliers de l’armée
de Katséna, qui lui tuèrent quinze hommes dont Ali Dâdo et blessèrent et
firent prisonniers les neuf autres. Après quoi les cavaliers haoussa
renvoyèrent les prisonniers à Daoud, on les comblant d’égards à cause de
leur courage.

En 1554-55, l’Askia, se trouvant à Bornou (rive droite du Niger en aval
de Gao), remonta le fleuve jusqu’à Ouaratyi-Bakari (?) et expédia de là
le _Sao-farima_ Mohammed-Konaté, sans doute un Soninké ou un Mandingue,
et le nouveau _Hi-koï_ Kama Koli, avec des troupes, dans les montagnes
du Tombola. L’année suivante (1555-56), Daoud en personne se porta
jusqu’à Boussa, qu’il pilla ; mais beaucoup de ses soldats se noyèrent
dans les rapides au cours de cette expédition.

En 1558-59, ce fut contre l’empereur de Mali que l’empereur de Gao fit
colonne. S’étant rendu dans le Fara-sora (province nord de cet empire),
il rencontra à Dibikarala — sans doute du côté de Sokolo — le lieutenant
de l’empereur de Mali qui commandait cette province, et que soutenait le
_Ghana-faran_[109]. Il les vainquit et fit un grand nombre de captives,
parmi lesquelles se trouvait une fille de l’empereur de Mali nommée
Nâra ; Daoud l’épousa et la fit conduire à Gao couverte de bijoux,
accompagnée de nombreux esclaves portant des ustensiles de ménage en or
et beaucoup de bagages, ce qui indique que les souverains du Mali
étaient encore, à cette époque, très riches et très considérés. Tandis
que l’Askia revenait au Songaï mourut à Sama Bengan-Koreï, l’ancien
empereur détrôné, qui était devenu aveugle ; Sa’di raconte que Daoud
avait établi son campement en face de Sama, sur la rive gauche du Niger,
et qu’il envoya ses musiciens donner une aubade à Bengan-Koreï ; le
bruit que firent les musiciens occasionna à Bengan-Koreï une rupture
d’anévrisme dont il mourut. De Sama, Daoud se rendit à Dienné, où il
reprocha fort au chef de la ville, El-Amîn, ancien palefrenier de
Mohammed I, d’avoir laissé les _Bambara_[110] venir en grand nombre à
Dienné et y prendre une prépondérance menaçante.

En 1561-62[111], l’Askia opéra une razzia chez les Mossi, dont il avait
atteint le pays en partant de Bornou (au sud de Gao).

Quelques années auparavant, en 1556-57, Mohammed Ikoma, qui exerçait à
Teghazza les fonctions de percepteur pour le compte de l’empereur de
Gao, avait été tué par un homme du Tafilelt nommé Ez-Zobeïri, sur
l’ordre du sultan du Maroc Mohammed-El-Kebir. Des Touareg transportant
du sel avaient été massacrés en même temps que lui. Ceux qui échappèrent
au massacre étaient venus demander à Daoud l’autorisation de délaisser
les mines de Teghazza et d’en exploiter d’autres qu’ils connaissaient
dans la même région. L’Askia accorda l’autorisation demandée et ce fut
ainsi que, vers 1562, on commença à tirer du sel d’un point situé entre
Teghazza et Taodéni, point connu sous le nom de _Teghazzat-el-Ghizlân_
(Teghazza des Gazelles).

En 1564, Daoud envoya Bakari-Ali-Doundo dans le pays de _Barka_[112]
pour y combattre un chef nommé Boni, « sorte de démon rusé, habile et
très méfiant ». Bakari partit en mai, moment où la chaleur était
extrême, et passa à travers des déserts inhabités, afin de cacher à tout
le monde le but de son expédition, dont il n’avait même pas informé ses
troupes. Il réussit à tomber sur Boni à l’improviste, en dévalant du
haut d’une montagne. Boni n’aurait jamais cru qu’une colonne venant de
Gao eût pu arriver en son pays à cette époque de l’année. L’armée de
Bakari tua un grand nombre d’ennemis et Boni fut parmi les morts.
L’expédition rentra à Gao au mois de juillet de la même année[113].

Sa’di nous rapporte qu’en 1570, Daoud fit colonne « contre Souro
Bantamba ou Bantanna (?) dans le Mali » et que ce fut sa dernière
expédition dans l’_Atarama_, c’est-à-dire vers l’Occident. Il avait avec
lui les chefs de deux tribus berbères, celle des _Maghcharen_[114] et
celle des _Indassen_, chacun de ces chefs disposant de douze mille
guerriers touareg. « Daoud, dit Sa’di, fit avec eux la guerre contre les
Arabes de ces contrées. » J’ignore ce qu’il faut entendre par Souro
Bantamba, s’il s’agit d’un homme ou d’un pays, et je n’ai pu identifier
le mot « Atarama ». Mais j’imagine que le mot « Mali » est pris ici,
ainsi que cela a lieu souvent chez l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, dans
une acception purement géographique désignant les pays situés entre le
Niger et l’Océan, et que les Arabes dont il est question n’étaient
autres que les Beni-Hassân, qui devaient commencer à cette époque la
conquête du Hodh sur les Berbères.

Au retour de cette expédition, l’Askia passa par Tombouctou et donna de
l’argent pour l’achèvement de la nouvelle grande mosquée ; une fois
revenu à Gao, il envoya au cadi El-Akib quatre mille poutres d’un bois
appelé _gangou_ ou _kanko_, pour en terminer la construction. Cette
mosquée était destinée à remplacer celle édifiée en 1325 sur l’ordre de
l’empereur mandingue Kankan-Moussa et qui était tombée en ruines ; elle
fut élevée sur l’emplacement de cette dernière et subsista jusqu’à notre
époque : les restes en sont encore visibles de nos jours.

Ensuite Daoud dirigea une colonne contre la ville de _Diobango_, dans le
Nord-Ouest de la Boucle, fit razzier _Sini_ par Yakouba et pilla lui-
même _Daa_[115]. Il tenta aussi une expédition au Mossi, mais sans
succès, puis en fit une autre sans plus de succès contre _Loulâmi_ dans
le Dendi.

En 1577-78 mourut le sultan du Maroc Abdelmalek, qui eut pour successeur
Ahmed, surnommé plus tard Ed-Déhébi. Celui-ci fit demander à Daoud de
lui abandonner l’exploitation des mines de Teghazza pendant un an et lui
envoya en cadeau dix mille pièces d’or ; les deux souverains devinrent
amis et, lorsque Daoud vint à mourir quelques années plus tard, le
sultan Ahmed prit le deuil.

En 1578 mourut Yakouba qui fut remplacé, comme gouverneur du Gourma, par
Mohammed-Bengan, fils de l’empereur Daoud. Ce Mohammed-Bengan fit en
1579 une expédition contre les habitants des monts Dom — les Dogom —,
qui avaient résisté à Sonni Ali et à Mohammed I. Les troupes que lui
avait fournies son père étaient commandées par un officier nommé Yassi,
auquel Daoud avait formellement recommandé de n’exposer ses hommes à
aucun danger inutile ni à aucune surprise. Aussi, quand Mohammed-Bengan
ordonna d’escalader la montagne sur laquelle s’était retranché l’ennemi,
Yassi s’y refusa. Cependant un montagnard nommé Maa, célèbre pour sa
corpulence, guettait l’armée, debout sur un pic ; un cavalier de
Mohammed-Bengan parvint à escalader la montagne en se dissimulant
derrière les rochers, tomba à l’improviste sur Maa et le tua d’un coup
de javelot. Les Dogom en conçurent une grande frayeur de la cavalerie
songaï ; néanmoins, mal secondé par Yassi, Mohammed-Bengan se retira
sans avoir livré combat.

En 1582, alors qu’une épidémie terrible décimait Tombouctou, des
pillards peuls du Massina attaquèrent une embarcation montée par
Mohammed-el-Hadj, fils de l’Askia Daoud, qui revenait de Dienné, et ils
la pillèrent. C’était la première fois que pareille chose se produisait
depuis la fondation de l’empire de Gao. Le roi du Massina était alors
Boubou-Mariama. A la suite de cet incident, Mohammed-Bengan marcha sur
le Massina, ravagea le pays et fit périr beaucoup de gens, en
particulier des lettrés, ce qui conduisit Daoud à désapprouver cette
expédition.

L’Askia mourut peu après (juillet-août 1582), dans son village de
culture de Tondibi[116], à 50 kilomètres en amont de Gao, où il résidait
habituellement depuis plusieurs années. Son corps fut transporté en
pirogue à Gao, où on l’enterra.

7o _Règne d’Askia Mohammed III ou Mohammed-el-Hadj II_ (1582-1586).

Ce souverain passe pour avoir été le plus grand empereur de Gao après
son homonyme Mohammed-el-Hadj I, fondateur de la dynastie des Askia.
Lorsqu’il apprit la mort de son père Daoud, il partit à cheval pour Gao,
suivi à distance par ses frères, qui n’hésitèrent pas à le proclamer
Askia, en raison de l’absence de leur aîné Mohammed-Bengan, alors
gouverneur du Gourma. Après les funérailles de Daoud, tout le monde
prêta serment d’obéissance à El-Hadj II, à Gao, le 7 août 1582. Le
nouvel empereur était atteint d’ulcères aux jambes, aussi ne se mit-il
jamais à la tête des troupes et ne fit-il aucune expédition militaire.

Mohammed-Bengan, lorsqu’il avait appris la maladie de Daoud, était parti
pour Gao ; mais à Tombouctou, il apprit la mort de son père et
l’avènement d’El-Hadj. Il retourna alors chez lui, rassembla des troupes
pour marcher sur la capitale et revint à Tombouctou ; là, il changea
d’avis et pria le cadi de faire mander à El-Hadj qu’il résignait ses
fonctions de gouverneur de Gourma pour se fixer à Tombouctou et s’y
livrer à l’étude, puis il licencia ses troupes, qui rejoignirent El-Hadj
à Gao. L’empereur accepta la démission de Mohammed-Bengan et le remplaça
par El-Hâdi, un autre de ses frères. Cependant les chefs de l’armée
prièrent l’Askia de ne pas autoriser Mohammed-Bengan à demeurer à
Tombouctou, car ils y envoyaient souvent des messagers pour leurs
affaires et ils craignaient qu’on ne vint dire à El-Hadj qu’ils
envoyaient ces messagers pour comploter avec le frère aîné de
l’empereur. El-Hadj expédia donc à Tombouctou des émissaires qui
s’emparèrent de Mohammed-Bengan et l’internèrent à Ganto, sur la rive
droite du Niger, à 50 kilomètres en amont de Rhergo, où il demeura
jusqu’à l’avènement de Mohammed-Bani.

Bakari, fils de l’ancien Askia détrôné Bengan-Koreï, apprenant
l’avènement d’El-Hadj, quitta le Karadougou, où il se trouvait depuis la
fuite de son père au Mali, et se rendit à Gao, où l’empereur le traita
avec beaucoup d’égards et le nomma gouverneur du Bagana. Bakari alla
s’établir à Tendirma et fut considéré comme le lieutenant du gouverneur
du Gourma.

Cependant Boubou-Mariama, roi du Massina, avait déclaré que jamais il ne
ferait sa soumission à El-Hadj. Celui-ci chargea Bakari de l’arrêter par
surprise et de le lui amener, ce qui fut fait. Boubou-Mariama, une fois
en présence de l’Askia, nia avoir tenu les propos qu’on lui prêtait ;
El-Hadj lui offrit alors de lui rendre son royaume, mais Boubou préféra
demeurer à Gao à la cour de l’empereur et fut remplacé au Massina par
Hamadou-Amina.

En 1584, El-Hâdi, gouverneur du Gourma, quitta Tendirma pour aller à Gao
dans le but de détrôner son frère. Avant d’arriver à la capitale, il
rencontra des envoyés d’El-Hadj qui l’invitèrent à retourner sur ses
pas, mais il refusa d’obéir et entra à Gao revêtu d’une cuirasse et
précédé de musiciens. L’empereur était malade et incapable d’agir. Le
gouvernement du Dendi se trouvait alors vacant depuis la mort de Bâna,
qui avait remplacé Kama Koli. Alors Bakari Siladyi, qui avait succédé
comme chef de la flottille à Ali Dâdo, dit à El-Hadj : « Nomme-moi
_Dendi-fari_ et je t’amènerai El-Hâdi prisonnier. » Bakari Siladyi eut
sa nomination, réussit à attirer El-Hâdi dans la maison du prédicateur
de la mosquée et le fit arrêter là ; El-Hadj fit périr sous les coups
les partisans d’El-Hâdi et fit interner celui-ci à Ganto.

Vers cette époque, Ahmed, sultan du Maroc, envoya une ambassade à Gao
avec de superbes cadeaux pour El-Hadj ; le but secret de cette ambassade
était de recueillir des informations sur le Soudan et sur les forces
militaires de l’empire de Gao. El-Hadj reçut brillamment l’ambassadeur
marocain et lui fit présent de nombreux esclaves, de 80 eunuques, etc.
Peu après on apprenait que le sultan Ahmed avait envoyé 20.000 hommes
sur Ouadân, dans le Nord-Est de la Mauritanie actuelle, avec ordre de
pousser au Sud et de s’emparer de tous les pays qu’ils rencontreraient
sur les rives du Sénégal et au-delà, et de poursuivre leur route jusqu’à
Tombouctou. Cette armée d’ailleurs fut décimée par la faim et la soif et
les survivants retournèrent au Maroc sans avoir rien accompli du plan
dicté par le sultan.

Plus tard, ce dernier expédia deux cents fusiliers à Teghazza. Les
habitants, prévenus à temps, s’enfuirent les uns à El-Hamdiya, les
autres au Touat ou ailleurs. Quant aux notables, ils vinrent demander
protection à El-Hadj, qui, se sentant trop faible pour reprendre
Teghazza aux Marocains, décida qu’on n’extrairait plus de sel de la mine
(1585) : Teghazza fut donc abandonnée à cette époque. Les Bérabich et
les Messoufa qui exploitaient les carrières de Teghazza et de Teghazzat-
el-Ghizlân se répandirent de divers côtés pour chercher d’autres
salines ; un certain nombre se portèrent à Taodéni, y pratiquèrent des
fouilles et y trouvèrent du sel en abondance, et c’est ainsi que Taodéni
remplaça Teghazza, qui d’ailleurs fut réoccupée peu après par les
troupes de l’Askia, les Marocains étant repartis ; l’exploitation de
Teghazza ne fut abandonnée définitivement qu’en 1596.

Cependant les frères d’El-Hadj se révoltèrent contre lui ; ils allèrent
trouver l’un d’eux, Mohammed-Bani, l’amenèrent à Gao et le proclamèrent
empereur en remplacement d’El-Hadj le 15 décembre 1586. L’Askia déposé
mourut quelques jours après.

8o _Règne d’Askia Mohammed-Bani_ (1586-1588).

Dès son avènement, Mohammed-Bani nomma son frère Sâlih gouverneur du
Gourma et fit mettre à mort Mohammed-Bengan et El-Hâdi, internés à
Ganto, où ils furent enterrés. On n’eut que du mépris pour le nouvel
empereur, qui était cruel — bien que surnommé « le Bon » (_Bani_) — et
n’avait aucune capacité. Ses frères, qui l’avaient fait proclamer,
complotèrent sa déposition et son remplacement par Nouha, frère utérin
d’El-Hâdi ; mais le complot fut éventé, les conspirateurs révoqués de
leurs fonctions et Nouha interné dans le Dendi.

En 1588, le _Balama_ Mohammed-es-Sâdik, dit _Saliki Tounkara_, frère de
l’Askia et de Sâlih, tua Alou, chef de Kabara, homme tyrannique et
pervers, s’empara de ses richesses, et excita Sâlih à la révolte en lui
promettant le trône. Sâlih se rendit à Kabara à l’appel de Sâliki, mais
son entourage lui conseilla de se méfier de ce dernier et d’exiger de
lui, comme preuve de sa bonne foi, qu’il livrât le trésor d’Alou. Le
Balama ayant refusé, Sâlih lui livra bataille, mais fut tué de la main
même de Saliki. Celui-ci réunit ses propres troupes et celles de Sâlih
et marcha sur Gao. Mohammed-Bani fut averti de la révolte du Balama par
Mar-Nafa, petit-fils de Mohammed I, que Saliki avait fait prisonnier
mais qui avait pu s’échapper et s’était enfui à Gao, ayant encore au
pied l’un des anneaux de ses chaînes.

Dans l’armée du Balama se trouvait Bakari, gouverneur du Bagana, ainsi
que les chefs du Hombori, du Bara, du Karadougou, etc. Mohammed-Bani
quitta Gao le 9 avril 1588 pour se porter à la rencontre des révoltés
mais mourut le même jour, de colère prétendent certains, d’une
congestion disent les autres : malgré la chaleur en effet il avait
revêtu une cuirasse qui, vu son obésité, le serrait trop étroitement.

9o _Règne d’Askia Issihak II_ (1588-1591).

Le lendemain de la mort de Mohammed-Bani, Issihak, autre fils de Daoud,
fut proclamé empereur à Gao. Lorsque la nouvelle parvint au camp du
Balama Saliki Tounkara, les troupes qui accompagnaient ce dernier lui
prêtèrent serment de fidélité et le proclamèrent Askia de leur côté.
Tombouctou reçut le 21 avril un message du Balama et le reconnut à son
tour comme Askia, en organisant de grandes fêtes de réjouissance, car,
dit Sa’di, « les gens de Tombouctou avaient en réalité une grande
affection pour ce prince qui s’illusionna lui-même et illusionna les
autres ».

A Gao, on redoutait fort Saliki, et Issihak demeurait inactif.
Aboubakari Lambaro, secrétaire d’Issihak, représenta à ce dernier que
l’influence du Balama grandissait au dehors et qu’il était nécessaire de
le combattre, et il engagea l’empereur à confier la direction de la
résistance à Oumar Kato et à Mohammed, fils d’El-Hadj II, ce que fit
Issihak. Oumar Kato jura en public d’amener le lendemain le Balama à Gao
et de le tuer de sa lance, et il fit faire le même serment par toute
l’armée. Saliki campait alors à Goumbou-koïra, village situé en amont et
non loin de Gao ; il fut attaqué là par l’armée d’Issihak : le premier
assaillant fut Mar-Nafa, qui lança son javelot contre la tente du
Balama ; ensuite arriva un corps de Touareg, puis ce fut le tour de la
cavalerie d’Issihak d’engager l’attaque. Alors le Balama s’élança dans
la direction d’Issihak, mais il se heurta à Oumar Kato, qui lui lança un
javelot : Saliki avait un casque et le javelot, ayant frappé le casque,
ricocha en l’air. Le Balama lutta toute la journée mais fut enfin vaincu
et s’enfuit à Tombouctou, où il arriva le 25 avril, avec le gouverneur
du Bagana et les chefs du Hombori et du Bara, tous blessés sauf le
premier ; de là, il se rendit à Tendirma, traversa le Niger[117] et se
sauva sur la rive droite, du côté des falaises, avec le chef du Hombori
et celui de Boni. Les gens d’Issihak parvinrent à rejoindre les fugitifs
et mirent la main sur le Balama et le chef de Boni, qui furent conduits
à Ganto, puis mis à mort et enterrés dans cette localité, près de
l’endroit où avaient été ensevelis Mohammed-Bengan et El-Hâdi. Quant au
chef du Hombori, il fut cousu dans une peau de bœuf et jeté tout vivant
dans un trou qu’on recouvrit de terre, dans une écurie d’un quartier de
Gao appelé Sonnougoro. Ensuite Issihak fit également mettre à mort le
chef des Touareg de Tombouctou et le maire de cette ville. Beaucoup
d’autres complices du Balama furent tués, d’autres emprisonnés, d’autres
fouettés, dont plusieurs jusqu’à ce que mort s’ensuivit. Les cruautés
capricieuses d’Issihak II remplissent quatre pages du _Tarikh-es-
Soudân_.

  DELAFOSSE                                              Planche XIX

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 37. — Griots et chefs Mossi, à Ouagadougou.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 38. — Musiciens et danseurs Mossi, à Yâko.]

Cependant l’Askia vainqueur allait bientôt voir surgir devant lui un
ennemi plus sérieux que Saliki Tounkara. Nous avons vu que, depuis le
règne d’Issihak I, c’est-à-dire depuis une quarantaine d’années, les
sultans du Maroc n’avaient pas cessé de convoiter les mines de sel de
Teghazza et qu’ils avaient usé tour à tour de la menace, des cadeaux et
de la guerre pour se les approprier, sans succès du reste. Mais, depuis
le retour à Marrakech de l’ambassade qu’il avait envoyée à l’Askia El-
Hadj II, les convoitises du sultan Ahmed s’étaient étendues plus loin
que Teghazza : ce n’était plus seulement le sel du Sahara qui le
tentait, c’était surtout l’or du Soudan, cet or dont la conquête devait
lui valoir plus tard le surnom d’_Ed-Déhébi_ « le Doré ». J’ai relaté
plus haut qu’en 1584, un an avant l’affaire de Teghazza, une forte armée
marocaine envoyée dans l’Adrar pour se porter de là sur le Sénégal avait
échoué piteusement ; mais le sultan Ahmed n’avait pas pour cela renoncé
à ses projets sur le Soudan.

Un Berbère nommé Ould-Kirinfel, fonctionnaire d’Issihak II tombé en
disgrâce et interné par ordre de l’Askia à Teghazza, parvint en 1589 à
s’échapper et se réfugia à Marrakech. A cette époque, le sultan Moulaï
Ahmed se trouvait à Fez, où il était allé réprimer une révolte. Ould-
Kirinfel lui adressa une lettre dans laquelle il lui dépeignait la
mauvaise situation politique de l’empire de Gao et l’engageait à
profiter de la faiblesse de l’Askia Issihak II pour s’emparer de ses
Etats. Impressionné par cette lettre, Ahmed envoya un message à Issihak,
demandant à ce dernier d’abandonner l’exploitation des mines de Teghazza
et de Taodéni à celui qui protégeait tout le Maghreb contre les
incursions des Chrétiens et qui avait par suite tous les droits à régner
en maître au Sahara comme au Maroc. Ce message arriva à Gao vers le 1er
janvier 1590. Issihak II y répondit par une lettre de menaces et
d’injures, à laquelle il joignit une poignée de javelots et deux
entraves de fer, indiquant par là qu’il était déterminé à la guerre et
qu’il se faisait fort de faire du sultan son captif.

Moulaï Ahmed attendit que la saison des pluies eût répandu un peu d’eau
dans les vallées du désert et, en novembre 1590, il mit en marche une
armée de trois mille hommes, fantassins et cavaliers, accompagnée d’un
grand nombre de porteurs, d’ouvriers et de médecins, et en confia le
commandement à un officier d’origine espagnole nommé _Djouder_, qui
avait sous ses ordres dix caïds et deux généraux, dont l’un commandait
l’aile droite et l’autre l’aile gauche de l’armée.

Issihak, informé du départ de Djouder, crut que l’armée marocaine allait
se porter du côté de Oualata et du Bagana et il se rendit à Kala
(Sokolo) pour l’arrêter. Mais il apprit là que Djouder avait pris la
direction d’Araouân et de Gao et il rallia en toute hâte sa capitale, où
il réunit en conseil tous les dignitaires de l’empire afin de discuter
les mesures à prendre. Tous les avis judicieux furent rejetés et rien
n’était préparé pour la défense lorsque l’armée marocaine arriva au
Niger.

C’est à _Karabara_, à l’Ouest et près de Bamba, sur la rive gauche, que
Djouder atteignit le Niger, le 30 mars 1591 ; il fêta par un grand repas
l’heureuse arrivée de ses troupes sur les bords du grand fleuve
soudanais et, poursuivant sa route vers Gao en suivant la rive gauche,
il rencontra l’armée d’Issihak le 12 avril à Tengodibo, près de
_Tondibi_, c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Gao.

L’Askia n’avait pas cru que les Marocains pourraient arriver jusqu’aux
environs de sa capitale ; pris à l’improviste, il s’était porté
rapidement en avant et attendait l’ennemi au bord du fleuve, entouré
d’une formidable armée de 30.000 fantassins et 12.500 cavaliers. Les
3.000 hommes de Djouder — ou ce qui en restait, car beaucoup avaient dû
périr ou s’égarer en route — dispersèrent en un clin d’œil, grâce à leur
discipline relative et surtout aux mousquets dont beaucoup d’entre eux
étaient armés, cette multitude sans cohésion qui ne disposait que de
flèches, de javelots, de lances et d’épées. C’était la première fois
sans doute que les armes à feu faisaient leur apparition dans la vallée
du Niger et elles assurèrent aux Marocains une facile victoire contre
des gens qui, dans leur ignorance, offraient aux fusiliers de Djouder
une cible compacte, mal défendue par de minces boucliers de cuir.

Parmi les fantassins de l’armée de Gao, beaucoup, saisis de panique,
jetèrent leurs boucliers à terre et s’accroupirent dessus, se laissant
massacrer sans résistance par les Marocains, qui, rapporte Sa’di, ne
manquèrent pas de dépouiller leurs victimes de leurs bracelets d’or.
Quant à l’Askia, tournant bride avec ses cavaliers dès les premiers
coups de feu, il traversa le Niger entre Tondibi et Gao et envoya aux
habitants de Gao et de Tombouctou l’ordre de passer comme lui sur la
rive droite, pensant que les Marocains, qui n’avaient pas de pirogues à
leur disposition, ne pourraient les y poursuivre. Les gens de Gao
s’empressèrent d’obéir, mais le passage du fleuve fut difficile, en
raison de la bousculade produite par la peur : bien des personnes se
noyèrent et beaucoup perdirent tous leurs biens. Quant aux gens de
Tombouctou, religieux et commerçants pour la plupart, originaires en
grand nombre des pays musulmans du Nord, ils désiraient la conquête
marocaine plutôt qu’ils ne la redoutaient, et ils demeurèrent chez eux à
l’exception des fonctionnaires impériaux, qui allèrent camper sur la
rive droite du fleuve, en un endroit faisant face à l’île de Toya,
laquelle se trouve près de Kabara.

Cependant Djouder, étant arrivé à Gao, n’y trouva plus qu’un vieux
prédicateur soninké nommé Mahmoud Daramé, des étudiants et des marchands
maghrébins ou sahariens. Il témoigna les plus grands égards à Mahmoud
Daramé, qui s’était porté au-devant de lui pour le saluer. Il visita le
palais des Askia, mais le trouva bien misérable.

Il ne tarda pas à recevoir d’Issihak un message par lequel l’empereur
déchu offrait de remettre à Djouder, pour le sultan Ahmed, cent mille
pièces d’or et mille esclaves, à condition que l’armée marocaine
retournât à Marrakech. Djouder transmit par lettre ces propositions au
sultan, en ajoutant que la maison du chef des âniers de Marrakech valait
mieux que le palais de l’empereur de Gao, ce qui nous indique ce qu’il
faut penser de la soi-disant brillante civilisation du Soudan à cette
époque.

Puis, en attendant la réponse de Moulaï Ahmed, Djouder alla se fixer
avec ses troupes à Tombouctou, où il entra sans coup férir le 30 mai
1591. Le cadi, Abou-Hafs Omar, avait envoyé un muezzin saluer Djouder en
dehors de la ville, sans pourtant lui offrir l’hospitalité. Une fois à
Tombouctou, Djouder y fit immédiatement construire un fort dans le
quartier des gens de Ghadamès, qui était le plus riche de la cité.

Le vieil empire de Gao, après avoir mis sept siècles à atteindre son
apogée, ne l’avait conservée que durant cent ans et toute sa puissance
s’était évaporée en quelques minutes au contact de l’armée marocaine.
Cependant, quelque artificiel que parût l’édifice politique échafaudé à
coups d’intrigues et de razzias par Sonni Ali, Mohammed Touré et leurs
successeurs, il était au fond plus solide que celui qu’essayèrent de
leur substituer les Marocains, ainsi que nous le verrons dans un autre
chapitre. Et surtout, la prospérité du pays se ressentit cruellement du
changement de régime, si nous en croyons Sa’di. Cet écrivain, qu’on
pourrait plutôt soupçonner de partialité pour les Marocains, nous a
laissé à ce sujet un parallèle qui vaut la peine d’être reproduit.

Au moment de l’arrivée de Djouder, dit cet auteur, le Soudan était riche
et fertile. La paix et la sécurité régnaient partout, grâce à la forte
organisation donnée à l’empire par Mohammed-ben-Aboubakari (Mohammed
I) : les ordres donnés de son palais par l’empereur étaient exécutés
ponctuellement depuis le Dendi jusqu’à Teghazza et depuis le Bendougou
jusqu’au Touat. Vers la fin de la dynastie des Askia cependant, la foi
religieuse était bien tombée et les mœurs avaient dégénéré : on
pratiquait la sodomie, l’adultère était devenu courant et les enfants
des princes avaient des rapports avec leurs sœurs ; l’arrivée des
Marocains fut le châtiment de Dieu.

Car tout changea avec la conquête marocaine : elle fut le signal de
l’anarchie, du brigandage, des rapines et de la désorganisation
générale. Pour la première fois depuis l’avènement du premier Askia, on
vit les « barbares » des confins de l’empire attaquer le territoire des
Songaï : Samba Lamdo, chef des Peuls de Danga (sans doute dans le
Massina Occidental), ravagea la région de Ras-el-Ma ; les Berbères
Zaghrâna (peut-être les mêmes que les Sakhoura actuels, vassaux des
Kounta) pillèrent le Bara et le Dirma ; enfin, tout un ramassis de
païens du Sud-Ouest, que Sa’di englobe sous la méprisante épithète
collective de _Bambara_, saccagèrent de fond en comble le territoire de
Dienné, emmenèrent en captivité des femmes libres, des musulmanes, et en
eurent des enfants qui furent élevés dans la religion païenne. Sa’di
nous a conservé les noms des chefs qui dirigeaient ces bandes
sacrilèges : les uns étaient des Peuls, comme Samba Kissi, _saltigué_ ou
chef des Ourourbé du Bendougou et du Séladougou, Yoro Bari, chef des
Dialloubé de Poromani (entre San et Mopti), Bâbo, chef de Kobikéré
(entre Sansanding et Diafarabé) ; les autres étaient des Malinké ou des
Banmana, comme Mansa Sama, chef du Fadougou (ou de Farako), Mansa
Maghan-Oulé, chef du Bendougou, Bongona Konndé, etc.

D’autre part il convient d’observer que l’autorité marocaine fut loin de
se faire sentir partout où s’étendait l’autorité des Askia. D’une façon
générale, l’ancien empire de Gao se scinda en deux parties : la région
Nord, avec Gao, Tombouctou et Dienné, constitua le royaume de
Tombouctou, avec un Askia sans pouvoir ni prestige, nommé par les pachas
marocains, qui étaient les seuls vrais représentants de l’autorité ; la
région située au Sud de Gao, ou pays songaï proprement dit, forma un
royaume indépendant connu sous le nom de royaume du Dendi, dans lequel
continuèrent à régner Issihak II et ses successeurs, luttant sans trève
et quelquefois avec succès contre les pachas de Tombouctou.

Mais nous nous arrêterons ici et reprendrons la destinée de ces pays
lorsque nous traiterons de l’histoire de Tombouctou sous la domination
marocaine. Cependant, avant de terminer cet aperçu de l’histoire de
l’empire de Gao, il me reste à dire ce qu’était sa capitale sous la
dynastie des Askia (XVIe siècle), d’après Léon l’Africain qui la visita
du temps de Mohammed I. C’était une très grande ville sans murailles,
aux maisons peu confortables, en dehors de quelques assez beaux édifices
qui servaient de logement à l’empereur. Les habitants se divisaient en
cultivateurs, en pêcheurs et en marchands ; on apportait à Gao beaucoup
d’or, que l’on échangeait contre des articles importés d’Europe et de
Berbérie, mais la quantité d’or amenée sur la place dépassait la valeur
des marchandises et bien des gens ne trouvaient pas à écouler toute la
poudre d’or qu’ils avaient apportée et devaient en remporter une partie.
Les vivres étaient abondants, notamment le riz ; on vendait aussi à Gao
toutes sortes de calebasses. Un grand marché d’esclaves se tenait dans
la ville ; il était si bien approvisionné par les razzias de l’empereur
et de ses officiers qu’une jeune fille de quinze ans ne se vendait que
six ducats — 75 francs environ —, tandis qu’un cheval coûtait de 40 à 50
ducats, que le plus mauvais drap d’Europe s’achetait quatre ducats
l’aune, le drap de qualité moyenne quinze ducats et le drap fin de
Venise — rouge, bleu ou violet — trente ducats au moins ; la plus
médiocre épée valait de trois à quatre ducats et pourtant le sel, qu’on
apportait de Teghazza sous forme de « tables », était encore plus cher
que tout le reste.

Le pays environnant la ville était couvert de villages de culture et de
campements de bergers. Les habitants de la campagne étaient ignorants,
complètement illettrés et vêtus misérablement ; ils se couvraient de
peaux de mouton durant l’hiver et allaient tout nus pendant l’été, ou
bien cachaient leurs parties sexuelles au moyen d’un petit morceau
d’étoffe ; certains portaient des sandales.

L’empereur avait une infinité de femmes, gardées par des eunuques. Des
gardes à pied et à cheval se tenaient dans une cour séparant l’entrée de
l’habitation impériale des appartements privés du souverain. Ce dernier
donnait ses audiences dans l’une des loges qui garnissaient chacun des
angles d’une grande place entourée de murailles. Bien qu’il eût auprès
de lui des secrétaires, des conseillers, des trésoriers, des capitaines,
etc., il expédiait toutes les affaires par lui-même.

Les finances de l’Etat n’étaient pas en général dans une très brillante
situation : bien que les sujets de l’Askia fussent écrasés d’impôts, les
dépenses excédaient toujours les recettes et, pour combler le déficit,
il fallait organiser continuellement des expéditions militaires et
aller, presque chaque année, razzier une province. Et cependant la
situation devait être pire encore sous l’administration marocaine[118].

[Illustration : Carte 9. — L’empire de Gao.]


[Note 61 : 1er volume, page 192.]

[Note 62 : 1er volume, pages 238 et suivantes.]

[Note 63 : Edition Schefer, vol. III, page 284.]

[Note 64 : Ibn-Khaldoun, dans ses _Prolégomènes_, dit explicitement que
le prince de Mali qui conquit Gao (Kankan-Moussa) appartenait à la race
nègre, mais il laisse entendre que le roi de Gao, son tributaire, était
de race blanche.]

[Note 65 : Ce mot, écrit _za_ par Sa’di, se prononce _dia_ dans la
région de Tombouctou et de Gao et _za_ dans la région de Say. Il a fait
donner le nom de « dynastie des Dia » aux 31 souverains qui se
succédèrent sur le trône, à Gounguia puis à Gao, depuis la fondation de
l’empire jusqu’à Ali-Kolen, le premier _sonni_.]

[Note 66 : J’ai dit qu’ils avaient été fort maltraités par leurs
compatriotes du Sahara central et que c’était là la raison qui les avait
conduits à chercher plus loin une terre moins inhospitalière (1er vol.,
page 192).]

[Note 67 : 1er volume, page 239.]

[Note 68 : Ces noms, dont la plupart présentent une physionomie berbère,
peuvent être lus de bien des manières différentes sur le texte arabe ;
je les ai orthographiés de la manière la plus conforme à la
prononciation conservée par les traditions locales.]

[Note 69 : M. Bonnel de Mézières a rapporté récemment du Soudan une
copie fort intéressante d’une lettre d’El-Merhili au premier askia.]

[Note 70 : Ralfs intercale un autre souverain, Timbassinaï, entre Atib
et Ayam-Daa, ce qui ferait en tout 32 princes de la dynastie des Dia, au
lieu des 31 mentionnés par Sa’di dans les manuscrits de son ouvrage qui
ont été rapportés en France.]

[Note 71 : On a parfois un _ra_ à la place du _ouaou_, ce qui donne
_Karkar_, mais cette leçon provient d’une erreur de lecture de la part
des copistes.]

[Note 72 : Bekri dit que, de son temps, l’empereur de Gao se nommait
_Kanda_ ou _Ganda_ : peut-être faut-il voir là un simple titre de
souveraineté ; peut-être aussi pourrait-on y retrouver la dernière
partie du nom du deuxième successeur de Kossoï : Ngaroungadam ou Hin-
Karoun-Kadam.]

[Note 73 : Edrissi donne à Tadmekket le nom de Saghmâra, qui était celui
de la tribu berbère dont cette ville constituait la capitale.]

[Note 74 : Bekri compte cinquante jours de marche entre Tadmekket et
Ouargla.]

[Note 75 : On rencontre encore aujourd’hui, dans la majeure partie de
l’Afrique Occidentale, des perles grossièrement polies et taillées
répondant exactement à la description de Bekri ; ces perles atteignent
un prix assez élevé, d’autant plus élevé qu’on s’avance vers le Sud,
sans jamais atteindre cependant la valeur des perles en verre bleu dites
« pierres d’aigris ». Les indigènes disent que ces perles en agate sont
de fabrication ancienne et assurent qu’elles viennent des pays du Nord,
sans préciser davantage.]

[Note 76 : Peut-être y a-t-il une correspondance entre le nom de Sahamar
et celui des Saghmâra.]

[Note 77 : On a voulu placer Tirakka aux environs de Bourem en se basant
sur une phrase de Bekri disant que « arrivé à Tirakka, le Nil tourne
vers le Sud et rentre dans le pays des Noirs ». Bekri, comme beaucoup de
géographes anciens, n’attachait pas une grande importance au sens du
courant des fleuves et, de ce qu’il dit que « le Nil tourne vers le
Sud », il ne faut pas nécessairement déduire que le Niger _coulait_ vers
le Sud à partir de Tirakka. A mon avis, c’est du coude de Tombouctou et
non du coude de Bourem que Bekri a voulu parler, sans quoi ses
informateurs, qui avaient voyagé dans ces contrées, ne lui auraient pas
dit que Tirakka se trouvait à six jours seulement de Ras-el-Ma.]

[Note 78 : La plupart des noms qui suivent les prénoms musulmans ont une
allure songaï ; plusieurs peuvent recevoir une interprétation facile
dans cette langue, comme Souleïmân-Nêri (Souleïman le Stupide), Ibrahim-
Kabaï (Ibrahim le Savant), Ousmân-Kanafa (Ousmân l’Utile), Bari-Keïna-
nkabé (le petit cheval barbu), Bakari-Diongo (Bakari le Chacal), Mar-
Kareï (la panthère-crocodile), Kar-Bifo (il a frappé avant-hier), Mar-
feï-koul-diam (la panthère divise les ouvriers de tout), Mar-har-kann
(la panthère mâle dort), Mar-har-na-dano (la panthère mâle n’est pas
aveugle), etc.]

[Note 79 : Le nom de ce prince est omis dans les listes données par
Ralfs et par M. Félix Dubois.]

[Note 80 : De Gao, Ibn-Batouta se rendit dans l’Aïr, à travers le pays
des Touareg (qu’il appelle _Berdâma_), en passant par _Takedda_, ville
commerçante en relations avec l’Egypte, le Maghreb, le Haoussa, le
Songaï et le Bornou, qui devait son importance à l’exploitation de mines
de cuivre et dont le chef, nommé Izar, était un Berbère campant en
dehors des murs. La position de Takedda devait correspondre à celle du
point actuel de _Teguidda_ (la saline), signalé par le capitaine Cortier
entre Agadès et Gao.]

[Note 81 : Sa’di dit « pendant 40 ans », ce qui reporterait la prise de
Tombouctou par Sonni Ali à l’année 1473, mais le même auteur dit
ailleurs que Sonni Ali s’empara de Tombouctou en 1468. C’est sous la
domination d’Akil à Tombouctou que Sidi Yahia, ancêtre de la famille
kounta des Bekkaï, vint s’établir dans la région.]

[Note 82 : Traduction Houdas, page 106.]

[Note 83 : D’après d’autres traditions mentionnées ailleurs par Sa’di,
le siège de Dienné n’aurait commencé qu’après la prise de Tombouctou et
n’aurait duré que quatre ans : de toutes façons, il faudrait placer vers
1473 la prise de Dienné par Sonni Ali.]

[Note 84 : Il se pourrait que ce nom, prononcé Bikounkabé, fût le nom
peul d’une tribu. Un manuscrit recueilli à Sokoto en 1827 par Clapperton
semble le laisser entendre.]

[Note 85 : Le _Tarikh-es-Soudân_ ne précise pas s’il s’agit de
l’empereur mossi du Yatenga ou de celui de Ouagadougou, mais il donne à
ce souverain, lorsqu’il parle plus loin de la guerre que lui fit le
premier Askia, le nom de _Na’sira_ ou _Nasséré_, qui est celui du
quinzième empereur du Yatenga, contemporain de Sonni Ali et de Mohammed
Touré.]

[Note 86 : D’après Sa’di, cette expédition fut mise en déroute grâce à
la présence à Bango d’un saint homme nommé El-hadj, qui possédait le don
d’accomplir des miracles.]

[Note 87 : Probablement le Sama de Bekri, c’est-à-dire la région
occidentale du Bagana, au Sud-Ouest de Oualata.]

[Note 88 : Parmi ces captives se trouvait une jeune fille de famille
noble que l’empereur mossi épousa, mais qui lui fut reprise plus tard
par l’Askia Mohammed Touré lorsque celui-ci ravagea le Yatenga.]

[Note 89 : Sans doute quelque ruisseau sortant des montagnes de la
Boucle et grossi par les pluies ; à noter que _Koni_ signifie
« ruisseau » en mandingue.]

[Note 90 : « Le roy de Tombut qui est à present, nommé Abubacr Izchia
decendu des Noirs, étant fait capitaine par Soni Heli de la lignée des
Libyens et roy de Tombut et Gago, se revolta et meit à mort les enfans
du defunct ; à cause de quoy, le domaine et seigneurie retourna souz la
puissance des Noirs » (Léon l’Africain, édition Schefer, 3e vol., page
284). Léon voyagea au Soudan vers 1507 et écrivit sa relation vers 1520.
A noter qu’il donne au premier Askia le nom d’_Abubacr_ qui, d’après
Sa’di, était celui de son père.]

[Note 91 : Les Touareg, assez mal disposés à l’égard du nouvel empereur,
prétendirent que _Askia_ était un surnom méprisant, signifiant dans leur
langue « petit esclave ».]

[Note 92 : Comme preuve de la considération dans laquelle Mohammed
tenait les lettrés, on peut citer le trait suivant : en 1509, comme
Mahmoud, cadi de Tombouctou, arrivait à Gao en revenant de La Mecque,
l’empereur, qui se trouvait alors à Kabara, se rendit par eau jusqu’à
Gao pour recevoir Mahmoud.]

[Note 93 : D’après Léon l’Africain.]

[Note 94 : Sans doute Mohammed conserva plus ou moins l’organisation
établie par les princes de Mali dans cette partie de leur empire ; il
dut même laisser le commandement des provinces à des Mandingues, puisque
nous trouvons dans Sa’di qu’en 1510-11 le gouverneur du Bagana — ou du
Bakounou, selon les manuscrits — se nommait Makouta Keïta.]

[Note 95 : Ne pas confondre avec la province appelée aussi Borgou et
située à l’Ouest de Mopti.]

[Note 96 : Sans doute pour _Issa-ber-banda_ « pays au-delà du grand
fleuve », expression analogue au terme Haribanda ou Aribinda, mais
appliquée à la rive gauche du fleuve, comme Zaberma, au lieu de l’être à
sa rive droite.]

[Note 97 : Sa’di emploie couramment le mot Songaï (qu’il écrit _Soghaï_
ou _Saghaï_) pour désigner, soit l’ensemble de l’empire de Gao, soit
surtout le berceau de cet empire et le territoire propre des Songaï
(région allant de Gao au Dendi). Ibn-Khaldoun nous fait connaître que
les musulmans de Ghana donnaient souvent le nom de Tekrour au Songaï ;
il écrit ce dernier mot _Zaghaï_, ainsi que Makrizi, lequel rapporte
qu’Ibn-Saïd donnait ce nom de Zaghaï à l’ensemble des nations comprises
entre la Nubie, la Tripolitaine et le Tekrour.]

[Note 98 : 1er volume, page 229, note [166].]

[Note 99 : Dans un manuscrit remis à Clapperton en 1824 par le sultan de
Sokoto Mohammed-Bello, ce dernier parle du Kebbi, pays situé au Sud du
Goulbi-n-Sokoto et à l’Est du Gando, dont les habitants étaient issus
d’un mélange de Songaï et de Haoussa. Il dit que le plus puissant
monarque du Kebbi fut Kanta, un ancien esclave de Peuls : ce souverain
avait trois capitales : Goungou, la plus ancienne, puis Sourami et enfin
Liki. Ce Kanta, dit Bello, conquit Katséna, Kano, Gober, Zaria et
l’Aïr ; mais Ali, alors sultan du Bornou, marcha contre lui en passant
au Nord de Katséna et l’attaqua à Sourami ; il assiégea vainement cette
ville et se retira, en passant par Gando ; Kanta le poursuivit,
l’atteignit à Ongour (?), le vainquit et s’empara sur lui d’un énorme
butin. En revenant dans son pays, Kanta fut attaqué par les gens de la
province de Katséna, qui s’étaient révoltés contre lui, et fut blessé
d’une flèche au cours d’un combat. Il mourut de sa blessure et son corps
fut transporté à Sourami, où on l’enterra. Sa dynastie continua à régner
au Kebbi pendant un siècle environ, après quoi les rois de Gober, de
l’Aïr et du Zanfara s’allièrent contre le dernier de ses successeurs et
détruisirent ses trois capitales.]

[Note 100 : Ou bien se trouvait dans l’île de Tillabéry, où existe un
village appelé Saï Koïra.]

[Note 101 : Allusion à la façon de saluer le souverain qui était usitée
autrefois dans toutes les cours du Soudan et qui a subsisté jusqu’à nos
jours en pays mossi ; l’usage voulait que tout sujet qui se présentait
devant un prince se prosternât la face et les coudes contre le sol et,
prenant de la poussière avec ses deux mains, la projetât sur sa tête.]

[Note 102 : Il s’agit d’un petit village très proche de Gao et non pas
de la localité de Mansourou sise entre Tillabéry et Say.]

[Note 103 : Il s’agit d’un jeu à combinaisons encore fort répandu de nos
jours dans toute l’Afrique noire.]

[Note 104 : Par rapport à Gao, _Haoussa_ représente l’Est et _Gourma_
l’Ouest.]

[Note 105 : Il y avait près de Sansanding deux villages du nom de Sama,
l’un en amont sur la rive gauche du Niger, l’autre en aval sur la rive
droite, sans compter un troisième Sama situé un peu en amont de Ségou
sur la rive gauche. Celui dont il est question ici était très
probablement le Sama de la rive droite, en aval de Sansanding.]

[Note 106 : Au cours _actuel_ des cauries, cela représenterait un peu
moins de cinquante centimes.]

[Note 107 : Le 19 octobre 1548 était mort le célèbre cadi de Tombouctou,
Mahmoud, auquel succéda son fils Mohammed, qui mourut lui même en 1565.]

[Note 108 : Il ne s’agit vraisemblablement pas ici de la localité
mentionnée sous les mêmes noms, page 228 du 1er volume, comme pays
d’origine des Peuls du Massina, et qui se trouvait dans le Kaniaga. Sans
doute, en arrivant au Massina, les Peuls y avaient fondé un village
auquel ils donnèrent le nom de celui qu’ils venaient de quitter.]

[Note 109 : Ou _Ghana-fama_, titre donné au fonctionnaire mandingue
chargé du gouvernement de la province de Ghana, au temps où cette région
dépendait de Mali ; depuis le premier Askia, la région était placée sous
la suzeraineté de l’empereur de Gao, mais le titre s’était conservé et
était donné à l’un des dignitaires de la cour de Mali.]

[Note 110 : Par ce mot, Sa’di entend les populations païennes, quelles
qu’elles soient, plutôt que les Banmana ; ces derniers, vers le milieu
du XVIe siècle, ne devaient pas être encore bien nombreux ni bien
influents dans la région de Dienné.]

[Note 111 : Le gouverneur du Gourma Ali Kotia mourut en 1562 et fut
remplacé par Yakouba, un fils de Mohammed I.]

[Note 112 : Sans doute il s’agit d’une région montagneuse habitée par
des Tombo, peut-être la région de Boni, près Hombori.]

[Note 113 : En 1565 mourut le cadi de Tombouctou Mohammed-ben-Mahmoud,
qui fut remplacé par son frère El-Akib. Peu après mourut Bakari-Ali-
Doundo.]

[Note 114 : Peut-être ce mot est-il le même qu’_Imocharhen_, nom donné
aux Touareg de souche noble, mais je croirais plutôt qu’il s’agit d’une
tribu ou sous-tribu spéciale.]

[Note 115 : Sans doute ces trois localités se trouvaient dans la région
comprise entre Douentza et Bandiagara.]

[Note 116 : _Tondibi_ signifie en songaï « pierre noire » ou « colline
noire ».]

[Note 117 : Tous ces événements s’étaient déroulés sur la rive gauche du
Niger.]

[Note 118 : On trouvera une description de Tombouctou et de Dienné vers
la même époque au chapitre traitant de la domination marocaine. — A
titre documentaire, je reproduis ici, d’après Sa’di, la liste des divers
gouverneurs du Gourma qui se succédèrent de 1493 à 1591. Ce furent :
Omar-Komdiago, Yahia, Ousmân-Youbabo, Bengan-Koreï, Ousmân-Tinferen,
Hamadou-Araya, Ali Kotia, Daoud, Ali Kotia (deuxième fois), Yakouba,
Mohammed-Bengan, El-Hâdi, Sâlih, Mahmoud. Les différents _Balama_,
pendant la même période, furent : Mohammed-Koreï, Mahmoud-Doundoumi,
Hamadou-Araya, Ali Kotia, Khâled, Mohammed-ould-Della, Mohammed-Ouao,
Hâmed, Saliki Tounkara, Mohammed-Gao. Ce dernier, frère d’Issihak II, le
détrôna après sa défaite et se fit proclamer Askia, pour être lui-même
déposé et fait prisonnier, quarante jours après son avènement, par le
pacha Mahmoud.]




                              CHAPITRE IV

                   =Les empires mossi et gourmantché
                         (XIe au XXe siècles).=


J’ai dit, en parlant de l’origine et de la formation des peuples du
groupe mossi[119], comment et à la suite de quelles circonstances un
nommé _Ouidiraogo_, petit-fils d’un roi dagomba, s’était établi à
_Tenkodogo_ au début du XIe siècle et y avait fondé le berceau d’où
devaient sortir peu à peu les peuples mossi et gourmantché. Nous avons
vu comment Ouidiraogo avait partagé son Etat naissant en trois
provinces, commandées par ses trois fils _Zoungourana_ (à l’Ouest),
_Raoua_ (au Nord) et _Diaba_ (à l’Est), provinces qui devaient devenir
les trois empires de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma.

Lorsque Ouidiraogo mourut, vers le milieu du XIe siècle, Zoungourana lui
succéda à Tenkodogo et confia le commandement de la province de l’Ouest
à son propre fils _Oubri_. C’est à cette époque, c’est-à-dire vers 1050,
que l’on peut faire commencer l’histoire proprement dite des trois
empires issus de l’invasion dagomba.

Ainsi que nous l’allons voir, ces trois empires, bien que n’ayant pas eu
l’éclat ni la renommée des empires de Ghana, de Gao et de Mali, bien
aussi que leur territoire n’ait jamais atteint les dimensions presque
fantastiques de ces derniers, furent en réalité des Etats plus forts,
plus homogènes et plus durables. Entourés d’empires et de royaumes dont
l’éphémère apogée fut toujours suivie à bref délai d’un démembrement
progressif ou d’une fin rapide, ils ont, eux, duré neuf siècles sans
changement appréciable dans leurs limites ni dans leur organisation
intérieure, et même, à la vérité, ils existent encore actuellement, leur
indépendance n’ayant pris fin qu’avec l’occupation française et leurs
institutions politiques et sociales n’ayant pas varié sensiblement
depuis le Moyen Age. Alors que l’histoire des empires soudanais voisins
abonde en général en révolutions de palais et en changements de
dynastie, les souverains actuels de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-
n-Gourma rattachent leur généalogie à Ouidiraogo et fournissent ainsi le
rare exemple d’une triple dynastie d’origine commune ayant conservé le
pouvoir dans la même famille pendant près de neuf cents ans.

Aucun de ces trois empires ne s’est illustré par de grandes conquêtes
extra-territoriales, bien que certains de leurs souverains aient fait au
loin des randonnées demeurées célèbres et aient à leur actif des
épisodes tels que la prise de Tombouctou en 1333 et le sac de Oualata en
1480. Mais aucun non plus ne fut jamais vassal de l’étranger et, si
quelques expéditions dirigées par Sonni Ali et certains Askia réussirent
à pénétrer dans les pays mossi ou gourmantché et à y capturer des femmes
et des enfants, jamais l’intégrité des trois Etats ne fut sérieusement
compromise, jamais ils n’essuyèrent de défaite véritable, tandis qu’ils
en infligèrent au contraire de fort retentissantes à des ennemis d’une
valeur non négligeable, tels que les empereurs de Mali, de Gao, de Ségou
et les pachas marocains de Tombouctou.

Cette fortune très particulière eut des causes diverses. Tout d’abord la
densité de peuplement des empires mossi, en permettant aux souverains
comme au peuple lui-même d’opposer toujours aux armées ennemies un
nombre de combattants bien supérieur, leur assura de tout temps la
priorité au point de vue militaire ; mais il ne faut pas oublier que
cette densité de peuplement était due à l’état de sécurité relative du
pays, sécurité que les Etats voisins ne furent pas capables d’assurer à
leurs sujets. Ensuite il convient d’observer que, bien que renfermant
des peuples divers, les Etats mossi et gourmantché formaient chacun un
tout beaucoup plus homogène, au point de vue ethnique, que les
agglomérations disparates constituant les autres empires soudanais :
l’histoire nous apprend que, dans tous les pays du monde, l’extension
trop considérable des frontières d’un Etat en dehors de ses limites
proprement nationales est presque toujours l’indice d’un démembrement
prochain, parce qu’elle est une cause d’affaiblissement du pouvoir
souverain ; en localisant leurs efforts à leur propre pays, les princes
de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma acquirent une force pour
ainsi dire concentrée que les empereurs de Gao et de Mali, par exemple,
cessèrent de posséder à partir du jour où leurs Etats sortirent de leurs
limites naturelles.

Enfin il est un autre élément de puissance qui ne fit jamais défaut aux
empires dont nous nous occupons en ce moment, et particulièrement à ceux
de Ouagadougou et du Yatenga : je veux parler d’une religion vraiment
nationale, puissamment organisée, réglant minutieusement tous les actes
de la vie privée et publique, basée en grande partie sur le culte des
ancêtres et dont l’empereur, comme descendant du grand ancêtre commun,
détenait entre ses mains la direction suprême, participant lui-même en
quelque sorte à la quasi-divinité attribuée à ses prédécesseurs défunts
et dont il devait jouir à son tour après sa mort. Il y a à cet égard une
analogie assurément lointaine, mais réelle, entre les institutions de la
Chine et celle des pays mossi, et ce qui a fait la force et la durée des
premières a puissamment aidé les secondes à se maintenir dans leur
intégrité au travers des révolutions des pays voisins[120].


                    =I. — L’empire de Ouagadougou.=


1o _Histoire._

Nous avons laissé[121] _Oubri_ s’installant vers 1050 dans la région de
Ouagadougou et faisant sa résidence d’un village qui reçut de lui le nom
d’_Oubritenga_ et qui devint le chef-lieu d’une province vassale de
Tenkodogo, où régnait Zoungourana. Oubri ne tarda pas à étendre les
limites de son autorité ; il s’empara d’abord de Gangado et de Loumbila,
puis de Lâ, et réunit ainsi sous son commandement les régions de
Boussouma et de Béloussa, puis la province de Yâko.

A la mort de son père Zoungourana, Oubri lui succéda comme suzerain de
tous les pays conquis par les membres de sa famille, c’est-à-dire des
quatre royaumes de Tenkodogo, de Fada-n-Gourma, de Zandoma et
d’Oubritenga : le premier était commandé par Séré, fils de Zoungourana
et frère d’Oubri, le second par Diaba, oncle d’Oubri, le troisième par
Raoua, frère de Diaba, et le quatrième par Oubri lui-même, qui y
maintint sa résidence. Peu à peu, le royaume de Fada-n-Gourma se rendit
indépendant. Celui de Zandoma devait être absorbé, environ 350 ans plus
tard, dans un Etat indépendant fondé par Ya-Diga, petit-fils d’Oubri, et
former avec ce dernier l’empire du Yatenga.

Les deux royaumes de Tenkodogo et d’Oubritenga, réunis ensemble sous la
suzeraineté d’Oubri et de ses successeurs, formèrent l’empire qui devait
avoir plus tard _Ouagadougou_ comme capitale. Bien qu’Oubri n’ait pas
résidé dans cette dernière localité, ce fut lui qui en fit la conquête
sur les autochtones Nioniossé et Nounouma : il leur livra une bataille
qui dura cinq jours et se termina par leur défaite ; les uns firent leur
soumission à Oubri et demeurèrent à Ouagadougou ; les autres se
réfugièrent au Kipirsi : Oubri les y poursuivit et mourut au cours de
cette expédition, à Koudougou, vers 1090.

Il laissait, sous le nom de _Môrho_, un empire dont les habitants furent
appelés _Môssé_ ou _Mossi_ et dont le souverain portait le titre de _Mô-
nâba_ ou _Môrho-nâba_ (chef du Môrho ou pays des Mossi)[122]. Cet empire
comprenait alors la province d’Oubritenga (région de Ouagadougou),
celles de Yâko, de Boussouma, de Béloussa, plus les royaumes vassaux de
Tenkodogo, comprenant une bonne partie du pays boussansé, et de Zandoma,
dans l’Est du Yatenga actuel. L’autorité du _Môrho-nâba_ s’étendait en
plus, dès cet instant, sur une partie au moins du Kipirsi et du
Gourounsi actuels (pays Nounouma et Sissala), ainsi que sur les Nankana.
L’empire était partagé en royaumes ou gouvernements provinciaux,
commandés chacun par un frère ou parent de l’empereur ; ces royaumes ou
gouvernements se divisaient à leur tour en cantons, qui se composaient
chacun de plusieurs villages. Depuis les chefs de village jusqu’à
l’empereur était établie une hiérarchie centralisatrice fort
remarquable.

Oubri, nous l’avons vu, résidait à Oubritenga et régna approximativement
de 1050 à 1090. Ses quatorze premiers successeurs résidèrent tantôt dans
l’une tantôt dans l’autre des diverses régions de l’empire, selon les
besoins politiques du moment. Ce furent : _Sorba_ ou Narimtoré, fils
d’Oubri, qui résida à Lougoussi ; puis _Nassékiemdé_, _Nassébiri_ et
_Ninguem_, tous les trois frères de Sorba, qui résidèrent à Lâ ;
_Koundoumié_ ou Koundégné, fils de Ninguem, qui régna vraisemblablement
de 1170 à 1210, dirigea une colonne contre Kayao et Tiéou et établit sa
résidence dans cette dernière localité ; _Kouda_, fils de Koundoumié,
qui résida à Saponé ; _Dawoéma_, fils de Kouda, qui résida à Loumbila et
guerroya au Nord de Yâko avec son voisin, l’empereur du Yatenga (régna
de 1240 à 1270 environ) ; _Zettembousma_, frère du précédent (résidence
inconnue) ; _Niandeffo_, fils de Zettembousma, qui le premier résida à
Ouagadougou (régna de 1280 à 1300 environ) ; _Nattia_, fils de
Niandeffo, qui résida à Dazouli ; _Namoéro_, fils de Nattia (résidence
inconnue) ; _Kida_, fils de Niandeffo, qui résida à Ouagadougou ainsi
que son frère et successeur _Kimba_, sous lequel le royaume vassal de
Zandoma passa à l’empire du Yatenga ; enfin _Kobra_, fils de Kimba et
quinzième Môrho-nâba, qui régna entre 1400 et 1430 et résida à Nougandé.

A partir de _Sana_ (1430-1450), frère de Kobra et seizième Môrho-nâba,
Ouagadougou devint la résidence permanente des empereurs[123]. Après lui
régnèrent ses fils _Guiliga_ et _Oubra_, puis _Mottoba_ et _Ouarga_,
tous les deux fils d’Oubra.

C’est sous le règne de Ouarga (1540-1570), le vingtième Môrho-nâba, que
se produisit un événement à la suite duquel il fut interdit aux
empereurs de sortir de la ville de Ouagadougou sous aucun prétexte. Il
existait une coutume en vertu de laquelle, lorsque le Môrho-nâba était
absent de sa résidence, les auteurs de crimes ou de délits commis dans
cette résidence ne pouvaient être poursuivis. Ouarga ayant eu à se
rendre dans la province de Yâko pour protéger les frontières de son
empire contre les incursions de pillards du Yatenga, des gens sans aveu
profitèrent de son absence et de l’impunité qu’elle leur conférait pour
commettre toutes sortes de crimes. Quelque temps après, la femme
préférée de Ouarga, à la suite d’une querelle de ménage, s’enfuit du
côté de Lâ et l’empereur monta à cheval pour courir lui-même à sa
poursuite ; mais, comme il se disposait à quitter Ouagadougou, ses
ministres et ses courtisans lui barrèrent le passage, le conjurant de ne
pas provoquer, par une nouvelle absence, une seconde période de
criminalité et d’anarchie ; Ouarga céda aux instances de ses ministres
et rentra dans sa demeure. Peu après du reste, l’épouse fugitive
réintégra d’elle-même le domicile conjugal. Depuis cette époque jusqu’à
la conquête française, jamais les empereurs de Ouagadougou ne sont
sortis de leur capitale ; lorsqu’ils étaient obligés de faire la guerre,
ils confiaient le commandement de l’armée à un de leurs parents, mais ne
dirigeaient pas eux-mêmes les opérations.

Douze empereurs se succédèrent à Ouagadougou entre Ouarga et le Môrho-
nâba actuel ; ce furent : _Zombéré_, fils de Ouarga ; _Kom I_, fils de
Zombéré ; _Sagha_, fils de Kom ; _Roulougon_, fils de Sagha ;
_Savadoro_, fils de Roulougon ; _Karfo_, fils de Savadoro ; _Baoro_,
fils de Roulougon ; _Koutou_ (1830-1850), fils de Savadoro, célèbre par
une expédition victorieuse dans le Kipirsi ; _Sanom_ (1850-1890), fils
de Koutou, qui reçut M. Binger à Ouagadougou en 1888 et qui envoya une
colonne contre Lallé ; _Bokari-Koutou_ (1890-96), frère de Sanom, qui
reçut fraîchement en 1890 l’explorateur Crozat et refusa en 1891 l’accès
de Ouagadougou au capitaine Monteil, puis expédia une armée contre les
Peuls de Djibo ; vaincu et mis en déroute, en août 1896, malgré ses 2 à
3.000 cavaliers, par les cinquante tirailleurs du lieutenant Voulet, il
dut abandonner à la fois le pouvoir et sa capitale ; _Mazi_ (1896-97),
frère et successeur éphémère de Bokari-Koutou ; _Ouobdérho_ ou _Kouka_
(1897-1906), qui signa avec Voulet un traité plaçant ses Etats sous la
suzeraineté de la France ; enfin _Kom II_, qui règne à Ouagadougou
depuis 1906, est le trente-deuxième successeur d’Oubri, fondateur de
l’empire.

2o _Organisation intérieure._

Une fois définitivement constitué, l’empire de Ouagadougou fut divisé en
cinq gouvernements provinciaux dépendant directement de l’empereur et en
quatre royaumes vassaux, sans compter les provinces tributaires annexées
à chacun de ces gouvernements ou royaumes. Les cinq gouvernements
provinciaux étaient ceux de _Gounga_, _Ouidi_, _Larallé_, _Baloum_ et
_Kamsoro_ : leur ensemble constituait le domaine propre de la couronne
impériale. Les quatre royaumes vassaux étaient ceux de _Tenkodogo_,
_Boussouma_, _Béloussa_ et _Yâko_. Ainsi que je l’ai dit plus haut,
chaque gouvernement ou royaume était divisé en cantons et chaque canton
en villages.

L’autorité de l’empereur semble n’avoir jamais été méconnue à
l’intérieur des frontières, sauf dans de très rares circonstances. Les
rois vassaux, frères, fils ou neveux de l’empereur, lui obéissaient
régulièrement. L’empereur du reste ne les gênait nullement dans leur
administration et n’exigeait d’eux que le paiement de l’impôt et la
levée du contingent nécessaire aux expéditions nationales qu’il était
obligé d’organiser éventuellement contre les ennemis du dehors
(empereurs de Mali, de Gao ou de Ségou, pachas marocains, etc.). En
revanche, l’empereur prêtait son appui à ceux de ses vassaux qui ne
parvenaient pas à se faire obéir de leurs sujets ou tributaires ; c’est
ainsi que le nâba Dawoéma eut à faire colonne contre les Boussansé de
Garango qui voulaient s’affranchir de l’autorité du roi de Tenkodogo.

Parfois cependant, mais surtout à une époque très récente, des
désaccords surgirent entre l’empereur et certains des rois vassaux :
ainsi le nâba Sanom eut à lutter contre les velléités d’indépendance des
rois de Boussouma et de Béloussa.

L’empereur était assisté de seize ministres ou dignitaires qui
résidaient en général auprès de lui et dont cinq cumulaient, avec leurs
fonctions spéciales, celles de gouverneurs des cinq provinces
impériales. Ces ministres ou dignitaires étaient — et sont encore — par
ordre de préséance : 1o le gardien des tombeaux des empereurs défunts,
qui était de droit gouverneur de la province de _Larallé_ ; 2o le maître
de la cavalerie, gouverneur de la province de _Ouidi_ ; 3o le maître de
l’infanterie, gouverneur de la province de _Gounga_ ; 4o le chef des
eunuques, gouverneur de la province de _Kamsoro_ ; 5o l’intendant, chef
des pages, gouverneur de la province de _Baloum_ ; 6o le chef de l’armée
ou _tamsôba_ ; 7o le chef des gardes impériaux ou _samandénâba_ ; 8o le
chef des prêtres ou _pouinâba_ ; 9o le maître des sacrifices ou
_gandénâba_ ; 10o le chef des serviteurs ou _dapouinâba_ ; 11o le sous-
chef des serviteurs ou _kambonâba_ ; 12o le chef des musiciens ou
_bindénâba_ ; 13o le chef des bouchers ou _mendonâba_ ; 14o le chef des
palefreniers ou _ouidianga-nâba_ ; 15o le maître des marchés, chef des
percepteurs des droits de place, ou _daranâba_ ; 16o le chef des
musulmans ou _yarhnâba_. Ces charges sont héréditaires en ce sens que le
titulaire de chacune est toujours choisi par l’empereur dans la proche
parenté du titulaire précédent.

L’empereur est entouré d’un grand nombre de pages (_sorhoné_, pluriel
_sorhondamba_), de gardes (_samandé_), de palefreniers (_ouirkima_) et
d’eunuques (_dioussaba_). Les pages sont de jeunes garçons qui doivent
demeurer vierges tant qu’ils sont en fonctions ; tous les ans, le chef
des prêtres leur présente à chacun successivement une calebasse d’eau
sacrée dans laquelle ils doivent se mirer le visage : selon la façon
dont leur figure se trouve reflétée dans l’eau, le chef des prêtres
découvre s’ils ont ou non enfreint la règle de chasteté qui leur est
imposée. Avant notre occupation, le _sorhoné_ convaincu d’avoir eu
commerce avec une femme était mis à mort séance tenante. La raison de
cette coutume est que les pages, assistant à toutes les conférences de
l’empereur avec ses ministres, sont détenteurs de secrets d’Etat qui
risqueraient d’être divulgués si les _sorhondamba_ avaient des relations
féminines. Lorsque les pages parviennent à l’âge d’homme, l’empereur les
renvoie après leur avoir donné une femme ; le premier-né de cette union
appartient à l’empereur : si c’est un garçon, il deviendra page à son
tour ; si c’est une fille, le Môrho-nâba la marie à un page mis à la
retraite ou à l’un de ses protégés.

Chaque matin, vers 7 heures, l’empereur sort de sa maison, monte à
cheval et fait le simulacre de se mettre en route ; mais, au bout de
quelques pas, il met pied à terre et rentre chez lui. L’origine de ce
rite remonte à l’aventure du nâba Ouarga, que j’ai contée plus haut.
Aussitôt cette cérémonie terminée, l’empereur s’installe dans une sorte
d’alcôve ou de niche disposée dans le mur d’enceinte de son habitation ;
les musiciens font résonner leurs instruments et tous les ministres
s’approchent et se prosternent devant le souverain, le front posé sur le
sol et les avant-bras frappant la terre à coups répétés, puis se jettent
de la poussière sur la tête. Après cette salutation, on procède à
l’expédition des affaires courantes : les cinq chefs de province se
présentent à tour de rôle, par ordre de préséance, chacun rendant compte
à l’empereur des événements survenus depuis la veille, prenant ses
instructions pour la journée et lui présentant les chefs de village ou
de quartier, ainsi d’ailleurs que les particuliers, qui ont quelque
réclamation à faire ou quelque demande à adresser. Le Môrho-nâba écoute
les requêtes, fait au besoin une rapide enquête auprès de ses ministres
ou auprès de témoins convoqués par ceux-ci et rend ses sentences.
Pendant l’audience, qui dure environ trois heures, l’empereur et ses
ministres absorbent fréquemment de la bière de mil. Vers 11 heures, le
souverain se retire dans ses appartements privés. Vers 3 heures, il
donne une nouvelle audience dans les mêmes conditions que le matin, mais
pour ne s’occuper que de questions d’ordre politique ou d’affaires de
justice criminelle[124].

Chaque geste du Môrho-nâba est réglé par un protocole minutieux et est
signalé par des airs de flûte ou de tambour, ainsi que par un claquement
de doigts exécuté par tous les assistants. S’il sort à cheval pour une
courte promenade dans les faubourgs de sa capitale, toute sa cour le
suit, qui à pied, qui à cheval ; les griots font retentir l’air de
vociférations, avec accompagnement de flûtes et de tambours. Un
palefrenier conduit sa monture à la longe, tandis que deux pages
soutiennent chacun l’un de ses étriers et qu’un troisième, marchant à
côté du cheval, abrite l’empereur sous un vaste parasol. Les autres
pages suivent, portant l’un le coussin, un autre l’épée du souverain, le
reste des jarres de bière de mil qui permettent au prince de se livrer,
au cours de sa promenade, à de copieuses libations.

La nuit, revêtu d’un déguisement et accompagné d’un seul page,
l’empereur parcourt incognito les divers quartiers de sa capitale, dans
le but de se renseigner sur ce qui se dit et sur ce qui se fait.

A certaines dates, il se rend dans deux endroits situés dans les
environs immédiats de la ville, endroits nommés l’un _Saba_ et l’autre
_Tienvi_, et il y procède à des sacrifices de bœufs, moutons et poulets,
dans le but de s’éviter tout ennui d’ordre physique ou moral.

Il a environ trois cents femmes, comprenant celles qu’il a épousées lui-
même et, en plus, les veuves de son prédécesseur, ainsi que les épouses
adultères de ses sujets que la coutume affecte au harem impérial. Toutes
ces femmes ne résident pas auprès du souverain : beaucoup habitent dans
des villages commandés par des eunuques et dont nul n’avait, avant notre
occupation, le droit d’approcher, sous peine de mort. Tous les ans, on
s’assure de la fidélité des épouses du Môrho-nâba en usant d’un procédé
analogue à celui employé pour surveiller la chasteté des pages ;
l’épouse reconnue coupable d’adultère est punie de mort, ainsi que son
complice. Il semble même que l’adultère commis avec une femme de
l’empereur soit considéré comme le crime le moins excusable, car les
_nâkomsé_ ou fils de chefs ne sont passibles de la peine de mort que
dans ce seul cas. Jamais les épouses du souverain ne font leurs couches
ni n’allaitent leurs enfants dans le palais impérial ; elles se
transportent pour cela dans les villages spéciaux confiés à la garde des
eunuques. Théoriquement, elles n’occupent pas un rang plus élevé que les
femmes des simples particuliers, mais en fait elles jouissent d’une
grande considération, comme tout ce qui touche à la personne de
l’empereur.

Les fils du Môrho-nâba, une fois sevrés, sont confiés à un gouverneur de
province ou à un chef de canton qui est chargé de leur éducation. A
l’âge de dix ans, ils reçoivent une femme en mariage et sont installés
chacun dans un village spécial, vivant là avec une cour calquée sur
celle de l’empereur, mais sans exercer nécessairement un commandement
territorial. Les prérogatives attachées au titre de fils de l’empereur
sont considérables, tant que vit leur père : elles leur confèrent le
droit de voler, de piller et même de tuer sans être inquiétés ; les fils
du souverain sont de plus exempts de tout impôt ; d’autre part, il leur
est interdit de résider dans la capitale du vivant de leur père. A la
mort du monarque, ses fils deviennent de simples _nâkomsé_ (fils de
chefs ou nobles), dont la situation est d’ailleurs encore fort
privilégiée.

Les filles de l’empereur et celles des rois vassaux peuvent demeurer
célibataires ou se marier ; mais dans l’un et l’autre cas, elles
jouissent du privilège de pouvoir accorder leurs faveurs à qui bon leur
semble, sans que leurs maris — si elles en ont — aient le droit de s’y
opposer.

L’un des fils — ou, à défaut de fils, l’une des filles — du souverain
est l’objet d’avantages spéciaux : à la mort de chaque Môrho-nâba en
effet, ses veuves choisissent l’un de ses jeunes enfants qui prend son
nom et continue en quelque sorte sa personnalité ; il n’exerce aucun
commandement, mais est entouré d’une cour semblable à celle de
l’empereur, jouit d’une considération presque égale à celle de ce
dernier et est comme lui un personnage sacré ou _kourita_ : nul n’a le
droit de lui résister ni de lui faire du mal.

Lorsque le décès d’un empereur a été constaté, on procède à son
inhumation et à ses funérailles dans la même forme que pour un simple
particulier, avec cette différence toutefois que les cérémonies ont plus
d’éclat et donnent lieu à des sacrifices plus importants ; avant notre
installation dans le pays, on procédait à cette occasion à des
sacrifices humains. Autrefois, à la mort de chaque empereur, on envoyait
l’une de ses épouses et l’un de ses chevaux à Gambaga et on les immolait
sur la tombe de Yennenga, arrière-grand-mère d’Oubri.

Pendant tout le temps que durait l’interrègne, le pays était plongé dans
la plus complète anarchie : chacun avait le droit de tuer, de piller et
de voler à sa guise ; les condamnés en cours de peine étaient, de plein
droit, grâciés et remis en liberté. Une fois les funérailles terminées,
un collège électoral s’assemblait mystérieusement, composé de quatre
ministres : le _Ouidi-nâba_, président, le _Larallé-nâba_, le _Gounga-
nâba_ et le _tamsôba_. La réunion se tenait dans un lieu aussi caché que
possible ; les partisans des différents compétiteurs au trône, en effet,
n’auraient pas manqué de venir troubler les opérations du Conseil, s’ils
avaient connu le lieu de la réunion. Une fois les membres du collège
électoral d’accord sur le choix du nouvel empereur — lequel ne pouvait
être pris que dans la descendance d’Oubri et se trouvait, dans la
pratique, être tantôt le frère et tantôt le fils ou le neveu de
l’empereur défunt —, ils prévenaient en secret l’élu qui, en se cachant
lui-même, venait se joindre à eux. Alors chacun des membres du conseil
convoquait ses guerriers. Le lendemain, on prévenait la population, qui
accourait aussitôt, et le nouveau souverain était alors proclamé par les
soins du _Ouidi-nâba_, non pas sous le nom qu’il avait porté jusque-là,
mais sous un surnom qui devenait en quelque sorte son titre impérial et
qui seul pouvait être prononcé désormais. Cet usage a subsisté jusqu’à
l’époque actuelle[125].

A partir du moment de la proclamation du nouvel empereur, les troubles
de l’interrègne prenaient fin. Le Môrho-Nâba, suivi des grands
dignitaires et de la foule, se rendait sous un figuier, près de la
demeure du _samandé-nâbila_ ou sous-chef des gardes impériaux, où il
passait la première journée de son règne. Le soir venu, il se rendait
chez le chef de village ou maire de Ouagadougou pour y passer la nuit et
la journée du lendemain. Le troisième jour, il se transportait dans un
quartier de la ville appelé _Paspanga_ où il recevait les chefs de
canton et les _nâkomsé_, qui venaient lui prêter serment de fidélité.
Après cette dernière formalité seulement, il se séparait des membres du
collège électoral et se rendait au palais impérial, accompagné du
_Baloum-nâba_, du _Kamsoro-nâba_ et de l’eunuque en chef du palais,
lequel portait le titre de _Zaka-nâba_. Tous ces rites ont été observés
encore lors de la proclamation du Môrho-nâba actuel.

Tant que durent les fêtes du couronnement, les compétiteurs malheureux
sont l’objet des plus cruelles railleries et des pires brimades. Mais,
comme je l’ai dit plus haut, aussitôt le nouvel empereur proclamé, les
désordres de l’interrègne prennent fin. La tradition locale ne mentionne
qu’un seul cas où, la décision du collège électoral n’ayant pas été
acceptée par le peuple, des troubles graves se produisirent même après
la proclamation du souverain : cela se passa lors de l’élection de
Sagha, fils de Kom I ; le peuple aurait voulu voir nommer Raoko, fils de
l’empereur Zombéré, et, mécontent de ce que l’élu n’était pas le
souverain de son choix, il refusa de reconnaître Sagha ; ce dernier ne
put prendre possession du pouvoir qu’après avoir livré, à la tête de ses
partisans, une sanglante bataille à son rival malheureux.

Les rois vassaux sont de véritables monarques et sont nommés dans les
mêmes conditions que l’empereur, par leurs propres ministres, sauf en ce
qui concerne le roi de Béloussa, lequel est toujours désigné par le
Môrho-nâba lui-même. Ces rois vassaux jouissent de toutes les
prérogatives de la souveraineté, nomment eux-mêmes leurs chefs de canton
et administrent à leur guise leurs royaumes respectifs.

Quant aux gouverneurs des provinces impériales, ils sont nommés par
l’empereur, qui choisit dans la parenté du gouverneur défunt le
remplaçant de ce dernier. Ils jouissent du reste de pouvoirs
considérables, sont entourés chacun d’une cour nombreuse, mais sont
placés sous le contrôle direct de l’empereur. Les chefs de canton des
provinces impériales sont nommés par le Môrho-nâba, sur la présentation
des gouverneurs de province ; eux aussi sont toujours pris dans la
proche parenté du chef qu’ils sont appelés à remplacer. Ils sont sous
les ordres directs des gouverneurs, par l’intermédiaire desquels ils
doivent passer pour s’adresser à l’empereur. Ce sont eux qui procèdent à
la nomination des chefs de village, choisis eux aussi dans la famille du
chef à remplacer. Les villages entourant directement la capitale forment
avec celle-ci un canton spécial, le _Bagaré_, qui est administré
directement par l’empereur.

Les gouverneurs de province, la plupart des chefs de canton et même les
chefs des villages importants sont assistés chacun d’un ou plusieurs
_baloum_ ou _baloum-nâba_, sorte d’intendants ou maîtres du palais,
qu’ils choisissent comme il leur plaît. Ces _baloum_ sont parfois
d’anciens esclaves ou d’anciens pages, le plus souvent des individus
quelconques appartenant au menu peuple, mais jamais ils ne sont pris
parmi les _nâkomsé_ ; leur charge n’est pas héréditaire ; elle confère
le pouvoir de parler et d’agir au nom du chef qu’assiste le _baloum_.

La coutume ne prévoit pas qu’un chef quelconque, de l’empereur aux chefs
de village, puisse être, à proprement parler, destitué de ses fonctions.
Un chef qui donne des sujets de plainte au souverain est convoqué par
celui-ci, sous un prétexte quelconque, et mis à mort sans autre forme de
procès : tout au moins est-ce ainsi que les choses se passaient avant
l’occupation française. Lorsque, soupçonnant le motif véritable qui le
faisait convoquer à la cour de l’empereur, le chef ne s’y rendait pas de
bonne volonté, une colonne était envoyée contre lui avec mission de
s’emparer de sa personne.

A la fin de l’hivernage, avant notre installation en pays mossi, les
chefs de canton devaient venir saluer l’empereur et lui remettre une
sorte d’impôt consistant en bœufs, moutons, chevaux, mil, cauries, etc.
En outre, chaque fois que le souverain avait besoin de quelque chose, il
chargeait les gouverneurs de province de le lui procurer ; ceux-ci alors
convoquaient leurs chefs de canton, qui réunissaient à leur tour leurs
chefs de village, lesquels se procuraient, par l’intermédiaire des chefs
de famille, les animaux, denrées ou objets demandés. Enfin, chaque fois
qu’un indigène quelconque se présentait au Môrho-nâba, il devait lui
remettre un présent en rapport avec son état de fortune.

Des droits de place étaient perçus sur les marchés au profit de
l’empereur, qui avait droit aussi aux défenses des éléphants tués sur
son territoire, ainsi qu’à un quartier des buffles et grosses antilopes
abattus par les chasseurs. Enfin le droit de confiscation, dont le
Môrho-nâba pouvait user sans être limité par aucune règle précise, lui
permettait en cas de besoin d’accroître les ressources tirées de ses
revenus ordinaires.

De leur côté les gouverneurs de province avaient le droit de se faire
remettre par leurs chefs de canton tout ce dont ils pouvaient avoir
besoin pour l’entretien de leur famille et de leur suite, et les chefs
de canton usaient du même droit vis-à-vis des chefs de village relevant
de leur autorité. Les chefs de village à leur tour recevaient un certain
nombre de cadeaux de leurs administrés. En sorte que les charges pesant
sur les habitants de l’empire étaient en somme assez considérables, et
d’autant plus lourdes qu’elles étaient souvent irrégulières et
arbitrairement imposées.

Il n’existait pas d’armée permanente. Mais, en cas de guerre, les
gouverneurs de province convoquaient les chefs de canton, qui se
rendaient à leur appel avec tous les hommes valides dont ils pouvaient
disposer. Tous se groupaient autour du _tamsôba_. Les cavaliers étaient
armés de la lance et les fantassins de l’arc ; les uns et les autres se
servaient également de sabres, de casse-têtes et de haches de guerre.

Quant à la police, elle n’était guère assurée que par les soins des
particuliers, qui procédaient eux-mêmes à l’arrestation des délinquants
dont ils avaient à se plaindre et prenaient l’initiative de les
poursuivre devant la juridiction compétente (tribunaux de famille, de
quartier, de village, de canton, de province ou de royaume, et enfin le
tribunal de l’empereur).

J’ai parlé à plusieurs reprises des _nâkomsé_ : ils comprennent tous les
individus qui peuvent se prétendre issus d’Oubri, le premier Môrho-nâba,
et constituent la noblesse du pays. C’est exclusivement parmi eux que se
peuvent recruter les empereurs, les rois vassaux, les gouverneurs de
province et les chefs de canton. Tous ne sont pas pourvus d’un
commandement, mais tous jouissent, de par leur naissance, de privilèges
spéciaux, dont certains ont dû être abolis du reste par l’autorité
française : de ce nombre était le droit de piller les caravanes de
passage et de se faire remettre par les indigènes non nobles tout ce
qu’il leur plaisait de réclamer. Il fut de tout temps interdit aux
_nâkomsé_ de tuer des gens sans nécessité, mais les meurtres commis par
eux n’entraînaient comme châtiment qu’une simple mise aux fers de peu de
durée. De plus, quels que fussent leurs crimes, ils avaient le privilège
de ne pouvoir être jugés que par l’empereur. Les femmes issues de la
descendance d’Oubri ne jouissent en principe d’aucune prérogative
spéciale, mais leur naissance leur permet cependant de vivre d’une façon
particulière : elles demeurent dans une indépendance à peu près absolue
vis-à-vis de leurs maris, à moins toutefois que ces derniers ne soient
eux-mêmes des _nâkomsé_.


                      =II. — L’empire du Yatenga.=


L’empire mossi du Yatenga, bien que moins étendu que celui de
Ouagadougou, eut une histoire extérieure plus brillante : ce furent ses
chefs en effet, et non pas ceux de Ouagadougou, qui dirigèrent sur
Tombouctou et Oualata ces fameuses expéditions dont Sa’di nous a
conservé le souvenir. Nous avons l’habitude de donner le nom de Mossi à
la région de Ouagadougou et d’appeler « roi du Mossi » l’empereur de
Ouagadougou, mais il ne faut pas oublier que les habitants du Yatenga —
au moins ceux qui appartiennent à la fraction dirigeante — sont des
Mossi tout aussi bien que ceux de Ouagadougou et que le souverain de
Ouahigouya porte le titre de _Môrho-nâba_ tout comme son collègue de
Ouagadougou. D’ailleurs la vraisemblance, les itinéraires suivis, le nom
même du « roi des Mossi » cité par le _Tarikh-es-Soudân_[126], tout
démontre clairement que les armées mossi qui ne craignirent pas d’aller
empiéter sur les domaines de l’empereur de Mali et de Sonni Ali venaient
du Yatenga.

Nous avons vu[127] comment, au début du XIe siècle, _Raoua_[128], fils
de Ouidiraogo et petit-fils de la princesse dagomba Yennenga, ayant reçu
de son père le gouvernement des pays situés au Nord de Tenkodogo,
s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’au _Zandoma_, y
avait établi sa résidence et s’était taillé, aux dépens des Dogom et des
Nioniossé, un royaume vassal de celui commandé à Tenkodogo d’abord par
son père Ouidiraogo et ensuite par son frère Zoungourana. Les
descendants de Raoua lui succédèrent sur le trône de Zandoma, mais, dans
la seconde moitié du XIe siècle, ils cessèrent de relever du roi de
Tenkodogo, qui était devenu vassal de l’empereur Oubri, pour reconnaître
comme suzerain ce dernier lui-même, lequel n’était autre que le neveu de
Raoua. Et c’est ainsi que le royaume de Zandoma, à ses débuts, constitua
en quelque sorte une province de l’empire naissant de Ouagadougou.

Sous le règne de Nassébiri, fils et troisième successeur d’Oubri, un
fils de l’empereur, nommé _Ouamtanango_, dirigea une expédition
militaire dans la partie du Yatenga demeurée indépendante, fit alliance
avec les Nioniossé, embaucha les forgerons de cette peuplade comme
sapeurs et, continuant l’œuvre de Raoua, acheva de chasser dans les
montagnes les Dogom autochtones.

Un peu plus tard, sous le règne de Ninguem, frère de Nassébiri, un autre
fils de ce dernier nommé _Ya-Diga_, jaloux des lauriers de Ouamtanango,
alla également faire une expédition au Yatenga. Pendant qu’il se
trouvait dans ce pays, son oncle Ninguem mourut à Lâ, où il avait établi
sa résidence, et Koundoumié, fils de Ninguem, profita de l’absence de
son cousin Ya-Diga, plus âgé que lui, pour se faire proclamer empereur,
vers l’an 1170. Pabré, sœur de Ya-Diga, s’empara alors des amulettes
sacrées provenant de Riâlé, l’arrière grand-père d’Oubri[129], amulettes
à la possession desquelles était attachée la faculté d’exercer le
pouvoir suprême, et elle réussit à les apporter à son frère, qui
résidait alors à _Goursi_, dans le Yatenga. Koundoumié se mit à la
poursuite de Pabré, mais, arrivé à Yâko, il n’alla pas plus loin,
l’anarchie s’étant déclarée derrière lui dans ses Etats, et il revint en
arrière pour châtier les rebelles et se fixer à Tiéou. Ya-Diga demeura
donc en possession des amulettes sacrées ; il fut rejoint bientôt à
Goursi par un de ses frères nommé Yaouloumfao-Gama, qui amenait avec lui
une bande de rebelles décidés à refuser l’obéissance à Koundoumié : se
sentant alors de taille à résister à son cousin, Ya-Diga se fit lui
aussi proclamer empereur des Mossi (_Môrho-nâba_) et fonda un second
Etat mossi indépendant, avec Goursi comme capitale. Cet Etat fut appelé
_Yatenga_, c’est-à-dire « terre de Ya ». Sa fondation définitive
remonterait donc à la fin du XIIe siècle.

Vers la même époque, un frère ou parent de Ya-Diga, appelé _Kouda_ comme
le fils et successeur de Koundoumié, fondait un troisième Etat mossi
indépendant au _Riziam_.

A la mort de Ya-Diga (vers 1200 environ), le pays appelé aujourd’hui
Yatenga comprenait donc trois royaumes mossi, tous fondés et gouvernés
par des descendants de Ouidiraogo : celui du _Zandoma_, vassal de
l’empereur de Ouagadougou ; celui du _Riziam_, indépendant ; celui de
_Goursi_ ou du Yatenga propre, également indépendant. Ce dernier devait
plus tard absorber les deux autres et devenir l’empire du Yatenga.

A Ya-Diga succéda son frère _Yaouloumfao-Gama_, qui dut régner de 1200 à
1225 environ. A la mort de ce dernier, _Kourita_, deuxième fils de Ya-
Diga, s’empara du pouvoir au détriment de son aîné _Guéda_ ; mais celui-
ci alla chercher des partisans à Lâ, dans l’empire voisin, parvint à
s’emparer de Goursi et chassa Kourita dans la brousse, où il mourut
(vers 1230). A Guéda succéda un autre de ses frères, nommé _Tounougoum_.
Ensuite régnèrent _Possinga_ et _Nasségué_, tous les deux fils de
Tounougoum.

C’est sous le règne de Nasségué (1320-1340 vraisemblablement) qu’eut
lieu la prise de Tombouctou par les Mossi du Yatenga, en 1333. Nous
savons par Sa’di que la garnison mandingue laissée à Tombouctou par
Kankan-Moussa prit la fuite, que Nasségué pilla la ville et l’incendia,
puis se retira avec un immense butin, et qu’après son départ les troupes
de l’empereur de Mali Maghan réoccupèrent la place.

A Nasségué succédèrent ses fils _Somna_ et _Vanté-Baragouan_. Ce dernier
(1350-1380) agrandit le domaine de ses prédécesseurs en ajoutant à la
province de Goursi celles de Boussoum et de Somniaga et en s’emparant de
Lâ sur l’empereur de Ouagadougou[130].

_Bonga_ ou _Lambouéga_, fils et successeur de Vanté-Baragouan
(1380-1410), annexa au Yatenga le royaume de _Zandoma_, jusque là vassal
de l’empire de Ouagadougou. Voici, d’après la tradition, dans quelles
circonstances s’opéra cette annexion : Bonga fit mettre du poison dans
de la viande de bœuf et envoya cette viande, à titre de présent de bonne
amitié, aux chefs de Bassi, de Kouba et de Tangaï, vassaux du roi de
Zandoma ; ayant mangé de cette viande, ces chefs moururent ; Bonga fit
alors déclarer par les augures qu’ils étaient morts pour avoir refusé de
reconnaître son autorité ; aussitôt le roi de Zandoma, dernier
descendant de Raoua, ainsi que le chef de Bembella et tous ses autres
vassaux, par crainte d’un sort semblable, fit sa soumission à Bonga. Ce
fut probablement ce dernier — ou l’un de ses successeurs immédiats —
qui, vers le début du XVe siècle, alla faire une incursion dans le
Massina, s’avançant jusque sur les rives du lac Débo.

Après Bonga régnèrent successivement six souverains que la tradition
donne comme ses fils ; à mon avis, il conviendrait de traduire ici
« fils » par « descendants », sans quoi il serait difficile d’expliquer
la période de plus d’un siècle qui, selon toute vraisemblance, s’écoula
entre la mort de Bonga et celle du sixième de ses successeurs. Ces six
empereurs furent : _Sougounam_ (1410-1430) ; _Kissoum_ (1430-1435), qui
transféra la capitale de Goursi à _Sissamba_, à dix kilomètres à l’Ouest
de Ouahigouya ; _Zangayella_ (1435-1460), qui annexa le canton de
Bougounam, dernière parcelle du royaume de Zandoma demeurée encore
indépendante du Yatenga ; _Lanlassé_ (1460-1475) ; _Nasséré_ ou
_Nassodoba_ (1475-1500) et _Yamba_ (1500-1530).

Ce fut Nasséré, l’avant-dernier de ces six successeurs de Bonga, qui
s’illustra par son expédition dans le Bagana en 1477, son entrée à
Oualata en 1480 et le sac de cette ville. Nous avons vu que, trois ans
après la prise de Oualata, l’armée de Nasséré se rencontra près du lac
de Korienza avec celle de Sonni Ali-Ber et, mise en déroute par ce
dernier, dut se replier sur le Yatenga. Nous avons vu aussi que le
fondateur de la dynastie des Askia à Gao, Mohammed Touré, entreprit en
1497-1498 contre Nasséré une expédition à laquelle il donna toutes les
allures d’une guerre sainte et que le Yatenga, sans que son indépendance
en ait été ébranlée, eut beaucoup à souffrir de cette attaque. Cependant
les randonnées de Nasséré avaient porté la terreur dans les pays de
l’Ouest et c’est à elles que le nom des Mossi dut d’être connu en Europe
dès la fin du XVe siècle : en effet, à la suite des razzias de Nasséré
dans le Bagana et du sac de Oualata, l’empereur de Mali qui régnait
alors envoya aux comptoirs portugais de la Côte une ambassade dans le
but d’implorer l’aide de Jean II, roi de Portugal, contre les attaques
dont son territoire était l’objet de la part des Mossi[131].

Après Yamba, successeur de Nasséré, régnèrent six empereurs que les
traditions de Ouahigouya donnent comme fils de Kissoum, deuxième
successeur de Bonga : je ferai, au sujet de cette prétendue filiation,
les mêmes réserves que j’ai faites au sujet des six empereurs soi-disant
fils de Bonga. Ce furent : _Niogo_ (1530-1560), _Parima_ (1560-1590),
_Koumpaougoum_ (1590-1620) ; _Nâbasséré_ ou Nasséré II (1620-1660), qui
tenta en vain de s’emparer du royaume de Yâko, vassal de l’empire de
Ouagadougou ; _Toussourou_ (1660-1690) et _Sini_ (1690-1720)[132].

Ensuite régna _Pigo_ (1720-1739), qui est donné comme fils de Nâbasséré,
et qui transféra la capitale de Sissamba à _Tziga_, à 30 kilomètres au
Sud-Sud-Est de Ouahigouya.

Après Pigo, nous commençons à avoir des dates plus certaines. A la mort
de ce souverain, le trône devait revenir à son frère Kango. Mais
_Ouabégo_, donné comme fils de Parima et alors chef du canton de Pirima,
usurpa le pouvoir en 1739. Kango et son neveu Sagha se rendirent à
Ségou[133] pour demander à Denkoro Kouloubali, fils et successeur de
l’empereur banmana Biton, de les aider à lutter contre Ouabégo ; ils
avaient amené avec eux une autruche et, comme cet oiseau était alors
inconnu des gens de Ségou, ils firent croire aux Banmana que c’était un
poulet et que tous les poulets du Yatenga étaient de la même taille.
Kango d’ailleurs était un magicien extraordinaire : sur sa demande, un
Banmana le tua et enferma son cadavre dans une grande jarre, de laquelle
Kango, sept jours après, sortit vivant. Fortement impressionné par
l’autruche et par la résurrection de Kango, l’empereur de Ségou[134]
donna à ce dernier une armée ; avec l’aide de cette armée et des Peuls
Dialloubé, Kango vainquit Ouabégo et le tua au village de Ridimba en
1754.

_Kango_, qui régna de 1754 à 1787 voulut se créer une capitale nouvelle
et, dans un endroit inhabité appelé _Gossa_, il fit construire une
grande forteresse à étages qu’il appela _Ouahigouya_ ou mieux
Ouayougouya, c’est-à-dire « venir saluer », parce qu’il obligea tous les
chefs de canton à venir lui rendre hommage en ce lieu selon la mode
usitée à la cour de Ouagadougou. Kango fit la guerre au roi de Yâko et
le battit, et il soumit une partie du pays samo. Il fit tous ses efforts
pour faire cesser les guerres de village à village. Mais les guerriers
banmana qu’il avait amenés de Ségou se livraient au pillage : pour s’en
débarrasser, il les emmena dans la direction de Yâko, sous prétexte de
colonne ; arrivé près de la rivière de Niességa, il fit camper sa troupe
dans les hautes herbes, alors complètement sèches et, à la tombée de la
nuit, après avoir eu soin de faire mettre les Mossi à l’écart, il mit le
feu aux herbes : beaucoup de Banmana furent rôtis, d’autres furent
assommés par les Mossi, ceux qui purent s’échapper retournèrent à Ségou.
Cela se passait vers 1760 : Ngolo Diara, alors empereur de Ségou, voulut
venger ses compatriotes et partit en guerre contre le Yatenga, mais il
fut repoussé par Kango. Plus tard, à la suite d’une sorte de guerre
civile qui éclata à Ségou, les commerçants dioula de cette ville
s’enfuirent et se réfugièrent au Yatenga ; Ngolo demanda à Kango de les
lui renvoyer et, sur son refus, dirigea pour la deuxième fois une
colonne contre l’empire de Ouahigouya ; cette colonne n’eut pas plus de
succès que la précédente et Ngolo mourut pendant cette expédition, suivi
de près dans la tombe par son adversaire (1787)[135].

Kango fut un monarque cruel ; il faisait périr sur des bûchers à Pissi,
près de Ouahigouya, les gens qui lui déplaisaient. Des familles ainsi
décimées par lui se vengèrent. L’empereur n’avait pas d’enfants et s’en
désespérait ; enfin il lui naquit une fille. Un complot, dans lequel
entrèrent ses propres femmes, fut ourdi pour tuer la malheureuse
enfant : les notables, à l’occasion de la naissance de cette dernière,
apportèrent à Kango des étoffes comme cadeaux et, suivant la coutume,
l’empereur donna ces étoffes à ses femmes, qui les jetèrent sur le
nouveau-né et l’étouffèrent.

_Sagha_, neveu de Kango et fils de Pigo, régna de 1787 à 1803 et résida
à Tziga. _Kaogo_ (1803-1806), autre fils de Pigo, fit une expédition
malheureuse contre les Tombo de Bandiagara ; lui aussi résida à Tziga.
_Tougouri_ (1806-1822), fils de Sagha, résida à Ouahigouya ; il fit la
guerre au roi de Yâko, échoua une première fois, puis, sept ans après,
parvint à détruire ce village, mais sans parvenir à annexer le royaume
de Yâko au Yatenga. _Tanga_ ou _Kom_ (1822-25), deuxième fils de Sagha,
fit colonne contre les Samo de la région de Koury.

_Ragongo_ (1825-31), troisième fils de Sagha, eut à lutter contre son
frère Kourgo qui, aidé des Peuls du Massina, brûla Ouahigouya et rasa la
forteresse construite par Kango. Ragongo se réfugia à Tziga, mais revint
sept jours après, surprit l’armée de Kourgo pendant que les guerriers
étaient ivres de _dolo_ (bière de mil), la mit en déroute et
reconstruisit Ouahigouya. Kourgo, réfugié à Gomboro, y mourut peu après.

_Ridimba-nâba_ (1831), frère de Ragongo et chef de Ridimba (d’où son
surnom), s’empara du pouvoir par usurpation sur son frère aîné Diogoré-
nâba, auquel il reprochait d’avoir pris parti pour Kourgo. Mais
_Diogoré-nâba_ (ou Zogo-nâba) le vainquit, le chassa dans le Massina et
régna de 1831 à 1834 ; il installa sa capitale à Zougounam. Sous son
règne commença une famine terrible qui désola le Yatenga pendant sept
ans et au cours de laquelle on tua des vieillards pour les manger.

_Totébalobo_ (1834-1850), fils de Sagha, résida à Tziga. Il devint
aveugle vers 1840 et son frère Yemdé essaya alors de le renverser ; n’y
pouvant parvenir, Yemdé engagea Totébalobo à faire la guerre au roi
mossi indépendant du _Riziam_, qui résidait à cent kilomètres à l’Est de
Ouahigouya. Totébalobo partit avec Yemdé et vainquit le roi du Riziam à
Riziam même et à Sabassé ; le prince vaincu se réfugia dans la montagne,
chez les Tombo. Comme l’empereur retournait à Tziga, Yemdé fit prendre à
son frère une mauvaise direction lors de la traversée de l’étang de
Bama : le souverain aveugle s’embourba et périt dans la vase.

_Yemdé_ (1850-77), devenu nâba du Yatenga, fit la paix avec le roi du
Riziam, qui reconnut sa suzeraineté. C’est donc sous le règne de Yemdé
que le Yatenga atteignit la limite extrême de son extension
territoriale. Ce souverain fit colonne au Massina, puis à Lâ et dans le
Djilgodi. Après lui régnèrent : _Sanoum_ (1877-79), fils de Kaogo ;
_Noboga_ (1879-84), fils de Tougouri ; _Pigo II_ (1884-85), fils de
Totébalobo, qui mourut au bout de sept mois de règne.

_Baogo_ (1885-95), fils de Yemdé, chassa à Gomboro, chez les Samo, les
frères de Noboga, qui rallièrent à leur cause plusieurs villages mossi
et firent une guerre longue mais sans succès à Baogo. Mamadou Laki, chef
des Peuls Dialloubé du Massina, et l’un des propres ministres de Baogo,
firent en 1893 cause commune avec les frères de Noboga, installés alors
à Tiou, au Nord-Ouest du Yatenga. Baogo, craignant pour le maintien de
son autorité, envoya alors des émissaires à Bandiagara au capitaine
Destenave, pour l’inviter à venir à Ouahigouya et à l’aider dans sa
lutte contre les révoltés, alors commandés par Bagaré, l’aîné des frères
survivants de Noboga. Le capitaine Destenave vint à Ouahigouya en 1894,
mais refusa d’aider Baogo dans sa lutte et chercha à le réconcilier avec
Bagaré, sans succès d’ailleurs. Après le départ de cet officier, Baogo
alla attaquer Tiou, mais il fut battu par Bagaré et les Dialloubé et,
blessé d’une flèche, mourut à Sim en 1895.

_Bagaré_ ou _Bouilli_ (1895-99), fils de Tougouri, se rendit alors à
Ouahigouya et s’empara du pouvoir. Le chef de Roba, fils de l’empereur
Tanga, chercha à le détrôner mais fut vaincu à Réko. Le capitaine
Destenave, au cours d’un deuxième voyage à Ouahigouya, reçut la
soumission de Bagaré, qui se plaça sous le protectorat français ; cet
officier, pour asseoir l’autorité du nouvel empereur, dut détruire le
village de Sissamba, qui s’était révolté contre Bagaré. Cependant ce
dernier avait toujours contre lui ses cousins, les descendants des
frères de Tougouri, qui lui reprochaient d’avoir tué son prédécesseur
Baogo ; ils voulaient donner le pouvoir au chef d’Ouro, fils de
Totébalobo, mais, pour ne pas attirer sur lui le mauvais sort en le
proclamant empereur du vivant de Bagaré, ils choisirent comme chef
provisoire une fille de Baogo nommée Nâpoko, laquelle confia le
commandement de l’armée des révoltés à un guerrier réputé appelé
_Sidayété_. Celui-ci, partant de Tziga, vint détruire Ouahigouya et
força Bagaré à se réfugier à Bango, à 15 kilomètres au Nord-Ouest de sa
capitale. Le lieutenant Voulet se trouvant à passer à Tiou, Bagaré l’y
vint saluer et lui demanda sa protection ; Voulet, avec l’armée de
Bagaré et des partisans Dialloubé, battit Sidayété à Sim, à Soulou et à
Rambi et réinstalla Bagaré à Ouahigouya (1896). Mais, six mois après le
départ de Voulet pour Ouagadougou, Sidayété chassa de nouveau Bagaré à
Bango ; l’empereur vaincu fit avertir Voulet, alors à Barani (cercle
actuel de Koury), qui revint au Yatenga, battit Sidayété à Barga et à
Salla et chassa ses bandes du côté de Ouagadougou. Mais, après le départ
de Voulet, Sidayété reprit une troisième fois Ouahigouya, où cependant
Bagaré était réinstallé peu après (1898) par le commandant Destenave,
qui établissait dans la capitale du Yatenga un poste français avec un
résident (capitaine Bouticq, puis capitaine Bouvet).

_Liguidi_ (1899-1902), frère de Bagaré, ne pouvant se faire obéir des
Samo, implora le secours du capitaine Bouvet, qui, au cours d’une
colonne de police, ramena les révoltés à l’obéissance (1900).

_Koboga_, fils de Noboga et quarantième successeur de Ya-Diga, règne à
Ouahigouya depuis 1902.

L’empereur du Yatenga, nous l’avons vu, porte comme celui de Ouagadougou
le titre de _Môrho-nâba_ ; la capitale de l’empire a varié d’emplacement
bien des fois : les localités où elle fut installée le plus souvent sont
Sissamba, Tziga et Ouahigouya.

L’empereur nomme les _soloum-nâba_ (chefs de province) et approuve la
nomination des _tenga-nâba_ (chefs de village). Les chefs de province et
les rois vassaux, jusqu’à l’occupation française, venaient chaque année
saluer le souverain et lui apporter leur tribut. Les principaux
dignitaires de la cour étaient et sont encore : le _togou-nâba_, chargé
de répéter à haute voix dans les audiences les paroles du souverain,
d’administrer les villages relevant directement de celui-ci, de
transmettre ses ordres aux chefs de province et de donner l’investiture
au successeur de l’empereur défunt ; le _ouidi-nâba_, chef de la
cavalerie et gouverneur des villages commandés par les fils du
souverain, ainsi que des Peuls Dialloubé et Fitoubé et d’une partie des
Samo ; le _rassoum-nâba_, chef des serviteurs de l’empereur, gouverneur
des Nioniossé, d’une partie des Yarhsé ou Dioula musulmans et des Peuls
Tôrobé, exécuteur des hautes-œuvres, chef des prisons et gardien du
trésor ; le _baloum-nâba_, maître du palais, chef des pages,
palefreniers et eunuques, introducteur des visiteurs et plaignants, et
gouverneur d’une partie des Samo et des Dioula ; le _sôba-nâba_,
introducteur des chefs de province et lieutenant du baloum-nâba ; le
_samandé-nâba_, chef des fantassins et remplaçant éventuel du togou-
nâba ; le _ouidikim-nâba_, lieutenant du ouidi-nâba ; le _bagaré-nâba_,
gardien des troupeaux et chef des esclaves, lieutenant du rassoum-nâba ;
le _bougouré-nâba_, chef des soldats recrutés parmi les esclaves ; le
_kom-nâba_, remplaçant éventuel du rassoum-nâba et chef d’une partie des
fantassins ; le _diaka-nâba_, gardien des amulettes impériales apportées
autrefois par la sœur de Ya-Diga ; le _yaogo-nâba_, gardien des
sépultures impériales ; le _saba-nâba_, chef des forgerons et lieutenant
du kom-nâba ; le _tôm-nâba_, second lieutenant du baloum-nâba, chargé de
donner aux chefs venant recevoir l’investiture la poignée de poussière
nécessaire pour saluer l’empereur : en échange de cette poignée de
poussière, le chef nouvellement investi donnait une femme au tôm-nâba.

L’impôt était payé en mil par les Nioniossé et les Samo, en sel par les
Dioula, en bœufs par les Peuls. Les Mossi ne payaient pas d’impôt à
proprement parler, mais contribuaient au tribut annuel versé à
l’empereur par les chefs de province. Les caravanes étaient astreintes à
un droit de circulation payable en nature.

Les chefs de province étaient choisis par l’empereur dans la famille de
leur prédécesseur ; parfois cependant le souverain nommait à ces
fonctions certains de ses favoris. Ces chefs de province avaient chacun
une cour copiée sur celle de l’empereur. Ils nommaient les chefs de
village en se basant sur le système appliqué par le souverain à la
nomination des chefs de province. Les chefs de village étaient toujours
des Mossi, même en pays étranger ; ils versaient un tribut annuel au
chef de leur province.

A côté du chef de village mossi (_tenga-nâba_), il existe souvent un
_tenga-sôba_ ou « maître de la terre » qui est généralement le
descendant de l’une des familles autochtones qui occupaient le pays
avant les Mossi (familles nioniossé en particulier) ; le _tenga-sôba_,
quand il existe, est en même temps grand-prêtre[136]. Là où les Mossi
n’ont pas trouvé d’occupants du sol lors de leur arrivée au Yatenga, le
tenga-nâba et le tenga-sôba se confondent dans la personne d’un
fonctionnaire unique. Au point de vue religieux, les tenga-sôba sont
sous l’autorité du tenga-sôba de Bougouré, lequel descend des anciens
rois des Nioniossé. En cas de différend relatif au régime des terres,
c’est le tenga-sobâ et non le tenga-nâba qui est choisi comme juge.


                  =III. — L’empire de Fada-n-Gourma.=


La fondation de l’empire de Fada-n-Gourma remonte, nous l’avons vu, au
début du XIe siècle, comme celle de l’empire de Ouagadougou et des
premières colonisations mossi au Yatenga. _Diaba Lompo_, fils de
Ouidiraogo, frère de Zoungourana et de Raoua et oncle d’Oubri, établit
la domination de la descendance de Riâlé sur le pays des Gourmantché
actuels : de lui et de ses successeurs, nous ne savons pas grand-chose,
à de rares exceptions près. L’histoire de cet empire nous est beaucoup
moins connue que celle des deux empires mossi de même origine et sans
doute le rôle qu’il joua dans l’histoire générale du Soudan fut beaucoup
plus effacé.

La tradition[137] nous a conservé cependant les noms de 24 empereurs qui
se succédèrent depuis le XIe siècle jusqu’à l’époque actuelle et dont le
24e, qui règne encore aujourd’hui à Youngou, Nioungou, Noungou ou Younga
— appellations indigènes de la ville de Fada-n-Gourma —, serait le
descendant direct de Diaba Lompo, fondateur de la dynastie. Pour moi, je
crois que la liste effective des souverains de Fada-n-Gourma doit être
plus longue et que certains noms n’ont pas été retenus par la tradition,
sans quoi la durée moyenne de chacun des règnes dépasserait trente-cinq
ans, ce qui est beaucoup.

Quoi qu’il en soit, voici la liste des vingt-quatre empereurs dont les
noms nous sont parvenus. Après Diaba Lompo auraient régné son fils
Tidapo, puis Ountani fils de Tidapo, puis Bayidoba, puis _Labi Diédo_ :
ce dernier aurait, par ses victoires sur les Dogom et les Bariba, donné
à l’empire et au peuple des Gourmantché leurs limites actuelles ; enivré
de sa puissance, Labi Diédo, dans un accès d’orgueil, tira une flèche
contre le ciel ; comme il levait la tête pour suivre le trajet de la
flèche, celle-ci retomba sur l’un de ses yeux et le tua. Après lui
régnèrent Tentuoriba, puis _Tokourmou_, réputé pour sa jalousie et sa
férocité : frappé de ce que les traits de ses enfants différaient de ses
traits propres, il soupçonna ses femmes de l’avoir trompé ; les anciens
du pays cherchèrent à lui démontrer la fausseté de son raisonnement en
lâchant devant lui des vaches et des veaux préalablement séparés en deux
groupes, l’un de vaches et l’autre de veaux, et en lui montrant un veau
brun qui, guidé par l’instinct filial, allait retrouver une vache
blanche qui était bien sa mère ; mais cette démonstration ne convainquit
pas Tokourmou, qui fit construire une maison dans le lit d’une rivière,
à l’époque des basses eaux, et y enferma toutes ses femmes, à
l’exception de trente qui trouvèrent grâce à ses yeux ; lorsque la crue
survint, la maison fut engloutie et toutes les malheureuses périrent.

Après ce monarque cruel vint une série de sept empereurs dont nous ne
savons que les noms : Guima, Gori, Bogoré frère du précédent, Kampadi,
Kambambi, Tankoïdé et Barissongué. Ensuite régna _Yendablé_ (fin du XVIe
siècle ou commencement du XVIIe), qui dirigea une colonne contre
Sansanné-Mango et rapporta un butin considérable. Ses successeurs
furent : Yembirima, Bangama, Yengama, Yenkirima, Yenkiablé, Yempabou,
Yempadougou, Yenkouaré et enfin _Bantchandé_, l’empereur actuel.

Il semble que l’autorité des souverains de l’Etat gourmantché n’était
réellement absolue que dans la province de Fada-n-Gourma ; il y avait
des luttes fréquentes entre l’empereur et ses vassaux : c’est ainsi
qu’en 1895, lors de notre installation dans le pays, Bantchandé était en
guerre avec Touri-ntouri-ba, chef de Matiakouali, et avec le chef de
Diapaga. En 1897 le lieutenant Baud arriva à Fada-n-Gourma, consolida
l’autorité de Bantchandé et amena Touri-ntouri-ba à faire sa soumission.
Le chef de Diapaga demeura indépendant jusqu’à ce qu’un poste français
eût été créé auprès de sa résidence, en 1907.

Les usages de la cour de Fada-n-Gourma sont très analogues à ceux
observés à Ouagadougou et à Ouahigouya, mais l’empereur porte le titre
de _mbaro_ au lieu de celui de Môrho-nâba. Avant l’occupation française,
l’empire était divisé en dix-huit provinces, dont l’une relevait
directement du monarque, tandis que les dix-sept autres étaient
commandées chacune par un chef vassal de l’empereur et nommé par ce
dernier, toujours dans une famille déterminée.

La province impériale comprenait, outre Fada-n-Gourma, les villages de
Gayéri, Boulgou, Pagou, Bartibogou, Kodiar, Namounou et la partie de
Bilanga habitée par des Yansi. Les noms ou chefs-lieux des dix-sept
provinces vassales étaient : Diapaga ou Diapangou, Bilanga (partie
habitée par des Gourmantché), Piéla, Tchenhou, Bogandé, Nebba, Yamba,
Matiakouali, Bizougou, Gobnangou, Konkobiri, Madiori, Pama, Diabo,
Kominianga, Youmtenga et Nabangou ; la province de Diabo était surtout
peuplée de Mossi et les trois dernières de Yansi.

[Illustration : Carte 10. — Les empires mossi et gourmantché.]


[Note 119 : 1er volume, pages 305 et suivantes.]

[Note 120 : Voir à ce sujet _le Pays Mossi_ par M. le lieutenant Marc.]

[Note 121 : 1er volume, page 309.]

[Note 122 : Ces appellations n’étaient pas spéciales à l’empire de
Ouagadougou : l’empire du Yatenga portait aussi le nom de _Môrho_, son
souverain celui de _Mô-nâba_ et ses habitants celui de _Môssé_ ou
_Mossi_.]

[Note 123 : Ouagadougou — ou mieux _Ouaghadogho_ — ne doit pas remonter,
en tant qu’agglomération importante, au-delà de l’empereur Niandeffo,
c’est-à-dire de la fin du XIIIe siècle, bien qu’il existât déjà un
village sur le même emplacement au temps d’Oubri. M. le lieutenant Marc
suppose que cette localité constituait dès le XIIe siècle un centre
commercial important ; son opinion, que je ne partage pas, est basée sur
une phrase du _Tarikh-es-Soudân_ (page 46 de la traduction) disant que
« les gens de — ou du — _Ouaghdou_ » étaient ceux qui se rendaient en
plus grand nombre à Tombouctou pour y trafiquer, lors des débuts de la
prospérité de cette ville (époque qu’il faudrait d’ailleurs reporter
plutôt au XIIIe siècle) ; mais il me semble impossible de traduire
l’expression du texte autrement que par « les gens du Ouagadou » et
d’entendre par _Ouaghdou_ autre chose que la province du Sahel où se
trouve Goumbou.]

[Note 124 : Comparer la grande analogie existant entre les usages encore
suivis de nos jours à la cour de l’empereur de Ouagadougou et ceux
suivis autrefois aux cours de Ghana, Mali et Gao. Tous les détails
donnés ici sur l’organisation intérieure de l’empire de Ouagadougou sont
empruntés presque textuellement à la monographie du cercle de
Ouagadougou rédigée par M. l’administrateur Carrier d’après ses propres
observations et celles de ses prédécesseurs.]

[Note 125 : Le nom que portait l’empereur avant son couronnement devient
un terme proscrit, même dans la langue courante et même appliqué à des
objets d’un usage familier. Ainsi le prédécesseur du Môrho-nâba actuel,
avant son avènement, portait le nom de _Kouka_, mot qui désigne une
espèce de tamarinier et qui est donné souvent comme prénom en pays
mossi ; lorsque Kouka fut proclamé empereur, il prit le surnom de
_Ouobdérho_ (l’éléphant) : à partir de cet instant, tous les habitants
de l’empire qui s’appelaient Kouka changèrent leur nom en _Nâbiouré_, ce
qui signifie « nom du nâba » et le tamarinier de l’espèce _kouka_ fut
appelé également _nâbiouré_ (Lieutenant Marc, _le Pays mossi_).]

[Note 126 : Ce nom est écrit par Sa’di _Na’sira_ ou _Na’séré_ : or
l’empereur du Yatenga qui vivait à la fin du XVe siècle, c’est-à-dire à
l’époque où _Na’sira_ pilla Oualata, s’appelait _Nasséré_ ou
_Nassodoba_, d’après les traditions conservées à Ouahigouya.]

[Note 127 : 1er volume, pages 308 et 310.]

[Note 128 : Presque toutes les traditions consignées ici qui se
rapportent à l’empire du Yatenga ont été empruntées à la monographie du
Cercle de Ouahigouya par M. l’administrateur Vadier.]

[Note 129 : Voir 1er volume, pages 307 et suivantes.]

[Note 130 : Lâ devait faire retour, quelque temps après, à l’empire de
Ouagadougou.]

[Note 131 : Peu après, une expédition portugaise amena à Lisbonne des
gens du golfe du Bénin qui apprirent à Jean II l’existence d’un puissant
monarque appelé _Ogané_ qui donnait l’investiture à leur roi. Les
Portugais crurent pouvoir identifier ce monarque avec le fameux « Prêtre
Jean ». En 1488, un Ouolof amené à Lisbonne parla à Jean II de
l’empereur des Mossi, lui disant que les Etats de ce prince puissant
commençaient au-delà de Tombouctou en s’étendant vers l’Orient et
ajoutant que ce souverain se conformait, sur beaucoup de points, aux
coutumes des peuples chrétiens ; Jean II en conclut que le roi des Mossi
pouvait bien être le Prêtre Jean et se confondre avec l’_Ogané_ dont on
lui avait parlé précédemment, et il confia à un Abyssin une lettre pour
le « roi de Moses », lettre qui, naturellement, ne parvint jamais à son
adresse. Barth, se fondant sur ces faits rapportés par de Barros, a fait
d’_Ogané_ le titre royal de l’empereur des Mossi ; ce même mot a été
rapproché, un peu à la légère, par le lieutenant Desplagnes, du titre de
_hogoun_ porté par les chefs des Tombo, mais inconnu des Mossi. A mon
avis, l’_Ogané_ signalé à Jean II était tout simplement un souverain
résidant non loin de la Côte du Bénin : on sait que « chef » se dit
_ogan_ dans plusieurs dialectes de la Côte des Esclaves. (Voir à ce
sujet _le Pays Mossi_, par le lieutenant Marc, pages 4 et suivantes).]

[Note 132 : Toutes ces dates sont approximatives.]

[Note 133 : Kango et Sagha atteignirent le Bani près de Poromani (ou
Fouroumané), en aval de San, et remontèrent ce fleuve jusqu’en face de
Ségou.]

[Note 134 : Si Kango est demeuré quelque temps à Ségou, ce qui est
probable, l’empereur banmana qui lui confia une armée n’était plus sans
doute Denkoro, mort en 1740, mais _Ton-mansa_, dont l’avènement eut lieu
la même année.]

[Note 135 : Les dates de l’avènement et de la mort de Kango sont
exactement celles que la tradition assigne au règne effectif de
l’empereur de Ségou Ngolo Diara, qui, monté sur le trône en 1750, ne
s’empara définitivement du pouvoir qu’en 1754 et mourut en 1787.]

[Note 136 : A comparer un régime absolument analogue qui existe en pays
mandé : le _dougoutigui_, maître du sol et chef de la religion,
représente les plus anciens occupants du pays ; le _kountigui_, sorte de
maire ou administrateur du village, est un simple fonctionnaire
représentant le pouvoir central.]

[Note 137 : Presque toutes les traditions historiques relatives à cet
empire ont été empruntées à la monographie du Cercle de Fada-n-Gourma
par M. l’administrateur Maubert.]




                               CHAPITRE V

                         =Le royaume de Diara
                        (XIe au XVIIIe siècles)=


         =I. — La dynastie des Niakaté= (XIe au XIIIe siècles).


Nous avons vu précédemment[138] comment le Kingui et le Diafounou
avaient été colonisés, dès la fin du VIIe siècle, par des Soninké venus
du Diaga, comment un éphémère royaume soninké s’était constitué vers 750
dans le Ouagadou et comment le dernier roi du Ouagadou s’était emparé
vers 790 de Ghana sur les Judéo-Syriens, en même temps que certains de
ses sujets allaient renforcer les colonies soninké de la région où
existait déjà, depuis le VIIe siècle, la ville de _Diara_, située à peu
de distance au Nord-Est de Nioro.

Ces colonies soninké du Kingui et du Diafounou relevèrent plus ou moins
directement de l’empire de Ghana durant toute la période de la puissance
des Sissé, c’est-à-dire depuis la fin du VIIIe siècle jusqu’en 1076,
époque de la prise de Ghana par les Almoravides et du premier
démembrement de l’empire de Ghana. Parmi les Etats soninké indépendants
qui se créèrent à la suite de ce démembrement furent ceux du Kingui, du
Kaniaga et du Bakounou, fondés, le premier par la famille des Niakaté,
Diakhaté ou Diagaté, le second par celle des Diarisso et le troisième
par celle des Doukouré. Le royaume du Bakounou n’a pas eu d’histoire à
proprement parler et nous pouvons nous contenter de ce qui a été dit à
son sujet à l’occasion de la formation du peuple soninké[139]. Le
royaume du Kaniaga, devenu plus tard l’empire de Sosso, fera l’objet du
chapitre suivant. Je ne m’occuperai pour l’instant que du royaume du
Kingui ou de Diara.

Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à ajouter à ce que j’ai rapporté plus
haut[140] concernant la fondation à Diara, par les Niakaté, d’un royaume
qui semble avoir eu des débuts assez modestes. La dynastie des Niakaté
se maintint au pouvoir depuis la fin du XIe siècle ou le commencement du
XIIe jusque vers 1270 ; son autorité ne devait pas s’étendre bien loin,
mais se faisait sentir probablement, en dehors du Kingui, sur le
Kéniarémé, le Guidioumé et le Diafounou ; les Niakaté devaient, au moins
à partir de la fin du XIIe siècle, être plus ou moins vassaux des
empereurs de Sosso. Le dernier prince de cette dynastie, et le seul dont
les traditions que j’ai eues à ma disposition aient conservé le nom,
_Mana-Maghan Niakaté_, parvint à étendre son pouvoir sur une partie du
Kaarta, du Diangounté et du Bakounou ; peut-être la défaite de
Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, par Soundiata, empereur des
Mandingues, en 1235, favorisa-t-elle l’extension du domaine de Mana-
Maghan. Mais ce dernier ne fut affranchi de la tutelle de Sosso que pour
tomber sous celle, plus ou moins directe, de Mali. J’ai raconté[141] la
fin tragique de Mana-Maghan et de ses deux fils Bemba et Mana ; je
m’étais arrêté à la prise du pouvoir par _Fié-Mamoudou Diawara_, en 1270
environ.


             =II. — La dynastie des Diawara= (1270 à 1754).


Fié-Mamoudou, le premier des rois diawara de Diara, fut un prince habile
et puissant. Les Berbères du Tagant, ayant entendu dire que tous les
pays se disputaient son alliance, lui envoyèrent une ambassade chargée
de lui amener, en guise de présent, trois cents jeunes captives.
L’ambassade arriva à Diara, alors que Mamoudou résidait encore à
Toundoungoumé ou Touroungoumbé, village très voisin de Diara, où avait
habité et où était mort son père Daman-Guilé. Le personnage le plus
influent de la capitale, nommé _Diabigné-Doumbé_ et qui passe pour être
l’ancêtre de la famille des Kamara chez les Kâgoro, logea chez lui les
ambassadeurs, fit asseoir les trois cents captives sur la place publique
et chargea son fils _Fato-Makhan_, ami personnel du nouveau roi, d’aller
prévenir ce dernier. Fato-Makhan enfourcha son cheval aussitôt, se
rendit à Toundoungoumé et informa Mamoudou de l’événement qui défrayait
alors toutes les conversations, ajoutant que, parmi les trois cents
captives des Berbères, il en était une qui dépassait en beauté toutes
les autres. Mamoudou fut enchanté de la nouvelle et il s’apprêtait à
réclamer cette jeune fille pour en faire son épouse, lorsque son
principal conseiller, nommé Fakaloumpan, lui dit à l’oreille :
« N’épouse pas cette fille ; donne-la en mariage à celui qui t’a parlé
d’elle et qui évidemment la désire ; tu trouveras facilement une autre
femme et tu auras la paix. » Le roi écouta cet avis et dit à Fato-Makhan
qu’il lui offrait la belle captive : « Que te donnerai-je en échange ?
demanda Fato-Makhan. — Donne-moi Diara », répondit le roi, qui savait
que les partisans des Niakaté étaient encore nombreux dans cette ville
et que, tant qu’il ne pourrait y entrer en maître, son autorité
demeurerait précaire.

« Si je te donne Diara, reprit Fato-Makhan, comment te conduiras-tu vis-
à-vis de moi et des miens ? — Ce que faisaient les Niakaté, dit
Mamoudou, je le ferai ; comment se conduisaient-ils vis-à-vis de sa
famille ? — Selon la coutume établie. — J’accepte de faire de même. — Eh
bien, conclut Fato-Makhan, je te remettrai le sabre royal et, si cela te
plaît, tu seras notre roi ; si cela ne te plaît pas, tu demeureras un
simple particulier et tu épouseras la belle captive. »

Etant ainsi tombé d’accord avec Mamoudou, Fato-Makhan retourna à Diara
et raconta tout à son père. Celui-ci trouva de son goût l’arrangement
intervenu et le fit accepter par tous les notables de Diara. Puis il
alla lui-même chercher Mamoudou qui, alors seulement, fit pour la
première fois son entrée solennelle dans la capitale du royaume, escorté
de ses guerriers, et reçut le serment d’obéissance de tous les chefs.

L’empereur qui régnait alors sur le Tekrour, et qui appartenait à la
dynastie des Sossé, ayant lui aussi entendu parler de la puissance de
Mamoudou, expédia à son tour à Diara une ambassade. Ses envoyés furent
éblouis de la richesse du roi et de la prospérité du pays et, sur le
rapport qu’ils en firent à l’empereur de Tekrour lors de leur retour au
Fouta, celui-ci leva une armée pour aller piller Diara. Mamoudou marcha
à la rencontre de l’expédition toucouleure, la mit en déroute et la
poursuivit jusque sur les rives du Sénégal. Comme il se préparait à
regagner son royaume, il fut trahi par un de ses frères, qui renseigna
les Toucouleurs sur l’itinéraire qu’il devait suivre ; les ennemis lui
tendirent une embuscade et réussirent à le tuer. Avant de rendre le
dernier soupir, Mamoudou recommanda à Fato-Makhan, son fidèle
lieutenant, de se rendre le plus vite possible à Diara, de prendre dans
son magasin le sabre royal et de le suspendre à l’épaule de son fils
Silla-Makhan, encore enfant, afin d’empêcher le traître de s’emparer du
pouvoir[142].

Fato-Makhan remplit sa mission consciencieusement, et _Silla-Makhan
Diawara_ succéda à son père sur le trône de Diara. C’est sous son règne
— qui se déroula à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle —
que, vers l’an 1300, la ville de _Nioro_ fut fondée par des Peuls
Diawambé que Mana-Maghan Niakaté avait amenés du Kaarta au Kingui vers
1250.

Silla-Makhan régna quarante ans et eut trente-sept enfants, dont quinze
garçons. Son fils aîné _Daman_ résidait auprès de son père à Diara et
lui succéda après sa mort. Les autres s’installèrent dans divers
villages du Kingui ou même dans d’autres provinces du royaume,
s’emparèrent du commandement de ces villages ou provinces et le
transmirent à leurs descendants. C’est ainsi que l’un d’eux, nommé
Bandiougou, s’établit à Yéréré ; un autre, Ouali, se fixa à
Toundoungoumé ; Faré s’installa à Bouli, Aïssé à Mérémédi, Samba à
Diabigué, Mokoti à Diala (dans le Nord du Kaarta), Dabo au Diangounté,
etc. Plusieurs quittèrent le royaume et allèrent fonder des villages
diawara au Boundou et au Fouta.

Après Daman, qui mourut sans doute vers 1350, ses descendants
continuèrent à occuper le trône de Diara. Le royaume se maintint pendant
quatre siècles, mais il ne constitua jamais un véritable empire
comparable à ceux de Ghana, de Gao, de Mali, de Tekrour ou même de
Sosso. Nous avons vu qu’il s’était trouvé plus ou moins directement
englobé dans l’empire mandingue à l’époque de Soundiata (XIIIe siècle) ;
dès les premières années du XVIe siècle, l’Askia Mohammed I étendit sa
suzeraineté jusqu’au Kingui, et le royaume de Diara passa de la tutelle
de Mali sous celle de Gao ; redevenu à peu près indépendant à la fin du
même siècle, après la victoire du pacha Djouder sur l’Askia Issihak II,
il ne devait pas tarder à être annexé à l’empire banmana des Massassi.

Ce furent des querelles de famille et des disputes au sujet de la
préséance qui précipitèrent la décadence du royaume et furent l’occasion
de sa ruine. Les descendants directs de Daman, qui constituaient la
branche aînée des Diawara, avaient reçu le nom de _Sagoné_ ; les
descendants de Dabo, frère de Daman, établis au Diangounté, formaient la
branche des _Dabora_ ou _Daboro_. Ces deux fractions ne tardèrent pas à
devenir ennemies : les Dabora entraînèrent dans leur parti les
descendants de Mokoti, établis à Diala, et voulurent, vers l’an 1450,
forcer la main au souverain alors régnant pour qu’il désignât son
successeur parmi eux ; ayant échoué dans leur dessein, ils résolurent
d’employer la force et déclarèrent la guerre aux Sagoné. Ceux-ci furent
vainqueurs et obligèrent les Dabora à demeurer dans leur province. Trois
siècles passèrent, sans que les haines des deux familles se fussent
apaisées.

Vers 1750, il se trouva que le roi de Diara, chef des Sagoné, et son
vassal le chef des Dabora étaient amoureux d’une même femme et se
partageaient ses faveurs ; le premier était laid et ne se risquait que
de nuit chez sa belle, craignant que celle-ci ne voulût plus de lui si
elle venait à apercevoir son visage ; or une nuit, tandis que le roi
était chez sa maîtresse, son rival s’introduisit dans la chambre des
amants sous prétexte de reprendre une bague qu’il y avait oubliée et il
alluma du feu, soi-disant pour y voir clair mais en réalité pour rendre
visible aux yeux de la femme la laideur du Sagoné. Celui-ci, d’autant
plus furieux que la belle l’accabla de moqueries, jura solennellement
que le feu allumé par la main du chef des Dabora ne s’éteindrait pas de
sitôt, ce qui équivalait à une déclaration de guerre. Les hostilités en
effet s’ouvrirent peu après : les Dabora, soutenus par les Maures Oulad-
Mbarek, étaient sensiblement les plus forts, et les Sagoné appelèrent à
leur secours l’empereur banmana du Kaarta, Sébé ou Sié Kouloubali, qui
n’attendait que cette occasion pour arrondir son domaine. Sébé tomba sur
les Dabora, les vainquit, mais annexa le Diangounté au Kaarta au lieu de
le restituer au roi de Diara. Puis, sous prétexte de défendre le Kingui
contre les Oulad-Mbarek, dont la puissance devenait redoutable, il se
porta jusqu’à Nioro, enleva le pouvoir aux Diawara et partagea ce qui
restait du royaume de Diara en provinces relevant directement de son
autorité (1754).

Comme nous le verrons en parlant de l’histoire des empires banmana, la
lutte continua longtemps encore au Kingui entre les Diawara et les
Banmana-Massassi, et ce ne fut que sous le règne du dernier empereur du
Kaarta, Kandia, un siècle environ après la main-mise de Sébé Kouloubali
sur le royaume de Diara, que les Massassi furent définitivement
vainqueurs des Diawara et installèrent leur capitale à Nioro (1846),
pour en être chassés quelques années après par El-Hadj Omar en 1854.

[Illustration : Carte 11. — Le royaume de Diara.]

  DELAFOSSE                                              Planche XX

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 39. — Cavaliers Touareg

exécutant une charge de parade contre le vapeur _Ibis_, à Bamba.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 40. — Scène de danse guerrière chez les Malinké.]


[Note 138 : 1er volume, pages 256 à 263.]

[Note 139 : 1er volume, pages 265 et 266.]

[Note 140 : 1er volume, pages 266 et 267.]

[Note 141 : 1er volume, page 267 et plus loin pages 273 à 276.]

[Note 142 : Au sujet de l’origine de ce sabre légendaire, voir le 1er
volume, pages 272 et 273.]




                              CHAPITRE VI

                   =L’Empire de Sosso ou du Kaniaga
                        (XIe au XIIIe siècles).=


L’Etat soninké dont je vais tenter de retracer ici la brève histoire
n’eut ni la durée ni l’éclat de l’empire de Ghana, mais il fut
cependant, à un moment donné, maître des destinées du Soudan. Le nom de
sa capitale, _Sosso_, ou celui de la fraction dirigeante de sa
population, les _Sossé_, transmis à la postérité par Ibn-Khaldoun, a été
longtemps confondu avec celui des Soussou, alors que, à mon avis, ces
derniers n’ont jamais participé à sa formation ni à sa gloire : c’est
tout au moins ce qui résulte d’un examen consciencieux des traditions
locales, comme de la lecture attentive des quelques documents écrits que
nous possédons sur ce sujet.

J’ai relaté plus haut[143] comment les Soninké s’étaient établis dans le
_Kaniaga_ et y avaient fondé à diverses reprises des colonies qui, en se
soudant entre elles, donnèrent naissance à un véritable Etat. Dès la fin
du VIIe siècle, nous avons vu la migration de l’ancêtre Digna passer par
le Kaniaga en se rendant du Diaga à Dioka. Vers 750, Goumaté-Fadé, père
du clan des Diarisso, Diaressi ou Yaressi, recevait du roi du Ouagadou
le gouvernement de la partie septentrionale du Bélédougou et Diaméra-
Sogona celui de la partie méridionale du Kaniaga ; ce dernier fixait sa
résidence à _Guesséné_ ou près de Guesséné. Quelque quarante ans plus
tard, lors du démembrement du Ouagadou, Goumaté-Fadé devenait le chef
indépendant d’une petite province habitée par sa propre famille et celle
de Diaméra-Sogona. Cette province ne tarda pas à être annexée à l’empire
de Ghana et à former une sorte de petit royaume vassal de cet empire.

Lorsque la prise de Ghana en 1076 par les Almoravides provoqua un
nouveau mouvement de migration parmi les Soninké, un grand nombre de
gens de cette nation s’enfuirent de l’Aoukar et allèrent dans le Kaniaga
rejoindre leurs compatriotes. C’est à ce moment, très vraisemblablement,
que l’Etat soninké du Kaniaga se constitua définitivement, sous le
commandement d’une dynastie issue de Goumaté-Fadé et appartenant au clan
des _Diarisso_.

L’empire de Ghana n’avait pas été en réalité détruit par la conquête
almoravide, mais celle-ci l’avait fortement ébranlé et, lorsque la
domination berbère eut pris fin, vers 1090, avec la mort d’Aboubekr-ben-
Omar, le souverain de Ghana n’était plus assez puissant pour rétablir
son autorité sur les petits Etats qui s’étaient constitués dans le Sud,
à la faveur de la main-mise momentanée des Lemtouna sur la grande
métropole soninké. C’est ainsi que le royaume du Kaniaga conserva son
indépendance et put, à son tour, devenir un empire.

D’après les traditions indigènes, la dynastie des _Diarisso_ compta sept
princes, qui se succédèrent de 1076 à 1180 environ. Le premier, _Kambiné
Diarisso_, descendait de Goumaté-Fadé ; ce fut lui qui, déjà fort âgé à
cette époque, organisa l’Etat après la prise de Ghana par Aboubekr-ben-
Omar, installant sa capitale dans une localité voisine de Guesséné qui
fut plus tard appelée _Sosso_, ainsi que nous le verrons dans un
instant.

Son fils _Souleïmân_ lui succéda vers 1090, un peu après la mort
d’Aboubekr-ben-Omar, et eut pour successeur son propre fils _Banna-
Boubou_ (1100-1120). C’est sous le règne de ce dernier que les Peuls,
venant de l’Ouest, auraient fait leur première apparition au Kaniaga ;
la famille royale des Diarisso les accueillit avec bienveillance : le
roi, ses fils et ses principaux officiers prirent femmes dans les
familles nobles des nouveaux immigrants, familles qui appartenaient au
clan des _Sô_ ou _Férôbé_ : c’est ce qui fit donner aux descendants de
ces unions le nom de _Sossé_ (descendance des Sô) ; plus tard, l’emploi
de cette appellation s’étant généralisé, elle fut appliquée à tous les
habitants du Kaniaga ou tout au moins à tous les membres de la classe
dirigeante. C’est également cette circonstance qui fit donner le nom de
_Sosso_ (village des Sô) à la capitale de l’Etat et à l’Etat lui-même.

Après Banna-Boubou régna son fils _Makhan_ (1120-1130), généralement
connu sous le nom de Ouagadou-Makhan parce que sa mère était originaire
du Ouagadou et l’avait mis au monde dans ce dernier pays, où elle était
allée faire ses couches. A Makhan succédèrent _Gané_ (1130-1140),
_Moussa_ (1140-1160) et _Birama_ (1160-1180), tous descendants de
Kambiné Diarisso.

Birama fut le dernier prince de cette dynastie. Il avait laissé neuf
fils, issus de deux mères distinctes ; l’aîné des enfants du premier lit
voulut, à la mort de son père, s’emparer du pouvoir, mais la succession
lui fut disputée par l’aîné des enfants du second lit. Les autres fils
prirent parti chacun pour son frère utérin et une querelle s’ensuivit
qui dégénéra en bataille. Les enfants du second lit, se sentant les plus
faibles, appelèrent à leur secours un chef renommé nommé _Diara Kannté_,
qui avait été le meilleur général de Birama ; c’était un Soninké d’une
caste inférieure, que certaines traditions disent originaire de la
province de Ouossébougou tandis que d’autres le font venir de Tirakka,
escale du Niger autrefois célèbre et voisine de Tombouctou qui la
supplanta[144].

Quoi qu’il en soit, l’intervention de Diara Kannté amena la victoire des
enfants du deuxième lit, qui étaient cinq frères ; mais, lorsqu’il
s’agit de savoir lequel des cinq monterait sur le trône, les disputes
recommencèrent et des horions furent de nouveau échangés. Ce que voyant,
Diara Kannté s’empara lui-même du pouvoir, se fit reconnaître comme
empereur par les notables et exila tous les fils de Birama dans le
Kaarta.

La dynastie des _Kannté_, qui succéda ainsi à celle des Diarisso vers
1180, ne compta que deux princes : Diara Kannté et _Soumangourou_ (ou
Soumahoro) Kannté. Celui-ci régna de 1200 environ à 1235 et ce fut sous
son commandement que l’empire de Sosso parvint à son apogée, pour
disparaître aussitôt après. Très peu de temps après son avènement, en
1203, Soumangourou s’emparait de Ghana sur le dernier des souverains de
la dynastie des Sissé, descendants de Kaya-Maghan, et annexait à son
propre empire ce qui restait encore de l’empire de Ghana, c’est-à-dire
l’Aoukar, tout le Bagana et le Diaga. Le royaume de Diara et celui du
Bakounou ou de Goumbou (royaume des Doukouré) devenaient bientôt vassaux
de l’empire de Sosso. Ainsi, en outre du Kaniaga et de ses anciennes
dépendances immédiates, qui étaient le Nord du Bélédougou, Ségou et
Sansanding, le domaine impérial de Soumangourou Kannté s’étendait vers
1230 sur la majeure partie des pays compris entre le Niger à l’Est, le
Sénégal au Sud, le Galam et le Tagant à l’Ouest et le Sahara au Nord.

C’est la prise de Ghana par Soumangourou qui amena la fondation de
_Oualata_ : le conquérant n’était pas demeuré à Ghana et, après avoir
sans doute consciencieusement pillé la ville, il était retourné à
Sosso[145], laissant seulement une garnison composée de Sossé pour faire
respecter son autorité et percevoir les impôts. Les Sossé, semble-t-il,
et Soumangourou lui-même étaient païens, tandis que la majorité des
Soninké de Ghana avaient été convertis à l’islam par les Almoravides.
Soit parce qu’il leur déplaisait de subir le contact et le joug des
infidèles, soit en raison des déprédations de la garnison sossé, les
principales familles musulmanes de Ghana se portèrent à quelque distance
vers le Nord-Ouest et, en 1224, fondèrent Oualata près de puits à côté
desquels les nomades avaient coutume de camper pour abreuver leurs
chameaux et qu’on appelait à cause de cela _Birou_, ce qui signifie
« les tentes » en langue soninké. C’est ainsi que Oualata remplaça Ghana
comme port commercial du désert.

Cependant Soumangourou, parvenu au faîte de sa puissance, allait avoir à
se mesurer avec un rude adversaire, l’empereur du Mandé Soundiata Keïta,
qui résidait vraisemblablement alors à Kangaba, en amont de Bamako.
Depuis longtemps, l’empereur de Sosso avait compris que l’Etat mandingue
naissant constituait un danger pour son autorité et il avait essayé de
l’empêcher de se constituer. Il eut facilement raison des onze frères de
Soundiata, mais il devait échouer vis-à-vis de ce dernier.

La tradition rapporte en effet que Naré-Famagan Keïta, père de
Soundiata, laissa en mourant douze fils : à peine l’aîné avait-il
succédé à son père que Soumangourou, accouru de Sosso à Kangaba, le tua,
puis s’en retourna au Kaniaga. A l’aîné succéda le second, qui eut le
même sort, et ainsi de suite jusqu’au onzième inclusivement. C’est alors
que le douzième et dernier, Soundiata, monta sur le trône du Mandé,
trône fort précaire alors, ainsi qu’on le voit, d’autant plus que le
nouveau prince, encore tout jeune, était depuis sept ans paralysé et ne
pouvait se tenir debout. Dès que Soumangourou fut informé de l’avènement
de Soundiata, il accourut à Kangaba pour le tuer comme il avait fait de
ses prédécesseurs, mais, se trouvant en face d’un enfant infirme, il
dédaigna de le mettre à mort et se contenta de le menacer pour le cas où
il ne reconnaîtrait pas sa suzeraineté, après quoi il retourna à Sosso
d’après certaines traditions ou, selon d’autres, demeura à Kangaba
jusqu’à la guérison de Soundiata. En tout cas le Mandé était en fait, à
ce moment, sous la domination de l’empereur de Sosso.

Cependant le jeune Soundiata bouillait de colère et s’épuisait en
efforts stériles pour se lever et courir après cet ennemi dont il ne
pouvait digérer le mépris. Il dit aux gens de son entourage : « Donnez-
moi une barre de fer pour m’aider à me lever. » On rassembla tous les
forgerons et on leur fit fabriquer une énorme barre de fer. Soundiata la
saisit et tenta de se soulever en s’appuyant dessus, mais elle se tordit
sous son effort et il dut se rasseoir. Les forgerons en firent une
autre, plus solide encore, mais qui se tordit comme la première. Une
troisième eut le même sort. Alors un nommé Kékotondi, homme sage et
avisé, conseilla de donner tout simplement à Soundiata le bâton royal de
son père ; on le lui donna : en s’appuyant dessus, Soundiata réussit à
se mettre debout et sa paralysie disparut aussitôt. Tout le monde
immédiatement acclama le jeune prince en criant : « Qu’il soit roi du
Mandé comme l’a été son père et qu’il dépasse ce dernier en
puissance ! » C’est à ce moment, d’après les traditions citées plus
haut, que Soundiata aurait chassé Soumangouru de Kangaba et l’aurait
contraint à retourner à Sosso.

Nous verrons plus loin, en étudiant l’histoire de l’empire mandingue,
comment Soundiata parvint à établir sa domination sur le Sangaran, la
province de Labé (Fouta-Diallon), le Sud du Bélédougou et la région de
Koulikoro, empiétant même sur les domaines de Soumangourou à Kénientou
ou Kénienko, sur la rive droite du Niger en aval de Koulikoro.

L’empereur de Sosso, mis au courant de ces faits, revint à Kangaba dans
l’intention de mettre ses menaces d’antan à exécution, mais cette fois
il eut peur et se hâta de retourner chez lui pour préparer sa propre
défense. Sur ces entrefaites, une sœur de Soundiata nommée Diégué-
Maniaba Souko se rendit à Sosso ; elle plut à Soumangourou, qui décida
de l’épouser. La mère de Soumangourou déconseilla cette union à son
fils, lui disant que cette jeune fille ne pouvait être venue à lui que
dans le dessein de le trahir ; mais l’empereur n’écouta pas les avis de
sa mère et épousa Diégué-Maniaba. Le soir de ses noces, lorsqu’il voulut
user de ses droits d’époux, sa jeune femme refusa par trois fois de se
donner à lui ; Soumangourou lui ayant demandé la raison de sa conduite,
elle lui dit : « Je ne me donnerai à toi que si tu me révèles ce que tu
crains et ce que tu ne crains pas. — Je ne crains rien ni personne au
monde, répondit l’empereur, si ce n’est un ergot de coq blanc ; c’est là
en effet mon _tana_[146] et, si quelqu’un jetait seulement sur moi un
ergot de coq blanc, je mourrais immédiatement. » Diégué-Maniaba alors
s’abandonna et, Soumangourou s’étant ensuite endormi, elle se leva,
sortit du palais impérial dont les gardiens — payés par elle cent gros
d’or chacun — lui ouvrirent la porte, prit le cheval de Soumangourou,
monta dessus et s’enfuit à toute vitesse pour ne s’arrêter qu’une fois
arrivée dans le Mandé, à la maison de son frère, auquel elle raconta
tout.

Soundiata envoya aussitôt chercher un ergot de coq blanc. On trouva un
coq blanc chez Fina-Maghan, dit Silla-Makamba, qui devint peu après
gouverneur du pays de Ségou et qui passe pour être l’ancêtre d’une
partie du clan des Kamara. Fina-Maghan tua le coq, retira l’un de ses
ergots et le fixa en guise de pointe à une flèche, puis il remit la
flèche magique au chef des gardes de Soundiata, qui n’était autre que
l’oncle de ce dernier, Danguina Konnté, chef du Sangaran.

Cependant un devin avait dit à Soumangourou : « Un sort a été jeté sur
toi ; si tu ne tues pas la fille de ta sœur pour le conjurer, Soundiata
te tuera. » Soumangourou tua donc la fille de sa sœur. Celle-ci,
furieuse, courut révéler à Soundiata que le _tana_ de son frère était un
ergot de coq blanc ; Soundiata vit bien alors que sa propre sœur Diégué-
Maniaba lui avait dit la vérité, et il partit immédiatement à la tête de
douze bandes de guerriers, pour combattre Soumangourou.

Ce dernier s’était également préparé à la guerre. Les deux armées se
rencontrèrent à _Kirina_, près et au Nord de Koulikoro[147], Soundiata
arrivant par le Sud du Bélédougou et Soumangourou ayant passé par
Sansanding. Soundiata, apercevant devant lui comme un gros nuage noir,
demanda : « Quel est ce nuage sombre qui vient de l’Est ? » On lui
répondit : « Ce que tu prends pour un nuage n’est autre chose que
l’armée de Soumangourou. » L’empereur de Sosso cependant demandait à ses
hommes : « Quelle est cette grande montagne qu’on aperçoit à l’Ouest ? »
On lui répondit : « Ce sont les guerriers de Soundiata. » Les deux
armées ayant pris contact, un combat furieux s’engagea à la mode
homérique : Soundiata se mit à invectiver les soldats de son adversaire
qui, terrorisés par la voix du roi mandingue, coururent se cacher
derrière leur chef ; Soumangourou aussi invectiva l’armée mandingue :
chaque fois qu’il criait, huit têtes se dressaient sur ses épaules, et
les soldats de Soundiata, effrayés, se sauvèrent derrière leur chef.
Alors Soundiata cria à son oncle Danguina : « Passe-moi la flèche. » Et,
saisissant la flèche armée de l’ergot de coq blanc, il la lança lui-même
sur Soumangourou.

La flèche atteignit l’empereur de Sosso, qui s’évanouit aussitôt aux
yeux de tous, sans que personne ait pu savoir ce qu’il était devenu.
Seulement le bracelet d’argent qu’il portait au bras tomba à terre et,
depuis, un baobab poussa à l’intérieur du bracelet : on peut voir encore
ce baobab à Kirina[148].

La tradition rapporte que, après avoir frappé Soumangourou, la flèche
magique rebondit jusqu’à _Soro_, ricocha de là à _Sorokoto_, puis à
_Kénientou_, puis à _Morolanga_, et alla enfin tomber à _Ségala_.
J’ignore où il faut placer Soro, Sorokoto et Morolanga : sans doute ces
points devaient être situés non loin du Niger, entre Koulikoro et Ségou.
Kénientou ou Kénienko est un village situé sur la rive droite du fleuve
entre Koulikoro et Niamina. Quant au Ségala mentionné par la tradition,
ce peut être le village de ce nom placé sur la rive droite du Niger en
face de Niamina ou plutôt celui qui se trouve dans le Kaniaga, au Nord-
Est de Sosso. Sans doute cette légende signifie que, après avoir défait
et tué Soumangourou à Kirina, Soundiata s’empara successivement des
divers villages et pays qui dépendaient de Sosso, jusques et y compris
le Kaniaga lui-même.

Ce qui est certain en tout cas, c’est que la bataille de Kirina, qui eut
lieu probablement en 1235, marqua la fin de l’empire de Sosso :
Soundiata annexa à l’empire du Mandé toutes les contrées qui relevaient
jusqu’alors de la suzeraineté de Soumangourou et transporta sa résidence
non loin du lieu de sa victoire, entre Kirina et Niamina, où il bâtit
une ville qui fut appelée _Mandé_ ou _Mali_ en souvenir du pays
d’origine de son fondateur et du berceau de son empire.

Quant aux parents et aux familiers de Soumangourou, les _Sossé_, ils se
décidèrent à fuir la domination du vainqueur et, se portant vers
l’Ouest, ils arrivèrent au Tekrour avec leurs derniers partisans.
Quelques années après la chute de l’empire de Sosso, vers 1250, ces
Sossé s’emparaient du pouvoir sur les Toucouleurs et fondaient au Fouta
une dynastie d’origine soninké qui devait être renversée un siècle plus
tard par la conquête ouolove.

[Illustration : Carte 12. — L’empire de Sosso.]


[Note 143 : Voir 1er volume, pages 256 à 263.]

[Note 144 : Tirakka a été mentionnée par Bekri ; voir plus haut,
chapitre III, page 70.]

[Note 145 : Ibn-Khaldoun nous dit en propres termes que le roi de Ghana
fut vaincu par « les gens de Sosso » qui, d’ailleurs, ne demeurèrent pas
dans le pays et retournèrent chez eux, emmenant en esclavage un grand
nombre d’habitants de Ghana.]

[Note 146 : Objet sacré ou interdit.]

[Note 147 : On place parfois cette rencontre au Nord de Goumbou, où se
trouve en effet une localité du nom de _Kérina_, mais il me paraît
invraisemblable que les deux chefs aient pu se rencontrer au Sahel, l’un
venant de Sosso et l’autre de Kangaba.]

[Note 148 : Comme beaucoup de baobabs, celui de Kirina porte à sa base,
près du sol, un étranglement dont la légende attribue l’origine au fait
que l’arbre aurait été gêné, dans sa croissance, par le bracelet de
Soumangourou.]




                              CHAPITRE VII

                 =L’empire de Mali ou empire mandingue
                        (XIe au XVIIe siècles).=


De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le Soudan
occidental, celui de Mali fut incontestablement le plus puissant et le
plus glorieux : si nous sommes moins documentés actuellement sur son
histoire que sur celle de la dernière période de l’empire de Gao, c’est
simplement parce que nous ne possédons malheureusement pas d’annales
écrites par un lettré du pays mandingue alors que nous avons la bonne
fortune, pour la région de Tombouctou et de Gao, de posséder le _Tarikh-
es-Soudân_, mais on peut espérer que l’on découvrira quelque jour une
vieille chronique traitant spécialement de l’histoire du Mali, et l’on
comprendra mieux alors la renommée dont a joui cet Etat auprès des
Arabes et des Portugais.

1o _Le Mandé ou Mali durant les XIe et XIIe siècles._

On place généralement au début du XIIIe siècle, vers l’an 1213, la
fondation de l’empire de Mali. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le
dire, cette date n’est en réalité que celle d’un pèlerinage accompli à
La Mecque par l’un des premiers princes mandingues dont la tradition
nous a conservé les noms. Il est hors de doute que, bien avant cette
date, un royaume assez fortement constitué existait depuis longtemps au
_Mandé_, Manding ou Mali, ou pays d’origine des Mandingues ou Malinké,
c’est-à-dire dans la région comprise entre le haut Niger à l’Est, le
Bélédougou au Nord et le haut Bakhoy à l’Ouest. Depuis longtemps aussi
sans doute, la capitale de ce royaume se trouvait à _Kangaba_, sur la
rive gauche du Niger en amont de Bamako. Mais cet Etat n’avait
probablement qu’une extension territoriale fort limitée et une influence
politique assez restreinte. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que
commença le développement réel du royaume et que s’accomplit sa
transformation en un empire tel qu’on n’en avait jamais vu au Soudan et
qu’on ne devait plus jamais en revoir après lui.

D’après Léon l’Africain, le premier souverain musulman du Mandé aurait
été converti par l’oncle du sultan almoravide Youssof-ben-Tachfine,
fondateur de Marrakech, c’est-à-dire vraisemblablement par le chef
lemtouna Omar, père de Yahia et d’Aboubekr, lesquels nous sont donnés
par les historiens arabes comme les cousins de Youssof ; Yahia-ben-Omar
étant mort en 1056 et Aboubekr en 1087, on pourrait placer la conversion
du premier prince mandingue musulman vers 1050, un peu après celle de la
famille royale de Tekrour, et la faire correspondre avec le début du
mouvement almoravide.

Le nom de ce prince nous a été transmis par Ibn-Khaldoun, qui l’appelle
_Baramendana_, selon la prononciation à lui indiquée par le cheikh
Ousmân, mufti du pays de Ghana. Peut-être pourrait-on écrire ce mot
_Baramandéna_ et le traduire par « chef dans le Mandé » ou « chef du
Mandé », en rapprochant _bara_ du terme _ouara_ ou _ouâr_ employé chez
certaines populations du Sénégal comme titre de souveraineté[149].

D’après la tradition, les prédécesseurs de Baramendana étaient des
païens fervents, réputés comme d’habiles et dangereux _soubarha_ ou
« jeteurs de sorts ». D’après Bekri, qui semble avoir été le
contemporain de Baramendana et avoir écrit sa description de l’Afrique
du temps de l’un de ses premiers successeurs, voici dans quelles
circonstances ce prince embrassa l’islamisme. La disette régnait au
Mandé ; malgré de nombreux sacrifices de bœufs, si nombreux que la race
bovine faillit s’éteindre dans le pays, la sécheresse et la misère ne
faisaient que s’accroître. Un pieux musulman qui logeait chez le roi —
le Lemtouna Omar, si nous en croyons Léon l’Africain — persuada à
Baramendana que la pluie tomberait s’il embrassait l’islamisme. Une fois
le roi sommairement instruit des dogmes de la religion, Omar lui fit
prendre un bain et revêtir une blouse de coton bien propre ; puis tous
deux se mirent à prier sur une colline, le musulman récitant les
formules sacrées et le néophyte répondant _amen_ ; ils prièrent ainsi
toute la nuit et, lorsque le jour parut, la pluie se mit à tomber
abondamment. Baramendana fit alors briser les idoles et expulser de sa
résidence les prêtres païens et les sorciers. Puis il entreprit le
pèlerinage de La Mecque (d’après Ibn-Khaldoun).

Le pouvoir se transmit à ses descendants qui, tous, professèrent comme
lui l’islamisme ainsi que leur famille et furent appelés à cause de cela
_El-Moslemâni_ (les islamisés). La masse du peuple d’ailleurs, ajoute
Bekri, demeura païenne.

Environ un siècle après la conversion de Baramendana, vers 1150, le
trône du Mandé était occupé par un nommé _Hamama_, le plus ancien
souverain dont la tradition proprement indigène ait conservé le nom
exact. Il mourut vers 1175 et eut pour successeur son fils _Dyigui-
Bilali_, auquel succéda vers 1200 son propre fils _Moussa_.

2o _Règne de Moussa Keïta dit Allakoï_ (1200-1218).

Moussa est presque toujours cité dans les traditions indigènes sous le
surnom d’_Allakoï_. Ce surnom lui aurait été donné parce qu’il avait
l’habitude, chaque fois qu’on l’interrogeait sur la cause d’un
événement, de répondre _Alla koï_ ! c’est-à-dire « Dieu certes ! »,
voulant indiquer par là que Dieu était la cause première de toutes
choses. Certains ajoutent que sa descendance reçut le nom d’_Allakoïta_
« ceux d’Allakoï », nom qui aurait été abrégé plus tard en _Koïta_ ou
_Keïta_ : je ne prétends pas infirmer cette étymologie, mais je serais
assez porté à croire que la famille royale du Mandé portait ce nom de
Keïta bien avant l’époque d’Allakoï. En tout cas, c’est au clan des
Keïta qu’appartenaient Allakoï et ses successeurs et qu’appartiennent
encore de nos jours les chefs malinké qui se disent de souche royale ;
seulement, comme le nom s’est répandu à l’infini et qu’une multitude de
branches cadettes sont issues de la branche aînée, les représentants de
cette dernière s’attribuent généralement l’épithète de _Mansaré_ ou
_Massaré_ qui signifie, comme Massassi chez les Banmana et Tounkara chez
les Soninké, « lignée royale ».

Allakoï passa dans la dévotion la majeure partie de sa vie ; s’il faut
en croire la tradition, il aurait fait quatre fois le saint pèlerinage
de La Mecque, dont une fois en 1213[150]. Cela lui attira une grande
renommée qui, à défaut d’expéditions militaires, servit à consolider son
autorité et à propager au loin le nom du Mandé et de ses habitants.

3o _Règne de Naré-Famaghan_ (1218-1230).

Nous ne savons rien de ce prince, en dehors de son nom et du fait qu’il
était fils d’Allakoï et était né au Mandé. Il est probable que ce fut
sous son règne que le royaume de Kangaba commença à prendre de
l’extension vers le Sud et le Sud-Est et à étendre son autorité sur la
rive droite du haut Niger : les Banmana proprement dits, alors cantonnés
dans cette région, s’enfuirent au Toron pour échapper au joug des
Mandingues et se soustraire à l’islamisation, tandis que les Somono, qui
formaient alors comme de nos jours une caste de pêcheurs, embrassèrent
la religion nouvelle et acceptèrent la suzeraineté du roi de Kangaba
afin de pouvoir demeurer sur le Niger et continuer à y exercer leur
industrie.

4o _Règne de Soundiata_ (1230-1255).

J’ai dit dans le chapitre précédent, en parlant des luttes entre
l’empire naissant du Mandé et celui de Sosso, dans quelles conditions
Soundiata était arrivé au pouvoir. Ce prince était le douzième fils de
Naré-Famaghan : ses onze frères étaient nés d’une même épouse de ce
dernier, tandis que Soundiata était l’unique enfant d’une autre femme du
même roi. La tradition nous a conservé les noms des onze aînés de
Soundiata : ils s’appelaient Kononiogo-Simba, Kabali-Simba, Mari-
Taniaguélé, Noutiyé-Mari-Yérességué, Sossotoulou-Langadia, Moussokoro,
Moussogandaké, Mantia-Maghamba, Fénadougouko-Maghan, Gaka-Bougari,
Kalabamba-Diokountou. Nous avons vu comment ces onze princes montèrent
alternativement sur le trône de leur père, pour être tués l’un après
l’autre par Soumangourou, empereur de Sosso, au fur et à mesure de leur
avènement, en sorte qu’aucun d’eux ne régna à proprement parler.

  DELAFOSSE                                              Planche XXI

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 41. — Résidence du Fama de Sansanding.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 42. — MADEMBA, fama de Sansanding, et le général CAUDRELIER.]

Moins d’un an après le décès de Naré-Famaghan, le douzième et dernier de
ses fils était seul survivant ; d’ailleurs très jeune et perclus des
jambes depuis sept ans, il semblait moins encore que ses frères de
taille à résister à Soumangourou. Grâce à l’énergie de son caractère et
aux ruses de sa sœur Diégué-Maniaba et aussi — s’il faut en croire la
légende rapportée plus haut — grâce au miracle opéré sur sa constitution
par le bâton royal de son père, il fut au contraire celui qui devait
débarrasser le Mandé de son ennemi le plus dangereux.

Ce prince fameux est demeuré légendaire jusqu’à nos jours dans tout le
Soudan à l’Ouest du Niger et il est même fort probable qu’on lui
attribue beaucoup de faits et d’exploits qu’il serait plus exact de
rapporter à ses successeurs. Ce héros de la nation mandingue est
universellement désigné dans les traditions indigènes sous le nom de
_Soundiata_, qui signifierait « le lion affamé »[151], à moins que la
syllabe _soun_ ne représente un titre de souveraineté analogue au
_sonni_ de la deuxième dynastie de Gao, ce qui donnerait à Soun-Diata le
sens de « prince Lion ». Cette dernière étymologie concorderait en
partie avec celle que propose Ibn-Khaldoun : d’après cet historien, le
nom complet du vainqueur de Soumangourou était _Mari-Diata-Téguen_ ; il
ajoute que, dans la langue du pays, _mari_ veut dire « prince descendu
d’un roi », _diata_ « lion » et _téguen_ « petit-fils ». Le
renseignement est parfaitement exact en ce qui concerne _diata_ ; quant
à _mari_, ce mot peut en effet signifier à la rigueur « petit maître »
ou « descendant de maître », mais il est plus vraisemblable d’en faire
un prénom, à moins qu’il faille le prendre comme une transcription
approximative de Mali et traduire Mari-Diata par « le Lion du Mandé ».
Il est possible d’ailleurs qu’Ibn-Khaldoun n’ait pas reproduit
exactement les sons entendus par lui de la bouche du cheikh Ousmân,
mufti des gens de Ghana : ce dernier du reste était sans doute un Arabe
ou un Berbère, ou encore à la rigueur un Soninké, et pouvait très bien
n’avoir qu’une connaissance imparfaite de la langue mandingue. Ainsi,
pour ce qui est de _téguen_, on pourrait y reconnaître le mot _denkèni_,
qui signifie, non pas « petit-fils », mais « petit garçon », et qui
aurait été donné comme surnom à Soundiata, en raison du peu d’années
qu’il comptait au moment de son avènement.

Quoiqu’il en soit, Soundiata ou Mari-Diata, une fois guéri de sa maladie
et parvenu à l’âge adulte, se révéla très vite un prince énergique et un
guerrier redoutable. Les habitants du Mandé le craignaient mais ne
l’aimaient pas et ils songèrent même à s’entendre avec Soumangourou pour
se débarrasser de lui. Ayant eu vent de cette sorte de complot,
Soundiata résolut de se constituer une armée forte et disciplinée.
Rassemblant une bande de chasseurs et de gens prêts à tout, il traversa
le Bouré, franchit le Tinkisso et tomba à l’improviste sur le Sangaran,
dont le chef était un de ses oncles nommé Danguina Konnté ; celui-ci se
hâta de reconnaître la suzeraineté de son neveu et se rangea sous sa
bannière, à la tête de ses propres guerriers. Ses troupes s’étant ainsi
accrues, Soundiata se porta sur Labé, dans le Fouta-Diallon actuel, où
régnait alors le chef des Diallonké-Dabo[152], nommé lui-même Tabo, et,
usant de la même tactique, il annexa le pays à ses Etats et recruta une
deuxième armée. Après avoir agrandi son domaine dans la direction du
Sud, il se porta vers l’Est, franchit le Niger à Siguiri, repoussa
définitivement les Banmana récalcitrants au-delà du Baoulé, et, aidé
d’un Soninké du Ouagadou nommé Diouna qui fut son lieutenant durant
cette expédition, il établit des colonies mandingues entre le Sankarani
et le Baoulé. De retour à Kangaba, il envoyait Diouna s’emparer de la
région de Kita et deux de ses propres fils, Makan et Siétigui, prendre
le commandement des provinces de Kayaba, de Kouroukoto et de Mourgoula
et d’une partie du Fouladougou actuel[153]. Lui-même faisait la conquête
du Bélédougou méridional, s’emparait de Kirina sur un chef somono appelé
Tara-Maghan, ancêtre des Taraoré, traversait le Niger entre Koulikoro et
Niamina, entrait en vainqueur à Kénientou ou Kénienko, où régnait alors
Soura-Moussa, chef du clan des Sissoko, et revenait dans sa capitale à
la tête de deux nouvelles armées recrutées l’une sur la rive gauche et
l’autre sur la rive droite du fleuve (1234). Toutes ces conquêtes
n’avaient pas demandé quatre ans à l’actif et entreprenant Soundiata et
s’étaient effectuées d’ailleurs sans qu’aucune résistance sérieuse lui
fût opposée.

Lorsqu’il revint à Kangaba, il tint à y faire une entrée solennelle et
imposante, de façon à impressionner fortement ceux de ses compatriotes
qui avaient eu un moment l’intention de le faire passer de vie à trépas.
Il fit donc ranger en ordre, dans une grande plaine située à quelque
distance au Nord de la ville, ses cinq corps d’armée, l’un composé de
ses plus anciens partisans, les quatre autres recrutés au Sangaran, au
Diallon, au Bélédougou et au Bâko ou région de Ségou (rive droite du
Niger à hauteur de Niamina). Puis il fit venir les vieillards les plus
respectés de Kangaba et leur demanda de décider à qui revenait le
commandement de l’armée entière. Le plus âgé des vieillards fit préparer
du plomb fondu par un forgeron et dit : « Celui qui pourra plonger sa
main dans ce plomb fondu sera le chef de l’armée et du pays. » Aucun des
quatre commandants des corps d’armée étrangers n’osa mettre sa main dans
le métal brûlant, mais Soundiata y plongea la sienne sans hésitation et
l’en retira intacte. Il fut alors acclamé comme chef unique par tous les
guerriers et par les vieillards et il entra à Kangaba à la tête de ses
troupes ; parti en petit chef méconnu, il revenait en empereur[154].

Cependant Soumangourou avait vu avec colère les empiètements de
Soundiata sur la partie méridionale de son empire et il décida
d’attaquer son rival avant que celui-ci ne fût devenu trop puissant.
Nous avons vu au chapitre précédent les péripéties légendaires de cette
lutte demeurée fameuse entre les deux empereurs, lutte qui se termina en
1235 par l’écrasement de Soumangourou à Kirina et l’annexion à l’empire
mandingue des provinces dont se composait le domaine propre de l’empire
de Sosso, c’est-à-dire le Nord du Bélédougou, la région de Ségou et de
Sansanding, le Kaniaga, etc. L’annexion des provinces jusque-là vassales
de Sosso — le Diaga, le Bagana, le Ouagadou, le Bakounou, le Kaarta et
les pays dépendant du roi de Diara — devait s’accomplir à brève
échéance.

En effet, après avoir tué Soumangourou et mis l’armée sossé en déroute,
Soundiata continuait vers le Nord sa marche victorieuse, passant à
Sansanding, à Dia, à Dioura, à Bassikounou, arrivait dans l’Aoukar,
s’emparait de Ghana et y mettait le feu, détruisant la ville de fond en
comble (1240) et ensuite, sans pousser jusqu’à Oualata, — peut-être par
respect pour les docteurs musulmans qui habitaient cette dernière
localité, — il reprenait la route du Sud.

La position de Kangaba lui semblant trop excentrique par rapport à
l’extension qu’il venait de donner à son empire, il décida de bâtir une
nouvelle capitale et choisit à cet effet un emplacement situé à
proximité du lieu où il avait donné la mesure de sa force en écrasant
l’empereur de Sosso. La ville construite sur cet emplacement fut appelée
_Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de Soundiata et du
berceau de sa dynastie.

On a beaucoup discuté sur l’emplacement probable de l’ancienne cité de
Mali ; on a même été jusqu’à le confondre avec celui de Ghana, bien que
la lecture des historiens et géographes arabes suffise à empêcher toute
confusion à cet égard. A mon avis, la seule solution exacte de la
question a été donnée par M. Binger[155]. Un voyageur nommé El-hadj
Mamadou-Lamine, rencontré par cet explorateur à Ténétou (près Bougouni)
en 1887, lui indiqua comme l’emplacement de l’ancienne ville de Mali un
endroit situé sur la rive gauche du Niger, au Sud-Ouest de Niamina et au
Sud-Sud-Ouest de Moribougou, à hauteur des villages de Konina et Kondou,
lesquels se trouvent entre le fleuve et l’emplacement de Mali ; cette
dernière ville aurait donc été située légèrement à l’Ouest de la route
actuelle de Niamina à Koulikoro. Si l’on se reporte à la relation de
voyage d’Ibn-Batouta, qui, en venant de la région de Sansanding,
traversa en bac la rivière _Sansara_ près de son embouchure dans le
Niger et atteignit Mali à dix milles au-delà de cette rivière, et si
l’on se rappelle que Barth donne, d’après ses informateurs indigènes, le
nom de _Samsarah_ à l’affluent du Niger qui se jette dans ce fleuve tout
près et légèrement en aval de Niamina, on ne peut qu’accepter la
solution indiquée par M. Binger[156].

Le nom de cette capitale a été orthographié tantôt _Mali_, tantôt
_Melli_ ou _Mellé_[157], tantôt _Mandi_ (notamment par les Portugais) ou
_Mandé_, toutes formes qui ne sont, ainsi que je l’ai indiqué
précédemment, que des variantes dialectales du nom du Mandé ou Manding,
pays primitif des Mandenga, Mandingues ou Malinké. Ibn-Khaldoun rapporte
d’ailleurs, d’après un ancien cadi de Gao nommé Mohammed-ben-Ouassoul,
que Mali était en réalité un nom de pays et que la capitale s’appelait
véritablement _beled Beni_, c’est-à-dire « la ville de Beni ou des
Beni ». On a supposé généralement que _Beni_ — dont l’orthographe ainsi
fixée est d’ailleurs fort douteuse — était le mot arabe signifiant
« enfants » ou « tribu » et que le nom même de la tribu avait été omis
par les copistes. Mais peut-être n’y a-t-il eu aucune omission et _Beni_
était-il le nom même de Mali ou de ses habitants ; on pourrait
rapprocher de ce mot les _Benays_ ou _Benais_ que Marmol et Dapper
signalent comme habitant les « royaumes de Gualata, Meli et
Tombut »[158]. Il est à remarquer aussi que l’informateur de M. Binger
lui a déclaré que le vrai nom de la ville de Mali était _Nianimadougou_
ou simplement _Niani_ ou _Nani_ : or le _b_, le _y_ (ou _ni_ dans les
langues soudanaises) et l’_n_ se confondent aisément dans l’écriture
arabe lorsque les points diacritiques sont omis ou mal placés[159], en
sorte que le _Beni_ d’Ibn-Khaldoun peut parfaitement être une leçon
fautive mise pour _Yani_ ou _Niani_ ou _Nani_.

Il ne semble pas que Soundiata, après la destruction de Ghana et la
fondation de Mali, ait dirigé en personne de nouvelles expéditions
militaires. Il se reposa sur ses lauriers, pendant que ses lieutenants
continuaient de reculer les limites de son empire, et se livra à
l’agriculture, mettant ainsi en pratique sans la connaître la célèbre
devise _ense et aratro_. La contrée avoisinant Mali était alors à peu
près inhabitée et couverte de forêts improductives. Soundiata, qui
aimait s’entourer de l’avis des gens âgés, demanda à un vieillard de lui
enseigner le moyen de rendre prospère sa nouvelle résidence. Le
vieillard emmena l’empereur en dehors de la ville et, lui montrant la
forêt prochaine, lui dit simplement : « Fais abattre ces arbres, fais
transformer ces forêts en champs, et alors seulement tu seras devenu un
vrai roi. » Soundiata ordonna donc à ses gens d’abattre les arbres ;
mais ces hommes, qui avaient passé leur vie dans les combats, ne
s’entendaient qu’aux choses de la guerre : ils se contentèrent d’abattre
les arbres à coups de hache et, lorsque le printemps revint, les souches
reverdirent, des rejetons poussèrent et la forêt commença à renaître. Le
vieux conseiller de Soundiata riait dans sa barbe et l’empereur se
montrait fort vexé. Alors le vieillard enseigna à Soundiata et à ses
soldats transformés en agriculteurs l’art de tuer la vie des arbres en
incendiant d’abord les herbes et les broussailles et en brûlant ensuite
les troncs et les souches, et tout le pays put être ainsi promptement et
convenablement défriché. Lorsque ce premier travail fut achevé, le
vieillard apporta à l’empereur des graines de mil, de coton, d’arachides
et de calebasses, ainsi que des œufs de poules et de pintades, puis il
lui apprit à semer les graines et à faire couver les œufs. Et, au bout
de quelques années, la province de Mali devint l’une des plus prospères
du Soudan.

Pendant ce temps, comme je viens de le dire, les généraux de Soundiata
ne demeuraient pas inactifs. L’un d’eux, nommé _Amari-Sonko_[160], avant
même la bataille de Kirina, s’était emparé du Gangaran et du Bambouk,
englobant dans l’empire mandingue les fameuses mines d’or du Ouangara,
dont le nom ne devait pas tarder à devenir synonyme de Mandé et de
Mandingue ; après la fondation de Mali, il poussa ses conquêtes dans le
Boundou et jusque sur la basse Gambie, faisant sentir l’influence de
l’empire et de la nationalité mandingues dans le pays de Tekrour et chez
les Ouolofs.

Soundiata fut tué d’une flèche, par maladresse, au cours d’une fête
donnée dans sa capitale en 1255. Son meurtrier involontaire était un
Peul nommé _Maham Boli_. Ce dernier descendait d’un nommé Nima, ancêtre
du clan peul des Boli, qui, au moment de la dispersion des Peuls du
Fouta (XIe siècle), avait émigré avec les siens vers le Kaniaga. L’un
des descendants de Nima, Bida fils de Garan, ne trouvant plus assez de
terres disponibles au Kaniaga pour nourrir sa famille, était venu
demander à Soundiata de le laisser s’établir auprès de Mali. L’empereur
l’ayant fort bien reçu, Bida organisa des réjouissances, accompagnées de
simulacres de combat, pour remercier Soundiata de son accueil ; c’est au
cours de ces réjouissances que Maham, l’un des fils de Bida, décocha une
malencontreuse flèche qui atteignit l’empereur et le blessa
mortellement. Bida et sa famille, craignant des représailles, se
sauvèrent dans le Sahel auprès de Peuls Yalabé et Oualarbé qui s’y
trouvaient déjà et que commandait Ilo-Diadié Galadio[161].

5o _Règne de Mansa-Oulé_ (1255-1270).

A Soundiata succéda l’un de ses fils, connu sous le surnom de _Mansa-
Oulé_, c’est-à-dire « l’empereur rouge », en raison de son teint
relativement clair[162]. Ce prince ne fut pas un guerrier comme son père
mais plutôt un pieux personnage comme son arrière-grand-père : nous
savons qu’il accomplit le pèlerinage de La Mecque du temps du sultan
mamlouk Ed-Dâher Bîbers, lequel régna de 1260 à 1277.

Cependant le domaine de l’empire mandingue s’accrut encore sous le règne
de Mansa-Oulé, surtout du côté de l’Ouest. En effet, l’un des meilleurs
généraux de Soundiata, Moussa-Son-Koroma Sissoko, trouvant que Mansa-
Oulé ne savait pas utiliser ses services, alla s’établir à Koundian avec
son armée et y fonda le royaume du _Bambougou_ ou du Bambouk qui fut
vassal de l’empire de Mali. D’autre part un parent de Mansa-Oulé,
Siriman Keïta, qui avait lui aussi conduit à la victoire les troupes de
Soundiata et ne pouvait se résoudre à l’inaction, alla s’emparer du
_Konkodougou_ sur les Diallonké et y fonda, avec Dékou comme capitale
provisoire, un second royaume vassal[163]. Enfin Sané-Nianga Taraoré,
laissé dans le Gangaran par Amari-Sonko, s’empara du Baniakadougou
(cercle actuel de Kita) et des cantons du Kolama, du Bafing et du
Soulou, Solou ou Sollou (cercle actuel de Bafoulabé) et fit du tout un
troisième royaume vassal de Mali, le royaume du _Gangaran_.

6o _Règnes de Ouati, Kalifa et Aboubakari_ (1270-1285).

Nous savons fort peu de choses sur ces trois empereurs, en dehors des
maigres renseignements fournis à Ibn-Khaldoun par le cheikh Ousmân[164].
Mansa-Oulé eut pour successeur son frère _Ouati_, qui régna probablement
de 1270 à 1275 et qui fut remplacé par son frère cadet _Kalifa_. Ce
dernier, faible d’esprit, n’avait de passion que pour le tir à l’arc et
il lançait des flèches sur les passants pour s’amuser et juger de son
adresse. Les officiers de la cour s’emparèrent de lui quelques semaines
après son avènement, le mirent à mort et confièrent le sceptre à un
neveu utérin de Soundiata, nommé _Aboubakari_, lequel dut régner de 1275
à 1285 ; Ibn-Khaldoun fait remarquer à ce sujet que la coutume de ces
« nations barbares » était de suivre l’ordre de succession en ligne
utérine.

7o _Règne de Sakoura_ (1285-1300).

A la mort d’Aboubakari, un serf attaché à la famille royale et nommé
_Sakoura_ ou _Sabakoura_, s’empara du pouvoir. Ce fut l’un des plus
puissants parmi les empereurs de Mali ; il fit plusieurs expéditions
couronnées de succès, notamment dans l’empire de Gao et dans celui de
Tekrour. Le cheikh Ousmân lui attribuait la prise de Gao et prétendait
que son autorité s’étendait depuis cette ville jusqu’à l’Atlantique,
mais un autre informateur d’Ibn-Khaldoun, El-hadj Younes, interprète de
langue « tekrourienne » au Caire, assurait que Gao ne fut annexé au Mali
que sous le règne de Kankan-Moussa, ce qui est l’opinion la plus
généralement admise. En tout cas, il semble certain que le domaine de
l’empire de Mali s’accrut notablement sous le règne de Sakoura et que
c’est vers la même époque que les marchands du Maghreb et de la
Tripolitaine commencèrent à se rendre à Mali et à faire de la jeune
capitale soudanaise un centre commercial important.

Sakoura accomplit le pèlerinage de La Mecque au temps du sultan El-Melek
En-Nâsser, lequel régna de 1293 à 1341, y compris deux interruptions.
C’est en revenant des lieux-saints par le Yémen et l’Erythrée, vers l’an
1300, que Sakoura trouva la mort : il fut dévalisé et assassiné par des
Danakil sur la côte de Tadjourah, comme il venait de débarquer sur la
terre d’Afrique. Ses compagnons de voyage recueillirent son corps, le
firent dessécher et le transportèrent jusqu’à Kouka, où il fut placé
sous la sauvegarde de l’empereur du Bornou ; ce dernier expédia des
messagers à Mali pour aviser les notables de la mort de leur souverain
et les prier d’envoyer chercher ses restes. Une ambassade se rendit de
Mali à Kouka à cet effet et ramena le corps de Sakoura, qui fut enterré
à côté de ceux de ses prédécesseurs.

8o _Règnes de Gaou, Mamadou et Aboubakari II_ (1300-1307).

Gaou, fils de Soundiata, avait commencé à exercer le pouvoir dès le
départ de Sakoura pour La Mecque ; il était fort âgé et mourut peu après
l’assassinat de celui-ci, sans doute vers 1301. Son fils Mamadou lui
succéda et ne régna qu’un an ou deux ; il fut remplacé par Aboubakari
II, fils d’une sœur de Soundiata, qui ne régna lui-même que quatre ou
cinq ans.

9o _Règne de Kankan-Moussa_ (1307-1332).

Kankan-Moussa, appelé par Ibn-Khaldoun Mansa Moussa (c’est-à-dire
l’« empereur Moussa »), était fils d’Aboubakari II ; sa mère l’avait mis
au monde dans une localité appelée Kankan[165] et c’est ce qui lui valut
son surnom : _Kankan-Moussa_ doit en effet se traduire par « Moussa de
Kankan »[166].

Il fut, avec Soundiata, le plus illustre des empereurs mandingues. Ibn-
Khaldoun nous a donné sur lui des détails assez circonstanciés, qu’il
devait à El-Mâmer, descendant de Abd-el-Moumen, fondateur de la dynastie
berbère des Almohades, lequel El-Mâmer était un ami personnel du grand
historien arabe et avait eu l’occasion de voyager au Soudan en compagnie
de Kankan-Moussa lui-même, ainsi que nous l’allons voir dans un instant.

La dix-septième année de son règne, en 1324, Kankan-Moussa se rendit en
pèlerinage à La Mecque, emmenant avec lui un personnel nombreux et une
quantité considérable de bagages, qui comprenaient entre autres choses
80 paquets de poudre d’or pesant chacun trois _kintar_, c’est-à-dire
probablement 120 onces ou 3 kilos 800 environ, soit en tout une valeur
de plus de 900.000 francs au taux actuel de l’or. Il était accompagné de
60.000 porteurs et précédé de 500 esclaves tenant chacun à la main une
canne d’or du poids de 500 _mitskal_, soit environ trois kilos. Il passa
par Oualata, puis par un pays de fortes altitudes (sans doute l’Adrar
Ahnet) et par le Touat[167]. Il se rendit de là au Caire et reçut
l’hospitalité à Birket-el-Habech, aux environs de cette ville, dans la
maison de campagne d’un riche marchand d’Alexandrie nommé Siradj-ed-Dine
fils d’El-Kouaïk. Sans doute l’énorme quantité d’or apportée du Soudan
n’était pas suffisante pour faire face aux dépenses de l’impérial
pèlerin, car ce dernier et ses courtisans empruntèrent à Siradj-ed-Dine
une assez forte somme d’argent[168]. Cependant Kankan-Moussa ne laissa
pas en Orient la réputation d’un prince bien généreux : il ne dépensa en
aumônes pieuses dans les deux villes saintes que 20.000 pièces d’or,
tandis que l’Askia Mohammed I devait plus tard faire à ces villes un don
de 100.000 pièces d’or.

A La Mecque, Kankan-Moussa rencontra un poète arabe né à Grenade, Abou-
Ishaq Ibrahim-es-Sahéli, surnommé Et-Toueïdjine, avec lequel il se lia
d’amitié. En quittant les lieux saints pour regagner son pays,
l’empereur de Mali détermina Es-Sahéli à l’accompagner. Ils passèrent
par Ghadamès et y trouvèrent El-Mâmer ; ce dernier résidait
habituellement dans le Zab (région de Biskra), où il jouissait d’une
grande influence ; ayant appris que Kankan-Moussa devait passer à
Ghadamès, il était allé l’y attendre et, dès qu’il le vit, il lui
demanda une armée pour s’emparer de Ouargla. L’empereur de Mali n’était
pas fâché de s’entourer de personnalités musulmanes de race blanche, ce
qui lui donnait un plus grand prestige aux yeux de ses sujets ; aussi
laissa-t-il croire à El-Mâmer qu’il lui confierait volontiers l’armée
désirée, à condition qu’il vînt lui-même la chercher à Mali. Et c’est
ainsi qu’El-Mâmer et Es-Sahéli se trouvèrent faire partie du cortège de
Kankan-Moussa durant la traversée du Sahara et l’arrivée au Soudan ;
l’empereur du reste les traitait avec les plus grands égards, leur
donnait le pas sur ses ministres et ses généraux et leur faisait porter
à manger à chaque halte. C’est par El-Mâmer que nous savons que les
bagages de l’empereur de Mali étaient portés par des chameaux durant la
traversée du désert et, une fois la caravane arrivée au pays des Noirs,
par 12.000 jeunes esclaves vêtus de tuniques de soie et de brocart.

C’est pendant le voyage de Kankan-Moussa et peu avant son retour que
l’un de ses généraux demeurés au Soudan, _Sagamandia_, s’empara de Gao
sur Dia Assibaï et fit de l’empire de Gao un royaume vassal de l’empire
de Mali (1325). La nouvelle de cette victoire parvint à Moussa alors
qu’il était encore au Sahara et il décida de visiter en passant ses
nouveaux domaines. Il se dirigea donc sur Gao, où il fut reçu en grande
pompe et avec tous les honneurs souverains ; Dia Assibaï fit acte de
soumission entre ses mains et Moussa, pour s’assurer la fidélité de son
nouveau vassal, emmena à Mali comme otages les deux fils de l’empereur
de Gao, Ali-Kolen et Souleïmân-Nar.

El-Mâmer ayant fait observer à Kankan-Moussa que la mosquée de Gao, qui
ne se composait, comme les autres maisons de la ville, que d’une hutte à
toit de paille, était bien misérable pour un monument consacré à
l’adoration de Dieu, l’empereur mandingue demanda à Es-Sahéli, qui avait
un certain talent d’architecte, d’en construire une autre plus belle. Le
poète espagnol fit alors bâtir, en dehors de la ville, une maison
rectangulaire à terrasse, ornée d’un minaret pyramidal et d’un _mihrab_,
le tout en briques d’argile cuites au feu ; cette mosquée existait
encore au temps de Sa’di (milieu du XVIIe siècle). Moussa fut très
satisfait du résultat et lorsque, poursuivant son voyage, il arriva à
Tombouctou et annexa également cette ville à son empire, il confia à Es-
Sahéli l’érection d’une mosquée et d’un palais : ce dernier devait
servir de salle d’audience aux princes de Mali lorsqu’ils viendraient
visiter Tombouctou et on appela pour cette raison _Mâdougou_ (terre du
maître) l’emplacement que l’empereur fit réserver pour la construction
de ce palais. Du temps de Sa’di, cet emplacement était occupé par le
marché à la viande. Les habitations de Tombouctou et de Mali, d’après le
témoignage d’El-Mâmer, n’étaient alors que des huttes rondes en argile,
coiffées de toitures coniques en paille, comme celles de Gao et de
toutes les villes du Soudan ; les mosquées et le « palais » de
l’empereur à Mali n’étaient pas construits autrement. Es-Sahéli édifia à
Tombouctou une mosquée à minaret analogue à celle qu’il avait érigée à
Gao, et qui devint la grande mosquée (_djinguer-ber_) dont les ruines
existent encore[169] ; quant au palais de Mâdougou dû au même poète, ce
fut une salle carrée surmontée d’une terrasse à coupole, le tout enduit
de plâtre et orné d’arabesques de couleurs éclatantes : Es-Sahéli
déploya tout son génie dans cette construction dont il fit, au dire
d’El-Mâmer, « un admirable monument ». Kankan-Moussa, pour récompenser
son architecte improvisé, lui donna, d’après Ibn-Khaldoun, 12.000
_mitskal_ de poudre d’or, c’est-à-dire environ 50 kilos ou 150.000
francs au taux actuel de l’or. Le cadeau se serait même monté à 40.000
_mitskal_ d’après Ibn-Batouta, qui loue fort la générosité de l’empereur
Moussa vis-à-vis des « Blancs », ajoutant qu’un jour ce prince donna
3.000 _mitskal_ au jurisconsulte Modrik-ben-Faris, dont le grand-père
passait pour avoir instruit Soundiata.

Es-Sahéli se fixa à Tombouctou ; il y mourut en 1346, sous le règne de
Souleïmân, et y fut enterré. Avant de mourir, il avait eu au Soudan des
enfants qui, devenus adultes, s’établirent à Oualata. Cette dernière
ville avait été annexée à l’empire de Mali en même temps que Tombouctou.

Kankan-Moussa entretenait des relations amicales avec le sultan de Fez,
qui appartenait alors à la dynastie berbère des Mérinides. Peu après
l’avènement du sultan Aboul-Hassân (1331-1348), Moussa lui fit parvenir
de riches présents, avec une lettre le félicitant spécialement de la
victoire qu’il avait remportée sur Tlemcen. Deux notables malinké et un
interprète appartenant à la tribu des _Massîn_[170] étaient chargés de
remettre cette lettre à Aboul-Hassân. Le sultan marocain ne voulut pas
demeurer en reste de générosité vis-à-vis de son collègue soudanais et,
après avoir somptueusement traité les envoyés de Moussa, il les renvoya
à Mali avec une ambassade marocaine conduite par Ali-ben-Ghânem, chef de
la tribu arabe des Makil, et composée d’Abou-Taleb Mohammed-ben-Abi-
Medien, secrétaire du Conseil d’Etat, et de l’eunuque Anber ;
l’ambassade emportait de nombreux cadeaux destinés à Kankan-Moussa. Ce
dernier mourut en 1332, pendant que ses envoyés étaient encore à Fez, et
ce ne fut que sous le règne de Souleïmân que les ambassadeurs d’Aboul-
Hassân parvinrent à Mali.

Au moment de la mort de Kankan-Moussa, l’empire de Mali avait atteint
des dimensions, une renommée et une puissance considérables. Gao,
Tombouctou, Oualata, Araouân, Tichit, Tadmekket, Takedda et Agadès
reconnaissaient le suzeraineté de l’empereur mandingue et lui payaient
tribut, quoique sans doute assez irrégulièrement en ce qui concernait
tout au moins les villes sahariennes. Tous les pays noirs compris entre
le Bani à l’Est, l’empire de Tekrour à l’Ouest et les approches de la
forêt dense au Sud relevaient plus ou moins directement de ce potentat,
à l’exception de Dienné, qui avait conservé toute son indépendance. Les
contrées de la Boucle non riveraines du Niger ou du Bani, et en
particulier les empires mossi, étaient également en dehors de la zone
d’action du souverain mandingue. Mais, même en faisant cette
restriction, même en faisant la part de l’exagération des historiens
arabes, et même en tenant compte de ce que l’autorité de l’empereur ne
pouvait vraisemblablement pas s’exercer sur toute l’étendue de ses
domaines d’une manière absolue et avait besoin, pour se faire sentir, de
s’appuyer sur de fréquentes expéditions militaires, une pareille zone
d’action — qui s’étendait jusqu’aux portes de Ghadamès et de Ouargla —
n’en demeure pas moins l’un des phénomènes historiques les plus
surprenants qu’il nous soit donné d’enregistrer.

10o _Règne de Maghan_ (1332-1336).

Maghan était fils de Kankan-Moussa. C’est au début de son règne, en
1333, que l’empereur mossi du Yatenga, _Nasségué_, pénétra à Tombouctou,
mit en fuite la garnison mandingue, pilla la ville et l’incendia. Cette
incursion des Mossi dans l’empire de Mali ne paraît pas du reste avoir
dépassé les proportions d’une simple razzia : Nasségué, une fois son
coup de main accompli, regagna le Yatenga avec son butin ; les
Mandingues réoccupèrent Tombouctou et les quartiers dévorés par le feu
furent reconstruits.

L’une des conséquences secondaires du sac de Tombouctou par les Mossi
fut de retenir longtemps à Oualata l’ambassade d’Aboul-Hassân. Partie du
Maroc vers la fin de 1332, elle était arrivée dans l’Aoukar l’année
suivante ; elle y apprit d’abord la mort de Kankan-Moussa et ensuite la
randonnée de Nasségué et crut devoir demeurer à Oualata jusqu’à ce que
la route du Sud fût redevenue sûre et qu’un prince plus actif et plus
puissant que Maghan fût monté sur le trône : et c’est ainsi qu’elle
n’arriva à Mali qu’en 1336.

Maghan en effet semble n’avoir brillé ni par l’énergie ni par
l’habileté. Nous avons vu qu’il ne sut pas garder à sa cour les deux
princes de Gao que Kankan-Moussa avait amenés comme otages à Mali et
que, après leur avoir laissé toute la liberté et tout le temps
nécessaires pour préparer et accomplir leur évasion (1335), il ne fut
pas capable de les rattraper et ne put empêcher l’aîné, Ali-Kolen, de se
faire proclamer empereur à Gao et de secouer le joug du Mali. C’est
ainsi que Maghan laissa s’amoindrir le domaine que lui avait légué son
père : lors de sa mort, Tombouctou et Oualata dépendaient toujours de
Mali, mais Gao et l’ensemble du pays songaï proprement dit s’étaient
affranchis, au moins dans une certaine mesure, de la tutelle mandingue.

11o _Règne de Souleïmân_ (1336-1359).

Souleïmân, frère de Kankan-Moussa, ne put rétablir l’autorité du Mali
sur Gao, mais il réussit à redonner à l’empire un prestige presque aussi
considérable que celui dont il avait joui sous le règne de Moussa. Nous
sommes assez abondamment documentés sur ce prince et sur la situation de
l’empire mandingue à son époque, non seulement par Ibn-Khaldoun, mais
surtout par Ibn-Batouta, qui visita Mali en 1352 et qui nous a laissé de
son voyage une relation fort intéressante.

J’ai dit que l’ambassade expédiée de Fez par Aboul-Hassân arriva à Mali
en 1336, peu après l’avènement de Souleïmân. Ce prince la reçut avec de
grands honneurs et renvoya au Maroc les ambassadeurs maghrébins, en leur
adjoignant une députation de notables mandingues commandés par El-hadj
Moussa-el-Ouangarati[171] et chargés de remettre au sultan une lettre de
remerciements et de nombreux présents.

En 1351, Souleïmân entreprit le pèlerinage de La Mecque. A l’aller comme
au retour, il profita de son passage à travers le Sahara pour raffermir
son autorité sur les dépendances lointaines de son empire et sans doute
il réussit dans cette entreprise, d’après ce que nous raconte Ibn-
Khaldoun. Ce dernier, ayant été envoyé en 1353 à Biskra en mission
politique, y rencontra un envoyé du chef de Takedda qui lui fournit des
renseignements intéressants sur la situation politique et économique de
cette ville[172] et des autres dépendances sahariennes du Mali. Takedda,
alors la plus grande ville du pays touareg, était le rendez-vous de tous
les Soudanais qui allaient à La Mecque ou en revenaient ; chaque année,
une caravane de 12.000 chameaux chargés, se rendant du Caire à Mali,
traversait Takedda et apportait une grande animation dans la cité.
Celle-ci était gouvernée par un prince touareg — un « Zenaga voilé »,
dit Ibn-Kaldoun — qui entretenait des relations amicales avec les chefs
de Ouargla et de Biskra, mais qui reconnaissait la suzeraineté de
l’empereur de Mali, ainsi d’ailleurs, — ajoute Ibn-Khaldoun, — « que
toutes les autres villes du Sahara auxquelles on donne le nom collectif
d’_el-mebstîn_ »[173].

Vers la fin de son règne, Souleïmân, ayant appris l’avènement à Fez
d’Abou-Sâlem, fils et troisième successeur d’Aboul-Hassân, lui adressa
une lettre de félicitations accompagnée de présents somptueux.
L’ambassade chargée de cette lettre et de ces présents venait d’arriver
à Oualata lorsqu’elle apprit la mort de Souleïmân (vers la fin de
l’année 1359) et les compétitions engagées au sujet de sa succession.
Elle interrompit en conséquence son voyage et ne le reprit que quelques
mois après, sur l’ordre de Mari-Diata II, ainsi que nous le verrons tout
à l’heure.

Voici maintenant les renseignements que nous devons à Ibn-Batouta[174]
sur l’empire de Mali et sa capitale sous le règne de Souleïmân.

Le célèbre voyageur, parti de Fez en 1352, alla d’abord à Sidjilmassa,
puis en partit avec une caravane guidée par un Messoufi ; il arriva en
vingt-cinq jours à Teghazza, où il visita les mines de sel, alors
exploitées par des esclaves des Messoufa. Le sel de Teghazza, rendu à
Oualata, se vendait de 8 à 10 _mitskal_ (100 fr. environ au taux actuel)
la charge de chameau, et de 20 à 30 _mitskal_, parfois 40, à Mali ; ce
sel servait de monnaie dans le Soudan, une fois coupé en morceaux.

De Teghazza, Ibn-Batouta se rendit à _Tâsser-hala_, où le chef de la
caravane renouvela les provisions d’eau et d’où, comme à l’habitude, il
envoya un Messoufi pour annoncer son arrivée à Oualata ; on paya cet
envoyé cent _mitskal_ d’or. Les voyageurs atteignirent _Oualata_ deux
mois après leur départ de Sidjilmassa. Le lieutenant ou _farba_ de
l’empereur de Mali à Oualata se nommait Hosseïn et le chef de la ville
s’appelait _Mansa Dio_ (peut-être _Mansa-dion_ « serviteur de
l’empereur »). Les habitants étaient des Noirs, ainsi que le chef de la
ville et, semble-t-il, le lieutenant de l’empereur, puisque Ibn-Batouta
fut frappé du peu de considération de ce fonctionnaire pour les hommes
blancs ; des notables messoufa résidaient à Oualata et escortaient le
_farba_. Ces Messoufa de Oualata, qui formaient la majorité de la
population, passaient d’ailleurs pour des Nègres aux yeux d’Ibn-
Batouta ; sans doute c’étaient des métis de Soninké et de Berbères. La
ville renfermait également quelques Blancs de race pure. On observait le
système de succession en ligne utérine, le neveu fils de sœur succédant
à son oncle, bien que les gens de la ville fussent des musulmans
fervents et instruits ; les femmes allaient le visage découvert et
exerçaient une grosse influence ; elles accompagnaient leurs époux
lorsqu’ils partaient en voyage et avaient une grande liberté de mœurs.

Il y avait « vingt-quatre jours de marche forcée entre Oualata et
Mali », où résidait le « sultan » du pays et où Ibn-Batouta se rendit
ensuite. Les routes étaient très sûres à cette époque. Notre voyageur
remarqua un grand nombre d’arbres immenses, dépouillés de leurs feuilles
à cette saison de l’année (saison sèche) et souvent creux : c’étaient
vraisemblablement des baobabs ; dans certains logeaient des abeilles
dont on récoltait le miel ; dans les anfractuosités de plusieurs de ces
arbres s’installaient des tisserands. Ibn-Batouta signale le « pain de
singe », l’arachide et les beignets frits dans l’huile de _gharti_,
c’est-à-dire de _kharité_[175] ; il décrit aussi l’emploi de cette huile
mélangée à de l’argile pour enduire les terrasses, ainsi que l’usage des
calebasses en guise de récipients de cuisine et la coutume qu’avaient
les femmes de transporter leurs bagages dans ces mêmes récipients
végétaux. Les marchandises d’échange étaient le sel et les perles en
verroterie. Aux haltes, dans les villages, on apportait aux voyageurs de
l’_anli_, eau mélangée de farine et parfois de miel[176], du lait, des
poulets, du riz, de la farine de haricots, de la farine de mil — de
l’espèce appelée _fonio_ — qui servait à faire du cousscouss et de
l’_assîda_[177]. Ce qui est remarquable dans ces observations
recueillies par Ibn-Batouta, c’est qu’elles pourraient être faites
aujourd’hui encore par n’importe quel voyageur traversant la même
région.

A dix jours de Oualata, Ibn-Batouta arriva à un grand village[178] du
_Diagara_ ou _Diagari_ (pays de Diaga), habité par des commerçants
ouangara, c’est-à-dire soninké ou mandingues, et quelques hommes blancs
ou métis, les uns de la secte des Ibâdites, les autres du rite
malékite ; les premiers appartenaient au clan des _Sarhanorho_ et les
seconds au clan des _Touré_. Du Diagara, Ibn-Batouta se rendit au _Nil_
(Niger), qu’il atteignit à _Kara-Sakho_, c’est-à-dire au marché de Kara,
près et en face de la localité actuelle de Kongokourou, située sur la
rive gauche du Niger à quelque distance au Nord de Kara. « Le fleuve,
dit le voyageur, coule de là (de Kara-Sakho) vers _Kabora_ (sans doute
Diafarabé), puis vers Diaga (ou Dia), puis vers Tombouctou, ensuite vers
Gao, puis vers le _Maouli_ (sans doute le Maouri de nos cartes) qui est
dans le pays des _Limi_ (probablement les habitants du Kebbi), ensuite
vers le _Noufé_ (ou Noupé) » ; Ibn-Batouta, qui prenait le Niger pour la
branche supérieure du Nil, ajoute que, du Noupé, le fleuve coulait vers
le pays des Nouba (Nubie), passait à Dongola et traversait l’Egypte.

Les chefs de Kabora et de Diaga étaient vassaux de l’empereur de Mali ;
les gens de la seconde de ces villes passaient pour des musulmans
éclairés. Le Maouri était, en descendant le Niger, la dernière
dépendance du Mali, ce qui indique qu’aux yeux d’Ibn-Batouta le royaume
ou empire de Gao était encore considéré comme vassal de Mali, au moins
nominalement. Quant au Noupé, il formait un royaume indépendant, très
puissant, dont le souverain faisait tuer les Blancs (Arabes ou Berbères)
qui osaient s’aventurer sur ses domaines.

De Kara-Sakho, Ibn-Batouta se rendit à la rivière _Sansara_[179],
laquelle coulait à environ dix milles de Mali. Il fallait une
autorisation pour entrer à Mali, mais le voyageur avait prévenu de son
arrivée la communauté des Blancs (Berbères et Arabes) de la capitale
mandingue et il put traverser sans délai le Sansara, au moyen du bac qui
y était installé.

Mali était alors une ville entièrement musulmane, où l’on rencontrait
des jurisconsultes égyptiens et marocains ; le cadi était un Nègre nommé
Abderrahmân, qui avait fait le pèlerinage ; l’interprète de l’empereur
se nommait Douga[180]. Quant au souverain, on l’appelait _Mansa
Souleïmân_, et Ibn-Batouta fait observer que _mansa_ signifie
« sultan ». Il se plaint de l’avarice de ce prince qui, comme cadeau de
bienvenue — fait à la suite d’une cérémonie pour le repos de l’âme
d’Aboul-Hassân, sultan du Maroc décédé — lui envoya trois fromages, un
morceau de bœuf frit dans de l’huile de karité et une calebasse de lait
caillé ! Aussi le voyageur, après avoir attendu trois mois, présenta des
réclamations : l’empereur lui donna alors 33 _mitskal_ et un tiers de
poudre d’or et, plus tard, au moment de son départ, cent _mitskal_, soit
en tout plus de 1.600 francs, ce qu’Ibn-Batouta trouva tout naturel.

L’empereur donnait ses audiences dans une chambre prenant jour sur une
cour par trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent et, au-
dessous, trois autres garnies de plaques d’or. Ces fenêtres étaient
cachées par des rideaux qu’on relevait pour indiquer que l’heure de
l’audience était venue. Lorsque l’empereur arrivait, on passait à
travers l’une des fenêtres un cordon auquel était attachée une pièce
d’étoffe de fabrication égyptienne ; dès qu’on apercevait ce signal, les
tambours et les trompes se faisaient entendre et trois cents esclaves
sortaient du palais, armés d’arcs ou de javelots et de boucliers ; les
porteurs de javelots se plaçaient debout à droite et à gauche des
fenêtres du trône et les archers s’asseyaient devant eux. On amenait
ensuite deux chevaux sellés et bridés et deux béliers destinés à écarter
le mauvais œil. Quand l’empereur s’était assis, trois esclaves sortaient
en courant et appelaient son premier ministre, nommé alors Kandia-
Moussa ; derrière celui-ci venaient les chefs d’armée, le prédicateur de
la mosquée et les jurisconsultes, qui tous s’asseyaient en avant des
archers. L’interprète se tenait debout à la porte de la chambre du
trône, revêtu de riches habits, coiffé d’un turban à franges, armé d’une
épée à fourreau doré et chaussé de bottes, privilège dont il était le
seul à jouir aux jours d’audience ; il tenait en main deux javelots,
l’un d’or et l’autre d’argent, garnis de pointes de fer. Les soldats qui
ne faisaient pas partie de la garde impériale, les fonctionnaires
civils, les serviteurs et les Messoufa attachés à la cour demeuraient en
dehors de la place des audiences, dans une large rue plantée d’arbres.
Chaque chef d’armée avait devant lui ses officiers, armés de lances et
d’arcs, et ses musiciens, portant des tambours, des trompes en ivoire et
des instruments faits avec des planchettes et des calebasses et sur
lesquels on frappait avec des baguettes[181]. Les chefs d’armée avaient
chacun un carquois pendu à l’épaule et un arc à la main ; ils arrivaient
à cheval, précédés de leurs officiers et de leurs soldats. Dans la
chambre aux fenêtres, à côté de l’empereur, se tenait un homme faisant
fonctions de héraut : quiconque voulait parler au souverain s’adressait
à l’interprète, qui transmettait la phrase au héraut, lequel à son tour
la communiquait à l’empereur ; les réponses de ce dernier passaient par
les mêmes intermédiaires.

A de certains jours, l’empereur sortait de sa demeure et donnait ses
audiences sur une sorte d’estrade à trois marches, recouverte d’un vélum
de soie et installée sous un arbre, sur la place du palais. Cette
estrade était, dit Ibn-Batouta, appelée _bembé_ dans la langue du
pays[182]. Sur cette estrade, on plaçait un coussin où s’asseyait le
prince ; au-dessus de sa tête, on tenait ouvert un parasol de soie en
forme de dôme, surmonté d’un grand oiseau d’or. L’empereur sortait du
palais un carquois au dos et un arc à la main, coiffé d’un turban en
étoffe dorée que retenaient des cordons d’or terminés par des pointes
semblables à des poignards ; il était vêtu, dans ces circonstances,
d’une robe rouge en étoffe de fabrication européenne ; devant lui
marchaient des chanteurs qui tenaient en main des clochettes d’or et
d’argent ; il s’avançait à pas lents, suivi de plus de trois cents
esclaves armés. Une fois qu’il était assis, les musiciens jouaient du
tambour et de la trompe et trois esclaves allaient appeler le premier
ministre et les chefs d’armée, puis on amenait les deux chevaux et les
deux béliers. L’interprète se plaçait à l’entrée de la cour qui servait
de place d’audience et le peuple demeurait dans la rue.

D’après Ibn-Batouta, les Noirs du Mali étaient, de tous les peuples,
celui qui se montrait le plus soumis à son souverain ; ils juraient par
son nom, disant : _Mansa Souleïmân kî_, ce qui veut dire exactement en
mandingue : « l’empereur Souleïmân a ordonné, c’est l’ordre du prince ».
Si l’empereur, au cours d’une audience, appelait un de ses sujets par
son nom, celui-ci enlevait ses vêtements de gala et se couvrait de vieux
haillons, remplaçait son turban par un bonnet sale, relevait sa culotte
jusqu’à mi-jambes, s’agenouillait, frappait la terre de ses coudes, se
redressait sur ses genoux dans une posture humble et écoutait ainsi la
parole du souverain. Avant de répondre il découvrait son dos et se
jetait de la poussière sur le dos et la tête[183].

Lorsque l’empereur s’adressait à la foule, tout le monde ôtait son
turban. Lorsqu’un orateur de l’assemblée en appelait à quelqu’un de la
véracité des paroles qu’il venait de prononcer, celui qui voulait
confirmer la déclaration de cet orateur tirait la corde de son arc et la
lâchait brusquement, produisant ainsi un bruit très perceptible. Quand
l’empereur approuvait ou remerciait quelqu’un, celui-ci se couvrait de
poussière ; Ibn-Batouta rapporte à ce propos qu’un notable mandingue
nommé El-hadj Moussa, envoyé comme ambassadeur au Maroc[184] par
Souleïmân, se présenta chez le sultan de Fez avec une corbeille remplie
de poussière et qu’il se couvrait le torse de cette poussière chaque
fois que le sultan lui adressait une parole agréable.

Ibn-Batouta nous a décrit également la manière dont se célébrait à Mali,
au XIVe siècle, la fête de la rupture du jeûne et celle des sacrifices.
On faisait la prière sur une place voisine du palais. Les fidèles se
vêtaient de blanc. L’empereur arrivait à cheval, coiffé d’un turban dont
une extrémité retombait sur l’épaule ; lui seul, concurremment avec le
cadi, le prédicateur et les jurisconsultes, avait le droit de porter ce
jour là un turban disposé de cette façon ; il était précédé d’étendards
de soie rouge et se préparait à la cérémonie dans une tente disposée à
cet effet, puis il récitait la prière avec les fidèles. Après le sermon
et une fois descendu de la chaire, le prédicateur s’asseyait devant
l’empereur et lui adressait un discours en arabe, faisant l’éloge du
prince et exhortant le peuple là lui obéir ; un homme, tenant une lance
à la main, traduisait ce discours au public dans la langue du pays.

Après la prière de l’après-midi, l’empereur prenait place sur le _bembé_
et les gardes du corps s’avançaient, superbement équipés, portant des
carquois d’or et d’argent, des épées à poignées et fourreaux d’or, des
lances d’or et d’argent et des masses d’armes en cristal. Quatre
officiers, tenant chacun un éventail d’argent, se plaçaient derrière le
prince pour écarter les mouches. L’interprète Douga, suivi de ses quatre
femmes et de cent jeunes captives bien habillées et la tête ceinte d’un
bandeau d’or et d’argent, s’asseyait sur une sorte de trône et, en
s’accompagnant d’une harpe garnie de grelots, chantait les louanges de
l’empereur et célébrait ses exploits. Les femmes et les captives de
Douga chantaient et dansaient, au son de tambours sur lesquels
frappaient trente jeunes gens habillés de rouge et coiffés de turbans
blancs. D’autres jeunes gens dansaient et sautaient avec agilité, ou
faisaient avec leurs épées des simulacres de combat auxquels Douga
prenait part en s’y distinguant. Pour marquer son plaisir, l’empereur
remit à son interprète, en présence d’Ibn-Batouta, 200 _mitskal_ d’or ;
un héraut cria le montant du cadeau et aussitôt les chefs d’armée, en
guise d’acclamation, firent résonner les cordes de leurs arcs. Ensuite
les griots, (appelés, dit Ibn-Batouta, _dyêli_, pluriel _dyéla_)[185],
s’avancèrent, recouverts de plumes, coiffés de masques en bois à bec
rouge représentant des têtes d’oiseaux, et dirent au prince des choses
telles que : « L’estrade sur laquelle tu es assis portait autrefois tel
empereur, dont l’un des plus beaux actes fut d’avoir fait telle chose.
Fais donc, toi aussi, la même chose, pour qu’on cite également ton nom
dans l’avenir. » Puis le chef des griots monta sur l’estrade et posa sa
tête sur les genoux de Souleïmân, puis sur son épaule droite et enfin
sur son épaule gauche, selon un usage fort ancien dans le pays, fait
observer Ibn-Batouta[186].

Ce voyageur rapporte un fait qui montre bien jusqu’où s’étendait le
pouvoir de l’empereur de Mali et combien son autorité était respectée
jusqu’aux confins de son empire. Un vendredi, pendant la prière à la
mosquée, un Messoufi interpella à haute voix le souverain pour se faire
rendre justice, disant que le chef de Oualata lui avait acheté pour 600
_mitskal_ de marchandises et ne lui offrait que 100 _mitskal_ en
paiement. L’empereur envoya chercher le chef incriminé et fit juger
l’affaire par le cadi ; celui-ci ayant donné raison au Messoufi,
l’empereur destitua le chef de Oualata.

La principale femme de Souleïmân, nommée _Kâssa_ ou « la Reine », et qui
était cousine de son époux, partageait avec lui l’autorité suprême, et
le prône du vendredi se faisait en leurs deux noms réunis. Pendant le
séjour d’Ibn-Batouta à Mali, l’empereur crut avoir à se plaindre de la
Kâssa, la fit emprisonner et la remplaça par une autre de ses femmes qui
n’était pas de sang royal. Le public blâma cet acte du souverain, mais
on apprit par la suite que la Kâssa avait comploté avec un parent de
Souleïmân pour détrôner celui-ci et on approuva la colère du prince.

Ibn-Batouta trouva les Noirs du Mali remplis de justice et d’équité ;
dans tout leur pays régnait une sécurité parfaite, les vols étaient
inconnus ou punis très sévèrement, ainsi que toute injustice. Si des
étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient conservés jusqu’à ce
que les ayants-droit les vinssent réclamer. Le même auteur loue beaucoup
aussi la piété et le zèle religieux des Mandingues de son temps ; il
constate avec plaisir qu’à Mali on contraignait les enfants à prier à
force de coups et qu’on les mettait aux fers lorsqu’ils ne montraient
pas assez d’ardeur à apprendre le Coran par cœur. D’autre part, il ne
leur pardonne pas de laisser aller les jeunes filles et les esclaves des
deux sexes sans aucun vêtement ni de permettre aux femmes de se
découvrir le visage et de se mettre toutes nues devant l’empereur ; il
leur reproche aussi de s’asperger de poussière, de réciter des poésies
dans un accoutrement ridicule, de manger du chien, de l’âne et des
animaux morts sans avoir été égorgés.

Les chevaux étaient rares à Mali lors du voyage d’Ibn-Batouta et se
payaient jusqu’à 100 _mitskal_ (environ 1.200 francs). Les chameaux y
étaient sans doute plus abondants, puisque notre voyageur dit qu’il
quitta Mali monté sur un chameau « parce que les chevaux sont très rares
en ce pays ». En partant de la capitale, Ibn-Batouta prit une route se
dirigeant approximativement vers le Nord-Est et atteignit le
Sansara[187] à un endroit où on le traversait en barque et de nuit
seulement, les « moustiques » y étant trop nombreux durant le jour[188].
Le voyageur vit seize hippopotames dans ce cours d’eau ; il raconte que
les indigènes les capturaient au moyen d’un harpon muni d’une corde,
laquelle servait à tirer au rivage l’animal harponné ; c’est exactement
le procédé que Bekri avait signalé comme usité par les riverains du
Sénégal.

Ibn-Batouta fit halte à un grand village situé près du Sansara, sur la
rive gauche de la rivière ; le chef ou _farba_ de ce village, appelé
Magha ou Maghan, lui parla d’anthropophages originaires d’un pays
aurifère situé dans le Sud du Mali (le Bouré probablement), qui étaient
venus un jour se présenter à Kankan-Moussa, portant de grands anneaux
aux oreilles et vêtus de manteaux de soie ; ils mangèrent une esclave
que l’empereur leur avait donnée et vinrent remercier le monarque après
s’être enduit la figure et les mains du sang de leur victime[189].

Du Sansara, Ibn-Batouta se rendit à _Korimansa_, village situé, dit-il,
à deux jours de Diaga ou du Diagara (sans doute près des villages
actuels de Kokry et de Massamana, entre Sansanding et Diafarabé, sur la
rive gauche du Niger). Son chameau était mort en route et il envoya en
acheter un autre à Diaga ou Dia. De Korimansa il alla à _Mîma_ ou au
Mîma, sans doute une ville ou plutôt une province située entre le Débo
et le Faguibine, et de là à Tombouctou, où il arriva en 1353.

La plupart des habitants de Tombouctou étaient alors des Messoufa
porteurs de voile (Touareg), mais le gouverneur ou _farba_, qui
s’appelait alors Moussa, donnait l’investiture aux chefs des Touareg au
nom de l’empereur de Mali, après les avoir revêtus d’un boubou, d’une
culotte et d’un turban et les avoir fait asseoir sur un bouclier que les
nobles de la tribu élevaient sur leurs têtes. Ibn-Batouta visita à
Tombouctou le tombeau du poète-architecte Es-Sahéli, ainsi que celui de
Siradj-ed-Dine. Il quitta cette ville en pirogue et descendit le Niger,
achetant ses vivres à l’aide de sel, d’épices et de verroterie ; on lui
fit boire du _dolo_ au miel. Il séjourna un mois à Gao, qu’il signale
comme l’une des plus belles et des plus grandes villes du Soudan,
abondante en vivres ; comme à Mali, on y employait les cauries en guise
de monnaie.

A Gao, il quitta le Niger et se rendit par terre à Takedda, où il
signale des mines de cuivre ; de là, il gagna l’Aïr, qui dépendait alors
du sultan de Kouka, puis l’Ahaggar et le Touat, et revint enfin à Fez
par Sidjilmassa.

12o _Règnes de Kamba et de Mari-Diata II_ (1359-1374).

Lorsque Souleïmân mourut, son fils _Kamba_ (ou Famba ou encore Kassa)
fut proclamé empereur. Mais un fils de Maghan, surnommé _Mari-Diata_ (ou
Mali-Diata) comme son aïeul Soundiata, briguait aussi la couronne et
n’accepta pas l’autorité de Kamba. Une guerre civile s’ensuivit, au
cours de laquelle plusieurs princes de la famille impériale se tuèrent
les uns les autres. Enfin, au bout de neuf mois d’un règne plus nominal
que réel, Kamba succomba dans une bataille et, le parti adverse ayant
triomphé définitivement, _Mari-Diata II_ s’empara du pouvoir (1360).

Le premier acte de gouvernement du nouvel empereur fut d’envoyer un
exprès à Oualata pour donner à l’ambassade expédiée par Souleïmân
l’année précédente l’ordre de continuer sa route. De plus, aux présents
remis par Souleïmân, il ajouta une girafe. La caravane arriva à Fez en
décembre 1360 ou janvier 1361. Le sultan Abou-Sâlem la reçut avec de
grands honneurs et la girafe de Mari-Diata fit sensation auprès des
Marocains qui, pour la plupart, ne connaissaient pas cet animal. Le jour
de l’entrée à Fez de l’ambassade mandingue, dit Ibn-Khaldoun, « fut une
véritable fête : pendant que le sultan allait s’asseoir dans le kiosque
d’or d’où il avait l’habitude de passer ses troupes en revue, les
crieurs publics invitèrent tout le monde à se rendre dans la plaine, en
dehors de la ville. L’on s’y précipita en foule de tous les côtés et,
bientôt, ce vaste local fut tellement encombré que plusieurs individus
durent monter sur les épaules de leurs voisins. Le désir de voir la
girafe et d’en admirer la forme étrange avait attiré toute cette
multitude. Les poètes profitèrent d’une si belle occasion pour réciter
au sultan des éloges et des compliments dans lesquels ils eurent soin de
décrire ce singulier spectacle. Les envoyés nègres se présentèrent
devant Abou-Sâlem pour lui exposer l’objet de leur mission et, tout en
lui donnant l’assurance la plus formelle de l’amitié que leur souverain
lui portait, ils le prièrent d’excuser le retard qu’on avait mis dans
l’envoi du présent, retard causé par la guerre civile qui avait désolé
l’empire. Ils décrivirent aussi en termes pompeux la grandeur de leur
sultan et la haute puissance de leur nation. Pendant que l’interprète
expliquait leur discours, ils faisaient résonner les cordes de leurs
arcs en signe d’approbation, selon l’usage de leur pays. Pour saluer le
sultan, ils se jetèrent de la poussière sur la tête, ainsi que cela se
pratique envers les souverains de leur pays barbare »[190]. Abou-Sâlem
mourut durant le séjour à Fez des envoyés mandingues ; ce fut le régent
de l’empire, Ibn-Merzouk, qui leur fit les cadeaux d’usage et les
congédia. Lors de leur retour, ils passèrent par Marrakech et par le
pays des Beni-Hassân, dont le territoire s’étendait déjà à cette époque
depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays des Noirs.

Quelques années après ces événements, le sultan mérinide de Fez Abd-el-
Halim, détrôné et chassé du Maroc par son frère Abou-Ziyân, s’enfuyait
au Sahara, allait à Mali vers 1366 visiter Mari-Diata II et se rendait
de là à La Mecque.

Ibn-Khaldoun fut documenté sur le compte de Mari-Diata II par un nommé
Mohammed-ben-Ouassoul, natif de Sidjilmassa, qui avait fait fonctions de
cadi à Gao et que l’historien des Berbères rencontra en 1374-75 à
Honeïn, non loin de la ville actuelle de Nemours dans le département
d’Oran. Ce Ben-Ouassoul considérait Mari-Diata II comme un tyran sans
respect pour la justice et un grand coureur de femmes ; il l’accusait
même d’avoir dilapidé le trésor impérial et d’avoir vendu à vil prix, à
des marchands égyptiens, une pépite d’or vierge pesant vingt _kintar_
(environ 25 kilos !), pépite qui provenait des mines du Ouangara et que
les empereurs de Mali se transmettaient en même temps que le
pouvoir[191]. Nous savons, de la même source, que Mari-Diata II mourut
de la maladie du sommeil, « maladie très commune dans ce pays et _qui
attaque surtout les gens haut placés_ ; cette indisposition commence par
des accès périodiques et réduit enfin le malade à un tel état qu’à peine
peut-on le tenir un instant éveillé ; alors elle se déclare d’une
manière permanente et fait mourir sa victime. Pendant deux années, Diata
eut à en subir les attaques, et il y succomba l’an de l’hégire 775
(1373-74) »[192].

13o _Règne de Moussa II_ (1374-1387).

Moussa II, fils de Mari-Diata II, succéda à son père, qu’il n’imita pas
dans ses errements. Mais il se montra d’autre part faible et indolent et
laissa son premier ministre, surnommé _Diata_, s’emparer de la direction
des affaires. Ce Diata équipa une forte armée, à la tête de laquelle il
s’en fut guerroyer au loin, soumettant des peuples noirs qui habitaient
dans l’Est de Gao et s’attaquant même au sultan du Bornou, Omar-ben-
Idris. Ce fut sous le règne de Moussa II que la ville de Takedda refusa
de payer tribut à l’empereur de Mali et recouvra son indépendance ;
Diata se porta sur cette ville et en fit le siège, mais il dut s’en
retourner sans avoir réussi à s’en emparer.

14o _Règnes de Maghan II et Santigui_ (1387-1390).

_Maghan II_ succéda en 1387 à son frère Moussa II. Il n’était pas encore
depuis deux ans sur le trône lorsque, en 1389, l’un de ses ministres
l’assassina et s’empara du pouvoir. Ce ministre nous est connu sous le
surnom de _Santigui_ ou Sandigui, qui était le titre de sa charge ; ce
mot signifie, non pas proprement « ministre », comme le dit Ibn-
Khaldoun, mais « chef des achats » et il devait s’appliquer à une sorte
de trésorier ou d’intendant. Ce Santigui n’appartenait pas à la dynastie
impériale des Keïta, mais il lui était en quelque sorte allié, ayant
épousé la mère de Moussa II, veuve de Mari-Diata II. Quelques mois après
son avènement, en 1389-90, il fut tué par les parents de Maghan II, qui
firent appeler, pour lui confier le pouvoir, un descendant de l’empereur
Gaou nommé _Mamoudou_. Celui-ci résidait alors chez les infidèles dont
le pays était situé au Sud du Mandé (peut-être chez les Banmana ou bien
chez les Diallonké) ; il s’empressa de se rendre à Mali et y fut
proclamé empereur en 1390, sous le nom de _Maghan_.

15o _L’empire de Mali au XVe siècle._

Les renseignements d’Ibn-Khaldoun sur l’empire de Mali s’arrêtent à
l’avènement de ce _Maghan III_ (1390) ; l’historien arabe acheva
d’écrire son ouvrage vers 1395 et mourut en 1406, en sorte qu’il n’a
rien su des successeurs de Maghan III ni de ce prince lui-même, en
dehors de la date de sa prise de pouvoir. Alors que nous possédons la
liste complète des empereurs de Mali à partir d’Allakoï, avec des
renseignements assez circonstanciés sur la plupart d’entre eux, nous ne
connaissons au contraire à peu près rien de ce qui s’est passé à partir
du XVe siècle, en dehors des quelques indications que l’on peut glaner
dans le _Tarikh-es-Soudân_ et dans les vieilles relations portugaises.
Les traditions indigènes, si documentées en ce qui concerne Soundiata et
la période héroïque, sont complètement muettes sur l’époque de l’empire
mandingue la moins éloignée de nous.

Nous savons seulement par Sa’di que l’empire de Mali, qui était parvenu
à son apogée avec Kankan-Moussa et s’était diminué plutôt qu’accru sous
ses successeurs, vit sa décadence se précipiter à partir du XVe siècle,
tout en demeurant un Etat puissant. Il comprenait encore en effet, en
dehors de la province de Mali et des contrées habitées par les
Mandingues, la ville et la région de Tombouctou, l’Aoukar avec Oualata,
le Mîma (pays situé entre le Faguibine et le Débo), le Bagana et le
Diaga, le royaume de Diara et peut-être une partie du Galam ; Gao et le
pays des Songaï étaient encore, au moins nominalement, sous la
suzeraineté de l’empereur mandingue, dont l’autorité n’était pas nulle
au Tekrour. Ibn-Khaldoun prétend même que de son temps (dernières années
du XIVe siècle) les villes de Silla et de Tekrour étaient vassales de
Mali (_Prolégomènes_) et que les Zenaga voilés du désert — Goddala,
Lemtouna, Messoufa, etc. — payaient tribut à l’empereur mandingue, que
cet historien appelle _malik-es-Soudân_ « le roi des Nègres », et que
ces tribus berbères fournissaient des contingents à l’armée mandingue
(_Histoire des Berbères_).

Vers le milieu du XVe siècle, des Ouolofs venus aux comptoirs portugais
de la Gambie dirent à Diégo Gomez que tous les pays de l’intérieur
appartenaient au _Bour-Mali_ (c’est-à-dire à l’empereur de Mali), lequel
résidait d’après eux dans une grande ville ceinte d’un mur en briques
cuites qu’ils appelaient _Kiokia_ ou _Kiokoun_ (peut-être par confusion
avec Koukia ou Gounguia) ; son pays, ajoutaient-ils, était riche en or
et faisait du commerce avec le Maghreb et l’Egypte ; on s’y rendait des
rives de l’Atlantique en se dirigeant vers l’Est et en traversant les
contrées habitées par les _Somanda_ (?), les _Konnouberta_ (?) et les
_Sarakolé_ ; le _forisangul_ (peut-être le « roi du Sénégal » ou plutôt
le roi du Songaï) passait à leurs yeux pour être vassal du Mali.

Sa’di nous apprend que l’empire était divisé en deux gouvernements
militaires, celui du Sud ou du _Sangara-soma_, comprenant principalement
les provinces mandingues qui s’étendaient du haut Niger jusqu’à la
Gambie, et celui du Nord ou du _Farana-sora_ (ou Faran-sora), comprenant
l’ensemble des pays annexés[193] ; le gouverneur du Farana-sora résidait
habituellement, semble-t-il, dans le Kaniaga. Chacun de ces deux
gouvernements était à son tour divisé en provinces, lesquelles se
partageaient en cantons. Chaque chef de province transmettait les ordres
de l’empereur aux chefs de canton placés sous son commandement et
prenait la parole en leur nom lorsqu’ils étaient convoqués par le
souverain.

Sa’di nous cite seulement les noms des trois provinces qui avoisinaient
Dienné, celles de _Kala_, du _Bendougou_ et du _Sibiridougou_. La
première a été identifiée généralement avec une région qui aurait eu
pour chef-lieu Sokolo : cette identification provient de ce que l’ancien
nom de Sokolo était en effet _Kala_ et de ce que les Maures désignent
encore ainsi ce village de nos jours. Mais il me paraît plus rationnel
d’identifier la « province de Kala » dont parle le _Tarikh-es-Soudân_
avec une région comprenant le _Karadougou_ ou _Kaladougou_ actuel, situé
entre le Niger et le Bani ; tous les passages de cet ouvrage où il est
question de la province ou de la ville de « Kala » concordent avec cette
solution. Le Bendougou n’était autre que le pays actuel du même nom, sur
la rive droite du Bani (région de San). Quant au Sibiridougou, que Sa’di
place au Sud des deux premières provinces et sur les confins de la
province de Mali, il devait s’étendre à l’Est de Niamina dans la
direction de Koutiala.

La province de Kala ou du Karadougou, dont le chef, qui appartenait au
clan des Taraoré[194], résidait à _Kara_ ou Kala (chef-lieu du
Karadougou actuel), comprenait douze cantons, dont huit situés dans
« l’île de Kara », c’est-à-dire entre le Niger et le Bani, et quatre
situés au Nord de cette « île », sur la rive gauche du Niger. Les huit
premiers étaient les cantons de _Ouoron_ (Orondougou actuel, dans le
canton de Saro ou Sarro), de _Ouonzo_ ou Ouosso (sur le Bani en face de
San[195], de _Kaminia_ ou Kamiya (au Sud de Kara), de _Farako_ ou du
Fadougou (au Sud-Est de Sansanding), de _Kirko_ ou Guirgo (?), de _Kao_
ou Gao ou Kou (?), de _Farama_ (?) et de _Diara_ (?). Les quatre cantons
de la rive gauche étaient ceux de _Koukiri_ (sans doute l’un des deux
villages actuels de Kokry ou de Kobikéré, entre Sansanding et Dia ou
Diaga), de _Niara_ (sans doute le Niéria actuel, au Nord-Est de
Sansanding), de _Sana_ (très vraisemblablement le canton actuel de
Sansanding) et de _Sâma_ ou Samba (en amont de Sansanding, rive gauche).

Les cantons du Bendougou cités par Sa’di sont ceux de Koou (peut-être
Koro, entre Dienné et San), de Kaana ou Kaghana (le Konignon de nos
cartes, au Sud de Dienné), de Soma (à l’Ouest-Sud-Ouest de San), de Tara
(près et à l’Ouest de Kaana), de Da (au Sud-Sud-Ouest de San), d’Ama ou
Oma (?), de Tâba (à l’Ouest de San) ; il s’en trouvait cinq autres, dont
l’auteur du _Tarikh_ avait oublié les noms, comme il avait oublié ceux
des cantons du Sibiridougou.

A partir des premières années du XVe siècle, ainsi que je le disais plus
haut d’après Sa’di, la puissance des empereurs de Mali commença à
décliner. Leurs exactions et celles des gouverneurs des provinces furent
telles, prétend l’auteur du _Tarikh_, qu’un matin Dieu envoya contre eux
sa milice angélique sous la forme de jeunes gens qui firent irruption
dans la salle d’audience du palais impérial, tuèrent de leurs glaives
presque tous les gens qui étaient là, et disparurent. En réalité ces
anges exterminateurs s’appelèrent les Mossi, les Touareg et surtout
Sonni Ali-Ber et Askia Mohammed Touré, mais l’empire de Mali n’eut pas
tant à souffrir d’eux qu’on serait tenté de le croire en lisant la
pieuse légende rapportée par Sa’di.

Vers 1400, sans doute sous le règne de Maghan III ou de l’un de ses
successeurs immédiats, le souverain mossi du Yatenga, _Bonga_, faisait
une incursion dans le Massina oriental et s’avançait jusque sur la rive
méridionale du lac Débo. En 1433, Araouân, Tombouctou et Oualata
échappent à la domination du Mali pour passer sous celle du chef touareg
Akil ; de 1465 à 1473, l’empereur de Gao Sonni Ali-Ber affranchit
définitivement le Songaï de la suzeraineté mandingue, conquiert
Tombouctou sur les Touareg, annexe à l’empire de Gao la ville et le
territoire de Dienné, dont les princes de Mali n’avaient jamais réussi à
se rendre maîtres, et s’empare d’une portion de la zone des inondations
nigériennes qui, jusqu’à cette époque, avait fait partie intégrante des
territoires dépendant de Mali.

Mais, du côté de l’Ouest, l’empire ne s’était pas laissé entamer. Le
Vénitien Cadamosto, qui visita en 1455 le Cap Vert et la Gambie et en
1457 les îles Bissagos, nous apprend que, de son temps, les Mandingues
de la Gambie étaient encore sujets de l’empereur de Mali[196].

Sonni Ali venait à peine de laisser un peu de répit au souverain
mandingue que _Nasséré_, empereur mossi du Yatenga, traversait le Niger
près de Mopti en 1477, ravageait tout le Massina, s’avançait jusque dans
le Nord-Ouest du Bagana pour aller ensuite s’emparer de Oualata qu’il
pillait de fond en comble en 1480, traversait en s’en retournant le
Farimaké et le Bara et allait enfin se heurter, en 1483, à l’armée de
Sonni Ali-Ber près du lac de Korienza.

C’est vers cette époque que se placent les premières relations de
l’empire de Mali avec le Portugal. Le roi Jean II était monté sur le
trône en 1481[197], après s’être déjà illustré, durant sa régence, par
l’intérêt qu’il portait à la découverte et à la colonisation des côtes
occidentales de l’Afrique. L’empereur de Mali qui régnait alors
s’appelait _Mamoudou_ ; il avait succédé à son père _Mansa-Oulé II_,
lequel avait lui-même remplacé sur le trône son propre père _Moussa
III_. Nous ignorons les noms des princes qui régnèrent entre Maghan III
et Mousa III, mais nous connaissons ceux de ce dernier et de ses deux
successeurs immédiats grâce à Joao de Barros. Celui-ci appelle en effet
_Mahmud-ben-Manzugul_, « petit-fils de Moussa », l’empereur mandingue
qui entretint des relations avec le roi Jean II, et il n’est pas
difficile de retrouver « Mansa-Oulé » dans _Manzugul_. D’après le même
auteur, ce prince résidait à _Songo_, « l’une des villes les plus
populeuses de cette grande contrée que nous appelons ordinairement pays
des Mandingues », et cette ville était située sur le méridien du Cap des
Palmes et à 140 lieues marines environ (777 kilomètres) de la côte. La
position ainsi donnée à Songo par de Barros correspond bien à la
situation de Mali, qui devait se trouver à une cinquantaine de
kilomètres seulement à l’Est du méridien du Cap des Palmes et à 800
kilomètres environ du point le plus rapproché de la côte. Barth a cru
pouvoir identifier Songo avec le Songaï et le lieutenant Marc,
interprétant un passage de M. Binger, l’a rapproché de Ngorho, ville
sénoufo située dans le Sud du cercle de Bobo-Dioulasso ; mais ni le pays
songaï ni Ngorho ne correspondent à la position assignée à Songo par de
Barros et Ngorho n’a jamais été le centre d’un Etat musulman et n’a
jamais été la résidence d’aucun prince mandingue. Si l’on veut bien se
rappeler que de Barros tenait ses informations des rapports du
gouverneur portugais d’Elmina (Côte d’Or) et si l’on se reporte au nom
donné aux Dioula et aux peuples mandé en général par les Fanti, les
Achanti, les Agni et les autres populations de la Côte d’Or et de la
Côte d’Ivoire — nom qui est encore aujourd’hui prononcé _Songo_ ou
_Nzoko_ par les Fanti et les Agni, _Sorho_ par les Koulango et _Tiorho_
par les Sénoufo —, on conviendra qu’il est fort vraisemblable que, dans
l’esprit du gouverneur d’Elmina et dans celui de de Barros, _Songo_
désignait tout simplement le pays des Mandingues et sa capitale Mali.

Au moment où se produisirent les grandes incursions mossi dans le Bagana
(1477-1483), les Portugais possédaient des comptoirs en différents
points de la côte, notamment à Arguin, au Rio de Cantor (Gambie) et à
Elmina ; il est probable même qu’ils fondèrent vers cette époque un
établissement dans l’Adrar. Il est difficile de savoir auquel de ces
comptoirs s’adressa l’empereur Mamoudou, qui était surtout connu des
Portugais sous le nom de _Mandi-Mansa_, c’est-à-dire « roi du Mandé ou
des Mandingues » ; il est probable cependant que ses envoyés se
dirigèrent de préférence vers les établissements de la Gambie, qui
étaient pour eux d’accès plus facile que ceux de la Mauritanie et
d’Elmina : le comptoir d’Elmina d’ailleurs ne fut fondé que vers 1481,
et d’autre part les Mandingues étaient établis jusque sur les rives de
la basse Gambie et entretenaient des relations commerciales suivies avec
les factoreries du « Rio de Cantor », tandis qu’ils ne s’aventuraient
guère dans la Mauritanie ni dans la forêt du golfe de Guinée.

Quoi qu’il en soit, Mamoudou, effrayé de la menace que constituaient
pour la sécurité de son empire les razzias des Mossi, les conquêtes de
Ali-Ber et, d’un autre côté, les incursions des Ouolofs, alors maîtres
d’une partie du Tekrour, envoya une ambassade aux Portugais pour
réclamer leur aide contre ses ennemis. Le gouverneur du fort portugais
qui reçut la visite des ambassadeurs mandingues se hâta d’informer son
roi de cet événement. Jean II ne semble pas avoir répondu d’une façon
directe à la requête de Mamoudou ; sans doute trouvait-il que c’eût été
s’aventurer beaucoup que d’envoyer aussi loin une expédition militaire :
mais il voulut profiter de la circonstance pour nouer des relations plus
étroites avec l’empereur mandingue, et il expédia deux ambassades à
Mali. L’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello,
Pero Reinal et Joao Collaçao ; nous ignorons à quelle époque elle arriva
à Mali et même si elle atteignit cette ville. L’autre, mise en route par
le gouverneur d’Elmina, parvint auprès de Mamoudou, qui remit aux
envoyés portugais une lettre destinée à leur roi ; dans cette lettre,
que Joao de Barros dit avoir eue entre les mains, il se montrait fort
surpris de l’étendue du pouvoir du roi de Portugal, ajoutant qu’aucun
des _4.404 monarques_ qui l’avaient précédé sur le trône de Mali (_sic_)
n’avait jamais reçu ni message ni messager d’un roi chrétien et que lui-
même, jusqu’alors, ne connaissait que quatre sultans dont la puissance
méritât d’être comparée à la sienne, à savoir les sultans d’_Alimaun_
(Yémen), de _Baldac_ (Baghdad), de _Cairo_ (le Caire) et de _Tucurol_
(Tekrour).

Cependant l’amitié des Portugais ne devait pas être d’un grand secours à
l’empire de Mali, dont le démembrement allait être accéléré, après la
mort du roi Jean II, par les conquêtes du premier _askia_ de Gao et de
ses successeurs, à partir de l’année 1498.

16o _L’empire de Mali au XVIe siècle._

Léon l’Africain[198] visita Mali au début du XVIe siècle. Il nous dit
que cette ville comptait de son temps environ six mille feux[199] et se
trouvait à proximité d’un bras du Niger. On y rencontrait beaucoup
d’artisans et de marchands, lesquels approvisionnaient Dienné et
Tombouctou de divers articles et denrées. Les grains, le coton et le
bétail s’y trouvaient en abondance. L’islamisme y était florissant, aux
mosquées étaient attachées des écoles et les habitants étaient « les
plus civils, de meilleur esprit et plus grande reputation de tous les
Noirs, pour autant qu’ils furent les premiers à recevoir la loy de
Mahommet ». L’empire de Mali, au dire du même voyageur, s’étendait alors
au Nord jusqu’au territoire de Dienné, au Sud jusqu’à un désert ou pays
inconnu hérissé de hautes montagnes (Fouta Diallon), à l’Ouest jusqu’à
des forêts qui bordaient l’Océan et à l’Est jusqu’aux territoires
dépendant de Gao.

Nous avons vu, en racontant l’histoire de l’empire de Gao, comment
l’askia Mohammed I, en 1498-99, annexa le Bagana à ses Etats, malgré la
résistance du gouverneur mandingue Ousmana, qui fut fait prisonnier, et
celle de Demba Dondi, chef des Peuls du Massina, qui fut tué. En
1500-1501, c’était le tour des provinces constituant le royaume de Diara
d’être dévastées par Omar Komdiago, frère de l’askia, et annexées à
l’empire de Gao, malgré la belle défense que fit Kama, le représentant
du Mali auprès du roi de Diara. En 1506-07, Mohammed I se portait au
Galam et étendait son autorité jusqu’aux confins du Tekrour. L’empire de
Mali se trouva ainsi amputé de toutes ses dépendances septentrionales et
ramené à peu près aux limites qu’il possédait vers 1324, avant la
victoire de Soundiata sur Soumangourou.

Les deux premiers successeurs de Mohammed I à Gao, Moussa et Bengan-
Koreï, laissèrent en paix ce qui restait de l’empire mandingue. Mais un
autre ennemi avait surgi du côté de l’Ouest : je veux parler du Tekrour.
Sous le commandement de Koli Galadio, _alias_ Koli Tenguéla, les Peuls
et les Toucouleurs du Fouta cherchèrent à s’emparer des mines d’or du
Bambouk ; se portant en masses serrées le long de la rive sud du Sénégal
entre 1530 et 1535, ils pillèrent d’abord les provinces méridionales du
royaume de Galam (Goye et Kaméra) et massacrèrent ensuite un nombre
considérable de Mandingues sur les deux rives de la Falémé. L’empereur
de Mali implora de nouveau l’aide des Portugais et, en réponse à ses
prières, Joao de Barros, alors gouverneur des établissements portugais
de la Guinée, envoya à Mali en 1534, non pas une armée, mais un
ambassadeur nommé Péroz Fernandez, accrédité par le roi Jean III, dans
le but de proposer au monarque mandingue une intervention amicale auprès
de l’empereur de Tekrour et de solutionner différentes questions
relatives au commerce de la Gambie. Le souverain qui régnait alors à
Mali s’appelait Mamoudou (_Mamoudou II_) et était le petit-fils de cet
autre Mamoudou qui avait reçu les envoyés de Jean II. Il accueillit fort
bien Péroz Fernandez et lui dit, d’après de Barros lui-même, « qu’il
s’estimait très heureux de sa venue, car, du temps de son grand-père qui
portait le même nom que lui, un messager était déjà venu de la part d’un
autre roi Jean de Portugal ». On ne sait quel fut le résultat de ces
négociations au point de vue politique ; il semble pourtant que les
Peuls et les Toucouleurs repassèrent la Falémé sans occuper le Bambouk,
mais que le roi de ce pays, _Guimé Sissoko_, voyant que l’empereur de
Mali était impuissant à le défendre, se rendit à peu près indépendant.

Cependant l’askia Bengan-Koreï, détrôné par Ismaïl en 1537, s’était
réfugié dans les environs de Mali et s’était placé sous la sauvegarde de
Mamoudou II. La protection de ce dernier n’empêcha pas les Mandingues
d’abreuver d’humiliations le fils de leur ancien ennemi (Bengan-koreï
était fils de Omar Komdiago) et celui-ci alla se fixer près de
Sansanding, dans un petit village de la rive droite du Niger nommé Sama.

En 1542, l’askia Issihak I venait razzier le Bendougou, à peu de
distance de Mali. En 1545-46, son frère Daoud s’avançait jusque sous les
murs de la capitale mandingue : l’empereur prenait la fuite, l’armée de
Gao entrait victorieuse à Mali et y demeurait une semaine, remplissant
d’ordures la résidence impériale. Puis, trouvant sans doute qu’il avait
humilié suffisamment le rival de son frère, Daoud se retira, et
l’empereur de Mali put rentrer dans sa capitale.

Le même Daoud, ayant remplacé plus tard Issihak I sur le trône de Gao,
dirigea plusieurs expéditions dans le Massina, le Bagana et la région de
Kala (Sokolo). En revenant de cette dernière expédition, en 1559, il
passa près de Sansanding.

L’autorité des derniers askia continua à s’affermir sur le Diaga, le
Bagana et le royaume de Diara, mais l’empereur de Mali conserva à peu
près intacte la partie méridionale de son domaine. Lorsque les Marocains
s’installèrent à Tombouctou en 1591 et substituèrent leur pouvoir à
celui des princes de Gao sur le moyen Niger, plusieurs des provinces
situées au Nord de Mali se constituèrent en petits Etats plus ou moins
indépendants, tels que le royaume peul du Massina et le royaume soninké
de Goumbou, tandis que le royaume de Diara retrouvait pour un temps sa
liberté d’allures. Cependant l’empire de Mali gagna plus qu’il ne perdit
au changement de régime. A la fin du XVIe siècle, un effort fut même
tenté par l’empereur _Mamoudou III_ pour enlever Dienné aux Marocains ;
ce prince fut d’ailleurs mal secondé par ses vassaux : les deux
gouverneurs militaires du Farana-sora et du Sangara-soma refusèrent de
l’accompagner dans son expédition, ce que voyant, Bakari, chef du
Karadougou, et son collègue le chef du Bendougou ne répondirent pas non
plus à l’appel de l’empereur. Celui-ci ne trouva un concours effectif
qu’auprès des chefs des cantons de Farako (dans le Karadougou) et d’Ama
ou Oma (dans le Bendougou), ainsi qu’auprès de Hamadou-Amina, chef des
Peuls du Massina, qui chercha à profiter de l’occasion pour se rendre
complètement indépendant des Marocains. Le caïd de Dienné demanda du
secours au pacha Ammar, qui venait de remplacer Djouder à Tombouctou.
Ammar envoya des troupes conduites par les caïds Moustafa et Abdelmalek,
lesquels arrivèrent à Dienné le 26 avril 1599. Mamoudou III et ses
alliés étaient campés sur les collines de Sânouna et leur armée
s’étendait jusqu’au bras du Bani qui sert de port à la ville. Les
Marocains firent une sortie pour repousser les Mandingues et les Peuls,
mais ils éprouvèrent une résistance inattendue et ne durent leur salut
qu’à leurs armes à feu. Les gens de Dienné cependant arrivèrent à la
rescousse et Mamoudou III fut mis en déroute et retourna à Mali, tandis
que ses alliés regagnaient également leurs pays.

Hamadou-Amina avait transporté son camp à Soï ou Soé, entre Dienné et
Mopti[200]. Les caïds marocains voulurent aller l’y attaquer, mais le
gouverneur songaï du Gourma leur fit observer que ce chef, en sa qualité
de nomade, était au fond peu redoutable, et qu’il valait mieux marcher
contre le chef d’Ama, qui était un sédentaire[201] et qui du reste avait
contribué à entraîner l’empereur de Mali dans son expédition contre
Dienné. Les Marocains se portèrent donc sur Ama, sous le commandement du
caïd Slimân-Chaouch, et pillèrent et détruisirent _Soo_ (peut-être San),
qui était alors un marché important. Tandis que l’armée marocaine
revenait du Bendougou, elle fut attaquée sur les bords du Bani, en face
de Tié (village de la rive droite du Bani, près et en aval de Koro), par
Hamadou-Amina aidé d’auxiliaires banmana ; le caïd Slimân fut
complètement battu et, à la suite de cette défaite, les Marocains firent
la paix avec Hamadou et laissèrent en paix l’empereur de Mali et ses
alliés.

17o _Dernière période de l’empire de Mali_ (1600 à 1670).

Cependant un nouveau peuple allait jouer son rôle dans les destinées du
Soudan occidental et porter au vieil empire de Mali des coups plus rudes
que ceux que lui avaient donnés les souverains de Gao : je veux parler
des _Banmana_. Installés dès 1600 dans la région de Ségou, ceux-ci
furent d’abord placés pendant une soixantaine d’années sous la
suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, bien que ceux
d’entre eux qui s’étaient établis à proximité de Dienné dépendissent
plutôt soit du caïd marocain qui résidait dans cette dernière ville,
soit du roi peul du Massina.

Sa’di, qui fit plusieurs voyages sur la portion du Niger voisine de
Mali, notamment en 1644, nous a fourni quelques renseignements sur la
géographie de cette région vers le milieu du XVIIe siècle.

Voici l’un de ses itinéraires : venant de Tombouctou par eau, il
atteignit en sept jours Soï (près Akka) sur le lac Débo et se rendit de
là, en une demi-journée, en longeant le bord septentrional du lac, à
Kankoura, près de Gourao ; traversant alors le lac, il arriva en un jour
au mont Sorba, sur la rive Sud, et gagna de là, par terre, Kakagnan, sur
le marigot de même nom. Reprenant alors la voie fluviale, il atteignit,
au bout de douze jours de navigation sur le marigot de Dia et le Niger,
le point de Koukiri ou Kokry ; à un jour en amont, il toucha Foulao,
puis, trois jours et demi après, termina son voyage à _Komino_, qui
était le port de Farako et se trouvait sur la rive droite du fleuve, à
quelques heures de ce chef-lieu de canton[202] ; en face de Komino, sur
la rive gauche, était _Nakira_ (le Nakry de nos cartes), port du Sana ou
canton de Sansanding, dont le chef-lieu s’appelait alors _Tiébla_ ou
Sanamadougou et se trouvait à une faible distance au Nord-Est de
Sansanding même. Le canton de Sana ou de Sansanding avait encore un
autre port sur la rive gauche du Niger, à _Noursanna_, entre Nakira et
Koukiri.

Après être allé à Tiébla visiter le chef du Sana et être demeuré quelque
temps auprès de lui, Sa’di traversa le Niger, passa la nuit à Komino,
arriva le lendemain à midi à Makira et le soir à _Dioulo_ (Yolo de nos
cartes) ; le troisième jour, il coucha à _Fala_ (sans doute le Dionfalla
actuel) et le quatrième à _Foutina_ (Faténé), près et au Sud de Kaminia.
Le cinquième jour au matin, il arrivait à _Tonko_ (peut-être Toumo),
dans le Séladougou, et atteignait le soir Farmanata ; le sixième jour,
il traversait _Séla_ et Tamakoro et arrivait à _Timitama_, chef-lieu du
Ouoron ; le septième jour, il atteignait _Bîna_ (près du Gomitogo
actuel), où l’on pouvait s’embarquer à la période des hautes eaux, et se
rendait de là en pirogue à Dienné, où il entra le huitième jour.

L’année suivante, Sa’di refit en sens inverse la route de Dienné à
Sansanding et nota un itinéraire à peu près analogue au précédent, mais
plus détaillé. Sa première étape fut Bîna et la seconde _Konti_ ou
Kondyi, où résidait alors le _Kala-san_, c’est-à-dire (en songaï) le
chef de la province du Karadougou. Le troisième jour, il traversa
_Ouanta_ (canton du Ouoron), puis Tamtama, village dépendant de Séla et
distinct de Timitama chef-lieu du Ouoron, ensuite Komtonna, Nionsorora
et Niéna, et alla coucher à Séla. Le quatrième jour, il atteignit Tonko,
où se trouvait la limite du Séladougou et du Kaminiadougou. Le cinquième
jour, il passa à Tatinna et à Tatirma (le Tacirma de nos cartes), puis à
Foutina (Faténé) et à Taouatalla, et coucha dans un village dont il ne
donne pas le nom. Le sixième jour, après avoir dépassé Fala, il
abandonna la route de Yolo ou route du Nord, alors inondée, et se
dirigea sur _Toumé_, où il passa la nuit. Le septième jour, par
_Fadougou_, Nounio, Massala et Komma, il arriva à _Farako_, résidence du
chef du Fadougou ou canton de Farako. Le huitième jour enfin, il
atteignit le Niger à Komino, traversa le fleuve, toucha la rive gauche à
Nakira ou Nakry et gagna Tiébla, résidence du chef du Sana. Il profita
de son séjour au Sana pour aller visiter la ville même de _Sansanding_,
dont il orthographie le nom _Chenchendi_ ; on mettait trois à quatre
heures pour y arriver en partant de Tiébla : de cette dernière localité,
on descendait vers le Niger, qu’on atteignait à Madina, en amont de
Nakry, et dont on remontait ensuite la rive gauche.

Nous avons vu que, dès les premières années du XVIIe siècle, les Banmana
s’étaient installés dans la région de Ségou. A partir de 1630, devenus
nombreux et puissants, ils s’alliaient tantôt aux Peuls du Massina et
tantôt aux Mandingues du Karadougou et du Bendougou — peu à peu absorbés
par eux — contre les Marocains de Dienné ou contre l’empereur de Mali,
dont l’autorité devenait de plus en plus précaire sur la rive droite du
Niger. En 1645 les Banmana, qui avaient conservé la haine farouche des
musulmans, faisaient une sorte de guerre sainte contre les représentants
de l’empereur mahométan de Mali à Farako et à Tiébla, dévastaient le
Fadougou et le Sana et s’établissaient sur les deux rives du Niger
depuis Koukiri jusque tout près de Niamina, menaçant l’empereur de Mali
jusque dans sa résidence.

Vers 1670, Biton Kouloubali fondait définitivement l’empire banmana de
Ségou et y annexait Sansanding, le Massina et le Bagana, ainsi que
Dienné et la région de Tombouctou, enlevant toute autorité et tout
prestige aux descendants des pachas et caïds marocains. Vers la même
époque, Sounsa Kouloubali, chef de la fraction des Massassi,
s’établissait près de Mourdia et fondait l’empire banmana dit du Kaarta.
Le Bélédougou devenait une sorte de marche frontière entre les deux
empires naissants, théâtre et victime des luttes qu’allaient se livrer
les princes de Ségou et ceux du Kaarta.

_Mama-Maghan_, le dernier des empereurs mandingues de la dynastie des
Keïta, voulut enrayer le développement de l’empire de Ségou et assiégea
durant trois ans (1667-70) la capitale de Biton. Obligé de se retirer
sans avoir obtenu aucun résultat et poursuivi par son adversaire
jusqu’en face de sa propre capitale, il dut faire la paix pour éviter
d’être précipité dans le Niger avec les débris de son armée et renonça à
exercer son autorité en aval de Niamina. Ne se sentant plus désormais
chez lui à Mali, il abandonna cette ville, qui tomba rapidement en
ruines, et se transporta à Kangaba, berceau de sa famille.

Au commencement du XVIIIe siècle, aucune trace ne subsistait plus, en
dehors de vagues emplacements de cases encore visibles, de cette fameuse
cité de Mali qui, pendant quatre siècles, avait été la véritable
capitale du Soudan Occidental. Les provinces mandingues qui purent
échapper à la conquête banmana se transformèrent en petits royaumes
indépendants, et les descendants de Soundiata, réfugiés à Kangaba, ne
furent plus que les chefs de la petite province du Mandé proprement dit,
comme aux temps fabuleux qui avaient précédé le XIIIe siècle[203].
L’empire de Mali avait disparu, d’une manière définitive, de la carte de
l’Afrique.

[Illustration : Carte 13. — L’empire de Mali.]


[Note 149 : A comparer avec Ouâr Diâbi, Ouâr Diâdié ou Ouâr Ndiaye, nom
donné à l’islamisateur du Tekrour. A rapprocher aussi de _bara-mousso_,
nom donné en mandingue à celle des épouses d’un même mari qui a le pas
sur les autres.]

[Note 150 : D’après le témoignage de Makrizi, qui fait d’Allakoï le
« premier roi du Tekrour » et l’appelle _Serbendana_, peut-être par
suite d’une confusion entre ce prince et Baramendana.]

[Note 151 : Mot à mot « le lion du jeûne », allusion probable à la faim
de vengeance qui animait ce prince vis-à-vis de l’ennemi de sa famille
et de son pays. Le nom du lion, prononcé _diara_ par les Banmana et les
Dioula, est généralement prononcé _diata_ par les Malinké. Ce mot n’a
qu’une analogie toute fortuite avec le nom du clan des Diara, qui
signifie « de Dia, originaire de Dia ou du Diaga ».]

[Note 152 : Sans doute les mêmes que les Lemlem du royaume de Dao ou du
Dao mentionnés par Bekri.]

[Note 153 : 1er vol., page 292.]

[Note 154 : D’après Ibn-Batouta, Soundiata aurait été instruit dans la
religion musulmane par le grand-père d’un jurisconsulte nommé Modrik-
ben-Faris, lequel Modrik fut contemporain de Kankan-Moussa, petit-neveu
de Soundiata.]

[Note 155 : _Du Niger au Golfe de Guinée_, 1er vol.]

[Note 156 : Dapper donne 30 journées de Mali à Tombouctou, ce qui
correspond bien à la distance séparant cette dernière ville de la région
de Niamina ; c’est l’évaluation indiquée par Cadamosto.]

[Note 157 : C’est sous cette orthographe (Mellé) que le nom a été,
d’après M. E. D. Morel, mentionné pour la première fois sur une carte :
il s’agit d’un portulan espagnol de 1375. La carte de Mecias de
Villadestes, qui date de 1413, indique le « pays de Moussa, roi de
Melli » sur le haut Sénégal, à l’Est du _Toucouzor_ (Tekrour).]

[Note 158 : Dapper dit qu’au Sud des Mandinga ou Manienga de la haute
Gambie, « dont le pays renferme beaucoup d’or », habitent les Souso
(Soussou), dont la capitale s’appelle _Bena_. Il ne peut y avoir autre
chose qu’une ressemblance purement fortuite entre le nom de cette ville
soussou et celui donné par le même auteur aux habitants de Oualata.]

[Note 159 : Et précisément la plupart des manuscrits de l’ouvrage d’Ibn-
Khaldoun donnent le mot sans aucun point diacritique.]

[Note 160 : Ce conquérant mandingue est appelé _Abba-Manko_ par
Golberry, qui le fait vivre vers l’an 1100 et dit qu’il imposa
l’islamisme aux habitants du Bambouk.]

[Note 161 : Ce fut là l’origine de la tribu peule dite des _Sambourou_.
A la mort de Bida et d’Ilo-Diadié, Maham-Boli, prenant le pas sur ses
cinq frères (Amadi, Bogoli, Almami, Ousmân et Mangui), réunit sous son
autorité les trois clans des Boli (ou Ourourbé), des Yalabé (ou
Oualaïbé) et des Oualarbé ; il eut pour successeurs Bounoumbo Boli,
Samba Boli, Sambouné Boli, Amadi Galadio, Guidal Galadio et Sambourou
Galadio, lequel donna son nom à la tribu.]

[Note 162 : Ibn-Khaldoun l’appelle Mansa-Ouali et prétend que _Ouali_
est, chez les Mandingues, la corruption du nom arabe _Ali_ ; cette
indication est assurément inexacte : Ali ne se transforme pas au Soudan
en « Ouali », qui d’ailleurs est donné quelquefois comme nom ou surnom
par les musulmans avec son sens arabe de « saint » ; les traditions
indigènes au reste mentionnent toujours le successeur de Soundiata sous
le nom de Mansa-Oulé.]

[Note 163 : 1er vol., pages 292 et 293.]

[Note 164 : Ce cheikh fut rencontré par Ibn-Khaldoun en Egypte en
1393-94. Entre autres choses, il dit au célèbre historien arabe que le
vrai nom des « Tekrouriens » de Gao était _Zaghaï_ (pour Songaï) et
celui des gens du Mali _Ankaria_ (vraisemblablement pour _Ouangaria_,
forme plurielle arabisée du mot « Ouangara »).]

[Note 165 : Rien n’indique que cette localité ait été celle du même nom
qui est actuellement l’une des villes principales de la Guinée
Française, mais la chose n’est pas impossible.]

[Note 166 : On a écrit parfois _Konkour-Moussa_ : cette leçon fautive
provient d’une erreur de copiste ou d’une mauvaise lecture des textes
arabes, l’_n_ final et l’_r_ se confondant facilement dans l’écriture
arabe.]

[Note 167 : D’après Sa’di, Kankan-Moussa aurait laissé au Touat beaucoup
de ses gens, qui avaient été atteints en route d’une maladie du pied
appelée dans leur langue _touât_, d’où le nom que prit par la suite
cette oasis. Cette étymologie ne paraît pas très vraisemblable, le nom
du Touat étant probablement d’origine berbère et antérieur à l’époque de
Kankan-Moussa. Je dois cependant faire observer qu’il existe dans la
langue mandingue (dialecte banmana) un mot _touato_ signifiant
« boîteux ».]

[Note 168 : L’histoire de cet emprunt ou plutôt de son remboursement est
assez curieuse. Lorsque Kankan-Moussa fut de retour à Mali, Siradj-ed-
Dine y envoya un messager dans le but de recouvrer sa créance. Ce
messager étant demeuré à Mali, pour des motifs restés inconnus, Siradj-
ed-Dine partit lui-même, accompagné de son fils, et arriva à Tombouctou,
où il logea chez le poète Es-Sahéli. Le malheureux mourut la nuit même
de son arrivée. Le bruit courut qu’il avait été empoisonné sur l’ordre
de l’empereur, mais son fils protesta contre ces accusations, faisant
remarquer qu’il avait mangé des mêmes mets que son père et n’avait pas
été indisposé. Le fils de Siradj-ed-Dine atteignit ensuite Mali, reçut
de Moussa les sommes prêtées autrefois par son père, et retourna en
Egypte.]

[Note 169 : En réalité les ruines actuelles sont celles d’un bâtiment
construit au XVIe siècle en remplacement de celui qu’avait élevé Es-
Sahéli.]

[Note 170 : C’est-à-dire probablement un métis de Soninké de Tichit
(Voir 1er vol., page 220).]

[Note 171 : D’après Ibn-Batouta. L’épithète de _Ouangarati_ signifie
« natif du Ouangara ».]

[Note 172 : Takedda était située entre Gao et Agadès, à 70 étapes au
Sud-Ouest de Ouargla d’après Ibn-Khaldoun.]

[Note 173 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre III, p. 288.
De Slane propose de lire _Massîn_ au lieu de _mebstîn_ et pense qu’il
est fait allusion aux villes sahariennes habitées par des Massîn. Je
croirais plus volontiers que _mebstîn_ est une forme dérivée du mot
persan _boustân_ « jardin », passé dans la langue arabe, et qu’il
convient de le traduire par « les villes entourées de jardins, les
oasis ».]

[Note 174 : Ibn-Batouta, né en 1303, était Berbère d’origine. Il fut
chargé en 1352 par Abou-Inân, sultan de Fez, de visiter le pays des
Noirs et accomplit sa mission avec d’autant plus de succès qu’il avait
voyagé auparavant durant 25 ans en Egypte et dans toute l’Asie jusqu’en
Chine. Ses notes de voyage furent revues par Ibn-Djozaï de Grenade et la
rédaction en fut achevée vers 1355. Lui-même mourut en 1377-78.]

[Note 175 : _Kharité_ est le nom soninké de l’huile tirée des fruits
d’un arbre appelé _khari_ par les Soninké, _karéhi_ par les Peuls et
_sé_ ou _syé_ par les Mandingues.]

[Note 176 : « Miel » se dit _li_ en mandingue.]

[Note 177 : Ce qu’Ibn-Batouta appelle _assîda_ est le _tô_ des Banmana
et des Malinké, c’est-à-dire une sorte de pâte de farine cuite et
servant d’aliment principal.]

[Note 178 : Sans doute Dioura.]

[Note 179 : Très probablement la rivière qui se jette dans le Niger près
et à l’Est de Niamina et à laquelle Barth donne ce même nom.]

[Note 180 : _Douga_ est le nom d’une espèce de vautour et aussi celui
d’un génie, chez les Banmana et les Malinké, et est souvent donné comme
prénom à des hommes.]

[Note 181 : Il s’agit de l’instrument répandu dans toute l’Afrique
Noire, appelé en mandingue _balan_ ou _bala_ et connu des Européens sous
le nom de « balafon ».]

[Note 182 : _Bembé_ est le mot mandingue actuel signifiant « estrade ».]

[Note 183 : Comparez les usages observés encore de nos jours chez les
Mossi.]

[Note 184 : Voir plus haut.]

[Note 185 : _Dyéla_ est le pluriel arabisé de _dyêli_, qui est
effectivement l’appellation mandingue des griots mais qui fait en
réalité au pluriel _dyêli-lou_ ou _dyêlou_.]

[Note 186 : Cet usage s’est conservé jusqu’à nous dans la plupart des
pays du Soudan, ainsi d’ailleurs que presque tous ceux observés au XIVe
siècle par Ibn-Batouta.]

[Note 187 : Ibn-Batouta fait de cette rivière « un cours d’eau sortant
du Nil ». Cette appréciation est justifiée par le fait que, au moment de
la crue du haut Niger, les eaux du fleuve s’engouffrent dans la rivière
de Niamina, qui devient ainsi un déversoir du Niger et cesse d’être un
affluent.]

[Note 188 : Ces « moustiques » sont probablement des tsétsé : on sait
que ces mouches se montrent de préférence pendant le jour, tandis que
les moustiques au contraire sont surtout à craindre la nuit.]

[Note 189 : Le même chef de village raconta à Ibn-Batouta l’histoire
d’un jurisconsulte arabe nommé Aboul-Abbas, qui avait reçu de Kankan-
Moussa un cadeau de 4.000 _mitskal_ de poudre d’or et qui, ayant mis
cette somme en sûreté dans le Mîma, avait cherché à faire croire qu’elle
lui avait été volée, afin de s’en faire donner une autre par le prince ;
celui-ci, ayant découvert la supercherie, exila Aboul-Abbas pendant
quatre ans dans le pays des cannibales ; ces derniers ne mangèrent pas
le jurisconsulte, n’ayant aucun goût pour la chair des Blancs.]

[Note 190 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre IV, p. 343 et
344.]

[Note 191 : Ben-Ouassoul rapporta à Ibn-Khaldoun que la ville de Mali
était très étendue, très populeuse et très commerçante, que de
nombreuses sources arrosaient les terres cultivées dont elle était
environnée et qu’elle constituait un lieu de halte pour les caravanes
provenant du Maghreb, de l’Ifrîkia et de l’Egypte.]

[Note 192 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre II, p. 115.
Ce passage d’Ibn-Khaldoun est intéressant à plus d’un titre : il nous
montre d’abord que la maladie du sommeil n’est pas une nouveauté au
Soudan et que ses ravages devaient être aussi considérables au XIVe
siècle qu’ils le sont de nos jours ; il est en outre de nature à nous
rassurer sur les effets de cette maladie, dont la présence dans les pays
nigériens depuis au moins cinq à six siècles ne semble pas avoir
contribué de façon appréciable à dépeupler ces régions.]

[Note 193 : Le texte du _Tarikh-es-Soudân_ semble faire de ces deux mots
les titres des deux gouverneurs et c’est ainsi que M. Houdas l’a
interprété dans sa traduction : cependant je serais plus disposé à
croire que ce sont des noms de pays ou de chefs-lieux de province, ainsi
qu’il paraît résulter d’un passage (pages 93 du texte et 155 de la
traduction) où il est dit : « et ils atteignirent le pays (ou la ville)
de Sangara-soma ». Le premier de ces mots peut signifier en mandingue
« l’ensemble du pays du Sangaran » ou encore « le lieu des tornades » ;
le second peut vouloir dire « le lieu des rochers » ou « la résidence du
chef ».]

[Note 194 : _Tarikh-es-Soudân_, p. 34 de la traduction.]

[Note 195 : D’après M. Ch. Monteil, le Ouonzo de Sa’di correspondrait au
Ouandiodougou du canton actuel de Saro ou Sarro.]

[Note 196 : Ce voyageur, dans sa relation parue à Vicence en 1507, dit
que l’or du Mali se transportait partie à _Cochia_ (Koukia ou Gounguia),
sur la route du Caire et de Syrie, et partie à _Tombut_ (Tombouctou),
d’où il allait soit à Tunis par le Touat soit au Maroc par _Hoden_ (le
Hodh ou plutôt Ouadân).]

[Note 197 : Jean II régna de 1481 à 1495. Après lui vinrent Emmanuel
(1495-1521) et Jean III (1521-1557).]

[Note 198 : Hassân-ben-Mohammed el-Ouazzân, plus connu sous le surnom de
Léon l’Africain, voyagea au Soudan vers 1507, à l’âge de seize ans
environ, et écrivit sa relation aux alentours de l’an 1520.]

[Note 199 : C’est-à-dire 6.000 familles et non pas 6.000 habitants,
comme l’écrit Dapper dans son interprétation du récit de Léon.]

[Note 200 : Ou à Soua (Pondori).]

[Note 201 : Peut-être faut-il interpréter ce raisonnement, rapporté par
Sa’di, de la façon suivante : la résidence de Hamadou-Amina, simple
campement, ne pouvait renfermer grand-chose à piller, tandis que le
Bendougou comprenait quelques centres commerciaux où l’on pouvait
espérer ramasser un butin appréciable.]

[Note 202 : Farako était le chef-lieu ; le canton lui-même portait le
nom de Fadougou, qui est encore celui d’un village situé à l’Est de
Farako. Le Komino de Sa’di devait se trouver très près de l’emplacement
du village actuel de Konou.]

[Note 203 : Mambi Keïta, le dernier chef du Mandé descendant de
l’ancienne famille impériale de Mali, est mort à Kangaba il y a quelques
années : pour des motifs politiques, toute autorité a été enlevée à ses
héritiers par l’administration française, et son successeur ne commande
même plus le canton de Kangaba.]




                             CHAPITRE VIII

                   =Le royaume peul du Massina[204]
                         (XVe au XIXe siècles)=


                =I. — Dynastie des Diallo= (1400-1810).


J’ai relaté ailleurs[205] l’arrivée de _Maga Diallo_ vers l’an 1400 dans
le Diaga ; j’ai dit comment il avait reçu du gouverneur mandingue du
Bagana l’investiture officielle d’_ardo_ ou chef des familles peules qui
l’avaient suivi dans son exode du Kaniaga au Diaga. Son autorité ne
tarda pas à s’étendre sur les Peuls d’autres clans (Bari principalement)
qui vinrent peu après s’établir dans la même région et c’est ainsi que
se fonda, au début du XVe siècle, le royaume peul du Massina, sous la
suzeraineté de l’empereur de Mali.

Ce nom de _Massina_ était celui d’une mare voisine de _Kéké_ ou Kékey,
village situé sur le marigot de Dia, en aval de Dia ou Diaga et un peu
au Nord-Est de Ténenkou. C’est auprès de cette mare que Maga Diallo
établit sa résidence et c’est en raison de cette circonstance que les
Peuls donnèrent le nom de Massina à cette province, jusque-là connue
sous celui de Diaga ou Diagara. Par la suite, on fit usage des deux
noms, en se servant de préférence du mot « Massina » pour désigner
l’habitat des Peuls et leur royaume ; plus tard, lorsque ce dernier prit
de l’extension et déborda vers l’Est, d’abord entre le marigot de Dia et
le Niger, puis sur la rive droite de ce fleuve lui-même, le mot
« Massina » prit une extension correspondante, tandis que « Diaga »
continua à désigner plus spécialement la région de Dia ou Diaga et la
rive gauche du marigot de même nom.

Maga Diallo mourut vers 1404. Le pouvoir se transmit dans sa famille
jusqu’au début du XIXe siècle ; en réalité, l’autorité de l’_ardo_ du
Massina ne s’étendait que sur les Peuls et leurs Rimaïbé, tous plus ou
moins nomades, tandis que les Noirs sédentaires — Soninké et Bozo —
relevaient directement du gouverneur du Bagana ou du chef de Dienné,
selon l’endroit qu’ils habitaient. Ce n’est guère qu’au siècle dernier,
sous la dynastie des Bari, que le Massina devint un véritable Etat
compact, réunissant sous un même sceptre tous les habitants du pays,
Peuls et Nègres, nomades et sédentaires.

De 1400 à 1494, le royaume peul du Massina fut vassal de l’empire de
Mali. Les princes qui s’y succédèrent durant cette période, après Maga
Diallo, furent : son fils aîné _Bouhima_ ou Ibrahim (1404-24) ; son
second fils _Alioun_ (1424-33) ; _Kanta_, fils aîné de Bouhima
(1433-66) ; _Alioun II_, second fils de Bouhima (1466-80), et _Nia_ ou
Aniaya, fils de Kanta (1480-1510).

Le _Tarikh-es-Soudân_ nous donne quelques renseignements, surtout
généalogiques, sur ces premiers rois du Massina. Outre Bouhima et
Alioun, Maga Diallo avait eu de sa première femme, Demmo, fille de
Niadel ou Guédal, trois autres fils : Demba, Kouba et Harendi ; d’une
seconde femme, il avait eu Nialel, et, d’une troisième nommée Bindo, il
avait eu encore deux fils : Hamadi et Samba. Bouhima épousa d’abord
Yédenké, dont il eut un fils nommé Makiba ou Nankaba, ensuite Kaffo,
dont il eut Kanta et Alioun II, et enfin Tiddo ou Teddi, dont il eut un
dernier fils nommé Hamadi. Kanta épousa une femme de la tribu des
Sangaré, nommée Safo Daramé, dont il eut six fils : Diâdié, Nia ou
Aniaya, Demba-Dondi, Yoro, Lambourou et Kania ; d’une autre femme nommée
Bounga, il eut un septième fils, Maka.

  DELAFOSSE                                              Planche XXII

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 43. — Une danse Tombo, à Bandiagara.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 44. — Danseurs Tombo, à Bandiagara.]

Kanta périt dans un combat contre les Zaghrâna[206], qui furent
vainqueurs des Peuls. C’est sous le règne de son successeur Alioun II
que le Massina fut attaqué par Sonni Ali-Ber, empereur de Gao, qui fut
repoussé et défait par les Peuls du Borgou ou Massina central (entre le
marigot de Dia et le Niger) ; c’est vers la fin du règne du même _ardo_
que le pays fut traversé et ravagé par l’armée mossi de Nasséré dans sa
marche sur Oualata : d’après Sa’di, Alioun II aurait infligé une défaite
aux Mossi.

Sous le règne de Nia ou Aniaya, le Massina tout entier fut annexé à
l’empire de Gao, en 1494, par Omar Komdiago, frère et lieutenant du
premier _askia_ Mohammed Touré. Les Peuls n’acceptèrent pas cette
annexion de gaieté de cœur et demeurèrent, autant qu’ils le purent,
fidèles à l’empereur de Mali. C’est ainsi que, comme nous l’avons vu,
sous le commandement de _Demba-Dondi_, l’un des frères de Nia ou Aniaya,
ils aidèrent Ousmana, gouverneur mandingue du Bagana, à résister à
l’askia en 1498-99 ; mais ils furent vaincus comme Ousmana lui-même,
Demba fut tué et les rois peuls du Massina furent désormais vassaux de
l’empire de Gao. C’est vers l’an 1500, après la défaite de son frère
Demba par Mohammed Touré, que le roi Nia quitta Kéké et transporta sa
résidence dans le Guimbala, près du lac Débo[207]. D’une façon générale,
les rois de la dynastie des Diallo habitèrent tantôt sur la rive gauche
du marigot de Dia (soit à ou près de Kéké, soit à ou près de Ténenkou),
tantôt entre ce marigot et le Niger, ou encore à Soï, entre le Niger et
le Bani.

Le successeur de Nia Diallo fut _Soudi_ ou Saouadi, petit-fils de
Bouhima par Diâdié ; il régna de 1510 à 1539. A sa mort, son fils _Ilo_
et _Hamadou-Siré_, fils de Nia, se disputèrent le pouvoir ; le litige
fut porté devant l’askia Issihak I, qui décida de s’en remettre à la
volonté du peuple ; mais les gens du Massina se divisèrent en deux
fractions et en vinrent aux mains : Ilo attaqua son rival et le chassa
du pays ; aidé par les Sangaré, Hamadou-Siré rentra au Massina, fut
défait de nouveau et alla à Gao implorer l’aide de l’askia. Celui-ci
invita Ilo à venir lui parler et le fit tuer sur la route : Ilo avait
régné un an (1539-40)[208].

_Hamadou-Siré_ (1540-43) lui succéda et fut déposé, au bout de quatre
ans de règne, par Issihak I, qui fit nommer à sa place _Hamadou-Poullo_,
frère d’Ilo. Ce dernier s’étant mis à persécuter beaucoup de familles
qui appartenaient comme lui au clan des Dialloubé et ayant obligé
plusieurs d’entre elles à quitter le Massina, Issihak I lui enleva le
pouvoir l’année suivante (1544) et le confia à son neveu _Boubou-Ilo_
(Boubou fils d’Ilo), qui régna de 1544 à 1551. C’est sous le règne de
Boubou-Ilo, en 1550, que les Peuls de la région de Nampala, sous la
conduite de Diâdié Toumané, se révoltèrent contre l’askia Daoud, qui
venait de monter sur le trône ; Daoud leur infligea une sanglante
défaite et fit sur eux de nombreux prisonniers, dont des griots de la
caste des Mabbé ou Maboubé.

Après Boubou-Ilo régnèrent _Ibrahim-Boye_ (1551-59) et _Boubou-Mariama_
(1559-83), tous les deux fils de Hamadou-Poullo. Ibrahim-Boye mourut à
Dienné, au moment où l’askia Daoud y passait en revenant de son
expédition au Mali (1558-59). En 1582, vers la fin d’un règne de vingt-
quatre ans, Boubou-Mariama[209] voulut se distinguer par un coup
d’audace : il attaqua sur le Niger — ou sur l’un de ses bras — et pilla
une embarcation qui ramenait de Dienné vers Gao El-hadj Mohammed, fils
de l’askia Daoud et son futur successeur ; Mohammed-Bengan, autre fils
de Daoud et chargé alors des fonctions de gouverneur du Gourma, marcha
aussitôt sur le Massina, ravagea le pays et massacra un grand nombre
d’habitants, dont beaucoup de lettrés musulmans. Boubou-Mariama se
réfugia à _Fi_, entre Kobikéré et Kokry, puis revint au Massina après le
départ de Mohammed-Bengan. Lorsqu’El-hadj Mohammed (Mohammed III)
succéda à son père à la fin de la même année (1582), Boubou-Mariama
refusa de faire acte de soumission entre ses mains. Nous avons vu
comment il fut arrêté en 1583, sur l’ordre de l’askia, et emmené à Gao,
et comment, malgré l’offre de Mohammed III de lui rendre son royaume, il
préféra demeurer à la cour de son ancien ennemi.

Il fut remplacé au Massina par _Hamadou-Amina_, fils de Boubou-Ilo
(1583-1603). Ce prince fut contemporain de l’écrasement de l’askia
Issihak II par les Marocains (1591) ; son prédécesseur Boubou-Mariama,
qui vivait encore à ce moment et avait suivi l’armée de l’askia à
Tondibi, fut tué dans la mêlée. Les pachas de Tombouctou remplacèrent
désormais les empereurs de Gao comme suzerains du Massina, mais leur
suzeraineté fut plus nominale et plus précaire que ne l’avait été celle
de ces derniers. C’est ainsi qu’en 1598 Hamadou-Amina se révolta
ouvertement contre les autorités marocaines ; le caïd Moustafa-et-
Tourki, partant de Tendirma, marcha sur le Massina à la tête de 700
soldats marocains et songaï et joignit l’_ardo_ près de Diaga en un
endroit appelé _Touloufina_. Hamadou avait avec lui un grand nombre
d’alliés banmana ; se sentant malgré cela en état d’infériorité, il
s’enfuit avec ses Peuls, laissant les Banmana aux prises avec l’armée du
caïd. Celle-ci cerna les Banmana, en tua un grand nombre et s’empara de
la famille de leur chef, qui fut emmenée captive à Dienné. Après s’être
débarrassé des Banmana, Moustafa se mit à la poursuite de Hamadou-Amina,
qu’il n’abandonna qu’en arrivant dans le Kaniaga ; l’_ardo_ s’enfuit
jusqu’à Diara (près Nioro), tandis que le caïd revenait vers le Massina
en passant par Koukiri ou Kokry, où se trouvait alors le gouverneur de
la province du Karadougou. Arrivé en face de _Ténenkou_, sur la rive
droite du marigot de Dia, Moustafa héla les habitants de cette ville,
leur demandant de lui envoyer des pirogues pour traverser le fleuve ;
les gens de Ténenkou obtempérèrent à cet ordre : aussitôt débarqué sur
la rive gauche, le caïd attaqua Ténenkou et s’en empara. Le futur pacha
Ali-ben-Abdallah, qui se trouvait à côté de Moustafa durant l’assaut,
fut blessé d’une flèche empoisonnée par les assiégés, mais il guérit
grâce à des vomissements provoqués par la fumée de tabac. Moustafa fit à
Ténenkou[210] de nombreux prisonniers qu’il emmena à Tombouctou ; il
devait, peu après le retour de son expédition, être assassiné à Kabara
sur l’ordre de Djouder (juillet 1598). Avant de quitter le Massina,
Moustafa y avait installé comme roi, en remplacement de Hamadou-Amina,
un prince de la famille royale nommé _Hamadi-Aïssata_.

Lorsque Hamadou-Amina apprit la mort du caïd Moustafa, il quitta Diara
et retourna au Massina, où il fit sa rentrée en 1599, puis il reprit le
commandement des mains de Hamadi-Aïssata. La même année, il prêta son
concours à Mamoudou III, empereur de Mali, pour attaquer Dienné : j’ai
dit comment les Marocains, qui étaient conduits par Moustafa-el-Fîl et
un Portugais nommé Abdelmalek, eurent le dessus, et comment Hamadou-
Amina se replia à Soï (entre Dienné et Mopti), à moins que ce ne fût à
Soua, dans le Pondori. Tandis que, quelque temps après, le caïd Slimân-
Chaouch revenait d’une expédition au Bendougou, Hamadou-Amina l’attaqua
sur les bords du Bani, en face de Tié, et lui infligea une si sévère
défaite que les Marocains traitèrent avec lui et lui promirent de
respecter désormais le territoire formant son royaume.

_Boubou-Aïssata_, dit Niamé, fils de Hamadou-Amina, succéda à son père
et régna de 1603 à 1613. Après lui vint _Bourahima-Boye_, son frère
(1613-25), qui eut comme successeur _Silamaga-Aïssata_, frère de père et
de mère de Boubou-Aïssata ; Silamaga régna seulement deux ans (1625-27)
et fut, d’après Sa’di, un prince juste et énergique.

_Hamadou-Amina II_, fils de Boubou-Aïssata, monta sur le trône en
1627[211]. Lorsque, l’année suivante, le pacha Ali-ben-Abdelkader prit
le commandement à Tombouctou, il fit ordonner à Hamadou-Amina II de
venir recevoir de ses mains l’investiture officielle. L’_ardo_ refusa.
Aussi, en 1629, Ali-ben-Abdelkader entreprit une expédition contre le
Massina ; mais les Peuls se dérobèrent, n’acceptant pas le combat et
fuyant devant les Marocains pour revenir ensuite les attaquer sur leurs
derrières. Le pacha se fatigua bientôt de cette campagne inutile et
revint à Tombouctou. De là, il envoya un message à Hamadou-Amina II pour
l’aviser qu’il le reconnaissait officiellement comme roi du Massina et
l’autorisait à percevoir l’impôt ; Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-
Soudân_, qui se rendit au Massina cette même année (1629) pour aller
visiter un de ses amis, le cadi Samba, eut l’occasion de voir Hamadou-
Amina II au moment où il venait de recevoir le message du pacha.

En 1634, Hamadou-Amina se transporta à Dienné sous prétexte d’aller y
chercher un captif évadé et, se jouant de deux caïds marocains envoyés
pour l’arrêter, il arriva jusqu’à la ville, posa sa main sur les
remparts et repartit sans qu’on osât l’inquiéter. Dix ans après, le
pacha Mohammed-ben-Mohammed dirigea contre lui une expédition, avec le
concours de son vassal l’askia du Nord El-hadj et celui de la garnison
de Dienné ; l’armée marocaine essuya d’abord une sanglante défaite, le
20 mai 1644, du côté de Soï, mais, le lendemain, ce fut au tour de
Hamadou-Amina d’être mis en déroute. L’_ardo_ se replia sur Kéké et les
débris de son armée se sauvèrent dans le pays des Banmana, pensant y
trouver un refuge ; mais les Banmana, pour se venger des nombreux actes
de brigandage auxquels les Peuls se livraient habituellement sur leur
territoire, s’emparèrent de tout ce qui tomba entre leurs mains, hommes
et biens. Cependant le pacha avait fait demander aux chefs du Sana
(Sansanding) et du Fadougou (Farako) d’arrêter Hamadou-Amina : ces deux
chefs armèrent treize pirogues, s’embarquèrent à Nakry le 12 juillet
1644, descendirent le Niger, puis le marigot de Diaga, et rencontrèrent
l’_ardo_ à Kéké. Ce dernier leur ayant demandé ce qu’ils venaient faire
au Massina, les deux chefs se troublèrent et, sans oser aucune tentative
pour s’emparer de la personne du roi, ils lui dirent qu’ils allaient à
Tombouctou saluer le pacha ; Hamadou-Amina les engagea à n’en rien
faire, mais, comme ils semblaient persister dans leur projet, il les
laissa aller et leur donna même des vaches en cadeau. Continuant leur
chemin, ils rencontrèrent à Karan (rive gauche du marigot de Dia, à
hauteur de Kakagnan) l’armée du pacha ; celui-ci accueillit les deux
chefs avec bienveillance, malgré l’échec de leur mission ; puis il
prononça la déchéance de Hamadou-Amina II et nomma à sa place, comme roi
du Massina, son cousin _Hamadi-Fatima_, fils de Bourahima-Boye ; ensuite
il renvoya les chefs du Sana et du Fadougou, en les chargeant de nouveau
de s’emparer de Hamadou-Amina. Mais ce dernier, ayant eu connaissance de
leurs desseins, s’était réfugié à Fi (près Kobikéré) et la flottille
ennemie ne le trouva plus à Kéké. Après être passés à Diaga, les chefs
du Sana et du Fadougou, étant arrivés à hauteur de Fi, envoyèrent un
émissaire au chef de ce village pour l’engager à chasser de chez lui
Hamadou-Amina et à le capturer si possible. Le chef de Fi déclara donc à
l’_ardo_ en fuite qu’il ne pouvait pas lui accorder plus longtemps
l’hospitalité, mais il ne lui fit aucun mal, et Hamadou-Amina put
retourner au Massina, rassembler ses partisans, mettre en déroute ceux
de Hamadi-Fatima et reprendre le pouvoir (18 septembre 1644) : il le
conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1663, après trente-six ans
d’un règne glorieux mais souvent agité.

Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur ses successeurs,
qui furent : _Alioun III_, frère de Hamadi-Fatima (1663-73), _Gallo-
Haoua_ (1673-75), _Gourori_, fils du précédent (1675-96), _Guéladio_
(1696-1706), _Guidado_, neveu du précédent (1706-61), _Hamadou-Amina
III_, fils de Guidado (1761-80), _Ya-Gallo_ (1780-1801) et _Hamadi-
Dikko_ ou Gourori II, fils de Ya-Gallo (1801-1810). Tous furent plus ou
moins vassaux, non plus des pachas de Tombouctou, qui n’existaient plus
depuis 1670 environ en tant qu’autorité constituée, mais des empereurs
banmana de Ségou[212].

Hamadi-Dikko fut le dernier roi de la dynastie des Diallo, qui avait
ainsi exercé la suprématie au Massina durant plus de quatre cents ans.
Bien que nous n’ayons pas d’indications précises à cet égard et que
quelques-uns des princes de cette dynastie portent des prénoms
musulmans, il semble bien qu’aucun d’eux n’ait professé l’islamisme : ce
fut, en tout cas, la raison qu’invoqua Sékou-Hamadou, fondateur de la
dynastie des Bari, pour s’emparer du pouvoir, ainsi que nous l’allons
voir à l’instant.


                 =II. — Dynastie des Bari= (1810-1862).


Les Peuls du Massina appartiennent à un certain nombre de familles
réparties en plusieurs clans, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire.
Au début de leur organisation, le clan _Diallo_ ou des Dialloubé avait
le pas sur les autres, et c’est ainsi que Maga Diallo put s’emparer du
commandement et que ses descendants le conservèrent durant quatre
siècles. Le clan le plus puissant après celui des Dialloubé était le
clan des _Daébé_, qui est connu également sous les noms de _Bari_ et
_Sangaré_ et qui correspond au clan toucouleur des _Si_ et au clan mandé
des _Sissé_[213]. On a vu qu’à plusieurs reprises les Bari ou Sangaré
avaient pris le parti des ennemis du Massina contre les rois dialloubé.

A la fin du XVIIIe siècle vivait à Yogoumsirou près d’Ouromodi (Massina
central) un pieux musulman originaire du Fitouka (région à l’Est de
Niafounké), qui appartenait au clan peul des Bari et était appelé
_Hamadou-Lobbo_ ou Ahmadou-Lobbo[214], parce qu’il avait pour mère une
femme nommée Lobbo, ou encore Hamadou-Boubou, parce que son père
s’appelait Boubou. Hamadou-Lobbo avait eu à Malangal ou Maréval (Massina
central) un fils auquel il donna le même nom qu’il portait lui-même et
qu’on appela pour cette raison _Hamadou-Hamadou-Lobbo_, c’est-à-dire
« Hamadou fils de Hamadou fils de Lobbo » ; lorsque, plus tard, ce fils
reçut le surnom de _Sékou_ ou « vénérable » (corruption du mot arabe
_cheikh_), on l’appela _Sékou-Hamadou_, c’est-à-dire « Sékou fils de
Hamadou »[215].

Sékou-Hamadou, après avoir été instruit par son père à Yogoumsirou, se
mit à voyager. Il accompagna en 1800 Ousmân-dan-Fodio dans ses
expéditions en pays haoussa et, au retour, vint s’établir dans un hameau
peul voisin de Dienné et nommé Nonkama. Les Arma de Dienné l’en ayant
expulsé, il alla se fixer à Sono, dans le Sébéra, pays d’origine de sa
mère Fatimata, et y fonda une école. Ses _talibé_ ou disciples s’étant
rendus un jour au marché de Siman, près et au Nord de Dienné, un fils de
Hamadi-Dikko, l’_ardo_ du Massina, leur chercha dispute et confisqua
leurs couvertures ; ils vinrent se plaindre à Sékou-Hamadou, qui leur
conseilla de tuer le fils de l’_ardo_, ce que firent les _talibé_.
Alors, pour fuir la colère de Hamadi-Dikko, Sékou-Hamadou alla s’établir
auprès de Soï.

Cependant l’_ardo_, effrayé des agissements et de la renommée
grandissante de Sékou-Hamadou, implora contre ce dernier l’aide de _Da_,
alors empereur de Ségou et suzerain du Massina. Da ordonna à l’un de ses
généraux, nommé Fatouma-Séri, d’aller s’emparer de la personne du
cheikh ; arrivé à Dotala (près et au Nord-Est de Dienné), Fatouma-Séri
comprit que Sékou-Hamadou, dont la réputation de science et de vertu
était déjà considérable, constituait un adversaire sérieux ; il fit
occuper la rive du Niger par les guerriers de l’_ardo_ et celle du Bani
par Galadio, chef du Kounari (pays de Kouna, entre Mopti et Sofara).
Puis il marcha sur Soï à la tête de l’armée banmana. Sékou-Hamadou
proclama alors la guerre sainte, marcha au devant de Fatouma-Séri,
battit ses troupes près de Soï et les repoussa jusqu’à Yari, à côté de
Dotala, où elles se fortifièrent. On prétend que le cheikh n’avait à sa
disposition que quinze cavaliers, mais que, ayant fait rassembler un
grand troupeau de bœufs, il fit recouvrir ces animaux de guenilles
auxquelles on mit le feu et les lâcha ensuite sur les Banmana, parmi
lesquels les bœufs, affolés par la douleur, jetèrent le désarroi et la
panique. Fatouma-Séri, en apprenant qu’il s’était ainsi laissé jouer par
son adversaire, se tua de honte et de dépit ; quant à ses guerriers, ils
se dispersèrent, et c’est à partir de cet événement que l’empire de
Ségou perdit la tutelle qu’il avait jusque-là exercée, depuis 1670
environ, sur le Massina.

Sékou-Hamadou avait envoyé deux de ses frères auprès de Ousmân-dan-
Fodio, empereur de Sokoto, pour solliciter sa bénédiction et lui
demander des drapeaux ; ces drapeaux arrivèrent au moment de la déroute
de Fatouma-Séri et ne contribuèrent pas peu à fortifier le prestige dont
jouissait déjà le cheikh. Il en profita pour imposer fortement son
autorité à tout le Sébéra, où il plaça l’un de ses Rimaïbé, Sanoussi
Sissé, comme gouverneur. Les Peuls de la région, heureux en somme de
l’occasion qui s’offrait à eux d’échapper au joug des Banmana, firent
leur soumission à Sékou-Hamadou et lui livrèrent la personne de Hamadi-
Dikko, le dernier _ardo_ du Massina (1810). Sékou-Hamadou en effet
répudia ce titre d’_ardo_ (guide, conducteur, chef de migration ou de
tribu nomade), qui lui paraissait trop modeste, et prit celui d’_amirou-
l-moumenîna_ (prince des Croyants). Cependant, il installa son neveu
Bokar-Amina à Ténenkou, avec le titre d’_amirou_ tout court
(commandant), en lui donnant le gouvernement du Massina occidental et en
en faisant en quelque sorte le successeur local de Hamadi-Dikko.

Les habitants de Dienné, fervents musulmans et surtout marchands avisés,
toujours du parti du plus fort, firent leur soumission au cheikh, qui
envoya des représentants dans la ville pour y exercer l’autorité en son
nom. Mais les Arma, descendants des derniers caïds marocains, qui
avaient remplacé ces derniers dans le commandement de la ville et de ses
environs, ne voulurent pas supporter ces maîtres qu’on leur imposait
malgré eux et les massacrèrent. Sékou-Hamadou vint alors mettre le siège
devant Dienné, qui se rendit au bout de neuf mois avec d’autant plus de
facilité que, à part les Arma, tous ses habitants étaient favorables au
cheikh. Une fois maître de Dienné, Sékou-Hamadou traversa le Bani et se
rendit dans le Kounari pour y fixer sa résidence ; Galadio, mécontent,
alla à Tombouctou pour implorer le secours des Bekkaï, lesquels
formaient la principale famille des Kounta et détenaient alors la
suprématie politique à Tombouctou. Les Bekkaï refusèrent de donner leur
appui à Galadio qui, après deux ans de lutte, fut définitivement battu
par Sékou-Hamadou et alla, avec ses partisans, se réfugier au Yagha,
entre Dori et Say, où son fils Ibrahim jouissait encore d’une réelle
autorité vers la fin du XIXe siècle.

Sékou-Hamadou fonda alors dans le Kounari, sur la rive droite du Bani et
au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara, un village
qu’il appela _Hamdallahi_ (glorification de Dieu) et dont il fit sa
capitale (1815). C’est là qu’il reçut la visite d’El-hadj-Omar, vers
1838, lorsque ce dernier revenait de La Mecque ; Sékou-Hamadou lui
prédit, dit-on, qu’il serait un grand prince mais périrait
misérablement.

Une fois solidement installé à Hamdallahi, il organisa ses Etats[216],
les partagea en provinces, mit dans chaque province un gouverneur et un
cadi, établit des impôts et une sorte de service militaire. Les impôts
consistaient principalement en une dîme sur les récoltes : un dixième de
la dîme formait la solde du percepteur, un cinquième revenait au roi et
le reste servait à payer le chef de province, à entretenir le contingent
militaire et à secourir les indigents. On percevait en outre un impôt en
nature sur les troupeaux, impôt dont le montant était dépensé par le roi
en frais de représentation : le taux était d’un taureau sur trente, une
vache sur quarante, un mouton sur quarante et une chèvre sur cent. De
plus, Sékou-Hamadou institua une sorte d’impôt somptuaire, qui
consistait à prélever le quarantième de la fortune monnayée des gens
riches (or et cauries) et le quarantième de leur provision de sel. A la
fête de la rupture du jeûne, chaque chef de famille payait un
_moudd_[217] de mil par adulte, dont un cinquième revenait au roi, le
reste étant affecté au personnel des mosquées et aux indigents. Les
serfs devaient aussi une contribution en mil ou en riz pour la
nourriture de l’armée. Tous ces impôts étaient annuels.

En dehors des impôts existait la taxe de l’_oussourou_ ou du dixième des
marchandises importées de l’extérieur et vendues dans le royaume. Quant
au butin fait à la guerre, une fois diminué d’un cinquième qui servait à
payer le chef de la colonne et à racheter les prisonniers, il était
partagé entre les guerriers à raison d’une part par fantassin et de deux
parts par cavalier. Pour son alimentation et celle de sa cour et des
hôtes de passage, le roi se réservait dans chaque province des terrains
qui étaient cultivés par les Rimaïbé attachés à la couronne.

Chaque village devait fournir un contingent militaire divisé en trois
fractions qui étaient appelées à tour de rôle ; mais, en cas de
nécessité, elles pouvaient être appelées toutes les trois à la fois. On
faisait généralement une expédition militaire ou une razzia tous les
ans, au moment de la saison sèche ; pendant la durée de l’opération, les
guerriers recevaient une indemnité de vivres en grains ou en cauries. Il
y avait cinq généraux : le général en chef ou _amirou mawngal_ résidait
à Dienné et campait durant la saison sèche au Pondori, d’où il
surveillait les Banmana ; trois généraux résidaient à Hamdallahi pendant
la saison des pluies : le reste du temps, l’un campait à Poromani (ou
Foromana), sur la rive droite du Bani et à peu près en face de Dienné,
pour surveiller les Minianka, un autre au Kounari pour surveiller les
Tombo et les Mossi, et le troisième à Saréniamou, au Nord de Bandiagara,
pour surveiller les Touareg et les Peuls de la Boucle ; un cinquième
général résidait à Ténenkou et surveillait la frontière de l’Ouest :
c’était le remplaçant local des anciens rois de la dynastie des Diallo.

Dans chaque chef-lieu de canton et dans chacun des sept quartiers de
Hamdallahi était un cadi jugeant les affaires civiles. Le grand cadi de
Hamdallahi, entouré des cadis de quartier, connaissait des crimes et, en
appel, de tous les jugements des cadis secondaires. On pouvait en
appeler au roi des jugements du grand cadi ; lorsqu’il y avait
divergence entre l’avis de ce dernier et celui du roi, on avait recours
à l’arbitrage d’un jurisconsulte réputé. L’assemblée des jurisconsultes
de la capitale formait auprès du roi une sorte de Conseil d’Etat.

Sékou-Hamadou réussit à convertir à l’islam presque tous les Peuls, dont
la plupart étaient encore païens au début du XIXe siècle, et même
beaucoup de Banmana ; ces derniers d’ailleurs abandonnèrent presque tous
l’islamisme après la chute de l’Etat toucouleur qui remplaça au Massina
le royaume des Bari. Du temps de la domination des Diallo, le système de
succession en usage dans le pays était le système de succession
patriarcale : Sékou-Hamadou l’interdit et imposa à ses sujets la
succession en ligne directe.

Sékou-Hamadou régna de 1810 à 1844. Il avait étendu son autorité surtout
du côté de l’Est, jusqu’aux premières montagnes des Tombo, et au Sud-
Est, jusque vers le confluent de la Volta Noire et du Sourou. Au Nord
son pouvoir s’exerçait depuis 1827 jusqu’à Tombouctou, où son influence
néanmoins était contrebalancée par celle des Bekkaï et par celle des
Touareg. C’est en 1826-1827 que Sékou-Hamadou avait conquis Tombouctou
et en avait fait une dépendance du Massina ; lorsqu’il mourut, les
habitants de la ville, qui détestaient les Peuls, firent appel à _El-
Mokhtar Bekkaï_, qui résidait alors à Mabrouk : celui-ci intervint
auprès des Touareg de la région et, grâce à leur concours et à celui de
ses Kounta, il parvint à affranchir Tombouctou du joug du Massina et à
en chasser la garnison peule (1844).

_Hamadou-Sékou_, fils de Sékou-Hamadou, succéda à son père ; deux ans
après son avènement, il faisait de nouveau accepter la suzeraineté du
Massina par Tombouctou (1846), sans cependant réoccuper la ville ; grâce
à une convention passée avec _El-Bekkaï_, frère d’El-Mokhtar, les
susceptibilités des habitants purent recevoir satisfaction : il fut
décidé que tous les fonctionnaires seraient des Songaï, à l’exception
d’un percepteur peul qui assisterait le percepteur songaï dans le
recouvrement de l’impôt à verser au roi du Massina.

Hamadou-Sékou abdiqua en 1852 en faveur de son fils _Hamadou-Hamadou_,
au détriment de ses frères Ba-Lobbo et Abdessâlem. Hamadou-Hamadou régna
de 1852 à 1862 ; sa lutte avec El-hadj-Omar et sa défaite seront contées
dans l’histoire de l’empire toucouleur. Qu’il me suffise de dire ici
qu’El-hadj, après s’être emparé de Sansanding en 1860, puis de Ségou en
1861, marcha contre Hamadou-Hamadou et prit Hamdallahi en 1862, après
quoi il fit arrêter Hamadou-Hamadou près de Tombouctou et le fit mettre
à mort. _Ba-Lobbo_ cependant continua la lutte contre les Toucouleurs et
arriva même à se tailler dans la Boucle du Niger une sorte de royaume
assez étendu, mais en réalité le royaume peul du Massina et la dynastie
des Bari avaient pris fin avec l’entrée d’El-hadj-Omar à Hamdallahi. Le
récit des difficultés que rencontrèrent dans le Massina El-hadj et ses
successeurs, tant de la part des Bari et des Peuls en général que de
celle des Bekkaï de Tombouctou, appartient à l’histoire de l’empire
toucouleur plutôt qu’à celle du royaume peul.

[Illustration : Carte 14. — Le royaume du Massina.]


[Note 204 : L’histoire du royaume peul du Massina est intimement liée à
celle de la domination marocaine à Tombouctou (ch. IX), à celle de
l’empire banmana de Ségou (ch. X) et à celle de l’empire toucouleur
d’El-hadj-Omar et de ses successeurs (ch. XI). Afin de ne pas me répéter
trop souvent, j’ai omis dans le présent chapitre un certain nombre de
détails que l’on trouvera dans les trois chapitres suivants.]

[Note 205 : 1er vol., p. 228 et 229.]

[Note 206 : Il est difficile de savoir quelle est exactement la
population que Sa’di désigne par le terme de _Zaghrâna_ : tantôt il
s’agit, semble-t-il, de Berbères (peut-être les Sakhoura actuellement
vassaux des Kounta), tantôt le même mot paraît représenter des Soninké
(peut-être ce mot devrait-il se lire _Diagharana_, « gens du Diaghara ou
Diaga ») ou des Sorko.]

[Note 207 : Guimbala (région de la grande eau) est le nom donné en
mandingue à la région du Débo ; nos cartes portent ce mot au Nord du
lac, mais il désigne aussi bien les rives ouest, sud et est que la rive
nord.]

[Note 208 : M. Ch. Monteil fait régner Ilo en 1520-21 : cette date me
semble difficile à admettre puisque le _Tarikh-es-Soudân_, notre seul
guide en la matière, fait intervenir dans la mort de ce prince l’askia
Issihak I, lequel régna de 1539 à 1549. Pour le reste, j’ai adopté les
dates données par M. Ch. Monteil toutes les fois qu’elles s’accordent
avec les indications fournies par Sa’di.]

[Note 209 : Ce nom indique que la mère de Boubou s’appelait Mariama. Les
Peuls font suivre leur nom tantôt de celui de leur mère, tantôt de celui
de leur père (par exemple Boubou-Ilo), tantôt d’un surnom (Hamadou-
Poullo), indépendamment du nom de clan, qui se place toujours le dernier
et qui, pour tous ces princes, est Diallo.]

[Note 210 : Moustafa gardait rancune aux gens de Ténenkou parce qu’ils
avaient, quelque temps auparavant, facilité le passage du fleuve à des
Banmana qui allaient razzier le pays de Dienné. Le caïd de cette ville
avait alors cherché à s’emparer de Ténenkou, mais avait été mis en
déroute.]

[Note 211 : Sa’di nous dit que ce prince régnait depuis 25 ans au moment
où lui-même rédigeait son ouvrage, lequel fut écrit vers 1652 et
complété ensuite en 1655.]

[Note 212 : Je donne les noms et les dates des rois du Massina, de 1663
à 1810, d’après la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil.]

[Note 213 : De là l’appellation de Sissé donnée couramment à la dynastie
des Bari.]

[Note 214 : Les noms Hamadou et Ahmadou, Hamadi et Ahmadi, Amadou et
Amadi, sont au fond identiques : ce sont des déformations différentes du
prénom arabe Ahmed. Généralement les Peuls transposent l’aspiration
avant l’_a_ initial (d’où la prononciation Hamadou ou Hamadi), tandis
que les Mandé la suppriment (d’où la prononciation Amadou ou Amadi) ;
les lettrés qui se piquent de correction écrivent et prononcent
Ahmadou.]

[Note 215 : Les quatre personnages constituant la dynastie des Bari
portant tous le même nom, Hamadou — qui est généralement chez les Peuls
le nom donné à tous les fils aînés —, il importe de les distinguer les
uns des autres en désignant toujours chacun d’eux par une expression qui
ne puisse prêter à ambiguïté : c’est pourquoi j’ai adopté de préférence
les appellations Hamadou-Lobbo, Sékou-Hamadou, Hamadou-Sékou et Hamadou-
Hamadou, qui ont l’avantage d’être correctes et de ne pas donner lieu à
confusion.]

[Note 216 : Presque tous les détails concernant la vie et le règne de
Sékou-Hamadou ainsi que l’organisation de son royaume ont été empruntés
à la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil ; on les retrouvera, bien
plus développés, dans ce très remarquable travail (pages 265 à 276).
J’ai utilisé aussi la monographie du Cercle de Bandiagara de M. J. de
Kersaint-Gilly (1909).]

[Note 217 : Mesure de capacité variant au Soudan entre un et trois
litres.]




                              CHAPITRE IX

                 =La domination marocaine à Tombouctou
                        (XVIe au XVIIIe siècles)=


          =I. — Les pachas nommés par le sultan= (1591-1612).


1o _Gouvernement du pacha Djouder_ (1591). — Nous avons laissé[218] le
pacha Djouder au moment de son entrée à Tombouctou, le 30 mai 1591 ; le
dernier empereur de Gao, Issihak II, en complète déroute, s’était
réfugié dans l’intérieur de la Boucle, d’où il avait fait proposer à
Djouder de lui remettre, pour le sultan Moulai Ahmed, cent mille pièces
d’or et mille esclaves, en échange du rappel de l’armée marocaine à
Marrakech. Lorsque le sultan reçut la lettre du pacha lui transmettant
ces propositions, il entra dans une violente colère, prononça séance
tenante la révocation de Djouder et envoya pour le remplacer, avec une
escorte de 80 soldats, le pacha _Mahmoud-ben-Zergoun_ ; ce dernier avait
ordre de chasser Issihak du pays des Nègres.

2o _Gouvernement du pacha Mahmoud_ (1591-95). — Mahmoud arriva à
Tombouctou le 17 août 1591, prit le commandement et fit tout d’abord
construire des pirogues : Djouder lui avait dit en effet que c’était le
manque d’embarcations qui l’avait empêché de poursuivre Issihak, le chef
du port les ayant toutes emmenées lorsque l’_askia_ avait envoyé aux
gens de Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite[219]. On fit
deux grandes barques avec les arbres qui se trouvaient dans la ville et
les portes des maisons ; ces barques furent mises à l’eau le 23 août et
le 6 septembre 1591, et sans doute elles accompagnèrent l’armée de
Mahmoud et servirent à transborder les troupes d’une rive à l’autre le
cas échéant, bien que Sa’di ne précise pas ce point ; il est probable en
tout cas que le gros de l’expédition prit la route de terre, car deux
barques, même de grandes dimensions, n’auraient pu suffire à transporter
l’armée.

  DELAFOSSE                                              Planche XXIII

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 45. — Kabara ; vue prise à bord d’un vapeur.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 46. — La pointe de Kabara.]

Mahmoud, avec Djouder et toutes les troupes, quitta Tombouctou le 9
septembre, campa hors des murs à l’Est de la ville, puis se mit
définitivement en route le 21 septembre, fit halte à Moussa-bango, puis
à Sihinga ; Issihak, venant de Bornou, s’était porté au devant des
Marocains et Mahmoud le rencontra à Bamba, le 14 octobre 1591 : la
bataille s’engagea près de Bamba, au pied de la colline de Diandian ou
Zenzen ; Issihak fut vaincu, s’enfuit en pleine déroute vers le Dendi en
longeant la rive droite du fleuve et alla se réfugier dans la région de
Say. Mahmoud poursuivit les débris de l’armée songaï, qu’Issihak avait
chargés de protéger sa fuite et avait laissés en partie du côté
d’Ansongo, et il arriva à Gounguia ou Koukia, où il établit son camp. Il
avait là avec lui environ quatre mille fusiliers, répartis en 174 tentes
de 20 fusiliers chacune.

Issihak envoya contre le pacha ses 1200 meilleurs cavaliers, commandés
par le chef de la flottille, un Sorko nommé Laha, avec ordre d’attaquer
Mahmoud par surprise. Mais Laha fut rejoint en route par le _balama_
(maître du palais) _Mohammed-Gao_, frère d’Issihak, avec cent cavaliers,
et, une dispute étant née entre les deux dignitaires au sujet de la
prééminence, l’expédition n’eut pas lieu. Le chef de la flottille
retourna auprès de son maître et les cavaliers de Mohammed-Gao
proclamèrent ce dernier _askia_ en remplacement d’Issihak II, qu’ils
déposèrent purement et simplement : c’est ainsi que se constitua le
royaume songaï du _Dendi_ qui, comme nous le verrons, demeura
indépendant des Marocains.

Issihak accepta avec philosophie, mais non sans tristesse, sa déposition
et se prépara à partir pour le Kebbi[220], renonçant à la fois à la
couronne et à la lutte contre les Marocains : ses officiers mirent la
main sur tous les emblèmes du pouvoir pour les remettre à Mohammed-Gao,
et ils se séparèrent d’Issihak à Tara[221], en pleurant ainsi que lui.
Abandonnant alors son projet de gagner le Kebbi, l’ancien empereur,
accompagné de quelques rares fidèles, demeura sur la rive droite du
Niger et se retira à _Tonfina_, chez les Gourmantché ; mais ceux-ci le
mirent à mort ainsi que ses derniers partisans en mars-avril 1592.

L’armée songaï se rangea tout entière sous les ordres de Mohammed-Gao,
qui fut de nouveau et solennellement proclamé _askia_ et envoya libérer
ses deux frères Moustafa et Nouha, qui avaient été internés au Dendi en
1586 par l’_askia_ Mohammed-Bani. Mais ses autres frères ou parents
passèrent aux Marocains. Se voyant ainsi abandonné d’une partie de ses
proches, Mohammed-Gao dépêcha son secrétaire Bakari Lambaro au pacha
Mahmoud, offrant de prêter serment d’obéissance au sultan du Maroc.
L’armée de Mahmoud souffrait de la disette ; aussi le pacha accueillit
favorablement les ouvertures de l’_askia_ et lui demanda des vivres.
Mohammed-Gao fit moissonner tout le mil blanc qui se trouvait sur la
rive gauche du Niger et le fit envoyer aux Marocains, puis il se prépara
à partir pour Gounguia en vue d’aller faire sa soumission à Mahmoud. Ses
ministres — et notamment le _hi-koï_ (chef de la flottille) Laha —
voulurent le détourner de son dessein, par défiance des Marocains, mais
Bakari Lambaro fut d’un avis contraire et ce fut lui qui, finalement,
fut écouté. Lorsque l’_askia_ fut arrivé en vue du camp marocain, qui
était établi à _Tintyi_, près de Gounguia, Mahmoud envoya au devant de
lui quarante des principaux chefs de son armée, sans armes. Le _hi-koï_
voulait qu’on les mît à mort, afin de jeter la désorganisation dans les
troupes du pacha, mais le secrétaire Bakari s’y opposa, en jurant à
Mohammed-Gao qu’il trouverait auprès de Mahmoud une sécurité absolue.
L’_askia_ continua donc son chemin, précédé des chefs marocains. Le
pacha avait fait préparer un repas dans sa tente et il y invita
Mohammed-Gao et sa suite ; dès que le festin fut commencé, les gens de
Mahmoud se précipitèrent sur l’_askia_ et ses lieutenants et les
dépouillèrent de leurs armes. Les simples soldats de l’armée songaï,
demeurés en dehors de la tente, prirent aussitôt la fuite ; les uns
furent tués par les Marocains à coups de sabres ou de mousquets, les
autres réussirent à s’échapper, notamment _Oumar Kato_, ancien
lieutenant d’Issihak II, qui se sauva sur le cheval de Mohammed-Gao.
Celui-ci fut mis aux fers, ainsi que le _hi-koï_, le _Gourman-fari_ et
seize autres fonctionnaires, et tous furent expédiés à Gao, où le caïd
Hammou-Barka, sur l’ordre de Mahmoud, les enferma dans une chambre de
l’ancien palais impérial, dont il fit renverser les murs sur eux. Tous
périrent ainsi, à l’exception du _hi-koï_, qui fut crucifié. On mit
aussi à mort deux fils de l’_askia_ Daoud qui, pourtant, s’étaient
présentés librement pour faire leur soumission[222]. Cependant la vie de
_Slimân_, autre fils de l’_askia_ Daoud, fut épargnée, et Mahmoud le
nomma « _askia_ du Nord »[223]. D’autre part le secrétaire Bakari
Lambaro ne fut pas inquiété par le pacha, ce qui, rapproché de la
conduite qu’il avait tenue, le fit soupçonner d’avoir trahi son
souverain.

Moustafa et Nouha, à peine libérés, avaient appris l’arrestation et la
mort de Mohammed-Gao et étaient retournés au Dendi. Les débris de
l’armée songaï offrirent à Moustafa, qui était l’aîné, le titre
d’_askia_ du Dendi, mais il les pria de choisir de préférence _Nouha_,
comme étant le plus digne. Nouha groupa autour de lui tous les fragments
épars des anciennes troupes impériales et fut rejoint par plusieurs
notables qui, faits prisonniers par Mahmoud, avaient réussi à
s’échapper. Le pacha marcha alors contre Nouha et le joignit à la
frontière du Dendi, du côté de Say, sur la rive droite du fleuve ; les
gens du Gando (c’est-à-dire de la rive gauche) entendirent le bruit de
la fusillade pendant une journée entière. Nouha vaincu alla s’installer
plus au Sud, à Gourao ou Garou, à côté de Mella, en face de l’endroit où
le Maouri touche au Gando[224]. Mahmoud le poursuivit encore et établit
une garnison de 200 fusils à _Goulané_ (sans doute l’un des trois
villages appelés Kolo, Kouléré et Goularé sur nos cartes, près et au
Nord de Say). La guerre continua pendant deux ans dans cette région
entre Mahmoud et Nouha, qui, malgré le petit nombre de ses soldats et
l’infériorité de son armement, réussit à fatiguer son adversaire et à
lui tuer beaucoup d’hommes, grâce à la nature du pays, couvert en partie
de forêts touffues et de marécages. Au combat de _Bourneï_ (?) entre
autres, Mahmoud perdit 80 de ses meilleurs fantassins. Les Marocains
manquaient de vivres et souffraient du climat et de la mauvaise qualité
de l’eau, qui leur donnait la dysenterie ; beaucoup périrent de
maladie ; tous les chevaux avaient succombé, et Mahmoud fut contraint de
mander à Moulaï Ahmed sa situation désespérée. Le sultan lui envoya six
colonnes de renfort, qui vinrent successivement faire leur jonction avec
l’armée du pacha. Malgré cela, Mahmoud ne put vaincre Nouha et dut
retourner à Tombouctou sans avoir remporté aucun succès, vers la fin de
1593.

Pendant que le pacha guerroyait ainsi vainement contre le roi du Dendi,
de graves événements s’étaient passés à Tombouctou et à Dienné. Yahia,
chef des Touareg de Tombouctou, qui s’était enfui de la ville à la
nouvelle de la bataille de Tondibi[225], y était revenu le 10 octobre
1591, avec des partisans nombreux, dont des Zaghrâna[226] de la famille
des Ahl-Nioroua, et il avait attaqué la forteresse élevée par Djouder et
commandée alors par le caïd Moustafa-et-Tourki. Il fut blessé
mortellement d’une balle dès le premier assaut et sa tête fut coupée et
promenée par la ville, tandis que les soldats marocains frappaient à
coups de sabre tous les gens qu’ils rencontraient, sans distinction de
parti ni de nationalité. Les habitants de Tombouctou, fort excités par
ces procédés, demandèrent conseil à leur cadi, Abou-Hafs Omar. Ce
dernier ordonna à son huissier Amar de leur recommander de rester
tranquilles et de se contenter de bien veiller sur leurs personnes et
leurs biens ; mais Amar, au lieu de transmettre cet avis, fit proclamer
que le cadi conseillait de se soulever contre les Marocains. Aussitôt la
population prit les armes (fin octobre 1591). Beaucoup de gens furent
tués de part et d’autre, dont Ould-Kirinfel, cet ancien fonctionnaire
d’Issihak II qui avait provoqué l’envoi de l’armée de Djouder au Soudan,
et qui était venu avec elle à Tombouctou et y était resté. Les Touareg,
sous prétexte de porter secours aux Marocains, vinrent mettre le feu à
la ville, tandis que le caïd Moustafa était toujours assiégé dans sa
casbah.

Informé de ces événements, Mahmoud expédia à Tombouctou 324 fusiliers
sous les ordres du caïd _Mâmi-ben-Barroun_, qui entra dans la ville le
27 décembre 1591, mit fin à l’émeute et réconcilia les gens de
Tombouctou avec Moustafa-et-Tourki. Les habitants qui s’étaient enfuis
lors de la défaite d’Issihak II par Djouder rentrèrent alors dans la
cité et le chef du port ramena les pirogues. La population prêta serment
de fidélité à Moulaï Ahmed, les routes se rouvrirent — en particulier
celle de Dienné — et les affaires reprirent leur cours interrompu. Le
caïd Mâmi marcha contre les Ahl-Nioroua, leur tua beaucoup d’hommes et
emmena en captivité leurs femmes et leurs enfants, qui furent vendus à
Tombouctou de 200 à 400 cauries chacun.

Peu après, Dienné prêta à son tour serment de fidélité à Mâmi, comme
représentant du pacha. Mâmi y installa une garnison et ses soldats
s’emparèrent d’un chef de brigands nommé Bongona Konndé, lequel ne
cessait d’inquiéter les alentours de la ville, et le mirent à mort. Le
caïd révoqua et emprisonna le cadi indigène de Dienné, Mohammed-Bamba
Konaté, et le remplaça par un Marocain, Ahmed-el-Filâli. Puis il leva
dans la ville un impôt de 60.000 pièces d’or.

Après que Mâmi eut quitté Dienné pour retourner à Tombouctou, le
gouverneur du Bagana, nommé Bakari, arriva de Kara[227], obtint l’entrée
de la ville en jurant sur le Coran et sur le _sahih_ de Bokhari qu’il ne
venait que pour prêter serment de fidélité à Moulaï Ahmed, mais, une
fois dans les murs, entraîna les fortes têtes de Dienné, pilla les biens
des fonctionnaires nommés par le caïd Mâmi et ceux des négociants
marocains, mit aux fers le cadi El-Filâli et l’expédia au Karadougou,
délivra Mohammed-Bamba Konaté et le réinstalla dans les fonctions de
cadi. Mâmi, avisé de ces événements, arriva de Tombouctou avec 300
soldats, et Bakari s’enfuit avec ses partisans à Tira ou Kéra, sur le
Bani, à hauteur de Dienné. Il y fut rejoint par Mâmi, qu’accompagnaient
des chefs peuls du Massina ; la pirogue du caïd, fendue par un javelot
qu’avait lancé Bakari lui-même, faillit chavirer, mais Mâmi put échapper
à ce danger et dispersa les rebelles ; le gouverneur du Bagana se sauva
dans la direction du Bendougou, mais fut arrêté dans sa fuite et mis à
mort par le chef de Tarendi (?) ; sa tête et celles de ses compagnons
furent envoyées à Tombouctou.

Vers la même époque, des Touareg commandés par Aboubekr-ould-el-Ghandâs
s’emparèrent de la casbah marocaine de Ras-el-Ma, massacrèrent la
garnison et marchèrent sur Tombouctou. Le caïd Moustafa-et-Tourki,
chargé du commandement et de la défense de cette ville, n’avait plus
qu’un seul cheval ; il apprit que l’une des colonnes expédiées du Maroc
à la requête de Mahmoud était arrivée à Bir-Takhnât, à une journée de
Tombouctou : cette colonne comprenait 1.500 fantassins, 500 cavaliers et
500 chevaux hauts-le-pied et était commandée par le caïd Ali-er-Rachedi.
Ayant fait hâter l’arrivée de ce renfort, Moustafa se porta avec lui à
la rencontre des Touareg, qu’il joignit à Bir-Ez-Zobeïr ; les Touareg,
qu’accompagnaient des « Zenaga aux cheveux tressés » (sans doute des
Bella) et des Zaghrâna, furent mis en déroute après une vive résistance.

Revenons maintenant au pacha Mahmoud. Il avait fait toute son expédition
du Dendi en compagnie de son prédécesseur Djouder ; lorsqu’il reprit la
route de Tombouctou, il laissa Djouder comme gouverneur à Gao, puis il
fit construire un fort à Bamba. Il arriva à Tombouctou très irrité
contre la population de cette ville, à cause de la révolte dont j’ai
parlé plus haut ; mais son irritation provenait surtout de ce qu’il
avait échoué dans sa lutte contre l’_askia_ Nouha. Déjà, il avait, du
Dendi, envoyé l’ordre de mettre à mort deux chérifs auxquels on coupa en
public les pieds et les mains, ce qui provoqua de la part du cadi Abou-
Hafs Omar l’envoi au Maroc d’un message se plaignant de la cruauté du
pacha. Aussi Mahmoud voulait-il faire arrêter le cadi, mais on l’en
dissuada. Il tourna alors sa colère contre les Touareg, dont il fit un
terrible carnage du côté de Ras-el-Ma. Ensuite le pacha fit proclamer
qu’il ferait une perquisition dans toutes les maisons de Tombouctou pour
voir s’il ne s’y trouvait pas des armes, mais que les maisons où
habitaient les descendants de feu le cadi Mahmoud ne seraient pas
visitées, par respect pour la mémoire de ce saint personnage : tous les
habitants se hâtèrent alors de transporter leurs richesses dans ces
maisons que l’on ne devait pas fouiller ; les jours suivants, Mahmoud
fit prêter à tous les gens de la ville serment de fidélité au sultan,
dans la mosquée de Sankoré, en consacrant un jour à chaque quartier,
famille ou corporation. Lorsque le tour des lettrés, fils et disciples
du cadi Mahmoud, fut arrivé, le pacha les fit tous arrêter dans la
mosquée (20 octobre 1593) ; un grand nombre d’entre eux furent
massacrés, d’ailleurs contre la volonté du pacha, à ce qu’il semble ; on
emprisonna les autres à la casbah, et parmi eux se trouvait le cadi
Abou-Hafs Omar. Ensuite Mahmoud pilla les maisons des prisonniers, où il
trouva entassés les biens de toute la population. Il dissipa ces
richesses en prodigalités, sauf 100.000 pièces d’or qu’il expédia au
sultan. Ses soldats dérobèrent tout ce qu’ils purent et abusèrent des
femmes.

Vers cette époque, le fort marocain de Goulané (près Say) fut assiégé
par Nouha ; Mahmoud envoya le caïd Mâmi avec des pirogues pour
recueillir les assiégés et les ramener à Tombouctou. Le caïd ne put
d’ailleurs approcher la casbah que par le fleuve, tant le blocus était
étroit : on démolit le mur qui regardait le Niger et c’est par cette
brèche qu’on put faire embarquer la garnison.

Cependant, au reçu du message du cadi Abou-Hafs Omar, le sultan dépêcha
à Tombouctou 1200 hommes commandés par le caïd Bou-Ikhtiyâr, « fils
renégat d’un prince chrétien », avec l’ordre officiel de faire grâce au
cadi et de ne plus molester les lettrés, mais aussi avec l’ordre
confidentiel et seul exécutable de les lui envoyer tous enchaînés ;
conformément à cet ordre secret, le pacha mit donc en route pour le
Maroc cette colonne de captifs, le 18 mars 1594. On rapporte que, en
arrivant à Marrakech, le cadi Omar maudit cette ville et qu’en effet, à
dater de ce jour, commença pour elle une ère de calamités. C’est le 1er
juin 1594, d’après Ahmed Bâba qui en faisait partie, que la caravane des
prisonniers arriva à Marrakech ; Omar fut emprisonné par le sultan et
rendu à la liberté seulement le 19 mai 1596.

D’autre part, Moulaï Ahmed était furieux des cruautés inutiles de
Mahmoud et surtout ne pardonnait pas à ce dernier de ne lui avoir envoyé
que 100.000 pièces d’or sur tout ce qu’il avait pillé à Tombouctou.
Profitant de ce que le pacha était parti dans le _Hadjar_ (la région
pierreuse des falaises des Tombo) pour y relancer le roi Nouha, qui
venait de quitter le Dendi et de se fixer du côté de Hombori[228], le
sultan envoya au Soudan le caïd _Mansour_, avec l’ordre de mettre à mort
Mahmoud. Celui-ci, prévenu par un fils de Moulaï Ahmed, Abou-Fârès, qui
lui avait dépêché un messager rapide, partit avec quelques soldats
marocains et tenta d’escalader durant la nuit la falaise de _Ouallam_
(près et au Sud-Ouest de Hombori), que défendaient les autochtones :
c’était courir volontairement à la mort, d’autant que le pacha avait été
averti par Slimân, l’_askia_ du Nord, de la folie d’une pareille
entreprise ; Mahmoud en effet trouva là le trépas qu’il cherchait : il
fut tué d’une flèche et sa tête fut envoyée à Nouha, qui l’expédia à son
tour au roi du Kebbi, lequel la fit planter sur une perche sur le marché
de Liki(1595).

3o _Interrègne_ (1595-97). — Après la mort de Mahmoud, l’armée
marocaine, que le pacha avait laissée au pied de la falaise de Ouallam
sans la prévenir de son coup de tête, fut ramenée par l’_askia_ Slimân
au lac Débo, puis elle alla rejoindre Djouder dans l’île de Zenta ou
Dienta, près Tombouctou, où elle attendit l’arrivée du caïd _Mansour_.
Ce dernier entra dans Tombouctou le 12 mars 1595.

En juin de la même année, Mansour marcha sur le Hadjar pour venger la
mort de Mahmoud, avec 3.000 hommes, cavaliers et fantassins. Il mit en
déroute le roi Nouha, dont tous les gens, hommes et femmes, furent
emmenés en captivité à Tombouctou et confiés à l’_askia_ Slimân, comme
faisant partie de la population de ses Etats.

Mansour résida à Tombouctou, où il se montra bon administrateur. Mais il
était en rivalité avec Djouder : personne en effet n’avait été investi
du titre de pacha depuis la mort de Mahmoud ; le sultan, avisé de cette
situation, confia à Djouder l’administration du pays et à Mansour le
commandement des troupes.

Mansour, parti pour le Dendi, tomba malade à Karabara, revint à
Tombouctou et y mourut le 9 novembre 1596. On prétendit que Djouder
l’avait fait empoisonner.

4o _Gouvernement du pacha Mohammed-Tâba_ (1597-98). — Le sultan envoya
alors à Tombouctou comme pacha Mohammed-Tâba, qui arriva seulement le 28
décembre 1597. Parti en colonne dans le Hadjar, il mourut à Nganda (?)
le 11 mai 1598, empoisonné aussi, dit-on, par Djouder.

5o _Interrègne_ (1598-99). — Le caïd Moustafa-et-Tourki voulut prendre
le commandement des troupes, mais celles-ci choisirent Djouder comme
chef. Ce dernier fit assassiner Moustafa à Kabara en juillet 1598.
Moulaï-Ahmed, informé de ces intrigues, manda à Djouder de retourner au
Maroc, mais celui-ci pria le sultan d’envoyer d’abord quelqu’un pour le
remplacer. Moulaï Ahmed expédia alors les deux caïds Moustafa-el-Fîl et
Abdelmalek le Portugais. Djouder écrivit de nouveau à Marrakech, disant
que le pays était menacé par l’empereur de Mali et le roi du Massina et
qu’il fallait pour le défendre, non des caïds, mais un pacha. Le sultan
envoya donc au Soudan le pacha _Ammar_, mais sans le faire accompagner
de troupes[229]. Moustafa et Abdelmalek arrivèrent à Tombouctou en
décembre 1598, mais Ammar n’y parvint qu’en février 1599. Quant à
Djouder, il se résigna à quitter le Soudan le 25 mars 1599.

6o _Gouvernements des pachas Ammar_ (1599-1600) et _Slimân_ (1600-04). —
Ammar était très faible et se laissait mener par le caïd Moustafa-el-
Fîl. Le sultan le révoqua et le remplaça par _Slimân_, lequel arriva à
Tombouctou le 19 mai 1600 avec 500 fusils et, conformément à l’ordre de
Moulaï Ahmed, fit arrêter Ammar et Moustafa et les expédia à Marrakech.
Slimân était intelligent et énergique et veillait particulièrement au
maintien de la discipline dans l’armée et à la répression des vols.
Ayant découvert que l’_amîn_ ou trésorier El-Hassân était un
concussionnaire, il lui enleva la garde du trésor.

7o _Gouvernement du pacha Mahmoud-Lonko_ (1604-12). — Moulaï Ahmed-ed-
Déhébi mourut de la peste — ou empoisonné par sa femme Aïcha — le 21
août 1603 et fut remplacé à Marrakech par son fils Moulaï Abou-Fârès,
tandis que son autre fils Zidân était proclamé à Fez. Abou-Fârès envoya
Mahmoud-Lonko comme pacha à Tombouctou et rappela Slimân au Maroc.
Mahmoud-Lonko arriva à Tombouctou en juillet 1604 avec 300 soldats, au
moment où l’_askia_ Slimân venait de mourir ; il rétablit dans ses
fonctions l’_amîn_ El-Hassân et le laissa même diriger et
l’administration civile et l’armée[230].

Au Maroc cependant, Moulaï Abdallah succédait en 1605 à Abou-Fârès et,
en 1607, après quarante jours durant lesquels régna Abou-Hassoun, Moulaï
Zidân monta sur le trône de Marrakech[231].

Mahmoud-Lonko, après la mort d’El-Hassân (1607), avait cédé à peu près
tous ses pouvoirs au caïd _Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_, qu’il avait
fait venir de Tendirma à Tombouctou et qui, au bout de quatre ans et
demi, déposa le pacha et prit sa place (1612). Mahmoud-Lonko mourut peu
après : il avait été le dernier pacha envoyé de Marrakech au Soudan.

Au Dendi, Nouha avait eu comme successeur _Moustafa_ et, après celui-ci,
_Hâroun-Dangataï_, fils de l’_askia_ Daoud. En 1608, Hâroun envoya son
_hi-koï_ attaquer les populations riveraines du Niger soumises aux
Marocains ; Ali-et-Telemsâni marcha contre lui avec l’_askia_ du Nord,
qui s’appelait aussi _Hâroun_ et était fils d’El-Hadj II. Ali, se
rendant dans le Sud par la voie de terre, atteignit la montagne de Doué
(Douentza), d’où il se dirigea vers l’armée du _hi-koï_, à travers le
territoire d’une tribu de Peuls Bari (ou Sangaré) ; Boubou-Ouolo-Keïna,
_fondoko_ ou _ardo_ des Bari de la Boucle, prit peur et se réfugia
auprès du roi du Massina Boubou-Aïssata dit Niamé, alors en hostilité
avec les Marocains. Ali poursuivit Boubou-Ouolo jusqu’à Diankabé (près
et au Nord du Débo), et, de là, manda à Boubou-Aïssata de lui amener le
fugitif ; le roi du Massina refusa, mais proposa à Ali de rétablir
Boubou-Ouolo dans le commandement de sa tribu moyennant 2.000 vaches, ce
qui fut accepté : Boubou-Ouolo reçut de Ali la chéchia d’investiture et
remit pour cela 2.000 autres vaches, plus 2.000 encore en guise de
cadeau ; ces 6.000 vaches purent être rassemblées très rapidement, fait
observer Sa’di, ce qui montre quelle devait être à cette époque la
richesse en bétail des Peuls de la région.

En 1609, le roi du Dendi envoya une armée sur le territoire de Dienné,
après s’être entendu secrètement avec Mohammed Bamba, chef de cette
ville, et avec le gouverneur du Karadougou. L’armée songaï traversa le
Bani et vint camper à _Tarfeï_, sans doute près de Mopti. Mais, un
désaccord étant survenu entre le roi du Dendi et le chef de Dienné, et
la fidélité des habitants de cette ville n’étant pas certaine, l’armée
songaï repassa le fleuve et descendit le long de la rive droite du
Niger, pour aller attaquer Gobi, près et au Nord-Ouest de Korienza, où
le caïd marocain de Dienné avait établi un poste et où il se trouvait à
ce moment ; ce caïd se réfugia dans sa casbah, laissant sa tente et son
bagage aux mains de Bari, chef de l’armée songaï, qui assiégea la
forteresse marocaine. Cependant le caïd Ali-et-Telemsâni, averti de ces
événements par un message du chef de Gourao, quitta Tombouctou, se
rendit à Diankabé et de là se porta au secours de Gobi ; Bari décampa et
s’enfuit au Sud du mont Sorba, où Ali le poursuivit : près de la
montagne s’engagea un violent combat, qui semble avoir été meurtrier
surtout pour les Marocains (juin 1609). L’armée du caïd fut mise en
déroute et acculée au lac Débo, dans lequel elle commençait à être
précipitée lorsqu’elle put être ralliée par Ali ; Bari, craignant un
retour offensif de l’ennemi, rassembla ses troupes et reprit le chemin
du Dendi.

Néanmoins les Marocains n’avaient pas eu le dessus, et cette défaite du
gros de leur armée fut le signal de nombreuses révoltes et défections
dans le territoire de Dienné, dont beaucoup d’habitants se
transportèrent au Hadjar. Les pirogues marocaines se rendant de
Tombouctou à Dienné étaient souvent attaquées et pillées au passage ; la
casbah de Kouna (entre Sofara et Mopti) fut attaquée ; Ali, en allant
par eau du Débo à Dienné avec ses troupes, fut assailli à Kambao ou
Gambao (?), le 14 juin 1609, par les Peuls du chef Soria-Moussa, aidés
des sédentaires du Bara : la bataille fut violente et, commencée sur le
débarcadère, ne se termina que dans les rues ; les Marocains, en
définitive, furent vainqueurs, tuèrent le chef du Bara et s’emparèrent
de Soria-Moussa, qui était aveugle ; toute la ville de Kambao fut
pillée, sauf le quartier des Bobo. Ali se rendit ensuite à Dienné, où
Soria-Moussa fut supplicié, puis il reprit la direction de Tombouctou.
On pensait qu’il mettrait à mort le chef de Dienné, mais, redoutant des
complications, — car Mohammed Bamba était très aimé des indigènes, — le
caïd le laissa en paix, se contentant de lui faire payer une forte
amende. Quant au gouverneur du Karadougou, nommé Mohammed, il fut mis à
mort sur l’ordre du pacha Mahmoud-Lonko, qui avait été excité contre lui
par l’_askia_ du Nord Bakari, successeur de Slimân. Après le départ de
Ali, les gens des bords du fleuve qui avaient émigré revinrent peu à peu
dans leur pays.

En 1612, Ali était à Issafeï (El-Oualedji), lorsqu’il apprit qu’_El-
Amîn_, qui avait succédé à Haroûn comme roi du Dendi, envoyait contre
lui une expédition. Le caïd marocain marcha à la rencontre de l’armée
songaï et la joignit à _Tyirko-tyirko_, au fin fond du pays de Benga ou
Bengo (?), du côté de l’Est (sans doute dans la région située entre
Hombori et Dori) ; les deux troupes eurent peur l’une de l’autre et se
tournèrent le dos sans combattre. On assure que Ali aurait payé le chef
de l’armée du Dendi pour que celui-ci s’en allât sans lui livrer
bataille ; en tout cas El-Amîn en fut persuadé et fit empoisonner son
général à son retour au Dendi ; de l’or fut trouvé dans ses vêtements,
qu’on supposa lui avoir été donné par le caïd. C’est en revenant de
cette singulière expédition que Ali déposa Mahmoud-Lonko.


            =II. — Les pachas nommés sur place= (1612-1660).


A partir de 1612, et sauf en ce qui concerne l’envoi du pacha Ammar
(1618), les sultans du Maroc[232] n’intervinrent plus dans la
désignation des pachas de Tombouctou, qui furent élus et déposés tour à
tour par les troupes marocaines du Soudan. Ces pachas furent d’abord des
caïds ou des officiers de moindre importance, venus du Maroc avec
Djouder et ses premiers successeurs ; puis, lorsque les derniers
Marocains eurent disparu, les pachas furent choisis parmi leurs
descendants nés au Soudan, c’est-à-dire parmi les _Arma_ issus des
mariages des Marocains avec des femmes indigènes.

_Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_ se fît proclamer pacha à Tombouctou le
11 octobre 1612 ; il fut déposé par ses troupes le 13 mars 1617 et
remplacé par _Ahmed-ben-Youssof_. Cette année-là, la sécheresse fut
extrême et la cherté des vives excessive à Tombouctou, où on mangea des
cadavres de bêtes de somme et jusqu’à des cadavres humains ; après la
famine vint la peste ; puis il y eut une forte inondation en décembre,
et un tremblement de terre le 18 février 1618 ; en septembre de cette
dernière année, on aperçut une comète.

Le 27 mars 1618 arriva le pacha _Ammar_, envoyé par le sultan ; il prit
le pouvoir et fit torturer et mettre à mort Ali-Et-Telemsâni, auquel
Moulaï Zidân ne pardonnait pas d’avoir gardé pour lui les impôts énormes
et le butin qu’il avait ramassés, ni d’avoir fait prêter le serment
d’obéissance au nom de l’agitateur Es-Saouri, quand celui-ci avait
cherché à se faire proclamer sultan du Maroc en 1613. Ammar retourna en
juin 1618 à Marrakech et les troupes nommèrent pacha _Haddou-ben-
Youssof_. Vers le même temps mourut le roi du Dendi El-Amîn, qui fut
remplacé par _Daoud_, fils de Mohammed-Bani ; à cette époque, nous
apprend Sa’di, le Hombori obéissait au Dendi.

Haddou mourut en janvier 1619 et fut remplacé par _Mohammed-el-Mâssi_,
qui révoqua l’_askia_ du Nord Bakari-Gombo, lequel régnait depuis 12
ans, et le remplaça par El-hadj III, descendant de Omar Komdiago. Ce
Mohammed-el-Mâssi, déposé et assassiné par ses troupes après trois ans
de règne, fut remplacé par _Hammou_ le 4 novembre 1621.

A partir de cette date, ce ne fut plus qu’une suite de révoltes
militaires, d’emprisonnements, d’assassinats des caïds les uns par les
autres, de dépositions de pachas éphémères dont l’autorité ne s’exerçait
que par la violence et ne dépassait guère la région fluviale comprise
entre Tombouctou et Dienné. Plusieurs fois un pacha, en prenant
possession du pouvoir, révoqua l’_askia_ du Nord en exercice et le
remplaça par un autre, prenant toujours cependant ce dernier dans la
famille royale ; ces _askia_ du Nord résidaient à Tombouctou. Les impôts
n’allaient plus au Maroc, ou n’y allaient qu’en infime quantité, bien
qu’ils fussent écrasants ; les caïds en gardaient une bonne part pour
eux, le pacha prenait le reste.

Le _Tarikh-es-Soudân_ ne signale pour cette période que des choses
insignifiantes en fait d’affaires indigènes, en dehors des démêlés du
roi du Massina Hamadou-Amina II avec le pacha _Ali-ben-Abdelkader_ en
1629[233]. Le même Ali-ben-Abdelkader, en 1630, se rendit à Gounguia et
envoya à Daoud, roi du Dendi, des cadeaux et des propositions de paix,
en lui demandant la main de sa fille ; Daoud accepta et donna à Ali, non
sa fille, mais la fille d’un de ses proches ; la paix ne cessa de régner
entre Tombouctou et le Dendi tant que Ali-ben-Abdelkader demeura au
pouvoir. Ce pacha voulut faire le pèlerinage de La Mecque et partit en
septembre 1631 par Araouâne ; arrivé au Touat, il y fut attaqué par des
pillards du Tafilelt et n’obtint la vie qu’en leur remettant une somme
considérable. Puis il revint à Tombouctou et alla combattre la garnison
marocaine de Gao, qui lui avait refusé une escorte lors de son départ
pour le Touat ; il fut honteusement vaincu et ne dut son salut qu’à
l’intervention de l’_askia_ du Nord, qui l’avait accompagné : cet
_askia_ se nommait Mohammed-Bengan et avait succédé à El-hadj III, sous
le pacha Hammou. Ali prépara ensuite une nouvelle expédition contre Gao,
mais ses troupes se révoltèrent durant le trajet et le pacha fut mis à
mort (juillet 1632).

Ali-ben-Mobârek le remplaça durant trois mois, puis fut déposé et
remplacé par _So’oud-ben-Ahmed_ le 17 octobre 1632. C’est peu après
l’avènement de ce dernier que Bakari, chef de Dienné, fut arrêté et mis
à mort par les Marocains de la ville, commandés par le caïd Mellouk, qui
voulait punir Bakari d’avoir favorisé la révolte sous Ali-et-Telemsâni ;
sa tête fut mise au bout d’une perche sur la place du marché. Ce meurtre
déchaîna une nouvelle révolte, à laquelle prirent part les pays situés à
l’Ouest de Dienné ; les révoltés mirent en déroute une armée marocaine à
Bîna, près Gomitogo. So’oud révoqua Mellouk, ce qui apaisa momentanément
la population indigène (1633). Un an après (1634), So’oud vint à Dienné
et se rendit à Bîna pour châtier Yao-Sori, qui avait dirigé la révolte
de 1633 ; Yao-Sori alla se cacher non loin de Bîna. A cette occasion,
les chefs du Séladougou et du Ouoron vinrent faire leur soumission au
pacha ; les chefs de Da et d’Oma (Bendougou) envoyèrent seulement une
députation pour le saluer. So’oud mourut peu après à Tombouctou et fut
remplacé par Abderrahmân-ben-Ahmed, qui mourut en 1635 et fut remplacé
lui-même par Saïd-ben-Ali.

Sur ces entrefaites, _Ismaïl_, frère du roi du Dendi Daoud, vint à
Tombouctou et demanda au pacha, par l’entremise de Mohammed-Bengan,
_askia_ du Nord, des soldats pour l’aider à détrôner son frère. Le pacha
fit donner à Ismaïl des soldats de la garnison de Gao, à l’aide desquels
le prétendant put déposer Daoud et prendre sa place : après quoi il
renvoya les Marocains en les insultant grossièrement, ce qui fut cause
qu’en 1639 le pacha _Messaoud-ben-Mansour_ (qui avait, en 1637, déposé
et remplacé Saïd-ben-Ali) fit une expédition au Dendi. Passant par
Bamba, Gao et Gounguia, Messaoud arriva par eau à Loulâmi, qui était la
résidence habituelle de l’_askia_ du Sud (sans doute non loin de Say) ;
Ismaïl et son armée furent mis en déroute et le pacha s’établit dans la
capitale du Dendi avec Mohammed-Bengan, l’_askia_ du Nord. Les Songaï
vinrent faire leur soumission à Messaoud, qui leur imposa comme roi
Mohammed, fils de Daoud, et repartit pour Tombouctou avec les biens, les
femmes et les enfants d’Ismaïl. Aussitôt après son départ, les Songaï
déposèrent Mohammed et élurent roi un nommé Daoud, fils de Mohammed-
Sorko.

De 1639 à 1642, une famine désola la région de Dienné et de Tombouctou :
beaucoup de gens moururent de faim ; une mère mangea son enfant. Cette
famine avait pour cause principale les agissements des Marocains, qui
pillaient les grains, et aussi l’insécurité du pays, qui ne permettait
pas de se livrer à la culture d’une manière permanente.

L’_askia_ du Nord Mohammed-Bengan mourut en 1642 ; il avait régné 21 ans
et neuf mois, y compris cinq mois pendant lesquels il avait été remplacé
par Ali-Samba, en 1635 ; il eut comme successeur son fils El-hadj
Mohammed IV, qui régnait encore en 1655, lorsque Sa’di rédigea son
ouvrage. Quant au pacha Messaoud, il fut déposé en 1643 et remplacé par
Mohammed-ben-Mohammed, qui fit en 1644 au Massina une expédition que
j’ai racontée au chapitre précédent.

Mohammed-ben-Mohammed fut remplacé en 1646 par Ahmed-ben-Ali, lequel fut
à son tour remplacé en 1647 par _Hamid-ben-Abderrahmân_. Ce dernier se
distingua par une expédition contre les Tombo dont Sa’di, qui
accompagnait le pacha, nous a laissé un récit détaillé. Sentant son
autorité sur l’armée vacillante, Hamid résolut de se couvrir de gloire
et partit de Tombouctou un beau jour (7 juin 1647), en plein orage, avec
l’_askia_ du Nord El-hadj IV et une petite colonne. Le 9, il traversait
le fleuve à Bori ou Bara, à 20 kilomètres à l’Est de Tombouctou, et
s’avançait vers le Hadjar (pays des falaises), marchant jour et nuit,
avec des porteurs chargés d’eau et de vivres. Au bout de huit jours, sa
troupe épuisée atteignit le mont Nadié, d’où elle gagna le mont Sonko
(région de Douentza-Hombori), ayant laissé en route beaucoup de chevaux.
Arrivé là, Hamid razzia un troupeau de moutons conduit par des Peuls qui
lui tuèrent un homme et prirent la fuite, puis il alla camper dans des
plantations appartenant à des païens, au pied d’une montagne sur
laquelle s’élevait le village de ces derniers ; le lendemain, le pacha
transporta son camp près de l’étang de Djibo, en face du mont Lambo ou
Boun-Lambo. Là, il reçut la visite du chef de Daanka (peut-être
Diankabo ?), qui se prosterna devant lui en se couvrant la tête de
poussière, fit sa soumission et annonça celle du chef de Hombori. Puis,
revenant sur ses pas, Hamid alla camper dans un village situé en face du
mont Maka et au Sud du mont Nadié, où le chef de Hombori vint en effet
lui faire sa soumission. A quelques heures de là résidait Hamadi-Bilal,
un chef ennemi du pacha ; comme les troupes marocaines arrivaient à son
campement[234], Hamadi-Bilal prit la fuite et se réfugia dans une
caverne située à une grande hauteur sur le flanc du mont Dâni ; le pacha
tenta vainement l’assaut de cette caverne et, abandonnant l’entreprise,
revint en trois jours à la montagne de Daanka (sans doute Diankabo), le
27 juin 1647, le jour où il y eut à Tombouctou une éclipse de soleil. De
Diankabo, Hamid envoya des cavaliers enlever quelques bœufs à des
pasteurs peuls, puis il retourna en trois jours à la montagne de
Hombori, ayant campé le premier jour à Koïra-Tao[235] et le second jour
près de la mare de Karama. Le chef de Hombori ayant fui en apprenant le
retour du pacha, celui-ci lui imposa une amende en esclaves, en céréales
et en pagnes du pays ; le chef de Hombori commença à payer cette amende,
puis s’enfuit de nouveau ; Hamid alors prononça sa déchéance et le
remplaça par son frère, qui acheva le versement de l’amende. Après avoir
razzié quelques groupes de Peuls pasteurs, le pacha regagna en six jours
le Niger, qu’il atteignit à Achor ou Atior, et campa en face de Kireï,
en un endroit appelé Goungou-Koreï (le ventre blanc) ou Konko-Koïra
(pays des roniers) ; le lendemain, il gagna par eau Yaba ou Niaba, y
coucha, puis traversa le fleuve pour aller camper sur la rive gauche et,
en deux jours, atteignit Korondiofi (Korioumé) et rentra à Tombouctou.

Après coup, le pacha fit dire que l’objet de son expédition avait été de
châtier la tribu de _Sonfontir_ (tribu de Peuls Dialloubé commandée par
Hamadi-Bilal), qui, après avoir pillé le Kissou, s’était réfugiée sur la
rive droite et avait gagné le pays des falaises ; Hamid prétendit que
son intention avait été de ramasser beaucoup de butin pour parer à la
mauvaise situation du trésor, et il déclara qu’au cours de sa colonne il
avait obtenu le concours des chefs de Hombori, de Daanka (Diankabo), de
Fili (?), de Touré et de Kiro. Puis il fit rédiger par Sa’di une lettre
adressée à la garnison de Gao, dans laquelle il disait avoir obtenu la
soumission de Hamadi-Bilal et avoir rapporté un énorme butin ; il
ajoutait que les Touareg Oulmidden avaient, pendant l’expédition,
attaqué les Touareg Kel-Antassar, alliés des Marocains, et autorisait le
caïd de Gao à s’entendre avec celui de Bamba pour exterminer les
Oulmidden. Cette lettre quelque peu mensongère fut portée à Gao par
Sa’di lui-même, qui nous a donné son itinéraire à partir de Tombouctou :
du port de Daï à l’île de Zenta ou Dienta, un jour ; de cette île à
Bamba, huit jours ; de Bamba, par Kabinga, à Tosaye près du mont Dara,
trois jours ; de Tosaye à Bourem, trois jours ; de Bourem à Tondibi,
deux jours ; de Tondibi à Gao, deux jours.

Le pacha _Yahia_ remplaça Hamid en 1648 ; en 1651, il fit une expédition
du côté de Bamba contre les Bérabich et les Touareg, avec le concours de
la garnison de Gao, qui vint le rejoindre à Zémané, à l’Est de Bamba :
cette expédition n’eut aucun résultat.

En 1652, sous le pacha _Ahmed-ben-Haddou_[236], successeur de Yahia, le
chef des Touareg Damossân (région de Dori) se révolta contre le poste
marocain de Gao et s’enfuit auprès de Daoud, roi du Dendi, avec tous les
pasteurs du pays, Arabes, Touareg et Peuls. Le caïd de Gao, nommé
Mansour, le poursuivit jusqu’au Dendi : le roi lui-même avait pris la
fuite et le caïd ne put le rattraper, non plus que le chef des Damossân
qui, aidé des Songaï, harcela l’armée marocaine dans sa retraite jusqu’à
Gounguia, sans toutefois pousser plus loin[237].

Les pachas qui succédèrent à Ahmed-ben-Haddou furent : Mohammed-ben-
Moussa (1654-55), Mohammed-ben-Ahmed (1655-57), qui reçut la soumission
des Touareg du Hadjar et notamment des Kel-Tadmekket[238], et Mohammed-
ech-Chetouki, dit _Bouya_ (1657-60). Celui-ci, le vingt-septième pacha
de Tombouctou depuis Djouder, cessa vers la fin de son gouvernement de
reconnaître la suzeraineté, même nominale, du sultan de Marrakech et, à
partir de 1660, on cessa à Tombouctou de dire le prône du vendredi au
nom du sultan — alors Moulaï El-Abbâs — pour le prononcer au nom du
pacha régnant. A partir de la même époque d’autre part, les pachas
furent tous des Arma, c’est-à-dire des mulâtres, de plus en plus noirs à
mesure que disparaissaient les générations contemporaines de la
conquête ; leurs troupes se composaient d’éléments divers dans lesquels
le sang nègre domina de plus en plus : en sorte qu’à tous les égards on
peut dire que la domination proprement marocaine prit fin vers l’année
1660.

Cependant des pachas et des caïds, descendants plus ou moins directs des
Marocains de la conquête, se succédèrent encore à Tombouctou, à Gao, à
Bamba, à Dienné, et dans quelques autres villes du moyen Niger, jusque
vers la fin du XVIIIe siècle, ainsi que nous le verrons dans un
instant : c’est cette période, allant de 1660 à 1780 environ, que
j’appellerai la fin de la domination marocaine.

Voici, à titre documentaire, la liste des rois du Dendi et des _askia_
du Nord depuis la ruine de l’empire de Gao (1591) jusqu’à 1660.

_Rois du Dendi_ : 1o Issihak, dernier empereur de Gao ; 1o _bis_
Mohammed-Gao, frère d’Issihak ; 2o Nouha, premier _askia_ du Dendi à
proprement parler ; 3o Moustafa, fils de l’empereur de Gao Daoud ; 4o
Mohammed-Sorko, frère de Moustafa ; 5o Haroun-Dengataï, frère des deux
précédents ; 6o El-Amîn, également fils de l’empereur Daoud, prince sage
et aimé de ses sujets : durant une famine, il s’occupa des malheureux,
égorgeait huit bœufs par jour et en distribuait la viande, ainsi que le
lait de mille vaches et 200.000 cauries ; 7o Daoud I, fils de l’empereur
de Gao Mohammed-Bani, fainéant et très cruel ; 8o Ismaïl I, frère du
précédent ; 9o Mohammed, fils du roi Daoud I, nommé par le pacha
Messaoud mais déposé aussitôt après ; 10o Daoud II, fils du roi
Mohammed-Sorko ; 11o Mohammed-Bari, fils du roi Haroun-Dengataï ; 12o
Mar-Sindine, arrière-petit-fils de l’empereur Daoud ; 13o Nouha II, fils
du roi Moustafa ; 14o Mohammed-Borko, fils du roi Daoud I ; 15o El-hadj,
frère du précédent ; 16o Ismaïl II, fils du roi Mohammed-Sorko ; 17o
Daoud III, frère du précédent.

_Askia du Nord_ : 1o Slimân, fils de l’empereur Daoud (1591-1604) ; 2o
Haroun, fils de l’empereur El-hadj II (1604-08) ; 3o Bakari-Kombo
(1608-19) ; 4o El-hadj III (1619-21) ; 5o Mohammed-Bengan II, fils du
_balama_ Saliki (1621-35) ; 6o Ali-Samba Diolili (1635) ; 7o Mohammed-
Bengan II, pour la deuxième fois (1635-42) ; 8o El-hadj Mohammed IV
(1642-57) ; 9o Daoud, fils de Haroun (1657-69).


        =III. — La fin de la domination marocaine= (1660-1780).


La domination marocaine au Soudan ne fut, à aucune époque, une source de
prospérité pour les pays nigériens : Sa’di l’a confessé dans un éloquent
parallèle entre la période des _askia_ de Gao et celle des pachas de
Tombouctou, parallèle qui n’est pas à l’éloge de ces derniers. A partir
du moment où les sultans de Marrakech avaient cessé d’intervenir dans la
désignation des pachas, l’anarchie et le pillage étaient devenus la
règle commune, mais cette situation ne fit qu’empirer lorsque, les
derniers chefs et soldats expédiés du Maghreb étant morts, l’autorité
passa entre les mains des Arma et que le nom même du sultan cessa d’être
mentionné dans les prières publiques[239]. Ce ne fut plus alors que
luttes de partis et rivalités de petits caïds à la merci de leurs
soldats ; chacun de ces chefs instables autorisait les pires vexations
sur la population, afin de ne pas mécontenter les troupes ; les pachas
et les caïds, n’étant pas sûrs quand même de la fidélité de leurs
hommes, faisaient appel au concours des Touareg, toujours à l’affût du
pillage, et peu à peu l’influence des Touareg devint bien plus grande
que celle des Arma.

Chaque fois que le bruit courait d’une attaque à repousser ou d’une
expédition à faire, le pacha levait une contribution sur les marchands
de Tombouctou et s’en servait pour payer l’arriéré dû aux soldats, sans
quoi ceux-ci n’auraient pas marché. Souvent d’ailleurs le pacha, une
fois la contribution versée par les marchands, en gardait le montant
pour lui sans faire l’expédition annoncée.

Les troupes marocaines, du temps des premiers pachas, formaient trois
divisions principales, selon leur pays d’origine : l’une comprenait les
soldats venus de Marrakech, la seconde ceux venus de Fez et la troisième
se composait du contingent fourni par les Cheraga ; chacune de ces
divisions était commandée par un lieutenant-général. Lorsque l’armée fut
devenue la seule dispensatrice du pouvoir, chaque division voulut que le
pacha fût choisi dans son sein, et c’est ainsi que, à partir du milieu
du XVIIe siècle, l’histoire de Tombouctou n’est remplie que d’une
succession d’innombrables pachas, déposés aussitôt que proclamés.

Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ renferme la biographie des 155 pachas marocains
ou soi-disant tels qui se succédèrent de 1591 à 1750 ; sur ces 155
pachas, on en compte 27 de 1591 à 1660 et 128 de 1660 à 1750 : 128
pachas pour une période de 90 ans ! Dès le début, la durée de chaque
règne ou gouvernement avait été bien minime, puisque le pacha qui
demeura le plus longtemps au pouvoir, Mahmoud-Lonko, n’y resta que huit
ans (1604-12) ; mais, à partir de 1660, on n’observe plus guère que des
règnes de moins d’un an : certains pachas ne demeurèrent que quelques
mois en fonctions, d’autres quelques jours seulement, plusieurs ne
goûtèrent pas pendant plus de 24 heures les joies du pouvoir suprême ;
il y eut même de nombreux interrègnes, dont l’un dura trois ans et demi
(1723-26). Par contre, il arriva souvent que le même individu exerça
l’autorité à plusieurs reprises et, sur les 155 pachas cités par
l’auteur du _Tedzkiret_, on ne trouve que 97 noms différents, ce qui est
déjà un assez joli chiffre pour une période de 160 ans !

Je crois inutile, au moins à partir de 1660, de donner la liste de ces
tyranneaux éphémères, dont le nom, la plupart du temps, ne mérite guère
que l’oubli et dont la personnalité d’ailleurs a peu influé sur
l’évolution du pays. Il en est de même des _askia_ du Nord, qui
continuèrent à être tour à tour nommés et déposés par les pachas[240] et
dont l’influence était moins considérable encore que celle de ces
derniers. Quant aux _askia_ du Dendi, ils conservèrent probablement le
commandement des Songaï du Sud comme par le passé ; mais, l’autorité des
pachas se restreignant de plus en plus aux environs directs de
Tombouctou, il n’y eut plus guère de contact entre ces derniers et le
royaume purement indigène des Songaï indépendants, et, par suite, nous
manquons de renseignements sur l’histoire du Dendi pour la période
postérieure au temps de Sa’di.

Les quelques événements qui méritent d’être notés durant la fin de la
domination marocaine à Tombouctou sont les suivants.

En 1664, la dynastie saadienne, à laquelle avaient appartenu Moulaï
Ahmed-ed-Déhébi et ses successeurs jusqu’à et y compris El-Abbâs, fut
remplacée au Maroc par la dynastie filalienne ou hassanide dont Moulaï
El-Hafid est le représentant actuel. Nous avons vu[241] que les premiers
princes de cette nouvelle dynastie avaient tenté quelques essais timides
en vue de rasseoir l’autorité du Maroc sur le Soudan. Mais, à partir de
1670, Tombouctou dépendait en réalité de l’empereur banmana de Ségou et
les pachas ne conservaient un semblant d’autorité qu’à condition de
payer tribut à ce dernier. Vers cette époque, Er-Rachid, le premier
sultan hassanide de Fez, étant parti à la poursuite d’un de ses ennemis,
Ali-ben-Haïdar, réfugié à Tombouctou, se heurta dans le Nord du Massina
occidental à l’armée de Biton Kouloubali, empereur de Ségou, et retourna
sur ses pas sans avoir osé livrer bataille aux Banmana. Son successeur
Ismaïl aurait, en 1672, envoyé son neveu Ahmed à Tombouctou pour y
recruter des troupes noires ; Mohammed-ech-Chergui, alors pacha[242],
prêta, ainsi que ses troupes, serment de fidélité au sultan de Fez et,
durant les quelques années qu’Ahmed passa à Tombouctou, l’autorité de ce
souverain y fut au moins nominalement reconnue. Mais, une fois Ahmed
parti, il ne subsista pas d’autre trace de cette éphémère domination
qu’une garnison marocaine qu’avait envoyée Ismaïl et qui se fondit peu à
peu avec les Arma.

Vers 1680, les Touareg Oulmidden, qui s’étaient toujours montrés
rebelles aux Marocains, s’emparèrent de Gao et chassèrent la garnison
qui y était installée. Huit ans après cependant, en 1688, le pacha
Mansour dit _Seniber_ chassa les Touareg de Gao et leur prit beaucoup de
captifs et de bœufs, mais il ne semble pas que Gao ait été réoccupé de
façon permanente par les Marocains[243]. En 1699, durant son deuxième
pachalik, Seniber enleva des troupeaux aux Touareg de Tingalhaï (?) et à
des Peuls Sidibé.

La grande mosquée de Tombouctou fut réparée en 1709 sous le pacha
Mohammed-ben-Hammedi.

Le pacha Mansour dit _Koreï_[244], qui régna en 1712, puis de 1716 à
1719, amassa des richesses considérables en vendant les charges
publiques et en prenant pour lui tout ce que ses fonctionnaires
percevaient à titre de redevances, sans leur rien laisser en fait de
traitement. Il n’y eut sous son règne « ni récoltes plantureuses ni
abondance de vivres ; la seule chose qui fut très florissante, ce furent
les abus de pouvoir ». Ce pacha, à la requête du caïd du Guimbala ou
Harikouna, que gênaient les _Bambara_ du Débo[245], prit d’assaut et
saccagea plusieurs villages voisins du lac, dont les habitants n’avaient
pour se défendre que des flèches empoisonnées. En 1718, il dirigea une
expédition contre les Touareg de la région de Gao et attaqua aussi les
Kel-Tadmekket, mais sans succès[246]. Sous le gouvernement de Koreï, on
ne pouvait sortir dans la rue sans être dépouillé par les _legha_,
esclaves qui formaient la garde particulière du pacha[247]. Ces
exactions motivèrent la révolte des Chorfa, qui chassèrent Koreï de
Tombouctou, après un violent combat, en 1719.

Depuis une dizaine d’années, la situation était fort mauvaise dans la
vallée du Niger moyen et particulièrement à Tombouctou : en 1711, avant
la première arrivée au pouvoir de Mansour-Koreï, une famine terrible
avait commencé à sévir, qui dura jusqu’en 1716 ; elle n’avait pas encore
pris fin que l’état du pays devint plus intolérable encore, sous le
troisième pachalik de Abdallah-el-Imrâni, lequel fut sept fois pacha
entre 1713 et 1730 : durant cette fâcheuse année 1716, Abdallah-el-
Imrâni et Mansour-Koreï se disputaient le pouvoir, le premier ayant fait
venir des Banmana pour le soutenir, tandis que le second avait appelé à
son aide des Kel-Tadmekket ; c’était entre les deux partis rivaux des
batailles journalières, dont souffrait surtout la population paisible
des marchands et des lettrés[248]. Mansour-Koreï eut enfin le dessus,
mais, comme nous venons de le voir, sa victoire fut loin de ramener le
calme et la prospérité.

Le pacha _Bâ-Haddou_, qui succéda à Koreï, paya en 1720 trois mille
_mitskal_ d’or (environ 30 à 35.000 francs) à Ag-Cheikh, _aménokal_ ou
roi des Oulmidden, pour que ce dernier ne pillât pas la ville de
Tombouctou, sous les murs de laquelle il était venu camper avec des
forces imposantes. Les Touareg, vers cette époque, étaient devenus les
véritables maîtres de la région : aidés souvent des caïds rivaux du
pacha régnant, ils coupaient les routes, razziaient les troupeaux des
Peuls et détroussaient les voyageurs, que ce fussent des Marocains ou
des indigènes. Cependant, l’_aménokal_ des Oulmidden venait à Tombouctou
se faire donner par le pacha l’investiture de ses fonctions.

C’est vers ce temps que, l’anarchie étant à son comble, il y eut un
interrègne de trois ans et demi (1723-26), dont les Touareg profitèrent
pour livrer Tombouctou au pillage.

En 1737, à la suite de razzias et de meurtres commis par les Kel-
Tadmekket sur la route de Kabara à Tombouctou, le pacha Ahmed, fils de
Seniber, se porta à _Togaya_ (ou Togaï), à quelques heures en amont du
port de Daï, à la tête de toutes les troupes marocaines et de partisans
arabes (Bérabich et Kounta) et nègres. _Oghmor_, chef des Kel-Tadmekket,
se dirigea alors avec ses propres alliés dans la direction de Bamba,
traversa le Niger à Boka, puis, remontant la rive gauche du fleuve,
passa à l’Est et près de Tombouctou et se porta dans l’Ouest de cette
ville avec des chevaux, des hommes, des esclaves, des femmes et des
troupeaux en nombre considérable ; il avait voulu épargner Tombouctou,
où il ne restait que les lettrés, les marchands, les pauvres et les
femmes. Ayant donc contourné la ville, il se dirigea sur Togaya, attaqua
les Marocains dans la soirée, puis renouvela l’attaque le lendemain
matin et mit l’armée du pacha en complète déroute : Ahmed-ben-Seniber,
acculé au fleuve, y périt avec son cheval ; 200 soldats marocains furent
tués, 150 périrent noyés (23 mai 1737). A la suite de sa victoire,
Oghmor exigea des habitants de Tombouctou une redevance qui lui fut
payée aussitôt et il rétablit les communications entre cette ville et
Kabara[249]. Ceux des soldats du pacha qui avaient échappé au désastre
se réfugièrent dans l’île de Hondomi (au Sud et en face de Daï), d’où
ils gagnèrent Sibi ou Tiébi, point qui se trouve au Sud de cette île,
sur la rive droite du Niger ; ils y restèrent 70 jours et n’en purent
sortir que grâce à l’_askia_ du Nord, El-hadj V, qui se mit à leur tête
et les ramena à Tombouctou.

L’année suivante (1738), pendant laquelle régna le pacha Ahmed-ed-Dar’i,
fut marquée par une famine terrible, dont les effets se firent sentir
surtout à Araouâne. La mesure de mil atteignit 6.000 cauries et celle de
riz décortiqué 3.000 cauries, ce qui était la valeur de la pièce d’or
(sans doute la piastre espagnole), laquelle n’avait pas changé de cours.
Cette famine ne dura pas longtemps, mais elle fut plus désastreuse que
toutes les autres — nombreuses d’ailleurs — qui décimèrent la population
durant la domination marocaine. De 1741 à 1744, sous les divers
pachaliks de Saïd, fils de Seniber, une nouvelle et longue famine désola
encore la région[250]. A cette époque, les Peuls du Massina étaient
maîtres d’une partie du Gourma (c’est-à-dire de la rive droite du Niger)
dans la région avoisinant le Guimbala ou Harikouna (contrée du lac
Débo), et les Touareg étaient maîtres de tout le reste du Gourma (c’est-
à-dire du Nord et de l’Est de la Boucle du Niger) ; les pachas de
Tombouctou payaient à ce moment l’impôt aux Touareg, et les caïds de
Dienné le payaient tantôt aux Peuls et tantôt aux Banmana de Ségou. Les
gens qui n’avaient que des armes blanches (Arabes, Touareg et Peuls) ou
des flèches (Banmana) n’hésitaient pas alors à attaquer les Marocains
armés de fusils. Une comète étant apparue vers ce temps-là (aux environs
de 1745), les angoisses des musulmans s’accrurent encore, car ils
croyaient que chaque comète est un présage de malheur.

Bien que nous n’ayons pas de données précises à cet égard, on peut
donner 1780 comme la date à laquelle disparut toute trace de la
domination marocaine, ou du moins comme la date à partir de laquelle les
restes de cette domination cessèrent de constituer un semblant d’Etat
organisé. A cette époque, le titre même de pacha disparut : il ne resta
à Tombouctou qu’un caïd choisi parmi les Arma, sorte de maire plutôt que
chef militaire, qui recevait l’investiture tantôt des Touareg, tantôt
des Kounta, tantôt des Peuls du Massina, selon la tournure que prenaient
les événements politiques ; les fonctions de ce caïd se bornaient du
reste à l’administration de la ville. Il en était de même à Gao, où les
Touareg étaient maîtres absolus depuis 1770. En amont de Tombouctou et
en particulier à Dienné, la situation était analogue, avec cette
différence que les chefs d’origine arma étaient investis de leurs
fonctions tantôt par le roi peul du Massina et tantôt par l’empereur
banmana de Ségou.

On me permettra de constater, en terminant cet aperçu de l’histoire du
moyen Niger sous la domination marocaine, que les pachas soi-disant
« marocains » qui eurent quelque valeur, soit militaire soit
administrative, ont tous été, non pas des Arabes ni des Berbères, mais
bien des renégats d’origine européenne : tels furent, d’après le
_Tedzkiret-en-Nisiân_, Djouder, Mahmoud-ben-Zergoun, Mohammed-Tâba,
Ammar, Slimân, Mahmoud-Lonko, et, parmi les pachas nommés sur place,
Ahmed-ben-Youssof (1617-18) et Hammou-ben-Abdallah (1660-61).


        =IV. — Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné.=


Nous avons la bonne fortune de posséder un certain nombre de
renseignements sur les villes de Tombouctou et de Dienné depuis les
temps anciens. J’ai cru devoir placer ici un résumé de ces
renseignements. A vrai dire, l’histoire de ces deux villes — de la
première surtout — appartient à l’histoire des empires de Mali et de Gao
au moins autant qu’à celle de la domination marocaine, mais c’est
l’influence marocaine qui s’est fait sentir le plus fortement sur elles
et, aujourd’hui encore, elles sont jusqu’à un certain point, malgré
l’origine soudanaise de la majorité de leurs habitants, comme des
faubourgs du Maroc égarés au Soudan. Il m’a donc paru naturel de
terminer l’histoire de la domination marocaine par ces deux courtes
monographies de Tombouctou et de Dienné, que j’arrêterai au moment de
l’occupation française[251].

1o _La ville de Tombouctou._ — Le nom de la ville est prononcé par les
autochtones _Tombouctou_ ou _Tomboutou_ ; les Arabes l’écrivent
généralement _Tinboktou_ et certains Européens ont tiré de là
l’orthographe _Timbouctou_. On a voulu voir dans « Tin-Boktou » la forme
originale de ce nom, qui serait ainsi un mot berbère signifiant « lieu
de Boktou », _Boktou_ étant le nom d’un puits ou d’une vieille femme
chargée de la garde de ce puits.

Quoi qu’il en soit, il semble certain que l’emplacement où se trouve
aujourd’hui Tombouctou était autrefois un lieu de campement utilisé par
les Touareg durant la saison sèche. C’est vers l’an 1100 que, pour la
première fois, des habitations furent construites sur cet emplacement et
qu’un village de sédentaires commença de s’y former. Mais c’est
seulement deux siècles plus tard que, Dienné ayant pris de l’importance
et les Diennéens se mettant à descendre le Niger pour se livrer à des
opérations commerciales, Tombouctou devint un lieu de transit entre
Dienné et Oualata et que sa population s’accrut dans des proportions
appréciables. Lorsque Kankan-Moussa l’eut annexée en 1325 à l’empire de
Mali et l’eut embellie d’une mosquée et d’une résidence impériale, la
ville de Tombouctou devint un centre considérable, les marchands du
Maghreb y affluèrent ainsi que les lettrés et, peu à peu, Oualata, qui
avait en 1224 remplacé Ghana comme métropole savante et commerciale, fut
à son tour supplantée par Tombouctou, laquelle avait déjà supplanté
Tirakka[252].

Il est à remarquer que la plupart des savants de Tombouctou dont parle
le _Tarikh-es-Soudân_ étaient, non pas des Noirs comme ceux de Dienné,
mais des Berbères et notamment des Goddala ; c’était le cas des membres
de la célèbre famille des _Akit_, à laquelle appartenait Ahmed Bâba,
auteur d’un dictionnaire biographique souvent cité par Sa’di. Ces
savants et jurisconsultes berbères étaient originaires de l’Adrar et du
Tagant ; leurs familles étaient venues s’établir d’abord à Ghana, puis
avaient émigré à Oualata et de là à Tombouctou[253]. D’autres docteurs
et lettrés étaient d’origine arabe ; l’élément nègre enfin fut également
représenté par quelques Mandingues et surtout par des Soninké.

Dès le XIVe siècle, Tombouctou occupait, comme centre intellectuel, une
situation particulièrement brillante. Sa’di rapporte qu’un savant arabe
nommé Et-Temimi, rencontré au Hidjaz par Kankan-Moussa et venu avec lui
à Tombouctou, s’aperçut que les jurisconsultes de cette ville soudanaise
étaient plus versés que lui-même en matière de droit et que, avant de
pouvoir soutenir avec eux aucune discussion, il dut aller perfectionner
ses lumières à Fez.

Ce fut Kankan-Moussa, empereur de Mali, qui fit bâtir, en 1325, la
grande mosquée (_dyinguer-ber_) de Tombouctou, par le poète Es-Sahéli,
ainsi que je l’ai dit plus haut. Le cadi El-Akib, de la famille des
Akit, qui vécut de 1507 à 1583, fit démolir le bâtiment dû à Es-Sahéli,
lequel tombait de vétusté, et fit construire sur le même emplacement une
nouvelle mosquée, beaucoup plus grande, dont les restes sont encore
visibles aujourd’hui[254]. Les _imâm_ de la grande mosquée furent
d’abord des Nègres, depuis le temps de Kankan-Moussa (1325) jusqu’au
règne du roi touareg Akil (1433-68). Le dernier imâm nègre, qui était en
même temps cadi, s’appelait Kâteb-Moussa ; après avoir accompli le saint
pèlerinage, il mourut, chargé d’années, vers la fin du règne d’Akil. Son
successeur, le premier _imâm_ blanc, était originaire de Tabalbalet et
s’appelait pour cela Abdallah-el-Balbali ; il épousa une femme peule
nommée Aïssata ou Aïcha et en eut une fille, Nana-Biro Touré, dont la
fille à son tour enfanta le père de Sa’di, auteur du _Tarikh-es-Soudân_.
Le second _imâm_ blanc fut un homme du Touat, le troisième était
originaire du Fezzân, etc. Jusqu’à l’époque actuelle, les _imâm_ de la
grande mosquée n’ont pas cessé d’être d’origine arabe ou berbère.

Quant à la mosquée dite de _Sankoré_, elle fut bâtie, à une date
inconnue, grâce aux libéralités d’une femme aussi pieuse que riche et
généreuse. Les _imâm_ de cette mosquée ont toujours été de race
blanche : au début, ils appartenaient à la famille des Akit[255],
ensuite ils furent choisis parmi des savants ou des pieux personnages
originaires du Maghreb ou du Fezzân.

Une troisième mosquée, dite de _Sidi-Yahia_ en l’honneur de l’ancêtre
des Bekkaï, fut commencée, sous le roi Akil, par Mohammed-Naddi, alors
maire de Tombouctou, et terminée au début du XVIe siècle par Omar
Komdiago, frère du premier _askia_ de Gao.

Parmi les plus illustres personnages nés à Tombouctou, il convient de
citer les deux maîtres de la littérature arabe soudanaise, _Ahmed Bâba_
et _Sa’di_. Le premier est antérieur au second, puisqu’il se trouvait à
Tombouctou lors de l’entrée de Djouder dans cette ville (1591), tandis
que Sa’di ne naquit qu’en 1596. Le père d’Ahmed Bâba, nommé lui-même
_Ahmed_, avait été un jurisconsulte fort remarquable ; l’un de ses
disciples, contemporain d’Ahmed Bâba mais bien plus âgé que lui, fut, au
témoignage de ce dernier, le savant de beaucoup le plus instruit et le
meilleur professeur de son époque : c’était un Mandingue nommé _Mohammed
Barhayorho_ ; lorsqu’Ahmed Bâba eut perdu son père, en 1583, il alla se
perfectionner dans la science et les lettres en assistant aux leçons de
ce Mohammed Barhayorho qui, né en 1524, mourut en 1593 alors qu’Ahmed
Bâba était encore jeune. Nous avons vu qu’Ahmed Bâba avait été emmené en
captivité au Maroc en 1594, sous le gouvernement du pacha Mahmoud-ben-
Zergoun, en même temps que le célèbre cadi _Abou-Hafs Omar_ ; emprisonné
à Marrakech par Moulaï Ahmed, il fut rendu à la liberté en 1607 par
Moulaï Zidân et revint la même année à Tombouctou, où il mourut[256].

J’ai dit que, d’abord englobée dans l’empire de Mali de 1325 à 1433, la
ville de Tombouctou avait appartenu aux Touareg de 1433 à 1468, puis
avait fait partie de l’empire de Gao de 1468 à 1591.

Léon l’Africain, qui visita Tombouctou vers 1507 sous le règne de
l’_askia_ Mohammed I, nous a laissé une intéressante description de
cette ville, telle qu’elle se présentait au début du XVIe siècle. Tout
d’abord il signale qu’elle ne renfermait alors que des huttes en torchis
recouvertes de paille, à l’exception des deux édifices en pierres
maçonnées — ou plutôt en briques — bâtis par Es-Sahéli, et sans doute
aussi des deux mosquées de Sankoré et de Sidi-Yahia, dont la seconde fut
achevée vers cette époque. Par contre, on y voyait déjà de nombreuses
boutiques de marchands et d’artisans, et les tisserands y pullulaient.
Des femmes esclaves étaient chargées de la vente des vivres et se
montraient en public le visage découvert, tandis que les dames nobles
avaient toujours la figure voilée. On trouvait à acheter des tissus
d’Europe, importés par les commerçants de Barbarie, du bétail, du lait
et du beurre en abondance, ainsi que des grains ; le sel, qui provenait
de Teghazza, était fort cher. On se servait comme monnaie de pièces et
de poudre d’or, mais, pour les petits achats, on usait de cauries
importés d’Asie et arrivant au Soudan par le Maghreb ; 400 cauries
représentaient un « ducat » du pays[257] et 6 ducats et 2/3 faisaient
une once romaine.

Léon rapporte encore que l’on dansait souvent dans les rues jusqu’à une
heure du matin, que les incendies étaient fréquents en raison du mode de
couverture des maisons et qu’on ne buvait que de l’eau de puits. Le
« roi » de Tombouctou — c’est-à-dire l’administrateur ou maire de la
ville — ne se déplaçait qu’à chameau, escorté de cavaliers et paré de
bijoux d’or ; les gens qui venaient lui demander une faveur le saluaient
en s’agenouillant devant lui et en se répandant de la poussière sur la
tête. La ville était interdite aux Juifs, mais par contre on y avait un
grand respect pour les docteurs musulmans, les lettrés y étaient en
grand honneur et on se disputait à prix d’or les manuscrits arabes
apportés de l’Afrique du Nord[258].

Chaque fois qu’il s’agissait de percevoir les impôts en dehors de la
ville, le chef de Tombouctou organisait une colonne militaire ; il
disposait à cet effet de 3.000 cavaliers et d’un grand nombre de
fantassins armés d’arcs et de flèches empoisonnées. On usait des
chameaux pour les voyages et les transports, mais les chevaux étaient
les seules montures employées à la guerre ; ces chevaux étaient, ou bien
des animaux nés dans le pays, de petite taille ou de peu de fonds, ou
bien des bêtes importées de Barbarie, les seules qui eussent une réelle
valeur. Comme les bons chevaux étaient rares, le chef de la ville avait
coutume, chaque fois qu’il en arrivait plus de douze à Tombouctou, de
prendre pour lui le meilleur animal du lot, qu’il payait du reste à sa
valeur.

Kabara, situé, dit Léon, à douze milles de Tombouctou sur un bras du
Niger, était le port où s’embarquaient les marchands pour se rendre à
Dienné et à Mali. Le chef de Tombouctou y était représenté par un
gouverneur qui réglait les litiges entre les gens de diverses
nationalités se rencontrant en ce point.

Tombouctou fut, comme nous l’avons vu, la capitale du pachalik marocain
de 1591 à 1780, en même temps que la résidence habituelle de l’_askia_
du Nord. Mais en réalité la ville devint, dès 1670 environ, une
dépendance de l’empire banmana de Ségou, tout en demeurant exposée aux
pillages et aux caprices des nomades de la contrée (Bérabich, Kounta,
Peuls et surtout Touareg). Réunie au royaume peul du Massina en 1826 par
Sékou-Hamadou, elle devint indépendante, sous la protection suzeraine de
la famille kounta des Bekkaï, lors de la prise de Hamdallahi par El-
hadj-Omar en 1862. L’influence des Touareg Kel-Antassar supplanta
ensuite celle des Kounta et se trouvait prédominante lorsque, en 1893,
nous prîmes possession de la ville ; l’autorité des Kel Antassar
cependant ne suffisait pas à protéger les environs de Tombouctou contre
les pillages des Bérabich, auxquels les gens de la ville payaient tribut
pour garantir la sécurité des caravanes.

Tombouctou compte à l’heure actuelle environ 5.800 habitants fixes, tous
musulmans, auxquels il convient d’ajouter une population flottante
variant de 2 à 4.000 individus selon les époques de l’année. Les
habitants fixes sont en grande majorité des Songaï, divisés en nobles ou
_Arma_ (ceux qui se prétendent d’origine marocaine) et en _Gabibi_ (ceux
d’origine purement nègre) ; à côté d’eux sont les _Alfa_[259] ou
savants, qui appartiennent à toutes les races du Soudan et de l’Afrique
du Nord. Parmi la population flottante, on remarque des Arabes du
Maghreb et de la Tripolitaine, des Maures Kounta et Bérabich, des
Touareg, des Peuls, des Banmana, etc. La langue courante est le songaï,
mais l’arabe est parlé dans certains quartiers par un très grand nombre
de personnes.

Au moment de notre occupation, la ville était divisée en sept quartiers
principaux ou _farandi_, appelés : _Yobou-ber_ (le grand marché) ;
_Sangoungou_ (le ventre du chef), qu’habitaient les gens de Ghadamès et
de Tripoli ; _Sankoré_ ou mieux _Sankoreï_ (le chef blanc, parce que le
chef du quartier était toujours autrefois un homme de race blanche), où
se trouve la mosquée qui a pris le nom du quartier et où habitaient
surtout des Alfa et des Arma ; _Sareï-keïna_ (le petit cimetière),
quartier des Kounta ; _Yobou-keïna_ (le petit marché), où Es-Sahéli
avait bâti le palais de Mâdougou ; _Badyindé_ (fossé de la destruction),
quartier qui était autrefois inondé de temps à autre par un reflux des
eaux du Niger, ce qui motiva le détournement du chenal venant aboutir en
cet endroit ; enfin _Dyinguer-ber_ (la grande mosquée).

2o _La ville de Dienné._ — Je ne reviendrai pas ici sur les
circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fondation de Dienné :
je rappellerai seulement qu’après une ébauche de colonisation remontant
à la fin du VIIe siècle, le premier établissement des Soninké dans le
quartier de Dioboro eut lieu vers l’an 800 sous la direction d’Adyini
Kounaté et que la ville fut définitivement fondée vers 1250 par des
Soninké-Nono conduits par un chef du clan des Mana[260]. Le commandement
de Dienné a toujours appartenu depuis à la famille de ce chef.

_Komboro Mana_, vingt-sixième chef de Dienné depuis Adyini Kounaté, se
convertit à l’islamisme vers l’an 1300 et entraîna dans son mouvement de
conversion la majorité des Diennéens ; ce serait lui qui aurait fait
bâtir la première mosquée de la ville par un Marocain nommé _Maloum-
Idris_, contemporain et peut-être ami ou serviteur d’Es-Sahéli, lequel
construisit vers la même époque (1325) la première mosquée de
Tombouctou[261]. La grande mosquée actuelle de Dienné a été élevée sur
l’emplacement où, naguère encore, on montrait les ruines d’un édifice
ayant remplacé celui dû à Maloum-Idris[262].

Nous avons vu que Dienné réussit à conserver son indépendance jusque
vers 1473, époque à laquelle la ville fut incorporée à l’empire de Gao.
Avant cette date, elle était le chef-lieu d’une sorte de petit Etat dont
le territoire s’étendait du Nord au Sud depuis Kakagnan (près et au Sud
du Débo) jusqu’à Diéou (au Sud de Dienné et à proximité du Ouoron,
canton nord du Karadougou), et de l’Ouest à l’Est depuis Tini (localité
sans doute voisine de Diafarabé) jusqu’aux montagnes du Tombola (falaise
de Bandiagara). Le chef de Dienné protégeait son territoire contre les
incursions possibles du dehors au moyen de 24 officiers ou chefs de
bandes, dont douze étaient installés à l’Ouest de la ville, du côté de
Séna (près et au Nord-Est de Séla), sous le commandement du _Séna-
faran_, avec mission de surveiller les armées du Mali, tandis que les
douze autres étaient postés sur la rive droite du Bani.

Sous Sonni Ali-Ber et sous les _askia_, Dienné fit partie intégrante de
l’empire de Gao. Lors de la conquête marocaine, la ville dépendit de
Tombouctou et son territoire fut commandé par un caïd. Au moment de la
décadence de la domination marocaine, ce caïd, devenu un simple notable
arma, se rendit à peu près indépendant du pacha de Tombouctou, mais il
lui fallut compter avec les Banmana de Ségou et avec les Peuls du
Massina. Enfin Dienné fut prise vers 1815 par Sékou-Hamadou et annexée
officiellement au royaume peul du Massina, pour passer en 1861 à
l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar et être emportée d’assaut en 1893 par
le colonel Archinard.

Dienné fut de tout temps fréquentée par de nombreux étrangers qui y
venaient de partout, soit pour s’y livrer au commerce soit pour s’y
instruire dans les sciences musulmanes. Parmi les savants qui
illustrèrent cette ville, Sa’di nous cite : _Mori-Maga_ « le Kananké »,
qui était sans doute un Peul et qui professa au XVe siècle ; _Fodié
Mohammed Sânou_ « le Ouangari », probablement un Mandingue ou un
Dioula[263], qui fut le premier cadi régulier de Dienné[264] et qui
vivait au XVIe siècle ; _El-Abbâs Guibi_ (ou Kibbi), autre cadi de
Dienné également « Ouangari », c’est-à-dire Soninké, Dioula ou
Mandingue ; _Mahmoud Barhayorho_, qui succéda comme cadi au précédent en
1552 et fut le père des deux célèbres jurisconsultes de Tombouctou,
Mohammed et Ahmed Barhayorho, d’origine mandingue comme Mahmoud ;
_Modibbo Bakari Taraoré_, d’origine soninké, mandingue ou banmana
d’après son nom de clan, qui appartenait à la famille du chef du
Karadougou et qui fut également cadi ; _Mohammed Bamba Konaté_,
d’origine soninké ou dioula, qui succéda au précédent et fut le dernier
cadi de Dienné avant la conquête marocaine. De tous les personnages
cités par Sa’di comme ayant illustré Dienné, un seul est mentionné comme
étant originaire de cette ville : le cadi Ahmed Torfo.

On a voulu parfois faire dériver du nom de la ville de Dienné — nom qui
se prononce également _Guienné_ — le mot « Guinée », employé autrefois
pour désigner le Soudan Occidental et appliqué depuis plus spécialement
à la région côtière. Je croirais plus volontiers que _Guinée_ est
l’équivalent exact de _Soudan_, le premier de ces mots ayant été
emprunté au berbère comme le second l’a été à l’arabe. On sait que le
mot « Soudan » vient de l’expression arabe _blad-es-Soudân_ « pays des
Noirs » et que les Arabes eux-mêmes ont fait de _Soudân_ — qui signifie
proprement « les Noirs » — un terme géographique (_tarikh-es-Soudân_,
histoire du Soudan, c’est-à-dire du pays des Noirs) ; ils en ont même
formé l’ethnique _soudâni_, qui veut dire « un homme du pays des
Noirs », sans qu’il s’agisse nécessairement d’un Nègre, et le mot
_soudânia_, que l’on emploie au Maghreb pour désigner une langue
soudanaise quelconque. Or, en berbère et notamment dans le dialecte
chleuh usité au Maroc, « noir » se dit _aguinaou_[265], pluriel
_iguinaouen_, d’où l’expression _akal-n-iguinaouen_ « pays des Noirs »,
traduction exacte de _blad-es-Soudân_, qu’emploient les Berbères pour
désigner le Soudan. Ce mot est même passé dans l’arabe vulgaire du
Maghreb sous les formes _guennaoui_, servant à désigner un « Nègre », et
_guennaouiya_, voulant dire « langue soudanaise ». Il me paraît
vraisemblable par suite que le mot « Guinée » nous soit venu des
Berbères marocains par l’intermédiaire des premiers navigateurs
portugais qui relâchèrent sur la côte atlantique du Maroc : ces
navigateurs, ayant demandé aux indigènes riverains le nom des pays du
Sud, s’entendirent répondre _akal-n-iguinaouen_, qu’ils traduisirent par
« pays de Guinée », en orthographiant ce dernier mot _Ginoa_ ou _Genoa_,
forme qui se rapproche très sensiblement, dans la bouche d’un Portugais,
de la prononciation berbère et surtout du mot berbère arabisé employé
par certains auteurs pour désigner le Soudan (voir la note précédente).

Le terme « Guinée » est d’ailleurs bien antérieur au nom de Dienné : le
géographe arabe Zohri divisait l’Afrique intertropicale en trois
régions : _Guinaoua_ (Guinée), _Koukaoua_ (Bornou et Kanem) et _Habech_
(Abyssinie) ; pour lui « Guinée » était évidemment synonyme de « Soudan
occidental » et n’avait certainement aucun rapport avec le nom de
Dienné, si l’on veut bien se rappeler qu’il écrivait vers 1137, c’est-à-
dire plus d’un siècle avant la fondation définitive de Dienné et
l’imposition de ce nom à la colonie soninké de Dioboro[266].

Ce qui a amené à faire dériver « Guinée » de Dienné est sans doute le
fait que Léon l’Africain, parlant d’un « royaume de Ghinée » qu’il situe
le long du Niger au Sud de Oualata, au couchant de Tombouctou et au Nord
de Mali — c’est-à-dire, d’une façon très approximative du reste, dans la
région où se trouve Dienné —, dit : « Ce second royaume est appelé par
nos marchans (lisez « par les marchands du Maghreb ») _Gheneoa_, mais
ceux de Gennes, Portugal et Europe, qui n’en ont entiere cognoissance,
l’appellent _Ghinea_ »[267]. A mon avis, si Léon plaçait assurément
Dienné dans son « royaume de Ghinée »[268], il donnait au terme
_Gheneoa_ ou _Ghinea_ la même signification que Zohri : cela seul peut
expliquer le passage où il avance qu’une partie de la « Ghinée » est
_sur l’Océan_, à l’endroit « où le Niger (lisez « le Sénégal ») se rend
dans iceluy ».

[Illustration : Carte 15. — La domination marocaine au Soudan.]


[Note 218 : Voir plus haut, page 116.]

[Note 219 : Voir plus haut, page 115.]

[Note 220 : Rive gauche du Niger, à l’Est du Dallol Maouri.]

[Note 221 : Près et en amont du confluent du Niger et du Dallol Maouri.]

[Note 222 : Les personnes arrêtées à Tintyi avec Mohammed-Gao étaient au
nombre de 83 ; on raconte que le premier _askia_, Mohammed Touré, après
avoir vaincu Sonni Ali, avait arrêté le même nombre de personnes dans la
même localité, après leur avoir accordé l’_amân_ sous la foi du serment,
et que l’acte de Mahmoud fut une punition céleste de l’acte commis cent
ans auparavant par Mohammed Touré.]

[Note 223 : Il y eut, à partir de cette époque, deux _askia_ : l’un,
nommé par les Marocains, n’était qu’un instrument entre les mains de ces
derniers pour leurs relations avec les indigènes du Nord de la Boucle et
de la région de Tombouctou ; l’autre, successeur de Mohammed-Gao au
Dendi, exerçait un pouvoir réel sur les Songaï du Sud.]

[Note 224 : A moins qu’il ne s’agisse d’un autre Garou, situé à côté de
Malo, au Sud et près de Tillabéry, c’est-à-dire bien plus en amont.]

[Note 225 : Victoire remportée le 12 avril 1591 par Djouder sur Issihak
II.]

[Note 226 : Voir la note [206], page 225.]

[Note 227 : Ou de Kala (Sokolo).]

[Note 228 : Sa’di prétend que Mahmoud, au cours de cette expédition,
s’empara de Hombori et de _Daanka_ (peut être Diankabo ?).]

[Note 229 : Précédemment, Ammar avait conduit au Soudan mille hommes de
renfort, dont 500 renégats chrétiens et 500 Maures Andalous, chaque
groupe suivant un chemin spécial, en raison du manque d’eau, dans la
traversée de l’Azaouad ; les Andalous s’égarèrent et périrent tous et,
seuls, les renégats chrétiens arrivèrent à destination. Ceci donne un
exemple du déchet que devraient subir les troupes marocaines envoyées
sur le Niger.]

[Note 230 : El-Hassân mourut en 1607 et fut remplacé comme _amîn_ par
son fils Amer.]

[Note 231 : A l’occasion de son avènement, Moulaï Zidân rendit la
liberté à l’écrivain Ahmed Bâba, de Tombouctou, qui avait été emmené en
captivité au Maroc en même temps que le cadi Abou-Hafs Omar ; Ahmed Bâba
revint à Tombouctou et y mourut par la suite. Sa’di avait onze ans au
moment du retour d’Ahmed Bâba à Tombouctou (8 avril 1607).]

[Note 232 : Ces sultans furent Moulaï Zidân (1607-27), Abou-Merouân
Abdelmalek (1627-31), Abou-Abdallah El-Oualid (1631-36), Mohammed-ech-
Cheikh (1636-54) et El-Abbâs (1654-64).]

[Note 233 : Voir chap. VIII, p. 229. A Hammou avaient succédé : Youssof
(1622-27), Ibrahim (1627-28) et Ali-ben-Abdelkader (1628-32).]

[Note 234 : Ce Hamadi-Bilal était un chef de Peuls nomades et non pas un
Tombo.]

[Note 235 : Koïra-Tao signifie en songaï « village neuf ».]

[Note 236 : En 1653, Mohammed, frère de l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_,
fut opéré heureusement de la cataracte à Tombouctou par le médecin
Ibrahim, originaire du Sous ; le prix de l’opération — 33 _mitskal_ et
un tiers en poudre d’or — fut payé par le pacha Ahmed-ben-Haddou.]

[Note 237 : Il semble que Gounguia était l’extrême limite de la
domination marocaine dans la direction du Sud-Est.]

[Note 238 : C’est sous le règne de Mohammed-ben-Ahmed que Sa’di termina
son ouvrage ; les renseignements postérieurs à 1655 ont été puisés dans
le _Tedzkiret-en-Nisiân_, dont l’auteur anonyme, originaire sans doute
du Massina, naquit en 1700 et acheva d’écrire en 1751.]

[Note 239 : C’est en 1660, la dernière année de son gouvernement, que le
pacha Bouya, ancien lieutenant-général, se proclama sultan et fit faire
le prône en son nom par les _imâm_ de Tombouctou et de Goundam ; à
partir du 15 mars 1660, on fit régulièrement le prône au nom du pacha
régnant.]

[Note 240 : Sauf l’_askia_ Bakari, qui régna de 1702 à 1705, et qui fut
proclamé par les indigènes sans que son choix ait été ratifié par le
pacha.]

[Note 241 : 1er vol., pages 247 et 248.]

[Note 242 : Ou Nasser-et-Telemsâni, qui est donné comme ayant régné soit
jusqu’en 1669 seulement, soit jusqu’en 1672.]

[Note 243 : Tombouctou fut désolé par la peste en cette même année
1688.]

[Note 244 : C’est-à-dire « le Blanc » : le _Tedzkiret_ nous dit qu’il
était beau de visage et de teint brun, c’est-à-dire qu’il n’était pas
complètement nègre.]

[Note 245 : Le caïd du Guimbala avait fait dire au pacha que les Bambara
du Débo avaient menacé d’attaquer Koreï, alors qu’au contraire ils
avaient proposé de se soumettre. Il semble que le _Tarikh-es-Soudân_ et
le _Tedzkiret_ donnent communément le nom de _Ouangara_ aux musulmans
des pays faisant ou ayant fait partie de l’empire de Mali et celui de
_Bambara_ aux païens des mêmes contrées, sans distinction de peuple ni
de tribu, au moins en ce qui concerne ce dernier terme.]

[Note 246 : Sous les pachas qui se succédèrent de 1660 à 1750, de
nombreuses expéditions furent dirigées contre les Touareg, le plus
souvent infructueuses ; les populations sédentaires riveraines du Niger,
d’autre part, furent pillées fréquemment par les Oulmidden et les Kel-
Tadmekket. Les pachas faisaient aussi couramment des expéditions contre
les Peuls de la Boucle, dans le but de se procurer du bétail de
boucherie et des vaches laitières.]

[Note 247 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 43 à 47.]

[Note 248 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 72 et 73.]

[Note 249 : De Tombouctou, on avait entendu la fusillade du combat de
Togaya ; ce dernier point doit être placé près de Korioumé.]

[Note 250 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 116 à 119.]

[Note 251 : Pour de plus amples détails sur certains points, consulter
les monographies du Père Hacquard (Tombouctou) et de M. Ch. Monteil
(Dienné).]

[Note 252 : Tirakka, qui se trouvait non loin de l’emplacement de
Tombouctou, existait bien avant cette dernière ville et était, avant le
développement de celle-ci, le centre des opérations commerciales du
Niger moyen. Ces opérations se transportèrent à Tombouctou sans doute au
XIIIe siècle et s’y maintinrent par la suite. « Les marchands de
Barbarie et de l’Egypte, dit Marmol, vont à _Tombut_ chercher l’or de
_tibar_ (c’est-à-dire « la poudre d’or », _tibr_ en arabe) qui vient de
la province des _Mandinga_ ou _Manienga_ ; ce commerce était autrefois
en la ville de _Geni_ ou _Geneoa_ (Ghana, plutôt que Dienné) qui est
plus proche du couchant ; y venaient les _Çaragolles_ (Soninké), les
_Fulles_ (Peuls et Toucouleurs), les _Ialofes_ (Ouolofs) et les
_Sénègues_ (Zenaga) ». D’après Léon l’Africain, c’est sous Sonni Ali-Ber
(fin du XVe siècle) que les marchands maghrébins installés à Oualata se
transportèrent à Tombouctou et à Gao et que commença le déclin de
Oualata. Pour le tableau de la prospérité de Tombouctou, consulter le
_Tarikh-es-Soudân_, pages 36 et 37 de la traduction.]

[Note 253 : Un trisaïeul d’Ahmed Bâba, nommé Abou-Abdallah, fut cadi de
Tombouctou sous la domination du roi touareg Akil (1433 à 1468) ; la
famille des Akit, en venant de Ghana, s’était fixée d’abord au Massina,
mais Mohammed Akit, père de l’arrière-grand-père d’Ahmed Bâba, par haine
des Peuls et par crainte que les siens contractassent des alliances avec
ces païens, quitta le Massina, alla d’abord à Oualata, puis à Ras-el-Ma,
et enfin se fixa à Tombouctou du temps du roi Akil. C’est à la même
époque que vint à Tombouctou Sidi-Yahia, l’ancêtre de la famille arabe
des Bekkaï.]

[Note 254 : Quant au « palais » construit par Es-Sahéli, il n’en reste
plus aucune trace ; il se trouvait probablement là où se tenait encore,
au temps de Barth, le marché à la viande.]

[Note 255 : Cette famille n’étant venue à Tombouctou qu’au XVe siècle,
il s’ensuit que la mosquée de Sankoré est postérieure d’un siècle au
moins à la grande mosquée.]

[Note 256 : On sait que, sur la foi de renseignements erronés fournis à
Barth, on a longtemps attribué en Europe à Ahmed Bâba la paternité du
_Tarikh-es-Soudân_ ; c’est M. Houdas qui, à la lecture du manuscrit
complet de cet ouvrage, a découvert le premier que son auteur était
Abderrahmân-es-Sa’di.]

[Note 257 : Aujourd’hui 400 cauries représentent généralement cinquante
centimes.]

[Note 258 : D’après Ahmed Bâba, la majorité des habitants de Tombouctou
professait encore le paganisme au XVIe siècle ; les musulmans étaient
concentrés dans un quartier entouré de murs où logeaient également les
Arabes et les Berbères de passage.]

[Note 259 : Abréviation probable de l’arabe _al-fakih_ « le
jurisconsulte ».]

[Note 260 : Premier vol., pages 257, 263, 269 et 270.]

[Note 261 : Une tradition attribue au même Maloum-Idris la construction
du palais impérial de Ségou-koro, sous le règne de Biton-Kouloubali, et
ajoute que ce dernier, une fois l’édifice achevé, aurait fait assassiner
l’architecte pour l’empêcher d’élever ailleurs un palais semblable au
sien. Comme l’avènement de Biton eut lieu au plus tôt dans la seconde
moitié du XVIIe siècle, il est nécessaire d’interpréter cette tradition
en faisant de l’architecte du palais de Ségou-koro un simple
continuateur de l’art d’Es-Sahéli et de Maloum-Idris, c’est-à-dire sans
doute quelque maître-maçon que Biton avait fait venir de Dienné.]

[Note 262 : Lire d’intéressants détails sur Dienné dans le _Tarikh-es-
Soudân_, pages 22 à 25 de la traduction.]

[Note 263 : _Sânou_ est aujourd’hui un nom de clan porté surtout par les
Dioula ; Sa’di nous apprend que Fodié Mohammed était né à _Bitou_, ville
ou village qui se trouvait d’après le même auteur dans un pays
aurifère : on a voulu identifier ce Bitou avec la ville de Boutoukou,
Bondoukou ou Gottogo (Côte d’Ivoire), qui ne remonte d’ailleurs qu’au
XVe siècle et a succédé à la ville plus ancienne de Bégho (Côte d’Or
actuelle) ; il existe un Bitou au Sud-Est du Mossi, relativement proche
des mines d’or du pays achanti ; il est possible aussi qu’il faille
placer le Bitou du _Tarikh-es-Soudân_ dans le « Ouangara », c’est-à-dire
dans les contrées aurifères du Bambouk, du Gangaran ou du Manding.]

[Note 264 : Avant lui les procès se plaidaient devant l’_imâm_ de la
grande mosquée, ainsi que la chose a lieu de nos jours encore dans
beaucoup de localités musulmanes du Soudan.]

[Note 265 : L’une des portes de Marrakech, édifiée en 1194, porte le nom
de _Bab-aguinaou_, qui est traduit « porte du Nègre » par les
indigènes ; Zohri, géographe arabe du XIIe siècle, emploie, pour
désigner le « pays des Noirs », un mot qu’il écrit tantôt _Ganaoua_ et
tantôt _Guinaoua_ (_Kitabou-Djografia_, manuscr. 2220 de la Bibl. Nat.,
folio 7 recto ligne 7, folio 19 recto ligne 12, folio 53 verso et folio
54 recto). Ces renseignements m’ont été communiqués par M. le professeur
Houdas. — A rapprocher de l’article de Yakout intitulé _Guinaoua_ ou
_Kinaoua_, et relatif à une tribu berbère habitant au voisinage du pays
des Noirs, près du territoire de Ghana.]

[Note 266 : Si l’on voulait faire dériver « Guinée » du nom d’une ville
africaine, il serait plus logique de faire venir ce mot du nom de Ghana,
qui est citée par le même Zohri comme la ville principale de la
_Guinaoua_. Mais je n’accepterais pas davantage cette étymologie, ne
serait-ce qu’à cause de la différence des orthographes adoptées par
Zohri, qui écrit _Guinaoua_ par un _kef_, un _noun_, un _alif_, un
_ouaou_ et un _ta-merboutha_, tandis qu’il écrit _Ghana_ par un _ghain_,
un _alif_, un _noun_ et un _ta-merboutha_.]

[Note 267 : Edition Schefer, 3e vol., page 288.]

[Note 268 : C’est bien en effet de Dienné que Léon entend parler
lorsqu’il dit : « Il n’y a cité ny chateau, hors mis un grand vilage
auquel le seigneur fait sa résidence, avec les prestres, docteurs,
marchans et autres gens d’autorité, qui ont leurs logis bastis en
manière d’hameaux et blanchis de craye et couvers de paille... Ce
vilage, par l’espace de troys moys de l’an (qui sont juillet, aoust et
septembre) se void en forme d’une ile, pour ce qu’en ce temps là, le
Niger se deborde ne plus ne moins que fait le Nil. Et alors les marchans
de Tombut conduisent leur marchandise en petites barques fort étroites
et faites de la moitié d’un pied d’arbre creusé, etc. » (Edition
Schefer, 3e vol., pages 289-290).]




                               CHAPITRE X

              =Les empires banmana de Ségou et du Kaarta
                        (XVIIe au XIXe siècles).=


                 =I. — L’empire de Ségou= (1660-1861).


1o _Les origines._ — A partir du XIIIe siècle sans doute[269], les
Banmana, descendant les vallées du Niger et du Bani, firent leur
apparition dans les pays situés à l’Est de Ségou et peu à peu, soit en
occupant des contrées jusque là désertes, soit en se mélangeant à des
Mandingues, des Sénoufo et des Bobo et en les absorbant progressivement,
ils arrivèrent à former la majorité de la population dans ces provinces
de l’empire de Mali voisines de Dienné dont Sa’di nous a donné une
description sommaire : le Sibiridougou, le Bendougou et le Karadougou.
L’un de leurs clans principaux, celui des _Kouloubali_, s’était établi
dans la région comprise entre Barouéli et la rive droite du Niger et,
vers l’an 1600, le chef de ce clan, nommé _Kaladian_, se fixa à
_Markadougouba_, près et en aval du poste actuel de Ségou ; comme les
autres villages de la contrée, Markadougouba faisait encore partie, au
moins théoriquement, de l’empire de Mali, mais il était alors placé sous
la dépendance effective de Dienné, qui venait de se soumettre aux
Marocains.

Vers 1620, Kaladian mourut ; l’un de ses fils, _Notémé_, demeura à
Markadougouba ; un autre, appelé _Danfassari_, établit sa résidence à
_Ségou-koro_ et y jeta les bases d’un Etat indépendant. _Souma_, fils de
Danfassari, succéda à son père et réussit à étendre son autorité sur
tous les villages peuplés de Banmana qui se trouvaient compris dans le
triangle Ségou-Barouéli-Garo ; il régna sans doute de 1645 à 1660
environ, et eut pour successeur son fils Fotigué, dit _Biton_, véritable
fondateur de l’empire de Ségou.

2o _Dynastie des Kouloubali_ (1660-1740). — _Biton Kouloubali_
transforma en un Etat puissant le petit royaume fondé par son grand-
père. Son avènement doit se placer entre 1660 et 1670. A cette époque,
ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, l’autorité des pachas
de Tombouctou était devenue bien précaire et, comme ils avaient trop à
faire en se contentant de lutter pour maintenir leur pouvoir, ils ne
pouvaient plus envoyer de troupes pour soutenir leurs caïds ; aussi le
caïd de Dienné, comme les autres, n’exerçait plus son commandement que
dans les environs immédiats de sa résidence. Comme, d’autre part,
l’empire de Mali n’avait pu se relever des coups que lui avaient portés
les _askia_ de Gao durant le XVIe siècle, les Banmana jouissaient d’une
réelle indépendance de fait et il était facile à un chef entreprenant
comme Biton de créer à son profit un nouvel empire soudanais. Il le fit
avec une célérité et un succès remarquables.

Cependant l’empereur de Mali, Mama-Maghan Keïta[270], effrayé du
prestige naissant de Biton, voulut l’anéantir à ses débuts et il passa
sur la rive droite du Niger à la tête de tout ce qu’il avait pu recruter
en fait de troupes, pour aller attaquer Ségou-koro. Biton fit entourer
d’un mur sa capitale, y construisit une sorte de forteresse et attendit
l’ennemi de pied ferme. L’empereur de Mali vint mettre le siège devant
la ville vers 1667, mais, au bout de trois ans, n’ayant pas réussi à
obtenir le moindre avantage et se voyant abandonné du plus grand nombre
de ses partisans, il se retira et reprit le chemin de sa résidence.
Biton sortit alors de sa forteresse et poursuivit son adversaire
jusqu’en face de Mali à peu près ; Mama-Maghan, acculé au fleuve, n’osa
pas accepter le combat et fit la paix avec Biton, jurant de ne plus
s’avancer désormais en aval de Mali, tandis que l’empereur de Ségou, de
son côté, promit de ne pas aller, du côté d’amont, plus loin que Niamina
(1669-1670). Ce serait à la suite de ce piteux échec que le souverain
mandingue aurait abandonné sa résidence de Mali pour se reporter plus au
Sud, à Kangaba, berceau de sa famille, ramenant ainsi l’empire de Mali
aux proportions d’un simple petit royaume isolé.

Délivré ainsi de tout souci du côté du seul rival qu’il pouvait
craindre, Biton songea à accroître sa puissance en asseyant son autorité
sur les deux rives du Niger. Pour atteindre ce but, il voulut d’abord se
constituer une armée solide et toute à sa dévotion, et voici le procédé
qu’il employa : lorsqu’un criminel était condamné à une amende, Biton
payait cette amende de ses propres deniers et le criminel devenait de
droit son esclave ; s’il s’agissait d’un condamné à mort, Biton le
graciait, avec un résultat identique ; lorsqu’un de ses sujets ne
pouvait arriver à acquitter son impôt, le monarque libérait le
contribuable insolvable de sa dette envers l’Etat à condition qu’il se
constituât son esclave ou — s’il était trop âgé — qu’il mît un de ses
fils à la disposition du souverain. Quel que fût le cas, l’homme ainsi
privé de sa liberté individuelle devenait la chose de l’empereur,
prenait le nom de _ton-dion_, c’est-à-dire « esclave de la compagnie
réglementée » ou « esclave de la loi, captif légal », et était
immédiatement enrôlé sous les drapeaux. Les _tondion_ formèrent ainsi
une sorte de garde impériale dont le souverain était le véritable
maître ; peu à peu, leur nombre s’accroissant par des engagements
volontaires, ils constituèrent une réelle armée permanente, divisée en
plusieurs compagnies dont les chefs furent d’abord les premiers
_tondion_ et ensuite leurs descendants[271].

Après avoir organisé ainsi son armée, Biton voulut aussi se créer une
flottille et un corps d’ingénieurs et, pour cela, militarisa les Somono.
Ceux-ci n’étaient pas encore très nombreux ; l’empereur leur donna une
grande quantité d’esclaves, en leur enjoignant d’apprendre à ces
derniers l’art de construire les pirogues et de les diriger et celui de
capturer le poisson. Ces esclaves furent d’ailleurs traités sur le même
pied que les hommes libres, mais, en échange, ils devaient acquitter un
impôt en cauries, fournir un contingent à l’armée, construire et
entretenir les enceintes des villes fortifiées, faire le service des
courriers impériaux et des passages et transports de troupes. D’autre
part, les Somono reçurent le monopole de la navigation et de la pêche
sur le Niger et Biton leur reconnut le droit de percevoir pour eux-mêmes
les taxes de passage et de transport des particuliers.

Cependant ce conquérant doublé d’un organisateur remarquable avait des
instincts de despote : il persécuta cruellement ceux de ses compatriotes
qui n’appartenaient pas au même clan que lui ; beaucoup parmi ces
derniers (Taraoré et Diara notamment), comme aussi parmi les Kouloubali
de la branche aînée, dits _Massassi_[272], quittèrent la région de
Ségou, franchirent le Niger et allèrent s’établir dans des pays que
Biton n’avait pas annexés à son empire, en vertu, sans doute, de la
convention passée entre lui et l’empereur de Mali (Bélédougou, Kaniaga,
Niamala, Kaarta) : ce fut là l’origine du second empire banmana, dit du
Kaarta ou des Massassi, dont je retracerai l’histoire un peu plus loin.

Une fois maître d’une armée et d’une flottille sérieuses, Biton assit
solidement son autorité sur la rive droite du Niger, vainquit et chassa
sur l’autre rive les Kouloubali-Massassi qui ne le voulaient pas
reconnaître pour chef, réprima les révoltes des Soninké récalcitrants
commandés par Mama Fofana et Boulé Kané, étendit son rayon d’action vers
l’Est sur les deux rives du Bani et vers le Nord-Est jusqu’aux faubourgs
de Dienné, englobant dans son empire les anciennes provinces mandingues
du Sibiridougou, du Bendougou et du Séladougou et faisant de San le
siège d’un gouvernement provincial qui releva directement de Ségou.
Puis, franchissant le Niger, il annexait les pays compris entre ce
fleuve et le Kaniaga, battait au Bélédougou les chefs Konionmassa et
Sama, et s’emparait de la province de Sana ou Sansanding et de celle du
Karadougou, qui se trouvait à cheval sur les deux rives du Niger.
Poussant plus loin encore, il attaquait les Massassi à Sountian, près
Mourdia, tuait leur chef Foulikoro, et ensuite ne tardait pas à
conquérir tout le Bagana et à imposer sa suzeraineté au royaume peul du
Massina et jusqu’à Tombouctou. Dès 1670, il faisait la loi depuis cette
dernière ville jusqu’à Niamina et nous avons vu qu’en 1671 il fut de
taille à effrayer le sultan du Maroc Er-Rachid et à refuser de lui
livrer la personne de Ali-ben-Haïdar. Ses Etats ainsi constitués, Biton
les partagea en 60 districts, dont il confia le commandement à 60 de ses
meilleurs _tondion_.

J’ai dit plus haut[273] que Biton s’était fait construire un palais par
un architecte de Dienné : Mage aperçut en 1864 les ruines de ce palais à
Ségou-koro. Ce monarque régna de 1660 environ à 1710 ; il mourut du
tétanos, après s’être blessé au pied en marchant accidentellement sur
une pointe de fer.

Il eut comme successeur son fils aîné Dékoro ou _Denkoro Kouloubali_
(1710-40), qui fut proclamé à _Ségou-bougou_, sa résidence habituelle du
vivant de son père, et fonda ensuite _Ségou-koura_, près du Ségou actuel
où se trouve le poste français[274]. Denkoro était fort cruel[275] ; les
chefs des _tondion_, ayant gagné son esclave de confiance, nommé Bilali,
parvinrent à se saisir de la personne de l’empereur pendant qu’il se
baignait dans une chambre de son palais et le massacrèrent ainsi que la
plupart de ses enfants et que Bilali lui-même. Puis ils élurent pour
souverain un autre fils de Biton, nommé _Ali_[276] ; du vivant de son
prédécesseur, ce dernier était allé faire un voyage à Tombouctou, s’y
était converti à l’islamisme et avait même étudié l’arabe auprès d’un
cheikh de la famille des Bekkaï : c’est de là qu’il avait rapporté son
prénom musulman. Les Banmana et notamment les _tondion_, une fois
dissipé l’enthousiasme qu’avait provoqué le remplacement du cruel
Denkoro, virent avec un grand déplaisir à leur tête cet empereur qui
appartenait à une religion détestée, semblait vouloir la propager parmi
ses sujets et affectait d’interdire l’usage des boissons fermentées et
le culte des génies. L’un des chefs militaires, surnommé _Ton-mansa_ ou
_Ton-massa_, c’est-à-dire « chef de l’armée régulière », disposant à sa
guise d’un millier de _tondion_, mit à profit le mécontentement
général ; avec un autre chef de _tondion_ qui avait le commandement de
la cavalerie et s’appelait _Kaniouba-Niouma_, il organisa un complot qui
aboutit, quinze jours après l’avènement de Ali, au massacre de ce prince
et de tous les membres de la famille impériale, à l’exception de deux
filles (1740). Ces dernières furent sauvées par un ancien esclave de
Biton nommé Ngolo Diara, originaire de Niola près Bogué (en face de
Niamina), qui les fit conduire sur la rive droite du Bani[277].

3o _Les tondion au pouvoir_ (1740-1750). — _Ton-mansa_, après
l’assassinat de Ali Kouloubali, s’empara du pouvoir et installa sa
capitale à _Ngoï_, à quelques kilomètres au Sud de Ségou, disant qu’il
ne pourrait résider là où son ancien maître Denkoro avait été tué. Comme
on lui fit remarquer que Ngoï manquait d’eau, il y fit creuser des puits
et commença un canal qui devait amener à Ngoï les poissons du Niger. Les
autres chefs des _tondion_, mécontents de ces projets grandioses, le
tuèrent après trois ans de règne et élirent à sa place _Kaniouba-Niouma_
(Kaniouba-le-Beau ou le-Bon), qui était, dit-on, d’origine peule et
appartenait au clan des Bari ; ce Kaniouba régna également trois ans,
après avoir chassé dans le Bendougou le fils de Ton-mansa et ses
partisans, et fut remplacé par un de ses collègues _Kafa-Diougou_ (Kafa-
le-Laid ou le-Méchant), qui avait dirigé l’assassinat de Denkoro. Après
un règne dont la durée est fixée aussi à trois ans par la tradition,
Kafa-Diougou fut renversé et tué par Ngolo Diara, cet esclave qui avait
sauvé les deux filles de Ali et qui, s’étant emparé du pouvoir, fonda la
dynastie des _Diara_[278]

4o _Dynastie des Diara_ (1750-1890). — _Ngolo Diara_ avait une
cinquantaine d’années lorsqu’il monta sur le trône ; il était né en
effet du vivant de Biton, sans doute vers la fin du règne de ce prince,
aux environs de 1700 ; son père Zan Diara, n’ayant pu acquitter l’impôt
en mil dont il était redevable, avait dû, selon la règle, donner un de
ses enfants à l’empereur et c’est ainsi que Ngolo, alors âgé de 8 à 10
ans environ, était devenu l’esclave de Biton.

Ngolo ne fut, au début de son règne, qu’un chef de parti : il eut à
lutter contre les _tondion_, qu’il voulait écarter du pouvoir, notamment
contre l’un de leurs chefs nommé Sandyi, qu’il fit tuer près de Ségou-
koro, et aussi contre les Kouloubali, qui le considéraient comme un
usurpateur. Ne se sentant pas en sécurité à Ségou-koura, il transporta
sa résidence un peu plus en aval, dans un faubourg appelé _Ségou-Sikoro_
qu’il fortifia, dont il fit sa capitale et qui fut depuis celle de tous
ses successeurs. Enfin, après quatre ans d’efforts et de guerres
civiles, il réussit à se faire reconnaître définitivement comme
empereur ; c’est pour cette raison qu’on ne place généralement son
avènement qu’en 1754, bien qu’il se soit emparé du pouvoir en 1750.

Il rétablit sur des bases solides la puissance de l’empire, un peu
amoindrie sous les _tondion_, et réussit à réfréner les ambitions des
chefs militaires. C’est de lui qu’entendit parler Jackson à Mogador en
1800 : les informateurs du consul anglais, qui ignoraient sa mort et le
croyaient encore sur le trône, l’appelaient _Wooloo_[279], ajoutant
qu’il possédait trois palais à Tombouctou et une résidence à Dienné ; à
la même époque, et d’après la même source d’informations, les cadis et
les fonctionnaires civils de Tombouctou étaient des descendants de
Marocains (Arma), mais les fonctionnaires militaires étaient des
Banmana.

  DELAFOSSE                                              Planche XXIV

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 47. — Vue prise au marché de Baguindé (Tombouctou).]

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 48. — Vue d’ensemble du marché de Baguindé (Tombouctou).]

Ngolo avait réparti la province de Ségou en cinq cantons, à la tête de
chacun desquels il avait placé l’un de ses fils : Niénékoro résidait à
Ségou-koro, Makoro à Mbébala (en aval des quatre Ségou), Ntyi à
Bambabougou ou Bamabougou (au commencement du coude de Sansanding),
Diakili à Kéranion ou Kérango (au sommet du même coude) et Mamourou à
Ségou-Sikoro, auprès de son père.

Les Peuls répandus entre le Niger et le Bani ayant cherché à secouer
l’autorité de l’empereur banmana, ce dernier leur fit la guerre pendant
huit ans et contraignit un grand nombre d’entre eux à quitter le pays et
à se réfugier dans la partie orientale du Ouassoulou et notamment dans
le Ganadougou (cercle actuel de Sikasso), où ils se mêlèrent aux
Foulanké. Ntyi, fils de Ngolo, fut tué dans le Karadougou au cours de
cette guerre contre les Peuls, qui étaient commandés par un nommé Sidi-
Baba.

Ngolo fit deux expéditions contre les Mossi du Yatenga, dont l’empereur
Kango avait fait périr cruellement des guerriers banmana mis à sa
disposition précédemment par Denkoro ou par Ton-mansa. Repoussé lors de
la première expédition (vers 1760), Ngolo retourna plus tard au Yatenga,
pour réclamer à Kango des commerçants dioula qui avaient fui de Ségou à
la suite d’une sorte de guerre civile et que l’empereur du Yatenga
refusait de renvoyer chez eux ; il semble que cette seconde expédition
ne fut pas plus heureuse que la première[280] ; en tout cas Ngolo
contracta, au cours de cette colonne, une maladie dont il mourut avant
d’avoir pu rejoindre sa capitale (1787). Ses restes, cousus dans la peau
d’un bœuf, furent ramenés à Ségou par son armée et y furent enterrés en
grande pompe. Il avait près de 90 ans lors de son décès et avait régné
durant 37 ans, dont 33 ans de règne effectif.

L’aîné de ses fils survivants, _Niénékoro_ ou Nianankoro, lui succéda.
Mais il était à peine monté sur le trône que son frère _Makoro_, fils
d’une captive de Ngolo, voulut s’emparer du pouvoir (1787). Niénékoro
s’était installé à Ségou-koura et Makoro à Ségou-Sikoro : ces deux
quartiers de Ségou furent transformés durant cinq ans en deux citadelles
ennemies. Makoro fut d’abord battu par le Soninké Béma, qui commandait
l’armée de Niénékoro et maniait très habilement la lance ; alors, afin
d’augmenter le nombre de ses partisans, il fit main basse sur le trésor
impérial et le distribua à tous ceux qui vinrent lui offrir leurs
services. Ce que voyant, Niénékoro fit appel à Dassé Kouloubali, alors
empereur du Kaarta, lequel vint camper à Niamina et exigea, pour prix de
son alliance, que Niénékoro lui remit le crâne de son aïeul Foulikoro,
qui avait été tué par Biton[281] ; Niénékoro accepta cette condition,
mais Béma lui ayant fait observer qu’il ne pouvait livrer ce crâne,
attendu que les talismans de son père Ngolo étaient renfermés dedans,
Niénékoro prit un crâne quelconque et le fit remettre à Dassé, en disant
à ce prince que c’était celui de Foulikoro. Dassé fut dupe ou fit mine
de l’être, accepta le crâne, et retourna au Kaarta en promettant à
Niénékoro qu’il viendrait à son secours quand il le faudrait. Cependant
les gens de Makoro gagnèrent Béma à la cause de leur maître en lui
donnant une partie de l’or qu’ils avaient reçu de ce dernier, et il fut
décidé entre les chefs des deux armées que, lorsqu’on livrerait
bataille, les fusiliers des deux camps tireraient à blanc. Une fois
cette chose convenue, Makoro envoya ses troupes contre Ségou-koura :
l’armée de Niénékoro les reçut à coups de fusils non chargés[282], mais
elles firent mine de s’enfuir, attirant Niénékoro à _Diofina_, au Sud de
Ségou-koro ; une bande de guerriers postés là à l’avance prit Niénékoro
par le revers, s’empara de lui et le conduisit à Makoro, qui le fit
mettre aux fers et le laissa, dit-on, mourir de faim (1792).

Ensuite Makoro se fit proclamer empereur de Ségou sous le nom de Mosson
ou _Monson Diara_, et régna de 1792 à 1808[283].

Dassé arriva en face de Ségou alors que tout était fini. Il chercha à
faire croire à Monson que son retard était voulu et qu’il avait désiré
la défaite de Niénékoro, et, pour se payer de son abstention dans la
lutte, il ne proposa rien moins à Monson qu’une sorte de suzeraineté du
Kaarta sur l’empire de Ségou. Monson rejeta ces propositions avec
hauteur et partit en guerre contre Dassé. Son principal objectif fut la
conquête du Bélédougou, qu’il réussit, sinon à annexer, au moins à
piller de fond en comble ; au cours de cette guerre, il ravagea en
particulier Gana, Touba-koro et d’autres villages de la région où se
trouve aujourd’hui Banamba, tandis que son frère utérin Nkoro-Ntyi
étendait l’autorité de l’empire de Ségou sur la contrée comprise entre
Niamina et Bamako. Monson voulut même attaquer le Kaarta et pénétra dans
le Fouladougou, mais il fut arrêté à Bangassi (à l’Est-Nord-Est de Kita)
par le chef de cette ville, nommé Séri Noumoukiè, qui l’obligea à battre
en retraite.

Plus tard, des Maures ayant enlevé des bœufs dans un village banmana
dépendant de Ségou et les ayant vendus à un chef du Kaarta qui refusa de
les rendre à leurs propriétaires, Monson, prenant prétexte de la
circonstance, se transporta en plein Kaarta avec une forte armée et vint
attaquer Guémou (au Sud de Nioro sur la route de Badoumbé), qui était
alors la capitale de l’empire du Kaarta et la résidence de Dassé. Ce
dernier prit peur, s’enfuit de Guémou et, passant par Dioka (sur la
route de Nioro à Kayes), alla s’enfermer dans _Guidingouma_, chef-lieu
du Guidimaka, qu’il fortifia à la hâte. Monson ravagea tout le Kaarta,
puis vint mettre le siège devant Guidingouma, résolu à prendre la place
par la famine ; n’ayant pu obtenir encore aucun résultat après deux mois
de siège et voyant son armée harcelée sans cesse par les sorties des
assiégés, l’empereur de Ségou fit demander 200 cavaliers à Ali, chef des
Oulad-Mbarek, qui les lui refusa. Monson leva alors le siège de
Guidingouma pour se porter contre Ali et prit la direction de Diara ;
comme il arrivait dans les environs de Nioro, il apprit que Ali et ses
Maures s’étaient enfuis vers le Nord et, n’osant pas les y poursuivre,
il reprit le chemin de Ségou (1796).

Mungo-Park fut témoin, lors de son premier voyage, d’une partie de ces
luttes entre les empereurs de Ségou et du Kaarta ; l’attaque de Guémou
par Monson eut lieu quatre jours après l’arrivée de l’explorateur à
Diara, c’est-à-dire le 22 février 1796. Ce voyageur, qui avait été bien
accueilli à Guémou par Dassé, se vit ensuite refuser l’accès de Ségou
par Monson ; lors de son second voyage, en 1805, ce dernier prince
l’autorisa à s’arrêter à Sansanding pour y construire les embarcations
avec lesquelles il devait descendre le Niger jusqu’à Boussa.

Monson passe pour avoir fait en 1803 une expédition à Tombouctou et
avoir pillé cette ville, pour punir les habitants de lui avoir refusé le
tribut qu’ils devaient payer annuellement à l’empereur de Ségou.

Ce prince mourut dans son village de culture de _Sirakoro_ (entre Ségou
et Ngoï) et fut enterré à Ségou-Sikoro (1808).

Monson eut neuf fils qui régnèrent successivement après lui. _Da_, le
premier (1808-27), fut contemporain de Sékou-Hamadou ; lorsque les
disciples de ce dernier eurent tué le fils de l’_ardo_ Hamadi-Dikko,
celui-ci demanda du secours à Da, qui lui envoya une armée : nous avons
vu au chapitre VIII quel avait été le sort de cette armée, dont l’envoi
n’empêcha pas le triomphe de Sékou-Hamadou ni la fin de la suzeraineté
de Ségou sur le Massina. Un an avant sa mort (1826), Da fit la paix avec
le Kaarta, qui n’avait pas cessé depuis trente ans d’être avec Ségou sur
un pied d’hostilités. C’est sous le règne de Da Diara que Mama Taraoré,
gouverneur de San, chercha à s’affranchir de la tutelle de l’empire de
Ségou : Da dirigea une expédition contre lui, s’empara de San après une
assez vive résistance, mit le feu à la ville et remplaça Mama Taraoré
par Mami Santara. Ce même prince fit également une expédition contre le
Manding : remontant la rive droite du Niger, il traversa le fleuve en
amont de Bamako et vint razzier Samayana. Il en fit une autre dans les
dépendances orientales du Kaarta, mais fut repoussé par les Massassi.

Après Da régnèrent d’abord six de ses frères : _Tièfolo_ (1827-39) ;
_Niénemba_ (1839-41) ; _Kérango-Bé_ (1841-49), qui fit une expédition au
Bélédougou[284] ; _Nialouma-Kouma_ (1849-51) ; _Massala-Demba_ (1851-54)
et _Touroukoro-Mari_ (1854-56). Ce dernier, ayant accepté d’entrer en
pourparlers avec El-hadj-Omar et de se soumettre à lui, se vit en butte
aux haines de sa famille et de ses sujets et fut assassiné par le
huitième fils de Monson, Kégué-Mari ou Massala-Mari, qui, cependant, ne
prit pas pour lui le pouvoir et le laissa au dernier des neuf frères,
_Ali Diara_ (1856-62).

Depuis l’avènement de Sékou-Hamadou au Massina (1810), ce dernier pays
avait échappé, ainsi que Dienné et Tombouctou, à la tutelle des
empereurs de Ségou, sans cependant que les rôles aient été renversés,
quoi qu’en ait prétendu Hamadou-Hamadou lors de ses démêlés avec El-
hadj-Omar : le Massina ne dépendait plus de Ségou, mais Ségou ne
relevait pas davantage du Massina ; en réalité les deux Etats se
trouvaient indépendants l’un de l’autre, tantôt sur le pied de guerre,
tantôt sur le pied de paix. Sous les règnes de Tièfolo[285] et de ses
cinq premiers successeurs, les Peuls firent de fréquentes incursions
dans le Sarro ou Saro, le Séladougou et le Bendougou, sans pouvoir
arriver à entamer les environs mêmes de Ségou. Mais lorsque, sous le
règne de Ali Diara, un ennemi commun se fut dressé contre les Peuls et
les Banmana en la personne d’El-hadj-Omar, déjà maître alors du Kaarta,
les haines entre Hamdallahi et Ségou s’apaisèrent ; Hamadou-Hamadou et
Ali se prêtèrent un mutuel concours pour se défendre contre la conquête
toucouleure : peut-être cependant leur alliance manqua-t-elle souvent de
toute la bonne foi désirable. En tout cas, ni Ali ni Hamadou ne surent
en tirer tout le parti qui aurait pu en résulter et ils ne parvinrent
pas à enrayer les conquêtes du chef toucouleur[286].

Vers la fin de 1859, Ali Diara, informé de l’approche d’El-hadj-
Omar[287], implora le secours de Hamadou-Hamadou : ce dernier vint
camper avec une armée sur la rive gauche du Niger, en face de Ségou, et
proposa à l’empereur banmana son alliance complète, à condition que Ali
se fit musulman et convertit son peuple à l’islam ; Ali fit alors élever
une mosquée à Ségou, mais borna là son zèle de néophyte malgré lui ;
satisfait en apparence de cette manifestation, Hamadou-Hamadou retourna
au Massina avec son armée en promettant de revenir lorsque le besoin
s’en ferait sentir. L’occasion ne tarda pas à naître : en avril 1860,
El-hadj, grâce à son artillerie et malgré des pertes très sérieuses,
s’emparait de la forteresse banmana d’_Oïtala_ (sur la rive gauche du
Niger, au Nord-Ouest de Ségou), où le gros de l’armée de Ali s’était
concentré sous le commandement de Tata, fils de l’empereur. En mai, le
conquérant toucouleur entrait à Sansanding, d’où il menaçait Ségou.
Hamadou-Hamadou envoya alors par la rive droite une colonne de 14.000
hommes, dont 8.000 cavaliers, 5.000 fantassins armés de lances et de
flèches et 1.000 fusiliers, sous le commandement de son oncle Ba-Lobbo,
dans le but de reprendre Sansanding et de protéger Ségou. Cette armée
vint camper d’abord à _Koni_, à 40 kilomètres en aval de Sansanding ;
les guerriers du Massina s’occupèrent surtout de prosélytisme
religieux : sur l’ordre de Ba-Lobbo, les Somono des bords du Niger, dont
beaucoup étaient encore païens, brûlèrent leurs idoles, se convertirent
en masse à l’islam et bâtirent des mosquées ; un grand enthousiasme
régnait. Tout cela n’empêcha pas les deux armées réunies de Ali et de
Ba-Lobbo d’être battues à _Tio_, en face de Sansanding, en janvier 1861.

Après sa défaite, Ali rentra à Ségou, d’où il s’enfuit du reste dès
qu’il apprit l’arrivée d’El-hadj (10 mars 1861), pour aller se réfugier
auprès de Hamadou-Hamadou. Celui-ci confia à l’empereur déchu une armée
de 30.000 hommes, composée de Peuls et de Banmana et commandée par Ba-
Lobbo ; Ali revint dans son pays avec cette troupe et campa à _Kogou_, à
8 kilomètres de Ségou qu’occupait déjà El-hadj ; après quatorze jours
d’attente et un jour de combat, la formidable armée fournie par Hamadou
fut mise en déroute, et Ali Diara se sauva à _Touna_, sur la rive droite
du Bani. El-hadj ayant envoyé une colonne détruire Touna, Ali se réfugia
au Massina, où il fut fait prisonnier en 1862 par le conquérant
toucouleur ; celui-ci le fit mettre à mort l’année suivante.

Lorsque Ali eut été fait prisonnier, les débris de l’armée banmana se
choisirent pour chef _Kégué-Mari_, ce frère de Ali qui s’était démis du
pouvoir en faveur de celui-ci. Kégué-Mari, de 1862 à 1870 environ,
continua avec ténacité et parfois avec succès la lutte contre les
Toucouleurs, rendant souvent difficile à Ahmadou[288], qui remplaçait
son père El-hadj à Ségou depuis 1862, l’exercice de son autorité ; il
avait installé sa capitale à Touna, que les Banmana avaient réoccupé
après le départ de la colonne envoyée par El-hadj contre Ali.

A sa mort, qui survint vers 1870, Kégué-Mari fut remplacé par un de ses
neveux, _Niénemba II_, fils de Da, qui s’installa à _Sambala_ (près
Touna), et fut à son tour remplacé en 1878 par _Mamourou_. Ce dernier ne
régna que sept jours et eut pour successeur _Massatoma_ (1878-83) ;
celui-ci, abandonnant en 1879 la rive droite du Bani, où ses
prédécesseurs avaient conservé leur résidence habituelle pendant seize
ans, se transporta sur la rive gauche, à _Moribougou_ (cercle actuel de
Dienné), où il mourut. _Karamoko_ lui succéda de 1883 à 1887 et résida
en divers endroits, entre Touna et Sama, allant même inquiéter Ahmadou
jusque sous les murs de Ségou.

Cependant, malgré leur situation précaire, les derniers descendants de
Ngolo Diara trouvaient matière à disputes au sujet de l’exercice du
commandement : Karamoko, ne pouvant s’entendre avec ses cousins Togoma
et Monson, fils de Tièfolo, les fit empoisonner ; lui-même fut
empoisonné peu après à Farako (au Sud-Est de Sansanding) par Ntô, frère
de Monson, et remplacé par son propre frère _Mari_[289], en 1887.

Trois ans après, le colonel Archinard mettait en fuite Madani,
successeur d’Ahmadou à Ségou depuis 1884, entrait en vainqueur dans
l’ancienne capitale banmana le 6 avril 1890 et rétablissait le 11 avril
Mari Diara sur le trône de ses pères, avec un officier français (le
capitaine Underberg) comme résident en vue d’exercer notre protectorat ;
Mari, n’ayant manifesté sa reconnaissance qu’en organisant un complot
dans le but de massacrer l’officier français et ses tirailleurs, fut
fusillé le 29 mai de la même année sur l’ordre du capitaine Underberg :
ainsi périt le dernier empereur de Ségou, mais en réalité l’empire de
Ségou avait pris fin en 1861, le jour de l’entrée d’El-hadj-Omar dans la
capitale banmana[290].


        =II. — L’empire du Kaarta ou des Massassi= (1670-1854).


Nous avons vu que le clan des Kouloubali, dès le début de sa formation
entre le Bani et le Niger, s’était divisé en deux fractions : d’une part
les descendants de Baramangolo, constituant la branche cadette mais
détenant le pouvoir parce que leur ancêtre avait, le premier, posé ses
pieds sur la rive gauche du Bani[291], de l’autre les descendants de
Niangolo ou _Massassi_, qui représentaient la branche aînée. Ceux-ci
avaient d’abord accepté sans trop de difficultés leur situation
inférieure, mais lorsque Biton voulut transformer les droits sur le sol
de la branche cadette en un joug tyrannique, les Massassi se révoltèrent
et, moitié par amour de l’indépendance, moitié par contrainte, ils
traversèrent en masse le Niger et, se portant vers le Nord-Ouest,
allèrent s’établir en majorité dans la province du _Niamala_ ou Diamala,
qui était formée de la partie septentrionale du Kaniaga et se trouvait à
la limite orientale du Kaarta.

Leur exode commença peu après l’avènement de Biton, c’est-à-dire
vraisemblablement entre 1665 et 1670. Les chefs de cet exode étaient
deux frères, descendants de Niangolo, appelés _Zié_ et _Sarhaba_ ou
_Sa_, ce dernier plus connu sous le nom de _Sounsa_. Le premier mourut
probablement dès le début de la migration. Quant à Sounsa, il fixa sa
résidence près de Mourdia et y fonda un village qu’il appela _Sountian_
et qui fut la première capitale de l’empire des Kouloubali-Massassi,
appelé communément empire du Kaarta (1670). Sounsa en effet, étendant
peu à peu son autorité vers l’Ouest, ne tarda pas à soumettre les
Mandingues, les Foulanké et les Soninké établis dans le Fouladougou, le
Kaarta, le Gangaran et le Bambouk, tous pays qui s’étaient soustraits
déjà à l’autorité des derniers empereurs de Mali ou ne relevaient plus
d’eux que nominalement. Bientôt il se trouva à la tête d’un Etat
considérable et puissant, qui menaçait du côté du Nord-Ouest le royaume
diawara de Diara et inquiétait du côté de l’Est l’empire naissant de
Ségou. Sounsa passe, dans les traditions indigènes, pour avoir donné à
son territoire une forte impulsion agricole. Il laissa, dit-on, 67
garçons et 76 filles.

Il eut comme successeur _Bemfa_, l’aîné de ses fils (1690-1700). A Bemfa
succéda son frère _Foulikoro_ ou Foulakoro (1700-1709) ; ce dernier, au
cours d’une expédition du côté du Niger, enleva dans un village
dépendant de Ségou une fille de l’empereur Biton : furieux, celui-ci fit
envoyer à Foulikoro un vêtement ensorcelé qui devait paralyser les
moyens d’action de celui qui l’aurait revêtu, puis il alla mettre le
siège devant Sountian ; par l’effet du vêtement magique ou autrement,
Foulikoro ne fut pas de taille à résister ; Biton s’empara de Sountian,
fit prisonnier Foulikoro, l’emmena à Ségou et là le fit décapiter,
conservant sa tête pour en faire une sorte de talisman impérial (1709).

_Sébé_ ou _Sié_, dit Sié-Banmana, frère de Foulikoro, avait réussi à
s’échapper de Sountian au moment de la prise de cette ville par Biton et
s’était réfugié au Fouladougou, du côté de Bangassi, où il fut rejoint
par les débris de l’armée des Massassi. Il régna très longtemps, de 1709
environ à 1760. Ayant réussi à rassembler une troupe imposante, il
quitta le Fouladougou, s’avança vers le Nord et vint dans le Diangounté,
où il obtint du gouverneur diawara l’autorisation de fixer sa résidence.
Ayant fondé là un village qui fut appelé _Guémou_[292], il en fit la
capitale de l’empire du Kaarta reconstitué.

Sur ces entrefaites, le roi de Diara appela Sébé à son aide pour le
soutenir contre les entreprises des Dabora qui, soutenus par les Maures
Oulad-Mbarek, devenaient menaçants. Sébé saisit avec empressement cette
occasion d’agrandir ses Etats et d’augmenter le nombre de ses femmes et
de ses esclaves. Le gouverneur du Diangounté, qui avait accueilli Sébé
et lui avait permis de se refaire un royaume, était précisément le chef
de la famille des _Dabora_, ennemie et rivale de la famille des _Sagoné_
à laquelle appartenait le roi de Diara. Sans égard pour les services que
lui avait rendus ce gouverneur, Sébé lui déclara la guerre, annexa le
Diangounté au Kaarta, s’empara du chef des Dabora et le mit à mort, et
chassa la plupart des membres de cette famille vers le Bakounou, le
Guidioumé, le Boundou et le Fouta. Puis, éprouvant le besoin d’améliorer
sa cavalerie, il acheta soixante étalons au roi du Fouta, auquel il
donna en paiement _Déni Dabora_, le propre fils de l’ancien gouverneur
du Diangounté (1750).

Ensuite, sous prétexte de protéger Diara contre les Maures, il se porta
vers cette ville avec toute son armée et annexa à son empire ce qui
subsistait encore du royaume diawara (1754). Cependant il ne put ou ne
voulut fixer sa résidence à Diara et, après un court séjour à Nioro,
retourna à Guémou, où il mourut six ans après (1760).

Il eut comme successeur son frère _Déni_[293] ou _Dénimbabo_, qui régna
de 1760 à 1780 et ravagea le Bakounou, le Diomboko, le Khasso et une
partie du Bambouk. Le roi du Khasso, Demba Séga, avait alors sa capitale
à _Koniakari_ ; Déni, soutenu par le chef khassonkè de Séro, vint y
mettre le siège. Un devin ayant prédit que, tant que Déni vivrait, les
Banmana ne prendraient pas Koniakari, l’empereur du Kaarta résolut de
sacrifier sa vie au triomphe de son peuple : au cours d’une sortie
conduite par les fils de Demba Séga, il se laissa prendre et fut mis à
mort. Son sacrifice fut d’ailleurs inutile, car son armée, démoralisée
par la perte de son chef, leva le siège[294].

_Sirabo_ (1780-89), successeur de Déni, transféra la capitale de
l’empire à quelque distance au Sud-Sud-Ouest de Nioro, à la limite du
Kingui et du Lankamané, où il fonda un village auquel il donna le nom de
_Guémou_, en souvenir de la résidence de ses deux prédécesseurs. Il
enleva Kita aux Mandingues, conquit une partie du Bélédougou, s’empara
du Guidioumé, acheva l’annexion du Bakounou et reprit, au Khasso et au
Diomboko, la guerre contre Demba Séga.

_Dassé_ ou _Dessékoro_ (1789-1802) succéda à Sirabo et résida comme lui
à Guémou du Kingui. Nous avons vu comment il se rendit à Niamina pour
parlementer avec Niénékoro, empereur de Ségou, et comment, dans la
suite, il fut attaqué par Monson. Les traditions massassi expliquent la
brouille entre Dassé et Monson d’une autre façon que les traditions de
Ségou, rapportées plus haut. D’après les informations recueillies à
Nioro par MM. les administrateurs Adam et Lasselves, Monson aurait
envoyé à Dassé un messager porteur d’une houe, d’une entrave et d’un
mors, en lui disant de choisir : l’acceptation de la houe eût signifié
que Dassé renonçait aux ambitions conquérantes de ses prédécesseurs et
voulait se consacrer exclusivement à l’agriculture, auquel cas Monson
promettait de ne pas l’inquiéter ; l’acceptation de l’entrave eût été le
symbole de la soumission à l’empereur de Ségou, qui aurait comblé de
richesses Dassé devenu son vassal ; mais l’empereur du Kaarta choisit le
mors, symbole de la guerre à outrance. C’est alors que Monson marcha sur
Guémou (1796). Dassé n’attendit pas son adversaire et s’enfuit par Dioka
à _Tango_, dans le Guidioumé, où il fut battu par Monson après trois
jours de lutte. C’est ensuite que se placent le retranchement de Dassé à
_Guidingouma_, dans le Guidimaka, le pillage du Kaarta par Monson, le
siège de Guidingouma, la marche de Monson sur Diara et son retour à
Ségou (voir plus haut). Une fois Monson rentré à Ségou, Dassé quitta le
Guidimaka et vint s’installer près de _Dioka_, où il fonda un nouveau
village fortifié (1797). Des marchands, conduisant 2.500 esclaves, étant
venus à passer à Dioka, Dassé offrit aux chefs de la caravane
d’hospitaliser les captifs dans son château-fort pendant la nuit, pour
empêcher leur évasion ; les marchands acceptèrent, mais, le lendemain
matin, Dassé les chassa et garda les esclaves, dont il fit 2.500
soldats. Ayant reconstitué son armée par ce procédé d’une probité
douteuse, il recommença ses razzias.

Son frère _Moussa-Kourabo_ lui succéda (1802-1811) ; avec l’aide du chef
de Séro, il parvint enfin à s’emparer de Koniakari (1810), y installa
son lieutenant Fadigui comme gouverneur, poursuivit Demba Séga à travers
le Diomboko et le contraignit à passer sur la rive gauche du Sénégal et
à se réfugier au Boundou. Attaqué par Da, empereur de Ségou, il repoussa
ce dernier.

_Téguenkoro_ ou Tégakoro (1811-15) parvint à réduire à l’obéissance les
Kâgoro du Kaarta, qui avaient réussi jusque là à conserver leur
indépendance : leur dernier roi, Bandiougou Mangassa, vaincu par
Téguenkoro, reconnut la suzeraineté de l’empereur massassi. Peu après,
ce dernier ravagea le Bambouk.

Sous le règne de _Sékouba_ ou Sakhaba (1815-18), Fadigui, gouverneur des
provinces khassonkè de la rive droite du Sénégal, se rendit indépendant
du Kaarta et fonda un petit royaume éphémère avec Koniakari comme
capitale. Pendant ce temps là, Sékouba dirigeait des razzias dans le
Bélédougou, le Birgo et le Manding.

_Bodian_ dit Moriba (1818-35) quitta Dioka et alla s’installer à
_Yélimané_. Après avoir défait Fadigui et reconquis Koniakari, il opéra
de fructueuses razzias dans le Galam, le Damga, le Saloum, le Boundou et
le Bambouk ; au cours de son expédition dans le Boundou, il fit la paix
avec Demba Séga, qui revint au Khasso et fonda Médine, où il installa sa
résidence.

Sous _Garan_, qui régna de 1835 à 1844[295], les Diawara de Diara
refusèrent le tribut que, depuis 1754, ils payaient à l’empereur du
Kaarta. Garan, au cours d’une entrevue qu’il eut avec leurs
représentants, les traita avec mépris, disant qu’il n’avait pas
l’habitude de discuter avec des Soninké ; les Diawara répliquèrent
qu’ils n’étaient pas des Soninké : « Pourquoi alors, leur demanda Garan,
parlez-vous le soninké ? si ce n’est pas votre langue maternelle, quelle
est-elle donc, votre langue ? — Si tu veux connaître notre langue,
répondirent les Diawara, fais-nous la guerre, car nous ne la parlons que
dans les combats ! » Malgré ces fières paroles, les Diawara se soumirent
dès que Garan eut fait mettre leurs chefs aux fers.

_Kandia_ dit Mamadi (1844-54) fut le dernier empereur de la lignée des
Kouloubali-Massassi. D’abord installé à _Kodié_, il fixa sa résidence à
_Nioro_ en 1846, obligeant les Diawara qui s’y trouvaient à émigrer vers
le Nord, où ils fondèrent, aux confins du désert plusieurs villages dont
l’un porte encore leur nom (Diawara). Quatre ans après, au cours d’une
querelle, les fils de Kandia blessèrent mortellement le fils du chef des
Diawara et la guerre éclata entre ces derniers et les Banmana ; au bout
de sept ans de luttes, en 1853, les Diawara furent vaincus
définitivement.

Mais Kandia ne devait pas jouir longtemps de sa victoire : El-hadj-Omar,
alors installé à Farabana, entre le Sénégal et la basse Falémé, avait
envoyé un messager au gouverneur de Koniakari pour l’inviter à se faire
musulman et ce messager avait été mis à mort par les Banmana ; informé
de la chose, El-hadj marcha contre le Diomboko. Kandia expédia à sa
rencontre une colonne commandée par Goundo Sarhanorho, ancien serf de
Bodian ; nous verrons au chapitre suivant comment le conquérant
toucouleur mit l’armée banmana en déroute, pénétra dans Koniakari
évacué, livra près de Yélimané deux rudes combats aux Massassi, reçut à
Simbi la soumission de Kandia, entra à Nioro dont il fit momentanément
sa capitale, confisqua le trésor des empereurs massassi et fit exécuter
tous les membres de la famille impériale ; Kandia lui-même, qui avait
d’abord trouvé grâce devant El-hadj, fut mis à mort peu de temps après
(1854).

[Illustration : Carte 16. — Les empires de Ségou et du Kaarta.]

  DELAFOSSE                                              Planche XXV

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 49. — Résidence de l’Administrateur, à Ségou.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 50. — Ségou, la Mosquée.]


[Note 269 : Voir 1er volume, pages 283 à 286.]

[Note 270 : D’après une tradition recueillie à Ségou par M.
l’administrateur Relhié, il se serait agi, non pas de l’empereur de
Mali, mais d’un « roi de Kong » qui se serait appelé Kaladian, comme
l’arrière-grand-père de Biton ; cette tradition, ainsi interprétée, me
paraît assez invraisemblable.]

[Note 271 : Par la suite, les _tondion_ acquirent une puissance
considérable et, comme nous le verrons, les empereurs de Ségou, forcés
de compter avec leurs chefs, ne furent souvent que des instruments entre
les mains d’une oligarchie militaire ; le nom même de ces soldats,
malgré son étymologie quelque peu méprisante, devint un titre d’honneur
parmi eux et une appellation au sens redoutable parmi leurs ennemis ;
les Banmana de Ségou furent souvent appelés _Dion-ka_ « les gens des
esclaves » et, actuellement encore, la région qu’ils habitent dans le
cercle de Koutiala est désignée par le nom de _Dionkadougou_.]

[Note 272 : Biton appartenait en effet à la branche cadette des
Kouloubali, comme descendant de Baramangolo ; voir 1er vol., page 286.]

[Note 273 : Chap. IX, page 275, note [261].]

[Note 274 : Il existe quatre villages du nom de Ségou qui sont, d’amont
en aval : _Ségou-koro_ (l’ancien Ségou), résidence de Danfassari, Souma
et Biton ; _Ségou-bougou_ (village de cultures de Ségou), dépendance du
précédent ; _Ségou-koura_ (le nouveau Ségou), fondé par Denkoro, et
enfin _Ségou-Sikoro_ (la cheville de Ségou), autrefois faubourg de
Ségou-koura, transformé en résidence royale sous Ngolo Diara et devenu
le chef-lieu du cercle actuel de Ségou.]

[Note 275 : On prétend qu’il aurait fait pétrir l’argile des murs de sa
résidence avec le sang de captifs égorgés exprès.]

[Note 276 : _Alias_ Bakari.]

[Note 277 : Elles y firent souche de Kouloubali de sang royal qui
habitent encore cette région.]

[Note 278 : On donne souvent aux princes de cette dynastie le nom de
_Ngolossi_, c’est-à-dire « postérité de Ngolo ».]

[Note 279 : Le prénom _Ngolo_, très usité chez les Banmana, est prononcé
fréquemment _Molo_ ou encore _Ouolo_. — En réalité, Ngolo était mort
depuis treize ans en 1800, mais, en raison de sa renommée considérable,
son nom passait encore au Maroc pour celui de l’empereur régnant.]

[Note 280 : Voir chap. IV, page 144.]

[Note 281 : Voir plus loin l’histoire de l’empire du Kaarta.]

[Note 282 : Ce qui prouve que les Banmana possédaient des fusils à la
fin du XVIIIe siècle.]

[Note 283 : On place quelquefois l’avènement de Monson en 1787, parce
que l’on ne tient pas compte des cinq ans pendant lesquels il eut à
lutter contre Niénékoro avant de s’emparer du pouvoir.]

[Note 284 : Ce prince s’appelait Bé ; il fut surnommé Kérango-Bé parce
que, avant son avènement, il résidait à Kéranion ou Kérango.]

[Note 285 : Tièfolo régnait à Ségou lorsqu’El-hadj-Omar y passa en
revenant de La Mecque, vers 1828 : l’empereur banmana le fit mettre aux
fers, puis le relâcha sur les instances des musulmans alors établis à
Ségou et notamment d’un Toucouleur nommé Tierno-Abdoul ; El-hadj ne
devait jamais pardonner à la dynastie des Diara cette humiliation que
l’un de ses membres lui avait fait subir.]

[Note 286 : Pour les détails de la lutte d’El-hadj-Omar contre Ségou et
Hamdallahi, voir le chapitre suivant.]

[Note 287 : L’empereur de Ségou avait cherché à arrêter les conquêtes
d’El-hadj en envoyant des armées au secours des Diawara du Kingui et des
Banmana du Bélédougou, mais sans aucun succès. Une autre armée, envoyée
de Ségou contre El-hadj sous le commandement de deux chefs nommés Bagui
et Bonoto, n’avait pas été plus heureuse.]

[Note 288 : J’écrirai constamment _Ahmadou_ le nom du fils d’El-hadj-
Omar, ce qui permettra de le distinguer de son ennemi _Hamadou_, fils de
Hamadou-Sékou et roi du Massina.]

[Note 289 : Il y eut trois princes du nom de Mari dans la dynastie des
Diara : Touroukoro-Mari, Kégué-Mari ou Massala-Mari et Mari successeur
de Karamoko.]

[Note 290 : Voir pour plus de détails le chap. XV (occupation
française). Après la mort de Mari, un nommé Bodian Kouloubali fut
installé par nous comme roi de Ségou, mais l’histoire de cette période
ne se rattache plus à celle de l’empire de Ségou et on la trouvera au
chapitre XV.]

[Note 291 : Voir 1er vol., page 286.]

[Note 292 : Il existe un certain nombre de localités appelées Guémou ;
celle dont il s’agit ici est située au Sud-Ouest et non loin de
Dianghirté.]

[Note 293 : Certaines traditions confondent ce Déni avec Déni Dabora,
que Sébé avait donné au roi du Fouta en paiement de ses chevaux ; je
crois qu’il s’agit de deux personnages complètement distincts.]

[Note 294 : D’après les traditions recueillies par Mage, la fin de Déni
aurait été beaucoup moins glorieuse : Demba Séga, avec l’aide de
renforts toucouleurs envoyés à son secours par le roi du Fouta, aurait
mis en déroute l’armée banmana, et Déni se serait réfugié sur la
montagne située près de Koniakari, où il aurait été pris et mis à mort
par des gens venus là pour couper du bois.]

[Note 295 : Les dates que je donne ici pour les règnes de Téguenkoro,
Sékouba, Bodian et Garan sont celles qui concordent avec les différentes
traditions indigènes ; elles diffèrent de celles données par Mage, qui
fait régner le premier de ces princes de 1808 à 1811, le second de 1811
à 1815, le troisième de 1815 à 1832 et le quatrième de 1832 à 1843.]




                              CHAPITRE XI

                  =L’empire toucouleur d’El-hadj-Omar
                             (XIXe siècle).=


             =I. — Les débuts d’El-hadj-Omar= (1797-1848).


_Omar-Saïdou Tal_, dit _El-hadj-Omar_, naquit à Aloar (Fouta) vers
1797 ; c’était un Toucouleur appartenant à la famille Tal et au clan des
Tôrobé. Son père, Saïdou Tal[296], était un musulman instruit et
fervent ; ennuyé de la tiédeur religieuse de ses compatriotes, il avait
construit dans sa propre maison une _mosalla_ (lieu de prière), afin de
ne pas être obligé de coudoyer dans la mosquée du village des gens qu’il
méprisait. Les marabouts d’Aloar s’en montrèrent offensés, rasèrent le
petit mur qui entourait la _mosalla_ de Saïdou et traduisirent ce
dernier devant un imâm du pays réputé pour sa piété et sa justice, nommé
Youssouf ; ce dernier parvint à ramener l’harmonie entre Saïdou et ses
compatriotes. Au cours des pourparlers qui eurent lieu à cette occasion,
Youssouf distingua Omar, encore enfant, et lui prédit qu’un jour il
serait le chef des gens du Fouta.

Parvenu à l’âge adulte, vers 1820, Omar entreprit le pèlerinage de La
Mecque. Son voyage dura près de vingt ans, puisqu’il ne revint au Soudan
occidental qu’en 1838 ; il séjourna en effet longtemps au Caire, à
Djedda et à La Mecque, où il fut initié au _dzikr_ (formule d’oraison)
des Tidjania par le _ouakil_ ou fondé de pouvoir du cheikh de
Temassine : ce cheikh était alors Sidi El-hadj-Ali et son _ouakil_ à La
Mecque s’appelait Mohammed-ben-Khalifa ; ce dernier investit El-hadj-
Omar du titre de _khalifa_ (vicaire) de la confrérie pour les pays du
Soudan. C’est surtout en revenant des lieux saints que Omar voyagea
lentement, s’arrêtant auprès des princes musulmans et des cheikhs
renommés qu’il rencontra sur son passage ; il demeura ainsi un certain
temps au Bornou, auprès du sultan El-Kanémi, qui lui donna une femme, et
à Sokoto, auprès du sultan Mohammed-Bello, qui lui donna pour sa part
deux épouses, dont une de ses propres parentes : c’est de cette dernière
que Omar eut son fils _Habibou_, qui devait plus tard régner à
Dinguiray ; de l’autre femme que lui donna Mohammed-Bello, il eut
_Ahmadou_, qui naquit à Sokoto en 1833 et qui devait plus tard régner à
Ségou, à Nioro et à Bandiagara. Durant son séjour au Haoussa, Omar
s’enrichit en vendant des talismans, des recettes magiques et des objets
rapportés de La Mecque. El-Kanémi et Mohammed-Bello lui avaient donné un
grand nombre de jeunes esclaves ; El-hadj les instruisit dans la
religion musulmane et en fit ses premiers disciples ou _talibé_ : ils
furent, jusqu’à la fin de sa vie, ses plus fidèles partisans et ses
hommes de confiance et c’est à eux qu’il confia par la suite les
commandements militaires les plus importants ; Moustafa, qui reçut plus
tard le gouvernement de Nioro, était l’un de ces esclaves originaires du
Soudan Central.

Cependant la famille d’El-hadj-Omar trouvait que son absence se
prolongeait outre mesure et son frère Alfa-Ahmadou fut envoyé par elle
au Haoussa pour l’inviter à revenir dans son pays. Omar quitta alors
Sokoto et passa par le Massina, où il fut à Hamdallahi l’hôte de Sékou-
Hamadou, puis par Ségou, où l’empereur banmana Tièfolo le traita
durement et le mit aux fers pour le relâcher ensuite (1838). De Ségou,
n’osant pas traverser les pays banmana, il remonta le Niger jusque près
de Siguiri et se dirigea ensuite vers le Fouta-Diallon, passant par
Dinguiray, Kankan, Saréya, Bagaréya, Mamounian et Sarékoura. L’_almami_
(ou imâm, chef à la fois religieux et politique) du Fouta-Diallon
l’accueillit avec de grands égards et l’installa d’abord à Fodéagui,
puis à Diégounko, où il lui donna de vastes terrains ; Omar fonda à
_Diégounko_ une _zaouïa_ (couvent), où il forma de nombreux disciples,
tout en s’approvisionnant de poudre et de fusils aux comptoirs de
Sierra-Leone, du Rio-Nunez et du Rio-Pongo, à l’aide de poudre d’or
qu’il faisait tirer du Bouré.

Une fois bien pourvu de partisans, d’armes et de munitions, il laissa
ses femmes et enfants au Fouta-Diallon à la garde de ses _talibé_,
franchit le Rio-Grande et la Gambie, entra dans le Saloum, traversa le
Sine, le Baol, le Cayor et le Oualo et arriva à Podor en 1846. Il eut
une entrevue à Donaye ou Dounaye (près Podor) avec M. Caille,
gouverneur-intérimaire du Sénégal, et lui exposa ses vues : pacifier le
Sénégal, rétablir la sécurité et le commerce ; il reçut des cadeaux
magnifiques du gouverneur, ainsi que des commerçants européens de Podor.
Puis il commença une tournée dans le Fouta, visitant Aloar, son village
natal, puis Boumba où il fut l’hôte de l’_almami_ Mahmoudou, puis
Kobilo. En 1847, il vint à Bakel, où il fut très bien reçu par M.
Hecquart, commandant du poste, auquel il promit son appui contre les
réfractaires du Galam ; ensuite il visita le Boundou et le Bambouk et
retourna au Fouta-Diallon par Labé. Son renom, son influence et ses
partisans grandissaient d’année en année. L’_almami_ du Fouta-Diallon,
effrayé du nombre des guerriers qui accompagnaient Omar, lui interdit
l’accès de son territoire ; mais Omar passa outre et gagna Diégounko, où
il demeura dix-huit mois, puis il alla s’établir à _Dinguiray_, en
raison de l’hostilité croissante de l’_almami_ du Fouta-Diallon (1848).


    =II. — Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro=
                               (1848-54).


A Dinguiray, El-hadj construisit une forteresse et commença des
préparatifs de guerre sainte, enrôlant des quantités de partisans,
musulmans et païens, qu’attirait l’espoir d’un riche butin.

Il visa d’abord _Tamba_, où résidait un chef mandingue qui commandait
aux Diallonké du Nord-Est et était suzerain du Bouré. Ce chef avait une
réputation de cruauté terrible : on l’accusait de donner des captifs en
pâture aux vautours sacrés de son village ; Omar profita de cette
réputation pour représenter la guerre contre Tamba comme une œuvre pie.
Mais le chef de Tamba prit les devant et vint assiéger Dinguiray, sans
succès d’ailleurs. Omar prit alors l’offensive, mais, n’osant s’attaquer
directement à Tamba, qui avait résisté victorieusement trois fois aux
Banmana du Kaarta, il se porta avec 700 fusils sur le petit village de
_Labata_, dépendant de Tamba, l’enleva sans résistance, puis, enhardi
par ce succès facile, vint assiéger Tamba, réduisit cette ville par la
famine et la prit au bout de six mois de siège, infligeant en même temps
une défaite à Bandiougou Keïta, chef du _Ménien_ (au Nord-Est de
Dinguiray) et descendant des empereurs de Mali, qui était venu au
secours de Tamba. El-hadj fit tuer le chef de Tamba et tous les adultes
de la ville et emmena en captivité les femmes et les enfants. Quelques
mois après, il attaquait le Ménien, prenait Goufoudé, capitale de cette
province, coupait la tête à Bandiougou et aux notables, grossissait le
nombre de ses esclaves et en faisait des distributions généreuses à ses
lieutenants, ce qui augmenta considérablement le chiffre de ses
partisans. Le _Bouré_ fit sa soumission et accepta de payer tribut.

Ensuite, quittant Dinguiray, dont il laissa le commandement à son fils
_Habibou_ et fit la capitale d’une sorte de royaume, Omar descendit la
rive gauche du Bafing, qu’il avait traversé à Tamba, s’empara sans
grande résistance de _Solou_ (ou Sollou ou encore Soulou) et de
_Kakadian_, reçut la soumission de Koundian et de Santankoto et passa
dans le _Bambouk_, où il s’établit à _Dialafara_. Son lieutenant Mamadi
Dian — mort plus tard durant le siège de Médine en 1857 — razzia le
Diébédougou, tandis qu’Alfa-Boubou s’emparait du _Fouladougou_ (cercle
actuel de Kita). Puis Omar, quittant Dialafara, se dirigea vers le
Gadiaga et s’installa à _Farabana_, tandis que ses lieutenants pillaient
_Makhana_[297], dont le chef Barka avait fait piler un enfant par la
propre mère de celui-ci, dans un mortier, pour s’en faire un « grigri ».
Les traitants indigènes de Bakel vinrent trouver le conquérant à
Farabana pour sonder ses intentions ; Omar les rassura, leur disant
qu’il n’en voulait qu’aux « Bambara », c’est-à-dire aux païens.

C’est à cette époque qu’El-hadj envoya un messager à Koniakari pour
inviter le gouverneur massassi à se faire musulman ; ce messager ayant
été mis à mort, Omar se disposa à marcher contre les Banmana et,
quittant Farabana, se dirigea sur _Dramané_[298] et _Bongourou_ (près et
en aval du Kayes actuel). Kandia, empereur des Massassi, envoya de Nioro
contre les Toucouleurs une colonne commandée par Goundo Sarhanorho ;
cette colonne vint camper sur la rive droite du Sénégal, à Kolou, en
face de Bongourou. El-hadj fit traverser le fleuve à l’une de ses armées
un peu en aval de Kolou, tandis qu’une autre, remontant la rive gauche,
le traversait à Tamboukané[299] et venait tourner Goundo : pris entre
deux feux, celui-ci fut mis en déroute et s’enfuit à Nioro.

Alfa-Oumar-Boïla, petit-fils de l’_almami_ Youssouf qui avait prédit la
fortune de Omar, avait joint l’armée de ce dernier à Kolou avec des
contingents du Fouta ; après la défaite des Banmana, cet Alfa-Oumar
pilla toutes les boutiques des traitants échelonnés entre Médine et
Bakel. Le gouverneur du Sénégal considéra ce pillage comme effectué sur
l’ordre d’El-hadj et le lui reprocha ; en réponse, El-hadj écrivit aux
musulmans de Saint-Louis, leur enjoignant de se séparer des Chrétiens,
auxquels il allait faire la guerre, disait-il, jusqu’à ce que le
gouverneur implorât la paix et payât tribut ; puis il ordonna aux gens
du Goye, du Boundou et du Fouta de bloquer Bakel et Podor. Un traitant
de Bakel, nommé Ndiaye Sour, étant allé lui demander pourquoi il avait
trahi les promesses faites à Farabana à ses collègues, Omar répondit
qu’il avait agi ainsi parce que des commerçants indigènes de Bakel
avaient vendu de la poudre aux Banmana, alors que ces mêmes commerçants,
sur l’ordre du gouverneur Protet, avaient refusé de lui en vendre à lui.

Une fois que l’armée de Goundo Sarhanorho eut été dispersée, El-hadj
passa le Sénégal à _Sontoukoulé_ (près et en amont de Kayes), arriva le
lendemain à _Koniakari_ évacué, se dirigea sur Séro, repoussa
victorieusement une attaque des Maures _Askeur_ et parvint en quelques
jours à _Yélimané_, où il dut livrer aux Banmana deux rudes combats.
Traversant le Guidioumé sans rencontrer aucune nouvelle résistance, il
arriva à _Tango_ où un musulman soninké, Kanko Diêli, intercéda auprès
de lui en vue d’obtenir des conditions de paix honorables pour les
Massassi. Sans l’écouter, El-hadj poussa jusqu’à Dioka, puis à _Simbi_,
où, d’après la tradition, il fit jaillir du sol une source miraculeuse
pour abreuver son armée mourant de soif. C’est là que Kandia, empereur
du Kaarta, Karounka, chef des Diawara, Nouhou et Sambouné, chefs des
Peuls du Kingui et du Bakounou, Maoundé, chef des Kâgoro, vinrent faire
leur soumission : Omar l’accepta et se rendit à _Nioro_, où Kandia lui
remit les clefs de sa forteresse, se contentant pour lui-même d’une
modeste hutte, d’une femme et d’un esclave (1854).

Après avoir confisqué le trésor des Massassi, Omar fit tuer les fils de
l’empereur par des esclaves qu’il mit ensuite à mort eux-mêmes, puis il
imposa de force la religion musulmane aux habitants de Nioro, obligea
les polygames à ne garder que quatre femmes chacun et à répudier les
autres et distribua celles-ci à ses _talibé_.


                 =III. — De Nioro à Ségou= (1854-1861).


Mais, si les chefs s’étaient soumis, le gros de la population n’accepta
pas aussi facilement le joug du conquérant toucouleur. Bientôt les
Banmana vinrent investir Nioro ; au bout de quinze jours de siège, les
soldats d’El-hadj, soit pour se venger de la honte qui leur était
infligée, soit par crainte de voir les Banmana de la ville s’unir aux
assiégeants, soit pour supprimer des bouches inutiles, massacrèrent les
Banmana enfermés avec eux dans Nioro : quatre cents indigènes furent
tués. Kandia se réfugia auprès d’El-hadj, qui lui accorda la vie sauve
et qui d’ailleurs prétendit toujours que ce massacre avait été décidé et
exécuté à son insu. Les assiégeants, effrayés par le bruit des fusils et
croyant à une sortie, s’enfuirent. Omar envoya aussitôt 1.500 hommes
après eux.

Pendant que le conquérant était assiégé dans Nioro, le reste de son
armée, avec Alfa-Oumar-Boïla, était bloqué dans _Kolomina_ par un chef
massassi nommé Séguékoro ; Alfa-Oumar parvint à se dégager, mais, en
poursuivant ses assaillants, il perdit un millier d’hommes. El-hadj, une
fois maître de ses mouvements, partit au secours de son lieutenant ; son
armée, poursuivant l’ennemi vers le Lankamané, fut égarée par son guide,
le Banmana Daba, et vint tomber sur _Kandiari_, village fortifié, qui
lui tua 500 hommes et qu’El-hadj assiégea inutilement ; au moment où des
renforts arrivaient aux Toucouleurs, les assiégés profitèrent de la nuit
pour fuir et El-hadj rentra à Nioro sans avoir pu faire beaucoup de
prisonniers et après avoir perdu beaucoup de monde. De rage, il fit
mettre à mort l’ex-empereur Kandia. Il manquait de vivres et les Banmana
harcelaient les bandes qu’il envoyait au pillage pour s’en procurer.
Alors, il réunit toutes ses troupes, marcha sur le Lankamané, poursuivit
l’armée du Kaarta jusqu’à _Karéga_, réussit à massacrer un grand nombre
de Banmana et ramassa des quantités de captifs ; les débris de l’armée
massassi se dispersèrent : le Kaarta était vaincu.

Omar revint ensuite à Nioro, où il se fit construire une nouvelle
forteresse. Alors les Diawara du Kingui se révoltèrent sous la conduite
de leur chef Karounka ; El-hadj leur enleva par surprise le village de
_Diabigué_ et les poursuivit jusque dans le Bakounou ; au cours de cette
poursuite cependant, ses troupes essuyèrent un échec à _Bambibéro_, mais
il réussit ensuite à infliger aux Diawara une défaite définitive.

A ce moment, il envoya un ambassadeur à Hamadou-Hamadou, roi du Massina,
demandant à ce dernier de se joindre à lui pour achever d’écraser les
Banmana et lui promettant en échange de lui faire obtenir un royaume qui
comprendrait toute la Boucle du Niger[300]. Hamadou-Hamadou répondit que
le seul royaume auquel il tenait était sa propre tête et il expédia
contre El-hadj une armée commandée par Bokar-Ahmat-Sala, dit Abdoulaye :
Alfa-Oumar rencontra cette armée à _Kassakéré_ et la mit en déroute.

Ensuite, El-hadj prit et détruisit _Diangounté_, où s’étaient réfugiés
des Diawara rebelles. De là, il envoya à l’empereur de Ségou, qui était
alors Touroukoro-Mari, une députation pour lui dire qu’il n’en voulait
qu’aux Diawara et désirait demeurer en bons termes avec les gens de
Ségou. Touroukoro-Mari expédia auprès d’El-hadj un marabout toucouleur
nommé Tierno-Abdoul, pour lui faire savoir qu’il désirait lui aussi
rester son ami ; c’est alors que Kégué-Mari accusa Touroukoro-Mari
d’avoir voulu livrer Ségou à El-hadj, lui coupa la tête et le remplaça
par son frère Ali (1856).

Après la prise de Diangounté, Omar installa un poste à _Guémou_[301], un
autre à _Diala_, et se rendit à _Saboussiré_, sur le Sénégal, pour punir
les Khassonkè d’avoir donné asile aux débris de l’armée du Kaarta
(1857). Niamodi, chef du Logo, s’était enfui ; Saboussiré fut pris,
ainsi que le Natiaga. Mais restait _Médine_, où résidait Kinnti-Sambala,
roi du Khasso, et que protégeait le fort français construit en 1855 par
Faidherbe.

Les Toucouleurs de l’armée d’El-hadj attaquèrent Médine et furent
repoussés. Alors le conquérant vint mettre le siège devant la ville et
le fort, le 20 avril 1857, avec quinze à vingt mille hommes. Le fort
n’était occupé que par quelques défenseurs, sous le commandement du
mulâtre Paul Holle, originaire de St-Louis ; le siège dura trois mois :
la garnison n’avait plus ni poudre ni vivres, et Paul Holle songeait à
se faire sauter à l’aide des quelques barils de poudre réservés en vue
de cette éventualité, lorsque Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal,
ayant remonté le fleuve jusqu’à Kayes, débloqua Médine et mit en déroute
l’armée d’El-hadj, qu’il poursuivit jusqu’aux chûtes du Félou et qui se
retrancha à Saboussiré (18 juillet 1857). Les chefs du Logo et du
Natiaga purent réoccuper leurs provinces.

La famine décima bientôt l’armée toucouleure, que des désertions
nombreuses faisaient diminuer à vue d’œil ; El-hadj craignait que les
renforts demandés à St-Louis par Faidherbe n’arrivassent bientôt ; il
fit le compte de ses soldats : ils n’étaient plus que 7.000. Alors il
leva le camp, passa par Dinguira (dans le Natiaga), traversa le Bambouk,
perdit plusieurs centaines d’hommes et de chevaux qui se noyèrent au
passage du Galamagui ou Balinko (rivière qui passe près de Koundian) et
se réfugia à _Koundian_, où il fit construire par son maçon Samba
Ndiaye, une immense forteresse dont l’achèvement demanda cinq mois. Ses
lieutenants hésitant à mettre la main à la pâte, El-hadj donna l’exemple
en transportant lui-même des pierres sur sa tête. Pendant ce temps, il
envoyait razzier le Bambouk, le Gangaran et tous les pays du voisinage,
afin de se procurer de l’or et des captifs.

En décembre 1857, il quitta Koundian, dont il laissa le commandement à
un de ses esclaves nommé Diango, assisté du Toucouleur Racine Tal comme
chef de l’armée du Bambouk. Après avoir envoyé Alfa-Oumar à Nioro, il
traversa la Falémé à hauteur de Kakadian, entra dans le Boundou (avril
1858), chercha à exciter les Peuls Bari à la révolte contre Boubakar-
Saada, chef du Boundou, et, devant leur refus, les déporta à Nioro, où
il fit expédier en même temps deux obusiers abandonnés à Ndioum (Ferlo),
au mois de décembre précédent, par le commandant de Bakel, M. Cornu, au
cours d’une affaire malheureuse dirigée contre ce village. Du Boundou,
El-hadj passa dans le Fouta et vint camper à _Oréfondé_ (entre Saldé et
Kaédi). En avril 1859, mécontent du mauvais vouloir des Foutanké à son
égard, effrayé par la nouvelle des attaques des Maures contre Nioro,
qu’Alfa-Oumar défendait de son mieux, et de la révolte des Banmana du
Kaarta, il remonta le Sénégal avec tout son monde, hommes, femmes et
enfants, au nombre de 40.000 personnes, attaqua notre poste de _Matam_,
fut repoussé par Paul Holle, qui avait alors le commandement de ce
poste, passa devant Bakel sans répondre aux obus qui lui furent lancés
et se rendit à _Guémou_ du Guidimaka, à quatorze kilomètres de
Bakel[302], où il fit construire une forteresse.

Pendant ce temps, Siré-Adama, neveu d’El-hadj, qui avait eu une chaude
affaire avec les Idao-Aïch sur la rive nord du Sénégal, était passé sur
la rive gauche, avait razzié le Kaméra et avait tenté de s’emparer, à
Arondou[303], du brick _Pilote_ qui, mitraillant à bout portant son
armée, lui tua des quantités de guerriers. Ayant rassemblé les débris de
sa troupe, Siré-Adama repassa le Sénégal et rejoignit El-hadj à Guémou
(Guidimaka). Ce dernier, laissant à son neveu le commandement de la
place de Guémou, passa au Nord de Médine, se rendit à Koniakari, entra
dans le Diafounou (juillet 1859), puis gagna Nioro, qu’il avait quitté
depuis trois ans. Vers le mois d’octobre, laissant comme gouverneur ou
vice-roi à Nioro son esclave _Moustafa_, El-hadj marcha contre les
Diawara et les Banmana révoltés, passa à Bagoïna, contourna le
Diangounté et vint tomber à _Merkoya_ sur les Banmana du Bélédougou et
du Kaarta réunis ; il utilisa là ses deux obusiers, dont les coups
jetèrent la panique parmi ses adversaires, et put s’emparer de Merkoya,
où il fit un grand massacre de Banmana : le chef du pays resta parmi les
morts. El-hadj y fut rejoint par son lieutenant Alfa-Ousmân, qui venait
de détruire _Bangassi_, capitale du Fouladougou.

A la même époque (25 octobre 1859), les troupes françaises de Bakel
s’emparaient de Guémou du Guidimaka, après une sanglante bataille livrée
aux Toucouleurs par le commandant Faron et le capitaine de frégate Aube,
bataille qui nous coûta 39 tués dont un officier et 97 blessés dont six
officiers, mais qui coûta à l’armée ennemie la mort de son chef Siré-
Adama et celle de 250 guerriers, plus 1.500 prisonniers.

Après la prise de Merkoya par El-hadj, Karounka, chef des Diawara du
Kingui, obtint une armée de Ali, empereur de Ségou, et vint attaquer le
conquérant toucouleur au Nord du Bélédougou, mais il fut repoussé et dut
se réfugier à Ségou ; il devait être tué peu après dans une rencontre
avec une bande d’espions à la solde d’El-hadj. Les Banmana du Bélédougou
et du Fadougou[304], s’étant réunis, vinrent à leur tour attaquer Omar,
mais sans plus de succès. Une autre armée, expédiée de Ségou par Ali
sous le commandement de Bagui et de Bonoto, ne fut pas plus heureuse.

Cependant les vivres manquaient à Merkoya et El-hadj décida d’attaquer
Ségou, sentant que, s’il se retirait à Nioro sans chercher à tirer
vengeance de Ali, sa fortune serait perdue. Il ordonna qu’on laisserait
les femmes, trop gênantes dans une pareille expédition : une partie de
ses guerriers s’y refusèrent et désertèrent l’armée, les autres
suivirent le conquérant ; les femmes de ces derniers, demeurées à
Merkoya, furent d’ailleurs capturées par les Banmana après le départ
d’El-hadj. Celui-ci traversa d’abord le Fadougou, où il reçut, à
_Markona_, la soumission de Barada Tounkara, chef des Soninké du pays ;
à _Damfa_, il éprouva une vive résistance, mais prit la place grâce à
ses obusiers ; continuant sa route, il fut attaqué par une armée venue
de Ségou, qu’il mit en déroute, après quoi il parvint à _Niamina_, qu’il
trouva abandonné (avril 1860).

Quand les vivres trouvés à Niamina furent épuisés, El-hadj marcha vers
le Nord-Est, longeant à peu près la rive gauche du Niger. L’armée de
Ségou se rassembla, pour l’arrêter, à _Oïtala_, sur cette même rive et à
quelque distance au Nord-Ouest de Ségou, sous le commandement de Tata,
fils de Ali. Omar attaqua Oïtala dans la matinée ; au premier choc, il
dut reculer, abandonnant 300 morts et les deux obusiers ; Samba Ndiaye,
qui était chef de l’artillerie d’El-hadj en même temps que son
architecte, put reprendre les obusiers avec ses trente artilleurs
ouolofs, dont sept furent tués et quinze blessés grièvement ; les roues
des canons étaient brisées. El-hadj ranima ses troupes en leur disant
que, si elles ne remportaient pas la victoire ce jour-là, c’en serait
fait d’elles, et il employa cinq jours à faire réparer les affuts de ses
obusiers. Le cinquième jour, grâce précisément aux obus, Oïtala fut
pris, Tata fut tué, un grand massacre eut lieu et beaucoup de femmes
furent capturées.

Koromama, chef de la famille soninké des Koumma ou Koumba, qui détenait
autrefois le pouvoir à Sansanding et en avait été dépossédée par celle
des Sissé, alliée aux Peuls Bari du Massina, fit prier El-hadj de venir
prendre Sansanding, dont les habitants supportaient aussi mal le joug
des rois peuls du Massina que celui des empereurs banmana de Ségou.
Omar, vingt-six jours après la prise d’Oïtala, marcha donc sur
_Sansanding_, qui lui ouvrit ses portes sans résistance ; il y passa
cinq mois à lever des impôts, et bientôt sa suzeraineté parut plus dure
aux Soninké que celle des empereurs de Ségou ou celle plus récente, et
nominale plutôt que réelle, des rois du Massina. Hamadou-Hamadou,
informé de cette situation, écrivit alors à El-hadj d’avoir à évacuer
Sansanding et toutes les provinces relevant de Ségou, territoires qui,
disait-il, lui appartenaient, à lui Hamadou-Hamadou, puisqu’il en avait
converti les habitants à l’islamisme[305]. El-hadj répondit en proposant
à Hamadou-Hamadou de s’unir à lui contre l’empereur de Ségou et de
partager les dépouilles ; Hamadou se considéra comme insulté, fit mander
à El-hadj d’évacuer immédiatement Sansanding, rassembla 8.000 cavaliers,
5.000 fantassins armés de lances et 1.000 fusiliers et confia cette
armée à son oncle Ba-Lobbo, qui vint camper à _Koni_, à quarante
kilomètres en aval de Sansanding, sur le Niger. El-hadj menaça d’aller
prendre Hamdallahi, mais Ba-Lobbo envoya prévenir Ali, dont l’armée vint
se réunir à celle du Massina à _Tio_, en face de Sansanding. Durant deux
mois, les deux armées demeurèrent sans bouger en face l’une de l’autre,
se contentant de s’insulter à travers le fleuve. Un jour, les pêcheurs
des deux rives ayant échangé des coups de fusil, des soldats d’El-hadj
se précipitèrent dans le Niger, guéable en cette saison, portant sur la
tête leurs fusils et leurs poires à poudre ; Omar voulut les rappeler,
mais ils ne l’écoutèrent pas et tombèrent, au nombre de 500, sur l’armée
du Massina, qui les tua tous à coups de lance. Le lendemain, El-hadj fit
traverser le fleuve à la moitié de ses troupes, à Sansanding même, sous
le commandement d’Alfa-Oumar-Boïla ; l’autre moitié passa le Niger plus
en aval avec Alfa-Ousmân : les Peuls et les Banmana furent pris entre
deux feux et se débandèrent, l’armée du Massina s’enfuit vers Hamdallahi
et celle de Ali vers Ségou (janvier 1861).

El-hadj, qui était resté en prières à Sansanding durant l’action, fit
camper ses deux colonnes à _Kéranion_ ou Kérango (rive droite, près de
Tio) et vint se mettre à leur tête, laissant Bakari Tako avec mille
hommes à la garde de Sansanding. Une semaine après la bataille de Tio,
il se mit en marche vers Ségou et vint camper à _Bamabougou_ ou
Bambabougou ; l’armée de Ségou commit la faute de sortir à sa rencontre,
mais se débanda d’ailleurs à Banankoro avant d’avoir pris le contact et
se dispersa de tous côtés. Prévenu par quelques hommes dévoués, Ali eut
le temps de monter à cheval et de s’enfuir de sa capitale par la porte
de l’Ouest : quelques moments après, El-hadj-Omar entrait sans
résistance dans _Ségou-Sikoro_[306] privé de ses défenseurs (10 mars
1861).


                =IV. — De Ségou à Hamdallahi= (1861-62).


Quelques mois après l’entrée d’El-hadj à Ségou, tous les anciens
fonctionnaires, chefs d’armée et chefs de canton de l’empire avaient
fait leur soumission ; le conquérant toucouleur leur imposa de se raser
la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de ne plus manger de
chiens ni de chevaux ni d’animaux morts de maladie, enfin de faire les
prières musulmanes et de ne conserver chacun que quatre épouses. Il se
fit donner en otages des fils et frères de chefs, dont il fit des
officiers militaires ; sur ses plans, Samba Ndiaye entoura Ségou-Sikoro
de fortifications importantes et construisit un réduit où furent
enfermés désormais le butin pris à l’ennemi, l’or, le sel, les cauries,
la poudre, etc.

Cependant Ali, qui avait échappé à la poursuite d’Alfa-Oumar, s’était
réfugié dans le Massina. Hamadou-Hamadou leva une armée de 30.000
hommes, dont 10.000 cavaliers, qui s’avança jusqu’à _Kogou_, en vue de
Ségou, où elle demeura quatorze jours sans attaquer ; le quinzième jour,
à la suite d’une escarmouche d’avant-garde, on en vint enfin aux mains
et, après des sautes de chance diverses, El-hadj finit par mettre
l’armée du Massina en déroute. Ali, qui avait accompagné cette armée,
s’échappa encore et put atteindre _Touna_, sur la rive droite du Bani,
où il se retrancha. El-hadj envoya contre lui une colonne qui s’empara
de Touna et détruisit la résidence de Ali, mais ce dernier ne fut pas
pris et rejoignit Hamadou-Hamadou.

Les gens du Massina n’étaient pas d’accord entre eux pour continuer la
guerre et Hamadou fit à Omar des propositions de paix ; ce dernier
refusa de les accepter, disant qu’il avait offert autrefois à Hamadou de
s’associer avec lui contre les Banmana et que le roi du Massina avait
refusé ; mais il consentit à soumettre le différend à l’arbitrage de
quelque marabout vénéré : Hamadou ne voulut pas entendre parler
d’arbitrage et répondit qu’il préférait la guerre. Il y avait alors un
an qu’El-hadj était à Ségou. Il donna à son fils _Ahmadou_ le
commandement de cette ville et des provinces qui en dépendaient, lui fit
jurer obéissance par les Banmana et quitta Ségou le 13 avril 1862 pour
aller s’établir près de _Dougassou_, sur les bords d’un lac situé non
loin de Ségou dans la direction du Bani, afin d’y organiser son armée.
Il avait avec lui ses fils Makiou, Hadi, Maï, Mountaga, et ses neveux
Tidiani (fils d’Alfa-Ahmadou), Saïdou et Ibrahima (tous deux fils de
Tierno-Boubakar), ainsi que ses lieutenants Alfa-Oumar-Boïla, Alfa-
Ousmân, Mamadi-Sidianké, Mamadi-Yorouba, etc. Il réunit 30.000 hommes,
_sofa_ et _talibé_[307], puis, quittant Dougassou, il traversa le Bani
et arriva à _Konihou_, où Ba-Lobbo avait concentré l’armée du Massina.
Ba-Lobbo fut défait et se replia sur Dienné, où se trouvait alors
Hamadou-Hamadou. Celui-ci prit la tête de l’armée peule et joignit El-
hadj à _Saéwal_ (ou Tiaéwal), sur le Bani, entre Sofara et Hamdallahi ;
ses lanciers, le chapeau de paille rabattu sur les yeux pour se protéger
des balles, chargèrent avec impétuosité, mais le nombre des fusils de
l’armée toucouleure rendit ces charges inutiles. Après un jour et une
nuit de bataille, la situation demeurait indécise ; Hamadou, qui avait
plus de 50.000 hommes, cerna alors l’armée d’El-hadj pour l’affamer :
El-hadj avait encore de la poudre, mais les balles lui manquaient, et,
si Hamadou avait poursuivi l’attaque, El-Hadj eût été promptement à sa
merci. Profitant du répit que lui laissait la tactique de son ennemi,
Omar fit fabriquer 10.000 balles par jour durant cinq jours par tous les
forgerons de son armée, puis il fit abattre tout son troupeau et, une
fois ses hommes bien repus et bien approvisionnés de munitions, s’étant
d’autre part fait indiquer par un espion la disposition du camp de
Hamadou et l’endroit où se trouvaient ce dernier et ses principaux
officiers, au matin du sixième jour, il lança ses différentes compagnies
sur des points bien précis, se réservant pour lui-même et ses Foutanké
l’attaque du point où se tenait le roi du Massina. Celui-ci, voyant
s’avancer El-hadj, fit coucher ses fusiliers et plaça sa cavalerie en
arrière. Omar continua à avancer sans tirer, malgré la grêle de balles,
de flèches et de javelots qui pleuvait sur ses hommes, et, arrivé à
cinquante mètres de l’ennemi, il ordonna la charge en criant « _Haïwa !
haïwa !_ » L’infanterie du Massina fut culbutée et la cavalerie mise en
déroute. Mais Hamadou, blessé à la poitrine, un bras cassé par une
balle, n’avait pas bougé ; se dressant sur ses étriers, tenant entre ses
dents les lances de ses ancêtres, il se précipita sur les Toucouleurs,
plantant successivement, de son bras valide, trois lances dans la
poitrine de trois chefs _talibé_, en disant : « Pour mon grand-père,
pour mon père et pour moi ! » Telle était l’impétuosité de son élan que,
avec une poignée de fidèles auxquels il ouvrait la voie, il put
traverser les rangs de l’armée d’El-hadj et s’enfuir sans qu’on songeât
sur le moment à le poursuivre. Quand on y pensa, il descendait déjà le
Bani en pirogue.

Omar rassembla son monde, enterra ses morts, ramassa ses blessés et
arriva le soir devant _Hamdallahi_, qui n’était pas défendue et que ses
habitants avaient abandonnée ; il y entra le lendemain matin en bon
ordre, ses troupes divisées en trois armées : d’abord celle du Ganar
avec pavillon blanc, puis celle des Irlabé avec pavillon noir, ensuite
celle du Toro avec pavillon blanc et rouge[308]. Lui et sa suite
entrèrent en dernier lieu (1862).

Alfa-Oumar, envoyé à la poursuite de Hamadou, le rejoignit sur le Niger,
alors qu’il fuyait sur Tombouctou avec quatre pirogues, emmenant sa
grand-mère, sa mère, son trésor, ses livres et ses fidèles. Le roi du
Massina fut fait prisonnier et emmené sous escorte à Mopti, qu’il avait
déjà dépassé. El-hadj, averti, donna l’ordre de lui couper la tête, ce
qui fut fait. Ali, fait prisonnier d’un autre côté, fut simplement mis
aux fers.

Les chefs du Massina firent alors leur soumission à El-hadj-Omar, qui
les laissa presque tous en fonctions, installant seulement des hommes à
lui à Dienné (Kango-Moussa) et à Mopti (Modibbo-Daouda) (fin juin 1862).
Il envoya ensuite une colonne à Tombouctou pour y chercher les trésors
que Hamadou y avait en dépôt. Les oncles de Hamadou, Ba-Lobbo et
Abdessâlem, vinrent vivre à la cour d’El-hadj. Ahmadou, fils de ce
dernier, vint visiter son père à Hamdallahi, puis retourna à Ségou (fin
1862).


                 =V. — La mort d’El-hadj-Omar= (1864).


Vers cette époque, le conquérant toucouleur envoya contre Tombouctou une
colonne commandée par Alfa-Oumar[309] ; Ahmed-el-Bekkaï, chef des
Kounta, s’était sauvé chez les Touareg Kel-Antassar : ceux-ci
accoururent et livrèrent, au Nord de Tombouctou, un violent combat aux
troupes d’El-hadj, qui durent évacuer la ville. Mais El-hadj, étant
arrivé en personne avec trente mille hommes, mit en fuite les Kounta et
les Touareg, et pilla Tombouctou ; pendant qu’il était absorbé par le
rassemblement du butin, les Kounta et les Touareg revinrent à
l’improviste, et Omar ne dut son salut qu’à des Bozo qui le cachèrent
dans une pirogue et le ramenèrent à Hamdallahi (janvier 1863). El-Hadj
voulut alors faire la paix avec Ahmed-el-Bekkaï et lui envoya 70
esclaves et une grosse somme en or ; Ahmed répondit à ces avances par
une lettre, accompagnée d’un cadeau de sept chevaux, dans laquelle il
engageait Omar à remettre le Massina au représentant de la dynastie des
Bari, c’est-à-dire à Ba-Lobbo ; El-hadj ne répondit pas à cette
lettre[310].

Mais il se décidait à retourner à Ségou et avait fait venir Ahmadou à
Hamdallahi pour lui passer le gouvernement du Massina (février 1863),
lorsque la révolte éclata dans ce pays. Ba-Lobbo et Abdessâlem avaient
fait leur paix avec Omar dans l’espoir qu’il leur laisserait le
commandement du pays : lorsqu’ils virent qu’il allait donner ce
commandement à son fils Ahmadou, ils complotèrent la révolte de concert
avec Ahmed-el-Bekkaï. Ce dernier écrivit à un de ses disciples, Modibbo-
Daouda, qui suivait El-hadj depuis l’entrée de ce dernier à Nioro,
l’avisant que les chefs du Massina sollicitaient son appui pour se
débarrasser d’El-hadj, mais qu’il voulait d’abord connaître les forces
et la façon de combattre de celui-ci ; Modibbo-Daouda vint montrer la
lettre à El-hadj, qui fit mettre aux fers Ba-Lobbo Abdessâlem et tous
leurs parents. Puis ayant renvoyé Ahmadou à Ségou, Omar marcha sur
Tombouctou ; battu à _Goundam_ (mars 1863), il s’enfuit dans le Hodh
pour tâcher de gagner Nioro par le désert, mais, menacé par les Oulad-
Mbarek, il fit volte-face, traversa le Bagana et réussit à atteindre le
Massina (avril 1863).

Cependant, en mai 1863, Ba-Lobbo et Abdessâlem réussirent à s’échapper
de prison. Omar furieux fit tuer tous les membres de leur famille qui se
trouvaient à Hamdallahi, en même temps que l’ex-empereur Ali. Ce
massacre fut le signal d’une révolte générale du Massina.

Un village s’étant fortifié, des chefs peuls, soi-disant dévoués à El-
hadj, demandèrent à celui-ci une armée pour châtier ce village ; ils
obtinrent 500 _talibé_, qui marchèrent contre la place ennemie, encadrés
de partisans fournis par les chefs peuls ; lorsqu’on arriva au village,
ces partisans se joignirent aux assiégés et massacrèrent la plupart des
_talibé_. Omar envoya alors chercher de la poudre à Ségou pour préparer
sa revanche : Ahmadou lui en expédia 150 barils, portés par des Somono
qu’escortaient 300 _talibé_ ; en arrivant près de Dienné, les porteurs
jetèrent leurs charges à terre, sur l’ordre des Peuls postés près de la
route ; les _talibé_ prirent la fuite, poursuivis par les Peuls, qui en
tuèrent un grand nombre à coups de lances (juin 1863). A partir de cet
incident, les communications furent coupées entre Hamdallahi et
Ségou[311].

Peu de temps après, El-hadj expédia à Tombouctou, pour la troisième
fois, une armée commandée par Alfa-Oumar : celui-ci trouva la ville
abandonnée de ses habitants et la mit au pillage ; mais, en revenant au
Massina, il fut attaqué par Ba-Lobbo et un fils d’Ahmed-el-Bekkaï nommé
Sidia, à la tête d’une forte armée de Peuls et de Maures Kounta : il fut
mis en déroute, dut abandonner son butin et ses canons[312] et fut tué
avant d’avoir pu gagner Hamdallahi.

El-hadj fut bientôt bloqué dans cette ville ; la famine étant survenue,
beaucoup de _talibé_ désertaient et passaient à l’ennemi. Le siège,
commencé en septembre 1863, durait depuis huit mois lorsque, par une
nuit obscure, El-hadj réussit à faire sortir de la ville assiégée son
neveu Tidiani, qu’il envoyait demander des vivres et du secours aux
Tombo de la montagne. Mais, ne voyant pas revenir son neveu, qui se
trouvait coupé de Hamdallahi par les assiégeants, il mit le feu à sa
capitale et, à la faveur de l’incendie, parvint à s’enfuir. Rejoint par
l’armée de Ba-Lobbo à _Ngoro_, dans un ravin du Pignari, voyant ses
meilleurs partisans tués, abandonné par les autres, il se réfugia dans
la grotte de _Dayambéré_ (falaise de Bandiagara), où il mourut de faim,
se fit sauter à l’aide d’un baril de poudre ou périt enfumé par les
Peuls, suivant les différentes versions qui circulent à ce sujet
(septembre 1864). Plus tard, ses ossements furent recueillis par
Tidiani, qui les fit déposer dans la forteresse qu’il s’était construite
à Bandiagara.


     =VI. — Ségou sous le commandement des Toucouleurs= (1861-90).


Nous avons vu qu’_El-hadj-Omar_ était entré à Ségou le 10 mars 1861 et
que, en le quittant, le 13 avril 1862, pour marcher sur le Massina, il
avait laissé dans cette ville son fils _Ahmadou_, en lui confiant le
commandement de la place et des provinces dont se composait encore, un
an auparavant, l’empire banmana de Ségou.

L’ancienne capitale des empereurs de la dynastie des Diara avait été
sérieusement fortifiée par El-hadj-Omar, qui l’avait fait entourer d’un
solide mur d’enceinte, percé de sept portes qui étaient barricadées tous
les soirs ; de plus, il avait fait construire un réduit (le
_dionfoutou_) qui servait de magasin et où les femmes d’El-hadj avaient
leur logement. Ahmadou fit élever, pour y résider personnellement, un
autre réduit dont les murs avaient six mètres de haut. Toutes ces
fortifications furent érigées sous la direction d’un Soninké du Goye,
nommé Samba Bakili et surnommé _Samba Ndiaye_, qui avait appris le
métier de maçon à Saint-Louis, où il avait résidé longtemps comme otage.
Ce Samba Ndiaye avait suivi Omar de Dinguiray à Ségou, lui servant de
directeur de l’artillerie pendant les combats et d’ingénieur entre les
batailles ; lorsqu’El-hadj quitta Ségou, il l’y laissa à la requête
d’Ahmadou.

Comme je l’ai dit plus haut, El-hadj avait appelé Ahmadou à Hamdallahi
au début de 1863, pour lui confier le commandement du Massina et
retourner lui-même à Ségou ; mais, la révolte ayant éclaté parmi les
Peuls et la nouvelle étant parvenue à Hamdallahi que les anciens chefs
militaires de Ségou, quoique ayant fait leur soumission au conquérant
toucouleur, préparaient en sous-main le retour de Ali sur le trône de
ses pères, Omar ordonna à son fils de regagner Ségou (mars 1863).

Ahmadou, lors de son retour, reçut les compliments des chefs militaires
banmana, qu’il traita avec beaucoup d’égards et qu’il combla de
cadeaux ; il les invita à venir chez lui à l’occasion de la fête de la
rupture du jeûne, devant leur lire ce jour-là une lettre importante
d’El-hadj. Ce jour (23 mars 1863), ils vinrent en effet. Lorsqu’ils
furent dans le réduit d’Ahmadou, les _talibé_ les entourèrent et les
saisirent ; la plupart avaient des armes sous leurs vêtements ; Ahmadou
les fit mettre aux fers et les expédia par le fleuve à son père, sous la
conduite de Tierno-Abdoul. Celui-ci, arrivé à hauteur de Hamdallahi,
demanda des ordres à El-hadj, qui fit décapiter tous les chefs banmana
au bord même du fleuve.

Cependant, Ahmadou percevait les impôts avec difficulté. En août 1863,
ses collecteurs revinrent bredouilles du Kaminiadougou, où fermentait la
révolte. Vers la fin de la même année, les gens de cette province
vinrent enlever Bamabougou (ou Bambabougou), entre Sansanding et Ségou,
sur la rive droite du Niger. Trois jours après, Sansanding, qui avait
acquitté en rechignant un impôt de 500 pagnes porté ensuite à 1.000, se
révolta à son tour contre Ahmadou, à l’instigation des Sissé, qu’El-hadj
avait dépossédés au profit des Koumba, lorsque ceux ci lui avaient livré
la place. Au moment ou Koromama Koumba envoyait un messager à Ahmadou
pour l’avertir du mouvement, _Boubou Sissé_ ouvrait les portes de la
ville à une armée de Banmana du Kalari (ou Karadougou) et à une autre
armée de Banmana venant de Sokolo. Ces deux armées, unies aux gens de
Boubou Sissé, massacrèrent la garnison toucouleure. Koromama, qui refusa
de s’associer à la révolte, fut livré par deux de ses parents,
Abderrahmân Koumba et Baba Koumba, à Boubou Sissé, qui le fit conduire
sur la rive droite, en face de Médina, et l’y fit torturer : on lui
trancha successivement les mains, les épaules, les pieds, les genoux ;
puis on lui arracha le cœur. La tradition dit qu’il ne proféra pas une
plainte et se contenta de répéter la formule de la foi musulmane tant
qu’il en eut la force.

Le Saro (ou Sarro) se révolta également : alors Ahmadou envoya des
colonnes contre les révoltés de la rive droite ; Dougaba, chef des
Banmana de Sokolo venus à Sansanding, qui pillait la rive gauche, fut
défait et tué à Sama par Siré-Moktar, neveu d’El-Hadj et cousin de feu
Siré-Adama (novembre 1863).

Moustafa, que Omar avait laissé comme gouverneur à Nioro, envoya à
Ahmadou 2.000 hommes de renfort, avec lesquels _Tierno-Alassane_,
lieutenant d’Ahmadou, alla attaquer Sansanding. L’armée toucouleure
pénétra dans le faubourg de l’Ouest, sans grande résistance, et se rua
aussitôt au pillage des maisons ; les Banmana, sortis par l’Est, firent
le tour des murailles et vinrent attaquer les Toucouleurs par derrière ;
ceux-ci prirent la fuite et l’armée rentra à Ségou dans le plus grand
désordre, abandonnant son butin, ses captifs et une partie de ses fusils
(décembre 1863).

Un grand mécontentement se développait dans les troupes d’Ahmadou ; il y
avait rivalité entre les Irlabé et les gens du Toro, entre ceux-ci et
ceux du Damga ; les vivres étaient rares et chers. Par contre,
Sansanding se fortifiait et Boubou-Sissé accroissait son armée et la
payait bien. En février 1864, après beaucoup de tergiversations, Ahmadou
envoya _Abdoul-Belnadio_ attaquer Sansanding ; les choses se passèrent
comme l’année précédente : les Banmana laissèrent les Toucouleurs entrer
dans la ville, puis les tournèrent, les mirent en déroute et en tuèrent
un grand nombre, dont Abdoul-Belnadio lui-même[313].

Vers avril 1864, _Kégué-Mari_, frère et successeur de Ali, commença à se
mettre à la tête du mouvement de révolte contre Ahmadou. Ce dernier
envoyait faire des razzias dans les environs de Ségou, mais son autorité
ne s’étendait qu’à une région très restreinte, et il était sans
communications avec son père, bloqué dans le Massina. Très avare, il
entretenait mal son armée, qui se détachait de lui, et il en était
réduit à mettre en circulation des nouvelles imaginaires (victoire de
l’armée de Nioro, approche d’El-hadj, etc.) pour maintenir le moral de
ses troupes.

En septembre 1864, Kégué-Mari pilla plusieurs villages soumis à Ahmadou,
à quelques kilomètres de Ségou, sans que celui-ci pût réussir à
rassembler son armée assez vite pour l’en empêcher.

Ahmadou, pour tâcher de reconquérir son prestige, s’efforçait d’acquérir
la réputation d’un prince juste : un de ses cousins, Mamadou-Abi, ayant
pris des captifs à un Somono et les ayant vendus, Ahmadou le força à les
restituer ; des _talibé_, ayant pris à des Banmana, au marché de
Bamabougou, des marchandises sans les payer, Ahmadou leur fit donner
cent coups de corde à chacun. D’autre part, il continuait à mécontenter
les Toucouleurs par son avarice et les Banmana par des interdictions
ridicules, telles que celle de tatouer les enfants ou la défense faite
aux femmes de tresser leur chevelure en cimier.

Cependant, en janvier 1865, Kégué-Mari s’avança avec une armée jusqu’à
_Togo_, à quelques heures au Sud de Sansanding et à moins d’un jour de
Ségou. Ahmadou envoya tous ses soldats disponibles, sous le commandement
de Tierno-Alassane ; au premier choc, les Somono de Ségou, qui portaient
120 barils de poudre, jetèrent leurs charges et prirent la fuite ; les
Banmana s’emparèrent de la poudre et du _tabala_ (tambour de guerre) de
Tierno-Alassane et se retirèrent dans Togo (24 janvier). Le 28 janvier,
Ahmadou, ayant reçu des renforts de Niamina et de Kénienko (ou
Kénientou), partit lui-même de Ségou, accompagné de Mage et de Quintin,
emportant 140 barils de poudre fabriquée dans le pays (4.000 kilos
environ), 33 sacs de poudre d’Europe (850 kilos environ), 108 fusils de
rechange et 150.000 balles de fer, en plus des armes et des munitions
que chaque soldat portait sur lui. A la nuit, il rejoignit, en suivant
le Niger, l’armée de Tierno-Alassane à Markadougouba, à quelques
kilomètres au Nord-Ouest de Togo, où Kégué-Mari était toujours campé
avec ses troupes. Le 29 janvier, Ahmadou demeura à Markadougouba, se
contentant de faire reconnaître la position du chef banmana par des
patrouilles. Il distribua 80 barils de poudre à ses troupes, en
recommandant de ne pas la gaspiller et en défendant de tirer un seul
coup par amusement sous peine de coups de corde.

Le 30 janvier, Ahmadou exhorta ses soldats, reprocha aux _talibé_ leur
manque de courage, fit désigner des hommes d’élite pour marcher en
avant, puis, disant qu’il fallait être pur au moment d’affronter la
mort, exigea la restitution des objets ou captifs pris à la guerre et
soustraits au partage légal. Après bien des atermoiements, les soldats
se décidèrent à restituer quelques objets pillés ou à désigner tel de
leurs captifs qui, si eux-mêmes venaient à mourir, représenterait la
valeur de ce qu’ils avaient soustrait. Ensuite Ahmadou procéda au
dénombrement de son armée, en faisant aligner les fusils par terre, et
désigna son campement à chaque compagnie. Puis il recommanda aux _sofa_
de s’avancer sans tirer jusqu’à dix pas de l’ennemi, de ne jamais
reculer, de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans leurs fusils.
Il y eut, entre _talibé_ et _sofa_, une scène de défis et de disputes
qu’Ahmadou eut grand peine à faire cesser. Après avoir calmé et exhorté
les _talibé_ et les _sofa_, il fit de même auprès des _Toubourou_[314],
puis des Peuls, puis des Diawara.

Le départ eu lieu le 31 janvier à 4 heures du matin. A 7 heures, on
arriva à un village en ruines où les troupes se rangèrent en ordre de
bataille : les _talibé_ en quatre colonnes au centre, les _sofa_ et les
Diawara à gauche, les Peuls[315] en avant et à droite pour fermer la
route de l’Est ; en tout 4.000 cavaliers et 6.000 fantassins, dont
Ahmadou passa la revue. A 9 heures, on fit halte en vue de Togo, à 500
mètres de l’armée ennemie qui, Kégué-Mari à sa tête, était rangée en
avant des murailles du village. Mari avait peut-être 3.000 fantassins et
400 cavaliers, sans compter les soldats postés sur le mur d’enceinte et
les terrasses de Togo. Ahmadou ayant ordonné l’attaque, cinq colonnes
composées de fantassins et de cavaliers qui avaient mis pied à terre
s’avancèrent au pas en psalmodiant _la ilah ill’ Allah, Mohammed rassoul
Allah_ : à droite les Irlabé, pavillon noir, commandant Tierno-Abdoul,
et des _sofa_, pavillon rouge, commandants Fali et Diougou Koullé ; au
centre, les gens du Toro, pavillon rouge et blanc, commandant Tierno-
Alassane ; à gauche, les Toubourou, sans pavillon, et enfin les _talibé_
du Ganar, que commandait un autre Tierno-Abdoul. Les Banmana de Kégué-
Mari attendaient l’attaque, immobiles, accroupis par terre. Arrivées à
cent pas de l’ennemi, les colonnes d’Ahmadou s’élancèrent au pas de
charge et le feu commença à un signal donné. Les Banmana se levèrent en
désordre et cherchèrent à rentrer dans le village, mais ils
s’entassèrent aux portes et furent tués à bout portant, beaucoup à coups
d’épée. Kégué-Mari avait fui sur une colline en arrière de Togo avec sa
cavalerie. Les _talibé_ et les _sofa_ entrèrent dans le village, où
commença la guerre des rues ; tout cela n’avait duré que quelques
minutes, mais ensuite la bataille devint plus pénible. Les Diawara et
les Toubourou furent un moment repoussés ; des Banmana purent s’enfuir,
beaucoup furent faits prisonniers et massacrés. A 4 heures, Togo ne
renfermait plus que de rares défenseurs.

Le lendemain, la plupart des fuyards furent rattrapés dans la brousse et
mis à mort ; une centaine, qui se rendirent, furent néanmoins décapités
sur l’ordre d’Ahmadou. Beaucoup de fugitifs aussi avaient été tués à
coups de lance par les Peuls. Mage estime à 2.500 au minimum le nombre
des Banmana qui périrent dans cette bataille, tandis qu’Ahmadou n’eut
pas cent morts de son côté. Bien que Kégué-Mari eût réussi à prendre la
fuite, c’était une éclatante victoire, mais Ahmadou ne sut pas en
profiter.

Au lieu de marcher sur Sansanding, il céda aux sollicitations des
_talibé_, pressés de voir partager le butin, et rentra à Ségou, avec
3.500 femmes et enfants capturés dans Togo. D’ailleurs, il n’osait pas
se mesurer avec Boubou-Sissé et préférait aller ramasser du butin et des
esclaves en attaquant les Banmana.

Le 25 mars 1865, il partit de Ségou accompagné de Mage et de Quintin,
emmenant son armée qu’il organisa à Ségou-Koro jusqu’au 2 avril. Ce
jour-là, il se mit en marche vers Fogni, puis vers Kamini (en face de
Niamina) et Kénienko (ou Kénientou), pour aller attaquer _Dina_, village
de la rive droite du Niger situé un peu en aval de Koulikoro et où
s’étaient concentrés les habitants de Koulikoro, de Manambougou et de
Bamako, tous insoumis. Ahmadou arriva devant Dina le 7 avril et donna
l’assaut à l’endroit le plus facilement défendable, le mur d’enceinte y
dessinant un angle rentrant, et sans prendre aucune disposition
préalable ; néanmoins, et bien que le mur eût quatre mètres de haut,
l’armée toucouleure réussit à l’escalader sous le feu des Banmana qui,
une fois l’enceinte extérieure franchie par l’ennemi, se réfugièrent
dans un réduit construit au centre du village. A ce moment, une panique
se déclara brusquement parmi les troupes d’Ahmadou, qui évacuèrent la
place et laissèrent les Banmana réoccuper les terrasses des maisons ;
mais, peu après, les Toucouleurs revinrent à la charge et rentrèrent
dans le village. Enfin, après des alternatives diverses, les assaillants
battirent de nouveau en retraite vers 3 heures et demie de l’après-midi.
Lorsque la nuit fut venue, Ahmadou fit cerner le village, mais
incomplètement, et les assiégés purent s’échapper presque tous, bien
qu’un certain nombre de guerriers banmana furent capturés et massacrés
et que beaucoup de femmes furent faites prisonnières. Les troupes
d’Ahmadou, pénétrant enfin dans le village et le réduit évacués, se
livrèrent au pillage jusqu’au lever du jour.

Après la prise de Dina, le prince toucouleur continua sa route vers le
Sud en suivant toujours la rive droite du Niger. Le 10 avril, une partie
de son armée passa le fleuve pour aller piller Koulikoro ; les Somono de
cette dernière localité vinrent se rendre à Ahmadou, qui les envoya
s’installer à Kénienko. Le 11 avril, le village de _Manambougou_, que
ses habitants avaient abandonné, fut brûlé ; puis, renonçant à pousser
jusqu’à Bamako, Ahmadou, qui, lui, était demeuré sur la rive droite,
traversa à son tour le Niger, incendia _Koulikoro_ avec plus de trois
tonnes de coton qui s’y trouvaient réunies et se rendit à Niamina en
longeant la rive gauche et en détruisant tout sur son passage ; il
arriva le 14 avril à Niamina, dont les Toucouleurs avaient fait une
place forte, et rentra le 18 à Ségou.

Enfin, le 4 juillet 1865, Ahmadou se décida à marcher contre Sansanding.
Il passa le Niger près de Markadougouba ; le passage du fleuve dura
trois jours : une tornade fit couler plusieurs pirogues. L’armée
toucouleure arriva le 9 juillet devant Sansanding, que défendait une
armée composée de Peuls, de Maures et de Banmana. Ahmadou ordonna
aussitôt l’assaut, mais ses colonnes furent plusieurs fois repoussées
avec pertes. Le siège dura 72 jours, avec des alternatives de succès et
de revers. Une partie des Soninké et de leurs captifs vint se rendre
lorsque la famine commença à se faire sentir ; l’armée d’Ahmadou était
d’ailleurs elle-même fort mal approvisionnée en vivres et la saison des
pluies l’affaiblissait ; de plus, pendant ce temps, Kégué-Mari attaquait
les environs de Ségou. Le 11 septembre, l’armée de ce dernier, venant de
l’Est, traversa le Niger et attaqua Ahmadou dans son camp ; elle fut
repoussée, mais put se retirer sans être inquiétée. Le 15 septembre,
plus de 1.500 hommes de l’armée de Mari parvinrent à entrer dans
Sansanding. Dans la nuit du 17 septembre, Ahmadou, pris de panique à la
nouvelle que Kégué-Mari en personne menaçait Ségou, leva le siège pour
rentrer dans sa capitale, où il arriva le 23 avec son armée en déroute.

Fin 1865, on craignit sérieusement à Ségou d’être attaqué par Kégué-
Mari, mais Ahmadou ne put réussir à faire marcher son armée, qui ne
voulait plus se battre. Heureusement pour lui, Mari demeura dans
l’inaction.

Ahmadou avait caché le plus longtemps possible au public la mort de son
père ; lorsqu’elle fut connue de tout le monde, il se proclama le seul
héritier de la puissance paternelle et voulut être, non plus seulement
le roi de Ségou, mais l’empereur de toute la partie du Soudan occupée
par les Toucouleurs. Cependant ses frères _Habibou_ et _Moktar_, qui
régnaient, le premier à Dinguiray et le deuxième à Koniakari, son cousin
_Tidiani_, qui régnait au Massina, et l’ancien esclave de son père,
_Moustafa_, qui commandait Nioro, prétendaient demeurer indépendants de
son autorité, d’ailleurs assez mal assise à Ségou même. En 1870, Ahmadou
quitta momentanément Ségou pour aller surveiller à Nioro les agissements
de Moustafa ; n’ayant pu trouver dans la gestion de ce dernier des
motifs suffisants pour le faire exécuter, malgré le désir secret qu’il
en avait, il se contenta de prendre lui-même la direction des affaires
de la province ; puis, en 1872, ayant appris que Habibou, accompagné de
son frère Moktar, venait opérer des razzias dans le Diomboko et le
Kaarta, il marcha contre lui, s’empara de sa personne et de celle de
Moktar et revint à Ségou avec les deux prisonniers, qu’il laissa mourir
dans les fers.

En 1884, Ahmadou, ne sentant plus sa vie en sûreté à Ségou, où il
s’était fait détester de tout le monde et surtout des Toucouleurs, passa
le commandement à son fils _Madani_, alla demeurer quelque temps à
Niamina, puis alla s’emparer de Nioro sur son frère Mountaga, qu’il y
avait installé en 1873.

Le 6 avril 1890, le lieutenant-colonel Archinard arrivait en face de
Ségou et Madani prenait aussitôt la fuite avec les derniers _talibé_,
laissant la place libre aux troupes françaises, et se sauvait à Mopti.


     =VII. — Nioro sous le commandement des Toucouleurs= (1854-91).


Comme nous l’avons vu plus haut, _El-hadj-Omar_ s’était emparé de Nioro
en 1854 ; il n’y fit que des séjours intermittents, laissant en son
absence à _Alfa-Oumar_ le soin de surveiller ses intérêts. Lorsque, en
1859, il se décida à marcher sur Ségou, il installa à Nioro comme
gouverneur l’un de ses esclaves préférés, nommé _Moustafa_, qui fut le
véritable roi du Kingui et du Kaarta de 1859 à 1870.

Le pays demeura relativement tranquille sous le gouvernement de
Moustafa ; cependant, en décembre 1864, le Bakounou se révolta contre
les Toucouleurs : Moustafa, alors démuni de troupes, dut faire appel à
_Tierno-Moussa_, qui commandait le fort de Koniakari. Tierno-Moussa se
transporta au Bakounou, mais se laissa bloquer à _Bagoïna_ ; il envoya
demander à Ahmadou un renfort que le roi de Ségou ne put lui fournir ;
enfin, il réussit à s’échapper du côté du Kingui, mais ne put entrer à
Nioro, les routes étant coupées par les Maures et les Banmana, et s’en
retourna à Koniakari.

De son côté, _Ahmadou_, sans cesse harcelé à Ségou par les Banmana et
les Peuls, demandait continuellement à Moustafa des renforts que ce
dernier était bien incapable de lui expédier. En 1870, persuadé que
Moustafa y mettait de la mauvaise volonté, Ahmadou vint à Nioro et, dans
le but de perdre le gouverneur, l’accusa de prévarication ; Moustafa
prouva qu’il n’avait pas touché au trésor d’El-hadj et avait administré
sagement le pays au moyen des seules recettes de l’impôt. Ahmadou ne put
le condamner mais, après être allé passer quelques jours à Guémou, il
revint à Nioro et y resta deux ans, prenant en mains propres le
commandement du pays. C’est à cette époque que ses deux frères Habibou
et Moktar vinrent de Dinguiray et de Koniakari dans le but de razzier
des provinces dépendant de Nioro ; Ahmadou, nous venons de le voir,
marcha contre eux, les fit prisonniers et les emmena à Ségou[316], avec
un fort contingent prélevé à Nioro et Moustafa lui-même, ayant laissé
comme gouverneur au Kingui un chef de _sofa_ surnommé _Almami_ (1872).

Au bout d’un an, Ahmadou envoya son frère _Mountaga_ pour gouverner
Nioro (1873). Mountaga y régna de 1873 à 1884, acquérant la réputation
d’un grand général et d’un excellent administrateur, et annexant à son
gouvernement le Séfé et le Komintara (cercle actuel de Kita). Ahmadou,
jaloux des lauriers de son frère, quitta Ségou en 1884, se rendit à
_Bassaka_ dans le Bakounou et y convoqua Mountaga ; il accueillit ce
dernier amicalement : mais Mountaga défiant profita de la nuit pour
retourner à Nioro. Ahmadou envoya à sa poursuite une colonne qui revint
en disant qu’elle n’avait pu l’atteindre. Il partit alors en personne,
s’arrêta à Touroungoumbé, puis à Yéréré, envoyant de chacun de ces
points des messagers à Mountaga pour l’engager à venir faire sa
soumission. Après quatre mois d’inutiles pourparlers, il mit le siège
devant Nioro. Mountaga réussit à fomenter un complot contre son frère,
dans l’entourage même de ce dernier, mais Ahmadou le découvrit et fit
exécuter le marabout Mahmadou-Kaya, âme du complot. Cependant les Peuls
Sambourou se révoltèrent contre Ahmadou : Boubakar-Samba marcha contre
eux, tua leur chef Falilou, dont la tête fut envoyée au camp d’Ahmadou,
et prit tous les villages des Sambourou. La famine s’étant déclarée dans
Nioro, Mountaga invita ses partisans à aller rejoindre Ahmadou et resta
seul avec sa famille et le griot Farangalli ; les assiégeants entrèrent
alors par la porte par laquelle étaient sortis les défenseurs ; Mountaga
se retira avec son frère Daï et Farangalli dans sa poudrière et se fit
sauter au moment où les _sofa_ d’Ahmadou en forçaient la porte (1885).

_Ahmadou_ s’installa donc à Nioro. Quelques années après, apprenant que
le Diafounou avait prêté son appui au marabout soninké Mahmadou Lamine,
qui se préparait à assiéger Bakel, et redoutant que ce fait ne lui
attirât les Français sur le dos, Ahmadou marcha sur _Gouri_, capitale du
Diafounou ; après quatre mois de séjour à Kérané et de temporisations,
il mit le siège devant Gouri ; au bout de trois mois, les Soninké
évacuèrent la place pendant la nuit (1887). Après cette victoire
d’ailleurs peu glorieuse, Ahmadou retourna à Nioro.

En 1890, il envoya une armée attaquer _Koniakari_ que venait d’occuper
le lieutenant Valentin. Après une série d’opérations dont on trouvera le
récit au chapitre XV, il fut contraint d’évacuer Nioro devant le colonel
Archinard, qui occupa cette ville le 1er janvier 1891 et mit en fuite
les Toucouleurs ; Ahmadou se transporta à Bandiagara, d’où il devait
être chassé également par nous en 1893.

Durant l’occupation de Nioro par les Toucouleurs, les recettes de l’Etat
étaient fournies par l’impôt du dixième sur les récoltes de mil, le
cinquième du butin fait par les Toucouleurs et la moitié de celui fait
par les contingents indigènes — le reste étant réparti entre les chefs
et les soldats —, les héritages non réclamés, les biens abandonnés,
l’_oussourou_ ou dîme prélevée sur les troupeaux des nomades et les
marchandises des colporteurs, et enfin le produit des amendes. Les
recettes servaient à entretenir le gouverneur, ses courtisans et son
harem, à faire des cadeaux aux chefs et aux notables, à nourrir les
troupes pendant les expéditions, à acheter des armes, des munitions et
des chevaux, à faire des libéralités et à rémunérer les percepteurs. En
plus de ces impôts d’Etat, il y avait les impôts religieux (_diaka_ sur
les récoltes et les bestiaux, indemnité à payer pour être dispensé du
jeûne, etc.) ; les recettes provenant de ces impôts servaient à
l’entretien des mosquées, des imâm et autres membres du clergé.

Des cadis rendaient la justice, assistés de lettrés ou pieux personnages
qui n’avaient que voix consultative. On pouvait appeler de leurs
décisions au grand cadi de Nioro. Quant aux non musulmans, ils
continuaient à faire juger leurs différends devant leurs propres
tribunaux et selon la coutume locale.


  =VIII. — Le Massina sous le commandement des Toucouleurs= (1862-93).


J’ai dit plus haut comment _El-hadj-Omar_ avait conquis le Massina en
1862 et comment, après des luttes perpétuelles pour conserver sa
conquête, il avait trouvé la mort en 1864 dans la falaise de Bandiagara.
Son neveu _Tidiani_ lui succéda au Massina de 1864 à 1887.

Ayant reconstruit Hamdallahi, Tidiani équipa une armée, poursuivit _Ba-
Lobbo_ dans le Kounari et, pour utiliser la bonne volonté des Tombo,
disposés à le soutenir contre les Peuls, transporta sa capitale à
_Bandiagara_. Son règne ne fut qu’une lutte continuelle contre les
habitants de son prétendu royaume, lequel en réalité ne dépassait guère
les environs immédiats de Bandiagara. Il eut cependant des alternatives
de succès et de revers. Son plus terrible adversaire fut _El-Bekkaï_,
qui avait établi son quartier-général à _Ténenkou_ ; son meilleur
secours lui vint de la rivalité et du défaut d’entente qui divisaient
Ba-Lobbo et El-Bekkaï. C’est ainsi qu’il put battre ces deux derniers
simultanément, l’un à _Poromani_ ou Foromani (entre Sofara et San) et
l’autre à _Sénidiadio_. Mais ensuite Ba-Lobbo s’enferma à Dienné, que
Tidiani ne parvint à reprendre qu’après un siège pénible ; Ba-Lobbo
d’ailleurs avait pu s’échapper et s’était réfugié à _Fiou_
(circonscription actuelle de San), auprès de Peuls originaires du
Massina. Pendant ce temps, El-Bekkaï, avec les gens du Kounari, menaçait
Bandiagara, que Tidiani eut grand-peine à préserver ; enfin, il put
refouler El-Bekkaï sur Ténenkou et s’emparer successivement de Ténenkou,
de Kakagnan, de Diafarabé et du Sébéra. C’est à cette époque que mourut
Ba-Lobbo, qui ne fut qu’imparfaitement remplacé par Hamadou-Abdoul,
lequel résida à Fiou, et Amirou-Ba-Lobbo, lequel s’était établi à
Bangadina, au Sud-Est de San, chez les Minianka.

Le décès de Ba-Lobbo entraîna la soumission d’une grande partie des
Peuls au prince toucouleur. Peu après, Ahmed-el-Bekkaï, au cours d’un
combat contre l’armée de Tidiani, était tué près de _Sarédina_ (Sébéra),
où son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage[317].

Tidiani put enfin se considérer comme roi du Massina, mais le Massina
était devenu presque un désert.

En 1887, Tidiani reçut à Bandiagara la visite du lieutenant de vaisseau
Caron, qui venait lui demander la route de Tombouctou et l’accès de
Dienné ; le roi répondit à l’explorateur : « Je suis un porteur d’outres
et mes outres sont Dienné et Tombouctou ; si tu les veux, empare-toi
d’abord du porteur. » Néanmoins Caron put parvenir jusqu’à Kabara et
s’en revenir sur ses pas, malgré l’opposition et les menaces de Tidiani,
qui mourut la même année.

Tidiani avait fait tous ses efforts pour organiser ses Etats. Il les
avait divisés en provinces, à la tête de chacune desquelles était placé
un _amirou_ ou gouverneur. Les divers _amirou_ résidaient d’ordinaire à
Bandiagara auprès du roi, mais effectuaient des tournées dans leurs
districts respectifs en vue de percevoir l’impôt. L’armée comprenait
quatre corps, dont les deux premiers étaient composés de Toucouleurs, le
troisième étant formé des esclaves du roi et le quatrième de Banmana
enrôlés qu’on appelait _sofa_. Les impôts ordinaires et les impôts
religieux furent organisés comme à Nioro ; les Tombo étaient à peu près
dispensés de l’impôt, mais ils devaient fournir des porteurs au roi lors
de ses déplacements et de ses expéditions militaires.

_Tapsirou_, fils de Tidiani, lui succéda mais ne régna que quelques mois
(1887-88).

_Mounirou_, frère de Tapsirou, remplaça ce dernier (1888-91). Son règne
se passa en luttes contre les Kounta, que commandait _Abiddine_, fils et
successeur d’Ahmed-el-Bekkaï[318], et contre les Peuls, surtout ceux du
Farimaké. Néanmoins, il parvint à conserver son autorité, grâce surtout
à l’appui des Tombo de la région de Bandiagara et de leur chef Gogouna.

En 1891, _Ahmadou_, fils d’El-hadj-Omar, fuyant de Nioro devant les
troupes françaises, arriva au Massina, où Mounirou lui céda le pouvoir
par déférence pour son âge. Mais deux ans plus tard le général
Archinard, s’étant emparé de Dienné, arrivait à Mopti ; Madani, fils
d’Ahmadou, réfugié dans cette dernière ville depuis la prise de Ségou
par les Français, rejoignait son père à Bandiagara, pendant que le
général proclamait à Mopti la déchéance d’Ahmadou et nommait roi du
Massina _Aguibou_, frère d’Ahmadou et ancien roi de Dinguiray, qui avait
embrassé notre cause. Peu après, Ahmadou était battu à _Korikori_ par le
général Archinard, qui entrait sans coup férir à Bandiagara et y
installait Aguibou (29 avril 1893).

Ahmadou, s’étant réfugié à Douentza, tenta en vain un retour offensif,
se sauva à Hombori, puis à Dori, puis à Say, où il passa le Niger pour
aller s’installer à _Dounga_, entre Say et Niamey ; de là, il gagna
bientôt les pays haoussa, où il mourut obscurément en 1898 ; ses
derniers _talibé_ et parents qui l’avaient accompagné dans sa fuite
soutinrent plus tard l’émir de Sokoto lors de sa tentative de résistance
contre les Anglais ; après la victoire de ces derniers, qui s’emparèrent
de _Bassirou_, fils d’Ahmadou, et occupèrent Sokoto, les anciens
partisans d’Ahmadou prirent, en 1906, le chemin du Bornou, du Ouadaï et
du Darfour pour aller s’installer en Arabie, dans le Hidjaz, où ils sont
encore.

Quant à Aguibou, il conserva de 1893 à 1902, sous notre protection et
notre contrôle, le titre et les fonctions de roi du Massina, avec
résidence à Bandiagara. Mais, faible et sans valeur, il ne sut pas
ramener le calme dans ce pays troublé ni parvenir à y faire aimer le nom
des Toucouleurs. A la suite d’incidents divers qui seront relatés au
chapitre XV, un arrêté du 26 décembre 1902, rendu sur la proposition de
M. le Gouverneur Ponty, plaça le Massina sous le régime de
l’administration directe et mit Aguibou à la retraite en lui accordant
une pension. Les chefs toucouleurs installés comme chefs de province par
El-hadj et ses successeurs furent supprimés par extinction : à la mort
de chacun d’eux, les cantons et les villages qu’ils commandaient furent
rendus à leurs chefs autochtones. Aguibou lui-même, dernier représentant
de la dynastie des Tal, s’éteignit en 1908[319].

[Illustration : Carte 17. — L’empire d’El-hadj-Omar.]


[Note 296 : Saïdou Tal eut cinq fils : Almami-Guédo, Alfa-Ahmadou,
Tierno-Boubakar et El-hadj-Omar, nés de sa première femme, et Alioun, né
d’une seconde épouse.]

[Note 297 : Rive gauche du Sénégal, en amont de l’embouchure de la
Falémé.]

[Note 298 : Près et en amont de Makhana et sur la même rive.]

[Note 299 : Entre Dramané et Bongourou.]

[Note 300 : Il semble qu’El-hadj-Omar était assez porté à proposer aux
chefs dont il désirait l’alliance de leur donner le commandement de pays
qui ne lui appartenaient pas : c’est ainsi qu’il offrit à un marabout
des Taleb-Mokhtar nommé Sidi Bouya, ancêtre de Saad Bou, de le nommer
« émir du Hodh » ; Sidi Bouya réfléchit longtemps, et enfin refusa ce
titre, qui aurait fait de lui le vassal d’El-hadj et l’aurait obligé à
guerroyer pour le compte de ce dernier.]

[Note 301 : Il s’agit ici du Guémou de l’Est, ancienne capitale de Sébé
Kouloubali.]

[Note 302 : Ce Guémou se trouvait non loin du village actuel de
Sambakagny.]

[Note 303 : Sur la rive gauche du Sénégal et à 400 mètres en aval de
l’embouchure de la Falémé.]

[Note 304 : Il s’agit, non pas du canton du Fadougou, chef-lieu Farako,
situé sur la rive droite du Niger, mais d’une province du même nom qui
se trouve sur la rive gauche, au Nord-Est du Bélédougou.]

[Note 305 : Nous avons vu plus haut que cette conversion était toute
superficielle ; en réalité, le Massina s’était rendu indépendant de
Ségou, mais si l’un des deux pays eût pu prétendre à la suzeraineté sur
l’autre, ç’aurait été, par droit historique, l’empire de Ségou.]

[Note 306 : La nouvelle de la prise de Ségou par El-Hadj-Omar répandit
la consternation dans tous les pays qui se trouvaient en relations avec
l’empire banmana. Ahmed-el-Bekkaï, chef des Kounta de Tombouctou, qui
avait entendu parler par l’explorateur Barth de la reine Victoria et la
considérait comme le plus puissant des souverains de l’Europe, lui
expédia des ambassadeurs par la voie du Sahara, afin de solliciter son
concours pour l’aider à protéger Tombouctou contre les Toucouleurs. Les
envoyés d’El-Bekkaï parvinrent jusqu’à Tripoli, mais là, les
fonctionnaires turcs, ayant saisi les lettres dont ils étaient porteurs,
crurent servir la cause de l’islam en empêchant ces lettres d’arriver à
destination et renvoyèrent les ambassadeurs à Tombouctou après leur
avoir fait des cadeaux.]

[Note 307 : On appelait _sofa_ (« palefrenier » en mandingue) des
captifs pris jeunes et qui avaient commencé leur apprentissage de soldat
en soignant les chevaux ; les _talibé_ (de _taleb_, en arabe
« étudiant ») étaient les anciens disciples d’El-hadj.]

[Note 308 : Le Ganar, le pays des Irlabé et le Toro sont trois provinces
du Fouta dont étaient originaires la plupart des soldats composant ces
trois armées.]

[Note 309 : C’est un détachement de cette armée qui fit prisonnier, du
côté de Bassikounou, le lieutenant indigène de spahis Alioune Sal, alors
en mission dans la région ; Alioune Sal parvint à s’échapper et regagna
le Sénégal.]

[Note 310 : Une partie de la correspondance échangée de 1860 à 1864,
entre El-hadj-Omar d’une part et Hamadou-Hamadou et El-Bekkaï de
l’autre, a été retrouvée par le _fama_ ou roi actuel de Sansanding,
Mademba, qui en a remis tout récemment une copie à M. Terrier,
secrétaire général du Comité de l’Afrique Française ; ce dernier a eu
l’obligeance de me communiquer ces lettres.]

[Note 311 : C’est pourquoi Mage, qui arriva à Ségou avec Quintin au
début de 1864 et auquel nous sommes redevables de la plupart des détails
qui précèdent concernant El-hadj-Omar, ne reçut pas de nouvelles des
faits et gestes de ce dernier postérieurs à juin 1863 et ne connut les
événements qui vont suivre que de façon imparfaite.]

[Note 312 : D’après une autre version, ces canons auraient été pris par
Ahmed-el-Bekkaï à la bataille de Goundam ; c’étaient les deux obusiers
abandonnés dans le Ferlo par le commandant du fort de Bakel en 1857
(voir plus haut). El-Bekkaï les fit transporter à Tombouctou, où se
trouvaient déjà huit canons, dont trois en bronze et cinq en fer, que
les Marocains avaient amenés autrefois.]

[Note 313 : C’est après cette défaite des Toucouleurs que Mage arriva à
Ségou avec le docteur Quintin. Pour ce qui concerne le voyage de ces
explorateurs, ainsi que la mission du capitaine Galliéni, voir les
chapitres XIV et XV.]

[Note 314 : Les Toubourou, chez les Toucouleurs, correspondent aux
Rimaïbé chez les Peuls.]

[Note 315 : Un certain nombre de Peuls, appartenant surtout au clan des
Dialloubé, auquel la dynastie des Bari avait ravi le pouvoir au Massina,
avaient pris du service dans l’armée d’Ahmadou.]

[Note 316 : Habibou fut remplacé à Dinguiray par son autre frère
Aguibou, qui fut plus tard roi du Massina.]

[Note 317 : Ce tombeau fut érigé en 1895 par les soins du colonel de
Trentinian : cet officier voulut ainsi reconnaître les services rendus à
la civilisation par El-Bekkaï, qui avait autrefois protégé Barth à
Tombouctou. Cet Ahmed-el-Bekkaï était le petit-fils du fameux Sidi-el-
Mokhtar-ben-Ahmed, né en 1729 et mort en 1811, qui enleva la suprématie
religieuse aux Kel-Antassar pour la donner aux Kounta et dont le
tombeau, situé à Bou-el-Anouar dans l’Azaouad, est aussi un lieu de
pèlerinage très fréquenté.]

[Note 318 : Abiddine fut tué en 1889 au cours d’une bataille livrée aux
troupes de Mounirou.]

[Note 319 : Il avait fait en 1900 un voyage en France et avait visité
l’Exposition Universelle.]




                              CHAPITRE XII

                     =L’empire mandingue de Samori
                             (XIXe siècle).=


L’empire de Samori n’eut jamais l’extension de celui d’El-hadj-Omar ; il
n’en eut pas non plus la durée. Il semble que les qualités de Samori, en
tant qu’organisateur, étaient inférieures à celles d’El-hadj-Omar, mais
il semble d’autre part que l’habileté guerrière du premier fut plus
considérable que celle du second. En tout cas, les conditions dans
lesquelles opérèrent ces deux grands conquérants soudanais de l’époque
contemporaine étaient fort différentes, et il est essentiel de se les
rappeler si l’on veut établir entre eux une comparaison.

El-hadj-Omar était un musulman instruit, qui avait beaucoup voyagé,
avait vécu à la cour de souverains puissants, tels que les sultans du
Bornou et de Sokoto, avait visité des villes telles que Le Caire et La
Mecque, avait vu de près les Français du Sénégal et s’était entouré de
gens, tels que Samba Ndiaye, formés à notre école. Samori au contraire
était ignorant et illettré[320] ; il ne fut jamais en relations directes
avec d’autres pays que les contrées du Soudan où se déroula sa fortune
et, s’il reçut quelquefois la visite d’Européens, il n’avait jamais
visité leurs établissements et n’avait jamais vu la mer avant sa capture
et son exil.

D’autre part, El-hadj-Omar, sauf sur les rives du Sénégal, ne fut
aucunement gêné, dans la constitution de son empire, par l’action
européenne et n’eut affaire qu’à des peuplades indigènes dont la plupart
n’étaient aucunement organisées ou à des Etats également indigènes qui
étaient arrivés à l’époque de la décadence et du démembrement, tandis
que Samori, dès le début, vit ses ambitions contrecarrées constamment
par les Français et dut passer sa vie à refaire ailleurs des conquêtes
que notre armée lui enlevait au fur et à mesure : aurait-il eu la
volonté et le pouvoir d’organiser solidement son empire que nous ne lui
aurions pas laissé le temps de le faire. Si l’on veut bien observer
qu’il trouva le moyen de résister pendant seize ans à nos colonnes et
que, durant cette période de perpétuel qui-vive, il réussit à imposer
son autorité sur un territoire qui n’eut jamais moins de 500 kilomètres
de long sur 200 de large, la promenant des sources du Niger à la basse
Volta Noire, et si l’on se souvient d’autre part qu’il suffit de trois
années au général Archinard pour effacer de la carte d’Afrique toute
trace de l’empire, déjà vieux de trente ans, fondé par El-hadj-Omar, on
conviendra que la comparaison n’est pas entièrement défavorable à
Samori.

D’un autre côté, il faut remarquer que ce dernier, au moins pendant la
première moitié de son règne, opérait parmi ses compatriotes et
incarnait en quelque sorte la résistance nationale opposée à
l’occupation française, tandis qu’El-hadj et ses successeurs s’étaient
taillé des royaumes en pays étranger et n’avaient jamais su se concilier
l’amour ni la fidélité de leurs sujets. L’armée d’El-hadj, en dehors
d’un noyau d’esclaves et de disciples dévoués corps et âmes à leur
maître, était un ramassis de gens de toutes nationalités, sur lesquels
El-hadj avait su prendre un ascendant personnel indéniable, mais qui ne
servirent souvent qu’en rechignant ses fils et ses lieutenants. L’armée
de Samori comptait bien aussi une quantité considérable de gens venus de
partout, enrôlés volontaires qu’attirait l’espoir du butin ou captifs
faits à la guerre et entraînés au métier militaire par leurs maîtres,
mais elle comporta toujours un fort contingent de Mandingues et de
Foulanké du Ouassoulou, compatriotes de Samori lui-même, parlant la même
langue, ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que le chef qui
les menait au combat.

L’histoire de Samori intéresse moins exclusivement la colonie du Haut-
Sénégal-Niger que celle d’El-hadj-Omar ; elle intéresse même plus la
Guinée et la Côte d’Ivoire — dans leurs limites actuelles — que la
colonie qui fait l’objet du présent ouvrage. D’un autre côté, l’histoire
du conquérant mandingue est beaucoup plus intimement liée à celle de
l’occupation française que l’histoire du conquérant toucouleur. Aussi
n’en donnerai-je ici qu’un assez court résumé, en insistant seulement
sur les faits qui concernent plus spécialement le Haut-Sénégal-Niger et
en renvoyant, pour les détails, au volume que M. André Mévil a consacré
au célèbre héros soudanais[321], volume que j’ai d’ailleurs fortement
mis à contribution, ainsi qu’au chapitre XV de ce volume.

_Samori Touré_[322] naquit vers 1835, de parents obscurs, à Sanankoro
près Bissandougou, dans la partie du Ouassoulou avoisinant le Milo
(Guinée Française). Vers 1870, il s’imposa comme chef à Bissandougou,
prit _Sanankoro_ et s’y installa. De 1874 à 1877, il s’empara du
Sangaran et de quelques cantons voisins à cheval sur le haut Niger,
entre le Tinkisso et le Milo. En 1880, il s’intitula _amir-el-
moumenîn_[323] et prêcha la guerre contre les infidèles. Bientôt il
franchit le Niger en aval de Siguiri et établit son autorité sur
_Kangaba_ et l’Est du Manding, ainsi que sur les cantons banmana de la
rive droite (Safé, Guitoumou — ou Djitoumou — et Méguétana), où il fit
de nombreux captifs. Puis il menaça Niagassola, à 120 kilomètres de
notre fort de Kita qui venait d’être fondé. Le colonel Borgnis-
Desbordes, ayant inutilement cherché à entrer en pourparlers avec lui
par l’intermédiaire du lieutenant indigène Alakamessa, engagea les
hostilités au début de 1882, en allant au secours de _Kéniéra_, sur la
rive droite du Niger (à l’Est-Sud-Est de Siguiri), que Samori
assiégeait ; ce dernier prit la fuite, mais son frère _Fabou_ attaqua le
colonel comme il repassait le Niger et le harcela presque jusqu’à Kita.

Le 1er février 1883, Borgnis-Desbordes fondait le poste de Bamako, après
avoir été attaqué à Daba par les Banmana, sur la route de Kita à Bamako.
Peu après, Fabou s’avançait vers le Nord jusqu’à _Sibi_ et coupait la
ligne de ravitaillement de Kita à Bamako, tandis que d’autres bandes de
Samori détruisaient la ligne télégraphique et arrivaient le 1er avril à
4 kilomètres au Sud de _Bamako_, au confluent de l’Oyako et du Niger. Le
colonel Borgnis-Desbordes engagea l’attaque en cet endroit le 5 avril,
avec 400 hommes contre 3.000 ; nos troupes, après avoir franchi l’Oyako,
durent reculer, repasser le ruisseau et s’appuyer aux collines rocheuses
qui viennent aboutir à sa rive gauche. Après plus de huit heures d’un
combat meurtrier, nos troupes, diminuées du dixième, durent rentrer à
Bamako, où le capitaine Pietri amena un renfort de Kita. Le 12 avril,
Borgnis-Desbordes réunit les hommes valides des deux effectifs, y ajouta
200 auxiliaires, retourna à l’Oyako, y retrouva Fabou et ses bandes et
les mit en déroute ; le capitaine Pietri accentua cette déroute à l’aide
d’une colonne volante.

Les instructions supérieures étant de ne pas s’engager trop avant, le
colonel Boylève, en 1883-84, se contenta de surveiller la ligne des
postes, au Sud et à proximité de laquelle se tenaient les avant-gardes
de Samori.

En 1884-85, le commandant Combes repoussa les bandes avoisinant Bamako
sur la rive droite du Niger, qu’il franchit à Kangaba, puis installa un
poste provisoire à Niagassola. Samori envoya attaquer ce poste, que
commandait le capitaine Louvel ; ce dernier se porta au devant de
l’ennemi, qu’il rencontra au Sud de Niagassola, sur la route de Siguiri,
près de _Nafadié_, au passage difficile de la rivière Komodo. _Malinké-
Mori_, frère de Samori, attaqua vigoureusement le détachement Louvel, au
moment où celui-ci s’engageait dans un ravin boisé, mais fut mis en
déroute ; Louvel revint sur Nafadié, où il fut attaqué le lendemain par
3.000 _sofa_ qui, ne pouvant prendre d’assaut le fortin provisoire
construit à la hâte, en firent le blocus. Le commandant Combes, averti,
vint de Koundian par Niagassola et arriva, le 10 juin 1885, à Nafadié,
qu’il dégagea. Combes et Louvel se replièrent sur Niagassola, harcelés
par les _sofa_ de Malinké-Mori et passant au travers des bandes de Fabou
qui cherchaient à les couper de ce dernier point. Les soldats de Samori
considérèrent cette marche de nos troupes comme une fuite et, voulant
dire que nous avions peur et refusions le combat, ils crièrent aux
tirailleurs : _Al tarha bôké Niagassola !_ « Allez vous soulager à
Niagassola ! » (injure demeurée longtemps fameuse parmi nos troupes
indigènes).

Fin 1885, le lieutenant-colonel Frey avait à repousser 10.000 _sofa_
établis sur la rive gauche du Bakhoy, sous le commandement de Malinké-
Mori qui s’était avancé jusqu’à 30 kilomètres de Bafoulabé, tandis que
Fabou tentait de pénétrer dans le Birgo pour prendre Kita entre deux
feux et que le lieutenant Péroz était assiégé dans Niagassola. Le
lieutenant-colonel Frey, ayant quitté Toukoto le 28 décembre 1885,
arriva le 16 janvier 1886 à _Galé_, que Malinké-Mori venait d’abandonner
en l’incendiant ; il le poursuivit au delà de Nafadié[324], à l’Ouest de
Niagassola, l’atteignit par surprise, dans la nuit du 17 au 18, près de
la rivière Farako ou Fatako, et le mit en déroute.

Samori fit alors demander la paix : Frey répondit qu’il exigeait, pour
l’accorder, que tous les _sofa_ se retirassent sur la rive droite du
Niger ; _Oumar-Diêli_, l’envoyé de Samori, donna aussitôt des ordres
pour que les chefs de bandes opérant dans le Bouré et le Manding
évacuassent la rive gauche. A la demande de Samori, Frey envoya auprès
de ce dernier une mission composée du capitaine Tournier, du capitaine
indigène Mahmadou Racine, du lieutenant Péroz et de l’interprète
Alassane, et chargée de proposer un traité reconnaissant à la France
tous les pays de la rive gauche du Niger à partir du confluent du
Tinkisso jusqu’à Niamina ; Samori signa le traité qu’on lui proposait
et, comme preuve de sa bonne foi, confia à la mission son fils _Kièoulé-
Karamoko_, qui fut emmené en France et rejoignit ensuite son père[325].

Le traité de 1886 ne fut pas ratifié à Paris et, en 1887, le capitaine
Péroz fut envoyé à Bissandougou pour proposer à Samori un autre traité,
étendant les droits de la France sur la rive gauche du Niger jusqu’aux
sources du Tinkisso et établissant le protectorat français sur les Etats
de Samori : ce dernier signa ce traité le 25 mars 1887. L’empire de
Samori ainsi délimité se composait à peu près du Ouassoulou et était
borné à l’Est par le royaume de Sikasso, au Nord par le royaume de Ségou
et nos possessions, à l’Ouest par le Fouta-Diallon.

La même année, Samori entrait en guerre avec _Tièba_[326], roi de
_Sikasso_, et mettait le siège devant cette ville. Il avait demandé au
commandant supérieur du Soudan un canon et des renforts et crut que le
lieutenant Binger, qui commençait à cette époque son célèbre voyage,
était chargé de les lui amener. Détrompé par cet officier lui-même, il
ne l’en reçut pas moins bien ; le lieutenant Binger demeura longtemps
dans le camp de l’_almami_, devant Sikasso, mais ne put déterminer
Samori à abandonner une lutte sans issue. Celui-ci y aurait peut-être
renoncé, mais il avait juré, en quittant Bissandougou, de rapporter la
tête de Tièba, et il n’osait pas manquer à son serment. Le siège de
Sikasso dura 16 mois (mai 1887 à août 1888) et coûta à Samori nombre
d’hommes, mais finalement l’_almami_ dut lever son camp et s’en
retourner bredouille.

En mai 1889, des _sofa_ de Samori firent des incursions sur la rive
gauche du Niger, en violation du traité de 1887, que l’_almami_
d’ailleurs nous renvoya, furieux que nous ne l’ayons pas aidé dans sa
lutte impuissante contre Tièba et que nous soyons entrés en pourparlers
avec ce dernier pour le gagner à notre cause. Samori prétendait, avec
quelque apparence de raison, qu’aux termes mêmes du traité de 1887
Sikasso et ses dépendances, étant sur la rive droite, faisaient partie
de ses propres Etats.

Au début de 1891, le colonel Archinard passait le Niger au Sud de
Siguiri et entamait les opérations du côté de Kankan et de Bissandougou,
qu’il occupait. Au commencement de l’année suivante, le lieutenant-
colonel Humbert continua à opérer dans les mêmes régions et occupa
Kérouané et Sanankoro, sans arriver pourtant à pouvoir ruiner la
puissance de Samori. Le colonel Archinard, revenu au Soudan comme
gouverneur en fin 1892, confia au lieutenant-colonel Combes le soin de
poursuivre la lutte ; Combes réussit à déloger les troupes de Samori du
Kouranko et de la vallée du Milo, les chassa vers le Sud-Est au delà
d’Odienné et fonda les postes de Farana et de Kissidougou.

En 1893, Samori, secondé par l’armée du chef d’Odienné, vint assiéger
_Ténétou_ et _Bougouni_, qui se rendirent à lui au moment où le
lieutenant-colonel Bonnier arrivait à leur secours (novembre 1893) ;
Bonnier poursuivit l’_almami_ au Sud de Bougouni, mais dut abandonner
l’opération commencée pour marcher sur Tombouctou.

C’est alors que Samori s’empara de la région comprise entre Kong et
Bondoukou (1894-95) et s’y installa. En 1896-97, ses bandes firent une
réapparition sur les territoires qui constituent aujourd’hui le Haut-
Sénégal-Niger, sous la direction de son fils préféré _Sarankièni-Mori_,
qui opéra des razzias — souvent malheureuses du reste — dans les pays
birifo et dagari du cercle actuel de Gaoua ; c’est là qu’il rencontra et
extermina, près de _Dokita_, le détachement anglais du lieutenant
Henderson : cet officier, fait prisonnier par Sarankièni-Mori, fut
envoyé par celui-ci à son père à Dabakala (mars 1897) ; Samori le
relâcha et le fit reconduire sur les bords de la Volta, où il fut
recueilli par une reconnaissance du capitaine Scal.

Le capitaine Braulot, au retour d’une mission chez Babemba qui
commençait à nous donner de sérieuses inquiétudes, fut envoyé par Bobo-
Dioulasso et Lorhosso en vue d’occuper _Bouna_, que Samori avait accepté
de nous rétrocéder ; cet officier était accompagné du lieutenant Bunas
et du sergent Myskiewicz : les trois Européens furent tués près de
Bouna, le 20 août 1897, par l’armée de Sarankièni-Mori. Ce massacre
décida l’autorité supérieure à en finir avec Samori et des opérations
eurent lieu en 1898 dans le Nord de la Côte d’Ivoire actuelle : les
commandants Caudrelier et Pineau rabattirent l’_almami_ vers le Sud-
Ouest sur le haut Cavally ; il fut arrêté dans sa fuite par divers
détachements opérant sous le commandement du lieutenant-colonel Bertin,
puis du commandant de Lartigue, et fut pris, le 29 septembre 1898, à
_Guélémou_, près de la route actuelle de Touba à Danané, par une
reconnaissance dirigée par les capitaines Gouraud et Gaden.

Samori fut amené à Saint-Louis par Nafadié, Niagassola, Kita et Kayes ;
à Saint-Louis, il tenta de se suicider en se donnant un coup de couteau,
mais ne réussit qu’à se blesser légèrement. Puis il fut déporté au Gabon
avec son fils Sarankièni-Mori, son conseiller Morifing-Dian et sa femme
Sarankièni, et mourut à Njolé, sur l’Ogôoué, en 1900, à l’âge de 65 ans
environ.

Samori avait surtout donné ses soins à l’organisation de son armée :
celle-ci comprenait d’abord une sorte de garde d’élite à cheval, formée
des fils, neveux et petits-fils de l’_almami_ et de quelques autres
jeunes gens de grandes familles, puis un certain nombre de bataillons
d’infanterie dont chacun était commandé par un fils ou un cousin de
Samori ou encore par l’un de ses serfs ou esclaves préférés. En outre,
de nombreuses bandes d’auxiliaires, à pied ou à cheval, étaient
recrutées selon les besoins ou les facilités du moment.

Les soldats étaient pour la plupart enrôlés très jeunes et servaient
d’abord comme palefreniers et domestiques sous le nom de _bilakoro_
(enfants vêtus d’une simple pièce d’étoffe ou _bila_) ; devenus
_koursitigui_, c’est-à-dire en âge de porter la culotte (de 12 à 15
ans), ils recevaient des fusils et accompagnaient au combat les soldats
réguliers, non pas tant pour prendre part eux-mêmes à l’action que pour
assister les réguliers, porter leurs bagages, les aider à charger leurs
fusils et les ramener au camp lorsqu’ils étaient blessés. Les réguliers,
véritables soldats, portaient le nom de _sofa_ (littéralement « père du
cheval »), non pas qu’ils fussent nécessairement des cavaliers, mais
parce qu’ils avaient commencé, comme je viens de le dire, par exercer le
métier de palefrenier.

Les _sofa_ étaient armés soit de fusils à pierre, soit de fusils à
piston, soit d’armes perfectionnées de systèmes divers : ces dernières
provenaient, soit d’achats faits aux comptoirs du Sierra-Leone, du
Libéria ou du Sénégal, soit de prises opérées sur des détachements
européens, soit — pour une assez large part — de fusils transformés ou
fabriqués, sur le modèle de nos Gras ou de nos Kropatchek, par les
forgerons que Samori traînait partout avec lui.

[Illustration : Carte 18. — L’empire de Samori.]


[Note 320 : Il ne sut jamais lire couramment l’arabe et toutes les
lettres que l’on a de lui ont été rédigées par des secrétaires.]

[Note 321 : A. Mévil, _Samory_.]

[Note 322 : Son père s’appelait Lafia Touré et sa mère Massorona
Kamara ; tous deux étaient des Mandingues, originaires l’un du
Ouassoulou et l’autre du Konian (région de Beyla).]

[Note 323 : Samori n’aimait pas être appelé par son prénom tout court,
ce qui constitue chez les Mandingues une formule d’appellation peu
respectueuse ; on le désignait généralement par le titre d’_almami_, qui
signifie l’« imâm » (le grand-prêtre), et n’est aucunement, quoi qu’on
en ait dit, l’abréviation d’_amir-el-moumenîn_ « prince des croyants ».]

[Note 324 : Ce village est différent du Nafadié près duquel eut lieu le
combat du Komodo.]

[Note 325 : Plus tard, à la suite d’une dispute, Samori fit mettre à
mort ce Karamoko, qui d’ailleurs, prétend-on, était un esclave et non un
fils de l’_almami_.]

[Note 326 : Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par Babemba,
son frère ou son neveu.]




                             CHAPITRE XIII

            =L’empire de Tekrour et les Etats secondaires.=


A maintes reprises, au cours de cet ouvrage, j’ai mentionné le nom de
l’empire de Tekrour comme celui de l’un des Etats indigènes qui ont joué
un rôle considérable dans l’histoire du Soudan depuis les premiers
siècles de notre ère : cependant, les territoires qui ont constitué cet
empire étant situés, d’une manière générale, en dehors des limites de la
colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger, je n’ai pas cru devoir consacrer
un chapitre spécial à cet Etat ; néanmoins, il me paraît indispensable,
en raison de l’influence qu’il a exercée sur les autres Etats ou que
ceux-ci lui ont fait subir, de donner au moins un résumé de son
histoire, telle qu’elle m’apparaît d’après les quelques documents que
j’ai eus entre les mains[327].

Dans le Haut-Sénégal-Niger proprement dit, d’autre part, bien des Etats
ont existé dont l’importance, pour avoir été locale, n’en a pas moins
été réelle : les uns n’ont été que des royaumes plus ou moins vassaux
des grands empires dont nous avons parlé déjà, les autres ont su garder
leur indépendance. Chacun de ces petits Etats mérite également de
trouver ici son histoire, si succincte qu’elle soit.

  DELAFOSSE                                              Planche XXVI

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 51. — Tombouctou, vue générale.]

[Illustration : FIG. 52. — Les restes de l’ancien fort de Médine, près
de Kayes.]


                      =I. — L’empire de Tekrour.=


J’ai dit précédemment que la ville de _Tekrour_, qui donna son nom à
l’empire dont elle fut momentanément la capitale et à la population
centrale de cet empire — celle des _Tekarir_ ou Toucouleurs —, était
vraisemblablement située sur le Sénégal, tout près du village et du
poste actuels de Podor[328].

Il est très probable que « Tekrour » n’était pas le nom indigène de
cette ville et que ce nom lui a été donné par les Berbères, lesquels
nous l’ont transmis par l’intermédiaire des Arabes, de même qu’ils nous
ont transmis par l’intermédiaire des Ouolofs celui par lequel nous
désignons les « Toucouleurs »[329].

Quoi qu’il en soit, cette ville dut être célèbre dès une époque très
ancienne parmi les populations sahariennes et soudanaises vivant à
proximité du Sénégal ; ses premiers habitants devaient appartenir à une
population de race noire — ainsi que le dit expressément Yakout —, dont
les descendants sont encore appelés aujourd’hui « Tekrouriens »
(_Tekarir_) par les Maures leurs voisins et « Toucouleurs » par les
Français, sous la réserve cependant que les Toucouleurs actuels sont,
comme je l’ai dit, un amalgame très composite de peuples divers dans
lequel l’ancien peuple autochtone de Tekrour ne forme sans doute qu’un
élément restreint.

Elle fut la capitale d’un Etat nègre qui devait chevaucher sur les deux
rives du Sénégal, s’étendant même davantage sur la rive nord, à une
époque où les Berbères ne s’étaient pas encore avancés vers le Sud plus
loin que l’Adrar mauritanien et où les Ouolofs, les Sérères et les
Toucouleurs étaient répandus dans le pays habité aujourd’hui par les
Maures Trarza et Brakna. Depuis une date qu’il est impossible de fixer
jusque vers la fin du VIIIe siècle de notre ère, le pouvoir était entre
les mains d’une famille autochtone appartenant, disent certaines
traditions, au clan des _Sal_. L’autorité de l’empereur de Tekrour
s’étendait, non seulement sur les Tekrouriens proprement dits, lesquels
habitaient le Fouta actuel et la rive nord du Sénégal faisant face au
Fouta, mais aussi sur les Sérères et les Ouolofs : c’est l’ensemble de
ces trois peuples, semble-t-il, qu’Edrissi désignait sous le nom de
_Maghzara_.

Les villes principales de l’empire étaient : _Aoulîl_ (sur la côte de
l’Atlantique, au Nord du lac de Biakh ou lac de Teniahya) qui
fournissait le sel et l’ambre gris ; _Senegana_, chef-lieu de la
province du même nom et du pays ouolof, qui devait se trouver d’après
Bekri à l’embouchure du Sénégal, à peu près à l’emplacement actuel de
St-Louis ; enfin _Tekrour_, capitale de l’empire et résidence habituelle
du souverain, dont les habitants, au dire d’Edrissi, se vêtaient — au
XIIe siècle — de couvertures de laine et se coiffaient de petits turbans
de même tissu, les gens riches seuls portant des vêtements de coton et
des sortes de burnous. L’empereur ne résidait pas toujours à Tekrour
même puisque, lors de l’arrivée des Judéo-Syriens au Fouta, il habitait
à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de Podor et par
conséquent de Tekrour. Le Guidimaka et le Galam devaient former les
provinces extrêmes de l’empire ; nous avons vu que ces pays
commencèrent, durant la seconde moitié du VIIIe siècle, à être colonisés
par des Soninké venus du Ouagadou ; lorsque l’empire de Ghana fut, un
peu plus tard, commandé par des Soninké, le Guidimaka et le Galam
devinrent, au moins en partie, des dépendances de Ghana.

Vers l’an 800, _Ismaïl_, l’un des chefs de l’immigration judéo-syrienne
au Fouta, s’empara du pouvoir, qui demeura pendant deux siècles environ
entre les mains des Judéo-Syriens, lesquels devinrent les Peuls.

Au début du XIe siècle, Mahmoud, le dernier empereur judéo-syrien, fut
tué par un Tekrourien nommé _Ouâr Diâdié_, _Ouâr Diâbi_ ou _Ouâr
Ndiaye_, fils de Râbis[330]. Ce personnage fut le premier prince de la
deuxième dynastie toucouleure, ou tout au moins autochtone, du Tekrour,
laquelle demeura au pouvoir environ trois siècles ; il se convertit à
l’islamisme, fit embrasser la religion nouvelle par la majorité des
Toucouleurs et par les Soninké de Silla (Galam), et mourut en 1040. Ses
successeurs embrassèrent le parti des Almoravides et leur fournirent des
contingents, ainsi qu’on l’a vu plus haut.

Les Soninké-Sossé de la famille de Soumangourou Kannté, chassés du
Kaniaga par l’empereur mandingue Soundiata en 1235 et émigrés au Tekrour
vers 1250, parvinrent à détrôner le dernier représentant de la dynastie
issue de Ouâr Diâdié, en s’appuyant sur le clan toucouleur des Dénianké,
rival et ennemi de celui des Koliâbé[331]. On eut ainsi, de 1250 à 1350
environ, la dynastie des _Sossé_.

Elle fut renversée au bout de cent ans par les _Ouolofs_ qui, après
avoir secoué le joug du Tekrour sous la conduite d’un nommé Ndiadiane
Ndiaye et avoir forcé les Sérères à abandonner les rives du Sénégal pour
se concentrer dans le Sine, s’emparèrent de Tekrour vers 1350 et
annexèrent le Fouta à l’empire du Diolof. La situation redevint donc ce
qu’elle était au début, c’est-à-dire qu’on eut un seul empire allant de
l’Atlantique au Galam, avec cette différence que, de vassaux du Tekrour,
les Ouolofs en étaient devenus les suzerains[332].

Le Fouta ne reconquit son indépendance que vers 1520, pour être gouverné
d’ailleurs par une dynastie peule, celle de _Koli Galadio_. Ce
personnage, nous l’avons vu, était fils de Tindo ou Tendo Galadio[333],
qui résidait au Bakounou et fut vaincu et tué au Kingui en 1512 par le
premier _askia_ de Gao. La mère de Koli, d’après certaines traditions,
était mandingue et aurait été donnée en mariage à Tindo par un prince du
clan des Keïta, descendant de Soundiata[334]. Koli, fuyant le Kingui,
arriva au Toro, s’empara de Guédé, où résidait alors le gouverneur
ouolof du Toro — ou le roi du Toro vassal des Ouolofs — et, grâce à
l’appui des Dénianké, se fit reconnaître chef du Toro et de tout le
Fouta par les Toucouleurs. Ensuite, il alla faire la guerre au Bambouk,
mais, battu par Guimé Sissoko, alors roi du Bambouk, il se porta vers
l’Ouest, jusque près de l’Océan, souleva les Sérères contre les Ouolofs
et, avec l’aide des premiers, infligea une sanglante défaite au
souverain du Diolof, qui se jeta dans une pirogue et remonta le cours du
Sénégal jusque près de Bakel, se réfugiant à _Gallat_, non loin de
Touabo. Koli, traversant le Fouta, atteignit le monarque ouolof à Gallat
et le tua[335]. Le Diolof cessa d’être un vaste empire pour ne plus
constituer qu’un royaume modeste et le Toro, où Koli s’établit
définitivement, redevint la province centrale du Tekrour reconstitué.

Koli, d’après Sa’di, eut pour successeur son fils _Yoro-Diam_, qui fut
remplacé lui-même par son frère _Galadyi-Tabar_, lequel « ne peut être
comparé qu’à l’empereur Moussa (Kankan-Moussa) pour sa renommée et ses
vertus ». Après Galadyi régna son neveu _Kato_ ou Kata, fils de Yoro-
Diam, auquel succéda son frère _Samba-Lam_[336] ; celui-ci demeura 37
ans sur le trône et fut remplacé par son fils _Boubakar_, qui régnait
encore au temps où fut écrit le _Tarikh-es-Soudân_, c’est-à-dire vers
1650. J’ignore, quant à présent, les noms des successeurs de Boubakar.

André Brue, dans un voyage qu’il fit au Fouta en 1697, s’arrêta à
_Guyorel_ (Guireye de nos cartes), en amont de Kaédi et sur la rive
gauche du Sénégal : cette localité était le port desservant la résidence
habituelle du _siratik_, c’est-à-dire du roi du Fouta ou empereur du
Tekrour ; Brue ne nous donne pas le nom de cette résidence, qui devait
se trouver dans le Bosséa, mais il nous dit que le _siratik_ demeurait
une partie de l’année à _Goumel_, à deux jours en amont de Guyorel : ce
Goumel doit correspondre au Koumdel de nos cartes et se plaçait en tout
cas en un point voisin de Matam[337]. Brue se rendit lui-même à Goumel
et y vit le roi, qui était musulman, avait le teint d’un mulâtre et des
traits plus fins que les Nègres, ce qui prouve qu’il avait conservé des
traces visibles de son origine peule ; le fils de ce roi s’appelait
alors Boukar-Siré.

Dans le courant du XVIIIe siècle, vers 1720 selon les uns, en 1776
seulement d’après les autres, un marabout toucouleur appartenant au clan
des Tôrobé et nommé _Abdoulkader_ prêcha la guerre sainte contre les
infidèles, vainquit les Dénianké, renversa la dynastie peule des
descendants de Koli et établit au Fouta une sorte de monarchie
théocratique qui se maintint jusqu’à la conquête française, le pouvoir
appartenant désormais à des religieux du clan des _Tôrobé_.


                =II. — Le royaume du Galam ou Gadiaga.=


Lors de la dispersion des Soninké du Ouagadou, vers la fin du VIIIe
siècle, _Alikassa Sempré_ alla fonder _Galambou_ ou _Kounguel_, au
confluent de la Falémé et du Sénégal, et d’autres chefs de familles
soninké fondèrent dans la même région _Yaressi_ ou Diaressi (ou encore
Diarissona), sur la rive nord du Sénégal, en face d’Ambidédi, et
_Silla_, près de Bakel. Ces diverses colonies formèrent le royaume du
Galam ou du Gadiaga, avec Galambou comme capitale, royaume qui se
composait approximativement des provinces actuelles du Goye et du
Kaméra, sur la rive gauche du fleuve, formant le Galam ou Gadiaga
proprement dit, et du Guidimaka, sur la rive droite. Le pouvoir se
transmit parmi les descendants d’Alikassa, qui échangèrent leur nom de
Sempré contre celui de _Bakili_[338]. Les autres grandes familles
étaient celles des Yaressi ou Diarisso, des Sibi, des Silla et, plus
tard, des Diakhaté ou Niakaté et des Diâbi.

Cet Etat eut à diverses reprises des périodes d’indépendance, mais il
fut le plus souvent vassal de quelque grand empire, la suzeraineté étant
exercée successivement par Tekrour, Ghana, Diara, Mali et même, au moins
momentanément, par le roi du Khasso.

Alikassa aurait eu comme successeurs Salounga I, puis Salounga II dit
Ndoungoumé, puis Findiougné Diâbi, puis Mari-Kassa. A la mort de ce
dernier, le royaume se divisa en quatre parties à peu près autonomes, le
Goye, le Kaméra, le Guidimaka et le Diomboko, le pouvoir souverain étant
exercé tantôt par le chef de l’une de ces provinces et tantôt par celui
d’une autre, selon leur rang d’ancienneté dans la famille. Les quatre
fils de Mari-Kassa Bakili se seraient en effet partagé le royaume,
Souleïmân-Kassa se fixant au Goye, Alikassa II au Kaméra, Amadou-Bé au
Diomboko et un prince dont je ne possède pas le nom au Guidimaka.

Nous n’avons que fort peu de documents concernant l’histoire et les
destinées de cet Etat, en dehors des faits que j’ai mentionnés dans les
chapitres précédents et de ceux que l’on trouvera dans le récit de
l’occupation du Soudan par les Français. Le Galam fut en effet en
relations suivies avec nos premiers établissements du Sénégal, pour la
même raison qu’il était au Moyen-Age en relations étroites avec Ghana :
là en effet se trouvait la porte d’accès aux mines d’or du Bambouk.


      =III. — Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran.=


Nous avons vu comment, au début du XIIIe siècle, le Bambouk et le
Gangaran avaient été conquis par un général de Soundiata nommé Amari-
Sonko et comment, un peu plus tard, vers 1255, les royaumes mandingues
du _Bambouk_, du _Konkodougou_ et du _Gangaran_ avaient été fondés, le
premier par _Moussa-Son-Koroma Sissoko_ avec _Koundian_ comme capitale,
le second par _Siriman Keïta_ avec _Dékou_ comme chef-lieu et le
troisième par _Sané-Nianga Taraoré_.

Le Bambouk ou Bambougou s’étendait entre la Falémé et le Bafing,
comprenant les montagnes aurifères du Tambaoura ; il n’allait pas au
Nord-Ouest jusqu’au Sénégal, dont il était séparé par le Kaméra et le
Khasso, mais il débordait sur la rive droite de ce fleuve du côté de
Bafoulabé ; au Sud, il ne s’avançait que peu au delà du parallèle de
Koundian. Le Konkodougou lui faisait suite vers le Sud, correspondant à
peu près au cercle actuel de Satadougou. Enfin le Gangaran était compris
entre le Sénégal au Nord, le Bafing à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est et les
montagnes enfermant la vallée du Tinkisso au Sud. Ces trois royaumes,
avec le Manding proprement dit ou Mandé et le Bouré, qui leur faisaient
suite vers l’Est, composaient le territoire connu des anciens sous le
nom de _Ouangara_, _Gbangara_ ou _Gangara_.

Les trois royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran furent
vassaux de l’empire de Mali pendant toute la période de puissance de ce
dernier Etat ; par la suite, ils se rendirent indépendants, mais eurent
à souffrir des incursions des bandes du Tekrour au XVIe siècle, et, plus
tard, se trouvèrent plus ou moins englobés dans l’empire banmana du
Kaarta, puis dans celui d’El-hadj-Omar, pour servir enfin de théâtre aux
premières incursions de Samori.

1o _Le Bambouk._ — Le plus important de ces trois royaumes fut celui du
Bambouk qui, au moment de son apogée, comprenait : le Bambougou
proprement dit (canton de Koundian), le Barinta, le Bétéya, le
Diébédougou, le Diébelli, le Farimboula, le Makadougou, le Niambiya et
le Tomora, dans le cercle actuel de Bafoulabé ; le Sintédougou, dans le
cercle actuel de Satadougou, et le Bilidougou, le Logo, le Sirimana et
le Tambaoura, dans le cercle actuel de Kayes. Vers 1802, au dire de
Golberry, le _siratigui_ ou roi du Bambouk était même suzerain du
Konkodougou et de la ville de Satadougou.

Moussa-Son-Koroma passe pour être mort vers la fin du XIIIe siècle,
laissant dix-sept fils dont l’aîné, nommé Kamakan-Dyita, lui succéda ;
les seize autres prirent chacun le commandement de l’une des seize
provinces dont l’ensemble constituait le royaume. Le Bambougou formait
deux provinces (Nanifara et Kourouba) et le Diébédougou également
(Kassama et Yatéra). Le pouvoir royal se transmit sans interruption dans
la famille des _Sissoko_. Les rois dont le souvenir s’est le mieux
conservé jusqu’à nous furent _Sanga-Moussa_, ancien chef du Tomora, dont
la tombe, située dans cette dernière province, est honorée de nos jours
encore par un sacrifice solennel qui a lieu chaque année, et _Guimé_,
qui repoussa au XVIe siècle les bandes peules et toucouleures conduites
par Koli Galadio.

C’est sous le règne de ce Guimé Sissoko que les Malinké du Bambouk, qui
étaient musulmans depuis la conquête du pays par Amari-Sonko, revinrent
au culte de leurs lointains ancêtres : les marabouts du pays, ayant
cherché à s’emparer des mines d’or, furent tous massacrés et l’islamisme
fut abandonné par le roi et par tous ses sujets (1540 environ). Quelques
années plus tard, vers 1550, les Portugais s’emparèrent à leur tour des
mines d’or, mais ils ne tardèrent pas à disparaître : les uns moururent
de maladie, d’autres s’entretuèrent à la suite de rivalités pour la
possession des meilleurs placers, les derniers furent massacrés par les
indigènes.

2o _Le Konkodougou._ — Tandis que le Bambouk fut toujours peuplé en
majorité de Malinké, le Konkodougou renfermait à l’origine uniquement
des Diallonké (Dao, Monékata, Kessékho, Dagnokho, Touré, Kontaga, etc.).
Des Mandingues des clans Sissoko, Taraoré et Doumbouya, venus du
Sangaran et du Bouré, s’y installèrent et y furent rejoints par les
Keïta du Manding qui accompagnaient Siriman au moment de sa prise de
possession du pays. A partir de cette époque, le pouvoir appartint
toujours aux _Keïta_ de la famille de Siriman, mais cette famille se
divisa en deux fractions rivales, celle des _Kanessi_ et celle des
_Batassi_ : Siriman Keïta, après son installation à Dékou, avait épousé
une femme nommée Kané, fille d’un chef diallonké du clan des Dagnokho,
qui ne lui donnait pas d’enfants ; un devin, consulté par le roi,
déclara que Kané cesserait d’être stérile dès que son époux aurait
fécondé une autre femme ; Kané alors autorisa Siriman à faire partager
sa couche à une nommée Bata, qui était la propre esclave de Kané ; Bata
devint enceinte et Kané le devint elle-même peu de temps après ; la
descendance de Bata forma la fraction des Keïta-Batassi, de souche
servile, mais ayant le privilège de la primogéniture, tandis que la
descendance de Kané forma la fraction des Keïta-Kanessi, de souche noble
et ayant par là même le privilège de fournir les rois.

En dehors de _Mali-Siriman_, fondateur du royaume, voici les princes du
Konkodougou dont la tradition a conservé les noms : _Mali-Guimé_, qui
fit la guerre au Bambouk, défit l’armée des Sissoko dans le Tambaoura et
exigea, pour évacuer ce dernier pays, un tribut en or qui lui fut versé
intégralement ; — _Ténemba-Tamba_, qui dirigea une expédition sur la
haute Gambie ; — _Ténemba-Siriman_, frère du précédent, qui eut des
démêlés avec la famille impériale de Mali (les Keïta-Mansaré) et lui
livra, au Nord-Est du Konkodougou, un combat où il remporta la
victoire ; mais il dut retourner en hâte dans son pays pour le défendre
contre les incursions du chef de Tamba (cercle actuel de Dinguiray, dans
la Guinée Française) ; de plus, son règne fut troublé par des tentatives
de révolte de la part des Batassi ; — _Diguimadi_, qui parvint à ramener
les Batassi à l’obéissance ; — _Dabakoutou_, qui, menacé à son tour par
les Batassi, appela à son aide les Khassonkè du Logo et mit le siège
devant Dabia, l’une des places fortes des Batassi ; vaincu, il dut
s’enfermer dans Tembé, où il avait sa résidence ; ce Dabakoutou régnait
aux environs de 1880 : ce fut lui qui signa le traité plaçant le
Konkodougou sous le protectorat français ; — son successeur _Diamadi_
fut le dernier roi du Konkodougou.

Le royaume n’avait pas de capitale fixe : lorsqu’un roi venait à mourir,
son successeur continuait à résider dans le village qu’il occupait avant
de monter sur le trône. Le chef-lieu du cercle actuel, Satadougou, ne
fut jamais une résidence royale : c’était une colonie fondée d’abord sur
la rive gauche de la Falémé par des Soninké et des Malinké venus de
Sansanding[339] et par des Toucouleurs venus du Fouta, et transportée
ensuite sur la rive droite.

Le roi percevait un tribut sur les villages conquis et sur ceux qui
réclamaient sa protection ; de plus, un impôt était prélevé sur les
caravanes traversant le pays et un autre sur la vente des colas. Enfin
chaque famille devait acquitter une sorte d’impôt national payable en
céréales[340].


                     =IV. — Le royaume du Khasso.=


J’ai relaté ailleurs[341] les origines des Khassonkè, leur établissement
dans le Khasso proprement dit (région de Kayes) et le Diomboko (région
de Koniakari et de Séro), ainsi que les luttes entre les rois de Séro et
de Koniakari, luttes dont le résultat final fut la fondation de
_Médine_, dans le Logo, par _Demba Séga_, dernier roi khassonkè de
Koniakari, vers 1810[342].

Kombossi, fils et successeur du roi de Séro vainqueur de Demba Séga, eut
à lutter contre les Banmana-Massassi, anciens alliés de son père ;
vaincu par eux, il se réfugia au Fouta, abandonnant vers 1825 la
province et la ville de Séro aux Banmana, déjà maîtres de Koniakari
depuis 1810[343].

Le domaine des Khassonkè indépendants se trouva ainsi réduit à une bande
assez étroite de terrain située sur la rive gauche du Sénégal, entre
l’embouchure du Bafing et le Galam, et comprenant le Natiaga (région de
Dinguira), le Logo (région de Médine) et le Khasso propre (région de
Kayes), avec Médine comme capitale.

_Haoua-Demba_ succéda à Demba Séga de 1825 environ à 1840 ; il eut à
lutter contre les Banmana du Kaarta et fut soutenu à cette occasion par
un colon français nommé Duranton, qui était installé au Khasso et qui,
ayant épousé Sadioba, fille du roi, était devenu le conseiller de ce
dernier. Haoua-Demba fut remplacé par _Kinnti-Sambala_, qui fut assiégé
avec nous à Médine par El-hadj-Omar en 1857[344], et plaça le Khasso
sous le protectorat français. Ensuite régnèrent _Diouga-Sambala_, puis
_Makhani-Sambala_, lequel mourut en 1891. A cette époque, le canton de
Koniakari fut de nouveau réuni au Khasso et _Demba-Yamadou_, successeur
de Makhani-Sambala, quitta Médine pour transporter sa résidence à
Koniakari ; les Toucouleurs demeurés dans cette province furent
contraints d’accepter son autorité, tout en conservant un chef de leur
nationalité, qui fut Tierno-Diala. Le canton de Séro échappa à la même
époque au joug des Toucouleurs mais demeura, comme dans l’ancien temps,
indépendant du Khasso et eut comme roi un nommé Niamé-Fali, auquel
succéda Tiékouta.

Quant à Demba-Yamadou, il mourut en 1902 et fut remplacé par _Sidi-
Guessé_. A la mort de ce dernier (1905), le royaume du Khasso fut divisé
en deux provinces : celle de Koniakari avec, comme chef, _Sadio-
Sambala_, et celle comprenant le Khasso propre, le Logo et le Natiaga,
placée sous le commandement de _Kita-Demba_, frère de Sadio-Sambala.


                           =V. — Le Tombola.=


Le Tombola ou pays des Tombo a toujours conservé son indépendance, même
lors des guerres que lui firent les _askia_ de Gao, puis les pachas de
Tombouctou, ainsi qu’à l’époque où il prêta son concours à El-hadj-Omar
et à ses successeurs contre les Peuls du Massina. Mais il ne forma
jamais un Etat à proprement parler et fut sans cesse divisé en une
multitude de petits cantons dont les chefs étaient indépendants les uns
des autres.

Chacun de ces cantons formait en réalité une sorte de petit royaume
assez fortement organisé, avec des traditions et une étiquette assez
comparables à celles qui avaient cours dans les empires mossi. Le chef
de chaque canton portait — et porte encore — le titre de _hogon_ ou
_hogoun_ ; il cumule les fonctions de chef territorial et de grand-
prêtre. Ces fonctions ne sont pas héréditaires : le _hogon_ est élu par
l’assemblée des patriarches ou chefs de famille, ou plutôt il est
proclamé par cette assemblée après consultation des génies ou divinités
locales, car c’est toujours le candidat désigné par les génies qui est
élu par l’assemblée des anciens. Une fois nommé, le nouveau _hogon_ vit
pendant trois ans isolé, dans une retraite d’accès difficile, et il est
ensuite installé solennellement dans la maison où sont conservés les
objets consacrés au culte et les reliques et talismans des chefs
défunts.

La personne du _hogon_ est sacrée : on ne doit ni le toucher ni lui
adresser la parole directement ; sa demeure est un lieu d’asile. Ses
insignes sont une mitre rouge et un trident. En cas de rixe dans le
village, on porte le trident du _hogon_ sur le lieu du combat et ce
dernier cesse aussitôt. Beaucoup de prohibitions d’ordre magico-
religieux sont attachées aux fonctions de _hogon_ : le titulaire de ces
fonctions ne peut manger ni viande de chèvre ni l’espèce de mil appelée
_fonio_ ou _fonion_ en langue mandingue ; il ne doit boire que l’eau
provenant d’une source spéciale et ne peut boire, lorsqu’un de ses
sujets vient à décéder, tant que le défunt n’est pas enterré ; il peut
épouser toute femme qui lui plaît, mais à condition que cette femme soit
vierge, et ses veuves ne peuvent se remarier. Il lui est interdit de
quitter le village où il réside ; s’il tombe malade, on ne peut lui
donner aucun médicament et sa santé demeure entièrement entre les mains
de la divinité ; lorsqu’il vient à mourir, personne ne peut toucher à
son cadavre, en dehors des hommes de la caste des forgerons, qui
procèdent à sa toilette funèbre et à son enterrement. Après sa mort, on
attend trois ans avant de publier la nouvelle de son décès et d’élire
son successeur, et l’intérim du pouvoir est confié durant cette période
au fils du _hogon_ défunt.

Cette fonction, par ailleurs, est la source de certains avantages
matériels. Les sujets du _hogon_ doivent en effet cultiver ses champs et
lui assurer ainsi la nourriture ; de plus, il est de droit maître des
biens des jeteurs de sorts tués pour leurs méfaits, de ceux des
meurtriers, des objets perdus non réclamés, des animaux qui ont tué ou
blessé grièvement une personne, du premier produit mâle de tout animal
domestique, des bêtes ne possédant qu’un testicule (à l’exception
toutefois des chevaux et des ânes qui se trouvent dans ce cas), des
poules à plumes longues, des chiens d’une certaine espèce et enfin des
moutons égarés.

Le _hogon_ est entouré de plusieurs ministres ou _kédiou_, dont chacun a
sa fonction spéciale et est assisté lui-même d’un lieutenant ou _saga_,
qui le remplacera lors de sa mort. L’un de ces ministres, le _laggam_,
est chargé de présider aux cérémonies du culte et a seul qualité pour
entrer en relations avec les génies ; un autre a pour fonctions de
transmettre la parole du _hogon_ à ses sujets et de lui traduire les
demandes et les réponses de ces derniers.


                        =VI. — Le Liptako[345].=


Les premiers chefs du Liptako dont on ait conservé le souvenir
appartenaient au peuple des _Déforo_ ; leur dynastie demeura au pouvoir
durant les cent ans qui précédèrent la domination marocaine à Tombouctou
(1491-1591). Après eux, le pays fut occupé par les Kouroumankobé ou
_Gourmankobé_ — vraisemblablement les Gourmantché —, qui refoulèrent les
Déforo vers Aribinda et exercèrent également le pouvoir durant un siècle
(1591 à 1690 environ), et fournirent huit rois dont voici les noms :
Belba-Galfermi, Diêr-Galfermi, Koro-Belbéga, Alfâkir (ou Aldjâkir)[346],
Ouontambéri, Mossogo, Famaba et enfin Diari fils d’Alfao.

Ce _Diari_ eut une querelle avec le chef des Peuls établis dans le pays,
qui s’appelait _Ibrahima-Saïdou_ ; une guerre s’ensuivit, qui se termina
par la victoire d’Ibrahima : ce dernier chassa Diari du Liptako et
s’empara du pouvoir. Les Peuls du Liptako conservèrent depuis lors
l’autorité, mais leur indépendance prit fin vers 1800, lors des
conquêtes de _Ousmân-dan-Fodio_, qui, une fois maître de Sokoto, établit
sa suzeraineté au moins nominale dans le Liptako.

Les premiers Peuls qui firent leur apparition dans la région de Dori
étaient commandés par un nommé Bir-Mâri, du clan ou de la tribu des Faté
ou Paté. Ce Bir-Mâri fut remplacé par son fils Yaro ou Yoro, auquel
succéda son propre fils Yamé-Dikko ; ensuite vint Saïdou, fils de Yamé-
Dikko, qui conserva le pouvoir deux ans et fut remplacé pendant dix-sept
ans par son frère Oumar ; à celui-ci succéda, pendant quatorze ans,
Hamma, fils de Saïdou ; c’est après lui qu’Ibrahima, autre fils de
Saïdou, devint le chef des Peuls du Liptako et c’est sept ans après son
avènement qu’il s’empara du pouvoir sur les Gourmantché vers 1690[347].

_Ibrahima-Saïdou_ (1690-1714), après avoir refoulé les Gourmantché au
Sud du Liptako, eut à lutter contre des bandes — songaï probablement —
qui étaient venues à Tibaré[348] sous le commandement d’un nommé Daouda-
Bengaï ; il repoussa ces bandes. Ensuite le pays fut envahi par des
Touareg, dirigés par un nommé Kâoua, qui fut également vaincu et chassé
par Ibrahima, lequel, au retour de cette expédition, s’installa à Kamfat
(?). Sur ces entrefaites, un esclave nommé Yobi-Kâta s’en fut dans le
Mossi d’où il ramena une armée pour attaquer Ibrahima, mais cette armée
fut mise en déroute. Ibrahima vainquit ensuite un chef gourmantché nommé
Bâbou-Binoï, qui avait envahi le Liptako, et le tua. En 1710, un nommé
Korandi, chef du village de Sébong (peut-être Zebba, chef-lieu du
Yagha), s’avança vers Boloï, au Sud de Dori ; Ibrahima envoya contre lui
deux cents hommes, qui le surprirent et le mirent en déroute. Quatre ans
après cet événement, Ibrahima mourut, au bout d’un règne bien rempli de
31 ans, dont 24 ans depuis la défaite du dernier roi gourmantché.

_Salihou_, fils de Hamma-Saïdou, régna de 1714 à 1730 ; attaqué,
quelques jours après son avènement, par un conquérant dioula ou soninké
nommé Daïkara, fils de Do Kouroubari, il le mit en déroute et le tua ;
la même année, il vainquit un chef touareg, Ouentag fils d’Assoua. La
paix ne cessa pas de régner ensuite au Liptako jusqu’à la mort de
Salihou.

Sous _Ibrahima-Hamma_ (1730-58), frère de Salihou, un chef mossi nommé
Diamondi envahit le Liptako et vainquit les Peuls à Boureï, à une
vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest de Dori ; les Mossi pillèrent
Boureï, tuèrent le chef du village, qui s’appelait Béda-Hamma, et
partirent en emmenant avec eux tous les bœufs. Sept ans plus tard, un
parti de Touareg Logomaten, dirigé par le chef Soudara, vint razzier une
localité du Liptako appelée Adyidi, tuant 47 hommes et enlevant les
bœufs. Ce fut ensuite le tour de Boundoubâbou d’être pillé par des gens
du Yagha, qui tuèrent un grand nombre de personnes, dont Bouido-Ali-
Bangal, chef de Boundoubâbou. A cette période de revers pour le Liptako
succéda une période de victoires : Ibrahima-Hamma, ayant réussi à
constituer une cavalerie, se débarrassa de ses ennemis et dirigea même
de fructueuses expéditions jusque sur Boromo et sur Salaga, vers 1750.

_Sékou_, fils de Salihou (1758-79), eut comme principal lieutenant
Hamadou-Aïssata, qui fit plusieurs expéditions heureuses contre Boromo
et divers villages mossi dépendant de Ouagadougou et du Yatenga.

_Hamadou-Aïssata_ (1779-83) s’empara du pouvoir à la mort de Sékou ;
après lui régnèrent _Aboubakari_ (1783-84) et _Hamma-Taoua_ (1784-1803).
C’est vers la fin du règne de ce dernier que le Liptako fut incorporé à
l’empire de Sokoto, récemment créé par le cheikh Ousmân, fils de
Mohammed-ben-Ousmân, plus connu sous le nom de Ousmân-dan-Fodio.


              =VII. — Les petits Etats de la haute Volta.=


1o _La principauté dioula de Loto_ (cercle actuel de Gaoua). — Un dioula
de Bobo-Dioulasso, nommé _Bé-Bakari Ouatara_, conquit, vers le début du
XIXe siècle, le pays des Gan et des Lorho, dans le Sud-Ouest du cercle
actuel de Gaoua, et fit un moment de Lorhosso son centre d’action.
Appelé par les Dian et les Pougouli de la région de Diébougou pour les
soutenir contre les Dagari-Oulé, il transporta sa résidence à _Loto_,
non loin du poste actuel de Diébougou, et s’empara de tout le pays
environnant. Il voulut même pousser ses conquêtes sur la rive gauche de
la Volta et s’avança dans le Gourounsi, mais, vaincu par les Sissala, il
s’empoisonna.

  DELAFOSSE                                              Planche XXVII

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 53. — Maison habitée par René CAILLIÉ, à Tombouctou.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 54. — Maison habitée par BARTH, à Tombouctou.]

Son fils _Karakara_, qui se trouvait à Bobo-Dioulasso lorsqu’il apprit
la mort de son père, vint recueillir sa succession à Loto ; les Gan
s’étant révoltés contre son autorité, il marcha contre Obiri, leur
capitale, massacrant tout sur son passage ; mais il ne put s’emparer
d’Obiri et les Gan conservèrent leur indépendance.

_Ansoumana_, fils de Karakara, lui succéda et fut lui-même remplacé par
son frère _Dabila_, qui régnait vers 1850. Dabila, comme ses
prédécesseurs, résidait habituellement à Bobo-Dioulasso, mais il avait
un pied-à-terre à Loto et y établissait son quartier-général chaque fois
qu’il organisait une colonne dans sa principauté. Comme il avait expédié
de Bobo-Dioulasso des envoyés à Da, chef des Dian, pour s’assurer de ses
intentions, ses envoyés furent massacrés à Bapla par des Oulé ou par des
Birifo, qui firent remettre à Da les têtes de leurs victimes ; Dabila
fit réclamer les têtes à Da qui les lui envoya, en l’informant que cet
acte de déférence de sa part allait lui attirer la haine des Oulé et des
Birifo et en suppliant le chef ouatara de venir à son secours. Dabila se
rendit donc à Loto et repoussa les Oulé jusque vers Gaoua, d’où les Lobi
les chassèrent du côté de la Volta, faisant un grand nombre de
prisonniers qu’ils expédièrent à Dabila en priant ce dernier de ne pas
s’avancer dans leur pays. Dabila se tourna alors vers le Nord,
combattant successivement les Oulé et les Pougouli, mais, vaincu par une
coalition de ces deux tribus, il s’empoisonna.

Son fils et successeur _Koutoukou_ se maintint à Loto, où il fut
remplacé par _Karamorho_, frère de Dabila. Celui-ci essaya d’aller
recruter des partisans à Bouna, échoua dans son entreprise et mourut à
Lorhosso lors de son retour.

Son fils _Barkatou_, qui l’accompagnait, ramena la colonne à Loto, mais
ne put conserver son autorité, en raison des attaques sans cesse
renouvelées des Oulé et des Birifo. Ces derniers vinrent même mettre le
siège devant Loto en 1890, puis se retirèrent en 1897. Peu après, le
commandant Caudrelier occupait le pays au nom de la France ; Barkatou,
réduit aux proportions d’un simple notable, mourut paisiblement en 1907.

2o _La principauté soninké de Ouahabou_ (cercle actuel de Koury). — Un
musulman soninké de la région de Boromo, nommé _Mamadou-Mori_, ayant
acquis une certaine réputation à la suite d’un pèlerinage à La Mecque,
se constitua vers 1850 une petite principauté dans la Boucle de la Volta
Noire ; il résidait habituellement à Banga (canton de Safané), au centre
de cette boucle. Vers 1860, il s’empara de Boromo, battit les Nounouma
et les Niénigué à Téharako, fonda _Ouahabou_, au Sud-Ouest de Boromo, et
en fit sa capitale politique et religieuse, prit Oury et Pompoï dans le
Nord-Ouest de Boromo, s’avança jusqu’à Dédougou, près et au Sud de
Koury, revint en arrière pour razzier Bagassi (à l’Ouest de Ouahabou),
franchit la Volta et alla guerroyer à Poura (au Sud-Est de Boromo)
contre les Nounouma. Revenu à Ouahabou, il fixa sa résidence tout près
de cette localité, à Sahirou, où il mourut en 1878.

Il fut remplacé par son fils _Moktarou-Karamorho_ qui, venant de
Ouahabou et se dirigeant vers le Sud, attaqua les Pougouli et en
réduisit un grand nombre en esclavage. Au cours d’une deuxième colonne,
il razzia les Oulé et les Dian de la province de Dano (cercle actuel de
Gaoua) ; mais, embarrassé par son butin et ses captifs, il se laissa
surprendre près de Dano par les Oulé alliés aux Pougouli ; son armée fut
anéantie et lui-même ne dut son salut qu’à la rapidité de sa fuite. Vers
1882, menacé par les Bobo, il contracta alliance avec le conquérant
zaberma Babato, dont il sera question un peu plus loin, et vint avec lui
mettre le siège devant Safané ; cependant, un chef bobo nommé Londané,
ayant réussi à rassembler une armée nombreuse, repoussa Moktarou-
Karamorho jusqu’à Ouahabou et obligea Babato à repasser la Volta. Douze
ans plus tard, nous occupions Ouahabou, où Moktarou-Karamorho, mis
désormais hors d’état de dévaster le pays, était maintenu comme chef de
canton.

3o _La principauté peule de Barani_ (cercle actuel de Koury). — Vers
1830, un chef peul nommé _Malik Sidibé_ était parvenu à établir son
autorité sur les Bobo-Oulé de Ouonkoro, Kouna et Kossidéré, à l’Ouest du
coude du Sourou. Sékou-Hamadou, qui régnait alors au Massina, envoya
dans ce pays une colonne commandée par Alfa-Samba ; celui-ci prit
Ouonkoro, chassa Malik à l’Est du Sourou et repartit au Massina après
avoir laissé, comme gouverneur du pays bobo, un nommé Ousmân-Oumarou.
Quant à Malik Sidibé, il s’établit du côté de Louta, auprès des Samo.

Lorsqu’El-hadj-Omar se fut emparé du Massina et eut fait périr Hamadou-
Hamadou (1862), Ousmân-Oumarou se rendit à Tombouctou pour s’entendre
avec Ba-Lobbo, oncle du dernier roi peul du Massina, au sujet de la
conduite à tenir vis-à-vis des Toucouleurs. _Dian Sidibé_, qui venait de
succéder à son père Malik, en profita pour repasser le Sourou et vint
s’établir à _Barani_, à une cinquantaine de kilomètres dans le Sud de
Ouonkoro.

Cependant Ba-Lobbo, rejeté vers 1872 au Sud de Dienné par Tidiani, neveu
d’El-hadj et son successeur au Massina, avait détaché son lieutenant
Boubakar chez les Bobo-Oulé du Sud ; à la suite d’une colonne, Boubakar
confia le commandement de la région à un Peul nommé _Demba Bari_ ou
Demba Sangaré, qui établit sa résidence à _Dokuy_, dans le Sud-Ouest de
Koury. Dian Sidibé ne tarda pas à faire alliance avec Demba Bari.

Vers 1875, _Ouidi Sidibé_, frère de Dian, chercha à enlever le pouvoir à
ce dernier avec l’aide de Soninké établis à Tissé ou Tissi, sur la route
de Barani à Koury ; n’ayant pu réussir, il alla demander une armée à
Tidiani, auquel il fit acte de soumission ; Tidiani lui confia des
troupes, grâce auxquelles Ouidi s’empara de Barani et en chassa son
frère. Celui-ci alla se réfugier à Dokuy auprès de Saloun, fils de Demba
Bari, et y mourut peu après (1878).

Une fois maître de Barani, Ouidi s’empara de Ouarkoy et étendit peu à
peu son autorité sur la majorité des Bobo-Oulé. Avec la complicité des
gens de Sono (près et au Nord de Koury), il réussit à passer le Sourou,
pilla le pays samo et alla jusqu’à Biban (à mi chemin entre Koury et
Yâko) pour châtier un chef peul qui avait refusé de reconnaître sa
suzeraineté. Mais, lorsque la puissance des Toucouleurs fut anéantie à
Ségou par l’occupation française (1890) et commença à s’effriter au
Massina, les Soninké riverains du Sourou se révoltèrent contre Ouidi, à
la voix d’un marabout qui avait fait le pèlerinage de La Mecque et qu’on
appelait à cause de cela _Lagui_ (pour El-hadj). Lagui parvint à battre
Ouidi et à affranchir de son joug la région de Lanfiéra et celle d’Ira
(1891). En 1894, un an après la prise du Massina par le général
Archinard, un autre pèlerin soninké appelé aussi Lagui prêcha à Boussé
la révolte contre Ouidi, rassembla tous les Soninké épars de Ouaninkoro
à Sono, ainsi que les Peuls de Dakka et de Téri, et devint rapidement
maître de tout le Souroudougou (rive gauche du Sourou en aval de son
coude). Ouidi marcha contre lui, mais fut repoussé à deux reprises, à
Oué et à Kassoun.

A ce moment intervint le commandant Destenave, qui maintint Ouidi comme
chef de province à Barani et dirigea une expédition contre les Soninké
du Souroudougou. Ouidi mourut vers 1900 ; son fils Idrissa est
actuellement chef du canton de Barani.

4o _La principauté zaberma de Sati_ (Gourounsi). — Vers 1880, un Zaberma
ou Songaï du Sud-Est, nommé _Gandiari_, ayant recruté une armée de
partisans dans le Kebbi et le Gando, traversa le Niger à Say et, de
proche en proche, s’avança jusque dans le Gourounsi dont il s’empara,
installant à _Sati_, près de Léo, le siège central de ses opérations.
Ses principaux lieutenants étaient _Alfa-Haïnou_ ou _Alfa-Himé_[349] et
_Babato_. Ayant voulu conquérir aussi le Kipirsi, Gandiari fut tué par
le chef de Réo, au cours d’un combat au Sud de Tialgo, en 1885.

_Babato_ alors prit le commandement de l’armée et, pour se ménager un
allié en cas de besoin, envoya des présents à Sanom, alors empereur de
Ouagadougou, et lui offrit son amitié. Puis, poussant ses conquêtes vers
le Nord-Ouest, à travers les Nounouma et les Yilsé, il remonta la rive
gauche de la Volta jusqu’à hauteur de Koury, pénétrant dans le pays des
Samo du Sourou au moment où le commandant Destenave y arrivait lui-même
pour combattre les Soninké (1894). Babato retourna alors au Gourounsi,
puis se porta vers le Sud, pillant les villages dagari situés entre Léo
et Oua et se heurtant près de cette dernière ville, en 1896, à
Sarankièni-Mori, fils et lieutenant de Samori. Les deux conquérants se
firent peur l’un à l’autre et, après un court essai de lutte, firent la
paix dans une entrevue qui rappela, par certains points, la fameuse
entrevue du Camp du Drap d’Or. Sarankièni-Mori repassa sur la rive
occidentale de la Volta Noire. Quant à Babato, menacé du côté du Nord
par les colonnes françaises et du côté du Sud par les Anglais, il
traversa la Volta Blanche et se réfugia du côté de Sansanné-Mango, où il
mourut vers 1899.

La domination des Zaberma dans le Gourounsi avait été de courte durée,
mais elle avait cependant réussi à ruiner ce pays riche et peuplé, pour
lequel la fuite de Babato marqua le début d’une véritable renaissance.


                    =VIII. — Le royaume de Sikasso.=


Vers le début du XIXe siècle, un métis de Dioula et de Sénoufo nommé
_Tapri Taraoré_, originaire de Kankira (circonscription actuelle de
Banfora), vint s’établir à Finkolo, à 18 kilomètres de Sikasso, et
arriva à exercer une sorte d’hégémonie sur les Siénérhè du Kénédougou. A
sa mort, il fut remplacé par son fils _Massa-Toroma_, auquel succédèrent
l’un après l’autre ses frères _Famorhoba_, _Nagnama_ et _Daoula_. Ce
dernier quitta Finkolo et s’établit à Bougoula, à 8 kilomètres de
Sikasso ; il obtint la soumission des Samorho de l’Ouest, réduisit à
l’obéissance les Sénoufo du Koursoudougou et du Sonondougou, organisa
une sorte d’armée permanente et devint le maître absolu, non seulement
des Siénérhè, mais aussi d’une partie des Tagba et des Folo. Attaqué par
les Samorho de l’Est, il fut tué dans le combat qu’il leur livra.

Son fils aîné _Molo_, surnommé Kounansa, lui succéda. Ce prince, par ses
cruautés et ses vexations, excita contre lui une grande partie de ses
sujets. Fafa, chef de Kinian, profitant du mécontentement général, se
mit à la tête d’un mouvement d’insurrection et vint mettre le siège
devant Bougoula vers 1875. Molo fit appel à Ahmadou, qui régnait alors à
Ségou et qui envoya à son secours une armée commandée par un Toucouleur
nommé Yahia. Cette armée battit Fafa près de Natié ; Fafa pourtant
parvint à s’échapper à la faveur de la nuit et se rendit dans le
Sonondougou, où il organisa une nouvelle révolte.

Cependant Molo, délivré par Yahia, fut obligé de se convertir à
l’islamisme, condition qu’Ahmadou avait imposée en envoyant une armée à
son secours, et quelques notables sénoufo, pour se faire bien venir de
leur roi et de Yahia, devenu son conseiller tout puissant, embrassèrent
la religion nouvelle ; celle-ci n’était pratiquée jusqu’alors que par
les Dioula établis dans le pays, notamment à Sikasso et à Kinian. Molo
fut tué dans une embuscade en allant de nouveau combattre Fafa.

Son frère _Tièba_ lui succéda et, aidé de Yahia, passa les premières
années de son règne à lutter avec Fafa et ses partisans, sans remporter
d’ailleurs aucun succès définitif. Il transféra la capitale de Bougoula
à _Sikasso_[350], où était née sa mère, et y construisit une forteresse.
Par la suite, il fit la conquête du Ganadougou afin de s’emparer des
troupeaux des Foulanké, dirigea des razzias dans le Folona (cercles
actuels de Bobo-Dioulasso et de Koroko) et en ramena de nombreux captifs
qu’il employa à élever autour de Sikasso un double mur d’enceinte. Cette
précaution devait lui être de la plus grande utilité : en effet, en
1887, Samori venait mettre le siège devant la ville, et c’est
certainement grâce à ses fortifications comme à ses approvisionnements
judicieusement préparés que Tièba put obliger son adversaire à se
retirer au bout de seize mois d’investissement, en août 1888. Pendant
que Samori, de 1889 à 1892, était aux prises avec les colonnes
françaises dans la région du haut Niger, Tièba profita de l’amitié que
nous lui témoignions pour agrandir ses Etats vers le Sud : son rêve
était de constituer un empire sénoufo assez puissant pour s’opposer à
l’extension de l’empire mandingue de Samori. Chaque fois qu’il avait
obtenu la soumission d’un chef de canton, il réclamait à ce dernier l’un
de ses fils à titre d’otage ; tous ces fils de chefs étaient élevés à
Sikasso auprès du roi, qui leur faisait donner une éducation militaire
et administrative conforme à ses vues.

Cependant Fafa demeurait toujours indépendant à Kinian et il avait
étendu son autorité sur une fraction importante des Minianka du cercle
actuel de Koutiala, notamment sur ceux des cantons du Sao et de
Konséguéla. En 1890, Simogo Koné, chef de ce dernier village, fatigué
des exigences de Fafa, fit offrir son alliance à Tièba contre le chef de
Kinian ; grâce à l’appui de Simogo et surtout à l’intervention du
capitaine Quiquandon et du lieutenant Spitzer, Tièba parvint enfin à
s’emparer de Kinian (mars 1891) et à annexer à son royaume les provinces
qui jusque là étaient soumises à Fafa. Cependant les Minianka du Sao,
sous la conduite de Baki Ounogo, résistèrent victorieusement à Tièba et
ne se soumirent à lui qu’après la prise de Tiéré par ce dernier (1891) ;
ceux des cantons d’Ourikéla et de Molobala n’acceptèrent jamais
complètement la suzeraineté du roi de Sikasso.

Celui-ci avait installé à Koutiala un membre de sa famille nommé Sinali
Taraoré, qu’il avait chargé d’administrer le pays minianka ; dans un but
analogue, il avait placé à Bougounso, comme gouverneur militaire, un
nommé Bérété Kourouma, et à Ntossoni résidait Fo Taraoré, l’un des fils
du roi.

Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par _Babemba_, son frère
— ou son neveu selon certains témoignages —, qui étendit plus loin
encore l’autorité royale, achevant la conquête du pays minianka en
s’emparant de Yorosso et en y installant un gouverneur nommé Zanga Piré,
puis soumettant à peu près toutes les tribus sénoufo répandues entre le
haut Bagbê et le Bandama dans le cercle actuel de Korhogo (Côte
d’Ivoire). C’est dans cette région qu’il se heurta aux bandes de Samori
vers 1894 ; la lutte entre les deux conquérants dura jusqu’en 1898, avec
des chances variables.

Babemba avait perfectionné le système militaire et administratif
organisé par Tièba : une garde de 200 hommes environ formait une petite
armée permanente ; de plus, au commencement de chaque saison sèche, le
roi levait tous les hommes valides et partait en expédition pour
ramasser des captifs et des troupeaux. Chaque province était administrée
par un chef d’armée ou _kélétigui_ choisi par le roi, qu’assistait
parfois un chef civil (_diamanatigui_) dont l’autorité s’effaçait devant
celle du premier. Les jeunes gens devaient travailler aux plantations du
roi ; tous les ans, à l’époque des grandes fêtes musulmanes de la
rupture du jeûne et de la journée des sacrifices, chaque village devait
apporter au souverain un tribut consistant en bœufs, moutons, poulets,
miel et cauries ; on percevait de plus une taxe sur les colporteurs.

Cependant Babemba, en même temps qu’il combattait Samori, cherchait à se
dégager du protectorat français que Tièba avait accepté[351] et qui
gênait le nouveau roi dans son désir d’expansion territoriale. Après
avoir fraîchement accueilli le capitaine Braulot en 1897, il reçut plus
mal encore le capitaine Morisson l’année suivante et même l’expulsa de
Sikasso et le fit dépouiller, ainsi que son escorte, à quelque distance
de la capitale (janvier 1898). A la suite de ce renvoi insultant du
représentant de la France, Babemba poussa l’audace et la provocation
jusqu’à envoyer attaquer des villages voisins du poste que nous avions
établi à Bougouni. Une colonne fut alors organisée à la hâte sous le
commandement du lieutenant-colonel Audéoud et du commandant Pineau, au
moyen de détachements prélevés sur les garnisons des postes et de
nombreux auxiliaires ; elle se concentrait le 9 avril 1898 a Ouo, sur le
Bagbê, s’emparait de Kinian et arrivait le 15 avril en vue de Sikasso.
La ville, défendue par 10.000 fantassins et 3.000 cavaliers, était
protégée par deux murs concentriques d’une épaisseur de cinq mètres à la
base et d’une hauteur de quatre à cinq mètres. Du 16 au 30 avril,
Babemba organisa de nombreuses sorties et nous livra quatorze combats,
qui nous coûtèrent 18 tués (dont le lieutenant Gallet) et 58 blessés sur
un effectif de 1395 hommes dont 95 Européens (officiers, sous-officiers
et artilleurs). Le 30 avril, le lieutenant-colonel Audéoud fit ouvrir
trois brèches à l’aide des pièces de siège et, le 1er mai, on donna
l’assaut au lever du jour, pendant que 3.000 ennemis, sortis de la place
pendant la nuit, attaquaient notre camp : cette attaque fut repoussée
par nos armes et l’assaut ne fut pas ralenti ; mais nos colonnes,
exposées, une fois dans la ville, au feu partant des maisons et de la
forteresse royale, se trouvaient dans une position critique. On bombarda
alors le réduit central où se tenait le roi et, vers trois heures, le
commandant Pineau y pénétrait par une brèche. Babemba se fit tuer d’un
coup de révolver par son lieutenant Tiékoro Sarhanorho et, à 3 heures et
demi, Sikasso était à nous : nous avions eu un officier tué (lieutenant
Loury), deux officiers et cinq sous-officiers blessés, 36 indigènes tués
et 85 indigènes blessés.

Au moment de son apogée, c’est-à-dire vers 1893, le royaume de Sikasso
avait compris tout le cercle actuel de Sikasso, la majeure portion du
cercle actuel de Koutiala[352], une fraction de celui de Bobo-Dioulasso
(Tagbana ou pays des Tagba et Folona ou canton de Ngorho) et, dans la
Côte d’Ivoire actuelle, tout le Nord du cercle de Korhogo (districts de
Tombougou et de Korhogo).


            =IX — Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek.=


Nous savons qu’au début du XVIIe siècle, après la mort de Osmân-ould-
Barkani-ould-Maghfar, chef de l’invasion arabe des Beni-Hassân en
Mauritanie, son frère _Mbarek_ s’avança vers le Sud-Est, soumettant les
Zenaga du Hodh, refoulant les Soninké de la lisière saharienne vers le
Sud et vers l’Est et établissant au Nord du Kingui et du Bakounou sa
tribu, qui prit le nom d’_Oulad-Mbarek_. La famille royale des Oulad-
Mbarek se recruta dans la fraction des _Ahl-ould-Amar_ et c’est à cause
de cela que le royaume arabo-berbère fondé par Mbarek fut désigné par
les Noirs du Soudan et par les voyageurs européens sous le nom de
_Loudamar_, corruption de celui de l’ancêtre de la famille royale (Ould-
Amar).

J’ai signalé à plus d’une reprise, en relatant l’histoire du royaume de
Diara, de l’empire du Kaarta et de la conquête de Nioro par El-hadj-
Omar, les interventions des Oulad-Mbarek dans les évènements qui se
déroulèrent au Kingui et au Bakounou.

Le premier des successeurs de Mbarek dont la tradition nous ait conservé
le nom fut _Hannoun_, qui conquit le Bakounou sur les Peuls et mourut
vers 1755. Son fils _Omar_ régna de 1755 à 1762 et eut pour successeur
son propre fils _Ali_ (1762-1800). Vers la fin du XVIIIe siècle,
l’autorité du roi du « Loudamar » se faisait sentir jusqu’à Diara et les
Diawara du Kingui s’appuyaient sur elle pour résister aux Banmana-
Massassi. C’est, semble-t-il, sur les ordres émanant du roi des Oulad-
Mbarek que le major Houghton fut tué en 1791 à Simbi, à une trentaine de
kilomètres au Sud-Sud-Ouest de Nioro ; la chose d’ailleurs n’est pas
certaine, car, d’après certains témoignages, Houghton serait mort de
privations et de maladie. En 1796, l’explorateur Mungo-Park fut arrêté à
Diara sur l’ordre de Ali, qui résidait alors à _Bénoum_, à peu de
distance au Nord-Est de Diara[353] ; retenu prisonnier durant quatre
mois à Bénoum, Mungo-Park réussit à s’échapper en profitant du désarroi
causé dans l’entourage du roi par l’attaque dirigée contre Diara par
Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ali mourut peu après, vers 1800,
après 38 à 40 ans de règne.

J’ignore qui commanda les Oulad-Mbarek de 1800 à 1840. Vers cette
dernière date se place l’avènement de _Ammar-ould-Ousmân_, qui engagea
la lutte avec les Idao-Aïch, vainquit Bakar-ould-Soueïd, chef de la
fraction des Abakak de cette dernière tribu, et étendit l’autorité du
« Loudamar » sur la majeure partie du Hodh et du Nord du Sahel, arrivant
à se faire payer tribut par Sinakoré Doukouré, alors chef de Goumbou et
du Ouagadou. Lorsqu’El-hadj-Omar s’empara de Nioro en 1854, il trouva un
très sérieux adversaire en la personne de Ammar ; ce dernier, ayant
trouvé un concours précieux chez les Peuls Sambourou, battit El-hadj à
Sampaka et à Bassaka (ou Bassatcha) dans le Bakounou et l’obligea à
reculer jusqu’à Diongoï, au Sud-Ouest de Ouossébougou ; rejeté ensuite
dans le Hodh, à Mantiouga, par Alfa-Oumar, lieutenant d’El-Hadj, Ammar y
mourut vers 1859.

Son successeur _Baddi-ould-Mokhtar_ vint attaquer Moustafa à Nioro et
parvint à pénétrer dans cette ville et à la piller ; comme il s’en
retournait dans le Nord, il fut rejoint à Ouarguetta par Moustafa, qui
lui reprit tout son butin et lui infligea une déroute complète. Mais
Baddi rassembla tous les guerriers de sa tribu et reprit l’offensive,
pour être battu de nouveau au puits de Tini. Alors, voyant son pouvoir
réduit considérablement et craignant d’autre part d’être attaqué par les
Mejdouf, qui s’étaient ralliés à El-hadj-Omar grâce aux conseils des
Taleb-Mokhtar, Baddi se rendit à Ségou, dont El-hadj venait de
s’emparer, pour faire sa soumission. Il mourut lors de son retour en son
pays (1861).

_Ali_, fils de Baddi, essaya quelque temps après de secouer le joug des
Toucouleurs, mais il fut battu à Touroungoumbé par Lantaro-Samba,
lieutenant de Moustafa : ce fut la fin des hostilités des Oulad-Mbarek
contre les Toucouleurs et aussi la fin de la puissance du royaume maure
du « Loudamar ».


[Note 327 : Cette histoire sera complétée — et sans doute rectifiée en
plus d’un point —, dans un avenir rapproché, par la publication de la
traduction d’une chronique du Fouta en arabe recueillie au Sénégal par
M. le commandant Gaden.]

[Note 328 : Voir Ire partie, page 235, note [169].]

[Note 329 : « Tekrour » pourrait signifier en berbère « l’endroit où
l’on est volé », de _aker_ « voler » mis à la VIIe forme. J’ai lu
quelque part que « Tekrour » serait un mot arabe signifiant « les
affinés » et appliqué aux Noirs musulmans du Soudan septentrional :
cette étymologie me semble inacceptable ; la racine arabe _karr_ ne
pourrait revêtir ce sens que sous la forme _tekerror_, qui s’écrirait
d’une manière très différente de celle employée par tous les Arabes pour
transcrire le mot _Tekrour_ et ses dérivés. Un manuscrit arabe cité par
Cooley (British Museum, MS. no 7483) dit : « Les Noirs sont maintenant
appelés Tekrouri en général, mais anciennement le nom de Tekrouri
n’était appelé qu’aux habitants du pays portant ce nom. »]

[Note 330 : Les variantes des manuscrits arabes permettent de lire le
nom de ces trois manières : « Diâdié » est un nom peul ou toucouleur,
« Diâbi » est un nom de clan soninké, « Ndiaye » un nom ouolof ; il
s’ensuit que le personnage qui enleva le pouvoir à la première dynastie
peule pouvait être d’origine soit toucouleure, soit soninké, soit
ouolove. Certaines traditions disent qu’il appartenait au clan des
Koliâbé, mais, selon d’autres, ce clan serait bien postérieur et aurait
été constitué par les serfs de Koli Galadio (voir plus loin).]

[Note 331 : D’après les traditions qui ne font remonter les Koliâbé qu’à
l’époque de Koli Galadio, les Dénianké ne se seraient constitués qu’à la
même époque et seraient, non pas des autochtones du Tekrour, mais un
mélange de Peuls et de Mandingues.]

[Note 332 : Des traditions recueillies par M. le commandant Gaden
donnent à la première dynastie étrangère — vraisemblablement celle que
j’appelle « dynastie judéo-syrienne » — le nom de _Diaogo_ et font des
gens qui envahirent le Fouta vers la fin du VIIIe siècle un mélange de
Blancs et de Noirs, venus avec beaucoup de bœufs et comprenant un grand
nombre de forgerons ; elles donnent le nom de _Manna_ à la dynastie qui
s’empara du pouvoir sur les Diaogo — sans doute celle issue de Ouâr
Diâdié — et celui de _Tondion_ ou _Toundiougne_ à celle qui succéda aux
Manna — sans doute la dynastie sossé. — Après les Tondion, les mêmes
traditions font intervenir, non pas des Ouolofs, mais des Peuls blancs
mélangés de Mandingues venus de _Termess_ — sans doute le « Tirmissi »
placé dans le Kaniaga par Sa’di —, puis des gens d’origine indécise qui
établirent au _Toro_ le centre de leur domination, et placent ensuite
l’arrivée de Koli Galadio.]

[Note 333 : Tendo Galadio est appelé aussi — sans doute par abréviation
— _Ten-Gala_ ou _Ten-Guélé_ : de là le nom de _Koli-Tenguélé_ (Koli fils
de Tendo Galadio) donné souvent à Koli Galadio.]

[Note 334 : Certaines traditions font des Dénianké des métis de Peuls et
de Mandingues issus de Tendo Galadio et de cette princesse Keïta ; en
réalité, ils doivent être plus anciens et être de souche toucouleure, si
nous en croyons cette autre tradition qui fait remonter leur origine au
temps de Ouâr Diâdié (voir 1er volume, page 225) ; mais il paraît établi
qu’ils prirent parti pour Koli, comme ils avaient pris parti pour les
Sossé d’ailleurs, et c’est ainsi sans doute que la famille de Koli fut
identifiée avec les Dénianké.]

[Note 335 : D’autres traditions rapportent qu’il le poursuivit de Gallat
à Ndar (St-Louis) et le tua sur le bord de la mer.]

[Note 336 : Jeannequin de Rochefort, dans le voyage qu’il fit en 1638
sur le bas Sénégal, entendit parler de ce Samba-Lam, dans le royaume
duquel on allait en chaloupe chercher des cuirs ; il relate que les
Etats de « Samba Lame » confinaient à ceux du roi de _Tombuto_
(Tombouctou) et que ce prince était suzerain du Damel (roi du Cayor), du
Brac (roi du Oualo) et des Maures de Barbarie (Maures Brakna).]

[Note 337 : Il ne s’agit pas ici du _Goumal_ de nos cartes, situé bien
plus en amont et à mi-chemin à peu près entre Matam et Bakel, puisque
Brue compte deux jours de Guyorel à Goumel et six jours de Guyorel à
_Dembacané_, point voisin de Bakel.]

[Note 338 : Voir 1er volume, page 262.]

[Note 339 : Il s’agit ici du village de Sansanding sur la Falémé et non
pas de la ville du même nom sise sur le Niger.]

[Note 340 : Je ne possède pas de renseignements spéciaux sur l’histoire
du Gangaran.]

[Note 341 : 1er volume, pages 289 et 290.]

[Note 342 : C’est ce Demba Séga qui, alors établi à Koniakari, y reçut
Mungo-Park en janvier 1796.]

[Note 343 : Ces deux villes devaient être conquises en 1853 par El-hadj-
Omar.]

[Note 344 : Au moment du siège de Médine, le chef du Natiaga s’appelait
Sémounou ; il s’enfuit devant El-hadj, qui lui donna comme successeur
Altini-Séga ; après le départ des Toucouleurs, ce dernier se fit
reconnaître comme chef du Natiaga par l’autorité française et établit sa
résidence à Tinké, dans une gorge d’accès difficile. Vers la même
époque, le chef du Logo s’appelait Niamodi et résidait à Saboussiré.]

[Note 345 : Les renseignements concernant l’histoire du Liptako que je
reproduis ici sont empruntés à un manuscrit arabe recueilli à Dori par
M. le lieutenant Marc, qui a bien voulu me le communiquer en
m’autorisant à en faire usage. Le manuscrit donne ces renseignements
comme émanant d’un certain Nouha fils de Diogol fils d’El-hadj fils de
Baouligo de la tribu peule des Yaté, qui vint s’établir au Liptako en
venant du Haoussa, et qui les tenait lui-même de divers docteurs et
savants du Liptako, du Haoussa, du Songaï et d’autres pays.]

[Note 346 : Ce mot peut être un surnom arabe signifiant « le Réfléchi »
(ou « le Taquin »).]

[Note 347 : Cela placerait l’arrivée des Peuls au Liptako cent ans à peu
près avant la prise du pouvoir par Ibrahima, c’est-à-dire vers la fin du
XVIe siècle, ce qui est conforme aux traditions recueillies d’autre
part.]

[Note 348 : A l’Est et près de Téra, sur la route de Dori à Sansan-
Haoussa.]

[Note 349 : Certains prétendent qu’Alfa-Himé aurait conquis le Gourounsi
vers 1870 et que Gandiari lui aurait succédé vers 1880.]

[Note 350 : _Sikasso_ est le nom donné par les Dioula à cette ville, que
les Sénoufo appellent _Sikokana_ ou _Sikokaha_ (village de Siko).]

[Note 351 : Tièba avait eu auprès de lui, comme résident temporaire
représentant le gouvernement français, d’abord le capitaine Quiquandon,
puis le lieutenant Marchand.]

[Note 352 : Une partie des Minianka et la plupart des Bobo de ce cercle
étaient demeurés indépendants, notamment dans les cantons de Zangasso,
Karangasso, Mpessoba et Kinntiéri, ainsi que les Soninké et les Banmana
de Dougbolo. Les Minianka de Yorosso, soumis par Babemba au début de son
règne, s’étaient révoltés par la suite contre son autorité.]

[Note 353 : D’après Mungo-Park, on se rendait en dix jours de Bénoum à
Tichit et on mettait le même temps pour aller de Bénoum à Oualata.]




                              CHAPITRE XIV

                      =L’exploration européenne.=


Ainsi que je l’ai dit dans la première partie de cet ouvrage, la portion
du continent africain dont nous nous occupons ici ne fut pas visitée par
les Anciens, dont les explorations — pour autant que nous sommes
documentés sur le sujet — ne dépassèrent pas les rivages de l’Atlantique
d’une part ni le Sahara proprement dit de l’autre. Nous n’avons donc pas
à reparler ici du voyage des Nasamons ni de celui de Hannon, pas plus
que du périple entrepris sous Néko II ni des tentatives d’Eudoxe de
Cyzique. Les expéditions romaines du début de notre ère, si elles
atteignirent des pays que l’on peut considérer comme se rattachant au
Soudan[354], ne pénétrèrent pas en tout cas dans les territoires qui
font l’objet de notre étude.

L’exploration du Haut-Sénégal-Niger par des voyageurs européens ou tout
au moins méditerranéens ne commença qu’au Xe siècle de notre ère et fut
pendant longtemps monopolisée par des Arabes ou des Berbères de
l’Espagne, du Maghreb et de l’Ifrîkia. La plupart de ces premiers
explorateurs du Soudan sont d’ailleurs demeurés anonymes ; quelques-uns
seulement ont eu la chance d’avoir leurs noms transmis à la postérité
par les historiens et les géographes qui ont utilisé leurs
renseignements ; ces historiens et géographes, qui ont ainsi tiré profit
d’explorations le plus souvent anonymes, sont : Bekri, Zohri, Edrissi,
Yakout, Ibn-Saïd, Aboulféda, Gharnati, Ibn-Khaldoun, etc.

Deux seulement, parmi les voyageurs arabes qui ont visité le Soudan du
Xe au XIVe siècles, ont écrit des relations dont le texte est parvenu
jusqu’à nous : _Ibn-Haoukal_ et _Ibn-Batouta_.

Le premier (Xe siècle) ne parcourut que l’extrême Nord du Soudan,
visitant Aoudaghost et Ghana, pour retourner ensuite au Maroc, et on
doit le considérer surtout comme le premier explorateur du Sahara
soudanais. Ibn-Batouta, qui se rendit de Oualata à Mali et passa au
retour par Tombouctou et Gao (1352-53), peut être cité au contraire
comme le premier explorateur du Soudan occidental ; sa relation
d’ailleurs ne se borne pas à une sèche nomenclature de gîtes d’étape,
ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture du chapitre VII du
présent volume.

Vers la même époque, des navigateurs européens commençaient à aborder à
la côte occidentale d’Afrique[355], mais ils ne pénétraient pas à
l’intérieur du continent. C’est seulement vers la fin du XVe siècle,
semble-t-il, que les _Portugais_, établis en Mauritanie, sur la basse
Gambie et la Côte d’Or, envoyèrent des missions dans les pays qui
forment aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger. Mais nous ne savons rien de
ces missions ni des voyages qu’elles accomplirent, en dehors des brèves
mentions qu’en a faites Joao de Barros : c’est ainsi qu’aux environs de
1481 le roi Jean II, qui venait de monter sur le trône du Portugal,
envoya à l’empereur de Mali deux ambassades, dont l’une, partie de la
Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Péro Reinal et Joao Collaçao,
et dont l’autre fut mise en route par le gouverneur d’Elmina. Nous
ignorons ce qui advint de la première ; quant à la seconde, dont nous ne
savons pas la composition, elle parvint effectivement à Mali et
constitua sans doute la première reconnaissance du Niger faite par des
Européens.

Quelque vingt ans plus tard, vers 1507, _Léon l’Africain_ exécutait à
travers le Soudan un voyage mémorable qui devait être mis à contribution
pendant plus de deux siècles par tous les géographes, cosmographes et
polygraphes de l’Europe et constituer ainsi la base de toutes nos
connaissances relatives au pays des Noirs jusqu’au temps de Mungo-Park.
A vrai dire, les observations faites par Léon ne sont pas toutes d’un
intérêt considérable ni d’une nouveauté bien sensible, et l’on peut se
demander s’il a visité personnellement toutes les contrées et les villes
qu’il nous décrit : Oualata, Dienné, Mali, Tombouctou, Kabara, Gao,
Gober, Agadès, Kano, etc. Les jugements qu’il porte sur les indigènes du
Soudan sont assez contradictoires, et l’on serait en droit de supposer
qu’il les a recueillis de diverses bouches et qu’ils ne résultent pas de
ses propres observations[356].

En 1534 se place un nouveau voyage à Mali d’un ambassadeur portugais :
celui-ci se nommait _Péroz Fernandez_ ; il était envoyé par Joao de
Barros et accrédité par le roi Jean III. Nous ne savons rien des détails
ni des résultats de son voyage, sinon qu’il parvint à la cour de
l’empereur de Mali et fut très bien accueilli par lui. Les Portugais
qui, vers 1550, s’emparèrent des mines d’or du Bambouk, ne nous ont
laissé non plus aucun renseignement sur leurs faits et gestes.

Un siècle se passa ensuite sans que s’accomplit aucune nouvelle
exploration européenne dont le souvenir se soit conservé[357]. Puis,
vers la fin du XVIIe siècle, apparurent sur le haut Sénégal les premiers
voyageurs français. Nos commerçants trafiquaient au Cap Vert et à
l’embouchure du Sénégal depuis 1558 et avaient des établissements
permanents sur le bas fleuve depuis 1638.

En 1667, 1682 et 1685, des tentatives furent faites, par les différentes
compagnies commerciales françaises qui se succédèrent au Sénégal, pour
remonter le fleuve jusqu’à la Falémé, mais toutes échouèrent par suite
du mauvais vouloir des gens du Fouta. Le voyage de 1682 fut accompli par
Dancourt, directeur de la Compagnie, et par le chirurgien Lemaire, et
celui de 1685 par le directeur Chambonneau. Ce dernier fut plus heureux
l’année suivante et parvint au Galam, à l’Ouest de la Falémé.

En 1687, un commis nommé _Bazy_ réussit à faire de fructueuses
opérations de traite au Galam et à remonter « au plus haut du Sénégal,
jusqu’au Rocher », c’est-à-dire jusqu’aux barrages rocheux voisins de
Kayes ; ce commis obscur fut ainsi sans doute le premier Français ayant
pénétré librement dans la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Trois
ans après, _La Courbe_, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal,
poussait à son tour jusqu’à la chûte du Félou (1690) ; c’est au retour
de cette exploration que, le premier, il affirmait que le Sénégal et le
Niger ne pouvaient constituer un seul et même fleuve, comme on le
croyait encore à l’époque[358].

C’est en 1697 qu’_André Brue_, directeur de la Compagnie du Sénégal, se
rendit pour la première fois au Fouta et visita le roi de ce pays, qui
résidait alors non loin de Matam ; mais il ne poussa pas cette fois
jusqu’à l’embouchure de la Falémé et se contenta d’envoyer au Galam un
commis chargé de porter au _tonka_ ou _tounka_ (roi du Galam) les
cadeaux que la Compagnie s’était engagée à lui remettre comme une sorte
de tribut annuel. En 1698, lors d’un nouveau voyage, Brue parvint à
Dembakané, alors capitale du roi de Galam, qui se trouvait sur la rive
gauche du Sénégal, à 200 pas du fleuve et, très vraisemblablement, en
amont de l’embouchure de la Falémé ; il visita le roi Boukari, qui
venait de s’emparer du pouvoir sur son prédécesseur Maka. Poursuivant
son voyage un peu plus en amont, Brue atteignit Dramané (près du village
actuel d’Ambidédi), le 1er septembre 1698 ; cette localité était peuplée
de marchands soninké, qui professaient l’islamisme, comme le roi du
Galam. Brue fonda près de Dramané et à quelques kilomètres en aval, à
Makhana ou Makhané, un comptoir qu’il laissa à la garde d’un frère
convers de l’ordre des Augustins nommé _Apollinaire_. Ce moine était en
même temps chirurgien. Animé de l’esprit d’entreprise, il chercha à
pénétrer au Bambouk, mais n’y put parvenir ; en échange, il explora le
Khasso, visita les chûtes du Félou et remonta ensuite une partie du
cours inférieur de la Falémé.

En 1710, La Courbe, envoyé en voyage d’inspection au Galam, alla visiter
l’île de Cagnou, située près de Médine, qu’il baptisa « île
Pontchartrain » ; l’année suivante, le Rouennais _Mustellier_, l’un des
membres associés de la nouvelle Compagnie du Sénégal, se rendit aussi à
l’île de Cagnou, et, lors de son retour, mourut à Touabo, près et en
aval de Bakel. Des établissements furent créés de 1712 à 1714 sur le
Sénégal, entre Kayes et la Falémé, et sur la partie inférieure de ce
dernier cours d’eau.

C’est peu après, en 1715-17, que se placent les explorations du maçon
_Compagnon_, qui était employé au fort Saint-Joseph (entre Makhana et
Tamboukané) ; Compagnon se rendit d’abord du fort Saint-Joseph au fort
Saint-Pierre (à Kaïnoura, sur la basse Falémé, non loin du point
terminus de la reconnaissance du frère Apollinaire) ; puis, remontant la
rive droite de la Falémé jusqu’à la hauteur de Naye (près et en aval de
Sénoudébou), il revint sur le Sénégal et alla ensuite visiter les
districts aurifères du Nettéko et du Tambaoura (Bambouk), d’où il
rapporta de précieuses observations et des échantillons de minerais que
Brue fit analyser.

En 1719, Brue envoya en mission un sieur Tinstall de la Tour, dans le
but d’obtenir des renseignements sur Tombouctou et son commerce, mais il
ne semble pas que Tinstall ait jamais dépassé le Khasso.

De 1730 à 1732, les minéralogistes _Pelays_ et _Legrand_ firent deux
voyages au Bambouk et visitèrent les exploitations d’or établies par les
indigènes ; Pelays fut assassiné par ces derniers au cours de son second
voyage. De nouvelles reconnaissances furent faites sur la Falémé et dans
le Bambouk en 1744 par Delabrue, en 1748 par Duliron et en 1756 par
Aussenac.

L’occupation du Sénégal par les Anglais interrompit l’exploration du
pays. Elle fut reprise en 1786, sous le gouvernement du chevalier de
Boufflers ; à cette époque, Durand, directeur de la Compagnie du
Sénégal, envoya l’un de ses employés nommé _Rubault_ au Galam, par la
voie de terre. Après avoir traversé le Cayor, le Diolof et le Boundou,
Rubault atteignit la Falémé à Kaïnoura, puis le Sénégal à Tamboukané,
près des ruines de l’ancien fort Saint-Joseph. Il fut assassiné l’année
suivante par les esclaves qu’il avait achetés pour le compte de sa
compagnie.

L’exploration française subit ensuite un nouveau temps d’arrêt, tandis
que, pour la première fois, les Anglais allaient faire leur apparition
au Soudan occidental : quatre grands noms les y représentèrent à cette
époque, ceux de Houghton, de Mungo-Park et de Laing, morts tous trois en
Afrique martyrs de la science, et celui de Dochard.

Le major _Houghton_, venant de la Gambie, pénétra au Bambouk, traversa
le Sénégal du côté de Kayes et se dirigea vers le Nord-Est avec
l’intention de gagner Tombouctou ; mais, parvenu à Simbi, à 35
kilomètres environ au Sud-Sud-Ouest de Nioro, il fut arrêté par ordre du
roi des Oulad-Mbarek et mourut, assassiné disent les uns, d’épuisement
et de dysenterie disent les autres (1791).

En 1795, l’Ecossais _Mungo-Park_ partait aussi de la Gambie ; après
avoir traversé le Boundou, il atteignait le Sénégal près de Bakel et le
suivait jusqu’à Kayes, où il arriva le 28 décembre 1795 ; de Kayes, il
se rendit à Koniakari, où il visita Demba Séga, roi du Khasso, en
janvier 1796 ; puis il se rendit à Guémou, à la frontière du Lankamané
et du Kingui, où il arriva le 12 février et où il fut bien accueilli par
Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ce dernier, qui était en
hostilités avec l’empereur de Ségou, ne crut pas pouvoir donner à Mungo-
Park la route de l’Est, et le voyageur obliqua vers le Nord-Est, pour
contourner au Nord les pays où régnait l’état de guerre. Prenant donc la
route de Nioro, il passa à Simbi, où il recueillit les bruits relatifs à
la mort de Houghton, puis parvint à Diara. Mais là, il fut arrêté par
des Oulad-Mbarek et conduit à Ali, roi du « Loudamar », qui résidait
alors à Bénoum, à une cinquantaine de kilomètres au Nord-Est de Nioro.
Ali le garda prisonnier dans son camp ; après quatre mois de captivité,
Mungo-Park profita d’une attaque de Diara par Dassé Kouloubali, attaque
qui jeta le désarroi au camp de Ali, et il parvint à s’échapper ; au
prix de fatigues inouïes, en butte à des dangers sans nombre, il réussit
à gagner Ouossébougou et à atteindre le Niger en face de Ségou, en
juillet 1796. L’empereur Monson, qui ne pardonnait pas au voyageur
écossais d’avoir été bien accueilli par son ennemi Dassé, lui refusa
l’autorisation de traverser le fleuve ; descendant alors la rive gauche
du Niger, Mungo-Park poursuivit sa route jusqu’un peu au-delà de
Sansanding ; puis, continuant son voyage en pirogue, il parvint jusqu’à
un village situé à deux jours de Dienné et sur la rive droite du Niger
(29 juillet 1796) : ce village, qu’il appelle _Silla_, était
probablement Sélé, en amont de Diafarabé. Malade, dénué de tout, en
butte à l’hostilité de tous les indigènes, cet homme pourtant si tenace
dut s’avouer vaincu et, renonçant à pousser plus loin, il revint sur ses
pas. Il repassa par Sansanding, évita le voisinage de Ségou, passa par
Niamina et Koulikoro, arriva le 23 août à Bamako et traversa le Manding,
où il dut s’arrêter assez longtemps pour cause de maladie. Le 11 mai
1797, il atteignait Satadougou, d’où il revint à la côte en suivant le
cours de la Gambie, après dix-huit mois de souffrances dont ceux qui
voyagent aujourd’hui au Soudan peuvent difficilement se faire une idée
exacte.

L’année suivante, l’Allemand Hornemann, parti de Tripoli, atteignait le
Niger du côté de Say et, descendant la rive gauche du fleuve, allait
mourir dans le Noupé (1798).

En 1805, _Mungo-Park_ voulut renouveler son expérience ; mais sa seconde
exploration fut bien différente de ce qu’avait été la première. Au lieu
de partir seul, il emmenait avec lui 40 Européens et un très fort
convoi. Ce fut un voyage lamentable, qui se termina de la façon tragique
que l’on sait. Venant de la Gambie, l’expédition atteignit la Falémé le
8 juin ; le chef de la mission avait comme assistants principaux
_Anderson_, _Scott_ et le lieutenant _Martyr_ ; ce dernier commandait un
détachement de soldats anglais. On longea les montagnes du Konkodougou
et du Tambaoura, puis, traversant le Bafing et le Bakhoy et passant près
de Kita, l’expédition arriva à Bangassi, d’où elle atteignit le Niger le
19 août en amont de Bamako, après avoir perdu par suite de maladie ou
abandonné 29 Européens sur les 40 partis de la Gambie avec Park. Les
survivants étaient à Bamako le 21 août ; s’embarquant sur des pirogues
près de Toulimandio, ils arrivaient le 14 septembre à Niamina et le 16 à
Somi, en face de Ségou, ayant perdu encore quatre d’entre eux depuis
Bamako. Monson ne voulut pas recevoir Mungo-Park, mais il l’autorisa à
poursuivre son voyage. Partant de Somi le 26 septembre, Park arriva le
lendemain à Sansanding et y demeura sept semaines, qu’il employa à faire
transformer une grande pirogue en schooner ; trois Européens, dont
Anderson, périrent durant ce séjour à Sansanding. Le 16 novembre 1805,
Park s’embarquait sur son bateau avec les quatre Européens qui lui
restaient : Scott, Martyr et deux soldats ou ouvriers. Postérieurement à
cette date, on n’eut plus aucune nouvelle de l’expédition.

En 1810, Maxwell, alors gouverneur anglais du Sénégal, se décida à
envoyer aux informations un Noir nommé Isaac, qui avait été interprète
de Park et que ce dernier, avant de quitter Sansanding, avait renvoyé à
la côte avec des lettres et son journal de route. Isaac revint au
Sénégal en 1811, rapportant la nouvelle que Park et ses derniers
compagnons avaient péri dans les rapides de Boussa environ quatre mois
après leur départ de Sansanding, c’est-à-dire vers fin mars 1806. Par
des documents recueillis à Sokoto en 1827 par Clapperton, on sut que les
cinq voyageurs avaient abordé à Tombouctou et y avaient séjourné[359] ;
ayant fait escale à Gao, ils furent attaqués par les Touareg, qui
tuèrent trois des quatre compagnons européens de Park ; ce dernier et
Martyr étaient les seuls survivants au moment de l’arrivée aux grands
rapides de Boussa : attaqués au moment le plus dangereux par des
indigènes massés sur les roches et se voyant perdus, les deux voyageurs
se jetèrent à l’eau et y périrent noyés.

En 1818-19, le chirurgien anglais _Dochard_, venant lui aussi de la
Gambie par le Boundou, explora le Bambouk, le Gangaran, le Fouladougou,
le Bélédougou, et atteignit le Niger à mi-chemin entre Koulikoro et
Niamina, d’où il gagna Bamako (janvier 1819). Revenant ensuite à
Bangassi (Fouladougou), il traversa le Kaarta et fut recueilli près de
Bakel par des officiers français.

Le major _Gordon Laing_, parti de Tripoli par Ghadamès et le Touat,
atteignit Oualata, puis Tombouctou en 1826 ; obligé de retourner sur ses
pas en raison de l’hostilité de Sékou-Hamadou, il fut étranglé par des
Bérabich sur la route de Tombouctou à Araouâne le 24 avril (ou le 24
septembre) 1826. Ses restes, retrouvés tout récemment par M. Bonnel de
Mézières, ont été déposés à Tombouctou par les soins de l’autorité
française[360].

Après Laing, nous rencontrons[361] le nom d’un explorateur français qui,
malgré ses origines modestes et son manque absolu de ressources,
effectua au Soudan l’un des plus beaux voyages du XIXe siècle et l’un de
ceux qui firent faire les plus grands pas à la science géographique : je
veux parler de _René Caillié_. Parti de Kakoundi (Rio-Nunez) le 19 avril
1827 déguisé en Maure, et se faisant passer pour un Egyptien capturé par
des Français puis affranchi par son maître au Sénégal et désireux de
regagner son pays, il réussit à traverser le Fouta-Diallon, atteignit le
Niger à Kouroussa, visita le Ouassoulou, tomba gravement malade à Timé
ou Kiémé, près et à l’Est d’Odienné qui n’existait pas encore (Côte
d’Ivoire actuelle), se rendit de là à Tengréla, d’où il passa dans le
Haut-Sénégal-Niger actuel, atteignit Dienné, entra à Tombouctou le 20
avril 1828 et arriva enfin à Tanger le 18 août de la même année, ayant
accompli seul, en seize mois, un voyage de plus de 4.500 kilomètres et
rapportant des masses de renseignements précieux.

Entre temps, les reconnaissances parties du bas Sénégal avaient repris
leur cours dans la région de Kayes. En 1822, le capitaine de frégate
Leblanc avait visité le Galam, et Groux de Beaufort, en 1824-25, puis
Duranton en 1828, avaient exploré le Bambouk, le Khasso et le Sud du
Kaarta. Bouet-Willaumez, gouverneur du Sénégal, remonta en 1836 le
fleuve jusqu’à Médine et visita les chûtes du Félou. Sur son ordre, en
1843, une mission composée du pharmacien Huart, du commis de marine
Raffenel et du traitant Pottin-Paterson remonta la Falémé et fit une
nouvelle exploration du Bambouk et du Khasso. En 1846, _Raffenel_ fit un
second voyage au Soudan et explora le Kaarta.

Ensuite se place la plus belle exploration soudanaise, celle du docteur
allemand _Barth_ : il faisait partie d’une expédition scientifique
dirigée par Richardson et comprenant en outre Overweg ; partie de
Tripoli en 1850, la mission visita Rhât et Agadès, atteignit en 1851 le
Haoussa, où mourut Richardson, et explora le Bornou et les rives du
Tchad. Overweg étant mort à son tour, Barth, demeuré seul, assuma tout
le labeur. Ayant visité l’Adamaoua, le Kanem et le Baguirmi, il revint
au Haoussa, séjourna à Zinder, Katséna, Sokoto et Gando, atteignit le
Niger en face de Say, le traversa, visita le Yagha, gagna Dori, puis
Hombori, arriva le 7 septembre 1853 à Tombouctou où il séjourna sept
mois (1853-54), suivit la rive septentrionale du Niger jusqu’à Gao,
regagna le lac Tchad et enfin rejoignit Tripoli en 1855, après un voyage
de plus de cinq ans dans le cœur de l’Afrique. Durant le séjour de Barth
à Tombouctou, Hamadou-Hamadou, alors roi du Massina, avait donné l’ordre
de faire chasser l’explorateur hors de la ville ; ce dernier dut en en
effet partir, protégé d’ailleurs par Ahmed-el-Bekkaï.

En 1858, Brossard de Corbigny complétait l’exploration du Khasso et du
Logo et, en 1859-60, le sous-lieutenant _Pascal_ achevait celle des
bassins de la Falémé et du Bafing[362]. En 1860 le lieutenant indigène
_Alioune Sal_ partait du Sénégal et, de 1861 à 1862, explorait le Tagant
et le Hodh, visitait Oualata, Araouâne, et parvenait à Bassikounou ;
arrêté là et fait prisonnier par un détachement de l’armée d’El-hadj-
Omar, il parvint à s’échapper et put regagner Bakel.

De 1863 à 1866 s’accomplit le voyage du lieutenant de vaisseau _Mage_ et
du docteur _Quintin_ à Ségou. Partis de Saint-Louis, les deux
explorateurs s’acheminèrent par Médine — qui était depuis 1855 notre
poste le plus avancé vers l’Est —, Bafoulabé et Kita, traversèrent le
Fouladougou, passèrent par Banamba, atteignirent le Niger à Niamina le
22 février 1864 et arrivèrent à Ségou, où ils furent reçus par Ahmadou,
le 28 fév. suivant. Ils étaient chargés par Faidherbe de négocier un
traité avec El-hadj-Omar et d’obtenir de lui l’autorisation de créer un
poste français à Bafoulabé. Mais El-hadj guerroyait alors au Massina et
Ahmadou ne voulut pas mettre les voyageurs en communication avec lui ;
tout en les traitant avec courtoisie, il les garda, en fait, prisonniers
à Ségou durant deux ans et deux mois. Les explorateurs mirent à profit
ce séjour forcé pour récolter des quantités de renseignements sur
l’histoire du Soudan et l’organisation de l’empire d’El-hadj-Omar ; ils
eurent aussi l’occasion d’assister de près aux opérations de guerre
d’Ahmadou, qu’ils accompagnèrent dans ses expéditions contre Sansanding
et contre Koulikoro. Ayant enfin obtenu l’autorisation de quitter Ségou,
ils partirent de cette ville dans la nuit du 5 au 6 mai 1866, passèrent
par Touba (Touba-koura), Ouossébougou, Bagoïna, Nioro et Koniakari et
atteignirent Médine le 28 mai 1866.

Comme on était resté fort longtemps au Sénégal sans avoir de nouvelles
des deux voyageurs, l’officier de spahis _Perraud_ et le docteur
_Béliard_ furent envoyés en mars 1864 à leur recherche ; partis de
Médine, ils s’avancèrent jusqu’à Nioro, mais ne purent aller plus loin,
la route de Nioro à Ségou étant coupée par les Banmana révoltés contre
les Toucouleurs, et ils durent revenir à Médine.

Le premier Européen qui pénétra dans Ségou et y rendit visite à Ahmadou,
après Mage et Quintin, fut _Paul Soleillet_, qui, venant de Saint-Louis
et passant par Koniakari et le Kaarta, atteignit le Niger à Niamina le
20 septembre 1878, fut reçu à la cour du roi toucouleur, et revint au
Sénégal en 1879.

Le 1er juillet 1880, Tombouctou recevait la visite de l’explorateur
autrichien _Oskar Lenz_, qui venait du Maroc par l’Oued-Draa, Tindouf et
Araouâne ; après avoir séjourné 18 jours à Tombouctou, Lenz se rendit à
Bassikounou en passant par Ras-el-Ma, visita Sokolo, Goumbou, Bagoïna,
Nioro et Koniakari, et arriva à Médine le 2 novembre 1880.

A la fin de la même année, le capitaine _Galliéni_, accompagné des
lieutenants Vallière et Piétri et des docteurs Tautain et Bayol,
quittait Médine, passait à Kita, était attaqué à Dio dans le Bélédougou
par le chef de Daba, traversait le Niger au Sud de Bamako à Touréla et
s’avançait sur la rive droite jusqu’à Nango, à 35 kilomètres de Ségou,
sans pouvoir obtenir d’Ahmadou l’accès de sa capitale. Après dix mois
d’attente, il recevait enfin de ce dernier, le 10 mars 1881, la
signature d’un traité, et ralliait le poste de Kita, qui venait d’être
fondé le 27 février par le colonel Borgnis-Desbordes.

En 1883, le docteur _Collin_ visitait Satadougou, Dabia et Tembé, où il
était reçu par Dabakoutou, alors roi du Konkodougou, et lui faisait
accepter le protectorat français.

Cette même année, un nommé Buonfanti prétendit que, avec le docteur
américain Van Flint, il avait atteint Kouka, venant de Tripoli, était
allé à Say, avait remonté le Niger jusqu’à Tombouctou, était allé de là
au Mossi et était arrivé à Lagos par le Dagomba et le Dahomey. Il
raconta son voyage en 1884 à la Société de Géographie de Bruxelles,
disant que, ses bagages lui ayant été volés, il avait perdu toutes ses
notes. Les invraisemblances de son récit et l’identité de quelques
passages exacts avec les passages correspondants de Barth ont fait
suspecter fortement la véracité de Buonfanti, qui mourut au Congo en
1887.

Après notre installation sur le Niger et la création du poste de Bamako
(1883), on songea à faire le lever du grand fleuve soudanais d’une façon
sérieuse. En 1884, l’enseigne _Froger_ amena du Sénégal au Niger une
canonnière démontable, le _Niger_, qu’il mit à flot en aval des rapides
de Bamako et ancra à Koulikoro ; en 1885, le lieutenant de vaisseau
_Davoust_ s’embarquait sur cette canonnière et explorait le fleuve
jusqu’à Diafarabé. En 1887, le lieutenant de vaisseau _Caron_
construisit à Bamako une nouvelle canonnière, le _Mage_ ; ne recevant
pas de France la machine qui lui était destinée, il s’embarqua à
Manambougou sur le _Niger_ et, escorté de deux chalands, le
_Manambougou_ et le _Titi_, il poussa jusqu’à Mopti, alla visiter
Tidiani à Bandiagara, continua son voyage malgré le mauvais vouloir
manifeste du roi toucouleur et mouilla le 16 août 1887 à Kabara ;
empêché d’entrer à Tombouctou par l’hostilité des Touareg, qui le
prenaient pour l’allié de Tidiani, il fit machine en arrière et regagna
Koulikoro.

A la même époque, le lieutenant _Binger_ commençait la merveilleuse
exploration qui l’a mis, avec Barth et Nachtigal, au premier rang des
découvreurs de l’Afrique et lui a assuré, de façon incontestable, la
première place parmi les explorateurs français du continent noir. Ayant
traversé le Niger à Bamako le 1er juillet 1887, M. Binger, seul et sans
escorte, visitait d’abord Ouolossébougou, Ténétou et Bougouni, parvenait
sous les murs de Sikasso qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurait
quelque temps l’hôte du fameux conquérant, atteignait Tengréla,
traversait le Folona et entrait le 20 février 1888 à Kong, dont il
révélait l’importance à l’Europe, tout en démontrant l’inexistence de la
chaîne de montagnes de même nom, qui figurait alors sur toutes les
cartes. Après un long et fructueux séjour à Kong, il visitait Bobo-
Dioulasso, pénétrait au Mossi, était reçu à Ouagadougou[363] par le
_nâba_ Sanom, revenait au Sud, traversait le Gourounsi et le Dagomba,
visitait Salaga et Kintampo, atteignait Bondoukou et revenait fermer son
itinéraire à Kong, le 5 janvier 1889 ; il y rencontrait Treich-Laplène,
venu de Grand-Bassam par Bondoukou, et achevait son voyage en se rendant
avec lui à nos comptoirs maritimes de la Côte d’Ivoire. Non seulement il
avait reconnu le bassin supérieur de la Volta et la partie occidentale
de la Boucle du Niger, jusqu’alors inconnue — si l’on excepte les
renseignements recueillis presque à la même époque par Krause —, niais
il rapportait une masse d’informations si abondantes et si précises et
d’itinéraires par renseignements si exacts qu’aujourd’hui encore on
trouve à s’instruire en lisant sa relation de voyage.

Pendant que s’accomplissait l’exploration de M. Binger, en 1888-89, le
lieutenant de vaisseau _Jayme_ reprenait les tentatives de
reconnaissance du Niger et parvenait à Korioumé sur le _Mage_, sans
pouvoir entrer à Tombouctou ni pousser son voyage en aval de ce point.

Dans le bassin du Sénégal d’autre part, le capitaine _Oberdorff_
explorait le Konkodougou et mourait à Tembé (1888), tandis que le
lieutenant _Plat_ continuait la mission.

En 1890 le docteur _Crozat_ visitait San et le Yatenga et entrait en
relations, à Ouagadougou, avec le _nâba_ Bokari-Koutou[364].

De fin décembre 1890 à août 1891, le capitaine _Monteil_, accompagné de
l’adjudant Badaire, traversait de l’Ouest à l’Est la Boucle du Niger, de
Ségou à Say, passant par San, Kinian, Sikasso, Bobo-Dioulasso, le
Dafina, Koury, Yâko, puis, n’ayant pu pénétrer à Ouagadougou, par Dori,
où il arrivait le 22 mai 1891, reliant ainsi les itinéraires de M.
Binger à ceux de Barth ; il était le 19 août à Say, franchissait le
Niger, gagnait le Tchad par Sokoto et parvenait à Tripoli avec son
compagnon après des fatigues excessives.

En 1891-92, le lieutenant _Marchand_, qui avait été nommé résident
auprès de Tièba, roi de Sikasso, explora les cercles actuels de Sikasso
et de Bougouni, ainsi que le Nord de la Côte d’Ivoire.

En 1894, la majeure partie de ce qui constitue aujourd’hui le Haut-
Sénégal-Niger était explorée, et les reconnaissances qui furent
effectuées à partir de cette date appartiennent plutôt au domaine de la
conquête et de l’occupation. Cependant, il convient encore de signaler
l’exploration du Sud-Est de la Boucle du Niger, qui fut faite ou
complétée en 1894 par le mulâtre anglais _Fergusson_[365], lequel visita
Bitou, Tenkodogo et Ouagadougou, et, en 1895-96, par les lieutenants
_Baud_ et _Vergoz_ (région de Say), le commandant _Decœur_ (région de
Fada-n-Gourma), la mission allemande du docteur _Grüner_ et du
lieutenant _Von Carnap_ (Fada-n-Gourma, Tenkodogo et Koupéla), et le
capitaine _Toutée_, qui remonta le Niger de Boussa à Farka (entre
Tillabéry et Dounzou). En 1895 également, les lieutenants Baud et
Vermeersch, venant du Dahomey par Gambaga et Oua, arrivaient à Bouna
(Côte d’Ivoire) et l’administrateur _Alby_, venu aussi du Dahomey par
Sansanné-Mango, poussait jusqu’à Ouagadougou, sans d’ailleurs obtenir
l’accès de la ville, tandis que le capitaine _Destenave_, alors résident
à Bandiagara, faisait de nombreuses reconnaissances en pays mossi.

L’année suivante (1896), l’exploration du Niger était achevée depuis
Tombouctou jusqu’au golfe de Guinée par le lieutenant de vaisseau
_Hourst_, accompagné de l’enseigne Baudry, du lieutenant Bluzet, du
docteur Taburet et du Père Hacquard. Ayant quitté Kabara sur le chaland
_Jules-Davoust_, cette mission atteignait Say le 7 avril 1896 et en
repartait le 15 septembre pour arriver quelque temps après à
l’embouchure du Niger.

En 1899, la science comptait encore un martyr en la personne du géologue
_Lejeal_, assassiné par les Touareg tandis qu’il explorait les falaises
de Hombori.

Pour terminer cette revue d’ailleurs trop incomplète de l’exploration du
Haut-Sénégal-Niger, il convient encore de citer les voyages de MM.
_E.-F. Gautier_ et _R. Chudeau_ qui, en 1904-05, firent faire un pas
décisif à la connaissance du Sahara soudanais, et celui du lieutenant
_Desplagnes_ qui, en 1905-06, parcourut et leva de façon précise la
région lacustre située au Sud de Tombouctou et le pays montagneux des
Tombo.

Bien d’autres voyages auraient mérité de trouver place dans ce chapitre
et bien d’autres noms auraient dû y être mentionnés ; que l’on veuille
bien m’excuser de les avoir négligés, non par dédain ni par oubli, mais
parce que la liste complète de tous ceux qui ont contribué à la
connaissance du Soudan Français formerait à elle seule un volume.

[Illustration : Carte 19. — Les grandes explorations.]


[Note 354 : Expédition de Julius Maternus dans l’Aïr entre 80 et 90
après Jésus-Christ.]

[Note 355 : Le premier voyage accompli par des Européens à l’embouchure
du Sénégal date vraisemblablement de 1292 : il fut exécuté par des
Italiens, les frères Vivaldi. Ce voyage fut suivi de quelques autres au
XIVe siècle, faits par des Espagnols et des Normands. Les Portugais se
montrèrent surtout à partir du XVe siècle.]

[Note 356 : Comparez notamment ces deux curieux passages : « Les Noirs
meinent une bonne vie, sont de fidele nature, faisans volontiers plaisir
aux passans, et s’etudient de tout leur pouvoir à se donner tous les
plaisirs de quoy ils se peuvent aviser à se resjouir en danses, et le
plus souvent en banquets, convis et ebas de diverses sortes. Ils sont
fort modestes, et ont en grand honneur et reverence les hommes doctes et
religieux, ayans meilleur temps que tout le reste des autres peuples
lesquels demeurent en Afrique. » (Edition Schefer, 1er vol., page 118).
Et plus loin : « Ceux de la terre noire sont gens fort ruraux, sans
raison, sans esprit ny pratique, n’estans aucunement experimentez en
chose que ce soyt, et suivent la maniere de vivre des bestes brutes,
sans loy, ny ordonnances. Entre eux y a une infinité de putains, et par
conséquent de cornars, et sont bien habiles ceux qui en peuvent echaper,
sinon aucuns de ceux qui sont aux grandes cités ayans meilleur jugement
et sens naturel que les autres. » (_Ibid._, page 121).]

[Note 357 : Vers la fin de la première moitié du XVIIe siècle (1640 à
1650), Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, fit plusieurs voyages de
Tombouctou à Dienné et Sansanding et de Tombouctou à Gao, mais sa
qualité de natif de Tombouctou empêche de le classer parmi les
explorateurs européens et même maghrébins. C’est un peu plus tard, entre
1660 et 1670, que se place le voyage que fit à Tombouctou, comme captif
des Maures, un matelot français nommé Paul Imbert ; ce voyage, pour
d’autres raisons, peut difficilement être rangé parmi les explorations
du Soudan.]

[Note 358 : On attribue souvent à tort à André Brue, sur la foi du Père
Labat, le mérite de cette exploration : or André Brue ne fit aucunement
partie de l’expédition du Félou. (Voir à ce sujet l’_Histoire du
Sénégal_ du professeur Cultru).]

[Note 359 : Selon d’autres témoignages, Park et ses compagnons
n’auraient pas pénétré dans la ville de Tombouctou.]

[Note 360 : On a souvent attribué la priorité de la découverte de
Tombouctou à un matelot américain nommé Robert Adams, qui aurait atteint
cette ville en 1810 et y aurait séjourné dix mois. Ce matelot, qui avait
fait naufrage près du Cap Blanc et avait été capturé par les Maures avec
ses compagnons, parvint ensuite à Tanger, y fut recueilli par le consul
anglais et prétendit avoir été emmené à Tombouctou par son maître durant
sa captivité et en être revenu par Taodéni et Fez. Son récit fut mis en
doute par ses compagnons de naufrage et on s’accorde généralement à le
considérer comme apocryphe. Fût-il véritable d’ailleurs, le voyage
involontaire d’Adams serait à classer dans la même catégorie que celui
du matelot français Paul Imbert, lequel du reste aurait
incontestablement l’avantage de la priorité. A mon avis, ce serait
plutôt à Mungo-Park que doit revenir l’honneur d’avoir, parmi les
voyageurs européens, atteint le premier Tombouctou, bien que Lenz
affirme, d’après les dires des indigènes, que Park aurait passé en vue
de Kabara sans s’y arrêter et ne serait pas entré à Tombouctou.]

[Note 361 : Je n’ai pas mentionné les belles explorations de Denham,
Oudney, Clapperton et Lander (1823-30), qui n’intéressent
qu’indirectement les pays dont j’ai à m’occuper ici.]

[Note 362 : En 1859, un juif d’Akka (Maroc) nommé Mardochée se rendit à
Tombouctou en passant par Araouâne et renouvela plusieurs fois ce voyage
durant les années suivantes.]

[Note 363 : Ouagadougou avait été visité déjà en 1886 par le voyageur
allemand _G. A. Krause_, qui, venant du golfe de Guinée, s’était avancé
jusqu’à San, Dienné et Bandiagara, voyageant seul et portant lui-même
son léger bagage. Arrivé à Douentza, sur la route de Tombouctou, il
revint au Mossi, traversa le Gourounsi, passa par Sati et arriva à
Kintampo en 1888. Il convient de rendre justice à cet explorateur
modeste qui, le premier, acquit une idée à peu près exacte du cours de
la Volta. En 1887, le lieutenant allemand Von François s’était avancé
par Salaga jusqu’au Sud du Mossi, à Sourma, sans pouvoir y pénétrer.]

[Note 364 : Deux ans plus tard, le docteur Crozat accompagnait à Kong la
mission du capitaine Binger, du lieutenant Braulot et de M. Monnier,
puis, cherchant à gagner Sikasso, mourait de maladie à Tengréla, où se
trouve son tombeau.]

[Note 365 : Fergusson dressa d’excellentes cartes de la partie nord de
la Gold-Coast et des régions voisines ; il fut tué en 1897 près de
Dokita (cercle actuel de Gaoua) au cours de la défaite d’un détachement
anglais par Sarankièni-Mori.]




                              CHAPITRE XV

                        =L’occupation française=


     =I. — Les débuts de l’occupation du haut Sénégal= (1698-1854).


C’est à la fin du XVIIe siècle qu’il fut procédé à l’installation du
premier poste permanent sur la partie du haut Sénégal qui relève
aujourd’hui de la colonie du Haut-Sénégal-Niger.

Depuis le XIVe siècle, des navigateurs français étaient en relations
avec les indigènes de la côte, mais ce n’est qu’à partir du milieu du
XVIe siècle que nous possédons des renseignements sur ces voyages, qui
avaient surtout pour but les îles du Cap Vert. Le premier navire
français ayant abordé à l’embouchure du Sénégal et dont le nom nous ait
été conservé est la _Gallaire_, qui mouilla en 1558 vers l’emplacement
où s’élève aujourd’hui Saint-Louis. Ce vaisseau venait de Dieppe et, à
partir de cette époque, durant une trentaine d’années, des Dieppois
remontèrent le fleuve dans des barques, échangeant des produits avec les
riverains, sans dépasser vraisemblablement Podor. En 1588, la reine
Elisabeth donna à des marchands anglais, pour une période de dix ans, le
privilège de trafiquer sur le Sénégal, mais, après cette période, les
Normands recommencèrent leurs voyages.

En 1626, des armateurs de Dieppe et de Rouen formèrent une compagnie
privée pour l’exploitation du Sénégal et de la Gambie ; ce fut la
première tentative régulièrement organisée de l’implantation française
au Sénégal ; en 1633, cette compagnie obtenait de Richelieu un privilège
et, cinq ans après, en 1638, le capitaine dieppois Thomas Lambert et le
gentilhomme Jeannequin de Rochefort construisaient à la pointe de
Bieurt, sur les bords du fleuve et à trois lieues de son embouchure, le
premier établissement français, passant des traités d’amitié avec les
rois du Cayor et du Oualo et remontant le Sénégal jusqu’à 280 kilomètres
de la pointe de Bieurt. Le poste construit par Lambert ayant été enlevé
par un raz-de-marée, le commis Louis Caullier, qui gérait les affaires
de la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal — laquelle venait de remplacer
la compagnie normande —, en construisit un autre en 1658 ; le nouvel
établissement fut également détruit par l’action de la mer et la
Compagnie du Cap Vert, en 1659, transporta le siége de ses opérations
dans l’île de Ndar et y construisit un fort qui fut la première maison
de la ville de Saint-Louis.

En 1664, la Compagnie du Cap Vert était expropriée par Colbert au profit
de la Compagnie des Indes Occidentales ; cette dernière fut mise à son
tour en liquidation en 1672 et l’établissement du Sénégal fut vendu en
1673 aux sieurs Egrot, secrétaire du roi, François et Raguenet,
bourgeois de Paris, qui formèrent une société nouvelle sous le nom de
Compagnie du Sénégal. Cette société fut, en 1681, remplacée par une
autre qui conserva le même nom. En 1693, les Anglais installés à la
Gambie s’emparaient de nos comptoirs du Sénégal et en étaient chassés la
même année par le capitaine Bernard, commandant le vaisseau le _Léger_.
En 1696, une troisième Compagnie du Sénégal se formait et envoyait en
Afrique, comme directeur, André Brue ; celui-ci fit enfin procéder à
l’occupation du haut fleuve, qui avait été reconnu jusqu’aux environs de
Médine par Bazy (1687) et La Courbe (1690).

Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, c’est à la fin de
l’année 1698 que, sous la direction de Brue, fut fondé sur la rive
gauche du fleuve, à côté du village de Makhana, c’est-à-dire à quelque
distance en amont de l’embouchure de la Falémé et en aval d’Ambidédi, le
premier poste français du Soudan : on lui donna le nom de fort _Saint-
Joseph_ et le commandement en fut confié au moine augustin
_Apollinaire_ ; une convention avait été passée à cet effet entre André
Brue et Boukari, roi du Galam. Le poste ne fut achevé d’ailleurs qu’en
1700 et il fut emporté dès l’année suivante par la crue du fleuve ; Brue
le fit reconstruire aussitôt (1701), dans les mêmes parages mais sur un
point plus élevé. Mais, en 1702, alors que Brue, retourné en France,
était remplacé par Lemaître comme directeur de la compagnie en Afrique,
les Mandingues du Bambouk, armés de flèches empoisonnées, investirent le
nouveau fort et l’attaquèrent avec une telle impétuosité que les
employés de la compagnie durent se sauver en pirogue à la faveur de la
nuit ; le lendemain, les Mandingues envahissaient le poste, le mettaient
au pillage et s’en allaient après l’avoir incendié.

Les relations avec le Galam furent reprises en 1706 par La Courbe, qui
avait remplacé Lemaître. En 1709 se constituait une quatrième Compagnie
du Sénégal, la première qui fut composée uniquement de commerçants et la
seule qui fit de bonnes affaires ; les associés étaient tous des
Rouennais : Mustellier, veuve Cardin, veuve Morin et ses fils, François
et Charles Planterose. Mustellier se rendit en personne au Sénégal, prit
la direction des affaires et conserva La Courbe en lui donnant les
fonctions d’inspecteur ; ce Mustellier mourut en 1711 près de Bakel, à
Touabo. La nouvelle compagnie avait décidé de rétablir le comptoir du
Galam : en 1710 La Courbe avait voulu bâtir un poste dans l’île de
Cagnou, près de Médine, mais l’hostilité des Khassonkè l’obligea à
renoncer à ses projets ; au cours du voyage qui précéda sa mort,
Mustellier avait fait choix d’un emplacement sis sur une colline, près
de Médine ; sa maladie l’ayant empêché de donner suite à ses intentions,
Richebourg, qui le remplaça, en tint pour la région choisie par Brue
quatorze ans auparavant et fit commencer en 1712 l’érection d’un fort
près de Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de
l’ancien fort Saint-Joseph. Le nouvel établissement fut baptisé du même
nom que l’ancien. Richebourg se noya l’année suivante dans la barre du
Sénégal et fut remplacé par André Brue, dont la compagnie rouennaise
avait tenu à utiliser la compétence. Ce dernier fit achever en 1714 le
nouveau fort Saint-Joseph, et en fit construire un autre, appelé fort
_Saint-Pierre_, par le commis Corniet à Kaïnoura, sur la rive droite de
la basse Falémé, entre Naye et Sénoudébou, de façon à tenir en respect
les Mandingues du Bambouk et à faciliter l’exploration de ce pays, dont
les mines d’or avaient depuis longtemps attiré l’attention de la
compagnie.

En 1718, les membres de la quatrième Compagnie du Sénégal, ayant fait
fortune, vendirent leurs établissements à la Compagnie des Indes, qui
conserva provisoirement André Brue comme directeur en Afrique. L’année
suivante, Brue, revenant au projet de La Courbe, voulut faire occuper
l’île de Cagnou — appelée successivement « île Pontchartrain » et « île
d’Orléans » — mais son projet ne reçut aucun commencement d’exécution.
Quelques années plus tard (1723), sur l’ordre de Du Bellay, qui avait
remplacé Brue au Sénégal, un agent nommé _Levens_ fonda deux comptoirs
en plein territoire du Bambouk : l’un était situé à Farabana, à l’Est de
la Falémé, et l’autre — achevé seulement en 1724 — à Samarina, près des
mines du Tambaoura. Ce même Levens cependant ne paraissait pas très
confiant dans l’avenir de l’exploitation aurifère du Bambouk, estimant
que les frais dépasseraient les profits. De fait, l’exploration
méthodique des richesses minières de ce pays, commencée en 1715 par
Compagnon et poursuivie, de 1730 à 1756, par divers voyageurs, ne fut
suivie d’aucune exploitation sérieuse. Quant aux postes de Farabana et
de Samarina, ils avaient été évacués dès 1732, à la suite de
l’assassinat du minéralogiste Pelays.

Tous nos établissements du haut fleuve, y compris les forts Saint-Joseph
et Saint-Pierre, furent évacués en 1759, au moment de la guerre entre la
France et l’Angleterre. Les Anglais se rendirent maîtres de l’embouchure
du Sénégal, mais ne s’occupèrent aucunement du Galam ni du Bambouk. A la
suite de la paix de Paris, la Compagnie des Indes ne réoccupa que l’île
de Gorée ; elle entra d’ailleurs en liquidation en 1767 et, la même
année, le roi de France prenait possession de Gorée et de la péninsule
du Cap Vert, tandis que Saint-Louis et le Sénégal demeuraient anglais.
Enfin, en 1779, l’expédition du marquis de Vaudreuil et du duc de Lauzun
enlevait Saint-Louis aux Anglais, et le bassin du Sénégal devenait une
colonie française qui eut, à partir de cette époque, des gouverneurs
nommés par le roi[366].

Dumontet, premier gouverneur du Sénégal, fit reconstruire en 1780 le
fort Saint-Joseph par Gauthier de Chevigny, choisissant cette fois un
emplacement plus voisin de l’embouchure de la Falémé, emplacement situé
entre Gousséla et Makhana, sur la rive gauche du Sénégal, et que les
Soninké du pays appelèrent _Toubaboukané_, c’est-à-dire « escale des
Européens ». Il avait également l’intention d’établir des postes sur la
rive gauche de la Falémé, à Sénoudébou et à Dentilia (près de
Sansanding), mais il ne donna pas suite à ce projet. Dès 1782
d’ailleurs, le fort Saint-Joseph de Toubaboukané fut à peu près
abandonné et tomba en ruines. Il fut réédifié en 1786 par Rubault, sous
le gouvernement du chevalier de Boufflers, et abandonné de nouveau
l’année suivante, après l’assassinat de Rubault.

Au moment de la chûte de la monarchie, nous ne possédions donc plus
aucun établissement au Soudan. Après plusieurs alternatives d’occupation
française et anglaise du bas Sénégal, notre colonie nous fut rendue en
1814 par le traité de Paris et elle fut réoccupée le 25 janvier 1817.

En 1818, le baron Portal, alors ministre des Colonies, dressa un plan
méthodique d’occupation du haut Sénégal, mais des difficultés de divers
ordres — difficultés financières entre autres, ainsi que le naufrage
d’une partie de l’expédition avec la _Méduse_ — empêchèrent alors la
réalisation de ce plan. Cependant, en 1819, le capitaine de frégate de
Meslay avait remonté le fleuve jusqu’à Bakel et y avait fondé un poste,
mais son rapport concluait à l’inutilité des sacrifices qu’exigerait une
occupation permanente du haut pays.

Pourtant les relations avec le Galam et le Khasso se trouvèrent renouées
du fait de notre installation à Bakel ; en 1820, le capitaine de frégate
Leblanc poussait jusqu’en amont de l’embouchure de la Falémé et, en
1824, des négociants de Saint-Louis fondaient la _Société de Galam_, qui
dura jusqu’en 1840 ; en 1825, cette société établissait un comptoir à
Makhana (fort _Saint-Charles_), un dépôt à Sansanding (sur la Falémé) et
envoyait un bateau stationner devant Médine. Ces diverses stations
furent abandonnées successivement : il n’en demeurait plus trace en 1841
et Bakel était alors le poste le plus avancé sur le haut fleuve.

En 1844, le gouverneur _Bouet-Willaumez_ traçait un remarquable
programme de pénétration du Soudan ; mais il ne parvint pas à le faire
adopter par la métropole et l’exécution n’en devait être commencée que
dix ans plus tard par _Faidherbe_. Ce dernier, après s’être distingué à
Podor comme capitaine du génie sous le gouvernement du commandant
Protet, était promu en 1854 au grade de chef de bataillon, à l’âge de 36
ans, et appelé la même année au gouvernement du Sénégal, sur la demande
des habitants de la colonie.

Avec lui va cesser la période de tâtonnements qui durait depuis plus de
cent cinquante ans et c’est en réalité sous sa direction énergique et
prévoyante que va commencer la nouvelle phase, celle de la conquête et
de la véritable occupation du haut bassin du Sénégal.


                =II. — La marche au Niger= (1854-1880).


Cette nouvelle phase correspond à la période durant laquelle les
gouverneurs du Sénégal s’occupèrent directement des affaires du pays que
l’on appelait alors tantôt le « Haut-Fleuve » et tantôt le « Soudan ».
Voici la liste de ces gouverneurs, titulaires ou intérimaires, dont les
noms resteront attachés à la conquête du haut Sénégal : Faidherbe
(1854-61), Jauréguiberry (1861-63), Faidherbe (1863-65), Pinet-Laprade
(1865-69), Valière (1869-76) et Brière de l’Isle (1876-81).

Dès 1855, _Faidherbe_ concluait un traité d’amitié avec le roi du
Khasso, occupait _Médine_, résidence de ce prince, au terminus extrême
de la navigation sur le Sénégal, et y construisait une forteresse dont
les restes sont encore visibles aujourd’hui. C’est le 12 septembre 1855
qu’une colonne, commandée par le gouverneur en personne assisté du
lieutenant de vaisseau Desmarais, débarquait à Kayes ; le lendemain,
Faidherbe arrivait à Médine, que les bandes d’El-hadj-Omar venaient
d’évacuer, et y était reçu avec de grandes démonstrations d’amitié par
Kinnti-Sambala, roi du Khasso. Le 22 septembre, le gouverneur visitait
les chûtes du Félou et il repartait le 6 octobre pour Saint-Louis[367],
laissant le fort de Médine à peu près achevé : on avait travaillé avec
une activité fébrile et la construction du blockhaus coûta la vie à un
grand nombre de sapeurs européens, terrassés par la fatigue et la
maladie. On n’en était pas encore arrivé, en effet, à n’employer que les
indigènes pour les gros travaux et ce n’est qu’après une série de
cruelles expériences que la main-d’œuvre européenne devait être
abandonnée sous ces climats débilitants et meurtriers.

Nous avons vu que, deux ans après la construction du poste, en 1857, El-
hadj-Omar vint mettre le siège devant Médine. La place était alors
commandée par un mulâtre de Saint-Louis, _Paul Holle_, assisté de sept
Européens (le sergent Desplats, les soldats d’infanterie de marine
Sacrais, Marter, Chevant et Gravanti, et les artilleurs Deshayes et
Marot), de 22 tirailleurs sénégalais[368] et de 34 « laptots » ou
matelots indigènes. Le 20 avril 1857, El-hadj donna l’assaut : ses
hommes se servaient d’échelles en bambou qu’ils appliquaient contre
l’enceinte du village khassonkè et contre les murailles du fort lui-
même ; ils ne reculèrent qu’après des efforts opiniâtres et renouvelés
de la part des assiégés et en laissant plus de 300 cadavres au pied des
murs ; de notre côté, nous n’avions perdu que six hommes. Après
plusieurs jours durant lesquels on échangea de part et d’autre des coups
de feu sans grand résultat, le 11 mai dans la nuit, 200 Toucouleurs se
rendirent maîtres de l’îlot situé en face de Médine. Au matin, le
sergent Desplats, s’embarquant avec onze tirailleurs dans un canot
recouvert de peaux de bœufs, tourna l’îlot et en chassa les
Toucouleurs ; ceux-ci perdirent une centaine d’hommes, tués par les feux
croisés du fort, du village khassonkè et du canot. Dans la nuit du 4
juin, un contingent ennemi, venu de la rive droite pour renforcer les
troupes d’El-hadj, tenta en vain l’assaut du fort.

Cependant la garnison et les quelques six mille indigènes enfermés dans
le village de Kinnti-Sambala commençaient à souffrir de la famine.
Girardot, qui commandait un poste créé récemment à Sénoudébou, sur la
rive occidentale de la Falémé, partit avec quelques volontaires noirs
pour tâcher de débloquer Médine ; abandonné de ses volontaires à
Diakandapé, un peu en aval de Kayes, il ne put qu’envoyer aux assiégés
cinq hommes portant chacun dix paquets de cartouches et dont deux
seulement arrivèrent à Médine.

Paul Holle avait convenu avec Desplats de faire sauter le fort avec ses
défenseurs au cas où l’ennemi parviendrait à s’en rendre maître, et il
conservait dans ce but, dissimulée dans un réduit, une petite provision
de poudre dont le sergent et lui-même étaient seuls à connaître
l’existence ; les Khassonkè venaient continuellement réclamer des
munitions et Paul Holle, ne voulant pas avouer qu’il n’en avait plus de
disponibles, afin de ne pas détacher de lui ses alliés, usait de
subterfuges pour éluder leurs demandes. Le 15 juillet, les Toucouleurs
avaient établi leurs travaux d’approche à 25 mètres du fort, et il ne
restait plus aux assiégés que deux cartouches par homme et deux
gargousses pour chacune des quatre pièces d’artillerie. La situation
semblait désespérée, car les eaux du Sénégal étaient basses et il
paraissait impossible que des secours pussent arriver de Saint-Louis en
temps utile.

Non loin de Médine se trouvait bien un aviso, le _Guet-N’dar_, ayant à
son bord l’enseigne des Essarts, deux sous-officiers européens et 25
laptots, mais cet aviso était lui-même dans une situation extrêmement
critique. Vers la fin de l’année précédente, au début de la baisse des
eaux, il s’était échoué à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, et des
Essarts attendait tranquillement la crue pour se dégager lorsque lui
parvint la nouvelle du siège de Médine ; alors, dès les premières
pluies, en juin, il avait essayé de remettre son bateau à flot pour se
porter au secours des assiégés, mais l’aviso était venu s’enferrer sur
les roches de Sontoukoulé, à hauteur de Kayes ; depuis un mois, à demi
englouti, le _Guet-N’dar_ tenait pourtant en respect les Toucouleurs,
mais son commandant était réduit à l’impuissance. Frappé d’un accès
pernicieux, des Essarts mourut au moment même où Faidherbe arrivait à
son secours, le 16 juillet 1857.

Le gouverneur en effet, profitant d’une hausse du niveau des eaux dans
le bas fleuve, avait réussi à remonter jusqu’à Kayes sur le _Podor_,
avec 80 soldats européens et 140 tirailleurs sénégalais. La crue,
attendue depuis si longtemps, se produisit subitement et, le 18 juillet
au matin, le _Basilic_, venant de Matam avec un renfort de 20 Européens
et de 100 Noirs, parvenait à franchir les rapides de Sontoukoulé et
venait mouiller à trois kilomètres de Médine.

Faidherbe concentre aussitôt tout son monde en ce point. S’apercevant
que les « kippes », ces énormes rochers entre lesquels le Sénégal se
fraie un passage en face de Médine, étaient garnis de guerriers
toucouleurs dont le feu plongeant interdisait l’accès du fort, il passe
sur la rive droite avec sa troupe, enlève le « kippe » du Nord à l’arme
blanche et, s’étant ainsi rendu maître d’une position éminemment
favorable, il crible de balles le « kippe » du Sud, que l’ennemi ne
tarde pas à évacuer. La colonne repasse alors le fleuve sur les canots
du _Basilic_, refoulant les Toucouleurs vers Médine et les prenant entre
son propre feu et celui de Paul Holle, venu à la rencontre de Faidherbe.
L’armée d’El-hadj se débanda en désordre : Médine était sauvé, mais il
était temps, car les assiégés mouraient littéralement de faim ; aussitôt
que les Khassonkè du village indigène se furent rendu compte de leur
délivrance, ils se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et des
racines. Ce siège, héroïquement soutenu par Paul Holle et ses
compagnons, avait duré trois mois[369].

Dès le lendemain de son entrée à Médine, le 19 juillet, Faidherbe
brûlait le village de Kounda, situé un peu en amont et où les
Toucouleurs s’étaient retranchés. Le 23, une bande de partisans d’El-
hadj tenta de reprendre l’offensive, mais fut rapidement mise en
déroute. Faidherbe put en toute tranquillité repartir pour Saint-Louis,
où il arriva le 27 août. L’année suivante (1858), il faisait occuper
Kéniéba, dans le Bambouk, et confiait l’exploitation des mines d’or au
capitaine du génie Maritz, mais les pertes furent si grandes que l’on
dut abandonner l’entreprise dès 1860.

J’ai raconté au chapitre XI comment nous parvinmes à nous débarrasser
définitivement d’El-hadj-Omar, au moins dans la région de Bakel et de
Médine, par la prise de Guémou dans le Guidimaka en octobre 1859.
L’année suivante, El-hadj nous faisait offrir, par son envoyé Tierno-
Moussa, de traiter avec nous et de nous céder les pays situés entre la
Falémé et le Bafing, comprenant la rive gauche du Sénégal de Médine à
Bafoulabé, ainsi que le Guidimaka ; El-hadj entendait par contre se
réserver le Diomboko, le Kaarta, le Fouladougou, le Bélédougou, le
Manding et toutes les contrées au Nord et à l’Est de ces pays. C’est
pour répondre à ces propositions qu’en revenant au Sénégal, en 1863,
Faidherbe envoya à Ségou Mage et Quintin[370]. Nous avons vu au chapitre
précédent que ces derniers n’avaient pu entrer en relations avec El-
hadj, mort d’ailleurs au Massina durant leur séjour à Ségou, et qu’ils
étaient revenus à Saint-Louis en 1866 sans avoir obtenu aucun résultat
au point de vue politique, mais en rapportant des cartes et des
renseignements que l’on devait mettre à profit pour pousser en avant
l’occupation.

La marche vers l’Est ne fut d’ailleurs reprise avec vigueur que dix ans
plus tard, sous le gouvernement de _Brière de l’Isle_, qui arriva au
Sénégal en 1876. En 1878, il faisait enlever par la colonne _Reybaud_ la
position de _Saboussiré_, que les Toucouleurs occupaient encore, à 16
kilomètres en amont de Médine, annexait le Logo et le Natiaga, faisait
fonder en 1879 le poste de _Bafoulabé_ et parvenait à faire demander au
Parlement les crédits nécessaires à la construction d’un chemin de fer
de Médine à Bafoulabé, amorce d’une ligne destinée à relier le Sénégal
au Niger ; les crédits étaient votés le 13 novembre 1880, à la requête
de l’amiral Cloué, alors ministre de la Marine et des Colonies.

La même année (1880), le gouverneur Brière de l’Isle envoyait le
capitaine _Galliéni_ vers Ségou, dans le but d’obtenir d’Ahmadou un
traité reconnaissant notre protectorat ; la mission Galliéni, en
s’acheminant de Kita vers Bamako, fut attaquée à _Dio_, au Sud de Daba,
par deux mille Banmana que commandait le chef de ce dernier village,
lequel pensait servir les intérêts de son peuple en empêchant les
Français de faire d’Ahmadou leur allié : l’attaque fut d’ailleurs
repoussée, mais le capitaine Galliéni comprit que l’état d’esprit des
Banmana ne lui permettrait pas de fonder à ce moment un poste à Bamako,
comme il en avait eu l’intention, et, passant au Sud de cette ville, il
franchit le Niger à Touréla et poursuivit sa marche jusqu’à Nango, à une
quarantaine de kilomètres de Ségou. Là, il reçut d’Ahmadou l’ordre de ne
pas s’avancer plus loin ; il fit porter alors au roi de Ségou le traité
qu’il était chargé de lui faire signer, mais Ahmadou conserva ce
document sous prétexte de l’étudier et dix mois se passèrent en
pourparlers qui paraissaient sans issue, la mission se trouvant dans une
sorte de demi-captivité qui rappelait celle de Mage.

Cependant le lieutenant-colonel _Borgnis-Desbordes_, nommé commandant du
Haut-Sénégal en 1880, fondait un poste à _Kita_ le 27 février 1881 et
Ahmadou, impressionné par la nouvelle de ce pas en avant, se décidait,
le 10 mars suivant, à retourner au capitaine Galliéni, après l’avoir
revêtu de son sceau, le traité qu’il détenait depuis si longtemps ; mais
le texte arabe du document, rédigé sous la dictée d’Ahmadou, ne
correspondait pas au texte français et ne comportait qu’une simple
autorisation de commercer accordée aux Européens : aussi le traité ne
put-il pas être appliqué.


                 =III. — La grande conquête= (1880-99).


A partir de 1880, le commandement des territoires du Soudan fut confié à
un officier supérieur relevant du gouverneur du Sénégal et ce dernier
n’intervint plus directement dans les affaires du « Haut-Fleuve ». En
fait, la fondation du poste de _Kita_, que j’ai signalée à l’instant,
appartient à cette nouvelle période de l’histoire politique et militaire
du Soudan Français. Les gouverneurs du Sénégal, durant cette période,
furent, après Brière de l’Isle, d’abord Lanneau (1881), puis Canard
(1881-82), ensuite Vallon (1882) ; à ce dernier succédèrent des
gouverneurs civils : Servatius (1882-83), Bourdiaux (1883-84), Seignac-
Lesseps (1884-86), Genouille (1886-88), Clément-Thomas (1888-90) et
enfin M. de Lamothe (1890-95), après lequel se place le premier
gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, M. Chaudié
(1895-1900).

Quant au commandement supérieur du Haut-Fleuve — appelé commandement
supérieur du Soudan Français à partir du 6 septembre 1890 —, il fut
successivement confié à ces grands acteurs de l’épopée soudanaise qui
ont nom Borgnis-Desbordes (1880-83), Boylève (1883-84), Combes
(1884-85), Frey (1885-86), Galliéni (1886-88), Archinard (1888-91) et
Humbert (1891-92). A partir de 1892, le titre de « commandant
supérieur » fut changé en celui de gouverneur et le Soudan Français,
érigé en colonie autonome, releva directement de la métropole de 1892 à
1895 : le général Archinard fut le premier gouverneur du Soudan
(1892-93) ; puis, après deux intérims remplis successivement par les
colonels Combes et Bonnier en 1893, M. Grodet reçut la direction de la
colonie de 1893 à 1895.

Avec l’institution du Gouvernement Général (décret du 16 juin 1895), le
gouverneur du Soudan Français n’eut plus que le titre de lieutenant-
gouverneur et fut placé sous la haute direction du gouverneur général :
ce fut le colonel de Trentinian qu’on appela à ce poste en 1895 ;
remplacé momentanément en 1898 par le colonel Audéoud, il revint au
Soudan comme général la même année et quitta la colonie en 1899, en en
laissant pour quelques mois le commandement au colonel Vimard. On
procéda ensuite à une réorganisation du Gouvernement Général de
l’Afrique Occidentale Française, ainsi que nous le verrons plus loin.

J’ai dû me borner à tracer, de cette période héroïque que j’appelle « la
grande conquête », un résumé succinct et déplorablement sec ; pour les
détails, je renvoie le lecteur aux chapitres précédents concernant les
empires d’El-hadj-Omar et de Samori et l’histoire des Etats secondaires,
ainsi qu’au beau livre publié récemment par MM. Terrier et Mourey.

Le 9 janvier 1881, le colonel _Borgnis-Desbordes_ quitte Médine à la
tête d’une colonne et occupe _Kita_, où il crée un poste le 27 février.
Puis il transfère la capitale du Soudan de Médine à _Kayes_, la
navigation entre Kayes et Médine étant rendue impossible par les rochers
la majeure partie de l’année.

Nous avons vu au chapitre XII qu’un nouvel adversaire venait à ce moment
de se dresser contre nous en la personne de Samori, qui était en train
de conquérir le Manding. Le lieutenant indigène Alakamessa est envoyé
auprès de lui, au Ouassoulou, mais ne peut rien en obtenir. Sans hésiter
davantage, Borgnis-Desbordes franchit le Niger près de Siguiri au début
de 1882, dégage Kéniéra que Samori assiégeait et revient à Kita, harcelé
par les bandes du conquérant. En novembre 1882, il s’empare de
Mourgoula, triomphe en janvier 1883 de la résistance du chef de Daba et
installe un poste à _Bamako_ le 1er février suivant ; nous avons vu plus
haut quelles luttes il lui fallut soutenir aux portes mêmes du nouveau
poste pour y maintenir notre autorité contre les attaques de Fabou,
frère de Samori ; enfin, après plusieurs combats sanglants, Fabou était
mis en déroute par Borgnis-Desbordes et le capitaine Piétri et repassait
sur la rive droite du Niger à Bankoumana, à 60 kilomètres en amont de
Bamako (avril 1883).

Durant la campagne de 1883-84, le colonel _Boylève_ travaille à
maintenir Samori en arrière de notre ligne de ravitaillement. Après lui,
le commandant _Combes_ (1884-85) dégage les abords de Bamako et le
Manding et installe des postes provisoires à Koundou (Fouladougou) et à
Niagassola (Birgo). J’ai dit plus haut comment ce dernier poste avait
été attaqué par l’armée de Samori, comment le capitaine Louvel avait été
bloqué dans Nafadié et comment une intervention rapide du commandant
Combes avait sauvé la situation (juin 1885).

En 1885-86, le colonel _Frey_ doit de nouveau dégager Niagassola, après
quoi il inflige à Samori, du 17 au 18 janvier 1886, une défaite telle
que l’_almami_ implore la paix, signe le traité que lui présente la
mission Péroz et remet à cette mission, comme otage, son fils Karamoko.
Le traité n’ayant pas été ratifié en France, un autre est présenté en
1887 par le capitaine Péroz à la signature de Samori, qui acquiesce le
25 mars aux conditions imposées par le gouvernement français.

Cependant, tranquillisé momentanément du côté de Samori, le colonel
_Galliéni_ se tourne du côté d’Ahmadou, auquel il fait accepter un
traité de protectorat le 12 mai 1887, au moment où le prince toucouleur
venait de s’emparer de Gouri, chef-lieu du Diafounou. Ce traité ne fut
d’ailleurs accepté par Ahmadou que dans le but d’éviter une attaque à
laquelle il n’était pas alors en mesure de répondre, et il demeura en
fait lettre morte. La même année, le lieutenant Reichemberg avait obtenu
un traité de Garan Sissoko, dernier représentant des rois du Bambouk, et
le Kaméra, qui s’était révolté en 1886 à la voix de Mamadou Lamine, fit
sa soumission.

Le colonel _Archinard_, en arrivant au Soudan en 1888, sentit la
nécessité d’en finir avec Ahmadou et les autres princes qui régnaient
sur les provinces conquises par El-hadj-Omar. Aguibou, qui résidait
alors à Dinguiray, s’était avancé jusqu’à Koundian, dans le Bambouk ; le
colonel Archinard dégage Koundian en 1889, établit un poste à Kouroussa
et rejette sur le Milo Aguibou, qui ne tarde pas à se soumettre, tandis
que le capitaine Quiquandon asseyait notre autorité dans le Konkodougou.
Puis, après avoir refoulé les Toucouleurs hors du Kaarta, il achève la
conquête du Fouladougou et du Bélédougou et fait occuper Niamina par le
lieutenant Morin. Le 6 avril 1890, à la tête d’une colonne qui, pour la
première fois, était presque exclusivement composée de troupes
indigènes, il arrive en face de _Ségou_, traverse le Niger sur des
pirogues amenées de Bamako par l’enseigne Hourst, et entre à Ségou, que
Madani évacue sans résistance ; il y installe le 11 avril comme roi Mari
Diara, l’héritier des derniers empereurs banmana de Ségou, en plaçant
auprès de lui, pour le protéger et le surveiller en même temps, le
capitaine Underberg. Puis, se portant vers le Sahel, il s’empare de
_Ouossébougou_ le 26 avril, malgré une vigoureuse résistance de la part
de Bandiougou Diara, chef de la garnison ennemie, qui se fait sauter
dans son réduit après nous avoir tué un grand nombre d’hommes : le
capitaine Mangin était parmi les morts.

Les bandes d’Ahmadou, après la prise de Ouossébougou, se rejettent sur
notre ligne de postes et attaquent _Talari_, _Mahina_ et _Bafoulabé_,
s’avançant même jusqu’à proximité de Kayes et de Bakel. Elles sont
repoussées[371] et, le 16 juin, le colonel Archinard prend _Koniakari_
et y installe le lieutenant Valentin ; ce dernier, attaqué par les
Toucouleurs, les refoule vers le Nord. Une fois les pluies finies, vers
la fin de 1890, le colonel prépare sa marche sur Nioro, après avoir
installé le commandant Ruault à Koniakari avec du canon et envoyé le
lieutenant Marchand attaquer l’Est de Nioro avec l’aide d’auxiliaires
banmana.

Le 10 décembre 1890, les Toucouleurs viennent razzier Oualia, près de
Koniakari : le lieutenant Laperrine les poursuit avec 18 spahis et des
auxiliaires et leur reprend leur butin. Le 15 décembre, le gros de notre
colonne est rassemblé à Koniakari, malgré les difficultés résultant de
l’épizootie qui décime les animaux de transport. Le colonel Archinard
quitte ce poste le 17 décembre avec un détachement d’infanterie de
marine, six compagnies de tirailleurs, des spahis, douze pièces de canon
et 300 voitures Lefebvre. La colonne suit le Kolembiné pour se
ravitailler en eau. Le 21, elle arrive, par Bangassi et Gouri, à
Sambakané ; le colonel abandonne la route du Guidioumé (route sud),
propice aux embuscades, et prend celle du Kéniarémé (route nord) : le
22, il campe à Yélimané, sans avoir rencontré d’autre résistance que des
feux d’avant-garde ; le 23, il revient sur _Niogoméra_ avec huit canons,
trois compagnies et les spahis, trouve les Toucouleurs en position à 4
kilomètres de Yélimané et les met en déroute après un certain flottement
dû à la molle ardeur des tirailleurs auxiliaires : les Toucouleurs
évacuent Niogoméra. Puis la colonne reprend sa marche. Le 30 décembre,
elle traverse _Koriga_ et aborde bientôt une masse de 10.000 Toucouleurs
que l’artillerie débande sans trop de peine. On est obligé de laisser le
convoi en arrière. Le colonel forme une colonne légère avec trois
compagnies, quelques canons et des spahis ; il enlève _Katia_ le 30
décembre et arrive le 1er janvier 1891 à _Nioro_, que les Toucouleurs
ont évacué.

Ahmadou, à qui la route du Massina est coupée par le lieutenant
Marchand, s’est réfugié à _Kolomina_, à 30 kilomètres au Sud de Nioro.
Le colonel Archinard s’y porte le 3 janvier et rencontre à la tête des
Toucouleurs Ali-Bouri, Ahmadou s’étant enfui ; Ali-Bouri se retranche
dans le lit d’un marigot desséché et se laisse canonner durant deux
heures sans lâcher pied ; enfin la position est enlevée à la tombée de
la nuit et la colonne rentre le 5 janvier à Nioro avec 1.500
prisonniers.

Cependant Ahmadou avait réussi à gagner le Hodh et, passant par Néma,
s’était réfugié au Massina.

Le Guidimaka, plus ou moins insoumis depuis 1886, accepte définitivement
notre autorité en nous voyant maîtres de Nioro.

La situation, d’autre part, n’était pas merveilleuse à Ségou : Mari
Diara n’avait pas réalisé les espérances que l’on avait fondées sur
lui ; bien plus, il avait ourdi un complot contre la vie du capitaine
Underberg, qui avait dû le faire fusiller le 29 mai 1888. Le colonel
Archinard avait cru lui trouver un excellent remplaçant en la personne
d’un chef banmana du Kaarta, nommé Bodian Kouloubali, qui nous avait
rendu des services lors de nos opérations contre les Toucouleurs. Mais
les Banmana de Ségou, et particulièrement les parents et partisans de
Mari Diara, n’avaient pas accepté de gaîté de cœur ce roi qui
appartenait à la famille des Massassi, ennemie héréditaire des princes
de Ségou. La révolte n’avait pas tardé à éclater sur plusieurs points,
notamment chez les Peuls résidant entre le Niger et le Bani et chez les
Minianka, qui, ayant résisté victorieusement à la domination d’Ahmadou,
se refusaient à se plier devant les exigences des _sofa_ de Bodian.
C’est ainsi que les Minianka de la région de Mpessoba bloquèrent dans
Sido, l’un des faubourgs de Diéna, le lieutenant de vaisseau Hourst et
le docteur Grall. Après la prise de Nioro, le colonel Archinard devait
se porter en toute hâte sur la rive droite du Bani pour secourir ces
deux officiers ; _Diéna_ fut pris le 24 février 1891, après une
résistance acharnée qui nous coûta 13 tirailleurs tués et 142 blessés
dont 8 officiers et 4 sous-officiers européens.

Cependant, à l’autre extrémité du Soudan, Samori était redevenu
menaçant, et, sans prendre de repos après cette rude campagne, le
colonel Archinard se rendait au Ouassoulou, où il occupait Kankan et
Bissandougou en mars 1891, et refoulait l’_almami_ vers l’Est.

Une autre nomination de chef indigène fut plus heureuse que celle de
Bodian. Un commis des postes et télégraphes du Sénégal, nommé _Mademba_,
s’était distingué dans la colonne contre les Toucouleurs et notamment
lors de la prise de Ouossébougou. Le colonel Archinard l’installa en
1891 à _Sansanding_, constituant, avec cette ville comme capitale, une
sorte de petit royaume dont Mademba devint le chef, avec le titre
indigène de _fama_, et qu’il administre encore aujourd’hui. En décembre
1891, Mademba se vit attaqué dans Sansanding par une bande de 700
fantassins et 400 cavaliers que dirigeait un marabout du Sahel nommé El-
hadj-Bougouni, soutenu par un lieutenant d’Ahmadou nommé Oumar-Samba-
Dondèl ; le 10 mars 1892, après un siège de plus de deux mois, Mademba
parvenait à mettre ses assaillants en déroute.

Quant à Tièba, roi de Sikasso, il avait accepté notre protectorat et on
avait placé auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon
(1890-91). Tièba soutenait alors une guerre pénible contre son ennemi
Fafa ; il avait réussi à prendre Koulila et Loutana, mais assiégeait
vainement Kinian. En mars 1891, soutenu par des auxiliaires banmana que
lui avait amenés Bodian, appuyé par le chef Simogo Koné et aidé surtout
par le capitaine Quiquandon et le lieutenant Spitzer, Tièba parvint
enfin à réduire Kinian par la famine, après un blocus de plusieurs mois.

Le lieutenant-colonel Humbert consacra toute la campagne de 1891-92 à
combattre Samori dans la partie du Ouassoulou qui se trouve incorporée
aujourd’hui dans la Guinée Française.

En juillet 1891, le lieutenant Marchand, remplaçant le capitaine
Quiquandon comme résident auprès de Tièba, chercha à engager ce dernier
à nous aider dans notre lutte contre Samori, mais Tièba refusa de se
lancer dans cette aventure. Le capitaine Péroz, envoyé plus tard à
Sikasso dans le même but, fut assez mal reçu par Tièba.

Cependant Ahmadou, qui avait pris le commandement du Massina, soulevait
contre nous la rive droite du Niger, poussant ses attaques jusqu’en face
de Sansanding, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Il se trouvait
d’ailleurs soutenu en la circonstance par les Peuls, les Banmana et les
Minianka, unis avec lui dans la haine que leur inspirait notre protégé
Bodian.

Les Sénoufo-Minianka, excités par des émissaires d’Ahmadou, se
révoltèrent contre le lieutenant de Bodian appelé Mamadi-Dian, qui fut
attiré dans un guet-apens à _Bla_ et y trouva la mort le 12 février
1892. Le capitaine _Briquelot_, en tournée dans les environs, apprit cet
événement le 14 février, arriva à Bla le 20 et y installa un poste
provisoire. Les Sénoufo se présentèrent le 22 devant Bla au nombre de
1.200 environ ; Briquelot n’avait qu’un sergent et un clairon européens,
onze tirailleurs et 268 auxiliaires dont 208 cavaliers ; après un jour
de combat, les assiégeants se retirèrent ; Briquelot sortit le 23 de la
place et dut revenir à Ségou, n’ayant plus de cartouches. Le 28, les
Sénoufo, conduits par Mamourou, chef de Dougbolo, s’emparèrent de Bla
sur la garnison des 268 auxiliaires de Bodian, qui furent tous
massacrés.

Les pasteurs peuls de la province de Ségou, mécontents des réquisitions
constantes de Bodian, ruinés de plus par la peste bovine, se soulevèrent
à leur tour, et, en mars 1892, la situation était très critique :
Mademba bloqué à Sansanding, Bodian et Briquelot bloqués à Ségou, et
autour, tous les pays, tous les peuples soulevés contre nous et nos
protégés, fruit de l’erreur commise en imposant à des gens, sous
prétexte de les délivrer du joug étranger, un chef aussi étranger que
l’avaient été les chefs toucouleurs et beaucoup plus malhabile.

Le lieutenant _Huillard_, parti de Ségou pour tâcher de faire avorter le
mouvement des Peuls révoltés, fut attaqué le 19 avril près de Souba et
tué. Le capitaine Briquelot, partant le lendemain même de Ségou avec une
petite troupe, recueillit les restes du lieutenant Huillard, puis se
dirigea sur Barouéli, qu’assiégeaient les révoltés ; il fut attaqué le
22 et réussit à mettre en déroute ses assaillants, mais fut blessé,
ainsi que les deux officiers qui l’accompagnaient (lieutenant Poitevin
et enseigne Biffaud). En juin, le commandant Bonnier arriva à Barouéli
et battit les Peuls révoltés à _Nougoula_ et à _Ouo_ ; les vaincus
franchirent le Bani et se réfugièrent au Miniankala.

Les Banmana révoltés du Kaminiadougou furent battus à _Koïla_ le 22 juin
et, le 26, Bonnier dispersait à _Dosséguéla_, sur la rive gauche du
Niger, les bandes d’El-hadj-Bougouni, dégageant définitivement
Sansanding. La tranquillité put enfin régner sur les deux rives du
fleuve, mais, dans le Baninko et le Bendougou, les habitants réclamaient
toujours le départ des chefs massassi installés par Bodian, et ils ne
firent leur soumission qu’à condition d’avoir affaire directement aux
Français.

Le Miniankala demeurait un foyer de révolte : les Sénoufo du pays, ainsi
que les _tondion_[372] qui avaient servi la dynastie des Diara et les
Peuls mécontents, y entretenaient des relations avec Ahmadou. En
décembre 1892, le lieutenant Cailleau vint attaquer Dougbolo, centre de
la révolte, mais, après plusieurs assauts infructueux et meurtriers et
malgré sa pièce de montagne, il dut se replier sur Bla avec onze tués et
soixante blessés sur 420 hommes environ, dont 300 auxiliaires de Bodian.
Le chef des rebelles, Mamourou, avait eu la main emportée par un boulet
et il mourut peu après de sa blessure.

  DELAFOSSE                                              Planche XXVIII

[Illustration : _Cliché Delafosse_

FIG. 55. — Poste de Gaoua.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 56. — Bandiagara ; Résidence de l’Administrateur.]

Le général Archinard, revenant au Soudan comme gouverneur, vers la fin
de 1892, confie au lieutenant-colonel Combes le soin de continuer la
lutte contre Samori et expédie auprès de Tièba le commandant Quiquandon
qui, comme capitaine, avait rendu de grands services à ce roi et avait
gagné son amitié, mais le roi de Sikasso mourut le 26 janvier 1893 avant
même l’arrivée du commandant, et son successeur Babemba ne se montra pas
disposé plus que ne s’était montré Tièba à prendre l’offensive contre
Samori.

Cependant le général avait repris personnellement la direction des
opérations contre les Toucouleurs. Après avoir pacifié le Bélédougou et
le Ouagadou, installé un poste à _Goumbou_ sous le commandement du
capitaine indigène Mamadou Racine (27 février 1893), puis supprimé les
fonctions royales de Bodian[373] et créé à Ségou un poste régulier avec
le système de l’administration directe (mars 1893), il poursuit en pays
minianka les derniers chefs de la révolte, s’empare de _Kenntiéri_ et de
_Mpessoba_ grâce à son artillerie (27 au 29 mars), soumet _Dougbolo_ et
fait fusiller à Gantiesso Samba-Li et Baba-Demba-Diallo, chefs des Peuls
révoltés.

Une fois le pays minianka ainsi pacifié, le général Archinard se rend
par San au Massina, mais est arrêté à _Dienné_ par Alfa-Moussa, qui
commandait la ville au nom d’Ahmadou, et est obligé de la prendre
d’assaut, perdant dans cette opération le capitaine Lespieau et le
lieutenant Dugast (12 avril 1893). Se rendant à Mopti, il y fait
reconnaître Aguibou, fils d’El-hadj-Omar, comme roi du Massina, puis
s’empare de _Bandiagara_ qu’il trouve évacué par Ahmadou (28 avril) et
installe Aguibou à la place de son frère Ahmadou, lequel avait pris la
fuite vers l’Est. Le capitaine Blachère était laissé comme résident
auprès d’Aguibou et le lieutenant de vaisseau Boîteux était placé à
Mopti pour protéger les relations commerciales entre Dienné et
Tombouctou. Hamadou-Abdoul, fils de Ba-Lobbo et chef des Peuls du
Massina, avait immédiatement fait sa soumission au général Archinard.
Ahmadou chercha à soulever contre nous les Tombo de _Douentza_, mais sa
résistance fut brisée en cet endroit le 19 mai par le capitaine
_Blachère_ et il dut s’enfuir à Hombori, puis à Say.

Rien ne subsistait plus de l’ancien empire d’El-hadj Omar et Samori
était définitivement délogé du Ouassoulou et refoulé à l’Est d’Odienné.
Le général Archinard pouvait rentrer en France satisfait de l’œuvre
qu’il avait accomplie. Le colonel Combes l’y suivit de près, laissant le
commandement du Soudan au lieutenant-colonel _Bonnier_ (fin 1893).

Ce dernier dut se porter, en novembre 1893, au secours de Ténétou et de
Bougouni, dont Samori venait de s’emparer, faisant un retour offensif
vers le Nord[374] ; un poste fut créé à _Bougouni_ et les bandes de
l’_almami_ furent rejetées dans la Côte d’Ivoire.

A la même époque, des événements graves se préparaient à _Tombouctou_.
Le 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau _Boîteux_, après avoir
poussé une reconnaissance par eau jusqu’à Kabara, entrait à Tombouctou
sans rencontrer aucune résistance ; mais, peu après, le 28 décembre,
l’enseigne _Aube_, qu’il avait laissé à la garde de ses embarcations,
était massacré entre Kabara et Tombouctou par les Touareg. Le
lieutenant-colonel Bonnier, informé de ces événements à Sansanding
tandis qu’il revenait de son expédition contre Samori, accourut en toute
hâte à Tombouctou, où il faisait son entrée le 6 janvier 1894 et d’où il
repartait le 12, se dirigeant sur le lac Faguibine, pour rechercher et
châtier les Touareg auteurs du meurtre de l’enseigne Aube. Dans la nuit
du 14 au 15 janvier, son détachement était surpris à _Takoubao_, entre
Tombouctou et Goundam, et massacré entièrement à l’exception du
capitaine Nigotte, du sous-lieutenant Sarda, du sergent-major Béretti,
d’un sergent et de quelques tirailleurs indigènes, qui purent dépister
les Touareg en traversant un marigot et regagner Tombouctou. Outre le
colonel Bonnier, nous avions perdu dans cette malheureuse affaire le
commandant Hugueny, les capitaines Regad, Livrelli, Sensarric et
Tassard, les lieutenants Garnier et Bouverot, le docteur Grall, le
vétérinaire Lenoir, l’interprète Aklouch, huit sous-officiers européens
et 200 tirailleurs indigènes.

Le commandant _Joffre_, arrivant de Nioro, vengea toutes ces morts :
suivant la limite de la zone inondée, il livrait bataille aux Touareg à
_Niafounké_ (24 janvier) et sur les bords du marigot de _Goundam_, où il
créait un poste, passait le 8 février à Takoubao où il recueillait les
restes des victimes, entrait le 12 à Tombouctou et y construisait une
forteresse qui reçut le nom de Fort-Bonnier ; puis il élevait un fortin
à Kabara et un autre à Korioumé, recevait la soumission de Mohammed-
Ould-Mohammed, chef des Bérabich, et infligeait des pertes sérieuses aux
Tenguéréguif et aux Kel-Antassar. En mars, le capitaine _Gautheron_
repoussait les Irréghanaten près de _Koura_ et le commandant Joffre
mettait en déroute, à _Koïratao_ et près du lac _Fati_, un fort parti
composé d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten ; le 28 mars, le
commandant recevait la soumission des Chorfiga, des Imededrhen, des Kel-
Nchéria et des Kel-Nkounder : d’avril à juin, il luttait contre Ngounna,
chef des Kel-Antassar, et ensuite contre les Kel-Témoulaï ; enfin, le 6
septembre 1894, il recevait la soumission définitive des Irréghanaten et
des Kel-Témoulaï : seuls des Touareg de la région de Tombouctou, les
Kel-Antassar et les Tenguéréguif continuaient la résistance[375].

Des instructions de l’autorité supérieure ayant interrompu les
opérations de répression, la soumission de ces derniers se trouva
retardée de quelques années. L’achèvement de la grande conquête,
interrompu pendant le passage au pouvoir du gouverneur Grodet, qui donna
surtout ses soins à l’organisation financière et administrative de la
colonie, fut repris sous le commandement du colonel, ensuite général,
_de Trentinian_, en 1895.

Durant cette dernière année, le capitaine _Destenave_, alors résident à
Bandiagara, conclut un traité à _Ouahigouya_ avec Bagaré, qui venait
d’être proclamé empereur du Yatenga ; il chercha vainement à entrer à
Ouagadougou, puis, par une série d’heureuses randonnées, obtint la
soumission des Samo et des Bobo du Nord, étendant notre autorité dans la
vallée de la Volta jusqu’à _Ouarkoy_ et dans l’Est de la Boucle du Niger
jusqu’à _Dori_. Il fut obligé aussi d’intervenir dans les affaires
intérieures du Massina, où Aguibou ne pouvait arriver à se faire obéir
des Peuls ni des Tombo. En 1896, les Tombo du Dakol et les Peuls de la
même région se soulèvent à la voix du marabout Hamidou-Kolâdo, qui est
battu à _Sangha_ et tué peu après par un spahi auxiliaire, au moment où
il cherchait à s’enfuir dans la montagne[376].

La même année (1896), les lieutenants _Voulet_ et _Chanoine_ durent
batailler au Yatenga pour soutenir notre protégé Bagaré contre la
révolte de ses sujets ; puis ils pénétrèrent dans l’empire de
Ouagadougou, s’emparèrent de _Yâko_, mirent en déroute — avec une
cinquantaine de tirailleurs seulement — les deux à trois mille cavaliers
du _nâba_ Bokari-Koutou, entrèrent à _Ouagadougou_ (août 1896) et y
établirent un poste. Ensuite Voulet se porta au Gourounsi, refoula vers
le Sud-Est le conquérant zaberma Babato et conclut à _Sati_ un traité
avec le chef indigène Hamaria. Puis, revenant à Ouagadougou, il fit
proclamer _nâba_ Kouka et imposa le protectorat français à l’empire de
Ouagadougou (20 janvier 1897).

Dans le Sud-Est de la Boucle, le lieutenant _Pelletier_ établissait en
1897 un poste à _Say_, où les lieutenants Baud et Vergoz avaient, en
1895, obtenu la soumission des chefs indigènes. Dans l’Est et le centre,
le commandant Destenave soumettait définitivement Dori et entreprenait
la pacification du Yatenga, où les Samo s’étaient révoltés : après avoir
occupé _Louta_, il était attaqué à _Karémanguel_ par six mille guerriers
que commandait un nommé Daka et parvenait à les mettre en déroute. Le 14
mars 1897, avec l’aide de partisans gourounsi, le lieutenant Chanoine
battait Babato à Gandiaga. En avril, le capitaine _Scal_, alors résident
à Ouagadougou, procédait à l’occupation du Gourounsi et recueillait près
de Léo le lieutenant anglais Henderson, que Sarankièni-Mori avait fait
prisonnier près de Dokita et que Samori avait relâché, et le capitaine
_Hugot_, opérant à l’Ouest du Mossi et attaqué à _Mansara_ par les Bobo,
les mettait en déroute après un combat fort dur ; ce dernier officier,
un peu plus tard, battait définitivement Babato à Doussé.

Le commandant _Caudrelier_, de son côté, installait le lieutenant Spiess
à _San_, fondait un poste à _Sono_ et un autre à _Boromo_ et prenait
possession de la haute Volta ; puis le capitaine _Braulot_ établissait
des postes à _Diébougou_ et à _Lorhosso_, et se rendait de cette
dernière localité à Bouna pour y trouver la mort dans les circonstances
rapportées au chapitre XII (20 août 1897). Le mois suivant, le
commandant Caudrelier occupait _Bobo-Dioulasso_, puis, au début de
l’année 1898, il soumettait définitivement les Bobo du Sud, après une
vive résistance.

Le 1er mai 1898, le colonel _Audéoud_ s’emparait de _Sikasso_ sur
Babemba, dans les circonstances que j’ai relatées plus haut (chapitre
XIII) et, le 29 septembre de la même année, le sergent _Bratières_, qui
faisait partie du détachement des capitaines Gouraud et Gaden, faisait
prisonnier Samori près du haut Cavally : les deux principaux adversaires
de notre expansion vers le Sud avaient disparu. D’autre part, des
conventions passées avec l’Allemagne en 1897 et avec l’Angleterre en
1898 limitaient vers le Nord les zones d’extension du Togo et de la
Gold-Coast.

Cependant la conquête n’était pas encore achevée définitivement.
L’occupation des pays lobi, oulé et birifo, commencée en 1898 par le
lieutenant _Modest_ au cours de rudes combats, était poursuivie en 1899
et 1900, pour être complétée en 1901 et 1902 par le capitaine _Ruby_,
puis par le capitaine _Pelletier_ et le lieutenant _Schwartz_, qui
fondaient le poste de _Gaoua_. Le lieutenant-colonel _Pineau_, en
revenant de Kong en 1899, pacifiait le pays minianka et créait le poste
de _Koutiala_ ; à la même époque, le poste de Sono était transféré à
_Koury_ et un poste était créé à _Hombori_. Au Yatenga, le capitaine
_Bouticq_ complétait notre prise de possession et installait un poste
définitif à _Ouahigouya_, puis le capitaine _Bouvet_ achevait de
soumettre les Samo réfractaires (1899).

D’autre part la lutte avait repris avec les Touareg et certaines
fractions maures, du côté de Tombouctou, dès le mois de juillet 1895,
avec l’envoi dans cette ville du commandant _Réjou_, muni des
instructions fermes et précises du colonel de Trentinian. Le 4 août, le
capitaine _Florentin_ avait été attaqué à _Farach_, près du Faguibine,
par les Kel-Antassar, et avait dû se replier sur Goundam ; les Kel-
Antassar poussaient à ce moment l’audace jusqu’à venir tuer des gens aux
portes mêmes de Tombouctou : le capitaine _Gouraud_ les dispersa et
dégagea les abords de nos postes, qui furent augmentés d’un fort élevé à
_Soumpi_. En décembre, à la suite d’une vigoureuse colonne dirigée par
le commandant Réjou, une fraction des Kel-Antassar, commandée par
Loudagh, frère de Ngounna, fit sa soumission, mais Ngounna lui-même,
soutenu par les Tormoz et une partie des Allouch, demeurait
irréductible.

En mars 1896, des Hoggar venus du Sahara central razzièrent des
troupeaux appartenant à nos alliés les Bérabich, au Nord-Est de
Tombouctou ; ils furent surpris à _Akenken_ et mis en déroute par le
capitaine _Laperrine_. Du côté de l’Ouest, au contraire, la situation
s’améliorait sensiblement : nous occupions _Ras-el-Ma_ en mai 1896, puis
_Néré_, et le colonel de Trentinian, s’étant transporté à Goundam, y
recevait la soumission définitive de Sobo, chef des Tenguéréguif ; en
janvier 1897, le lieutenant _Wirth_ pacifiait les pays situés entre
Niafounké et Goumbou et occupait temporairement _Bassikounou_.

En juin 1897, les lieutenants _de Chevigné_ et _de la Tour_, opérant une
reconnaissance sur la rive gauche du Niger en aval de Tombouctou, furent
massacrés par un parti de Hoggar à _Sériri_, près de Rhergo, avec la
plus grande portion de leur détachement, et, à la même époque, le
capitaine _Menvielle_ avait à repousser de nombreuses attaques des Kel-
Antassar et des Kounta, attaques dont l’une coûta la vie au lieutenant
_Bellevue_, à Diagourou. Abiddine, chef de la famille des Bekkaï, ayant
opéré la réconciliation des Kounta avec les Kel-Antassar insoumis, était
devenu le meilleur allié de Ngounna et dirigeait des attaques jusqu’à
six kilomètres seulement de Kabara : le commandant Goldschen, en juillet
1897, le poursuivit sans pouvoir le joindre ; le commandant Klobb, venu
de Nioro, poussa une pointe jusqu’à Bamba sans rencontrer l’ennemi, qui
se dérobait sans cesse ; enfin, au mois de novembre, le commandant
_Goldschen_ parvint à surprendre Abiddine à _Gourdjigaï_ et lui infligea
une sérieuse défaite.

En 1898, le lieutenant _de Gail_ organisa à Tombouctou le premier
peloton de méharistes, qui fut, dès ses débuts, utilisé avec succès pour
la poursuite des Touareg et des Kounta. En juin, le commandant _Klobb_
battait les réfractaires à _Bourem_ et le lieutenant _Delestre_, attaqué
à _Zenka_ par les bandes d’Abiddine et les Igouadaren, les repoussait
d’abord, puis les mettait en déroute le 24 juillet à _Dongoï_. Au mois
de novembre, le lieutenant Meynier installait le poste de _Bamba_ ; un
autre poste était créé peu après à _Gao_, Ngounna était tué par le
lieutenant _Gressard_ et son fils venait à Tombouctou offrir la
soumission de la fraction jusque là irréductible des Kel-Antassar.

Quant à la zone saharienne habitée par les Maures du Hodh, elle était
visitée en 1898-99 par _Coppolani_ qui, accompagné de M. Arnaud,
parcourait tous les campements dispersés entre Kayes et Soumpi et
obtenait la soumission des Idao-Aïch, des Oulad-Mbarek, des Oulad-
Nasser, des Mejdouf, des Allouch, et de toutes les tribus maures
répandues jusqu’à Tichit et Oualata. Il ne put cependant pénétrer à
_Araouâne_, que traversa en 1900 le lieutenant _Pichon_, en revenant
d’une reconnaissance à _Bou-Djebiha_, dans la région de Mabrouk.


        =IV. — L’organisation et la mise en valeur= (1899-1911).


Au moment où allait s’achever le XIXe siècle, on pouvait considérer
comme terminée la rude conquête des territoires qui forment la colonie
actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Il ne restait plus qu’à préciser
l’occupation du pays, à supprimer les derniers éléments de trouble, à
réprimer çà et là de petites révoltes locales, et surtout à compléter
l’organisation administrative et politique de la colonie, dont les bases
avaient été jetées déjà par le général de Trentinian d’une façon
remarquable et solide, ainsi qu’à poursuivre avec ténacité la mise en
valeur d’une conquête si chèrement achetée. Ce fut l’œuvre de M.
_Ponty_, depuis la fin de l’année 1899 jusqu’en 1908, et c’est encore
celle à laquelle se dévoue M. _Clozel_ depuis cette dernière date.

Un décret du 17 octobre 1899 supprima le Soudan Français en tant que
colonie autonome. La zone sud fut répartie entre la Guinée Française, la
Côte d’Ivoire et le Dahomey ; les pays du haut Sénégal, du Sahel et du
haut Niger furent rattachés à la colonie du Sénégal, avec un délégué
résidant à Kayes et chargé de l’administration directe de ces régions ;
enfin les provinces de Tombouctou et de la Volta formèrent deux
territoires militaires[377] placés chacun sous le commandement d’un
officier supérieur relevant du gouverneur général. Ce dernier conservait
l’administration directe de la colonie du Sénégal proprement dite ; son
représentant à Kayes, chargé de l’administration des « Territoires du
haut Sénégal et du moyen Niger », fut M. Ponty, ancien collaborateur des
généraux Archinard et de Trentinian.

Trois ans après, le décret du 1er octobre 1902 réorganisait sur de
nouvelles bases le Gouvernement général et reconstituait à peu près
l’ancien Soudan Français — moins les cercles réunis aux colonies
côtières — sous le nom de « Territoire de la Sénégambie et du Niger » ;
le délégué de Kayes devenait permanent et relevait du gouverneur
général, lequel était désormais distinct du gouverneur du Sénégal et
avait sa résidence à Dakar et non plus à Saint-Louis.

Enfin un décret du 18 octobre 1904 faisait de l’ancien Soudan Français,
dénommé cette fois _Haut-Sénégal et Niger_, une colonie analogue aux
autres colonies du groupe, transformait le délégué de Kayes en
lieutenant-gouverneur et plaçait sous son autorité les commandants des
territoires militaires.

Fort heureusement pour l’avenir du Soudan, ces multiples transformations
n’affectèrent que la forme extérieure de l’administration du pays ; ses
destinées demeurèrent confiées, sous des titres divers, à M. Ponty qui,
de 1899 à 1908, fut le véritable gouverneur de la colonie, pour être
remplacé, lors de sa nomination au poste de gouverneur général, par M.
Clozel[378], lequel transféra le chef-lieu de la colonie de Kayes à
Koulouba, près Bamako.

Les seuls points noirs qui se dressaient encore à l’horizon politique au
début du XXe siècle étaient la turbulence des Lobi, l’opposition latente
des Tombo et la résistance de quelques fractions de nomades (Touareg et
Kounta).

Nous avons vu tout à l’heure qu’un poste fut fondé à Gaoua en 1901-02 :
à partir de cette date, sans que l’on puisse dire que la soumission des
Lobi soit absolument parfaite, on a pu administrer leur pays sans
incident réellement grave.

En ce qui concerne les Tombo, ce n’est que récemment que notre autorité
put être définitivement établie dans la région montagneuse qui s’étend
en arrière de Bandiagara : à la suite d’hostilités sans cesse
renaissantes, le _hogon_ de Pesséma dut être arrêté en 1908 et interné à
Nioro ; la révolte continuait cependant à couver dans certains
villages : l’administrateur d’Arboussier fut attaqué en 1909 dans les
gorges de Pélinga et, un peu plus tard, l’adjoint des affaires indigènes
_Veyres_ était assassiné au cours d’une tournée ; le commandant
_Cazeaux_ fut chargé en 1909-10 d’une colonne de répression au cours de
laquelle il fut grièvement blessé, mais qui se termina par la
pacification complète du pays, l’évacuation, par les indigènes jusque là
insoumis, de leurs repaires de la montagne et la création du poste de
_Sangha_. En septembre 1910, le gouverneur _Clozel_ visita toute la
région qui s’était insurgée l’année précédente et y ramena
définitivement le calme.

Quant aux Touareg, les derniers récalcitrants sont venus peu à peu à
nous. C’est ainsi qu’en 1903 Firhoun, chef des Oulmidden de la région
nigérienne, faisait sa soumission au lieutenant-colonel Dagneaud. Notre
ennemi le plus tenace, Abiddine, se livra en 1909 à des razzias sur nos
protégés, avec la complicité des Kounta de sa famille et de quelques
fractions d’Irréghanaten dissidents ; battu enfin à une centaine de
kilomètres au Nord de Mabrouk, au combat d’_Achourat_, où périt le
capitaine _Grosdemange_ (novembre 1909), il s’enfuit au Tafilelt. En s’y
rendant, il fut attaqué par nos troupes du Touat, qui lui infligèrent
une nouvelle défaite. La partie saharienne de notre domaine soudanais
paraît maintenant aussi tranquille et paisible que peut l’être une
région désertique propice aux lointaines randonnées et de surveillance
difficile ; en tout cas, les incidents qui pourraient s’y produire
encore ne sauraient plus guère avoir que l’importance d’actes de
brigandage isolés.

[Illustration : Carte 20. — La conquête du Soudan français.]

  DELAFOSSE                                              Planche XXIX

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 57. — Mopti, la Maison des Passagers.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 58. — BANTCHANDÉ, roi des Gourmantché.]


[Note 366 : Une nouvelle compagnie privilégiée se fonda en 1783, sous le
nom de « Compagnie nouvelle du Sénégal et dépendances », mais le
gouverneur de la colonie n’en demeura pas moins nommé par le roi.]

[Note 367 : Faidherbe avait profité de son voyage pour signer, avec les
chefs du Khasso, du Kaméra et du Guidimaka, des traités nous autorisant
à naviguer librement entre Bakel et Médine.]

[Note 368 : Le corps des tirailleurs sénégalais venait alors d’être créé
par Faidherbe : il se composait d’un bataillon comprenant quatre
compagnies ; le nombre des compagnies fut porté à cinq en 1860 et à six
en 1861.]

[Note 369 : Paul Holle mourut à Médine en 1862 ; Faidherbe, lorsqu’il
vint, en 1863, comme général, reprendre le gouvernement du Sénégal, fit
élever dans l’enceinte du fort une pyramide portant une inscription qui
rappelle les hauts faits et la mort de Holle, de des Essarts et du
lieutenant Descemet ; ce dernier, aide-de-camp de Faidherbe, avait été
tué lors de la délivrance de Médine.]

[Note 370 : La même année, Faidherbe avait conclu à Saint-Louis, avec un
envoyé d’Ahmed-el-Bekkaï, nommé Mohammed-ben-Zine, un traité
garantissant la sécurité des Européens qui voudraient aller commercer
chez les Kounta de Tombouctou, du Hodh et de la Mauritanie. La conquête
du Massina et de Tombouctou par El-hadj-Omar rendit ce traité
pratiquement nul.]

[Note 371 : Bafoulabé fut défendu par le capitaine Ruault, assisté des
lieutenants Valentin et Lagarde et de 124 hommes ; les Toucouleurs, qui
avaient marché sur le poste après avoir attaqué un convoi conduit par le
capitaine indigène Mamadou Racine, furent mis en déroute en laissant 250
des leurs sur le terrain ; de notre côté, nous eûmes six tués et 37
blessés.]

[Note 372 : Voir page 284 du présent volume.]

[Note 373 : Bodian, rendu à la vie privée avec une pension de retraite,
alla se fixer à Sambagoré, près de Nioro.]

[Note 374 : Les spahis du capitaine Laperrine, au cours de cette
expédition, faillirent mettre la main sur Samori, que le capitaine
Vuillemot avait surpris à Faragaran et battu à Koloni.]

[Note 375 : En 1894 également, Ali-Kari, imâm de Bossé (Massina), leva
l’étendard de la révolte contre nous et contre notre protégé Aguibou ;
ses bandes furent anéanties par le capitaine Bonaccorsi.]

[Note 376 : Aguibou ne cessa d’éprouver des difficultés de plus en plus
grandes à gouverner le royaume que nous lui avions octroyé ; il n’y
avait que des adversaires, soit parmi les Peuls ennemis de sa famille,
soit parmi les populations autochtones, soit même parmi les Toucouleurs,
qui ne lui pardonnaient pas d’avoir trahi la cause de son frère Ahmadou.
Aussi, par arrêté du 26 décembre 1902 rendu sur la proposition de M.
Ponty, le Massina fut transformé en pays d’administration directe et
Aguibou, relevé de ses fonctions royales, reçut une pension qui l’aida à
finir ses jours d’une façon honorable. Il mourut en 1908.]

[Note 377 : Un troisième territoire militaire fut créé en 1900, celui de
Zinder ; c’est le seul qui subsiste aujourd’hui.]

[Note 378 : Je rappelle ici pour mémoire les noms des quatre gouverneurs
généraux de l’A. O. F. qui se sont succédé depuis la création du
Gouvernement général : MM. Chaudié (1895-1900), Ballay (1900-1902),
Roume (1902-1908) et Ponty.]




                           TABLE DES MATIÈRES
                    CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME

                               * * * * *


                                                                  Pages

  QUATRIÈME PARTIE : L’HISTOIRE                                       1

  _Chapitre premier : le Soudan occidental avant notre ère_           3

  _Chapitre II : l’empire de Ghana (IVe au XIIIe siècles)_           12

      L’emplacement de Ghana                                         12

      Le nom de Ghana                                                20

      L’hégémonie judéo-syrienne (IVe au VIIIe siècles)              22

      L’hégémonie soninké (VIIIe au XIe siècles)                     25

      Les Almoravides (XIe siècle)                                   32

      L’empire de Ghana vers 1065                                    40

      Décadence et fin de l’empire de Ghana (1076-1240)              53

  _Chapitre III : l’empire de Gao (VIIe au XVIe siècles)_            60

      Gounguia siège de l’empire (690-1009)                          60

      La dynastie berbère des Dia à Gao (1009-1335)                  64

      La dynastie berbère des Sonni (1335-1493)                      72

      La dynastie soninké des Askia (1493-1591)                      84

  _Chapitre IV : les empires mossi et gourmantché_                  122

      L’empire de Ouagadougou                                       124

      L’empire du Yatenga                                           138

      L’empire de Fada-n-Gourma                                     149

  _Chapitre V : le royaume de Diara_                                154

      La dynastie des Niakaté (XIe au XIIIe siècles)                154

      La dynastie des Diawara (1270 à 1754)                         155

  _Chapitre VI : l’empire de Sosso ou du Kaniaga_                   162

  _Chapitre VII : l’empire de Mali ou empire mandingue (XIe au      173
  XVIIe siècles)_

  _Chapitre VIII : le royaume peul du Massina_                      223

      Dynastie des Diallo (1400-1810)                               223

      Dynastie des Bari (1810-1862)                                 231

  _Chapitre IX : la domination marocaine à Tombouctou_              240

      Les pachas nommés par le sultan (1591-1612)                   240

      Les pachas nommés sur place (1612-1660)                       253

      La fin de la domination marocaine (1660-1780)                 261

      Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné                268

  _Chapitre X : les empires banmana de Ségou et du Kaarta_          282

      L’empire de Ségou (1660-1861)                                 282

      L’empire du Kaarta ou des Massassi (1670-1854)                297

  _Chapitre XI : l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar_                305

      Les débuts d’El-hadj-Omar (1797-1848)                         305

      Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro      307
      (1848-54)

      De Nioro à Ségou (1854-61)                                    310

      De Ségou à Hamdallahi (1861-62)                               318

      La mort d’El-hadj-Omar (1864)                                 321

      Ségou sous le commandement des Toucouleurs (1861-90)          323

      Nioro sous le commandement des Toucouleurs (1854-91)          332

      Le Massina sous le commandement des Toucouleurs (1862-93)     335

  _Chapitre XII : l’empire mandingue de Samori_                     341

  _Chapitre XIII : l’empire de Tekrour et les Etats secondaires_    352

      L’empire de Tekrour                                           353

      Le royaume du Galam ou Gadiaga                                358

      Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran            359

      Le royaume du Khasso                                          363

      Le Tombola                                                    364

      Le Liptako                                                    366

      Les petits Etats de la haute Volta                            368

      Le royaume de Sikasso                                         373

      Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek                       377

  _Chapitre XIV : l’exploration européenne_                         380

  _Chapitre XV : l’occupation française_                            398

      Les débuts de l’occupation du haut Sénégal (1698-1854)        398

      La marche au Niger (1854-1880)                                403

      La grande conquête (1880-99)                                  409

      L’organisation et la mise en valeur (1899-1911)               424


                               * * * * *
                LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET Cie.




Note du transcripteur :


  Les changements dans l’ERRATA ont été aportés.

  Page 6, " caravanes qui se dirigaient " a été remplacé par
  " dirigeaient "

  Page 22, " s’étendait vraisembablement pas " a été remplacé par
  " vraisemblablement "

  Page 44, " L’empeur prélevait un dinar " a été remplacé par
  " L’empereur "

  Page 63, " sorte de christianisme abârtardi " a été remplacé par
  " abâtardi "

  Page 68, " les assistant poussaients de " a été remplacé par
  " assistants poussaient "

  Page 70, note 77, " Bekri a vouler parler " a été remplacé par
  " voulu "

  Page 81, " petit village voivin de Kebbi " a été remplacé par
  " voisin "

  Page 96, " L’un deux, nommé Alou " a été remplacé par " L’un d’eux "

  Page 97, " un javelot par derière " a été remplacé par " derrière "

  Page 101, " rentra ausstiôt à Gao " a été remplacé par " aussitôt "

  Page 103, note 108, " mentionnée sous es mêmes " a été remplacé par
  " sous les "

  Page 122, " leur territoiro n’ait jamais " a été remplacé par
  " territoire "

  Page 131, " jarres des bière de mil " a été remplacé par " de bière "

  Page 132, " fils du Môhro-nâba, une fois " a été remplacé par
  " Môrho-nâba "

  Page 132, " confèrent le droit voler " a été remplacé par
  " droit de voler "

  Page 150, " qui fit constuire une maison " a été remplacé par
  " construire "

  Page 181, note 156, " l’évalution indiquée par Cadamosto " a été
  remplacé par " l’évaluation "

  Page 184, note 162, " cette indication est assument inexacte " a été
  remplacé par " assurément "

  Page 196, " qui avait le fait pélerinage " a été remplacé par " fait
  le pélerinage "

  Page 198, " musisiens jouaient du tambour " a été remplacé par
  " musiciens "

  Page 216, " les Peuls, mais il éprouvèrent " a été remplacé par
  " ils "

  Page 219, " Le sixème jour, après avoir " a été remplacé par
  " sixième "

  Page 220, " Ségou et assiéga durant trois ans " a été remplacé par
  " assiégea "

  Page 244, note 225, " par Djouder sur Issikak II " a été remplacé
  par " Issihak "

  Page 248, " pacha étai parti dans le " a été remplacé par " était "

  Page 249, " Kabara en juillet 1898 " a été remplacé par " 1598 "

  Page 250, " moment où l’_ashia_ Slimân " a été remplacé par
  " l’_askia_ "

  Page 273, " les lettres y étaient en grand honneur " a été remplacé
  par " lettrés "

  Page 311, " Omar envoya assitôt 1.500 " a été remplacé par
  " aussitôt "

  Page 337, " le général Achinard, qui entrait " a été remplacé par
  " Archinard "

  Page 346, note 325, " un fils de l’_almani_ " a été remplacé par
  " l’_almami_ "

  Page 354, " dernier empereur judéo-yrien " a été remplacé par
  " judéo-syrien "

  Page 364, " sucesseurs contre les Peuls " a été remplacé par
  " successeurs "

  Page 373, " non seulement des Séniérhè " a été remplacé par
  " Siénérhè "

  Page 376, " système militaire et adminisratif " a été remplacé par
  " administratif "

  Page 403, " y contruisait une forteresse " a été remplacé par
  " construisait "

  Page 410, " 9 janvier 1891, le colonel " a été remplacé par " 1881 "

  De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
  ont été apportés.



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUT-SÉNÉGAL-NIGER (SOUDAN FRANÇAIS), TOME 2 (DE 3): L'HISTOIRE ***


    

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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™

Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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facility: www.gutenberg.org.

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