Mon curé chez les riches

By Clément Vautel

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Title: Mon curé chez les riches

Author: Clément Vautel

Release date: January 10, 2026 [eBook #77666]

Language: French

Original publication: Paris: Albin Michel, 1923

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON CURÉ CHEZ LES RICHES ***





  CLÉMENT VAUTEL

  MON CURÉ
  CHEZ LES
  RICHES


  ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
  PARIS--22, RUE HUYGHENS--PARIS.




DU MÊME AUTEUR


    _La Réouverture du Paradis Terrestre_, roman.
    _Les Folies Bourgeoises_, roman.
    _Mademoiselle Sans-Gêne_, roman.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ PUR
FIL DES PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25.


Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright 1923, by Albin Michel.




Mon curé chez les riches




I

NOIR, VIOLET, ROUGE


--Qui annoncerai-je à Monseigneur?

--Vous direz que c’est l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse... D’ailleurs,
je suis convoqué.

Le vieux valet de chambre, à mine circonspecte, s’inclina, puis, d’un
pas glissant, il se dirigea vers une portière de peluche élimée qu’il
écarta et derrière laquelle il disparut comme une ombre.

Resté seul dans la vaste antichambre que décoraient quelques
photographies jaunies de tableaux de sainteté, l’abbé Pellegrin s’était
assis, son parapluie à la main, sur une dure banquette... Le curé de
Sableuse était très ému: pourquoi Mgr Sibuë, évêque de Césarée,
coadjuteur au cardinal-archevêque de Merville, l’avait-il convoqué,
toutes affaires cessantes?

Ce prélat qui, en réalité, exerçait le pouvoir à la place de Son
Éminence vieillie et fatiguée, passait pour manquer totalement de
douceur évangélique: en quelques mois, il s’était affirmé comme un chef
exigeant et sévère, et déjà quelques prêtres avaient encouru, pour des
vétilles, sa disgrâce redoutable.

Le curé de Sableuse, le cœur battant, se demandait en quoi il avait pu
déplaire à Monseigneur... Ne remplissait-il pas dignement les devoirs de
son sacerdoce? Avait-il commis quelque faute dans ses rapports avec
l’autorité laïque? Les quêtes au bénéfice des œuvres patronnées par
l’archevêché n’étaient-elles pas assez fructueuses? L’abbé Pellegrin
cherchait sans trouver... Perplexe, il haussa les épaules et, à mi-voix,
il prononça:

--Ah! Et puis, on verra bien... Faut pas s’en faire!

A ce moment, la portière se souleva et un abbé très élégant parut...

--Ce cher Pellegrin! s’exclama-t-il en se dirigeant, la main tendue,
vers le curé de Sableuse.

--Tiens, ce vieux Lanthier!

Les deux prêtres échangèrent un cordial shake-hand.

--Vous êtes donc à l’archevêché? questionna l’abbé Pellegrin.

--Mais oui, depuis quelques jours... Je suis le secrétaire de Mgr Sibuë.

--Ah! plaisanta le curé, c’est le filon!

L’autre fronça légèrement les sourcils et un sourire forcé passa sur ses
lèvres minces.

--Que voulez-vous, répliqua-t-il d’une voix douce, je peux rendre ici
plus de services que dans une paroisse...

--Bien sûr, dit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur. Et puis, ici, c’est
plus intéressant... Du moins, quand on se place à un certain point de
vue. Un bon cantonnement, pas trop de boulot, l’existence pépère, quoi!

Ces propos parurent déplaire grandement au secrétaire de Mgr Sibuë. Il
répondit avec froideur:

--On voit bien que vous n’avez jamais occupé un tel poste...

--Ma foi non... Moi, au lieu de travailler dans les bureaux du général,
je veux dire de Monseigneur, je suis en première ligne: je baptise, je
distribue le Bon Dieu, je marie, je confesse, j’enterre... Je suis au
front, quoi!

L’abbé Lanthier fit, cette fois, une franche grimace... Et le curé de
Sableuse comprit, enfin, qu’il gaffait. Il se souvint, tout à coup, que
ce prêtre, cependant plus jeune et aussi robuste que lui, n’avait été
mobilisé que pendant quelques semaines, comme infirmier du service
auxiliaire, dans la ville même qu’il habitait. Et il se reprocha de
l’avoir offensé en plaisantant ainsi...

--Je blague un peu, reprit-il en rougissant... Vous ne m’en voulez pas,
mon cher?

--Moi, vous en vouloir? articula l’abbé Lanthier d’une voix plus
sèche... Et pourquoi donc? Je suis, je vous l’ai dit, ravi de vous
revoir... C’est la première fois depuis l’armistice. Mais nous nous
sommes rencontrés lors d’une de vos permissions... Au fait, j’y pense,
il faut que je vous félicite: vous vous êtes très bien conduit.

--Oh! je n’en ai pas fait plus que les camarades... Plutôt même un peu
moins. J’étais brancardier... Brancardier régimentaire, faut pas
confondre.

--Vous avez été blessé?

--Oh! si peu... Ce n’est vraiment pas la peine d’en parler.

--Et vous avez _ça_...

De son index à l’ongle poli, l’abbé Lanthier montra le ruban déteint de
la croix de guerre que portait le curé de Sableuse.

--Bah!... répliqua celui-ci, il y en a tant qui l’ont! Vraiment, c’est
sans importance...

L’abbé Lanthier sourit, mais cette fois avec plus de bonne grâce.

L’abbé Pellegrin crut que le secrétaire de Monseigneur avait déjà oublié
ses plaisanteries d’ailleurs innocentes et dit:

--Mais ce n’est pas tout ça... Je suis venu pour voir Mgr Sibuë.

--Monseigneur va vous recevoir. En ce moment, il est en conférence avec
ces messieurs du Cercle de la Renaissance catholique...

--Vous savez que je suis convoqué?

--C’est moi qui vous ai envoyé la lettre...

--Vous pourriez peut-être me tuyauter.

--Comment dites-vous?

--Me renseigner... Qu’est-ce qu’il me veut, le coadjuteur?

Le secrétaire lança au curé de Sableuse un regard dur et froid comme une
lame et répondit:

--Je devrais me taire, mais, n’est-ce pas, entre vieux amis... Eh bien!
Monseigneur trouve que vous oubliez trop souvent le caractère dont vous
êtes revêtu, que vous manquez de tenue...

--Moi?... s’écria l’abbé Pellegrin en pâlissant. Mais ce n’est pas
sérieux! Voyons, mon vieux, il est impossible que...

Le vieux valet de chambre avait soulevé la portière et prononçait:

--Monsieur le curé veut-il me suivre?...

--Vous allez être renseigné, dit l’abbé Lanthier d’une voix mielleuse.
Je vous en prie, calmez-vous: Monseigneur, que je connais bien, est
moins sévère qu’on ne le dit... Ayez confiance en sa bonté toute
paternelle!

Mais le curé de Sableuse, qui du blanc avait passé au cramoisi,
bougonnait, indigné:

--Par exemple!... Elle est raide, celle-là! Manquer de tenue... Non
mais, des fois!

Il se dressa d’un air décidé et, sans lâcher son parapluie, il se
dirigea vers la double porte qui s’entr’ouvrait derrière la portière.
Sur les dalles de marbre, ses brodequins à clous faisaient un bruit
crissant qui étonna et même agaça l’élégant abbé chaussé, lui, de fins
souliers à boucles d’argent.

Mgr Sibuë attendait le curé dans son cabinet, pièce étroite,
qu’encombrait une immense table couverte de paperasses. Aux murs, une
vue de la basilique de Lourdes et un Christ d’ivoire... L’évêque _in
partibus_, vêtu d’une soutane aux boutons violets, se tenait debout pour
accueillir son visiteur: il le laissa s’agenouiller pour baiser l’anneau
qu’il lui tendait, majestueusement, puis, prenant place lui-même dans un
fauteuil, il l’invita à s’asseoir, en pleine lumière, sur une chaise de
tapisserie.

--Votre Grandeur m’a convoqué, articula le prêtre qui, maintenant, avait
perdu toute assurance...

--Oui, monsieur le curé, et voici pourquoi.

L’évêque de Césarée remonta sur son nez long et pointu des lunettes à
monture d’acier et observa pendant un instant l’abbé Pellegrin dont
l’inquiétude devenait une véritable angoisse.

Le coadjuteur reprit d’une voix lente qui décomposait les mots en
appuyant sur certains:

--Vous êtes, je le sais, un prêtre vertueux, attaché à ses devoirs
sacerdotaux et, certes, au point de vue religieux, je n’ai que des
éloges à vous adresser. Mais... Il y a un «mais», monsieur le Curé, et,
c’est ce qui m’oblige, à mon grand regret, à vous faire quelques
observations d’un ordre assez délicat.

--Ma conduite est sans reproches, affirma l’abbé Pellegrin.

--Sans contredit, aussi n’est-ce pas de votre conduite qu’il s’agit,
mais de votre façon de vous tenir, de vous exprimer... La guerre vous a
changé, comme elle a changé beaucoup d’autres prêtres qui furent
mobilisés. Les uns sont revenus avec des idées nouvelles, peu louables
pour la plupart, comme il en est presque toujours des idées nouvelles;
les autres... Mais il s’agit de vous, monsieur le Curé, et chez vous, la
guerre a laissé--je vous parle nettement--un goût étrange pour cette
vulgarité que nous tolérions et même que certains aimaient chez le
troupier. Oui, vous affectez je ne sais quelle rondeur populaire, je
dirai même populacière, vous employez des expressions qui, Dieu me
pardonne, sont du véritable argot... Passe encore qu’au front--puisque
vous y êtes allé--vous vous soyez abandonné à de telles intempérances de
langage, bien que vous eussiez pu, j’imagine, vous défendre contre cette
contagion... Mais après avoir repris votre soutane, vous deviez renoncer
à ces allures, à ce vocabulaire et redevenir le prêtre discret, modeste,
réservé que vous étiez avant la guerre. J’ai horreur, pour ma part, des
prêtres pittoresques, des originaux, des types... Le prestige de
l’Église n’y gagne rien. Aussi, j’entends que mon clergé soit correct...
Le correction doit être une des premières vertus de ceux qui remplissent
notre saint ministère. Je regrette d’avoir à vous le rappeler et
j’espère qu’il me suffira de vous avoir averti pour que vous vous
comportiez désormais d’une façon plus digne, plus décente...

Une rougeur passa sur le front du curé de Sableuse qui répondit, avec un
tremblement dans la voix:

--Monseigneur, je ne croyais pas avoir démérité à ce point. Votre
Grandeur m’en fait tout un plat!

Ces mots firent sursauter le coadjuteur qui s’exclama:

--Encore une de ces expressions qui étonnent sur les lèvres d’un laïque
et choquent sur celles d’un ecclésiastique!

--Elle m’est venue tout naturellement...

--C’est donc encore plus grave que je ne le craignais. Voyons, monsieur
le Curé, vous vous croyez donc toujours au front, parmi ces gens mal
élevés, ces...

--C’étaient des types épatants, Monseigneur, des espèces de saints!

--Entendu, fit l’évêque avec impatience, mais ces «types épatants»,
comme vous dites, ne sont pas des modèles qu’il convient de proposer aux
membres du clergé. Vous voudrez bien, je l’espère, le reconnaître...
Vous êtes démobilisé depuis de longs mois: la guerre est finie, bien
finie. Ah! cette guerre, quel triste héritage elle nous aura laissé! Que
de prêtres elle a gâtés! Je souffre en y pensant...

Mgr Sibuë remit une fois de plus ses lunettes d’aplomb, attendant les
aveux et la promesse de s’amender du curé de Sableuse... Mais celui-ci
ne paraissait pas disposé à se frapper la poitrine en s’accusant. Au
contraire, la tête haute, le regard brillant, il répliqua:

--Je crois, Monseigneur, que la guerre a amélioré les bons et rendu
pires les mauvais, qu’il s’agisse des clercs ou des laïques. En ce qui
me concerne, sans me départir de l’humilité qui me convient, j’ose
prétendre que les années que j’ai vécues au front, au milieu des poilus,
m’ont rendu plus amendé comme chrétien et prêtre que toute une vie
écoulée dans la paix de la sacristie et du presbytère... J’ai passé
quatre ans au milieu des martyrs: n’est-ce pas la meilleure école pour
nous, Monseigneur?

Interloqué, le coadjuteur resta un instant silencieux, puis:

--Ce n’est pas une raison pour fumer la pipe, comme vous le faites, en
public.

--Je promets à Votre Grandeur de m’en abstenir désormais.

--S’il n’y avait que cela!...

Mgr Sibuë ouvrit un dossier et, d’un air scandalisé, continua:

--J’ai là quelques documents... Ainsi, le lundi de Pâques, après le
Salut, vous avez réuni dans la salle du patronage quelques-uns de vos
paroissiens et vous leur avez chanté vous-même, en vous accompagnent sur
l’harmonium, une chanson... Ah! monsieur le Curé!... une chanson
épouvantable!

--J’ai chanté la _Madelon_, avoua l’abbé Pellegrin.

--C’est indigne... Vous, un prêtre!

--Ce sont mes camarades du front qui m’en ont prié... J’ai une assez
bonne voix et puis, cela leur faisait tant de plaisir!

--La _Madelon_! répéta Mgr Sibuë, suffoqué.

--Mais, Monseigneur, c’est une chanson très honnête... Et puis, elle a
été chantée si souvent par des gens qui allaient mourir! Vrai, ces
couplets-là ne peuvent pas déplaire au Bon Dieu!

--Le Bon Dieu! reprit le coadjuteur... Précisément, je trouve que vous
lui attribuez des opinions un peu hardies. Vous parlez de lui en termes
inadmissibles. Par exemple, au cours de votre sermon de dimanche dernier
sur la nécessité de la prière, n’avez-vous pas lancé, du haut de la
chaire: «Il ne s’agit pas de bredouiller des _pater_ et des _ave_,
d’ânonner des litanies tout en ayant la tête ailleurs... Il faut prier
avec son cœur, il faut s’adresser au Très-Haut comme un soldat s’adresse
à son général. Quand on parle à son général, ce n’est pas pour lui dire
n’importe quoi, en pensant à autre chose. Le général n’a pas le temps
d’écouter les bavards... Le Seigneur non plus. Des prières comme celles
que vous marmonnez sans même les comprendre, eh bien, voulez-vous que je
vous dise, mes frères, le bon Dieu...»

Ici, le coadjuteur s’interrompit avec une mine dégoûtée, puis se
tournant vers l’abbé Pellegrin, lui dit:

--Mes lèvres se refusent à prononcer ces mots affreux, ces mots
sacrilèges...

Mais le curé de Sableuse, très calme, déclara:

--Ben quoi, Monseigneur, j’ai dit: «Des prières comme ça, mes frères, le
Bon Dieu s’en fout!»

--Oh!

Mgr Sibuë s’était dressé, frémissant d’indignation. Jusque-là, il
s’était contenu, à grand’peine, il est vrai, mais cette fois, c’en était
trop et rien ne pouvait plus endiguer sa colère.

--De telles paroles, s’écria-t-il d’une voix sifflante, sont
blasphématoires... Vous outragez la majesté divine!

--Dieu ne se frappe pas pour si peu.

--Vous avez perdu le respect de Celui que vous servez!

--Non, Monseigneur, je l’aime de tout mon cœur et je ne crois pas
l’avoir offensé en disant un peu rudement leur fait aux fabricants de
prières en série... Peut-être même écoute-t-il avec plus de plaisir la
_Madelon_ chantée par des soldats qui ont fait le sacrifice de leur vie
pour défendre leur pays, que les cantiques glapis par des dévots qui ne
risqueraient pas un cheveu de leur tête pour défendre leur religion.

Et le curé de Sableuse alla s’agenouiller devant le Christ pour lui
adresser une fervente prière. Mais l’évêque de Césarée ne lui en laissa
pas le temps...

--Allez-vous-en, lui lança-t-il avec une fureur mal contenue qui rendait
plus pâle encore son visage maigre, allez-vous-en... Vous êtes pire que
je ne croyais!

Le curé de Sableuse se releva et revint vers l’évêque devant lequel,
prêt à s’humilier, à se repentir, il voulut aussi plier le genou.

--Non, non, sortez d’ici... Je ne veux plus vous voir!

Et comme l’abbé Pellegrin se dirigeait, d’un pas hésitant, vers la
porte, le prélat ajouta:

--Je vais parler de vous à Son Éminence... Vous ne tarderez pas à avoir
de mes nouvelles!

Le pauvre curé, désolé, retraversa l’antichambre où l’attendait l’abbé
Lanthier.

--Eh bien? lui demanda celui-ci avec un sourire qu’il crut devoir
remplacer aussitôt par une moue apitoyée.

Il n’en fallut pas plus pour que le curé de Sableuse se retrouvât
aussitôt d’aplomb.

--Rien, répondit-il en haussant les épaules... Une simple averse!
Heureusement, j’avais apporté mon parapluie!

Et, faisant grand bruit avec ses souliers à clous, il sortit de
l’archevêché.

Mgr Sibuë s’était précipité chez le cardinal Arnauld de Blandignière
qu’il trouva assis, comme d’habitude, dans un large fauteuil Louis XIII,
devant sa cheminée où rougeoyait un assez maigre feu de bois. Son
Éminence était vêtue d’une soutane noire, comme le plus modeste abbé:
seule, une calotte écarlate indiquait son rang de prince de l’Église.
Dans le vaste cabinet aux murs recouverts d’anciennes boiseries, elle
passait chaque jour de longues heures à travailler à son _Histoire des
Gaules chrétiennes_,--mais le plus souvent, disaient les mauvaises
langues, elle sommeillait. Le cardinal de Blandignière avait une grande
réputation d’érudition et d’éloquence, mais, depuis quelques années, il
s’était effacé. On prétendait que l’âge--plus de quatre-vingts
ans--avait éteint cette ardeur jadis si combative, cette intelligence si
haute que tous, même les plus obstinés adversaires de l’Église, avaient
admirée... Depuis quelques mois, un coadjuteur avait été donné--imposé,
affirmaient les renseignés--au vieux cardinal qui ne vivait plus que
dans le passé, laissant à Mgr Sibuë le soin de veiller aux intérêts
spirituels et temporels de l’archevêché.

--Éminence, dit l’évêque de Césarée en s’avançant vers le vieillard qui
était resté immobile en le voyant entrer, Éminence, je vais prendre une
mesure rigoureuse contre un de nos prêtres... Il le faut, je n’ai que
trop tardé.

Comme le cardinal restait silencieux, le coadjuteur continua:

--Il s’agit de l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse... J’en ai déjà parlé
à Votre Éminence. J’ai décidé de le déplacer.

Le cardinal, d’une voix menue, comme lointaine, demanda:

--Pourquoi? Qu’a-t-il fait?

--Il s’obstine à détonner dans notre clergé par son allure excentrique,
son langage grossier, son manque absolu de mesure, de décence, de
dignité... J’espère qu’une leçon sévère le décidera à s’amender.

Le cardinal questionna:

--N’est-ce pas ce prêtre qui est décoré de la croix de guerre?

--Oui, Éminence...

--Et qui prononce des sermons d’une éloquence si colorée, si originale?

--C’est lui qui se livre en chaire à des excentricités oratoires...

--Sa conduite n’est-elle pas celle d’un bon curé, attaché à ses devoirs
sacerdotaux?

--Éminence, c’est moins le prêtre que je blâme, que l’homme.

--Pardon, cher ami, si l’abbé Pellegrin est un bon prêtre, il est aussi
un brave homme. Voyons, que lui reprochez-vous? Une sorte d’originalité
extérieure et un langage qui n’est pas toujours d’une élégance tout
académique? C’est là peu de chose, me semble-t-il.

--L’abbé Pellegrin se complaît dans sa vulgarité...

Le cardinal eut un fin sourire et, haussant imperceptiblement les
épaules, répliqua:

--Je ne connais pas ce prêtre, mais je pense qu’il ne faut pas le juger
trop sévèrement. Qui sait, d’ailleurs, si le défaut que vous lui
reprochez ne sert pas, en fin de cause, les intérêts de la religion?...
S’il me souvient bien, Sableuse est un village où l’élément ouvrier ne
manque pas: des fabriques de papier s’y sont installées depuis quelques
années. Dans ce milieu, un curé élégant, au langage choisi, ne
réussirait probablement pas... Trop souvent, mon cher évêque, nous avons
envoyé dans ces paroisses populaires des prêtres trop raffinés, trop
mondains qui, malgré la meilleure volonté du monde, n’arrivaient pas à
obtenir la sympathie, la confiance des bonnes gens plutôt frustes
auxquelles ils devaient expliquer l’Évangile et enseigner la morale
chrétienne... Un curé au langage un peu vert, à la cordialité naïve et
franche peut faire quelque bien à Sableuse: un abbé de salons y ferait
peut-être beaucoup de mal.

Mgr Sibuë objecta:

--Sans doute, mais l’abbé Pellegrin exagère...

--Je me suis demandé souvent si l’Église ne devait pas regretter ces
prédicateurs d’autrefois, ces hommes simples et rudes qui parlaient au
peuple comme il faut lui parler... Nous serions sans doute effrayés si
nos pouvions entendre leurs sermons qui démontraient les vérités
éternelles avec la verve et le vocabulaire de Rabelais. Ah! ceux-là ne
récitaient pas de froides homélies où la rhétorique remplace
l’inspiration et peut-être la foi, et ils savaient tour à tour faire
rire et trembler. Oui, cette éloquence-là, aujourd’hui perdue, allait au
cœur de la foule: nos prédicateurs sont de savants avocats, ils plaident
la cause de Dieu comme un procès d’affaires. Leurs discours élégants
n’appartiennent pas, me semble-t-il, à la vraie tradition de l’éloquence
religieuse. Les moines du moyen âge raisonnaient peut-être moins bien,
mais ils savaient trouver le chemin des cœurs et, par conséquent, des
âmes...

Le vieux cardinal se tut un instant, puis:

--Ne croyez-vous pas, Monseigneur, que Jésus parlait au peuple avec une
verdeur d’expression que l’on retrouve, d’ailleurs, dans certains
passages de l’Évangile? Ne pensez-vous pas qu’il a prononcé quelques
gros mots en chassant les marchands du temple? Ses apôtres, en tout cas,
parlaient en hommes simples qu’ils étaient... Peut-être même étaient-ils
assez vulgaires--mais oui!--ces paysans, ces pêcheurs, ces ouvriers de
Galilée. Ils ne s’adressaient pas aux docteurs, aux pharisiens, aux gens
du monde: vêtus d’étoffes grossières, couverts de la poussière des
routes, ils devaient, comme leur divin Maître, s’arrêter aux carrefours
et parler avec une éloquence toute populaire... A Rome, saint Pierre et
saint Paul ne convertirent pas les plébéiens, les esclaves en leur
récitant des phrases apprêtées de rhéteurs: sans doute, l’Esprit-Saint
n’oublia pas, le jour où parurent au-dessus de leurs têtes des langues
de feu, de leur donner aussi la science des patois rustiques et des
argots citadins.

Le cardinal observa en souriant Mgr Sibuë qui gardait un silence
désapprobateur.

--Oui, reprit-il, il est probable qu’à Rome, la bonne parole fut prêchée
tout d’abord dans le latin des faubourgs, c’est-à-dire en argot... Eh
oui, mon cher ami, en argot! Ce pauvre curé de Sableuse n’est donc pas
tellement blâmable.

--On voit bien que Votre Éminence ne l’a jamais entendu. Moi, j’ai des
rapports... Je suis renseigné!

--C’est peut-être insuffisant. En tout cas, avant de prendre un parti,
je vous demande de me fournir l’occasion d’entendre ce terrible homme.

--Je vais le faire comparaître devant Votre Éminence: elle sera bientôt
édifiée.

--Non, cette épreuve ne serait pas décisive... J’ai trouvé mieux!

Le cardinal se frotta les mains d’un air réjoui et, comme s’il eût dit
la chose la plus naturelle du monde, prononça d’une voix tranquille:

--Voulez vous, mon cher ami, inviter l’abbé Pellegrin à prononcer un
sermon dimanche prochain, à la cathédrale?

Le coadjuteur sursauta.

--Je dois avoir mal compris Votre Éminence, articula-t-il avec peine.
L’abbé Pellegrin prêcherait à la cathédrale?

--Mais oui... Pourquoi pas? N’est-ce pas la meilleure façon de nous
rendre compte?

--Par exemple!

--Monsieur mon coadjuteur, avisez-le, je vous prie... dès aujourd’hui.

Le cardinal Arnaud de Blandignière avait pris un ton décidé,
impérieux... Et comme son interlocuteur esquissait un geste de
protestation, le vieillard se redressa dans son fauteuil et dit:

--Je le veux!

Pâle de colère, Mgr Sibuë s’inclina et sortit sans ajouter un mot.




II

UNE CARTE DE VISITE


En sortant de l’archevêché, l’abbé Pellegrin se rendit à l’auberge où
l’attendait, pour le ramener en automobile à Sableuse, son ami le
docteur Profilex.

M. Profilex était établi depuis plus de trente ans dans le pays où son
expérience dans l’art de guérir, son dévouement, sa générosité l’avaient
rendu populaire... Dans un rayon de cinq lieues, personne ne naissait,
ne mourait sans lui et il pouvait lancer, non sans une pointe d’orgueil,
à l’abbé Pellegrin:

--Dites donc, Curé, c’est moi qui vous fournis les enfants que vous
baptisez et les morts que vous enterrez... Sans moi, vous fermeriez
boutique!

Car le docteur Profilex se piquait d’esprit voltairien et s’il avait
voué au curé de Sableuse une solide amitié, il ne lui faisait aucune
concession sur ce qu’il appelait le «terrain des idées». Sa seule
religion, disait-il, c’était le culte de la République,--et pour lui, la
République était, en effet, une manière de divinité personnifiée dont il
tolérait difficilement la négation ou simplement la critique. On trouve
encore, dans les provinces, de ces mystiques qui croient à Marianne
comme les dévotes croient à la Sainte Vierge. Le docteur Profilex
n’avait d’ailleurs jamais rien demandé à la République, ni un mandat, ni
une sinécure, ni même une décoration: ce vieux garçon vivait en sauvage,
consacrant ses rares loisirs à la lecture de vieux bouquins sur la
Révolution qu’il admirait même dans ses excès, lui qui n’arrachait pas
une dent--car, à l’occasion, il était dentiste--sans plaindre de tout
cœur son patient...

Le curé de Sableuse prit place sans mot dire dans la voiturette du
docteur. A son air préoccupé, le docteur Profilex comprit que la visite
à l’archevêché n’avait rien eu d’agréable et, avec sa brusquerie
familière, il questionna:

--Eh bien, qu’a dit l’homme rouge?

Comme l’abbé ne répondait pas, il crut devoir s’excuser:

--Je suis peut-être indiscret... Mais vous savez, les médecins, c’est
curieux, presque autant que les curés! Bah! Mettez que je n’ai rien
dit... Et en route pour Sableuse! Le moteur a l’air tout guilleret...
Nous arriverons dans trente-cinq minutes, montre en main!

Le docteur se mit au volant, le prêtre ayant pris place à ses côtés, et
le tacot s’engagea avec un bruit de ferrailles secouées sur la route de
Sableuse... Au sommet d’une côte, le panorama de la ville apparut dans
une lumière grise, à travers une sorte de brume légère. Au milieu des
toits d’ardoise que la dernière ondée avait rendus brillants, l’abbé
Pellegrin, instinctivement, chercha le profil du palais de l’archevêché.
Il le retrouva, massif et noir, au milieu des arbres centenaires qui
dominaient les maisons basses aux cheminées fumantes. Et se souvenant de
l’accueil que lui avait fait l’évêque de Césarée, il sentit au cœur un
pincement douloureux... Mais aussitôt, son regard fut attiré par la
silhouette élancée, aérienne du clocher de la cathédrale. Dans le ciel
où le vent balayait les dernières nuées, cette flèche de granit
s’élevait comme une prière...

Mais déjà l’auto redescendait le flanc de la colline sous le balancement
des hauts peupliers et la vision réconfortante s’évanouissait. L’abbé
Pellegrin s’était plongé dans la lecture de son bréviaire après avoir
allumé sa vieille pipe avec un briquet d’amadou.

Une demi-heure après, Sableuse apparaissait à l’horizon, troupeau de
maisons blanches autour de l’église trapue, surmontée d’une tour carrée,
elle-même terminée par un clocheton aigu. A droite, dans la campagne,
deux usines alignaient leurs bâtiments aux lignes géométriques, aux murs
interminables, dressaient leurs hautes cheminées de ciment... A gauche,
sur une hauteur verdoyante, s’érigeait le château, sorte de donjon
modernisé aux tourelles coiffées d’un bonnet pointu d’ardoises.

Le docteur Profilex freina pour descendre une pente assez raide et,
comme l’abbé refermait son bréviaire en marquant la page avec une petite
image de sainteté, il lui demanda:

--Vous savez, les nouveaux propriétaires du château sont arrivés... Vous
les avez vus?

--Première nouvelle. Je n’ai vu personne...

--Vous avez cependant entendu parler de ces gens-là?

--Bien sûr... Le bonhomme est un Parisien qui a fait sa pelote pendant
la guerre. Il vendait je ne sais plus quoi, des pneumatiques ou des
boîtes de conserve... Peut-être même remplissait-il celles-ci avec des
morceaux de ceux-là. Quoi qu’il en soit, il a beaucoup de galette...
Quand on s’est distingué sur le front économique, vous parlez qu’on l’a,
la part du combattant!

Et le curé de Sableuse partit d’un rire sonore, bon enfant...

--Excellente affaire pour vous, répliqua le docteur Profilex. Ce nouveau
riche va vous faire un paroissien intéressant. Pour réhabiliter ses
billets de banque, il en lâchera bien quelques-uns au Bon Dieu,
c’est-à-dire à son représentant dans le pays. Un profiteur qui veut se
faire pardonner ou bien une vieille cocotte à la fois riche et repentie,
voilà le rêve, n’est-ce pas, citoyen curé?

--L’un n’empêche pas l’autre, plaisanta l’abbé... Deux filons valent
mieux qu’un.

Puis, changeant de ton:

--Mais vous me croirez si vous voulez, en ce qui me concerne, je ne
demande ni l’un ni l’autre. Je vous dirai même que l’arrivée dans le
patelin de ce M. Cousinet--il s’appelle Cousinet, paraît-il--ne me fait
pas autrement rigoler... D’abord, rien ne me dit qu’il n’est pas un
mécréant comme vous, mon vieux toubib. Et puis, même s’il est croyant et
pratiquant, même s’il fait le bien et arrose la paroisse avec
générosité, personne n’oubliera avant longtemps qu’il s’est installé au
château uniquement parce que la guerre l’a enrichi en même temps qu’elle
ruinait le comte de Sableuse... Ça nous dégoûtera toujours un peu de le
voir là, et moi, je n’oublierai pas que M. et Mme de Sableuse, ruinés,
ont été obligés de vendre à ce nouveau riche la demeure qui appartenait
à leur famille depuis des siècles!

--Bah! fit le docteur Profilex, la main passe... Vos hobereaux avaient
des idées de l’ancien temps. Je les ai bien connus, moi aussi... M. de
Sableuse était royaliste: il avait fait partie de la maison du comte de
Chambord, de Sa Majesté, comme il disait, à Frohsdorf. Quant à la
comtesse...

--C’était une femme épatante! dit l’abbé Pellegrin. Mais faites
attention, docteur, vous avez failli écraser le cabot du père
Picassou... Vous n’êtes pas vétérinaire: vous n’avez le droit de tuer
que vos semblables!

La voiturette longea la grande rue du village, tourna le coin de la
place de l’Église et s’arrêta devant la cure, une vieille maison qui se
cachait derrière un rideau de lauriers et de troènes, au fond d’un
jardin quelque peu sauvage. L’abbé descendit de l’auto, remercia le
docteur en lui serrant la main et poussa la porte de la grille rouillée
et grinçante. Un énorme chien de berger briard se précipita vers lui en
poussant des aboiements joyeux.

--Tout doux, Poilu, lui dit affectueusement le prêtre, en passant la
main sur sa bonne grosse tête ébouriffée... Tu as donc oublié ton
ancienne consigne: n’aboyer qu’à l’approche de l’ennemi? Et moi, je
pense, tu me considères comme un copain!

Valérie, la vieille bonne, accueillit moins cordialement l’abbé
Pellegrin.

--Si c’est permis, dit-elle en s’emparant du parapluie, du chapeau et de
la douillette du curé, si c’est permis de rentrer à pareille heure! Vous
n’y pensez pas, tout est brûlé. Moi qui avais préparé des artichauts
farcis! Ne vous voyant pas venir, je m’étais dit que Monseigneur vous
avait gardé à déjeuner...

--Monseigneur? Ah! bien oui...

L’abbé soupira et passa dans une petite salle à manger très simplement
meublée, mais d’une propreté extrême. Il se déclara prêt à renoncer aux
artichauts farcis puisqu’ils n’avaient pas consenti à l’attendre, mais
les sinistres prédictions de Valérie n’étaient pas fondées: les
artichauts parurent sur la table en dégageant, non pas une odeur de
brûlé, mais le plus appétissant des parfums.

Hélas! malgré l’heure tardive, le curé n’avait pas le moindre appétit...
Le souvenir des dures paroles de Mgr Sibuë lui revenait maintenant,
tyrannique, et il se sentait envahi par cette étrange lassitude qu’on
éprouve après avoir reçu un choc moral. Comme il était plongé dans ses
réflexions mélancoliques, la porte de la salle à manger s’entr’ouvrit,
et Poilu passa sa tête, timidement... Son regard limpide et bleu--d’un
bleu d’opale--se fixa sur son maître qui, le front penché, restait
immobile. Poilu n’était pas admis, d’ordinaire, dans la maison, car
Valérie défendait contre lui ses carreaux savonnés, ses parquets cirés
et c’était en vain que l’abbé Pellegrin s’efforçait de mettre fin à
cette proscription implacable de son vieux camarade du front.

Le curé aperçut enfin le visiteur à quatre pattes et l’expression de ses
yeux transparents le frappa.

--Mon pauvre clebs, lui dit-il, tu devines que ton maître a le cafard
aujourd’hui... Et tu as l’air tout triste, toi aussi! Allons, entre: on
ne peut pas mettre à la porte un ami qui vient partager votre peine!

Mais Valérie, le sourcil froncé, venait d’entrer:

--Partager votre peine? s’écria-t-elle... Pas du tout: ce brigand-là a
plutôt envie de partager vos artichauts farcis!

Et, se dirigeant vers le chien, elle lui lança, furibonde:

--Allons, ouste, veux-tu bien te sauver, Poilu?...

Le curé fit un geste pour l’arrêter et, d’une voix singulièrement émue,
demanda:

--Vous trouvez sans doute qu’il manque de correction, qu’il est déplacé,
vulgaire, et que ses grosses pattes peuvent salir ce beau parquet ciré,
presque aussi beau, aussi bien ciré que celui de l’archevêché?

Et comme Valérie, interdite, restait muette, il ajouta:

--Eh bien, moi, je trouve que Poilu est un bon et brave chien devant qui
toutes les portes doivent s’ouvrir... Quand on a traîné ses pattes dans
les tranchées, on a le droit de les poser partout. Viens ici, Poilu...
Moi, je ne suis pas le coadjuteur, je ne t’engueule pas et je t’invite à
déjeuner!

--Par exemple!...

Valérie était indignée et elle allait éclater en imprécations quand elle
s’aperçut que le curé n’avait pas son expression placide et optimiste de
tous les jours: évidemment, il valait mieux, pour cette fois, faire des
concessions et filer doux... C’est donc d’un air faussement résigné
qu’elle prononça:

--Ça va bien... Après tout, vous êtes le maître! Et même, si vous
voulez, je mettrai tous les jours le couvert de monsieur votre chien...

L’abbé Pellegrin haussa les épaules puis, à mi-voix, s’étant levé, il
récita le _Benedicite_. Valérie joignit les mains et marmonna en même
temps la prière; mais à peine les derniers mots furent-ils prononcés,
qu’elle s’exclama, en se frappant le front avec la main:

--Et moi qui oubliais!... J’ai quelque chose d’important à dire à
monsieur le curé.

--Quoi donc?... La mère Lostellat ne va pas mieux? Elle s’est laissée
glisser?... Je veux dire, elle a rendu son âme à Dieu!

--Non... La mère Lostellat nous enterrera tous. C’est autre chose.

Valérie prit un air dégoûté et dit à mi-voix, mystérieusement:

--Il est venu quelqu’un du château... Un drôle d’individu, avec un
chapeau galonné, un gilet rouge et des guêtres jusqu’au-dessus des
genoux.

Elle poussa un petit cri, se frappa de nouveau le front et reprit:

--Mais c’est vrai, il a laissé une lettre... Où donc ai-je la tête
aujourd’hui?

Elle courut à la cuisine et revint bientôt avec un pli qui ne contenait
d’ailleurs qu’une carte de visite sur laquelle le curé lut ceci à haute
voix:

  Mr & Mme ÉMILE COUSINET

  prient Monsieur le Curé de vouloir bien venir prendre le thé
  aujourd’hui, vers 5 heures, au château. Ils ont une communication
  intéressante à lui faire.

--Le thé! s’exclama Valérie d’un ton sarcastique... Je vous demande un
peu! En voilà des prétentions de parvenus...

L’abbé Pellegrin répondit, jovial:

--Apportez-moi toujours mon café... avec un peu de gnole, cela me
remettra peut-être d’aplomb. Il faut ça après les coups durs!

Resté seul, il relut d’un air pensif la carte des châtelains et finit
par murmurer:

--J’ai tort de me faire des idées... Ces gens-là sont probablement très
bien. A peine installés, ils pensent à moi: bien d’autres à leur place
n’en auraient pas fait autant. Et puis, cette proposition
intéressante... Allons, j’irai!

Ayant avalé sa tasse de café, assaisonné de quelques gouttes d’armagnac,
le curé remit son chapeau verdi par maintes ondées, prit sa canne à
lanière de cuir et, suivi de Poilu, fit sa tournée habituelle dans le
village.

Il alla voir la mère Lostellat qui, alitée depuis huit jours, s’étonnait
d’en être là après quatre-vingt-sept années d’une santé de fer, sans
autres bobos qu’un bras cassé en 1853, et quatorze accouchements. Le
docteur Profilex la traitait, d’ailleurs sans espoir, pour une
congestion pulmonaire qu’aggravait la lassitude croissante du cœur.

La pauvre vieille, que soignaient les voisines entre deux bavardages et
deux lessives, était seule dans sa masure... Elle parut se ranimer en
voyant le prêtre, et, d’une voix presque imperceptible, elle dit:

--C’est p’t’ête ben mon tour, c’te fois... Mais ça m’fait point peur. Et
puis, vous m’avez promis que j’irais au paradis tout drêt!

--Bien sûr, dit l’abbé en s’asseyant à son chevet... Mais vous savez, ça
ne presse pas: votre place est retenue là-haut. Vous allez vous retaper,
la mère, c’est certain!

--Non, j’sens ben que j’m’en vas... Mais j’en ai point de chagrin. Je ne
laisse personne, si ce n’est la Noiraude avec son chevreau. Vous les
prendrez chez vous, M’sieu le curé.

--Soyez tranquille.

--Mes enfants, j’en ai core cinq, sont à Paris: ils ne se dérangeront
point. A quoi bon? Ça leur coûterait gros...

--Je leur écrirai, mais cela ne presse pas!

En réalité, le curé leur avait annoncé la maladie de leur mère en les
invitant à venir au plus tôt, mais ils se faisaient attendre.

--Y a une chose qui m’ennuie, reprit la vieille... J’ai eu trois hommes,
des braves qui sont morts à la peine: sûr qu’ils sont au paradis, à
m’attendre... Qu’est-ce que je vais leur dire en arrivant? Ce ne sera
point commode.

L’abbé Pellegrin la rassura:

--Vous en faites pas, la mère... Au paradis, tout s’arrange très bien.
Vous verrez, vos trois maris vous recevront à bras ouverts, le plus
ancien le premier bien entendu, et vous mènerez là-haut la bonne vie...
Ce sera bien votre tour!

Il ne quitta l’octogénaire, après lui avoir donné un billet de cinq
francs, une orange et une image de sainteté, que pour aller visiter la
famille Planquart: une veuve et dix enfants dont l’aîné venait de faire
sa première communion. La mère avait une assez mauvaise réputation dans
le village: on disait que sa marmaille avait de nombreux pères, ce qui
ne l’empêchait d’ailleurs pas d’être abandonnée de tous. L’abbé
Pellegrin se souciait fort peu de ces commérages: il allait le plus
souvent possible porter des secours dans cette maisonnette délabrée où
grouillaient des moutards qui, en vérité, ne se ressemblaient guère,
mais qui se portaient à merveille et braillaient à qui mieux mieux
autour de leur mère échevelée et dépoitraillée...

Après avoir distribué quelques bonbons à ces petits sauvages et remis un
peu d’argent à celle qui, au hasard de ses amours, leur avait donné la
vie, le bon pasteur de Sableuse, toujours suivi de Poilu, prit le chemin
du château... Comme il approchait de la longue et sombre avenue d’ormes
centenaires, qui débouchait devant la grille principale du parc, il
rencontra le maire de Sableuse, le père Blanchot, un vieux paysan dont
on disait, dans le pays, qu’il avait, lui aussi, gagné gros pendant la
guerre.

Blanchot et l’abbé Pellegrin vivaient en assez mauvais termes. Monsieur
le maire n’aimait pas les curés, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs
d’aller à la messe, et le curé de Sableuse lui déplaisait entre tous à
cause de la popularité qu’il s’était faite dans la commune... Mais
lorsqu’ils se rencontraient, les deux hommes s’arrêtaient pour bavarder
avec une cordialité fort bien jouée où, cependant, un observateur n’eût
pas tardé à démêler une méfiance réciproque.

--Alors, dit le père Blanchot avec un rire muet qui plissait de mille
rides son visage tanné, alors, on y va?...

Et comme le prêtre ne répondait pas tout de suite, il ajouta:

--Je pensais bien que vous iriez... Les châteaux, ça attire les curés!
Ça ne fait rien, vous êtes bien pressé.

--Moi? je vous assure que ça ne me tient pas du tout d’aller voir M.
Cousinet, d’autant plus que la montée est rude et qu’il fait chaud... Je
vous dirai même que le souvenir de M. et madame de Sableuse me rendent
encore cette étape plus pénible: ça me fait de la peine de penser à eux.
Mais quoi, on m’invite et dame, je n’ai pas de raison de bouder.

--Ben sûr... Ce M. Cousinet est riche. Il a trois autos... Des grosses
qui ne font pas de bruit et qui grimpent cette côte à toute vitesse,
faut voir ça! Et puis...

Le père Blanchot se rapprocha de l’abbé Pellegrin et lui dit à voix
basse:

--Et puis, vous savez, Mme Cousinet est là depuis ce matin. Je l’ai vue
comme elle traversait Sableuse... Ah! pour une belle femme, c’est une
belle femme! Elle a des jupes qui ne lui dépassent pas les genoux et un
corsage qui n’a pas dû lui coûter cher d’étoffe, car il lui laisse voir
tous ses estomacs. Ces Parisiennes! Ça ne peut rien garder pour soi, ni
pour son mari! Et ses cheveux! J’en ai jamais vu de cette couleur-là:
c’est comme qui dirait rouquin, mais pas comme la tignasse de la mère
Blanquart, bien sûr... C’est plus joli et puis, c’est frisé comme pour
un mariage. Une belle femme, je vous dis... Et la figure blanche et rose
comme une pêche: j’y aurais bien mordu, il y a trente ans!

Et Blanchot donna une bourrade familière au curé qui, tout en l’écoutant
avec bonne humeur, s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à
carreaux.

--Monsieur le maire, vous n’êtes pas sérieux...

--Que si. Mais si je pouvais, je ferais bien encore mes farces, surtout
avec Mme Cousinet! Enfin, vous allez la voir... Vous m’en donnerez des
nouvelles!

Le curé prit le parti de rire et quittant le père Blanchot, il s’engagea
dans l’allée haute et obscure comme une cathédrale gothique... Que de
fois il l’avait suivie au temps du comte de Sableuse, alors qu’il allait
enseigner les rudiments du latin au jeune fils de cet excellent homme!
Bien des années s’étaient écoulées depuis cette époque... Pierre de
Sableuse, qu’il avait connu tout enfant, était devenu un grand gaillard:
au fait, ne l’avait-il pas retrouvé, pendant la guerre, dans un
cantonnement de repos sous l’uniforme de lieutenant de chasseurs à pied?
Tout en évoquant ces souvenirs, l’abbé Pellegrin arriva devant le perron
du château... Il en gravissait les marches usées et moussues quand un
domestique en habit bleu à boutons dorés et en culotte de velours
écarlate ouvrit la porte vitrée et s’avança en disant:

--Monsieur et Madame attendent monsieur le curé dans la galerie... Je
vais me permettre de le conduire.

--Pas la peine... je connais le chemin!

Le vestibule qui, naguère, était nu, de cette magnifique nudité des
pierres jaunies par le temps, ressemblait maintenant à un hall de
palace: les murs avaient disparu sous des panneaux de bois sculpté et
doré, sous des carpettes d’orient et de vastes toiles aux tons vifs qui
représentaient des femmes nues dansant au milieu de paysages exotiques.

Le grand escalier, dont le noble marbre avait ignoré pendant trois
siècles la vaine parure des tapis, avait pris aussi un aspect nouveau:
il était vêtu d’une laine épaisse, noire et jaune... Les hautes
murailles que décoraient, seules, sous la corniche, des bas-reliefs
taillés en pleine pierre, étaient couvertes de tableaux baroques, de
dessins montmartrois et d’affiches de théâtre où apparaissait, le plus
souvent en costume sommaire, la même femme blonde, cambrée et
provocante, dont le nom, Lisette de Lizac, fulgurait en lettres
énormes...

--Ne regardez pas trop ces horreurs, fit une voix joyeuse... Il n’y a
que ma femme pour trouver que cela lui ressemble!

Et descendant quelques marches, un gros homme chauve, au visage rond,
ponctué, sous le nez, de deux petites touffes de poils gris, tendit au
prêtre une large main chargée de bagues...

--Cousinet, fit-il avec cordialité, Cousinet lui-même... Enchanté de
vous voir, mon cher curé. Venez donc, vous êtes attendu...




III

MONSIEUR ET MADAME COUSINET


Un instant après l’ecclésiastique pénétrait dans la vaste galerie qui,
elle aussi, avait bien changé... Partout des meubles dorés, des vases
aux formes compliquées, des glaces immenses aux cadres brillants, des
tentures de soie aux couleurs éclatantes, des bibelots innombrables dans
des vitrines, sur des étagères, sur des tables de tous styles. Et les
lustres aux pendeloques de cristal accrochaient les rayons du soleil qui
fusaient à travers les rideaux de broderie...

Mais l’abbé Pellegrin ne put que jeter un regard ébloui sur toutes ces
choses qui lui paraissaient merveilleuses: une femme blonde, à la
démarche glissante et souple, s’avançait vers lui, souriante et
empressée. Elle était vêtue d’une tunique qui semblait tissée avec de
l’or et qui lui moulait la taille: ses bras et sa gorge étaient nus et
l’une de ses jambes, gantées de soie transparente, apparaissait à chaque
pas jusqu’au genou, dans l’audacieuse échancrure de la robe pailletée.

--Oh! monsieur le curé, dit-elle d’une voix musicale, que c’est gentil à
vous d’être venu... Je suis ravie de vous voir, tout à fait ravie. Mais
peut-être avons-nous été un peu indiscrets en vous invitant ainsi, sans
autre forme, à venir au château. Et sans doute aurions-nous dû vous
envoyer une auto, comme nous y avions pensé...

Le curé, intimidé par cette belle dame aux yeux brillants, tourna son
chapeau entre les mains et bredouilla:

--Une auto?... Pensez-vous! Dieu merci, je tiens encore sur mes quilles.

--Vos quilles?

En répétant ces mots, Mme Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant, qui
secouait sur sa poitrine poudrée un triple rang de grosses perles...
Puis, se tournant vers M. Cousinet qui riait aussi, elle prononça:

--Hein? Qu’est-ce que tu en dis? N’est-ce pas que c’est amusant?

L’abbé Pellegrin allait se décider à prendre part à cette hilarité
conjugale, quand soudain, il parut inquiet et s’exclama:

--Et Poilu? Poilu m’a lâché... Sacré Poilu!

Mais, au même moment, le chien, que poursuivait le valet de chambre
culotté d’écarlate, apparaissait à l’entrée de la galerie et s’élançait
vers son maître en poussant des aboiements sonores et aussi en
renversant une vitrine remplie de porcelaines de Saxe...

--Malheureux! s’écria l’abbé Pellegrin en levant les bras au ciel...

--Ce n’est rien, dit Cousinet avec une bonne humeur qui n’était pas
feinte... Nous n’en sommes pas à ces babioles près. C’est votre chien,
monsieur le curé?

--Devant ce désastre, je voudrais le renier.

--Pourquoi! Mais non... Quelle race?

--Je ne sais pas et ne m’en soucie guère. C’est un camarade du front,
autrement dit, sa race est bonne. Mais peu importe... Ce clebs n’a rien
à faire ici et je vais le reconduire dans le parc, où il m’attendra.

--Laissez donc, dit Mme Cousinet... Il est très sympathique, ce brave
Poilu, comme son maître. Et j’entends qu’il reste avec nous, même s’il
doit mettre toutes mes vieilles porcelaines en miettes.

Et elle passa sur la tête embroussaillée de l’animal sa main longue, aux
ongles roses et miroitants.

L’abbé Pellegrin fut touché par cet accueil fait à son vieil ami: sans
doute, Mme Cousinet était audacieusement vêtue et ses yeux peints
lançaient des regards qui n’étaient pas ceux d’une chrétienne pudique,
mais elle avait bon cœur et elle rachetait ses allures singulières par
une simplicité que le prêtre trouva rassurante...

Mme Cousinet renvoya la soubrette qui s’apprêtait à verser le thé dans
les tasses de vieux Chine.

--Laissez-nous, dit-elle, je servirai moi-même...

L’abbé Pellegrin avait pris place, avec M. et Mme Cousinet, devant une
table chargée de mille objets brillants... «Tant de choses, songea-t-il,
pour boire un peu d’eau chaude!» Et il se souvint qu’autrefois, M. de
Sableuse, qui le connaissait bien, buvait avec lui un bon verre de ce
vin mousseux qui était l’orgueil du pays.

--Combien de sucre, monsieur le curé?

--Faites comme pour vous, madame, et ça ira très bien.

La dame blonde sourit et prenant deux morceaux avec une pince d’or, elle
les mit dans la tasse de l’invité... Puis, elle tendit aux deux hommes
des assiettes chargées de gâteaux et ses bras nus et blancs faisaient
au-dessus de la table fleurie de gracieuses arabesques.

--Hein, c’est un peu changé ici? dit M. Cousinet avec rondeur... Je
parie que vous ne vous y reconnaissez plus!

--Si, mais tout d’abord je me suis demandé si j’étais bien dans l’ancien
château de M. de Sableuse... Ainsi, cette galerie, où je suis venu bien
des fois, a pris un aspect tout nouveau. Pensez donc, au temps de madame
la comtesse, il n’y avait ici que quelques vieux meubles et des
portraits de famille...

--Je les ai vus, dit M. Cousinet, ces portraits de famille... Un tas de
types en perruque, certains même en complet de fer-blanc, avec un
panache sur la tête: des princes, des marquis, des barons. J’aurais
peut-être pu les acheter, tellement le descendant de tous ces grands
seigneurs avait besoin d’argent. Mais je n’y tenais pas. Je ne suis pas
de ceux qui se paient une collection d’aïeux peints à l’huile et tout
encadrés pour faire croire que leurs aïeules ont couché avec Louis XIV.
Non, dans ma famille, la noblesse n’est représentée que par Lisette de
Lizac, ici présente, et encore, entre nous, c’est un nom qu’elle s’est
fabriqué elle-même... Vous avez sans doute entendu parler de Lisette de
Lizac? Voyons, la vedette du Casino de Paris? Mais, c’est vrai, vous ne
pouvez pas être au courant...

--Monsieur le curé, dit Mme Cousinet, vit si en dehors de ces choses...
D’ailleurs, moi aussi, car j’ai plaqué le théâtre depuis mon mariage.

Et prenant une expression aussi grave que le lui permettait son visage
peinturluré, elle articula, lentement:

--J’ai renoncé à l’art pour me consacrer tout entière aux soins de mon
intérieur.

--Oui, reprit son mari, elle est devenue Mme Cousinet, tout bonnement.

--Je l’en félicite, dit l’abbé.

--Eh bien, je vous assure qu’il y a de quoi... Au fait, les Cousinet,
c’est une aristocratie aussi, la noblesse nouvelle, celle de la galette.
Et je suis fier de mes aïeux, qui valent ceux de n’importe qui. Il est
vrai que les miens, je ne les connais pas: l’histoire de ma race ne
remonte pas plus haut que le second empire... Avant, c’est le mystère,
le néant: des gens qui faisaient partie de la foule, quoi! Mais j’ai les
portraits des Cousinet qui sont sortis du rang, qui ont commencé à faire
connaître notre nom... Tenez, les voici!

L’ex-vedette du Casino de Paris eut un geste agacé et dit:

--Mon chéri, laisse donc les Cousinet tranquilles... Tu rases monsieur
le curé avec tes aïeux!

--Mais non, madame, je vous assure, ça ne me rase pas du tout.

--Venez, monsieur le curé, venez les voir... Ils ont pris la place des
nobles ancêtres de votre comte de Sableuse, mais ils sont chez eux,
puisque j’ai payé leurs places.

Et le nouveau châtelain montra une demi-douzaine de personnages en
redingote, en jaquette, en veston qui, encadrés d’or, prenaient des
attitudes très dignes de chaque côté de la galerie... M. Cousinet joua,
à sa manière, la scène des portraits: celui-ci était son père, ancien
entrepreneur de déménagements, officier d’académie; celui-là son oncle,
qui fut constructeur de bicyclettes et prit part, d’ailleurs, à diverses
courses sur routes, dont le premier Bordeaux-Paris où il arriva
septième; ce vieillard à la haute cravate et au beau gilet de soie noire
était son grand-père, «un type épatant qui avait lancé en France, vers
1855, les conserves Cousinet, dont l’Empereur lui-même avait mangé
officiellement aux Tuileries...»

Et quand fut terminée cette revue des grands hommes de sa famille, M.
Cousinet s’exclama:

--Voilà mes aïeux et je m’en vante! Ceux-là ne descendent pas des
croisés, ils n’ont même jamais descendu... Ils montaient, ils
s’élevaient. Et moi, tel que vous me voyez, j’ai trente millions, qui
valent bien, je suppose, un blason dédoré et piqué des vers!

--L’argent, répondit le curé, c’est comme la noblesse, comme
l’intelligence, comme la beauté: cela ne vaut que par l’usage qu’on en
fait.

--C’est vrai, dit madame Cousinet... La beauté, ça crée des devoirs.

M. Cousinet fit le geste de tirer un rideau de soie brochée qui
recouvrait, semblait-il, un grand tableau accroché au milieu de la
galerie, entre deux marbres représentant des nymphes aux bras chargés de
fleurs...

Lisette de Lizac poussa un petit cri effarouché.

--Oh! non, s’écria-t-elle, pas cela... Qu’est-ce que monsieur le curé
penserait de moi?

--Bah! C’est une œuvre d’art, une des meilleures toiles de Jean-Gabriel
Domergue... Évidemment, son portrait n’est pas un tableau de sainteté,
mais on sait bien que tu n’as pas la prétention d’être béatifiée comme
la Pucelle. Et puis, monsieur le curé, vous devez aimer la peinture...
Allons, je retire le voile qui vous cache votre nouvelle paroissienne!

M. Cousinet avait écarté le rideau, brusquement, et le bon curé vit
surgir devant lui une espèce de sultane à peu près nue qui se
tortillait, sur un sofa rose, le buste renversé, les jambes fantasques,
les bras convulsés, le visage étrangement blanc, barré du rouge
groseille des lèvres et dévoré par deux yeux démesurément agrandis par
un halo bleuâtre.

M. Cousinet prit un temps, puis, d’une voix claironnante, prononça:

--Ma femme!

L’abbé Pellegrin, ahuri, se récria:

--C’est madame Cousinet?... Ah! ben... Dans ce costume et cette
position-là! Vous parlez d’une secousse!

--N’est-ce pas que c’est original?

--A coup sûr, ce n’est pas ordinaire et j’avoue que je n’en ai jamais
tant vu, si ce n’est dans ces journaux illustrés de Paris que les jeunes
officiers me montraient parfois, au front, pour voir l’effet que cela me
produirait... Moi, je regardais tout ça bien tranquillement, en fumant
ma pipe, et je n’avais pas de mauvaises pensées à chasser quand je me
remettais à lire mon bréviaire. Mais ici, je reconnais que ce n’est pas
la même chose...

--Voyons, plaisanta M. Cousinet, vous n’allez pas me dire que vous êtes
troublé par le portrait de ma femme?

--Non, mais chez qui?... En voilà une idée! Seulement, que voulez-vous,
monsieur Cousinet, je me souviens qu’à cette même place, il y avait le
portrait de madame de Sableuse... Ah! sûr qu’il y a du changement, et
comme peinture, et comme modèle.

--Je la vois d’ici, votre comtesse! dit Mme Cousinet qui, bonne fille,
avait pris le parti de rire des propos du bon curé. Une pimbêche, avec
des coques de cheveux sur les oreilles, un nez en coupe-vent et une robe
en soie-puce lui arrivant jusqu’au menton. Évidemment, son portrait ne
devait pas ressembler au mien...

--C’est vrai, madame, répliqua l’abbé Pellegrin, et le vôtre produit
assurément plus d’effet, je dirai même qu’il fait sensation... Et je
suis persuadé que si vous l’exposiez en public, il y aurait une tapée de
curieux pour l’examiner en détails: mais peut-être cela vous gênerait-il
un peu...

--Moi? dit Lisette de Lizac... Mais pas du tout, je vous assure,

--Alors, votre mari?

--Pourquoi? demanda M. Cousinet... Ce portrait a figuré au salon et a
été reproduit par l’_Illustration_, _Fémina_, un tas de journaux! On l’a
même vendu en cartes postales. Tous mes amis m’ont félicité!

--Alors tout va bien, fit l’abbé Pellegrin... Mais puisqu’il en est
ainsi, je ne comprends pas que vous cachiez ce portrait sous un rideau.
Vous baladez votre femme nue dans le monde, mais vous n’en laissez pas
voir le bout du nez quand elle est chez elle, avouez que c’est rigolo!

--Mais c’est tout naturel, affirma madame Cousinet... Et ce que vous
dites là n’est pas vrai seulement pour les femmes qui se font voir en
peinture. Croyez-vous que cette comtesse de Sableuse...?

--Madame, interrompit le curé, elle n’avait pas, croyez-moi, le nez en
coupe-vent et elle s’habillait très bien, du moins autant que j’en puis
juger. C’était une femme très agréable, très simple et une bonne
chrétienne...

--Une bonne chrétienne? mais moi aussi, monsieur le curé, je suis une
bonne chrétienne.

--Je vous en félicite!

--Quand j’habitais rue Pigalle, avant mon mariage, je ne ratais jamais
la messe d’une heure, à Notre-Dame de Lorette... J’y serais plutôt allée
en pyjama!

Puis, conduisant le curé de Sableuse devant un autre tableau placé entre
deux fenêtres, presque en face de la sultane de music-hall:

--Eh bien, celle-là, vous la trouvez mieux?

C’était le portrait d’une infirmière se dressant toute blanche au milieu
d’un blanc décor d’hôpital: sous la blouse étroite, légèrement
décolletée, sous le voile qui tombait en plis droits comme celui d’une
religieuse, elle semblait, avec son visage pâle, aux lignes pures, une
créature idéale, immatérielle...

Et comme l’abbé Pellegrin restait muet, Lisette de Lizac s’exclama:

--N’est-ce pas qu’elle est bien?

--Oui, on dirait une sainte.

--Eh bien, la sainte, c’est moi... Vous ne me reconnaissez pas? Ah!
c’est que rien ne change comme le costume. Me voilà en infirmière de
l’hôpital de Deauville... Car j’ai soigné les blessés. J’ai eu dans mon
service ce qu’il y avait de mieux, des aviateurs, des as... Ils étaient
gentils, ces petits-là... Vous ne trouvez pas que le costume m’allait
bien! Le blanc, vous savez, il n’y a rien de tel, quand on est mince,
bien entendu. Vous voyez, monsieur le curé, il ne faut pas me juger
d’après mon portrait en princesse persane... Et si je vous disais que je
suis proposée pour la Légion d’honneur?

Le prêtre s’inclina en souriant:

--Madame, vous l’attacherez plus facilement à votre corsage d’infirmière
qu’à celui que vous portez là...

Et il montra la poitrine quasi nue de l’Orientale. Mais, en se
retournant, il aperçut Poilu qui, assis sur une chaise, devant la table
chargée de gâteaux, se régalait avec un appétit et une dextérité
remarquables...

--Dis donc, Poilu, s’écria l’abbé Pellegrin, en se précipitant vers
l’audacieux animal, nous ne sommes plus à la guerre ici... Fini le
système D!

--Votre chien est dans le vrai, déclara M. Cousinet... Il tire parti de
la situation. C’est le droit et même le devoir de chacun... Tenez, vous,
monsieur le curé, vous auriez bien tort de vous gêner: maintenant que je
suis installé à Sableuse, vous pouvez vous servir hardiment. Allez! Je
ne demande que ça et j’ai apporté plus de gâteaux que vous n’en
mangerez. Et nous voici où je voulais en venir... Mon cher curé, il faut
que je vous dise ceci: je ne suis pas un mufle, malgré mes trente
millions d’argent frais. Je sais que des fortunes comme la mienne
doivent faire leur devoir. Alors, c’est bien simple, je veux que,
bientôt, personne ne prononce mon nom à Sableuse sans ajouter: «Cousinet
était un chic type!» Voilà mon programme...

Ému, le curé prononça:

--Ah! si vous voulez faire le bien, ce n’est pas l’occasion qui vous en
manquera ici... Nous avons malheureusement trop de pauvres gens qui
doivent se mettre la ceinture plus souvent qu’à leur tour.

--La charité? dit M. Cousinet en haussant les épaules... Oui, c’est
entendu, il faut donner et je donnerai, bien que ce ne soit guère dans
mes principes, car j’estime que les vrais responsables de la misère, ce
sont les miséreux!

--Hein? fit le prêtre, suffoqué.

--Oui, on n’a faim que si on le veut bien. Et quant à moi, je ne
m’attendris pas sur le sort de tous ces idiots, tous ces flémards, tous
ces inutiles qui se plaignent d’une société dont ils sont les parasites.
Ma sympathie, je vous le dis carrément, va aux débrouillards, tenez,
dans le genre de votre Poilu, aux esprits modernes qui ne tendent pas la
main mais le poing...

--Il y a cependant des malheureux! dit le curé de Sableuse.

Et, se tournant vers Lisette de Lizac, il insista:

--N’est-ce pas, madame?

--Possible! répliqua M. Cousinet. Vous indiquerez ceux que vous
connaissez et je verrai ce que je peux faire pour eux...

Et sa femme, qui était en train de se passer un bâton de rouge sur les
lèvres, ajouta:

--J’ai vu des camarades qui n’avaient pas de chance, comme elles
disaient. Mais, en cherchant bien, on finissait toujours par découvrir
que c’était de leur faute... Ou bien elles faisaient du théâtre alors
qu’elles étaient plus indiquées pour laver la vaisselle chez de petits
bourgeois, ou encore elles n’avaient aucune idée des moyens qu’il faut
employer pour arriver: ainsi, elles s’emballaient pour des types qui ne
pouvaient leur servir à rien... Vous ne trouvez pas que c’est du vice,
ça, monsieur le curé?

L’ecclésiastique ne répondit pas. D’ailleurs, M. Cousinet avait repris
son petit discours, qu’il prononçait avec une assurance admirable, en se
dandinant, les mains dans les poches.

--Il y a, à Sableuse, deux choses qui se tiennent et se complètent; le
château et l’église. Je n’ai peut-être pas toujours pensé ainsi, mais
c’est la situation qui fait l’opinion: Cousinet millionnaire ne peut pas
avoir les mêmes idées que Cousinet purotin... Le château et l’église,
voilà les deux jambes de la société, j’ai compris ça, moi! Alors, je
sais ce que je dois faire... Le château, je veux qu’il soit modernisé.
Déjà, vous avez pu constater que l’intérieur a été transformé? il en
sera de même pour l’extérieur. Je n’aime pas ces murs noircis, ces
fenêtres étroites, ce perron aux marches brisées et moussues, ces
tourelles moyenâgeuses... Je veux égayer tout ça! Je me suis entendu
avec un architecte, garçon de talent, qui m’a promis de transformer ce
castel ridicule en une résidence convenable, moitié palace, moitié villa
suisse... Nous aurons ascenseur, chauffage central, électricité et
cabinets à l’anglaise. Les cabinets à l’anglaise, voyons, c’est l’a b c
du confort moderne... Je n’ai pas la prétention de rivaliser avec le
comte de Sableuse au point de vue de la race, comme on dit, mais tout
roturier que je suis, je ne m’accommode pas d’installations qui
paraissaient bien suffisantes à ce gentilhomme. Voilà pour le château...
Parlons maintenant de l’église. Je l’ai visitée l’autre jour. Eh bien,
j’ai le regret de vous dire que je l’ai trouvée au-dessous de tout.

--Oh! s’exclama le curé... Il y a des excursionnistes qui la trouvent
très bien avec ses colonnes romanes, ses boiseries du XVIe siècle, son
portail renaissance...

--Ces gens-là ne sont pas difficiles. En tout cas, leur avis ne compte
pas, puisqu’ils passent dans le pays sans esprit de retour. Moi, ce
n’est pas la même chose... J’ai décidé d’aller à la messe chaque
dimanche avec ma femme, c’est-à-dire que je veux fréquenter une église
qui fasse riche. J’ai les moyens, je ne regarde pas à la dépense.

--Vous pourriez peut-être offrir un chemin de croix... J’en ai vu
d’épatants dans un catalogue pour 1.800 francs.

--Ce n’est pas assez. Je veux faire mieux que cela... Qu’est-ce que vous
diriez d’un chemin de croix peint par un artiste à la mode? Tenez, par
l’auteur du portrait de ma femme en sultane? Hein, ce ne serait pas mal?
Mais ce ne serait qu’un commencement: j’ai d’autres idées... Je la vois
d’ici, votre église, avec du bois doré et du marbre partout, avec des
lampadaires en cristal, avec un orgue électrique, avec des saints
achetés chez les meilleurs fabricants de Paris. Voilà ce qu’il faut à
Sableuse puisque j’y suis! Je veux que notre église soit la plus belle
de la région et que tout le monde dise: «Ce sacré Cousinet fait bien les
choses... Heureux le pays où il s’est installé: tout le monde en
profite, même le bon Dieu!» Qu’en pensez-vous, monsieur le curé?

Au fur et à mesure que parlait ce Mécène, l’abbé Pellegrin changeait de
figure: ses sourcils se fronçaient et son sourire, d’ordinaire jovial,
devenait sarcastique.

--Ce que j’en pense, dit le prêtre, c’est que le Bon Dieu ne doit pas
tenir à ce qu’on lui change sa vieille cagna... Il s’en contente depuis
sept siècles et il ne demande pas qu’on dépense des tas d’argent pour le
loger dans un palace. Jésus est né aux champs dans une étable: il a des
goûts de paysan et il n’aime rien tant que se trouver dans une pauvre
église de campagne, remplie de braves gens en sabots qui le prient de
tout leur cœur. Quand ma pauvre petite église est pleine, elle est plus
belle qu’une cathédrale où les chefs-d’œuvre remplacent les fidèles...
Et puis, quoi, vous aurez beau lui payer des marbres, des vitraux, des
lampadaires, des machins en or ou en argent, pour lui, qu’est-ce que
c’est que tout ça? Il a cent mille fois mieux chez lui et tous ces
cadeaux lui font moins plaisir qu’une bonne parole, une bonne pensée et
surtout une bonne action.

--En tout cas, dit M. Cousinet d’un air vexé, ces cadeaux-là font
plaisir au curé!

--J’accepterai avec reconnaissance tout ce que vous me donnerez pour mon
église, mais vous parlez que je serai content si vous faites le bien
dans le pays et si, comme M. et Mme de Sableuse, et comme vous en avez
certainement l’intention, vous remplissez vos devoirs de bons
chrétiens... Cela fera mieux dans le paysage qu’une église avec des murs
plaqués de marbre précieux et un clocher ciselé à jour avec, sur sa
pointe, un coq en or massif.

L’abbé Pellegrin était devenu tout rouge et ses yeux brillaient d’une
façon singulière...

--Soyez tranquille, assura le châtelain, nous ferons tout ce qu’il
faudra pour qu’on ne nous prenne pas pour des mécréants. Quant aux
pauvres, je vous l’ai promis, je m’en occuperai... Je veux que tout le
monde soit content de moi.

--Il le faut, intervint Lisette de Lizac, si tu veux devenir député!

M. Cousinet parut gêné, mais il reprit aussitôt son assurance:

--Au fait, c’est vrai, dit-il au curé, je ne vous en ai pas encore
parlé... J’ai l’intention de me présenter aux prochaines élections,
comme candidat républicain modéré, tout ce qu’il y a de plus modéré.

--Ah!...

--Oui, c’est-à-dire que je défendrai la bonne cause, celle de la
famille, de la propriété, de la religion. Je n’ai pas d’attaches dans le
pays, mais qu’est-ce que cela fait? Maintenant que je possède le château
de Sableuse avec ses soixante hectares de terre, je peux me dire de
l’endroit... D’ailleurs, parmi les députés sortants, il y a, au moins,
deux Parisiens comme moi: Garchinel et Leperchon, des progressistes qui
n’ont jamais su sur quel pied danser... Moi, au moins, j’ai des idées!
J’ai choisi une opinion qui convient, je crois, parfaitement aux gens
d’ici, j’ai une grosse situation, j’ai été décoré pour services rendus à
la Défense nationale--pendant la guerre, j’avais plus de 3.000 ouvriers
dans mes usines--et j’ai les plus belles relations à Paris. Quoi de
mieux pour faire un député?

--Un député républicain conservateur, dit l’abbé Pellegrin avec un air
bizarre.

--C’est bien cela: je suis conservateur, réactionnaire...

--Et comment!

--Calotin, quoi!

Et M. Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant qui agitait son large
ventre sur lequel se tendait une fine chaîne de platine.

--Je vous vois très bien dans ce rôle-là, fit le curé de Sableuse: vous
avez tout ce qu’il faut pour le jouer.

--N’est-ce pas? intervint Lisette de Lizac... Alors, nous comptons sur
vous!

--Sur moi? pour quoi faire?

--Voyons, fit M. Cousinet, c’est cependant bien clair. Le château et
l’église, les deux jambes de la société! Nous sommes alliés, nous nous
soutenons l’un l’autre... Moi, je vous ouvre des crédits, je fais de
votre cure une des meilleures du pays, nous nous mettons à votre
disposition pour tout ce que vous voulez, moi pour porter le dais, si
vous y tenez, le jour de la procession, ma femme, qui est musicienne et
qui a une jolie voix, pour apprendre les cantiques à la mode aux enfants
de Marie; vous, mon cher curé, vous travaillez pour moi, vous me faites
de la propagande, vous me pistonnez auprès des électeurs influents... Le
jour venu, je passe comme une lettre à la poste et je n’ai pas besoin de
vous dire que M. Cousinet, député, ne sera pas un ingrat: je serai du
parti où on fait les curés des grandes villes, les chanoines, les
évêques!...

L’abbé Pellegrin répliqua, en haussant les épaules:

--Oh! moi, l’avancement... Au front, je n’ai même jamais voulu devenir
cabot! Et puis, je crois qu’on vous a bourré le crâne: je ne suis qu’un
pauvre petit curé de campagne... Je n’ai aucune influence.

--Allons donc, je me suis renseigné. Vous êtes populaire dans la
région... Pour vous entendre prêcher, il vient à Sableuse des gens des
villages voisins, même de la ville.

--Vous faites recette, dit madame Cousinet... Ah! vous le tenez, votre
public. Tenez, comme moi, quand j’étais la grande vedette du Casino de
Paris!

--Allons, c’est convenu? demanda le millionnaire en tendant la main au
prêtre... Nous marchons ensemble?

L’abbé Pellegrin ne prit pas la main et ne répondit pas tout de suite.
Du regard, il parcourut la galerie dont les mille bibelots précieux, les
cadres dorés, les cristaux brillaient dans les derniers rayons du
soleil. Dans une glace, il s’aperçut avec sa soutane roussâtre, tachée
de boue, son allure rustique, son visage fatigué de pauvre homme...
L’église et le château, le prêtre et le millionnaire? Cet assemblage lui
parut baroque. «Non mais, se dit l’ancien soldat, qu’est-ce que je f...
ici?» D’ailleurs, n’allait-il pas, en quelques mots détruire les
espérances de ce bon M. Cousinet?

--Vous me croyez, lui dit-il, au mieux avec les personnages importants
dont vous avez besoin... Eh bien, vous vous trompez et je vous conseille
même de ne pas me compter comme un atout dans votre jeu... J’ai des tas
d’ennemis précisément parmi ceux qui peuvent assurer votre élection: je
suis même très mal noté de l’archevêché. Pas plus tard que ce matin, le
coadjuteur m’a lavé la tête--un abatage de première!--et j’en suis à me
demander si, dans quelques jours, je serai encore curé de Sableuse!

Cet aveu produisit, sur le ménage Cousinet, la plus fâcheuse
impression... Lisette de Lizac fit une moue qui écailla quelque peu son
émaillage et comme Poilu insistait pour obtenir d’autres gâteaux, elle
le repoussa d’un geste agacé.

Un silence pénible régnait quand un valet de chambre pénétra dans la
galerie... Il apportait, sur un plat de vermeil, un télégramme.

--C’est, expliqua-t-il, une dépêche pour Monsieur le curé... Ayant
appris à la cure que Monsieur le curé était ici, le facteur l’a apportée
en même temps que le courrier.

--Une dépêche? fit l’abbé Pellegrin avec inquiétude... Les pauvres gens
ne reçoivent, par télégramme, que de mauvaises nouvelles. Quelque chose
me dit que cela vient de l’archevêché... Qu’est-ce qui va me tomber sur
le crâne!

Il décacheta le pli azuré et en lut le contenu d’un regard.

--Par exemple! s’exclama-t-il.

--Ça y est? demanda froidement M. Cousinet, vous êtes saqué?

--Ah! bien oui...

Et l’abbé murmura:

--C’est à se demander s’ils ne se paient pas ma cafetière à
l’archevêché!...

Puis il lut à haute voix, lentement:

  «Son Éminence vous désigne pour sermon dimanche grand’messe. Entière
  liberté sujet... Félicitations et amitiés.--Abbé Lanthier.»

--Ça y est, dit Mme Cousinet, vous voilà engagé à la Comédie-Française!

--Vous voyez bien, ajouta son mari, vous êtes au mieux avec le
cardinal... Qu’est-ce que vous nous racontiez donc avec votre disgrâce?

Le curé de Sableuse avait reçu un choc et il en restait tout étourdi.

M. Cousinet lui saisit les mains en disant:

--Je vous félicite... Nous irons vous entendre, ma femme et moi. Et je
vous amènerai du monde, car j’attends des amis dimanche... des
Parisiens, vous verrez, des gens qui s’y connaissent, qui apprécient le
talent.

Mais l’abbé Pellegrin n’écoutait pas... Tenant à la main la dépêche
ouverte, suivi de Poilu qui faisait des bonds redoutables pour les
vitrines remplies de bibelots fragiles, il se précipitait vers la porte
en monologuant d’un air égaré:

--C’est inouï!... Non, mais qu’est-ce qui m’arrive! Ben, si quelqu’un
m’avait prédit ce coup-là!

Un instant après, M. et Mme Cousinet, stupéfaits, le voyaient traverser
à grandes enjambées le parc dans la direction de Sableuse dont l’église,
au creux de la vallée, découpait son clocher rustique sur le fond
assombri du ciel déjà piqué d’étoiles.




IV

UNE VOIX DANS LA CATHÉDRALE


Jusqu’au moment où le suisse, majestueux sous son tricorne emplumé, vint
le chercher pour le conduire au pied de la chaire, l’abbé Pellegrin
éprouva une angoisse pareille à celle qu’il ressentait, dans la
tranchée, avant l’heure fixée pour l’attaque...

Agenouillé dans le sanctuaire, en face du trône de Son Éminence qui
paraissait somnoler, non loin de Mgr Sibuë dont il apercevait le dur
profil, l’abbé Pellegrin avait suivi la messe en s’efforçant de prier
avec sa piété ordinaire, mais comment ne pas penser à la redoutable
épreuve qu’il allait subir? Malgré toute son énergie, il n’arrivait pas
à dominer le tremblement nerveux qui le secouait sous son surplis blanc,
le plus beau de ceux qu’il possédait et que Valérie avait repassé la
veille plus soigneusement que jamais.

Mais en suivant le suisse qui lui ouvrait le passage au milieu de la
cohue attirée par l’annonce de ce sermon extraordinaire, l’abbé
Pellegrin sentit qu’à chaque pas il recouvrait un peu de son sang-froid.
Resté seul, il gravit le petit escalier de bois sculpté qui conduisait à
la chaire et quand il mit, dans un geste familier, les deux mains sur le
rebord de velours rouge, lorsque, d’un regard, il embrassa l’immense nef
remplie d’une foule compacte, il se retrouva aussi calme qu’il était
dans sa petite église de Sableuse, lorsqu’il lisait les publications de
mariage à ses paroissiens.

S’étant tourné vers l’autel étincelant de lumière, il entrevit le
cardinal vêtu d’écarlate qui maintenant se penchait dans sa direction
pour mieux entendre; il distingua aussi le coadjuteur qui l’observait,
immobile, et il devina l’expression de son regard derrière les
brillantes lunettes d’acier. Devant la chaire, se tenaient au banc du
chapitre les chanoines qui portaient le camail de soie noire bordé de
violet...

Après le bruit des chaises que les fidèles retournaient pour s’asseoir
sans perdre de vue le prédicateur, un silence tomba des hautes voûtes,
impressionnant.

Et aussitôt, sûr de lui-même, en pleine possession de ses moyens, le
curé de campagne, ayant fait avec de larges gestes le signe de croix, se
mit à parler...

Il avait annoncé au cardinal--qui l’avait reçu paternellement dans la
sacristie, quelques minutes avant la messe,--qu’il développerait
simplement l’Évangile du jour, lequel était le Xe dimanche après la
Pentecôte.

Lentement, en appuyant sur les mots, il lut l’admirable récit:

«En ce temps-là, Jésus dit cette parabole à quelques-uns qui mettaient
leur confiance en eux-mêmes, comme étant justes... Deux hommes montèrent
au temple pour y prier: l’un était pharisien, et l’autre publicain. Le
pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-même: «Mon Dieu, je
vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes,
qui sont voleurs, injustes et adultères; ni même comme ce publicain. Je
jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède».
Le publicain, au contraire, se tenant bien loin, n’osait seulement lever
les yeux au ciel; mais il frappait sa poitrine en disant: «Mon Dieu,
ayez pitié de moi qui suis un pécheur». Je vous déclare que celui-ci
s’en retourna justifié, et non pas l’autre. Car quiconque s’élève sera
abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé».

L’abbé Pellegrin prit un temps, puis, d’une voix forte, il lança:

«Combien y en a-t-il parmi nous, et je n’excepte personne, qui ne sont
pas pareils à ce pharisien? Combien, de tous ceux qui sont ici, ne se
sont pas agenouillés dans cette église en se disant: «Le bon Dieu doit
être content de me voir, car je ne suis pas comme le reste des hommes,
qui sont voleurs, injustes et adultères. En tout cas, si je vole, c’est
bien peu et parce que tout le monde en fait autant; si je suis injuste,
ce n’est pas de ma faute, mais parce que la justice, on l’exige pour
soi, quitte à ne pas l’accorder aux autres; si je trompe ma femme--ou
mon mari--c’est par hasard et personne n’en sait rien. A part cela, je
vis honnêtement, j’obéis à la loi religieuse, quand elle ne me gêne pas
trop, et avec d’autant plus de zèle que j’ai grand peur d’aller rôtir
dans les flammes éternelles; j’obéis aussi à la loi humaine, quand il
n’y a pas moyen de faire autrement, et parce que j’ai la frousse des
gendarmes... Je paie à l’État ce que je lui dois d’impôts; je paie à
Dieu ce que je lui dois d’orémus, de patenôtres et de génuflexions, sur
une chaise d’ailleurs rembourrée. Et, de plus, je donne de temps en
temps deux sous aux pauvres. Que veut-on de plus? Et combien de gens
n’en font pas autant! Ne suis-je un brave homme? Ne fais-je pas partie
de l’armée des honnêtes gens, de la phalange des bons chrétiens?» Voilà
ce que vous vous dites, tas de pharisiens que vous êtes! Et vous vous
croyez meilleurs que le publicain qui se tient là-bas, dans le fond de
l’église, qui n’a pas de chaise avec une plaque gravée à son nom, qui ne
débite pas des prières toutes faites, qui peut-être n’est pas entré dans
une église depuis longtemps, mais qui, s’agenouillant sur la pierre,
sans crainte pour le pli de son vieux phalzar, dit à Dieu: «Faut pas
m’en vouloir... Ayez pitié de moi... Je sais bien que je me suis
toujours comporté avec vous comme un dégoûtant!» Oui, vous croyez que
c’est vous, les bons, les justes, les chouchoux de Dieu et que le
publicain pourra se mettre la ceinture le jour où il se présentera à la
distribution des récompenses célestes. Eh bien, mes chers frères, vous
vous mettez le doigt dans l’œil... Vous n’y êtes pas du tout et j’ai
comme une idée que vous trouverez un fameux bec de gaz dans la vallée de
Josaphat!»

Ces mots prononcés d’une voix rude secouèrent les messieurs qui, au banc
d’œuvre, alignaient leurs visages de notaires, de notables commerçants
ou de fonctionnaires retraités; les dévotes qui, au pied de la chaire,
levaient vers le prédicateur des yeux blancs, prirent des mines
offusquées et quelques-unes échangèrent entre elles des réflexions
probablement assez défavorables à ce curé du Danube dont le langage
rappelait vraiment bien peu celui des onctueux chanoines du chapitre et
moins encore l’éloquence académique du cardinal archevêque... Son
Éminence ne parut cependant pas scandalisée: elle se tourna même avec un
regard malicieux vers Mgr Sibuë qui, l’air revêche, ses doigts osseux
entrelacés sur son ventre plat, dardait sur le curé de Sableuse un
regard hostile.

L’abbé Pellegrin s’était bien promis, en préparant son sermon, de
châtier son vocabulaire, de se garder de tout argument pittoresque, de
ne pas s’adresser directement à ses auditeurs en leur faisant en quelque
sorte jouer un rôle dans son argumentation: il voulait démontrer que,
tout comme un autre, il savait plaider la cause de Dieu dans le langage
fleuri qui plaît aux dames de la Société de l’Immaculée-Conception, aux
messieurs du Cercle Saint-Joseph... Vaines résolutions! Le curé de
Sableuse était bien incapable de faire un choix prudent parmi les
expressions que lui soufflait sa verve populaire; d’ailleurs, il avait
déjà oublié la présence du cardinal Arnaud de Blandignière, de Mgr
Sibuë, des membres du conseil de fabrique, et dans cette cathédrale
immense où sa voix prenait une sonorité formidable, il se sentait, au
contraire, plus emporté que jamais par son inspiration ardente, brutale,
pareille à celle des cordeliers du moyen âge qui, penchés au-dessus des
foules tour à tour hilares ou terrifiées, parlaient avec une verdeur
plébéienne du Dieu né dans une étable, élevé dans l’échoppe d’un
charpentier.

L’abbé Pellegrin se mit donc à leur lancer des invectives, à ces
pharisiens modernes qui, gonflés de l’orgueil de leur fausse vertu, se
prétendent de bons chrétiens et imaginent être en règle avec leur
créateur et leur juge... «Je te connais, s’écria-t-il, dévot égoïste
pour qui Dieu est une espèce de haut fonctionnaire chargé de veiller à
tes intérêts, de te mettre à l’abri des accidents, de procurer une fille
avec dot à ton fils, de te fournir les moyens de faire ta pelote ici-bas
en attendant que tu ailles te goberger, là-haut, à la table où les élus
boivent le pinard divin dans des quarts en argent doré... Tu t’es
fabriqué, à ton usage personnel, un Dieu bon à tout faire qui te coûte
moins cher que ta bonne: tu ne lui parles que de toi, tu ne t’adresses à
lui que pour demander quelque chose et quand il ne marche pas, quand il
t’envoie dinguer, ou même simplement quand il te fait poireauter, tu
rouspètes et tu dis: «Mon Dieu, vous n’êtes vraiment pas très gentil
pour moi... Je vais cependant à la messe tous les dimanches et j’irais
même aux vêpres, si à la même heure, il n’y avait pas le cinéma!» Non
mais, mince de culot! Je te connais aussi, toi, l’homme au cœur de
ciment armé, qui t’imagines que Dieu est un gendarme préposé à la garde
de ton coffre-fort... Tu en as fait l’ami et le protecteur des riches:
c’est un Dieu bien pensant qui est abonné à ton journal conservateur et
qui, bien qu’il soit partout, ne siège qu’au centre et à droite à la
Chambre et au Sénat. Ton bon Dieu à toi n’a pas une grande barbe comme
dans les tableaux: il porte des favoris, il ressemble à ces vieux
économistes qui, autrefois, défendaient, avec les bonnes idées, les
intérêts des grandes banques et de la grande industrie. Et tu es
persuadé, au fond, que s’il a voulu que son fils meure sur la croix,
c’est pour sauver, non pas seulement ton âme, mais encore et surtout tes
dividendes... Les apôtres, les martyrs, tu les as rangés, eux aussi,
parmi les défenseurs de ta galette: c’est pour que tu jouisses en paix
des biens de la terre, en attendant ceux du ciel, que l’Église a été
fondée et, de toutes les vertus qu’elle recommande, c’est la résignation
qui te paraît la plus nécessaire et la plus belle, parce que tu n’as
rien à craindre de ceux qui la pratiquent... Ah! toi aussi tu aimes le
bon Dieu pour les services qu’il te rend! Cela ne t’empêche pas de la
faire au bon chrétien, parfois même au saint homme, comme Tartufe...
C’est vrai, tu n’as pas de grands vices, pas plus que tu n’as de grandes
vertus. Tout chez toi est moyen, tu es pour le juste milieu en toutes
choses et tu crois que c’est ça, la vérité. Tout chez toi est tiède...
Eh bien, Dieu a horreur des tièdes: il aime les emballés, ceux qui se
donnent à lui sans penser à ce que cela leur rapportera et sans se dire
qu’ils sont des zigottos comme on n’en fait plus. C’est pourquoi, il a
préféré au pharisien le pauvre publicain qui, lui, ne se plante pas
devant son miroir pour voir si, des fois, une auréole lui pousserait pas
autour de la cafetière... Veux-tu que je te dise? Eh bien, tu le
dégoûtes, le bon Dieu, comme le dégoûtent tous les hypocrites, tous les
égoïstes, tous les mauvais riches, tous les salauds!»

Les messieurs assis au banc d’œuvre regardaient le prédicateur d’un air
ahuri, voire révolté... L’un d’eux, un grand sec qui était le principal
avoué de la ville, se pencha vers son voisin, ancien intendant
militaire, et lui dit quelques mots à l’oreille, lesquels furent
approuvés d’un énergique signe de tête. Les visages alignés au banc du
chapitre exprimaient des sentiments divers, la surprise, la colère, la
gêne, mais aussi l’approbation et la joie: un gros chanoine, entre
autres, paraissait enchanté et certaines expressions du curé de Sableuse
paraissaient l’amuser beaucoup.

Cependant l’orateur avait repris:

--Et vous, ma sœur, dont j’aperçois d’ici le visage pavoisé aux trois
couleurs, du bleu autour des mirettes, du blanc sur les joues et du
rouge au bec, vous, ma sœur, qui venez ici moins pour plaire à Dieu que
pour plaire aux hommes, est-ce que vous ne méritez pas d’être abaissée,
vous aussi, tandis que la pauvre créature, femme ou maîtresse du
publicain, sera élevée?... Celle-là, au moins, n’en veut faire accroire
à personne et ne se fourre pas dans la tête que Dieu la trouve épatante.
Elle ne la fait pas, comme vous, à la vertu... Ce n’est pas une poule
qui veut se faire passer pour une colombe! Cependant, elle ne dit pas
plus de mal que vous de ses voisins et de ses copines, elle ne montre
pas plus que vous ses nichons et ses guibolles. Et, si elle fait les
affaires du Diable, au moins ce n’est pas en ayant l’air de faire celles
du bon Dieu.

«Votre piété, ma sœur, votre piété est une élégance, un chiqué, un
bourrage de crânes... Elle fait partie de votre existence mondaine,
comme le flirt, le bridge ou le fox-trot. Elle vous amuse beaucoup
moins, il est vrai, mais elle vous rassure quand vous vous demandez--pas
souvent!--ce qu’il adviendra de vous le jour où votre gentil petit
corps, tant admiré, tant aimé, tant peloté, sera livré aux asticots. Et
pour vous, c’est ça la religion, une habitude et une vague assurance
contre l’incendie, c’est-à-dire contre les flammes éternelles. Quelques
petites prières lues dans votre paroissien parfumé, quelques
agenouillements qui, vous le savez, mettent en valeur ce que vous avez
de mieux, et voilà à peu près tout ce que vous faites pour garder le
beau titre de chrétienne. Peut-être, si vous êtes zélée, si l’église
n’est pas pour vous une espèce de théâtre où l’on va pour regarder ce
que font les autres, peut-être vous occupez-vous de quelques œuvres...
Vous organisez, sous la présidence de votre curé, des ventes de charité
où se débitent des scapulaires, des flacons d’odeur, des chapelets et
des jarretelles; vous administrez un bureau de placement pour nourrices
qui allaitent avec le sein de l’Église, un patronage où vont les
bonniches trop laides pour fréquenter le dancing... Enfin, vous êtes
dame patronnesse et, en attendant les récompenses célestes--vous n’êtes
pas pressée--vous goûtez toutes les rigolades que procure la charité
mondaine, vous prenez le thé chez madame la marquise, vous baisez
l’anneau de monseigneur, vous siégez autour d’un tapis vert les jours de
comité, vous dirigez, vous discourez et vous obtenez--qui sait?--une
mention dans le discours sur les prix de vertu!... Et vous croyez que
c’est ça, la charité, comme vous croyez que c’est ça, la religion? Vous
en avez une santé, mes petites brebis... Non, vrai, ce que le bon Dieu
doit se tordre quand il vous voit jouer cette comédie! A moins cependant
qu’il n’ait pas du tout envie de rigoler, car ce qu’il déteste c’est le
maquillage de la conscience, le simili de la charité, le chiqué de la
foi. Or, c’est ça qu’on trouve partout aujourd’hui... Où sont-ils les
vrais chrétiens? Montrez-les-moi les vraies chrétiennes? Vous me dites
qu’il y en a... Où ça, que j’y coure! Moi, je vois surtout des
profiteurs, des roublards, des types qui font un placement. La religion,
c’est pour eux une combine: ici-bas, elle rapporte à qui connaît l’art
et la manière de s’en servir en se disant que là-haut,--qui sait?--c’est
peut-être aussi la bonne affaire!...

L’abbé Pellegrin se pencha sur le rebord de la chaire et lança d’une
voix furieuse:

--Tas de pharisiens!... C’est votre faute si l’Église est dépeuplée, si
la parole de Dieu n’est plus écoutée. Vous avez transformé la religion
de l’enthousiasme et des sacrifices en une alliée, une servante des
esprits les plus étroits, les plus durs, vous avez fait du tabernacle le
pendant de votre coffre-fort! Dieu vous demande la simplicité,
l’humilité du cœur, et chez vous, tout n’est que calcul... Vous devriez
être les soldats du Christ, tout donner, même votre vie, pour assurer la
victoire, et vous n’êtes que des embusqués! Alors, quoi, c’est tout
naturel que nous écopions, que nous ramassions la bûche, que l’ennemi,
que Satan nous foute la râclée. C’est bien fait... Et il ne faut pas
dire que Dieu nous lâche: c’est nous qui l’avons plaqué chaque fois
qu’il fallait sortir de la tranchée pour en mettre un bon coup!

Le prédicateur s’échauffait de plus en plus... En lui ressuscitaient les
moines prêcheurs d’autrefois, le frère Maillard, l’implacable père
Menot, tous ces hommes rudes dont l’éloquence à la fois sublime et
grossière secouait les foules dans ces cathédrales où se mêle aussi
l’élan des colonnes, des arcatures, des tours, des flèches à la
vulgarité des détails naïvement sculptés aux portails et aux chapiteaux.

Mais cette éloquence ardente et brutale, cet art mystique et naturaliste
ne sont plus de notre temps, grand amateur de banalités quiètes,
d’euphémismes circonspects, d’accommodements avec les hypocrisies
nécessaires... Les voix dures détonnent et les vérités, lorsqu’elles ne
sont pas dorées comme des pilules, ont de la peine à passer: ce prêtre
qui, du haut de la chaire, lançait aux ouailles médusées des invectives
et des menaces, ce père Duchêne en surplis choquait les belles dames
accoutumées à la douceur vanillée des sermons à la guimauve, les
vieilles dévotes qui aiment à être bercées par les phrases ronronnantes
des beaux vicaires aux gestes arrondis... Les hommes ne désapprouvaient
pas moins ces boutades de mauvais goût, ces emprunts au vocabulaire des
pires faubourgs et ils s’étonnaient qu’un prédicateur osât, devant Son
Éminence, traiter ainsi des personnes bien pensantes et bien élevées, ce
qui est, en somme, la même chose.

Un vague murmure s’élevait de la foule qui donnait des signes
d’agitation, mais l’abbé Pellegrin, emporté par sa fougue, repartait de
plus belle et d’une voix plus impérieuse encore.

Ah! quelle joie de faire le procès de cette religion facile, émolliente,
douceâtre, qui suffit à la plupart des chrétiens!

--Croyez-vous donc, s’écriait-il, que la religion née dans les larmes et
le sang du fils de Dieu a quelque chose de commun avec celle que vous
pratiquez? Vous vous êtes fabriqué une religion pépère où vous vous la
coulez douce en vous disant: «C’est bien assez... Et puis, le bon Dieu
est encore bien content de ce que nous faisons pour lui: il n’a plus
l’habitude d’être gâté et aujourd’hui un rien lui fait plaisir!»
Faudrait voir!... Et d’abord, qui vous dit que Dieu est si bon que ça?
En tout cas, il n’est pas bon au point d’en être bête et on ne le roule
pas aussi facilement que vous le supposez. J’ai comme une idée, au
contraire, qu’il n’a rien d’une poire et qu’avec lui, les boniments ne
prennent pas. Pour être bien avec lui, faut y mettre du sien, et
beaucoup. Il faut l’aimer d’abord, l’aimer vraiment, pour lui-même! Il
ne se contente pas de quelques simagrées, de quelques boniments... Il
est exigeant et il en a le droit, car vous lui devez tout. Le pharisien
en faisait beaucoup plus que vous et cependant il n’a pas été
justifié... Alors pourquoi voulez-vous être mieux traités que lui? Le
vrai chrétien c’est le soldat de la foi qui a mérité en combattant
d’être admis là-haut dans le cantonnement où les bons poilus se la
couleront douce pour l’éternité. Mais ne comptez pas y trouver le
moindre petit coin, vous autres qui êtes restés peinards tandis que les
autres se débattaient au milieu des barbelés... Non, non, il n’y aura
rien pour vous qui n’avez pas été à la peine, pour vous qui n’avez pas
pratiqué la sainte fraternité des tranchées, pour vous qui n’avez pas
partagé le contenu de votre bidon ou de votre musette avec le camarade
qui avait le gosier sec ou l’estomac creux... Vous ne serez pas du grand
défilé sous l’Arc-de-Triomphe des élus!

Et le curé de Sableuse se mit à parler de l’enfer qui attendait tous ces
tireurs au flanc, tous ces embusqués, tous ces mufles qui se sont
cavalés chaque fois qu’ils devaient exposer, non pas même leur peau,
mais un peu de leur tranquillité, de leurs jouissances, de leur
galette... Il ne leur décrivit pas, comme les moines visionnaires du
moyen âge, d’immenses chaudières remplies d’huile bouillante, des grils
chauffés à blanc sur lesquels on rissole pendant l’éternité, des broches
effroyables qui transpercent les damnés de part en part, comme des
poulets à rôtir: cet enfer-là, bien fait pour inspirer les prédicateurs
truculents, l’abbé Pellegrin l’avait remplacé, à l’intention des
messieurs et dames qui l’écoutaient, par une géhenne peut-être plus
effrayante parce que moins truquée, moins grandiose, moins bien
organisée pour fournir aux réprouvés, comme dans les sept cercles de
l’enfer dantesque, l’occasion de subir orgueilleusement un supplice
sensationnel... Non, il inventa des souffrances moins théâtrales: il
montra la bourgeoise vaniteuse transformée en souillon qui, dans les
cuisines de Satan, lave et relave sans cesse de dégoûtantes écuelles, il
montra le bourgeois au cœur sec, au ventre épanoui, travaillant sans
répit dans d’affreuses usines sous le fouet de surveillants diaboliques,
portant de lourds sacs d’or vers d’inaccessibles navires au long de
quais dallés de plaques de fer brûlantes; il montra les mauvais juges
comparaissant à leur tour devant des magistrats en robes couleur de feu
et condamnés à des milliards d’années de prison et 50 francs d’amende au
milieu des sarcasmes et des injures d’un public de diablotins; il montra
les femmes et les filles folles de leur corps muées en lépreuses
effroyables et obligées de se contempler pendant les siècles des siècles
dans leur armoire à glace... L’abbé Pellegrin créait ainsi une manière
d’enfer moderne et il mêlait à sa description un humour sarcastique, une
jovialité féroce qui ajoutaient encore au fantastique de cette variation
sur un thème cher aux prédicateurs populaires. Mais ces menaces ne
parurent produire aucun effet sur l’auditoire; les dévotes les plus
impressionnables craignaient moins, évidemment, cet enfer-là que
l’autre, celui qui rougeoie dans les sous-sols de l’univers et où
s’agitent, au milieu des flammes, sous la fourche de l’Archange rebelle,
les pécheurs et les pécheresses condamnés par le Souverain Juge.

L’abbé Pellegrin comprit qu’à ces citadins il fallait le même enfer
qu’aux bonnes gens de Sableuse.

--Eh bien, s’écria-t-il, vous serez brûlés, puisque vous préférez ça!
Vous serez brûlés, si...

Et, changeant de ton, il se mit à leur parler avec douceur, mais
toujours avec le même vocabulaire. Il leur demanda de s’inspirer du
pauvre publicain, affirmant que pour plaire à Dieu l’humble aveu des
faiblesses humaines valait mieux que cent pieuses vantardises. Il avait
commencé par l’invective et la menace, il termina par des paroles de
réconfort et d’espoir.

--Je ne veux pas, prononça-t-il, vous en faire tout un plat... Au fond,
on ne vous en demande pas tant: un peu de bonté, un peu de justice, un
peu de courage. Quoi, ça ne doit pas être tellement difficile quand on
est chrétien, ou alors, vraiment, ce n’est pas la peine... Et même la
bonne volonté suffit. C’est beaucoup d’avoir essayé ou même simplement
d’avoir voulu essayer! Seulement, ne repoussez pas la perche qui vous
est tendue, faites un effort pour la saisir et cela vous sera compté
là-haut par le Dieu des bons bougres... _Amen._

Et le curé de Sableuse, dans le bruit des chaises remuées, des
exclamations étouffées, des réflexions échangées à mi-voix par les
fidèles, redescendit, lentement, les degrés de la chaire, au bas de
laquelle l’attendait, avec une moue désapprobatrice, le suisse
empanaché.

Ayant repris sa place dans le chœur, il chercha le regard de Mgr Sibuë,
mais ne le rencontra pas: le coadjuteur, plongé dans son bréviaire,
avait l’air plus renfrogné que jamais. Quant au cardinal, il s’était
tourné vers l’autel où l’officiant avait repris le service divin, et la
tête inclinée, les mains jointes, il priait, comme ployé sous sa
pourpre, pareil aux suppliants hiératiques que l’on voit, taillés dans
la pierre, sur les tombeaux d’autrefois...




V

LE TACOT ET LA TORPÉDO


Après la messe, l’abbé Pellegrin, qui avait regagné la sacristie, fut
assailli par une foule de curieux où, certes, les admirateurs n’étaient
pas en majorité: en vérité, ce sermon, quoique sensationnel, avait
déçu... Une telle éloquence ne pouvait plaire à des fidèles timorés et
benoîts sur lesquels les prédicateurs font, d’ordinaire, ruisseler leurs
homélies comme une eau tiède et fade. Mais on voulait voir de près ce
«phénomène» que le cardinal, grand seigneur toujours original et quelque
peu fantaisiste, avait distingué entre tous les prêtres de son clergé.

Gêné par cette cohue à laquelle s’étaient mêlés, avec des haussements
d’épaules, les chanoines du chapitre, le curé de Sableuse allait se
retirer, quand une femme audacieusement maquillée et décolletée fendit
la presse en disant d’une voix sonore:

--Où est-il?... Je veux le voir!... Moi, je trouve qu’il a été très
chic... On vous en fichera des prédicateurs comme lui!

C’était Mme Cousinet qui, suivie de son mari, s’élançait vers l’abbé
Pellegrin... Dans un mouvement d’enthousiasme, elle tendit ses bras nus,
cerclés d’or, d’ivoire et de bois, pour étreindre le prêtre, mais
celui-ci recula d’un pas, l’air stupéfait.

--C’est vrai, dit l’ex-Lisette de Lizac, je perds la tête... L’habitude,
entre artistes, de s’embrasser les soirs de générale quand la pièce a
bien marché. Et vous savez, c’est un succès fantastique, un triomphe!
J’étais dans la salle, je veux dire dans l’église... Ah! vous pouvez
dire que vous leur avez bien envoyé ça!

--Je vous remercie, balbutia l’abbé qui reculait toujours, croyez que
je...

Mais la dame reprenait de plus belle:

--Il y avait une cabale dans les coins, j’ai vu ça... Mais ça ne fait
rien, mon cher curé, vous avez été étonnant, j’ai failli applaudir...
Ah! quel talent vous avez! Vrai, à Paris, vous feriez salle comble tous
les soirs, je veux dire tous les dimanches matin.

M. Cousinet, plus cérémonieux, serra la main à l’abbé en le félicitant
«d’avoir si bien dit ce qu’il fallait dire»... En réalité, le nouveau
châtelain de Sableuse n’en pensait pas un mot: cette éloquence triviale
ne l’avait pas enchanté du tout et la froideur, la désapprobation de la
plus grande partie de l’assistance ne lui avaient pas échappé: «Est-ce
là, se demandait-il, le propagandiste qui convient pour faire réussir ma
candidature? Il serait peut-être très bien comme agent politique
socialiste... Soutane à part, il a tout ce qu’il faut pour séduire les
révolutionnaires, mais, moi, je me présente comme conservateur: je suis
le candidat des gens bien élevés, comme il faut, riches ou aisés pour la
plupart... Ces électeurs-là, je viens de les voir dans la cathédrale:
ils en ont fait, une tête, en écoutant le boniment de ce brave curé. Ah!
non, je préfère me passer d’un bonhomme aussi compromettant. D’ailleurs,
je demanderai conseil à Mgr Sibuë.»

Mais déjà le vide se faisait autour de l’abbé Pellegrin que madame
Cousinet continuait à complimenter dans un langage de coulisses.

C’est à ce moment que l’abbé Lanthier s’approcha... Un sourire ironique
errait sur ses lèvres minces et son regard, après avoir examiné avec
quelque surprise mais aussi quelque intérêt, le visage peint de Lisette
de Lizac, s’arrêta sur la bonne grosse figure, maintenant inquiète, du
curé de Sableuse.

--Mon cher, prononça d’une voix douce le secrétaire du coadjuteur, je ne
vous avais jamais entendu... Vraiment, c’est très curieux, très curieux.
Ah! évidemment, cela nous change du genre d’éloquence qu’on nous
enseignait au séminaire! Et cela vous vient tout seul, ces arguments,
ces mots?

--Mais oui... Je dis les choses comme elles me viennent!

--Très curieux... Enfin! Mais je ne suis pas qualifié pour donner un
avis sur votre façon de prêcher, mon cher curé... Monseigneur vient de
rentrer à l’archevêché et me charge de vous dire que Son Éminence désire
vous voir.

--Tout de suite?

--Elle vous attend...

Quelques minutes après, l’ancien brancardier régimentaire s’agenouillait
devant le cardinal Arnaud de Blandignière... Mais aussitôt après l’avoir
béni paternellement, le prélat lui tendait ses deux mains pour l’aider à
se relever. Puis, sans autre préambule, il lui demanda:

--Êtes-vous sincère?

A cette question, l’abbé Pellegrin eut un haut-le-corps... Il pâlit,
puis rougit et, enfin, répliqua, d’une voix tremblante:

--J’espérais, au moins, une bonne parole de Votre Éminence... Il n’y
avait que cela pour me remonter. Maintenant, je comprends... Pas la
peine de chercher à me raccrocher: j’ai eu tort.

--Quel tort, mon enfant?

--Tort de monter dans cette chaire, trop haute pour moi, tort de parler
à cette foule qui ne m’a pas compris, qui ne pouvait pas me comprendre.
_Mea culpa_, c’est ma faute, ma très grande faute...

Le visage de l’abbé exprimait une telle douleur, humble et repentante,
que le cardinal en fut ému.

--Si une faute a été commise, dit Son Éminence, elle ne l’a été que par
moi... A moins, cependant, que dans cette chaire, où je vous ai prié de
monter, vous ne vous soyez cru obligé de prendre une attitude, de jouer
un rôle, de justifier une réputation que certains trouvent fâcheuse,
mais qui m’intéresse et même me paraît sympathique. Votre sermon m’a
touché, je vous l’avoue, mais, à un moment donné, je me suis repris en
me disant: «N’est-ce pas une façon comme une autre de chercher le
succès? Parle-t-il avec son cœur, cet homme qui me paraît naïf et rude?»
Et j’aurais horreur, je l’avoue, d’un menteur, d’un cabotin qui se
couvrirait du sayon en poils de chèvre, qui se poudrerait la tête de la
cendre des vrais prophètes.

Des larmes avaient jailli des yeux de l’abbé Pellegrin qui s’écria:

--Votre Éminence me soupçonne... Elle me prend pour un bourreur de
crânes. Tout ce qu’elle voudra, mais pas ça!

Le cardinal l’observa en silence, pendant un instant, puis:

--Non, c’est impossible... Et ce serait dommage!

Il fit signe au prêtre de se rapprocher et, lentement, presque à voix
basse, il articula:

--Ce serait dommage, oui, car l’Église manque de voix ardentes,
bibliques comme la vôtre. Bibliques, je l’ai dit, car je crois que nos
livres saints ne sont que les échos de paroles pareilles à celles que
vous venez de prononcer. Ah! je me demande si la décadence de l’idée
religieuse n’est pas due, précisément, à la mollesse, à la grisaille, au
manque d’énergie de ceux qui sont chargés de la répandre... Née dans le
peuple, la foi a perdu sa tradition vivifiante en devenant une espèce de
philosophie académique que l’on explique, que l’on défend d’une voix
mesurée, avec des arguments et des gestes d’avocats d’affaires...
Moi-même, je me le reproche depuis longtemps, j’ai confondu cette
religion essentiellement populaire avec je ne sais quelle littérature
pour gens du monde. Trop de douceur, trop de cantiques, trop de couplets
arrondis et de ritournelles faciles... Au fond, pour faire reculer le
démon, il faut user d’invectives farouches, de menaces furieuses, et
combattre avec la sainte colère des apôtres, lesquels ne se souciaient
guère de plaire aux messieurs distingués et aux belles dévotes pour qui
le Christ, sur sa croix, après trois jours d’agonie, ressemblait au joli
garçon bien peigné qui fait des grâces sur les crucifix de la rue
Saint-Sulpice. Mais rien ne serait plus odieux qu’une naïveté apprêtée,
qu’une fausse véhémence, et voilà pourquoi, je voulais m’assurer, mon
fils, de votre sincérité.

Et comme le curé de Sableuse esquissait un geste de protestation contre
ce doute qui le blessait au plus profond de lui-même, le cardinal
ajouta:

--Non, je vous crois... Vous ne mentiriez pas à un vieillard comme moi
qui vous ai défendu et qui, peut-être, vous défendra encore... Et puis,
vous êtes un poilu!

--Éminence, dit simplement l’abbé, je suis venu, ce matin, à la
cathédrale, en service commandé. Je ne demande rien, je n’ambitionne
rien... Ici comme là-bas, je fais ce que je peux et l’estime de mes
chefs, si je l’obtiens, me suffit.

--Vous avez, en tout cas, la mienne... Mais ce n’est pas en chef que je
veux vous dire un dernier mot, c’est en ami. Un conseil: prenez garde,
vous pouvez faire, sans le vouloir et même sans le savoir, beaucoup de
mal à certaines des âmes que vous toucherez et que vous dominerez...

--Beaucoup de mal? se récria le curé de Sableuse, mais je ne veux jamais
servir que la cause de Dieu et de l’Église.

Le cardinal lui prit les mains et dit:

--Soyez le bon prêtre qui distribue à tous, à tous, vous entendez, la
vérité... Ne choisissez pas, dans votre troupeau, des brebis que vous
chérirez et auxquelles vous passerez tout, tandis que vous traiterez
durement les autres. Un danger vous menace et c’est celui de la
popularité. La popularité, on l’obtient parfois sans rien renier de ce
que l’on croit être vrai, mais on la garde rarement sans se composer une
attitude, sans se mettre un masque, sans devenir injuste... Restez
juste, même pour le pauvre pharisien dont Dieu n’a pas toujours parlé
aussi sévèrement que vous. Allez, mon fils, je vous bénis...

Pendant que le vénérable cardinal s’entretenait ainsi avec le curé de
Sableuse, M. et Mme Cousinet, qui s’étaient rendus aussi à l’archevêché,
étaient reçus par Mgr Sibuë.

Le coadjuteur n’avait fait aucune difficulté pour ouvrir sa porte à ce
couple que sa situation de fortune, son installation dans un château
célèbre, avaient tout de suite classé parmi les plus notables habitants
de la région. Mgr Sibuë, très renseigné sur tout ce qui touchait à la
politique, savait aussi que M. Cousinet songeait à se présenter, comme
candidat conservateur, aux prochaines élections, et c’était une raison
de plus pour accueillir le mieux du monde cet important diocésain.

Lisette de Lizac avait approché, dans sa vie, maints personnages de
marque, princes portugais, grands-ducs moscovites, ministres de la
République, généraux, etc. Une vedette des music-halls parisiens n’est
peut-être pas reçue partout, mais elle reçoit tout le monde, à commencer
par le meilleur. Cependant pas le moindre prélat ne figurait dans sa
collection et elle l’avoua, gentiment, en disant au grave coadjuteur:

--C’est rigolo, vous êtes mon premier évêque! A part, bien entendu,
celui qui m’a flanqué une claque le jour de ma confirmation.

Mgr Sibuë prit le parti de sourire et ses lèvres se plissèrent avec une
intention aimable.

--Madame, articula-t-il en serrant la main potelée et baguée de
l’ancienne chanteuse, je suis heureux de faire votre connaissance, ainsi
que celle de monsieur votre époux. Je sais quels sont vos mérites...
J’ai entendu souvent parler de vous et dans les meilleurs termes.

--Ah! Votre Grandeur sait que j’ai été vedette au Casino de Paris? C’est
vrai, j’étais très gobée du public...

--Non, madame, j’ignorais, je l’avoue, votre passé et vos succès
d’artiste: je faisais allusion à l’affection, à l’estime que vous avez
déjà su inspirer aux populations de ce pays. Vous êtes bonne, vous êtes
charitable, vous êtes pieuse... C’est parfait et je vous en félicite,
comme je félicite votre mari d’avoir, en votre personne, une épouse
aussi accomplie...

M. Cousinet, d’abord un peu gêné par les inutiles indiscrétions de
Lisette, s’inclina, la bouche en cœur...

--Monseigneur, dit-il, ma femme a été artiste et, vous le voyez, elle ne
s’en cache pas... Quand on a eu sa situation au théâtre, on a peut-être
le droit d’en être fière, même devant Votre Grandeur.

--Croyez, dit Mgr Sibuë, que je salue le talent partout où il se
manifeste, surtout quand il est accompagné de la charité. Vous continuez
la tradition de M. et Mme de Sableuse... Votre nom sera béni comme le
leur.

--Et même un peu plus, je l’espère, dit M. Cousinet, car nous avons
l’intention de faire plus largement les choses... Nous avons les moyens!

--Les occasions d’être généreux à bon escient ne vous manqueront pas.

--J’ai déjà décidé de retaper l’église de Sableuse...

--Excellente idée! La maison du Seigneur ne saurait être trop belle...
Mais nous avons ici, à l’archevêché, des œuvres très intéressantes
auxquelles, hélas! la dureté des temps porte un cruel préjudice. Cette
loi de séparation...

--Quand je serai député, je n’aurai rien de plus pressé que de demander
le rétablissement du Concordat, avec le remboursement de toute la
galette qu’on a volée à l’Église.

--«Volée» est bien le mot, soupira Mgr Sibuë. Mais, en attendant, les
temps sont difficiles.

--Comptez sur moi pour ce que vous voudrez, Monseigneur.

--Oui, Votre Grandeur peut y aller, ajouta Mme Cousinet, nous sommes
prêts à arroser... Nous savons bien que la politique, c’est une question
d’argent!

Le coadjuteur fronça légèrement les sourcils, mais aussitôt, il reprit
son air aimable et déclara:

--Évidemment, madame, la défense d’une cause, si bonne soit-elle,
comporte des sacrifices personnels... Ils trouvent d’ailleurs, le moment
venu, leur récompense, soit ici-bas, soit là-haut. M. Cousinet sera,
j’en suis sûr, parmi les élus et ici-bas, pour commencer. Alors, mon
cher diocésain, votre nom figurera aux prochaines élections sur la liste
conservatrice?

--Oui... La liste n’est pas encore composée, mais il y a un fait sûr et
certain, c’est que je serai dessus. Et justement, Monseigneur, je venais
vous demander un conseil... Dès maintenant--les élections ont lieu dans
six mois--je dois préparer et pousser ma propagande: il ne faut pas que,
le moment venu de choisir les candidats, le Comité central puisse me
dire: «Mais on ne vous connaît pas!» J’ai donc pensé à me servir, pour
faire mousser ma petite affaire, d’une personnalité populaire dans le
pays... Votre Grandeur devine de qui je veux parler?

--Je ne vois pas, répondit l’évêque avec un geste évasif.

--C’est le curé de Sableuse que nous venons d’entendre à la cathédrale.

--Ah! fit Mgr Sibuë d’un air froid.

--N’est-ce pas une bonne idée?

Le prélat restant silencieux, M. Cousinet reprit:

--Oui, je comprends et votre pensée répond à la mienne... Après avoir
entendu ce sermon, je me demande si M. l’abbé Pellegrin est bien indiqué
pour me faire connaître des électeurs, moi, le propriétaire du château
de Sableuse, un homme qui a une grosse situation et qui veut représenter
à la Chambre les gens comme il faut...

Mgr Sibuë ne répondait toujours pas et M. Cousinet repartit de plus
belle:

--Votre Grandeur est embarrassée, je le conçois, de me donner son
opinion sur un des membres de son clergé!... Mais je devine ce qu’elle
ne veut pas me dire: ce brave curé me compromettrait et finirait par me
faire blackbouler.

Mgr Sibuë rajusta ses lunettes d’acier sur son nez pointu, puis, avec
une sorte d’ironie amère, il répliqua:

--Pas du tout, monsieur, ce prêtre vous apporterait un concours
infiniment précieux.

Ces mots enchantèrent Lisette de Lizac qui, battant des mains, se tourna
vers son mari et s’exclama:

--Ah! tu vois, Émile, je te l’avais bien dit... Moi, je l’adore, ce
curé!

Mgr Sibuë continuait:

--Je suis bien obligé de reconnaître que l’abbé Pellegrin exerce une
grande influence, non seulement à Sableuse, mais encore à plusieurs
lieues à la ronde... Ses allures, son langage plaisent aux paysans et
surtout aux ouvriers, surtout à ceux qui ont fait la guerre: j’ai mon
opinion sur son genre de popularité, mais enfin, je dois constater le
fait. Évidemment, ce matin, le curé de Sableuse n’a pas séduit son
auditoire et j’en suis désolé, je l’avoue, car j’aime ce prêtre simple,
franc, vraiment évangélique, malgré son absence de douceur. Mais les
citadins sont difficiles: on les a habitués à un style plus élevé... A
la campagne, tels défauts deviennent des qualités. Je vous conseille
donc, cher monsieur, d’utiliser les services réels que peut vous rendre
cet excellent homme... Mais vous a-t-il promis son concours?

--A peu près, et je crois qu’en insistant...

--Parfait! je suis enchanté d’apprendre qu’il s’oriente vers le parti
dont vous serez, je l’espère, un des élus les plus écoutés. Car, entre
nous, je craignais de le voir évoluer vers les opinions soi-disant
démocratiques... C’est ce qui arrive le plus souvent à ces prêtres qui
se laissent entraîner par leur tempérament et griser par l’accueil qu’on
leur fait dans certains milieux. Tant mieux donc si l’abbé Pellegrin
marche avec vous et pour vous... Vous en tirerez profit tous les deux.

--Dites tous les trois, Monseigneur, plaisanta Mme Cousinet, car je
serai la femme d’un député!

--Madame, fit le coadjuteur, disons plutôt que ce sera un excellent
résultat pour nous tous, car le succès de la bonne cause, c’est le
succès des honnêtes gens et notre pauvre France a bien besoin que le
règne des impies prenne fin au plus tôt. Les épreuves de la guerre l’ont
déjà purifiée, mais il nous faut de bonnes élections pour mériter les
grâces de la Providence.

--C’est vrai, dit Mme Cousinet, il faut envoyer des honnêtes gens à la
Chambre, des gens qui ont de la surface, qui savent ce que c’est que le
maniement des affaires... Nous en avons assez d’être gouvernés par des
sans-le-sou!

--La défense des idées religieuses et des intérêts, voilà mon programme!
déclara Cousinet.

--Ceci ne va pas sans cela, fit Mgr Sibuë en reconduisant le couple qui
paraissait enchanté de cette flatteuse réception. Et comme il soulevait
lui-même la lourde portière qui cachait la porte de son cabinet, il
ajouta:

--Madame, je compte sur vous pour nos œuvres... Nous en avons de très
intéressantes. Je vous inscrirai parmi ces dames des comités: elles
seront enchantées de vous accueillir. J’en parlerai à madame la marquise
de Longpré...

Lisette de Lizac accepta avec ravissement et dès qu’elle eut repassé le
seuil de l’archevêché, elle dit à M. Cousinet:

--Il est vraiment très gentil, Monseigneur! Vrai, ça vous change de ces
malappris qu’on rencontre partout aujourd’hui.

La torpédo des nouveaux châtelains les attendait devant le palais
épiscopal... A côté, stationnait le tacot du docteur Profilex, qui
attendait l’abbé Pellegrin pour le ramener à Sableuse.

--Rentrons vite, dit Mme Cousinet, il est près de midi et nous ne serons
pas à table avant une heure.

Suivie de son mari, elle se dirigeait vers sa voiture, quand l’abbé
Pellegrin sortit à son tour de l’archevêché.

--Cela tombe bien, lui dit-elle... Mon cher curé, je vous enlève!

--Oui, dit Cousinet, nous vous emmenons...

Le curé, embarrassé, répondit:

--C’est que mon vieux copain, le toubib, est là avec sa bagnole... Je ne
peux pas le plaquer!

--Bah! il ne vous en voudra pas pour cela... Je tiens à rentrer à
Sableuse avec vous. Une idée!

--Madame...

--Tenez, je vais le dire à votre ami... C’est le docteur Profilex,
n’est-ce pas, de Sableuse?

--Oui, vous ne le connaissez pas? Un brave type... Impossible de le
laisser tomber.

Mais Mme Cousinet, avec l’allure et le sourire d’une grande dame qui
consent à faire connaître sa volonté à un simple mortel, s’était
approchée du tacot et s’adressant à son conducteur, disait:

--Docteur, nous sommes les nouveaux châtelains de Sableuse... Nous vous
prenons M. le curé pour le reconduire chez lui. Voilà!

Le docteur Profilex n’eut qu’un regard froid pour cette femme oxygénée
et maquillée qui, évidemment, croyait produire sur lui une vive
impression. Il s’inclina, mais avant de répondre il lança à l’abbé
Pellegrin:

--Est-ce vrai, curé, que vous préférez la 40 chevaux à mon vieux tacot?

L’abbé allait répondre «Non, mais des fois!» quand Lisette de Lizac,
tendant ses bras nus, le saisit et le poussa vers la torpédo.

--Allons, dit-elle, laissez-vous faire... C’est moi qui vous le demande.
Vous n’allez pas faire le vilain!

Le curé de Sableuse n’osa pas résister à cette pression doucement
tyrannique, mais avant de monter, il répondit au docteur Profilex:

--Excusez-moi... Vous voyez, je ne peux pas refuser.

Quelques secondes après, la robuste voiture se mettait en marche et,
dans un élan souple et silencieux, filait vers Sableuse à toute allure.

Quant au docteur Profilex, il tournait la manivelle de son tacot pour
réveiller, si possible, le moteur paresseux et il murmurait, avec un
sourire de vieux philosophe:

--La torpédo du pharisien... Encore un sujet de sermon pour ce bon M. le
curé!




VI

UN HOMME DU PASSÉ


Quelques jours après, l’abbé Pellegrin rentrait avec Poilu à sa cure
près avoir fait une tournée chez les pauvres du village, quand Valérie,
sa vieille bonne, qui l’attendait sur le seuil, lui dit en le
débarrassant de son chapeau et de son parapluie:

--Eh ben, en v’là une nouvelle!

--Quoi donc?

--Monsieur le comte est revenu!... Il est à la Saulnaye, avec madame et
M. Pierre.

--Pas possible... Il m’avait cependant assuré qu’il ne remettrait jamais
les pieds dans le pays. Au fait, tant mieux... Mais qui vous a dit ça,
Valérie?

--Évariste, vous le savez, le vieux domestique qu’ils avaient emmené à
Paris... Il est venu, y a pas plus d’un petit quart d’heure, pour me
dire: «Madame Valérie, nous voici... C’est nous. Monsieur le comte ne
peut pas se faire à son appartement de Paris... Il étouffe. Quant à
madame la comtesse, elle s’ennuie. Il n’y a que M. Pierre qui
s’accommodait très bien de cette existence-là. Moi, je m’y faisais...
Alors, puisque voici la belle saison, nous avons décidé de nous
installer pour quelque temps à la Saulnaye. Ça ne vaut pas le château,
mais on y est bien tout de même... Prévenez donc monsieur le curé et
dites-lui que nous serions bien aises de le voir... La Saulnaye, c’est
pas bien loin de Sableuse: deux coups de pédale et on est chez nous!»
Sur ce, j’ai offert à M. Évariste, qui est un homme bien aimable, un
petit verre de cassis...

L’abbé répondit simplement:

--J’y vais!

Et bientôt, toujours suivi de Poilu, il roulait à bicyclette vers le
pavillon de la Saulnaye, situé à trois kilomètres du village... Tout en
pédalant d’un jarret vigoureux, il se réjouissait à la pensée de revoir
les anciens châtelains avec qui, pendant plus de dix ans, il avait
entretenu d’affectueuses relations: les Sableuse étaient, à ses yeux et
d’ailleurs à ceux de quiconque les connaissait, les plus braves gens du
monde...

Sur la route, à mi-distance, il rencontra Pierre de Sableuse,
l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, le fils du comte Hector. Les deux
hommes échangèrent une cordiale poignée de mains, puis, tout de suite,
Pierre expliqua:

--Oui, nous nous installons à la Saulnaye, tout ce qui nous reste! L’air
d’ici manquait à mes parents. Et moi, j’avoue que je ne suis pas fâché
de me reposer un peu dans ce petit coin tranquille...

Et comme l’abbé Pellegrin se déclarait enchanté de cette décision, il
reprit, après quelque hésitation:

--Qu’en pensera-t-on à Sableuse?

--Mais que vous avez bien fait, mon lieutenant... Vous savez que votre
famille a laissé les meilleurs souvenirs dans le pays.

--Des souvenirs, oui, c’est bien cela. Au fond, on sera surpris de nous
revoir, on dira: «Ils ne sont pas fiers de revenir après avoir vendu
leur vieille maison.»

--Il n’y a ici que de braves gens et...

--Au fait, on dira ce qu’on voudra. D’ailleurs, moi, je ne verrai
personne... Je me promènerai, je lirai, je travaillerai--vous savez que
je me suis mis à faire mon droit--et, le moment venu, je chasserai. Le
principal, c’est que mon père retrouve sa santé et que ma mère,
maintenant à peu près consolée d’avoir dû quitter à jamais le château de
Sableuse, se repose ici à l’ombre de ces vieux arbres, les seuls qui,
maintenant, soient encore à nous!

Pierre donna quelques tapes amicales à Poilu qui, tout de suite, l’avait
reconnu.

--Toujours solide, ce rescapé de la grande bagarre?

--Oui, répliqua l’abbé, Poilu est toujours d’attaque... mais ce n’est
plus, Dieu merci, une attaque de grand style, comme ils disaient.
Aujourd’hui, nous l’avons, le vrai filon, nous sommes dans nos foyers!

--Tout le monde ne peut pas en dire autant, soupira le fils de l’ancien
châtelain.

Mais ils arrivaient à la Saulnaye, ancien pavillon de chasse Louis XIII
qui reflétait dans un étang bordé de vieux saules et de hautes herbes sa
façade à moitié recouverte de glycines et de lierre...

Le comte de Sableuse apparut sur le seuil. A la vue du curé qui
s’empressait vers lui, il fit quelques pas en avant, non sans s’appuyer
sur une canne à forme de béquille et s’exclama, joyeusement:

--Ah! je savais bien que vous viendriez tout de suite, courtisan du
malheur!

--Vous n’en doutiez pas, je suppose, répondit le prêtre en appuyant sa
bicyclette contre le perron de pierre.

--Je vous attendais, dit le comte en lui tendant la main.

Le curé et le vieux gentilhomme, suivis de Pierre et de Poilu,
pénétrèrent dans le pavillon. Mme de Sableuse, assise dans un fauteuil
de tapisserie, au milieu d’une sorte de salon rempli de meubles
disparates, fit un affectueux accueil au visiteur... Vêtue d’une robe
noire, coiffée d’un bonnet de dentelles qui enserrait des bandeaux de
cheveux gris, elle paraissait plus de soixante ans, bien qu’elle eût à
peine atteint la cinquantaine: son visage était d’ailleurs celui d’une
femme lasse et comme découragée. Elle n’en affirma d’ailleurs pas moins
à l’abbé Pellegrin qu’elle se portait fort bien, surtout depuis son
arrivée à la Saulnaye.

--Le fait est, dit le comte, qu’installé ici depuis quarante-huit heures
à peine, je me sens moi-même tout ragaillardi...

Il plaisanta:

--Et moi, je ne suis pas tout jeune comme ma femme... J’ai soixante-dix
ans bien sonnés!

M. de Sableuse était un grand vieillard qui avait dû être beau et qui
gardait une allure imposante malgré ses épaules voûtées et sa démarche
difficile: son visage un peu rude quoique affiné par une moustache et
une barbiche blanches à la Henri IV, était creusé de rides profondes,
mais ses yeux, d’un bleu transparent, avaient une charmante expression
de douceur et de naïveté.

--Oui, déclara-t-il après les premières paroles de bienvenue, nous
sommes revenus à la Saulnaye... Jadis ce n’était pour nous qu’une
vieille baraque sans importance. Maintenant, c’est notre maison. Il est
vraiment fort heureux que nous ne l’ayons pas vendue avec le château...
Nous aurions été obligés de passer la belle saison dans ce Paris qui est
devenu inhabitable depuis la guerre. Nous vivons là-bas dans un
appartement qui nous paraît minuscule et qui coûte un prix fou... Ah!
c’est que les temps sont difficiles pour ceux que la guerre n’a pas
aussi bien traités que cet excellent M. Cousinet. A propos, l’avez-vous
vu... chez lui?

--Je lui ai rendu visite, avoua l’abbé... Pas moyen de faire autrement.

--Mais c’est tout naturel... Il est un de vos paroissiens. Vous avez
fait la connaissance de Mme Cousinet? Ah! reconnaissez qu’elle est plus
gaie que nous... Un peu originale, peut-être, mais ne sommes-nous pas,
nous aussi, des originaux à notre manière? Allons, mon cher curé, tout
cela s’annonce très bien pour vous. Ces personnes sont riches et vos
pauvres, pour qui vous plaidez si bien, connaîtront sans doute bientôt
leur générosité.

Il y avait un peu d’amertume dans ces propos du vieux gentilhomme et sa
femme d’une voix douce, comme lointaine, lui dit:

--Mon ami, ne nous plaignons de rien, ni de personne...

--Mais, repartit le vieillard, nous ne nous plaignons pas... Nous n’en
avons pas le droit. Nous devons même, somme toute, nous estimer heureux
d’avoir vendu Sableuse dans de bonnes conditions, à des gens qui nous
ont payés rubis sur l’ongle. Ainsi, nous avons pu liquider une situation
que la guerre avait encore aggravée... Quoi de mieux?

Mais le comte soupira profondément en prononçant ces mots, et, dans le
silence qui était tombé, il reprit:

--Me plaindre? Pourquoi? Je dois avoir pris, depuis si longtemps,
l’habitude de l’exil. J’ai d’ailleurs été à bonne école. Comme Mgr le
comte de Chambord, que j’ai eu l’honneur de servir jusqu’à son dernier
jour, j’ai toujours été exilé de mon époque; je le suis maintenant de ma
maison... Je dois suivre la destinée de ceux que toutes sortes de
Cousinets délogent et chassent de partout. Évidemment, il faut me
soumettre à cette loi implacable qui a frappé de meilleurs que moi, à
commencer par le Prince qui, né au palais des Tuileries, est mort dans
une bicoque. Sa Saulnaye à lui! Encore n’était-elle pas en France. Me
plaindre? Mais Monseigneur ne s’est jamais plaint... Et même il a eu cet
admirable courage qui consiste à faire semblant d’espérer.

--Suivons donc cet exemple, dit madame de Sableuse.

Son fils avait eu un léger haussement d’épaules et c’est d’une voix
claire, quasi joyeuse, qu’il s’exclama:

--A t’entendre, papa, on croirait que nous sommes finis... Quelle drôle
d’idée! Le passé, toujours le passé...

--Nous sommes des gens du passé.

--Pas moi, fichtre, en tout cas! Nous ne pouvons cependant pleurer
éternellement le comte de Chambord... C’est un peu comme si nous
n’arrivions pas à nous consoler de la mort de Louis XVI! Je pense au
contraire qu’il faut, non pas regretter ce qui n’est plus et ne peut
plus être, mais nous occuper du présent et lui tenir tête, carrément. Je
t’assure qu’à la tête de ma compagnie de chasseurs, je ne me sentais pas
du tout un homme du passé... Et je ne me laissais pas déloger de ma
tranchée! Allons, ne prenons pas des attitudes de vaincus... Moi, je
suis de mon temps et je ne céderai pas devant tous les Cousinets de la
terre!

--Possible, dit M. de Sableuse d’un air sombre, mais l’un d’eux est chez
nous et il y est bien.

--Bah! nous arriverons peut-être à l’en faire sortir un jour ou
l’autre... Et, en attendant, nous ne sommes pas mal ici!

L’abbé Pellegrin avait souvent entendu son vieil ami se lamenter sur la
misère de ce temps où il ne suffit évidemment pas d’avoir fait partie de
la petite cour de Frohsdorff pour jouer un rôle dans la société moderne;
le bon curé savait que l’ancien gentilhomme d’honneur du dernier «roi
légitime» de France vivait surtout de regrets sans cesse ravivés et que
même à l’époque où le comte Hector habitait son château familial, il
éprouvait une sorte de jouissance amère à se dire exclu d’un siècle où
il n’avait d’ailleurs pas cherché à se faire une place.

Et, une fois de plus, l’abbé, qui ne comprenait pas cette sorte de
répulsion inspirée par une époque vraiment digne d’être vécue,
argumenta:

--Vous voilà encore dans vos idées noires, monsieur le comte... Et tout
à l’heure vous me disiez que votre retour au pays vous avait
ragaillardi! Chassez donc ce cafard-là! D’abord, il faut se dire que le
bon Dieu a ses idées qui valent bien les nôtres... Avant de critiquer
les ordres, faut savoir ce que donnera la manœuvre: nous jugeons trop
vite les hommes et les événements et souvent, nous sommes obligés de
reconnaître, par la suite, que le plan dont nous ne pensions rien de bon
a donné d’excellents résultats. La cause que vous avez servie est
perdue, M. Cousinet s’est installé en maître à Sableuse, les temps sont
difficiles, c’est vrai... Et, certes, je m’en voudrais de trouver que
c’est le rêve, mais, enfin, vous avez bien quelques raisons de remercier
le Ciel, qui n’a tout de même pas été si rosse que ça avec vous... Vous
avez perdu votre château, votre fortune, à cause de la guerre, mais vous
avez gardé votre fils, alors que vous auriez pu le perdre aussi,
par-dessus le marché. Songez donc, un chasseur à pied qui n’a lâché le
front que juste le temps de se guérir de ses blessures! Cela pèse dans
la balance, une veine comme celle-là! Ah! votre fils en a mis pour deux,
lui, et bien loin de se tenir ou d’être tenu à l’écart de son époque, il
s’est collé à la besogne, et comment! Ce n’est donc rien, cela, d’avoir
un fils qui est revenu de la guerre avec tous ses membres, avec la croix
d’honneur et la victoire? Le comte de Chambord, la légitimité, le retour
du roi de France, faut y renoncer, rien à faire... Mais le présent
devrait vous consoler de tout ça, monsieur de Sableuse, et, si j’étais à
votre place, je remercierais le bon Dieu tous les jours, comme le fait
sans doute madame la comtesse, laquelle, permettez-moi de vous le dire,
est bien plus raisonnable que vous.

Et il s’exclama dans un gros rire cordial:

--Allons, faut pas vous en faire... Ça ne sert à rien! Je crois même que
ça empêche plutôt les choses de s’arranger, parce que la Providence aime
les gens de bonne volonté!

Le vieillard ne put s’empêcher de sourire en répliquant:

--Vous me faites du bien. Mon fils m’a dit qu’au front, vous avez
toujours été de bonne humeur, même dans les pires moments.

--Oh! cela m’était facile... Moi, je pouvais faire le rigolo, je n’avais
personne derrière moi, sinon cette pauvre Valérie qui me fait des scènes
tous les jours mais qui, je crois, m’aurait bien pleuré, au moins
jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Sans compter que, dans le métier de
brancardier, un peu de gaieté, c’est utile, ça ravigote les clients et,
parfois, ça les empêche de se laisser glisser... Ah! c’est un peu comme
brancardier que je viens chez vous et, vous voyez, mon petit truc
réussit encore. Vous voilà moins triste que tout à l’heure, vous
réagissez, il y a du bon!

Quand le curé de Sableuse, que ses devoirs rappelaient au village, eut
réenfourché sa bicyclette et, suivi de Poilu, quitté la Saulnaye, le
comte Hector dit à son fils:

--C’est vrai que ce brave curé apporte avec lui de l’optimisme et de la
bonne humeur... La guerre l’a transformé, lui aussi: il a pris une
rondeur populaire, une jovialité entraînante qui doivent le faire aimer
plus encore.

--Oui, dit Mme de Sableuse, mais pourquoi emploie-t-il ces expressions
triviales? Sans jouer à l’abbé de cour, il pourrait peut-être user d’un
vocabulaire plus choisi.

--Bah! intervint Pierre, c’est une habitude prise pendant la guerre. Et,
comme il ne fréquente guère les salons, à part le tien, maman...

--Et celui de Mme Cousinet! dit le comte.

--Oh! reprit Mme de Sableuse, je ne l’ai aperçue qu’une fois, pendant
les pourparlers de la vente... Mais je ne crois pas qu’elle s’offusque
du langage de ce brave curé. Moi non plus, au fait, d’autant plus que
j’en ai entendu bien d’autres, à Paris, même dans le meilleur monde.

--Oui, déclara son mari, c’est le nouveau style... Évidemment, il n’est
pas fait pour exprimer les idées que j’ai servies en l’auguste personne
du comte de Chambord!

--Et pourquoi? protesta Pierre... On peut être traditionaliste en
parlant argot. J’ai connu à Paris des royalistes qui n’ont rien
d’académique, ni dans leur esprit, ni dans leur langage. Ils engueulent
la République et même ils annoncent, en propres termes, qu’ils vont la
f...iche par terre.

--Peuh! des Orléanistes!...

Et il y avait tant de mépris dans cette exclamation du vieux fidèle de
la légitimité défunte, que Pierre de Sableuse jugea prudent de ne pas
insister.

Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan et, s’étant mis en
selle avec la souplesse d’un vrai cavalier, il poussa un galop jusqu’aux
approches du parc de Sableuse.

Le soir tombait, un soir d’été que traversaient des brises tièdes et
parfumées; sur le ciel rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient,
les arbres centenaires découpaient en noir leurs branches entrelacées et
leurs feuillages légers. Là-bas, par delà des haies vives, au pied du
clocher de Sableuse, brillaient déjà les premières lumières du village
et, plus loin encore, dans la plaine, les sirènes des usines lançaient
dans l’air transparent, sous le déroulement des fumées, leur hululement
qui annonçait la sortie des ateliers...

Pierre de Sableuse devinait, au sommet de la colline boisée, la
silhouette du château qui, aujourd’hui, n’était plus le sien et cette
vision lui gâtait quelque peu un décor familier qu’il avait cependant
retrouvé avec joie.

Comme il longeait le parc, il vit venir vers lui, mais de l’autre côté
de la clôture, une auto découverte dont le volant était tenu par une
femme... «Notre remplaçante! se dit-il avec un sourire... Mme Cousinet
fait son tour de propriétaire et, ma foi, elle a l’air de conduire avec
une certaine maëstria. N’importe, une chauffeuse dans ce vieux parc qui
n’a vu que des amazones, c’est amusant! Mon père, lui, trouverait cela
profondément triste...» Il s’apprêtait à saluer au passage Mme Cousinet,
qu’il avait rencontrée à l’époque où s’était conclu l’achat de Sableuse,
mais l’auto s’arrêta en quelques mètres et le jeune homme, qui s’était
découvert en s’inclinant, entendit la nouvelle châtelaine lui dire avec
une désinvolture d’ailleurs piquante:

--Tiens, vous voilà? Enchantée... Mais pourquoi n’êtes-vous pas entré?

Seule sur la voiture, ses bras appuyés sur le volant, elle était tête
nue et le vent l’avait quelque peu décoiffée: ses cheveux blonds, trop
blonds peut-être, s’ébouriffaient autour de son visage peint, mais qui,
dans le crépuscule, paraissait d’une jeunesse et d’une beauté
délicieuses.

--Madame, répondit Pierre, je ne me serais pas permis... D’ailleurs, je
vous l’avoue, je n’y ai pas songé.

--Ça n’est pas gentil! prononça-t-elle sur un ton de petite femme
gâtée...

Puis, plus grave:

--Ah! oui, je comprends... Vous nous en voulez un peu, n’est-ce pas?

--Pas le moins du monde, madame.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

--Alors, ça va...

Mme Cousinet examinait, d’un regard évidemment connaisseur, le jeune et
élégant cavalier et après un court silence, elle lui dit avec la voix la
plus naturelle:

--Savez-vous que vous faites très bien sur ce canard? Vous devriez vous
exhiber au cirque Molier. Vous en auriez du succès, auprès de ces dames
et, surtout, de ces demoiselles!

--Voilà, madame, une chose à laquelle je n’ai pas songé non plus.

--C’est dommage. Mais ici, à Sableuse, parler du cirque Molier, c’est
fou! Nous sommes au bout du monde... Que voulez-vous, j’ai tant vécu à
Paris!

--Vous allez bien vous ennuyer ici, madame?

--Mais non, c’est charmant! Moi, j’adore la campagne... Vous savez,
comme toutes les artistes!

--Vous êtes artiste, madame?

--Je l’ai été et, moi, du moins, je ne m’en cache pas, je m’en vante!
Voyons, Lisette de Lizac...

--Du Casino de Paris?

--C’est cela... Du Casino!

--Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! ça, par exemple...

--Vous ne vous attendiez pas à celle-là!

--Mais aussi, je me disais le jour où je vous ai rencontrée pour la
première fois en compagnie de votre mari: «Je n’ai jamais vu Mme
Cousinet et cependant c’est une femme dont j’ai été amoureux!»

--Amoureux de moi?

--Non, madame, amoureux de Lisette de Lizac.

--Comme c’est amusant! Racontez-moi ça...

--Rien de plus simple. Étant en permission, je me suis arrêté à Paris et
je suis allé vous applaudir. Vous jouiez dans une revue... Cela
s’appelait, attendez donc...

--En quelle armée?

--17...

--En 17, c’était _T’en veux, chéri?_

--En effet, il me semble me souvenir...

--J’étais la vedette. Je paraissais dans une scène d’apaches, dans une
scène patriotique où je dansais le tango sur l’air de la _Marseillaise_
et je terminais dans le Triomphe de la France... Je faisais la France,
naturellement.

--Oui, et vous étiez superbe... Une ligne, un galbe, des jambes! Mais je
vous demande pardon: j’ai tort de parler à Mme Cousinet des jambes de
Lisette de Lizac!

--Pourquoi? Ce sont les mêmes.

--Et voilà pourquoi j’ai été amoureux de vous...

--A cause de mes jambes?

--A cause de tout.

Mme Cousinet se mit à rire:

--Il faut dire que je ne cachais pas grand chose!

--De retour dans ma tranchée, j’ai gardé longtemps en moi le souvenir de
cette apparition... Oui, je me suis endormi plus d’une fois en pensant à
Lisette de Lizac!

--Pauvre garçon!

--Pourquoi? On n’est pas à plaindre lorsqu’on a, au fond de soi, une
jolie image qu’on peut contempler quand on veut, quand on est triste,
quand on cherche à oublier une réalité affreuse... Lisette de Lizac m’a
fait du bien: j’en remercie Mme Cousinet!

--C’est un succès et j’en suis fière! Mais il faut croire que vous avez
perdu la jolie image, car vous ne m’avez pas reconnue...

--Elle s’était un peu effacée. Tant d’événements et cinq années! Et
puis...

--Vous n’allez pas me dire, au moins, que j’ai beaucoup changé?

--Non certes... Mais, enfin, je ne m’attendais pas à vous retrouver chez
un notaire sous les espèces d’une riche bourgeoise qui allait m’acheter
le château de mes pères! Vous reconnaîtrez que de Sableuse au Casino de
Paris, il y a loin...

--Eh bien, vous voyez, vous vous trompiez!

--Mais aujourd’hui la jolie image est redevenue très nette... Je vous
revois telle que vous étiez ce soir-là et telle que je vous ai emportée
dans ma cagna, en Argonne.

--Chut! Il faut déchirer cette image-là: on y voit trop mes jambes.
Lisette de Lizac a quitté le théâtre, elle a renoncé à l’art, elle s’est
transformée en Mme Cousinet.

--Je vous présente mes respects, madame, fit Pierre de Sableuse en
affectant plaisamment un ton cérémonieux.

--Et dans quelques mois, je serai la femme de M. Cousinet, député.

--Ah! votre mari songe à faire de la politique?

--Dans sa situation, c’est tout indiqué.

--Où se présente-t-il?

--Ici... Il se fera inscrire sur la liste du département.

--La liste radicale, sans doute? Peut-être même socialiste. Dame, quand
on est châtelain, il est assez dans la tradition de se montrer un peu
révolutionnaire.

--Eh bien, pas du tout, nous sommes conservateurs. M. Cousinet veut
défendre la bonne cause...

--Bravo! je voterai pour lui.

--Vous plaisantez? Mais c’est très sérieux...

--Je n’en doute pas, chère madame!

--Mon mari estime que c’est son devoir de servir le pays... Il l’a fait
pendant la guerre, dans ses usines, il le fera pendant la paix, à la
Chambre.

--Noble ambition!

--N’est-ce pas que c’est bien de se dévouer ainsi? Seulement, voilà, ce
n’est pas facile... Mon mari est nouveau venu dans le pays: on le
connaît à peine. Et la grande affaire, pour lui, c’est de composer sa
liste... Il lui faut des gens tout à fait bien.

--Ah! madame, je suis bien tranquille, votre mari en trouvera. M.
Cousinet est un débrouillard... Mais ne parlons pas politique: j’ignore
le premier mot de toutes ces questions!

Mme Cousinet parut songeuse; brusquement, elle demanda:

--Votre père ne s’est jamais présenté?

--Présenté à quoi, madame?

--Aux élections.

--Mon père ne rit pas souvent, mais il rirait bien s’il vous entendait.

Par-dessus la clôture, Lisette de Lizac tendit la main à Pierre de
Sableuse qui y posa ses lèvres.

--Il se fait tard, dit-elle... Bonsoir, beau cavalier!

--Adieu, charmante chauffeuse!

--Adieu? Pourquoi? Vous m’en voulez de vous avoir parlé politique? Moi,
je vous ai bien permis de me parler de mes jambes... Au revoir, mon
cher!

Et, mettant sa voiture en marche, elle fit un rapide virage en poussant
un éclat de rire... Elle était déjà loin, lorsque Pierre se décida à
reprendre, au galop de son cheval impatient, le chemin de la Saulnaye.

Quelques minutes plus tard, Mme Cousinet rentrait au château et se
mettait à table avec son mari pour dîner.

--J’ai trouvé ta tête de liste, dit-elle lorsque le maître d’hôtel se
fut retiré.

--Pardon, il me semble que c’est à moi de...

--Non, il te faut un type épatant, un as, une vedette, quoi! Toi, tu
seras, si tu veux, le deuxième de la distribution...

--Alors, à qui as-tu pensé?

--Au comte Hector de Sableuse! Hein, crois-tu que ça la posera un peu
là, ta liste de conservateurs? Ce vieux bonhomme est très gobé dans le
patelin, il a fait beaucoup de bien à des tas de gens et il ne leur a
jamais rien demandé... S’il se présente, il sera élu et il fera élire
les autres. N’est-ce pas que c’est une idée?

M. Cousinet, aussitôt séduit, s’exclama:

--En effet... Et dire que je n’y avais pas pensé! Mais je croyais le
comte définitivement parti... Je n’ai appris que ce matin, par un
garde-chasse, qu’il s’était installé à la Saulnaye. Évidemment, le comte
Hector de Sableuse ferait très bien en tête de liste. Moi, Cousinet, je
viens aussitôt après. Les trois autres, nous les trouverons sans peine.
D’ailleurs, il est à peu près certain que seuls, les deux premiers
seront élus... Oui, mais, voudra-t-il? Je me suis laissé dire que
c’était un vieux sauvage...

--Bah! dit madame Cousinet, nous en avons conquis de plus sauvages que
lui. Et puis, n’oublie pas ceci: il est pauvre.

--C’est vrai, dit l’homme riche, et un pauvre, ça ne résiste jamais bien
longtemps. Et puis, pourquoi résisterait-il, celui-là? Un siège de
député, un mandat tout cuit et qui ne coûte rien, ça ne se refuse pas.
J’irai demain à la Saulnaye...

Le lendemain, M. Cousinet se présenta chez M. de Sableuse qui le reçut
aussitôt avec une assez froide courtoisie. Mais le millionnaire était
bien persuadé que sa proposition serait mieux accueillie et, après
quelques banales formules de politesse, il la formula, carrément.

Le comte ne l’interrompit pas une seule fois et même ne lui répondit pas
tout de suite.

--Vous consentez, n’est-ce pas? dit l’ambitieux châtelain... Il s’agit,
je le répète, de former une liste d’honnêtes gens dont le programme est
nettement conservateur.

--Conservateur! répliqua M. de Sableuse avec une inquiétante ironie...
Mais, mon cher monsieur, qui vous a dit que je voulais conserver quoi
que ce soit?

--Il s’agit de l’ordre, de...

--Non, vous voulez conserver ce que vous avez et voilà pourquoi,
j’imagine, vous êtes conservateur. Moi, j’ai tout perdu. Ce ne serait
rien encore, si tout ce que j’ai cru, défendu, aimé n’était perdu
aussi... Je suis, monsieur, un homme du passé, d’un passé mort à jamais.
Et je ne conserve que des souvenirs.

--Nous défendrons le passé, la tradition.

--A quoi bon? Je vous dis que c’est mort...

--Cependant, il y a un parti qui oppose à la Révolution une barrière.
C’est le drapeau de ce parti que je vous demande de tenir aux prochaines
élections.

--Le drapeau sous lequel j’ai servi a été déposé dans le cercueil du
comte de Chambord, à Goritz: c’est le drapeau blanc. Personne n’ira
jamais le chercher où il est... C’est un drapeau mort comme ce qu’il
représente.

Le comte de Sableuse parlait lentement, d’une voix lointaine... Il se
tenait debout, près d’une fenêtre presque entièrement obstruée par un
lierre épais et dans cette pénombre, avec son visage émacié que
prolongeait une barbe blanche, avec des yeux profondément enfoncés sous
un front creusé de rides profondes, il prenait un aspect
quasi-fantomatique... Vraiment, oui, ce grand vieillard avait l’air de
sortir du passé. Et devant M. Cousinet, qui se demandait maintenant ce
qu’il venait faire là, M. de Sableuse continua:

--Monsieur, j’ai renoncé à tout... Quand avec mes amis, de Blacas, du
Bourg et quelques autres fidèles, j’ai posé mes lèvres pour la dernière
fois sur la main inerte de mon roi, je ne me suis pas tourné vers
l’avenir. A quoi bon? Il n’avait rien qui pût m’intéresser... Avec le
comte de Chambord, quelques-uns d’entre nous ont enterré toutes leurs
espérances: je suis de ceux-là. Depuis lors, je ne me suis mêlé de rien,
je n’ai écouté aucun appel: je suis devenu un spectateur que la pièce
ennuie, attriste ou dégoûte le plus souvent. Me mêler d’élections, moi
un des derniers partisans du roi par la grâce de Dieu et maître absolu
des biens et même de la vie de ses sujets? Vous n’y pensez pas...
Monsieur Cousinet, j’excuse votre démarche, car j’imagine que vous ne me
connaissiez pas avant de la tenter... S’il en était autrement, je
considérerais cette offre comme une offense.

Le pauvre Cousinet, démonté, bredouilla:

--Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous fournissant l’occasion
de devenir député!

--Eh bien, admettons que c’est amusant et n’en parlons plus.

Lorsqu’il revit sa femme, M. Cousinet s’exclama tout d’abord:

--En voilà un vieux piqué!

--Il ne marche pas?

--J’ai vu le moment où il allait me flanquer à la porte.

--Qu’est-ce qu’il t’a dit?

--Des choses fantastiques... il m’a parlé du comte de Chambord--le comte
de Chambord, je te demande un peu!--du roi de France et de Navarre qui
est le maître absolu, du drapeau blanc, du déluge et de la fin du
monde...

--Alors, rien à faire?

--Rien du tout.

--Tu lui as parlé d’argent? demanda madame Cousinet...

--Jamais de la vie... C’est même la première fois que je me trouve en
face d’un pauvre à qui je n’ose demander son prix, parce que je sens
qu’il n’est pas à vendre. S’il y avait beaucoup de types comme ça, la
vie deviendrait impossible.

--Alors?...

--Alors... Écoute, c’est à mon tour d’avoir une idée! Le vieux ne marche
pas: j’ai peut-être trouvé quelqu’un pour le remplacer.

--Qui?

--Son fils.

Un sourire passa sur les lèvres peintes de Mme Cousinet.

--J’y pensais, dit-elle.




VII

IL FAUT QU’UNE PORTE...


Mme Cousinet avait trouvé Pierre de Sableuse très séduisant.

Le soir même de sa rencontre avec lui, s’étant déshabillée devant sa
psyché, elle regarda ses jambes, longuement. «Il les a trouvées très
bien, songea-t-elle, et certes, on ne fait pas mieux. D’autres, bien
d’autres, me l’ont dit, mais jamais cela ne m’a fait autant de plaisir
que cette fois-ci. Il en a rêvé... Cela m’amuserait qu’il en rêve
encore!»

Son mari, qui se mettait en costume de nuit, lui demanda, en bâillant:

--Qu’est-ce que tu as, ce soir, à contempler tes guibolles d’un air
pensif?

--Rien, mon ami...

--Les plus belles jambes de Paris! Hein, crois-tu que j’en ai de la
veine d’être devenu leur propriétaire.

--Leur propriétaire? Tu crois donc que tout est à toi ici?

--Certainement: le château, le parc, les meubles, tes jambes... Tout ça
est à moi, ma chérie, à moi, Cousinet!

--Tu as tout acheté?

--Mais... Au fait, dis donc, pourquoi me parles-tu sur ce ton revêche?
Tu m’en veux, ma loulotte adorée?

Il s’approcha d’elle pour l’embrasser. Elle recula vivement, les bras
tendus, comme pour se défendre... Devant elle, M. Cousinet resta
interloqué. En caleçon rose à pois verts, avec son bedon en pointe, ses
jambes grêles, son visage mollasse et ses yeux ronds, il était à la fois
très laid et très ridicule... L’ex-vedette du Casino de Paris en fut
frappée comme elle ne l’avait jamais été. «Non, ce qu’il est moche!» se
dit-elle... Et elle évoqua la silhouette fine du beau cavalier qui lui
avait déclaré, quelques heures auparavant: «J’ai été amoureux de vous.»
Son mari, qui voulait prendre sa revanche, avança vers elle, la bloqua
dans un coin de la chambre et l’enlaça presque de force. Mais Mme
Cousinet, excédée, se dégagea et le repoussa violemment en s’écriant:

--Ah! non, bas les pattes!...

--Ce n’est pas possible, tu plaisantes?

--Je te prie de me fiche la paix, tu entends!

C’en était trop. M. Cousinet, offensé, prit, autant que le lui
permettait son caleçon rose à pois verts, une attitude digne et déclara:

--C’est bien, madame... J’irai donc coucher cette nuit dans la chambre
Louis XIII.

Et, sa chemise de nuit sous le bras, d’un pas quelque peu solennel, il
se retira.

--Ouf! soupira Lisette de Lizac qui ne s’endormit que très difficilement
ce soir-là.

Au fond, elle commençait à s’ennuyer dans son château historique.
Habituée à vivre au milieu d’une agitation bruyante et gaie, elle errait
parfois comme une âme en peine dans les longs couloirs et les salles
sonores où plusieurs générations de Sableuse avaient vécu... Impossible
de rendre vraiment confortable cette résidence bâtie pour des gens qui,
en hiver, se chauffaient devant d’énormes bûches, qui se souciaient fort
peu d’avoir de l’eau courante dans toutes les chambres, qui vivaient, en
somme, comme des paysans. Impossible aussi--et c’était peut-être plus
grave--d’animer cette vaste demeure en y faisant venir des amis. En
vérité, les relations de M. et Mme Cousinet, très nombreuses mais peu
reluisantes, devenaient impossibles à Sableuse...

--Ça va bien à Paris, disait le châtelain à sa femme. Là-bas, tout est
permis. Tes camarades de théâtre, que tu tiens absolument à revoir, sont
assez drôles dans notre hôtel de l’avenue de Villiers: ici, ils
détonneraient... Songe donc que je vais être candidat conservateur, que
je suis appelé à défendre au Palais-Bourbon la famille et la religion,
sans parler, bien entendu, de la propriété.

--Mes amis valent bien les tiens, répliqua Lisette, vexée... Ce sont des
artistes et ils peuvent être reçus partout! Tandis que, toi, tu ne m’as
jamais présenté que des marchands de quelque chose, de vulgaires
mercantis. Ah! en voilà qui feraient tache dans votre beau château,
monsieur le baron de Cousinet!

--Ma chérie, je ne les invite pas non plus... Les uns et les autres me
gêneraient dans ma nouvelle situation. Il me faut des relations qui me
posent...

--Je les attends, tes gens du monde!

--Oh! si Paris n’était pas si loin, j’en ferais bien venir un stock. Ce
ne serait pas difficile... Les gens du monde vont partout où il y a de
l’argent: rien ne les attire comme le bruit des écus, je veux dire comme
le frou-frou des billets de banque. Et plus ils sont du monde et plus
vite ils accourent... Mais en somme ce qu’il me faut, c’est la belle
société de la région.

--Le gratin de Merville, mazette!

--Ne blague pas... Il est plus récalcitrant que celui de Paris. Tu t’en
rends compte... Ces croquants résistent. On dirait, Dieu me pardonne,
qu’ils se méfient! Nous sommes cependant des gens très bien... Mais
encore faut-il qu’ils le sachent. Nous manquons de publicité. Quand te
décideras-tu à te faire inscrire parmi ces dames des comités de
l’archevêché? L’évêque t’y a invitée, et t’a promis que tu serais
admirablement reçue.

--Oui, mais ça me barbe... Ces vieilles poules ne doivent pas être
rigolotes du tout.

--Songe à ma candidature... Aide-moi!

--Je fais de mon mieux. Et toi, as-tu vu le jeune de Sableuse?

--Pas encore. Je n’ose retourner à la Saulnaye de peur de tomber sur la
momie. Alors, j’attends une occasion... Heureusement, le fils m’a l’air
plus maniable que le père. Nous pourrons peut-être en faire quelque
chose? Qu’en penses-tu?

--Il faut essayer.

--Crois-tu qu’il se laissera séduire?

--Je l’espère, répondit Mme Cousinet d’un air assez bizarre.

--Écoute, ma chérie, il me semble que tu ne t’intéresses pas assez à ma
candidature. Songe que tu es maintenant la compagne d’un homme
politique, en attendant que je sois un homme d’État. Tu devrais être ma
collaboratrice, m’aider de tout ton pouvoir, avec tous tes moyens. J’ai
remarqué que tous ceux qui réussissent dans la politique ont des femmes
qui marchent avec eux, qui marchent pour eux... Les femmes jouent un si
grand rôle quand elles savent et quand elles veulent.

--Tu veux que je marche pour toi?

--Oui, comme une brave petite femme qui n’a qu’une idée en tête: «Mon
mari veut être élu... Eh bien, je ferai tout ce que je peux pour qu’il
le soit.»

--Entendu, mon ami... Je te promets de m’en occuper: si cela ne dépend
que de moi, eh bien, tu peux en être sûr et certain, tu le seras!...

--Parfait... Commence donc par amener ici le jeune Pierre de Sableuse.
Sois diplomate, use de la finesse naturelle de ton sexe. Tiens, tu
pourrais employer un intermédiaire, ce brave curé qui est au mieux avec
les Sableuse et qui, si tu t’en occupes un peu, sera bientôt au mieux
avec nous.

--Non, répondit madame Cousinet, je n’ai besoin de personne...
Laisse-moi faire et, tu verras, tu seras content du résultat.

Pierre avait gardé un capiteux souvenir de sa rencontre avec Lisette de
Lizac... «Voilà, dit-il, de quoi meubler gentiment mes vacances. La
Saulnaye manque d’agréments et les bouquins de droit sont bien
ennuyeux... Ah! les jambes de Mme Cousinet! Vraiment, est-il possible de
vivre à trois kilomètres d’elles sans être ému? J’entends encore ces
mots: «Au revoir, mon cher». Je sais bien que l’ancienne vedette du
Casino de Paris a la désinvolture et la hardiesse des artistes et que
lorsqu’elle dit «mon cher», c’est tout comme si elle disait «monsieur».
Mais, qui sait?... Et puis son mari me dégoûte: c’est un nouveau riche,
un mufle. Raison de plus pour coucher avec sa femme!»

Pierre de Sableuse retourna à la même heure à l’endroit où il avait
rencontré Lisette de Lizac. Il ne comptait guère que le hasard le
favoriserait; aussi, après quelques minutes d’attente, et non sans se
railler lui-même de jouer ainsi les collégiens amoureux, s’apprêtait-il
à reprendre sa promenade, lorsqu’il entendit un bruit de moteur venant
du parc... Il retint son cheval qui déjà s’élançait et vit presque
aussitôt arriver l’auto de Mme Cousinet, laquelle était seule et
conduisait elle-même, comme la première fois.

--Le hasard fait bien les choses! dit le jeune cavalier.

--Le hasard? répondit madame Cousinet en arrêtant sa voiture... Voilà
une explication qui ne me plaît pas. Je croyais que vous étiez venu ici
exprès pour me rencontrer.

--Sans doute, mais comme il n’y avait rien de convenu, je ne m’attendais
pas...

--Il n’y avait rien de convenu, et voyez, nous sommes ici tous les deux,
à l’endroit précis et à l’heure exacte que nous nous serions fixée si...
Au fait, vous avez raison, il vaut mieux que cela soit le hasard: c’est
plus convenable.

Elle eut un rire clair, un peu métallique, qui découvrait ses dents dont
quelques-unes étaient métalliques aussi.

--Soyons sérieux, reprit-elle...

--Pourquoi? Je n’en ai pas la moindre envie.

--C’est un compliment ou une insolence. Mais peu importe. Je parie
d’ailleurs que vous êtes très rosse avec les femmes.

--Cela aussi c’est une insolence ou un compliment.

--Une question: avez-vous une maîtresse?

--Non...

--Des maîtresses, alors?

--Pas même.

--J’entends bien que vous n’en avez pas à Sableuse, mais à Paris?

--Puisque vous voulez tout savoir, je vous répondrai que quelques
femmes--oh! très peu--ont eu des bontés pour moi...

--Des femmes du monde, sans doute?

--Vous me flattez...

--Pas du tout: qu’est-ce qu’une femme du monde comparée à une artiste?
Vous avez connu des artistes?

--Jamais...

Et, après un silence, il ajouta en cravachant une branche de noisetier:

--Je suis pauvre!

Lisette de Lizac fronça les sourcils puis, avec un haussement d’épaules:

--Ça, c’est une insolence ou une gaffe. Mais vous m’amusez. Il y a chez
vous une jeunesse, une fraîcheur, une...

--Dites que je suis un paysan. Pour moi, c’est un compliment.

--Quel âge avez-vous?

--Vingt-sept ans, dont cinq ans de guerre qui comptent double.

--Cela ne fait rien, vous êtes un gosse.

Mme Cousinet descendit de l’auto et s’arrangea pour montrer, jusqu’au
genou, une jambe fine et nerveuse sous la soie transparente d’un bas
couleur chair. S’approchant de la clôture, elle dit à Pierre de
Sableuse:

--Vous savez, mon mari m’a chargée de vous inviter à déjeuner demain, au
château.

Le jeune homme secoua la tête, répliqua:

--Non, madame, excusez-moi... Mais c’est impossible.

--Pourquoi? Toujours cette rancune contre les nouveaux propriétaires de
Sableuse? Et peut-être craignez-vous d’être réprimandé par monsieur
votre papa?

--Quelle idée! vous plaisantez... Mon père me laisse libre de faire tout
ce que je veux. Voyons, j’ai commandé une compagnie pendant la guerre...

--Alors, venez. Je vous le demande... Vous verrez, j’ai des choses à
vous montrer, des portraits de moi. Tenez, il y en a un qui me
représente avec le costume que je portais dans _Tu veux, chéri?_ Vous
vous souvenez?... Et puis, nous bavarderons en voisins, en amis. Mon
mari est un si brave homme!... Il faut que vous le connaissiez, c’est
indispensable.

--Indispensable?

--Mais oui... Quand je vous dis que vous êtes un gosse! Allons, c’est
convenu pour demain?

Pierre de Sableuse s’inclina en disant:

--J’irai...

Elle lui fit signe d’approcher et lui tendit la main. Comme il se
penchait pour y poser ses lèvres, elle fit en sorte que le baiser du
jeune homme se logea dans le pli de son bras nu... Puis, comme surprise,
elle poussa un petit cri, mais elle laissa ce baiser s’attarder sur sa
chair tiède et parfumée. Quand Pierre de Sableuse se releva, elle lut,
dans ses yeux le désir... L’effet cherché était obtenu. Tacticienne
expérimentée de la coquetterie, elle prit aussitôt un air indifférent,
et comme si elle avait mis fin à l’entretien le plus banal, elle
prononça:

--Nous vous attendrons demain, monsieur de Sableuse, à midi et demi...

Pierre, surpris de ce changement de ton, voulut la retenir encore, mais
déjà, elle avait mis sa voiture en marche. Il reprit le chemin de la
Saulnaye en se demandant avec inquiétude pourquoi Mme Cousinet s’était
séparée de lui avec cette soudaine froideur. «Ai-je été trop loin? Ou
bien, au contraire, me suis-je comporté comme un niais et du bras,
devais-je passer aux lèvres? Avec une femme du monde, je n’aurais pas
hésité...»

Le lendemain, le jeune vicomte de Sableuse franchissait, non sans
quelque émoi, le seuil de ce château où il était né, où il avait vécu sa
jeunesse et où le nouveau propriétaire le recevait en invité.

--Il y a du changement! lui dit jovialement M. Cousinet, en lui faisant
parcourir la galerie et diverses pièces meublées avec faste... Et ce
n’est pas fini! J’ai commandé des tas de choses. Vous verrez ça!

Pierre de Sableuse s’arrêta devant le portrait de Mme Cousinet en
infirmière.

--N’est-ce pas qu’elle est bien, ma femme? Tous les costumes lui vont...
Tenez, la voilà encore!

Et il écarta le rideau qui recouvrait l’effigie de Mme Cousinet en
sultane du bal des quat’z’arts.

--Hein? Croyez-vous qu’elle a du galbe?

Pierre de Sableuse acquiesça. Oui, décidément Mme Cousinet avait des
jambes magnifiques... Et devant ce portrait où elle apparaissait en
femme du monde, il était aisé de s’en assurer.

A table, où tous trois prirent place, l’heureux époux d’une femme si
bien faite se mit bientôt à parler de la «situation politique»:

--Le refus de monsieur votre père est une tuile pour la noble cause que
je veux défendre dans ce pays... Vous ne croyez pas qu’il reviendra sur
sa décision?

--Jamais.

--Alors, je n’y vais pas par quatre chemins... Je vous demande de vous
présenter avec moi.

--Me présenter?

A ce moment, le regard de Pierre de Sableuse rencontra celui de Mme
Cousinet et il lui parut que ses yeux avaient une expression plus
caressante. Mais, poursuivant son idée, il répondit:

--Vous n’y pensez pas! Après le refus de mon père...

--Bah! M. de Sableuse ne peut vous condamner à vivre comme lui dans la
retraite... Vous êtes jeune, vous devez avoir de l’ambition. Etre
député, cela ne vous dit rien?

--Je n’y ai jamais pensé. Et puis, je n’entends rien à la politique...

--Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire. J’organiserai la
propagande, et je me charge de tous les frais. Vous n’aurez à vous
occuper de rien...

Pierre de Sableuse allait répondre «non» quand il sentit sur son pied
une pression légère, bientôt plus appuyée... En même temps, Mme Cousinet
se pencha vers lui, et, gentiment, supplia:

--Vous n’allez pas nous refuser cela?

--Madame, je regrette de...

La pression devint plus forte et Mme Cousinet insista:

--Mon mari compte sur vous. Vous lui êtes très sympathique...

--Et puis, reprit le mari, il s’agit, ne l’oubliez pas, de la bonne
cause. Nous défendrons la famille...

--La famille! répéta l’ex-Lisette de Lizac en prenant le pied du jeune
récalcitrant entre les siens.

--La religion, l’ordre, les anciennes traditions! déclama M. Cousinet.
Avec un nom comme le vôtre, on se laisse faire quand il s’agit de ces
grands principes.

--Oui, dit sa femme à mi-voix, on se laisse faire...

Et ses pieds emprisonnèrent plus étroitement celui de Pierre de Sableuse
qui finit par répondre:

--Enfin, je verrai... je réfléchirai.

--C’est qu’il faut nous hâter de prendre nos dispositions. Les élections
approchent...

Une jambe tiède frôla celle du jeune homme, puis, lentement, avec des
souplesses de liane, insista, pressa, encercla... Penchée vers son hôte,
Mme Cousinet, décolletée et les bras nus, exhalait un parfum chaud,
charnel.

--Voyons, dit le châtelain, vous ne pouvez hésiter quand il s’agit de la
cause, de la bonne cause!

--Vous ne pouvez hésiter, fit Mme Cousinet.

--Eh bien, soit, j’accepte!

--Ah! s’exclama l’amphitryon... Je savais bien que je vous convaincrais
en faisant appel à vos sentiments. Merci, mon cher... Car maintenant,
nous sommes des amis, nous marchons la main dans la main.

Lisette de Lizac avait retiré sa jambe et souriait en maniant son
collier de perles.

--Nous sommes faits pour lutter ensemble! déclara M. Cousinet... Je
recruterai sans peine deux ou trois figurants pour compléter notre
liste. Mais avant tout, j’irai à Paris pour recevoir le mot d’ordre du
Comité directeur de la Ligue des bons Français. C’est son programme que
nous défendons et c’est sous son patronage que nous engagerons la lutte.
J’ai des amis à la Ligue, Tricoud, le grand entrepreneur, Mâchecolle, le
sénateur, Bédarieux, le directeur de la _Tradition_, un canard que je
commandite, d’autres encore. Avec eux cela ira tout seul!

--Quand pars-tu? demanda Mme Cousinet d’un air distrait.

--Pas plus tard que demain. Rassure-toi, je n’en ai que pour deux jours.

Pierre de Sableuse sentit de nouveau la pression savante du mollet de sa
voisine et, pour cacher son trouble, s’exclama:

--Cher monsieur Cousinet, vous avez raison... Il faut que les honnêtes
gens se défendent. Vos idées sont les miennes...

--Ce sont aussi les idées de ma femme!

--Oui, mon chéri, dit Lisette, et ce que je pense, quelque chose me dit
que M. de Sableuse le pense aussi. N’est-ce pas, cher monsieur?

On prit le café dans la galerie. Mme Cousinet, qui avait allumé une
cigarette, fit elle-même le service... Les vins avaient été généreux;
les liqueurs furent prodigues. Pierre de Sableuse commençait à
sympathiser avec ce brave Cousinet qui, en somme, lui offrait l’occasion
de siéger à la Chambre et, par surcroît, de coucher avec sa femme.
Aussi, c’est avec la meilleure impression sur son avenir politique et
sentimental qu’il prit congé de ses hôtes, d’autant que l’un lui dit,
d’une voix retentissante: «Vous verrez, nous réussirons», et l’autre à
voix basse: «Venez demain après-midi... Je serai seule!»

--En somme, dit M. Cousinet, je l’ai eu comme j’ai voulu, ce bon jeune
homme! As-tu remarqué l’habileté avec laquelle je m’y suis pris?

--Je t’ai admiré... Vraiment tu as été très éloquent!

--N’est-ce pas? Il est vrai que ces imbéciles de la noblesse, on en fait
ce qu’on veut quand on les prend par les sentiments.

--C’est vrai, dit Mme Cousinet avec un sourire ironique, M. de Sableuse
a été pris par les sentiments... Tu le tenais, il ne pouvait plus
résister!

--Ah! vois-tu, ces gens-là n’existent plus quand ils sont en présence
d’un gaillard comme moi, qui connaît la vie et à qui on n’en conte pas.
Moi, je me suis fait moi-même, et je ne me laisse pas refaire... Il est
temps, vraiment, que des lutteurs dans mon genre, des réalistes qui ont
manié les affaires et les hommes, se décident à défendre la cause que
tous ces imbéciles ont failli perdre. Pour sauver les bonnes idées, la
famille, la propriété, la religion, il faut des types comme moi, nom de
Dieu!... Ah! tu verras, tu verras, ma chérie, je suis de l’étoffe dont
on fait les...

--Je t’y aiderai, sois tranquille! interrompit Mme Cousinet avec une
bonne humeur charmante. Et quelque chose me dit que ce garçon y mettra
du sien, lui aussi! Allons, tout cela va très bien et ce déjeuner a
certainement arrangé et avancé beaucoup de choses. Émile, tu es un homme
très fort!

Le jour suivant, tandis que M. Cousinet somnolait dans le rapide de
Paris, Pierre de Sableuse et Lisette de Lizac, assis dans le petit salon
situé à l’extrémité de la galerie, feuilletaient ensemble un album de
photographies évidemment très intéressantes.

--Je vous l’avais promis, disait Mme Cousinet, que je vous ferais voir
mes portraits dans mes plus jolies robes. Ce sont des souvenirs précieux
de ma carrière artistique et je les montre avec fierté. D’ailleurs, je
n’ai rien à cacher...

Le fait est que sur ces photographies elle ne cachait pas grand’chose:
partout triomphaient ses seins qui eussent pu, comme ceux de Vénus,
servir à mouler des coupes, ses hanches souples, ses reins cambrés, ses
jambes nerveuses.

--Me voici, disait-elle, en Incroyable... C’était dans la revue de
Pigeonneau et Saint-Marcel: _Amène ta gosse!_ J’étais très bien dans
cette scène-là. Et celle-ci? N’est-ce pas qu’elle est amusante, cette
photo? Je suis en Reine des poules... Ah! mon costume se réduit à peu de
chose: une crête, une ceinture et quelques plumes. Cela m’allait très
bien. Ici, je suis en Fée Coco... La coco, vous ne connaissez pas ça!
Vous êtes tout simple, vous, tout naturel: ça se lit dans vos yeux...
Ils sont épatants, vos yeux, d’une clarté, d’une jeunesse! Mais
continuons... Ah! celle-ci, je ne devrais pas vous la montrer... Je suis
toute nue, à part le cache-sexe, bien entendu. Tenez, regardez-la tout
de même... Mais bien vite! J’étais ainsi dans la finale de _T’en fais
pas_, une revue de Macache et Bono, deux idiots qui me faisaient chanter
des insanités. Maintenant, vous me voyez en Messaline... Un rôle tout en
or, celui-là, et où je faisais un effet fantastique. Cela se passait
dans une maison de rendez-vous de... de... enfin, du Montmartre de ce
temps-là.

--Suburre, sans doute? insinua Pierre que ces photos, ces propos et
Lisette elle-même troublaient de plus en plus.

--Oui, quelque chose comme ça. Donc, je faisais mon entrée... Le plateau
était rempli de femmes et d’hommes étendus sur des coussins: c’était
très bien mis en scène et il y avait des effets de lumière tout à fait
étonnants. Ma première réplique était: «J’ai soif d’amour... Vite, un
mâle!» Alors, il y avait divers chichis, je ne sais plus lesquels. Ah!
j’y suis. On se battait pour m’avoir. Et, finalement, un nègre
m’emportait... Oui, il m’empoignait, dansait un pas avec moi, puis me
jetait sur une peau de lion. C’était superbe! Aussi quel succès!...
J’étais rappelée six fois tous les soirs avec mon nègre, un vrai, vous
savez! Ah! quand je pense à tout ça! Tout ce passé me revient,
maintenant. Il me semble que c’est hier... Tenez, le pas de Messaline,
c’était comme ceci.

Mme Cousinet se dressa, puis se mit à esquisser une espèce de pas
oriental: elle tendait les bras vers Pierre de Sableuse, se tortillait
avec des frémissements, des ondulations qui faisaient saillir, sous la
robe de satin, des seins restés très beaux et une croupe peut-être plus
ronde, plus large que sur les photos de l’album, mais toujours d’une
ligne voluptueuse.

Et, tout à coup, elle s’écria:

--Mais faites donc le nègre!...

--Madame, je...

--Ce n’est pas difficile, bon Dieu!... Tenez, vous me prenez par la
taille... là, très bien... je me colle à vous... c’est dans mon rôle, je
suis Messaline... Vous, vous me brutalisez... allez-y, n’ayez pas peur,
Messaline aime ça... parfait... et maintenant, vous m’emportez sur le
canapé... là, oui... Allez-y... Vas-y! Prends-moi... prends-moi!... Tu
ne vois donc pas que je n’en peux plus?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au moment où cette scène, très bien enlevée par Lisette de Lizac et par
le futur candidat de la Ligue des bons Français, atteignait son maximum
d’intensité, quelqu’un poussa timidement la porte du petit salon.

C’était le curé de Sableuse qui, introduit dans la galerie, avait
entendu des soupirs, des plaintes, des cris étouffés, et s’était dirigé
vers l’endroit d’où parvenaient ces bruits bizarres. «Il doit y avoir
là, se disait-il, une personne qui souffre de quelque malaise... Mme
Cousinet, peut-être!»

L’abbé put constater qu’il n’en était rien.

--Oh! s’exclama-t-il en se mettant les mains sur les yeux...

Mais il avait déjà reconnu le fils du comte Hector et il se récria:

--Non, mais!... Fornication et adultère!... Vous ne vous gênez pas, tous
les deux!

Mme Cousinet avait repoussé son complice qui se réfugia derrière
un meuble; elle se redressa en réparant le désordre de sa
toilette--celle-ci était légère et vraiment très pratique en de telles
occasions;--puis, retrouvant aussitôt sa dignité, elle déclara de l’air
le plus naturel au pauvre abbé Pellegrin, qui, lui, cherchait à fuir:

--Monsieur le Curé, vous savez maintenant ce que je suis capable de
faire pour les idées que nous aimons et que nous défendons.

--Madame, vous... Je... permettez-moi de...

--Si j’ai marché, eh bien, c’est pour la cause! Pour la cause, vous
entendez! N’est-ce pas, monsieur de Sableuse?

Mais celui-ci n’eut pas à répondre, car l’abbé Pellegrin, n’écoutant
plus, battait rapidement en retraite...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--C’est idiot! s’exclama Mme Cousinet. Quand une femme trompe son mari,
elle oublie ses devoirs, c’est entendu, mais elle ne devrait jamais
oublier de fermer la porte!

--Nous avons perdu la tête, dit Pierre de Sableuse. Que doit penser M.
le Curé?

--En voilà une question! Moi, ce n’est pas l’opinion de ce bonhomme qui
me préoccupe, c’est ce qu’il va faire... S’il allait tout dire à M.
Cousinet!

--Rassurez-vous, il n’est pas bavard.

--Je ne m’y fie pas... Les prêtres sont un peu comme les femmes: quand
on porte une jupe, on ne sait pas garder un secret.

La femme coupable fronça les sourcils, puis, soudain:

--Oh! j’ai une idée!... C’est vrai, comment n’y ai-je pas pensé tout de
suite? Décidément, l’air de la province m’enlève mes moyens...

Une heure après, Mme Cousinet arrivait en auto au presbytère. Valérie
eut à peine le temps de l’annoncer à l’abbé Pellegrin. Celui-ci, qui
n’était pas encore tout à fait remis de son émotion, la reçut dans sa
salle à manger d’un air qu’il eût voulu indifférent et banal, mais en
vain! Il était très gêné et le laissait voir... En revanche, la
châtelaine n’était pas embarrassée le moins du monde et c’est d’une voix
calme, avec un sourire charmant, qu’elle prononça:

--Monsieur le Curé, je viens me confesser.

--Vous confesser, madame? Mais...

--Je sais que ce n’est ni l’heure, ni l’endroit, mais vous m’écouterez
quand même, j’en suis sûre. J’ai péché, gravement péché...

Et, tranquillement, avec une grâce étudiée, elle s’agenouilla.

Mais l’abbé Pellegrin avait déjà deviné et il ne voulut pas être la dupe
de cette comédie.

--Non, déclara-t-il, pas la peine d’user de ce truc-là... Pour qui me
prenez-vous? Je n’ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien...

Déjà, Mme Cousinet s’était redressée.

--Ah! merci, monsieur le Curé! fit-elle en joignant des mains potelées
aux ongles polis.

--Vous avez donc cru que, moi, j’irais...?

--Oh! pardon! Vous savez, dans mon affolement...

--Oui, vous oubliez de fermer la porte et vous supposez que je suis un
sale type. Mais il suffit... Ceci dit, madame, quand vous voudrez vous
confesser, pour de bon, vous me trouverez à l’église, le matin à onze
heures, et le soir, une heure avant le salut. En une heure, on peut déjà
en raconter pas mal!

Sous le regard du bon curé, Lisette de Lizac perdit, brusquement, son
assurance, sa désinvolture... Elle eut même la sensation--oubliée depuis
bien des années--qu’elle rougissait et c’est d’une voix timide qu’elle
répondit:

--Monsieur le Curé, je vous en prie, ne me jugez pas trop sévèrement.

--Je ne suis pas sans péché, madame; ce n’est donc pas moi qui vous
jetterai la première pierre... Et puis, j’en ai vu bien d’autres!

Mais, à son tour, il rougit et balbutia tout en reconduisant sa
visiteuse:

--C’est une façon de parler, bien entendu...




VIII

LA RELIGION, LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ


M. Cousinet rentra de Paris en annonçant que ses négociations avaient
réussi le mieux du monde.

--Pendant ces deux jours, fit-il joyeusement, j’ai eu une veine
extraordinaire!

--Ça ne m’étonne pas, répondit sa femme d’un air innocent.

--Ah! Pourquoi?

--Parce que, mon chéri, la veine, tu as l’habitude de la dompter!

--C’est vrai... Je les ai fait marcher là-bas. Je suis allé voir
Bédarieux, le directeur de la _Tradition_. Entre nous, une belle
fripouille! Mais très intelligent et, surtout, très au courant de la
situation... Il m’a donné des conseils, des tuyaux; il me soutiendra
énergiquement.

--C’est bien le moins... Tu es dans sa commandite pour cinq cents gros
billets!

--J’ai vu aussi les types de la Ligue des bons Français... Des amis!

--Je pense bien... A ce prix-là!

--Bah! Trois cent mille francs... Mais je savais bien ce que je faisais.
Je les rattraperai quand je serai élu. A la Ligue j’ai vu Mâchecolle, le
sénateur. Il m’a encouragé à me présenter... «Vous pouvez devenir,
m’a-t-il dit, une des forces du parti, qui est celui des honnêtes gens.
Un homme comme vous, un patriote qui a rendu tant de services à la
France, doit servir la cause au premier rang». Mâchecolle connaît,
justement, ce pays... Il m’a dit que le nom de Sableuse ferait très bien
en tête de liste. Impossible de trouver mieux, vu la situation de cette
famille que tout le monde vénère dans la région, même l’élément ouvrier.

--Oui, dit Mme Cousinet, ce sont des gens très sympathiques.

--Le fils est bien un peu insignifiant...

--C’est vrai.

--... Mais cela vaut mieux, je ne veux pas avoir de rival!

--Tu as raison, approuva Mme Cousinet en l’embrassant.

--Bref, tout va comme sur des roulettes... Ah! j’oubliais. Ces
messieurs, Bédarieux, Mâchecolle, Tricoud--tu sais, l’entrepreneur,--le
baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, peut-être un ou deux
autres, arriveront samedi prochain. Ils viennent pour examiner la
situation sur le terrain, pour choisir les trois autres candidats qui
compléteront la liste, pour prendre les premières dispositions en vue de
la campagne qui ne tardera pas à s’ouvrir. Nous les logerons au
château... Débrouille-toi!

--Sois tranquille, mon gros loup.

--As-tu vu le jeune de Sableuse?

--Vaguement...

--Tu as eu tort, mignonne. Je sais bien qu’il n’est pas très rigolo,
mais tu dois m’aider à l’amadouer, à le tenir en laisse... Et le curé,
est-il venu te voir?

--S’il est venu me voir? répéta madame Cousinet avec un sourire
bizarre... Oh! oui!...

--Ah! très bien. Tu l’as bien reçu, au moins? Tu sais, il faut lui
ouvrir notre porte, bien largement.

--Je ne l’avais pas fermée, tu peux en être sûr, mon chéri.

--Ce diable de curé est une force. Mâchecolle, qui le connaît, me l’a
dit. Tâchons de le mettre dans notre jeu complètement, comme M. de
Sableuse. Je compte beaucoup sur toi, pour cela!

--Je ferai de mon mieux, mais, avec lui, c’est plus difficile.

--Au contraire! Je vais commencer par lui lâcher quelque galette pour
son église, pour ses pauvres, pour ce qu’il voudra. En même temps, je
demanderai à l’archevêché de lui passer la consigne...

Et, partant d’un bon gros rire, il déclama:

--Pour Dieu, pour la patrie, pour M. Cousinet!...

Il embrassa bruyamment sa femme, puis lui dit tout bas à l’oreille:

--Nous nous coucherons de bonne heure, ce soir... Trois nuits sans
amour! Ah! ma chérie, tu ne trouves pas que c’est long?

--Terriblement, mon loup! répondit Lisette de Lizac en lui rendant son
baiser, du bout des lèvres, sur la joue.

Le curé de Sableuse ne tarda pas à recevoir une enveloppe contenant deux
billets de cinq cents francs et la carte de M. Cousinet avec ces mots:
_Pour vos œuvres, mon cher ami, en attendant mieux._

A vrai dire, cette libéralité lui déplut: «Ça y est, se dit-il, on
commence le bombardement par grosses pièces... Impossible de résister.
Va falloir me rendre, c’est bien la première fois! Mais, quoi, il y a
tant de pauvres gens dans le pays! Monsieur Cousinet, à ce prix-là je
suis votre homme.»

Sans tarder, il alla faire de la monnaie au bureau de poste, puis il
entreprit une tournée chez les plus malheureux de ses paroissiens. Dans
ce bourg mi-ouvrier, mi-paysan, les misères ne manquaient pas... Que de
masures où grouillaient des marmailles affamées et loqueteuses, où des
malades, des vieillards attendaient quelque secours! L’abbé Pellegrin
passa partout, ajoutant aux bonnes paroles l’appoint nécessaire d’un
billet de banque. La Planquart eut sa visite et reçut de quoi acheter
des galoches à quelques-uns de ses «loupiots», comme il disait. La mère
Lostellat, que l’abbé Pellegrin alla voir aussi, continuait à se
débattre dans les bras de la mort.

--On verra ben, disait-elle parfois d’une voix sifflante, laquelle de
nous deux lâchera la première: en attendant, je tiens bon!

A son chevet, le prêtre rencontra le docteur Profilex, qu’il n’avait pas
vu depuis plusieurs jours. Les deux hommes sortirent ensemble.

--De nos deux visites à cette pauvre vieille, dit le docteur, la mienne
est assurément la moins utile.

--Vous voyez, plaisanta le curé, que je sers parfois à quelque chose.

--Oui, quand vous laissez quelque argent sur la table!

--Taisez-vous, vieux mécréant... A vous qui ne pouvez, avec vos drogues,
sauver les corps, il va bien de railler les miennes, qui me permettent
de sauver les âmes.

--Mettons qu’elles se valent, curé, et faisons la paix. Vous savez que
le comte de Sableuse s’est installé à la Saulnaye?

--Je lui ai rendu visite.

--Moi aussi... Entre nous, M. de Sableuse ne va pas. Il a beaucoup
vieilli depuis qu’il a quitté son château et je le trouve en mauvais
état. Le moral est, chez lui, très atteint et comme le physique est aux
ordres du moral...

--Je ne vous le fais pas dire.

--Je n’ai pas dit «l’âme»... Et cependant, c’est une belle âme que ce
vieil aristocrate tout d’une pièce avec ses idées absolues, sa foi
royaliste qui n’admet rien, ne concède rien. Tout nous sépare, mais je
l’estime, ce bonhomme-là: il se tient droit. J’aime les gens qui ne
transigent pas!

Après un instant de silence, le docteur Profilex reprit:

--Et que devient votre Cousinet?

--Mon Cousinet? Mais personne ne m’en a fait cadeau.

--Il paraît que vous êtes au mieux avec lui... Et le bruit court que
vous allez l’aider à devenir député.

L’abbé, embarrassé, répondit à côté:

--M. et Mme Cousinet sont d’excellentes personnes qui font beaucoup de
bien. Grâce à elles, je peux soulager bien des misères dans le pays. Le
reste, ça ne compte pas!

--Si, ça compte, puisque ce reste, c’est la défense de la bonne cause...
Oui, la cause des gens qui ont horreur de la République, de la «gueuse»,
la cause des partisans de l’ancien régime! Et le plus drôle, c’est que
votre Cousinet en est, de ce parti-là, lui qui s’est servi de ses
millions tout neufs pour déloger le comte de Sableuse de son château
féodal... Ah! quelle époque!

L’abbé Pellegrin ne restait pas à court, d’ordinaire, dans ses
discussions avec le docteur Profilex, mais cette fois, il ne trouva rien
à répondre. D’ailleurs son ami ne lui laissa pas le temps de chercher
une riposte: déjà, en riant d’un air sarcastique, il s’éloignait...

«Bah! se dit le curé, je ne me suis pas encore engagé... Laissons
flotter les rubans. Tout se tasse ici-bas. Et en attendant, je pourrai
distribuer aux pauvres un peu de la galette de Cousinet: c’est toujours
ça de repris!»

Mais quelques jours après, il était convoqué à l’archevêché où Mgr Sibuë
le reçut, cette fois, avec une surprenante bienveillance.

--Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons besoin de vous... L’heure
s’approche où les forces mauvaises vont tenter un assaut qu’elles
croient décisif contre l’ordre établi. L’Église, vous le savez, est,
avant tout, un élément de conservation sociale: elle oppose
traditionnellement la digue religieuse au flot de la révolution impie...
Elle prendra donc part, sinon ouvertement, du moins en sous-main, à la
prochaine lutte électorale. Tous les fidèles et à plus forte raison,
tous ceux qui portent notre saint habit doivent faire bloc contre
l’ennemi... Vous, mon cher curé, qui disposez d’une réelle influence
dans la région, vous vous mettrez, cela va sans dire, au service de la
bonne cause... Une liste conservatrice et catholique va être formée par
les soins d’un de vos meilleurs paroissiens, M. Cousinet. Vous le
connaissez, je le connais-moi-même, c’est un homme aux idées excellentes
et, de plus, en possession de moyens puissants. Très généreux aussi...
Nos œuvres diocésaines ont déjà ressenti les effets de sa générosité
chrétienne, dont madame Cousinet, admise dans nos comités, est la pieuse
et zélée inspiratrice. M. Cousinet compte sur votre dévouement, nous y
comptons nous-mêmes et, dès maintenant, cher monsieur le curé, je bénis
vos efforts que, j’en suis sûr, la Providence saura rendre fructueux
pour la cause des honnêtes gens!...

C’était, en somme, un ordre et l’abbé Pellegrin répondit:

--Ça va, Monseigneur... Je marcherai jusqu’à la gauche!

--Jusqu’à la gauche, c’est bien cela, fit le coadjuteur avec un sourire
mince... Car je crois que c’est de ce côté que votre influence sur les
brebis qui vous sont confiées s’exercera le plus utilement.

Peu de jours après cette entrevue, le curé de Sableuse reçut la visite
d’un entrepreneur de Merville qui lui demanda:

--Quand commençons-nous les travaux?

--Quels travaux?

--La restauration du clocher de l’église... Je suis allé le voir: il ne
tient plus guère. Un grand coup de vent et tout s’écroulera. Et puis,
les embellissements intérieurs... Mais n’est-ce pas convenu avec M.
Cousinet? Il m’a dit: «Mettez-vous à la disposition de M. le curé.» Me
voici: nous commencerons quand vous voudrez. Tout est arrangé avec le
conseil municipal.

--Soit... Mon clocher tient bon depuis six siècles, mais quelques soins
ne lui feront pas de mal. Occupez-vous de lui d’abord. Après, nous
verrons...

Et l’abbé Pellegrin, un peu surpris de se voir bousculé ainsi, songea:
«Décidément, notre ami Cousinet bat le fer tant qu’il est chaud.
Impossible de résister à cet homme-là!»

La semaine ne s’était pas écoulée que la nouvelle châtelaine lui
apportait elle-même, en auto, un magnifique Saint-Joseph en plâtre
peint:

--J’ai pensé, dit-elle, que cela vous ferait bien plaisir.

--Il est pépère, c’est vrai, mais j’en ai déjà un...

--Vous n’allez pas me le refuser? Regardez, comme il est gentil avec sa
barbe frisée et ses yeux bleus qui regardent le ciel. C’est mon mari qui
l’a choisi.

--Comment, c’est M. Cousinet qui...?

--Oui, pendant son séjour à Paris. Une idée qui lui est venue... en
passant du côté de Saint-Sulpice.

--Saint Joseph est un grand saint, répliqua le bon curé, et qui a rempli
dignement une mission bien ingrate. Enfin, madame, je vous remercie
bien, comme je remercie votre mari... Je caserai votre Saint-Joseph dans
l’église: cela nous en fera deux, mais on ne saurait trop honorer ce
parfait modèle d’abnégation et d’obéissance à la volonté divine.

Madame Cousinet écoutait gravement, sans avoir le moins du monde l’air
d’une femme coupable qui se livre à une plaisanterie irrespectueuse:
évidemment, dans son esprit, elle ne faisait aucun rapprochement entre
son mari et ce Saint-Joseph qu’il avait acheté peut-être à l’heure même
où sa femme le faisait cocu. Le bon curé songea que les filles d’Ève
avaient reçu de Dieu ou du diable, au grand dommage des fils d’Adam,
l’étonnant pouvoir de se dédoubler pour oublier, au moment voulu, tout
souvenir gênant et faire l’ange aussitôt après avoir fait la bête.

--Mais j’oubliais! dit l’ancienne vedette du Casino de Paris... Nous
recevons, au château, samedi prochain, plusieurs messieurs de Paris, des
membres du comité de la Ligue des bons Français. Ils viennent pour
organiser la campagne électorale... M. Cousinet tient absolument à ce
que vous les rencontriez. C’est très facile: venez dîner dimanche
soir... C’est convenu, n’est-ce pas cher ami?

Ce «cher ami», venant après le Saint-Joseph, était irrésistible. Le curé
promit... D’ailleurs, maintenant qu’il était embarqué, à quoi bon se
débattre? Et puisque la Ligue des bons Français patronnait le nouveau
châtelain de Sableuse, vraiment, il n’avait plus le droit de douter et
de résister. La Ligue des bons Français ne luttait que pour la foi et
l’Église, et elle savait certes mieux que lui comment et avec qui il
fallait les défendre.

Le dimanche suivant, à l’heure du dîner, l’abbé Pellegrin prenait place
à la table de l’ex-Lisette de Lizac avec les éminents représentants de
la Ligue des bons Français. Il y avait là le sénateur Mâchecolle, un
vieux monsieur à favoris solennels, Tricoud, l’entrepreneur, un grand
sec qui portait sur un nez formidable de rondes lunettes d’écaille, le
baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, un homme jeune encore à
tête de monoclard mondain et Bédarieux, le directeur de la _Tradition_,
organe officiel de la Ligue... Anselme Bédarieux n’avait vraiment rien
de traditionaliste dans son aspect: vêtu d’un complet de style
britannique, le visage rouge et glabre, la mâchoire pavée de dents en
or, il faisait penser à un bookmaker ou à un manager de boxe.

M. Cousinet commença par expliquer l’absence de M. Pierre de Sableuse en
disant:

--Ma femme l’avait invité... Mais il lui a répondu qu’il était
souffrant. N’est-ce pas, chérie?

--Oui, il est venu me dire lui-même cet après-midi qu’il se sentait
fatigué... très fatigué!

Le regard de l’abbé Pellegrin croisa celui de Mme Cousinet, mais
celle-ci ne broncha pas et c’est avec une parfaite sérénité qu’elle
ajouta:

--Ce garçon m’a paru, en effet, peu en train.

--Bah! dit son mari, nous n’avons pas besoin de lui pour causer
politique... D’autant plus qu’il n’y connaît rien. Nous avons son nom et
c’est l’essentiel!

--Un tel nom, dit Mâchecolle, nous sera fort utile. Sableuse, la
tradition, Cousinet, le progrès: c’est admirable! Je crois au succès...

Des laquais en culotte de velours écarlate et en habit bleu-barbeau à
boutons d’or servaient cérémonieusement un potage à la Montmorency dans
une vaisselle dont M. Cousinet n’oublia pas de dire, d’un ton négligent,
qu’elle était de Sèvres,--origine facile à vérifier, ajouta-t-il avec
bonhomie, en montrant derrière son assiette le monogramme de la
manufacture nationale.

Le homard à l’américaine parut et la conversation se trouva aiguillée
sur la gastronomie et les restaurants parisiens où se conservent les
bons principes de Brillat-Savarin. Bédarieux était des mieux renseignés
sur ce chapitre et Mme Cousinet, qui avait beaucoup soupé en sa vie, fit
preuve aussi d’une brillante documentation. Le baron Kepler vanta les
cabarets de Montmartre: l’ancienne divette marqua, en quelques traits
précis, leurs mérites respectifs... Mâchecolle cita un établissement
«très rigolo» où il allait parfois passer la soirée avec des amis
politiques, des électeurs influents. Tricoud lui-même, l’homme aux
lunettes de mandarin, célébra diverses boîtes de la Butte où, vraiment,
la chère était bonne et où il n’y avait pas moyen de s’embêter.

--Mais, remarqua à un moment donné le baron Kepler, il me semble que
nous nous oublions un peu devant M. l’abbé.

--Allons donc, dit Cousinet, notre curé est un ancien poilu. Il y est
peut-être allé, à Montmartre, en permission!

--Ma foi non, dit l’abbé... Paris nous était interdit, à nous autres,
paysans. Et puis quand même, ma soutane, je la portais toujours,
moralement. Et je n’ai point l’habitude de la balader dans ces
endroits-là.

Des mets compliqués--à l’apparition desquels M. Cousinet vantait chaque
fois la maîtrise de son «chef», ancien cuisinier du roi de Portugal--des
mets compliqués, servis dans des plats en vermeil, se succédaient,
arrosés de vins célèbres. On se mit à parler politique et, tout de
suite, la question fut placée, par le sénateur Mâchecolle, sur le
terrain des réalités.

--Nous avons, déclara-t-il, un programme habilement dosé qui doit valoir
un grand nombre de sièges à la Ligue des bons Français. Ce programme, je
l’ai composé avec nos amis... Ma vieille expérience politique, ma
situation au Sénat, mes relations dans le monde des affaires, tout cela
me permettait de tâter utilement le pouls à l’opinion publique et de
choisir les remèdes qui peuvent la guérir de sa fièvre. En un mot,
voici: il s’agit de défendre les intérêts que les menaces
révolutionnaires inquiètent...

--C’est bien cela, dit Bédarieux. L’argent a peur, se terre et voilà
pourquoi les temps sont difficiles. La _Tradition_ fait beaucoup moins
d’affaires de publicité que l’an dernier... Les couturiers se plaignent,
les théâtres jouent devant des banquettes.

--Que fait le Casino de Paris? demanda Mme Cousinet.

--Des demi-salles tout au plus...

--Quand j’y jouais, c’était le maximum tous les soirs!

--Ceci explique cela, chère madame, fit le baron Kepler, galamment.

--Restaurer la confiance, voilà notre but, reprit Mâchecolle.

Le curé de Sableuse lança, ironique:

--Faire remonter les recettes du Casino de Paris!

--Quand les établissements de plaisir vont, mon cher curé, tout va...

--Soit, mais pour entraîner les électeurs de la région, il faudra leur
parler d’autre chose.

--Évidemment... La situation est d’ailleurs très favorable, au point de
vue électoral. Les paysans, qui se sont enrichis pendant la guerre, sont
devenus conservateurs. On est toujours conservateur, quand on a quelque
chose à conserver! Ces braves gens voteront pour la liste Cousinet--je
dis la liste Cousinet, parce que notre ami est la vraie tête de
liste--voteront pour la liste Cousinet comme un seul homme. La Ligue des
bons Français--tout le monde sait ça--place au-dessus de tout la défense
de l’agriculture, c’est-à-dire de la propriété agricole.

--Oui, dit le baron Kepler en ajustant son monocle, nous sommes, au
fond, une ligue de paysans.

--Les hobereaux nous suivent aussi... La candidature de M. Pierre de
Sableuse, fils d’un légitimiste intransigeant, les entraînera tous. Les
industriels...

--Nous les tenons, interrompit l’entrepreneur Tricoud. Je peux vous en
parler savamment. La Ligue des bons Français a obtenu, tout de suite, la
sympathie et l’appui de ceux qui occupent des salariés... Nous prêchons
la pacification sociale, c’est-à-dire la fin de cette agitation
déplorable qui effraie les capitaux et compromet la prospérité
nationale. L’industrie et surtout la grande industrie est avec nous...
Elle sait que nous la soutenons.

--Comme elle nous soutient, dit Bédarieux. Notre ami Cousinet est
précisément l’un de ces hommes d’action, de ces réalisateurs qui ont
compris la nécessité d’organiser la lutte contre l’armée de la haine et
de la révolte. Mais la _Tradition_ n’est pas encore aidée comme il le
faudrait!

--Les classes moyennes, reprit Mâchecolle, nous échappent en grande
partie...

--Elles ne sont pas sympathiques, les classes moyennes, fit Tricoud.
Elles sont, en somme, composées de ratés...

--De mauvais esprits, en tout cas, affirma le baron Kepler.

--D’aigris! insista Cousinet.

--Oui, résuma Mâchecolle, de gens qui ont des besoins mais qui ne savent
pas gagner d’argent. Les classes moyennes fournissent leur personnel aux
cadres de l’armée révolutionnaire: c’est un milieu interlope où
foisonnent les intellectuels envieux, les avocats ambitieux, les
raisonneurs, les idiots nourris d’idées générales... Moi, je ne voudrais
voir que deux grandes catégories de Français: les chefs, ceux qui ont le
nom, l’argent, la situation, la supériorité de fait et les paysans.

--Pardon, intervint le curé de Sableuse, qu’est-ce que vous faites des
ouvriers?

--Les ouvriers? dit Mâchecolle... En effet, ils existent et nous devons
compter avec eux.

--Hélas! soupira Tricoud.

--Eh bien, mon cher curé, j’allais justement vous en parler... Il y a
beaucoup d’ouvriers dans ce pays et, dame, nous devons songer à eux.
C’est bien pourquoi, d’ailleurs, nous faisons appel à votre concours...
Les ouvriers, c’est votre rayon!

--Ah! vous croyez! fit l’abbé à qui Mme Cousinet versait du champagne
dans une coupe de cristal taillé et doré.

--Mais oui, voyons... Vous les aurez comme vous voudrez, les ouvriers.
Vous les avez même déjà! Votre popularité est fantastique dans tout le
pays... Ne dites pas non. Nous sommes au courant! Et c’est vous, vous
seul, qui pouvez nous amener une partie, une bonne partie de ces
gaillards-là... Ça vous est facile! Ah! si vous étiez un abbé pommadé,
un prêtre qui ne sait pas parler au peuple le langage qu’il comprend,
nous ne vous demanderions pas de marcher avec nous... Ce ne serait pas
la peine, vous nous gêneriez! Mais, justement, vous avez tout ce qu’il
faut pour enlever cette clientèle-là: le geste, l’allure, la voix, le
ton...

--Vous me flattez! fit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur.

--Je constate, tout simplement.

--Oui, fit le baron Kepler, vous êtes _the right man in the right
place_.

--Vous savez, objecta le curé, que les ouvriers de Sableuse, pour ne
nous occuper que de ceux-là, sont assez récalcitrants. Si je leur parle
de la sécurité qu’il faut rendre aux capitaux, des intérêts de la grande
industrie, de...

--Parbleu! s’exclama le sénateur Mâchecolle, mais aussi, vous avez bien
soin de ne pas employer ces arguments-là. Ça ne prendrait pas. Non, vous
leur direz...

--Quoi?

--Enfin, vous leur ferez des promesses... augmentation des retraites
ouvrières... participation aux bénéfices... maintien des huit heures...

--Hum! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du tout dans nos idées.

--Je sais bien... Mais, mon cher, il faut promettre aux électeurs, si
vous voulez qu’ils votent pour vous!

--Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant pas leur bourrer le
crâne, aux ouvriers!

--Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller. Vous saurez, j’en suis
sûr, émouvoir, emballer et faire marcher ces gens-là.

--Les faire marcher? Je comprends... Mais il y a quelque chose dont nous
n’avons pas encore parlé et qui a, je crois, sa petite importance.

--Laquelle? La question du journal local à créer?

--Non, pas cela.

--Le point de vue financier?... Notre ami Cousinet vous ouvrira les
crédits nécessaires. N’est-ce pas, Cousinet?

--Ce n’est pas cela non plus... Il s’agit d’une question d’ordre
général.

--Précisez, monsieur le curé.

--Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau programme, de la religion?

--La religion? Il est bien entendu que nous ne la négligeons pas. La
Ligue des bons Français, vous le savez, est catholique... mais avec
prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là: ce serait extrêmement
dangereux.

--Compris, dit l’abbé... Mais moi, je suis prêtre, je ne peux être
catholique avec prudence: impossible de me camoufler. Quand je
m’adresserai aux ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de la
grande industrie ou des recettes du Casino de Paris, mais du bon Dieu.

--Du bon Dieu? Aïe!... Monsieur le curé, croyez-en mon expérience, les
bonnes élections catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne parle
pas du tout du bon Dieu.

--C’est ça, le bon Dieu vous gêne!

--Nous parlons sérieusement...

--Le bon Dieu, c’est très sérieux... même en temps d’élections!

M. Cousinet intervint et, naturellement, mit les pieds dans le plat:

--Enfin, il n’est pas question de dire la messe mais de récolter assez
de voix pour être élu. Le reste ne compte pas!

Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu rude, et prononça:

--Nous faisons de la politique, monsieur le curé, pas autre chose.

--Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous placiez pas seulement au
point de vue des intérêts matériels...

--Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix creuse, de notre désir d’être
utiles à l’Église? Elle nous aide, nous l’aiderons.

--Fort bien, mais je ne vous parle pas de l’Église, je vous parle de la
religion.

Mâchecolle et ses amis parurent étonnés.

--Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez que la solution de tous
les problèmes humains est dans l’Évangile.

--L’Évangile? s’exclama le baron de Kepler dont le monocle venait de
tomber.

--L’Évangile? fit Bédarieux en levant un petit verre de fine Napoléon.

--L’Évangile? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait à allumer un havane gros
comme une bûche.

Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules, tandis que M. et Mme
Cousinet échangeaient un regard inquiet.

--Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est de son esprit qu’il
faut nous inspirer... Nous sommes chrétiens, n’est-ce pas?

--Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois pas bien...

--Nous sommes chrétiens, votre Ligue est chrétienne, catholique et voilà
qui éclaire tout. Laissons donc de côté les histoires de galette et
parlons à nos frères selon la morale de notre Sauveur... Que cette
morale divine triomphe et alors, il n’y aura plus de misère, plus de
haines, plus de saloperies dans le monde.

Le silence qui révèle les gaffes suivit cette déclaration saugrenue;
mais l’abbé Pellegrin ne s’en aperçut pas.

Bédarieux ne put cependant se contenir... Il avait repris de la fine
Napoléon et l’instinct de la discussion l’entraînait.

--Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous croyez donc qu’on peut
encore en pincer, de la guitare de l’Évangile? Ah! ça, mais vous êtes
donc socialiste?

--Je suis croyant.

Mais Mâchecolle intervint, souriant:

--L’abbé est croyant... Nous sommes tous croyants. Moi, je siège à
droite au Luxembourg et j’ai demandé le rétablissement du Concordat.
Vous voyez! Et je crois que la foi ardente, militante de M. le curé peut
nous être très utile. Un peu de socialisme--chrétien, bien entendu,
c’est-à-dire respectueux du capital et de l’ordre public--un peu de
démagogie bien pensante obtiendra grand succès auprès des ouvriers.
Allez-y, monsieur le curé, parlez-leur de justice, de fraternité,
donnez-leur raison sur certains points de détail ou sur des principes
vagues qui n’engagent à rien... Et vous nous attirerez des voix, j’en
suis sûr!

--Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous attigez la cabane!...

--Oh! très drôle! pouffa le baron Kepler.

--Il est certain, fit Tricoud, que ce langage pittoresque, employé par
un ecclésiastique, obtiendra grand succès auprès des auditoires
populaires.

--Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement. Les gens du monde
et les curés qui parlent argot sont toujours populaires. Tous les moyens
sont bons pour faire triompher la cause! Et permettez-moi d’ajouter,
monsieur le curé, qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment
dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église a défendu, en même temps
que les intérêts spirituels, les intérêts matériels, c’est-à-dire, en
définitive, les forces sociales...

--Ça dépend, répliqua le prêtre...

--Comment, ça dépend?

--Oui, quand les forces sociales sont égoïstes et mauvaises, elle les
combat. Léon XIII...

--Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire, déclara Bédarieux... Il
a fait plus d’une boulette et nous a beaucoup gênés.

--C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par rendre la foi très
embarrassante pour les gens qui occupent, comme moi, un nombreux
personnel.

--Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église remplit aujourd’hui sa vraie
mission... Les prêtres sont bien ce qu’ils doivent être: des gendarmes!

--Des gendarmes? se récria l’abbé... Moi, je suis un gendarme?

--Sans doute... Un prêtre vaut même toute une brigade de gendarmerie:
c’est ce que notre stupide république de francs-maçons ne comprend pas!
Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs par an, c’était trop cher
pour avoir à sa disposition un incomparable défenseur de notre
organisation sociale, de la famille, de la propriété, de la Rente!...
Car, enfin, le prêtre la défend aussi, la Rente, comme il défend tout ce
qui constitue la base même de la société!

--Oui, un gendarme! répéta le baron Kepler... Quoi de mieux? C’est beau,
un gendarme!

--C’est noble, c’est grand, dit Tricoud.

--C’est utile! affirma Cousinet.

Mais le curé était devenu écarlate--d’autant plus qu’il avait avalé,
sans s’en apercevoir, trois petits verres de fine Napoléon--et s’étant
dressé, il s’écria:

--Moi, un gendarme?... Moi, qui suis allé au front? Moi qui ai été
poilu?...

--Un gendarme moral, entendons-nous! précisa Mâchecolle.

--Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous n’avez pas la trouille!...

Mme Cousinet, qui voyait la discussion prendre une tournure dangereuse,
proposa à ses invités, en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du
café, de passer dans la galerie.

Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air pour dissiper les nuées
orageuses qui se forment au-dessus des tables chargées de bouteilles
quand les convives se mettent à parler politique.

Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé de Sableuse dont la
hardiesse d’idées et de langage leur paraissait d’un excellent emploi au
cours d’une campagne électorale. De son côté, l’abbé Pellegrin, qui
songeait à ses pauvres, à son clocher vermoulu, et même à son beau
Saint-Joseph aux yeux doux, craignait d’avoir été trop loin: ces
messieurs, qui dirigeaient une Ligue approuvée et patronnée par
plusieurs prélats, ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens dont il
avait parlé dans la chaire de la cathédrale de Merville. Le souvenir des
instructions du coadjuteur lui revint aussi...

Et Mme Cousinet acheva de calmer les esprits en se mettant au piano et
en chantant, d’une voix canaille, des airs à la mode.

--Je passerai quelques couplets, avait-elle dit avant de commencer... Ce
serait trop leste pour M. le Curé!

Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit avec bonne
humeur:

--Pensez-vous!... Nous autres, les ratichons, on est entraîné. Je peux
tout entendre et même je peux tout voir... Pour l’effet que ça me fait!




IX

HISTOIRE DE LA PUCELLE


--C’est gentil, la campagne, disait Mme Cousinet, mais on y est bien mal
pour tromper son mari.

Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource aux couples qui
cherchent à envelopper de mystère leurs voluptés coupables. Merville
n’était guère plus accueillant aux amours défendues: son _Hôtel du
Doyenné_ et ses auberges bruyantes ne rappelaient en rien les maisons
discrètes, à double issue, qui abondent dans certains quartiers de Paris
et que Lisette de Lizac avait fréquentées pendant plusieurs lustres. Il
ne restait que les champs, l’herbe tendre et l’auto... Or, madame
Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les femmes ne font plus
l’amour comme on satisfait une fringale: elle avait toujours beaucoup
d’appétit et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet avec un jeune et
vigoureux lieutenant de chasseurs à pied, mais elle voulait du confort
et de la tranquillité. Passe encore de faire fi de toute prudence et de
tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le premier point, mais, par
la suite, l’amour demande de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette
des music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout la volupté du
danger: à ce piment romanesque, elle préférait les douceurs d’un plaisir
savamment assaisonné et sans appréhensions.

Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet sous son toit... Dans le
vaste château, des coins bien connus du fils de l’ancien propriétaire
facilitaient de rapides étreintes auxquelles Pierre de Sableuse prenait
plus de plaisir que sa maîtresse.

--Ah! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons notre bonheur... Dire
qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour nous adorer gentiment et que nous
ne pouvons pas en profiter! Mes amis m’avaient bien dit qu’un mari,
c’est embêtant, mais, vrai, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru!

Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude d’aller à Merville deux
ou trois fois par semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain
électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place ses amis de la
Ligue des bons Français, et avec la robuste confiance des maris certains
de leur supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur femme, il
avait répété à Pierre de Sableuse:

--Ne vous occupez de rien--les élections, j’en fais mon affaire!--mais
venez tenir compagnie à Mme Cousinet... Elle s’ennuie dans ce pays de
sauvages. Si je vous disais que la pauvre n’est pas encore parvenue à se
faire une relation intéressante!

--Vraiment?

--Pas une, vous entendez! Et cependant, c’est une femme très agréable...
Vous verrez, vous verrez, quand vous la connaîtrez mieux!

M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne laissât pas «s’évaporer»,
comme il disait, ce gentilhomme frivole et quelque peu «gosse» qui
n’avait pas l’air de prendre la politique très au sérieux.

--Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville en quatrième
vitesse, tiens-le bien!

--Sois tranquille, mon gros loup!

Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire très
étroitement, dans son boudoir, dans son petit salon bleu, voire--certain
jour d’orage--dans sa chambre... Les domestiques étaient à l’office,
dans le sous-sol, et Léa, sa femme de chambre, une vieille confidente
qu’elle avait gardée dans sa splendeur comme madame de Maintenon garda,
à Versailles, la Nanon des mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un
air digne, au moment voulu.

--Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, elle est épatante... Je
l’ai depuis quinze ans, et elle m’a rendu bien des services. Mais elle
n’en abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. C’est une perle.
Quand mon mari sera député de droite, je lui demanderai d’obtenir pour
elle un prix Montyon à l’Académie française.

Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, multipliait les
exercices d’une gymnastique qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se
lançait avec ardeur dans la «lutte des idées». Il avait recruté trois
candidats pour compléter la liste «républicaine conservatrice»,--c’était
l’étiquette adoptée par la Ligue des bons Français. Ces comparses, un
sous-intendant militaire retraité, un jeune avocat et un ex-lieutenant
de louveterie, gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à peu près
sacrifiés d’avance, mais le grand honneur d’être candidats leur
suffisait, d’autant plus qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de
la campagne et que cette figuration les qualifiait pour les élections
futures.

Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal hebdomadaire intitulé,
tout simplement, le _Salut national_, avec cette devise «Pour Dieu, pour
l’Ordre, pour la Patrie». Titre et devise lui avaient été soufflés par
Bédarieux, qui, de plus, s’était chargé de lui fournir un rédacteur très
au courant de la cuisine électorale.

--Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq louis par mois...
C’est un vieux routier, un type d’attaque qui engueulera vos adversaires
comme personne.

Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau: depuis trente ans et plus, il
écrivait pour très peu d’argent dans les journaux qui défendent la
religion, la famille et surtout la propriété. Il était, avec sa figure
usée, ses yeux brûlés par les veilles, son faux-col de celluloïd et son
air triste, le type même du journaliste qui a crevé de faim toute sa vie
en servant la cause des riches... Mais ce pauvre homme, que tout
intimidait dans la vie, devenait d’une audace, d’une virulence extrêmes
dès qu’il se trouvait, la plume à la main, devant une feuille de papier
blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de l’injure que possèdent les
journalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait
être plus utile au cours d’une campagne électorale.

M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec une bonhomie quelque peu
dédaigneuse. Alcide Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé: quand on
a passé sa vie dans les journaux conservateurs, où seuls comptent les
parlementaires, les financiers et les académiciens, on a pris l’habitude
de la résignation et on se console de tout en roulant une cigarette de
gros tabac.

M. Cousinet était pour lui un patron comme tous les autres; l’égoïsme
étalé, la suffisance épanouie de ce gros homme riche et ambitieux ne
pouvaient l’étonner le moins du monde.

Il se mit donc à la besogne, fabriquant le _Salut national_ avec un
grand article truffé d’invectives à l’adresse des adversaires de la
Ligue des bons Français, avec une série d’échos rosses sur ces mêmes
personnages, puis, pour boucler le numéro, avec une «Variété
historique», des faits divers régionaux et un bulletin très complet des
Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de clous sur un papier à
chandelles.

Ayant lu le premier article de Plumoiseau, M. Cousinet se montra
inquiet.

--Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez un peu fort... Vous
traitez les députés sortants de «tristes individus» et «de lamentables
fripouilles». Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des témoins...
Cela me serait très désagréable de me battre en duel!

--Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le journaliste d’une voix
douce, c’est moi qui irai sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq
fois au cours de périodes électorales: j’ai même reçu plusieurs coups
d’épée et une balle... C’est dans mes attributions.

--Oh! alors, fit le candidat, ne vous gênez pas, mon ami... Mettez-leur
le nez dans leurs ordures, à ces salauds-là!

M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë qu’il allait voir fréquemment
à l’archevêché:

--Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous se dessiner à
l’horizon la victoire des braves gens?

--J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous avons du temps devant nous,
plusieurs mois!

--Il est vrai... Vous n’en préparerez que mieux l’écrasement de ces
misérables qui menacent l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait
de M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet?

--Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues allusions à la lutte qui
va s’engager. C’est au cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit
quelques mots des élections... «Je ne vous donnerai jamais qu’un
conseil, a-t-il déclaré dans son langage bizarre, c’est celui de voter
pour les bons bougres, contre les mufles!»

--Évidemment, cela pourrait s’énoncer en termes plus choisis, mais
enfin, c’est très clair et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le
moment venu, que ce brave curé marche à fond... Je le secouerai, soyez
tranquille!

M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa femme:

--Tu dors... Il faut te remuer!...

Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne manquait pas d’ajouter:

--N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue pas assez?

Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait:

--Mais si, je vous assure, votre femme se remue quand il faut!

Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. Il insistait auprès de
Mme Cousinet:

--Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse d’un tas d’œuvres très chics;
il t’a fourrée dans des comités où il y a les dames les plus influentes
de Merville... Il faut y aller plus souvent, ma chérie, il faut te faire
voir, parler de moi, de ma candidature. C’est très important, la
propagande dans ce monde-là! Dis, elles te reçoivent bien, au moins?

--Oh! très bien... Toutes ces poules me parlent de Paris, des théâtres,
des music-halls, de Montmartre. Elles veulent tout savoir! Un jour, nous
devions nous occuper du prochain pèlerinage de Lourdes et, pendant toute
la séance, je leur ai montré comment on danse le _shimmy_. Ah! ce n’est
pas tout à fait comme ça que je les voyais, les bigotes de province!
Mais c’est la nouvelle couche...

--En somme, ces dames te traitent gentiment?

--On ne peut mieux... Mme la chanoinesse de Charmeroy m’a dit, tout de
suite: «Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! chic! on va rigoler!» La baronne
de la Brette a fait mieux: tandis que ces dames brodaient la bannière du
Sacré-Cœur, elle s’est mise à chanter mes airs à succès, _Moi, j’veux
tout c’ qu’il veut_, _Victor, tu vas fort_, _C’est ça qu’est bon_... Et,
ma foi, elle ne s’en tire pas mal du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas
des pimbêches.

--Raison de plus pour les fréquenter, ma chérie! C’est de la bonne
propagande.

Mais Mme Cousinet préférait la compagnie de Pierre de Sableuse à celle
de ces provinciales qui tenaient avant tout à passer pour des
Parisiennes. Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause de la famille,
de la religion, de la propriété? Le fils de l’ancien propriétaire du
château manquait d’enthousiasme politique et répétait volontiers à sa
maîtresse:

--Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature... Je ne tiens pas
du tout à être député.

--Ne fais pas cela, mon petit: si tu plaques mon mari, nous ne pourrons
plus nous voir...

--J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je consens à figurer sur la
liste républicaine conservatrice...

Mme Cousinet, qui n’avait guère de remords, il est vrai, pouvait donc se
dire: «En somme, si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt.
Je ne peux pas me passer de Pierre... Mais lui non plus!»

Les semaines s’écoulèrent et les polémiques électorales devenaient de
plus en plus aigres: Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait
à tous les adversaires possibles, probables ou certains, diverses
vétilles telles que le vagabondage spécial, l’inceste et la trahison.

--C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais vous devriez garder ces
arguments-là pour la fin de la campagne... Jamais vous ne trouverez
mieux au moment décisif!

--Tranquillisez-vous, répondait timidement Plumoiseau, je ne suis pas au
bout de mon rouleau! J’ai l’habitude des luttes d’idées... Vous verrez
quand je m’y mettrai!

L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait envoyer une lettre
pressante signée par le cardinal Arnaud de Blandignière, se décidait à
prendre une part plus active aux premières escarmouches électorales...
Et cependant la candidature de Pierre lui avait tout d’abord déplu:
cette association avec un homme qui, fort de ses millions, s’était
installé au château, lui paraissait indigne d’un Sableuse, d’autant plus
qu’elle se complétait d’une liaison coupable avec Mme Cousinet. «Ah! se
disait le bon curé, c’est toujours l’histoire de cette coquine d’Ève...
Faut-il tout de même que les hommes aient envie de croquer la pomme,
même quand elle est un peu blette!» Une fois seulement, l’abbé avait
parlé au vieux comte de Sableuse de la candidature de son fils. L’ancien
fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les premiers mots en disant:

--Cette compromission m’est pénible... Mais c’est en vain que j’ai
cherché à l’empêcher. Pierre m’affirme qu’il est de son devoir d’aider
au triomphe de la bonne cause et c’est pour cela que, si souvent, il va
passer de longues heures dans ce château qui fut le nôtre. La bonne
cause! Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais perdue,
puisque le dernier roi légitime de France dort pour l’éternité dans les
plis du drapeau blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris...
C’est bien: c’est notre sort, à nous, qui sommes d’un autre âge, de ne
pas être compris, même par nos enfants!

Puis, tristement, il ajouta:

--Vous aussi, monsieur le curé, vous servez ces gens-là!...

L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche: il y répondit en faisant
valoir la générosité de M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent
pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. Et puis, c’était la
consigne donnée par l’archevêché...

--Oui, fit le comte avec amertume, l’Église nous a reniés, elle aussi...
Elle va vers le succès, vers l’argent. Ce n’est plus le trône et
l’autel, mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V! De là-haut, où
il a rejoint Saint-Louis, que doit-il penser de cette alliance?

La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait que pour parler avec
une mine dégoûtée de Mme Cousinet, cette «créature maquillée et à moitié
nue» dont la présence «déshonorait» le château de Sableuse.

--Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que mon fils rencontre cette
femme, qu’il lui parle, qu’il a même dîné chez elle! Heureusement,
Pierre est un garçon qui se respecte: il a de qui tenir! Nous l’avons
élevé dans les bons principes et s’il fait des concessions aux idées du
siècle, il n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.

L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon bleu, et répondit en
cachant sa gêne:

--Ne vous frappez pas, madame la comtesse... S’il y avait quelque chose
de ce côté-là, je vous ferais signe! Mais je n’ai jamais rien vu...

En sa qualité de vieil ami de la famille, le prêtre avait cru pouvoir
reprocher à Pierre de Sableuse ses amours avec Mme Cousinet, mais ses
observations avaient été aussi mal accueillies que possible.

--Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, que je n’ai aucun
remords... Ce bonhomme, qui s’est enrichi pendant que nous étions au
front, a une femme qu’il a payée très cher et qui me plaît: je la
prends, cela me paraît tout naturel. «Ils ont des droits sur nous», ont
dit les civils pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. Moi je pense
que ça signifie aussi, mon vieux Pellegrin, que nous avons des droits
sur leurs femmes!

--Oh! fit le curé en rougissant.

--En prend qui en veut... Mais celui qui s’abstient n’a pas à en
dégoûter les autres!

Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour dit, d’autant plus
que s’il jugeait sévèrement la dureté de cœur et le «chiqué» des vertus
mondaines, il avait, lui, l’homme chaste, une secrète indulgence pour le
péché de la chair... Il s’en voulait un peu, maintenant, d’avoir
dramatisé la scène du petit salon bleu: «Après tout, se disait-il, les
histoires de maris cocus ont toujours fait rire les bons chrétiens...
C’est même une tradition du moyen âge, époque où régnait la foi la plus
sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu. Considérons donc ce
Cousinet comme un cornard du XIIIe siècle et n’en parlons plus!»

Mais on commençait à bavarder dans le pays, et beaucoup...

Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer le parfait amour
sans faire jaser... Les domestiques qui, à part la fidèle Léa, ne
restaient guère longtemps au château, ne s’en allaient pas sans raconter
aux fournisseurs que Madame savait employer ses après-midi, pendant
l’absence de Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale avec
ses décolletés, ses bras nus, ses bas transparents, son maquillage:
cette Parigote-là, bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il
fallait à son cocu de mari une fameuse santé pour se présenter aux
élections comme champion de la famille française!

De telles rumeurs devaient venir aux oreilles des adversaires politiques
de M. Cousinet. Un jour, le _Vrai Républicain_ publia cette petite note:

  SIMPLES QUESTIONS

  «Est-il vrai qu’un candidat bien pensant ferait mieux de s’occuper de
  la chose privée que de la chose publique?

  «Est-il vrai que ce défenseur de la tradition a épousé une espèce de
  rosière de Montmartre, laquelle trouve le moyen de ne pas s’embêter
  pendant que Monsieur fait de la politique?

  «Est-il vrai que le plus redoutable de ses rivaux figure sur sa propre
  liste?»

  LE FURET.

Ayant lu ces lignes, dans la salle de rédaction du _Salut national_, M.
Cousinet demanda à Plumoiseau d’une voix inquiète:

--De qui s’agit-il?

--Je l’ignore...

--Eh bien, quelque chose me dit qu’il s’agit de moi. C’est épouvantable!

--Bah! fit Plumoiseau, c’est un petit malheur. J’ai été trompé, moi
aussi, par une femme que j’adorais!

--Comment, vous croyez donc que c’est vrai? Ai-je une tête de cocu, moi?
Quand je dis: «C’est épouvantable», j’exprime cette pensée qu’une
polémique ainsi conduite dépasse les bornes... Oser mêler ma femme, ma
chère petite femme, à ces saloperies! La traiter de «rosière de
Montmartre», elle, une artiste? Plumoiseau, vous allez répondre, vous
entendez...

--Permettez, répondit le rédacteur du _Salut national_... Vous savez que
je suis pour la manière forte, mais en cette circonstance, il vaut mieux
ne pas relever tout de suite cette... cette... insinuation.

--Pourquoi?

--Parce que si nous nous reconnaissons dans le personnage visé, il
faudra y aller carrément et jusqu’au bout.

--Parfait!

--C’est-à-dire que nous devrons envoyer nos témoins au directeur du
_Vrai Républicain_.

--Bravo! Envoyez-les...

--Pardon, Monsieur, quand je dis «nous», c’est de vous que je parle...

--De moi? Mais il me semble que les duels, c’est aussi votre rayon.

--Oui, quand il s’agit des principes, des idées. Mais ce n’est pas le
cas... Il s’agit de votre honneur de mari et de la réputation de votre
femme: cela ne me regarde pas!

A ces mots, M. Cousinet parut très ému... Il resta silencieux, puis,
reprenant le _Vrai Républicain_, il relut l’entrefilet, lentement.
Enfin, il haussa les épaules et dit:

--En somme, ce sont des questions, de simples questions. En admettant
que je sois visé, l’auteur de ces lignes n’affirme rien: il cherche à
savoir, il s’informe... Il a même plutôt l’air de ne pas croire que la
chose soit possible. «Est-il vrai?...» écrit-il. Après tout, on peut en
demander autant à propos de n’importe quel mari. On ne sait jamais...
Vous avez raison, Plumoiseau: il ne faut pas attacher d’importance à ce
qu’insinuent ces imbéciles. Je suis au-dessus de cela, Dieu merci.

Déchirant le _Vrai Républicain_, il en jeta les morceaux sur le parquet,
les piétina et s’exclama:

--Voilà tout le cas que je fais de cette ordure!

Puis il soupira:

--Cherchez donc à faire le bonheur de vos concitoyens! Vrai, c’est
décourageant...

M. Plumoiseau eut un sourire fugitif et répliqua de sa voix fluette:

--Attendez... Nous allons bientôt commencer notre série de réunions
contradictoires. Ce sera, vous verrez, beaucoup plus amusant.

Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup plus tôt que
d’habitude. Pourquoi? Non certes, parce qu’il doutait de la fidélité de
sa femme--il s’en savait aimé comme le méritait un homme supérieur tel
que lui--mais parce que, tout de même, il se reprochait de délaisser
quelque peu cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé, pour
vivre avec lui, à son étincelante carrière artistique. «La politique, se
disait-il en roulant à soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la
politique me prend trop... Et Lisette finira par m’en vouloir!»

Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine annonça au château
l’arrivée du mari et c’est fort heureux, car Mme Cousinet était
précisément dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son amant, à
des recherches aussi peu historiques que possible.

Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience de ces retours
intempestifs. Elle alla frapper à la porte derrière laquelle il se
passait certainement quelque chose.

--Madame! Madame!

--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

--Il y a que Monsieur vient de rentrer...

--Comment, déjà? Ah! Flûte!...

Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée, M. Cousinet qui lui
demanda:

--Où est Madame?

--Dans sa chambre, Monsieur, je crois...

--J’y monte...

M. Cousinet ne trouva personne dans la chambre, non plus que dans le
boudoir, le petit, le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit
la porte de la bibliothèque: sa femme était là, le nez plongé dans un
énorme volume, tandis que Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une
échelle, portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux.

--Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans? demanda-t-il avec la surprise
d’un homme pour qui les bibliothèques sont des endroits où il est
vraiment étrange qu’on s’aventure...

--Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que M. de Sableuse a eu l’idée
d’écrire un article historique pour ton journal. Un article sur...
sur... sur la Pucelle!

--C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une étude sur Jeanne d’Arc.
Quoi de mieux dans le _Salut national_? Alors, vous voyez, nous
bouquinons...

--Ah! très bien, répliqua le mari qui se pencha sur le gros livre que sa
femme feuilletait d’un air infiniment sérieux.

--Mais, s’exclama-t-il, c’est le Bottin que tu tiens là?

--Oui, tu vois, le Bottin des départements... On y trouve des tas de
choses très intéressantes.

--Sur Jeanne d’Arc?

--Sur n’importe qui et n’importe quoi.

M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba, gênant... Pierre de
Sableuse, du sommet de l’échelle, questionna, à tout hasard:

--Rien de nouveau à Merville?

--Si... Maintenant que les élections sont proches, nos adversaires
sortent de leur torpeur. La lutte devient plus sévère... Il va falloir,
mon cher ami, que vous vous en mêliez.

--Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent, si je n’ai pas bougé, c’est
parce que vous ne m’y avez pas invité.

--Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous. Nous allons avoir des
réunions contradictoires... Vous êtes tête de liste: il faut vous
montrer.

--Je me montrerai.

--Nous devons nous faire entendre dans tout le département. Nos amis
nous disent que soixante réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce
n’est pas une petite affaire... Pendant trois mois, nous mènerons une
existence de vagabonds.

--Tu m’emmènes? demanda madame Cousinet, câline.

--Tu n’y penses pas, ma chérie.

--J’ai déjà fait des tournées... Je connais ça!

--Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer dans les cabarets et sur
les marchés, de coucher dans des auberges, au hasard des routes... Non,
non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais. Et puis, pendant ce
temps-là, tu travailleras pour nous, à Merville, dans les comités de
l’archevêché...

Cette perspective parut désoler Mme Cousinet qui se mit à mordre son
mouchoir de l’air d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet
se dit avec une quiétude plus grande que jamais: «Comme elle m’aime!»

Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt séparée de son amant ne
quitta plus Lisette de Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que
jamais... Encore si elle avait pu mettre les baisers doubles en
attendant, mais son mari ne quittait plus guère le château et quand il
se décidait à se rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse «pour
le mettre au courant.»

Pendant quinze longs jours, Mme Cousinet ne put tromper son mari une
seule fois: cette existence devenait intenable.

--Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait Léa, discrètement.

--Ah! tu te souviens de notre entresol de la rue de Douai?... On s’y
embêtait moins qu’ici et, au moins, on y était libre!

--J’ai toujours pensé que Madame regretterait Montmartre...

La première réunion électorale organisée par l’abbé Pellegrin devait
avoir lieu à Sableuse, dans le local du patronage.

--Il convient, avait dit M. Cousinet, que je parle d’abord à mes
concitoyens. Et comme j’habite le château, l’église, qui lui fait
pendant, doit être pour moi. Mon cher curé, je compte sur vous...

A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de «gouvernement» de M. le
curé, avait son franc-parler, s’exclama en mettant ses poings sur ses
larges hanches:

--Comment, vous allez aider ce nouveau riche à devenir not’ député? Ah!
tenez, j’aurais jamais cru ça de vous!

--M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur de la bonne cause...

--C’est pas possible qu’une cause soit bonne quand elle est défendue par
des gens comme ça!

--M. Pierre de Sableuse en est aussi.

--Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de M. le comte, un si digne
homme, de Mme la comtesse, une femme si convenable, devenir l’ami de ce
profiteur qui s’est payé le château de Sableuse avec de l’argent râflé
pendant la guerre? Ah! vrai, c’est à n’y rien comprendre!

--M. Cousinet donne beaucoup pour l’église, pour les pauvres...

--Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne d’avoir son idée...
Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous
savez, ça surprend bien du monde.

--Faites comme moi, Valérie, laissez dire...

Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu; mais, par une coïncidence
bizarre, le chien ne se précipita pas comme d’habitude pour poser ses
larges pattes sur les genoux de son maître.

--Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave Poilu qui vous dit à sa
façon ce qu’il en pense.

D’autres poilus--les camarades du soldat Pellegrin--répondirent assez
mal à l’invitation du curé.

--Eh! les copains, leur avait-il demandé avec une jovialité moins
naturelle que d’ordinaire, vous viendrez à la réunion?

--On ira... Mais pas la peine que votre profiteur nous demande de voter
pour lui. Et puisque vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous le
dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un soldat du front, vous
marchiez avec un type qui a gagné ses millions en exploitant notre
misère. C’est pas chic!

Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta:

--Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme... En bleu, tu
pensais comme nous: en noir, tu penses comme eux.

--Comme eux?

--Oui, comme les riches, quoi! N’as-tu pas repris ton métier de curé?

Le docteur Profilex ne se montra pas plus encourageant.

--Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à la cathédrale... Ah!
vous l’avez bien arrangé, le pharisien! je croyais entendre un bon père
capucin d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue pittoresque... Je
n’aime pas beaucoup les capucins, mais je reconnais qu’ils étaient
démocrates: ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand ils
avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour au seigneur... Ah!
curé, c’est à un bourgeois au gros ventre que vous faites la vôtre!

L’abbé Pellegrin répliqua, offensé:

--Je ne fais la cour à personne, croyez-moi.

--En tout cas, vous vous êtes mis au service de ce Cousinet.

--Non, je sers les idées qu’il représente.

--Les idées? Vous voulez dire les intérêts...

Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du prêtre et dit:

--L’église et le château, toujours la vieille alliance!

--Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain était M. de Sableuse.

--Ce n’était pas la même chose.

--Je ne vous comprends pas, docteur... Vous êtes républicain, et vous
m’en voulez de marcher pour M. Cousinet, qui est républicain aussi,
tandis que vous ne m’avez jamais reproché d’être l’ami de M. de Sableuse
qui est royaliste.

--C’est vrai, mais dans ma république, on préfère les royalistes
honnêtes aux républicains fripouillards. Ceux-ci, mon système ne les
admet pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme de Cousinet?
Ce bonhomme est pour ce que vous appelez «la bonne République», celle
qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de prêtres... La mienne ne
ressemble pas à celle-là!

Le curé de Sableuse répondit, après un silence:

--Et puis, quoi, je ne suis pas libre... J’ai reçu des instructions de
l’archevêché. Service commandé!

Le docteur Profilex lui tendit la main:

--Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé... Quant à votre réunion,
eh bien, j’irai. Vous, vous me ferez peut-être de la peine, mais j’ai
comme une idée que votre Cousinet m’amusera!

Cette réunion devait être des plus mouvementées. Les ouvriers des
papeteries étaient venus en grand nombre, fermement résolus à empêcher
Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait le châtelain, avait dit
en entrant dans la salle: «Je m’y connais... Cela va chauffer». En
effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant... Le bureau,
composé de comparses, fut à grand’peine constitué. M. Cousinet comptait
que la popularité de l’abbé lui servirait de paravent, mais il ne tarda
pas à constater que, ce soir-là, le curé de Sableuse n’avait pas
l’oreille de ses paroissiens. Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire,
avait le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer son auditoire,
parut manquer de ses moyens habituels. Il prononça quelques phrases qui
se perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade, il alla
s’asseoir dans la salle.

M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre de Sableuse
parviendrait à remonter le courant... Mais où était-il? Personne ne
l’avait vu et Plumoiseau, envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille:
M. de Sableuse, qui avait cependant formellement promis d’assister à la
réunion, restait introuvable.

Le châtelain dut se résoudre à prendre la parole. Il se mit donc à
réciter le discours-programme que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais sa
voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte par les interruptions:

--Nouveau riche!

--Profiteur!

--Où les as-tu volés, tes millions?

Un individu à face blême, aux yeux brillants, escalada l’estrade et
vociféra d’une voix ardente:

--Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire... Camarades, nous
pendrons l’un à son clocher et l’autre à son donjon!

Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent bruyamment, tandis que
des protestations s’élevaient, mêlées de clameurs indistinctes et de
coups de sifflets.

M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à bafouiller des phrases que,
seuls, les auditeurs les plus rapprochés parvenaient à percevoir par
fragments:

«--L’ordre dans le travail... le travail dans l’ordre... l’équilibre de
nos finances... l’agriculture et l’industrie dont les intérêts doivent
être défendus... la prospérité publique, produit de la collaboration
fraternelle du capital et du travail...»

--La barbe!

«--... Tous mes efforts pour que les légitimes revendications des
travailleurs...»

--Ferme ça, eh! mercanti!

«--... Mon dévouement... mon zèle... mon amour des petits et des
humbles...»

--Ta gueule!

«--... Notre chère patrie... nos mutilés... nos morts...»

Un homme, amputé du bras droit, se dressa et clama d’une voix furieuse:

--Parle pas de ça, eh! salaud? Est-ce que ça te regarde?

Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à côté de lui, il demanda:

--Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort, votre copain? La patrie, les
mutilés, les morts... Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur
le Curé, pour les faire servir à son élection?

Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le temps de répondre,
déchaîna un vacarme inouï. M. Cousinet, effrayé, se pencha vers
Plumoiseau qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait ce
spectacle pour lui banal, et lui dit à l’oreille:

--Ils vont nous écharper!

--C’est bien possible... Ce sont les risques du métier.

--Allons-nous-en.

--Moi, je reste... Je n’ai jamais battu en retraite devant des
électeurs. Et voici ma septième campagne!

Plumoiseau était admirable... Mais un groupe d’assaillants se
précipitaient vers le bureau en brandissant des chaises et des débris de
banquettes. Le président et ses assesseurs avaient pris la fuite et M.
Cousinet allait en faire autant, quand le curé de Sableuse, retrouvant
sa voix sonore, s’écria:

--Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer chez nous?

Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel. Ils escaladèrent à leur
tour l’estrade pour en chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux,
M. Cousinet fut renversé, piétiné... Mais l’abbé Pellegrin s’élança à
son secours: les manches relevées, sa soutane retroussée, il se mit à
jouer des pieds et des poings avec une vigueur et une souplesse
extraordinaires... Ayant dégagé le candidat, il le releva, puis, au
milieu du cercle formé par les combattants tout à coup calmés, il lui
ordonna:

--Suffit... Maintenant faut les mettre.

--Les mettre? bégaya le millionnaire.

--Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va faire du vilain!

Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne demandait pas mieux, fila
au milieu des coups de sifflets et des huées.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet; elle devait finir plus
mal encore.

Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme pénétra dans le vestibule
du château, il vit se diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur
d’un plateau d’argent.

Sur ce plateau, il y avait une lettre.

Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une stupeur bien
compréhensible, était ainsi conçue:

  «Cher ami,

  «Un meau en hâte pour t’informer que je part ce soir à Paris avec M.
  de Sableuse, qui est mon amant, et Léa.

  «J’en ai souppé de cette existance... Moi, je suis faite pour l’art et
  pour l’amour.

  «Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations, tu n’as jamais lu dans
  mon cœur de femme et de grande vedette.

  «Mieux vaut donc que je refasse une fois de plus ma vie avec l’homme
  que j’aime.

  «Adieu et bien sincèrement,

  «Lisette de Lizac».

--Ah! ça, c’est le bouquet! s’écria M. Cousinet en s’appuyant contre
Plumoiseau pour ne pas tomber.

--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? demanda le rédacteur en chef du _Salut
national_.

--Il y a que... Lisez plutôt!

Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale, puis, d’une voix
calme, proféra:

--C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses en période électorale,
mais c’est la première fois que je vois une tête de liste se comporter
de cette façon-là! Quel atout pour nos adversaires!

--Cocu et battu, voilà mon sort!...

--Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends ça... N’importe, il
ne faut désespérer de rien.

--Ce Pierre de Sableuse est un misérable! Voilà comment il me
récompense, moi qui voulais assurer sa fortune politique! Que faire, mon
bon Plumoiseau?

--Cacher cette histoire, à tout prix... Sinon, nous nous écroulons dans
le ridicule. Voyez-vous cela, un pareil scandale dans le parti qui
défend les vieilles traditions de la famille française!

--Ah! peu importe, maintenant... La réunion de ce soir prouve bien que
je serai blackboulé!

--Non, nous aurons plus de succès auprès des paysans... Les paysans sont
avec nous! Mais il faut sauver la face, avant tout.

--Vous avez une idée, Plumoiseau?

--Aucune.

--Moi non plus... Ce coup m’abat! Et cependant, je suis un lutteur. Mais
être berné ainsi, moi, Cousinet, c’est inimaginable!

--Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa voix douce, à disserter
sur les surprises du mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude
des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et cela ne nous avancerait
pas. Allons nous coucher... La nuit porte conseil.

Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde où M. Cousinet
l’avait plusieurs fois hébergé, celui-ci pénétrait, les reins endoloris
et le cœur brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement vide.

--Plaquer un homme comme moi pour suivre ce freluquet, cet inutile, ce
sans-le-sou! s’exclama-t-il, s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas
et trop doré...

Après un long silence, M. Cousinet murmura:

--Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor Hugo, de tous les hommes
supérieurs... Les femmes ne nous comprennent pas!

Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il se coucha.




X

POUR LA CAUSE


En arrivant à la gare Montparnasse vers dix heures du soir, le curé de
Sableuse se souvint des sombres pronostics de Valérie:

--Si c’est Dieu possible de vous lancer dans une aventure pareille!...
Vous n’en reviendrez point tout entier, c’est bien sûr! A Paris, on est
écrasé à tous les coins de rue... De plus, vous serez roulé, volé par
toutes sortes de filous! Enfin, qu’est-ce que ça peut vous faire que
cette Mme Cousinet soit partie avec le fils de M. le comte? Si son mari
ne peut pas se passer d’elle, qu’il aille donc la rechercher lui-même...
Un curé n’est pas fait pour courir après les cocottes! Et puis, vous ne
la retrouverez point dans cette ville où vous n’avez jamais mis les
pieds qu’entre deux trains, quand vous étiez en permission!

L’abbé Pellegrin sentait bien, certes, que sa mission était difficile,
délicate, dangereuse... Mais comment résister aux supplications de M.
Cousinet? «Vous avez connu Pierre de Sableuse tout enfant, lui
disait-il... Il vous écoutera si vous allez lui redemander ma femme.
Moi, vous comprenez, je préfère ne pas le rencontrer en ce moment. Je me
connais: je serais capable de faire un malheur. Et je le crois très
violent aussi... Mieux vaut que les choses s’arrangent gentiment, sans
bruit. D’autre part, c’est d’une bonne œuvre qu’il s’agit... Vous
ramènerez une égarée dans le chemin du devoir conjugal. Sans compter
que, si le scandale éclate, le parti des bons Français sera battu aux
prochaines élections! Tout cela se tient, comme vous voyez... Vous seul
pouvez tout sauver, mon cher ami! Partez vite... Je vais demander par
téléphone à Mgr Sibuë qu’il vous désigne un remplaçant pour quelques
jours!» Impossible de refuser... D’ailleurs, en apprenant la fugue de
son fils, Mme de Sableuse avait eu la même idée: «Allez le rechercher,
dit-elle à l’abbé Pellegrin... Seul, vous pouvez l’arracher à cette
créature diabolique qui a certainement abusé de sa jeunesse, de sa
naïveté!» Évidemment, la bonne dame se faisait des illusions sur la
candeur de l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, mais que lui répondre?
Il est vrai que M. de Sableuse avait exprimé une autre opinion en disant
à l’abbé: «Moi, je trouve que tout est bien ainsi... Ce Cousinet m’a
pris mon château: mon fils lui a pris sa femme. Ce n’est pas
grand’chose, évidemment, mais c’est toujours ça!»

Son parapluie dans une main, son sac en tapisserie dans l’autre, le curé
de Sableuse, encore tout ébaubi de cette aventure, descendait la rue de
Rennes... Maintenant qu’il foulait de ses gros souliers l’asphalte
parisien, il avait perdu de son optimisme et de son assurance et il se
demandait comment finirait une aussi singulière expédition. Mais il
voulut réagir et il y parvint en se disant: «Faut pas s’en faire...
Mieux vaut chercher deux amoureux dans Paris que des blessés dans les
fils de fer barbelés. J’emploierai le système D et j’implorerai le
secours de la Providence!»

Tout en réfléchissant, l’abbé s’était arrêté au coin d’une rue obscure,
ne sachant d’ailleurs pas bien où diriger ses pas. Deux femmes qui
arpentaient le trottoir l’aperçurent et l’une d’elles prononça, avec un
rire canaille:

--Dis donc, un ratichon qui débarque et qui a l’air de chercher... Des
fois, c’est bon!

Elle s’approcha et dit à l’abbé Pellegrin:

--Alors, comme ça, on a besoin d’un petit renseignement? Vous savez,
m’sieu le curé, je peux vous rendre service, je suis bien gentille!

Le prêtre se découvrit et répliqua:

--Ça tombe bien, mam’zelle. J’allais justement vous adresser la
parole...

--Voyez-vous ça! Eh bien, suivez-moi.

--Où ça?

--A l’hôtel, parbleu! Où voulez-vous que ce soit?

--Vous avez donc deviné que je cherchais un hôtel? Ces Parisiennes, tout
de même... Mais je n’ai pas besoin de vous dire que je cherche un hôtel
convenable, un hôtel pour ecclésiastiques. On m’a dit qu’il y en a du
côté de l’église Saint-Sulpice. Pourriez-vous m’en indiquer un? Pas trop
cher, bien entendu, car je ne suis qu’un pauvre curé de campagne!

La fille, surprise, se rapprocha du curé de Sableuse. Elle observa ce
bon visage aux yeux d’enfant, au sourire ingénu et s’exclama:

--Ben, zut alors! j’allais faire une belle gaffe!

Et, adoucissant sa voix éraillée, elle ajouta:

--Tenez, m’sieu le curé, suivez jusqu’à la rue du Vieux-Colombier, la
deuxième à droite... Elle donne sur la place Saint-Sulpice. Vous y
trouverez l’Hôtel du Grand Fénelon... C’est une boîte sérieuse: vous y
serez bien!

Et, tandis que l’abbé Pellegrin, après avoir remercié cérémonieusement,
s’éloignait, la pierreuse rejoignit sa camarade pour lui dire:

--Tu n’as pas idée de la bonne gueule qu’il a... Heureusement, il
n’était pas à la page. J’aurais dû lui demander une petite médaille. Ça
m’aurait peut-être porté bonheur!

L’Hôtel du Grand Fénelon était, en effet, une maison des mieux tenues:
on n’y voyait guère que des ecclésiastiques, lesquels échangeaient de
grands saluts dans l’escalier obscur, dans le salon austère, dans la
salle à manger quelque peu monacale, ornée d’un portrait
chromolithographié du Cygne de Cambrai et d’un buste en plâtre colorié
du pape.

Cet établissement, situé entre deux magasins d’articles religieux, était
tenu par Mlle Badinois, personne d’âge, au visage sévère, et qui
gouvernait avec autorité des garçons aux allures glissantes de bedeaux.
Elle reçut sans trop de façons ce curé campagnard aux brodequins
cloutés: c’est qu’elle avait souvent l’honneur d’héberger des prêtres
élégants, des chanoines à la soutane liserée de violet, voire des
évêques qui daignaient, entre deux dîners en ville, apprécier les menus
de sa table d’hôte.

--Sans doute, dit-elle à son nouveau client, sans doute, monsieur l’abbé
vient assister, comme beaucoup de ces messieurs, au Congrès des
Zélateurs du Culte de Saint-Antoine de Padoue?

L’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit:

--Pas du tout, la patronne... Je suis venu à Paname pour repérer une
femme mariée qui s’est trottée en douce avec un ancien lieutenant de
chasseurs à pied. Au fait, dites donc, ils sont peut-être chez vous!

Mlle Badinois, que ce langage avait tout d’abord interloquée, sursauta
en entendant ces derniers mots. Elle répliqua, indignée:

--Vous n’y pensez pas... L’Hôtel du Grand Fénelon ne reçoit pas de
couples, même mariés. Ma maison est décente!

--Ça va, ça va... Je pensais bien que je ne les trouverais pas ainsi
tout de suite. Mais le bon Dieu me guidera... En attendant, je voudrais
bien me fourrer au plumard: j’ai une de ces envies de pioncer!

Mlle Badinois le regarda avec inquiétude... Jamais, au grand jamais,
elle n’avait entendu un prêtre s’exprimer de la sorte. Mais, soudain,
elle se toucha le front comme une personne qui a trouvé l’explication
d’un mystère, et elle s’exclama:

--Je devine... Vous êtes un prêtre des missions. Vous arrivez d’un pays
de sauvages!

--Vous l’avez dit... De vrais sauvages! Mais, vous savez, de bons types
tout de même, quand on sait les prendre!

Du coup, Mlle Badinois se sentit rassurée et, tendant au curé un
bougeoir de cuivre, elle lui dit d’une voix chaleureuse:

--Je vais vous donner une bonne chambre... Un prêtre des missions doit
en effet avoir besoin de repos!

--En fait de mission, répliqua l’abbé Pellegrin, j’en ai une qui n’est
pas ordinaire... Mais enfin, on verra. Dieu soit avec vous, la petite
mère!

Et il suivit le garçon à qui Mlle Badinois avait donné ses ordres.

Avant de se coucher, il tira de son sac en tapisserie les provisions
préparées par Valérie et, son couteau de poche à la main, en bon paysan
qu’il était, il croqua avec son appétit d’optimiste une aile de poulet
et un énorme morceau de pain. De temps en temps, il buvait une lampée de
vin à son bidon de poilu. Réconforté, il ne tarda pas à penser que son
expédition commençait le mieux du monde.

Après avoir passé une excellente nuit, le curé de Sableuse prit son
petit déjeuner en compagnie d’un élégant chanoine à qui sa cordialité et
son vocabulaire déplurent visiblement. Puis, armé de son inséparable
parapluie, il se mit en route pour l’avenue de Villiers. Là se trouvait
l’hôtel particulier des Cousinet et le mari délaissé lui avait conseillé
d’aller tout d’abord à cette adresse: peut-être y trouverait-il quelque
indice sur le couple fugitif, car Lisette de Lizac n’avait sans doute
pas manqué d’y passer en arrivant à Paris, ne fût-ce que pour reprendre
possession de ses bibelots personnels.

Il y a loin de la place Saint-Sulpice à l’avenue de Villiers: le bon
curé, qui demandait son chemin à chaque coin de rue, se compara plus
d’une fois, en traversant les carrefours encombrés d’autos, à Daniel
dans la fosse aux lions.

A l’hôtel de l’avenue de Villiers, un concierge à favoris et à livrée
déclara d’un air surpris:

--Madame? Non, elle n’est pas rentrée... Madame est toujours avec
Monsieur à la campagne. Peut-être venez-vous pour quelque œuvre
charitable?

L’abbé répliqua, jovial:

--Vous l’avez dit... Je m’occupe d’une bonne œuvre!

--Il faudra que vous voyiez Madame en personne.

--Justement, je cours après.

--Vous pourriez peut-être lui écrire.

--Oui, mais à quelle adresse?

--Au château de Sableuse, près de Merville.

--C’est une idée, mon vieux! Mais ça ne fait rien, si votre patronne
passait ici un de ces jours, vous lui diriez que... Au fait, non. Pas la
peine... Ça pourrait tout gâter. Je reviendrai, à tout hasard.

Une adresse lui avait été donnée par M, Cousinet. «Si vous ne trouvez
rien ni personne avenue de Villiers, lui confia-t-il, vous irez aux
nouvelles rue de Douai, nº 47, juste en face du bal Tabarin. Ma femme a
gardé là son appartement d’artiste... Une fantaisie, disait-elle. Mais,
je le comprends maintenant, c’était une précaution. Et dire que c’est
moi qui payais le terme!»

Le bon curé se mit donc en devoir de gagner la rue de Douai... Une pluie
fine s’étant mise à tomber, il ouvrit son immense parapluie de toile
brune et, sans même s’apercevoir que les passants le regardaient avec
surprise, il déambula le long des trottoirs luisants. Il entendit
cependant ces mots: «Tiens, l’abbé Constantin!», mais il pensa qu’on le
confondait avec quelque ecclésiastique de ce nom.

En approchant de Montmartre, il admira l’imposante silhouette de la
basilique du Sacré-Cœur, toute blanche sur le fond ardoise du ciel, et
il constata que les cinémas, les music-halls, les théâtres devenaient
nombreux. «J’ai entendu plus d’une fois, songea-t-il, Mme Cousinet
parler de ce Montmartre en soupirant... Évidemment, cela ne ressemble
guère à Sableuse. Mais je m’en faisais tout de même une autre idée...
Comme c’est gris, comme c’est sale, comme c’est moche! Les voilà donc,
ces lieux de perdition qu’elle regrettait et auxquels rêvent, paraît-il,
tant de chrétiens et de chrétiennes dans le monde, sans parler bien
entendu des païens! Ben, ma foi, le diable ne se met pas en grands frais
pour les tenter!» Des petites femmes décolletées, aux jambes gantées de
soie transparente, éclataient de rire en le voyant passer sous son
invraisemblable riflard, mais cette bonne humeur ne lui déplut pas le
moins du monde. Et même, il arrêta une de ces irrespectueuses
Montmartroises pour lui demander, le plus naturellement du monde:

--Pourriez-vous m’indiquer le bal Tabarin?

--Ben, vous en avez une santé! Et vous en aurez un succès!... Mais
Tabarin est fermé à cette heure-ci.

--Ma petite demoiselle, je cherche une personne qui habite juste en
face, car vous parlez que je ne vais pas au bal, même si on y gigote
pour le bon motif et en tenant compte du mandement de Monseigneur sur
ces danses indécentes que le diable a inventées pour induire en
tentation les créatures de Dieu.

--Oh! vous savez, monsieur le curé, répondit la petite femme, nous
autres, nous ne dansons pas toujours pour notre plaisir...

Ayant obtenu le renseignement désiré, l’abbé Pellegrin arriva enfin à
l’adresse que lui avait donnée le châtelain de Sableuse.

Dans la loge de la concierge, une jeune personne à l’air fatal et en
jupon court vociférait devant sa glace en brandissant un revolver:

--Monsieur le duc, vous avez outragé en moi la noble descendante de deux
connétables, de trois maréchaux et de plusieurs favorites des rois de
France... Vous avez abusé de ma faiblesse, vous m’avez déshonorée! La
mort seule peut laver cette souillure. Je vais me tuer... Soyez maudit,
monsieur le duc, et que mon sang retombe sur votre tête infââââme!...

Et la victime de monsieur le duc appuya le revolver sur sa tempe en
poussant une clameur effrayante.

Le curé se précipita vers elle en criant:

--Arrêtez!... Arrêtez!... C’est affreux! C’est idiot!

Et il allait lui arracher l’arme fatale, quand la jeune désespérée, le
repoussant d’une bourrade vigoureuse, lui lança d’un air impatienté:

--Non mais... De quoi vous mêlez-vous?

--Je ne veux pas que vous vous fassiez sauter le ciboulot... D’abord,
c’est un grand péché!

--Ah! çà, vous ne voyez donc pas que j’étudie un rôle?... je suis
artiste! Je débute la semaine prochaine au théâtre Moncey, dans un grand
drame, le _Satyre en habit noir_!

--Je vous demande bien pardon, mon enfant.

--De rien... Mais qu’est-ce qu’il y a pour votre service, monsieur
l’abbé?

--Je voudrais savoir si Mme Cousinet est rentrée.

--Mme Cousinet? Nous n’avons pas ce numéro-là ici... Du moins, je ne
crois pas. Moi, vous savez, je suis la fille de la concierge et je ne
connais pas toutes les locataires. Mme Cousinet? Ce n’est pas un nom
dans le genre de la maison...

Et s’approchant d’un casier rempli de lettres multicolores, elle lut à
haute voix les étiquettes: Gladys de Valrose, Élyane de Beaumont, Gaby
de Champdyver, Monette de Mésange, Josyane de Saint-Amour, Irène de
Chantilly, Maud de Frontenac...

--Votre maison est bien habitée, dit l’abbé Pellegrin... Vous n’avez ici
que des dames de la noblesse!

--En effet! dit la jeune comédienne avec un sourire... Moi-même j’ai un
chic nom, Denise de Villetaneuse!

--Pauvre demoiselle! Vos parents sont ruinés, sans doute?

--Et comment! Mais je continue l’appel... Il en reste trois: Pervenche
des Mirettes, Patricia de Toledo et Lisette de Lizac!

--Lisette de Lizac? s’exclama l’abbé... Mais c’est elle, c’est Mme
Cousinet!

--Ah!... Maman doit être au courant, mais moi, je ne sais rien.

--Si, si, c’est bien elle, je la connais...

--Tout le monde connaît Lisette de Lizac, sinon Mme Cousinet. Elle en a
eu un succès, pendant la guerre, au Casino! Ce n’est qu’une chanteuse de
music-hall, elle n’a jamais joué des œuvres littéraires comme le _Satyre
en habit noir_, mais enfin...

--Est-elle chez elle? interrompit le curé de Sableuse impatient.

--Elle n’y est jamais.

--Vous ne l’avez pas vue depuis deux jours?

--Ni depuis deux jours, ni depuis deux ans.

--Quel malheur! soupira l’abbé... Et moi qui croyais la repérer ici!

Comme il prononçait ces mots, la porte de la loge s’ouvrit et Léa
entra...

--Monsieur le curé! s’écria la femme de chambre de Mme Cousinet.

--Mademoiselle Léa!

--Par exemple! Et je parie que vous venez pour voir madame!... Quelle
idée! Qui vous envoie? Comment savez-vous? Mais c’est madame qui ne va
pas aimer ça, elle qui ne veut plus entendre parler des gens de
Sableuse!

--Ça dépend. Elle fait bien, au moins, une exception!

Léa ne répondit pas. Se tournant vers la fille de la concierge, elle
déclara:

--Madame m’envoie chercher quelques objets dans son appartement... Je
monte!

Puis elle dit à l’abbé:

--Venez avec moi... Nous serons mieux à l’entresol pour causer.

L’appartement de Lisette de Lizac n’était certes pas délaissé, car
lorsque Léa eut tourné quelques commutateurs électriques, il n’offrit
pas l’aspect poussiéreux et mélancolique des lieux où n’entrent plus la
lumière et la vie... Ce n’étaient que chaises et fauteuils fragiles
auxquels se nouaient des rubans roses, bleu-clair, jaune paille; canapés
bas, divans chargés de coussins, tapis épais, peaux d’ours, rideaux
lourds, paravents, bibelots en fouillis sur les guéridons, les
cheminées, les étagères, les bonheur-du-jour... Partout des statuettes
de femmes nues, d’amours tendant leur carquois, de faunes lutinant des
bacchantes; aux murs, des tableaux et des gravures évoquaient des
galanteries du XVIIIe siècle, couchers de mariées, escarpolettes
libertines, baigneuses comparant leurs charmes potelés. Et Léa, montrant
l’une de ces estampes, en lut la légende d’un air narquois:

--Qu’en dit l’abbé?

--Moi? répliqua le curé de Sableuse en tirant sa pipe de sa poche... Je
trouve que votre patronne est bien logée, mais elle ne vient sans doute
pas ici pour faire oraison.

--C’est son appartement d’artiste.

--Bien sûr que ce n’est pas son appartement de bourgeoise mariée à un
futur député de la Ligue des bons Français.

--Pourquoi pas?... Il est venu ici des sénateurs, des généraux, des
académiciens, même des grands-ducs.

--Entendu. Mais avouez que c’est la première fois qu’on y voit un curé!

Et l’abbé Pellegrin, s’installant dans un fauteuil, alluma sa pipe.

--Oui, répondit Léa... Il faut pour cela des événements extraordinaires.

Le bonhomme lança une bouffée de fumée au nez d’une Vénus de marbre qui
se tortillait sur une sellette de bois doré et, après un silence,
demanda d’un air décidé:

--Enfin, quoi, où sont-ils?

La femme de chambre répondit sur un ton mi-narquois, mi-sérieux:

--Je n’ai pas confessé madame, mais les secrets qu’elle me confie, je
les garde.

--Très bien. Je ne démarre pas d’ici avant de l’avoir vue avec celui qui
l’aide à commettre le péché d’adultère.

--Eh bien, vous attendrez longtemps.

--Aussi longtemps qu’il faudra.

--Madame n’habite pas ici. Nous ne sommes pas assez naïves, elle et moi,
pour nous exposer à recevoir la visite de M. Cousinet. Les hommes, c’est
si encombrant, quand on ne les aime plus!

Le curé de Sableuse était devenu grave et c’est d’une voix sévère qu’il
prononça:

--Mademoiselle, vous vous rendez complice d’une vilaine action, d’un
grand péché... Votre patronne a trompé et quitté son mari, profanant
ainsi un sacrement. De plus, elle a séduit et entraîné avec elle un
jeune homme naïf et confiant, un vrai gosse. Dieu sait où elle est
capable de l’entraîner. Je suis venu pour le lui reprendre et si vous
êtes une brave et honnête fille, vous devez m’aider.

Léa haussa les épaules:

--M. Pierre, dit-elle, n’est pas un enfant... Dirait-on pas! Mais madame
en a eu de plus jeunes. Et puis, nous ne sommes pas des femmes perdues.
Nous sommes artistes, nous avons un nom, une situation, des relations et
nous faisons vraiment beaucoup d’honneur à un petit provincial sans le
sou en quittant pour lui un mari qui est encore très présentable et qui
a beaucoup de galette... Enfin, je dois veiller sur le bonheur de
madame. Je l’ai toujours fait et je continuerai. Voilà!

--Vous ne rougissez pas en parlant ainsi?

--Pourquoi? C’est vous, monsieur le curé, qui devriez être gêné en
venant vous mêler de ces choses-là... Est-ce que cela vous regarde?
Est-ce que votre place est ici?

L’abbé s’était levé. Un léger embarras se peignit sur son visage.

Mais aussitôt, se ressaisissant, il répondit:

--Ma place est partout où je peux faire quelque bien... Si je ramène Mme
Cousinet à son mari, si je décide Pierre de Sableuse à mettre fin à une
aventure dangereuse, j’estime que j’aurai rempli mon devoir.

Il promena son regard sur les tableaux libertins, les estampes
grivoises, la Vénus aux formes provocantes et ajouta, en haussant les
épaules:

--Le reste, croyez-moi, je m’en fous complètement!

Et, remettant son parapluie sous le bras, il se retira, laissant la
camériste tout interloquée.

En repassant devant la loge dont la porte vitrée permettait d’entrevoir
et d’entendre la jeune artiste du théâtre Moncey, le curé de Sableuse
songeait que, tout de même, cette deuxième démarche n’avait pas été
complètement inutile. Mme Cousinet et son amant étaient à Paris, puisque
Léa y était. Il tenait un bout du fil... Que la Providence l’aidât un
peu dans cette mission décidément épineuse et il ne pouvait manquer
d’atteindre son but.

Le brave homme se sentit tout ragaillardi par ce raisonnement optimiste
et il décida d’interrompre ses investigations, d’autant plus que son
estomac criait famine. «Ce n’est pas tout ça, se dit le curé, il faut
trouver un endroit pour croûter... Un endroit convenable, bien entendu,
et pas trop cher. Bien sûr que ça ne manque pas dans le quartier!»

Il se mit à la recherche d’un restaurant à enseigne rassurante... Mais,
par une fatalité singulière, les établissements d’aspect modeste
s’intitulaient «chez Gaby», «Poul’s bar», «Le Mirliton», «Montmartr’s
suppers», ou bien affichaient des prix fantastiques; quant aux bouillons
populaires, où abondent les festons et les astragales, l’abbé n’osa même
pas s’en approcher, car il les prenait pour des restaurants accessibles
aux seuls milliardaires américains.

Comme il passait place Pigalle, il poussa un cri:

--Voilà mon affaire!

Il venait de lire cette enseigne: «Abbaye de Thélème». Quoi de mieux
pour un digne curé à la recherche d’un restaurant? Évidemment, cette
maison aux fenêtres voilées de rideaux discrets, à la façade quelque peu
provinciale était, comme l’hôtel du Grand Fénelon, fréquentée plus
particulièrement par une clientèle ecclésiastique... Et, plein
d’assurance, l’abbé Pellegrin entra dans le fameux restaurant
montmartrois.

Il fut accueilli par un maître d’hôtel dont l’habit noir, le ventre
proéminent et la bonne figure de bedeau lui produisirent la meilleure
impression. «Pas d’erreur, se dit-il, je suis dans une boîte sérieuse...
Mais ça a l’air d’être beaucoup mieux que place Saint-Sulpice.»

Le maître d’hôtel s’était avancé et, d’un air surpris, articula:

--Vous demandez, monsieur le curé?

--Je demande à boulotter.

--Mais...

--En vitesse, car je commence à avoir l’estomac dans les talons.

Et comme le maître d’hôtel semblait perplexe, il reprit:

--Vous devez être nouveau dans la maison... Mais rassurez-vous, je ne
suis pas difficile. Une bonne soupe, un morceau de n’importe quoi et un
litre d’honnête pinard, voilà tout ce qu’il me faut.

--C’est que...

--Vrai, vous n’avez pas l’air bien dessalés à l’abbaye de Thélème! A
l’hôtel du Grand-Fénelon, vous savez, place Saint-Sulpice, eh bien, on
est un peu plus dégourdi!

Le maître d’hôtel s’inclina, disparut pendant une minute, puis revint,
suivi d’un personnage en jaquette qui, ayant observé le curé de Sableuse
d’un regard perspicace, sourit et prononça:

--Ce n’est pas la première fois... Conduisez monsieur l’abbé au nº 8. Et
soignez-le.

--Ah! enfin! dit le bonhomme... Mais, vrai, vous en faites des histoires
pour un pauvre curé de campagne! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme
remue-ménage quand il vous arrive un évêque!

Le maître d’hôtel installa le client inattendu dans un cabinet
particulier et lui fit servir un déjeuner de premier ordre, arrosé d’une
bouteille de Nuits, suivi d’un moka parfumé, d’une vieille fine et d’un
havane, «On est tout de même mieux ici que chez mademoiselle Badinois,
se dit l’abbé Pellegrin... Et ces gens-là sont devenus d’un prévenant!
Mais ce qu’il y a de rigolo, c’est que chaque fois qu’on m’apporte
quelque chose, c’est une tête nouvelle qui se présente. Ça ne fait rien,
la maison est bonne et comme le curé-doyen du canton doit venir
prochainement à Paris pour acheter une statue de sainte Jeanne d’Arc, je
lui recommanderai l’abbaye de Thélème!»

Le maître d’hôtel vint lui demander s’il était satisfait.

--Enchanté! répondit-il... Vous avez une cuisinière qui pourrait en
remontrer à Valérie. Mais ce n’est pas tout: donnez-moi votre petite
note!

--Je vais vous l’envoyer, monsieur l’abbé.

La «petite note» ne comportait que cette indication: «Un déjeuner, dix
francs.»

Le curé de Sableuse songea: «Ce n’est pas trop cher. Et puis, une fois
en passant, on peut bien faire une petite folie!»

Il joignit à son billet de banque cinquante centimes, et dit au garçon
avec un bon sourire:

--Voici votre petit bénéfice!

En sortant de cette accueillante abbaye, il descendit plusieurs rues
encombrées et bruyantes. Puis il entra dans l’église Notre-Dame de
Lorette où il s’agenouilla et pria. Comme il allait se retirer, une
jeune femme s’approcha de lui et lui demanda, timidement:

--Monsieur l’abbé, un petit renseignement, s’il vous plaît?

--Avec plaisir.

--Voici... Je suis de la paroisse--j’habite rue Labruyère--et
j’appartiens au corps de ballet de l’Opéra. Je vais passer un examen
pour être admise dans le premier quadrille. C’est très difficile. Et
moi, je n’ai pas d’ami influent...

--Ce n’est pas moi qui puis vous pistonner.

--Bien sûr, monsieur l’abbé. Mais croyez-vous qu’il me soit permis
d’adresser une prière à saint Joseph pour qu’il me protège et me fasse
bien danser devant ces messieurs du jury? J’ai peur qu’il ne me prenne
pas au sérieux ou qu’il ne se montre vexé... Une danseuse! Ça ne doit
pas être très bien considéré là-haut et cependant, je vous assure, je
suis très sage... Dites, monsieur l’abbé, est-ce que saint Joseph fera
quelque chose pour moi?

Le curé de Sableuse commença par se moucher dans un vaste mouchoir à
carreaux, puis, avec un bon sourire, répondit:

--Toute prière qui vient du cœur est bien accueillie... Saint Joseph
vous écoutera, j’en suis sûr, et il fera ce qu’il pourra. C’est un bon
bougre de saint qui comprend et admet bien des choses. Mais peut-être
auriez-vous bien fait de vous adresser aussi à sainte Marie
l’Égyptienne... Elle n’était pas danseuse, mais elle s’est mise toute
nue pour récompenser les bateliers qui lui faisaient passer une rivière.
Ce qui m’étonne même c’est qu’elle n’ait pas son église à Paris...
Tenez, dans cette paroisse!

La ballerine se récria:

--Oh! moi, je danse en maillot!

--Eh bien, Marie l’Égyptienne est tout de même au paradis, parmi les
bienheureuses... Ne vous en faites donc pas: vous serez entendue là-haut
et on s’occupera de vous. Il y a plus de joie au ciel pour une humble et
naïve prière de petite danseuse que pour cent mille chapelets ânonnés
par de vieilles bigotes égoïstes et médisantes... Allez, mon enfant,
vous en serez, de ce premier quadrille!

Et tirant une petite image de sainteté de son bréviaire, il la donna à
la ballerine toute réconfortée.

L’après-midi fut consacré à la visite de la basilique du Sacré-Cœur: le
curé de Sableuse la trouva très belle et elle l’est, en effet. Dans la
nef imposante, un pèlerinage se déroulait, chantant des cantiques. Puis,
un prédicateur monta en chaire et aux paysans, aux paysannes qui
l’écoutaient, il adressa une homélie hérissée de citations latines,
bourrée d’arguments purement théologiques, empêtrée de phrases
redondantes et nébuleuses. Un ennui pesant tombait de la haute coupole
byzantine: toute cette pieuse éloquence endormait les pèlerins fatigués.

Et le curé de Sableuse songea: «Si les apôtres avaient parlé comme ça,
sûr qu’ils n’auraient pas converti le populo et que notre sainte
religion, au lieu de se répandre dans le monde, serait restée dans les
choux.»

Le soir, il dîna à l’hôtel du Grand Fénelon.

Mlle Badinois lui indiqua son couvert tout au bout de la table d’hôte
que présidait un monsignor imposant et qu’entouraient des
ecclésiastiques d’importance et d’âges divers. Après le _benedicite_
qu’expédia le prélat, les convives, qui faisaient pour la plupart grand
honneur au menu d’ailleurs excellent, se mirent à converser, par groupes
sympathiques, à mi-voix... Le curé de Sableuse, qui avait grand’faim et
grand’soif, mettait les bouchées doubles et les gorgées triples. Quand
cette offensive gastronomique marqua un temps d’arrêt, il prêta
l’oreille aux propos que tenait le monsignor. Ce digne personnage
expliquait à ses voisins qu’il dirigeait, à Lyon, une espèce de bazar où
les missions étrangères se procuraient les accessoires nécessaires à
leur apostolat.

--Je vends, disait-il, des articles d’église, des cotonnades pour
sauvages, des objets d’équipement, des catéchismes dans n’importe quelle
langue, des perles de verre, des phonographes, des chapelets, enfin, de
tout. C’est une œuvre très intéressante et très utile, montée par
actions et bénie par bref spécial de Sa Sainteté. Je suis venu à Paris
pour me ravitailler... Les sauvages deviennent très difficiles: il faut
que je crée sans cesse de nouveaux rayons!

Non loin de lui, un jeune abbé racontait avec complaisance:

--Je crois que ma pièce sera bien montée à l’Odéon. C’est une pièce à
costumes, avec danses et musique. J’aurai Mlle Florange pour jouer
Salomé. Elle sera très bien...

Un ecclésiastique aux épaules larges, au teint coloré, disait à un vieux
prêtre décoré des palmes académiques:

--Voyez-vous, c’est par le sport que nous les gagnons et que nous les
retenons. Dommage que vous ne puissiez pas venir dimanche prochain à
Buffalo. Vous verriez mon équipe des Enfants de Jeanne d’Arc! Elle est
classée en première catégorie... Des as, je vous dis!

--De mon temps, disait le vieux prêtre, nous organisions des patronages
où les jeunes gens jouaient de petites comédies honnêtes...

--Fini! Aujourd’hui, il n’y a que le sport... J’ai des sauteurs à la
perche qui franchissent trois mètres cinquante, des coureurs qui
s’alignent avec des champions du Racing et du Scuf! J’ai même créé une
section féminine... Ah! Quel succès! Mes jeunes paroissiennes galopent,
sautent, lancent le javelot et jouent au foot-ball. Évidemment, cela
nous change un peu des Enfants de Marie... Mais que voulez-vous? Il faut
marcher et même courir avec son temps!

L’abbé au ruban violet répondit d’un air quelque peu dédaigneux:

--Moi, depuis que j’ai renoncé au ministère paroissial, je me consacre à
des travaux historiques... C’est très intéressant. Je recherche, dans
les archives publiques et privées, les documents qui permettent de
restituer à certaines familles une noblesse perdue à travers les guerres
et les révolutions. Il faut, pour réussir, du flair, de la patience et
même quelque ingéniosité... Tant d’arbres généalogiques ont été
foudroyés, ou, simplement, sont morts de vieillesse! Mais je retrouve
des titres qu’on croyait perdus à jamais... Tel que vous me voyez, j’ai
pu--avec l’aide de la divine Providence--faire rentrer dans les rangs de
l’aristocratie dix-sept barons, huit comtes et trois marquis. En cela,
j’ai bien servi la cause de l’Église, car les bourgeois plutôt
libres-penseurs qui sont ainsi devenus gentilshommes, n’ont pas manqué
de retourner aussitôt à la religion de leurs ancêtres... Noblesse
oblige!

--Ils vous sont reconnaissants, au moins?

--Pas tous, soupira le vieux prêtre... Ce métier d’héraldiste est dur et
peu lucratif. Cependant, depuis la guerre, c’est meilleur... Beaucoup de
nouveaux riches veulent un blason, un blason authentique. J’ai des
commandes! Malheureusement, ma vue faiblit et je déchiffre avec peine
les vieux parchemins... En ce moment, je travaille à la Bibliothèque
nationale: il s’agit de trouver des aïeux nobles à un M. Taupin qui est
très pressé... J’y arriverai, mais c’est difficile!

Le curé de Sableuse, un peu surpris, écoutait ces conversations et
regrettait les histoires assez salées, mais peut-être plus vraiment
chrétiennes, qu’il entendait lorsqu’il déjeunait chez le doyen avec les
curés du canton. Il en contait d’ailleurs lui-même, selon la tradition
rabelaisienne des prêtres du bon vieux temps... Et il se souvenait des
sonores éclats de rire de ces braves curés de campagne qui, certes,
n’avaient pas grand’chose de commun avec la plupart des clients de Mlle
Badinois.

D’habitude, il s’attardait volontiers à table, mais ce milieu ne lui
plaisait guère et le café à peine servi--il n’osa pas demander un verre
de cognac--il se leva et monta se coucher.

Le programme de sa journée du lendemain comportait une visite à
l’adresse de M. et Mme de Sableuse, rue de Verneuil.

La mère de Pierre lui avait dit:

--Peut-être mon fils est-il passé à la maison... Le concierge pourra
sans doute vous dire quelque chose.

La rue de Verneuil ne ressemble guère à la rue de Douai: tout un
demi-monde les sépare. La maison où pénétra l’abbé Pellegrin était une
antique, sombre et silencieuse bâtisse où l’on s’étonnait de ne pas
rencontrer des dames sévères, drapées de cachemire, des messieurs, sans
doute membres de l’Académie des Sciences morales et politiques, et
cravatés à six tours.

La loge de la concierge était entièrement occupée par un lit que
recouvrait un énorme édredon écarlate: au mur, deux lithographies
représentant _Poniatowski se noyant dans l’Elster_ et le _Supplice de
Mazeppa_. Décor traditionnel, reposant, rassurant... Mais une étrange
jeune personne surgit devant l’ecclésiastique: elle avait des cheveux
jaune paille qui moussaient d’une façon extraordinaire, des yeux d’une
grandeur exorbitante, des lèvres d’un rouge agressif et son visage,
d’ailleurs blafard, exprimait avec une intensité saisissante
l’inquiétude, l’angoisse, la terreur.

--Mademoiselle, balbutia l’abbé, je vous en prie... Remettez-vous. Je
viens tout bonnement vous demander un petit tuyau.

A ces mots, la jeune personne changea d’expression. Une joie prodigieuse
se peignit sur sa figure et ses mains se tendirent dans un geste
charmant qui signifiait évidemment: «Parlez, parlez, je vous écoute!»

--M. Pierre de Sableuse est-il venu ces jours-ci?

Le nom de Pierre de Sableuse provoqua une nouvelle transformation de la
physionomie de cette bizarre créature. Ses yeux devinrent langoureux et
ses lèvres s’entr’ouvrirent légèrement, avec une expression de
ravissement céleste. Mais, à la fin de la phrase, c’est une tristesse
effrayante qui se peignit sur les traits de la jeune fille dont la
poitrine, assez décolletée, se gonfla d’un long soupir. Puis, ayant fait
un signe de tête négatif, la pauvre enfant se laissa tomber dans un
fauteuil Voltaire recouvert d’une tapisserie au crochet et cachant son
visage dans ses mains, elle se mit à sangloter silencieusement.

Le curé de Sableuse, navré, se lamenta:

--Oh! mon Dieu!... Si j’avais su!... Mademoiselle, je vous en prie,
excusez-moi!

Mais, comme mue par un ressort, la jeune personne se redressa en
poussant un éclat de rire et en battant des mains.

--Ça y est, s’exclama-t-elle, vous avez marché, monsieur le curé...
Hein, croyez-vous que je l’ai jouée, cette scène-là! Mary Pickford,
Lilian Gish elles-mêmes n’auraient pas mieux fait... Ah! Quel dommage
que vous ne soyez pas metteur en scène: vous m’auriez engagée et je
serais devenue une star!

--Comment, c’était une comédie... Encore?

--Je me destine au cinéma, car je suis photogénique... Alors, j’étudie
mes expressions et je joue des petites scènes comme ça, selon l’occasion
qui se présente! N’est-ce pas que, celle-là, on aurait pu la tourner?

--Et moi qui croyais...

L’abbé se dit: «A Paris, toutes les filles de concierges se destinent
donc au théâtre ou au cinéma?» et il se demanda si le curé sportif de la
table d’hôte n’eût pas recruté plus de jeunes paroissiennes pour son
patronage en ouvrant un cours d’art dramatique et cinématographique.

--Vous demandiez M. Pierre de Sableuse? reprit la future vedette de
l’écran... Nous ne l’avons pas aperçu depuis plusieurs mois. Il doit
être à la campagne avec ses parents.

--Si, par hasard, il venait ici, voulez-vous lui dire d’aller voir
l’abbé Pellegrin à l’hôtel du Grand Fénelon, place Saint-Sulpice?

Et sans grand espoir d’obtenir de ce côté quelque renseignement utile,
le brave homme sortit de la vieille maison--si différente du splendide
hôtel de M. Cousinet!--où les Sableuse cachaient, en hiver, leur
existence de nouveaux pauvres.

Il renonça à poursuivre ses recherches ce jour-là et alla visiter
Notre-Dame dont la beauté vraiment chrétienne l’émut, puis, après avoir
longé les quais et traversé la place de la Concorde, la Madeleine qui
lui parut peu faite pour la prière et la parole sacrée... «Je ne m’en
ressens pas, se dit-il, pour prêcher là-dedans... Au fait, qu’est-ce
qu’elles diraient, les belles madames de Paris, si elles m’entendaient?
Je préfère ma vieille église de village à ce temple de Jupiter. Là, au
moins, je peux parler à mes paroissiens comme cela me vient et à
l’occasion, les engueuler comme ils le méritent.»

L’abbé écrivit à M. Cousinet pour l’informer de l’insuccès de ses
démarches. Et, par retour du courrier, il reçut cette réponse:

  Merville, le 18 septembre 192.

    Le Salut national
    _Journal hebdomadaire_
    «Religion, Famille, Propriété sont les trois mamelles de la France.»
            Cousinet.

  «Cher monsieur le Curé,

  «M. Cousinet a reçu et lu votre lettre. Il me prie de vous remercier
  et aussi de vous répondre, car il part aujourd’hui même avec deux de
  ses colistiers pour une nouvelle tournée électorale. A ce propos, j’ai
  le plaisir de vous apprendre que les fâcheux incidents de la réunion
  de Sableuse ne se sont pas renouvelés dans les diverses communes où
  nous avons exposé, ces derniers jours, notre programme. La candidature
  de M. Cousinet semble particulièrement sympathique aux paysans qui
  reconnaissent en lui un homme d’ordre, résolument hostile à toutes
  mesures qui pourraient inquiéter la propriété, surtout quand elle est
  rurale.

  «En ce qui concerne l’affaire dont vous vous occupez en ce moment à
  Paris, M. Cousinet croit que vous obtiendriez des indications
  probablement précieuses en vous adressant au Casino de Paris,
  établissement où la personne en question a conservé de nombreuses
  relations et où il est probable qu’elle songe à rentrer pour reprendre
  le cours de ses succès, éventualité dont vous pressentez les dangers
  au point de vue de notre position électorale. Je vous signalerai, en
  passant, la campagne de plus en plus perfide du _Vrai Républicain_ qui
  semble malheureusement très renseigné sur les complications où nous
  nous débattons en ce moment.

  «Je vous avoue, monsieur le Curé, qu’en ma qualité de journaliste
  conservateur, nourri (assez mal) depuis si longtemps dans le sérail
  traditionaliste, je remplis avec quelque gêne la mission dont m’a
  chargé M. Cousinet... Vous envoyer au Casino de Paris! Mais votre
  dévouement à la bonne cause est infini, comme le mien. Quand il s’agit
  de la bonne cause, vous êtes toujours prêt. Moi aussi... C’est
  pourquoi je n’hésite pas à vous faire part de ce désir de M. Cousinet
  qui attend impatiemment de vos nouvelles.

  «En hâte et croyez, monsieur le curé, à mes sentiments très déférents
  et très sympathiques.

  _Signé_: «Plumoiseau.»

Après avoir lu lentement cette lettre, l’abbé se dit: «Le vin est tiré,
il faut le boire... Trop tard pour reculer. Pourquoi, au fait,
n’irais-je pas au Casino de Paris? Mes intentions sont pures, Dieu le
sait, et c’est dans un but louable que je me risquerai dans ce lieu de
perdition, où ne se perdent, d’ailleurs, que ceux qui le veulent bien.»

Et c’est sans penser le moins du monde à mal, que l’excellent abbé dit à
Mlle Badinois:

--Je vais au Casino de Paris... Vous devez connaître ça, vous, une
Parisienne? Indiquez-moi donc le secteur!

A ces mots, la propriétaire de l’hôtel du Grand Fénelon écarquilla les
yeux, poussa un petit cri scandalisé, puis s’exclama:

--C’est épouvantable! Si ces messieurs vous entendaient...

--Moi, je les entends, et je vous assure que, parfois, ça me choque!

--Monsieur, fit sèchement Mlle Badinois, ne comptez pas sur moi pour
obtenir de tels renseignements.

--Ça va... On se débrouillera. Vous frappez pas, la petite mère!

«La petite mère!» Mlle Badinois, indignée, voulut protester contre cette
appellation outrageante... Mais déjà le curé de Sableuse, son
inséparable riflard sous le bras, quittait le bureau de l’hôtel. Il
parvint sans trop d’encombre rue de Clichy.

Le concierge du music-hall ne fut pas peu surpris--et sans doute y
avait-il de quoi--en voyant entrer dans sa loge un ecclésiastique...
Mais il lui trouva une silhouette si pittoresque qu’il le prit pour un
artiste grimé en curé de campagne et qui, entre deux scènes de la revue
en répétition, venait lui demander quelque service.

Aussi lui répondit-il avec un rire jovial:

--Lisette de Lizac? Il y a belle lurette que nous ne l’avons pas vue
ici... Allez donc vous renseigner à la Régie.

Et il ajouta:

--Ça ne fait rien, ce que vous êtes rigolo dans ce costume-là. Ma
parole, je ne vous reconnais pas!

--La Régie? Où ça se passe-t-il?

--Voyons, vous le savez bien... Au premier, à droite, en passant par le
hall.

L’abbé se perdit dans les couloirs obscurs et bientôt, ne sachant plus
que devenir, il se dirigea vers une porte entr’ouverte qu’il poussa,
après avoir vainement frappé. Mais il recula aussitôt, car il venait
d’apercevoir une douzaine de petites femmes en culotte qui, aux sons
d’un air baroque tout à coup martelé par un pianiste hirsute, s’étaient
mises à danser avec des attitudes et des gestes de poupées mécaniques.

En faisant demi-tour précipitamment, il se heurta à un homme vêtu d’une
longue redingote noire, cravaté de blanc et qui avait un visage sévère.

--Oh! pardon... fit le curé de Sableuse.

--_Excuse me_, répondit l’inconnu qui, reconnaissant un prêtre, ajouta
aussitôt avec un fort accent anglais: «Aoh! c’est extraordinaire... Je
n’ai jamais vu ici un ministre papiste! _Very glad_, mon cher collègue!»

L’abbé Pellegrin se confondit en salutations.

--Je pense, continua l’autre, que vous venez rappeler aux _girls_
catholiques les principes de leur religion.

--Je voudrais savoir ce qu’est devenue Lisette de Lizac.

--Je ne la connais pas... Mais, moi, je recherche trois danseuses qui
ont quitté notre maison: Lotty, Dorothy et Gipsy. Ce Paris est
décidément très _dangerous_ pour la continence des _girls_. Je suis le
pasteur Hercule Allan Patterson, de l’église anglicane, directeur de la
_Girls-House_, fondée, rue Pigalle, par Sa Grâce l’ambassadrice
d’Angleterre. Là, il y a toujours cent cinquante danseuses
britanniques... Je les surveille, car il faut bien protéger ces enfants,
qui sont si exposées, contre la _french immorality_. Et je viens
précisément adresser quelques paroles morales aux _Cocktail-girls_ dont
le mauvais exemple de Lotty, Dorothy et Gipsy, pourrait troubler l’âme
innocente.

L’abbé Pellegrin, assez surpris, questionna:

--Vous êtes comme qui dirait l’aumônier des danseuses?

--_Yes, exactly_...

--Ça ne doit pas être une petite affaire!

--C’est une tâche peut-être moins compliquée que celle du vice-roi des
Indes, mais elle est très importante. Ces enfants sont des sujettes de
Sa Majesté et des chrétiennes, même quand elles dansent sur la scène
d’un music-hall parisien. Et c’est pourquoi notre gouvernement et notre
église ne les abandonnent jamais... D’autant plus que beaucoup d’entre
elles se marieront avec des lords et seront présentées à la Cour. Ces
_girls_ sont les futures grandes dames d’Angleterre!

--Je comprends, fit l’abbé en riant, vos duchesses et vos comtesses
sortent du music-hall comme les nôtres sortaient autrefois du couvent
des Oiseaux!

--Êtes-vous chargé de moraliser les danseuses françaises?

--Moi? Grand merci... Ce n’est pas tout à fait mon genre de
paroissiennes! J’en ai une cependant qui est un peu de cette
partie-là... Eh bien, elle me donne plus de soucis à elle seule que
toutes mes ouailles réunies!

Et saluant le pasteur Hercule A. Patterson, le curé de Sableuse retourna
sur ses pas à travers des couloirs encombrés de décors, tapissés
d’affiches dont quelques-unes représentaient Lisette de Lizac... Enfin,
il parvint dans un magasin où se combinaient l’odeur de la naphtaline et
une sorte de parfum composite et fade. Une femme y maniait des étoffes
dont les paillettes scintillaient sous l’unique lampe électrique qui
éclairait ce décrochez-moi ça. L’apparition du curé ne parut pas
l’étonner le moins du monde et quand elle eut entendu prononcer le nom
de Lisette de Lizac, elle s’exclama:

--Mais elle est mariée depuis longtemps et avec un archimillionnaire, un
nouveau riche! Elle n’a plus rien à fricoter ici: elle a fait sa pelote,
celle-là! C’est maintenant une bonne bourgeoise, une honnête femme,
quoi! Quand je pense... Et dire que nous avons débuté ensemble! En 1897,
à l’Eldo! Seulement, moi, je n’ai pas fait la noce, j’ai épousé un
camarade, un brave garçon qui n’avait pas le sou. Et, naturellement, je
ne suis arrivée à rien! Pour arriver, faut pas coucher avec un seul...
Oh! pardon! Enfin, me voilà employée au magasin des costumes... Qu’en
pensez-vous, monsieur le curé? Est-ce vrai que la vertu est toujours
récompensée?

--Toujours.

--Et le vice puni?

--Toujours.

--Ah! monsieur le curé, c’était peut-être vrai à l’Ambigu, autrefois...
Mais le répertoire a changé!

--Ne vous en faites pas, ma bonne dame: le bon Dieu est là, et même un
peu là, pour remettre les choses en ordre quand elles sont vraiment trop
de travers. Tenez, cette Lisette de Lizac est en train de tout perdre et
c’est même pour cela que... Mais suffit.

--Ah! tenez, je voudrais la voir ici, comme moi, chargée de retaper ces
costumes... Alors, j’y croirais, à la justice de votre bon Dieu!

Mais l’abbé s’enfuyait en se disant que toutes ces conversations
n’avançaient guère ses affaires. Heureusement la Providence veillait...
Elle le conduisit, à travers un dédale de couloirs et d’escaliers
obscurs, jusqu’à une porte sur laquelle il lut ces mots: «Secrétariat
général.»

Un jeune homme extrêmement élégant parut quelque peu interloqué en
voyant entrer cet ecclésiastique dans son cagibi. Mais il se ressaisit
aussitôt et, s’empressant, il demanda:

--Vous venez sans doute de la part de Son Éminence?

Et comme l’abbé n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta:

--Je suis M. Abraham Jacob Levysohn, secrétaire général du Casino de
Paris et informateur religieux de la _Gaule catholique_. Vous pouvez
donc, monsieur l’abbé, me faire cette communication en toute
confiance... Il faut qu’elle soit importante et urgente pour que vous
n’ayez pas craint de vous aventurer jusqu’ici...

A vrai dire, le confident de l’archevêque ne reconnaissait pas en ce
curé au visage rude, à la soutane mal coupée, au parapluie monumental,
le type en quelque sorte classique des abbés bien parisiens qui forment
l’état-major du cardinal-archevêque.

--Non, répondit le visiteur, je ne suis pas dans les huiles. Je viens
tout simplement vous demander des nouvelles de Mme Cousinet.

--Connais pas, fit M. Levysohn d’un air désappointé.

--Je veux dire Lisette de Lizac...

--Ah! J’y suis. Lisette? Mais elle n’est plus de la maison... Nous ne
l’avons pas revue ici depuis son mariage. Un beau mariage, ma foi... A
Saint-Philippe-du-Roule, avec le concours de Mgr Lobien, évêque de
Palmyre.

Et le secrétaire général du Casino de Paris ajouta, négligemment:

--Un de mes amis!

--Décidément, murmura l’abbé Pellegrin, c’est la poisse... Impossible de
la repérer, cette poule-là!

Un tel langage ne pouvait que choquer l’élégant M. Abraham Jacob
Levysohn et, voyant l’effet produit, l’ancien brancardier s’excusa:

--Faites pas attention... Ce sont des revenez-y du temps où je vivais
avec les poilus. L’argot, c’est contagieux et on ne s’en guérit pas
facilement.

Déjà, il se disposait à sortir, quand l’informateur religieux de la
_Gaule catholique_ prit sur son bureau un exemplaire de ce journal
mondain et s’exclama:

--Mais, au fait, c’est vrai... Je n’y pensais pas! Nous en parlions ce
matin, de Lisette de Lizac!

Et parcourant la _Gaule catholique_ d’un regard d’aigle, il y trouva cet
entrefilet qu’il cherchait et qu’il fit lire au curé de Sableuse:

  Toujours les colliers de perles.

  «Mlle Lisette de Lizac, l’artiste bien connue que les Parisiens
  regrettent de ne plus pouvoir applaudir depuis trop longtemps, vient
  d’être à son tour la victime d’un de ces vols de bijoux où l’audace le
  dispute au parisianisme.

  «Un mystérieux rat d’hôtel s’est emparé du magnifique collier de
  perles, évalué à plus de 200.000 francs, qu’elle avait oublié dans son
  cabinet de toilette, au Mirific-Palace.

  «Mlle Lisette de Lizac, que nous avons pu interviewer, nous a
  déclaré...»

L’abbé ne lut pas plus avant.

--Le Mirific-Palace! s’écria-t-il... Où ça que j’y coure?

--Avenue des Champs-Élysées, près de l’Étoile.

Quelques minutes après, le digne homme, qui avait pris un taxi, arrivait
au Mirific-Palace. C’était l’heure du thé et des limousines basses qui
s’arrêtaient devant le péristyle illuminé descendaient, pareillement
longues, souples et vêtues de noir, des élégantes dévotement suivies par
des messieurs évidemment négligeables et qui, eux aussi, se
ressemblaient tous avec leur air morose, leurs moustaches en brosse à
dents et leurs binocles d’écaille. Des jeunes gens sveltes et glabres,
cambrés dans leur veston cintré, arrivaient en même temps, mais à
pied... Cette foule, franchissant le hall égypto-munichois, pénétrait
dans de vastes salons qu’éclairaient des guirlandes de lampes
électriques et d’où s’échappaient les sonorités sauvages d’un jazz-band.

En entendant ce vacarme, le bon curé crut tout d’abord à une bagarre et
il songeait déjà à reprendre son ancien emploi de brancardier, quand,
s’étant approché de l’entrée d’un des salons, il put apercevoir des
nègres vêtus de casaques écarlates qui tapaient à tour de bras sur les
diverses pièces d’une batterie de cuisine.

«C’est une musique de ce genre, songea-t-il, qui doit couvrir dans
l’enfer les cris des damnés... Les gens que je vois ici cherchent sans
doute à s’y habituer dès maintenant.»

Une espèce d’amiral bolivien couvert de décorations et brodé d’or sur
toutes les coutures le dirigea vers l’office de renseignements où un
personnage à visage circonspect de diplomate lui répondit, quand il eut
demandé à voir Mme Lisette de Lizac:

--Elle doit être au dancing. A moins cependant, qu’en raison de cette
déplorable histoire de collier... Je vais téléphoner au bureau de
l’étage. Voulez-vous me donner votre nom?

L’abbé se dit que Mme Cousinet allait peut-être refuser de le recevoir.
Et, usant d’un subterfuge, il répondit, en rougissant:

--Pas la peine... Mon nom n’a aucune importance. Dites à cette dame que
je viens précisément au sujet du collier... Ce que j’ai à lui raconter
l’intéressera.

Mme Cousinet était dans sa chambre et bientôt le curé de Sableuse, qui
avait été confié à l’amiral bolivien en personne, était introduit auprès
d’elle.

Un cri de surprise l’accueillit, puis:

--Non?... Vous ici!

Mais, tout d’abord, l’abbé ne la reconnut pas. Était-ce vraiment la
châtelaine de Sableuse, cette créature bizarre qui portait des cheveux
courts et qui était vêtue d’un costume masculin en étoffe bariolée? Et
comme il paraissait hésiter, elle s’exclama:

--Ça me change, n’est-ce pas, les cheveux courts? Et puis, je suis en
pyjama... Si j’avais su que c’était vous, monsieur le curé!

--Ça va... Je vous retrouve maintenant. Et pas sans peine, Mme Cousinet!

--Je suis ravie de vous revoir...

--Il faut, tout d’abord, que je vous avoue quelque chose: je n’ai rien à
vous dire au sujet du collier! Mais, vous comprenez, je voulais être
reçu...

--Quelle idée! Mais vous l’auriez été sans cela. Voyons, vous, le seul
type sympathique que j’aie connu à Sableuse!

Maintenant qu’il était dans la place, le bon curé se sentait embarrassé:
il ne savait comment s’y prendre pour aborder le plus délicat des
sujets, il ne trouvait pas ses mots... Mais Mme Cousinet, qui
l’observait en souriant, lui tendit la perche:

--Avez-vous lu la _Dame aux Camélias_, monsieur le curé?

--Non... Moi, vous savez, je ne lis guère que mon bréviaire.

--On a tiré une pièce de ce roman: Sarah Bernhardt y était épatante!
Surtout dans une scène qui ressemble étonnamment à celle que nous jouons
en ce moment. Moi, je suis la Dame aux Camélias et vous, vous êtes le
père Duval qui vient me réclamer son fils... N’est-ce pas, c’est à peu
près ça: vous venez me demander de lâcher Pierre?

--Ma foi...

--Eh bien, moi qui n’ai rien de Sarah, je ne vais pas pousser des cris
de désespoir et je ne verserai pas une larme. Je ne mourrai pas non plus
dans une dernière quinte de toux au cinquième acte. Qu’est-ce que vous
voulez? Moi, je suis une comique, une fantaisiste et je serais mauvaise
dans ce rôle-là. Aussi, savez-vous ce que je vous réponds, papa Duval?

Et, comme le curé de Sableuse restait interdit, elle lança, en mettant
les mains dans ses poches et faisant une pirouette:

--Votre bon jeune homme? Reprenez-le... Je vous le rends!

--Comment, vous?...

--Oui, j’en ai assez! A Sableuse, il faisait très bien en jeune
provincial, en gentilhomme campagnard: il avait des naïvetés, des
gaucheries charmantes et même son accent me plaisait. Mais à Paris, ah!
non! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ce garçon qui n’est au
courant de rien, qui ne sait pas danser le _Shimmy_, qui n’a aucun chic
en smoking et qui me parle à chaque instant de sa mère. Fini! le charme
s’est rompu... Remmenez-le, monsieur le curé, remmenez-le!

--Entendu, madame, fit le brave homme, un peu étonné, tout de même,
d’entendre parler avec un tel dédain de ce Pierre de Sableuse qui était
à ses yeux le plus accompli des jeunes hommes.

--Il ne tardera pas à rentrer, ajouta madame Cousinet... Si je vous
disais qu’il m’a quittée, cet après-midi, pour aller voir un camarade de
régiment! D’ailleurs, il vous suivra sans difficulté... Je devine qu’il
regrette son escapade, comme il dit.

--Bien, prononça l’abbé, tout s’arrange de ce côté-là. Mais ce n’est pas
tout.

--Ah! qu’est-ce qu’il y a encore?

--Il y a vous.

--Moi?

Avec une vive appréhension, le curé de Sableuse articula:

--Oui, et sans plus de boniment, je vous dirai que je suis chargé aussi
de vous faire rappliquer auprès de votre mari qui vous pardonne et vous
attend.

Mme Cousinet répondit simplement:

--Mais je l’espère bien? Il ne manquerait plus qu’il la fasse au type
jaloux... J’ai horreur de ça, c’est ridicule, c’est idiot. M. Cousinet
n’a pas à se plaindre de moi: il y a trois ans que nous sommes mariés et
c’est la première fois que je le fais cocu, moi, une indépendante, une
artiste, une grande vedette! Croyez-vous qu’il y ait beaucoup de
bourgeoises qui pourraient en dire autant?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’abbé Pellegrin et Pierre de Sableuse retournèrent ensemble à Sableuse.

Mme Cousinet rentra avec Léa.

Son mari l’accueillit avec d’autant plus de satisfaction--tout en
gardant une attitude très digne de mari magnanime--qu’elle avait
retrouvé son collier de perles dans une boîte à poudre, au fond d’une
malle.

--Je ne veux te reprocher qu’une chose, lui dit M. Cousinet.

--Quoi donc, mon gros chéri?

--Tes cheveux courts... Ils vont me gêner au point de vue électoral.
Songe que je suis le candidat de la famille, des traditions! Que mes
adversaires publient le portrait de Mme Cousinet avec ces cheveux-là et
je suis fichu!

Le millionnaire et Pierre de Sableuse se rencontrèrent dans les bureaux
du _Salut national_ sous les auspices de Plumoiseau qui s’était chargé
de préparer cette réconciliation indispensable au succès de la bonne
cause.

Leur première entrevue après des événements d’un ordre si délicat fut
naturellement assez froide, du moins au commencement. A vrai dire, c’est
M. de Sableuse qui se montra quelque peu guindé, allant même jusqu’à
déclarer en serrant du bout des doigts la main tendue de M. Cousinet:

--J’en ai assez... J’y renonce!

--A ma femme! Mais je n’en doute pas.

--Non, à la politique... Cela m’entraîne décidément trop loin!

--Vous me lâcheriez, moi? Mais ce serait le comble!... Vous reconnaîtrez
que j’ai quelques raisons de me plaindre de vous. Vous me devez une
compensation... Restez candidat! Il le faut. Faites cela pour moi, pour
la cause! Et puis, vous êtes gentilhomme, vous êtes officier: vous
n’allez pas déserter avant la bataille... Une bataille qui sera
certainement gagnée. N’est-ce pas, Plumoiseau?

--Nous avons beaucoup de chances, fit le vieux lutteur. Mais à la
condition que monsieur le vicomte reste notre tête de liste...

--Vous voyez, cher ami!

--Au surplus, reprit Plumoiseau, il sera probablement nécessaire
d’intervenir énergiquement auprès de la rédaction du _Vrai Républicain_
qui m’a l’air de mijoter des révélations très désagréables...

--Oui, déclara M. Cousinet, ces misérables vont tout raconter si nous ne
les menaçons pas de notre épée ou de notre pistolet. Mon cher ami, vous
êtes tout indiqué pour cela. Après tout, n’est-ce pas avec vous que ma
femme est partie? C’est donc à vous d’agir, s’il y a lieu. Qui casse les
œufs les paie!

--C’est entendu, fit le vicomte en souriant... A vous non plus, il n’y a
pas moyen de résister!

A ce moment, Plumoiseau insinua:

--Puisque tout est arrangé, si nous nous occupions de
l’affiche-programme que réclament nos comités locaux?... C’est urgent.

--Bonne idée! acquiesça Cousinet en allumant un énorme cigare. Nous
allons nous y atteler...

Et tous trois se mirent à combiner un texte éloquent, ronflant, vraiment
très entraînant, qui commençait par ces phrases:

  Citoyens!

  Il est temps vraiment de revenir à ces nobles traditions qui ont été
  pendant tant de siècles la force et l’honneur de notre chère patrie.

  Restaurons tout d’abord les bonnes mœurs sans lesquelles une nation ne
  peut vivre et que menace de détruire l’immoralité encouragée par les
  suppôts d’un matérialisme abominable...

  Place au père de famille!

  Place à l’honnête femme!

  Place aux braves gens!

M. de Sableuse approuvait tout d’un air indifférent, M. Cousinet avait
presque la larme à l’œil et Plumoiseau, qui écrivait, souriait d’une
façon bizarre...




IX

LES DEUX PURS


Bien qu’étant le serviteur d’un Dieu de mansuétude et de pardon, le curé
de Sableuse trouva que cette réconciliation, cet oubli du passé étaient
venus bien vite... Malgré les invites répétées de M. Cousinet, il
n’était pas retourné au château et il avait laissé sans réponse une
lettre de l’abbé Lanthier qui l’invitait, de la part de Mgr Sibuë, à
prendre une part plus active à la campagne électorale.

«Tous ces gens-là me dégoûtent», se disait-il en caressant la grosse
tête de Poilu qui, pendant l’absence de son maître, n’avait touché qu’à
peine aux plus succulentes pâtées. Au vicaire qui, par ordre de
l’archevêché, l’avait remplacé et qui lui demandait ses impressions
parisiennes, l’abbé Pellegrin avait répondu, non sans quelque mauvaise
humeur:

--Ne parlons pas de ce voyage... Si c’était à refaire, je ne marcherais
plus!

--Il s’agissait, m’a-t-on dit, d’une mission très importante pour le
succès de la bonne cause.

--Peut-être, mais il y a des jours où j’en ai soupé, de la bonne cause!

--Que me dites-vous là?

--Sinon de la bonne cause, du moins de certains types qui la
représentent... Et si je ne regrette pas trop ce voyage à Paname, c’est
uniquement parce que j’y ai rencontré une chrétienne dont la foi naïve
m’a ému.

--Ah! Qui était-ce, cette pieuse personne?

--Une danseuse... Oui, une danseuse de l’Opéra! J’ai prié pour elle...
Et j’espère qu’elle y a été admise, dans son premier quadrille!

--Oh! monsieur le curé...

--Mais oui, cela m’intéresse autrement que l’entrée de M. Cousinet à la
Chambre des députés: c’est plus moral.

Le vicaire se hâta de prendre congé: décidément, l’abbé Pellegrin
n’avait pas volé sa réputation d’original!

Suivi de Poilu qui gambadait en poussant des cris joyeux, le curé s’en
alla voir le docteur Profilex. A ce moment de la journée--il était près
de deux heures de l’après-midi--son vieil ami parvenait parfois à
prendre quelque repos avant de recommencer sa tournée. L’espoir du
prêtre ne fut pas déçu... Le docteur Profilex était assis dans sa
bibliothèque et lisait un gros livre illustré de gravures sur bois.

--C’est la bible? plaisanta l’abbé en entrant... Ah! il est temps que
vous vous convertissiez, mauvais esprit que vous êtes.

--Vous l’avez dit, curé. C’est la _Bible de l’Humanité_, par Michelet:
un livre admirable!

--Possible, mais elle ne vaut pas l’autre... Michelet écrit bien, mais
Dieu écrit mieux. D’ailleurs, il a plus de succès. Il n’y a plus que
vous pour ouvrir ces bouquins-là!

Tandis que le docteur lui servait un petit verre de vieux kirsch,
l’ecclésiastique lisait, à haute voix, avec une solennité ironique, les
titres des ouvrages qui tapissaient tout un mur de la grande pièce:

--_Histoire des Girondins_, de Lamartine; la _Révolution_, d’Edgar
Quinet; l’_Histoire de la Révolution_, de Michelet; _Histoire de dix
ans_, de Louis Blanc; _Histoire de la Révolution française_, par Mignet;
_Quatre-vingt-treize_, _Histoire d’un Crime_, _Napoléon-le-Petit_, les
_Châtiments_, de Victor Hugo; _Histoire de la Révolution française_, de
M. Thiers; _Géographie universelle_, d’Élisée Reclus; les _Discours_, de
Raspail; _l’Encyclopédie_; l’_Essai sur le Tiers-État_, d’Augustin
Thierry; les _Discours_, de Robespierre; la _Philosophie positiviste_,
d’Auguste Comte; les _Chansons_, de Béranger; les _Œuvres complètes_, de
Barbès; _De la Justice dans la Révolution et dans l’Église_, de
Proud’hon... Eh bien, docteur, on ne dira pas que vous lisez des auteurs
rigolos!

Le vieux médecin répondit:

--Ne raillez pas mes dieux!

--Vous blaguez bien le mien...

--Non, car le Christ était républicain. Je critique son Église, ou
plutôt--car elle n’est pas la sienne--l’Église qui prétend défendre et
répandre ses théories... Allons, curé, goûtez-moi ce kirsch-là. En fait
de bon Dieu, on croirait en avaler un, en culotte de velours!

L’abbé mira son petit verre avec gravité, le réchauffa dans sa main
fermée, puis, les yeux clos, en avala une petite gorgée,
voluptueusement. Enfin, d’une voix émue, il prononça:

--Ce que je ne comprends pas, c’est qu’après avoir savouré cette
merveille, on n’élève pas pieusement sa pensée reconnaissante vers le
divin Créateur...

--Le fait est qu’une seule goutte de ce vieux kirsch vaut dix barriques
d’eau bénite!

--Vous êtes un mécréant et vous mourrez dans l’impénitence finale.

--C’est probable.

--Mais je pense que Dieu vous absoudra parce que vous êtes un brave
homme, secourable aux malheureux, et aussi parce que vous avez une bonne
cave!

Les deux amis eurent un bon rire sonore, puis, chacun ayant allumé sa
pipe, ils restèrent silencieux pendant plusieurs minutes...

--Et ces élections? questionna enfin le docteur...

L’abbé eut un geste de lassitude et ne répondit pas.

--On me dit qu’elles s’annoncent bien pour vous... Je veux dire pour M.
Cousinet et ses amis! Mais c’est tout un, puisque vous servez en eux la
bonne cause qui vous est chère.

--Moi? Mais j’ai laissé tout tomber.

--Ah! je croyais que...

--Cela ne me dit plus rien. Après tout, on veut me faire jouer un rôle
qui n’est pas celui d’un prêtre, d’un pasteur d’âmes... Non, vrai, j’ai
soupé de ces gens-là. Ils sont plus hypocrites, plus mufles que les
pharisiens dont parle l’Écriture et, cette bonne cause dont ils parlent,
ils finiront par la rendre odieuse.

Le docteur Profilex secoua la tête:

--Ils sont pareils, répondit-il, à tous ceux qui s’emparent d’une idée
pour la transporter dans la vie. L’idée n’est belle que lorsqu’elle est
pure: la réalité la salit. Aussi, ma république, à moi, n’existe pas et
je dirai même qu’elle ne peut pas exister: c’est pour cela qu’elle est
belle. Je la vois, je l’admire, je l’aime dans ces livres qui nous
entourent... Elle vit dans les pages poétiques de Michelet, dans les
théories de Quinet, dans certaines phrases de Lamartine, certains vers
de Hugo, certains refrains de Béranger, mais que je tente de l’arracher
à ces pages imprimées pour la réaliser, et je la flétrirai et je
deviendrai pareil à ces politiciens dont vous vous écartez avec dégoût.
La «bonne cause»--quelle qu’elle soit--est toujours gâtée, enlaidie par
la politique agissante et militante. Tous les Évangiles sont sublimes,
car il n’y a pas que le vôtre, mais il faut se contenter de les lire et
d’y rêver...

--Et l’action? demanda l’abbé Pellegrin.

--J’y ai cru, autrefois, il y a très longtemps... J’ai même agi, oui,
lors des débuts de cette république que j’ai vu naître. J’étais l’ami de
ses fondateurs... J’ai servi, à leurs côtés, cette «bonne cause»-là! Eh
bien, non, je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’il était impossible de
modeler le buste de la Marianne que j’avais imaginée: je me suis
obstiné, car je croyais à l’utilité de l’effort... D’année en année,
j’ai vu que toute œuvre est faite de concessions, de renoncements,
d’abdications: il y a terriblement loin de l’idée à la vie... Alors,
j’ai préféré retourner à mes livres, à mes poètes, car tous ces
historiens, tous ces philosophes, tous ces sociologues si sérieux, si
convaincus de la netteté de leurs conceptions, sont des rêveurs, des
créateurs de mirages. Je le sais, j’en ai fait l’expérience, mais je ne
les en aime que plus. Je vis parmi eux, je les écoute en fermant ma
fenêtre aux vaines rumeurs du dehors. Je suis le républicain d’une
république idéale, impossible...

--Une vieille barbe, quoi! gouailla l’abbé.

--Oui, mais une vraie...

--Dire que vous auriez pu être conseiller général, député, sénateur!

--Moi, siéger dans une de ces assemblées de fantoches? Vous n’y pensez
pas, curé... Je laisse cet honneur à votre ami Cousinet et à votre jeune
vicomte de Sableuse. Moi, je prends part chaque jour aux débats de la
Convention, je siège au Comité du salut public, j’entends Saint-Just,
Couthon, Robespierre, je vis les grands jours où la République fut
vraiment grande et belle... Je retrouve ces voix puissantes et ces
grandes ombres dans les livres qui nous entourent, et voilà pourquoi il
n’en faut pas rire, citoyen curé!

Puis, changeant de ton, il demanda:

--Allons, encore un petit verre?...

Et tandis que l’abbé Pellegrin buvait religieusement le vieil élixir, le
docteur Profilex lui dit:

--Vous savez, le comte Hector de Sableuse ne va pas fort.

--Je l’ai vu il y a quelques jours et il se plaignait, en effet.

--C’est un homme usé, fini...

--Vous êtes inquiet?

--Je crois qu’il ne durera plus longtemps. La flamme baisse à vue d’œil.
Je m’efforce bien de la remonter, mais il n’y a pas grand’chose à faire.
La volonté de vivre n’y est plus et, dame, quand le principal intéressé
se laisse aller...

--J’irai voir M. de Sableuse, cet après-midi fit l’abbé que ces paroles
avaient affecté.

Étant repassé au presbytère, il y trouva Mme Cousinet installée dans son
propre fauteuil, la cigarette au bec. Elle était plus décolletée que
jamais et ses jambes croisées se découvraient à peu près jusqu’aux
genoux. Elle tendit sa main étincelante de cabochons à l’abbé Pellegrin
en disant:

--Votre chien me reçoit poliment, mais votre vieille bonne est bien
désagréable... Quelle différence avec Léa!

Et comme le curé cherchait quelque excuse, elle reprit, avec bonne
humeur:

--Nous ne nous sommes pas revus depuis notre conversation au
Mirific-Palace. Vous nous lâchez, ce n’est pas gentil!

--J’ai eu beaucoup à faire.

--Oui, je sais, des baptêmes, des enterrements, des mariages. Mais à
l’occasion, vous vous occupez aussi de divorces...

Elle eut un rire sonore qui découvrit ses dents éclatantes (deux
brillaient d’autant plus qu’elles étaient en or) et fit tressauter son
triple rang d’énormes perles.

--Ah! s’exclama-t-elle, vous n’avez pas eu à me prêcher bien longtemps.
Ce pauvre Pierre! Un garçon charmant en province, mais bien nul à Paris!
Aussi rassurez-vous, tout est fini et bien fini... M. Cousinet a été
parfait. C’est un mari qui s’est beaucoup amélioré: il s’est conduit en
cette affaire comme un véritable homme du monde! A propos, c’est de sa
part que je viens vous voir, monsieur le curé... Il m’a chargé de vous
remettre ceci, pour vos pauvres.

Et, tirant de son sac une enveloppe volumineuse, elle la tendit au
prêtre... Celui-ci eut instinctivement un mouvement de recul: pendant
deux secondes, il eut envie de refuser cet argent qui semblait le prix
de services rendus ou à rendre. Mais aussitôt, il songea aux malheureux
qui attendaient sa bienfaisante visite, à la mère Lostellat que tous,
sauf le docteur Profilex et lui, avaient abandonnée, à la famille
Planquart qui venait de s’accroître d’une nouvelle unité (un moutard
dont les yeux bridés s’expliquaient par la présence aux usines de
Sableuse d’une équipe d’ouvriers chinois), enfin à toute la misère de
cette paroisse industrielle où le chômage, les grèves et l’alcool
conjuguaient leurs ravages... Le brave homme prit, avec des paroles
reconnaissantes, l’enveloppe qui dégageait un parfum quelque peu
agressif, mais il se dit que, dans un pareil cas, l’argent non plus n’a
pas d’odeur.

Mme Cousinet, qui était décidément de bonne humeur, s’exclama en
secouant la tête pour éparpiller ses boucles folles:

--Vous savez, mes cheveux courts? Eh bien, ils ont un succès énorme...
Mon mari croyait qu’ils allaient faire du scandale et même qu’ils
compromettraient le succès de la bonne cause. Au contraire!

--Ils vont nous aider? fit l’abbé, un peu surpris.

--Parfaitement. Toutes ces dames des comités trouvent que cette coiffure
rajeunit d’une façon extraordinaire et elles n’ont rien eu de plus
pressé que de m’imiter. La baronne de la Brette, qui préside les
zélatrices de l’adoration perpétuelle, la comtesse de Rochefeu, qui
s’occupe des poules repenties, et même la vieille chanoinesse de
Charmeroy se coiffent maintenant à la Ninon... Et ça leur va, faut voir
ça! M. Cousinet avait donc bien tort de s’inquiéter... Moi, je suis
d’ailleurs de cet avis que nos idées feraient bien plus de progrès dans
l’opinion si ceux et celles qui les défendent suivaient d’un peu plus
près le mouvement moderne.

--Vous croyez que la coiffure à la Ninon...

--Je crois qu’il en faudrait quelques-unes comme moi pour secouer toutes
les vieilles momies de votre parti, monsieur le Curé. Et savez-vous à
quoi je pense? A créer un dancing à Merville, un dancing religieux,
placé sous le patronage de l’archevêché... Qu’en dites-vous? Cela
distraira ces pauvres enfants de Marie qui, entre nous, ne doivent pas
beaucoup s’amuser... Et on ne dira plus que nous sommes un parti de gens
ennuyeux!

--Je comprends, madame... Montmartre, quoi!

--C’est-à-dire...

--Oui, Montmartre... sans le Sacré-Cœur, bien entendu.

--Monsieur le Curé...

--Et vous croyez que Son Éminence vous approuvera?

--Oh! le cardinal est vieux jeu! Mais j’en ai parlé à Mgr Sibuë, son
coadjuteur... Il est, comme moi, d’avis que nous devons marcher et même,
à l’occasion, danser avec notre temps. C’est un évêque moderne,
celui-là! Aussi, le moment venu, nous le pousserons et nous en ferons un
cardinal. C’est bien le moins, car il s’intéresse beaucoup à l’élection
de M. Cousinet... Et quand nous serons à la Chambre, nous n’oublierons
pas nos amis.

Lisette de Lizac bavardait, interminablement, et l’abbé se demandait
comment il allait s’en débarrasser quand Valérie entra et, après avoir
lancé, en dessous, un regard hostile à la «créature», prononça:

--Il y a là un domestique qui vient de la Saulnaye... M. de Sableuse ne
va pas du tout et madame la comtesse fait demander à monsieur le curé
d’y aller tout de suite.

--Dites que j’y cours...

Mme Cousinet s’était levée et, avec une intonation théâtrale, s’exclama:

--Le pauvre homme!... Un vieux monsieur si chic! Ah! vraiment, cela me
fait de la peine, beaucoup de peine.

Puis, s’étant remis du rouge sur les lèvres et mouillé du doigt le coin
des yeux pour étendre le kohl, elle prit congé en poussant un profond
soupir, un soupir de théâtre.

Le curé de Sableuse enfourcha sa bicyclette et pédala vigoureusement
jusqu’à la Saulnaye où il rencontra le docteur Profilex qui sortait de
la chambre du malade.

--Eh bien? lui demanda-t-il, anxieusement.

--Mon rôle est terminé, le vôtre commence... Je reviendrai dans une
heure, car on ne meurt pas qu’ici.

Le docteur Profilex affectait l’impassibilité, mais il était visiblement
ému.

Le curé entra dans la chambre où le comte de Sableuse s’éteignait
lentement... A son chevet se tenaient debout et silencieux Mme de
Sableuse et son fils.

--C’est vous, monsieur le Curé? murmura le moribond. Je crois que vous
arrivez à temps...

D’une voix plus faible encore, il dit à sa femme:

--Chère amie, laissez-moi pendant quelques minutes...

Puis à son fils:

--Pierre, je te reverrai tout à l’heure.

Resté seul avec le prêtre, le vieux gentilhomme se confessa sans se
départir d’un calme saisissant. Aux paroles entrecoupées du prêtre, il
répondit: «J’espère retrouver là-haut celui que j’ai aimé et servi, mon
roi... Dieu me sera indulgent, je l’espère, car j’ai été fidèle, malgré
tout.»

Mme de Sableuse et son fils reprirent leur place au chevet du mourant
qui avait demandé un portrait du comte de Chambord et, les yeux mi-clos,
le contemplait en prononçant d’un air extasié:

--Mon roi... mon roi...

Le prêtre récitait la prière des agonisants; la comtesse, le vicomte de
Sableuse et le vieux valet de chambre, qui avait été appelé, s’étaient
agenouillés aussi et pleuraient...

La porte s’ouvrit et le docteur Profilex reparut. A sa vue, le comte
Hector fit un effort pour se soulever, mais il était trop faible et sa
tête pâle, sur laquelle s’étendait l’ombre de la mort, retomba sur
l’oreiller.

--Ah! Docteur, articula-t-il d’une voix étouffée, approchez,
approchez...

Et le médecin ayant obéi, M. de Sableuse lui dit, dans un souffle
douloureux:

--Merci, mon cher docteur, mon cher ami... Nous ayons souvent discuté
ensemble... Mais, au fond, nous sommes les mêmes hommes... nous avons
vécu d’espérances... de déceptions... de regrets... Maintenant, il me
semble que je vois plus clair, que je comprends mieux... Oui, j’ai
rêvé... Ce n’était qu’un rêve... Ce royaume-là ne peut plus être de ce
monde...

--Ma république non plus! répondit le vieux médecin.

Depuis quelques minutes, un hymne lent et grave prolongeait au loin ses
notes assourdies... C’était l’_Internationale_ que chantaient, à
Sableuse, les ouvriers des usines convoqués à un meeting
révolutionnaire.

--Des fous! prononça encore le mourant.

--Des imbéciles! fit le docteur.

--Des malheureux! murmura le prêtre.

M. de Sableuse se tourna vers sa femme, lui tendit une main déjà glacée
et prononça quelques paroles indistinctes... La mort entrait, et comme
l’abbé Pellegrin recommençait à prier, le docteur Profilex, dont les
lèvres ne remuaient cependant pas, plia le genou...




XII

POILU


A Sableuse et aux environs, les élections s’annonçaient assez mal pour
M. Cousinet et ses amis: l’élément ouvrier l’emportait, tout au moins
dans le bourg même, et il l’avait bien prouvé à l’unique réunion
organisée par les candidats du _Salut national_. Mais, dans le reste du
département, la situation s’affirmait excellente... Les paysans se
ralliaient en masse au parti qui promettait, s’il triomphait, de tarifer
le blé au plus haut prix et de soustraire les bénéfices agricoles aux
reprises du fisc. Au surplus, les fermiers enrichis et les nouveaux
propriétaires du sol étaient pour la plupart quelque peu dévots et la
Ligue des bons Français, patronnée par le clergé, n’avait pas grand
effort à tenter pour obtenir leurs suffrages.

Cependant, M. Cousinet se montrait inquiet: il vivait à Sableuse dans
une atmosphère hostile et souvent, lorsqu’il se promenait dans «son»
parc ou s’accoudait au balcon de «son» château, des bouffées
d’_Internationale_ montaient jusqu’à lui et troublaient fâcheusement sa
digestion.

Mais Plumoiseau le rassurait:

--J’ai l’habitude de tâter le pouls à l’opinion publique... Tout va très
bien: nous tenons le bon bout. Enfin, je vais assister à des élections
réconfortantes et voir triompher la cause des honnêtes gens. Ce sera la
première fois, car d’habitude, nous sommes blackboulés... Ah! dans notre
parti, nous n’avons pas été gâtés depuis vingt ans et plus! Maintenant,
j’ai le sentiment que ça y est, que nous allons nous emparer du pouvoir.

--Je ne vous oublierai pas, mon brave Plumoiseau, répondait M. Cousinet,
tout ragaillardi.

--Eh bien, permettez-moi de vous dire que cela m’étonnerait.

--Comment cela?

--Chez les conservateurs, il est de tradition de nous considérer, nous,
journalistes, comme des manœuvres qu’on paie le moins possible et qu’on
renvoie sans aucun égard dès qu’on n’a plus besoin d’eux. Et quand je
dis: «Comme des manœuvres», j’ai tort, car les manœuvres, ça ne se
laisse pas traiter comme des journalistes!

--Voyons, Plumoiseau, vous n’allez cependant pas me prendre pour un
ingrat! Tenez, si je suis élu, eh bien, je vous prends comme
secrétaire... Mais savez-vous taper à la machine?

Le vieil écrivain qui avait passé sa vie à défendre les châteaux, les
usines, les coffres-forts des autres, répliqua, sarcastique:

--Non, mais j’apprendrai!

Le jour des élections arriva. Il fut assez mouvementé à Sableuse.

Le matin, à la grand’messe, le curé se contenta de dire au commencement
de son prône:

--Mes frères, ce n’est sans doute pas la peine que je vous donne des
conseils sur ce que vous avez à faire aujourd’hui... Je vous parle du
haut de la chaire de vérité: c’est une tribune qui n’est pas faite pour
les boniments et les bobards de la politique!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dès neuf heures du soir, les premiers résultats du scrutin parvenaient à
M. Cousinet et ses amis qui étaient réunis dans les bureaux du _Salut
national_.

A Merville même, l’Ordre triomphait. La liste des «Bons Français»
l’emportait avec une majorité écrasante.

--Ouf! fit Plumoiseau... Je doutais un peu des citadins. Quant aux
paysans, ils sont avec nous. Il n’y a que les ouvriers qui résistent.
Bah! nous nous en passerons!

Les messages transmis par la Préfecture se multipliaient, presque tous
favorables. Le Préfet lui-même--présage de victoire--prit la peine de
téléphoner à M. Cousinet:

«Cela va très bien... Les campagnes donnent admirablement. Vous
l’emportez, cher ami!»

«Cher ami!» En entendant ces mots, Plumoiseau, qui s’était emparé d’un
récepteur, s’écria:

--Ça y est!... Nous sommes élus!

Et d’une voix émue, il ajouta:

--Voici ma cinquième campagne électorale... C’est la première fois qu’un
préfet de la République nous appelle «cher ami!» Les temps seraient-ils
venus?

Mme Cousinet exultait.

--Je savais bien, disait-elle, que le parti des braves gens
l’emporterait... Du champagne! Qu’on apporte du champagne comme s’il en
pleuvait!

Le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue des bons Français, était
venu à Merville poursuivre de près les péripéties de cette élection
caractéristique. Depuis trois jours il ne quittait plus M. Cousinet et
surtout Lisette de Lizac... Évidemment, celle-ci le trouvait très bien
avec son allure de cercleux à monocle, elle riait aux éclats à chacune
de ses plaisanteries, indice d’un trouble qui, chez les femmes, se
manifeste plus souvent par une hilarité nerveuse que par des soupirs
romantiques.

Pierre de Sableuse, un peu agacé par cet avantageux baron, affectait
cependant une complète indifférence et lisait d’un air détaché les
télégrammes de la préfecture.

--Vous voyez, lui dit Cousinet avec une joie débordante, j’ai tenu ma
promesse!...

--Quelle promesse?

--Je vous avais dit que je vous ferais député!...

Et se tournant vers sa femme:

--C’est un peu ton œuvre aussi... Ce garçon te doit sa situation! Sans
toi, il ne serait rien... Ah! il te doit une fameuse chandelle!... Et
dire, mon petit Sableuse, que vous avez failli gâcher tout ça!

Mme Cousinet ne parut pas entendre ces paroles de son époux que la
victoire avait quelque peu étourdi... Assise auprès du baron Kepler,
elle pouffait aux propos que celui-ci lui tenait à voix basse d’un air
infiniment sérieux.

Vers dix heures, une nouvelle fâcheuse fut transmise aux bureaux du
_Salut national_: à Sableuse, la liste révolutionnaire l’emportait...

--Je m’y attendais, dit Plumoiseau. Mais cela ne change rien à
l’ensemble de la situation...

--Un pays où j’ai dépensé tant d’argent! soupira M. Cousinet.

--Ce sont des ingrats! Faites du bien à des vilains... Et puis nous
avons été lâchés par le curé.

M. Cousinet fronça les sourcils et, la lèvre amère, prononça:

--Oui, cet abbé Pellegrin nous a tiré dans les jambes... Ou, du moins,
il n’a pas rempli son devoir envers nous, qui sommes les défenseurs de
la bonne cause. Depuis un mois, il s’est comporté d’une façon indigne...
Nous laisser tomber en pleine lutte! Et dire que son église a été
réparée à mes frais, que j’ai arrosé ses pauvres! C’était bien la
peine... Mais je me plaindrai à Mgr Sibuë: nous lui montrerons de quel
bois nous nous chauffons, à ce bonhomme! Des prêtres comme ça, c’est du
chiendent... Où irions-nous si, dans la société, les hommes d’ordre tels
que nous ne pouvaient compter sur le concours absolu de l’Église?

M. Cousinet était indigné... Heureusement, d’autres nouvelles,
excellentes celles-là, le consolèrent bientôt. Dès onze heures, le
préfet lui téléphona:

--Mon cher député...

MM. de Sableuse et Cousinet étaient élus. Les autres candidats de la
liste des Bons Français obtenaient un chiffre de voix considérable mais
succombaient, victimes du quorum, du quotient, d’une arithmétique
compliquée mêlée à l’art d’accommoder les restes.

Dans la rue, la foule s’était amassée devant le transparent lumineux du
_Salut National_. En voyant apparaître les deux portraits des
vainqueurs, elle poussa des cris enthousiastes...

Les bureaux du journal étaient envahis par une cohue délirante. La
comtesse de Rochefeu, la baronne de la Brette et jusqu’à la chanoinesse
de Charmeroy étaient venues prendre part à la joie générale et le fait
est qu’elles étaient gaies comme des petites folles.

Émoustillées par le champagne, leurs boucles courtes éparpillées au vent
de la victoire, elles criaient:

--Vive l’ordre! Vive la famille! Vive la religion!

La chanoinesse alla même jusqu’à proposer:

--Si l’on dansait?...

Et Mme Cousinet, ravie, glissait dans l’oreille du baron Kepler:

--Croyez-vous que je les ai dessalées, ces provinciales?

De la rue montaient des clameurs bruyantes. Plumoiseau conseilla à M.
Cousinet:

--Il faut «leur» dire quelques mots... Cela s’impose.

Le nouveau député venait de boire plusieurs coupes de champagne: il
sentait jaillir en lui comme un torrent d’éloquence. Parler au peuple?
Mais sans doute...

Et il se précipita sur le balcon.

--Citoyens, s’écria-t-il, j’ai compté sur vous et je n’ai pas eu tort.
Vous pouvez compter sur moi et vous aurez raison!... L’heure était venue
de faire triompher les idées qui nous sont chères, ces idées qui...
que...

L’air vif avait saisi M. Cousinet et le vin de champagne, soudain,
faisait des siennes dans cette cervelle troublée.

--Citoyens... Merci!... Tous pour un, un pour tous... politique de
liberté dans l’ordre et d’ordre dans la liberté...

--Vive Cousinet!

--Je... Je... Fils de mes œuvres... Prêt à tout pour la bonne cause...
la vôtre... la mienne... rassurer les fortunes... protéger le travail...
Heu! Heu!

L’élu, complètement gris, bafouillait de plus en plus.

Plumoiseau lui souffla:

--Parlez de l’arrêt des express à Merville... Dites un mot sur la
famille.

--La famille... Oui, la famille... les traditions... la... la...

--Vive not’ député!

Lisette de Lizac et le baron Kepler ne s’étaient pas précipités, comme
tout le monde, aux fenêtres ou sur le balcon. S’étant réfugiés dans le
cabinet de Plumoiseau, ils semblaient se préoccuper de tout autre chose
que du triomphe de la bonne cause. Et comme le nouveau député, luttant
vainement contre les vapeurs du champagne, bafouillait de plus en plus
en s’efforçant de prononcer l’éloge des vieilles traditions et de la
famille, sa femme se pencha brusquement vers le secrétaire général de la
Ligue des bons Français et lui tendit ses lèvres peintes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’abbé Pellegrin avait passé la soirée chez lui, en compagnie de son ami
le docteur Profilex.

Vers minuit, comme le vieux médecin allait se retirer, on sonna à la
grille du presbytère. Valérie, qui était allée ouvrir, reparut bientôt
en disant avec mauvaise humeur:

--C’est un cycliste qui revient de Merville... Paraît que le Cousinet
est élu. C’est du propre!

Les deux hommes se regardèrent et sourirent en haussant les épaules.

--Parbleu! fit le docteur Profilex. Vous êtes content, curé?

--Moi? Je m’en fous! répondit l’abbé d’une voix douce.

Il accompagna le docteur jusqu’à la grille du jardin.

Poilu gambadait autour des deux amis en poussant des aboiements joyeux.
La porte ayant été ouverte, le chien s’élança dans la rue déserte et se
mit à bondir en tous sens avec l’allégresse d’un animal qui se sent
libre.

--Toujours jeune, ce brave Poilu! dit le médecin. En somme, quel âge
a-t-il?

--Dans les huit ans... Il devait en avoir au moins deux quand j’ai fait
sa connaissance, là-bas, au front. Pauvre clebs! Je l’ai trouvé dans une
tranchée, blessé à l’épaule par un éclat d’obus. Le médecin-chef du
régiment l’a soigné dans la cagna du colon... Puis on me l’a confié pour
la recherche des blessés. Ah! il en a dégotté plus d’un... Il était
connu dans toute la division et le général lui-même lui a serré la
patte, après une revue.

Soudain, des bruits de trompes, de klaxons se firent entendre au loin,
sur la route de Merville: c’était un véritable charivari fait évidemment
pour réveiller le village.

--Les voilà, je parie, dit le docteur... Ah! ils n’ont pas la victoire
discrète!

Déjà, la lumière des phares trouait la nuit et trois autos s’engageaient
dans le village à toute vitesse.

--Ici, Poilu! cria l’abbé.

Les limousines éclairées intérieurement passèrent devant les deux amis
qui purent apercevoir des hommes et des femmes qui gesticulaient avec
une gaieté folle. Ils reconnurent, dans la première voiture, M. Cousinet
qui, penché à la portière, poussait des cris en agitant son chapeau et,
dans la dernière, il leur sembla bien distinguer Mme Cousinet qui, à
demi renversée sur la banquette, avait passé son bras nu autour d’un
homme amoureusement penché sur elle.

--On rigole! fit le curé.

--Grande et belle journée pour la République! railla le docteur.

--Poilu! Veux-tu venir, Poilu?...

Mais le chien n’obéissait pas. Dans la nuit qui, après le passage des
autos aux phares éblouissants, paraissait plus compacte, la silhouette
bondissante de Poilu restait maintenant invisible.

--Allons, Poilu! insista l’abbé qui se mit à siffler avec un
commencement d’impatience.

Puis, suivi du médecin, il s’avança dans la rue obscure...

--C’est bizarre, fit-il, je ne l’entends plus... Se serait-il éloigné?

Mais le docteur Profilex le saisit par le bras et lui dit d’une voix
troublée:

--Écoutez...

Une sorte de plainte, de râle plutôt s’élevait dans le silence.

--Un blessé! fit le prêtre... Je connais ça.

--Poilu!... C’est Poilu!...

En faisant encore quelques pas, il heurta du pied un corps étendu et
frémissant... Il se pencha, tendit les mains, toucha ce corps dont il ne
pouvait distinguer la forme. Mais il ne pouvait plus douter: c’était
Poilu qui gisait là, sur la route, dans son sang.

--Écrasé! s’écria le curé de Sableuse... Ils ont écrasé Poilu!

Et prenant son fidèle ami dans ses bras, il s’écria:

--Ah! les salauds!

--Vite, portez-le chez vous, dit le docteur... Nous allons l’examiner à
la lumière. Peut-être n’est-il blessé que légèrement.

L’abbé Pellegrin sentit, tout en marchant, que le pauvre animal était à
peu près inerte... Dans le vestibule de la cure, sous la lampe que
Valérie, éperdue, venait d’apporter, Poilu apparut sanglant, les yeux
déjà embués par la mort prochaine. En apercevant son maître, il remua
faiblement la tête et s’efforça, dans un effort suprême, de lui lécher
la main.

Le docteur le palpa légèrement et dit:

--Rien à faire... Il a le ventre broyé.

Le chien voulut se dresser, il poussa une sorte d’aboiement lugubre et
s’affaissa: il était mort.

--Poilu! s’écria l’abbé Pellegrin... Ben quoi, mon vieux Poilu?...

Et voyant que tout était fini, il s’agenouilla comme au chevet d’un être
humain et d’une voix entrecoupée de sanglots, prononça:

--Mon clebs! mon copain! mon vieux frère!

Le lendemain, vers le soir, les anciens soldats de Sableuse étaient
réunis dans le jardin du presbytère: il y avait parmi eux des médaillés
militaires, des décorés de la croix de guerre, et plusieurs étaient
mutilés.

Ils faisaient le cercle autour d’un trou creusé au milieu d’un
terre-plein gazonné, auprès d’un vieil arbre dont les dernières feuilles
étaient arrachées par le vent d’automne.

Une bruine froide commençait à tomber du ciel bas et sombre.

La porte de la cure s’ouvrit.

Le curé de Sableuse parut, suivi du docteur Profilex. Ils portaient une
manière de caisse de bois peint sur laquelle un pinceau maladroit avait
tracé, en lettres noires, ce nom: POILU. Lentement, solennellement, ils
s’avancèrent jusqu’au milieu du cercle formé par les spectateurs de
cette scène étrange et avec des gestes précautionneux, ils déposèrent le
cercueil à côté de la fosse béante. Tous ceux qui étaient là
connaissaient Poilu et l’aimaient: ils savaient que ce chien avait été,
comme eux, là-bas, qu’il avait couru leurs dangers, qu’il avait été
blessé... C’était un camarade, et bien qu’il n’y eût là que des paysans,
d’ordinaire assez rudes dans leurs rapports avec les animaux, des yeux
parurent humides, des lèvres tremblèrent et toutes les têtes se
découvrirent.

L’abbé Pellegrin, très pâle, restait immobile, tandis que le docteur
Profilex reculait de quelques pas... Seul devant le petit cercueil, le
prêtre avait joint les mains, dans un geste de prière.

Priait-il?

Non... Prie-t-on pour l’âme des chiens?

D’ailleurs, ont-ils une âme?

Le curé de Sableuse devait répondre à ces questions avec toute
l’ingénuité d’un autre saint François d’Assise.

Dans le silence qui était tombé, il parla d’une voix que l’émotion
rendait sourde et saccadée, mais il n’avait pas l’éloquence fleurie de
celui qui prêcha devant une assemblée d’oiseaux aux ailes palpitantes.

«Avais-tu une âme, pauvre clebs? fit-il en se penchant vers celui qui
avait été son ami... Moi, je suis certain que tu en avais une et il y a
des êtres humains dont je n’en dirais pas autant. Je ne prie pas pour
elle, non parce que je crois que ce serait sacrilège, mais parce que je
suis certain que ce serait une prière gâchée: les âmes des bêtes n’ont
rien à se faire pardonner: elles sont pures, elles sont innocentes comme
celles des gosses. Inutile de raser le bon Dieu pour qu’il t’admette
dans son paradis... Bien sûr que tu y as été reçu par saint Pierre, même
si tu as levé la patte sur les portes d’or et de diamant de l’hosto
céleste. Et tu as été tout de suite casé dans une de ces niches bien
chaudes, garnies de coussins de velours, où les bons cabots, en
attendant leur patron, mangent des pâtées préparées par les anges! Sois
tranquille, mon vieux, si je reçois aussi ma feuille de route pour le
ciel--on ne sait jamais!--j’irai te réclamer tout de suite. En arrivant,
je crierai: «Poilu!» et ayant reconnu ma voix, tu te précipiteras
au-devant de moi, en aboyant joyeusement, comme tu faisais de ton
vivant. Si je dois tirer un certain temps au purgatoire, tu prendras
patience... Et peut-être voudras-tu venir me rejoindre quand même. Pas
plus dans l’autre monde que dans celui-ci, les chiens ne jugent ceux
qu’ils aiment... Ça ne m’étonnerait pas d’apprendre qu’il y a même des
cabots en enfer. Oh! pas un seul n’a jamais mérité d’aller rôtir dans
les flammes éternelles. Mais il y en a qui ont demandé à aller consoler
leurs maîtres au séjour des réprouvés. Et ça doit leur faire du bien,
aux pauvres damnés sans espoir, quand ils sentent tout à coup que leurs
mains dévorées par le feu sont léchées par leur chien fidèle...

«Prier pour toi, bon Poilu? Non, pas la peine... L’âme du plus admirable
saint paraîtrait horriblement souillée s’il était permis de la comparer
à celle d’un simple barbet, même très crotté...

«Toi, Poilu, tu as été quelque chose comme un saint parmi les cabots et
tu aurais même, là-haut, une auréole sur la tête que ça ne m’étonnerait
pas. Car tu n’as pas eu seulement les vertus naturelles de ton espèce:
tu n’as pas été simplement bon, honnête et rigolo quand il y avait des
soldats ou des petits enfants à amuser... Tu n’as pas fait le beau dans
les salons: tu as été superbe, et pas pour un morceau de sucre, sur le
champ de bataille. Tu as cherché, sous les obus, sous les rafales des
mitrailleuses, les blessés qui attendaient du secours et ton sang de
chien s’est mêlé au sang des hommes... Le tien et le leur sont du même
rouge et je trouve qu’il y a des moments où ils se valent.

«Tu as bien porté le nom que nous t’avions donné... Vraiment, tu avais
une bonne gueule de poilu et pour mériter tout à fait ton nom, tu as été
la victime d’un de ces mufles qui ont fait leur pelote pendant la
guerre. Les poilus qui vont à pattes ne sont pas tous écrasés comme toi
par les profiteurs qui se baladent en auto, mais c’est un fait qu’ils
sont tout au moins bousculés, roulés, jetés au ruisseau: la grosse
limousine de la société nouvelle passe en vitesse au milieu de la foule
des bons bougres qui continuent à être dans la biffe. C’est toujours les
mêmes qui trinquent en temps de paix comme en temps de guerre. On leur
passe dessus... Place au gros monsieur qui rentre à son château, qui va
à sa banque, qui se précipite à la Chambre!... Garez-vous, les poilus!

«Toi, mon pauvre vieux, tu t’es laissé surprendre, comme beaucoup
d’autres... Et maintenant, te voilà dans la boîte à dominos. Tu vas être
enterré dans ce jardin que tu remplissais de tes cris et même que tu
saccageais parfois en bondissant comme un fou. Mais ce n’est pas toi qui
les as le plus piétinés, les bégonias! Nous ne t’entendrons plus bagoter
à ta manière avec tes copains qui, de loin, te répondaient dans le grand
silence du soir. Tu devais leur raconter tes campagnes, comme un ancien
à la manche chevronnée. Mais c’est pas sûr que tu les intéressais, ces
cabots restés à la niche tandis que toi tu pataugeais, là-bas, dans la
gadouille. Les histoires de la guerre, ça n’intéresse plus les hommes: y
a des chances pour que ça n’intéresse pas non plus les clebs. Des fois,
les autres se taisaient, alors tu aboyais tout seul, dans le
crépuscule... C’est ce que font un tas d’autres poilus que personne
n’écoute: les chiens de garde, ça gueule comme ça ou ça grogne,
seulement on sait bien que ça n’a pas d’importance et que le moment
vient toujours où, découragés, ils la ferment...

«Maintenant, c’est fini, mon bon Poilu... Mais je crois fermement qu’on
se retrouvera dans le céleste cantonnement, celui où on est au repos
pour de bon et où les gens et les bêtes qui se sont aimés sur la terre
se retrouvent pour mener la bonne vie, la vie pépère, la vie de ceux qui
n’ont plus à s’en faire une miette, car ils sont assis, pour l’éternité,
à la cantine du bon Dieu!

«Au revoir, Poilu!»

Le curé de Sableuse prit dans ses mains jointes un peu de terre humide
et noire et la jeta sur le cercueil qui venait d’être déposé dans la
fosse... Le docteur Profilex l’imita, puis, un après l’autre, tous les
anciens soldats en firent autant, en silence, gravement, tandis que
s’épaississaient les ombres de la nuit.

                   *       *       *       *       *

Ce soir-là, un domestique de M. Cousinet apporta à la cure ce billet:

  «J’apprends l’accident dont votre chien a été la victime. Désolé! Je
  voudrais vous indemniser... Que puis-je vous offrir? Mais peut-être
  préférez-vous que je vous envoie un autre chien qui remplacerait celui
  qui s’est si malencontreusement jeté sous les roues de ma voiture. Je
  mets à votre disposition un animal de race, un véritable berger
  allemand dont vous serez certainement satisfait. Vous savez que c’est
  un chien très à la mode.

  «Un mot et c’est fait.

  «Bien à vous.

  «Cousinet,

  _Député_.»

--On attend la réponse, fit Valérie.

Le prêtre déchira la lettre et prononça:

--Dites qu’il n’y en a pas.




XIII

LE COUPABLE


--M. le curé de Sableuse est là, annonça l’abbé Lanthier avec un sourire
entendu...

--Qu’il entre! ordonna Mgr Sibuë en ajustant ses lunettes d’acier sur
son nez mince... Et laissez-moi seul avec lui.

Le coadjuteur avait son visage dur, fermé des plus mauvais jours. Et
quand l’abbé Pellegrin entra, il lui lança un regard terrible... Il le
laissa s’agenouiller et une longue minute s’était écoulée, lorsqu’il lui
dit d’une voix sèche: «Relevez-vous», sans lui avoir permis de baiser
l’améthyste de sa bague pastorale.

--Vous m’avez convoqué, Monseigneur? fit le curé en obéissant.

--Oui... Et, cette fois, vous devinez sans doute de quoi il s’agit?

--Pas du tout, Monseigneur.

--Vous n’imaginez pas que c’est pour recevoir mes félicitations?

L’abbé Pellegrin ne répondit pas.

--Eh bien, monsieur, j’ai à vous dire ceci: vous êtes devenu la honte,
le scandale du diocèse!

--Qu’est-ce que j’ai fait?

--Vous le demandez? Quoi, vous n’avez pas de remords?

--Je jure à Votre Grandeur...

Mgr Sibuë leva les bras au ciel et s’exclama:

--Vous avez perdu tout sens moral! C’est abominable... Enfin, je vais
vous rappeler vos fautes, sans même espérer que vous manifesterez le
moindre repentir: plongé dans le péché, vous y persévérez avec un
cynisme sans exemple.

Un flux de sang monta au visage du prêtre qui fut pris d’un tremblement
nerveux. Mais le prélat ne parut pas s’en apercevoir et il reprit:

--Vous êtes un déserteur!

--Moi? Oh!...

Le curé passa la main sur son front couvert de sueur et des larmes
jaillirent de ses yeux.

--Un déserteur, je l’ai dit et je le répète... Vous avez même déserté en
plein combat et ce n’est vraiment pas votre faute si, malgré tout, nous
avons remporté la victoire. Enfin, monsieur, vous avais-je donné l’ordre
de soutenir énergiquement la candidature de M. Cousinet, un excellent
homme, un Français modèle, un chrétien prêt à se sacrifier pour défendre
la bonne cause? Vous aviez le devoir de l’aider, de mettre à son service
cette influence que vous avez acquise sur une partie de la population et
cela par des allures, par un langage que je n’approuve d’ailleurs pas.
Mais c’était précisément une façon de vous réhabiliter: la fin aurait
justifié les moyens. Certes, nous avons triomphé quand même, Dieu a béni
nos efforts et désigné M. Cousinet, ainsi que M. le vicomte de Sableuse,
pour lutter au Parlement contre le désordre et l’impiété. Mais vous,
monsieur, vous avez à me rendre compte de votre trahison... Enfin, dites
quelque chose, justifiez-vous, si vous le pouvez!

L’abbé prononça lentement:

--Ma conscience... J’ai obéi à ma conscience!

A ces mots, le coadjuteur parut révolté. Il se pencha vers le prêtre et
lui lança d’une voix sifflante:

--Votre conscience!... Je n’aime pas ce mot-là. C’est un mot de révolté.

--Cependant...

--Non, monsieur. Ne me parlez pas de votre conscience, devant moi, qui
suis votre évêque. Je vous le défends, vous entendez...

Et comme l’abbé baissait la tête, il continua:

--J’ai d’autres fautes graves à vous reprocher. Vous êtes allé à Paris
il y a quelques semaines?

--Oui, Monseigneur! j’avais été chargé par M. Cousinet de...

--Il ne s’agit pas de l’objet de la mission que vous avez remplie mais
de la conduite que vous avez eue à Paris.

--Je n’ai rien fait de mal, bien sûr!

--Je suis renseigné... Vous êtes descendu dans un hôtel de la place
Saint-Sulpice, l’hôtel du Grand-Fénelon, tenu par Mlle Badinois. Vous
voyez, je précise... Eh bien, vous avez tenu dans cette pieuse maison
des propos qui ont scandalisé les dignes ecclésiastiques qui la
fréquentent.

--Moi? Non mais...

--Vous avez demandé un jour à Mlle Badinois l’adresse du Casino de
Paris.

--Bien sûr, puisque...

--Vous avouez être allé dans cet antre diabolique, affreux réceptacle de
tous les vices?

--Dame!

--Et vous étiez revêtu de votre soutane?

--Oui, mais...

--Je connais d’ailleurs d’autres détails de votre voyage, car une
honorable personne que vos allures intriguaient vous a suivi et m’a
renseigné comme c’était son devoir. Elle vous a vu pénétrer dans un
établissement qui porte cette enseigne significative: «Abbaye de
Thélème.» C’est un endroit fréquenté par les filles perdues et les
malheureux qui partagent leurs tristes passions!

--Monseigneur, c’est pas possible!... C’est une auberge très convenable.
J’ai été reçu avec beaucoup d’égards et conduit dans une petite salle où
j’ai mangé tout seul et très bien pour pas cher.

--Quelle audace! Et votre longue conversation, à l’église Notre-Dame de
Lorette, avec une créature qui, habilement questionnée après votre
départ, a fini par reconnaître qu’elle était danseuse. Vous, un prêtre,
dans le temple même du Seigneur, vous avez osé... Honte! Honte!

--Pardon...

--Une danseuse!

--C’est vrai, même que je lui ai promis que saint Joseph la ferait
passer dans le premier quadrille de l’Opéra!

Mgr Sibuë se laissa tomber, comme accablé, dans son fauteuil et
s’exclama:

--C’est inouï! C’est inouï!

Mais il se dressa de nouveau et continua:

--Vous avez fait pis encore!... A Sableuse même, vous vous êtes livré à
une manifestation indécente sur laquelle un témoin m’a fourni des
détails incroyables.

Et comme le curé écarquillait les yeux, de l’air d’un homme qui ne
devine pas, Sa Grandeur repartit de plus belle:

--Voyons, auriez-vous déjà oublié l’enterrement de votre chien, cette
cérémonie sacrilège à laquelle vous avez presque donné le caractère
d’obsèques religieuses. Vous avez prononcé des paroles impies. Une bête,
ce n’est rien aux yeux de l’Église, et vous vous êtes permis!...

Cette fois, l’abbé Pellegrin ne put se contenir. Il répliqua, indigné:

--Ah! non, faut pas parler ainsi de mon clebs!

--Comment? Que dites-vous?

--Je dis qu’il faut respecter la mémoire de Poilu!... Tout ce que vous
voudrez, mais pas ça! Poilu était mon ami et je l’ai enterré
honorablement, comme il le méritait. Nous foutons bien souvent des _Dies
iræ_, des boniments, des fleurs et des couronnes à des macchabées qui ne
méritent même pas les petits égards que j’ai eus pour la dépouille de
mon pauvre cabot!

Le prélat ne prit même plus la peine de lever les bras au ciel ou de
paraître scandalisé. C’est d’une voix douce, avec calme, en manipulant
la belle croix d’or et d’émail qui pendait sur sa poitrine, que Sa
Grandeur prononça:

--Je prévoyais que rien ne pourrait vous amener à reconnaître vos
fautes. Vous gardez votre superbe, vous persévérez dans le mal. C’en est
assez... Mon devoir est cruel, mais je le remplirai. Je décide donc que
vous cesserez, dès à présent, de desservir l’église paroissiale de
Sableuse. Et je vous ordonne de vous rendre à Ligueul-les-Pins, dans
notre maison de retraite où son directeur, M. l’abbé Perdrix, qui a de
l’autorité, saura, je l’espère, vous guider sur le chemin du repentir.

L’abbé Pellegrin avait pâli. Il protesta:

--Je n’ai rien fait qui mérite pareil traitement.

--Allez, monsieur, et obéissez!

--Je sais bien pourquoi, au fond, on me balance.

--Parce que vous êtes un mauvais prêtre!

--Non, monseigneur, parce que je ne suis pas un bon gendarme.

Et sans souci de ce que le coadjuteur penché sur son bureau, le bras
tendu, l’index pointé, lui lançait d’une voix furieuse, il sortit.

--Y a pas, fit le curé de Sableuse, faut que je parle à Son Éminence...
Je demande le rapport du cardinal: c’est un saint homme qui a toujours
été bon pour moi... Quand il m’aura entendu, il me donnera raison!

Dans le couloir, il se heurta à l’abbé Lanthier qui se promenait de long
en large, prêt sans doute à intervenir en cas de besoin et qui lui
demanda:

--C’est fini?

--Pas du tout... Je veux voir Son Éminence!

--Voir Son Éminence? N’y comptez pas.

--Je vous dis que je veux la voir et que je la verrai.

--Le cardinal ne peut pas vous recevoir.

--Quand il saura que je demande une audience, il me l’accordera, tout de
suite.

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que c’est impossible!

--Nous allons bien voir... Je sais où le trouver: je connais la boîte!

L’abbé Pellegrin s’élança, bouscula l’abbé Lanthier et le vieux valet de
chambre qui voulaient l’empêcher de passer, puis, d’un geste brusque,
ouvrant une double porte ornée de boiseries dorées, pénétra dans le
cabinet du cardinal Arnaud de Blandignière.

Le vieillard, vêtu de rouge, était assis dans un fauteuil, devant la
cheminée où brûlaient d’énormes bûches: il regarda le prêtre qui s’était
jeté à ses pieds, mais son visage diaphane resta impassible, ses yeux ne
reflétèrent aucune impression.

--Éminence, s’écria le prêtre d’un ton pathétique, je viens vous
demander protection et justice, comme un fils pourrait les demander à
son père.

--Mon fils!... mon fils! murmura le cardinal d’une voix lointaine.

--Votre Éminence me connaît... Elle sait que je suis digne de sa
confiance, que j’ai toujours rempli mes devoirs sacerdotaux, que je suis
un bon prêtre!

Le cardinal n’avait pas l’air de comprendre. De ses mains tremblantes,
tout en souriant, il caressait ses genoux d’un geste circulaire,
automatique, et son regard vague, se détournant du prêtre, se fixait
maintenant sur les flammes dansantes du foyer.

L’abbé Pellegrin parlait avec une émotion profonde: il se défendait
contre les calomnies, il protestait contre les mensonges et il attendait
une parole encourageante, rassurante du vieillard. Mais celui-ci s’était
mis à sourire; tout à coup, se penchant vers la bûche flamboyante, il
prononça difficilement:

--J’ai froid... Vous ne trouvez pas qu’il fait froid ici?

--Éminence, continua le curé de Sableuse, je n’ai plus d’espoir qu’en
votre sereine impartialité... Je suis certain que le cardinal Arnaud de
Blandignière ne me laissera pas tomber.

--Le cardinal?... Ah! il est bien vieux, le cardinal, bien vieux... Et
il a bien froid!

--Éminence, secourez-moi! implora le prêtre.

A ces mots, le vieillard se retourna vers l’abbé Pellegrin, le contempla
et une lueur fugace passa dans ses yeux.

--Ah! oui, fit-il, oui, je crois bien vous reconnaître... Mais je ne
puis plus rien pour vous... plus rien... Vous savez, je vais mourir...
Je suis déjà comme mort... Je ne compte plus... Je ne puis plus rien,
que ceci...

Et d’une main qui obéissait mal à sa volonté défaillante, il bénit le
prêtre agenouillé.

Celui-ci comprit que la grande intelligence du célèbre orateur s’était
évanouie, que ce prince de l’Église n’était plus guère qu’une manière
d’effigie recouverte de pourpre et qu’il ne fallait attendre de cette
ruine humaine aucun appui, aucun secours. Le cardinal Arnaud de
Blandignière, membre de l’Académie française, auteur de l’_Histoire des
Gaules chrétiennes_, semblait avoir déjà oublié la présence de celui qui
était encore à ses pieds et bientôt, il s’endormit.

Le curé de Sableuse se releva et murmura:

--Pas la peine!

Accablé, il se retira. De secours, il n’en avait à attendre de personne.
Il était vaincu, brisé...

Et comme il retraversait l’antichambre, il aperçut M. Cousinet,
important, et Mme Cousinet, empanachée, qui, introduits respectueusement
par le vieux valet de chambre, pénétraient dans le cabinet de Mgr Sibuë.

L’ex-curé de Sableuse eut même le temps de voir l’évêque de Césarée qui,
les deux mains tendues, s’élançait vers le couple en disant:

--Mon cher député... Bien chère madame Cousinet!


FIN




TABLE


                                                Pages
     I.--Noir, violet, rouge                        7
    II.--Une carte de visite                       27
   III.--M. et madame Cousinet                     45
    IV.--Une voix dans la cathédrale               70
     V.--Le tacot et la torpédo                    89
    VI.--Un homme du passé                        107
   VII.--Il faut qu’une porte...                  133
  VIII.--La Religion, la Famille, la Propriété    157
    IX.--Histoire de la Pucelle                   184
     X.--Pour la cause                            217
    XI.--Les deux purs                            268
   XII.--Poilu                                    283
  XIII.--Le coupable                              303




E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON CURÉ CHEZ LES RICHES ***


    

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remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg™,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.